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                    <text>r-

1f1STORJA

chcsse de Devonshire! ... Ah! chère duchesse,
&lt;1uelle bonté d'être "e.nue sur u_ne invitation
aussi tardive .... n Pms le mamaque rt'prenait: " - Lord Alvanley!. .. Lady Worces-

ter!. .. J) Et, quand il s'imaginait toute la
nuLlesse d'Anglet"'rre réunie dan_s sa mansarde, le pauvre vieillard annonçall _solennellement, comme avec effroi : - c1 Sir George
-f•

Brummel ! &gt;&gt; Et il retombait sanglotanl1 rrjeté
dans sa honte et dans sa misf're par l'érncation de sa triomphante jeunC!-St', ... Il mourut
à l'hospice des fous le 24 mars 1840.
T. G.

-:,,

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. . ·.• ..,..:;;·
~-----~-,.~
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~

VuE DE L,\ BASTILLE DE PA111S, liE LA 1-'0RTE SAJNT·ANTOUŒ ET D'UNE PARTIE /lü FAUBOURG, -

Gravure de

RIGAUD.

FRANTZ FUNCK-BRENTANO

.,,..

L'Affaire du Collier
XXXI
Correspondance secrète'.
Durant qu'il fut au secret, à la Bastille, le
priace de Raban parvint à correspondre avec
ses avocats. Il se disait malade et recevait la
visite du docteur Portal, professeur à !'École
de médecine, lequel imagina bientOt prétexle

à s'adjoindre le chirurgien Traverse, ami
personnel du cardinal 1. Ceux-ci, en cachette,
faisaient la petite poste. D'autres lois, le
prisonnier leur écrivait de courts billets, qui
passaient sous les yeux des officiers de la
Bastille; les médecirn; les remettaient à
Me Target et celui-ci, à Ja chaleur du feu,
faisait apparaitre l'écriture sympathique.
, J'ai parfaitement bien lu, écrit le cardinal
à Traverse, ce que vous m'avez adressé dans
le papier chilîonné ; mais il ne faudrait pas
le tant chiffonner. Je n'ose vous envoyer 1a
suite des confrontations jusqu'à ce que j'aie
votre parole pour ne les montrer qu'à li. Target, car, je vous le répète, si on avait vent
ou soupçon, il n'y a sorte de moyens qu'on
ne prît. » Les billets sont tristes. " J'espère
que je ne serai confronté que lundi, mais le
1. Doss. Target , Bibl. v. de Pa1·is, ms. de la réserve.
2. « Je crois que 11. le cardinal ayant du mal au

plus tôt que vous pourrez m'envoyer sera le
mieux. Vale, vale. Veuille le ciel diminuer
mes peines! " Puis : " Il y a chaque jour
neuf heures de confrontation, je suis très
fatigué. )J - c&lt; Je suis horriblement accoutumé depuis quelque temps, écrit-il une
autre fois, aux cboses qui ne doivent pas être
el certes cette habitude est pénible. Je vous
avoue entre nous que je commence à être
fatigué. !lais je ne ferai qu'en redoubler
d'efforts el surtout je ne veux pas que mes
ennemis puissent s'en douter. Je veux toujours paraître frais en descendant dans l'arène
et étancher le sang de mes plaies. Je leur
ôterai du moins cette satisfaction. Vale, vale. l&gt;
Les confrontations lui ont dévoilé la conduite atroce de celle pour qui il n'avait eu
que des bontés . C( Je suis affronté de~ain
avec la scélérate, mande-t-il à Target. AuJourd'hui elle a eu une scène avec le comte de
Cagliostro. Il l'a appelée cc sacrée raccrocheuse ", parce qu'elle lui disait des choses
désobligeantes sur sa femme et elle lui a jeté
un flambeau qui a frappé le Yentre du comte,
mais elle a été punie sur-le-champ, car elle
s'est porté la bougie dans l'œil. Nous v~rrons
demain. Je réponds qu'elle ne me Jettera
nei el au genoa a besoin rl'uu chirurgien. Ce 13 ma1·s
1786. Signé : Portal. :o Bibl. de l'A,·semil, ms.
Bastille, 12457 , r~ 68.

VII. - HISTORIA. - Fasc, So.
~

49

v.,.

rien et surtout ne me troublera pas : elle me
fait horreur. 1&gt;
!!me de la Motte perd de son assurance.
c1 Le dernier interrogatoire finit par ses
larmes, sa douleur, et pour réponse, qu'elle
se jette dans les bras de la Providence. "
Les déclarations de 11étaux de Villette el
de Nicole d'Oliva ont mis la probité du cardinal hors d'alteinte. (( Nous ne sommes pas
encore au bout des choses ex:traordioaires,
écrit-il; mais je les prévois sans aucun effroi.
Je remercie Dieu d'avoir rendu ma position
si différente .de ce qu'elle était. Ce qui me
renJ aussi plus tranquille, c'est que, l'honneur couvert, tout le reste n'est plus que
mon affaire personnelle. "
Dans ces lettres, sa bonté apparait encore
d'une manière touchante. Il est préoccupé de
Cagliostro et de sa femme, du baron de
Planta, embastillés à son propos. Il se soucie
d'eux autant que de lui-même. Les recommandations reviennent, incessantes. Il faut
mettre, dans le .Mémoire que Target va publier, la déclaration où !!me de la Molle a
fini par proclamer l'innocence du comte de
Cagliostro et de sa femme. Il faut aussi avoir
grand soin de donner toujours à Cagliostro le
t:n cl1irlll'gien _élait officicllef!lent at~ché ~u _scr\'ice des prisonmcrs de la. Dasltlle, mais celu1-c1 fie
pou\·ail faire l'alfairc.
4

�msro~1.J1 __________________________.
titre de comte. Ce serait lui faire peine que
de l'oublier. Rohan veut encore qu'avec sa
grande autorité Target parle à l'avocat de
l'a1cbimiste, stimule son ardeur, lui donne
des conseils.
Enfin, pour son défenseur, Rohan déborde
de gratitude : &lt;c Adieu, je vous répète encore
toute l'expression de cette douce reconnaissance que ma sensibilité pourrait seule vous
peindre. "
Deux fois seulement, dans ces lettres, sous
le mystère de l'encre invisible, se glisse le
souvenir de la reine. &lt;&lt; Avez-vous des nouvelles de la R(eine]? " La seconde lois l'expression trahit la profondeur du sentiment
et la préoccupation constante :
cc ~farquei-moi s'il est vrai que la Reine
continue toujours à être triste. »

XXXII
La défense et les défenseurs.
L'usage du temps était que les Mémoires
et consullations des avocats fussent imprimés.
Il; étaient mis en vente et distribués à profus.ion. Le retentissement du procès fit lire
a,,ee passion ces écrits dans toute la France
et morne hors des frontières. Le talent des
avocats ajouta à l'intérêt de la cause, au
point qu'après plus d'un siècle, ces écrits de
circonstance demeurent d'une leclure attachanle.
Le « conseil » du cardinal é•ait composé
dPs m:u'tr.. s du harrt&gt;au parisien : Target, de
B11nnièr1·s, La!.!'et-llardelin, Tronchet, Collet
t&gt;t Bigot de Pré11neneu. &amp;Je Target, de l'Académi1~ français~, passait alors, réputation
q11'il a i:rardée jusqu'aujourd'hui, pour une
des gloires du barrt!au français. Il était le
seul avocat qui fùt entré à l'AcaJémie depuis
un siècle et demi, c'est-à-dire depuis Palru,
élu en 1640. li est vrai que l'illustre Le
Normand avait songé à se présenter vers le
début du xv111e siècle; mais le Comeil de
l'ordre lui avait fait savoir que s'il descendait
à Faire les visites de candidature il serait r,1yé
du barreau. Et Le Normand y avait renoncé.
Target était l'bomme de son éloquence :
massif el lourd. Il Courrait ses gros doigts
dans les petites tabatières des dames. Aussi
la gracieuse marquise de Villeneuve-Arifat
ne l'aimait-elle pas. « Cc Target était de
l'Ar..adémie, dit-elle, et un de ses membr, s
les moins brillants ; de plus laid et point
aimable. Ce petit œil bleu céleste dont on le
décorait n'était autre chose qu'un vilain œil
lourhe et noir 1 • »
Mme de la Motte eût désiré être défendue
par le jeune Al!Jert Beugnot; mais lleugnof,
nonobstant l'insistance de Tbiroux de Crosne,
lieutenant de police, qui essaya de le déterminer par la persoectirn de la réputation
t. S01wenirs de la marquise de rille11euveArifat, pub!. par M. llenri Courteault, p. 71-i2.
2. M" Blondel qullta dans ln suite le barreau el

devint juge à la Cour d'appel de l'aris.
5. Gazette de Leyde, 1785, 9 déc.
4. Charles-Louis Hû, êpicier.
5. Obae.rvations de P. Tranquille (La Mecque,
!i86), p. 3-5.

qu'un débutant pouYait acquerir en pareille
circonstance, déclina l'honneur. Tbiroux de
Crosne lui donna alors le propre « consdl n
de sa famille, !I' Doillot, avocat âgé de plus
de soixante ans, qui avait renonré depuis un
certain temps à l'exercice actif de sa profession, mais était encore recberché dans rnn
cabinet comme un jurisconsulte éclairé. « Le
vieillard n'approcha pas impunément de
~!me de la !fotte, dit Beugnot : elle lui
tourna la tète. 11
M• Dlondel, arncat de ln baronne d'Oliva,
un jeune slagiairc tout frais émoulu de
l'École, n'approcha pas impunément, lui non
plus, de sa jolie cliente : elle lui tourna la
tête également. A vrai dire, Je résultat fut
différent : lime de la !lotie mil dans lacervelle de M• Doillot !out ce qu'elle voulut, et
lui fit écrire les mémoires les plus extravaJ!ants: (C Il faut que l'avocat soit devenu fon,
disait de lui son frère, le notaire .iu Chàtelt!l,
ou que la dame la Uo•.te l'ait ensorcelé
comme rlle l'a lait du cardinal. " Si bien que
Je jurisconsulte estimé y laissa sa réputation,
tandis que, sur les ailes de l'amour, celle du
jeune stagiaire fut portée du jour au lendemain au delà des nues 1 •
Le mémoire de Doillot pour la comtesse
parut le premier, en nO\'crnbre 178.3. Grâce
aux passions surexcitées, il eut un succès
fou. « L'avocat Ooillot, dit la Gazelle de
Leyde, ne peut suffire aux demandes qui
sont faites tout le jour. On voit as.;iéger sa
porte par une foule rnnlinuelle. Plusieurs
milliers d'exemplaires ont à peine suffi à conten1er l'a,idité des premiers demandcurss. )&gt;
L'auteur de~ Observations de P. Tranquille,. donne une description pittoresque de
la cohue :
« Comme je ne suis pas de ces êtres qui
se font écraser pour a,·oir du nou,·rau, je
passai mon c·hemin. Je n'étais pas à dix pas
de cette maison - la maison de M• Doillot
- qu'un clerc de procureur, tout essoufflé,
tout rn sueur, me demanda d'un ton précipité : « Monsieur, en avez-vous? en avez(( vous? ,, Ayant Jit que je n'en avais pas,
mon robin me quitta. Je tournai le coin de
celte maudite rue; la voiture d'un E,jculape,
qui s'époumonait de crier: &lt;&lt; Cocher, cocher,
« arrête à la porte que voilà! " - celle de
M• Doillot - faillit m'écraser. Je n'étais pas
encore remis de ma frayeur que le cabriolet
de M. D'" me lrotla l'habit. J'envoyai, au
diable l'avocat et son mémoire et croyais
bonnement être débarrassé de cette Ioule
importune, lor3qu'un chirurgien m'accosta
et me dit : " Sandi, monsieur, je ne vous
« demande pas quel est le sujet de votre
C&lt; sortie. En avez-vous enfin? n Ma foi, je
l'avouerai. je crus tn ce moment qu'au lieu
de distribuer un mémoire, on donnait de l'or
à tous les Français qui n'en ont pas &amp;. 1&gt;
6. Bachaumont, XXI, -123.
7. Vie de Jea,me de Saint~Rémy, 1, 4J2-'.&gt;6.
8. Jean-Charles Thilorier, në à La llochellecn li56,
mourut le 20 juin 1~18, 7, rue Neuve-des~Capucines,
avec le titre d'a\'Ocat aux Conseil~ du roi . Il élail fils
d'avocat cl laissait deux fil s dont l'un, Adrien-JeanPierrc, fut lui-même a,·ocat. Ayant eu, en ·l i90, le
courage de présenter la défense du marquis de fanas,

.,. So ...

Il y eut des désordres rue des !laçons, où
Doillot logeait •. On dut faire garder la maison
par des soldats du guet. Dix mille exemplaires furent ainsi distribués de la main à
la main; les libraires en vendirent cinq mille
en une semaine, et en quelques jours Doillot
reçut trois mille lettres de demande 7 •
L'idée d'impliquer Cagliostro dans l'intrigue avait été, comme dit George), d'une
adresse diabolique. Si Jeanne de Valois eùt
jeté de prime abord son accusation sur le
cardinal de Rohan, nul n'y eût ajouté loi.
Par ses allures, Cagliostro était suspect, et
on connaissait l'empire qu'il avait sur l'esprit
du cardinal. L'alchimiste, insinue-t-elle, a
dépecé le collier pour en grossir « le trésor
occulte d'une forlune inouïe ,,. &lt;( Pour voiler
son Yol, écrit Doillot, il a commandé à M. de
Rohan, par l'empire qu'il s'est créé sur lui,
d'en faire nndre et d'en faire monter d~
faibles parcelles à Paris par la comle;se de
la ,roue, d'en faire monter et vendre des
parcelle; plus considérables en Angleterre
par son mari. » Quant à l'idée que le collier
eût pu être acheté par la reine, dans un
beau mouvement d'indignation Mme de la
Molle la traite de blasphéme criminel.
La défense de Cagliostro est une merveille,
étonnante d'éclat, de hauteur et d'ironie. De
ce jour l'attention des lettrés, des écrivains,
des salons et des cafés littéraires, fut attirée
sur un débat où l'on allait voir, comme en
un tournoi du Parnasse, rivaliser les plumes
les plus habiles.
Du factum de Cagliostro, la C01·respondance lillé1'a.ire parle ainsi :
(&lt; Oh I que cela serait beau, si tout était
vrai, s'écriait une femme d'esprit, après avoir
écouté avec attendrissement la lecture de cet
attachant mémoire.
- Je ne m'arme point, répondit un
homme sensible, contre l'éœotion que me
cause un roman hien écrit, jusqu'à ce qu'un
arrèt ait décidé ce que je dois croire de la
vérité des faits qu'il contient. »
&lt;( Et l'homme sensiLleavait raison ,, , ajoute
le nouvelliste.
Huit soldats du guet, devant la porte de
Me Thilorier, au cloitre Notre-Dame, endiguaient le public qui se précipitait sur cet
écrit sensationnel. Caglio.stro l'avait rédigé en
italien, puis &amp;ie Thilorier, avocat de vingtneuf ans rempli d'esprit, lui avait donné une
forme vive et piquante 8 • Cagliostro, de qui
la liberté, la vie mème, étaient en jeu, débute
par raconter )es hbtoires les plus invraisemblables sur sa naissance et son éducation, sur
la science prodigieuse qu'il a acquise, sur les
guérisons miraculeuses qu'il sème autour de
lui. Son odyssée mythologique à travers l'Europe et l'Afrique est eipùSée en termes inimaginables. Après quoi, le plus sérieusement
et le plus heureusement d n monde, il se
il ful emprisonné, puis il se réfugia chez son beaufrère dans le Rlèsois. li était passionné pour les
scienCes mt!caniques et la philosophie. On a de lui
un Système universel (4 vol. 1mbl. en 1818). li culti-rnit la poésie et lit des tragêdies.
Son fils cadet, Nicolas-Charles, mourut à Blois, en
novembre 185.1, laissant une fille unique, aujourd'hu
Mme Slorclli.

"--------défend. La première partie pouvait faire
douter de la véracilé de la seconde. « Mais cbar~ante et son avocat le disait en termes
cette folie, comme dit Beugnot' dont Tbilo- exqms. « ~e !Iémoire de la demoiselle Oliva,
[ier, ho~me de beaucoup d'esprit, riait tout ~cru le P_ere George!, intéressa toutes les
,e ~rem1er, fut_ tenue pour con\'enable et bien "'"?e~ sensibles par Jes aveux ingénus que
a !_ordre du JOUr. " Cagliostro avait il est fai~ait cette belle courtisane. Le style avait la
vra!, un_ argument. sa~s réplique : le c;rdinal fraicheur du coloris que les poètes attribuent
avait traité avec les Joailliers le 29 janvier! 785, 11à la _reine ~•- Gnide et de Paphos. " Et voilà
,n JOh ~pecimen de style jésuite à propos
et !,m,,Caghostro, n'était arrivé à Paris que
le vO, a neuf heures du soir.
d ~ne Jolie femme. M• Blondel écrivait bien
Arec lime de la Motte, il le prenait de trè; ~,eux :. son_ Afém_oire est si simple, si clJir,
h~ut. La comtesse, dans son .\lémoire, l'a e- d u.ne ernot1on s1 nai\'e el si touchante la
Ia,t
Empiri~ue, bas-alchimiste, rêt:ur log,q~e en .~sl si ~nement et si joli~cnt
sur . a pier~e philosophale, faux prophète. " déduite, qu il _est impossible, aujourd'hui
encore, de le hre sans une vive symp11h:e
Cagliostro repond :
Tout Paris ~our Nicole eut les yeux de Bion:
d~l. Vrngt mille exemplaires dé son petit chef, 1!1!ipir!q1te! J'ai souvent enlendu ce mot
,
na, Jami
,
, mais
. ; is pu sam1r au juste ce qu'il signifiait . d œ~vre furent vendus en quelques jours i.
Peut-elre
, M Blondel trouvait le même intérêt que le
. un 1iomme qui,· sans êlre docteur a d •s·
conn11ss_anc~s en médecine, va ,·oir les ,~alad~:o defenseur du cardinal , il• Target , à prouver
et ne fait pou!l pa1er ses visites, guérit les paun·es que, for~ de la scène du Bosquet, dans cetle
comme les riches et ne reçoit u·arrrent de
- O~ls~ur1te profonde, Nicole n'avait rien pu
sonne
. .
0
per
·
- er~ c~ cas Je s'.11s_ empirique.
d1stmguer. Et Manuel de rimer ces vers qu'il
Bas-alcl111mste ! Alchumstc 011 non la
1·1·
cal'
d
b
,
qua 1 1met dans la bouche de la jolie figurante :
1011
C Ci
as » ne convient qu'à
·
demandeut cl qui ram1&gt;cn1 et 1·
. c:~x q~•
Tous deu:r m'o11t démontré que Je n'a,· _
.
t
..
. .
.
,~enput'Oir,
t,
C .
·
on sait s1 Jam:us 'l'
arge 'qu ' 11msazt nuit, Blo11del, quïlfaisttil noir.
ll ~omt~ aghostro a demandé des
graces :1 personne.

i' ".

Ret'~ur sm~ la 11ierre philosopliale; Jamais le public n'a été
Hnportuné par mes rê~cries
~•aux prophète! Je ne l'~i pas
touiours été. Si M. le cardinal de
Hohan n,'eùt cru, il se serait dérié
de la ~omlPS~e de la Molle et nous
ne sermns pas où nous eu somrncs.

• ~a fin du mémoire serait
a cll~r tout entière; en voici Ils
derrnères lignes :

. Fr~nçais, n'ètes-,·,ms &lt;iue cu'':tins
ecrils où la malice et Ja Jé,,êrcté
se sont plu à Vl'rser sur l'A,~i de~liommes l'opprohrc et fo ridicule
1:1r~ix ! rnus pomcz lire ces

Voule~-,ous, au contraire, êtr~

b01~s c~ Justes'! .\''interrogez point:
mais ccoutez cl aimc1. celui qui
rc~pl'da toujours les rnis parce
qu lis sou l dans Jes maimde Dieu
les ~ouverncmenls p:irce qu'il le~
prolt•gc, la rnli_~ion pai·cc qu'elle
est sa loi, Ja loi parce qu'elle en
est, le sup1ilémcnt, les hommrs
enfin parce c1u'ils sont, comme lui,
ses enfants.
N'.intcrrogcz point; mais écoutez
t!I :ume.z celui q~i est venu pal'mÎ
\'OUS fi.usant le bien, qui se laissa
alta~uer a\'cc p,1licncc et se défendit avec modération.

Ua était encore tout abasourdi de celte littérature, inattendue en la circonstance, _
c~r ce plaidoyer s'adressait véritablement à Nos Seigneurs
du Parlement, sié"eant en la
Grand'Cbambre et Ja Tournelle assembl;
- qua_nd parut le délicieux écrit de Al' B~s'.
del plaidant pour Nicole d'Oliva. Nicole &lt;'ta~t
1_. Ga:~lle d'A mste,-dam, 31
mou·c avait paru le 27.
mars 1786. Le mé-

Voilà cc que ;e sau. Et mo11 âme rngt,we
D(m~ _cet /mm/Ac récil se nwntre Loule 1/1/e.
Jl' s1m1 simple, 11a1Ve Et q,ti 8
.
· '
J'lmazs 11uc11.,·
Que I a belle Olwa
,,e dëi-oiler mu yeu.r 1'
2. Çeus-not, 1, 101.
3. Né a Troyes, le 2 déc. ·1770, d,rns la rue /Jei-

,,t , . .

"" Si .,.

L' .llrr.!117(E DU COLZ.1E]t - -...

~ua nd : du fond du Châtelet, où il était
melaucohquement
détenu
d'E't•ienv1e
·11
..
,
_
, B•tte
c
apprit 1e sucees de librairie de ces écrits qui
s~ transformait pour les auteurs en s~ccès
~ ar?ent, car chaque exemplaire se vendait
e vmgt à trente sols, il demanda énergique:~nl ~nà être, ~r ~nfin, lui aussi, il avait
_e me 1e une histoire de diamants. On a
di~fi~e Vergenues et le ministère eussent
pr re..~e pas compliquer l'affaire si compliquée dcJ'i du cardinal, en y ajoutant l'invrai~emblable aventure du bourgeois de Saint. mer ~t d~ son~ ami, le baron de Fages. Mais
tl te_na1t, lm, d'E~ienville, à parler et à écrire,
qu_oi qu on en eut. Et ses !fémoires de pleuvoir .: du .24 février / 786 au !! avr1.1, 1.1 en
pu hl ie troJS coup sur coup Chac f
d
à 1'li'
,
·
un ut ven u
~
l~r~ d ~xemplaires. &lt;I On a beau s'écrier:
mais _d ou vient ce nouveau venu l A ui en
~eut-i_I? d_e quel droit publie-t-il un lléJoire?
e Memo1re
d •. est
• ~ un roman qui •, du mouver~cn 1' ,. e 1 rnteret, du st}le. Tout le monde le
lit et• s mtéresse
pour M· d''"'' t·iem..I 11 e, sans se
. ,
soucier. St c est un personnage réel ou un être
fantastique'. » Ces '"Mémoires étaient signés
de Afe Montigny' avocat mal
famé, observe le Bachaumont
qui n'en. distribuait pas un scui
cxemplaue gratuitement et les
v? nd3 it lui-mème à son domicile, rue, 1e La Harpe, sans pudeur . . D ~,tien ville, qui y exerçait pour la première fois sa
plume, signait : Auctor el
actor.
La belle comtesse deCagliostr_o_cut pour défenseur M' Polve:11,. qui raconta sa vie en un
Memotre phis invraisemblaLle
encore que c, lui de son mari.
"Celte nouvelle fable, dit Beug,~ot, rut aussi son ~uccès. n
Rel_aux de Villette cboisit un
petit avocat bossu, Me JaillantDescharneb ~' f! aussi malin que
le ~om_po~tait sa constitution »,
qui depeignit Villette tel qu'il
étai~ eu effet : caractère faible
el lege1\ dominé 'p:ir ses maîtresses et loujo"urs prêt à leur
rendre les
. services (!u'elles 1Ill.
deman daient sans trop en discerner la portée. Il fut d'ailleurs
de tous les avocats celui qui
remp~rta le plus grand succès
at~ pomt de vue judiciaire. Son
client,. ~oup~ble de faux et de
complicité immédiate dans le
vol :du_ Collier, s'en tira avec
une peme dérisoire.
Puis vinrent les Mémoires du
baron de Fages, de dom Mulot
du. comte de Précourt, l'accu~
satrnn contre d'Étienville et ses
compagnons rédigée au nom des horlogers
Loque et Vaucher. Ce dernier écrit œu
d
!!• D
,
d
,
vre e
uveyr1er, a mirable d'ironie et d'huc/iame1,, mort â Paris Je "lO ·ani·
.
forlunc de 400 000 francs . J 1 . · 1851, laissant uu,
a sa ·1 11 e natale.

?

�ffiSTO'R,.1A

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lectionneurs, bibliophiles, amateurs de plamour, :rut placé par les critiques à côté des enfin décom·erts et embastillés le 21 mars quettes et d'estampes. On voulait a,-oir tous
1
1786 •
plaidoyers de li' Blondel et de Cagliostro,
/Jlais del'ant la plus grande partie de les mémoires imprimés, brochures, pamParlant de l'un des Mémoires de d'Étienphlets, petits vers et chansons que l'affaire
ville, le libraire Ilardy écrit : « Entre autres ces publications malignes, les etîorls de la faisait naitre au jour le jour. On tira une sétraits lrappanls, on y remarque, à la page 22, police demeuraient impuissants et ses pour- rie de vingt-deux portraits représentant tous
le discours adressé le 16 août 1785 par la suites n'avaient d'autre effet que de piquer la les personnages en jeu. La plupart étaient de
dame de Courville, qui se sauvait de Paris et curiosité publique. Et les nouvellistes de dé- fantaisie. Les premiers qui portèrent le nom
était pour lors à Arras, au sieur d'Étien- ployer leur imagination. Toutes les feuilles de de lime de la Motte n'étaient autres que des
France et d'Europe suffisaient à peine à conville :
portraits de la Présidente de Saint-Vincent,
« M. le cardinal de Rohan a été arrêté tenir leurs inrormations. Que devenait sous tandis que le comte de la Motte était figuré
leur
plume
la
scène
du
Bosquet?
«
En
accorhier à Versailles. Sauvons-nous. L'achat d'un
par le prince de Montbarey. La même image
collier de seize cent mille livres, dont rnus dant ses faveurs au cardinal, la d'Oliva lui servait pour d'ÉtienYille et pour le baron de
avez vu chez moi des parlies, est le nœud de Fai5'ait accroire, les deux tèles sur le mème Fages. C'était la figure d'un sourd-muet
celle affaire. C'est la découverte de cette oreiller, qu'elle était la reine elle-même; de trou\'é en 1775 sur le chemin de réronne, se
intrigue qui causait mes chagrins et mes li, les grandes idées d'ambition du prélat disant comte de Solar. Des colporteurs, cainquiétudes depuis le commencement du qui se flattait de devenir premier ministre'. » melots de ce temps•là, n'en trouvaient pas
mois. Voilà ce qui empêche mon mariage cl Quant au comte de la Moue, on assurait que, moins bon accueil quand ih parcouraient les
forcé par le lord-maire de quitter Londres, il
me perd. »
rues el offraient à la foule, sortant des presses,
Par l'importance que Hardy auache à ce s'élait réfugié à Constantinople, ùÙ il3 s'était encore humides, les plaquettes nouvelles de
fait
circoncire
et
avait
pris
le
turban
• Ajoudétail, on voit combien l'intrigue de la dame
la série du Collier, attirant par leur cri habide Courville, malgré son invraisemblance, tez l'exaltation des esprits en ces années qui tuel : a Voilà du nouveau I Yoilà du nouavait été birn conçue par Jeanne de Valois, et précèdent la Révolution, et vous imaginerez
,·eaui ! »
de quel secours elle lui eût été, si l'arresta- l'agitation qui naquit du procès. Les caricaEnfin, le 16 mai 1786, peu
tion, inattendue pour elle, de
de jours avant le jugement,
Rétaux et de la d'Oliva, n'eût
parut le Mémoire pour le carruiné dans ses mains toute
dinal, par Target. On en avait
possibilité de défense.
dit par avance mille et une
merveilles. L'avocatavaitdonné
lecture de quelques fragments
à ses collègues de l'Académie,
«Voilà du nouveau! Voilà
qui s'en étaient déclarés chardu nouveau! 1)
més. Quand un académicien
lit quelque chose à ses collèL'émotion et l'intérêt progues, ceux.ci s'en déclarent, il
duits par les brochures des avoest vrai, toujours charmés. Des
OtJ,c, ~" ""' ,111 , ,1uv ,:~ j(, J&gt;I ;~ (J);,i, ·1" •;r ""11.L .. ;L,
cats étaient encore sureJ:cités
copies manuscrites en avaient
eAC,,u. Il # ...,,p,.,.
J( ..:',1,.,. .. ,
_ , J (111\1(, 11,tt,,,
, .. -1
·~- ••,
par les libelles et les pamphlets
été tirées, plus ou moins fidèque l'affaire faisait éclore de
&amp;·.-;L ,; ;, ..,_,.,://-.,1, /{~.,.,,"'-.,....vit.,,_,,.;,'
les. Elles se vendirent jusqu'à
toute pari: le Garde du Corps,
trente-six livres chacune par Ch.-Jos. Mayer, les Réau moins soixante-douze francs
flexions de .llolus, le, Obsei·d'aujourd'hui. Et quand l'écrit
vations de l'. T.-anquille par
parut imprimé, ce fut une vraie
Charle,-Louis llù, le Conte
sédition sous les colonnades du
oriental, la Lettre de l'abbé
Palais Soubise où il fut mis en
G... lt la comtesse et la rédistribution. La Ioule, qui se
ponse de la comtesse à l'abbé,
pressait dans la vaste galerie
le Recueil de pièces authenen demi-lune, devint si grande
tiques, la Lettre à l'occasion
11ue le guet ne suffit pas; il
de la détention du cardinal,
fallut la garde à cheval'. Trois
les Mémoires authentiques
éditions parurent le mème
pour Cagliostro, la Dernièl·e
jour, l'une chez le libraire
pièce du Collier; combien
llardouin, au Palais-Royal;
d'autres I Parmi les auteurs de
l'autre chez Claude Simon; la
ces pamphlets, on trouve des
troisième, imprimée chez Lot·
perruquiers, des épiciers, des
lin, était distribuée à l'hôtel
commis de librairies. Toutes
Soubise. Nonobstant cette disles têtes s'en mêlaient. Une
tribution gratuite, le mémoire
imprimerie clande~Line, blottie
fut vendu jusqu'à un écu. On
dans un fond de cour, rue des
en avait dit tant de bien que ce
LETTRE DE CACHET, CONTRESIGNÉE PAR LE BARON DE BRETEUIL,
Fossés-Saint-Bernard, était enfut une désillusion. Sans doute,
1
ORDONNA:-iT L EMBASTILLEYENT DE CAGLIOSTRO.
tièrement occupée à l'impresil était difficile de !aire mieux
sion des plaquettes relatives à
D'après l'original conservd .i la DfNiolhèque de /'Arsenal.
que les mémoires pour Cal'affaire du Collier. Elle était
gliostro el pour la d'Oliva.
dirigée par Louis Dupré, dit
Mais
l'œuYre
de
Target n'est pas sans valeur,
Point, garçon perruquier - Figaro était un tures devinrent si violentes que la police les il s'en faut. De nos jours on a comparé œ
type de l'époque - et Antoine Chambon, com- interdit à leur tour•.
Ces mesures stimulaient l'ardeur des col- morceau d'éloquence judiciaire aux plus belle,
missionnaire en livres. Les deux associés furent
:i. Journal ,le- Hardy, 1786, 1-2 juillet.
3. Journal d&lt;' Hardy, 1786, 20 mars.
t. La /la$lilfe déi•oif,te, Ill, 108.
G. Ibid., 2-l mai; 8acl1aw11ont, XXXI(, f.2.
~- Courrier de l'Ew·ope, l 78!i, 11 a,·ril.
'1. Bachaumo,it, 1785, lü dl'ccmhrc.

...

__________

harangues de Cicéron. C'est lui faire tort. Le
fac_1~~ de Target contient des parties d'une
prcc1s10n et d'une force démonstrati,·e aux-

Marie-Antoi?ett?. à son frère Joseph li', j'ai
bien com~te qu il ne pourrait reparaître à la
cour; mais la procédure, qui durera plu-

1..' ./l'F'FJUR,ë

DU COZ.l.113R, - - ~

plus d'effet que celle de l'assemblée générale
du. dergé, bien qu'elle émanàt d'un seul
rnd1v1du. L'abbé George!, ancien jésuite, était

xxxm

""' 52 .,,..

L'HOTEL llE SOUBISE, PRIS OU CÔTÉ DE LA RUE

qudles n'a jamais atteint l'insupportable ba•~rd _de Tusculum. Peut-être que si Target
n a,?,t pas eu la conviction que, dans une
par~1ll,e cause, il a\'ait le dernir d'écrire un
chef-d œuvre pour la postérité, il en eùl réellement fait un; pour les chefs-d'œuvre il
faut moins de façons.
'
Le peuple chanta :

· - Gravure de RIGAuo.

sieurs mois, pourrait avoir d'autres suites
Elle a commencé par un décret de prise
corps qui le suspend de tous droits, fonctions
de faire aucun acte ci·vi'l JUS.
'à et faculté
.
qu son Jugement. Cagliostro, charlatan,
La Molle, sa femme et une nommée 01·
barb°teuse d_es rues, sont décrétés avec lui;
iva,
11
que e assoc1atio~ pour un grand aumônier
et un Rohan cardrnal ! 1,
Ta,·get, da,is /JM gi-os Alémoire
De ce. jour comwença pour les détenus
A tract la11t bien que mal
'
une captivité rigoureme. Le Parlement rela sotie et fdcheuse /ii,toire
De ce pauvre cardi11al
pous.5a, le 1 7 février 1786, la prétention lorEt sa t:erbeuse éloque,i~e
mulee
par l'assem~lée générale du clergé,
Et &amp;011 froid rai1om1nne11t
sous la prés,dence d Arthur de Dillon, arcbeProuve11t jusqu"à l'évidtllce
l'êque de Narbonne, de faire juger le cardinal
Que c'tlt un grnnd 111noceut.
par_ le, tribunal ecclésiastique. Déjà le roi
Ce lut le mot de la fin, le mot juste sans a_vait repo_ndu précédemment à la letlre que
doute.
'
1assemblee du clergé lui avait adressée le
18 septembre 1785 : " Le cler•é de mon
royaume
doit compter sur ma p;otectioo et
XXXIV
sur ~on_ attention à faire observer les lois
conshtuli\'es des prhilèges que les rois mes
Avant le jugement.
prédécesseurs lui ont accordés. » Et il ne
s'était pas arrêté davantage à ces formalités.
, Le 15 décembre 1785, les simples décrets On ne crut pas devoir tenir plus grand comp le
d &gt;Journement du Parlement pour être ouï
de~ démonstrations du Souverain Pontife,
décernés. con Ire les prisonniers de la Bas~ qui, ~n g~ande colère, avait menacé Rohan
lll!e, avaient été convertis en décrets de prise de lu_1 ret1r.er ~e chapeau, parce que, cardide corps contre le cardinal, la comtesse de la nal, 11 se laissait juger par Je Parlement. On
M,olle et Cagliostro. Ce dernier avait failli, se contenta d'expédier au pape un certain
des ce moment, trouver une majorité en abbé Lemoine, docteur en Sorbonne, qui lui
laveur de son acquittement • Le 19 JanVIer
• .
expliqua cc dont il s'agissait, et le pape se
seu1ement lut prononcé le décret contre déclara sat,slait.
!Ille d'Oliva. Le décret contre Rétaux fut
Une autre manifestation ecclésiastique fit
rendu lors de son entrée à la Bastille. " Dès
du 2f de&lt;'r-mbre l 7M:i, publiée par
le moment où le cardinal a été arrêté, écrit MJ .· e0 larlate
Hochelerw el ,ti&gt; IJcaUl'Ourl, li, 85--86.

cl;

J

..-.- 53.,..

le vicaire gén~ral du cardinal, aussi bien à
Strasbourg qu à la grande aumônerie. li profita de la rédaction d'un mandement " per~elta?t l'u:age des œufs pendant le carème
JU~qu au dimanche des Rameaux », pour y
faire connaître sa manière de voir. Il y compare h_ravement le cardinal à saint Paul
Louis X_VI à ~éron, et se compare lui-mèm;
au disciple _1 imolhée que l'apôtre exhorte à
ne pas rougir de sa captivité :
Je, François George!, docteur en théolo(l'ie etc
env~yé_ vers _voui;, mes très chers frères: c~m~;
le d1sc1pl~ Timothée le. ful a~ peuple, que Paul,
da~s les liens, ne pou,·ait en:-eionrr J·e vou ru~
&lt; '1
t
. d
o ,
s ~ ...
1u J ,·ous es permis e manger du Lcur,·e el des
œufs en ca1·ème.

Mais entendez :
Puisse not~e voi1, aussi éclatante que la fatale
trompett~ q~1 appellera les morts au dernier jugement, umter les accents des envo\'és de 0·
't d" .
•
leUi
quan
: Cl Peuples écoutez
1 ' d• • s isment
·
, c'est o·1eu
m-meme qui ~arle par notre bouche. L'impiété
a rom1m ses digues, elle a inondé la terre t
dans l~s élans de sa fureur, eUe a dit: Je 1
« ter~1 au c~el, j'insullerai au Tout-Puissant!
" mais, ~u sein de la nue sillonnée par les éclairs,
« au ~ru1t de 1~ foudre qui éclatera sur le monde
!( entier, la maJesté de Dieu apt&gt;arailra. d t ,
. .
, u ronr
« 1te 1a,. JU!illce
pour enl ra1•
. d partira la "enueance
c
(t ner 11mp1e
ans l'abime éternel! »

et ~:u:

. Cc qui paraîtra inouï, c'est que cette manière _de permettre l'usage des œuls durant
le carem~ fut affichée par les soins de George}, v1ca1re de la grande aumônerie, aux
portes des chapelles dans tous les chàteaux

�L' Jl1'1'.1111('E

111STO'J{1.Jl
remme, après quelques jours, alla au Palais1Hopl pour y voir, aux étalages des imagistes,
son portrait, autour duquel se groupait la
Ioule. li était aOreux el elle en rit comme
une folle, ce qui la fit reconnaitre. Par des
cris de fèle, ces dames du bel air la saluèrent
respectueusement et les jeunes hommes qui
passaient lui offrirent les fleurs destinées à
leurs amies. Les meilleures maisons se l'arrachèrent. ~fais, tête légère, elle parlait trop.
Elle disait par exemple, à diner, de,ant une
nombreuse assistance, qu'elle s'était toujours
lrès bien portée à la Bastille et n'avait eu qu'à
11
se louer des égards du gouverneur •
Mme de la Tour, sœur du comte de la
Molle, avait éié mise en liberté dès le 7 léuier.
Ces vides lurent en partie comblés, le
12 mai, par la naissance à la Bastille d'un
nouveau petit sujet du roi que mit au monde
la pelile baronne d'Oliva. Baptisé le lendemain
en la paroisse Saint.Paul, il reçut les nom,;
de Jean-Baptiste Toussaint, ,on père, Jeanllaptisle-Eugène Toussai ni de Beausire n'ayant
pas hésité à le reconnaitre.

de l'amuser. Le H lévrier, il fit paraître un
mémoire au sujet de la détention de sa femme,
prisonnière comme lui à la Bastille. • Tant
que le supplianl, dit le mémoire, a pu croire
que les rigueurs d'une longue et cruelle captivité n'avaient point altéré la sanlé de son
épome, il s'est contenté de gémir en silence.
Mais :, présent qu'il n'est plus possible à ceux
&lt;Jui l'cnlourent de lui dissimuler l'élat de
celle malheureuse épouse et le danger qui
menace ses jour~. le suppliant, pénétré de la
plus profonde afOiction, se réfugie dans le
sein des magistrat.; . t' Tout Paris apprend ainsi
que la lie d'un ange était mise en péril par
la Liad1ar·e du pouvoir royal. &lt;1 C'était un
exposé touchanl, dit liard), de l'éiat eriliquc
el dangereux où se trouve aclucllement la
dame de Cag\ioslro, état qui exige le secours
d'un art bienfaisant exercé par son 1uari, qui
avait eu le bonheur d'arracher mille Français
des bras de la mort ; ainsi que du malheur
de celle dame, qui, n"élanl ni décrétée par le
Parlement, ni accusée, était pri,·ée de sa
liberté depuis le 22 ao1'1t. n Au Parlement
l'alarme fut vive. L'auguste lribunal décida
qu'une délégation de magistrats « se retirerait » par devers le roi pour le supplier d'arracher cette délicieuse vidime au sort épouvantable qui la menaçait. Le gouvernement
s'en émut, prit des inlormalions à la Bastille.
Le marquis de Launey répondit que la pri011 sait que le docteur Porto/
sonnière se portait à men·eille et se promenait
Sou• a rrmlu le cardi11al
journellement au haut des tours 4 •
E11 lt bo111Ta11t cle qu111qui11a.
Toul ce bruit eut néanmoins pour résultat
Alleluia!
de hàler la mise en liberté de Mme de CaOlit·a dit qu'il ell di11do11.
gliostro qui sortit de la Bastille le 18 mars.
Lamolle dit qu'il ut fripon,
Elle se rendit à son hôtel, rue Saint-Claude,
f,ui-mtme dü qti'il r.sl btta.
où, durant plus d'une semaine, un registre
Alleluia!
déposé chez le concierge se couvrit de signaI.e Saint-l'ère L"miail rougi,
tures tout le long du jour. « Il n'est pas rare
l,e Roi, la flei11e l'011t noirci,
de
,,oir le soir près de trois cents visites sur
Le Parle111e11t Le bla11chira.
Allduia!
la liste de son portier. » « Il est exactement
de bon ton, disent les nouvellistes, d'amir
.\. !, veille du jour oü le Parlement ,•a
passé à l'hôtel de Caglioslro. n Ceux 1111i
s'assembler, la question, pour l'opinion puavaient l'honneur d'être reçus par la comtesse,
blique, est entre le cardinal el la reine. La
assuraient en sorlanl 11u'elle avait tant pleuré
noblesse de Versailles espère trouYer dans
à la Baslille que ses JOUX en étaient presque
l'acquittement de l'un de ses plus brillanls
usés. lleurcusement, ce ,,ui en restait était
représentants l'humiliation de la someraine.
encore lort présentable et les consolateurs
Parmi le peuple, hrulalement, &lt;c on assurait
lrappèrent en grand nombre à sa porlc, emque Son Éminence persistait à soulcnir que
pressés à lui !aire oublier la douleur que dele lameux collier de diamants avait été bien
,·ait lui causer la captivité de son mari. Les
et dî1menl remis à la reine et demandait
gazetiers assuraient que Cagliostro s'occupait
a,·ec instance à êlre oonfrontée aYec Sa Maà rédiger un place! , encore plus pathélique
jesté'».
que le premier, pour supplier la Cour de
remetlre son épouse en lieu clos. La jeune
XX.XV

du roi, au Lou\'re, aux Tuileries, jusque sur
les portes de la chapelle du palais ,, Versailles 1 .
Une lcltro de cachet signée Breteuil, datée
du 10 mars 1786, enYOja George) passer le
carème plus tranquillemenl à Mortagne, dans
les Vosgrs, non loin de S:iint-lfü'.·. Il} arriva à
l'époque ,,ù le printemps renait, cependant
qu'à la Haslille Rohan commençait de trouver
les murailles nues et tristes, car depuis le
15 décembre où, de prisonnier du roi il était
devenu celui du Parlement, il ne lui était
plus permis de &lt;( tenir ~alon comme à l'hôtel
de Strasbourg Il, de donner des repas de
"ingl couverts, de rédiger ('Il collaboratÎCln
avec l'abbé George) des noies édifianles pour
le Courl'ier de l'Eu,·ope, la Gazette de T,eydr
et le Journal d'Amsterdam. L'arche, èque
de Paris, qui alla \"OÎr Rohan le 5 jamier,
lut lrappé de l'altération de ses traits. «Vous
voiez un homme bien malheureux, lui dit le
cardinal, mais j'espère, avec la grâce de
Dieu, supporlcr paliemmenl les souffrances
jusqu'au boui. » Ses colic1ues néphréliques
l'avaient repris avec plus de violence. Son
esprit s'aigrit alors; il s'imagina qu'on voulait l'empoisonner•. Et le peuple - jusqu'aux
filles joyeuses, assises avec leurs compagnons, les jambes ballantes, au bord des fossés de la Bastille - lui chantait :
1

Madame de Cagliostro en liberté.
Cagliostro continuait d'étonner l'opinion et
l. Journal de Hardy , 1786, 13 mars; /1acha11mont, \\\1 , 20); licorgcl, Il. 192-193.
'l. /Jac/wumo11l, XX\I, 40-il. - Ga~ellt de Uollwulr, 7 fl•vrier l 7~ô. Gazelle de Leyde, 7 février
el 2 i mars 1786.
3. J1JUrna\ de Hardy, tï8ü, 9 mars.
, 4. 1786, 'l.3 fêvr1er. - t Le commissaire Chesnoo, mon-ieur, ,·ieot de mire lllrl nous témoigner
l'inquiélude de nu. du Parlement su r la santé de la
,lame de Ca~IÎO!llro. Yous deve, être pcrsuad1\ mon~ieur, que ~l elle 11·ait eu 11 moindre indisposition
,·ons en auriez été instruit, comme vous a1·ez cou-

turne de l'être de cc qui arrive journellcmf'nl dans le
château. Celle dame n'est point malade. Elle se promt!nc tous les jours et dans ce moment elle est sur
les 1oun. Elle s"esl donnée il y a qni11te jours un
petit elîorl dans le poignet gnuche 1 mais cela ne J'em1)êche eas de s'amuser à travailler. li. Chcsnon a élé
ce matin chercher le médecin du château qu'il u·a p:as
trou~·é. Il lui a Ccrit et dès qu'il sera ,enu je voua
forai pa~r son rapport. , Lcure du marquis de
La'-!ncy, p;ou,·crneur de. la U3~1ill&lt;', au lieutcnonl d~
police. )hnule ~e la m!m 1\e J.auncy, Uibl. de _CAl·•enal, ms. Bashlle, l:fa17, r• 120. Yme rle Cagliostro
était servie i. la Bastille pu sa proprt femme de
chambre, Françoise, qui avait été mise auprès d'elle.
Jlibl. de /'Arsenal, m,. Bastille, 1'li57, t 0 26.
5. La de~11ière tJièce du Collier, p. 'l6, note.
6 .. Les faits de ce .. chapi.tre d'apres une r&lt;'lati11n
offic1elle rn dalf' du JI mai 1786, conse,·vi•e en ma-

XXXVI
L'arrêt' .
Le ~2 mai, le Parlement commença de
siéger pour l'audition des pièces de l'affaire.
La Grand'Chambre et la Tournelle assemblées
comptèrent soixante-quatre juges, ]es coost-illcrs honoraires et les maitres des rrquêles,
qui se trouvaient en droit de siégl'r, s'y étant
rendus. Mais les princes du sang et les pairs
s'étaient récusés.
Le Premier Président du Parlement était
le marquis ~~tienne-Franrois d'Aligre, à ]a
tète de la compagnie depuis 1768. « li était
connu, dit cette maumise langue d'abbé Georgel, par son opulence, son alarice et un talent
tout particulier de faire valoir rapidement
son argent au taux le plus avantageux. 1 1 Il
n'avait aucune des qualités qui fondent les
grands magistrats, dit Bcugnot, il avait plutôt
les déîauls opposés; mais il était d'une singulière dextérité à manier sa compagnie et
s'était jusqu'alors mon Iré lavorable à la Cour;
mais depuis quelque temps celle-ci l'avait indisposé, en sorte que, tout en ne la combattant pas, il laissa l'opposilion se former. •
Le marquis d'Aligre était très lié aYec
Mercy-Argenteau et lui fournit au cours des
débats les notes les plus curieuses sur la disnuscrit aux Àl'clifres nalimuile1, et une autre de
m~me date conservée aux Ardt. dea Aff. étP"a11g.; les • résum~s • et réquisitions contenu:. dans le ms.
Joly de Fleury 2089 rle la Bibl. ,iat.; - les notes
mss du clo~sier Target, llibl. v. de Paria, ré5er\'C; le Compte rendit tle et qui a'elll paué au Pa1·lr-

me11l relatirement à l'aQafre de JI . le cardinal Jr
/lnha11, Paris, 1786, petit in-8 de 15'i el 31 p.; la relalion de Mercier de Saint-Léger, dans Sourwin
el Atémoirts, sept. 1898, p. 1!l3-201; - les noll.'~
cn\·o)·tics au prince de Kaunitz par le comte de MncyArgenteau qua les tenait du Premier President d'Aligre,
dans le recueil Arneth-Flammermont; - les Corre,po11dm1ee, du agc11U diplomatique, ttrangers e//
Fra11ce at•(Ull la Rél'Ol1ttio11, publ. par J. ~~lammrrmonl (Paris. 1800); - les Lettres de Mme de Sabran,
les Jl!moirr, de llmt• Campan. le Journal de Hardy,
la Ga::.elle de Leyde et lè llac/wumo11l.

DU COI.L1'E1( - -..

position des esprits. \'oici quelle étail l'opi- semenl à perpétuité, qui emporte mort civile frauduleusement falsifiée: il réclama contrp
nion générale, ,, la veille du jour où les accu- el ~ntrainerait la ,·acance des bénéfices consis• I~- comte de la Molle, conlumace, et contre
tor1aux dont le cardinal est pourrn 1. u
sés parurent dC\•ant le Pilrlemeot :
V,llelle, la peine des galères à perpétuit,,:
Pour_ comprendre Je jugement qui va être contre la comlesse de la Molle la peine du
c&lt; Dans le cours de l'inslruction et lant
qu'il n'y a eu d'accusés que le cardinal de rendu, 11 faut se rappeler qu'il l' avait en ce ~ouet, la marque au fer brûlant sur les
Rohan et la dame de la Molle, son mari contu- temps une nuance dans l'acquitlemenl. La e~~ules et la détenlion perpétuelle à la Salpèmace, la demoiselle d'Oliva et le sieur Ca- « décharge d'accusalion • proclamait la com- t:1ere; qu~nt au cardinal, l'organe du minisglioslro, on a pu et on a dù croire que li. le plète _innocence de l'accusé, c'élait la pleine ler_e _publw conclut que, dans le délai de
cardinal rnrait condamné :l une peine arnic- réhab1htat1on après les griels qui avaient éi, hutl Jour_s, tl ,e rendit à la Grand'Chambre
tl\·e el infamanle. L'auteur du faux était formulés. Le « hors de Cour 1&gt; au conlrairee pour )' _decla~er ~ haute voix que, téméraireincertain: le marché, revètu d'approu,·és et prorlamait qu'il n·y avait pas eu assèz d; ment, il a,,ait 3JOUlé foi au rendez-vous du
de signatures [aux, est écrit de la main du preu:es pour a~sC'oir une accusation. Cette Bosquel, tJu'il avait contribué à induire en
solution cooser,·ail tjuelt1ue chose de fàcheux erreur les marc::hands en leur laissant croire
cardinal; il l'a rait exhibé aux joailliers el
sur la foi que le marché était revêlu d'ap'. pour l'accusé et faisait considérer que rnn que la reine avait connaissance du marché
prom·és el de signatures vrais, le Collier lui honneur n'élait plus intact.
déclaràl qu'il s'en repenlait el demandai(
avait été livré; enfin le cardinal se trouvait
pardon au roi et à la~reine; qu'il [ùt en ou~re
~
saisi du corps du délit. La déposilion de Basco_ndamné~ à se démettre de ses charges, à
La lecture des pièces ayant été lerminée le [~1re _au.moue aux pam,res, à se tenir toute sa
!-enge établissait que le cardinal arnil toujours parlé et écrit comme apnt une mission ~9 mai, le Parlement s'assembla le 50 pour ,1e elo1g~é d~ résidences royales, enfin à
directe de la reine. On avait au procès un 1aud1t10n des aèCusés. Dans la nuit du 29 ga rder prison JUS/lu'a l'exéculion de l'arril.
billet dicté par le cardinal, duquel il résulte au 50 ceux-ci avaient été lransîérés do la
Le procur~ur disait dans son réqui~itoirc1:
qu'au moment où il n'a pu se dis~imuler la Baslllle à la Conciergerie. Les lonclions de
c1 Le ~rd_mal am•gue ce qui s·e~l passé
fausseté des approuvés et de la signalure, el procureur général étaient remplies par Joly dans _le prd,~ de_ Ver.sailles comme pouvant
que les payemenl_s ne s'elîecluaient pas, il d_e Fleury. li donn1 leclure de ses eonclu- favoriser son 1llus10n. Mais pouvait-il se peravait conçu le proJel de substiluer le sieur de s1ons .
mettre de croire à un rendt·Z•\·ous noc111rue
Sainte-James aux joailliers et de le déterminer
Jol~ de Fle~ry demanda que la pièce signée faux e_l ~upposé sur la terrasse de Versailles,
à se charger du payement du Collier en • lfarie-Anlomelte da France » lùt déclarée pouva1HI s~ permetlre de s'y rendre et, en
se flallant d'obienir la protec-----:-------::------------~ senv~rs
Y rendant, n'a-t-11 pas commis
tion de la reine. Cet écrit et les
la reine une offense la plus
1
conséquences qui en résultent
pumssable?
s'accordent parl'ailcment avec la
« Le cardinal, à l'insu de la
déposilion du sieur Sainle-Jareine el sans s'être assuré par luimème des intenlions du roi et de
mes.
• Tant que le procès est reslé
la reine, a entamé et suivi uue
en cet éiat, la délense de M. le
négociation el a comommJ avpc
cardinal ne pouvait l'excuser. Inull'sdits joaillin:- le marchl:' pour le
tilement alléguait-il l'erreur et la
collier de brillanls.
séduction. On lui répondait : l'er« Or, peul-on ,oir saris unP
reur est invraisemblable, d'ailleurs
ju~te indignation qu'un dPs prt·elle n'est pas prouvée; la dame de
mu•rs officiers dn roi, érral, m nt
la Motte vous dément; la scène de
d,~tingué par sa nais!-anC: comme
1 par ses digni1és, ait osé empruuler
la terrasse (lise: du Bosquel ) e,t
fabuleuse; elle est allcstée par la
un no~ aussi auguste que cdui
demoiselle Oliva, mais son témoidl! ,l_a r:rne et porlé la 1ém~ri1é jns~nage est aussi suspect que Je vôtre.
qu a ,wle_r à la fois le r€$-µect dû
Mais, depuis que le sieur Villelle
a la !l"J•slé rople et aux perest arrêlé, il est const.rnt: t qu'il
sonnes sacrées du roi et de la
reine?
est l'auteur du faux; - 2° que la
scène de la demoiselle d'Oliva est
« Cette témérité d'oser ainsi
vraie; - 3° que, pour séduire le
manquer de re~tect aux personnes
cardinal, il a écril, sous la dictée
sacrées du roi et de la reine n'cstde la dame la Molle, différenles
tlle pa_s un crime qui exige k·s
lettres qu'elle a enrorées au car•
réparal1ons les plus authentiques
et les plus solennelles; mais il faut
dinal comme écrites par la reine.
&lt;&lt; Dès ce moment, la séduction
e_n même temps que ces réparaalléguée par le cardinal peut pations soient diêncs de la majesté
raitre établie. S'il a éié séduit, ,on
roi ale.
délit n'est plus un faux, c'est une
.« Et n·~!!il-ce pas un des preoffense, un manque de respect aux
miers de.vo1r.s du procureur généDE. 101.s.-;.1,J.r-: 1,i,, ,,li,; r r,'ct,
ral du ro, de les requérir pour une
personnes sacrées du roi et de la
offense aussi criminelJe, et surtout
reine, un abus monstrueux du nom
de la reine el d'une signalure fausse
qu_and elle _a été commise par un
'JUÏl a atle,lée véritable.
fiUJel plus clevé par sa naissance
a Ces considérations font penser
et par _sa di?nité et plus encore
qu'il est impossible d'aller jusqu'au
quand tl a I honneur d'èlre allan·aprl!!i un ponr3it publie â. l'occasion de rAffairc du Collier.
blâme, et encore moins au banniscbé au srnice du roi dans une
0

, I ._ On lira p!us loin le , résnmé I du Président
d Aligre,. pub. d apr1•s lrs mss. Joly de Fleury 2080'lll89 {B16l. tial.). Ces mss contiennent d'autres• re-

sumCs •. encore, enlre aulrc&gt;s cem du substitu1 J.aurencel; ils onl l1 l'aleur d"opioion, personnelles. Cc&gt;ux
de Laurence! ne sont pas d'une impartialilè allsolue,

..- 55 ....

il ':use. de eon entier dél-ouement à Marir--Anlointlle
- · B,~l. 1.1ot., ms. Joly de fleur,· HFO f" '8-"'.t

Reproduit c1-de~S-OUS par eilrails. ·'

'

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.i

•

�111ST01{1.Jl
des premières places près de sa personne 1 n
Joly de Fleury avait rédigé ses conclusions
contrairement à l'avis de l'avocat général
Séguier auqm l l'usage lui avait commandé
de les soumettre. A peine eut-il terminé que
Séguicr se leva. Ce fut une scène dont la
violence fit voir dès l'abord où les passions
étaient montées. Séguier émit l'opinion d'acquitter purement et simplement le cardinal.
Et s'adressant à Joly de Fleury :
« Prêt à descendre au tombeau, vous voulez couvrir vos cendres d'ignominie et la faire
partager aux magistrats 1
- Votre colère, monsieur, ne me surprend point, répond le procureur général. 1..;n
homme mué au libertinage comme vous, devait nécessairement défendre la cause du cardinal.
- Je vois quelques fois des filles, réplique
Séguicr. Je laisse même mon carrosse à leurs
porte.-:. C'est affaire privée. Mais on ne m'a
jamais vu vendre bassement mon opinion à la
fortune. &gt;J Séguier faisait entendre que Fleury
s'était ,·endu à la Cour.
Le procureur général était interloqué el
demeura bouche bée.
Rétaux de Villette ouvrit la série des interrogatoires. Il parut vêtu en habit de soie
noire. Très franchement, il fit l'aveu de la
part qu'il avait prise aux intrigues de Mme de
la llolte. C'est lui qui avait tracé les mots
&lt;&lt; 11/arie-.!ntoinette de France &gt;&gt; au bas du
fameux contral. Mais il argua de sa bonne
foi. En écrivant ces mots, dit-il, il ne croyait
pas conlrefairè la signature de la reine qui,
en effet, ue signait pas ainsi. &lt;&lt; Cet homme,
qui est très vif, prévenait même les questions
a,aul qu'elles fussent a1.:he\'ées, avec l'air et
le ton de la plus grande exactitude. 11
A Rétaux d&lt; \'illette succéda la comtesse
de la Molle. Elle avait un chapeau noir, garni
de « blondes &gt;1 noires et de rubans à nœud;
une robe et un jupon de satin gris bleuâtre,
bordés de velours noir; une ceinture de velours noir garnie de perles d'acier, et, sur
les épaules, un mantelet de mous~eline brodée, chevillée de malines. Elle regarda l'assemblée d'un œil hautain. Ses lèvres avaient
un sourire dur. Quand elle aperçut la sellette,
siège d'ignominie, où les sergents lui dirent
qu'elle devait s'asseoir, elle eut un mouvement de recul et la rougeur lui monta au
front; mais bientôt elle s'y lut arrangée a1ec
tant de ~ràce, ordonnanl les plis de sa robe,
qu'il semblait qu'elle lùt dans un salon, agréa•

blement assise en une bergère. Elle parla
d'une voix nette, sè.;be, précise : les phrases
semblaient découpées au couteau. Elle commença par déclarer qu'elle allait confondre
un grand fripon. Il s'agissait du cardinal.
Elle étonna par sa présence d'esprit. Interrogée par un conseiller clèrc qu'elle avait
appris ne lui être pas favorable, elle déclara :
&lt;( Voilà une demande bien insidieuse. Je vous
connais, monsieur l'abbé. Je m'attendais que
vous me la feriez. Je vais y répondre. u &lt;1 La
femme La Motle, note l'un des assistants, a
paru avec un ton d'assurance et d'intrépidité,
arnc l'œil et la contenance d'une méchante
femme que rien n'étonne; mais elle s'est fait
écouter parce qu'elle parle sans l'air d'embarras. Elle s'attachait plus aux probabilités
qu'aux faits et surtout à l'impossibilité qui
est au procès de montrer drs lettres, des
écrits et toutes les preuves matérielles qu"on
désirerait y voir. Je ne crois pas que cette
femme, qui a de la tournure, des grâces et de
)'élévation, ait pu intéresser personne, parce
que son procès est trop clair. » Subitement
Jeanne changea de manière : à une question
relative à une prétendue lettre de la reine au
cardinal, elle répondit qu'elle garderait le
silence pour ne pas offenser la reine.
" On ne peul offenser Leurs Majestés, objecta le président, et vous devez toute lavérité à la justice. »
Alors elle dit que la lettre en question
commençait par ces mots : &lt;( Je t'envoie )l,
ajoutant que le cardinal lui en avait montré
plus de deux cents à lui écrites par la reine,
où elle le tutoyait, et dont plusieurs donnaient des rendez-vous où, à la plupart des
guets, la reine et Rohan se seraient effecti,,ement rencontrés.
Ce fut, à ces mots, parmi les magistrats,
presque une clameur. Quoique la plupart des
juges lussent « de l'oppo.,ition ", de tels propos révoltaient leur conscience d'hommes et
de citoyens. Et c'est à peine s'ils purent retenir leur indignation quand la comtesse leur
fit en se retirant une succession de révérences, avec des sourires provocants et railleurs.
A peine fut-elle sortie qu'on enleva la sellette. Le cardinal fut introduit. Il était vêtu
d"u11e longue robe violette, le deuil des cardinaux : calotte rouge sur les cheveux gris,
bas et talons rouges, et un petit manteau de
drap violet doublé de satin rouge; la moire
bleue du cordon du Saint-Esprit et la croix

épiscopale à une chaine d'or. Il était très
pàle, très fatigué, très ému; ses paupières
pesaient lourdement sur les yeux d'un bleu
éteint. Ses jambes fléchissaient et des larmes
mouillaient ses joues. Plusieurs conseillers
t! voyant son extérieur souffrant et altéré n
proposèrent : « M. le cardinal parait se trouver mal, il faut le faire asseoir. ll Et le Premier Président le fit asseoir à l'uue des extrémités du banc oit se plaçaient messieurs des
Enquêtes quand ils venaient siéger. Son interrogatoire dura plus de deux heures. " Il
parla, dit Mercier de Saint-Léger, avec beaucoup de gràce et de force. Il li imposait par
sa physionomie et son ton de noblesse, il
intéressait « par son air de candeur » et son
&lt;l COl!,rage modeste 1. En se retirant, il salua
la Cour. Son expression était indéfinissable
de lassitude et de tristesse. Tous les magistrats lui rendirent son salut. «Legrand banc
même se leva, ce qui est une distinction
marquée. Il
Les juges étaient encore tout impressionnés
de cette comparution émouvante, quand lut
appelée Nicole d'Oliva. Mais l'huissier revint
seul : l'accusée donnait le sdn à son nouveau•
né. Elle priait humblement Noi Seigneurs du
Parlement de vouloir bien patienter quelques
minutes, que son fils eût terminé son repas.
&lt;t La loi se tut devant la nature», disent les
procès-verbaux. Les Grand'Chambre et Tournelle s'empressèrent de répondre qu'elles
accordaient à la jeune mère tout le temps
qu'elle jugerait nécessaire. Enfin elle entra.
Le désordre de sa parure toute simple, ses
longs cheveux cbàtains s'échappant d'un petit
bonnet rond, et ses larmes, son trouble, son
abandon, rehaussaient sa grài:e et sa beauté.
M. de Bertignières, qui avait une galerie de
tableaux, pensait à la Cruche cassée, de
Greuze, exposée à l'un des derniers Salons,
et l'abbé Sabatier, son voisin, à qui il en fit
la remarque, fut aussitôt de son avis. Aussi,
à peine la belle enfant sembla-t-elle devoir
se trouver mal, que déjà la plupart des membres de l'austère tribunal étaient debout pour
la recevoir. Il lui fut, d'ailleurs, impossiLle
de prononcer une seule parole en réponse aux
questions qui lui furent posées : les sanglots
s'étouffaient dans sa gorge. Il y en avait là
plus qu'il n'en fallait pour convaincre surabondamment les magistrats de son innocence.
Elle se leva pour se retirer « et fut accompagnée, dit Mercier de Saint-Léger, des marques de l'intérêt le plus vil 11.

(A suivre.)

FRANTZ FUNCK-BRENTANO.

Docteur MAX BILLARD

+

Le bras de Charlemagne
Le 26 aoùt 1804, du rivage de Boulo•ne
où il menaçait l'Angleterre avec ses chaloup~s,
Napoléon s'acheminait vers les départements
du Rhin: il visitait Valenciennes, Mons.Arras,
où le préfet, le baron de la Chaize •, ne
craignait pas de terminer sa har:moue
0
au fondateur de la nouvelle di-nastie par 1
cet élan de lyrisme: Dieu créa Bonaparte
et se reposa 2 •
. L'Empereur arrÎ\'ait le 5 septembre à
Aix la-Chapelle, où il était salué par les
plus unanimes acclamations. Dans cette
antique résidence du premier empereur
des Français, le nouveau souverain allait
s'appliqu&lt;r à réveiller les souvenirs de
Charlemagne.
Le 8 septembre, Napoléon visitait la
splendide cathédrale de la ville, se faisait
montrer l'emplacement de la sépulture du
grand homme du Moyen âge et, avec plus
de curiosité encore, les reliques de son
illustre prédécesseur'.

+
On sait qu'en l'an 1000, en cette année
mystérieuse du Mo1·en âge où tous les
peuples croyaient que le monde allait
finir, Othon Ill, l'ami des arts, l'imitateur de Byzance, fit ouvrir le caveau où
depuis cent quatre-vingt-six ans, dormai;
Charlemagne•.
On défonça l'entrée du souterrain sur
laquelle était gravée cette inscription:
St:u

HOC COXDITORJO SJTUY EST

CORPUS KAROLI MAGXI ATQUE
ÛIITIIODOXI

IMPl:rn.uoms,

QUI

DF:n:~s1T $EPrtAGr..un1rs A:uo

deur véritablement plus saisissante. Le caveau éventr~~ à la_ lue~r des lampes, un spec~a~Ie, dont l 1magrnat1on ne peut se faire une
1dee, frappa les yeux d'Othon. Il aperçut le
Jamais scène n'eut un caractère de "ra no
cadavre des~éché du grand Empereur G assis
~----.,---------------, sur un siège de marbre, rerêtu des ornements et des insigues impériaux, un sceptre entre ses mains couvertes de gants
&lt;( qu: ses on~les avaie n~t percés en poussant '' , le livre de l Evangile ouvert sur
les ~enoux et &lt;c une chaine d'or en forme
de diadème sur le crâne 11.
Olhon, stupéfié, oontempla silencieusement. le sp~ctre, dressé devant lui, du
g~erner pmssant qui avait été maitre de
la F~an"';, de I' ~llemagne, des trois quarts
de. 1ltahe ~t d une partie de l'Espagne, et
~m s_
embla1t encore assis sur le trône de
1Occident. Grâces lui soient rendues il
n'eut pas la coupable pensée de dépo~iller ~e caveau de ses saintes reliques. Après
avoir contemplé quelques instants le corps
desséché du vieux monarque dont le souve?ir inspirait encore tout un peuple de
poetes, les troubadours, les trouvères et
~ous !es vagabonds mélodieux du lfoyen
age, tl le fit couvrir d'un suaire blanc
coupa ses ongles, et laissa tout en ordr;
autour de lui. Rien dans les membres du
m?rl n'annonçait la corruption; l'extrémité seulement du nez s"était un peu
amoindrie. Mais l'empereur fit, à l'instant,
rem_pla~r par de l'or la partie qui man9ua1t; 11 enleva une dent :au cadavre, et
il lit combler la brèche du souterrain,.
An 1'"C\Rx.,no:--;E Dom:-,;1 814, J'iDICTIO'"E SEPrrn, 5° K \L. FEBRIJARu.ss.

0

REG:'iUY

FR.L\COI\Ull SOBILITER AllPLl.\\lT,
Er l'EI\ A:-i.'\OS 47 FELICITER llEXIT.

CHARLEMAGNE.

Statuette en bron::e. (Musée Carnavaltl.)

1. le baro~n de _la Çhaize, né à ~utun en ·I 7,H et
mort en 182.:,, qui mit autant d'cmprcssPmcnl il dépo;;cr ses hommages aux pieds de touis XVIII qu'il
en avait mis à célébrer !'Empereur.
2. Rappelons qu'un plaisant ajouta a Ja phrase si

pompeusement illudali\·e :
.llaia, pou,· Ure plu, à 1011 ais.,
•
_Auparavant /U la chaise.
'
J,. 11 Au::-la-Chapclle, 21 fructidol'. - Un Te Ueum
a !le ch~olé _daus la cathédrale co présence de Sa
l.laJesté, a qu, le clergé a présenté les reliques de
Ch~rlem~gne et les différentes reliques dont cette
égl1re a eté nouvellement mise eo possession. 11 Moni•
leur du jeudi 20 frucLidor an 12 de la République
(13 septembre 1804; ,
. ~- L'empereu~ Othon était accompagné, dans celle
v1!1te, de deu.x f,v~ques el du comte Othon qui a Juimcme raconte l cvcnement.
5., Celte _épitaphe subsistait encore à la fin du dixsepl1ème siècle. • G'est la première épitaphe que
nous tr~uvons de nos rois. 11 )l.uutLOx. Dtscouri sur
les a11c,e1mes sépultiwes de 110s rois.
Au centre ,de J'oct~goue de la cathédrale, l'inscripl\on : Caroli b!agni, placée au comrnencemenl du
1
s, ède, passe pour mar:quer la place de la sépulture de
Charlemagne. ~n réalité, par suite des rrsl:rnraûons
des rccoostruct1005 et des addilions de tous les siècles'

if

'

on ignore où cette S~Jlllllure se trou,·ait exactement.
6. • ~e c~rps: é~r•l un témoiu oculaire, Je chroniqu~ur Nornhs, et:111 placé llans une sorte de cellule
~hde~c!1t b~ti.e en cl.taux el en marbre, que nou~
a,ons_et~ obliges de briser pour pé11étrer jusqu'à lui;
el, c_lcs que nous nou:; sommes approchés, nous n,·ons
senl1 une trCs forte odeur. ,
7• Observation purement légendai1·e. Les ongles,
pas _plus (1ue la barbe et les cl1e,·cux, ne µoussenl
api·es la morl. « li tombe sous le bon ~ens. écrit Je
docteur Le Double qui s'est occupe de la queslion
q~e les élémeuts anatomiques 11e peul'ent guére sur:
vivre, les uns 11ux autres. Pour ma part. 1I m'a été
~onnc _de__ conserver, pendant près d'une année à
1 ampluLhealre de l'Ec..Je de ~l~decine de Paris d~ux
cad~vres d'ho~nmf'~ _adultes rlont l'un s'était m'omifiè
cl I autre. avait élc mjecLC au sublimé et badigeonné
!ou_s l~s .J~Urs _avec u11e solulion phéniquée forte ....
el 1e na ; Jamais ohsené, sur aucun d'eux 1 le moindre
allon~ernent ~c~ JXlÎls et des ongles. » Chro11ique
Jffd1cale,_I ~• JUlliel 1001 , p. 420.
8. _Cc :ec1t de '.'l"o,·alis n'a jamais 4'ê contesté par
l~s lu_storie(IS cl ne µouvail l'être. Voici la description,
d aprcs Eginhard el le moine d'A1woulême de la
I
JXlmµe funèbre de t.:harlemagne. , So~1 corps solennellement lavé et embaumé, fut inhumé le jou; mème
de sa mort dans la basilique qu'il a,·ait fondée à Aix,

En 1165, un prince resté célèbre dans
les légendes germaniques, Frédéric Barberousse, eut, à son tour' la curiosité de
en l'.ho~neur de N_.~S. J.,-C. et de sa sainte mère et
o~ l assit sur un sicge d or, sous la ,·oùte du cav~au
sepulcral, a~ec une éuée à son eôté dont t
•
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•
e pomme~cau 7 a, g11rmturc du fourreau élaient d'or un
Evangile d or dans ses mains et sur ses genou~ 1
tête liaute ceinte d'un diadt'&gt;mè d'or dao, leq I é't .•
inse· · d 00 · d 1
•
uc
ait
re u . IS e a Saiute Croix. On remplit son
sépulcre d ar?mat~s, de baume, de musc et d'une
grande_ quan_llté d or; on revêtit son cor de \·ête
menh impériaux, on cou,·rit ~a· race d'un ps ,
•
le diad · m
suaire sous
c e, on posa sur sa chair Je cilice qu'il avait
c?utume de _porter, et par-dessus ses vètements im ér(•ux, o~. lm J.!lSSa la besace dorée (insigne des 6fc
rrns) qu 11 ara1t cou_tume de porter lorsqu'il al!~it
Romf::, On posa aussi dennt lm un sceptre d'or t
bouclier d'or béni par le pape Léon. u·
/ un
et on scella son sépulcre. et 1'011 e',P,g is on dcrma
d d é
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ea au- essus
Ën7 hr~ e Or e a_ve~ celle inscr iptiou rapJXlrlée par
~grn ar , ~n secret-me: • Smu u tombeau Il ,.
corps de 6.arle, grand el orthot.lnxe Em
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accrut glorieu,ement le t·oyaume d .., npereur, qu,
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go1111e111a
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mourut le cmq des Kale11des de /éin·e~ 2
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1, ;anvier) de L'a11nie RU dans la soixante J
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-uou'.;1e11ie a11e sa 1:u: J Gt:i"HARD. Yita Karoli N
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µ. IM6.
auI es, t. V,

�• - fflSTO'R,.1.Jl

menl de Proserpine\!);

RELIQUAIRF.

il s'empara de son épée
et de son diadème; et
le siège de marbre, sur lequel l'homme des
épopées du Moyen àge était reste assis plus
de trois cPnl cinquante ans, fut remonté dans
l'église oll il ser\'Îl dès lors aux couronnements des empereurs 1 •
C'est en 1215 que Frédéric li, empereur
d'Allemagne et roi de Jérusalem, exhuma de
nouveau les restes disloqués du grand Empereur, pour leur rendre les honneurs dus aux
reliques des saints 1 et les recueillir dans une
châsse d'or et d'argent, chel-d'œuvre d'orfèvrerie, conservée aujourd'hui dans une chapelle de la cathédrale•.
Ce lurent donc seulement ces reliques que
put contempler Napoléon lorsr1u'il vint !aire
rclentir l'anlique basilique du bruit de ses
éperons roluriers; et il est permis de penser
que l'âme de l'empereur n'eut pa, lieu d'ètre

nu

t. On le mit aujourd'\mi dans la galerie su1lé•
rieure de l'êglise llochmunsler:.
li semble n•sullcr de cerlains documt•nl.Ji que rréJ,:_
rie Barberousse dut dct:icher le bras droil dn squr,lelle du \ici! empereur, pour le déposer, comm1~
somernr ile !3. visilc, dons un reliq11:airc fabriqué sur
mn ordre.
'.!. • l,'1 mpereur Fredcric BuberousS(' unit foil
canoni~er t:h,rlem1gnè 1 le 29 décemhre I tlij, par
l'anlipape Pa,chal Ill, et le roi Louis XI avnil urd,mni!, eu Bi 5, ,l'en cl!lé.hrl!r li, r,,ll' I&lt;' 28 janl'Î&lt;'r. •
G,11.L\IIO, Jl111loire ,le Charlemagne, l'aris, li72.
I.Tuive&gt;rsité de Paris le choisit pour son patron,
en 16ül.
;'.;. Celte chàs.e se lrouvr, depuis 187:;, clans la chapelle Saint-Charles, construite au commencemC'nt tlu
t t\" :1it'-dc.'
i. L1 mtlgnifi JUC cl1à:iSC clcs quati·e gran les relic1ues,
du slyle roman tertiaire, date de 1220.
~,. L'espos1lio:1 de cr.s nombreu~e.i reli1ur.~ se foiL
tom lc.i sept ans, rn juillet, et allire un gram! nombre
dè pèlerins.
6. Ce reliquaire qui représcnle le!'i images de, ancêtre~ de t'rêJéric Barberousse; lïm1H!ratrice, s.,
rcmme; lui-même élu empereur en 1 t:d, ain~i que
Fr1!1lèric, duc de SoJabc, fut fabriqué par ordre lfo
ceL empereur après l'ouverture Liu lombeau de Charlemagne. Comme Frédèric y est qualifié 11'rmpcrcur
d&lt;'s llomains, 11 J a lieu de reporter celle f1tbr1c1tio11
entre les années l 1â;) cl 1100. - \"t,ir .\ofice de,
Emaux cl de lOr(èt•rerie clu Minée d" J.ouvve, par
A. O:trcd, Paris, 1891, p. i-61.
7. Il. llou:i:i&amp;îe, 181:&gt;. /.,11 lfeco11de a(Jdic:zfio11.
Pcrrîn. Paris. 1:10:;, p. f&gt;j~.
8. Canova vint lout nprès i Paris prendrt• livraison
dè la T1·a1M/i_guration et de l'Apf1110ll tlu /Jtfoédh-e.
Il se tlonnail comme amb;a~dcur. , Emballeur!
1

bras droit de !'Empereur d'Occident, 11u'il fit
déposer au )!usée du Lou1re.
Les rénérables ossements restèrent là exposés, pendant plus de dix ans, dans le beau
coffret à arcature émaillée, un chef-d'œuvrc
d'orfèvrerie du rn·· siècle•, dans lequel !'Empereur avait rapporté sa
précieuse relique.
En 181 ;), aprè.'i ,·ingtcinq ans de combats, le
Lruit des armes cessait
d'un bout i1 l'autre de
l'Europe, Xapoléon,
quittant le sol où il
avait ,·ersé autant de
fléaux que de gloire, se
livrait à s,s vainqueurs,
et Jcs Alliés entraient
au Louvre.
L'heure des reprét;licht GirauJon.
sailles el des exactions
BRAS DE CUARLE~AGSE. - (Musée du Lmn-re, Galerie d'Apollon.)
élait venue, el, dès le
lendemain de son entrée
1·oyées en présent à Charlemagne par l'impé- à Paris, Blücher, dans l'insolence de la forratrice Irène : la robe de la Vierge, les langes tune, faisait sommation à Denon, directeur
de Jésus-Christ, le lineeul ensanglanté dans des Musées, de liuer tous les objets d'art
lc,Juel lut em'eloppé le corps de saint Jean- ayant appartenu à son pays, sous peine d'être
Baptiste, et le linge qui fut mis autour des arrl!té dans les vingt-quatre heures pour être
conduit dans la forteresse de Graunderitz;
reins de Jèsus-Cbrist sur la croix'.
Enfin, on fit contempler à !'Empereur les el, de fait, &lt;1 une vingtaine de tableaux el de
autres richesses du trésor: un buste de Char- bus!es lurent aussitôt emballés et expédiés
l('m:igne en or et en émai!, la croix dont Lo- en Prusse" ».
His en goùt, les Autrichiens, le roi des
thaire fit présent au fils de Pépin le Bref, et
le cor du vieil empereur, ouvrage en irnire Pays-0as, les petits souverains d'Allemagne
qui prm·iendrait de l'une des défenses de et d'ltali&lt;', le Saint-Siège lui-mème se présenl:iicnl à la curée el faisaient leurs récla~
l'éléphant offert par le rai ile de D,gdad '.
l'n fait certain, c·esl que Napoléon voulut mations 8. En vain, Denon se mit aux pieds du
emporter un sournnir de sa visite aux rcli1p1rs roi, supplia li. dcTalleirand. Et que pouvaient
de son illuslre prédécesseur, et il ne trou,,1 Louis XVlll et le prince de Bénévent contre
rien de mieux que d'enlever un précieux le gom·crneur de Paris, Wdlington, devenn
reliquaire contenant le ~quclellc entier du diclateur au Louvre?« 11 !allait, dit-il, don1wr aux Français une leçon de morale. »
\'OU lez-vous dire D, lui répliqua Tallcyr1rnrl. Le même,
Toujours est-il qu'au mois de seplembx. dt., p. â.39.
bre 181:,, les Alliés, pour nuus apprendre la
9. 11 y a lieu de foire ob&gt;N\'Cl' qu'&lt;'n fniL lt• liras
dt• (.;harlcmagne n'nait pa, élt... i. proprement parlt•r,
morale, nous volèrent la pins grande partie
enlc,~ par '.\apoléuu. mlii'i offert à l'empereur par les
de nos chefs-d'œuue. On amoncela les starhanomrs cle la basilique. F,t pour ce qui concerne les
obJrts d'art, statues el lahlcau,. , un tiers peut-Nre
tues, les toiles des grands maitres, les bijoux,
av.iiL t'Lé réqu_isilîonné: mais le re~tc ~vail ét~ cède
lt's pierres précieuses 9• Il en parlit des charpar de) traites de pai:s: ou transporte i Paris. par
~n&lt;'~ure mlmini~lralive à l'l'poque oû les pays à qui
retées; et pendant qu'on y était, les soldats dt!
ils appartenaient faisaienl partie de l'Empirt~ franDliioher et de Mülning mirent paisiblement
rai,. • I.e même, foc. cil., p. â30, note 1.
au nombre de leurs re,·endications le sque10. Charlemagne ayant élC canonise par l'antipap&lt;'
ra,-chal Ill, C'! ~ dét_l'l'l n'ayant pas éte conlreilil par
lelle
éburné du bras droit du vieil empereur,
16 p,pC's lég1t1me,, 11 y n heu cfo se demander si le
et ils crurent faire acte de délicatesse et de
gra.nd Empereur peut èlre considl't'è comme un
.~allll.
désintéressement en nous laissaol le coffret
11 ~sL hors de doute que l'Église a. lie longue date,
vid(} de son importante et curieuse relique.
autorisé le culte de Charlemagne dans un certain
ll?'!lbre de dioeèsc.:i. Aujourd'hui e11co1·e, lo. fèle du
Et c'est ainsi que ce coffret, dit Reliquaire
nc1l empereur d'Occidenl est célébrée dans maints
du
bras de Cha,-femagne, figure encore aulliocèse~ dè l'Allema.~nr, et, en Belgique, dam le dioci•sc de Tournai.
jourd'hui au Musée du Louvre, dans la galerie
(~n P.vurrait dire qu'il ùgit lit d'un,• tolérance;
d'Apollon.
mais li y a plu~ : celte fèlc II ètl! approuvëe par
Il y a lieu de croire que les vieux ossellomc, comme celle d'un bie11he11rcuJ·, sinon J u11
soi11f. c·e~t cc qui rCsulle d'uu JlassJge du De suvoments allèrent rejoindre alors à Aix-la-Charum Dei beatificatiom: tt bcatorum ca1io11isatio11e
pelle ce qui reste des dépouilles vénérées de
de Benoit \ 1\', qui s'exprime 11in~i sur le cas de Charlema5nc, Li\'. 1, ch. 11: , Quoi c1u'il rn !.'Oit d'une
l'homme &lt;p1i fit trembler le monde, du mo-concession railc par un J1011t1fc 1llo!gitime tanl de
narque que rempzreur Frédéric 8Jrbcrousse
Jlaj&gt;t!S l~ilimcs ont connu celle conce~~îo~ cl l'ont
avait fait canoniser, le 29 dl!cembre H65,
admise par tolérance; elle a élé admise, en outre,
penclanl un û long tem_ps, que rien ne semble manpar l'antipape Pasch,1 Ill, et que l'Église a
quer di.:s conditions nccessJires puur la \'ali(litt~ (lu
mis,
au ciel, au rang des bienheureux 10 •
cull~ Jans les EglÎ,;,'s particulières, el pour une bt'ati-

en proie aux mêmes émotions qu'Uthon III et
Frédéric fer.
Le chapilrc présenta également au sou,·crnin la magnifique châsse, de sL1le roman
tertiaire, contenant ce qu'on appelle les
grandes reliques, les mêmes qui furent en•

contempler les ossements, l'épée et le ,rcptre
de ce génie puissant.
Plus d'un siècle et demi après Othon, il
vit le squelette tout poudreux du grand Charlemagne qui se lcnail toujours là sur rn
chaise curule, :nec la majes1é de son siècle,
enveloppé de la chlamyde en loques, et qui
plraissair encore recevoir les hommages de
ses ministres el dl! ses
che,·.iliers.
Alais Frédéric n'eut
p1s pour ses restes le
même respect qu'Othon. Il les fit déposer
dd.nS un sarcophage antique, en marbre blanc,
avec des bas-reliefs représentant l'enlèi1 e-

ficallon suffisante. ,

DocTEUR ~ln BILLARD,

- 58 .,

�Roquelaure

,

et Fontenay-Coup-d'Epée
Le chevalier de Roquelaure est une espèce
de fou, qui est avec cela Je plus grand blasphémateur du royaume. On dit qu'il s'est un
peu corrigé.
A Malle, il fut mis dans un puits, où on le
laissa quelque temps par punition. A l'armée
navale, le comtP. d'Harcourt fut sur le poiut
de le jeter dans la mer, avec un boulet au
pied. Cela ne le rendit pas plus sage ; ear
quelques années après, ayant trouvé à Toulouse des gens aussi fous que lui, il dit la
messe dans un jeu de paume, communia,
dit-on, baptisa et maria des chiens, et fit et
dit toutes les impiétés imaginables. On en
avertit la jus lice. On y lut; mais ils se défendirent, et il y eut un conseiller battu. Enfin
pourtant il lut pris. Quelques jours après il
corrompit le geôlier moyennant six cents
pistoles : le ge0lier se sauva avec lui, dont
mal lui en prit, car le chevalier lui prit son
argent, et le renvoia comme un coquin. On
les suivit, et le chevalier fut repris. Son frère

ainé ne perdit point de temps, et obtint une
évocation à Paris, ou, pour mieux dire, une
jussion de ne passer point outre. Cela lui
sauva la vie, car c'est un crime capital, et
voilà le chevalier en liberté à Paris, qui, au
lieu de se retirer, ou du moins de vivre modestement, se promenait à la vue de tout le
monde, ne bougeait du cabaret et menait
toujours sa vie ordinaire.
Quelques dévots représentèrent à la Reine
que sa régence ne prospérerait point si elle
laissait ce sacrilège impuni. On donna donc
ordre, à l'insu du cardinal Hazarin, au prévôt
de l'ile de prendre le chevalier; ce qu'il fit,
non !.ans y perdre des archers ; el, du côté
du chevalier, .Biran, un de ses frères, grand
gladiateur, y fut fort blessé. On le mena à la
Bastille, où il fut assez longtemps. Le cardinal assura le marquis de la vie de son frère ;
car, pour la prison, ses parents eussent été
ravis qu'on l'y eùt tenu à perpétuité, A la
cour, on murmurait de cette sévérité, et les
femmes mêmes disaient tout haut a qu'on
C( n'avait jamais vu arrèter un homme de
Cl condition pour des bagatelles comme cela ».
Madame de Longueville était de ce nombre.
Après, il lut mené à la Conciergerie, et on
parla tout de boù de lui faire son procès. En
ce temps-là, comme quelqu'un lui disait qu'il
courait fortune, et qu'il avait Dieu pour
partie, il répondit : « Dieu n'a pas tant

à cause d'un furieux coup d'épée dont il
abattit une épaule à un sergent qni le voulait
mener en prison : il était sur un cheval de
poste et revenait de l'armée; il avait de l'or
sur son habit, et l'or avait été défendu depuis
quelques jours. On dit qu'une fois un antre
gladiateur et lui s'étant renconlrés tête pour
tète au tournant du pont Nolre-Dame chacun
voulut avoir le haut du pavé. Notre ho:nme
dit à l'autre d'un ton de Rodomont, pensant
l'inli:nider : « Je m'appelle Fon/enay-Coupd'Épée. » - « Et moi, répondit l'autre, La
Chapelle-Coup-de-Canon. » Ils mirent
répée à la main, mais on les sépara.
Fontenay était de fort amoureuse manière :
il a cajolé une infinité de personnes; et
quoique ce fût une fille à qui il en contait,
il ne l'appelait ja:nais autrement que belle
dame. La principale belle dame qu'il eajola
ce fut madame de Bragelonne, du Marais; il
fit mille folies pour elle, et enfin n'en étant
pas satisfait, sur quelque jalousie qu'il lui
prit, un beau jour, comme elle entendait la
messe dans les Petits-Capucins, il s'alla mettre
à genoux auprès d'elle, et lui dit, prenant
Dieu à té.noin, s'il n'était pas vrai qu'elle
était la plus ingrate du monde de lui faire
des infidélités co.n:ne elle lui en faisait, et en
pleurant il lui rendit des bracelets et autres
bagatelles qu'elle lui avait donnés. &lt;( Mais il
&lt;&lt; faut, lui dit-il, que vous me rendiez mon
« cœur; je vous donne deux jours pour cela
« el n'y manquez pas. J&gt;
Une fois il aimait une femme dont il jouissait; cette lemme, soit qu'elle lùt lasse de
lui, car il était fort quinteux, ou qu'en effet
elle se voulût retirer, lui déclara qu'elle voulait changer de vie, et le pria de ne plus
venir chez elle. Lui n'en fit que rire : il y
retourne, mais il trouve, comme on dit,
visage de bois. Que lait-il? Après avoir bien
harangué, il trouve moyen d'avoir un pétard,
il l'attache à la porte de cette le nme, Elle
qui connaissait le pèlerin, et qui était une
espèce d'aJJ.azone, ouvre une trappe de cave
qui était à l'entrée de l'allée, et se tient au
bout de l'ouverture avec deux pistolets. Je
m'étonne qu'ils ne s'accordaient mieux, car
c'était là une vraie nymphe pour un Coup•
d'Épée. Le pétard lait son elfet, et le capitan
entrait déjà par la brèche, criant : Ville
Fontenay lut surno:nmé Coup-d'.ipée, à gagnée/ qulnd il trouve ce nouveau retraneause de sa bravoure. J'ai appris que ce fut che:nent qui l'obligea à faire retraite.

c&lt; d'amis que moi dans le Parlement. » Quoiqu'il y eût bien des témoins, on ordonna
pourtant qu'il serait plus amplement informé, et cela peut-ètre pour lui donner le
temps de faire évader les témoins; mais le
chevalier trouva que le plus sûr, sans doute,
était de s'évader lui-même . La femme du
geôlier, nommée Dumont, qui était une
grande coquette, à qui saurent les prisonniers donnaient les violons, devint amoureuse
de lui. Il se consolait avec elle tout doucement; il la gagna, et elle fit faire un trou par
lequel il se sauva au bout d'un an de prison.
On dit qu'il jouait au piquet avec le gros La
Taulade, qui était là pour dettes, quand on
lui vint dire à l'oreille que le trou était lait;
il ne se le fit pas dire deux fois, et fit semblant d'aller dire un mot à quelqu'un. Le
chevalier sort; La Taulade, las de l'attendre,
alla voir pourquoi il était si longtemps; il
trouva le trou; l'occasion lui sembla belle,
il voulut en faire autant; mais il n'y put
jamais passer : la mesure n'avait pas été
prise pour lui.
Le lendemain de l'évasion du chevalier, il
arriva douze témoins contre lui; il en avait
eu peut-être avis, et c'est apparemment ce
qui obligea son amante à ne pas différer
davantage : on la prit avec son mari, et on
la mena au Châtelet. Je pense qu'il n'y a pas
eu de preuves contre elle; pour moi, je le
lui aurais pardonné, à cause de sa générosité; car elle avait mieux aimé se priver d'un
homme qu'elle aimait que de le voir prisonnier. Il revint à un an de là, et on ne lui
dit plus rien.
Un jour, Romainville, illustre impie, sou
ami, était à l'extrémité; un Cordelier vint
pour le confesser. Le chevalier prend un
fusil , et couchant le Père en joue, lui dit :
« Retirez-vous, mon Père, ou je vous tue :
« il a vécu chien, il faut qu'il meure chien. »
Cela fit tellement rire Romainville, qu'il en
guérit. Cependant le chevalier se confessa à
quelques années de là, et mourut comme un
autre homme, en disant qu'il ne craignait
que de n'av,,ir pas assez de temps pour se
bien repentir.

TALLEMANT DES RÉAUX.

VUE DE CHAILLOT l PRISE .AU-DEiSUS DU CJIAMP-DE-MARS

· e· et g ravé par
• - Dessin

LEVEAU.

(Musée Carnavalet. )

GEO~GES CAIN

Un ancien logis de Madame de Lamballe
La rue Berton. - Le Passage
des Eaux.
Pendant ~ue l'auto file le long de la Seine,
vers le quai de Passy où nous devons alier
visiter les restes de la maison de campagne
de la princesse de Lamballe, nous songeons
à cette boutade d'un docteur philosophe :
cc La santé est un état précaire, transitoire
et qui ne présage rien de bon.• Malo-ré son al~
Iure parad~xale, l'.ohservalion est pr:sque vraie
et tout à fait de cuconstance aujourd'hui car
l'ancien logis de l'amie de Marie-Antoi~ette
est devenu maison ~e santé P.our maladies
mentales. ?r, combien sont-ils parmi les
malades traités en celte vieille demeure bisExtrait de~ Nou!!el~s Pro!uenades daJJs Paris
(~mvragc orne de fo5 11luslraltons et de 20 plans an'.
c1 c ns et

modernes),

par GEORGES CAIN

Conservateur

du ~usëe Carn_aval et et des Collections' lu storiques de
la Ville de JJam_. - 1 _vol., grand in-16, à 5 francs.
Ernest Flammar,on , èd1tcur.

t?riq~e, qui lurent . fr?ppés en pleine joie de
vJVre .... Ru~n ne faisait présager le coup de
to~nerre q~ les allait foudroyer et puis, soudarn, la nmt, la démence! - cc Pour beauco?p d'~ntre eux, nous avait expliqué la
veille l un de nos plus éminents neurologistes, ce n'est qu'une brève suspension de
l'intelligence, quelque chose comme un courtcircuit en un courant électrique .... D'aucuns
s~nl parfaitement heureux, se croient le bon
Dieu, Rothschild ou Fallières .... lilais d'autres
souffrent cruellement : les mélancoliques les
persécu~és, les furi:ux .... Pauvres gens ~u'il
faut plamdre, améliorer et guérir! J&gt;
. Cette causerie nous revenait en tête, tandis que devant nous défilaient les nouveaux
quartiers co~struits depuis quinze ans à peine
sur les terrains de Chaillot, l'ancienne banlieue de Paris que peignait Raguenet vers
1750 en une suite amusante de tableaux
accrochés dans les salles du musée Carnavalet:
..-.1

61

w-

le chemin de halage et les berges herbeuses
sont devenus des quais; des maisons à six
étages remplacent les guinguettes et les videbouteilles de jadis; mais on retrouve encore
par-ci par-là, des bouquets d'arbres, des ter~
rasses, des jardins déjà vus sur les toiles du
xvme siècle, encadrant alors les petites maison~ ~e cam~agne où, depuis Louis XIV' les
Parisiens, seigneurs ou bourgeois, aimaient
tant à venir villégiaturer pendant les mois
d'été.
Rue Berton, quai de Passy : entre deux
p~rc~, un~ ruelle montante, aux murs gris
P'.ques, de Joubarbe et de coquelicots; à micote s ouvre une grille de fer forgé, et nous
nous engageons sous d'admirables arbres
verts formant dôme, une c1 allée ombreuse »
comme les dessinaient Fragonard tt Hubert
R?bert; n_ou5, descendons devant un élégant
ho_te_l Loms XV, et le parloir franchi , nous
v01c1 sur un balcon dominant l'un des

�..-

._ ___________________ u

fflST0'/{1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

JI/ JtJIICŒJII LOGTS D'E JffJtDJt.ilŒ D'E ÙJK1JltLL'E

plus inattendus paysages parisiens un immense jardin que ses pelouses étagées prolongent jusqu'à la Seine, des arbres cente•
naires, un pigeonnier, une orangerie, des
charmilles, un reste de labyrinthe, des bancs
de pierre duvetés de mousse .... Au loin, des
femmes se promenant à petits pas, au bras
d'une servante, cueillent des roses et des
jasmins, chercbcnt des trèfles à quatre
feuilles, d!aulrcs lisent, brodent, rPgardenl
les nuages filer, rapides, derrière la tour
Eiffel; des coqs chantent, des moissonneurs

ber! de Luynel en furent les propriétaires
successifs. En 1780, le duc de Luynes vendit
la propriété à Mme de Lamballe qui chérissait cet aimable séjour. Après que la malheureuse princesse eut été fërocement égorgée,
en septembre 92, au coin d'une borne de la
rue des Balais, près de la prison de la Force
où elle était incarcérée, sa maison de Passy,
saisie et vendue comme bien d'émigré, fut,
par accord entre la liépublique el le roi de
Sardaigne, remise le H lévrier 1797 à
Charles-Emmanuel de Savoie-Carignan, neveu

BARRIERE DE PASSY. -

des très ,·ieux jardins, et nous y évoquons
tous ceux qui, depuis plus de dent cents ans,
y ont vécu, aimé, rêvé, souffert! Dans ces
paysages à la ,vaueau, nous revoyons les
Cydalise et les Aram ynthe
Frêles parmi les nœuds énormes de rubans i,

les mignonnes marquises en \'ertugadins
retroussant des traines de satin su.r leurs
mules à hauts talons; nous croyons entendre
le brouhaha joyeux, causé par l'arril'ée de
la reine Marie-Antoinette venant demander à

Dessiné etgravéf'.lr HrnEL\', (.\fusel! Carnav.Jlet.l

fauchent ... Quel calme prufond ! et pourtant nou~ sommes dans une maison de santé
pour maladies nerveuses 1...
Cet hôlel el ce parc admirable onl tout un
passé d'élégance, de grandeur el de faste. La
duchesse ·de Lauzun, la marquise de Saissac,
la comtesse d'Egmonl-Pignalelli et le duc d'Al-

el héritier de Mme de Lamballe,. lequel céda
le domaine au citoyen Baguenault. Depuis
1845, la propriété lut constamment alfeclée
au traitcmenl des aliénés des deux scxes 1 •

1. Le côté i;:aw:hc de celle ancienne rue de Seine
(aujourd'hui rue Berlon ) ëtail occupe par la propriété de llaric-Thérèsc-Louisc de Snoic, princesse
de J.amùall\'.
Cette belle propriétC 3\'IIÎl d'abord appurlenu it
Gcneviê\'e-llarie de Ourforl de Lorges, fille du maréchal de Lorges, bcllc-Sl!ur clu duc ile Saint-Simon, cl
\·eu,·e, depuis 1723, du célèbre duc de Lauzun.
Après elle, le domaine ful arquis, le 9 seplemhre 17:;¼, par la mar!JUise de Saissac, fille de LouisCharles d',\lbcrt, duc de Luynes.
\ïnt cnsuilè la nièce par alliance de la précêdenle
propriétaire, la comtesse d'Egmont-Pibonatclli, bellesœur du maréchal de Richelieu; de son premier ma-

riage, clic llvail eu, en IH8, Louis-Joscpl1-Cl1arlC'~Amal,lc d'Alberl &lt;1ui, de.,•cnu duc de Lu~·ncs et de
Chevreuse&gt;: et µair de Fr,mce, entra en 1)()sscssion de
la propri1ilé Cu 1775, cl la \f'ndit, cinq ans après, it
la princesse de l.aml.mlle, \'eU\'e du fils du duc de
l'cnthiène, a\·cc laquelle il pouvait comrnuuiquer
aiSCment, pui,;qu'il habila.il le chàte.iu seigneurial de
Pa,sr, dont le parc aYait une issue sur la rue Ra\·nouàrJ, à peu de distance de la rue Berton.
'
Aprës la mort de&gt;: la princc~se de Lamballe , la moison, d'11bord saisie cl Ycnduc comme bien d'émigré,
fut, aprCs l'accord sun·enu en mai 1706, entre la
Républi9ue française et le roi de Sardaigne, remise le
12 jarl\'lcr 1791 it Charles-Emmonucl de Suvoie-Cari-

Le parc a conserré le charme pénétrant

nous sourit béatement, tassée en un fauteuil
d'osier, elle ne vit plus que d'une existence
purement végétative;
avec sa figure ronde,
que !end une bouche entr'ouverte, c'est
moralement et physiquement :

goûter à sa &lt;! chère L~mballe »... Ensuite
nous contemplons, tristementémus, lemonde
mystérieux qui s'y promène aujourd'hui!
Cette jeune femme, qui d'un geste joli
lait de gros bouquets de leuilles, esl une
con\'alescente qui dans quelques jours va
quiller la maison; quanl à la vieille dame qui
gnan, nèveu et hêri ticr de la princesse de l.amhalle.
Ne pou\·a.nt pas habit er ce domaine, il le céda au l'Ïloyc11
Daguenau\t, dans la famille 1\uqud il resta jusi1uc
\'CJ'S

1845.

Depuis celle CpotJUC, la pro1iriCI(· ile fa princesse
de Lamballe a elè constamment habitêe 11ar une
maison de s:mtC pour aliénês.
Le D• Es1iril Blanche y lr.msfêra, en 18fü, ltt maison
de santé !1u'il po%i•daiL à )lontmarlrc, el partagea la
direction a,·et: son fils, le célèb1·c D• Antoine-,...mile
Blanche. lequel conserva la direction jusqu'en 1872,
é1??4Jue à laquelle il céda la maison au Il' Meuriot, dêcêde en mai 1901. Le Dr Meuriul fils succéda il son pêre
2. Paul Verlaine: Fêles gala,ites, l'Allé(•. (page 66.

f

Un Jl3u\·rc ~rclol 1·ide vit
manque cc 11ui ~onnc !

et les loques des marchands de bœuls ....
Nous compulsions de \'Îeux dossiers, des

--

.

qui traça ces bêtes apocalyptiques, ces fan
tômes longs et minces à !êtes de grenouilles,
aux gestes convulsés,
aux mains douloureuses, retournées et
crispées. Ce malheureux a crayonné ses
grimaçantes hallucinations, des vagues
roulant des cada\'res
enlacés à des pieuvres, des rondes de
fantômes plus tournoyantes que les toïe
Fuller, des spectres
décharnés aux Jeux
de batraciens.... Et
les fonds de ces dessins terrifiant!&lt;, qui
de loin semblent d,s
hachures, sont faits
tic mots pressés les
uns contre les autres
sans suite, sans orthographe, où reviennent ces expressions :
le sépulcre, la mort,
.\1. LE Q• ME:URIOT,)
lanuitl ...

Une autre pensionnaire confectionne en
un tour de main d'exquises poupées de papi.!r de soie; quclyues
bouls de fils noirs
pour les cheveux €t
les yeux, quelques
Louts de fils rouges
pour les lèncs cl lt'S
dessous du nez, trois
épingles, un peu de
C3rlon, dix centimèlres de moire blanche.... et voilà un
imprérn bibelot parisien; ou bien le ruL e PAVILLON LE MADAllE DE LAMBALLE (ACTUELLEMENT llAISON DE SANTE DE
ban s'arrondit en coFaça&lt;k sur le jardin.
carde sanglante, une
tresse de laine noire
Abandonnant ce
devient une perruque crépclée, l'œil s'ouvre baux, des ades de ,,ente, quand soudain
triste s~jour, nous traversons le parc où le
hagard dans la fa&lt;;e de papier blanc à la Sada passe sous nos yeux une liasse de dessins
soleil pique des rayons d'or dans l'ombre
\'acco el rnici la « tète de saint Jean
.. ,·erlc, n~u.s om'rons une pelite porle,
qu'emb,rasse Salomé », précise au
nous_ v01c1 rue D~rton. E!Je longe et
cra)'cm · l'ingénieuse artiste.
donune
la proprié1é de Mme de LamCes promeneuses rnnl des convab
tlle,
et
c·e~t une stupeur de rmconlescentes ou des ncuraslhéuiqurs,
tre,r_à
~aris
celle veneJlc campagnarJe
mais derrière la porte voisin&lt;', en la
qu
ecla1rent
encore, à la nuit tomcour que nous travcrso·ns rapidement,
l;anl_e,
rantédilu,·iens
quinqui ts à
1a scène change : une douzaine de
1
hu1l.r.
Z1gzaganle
et
étroile,
elle C'st
malades anonymes sont là, qui ne
l,ordce
de
murs
salpêtrés,
mouchelés
causent jamais entre eux; la plupart
d'mscriplions, de sermcnl.~, de rensembl~nt rèver, d'autres fument ou
drz-vous, de menaces; une Yieille bimarchent à grands pas, automatiquecoque en ruine, un atelier de peintre,
ment; l'un compte et recompte les
quel11ues
_masures à jardinier, une
pavés, l'autre, avec de rauques abois,
parle
an~1enne
au ton bleu délavé,
hurle des mots sans suite. Brusqueune adm1rable broussaille de.fer fichée
ment l'un d'eux fonce droit sur nom,
en un angle du mur où poussent lrs
la main tendue d'un geste large, nous
giroflées sauvages, en font une des
souhaite en riant la bienvenue; le plus
sentes
les plus pittoresques de Paris.
poliment du monde, mais en insistant,
Près d'une mairnn en conslruclion
un second nous commente son exlram~nlons un e~calier envabi par Ja li~
ordinaire ascendance, inscrite sur Jes
na1re
cymbalaire, dont les délicates
phalangfs de ses doigts maigres, nous
fleurs
roses rnmhlent de minus( ulrs
offre deux millions, salue et se relire
gueules de loup, et nous tornLons en
en bâte; respectueux, nous passons
pleine &lt;t mer de plantes ». Les rimes
discrètement; à un détour d'allér,
d~s
arbres rnisins s'épanouissent à nos
nous croisons une extraordinaire et
p1eùs,
la grande ciguë, les bardanes
falote silhouelte .... C'est « le Père
l'angélique, l'acanthe sortent de I'her~
Goriot » tel que nous le dépeignit Balépaisse, luisante et grasse, les· Irones
zac; voilà bien cc cette face lunaire et
t.les ~guier~ et des sureau~ rn pleine
naïvement niaise, au larmier pendant,
floraison
emergent des lianes i la
1
gonfié, retourné », ce crâne en pain
Lryone,
aux
f~uilles lancéolées, y ac.i\lADA.ME DE LAllBALLE,
de sucre ... rien n'y manque, pas même
la redingote à gros plis, où noue un ven- J\Jéj,iiflon en 11 "cJgwoo;J ancien.(MusieCarnavalel. Don de M. A. BicaET.) c_roche ses vrilles tenaces, et dans ce
lieu ~auvage, c'est une surprise d'apertre fiasque, el l'inénarrable casquelle
cevoir
en se retournant Ja tour Eiffel
de drap . rappelant le mortier de Louis Xf st upéfiants, œuvre d'un aliéné .... Quelle inpr?filanl sa silhouette ajourée sur les masses
1. Balzac, • J.e Père Goriot. 1
finie tristesse doit étreindre l'frme de celui gmes el mauves de Grenelle!

�1f1ST0'/{1.J!
Avant de rentrer dans Paris, faisons une
dernière halte : quelques pas plus loin, au

c'est tout à fait curieux; mi-pavé, mi-dallé,
il rappelle ces illustrations comiques semées

LE PAVILLON DE 1'1ADAME DE LAMBALLE, -

numéro 26 du quai de Passy. Près de la rue
Albooi et de la station du Métro, s'ouvre un
long escalier reliant le quai à la rue Raynouard, cela se nomme le passage des Eaux;

Fa,•a:Je sur la cour.

par Gustave Doré dans le, Contes drolatiques
de Balzac - ce grand Balzac qui habita la
1. Viclor llugo. (Ltl Mi&amp;lrablta. Ch. c Qui sera.il
impossible a\'CC l'éclairage au gaz . D

rue Berton 1 - où l'on voit de gentes dames,
de gras chanoines et des capitans bardés de
fer dégringoler de fantastiques sentiers de
chèvres.
Il est facile de se représenter celle pente
roide, large de deux mèlres, ombragée de
cimes d'arbres, descendue el regrimpée par
de bons bourgeois parisiens après une jolie
partie de pèche à la ligne sur les berges de
la Seine. lis ont « taquiné le goujon " el
regagnent Paris par ces escaliers di~joints,
chantant, sui\'ant l'époque, Compère Guillery, Femme sensible, le Dieu des Bonnes
Gens ou l'Amant rl'Amandal
Le mur de droite, nom·ellement reb~ti,
conlraste étrangement avec le mur dP gauthe,
moisi. pansu, marbré de tachrs d'humidité,
fleuri de mousses et de graminées .... On }"
retrouve même l'appareil qui jusqu'au 1.iècle
dernier rnpportait la lanterne à quinquets :
Yoici la potence de fer, le croisillon qui ]a
fixait, le tuyau par où passait la corde ....
C'est une lanterne semblable que - dans /es
Miséi'ables - démolissait Jean Valjean pour
échapper aux poursuites du policier Jarert et
pénétrer par effraction dans le couvent du
Petit-Picpus I I
Tous ces souvenirs prouvent qu'il n'e!=l pas
nécessaire de [aire grande dépense d'imagination pour retrouver dans le Paris moderne
- à cent mètres du Métro qui trépide et
gronde - les traces encore vivantes de l'amusant Paris d'autrefois.
GEORGES

Deux souverains
Par un hasard extraordinaire, en i 770,
l'empereur (Joseph Il) put se livrer à l'admiration personnelle qu'il avait conçue pour
le roi de Prusse (Frédéric Il) ; et ces deux
grands souverains furent assez bien ensemble
pour se faire des visites. L'empereur me permit d'y assister, et me présenta au roi :
c'était au camp de Neustadl, en Moravie. Je
ne puis point me souvenir si j'eus ou si je
pris l'air embarrassé; ce que je me rappelle
fort bien, c'est que l'empereur, qui s'en

aperçut, dit au roi, en parlant de moi : « li
a l'air timide, ce que je ne lui ai jamais vu :
il vaudra mieux tantôt. ,, Il mil à dire cela
de la gràce el de la gaieté, el ils sortirent ensemble du quartier général pour aller, je
crois, au spectacle. Le roi, chemin faisant,
quitta l'empereur un instant pour me demander si ma letlre à Jean-Jacques Rousseau
qui avait été imprimée dans les papiers publics était de moi. le lui répondis : « Sire,
je ne suis pas assez célèbre pour que l'on

prenne mon nom. » Il sentit ce que je voulais dire. On sait qu'llorace Walpole prit
celui du roi pour écrire à Jean-Jacques la
fameuse lettre qui contribua le plus à tourner
la tète de cet éloquent et déraisonnable homme
de génie.
En sortant du spectacle, l'empereur dit au
roi de Prusse : a \'oilà NoYerre, ce fameux
compositeur de ballets; il a, je crois, été à
Berlin. Il Noverre fit là-dessus une belle révérenœ de maitre à danser. « Ab! je le connais, dit le roi; nous l'avons vu à Berlin; il
y était bien drôle : il contrefaisait tout le
monde, et nos danseuses surtout, à mourir
de rire. » Noverre, peu content de cette manière de se souvenir &lt;le lui, fit encore une
belle révérence, à la troisième position, et
espéra que le roi lui fournirait de lui-même
l'occasion d'une petite vengeance. « Vos ballets sont beaux, lui dit-il; vos danseuses ont
de la grâce, mais c'est de la grâce engoncée.
Je trouve que vous leur faites trop lever les
épaules et les bras; car, monsieur Noverre,
si vous vous en somenez, notre première danseuse de Berlin n'était pas comme cela. » , C'est pour cela qu'elle était à Berlin, sire, »
répondit Noverre.
J'étais tous les jours prié à souper avec le

CAIN.

roi : la conversation s'adressait trop souvent
à moi. Malgré mon attachement pour l'empereur, de qui j'aime à ètre le général, mais
point le d'Argens ni l'Algarotli, je ne m'y livrais pas plus que de raison. Quand j'étais
trop interpellé, il fallait bien répondre el
continuer. D'ailleurs l'empereur mettait beaucoup du sien dans la conYersation, et était
peut-être plus à son aise avec le roi que le
roi ne l'était avec lui. lis parlaient un jour de
ce qu'on pouvait désirer d'être, el me demandèrent mon avis. Je leur dis que je voudrais être jolie femme jusqu'à trente ans,
puis un général d'armée fort heureux el fort
habile jusqu'à soixante; el, ne sachant plus
que dire pour ajouter cependant quelque
chose encore, n'importe ce que cela de,·înt,
cardinal jusqu'à quatre-vingts. Le roi, qui
aime à plaisanter sur le sacré collège, s'égap
la-dessus. L'empereur lui fit bon marché de
Home el de ses suppôts. Ce souper-là lut un
des plus gais et des plus aimables que j'aie
jamais vus. L'empereur et le roi furent sans
prétention et sans réserve : ce qui n'arriva
pas les autres jours; el l'amabilité de deux
hommes aussi supérieurs, et souvent si éton nés de se trouver ensemble, était tout ce
qu'on peut s'imaginer de plus agréable.
PRINCE DE

LIGNE.

FR.ÉDÉR_IC LOUÉE

et&gt;

Napoléon et Talleyrand
Il

La scène s'est passée, devant témoins, à la
date du 28 jan,ier i 809. Decrès el Cambacérès, entre autres, sont là. Talleyrand s'est
glissé dans la pièce où l'attend celle sorte
d'exécution. Il y a pris place tranquillement.
Napoléon l'a vu. Son œil s'allume aussitôt
sa voix éclate dans une apostrophe ardente e;
prolongée. Il lui reproche, à la fois, les laits
de la veille et de l'avant-veille. La paix de
Presbourg, dont le ministre de France avait
atténué, modéré. les exigences, lui est rejetée
comme une trahison. c1 Traité infâme œuvre
de corruption 1 » Les mots se press~nt avec
une violence redoublée. li en arrive à l'inrootive directe : « Vous êtes un voleur, un
VJI. - H1STORIA. Fasc. Sa,

lâche, un homme sans foi, vous ne croyez
pas PD Dieu ! ,, 1• Lui, Napoléon, qui se van~ai~ d'avoir attiré dans ses filets par une
~ns1gne tromperie les princes auxquels il avait
Juré sa protection el le respect de leurs
droits, s'~ndigne au nom des vertus, de la
bonne fo,, de la loyauté .... L'orage roula
peadanl une demi-heure. Talleyrand le laissa
précipiter son cours et passer, sans dire un
mot, sans trahir aucun signe d'émotion·
mais en se retirant, il emportait au dedan~
de so_i u_n accroi~sement de haine, qu'il se
promit bien de laisser venir à maturité.
La rude partie, qui se jouera dans la pénombre entre le maitre du jour el Talleyraod, est virtuellement ouverte.
t. Dieu, c·étail lui-même, pcut-!lre.
~

65 ....

s..,uvent la plainte d'ingratitude revenait
su'. les lèrres de Bonaparte, à l'•nrontre du
prmce de Bénévent, soit qu'il la lm adressât
à lm-même, soit qu'il la dévoilât à des personnes de son entourage. En l'exprimant avec
amer~ume, il oubliait, selon la juste remarque
de Samte-füuve, que s'il y a des bienfaits qui
?bhg~nt, 11 y a des insultes qui aliènent à
Jamais et qui délient. La même cause n'avaitelle pas produit les mêmes effets du côté de
ses lrères? En accompagnant d'une loi de
contramte et de soumission humiliée les
biens dont il les combla, honneurs ou richesses, il n'avait pas rénéchi qu'il les dispenserait d'avance des retours de la "ralitude. Comme il s'P.n plaignait pourtan1 J Si
chacun d'eux elit imprimé une impulsior.
5

�... _________________________________

1f1STOR,.1A

,

NAPOLÉON ET TllLLEY'J?.lllVD - - ,

commune aux diverses missions qu'il leur
avait confiées, ils eussent cnsemblc, les Bonaparte, marché jusqu'aux pôles! .\h ! Gengis-

le connaissaio.; pas, c'esl Talle1rand qui _me ,ra fai~
connaitre. Je ne ;.a,,iis pas où il était. C est lui
qui m'a rén.Hé l'endi·oil où il était, et après

CHATEAU DE VALENÇAY : VUE o'ENSEllDLE.

Khan, le ravageur des mondes, avait été plus
heureux que lui, Gengis-Khan, ~on~ les quatre
fils ne comprenaient d'autre rivalité. que de
le bien servir! Et ses généraux, ses mm1stres,
et Talleyrand ! Rœderer a raconté comment
il fut pris à témoin par Napoléon de sa
double rancœur, le G mai 1809, au pala1S de
l'Élysée.
.
L'empereur, qui se promenait à grands
pas, à travers la chamb~e, comme à son
habitude, lorsqu'il entamait un long mo?o-

logue, avait tourné d'~bord contre son îrere
ainé Joseph son premier accès de mécontentement. Porté sur le trùne d'Espagne sans
l'avoir demandé, celui-ci n'aflicbait-il pas
l'étrange prétention d'ètre roi, pour so!1
compte? Joseph, après Louis Bon~parte_. posa'.t
osément cette alternative ou qu on lm rendit
les pleins pomoirs ou qu'o~ I_e la~iss~L ret~ur:
ner aux lobirs de la \"Îe prin.-e. Etait-ce ainsi
que devait lui parler un homme de son _sang,
qui lui devait tout et même celle retra~te de
Morlefortaine, si chère à ses vœu1? Lut_ convenait-il de tenir le langage des ennemis de
la France! \'oulait-il faire comme Talleyrand?
Et en prononçant ce dernier ~om, qui prenait tant de place dans sa pensec, ses accents
s'étaient échauffés de nouveau :
Talleiraml ! Je l'ai couvert d'honneurs, d'or~ de
dîamanls! li a employé tout cela contre mo'.: li
m'a trahi autant qu'il le pouvait, à la prem1ere
occasion qu'il a eue de le faire .... Il a di_t 'l~'il
s'était mis à mes genoUJ pour empècber I amure
d'Espagne, et il me tourmcntai.t de~~is deux :ms,
pour l'entreprendre! Il soutena1~ qu il ne ~e :audrait que vingt milJe hommes; 11 m'a donne n~gt
mémoires jX)Ur le prouver. C'est la_ même ':°~dmte
que dan&amp; l'alfaire du duc d'Engl11en; moi, Je ne

m'avoir conseillé sa mort, il en a gémi avec toutes
ses connaissances.
... Je ne lui ferai aucun mal; je lui co_nserre
ms places; j'ai mèmr, pour l~i, l~s ~entii:n:nts
que j'ai eus, autrefois; mais Je lm a, reh~c le
droit d'entrer, à toute heure, dans mon cabme_t.
Jamais il n'aura d'entrelien particulier ave~ moi;
îJ ne pourra plus me dire qu'il a conse1llé ou
déconseillé une chose ou une autre.
Jl n·aura plus jamais d'enl1'elien pai·!iculie1' avec m.oi. La phrase fol prononcee,
mais le serment ne tin! pas. Des conjonctures
gra,·es reparaitront où le seul .à seul du c~nqu!!rant et du diplomate sera Jugé nécessaire
encore, et ce sera Napoléon qui en marquera
le désir, pour n'écouler, d'ailleurs, en fin
de compte, que sa seule inspiration_ et ~e
suivre que son vouloir. Au surplus, _Jusqu à
quel point sont-elles véridiques les imputa. de en fl amme~.
' 1
tions contenues dans ]a lira
Napoléon en avait articulé les termes, à hms
clos et en des conditions d'intimité '!UÎ devaie:11 le montrer sans colère. Toutefois., on
n'est pas sans sarnir qu'il acco~modait à
son gré les faits et les mots, el tOUJOurs _d~ns
un sens qui dégageait ses responsab1htés
envers les hommes, envers les peuples, enYers
l'histoire.
De 1809 à 1814 se reaouvelèrent, assez
fré11uentes, les rencontres tempêt~eus~~Dans l'un de ces ,•erti 0 os, dont il était salSI,
à ,,olonté, non conten~ de s'efforcer. à l'avilir,
il vit le moment de noyer son nce-grandélecteur sous le ridicule. La princesse de
Bénévent s'était compromise, au su de tout
le monde a,·ec le duc de San-Carlos. Et
Napoléon de ramasser cette hi~toi~e, de la
lancer, en pleine soirée des Tuileries, à la
.,, ô6

w

tête de Talleyrand, de lui crier qu'on le traitait en S«anarelle
et qu'il eût à surveiller
O
d'un peu plus près, à ravenir, les agissements de sa femme. Mais de très haut, avec
son air glacé, son Oegme indémontable, ~e
prince avait répondu: « - Sire, je _ne croyais
pas &lt;1u'un détail de la sorte pùt avoir quelque
importance pour b gloir_e de Votre_ MaJesté et
pour la mienne. » La rephque était i:~perbe~
dans un pareil cas. Talle)rand resta-t-11 a~_ss1
indifférent qu'il parut l'ètre à ~e ge?re d infortune qui blesse au plus sensible I honneur
ou l'amour-propre de tout homn:ie? Nous ne
le croyons point. Ce fut un froissement de
plus à porter au tolal des ma~va.is propos
endurés insti 11ateurs de la dérect1on.
Tant ~ue 1•horizon se montra clair_c~ 9u'il
n'en eut pas brouillé l'azur par les deviatwns
de sa politique orageuse, Napoléon avait p~
garder l'assurance que !alleyra~d ne serait
pas un servileur à surve1ller._Ma1s, quand se
furent terriblement assombries les perspectives prochaines, comm~ celu~-ci en_ avait, eu
la prévision trop nette, 11 eut a se dire qu un
homme ,ivait dans son ombre, dont le blâme
intérieur accompagnait tous ses ge_stes, un
ennemi silencieux et respectueux qui, par la
désapprobation muette, à défaut de mots
exprimés, conlestait ses plans, ses desseins,
et qui jouissait en secret, peut-être, de chacun de ses échecs comme d'un acheminement
progressif à quelq~e perfide solution désir~e,
sinon déjà préparee; et le pensant et s e_n
irritant, il le voyait journellement devant 1~1,
avec sa face inanimée, sa contenance froide
et solennelle, presque impudente en lï_naltérabilité d'un fle11me que ne dérangeait au~
cune secousse d~s événements. Les dignités
éminentes dont il l'avait revêtu, cet homme
continuait à en porter les insignes et à en
recueillir les profits, en y conservant une
tranquillité d'âme qui ressemblait à ~u dédain. Il en frémissait de courroux. Et _des
ennemis de Talleyrand a,·ivaient ~mcore l'rn~pression déjà si aiguë chez le_ maitre des Tmleries, que ces façons, haut~rnes et soumis~
à la fois, avaient le don de Jeter hors de Iu_1.
Après la campagne de Ures de, un mall_n
qu'il se sentait plus nerveux et plus sure:xc~table encore que d'ordinaire, Napolé?n l'avait
aperçu, à son lever, et cell~ vue ~va1t redoublé son irritalion el fomenle sa b~le _:, .
&lt;( _
Hestez, lui commanda-Hl, J a1 quelque chose à rnus dire. »
El ses paroles, aussitôt qu'ils furent seuls,
prirent le ton d'une violente a_P?Stropbe.
« - Que venez-vous faire 1c1 ?... ~le ";1on•
trer votre ingralilude? ... Vous affectez d être
d'un parti d'opposition?... Vous croyez pe~tètrc que si je venais à manquer' vou~ ~.eru:z
che[ d'un Conseil de régence?... S1 J étais
malade dangereusement, ~e vous le déclare,
vous seriez morl avant mo1. o . ,
,
Alors, avec la grâce et la qu1etude ~ u~
courtisan, qui reçoit de nouvelles Îa\·et~rs , il
ndità la menace l'échangedececomphment:
re
.
. d'
« _ Je n'avais pas besom, sire, ~n pareil avertissement pour adresser au ciel des
i. La remarque est d'Henri de Latouche.

nEux hil·n ardents pour la con~er\·ation des
jour; de Votre .\lajesté. »
A le considérer ainsi, cravaté de calme el
de mJstère, les fibres de Napoléon .se contractaient d'impatience et de dépit. Il en était
soulevé jusqu'au point de lui vouloir porter,
de colère, le poing sous la figure, pour le
foire sortir enfin de son élégance immobile.
li ne pouvait se contenir; toute oceasion lui
était bonne de lui jeter de la bile au visage.
El si celle occasion ne se présenlait pas, il la
faisait naître.
A mesure que s'aggravairat les rewrs de
sa politique d'agression, et cela mus les )'PUX
obsenateurs d'un témoin, qu'il s'imaginait
attendant la fin av1 c une espèce de satisfaction anticipée, son humeur éclatait de plus
en plus acerbe et les conlre-coups en rejaillissaitnl d'autant plus intenses contre celle
barrière d'insemibililé. La dernière algarade
précéda le départ de Napoléon pour la campagne de 181-i-. A l'issue du Conseil, il avait
haussé la voix, se disant entouré de lrailres,
et, pour préciser le vague de son acrusation,
il s'était tourné contre Talleirand. Le regardant bien en face, pendant plusieurs minutes,
il l'accabla de paroles dures et offensantes.
Le diplomate se teoait debout, au coin du
leu, se préservant de la chaleur à l'aide de
son chapeau, les yeux au loin et l'air parfaitement absent de tout le bruit que faisait là
quelqu'un. Lorsque l'empereur, ayant épuisé
son réquisitoire, quitta la pièce en tirant la
porte a,·ec violence derrière soi, lui aussi
pensa à s'en aller. Paisiblement, il prit le
bras de !f. Alollicn et descendit les escaliers,
sans articuler une syllabe, sans esquisser
même un geste, mais gardant en bonne place,
dans sa mémoire, ce &lt;1u'il avait entendu.
L'ne conviction plus forte l'avait affermi dans
cette idée qu'aucun principe d'honneur rJe le
retenait au senice de celui qui l'accablait
d'outrages.
Aussi bien, Talleyrand et Napoléon ne
furent pas en reste de mauvais compliments
l'un envers l'aulre. Ils ne se redevaient rien,
quant à cela. Si Napoléon le qualifia des pires
noms, l'appelant un prêtre défroqué, un
homme de rél'olution, un scélérat, Talleirand
ne ménagea pas à l'homme de génie les épithètes vires, dont les plus courantes, quand
il cul cessé d'être empereur, étaient celles de
brigand et de bandit.
Après son rem·ersement, Bonaparte, en
1. Sir .Vt!il Ca,11pbell'R Journal, Londres 1869.
2. c. Talle)rand, a,surc le maréchal ]lannout, qu'on
ne cite pas, habituellement, comme un modCle de
désintCre~scment et de lidèliré, réunis~1ut en lui tout
ce 11ue les temps ancic11s et 11"s 11om·eau:i. pcu,·ent
olîrir d't•1.cmples de corruption, ayant dépi!ssc, à cet
Cgord, les limites connues avant lui. • (Jlémoires,

l. \Il,

l'excès de ses colères rélrospectives, ne cessait point de fulminer contre l'homme d'~tat.
Suivant lui, il aurait été le plus vil des Jacobins; à plusie-urs reprises, il lui aurait conseillé de se dt!barrasser des Bourbons en Jes
faisant assassiner ou en les foi:)ant enlever
d'Angleterre par une bande de conl rehandier.:;,
qui naviguaient d'une cùte à l'aulre. li l'affirmait expressément à sir Neil Campbell•, le
commissaire anglais chargé par son gou\'ernement d'accompag-ner de Fontainebleau à
l'ile d'Elbe, le captif de la Sainte-Alliance! Il
ne manireslait, à celle di.\i-tance des éléncments, ni regret, ni émotion de l'exécution du
duc d'EnAhien; mais il tenail, par-dessus
!out, à faire passer celle allégation dans
l'histoire, que le prince de Bénévent en fut
lïnspiraleur. Napoléon en parlait ainsi, dans
l'abaissement exaspéré de sa grandeur, parer
qu'il avait toute raison de penser que Talleyrand fut, après son propre orgueil, le principal instrument de sa chute. A la vérité, en
aucun temps, déformateur de la vfrilé par
principe, il ne prit la précaution d'accorder
ses paroles entre elles et de se demander si,
d'aventure, elles ne se lrouvaient pas déjà
démenties par d'autres prononrées an.térieurement, sous des impressions différentes.
La rancune de Napoléon se fondait sur de
puissants motifs. La lutte entre eux ne s'était
pas arrêtée à l'abdication de Fontainebleau.
Proscrit par Napoléon, au retour de l'ile
d'Elhe, Talleyrand lui avait répondu en le
faisant mettre au ban de l'Europe par le
Congrès de Vienne. Cette rancune fut tenace.
Dans ses dictées de Sainte-Hélène, Bonaparte
reprendra, maintes fois, le texte de ses accu•
salions contre son ancien grand chambellan.
S'il avait été vaincu, si le torrent des armées
alliées s'était précipité sur la France, la faute

unique en était encore à Talleirand. Chaque
détail, choque tr:iit, ']UÎ lui remontait à la
mémoire tendait à la dépréciation de l'homme,
de ses serrices rendus, sinon de ses talents
qu'il ne pouvait révoquer en doute absolument, et de sa vie intime. Car, s'il rerommençait souvent à dire que le prince était 1~
roi des fourbes, en politi4ue, il ne lui déplaisait pas d ajouter, quand s'y prêtait l'occasion. que la princesse élait la plus sotte des
femmes et, naturellement, n'en ayant d'aulre
exemple frappant à citer, il ressuscitait l'anecdote pas très sûre, la terrible anecdote de
lln,e de Talleirand confondant Benon revenu
d'Eg)pte, llumholdt revenu de partout, ou
Thomas Robinson, un diplomale anglais qu'on
lui présenla, avec le héros &lt;le Daniel de Foé,
le légendaire Robinson Cru:;oe. Mais il s'attardait peu sur le fait de Mme de Talleyrand,
non plus que sur la raison véritable pour laquelle il lui arnit inlerdit de se montrer à la
Cour. Il se rejetait ù l'adversaire constant de
sa politique conquérante, aux vices, à la noire
ingralitude, aux félonies, à la Yénalité de
Talleyrand.
0

Cette vénalité dut être bien rérnltante,
cette corruption bien audacieuse, puisqu'il en
fut tant parlé'. Talleyrand aima trop l'argent;
et Bonaparte lui en fit un long srief. C'est un
point sur lequel il l'avait attaqué souvent,
pendant son règne. « Voyons, Talleyrand, lui
demandait-il à brùle-pourpoint, ~oyons, la
main sur la conscience, qu'avez-vous gagné
avec moi?» Une autrefois, c'était à un membre de la Confédération du Rhin qu'il posait
la question, sous une forme dépouillée de
ménagemenls : c&lt; Combien Talleyrand vous
a-t-il coûté'/ » Cette affaire de chiffres lui
tenait trè1; à cœur 3, à lui Napoléon, qui puisa

p. 3.)

3. Pour dérouler un peu celle manie qu'nait Napoil-on di:: lui parler, i tout propos, par taquinerie ou
sous forme de reproche, de la plénitude de son colfrefort, de tous ces ëcus qui regorgeaient dans sa caisse,
de cc Pactole Lrîllont, où il le voyait nageant it pleine
eau, il feignait, quelquefois, d'être au contraire gêné.
• Talleyrand, lui disatt-il un autre matin, on prétend
que je suis anre. • De.9 gens de son entourage l'en
accusaient, a cause de l'esprit 1l'ordre qu'il avait imposé dans les dépenses du palais, sans cesser d'èlre
magnifique el large dan1 Ica grandes occasions. Le
prince de Béné\·ent avail répondu qu'il ne pouvait
différemment agir, qu'il donnait le bon exemple en

Cliché Ncurllcln frère.s.

CHATEAU DE VALENÇAY, COUR INTfRIEURE.

refrénant le gaspillage,

cl

d'autres lieux communs

ejusdem [arfoœ. Alors, voulant donner un sens plus

accentue a ce qu'il rnnail de dire : • Vous êtes riche,

,·ous, Talleyrand; quand j'aurai Lesoio d'argent, c'est
vous que j'aurai recours. 1 Sans se déconcerter,
celui•ci, qui se tenait sur la dcfense, répliqua qu'il
à

�,__ msTO"R.1.ll _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ..
si librement et sans en rendre de comptes à
personne, dans les caisses de la France et de
l'Europe. A nai dire, en y insista?t• par dC's
interpellations vives et voulues à l adress~ de
Talleyrand, il ne faisait qu'appuier dune
·manière rude sur des points connus, établis, de corruption diplomatique;. L'usa.ge e_n
était, pour ainsi dire, passé à I etal. d habitude· normale, entre les chancelleries, au
temps du Dirrctoire. Le Gouvernement français se trouvait avoir la meilleure part dans
l'échange des u douceurs » glissées en secr~t
aux meoeurs de négociations, parce qu 11
avait, pour lui, la position ~rivilt&gt;giée que
confère la victoire. Mais il usait de retour, à
l'occasion. Sous le Consulat, pendant les conversations diplomatiques avec l'Autriche, Bonaparte avait recommandé aux bonnes attentions de M. de Talleyrand l'enrnré ~e_l'em~°:
reur d'Allemagne, à Paris, où il etatl .a~r1ve
le 2 thermidor de l'an Vlll, el le mmislre
lui répondait, à ce propos : •
.
« Je n'ai point !ail de presenls _a li. de
Saint-Julien, parce que tous les b1Joux du
Directoire sont tels que l'on ne porte plus
rien de pareil depuis cent ans 1 •
.
Quand Napoléon en\'op son frère LuCien,

entre soi, en famille, il lui d°.nna ce premier
conseil : l'i Revenez riche. l) Et la_ recommandation fut si bien comprise, s1 largement
appliquée, qu'il en revint, en effet, a~c~ beaucoup de diamanls', beaucoup_de m1lhons, et
qu ··1I 1u1 très riche , le plus riche. des ,BonaM
parte. Aussi, quel luxe de r~cE'pllons, a . adrid et à Paris I Quelles magmficences,. au retour, et que de fêtes, à l'hôtel de ~rissac el
au manoir de Plessis-Cham:rnt! Lucien p~rut
sarre à Napoléon. Moins indulgent au prrnce
Béné\·cnt, l'empereur ~rnrmera, dans son
Mémorial, que s'il l'a_va,t remplacé par le
duc de Cadore, c'est qu il était lahgué de_ ses
auiotages et de ses saletés. Il aimera ~1eux
s,0armer de ce grief que de l'autre
. . et véritable
Il
motif : le désaccord de sa poht,que avec ce e
d son ministre désapprobateur du blocus
c:nlinenlal et dr la perpétuité des guer~es.
« Ce qui est bon à prendre est bon a garder ,, Co nseillait Figaro. 'fallel'rand
,
é I ava,l
L.
. ' ses principes à la meme
pmse
. dco e.. . UImême évalua à une soiiantarne e m1 11 io~s
ce qu'il pouvait avoir reçu, au _total, des pmssances, grandes ou petites, qm se rappelèrent
à ses bons orrices. Dans cc genr_e _d~ transactions, qui ne tournaient pas prec1sement à sa

de°

que des intérêts de personnes el se sauvat
par là d'un blâme plus grare. A ses yeux,
el!P.s n'étaient que des éléments accessoires,
quoique productifs, de la discussion géné:-ile;
elles ne faisaient pas dé,·ier les grandes lignes
de la politique extérieure; elles ne lésaie~t
ni la prépondérance de la France sur le continent ni ce qui restait encore mtact_ du bon
droit européen. Si bien que, raisonnant
d'après cela, il s'estimait tr~s fondé _à percevoir un tribut sur les concessrnns part1cuhères
dues à son influence. lin contemporain, non
suspect de partialité à son ~ndroil, le comte
de Senfft, lui rendit ce témoignage que, tout
en profitant de sa position pour augment~r
sa fortune à l'aide de moyens quelquefois
peu délica;s, il ne s'él.ait jamais lai~sé conduire, lût-ce par les motifs d'intérêt personnel les plus puissants, à favoriser. des pla_ns
contraires au sens général de sa ~1pl~mat_1e.
A ces réserves près, il ne négligeait rien
d'utile. Ses complaisances devaient être payées
non en tabatière~, ou dfamants, Sul\'ant la
coutume ancienne, mais en argent comptant.
Lorsqu'il fit agréer les princes de Schwarlzenberg, de Nassau, de Waldeck, de Lip_Pe et de
Reuss · dan, la Confédération du Rhm, 11 en

JVAPOLÉON ET TALLEY~AND - - ,
:\'apoléon n'en lut informé que plus tard, et
trop tard pour rev~nir sur leur admission.
Tall,yrand s'était gardé d'agir en son nom
propre, mais s'était reposé du succès de
l'affaire sur l'entremi~e d'un homme adroit,
sap,ace, intimement mêlé à toutes les intrigues
d'alors, le baron de Gagern, ministre du duc
de Nassau. On a\'ait respecté les convenances,
d'une façon attenlive et soigneuse, dans Ja
teneur de ces négociation~. li n'nait pas été
question de marché, de conditions, ni d'olTres
précises, quoiqu'on cùt aLouti aux mêmes
réalit~, sans en employer les termes. JI. dP
Talleyraud voulait bien ne pas fixer de chiffres; il abandonnait à son intermédiaire habituel de tabler au plus juste, d'après son
appréciation d'ensemble et les estimations
supplémentaires du lieux Sainte-Foix, le prix
des obligeances laissées à la discrétion du
prince 1 • Il fallait financer, chaque fois, mais
en y meltant la manière, d'un geste élégant
et délicat. Napoléon arait connaissance de cet
état de choses et n'en était rien moins que
satisfait. Talleyra11â n'y prenait pas tant de
scrupule. Il se disait que sa haute situation
était comme une mine d'or à exploiter, qu'il
aurait eu grand tort à ne point en user, que
sa fortune, quoique grossie d'énormes dotations annuelles, n'était pas suffisante à la
tenue de sa maison princière, qu'il dépensait
beaucoup, qu'il aidait à ses fr~res, à ses neveux; qu'il avait toujours eu la main libéralement ouverte pour ses anciens amis, et que
c'était affaire aux princes de la Confédération
du llhin de subvenir au surplus, dans la mesure des services qu'il avait été appelé à leur
rendre. Tranquille en son âme, il se payait
de ces bonnes raisons, comme de circonstances atténuantes à des actes de vénalité
indéniables. Car, ce lut bien le côté faible de
sa moralité politique.
Mais les dossiers de l'histoire comportent
uni! autre dénouciation grave, à la charge de
Talleyrand. C'est le fait que, rninis!re, prince
de Hénévenl, archichancelier d'Etat, vice~rand-électeur, grand c:bambellan, comblé
de titres el de millions par l'empereur, il
n'aurait eu rien de plus cher que de conspirC'r, ensuite, contre lui et de ruiner son édifice. Quels arguments plaidèrent pour l'absoudre, en partie, de ce cher d'accusation?
L:i perfidie esl nohlc cmers la Lyrannie.

LE CONGRi::S DE VIENN!s, -

Dtssin dt J.•ll . IS,\BEY, (Mu.~ee dl/ Lo11~rt.j

comme arnU3.ssadeur en Espagne, parlont

louanoe
morale, il n'engageait, du moins,
0

avait été récompensé d'avance, abondamment.

ètaiL loin d'êlre riche_. ';'Om_me on C!l _gr?ssis.qit le
bruit, que ce qu'il po~dail, tl le den1l al empereur,

11uïl n'a,·a it rien, d'ailleurs, qui . ne !'til li~·• di"P,gsil.io.~.
1. Lellre dt Talleyrand a .\apol.rm,, • JUl -

let 1800. (Archives uat., ~'tl~ rlc France, 008, f• .$.
:!. JI lt''I re\·cndil en Holla ndf' .

déclare Emilie, dans la tragédie de Cinna.
Cette maxime cornélienne, si féconde en excu~es, si flexible aux accommodements de
conscience, Talleyrand aurait pu lïnvoquer
pour justifier sa propre conduite, en supposant, du moins, qu'il consentit à nommer
perfidies les artifices de sa politique étrangère.
li est certain que, depuis les entrevues de
Presbourg, Talleyrand commenç.a de prendre
le parti des adversaires de son maitre, emisagé comme le parti du droit et de la justice.
Il est hors de doute que, tout en ser"ant Nat. Alémoirra du barm1de(:ager11, t. \"(. , fi anit
dé l'un des signataires de l'acte de la C:Onfédératio11
rh1·•nanc.

poléon, il se fit le miui,tre de l'Europe contre
son ambition démesurée, ambition qu'il jugeait criminelle par ses suites, par tout le

comme Tallc)-rand, comme Fouché, comme
beaucoup d'autres, sur la nécessité de mettre
un terme à cette frénésie, qui n'aurait sus-

Clithê ;\eurdein frtres.
LA CIIA\IBRE DU ROI D'ESPAGX!s, AU CHATEAU DE VALENÇAY.

sang qu'elle faisait répandre. Voyez-le, au
fort des négociations les plus laborieuses : il
emmêle à dessein tous les fils, souffle Nesselrode, excite Alexandre, conseille et déconseille Napoléon, brouille d'un revers de main
les cartes russes et françaises, renseigne el
rassure Metternich, prépare de loin, avec ses
amis de l'intérieur, le rétablissement de l'ancienne monarchie, inlrigue, complote, el n'entre,·oit, au bout de tout cela, qu'un résultat
inévitable el désirable : la fin d'une domination qui consterne la France et le monde.
Par le !ail du rôle officiel dont on le voiait
revêtu, son attitude s'était enveloppée d'un
caractère forcément équivoque. li s'en défendit en alléguant des motifs d'un ordre supérieur. D'une part se dressaient, ennemies de
tout accord, les prétentions à une suprématie
absolue de l'agitateur en permanence, toujours a~sailJant ou toujours assailli, et qu ïl
fallait éliminer comme un élément pernicieux,
d'une manière ou d'une autre, de la vie générale des peuples. De l'autre était la France,
victime cruellement foulée de cet appétit d'extension sans limites en disproportion avec les
vraies forces du paJs et vouée à de suprèmes
désastres. Il avait séparé nettement, dans les
raisons de ses actes 1 la cause de la nation de
celle de l'empereur. La marche détournée de
ses desseins, il l'al'ail réglée sur l'étal de la
France et l'esprit qui y régnait. On était
fatigué au delà de l'imaginable d'un bouleversement sans fin. Les populations é1aient
écrasées d'impositions. Les plus sages considéraient avec une infinie tristesrn les prélèvements annuels de la conscription sur les
dernières réserves de jeunesse et de force de
la patrie. Pendant la guerre d'Espagne, un
homme simple, un prêtre, avait raisonné

pendu ses ravages d'elle-même qu'après al'oir
écrasé l'Europe totalement, du nord au midi,
de l'est à l'ouest; il avait obéi à la même
conviction que le rêve. el st::s réalités tragiques avaient assez duré, lorsqu'il pressait
ainsi le général Wellington de prendre l'ollensive, après son passage de la Bidassoa :
« Le colosse a des pieds d'argile; attaquez-le
vigoureusement, et vous le verrez s'écrouler
plus facilement que vous ne le croyez. • Tel,
le prince de Bénévent avait stimulé les énergies hésitantes des empereurs Alexandre et
François II, pour les pousser à une œuvre de
libération qui ne devait plus larder.
Napoléon protestera que des jours seraient
venus où il aurait culth'é la paix avec amour;
il aurait répandu le bonheur sur le monde et
les hommes l'auraient béni. Paroles du lendemain .... Il ne se serait jamais arrêté: C( Je
ne suis de\'enu grand que par les armes, disait-il à Bourrienne, illustre que par les conquêtes dont j'ai enrichi la France: la guerre
et d'autres conquêtes pemenl seules défendre
ma situation. »
Si, par la situation inextricable qu'avaient
faite à Bonaparte les guerres de la Révolution
et les suites conquérantes qu'il leur avait imprimées, s'il n'avait d'autres mo!·ens de règne, fatalement, que les prises d'armes con•
tinuelles et la victoire indéfectible, c'est-à-dire,
en des termes moias glorieux, l'extermination
des faibles et le partage de leurs dépouilles
avec les forts, puis, dans les riralités àpres
du butin, la bataille encore conlre ceu1-ci, la
bataille sans fin, n'était-il pas préférable,
pour le repos universel, d'abattre, flll-cc
avec le concours de l'étranger, celui que les
peuples et les rois rejetaient comme l'implacable adversaire de la tranquillité des hom-

�, - - 111ST0~1.ll _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ____.
mes? Ces considérations, TalleFand les jugeait irréfragables, sans aucun doute, pour
la justification devant l'opinion de son temps,
devant l'histoire, de son manquement évident
de rectitude, dans le double jeu qu'il s'exposa à tenir entre Napoléon et l'Europe coalis~e. Deux points sont restés vulnérables en
sa démonstration, deux faits à sa charge. Le
premier, c'est qu'il dévoila aux ennemis des
plans dont le ·secret lui avait été confié. Le
second, c'est qu'il n'avait pas cessé de recevoir les gages de celui dont il conspirait la
perte. Avant d'attirer à soi Metternich, avant
d'indiquer le chemin à l'empereur de Hussie,
n'eût-il pas dù rompre les liens qui l'enchainaient au service de Napoléon? Sur tout cela
trainent des airs de trahison, si défendable
que pût être son intention théorique de libérer la France d'un joug insoutenable. Mais il
avait fait litière des scrupules où s'enlizent
les Fermes résolulions. Par-rfessus l'irrégularité des moyens il avait élevé les raisons méthodi1ues du but à atteindre. Ses vues, telles
qu'il les concevait, répondaient à des fins légitimes. et ses procédés étaient de ceux dont
l'usage était presque passé à l'état d'habitude,
tant la pratique en avait été rendue familière
aux uns comme aux autres. II avait intrigué,
cabalé, faussé sa parole; en cela ressemblaitil à beaucoup de consciences princières en
Europe. Frédéric Il en avait déjà posé la
const:1tation, lorsqu'il écrivait à Voltaire, le
8 ao1'U 1736 : « La foi des princes est un
objet peu respectable, de nos jours'. 1&gt; Talleyrand avait fait défection à Ilonaparte,
comme Ronaparte avait renié sa delle de
reconnais5ance envers Barras, auquel il devait tout, mème sa femme, comme il avait
foulé aux pieds ses serments à la République, comme, à la veille de Brumaire, il avait
trompé tout le monde, Barras encore, Gohier,
Lucien lui-même, en jurant de respecter la
liberté qu'il allait détruire. Certes, Talleyrand
fut loin d'ètre un modèle de franchise, de
constance et de lo)'auté. Mais lui, l'empereur .... C'était un terrible homme en matière
de morale publique et privée, ne croyant pas
à la reconnaissance el le disant; n'ajoutant
aucun prix au désintéressement et l'affirmant
aussi', exprima11t comme un fait de constatation simple que la bonne foi n'e).Îste pas,
qu'il n'y a, dans le monde, que de l'amourpropre et de l'hypocrisie; jugeant que rieu
n'était mal ni bien en politique, mais seule-

ment bon ou mau,·ais, selon le parti dans
lequel on était; estimant que si des lois, des
règles, des convenances de principes étaient
nécessaires ~, la masse des humains:, pour la
police de la société, il n'en avait pas afî:.1ire,
lui, le mortel prédestiné, parce que n'étant
pas un homme comme les autres, il n'avait
point à s'en embarrasser; enfin tenant toujours prèle une loi d'exception en sa faveur,
une maxime d'États pour justifier ses üolences ou ses passions. Quelque chose de cette
morale gouvernait l'esprit de la famille; car,
on ne saurait dire que ses frères, ses sœurs
(comme beaucoup de ses généraux) enrichis
par lui, couverts de dignités par lui, tinssent
à honneur de se montrer ses fidèles soutiens.
La duplicité régnait, partout, en Europe.
La défection était dans toutes les âmes . Le
généreux. empereur de Russie, le noble
Alexandre, venait de recevoir une lettre des
plus touchantes du roi de Prusse; le lendemain, il jngPait parfoitement naturel de proposer à l'ambassadeur d'Anlriche de se partager ensemble les débris du royaume de cet
allié, son ami de cœur et d'âme. Si la mauvaise foi semblait être une condition de vie
du cabinet de Vienne, le rPproche de celte
déloyauté systématique aurait pu s'étendre à
tous les cabinets de l'Europe. Conclure la
paix avec l'un pour mieux écraser l'autre, et,
cet aul re vaincu, revenir au premier et l'écraser à son tour, n'était-ce pas la règle ouvertement suivie par tous les che[s d'État?
A chacun de ceux qui tenaient en main,
maitres ou serviteurs, les fils de la politique
étrangère, l'intrigue apparais~ait comme un
recours légitime et nécessaire ; elle était
considérée comme le seul moyen possible de
sortir des conditions insupportables, qu'avait
imposées sur le continent l'abus de la force.
En précipitant la cbute de l'empire, non sans
avoir essayé, par trois fois, de Ie sauver en
1810, en 1812, en 1815, Talleyrand n'avait
fait qu'accélérer la catastrophe, que rendaient
inévitable les haines conjurées de l'Europe
entière. L'expérience des événements accom•
plis avait ratifié, une à une, les prévisions
qu'il avait établies et c1u'on avait refusé d'admettre . Après viagt-deux ans de lutte presque
sans répit et d'extermination entre les peuples, on en était revenu exactement à ses
vues de 1792, celles ()Ue l'Angleterre obstinément avait représentées comme les seules
conditions d'une paix durable, celles encore

1. Il s"y entendait. Personne ne ful llius ii. !"aise
que le Grand Frédéric sur la valeur élastique d'une
parole donnêc. Et comme il jouait, en artiste supérieur, la comêdic -du senlimerit!
DorgP.l avait perdu sa femme. Frédéric lui écrit
une lettre palhélique el même fort cbrêliennc. illais.
le mème jour, il fait une Cpigrammc ronlre la déf1,1ntc. " Cela ne laisse pas que de dom1er a penser, D
co!Umc_ le nmar9uait Vo!ta_ire, songe~nt il ce qui pouvait 1111 en revenir. {Lettre a }hue Dents, 17 noi·.1750. )
'.!. ,a li n'a jamais eu de haines ou d'atfectiuns que
celles 9ui lui ont été commandées par son iolérêl. n
(Pasqmer, Albn., L 1~•, p. 149.l
3. Des condamnations politiques prononcées des
exécutions commises, dans J'ombre cl sans form'e de
jUStice, comme des assa~sinats. pouvaienl-clles lui être

imputées â crime'! iYélail-il pas absolumenl quitte de
toute explicalion subsidiaire, qoancl il avait articulé
celle formule. : « Les grands hommes ne sont jamais
cruels sans uêces~itC. n
4. Au moment de {IUiller Londres. le I •• mars 1 i04,
il écrivait â )!me rie Staël: o: Faites cc que ,·ous pourrez
pour tirer Dime de Laval de nolre horrible France;
JC vous remercie de tout ce que ,·ous ferez pour cela. 11
;). Œ C'est une réflexion que je fais 3\'Cc peine; mais
tout indique q1:e , dans l'homme, la pu1s,ance de la
haine est plu~ forte que celle de I humanité, en génCral, et même que celle de l"i11tér&lt;'t personnel.
L'idée de grandeur cl de prospérilé sans Jalousie el
sans rh•alite est une 1dëc tro~ haute et donl la pensèe
ordinaire de l'homme n·a pomt !a mesure. li (Talley1·arlll. Mém .. t. 1~•, p. 75. )

que l'Autriche re\'endiquait depuis le 1raité
de Luné,·ille et qui fut la pensée constante,
l'objet de toutes les coalitions.
Qu'on lui ait reproché, à une époque où
la corruption était à peu près générale, ses
11 grandes réquisitions de présents n, ses
(1 continuelles et fructueuses complaisaaces
&lt;1 envers la fortune )&gt;, cen 'est pas sans justice;
il a fourni trop de pièces au procès pour
qu'on puisse l'en absoudre. La cautèle el la
vénalité furent trop souvent les associées de
ses combinaisons. A trarers ses défaillances
raisonaées, quoiqu'il fit ou traitM, il s'était
réservé de ne porter nulle alleinte, nul préjudice réel et durable aux vrais intérêts de la
nalion. Dans les replis de S/Jll âme et malgré
son scepticisme de roué politique, malgré les
passagères imprécations '1u'il prononça contre
la France terroriste', demeurait un fond sincère d'amour pour son pals. Jusqu'à la limite
extrème de ses métamorphose,;:, on le vit
rester fidèle à ses premières conceptions d'un
libéralisme progressif et modéré. Enrin il fot
un ami des hommes, au sens pacifique du
mot. En toute circonstance où il parvint à
faire prédominer, tout au moins, une partie
de ses vues et de ses sentiments, il s'attesta
le défenseur du droit cl du bien d'autrui .
Ministre de deux gouvernements belliqueux,
il n'avait cessé de réprouver, C( en arrière et
en confidence )), parce qu'il les jugeait iniques et périssables, les arrêts de spoliation.
qu'il devait contresigner. De 1808 à 1815,
plus de quatre cent mille Français avaient
payé de Jeur vie les querelles particulières du
souverain (qu'ils s'étaient donné) nec les autres potentats de l'Europe. En aucun temps,
ni sous le Directoire, ni sous le Coasulat et
les dernières années de l'Empire, il n'avait
soutenu, sans y ètrc forcé, une politique de
démembrement et d'annexion dont la réplique était fatalement le retour des collisions
en armes et la perpétuité des rauses de
gut'rre. L'esprit de destruction aflligeait sa
raison i: et, je dirais aussi, son âme. c1 Que
me fait à moi, jetait !"empereur à Metternich,
la vie de deux cen l mille hommes 1 )) Deux
cent mille .... Ce n'é1nit pas assez . Il ajoutait:
Uu homme comme moi ne se soucie pas
d'un million d'lwmmes. Toutes ces exi5.tences vouées à la sou U'rance, à la mort ....
Poun1uoi? Parce que l'Autriche lui refusait
une province de plus, l'lllyrie, placée sur le
rbemin de son rêve, entre Rome et Constan.tinoplc.
Talleyrand aima la paix par goùt el par
doctriae, autant que Napoléon aima la
guerre par instinct et pour l'enivrement
d'une gloire cruelle. S'il passa quelquefois
auprès du bien sans l'accomplir, il n'avait
jamais encouragé le mal. Il respecta chez les
autres les principes de liberté, de propriété
individuelle ou collective, le droit de tous à
la vie. Et le sang d'aucun homme, versé par
sa faute ou pour ses intérêts, n'éclaboussa sa
mémoire.
F'RÉDÉRIC

LOLJF.E .

JOSEPH

TUROUAN
et&gt;

La
CHAPIT~E VII1 (suite).
Aprè3 quelques hésitations et malO'ré
l'amour qu'il pouvait encore avoir au fond l'Jdu
cœur pou~ belle infidèle, le pauvre Tallien
s~ décida a mtenter à sa femme une action en
divorce. Le général Lannes en [ais,ait autant
de son côté, pour la sienne, et le générai
Bonaparte, pour des motifs semblables avait
bien failli faire comme lui. Pendant la ~rocédure et comme pour bien ac•
centuer la nécessité d'un divorce, Mme Tallien mit au
monde
un .nouvel enfant ' Cla.
r1sse-Gabr1elle-Thérésia Cabarrus, qui, plus tard, épousa
M. Brunetière.
DeTant cette profusion de
pièces à conviction, le divorce
lut prononcé le 8 avril 1802.
La justice avait été vite. Elle
n'avait mis qu'un an à étudier
et comprendre l'aOâ.ire 1 •
Que fit Tallien après son divorce? ... On ne le sait trop. ll
vécut un peu d'expédients sans
doute, car la fortune ne lui
avait pas souri en Égypte;
Bonaparte non plus. Après l'avoir choisi pour témoin de son
mariage, en 1796, le général
ne lui avait montré que fort
peu de bienveillance sur la
terre de Sésostris. Sa défaveur
allait même aux gens dont
Tallien {'herchait à s'enlourer.
" Il avait presque frappé d'anathème tous ceux ~ui avaient
des relations avec Tallien,:. "
La disgràce dans laquelle il
tint les deux frères Lanusse
n'eut pas d'autre cause que
leuramilié pour Tallien. &lt;c Lanusse est lié, ainsi que son
frère, dit-il un jour, arnc un
homme tellement immoral
qu'il compromet même les gens
qu'il voit comme connaissances .... Je n'aime pas Tallien,
je n'aime pas cet homme; il esl méchant et
corrupteur;;.)&gt; Et c'est parce qu'il n'aimait
pas Tallien, parce qu'il n'avait évidemment
aucune confiance en lui, qu'il le laissait

fa

·I. Voir la Gazelle des Tribunam:, no,,, 18j5.

Tallien
sans emploi sur le pavé de Paris. Fouché,
qui ne valait pas mieux: que Tallien, mais
qui avait une instruction et une capacité
bien supérieures à la sienne, avait été pris
cependant par le Premier Consul comme ministre de la police. Tous les autres tbermidoriens, parmi lesquels il en était d'aussi
inc~pables et d'aussi igaorants que Tallien,
éta,~nt pourvus et se montraient déjà les plus
serviles adulateurs de César. Tallien seul n'avait

jOSÉPlll:-lE DE BEAUHARNAIS EN 18ol.

D'apres 1w dessin de Gf:RARD.

rien obtenu. Découragé, il alla eafin trouver
Fouché, et, grâce à lui, grâce aussi à Talleyrand, il finit par décrocher, en novembre 1804
.
'
le titre pompeux de « cornmissnire général et
2.

D1:cHESS E D'AnR1:-.rËs,

Mémoires, t. V, p. 28~.

agent des relations commerciales n à Alicante;
en d'autres termes, il fut nommé consul 11
Alicante. C'était bien maigre pour celui qui
avait été l'idole de Paris après le 9 thermidor,
qui avait présidé la Convention à 25 ans! Il
fallut pourtant s'en contenter. La nécessité
était là. Et puis, rester à Paris, le pouvaitil? .. . Voir ceUe qui avait été sa femme se
pavaner dans les équipages d'Ouvrard, lui
aurait mis trop d'amertume au cœur. Car
peut-être l'aimait-il encore,
malgré ses infidélités, malgré
son abandon, malgré son divorce : on les aime toujours,
ces monstres-là, en dépit de
toutes leurs trahisons, et telle
est la làcheté de notre pauvre
cœur que les moins dignes
d'être aimées sont toujours les
femmes que nous aimons le
plus! Pauvres aveugles aussi,
qui ne sommes pas capables
de voir que la femme est faite
pour être aimée - quoique
au fond, elJe s'en soucie médiocrement - et non pour aimer! Pauvres fous, qui ne voulons pas nous persuaderqu 'avec
les femmes il est sage de ne
montrer qu'un doux scepticisme, une aimable galanterie,
el qu'il faut avoir assez d'esprit pour ne pas mellre le
cœur de la partie, si l'on ne
reut la perdre sûrement et
porter bientôt ce cœur en
berne. Un cœur d'homme!
qud joli joujou pour une coquelle ! Elle s'amuse avec cela
comme une jeuae chaltc d'une
boule de papier, oh! bien genttment : elle mus l'écorche
elle vous Ie déchire avec un;
grâce adorable, elle le jette en
!"air, le reprend, le roule, lui
donne des coups de palle, l'oublie, marche dessus sans faire
semblant de le voir, le reprend
encore, le mord .... Comme la
challe, c'est par la griffe qu'elle retient son joujou. Un instinct dit aux femmes, même aux
plus sottes, que ce n'est pas en faisant patte de
,,elours qu'on couche un homme à ses pieds,
3. Ibid., t. Ill, p. 227.

�mSTO'R,_lA

LA

offert une robe de douze mille francs! Au
mois de mai 1812, on le mit paraître dans le
cabinet du duc de flovigo. Barère, qui l'y
rencontra, croit que, comme lui, il avait été
mandé par le ministre de la Police pour le
renseigner, en sa qualité d'ancien rérolutioonaire, sur des bruits de mouvement dans les
faubourgs, à propos de l'enchérissemenl des
subsistances. t
En 1815, il était si changé que, étant allé
voir Carnot, l'ancien Directeur ne le reconnut
pas 3. On le voit, en cette même année, voter
l'Acte additionnel et motiver ainsi son vote
sur les registres de la mairie du I[e arrondissement, rue d'Antin : « Les phrases étant
inutiles lorsque .)es dangers de la patrie sont
imminents, lorsque l"honneur et l'indépendance de la nation commandent le sacrifice de
toute opinion particulière, voulant a\'ant tout
ètre et demeurer Français, e~pérantdu temps,
de l'expérience et du patriotisme des deux
chambres les améliorations désirables, je dis
OUI. '
On essaya, sous la Restauration, de lui

susciter des ennuis pour ce vote. On le dénonça, comme si l'on avait été sous la Ré,,olution; mais la dénonciation n'eut pas de
suites. Tallien, qui avait déjà éprouvé la bienveillance du roi en 1814, - il en avait reçu
une pension de six mille francs, - expliqua
les motifs de son vote à Louis XVII[ dans
une lettre où il implore sa bonté et lui expose
son misérable état de santé. li souffrait, en
effet, beaucoup de la goutte : il lui arrivait
de rester des mois entiers sans pouvoir marcher, sans pouvoir même tenir une plume.
De plus, il avait perdu l'usage d'un œil, et il
dit, dans une lettre, qu'il est atteint de la
maladie de la pierre. Son âme n'était pas
moins ébréchée que sa constitution. Dans sa
détresse morale et physique, c'est au roi
Louis XVIll qu'il s'adresse : " .. . Dans cet
état déplorable où tout être m'abandonne, lui
écrit~il, où je ne tiens à la vie que par la
douleur, où ce qui me reste de moi-même est
le courage de l'âme, souffrez, Sire, que tout
ce que Votre Majesté peut faire pour mni, j'ose
le lui demander avec la conÎlance et l'abandon
que m'inspire mon extrême malheur et voire
inépuisable bonté? ... ,, Louis XVIll se laissa
toucher. Aussi bien avait-il une detle de reconnaissance envers son ancien correspondant,
au temps de son exil. li l'excepta de la cruelle
loi de proscription, dite alors d'amnistie,
qui exilait les régicide!-, sauf ceux qui avaient
trahi leur mandatélectif en intriguant auprès
de lui, c'est-à.dire Barras, et lui Tallien . li
Le traitement dont il jouissait comme ancien consul fut supprimé en 1816. Il implora
la bienveillance de M. Decazes (lettre du -25
janvier 1816) et quitta un appartement qu'il
occupait rue Chabanais, n° 4, pour aller
s'installer au mois d'avril, dans la petite
chaurnifre, allée des Veuves, n° 51. C'était
une modeste maison que son ancienne femme
mettait, obligeamment, à sa disposition, afin
qu'il se soignât, avec un jardin, du grand air et
du soleil, mieux qu'il ne le pouvait faire dans
un appartement.
Tallien avait dépouillé tout amour-propre.
Il accepta l'hospitalité de son ancienne femme
comme il acceptait les bienfaits de Louis XVIII.
comme il a\'ait accepté une place sous l'Empire. Et, dans ses Jeures au roi et à
M. Decazes, il parle de sa conscience. Il
avait dû, évidemment, s'en faire une à son
usage, depuis qu'il était entré dans la vie pu~
blique, et aussi depuis qu'il l'avait quittée,
mais cette conscience était bien indulgente.
Pendant l'hiver de 1816 à 1817, l'état de
santé de Tallien s'aggra\'e. Ses ressources
sont épuisées. C'est un temps de souffrances
générales et la famine est en France. La princesse de Chimay en est réduite à faire des
emprunts. Tallien, lui, en est réduit, pour
pouvoir manger, c, à vendre ses livres et ses
effets pièce à pièce », comme il le dit luimême à M. Decazes dans une lettre désespérée. C'était vrai . U. Pasquier rencontra

un matin M. Tallien sur le quai. L'ancien
conventionnel avait des livres sous le bras.
li lui dit qu'il les portait chez un bouquiniste pour les vendre. M. Pasquier pril
les livres, les examina, et, avec beaucoup
de délicatesse, dit qu'ils manquaient à sa
bibliothèque et que, s'il voulait bien les lui
céder, il lui ferait plaisir. Il ajouta qu'il
aurait l'honneur de l'en aller remercier chez
lui. Ce fut un prétexte pour donner à Tallien
une somme assez ronde. Comme c'est au
coup d'État du 9 thermidor que M. Pasquier
avait dû de ne pas monter, comme son père,
sur l'échafaud, il en garda une profonde reconnaissance à Tallien et il dit dans ::es
Afémoires : &lt;( J'ai pu acquitter envers lui,
peu de te~ps avant sa mort, ma part de
reconnaissance pour les services que j'en
avais reçus comme tant d'autres, et j'y ai
trouvé une réelle jouissance. Le secours qui
lui était accordé se trouva, je ne sais comment,
supprimé. J'en fus informé; j'y suppl•ai et
rendis ainsi ses derniers moment moins pénibles. Il m'en a fait, en mourant, témoigner
sa gratitu&lt;le d'une manière fort touchante.' »
Le prince Eugène de Beauharnais aussi déclare, dans sès Mémoires, avoir fait à Tallien
une petite pension daos ses dernières années.
Le malheureux en arnil bien besoin; on trouve,
dans ses lettres à M. Decazes, un exposé navrant de sa misère. En marge d'une demande
de secours qu'il lui adresse, on trouve la
mention suivante : {&lt; Son Excellence a envoié
un mandat de mille francs de sa main,
18mai18l8. 7 »
Dans un pareil état de santé, dans un pareil
état de misère, Tallien ne pouvait vivre longtemps. li s'éteignit le 16 noYembre f820,
emportant avec lui devant Dieu les chaînes
brisées de quelques milliers de prisonniers.
N'en disons pas davantage. L'histoire doit
être clémonle à celui qui a fait du bien,
même accidentellement, el qui a rendu un
de ces services éclatants qui couvrent et rachètent tout. Il ne faut pas examiner avec
trop de rigueur ni avec un microscope trop
bourgeois les excès auxquels un jeune bomme
aux passions vives, sans principes, né dans
une classe inrérieure, en un temps ou la fièvre
révolutionnaire faisait tourner toutes les cervelles, devait fatalement se laisser entraîner.
Amnistie à lui el à sa femme, mais pas de
statues.

1. Dur.HESS!,; o'AOfl.,l~T~:s , jl lémoins, l. \', p. 285
(éd. Garnier).
2. B,,R~RE, Mémoires, t Ill. p. 165.
'3. Jlémoires sur Can1ol , par son ms, 1. I, p. 528.

\. Ibid, L 11, p. 437.
5. !,es lell1·cs cfe Tnllicn ii Louis '.HIii el à M. Decazes, ministre de la police générale , à cc sujet, sont
am Arcl1ivcs nationales.

Elles onl élé reproduites par M. Cu. NAUR0\' 1 dans L~
Curieux.
6: CnANCBLIER PASQUIER, lllémoirts, l. I, p. 115.
7. C11. NA CROY , Le C1œie11x. Archi,cs nalionales.

mais en lui faisant sentir la grille. &lt;! J'avais
mille fois plus d'esprit qu'elle, a écrit Benjamin Constant de je ne sais laquelle de ses
maîtresses, et elle me foulait aux pieds. J)
Comme si l'esprit avait quelque chose à voir
avec ces femmes!. .. Et quand la boule de
papier, le cœur de l'homme plutôt, est bien
déchiré, bien mis en lambeaux, on le jette
de côté d'un petit air dégagé et dédaigneux
et l'on passe i, un autre.
Tallien partit donc pour son consulat. Ses
chagrjns domestiques, ses déboires de carrière
et de fortune l'avaient vieilli et défiguré. La
femme du général Junot, qui le rencontra à
Madrid, à la table du général Beurnonville,
ambassadeur de France en Espagne, en a
fait ce curieux portrait : « J'avais auprès de
moi un grand homme à la figure hideuse et
sinistre, qui ne disait pas une parole. Cet
homme était grand, brun, d'un a!-pel.'t morose
et atrabilaire, l'œil assez sombre dans son

regard et donnant mème d'abord l'idée qu'il
était borgne. Hais on voyait bientôt qu'il
avait ce qu'on appelle un d..agon dans l'œil.
li était taciturne, parlait peu, et, pour dire
la vérité, on ne lui adressait pas beaucoup la
parole .... Le malheureux! Quelle existence il
trainait alors 1 ! )J
Il la traîna jm:qu'à sa mort. Il resta dans

son consulat d'Alicante, oublié, oribliant luimême autant qu'il pouvait. Après avoir eu,
jadis, le plaisir d'être amoureux, il savourait
maintenant le bonheur bien plus grand de ne
plus l'êlre. La guerre de 1808 , inl briser
1

sa douce tranquillité. [! dut quiller l'Espagne.
Sa maison fut pillée. puis brûlée. On sait par
une lettre de lui à M. Decazes, écrite sous la
Restauration, qu'il y perdit plus de dix mille
francs. une fortune alors pour lui, et
jadis, Thérésia, sa he11e maîtresse, s'était

Revenons à Tbérésia .
Après son second divorce, elle quitta la
Chaumière du Cours-la-Reine et alla habiter
sa maison de la rue de Babylone, n' 685. Elle
tenait cette maison de la libéralité de Barras.
Un grand jardin l'entourait, planté de beaux
arbres, et en faisait une demeure des plus
agréable,;. On )' pouvait vi\'re, en plein cœur
de Paris, isolé comme à la campagne. Mais la
vie isolée n'était pas dans les goûts de Tbérésia qui, pour la troisième fois, avait repris

son nom de Cabarrus. Comme Ouvrard sub- grands yeux ouverts fixés sur la cantatrice
honneurs de chez elle : c'est un mérite, et,
venait à ses dépenses qui dépassaient les ses lèvres frémissantes paraissant répéter
assurément,
il n'est pas commun. On voit
reve~us de sa dot, écornée par son premier mélodie, elle eùt été à peindre 1• ))
aussi
que
les
étrangères forment la &lt;1 grande
mari et par les événemenls de la Révo-:-...,.,=-----:------:--,-:----------=-:=-:---------,-.., lon.
majorité » de son saComment en aulution, Thérésia reœrait-il été autre\'ait et donnait des
ment? .. . Depuis que
fêtes. Les crises de la
le
Premier Consul
vie glissaient sur elle
avait donné, par ses
sans l'atteindre. Mais
exécutions nécesaussi, c'est qu'elle
saires, le Ion sérieux
~vait soin de ne pas
au
monde parisien,
Jeter son cœur dans
Mme Cabarrus, qui
la lutte. De cette fane désespérait pas d'y
çon, elle était touêtre admise, avait
jours heureuse, puisrompu avec la société
que nous ne sommes
directoriale. Le monvraiment malheureux
de des émigrés renque par le cœur. Une
trés ne voulait pas se
bienvei11ance consmontrer chez elle et
tante, par système
le monde fonctionpeut-être plutôt que
naires ne l'osait pas,
par élan naturel, était
de crainte de déplaire.
sa règle de rnnduite.
li ne restait que la
Elles 'en tr,Juvait bien
finance
et les élranet ses amis égalegers; tout cela forment. On ne saurait
mait un noyau, assul'en Olàmcr; rien de
rément fort agréable.
plus sot que de se
LA MAISON DE TALLIEN, DANS L'ALLÉ:E·DES-VEUVES.
au
centre duquel trô•
laisser torturer par un
nait la belle impéLithographie de CttAMPrN, d'après le dessin de Rf:GN!f'.R. (Nusée Carna11alet . .1
de ces cœurs qui tyran.
nitente. Car c'était là
nisen t et gàten l une
.
surtout son ambition.
existence en vous entrainant à &lt;les dévouemenls
Ce bon Allemand, M. Reichardt, se laisse
s~upides, par d'impérieuses et lancinantes pas- prendre, comme tout le monde, au charme de 11 fallait ,àson bonheur ètre reine de que/qu~
s10ns amoureuses, qui n'entraînent jamais la sirène, mais il se trompe étrangement en chose, d un salon comme d'une ville, d'un
après elles que chagrins et désespoirs, et lais- croyant que ce qui la rend éminemment sédui- ?ouper comme d'une révolution. De là, son
sent l'àme dévastée et déssécl1ée comme un sante est (( le naturel et l'abandon des ma- immen_se ~rève-cœur de ne pas être admise
arbre frappé de la foudre. Oh! qu'une douce nières l&gt;. Si jamais femme fut le contraire de aux Tmler1es : quelle douleur de n·y pas trôner, comme Bonaparte!
~t sce~tique bienveillance est plus commode!
natureile, c'était ~ien Thérésia. Acette époque,
Mais écoutons encore M. Reichardt : c&lt; Pour
Elle fait peut-être des ingrats, mais qu 'im- tout, en elle, était affecté, étudié, mesuré; et
porte, puisqu'elle ne ride ni le eœur, ni le pourquoi? Pour avoir l'air naturel. De mème les _hommes, il y avait une quantité de tables
f~ont surtou1? ... Mme de Cabarrus avait trop que Racine, s'il faut en croire Boileau avait de Jeu :-la maîtresse de la mairnn présentait
1horrei::- de toute ride pnur agir autrement. appris à faire difficilement des vers faciles. elle-me~e les cartes. Elle voltigeait au milieu
Un Allemand, qui s'était fait présenter à Thérésia s'étudiait à ètre naturelle; son grand des_ parues engagées, hasardant cinq ou six
l~ms sur. une carte, s'attardant parfois à paMme de Cabarrus par le banquier Tourton
art consistait à dissim11ler cette étude et cet rier, _ma!s tout cela en passant. Quant aux
1·a~né~ ,q.ui _sui;it, son second divorce, et qui art, mais, aux yeux d'un observateur claira\'ait ete mv1té a lune de ses fêtes, nous en a "?yant, son esprit était aussi fardé que son Anglais, ils n'ont pas bougé des tapis verts
sur lesquels l'or s'amoncelait; les jeux de
laissé le récit. li nous fait pénétrer dans l'in- visage.
hasards faisaient fureur.
'
térieur de l'hôtel de la rue de Babylone et
&lt;( Par~i les invités, continue M. fieichardt,
Cl Mme ~abarrus a fini par recruter quatre
trace une esquisse de la belle maîtresse de se trouvait un Espagnol qui a chanté en s'accéans. « C'est, dit-il, une bellr, grande et compagnant de la guitare. Mme Cabarrus couples qm ont dansé une cc française &gt;&gt; au
opul~nte person~e. à qui l'on ne donnerait pas nous dit qu'elle n'aimait rien tant que « ces son d'un unique violon faisant un bien mai ore
son age, plus v01sm de_la quarantaine que de romances de sa chère patrie l&gt;, et elle fit ob- a~co_mpa?nement. Sa fille, g-enlille enfant d •:ne
la trentame . Une pehte tète aux contours server qu'en Espagne, ces chants accom- dizaine d années, ressemblant fort à sa mère
délicats la fait paraitre encore plus grande et pagnent toujours une danse. Et, en ellf!t . a dansé. avec iufiniment de gràce une de~
plus_ forte qu:elte n'est en réalité. Sa physio- pendant que le guitariste préludait, les petit; C( f~aaça1ses l&gt;, à la joie de sa mère, qui en
nomie porte l empreinte de cette bienveillance pwds de Mme Cabarrus s'ar,itaient comme avait les larmes aux yeux, et des assistants
charmés de ses ébats mignons. Les façons de
active dont tan~ de. gens ont eu des preuves dans l'attente du signal d'un h~léro. Du reste
la
mère et de la fille l'une à l'égard de l'autre
pendant les terribles phases de la Révolutioo. elle n'a ni dansé ni même touché à la bell;
md1quent
des natures aimantes.
Ses manières ont un naturel et un abandon harpe posée dans un coin du salon. Elle s'e:-;t
«
Cette
réunion, où dominaient les Ano]ais
q?i
rendent tout à fait sympathique et ex~lusiveme~t consacrée à recevoir, à pla.cer,
sedmsante. Lorsque, dans le courant de la e~ a ent~etem~ les dames, Anglaises en majo- et pendant laquelle lime Cabarrus, alla~t e;
soirée, el!~ s'est mise à genoux, joignant ses rité, qm venaient à son &lt;&lt; assemblée 1,. Elle venant sans cesse, ne pouvait suivre une eonver,!:ation, a fini par me se~Ller un peu longue.
belles mams, devant une petite Française
s'asseyait tantôt auprès de l'une, tantôt auprès
,1c Mme Cabarrus venait de reconduire juspour la supplier de chanter nne romance e~ d'une autre, toujours en mouvement, entraiqu'elle est restée dans la même attitude, 'ses nant à sa suite un groupe de cavaliers em- qu à la porte du salon sa dernière invitée avec
la g~àce animée et naturelle qu'elle avait dépressés . ,&gt;
1. HE1C11A_RDT, Un hiver à Pa1·is sous le Consulal
p_loye~ pendant toute la soirée, quand elle reOn voit que )Jme Cabarrus sait toujours vm; a nous, paraissant ne plus pou\'oir se
p. 200, Par1s,_! 1lon. Ce line mé1·i!c d'ètre beaucouP
plus connu qu 11 ne l'est.
s'occuper de ses invités el faire avec grâce les tramer; elle s'affaissa dans un fauteuil, la

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C1TOYENN'E TAL1.1'EN - - ~

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�1f1STOR,.1.Jl

L.1t

tète ren\'crsée contre le dossier, s?upira~l
d'une voix presque éteinte : &lt;( .le n en puis
plus, _je :-uis morte! n .Je me trouvais près d'elle
avec Tourton; dans ma simplicité, je lui demandai naïvement si elle s.e senlait indisposée. Elle se redressa comme poussée par un
ressort : &lt;l Ce n'est pas ça, monsieur, » ditelle en souriant. Puis, s'adressant à Tourton
avec le même sourire : H ~Ion assemblée était
bien nombreuse, n'eSt-ce pas? ... l)
Toujours cette préorcupalion de la vanilé·
chez Thérésia ! Elle est heureuse d'a"oir eu
une « assemblée l&gt; très nombreuse, non pas
parce qu'on a pu s'y amuser davantage, mais
parce que la mode était d'entasser dans les
salons plus de monde qu'ils n'en pouvaient
contenir, de presser les gens les uns contre
les autres au point de leur rendre tout mouvement impossible, el de les étouffer pour
leur plaisir. D'ailleurs, l'appariement de
Thérésia n'est pas très grand. Le même témoin le décrit en deux lignes :
&lt;1 ... Il consiRte en un vaste salon et une
grande chambre à coucher suivie d'un boudoir;
il a été suffisant pour les soixante-dix à
quatre-vingt3 personnes qui s'y sont 1rom ées
réunies. &gt;&gt;
Maintenant suivons à pas discrets M. Reichardt dans la chambre de l'idole: « Le magnifique lit en ébène de la chambre à coucher
est d'un style différent et plus sévère que celui de Mme Récamier. Comme celui-ci, il est
décoré de jolis bronzes dorés. Mais le ciel de
lit, très ample et très élevé, a1anl la forme
d'une tente ronde, est soutenu par Je bec
d'un pélican doré, une forme importée
d'Égypte; les rideaux, en satin blanc el cramoisi garnis de franges dorées, retombent en
larges plis jusqu'au parquel. Toute la pièce
est décorée de jolis bas-reliefs. ,
li n'est pas jusqu'à la coiffure de sa charmante hôtesse, jusqu'à sa toilette, que !'Allemand n'ait eu soin de noter exactement.
Comme c·est ce qui intéress~ Je plus les
femmes, il faut encore faire cet emprunt à
son livre : cc Ses magnifiques chereux noirs,
arrangés en larges tresses, étaient enroulés
autour de sa tète jusqu'au front, d'nne part,
jusqu'à la nuque, de l'autre; des cordons de
perles fines s'entremèlaient ·aux tresses. Sa
rul,e était en satin blanc et cou verte de belles
den telles 1 • JJ
Oo voit que son second divorce n'avait pas
affecté la belle jeune lemme plus que le premier : elle y était maintenant habituée. Sa
conscience n'avait pas l'air de lui rPprocber
quoi que te fût, et l'on aurait mauvaise grâce
à se monlrer plus difficile que sa conscience.
D'ailleurs, quel esprit chagrin aurait eu le
mauvais goût, le triste courage de lui faire
de la peine en l'éclairant sur certains cas de
casuistique conjugale qu'dle aimait mieux ne
pas prendre corps à corps, et troul,ler ainsi le
bonheur de cette charmante femme qui, à
tout prendrr, ne vivait que du bonheur des
autres? ...
La belle Thérésia menait donc une rxistence

paisible, se parlageant entre son amant en
titre, ses amis, M. Alexandre de Girardin,
avf'c lequel son amitié semble avoir eu quel-

ques nuances particulières de tendresse, ses
enfants et les plaisirs. Tout semblait indiquer
que cette vie serait la sienne jusqu'à son dernier jour. Peut-être le croyait-elle?... Mais,
si elle en a,·ait déjà fini avec deux maris, elle
n'en avait pas fini avec le mariage. Le 16 thermidor an XIII de la République française
(18 juillet 1805), sous la seconde année du
règne de Napoléon, Empereur des Français,
elle se mariait une troisième fois à la mairie
du xe arrondissement avec le comte Joseph
de Caraman.
Le mariage fut purement civil. Il ne pouvait être religieux; l'Église catholique n'admet
pas le divorce, et, a ses yeux, 'fbérésia était
toujours la lemme légitime de !I. de Fontenay,
quelques liaisons, plus ou moins sanctionnées
par ~a loi civile, qu'elle ait pu avoir depuis ce
mariage.
Le comte Joseph de Caraman, qui n'avait
que trente-trois ans, un an de plus que Thérésia, appartenait à l'illustre famille Riquet.
C'est le père de son grand-père, M. Riquet,
qui avait conçu le plan du canal de Languedoc, et en avait exécuté les travaux. li jouissait d'une grande fortune et la Révolution
n'avait pu toucher que d'une façon passagère
à ses revenus du caaal, dont il était un des
principaux propriétaires. li a\'ait été élevé à
Roissy, à cinq lieues de Paris, dans la saine
atmosphère d'une famille unie. « Roissy,
écrivait Mme du Deffand en 1774, est le
séjour de la paix, de l'ordre et du bonheur.
Un père et une mère, huit enfants qui vivent
ensemble avec une union, une amilié parfaite:
c'est l'àged'o_r. 2 i,
Cette paix, cette union de famille, qui sont

!. Rt:1ŒAIIDT, Un ltü•er à Paris sous Ir C()ltSlllal,
p. :l00-20i.

2. lhte ou DnrHo, Correspo11do11cecomplèle, t. Il,
p. 426 (éd. L&lt;'scurc).

1

PASQl:JER.

D'après une lithograph~ de

MAURIN.

le plus grand bonheur de la vie, celte paix et
cette union que la Révolution n'avait pas
atteintes. étaient maintenant brisées dans la
famille de Caraman. C'était l'œu\'re de Thérésia. Elle avait dtî bien fl'availlel' le jeune
comte Joseph pour le décider à celte chose si
grave : fo révolte contre l'autorité du père de
famille, le mariage contre le gré de toute une
famille. Virtuose d'une beaulé à peu près défunte, e1le en amit joué en artiste. consommée.
Une fois qu'elle eut amené li&gt; jeune comte de
Caraman à l'élat d'amoureux aveuglC', elle lui
avait tenu des propos dans le genre de celuic-i : cc On se marie pour soi et non pour les
autres ... » et les lui avait chantés sur tous les
tons, avec toutes les variantes possibles. Le
pauvre garçon ne vo1ait pas, en sa qualité
d'amoureux, que ce sont là propos à l'usage
des femmes qui "eu]ent arhe\'er de faire
perdre le sens moral aux malheureux à qui
elles ont déjà fait perdre le sens commun;
anssi donnait-il en plein dans le piège, et,
pauvre dupe, il se répétait comme paroles
d'évangiles les piètres arguments de Thérésia. Régie générale, les hommes ne croient,
en fait de désintéressement, qu'à celui des
gens qui ont intérN à les tromper. Et, d'un
autre côté, comment n'a~rail-il pas cru une
femme qui, sur le terrain de l'amour, avait
de si beaux états de services? ...
On croit les hommes bien bêtes : ils sont
encore plus bêtes qu'on ne croit. Les femmes
le savent bien. En tout cas, le manège ne dénote pas chez !'expérimentée Tbérésia une
bien grande délicatesse de sentiment, et l'abnégation ne parait pas être \'enue compléter
le nombre de ses vertus. Quand même elle eût
aimé sincèrement M. de Caraman, - et ce
n'est pas à présumer, car c'eùt été chang('r par trop ses habitudes, - le devoir, pour
elle, était de se retirer, d'engager le jeune
homme à sui"re le vœu de sa famille, à obéir
à son père, à C( immoler son amour sur l'autel
du devoir )J. comme aurait dit Mme de Staël,
une connaisseuse en amour plus qu'en devoir,
mais qui, au moins, quand elle fit la folie de se
remarier, n'épousa pas l'immense fortune de
M. de Caraman. Quanl à celui-ci, il montrait
une fois de plus que c'est dans l'amour que
se constate le mieux la bêtise humaine.
On sait, par l'acte de mariage, que M. Joseph de Caraman dut faire des actes respectueux à son père, c'est-à-dire agir contre sa
volonté expr~se, ce qui n'est pas très respectueux , en épousant la femme que tant d'autres
avaient eue avant lui, c&lt; qui ne lui apportait que
]a rinçure de son verre» , comme aurait ditjadis
Madame, mère du Régent, dans son 1angage
aussi franc que pittoresque. Aussi la cérémonie du mariage se ressentit-elle de cet état de
choses. Le cboix des témoins : deux hommes
de loi du côté du comte Riquet de Caraman,
un commis-principal à l'Administration de la
Loterie et un homme de loi du côté de Thérésia, montre bien que cette union se faisait à
l'encontre de toutes convenances : famille,
amis, société, tout ce qui mérite le respect,
faisait grè\'e ce jour-là, el le rrprésentant
d'une des plus hautes familles de la Belgique

en était ~éduit ;, prendre, pour lémoins de
son m_ariai?e, des gens de Ioi. Du côté de
T!1érés1a, _I'humilité du rang social de ses
tcmorns n e~t pas faite pour étonner i à part
le ~~nde etranger, qui donc l'aurait vue à
Paris ....
. Elle s'en consola en pensant que son man,a_ge avec le comte de Caraman aurait \'Île fait
d epousseter son passé et de Iui ouvrir toutes
grandes les portes des salons de Paris
Les jeunes époux partirent en "o;ane de
noœs. lis allèr~nt en Italie. Aussi b~n y
éta1ent-1ls appeles par de grands intérêts. Le
prmce de Chimay venait de mourir. Comme

patri?te en pays étranger. Ce diplomate parla
a la Jeune reine des mérites de la comtesse
de Caraman; il lui dit, sans entrer dans trop
de d1tails,_ qu'elle_avait été héroïque pendant
la Rc\·olution, quelle avait sauvé un nrand
nombre de vies humaines .... Il n'en fallait
pa_s tant pour que les portes du palais s'ouvrissent devant elle à deux battants. Et
Thérésia, qui n'était pas admise, à Paris, à
la cour des Tuileries, prit sa r('vanche à
Florence, en se pavanant au palais Pitti.
c&lt; Elle y parut avec une robe de velours
brodée à Lyon, et à formes sé\'ères. Son co.s~
lumc fut trouvé si remarquable que les Ita-

VUE DE LA PRŒIENADE-NOUVELLE, PRISE AU TOURNANT DE L'ALLËE-DES-VEUVES ëT DUC

T.Jtl.Ll'E.N

--

le comte de Caraman é1ait son héritier I il
liens . dirent n'a\·oir jamais rien vu de si
alla avec sa fe?1me en Toscane pour le règlemagnifique et que les dessins de la broderie
ment des affaires de la succession. La nou- furent copiés 1 • »
velle comt~~se. cr_ut pournir dérober quelques
Mme de Caraman avait Je bonheur au cœur.
lie~res à 1~ttm 1té conjugale pour St! faire
sa
robe avait été trouvée belle et elle é•al :
prcsenter a 8·. A.1 1a reine dl~lrurie. C'ét:iit,
o e
t 0, ? A I
men
,1 le faut crutre, dans l'intérêt du bonheur f. ·t u.... a cour! li y avait ]à de qUOI·
~1re ourn~r une tête moins solide que la
d~ ~~n mari. Oa s'adressa donc au chargé
stenne. Mais son bonheur fut au comble
d affaires de France,!!. Artaud, qui était trop
quand,_ quelques semaines plus tard, elle fut
galant homme pour ne pas soutenir une comreçue a une autre cour, plus considérable

!

Cha~le~ le lfarcly (1470), et en principauté
(~48[)og?l1
· c C p_rmc1paulé Jla ssa de la maisnn de Cro
dan~ celle de Ligne-Arenberg en t612 l
. Y
1
qu'j;1 1686. A)~rs elle aeparhnl, parhé~ifag~,
:;
rte ~u-su-Pl11hppe-!-,ou1s de llennin , &lt;'l la· maison J
llennm la consen·a Jusqu'en 17{)0 , époquc ou. 1ccomt,ie

~~1:o::i

.

que celle de la reine d'Élrurie, à la cour d'un
Bonaparte!
Oui,. c'. Joseph Bonaparte, alors roi des
Deux-Siciles, instruit de l'accueil fait dans
Florence à Mme de Caraman, la reçut i1 la
cour .de Naples, q~oi, q?'on lui insinuàt que
so? \opge en Italie elalt la suite d'une disgrace )).
Nous n'aJlons pas suivre la comtesse de
C~raman ~an~ .son nou\'cl essai, qui, cette
fo~1s, fut dcfi111ttf, de la vie de femme honnete.
,!l faut cependant dire que, pendant la prem,ere Restauration, la religion catholique se

R
OURS-LA-

.1. • AS"è"' 8\'oir apeartcnu il. la maison de NcsleS.oisson~ ans le xm: s1êele, puis à Jean de llaynoult
~1re ~c ea~monl, P.u1s au.1 ptiastillons, (,'01ules de Diois'.
.', se1gneur1c ~e Clumay, !•lie du Hainaut français, fut
1\Ctlue /car Thibaut de M•~sons, seigneur de ~lorcuil
,t Ca n e Croy; elle fut érigée en comtê par le due d~

C1TOYENN'E.

EINE, -

Gravure de

Pf!WIG!,'.R
•

•

,

d'après "•t ARTISET,

remettanL à ètre à Ja mode, Thérésia souffrit
beaucoup de n'ètre mariée que civilement
av~e ~e comte de Caraman, qui, devenu propriétaire de la principauté de Chimav. avait
le droit de porter le titre rie prince, ~t elle,
celui, de I''.lnces,e de C!timay ! liais quelle
&lt;l,sgrace l Joutes les portes se fermaient
d~vant eilc. La pauvre femme, au lieu d'attribuer _cet ostracisme à son passé trop mouvemente, pensa que son mariage civil en était la
\'iclor-.Mau1·ice Biquet tic Caraman 1; }Oti-Q 1
tique ~u priucc d'!lennin d'Alsace, dcritcr~
1 1
C celte illustre maison. C'est ainsi que la r' •
~
cle Chimay est entrée dans la maison de Cr mcipautc
B;oe,•a
h
·
M'
h
d
S
aramau.
»
l •&gt;;, .P te ~c a~ , upplément, t. til)
.., Bwgmplue M1c!w11d 1 Supplément, L 61.

hé~Jtc

�-

fflSTO~l.JI _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ___.

seule cause 1 • Elle fit donc des démarches en chez vous . On en parlera pendant une secour de Rome pour obtenir la consécration maine, et, le lundi suivant, vous serez prince
religieuse de son mariage avec le prince de et princesse de Chimay. 2 1&gt;
C'était là un ami intelligent : il avait comChimay.
Il lui lut répondu que c'était la chose la pris que Thérésia cherchait le moyen de se
plus simple du monde, que l'Église bénirait pavoiser de son titre de princesse, Pt le lui
avec plaisir son union, et qu'elle n'avait qu'à avait indiqué. Il était de l'avis de Balzac qui
a observé&lt;&lt; qu'il n'est pointdesituation qu'on
produire l'acte de décès de M. de Fontenay.
Hélas l comment le produire, cet acte, ne puisse imposer au monde avec de l'audace
puisque M. de Fontenay était vivant? ... La et avec de l'argent &gt;&gt;. Le monde donna un dépauvre femme était en proie au plus vif cha- menti à cette observation, très fine, souvent
grin . Les portes de l'Église restaient fermées juste, mais pas auprès de tous. Dieu merci,
devant elle, ce qui lui était au fond assez il y aura toujours des gens pour avoir le resindiffêrent 1 - celles du monde ne s'ouvraient pect d'eux-mêmes plutôt que le respect de
pas davantage, cc qui lui était infiniment plus l'argent des autres et pour refuser de voir
pénible. Et c'est au moment où elle maudis- certaines parvenues de la finance ou du
sait le Ciel, que le Ciel allait la prendre en mariage.
C'est donc seulement en 1815, après quelpitié. Ces femmes-là ont toutes les chances .
Justement, à l'issue de ses négociations in- ques années d'une lente et habile métamorfructueuses, M. de Fontenay, qui était cause phose, que Thérésia osa arborer son titre
rie tout le mal et de qui elle était loin de de princesse de Chimay. Lorsque Tallien
s'attendre à la moindre attention, lui fit la l'apprit, le Gavroche qui sommeillait au fond
~racieuseté de prendre congé de ce monde. de son esprit se réveilla, et il s'écria : &lt;( Elle
C'élait avoir autant de complaisance que d'à- aura beau se faire appeler la princesse de
propos. Pour la première fois, Thérésia pensa Chimère, elle sera toujours, dans l'histoire,
du bien de ~I. de Fontenay. Pour la première Mme Tallien. "
Tallien avait raison.
fois, elle en dit; elle lui en aurait même souMais il est piquant de remarquer, en pashaité dans sa bonté, si le premier efiet de la
réalisation de ce ,,œu n'eût été de la priver du sant, que c'est en devenant princesse que
plaisir de le pleurer el surtout d'aller prome- Thérésia embourgeoisa définitivement sa vie.
ner partout son titre de princesse. Car, lui
A cause de la fille qu'il avait eue d'elle,
mort, elle se hâta de se munir de son acte de
décès et de faire donner publiquement la bé- Tallien n'avait pas complètement rompu avec
nédiction religieuse à son mariage. L'union celle qui avait été sa femme; il ne la voyait
avec Tallien ayant été purement civile n'exis- pas, et, d'ailleurs, peut-être ne l'eût-il pas
reconnue tant elle était changée, très peu de
tait pas aux )'eux de l'Église.,
temps après son troisième mariage. &lt;( Je reLe roi Louis XVlll étant revenu aux Tuile- trouvai chez Cambacérès, a écrit Mme Cavairies, après la seconde chute de Napoléon, el le gnac en 18!0, Mme de Caraman devenue
gouvernement de la Restauration semblant épaisse, couperosée, méconnaissable enfin,
solidement établi, Mme de Caraman revint à quoiqu'elle n'eût pas quarante ans. La preParis. i! Elle ouvrit sa belle maison de la rue mière punition des remmes galantes et la plus
de Babylone; ses soirées devinrent à la mode: sentie peut-être, c'est leur jeunesse flétrie,
on y donnait des bals, des concerts, on y abrégée par le genre de vie qu'elles mènent,
jouait la comédie. Les étrangers les plus dis- la jeunesse précieuse à toutes, mais indispentingués et leurs femmes affinaient dans les sable pour elles.' Il
Mais lorsqu'il s'agit pour Tallien et la
salons de Mme de Caraman, mais on n'y rencontrait presque aucun représentant du noble princesse de Chimay de marier leur fille
Thermidor, il fallut bien se trouver lace à
faubourg qu'elle habitait.
, Propriétaire de la principauté de Chimay, face, tout au moins à la cérémonie du mariage.
le comte de Caraman n'osait en prendre le Cette rencontre donna lieu à des incidents
titre. La comtesse, depuis 1806, signait ses amusanls que Boucher de Perthes a racontés
lettres Caraman-Chimay sans oser aller plus dans une lettre à son père, que voici :
loin. Elle consulta plusieurs amies, qui, ignoParis, le 24 avril 1815.
rant les usages de la Belgique et le laissercc
Notre
cousin
Félix
de Narbonne de Pelet,
aller des sociétés de France, soutinrent qu 'il
fils
de
la
comtesse
de
Pelet,
vient d'épouser
fallait que les deux époux restassent M. et
Mme de Carâ.man. Un seul de ses amis, qui !Ille Thermidor Tallien, aujourd'hui Joséavait plus d'expérience, ouvrit un autre avis . phine', dont la mère est actuellem1:mt princesse
« Faites, dit-il, graver des cartes de visite au de Chimay par son mariage avec M. de Caranom du prince et de la princesse de Chimay : man.
cc Mme de Chimay est toujours belle " et
faites-les jeter aux portes des ge.ns anciens et
des gens nouveaux que vous voudrez recevoir parfaitement bonne.

c( Je la voyais souvent chez notre cousine
de Pelet, el c'est là que Félix a rencontré sa
fille, qÙ'i est fort belle aussi, sans égaler sa
mère. Félix en était très épris, mais Mme de
Pelet, alliée à toute la fine fleur du faubourg
Saint-Germain, voulait bien faire sa société de
Mlle Tallien, mais non sa belle-fille. Aussi
manqua-t-elle de tomber à la rem•erse au
premier mot qu'on lui en dit.
&lt;( Félix, qui a été officier dans je ne sais
quel régiment, est en disponibilité; avec cela,
pas grand'chose, et Mlle Tallien, rien du tout.
cc Le lait est que l'ex-dictateur de la
Gironde et le vainqueur de Robespierre était
à peu près à l'aumône quand arriva la Restauration, et, chose inexplicable, LouisXVIIT,
aussitôt après sa rentrée, lui fit une pension
de six mille francs sur sa cassette e.
« C'était sur celte pension que M. Tallien
dotait sa fille de mille écus par année; mais,
le roi parti, adieu la pension, et par contrecoup la dot.
(! Le mariage vient d'avoir lieu. La noce a
élé célébrée presque à huis-clos, ce qui n'a
pas empêché qu'il s'y passât une assez drôle
de chose. Il fallait bien que, comme père,
M. Tallien fût présent. Il s'est donc trouvé
face à face avec son ex-femme. La cérémonie
terminée, Mme de Chima'y lui a proposé de le
reconduire chez lui, allée des Vem·es. Il a
accepté et a, près d'elle, pris place dans sa
voiture.
" Arrivée devant l'hôtel de Caraman, Mme
de Chimay, qui ne voulait pas aller jusqu'aux
Champs-Elysées, fit arrêter sa berline et allait
descendre, lorsque la portière s'ouvrit. M. de
Chimay, qui rentrait dans ce moment, s'avança
pour offrir la main à sa femme; ce fut celle
de M. Tallien qu'il rencontra. La situation
était difficile; néanmoins, il fit contre mauvaise fortune bon cœur, et croyant que
M. Tallien voulait accompagner sa fille jusqu'au bout, il l'engagea à entrer.
« Il. Tallien, soit qu'il fût troublé luimême, soit qu'il ne crût pas devoir répondre
par un refus à une politesse, accepta.
(( Une collation était servie, mais vous
jugez si le repas fut gai et si les yeux quittèrent
souvent les assielles. La princesse était la
moins embarrassée et sut encore faire noblement les honneurs de sa table, car elle a non
seulement la beauté, mais le port, l'organe
et les manières d'une reine. &gt;&gt;

dit â cell e pau,rc P:mlinc du Charnbige, une de nos
camarad es d'enfance qui fit la sottise de se lier avec
elle, et qu'il fnllutrcnoncer à voir.
« Elle la blâmait de mellre un corset et en nombrait les inconvénienls, assurant que ce n'est pas quand
une femme est vêtue quïl lui importe d'être belle. »
(blémoiu~ d 'une i11 co111me, p. 114).
2. Uiographie J!icliaud, Supplément , t . 01.

5. Mémoires d'une biconuue, p. 345.
4. On se rappell e que Thcrmülor Tallien avail pour
marraine Mme de Beauharnais, devenue l'lmpératticc
Joséphine.
5. On ,·ienl de voir que cc n'Clait pas l'avis de
Mme Cavaignac, cinq ans plus tôt.
6. Le lecteur a lu , plus hauL, \'explication de celt e
libéralité du roi à un régicide.

1. l,a vCl'ité est qu'elle jouissa it d'une déteslahlc
répulalion. Voici un lrail d'elle qui ne !-C peul dire
flu 'â l'oreille ou s'écrire qu'au bus d'une page. Une
femme pourtant l'a écrit en plein lextc.
« A Jlropos de jolies lemmes, dit-elle, voici uu mot
bi en n~if d'une qni jouait un rùlc alol'S, qui a visé à
la célëbrité, et n en a, comme il arrive le plus ~ou1·ent,
gardé qu'une bien fâ cheuse . 11me Tallien; rc mol fut

M. Boucher de Perthes continue à donner
dans cette lettre des indications sur ce qu'est,
à celle époque, la princesse de Chimay. Ils
sont intéressants et montrent, a,ec beaucoup
de bienveillance, comment on doit se la
figurer en 1815 :
c&lt; Quoiqu'elle soit aujourd'hui un peu
grasse, dit-il, ses beaux cheveux noirs, ses
belles dents, ses belles épaules et ses yeux

" · : - - - - - - - - - - - - - LA

C1TOYENNE TJS.LLTEN

~

~nagnifiques lui donnent encore l'air d'une en entrant, mais on y avait songé pour elle
Jeune fem~e, ~t quand elle s'anime en par- et fos chuch?t:men,ts l'en firent bientôt aper- t7nir sa promcss? au delà de quelques mois,
lant, ce qm _arrive toujours quand on la met cevmr. Aussitot quelle me vit, elle m'appela, c est que sa penswn lui fut retirée.
Nous n'a~ons pas à suivre plus loin la prins.~r le chapit~e de la Révolution, forte de quitta le bras de !!. de Fontenay el elle prit
1rnflu~nce quelle Ya exercée, du mal qu'elle
cesse de Clumay. Depuis son troisième male mien. Nous fîmes un ou deux tours et elle riage, elle n'appartient plus à l'histoire. li est
'. empecbé et du nombre de têtes qu'elle a me pria de Ja reconduire à sa voiture. »
Juste, cep~ndant 1 de constater que le sérieux
!5auvees, elle parle avec une rare éloquence et
Il faudrait arrêter ici la citation mais ce de son existence - où il entrait peut-êtr~
elle est belle à l'adoration 1 •
qui s~it est trop à l'honneur de la'princesse une bonne part d'illusions et de beautés
&lt;( Ce .n'est plus la _même personne quand
de Chimay pour être omis :
défuntes - effaça ce qu'il y avait eu de trop
elle est a la table de Jeu; dès ce moment, on
« Je le répète, poursuit Il. Boucher de fanta1s1s_tc dJns la première partie de sa vie.
ne peut plus lui arracher une parole.
Perthes, c'est une femme bonne, excellente
Alors, bien reve~ue de la jeunesse à laquelle
• &lt;! Sans do~te_ que son mari l'a priée de ne
~ui a fait un bien infini et qui en fait encor/ elle ne pardonnait pas de l'avoir abandonnée
JOuer q~e ~et1t Jeu, car lorsque la somme est Elle ne peut entendre parler d'un malheureux
elle eut, en ces heures amères, le chagrin d;
fo'.te, s_,l s approche d'elle, elle en lait dispasa~s vo,ulo_ir le secourir; et, quoique riche
ra11_re v1~em~nt une p~rtie. Un jour qu'elle auJourd hm, elle aurait bientôt donné tout cons!ater q_ue le_souvenir des péchés de cette
av~1t. execu_te cette petite manœuvre, je me ce qu'elle possède si son mari, qui est aussi mfidele était tOuJours vivant dans la mémoire
de s_es conte'."porains. Elle ne fut pas plus
mis a sourire, elle s'en aperçut et m'a boudé
un e~cellent homme, . n'y veillait. Elie y admise aux 1 mler1es par re vieux libertin de
assez longtemps.
.
supple~ par des loteries, des quêtes, des
" Elle ne paraît jamais en public sans être souscr1ptwns. Il n'y a pas moyen de lui re- L,ouis XVIII q_u'elle ne l'avait élé par Napole but_ de tous les regards, el les Parisiens fuser, elle est irrésistible quand elle prie ... ;; 1&gt; leon. Elle avait eu beau jeter au feu le souvenir de ses fredaines passées, elle avait beau
son_t s1 m~1screts da_ns leur curiosité que j'ai
d,onne_r ?u ,monde l'exemple de l'oubli, on
mamtes fois, quand Je lui donnais Je bras été
On peut cependant observer que ({ riche
obligé de me tenir à quatre pour ne' pas aujourd'hui » n'est pas très exact. La prin- s o~stma1t a ne voir dans la princesse de
malmener ceux qui venaient nous regarder sous cesse de Chimay était fort gênée à cette Ch1:11ay que l'ancienne Thérésia. On ne sonle nez. Dan_s ces oc~sions, peut-être par la époque. La preuve en est qu'elle fut obligée g~1t pas qu'~v~c l'âge, les réflexions, la gravité morale_ eta1ent. venues. On ne voyait pas,
grande haL,tude qu elle en avait, elle conserde faire un emprunt à !!. Laffitte. Les
on ne voulait pas voir qu'elle était maintenant
vait merveilleusement son sano--froid et lors- guerres, deux mauvaises récoltes successives
•
0
'
~
qu au mouvement convulsif de mon bras elle avaie~t ruiné tout le m~nde, et eHe avait d; une autre femme, une femme toute nouvelle, d_igne de tous les respects.
sentait combien cette impolitesse m'indio-nait
O
la peme à donner à sa fille la subvention
Aussi fut-ce pour elle un gros chagrin que
elle me le pressait fortement pour me fair~ qu'eJle lui avait promise en la mariant. filais,
rester tranquille.
de ne pas être admise à Ja cour du roi des
co~me elle tenait, avec juste raison, à main« Cependant, un jour, je l'ai vue véritable- tenu so~ rang,, le public ne s'apercevait pas Pays-Bas dont son mari était chambellan. Elle
ment contrariée. C'était à l'Exposition du de sa gene. C est pour cela qu'elle écrit : ne s:aigr_it ~epeùdant pas de l'ostracisme qui
Louvre 1 • Je traversais les galeries lorsque je « Être et paraitre sont deux choses bien dis- contmua1t a peser sur elle. Avec une humil!té qui avait encore sa coquetterie, elle
la rencontrai donnant le bras à M. de Fonteti_nctes. &gt;:_ Tallien, qui n'était pas moins gêné,
nay, son fils du premier mariage. A l'autre h'.en _qu 11 ne_ fût pas riche; Tallien, qui l accepta comme une expiation et répondit
par un redoublement de charité au manque
bras, elle avait Mlle Tallien, notre cousine
n a,va,t poudr vivre et soigner ses infirmités de charité qu'on avait pour elle.
actuelle, et celle-ci tenait par la main le petit
q~ une mo este pension, voulut aussi, en bon
Da,ns_ le ~ond_de son exil blasonné et capide Caraman . Elle avait donc là les enfants des pere, donner une dot à sa fille : il lui promit
trois maris.
tonne, 11 lm éta~t venu un autre chagrin, plus
une rente de mille écus par an . C'était la
gra nd chaque Jour, celui de se voir vieillir
cc Elle n'y avait probablement pas songé
moitié de sa propre pension. Et s'il ne put Elle était femme, elle en souffrit beaucoup ..

t·

lo~chrr de. Pe~lhes é,tait jeune alors; on voit
q~ li ~bit la fascmatwu 1u exercent les femmes de
ans. quand elles ont Cté bel!cs sur
les lttrl Jeunes gens.
'
t1 ente a ,uarante

2. Le Sillon aunuel de pei11ture.
3. Boucm:R DE PERTnEs, Sous dix rou 1 Ill
p. 168.
' ·
,
Lettre citée par CJ1. l\"auroy, dans Le Curieux.
FIN

Est-ce ce double chagrin qui lui donna la
maladie de foie dont elle mourut le 15 janvier 18551...
JOSEPH

TURQUAN.

�. _______________________________l.11

VUE UE LA VILLE DF. IIA'.liO\'RE. -

•

D'apr~s

11nt

g,·ayurt anc~nnt.
·
(BitlfoJh~qut .Yatio11alt, C:.itîntt dts Estamtts)

QUELQUES FIGURES DE FEMMES AIMANTES OU MALHEUREUSES

La princesse Sophie-Dorothée
et Philippe de Kœnigsmarck
Par TEODO~ DE WYZEW A

Les lettres.
La nuit du l" juillet !6\)1, _un genlilhommc suédois au scrrice de l'Elccteur de

Saxe, Philippe-Christian de . Kœuigsmarc~.
fut as~assioé, dans un corridor du pala~s
ducal de Hanovre, au moment où il sortait
de la chambre de la princesse Sophie-Doroihée dont il élail l'amant. Les circonslances
de c~t assassinat ont élé décrites bien souvent et souvent aussi on nous a raconté l'histoi,; des amours de Sophie-Dorolhée el de
Kœnigsmarck, telle que se sont plu à la
reconstituer dirnrs érudits, allemands et
scandinaves. Mais le malheur est que ces
érudits, ayant en main une foule de piè~s

qui leur eussent perm_is de prése~ler les !ails
sous leur nai JOur l11stor1que, n ont pas pu
résister à la tentation de les accommoder
suivant leur fantaisie, ce qui a eu pour effet
non seulement d 'enle,·er à leurs ouvrages
toute valeur un peu sérieuse, mais de discréditer les sources même oit ils avaient puisé.

El c'est ainsi que s'explique, par exemple,
que, placée depuis 1848 à la disp?siüon du
public, dans la bibliothèque de I univers1te
sut!doise de Lund, la correspondance amoureuse de Sophie-Dorotbéc el de Kœnigsmarck
ail allendu plus d'un demi-siècle que quelqu'un prit la peine d? !~ lire et de la publier.
Voici ce que d1sa1t Jadis de celle correspondance llt:&gt;nri Blaze, dans une étude sur le

gl•re. Au resl~, aucune c~pt•ce de d:!te, nulle indication du mois, du quantll'me, du heu. Il ne faudrait rÎ('n moins que la patience d'un êpluch('ul'
de chartes pour débrouiller ce cluo~ chron.ologique. La chose cependant en \"auùra1l !a pemr,
car une cla:--sification exaclt•, une traduction n('UC
et claire de ces p:lpier~, dont la plupart son~ en
chilTrcs, amènernicnt, je n'en d~ut~ pas, mamie
révébtion intCl'cssanle pour l 'lustmre de cl'ltt'
époque.

Deniier des Kœuigsmarck. :
La correspondance entre Sophie-Dorothée cl
RœniO'~marck, rCcemmcnl découverte par le docteur P.ilrnblad se trouve aujourd'hui dans les
archire~ de fa bibliotht'que de La G;irdie, à Lœ!wrod en SuMe où la deposa vers 1810 une pelllenii.•~e de la p/oprc sœur d&lt;' Philippe de Kœnigsmarck. Celle-ci, en rernellant à ses l'nfants ces
letlres, leur arnit dit que cc c'était là un déJWl
précieux et dt&gt; conséquence, car c~s lettres
avaient coûté la vie à son frère el la l1be1·lé à la
nière d'un ,·oi JJ. Cette curieuse correspondance
formerait à elle seule un gros ,,olumc. Les lettres
de la princesse se dist.inguent ,par l'élégance de
l'écriture et fa correcllon de l orthographe, luxe
assez rare en ce temps, même en France, el dont
on ne saurait trop tenir compte chez une êtran-

Que Blaze n'ait pas eu « la patience d'un
éplucheur de chartes », c'est _de quoi personne ne saurait lui faire uo grief. Mais celle
patience parait avoir également manqué au
docteur Palmblad, l'auteur suédois dont il se
bornait à analiser l'énorme ouv.~age su.r
Am·ore de Kœnigsmank, et qu 11 louait
comme un « écrivam d'une érudi1ion anecdotique abondante, h~bile surtou_t à feuill~ter
les papiers de fam11le D. _Admis à &lt;I femlleter , les lettres de la prmcesse de Hanovre
et de son amant, ce Palmblad a pris avec
elles les libertés les plus étonnantes : san_s
essayer de les classer ni de les déchiffrer, 11
en a extrait, au hasard, quelt1ues phrases

Pl(INCESSE 80PH1E-DOT(OTHÉE - - - .

quïl a réunies bout à bout, en )' JOlgnanl la police de !'Électeur de Hanovre, el sans
commtmtaires dont il l'a entourée, suffit à
mème, parfois, des phrases de son invention.
doute détruites, au lendemain du meurtre
Et bien que ces extraits de la correspondance de Kœnigsmarck : et, en effet, elles man- nous faire connaître, infiniment mieux que
tous les rétits des historiens ou des romantiennent à peine six ou sept pages, il y a
quent, comme manquent aussi beaucoup de ciers, le caractère des deux héros de la traaccumulé tant d'erreurs, tant d'invraisemleltres de Sophie-Oorothée, que les deux Rique aventure de Hanovre, el les sentiments
blances monstrueuses, - et toutes issues,
amants auront jugées lrop compromettantes, divers qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre.
seulement, de son &lt;c adaptation ,1 , - que
et brûlées sitôt lues. La correspondance est Si incomplè'e et décousue qu'elle soit, et en
les érudits se sont mis d'accord pour déclarer
incomplète, fragmentaire, sans cesse interque les lettres « découvt:rtes » par lui étaient rompue par de grosses lacunes; on y ren- raison même de son évidente authenticité,
leur correspondance est le plus instructif des
é,•idemment apocryphes. Cinquante ans, encontre des réponses à des questions qu'on ne romans d'amour. Deux cœurs s'y manifestent
suite, elles ont dormi dans un carton de la
connait pas, ou encore des questions dont la à nous tout enliers, avec lant d'abandon, et
bibliothèque de Lund, sans que personne
réponse est perdue : jamais une correspon- une passion si ardente, que Jes paroles les
daignàt jeter les Jeux sur elles.
dance manuscrile n'a porlé à un plus haut
Ces lettres sont, cependant, d'une parfaite degré tous les caractère!) matériels et moraux plus banales nous intéressent et nous touchent, nous apportant l'él'ho des profondes
authenticité. Leur ton seul l'attesterait assez, de l'authenticité.
émotions qui Je.s ont in~pirées. A travers les
à défaut d'autres preuves : car on y trouve à
Et comme cette correspondance est écrite mensonges, les llatteries, les colères de Kœnigschaque ligne un naturel, une absence de
en français, nous ne pourons trop regretter mar1.:k, nous assistom:, presque de jour en
~crupules littéraires, une préoccupalion sind'en être réduits à la lire dan~ la lraduction
cère el profonde de menus faits de la vie anglaise qu'en a publiée \1. W. Il. Wilkins. jour, à la lutte impétueuse de son ambition et
quotidienne, - pour ne point parler de leur Combien il eùl été préférable qu'un écrivain de ses instincts. Et les lcltres de Sophie-Doroaccent de passion, - que jamais ne serait fran{'.ais, suivant le conseil de Blaze de Bury, thée:ontbeau ètre toujours remplies des mêmes
plaintes el dt•s mèmes reproches: quelque chose
parvenu à leur donner un faussaire, même
prît J'initiatile de « débrouiUer » peur 11ous se relrouve, dans le ton de chacune d·elles,
le plus savant el le plus habile. liais, en
le « chaos J&gt; des manuscrits de Lund! Com- qui nous montre la malheureuse jeune femme
outre, leur aulhenlicité est établie d'une façon
bien les lellres de la princesse Sophie-Doro- sans cesse plus tendrement éprise de son séabsolument positive et formelle par un écrithée, en particulier, nous auraient touchés et ducteur, sans cesse plus hardie à la fois et
vain anglais, M. W. Il. Wilkins, qui, le precharmés davanta~e dans la langue même où
plus docile, plus aveuglément conduite par le
mier, a entrepris de « débrouiller leur
elles sont écrites! Car DJaie se !rompe lorschaos» 1 •
progrès de son amour au sacrifice de toute
qu'il nous dit qu'elles sont, pour la plupart,
prudence comme de !out scrupule. Deux
M. Wilkins a d'abord démontré, par la
c1 en chiffres » : les chiffres, ou parfois des
cœurs se révèlent à nous dans leur réalité
comparaison du texte manuscrit et de la verpseudonymes, n'y servent qu'à remplacer
sion de Palmblad, que toutes les erreurs cerlains noms, les plus souvent très faciles à vivante, les deux cœurs les plus dissemblables
rebées par la critique n'élaienl imputables relroU\·er; et, pour le reste, les lettres de la qu'on puisse imaginer : et ce contraste ajoute
encore à l'impression de fatalité que dégage
qu'à la fantaisie du soi-disant éditeur : et il
princesse de llanovre sont vraiment écrites
le long drame qui s.e joue sous nos yeux.
a, après cela, contrôlé un à un tous les détails
dans le franç,is le plus élégant (à en juger
historiques mentionnés dans les lettres madu moins par les quelques passages que cite
nuscrites, en comparant celles-ci avec des
II
li. Wilkins), - ce qui, d'ailleurs, n'est pas
documents anglais dont personne, il y a aussi méritoire cllez une « étrangère n que
trente ans encore, ne pouvait avoir connais- parait le supposer Blaze de Bury, lorsque
Kœnigsmarck.
sance. Il a étudié par exemple, aux Archives
I' «étrangère » se trome ètre, comme SophieVoici d'abord l'amant, le beau Philipped'État de Londres, les rapports envoyés Dorothée, la fille d'une Française, et n'avoir
Christophe de Kœnigsmarck. '.'ié d'une race
chaque semaine à Guillaume d'Orange par
jamai~ reçu qu'une éducation toute franc:aise.
de brillants aventuriers, il a employé sa jeulord Colt, ambassadeur anglais à la cour de
C'est en français qu'aurait dù paraitre,
Hanovre : ces rapports, qui élaient tenus d'abord, cette correspondance. Et je ne puis nesse à parcourir l'Europe en quèle d'aventures; et tout porte à croire quïl n'est pas
soigneusement secrets au moment où Jes m'emptkherd'espérer qu'on nous en offrira,
papiers des comtes de La Gardie sont entrés quelque jour, le texte français, son authenti- resté étranger à un attenlat organisé par son
à l'université de Lund, el que, par suite, au- cité étant désormais prou Yée, et son « chaos » frère ainé, dans une rue de Landre!!, contre
cun faussaire ne saurait avoir utilisés, con- à peu près débrouillé. Alors seulement nous le mari d'une dame dont ce frère comoilait
cordent de tous points avec les lettres de pourrons goûter sa valeur littéraire; alor:s la main el la fortune. Il arrive à llanovrr
Kœnigsmarck et de Sophie-Dorothée; et l'on seulement la critique historique pourra nous en f 688, J installe un grand train de mairetrouve même, dans les leures de Sophie- renseigner sur l'importance des renseigne- son, se lie avec les jeunes ms du duc ErneslDorothée, de nombreuses allusions à des pro- ments di\'ers qui y sont contenus : impor- Auguste, et, dès 1689, on le mit me,wr de
jets de voyages, de fètes, etc., gui n'ont pas tance qui parait Lien être, en elfot, assez front deux intrigues : car en même temps
eu lieu, mais dont Colt, dans ses rapports, considérable, car toutes les lettres des deux qu'il lait la cour ,, la princesse Sophi1'-Donous apprend que la cour de llanorre les a amants sont parsemées de détails curieux sur rothée, il de,·ient l'amant de la comtt::sse Pla,,raiment projetés.
ten, maitresse du duc, et la plus crueJle
l'histoire intérieure et extérieure du Hanovre
Les leures de Sophie-Dorothée et de à la fin du wue siècJe; et une longue série ennemie de la jeune princesse. ~fais ce n'est
Kœnigsmarck sont loul à fait authentiques : de lettres de Kœnigsmarck est presque entiè- qu'au mois de juillet 16!)! que, brouillé avec
aucun doute n'est possible là-dessus, après rement consacrée au récit de la campagne de la Platen, il entreprend sérieusement Ja conles savantes recherches de M. Wilkins. l\'ous Flandre en !692, où l'officier suédois a pris c1uète de Sophie-Dorothée. li lui étril en
savons d'ailleurs, par le récit de la confidente une part des plus actil'es, el dont il ne se secret plusieurs lettres, la supplie, menace
de Sophie-Dorothée, que celle-ci et son amant lasse point de décrire les moindres événe- de se tuer, et reçoit enfin un premier billet.
avaient l'habitude de confier la garde de leurs ments à sa maitresse, peut-être pour la diver- &lt;( Yraimcnt, - répond-il, - c'est moi qui
leltres à Aurore de Kœnigsmarck, n'osant tir, peut-être pour éviter de répondre aux aurais le droit de me plaindre, moi qui suis
point les coosener près d'eux, et n'ayant reproches qu'elle lui fait de ses galanteries. forcé il prendre tant de précautions el à subir
tant d'incerlitudes ! !lais je supporterai dépoint le courage de Jes supprimer. Seules,
sormais mon malheur avec courage, puisqu'il
les dernières lettres ont été confisquées par
Mais, en attendant que nous puissions a pour cause l'être le plus gracieux, le plus
porter
sur ces lettres un jugement d'en- captivant, le plus charmant du monde. » A
1. The love of a,i uncrown~d Quee11, par W. H.
Wilkins, 2 \'OI. iu-8• illustrés; Londres, librairie semble, la traduction anglaise qu'en a publiée
cette lettre, de nouYcau, Ja princesse ne réLongmans.
M. Wilkins, avec les copieux et minutieux
pond pas, el de nouveau Kœnigsmarck, par

�msTO~l.R----------------------la prière el la menace, obtient d'elle quelques mots aimables. &lt;1 Si vous n'aviez rien
eu à vous reprocher, - lui dit-il, - vous
n'auriez pas daigné m'écrire du tout; mais,

en dépit de la manière dont vous m'avez
traité, je ne puis m'empêcher de vous aimer.
Le chagrin el la contrition que vous m'exprimez m'ont décidé à repartir pour Hanovre
dès après-demain. "
C'est sur ce ton que· sont écrites toutes ses
lettres, à la fois impérieux et brutal, grondant la craintive jeune femme pour l'amener
sans cesse à de nouVt•IJes faveurs. Et, en
effet, dès le mois d'août suivant, Kœnigsmarck obtient la promesse d'une correspondance en règle; on convient même d'un chiffre pour remplacer les noms propres; et

•

désormais, au lieu de signer ses lettres :
Votre esclave, ou : Votre obéissant valet,
l'officier suédois écrit à la lemme du prince
héritier de Hanovre : cc Adieu, aimable brune l
la poste part, il faut finir. Je vous embrasse
les genoux. lJ C'est dans la même lettre qu'il
offre ponr la première fois à Sophie-Dorothée
une preuve d'amour quî, depuis lors, va reparaître presque dans toutes ses lettres :
n'ayant point l'imagination poétique, et n'aimant pas à se mettre en frais de compliments,
il raconte à son amie que l'excès de sa passion le rend malade. « Hier, écrit-il, comme
j'étais sorli pour me promener, j'ai eu des
palpitations si violentes que j'ai dû rentrer
chez moi. Sans votre chère lettre, je crois
que je serais mort. » D'autres fois, son amour
lui donne la colique, ou l'empêche de manger
à sa faim. Et toujours il insiste pour obtenir
un rendf'z-vous, tantôt faisant honte à Sophie-Doroth~e de son peu de courage et lui
citant l'exemple d'autres princesses plus entreprenantes, tantôt lui déclarant qu'il se
tuera si elle s'ohstine à ne le point recevoir.
cc J'ai ici, prè:$ de moi, une consolation : ce
n'est point une ,jolie fille, mais un ours, un
ours vivant et que je nourris. Si vous manquez à mon amour, je mettrai à nu ma poitrine el me laisserai déchirer le cœur. J' accoutume mon ours à manger le cœur des
moutons et des ,,eaux, el il s'en tire déjà le
mieux du monde. Si jamais j'ai besoin de lui,
je n'aurai pas longtemps à souffrir 1 "
Sophie-Dorothée, de plus en plus touchée
des soulfraaces qu'il lui fait voir, l'engage à
se marier, et se charge de lui trouver une
Î1!mme. n Je me marierai si vous me l'ordonnez, - répond le galant Kœnigsmarck, mais à la condition que vous me juriez, sur
votre honneur, de garder toujours pour moi
les tendres sentiments que vous m'avez montrés. ,, En réalité, il ne veut rien qu'un rendez-vous: et, pour l'obtenir, toutes les ruses
lui sont bonnes. cc Je vais partir pour la
Morée, - lui écrit-il, - et j'espère bien n'en
jamais revenir. » Et il ajoute: « Quand donc
auras-tu enfin pitié'/ Quand vaincrai-je la
froideur1 Me priveras-tu toujours du ravissement de goûter une joie parlai le? Cette joie
ne saurait exister pour moi que dans tes
bras: si je ne puis l'y trouver, tout le reste
m'est indifférent. )1 La princesse, alarmée,

le conjure de ne point courir à la mort; sur elle. (( J'ai repoussé le riche mariage qu'on
quoi il répond: 11 Puisque vous m'ordonnez m'a proposé. J'ai aussi refusé de rester en
de rester, je le lais avec bonheur. Mon plus Suède, bien que ce fùl le seul moyen de saugrand délice est de vous faire ma cour .... ver ma fortune. On m'a assuré que, si j'étais
Mais vous, de votre côté, ayez du courage: rentré, le roi de Suède m'aurait offert un
consentez à me recevoir, une seule fois, pas régiment, avec le titre de général. Voilà tout
davantage, et pour un demi-quart d'heure! JJ ce que j'ai sacrifié! Et qu'ai-je reçu en
Sophie•Dorothée consent. Kœnigsmarck lui échange? &gt;&gt;
Peut-être n'avait-il pas encore, à ce moécrit, en manière de remerciement : c1 Les.
moments me semblent des siècles. Que les ment, « reçu en échange » la seule fanur
heures sont longues à passer ! Ne manquez qu'il convoitàt; mais il la reçut certainement
pas d'a\'oir sous la main de l'eau de la Reine dès son retour à Hanovre : « La nuit derde Hongrie, par crainte que l'excès de mon nière, - écril-il, le 9 novembre i.692, - a
bonheur me fasse m'évanouir! Quoi! j'étrein- fait de moi l'homme le plus heureux et le
drai, cette nuit, la plus aimable des femmes! plus satisfait du monde. Vos baisers m'ont
Je pourrai baiser sa bouche charmante! Je prouvé votre tendresse, et je ne doute plus de
pourrai entendre de ses lèvres l'aveu de son votre amour pour moi. l&gt; C'est vers le même
amour! J'aurai la joie d'embrasser ses ge- temps qu'il renoue son ancienne liaison avec
noux : mes larmes couleront le long de ses la comtesse Plalen. Sophie-Dorothée le lui
incomparables joues! Je tiendrai dans mes reproche: il avoue quelques entretiens, un
échange de compliments; _et, de nouveau, il
bras le plus beau corps qui soit ! "
Une brute, voilà ce qu'est au juste le beau s'avise de paraître jaloux, accusant sa maiKœnigsmarck, et une brute pleine de ruse tresse de le tromper avec son beau-frère, à
dans sa grossièreté : car la princesse, à ce qui elle n'a pas dit un mol depuis plus d'un
moment, n'est pas encore résignée le moins an. Mais, au reste, il se sent désormais si sùr
du monde à se donner à lui, mais il devine de sa conquête qu'il prend de moim; en
qu'elle l'aime, il la sait triste, timide, inex- moins la peine d~ se disculper. Ce qu'il veut,
périmentée, et évidemment il espère la con- c'est que Sophie-Dorothéè obtienne de ,es
quérir de force. Puis, voyant que la force ne parents, qui sont fort riches, une pension lui
lui réussit pas (car elle ne parait pas lui avoir permettant de vivre avec éclat auprès de
d'abord réussi), il recourt à d'autres arti- quelque cour étrangère : car il sent que ~a
fices. « Hon attitude à l'égard de la duche.sse propre situation à llanovre devient de plus
de Saxe-Eisenach doit vous avoir montré que en plus difficile; il se voit presque entièremon cœur est tout à vous, et que nulle autre ment ruiné par ses dettes de jeu, et il rêve
beauté n'y saurait trouver place, pas même d'émigrer dans un pays où il puisse se faire
celle de cette princesse .... Avez-vous remar- gloire de sa princière conquête, sans risquer
qué comme elle m'a attaqué? ,, Sophie-Doro- pour cela de mourir de faim~
&lt;c Je suis ravi d'apprendre, - écrit-il à
thée lui propose., alors, de s'enfuir avec lui
dans quelque recoin caché, où ils pourront Sophie-Dorothée le 17 juin 169:\, - que
s'aimer librement. Et Kœnigsmarck s'em- votre père commence à vous écouter : avec
presse d'enregistrer cette proposition, mais l'aide de votre mère, peut-être pourrez-veus
en donnant à entendre à son amie que mieux réussir dans votre projet, à la condition que
vaµdrait, pour elle, garder son rang et sa ,•os efforts ne se relâchent point. N'oubliez
fortune, et rester princesse tout en le prenant pas que c'est l'unique moyen, pour nous, de
devenir heureux! . .. Si vos parents vous propour amant.
Il part ensuite, avec l'armée hanovrienne, mettent quelque chose de substantiel, conpour la campagne de Flandre : et nous voyons sentez à écrire tout ce qu'ils voudront; mais
commencer un nouvel acte de la comédie. 'gardez-vous d'être jouée par eux! » Quelques
Durant les loisirs que lui laisse la campagne, jours plus tard: c( Votre mère, me ditesKœnigsmarck s'amuse: il joue, il donne des vous, a promis de vous donner deux mille
fêtes, et avec tant de brui1 que la nouvelle couronnes. Je crains que ce ne soit beaucoup
de ses divertissements ne tarde pas à parvenir trop peu pour ce que nous voulons. Mais
jusqu'à Sophie-Dorothée. Mais Kœnigsmarck 1 peut-être le ciel fera-t-il que votre père, lui
pour calmer la jalousie de sa maîlresse, ima- aussi, consente à vous écouter I lJ Le 2 juillet,
gine de paraître jaloux. Il accable la malheu- Kœnigsmarck perd courage : « Je suis déreuse de reproches au sujet de bals où elle solé d'apprendre que vol.re mère s'est queserait allée, de conversations qu'elle aurait rellée avec votre père au sujet du bâtard. On
eues avec des jeunes gens: et toutes les let- devine sans peine qui des deux esl le plus
tres de Sophie-Dorothée ne sont remplies que faible, et je crains que nous n'ayons rien à
d'explications, de justifications, de réponses espérer. Vous serez forcée de vous consacrer
à des accusations imaginaires qu'elle prend plus étroitement que jamais à votre mari, et
ari sérieux, tandis qu'on devine aussitôt l'uni- moi, j'aurai à chercher quelque autre coin
que motif qui les a inspirées. Quand elle se du monde, où je mendierai pour avoir à
hasarde à lui rappeler doucement qu'il a manger! )J Mais le découragement ne dure
laissé passer trois postes sans lui écrire, il que peu de jours, et, dès le 6 août, Kœnigsse fâche, menace de rompre, et affirme qu'il marck enjoint de nouveau à sa maîtresse de
n'a laissé passer que deux postes, el non poursuivre ses démarches auprès de ses patrois. Ou bien encore il énumère à la jeune rents. « Ne vous laissez pas conduire ainsi
femme tous les sacrifices qu'il a faits pour par le nez I C'est vraiment une honte l lJ J'us-

Lli

PR_1NCESSE SOP111E-DOJ(OT1IÉE

qu'au début de l'année suivanle, l'amant n'a je ne crois pas qu'aucune d'elles nous apIll
pas d'autre pensée que de contraindre sa prenne, avec quelque certilude, s'il aime ou
maît~esseà o_bte~ir, de ses parents, celle grosse n'aime pas la jeune femme pour qui il Ya
Sophie-Dorothée.
pen_s10n, qui puisse les faire vivre tous dem.. mourir. On devine parfois qu'il Ja désire,
(( St votre père est ruiné par les frais de la pour sa beaulé et pour son luxe, surtout
M~is, qu'il ail aimé ou non, peu d'hommes
gue:re, - lui écrit-il en novembre, - toute pour ce titre de princesse qui l'aura sans cerlamement ont été plus aimés. Et si, malesp~rance est perdue pour nous; mais je ne doute, dès le début, alliré vers elle. Mais, gré sa mort héroïque, les lecteurs de ses
crms pas que les demandes des Danois soient d'autres fois, l'expression même de ce désir lellres ne peuv~nt se défendre de le mépriser,
assez exorbitantes pour le meure à sec. J)
sonne faux; el jamais, en tout cas, elle ne p;rso~ne certamement ne pourra se défendre
Ses. lettres continuent, cependant, a être s'accompagne d'un vrai cri de tendresse. d adnnrer et de plaindre, malgré sa faute, la
remplies de protestations d'amour el de fidé- Kœnigsmarck gronde la jeune femme, il la mall_1eureuse jeune femme qui s'est livrée
lité. liais. le lo~ y devient sans cesse plus flatte, il lui commande : jamais on ne sent à lu'. t?ut_ entière. Voici une des lettres qu'elle
dur, plus 1mpat1cnt, et l'on y rencontre sou- qu'il s'unisse lt elle, qu'il essaie de la com- lu~ ecr1va1t, la dernière de ses lettres qui nous
vent des passages tels que œlui-ci : cc La vie prendre, ou simplement qu'il la plaianc. smt parvenue :
que je mène depuis le r13tour de la cour doit Seule, sa mort est bien d'un amant. SopÎiieVous êtes parli depuis six jours, cl je n'ai pas
,[e le ~rains, vous donner plus d'un motif d~ Dorothée a décidé avec lui, dans les dern iers
Jalousie : car je passe toutes les nuits à jouer jours de juin, qu'elle s'enfoirait, le 2 juillet, enc~re re..;u un seul mol de ,·ous. Par quoi ai•jc
avec des dames, et sans vanité, elles ne sont à \\'olfenbiillel, où il doit la rejoindre. Il est mérité. d'~trc ainsi traitée? Est-ce parce que je
pas laides ni d'u_n _rang modeste. J'implore lui-même en toute sûreté à Dresde, il sait ::ou~ ~J :wné j~sc1.~';\ l':1d?ralion, parce que je
ou:s a1 tout sacrifie? Mais a quoi bon vous rappevotre pardon 1 mais Je ne puis pas vivre sans que son retour à Hanovre risquera de le ler tout .cela'? 1ron incertitude est pire que la
un peu de plaisir, et l'une de ces dames vous perdre. Et cependant il revient à Hanovre il mort :.rien ne yeul égaler les tourments qu'elle
ressemble si fort que je ne puis m'empêcher se présente, la nuit, chez sa maitresse, la m? fait soulTnr. Ouellc cruelle destinée est la
de m'attarder en sa compagnie. Vous serez force à le recevoir; et c'est au sorlir de chez mienne, grand Dieu! Quelle honte d'aimer ainsi
curi~us~ de savoir son nom, mais je ne vous elle qu'il meurt, en héros. li l'aimait donc
c~ sans èl_rc aimé:! Ala~s j'étais née pour vou;
le d1ra1 pas, par crainte que vous ne me et plus profondément que n'en témoignen~ aimer, _et JC vous a1mera1 tant que je vi,Tai. S'il
défendiez de lui faire la cour. ,, Il donne des ses lettres! Ou peut-être le danger a-t-il, e~t .vrai qt!e vous a~·ez changé, - et j'ai une infi.
mle de nusons_pour le craindre, _ je ne vous
soupers et des bals, et le dit à sa
sou~a,te. pas d'autre punition que de
maitresse, ajoutant seulement qu'il
JJC pma1s trouver une fidélité el un
s'y ennuie lori. A quoi la malheuamour sembla hies aux miens. Je souhaite
reuse jeune fëmme, qu'il paraît avoir
qu'en dépit du plaisir que vous pourrez
dès lors complètement terrorisée,
prendre_ à d~ nouvelles conquêtes, vous
n'ose plusmème opposer l'ombre d'un
ne cessiez pornt ~e regrcller l'amour et
reproche : « Puisque vom me dites
la tendresse que Je vou:, ai montrés. Je
\'?us. aime plus qu'une femme n'a jamnis
que votre souper était ennuyeux et
,mne un homme. Mais je vous répète
triste, et que l'on s'est séparé très
trop souvent les mêmes choses, ,,ous
tôt, - écrit-elle, - je dois vous
devez en être fatigué. Ne vous en fàchez
croire, bien que Stubenlol m'ait afÏlrpas, _je vous en _supplie, ne m'ôtez pas
mé que vous aviez été le plus gai des
la tnste consolation de pouvoir me pl:iinhôtes, et qu'on n'était parti que longdre de votre dureté ! Je n'ai pas i·eçu
temps après minuit! » Sûr de la
u~ seul mot de vous : tout conspire il
soumission de Sophie-Dorothée, Kœm accalJler. Peut.être, en plus du malni3smarck, évidemment, se croit tout
~lcur de n'êll'C plus aimée de vous suisJC :i la veilJe d'être définitirnmen't perpermis. li n'a d'égard ni pour le
~ue; C'est !rop_pour moi, d'un seul coup:
rang de son amie, ni pour sa siluaJe n Y survivra, pas! Adieu, je vous partion et les dangers où il l'expose sans
d ,~11nc tout ce que \'OUS me failcs soul'...
cesse. Libre, lui-même, de ses actes,
fnr!
il entend l'avoirtoujoursàses ordres.
Voici un billet qu'il lui écrit, au mo. Oui vraiment, elle c&lt; était née pour
ment où déjà leurs amours sont con.11~er
l&gt; cet homme grossier et dur
nues de tous, et où l'on épie Jeurs
qm
cc Ja faisait souffrir ! )J Et
moindres mouvements : « Je ne suis
~I. \Vilkins a bien raison d'évoquer,
pas content de votre conduite. Vous
a propos de son aventure, l'imme fixez un rendez-vous, et puis vous
mortel souvenir de Tristan et d'Jso)me laissez geler à mort &lt;lans le froid,
de. Comme l'héroïne du drame de
altendartt le signal. Vous saviez pourWagner, la princesse de Hanovre
tant que j'étais là, de onze heures à
nous apparait victime d'une nécesu~e heure, faisant les cent pas au
5..ité mauvaise qui, peu à peu, lui
corn de la r.ue ! Je ne saï:&gt; que penote toute force de résister et de se
ser, mais je puis à peine cloudéfendre.
ter de votre jnconstance, après
Mariée à un butor rrui la déteste
L\ PRINCESSE SOPJIIE-DJROTHÉE,
c~ avoir reçu une preuve si _glaentourée
d'ennemis qui s'acharnea~
ciale.... Soyez tranquille, je m'en o·après une peinture ano:1yme longtemps conurvee au cl!Steau :i'.4.hlim .
à l'humilier et à la tourmenter
irai au plus vile 1 .tdieu donc! Delongle~ps el!e n'a de pensée qu;
main matin, je pars pour Hambourg. » dans ces tragi11ucs journées, éveillé soudain
pour son de,·01r : mais, du jour où KœoiasTel est Kœnigs~arck, à le juger d'après el exalté son désir? Peut-être lui a-l•il insmarck lui écrit pour la première fois on s:nt
s~s leUre_s à Soph1e-Dorotbée. Et je regrette piré pour Sophie-Dorothée l'étrange senti•
qu ,e1le ne va plus cesser de lui appartenir
d av01r dit que ces lettres nous ré,·élaient son ment qui devait pousser plus tard un autre
Elle-même le sent, avec un mélange d'épou~
cœur tout entier : car, parmi tant de rensei- aventurier, Lassalle, à courir avec la même vante et de ravissement.
gnemenls qu'elles nous fournissent sur lui
• folie au-devant de la mort?
El de jour en jour elle s'abandonne daraa-

ïi

~
·~ ---....

VII -

lhSTORL\. - Fasc. So.
b

�L'ES NOYJtD'ES D'E NJtNT'ES _ _ "

'fl1ST0~1.ll---------------------~
tage à la passion qui s'est emparée d'elle,
de jour en jour ses lettres nous la font
voir plus tendre, phis humble, plus docile,
plus aveuglément résignée à subir la brutale domination de son infidèle et cruel
ami; jusqu'à cc qu'enfin, comme Isolde, elle

oublie, à force d'amour, tout le resle du
monde, et s'expose, presque volontairement,
aux pires dangers. Avec cela, toujours timide
el douce, restant jusqu'à la fin I l'enfant u que
Kœnirrsmarck
lui reproche d'être.
C
,
Ses lettres, même dans la traduction an-

glaisr, ont un charme, unegràce, un parfum
délicieux.
Puisse-t-on nous en offrir bientôt le texte
français, de façon à nous rendre familière,
dans son relief vivant, l'aimable et tragique
figure de la princesse Sophie-Dorothée!
TEODOR DE

\\"YZE\\".\,

Les noyades de Nantes

Entre l'Jlistoire hâbleuse, telle que la concevaient quelques romantiques, cl la maussade nomenclature des pièces d'archives, il y
a, quoi donc? Disons, en appela~t l~s c~oses
par leur nom, c1u'il reste le droit d avoir du
talent. li n'est pas donné à tout le monde
d'en pouvoir user. Voici quelques années, au
moment de la première Yogue des méthodes
tudesques, l'exercice de ce droit faillit devenir
dan(Tereux; la prétention d'intéresser les lecteu;s fut assimilée à un délit intellectuel.
Vous souvient-il du ton de commisération
avec lequel de tout jeunes rongeurs de paperasses laissaient tomber cette sentence: (( C'est
de la littérature»? Mon Dieu, sans parler de
Tliücydide ni de Salluste, ce sont d'impénitents liltérateurs que les La,•1sse, les Lucbairc,
les Sorel, les Vanda), les Frédéric Masson, les
Jullian, tous nos maitres. Le singulier despotisme qui, sous pré~exte c,ue des aventures
sont arrivées, prétend mterd1re de les raconter
bien! Celle cruelle théorie a passé de mode;
licence est de nouveau donnée à lllistoire de
fiaurer parmi lrs genres littéraires. Provisoir:ment du moins, il n'est plus déFendu aux
historiens de saroir écrire.
Parmi ceux qui croient deYoir profiter de
la permission, un des plus zélés .~t d.es plus
populaires est M. G. Lenotre. S 1I a,me
archives et les vieux cartons, et la poussrnrc
des •relTes et l'odeur fade des études de noo
'
'
.
taires, demandez-le a tous les dragons qui
•ardent du passé. Mais après qu'il a !ail son
butin de trouYailles, à ces témoignages de la
mort ce que Lenotre demande, c'est de la
vie. Ce curieux est poète, ce chercheur est
homme de théâtre. li apporte dans l'intelli"ence des drames anciens une sorte de lyrisme
~crupuleu1; tout son souci d'exactitude ne
rend que plus émomante la vérité. Rien
d'aussi difficile que de rester véridique en se
passionnant; là sont le mérite. de. ce. s~duisant historien, son secret de plaire al éhte el
à la foule, la raison de son heureuse influence.
Son dernier livre, qui a pour titre les Noyades de Nantes, est épouvantable. Et comment

.!es

ne point épouvanlcr alors qu'on raconte la
Terreur nantaise'? Napoléon, qui se plaisait
aux histoires fantastiques, évoquait ce sanglant souvenir pendant une des mornes soirées de Sainte-Hélène. « Laissons cela! s'écria-t-il tout à coup; on n'a rien vu de comparable en horreur. 1&gt; Voilà justement où un
Lamartine, par exemple, regardant dans cet
enfer du haut de sa subjectivité, ne savait
ou ne daignait pas se contenter de .la vér!t~;
il était dans l'essence de ce magnamme geme
d'ajouter du laid à la laideur et d'embellir le
beau.
Irautres conteurs, après Lamartine, plus
hâtifs encore avec moins de magnificence,
onl tenté la légende de cette horrible histoire. Ils ont été iuférieurs au réel, parce
qu'il était impossible d'ajouter du crime à
Carrier ; ici le document dépasse en pathétique les pires cauchemars. L'art de Lenolre,
en ce récit des misères de Nantes, consiste à
écrire docilement, sous la dictée des témoins,
et c'est plus qu'il n'en faut pour faire frissonner.
Les pi!'CS atrocités ont rencontré, sinon des
panégrristes, du moins fingénieux déîenseurs pour leur découvrir des circonstances
atténuantes. On a vu les inquisiteurs de Philippe li, les lomes de Machecoul, les tueurs
des massacres de Septembre bénéficier des
plaidoj'ers de l'esprit de parti. Jamais une
voix, fût-elle du plus sot des sectaires, ne
s'est élevée en foreur de Carrier. Le proconsul de Nantes est le lépreux de l'llistoire. Ce
qu'a fait cet homme, chacun le sait à peu
prè~, mais il est terrifiant de le rapprendre
détails par détails : la tragédie des noyades,
trente fois reprise, des enfants assassinés par
centaines, plus de quatre mille victimes, six
mois de folie homicide, une ville martyrisée
par une sorte de bouffon sanguinaire, et tout
ce qu'on ignore! Un Carrier, quelle absurde
énigme! ~l. Lenolre traîne en pleine lumière
cette hèle de nuit.
Malgré toute la pénétration de l'historien
et sa véracité implacable, ce bourreau de-

meure incompréhensible. Ëtail-ce un fou? A
coup sûr un affolé. Les fantaisies du Comité
de salut public étaient créatrices de démences . &lt;&lt; D'un mince procureur de province, dit
M. Lenolre, confiné dans la chicane et les
roueries professionnelles, la loterie des révolutions et l'impéritie du Comité avaient fait
un autocrate tout-puissant, disposant d'un
pouvoir supérieur à celui qu'ayaient exercé
les rois. » Voici non point l'excuse, mais
l'explication de ces subites métamorphoses
de niais quelconques en scélérats. On vient
dire au premier venu des faméliques, brûlé
de convoitises, rongé de rancunes : &lt;! Désormais, tu seras tout-puissant. l&gt; On costume
ce pauvre hère en saltimbanque guerrier,
aYec un panache, un grand sabre et toute
une rhétorique tapageuse dans sa chétive
cervelle; le voilà làché en pleine omnipotence. Edgar Quinet, en ses loisirs d'exilé,
médilait ainsi sur la Terreur : « Donner à
des individus la puissance de lâcher bride à
toutes leurs fureurs, et attendre qu'ils demeurent dans les limites de la raison. c'est
trop exiger de la nature humaine. Jureriezvous qu'en de semblables conditions votre
raison resterait tout entière? &gt;&gt; Qu'était-ce
que Carrier? Le dernier des bavards de clubs,
un chicanons affamé, moins que rien. Sous le
chapeau à plumes, la faible tête a éclaté.
Cette Nantes de l'an li était une chaudière
de fureurs; toutes les pestilences de la guerre
civile montaient de la Loire. Brigands, fédé•
ralistes, mouchoirs rouges, habits Oleus, jacobins, feuillants, hébertistcs, c'était à qui,
dans celle cité de négriers enrichis el de corsaires, souhaitait l'extermination de son misin. Le raté, improvisé empereur I avait pour
instmctioos : « Purger le corps politique de
toutes les mauvaises humeurs lfUÎ y circulent. 1&gt; !!uni d'un pareil pouvoir, il tombait
au milieu d'exaspérés qui hurlaient la mort.
Peut-être en une autre atmosph~re n'eût-il
été qu'un imbécile; ne respirant que folie,
il devint fou, et assafsin, n'entendant que
des haines.

M. Lenotre explique à merveille que si
odieux qu'ait été Carrier, la Terreur nantaise
ne fut pas le crime d'un seul homme. Quel
chapitre des annales de la peur que cette
abdication de quatre-vingt-dix mille citoiens
devant une poignée de gredins, et lesquels!
Le papelard Bachelier, le créole jouisseur
Goullin, et Robin, le voyou sinistre qui chantait des vaudmilles au lendemain des noyades, cent drôles tout au plus. Avant d'arriver
à Nantes, Carrier, dans ses missions antérieures, ne s'était pas montré inutilement
féroce. C'est à se demander si le secret de sa
scélératesse ne fut pas tout entier dans sa
làcheté; il était bassement pleutre, ayant fui
à Cholet, poursuivi par les huées de Kléber,
Ses acolytes du comité révolutionnaire de
Nantes et ses prétoriens haillonneux l'au~aient égorgé au premier soupçon de tiédeur;
11 se fit loup pour n'être point dévoré. li
finassait, évitait de donner des ordres écrits,
s'abritait sous de misérables équivoques, allait vivre à la campagne, se rendait inacces~ible _à tous. Songeait-il à se réserver des
alibis et des excuses pour le jour où tournerait le vent? Pas même. Il agissait ainsi par
couardise naturelle, non par calcul. li y avait
dans les bas-fonds de cette âme on ne sait
quelle ignoble candeur; peut-être se croyait-il
irréprochable. Le Comité de salut public le
rappela, non certes à cause de ses crimes,
mais pour avoir déplu au jeune Jullien, ambassadeur particulier de Robespierre. Il fut
mandé à Paris le plus courtoisement du
monde : « Tes travaux multiples méritent
que tu te reposes quelques instants, et tes

collègues te reverront avec plaisir dans le
sein de la Convention nationale. " Dans l'Assemblée, où il reprend sa place, son attitude
n'est aucunement celle d'un homme qui regrette quoi que ce soit; il dit son mot au
besoin, il est écouté . Robespierre le haïssait,
mais point du tout pour ce qu'on pourrait
croire : cet bébertiste honteux n'était pas de
la coterie de chez Duplay. A la chute de Maximilien, Carrier applaudit hruJamment. Au
lendemain de thermidor il est encore impuni
et tranquille. Cependant ses complices du
comité nantais sont traînés au tribunal révolutionnaire; il fait encore le rève naïf d'échapper à celle redoutable enquête. Mais Bachelier, Chaux, Goullin, tous les autres, n'ont
que son nom à la bouche : ils le vocifèrent,
la rue fait chorus, la Convention s'émeut,
elle nomme une commission de vingt et un
membres pour étudier la Terreur nantaise.
Carrier, sommé de s'expliquer, persiste toujours à se demander ce que peut bien lui vouloir cette Assemblée qui, naguère, acclamait
ses dépêches. li argumente, avec ses formules
de cuistre : « J'ai conserré Nantes à la République, j'envisage le brasier de Scévola, la
ciguë de Socrate, l'épée de Caton, l'échafaud
de Sydney. , Et puis, dans une minute de
génie, il Iàche ce mot immortel, le résumé
des dix-huit mois de la Terreur : &lt;1 Tout est
coupable ici, jusqu'à la clor.helte du président! 1&gt; Avec cette parole et la réplique de
Malet : « Mes complices? Vous, si j'avais
réussi! &gt;&gt;, quelqu'un a osé prétendre qu'on
tenait toute la philosophie de l'histoire.
Enfin on le vit sur la sellette. La réproba-

lion universelle l'y avait poussé. L'horreur
qu'il inspirait était telle que l'alTreuse bande
de ses complices, non moins criminelle que·
lui, en parut soudain innocentée. On lui joua
la vieille comédie du bouc d'Israël. Le président du tribunal rév-olutionnaire, Dobsent,
un fantoche, après soixante jours d'audience,
apporta un verdict sinistrement comique :
seuls, Carrier et deux brutes, l'égorgeur Pinard el le noyeur Grandmaison, se VO}"aient
condamnés. Toute l'infâme séquelle était acquittée, « convaincus, dit le texte bouffon,
mais ne l'ayant pas fait avec des intentions
criminelles et contre-réYolutionnaires ». Uohsent termina ce carnaval judiciaire par une
petite homélie qui a l'air d'un toast : « Allez
jouir des embrassements de vos familles et
de \'OS amis, el après l'effusion de ces premiers sentiment!I, employez bien cette liberté
qui va vous être restituée après la pénible
épreuve que \'Ous venez de traverser. n Le
premier usa~e que les sympathiques acquittés
firent de leur liberté, ce fut d'aller diner chez
Méot, au Palais-Égalité, à cinquante francs
par tète. Quelques convives, en goguette,
quittèrent la table pour aller voir guillotiner
l'ancien patron. Devant la mort, Carrier eut
une sorlt! de sombre courage, l'attitude négatil'e et méprisante de quelqu'un qui ne
comprend toujours pas. Cette obscure conscience était sur la conscience publique en
retard de dix-huit mois. A-t-il senti, à l'heure
suprême, quelque chose qui ressemblât à
du remords? Il se disait peut-être : , li est
possible que je sois un monstre, mais les
honnêtes gens sont de drôles de corps! 1&gt;
IIENRV

ROUJON,

IU l'Académie française.

Palette royale
Les vertus et les lumières des grands sont
toujours démontrées parleur conduite; quant
à leurs talents, cette partie reste dans l'apanage des flatteurs, de manière à n'avoir jamais
de preuves authentiques sur leur réalité; et
quand on a vécu près d'eux il est très pardonnable de mettre leurs talents en doute.
S'ils dessinent ou peignent, un habile artiste
est toüjours là qui dirige le crayon par le
conseil, quand il ne le fait pas de sa propre
main; qui prépare la :palette, amalgame les
couleurs d'où dépend le coloris. Si une princesse entreprend quelque broderie nuancée,
de la nature de celles qui peuvent prendre
leur place parmi les productions des arts,
une habile brodeuse défait et recommence ce
qui a été manqué, passe des soies sur les
teintes négligées. Si la princesse est musicienne, il n'y '.a pas d'oreilles qui jugent si

elle a chanté faux, ou au moins il n'existe
personne capable de le dire : ce sont de
lége_rs inconvénients que ce manque de perfcctwn dans les talents des g;ands. S'en occuper, quoique médiocrement, est un mérite
qui suffit en eux, puisque leur seul goùt et
la protection qu'ils leur accordent, les font
éclore de toutes parts. Marie Leczinska aimait
la peinture, et croyait savoir dessiner et peindre; elle avait un maitre de dessin qui passait
toutes ses journées dans son cabinet. Elle
entreprit de peindre quatre grands tableaux
chinois, dont elle voulait orner un salon intérieur, enrichi de porcelaines rares et de très
beaux marbres de laque. Ce peintre était
chargé de faire le paysage et le fond des
tableaux; il traçait au crayon les personnages i les figures et les bras étaient aussi
conl1és par la reine à son propre pinceau;
elle ne s'ét_aiL réservé que les draperies el les
petits accessoires. La reine, tous les matins,
sur le trait indiqué, venait placer un peu de
couleur ronge, b!euc ou verte, que le maitre
préparait sur la palette, et dont il garnissait
à chaque fois son pinceau, en répétant sans

cesse: &lt;&lt; Plus haut, plus bas, madame, à
droite, à gauche. :1 .\près une heure de travail, la me.sse à entendre, quelques autres
devoirs de piété ou de famille appelaient Sa
Majesté; et le peintre, mettant des omb;es
aux vêtements peints par elle, enleîant les
couches de peinture où elle en avait trop
placé, terminait les petites figures. L'entreprise finie, le salon intérieur fut décoré de
l'ouvrage de la reine, et l'entière confiance
de cette vertueuse princesse que cet ou vra"e
était celui de ses mains fut telle, que, légua~t
ce cabinet à madame la comtesse de Noailles,
sa dame d'honneur, les tableaux et tous les
meubles dont il était décoré, elle ajouta à
l'article de ce legs : « Les tableaux de mon
cabinet étant mon propre OU\'rage, j'espère
que madame la comtesse de :-loailles les conservera par amour pour moi. )l Madame de
Noailles, depuis maréchale de Mouchy, fit
construire un pavillon de plus â son hôtel du
faubourg Saint-Germ~in, pour y placer dignement le legs de la reine, et fit graler en lettres d'or sur la porte d'entrée l'innocent mensonge de cette bonne princesse.
MADA&gt;IE

CA:\IP AN.

�. _________________________________
Lë BOllŒA'J/.DëJIŒNT - - ,

commandement militaire comme le reste à
l'anarchie, tandis que ce commandement
perdait le peu de prestige qui lui rest.it encore,
Pn se donnant en pâture, a\'ee une longanimité qui n'était que de la faiblesse, aux di\'agations virulentes de la presse et des dubs.
Telle était la situation gouvernementale,
qui, ainsi qu'on le voit, n'arait rien de
rassurant. La suspicion où était tenu maintenant le général Trochu avait grandi à ce
point qu'il était question, dans les conseils
des avocats en possession du pou\'oir, soit de
le mettre en tutelle, soit mème de le remplacer. a -Le moment est venu où le gouvernament dnit lui-mème conduire les opé1'(ltions militaires o, disait Jules Favre, et
M. Arago. qui s'opposait au remplacement du
général Trochu parce qu'il entendait au préalable « réclamer de son successeur une profession dé foi républicaine "• adjurait le
gouverneur de commander désormais l'armée
1 en citoyen résolu à tenter des efforts extraordinaires, en dehors de toutes les l'ègles
militaires I n. C'est à des divagations de ce
genre que le gouvernement occupait ses
séances, pendant lesquelles les p,·opositions les
plus fantaisistes étaient successivement pré-

UNE GARDE AU.\'. RE.\IPARTS (BASTION ~ l), -

Tableau de

sentées par des gens dont les aptitudes au rôle
d'hommes d'Etat se montraient là sous leur
,·rai jour, mais où, somme toute, on ne résolvait rien, sinon qu'on ne confierait jamais la
défense de la République à/' e.r-sénateu,· Vinol'.
Cependant, les souffrances morales el matérielles de la malheureuse population parisienne atteignaient déjà un degr1\ d'acuité terrible. Les premières avaient principalement
pour cause le découragement qui, régulièrement, succédait au déluge de fausses nouvelJcs
que propageait la presse, qu'encourageait le
gouvernement, et que le public colportait de
bouche en bouche, se prJparant ainsi les plus
amères déceptions. Tantôt on avait capturé la
natte prussienne, tanlùt on avait battu l'armée
entière du prince Frédéric-Charles, tantôt on
annonçait l'arri\'ée de l'armt\e de la Loire aux
environs de Fontainebleau. Loin de meure la
population en garde contre ces rumeurs fantaisistes, le Joumal officiel publiait de temps
en temps des communiqués rédigt'•s par une
plume habile et où la gravité de nos échec,
était toujours masquée sous des artifices de
langage qui trouvaient pour le présent des
excuses et pour l'avenir des promesses dont
on ne voyait jamais la réalisation. a Ces espé-

rances chaque jour renaissantes, chaque jour
éteintes, ces joies détruites, ces attentes
anxieuses conduisaient plus ~ùrement au
desespoir que Ja vérité, si triste qu'cl1e pùt
être; les esprits les mieux équilibrés tombaient
dans un état riaient, voisin d'une sorte de
folie que l'on a appelée folie obsidionale•. u
Avec cela, pas de nouvelles des parents, des
amis, d1:;s pères ou des fils prisonniers en
Allemagne ou comhaltant en province, la
claustration absolue, l'isolement complet dans
la plus douloureuse des séparations!
Les tortures causées par le froid et la faim
étaient devenues terribles, surtout pour la
classe moyenne. Les économies une fois
épuisées, il al'ait fallu se contenter de la
ration journalière, qui se composait uniquement de ~00 grammes par jour d'un pain
innomable, fait de résidus et de mauvais son,
a,·ec 50 grammes de ,·iande de cheval i car le
gouvernement, après avoir, dans son imprévoyance coupable, laissé gaspiller les ,·ivres
de toute espèce au début du siège, avait d,i,
malgré des promesses solennelles, en venir
au rationnement. Ceux qui n'a,·aient pas ou
beaucoup d'argent, ou un fusil de garde
national, ou un élat reconnu d'indigence:;,

Reproduction autonsee rar laoup11 et L", t.:diteurs, P.1ris,
et E. LAPORTE.

J. GUIAUD

L'-Colonel ROUSSET

+
LE SIÈGE DE PARIS

Le Bombardement
Situation à Paris
à la fin de décembre 1870
Le piteux échec auquel venaient d'aboutir
les récents efforts de la détense de Paris avait
prornqué partout un découragement profond,
et les derniers jours de l'année 1870 s'écoulèrent dans une morne tristesse, à laquelle
faüait cortège, pour ceux que n'a,·euglait pas
la passion politique, l'angoisse des plus
sombres préoccupations. Les espoirs les mieu1
trempés s'évanouissaient devant la constatation douloureuse d'une impuissance désormais
démontrée, la foi en des jours plus heureux
disparaissait même chez les plus vigoureux
caractères, et des hommes, habituellement
Ellr:iil 1k l'//i,tnire gh1érnle ,fe la Gltl·nr fm11,0~1lle111a111lr. ISi0-1871. par lt• l.1 Co10H1 ltor•~lT.

très énergiques, ressentaient les premières
atteintes de la démoralisation.
D'autre part, la déception était grande de
tant d'illusions détruites au sujet des talents
militaires du gouverneur, à qui on avait fait
au début un crédit si large, pour aboutir
bientôt au plus complet désenchantement. Il
n'était malheureusement que trop certain,
les derniers bénements l'avaient prouvé jusqu'à l'évidence, que le général Trochu ne
possédait aucune des qualités nécessaires pour
sauver la situation compromise, et que sa
direction accusait des résultats de jour en
jour moins brillants. « On lui reprochait de
n'avoir pas su se senir des ressources qu'il
avait dans les mains et d'avoir compromis Ja
défense par une tactique malheureuse qui
1:rlilion tléti11i!i1t'. Deux hl'nux ,·ol11mrs (in--i-" ,le bililiotl1C,11w. Jub T::allandicr, l•(liicur.

consistait à en"a"er
ses troupes et à, les retio O
rer, sans jamais occuper un des porn.ts atta_qués. La popularité immemc dont 11 ava!t
joui au commencement el pendant les trois
premiers mois du siège avait fait place à une
hostilité qui grandissait chaque jour'. u Le
rrou,·ernemeot lui-même, qui s'était imaginé
Ïongtemps que son président, par cela mème
qu'il n'était point person« gmla à la. Cour
des Tuileries, devait posséder tous les mentes,
commençait à s'apercevoir de son erreur e~ à
danuereux « de le laisser désormais,
J·urrer
o guideo et sans contro'l e, d.cc1'd er souve•
san3
rainement des opérations qui pou raient_ en_core
être tentées ». L'autorité du g:énérnliss1me,
~ i peu etlecth'e qu'elle fi'tl, s_ubissa~t dom:
une grave atteinte qui menaçait de huer le
1. ,Jul&lt;'s
11aliom1le,

~•\\'RE

1

f,e Goiu•enwme11l tir Ill D!{t•11Jt

tome Il, 1mgc I08.

l:NE CAY[ H:Œ.ANT LE DO.MU.ARCE.MENT. -

1. Prorl'!Herbaux dr!f ,éw1rrs du Goui•rr11n11r11t
tle li, Difrmse natio11ale St•anccs llt&gt;s 21, 2~, N
26 déc('mbre 1870 .

Tatlt,w de

J.

DIDIER

2. Gl•n!!ral Di:cnor, /,a Défow de Pam, tomr Ill,

pai:te 211.

3. Ceux-&lt;;i au moins trom·aienl dnn,. la chnritC' pu-

"""85 """

tl

J. Gt:!Al'D•
hliqu&lt;', toujours nilmiruhlc, des rf''-~ources que_ l1
cla~e moyenne N la !)&lt;'Ille buurgrol'-'Ïc ne JJOument
pas partager.

�111STOR._1.Jl
classe de la société qu'elles appartinssent, se
sont monlrées admirables. Leur courage résigné dans les privations, leur stoïcisme dnns
les larmes, leurs attentions délicates et raffinées auprès des blessés et des mourants sont
au-dessus
de tout éloge. Les riches, dont les
des ra\·a~es de jour en jour plus terribles, et
voitures
blasonnées
étaient remisées faute de
la variole principalement, du 18 septembre
cheYaux, venaient à pied chaque jour aux
1870 au 24 février 187 l, date' de l'armistice,
baraques des Champs-Elysées ou 11 l'ambufaisait 64,200 victimes, soit 42,000 de plus
lance du Grand-Hôtel, assister aux cliniques
que pendant la période correspondante de
de Nélaton, de Jlicord, de Péan, de tout ce
1869-1870. Quant à la mortalité des enfants
que l'Ecole de médecine complait d'illustre,
en bas âge, elle était eJTroyablc, et elle atteiel faire les pansements les plus répugnants el
~nit pendant une seule semaine, la dernière
parfois les plus dangereux. D'autfes allaient
du siège, le chiffre épouvantable de 2,500 !
jusqu'aux
abords des champs de bataille
Rien de tout cela cependant n'empêchait
accompagner
les ambulances de la Société de
les clubs de fonctionner, les journaux de
secours aux blessés. Les actrices prodiguaient
divaguer, les sophistes de déclamer. &lt;( Les
leurs soins aux soldats soignés dans leurs
attaques les plus violentes, les appels à l'inthéâtres transformés en hôpitaux, et toutes,
surrection, à la guerre civile, au pillage,
les
jeunes, les vieilles, les célèbres, apporDétournons
les
Jeux
de
ce
triste
lahleau;
toutes les infamies, toutes les ignominies,
taient
à ce rôle de sœur de charité la même
la
tache
qu'il
imprime
à
la
défense
honorable
toutes les obscénités ont pu être publiées,
affichées dans Paris ouvertement, au grand de la capitale française doit être ellacée par ardeur qu'elles mettaient naguère :l rempor.
le souvenir du courage que la masse de la ter des 1riomphes 1
JOUr , ..• ))
Et si le dévouement de ces favorisées du
Triste conséquence d'une faiblesse inexcu- population a montré au milieu de ses terribles
sort
fut admirable, combien plus admirable
souffrances,
de
l'abnégation
dont
elle
a
fait
sable et qui avait sa source dans les utopies
dont les membres du gouvernement s'étaient preuve, du dévouement généreux qu'elle a . encore le courage st,oïq1;1e des femmes du
nourris toute leur vie. Or, chose étrange! prodigué à la patrie et au gouvernement peuple, des petites bourgeoises, des ouvrières,
lorsqu'un d'entre eux!, frappé enfin des d'occasion qui la représenlait. En face de obligées d'attendre pendant les heures glacées
désastreuses conséquences d'une licence que quelques brailln.rds, &lt;&lt; écume co.smopolite 5 n, de l'aube, dans la boue gluante et froide,
rien, ni le bon sens, ni le patriotisme, ni qui entendaient décréter la victoire et proclamer sous la pluie qui fouette ou le vent qui
la loi sacrée de Ja discrétion militaire ne la déchéance du roi de Prusse; en face des cingle, une maigre ration de pain de siège et
pouvaient refréner, demandait enûn, au nom exaltés, des démagogues el des sophistes, il un morceau de viande de cheval! Comme
du salut public, la suppression pure et simple faut, pour être juste, évoquer la mémoire de elles ont dù souffrir, ces pauvres créatures,
des journaux, c'était le général 1'ror,hu lui- tous ces hommes de devoir qui ont souffert rangées en file, transies et grelottantes, accamême qui, de concert avec Jules Fa,Te et sans se plainJre, de tous ces braves soldats blées sous le fardeau de leur pauvre ménage,
M. flocheforl, combattait le plus ardemment qui sont morts héroïquement, de toutes cP.s et partagées entre les soucis de la vie matérielle et l'inquiétude mortelle qui les dévorait
à chaque coup de canon! Elles n'ont cependant jamais fait entendre une plainte, jamais
poussé un cri d'impatience : leurs seules paroles étaient des caresses pour l'enfant qu'elles
porla.ient endormi sur leurs bras amaigris ....
Ces femmes qui ont souffert toutes les tortures, enduré trop souvent les tourments de
]a faim,. dont quelques-unes, dit le général
Ambert, onl dù mendier, la nuit, un morceau
de pain, ces femmes ont été de vraies héroïnes, et l'histoire leur gardera un souvenir
attendri.
L'essor de la charité a été merveilleux;
partout des hôpitaux, des ambulances, des
fourneaux économiques, où les blessés trouvaient des soins, lt:s malheureux du pain.
Dans la pitié comme dans le patriotisme,
toutes les classes, toutes les croyances, toutes
les opinions se sont un moment confondues,
et c'est bien là la portée la plus haute du
spectacle que la France a donné au monde
pendant près de cinq mois. Qu'importent
après cela les défaillances des peureux, les
cris
des énergumènes, les folies des anarClichë :\'eurdein frères.
chistes
et des braillards? Ne nous reste-t-il
SIÈGE DE PARIS : CONVOI DE BLESSÉS. - Tablea11 d e É .\IILE BOUT IGNY.
pas assez de nobles exemples pour montrer
l'inépuisable fond d'héroïsme el de vitalité
celle proposition si sage'. Quelle alierration femmes dont le noble dévouement jette sur que ce pays possède, et pour nous laisser le
d'esprit chez ce soldat si complètement égaré ces jours de deuil comme un rayonnement de droit de garder avec fierté la mémoire de
dans la politique! Et cependant, ces journaux divine charité. Les Parisiennes, à quelque ceux qui ont tant souffert'!
ne pouvaient plus ni se chaulîer ni se nour•
rir. La mortalité atteignait, par semaine, le
total énorme de 3,G00 décès; les maladies
épidémiques, qui s'élaient abatlues sur la
ville presque dès le début du siège, exerçaient

et ces clubs ne le ménageaient guère; ces
derniers surtout, où l'anarchie se prêchait à
bureau ouvert. cc Chaque jour on y demandait
la destitution du gom•erneur ou de tel fonctionnaire militaire ou autre, les visites domiciliaires, la levée en masse, la sortie torrentielle,
la Commune. Dans les réunions se formaient
des manifestations armée.i; qui allaient aux
mairies. à l'Uôtel de \ïlle, chez le gouverneur,
conseiller, ordonner ou défendre. Enfin, dans
ces réunions, était donné le mot d'ordre pour
la lentatirn d'insurrection et s'organisaient
les sociétés, telles que le Comilé central de
la garde 1wlionale ou l'ac;sociation des déiég11ës t!es 20 mTondissem,enls, qui avaient la
prétention et l'espérance de remplacer le
µ:ournrnement, espérance que les é\'éncments
de 1871 ont réalisée'.»

HISTORIA

,,

1. Gênél'nl Dc:rnoT, Loc. ('il. , tome III , pn,e-e 226.
2. Erncsl_Pic:ird..,
•

:j, Séancr du goun:1•11eme11l tenue le IO 110tembi·e 1870.

i-. f:11 q11éle Pa1·l emei1lafrf', r:ipport de )1. Clmprr.
5. Génér:il 011CRIIT, for. cil ., tome. Ill , page '217.

MARIE -AMÉLIE .DITCHE SSE DE PARME ,SŒURDE MARIE-l\NTOINETTE
CoU..- cl 1.0n d&lt;" M'° l&lt;" BARON DE SCli.L lC' H TIN O

PL ~O

�1..'E

.\\l[!lï.Al\(T Dl' T11i'.:\TRF.-FRA~ÇAIS. -

BO.MBJt'l{DEMENT - - -

Taékilll ,1',hnRl fiROt.:ILLl:T.

�r - - mSTOR,.1.ll

_________________________________,.

Bombardement de Paris

Cependant la situation preca1rc d~ la capilale n'était plus un mJ~Lère pour les
\llemand,-, 11ui }' rnyaient l'augure d'une
explosion populaire el s'étonnaient même
flu'ellc ne se fùt pas produite déjà .... lis
:1\"aicnt, dPpuis le 17 déccrnbrc, renoncé à
entamer les tra,·aux d'un si,'ge, mais ils cnlcndaient les remplacer par une aclion énergique d'un autre gcnrr, qui, en cxa~pérant
la population parisienne déj:'i singulièrement
surexcitée, la pousserait peut-être aux derniers excès. Or, le moment précis où cette
nrtion serait la plus efficace leur ~cm blait
arrill• maintenant. Tout espoir d'un secours
extérieur semblait évanoui; les Cncrgies lt!s
mieux trempées s'usaient peu à peu dans les
privai ions et les souffrances, et la faim, mauraise conseillère, pouvait au moindre événement faire sorlir de leurs repaires les émeutiers en qui M. de Bismarck ro1ailscs meilleurs
alliés. L'homme de fer qui présidait aux
destinées de l'Allemagne voulut alors profiter
de ce qu'il a appelé le moment 71sycholoyiq11e, el salisfaire à l'impatience de son
1mls, qui s'irrit:iit d'une résb-tance aus,i prodigieuse et aussi peu prérne. Am-sitôt que
tout fut prêt pour cet acte barbare, il ordonna
de rommenct'r le bombardement de Pari~.

On :nait été assrz surpris, dans l;après-midi
du :,, de voir tomber quelques obus dans les
qnarliers sud de la ,,me. Comme ils parais~aicnt
s'éparpiller sans but bien défini, on avail voulu
admettre qu'ils provenaient d'un tir mal réglé
ou de l'erreur de quelque canonnier, c.:ir h
population de Paris se refusait à croire que
les armées alll·mandcs, pal' un acte digne des
\'andales, youlussent sérieusement écraser
sous leurs obus la capitale du monde cirilisé.
Mais bienlol la persistance des coups et leur
régularité progressive ne Jai~sèrenl plus de
place ù l'illusion i il fallut ~e rendre à l't!\'id~nce ; c'était hien contre Paris que les soldats du roi Guillaume braquaient leurs canons!
Aussirôt le gouvernemPnt, &lt;' montrant plus
rlè trou Lie cl d'émoi que la population , ,
lança une proclamalion qui passa pour ainsi
1. GCuéral nrcnoT, (()(. dl., tome IV , page 11 .
:!. Jf,id., tome I\'. page 11.
:ï. Située ,;ur la lisii•re ocridrntale de la fon~l de
Uondv. enlrf' lt• c-anal ,le l'Our1·q et le chem in ,le r~r
,le Scii~~m1~.

dire inaperçue 1 ; car les habitants de '.PJris
supportaient celte suprèmc épreuve, il faut
le dire lr~s haut, a,·ec une fermeté qui doit
les ab!;:oudre de birn des rrreur~. Ils eurrnl
des accents de colère, des explosions de rage,
dè la haine, du mépri~, m~me des éclats de
rire; mais de terrei.tr, point. L'essai d'intimidation tenté par nos implacables ennemi.;
comme leur re~source dernière ne fut qu'une
inutile cruauté. Ils en recueillirent même cc
léger ridicule qui s'nttache toujours aux
grands moyens produis:rnt de petits résultats.
Quant à la chute de Pari!-, elle ne s'en lrourn
pas avancée d'un seul jour.
Cependant, dès le G janiier, tous les monument~ de la rive gauche a\·ai!'nl plu,;; ou
moins à rnuffrir. Les 'luartier..; dcl SJint-Victor, du ;ardin des l'lantc.s, de !'École militairC', du Panthéon, des Invalides, la bibliothèque Saintc-Gene,·ièl'C, le jardin du Luxcmhourg, o~ù étaient dl's haraqncmenls d'ambuhnce, l'Ecole politcchniquc rt le couvent du
Sacré-Cœur é1..1ienl sillonnés d'ohus, qni allumaient parfois des in~rndies &lt;1u'on éteignait
en h,ite. Par un r~Jouh\ement de barbarir,
les étaLfüsemcnt,; hospillliers étaient plus
pnrticulièrement visés, c·t semblaient le centre
de la zone des points de chute. L'asile d'aliénrs de Montrouge reçut, du 5 an '17 janvier,
1~7 projectiles; l'hôpilal du Yal-dc-Gràcc,
7,); laSalp1\trièrr, ;il.
On voit que le bomhardementétait méthodique. li coùln à la population cil'ilc 596
victimes (dont 107 femmes, enfants ou ,icillards::-, tuées sur le con p.
~lais, malgré ces effets trop regretlahlès,
son seul résultat immédiat fut une certaine
émiµ-ration des habilants de la rh·c gaucbc
vers la rive droite. l)'aulres « se portaient en
foule vers les quartiers bomh:trdés, pour contempler curieusement la trajectoire des olJus,
dont les gamins allaient ramasser les éclals,
qu'ils vendaient depuis 5 centimes jusq u'à
5 francs, selon leur grosseur' ». Comme les
Allemands lancèrent en tout environ 10,000
projectiles, il en est dont les recettes ont dù
être fructueuses, très certainement.
Entre tC'mps, les assiégés tentaient quelques petites opCrations conlre IC's b:illrries
ennemies de DOU\'ellc coustructinn. c·c~t
ainsi 'lue, dans la nuit du O au 10 ja1H·icr,
;i00 marins, mus les ordres du lièutenant de
Yaisseau Genai~, allèrent ùoule,·crser les tra4. Celte dcmmde l•tail si,nh~ ,les min_islrrs de
Suisse. de Sul•,le. etc lhn&lt;'mark. ile· Hrlg-1quc, des
1iay:&lt;-PIS, des Etals-l"nis cl tics consul5 générau-ç tics
ontrl's pui5,sa11c('~.

va.ux du Moulin-dc-Picrre·'N ramenèrent une
vingtaine de prisonnier:-, ~·ayant perdu, eux,
que cin'J Llcssé::;. Qnar:mle-lmit h&lt;'urrs aprè..:,
dans la nuit du 11 :m 1~, la compagnie de
rrancs-tircnrs du 122·· attaquait 1a ferme de
Nonnrrille ~. s'en emparait et y m&lt;'llait le
fou. ~lai~, al1andonnéc par deux compagnies
d'éclaireurs Ponlizac &lt;fui, n"r.c de la d~·namite, devaient faire sautrr les b,iliments, efü•
resta seule en présence des avant-posles prnssit&gt;ns qui dirigèrent anssilùl contre elle une
série de salves meurtri1\rc~. Un~ de ses sections 'lui, sous les ordres d·un orncier énergique, le mus-lieutenant Nacra, s'était nrcnturée dans les b,Himenls qui lmilaicnt, ne
put se rcpliC'r que le lendemain, après avoir
perdu 12 homme,.
Ces petites actions irnlécs et en général peu
t.fficaces n'atténuaient en rien la rigueur du
hombardemcnt, et nos hôpitaux continuaient
à soulîrir gravement de se!ii effets. Le 1:i, le
gom·ernemcnl em·oya à li. de Moltle une
protestation contre cette ,·iolation de la convention de Geni•ve, mais ne reçut qu'une réponse ddatoire, où il Nait dit « que les fait,
sirrnalés ne se reproduiraient probablem&lt;'nl
pl~s dès que les b1tterics allemandes seraient
71/m 1·approchées de l'enCPinle de /'aris, tl
qu·un temps clair rendrait le but de leur tir
plus :ipparenl )J. Ce même jour, les représentants du corps diplom3tiquc, présrnts l1
Paris, :tdrcssaienl au comte de Bismarck une
demandè tendant à ce que « des mesures
soient prises (lour permettre à leurs nationam: dè se mellre à l'abri, eux &lt;'l leurs propriétés ' ». Le thancelier leur fil connaitre,
arec une raideur narquoise, que depuis longlèmps il élait d'avis qu'une ville assit'géè ne
constituait pas &lt;c une résidence C?mcna!Jlc
pour les agents diplomatif(llCS des Etats neutres »; que cependant il ne pourait laissl'r
rn ce moment les C::trangers quilln Paris;
mais c1ue, par courloisie, il autorisait les
signataires de l'adresse à en sortir .... LPs
agents diplomatiques n'a,•aient guère qu':\
d~cliner une ofTrc présentée sous celle formf',
tt c'rst ce qu'ils firent, d'ailleurs, unanimC'ment. Telle fut la srule tentali\'e d'interv~r1tion faite par les puissances nentres pour
arrêter Jes horreurs indignes de noire temps.
En de'iors de ceUr timide prolcstation de
lt.!urs rt•présrnlants à Paris, pas une d't•lles
n'élc,·;1 la rnix en faveur de J'humanitt.:, et
toutes lais!-èn~nt foire ce que leur honneur de
na.lions civifü•ét's leu r comru:imlait impérieusement de sligmali~Pr.
L'-COLOSEL ROUSSET.

AU TEMPS DE L'EMPIRE

Tournebut
-

1804-1809 -

Par G. LENOTRE

DEUXIÈME PARTIE

prétexte qui ne blessât ni n'efneurât même JI. de Riroire, qui passa en captivité loute Ja
pas l'amour-proprr, de q11i q11e f(' soit. » Qui périodr impériale, racontait, sous la RestauCHAPITRE Il
que ce soit figure ici Savoyc-Rollin. Quel se- ration, à la famille de Combray, que tous les
cret Licquel avait-il donc découYerl qu'il prisonniers considéraient Acquet « comme
Madame Acquet (s,iile).
n'ose confier que de ri,·e Yoix rt !-eulement un e~pion, un mouchard, pendant le mois
au chef de la police générale de l'Empire? qu'il séjourna au Temple '». Après huit jours
Cel échec fut d'autant plus sensible à Lic- Nous crO)'Ons bien ne pas nous tromper en
quet qu'il avait espéré, en aUirant Allain, avani:-ant qn 'à peine arrivé à Caen il ,·enait de détention et trois semaines de surveillance
qu'Aché « serait aussi de la partie &gt;&gt;. Sans de mettre la main sur un lémnin si impor- à Paris, il était mis rn liberté et reprenait le
chemin de Donnay a.
celui-ri, 'lui était bien é,·idemment le chef de tant, mais en même temps si délicat à maLe rapprochement de ces faits et de ces
la conspiration, l'accusation, n'atteignant que nier, qu'il était effrayé lui-même de ce coup
dates
n~ permet-il pas d'induire que Licquel
des comparses, serait oLligée de passer "DUS de théâtre inattendu.
a1•a,t
dec1dé,
sans trop de peine oa peut le
silence le r&lt;ile du principal coupable et de
En furetant dans la prison où il avait croire, Acquet à se faire l'accusateur de sa
réduire, par conséquent, l'affaire aux pro- trouvé moyen de pénétrer pour rauser a,·ec
portions d'un vulgaire brigandagl'. Stimulé Lanoë el les Buquet, il avait rencontré Acquet femme? Mais le désir de ne pas se compropar ces motifs et da,antage peut-ètre par une de Férolles, bien oublié là depuis trois mois; mettre el plus encore la peur des représailles
raison d'amour-propre plus puissante encore, soit que lime Placi•ne fùt, comme le soup- fermaient, à Caen, Ja bouche de l'indirrne
Lirquet partit pour Caen. Sa joie de « prati- çonnait Vannier, employée par la police' et mari, très empressé de par1er à Paris, à c~nquer J) lui-même est si vire qu'elle perce dans eoaniît la véritable personnalité de Licquet, dition que personne ne soupçonnât le rôle
ses rapports pleins d'enlrain el de verve comi- soit que celui-ci eût trou,·é un autre intermé- qu'il assumait; d'où ce simulacre d'emprique : il se montre prenant la poste a\'eC De- diaire. il est cerlain qu'il obtint, dès le pre- s~nnem~nt au Temple - idée de Licquet,
laitre, son neveu C! cl deux ou trois sbires bien mier entretien, la confiance d'Acquet de Ft!- lnen _év,?em_mcnl - qui lui laissa Je trmps
alertes ». Il est si sùr du succès qu'il l'es- rolles et qu'il eut le crédit de le faire mettre de faire a Ilcal des révélations.
Quoi qu'il en soit, cet incident avait intercompte d'avance : - c&lt; Je ne sais, écrit-il à en liberté !, C'est après celte entrevue que
rompu
l'expédition de Licquet à Caen. Il la
Réal, si c'est trop se flatter; mais je suis Licquel demanda à Réal de l'appeler à Paris
reprit
au
milieu de novembre et quitta Rouen
tenté d'rspérrr qu'à la fin de la comédie on pour vingt-quatre heures; rnn voyage s'effecle
18,
toujours
accompagné de Delaitrc et
demandera l'auteur. » li est regrettable qu'on tua dans ]es premiers jours de novembre et,
n'ait sur cette expédition aucun détail. Sous le 12, sur un ordre ,·cnu de néal, Acquet d'agents choisis parmi ses plus habiles. Cette
quel costume Licquet se pré.senta-t-il à Caen? élail arrêté de nouveau cl amené en poste de fois il avait pris la qualité d'inspecteur des
Quelle personnalité avait-il usurpée? Com- Donnay à Paris, escorlé par un maréchal des droits réunis en tournée de service et les
ment put-il manœuvrer entre les amis de logis de gendarmerie; le 16, il était écroué hommes qui l'accompagnaient passaient pour
~lme Acquet, son compère llelaitre, le préfet au Tcmple 3 et Réal, accouru pour rjnterro- ses contrôleurs;. Ce titre lui conférait le droit
Caffarelli, sans éveiller un soupçon ni froisser ger, se montrait pour lui plein d'égards et d'e,ntrer dans les maisons et de visiter jusune susceptibilité? Il e~t impossibl~ d'en rien « promettait que sa détention ne serait pas qu aux raves, sous prétexte de rechercher 1a
démêler; il a le talent de troubler l'eau pour de longue durée' JJ. Une note restée au dos- fraude. Son but était d'attirer Allain, Buquet
y pêcher à coup sll r et semble jaloux des sier semble indiquer que cette incarcération et surtout d'Aché; mais aucun d'eux ne se
moyens qu'il emploie au point de n'en dirnl- n'était pas de nature à causer grande alarme montra. ~ous ne pournns enlrer dans le dé~uer à personne le secret. Par une sorte au chàtelain de Donnay : 11 M. Acquet a été tail de ce troisième voyage, Licquet ayant
d'instinct de mJslificateur, il entretient, pen-, conduit à Paris pour qu'il ne nuisit point aux tenu secrètes les ficelles de sa comédie; des
dant son voyage, une correspondance orf1cielle opérations relalircs à sa femme .... On sait demi-coafidences faites à Réal on peut inflrer
avec son préfet, et une autre - particulière qu'il est étranger au délit de son épouse: qu'il acheta le coacours de Laagelley cl de
- avec Réal. li dit à l'un ce qu'il n'avoue ruais H. Réal croit nécessaire de le tenir Cloi- Chauvel; moyennant Ja promesse jormeJle de
pas à l'autre, écrit :. Savoi·c-Rollia qu'il a gné. » Ce n'e,t point là le ton dont les poli- l'impunité, ils consentirent à servir Je policier
hâte de rentrer à Rouen, et à Réal il de- ciers de l'époque parlaien t de leur clientèle et à trahir Allain; ils allaient le lui liner
mande, par le même courrier, rlëll'e appele' ordiaaire et il n'est point hors de propos de quand " une peur du gendarme Mallet fit
tout manquerR ». Licquet se replia avec sa
à Pm·is pendant t1ingt-quatre heu res . le faire remarquer; ajoutons enfin que Jes troupe, ramenant Chauvel, Mallet et Lan« Si vous adoptez ceue idée, monsieur, il fau- royalistes détenus au Temple ne s'y tromdrait que vous eussiez la bonté de choisir un pèrent pas ; un vieil habitué de la prison, gelley que devaient suivre bientôt Lanoi'
Vannier, Placène el les Buquet, sauf Joseph:
1 . Cette accu!'-'atîon contre llmo Plarènc prend assez
de consistance si on rapproche lrs allusiom de Vannier
de cc pa,:,11.gc de Billartl de \"t.'au -ç : c )1. et lime de
Placi•nc avaient élC compromis l'un èl l'autre cl condamnés i une l't:dusiou pcrpi!tuclle; mais, par un
i.M&gt;nhrur altachi• i l't'toilc de l.lme de Placime, elle
fut mi~e en liherh' en 1811 ou 12. Comment a-t-elle
foi~ pour_ exi,ster ~ Roul'll s.an'I l~rtune Ju~u•en 1814
1111 elll' ,1nt a Paris a,·er son mari? Cerln111t•~ personnes

trou,·enl des re~sourccs où d'nutres mourraient ,le
faim. Plus heureuse que beaucoup d'autres honnètes
g_ens, t'lle _• eu _une pcn~ion de 1.000 francs çur la
lislc du ro1. 11 lldlard tic \"eau'&lt;, t. Ill. p. 322.
:!. Acquet SOl'lÎl de la 1,1·il'-Ot1 de Cacu le i IIQ\'Cmbre 18Ui.
~. Ecrous du ÎC'm11lc. Archin~s (fo la préfecture de

pohre.

4. 1.cill'e d'Acqu!'l d~ Fërollt's. Arch. nat. P 8li0.

:i. Lettr~ de Oon nœil à _son fri•re Timoléon de Combra!', Arcllll'cs de la fanulle de SainL-Viclor.
ti. Oonn~il a~,mra1t c1ue Ac(111et nait ~u rinf/
francs p:ir Jour pe1!dant toute la durée de sou sl-jour
au Temple, en p1uement des services qu'il v al'ait
r,~ndus à la police. An:hires de la famille de~ Saint\ 1clor.
7. Lettre de Licqucl à Réal, 22 nowmlire ISOï
8. Archi,·rs nationales, ~,; X172.
•

�r-

111STO']t1Jl

qu'on n'avait pas revu. Mais, avant de re•
prendre le chemin de Rouen, Vcquet voulut
présenter ses devoirs au comte Caffarelli,
préfet du Calvados, sur les terres duquel il
,·enait de chasser. Celui-ci ne cachait pas son
mécontentement et jugeait singulier qu'on
disposât de sa police et de ses gendarmes
pour procéder it des enquêtes et à des arreslalions dont on négligeait même de l'infor~
mer. Licquet assure qu'après cc lui arnir fait
grise mine, Caffarelli Tit aux larmes )&gt; au
récit des histoires du faux patron Delaitre et
a·u faux inspecteur des droits réunis. Il est
possible que l'anecdote fùt bien conlée; m3is
}P. préfet du Calvados n'en estimait pas moins
fe procédé sans façon : il devait le témoigner
un peu plus tard avec quelque crànerie. Du
reste Licquet ne s'y trompa point; lui-même
écrivait, à son retour de Ca.en : c! Me voilà

brouillé avec le préfet du Calvados' n.

Il s'en souciait peu, d'ailleurs; on anit
tacitement arrêté que le vol du Quesna} serait
jugé à Rouen par une cour spéciale, et c'était
là que se concentraient tous les éléments du
procès. Licquet en était de\'enu l'ordonnateur

et le metteur en scène; à la fin de 1807 il
gardait, sous les verrous, trente-huit prévenus', hommes ou femmes, qu'il ne cessait
d'interroger, de tenir en baleine, de confron-

ter .... Mais il ne se déclarait pas satisfait :
l'absence de d'Aché gàtait sa joie; il aYait
bien compris que, sans celui-là, son triomphe
serait incomplet et son œuvre resterait imparfaite, et c'est sans doule à celte torturante
obsession qu'il avait dû l'idée - aussi cruelle
qu'ingénieusc d'une nouvelle comédie

dont la vieille marquise de Combray avait
encore été la victime.

Certain jour de novembre de 1R07, elle
entendit, du fond de son cachot, un tumulte
insolite dans les couloirs de la prison : les
portes s'ouvraient, les gens s'appelaient;
c'étaient des cris de joie, des chuchotements,
des exclamaûons d'étonnement ou de dépit
- puis de longs silences qui laissaient la prisonnière fort perplexe. Le lendemain, comme
Licquet venait lui rendre visite, elle lui trouva
la figure bouleversée; il fut, ce jour-là, très
laconique, parla, en quelques mots, de graves
événements qui se préparaient, et disparut
comme un homme affairé. Tout est aux prisonniers matière t1 espérer et Ume de Combray laissa, cette nuit-là, libre cours à ses
illusions; le jour suivant elle recevait par la

femme Delaitre un court billet de l'honnête
&lt;t

patron

)&gt; -,..-

de cet bomme qui avait sauvé

\lme Acquet, tué le cheval jaune et qu'elle
appelail son ange protecteur. L'ange protecteur n'écrivait que quelques mots : &lt;( Bonaparte est renversé; le noi débarque en France;
les prisons s'ouvrent de toutes parts .... Écri-

vez de suite à Il. d'Aché une lettre qu'il rel. LeUre de Licquel à Réa\. Archives nalionalcs,
F7 8172.
2. Tableau des détenus par mesure de haute police.
Archives nationale~, F7 8172.
5. A )lonsieur Delaitre, 11 no\'embre 1807; )Ion-

sieur, je ne peux trop vous remercier de la lettre
que vous m·avez envoyée par un exprès qui me
cause une grande joie que mes larmes ont coulé et
'fUi' je me suis trouvé mal, je vous fais passer la

T OUJ/}'ŒBUT
mettra à Sa Majesté. Je me chargerai de la
lui faire parvenir. &gt;)
Une chose véritablement tüuchante c'est
que la Yicille marquise, dont aucune fatigue,
aucune torture morale n'avaient abattu l'énergie, s'évanouit de. bonheur en apprenant Ir
retour de son roi.
L'événement répondait si Lien à tom~ ses
espoirs, à toutes ses pensées, depuis 1::111t

d'années elle l'attendait d'un moment à l'autre, sans jamais se décourager, qu'eJle trouva
tout naturel un dénouement auquel elle était
dès longtemps préparée, et tout de suite elle
prit ses arrangements pour la nouvelle vie

qu"elle allait commencer.
D'abord, elle écrivit au

C! brave Delaitre &gt;l
un mot 3 de remerciement: elle lui promettait sa protection et l'assurait qu'il serait bien

récompensé de tout le dévouement dont il
a,·ait fait preuve. - Elle adressa à d'Aché

arrivce et j'aurais bcsùin de faire un "oyage de
Tournebut poul' tout réparer et préparer si je
jouis de cette faveur. Vous m'écrirez et l'allends
avec impatience.
La plus navrante des letlres qu'envoya,

dans sa joie, la vieille royaliste dupée esl
certainement celle destinée au roi lui-même .
Fier de son stratagème, Licquet l'adressa :1
la police générale et elle rsl restée dans les
cartons 4 , écrite sur grand papier, d'une
grosse écriture masculine, soignée dans le
début et quasi solennelle, puis, sous l'affiux
des pensées, se terminant en un griffonnage

presque indéchilfrable. On sert que la pauvre
femme a voulu tout dire, vid !r son cœur, se

purger de dix-huit ans de déboires, de deuils,
d'indignations renlrées. Vo'ci! à peu près

complet, le texte de celle lettre dont nous
conservons l'orthographe :

A Sa Majesté Louii 18

lui-mème une lettre débordante de joie:
Me voilà, disait-elle, au comble du bonheur.
mon cher ,icomte, en fesant celui de toute la
France dans mes fers que nous souffrons tous
pour vous je jouis de votre gloire. M. de Laitre
qui m'a rt!ndu les services les plus rares et est
depuis deux mois pour moi toujours en route,
que son zèle rend infatigahle par le seul intérêt
qu'il prend aux malheureux, et que sa femme,
ma compagne d'infortune par suite de l'injustice,
lui a inspiré pour moi m'a envoié un exprès pour
m'instruire des grands é\·énements qui met un
terme à tous nos maux me donne le conseil d'écrire au roy et de vous l'adresser pour lui présenter. Celle idée est lumineuse et est capable de
nous dédommager de ce que mon fils n'est pas
assez heureux d\litre à sa place, le but de tous
ses désirs el de tous nos projets. Voll'c chère
frère, dans les fers n'est sou!enu que par voire
gloire. Je ne sais pas le style pour parler à un
aussi gr.ind roy par son courage et sa vertu. J'ai
laissé parler mon cœur et j'ai compté sur vous
pour obtenir la faveur de le po~séder à Tournebut.
Les prisons sont partout ouvertes; ... j'ai soutenu
avec courage depuis plus de trois muis mes fers
et me suis trouvé mal au récit des grands événements. Yous m'instruirez à temps si je suis
assei heureuse de posséder chez moi le roy. Je
suis bien hardie de demander si c'est possible
celte faveur dans une maison que je crois dérnslée
a,·ec des commissaires qui ont épuisé leur rage
de ne point ,·ous trouver. Rendez, je vous prie,
à M. de Laitre tout ce que je lui dois el que vous
connaissez étant le parent de noire pauvre Raoul.
JI tst pénétré de ces mêmes sentiments, vous demande du service 1 ne voulant pas rester oisir dans
une si belle cause et aussi beau moment.
Ce papier se ressent de notre privation de
liberté, distinguez, mon cher vicomte, tous mes
sentimènts d'allachement et de Yénération, et
avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très humble servante,
nE Collnr...1r.
J'irni chez votre mnman pour me trouver nu
passage du roy si j'obtiens ma liberté avant son
letlre pour le roi. et j'ai trouvé votre idée lumineuse, quoique mes. îu~ér~~s enlre, les mains de
M. DachC s01cnt aussi Ires i.Hen places par son alto·
chemcut. Mais trop occupé des gi-ands événements il
n'y aurait peut-êlrc pensé. Je suis charmèe de l'accueil que ma fille éprouve, qu'elle en remercie bien
\a pro\•idence qui la scrl d'une manière LrCs miraculeuse ....
Je p:trle au vicomte pour satisfaire ,·otrc zèle et

Sire,
C'est dans les fers à 66 ans où je suis plongée
ainsi que mon fils depuis plus de 4 mois que
nous rnons le bon heur de yous adresser nos re!ipects el notre félicitation sur ,·olre avènement
hem·eux à ,·otre couronne, tous nos vœux. sont
remplis, Sire .•..
Le peu de ressources qui nous restait encore
était consacré à soutenir et sauver du glaive vos
fidèles serviteurs dans toutes les classes j'ai eu à
regrelter le chevalier de Margadclle, Raoulle, Tamerlan et le jeune Tellier, tous emportés par
leur zèle pour la mmse de V. M. el a fail à Paris
et à Versailles des honorables viclimes. J1avais
loué une mai~on qui leur était consacrée, avec
toutes les caches utiles à leur sùrnté, mon fils :i
eu l'avantage d'ètre sous les ordres de messieurs
de Frollé el lngant de St-Mnur.
J'adresse ma lettre ;l M. le vicomte d'Aché ponr
la présenter il V. M. et solliciter la gdce bi('n
sensible à mon cœur de la préférence '.de votre
séjour sur la roule de Paris. Vous trouverez,
Si,·e, ma maison à jour et dit-on entourée de
barricades, suites des mauvais traitements éprouvés dans leurs recherches que l'on vient encore
de nouveau d'y faire pour y trouver M. le v..
d'Aché ainsi que ma fille, :ivec séjour à différentes reprises par ordre de M. le prérel et interrogatoire de son secrétaire, après avoir éprouvé
onze heures d'interrogatoire à leur Lrihunal appelée de justice pour leur donner connaissance de
ma correspondance avec M. Daché... ainsi que
d'une lettre que j'al"ais reçue de lui le 17 mars
dernier. Les plus grandes menaces ont été emplorées et d'cstre confrontée avec le Chevalier el
de m'en"oyer à Paris pour I estre guillotinée,
rien ile m'a effrayée, je ne leur ai donné aucune
connaissance de mes relations et du pays qu'il
habitait. Je venais sire de le quiller depuis
10 jours ma réponse :, celle persécution ful que
M. d' Aché étoit à Londl'es cl j'a~· terminé par Je3
assurer que je ne craignais point la mort, que je
ferais avec ferveur mon dernier acte de conlrition et ma teste serait tombée sens dévoiller ccl
intéressant mistère.
vous plocer comme vous le méritez : c'est acqnillrr
ma reconnaissauce de YOUS satisfaire dans un pusle
oil votre cœur gênCre~x et ,·otre belle ùrne puissc1:t
élrc connus de son prince et que vous serre,:. d&lt;'pms
si ]ongtcmr,s par ,•os sacrifices,. joui.ssez donc, ~01~sicur, de I heureux moment el Jamais ma Lberlc na
f'u pour moi tant de prix. Ard1i1·f';; nati, nale~. Fi
81i'2.

4. Archi1'es notionales, F7 8172.

Il

---

.

~la. lihe:lé depuis 6 sem.1ines esloit promise, t-il de jouer près d'elle son double rôle? De
sent cachés dans quelque cabane ou dans
m,us a p1·1x de l'or cl que je crois devoir cslt·e quelles invectives lut-il accablé quand il y
quelque fosse abandonnée. »
parlag(~ entre lu préfet et son secrélaire Si(JUel renonça? Comment ![me de Combray appritLe renseignement était trop peu précis
(sic), moitié de la
pour être utilisé, el
somme est déposée
Licquet estima qu "il
d:rns le bureau de cc
dernier sous cleff. J'a~
était préférable de
été longtemps â remtourner sur un autre
plir la somme qui espoint ses batteries 1 •
toit lax~e, a~·ant lrouIl avait, d'ailJeurs,
vés peut de secours
sous la main, une
dans ceux qui se &lt;livictime qu'il n'avait
saient mes amis, ma
pas
encoM torturée
pmpriété m'a mème
et dont il espérail
été refuséc 1J..wec mebeaucoup : c'était
naces et arGgance me
crO)'ant saai6ée sous
!!me Acquet: " Elle
le gl.iive, j' .!SJfrois p,1r
est, écrivait-il, le semes sacrî fice~. el cescond ,·olume de sa
toit mon seul but, s;iumère pour !"hypo"cr la leste le ma fille
crisie; mais elle la
que j'estoi~ instruile
surpasse en malice
arficl1~e h Caen à
et
en méchanceté ....
G.000 fr. La fomillo
Ses eufa.nts paraisde Laitre sans me consent ne l'intéresser
naitre que par l'in!C'que très faiblement;
resl qu'inspire le malheur, m'a prodigue&gt; un
elle n'en parle même
zèle infatiµ:ahle, en
à personne ; son cœur
afrontant au péril de
est fermé à tous les
sa vie toas les dangers
sentiments de la naBARRIÈRE
DE
GRENELLE,
Gravure
de
BARROIS,
d'après
A.
Cl!AZAL.
(Musée
Carnavalet.)
pour l'enlever de Caen,
ture. J&gt;
où les autorités metEt jïmagine que
laient tout en œuvre.
.
•
c'est
pour s'excuser
j de mes &lt;lomestiqlies ont été. deux mois plonelle qu'on avait exploité ses plus nobles ïllugés rlans les prisons, le 4° nommé François Hé- s10ns pour lui faire livrer sa fille et trahir lm-~eme aux yeux de ses chefs que Licquet
traçait de la détenue un si noir tableau. Son
bert recommandable par :n ans de services a défendu nos intérêts et par sa prohit.é est dans les tous ses amis? Ce sont là des choses c1ue Lic- cœur, à lui, ét_ait fermé à toute compassion
fers depuis le mois de juillel ,) F.ilaise. lia qae quet ne ~acontait,_pas; soit qu'il ne fùt pas et on retrouvait en cet homme l'inexorable
n'a t-il pas souffert depuis quinze années par les plus glorieux qu il ne comint des moyens i'."p~ssibililé des La/Ternas et des Fouquierauthorités des lieux, les recevems d'llarcourt de loueh:s qu'il employait; soit plutôt qu'il se 'lmv1ll~~ av~c pe?l-~tre, en plus, un raffinefalaise et ,de Caen et tant tl'aulres qui dc~an- s~u?iat peu de ?e qu'en pouYaient penser ses ment d 1~0Ille qm aJoute encore à la cruauté.
doient sa perte pour a,·olr pris par notre conseille v1ct11nes. Il avait, du reste, d'autres idées en Le supplice moral auquel il allail soumettre
à dessin, la fc1:me de notre habitation, pour I
tête : Mme de Combray avait indiqué à Dc- Mmr Acquet est le produit d'une imaofoation
sauver ros. serviteurs perséculf's il estoiL bien laitre que d'Aché srjournait ordinairement
cmrnu de i\lonsiem' de Frotté, dont il jouissait de aux environs de Bayeux, sans préciser davan- de tortionnaire : - il .A présent, n°otait-il
q~e la matière est à peu près épuisée, je vai;
l'estime et .qu'il a rec:u aycc 24 de ses fidèles; il
tag:, car elle pensait bien qu'on le trouverait m occ~per de brouiller nos gens entre eux.
en fesoil sa maison de confiance pour les d8poser,
lès crO)'ant en sûreté. Tous ces tourments ont factlement aux côtés du roi récemment dé- U? p~t1t choc nous donnera, peut-être, d'utiles
altéré sà santé et celle de son épouse qui estant barqué. Licque~ s'était donc mis en quête el ver1tes. J)
enceinte alors, et l'a perpétuée très mauvaise i1 s~s ,agen!s battaient la région. Placène, de son
_Co petit choc allait briser le cœur de la
son 61s àgé de onze ans. La famille Darlenet (s."c) cote, mecontent de voir qu'Allain manquait à pr1sonillère et lui ravir la seule pensée conet son frère ont hcaucùup contribué lt nos mal- sa parole et ne tentait rien pour délivrer ses solante que tant de malheurs lui avaient
heurs p:ir des dénonciations journalières el renou- ~marad~s déten~s, donna quelques indica- laissée.
velés dans toutes leurs forces en janvier 1806. t10n~; d après llll, pour communiquer avec
C'est par un trait marqué de la providance que AIJa111 et avec d'Acbé, 011 devait s'adresser à
nous avons échapés aux fers ainsy que Monsieur
CHAPITRE III
un cabaretier de Saint-Exupère; cet homme
le vicomte Daché, mon fils s'empressa d'ail!! l'en
prévenir pour ne plus revenir dans notre chau- était en relation avec un individu nommé
Le Chevalier.
mière, accordés par grace pour mon douaire, et nicha rd, qui servait de courrier aux deux
qui ofusquait encore les D,ll'Lenet en convoitant proscrits. (C Entre Bayeux et Saint-Lô existe
. «.Le Cbe~alier est l'amant adoré. &gt;&gt; C'est
encore ce cabaret pour lui faire un tournebride la mine de houille de Litré et la vaste forêt arns1 9ue L1cquet résumait sa première cona son chateau qui est le fruit de J'ini:1uité.
de Serisy
lui
est• presque
con1irruë.
Cette mine
•
.
•
0
Je demmde·ainsi que mon fils à Votre MajC:sté, o~upa1t cmq a six cents ouvriers; comme ver:atwn ~vec Mme Acquet. Depuis lors, il
votre bienveillance et celle des princes de votre Richard y était employé, toul portait à penser avait pu s assurer que &lt;c l'amour effréné »
qu'elle portait à son héros occupait une telle
sang ..••
que les galeries souterraines servaient de replace
dans son àme qu'il y avait étouffé tout
Je !-uis :ivec respect
fuge à Allai~ et à d'Aché, - soit qu'ils y fis- autre sentiment: c'est pour Jui ciu'elle
.t
de Votre fü1jesté
'] h
ava,
sent le méllcr de mmeurs, soit qu'ils se tins- h "b
e
erge
es
ommes
d'Allain;
c'est
pour
lui
Yolrc ll'èS humble et très obéissante servante,
!· On ig~ore où se cachait d'Achê pendanl J'en- ~urait :ëparer ses torts dans celle affaire que
DE Coll BRA. r.
1
qucte tic, L1cc1uel. Il ne parait pas pi·ohable qu'il se ~•v~l~a!aon
de~ véritCs que le gouvernement p:~ 1_a
ha~ar~a a pass~r le détroit. Peul•ètre n'avait-il as mtcret a c1;lll11a1tre
et pen!!ant en même temps que ~ ~
C'élait, on le voit, une confession générale; 3mtte11 0}landc,·1Jle? Pe1;t-ètre aussi s'était-Il réfu~ié md otyen était le seul vropre à lui mériter quelque in
•/
cach~ds mc1,1agëe~ P.our servir de retraite
ugencei&gt;.
qu,illes durent être la douleur et la rage de a ov1 . 11fr~p1 e. Un hmss1cr de Trè,·iêrcs, Ri. Les ~éc\~rati~ns de Guilbert n'apprirent, du resle
chard-lliche_l
Gmlbert,
que
rl'Achë
a\'ait
employé
à
d·la .narquise quand elle comprit qu'elle avait
rien de bien important encore q , 11
.
•
verscs repr)_ses, rê~·éla à 1~ poli~e de Savoye~Rolli~
tout ce 11 ,0'
.
u e es ,·msscnt
été trompée? A quel moment Licquet cessa- tout cc qu 11 savait « apres a,•otr réflérhi qu'il ne confirmer
l'Angleterre et les én1igr~. savail du complot avec

_. ao tr

�T01.fR.NEBUT

msT0~1.ll----------------------~
'\u'elle était allée lanl de fois affronter les
méprisants accueils de Joseph Buquet; c'est

pour lui qu'elle avait si longtemps supporté

de représailles; les lettres qu'elle é?rivait à
Le Chevalier - Licquet encourageait beaucoup la correspondance entre les détenus -

PALAIS DE JUSTICE DE ROUEN: SALLE DES PAS·PER'DUS.

peine. Souvenez-vous donc de cela el ne l'ouhhez
pas 1 •

Ces lettres, est-il besoin de le dire, ne
parvinrent jamais à Le Cbevalier, tenu au
secret dans la tour du Temple en attendant
,1ue Fouché décidêt de son sort. C'était ~n
prisonnier assez embarras~ant, car, pmsqu'on ne pouvait l'accuser d1reclement _du vol
du Quesna)', auquel il n'avait pas .~ss1s~é, et
qu'on redoutait, d'ailleurs, de l 1mphquer
dans l'affaire, ù laquelle son superbe verhia"e son importance de chouan genlll•' son passé aventureux, ses e·1 oquentes
homme,
proîessions de foi risquaient de donner u~e
portée politique semblable à celle du proces
de Geor"CS
Cadoudal, il ne restait qu'à le
0
mettre en liberté ou à le juger isolément
comme agent royaliste. Or, de ro_)'a~is~es, _on
n'en voulait plus parler en 1808; 1I etail bien
entendu que la race en étail éteinlc, et l'ordre
était donné de ne plus en occuper le public
qui devait depuis longtemps avoir oublié que,
dans des temps tl'ès reculés, le:; Ilourbons
avaient rérrné sur la France.
Donc Réal ne sa\'ait trop ce qu'il adviendrait d~ Le Chevalier quand Licquet s'imagina de donner à celui-c~ u? rôl? dans s.a c~médie. Nous avouons, des a present, n _avo~r
pu saisir tous les_ fils de ~ette no~velle 1~tr1gue; soit que ~1~quet a_1t dé t.rm~ cerla1.nes
pièces trop exphc1tes, soll qu 11 ail p~éf:ré,
en matière si délicate, agir sans trop ecrire,
il reste, dans la suite des événements, des
lacunes si considérables qu'il ne nous a pas
été possible d'établir la corrélation des faits
que nous allons simplement exposer.
IJ est certain que l'idée d'exploiter la pa,sion de !!me Acquet el de lni « promellre la
liberté de son amant.en écbange d'une confession générale 1&gt; revient tout entière à Licquel. IJ le déclare neltemenl dans une lettre
adressée à Réal'. On obtint d'elle, par ce
moyen, des aveux com~le~s : le 1~ d~cembre elle fil un récit détaille de sa vie d avenlur;s, depuis son départ de Falaise jusqu'a
son arrestation; &lt;1uelques J0urs plus tard,
elle donna sur la conspiration, dont d'Aché
était le chef, des détails sur lesquels ?.ous
aurons à revenir. Ce qu'il faut, pour l mstant retenir, c'est celle coïncidence au moins
remarquable: le 12, elle parlait,'. sur la pr~messe formelle de Licquet qu il assurerait
l'évasion de Le Chevalier, et, le I'•, celui-ci
s'évadait en efîel de la prison du Temple.
Licquet dans l'intervalle de ces deux dat~s
était-il allé à Paris? Cela 'paraît probable : 1]
parle, dans une l.ettr~, d'un~ ~b!en~~ supposée" qui pourrait bien avoir ete ~erttaLI~.
Quant à la façon dont Le Chevaher sort1l
du Temple, elle est assez _singulièr~ pour être
contée avec quelque détail : en raISon de son
étal d'exallation « qui le jetait dans des transports continuels et qui avait .~aru, au co?ciero-e de la prison, être le dchre de la fievre ~ on l'avait }ooé, non point dans la Tour,
mais 'dans une déflendance « dont l'un des
murs formait pr1foisément la clôture de la
1

l'odieuse existence de la maison Vannier.
Aussi Licquet jugeait-il qu'un sentiment si
violent pouvait, (&lt; bien manié )&gt;, - c'était
son mot - fournir quelque lumière nouvelle.
li aurait fallu voir r.el incomparable comédien dans l'exercice de son jeu cruel. De
quel air écoutait-il les confidences amou-

reuses de sa prisonnière? De quel ton de
compassion attristée répliquait-il aux élogieux portraits qu'elle traçait de son ama~t?
Car elle ne parlait guère que de lui el L,cquet l'écoutait silencieusement, j~~q.u'au. mo:
ment où, dans un élan de sens1b1hté, 11 lm
prit les mains el, comme allendri de l~ mir
dupe, avec des ménagements hypocrites :
c&lt; Ma pauvre enfant!. .. Ne vaut-il pas
mieux tout vous dire? ll il lui fit croire que
Le Chevalier l'avait dénoncée! Elle dut, tout
d'abord, se refuser à l'écouter : pour.quoi
son amant aurait-il commis une telle mfamie? Mais Licquel donnait des raisons: au
Temple, Le Chevalier, très informé par Vannier ou par d_'autres, avait appris ses relations avec Chauvel et, par vengeance, il avait
ruis la police sur la trace de son infidèle ~mie.
Ainsi l'homme pour lequel elle avait sacrifié sa vie ne l'aimait plus. Licquet, pour
bien la torturer, accablait la malheureuse de
ces consolations Yolontairement maladroites
qui avivent la douleur. Elle pleura beaucoup
et n'eut qu'un mot:
- Je voudrais, dit-elle, le sauver malgré
son ingratitude.
Ceci ne faisait point l'affaire du policier:
il avait espéré qu'elle chargerait à son lour
celui qui l'a,•ait livrée; mais sur ce point il ne
put rien obtenir; elle n'éprouvait nul désir
1. Archh'es nalionales., F7 ~11'2.
. ..•
2. t On a s.upposê auprès delle la poss.ihihte de pro-

sont d'une tristesse qui dénoie une rime
brisée mais toujours pleine d'amour .
Cc n'est pas lorsqu'un ami est malheur('UX qu'il
faul lui faire des reproches; aussi je suis loin de
,·ous en foire malgré toute votre conduite à mon
écrard; vous savez que j'ai tout fait pour vous, je
• d.
neo rnus le reproche pas, et vous rn ,avez, aprcs,
e~
noncée ! Je vous le p:wdonne de tout mon cœur SL
cela peul ,•ou~ èlre utile; mais je sais le m~Lif qui
YOUS a engagé d'être aussi injusl~ pou.r moi; :ous
arnz cru que je vous abandonnais cl Je vous JUre
r1ue non! ...

Il n'y avait poin~ là gra?d r~ns~ignemc~t
pour Licquet i aussi, dans l esp01r d en saro1r
plus Joug, excitait-il beaucoup Mme Acquet
contre d'Aché: à l'en croire, c'est d'Aché
qui, le premier, aurait « vendu tout le
monde » ·I c'est lui qui avait fait arrêter Le
Chevalier pour se débarrasser de ce rival
gênant, après l'avoir com~romis; ~·est à lui
seul que les détenus devaient altr1buer tous
leurs malheurs. Et, dans les lettres que
Mtne Acquet adressait à son amant, Licqucl
retrouvait l'écho fidèle de ses insinuations;
mais rien de plus :
Vous savt"'z que lklorière d'Aché est un gueux,
un céll'rat que cet lui qui eSt cause '1~e vous êtes
dans la peine, que lui ~cul rnus a f!lIS ~n avant
que vous ni penssicz pas; que ces lm qui a voulu
faire imprimer un manifeste qu'il n'a pas pu réu~sir; mais que ces lui qui vous a do~rnê de man.vais
conseille; que lui seul mérite la haine a,,ec raison
du trouvernement
: il .est .ahoré el exécré .comme
~
il mérite de l'être et 11 111 a personne qui ne se
ferait un plaisir de le mettre entl'e les mains dt~
gou,,crnemenl ou de le tuer sur le champ; on sc,11
bien que lui seul est cause que ,,ous êtes dans la
curer l'Cva.sion de !lOn amanL; on a fini. par la ~ui promettre si elle vo11lail tout dire. l) Arclures naltooales,
F7 Sli2.

5.

Il.

Mon

abscncc sup~sêe a ache,,é dE: la

con,;ainte

que son but était rempli. » Lel\re de L1cquel a füal.

prison et donnait sur les coul's extérieures 1 &gt;J.
Le Chevalier, souffrant depuis quelque;
jours, était sujet à des sueurs extrêmement
abondantes; il avait demandé à changer trè~
fréquemment de draps de lit el on lui ,n
servait plusieurs paires à la fois. Le 13 décembre, à huit heures du malin, le gardien
Savard, spécialement attaché à sa personne,
était venu vider sa chaise percée, placée dans
le cabinet voisin de la chambre; il était revenu, à une beure 1 servir le dîner et a,·ait
trouvé le prisonnier occupé à lire i à six heures
du soir, le gardien Carabeuf, en apportant la
c:bandelle, l'a,,ait aperçu étendu sur son lit;
le lendemain, 14 décembre, en ;entrant chez
lui le malin, on avait constaté son évasion.
Le Chevalier avait pratiqué dans le mur,
épais de deux mètres, de son cabinet, une
ouverture assez large pour s'y glisser. Un
reconnut qu'il avait mené à bien ce traYail
sans autre outil que sa fourchette: deux morceaux de bûche, coupés en forme de coins,
avaient servi de leviers pour ébranler el retirer les moellons. L'opération avait été conduite avec tant d'habileté que lous les grava.ls avaient été soigneusement retirés à l'intérieur; au dehors ne se voyait aucune trace
de démolition. Le détenu Vaudricourt, logé
immédiatement au-dessous, n'avait perçu aucun bruit insolite, quoiqu'il eûl l'habitude de
ne se coucher qu'à onze heures du soir. Le
Chevalier, dont le cachot se trouvait à une
élévation de seize pieds environ du sol de la
cour, avait dû, en outre, fabriquer une corde
pour effectuer sa descente : il l'avait tressée
de longues bandes découpées dans une cuolte de nankin et dans la toile de son matelas. Sorti, par ce moyefl, dans les cours pendant la nuit, il avait attendu l'heure, très
matinale, où l'on apporlait, du dehors, le
pain des prisonniers. Le concierge du Temple
avait l'habitude de se recoucher après arnir
reçu le boulanger et la porte restait ou,·erte
,1 un quarl d·heure et plus pendant que la
livraison du pain se faisait aux guichets 2 ».
Certes, on s'évadait du Temple, comme de
toute autre prison: l'histoire de la vieille tour
comporte d'illustres exemples de détenus enlevés, par leurs amis, à la barbe des geôliers
el de la garde; mais que de compères ne fallait-il point recruter pour de tels coups de
main! Étant donnée la topographie du Temple, tel qu'il existait en 1807, il paraît impossible que, sans complicité du dehors, un
howmc panînl seul à percer, en quelques
beurr.s de temps, un mur épais de deux mètres et à traverser l'ancien jardin du grandprieur d'où il aurait dù, pour gagner la rue,
soit escalader le mur d'enceinte de l'enclos,
soit passer par le palais et ses cours pour
arriver à la première porte, celle de la rue
du Temple, qui restait - comme le dit le
procès-verbal - ouverte, chaque matin, pe1;,dant vingt minutes, à l'heure du boulanger.
L'invraisemblance du succès nous porte à
penser que, si Le Chevalier réussit à triom1. Bulletin de police des 21-22 dCcembre 1go7,
2. Procès-verhal de l'èvasion de Le Chevalier, de
la prison du Temple.

pher d'une telle série d'obstacles, c'est qu'on
lui facilita la besogne .
Réal mit à ses trousses l'homme qui, depuis dix ans, était le plus intime confident
des secrets de la police, celui qui avait mené
les affaires les plus délicates, telle que l'enrôlement de Querelle ou l'arrestation de Pichegru, l'inspecteur Pasque. Celui-ci s'adjoignit le commissaire Beffara et tous deux
entrèrent en quête.
Licquet, prévenu l'un des premiers de la
disparition de Le Chevalier, en avait immédiatement tiré parti en montrant à Hme Ac•
quet la lettre annonçant l'évasion, qu'il eut
· soin de lui présenter confidentiellement
comme étant son œuvre. Cela lui valut une
copieuse déclaration de la prisonnière reconnaissante; elle vida cette fois tous les tiroirs
de sa mémoire, revenant sur des faits déjà
révélés, [\joutant des détails, racontant toutes
les allées et venues de d'.-\ché, ses fréquents
voyages en Angleterre, la façon dont David
l' Intrépide effectuait le passage du détroit.
Licquet cherchait surtout à éveiller les souvenirs qu'elle pouvait avoir des relations de
Le Chevalier dans la société parisienne : elle
savait bien que cc plusieurs per~onnages en
place étaient du complot n, mais, malheureusement, elle ne se rappelait pas leurs
noms, C! quoiqu'elle les eùt entendu prononcer, notamment par le notaire Lefehne
avec lequel Le Chevalier correspondait h ce
sujet;; J&gt;. Pourtant, comme le policier insistait amicalement, elle prononra textuellement ces paroles, que Licquel nota avidement:
(( - Un de ces personnages est dans le
Sénat; le sieur Lefebvre le connait; un autre
a été en place pendant la Terreur et on peut
le reconnaitre aux: indices suivants : il roit fré-

_ _"

quemmenl Mme Ménard, sœur de Mme veuve
Flahaut, laquelle a épousé Il. de ... , actuellement ambassadeur en Hollande, à ce qu'on
croit. Cette dame vit tantôt à Falaise, tantôt
à Paris où elle doit être en ce moment. Ce
même individu est pelit, brun, un peu bossu;
il a beaucoup d'esprit, de moyens, el pos~ède au plus haut degré le talint de l'intrigue. Les autres personnages sont riches: la
déclarante ne peut en préciser le nombre ....
Le Chevalier lui apprit qu'à Paris les affi,im
allaient bien, qu'on y attendait également la
nouvelle de l'arrivée rlu prince pour s'y prononcer•. l&gt;
Licqnet exigea que !!me Acquet répéiàl
devant le préfet ces déclarations si graves; le
25 décembre, elle les confirmait et les signait
dans le bureau de Savoye-Rollin; le soir même,
Licquet cherchait à mettre des noms sur tous
ces anonymes; l'almanach impérial à la main,
il parcourut, avec la prisonnière, la liste des
sénateurs, des grands dignitaires, des notabilités de l'armée et de l'administration, mais
sans succès. - « Les noms prononcés devant elle, écrÎ\'aÎt-il à Réal, se sont effacés dt.:
sa mémoire. Lefebvre nous fera peut-être
connaître les personnages 5 • ,1
Le notaire, en eJTet, depuis qu·11 voyait les
choses s'assombrir, était dewnu, avec Licquet, d'une loquacité intarissable. JI pleurait
de peur quand il se trouvait en présence du
préfet el promettait de dire loul ce qu'il
savait, en suppliant qu'on prit pitié c&lt; d'un
infortuné père de famille ». Cette fois il
parla, et sî nettement que Licquet lui-même
en demeura abasourdi. Le notaire tenait, en
effet, de Le Chevalier, que le jour où le duc
de Dcrry débarquerait sur les cùtes, l'empereur serait arrêté par deux of!iciers généraux
1( qui se trou"aient sans cesse à ses côtés et

Clicht Neurdein frères

PALAIS DE jU&amp;TICE DE fiOUEN : SALLE OES A~SISES.

::i. Î1'flisième déclaration de lime Acquel, :'.O décembre 1807. Archives du greffe de la Cour d'assises
de Jloucn.

4. Troisiêmc dCc!aration ile Mme Acquet.
5. l.ellrc de Licquct à Réal. Arcl1h·cs nationales,
8171.

!1 7

�1l1STO'J{1Jl

,·asion. Ce qu'on ne peut, par malheur, étamencement d'aoùl, l'enfant avait été amené blir, c'est la part que prirent à celte comédie
qui di~posaient, chacun, d'une armée de à Paris el placé chez la dame Thiboust, belleA0.000 hommes "! El quand, amené devant sœur de Le Chevalier, qui demeurait rue des Fouché et Réal : en lurent-ils les instigateurs
ou les dupes; estimèrent-ils &lt;1u'ils devaient
le pré[et, pour ). répéter celte accusation,
feindre de l'ignorer ou ne fut-eUP, en réalité,
Lefebne eut nommé ces deux généraux, Sa- Martyrs•.
Comment se senit-on du fils pour capturer que l'œuvrc d'agents suba\tP.rncs travaillant
voye-Rollin en resta médusé au point qu'il le père1 C'est un m1slère que nous n'avons
n'osa insérer ces noms au procès-verbal de pu complètement éclaircir. Les récits qu'on à l'insu de leurs ehefs? Personne, en tout
l'interrogatoire: bien plus, il se refusa à les a donnés de ce haut fait policier sont évidem- cas, ne crut un instant « au mur de deux
tracer de Sa main et il exigea que le notaire ment fantaisistP.s; ils restent, tout au moins, mètres percé, en une nuit, à l'aide d'une
lui-même consignât par écrit cc blasphème inexplicables si l'on n'admet pas l'intervention fourchette », pas plus qu'à , l'échelle de corde
devant lequel reculaient les plumes officielles : de quelque compère trahissant Le Chevalier taillée dans une culotte de nankin ". l\éal, en
revanche, ré\"Oqua le concierge de la prison,
Ll•rehm.i a~urc - écrirail à Réal SalOye-Rolaprès lui avoir donné des preuves non équi- fil mettre aux [ers le geôlier Savard el exigea
lin - que le Che,alier n'a jamais ,·oulu lui nom- ,·oques de dévouement. .\insi on a dit que
un rapport « de toutes les circonstances de
mer tous les con:-piratcur!'i. Lefebne en a ccprn- Réal, t&lt; recourant aux procédés extraordid:mt nommé dtiux, donl l'un ~urtoul c!-l :!&gt;Î consi- naires 1&gt;, aurait fait arrêter « la belle-sœur nature à faire connaître les intelligences que
lll•l'aLle el qu'il esl si i1nrai~cmhlahle de rencontrer et la fille du fugitif pour les jeter aux prisons le détenu devait a\"oir dans l'intérieur de la.
prison pour faciliter sa sortie' ».
là que je ne puis mème m'en figurer le soupçon.
de Caen, avec les galeux et les filles publiQue Licquet - soit directement, soit par
P,u· respect pour l'alliance auguste qu'il a contmctéc,
ques ». Le Chevalier instruit de leur incar- l'intermédiaire d'un agent tel que Perlet, en
je u'ai Point con~igné son nom dans l'interro~atoi1·c; je le joins 11 ma lettre dans une déclarahon cération - par qui1 - aurait offert de se qui Le Che,·alier avait certainement toute
constituer prisonnier si l'on mettait en liberté confiance - ail mis la main à celle évasion,
énite cl --ignée par le pr,hcnu.
les deux lemmes el la police accepta le marEt dans sa lettre se trouve, en effet, un ché:;. .\insi contée, l'histoire ne concorde voilà qui semble bien probable. Dès que le
prisonnier rut dehors, dès que Mme Ac'[uet
billet portant ces lignes:
point avec les documents que nous avons pu eut livré tous ses secrets pour prix de la
recueillir. Le Chevalier n'avait point de fille liberté de son amant, il ne s'agit plus que de
Je déclare il M. le préfot cle la Scinc-lnréricurc
que Je!; deu'( générau'( que je ne lui ai pa~ nom- et l'on ne trome, du reste, nulle trace du le reprendre et les moyens qu'on ! emplop
uu:s dans mon interrogatoire de ce jour el qui
transfèrement à Caen de Mme Thiboust.
durent être bien peu avouables, car dans les
m'onl Hé dCsigné'- par le sieur Le Chevalier sont
L'autre version n'est guère plus admissible. rapports adressés à l'empereur, tenu journelles généraui. : füm:-iWOîTE ET ,h,!-~'.'i\,
A peine hors du Temple, le proscrit n'aurait lement au courant de toute l'affaire, les périLEt'ED\RE 1.
pu, assure-t-on, résister au désir de Yoir son péties en sont manifestement défigurées. \'oici
lils el aurait fait prier - par qui encore? les laits qu'on ne peut mettre en doute: Le
Bernadotte et \!asséna ! .\u ministère de la
!lme Thiboust de le lui amener au passage
police on affecta de rire beaucoup de celle des Panoramas. Naturellement la police suivit Cbe,,alier a,,ait tromé dans Paris « une rebonne folie; mais peut-être bien que ceux la lemme et l'enfant el Le Cheralicr lut cueilli traite impénétrable où il aurait pu braver
impunément les efforts de la police ll; Fou11ui connaissaient les dessous de certai.nes
dans leurs bras. On a peine à s'imaginer ché, spéculant sur les sentiments du fugitiî,
vieilles rivalités, et Fouché tout le premier,
qu'un homme aussi habile se fût à lui-même décerna aussitôt un mandat d'amener contre
jugèrent la chose moins ridicule et moins
dressé un piège aussi enfantin, et son aven- Mme Thiboust. Par qui Le Chevalier fut-il
invraisemblable qu'ils ne l'avaient déclarée
tureuse existence ne l'avait-elle pas, dès informé, dans sa cachette, de l'arrestation de
tout baut. li n'était que temps d'arrêter Liclongtemps, habitué à vivre séparé des siens1 sa belle-sœur? C'est là que se place, évidem,1uet dans son cn'[uêle. Ce diable d'homme,
La vérité est autre, certaineme:nt. Il im- ment, l'intervention d'un tiers. Toujours estavec sa manière de fouiller jusqu'au tréfonds
porterait d'abord de savoir qui avait ouvert il que le proscrit écrivit au ministre, « lui
la conscience de ses prisonniers, était de taille à Le Chevalier la porte de ,a prison : une
offrant de se représenter aussitôt que la liberté
, découuir qu'il n'y a,ait en France que Bo1
de ses parentes, Mme Noël, racontait plus serait rendue à la femme qui servait de mère
naparte qui r,,t partisan de l'empire. C'étaient
tard « qu'on avait fait au détenu, s'il Youlait à wn fils ,. Fouché fit amener en sa prélà, en toul cas, des idées à ne point mettre
dénoncer ses complices, des offres d'emploi » sence Mme Thiboust el lui délivra un saufen circulation et, de ce jour-là, Réal se jura
repoussées par lui avec hauteur : comme il conduit de huit jours pour Le Chevalier,
bien que jamais Le Chc,·alier ne di\'Ulgucrail
devenait embarrassant, on donna ordre aux « avec l'assurance positive et réitérée de dondevant un tribunal d'aussi dangereuses mé~
geôliers « de le laisser sortir sur parole dans ner à. celui-ci un passeport pour l'Angleterre
disanccs, si Pasque et Beffora réussissaient à
l'espoir qu'il ne reviendrait pas » et qu'on
aussitôt qu'il se liuerait 5 ».
le retromer.
pourrait le condamner pour évasion. Le CheLa dame rentra chez elle, rue des !lartirs,
Les deux agents avaient établi une surveilvalier profila de cette faveur, mais il rentra oi Le Che,·alier, pré,·enu, vint la trouver :
lance sur les routes de Normandie, mais sans à l'heure dite : ces tolérances n'avaient rien
r1rand espoir; Le Chevalier qui, depuis huit d'anormal dans cette étrange prison, théàtre c'était le 5 jamier 1808, au soir. li çouvrit
;os, avait dépisté tant d'espions el érnnté tant de tant d'aventures à jamais mystérieuses; de caresses son petit garçon et le fit CtJUcher
de r1uet~apens était considéré comme impre- Desmarets ne raconte-t-il pas que le concierge dans son lil : l'enfant se souvint toujours des
nable : il lut repris pourtant et, de même Boniîace laissait sortir du Temple un Ilrison- baisers qu'il reçut celte nuit-là ....
Mme Thiboust, fort peu rassurée par la
que son évasion parait l'tre le résultat d'une nier d'État d'imporlance, sir Sidnej Smith,
combinaison policière, de même, dans la fa- « pour se promener, prendre des bains, diner promesse de Fouché, suppliait son beau-frère
çon dont il retomba aux mains des agents de en ville, même aller à la chasse ll : le com- de prendre la fuite.
- Non, non, répliquail-il, - et c'est en
Réal, croit-on bien reconnaître le tour de modore ne manquait jamais de revenir cou~
ces
termes mêmes que, plus tard, elle rapmain de Licquet. Celui-ci seul, en effet, était cher dans son cachot et « reprenait en renportait
sa réponse, - « le ministre a tenu sa
assez renseigné pour indiquer le cou~. Dans
~a parole ll.
parole en vous rendant la liberté, je dois
ses longues conversalions avec ~lme Acquet, trant
li fallut donc bien que quelqu'un se charil avait appris que, en quittant Caen au mois geàt de faire sortir du Temple Le Cheralier, tenir la mienne; l'honneur le veut: hé!iter sede mai précédent, Le Chevalier avait conr.é puisque celui-ci ne se décidait pas, quand il rait une faiblesse, y manquer serait un crime».
Le 6 au matin, persuadé - ou feignant
son fils, àgé de cinq ans, à sa servante, Marie
était dehors, à fausser compagnie à ses geôllumon, a,•ec ordre de le conduire chez un liers; cl voilà qui explique le simulacre d'é- de l'être - que Fouché allait faciliter son
passage en Angleterre, il embrassa son ensien ami d'Évreux, le sieur Guilbol. Au cornfant et sa helle-sœur.
3. Il. Fornerou, Jli,toirr gb1érole des i.migrés,
1..\n:hhes nalionales, F' 817 l.
•l O~laraüon de Marie Uumon, scrvanle de I.e
7
Çh~-valier. A.rchi\·cs 11a.tionalcs, F 8171.

t. 111. p. 608.
4. Registres du Temple. Arch. de la préf. de police.

r,. l\enseigoements 1mt1culicrs.

-.---------

.

Al~on~, dit-il, c'est_ aujourd'hui le jour
des Rms' c est un beau JOUr; faites dire une
mes~e pour nous et préparez le déjeuner; je
serai de retour dans deux heures 1.
De~x beu:es plus tard, l'inspecteur Pasque
le ré1?tégrait au Temple et veillait à ce qu'il
fût mis « fers aux pieds et aux mai us, au sec:et le plus rigoureux, sous la surveillance
d_ un agen_l de _police qui ne derail le quitter
m JOur. n~ n~il ». Le soir même, Fouché
adress,1t a I empereur un rapport spècial •
n~lle mention n'i•tait faite de la chevaleresq~~
dcmarche de Le Chevalier : il 1· était dit
,les
l " .
que
agen s s eta1ent saisis de cc brigand chez
une f~mme a~ec laquelle il a,·ait des relations
et ,9u ~ls aYa1ent pu se jeter sur lui avant
&lt;1u
· Il fil usao-e
° de ses armes, ,, • Le 'l, au matin, 1e commandant Durand, de l'état-major
de_ la P,lact•' se présentait au Temple el faisait
le~er I éfr~u du prisonnier\ qui comparaissait à m1d1 devant une commission milit.iirc
a.sse°:1blée daas une salle de l'état-m.ijor, quai
\oltair~, n'. 7. Celte juridiction expéditive pa1~rass~1t s1 sobrement qu'aucun de ses doss1c:s na ~ubsisté : elle jouait dans l"oraanisalton sociale le relie d'une trappe sur laq~elle
on poussait les gens dont on était embarrassé.
li y eut des condamnés dont on ne connait le
so:t. que parce qu·oo retrouve leurs noms
gr1Ho_nné: sur un feuillet à demi déchiré, qui
servait d en~eloppe à des rapports de police.
Le Chevaher lut condamné à mort : à qua('•. h~urcs il quittait l'hôtel de l'état-major et
ctait "';'°~é à_ la prison de !'Abbaye en attendant I e~ccu~1on. ?andis qu'on ,·aquait aux
prép~rat,r~, ,_l écrlVlt à !!me Thiboust, restée
depms l~ms ;ours sans nouvelles, cette lettre
q~• parvrnl le lendemain à la pauvre lemme
desolée :
Ce samedi, 0 jamicr 180:i.
~e lais mo~rir, ma sœur, et je mus lè..,ue mon
fil;- Je ne f:u.s aucun doute ,1ue ,ou.." au;cz jlOur
lut tous le~ ~ms cl toute la tendrc!-.~e d'une mère.
.\~ez au.&lt;:si'. Je ,·ous prie, pour former ~n ârne et
~o? caracler~, la, fermeté et la vigilance c1ue j'aurais eues mo1-meme.
~lal~eurc~scment,. en mus lég-uanl cel rnfant
CJ?• m est ~1 ch:r, JC ne peux y joind1·c le legs
d ?uc. rortur~e cgalc i1 celle que mes parents
· • 1p
tm avaient .laissée en héritarrC'
'o · C'est la, prrncipa
~utc. &lt;JUC_ J~ m~ r;p;ochr dans le cours de ma \'ÎC
d ~vo1!· d1mmue I beritagl' qu'ils m',irnient trarn;m1s. Elevez-le selon sa fortune actuelle et faitc-,-h•
pl~tùt _artisan. s'il Ir faut, que de le confier à de,
~oms ctrangcrs.
. Un de, mes pl~s grnnds regrets en quitt,mt Ja
v1~ est d en sorltr sans noir témoigné ma rccon:1 ,·ous cl il \'Olre lille • ,\d.,e u, JC
· vnTa1
· •
..na,s,ancc
.
J _c~pcre ~ans rnlre sournuir et ,·ou.s me rcrez
\"Jll'C au,'i1 dans celui de mon ms.
Li:: C.11uun,;1;•.

La nuit était venue, une nuit d'hiver froid
et br~meuse ', quand le fiacre qui de1ai~
condmre le condamné au supplice vinl se
ranger devant la porte de !'Abbaye : le trajet
Hense!g11cme11ls_ particulier3.
Bul/~1111 de police du 5 jam·icr 1808.
Heg1s~rcs ùu Temple.
Hensc!gncm~nl particu_licr.
j_ Bulletm de I Observatoire, o janvier 1808 .

1.
~.,_
4.

était long de Saint-Germain-des-Prés à la barr,'ère par les rues du Four el de Grenelle
1avenue de l'Ecole-\lilitairc el le chemin'.
a!ors. tortueux et .sans nom, qui est aujourd hui la rue Dupleix, Il faisait, ce soir-là, un

CIIA.liVEAIJ-LAG,\nDE.

brouillrd humide 4ui épaississait encore la
nmt : es curieux, sans doute, furent rares•
et le spectacle, pourtant, dut être sinistre :
su.r ce t:rrain pelé, contre le mur de l'en~
cernte, s adossait le condamné, descendu du
fiacre arrêté dans l'angle formé par le b.'itiment de la barrière de Grenelle. L'usao-e
pour1 les · fusillades
de nuit • était de pIacer
o '
•
su; a po1trmc_ du supplicié une lanlerne allumee q?1 servait de cible aux hommes.
A six heures, tout était terminé : tandis
q,ue le pel~ton rentrait en ville, les îosso~·curs
s approchaient d~ corps tombé au pied du
mur et l~ po.rt~ient au cimetière de Yaugir~r_d i un Jard1mer du ,•oisina"'e et un rentier
Y~e!llard. de quatre-,·ingts an~, que la curio~
site
h avait
· amenés près du cada,-re d~ ce
c ouan mconnu, ~ervirent de témoins à 1
rédaction de l'acte de décès•....
a
. La mo;l de_ Le Chevalier mit fin à l'instrucllo_n de _I affaire du Quesnay : il était de ces
pr1sonrnr~s dont le grand juge disait &lt;&lt; qu'on
~~ po~vait
metl~e en liberté, mais que
I mtéret de l Etat e11ge~it qu'ils ne comparussent
pas dc,·ant des JU"es
.
.
o », et l' on crai~na,t, en pous~ant plus arant les investir1al1o~s., d'être .entrainé. à quelque vaste pr~ès
poh11que qm mettrait en émoi tout l'ouest
de la France, toujours prêt à l'insurrection
e~ que les rapports montraient comme orgamsé pour_ une nourclle Chouannerie. li est
Lien certam que la capture de d'Aché aurait
6. Extrait d_u rrgi~tre des otles de d· .,_ 1 1

t:~

commune_ de .~augira.rd.
8

ccc~ ( e a

torl)1,/ d~~~~~~/ ffc·éd~td de d~ci:s de :\rmand-~ïcnelle, à ,·augirard 1 :igé de ~·f°,J,osu8r,
pl~menédcù. G,~e1
~
mois,
,ire

TOU1t_NcBUT

_ _ ,,,

sin,guliè~emcnt. gêné Fouché et, en attcndan t
qu _on put le !aire disparaitre comme Le Che\"al1er, il préférait, de beaucoup, le voir échapper aux. poursuites de ses agents i l'absence
de _ces chefs du complot allait permettre de
prescnter l~ vol du 7 juin comtnt' un simple
acte de brti;andage auquel la politique était
tout à fait etra,wère.
Ü? imposa do~c sil~nce aux baYarda"es du
nota1.re L~fc~vre, en proie à une incontÎucnce
Je denonciat10ns qu'il n'interrompait que pour
~e ~a~enter et maudire ceux qui l'avairnt entram: dans cette aventure; on modt-ra le zèle
d~ Ltequet à qui le préfet confia le soin de
"énéral de l'an:aire,
.
0
drcd1gcr
l ,le rapport
.
ce
ont! s acqmtta si bien que son volumineux
t:ava1l par~~ à Fouché assez « lumineux et
c1r~ons.1anc1c pour ètre soumis tel quel à Sa
~!aJestc 7 JJ. Puis on commença, sans hâte à
s occuper
du proces
, .· 1·1 1ali ait. mterro11er
.
' rt
f
con ronter, suiv~nt les formes, les qua;antes,ept pe~sonnes mcarcérées; de ce nombre
1accusat1O~ ne retint que trente-deux prérn~u.s, d?nt vrngt-trois étaient présents. C'étaient
Fl1crle, llarcl, Grand-Charles Fleur d'E- .
et L. c 11·mcey
·
prne
qui,· sous les •ordres d' \lia
avaient attaqué le chariot·, la ma rutsec
q · ,&lt;ln,
Ch
orn ray, sa fille et Je notaire Lcfcbne instigateurs
du crime.' Gousset , 1e vo1tur1cr
.• . ·
.1. 1
JJ.. exa_ndre. Bu&lt;Juet, Placène, Vannier, Lan~
gelleJ'
L
.. qut avaient recélé les fonds.
L' Chau ,e. 1
dante, e&lt;_&gt;mme complices, puis les aubergiste;
e . ouv1gny, d'Aubigny et d'ailleurs u i
avaient nourr.i les brigands. Les accusés ~bsents ou _fugllifs étaient d'.\ché, .\llain, Le
Lorault
fill
D dit la Jeunesse
.
• Joseph Buquet, 1a
t e
upont, pms des amis de Le Chevalier
:u de Lefebvre compromis par les révélations
D
,ae ce dermer : GCourmaceul , Révérend ,us• uss~y, etc.... renthe dit Cœur-de-lloi était
!11°r~ ~ la Conciergerie pendant J'enquête. Le
Jard,mcr
l 'é tait
.
. • 'd' de lime . de Combray , Cb't
ac,s
~uic1 e. que14ucs Jours après son arrestation
Q_uant ~.Placide d'Aché et à Bonnœil, on dé~
c1da ?u ils ne seraient point mis en jugement
et &lt;JU on. les l~a_du_irait plus tard devant une
commission mi_hta1re : on écartait manifestement du p~occs tout ce qui aurait pu lui
donner une importance politique.
,_Mme_ de Combray, édifiée enfin sur le genre
d rntéret
.
dque lm avait_ témoi"ne'
. o L.1cquet, et
menue
u
pays
des
,1/uswns
ou' 1e po 1·1cier
.
l' . . h .
avait s1. ab1le~ent" promenée, avait pu enfin
commumquer directement avec sa f 'Il .
so n filI s 1·imoI'con n' avait jamais approm·é,
am, •on·
se le ra~pelle, ses compromissions politiques
~t depnis la l\érolu_tion, il s'était tenu à l'écar;
e Tournebut.
. Mais,
, . à la première nouvc•Ile
. .
des. arrestallons,
. . ,aisant trê\'e à des r écnm1na
1
wns
trop
tac1les,
il
élait
accouru
s
fi
àp
•
e ner
,ouen po~r etr~ à portée de ,a mère el de
son . frère pmonmers.
. banB
. Les lettres qu•·t1 ec
.
.,gea1l arec
. onnœ,l,
, dès qu'il lui lut permis
11 er les detenus indiquent d 1
ue
conse1
d l'
d ,
•
, e a part
e un et e 1autre, un grand sens de la
tCahados). l.a déclaration à nous r11-1
Nl)CI Langlois, jardinier àn-é de ir,, e padr JactJUCS•
• •" . , o
,,., ans cmcura 11
. ,1
cl_os f euqu1er •. ,aug1r_ari!, cl Louis IJacheÙcr
taire, rue _de Sèn:es, a \augiranl, âgé de -9
1 proprie7. ,\rcluves nat;onalcs, p S\ 71.
aus.

�IDSTO'R,1.Jl

_______________________________________.,

situation, une irréprochable honnêteté et une
récipro11ue et profonde amitié. Cette famille,
que Licquel se plaisait à représenter comme
uniquement composée de gens haineux, libertins ou égarés, nous apparait, dans ces cor-

respondances intimes, sous un jour bien difCérent; les deux frères sont pleins de respect
pour leur mèrej ils témoignent à leur sœur,
malheureuse et coupable, un attachement
attendri; jamais un mot de reproches, jamais
une allusion aux faits connus et pardonnés :
tous sont ligués contre l'ennemi commun,
contre Acquet, qu'un::mimcment ils considèrent comme l'auteur de tous leurs maux 1 •
A son retour du Temple, fort des serdces
louches qu'il uait rendus, celui-ci était renlré triomphant à Donnay; il ne cherchail pas
il dissimuler sa joie des catastrophes qui accablaient les Combray, et il les traitait déjà
en ennemis vaincus.
On tint donc conseil : l'avis de Bonnœil et
de Timoléon, comme aussi celui de la mari .\rchivcs ,le la fami!IC' d&lt;' ~aint-\ïctor.

quise, était de tout sacrifier pour sauver
!lme Acquet; ils n'ignoraient pas que les
dénoocialioos intéresst!es du mari faisaient
d'elle la principale coupable et que !'accusation devait peser presque entièrement sur
elle. Ils résolurent de faire appel à CliaureauLagardc, auquel le périlleux honneur d'assi~ter, devant le tribunal révolutionnaire, la
reine ,Jarie-Antoinette avait valu un renom
illustr1 l.f! grand avocat consentit à se charf!er de défendre )lme Aquet : il enmp à
HrlUcn, pour étudier l'affaire, un jeune secrétaire nommé IJucolomLier, qui halJitait
ordinain:menl arec lui : cf - un intrigant,
se disant médecin i,, écrirait dédaigneusement Licquct. Ducolombier se flia à Rouen
et rornmf nça par examiner la filuation, plus
que trouble, de la fortune des Combray. Depuis 11lu~ieurs année!&lt;, lJ marquise, aux
abois, arait consenti à la vente de quelqucsun~s de ses propriétés; Timoléon dut requérir des inscriptions hypothécaires pour la
1

•

:.! ••hdiirl's dC" la famille de Saint-\ïctor.

cousenation des droits de ses sœurs et de
ses propre:i créances; el, tout autant pour
parer au désastre financier qui menaçait 1&lt;a
famille que dans l'espoir d'ètre utile à sa
mère en atténuant, par acte authentique. sa
responsabilité, il pro,·oqua et obtint, devant
le tribunal de Louviers, la mise en curatelle
de Mme de Combray•.
Un arrêt de la Cour de cassation du 17 moi
1808, dessaisissant de l'affaire la cour de
Caen, en avait attribué la compétence à la
cour de justice criminelle et spéciale de la
Seine-Inférieure. C'est donc à llouen que,
« pour c.,usc de sûreté de l'État», allait se
dérouler le procès 11ui, d'arance, passionnait toute 1a Normandie. La curiosité était
singulièrement excitée par ce crime c!1ra11ge,
commis par des clames de thâteau, et l'on
s'allcndait à des révélations surprenantes,
l'instruction apnt duré plus d'un an cl a)"ant
mobilisé une yJritable armée de témoins,
appelés tant de la région de Falaise que des
alentours de Tournebut.

(A suivre.)

G. LENOTRE.

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1

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~

•

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 50, Diciembre 20</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Docteur Max Billard</name>
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        <name>Escritores franceses</name>
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                    <text>fflSTO']tl.11
tomba sur les armes, sur les sabres, sur les
lames, sur la qualiié que la lrempe pouvait
leur donner et qui les rend propres même à
couper le fer; je citai comme preuve du fait

un yalagan que j'avais rapporté de Corfou.
cc Qu'en avez-vous fait1.. me dit le général.
- Je l'ai donné à Talma. - Cela est bien
LAnr-:.1.c,.T, Sour:enirsd'un s~xagé11aire, 1. IV, p. ii.
-?-

d'un poèle. CPs messieurs font leur cour,
même aux rois de théâlre. - Je ne la fais
même pas aux héros, général i je ne la fais
qu'aux dames : madame est là pour le dire 1 )).

(A suivre.)

JosEPH TURQUAN.

1'APOLÉON REÇOIT A 8AINT·CLOUD LE Slb\ATUS-CONSULTE QUI LE PROCLAllE EMPEREUR DES FRA.~ÇAIS.

Gravure de PJGEOT. d'atrès k laéfeau de Roue.ET, - (Mttsie de Versailles.)

FR_ÉDÉR_lC LOLIÉE

"""

Napoléon et Talleyrand
Dans l'un de ses fréqu cnls accès de dépit ra)·onnement, elle n'a pas éclipsé l'autre.
contre une inte1ligence . qu'il ne put jamais Napoléon étendit sa gloire beaucoup plus haut
&amp;ubjuguer entièrement ni conduire à sa guise, et beaucoup plus loin : il fut déraciné par la
Napoléon croJait enfnmer en ce peu de mots lempête. TalleFand plia et dura. Nul ne fut
tout ce que Talleyrand, wn œuvre entière et d'aussi près associé que Tc1ll1::yrand aux vastC's
M réputation pou nient attendre du jugement
et tumuilueux desseins do !'Alexandre mcde l'avenir:
derne; nul ne connut, commelui,le caractère
, La poslérilé ne lui donnera d'autre place et la portée de la peméc impériale : son étenque celle qu'il faut pour dire qu'il a éié mi- due, ses irrégulariLés, ses excès. De même
nistre sous tous les gomernements, qu'il qu'il avait tendu l'échelle (tt d'une manière
a prêté ,,ingt ~ermcnts 1 , et que j'ai été assez combien dili~ente, combien opportune! ) à
sot pour m'y laisser prendre. 1)
l'ascension de Bonaparte, quand il le vit porL'hisloire, plus généreuse, ne devait point ter, en quelque sorte, par les événements; de
ratifier une opinion aus~i sommaire, mais, au même se rctourna-t-il contre lui, quand il le
contraire, élargir Je rôle et l'irnporlance du sentit irrémédiablemeut condamné. Napoléon
personnage qui fut l'adn-rrnire poli, perfidf', n'eut pas de plus préci, ux allié, ni de plus
quelquefois, en ses rno}ens, des dernières dangereux adversaire, - ce qu'il savait très
fautes de Napoléon. Les deux figures sont bien 1 . Oui, quant à cela, son opinion était
restées en présence dans la juste lumière de double-ment faite; et, cependant, jusquts après
leurs proportions ,éritaLles; et toute supé- la terrible leçon de 1814, ju,que pendant les
rieure qu'ait été l'une par l'immensité de sùn Cent-Jours, cherchant de dernières clartés

sur les bords de l'abîme où trébuchait ,a
puissance, il en reviendra au ministre qui l'a
trompé, d réclamera encore 'falleJrand.
Ces deux énergies se complétaient l'une par
l'autre, quand elles étaient unies. La première
incarnait le génie de l'action, la seconde exprimait cette force calme, lumineuse, du conseil, qui prépare les voies aux grandes résolutions ou permet d'en atténuer les retenlissements dangereux. Napoléon, comme l'exprime l'historien Mignet, projetait ce qu'il y
a,·ait de grand, de glorieux, de lointain;
Talleyrand parlait .ses soins à en écarter les
périls; et 1a fougue créatrice de celui qui détenait la puissance pom·ait être tempérée par
la lenteur drconspccte du ministre armé de
prudence, - aulant, du moins, que l'un
permettait à l'autre de s'interposer entre
l'obstacle et sa volonté.
Dans les rencontres difficiles où quelque
ingénieux euvhémisme, une déœarche de

Extrait de l'ounagc: Tollcyra11d el- La Société
fran çaise: Du p1·ince de Bénéi•eiil au duc de il lorny.
1-'11ü1]Rlf. l,111.1ü: . Un ,·o lumc in-8°. prix:
i fr. 50, tmilc-Paul, Cditcur.

noL1•c n1aison, à JJré~enL que la forlune l'abandonne,
depuis quelque lemps. , (Curre$]J01tdanee de IYapofëon 1~ t. XXVII, p. l:ïl , piCce 21 1 210. Au roi
Jo•epl1, .\"og-ent. 8 fénicr rnt L 1

ru·

VIL - lhSTORtA, - Fasc. 49.
LES AMATEURS DE PEINTURE, -

Tableau ,je ME(SSONIE:R. -

(Collection CIIAUCJIARO, Musé.! du Louvre.)

1. Exnclt'menl ll'ci1,c.
2. « Méficz-w,us de Tal!e~·r:uHI. Jo le pr.'llîl1ue
drpuis seize annCcs; j'ai mt'me eu ile ln fi11'cur )lO\ll'
. lui; mnis c'est sûrcmcnl le plus grand ennemi de

0

,

�-

111STOR._1.ll
°NAPOLÉON ET TIILLEY11_/11YD

.

sage et lente préparation, un temps d'arrêt,
une suspension favorable, pou\'ait amorlir les
effets d'un -choc brusque, 'J'alleyrand excellait
en la manière d'arrondir cc que la dictée de
Xapoléon arait de trop impérieux et de lui
frayer à Iui-mème les moyens de paraitre ou
plus habile ou plus fort, en redevenant plus
ëalme.
Bonaparte, qui jouait volontiers au Jupiter
(surtout au Jupiter tonnanl), oubliait, en
maintes occasions, les caressantes douceurs
de Tallcyrnnd, si moelleux en de certaines
letlres, si rmeloppant en ses paroles; il l'asrnillai( de reproches, d'interpellations vives;
néanmoins, il lui avait confié, n'ayant, auprès
de soi, personne qu'il en jugc:ît plus digne
ou plus capublc, les négociations d'Amiens,
celles dJ Prrsbourg, sinon celles de 'l'ilsitt.
Après Au:-tcrlilz, c'est sur lui qu'il se rPposcra
d'assurer la victoire par des accommodl'ments
qu'on e)pérait duraLles.
(&lt; Je veux la paix, lui écrirniL-il, arrangez
tous les articles du mieux. que vous le
pourrez. )l
Lorsr1u'il avait Lenté d'organiser l'Allemagne et l'Italie, c'est-à-dire d'en parlagf•r
les territoires, d'en diviser le~ gouverncmrnt-:,
pour fortifier d'aulant plus l'unitéde son empire: c'est 'l'alleyrand qu'il consulla longncmenl, afin d'en obtenir des clartés sur lt.!s
dé1ails et de la précision sur l'ensemble.
Le caractère de 'l'alleyrand ne lui élait
jamais apparu comme un miroir de droilurr;
et ses raisons étaient fondées pour lui en refuser
la louange. En revanche, la correspondance
de l'empereur déct\le, !t chaque page, l'eslimc
que lui inspirait - malgré lui - sa pénélration diplomatique et le prix qu'il allacbait
à ses scnices, parce qu'il en avait fait l'épreu vc
en des conjonc!urcs heurem-es oucompliquél'S
de son règne. li fallait que cet homme lui
semLlàt bien utile, ou qu'il en craignit singulièrement les dl's~eins cachés, ou qu'il allribuàt à sa présence une influence mistéricusc
dont il ne pouvait se passer, puisquP, sans lui
vouer une rétlle confiance, il ld coml,la
d'honneurs et d'or avec une munificence sar.s
égale. ll l'avait maintenu sept ans dans le
ministère; il avait inventé des fonctions supérieures inconnues pour qu'il fùt appelé viccgrand-élccteur après avoir été grand chamhtllan, el découpt', à son intention , dans la
di~tribution dLs grands fiefs nouvellement
créés, la principauté de Ilénérent.
Toutes cho5es finies, NapoMon dérlarera
qu'il s'était exagéré ses mérites, qu'il ne
l'avait trouré ni éloquent, ni persuasif dans
leurs entretiens, qu'il roulait beaucoup et
longtemps autour de la mème idée, et qu'au
sortir d'une longue conversation, entamée pour
obtenir des éclaircissements de sa _part, force
était de s'apercevoir qu'il n'y avait pas répandu plus de lumières qu'en la comrnen,~nt.
C'est que vraisemblablement, en ers joutes
malaisées, avec un interlocuteur fougueux et

imarrinatif comme celui-là, Tallcirand. se
confinait il dessein dans un argument umque,
qu'il y revenait sciemment, parce qu'il y
VO)ait lacler d'une situation. et qu'enfin , après
beaucoup d'insistances perdues, renonçant à
convaincre un homme qui le contredisait sans
l'écouter, il se tirait d'affaire, comme il pouvait, par des mots évasifs. ~apoléon ne faisait
pas si bon marché de ses avis, puisqu'il les
recherchait, surtout les regrettait dans les
périodes de dirficultés. Pourquoi Talleyrand
n'était-il plus là! Ah! ,i Talleyrand eût ru
l'affaire en main! Il en maniîestait l'impression sans ménagement au ministre chargé de
le remplacer, et qui n'arrivait point à tirer au
clair une situation embrouillée. En 1800,
étanl à Si.;hœnbrun, assis devant le bureau de
llarie-Thérèse, il rembarrait li. de Champagny
sur les lenteurs apportées dans les négociaLions. c&lt; Tallc)-rand, lui disait-il, avait une
allure plus \'ire; cela m l'Ùl coùté trente
millions, dont il m'aurait pris la moitié, mais
tout serait fini depuis longtemps. )&gt;
Soupçonneux à juste titre des intrigues qui
se tramaient, au dehors, entre ses alliés prétendus 1 cl ses rnncmis déclar~s, sans qu'il p1H
naimcnt distinguer ceux-ci de ceux-là, cherchant dans cette marche à tâtons des l larlés
indicatrices, il se retournait. en fin de comptr,
vers 'l'alle)'rand, pour qu',l l'aidàt à les découvrir. La vcill1&gt;, il se plaignait amèrement de
son jeu ténébreux. Maintenant, il lui rendait
en plrolcs une aIT~ction singuliè-re .
&lt;! Yous êtes un drôle d'hommei je ne
puis m'empêcher de vous aimer &gt;&gt;, lui déclarait-il sans le croire, ni le lui faire accroirt !.
Et le lendemain, il reparlait en de'i tirades
furibonJcs contre la traitrise innée dt! ce
Tallt'JTand.

1. « Alliés sm· le rêlin , ln dL•foction dans l';lmc. »
(A. Sorel.)
2. Le p1·incc de !lellernidt rapporte, en ses sou-

je veux faire une cliose, j1• n·emploic p.1s le pi·incc de
Bënén!nl; je m'a.Jrcsse à lui quand JC ne rem: pas
fail'e une chose, en ayaul l'air da la vuuluir. 1&gt; (Mél'HfJirC,&lt;:; \. 1·
p. 70. 1 Il y 3\ail là lii&lt;-n de la contre-

vf'nir~, qu'un jom· l'empereur lui a\·ail dit : « Qnan,I

0

....

C'était le plaisir de Xapoléon de réveiller
son monde, comme il le disait, par des sorties
imprûrncs autant qu'embarrassantes. D'habiludr, quand il y arait cercle autour de lui, il
parlait seul, lrès écouté, très rcdoulé. Sur
quelque point qu'il tùt porté le sujet de son
monologue, parli en coup de foudrr, comme
une inkrpella1ion, on ne se pcrmellait ,,ne
rarement d'y donner la réplique. Soil qu'ils
fussent tenus sous la crainte, soit pour une
aulre cause, les gens ~e dérobaient p:ir une
réponse fuyante et soumise ou par une ré\·érence de cour aux tiuestions trop dirt"cles
qu'il leur lançait à la tèle. 'l'alleyrand ne partagfait point celte impression générale d'i1llimida1ion , sincère uu jouée, en sa présence,
mais allendait le choc, ,ans lroul,le, et lui
renvoyait en douceur des mols où perçait de
l'ironie contenue, sous des apparences Je
respect et de louange. Au lem ps où l'rmpereur
n'en arnit pas encoreLrisé avec lui quant aux
formes de l'urh:mité, il savait esquire.r le:;
détails gènants par l'agrément d'un trait d'esprit, qui lui perm ettait de glisser sur Je reslt',

0

,

ou par une llatterie d'autant plus adroite
qu'dle n'avait pas l'air d'en ètre une, - la
seule manière de flatter qui ne fùl pas épuisée dans celte atmosphère d'adulation. E&lt;L
sofa species adulanrli superat. Ce fut à Bruxelles que Mme de némusat a\'ait entendu
Talle,rand répondre avec tant de finesse (le
détail en est bien connu) à l'interrogation subite de Bonaparte sur la façon dont il s'y
était pris pour accrollrc si rapidement sa
fortune.
&lt;c Monsieur de Tallc}'f.:tlld, on prétend que
vous êtes fort riche.
l) - 0,1i, Sire.
D Mais extrêmement ricl.e.
n - Oui, Sire.
» - Comment arez-vous fait? Vous étiez
loin de l'être à votre retour d'Amérique?
ii Il est vrai, Sire, mais j'ai racheté,
la veille du 18 brumaire, tous les fonds publics que j'ai trouvés sur la place; et je les ai
revendus le lendemain. 1&gt;
L'histoire était bien inrcntée pour les besoins de la cause. On dut se résoudre à l'accepter comme de la bonne et franche monnaie.
Cette indépendance mesurée, que rendait
soutenable en face d'un souverain aussi peu
endurant que Napoléon la délicate maoiè.·re
dont elle se traduisait, il s·attachait à la conserver sur les différents sujets qui mettaient
leur.s idées en présence. Il arrivait, de loin
en loin, que la littérature et les arts en fissent
Jes frais, quoique Napoléon préférât en causer avec des poètes et des artistes. Un jour
qu'il s'entretenait là-dessus avec son ministre
des ltelations extérieures, leurs vues ne s'étaient pas accordées sur les limites de cc discernement heureux, ,,jf et précis du nai, du
beau, du juste dans la pensée et dans l'expression, qu'on appelle le goût : " Ah! le
bon goût, riposta le prince de Bénévent, si
vous pouviez vous en défaire à coups de canon, il y a longtemps r1u'il n'existerait plus. lJ
TaUe)'rand, qui savait écouler et porter jusque
dans le mutisme des airs de louange, possédait as!urémenl l'un des meilleurs mo)ens
de lui plaire; encore ce genre de complaisance était-il suspect de sa part. Napoléon ne
s'en rapportait qu'à demi à ses silences approbateurs. Il lui senlait des arrière-pensées
dissidentes, contre lesquelles il éprou,·ait de
l'humeur, malgré qu'elles ne lui fussent
point connues.
Étrange vis-à-vis de ces deux maitres dissimulateurs! C'était une des tendances de
Napoléon de poser en principe que l'homme
vraiment politique doit saroir calculer jusqu'aux moindres profits qu'il peut tirer non
seulement de ses qualités ou de ses talents,
mais encore de ses défa uts. Or, TallcrranJ
professait la mèmc théorie. Mais, ce clui le
piquail au jeu, c'est que l'empereur Ja mettait en pratique si à fond qu'il en déconcertait la clairvol'ance la plus lucide. " Ce diable
fii1e!'.S&lt;'. )lais peut-èlrc, en pnl'hrnl ainsi, :\"~poléon lit!
tendail-it qu'à llaltcr Jldlcrnich, eu lui sug~l!rau_t
lï1léc qu'il lui cun!iait à lui cc quïl dis;imnluit a
Tallr':JT&lt;111ll.

•

D

•

_

_

NA~OLÉO:-l' DONNANT L A co;-.;STITUTI(•N AU DUCIIÊ DE VARSOVIE, EN 18o7. -

Tableau de ~lARCEL DE BAC CIARELLI

cgau~hc a drone: Valentin Sobo!ewski: Xa,·ier Dz_1atinski, _Pierre Bielcnski, L:ouis Gutakowski, Jean-Pau! LuszczcwsJ.i, Stanislas .Mata~howsld. ,\
c
Bassano; Talle) rand, prince de Bënèvcnt ; );apolèon; Stanislas Potocki, Joseph \\"tbicJ.i.
' i laret. duc d

d'homme, s'écriait-il chez Mme de Rémusat
!rompe, sur tous les points. Ses passion;
ellcs-memes vous échappent, car il trouve
moyen de les feindre, quoir1u'ellcs existent

réellement. 1&gt; Dans cc genre de comédie, si
la part de la sincérité était aussi mince d'un
côté que de l'autre, il est certain que Napoléon manœu\'rait avec plus de rm:c, Tafüy-

r~nd avec plus de mystère, et que ce derrncr, tout en apportant en affaires les mille
restrictions dont se gardent par métier les
diplomates, visait plus franchement au hui,

�-

'fl1ST0~111------------------------

parce qu'il n'aimuil pas, en somme, qu'on
fùt toujours dans l'inccrlituJe ou sur le
qui-rirn.
Durant la belle période, quand on pensait
y mir drs gages dP. stabilité, Talleyrand seconda d'un vouloir réllécbi les des~eins de
l'empereur, avec d1•s allernalin~s d'accord el
de d1!sunion. A din•rscs fois, éclataient dl'S
critiques, auxquelles il ne s'était pas allendu
rJ. qui gênaient ou déplaçaient le terrain des
négociations diplomatiques entamées. De,
admonestations impatiente,; lui par\'enaicnt

Qum! rnus t~les munan1uc et mus m'aîmt'Z

encore?
li n'était plus semible lJU'à sa gloire; il

sur ce que le ministre semblait outrepasser

les instructions qu'il avait reçues. ll laissait
couler l'averse et reprenait ensuite la discus~ion, d'un esprit calme et en se }oun•nant

que son rôlt! de modérateur lui avait toujours
été fort difficile à remplir. Uans un dé,ir
égal de retenir les excessifs de la fié:rnlution
et d'apaiser les violenls du pouvoir, n'avait-il
pas encouru, tour à lour. llS colères des uns
et des autres'! Les r~puLlicains l'accusèrent
d'aroir voulu soumellre l'l~lal à un maitre;
et ce maître, mêcontent des résistances même
légères qu'il lui opposait et de son refus poli
d'applaudir à tous ses actes, lui reproduit
celle demi-indépendance comme une trahison.
C'étaient les premiers ~ymptômes d'un désaccord plus profund.

Aux alentours de la paix d'Amien~, Talleirand eut sur les lèvres et alt bout de la
plume des compliments extrêmes à l'égard
de celui qu'il arait assuré, pour toute la riP,
d'un tendre et immuable dévoucmunt 1. Svus
le Directoire, passant les bornes, il arait représenté aux gomern:rnls, dont il dCsirait
endormir le3 soupçons, le général BonaparttJ
comme une âme éprise de calme el de simplicité, n'aimant que la paix, l'~tud~, les
poésies d'Ossian et n'aspirant qu'au repos,
après la ,·icloire. En parlant de la sorte, il
sa,·ait pertinemment qu'il n'était pas un
oracle de vérité. C'était bien de l'amour encc.re, sous le Consulat, lorsque des raisons
de santé l'ayant contraint de s"absenter de
Paris - le temps d'aller prendre les eaux à
Bourbon - il se plaignait comme d'un malheur véritable de cette cruelle nécC'ssiLé ,1ui
le priverait, pendant deux semaines, peul•
être trois, d'admirer de plus près la suLlimc
aclivité du héros~. Que serait-il? Que pourrait-il faire, n'étant plus à parlée de son
inspiration?
\'oil."1 le morncnl où je m'aperçois i,icn que,
depuis deux :ins, je ne suis plus accoutumé à
penser seul; ne pas vous voir laisse mon esprit
sa11s guide; aussi ,,1is-jc prohahlemcnl éaire de
pauvres chose~; mais ce n'est p:1s ma foule; jè
ne suis pas; complet, lorsque je suis loin de rnus.

,\ l'a,èncment de l'empire, ~es accents s'étaient tlc,és arec la grandCur Je l'homme ....
1. Bourbon, 30 messidor an IX (19 juillet 1801 ).
2. 20 messidora11 IX. (Arch. Fs. l~rance, ü5X, fol. 11. ;
'.i, /,el/n• 1'1: Trrlll'yrcwd à Sapuléou , Strasbourg.

senlir, à son tour 1 le charme de cette hienvcillance enjouée et prévenante 011 excdfoit
l't::mpercur, quand il daignait s'en donner la
peine; à s'en laisser pénétrer,'dis-jc, au point
de s'en souvenir longtPmps après, avec une
naucusc rntisfaction. Malgré qu'il ~ùl à quoi
s'en tenir sur sa sécheresse habituelle et
qu'il C'll eût rcsrnnli les cITds, il lui revenait
de citer, de sa part, des exemples aima1,lcs
de douceur et d'aménité. Un jour qu'il ~·
insislail, jusqu'à verser dans la louange rnperlatire, Montrond lui repartit, en riant :
!&lt; Vous pournz faire son éloge, ,·ous lui avez
fait assez de mal ! l&gt;

Voltaire n'écrivit pas à Frédéric d'épîtres
plus adroitement complimenteuses que certaines lettres de 'J'alleyrand à i'\opoléon. Comment, par quelle aggravation de causes, de
si Lell~s protestations devaient-elles aboulir,
chez le prince de Ilénévcnt, à un n!rita!Jle
anlag~nisme, rnu3 ks apparences d'un scr,·ice conlinuanl d"ètre actif et soumis?
Des démêlés sur la quc~tion curopéennr,
il y en eut toujours entre l'empereur et son
ministre, quant au fond ou dan~ la forme.
Au cours des années prospères, ces contradictions étaient accidentelles et mesurées.
Puis, rc,·enaienl des entre-temps de conciliation el d'harmonie exemplaires, oll leurs
sentiments se dt'ccraient à l'cnri. Napoléo11
arait failli presque l'aimer, si tant est qu'1l
eût jamais afl'l'ctionné &lt;1uelquc chose ou qu1:lc1u'un, hors &lt;li.! lui, dans ~on cercle mililaire
ou poli1ique. Talle}ranJ s'était $urpris à res-

Talle)'rand rn connut une période de crédit soutenu et qu'il fut prrsque seul à
exercer sur l'esprit Je Ilonapartc; sans lui
consentir aucune sympathie d':lme réelle, on
prêtait l'oreille à l'autorité de sa parole. Il
ne s'était pas abusé, dans ces avantageuses
conditions, jusqu'à se dire qu'il convcrlirail
jamais un tel Jominateu r 1t épomer les , u s
d'une politit1ue d'équilibre cl de modJration.
Mais il avait conçu l'espo:l" qu'il lui serait
possible d'endiguer le torrent. Il s'éfforça,
selon le mol d'un historien, de lier ses pas~ions en les reportant ailleurs, dans la voie
de3 créations à la fuis grandes et salutaires.
Napo!éon, avec sa percrption instaalanée df's
thoses et son amour de la nou·:cauté, inclinait à l'y suivre, pour l'y dépasser bientôt. 11
engageait l'entreprise et en jetait les bases
sans allcndre. Malheurcu~ement, il ne s'y
fixait point. li dérivait à d'autres flots, 11égligeanl ou renversant par caprice cc q11ïl
avait commeni::é d'établir. TalkyranJ, qui
n'arait pas le goftt de la lutlP, pied à pied,
ne persistait point. [l en arriva forcétne11t à
se décourager; et Jc3 ressource.; ffu'il avJit
mises à son service, il se fit à ridée de les
tourner, un jour, contre lui, quand ses exigentcs auraient lassé la fortune.
Dans leurs face à face pk.;us Jïu!errog1lÎùns, où se croi~airnt le doute, la défiance
réciproque, tous deux avaient eu le Lcn~ps de
se pénétrer 1l fond. Talleyraod ne cores;ait
aucune espèce d'illusion sur la capacité d'atlachement de l'empereur pour qui que cc
fùt. Non plus, Napoléon, tout en éprouvant
un plaisir intérieur à piler, puur son usa.~e,
h·s ~ervices ll grandes mani~rcs dl! cc parî.tit
homme cte cour et Ju monde, non plus NJpuléun ne rn lcurrail sur cc qu'il dernil
alleaùrc Je lui, en dehors d'un intérêt imméJial. Sïl cronil en la soumis~ion arcuglémenl idu}àtrc"' d'un duc de Uassano, il
n'ê1aiL pas dupe dl! la fidélité de cœur d'une
certaine portion de son entourJgc . li ménageait Talltiyrand, il tulCraiL Fouehé, parce
fJu'il aimait micut les saroir sous sa griffe
qu'en liberté. M..1i5 il l'tait fixé sur le vrai Je
leurs scnlimcnls. Talleirand l:l Fom:hé ... ces
nom!&gt;-là furent la t:ontinucllc oLsession dl! si
pensCc. Lors'fnÏl ne sera plus le maître de
frapper, Jes mou\'cmcuts vindicatifs lui re~

2;:i ,·c1ulémi.iircau XIV {17 oclolwc 1805). Tallcyramt,
en écrîva11L 1·cs lignes, usail d"uu conseil détourné
pour rf'lrnîr '.\'apoléon dans les bornes •le la m0&lt;1l;r:t~

lion, après ses rapiclee ,ictoîres en Allcm.1in e, cl l'iodi•
ncr ii. ,tes mes con~iliantrs, ér1uit.ibll'~ 1 génl'rcu~c~,
riuï! feint de lui w .z~ércr poui· l'y mi1'11x dis110srr.

CHARLES-MAURICE

DE TALl,F.YRA);D ,

PRINCE DE BÉ~ÉVE'.'iT

D'apn\s le /.:Jl'/eau du R\RO:,. Gf.RARn.

n'a,·ait plus d'amour-propre que par rapport
à lui, Sans tomber dans ua genre Je flagornerie contraire à la délicatesse du goût, il
lui prodiguait de cet encens choisi, où se
surpassent les connaisst urs :
Sire,

Dans l"éloignement où je suis de Yolrc ~fojeslé,
ma plus douce ou plutôt mon unique consolalion
est de !Hl' rapprol'het· d'clll', aulant qu'il est en
moi, par le someoi1· el par l::i préro~·:ince. Le
p.is~é m·cxpliquc le présent et cc qu'a fail \'otrc
ll:ijcslé me devient tm J)l'!i~age de ce qu'e1lc doil
f:1îre; car, t:rndis que les dé.crminations des hommes ordinaires varient ~ans cesse, celles de Volre
~fojestt', prco:rnt leur ~ourre dans sr. magnanimité
nalurclle, !;OUI, d,ms les même~ circonslaoces-,
irrévocaùlemc11l les mèmcs~.

HISTORIA

MADAME GRAND _ PRINCESSE DE TALLEYRAND
Peinlpat&gt;M":-"VIGÉE LE BRUN~ CollectiondeM1'Ja.cquea DOU CET

PL. 4 9

�'-------------------------------monteront au cuveau pour le mal qu'il aurait pu leur faire et l'imprudence, qui fut
sirnnc, de s'en abstcni.r.

Il y avail des instants ot, Talleyrand surtout, cette énigme vivante, crispait, exaspéra:t ses nerfs. Il le haïssait et le désirait, le
rèC'herchail et l'éloignail, le □ allait et l'accaLlait d'invectires; c'était une con tinuelle hésitation de la colère cl de la faveur. Le garderait-il ministre? L'eu\'errait-il en ambassade?
Ou le ferait-il assassiner1 Serait-il moins à
craindre, bien rivant ou menacé de mort,
dans les honneurs ou dans l'exil? Parvicnèr.,it-il , lui Napoléon, à se l'attacher défiaiti-

NAPOLÉO'N 'ET TJ1.Ll'E'Y7/.J1.'ND -

en soi. Tel, Louis XI\', à l'égard de ses gJnéraux, de ~es ministres, qui ne pouvaient h!!.sarder d'initialire éclatante qu'en lui donnant
à croire qu'il en avait été le conseiller, l'inspirateur, et que la gloirè entière lui en revenait à lui seul. Conscient de la supériorité de
ses aptitudes en la science diplomatique, Talle)'rand avait fondé des espérances lonJues
sur la durée d'une influence que l'empereur
s'était empressé de lui retirer, du jour où il
pensa Yoir qu'elle aspirait ~l se rendre indispensable. Napoléon n'aimait pas entendre
louer. On vantait trop la prudence et la sagacité de Tallei-rand; on en redisait lrop sou-

dépassaient pas les limites d'une couverrntion, il avait afl't!cté, depuis lors, de tenir
loin de ses conseils le prince de Talleyrand el
de ne travailler ostensiblemenl qu'avec le
comte de Champagny.
Le signataire des traités de Lunéville,
d'Amiens et de Presbourg, en conçut une
aigreur dont les eITets rejaillissaient de la
personne du maître sur celle du serviteur.
On s'en apercevait, de reste, aux sarcasmes
qu'il se plaisait à décocher contre le noaveau
ministre et la nature suballerne de ses fonctions. Obéissant à des considérations plus relevées, il vopit avec douleur son impuissance

ESQUIS.iE 1/,\Ptü,.S ,\ATJ.;!œ, l&lt;El-'RESEN'fA/\'f LA RÉ.t;NluN DES SuUVERAINS ACCOMPAGNA:.T L'E.ul•EkEUR AU BAL DONNE P~R LA VILLE DE PAIW.::)
LE 4 DÉCE)IBRE 1809. -

Dessln et gravure

ae A .

GODEFROY,

Personnages assis (de gauche à droite) : Joachim·:\'apolêon, roi ùe ~aplcs; Frédéric-Auguste, roi de Saxe; NrOme-Xapo!~on, roi de \\"estphalic; Frl!tléric, roi de
Wurtemberg; Louis-Napoléon, roi de Hollande; :\'apo\eon; l'Jmpératrice J oséphine; Madame, mère de !'Empereur; Marie- Julie, reine des Espagnes; Hortense•
Eugénie, reine de Hollande; Marie-Caroline, reine de :\"ap!es; Frédérique-Catherine, reine de Westphalie; Marie•Pauline. princesse Borghèse.

vcment, à force d'argent? Ou le verrait•il lui
échapper comme une ombre glissante et
jamais sùre? Plus d'une fois, il avait arrêté
le projet de le perdre, mais il en avait suspendu l'exécution, pu l'arrière•pensée quïl
aurait eu l'air dele craindre en s'en défaisant.
Les premiers refroidissements sensibles
suryenus entre eux tinrent à des causes tout
humaines.
Une susceplibililé jalouse, donl toul son
génie ne pouvait le défendre, indisposait 1'apoléon co,ltrc les succès lrop marqués de ses
anciens compagnons d'armes ou de ses négociateurs, parce qu'il prétendait résorber tout

vent les termes à son oreille. Il s'était senti
fatigué d'un ministre, à qui l'opinion attribuait tout le mérite des négociations heureuses. C'était une part qu'on lui dérobait d~
sa puissance et de ses facultés géniales. En
éloignant Talleyrand des affaires étrangères,
sous les compensations apparentes d'une
dignité essentiellement décorative, en choisissant pour lui succéder un homme instruit
mais faible, comme l'était Champ33ny, il
avait voulu qu'on s'accoutumât, d~orm3ÎS,
à Lien savoir que lui seul, chef &lt;le l'Élat,
concevait ses plans et en surrcillait l'exécution. Sauf des rappels occasio_nncls, qui ne

i1 conlre-balar.cer par des arnrtissemenls salutaires les conséquences d'une polilique
intempéranlc.
De son côté, Napoléon avait trop de pénétration pour ne pas comprendre qu'il avait
piqué au vif l'amour-propre de Talleyrand cl
que ni l'argent ni les honneurs ne seraient
un baume assez efficace pour guérir ce genre
de blessure, donl le premier effet est de supprimer toute sensibilité de gratitude et Ioule
capacité de dévouement. li en étail d'aulanl
mieux averti qu'il le savait peu scrupuleux
et qu'il en avait eu la preuve, par lui-même,
aux dépens du Directoire. Sa défiance s'était

�H7$T0'1{1.ll
fortement accrue; il la nourrissait et l'entretenait, contre lui, par des motifs sans précisirn qui ne demandaient qu'à s'exhaler en
des paroles de colère. Ils étaient à deux de
jeu. Tallcyrand arail fait ,on compte sur Je
néant d'un zèle sans résultat d'utilité ni pour
les autres ni pour lui-même. Du mécontentement à la froideur, de la froideur à la mésintelligence, de la mésintelligence à l'inimitié profonde, ce furent Jes élapcsfrancbieil,
en peu d'années, de son ressentiment jusqu'à ce qu'il lui eût donné celte joie de voir
à terre l'empereur et l'empire.
c&lt; Celui qui négocie toujours trouve enfin
un instant propice pour venir à seS' fins. 1 i&gt;
Cette heure devait arriver immanquablement, dans le délai qu'avait entrevu Talleyrand, du fond de ses desseins d'intrigue,
dont une partie, bùtons-nous de le dire, tendait à un but sincère de pacification générale.
Les manières d'agir et de parler de Napoléon,
comme elles se prononçaient, de jour en
jour, contre lui-mème, n'étaient pas de nature
à J'en détourner.
Avant que le grand choc n'éclate, bien des
mots sonneront à son oreille, qui ne seront
pas exactement des douceurs. Il devra les
supporter sans avoir l'air de les entendre. Il
n'en modifiera pas d'une ligne son habituel
maintien. Mais s'il possédait une patience à
toute épreuve pour affronter les procédés
blessants, sourire aux impertinences qu'il ne
pouvait pas corriger d'un mot dominateur, ou
dévorer l'insulte quand elle venait de si haut,
il n'y était pas aussi insensible que semblait
l'indiquer le flegme de son attitude. Il fei•
gnait d'ignorer, mais il. n'oubliait poinl.
Savoir attendre était son art.
Napoléon avait conçu une singulière i&lt;lJe
- quelquefois trop justifiie - de la bassesse
humaine, et sur laquelle il se fondait pour
croire que plus on houspille un homme tenu
sous ·mtre dépendance, plus on l'outrage,
plus il vous devient ami, s'il y voit de l'intérêt. Il l'avait pratiqué contre ses frères,
contre de hauts fonctionnaires et des gens de
bas étage. Il eut le tort d'appliquer les mêmes
vues et le mème traitement à.. un Salicclti et
à un Tallej'fand.
La double humiliation que lui avait infligée Bonaparte, d'abord en l'obligeant à contracter un mariage peu digne, ensuite rn
repoussant de la Cour celle qu'on l'avait
presque forcé d'épouser, n'était pas sortie de
sa mémoire; elle y avait déposé les premiers
germes d'une longue rancune. Qu'on ajoute
à ces précédents d'ordre intime les causes
plus générales dont nous arons développé
l'enchaînement, et c'est assez pour s'expli1.. Richelieu , T esfam enl politique.

quer son effort mélhodique à seconder contre Iéon triomphait. D'opposition de principe, il
Napoléon la marche adverse des événements. n'en avait rencontré que chez Talleyrand. Il
Les alfa ires d'Espagnedécidèrenl la rupture . voulut le rendre témoin de son orgueilleuse
Lorsqu'il avait été q•eslion d'envahir la salisfactiorr. li le rappela de Valençay à
Péninsule sans motif de guerre, 'falleyrand Nantes, où il s'était arrêté, à son retour de
n'avait pas craint d'élever la voix, au sein Bayonne :
:&lt; - Eh bien! lui avait-il lancé, à l'une
d'un Conseil d'État asservi, pour condamner
celle entreprise comme impoliLique et dange- des premières conversations entamées sur le
reuse. Après l'insuccès trop certain de cette sujet, eh bien ! vous voyez à quoi ont abouti
aventure de rapt, qui avait débuté par l'inva- ms prédictions, quant aux. difficultés que je
sion de Burgos et de Barcelone, celui qui rencontrerais pour terminer les affaires d'E'il'avait ordonnée voulut en rejeter la faute, en pagne, selon mes vues; je suis, cepen~an!,
grande partie, du moins, sur celui qui l'avait venu à bouL de ces gens; ils ont tous éte pris
déconseillée. Tout au conlraire des déclara- dans les filets que je leur avais tendus; et je
tions de Talleyrand, Napoléon affirmera qu'il suis maitre de la situation en Espagne, comme
avait presque cédé à son instigation en con- dans le reste de l'Europe. n
Il avait pris, en parlant ainsi, le ton mofisquant le lrùne d'Espagne.
Dès 1805, le prince avait eu connaissance queur, l'air sarcastique. Légèrement ému de
du projet, que nourrissait l'empereur, d'y cet excès de conGance, alors qu'on n'en était
remplacer la dynastie des Bourbons par celle qu'au début des événements et que des comdes Bonaparle. li avait pu, tout en ne l'ap- plications graves étaient à craindre, Talle)Tand
prouvant pas intérieurement et en princi~e, ne put se défendre de lui objecter qu'il ne
l'admellre comme un moyen terme, se rallier voyait pas la situation sous la même face et
t1 l'idée d'un arrangement, qui aurait donné qu'à son avis l'empereur avait plus gagné
à la France le territoire situé au nord de que perdu, dans cc qui venait de se passer à
l'Èbre et cédé, en guise de compensation, le Bayonne.
" - Qu'entendez-vous par là? demandaPortuaal à la monarchie espagnole. Les
0
t•il en arrêtant de marcher, de long en large,
moyens
employés ne furent point ceux qu ''l
1
avait prévus, mais des procédés sans fran- à travers la chambre. »
Et son interlocuteur, avec un calme plein
chise, dont il porta condamnation de la mad'énergie,
que nul ne posséda comme lui en
nière la plus formelle : " On s'empare des
couronnes, prononçait-il, mais on ne les présence de Napoléon, reprit, de la manière
escamote pas. " Il l'avait dit avec une égale suivante, sa démonstration :
" - lion Dieu! c'est tout simple et je
netteté au comte Beugnot, qui en a laissé le
vous
le montrerai par un exemple. Qu'un
témoignage par écrit.
homme
dans le monde y lasse des folies,
0
Nul ne l'i nore : la trame fut savamment
ourdie. On ~péra, avec un art de perfidie qu'il ait des maîtresses, qu'il se conduise
consommé, ce dépouillement d'un roi qui mal envers sa femme, qu'il ait même des
était venu, de confiance, rendre des hom- torts graves envers ses· amis, on le blâmera,
mages à un souverain son allié depuis dix sans doute· mais·, s'il est riche, puissant,
ans. Les princes, on les tenait en chartre habile, il p~urra rencontrer encore les in~ulprivée dans Valença.y'. Le trône était va~ant, oences de la société. Que cet homme triche
le territoire inondé de troupes françaises. ~u jeu, il est immédiatement banni de la
Joseph n'avait plus qu'à s'installer. Le pro- compagnie, qui ne lui pardonnera jamais! )J
Le visage de Napoléon bl~mit d'une colère
o-ramme de cette dépossession s'était accompli, de point en point, comme l'avaient réglé muette. li s'abstint de répondre, voulant se
les ordres sans réplique d'une activilé ~ans donner le temps de réfléchir sur la sanction
scrupule. Persuadé que les Espagnols, s'ils qu'appellerait, tôt ou tard, un!:! contenanc~
commettaient la folie de résister, seraient aussi osée. li ne retint pas Talleyrand , qm
incapables de tenir, il considérait déjà comme put retourner à Valençay, auprès de ses
terminées les affaires de la PJninsule et, pir hùtes, les prisonniers de l'empereur.
Il avait gardé le silence, ce jour-là, où l'on
conséquent, les e3lÎmant indignes d'occuper
était
seul à seul. !fais, quelle revanche de
plus longtemps son allenlion, impatient d'en
son
irritation
contenue, celle qu'il se ménagea
reporter l'dfurl sur d'autres objets, contre
l'Autriche, surtout, qu'il se proposait de à son heure aux Tuileries, entouré de ses
faire rentrer dans le néant, contre tous ses grands digni~aires ! Talleyrand n'a pas jugé
adversaires du jour et du lendemain, Napo- bon d'en relever les termes, au courant de
ses souvenirs; une telle réserve se comprend
2. Napoll·on arnit loué cette J.lrOpri~té de_ Ta}leyran!I au prix de 75,000 fra_ncs lie p~inee a1ma1~ le.s plus qu'à demi : il n'aurait eu rien d'agréable
affaires 1io~iti vcs), pour servir de résidence forcec a
à en rappeler.
Ferdinand Vil cl à son frère, l'infant don Cal'los.
FRÉDÉRIC

(A suivre.)

LOUÉE-

Tournebut
-

.

DEUXIÈME PAR_TIE

CHAPITRE PREMIER

Licquet (suite).
En l'absence du notaire Lefebvre qui eùt
pu donner la solution de cet obsédant rébus,
et que CalTarelli ne se décidait pas à faire
arrêter, il restait un moyen de connaître le
secreL de Mme de Combray; moyen odieux, à
la vérité, mais que Licquet, dans son désarroi,
n'hésita pas à employer : c'était de placer
près d'elle un« mouton&gt;&gt; qui la ferait parler.
Il y avait, à h Conciergerie de Rouen, une
femme Delaitre, recluse pour six ans, qu'on
employait au service de l'infirmerie; elle avait
d'assez bonnes manières, s'exprimait bien et
était à peu près du même âge que Mme Ac-quel. li lut facile de s'assurer que celte
femme consentirait, moyennant remise d'une
partie de sa peine, à servir d'espionne à licquet. On parla d'elle à Mme de Combray, en
ayant soin de la présenter comme une ro1alis1e
fanatique « tourmentée pour ses opinions J&gt;;
la marquise témoigna le désir de la voir; la
femme Delaitre joua parfaitement son rôle,
se donna comme ayant été élevée avec
Mme Acquet au couvent des Nouvelles Catholiques de Caen, se dit fort honorée de partager la prison de la mère de son ancienne
amie de pension; bref, le ~oir même, elle
était en mesure de transmettre à Licquet les
confidences de la prisonnière. Celle-ci lui avait
conté comment Mmr. Acquet avait assisté,
sous un costume d'homme, à ~e nombreuses
attaques de diligences; Mme de Combray ne
redoutait rien tant que de voir sa fille tomber
entre les mains de la police : " Si elle est
prise, disait-elle, elle me chargera 1 • » D"ailleurs, la marquise était résignée à son sorti
elle se savait destinée à l'échafaud : " au surplus, le roi et la reine ont péri sur la guillotine; elle y mourra bien aussi' 1&gt;; pourtant,
elle s'inquiétait de sarnir si, au moyen d'une
forte somme, elle pourrait se sauver; du
cheval jaune pas un mot.
Le lendemain, elle insista sur les craintes
que lui inspirait le sort de sa fille; elle aurait
voulu l'avertir ci de changer de costume et
de se placer, comme servante, à dix ou douze
lieues de Falaise )) , revenant toujours à ce
1. Dèclaralion il e la femme Delailre infirmière à
la conciergerie du Palais. Archives nationales, F7 8 Ji2.
2. &lt;1 Elle complc tellcmeul périr, qu'e lle a promis

1804-1809 _ .

refrain : &lt;&lt; Si elle est arrêtée, elle parlera et
je suis perdue. &gt;&gt; De sorte que Licquet se
persuada que, si la marquise attachait tant
d'importance à ce que le cheval jaune ne lùt
pas trouvé, c'était parce que sa décôm·erte
devait indubitablement amener celle de
Mme Acquet. Celle-ci avait, depuis deux semaines, si complètement échappé aux recherches du capitaine Manginot et de toute la
gendarmerie du Calvados que Iléal était convaincu de son passage en Angleterre. - &lt;1 Les
pêcheurs de la côte, écrivait-il, sont si mal
snrveillés 3 ! l&gt; Or, .sans d'Aché, sans Mme Acquet, point de procès possible : l'arortement
des poursuites, en divulguant la force de
l'organisation du parti royaliste et l'impuissance du gouvernement, donnerait pleinement
raison à l'indolente neutralité de Calfarclli;
en revanche, Licquet savait bien qu'un insuccès serait la fin de sa carrière : il a\"ait
fait de l'alTaire sa chose; son préfet, Savoyef\oHin, ne le suivait qu'à contre-cœur, tout
prêt à le renier en cas d'échec; Réal luimême prenait des précautions pour sacrifier
au besoin un subordonné si compromettant
et, aux lettres de ton amical, émanées du
ministère de la police, succédaient maintenant des ordres secs qui présageaient la défaveur : " Il est indispensable de découvrir la
retraite de Mme Acquet; - il faut procéder
dans le plus bref délai à l'arrestation de
d'Aché- et surtout trouvez lechernljaune ! l&gt;
Comme si la marquise se fût complue à
accroître le désarroi où l'évocation de cette
bête fantôme jetait son persécuteur, elle continuait à griffonner de sa haute et rude écriture, sur des chiffons de papier que le concierge était chargé de ti:;ansmettre au notaire,
toujours absent, d'ailleurs :
Il y a un grand cmlnrras : le clicral jaune est
dénoncé pour manquer. Je p1·endrai le parti d'envo~·er un homme bien Slll' et spil'ituel il l'endroit
du cheval pour en prévenir les habitants et faire
tuer le cheval, ù douze lieues de l'endroit et le
dépouiller ensuite. Mettez•moi par écrit la toute
qu'il faut qu'il 1irenne, les personnes auxquelles
il f:iut s'adresser pour arriver san s foire une seule
de mande. Il est fort et homme à faire quinze
lie ues par jour. RéJJonclcz-moi.

Pour trouver &lt;&lt; cet homme bien sûr et
spirituel » Aime de Combray avait eu recours
à la femme Delailre, laquelle, sur le conseil
â la dé clarant e de lui fa ire cadeau de son ajustement
le jour oll c lic montera à. la guillotine, ce à quoi r,lle
s'aHend . » DCclaration de 111 femm e Del,1ilre.

de Licquet, arniL offert le concours de &lt;1 son
mari, honnête royaliste » qui, en réalité,
n'existait pas; mais Licquet tenait un de ses
agents prêt à jouer le rô1e de ce personnage
fictif et à se mctlre en quèle du cheval dès
qu'on serait fixé sur l'endroit où il était
caché. Sur ce point, comme sur d'aulrcs,
Lefebvre s'obstinait à ne pas répondre, et
pour cause, et Licquet se trouvait obligé
d'avouer sa déconvenue à Iléal : - " La difficulté n'est plus d'intercepter les lettres des
détenus, écrivait-il, mais elle consiste à y
répondre dans un sens tellement juste qu'ils
puissent s'y méprendre. Cela commence à
devenir très embarrassant à cause des imbroglios que chaque jour nous amène. Vous
aurez, Monsieur, à m'accorder une bien
grande absolution de tous les péchés que celle
circonstance me fait commettre; au reste,
toute ruse est permise en amour comme en
guerre, et bien certainement nous y sommes
avec les méchants 4 • » Ce à quoi Réal répondait : - c&lt; Je ne puis croire que le cheval
n'ait servi qu'à la fuite de !lme ,\cquet : on
ne conseillerait pas l'étrange précaution de
lui faire faire un voyage de douze lieues, de
le tuer et de le dépouiller ,ur-le-cbamp. Ces
craintes vous annoncent l'existence de quelque
délit grave pour lequel ce cheval aura servi
et que son existence peut faire dévoiler. li
faut savoir l'histoire de cette bête; depuis
quel temps elle appartient à Mme de Combray, quels étaient ses maitres auparavant 5 . &gt;J
Et Licquet avait beau jurer qu'il était à bout
de ruses et d'inventions, on lui répliquait invariablement: - c&lt; Trouvez le cheval jaune! 1&gt;
Il en était déj~t à maudire son propre zèle,
quand un incident inespéré lui rendit la confiance et l'énergie: Lefebvre, arrêté à Falaise
dans les premiers jours de septembre, venait
d'être écroué à la Conciergerie de Rouen :
c'était là une nouvelle carte qui, bien joriée,
pomait rétablir la partie. li fut facile de faire
écrire par Mme de 8ombray un billet daos
lequel elle insistait une fois de plus pour
connaître (( l'adresse exacte du cheval &gt;J , et le
notaire répondit, sans méfiance, au verso du
feuillet :
Che; La1we, à Glatigny , 11ri!s d e Brei/ailli:-s111·-Dit•1'~.

Chez Lanoë! Comment Licquet ne l'avait-il
pas deviné! Ce nom, si fréquemment cité
. Archi r cs nati onales, F1 8170.
. Archives nationales, F 7 8172.
. Archî\·cs nalîonales 1 F' 8110.

�. _____________________________________T

111STOR,.1.ll
dans les déclarations des inculpés, n'avait
pourtant point retenu son attention. C'était là
bien certainement qu'était cachée Mme Acquet
et, tout de suite triomphant, il expédia à
Réal un exprès pour lui annoncer l'heureuse
nou\'elle: en même temps il mettait en route
vers Glatigny deux agents adroits 1 : ils partirent de Rouen le 1:; septembre et les heures
parurent longues it Licquet en attendant leur
retour. Trois jour~, cinq jours, dix jours se

Il

fous vo1ez que mon commissionnaire rst d'expétlition. J'en re.;.ois par occasion sùre une l1·tlrc.

Il a été chez la femme L:moë, a lroun~ le cheral,
a monlé dessus, a foit cinq à six lieues, l'a tué et
;1 emporté la peau. li m'en en,·oie les crins dont
je parlagr. avec vou,; moitit! pour _,,ous faire \"O!r
b ,·érité · ainsi sovez s,ms inquiétude. Je v:i1s
l'crire à S0~-cr pom~ qu'il dise qu'il ~ Yendu le
cheval 550 li,•rcs à l'{&gt;poquc de la Gmbra~, à un
1

marchand.
Dans sa joie d'ètre délivrée de son caurhcmar, la prisonnière écrivait le même jour à
Colas, son valet d'écurie, écroué, lui aussi, à
la Conciergerie :

être l'une des péripéties iraient rejoindre,
dJns les cartons des affaires à classer, toutes
les tentatives du même genre dont la police
ùc Fouché renonçait à rechercher les auteurs
insaisis-=ables, lors1u'un incident inattendu
réreilla la verve de Licquet et lui suggéra
l'idée d'une nouvelle machination.
CHAPITR,E Il

Madame Acquet.

passèrent sans qu'il reçût de leurs nouvelles;
pour s'aider à prendre patience, il s'occupait
à cuisiner - c'est le terme de police consacré - le notaire Lefebvre : une correspondance suivie s'était établie entre Mme de
Combray et celui-ci ; mais il montrait dans
ses billets, aussi Uien que dans ses interrogatoires, une défiance exlrême!. Licquet
s'effarait mème à la pensée que le prudent
notaire n'aurait pas indiqué l'asile du cheval
jaune s'il n'était bien persuadé d'avance que
celle pi~te ne pourrait conduire à rien . Aussi
le policier, qui jouait son va-tout, vécul-il
dans l'angoisse les deux semaines que dura
l'absence de. ses agl'nts. lis rCparurent enfin,
déconfits et na,rés, trainant le cheval jaune
fourbu et amenant une sorte de colosse,
« assez semblable à un grenadier 3 )) , qui
n'était autre que la femme de Lanoë. Le récit
des émissaires de Licquet fut aussi court que
décevant. En arrirant à Ilretleville-sur-Dires,
ils s'étaient présenlés, avec mille précantiom:,
à la ferme de Glatigny et n'y avaient pas
trouvé Lanoë. que Caffarelli a mit arrêt6 quinze
jours auparavant. Seule, la fermière les avait
reçus et, dès leur première question, les avait
conduits à l'écurie du fameux chenil, ravie
d'ètre débarrassée de celte Lête affamée qui
consommait tout son fourrage. Les agents
avaient poussé jusqu'à Caen et obtenu du
préfet l'autorisation de converser avec Lanoë:
celui-ci avait reconnu sans difficulté que le
cheval lui avait été remis, à la fin de juillet,
par Lefebvre, revenant de Tournebut; mais il
s'~tait défendu de connaitre la retraite de
Mme Acquet. A l'en croire, celle-ci élait
et prisonnièr~ de sa famille &gt;&gt; cl jamai~, sans
doule, on M la dPcouuirait, tout le pa1s de
Falaise étant vendu à M. de Sainl-LéonarJ,
maire de la l'ille, qui s'était déclaré le protecteur de sa cou~ine.
On renvoya à Glalign)' la femme Lanoë,
mère de trois enrants en bas âge, mais on
garda à Rouen le cheval, dans le vague espoir
que Ja présence de ce « témoin muet » amènerait quelque révélation : même Licquel
prit le soin de lui couper quelques poils qu'il
tit passer, précieusement empaquetés, à
Mme de Combray, lui laissant croire que cet
envoi provenait du fidèle Delaitre auquel eUe
a\'ait confié le soin de faire disparaitre l'animal compromettant. Le soir même, la nnrquise, rassurée, adressait au notaire ce billet:

Ainsi finit l'histoire du cheval jaune : il
termina sa mystérieuse od)'Ssée dans les écuries du préfet Saroye-Rollin où Licquet venait
souvent le visiter, comme s'il ellt pu lui arracher son secret. Car il lui restait un doute :
la phrase de Iléal le poursuivait : Si ce cheMl n'amil servi qu'ù. la fuite de Mme Acquet, on ne conseillerait pas fétrange précaution de lui faire (afre un 11oyage de
douJe lieues, de le tuer et de le dépouiller
sur-le-cliam1J. Aujourd·hui même qu'on peut
aisément pénétrer les dessous de l'intrigue, il
reste là une sorte d'énigme. Le cheval n'avait
pas servi à Mme Acquet, puisque nous savons
que, depuis le Yol du 7 juin, elle n'avait point
quitté la région de Fàlaisc : le notaire L~febvre l'avait monté, il est vrai, pour reYemr
de Tournebut; mais était-:-e une circonstance
à dissimuler avec tant de soin? Pourquoi la
marquise, dans ses lettres confidentit·lles, insiste-t-elle à ce poinl? - Dites que le notaire
est rentré chez. lui à pied, e~l une phrase
qu'on retrouve à chacun de ses billets; puisqu'on ne faisait pas m)'S tère du rnyage, la
façon dont il s'était eficctué n'était-elle pas
indifférente?
li resta donc là une part d'inconnu et Licquet ne s'en consola pas : ses ruses n'avaient
amené aucun résultat; d'Aché restait inlrouvable. Mme Acquet avait disparu; son signalement avait été vainement adressé à toutes
les brigades de gendarmerie'. Manginc,t,
désespérant de réussir, renonçait à la poursuivre, et Sa\'Oie-11ollin lui-même &lt;( était délerminé à tout suspendre~ •. Telle était la
situation dans les derniers jours de septembre; il était bien probable que le l'Ol du
Quesoay et le grand complot dont il semblait

La réclusion, l'isolement, les angoisses
n'avaient en rien modifié la rude nalure de
Ja marquise de Combray. Celte femme, accoutumée à la vie de cbàleau, s'était, dès le premier jour, accommodée de l'existence des
prisonniers, sans rien perdre de son caractère hautain et despotique; ses illusions
mêmes restaient intactes. Elle se figurait
diriger encore, du fond de rnn cachot, ses
affidés et ses agents qu'elle considérait en
bloc comme des serviteurs, sans se douter
que la liberlé d'écrire dont elle abusait n'était
qu'un piège tendu à sa vanité ingénue. En
moins d'un mois el!e avait adressé à ses
codétenus plus de cent lettres qui, louté::,
étaient passées par les mains de Licquet : à
l'un elle dictait les réponses qu'il avait à
faire; à l'autre elle conseillait le silence,
s'érigeant en juge absolu de ce qu'ils devaient
dire ou taire et ne pournnl s'imaginer qu'un
seul de ces pauvres gens pût préférer la vie
au bonheur de lui obéir. Elle eût traité d'imposteur quiconque lui eùt affirmé que tous
ses comp1ices l'avaient abandonnée, que Soyer
s'était empressé de dévoiler les caches de
Tournebut; que Mlle Querey avait dit cc
qu'elle avait vu; que Lanoë importunait Caffarelli de ses incessantes révélations, et que
Lefebvre, qui ne se taisait plus que par prudence, était tout prèt, pour sauver sa tète, à
raconter plus qu'il ne savait.
La marquise ignorait toutes ces défoctions :
Licquet avait créé autour d'elle une atmosphère à ce point artificielle qu\,Jle vivait
dans l'illusiou de sori importance d'aulrdois;
convaincue que personne ne l'égalait en finesse
et en autorité, elle considérait le policier
comme un homme assez spirituel pour un
petit bourgeois, mais qui, dès qu'elle voudrait s'en donner la peine, tournerait tout à
sa dévotion. Et Li,·quet, avec une habileté
quasi géniale, pénétra si bien l'àme altière
de la marqui~e, il fot si parfait comédien
dans sa façon de se tenir devant elle, de lui
parler, de la regarder d'un air d'admiration
soumise que, sans étonnement, elle se persuada qu'il était très disposé à la servir; et,
comme elle n'était pas femme à prendre des
ménagements avec les gens de cette espèce,
elle lui dépêcha tout nellement le guichetier
pour lui proposer une somme del 2.000 francs,

1. « ~lme de Combray, qui ignorait effccti,·ement
où le chev3.\ et ~a fille Cloient cachés, l"a dcmundé à
son fils Ilon11œil, qui ne le s.'.l.it pa~ non p!us. 011 o
essnyC de faire pns5cr le liiliet de )lme de Comlir:J\'
au notaire, qui, dè sa m.1în, a êcrit sur !e dos !"adresse
de la J"cnuue el du cheval. On a mi5 imméiliatcmenl
à leurs 1rous~es des hommes bien a1lroits. » Lellrc

de l.icqurt a fiéal. Archives nationales, F7 8 li'1.
~. (\apport de J.icqueL au préfet Je la Seiue-lnl"érieure. Archives natio11ales, F7 8170.
3. ~ote de Licqur.:l. Archi,'es nationales: Fi 811_0.
4. Le préfrt &lt;lu Calvados à ncal. Archives nn\lonales, f,'7 ~L 7'1.
5. , Au moment de fermer ccll.::: lellre arrivcnl

les principaux agents _1_1ue j'ar:iis Cll\'OJ~~ chez Lanoë.
Le comple remtu qu ils me font me fait renoncer à
emoyer de nouveau il. Falaise oU. l'on ne peul plus
espérer de trouver Mme Acquet. M. Savoye•Rollin
vous fera connaitre !es motifs qui l'ont delerminé à
lout suspendre. » l.ellre de Lic11uet à R1!al, 21 sep1.
1807. Archives nationnles, F7 817'2.

Xe l'ennuie p:n; as-tu bt·soin d'argent'! Je te
douze francs. Le maudit chernl : il
m'en a envc,ré du poil. Je t'en fais tenir pour
que tu le rccÛnna:sscs; brùle cc billet.
fefai passer

Et à sa femme de chambre, Catherine
Querey :
Le cheval est tué: mon commlssionn.1ire a 1iris
la peau el l'a brùlée. Si on mus inlerroge sur un

cheval qui a manqué, vous direz qu'on l'a vendu ....
)la maudile fille me donne Lien du mal.

OU'J(J\/'E1JUT - - ~

dont moitié comptant, s'il consentait à entrt."!r qui n'existait, comme 01 le sait, que dans· .-se1'\'Îcc qu'on réclamait de lui et de Jui tran~dans ses intérêts 1 • Licquet se montra tr~s son imagination; elle avou l ne pas le con- mettre trois leures que Mme de Combray
reconnaissant, très honorJ, accept:1 l'argent, naitre perrnrmellement, étanl entrée en rela- \'oulutécriresur-le-champ. La première et très
qu'il d!porn à la caisse de la préfecture, et il lions avec lu'i par l'intermédiaire de la femme confidentielle était adressée au bon Delailre luiput lire, d,'s le jour mêmèmc; la seconde devait
me, un Lille! par lequel
èlre remis(\ au moment de
Mme de Combray annonçait
l'embarquement, à ~Jaugé,
à ses complices lï1eurcusc
homme d'affaires à Sainlnouvelle : /( Nous avons le
V,der~ 3 , qui de\"ait fournir
petit secrilaindans notre
l'argent nécessaire à l'exism,a11c/œ 2 • ••• l&gt;
tence de la fugitive en AnAh l les bonnes causeries
gleterre; la troi~ième lettre
qu'échangèrent Licquc-t et
accréditait Delaitre auprès
la prisonnière, devenus
de !lme Acquet. La maramis! Dès le premier enquise ordonn:iit à sa fille
tretien, il put se convaincre
de suiue l'honnête palron
qu'elle ne connaissait pas
qu'elle lui présentait comme
la retraite de Mme Acquet:
un am1 éprouvé : elle la
mais le notaire, enfin ~orti
suppliait, dans son intérêt,
de son mutisme, n"avait
daas celui de tous leurs
point caché qu'on pourrait
amis, de s'expatrier sans
la découvrir en s'adressant
perdre un jour et elle terà une blanchisseuse de Faminait en prôrnel tant, en
laise, nommée Mme Cha ucas qu't'lle obéit immédiavcl - et Licquet transmit
lcment, de subvenir largeaussitùL ce renseignement
ment à tous ses besoins;
à Mme de Combray, lui
puis elle signa et remit ;,
r('présentant amicalement
Licquet les trois Lillets, en
les dangers qu'entraînerait
l'accablant de témoign~gcs
pour elle l'arre~tation de sa
de rccounaissance.
fille et insinuant qu'il n'y
li ne restait au policier
aurait pas de sécurité à esqu'à se procurer un faiu·
pérer tant que Mme Acquet
Delaitre, puisque Je Yr:ii
« dont le gournrnement,
n'e:xi~lait pas : il fit choix
disait-il, a,•ait mis la tête à
d'un agent iutdligent et de
prix 1) , ne serait pas réfuprestance congrulnle pour
gitie én Angleterre.
lequel il dressa un passeL'idée plaisait à la marport détaillé et il l'expéquise; mais qui se chargedia, muni dt"s leltres de la
PALAIS DE JUSTIC E DE ROUE.'/ : EXTERIEUR UE LA SALLE DES PROCt.,REt.:RS.
rait de découvrir 1a fugitive
marquise, à }-i'alaise pour
D'apres le dessin de T. DE ]OLl)LO:-IT.
et de présider à son emLars'aboucher avec la blanquemenL? A qui, dans la
chisseuse. Cinq jours plus
situatio:1 désespérée où clic se trouvait, ose- D,dailrc, l'iuGrmière qu'on avait placée près tard, le faux Oelailre rentrait à Rouen;
rait-elle se fier? Licquet semblait désigné : il d'elle; mais elle savait qu'il était le mari de les Chauvel, sans déGance aucune, au rn des
se récusa pourtant, alléguant qu'un homme celte femme, patron d'une barque à Saint- lettres de )[me &lt;le Combray, avaient fait à
dél'oué, porteur d'une lettre de Mme de Com- Valery-en-Caux et, par surcroit, parent du l'émissaire de la mar4uise l'accueil le plus
hra)', serait tout aussi bien accrédité et la pauvre Haoul Gaillard, dont la marquise gar- chaud; le gendarme pourtant n'approuva pas
marquise ne don tait pls que sa fille ne suivît dait, au milieu de ses malheurs, un souvenir d'abord l'idée du passage en Angleterre;
aveuglJment ses recommandations, appuyées attendri.
Mme Acc1uet, disait-il, est à Caen, bien
d'une somme surfi;anle pour srjourner à
Licquel écoutait avec le plus grand sérieux cachée, et personne ne rnupçonne sa rclrailc :
l'élranger en allendant des jours meilleurs. sa victime débiter l'histoire de ce personnage à quoi bon l'~xposer aux hasards, toujours
fiestait à trouver l'homme détioué; la mar- fictif que lui-même avait inventé; il assura périlleux, d'un embarquement dans un port
quise n'en connaissait qu"un, celui qui, tout que le choix était excellent, qu'il connais~ait très surveillé. Pourtant, comme Delaitre inrécemment, aYail consenti, sur sa demandr, de longue date le patron Delaitre pour ua sistait, disant qu'il avait re çu de Mme de
à rechercher le cheval jaune, qui l'avait tué, homme d'une loyauté à toute épreuve. Comme Combra)' une mission dont il de\'ait s'acquitdépouillé, aaéanti, et qui s'était, si habile- il ne pouvait être queslion d'introduire ce ter, Chauvel, que son service retenait à
ment, disait-elle, acquitté tle sa mission; elle comparse dans la prison - et pour cause Falaise, donna rendez-mus au patron pour
ne tarit pas d'éloges sur cet honnête compère, Licqµet Youlut bien se charger de l'avertir du le 2 octobre à Caen 4 ; il voulait le présenter
1. « ~lme de CJmbray, füli:le à son système de
co1Tu11lion, a d~po~è dans les mains J.u guichelie1· une
somme de ti.O"UO füres â compte sur cc!le de
12.0LIO li1Tes. Je l'ai fail po1·1er au même monienl .i
!a pr&amp;fccturc. » l.-ett1'e de _Li~quet à nea\. Quelques
plus tard L1c11uet écr1ra1t ou mf·m e : o: J'ai eu
jours
'honneur de vo1B annoncer la remise à fa prCfccturc
d'une somme de 6.000 Jil-res que Mme de Comliray
~êsirait employer à. 1,ne ~orrompre : j'ai égalcrnenl
1honneur Lie vous prcremr que celle dame vient ile
compléter par un second cuvoi celle de Jt.000 füres
~u'elle m·a,·a1t foil offrir .... Le tout est à b disposition de ~I. de Hollin. i Archi,·es nationali?s, fi 817:l.
. .'1. ~illcl de ~lme de Combrn)· à Colas, son garçon
J ecune.

;:;. , Monsieur quelle 3. été ma surprise, lorsque
j'ai èlé à Caen, d'apprrndre que ma fille c:idellc, uon
contenl_e du chagri11 qu'elle m"a donné jusqu'à pl"l'sent, vient d"v mettre le comble en volanl une dili•
g1•nce 3\'CC u~1e douzaine de m3uvais sujets coinmc
elle. On m·a arrêlée comme complice peut-être, ou
att moins connai~sant sa demeure, Cllr ,·ous j1Jg-ez
combien elle est recherchée. 11. Oebitre \'eul bien
me rendre Le service daller la chercher et de la
raire parti1· ~oil à Jersey ou en Angleterre: niais
obligez-moi de lui rcmellre la somme de 3.000 lines
pour lui tlonner les moyens de ,·ivre .. .. Lï10nnêle
homme qui m'oblige se nomme lle\aitrc; vous pourrez
lui donner toute confiance. »
•'- « Quelle con,·ersolion clllcs-rous a\·ec ce 5ienr

Delailre"!-11 me dit que Mme de Combray l'avait
chargé JC venir chercher ~lme Acquet pour la conduire à Saiut-Valery, et Jlom· mïnspii-('r ile la cou.
finncc, il aJouta qu'il an11L de grandes obligations a
)lmede Combray. Je lui rêpondisquc ma sœur ne poumit pas se clwrgcr de l:i mi5sion Lie Mme de Com!Jra v
et qu"à la sollicitation tle toute ma fJrni!le, je pren·drais des informations pour tlCcouvrir Mme Acquet et
lui fnirc connailre la ,·ulonlè de i;a mére. C'étail u11
dimanche et je lui donnai rendez-mus le \"Cndredi
s11Îvtlt1l il rhùtel du l'ure, faubourg \':iucclles, â Caeu.
Je lui obs~nai que Mme Acquet 1ùvail p:is d"argenl
P.OUJ' payer les petites dctt~s qu'elle 1murait aYoir :
tl me dcmand.'.l. s1 10U francs sulfiraicn t. » l11trrroga1oirc de Cliauvel, 29 odobre 1808.

�r-

111STOR,.1.Jl

Six semaines auparavant, en quittant Fa1aisP,, le 25 août, après l'interrogatoire que
lui avait fait subir Caffarelli, ~lme Acquet,
ignorant encore l'arrestation de sa mère,
avait le projet de gagner Tournebut pour s·y
cacher pendant quelque temps, puis de se
rendre à Paris, où elle espérait retrouver Le
Chevalier. Elle trainait avec elle sa troisième
fille, Céline', enfanl de six ans, dont elle
comptail se débarrasser en la plaçant dans la
pension que tenaient à l\ouen les dames Du
Saussay et où se trournient déjà les deux
ainées; la femme Normand, sœur de Chauvel,
l'accompagnait 2 •
Elle alla d'abord jusqu'à Caen, où elle
devait prendre la diligence, et se logea chez
Dessin, à la Coupe-d'Or, rue Saint-Pierre.
Chauvel y vint le lendemain pour dire adieu
à son amie; ils dinèrent ensemble. Tandis
qu'ils étaient à table, un homme, que le gendarme ne connaissait pas, entra dans la salle
et adressa quelques mols à !lme Acquel qui
passa avec lui dans la chambre voisine. C'était
Lemarcband, aubergiste à Louvigny, l'hôte
habituel et l'ami d'Allain. Chauvel, que cet
aparté inquiétail, voyant approcher l'heure
de la diligence, ouvrit la porte et prévint
~[me Acquet que le moment était venu de se
mettre en route; à Sl grande surprise, elle
répondit qu'elle ne partail plus, de graves
intérèls la retenant à Caen. Elle le pria de
conduire la lemme Xormand el la petite fille
jusqu'à la voilure et lui indiqua l'adresse
d'un homme d'affaires de Rouen auquel l'enfant pomail être remise. Le gendarme obéit.
Lor~que, une beure plus tard, il revint à la
Coupe-tl'O,·, Sl maitre~se avait quitté l'auberge. Il reprit tristement le chemin de Falaise.
Lemarchand, instruit du passage de
Mme Acquet, était venu l'avertir, de la part
d'Allain, qu'on avail trouvé pour elle « un
logement où elle serait en sûreté et que, si
elle voulait ne pas partir, elle n'avait qu'à se
rendre, la nuit venue, sur la promenade
Saint-Julien, où quelqu'un l'aborderait pour
la conduire à son nouvel asile ~. &gt;&gt; Peut-être
bien qu 'à cett~ oll're obligeante était venue
s'ajouter quelque menace de la dénoncer si

elle quittail le pays : toujours est-il qu'on
sut 1a décider à différer son voyage. Vers dix
heures du soir, suivant l'avis de Lemarchand,
elle gagna seule le cours Saint-Julien, se promena quelque temps sous les arbres et, avisant deux hommes installés sur un banc, elle
vint s'asseoir à côté d'eux. On s'observa d'a~
bord réciproquement sans mot dire; puis,
l'un des inconnus, prenant la parole, « lui
demanda si elle n'attendait pas quelqu'un ».
Sur sa réponse affirmative, ils se concertèrent
un moment, puis déclinèrent leurs noms :
c'était l'avoué Vannier et Bureau de Placène,
deux intimes de Le Chevalier. Mme Acquel se
nomma à son tom\ et Vannier, lui offrant le
bras, la conduisit chez lui, rue Saint.Martin.
Le lendemain on tint conseil en dJjeunant.
Lemarchand, Vannier et Bureau de Placèrc
se montrèrent très empressés à retenir
Mme Acquet : elle pouvail, disaient-ils, être
assurée de l'impunité tant qu'elle ne sortirait
pas du départemenl du Calvados: ni le préfet
ni les magistrats de Caen ne se souciaient
dïnstruire l'affaire, les hobereaux de BasseNormandie se déclaranl solidaires de la famille
de Combray qui se trouvait, d'ailleurs, alliée
à toute la noblesse de la région. Telles étaient
les raisons que les trois compères faisaient
valoir; mais leur véritable mobile n'était, au
fond, qu'une question d'argent. lis se figuraient que Mme Acquel avait la libre disposition du trésor enfoui chez Buquet et qui se
monlail encore à plus de 40.000 francs . En
la voyant prêle à rejoindre Le Chevalier, persuadés qu'elle portait à son amant le reliquat
des fonds volés, ils avaient cru bon de confisquer au passage la femme et l'argent
auquel ils se croyaient des droits : Lemarcband, comme ami et créancier d'Allain;
Placène, à titre de caissie1· des chouans.
L'avoué Vannier, lui, en qualité de li&lt;1uidateur des deltcs de Le Chevalier, s'élait olferl
à garder ~fme Acquet prisonnière jusqu'à ce
qu'on eût réussi à lui soutirer, écu par écu,
toute la somme.
t
La ,,ie que mena chez Vannier la malheureuse en proie à cc trio de faquins fut un
calvaire d'humiliations et de déchéances.
Quand l'avoué comprit que non seulement sa
prisonnière n'avait pas un sou vaillant, mais
encore qu'elle ne disposait nullement du
trésor &lt;les Duquel, il fut pris d'une furieuse
colère et la menaça tout nellement de la
livrer à la gendarmerie 4 : il lui reprocha« ce
qu'elle mangeait», jura que, d'une façon ou
d'une autre, « il saurait bien lui faire payer
pension et que, certes, il ne continuerait pas
à la nourrir gratuitement ». La pauvre
femme , qui avait cmplo)·é ses derniers louis à
pa)'Cr, dans la diligence de Jlouen, la place
qu'elle n'avait pas occupée, écri\it, dans les
premiers jours de septembre, à Lefebvre
pour le supplier de lui envoyer un peu d'ar-

gent : lui, du moins, avait reçu sa large part
du vol et aurait dù se montrer généreux;
mais il répondit sèchemenl qu'il ne pouvait
rien faire pour elle et qu'elle eùt à s'adresser
à Jo,epb Duquel ' ·
C'était bien à cela qu'on voulait l'amener.
C'est Vannier qui, brutalement, lui enjoignit
de tenter, au risque d'être arrêtée, l'expédition de Donnay pour en rapporter de l'argent, et Lemarchand, pour ne pas 1a perdre
de vue, résolut de l'accompagner.
Mme Acquet lassée, asservie, consentit à
tout ·ce qu'on eiigea : vêtue comme ~une
mendiante, elle reprit le chemin de ce domaine de Donnay où jadis elle avait régné en
souveraine maîtresse; elle revit les longues
avenues au fond desquelles se dressait,
encore imposante, en dépit de sa décrépitude,
la façade du chàteau dominant les trois terrasses du parc : elle en longea les murs pour
gagner la chaumière des Buquet où Joseph,
caché dans les bois voisins, revenait parfois
afin de surveiller son trésor. Elle le surprit
ce jour-là chez lui, le supplia de lui venir en
aide; le paysan fut inflexible; pourlant, elle
obtint une aumûne de cent cinquante francs
qu'il lui compla en pièces de douze sous et en
monnaie de billon 6 • De retour à Caen, le
soir, .Mme Acquet remit fidèlement l'argent à
Vanmer, ne se réservant qu'une quinzaine de
francs pour prix de sa peine; encore dut-elle
subir l'outrage des allusions obscènes de son
hàte au moyen dont elle avait dû se sen·ir
pour extorquer à Duquel celle somme dérisoire. Elle supportait tout) impassible; sou
indifférence ressemblail à de l'hébétement;
elle ne paraissait plus avoir conscience de
l'horreur de sa situation, ni des daogers auxquels elle était exposée. Ses meilleures journées se passaient en promenades autour de
la ville avec Chauvel, auquel elle donnait
rendrz-vous et qui \'eoait de Falaise passer
quelr1ues heures avec elle; ils gagnaient un
village voi~in, déjeunaient dans une guinguelle et reprenaienl à la brune le chemin de
la ville.
Allain lui lémoignail égalemenl quelque
intérêt; il vivait caché dans les environs de
Caen, et venait quelquefois le soir conférer
chez Vannier en compagnie de Ilureau de
Placène et d'un avocat nommé Robert Langelley, avec lequel l'hote de MmeAcquel élail
en relations d'affaires. Tous était également
besogneux et passaient leur temps à imaginer les mo)·ens de faire rendre gorge à
Joseph Buquet. Allain n'en prônait qu'un qui
fut adopté : il s'agissail de retourner encore
une lois à Donnay. Mme Acquet serail du
voyage et lttcherait d'attendrir le paysan; s'il
refusait d'indiquer la cache de l'argen l, Allain
sauterait sur lui et l'étranglerait. ...
C'était vers le 25 septembre; on partit un
matin de Caen. Mme Acquet avnit donné

1. a. Du 27 fl oréal , an IX de la rCpubliquc française, acte de naim ncc de ,)Ia.ri c-Cé li11c-Od~vic1 née
ledit jour à sept heures du matin, fill e de Louis Acquet
el de Caroline-ll ê!îe. Têmoins : Pons et Duparc,
Suivent tes siçnalurcs . \) ArchiYCS de la mairie de
Uonnay, Calvactos.
2. , ~!me Acquet me dit ell e-même qu·eue alfo.il

à Paris et qu·cll c mcllrail sa fill e rn com'enl en passant par Rouen. » Interrogatoire de Cham·el.
S. Dédarali on de J!inc Acquet , 12 décembre ·1807.
Archives nationales, Fi 81i0.
If. Rapport de l'arrcstalion de la J arne Acquet.
Arclti\'es nationales, F1 8172.
J. « Quanl au notaire, c'est un J.. . F.. ,. Il a refu sé

J e J'arge~L à ~!me Acquet qui manquait des clioscs
les plus necessaarrs. Il a pourlanl touché 10.000 fran cs
du _vol. ~! est .v rai que c'est d~ rarge11t que Le Chc"altcr lw den1l. &amp; Rapport de I arrestation de la darne
Acqu et.
6. Acle c1 ·aceu5lllÎ011 cl dCclaraliun de Jlme Aeque t
12 décembre 1807.
'

lui-même à Mme Acquet et assister sa mai-,
tresse dans cette circonstance d'où allait'
dépendre tout son avenir. Et c'est ainsi quele jeudi 1er octobre, Licquct, sûr du succès,
installail dans la diligence partant pour Caen,
le faux capitaine Delaitre, auquel il avait
adjoint, pour plus de sûreté, un neveu du
même nom et un domestique, chobis tous
deux, avec soin, parmi ses plus madrés collaborateurs; le lendemain, les trois espions
descendaient à Caen, à l'hôtel du Parc, faubourg de Vauce1les, où Chauvel avait fixé le
rimdez-vous et promis d'amener Mme Acquet.

1

rendez-\'Ous à Jos:eph chez un fermier nommé jours maintenu à la geôle de Caen: de l'a,,is de escalier fort sombre. C'était une pauwe
Halbout, dont la maison était située à l'écart tous, Mme Vannier élait sa maîtresse et allait chambre sous le toit, prenant jour pn.r deux
du village de Donnay. li vint à l'heure fixée; chaque jour le voir dans son cachot li passait petites croisées el dont rameublement était
mais, comme il approchait avec circonspection, pour être un espion du gourernemmt et Pla- des plus mesquins; Cham•cl vint l'y voir le
craignant quelque guet-apens, il aperçut Allain cène prétendait que Vannier recevait de l'ar- lendemain et c'esl là qu'elle apprit de lui
dissimulé derrière une baie et, t&lt; pris de gent pour le tenir au courant des agissements l'arrivée très prochaine du patron Belaitre,
de Mme Acquet. Langclley, de son côté, affir- envoyé par Mme de Combray pour la sauver
peur, il dévala à toutes jambes ».
li fallut donc reprendre, les mains vides, mait que Placène était un fripon et que, cl lui procurer le moyen de passer en Anglele chemin de Caen et alîronter la colère de « s'il avait déjà louché ,a bonne parl du roi, terrtt. Mme Acquet ne manifesta ni répuls.ion
Vannier qui accusait sa pensionnaire de com- il recevait au moins tout aulant d'argent de ni joie; elle s'étonna que sa mère pensât à
elle: mais il semble qu'elle n'allacha pas
plicité avec les Buquet pour faire aYorter la police 11 .
La pauvre femme qui formait le pivot de grande importance à cet incident qui dc"ait
toutes les tentatives. On tint de nouveau conseil, et, cette fois, Chauvel y fut admis; lui ces intrigues n'était pas davantage épargnrü décider de sa desti11ée. Une seule idée l'obséaussi avait un plan : il proposait dese rendre par ses indignes complices. Après Joseph Bu- dait; trouver une retraite qui lui permît
en uniforme à Donnay avec Mallet, l'un de ses quet, après ChauYel, tous se soupçonnaient d'échapper à l'odieuse tutelle de Vannier; et
camarades; Langelley jouerait le rôle du com- réciproquement d'a\'OÎr été ses amants : Lang1~lley, très surpris de la lrouver chez la
missaire de police : « ils arrèteraicnt Duquel Vannier se serait aimi payé de son bospitalitl!; dentellière, ,·oyant sa perplexité, olfril de la
comme pour lecomple du gouvernement; s'il l'avocat Langelley et le genJarme Mallel lui- conduire à une mais:on de campagne qu'haconsentait à dire où élait l'argent, on lui même auraient taxé à ce prix leurs services ; bitait son père, à une lieue de la rillr. Elle
donnerait la liberté et une adresse sûre pour accusations aussi impossibles qu'inuliles à accepta et partit le soir même sous la conse cacher; en cas de refus, les gendarmes le contràler; elle avait elle-même, d'ailleurs, duile de l'avocat; à cette heure le faux patron
tueraient et seraient quittes pour dresser l'intelligence de son abaissement et le dégoùt, Delailre quillait Houen, el la ruse si babilemen l
par moments, la prenait. Un soir, c'était le ourdie par Licquel allait rnellre fin à la
procès-verbal de rébellion I J).
Tels étaient les conciliabules auxquels assis- 27 septembre, elle ne rentra pa.s chez \'an nier; lamentable odyssée Je !!me Acquet.
tait, muette et résignée, la fille de la marquise fuyant cet enfer, elle vint demander asile à
En arrivanl à l'hôtel ,111 Parc, le 2 octobre
de Combray, le cœur gros pourtant à la pensée une dentellière, nommée AdélaïdeMonderard,
le « patron )J Udaitre s'é:
que cet argent maudit altant mis à la fenêtre de sa
lait devenir la proie de ces
&lt;hambre vers sept heures
hommes qui n'avaient pas
du soir,aperçut un homme
élé à la peine et pour qui
qui faisait les cent pas dans
serait tout le profil. Chaque
la rue, ayant au bras une
jour clles'enlizait plus protrès petite femme, fort comfondément dans cette fange:
munément habillée. A la
cc qui se tramait là, ce
démarche, il reconnut Chauqu'elle enlcndit - car on
vel, vêtu en bourgeois :
ne se gênait pas devant
la femme étail Mme Acquet.
elle- fait horreur; comme
Les deux hommes se saelle représentait, pour ces
luèrent et CbauwJ, qui lforbans, quarante m_i 11 e
iant sa compagne, monta
francs , elle devait subir
à la charubre du patron.
non seulement leurs galane&lt; Compliments, poignées
teries brutales, mais aussi
de mains, confiance la plus
leurs confidence,. Mme Plaintime, comme il est, en
cène émit un jour l'idée de
général, de règle entre un
(ai,·e disparaître le boumilitaire et un marin::.. JJ
langer Lerouge, dit Bornel;
Chauvel exposa qu'il était
comme il avait &lt;c beaucoup
venu à pied de Falaise,
de religion et qu'il était
dans l'après-midi, et que,
très honnête homme J), elle
pour
rn rendre libre, il
craignait que, s'il était aravait
prelexlé, auprès de
rêté, &lt;( il ne consentît pas
ses chefs, une affaire parà mentir et qu'il ne les perticulière qui l'appelait à
dit tous ». Langelley rellayeux.
Le faux Ddaitre
doutait surtout les bavarlui
remit
aussitôt les deux
dages de Flierlé et de Lalellres de Mme de Combray
noë, détenus à Caen, et il
que Chaurel parcourut diss'occupait de les faire emtraitement.
poisonner : il s'étail déjà
- Descendons, dit-il, la
entendu &lt;t avec le pharmadame est proche et nous
cien et l'officier de santé
allcad.
de la prison qu'il avait
PAL.\IS UE jL,SllCE DE ROllEN : lNTfRJEUR DE LA COUR, FAÇADE OU CÔTÉ OU MIDI.
Après quelques pas dans
dans sa manche )) , et il
D'après le dessin de T. DE Jou~ONT,
la
rue,
on la rencontra, en
connaissait aussi un brave
effet,
avec
Langelley, que
homme qui, (( pour peu de
cborn, ferait du bruit en ,,iJle, se laisserait ar- logée rue du Han, et qui était la maîtresse de Chamel présenta à Delaitre. Celui-ci olfril ausrêter et condamner à quelqu&lt;'S mois de prison Langelley. Celte fille consentit à la recevoir et silôl son bras à Mme Acquel : Chauvel, Lanet trourerait ainsi le moyen de se défaire de lui céda une des deux pièces dont se compo- gelley et (( Delaitre neveu JJ suivaient à bonne
ces individus 1 1&gt;. On parlait aussi d'Acquel, tou- sait son logement, auquel on accédait par un distance : on passa le pont et on s'engagea,
1. Happort du ,·oyage du p:ill·ou llr lailre à Ca r n.

2. /Md

�. _____________________________________

Jf1ST0'1{1.ll

T OU'Jt,NEBUT

soir? J'irai a,·cc ,·ous :;.
Le palron Delaitrc fil d'auord quelques
difficultés avant de consentir à retarder ~on
voyage; enfin le Mpart fut fixé au lendemain
samedi, 5 o~tobre, à la nuit tombante . Une
discussion assez hrupnle s'ensuivit. L:111gellcy obserrn que Vannier, Allain, Placène

et les aulrcs n'approuveraient certainement
pas la détermination de Mme Acquet; qu'on
était solidaire les uns des autres, qu'elle ne
courait, d'ailleurs, aucun danger en rcsta nl
a Caen al\cndu qu'il ne s'}' trouverail jamais
un juge pour la poursuivre ni un tribunal
pour la condamner. Delaitre répli~ua que,
précisément pour parer à l'indulgence des
autorités du Calvados, un dém.!t impérial
avait saisi de l'affaire la cour spéciale de
Rouen; mais 1iarncat, f1UÎ ne vopit pas sans
dépit s'éloigner sa mule chance de mettre la
main sur le trésor des Buquet, ripostait qu'il
ne fallait ricn conclure àrant d'avoir pris
l'avis de ses amis, quand la jeune femme
termina la discussion, en dédarant qu'elle
partait (&lt; parce que c'était la volonté de sa
mère &gt;J.
- ttes-vous sûre, demanda Chauvel, que
c'est bien là l'écrilure de votre mère"?
Elle répondit oui et le gendarme opina
qu'elle avait raison d'obéir.
On convint alors des détails du départ :
Lmgelley s'olfrit à conduire les voyageurs
jusqu'à la limile du département du Calvados
que Delailre connai:;sait mal. Mme Acquet ne
devait emporter aucun bagage; se:; efTèts
seraient adressés à fioucn, bureau restant, à
l'adresse J.u patron; la conversation prit C( le
ton de la plus sincère amitié et de la plus
grande confiance &gt;&gt;. Quand I heure ,·int de se
sépa~cr, jJme Acquet serra plusieu rs fois la
main du patron, disant :
- A demain, m msicur.
Et comme clic descendait l'escalier, Cliauvcl resté avec Ddaitrc s'assura que celui-ci
avait apportJ de l'argent pour payer les petites
dettts qu11 la fugitive avait co:1traclécs chez
divers fournisseurs.
Le jour suirant, au matin, ,·ers onze
heure.;, Chauvel se présenta seul à l'auberge
i/11 Parc: il monla à la chambre de D.lailre
qui l'invita à dt&gt;jl'uner cl cnvnia son nc,·cu
chercher des huHre3. GhJurd \'Cnait I ricr
Ddailre de retarder son ,·o):ige d'un JOUI' encore, )lmc Ac 1uct ne pou vaut p1rtir araut le
dimaoche .1, . Tout en mangeant, Chauvel se
lai55ait aller à &lt;les confidences; ce n'était pas
sans trish sic qu'il rnyail s'éloigner son
amie ; lui seul, assurait-il, l'avait servie par
pur dévouement, il dit comment, pour dépister h·s recherches de ses camarade3, chargés
par Manginol d·étalJlir le signalement de la
proscrite, il l'arait rédigé, à dessein, complètement faux, la désignant (( comme étant de
!orle taille cl blonde de che\'eux IJ , li parla
de d'Aché qu ïl traita de brigand c&lt; seul cause
des malheurs arrivés à Mme de Combray et à
sa famille Jl. Enfin il s'informa si Dclaitrc
consentirait à transporter en An3letcrre Allain
et Buquet, qui étaient, en somme, les dtUX
principaux acteurs de l'alfaire, ( l le cc patron )&gt; y consentit hien volontiers; il fut con-

venu que, dès qu'il aurait déposé ~Ime Acquet
en Angleterre, il reviendrait à Saint•\'alrr)',
sou porl d'allache. Allain cl Buquet n'avaient
qn'à se trouver, avec un mot de reconnaissance, le mercredi 14 à Cany, chez Prérnsl,
aubergiste, en face de la poste; il irait là les
quérir pour les rrnbarquer.
Le bnn Delaitre, qui était bien manifestement un messager de la Providence, compta
sur la table, en déjeunant, 1.00 francs en or
qu'il remit à Cbauvel, pour payer les delles
de sa maitresse.
Vannier avait réclamé six louis pour l'hospilalité qu'il lui avait ofîcrle, all~guanl que
&lt;&lt; ces sortes de pensionnaires doivent payer
plus que d'autres à cause des dangers à courir &gt;l; il demandait, en oulr~, qu'on lui remw
boursât le prix de vingt messes que Mme Acquet avaitlait dire '. Chaurel passa une parlie
de la journée du dimanche avec Delailte; le
rendez-vous était fixé pour sept heures du
soir; le patron devait attendre sur la parle
de son auberge et suivre Mme Acl1uet quand
il la verrait passer au bras du gendarme.
Elle ne parut qu'à dix heures du soir et l'on
marcha isolément .jusqu'à la demi-lune dè
Vaucelles. L1ngelley se fit attendre, il arriva
enfln sur un cheval d'emprunt; Je p:itron
a"ail pris un b:dt:t dè poste; quant au ne\'CU
Dclaitre cl au domestique, il:i avaient, dès la
veille, ro?gagné fioaen par la diligence.
C'était le nn:n.!nt dei adieux : M:ne Acquet embrassa Cham·el, qui la 11uitla « de la
maoièrc la plus tendre. en recommandant
au d,:positairc les plus grands soins pour
l'ohjct précieux qui lui était conllé 6 '.&gt;. L1ng&lt;·lley, armé d'un gourdin en mamère de
cravache, pril la tète de la caravane. Delaitre en"doppa th1uJ('menl d1ns sa capote
Mme .\cquct qu'il prit en croupe derrière
lui et, après de nouveaux souhaits, de
thaudes poignées d:! mains, de5 C( au re,·oir Jl
attendris, les cavalirr5 s'éloignèrent au trot
sur la route de Dires . Cha.urcl les vit se
perdre dans l'ombre cl il re5ta au carrefour
désert tant qu'il pul entendre résonner les
s~ibJts des chevaux sur le pa,·é de la route 1.
Vers trois heures du matin, on arriva il
Dives; la jeune femme, qui s'était monlrée
et a~sez gaia », protesta qu'elle n'était pas
fa1i•uée el refusa de descendre. Lan:;elley
eol~a donc seul à la poste, y réveilla un guide
qu'il :ivait com1™:1ndé la veille·~ et l'~n se
remit en route; le JOUr commençait à pomdre
lorsqu'on parvint à Anne!Jaull; les trois voyaoeurs firent halte chez un aubergiste où ils
Passèrent toute la journée; l'avo.::a_t l't Mme Acquet (&lt; réglèrent quelques petlls_ comptes
qu'ils avaientensemble 9 )J; on dormit un peui
on causa braucoup, on dina lon~uem1;;at. A
six heures du soir, on remon:a à cheval et
l'on pril la roule de Pont-l'Érèque. Langelley
condui5Ît les [ugitirs jusqu'à 11 forêt de

1. fiapporl du faux patron Dclaitrc.
2 . .Nou:; ne changeons rien 1'. ces d13loguc.i : eclte
seime cl le; termes Uout se srnircnl füfü• Acquet cl
son interlocuteur sont rappodés sons celle f,:mne cl
presque id&lt;:11Liquem{'nl tians les dîll'ércnls récils de
ceux qui a-sistaicnl à C{'lle cnlre\'UC.
Zi. l11tc r.-o"a
loire de ChaU\'cl, 20 octobre 18l'8.
0
,\n:hirc~ &lt;lu gre!fc di:: 1:i Cour t1·a~~ises dr l\oucn.

l. l11tcrrogaloÎ!'c de Chau1·el. Archircs &lt;lu grcff..: 1\c
la Cour d'Assi,es de Rouen.
5. l)05sicr 1,angcllev. Archire5 n:itionul~s, Fi Slil.
ti. i\rchi1·c~ ndtiomÏ!cs. Jl1 ~ 1n.
'i. lutcrro;atoires Je Chaurel, dCc\aralîo11!\ de
Mme Acquc1, rapport Ju faux patron Dclaitrr, [dires
de J.icquct â l\éal, clc.
8. , Arrivês il l)i1·c s, nous 11ous r:irraicliimes pen-

dant que le guide s'hahillait i. cl apr~s ~vo:r c~ntinué
nol1·c roule, nous sommi.&gt;s enhn arn\.'c: a 1~ po111lc cl.u
jour il Annebault, oil nuus a~·ous pas.se le Joui:, •, 0('·
cJal'atiou de Langcl!cy, Ardmcs naltonal~s,, l• 7 81.71.
fi. , hlme AcqucL emµru nta deux l~u1s a ~d'.1-ilrc
pour solder la peiuc de Langellcy. s111~·ant I an~ rlc
Chauvel. » Rapport du faux patron Dcla1trc. Arcllll'es
11ationales, P l:!172.

tout en camant, sous les arbres du grand
cours, le long de la rivière. La nuit élait
complètêmrnt tombée.
Le patron Dclaitre, (( après aroir présenté
à )ltnc A(quct les cornplimcnls de sa mère,
lui fit part des intentions dt: celle-ci relativement à son passage en Angle.terre ou aux
iles ·)). Mais la jeune femme repoussa nellcment la proposition : elle 'était, disait-elle,
&lt;t très en ~ùreté chez le père de son défenseur,
à portée de toutes ses relations, et die ne
consentirait jamais à quiller Caen, olt elle
comptait de nombreux et dévoués prolccteur.s 11. Le patron objecta que celle détermination était d'autant plus regrettable que
(( la personne puissante qui s'intéressait au
sort des siens exigeait qu'elle cùt quitté la
France aYant de s'occuper de mellre Mme de
Combray en liberté Il . Ce à quoi Mme Acquet
répliqua qu'elle ne chang~rait jamais de. r6soluliun.
La discussion dura près d'une demi-heure :
le palron ayant alors parlé d'un billel de la
martpiise dout il était parleur, Mme Acquet,
se tournant vus Langellcy, lui dt:manda de
les conduire dans un caLaret où elle pourrait
lire la leltre de sa mère. On repasrn le pont
pour remonter la rue de Yaucelle~, sui,ant
Lang:clley qui s'arrêta à un cal1Jrct siLué à
cent mètres au-dcsrns de l'hôtel du Parc :
Mme Acl.picl s'engagea, avec ses compa~no~s,
dans qn couloir étroit cl monta au premier
étarrc où l'on s'attaLJa. L1ngtlley arait comma~dé du vin cl dçs biscuils . La jeune
femme prit des mains du patron la lettre de
la marquise; Ions, autour d'elle, se- taisaient
et« la lixaient altentiremcnt 1 ». On s'aperçut « qu'll chaque ligne elle changeait dè
couleur et qu't:lle soupirait J&gt;.
- Quand parlez-vous? dcmanda-t-elle a
Delaitre en s'essuyant les 1rux.
- Demain, de grand malin, rt:pondil-il 1 .
Elle poussa de nouveau un gros soupir et
se remit à lire : « die arnil des crispations
et p::traissait prèle à se trouver 1~rnl ». Quind
elle eut terminé sa lecture, elle rnlerrogea de
noureau Delailre.
- Vous connaissez sûrement, monsieur,
ce que contient la lettre?
- Oui, madame, votre mère me l'a lur.
Elle garda _le silence « plus de deux minutes »; pms, cummc faisant un grand
efforl :
- ll faut donc obéir aux orJres d'une
mère, dit-elle; eh! bien, monsieur, je rn::s
suivrai : voulez-vous ne parlir qnc dt main

""

lJ

.,,..

Touque.s: a\'ant de quitter Mme .\c11uet 1 il
lui demanda avec beaucoup d'émotion une
boucle de ses che\'eux; puis il l'embrassa à plusieurs reprises.
Il était emiron minuit
quand Ja jeune femme se
trouva seule avec Delaitre; le cheval arnaçait péniblement par les roule5
de traverse de la forêt;
blollie conlre le patron
qu'elle tenait serré à deux
bras, Mme Acquet ne parlait plus; son entrain de
la veille avail fait place à
une sorte de stupeur, si
bien 4ueDelaitre qui, dans
l'obscurilé, ne pouvait
aperCevoir ses beaux yeux
grands ouverts, pensa
qu'elle s'était endormie
sur son épaule. A trois
heures du malin on altt:ignit enfin les faubourgs de
Pont-Audemer : le patron
s'y arrêta à l'auberge de
la Poste et demanda une
chambre; ~ur le registre
qu'on lui présenta, il écrivit : Monsieur Delailre et

-

..,

lui fit comprrndrc, arec beaucoup de ménagements, qu'il était inévilaLle de la retenir
j11~rp1'à rloucn, oî1 Dèlaitr~ devait èlrc con-

,jeune Îl'mme, dont il scrutail 1 de ses yeux
malicieux, lf's attitudes, les ge!,;tes, les façons
d·è1rc, el donL il semblait, en quelque sorte
prendre possessi,.m ... C'êlail Licquet - on l'a déjà
reconnu - qui, dans sa
hàtc de savoir le résultat
de l'odyssée du faux Delailre, s'élait affublé d'un
uniforme d'emprunt et ,·enait recevoir sa nouvelle
,iclime'. JI fut pour elle
plem de prévenances: c'est
en ,oiture qu'il la conduisit de Pont-Audemer à
lluurg•,\chard, où il lui
laissa le temps de se reposer: le 7 au malin on parlait dè Dourg-Achard t l
l'on arriroit à Houcn ara1,t
midi. L'aimable brigadier
fut si perrnasi[ que Mme
Acyuct se laissa ~ans résblance et sans rérrimin al ion conduire à la
Conciergerie, où elle fut
écrouée sous le nom de
Bosalie-llourdon :t - celu i,
sans doute, sous 11 quel
f'lle vopgeait. D'ailleurs,
sa /'ew.me.
elle paraissait indifférente
lis déjeuoaicnt tous les
à tout ce qui l'entourait;
d~ux vers midi quand enen entrant dans cette pritra dans la salle un brigason où elle savait que
dier de la gendarmerie de
se trouvait sa mère, elle
marjne, accompagné de
n'eut pas un mot qui pût
deux soldais d'rscorte. li
faire croire qu'elle ressenalla droit à Delailre, lui
tait quelque émotion . Elle
demanda ses noms, et, le
garda pendant deux jours
voyant très troublé, il le
cette attitude de lassitude
somma d'exhiber ses parésignée: Licquet, qui vint
piers, qu'après un court
la voir plusieurs fois, cher~
examen il confisqua, en
chait à la laisser dans la
donnant l'ordre aux solpersuasion que son emdats de mellre le patron
prisonnement n'a\·ait d'auen état d'arrestation.
LA GROS5E HORLOGE, A Rot:EN. D'après la lithographie rie DEROY.
tre cause que l'infraction
Le brigadier, petit homcommise par Belaitre aux
me aimable et très eaurègl• menb m:iritimes; il
seur, s'excusa grandement auprè5 de~lme Ac- duit pour y subir une réprimande du com- poussa la précaution jusqu'à feindre d'ignoquet du dérangement forcé qu'il lui occa- mrndant du port. Mme Acquet, persuadée rer son nom .
sionnait: le patron Ddaitre, disait-il, a rait qu'il u'y avait là qu'un malentendu qui
Entre temps il préparait son plan d'atqui lté son bord sans y èlrc autorisé tl, de s'édaircirail à Ilouen, s'inquiéta peu de l'in- taque : tout d'abord sa joie avait été si vive
plus,il était sigaalé comme faisant assez; vo~ cident; comme elle était brisée de fatigue et, en mettant la main sur celle proie tant conlonticrs la fraude sous prêtexlc de cabo- de plus, iudisposée, elle manifesta le dé&amp;ir ,•oitée qu'il n'avait pu résister au plaisir d'en
tage.
de ne point voyager de nuit et de passer adresser dire1,;tement la nouvelle à Réal:; en
li Le poussa pas l'indiscrétion jus-1u'à Yingt-qualre heures à !\ml-Audemer; le petit
demanJanl &lt;c le secret pendant quinw
s'informer du nom de la rnpgeusc ni du brigadier y consentit arec emprl'ssement; t(}ut JOUr5 &gt;J; pui5, à la réflexioo, il avait compris
motif qui l'oLJigt!ait à courir les routes en en ay.mt l'air de ne sur\'eillcr que Dclaitre, combien il ser,.iit diffi cile d'obtenir des a,·eux
compagnie d'un patron de bart1.ue; mais il il ne perdait pas un seul i11sla11l de rne l:i d'une Îèmme qni venail d'être si odieusement

!ui

1. Voici en quels termes le l,réfcl &lt;le l\oucn rendait compte à Héal de celle mise en scène ; « On
nrriv:i Uc très gr,md mntin à Pont-Audemet· : là
li. J.icqn ct , dt'guisé en brigadier d,1 gendarmerie de
la Mal'ine, accompagn é Je deux gendarmes de sa façon.
er.tra subitement dans la chambre tics voyagctirs,
demonda lcuN apicr_;;. ne les l1'0U\'3 JHts en règle et
cou!i,qua toul. n a séJOurné un jour à Pont-Audemer parce que l\lme Acquet èpromait une l'aligua
l'llt·aordinaire, augmentêe par un accident naturel à sou
sexe, el d'ailleur.:1 l\les èmi~soircs qui ne s'étaient ni·
couchl·s, ni reposés depuis huil jour$ èlnienl sur ks
dents. Mme Al·r111cl est partie cc m.'ltin ile Bourg-

6

Acl1aril , pcrsuadCc qu·on arnilè!e\'C unemuuraise dil'ficulté au patron cl qu'elfo s'éclaircir,1it à Rouen. Ellil
n':i élé dèlrompél! qu'en entrant à la Conciergerie;
mais on a encore filC le mc\mc roman avec cllti; on
lui 3 dil qu'on pùurfüi1•ait depuis huit joul's le patron
parce qu'un rle ses m'Llelotj l'n•ait lrahi el avait déuoncé à lu µo!ii:e qu'il était allé chercher plusieur3
personnes darH la U.issc-'.'formundie pour les conduire
il une s1at io11 auglaise; &lt;1u•it Claît donc înérilable de
la retenir en prison puisqu·on l'a\•ail lrouvl!e avec lui.
On n'a pas eu l'air d'en sa\·oir tlara 11tagc. 11i de la
connaitre .... » Lettre du préfet de la Seine-Inférieure
i1 Iléal, 7 uctohrelROi.Archîvcs n~tionales. F7 RliO.

2. Jablcau. des tlCtenus par mesure de liaulc police
Arduve3 nationales, I" 8172.
5. Je 11e. m·explique pas comment la le111·e par
laquelle L1cqueL a·monce à llJal l'arrestatio~ de
11,me ~equet, csl datée de 1/011/lf'lti', le 5 oetolirc.
C est a Pont-Audemer que \'arrestation eut lieu cl la
pré\·euuc a Clé amenée directement il Houen inc~
un seul arrêt à nourg-,\,:ha.r~ Cette !cure, êcrilc par
~a homme . c.xu.ltauL de JOIC, se terminait par ces
lignes.: Œ J a1 1.hor!neur de ,·ous écrire, tout épuisé
de,. fat,1gu.es; mais ,1c retrouve &lt;les forces en 11cmant
11111~ s agit du service de Sa ~fojcslP cl &lt;Ir votre .sa1 islaet1011 pNsonnrllc. »

�111STO'J{1.Jl
trompée, et il sentit que les pièges où se
prenait la naïrn marquise de Combray ne
seraient plus de mise avec sa fille. li trouva
mieux; il a\ ait sur lui la lellre f]UC \lme de
Combray avait écrite à son chei· Delailre,
lettre qu'il avait rnisic sur le patr_on, en présence mème de MmP Acquet. D.rns ce bil!et,
la n1:irquise trailait sa fille « comme la plus
vilr des créatures et gémissait d'ètre obligée,
1

transporler à Caen les fonds volés; elle s'accusa
elle-même d'avoir donné asile aux brigands;
elle n'excusa que Jo,eph Buc1uel qui n'avait
agi que sur les iustructiom qu'elle-même lui
avait données el Le Chevalier qu'elle représenta comme séduit par les promesses trompeuses de d'Aché. D'ailleurs son « amour
effréné n perçait à cha~ue mol de son récit;
elle dit même à Licquut que, " si elle pouvait sauver les jours de Le Chevalier aux
dépens des Fiens, elle n'hésiterait pas:; 1&gt;.
Quand elle eut terminé sa longue déclaration, elle devint tout à coup très mélancolique. Le lendemain, en entrant dans sa prison, Licquet la trouva occupée à couper ses
magnifiques cheveux qu'elle voulait, dit-clic
tristement, soustraire au bourreau. Elle ohserra que, puisqu'elle était inexoraLlcmcnt
vouée à la mort, Chauvel, qui se disait son
ami, avait eu Lien grand tort de l'empêcher
de s'empoisonner; tout serait fini à présent;
mais elle espérait que le chagrin la tuerait
avant qu'on eût le lemps de la condamner.
&lt;I En disant ces mots elle tournait ses }"eux,
très beaux et très perçants, vers un coin
assez obscur de son ca&lt;:hot. D Licquet, sui,·ant son regarJ, aperçut à cet endroit un
gros clou très saillant fiché dans le mur à
six pieds d'élévation i sans rien témoigner de
ses inquiétudes, il chercha à dirigH l'allention de la détenue sur d'autres objets el parvint« à la rendre d'une gaieté folle' J&gt;.
On fit, le jour mème, enlever le clou; mais
restaient les verrous de la porte et les piliers
du lit aux4uels la prisonnière, étant donnée
l'e1iguïté de sa taille, aurait pu chercher à se
pendre : on mit près d'elle, pour la sur,·ciller, une remme de Ilicêlre.

pour sa propre sllrcté, de ,·cnir au secours
d'un monslre; elle se plaignait surtout beaucoup de, l'argent que cela lui coùlait 1 1J.
Le 9 ociobre, Licqucl se préscnla au cachot
de füne Acquet, se mil à causer familièrement avec elle, lui avoua qu'il samit son.
nom et lui communi•1ua la lettre de Mme de
Combray. ,\près l'avoir lue, )lme Acquet fut
prise d'une effra)anle crise de r;ige. Licq nct
la con,ola, lui fil comprendre &lt;I c1u'ellc n'avail
q@ lui d'ami n, que sa mère la haïssail et
ne l'arait serrie que dans l'espoir de sau,·er
sa propre vie; que le nolairc Lefebvre l'avait
lui-mème vendue à la police en indiquant
l'adresse de la famille Chauvel, à Falaise et il montrait, comme preuve, la note tracée
de la main du notaire; - il a.Ha jusqu·a
faire allusion à certaines infidélités de Le
Chevalier C'l à des maîtresses que celui-ci
aurait eues à Paris, si Lit~n qu'indignée, à
bout d'écœurcmenls, la malheureuse fondit
en larmes.
- Soit 1 dit-elle, c'est à mon tour; recevez sur-le-champ mes déclarations, portez-les
à !I. le préfet; je veux tout a rouer; la \ie
m'est importune!!
Et loul de suite elle raconta la longue histoire des projets de d' Aché, ses passages en
Angleterre, l'orga.ni:sation du complot, la tentative dïmpression du manifeste des princes
el aussi comment il avait séduit Le Chernlier
Il n'est pas possible de suirrc Liquet à
et avait su se l'aUirer par la promesse d'un travers toutes les phases de l'instruction : cet
haut grade et de grands honneurs. Elle dit homme endiablé semble a,·oir posséJé le don
également que ce d'Aché, qu'elle accusait d'uLiquité : il est à la prison, ol1 il cuisine
d"avoir fait le malheu r dt! sa ,·ie, avait &lt;1 for- les détenus; à la préfecture ùÙ il dirige les
mellement coaseillé le roi des fonds publics; interrogatoires; à Caen, où il enquête ;l la
son ordre était qu'on organis:il les attaques barbe de Calfarell_i qui croit depuis longtemps
de dili3enccs, qu'il fallait même les arrètcr l'affaire enterrée; à Falaise, où il récolte des
toutes ». Elle accusa sa mère d'avoir aidé à témoignages; à Honneur, à Pont-.\.udemer, ~
1. Lettre du prércl de la Seine-Inférieur(' â H~dl,
11 octohrc 1807. Archircs nalionalcs, ~'j 8li0.
2. Lcllrc du préfet_ de ln. Scinc-luforicurc à Rtal,
Il oclobl'e 1807. Arch1,·cs nationales, F7 81711.
3, Pl'cmièt·c déclaraliun de la l'cmmc Acquet, 9 octobre'" 1807. Arch11·cs du greffe de la Cuur d',Miscs
de Rouen.
4. Rapport de Licquct au 1iréfel de la Seinc-1nfëricurc ..\rchi,·cs nationale~, F 7 8172.

!). Réal.

6. Celte lcllre, dalêe du 11 juillel 1809, 1'Sl adressée à un fonctionnaire du ministère de la Police dont
je n'ai pu tro11\·cr le nom : l.ic&lt;1ucl l'appelle mon
cite,· complttriolc, Archh·cs 11atio11alcs, F7 8172.
7. Happort tin voyage à Caen ..\rcl1i1·cs nat!onalc~,
F' 817t.
8. Il possé&lt;hit, â cc qu'assurait Mme Placène,
1.:)00 francs de rente. Arclmcs nationales, F7 ~l 72.

Paris; il rédige d'innombrables rapports à
l'adresse de son préfet ou de fiéal avec lesquels il correspond directement, et, quand
on lui demande quelle récompense il ambitionne de sa vie dépensée avec tant d'ardeur au
service de l'Élal, il répond philosophiquemeal:
Ce n'est pas pour ma gloire que je lra,aille;
c•c~t uuiqut' ment pour celle de la police général&lt;'
et de nolrii dtl'I' conscill&lt;•r 5 que j'.iimc de toutes
mes forces. Quant à moi, pall\rl' tliahle, jr suis
,·oué i1 un e ohscuritC qui, je l'arnue, fait mon
bonheur, depuis que j'ai rccannu l'incom·énicnt
des réputations 0 •

Henriette de Coligny
Par Henry ROUJON, de l'Académie française.

1

•

Hercule de Lacgrr, seigneur de Massuguiès,
quel beau nom de cadet de Gascogne pour un
drame de cape el d'épée! Quelqu'un a réellement existé qui s'appelait ainsi. Et comme il
n'est rien d'impossible à l'érudition, cc quelqu'un a trouvé son historien. M. Frédéric
La.chèvre, subtil el sannt explorateur du
monde des précieuses, ressuscite IIC'rculc de
Lacger. Nous possédions, sans nous en douter,
une soixantaine de poésies de CP. gentilhomme
oublié. Importaient-elles ,\ la gloire de la
liUéralurc1 Peut-èlrc pas absolument. Là
n'est point la qucslion. Bien qu'il n'ait pas
eu de génie, ce rimeur au nom formidable
mérite sinon un chapitre, du moins une note
marginale dans l'histoire de la politesse française. Cette figure de capilan héroï-comique
prend place dans une galerie des modes d'autrefois.
M. Frédéric Lachèvre a idenlifié le personnage en analysant un manuscrit injustemmt
négligé. Sous une reliure de maroquin rouw•,
en lrenle-deux fouillels d'une belle écriture
de calligraphe, des sonnets et des madrigaui
portent ce titr~: «Vers pour Iris 1&gt;. Qui
élail Iris? Et quel son adoraleur1
C'est ici qu'apparait douloureusement
la vanilé des psychologies liYresques. Il
ressort de la lecture de ce manuscrit
qu'une dame, toute pénétrée encore de
l'idéal de l'Aslrée , mil par ses rigueurs
un parfait amant aux portes du tombeau. Iris s'enveloppe de chasteté féroce
ainsi qu'une bergère de M. d'Urfé. Son
chevalier obserrn rigoureusement tous
les rites de l"amour courtois. li va sans
dire qu'il menace constamment de sa
mort prochaine l'immatérielle cn1alure
qui le désespère el le ravi!. li parle
sans cesse de « terminer ses jours n ;
l'infortuné &lt;&lt; souffre les enfers ». Iris
s'absente-t-elle pour quelques semaines? Un amoureux vulgaire se bornerait à Yerrnr des pleurs : ainsi s'expriment les douleurs bourgeoises!

Une des plus pilloresqucs péripélies de son
enquête fut le nouveau vopge qu'entreprirent, vC'rs la fin d'octobre, le faux capitaine
Delaitre el son faux nc\"eu, à la red1erche
d'Allain cl de Buquet qu'ils n'avaient pas
troU\•és, au jour dit, à l'auberge de Cany.
Delaitre revit à Caen l'aYocat Langelley, les
Placène, la fille Mondcrard, avec lesquels il
festoya; il leur donna les meilleures nouvdlcs
de Mme Acquet, très conforiablemenl inst.allée, raconta-t-il, dans une des stations de
bains de la côte anglaise; mais., bien qu'il
eût pour Allain une lellre très pressante de
Mme de Combray qui avait hâle de le voir
passer en Angleterre, le rusé chouan ne se
montra pas; sa fille, établie couturière à Caen
el qui était en relations avec Mcne Placène,
se chargea pourtant de lui faire tenir la
lcllre; le patron émit bien l'idée de suivre la
petite Allain dans l'espoir de découvrir la
retraite du père; mais Langelle)' et les autrrs
I'assurèrint que cc serait peine perdue; la
jeune fille connaissail seule l'asile du pros•
cril; , cbaquc fois qu'elle allait lui porter
des nouvelles, elle se déguisait, entrait dans
une maison C'l s'y déguisait de nouveau pour
en sortir, entrait dans une seconde, y changeait de costume el ainsi de suite; il était
impossible de juger, quand elle sorlait de
chaque maison, que c'était la même personne
qui y était cnlrée cl &lt;le sa,·oir daus laquelle
éiait son pèrc 1 ". llcux jours plus tard lape•
titc Allain reparut : elle as$ura que son père
élail parli dans son pays, du cclié de Cherbourg OÎl &lt;c il avait du bien »; il voulait,
avant de pa.sser eu Angleterre, vendre son
mobilier et affermer ses terres; telle élait
l'autre face du terrible « général Antonio 1&gt;;
il éiait bon père de famille et petit renlier '·
Delaitre comprit que c'était une défaite et
qu'Allain n'avait pas confiance : il n'insista
pas, plia bagages et rentra à nouen.
(A suivre,)

G. LENOTRE.

1

•

\lois si tians cc moment, pour les mieux exprimer.
Je ne tomhe à vos picd5 immol,ile et Hins ,-i&lt;' 1
Je: ne ml·l'ilc 11as !11onneur de ,·ous aimer!

Il faudrait a\'OÎr un cœur de rocher
pour ne poiat compatir au supplice endurê par ce modèle de continencr.
Trente-cinr1 sonnets témoignent qu'lris
demeura impiloy,blcment pure. Quant à son
malheureux esclave, on l'imagine s'allant noyer
au fond du Lignon grossi de s1:s larmes. La
rérité c.st moins désolante. Iris et son poète,
dans les loisirs que leur lai!-sa la littératurC',

furent deux faibles créatures morlellc&lt;;, enclines ~, la concupiscence. lis firent run el
l'autre dans leurs rers une telle débauche
d'innocence qu'il ne leur en resta guère pour
l'usage quotidien. Cc couple d.élégiaques était
farceur.
Qui dit cela~ Celle canaille de Tallemant
des Réaux, toujours embusqué derrière les
élégances pour cligner de l' œil et ricaner.
Tallcmaul sert de guide à M. Frédéric Lachèvre et à M. l~milc Magne, à tra\'C rs les
aventures sentimentales d'HC'rcule de Lacger
et de son Iris, Henriette de Coligny. Lorsqu'ils
ne mettaient point du noir sur du blanc, ce
Gascon cl cette précieuse se reposaient gaillardement du sublime. Henriette a rencontré
cbez M. )lJgne un biographe gaiement véridique; M. FrJdéric Lachèvrc, en nous racontant la vie d'Hercule, seigneur de ~fassuguiès,
ne prétend aucunement nous attendrir.
A défaut de Tallemrnl des Réaux cl de ses
modernes auxiliaires, un dessin de Daniel du
~lonslier suffirait à révéler llenriclle de
Coligny, comtesse de La Suze, d:ms toute son

c~ .rr•zF. '' ·

,.-. ~,.,r., ,t: '1.l

jngénuité de bonne personne. Le sincère
portraitiste a souligné de traits malicieux le
nez curieux et la Louche gourmande de cette
belle commère au triple menton. Dire que
celle dame si bien portante a composé énor-

miment d'élégies! c1 Les plus tenJres C'l ks
plus amoureuses du monde, qui courent partout l&gt;, est-il arfirmé par l'auteur des l/i:,to1·i,.lles. llcnriellc de Coligny a fait verser des
larmes à maintes lectrices, à Mme de Sé\·igné
peul-èlrc, à coup sùr à Calhos et à Maddon.
Au dix-huitième siècle C'lle était admirée
encore pour son génie de poétesse. Son éditeur
de 1725 explique ce génie par de cruelles
déceptions conjugales. &lt;&lt; Liuée successiwmcnt
à deux époux, elle n'eu t pour eux que de
l'aversion et de l'horreur. 1&gt; Le premier mari
de Mlle de Coligny fut nn Anglais qui ne survécut qu'un an à son bonheur. Le second, le
comte de La Suze, était borgne et très ivrogne
Tallemant raconte qu'il lui arriva, au retour
d'une ripaille, de tomber sur le chemin; un
lroupeau de cochons lui passa sur le corps. li
fil alors un rêve guerrier et~ 'écria : «Quartier,
cavalerie, quartier! )&gt; Cet intempérant gentilhomme était jaloux; il enfermait sa femme
el la fai sait espionner par deux prudes bellessœurs. Faut-il s'étonner que l'esprit élégiaque
se soit emparé d'une dame ainsi persécutée,
dont la jeunesse avait brillé à la Chambre llleue d'Arlhénice 1 L'édilcur de
li2J ne s'en étonne point. « Malheureuse en amour, dit-il, elle a dù tourner du côté de l'élégie, ainsi qu'dle a
fait, le talent qu'elle avait rrçu pour la
poésie. " Le don poélique semble avoir
éié, chez Mme de La Suze, plus spontané que eomplel. « Elle ne put jamais
enchaîner la rime. Elle digérait ses
pensées, elle lrs exprimait poé1iquement, mai s, pour IC's rimer, il fallait
qu'elle cmplo)àt un secours élranger. u
Plusieurs secours étrangers se préH ntèrent. L'un d'eux fnt notre llercule de
Lacger, lequel, au dire de Tallemant des
néaux, &lt;! avait de l'esprit, mais n 'élait
nullement hoanesle homme». M. frédêric Lacbèvre reconnait de la meilleure
grâce du monde que les recherches auxquelles il s'est livré ne démentent en
rien ce jugement sommaire. ,'\'ou~ n'avons aucun portrait du sire de Massuguiès. li est facile de lïmaginer; lous
les mauvais garçons croqués au passage
par Abraham Bosse nous rendent cc
clpitan d'alcôve avnnlageux, beau parleur, insolent, parfois bàtonné, ni plus
niZmoins poète, à tout prendre, que les
aulres habitués des ruelles, un Malleville ou
un Sarazin. Ce joyeux drille fournil à !!me de
La Suze des rimes pour ses \'ers et des consolations pour ses mélancolies. Dans ses sonnels,
il la traitait abondamment d'inhumaine. La

�111STORJA
comte~se, couchée sur son lit de parade,
entourée de beaux esprits el de précieuse~,
écoulait le malin Gascon bramer s.a douleur.
Au pit'd du lil. deux ~·etili s mules de velours
n'étaient ,·is1b!rs que pour le seul Ilt•rculr. Il
glissait la main dans la mignonne chau$Sure;
il en tirait une lettre et )' introduisait unfl
réponse d'u1oe toute autre lil!érature que ct•lle
de l'Asll'ée. Le geste est charmanl. Il résume

la chevaleresque hypocrisie de celle société de
la Fronde qui s'essayait au stile noble cl à
l'amour poli. Les vers d'Hercule de Lacger
sont généralementinsipidesetl'homme fut(&lt; un
grand coquin». L'Iris de ses sonnets à la glace
était une poupine personne d'humeur égrillarde. Sans doute, mais le miracle opéré par
les fées de l'hôlelde Rambouillet a été dïmposer à un siècle brutal la ~imulation de la Yertu.

Pour obéir au code idéal de la bienséance,
Hercule de Lacger el llcnrielle de Coligny
se présentaient dans le monde en loilette spirituelle. Cette darne galante et ce sacripant
s'habillaient I"àme pour rnrtir. Cliez eux, il
est inflniment probable qu'ils se mellaient à
l'aise. Et cela ne regarde personne, n'en déplaise à Tallemant des Réaux et à son indiscrète postérité.
HssRY ROUJON,
de fAcadimit françaist.

•
Voyage de retne

Je vins coucher à lluv '. Celle ville était
des terres de l'évèque de Liége, mais, toutefois, tumultucurn et mutine (comme tous ces
peuples-là rn senta:cnt &lt;le la ré\'olte générale
de3 Pays-lJas), ne reconnaissait plus son évèque, et elle tenait le parli des Étals. De sorte
que sans reconnaitre le grand-maitre fmajordome] de l'é\'è,1ue de Liége, ttui était avec
moi, soudain que nom fùmes logés, il,;: commencent à sonner le tocsin et trainer l'artillerie par les rues, et la hra11ucr contre mon
lo3is, tendant les chaines alin que nous ne
puissions joindre en:;emL!e, nous tenant toute
1a nuit en ces alarmes, sans avoir moyen de
parler à aucun d'eux, étant tout petit pcuplt',
gens brutaux et s1ns raison. Le matin, i!s
nous laissèrent sortir, ayant bordé loule la
rue de gens armés.
Nous allù.mes de là coucher i1 Dinant, où
par malhèür ils avaient fait, ce jour même,
l~s bourgmc~tres, qui sont comme consuls rn
Gascogne et é~hevins en France. Tout y était
ce jour-là en déLauche; tout le monde ivre;
point de magistrats connus; Lref, un vrai
chaos de confusion. El, pour y empirer davantage notre condition, Je grand•maitre de
l'évèque de Liége leur avait fait autrefois la
guerre, et était teou d'eux pour mortel ennemi.
Cette ville, c1uand ils sont en leur sens ras.Sis, tenait pour les États j mais lors, BJcchus
l' dominaut, ils ne tenaient pas seulement
0

\. Sous le prélcxlè de pr!!nclrc les eaux: dl! Spa.
Marguerite lil, en 15i7. un voyage politique dans lè
llain,ul cl 1~ pays de Lil!gc. c11 me dèg11gucr des partisans il son frël'C, le duc d'Alcn~m. el d'cnlc\·cr les
l'11ys- Ras ù rE~pal{nc.

pour eux-mêmes et ne connaissaient personne.
Soudain qu'ils nous voient a pprocbrr les faubourgs.., avec une troupe grande comme était
la mienne, les roilà nlarmés. lis quittent les
Yerres pour courir aux armes, et LouL en tumulte, au lieu de nous ouvrir, ils forment la
Larrière. J'avais envoié un gentilhomme devant, avec les fourriers cl maréchal des logis,
pour le prier de nous donner passage; mais
je les trouvai tous arrètés lù, qui criaient sans
pou\'Oir être entendus. Enrin je me lève debout dans ma litière, et, ôtant mon masque,
je fais signe au plus apparent que je veux
parler à lui; et, étant venu à moi, je le priai
de faire faire silence, afin que je puisse èlrc
entendue. Ce qu'étant fait avec toute peine,
je leur représente qui j'étais, et l'occasion de
mon VO)'age; que tant s·cn faut que je leur
voulusse a·pportcr du mal par ma rnnue, que
je ne leur voudrais pas seul~ment donner de
soupron; que je les priais de me laisser entrer, moi et mes femmes et si peu de mes
gens, dans la ville, qu'ils voudraient pour
cette nuit, et que le reste ils le laissassent
dans le faubourg. lis se contentent de cette
proposition et me l'accordent.
Ainsi j'entrai dans leur ville avec les plus
apparents de ma troupe, du nombre desr1uels
fuL le grand-maitre de l'évêque de Liége, qui,
par malheur, fut reconnu comme j'eutrais eu
mon logis, accompagnée de tout ce peuple
i\'re l t armé. Lor, commencent à lui crier
injures et à vouloir cbarger ce Louhommr,
C[Ui était un vieillard ,·énéraLle de quatrevingts ans, ayant la barLe Llanche jusques il
la ctinturc. Je le fis cnlrer dedans mon logis,

oll ers ivrognes faisaient pleuvoir les arquebusades contre les muraille&amp;, qui n'étaient
que de terre. Voyant ce tumulte, je demande
si l'hôte de la maison n'é1ait pas là-dedans .
li s'y trourc de bonne fortune. Je le prie
&lt;1uïl se mette à la fenètre cl qu'il me fasse
parler aux plus apparents, cc qu'à Ioule force
il veut faire. Enfin, ayant assez crié par les
fenêtres, les bourgmestres viennent parler ;,
moi, si rnouls qu'ils ne savaient ce qu'ils di
saient. Enfin leur assurant que je 11'avais
point su que ce grand-maitre leur l'ùt ennemi, leur remontrant de quelle importance
leur était d'oflenser une personne de ma qualité, qui était ?mie de tous lrs principaux
seigneurs des Etals, et que je m'assurais que
monsieur le comte de Lalain cl tous les
autres chefs trouveraient fort mauvais la réception qu'ils m"ayaient l'aile; a1Qnt nommé
monsieur de Lalain, ils se changèrent tous,
et lui portèrent tous plus de respect qu'i1 tous
les rois à qui j'appartenais. Le plus vitil
d'entre eux me demande, en souriant et L,Iga)·ant, si j'étais donc amie de monsieur le
comte de Lalaio; el moi, voyant que sa parenté me servait plus que celle de tous les
potentats de la chrétienté, je lui réponds :
« Oui, je suis son amie, et sa parente
aussi. »
Lors ils me font la révérence, et me baisent
la main, et m'offrent aulant de courtoisie
comme s'ils n'arnient fait d'in~olcnce, me
priant de les excuser, et me promettant qu'ils
ne demanderaient ri~n à cc Lonhommc de
grand-maitre, et qu'il:ii le laisseraient sortir
arec moi.
&gt;L\RGUERITE DE FRA:'\CE.

"Ill

16

1M

AlPHONSE SÉCHÉ ET LÉON BER,TAUT
q,,

Balzac el la Duchesse de Castries

L'al'cnlure de Balzac el de la duchesse de hriel Ferry, avait uoe jolie figure couronnée
Castries est un des plus curieux et des plus par une superbe chevelure blonde hardiment spirhuellc, frottée d'un peu de sensibilité, de
émou_vanls épisodes de la vie du grand ro- d.orée; u~7 taille s,,elte, une to;rnure gra- dévotion, de chaleur de salon· une vraie
mancier : on y sent virre Balzac tout entier cieuse, aer1enne; enfin un rayonnement sé• Parisienne aYec toutes ses quali~és brillantes
avec sa passion, rn grandiloquence, son en- ducteur dans toute sa personne qui captivait du dehors; ~ualités raffinées par l'éducation,
thousiasme pour la beauté et aussi ses dé- les yeux . Quand elle apparaissait à quelque le luxe, l'anstocratie des milieux, mais aussi
boires, ses désillusions, le réveil cruel que la bal _de la duchesse de Berry, son entrée faisait avec toutes ses sécheresses, ses défauts; en
un ~ot, ~ne de ces femmes auxquelles il ne
réalité opposait à l'infini de ses illusions.
tou1ours sensation, soulevait Joutes les admi- faulJama,s demander de l'ami lié de l'amour
Dans le courant du mois de juin 1831, rations. »
du dévo~ement au delà d'une légère couche:
Balzac, tout à la création de son admirable
Un accident survenu à la chasse - la duLouis Lambert, se trouvait au château de ~h~sse s'éta,it accrochée à une branche d·arbre, par la raison que la nature a créé des femmes
Saché, en Touraine, chez M. de Margonne, et~1t tombee sur les reins et s'était à demi moralement pauvres. n
Somme toute, la plus hypocrite des
lorsque, dans 1a nombreuse correspondance brisé l'épine dorsale - avait endolori toute
qu'il recevait - lettres d'affaires lettres ~a personne &lt;&lt; et donné à son visage une coquettes et la plus dangereuse pour un
homme à imagination vive comme l'était
d'importuns, lettres de créanciers 'surtout
1~teressante expression de mélancolie sou- Balzac,
hélas! - il dislingua un billet é1é(Tant e; riante, de souffrance voilée i&gt;. &lt;( Un demiAu. début, ce fut un triomphe pour soo
parfumé, écrit d'une écriture tout aristocra- cadavre élégant, écrit Philarète Chasles voilà
tique et signé romanesquement : &lt;( Une ce qu:était devenue cette belle, si écl;tante orgueil : la porte de l'un des plus aristocrafemme qui ne veut pas se faire connaitre. )) d~ fraicheur qu'au moment où elle mettait le tiques hôtels du Fau~ourg lui était ouverte à
La lettre était un dithyrambe passionné en pied dans un salon à vingt ans, sa robe naca- deux battants. L'au leur de la Comédie humaine ne se fit pas prier pour profiter de la
f~rn~r de l'écri~·ain el de ses œuvres. L'on y rat tombant sur des épaules di11oes du Titien
d1sa1t l enthousiasme ressenti à la lecture de elle effaçait littér~lemenl l'éclatdes bougies. ,; permission octro~•ée par la duchesse. L'hiver
de 1832 le vit mondain, fashionable &lt;land,
certains romans. Cependant l'on avouait
Au moment ou Balzac allait devenir l'un
'
~'
aussi certaines critiques, l'on s'inquiélait de des assi.dus de son salon, elle était âgée de incomparable!
Pour
aller
de
pair
avec
la
société
qu'il
fré!'amoralité de la Phy~iologie du Maria,ge ou trente-cmq ans environ, sa tête était toujours
de la_ P_eau ri~ clwgnn, l'on faisait quelques demeurée très belle, sa chevelure merveil- quentait, il crut qu'il serait bon de transrestr1ct1ons piquantes et très justes, somme leuse, son port d'une aristocratie admirable. former
. son logis, son train de maison ' son
eqmpage.
toute, qui frappèrent plus le romancier que
Quelle était maintenant au moral la femme
Le moment était, du reste, bien choisi
les pages de louanges qui lui étaient consa- dont, _avec sa fougue accoutumée, Balzac va
pour se meubler : les années qui suivirent
trécs.
devemr amoureux dès qu'il la verra, ou, 1850 furent excellentes pour les collectionli daigna répondre. Lui qui laissait tan l de
neurs. On trou,,ait alors à un prix fabuleux
l~ttrcs en souffrance, prit le temps, au mide
bon marché des bibelots, des objets d'art,
heu de son labeur écrasant, de réfuter queldes
lableaux. C'est à partir de celle époque
ques-unes des critiques de l'inconnue. Cette
que
Balzac
commença sa collection, - collec•
dernière répondit à la seconde lettre, Balzac
tion qu'il devait poursuivre avec ténacité, à
en fit de même pour la troisième. Bref un
travers les avatars et les soubresauts de sa
commencement de correspondance s'ébauchait
vie,
si bien, qu'à la veille de sa mort,il avait
lorsque, un peu irrilé de l'anonJmat de son
réuni
dans le petit hùtel de la rue Fortunée
contrldicteur, le romancier somma celui-ci
des richesses artistiques dont l'ensemble était
de se dévoiler. La lettre suivante lui li\Ta le
eslimé au bas mol à 150 000 francs.
nom de cette femme, car c'en était une : la
Pour l'instant, son mobilier était plus mod~chesse .de Castries, une des étoiles les plus
deste.
Cependant un ancien directeur de
a~istocratigues du .faubourg Saint-Germain
journal,
nommé Solar, qui visita l'écrivain
d ~l~rs: qm, avec une bonne grâce charmante,
à cette éfoque, nous a fait le récit de l'aspetl
prmt l auteur de la Comédie humaine de la
de la ma1s00. Nous y voyons qu'entre autres
venir voir, dès son retour, eo son hôtel de la
choses,
Balzac avait déjà acquis ses fameux
rue de Varenne.
meubles
noreotins qui n'étaient autres riue
On devine l'étonnement el la joie de Balzac.
la commode de Marie de Médicis et le secréLui qui avait toujours désiré de toutes ses
taire de Henri IV! Balzac les avait décom-erts
forces approcher ce monde brillant du Paris
dans
la petite ville de Luynes, en un de ses
aristocratique, lui dont l'esprit et le (Ténie
voyages
de 'l'ouraine.
BALZAC.
étaient faits pour rivaliser avec les plus ;piriLa commode était en bois d'ébène veiné
tuelles élégances de son époque, se tramait
D°aprJs la lithog mphie de J ULIEN.
d'or, à pans brisés, avec cul-de-lampe el filets
par hasard introduit et de la plus piquante el
dorés en spirales aux angles. Un seul morde la plus flatteuse façon au sein même d'un
plutôt, la reverra, car il la connaît déjà pour ceau d'ébène recouvrait cette commode armodes salons les plus haut cotés de la Restaural'avoir entrevue dans le salon de Ja princesse riée aux armes de France et de Florence.
tion. « La duchesse de Castries', dit!!. GaBag:alion?... !!. Gabriel Ferry la dépeint . ~ Quant ~u ~ecrétaire, dit ~I. Ferry, il
ams1 :
etait compose d un avant-corps à deux van_I. G; FERRY, Balzac et ses a11nes. p. 70. (Calmann1.evy, edit.)
c&lt; Une femme coquette, vaniteuse, fine, taux, chargé d'une tablette profilée, sur la1

.

VI 1. - HISTORlA. - Fasc. 49-

...,,. 17

V,,,.

2

�1nSTO']t1.ll
quelle s'élevait la partie supérieure, également dhisJc en deux compartiments et
terminée par une corniche d'une exquise

'------------------------drai. .Je veux un million ou un remerciement. Pas~om-. »
Et, devant les )''ux ahuris de son interlo-

L'ÛPÊRA: FAÇADE SUR LA RUE LE PELETIER.

cuteur, il fait valoir toutes les richesses qu'il
vient d'acquérir : des Yases de 1ieille _porcelaine de Chine, des tasses de porcelame de
Saxe et de Sèvres, des statuettes précieuses,
des bronzes si11nés,
des écharpE:s d'or et
d'ara
.
.
gent, des étoles du xue siècle, des tap1sser1es
du \Hic et encore des tableaux et encore des
composer une gale~ie.
.
.
Lorsque Solar vmt le ,·01r, le romancier, meubles et encore des objets d'art.
Grâce à toutes ces richesses, Balzac ne
« l'œil en feu », les che\'cux en désordre,
les lèvres émues, les narines palpitantes, les peut-il pas aller de pair maintenant arec
jambes écarquillées, le bras tendu com~e un haute société qu'il fréquente? Au reste, 11
montreur de phénomènes un JOUr de f01re en prend deux domestiques, il achète _des cheplein soleil et en pleine pl_ace publique, _rar- vaux et des Yoitures, il galope au 001s.
lait ainsi en faisant v1s1ter ses dermeres
Lui-même arbore des gilets magnifiques,
endosse un superbe habit Lieu à boulons
acquisitions :
.
« Admirez, admirez ce portrait de femme dorés pour se montrer à !"Opéra dans la
de Palma le vieux, peint par Palma lui-mêm~, log• infernale ou des lions. Là s_'étalent le
le grand Palma, le Palma des Palmas, car _,l marquis de Podensac, Lautour-Mezeray, de
y a autant de Palma en Italie que de Miéris Boigne, tous les beaux de l'époque, tous les
en Hollande. C'est la perle de l'œuYre de lions du jour. Cbacun apporte son anecdote
ce grand peintre, perle lui-même parmi ou son historiette scandaleuse dont les autres
les artistes de sa belle époque. Altesse, s'égaient bruyamment, si bruyamment mè~e
que le commissaire de policechargé_du mainsaluez!
« Voici, maintenant, le portrait de tien de l'ordre dans la salle doit mlervemr
Mme Greuze, peint par l'inimitable Greu'.e. parfois. !lais tout n'est-il pas_ permis aux
C'est la première esquisse de tous les portraits lions'! Là Victor Roc1ueplan se l,rre à la plus
de Mme Greuze, le premier trait! celui que impitoyable critique de l'adminislratio_n de
l'artiste ne retrouve plus. Diderot a écrit sur !"Opéra. Avre un esprit infernal, 11 satmsc et
celle esquisse suave vingt pages déli~ieuses, tourne en ridicule les actrices et les chansublimes, dirinrs, dans son Salon. LISez so_n teurs, le régisseur et le corps de !Jallet, le
Salon; voyez l'article Greuze, lisr1, cel admi- caissier et le pompier de service. C'est un feu
roulant de mots d'esprit auquel personne
rable morceau !
« Ceci est le portrait d"un cbevalier de n'échappe.
A la sortie du spectacle, loulc la bande rn
Malte, il m'a coùlé plus d'argent, de temps
et de diplomatie qu'il ne m"cn eùl fallu pour joyeusement souper au cabaret de la füISonconquérir un ropume d'_ltalie. l'n o'.dre du Doréc dans lequel elle possède un salon parpape a pu seul lui ouvrir la :ront1cre des ticulier oll nul n'a le droit de pénétrer sans
Etats Romains. La douane l'a laissé passer en sa volonté expres~c. Yers les trois heures du
frémissant. Si celle toile n'est pas de Ra- matin, chacun rn retire chez soi, Balzac en
phaël, Raphaël n'est plus le_ premier peintre son équipage, un coupé magni~que, un
du monde. J'en demanderai ce que Je vou- locatis de cinq cents francs par m01s sur les

pureté de moulure. " Le célèbre marchand
d"antiquités Monhro estimait ces deux merYeilles à 60 000 francs.
Balzac acquit, en outre, un grand nombre
de meubles de la Renaissance italienne de
la plus grande valeur el il s'occupa de ,e

b

.... 18 ""

panneaux duquel resplendissent les armes
parlantes des Balzac d'Ent~a~ues.
,
.\u milieu de toutes ces elegances, on pense
si l'auteur de la Comédie humaine se rengorgeait avec son habit de drap bleu '?rlant
de chez Buisson, ses boutons d or c1sdes par
Gosselin, son pantalon noir à ~ous-pieds et
,on gilet de piqué blanc anglaIS stir. lequel
s~rpentaient les mille ann~aux d'uDl' 1mperceptihlc chaine d'or de Vcmsr.
A la vérité, les envieux et les ricaneurs
trouvaient plutôt qu'a,·ec sa toilette ébouriffante il avait l'air d'un riche marchand de
bœufs de Poissy en grande tenue d'apparat,
mais Bal1ac paraissait si convainc~, si sé~ieux,
si enthousiasle que sa vue desarma1t les
rieurs.
Cbaquc soir d'Opéra, il était donc là, se
prélassant en faisant tournoyer sans ce~se
entre ses mains gantées de blanc cêllc fame_usc
canoc 1 vrai instrument de tambour-maJor,
qui es t de,·enue si célèbre, gr.ice en p~r.Lie à
Mme de Girardin avec son chumant rec1t de
la Ca1111e de Al. de Bahac.
Celle canne était un objet très prec1eux
pour le romancier, et elle a tc~u trop_ de
place dans sa "ie pour que nous n en parlions
pas un instant.
.
.
Un ancien éditeur de Balzac, \\ crdet, qu,
fut une mauvaise langue el un rancunier,
nous a donné de, détails très piquants sur
cette fameuse canne.
Balzac recevait déjà à celle époque, paraitil ' des lémoirrn;irres
d'admiration et dP. s1m0
0
pathie qui lui étaient adressés par des femmes,
saphirs, émeraudes, pierres de toutes sortes,
cl l'idée lui vint, un jour, d'en,·oJer tous ces
dons provenant d'amies, .Ja plupart inc~nnues, au bijoutier Gosselm avec ordre den
faire une tête de canne. L'intérieur de la tête
devait ètrc creux afin d'y placer des boucles
de chefeux !
Gosselin exécuta son travail à la lettre,
surmontant une canne monstrueuse de tam1,our-major de toutes les pierreries que
Balzac lui avait confiées. Dès lors, le romancier la promena triomphalement partout où
il allait.
Or, un jour, la fameuse canne s'égar~.
.A.u moment de partir, l'écrira.in ne lrouvaIL
plu, cet objet unique à ses )'eux. Il fouille
partout. Point de canne!
.
.
« Balzac, raconte \Verdet 1 , était en pr·o1c
lt une inquiétude cxlrème, ses traits étaient
Loule,·ersés :
- Messieurs, ~•écl'iait-il à chaclue instant,
assez de ce jeu cruel; je mus en supplie, au
nom du ciel, rendez-moi ma canM.
« Et il s'arrachait les chereux, mais nous
ne pou\'ions lui rendre ce que nous n'alion,;
pas .... J'offris alors à son propriétaire désolé
Je prendre un cabriolet et d'aller, nomrau
Cbr1slophe Colomb, à la recherche de Ja
canne. J'étais résolu à aller la demander
dans tous les lieux sans exception où notre
grand étourdi aur,tit fait des ,·isites. li.
accepta. Je revifü au bout de deux heures
qui arnienl paru deux siècles de tortures
1. E. \\'t.•1·dct, So1wr11ir1 de la Vie liLUrairc.

BALZAC ET L}I DUCHESSE DE C11sT7/.IES

pour lui, Hélas! Trois lois hélas! Je ne rap0Jns une page célèbre, Lamartine nous a bras courts gesticulaient avec aisance, il cauportai rien ....
conservé le ~ouvenir de cc que fut le Balzac sait comme un orateur parle .... »
(C .\ cette accahlanle nouYellr. notre grand
de cette ép011uc, tel qu'il le vit si souvent aux
Gavarni disait de lui que « physiquement,
romancier s'évanouit. Quand il reprit ~c.s soirées de Mme de Girardin:
du derrière de la tète aux talom, chez G.111.ac,
sens, je lui dis :
« Dah!:ac élaiL dehout, raconte La.martine •
- \lions, ne vous dése:-pPrez pas ams1. devant la cheminée de marbre de cc cher il y avait une Jig,1e droite avec un seul resJe vais courir chez voire loueur dt• rnitures salon où j'amii ,·u passer cl poser tant saut aux mollets; quant au de,·ant du roc'était le profll d'un l'éritable as de
t 18, rue du Bac : pcut-1~lre l'nez-\·ous ou- d'hommes ou de femmes remarquables. Il mancier,
pique;;. ll
hliée dans \Otrc coupé? C'était cc que nous n't'tait p:is grand, bien que le rayonnement
Cependant le; milieux Lrillants que lréaurions dù ,·Prifier tout d'aLord, mais on ne de son visa~e et la mobilité de sa stature
s'avise jamais de lout .... Il ne rnulut à empècha~senl de s'a.percernir de sa taille; queotc Balzac n'ont pas H'Ull'mcnt une inaucun prix me quiller; j'étais sa dernière mais cette taille ondopit comme sa pensée: fluence immédialt• sur son train de -Yic, ils
planche de salut, il s'atta&lt;'h1it tt mes p:1:-, à eulre le sol et lui il semblait y aYoir de la accaparent si bien sa pensée qu'ils l'orientent
mes habits, il fai:-:iit peine à ,,oir. Nou~ marge; tantôt il se baissait jusqu'à terre wrs des horizons nou,·caux. Sincèrement
lombâmcs comme une double bombe chtz le comme pour ramasser une gerbe d'idées, libéral, Balzac lt•nd à d,·venir chaque JOur
loueur de voitures. Noire coupé n'ayait pas lanlol il se redress&gt;it sur la pointe des pieds plus royalisle, plus ultra, chaqur jour aussi.
été Yisité, nous y courùmes: la magnifique pour suivre le vol de sa pensée jusqu'à l'infini. sous lïnllucnce de la duchesse de Castries,
du duc de Fitz-James et de lt·urs amis, lt·~
canne s'y prélassait nonchalamment couchêt!
« Il ne s'interrompit pas plus d'une mi- préoccupations politiques !"envahissent dadans un coin. Qu'on juge de fa joie d'HonorJ nute pour moi; il élait emporté par sa convantage. L'annét&gt; précédente, en juillet h(il,
en retrouYant son inséparable compagne!. ..
versai ion avec ~f. et .\lme l~mile de Girardin. il a tenté - sans succès - de se préscntrr à
Après !'Opéra, l'endroit où llalzacse montre Il me jeta un r1•gard ,-.f, presse, gracieux,
le plus assidùment est le salon de !!me de d'une extrême l,ien\'eillancc ..le m'approchai Angoulème. Cette année, comme il est l'n
Touraim•, :1u domaine de Saché, cnlrelenact
Girardin, la charmante fille de Sophie foy.
pour lui serrer la main, je vis que nous nous toujr&gt;urs unr correspondance acti\"r aYl'C la
.\rec sa taille élel"éc et ses proportions de comprenions sans phrase, et tout fut dit
statue, éblouissante dans ses robes de ,·elours entre nous; il élait lancé, il n'a,,ait pas le duchesse, une raca.ncc parlementaire se prénoir, Delphine était d"une perfection et d'un Lemps de s'arrètcr. Je m·assis et il continua sente : Il. Girod, J,, député de Chinoo,
esprit inestimables. 11 Cc n'était pas coquet- son monologue, comme si ma présence l'eùt vient d'être nommé ministre dt• l'instruction
terie chez elle, a dit Théophile C,utier, ranimé au lieu de l'interrompre. L'attention publiqul' et des Culi,~. Occasion inespéré,,
c'était sentiment d'harmonie: sa belle àme que je prètais i, sa parole me donnait le pour Bal1.ac de lenter à nouveau la fortune
politique. Il s'e:-,L rclirJ en Touraine pour
était heureuse d'habiter un beau corps. »
temps d'obscrrcr sa per:onnc dans son éter- lra\'ail1cr, accablé de labeur, ach('vant Louis
Et l'auteur de P-mau.o cl Camée., d"ajoulcr nelle ondulation.
Lamber/. \'importe! Il fait démarches sur
ces détails sur les réceptions de la belle
« 11 était gros, épais, carré par la base et démarches, est agréé par les élc.::lcurs inDelphine :
les épaules; le cou, la poitrinE::, le corps, les
« Tout l'appartement était tendu d'un cuisses, les membres puissanls; beaucoup de fluents, désigné officiellement par la Quotidama.s de laine vert d'eau, dont Je ton glauque l'ampleur de Mirah~au, mais nulle lourdeur; dienne, journal roy:iliste: ~ ... M. Balzac,
comme crlui d'une grotte de néréide ne pou- il 1 arait tant d"àme qu'elle porlait tout cela jeune écrivain plein d'ardeur cl de talent, et
vait ètrc supporté &lt;111e par un teint da Llonde légèrement et gaiment, comme une enveloppe qui parait vouloir se dévouer à la défense des
principes auxquels le repos et le bonheur de
irrt!prochab!c: elle a,,ait choisi celle nuance
sans méchanceté, mais les brunes égarées
dans cette ca,,ernc Yerte y parai!-saient jaunes
comme des coings, ou enluminées comme
des fusées t. »
Toul était, du rcslc, sans prétention chez
!lmc de Girardin. Elle rcccrail ses ,mis à la
honne franquette, dans sa chambre à coucher
r.i:_,
dont le lit était dissimulé sous un rideau. On
~t.,,::,l•
s'y rendait généralement après !"Opéra et les
BoulTes, ou bien avanl d'aller dans le monde,
c·est-à-dire entre onze heures et minuit.
Dllzac était à peu près assuré d\ rrncontrcr
Lamartine - qu'il retrouvait chez la fille
après l'a\"Oir connu chez b: mère, - ainsi
que Victor Hugo, Alphonse Karr, Eugène
Sue, Gautier, Jules Janin, Lautour-.\k•zeray,
Chassériau, Cabarrus, cl, de temps en temps,
Alfred de Musset. La com·ersalion élait pi&lt;1uante, animée, spirituelle. On } fgratignait
bien un peu ceux qui ne faisaient pas partie
du cercle de la belle Delphine, m,is on l
défondait aussi les amis avec une sorte
d'àprcté d'excellente camaraderie. A ces moments-là, Delphine était transportée d'une
sainte colère qui transfigurait ses traits jusqu'au sublime, scion la remarque de GauL.\ .\I.\ISO:s.-Donü. - Ll/hng,·.Jp!ue dt PRovosT (JlJ,/U., d'apres 11n daguerrèOlJ"fl'.
licr. Autrement clic était douce, gaie et l-011
ym·ron, comme disait Lamartine. Balzac y
passait dfs soirées délicieuses.
souple, cl nullement comme un fardeau, ses la France sont attachés .... » L'alTaire est

.

.

.......

~

f

f ~
·-/ - -

1. Théolphilc kmticr, Porf1"11it.~ t·I Sm1r1·11irs lil•
làairca, Pari,, 1875, Colm~1111-Lé1-y, éilill'ur.

2. l..imartinr. /lahm· cl
\lichel Ler)', éditeur.

il/'$ «'llt'l'CS.

Paris, 18Gû.

donc en bonne voie, lorsque, patatras! Voilà
1. J1111r11al dc8 Crmrourl, t. l.

�r--

msTO'J{lll

A cinq heures et demie, sa journée d'écritaules ses espérances encore une fois effondrées. Au moment où !'écrivain se dispose à vain est terminée; sa journée de mondain
aller visiter .5es électeurs, il fait une chute de commance. A six heures, il va retrouver la
YOiture si malheureuse qu'il est obligé de duchesse et demeure en sa compagnie toute
garder le lit pendant plusieurs jours. Le la soirée. Mme de Castries goûte infinimenl
18 juin a lieu l'élection. Balzac n'a pas une Phommage empressé de cc grand homme qui
s'arrache à ses travaux pour venir bavarder
Yoixl
·Cet échec ne le décourage pas encore. uvec elle, et, en outre, la causerie substanN'est-il pas mêlé à la société la plus brillante tielle et spirituelle du romancier l'amuse au
d·u parti royaliste, et telle autre occasion ne plus haut point. Balzac l'initie à ses idées, à
peut-elle se présenter dans laquelle le servira ses projets, il la met au courant des mille
à coup sûr le duc de Fitz-James et son en- péripéties de sa vie, la fait participer aux
luttes qu'il est obligé de soutenir, lui lit partourage? ...
Justement, la duchesse de Castries lui an- fois une page ou deux parmi celles qu ïl vient
nonce qu'au mois de septembre, elle va s'ins- d'écrire, mendie son approbation, s'exalte
taller à Aix, en Savoie, et elle invite gracieu- quand l'e\lrait des Contes drolatiques a fait
sement son cher romancier à venir la re- rire la duchesse, s'en veut lorsqu'il ne parvient pas à dérider ce joli front, à faire soujoindre.
A la fin d'août, il s'arrache au séjour rire cette jolie bouche.
Comme toujours, le pauvre grand- homme
monotone mnis reposant d'Angoulême et se
s'est
donné tout enlier, et l'affection qu'il
rend à L}"DD pour, de là, gagner Aix en Savoie. )lalheureusement, à Thiers, dans le demande n'est pas, ne peut pas être égale à
Puy-de-Dôme, il est victime d'un accident de celle qu'il ressent. La duchesse n'est, au
voiture. En montant sur l'impériale de la fond, qu'une coquclte qui se soucie du grand
diligence, sa jambe heurte le marchepied et P,crivain comme de son premier amour, mais,
il se !raclure le tibia. Le voilà obligé de s'ar- pour l'instant, il l'amuse et elle est toute à
rêter quelques jours à Lyon pour se faire
panser, et il arrive à Aix en boitant un
peu.
::\éanmoi11s Mme de Castries reçut son
grand homme avec des transports d'enthousiasme. Lui-même est ravi et de

l'accueil qu'on lui fait et de la beauté du
site où il s'installe. 11 De ma chambre,
écrit-il à sa sœur, je découvre toute la
vallée d'Aix; à l'horizon, des collines, la·
haute montagne de la Dent-du-Chat et le
délicieux lac du Bourget. Mais il faut toujours travailler au milieu de ces enchantements .... »
La hantise de son labeur ne lui permet

pas de jouir des beautés de cette Savoie
comme le ferait n'importe quel humble
écrivain. N'est-il pas d'une autre espèce

que les aulres, taillé d'une façon différente? N'a-t-il pas mi1leengagements qu'il
doit tenir? Les soucis ... et les créanciers

BALZAC ET LA DUCHESSE DE CAST](TES
&lt;(

Ici, je suis venu chercher peu et beau-

coup, écrit-il à . Mme Carraud. Beaucoup,
parce que je vois une personne gracieuse,
aimable; peu, parce que je n'en serai jamais
aimé .... C'est le type le plus fin de la femme;
Mme de Beanséant en mieux; mais toutes ces
jolies manières ne sont-elles pas prises aux
dépens de l'àme ?... "
Cependant il semble bien que, durant ce
mois entier passé ensemble, chaque jour, la
grande dame et l'écrivain aient eu rux fois
l'occasion de s'avouer les sentiments vrais
qu'ils pouvaient en secret nourrir l'un à
l'égard de l'autre. Balzac ne fut-il pas assez
hardi 1 Ne lut-il point assez explicite? La duchesse - chose plus vraisemblable - demeura-t-elle jusqu'au bout la grande coquette
qu'elle était? Toujours est-il que leur liaison
ne se départit pas une heure de l'amitié platonique qu'elle avait eue dès le début.
Cependant le duc de Filz-James, beaufrère de Mme de Castries, apporta avec lui
un projet de ,·oyage: il se proposait d'amener
toute sa famille en Italie, de voir Genève,
Gênes, Rome et Naples où l'on restera jusqu'en décembre. On offre à Balzac d'être de
la partie. L'écrivain accepte avec empressement. &lt;c Je suis aux portes de l'Italie,
écrit•il à sa sœur, et je crains de succomber it la tentation d'y enlrer. Le voyage ne serait pas très coûteux; je le ferais
avec la famille Fitz-James qui m'y donnerait tous les agréments possibles; ils sont
tous parfaits pour moi; je voyagerais dans
leur voiture, et, toute dépense calculée,
il en coûterait mille francs pour celle de
Genève à Rome. Mon quart serait donc de
deux cent cinquante francs . .\. nome, il
me faudrait cinq cents francs, puis je passerais l'hiver à Naples, mais pour ne
pas toucher aux recettes de Paris et les
laisser pour les échéances, j'écrirais pour
Marne le iJJédecin de campagne, et ce
livre payerait tout.
c&lt; Je ne retrouverai jamais pareille
occasion. Le duc connait l'Italie et m'éviterait toute perte de temps; les ignorants
en dépensent beaucoup à voir des choses
inutiles. Je trava11Jera1s partout; à Naples,
j'aurais l'ambassade et les courriers de
li. de Rothschild dont j'ai fait ici la connaissance, et qui me donne des recommandations pour son frère; les épreuves
iraient donc leur train et le travail aus-

ne le poursuivent-ils point jusque dans la
charmante retraite où il mériterait tant,
cependant, de goûter un repos bien gaoné1. .. Allons, marche, continue! Il lui
Îaut reprendre malgré lui son labeur de
forçat. ll a quarante pages par mois à
fournir à la Revue de Patis, il lui fant
s1. ... ll
achever le Jlédecin de campagne pour
Ainsi l'on voit que Balzac n'a rien néglil'~diteur Marne, il doit encore donner une
gé: il a minutieusement tout prévu, tout
dizaine de Contes drolatiques. Tout cela
réglé. Et, de fait, le vo1·age commence: le
ne s'accorde guère avec la ,-ie oisive et
10 octobre s'effectue d'Aix le départ de
élégante que mène à Aix la duchesse de
la
petite caravane qui, quelques jours plus
C;1slries el son entourage. Cependant, pour
tard, arrive à Genève. Mais que se passeconcilier entre elles toutes ces choses incont-il dans celte dernière rille1 Quel caciliables, il se lève à cinq heures du malin
price arrête le vaillant écrivain parti si
et travaille devant sa fenètre ouverte, en
joyeusement pour cette terre italienne oll
face du. merveilleux paysage savoisien ,
BALZAC l T SA CA~:-JE.
jusqu'à cinq heures et demie du soir . .Sl.ituelte-ch.uge en ler-re cuite, par DAN TAN. (Mus ée Carnavalet. ) il sait que l'attend la Beauté sous un ciel
di,in? Quel froissement se produit entre
Dans l'intervalle, un seul repas composé d'œufs et de calé très !ort que l'on ce divertissement de rillégiature. Dalzac les "oyageurs? Quelle déconcertante décifabrique spécialement pour lui dans un res- s'aperçoit-il du rôle de dupe qu'on lui fait .!,ion est prise par eux? ... On ne sait, mais
toujours est-il que Balzac, dépilé, déclare
jouer? Parfois il semble voir clair.
taurant \'OÎsin.

qu'il n'ira pas plus loin, qu'il se fait adresser de Paris une foule de lettres réclamant sa présence imm€diatc, ou, du moins
son soin immédiat pour des affaires de
plus haute urgence, qu'il rmient, en effèl,
avec Ja mème bâte qu'il était parti.
L'on n?, ~nnaîtra probablement jamais le
mot de l emgme des scènes qui se déroulèrent, à Genève entre celui qui avait le plus
~dm~rable des cœurs d'homme et celle qni
.iou_a,t des plus pertides armes de la coquelteri('. Mais on peut se douter de J'aventure
qui lrur érhul. Balzac. on l1 a su par ln le1tr1~ t1 ~Jmc• Carraud ,·ilt:l' plu:- h,rnl, répuonnit
au'\: perpétuels manèges de la sédu~tion
comme aux scènes révoltantes des sentiments
jonl•s: (( ,Jamais il ne put concevoir, a dit
M. d: Lormjoul, q~t'on allirât ou bien qu·on
cssaiat,_ tout en lui résistunt, de reteni1· par
d_r ~arcils mo~"E'ns une affection puissante et
s1neere. J&gt;
D'autre part, la duchesse de Castries était
le type de la coquette-née . Elle av;1it tramé
plaisant de retenir toute une saison à ses
pieds un adm!rablc écrirain qui était de plus
un causeur incomparable et un charmant
compagnon, et eHe ne son!:!c:lit mème pas
qu'elle arnit éreillé Je désir et stimulé la
passion dans cette ..'ime sincère qui s'étail
sincèrement donnée.
Balzac se rrtirait donc des r:rriffcs de œtte
coquette, mais s'il partait, c\tait le cœur
ulcéré, l'àme endolorie, meurtrie à jamais.
1.focore une fois sa \'Îgoureuse nature ,·cnait-d'éprouvcr ce qu ïl en coûte i1 une imagin.:ition trop puissante d'échafauder des rèvcs
en pleine réalilé, et il se retrouvait à terre

I;

•

'

brisé, au milieu des débris de sa chimère.
Encore une fois son ard t'nt tempérament, dC'
lutteur
retrouva toute rnn éneroie pour ré.
1.;1ster an désr-:.poir el y r~sister suiv;int la

.

MAOA\IF. OE GIRARDl:-l',

ml'lhode gœthienne rllc-mêm&lt;\ rn luant la
douleur par le tra\".'.l.il.
Il repurtit pour Angoulême et se plongea
da,~s un labeur sans trêve de jour et de
nmt.

Cette crise de trarail eut un clfet salulai1·e
sur l'.lme endolorie de Balzuc: elle en()'ourdit
dérinitiremcnl sa souffrance.
r,
Au printemps de J83;), Mme de Castries
re,·int d'Italie. Balzuc fut tenu &lt;l'aller lui
rendre visile, il reparut plusieurs fuis~ l'hô-

tel de la rue de Yarcnne, puis sa présence
s'y fit pins rare, sa correspondance avec la
duchesse se ralentit chaque mois. La passion
était définitivemenl éteinte, les heures dr
souffrances abolies .... Mais chez ers hommes
supérieurs, les épreuves traversées ne sont
pas seulement surmontées par le travail intense, le someoir des heures tragiques qu'ils
ont véc~es. se traduit toujours chez eux par
une creat10? qucl_conquc . 1/a\'cnturc c1ue
Balzac YCna1t de ,1\TC avec la duchesse de
Castries devenait une œuvre et une des plus
bellrs du romancier, puisqul' Cl? fut la D11che.~se de Langeais qu'il écrivit en 1854.
On y pouvait retrouver jusque dans ses pet~i5
dét_ails l'histoire même qu'il a,·ait vécue.
Ma,s Balzac voulut que la chose fût plus
piquante encore. Un soir, il se rendit cbe1.
la duchesse de Castries et.JI lui lut sa nouvelle œurrr.
Celle-ci écouta tranqwllcment la lecture
du roman, fit semblant de ne pas en reconnaitre Je5 personnages et couvrit d'éloO'es
0
)'écrivain . La soirée s'achen rraiemcnl par
'
une gaieté factice de part et d'autre car
. qu'elle ressentit du remords, soit' nou-'
soit
veau caprice de coquette, la duchesse était
toute mélancolique en retrou\'ant Balzac.
La plaie n'était cependant pas entièrement
guérie non plus chez l'auteur de la Duchesse
de L~ngeais. Quelques années plus tard, il
avouait: « Il a fallu cinq ans de blessures
p'lur qur ma nature tendre se détachât d'une
nature de fer .... Cette liaison ... a été l'un
des plus grands chagrins de ma YÎC . . •. Moi
seul sais ce qu'il r a d'horrible dans la
Duchesse de Langeàis ! .. . )l

.

J\LPHONSE

Croquis •
~

•

18oû.

Lamartme. - Pendant la séance Lamartine est venu s'asseoir à côté de ~oi à la
place qu'occupe habituellement M. Arber.
Tout en causant, il jetait à demi-voix d~-:.
sarcusmcs aux orateurs.
Thiers parlait. « Petit drôle! , murmure
Lamartine. Puis est venu Cavaignac. f! Qu'en
pensez-vous1 me dit Lamartine. Quant à moi
voici mon sentiment : il est heureux il es~
bravr, il est loyal, il est disert, il est
bête! »
A Cavaignac succéda Emmanuel Ararro.
L'Assemblée était orageuse. " Celui-là, il a

;t

de trop_ petits bras pour les affaires qu'il lait.
Il se JCtle volontiers dans les mêlées et ne
sait plus comment s'en tirer. La tempête le
tente, et le tue. »
Un moment après, Jules Favre monta à la
tribune. &lt;c Je ne sais pas, me dit Lamartine
où ils voient un serpent dans cet bomme-là:
C'est un académicien de province. 1&gt;
Tout en rilnt.' il prit une feuille de papier
d.im mon t1r01r, me demanda une plume,
demanda une prise de tabac à SavaticrLaroche, écrivit quelques lignes. Cela fait, il
monta à, la tribune et jeta à M. Thiers, qui
venait d attaquer la rérolution de février, de
graves et hautaines paroles. Puis il redescendit à notre banc, me serra la main pendant
que la gaucqe applaudissait et que la droite
s'indignait, et vida tranquillement dans sa
tabatière la tabatière de Savatier-Larochc.

---...

SÉCIJÈ

ET JULES

BERTAUT.

Changarnier. - Changarnier a l'ai 1
~·~n v,ieil ~~démicien, de même que Soult a
I air d un ne1l archevèque.
Cbangarnier a soixante-quatre ou cinq ans
1:e~colure. longue et sèche, la parole douce:
1 a~r . gracieux et compassé, une perruque
chata~ne comme M. Pasquier et un sourire à
madrigaux comme ~I. Brifaut. Avec cela c'est
un. homme bref, hardi, expéditif, résolu,
mais double et ténébreux. Il siè•e à la
Cbarnbre à l'extrémité du quatrième r,banc de
la dernière section à gauche, précisément audessous de M. Ledru-llollin.
JI se tient là, les bras habituellement croisés. Ce banc oll siègent Ledru-Hollin et
Lamennais est peut-être le plus habi1uellcmen t
irrité de la gauche. Peadant que l'Assemblée
crie, murmure, hurle, rugit, rage et tempête,
Changarnier bàille.

�La fiotte du Sultan
?ARTJCULARITÉS OUBLIÉES DE LA GUERRE RUSSO-TURQUE
(,877)

Som-rnir piquant t'l un pru mélancolique:
~c doukr:iiL-ci11 aujourd'hui qu'il n'y a pas
mcorr bien longtPmps de cela, wrs 1875, la
flollt.. lur1p1t' élail unr des plus puissantes
di1 nirmde1
Ce n'fü.t ni une plai5antcric, ni un , ain
paradoxe, .mais bien une réalité que nos
p!Jrcs ont vue de leurs propres yeux: en 187 7,
- il y a seulement trentc-quatrcan,,-lor.s
dt• la guerre russo-Lurquc (qui devait ahoulir
au fameux Lrait&lt;l deBerlin), la marine turque
était de beaucoup supérieure, non seulement
à la marine russe, nuis encore à celle Je
l'Allemagne el à celle de l'Italie, pour ne
parler que des n:1tions européennes.
Sans compter un assez grand nombre de
prtill'.; unités d'une valeur assez secondairt&gt;,
la SuLlimc Porlc mettaiL en ligne contre la
Russie :
Gfrégates cuirassée~,
~I corvettes cuirassée;,
2 monitors.
SoiL un total respectai.ile de t 7 cuirassés,
jaugeant chacun 9 a 10.000 tonnes, Lou;
rerèlus d'une enveloppe d'acier de 50 centimètres d'épaisseur, el portant en tout 140 canons, dont quelques-uns pimvaienl bncer
des obus de 750 kilos.
Bref, si étonnant que œla puisse paraitre
aµx gens du xx1• siècle, la Turquir se trouvail t'llre à cette époque la fl'oisième puis:;ance maritime dn monde, au point de vue
n1ilitaire.
Elle ,,cnail immédiatement après l'Angleterre et la France arn.; i 05 bâtiments et
;;o.ooo marins.
D'où provenait œtte étrange particularité,
qui, aujourd'hui, nous déconcerte?
D'un simple caprice du sultan Abd-Ul-Aziz,
qui, depuis 1861, avait succédé !l son frère
Ahd-Ul-Uedjid. Ce monarque avait pour les
n:Hires cuirassés une véritable passion de
collectionneur, et, pour la satisfaire, il n'avait
pas hésité à dépenser des centaines de millions, aux frais bit!n entendu des contribuables ottomans. Avoir une belle flotte, dùt-elle ne servir à rien, - tel était le principal but de sa vie. Le métier de Sultan n'est
pas des plus folâtres, et il trouvait la des
joies qui le consolaient de son ennui.
Xaturcllement, il n'achetait pas les ,·ieux
&lt;1 rossignols u. Il lui fallait tout ce qu'il y
avait de plus moderne; il y mettait sou
amour-propre .... Dès qu'un nouveau type de
cuirasi:é lui était signalé, Sa Majesté s'em•
pressait d'en commander un exemplaire, pour
enrichir sa collection. Aussitôt achevé, le
1

était conduit t, Constantinople et
mouillé en vue des ÎPnèlrcs du palais de
Dolma-Baglché. Abd-ül-.\,iz rontempl,il pendant de longues hcm·2s ces joujoux coûteux
et splendides dont il était fier, el qui ne
bougeaient plus de la Corne d'Or. Car, de
peur l1u'il ne leur arrivât quclr_rue accidc11t, on
avait soin de ne pls les emoycr naviguer sur
les Ilots hasardeux de la mer ....
Leur entretien était impcccaLlt! : il.s Lrillaient comme des jopux, il:, resplendissaient
comme des rnlril'i : les équiplges n'arnienl
pas d'autre obli;ation militaire et navale
que celle d'asliquer du nntin au soir et de
r_ccommencer le leridem1i11. En fc,it de poudre,
celle dont on usait le plus abondamment était
celle de tripoli!
Les machines, organes délir.ats et redoutables, étaient con liées à des mécaniciens anglais, qui coulaient des jours paisibles dans
cet te douce sinécure. Plusieurs officiers étaient
également des fils d"Albîon. Tel l'amiralissime llubarl-Pacba.
Hobart-Pacha, - qui, en Angleterre, s'appelait llolurl tout court, - était un capitaine
de vaisseau de la marine britannique qui
s'était distingué en maintes circonstances et
avait fini par entrer au service de la fiolle
turque. Son gouvernement continua pendant
plusieurs année5 à. lui allouer des appointements de 10.000 francs (il était en demi-solde,
et non démissionnaire) ; puis, quand la guerre
éclata entre les Russt:s et les Turcs, l'Angleterre, ne voulant point violer la neutralité,
mit le capitaine Hobart en demeure d'opter.
Hobart opta pour la Turguie où son prestige
lui assurait plus de gloire, plus d'argent, el le litre de pacha. li se fil rayer des contrùles britannicrues.
Un détail curieux et qui laisse rêveur :
le budget de la marine turque en 1876,
c'est-11-dire en temps de paix, avait été de
28.640.000 francs. fo 1877, année de guerre,
il ne fut plus que de 1G millions.
Nous ne tenterons pas d'expliquer ce phénomène.
Voici, à titre de comparaison, quel fut
celle aunée-là le budget maritime des autres
puissances :
Angleterre 282.221.800 francs.
France
157.084.705
"
l\ussie
99 .475.140
Allemagne
,9.251:596
Italie
45.906.075
Hollande
28.925.188
"
On peut constater que, depuis ce temp.5, le
progrès a marché. Hélas!
na\'Îrc

Quoique ayant un budget très supérieur,
la flotte russe était sensiblem('nt inférieure à
celle dC' la Turquie; ce n'étaient pas les
fameuses t( popofl'kas ii qui pouvaient lui
assurer la suprématie de la mer, car si Jcs
popo/fkns avaient quelque chose de remarquable, c'était Leaucoup moins au point de
vue naval r1u'au point.de me ori~inal. Depuis
l'invention des baleacx, jamais l'histoire de
Lt marine n'avait eu 11 enregistrrr une inaovation aussi bizarre et aussi sensationnrllc
que celle-là.
Conçus par l'amirt1l rus~e Popoif, et construits sur les chantiers de Nikolaïcf, que
baigne la mer Noire, ces navires, au lieu
d'être de forme oblongue, élaienl de forme
circulaire, et resseml.ilaient à d'énorme:, fromages de Gruyère ou à de gigantesques toupies hérissées de canons.
Le premier, lancé en 1873, se nommail fo
Nowgorocl. Il possédait six machines à vapeur, actionnant six h..;lices, ce qui lui permettait de tourner sur lui-mème, et de marcher indifféremment dans tous les sens, aussi
vile que nïrnporle quel autre bâtiment. li
avait 30 mètres de diamètre, et sa ceinturé
cuirassée était épaisse de 30 centimètres. Sa
surface inférieure était formée de douze
quilles rayonnantes partant du centre et présentant l'aspect d'une monstrueuse roue.
Le Si!cond navire du même type s'appela
L'Amirnl-Popofl·, du nom de son inventeur.
li avait huit machines, jaugeait 3.550 tonnes,
el son diamètre élail de :;7 mètres. Il était,
comme le Nowgorod, surmonté d'une Lou·
relie blindée qui braquait vers les quatre
points c1rdinaux des canons de 280. Qu'on
s'imagine l'aspect déconcertant de ces immenses disques d'acier, flottant sur la mer;
et qu'on s'imagine aussi la façon dont ils
devaient se comporter les jours de gros
temps 1. ..
Néanmoins, leur succès arait été considérable, et la mJ.rine russe en était très satisfaite et très fière. Ils n'eurent malheureusement pas l'occasion d'affirmer leurs brillantes
qualités à la bataille : on ne les utilisa pas
dans la guerre contre les Turcs ... et comme
tout passe, ici-bas, même les navires cuirassés, la Camille des &lt;&lt; Popoffkas », après
avoir joui d'une gloire éphémère, s'éteignit
bientôt sans postérité.
De même que l'homme retourne à la poussière, les bateaux ronds retournèrent à la
ferraille, cl, 1nalgré les espérances qu'on
fondait sur eux, ils n'en sont jamais rcs- sortis .... Sic transit .. .

ROBERT FRANCHE\"JLLE.

UNE AUDŒ~CE PL'l3LIQUE DU DIRECTOIRE. -

JOSEPH

•

Dessin

d'opres

1/a/ure, t,1r CHATAIG!&lt;IŒR.

TURQUAN
~

La cito:yenne Tallien
CHAPITRE VII (suite).

Le représentant Tallien, qui avait été
réélu dans deux départements aux élections
de l'an VI, mais dont le Directoire avait
cassé la double élection, ne savait que devenir. Il était un de ces hommes qui, lors•
qu'ils sont dépouillés de loul mandat ou de
Loule fonction publique, ne sont plus rien
par eux-mêmes et laissent voir dans sa désespérante nudité la profondeur de leur insulfisane.e. Tallien était trop nul et trop ignorant,
trop paresseux aussi, pour être autre chose
que député. Il n'avait, pour toute valeur, que
celle qu'on lui avait prêtée, à la suite du
9 thermidor; puis il était. retombé à plat,
comme une outre vide.
Sa situation, à Paris, était fort difficile.
Mari de la mai~resse d'un des premiers personnages de l'Etat, ce n'est pas un rôle facile
à tenir avec dignité. Tallien sentait Ja faus-

seté de ce rôle el ne voulait pas le garder
plus longtemps. Non pas pour lui, il supporte
le joug conjugal avec un dévouement à toute
épreuve et parait en arnir pris son parti,
puisque, la veille de son départ pour l'Égypte,
il passe la soirée chez Barras, - mais pour
le public. De plus, sa situation était très
obérée. li avait des dettes, beaucoup de delles,
et quelque plaisir que sa femme ail eu à les
faire, il n'avait, lui, que le déplaisir de les
payer. Et il n'avait plus d'argent, même pas
le nécessaire, et il savait que Thérésia n'était
pas femme à se contenter du nécessaire. Ses
économies de Bordeaux, il y a beau temps
qu'elles sont dérnrées par les jolies dents de
sa charmante épouse; son journal ne lui rapporte plus rien, et, d1 puis qu'il n'est plus
député, les brasseurs d"affaires lui tournent
le dos. Thérésia n'avait pas attendu ce moment pour en faire autant. Les femmes sont
sans pitié pour ceux qu'elles ont cessé d'aimer, ou qui n'ont pas réa1isé leurs espérances

d'arnnir ou de fortune . Tallien reconnait avec
amertume que Ia sienne ne pardonne ni
l'insuccès, ni la pauvreté; et pourtant il pardonne, lui, l'indiflërence, et pis encore, à
Thérésia. Mais, à la suite de ses échecs cenjugaux, devant cette éternelle duperie du sentiment par l'indifférence, il demeure en proie
à l'un de ces chagrins d'amoureux qui sont
peut-être la pire torture qu'il y ait au monde.
Torture compliquée d'une autre plus déprimante encore, le manque d'argent. Ah!
comme les vingt-huit livres par jour qu'il
louchait en sa qualité de député lui font
défaut en ceconcour.s de toutes les détresses,
ainsi q ne les denrées en nature : &lt;c huile,
sucre, riz, drap, toile, ll que messieurs les
représentants, prenant une assemblée délibérante pour un bureau de bienfaisance, n'avaient pas honte de se faire distribuer 1 •
Mais admirons ce contraste en passant : le
septembriseur Tallien, sceptique et jouis1. l,.1.

RHE1.L1ÈnE-LEn:,u:x 1

Mémofres, L. I, p._214.

�1t1ST0'/{1A _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ,.

. _____________________

LJs.

seur, parait auprès de l'ex-marquise dont il

C1T0YENN'E TllLL1'EN

se débarrassait en la lui faisant épouser en
justes noces; lui, Tallien, en était réduit à
demander la protection de son ancien protégé. Et pour obtenir quoi?... Une modeste
place dans une administration. Et où? ... En
f;gyple.
Mais aussi quelle rage était la sienne!
Comme il se « mangeait les sangs » d'en être
réduit à une pareille extrémité! Quel contrecoup sur sa santé et sur sa bonne mine!
&lt;t Une autre fois, écrit Mme de Chastenay 1 je
trom·ai Tallien. Mais quel changement, grand
Dieu! Un demi-siècle, je crois, ne l'eût pas
plus changé. Un heureux instinct me permit
de le reconnaitre encore. Il était vÏ\'ement
irrité; mon accueil lui fit plaisir 1 • ))
Pour déterminer Tallien à aller en Égypte,
il fallait que sa vie, toute diaprée de scènes
et de récriminations avec sa charmante épouse,
fùt devenue intolérable. La question budgétaire n'y était sans doute pas étrangère. Quand
il n'y a plus de foin au râtelier, dit un proverbe très juste, les chelaux se battent. M. et
Mme Tallien n'en vinrent assurément pas à
cette extrémité, mais il est probable que
leurs explications prirent ce caractère d'aigreur qui est le ton de toutes ces scènes
fâcheuses de ménage. On en profita pour
s'adresser réciproquement des récriminations
fort vives, on se dit de dures ,·érités qui sommeillaient dans le dossier des griefs de chacun des époux et qu'on gardait précieusement pour en faire usage à l'occasion. Bref,
ces moments furent pénibles et orageux. Et
c'est avec un extrême chagrin que Tallien,
reconnaissant l'impossibilité pour lui de rester
plus longtemps à Paris, et à cause de sa disgràce · conjugale, et à cause de sa disgrâce
pécuniaire, et à cause de sa disgrâce politique, se décida à aller chercher oubli et fortune en Égypte. Aussi Thérésia était-elle mal
venue plus lard à écrire : (t Est-ce ma faute
si M. Tallien est parti pour l'Égypte, quand
son rôle le retenait à Paris? ... li C'est une
chose inconcevable que la facilité avec laquelle
notre paune nature humaine oublie les sou~
venirs désagréables et gènants pour chercher
à se donner raison quand elle a tous les torts.

Quoi qu'en dise Mme de Chimay le rôle de
Tallien ne le retenait nullement à Paris. Ce
rôle y était intenable au contraire et on ne
saurait blâmer Tallien d'avoir pris le parti
d'aller tenter la fortune en Égypte, pendant
que sa femme 1 prenant sa revanche de l'union
libre imposée à Bordeaux, la trouvait auprès
de Barras. D'ailleurs, pour certaines femmes,
l'adultère n'est-il pas une des joies du ma•
?
riage
....
Mais Tallien ne pensait pas que, sur la
terre des Pharaons, il serait sous l'œil sévère
de Bonaparte et qu'il ne pourrait pas y brusquer la fortune comme il l'avait brusquée
jadis à Bordeaux. L'avenir lui réservait, ~ur
ce point, plus d'une désillusion. Plus d'un
désagrément aussi, car, à peine débarqué, il
trouva ... qui? ... Le petit Jullien, son ancien
dénonciateur de Bordeaux, dont il avait cru
se débarrasser à tout jamais en le dénonçant
à son tour après thermidor, qu'il avait fait
emprisonnkr et que 1a prison avait rendu à
la circulation. Le général Bonaparte, à qui
il s'étaitadressé, comme Tallien, J'avait nommé
commissaire des guerres t .
Le pauvre Tallien s'était donc mis en route
pour l'Égypte, la mort dans l't\me. Rien ne
pousse à la réflexion comme les loisirs d'un
voyage. En route, la pensée de sa femme ne
le quittait pas. Ces grandes coquettes, on ne
peut plus les sou!Trir au bout de peu de
temps de vie commune, mais on ne pm1t
plus s'en passer dès qu'on est loin d'elles.
Dans le cours de ses méditations, il fut peut~
ètre amené à reconnaitre la vérité de cette
réflexion d'une grande amoureuse, Mlle de
Lespinasse, dont son ancien collègue à la
Convention, Barère, allait bientôt publier les
lettres, à savoir que &lt;r cc que les femmes
veulent, c'est d'être préférées ; presque personne n'a besoin d'être aimé. » Et Thérésia,
pas plus que les autres, ne demandait de
l'amour, mais seulement des satisfactions
matérielles et d'amour-propre. Pourvu qu 'ell~
se fit du bruit à elle-même et qu'on en fit
autour d'elle, elle était heureuse. Pauvre
Tallien, de ne pas s'en être aperçu a"ant le
mariage! Et pourtant, le malheureux, il l'aimait toujours et, dès qu'il fut loin d'elle,
l'amour le reprit avec toutes ses fièvres. Il
lui écrivit à chaque escale que faisait son
M.timent.
Arnault, le spirituel auteur des Souvenit s
d'un sexagénaire, qui avait accompagné le
général Bonaparte et qui s'était arrêté à Malte
pour soigner son ami et beau-frère Regnault
(de Saint-Jean d'Angély), rencontra, en rentrant en France, le bâtiment qui emmenait
Tallien en Égypte. " A la hauteur de Pantelerie3, dit-il, nous avons hélé un petit hâliment qui venait de Toulon et allait à Malte,
ou plutôt courait après la flotte. Il avait sur
son bord, entre autres passagers, Tallien,
qui, n'ayant pas été renommé à la législature i
et renié de Paris dont il avait été l'idole,
allait en Orient chercher fortune, ou, disons

mieux, chercher sa vie . Trois ans auparavant,
il régnait en Francej il avait une cour à
Chaillot. Déchu aujourd'hui de son crédit
comme de son pou voir, et sans autre compagnon que 81·indavoine, espèce de groom qui
de l'écurie de Madame avait passé à la chambre de Monsieur, il se réfugiait sous la protection d'un général qu'il arait protégé 5.
Si Tallien n'oubliait pas sa femme, celle-ci,
de son côté, ne pouvait l'oublier plus, absent,
qu 'elle ne le faisait quand il était à Paris.
Elle continua tout simplement à mener la
même vie que par le passé. Elle n'était nullement hypocrite, c'est une qualité l(U'il faut
lui reconnaître, et elle a toujours fait ses
fredaines au grand jour, tout naturellement,
comme la chose la plus simple du monde.
C'est assurément un mérite - faute d'autres
- mais qui ne laisse pas que d'avoir quelques inconvénients . En son for intérieur, cependant, Thérésia devait s'applaudir du départ de Tallien . Elle ne trouvait pas que
(&lt; l'absence est le plus grand des maux ii,
puisqu'il y avait beau temps qu'elle n'aimait
plus Tallien, si tant est qu'elle l'ait jamais
aimé un instant; et comme certaine grande
dame à propos de son amant, elle constatait
peut-ètre que son mari avait « l'absence délicieuse JJ . Il ne faut pas lui en faire un
crime; combien d'autres femmes qui, comme
elle, trouvent que l'absence du mari est ce
qu'il y a de meilleur dans le mariage! Elle
parait cependant s'être un peu défendue de
ce sentiment, car elle répondit un jour i,
quelqu'un qui était venu solliciter sa protection : (( Que voulez-vous que je fasse maintenant? ... Je n'ai même pas le. droit d'empêcher mon mari de partir . 6 JJ Son crédit,
cependant, n'était nullement entamé: son
mari seul était déconsidéré, elle, non. Le
monde est ainsi. Quand une femme a des
torts, c'est à son mari qu'on tourne le dos.
Mme 'l'allien était, au contraire, plus puissante que jamais, et Barras se pliait à toutes
ses fantaisies. ~lie était vraiment reine et trônait à toutes les fètes.
L'arrivée d'une Sùrle d'ambassadeur turc
à Paris, au lendemain du départ de Tallien,
fut un prétexte à des galas ofriciels et privéL
Les journaux de thermidor an V sont remplis
des faits et gestes de cet ambassadeur . On le
promène, comme une bète curieuse, dans
tous les lieux de plaisir de la capitale, du
Luxembourg à Idalie, de Tivoli aux Tuileries,
aux bals, à Feydeau .... La présence de cet
Oriental à Paris a tourné toutes les tètes. On
ne parle que d'EITeid-Ali-EIJendi, C'est à qui
pourra dire qu'il l'a vu, 1 qu 'il lui a parlé.
Mme Tallien, naturellement, est parrui les
plus empressées. Pour voir? ... non, pour se
faire voir. Elle s'assied à ses cOtés, à une fêle
de l'Élysée, et es t toute fière d'un banal c)mplimenl que lui fait l'EITendi. !lais la foule
a vu qu'il lui a parlé, et la foule parle d'elle
autant que de lui. C'est tout ce qu'elle vou•
lait. Pau\'re plaisir! De pareils succès, auprès

d'un tas d'imbéciles et d'oisifs que la pré- savait que les Turcs sont connaisseurs en femsence de cet envoyé d'Orient a achevé de mes i elle aurait voulu un compliment de dit que le citoyen Peters - il y a là une erdésorienter, ne sont pas à envier. Mais on ne celui-ci, afin que sa beauté reçût en quelque reur, il faut lire « Potter n - &lt;c entrepres occupe alors que de ces inepties. Voulez- sorte l'estampille officielle de ce diplomate. neur de la manufacture de Chantilly et provous un petit tableau de l'état moral de Toute sa diplomatie échoua piteusement. Elle priétaire du hameau qui se trouve dans les
Paris à cette époque? ... En voici un brossé en fut quitte pour son costume oriental et pour jardins du prince, fait réparer à grands frais
par u~ contemporain, et Ja brosse, je vous l'humiliation de se rnir préférer Mlle Lanoe. ce joli endroit pour y recevoir sa bienfaiJure, n est pas trop rude : t1 A ces désa,,an- Car c'est devant cette rivale que, séduit &lt;&lt; Par trice, la célèbre Cabarrus -~ . l&gt;
tage~'. il faut joindre celui de la présomption, ce luxe inconcevable et par ce ton extraordiMme Tallien aimait assez à aller se reposer
de l mcurable légèreté et de la dissolution naire de décence empreint sur les détails de
morale de Paris. Nombre de députés sont sa parure somptueuse '! le Turc s'arrêta et à la campagne de ses triomphes de Paris.
Uais ce _n'était pas pour y jouir du calme,
plus occupés de leurs plaisirs que de leurs dit : " Il est beau! »' ·
de la solitude et du recueillement. Il· lui faldangers. Dans une conjoncture qui peut raIl fallait se consoler d'une telle déception
mener sur la France un rè"ne d'horreurs au d'amour-propre. Mme Tallien le fil en allant lait le mouvement d'une foule d'imités, le
train et le tourbillon des chasses, Je bruit du
milieu de la mi~èr~ publi;ue et des plai~tes
à Cha_ntil!y, .r~ndre ~•isitc à un citoyen Polier,
géné~alcs, la _frivolité et la déprarntion des anglais d origine qm, en 1i95, s'était inslallê sable écrasé devant le perron par les roues des
voitures, le son des trompes, fo sourd galop
Par1s1ens se deploi_ent avec éclat. Trente specà Chantilly, y avait relevé la manufacture de des chevaux sous la futaie, les diners, les
tacles, autant de lieux de rendez-vous, où un
porcelaine et I avait joint une fabrique de bals, le jeu .... C'était là son repos, et c'est à
las de désœuvrés vont admirer des coiffures
faïences et une manufacture de car&lt;lc.s. Em- Grosbois qu'elle }'allait prendre. Cette magnigrecques et se mêler à une canaille de parprisonné sous la Terreur, le 9 thermidor
ven.us scandaleux, so_nt plus ~emplis que ja- l'avait rendu à la liberté. On sait qu'il était fique propriété avait appartenu, avant la Révolution, à Monsieur, frère de Louis X\'I.
mais. Dans la semame dernière, l'artificier
de mode, depuis ce jour, d'attribuer à Barras l'avait payée un prix dérisoire, comme
Ruggieri a fait vingt-cinq miJJe francs d'une
Mm_e TaUien le coup d'État auquel son mari bien national, sur l'argent provenant des obséance.
avait pris une part prépondérante : les ther- jets sacrés Yolés dans les églises de !larseille
~c L'ambassadeur ottoman, qui n'est autre
mid_oriens lui faisaient le plaisir de lui en et de Toulon; qu'on vienne dire après cela
qu un. consul cl~argé d~ négocier le payement
attribuer tout le mérite, el il était poli, de la que l'origine de s~ fortune n'était pas très
de bl~s vendus_ a la natw~, a absorbé ce peupart des prisonniers élar;ûs à la suite de cet catholique! liais les principes républicains de
ple d enfants; 11 a perdu Jusqu'au goût qui le
événement, de dire qu'ils lui devaient la vie. ce gentilhomme ruinés 'étaient bornés à chercaractérisait autrefois : ses modes comme ses
M.
Potier la proclamait donc sa cc bienfai- cher dans le nouveau régime des occasions de
mœurs, ses mœurs comme ses
refaire, quibuscumque viis, une
discours et ses jouissances ont
fortune gaspillée dans Jes déborpris dans toutes les classes et
dements d'une jeunesse aussi
dans tous les partis ce caractère
orageuse que prolongée . Tout cela
de basse turpitude, de sansavait jeté sur lui un bien vilain
cufottisme_ el d'impudeur que
vernis,
quoique on ne fût "Uère
lm a 1mpr1mé la Révolution. Rien
difficile sur l'honorabilité e~ ces
de plus mesquin, de plus sale
temps de transition ; et si ce
que l'introduction de cet envoyé
bourgeois de Carnot ne pouvait
turc au Directoire. Le marquis
soufl'rir cette espèce de saltimd'El Campo y a paru, ramenant
banque empanaché dans son cosdans sa voiture Aime Tallien et
tume théàtral et dans ses vices
d'autres coquines de son esplus ou moins distingués, beaupèce 1• 1&gt;
coup d'autres se montraient
L'austère calviniste qui a écrit
moins regardants, sous prétexte
ces lignes n'est pas lendre pour
que la conduite du Uirecteur ne
cette pauvre Mme Tallien. L'Efles regardait pas . Tous les minisfcndi ne l'est guère davantage.
tres,
Jfme de Stai.SI, qui dictait
Au grand bal donné à l'Odéon en
chaque matin à lienjamin Consson honneur, Mme Tallien s'est
tant la façon dont il devait penavisée, pour lui êlre agréable,
ser ce ,Jour-là, Mme Visconti,
peut-être, pour allirer son attentout fraichement déballée à Paris
tion sur elle plutot, de s'habiller
des
bagages du général Berthier
à la turque. !lais quelle disgrâMme Hamelin, ce polisson e~
ce! Les Turcs sont d'une turjupons - quand elle en avait querie, d'un mal élevé à ne pas
qui amusai~ tout le monde par
croire! Figurez-vous que celuises
ge~tes ~1squés et ses propos
ci, avec le flegme de sa race,
plus risques encore; MmB Hainimpassible sous les regards de
guerlot qui, belle, faisait semquatre mille spectateurs, a passé
bl~nt de ne pas le savoir, pograve et muet devant le turban ,
sait .pour l'esprit et n'avait que
la chemisette de soie et les
Cliché Bloc!.:.
celui que lui prêtaient ses amis:
culottes bouffantes de celle qui
U:-. COIN DE CAF E soi;-s LE DIRECTOIR E. - TaNe au ae M. GEORGE:$ CAi;\".
Mme Rague!, dont tout l'esprit
mendiait de lui un compliment,
se bornait, comme chez tant
un regard, ce qui l'eùt fait
d'autres,
à faire de la dépense
triompher devant toute sa cour de courti- trice ,_.
fit de grands préparatifs pour la et à porter de belles robes ... tout ce monsans en titre et de courtisanes titrées. Elle recevotr dignement et un journal du temps
de ,·enait à Grosbois et y portait un goût

1. Mme DE cu ~!T!SU , nlémoii-es, t. II, p. 48.
2. C'était à pau prês équivalent à intendant mililaire.

3. L'ile de Pantellarîa.
4. C'est une erreur : le Directoire. comme on l'a
n1 , avait cassé sa double élection.

5. AaN.n :u, Som;e11 irs d'un se:.cagén«ire,t !V,p.17U.
tl. CollTE Du YORT DE C11 EHR N\', Jlémo fres, t. II.
p. 38J.

l. M1.u1::T DU Pn•, Correspo11da11ce oi•1·c la rour
de Viemie, t. 11, p. 319 ..
2. Semaine critique, t. ru.

a pavoisé son existence, dont il a fait sa
femme, un homme sensible et bon; et c'est
à lui, maintenant, que rnnt les sympathies.
Pourquoi? ... Parce quu cette femme le rend
malheureux.
Que faire, pourtant? ... li n'a plus qu'une
ressource : lui, le Tallien du 9 thermidor;
lui, qui a été président de la Convention à
vingt-cinq ans; lui, qui avait recommandé à
Barras le petit général Bonaparte, obscur et
inconnu, pour l'affaire du 15 vendémiaire;
Jui, .dont la femme a fait obtenir à ce général,
alors on ne peut plus besogneux, quelques
aunes de drap des magasins de l'État pour
renouveler son uniforme usé; lui, qui l'a

assisté comme témoin à son mariage avec la
vieille maitresse dont Barras, l'autre témoin ,

...., : q -

1

H

3. Rapsodies, 4• trimes1re, 1708. ne Guxcoum·.

l.,e Directol1'e.

4. Uapsodies, l •1 trimestre. Nous devons ces r en-

""" 2.5 ....

seignemcnls à ~J.. Roussel, l'ërudit archinste du dep~rtement de I Oise, que nous remercions bien sincerement de sa complaisa11cc .

�1f!ST0~1.1l
immoM ré pour les plaisirs tapageurs de la
chasse, des soupers, des déjeuners champêtres avec orchestre de trompes el de détonations de bouteilles de champagne, et pour
d'autres plaisirs, qui, pour être plus discrets,
n'en foisaient pas moins de bruit parmi celt('
brupntc société.
On se donnait beaucoup de mouvement en
C'fl'd, on jouait gros jeu, mais on parlait peu
i'1 Grosboi~, - du main:; le.s hommes. Il y
avait là des éléments si diverJ, certains souvenirs si rt!cents, et la plupart des habitués
avaient trempé dans tant d'affaires dont ils
aimaient mieux, et pour plus d'un motiî,
qu'on ne parlàt pas, que le Lemps se passait

surtout en plein air, quand il faisait beau.
On se promenait dans le parc; on allait donner à manger aux: carpes des bassins, aux
faisans; c, plusieur:; des dames, dit une chroniqueuse qui fut d'un diner de Grosbois, allürent aux portes d'une enceinte se raire effrayer
par des daims et par des ccrrs qu'on y gardait, et je me souviens que M. Réal, frappé
de ces caricatures de jeux de princes, me diL:
&lt;&lt; Je le mis, les princes étaient ainsi, non
parce qu'ils étaient princes, mai s parce qu'ils
étaient là 1• 1&gt; Béal avait raison, et lui-même
plus tard, et tous les autres parvenus de
l'Empire, cl les princes de la finance, et les
enri1,;his du commerce et de l'industrie ne
vécurent el ne Yirent pas autrement, non pas
parce qu'ils sont princes, mais parce qu'il:;
ont ce qui était aupara,·anl inséparaùle de
l'état de prince, ce qui est le nerf de tout,
l'argent. Et c'est aYec cet argent, - argent
très malpropre chez llarras, - que le propriétaire de Grosbois a\'ait fait venir à grands
frais des daims pour peupler les forèts de son
domaine ~.
Mme Tallien ne descendait de ses appartements que peu de temps avant le déjeuner.
Ellé faisait son entrée dans le s:&gt;.lon aux côtés
de Barras. Celui-ci, avec une grâce et une
liberté qu'on trournit toutes charmantes, s'aYançait souriant, un bras passé autour de la
taille de sa coquette maitresse. " Ma belle
Athénienne, lui disail-il, auprès de qui ,·oulez-vous que je vous conduise1 ... )&gt; Avec les
mouvements onduleux d'une chatte, Mme Tallien levait les yeux, le r~gardait d'une certaine maaière, le remerciait, se dfgageaitaver
une petite nl'Jue adorable de son étreinte, et
le quittait. Elle faisait alors le tour du salon,
disant, ayec ces façons à la Longueville 11u'elle
possédait si bien, un mot aimable à chacun,
et s'arrêtait enfin auprès de celui qu'elle aYait
intérêt à cajoler ce jour-là. Barras venait l'y
rejoindre après arnir galamment présenté ses
devoirs à ses invitées eL la trouvait soit avec
le citO)'en Talleyrand, soit a,·ec le citoyen Cochon : " Eh bien! disait-il , qu'est-ce donc
que ce tête-à-tête avec un ministre, ô ma
belle Athénienne?... \' oudri,•z-vous le séduire? ... ou gouverner l'empire comme une
autre Aspasie? ll
C'était la phrase favorite de Barras, el la
1. ~me 11t; C,u.sTESH, .Uémoirtt, t. I, p. 3i0.
'l. a. Ui, voiturier de Chinon pao;se :mmt-hier à
Bloi s a,·ec une voilure fe rmée; un parti culi er a la

LA C1T0YENN'E TALI.l'EN

citoi-enne Tallien ne s'en làchail pas. D'ail- l'honneur et des sentiments. Les mœurs
leurs, il n'attachait, dans sa pensée, aucun étaient aussi relâchées que possible et faisaient
sens désobligeant à ce nom d'Aspasie, au revivre les temps les plus abominables de la
contraire; &lt;( il se mettait par là dans les san- cour de llenri Ill et de la Régence. En voici
dales de Périclès, a dit la duchesse d' Abrantès. un épisode. Il a d'autant mieux sa place ici
que ~rme 'l'allien en fut !"héroïne. Avec une
et le partage n'était pas mauvais. o
Les compliments échangés, on passait dans admirable absence de sens moral, Barras se
la salle à manger. On déj eunait à onze heures. plaisait à le raconter, et riait aux larmes en
Une fois le calé pris, et quelquefois on le pre- en répétant les détails. Cc fut un des triomphes
nait au grand air, on allait faire une prome- de sa vie de ai bustier.
Comme il avait d'incessants besoins d'argent
nade sous les ombrages et, sitôt rentré, on
pour
lui et pour ses maîtresses, comme
s'asse~·ait aux tables de jeu.
On parlait beaucoup à Paris des « sommes llonaparte ne faisait pas mine de lui envoyer
effrapnles » qui se perdaient et se gagnaient lrs trois millions qu'il lui a,·ait demandés
dans ces parties, et il paraît bien qu'en effet après fructidor, que ces pingres d'hommes
il se jouât un jeu d'enfer à Grosbois. Le d'affaires se faisaient tirer l'oreille pour rémuwhist, le pharaon, le vingt-et-un, la bouillotte, nérer honorablement les services qu'il leur
tout cela occupait les invités au milieu d'un rendait eo leur faisant adjuger des fournitures,
silence qui n'était troublé que par les mols de il s'al'isa, d'accord avec la citoyenne Tallien,
l'argot des joueurs. Le creps y avait aussi d'un arrangement « fort honnête », aurait
droit de cité depuis que !!me de Chàleau- dit Brantôme, « d'un infàme marché 1, a
renault, une des favorites du rnigneur de écrit La Revellière-Lepeaux. li obligea le
Grosbois, l'y arnil introduit. I.e billard dis- fournisseur Ouvrard, sïl voulait continuer il
trayait des cartes; les toilclles délassaient les jouir de la protection du gom•erncment, de
lemmes du billard, el les femmes, par leur prendre pour maitresse en Litre, au moins
aimable gazouillis, délassaient les hommes de ad honores, comme Tallien était un mari
leurs jeux et de leurs préoccupations. La ad honores, la belle citoyenne Thérésia qui,
table délassait chacun de tout : c'était, avec au su de Lout le monde, était sa propre maitresse, et d'afficher publiquement celle liaison.
les cartes, la grande affaire de la maison.
Toutes les ambitions couvaient sous cette De celle façon, c'était à ce fournisseur de
,,ic de jeux el de divertissements, el les in- chevaux, de chaussures et de ,·êtements pour
trigues allaient leur train. Ce qu'il s'en noua, les armées, à fournir de chaussures, de ,·êtcde politiques et d"autres, est inconcevable. ments et de c:hemux, la dévoratrice jeune
Ali'. si lt!s Yieux murs du cb:Heau pouvaient femme. li avait le droit, par exemple, de se
rarler, que de choses intéressantes ils auraient payer en nature de tous ses débours: le traité
à raconter I Jusqu'aux histoires que, certains ne s'y opposait pas, - Thérésia non plus.
soirs d'automne, deYant une Oambée de C'était affaire entre elle et lui. Mais pas de
fagot, dans la grande cheminée, chacun était Th6résia, pas de fournitures . C'était à prendre
tenu de conter à son tour pour égayer (( l'as- ou à laisser. Comme, somme toute, si la
semLlée ,, . Et, dans cc genre de di\'crlisse- pensée qui avait présidé à cet arrangement
ments, le plus spirituel assurément qu'on eût n'était pas belle, l'affaire l'était, que la lemme
à Grosbois, Darras racontait avec une fatuité l'était aussi, le financier en passa par les
non dissimulée les aventures de terre et de désirs du Directeur, la femme par ceux. du
mer qu'il a relracées dans ses Jlémoires, financier , et tout le mon dt! fut content. a Tout
ruais qui devaient avoir, dans la bouche de fut lraité, a écrit un collègue de Darras,
celui qui en était le héros, un sel qui manque arrêté et mis à exécution à Grosbois. Une
grande parlie de chasse 1· fut indiquée; de
un peu dam son récit écrit.
Ce n'était pas là précisément de la bonne nombreuses invitations avaient été faites. On
rnmpagoie, mais tous ces déclassés en avaient s'y renci la veille du décadi au soir. Ouvrard
à peu près les manières el les formes; sauf ctla Tallien sont logés dans des appartements
certaines libertés de tenue et de langage, contigus. A la chasse, la Tallien monte l'un
dont les rnœurs du temps étaient en partie des chevaux d"Ou vrar&lt;l, qui trotte à ses côtés;
responsables, il régnaiL à Grosbois une ap- deux jockeys à la livrée d'Ouvrard, l'un pour
parence de décence que l'éducation première lui, l'autre pour elle, sont à leur suite. Le
de Barras el de Mme Tallien avaiL établie. Ce couph·, séparé du gros de la chasse, s'égare
n'est que dans les bals du Luxembourg qu'on dans les bois. Au retour se donne un grand
diner dans lequel Mme Tallien est traité&amp; et
voyait cet étrange amal.;ame de la fine 1\cur
saluée comme la favoritedu noble fournisseur.
des « nouvelles couches » el du rehut des
li
parait c1u'Ouvrard était asses confus du
anciennes, mélange que l'on retrouvait dans
rôle qu'on lui faisait jouer et du ridicule
les bals les plus renommés de l'époque, ceux
qu',l se donnait de payer les plaisirs el les
de !I. Boycr-fonlrède el ceux que donnait
fantaisies des autres. Après le dîner, on part
M. Vilain Xllll, dans le petit hôtel qu'il avait
pour !'Opéra: c'est dans la voiture d'OuYrard
fait construire pour Mlle d'llervieux.
qu'on s'l' rend , et aYec ses gens, et c'est dans
Si le Lon de la bonne compagnie était à pru
sa loge que la l'arorite est introduite par luiprès observé à Grosbois, il n'en était pas de
même, pour notifier au public entier l'accommême, tant s'en faut, des délicatesses de
cur1us1ltS de r&lt;'garder à trarcrs les ba rreau x. I.e ,·oil111·icr lui dil bo11nemenl : « Ce soul six daim5 que je
mène prés de Fontaincùleau, chez Barras, dircd eur ;

il les a fait venir de Chinon, pou r pcuplt'r sun
p~rc. i (Cu)ln; OurnnT 11E Cut.: venn- , ,llé m oireli, \. 11,
page 580 ).

plissement de cette indigne comcntion. 1 n
Indigne, celle convention l'était en effet et
si l'honnête La Revellière en est révolté 'on
peut affirmer qu'aucune des a hautes pa;ties
contractantes», comme disent les diplomates,
- el on peul emploj'cr ce terme puisqu'il
s'agit d'une négociation diplomatique, - ne
trouvait .'1 redire à cc marché. D'ailleurs, de
tels marchés n',:1aientpasnourcau\: I.e Brun,
le poète, n'avait-il pas vendu, peu de temps
avant la Révolution, sa femme au prince de
Conti? Etant donaé les personnan-es de b
petite comédie, leurs anlécédents et l~s mœur~

RÉCEPT IO N

ou GÉNÉRAL

du Lemps, qui, à vrai dire, étaient un peu
leur ouvrage, la chose est plutôt amusante ; et
l'on est tenté d'en rire aYec Barras el avec
Thérésia. Ouvrard seul garda peut-être son
sérieux, c1r c'est lui qui faisait les frais du
traité : le marché n'était cependant pas san s
bénéfice et la soulte stipulée dut dérider le
visage spirituel du financier, aussi fait pour
les joies délicates que lui-même pour les spéculations qui ne l'étaient pas.
Il est certain q uc la saine el pure morale
n'avait pas présidé à cette affaire; mais
Thérésia s'en tira avec une désinvolLure de
bon ton qui fit tout oublier. " Mème dans
1.

LA nE\' [Ll,ltl:RE-1.U EAOX , l'llénwfres,

les écarts, a dit le prince de Ligne, il y a des
gens à qui tout va, parce qu'ils onl de la gràce
et du tact. " Mme Tallien était de ces 0oens
priYilégiés.
liais comme de loul temps :
Ll's 11clils onl pâli des ~olliscs rlrs p-rand~,
ce sont nos malheureux soldats qui eurent i1
souffrir de cet arrangement. Pour qu'un
munitionnaire pasât de jolies sandales de cuir
parfumé à la belle Théré,ia, ils reçurent des
souliers à semelles de carton; pour qu'il lui
otrrit de beaux cbcvaux, nolre cavalerie fut
remontée en rosses; pour qu'elle porlàt soie

1. II , JJ . '.!48.

B ONAPARTE PAR L'l:sSTIT UT. -

dis~nguées, et savait jeter l'argent par les
fcne~res avec la même désinvolture quïl
savait le gagner. Ce Richelieu de ]a finance
était pétri de vices et de qualités, et, parmi
celles-ci, il faut lui m·oir gré d'avoir donné
l'exemple de la dépense et fait son possiLle
pour guérir la France de l'avarice el de la
me~quine.rie, ces ~'Îces odieux des petits bourgc01s qui, drpms 1789, sévissent sur la
F~ance ~t. menacent notre pays embourgeoisé
d un abeti,semenl général. li y a si peu de
gens qui savent être riches! Ouvrard, lui,
savait l'ètre, après avoir su le devenir. li

D"atrès le dessin de C11A ~11'10'.'\" .

et Yelours, bijoux et diamants, les soldais,
couchés sur la dure, grelottèrent dans des capotes trop minces, dont le drap s'en allait en
lambeaux dès les premières étapes et les premiers bivouacs. Yoilà suri out où était l'immoralité révoltante de ce marché. Pour le reste ...
eh! mon Dieu, il n'y a,•ait guère plus à reprendre
qu'aux autres actions journalières de cc trio
d'aventuriers et de jouisseurs, ni qu'à celles
de la plupart de leurs contemporains, - el
des nôtres.
Ouvrard était loin d'être le premier venu :
avec ses Ieux "ifs et pointus, ses lènes minces
et son nez aussi pointu que ses 1•eux, il avait
la repartie vive et spirituelle, les manières

é~ail. hardi, large, généreux, magniÎJ4ue. li
a,mail les élégances de la vie mondaine a,·ec
tous ses raffinements de l'art el du luxe. li ne
se priva d'aucune joie de ce monde, ce qui fit
de lui, pour Ja cito1ennc Tallien, un entrcteneur idéal. Plus lard, le goùL des prh·ations ne
le prendra pas davantage, et il ne se refusera
pas le_luxe d'un gendre au faubourg SaintGermam, un pur-sang, un ancien émigré,
comte et général, quelques années après que
rn maîtresse, qui avait les mêmes goûts, se
sera fai~ épouser en justes noces par un prince.
Aussi dénués de préjugés l'un que l'autre
aussi appréciateurs l'un que l'autre de tau~
ce qui vaut qu'on se donne la peine de

�..--- ms TO'J{ 1.11

_______________________________________.

vivre, - quand on s'est placé hors des lois viUon devant Ouvraid et reconnaissaient la pétillaient dans des cristaux; enfin l'abondance
de la ,·aisselle d'or et d'argent réalisait presque
de l'honneur et du devoir, - ils étaient, en supériorité de ses talents.
vérité, dignes l'un de l'autre.
Peu de temps après être entré en possession le luxe des fictions orientales. n C'était suDe même que Barras avait achet~ Grosbois, de la jolie femme qui était une des dam:es perbe, en effet, pour l'Ppoque : cc luxe de
Ouvrard 1 après avoir achtté Thérésia, s'était du traité de Grosbois, Ouvrard donna, en son bazar n'avait pas encore été dépassé. De nos
offort, c1.nnme Barras, une terre princière aux honneur, une fètc charmante :m Raincy. La jours, il n'est guère de boutiquier ou d'entree1wirons de Paris. fi avait acquis le chàteau nouvelle mailrrs~c du maître de la maison en preneur enrichi, qui, à part la vaisselle d'or
du Raincy et avait l'a!)lbiLion d'en faire son faisait les honneurs. C'est l'architecte Berteaux et d'argenl, ne déploie une mise en scène plus
Marly. li y donna des [ètes superbes, dont on qui avait été chargéde l'organisation générale fastueuse quand il donne une fête dans sa
parla autant et même plus que de celles de et des détails de la fête; maîtres et invités villa.
Madame Tallien trônait au milieu de son
Grosbois . Son amabilité, sa générosité étaient n'avaient 1iu'à prendre la peine d'en jouir. li
non moins avantageusement connues que sa est inutile d'en faire ici la description. Toutes peuple d"invilés. Il y avait là toute la finance
richesse. « Lin jour que je parlais de lui en ces fêtes se rcssemhlent. Mais le déjeuner, de Paris et toute la société étrangère. La vébons termes et en bonS' lieux, raconte M. de qu'on srrvit dans l'orangerie avec une somp- rilable société parisienne s'abstenait de toute
l\'orvrns-~fontbreton, des dames me prièrent tuosité tout orientale, comme on disait alor~, relation avec elle. Mais, parmi la pléiade des
de lui demander le pavillon du télégraphe fit parler tout Paris. Voici ce qu'en dit un jolies femmes qui, non seulement formaient
dans son parc du Raincy pour y passer la contemporain : &lt;&lt; Dans une orangerie payée sa cour, mais la lui faisaient, c'était l'ile )a
journée, et de l'engager au pique-nique qui de marbre, on éleva une table sur une plate- plus belle.
Une fanfare de cors de chasse donna le
résulterait de sa réponse. Je remplis ma mis- forme parallèle aux caisses de quelques beaux
sion avec un succès complet. Mais quand nous orangers qui, chargés de fleurs et de fruits, signal de se mettre à table. Elle donna égalearl'ivâmes au nombre de vingt personnes, je formaienl une \"OÙle de verdure d'où s'exhalait ment celui du départ. On rentra au chàteau,
crois, avec nos provisions, nous trouvâmes un délicieux parfum. Au milieu de la table, on s'habilla à la hâle pour la chasse, et les
sur la table toute dressée un déjeuner exquis, était un bassin de marbre rempli d'une eau cors donnèrent le signal de monter à cheval
qu'en voiant arriver de loin nos voitur~s, le limpide avec un lit de sable d'or, et dans et en voiture. Le programme de la journée
maitre d'hôtel d"Ouvrard s"étail empressé de laquelle jouaient des poissons de toutes cou- s'exécutait comme celui des exercices dans
leurs. Le déjeuner fut remarquable par la une caserne : au commandement. Les roues
faire servir. li me remit un billet par leque
l'amphitryon, qui s"était individualisé notre somptuosité, la profusion et l'arrangement des des voitures criaient sur le sable des allées,
pique-nique d'une manière si élêgante, priait mets. Dans l'appartement voisin, où furent les chevaux piaffaient d'impatience .... On
qu'on l'excusàt pour le déjeuner, ajoutant servis le café et les glaces, les murs étaient partit. Les queues de cheval, les plumets des
qu'il avait l'espoir d'être plus heureux pour tapissés de pampres verts, et des rameaux de chapeaux, les rubans des l'cmmes, les éclats
le diner. Mais il en fut de même pour ce cette treille intérieure pendaient d'énormes de rires, les claquements de fouet, tout cela
repas, où son cuisinier se surpassa, et dont il grappes de raisin. Aux quatre coins de cette flottait en l"air, au milieu des appels des
regrettait de ne pouvoir venir faire les hon- salle, il y avait quatre bassins de marbre en piqueurs, du roulement des voitures et du
neurs. Enfin, à neu[ heures du soir, au mo- forme de coquille, d"où jaillissaient des Ion- sourd galop des chevaux. Puis, tous ces bruits
s"éloignèrent. Ils s'éloiment de retourner à
gnèrent peu à peu dans
Paris, on annonça que
;s CQ&amp;
le bruissement confus
le thé était servi, et
et solennel des bois, et
une profusion de glal'on n"enlendit bientùt
ces et de sorbets terplus que le son lointain
mina cette incroyable
et
cuivré des cors, aphospitalité.qui, réellepelant les chasseurs
ment, tenait de la féeau lieu du rendezrie. Si la bonne grùce
vous.
fut dans la réception,
Le diner dépassa le
le bon goùt, le goùt
déjeuner en somptuoexquis fut de ne pas pasité, et mille torches,
raître ... 1 n
flambant dans lesallées
Voilà quel était Oudu parc, sous les vervrard et l'on pourrait
tes et mystérieuses fuciter de lui bien d'autaies, donnèrent à la
tres traits de bon goût
fin de la fèle un caet de supériorité de
ractère fantastique.
vues dans la vie praC'est ainsi que s'atique. Il était le plus
musait la haute b,rnbrillant des financiers
que sous le Directoire.
de l'épuq ue, et la finance alors commt'nçait à
CHAPITRE VIII
jeter un bien vif éclal.
Vanberchcm et son
Cependant Bonaparbeau-rrère Bazin, llotL'AMBASSADE UR DE LA P ORTE OTTmlANE 1 EN THER:\UDOR AN\".
te, qui trouvait que la
tinguer, Séguin, Récapoire était mùre et qui
D'après une gravure du temps .
mier, Tourton et Ravel,
avait l'idée bien arrêPerregaux, les frères
tée de la faire tomber
Michel, Lecouteulx, Julien et Basterrècbe, Hervas, Delessert , laines de punch, d"orgeat et d"eau de fleur dans son chapeau de général, avait quittt!
d'Etchego)'en, Baguenault, Pourtalès, Hame- d'oranger. Les fruits des deux hémisphères , l"Égypte. Il venait de débarquer à Fréjus.
lia, Enfantin frères , Barrillon, Doyen , tous les uns naturels, les autres en sucre, cou- Son arrivée - et personne ne s'y méprit sonnait le glas du Directoire. En six: semaices banquiers baissaient humblement pa- vraient des plats de riche porcelaine; les ,•ins
les plus exquis, les liqueurs les plus fines nes, il prépara son coup d"Etat, balaya le
l. ,1. DE :'ion1·m, .lfémorial , L. IL p. :500.

L;r.
Directoire exécutif, balaya la représentation
nationale, et, seul, prit la place de tout cela.
Dès son arrivée, il s'était YU sur le point de
divorcer d'a,·ecsa femme, « pour des motifs de haute inconvenance u, aurait dit
feu l'académicien Labiche. D'autres motifs, de simple convenance, ceux-là, l'amenèrent à épurer le salon de Joséphine. Il
y avait là un tas d'intrigantes, veuves
d"émigrés vivants, femmes divorcées cinq
ou six fois, toutes tarées à qui mieux
mieux, parmi lesquelles Mme Tallien était
reine. Le Premier Consul signifia leur
congé à ces aventurières· et n'admit aucune exception, si ce n'est pour sa femme. A la porte la Hamelin, grande prêtresse des sans•chemise; à la porte la
Visconti, ]a maitresse de (( ce niais de
Berthier )l ; à la porle la Châteaurenault,
celte doublure de Thérésia et de Joséphine
auprès de Barras ; à la porte la Forbin, celte
espèce de tambour-major en jupons; qui
cependant portail les culottes pendant le
temps de sa liaison avec le Directeur 1 ; à
la porte enfin, la Tallien!. .. . A la porte!
A la porte!
Que de larmes, par exemple, à celle
exécution! Mme Bonaparte n'y comprenait rien . Comment la séparer de ses plus
chères amirs, de ses amies de cœur ! Lui
défendre de les recevoir! Mais c'était de
la tirannie ! Où retrouverait-elle des
affections ausc:i vraies, aussi désintéressées? ... Vraiment, c'étaità croire qu'elle
avait épousé un capucin et non un militaire .... Etjusqu"à celle bonne Mme Tallien
qu'il voulait l'empêrher de voir .... Et pourquoi, je vous le demande? Parce que Barras
et Ouvrard avaient eu, dit-on, la courtoisie
de solder quelques mémoires de ses fournisseurs .... En vérité, il n'y penrnit pas ...
li n'y pensait que trop, au contraire . El la
consigne fut formelle . Bonaparte exigea - ce
fut une des conditions de sa réconciliation
avec Joséphine - que, puisqu'il voulait bien
ne pas rompre avec elle, elle rompit, elle,
avec Mme Tallien et toute la société directoriale.

respectables. El Mme Tallien avait un tel
passé, elle avait un présent si tapageur encore,
que Ilona parte ne voulait d"elle à aucun prix.

LA FACTION I~CROYABLE. -

Mme Tallien, on le conçoit, avait été opposée au coup de force du 18 brumaire. Elle
était allée trouver .Barras lorsque tout effort
contre l'homme de Saint-Cloud paraissaitderenu inutile e.l lui avait dit C( avec une vivacité
charmante, qu'il fallait être encore digne de
lui ll. Avec une naïveté non moins charmante,
l'incorrigible fat répète ces paroles de Thérésia, dans ses Alénioires. C'est sa consolation.
Mais la démarche de Mme Tallil'D, qui avait eu
des témoins, fut probablement rapportée au
général Bonaparte. On aurait tort cependant
d"en conclure que le général lui en tint
rigueur. li l'écarta de son salon tout simplement parce qu'il entrait dans son programme
de ne plus admettre chez lui que des femmes

Elle dit adieu à ses toilettes excentriques pour
rentrer en grâce, mais ce fùl en vain. Le premier Consul l'avait vue, à une représentation
de gala de !"Opéra, dans un déshabillé trop
mythologique pour lui faire oublier un passé
plus mythologique encore, et il ne céda pas.
Un écrirnin de l'époque, qui assistait à cette
représentation de J'Opéra, a retracé pour la
postérité la toilette de llme Tallien. Comme
s'il se fût agi d'un bal masqué, elle s'élait
costumée en Diane. c&lt; Sa tête, dit-il, était
surmontée d'un grand croi~sant de diamants,
dont ses cbeveux de jais faisaient ressortir
encore l'éclat. A ses épaules nues, comme
celles de nos élégantes d"aujourd'hui, é1ait
pudiquement suspendu un carquoisétincclant
de pierreries. Une pean de tigre se drapait
moelleusement autour de sa taille olyrnpiennr.
Une courte tunique cherchait à cacher ses
genoux et ses jambes d'albâtre; quelques
anneaux ornaient les doigts de ses beaux
pieds nus, que des bandelettes de pourpre
tenaient assujettis sur de légères sandales.
Auprès de Diane étaient deux nymphes charmantes, non moins fidèles à la mythologie ....
Je manquai être étouffé à la sortie pour vérifier la déesse de plus près et surtout la ,·oir
monter en voiture. Ce fut là. le dernier
triomphe du costume, au milieu de frénétiques
applaudissements .... t &gt;J
Ce fut aussi le dernier triomphe de Mme

1. C'élait oh5olumcn l une gaillarde, que celle
i\lme Clotilde de Forbin. Elle écrirnit à Barra~, qui
\"Cllail de lui donner une rcm1 la çanle dan s son intimité la plu:; iuliine : e: ••. Je ne me laî~scrai jamais
clêpouillc1· d'uu drnit dont on m'a une foi s re \ êlu c.

Ainsi, j'ordom1e doue que l'on me rouvre une porte
que J"on m·a injuslt•ment ferm ée, el s'il faut faire
marc\1e1· tout le faubourg Saint-Antoin e pour m e la
faire ounir ou pour l'tnfonccr, j e marcherai à sa
lèle ... » (l elfrr médi te). On voit que, .-, j les femm es

1

C1TOrENNE

TJILL1EN

Tallien. Lorsqu'on vit bien clairement que le
Premier Consul ne voulait recevoir que des
femmes 5érieuses, la mode devint aussitôt

Caric:zture du lemts,

ser1euse : plus d'excentricités dans le costume, plus de fantaisies ID)"lhologiques, plus
de nudités surtout. ... Et Mme Tallien, au lieu
de donner le ton, dut, cette fois, se conformer
à la mode.
Comme, au fond, elle valait mieux que ses
mœurs, Mme Tallien s'en serait consolée si
elle avait pu prendre sa part des fêtes qui
renaissaient de toutes parts à Paris, comme
les fleurs sur une pelouse au retour du printemps; mais non! une cruelle consigne l'en
écartait, et c'est triste à en pleurer qu'il lui
fallait entendre les échos des fêtes du gouvernement consulairC'.
Il ne semble pas cependant que Mme Tallien
se mit blessée du blessant ostracisme qui la
frappait. Elle n'en voulut point au Premier
Consul de la cruelle humiliation qui la mettait
au ban de la société. En son for intérieur,
comprenail-ellc les motifs qui avaient fait
prononcer son exclusion, et, dans sa bonté,
les pardonnait-elle?... Ce n'est pas probable; mais comme les relations avec Joséphine étaient devenues le fruit défendu, elles
n'en eurent, pour l'une et pour l'autre, que
plus d'attrait, et leur furent d'autant plus
agréables qu'elles étaient forcément mystérieuses et secrètes.
li est certain en effet que Joséphine ne tint
que très peu de compte de la défense de son
mari et qu'elle voyaiL Mme Tallien en secret,
à la Malmaison généralement, autant qu'elle
ne ~é.-,istaien~ pas à Bai-ras, il avait le mérite, lui, de
:;arn1r leur rc:;1sler.
'.?. J. ot; ~011v1 ~s, J[émor iat, 1. II, p. 251.

�msro~1A
le voulait. Peut-être même Mme Bonaparte
alla-t-ellc la voir dans sa nouYcllc maison de
la rue Cérutti, n° 1 1 • Ne pouvant comprendre.
avec sa nah·c immoralité de créole, le mol if
pour lequel Ilon,parlc lui rléfcndait toute
relation avec Mme Tallien, elle s'était imacriné
la pauvre femme, que c'était à came de0 son'
intimité an•c Ouuard qui, elle le s:avait, était

détesté de Bonaparte, comme les :iulrr.s fournisseurs du reste_. Il Paraît qu 'cUc la ût engager par une amie à rompre celle intimité.
cc C'est là, disait-elle, l'unique rame de l'animosité de Bonaparte contre elle. Tàchez d'obtenir cc saèriflcc etje suis sùre qu'il lui rrndra son ancienne affection d me permettra
de la revoir comme autrefois.! ))

Elle prrnait rrla sous 1:oc. bonnet, comme
on dit, car il est fort douteux que Napoléon
fùt revenu sur sa décision. La prPuvc dn
contr,1ire se trouve mème dans une leltrc que
,·oici, que J'empereur 1ui cnrop de Berlin en
f 806 :
C! Mon amie, j'ai reçu ta le:trc ... Je te
défends de voir Mme Tallien, sons quelque
prétexte que cc soit. Je n'admettrai aucune
excuse. Si lu liens à mon estime et si tu Yeux
me plaire, ne transgresse jamais le présent
ordre. Elle doit venir dans tes appariements,
y venir de nuit; défends à tes portiers de la
laisser entrer . Cn misérable J'a épousée arnc
huit bâtards· Je la méprise elle-même plus
qu'avant. Elle était une fille aimable, elle est
deYenuc une femme d'horreur et infàme. Je
serai à la Malmaison bientôt ; je t'en préviens
pour qu'il n'y ait pas d'amoureux la nuit! Je
serais fâché deles déranger .... J&gt;
L'empereur se montre là bien rigoureux
pour Mme Tallien. Pour être logique, il ·aurait dù l'êlre !out autant pour Joséphine, car
les dernières lignes de sa lctlre, outrageantes
au dernier point pour une honnête femme,
montrent que, dans son estime, il ne foi.sait pas
grande différence entre les deux amies . Mais
celle rigueur, c'est pour le monde, pour la
galerie et non pour des scrupules de conscience.
Ces sentimenls il les garda pendant toute
la durée de son règne, sentiments d'indulgente bonté pour la femme fragile, .souvenir
biemeillant de leurs relations amicales au
temps du Directoire; mais, comme empereur,
il fut impitoyable. Assez de femmes de sa
famille el de sa cour laissaient des flocons de
leur laine aux buissons d'une route qu'on
leur avait cependant bien aplanie, pour qu'il
n·augmen1àt pas le troupeau par l'adjonction
d'une nouvelle brebis galeuse. li n'y en avait
déjà quctrop!
El c'est ici le lieu &lt;l'admirer comme quoi
lime deflçauharnais et ~[me Tallien, ces deux
amies, sont arrivées à une suprême élévation
1. nucr,affltle, d,msunc mui~on qu'a l1:1ltiléc Cërulli
cl qui, dêmolic, a l!tl! remplacée par la Maison Ooréc.
~- SoNnE GH, Salons célëbres, p. :il3.
3. L'empereur cxa.!;'èrl', clic n·en an1.it pas Laut que
cria (rnir plus loin le chiffre exact, p. 31 ).
4. \'oicî une lellrP d'elle à ~lrnè Bonaparte. Cette
lcllrc csl ét·titc moius d'un an aprês le coup d'État
de brumaire qui porta le général au consulat :
2b 1·endémiairc au IX 17 octobre ·1800).
l.f' citoyt'll 8rono11ville, 11w1t a11rie111te omie, désir~
Jll;11étrel' jusqu'à 1·ous; il crnît CJU 'une lettre tic rnui

LA, ClTOYF.NNE

et à la poslérilé moins par leurs mérites général n'étnil pas prodigue de son temps. li
et leur beauté que par le scandale de leur rsl certain que le premier consul lui expliqua
conduilc.
les motifs pour lesquels il ne pouvait pas
Cc qu'il y a de curiem ,c'estque~lme Tallien l'admellrc aux Tuileries. La jeune femme se
ne rompt ni aYec Mme Bomiparte, à qui·e11e récria, supplia, pleura, déploia tous si•s
écrit encore' ni avec le Premier Consul, à qui moyens; c'est si irrésistible, une femme qui
elle fait parler de temps en temps pour sait pleurer avec grùcc ! )fais le consul fut
l'amener à revenir sur sa décision première. i □ OcxilJlc. li enveloppa son refus de i:.:ompliCar elle brûle d'envie de connaitre celte mcnls, de protestations d'amitié et de bon
société nouvelle qui se forme autour du Consul souvenir, mais c'étail un refus.
et de son gouvernement; elle hrùle surtout
Mme Tallien ne se tint pas pour hallue.
du désir d'y paraître et d'y trôner. Sa péni- Elle avait un tel rlésir de paraitre, de briller
tence n'a-t-elle paséléassez longue? ... Aussi, aux bals des Tuileries, qu'elle dérobait sa
comme elle ne se doute pas, non plus que son blessure d·amoul'-propre sous le sourire de
amie Joséphine, des motifs de politique et de la femme du monde et recommencait se:convenanre pour lesquels Bonaparte lui refuse démarcbes. li n·cst point de bassesses~ qu'elle
sa porte : de politique, parce qu'il veut faire ne fit pour lléchir lïnOcxiblc t'C'rbère qui la
l'oubli sur le passé rérnlutionnaire; de conve- tenait à )'écart. Cc f'ut encore peine perdue,
nance, parce qu'il veut faire renaitre les mais la blrssure ne lui en demeurnit pas.
bonnes mœurs : - rien ne lui coùle, ni dé- &lt;&lt; Dans les bals masqués auxquels il se rcnmarches, ni humiliations, pour essayer de da.il, l'empereur, dit le Além01·ial de Sainlefléchir fo général Ilonaparlc.
Uilène, était toujours st'lr d'un certain renTl est inconcevable de voir jusqu'à quel d1•z-Yous qui ne lui manquait ,jamais; il s'y
point elle se montra dénuée d'amour-propre trourait, disait-il, entrepris chaque année
pour s'abaisser jusqu'à demander ù un
par un mème mas&lt;1ue 1 qui lui rappelait d'anhomme qui l'avait mise à la porte de chez lui ciennes intimités et le sollicitait avec ardeur
la faveur d'y rentrer. C'est qu'e11c aYait de la de YOulôir bien le rccernir et l'admettre à sa
vanité et non pas de la fierté. Elle voulait conl'. C'était une femme très aimable, très
paraitre, faire parler d'e11c et de ses toilcltcs, bonne et lrès belle, à qui beaucoup de"aicnt
accaparer les hommages des hommes et les certainement beaucoup . f,'empercur, qui ne
jalousies des fommr,s par sa coquetterie et sa laissait pas que de l'affectionner, lui réponbeauté, et cela, sur le grand thé,itrc que dait toujours : &lt;' Je ne nie pas que mus SO}CZ
,·enait d'ouvrir le génér.il Bonaparte : elle ne charmante, mais voyez un peu 11uclle est votre
se souciait pas d'autre chose. Et c·est pour demande; jugez-la rnus-même et prononcez.
cela qu'elle pleurait sur les salons orficiels \'ous avez deux ou trois maris et des enfants
dont la porte restait close devant elle, - car de tout le monde. On tiendrait à bonbeur
pas un ministre, pas un fonctionnaire ne se fùt sans doute d'avoir été complice de la première
permis de recevoir dans son salon une femme foute : on se fùc:hcrait tle la seconde, on la
que le maitre a,·ait chassée du sien. Malgré pardonnerait peut-être, mais ensuite, et puis,
cela, la malbeureusc ne pei·dail pas l'espoir cl puis!. .. A présent, SO)'ez l'empereur cl
cl'allcndrir un jour la dureté de Bonaparte et jugez! que feriez-vous t1 ma place? .. . El moi
&lt;le venir parader enfin dans le salon &lt;lu pre- qui suis tenu à faire renailre un certain démier magistral de la République. Elle lui fit co1·11m ! l) Alors, 1a belle solliciteuse gardait le
parler bien saurent; bien soureut elle se mit silence, ou lui disait: « Du moins. ne m"tHez
bur son passage pour attirer son allenlion, pas l'espérance! &gt;J et renvoyait 11 l'année suimais san:; succès. Enfin, clic obtint un jour, Yanle 11 être plus lumreusc. C( Et chacun de
en 1802, une cnlrcrne au fameux bal masq uC nous deux, disait l'empereur, était exact à ce
de Marcscalchi.
noureau rendez-vous s. l&gt;
A la faveur du masque et du déguisement,
Essaya-t-elle de forcer la consigne ou du
tons deux pourraient conférer à leur aise sur moins de pénétrer pal' contrebande, avec la
le gram sujet qui faisait le désespoir de la ra1·te d'invitation &lt;l'une autre personne, ;, ces
belle jeune femme. Le Consul avait fait dire bals des Tuileries qui étaient pour elle le
it Mme Tallien de porter un nœud de ruban supplice de Tantale?... C'est probable.
nrt et d'accepter le bras d'un domino qui Mme Georgette Ducrest, dans ses Afémofres
en aurait un scmblahle. li arri rn, ;iccompagné sur lïmpé1'atrice Josej&gt;hine, qui sont la
du docteur Lucas, U cherche le ruban vert ... preurn que les meilleures intentions du
A peine l'aperçoit-il qu'il quitte son dotteur monde ne suffisent pas pour faire un bon
et prend le bras de Mme Tallien. Deux heures liHe, rapporle que, dans un bal masqué des
dur:.rnt, ils se promenèrent ensemble. Ce fut 'J'u.il~ries, elle remarqua un domino gl'is,
un grand triomphe intime pour elle, car le sun 1 de deux grande.s figures noires, qui ne
1

JlOUJTa lui èlrc utile CL sumra pour 1·ous intéresser
en sa ravcul'. UêsaLuséc par le h'm1i~, Il'~ cirronslunces el vol rc cœ11r, je uc me liue pas à telle douce
crl'eur, m::us je n'~i pu rcfusc1· à un hormnc 11ui a
sefl'i pc1Hl_anl vingt-1leux ans le gouvcmcmc11t, uu
homme qui a tout perdu cinns les crises ,!c l.1 Hévolutîon, une prcm·e de ma bonne \'OlontC. c·e~t cnc
cspl;rancc de bonheur J}our lui, et pour moi 1mc occasion de nms rappeler que mon amitié sait n~~ister à
!OUies les éprem·es et qu'elle ne finii-a qu·a\'CC mes
JOUN.

(Cu. 1'"Au1101·. le C11rie11.r. /)Amuleul' d'aulogra~
plws. 1°• oetobl'(' ·1886.)
Celle lcttr.:i C!&lt;l une p1·cu,·c aussi. on est heureux
tic le conslalel', de l'inépuisable bonté de)lme Tallic-n
cl ,te son_ plubir il loujou1·s obliger.
~Ion IJ1cu ! comme C('tle fomrne · cùl été parfoile
avec un l'eu rnoin~ de lt'gèi·eLê, un pèu moins de
co11ucllcr1c cl sul'loul a\'ec une solide éducatiou morale, - 11trn les l1abitudes de son temps, hêlas! ne
compo1·laient guL•rc.
. ;i. :lfémorial de Slti11li'-flëlè11e 1 l. Ill. p. l~O (Cl!.

.Garmer).

pouYaient être que l'empereur et les deux
gardes chargés de veiller sur lui et de surYeiller les gens qui pouvaient l'approcher.
Elle viL ce domino gris rnanœuvrer pour se
rencontrer face à face avec une fort jolie
femme qu'elle ne veut pas nommer. Il se
planta devant elle assez insolemment et la
fixa arnc obstination. La jeune femme était
Yisiblemcnt gènée de ce sans-gène. Elle finit
par en litre si importunée qu'elle trut devoir
dire au masque qu'elle ne le connaissait pas
et qu'il cùl à cesser ce jeu déplaisant. Le
masque continua à la fixer sans mot dire.
Tremblante à la pensée qu'un seul homme
pouvait, en ce lieu, montrer une telle insolence et que cet homme était l'empereur, la
paune femme comprit que son incognito
était dévoilé et que l'empereur en personne,
par sa muette panlomime, était venu lui donner l'ordre de sortir. Elle se leva cl partit surie-champ. Mais le manège de l'empereur avait
été remarqué, la fuite de la jeune femme
aussi, et Mme Georgette Ducrest donne assez
de renseignements pour permettre de rel'onnaîtredans l'écheveau embrouillé de ses aveux
et de ses réticences la belle Mme Tallien.
Au milieu de ses disgrâces, la pauvre
femmeeul un grand mérite : ce lut de n'en pas
prendre prétexte pour s'aigrir et ne plus être
bonne. Elle s'évertua, au contraire, à rendre
plus de services que jamais à ceux qui venaient la soUiciler, et, de cela, il faut lui
sa\'oir gré; tant d'autres,à sa place, auraient
pris le vindicatif plaisir de se mettre en révolte
contre la société et de rejeter sur elle les
fautes dont elle était seule coupable!
Mais il est temps de parler des enfants de
Mme Tallien.
« Vous avez deux ou trois maris et des
cn[anls de tout le monde,,, lui a dit brutalement Napoléon. Il y avait un peu de vrai dans
les paroles de l'empereur, el aussi beaucoup

d'exagération, car elle n'en eut pas de lui.
Thérésia avait eu de M. de Fontenay un fils,
né le 2 mai 1 789. dont elle s'occupa assez peu,
et qui fut parfait pour elle; nous en avons
déjà parlé et nous avons dit qu'il mourut à
la !leur de son âge, en 1815.
De Tallien, son second mari, elle eut une
fille, Tbermidor-Rose-Tbérésia. Cette enfant
naquit en 1795. Elle reçut le nom de Thermidor pour perpétuer dans la famille le souvenir de l'événement politique auquel avait
pris part son père. Quant au nom de Rose,
c'était celui de rn marraine, Mme de Beauharnais1, qui ne s'appela Joséphine qu'après
son mariage avec le général Bonaparle. On
n'a pas son acte de naissance. JI. Ch. Nauroy
en conclut que cc peut-être avait-elle été conçue
a,·ant le mariage de ses parents )J. Elle épousa
M. de Narbonne-Pelet.
Pendant que Tallien était en route pour
l'Égyple, sa femme eut un troisième enfanl,
le 50 frimaire an Vf (20 décernLre 1798), qui
mourut en naissant. M. Ch. Nauroy en attribue avec vraisemblance la paternité à Barras.
Une longue lettre que Tallien écrivit à sa
femme le ·I 7 thermidor de la mème année,
cinq jours après son débarquement aAlexandrie, ne fait aucune allusion à des espérances
de paternité, mais Tallien y exprime respoir
de la t( retrouver toujours aimable, toujours
fidèle ,, .
Toujours aimable, c'était possible; mais
toujours fidèle, ce n'était pas dans ses moyens,
et son mari ne devait pas, au fond de l'àme,
se faire illusion sur ce point, malgré l'espoir
qu'il en exprimait. Et en elfel,le 12 pluviôse
an VIII (51 janvier 1800), Mme Tallien accouche d'une fille, Clémencc-Isaure-Thérésia,
déclarée sous le nom de Cabarrus, et non pas
de Tallien. Cette petite fille devint grande
comme sa mère, _épousa un colonel Devaux,
devint veuve, entra dans un ordre religieux,

1. Mme de Beauharnais, dcrcnuc la gênérale Bonaparte, n'oublia pas sa filleule, D'llalic el!c écrivail il.
Ilarras :
Milnn , cc 18 fruclidor ....
« ... Mon mari csl Jlarli depuis six jours pour
Ravenne cl de là dans Je T)·rol; j'allcnds bicntùt de
ses nou,,etlcs, j'espère qu'elles seront aussi bonnes que
je les ,lë.-irrs (.\"ic). llnppelez-moi au sou\·rni1· de ma
pelitc, - c'est ainsi 11u elle appc!ail ~lme Tallicn; Je ne reçois point de lettres d'elle, cela rnn re11d bien
lristc; dite~-lui bien que )1. Serbclloni csl charge de
lui p1·Csenlcr de ma part une pièce de crêpP cl des
chapeaux de pail (sir) de Florence; pour le dPjcuner

rie son mari, des saucissons rl du fromage; poul'
Thcrrnido1·, du cot'llil. Je u'é1 ris point à ma pe1itc,
parer riue ).(. SerLcllonî part 1lans l'iuslant, embrassez-la pour mui bien lendremcut. ,\dieu, mou cl1cr
Barras, c1·0,·cz-moi a\'ce les senlimcnls de la plus
tendre amit'ié, votre 3mic.
LANGEnrn Bo~ 1l'ARTE.
JI. Serbcllonni l'Cul bien se charger de 1·ous rc.
mettre de ma pari unr c.iis~e de liqul!Ul's de Turin.
llillc amitiés il Holol",complimrnls à Vidor el
Raimond.
J'embrasse Tallic:1. (Lcllre i11êdile. )
• Dollot , et non Ilotot, élail le secrdaire de Ila1·ra::.

T /11.LlEN

--,

oh! bien fantaisiste ! et les élèv,s de la maison d'éducation des dames de Saint-Louis,
dont elle fut supérieurr, à Juilly, ont conservé
le souvenir de sa grande taille et de sa barbe
au menton, et aussi de certaines fantaisies
qui cadraient peu avec la sPvérité des règles
d'un ordre religieux. F.Ue mourut à Juilly,
à la ûn de 1884.
li parait bien qu'elle était ülle d'Ouvrard,
qui eut d'elle trois autres enfanls, rntre
autres celui qui fut l'aimable et ~piriturl
docteur Cabarrus, né le 19 avril 1801.
A peu près à cc moment, Tallien débarquait à Calais.
li avait quitté l'Egypte sur un ordre du
général Menou, qui devint, par droit d'ancienneté 1commandant en chef de 1·armée française,
après l'assassinat du général Kléber. Le
bâtiment qui l'amenait en France fut pris par
une frégate anglaise. Conduit en Anoltterre
d'abord, puis renvoyé en France di~ jours
après la signature de la paix, Tallien fut m:s
aucourantdeses inforlunes conjugales. c&lt; Ors
amis de haute considération, dit Lairtulirr,
l'avertirent que sa femme, pendant son aLsencc, avait eu deux enfants, et le prévinrent
qu'elle le recevrait fort mal. )J C'était un
comble! Comment! être allé rn Egypte au
milieu de la peste et de la guerre, pour acquer1r de quoi pourroir aux fantaisies ruineuses de sa femme, la laisser enceinte à
Paris, la retromer lrois ans après dans le
même état, et avec une petite famille notablement augmentée, et être mal accueilli pardessus lemarché!. .. C'était le monderemersé.
C'était bien naturel cependant, à en croire
Thérésia : «Est-ce ma faute, dit-elle plus lard,
si ,IL Tallien est parti pour l'Egypte quand son
rôle le retenait à Paris? ... ,, Ces diables de
femmes! il faut qu'elles aient toujours raison .
Tallien comprit qu'en erl~t il arnit tort.
C'était évidemment sa faute si, pendant son
absence de trois ans, sa femme avait eu trois
accouchements ; sa faute encore s'il n'avait
pas, comme Ouvrard, une fortune de trente
ou quarante millions.... Pourquoi aussi
n'était-il pas reslé en l~g)'ple, ce gèneur? ...
Es~-ce que &lt;c rnn rôle ne l'y retenait pas? ... )l
Qui donc l'avait prié de revenir? ... Oh! ces
maris, ils n'en font jamais d'aulres !
L'avenir réservait à Tallien de plus grands
revers encore.
(A suivre.)

JOSEPH

TURQUAN.

�FR.ANÇOIS CASTANIÉ
"l'o

La généalogie de Guillaume II

l.'HISTOIRE VUE PAR LA POLICE

~

®

~

Les indiscrétions d'un Préfet de Police de Napoléon ~

'-"=

S. M. Guillaume 11, qui détient le record coup de temps à gravir les marches de l'autel quitta son mari - a,'ec le consentement de
dans une foule de domaines, est imbattable au pied duquel avait été bénie son union ce dernier - après la naissance de leur
sur le chapitre des connaissances gén&amp;1logi- avec Georges-Guillaume de Bru11swick-Zell- sixième enfant. Elle se retira au couvent des
ques, et
a gros à parier que nul souve- Lunebourg. Entrée en conversation avec ce Cisterciennes de Trehnitz, où elle mourut et
rain au monde ne possède sa filiation au point dernier en septembre 1665, elle ne devint fut inhumée (15 octobre 1245). Sa canonisaoù l'empereur d'Allemagne connaît la sienne son épouse que le 15 mai 1676, après la tion fut prononcée en 1267 par le pape Clémort de leur quatrième ftlle .... Ainsi qu'il a ment IV . Or, l'une de ses descendantes dipropre.
A M. Massenet, il disait un jour qu'il était été dit plus haut, Guillaume li cite assez vo- rectes, Sophie de Liegnitz, fille de Frédéric Il
fter de compter l'amiral de Coligny parmi ses lontiers saint Louis; ,mais il y a mieux: il se et de Sophie de Brandebourg-Anspach, ayant
ancêtres. Si l'entrevue avait duré un peu plus félicite de compter parmi ses ascendants une épousé en 1545 Jean-Georges l" de Brandebourg, devint ainsi la trisaïeule dt:: Frédériclongtemps, l'illustre compositeur se serait saùzte el un archevêque.
Guillaume I" de Brandebourg, dit le Grand
probablement vu énumérer les nombreux auÉlecteur.
tres ascendants français de !"empereur, noPar conséquent, l'affirmation de Guilli y a gros à parier que ces détails peu ortamment Claude, duc de Guise (le grand-père
laume
11 était parfaitement e1acte.
dinaires
seraient
demeurés
parfaitement
ignode Marie Stuart), saint Louis, etc.
Passons maintenant à l'aïeul-archevêque 2 •
li est certain qu'il descend de l'amiral de rés, si lui-même n'avait pas eu le soin d'y
En aussi peu de mots que possible, voici la
Colign)' : 1. 0 par ses ascendants paternels 1 ; faire allusion dans les circonstances que
chose :
2° par sa grand-mère, l'impératrice Augusta, voici:
Adolphe li, comte de la Marck, avait eu de
Aux manœurres de 1906 - exactement le
et 5° par sa propre mère, l'impératrice Fréson
mariage avec Marguerite de Clèves deux
22
septembre
il
passait
dans
une
petite
déric. Du fait de CPlte dernière, il possède,
en outre, les ancêtres français que ,·oici : localité de Ja Silésie, nommée Trebni!z. Con- fils, dont l'aîné, Engilbert, lui succéda en
1° ,Claude de Lorraine, duc de Guise, puis formément 11 !"mage, le curé se joignit aux J;;47. Le cadet, Adolphe (né en 1555), avait
d'Aumale; 2° Anloinelte de Vendôme; 5°Jean autorités venues pour saluer le monarque et été mis tout jeune dans les ordres. Il devint
de Bourbon, comte de la Marche, el. par lui : lui débiter un petit compliment. Le digne successivement évêque de Munster (l 558) et
4° saint Louis; 5° Alexandre Dexmier d'Ol- ecclêsiasJique faillit avoir une auaque d'apo- archevêque de Cologne (1565). En dépit de
breuse, gentilhomme poitevin; 6&lt;&gt; Nicolas plexie lorsque, répondant à &amp;on allocution, ce bel avancement, il jeta le froc aux orlies
en 1564, après la mort de son grand-oncle
Poussard, père de Jacqueline, épouse du pré- Guillaume li lui déclara ceci :
cédent. Tout naturellement, Guillaume ][
- ... . D'ailleurs, je tiens essentiellement Jean, comte de Clèves. A la suite de quoi, il
marque une certaine préférence pour ColignJ, à visiter votre ég1ise, car j'ai à réciter une entra en lutte contre deux autres prétendants
son coreligionnaire. Malgré cela, il ne lui dé- prière sur les tombes de mes ancêtres : sainte et finit par l'emporter sur eux. Le 21 décembre 1568, il entra en possession du
plait point de citer à l'occasion saint Louis, Hedwige et Henri Jer.
car, du même coup, il trouve l'occasion de
Dame, il faut remonter assez loin el c;om- comté; puis, en 1570, il épousa Marguerite,
rappeler à ses interlocuteurs (de leur appren- pulser des documents relalivement peu ac- fille de Gérard de Juliers, comte de Berg,
dre serait plus exact) que l'une de ses arrière· cessibles pour arri,,er à établir l'authenticité laquelle lui donna bon nombre d'enfants.
Parmi ceux-ci, Adolphe li, dit le Pmdenl,
grand'mères a été béatifiée.
de calte assertion.
Quant aux Poussard el aux Dexmier, il
Donc, Uedwige, fille de Oerlhold IV, comte comte de Clèves (devenû duc en 1417), lut le
n ·en parle que tout juste a·ssez pour montrer de Méran, née en 11711, mariée en 1186 avec trisaïeul de llarie-Éléonore de Gueldre, la·
qu'il ne les ignore pas. li est certain que la Henri l"· - dit le Barbu - duc de Silésie, quelle se maria, le U octobre 1575, à Kœnigsberg, aYec Albert-Frédéric, duc de Prusse.
fille d'Alexandre et de Jacqueline, demoiselle
'2. Ici la filiation élail plus difiicile à étaLlir que
De ce mariage naquit Anna, femme de
Éléonore Dexmier d'Olbreuse, avait mis beau- dans
le cas précéden~; mais il n\ avait pas à fl' C\1lcr, puisc1u·cn la recomtiluanl uiie occasion s'offrait
Jean-Sigismond, Électeur de Brandebourg, et
1. Les personnes désireuses de L"Olmailre à fonrl les de prouver, â la l1onle des mauvaises langues, ~ue
grand.père de Frédéric-Guillaume Jer, dit le
cc n'esl p.'.ls dans lu marine f'ran çoise seule que l on
détails ile celle gënêalogie les tron\•eronl. mus ma
Grand Électeur. C. q. f. d.
signalure, duus la //r l'lfe du lb octobre 1904.
ll'Ouve des pclils-fils d·archevêques.

a )'

•

BARON

HECIŒDORI\.

~e

0
La

Bibliothèque Historia ,, vient de s'en1 , non moins copieux.
que les précédents en révélations inédites, rectifiant sur nombre de points les témoignages
intéressés trop facilement admis comme vrais
par l'H istoire officielle.
Dans ks 111discrélions d'un Préfet de Police
de JVapolêon, que publie aujourd'hui M. FRA.Nço1s CASTAN1Ê, un haut fonctîonnaire de l'Empire,
u travaillant tous les jours avec Napoléon, le
retrouvant au Conseil d'État, mêli souvent à ses
entretiens&gt;), a librement notê tous les grands
ivênements auxquels, du Consulat à la Restauration, il lui fut donnê d'assister, comme aussi
les menus faits, gros de conséquences parfois,
qu'il vit se produire et qu'il suivit jusque dans
leurs ré.percussions les plus imprévues.
A ces lndi,crilions, nous empruntons lt chapitre qui a trait à l'arrestation, au jugement tt à l'exêcution du duc d'Enghien.
ti

richir d'un nouveau volume

Le Premier Consul s'était rendu,
le 12 mars, dans la soirée, à la
Malmaison. li était soucieux, inoccupé, perdant le temps. Son lmmeur était sombre. li éLait presque inabordable. Il ne causait à
personne, ne travaillait plus.
Le 15, jour de l'arrestation du
prinl:f, il fit annoncer à Réal la
capture de la baronne de Reich
à Offenburg et l'arrestation de
conspirateurs à Strasbourg. Il lui
fit dire encore qu'il paraissait certain que Dumouriez élait à I!;ttenbeim depuis un mois, et lui ordonna d'écrire à Caulaincourt de
preudre le duc ou Dumouriez,
de les expédier à Paris dans deux
mitures dillërentes, sofü bonne et
sûre gard~. En mème temps, il
lui enjoignait de faire venir le
commandant de Vincennes et de
lui demander des renseignements
sur la situation du cliàteau et
l'endroit où l'on pourrait mettre
des prisonniers. Dans la soirée, à
g heures, un courrier, parli de
Strasbourg la veille à 1 heure du
matin, arriva à ,la Malmaison et
annonça les préparatifs de l'expédition.
Ce soir-Hl, Talleyrand, dans un
bal à l'hôtel de Luynes, répondit à une dame
1. l ' flùtoire vue par la Police : Les lndiscrétio11s d"un P1·é(et de Police de 1Va11oléon, publiées
par FR.Al&lt;iÇ01s CAsTA'.\"1~. Un beau vol urne in•8° Ccu, avec
32 illustrations hot'S texte LirCes sur fond chine. Prix,
broché : 6 francs. Jules Tallandi cr, éditeur

VI 1. - H1sTORTA. - F'asc. 49.

qui lui demandait quel sort élait réservé au
prince :
Cl On le fusillera. ll
A Strasbourg, le 16, le duc est prévenu
qu'il va changer de logement, qu'il sera à la
pistole pour la nourriture, le bois et la lumière. JI reçoit la visite du général Leval,
accompagné du général fririon qui, avec
Ordencr, était venu l'eale\'er, après lui avoir
fait dire sous main, à temps-, de s'éJoigner
au plus vite. Leur abord est lrè~ froid. Il est
transféré dans un pavillon d'où il peut communiquer avec de Thumery, Jacques et
Schmitt par des dégagf'ments. Hais il ne peut
sortir; on lui annonce pourtant qu'il aura la

LE DUC o'ENGIIJEN.
"( Lo u 1s -A:-1TOl:-IE·HEllRI DE B 0 UR l!O N), !~ (n80,1 .

permission de se promener dans un petit jardin derrière son pavillon. Un ofûcier et douze
bommes gardent sa porte. Le matin, il écrit
à la princesse de l\ohan, il fait remeltre sa
lettre au général Leval. Il n'a pas de réponse
.-... 33

w-

et s'en allecte. Il écrit alors sur un carnet de
route :
&lt;&lt; Les précautions sont extrêmes de tous
C( cütés pour que je ne puisse communiquer
(( avec qui que ce soit. Si celte posiLion durf',
&lt;&lt; je crois &lt;1ue le désespoir s'emparera de
n moi. A quatre heures et demie, on vient
« visiter mes papiers que le colonel Charlot,
(! accompagné d'un commissaire de sûreté,
cc ouvre en ma présence. On les Lit superfi&lt;&lt; ciellement. On en fait des liasses séparéi s
C( et on me laisse entendre qu'ils vont être
« envoyés à Paris. li faudra donc languir des
C! semaines, peut-être des mois! Le chagrin
&lt;( augmente, plus je réOéchis à ma cruelle
&lt;( position. Je me couche à onze
C( heures ; je
suis excédé et ne
et peux dormir. »
Le 16, le Premier Consul apprit par le télégrapbe aérien l'arrestation du prince et son arrivée
à Strasbourg. II donna aussitôt
l'ordre de le tran~[érer à Paris.
Toujours affermi dans sa résolution, pour se garantir de toute influence et réfléchir avec calme sur
ses déterminations, il évitait de
s'arrêter dans le salon de Joséphine, il se renfermait dans son
appartement prh·é. et refusait de
répondre à sa femme, qui venait
quelquefois frapper inutilement à
sa porte. S,m Ira vail, sa correspondance, si aclive ordinairement,
étaient suspendus.
Le 17 mars, transféré à la citadelle de S rasbourg, le duc d'Enghienjoue aux cartes avec Scbmilt,
son aide de camp. Il s'inquiète de
ne pas recevoir de réponse à la
lettre qu'il a écrite à la princesse
de Rohan.
&lt;&lt;
Je tremble pour sa santé,
cc écrit-il. Je suis bien malheureux.
« On vient de me fairè signer Je
« procès-verbal de l'ouverture de
c( mes papiers. Je demande et ob(( tiens d'y ajouter une note ex plie&lt; cative, pour prouver que je n'ai
« jamais eu d'autres mtenlions
« que de servir et tle faire la
C! guerre. Le soir, on me dit que
« j'aurai la permission de me promener
cc dans le jardin, wème dans la cour, avec
r1 l'offh·ier de garde, ainsi que mes compa« gnons d'infortune, et que mes papiers sont
&lt;c paçtis pour Paris par courrier extraordi3

�IDtiT0'/{1.JI _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ____,
« naire. Je soupe et me couche plus con lent. •
.- Dans la journée, le com~andanl de _l_a
citadelle a annoncé au duc d Enghien qu 1I

a Dim~nche 18. - On vient m'enlever à
« une heure et demie du matin; on ne me
« laisse que le temps de m'habiller; j'em-

va plus loin encore : _il mêle à la con~pir~lion
des princes ... l'archiduc Charle• lm-meme,
l'ancien adversaire de Bonaparte en Italie! Il
demande à faire des perquisitions dans les
ambassades.
Alors Bonaparte se fàehe el ta~ce ,on beau[rère; il lui écrjt de ne pas se laisser amu~er
par de pareilles folies, de les rejeter bien lom,
et de ne pas souffrir que I on dise cela d~vant
lui. Il ne ,·eut même pas qu'il y ait la momd~e
surreillance autour des ambassades. El 1I
ajoute :
.
, Il n'y a pas d'autre _prin"': à Paris q~e
le- due d'Enghien, qm arrivera demam
(20 mars) à Vincennes. •
.
Ce même jour, le 19 mars, à dJI ?cures
du matin, arrive de Strasbourg un lro1s1ème
oourrier e1pédié le 17, à trois heures_ et
demie de l'après-midi : il apporle les papiers
du duc d'Eoghien que le commandant Chariol
et Je commissaire Popp ont remis, a,·ec un
procès-verbal, au général O~dener,
Le Premier Consul les hl 6évreusemenl;
il y remarque plusieur; pièces ca~ilal~s.
L'une entre autres, datée du i5 Janvier
1801,' esl la minute de la noie adressée par
le due à M. Stuart, chargé d'affaires de l'Angleterre à Vienne en l'absence de l'ambassadeur. Leduc commençait par dire qu'il s'élail
fixé sur le llbin dans l'.spoir d'événements
heureu1. Il rappelait qu'il avait déjà écril au
roi d'Angleterre pour lui demander à êlre
employé dans ses l~o~pes pendant le cours de
la guerre. Ayant ms1sté ~ d1ve~s_es. repra.ses
sans obtenir de réponse, 11 solhc1ta1l encore
« la gràcc d'être emplojé n'importe_ commenl où ni en quel grade contre ses 1mplacable; en~emis, les Franç:iis. ». Il demandait
à ètre autorisé à servir a,·cc sa solde anglaise
dans les armées des alliés de l'Angleterre, ou
à commander quelque corps de troupes auxiliaires où il pourrait placer quelques anciens
officiers de sa )é&lt;rion et les dé~erteurs français qui pourrai;nt venir le rej~i.ndre, son
séjour de deux a~s sur la ~ronuere de. ~a
France l'al'ant mis à porlee de pou,oir
compter sur ces déserteurs.
ffautres pièces prouvaient le .co~cert des
émigrés avec l'Angleterre, éta~l,ssa1enl que
le duc n'ignorait pas l~s men_ees de_ l)~ake,
ministre anglais i1 llumc!t, qu~ or_ga111~a1t ~~
complot à Paris; enfin 11 éla1t etahh qu 11
avait des affidés en Alsace, à Paris, à Brt'da
cl dans l'armée française en Hollande.
Le 20 mars Bonaparte ,·ient à Paris dans
la matinée. L~s Consuls arrêtent que le cid vant due d'Enuhicn, prJvenu. d'a,·oir porté
le: armes con\r; la Répuhlique, &lt;l'arnir été
et d'être encore à la sol&lt;le de l'Angleltrr&lt;, de
faire partie des complols. _tra_m_és par cel~e
puissance contre la sùrele mter1eure el exterieur~ de rÉtat, sera traduit devant une commis,ion militaire. Le mème jour, le général
Mural dési(fne les srpl membres de cette
commission° et prend des disposilions pour la
sûreté du prince, qui arrive par la ro~tc &lt;le
Meaux Pl voyage sous le nom d~ Plessis. I.e
commandant du cbàteau_ de _Vmcenn~s e~t
avisé de l'arrivée d'un pr1sonmcr dont 11 dmt
0

LA "!.\ISO~ HABITÉE PAR LE DCC o'EsGIIIEX A ETTE:-.illEDot.

aurait la libre disposition du jardin. Et le
prince, enchanté, a dit à Canone :
« Eh bien, c'est demain dimanche; nous
irons à la messe et lundi nous travail1erons ! »
Le Premier C.onsul, Yeou à Paris le
17 mars, reçul à quatre heures de l'aprèsmidi les rapports des généraux _Leval ;I
Ordener sur les opérations de la nml du la.
li prit la résolution de faire juJer le duc
d'Enghien par une haute cour martiale .et
désigna le colonel Préval, ?fficicr d'une distinction reconnue, pour en etre le rapporteu~.
Mural fil a1•p,•lcr cet o!ficier, lui dil qu''.I
s'anissail
d'un Bourbon pris en Jhgrant deO
lit et nomma le duc d'Enghicn. Le colonel
refusa en disant que son père et lui avaient
seni, ;vant la Révolution, au régiment d'Enghien.
.
Bonaparte dicta une nouvelle note rclattvc
aux looements vacants à \ïncenncs.
Le
à une heure du malin, on, rrap~e à
la porte de la chambre du due d Enghien'
qui dit à Canone :
.
« On Frappe à la porle, va ouvrir. )&gt;
Quatre hommes en\'eloppé:, de mante~ux
entrent. Ce sonl le commandant de la c1ladelle, le commandant Charlot, l"offimer de
(farde,
el le sous-officier l'fer~dorF.
0
(&lt; Monsieur le duc, dit Charlot, on vous
demande à Paris.
- Toul seul? demanda le prince. Ne
pourrais-je pr~ndre un de. m~s oHiciers ou
de mes domt"stlques au moins.
_ Je n'ai pas d'ordres là-dessus, Jl répond
Charlot.
L• prince s'habille, prend un paquet_ d_e
lingl", un peu d'argent et sa montre. Puis il
note sur son carnet :

t"s,

1c

brasse mes malheurcu:a: compagnons, mes
« gens; je pars seul avec deux officiers de
« gendarmerie et deux ~~ndarmes. Je lrom·c
(1 une ,·oit tire avec six dievaux de poste, sur
la place de l'é~lise. On me campe ded~ns.
" Le lieulenaot Petermann monte à côte de
(( moi; le maréchal des logis Pfersdorf sur
11 le siège; deux gendarmes,
un dedans,
(( l'autre dehors. )&gt;
llo1lof, le chien du prince, suit la voit~re,
au milieu de l'escorte de gendarmes &lt;1u1 se
relaient de deux en deux heures.
Quelques Alsaciens dévoués ~,·aient formé
le projet d'enlever le duc de vive force. à la
montée de la mon1a 11ne de Sa,·erne, qm est
très boisée, très raide°et bordée de précipices.
Le départ du prince les surprit vingt-quatre
heures trop tôt.
A Paris Bonaparte est informé par une
dépêche d~ départ du duc. li assiste ~ la
messe aux Tuileries (dimanche de la Pass10n)
et repart pour la ~lalmai~on l'après-~idi. En
route, Jo~éphine raconte a Mme dt! Remusat,
qui est montée dans sa voiture, que le. duc
d'Enobien a été arrêté près de la front,ère,
qu'ir°va être amené à •Paris et jugé. Mme de
Hémusat s'écrie :
« Quoi donc! Vous pemez qu'on le frra
mourir?
- Je le crains a, répond Jos,iphine.
Le bruit court plus fort que jamai; de la
présence d'un prince 13ou~bon dans la _v,I_I~.
.Murat, gom·crneur de Pam:, va plus 1~m.. ~l
désigne des princes et leurs retraites : 11, ecr1t
au Consul que le duc de Berry est cache chez
~I. de Cobenzl, ambassadeur de l'empereur
d'Allemagne, et le duc d'Orléans , cbez le
marquis de Gallo, ambassadeur de Naples. Il

.,

______________us

ignorer le nom et avec qui il communiquera
seul.
Ces ordres onl été dictés enlre quatre
heures el quatre heures el demie du soir : le
duc d'Enghien est déjà à Paris.
A trois heures de l'après-midi, il esl arrivé
à l'hôtel du minis1tre des Affaires éltangères,
rue du Bac.
Talleyrand, surpris, se rend aussitôt chez
Murat, gouverneur de Paris, pour ohlenir
l'autorfaation de faire diriger la berline du
prince sur Vincennes. Une heure plus lard,
le duc d'Enghien, qui n'est pas descendu de
voilure pendant l'absence de Talle)'rand, esl
conduit à Vincennes en suivant les boulevards
extérieurs. Il arrive au chàteau vers six heures
du soir. En enlranl au donjon, il dit, l'air
etfrayé :
« J'ai la chair &lt;le poule! »
Il est exténué de fatigue el n'a pas mangé
depuis vingt-six heures; il se laisse tombt'r
sur un lit dans l'apparlemenl de Hard, le
commandant du fort. On lui sert un repas;
en causant il d,t qu'il aime beaucoup la
chasse et que si le commandant veut bien le
laisser chasser avec lui, il engagera sa parole
d'honneur de ne pas s'évader. li parle du
grand Condé, son aïeul, qui a été prisonnier
aussi dans le donjon.
A la !lalmaison, le Premier Consul est informé de l'arrivée du due à Paris. Il dicte
une lettre pour Murat au sujet des dernières
dispositions à prendre : quarante gendarmes
d'élite et un piquet de soixante hommes d,s
différents corps de la garnison se rendront à
Vincennes sous la conduite de Sa\'ary. Mural
doit voir les membres de la commis:iion militaire et leur faire comprendre qu'il faut Ierminer cette nuil; et si la sentence, « comme
le Premier Consul ne peul en douter Jl, porte
condamnation à mort, elle doit être exécutée
sur-le-champ el le condamné enterré dans
une des cours du fort. c·est Sarnry qui porte
ces ordres à Mural, vt:rs six heurl's du soir.
A Maret, secrétaire d'État, qui se trouve à
la Malmaison, Bonaparte dicte une longue
lellre adressée à Iléal en !ni envoyant copie
de l'arrêté des Consuls. Il ordonne à Iléal de
se rendre sur-le-champ à \ïncennes et de
faire subir au prisonnier un interrogaroire,
dont les onze articles sont soigneusemE&gt;nl d1!taillés et expli(Jués, et dont les principaux
chefs d'accusation - particulièrement la demande de « servir contre les Français, ses
plus implacables ennemis &gt;&gt; doivent
entrainer une condamnation capitale. JI devra
en outre s'entendre .irec le capitaine-rapporteur du procès el le conduire à Vincennes
avec lui.
Depuis la veille, fléal était en possession
de Ioules les pièces du procès que le Consul
lui avait fait passer. llaret parlil de la liaimaison à sept heures du soir i il pouvait donc
êlre Jix heures, quand la lellre du Consul
rut remise che, Iléal.

A 10 heures du soir des délachemenls d'infanterie et quarante cavaliers de la gendarmerie d'élite, sous les ordres du général

JIYD1SC'lfÉTTOJYS D'UN 'P1t,'ÉFET DE 'Pouce DE 'NA'POL'ÉOJY - -..

Savary, aide de camp du Premier Consul,
occupaient le chàleau de Vincennes, ses avenues et ses environs.
La commission militaire était composée de
cinq colo·ncls commandant les régiments de
la garni-on de Paris, du général Hulin,
commandant des grenadiers à pied de la
garde consulaire, et du major de la gendarmerie d'élile Dautancourt, &lt;1ui faisait les
fonctions de rapporteur. Ils se réunirent au
châreau, vers onze heures. Le silence ayant
élé gardé sur le nom dn prévenu, c'est alors
seulement qu'ils apprirent qu'ils allaient
juger le duc d'Enghien. Tous ignoraient les
différentes circonstances de la :zrande conspiration, mais ils élairnt sous l'impression de
l'indignation générale qu'excitait sa découverte.
A minuit, le major Dauiancourt se rend
auprès du prince et procède à un premier
interrogatoire pour établir qu'il a émigré,
porté les armes c:mtre la France, est à la
solde de l'Angleterre, el fait partie des complols tramés par celle puissance. A la fin, le
duc demande, à être entendu par le Premier
Consul. Le major lui conseille d'écrire quel11ues
mots, au bas de son interrogatoire, pour solliciter une :rndiencP.. Le prince écrit alors
une note ainsi conçue :
« Avant de signer le présent procès-verbal, je Fais, avec imtance, la demande d'avoir
une audience particulière du Premier C.onsul.
Mon nom, mon rang, ma Façon de penser et
l'h(lrreur de ma situation mi_• font espérer
qu'il ne se refoscra pas à ma demande. Signe. L. A. H. de Bourbon. »
En attendant sa comparution de\·ant la

!one!, le duc d'Uzès, il l'avait vu à lloobeforl
en-Yveline,, près Bonnelles,
« Êtes-vous homme d'honneur, lui dit le
duc, et puis-je compter que vous remettrez
une lettre, celle tresse de cheveux et le journal de mon itinéraire, encore inachevé, à son
adresse?
- Je rnus le jure », répond l'oflicier.
!lais il y avait un témoin el, le dépdt remis, Noirol n'osa pas le garder el le porta à
son chef.
A une heure du matin, la commission militaire étant assemblée, le duc est conduit
devant elle. Dautanc,mrt lit l'inlerrogatoire;
le président lit l'arrèlé des Consuls et conslaie l'identité du prévenu.
Aux queslions 'f11i lui sont posées, le duc
répond (JU'il a fait Ioule la guerre contre la
République, qu'il est prêt à la faire de nouveau, et qu'il a désiré avoir du ser,·ice dans
la nouvelle guerre de l'Anglelerre contre la
France. Il reconnait être à la solde de l'Angleterre et en recevoir cent cinquante guinées
par mois. Le président lui dil qu'il doit avoir
eu connaissance d'un complot contre la personne du Premier Consul, le due répon~:
« J'ai soutenu les droits de ma famille.
lia naissance, mon rang, mon opinion me
rendenl à jamais l'ennemi de votre Gou"crncment. ,
On cherche à lui faire comprendre le danger de ses déclarations :
&lt;I Je \'Ois, dit-il, les intenlions honorables
dts membres de la commission ; mais je ne
peux me servir des mol·ens qu'ils m'offrent.,
On l'avertit que les commissions militaires
jugent sans appel; il répond « qu'il le sait

LE DUC o·E~GIIJF,',' : LECTURE or Jl:làE.\\ENT .\VA~T L'EXi'.:(TTIO'I,

comm1ss10n militaire, le duc cause a\'ec le
lieutenant de gendarmerie Noirot, qui lui dit
qu'étant, en 1789, à la campagne de son co-

et qu'il ne se dissimule pas le danger qu'il
court ».
Le président lui donne lecture de ses décla-

�.. -

msTO'l{l.ll

Réal Peri vit aussitôt au génPra1 Hulin pour
rations, le fait retirer, et fait évacuer la salle. Moylof, le chien russe, vint se jcler sur la
le
prier de lui lransmellre le jugement et les
tombe
de
son
maître.
A l'unanimité, le prince est condamné à mort
A cinq heures du matin, le p:énfral Savary inh•rro~atoires; n'ayant pas rPÇU de r~ponse,
pour a,·oir pris les armes contre la France et
sètre mis à la solde de l'Angleterre. li est rassembla ses hommes et reprit le chemin de il renouvela sa demande d'une manière plus
pressante. Le général envoya enfin lt's pièces
deux heures et demie du matin. Le général Paris.
du procès; la boude de clwveux,
Hulin ordonne aussitôt au rappor1'1tinêraire el uni:' lettre pour la
teur de faire ses diligences pour
princesse y étaient joints. Réal se
que le jugemenl de cpnclamnation
rendit à la Malmai,on.
soit ex~cuté. Le major DaulanSa,·ary y était arri\é Yers dix
court ordonne de réunir uu piquet
heures; il venail rl'ndre compte
d'exécution de seize gendarmes
de l'événement du malin. Il fut
à pied et .de faire charger les arintroduit aussitôt. Dè:- les premiers
mes; il, descendent dans les fossés
mots, le Premier Consul manifesta
et s'arrètenl à trois ou quatre pas
la
plus grande surprise. Il ne condu pavillon de la Heine. La nuit
Cl:'\'aÎt
pas pour4uoi on a\'ait juge'
est froide; il pleut. Au bout d'une
avant
l'arrivée
dt' Béal. Il me fiiair,
demi-heure, on dit aux gendarmes
a
dit
Savary,
a,'ec
d~s )'eux de lynx
qu'ils vont fusiller un conspiraet
disait:
teur qui ,·oulait rétablir les hor« li y a quelque chose là que
reurs de Rub~spierre et mellre tout
je
ne
comprends pas, Que la comà feu el à sang. Il va venir jusmission
ait prononcé sur l'a\'eu du
qu'à cinq pas d'eux . Le signal de
duc
d'EngbiC'n,
cela ne surprend
faire: Feu! sera donaé par un
pas .... Mais enfin, on n'a eu cet
officier qui enlèvera brusquement
aveu qu'en procédant au jugement
son chapeau. li fait si noir qu'on
qui ne devait avoir lieu qu'après
ne voit pas à un pas devant soi.
que Réal l'aurail inlt-·rrugé sur un
Un gendarme observe tout haut
pomt qu'il nons im11orte d'édairque l'épaisseur de la nuit ne percir
.. .. )&gt;
met pas de tirer; il lui est réEt
il répétait encore:
pondu qu'il y sera remédié. Cha«
li y a lt, quel4ue chose qui
cun se tait.
me surpass~ .... Voilà un crime, el
rendant ce temps le duc était
qui
ne mène à rien I J&gt;
couduit du logement du commanQuand il apprit que le prince
dant (au-dessus de la porte du
avait demandé à le voir, son étonBois) au pavillon du fioi, puis par
nement redoubla que l'on t-Ûl passé
des détours, à la tour da Diable,
outre. Puis il se tul longtemps et
où se trouve encore le seul escalier
MoYLOf'.
fit plusieurs !ours da11s sa biblioouvrant sur les fossés.
Ramené de Russie par le duc d'En~hien, il le suivit d'Ettènheim jusqu'au fossé
thèque, les mains croisét::s derrière
Vers trois heures du matin, au
de Vincennes, et fut recueilli parle marquis de Béthisy.
le dos, jusqu'à cc tiu'on annonçat
brait d'une !roupe qui approchait,
Réal. Il écouta ses explications,
le piquet se divisa en deux peloéchangea
quelques
mots avec lui et rt!tomba
A six heures, à la porte Sainte-Antoine, il
tons de huit hommes, toujours dans le plus
dans
sa
rêverie.
grand silence. Un officier de la gendarme- rencontra la voiture de Réal; le conseiller
La lecture du procès-verbal du jugemeul
rie d'élite, enveloppé d'un manteau, &lt;)'a• d'État, en grand uniforme, bas bleus et boufut
un nouveau sujet de pei11e pour lui; les
cles
aux
soulit"rs,
se
rendait
à
Vincennes
pour
vança; il était suivi du prince que l'on fit
arrêter à cinq pas au plus dt.!s gendarmes. interroger le prisonnier; il tenait à la main formes légales n'avaient pas été observées.
Cet officier lenait une lanterne sourde, Jour- les instructions dictées par le Premier Consul Les irrégularités et les omissions qu'il y renée du côlé du dur. Drrrière lui apparut une et remises chez lui la veille. 11 faisait roule marqua l'obligèrent à le [aire rédiger de
fosse rraîchement ou\'erte; le prince ne pou- du côté de Vincennes et avail l'air très pressé. nouveau. Quoique lt! Premier Consul ne mil
pas en doute que le duc d'Engbien ne fùt
&lt;f Et où allez-vous donc7 lui cria Savary
vait pas la ,·oir. L'officier, à la clarté de sa
condamné, il a\'ail dû laisser le jugement à
lanterne, lut au prince l'acte d'accusation nt en faisant arrêter sa voiture.
l'appréciation
de la commission militaire. Si,
- Je vais à Vincennes, répondit Tiéal, en
la sentence. Le condamné demanda à voir
comme
on
l'a
dit, la condamnation avait été
Bonaparle et à lui parler. L'officier lui ré- s'approchant, et j'y vais par ordre du Preimposée,
on
n'aurait
pas négligé d'instruire à
mier
Consul
pour
interroger
le
duc
d'Enghien.
pondit doucrment que cela ne se pom·ait pas.
l'arnn1:e
la
commission
des formalités pres- Que dites-vous 1 Le Prr1mC'r Consul ne
Alors le duc demanda à lui écrire; l'officier
crites
par
la
loi,
formalités
qui- se trouvèrrnt
opposa le même rdus. Enfin, il exprima le i:ait-il pas que le duc d'Enghien a dù être
ignorer
le
président,
les
juges,
le major rapdésir de mir un prêtre et de recevoir les se- jugé cette nuit 7 li vient d'être condamné et
porteu(.
On
peul
dire
que
le
jugement
fut
cours de la religion; il insista, disant que cxécurtS.
- Mais comment cela est•il possiLle 1 rendu sur un tambour. C'est un motif de
c'était l'aflaire J'une heure ou deux. L'oflirier,
d'une voix trisle, réponJit CfUe srs ordrrs élaient J'avais tant de 4uestions ~l faire au prince! plus de regretter l'incurie du président qui
Son interrogatoire pouvait découvrir lattl de ne crut pas devoir transmettre au Cmsul la
positifs. Et le prince, au désespoir, s'écria:
choses! Enc11re une affaire manquée el dans demande d'audience du duc; en quoi il se
et Combien il est affreux de périr Je b
laquelle 011 ne sau1·a. rien . Le Premier Consul fùt fait grand honneur et eût peut-être éparmain des Français! )l
gné au Premier Consul Je redoublement de
Dans l'instant, l'orficier saisit son chapeau sera furieux! D
Il~ rentrèrent à Paris. fléal ~rn1it attendu haines dont cet acte devint le prétexte.
et rn découvrit: huit coups de feu partirent.
D.rns le moment, Bonaparte parut comme
Le duc tomba foud,oyé et fut placé tout ha- toute la nuit le major Dautancourt à 11m il
billé dans la fosse préparée. L'ofticier ne sc devait remettre les pièces el qu'il devait con- allt'rré par ce concours de circon~tances adretira que lorsqu'elle fut comblée. A ce mo- duire à Vincennes. Mais Dautancourl n'avait verses. Tl écoula jusqu'au bout les explications de Réal; puis, sans un mot de désapment des aboiements lugubres relentirent et pas été prévenu .. ..

. ______________ L1;s

lNDlSCJfÉTIONS D'UN PH,,IffE.T DE PoLlCE DE NAPOLtON

VUE DES RE\IPARTS DE VINCENNES, LE21 MARS t&amp;q,A 4 HEURES ET DEMIE DU MATIN.
Dessin de L. RE:ilER.

--

.

�111STOR,.1.l!
probation ou d'acquiescement, il prit son chapeau et dit : c( C'est bien! &gt;J
On l'entendit monter lentement les marches
de l'escalier qui conduisait au petit appartement qu'il occupait au-dessus de sa bibliothèque; il s'y enferma et resta longtemps
sans reparaitre.

La conviction de ceux de ses intimes qui
suivaienl près de lui· la marche de ces événeuements si rapides, fut toujours que, satis-

fait de l'humiliation inOigée à ses ennemis, le
parti de la clémence l'eût emporté, si le prince
avait été-a1m•né devant lui. Le mal étant devenu sans remède, il acCf'pla hautement l'entière re~ponsabilité de l'acte; il se refusa à
dé~a\ouer tous ceux qui avaient trnu un rôle
dans cet évém•ment. li ne voulut mème pas
recevoir ou donner des explications sur les
motifs de l'arrivée trop tardive de néal à Vincennes. D'ailleurs comment ses ennemis auraient-ils arxueilli ces explications? ll 'prit
la fière résolution d'engager son enlière

A la nouvelle de l'événement de Vincennes,
la Rus~ie protesta contre la violation du droit
des gens et Ja cour prit le deuil du prince.
Talleyrand, qui avait donné un bal trois jours
après l'exécution, écrivit aux ambassadeurs
français qu'il fallait repousser avec moquerie
ces protestations, et Bonaparte dit publiquement qn'il ne supporterait pas la morgue et
les impertinences du Czar. Les journaux parisiens reprirent le récit de l'assassinat de
Paul Jer et accusèrent Alexandre de vivre au
milieu des assassins de son père.
Plus tard, à la paix de Tilsitt, en 1807,
Napoléon choisit intentionnellement pour amùassadeur à Pélersbourg Savary d'abord, puis
Caula.incourt, à cause de Jeur parlicipilation
à l'affaire du duc d'Engbien.

tait finir l'affaire de Périgueux, en exposa
sommairement, mais très vh ement l'objet.
Le comte de 1'oulouse l'appuya de ce ton
froid el d'indignation qu'un déni de justice
donne à un honnête homme. Tout le monde
tourna les yeux sur le duc de Noailles qui dit
en balbutiant que cette affaire exigeait beaucoup d'examen et que des ohjets plus importants l'avaient empêché d'y travailler. Le
comte de Toulouse el Saint-Simon répliquèrent qu'il n'y avait rien de si important que
d'éclaircir des accusations vraies ou fausses
qui depuis trois mois retenaient des citoiens
dans les fers. Le Régent ordonna donc au duc
de Noailles de rapporter celte affaire dans
huitaine. Noailles arriva huit jours après au
conseil avec un sac très plein. Saint-Simon
lui demanda si l'aOaire de Périgueux y était;
Noailles répondit avec humeur qu'elle était
prèle, qu'elle viendrait à son tour, et commença le rapport d'une autre, puis d'une
autre encore. A la fin de chaque rapporl,
Saint-Simon demandait toujours: fi:/ /'affaire
de /&gt;àiguc-ux? ,C'était un jour d'Opéra où le
Régent allait toujours en sortant du conseil;
et Noailles s'était flatté d'amuser le bureau
jusqu'à l'heure do spectacle et peul-être à la
fin de faire oublier Périgueux. Enfin, l'heure
de !'Opéra étant arrivée, Noailles dit qu'il ne
restait plus que l'affaire en question, mais
que le rapport en serait si long qu'il ne rnulail pas priver M. le Régent de son délassement et se mil tout de suite à serrer ses papiers. Saint-Simon, l'arrêtant par le bras et
s'adressant au Régent, lui dt'manda s'il se
souciait si furl de l'opéra, cl s'il n'y préférerait pas le plaisir de rendre ;ustice à des

malheureux qui l'imploraient. Le Régent se
rassit et consentit à entendre le rapport.
Noailles l'entàma donc, aYec une fureur
concentrée, mais Saint-Simon, qui était à
côté de lui, avait l'œil sur toutes les pièces,
les relisait après Noailles, et suivait le rapport avec la défianee la plus affichée et la
plus outrageante. L'affaire élait si criante
que Noailles conclut lui-même à l'élargissement des prisonniers, mais il voulut excuser
Courson el s'étendit sur les servires de IlasYille, son père. Le pétulant Saint-Simon l'interrompit en disant qu'il ne s'agissait pas du
mérite du père, mais de l'iniqui1é du fils,
et, en opinant, ajouta qu'il fallait dédommager les prisonniers aux dépens de Courson,
le cba~ser de l'intendance, et en faire une
ju:;tice si éclatante qu'elle senit d'exemple à
ses pareils. Le Régent dit qu'il se chargeait
du dédommagement, qu'il lavernil la tete à
Courson qui méritait pis, mais donl le père
méritait aussi des égards; qu'il cassait cependant les ordonnances de Courson avec défeme
de récidiver. Saint-Simon demanda que l'arrêt
fùt écrit à l'instant, n'osant pas, dit-il, s'en
fier à la mémoire du duc de Neail/es; et le
Régent l'ordonoa. Noailles, tremlilant de fureur, pouvait à peine tenir sa plume; SaiotSimon, pour le soulager, se mit à lui dicter.
Quand Noailles en fut à la cas~a1ion des ordonuances el à la défense de récidiver, il
s'arrèta : Pow·s11ivez donc, lui dit Saint-Simon, tel est l'arrêt. Noailles regarda tout le
conseil pour voir s'il n'y aurait point d'adoucissement. Saint-Simon interpella toule la
compagnie qui fut là-dessus d'un avis unanime; ainsi finît l'affaire de Périgueux.

1

Un déni de justice

Courson, intendant de .Bordeaux, élail le

fils de Lamoignon de Gasville, le despote du
Languedoc, et avait élé intendant de Rouen.
Le brigandage de ses secrétaires et l'arrogante prétention qu'il leur donnait avaient
pensé le faire lapider à nouen donl il élail
d'abord intendant. li fut obligé de s'enfuir el
le crédit de son père le fil passer à l'intendance de Guienne. L'esprit du despotisme
qu'il avait puisé chez son père, sans en avoir
Ja capacilé, le porta à imposer des taxes de
son autorité privée. La ville de Périgueux lui
porta ses pl 1intes et, pour réponse, il fit
mettre en prison les échevins. La ville envoya
des d~putés à la Cour réclamer contre la tyrannie; mais ils furent plus de deux mois à
assiéger le cabinet du duc de Noailles, sans
pouvoir passer l'antichambre. Ce ministre,
ami de Courson, voulait, à force de lougueurs,
relmterces malheureux.D'ailleurs, une maxime
des l)Tans et sous-tyrans est de donner toujours raison aux supérieurs. Par bonheur, le
comte de Toulouse, parfaitement bonnète
homme, entendit parler de !"affaire. li en
instruisit quelt1ues_membres du conseil de
régPnce et particulièrement le duc de SaintSimon, ennemi juré du duc de Noailles, et
qui meltait à tout la plus grande vivacité.
Le premier jour que le duc de Noailles
vinl rapporter au conseil de régence, le duc
de Saint-Simon lui demanda quand il comp-

qui se faisait en France sur celle affaire, il
rouvrit son testament et y ajoula une nouvelle proteslalion et l'affirmation absolue
que, dans le même cas, il agirait encore de

reI-ponsabilité, de tout assumer sur lui.
Toutefois, trois jours plus tard, le 24· mars,
ayant appris qu'on murmurait _beaucoup à
Paris, il se rendit au Conseil d'Elal et parla
des derniers érénemcnts. li prit de suite la
parole : « Que la France ne s'y trompe pas!
dit-il, elle n'aura ni paix ni repos jusqu'au
moment où le dernier individu de la race des
Bourbons ~era exterminé. J'en ai fait saisir
un à Ettenheim; quel droit des gens ont à réclamer ceux qui ont médité l'assassinat, ceux
qui l'ordonnent et le paient? Et l'on me parle
aujourd'hui d'asile! Quelle hadauderie! C'est
bien peu me connaitre. Ce n'est pas de l'eau
qui coule da11s mes veines, c'est du sang! li a
fallu faire voir aux Bourbons, au Cabinet de
Londres, à toutes les cours de l'Europe, que
ceci n'est pas un jeu d'enfant. 1)
li fit mieux: malgré les attaques les plus
furieuses et les cris de rage, il s'imposa à
lui-même le silence. A Sainte-llélène, deux
iours avant de mourir, sachant tout le bruit

...., 38

w-

,.L~.'[{-"~

~

FRANTZ FUNCK-BRENTANO

.,.

mème.

DUCLOS.

~

, .

L'Ajfaire du Collier
XXI'(

La Bastille (suite) .
.\ Versailles la cour était hostile à la
reine. La noblesse et le clergé poussaient des
cris ai;rns à propos de l'arrestation retentissante du 15 août et cropient devoir se solidariser avt&gt;c l'un de leurs principaux représrnlants. &lt;! A la ville, dit la Correspondance
secrète. on accusait Mme de la Motte et le
C:lrdînal; mais à la cour on accusait la reine. n
Enfin le Parlement!. entraîné par le jeune et
fougut&gt;ux Duval d'F:prémesnil, se prononçait
ouvertement en faveur de celui qu'on appela
immédiatement &lt;I une illustre victime )&gt; de
l'arbitraire royal et des infrigues ministérielles. L'arrestation du 15 août était proclamée un coup de force et une illégalit,:.
cc On se récriait contre un acte aussi absolu
de despotisme que l'était celui de l'enlèvement de S. E. le prince Louis de nohanGuéméné, queq uelques per~onnrs attrihuaient
à l'animadver:,Îon parliculière d'un ministre
empressé d'exercer sa vengeance 1 • &gt;J
!!me de la Motte arriva

a la

Bastille le

20 août, à quatre heures du matin. Avec la
Yivacité de son esprit elle avait dès le premier
moment bâti tout un système de défense,
unissant ses rancunes, ainsi qu'elle le fit
toute sa vie, à ce qu'elle croyait son intérêt.
On a dit sa rivalité avec Cagliostro. Elle n'avait
pas lardé à démêler que l'alchimiste la desservait dans l'e~prit du cardinal. D'autre part,
ce personnage étranger, parlant mal le français, bilarre d'allure, doublement suspect en
qualité d'ale bimiste et de franc-maçon, dépensant des revenus immenses dont per~onne
ne connaissait la source, et soupçonné de
pratiquer l'e::-pionnage, lui paraissait l'homme
à endosser les responsabilités. Elle le charo-ea
dès son premier inl errogatoire. Le 25 :loÛ.t,
Cagliostro et sa femme étaient embastillés.
cc Le. comte de Cagliostro, écrit Hardy, arrivé
depuis peu dans la capitale où il faisait étalage de prétendus secrets et d'un charlatanisme de nouveau genre, passant d'ailleurs
pour espion, vient d'è1re arrêté avec son
épouse soi•disaut maîtresse du cardinal. n
Mme de la Motte se montrait donc rassurée.
Son mari et Rétaux étant en fuite, il était
1. Gau:lle d'Amsterdam. 27 sept. 1785, conrirmêe
par !es ~lèmoires de lime C:ampar,.

difficile d'apporter contre elle un témoignage
probant. Le car~inal avait négocié directement . a,·ec !es JOailli"rs. La pii':ce si~née
n Mar1e-Antomette de France &gt;&gt; était tout enti~re de son écriture, hors la signature contrefaile par flétaux. C'est entre ses mains que
le collier avait été remis. Mme de la ]lotte ne
s'~larma que le jour où elle apprit qu'on faj.
sa1l chercber nétaux de Villette hors de
li'rance. Vergennes réclamait son extradition.
A celte nou\'elle elle vit l'urgence de faire se
sauver la d'Oliva. Si Ilétaux était sai~i il
pourrait indiquer le nom de la firrurante et
0
•
l'accord de leurs dépositions deviendrait
écrasant.

me relient captive et la même main qui me
frappe peut mettre vos jours en danger à
cause de la scène du Bosquet, si vous ne sortez de France. l) Nicole, effra)·ée, partit de
suile avec son amant, Toussaint de Beausire,
et gagna Bruxelles:;. Elle s'y installa sous le
nom de Mme Genest; mais la famille de
Rohan, qui mettait la plus grande ardeur à
-répandre toute la lumière possible sur l'instruction du procès, ne tarda pa~ à l'y retrom·er. L'abbé Georgel écrit à Vergennes
dès le 12 octobre 1785, au nom des princes
et princesses de l\obao, réclamant l'assistance du _ministre d~s Affaires étrangères
pour obtemr l'arrestation et l'extradition de
la fugitive. Vergennes s'empressa de rédiger
une dépêche sur ce sujet pour llirzinger,
chargé d'affaires du roi de France auprès du
L'extradition de la baronne d'Oliva gouvernement des Pays-Bas autric-hiens. Dam
et du chevalier de Villette'.
la nuil du 19 au 20 octobre 1785, la pauvre
petile Nicole fut arrêtée à Bruxelles avrc son
Du fond de la Bastille, Mme de la Molle ami et incarcérée dans la prison dite Treutrouva le moyen de faire tenir un avis il renberg. LPurs effets furent mis sous scellés.
Le comte de Belgioioso, ministre au gouvernf'ment des PaJs-Bas autrichiens et le conseiller au conseil privé, Reuss, s'étaient montrés et continuaient de se montrer d'une
complaisance surprenante. Nicole était donc
en prison; mais voici que rnrgit une difficulté. L'extradition était contraire aux privilèges du Brabant. Quel embarras! li se trouva
heurem:emf'nt un moyen de lever l'obstacle:
• Pour aplanir (ces difficullés) écrit le ministre des Affaires étrangères à l'abbé Georgel_ le 2_4, octobre, o? suggf're un expédient
qm a ete quelquefois employé avec succès.
Ce serait de déterminer ces prisonniers à demandtr f'Ux-mêmes leur translation pour
aller 1,e défendre en personne à Paris. l&gt; A
cette fin, il serait nécessaire d'envo)"er ~
BruxellPs une personne de confiance ou un
ins_pecteur de police hahile et expérimenté.
Th1roux de Crosne proposa ..J.'inspecteur des
mœurs Quidor, et celui-ci accepta Ja mission
d'aller démonlrer au lapin qu'il était de son
intérêt d'être mangé.
CHARLES DUVAL o'EPRfMESNIL.
Arrivant à Bruxelles, Quidor vit d'Oli\'a à
Gravure de LEvActti::z.
la prison Treurenberg. Mais il la lrouva rétive. Cette mauvaise petite tète n'était riPn
moins que disposée à réclamer elle-même
Nicole d'Oliva, rue Neuve-Saint-Augustin, où son extradition. Elle avait tout au contrairf'
celle-ci était allée demPurer depuis le 1er juil- introduit une requête au Conseil du Brabant
let. « Une calomnie atroce, lui mandait-elle, protes1.1ut contre son arrestation illégale et

xxrn

2. D'après les documl'nts conserves dans les A1·ch.
des Aff. llrang., !lém. cl doc . , France 1300 cl 1400.

_3._ L pmepo~t. pou~ Dru:i:cllc!l fut déli"ré p,,r te
rr,1mstè1~ deF Afü,ues clrangèrcs 1e ~5 H'Jll, J ,i&lt;5 .

�• - H1STO'J{1A
demandant - eùL-on imaginé cela? - sa
liberté. &lt;( Au premier coup d'œil, écrit Quidor, j'ai reconnu la demoiselle d'OHva pour
èlre inscrite chez moi depuis longtemps sous
le nom de Signy. Elle n'a jamais joué un
grand ràle, même comme fille galante. Je la
crois plus bête que coquine et méchante. n
Le comte de Belgioioso et le conseiller
Reuss, const&gt;iller au conseil privé de l'archiduchesse. continuèrent de prêter leurs bons
offices . Qnidor fut éloquent. Beausire faisait
tout ce que voulait sa mailresse et celle-ci
faisait tout ·ce que chacun voulait. Si bien
que les deux captifs finirent par rédiger le
mémoire qui suit :
La demoiselle )l:irie-~icole Le Gu:iv el le sieur
Beausire, arrèlCs en celle ville penda~,t la 11uit ùu

19 au 20 rle ce mois et dêtenus dt&gt;puis cc temps à
fa prison dite Treurenbcrg, ont l'honneur d'expoic1· très respectueust'ment à Son Excellence ~I. le

comte de Bel;!_ioioso que, ne connaissant pas le
genre de délit pom· lequel ils sont arrètés el leur
présence devenant absolu111ent nécc~saire ù Paris,
ils prennent la respcctueus&lt;1 liberte de supplier
Son Excellence de vouloir bien faire lever l'ordre
l'll îerlu duquel ils se lrouvl'nl détenus en ladite prison de Treurenbcrg et de leu!' accorder
leur liberté, que leur conduite à Bruxelles n'a pu
leur faire ôfer, déclarant au surplus renoncer formdlemcnt cl désavouer autant que besoin la requête présentée par ladite demoiselle l\icole Le
Guay, le 29 de cc mois, au Cunseil souverain du
13rabanl, i1 la charge du sieur Carton, lieutenant
&lt;le polit·c de celle ville, et s'en rapportant enliè1cmenl, pour la gdce 11u'ils sollicitent, aux bontés d'un mini!:tre aussi bienfaisant que celui dont
ils ont en celte ocrasîon sollicilé la justice et la
clemeoce. fait à Bruxelles, le 5 t octobre l i83 1 •

« En suite de quoi, poursuit Quidor, je
n'ai eu besoin que d'un peu de finesse et de
prudence pour sortir la d'Oliva et Beausire
des terres de l'Empire et _les amener à la
Daslille. »
Les malheureux jeunes gens se virent en
outre dépouillés de l'argent et des effets qu'ils
avaient emportés, &lt;1 J'ai, au surplus, autorisé,
écrit Vergennes à Breteuil, à acquitter les
ftais occasionnés par la détention des prisonniers à Bruxelles, à 1a déduction d'une
somme qui a été trouvée sur Beausire lors
de son arrE'station. JJ On ne se contentait pas
de faire solliciter par le lapin la faveur d'être
mangé, on lui faisait encore pa)'er la sauce.
Or Beausire était entièrement étranger à l'affaire du Collier, il n~ fut mème pas dans la
suite appelé devant le Parlement.
Restait à récompenser le comte de Belgioioso et le conseiller Reuss de leur bon
vouloir. Pour le conseiller au Conseil privé de
l'archiduchesse, Quidor propose crûment, dans
u11e lettre au minislre, de lui donner 50 louis.
Vergennes se dêriJa pour une tabatière en
or. &lt;( Vous voudrez bien, écrit-il au chargé
d'affaires J-lirzinger, témoigner ma sensibi1. Arclt. des Aff. élrnng., 11~m. cl doeum. ,
France l:'1!)9, 1' 273.
2. l.cllrc en date du 20 mars li86, adressée i,
Tronchin, minl,ti·c de la llépuhli&lt;pic de Gcnè\·c auprès du roi tic Fram·r, ('l communiquCc pal' celui-ci à
Ycrgr1_1nes, Arc/1. cles Aff. élrang:, llém. et docum.,
France 1400, f"' ti!)-74: cf. :iu St1Je l d,i relie lcllrc,
Bibl. 11af. , ms. Joly de Fleury 2U88, r• 23.t
0

"·------------------------------------ L' AFFJll~E
lité à cc sujet à M. de Reuss et l'engager à
accepter une tabatière que je vous envoie cijointe. Vous la lui remettrez de la part .du
roi comme une marque de salisfaction que
Sa Majesté ressent de sa conduite et de ses
bons offices. l)
Rétaux de Villette s'était réfugié à Genève
où il virnit caché sous le nom de Marc-Antoine Durand. Ce fut encore l'in!-ipecteur Quidor qui fut chargé de le découvrir. li obtint
des syndics l'ordre d'arrestation, laquelle se
fit le 15 mars 1786. Oans sa prison, à Genève, Rétaux rt&gt;ÇUt plu:-.ieurs fois la visite de
l'auditeur Bontems. Nous avons une relation
détaillée de Ja conversatwn que celui-ci eut
avec le prisonnier ainsi que des interrogatoires que les syndics avaient ordonnés.
Bontems était parvenu à gagner la confiance de Rétaux.
« Ma prison ~era-t-elle longue? demanda
CPJUÏ-Ci.
- Je l'ignore, répondait l'audileur, votre
élargissement ne dépend pas de moi.
- A Paris, le Parlement m'a-t-il décrété?
- Mais, comme vous a\·ez l'air inquiet,
disait Bontems, il semblerait que vous êtes
entré bien avant dans les intrigues de Mme de
la Moue?
- Il est permis de n'être pas tranquille,
lor~qu'on a compromis la reine dans sa personne et dans sa signature.
- Que dites-vous là, insista Ilontems.
Seri,z-vous impliqué dans ce qu'a fait la demoiselle d'Oliva? "
A ce nom, fiétaux eut un sursaut, suivi
d'un grand embarras.
« La d'Oliva serait-elle arrêtée?
- RIie est à la Bastille.
- M'a-t-elle nommé, le savez-vous? En
a-t-on parlé dans le public? Celle _fille seule
peut me compromettre, car je suis bien !:=Ùr
que Mme de la !lotte ne me nommera pas.
Mais si cette fille a parlé, je suis un homme
perdu'! »
Rétaux de Villetle fut écroué it la Bastille
le 20 mars 1786.

XXYIII
A la poursuite du comte de la Motte'
Nicole d'Oliva et Rétaux de Villette étant
arrêtés, il ne manquait plus que le comte de
la Molle pour que le Parlement eùt sous les
vt&gt;rrous de la Bastille tous les acteurs de l'intrigue. La capture du mari de !eanne devait
être de la plus grande importance, car ses
dépositions eussent contribué à mettre la vérité en pleine lumière. Aussi l'abbé Grorgel,
porte-parole des flohan, talonnait-il les miuistres, les pressant dcl faite leurs eOOrts
3. Documents contenus dans le. m&lt;1. )lém. et docum .•
France 1400, aux Arch. des AD'. élra11g. , en parliculièr le rapport 1ti juin HSti) (fo lïuspecleur Quidor
tf·• '.l26-227 ) ; - ra.ppol'l d·un nommê Le fü:l'cic1·
ragent de la police fran\·aisc j, puhl. par Peuch, l,
,\[/moires lfrés des Arcltivrs de la 1mlice, Ill, lil1ia; - lcll rcs de l111ha1~ i, Targel, Bibl. L'. de Par!·s,
ms. de la rCscrrn; - ,!eclaral1on sous sel'mt"nt fo1tc

pour parvenir à l'arreslation du fugitif; mais
l'extradition ne s'obtenait pas en Angleterre
comme en Belgique et en Suisse. Aucun pa)'S
ne se montrait plus jaloux de son droit
d'asile.
On eut tout à coup une lueur d'espoir. Le
comte d'AdhPmar, ambassadeur de France en
Anglelf'fre, venait de transmPltre à MarieAntoinetle une lettre datée d'Édimbourg du
20 mars 178G, signée d'un certain Fraeçois
Bénevent, dit Dacosta, ~ maître de langues
modernes n, qui s'offrait, moiennantfinances,
à livrer, non seulement La Motte, mais les
diamants dont il était porteur.
&lt;&lt; Ma situation, disait-il, m'oblige à un pas
auquel mon cœur répugne; mais si je sacrifie
le comte de la Moue-Valois, je ne fais que
donner une viclime à la justice en rf'Jevant
ma pauvre famille, pendant qne tant d'autres
devitinnent grands et riches en ne sacrifiant
que des innocents. »
Bref Bénevent offrait de livrer La Molle et
son trésor moyennant la somme dP 10 000 guinées qui représentaient plus de 260 000 franc,.
Vergennes rfpondit au comte d'Adhémar
en date du 4 avril : la reine elle-même lui
a,·ait remis la leltre de Béneveot; le roi consentait à ,·erser 1es JO 000 guinées demandées
&lt;'Ontre livraison du comte de la Motte :
1000 guinées seraient payables d'avance et,
pour le restant, toutes garanties seraient données jusqu'au moment du versement intégral
h eflectuer le jour où le comte serait remis
en lieu de sûreté, à Dunkerque, à Calais, à
Dieppe, au Havre, ou rn quelque ;iulre port
des côtes françaises. Le minü,tre recommandait cependant à l'ambassadeur de procéder
de façon qu'on ne pût présumer qu'il eùt autorisé l'enlèvement en Ang-leterred'un réfugié•.
Depuis son arrivf\e à Édimbourg, le comte
de la Motte et Georges, son domestique, prenaient leurs repas chez un CE'rlain Boile, qui
y tenait un établissement assez fréquenté.
Bénevenl Dacosta, italien d'origine, y Yenait
sou,,ent. C'était un vieillard de soixante-dix
ans, de belle figure, l'air ouvert et parlant
beaucoup.
« Vous devriez, dit Georges à son maitre,
faire venir cet homme ici sous prétexte de
vous pnfectionner daas la langue italienne.
Comme il fréquente les meilleures familles
de la ülle, il rntend raisonner sur l'alTaire
qui vous intéressE', et sous ce rapport il serait
possible qu'il vous fût utile. &gt;&gt;
Le comte ne tarda pas à comprendre qu'il
pouvait tirer du vieux professeur un parti
plus imµortant. Dacosla était marié à une
Française beaucoup plus jeune que lui. La
Motte vint demeurer avec eux. Il se donna
pour leur neveu, t:hacun le regarda C'Omme
tel, et il se trouva abrité de la sorte au sein
d'une famille dont il paraissait faire partie
intégrante et qui le garantissait contre les
le 5 avril 1786 par ~larle-Brnjamine Grillon, femme
de 8ént•\'Clll llacosla, pul&gt;l. daus les Mémoires du
comte de la Jlolle, Cd. J.acour, ·fl· 153-5:'I, cl d:ins la
rie de Jea1111e dt: Saint-1/émy, Il, ~80; Mémoire,;
du comte de la .l/o!le, dans lem doul&gt;lc rédaction:
l'une. publiée par l.ouis 1acvur (Paris 1H58); 1'11utre,
conscnèc aux Archivr.s 11ationales, P 67,0i, .\17271.
i-. Arclt, desAff. étra11g., France HOO, f" ~9-90.

DU COLLTE~ - -..

recherches toujours reduulées. Il ne pourait une Yille fort agréable, écrit-il, sur Ja Tine, il compromf'ttrait sa ,,ie sur le pavé de Paris,
plus èLre signalé que par Dacosta. li pap les à d"ux lieues de la mer : il y règne un grand tant que l'occasion se pré,enterait, mais qu'il
dettes du vieux ménage, lui fournit de l'ar- mouvement en raison de ses mines de connaissait le danger d'opérer en Angleterre
grnl, congédia l'interprète qu'il s'étail allaché charbon. &gt;J
et qu'il ne voulail pass'e.xposcr à être pendu. )l
et, meltant tuute sa confiance
L'amhassadeur s'efforça de le
en son hô1e, crut de ce jour
ra!SUrer, pui!:-, de commun acpom'oir viHef'n :-écurilé. Nous
cord avec d'Aragon, on précisa
venons de voir ce qu'il en adla ligne de conduite à suivre.
vint.
" Le capitaine (du cba,bonLe comte d'Adhémar fit ,anier), sous prétexte de chargevoir à Oacusla que s.a propomt'Ill de charbon qu'il fera
silion él~IÎl agréée. Le 7 avril
réellemPnl, s'informera des
1786 il eharg&lt;'a Sibille d'Arausages du p1,rt et assurera du
gou, son pr, niier secrétaire, de
cà:éde la mt1r tous ses mO)'f'ns
l'exécution du projet dont cede départ. Quand le terraiu à
lui-ci traça le plan. D'Aragon,
Shields aura été bien reconnu,
anci.. n olficier, qui avait scni
le capitaine et l'im-pecteur paren Amérique sous les ordres
tiront pour Uunkerque, où
de fiochamhPan, élait homme
l'inspeetPur trourera deux de
d'action. Bénevent obtiendrait
ses records qu'il embarquera
de la Molle qu'il quitlàt Édimtout de mite avec lui, sur le
bourg en lui persuadant qu'il
pdit bâtiment qui fera voile
n'y était plus t&gt;n sùrdé. Il se
pour Shit"Jck Le second inrendrait avec lui à Newcastle,
~pecteur de police resté à Lonsur la T1•ne, daus le Nor1humdres se rendra alors par terre
berland, d'où il ne serait pas
à Sbield~ avec M. d'Aragon.
difficile de faire venir le corole
L'on enverra chercher Bénevent
au port de Shit•lds. Deux in•
et font le monde se concertera
•
specteurs de police vrnus du
dans un lieu qui va ètre con(1,r. itn-v th:i,Q,.,j~,';_ ,k / J, ,t, .f,[;;u',111tl ,).( A.,,1.a,._ 11&lt; •
Paris à Londrt's et de LondrlS
venu au premier voyage dm..,,,i, fi,/.,.._'/._, ,1,,'.,,; ,.,.[;,,.,_, d./,._4,"')4,,/,{k
à Nrwcastle seconderaient l'lta1iné à la. reconnai:'lsance des
Jicn; d'autre p;irt, deux autrt&gt;s
lieux. &gt;&gt; .\ux inspecteurs cuxol'îiciers de police viendrait'nt
111êmes la réussite semhle à cc
jusqu'à Shield.,, par mrr, dans
momeut cert:iine. Dacosla est
un vaisst'au d1arbonuier, dont
appelé à Londres pour fixer
LETTRE ADRESSÉE PAR LE BARON DE BRETEUIL A ,'\[. DE LALNAY,
l'équipage, composé de cinq à
les derniers points. L'ambasGOUVER'-EliR DE LA BASTILLE, LE JOUR DE L'ARRESTATION DU CARDINAL DE ROHAN.
six hommes Sl'Ult&gt;menf, serait
s:ideur de France et rnn :-.ecréD'après l'original conserve à la Bibliothèque Je l',\i·senat.
d'un dé"ouement mis ù l'étaire eurent avec lui une conprPuve. Les mines de Xewft:rence dans un lîacre; mais il
castle étaic•nt en pleine actin'y avait pas de dame voilée.
vité et il DE' paraitrait pas surprenant qu'un
Le 50 avril, les inspecteurs Quidor et
Le mardi 16 mai. à l'entrée de la nuit, les
,·aisseau français vînt jusqu'à Shields pour y Grandmaison recevaiPot leurs pas.seports pour inspPcteur.s Quidor et Grandmaüon quittèrent
charger du charbon. Au moment voulu, Da- se rendre par le port de Oieppe à Londres. Le Londres en chaise de poste, accompagnés par
costa verserait un narcotique au comte de la 12 mai, l'inspecteur Sur!JOis, accompagné d'Ara/!on. Roulant nuit et jour, ils parvinrent
Motte. Assisté drs deux inspect.. urs venus de d'un ageut de la police nommé Chariot, rece- le jeudi soir i1 Neweastle. On était convenu
Paris:, il le roulerait tout endormi dans des vaient des passeports de leur côté: ils devaient d'un lit·u où Dacosta devait venir. D'Aragon
couvertures, le transporterait comme un frétt&gt;r le vaisseau charbonnier pour Shields. lui écri"it aussitôt, Pt comme l'ltalien ne parut
ballot jusque dans un canot arrivé à la côte, A (Juidor et à Grandmaison étaient assurées pas, il alla lui-mème le chP-rcher. ~lais nos
lequel, en peu de minutes, ahordt'rail le une somme de 50 000 livres et une pension compagnons le Lrouvèrent dans des disposivaisseau charbonnier slationnant en mer: et, en cas de réussite; 1,..s récompenses remises à tions toutes transformées. Il paraissait étonné,
voiles dehors, le vaisseau ci11glerait vers Ja Surbois et à Chariot ne devaient pas ètre infé- contrarié, fàché de voir arriver les inspecFranre. Complots de brigands : ils furent riPures. Un a dit que Bénevent recevait pour tPurs pour terminer une affaire qui, disait-il,
conçus le plus sériem:ement du monde par ,a part plus de 260000 livres. A ces chilTres n'était même pas commencée.
l'ambas~ade de France à Londres, en colla- on peul jugn de )'importance que la cour de
C( Vous auriei dù
Yous presser moins.
boration avec le ministère des Affaires étran- France attachait à faire paraitre devant le répondait-il à d'Aragon, e~ vous auriez reçu
gères et la lieu t,..nance générale de police à Paris. Par]t'meut tous ceux qui pouvaient faire con- ces jours-ci une 1~ure, parlie aujourd'hui,
L'ambassadeur estimait que le plan ne naître les dessous de l'affaire du Collier.
par laquelle je vous mande de venir pour
pouvait échouer.
Le 10 mai, d'Adhémar rend compte dans con&lt;'lure, si vous avez intention, les condiLe 20 avril t786, BéneYentécrivaitd'Édim- une It tlre à Vergt'nnrs de son tnlrevue a\'ec tions que Je vous avais proposées, et concerter
bourg à Sibille d'Aragon : cc Je vous ai pro- les inspecteurs Quidor f'l Grandmai.son arriléS ensuite les moyens d't.&gt;nlevrr le sieur de La
mis de vous annoncer notre départ pour à Londres. Le lieutena?Jt de police n'avait pas Moite ..Je n'ai point encore été à Shields :
Newcastle. J'ai donc l'honneur de vous dire fait connaître à Œ-S derniers, en leur donnant
« 1&lt;\ parce que le sieur de la Molle,
r1ue nous partirons dans le coura1,t de la se- leurs in~tructions au moment dt• leur départ, effrayé d'un paragraphe d'une gazelle d'Édimmaine, sans faute. )) Il ajoutait : (( Je ne l'objvt exact de leur mission. « L'un ùes deux bourg, où on assurait que de faux amis, qui
vous dirai rien &lt;ll's propos infàmes que la inspecteurs de police, écrit l'aruhassadeur, avaient su capter sa confiance, a"aient fait
~loue dit arnir été le11us par le cardinal au m'a montré assez de répugnance pour l'el:pé- marché pour le livrer à la Fiance, m'a obligé
sujet de fa réine : ils mot tels que ma plume dition dont il était chargé. li m'a dit à plu- de partir précipitamment;
refu~e de les tracer. J&gt; La .Molle ,,int à sieurs rt'prises qu'appuyé en France de l'auto&lt;1 2°, parêe qu'arrÎ\'é ici il a préféré y
Newcaslle où il se plut be.iucoup. C! C'est rité et ne craignant personne corps à corps, rester plutôt que d'aller i, Shields;

�_ _ filSTOR,.1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - « 3°, parce qu'avec un homme bourrelé
de remords. et dont tau tes les idées ,,ariPnt
à cha4ue instant, je ne peux pas mettre trop
d'adresse et de prudence dans la manière
d'insinuer le parti que je désire lui faire prendre, sans
lrop insislt•r d'abord, crainte
de faire naître des soupçons;
&lt;( 4°, parce qu'il faut plu,;
de temp~ que vous ne pensez
pour chercher et trouver une
maison telle que je la veux j
c&lt; 5°, parce qu'il mllurait
fallu 50 guinées pour loner

cette maison t-l la payer d'a-

.

tous les vaisseaux rnnt oblig-és d'entrer,
20 000 rrrntelols qui fourmi11ent sans ccsrn,
des wachmann placés pendant ]a nuit, de
cinquanlc pas en cinquante pas, dans toutes

de Londrrs pour éviter qu'une clôture trop
affichée ne nous rendit suspects.
« Mardi 30, ayant, par une lettre dont
copie est ci-jointe, reçu ordre de revenir en
Franrc, nous sommes partis
dans la nuit, et, arrirés à Ounkeni:uf', nous avons trouvé Surbois (lïnspeeteurqui avait fréré
le vaisseau charbonnier) dont
nous étions très inr1uiets. Nous
avons pris ensemble le chemin
f"u" 'Vou.:L. i)Î,,:, (9.' :l...,1•,•JV ;).tu: 111 ,11) 't:~••h'.,u )\ .._ ,.( ""-· ~
de Paris, désolés que noire zèle
C.o.-•)itdt.. fo. #"Y."''-'-&lt; ·Yu-t,.;."'", ~ t . .r"-.~:1-c,,,,i&lt;.a..
et notre dé\'Ouemeol aient été
sans ulilité'. D

•· •. ;'le,: f-; t.'i,~,; .. j11J111 '~ 11~111·:(
rance, 50 autres pour l'emXXI\
pletlc d,-,s mPubles, et que,
o;:-i .." tic. 111'1 J'
, •.lm, ~c, je.. J'ti(, (l);,h 'I" ·;( l'&lt;&gt;IIL .,;, ,
n'ayanl pas œtte ~omme, j'auLa fuite de Madame
&lt;Vf&lt;.JJnJ. ,..... Î{.. .:...,cl,t·M.-0:~:, &lt;'!) .J-1 J,tiulc, ,1,,~t,.-,
rais élé plus qu'indiscret de
de Courville
ÔcrÎL :ilo/t&gt;r,~,.._,dl,.,;._., &amp;., ,;. lv~•1-t., 1-:,&amp;.1
vouloir l'emprunter au sieur
de b !fotte;
El nous voyons rentrer en
C( 0°, enfin, que m'étant enscène Belle d'Êtienville et ses
gagé à le livrer el sachant que,
compagnons : autres bistoirt s
l'opération ne réussissant pas,
de brigands, de brigands d'Of~
je serai~, le premier, assommé
fenharh.
ou pendu. c't·sltt moi d"assurer
C'est le 15 aoùt que Mme de
le suc,·è~. et ,·ous auriez dù
la ~loue avait commencé à déattendre qui" je vofü eusse anménager ses nwubles de la
noncé la i·hose prête. »
rue Neure-Saint-Gilles. Le lenDans re sixième paragraphe
demain, d'ÉLienville prit la
Dacosta donriait le vrai molif
chaise pour Saint-Omer. Le 16,
de son revirt'mcnt : au moil arrive à Arras où il lrOU\'C
ment d'exécuter la trahison
la prétendue baronne de Cour~
qu'il avaiL pro1elée, la peur
ville qui s'était bà1ée de prenl'avait pris. Dans sa pensée de
dre la fuite de son côté. La
,,ieillard, l'épouv;mte avait rabaronne lui annonce que le
pidement grandi, si bien qu'il
cardinal YÎent d'être arrêté et
n'avait pa:- t;1rM à révéler au
mis à la Bastille. On s'étonna
comte de la !Hte lui-même
dans la suite que Mme de Courle projet qui avait été conçu :
ville eût pu savoir à Arras, dès
la M,,tle ne s'en était d'aille i6 août, que 11ohan avait
LETTRE DE CACHET, CONTRESIGNEE PAR LE BARON DE BRETEUIL, ORDON:\'ANT
leurs pas longuement indigné
été mis à la Ilastille, l'incarL'EMBASTILLE)IE;{T DE ;'\lADA.\IE DE LA MOTTE.
et nos deu '&lt; compères, marcération n·asant eu lieu que
chant à présent de concert, ne
D'aprês l'originai conserve J la bibliolhêque de l'Arsenal.
ce jour-là : il r~t plus que
cherchaieul plus qu'à soutirer
probable que d"Etienville el la
le plus d"argent possible aux
dame se sauvèrent dès qu'ils
envoyés du gouvernement françai~. De fait les rues, des hommes de garde sur chaque apprirent la lui te de lime dela !loue, el que,
Dacosta parvint à se faire verser par d'Aragon Yaisseau, un commis de la douane qui s'éla- devant les juges, d'l~lienville imagina ce déune somme de mille guinées (26 à 27 000 fr.). blit sur les vaisseaux étrangers, depuis leur tail, sans en calculer l'invraisemblance, pour
u Une heure après· (son entrevue avec
arrivée jusqu'à leur départ, pour empêcher ne pas indiquer le ,Tai morif de son départ.
d'Aragon), écrit le comle de la Motte 1, Costa la con1rebande, pas une ~cule maison isolée, En passant à Péronne, d'Étienville y avait
revint avt"C un air de jubilation, tenant à la et la rôle tellement dangereuse qu'il faut mis à la poste la lettre suivante pour le baron
main des billets de banque pour la rnleur de avoir recours à un pilote côtier pour échapper de Fages, qui la reçut le 17 août :
1000 guinét-s. )&gt;
au péril; ajoutez à cela que, depuis un temps
Eh! bien, )lonsieurlf' barou'? encore un retard
Quidor raconte la fin de l'odyssée :
infini, les vaisseaux français ont renoncé à
cc Ne ,oulant pas partir sans sa\'oir si du ces parages parce que ceux qui y hasardèrent pour moi. Je suis comme un fou d'un pareil évémoins l'ttaLli:-s,,ment pourraiL se faire à autrefois des chargements de charbon de nement, ,\ladame (tle Courville) me jure - et je
la crois -. qu'elle n'a point envie d, rompre,
Shields, ou s·y tsl lram,-orlé le lendemain terre en furent la dupe.
et m'offre, pour vous tranquilliser, de payer
(19 mai) avec le sieur Ilénment. Examen foit
C! Nous quittâmes tristement Bénevent, dit
10,000 livres. rous sarez qu'ell~s sont dnes à Vandu lociil lant externe qu'inlerne, la chme en terminant Quidor, pour reprendre la route cher et je ne puis, en les rece~·:mt, foire autrefut jugée impossiLle, Shields 11'est point un de Londres. Le lendemain (20 mai) nous ment que de les lui remettre. Voyez, consullezvillage, mais une ville, ou plurôt deux, si- renrlirnes compte à M. l'ambassadeur, qui votts, rêp ,n lez-moi sou~ l'enveloppe de Rose;;,
tuées à droite à gauche d'une rivière qui a jugea à propos de nous garder encore quel- m,1ison de "· Suin, boulP.1'ard des Gobelins. D'ason embouchure dans Ja mer. Les maisons y ques jours pour attendre l'dfet des promesses près votre leltre. JC saurai ce que je dois dire /1
sont amoncdt.&gt;es el les rues si étroites que du sieur Bénevl'nt, ainsi qne les ordres du Madame qui m'a enlevé comme un corps saint.
les croi::~s plongent les unes sur les autres. ministre, à qui il avait écrit, et il nous con- M. d'Albissy me f,iit des reproches. Je reçois les
deux lettres comme la voilure ét.iit à la porte. fo
Pas d'autrP. port que la rivière, dans la4uelle seilla de faire des courses dans 1es en\'irons profile du courrier, pour vous donnPr des 0011·
1. Confirmé par l'affidavit &lt;le Cc~jaminc Costa et
~- Arc/1. des Aff. élrang., Mêm. cl docum.,
3. Commis cmployC dans un bureau des /inancrs
O.

f

par le rapporl de lïnicpcctcur Quidor.

France 1400, f" 2'lt:i-2'17.

à Paris.

"--------------------------------vclles qui me perccnl le cœur. Demain je vou~
t;cri1-ai. J'aurai peut-être la Lèlc. un peu plus à
moi. Je suis pour la ,·ie votre dévoué serviteur.
1
D ÉTIF.1':VILLE 1•

de Saint-Omer délaissé à Arras par Ja baronne
de Courville, porté jusqu'à Saint-Omer, sa
patrie, où il sPjourna quelque temps, « éparn gnant à la plus tendre des mères la douleur
c&lt; d'apprendre une aussi cruelle aventure n,
de là gagnant Dunkerque &lt;c sans aucun pro« jet que d'y chercber le calme d'une vie
n ignorée D, r~ncontrant à Dunkerque le sieur
de Précourt et le baron de Fages, arrèté par
eux en vertu d'un ordre du roi {! qu'ils re~
f( fusent de lui montrer ».
Les trois compagnons s'étaient agréablement rencontrés à la comédie de Dunkerque,
où l'arrestation se fit &lt;&lt; amicalement &gt;J . C( Nous
vivons avec le sieur Belle d'Étienville,. écrit
Précourt à Vergennes après l'arrestation,
comme s'il était innocent, et nous le veillons
comme s'il était coupable. J'ai cru devoir
prendre ce tempérament pour éviter la longueur de la justice, les frais qui absorbent
tout et comme l'unique moyen d'en tirer le
meilleur parti 4 • 1&gt;
&lt;c On l'a vu, poursuit l'avocat de Loque et
Vaucher 1 - il s'agit de d'Étienville, - toujours rassuré sur son innocence, et pourtant

Les angoisses de Bette d'Étienville durent
redoubler quand Mme de Courville lui dit à
Arras : &lt;&lt; 11 faut quitter la France, nous réfugier à Londres : le cardinal est arrêté pour la
négociation d'un collier de diamants où il a
maladroitement compromis Je nom de la reine.
C'était pour fournir les 500 000 livres promises pour mon mariage. Les diama11ts que
vous m'avez vus provenaient du collier. /J La
baronne de Courville ne voit de salut que
dans la fuite. Elle presse d'Étienville de l'accompagner; mais celui-ci refuse : s'il part
on le croira coupable également. Son âme
est pure. li ne réclame que les 50 000 livres
montant du dédit. &lt;( La demande f'St ju:-te,
dit la dame, etje vous donnerai les 30 000 livres, à Saint-Omer, si vous m'accompagntz
jusque-là. i&gt; - &lt;1 Or \'Oilà qu'arrivés à l'endroit uù les chevaux de la diligence changent,
déclare d'Étie11ville, je vis la dame de Courville retournant vers Paris, accompagnée
d'un homme ,êtu d'une lévite bleue. Je
crus alors qu'elle était arrêtée et con~
tinuai ma routt' jusqu'à Sainl-Omer où
j'appris rff1·ctivement l'arrestation du
rardinalt. &gt;) Quand le baron de Fages
apprit la fuite de son ami, il se déclara
en proie à la plus grande stupéfaction.
Aussi agit-il sans larder. Il s'associa
un sien oncle, le comte Duhamel de Précourt, qui se présente ainsi au public:
C! J'ai l'honneur d"ètre colonel et chevalier de Saint-Louis; je me suis trouvé
dans deux combats sur mer, à trois
batailles, cinq sièges, plus de vingt
chocs ou rencontres, et j'ai fait toute
la dernière guerre civile en Pologne où
j'ai comma11dé. 1&gt; Cl Il s'ensuit, conclut le
Bacltaumont, 4ue c'est un aventurier,
mauvais sujet, que l'on ne doit point
s'étonner de trouver ici. ll Précourt,
qui s'était inslallé au Grand hôtel des
llilords, rue du !!ail, non loin du baron de Fages, avait été mêlé, lui aussi,
à l'intrigue de son neveu à qui il serr4it, avec dïttienville, de caution chez
les marcband.;. Le 19 aoùt, il oblient
du comte dl! Vergennes un sauf-conduit, une leltre de recommandation
pour M. Ilir..:inger, chargé d'affaires de
France à Bruxellfs, et un ordre du roi
pour arrêter d'~tienville 3 • Et, à leur
tour, Précourt et de Fagcs prennent la
diligence {Jour Sainl-Omer, afin de joindre le fugit,I. Le i6 septembre, ils le
trouvent à Dunkerque. L1 suite a été
résumée par l'avocat des joailliers Loque et Vauchcr, mettant entre ~nilleLE COMTE D' ADHËMAR, A..,IBA.SSADEUR A LONDRES.
mets les propres termes dont d'ÉtienD'aprês un dessin deC.r.PMONTnu:. (N1,ste Condt, Cha11/i/Iy.)
ville s'est scni dans ~a défense.
&lt;&lt; On a vu, disent-il~, ce bourgeois
1. Arclt. c/e, Aff. élrang., ~lém. et docum. 1
France 1590, f• 1'23.
.
2. Inlerr. Je llrlle d'Eliem·ille, 'IO janv. 1 i86,

AJ'Clt. ,iat., xi, B/1417.

\"oir aussi déclarnliom contenues dans le dossier

Target, Bibl. v.f:de Parh, ms. de la réser,·e.
3. A1·cl1.. des Aff. élra11g., ~lém. et docum., France
1;00, r• 124, nô".
4. Lettre du comte de Précourl a Yergenncs
d:itéc du 18 ~rpl. 1785, Arclt. des Aff. étro11g.:

se croyant perdu lorsqu'il voit une sentinelle
à sa porte; conduit de Dunkerque à Lille par
la diligence; arrêté à Lille par un de ses
créanciers, qui veut le faire meure en prison;
réclamé par le sieur de Précourt comme un
prisonnier d'État; déposé jusqu'au départ du
sieur de Précourt dans la tour de SaintPierrc, la prison militaire de la ,·ille, oil il
est appe1é Afonseigneur par deux femmes
détenues pour fraude au droit du tal,ac, évaluée à i-ix francs pour chacune; et ol1 &lt;( il
(( n'hésite pas à foire deux heureux en déli{( vrant ces deux femmes ll, ou&lt;( il oublie ses
cr maux pour partager leur joie )J, où «il remer·
&lt;1 cie le ciel de luîavoirdonné uneâmesen~ible. &gt;J
c&lt; On l'a vu passrr de la tour Saint-Pierre
au corps de garde de la porte des malades,
révollé de ce trailement, mais &lt;&lt; résigné ainsi
(( que l'agneau que l'on sacrifie &gt;&gt;.
« On l'a vn avec une forfanterie plus ridicule encore &lt;I fournir de sa bol!rse l'argent
« nécessaire aux personnes qui venaient l'ar(! rêter et payer les frais d'un voyage qui ne
&lt;( lui présentait que Ia perspective d'un avec( nir fort malheureux J&gt;, et l'on sait maintenant qu'il payail avec l'argent d'une
dame d'Aulun à laquelle il avait vendu
de faux sauf-conduits. 11
Détails confirmés par une lettre que
le prince de llobecq, commandant général de la Flandre et du Hainaut, écrit
de Lille à Vergennes, le 22 seµtembrc l 785•. Les créanciers de d"füienville avaient apposté des huissiers aux
portes de Îa ville 1 afin d'arrêter leur
débilcur au moment où il en sortirait. Les recors ne manquèrent pas
leur coup; mais Précourt de revendiquer avec énergie son prisonnier, en
verlu de l'ordre du roi délivré par Vergennes. Malheureusement la letlrf' en
était demeurée entre les mains du
chargé d'affaires à Bruxelles. Le débat
lu L porté devant le prince de 11obecq
quj résolut de garder l'objet du lilige,
d'Eliemille, en prison jusqu'à ce que
l'affaire fùt éclaircie. Finalement Hirzinger envop l'(( ordre du roi n. PrérourL l'emporta. " Eufin le voilà à
Versailles, toujours conduit et gardé
par le sieur de Précourt comme un
criminel.~Mais ici la scène change. Le
fugitif d'l•;tienville, poursuivi comme un
\'Oleur, arrêté par ordre du roi, et le
baron de Fages, qui se prétendait volé,
et le sieur de Précourt, porteur de
l'ordre prétendu, le coupable et les
deux satellites, si divisés jusqu'à présent, n'auront plus que le même intfrèt,
les mêmes alarmes : c'est un triumvirat dont d'Étienville devient le conseil et va diriger les démarches. l&gt;
Le comte de Précourt et le baron
de Fages arrivèrent le 28 septembre à Versailles, avec leur prison-

Mëmuires et documents, France 1390, folio IOI.
5. ûch. des Aff. élrr111g., l!,fém. et docum., France
1390, f•• 107-198. - Cf. Lettre du mtime au maréchal de Ségtn·, ministre de la guerre, iûid., folio

207.

�nier.

"--------------- ------------------ L'

'fflSTORJ.ll
XXX

PrJcourt se présenta à Vergennes.

cc Je ne peux, ni ne veux me mêler de
cette affaire, répm1dit le ministre des Affaires
étrangères. Vous êtes maintenant en France,
tous les tribunaux vous sont ouverts. Vous
pouvez vous y adresser, vous obtiendrez justice. n
Et le ministre insistait pour que Pr1:court
el de Fages menassent leur homme au lieutenant de police. Précourl se rérnlle. ffÉtien-

ville l'a suivi de bonne gràce : ce n'est pas
à la poli&lt;"e qu'il le linera. El il exposait à
d'Étienv1lle que Vergennes, qui connaissait
à présent les dépositions des prisonniers de
la Bastille, ne voulait pas compliquer le cas
du cardinal déjà extraordinairement complif]Ué, qu'il ne désirait pas qu'on poursuivit
l'affaire de la dame de Courville et qu'il
conseillait il d 'É1 ien ville de se réfugier dans
l'endos du Temple pour se mellre à l'abri
de ses créanciers. Ce qui fut fait. Et pour se
meltre à l'abri de ses créanciers également,
qui avaient obtenu contre lui une sentence
aux consuls 1 , le b1ron de Fagcs rejoint son
prisonnier. Dl~tienvîlle et de Fages, redevenus compères et compagnons, vivent deux
mois côte à côte dans l'enclos protecteur. Ils
font de&gt; démarches auprès du lieutenant de
police, auprès de la famille du cardinal de
Rohan, promettant à celui-ci une discrétion
absolue, voire des dépositions favorables,
moyennant Je légers secours. Ils apprennent
que la prétendue baronne de Courville est
réfugiée à Londres. Nonobstant celle cohabitition et cette intimité, de Fagcs continue de
porter plainte contre d 'Élicm•1lle, artifi, e
nécessaire à écarter d'eux l'accusation d'escroquerie, car on ne doit pas supposer qu'ils
aieal été d'accord pour duper les joailliers
el autres· fournisseurs . EnGn d'lttienville,
poursuivi pour affaire plus grave, IP.s faux
saur-conduits délivrés à la dame d'Autun, est
chassé de l'asile du Temple et cherche refuge
,, Saint-Jean de Lairan . Le 22 décembre 1785,
il est écroué au Grand Chàtelet.

Aux accusés on réunit tous lt&gt;s témoins
qui parurent utiles : la comtesse de Cagliostro, Ume dt! la Tour et Harie-Jeanne, la jeune
lillc e,core innocente qui avait vu la reine
dam un bocal plein d'eau; Rosalie, la soul&gt;relle; le baron de Plantai Me Laporte, qui
amil parlé à Mme de la Molle du collier;
Grenier, l'orfèvre; Du Cluse!, premier commis de la Marine, et Claude Cerral, dil l'llalien, qui avaient négori4 des bous de finance
1rue les La lloue disaient tenir du cardinal,
enfin Toussaint de Beausirc. arrêté à Bruxelles
avec sa maitres~e, Nicole d'Oliva. Tous furent
logés à la Bastille.
I. Letlre dr, Fagcs â \'crirenn('s rlu 26 févr. 1786,
Arclt. deR Aff. étrang., )lem. cl docum ., France
(400, fu 38 ,· 0 •
•
~t Sapoléon disait â Sarnle-llélirne : « La reine
élait innocente cl, pour donner une plus grande publicitC à son innoccucc; elle voulut que le Par!Pmcnt
jugcàL l,c rè~ullat ftll que l'on crut que la reine élaîl
coupable et cela jeta du discrédit sur la cour. ~ Xapolèon estimait que le devoir de Louis XVI cùl été de
régler l',1l1'airc de son autorité. Gênéral Gourgaud.
3ai11le-f/éh1e. !, ;:;98.
3. lie Tliilorie1 pour Cagliostro, p. 40. li" (l]ondcl,

Les préliminaires du jugement
Voici donc, à l'excepticin du corole de la
Motte, tout notre monde sous les verrous du
roi. Louis XH uffrit au cardinal de s'en rapparier, soiL à la décision de son souverain,
soit au jugement du PJrlement.
Rohan choisit le Parlcmeal par la lellre
qui suit :
Si1·c,
J'ei-pérais par la confrontalion acqué1·ir des
preuves qui aun1ient convaincu Yotre ~J.ijeslé de
la ceflilude de la fraude dont j'ai été I,~ jouet et
alor5; je n'aur.iis amhit.ionné d'autrt:s juges que
votre justice el 1'ulre bonté. Le refus de confronta lion nie p!'lvanl (1,. cette espérance, j'accepte
:nec la plus respectueuse reconnaissauce la Jl"rmis~ion que \'otre )lajes1é me ilonne de prouver
mon i11110c,·nce par les formes juridiques el, en
consé&lt;jUCnce, je supplie Yolrc ~l:ljesté de rlonnet·
les ordres nCcess;1ires pour que mon affaire soil
renvoyée et attriLuée au Parlemcnl de Paris, les
Chambres assemblées.
Cependant, si je pouvais c~pércr &lt;JUC les édaircissemcnls qu'on a pu prendre, et que j'ignore,
eusseol conduit Votre Majesté it juger que je ne
suis coupable que d'avoir été trompé, j'oserais
alors vous supplier, Sire, de prononcer selon
votre ju-ticc et votre bonté. Mc, parents, pénélrés
des tuèmcs sentiments que moi, ont signé.
Je suis avec le plus profond respect, elc.
Signé : L~; C.\lllll~At m; ROHAN,
flE llOIJAX) l'fll~CE OE MO~TB!.ZOX,
PI\IXCE DE llOIIAN, AJ\CHKVÈQfü; OE CAJIB!l. \l,

1..-~J. l'l"\l:iCF. OE SOCO/SE.

Les historiens ne paraissent pas avoir
connu l'original de &lt;'elle lettre et l'apprécient
tous d'une manière inexacte, d'après les·
commentaires qui en furent donnés. En réalité Rohan !SC soumettait au jugement du roi
dans le cas où celui-ci t'estimerait innocent.
Mais Louis XVI, in0uencé par Marie-Aatoinelte, persistait à le juger coupable. Rohan
fut donc remoyé dcva,1t le Parlement. Les
lettres patentes en furent données à SaintCloud le 5 septembre et enregistrées le 6 septembre, la Grand'Cbambre el la Tournelle
assemblées.
Louis XVI commeltaiL ainsi une seconde
faute non moins grave que la prt&gt;mièrc. Le
roi était déjà troublé par les idées qui ont fait
la Révolu1ion. li avait entre les mains un
instrumenl qui était, en la circonstance,
men·eilleusemenl adapté à l'objet pour lequel
il érait fait: ks tertres de cachet. De par la
coutume et de par 1a loi, le "!&gt;Î étail le premier, et, s'il le rnulait, le seul juge de ses
sujets. Le Parlement ne jugeait qu'en vertu
d'une délêgalion du pou\'Oir judiciaire dont
le roi était l'unique source dans le royaume.
~t Louis XVI s'en va confier à cetle assemblée, qui n'exerce la justice que parce qu'il
lui en a délégué le pouvoir, une cafüe oll
pour ~icole

d'Olira,

s'exprime de même:

« Cc procès

trop t·êlèbre qui fixe eu ce moment les r,'ga:-ds rlc
Ioule la France, clc lou\e l'Europe .... " llardy dit
dans son Journal, â la date du 6 sepl. 1 i85 ; « Cc procès qui fixe actuellement l'allenlion non seu!em,,nt de

la France entiCre, mais de taule l'Europe. • -

Dans la

l'honneur de sa femme et celui de sa couronne sont immédiatement intéressés. La
scène du Bosquet, à eile seule, où la dignité
et la vertu de la reine étaient outragées, l'auLorisait à faire lui-même safonclion de juge 1 •
El le Parlement, avec l'e;prit qui animait
la majorité de ses membres, ne désira immédiatement qu'une chose, humilier la couronne; ensuite, atteindre &lt;c l'arbitraire ministériel u. Le comte de la Molle écrira
lui-même : {C Il est certain qu'une partie de
la magistrature, préludant, dès ce moment,
à la résisLaiice ~u'elle opposera biealôt à l'autorité royale, cherchait moins à préparer un
triomphe au cardinal qu'une humiliation
pour la cour "· Jusqu'à l'abbé George! qui
doit en convenir. Il désigne ceux des magistrats qui ser\'aient le cardinal, ci non pas
avec cet inlérêt calme et scrupul~ux qu'un
juge équitable accorde à l'accusé, mais avec
Ioule l'ardeur de l'esprit de parti"·
Les mœurs du temps donnaient aux procès
un retentissement extrême. Les mémoires et .
plaidoyers des avocats étaient imprimés, distribués à profusion, vendus à milliers d'exemplaires. Pendant des mois, la réputation, la
vertu, jusqu'à la probité de la reine seront
en discussion, non seulement en France, mais
dans toute l'Europe. Le roi ne soumettait au
Parlement que la seule escroquerie du collier
et la falsification de la signature de la reine.
Le cardinal en est innocent, et, fatalement,
cette innocence dPviendra un coup mortel à
la rPputation de Marie-Antoinette. C'est ainsi
que, par l'ampleur des intérêts engagés, ce
procès, selon l'obser\'alion de Mirabeau, devint l'alTaire la plus sérieuse de tout le
royaume. Et les avocat~, rédigeant leurs mémoires, pourront dire: c&lt; L'Europe entière a
les ~eux 0U\'erts sur ce procès fameux s: les
plus légères circonstances deviennent l'aliment de la curiosité universelle. &gt;)
Le Premier Présidentd'Aligre désigna pour
commissaires rapporteurs Maximilien-Pierre
Titon de Villotran el Jeaa-Pierre Du Puis de
~farcé, l'un el l'autre conseillers en la Grand'Chambre. Le premier, orateur brillant, avait
le don d'expédier rapidement les affaires,
qu'il rendait lucides par son charme. Il avait
la réputation d'amener toujours ses collègues
à son opinion. Le second avait pour caractéristique d'ètre &lt;&lt; l'ami de tout le monde n.
On trouve le portrait de ce dernier dans les
notes manuscrites de Target : « Il est au fond
bon homme, humain, point intrigant; mais
bien lent et se laissant aller aux impulsions:
point d'esprit, parlant mal, mais doux, honnête et bon. Il plait à ses confrères el dans
le monde par ses qualités. li n'est point fort
occupé d'ambition, ni de considération dans
sa compagnie, parce qu'il a le jugement de
sentir qu'il n'en a pas les mo1ens. » Du
Puis de Marcé fut chargé des confrontations
et Ti ton du rapport général sur l'affaire 4 •
Ga:.elte de Leyde du 'l8 juin: o. Celle gr:rnclè piCCC
qui, par son intrigue, tie11t l'Europe attcnli\·c à son dé-

noul'mcnt. »
4. Tilon de Villotran fut condamnidt mort le 26 prairial an li, et du 11uis de llarcl! le 1• floreal de la même
année.
0

Le procès fut conduit tout entier de la
manière la plus régulière. Un décret du roi
tra_nsforma à cette occasion la Bastille, prison
d'Etat, en prison judiciaire sur laquelle le
Parlement eut la direction touchant le~
prisonniers mêlés i1 l'affaire du Collier 1 ,
'foutes les pièces de la procédure sont
entières et portent la signature des accusés et des témoins. Les procès-verbaux sont entiers, sans lacunes. Aucun
détail de la procédur~ ne fut tenu secret. Les accusés ont tous été confrontés entre eux . Ils communiquai,~nt
librement a,·ec leurs arncats et leur
fou~nissaient tous les renseignements
qu'ils croyaient utiles à leur déîense. La
Gazelle de Leyde rendait compte des
moindres incid~nts. Les Parisit"ns étaient
au courant, jour par jour, de ce qui
se passait à la Bastille. On peul même
dire que, pendant l'instruction, les dimlgations forent très nombreuses et
parfois d'un caractère scandaleux. Aujourd'hui, aucune instruction judiciaire
ne laisserait aux accusés une semblable
liberté.
L'opinion publique exerçait déjà uae
grande influence sur les jugements
mêmes des plus hauts magistrats . L'un
des rapporteurs au Parlement dit dans
un !fémoire au Procureur général : « Si
l'on fait attention enoore à l'opinion publique el à l'influence qu'elle a sur
les jugements : elle les prépare! JL
Or, au début, cette opinion était loin
d'être favorable à Rohan: Cf Personne n'accorde
estime ai iatérêl à !f. le cardinal de Rohaa,..
victime d'une femme avec laquelle il ne rougissait pas de vivre 3 J&gt;. Hais les appréciations
ne tardèrent pas à se retourner.
« On n'y voyait plus, diL llardy, qu'une
1-mtreprise inconsidérée du rninislère, telle
que celle d'avoir fait mettre si indûment au
mois de mars dernier le sieur Caron de
Beaumarchais à Saint-Lazare, avec cette différence qu'il s'agissait d'un personnage de
toute autre importance. 1) Les femmes se déclaraient en faveur de la Belle &amp;minence.
Des rubans mi-partie rouges et jaunes se
mirent à la mode. Cette parure s'appela:
&lt;f Cardinal sur la paille J&gt;. On a vu commeul,
lors de rnn arrestation, Bohan arnit pu envoyer à l'abbé George! l'ordre de brûler la
prétendue correspondance de la reine: c&lt; Les
grandes dames de la Cour, lisons-nous dans
le Jou,·nal de Hardy, prenaient avec la plus
grande chaleur la défense du cardinal, tant
elles étaient touchées el reconnaissantes de la
délicatesse qu'il avait montrée, dans les premiers moments de sa détention, en chargeant le sieur abbé George!, son homme de
confiance, d'anéantir ou de mettre à couvert
généralement toutes les pièces qui auraient
pu déceler ses agréables correspondances avec
nombre d'entre elles. »
1. Pour C'C qui louche à la direclion de la procédure,
les mss Joly de Fleury 2088-2089 de la Bibl. nal. conlienneut des documents importanls.
2. Bibl, nal., ms. Jolr de Flrury 20EIS, f fi8.
;:;. Ibid.
.
0

A l'instruction, Mme de la Moite fit une
défense étonnante de présence d'esprit et
d'énergie. Durant celle procédure de plusieurs mois, où c1le fut presque journelle-

.,

Jlrr.1!11(E DU COLL1E1( _

,

tiroirs; à Mlle d'Oliva elle reprochait ses
mœurs el ses propos inconvPnants; à Cagliostro elle jetait à la figure un chandelier
de bronze, et lui rappelait avec des éclats de
rire comment il la nonimait &lt;c sa cygne » et cc sa colombe n, awc toutes
sortes de roucoulemenL,;. Caµliostro répondait en le\'ant vers lt-&gt;s solh es du plafond un regard inspirf', avec dè grands
gestes, inondant la malheurt'use comtesse d'un flux de paroles f•ÎI rercnaien l
le nom de Dieu et une foule d'npre~sions
arabes, italienues, &lt;'l de grands IPOL!-l
sonores n'appartenant à aucune langue.
Une scène terrible fut la confront.i•
lion du 12 avril à la d'IJliva el à \'illette.
Pressée par leurs déclar:,tions concordantes, Jeanne dut fi11al1•ment avouer
la scène du Bosquet. Jusqu'alors elle
l'avait obstinément niE'e; mais l'avC'u
ne sortit qu'après
mille cris de raJTe et
.
des contorsions, au buul desquels elle
eut un évanouis:emt'nt. On courut chercher du vinaigre. Saint-Jean, porte-clef
de la Bastille, la prit enfia dans srs
liras pour la porter dans sa I hambre.
Mais à peine l'eut-il saisie, que, revenant à elle, Jeanne le mordit dans le
cou jusqu'au sang. Saiai-Jean poussa
un cri et la laissa lomber 4 •
Cagliostro se distinµua particuliérement dans sa confrontation à Ilélaux de Villelle. « Ce fut alors, écritil lui-même, que je lui fis pendant
une heure et demie un sermon pour
lui faire connaître 11~ dernir d'un homme
d'honneur, le pouvoir de la Proridence et
l'amour de son prochain. Je lui fis espérer
ensuite la clémence de Dieu et du gouvernement. Enfin mon discours fut si loo(J" et si
fort que je restai sans pouvoir parlf'r "davantage. Le rapporteur du Parlement en fut si
louché et si allendri qu'il dit à Villeue qu'il
fa1lait qu'il fùt nn monstre s'il n'en était pas
pénétré, parce que je lui avais parlé en frère,
en homme plein de religion et de morale, et
que tout ce que je venais de dire était un
discours céleste. Am•si Rétaux ne tarda-l-il
pas à Mclari r C( que la femme la Moue était
C( une intrigante et une menteuse inconcevable, que lui-même, à présent que tout
t( était découverl, n'y pouvait rien compren(( dre lJ, et dit-il cela« avec des étouffements
n et un maintien si pénétré que tous ses
mouvements eussent ajoulé aux preuves
C! s'il eût été posi::ible 5 )J. ~lais à ces mouvemen1s d'exaltation succédaient, quand Cagliostro se retrouvait seul dans sa chambre,
des moments de pro~tration et de découragement qui allèr&lt; ntjul-4u'à inr1u1étcr le gouverneur de la Bastille. Celui-ci eri" écrivit au
lieutenant de police, qui ordonna de mettre
au~rès de lui. un cc bas-officier /J pour lui
temr compagme et c&lt; prévenir les effets du
dése~poir 6 )l.
1

.

,.
,JJ.V '~4-!Y-,

ment sur la rnllette, elle ne se découragea
pas un instant. Elle tiat tête à tous les témoins. Au moment où elle voyail son système
de défense ruiné, aussitàt, en un clin d'œil,
elle en construisait un autre devant les juges,
avec Jes circonslances IPs plus précises. Si on
demandait une preuve de ce qu'elle avançait:
immédiatement elle ritait deux, !rois, plusieurs faits, inventés, pour appuyer ce- qu'elle
avait affirm~, et, à ces faits nouveaux, donnait sur-le-champ d'autres faits pour preuve,
non moins imaginaires, si l'ombre d'un doute
lui paraissait demeurer dans l'esprit du magistrat. Au cardinal, qui l'accusait en lui
demandant d'ol1 lui était venu subitement
tant d'argent, elle répondait qu'il le savait
mieux que personne puisqu'elle était sa maitresse et 4uïl l'entretenait; au baron de
Planta, de qui les dépositions vigoureuses et
précises la frapp:iitnt comme des coups de
marteau, elle déclarait que c'était impudence
à lui d'oser parler contre elle après avoir
voulu la violer; au Père Loth, naguère son
homme de conflauce c•t qui, partie par gratitude pour Bohan auquel il devait d'avoif
prêché de\'ant le roi, partie par rancune
contre Villelle, qui l'avait supplanté dans
l'esprit de la comlesse, racontait tout, t·lle
disait qu'il ftait un moine crapuleux, amenant des filles à son mari et volant dans ses
4. Gaz.elle de Leyde, 14 a1Til '1786; Journal de
llardy, Bibl 11at., ms. franç. 6685, p. 51 i (26 mars
1786) ; George!, li, 186-87; Jïe de Jea1111ede Sain(Rtmy, 11, 39.
5 Noies Target, Bibl. v. de Pan.~, ms. de la ré~crvc.

6. 1/85, 2~ :rnùt. t D'après ce que rnus m'avez
m~rque, l1011s1eur, de l'état de M. de C11glîostro, cl
pu_1sc1ue \'0'.1s croyez ~om'~naLle de placer u11 garde aup~cs de; lui, µour pr~veo1r les effets de l'ennui et du
desespo1r, auxquels 1( pourrait se livr&lt;'r, je vous prie

�111STOR,.1A

"------------------------------

L'allitude du cardinal était d'une grande
tranquillité, Il comparaissait dans ses vêtemenls de cérémonie, en rochet et en camail,
et nous pouvons très exactement nous Je représenter, avec sa haute taille, ses yeux
bleus, doux el tristes, les cheveux grisonnants sous la calotte rouge La robe rouge
est d'une étoffe soyeuse et d'un ton plus pàle
que ne l'exigerait l'uniforme. Sur les mille
arabesques que fait la dentelle de Bruges,
se détache en nuance délicate le cordon bleu
pàle du Saint-Esprit, Son attitude inspire le
respect et la tristesse.
La petite baronne d"Oliva inspire, par sa
grâce touchante, la sympathie et l'émotion.
« On n'a jamais vu, dit Charpentier dans sa
Bastille dévoilée, tant d'honnêteté et de dissolulion dans la même personne. Jamais on
n'a YU plus de franchise, plus de candeur,
que Mlle d'Oliva en a fait paraitre dans son
interrogatoire. C'est une justice que lui rendirent ses jugtis, ses avocats et tous ceux qui
ont eu avec elle des relalions. J&gt;
Faut-il relever les contradiclions incessantes de lime de la !lotte d'un jour à l'autre de la procédure? Après a\'OÎr nié la scène
du Bosquet, elle en avoue la réalité; après
arnir accusé Cagliostro, elle doit proclamer
son entière innocence. Dans le premier mémoire qu'elle fait rédiger par son avocat, le
voleur est Cagliostro; dans le second, c'est le
cardinal. Celui-ci lui aurait fait une première
livraison de diamants au mois de mars. Mais,
répond le cardmal, dès le mois de février

Villette a été surpris, vendant des diamants
du collier. Dans une même version les faits
deviennent contradictoires. Roban se serait
approprié des fragments du collier, il aurait
chargé la comtesse d'en vendre à Paris, il
aurait chargé la ~lotte d'en aller ,·endre à
Londres; d'Étienville en aurait vu des fragments entre les mains de Mme de Courville;
et voici quP, pressée par la confrontation,
Mme de la !lotte remonte aussitnt cette superbe parure pour l'allacher i, la nuque de
Mme de Courville qui la porte sans déguisement dans le palais du prince 1•
Si bien que les avocats du cardinal, s'adressant à M• Doillot, avocat de Mme de la Motte,
seront autorisés à lui dire: &lt;( De quel œil
peut-on regarder une cliente qui semble vouloir, tantôt dans la procédure qu'on oublie
ses mémoires, tantôt dans ses mémoires
qu'on oublie la prorédure, et pour la défense
de lat1uelle, la veille du jug:ement, il reste à
peine un seul des faits dont se composait la
dérense à l'époque des décrets? "
Son attitude vis-à-vis de lïntrigue Ilette
d·Étîenville est très curieuse. Jeanne l'avait
imaginée très savamment, comme on a vu,
pour fournir un motif au vol du collier par
le cardinal. Au premier moment elle tint bon,
et quand elle fut confrontée à d'Étienville,
s'indi4ua dès l'abord ell,-même comme la
dame qu'il aurait vue en compagnie de
Mme de Courville. Mais dès qu'elle ,'aperçut
que cette intervention ne &lt;( rendait 1&gt; pas
et qu'elle sentit que d'Étienville, besogneux

de chojsir, p~rmi vos bas-offlcie_rs, un sujet dout la douceur, l exacl1ludc et la fermclc \'Ous soient connues et
de le faire c~uchcr dè1 ce soir dam sa chambre. ~
Lettre de Th1roux de Crosne à de Launay, Bibl. de
/'.lrsenal, ms Uaslillc, 12!57, f0 12.

1. )fémoire de fülle d Üiem·itlc contre le baron de
Fages, CollecfiQn complet(', 111 , 26-27.
'2. Lellres it J'encre symp:ithiqucde Rohan à :Y~Targct, Bibl. i·. de 1-'aris, ms. de la rëscrve.

et prêt à tous les rôles, ne chPrcherait plus
qu'à se faire bien venir du cardinal, elle déclara ne savoir ce que signifiait toule cette
histoire et ne l'avoir, au début, fortifiée de
son témoignage que pour se venger du cardinal qui l'accusait d'avoir pris le collier.
Rétaux avait fait des aveux. Il avait reconnu avoir mis la fausse signature c&lt; Marie.Antoinette de France 1&gt; au bas du contrat
passé avec les joailliers, a\'oÎr écrit, sous l'inspiration de Mme de la ~lotte, une fausse corre."pondance, 1es petites lettres à vignettes
bleues. &lt;&lt; Les témoins l'écrasent, dît Me Target: les sieurs Bühmer et Bassenge, le sieur
Grenier, le sieur Achet, Me de la Porte, le
Père Loth, le sieur Villette, l.1 demoiselle
d'Oliva, le sieur Cagliostro, les domestiques
de la dame la Motte, tous les témoins de
France, tous les témoins d'Angleterre, où
son mari a transporté les mêmes fables, élèvent leur voix contre elle; elle crie que ces
témoins en imposent; voilà son unique réponse : elle est donc convaincue. »
Son dernier refuge, comme celui de tous
les criminels aux abois, fut le mystère. Les
explicalions qu'elle avait imaginées ayant été
&lt;lélruites 'l'une après l'autre, el ue trouvant,
devant l'aet.:ablement des témoignages, aucun
système nouveau: c&lt; Il y a là un secret, ditelle, que je ne confierai qu'en tète à lète au
ministre de la maison du Roi . » Enfin, hors
d'elle d'exaspération et de rage impuissante,
elle joua la folie. Elle cassait tout dans sa
chambre, ne voulait plus manger, refusait de
descendre pour les interrogatoires 2• Les
porte-clés de la Bastille, en entrant dans sa
chambre, la trouvaient couchée toute nue sous
son lit.

(A suivre.)

FRANTZ FUl'iCK-BRENTANO.

La fin d'un snob
;.:.....

Mrs. Steale possédait, vers 1795, à l'entrée du Green-Park de Londres, une laitP.rie
modèle, sorte de Pelit-Trianon d'autre-mer.
Les fashionables de la ville y venaient en parties rustiques, friands de sensations saines.
Un jour que le prince de Galles, en compagnie de la belle marquise de Salisbury, regardait là traire des vaches par des laitières
en cottes de satin, il aperçut un jeune
homme d'une irréprochable tenue et qui,
depuis deux jours, était ~orti de l'université
d'Oxford. Le prince s'informa du nom de ce
débutant : celui-ci s'appelait George Brum~
me! : c'était le petit-fils d'un confiseur de
Bury street; son père, ancien secrétaire particulier de lord North, avait amassé une res-

pectable fortune, dont pour sa part le jeune
George avait recueilli 750.000 francs, qu'il
dépensait sans compter, en achats d~ vêtements, de linge fin, de cravates, de chapeaux
et de gants.
Le prince dt! Gllles aimait à se considérer
comme &lt;1 le premier gentleman de l'Europe »; sa toilette lui coùtait 250.000 francs
par an; il possédait cinq cents porte-monnaie;
c'était d'ailleurs, à en croire Granville, « le
plus misérable, làche et égoïste cbien n qui
ait j;trnais été appelé à porter la couronne;
et de fait, si l'on se borne à considérer la
conduite qu'il tint à l'égard de s, femme, la
malheureuse Caroline de Brunswick, ses qualités de cœur sembleot d1Scutables. Mais il se

piquait d'être connaisseur en élégance, et
celle du jeune Brummel le frappa. Jamais
!'Altesse n'avait rencontré si impeccable cravate, pardessus plus seyant, escarpins plus
effilés et ganls mieux moulés; tout de suite
il se sentit pris d'afîeclion pour ce garçon si
bien nippé, et le petit-rils du confiseur, en
trois jours, devint l'inséplrable du premier
prince du sang d'Angleterre.
Ce fut la fable de Londres, et Brummel aussitôt lut à la mode. JI porta superbement son
triompbe; sa vanité paradoxale le lui faisait
considérer comme chose due; il avait le geste
rare, une froideur de haut style, de grands
airs lassés, une jolie taille, une figure assez
piquante, le menton haut, le nez pointu et,

dans les yeux, cctle fatuité dédaigeuse qui
convient à un jeune maccarony célèbre. Il
n'avait d'ailleurs qu'une idée, qu'un désir :
être bien mis, et il y réussissait miraculeu~
sement, sans excentricité, avec &lt;( une modération passionnée )J; jamais une coupe trop
hardie ni une couleur criarde, le moindre
détail de sa mise prenait, de l'harmonie crénérale, une importance savoureuse. Il p~rtait
imariablement « un habit bleu à boutons
unis, un gilet blanc et un pantalon noir parfaitement juste, boutonnant sur le cou-depied, des bas de soie rayés et un chapeau à
claque )) ; un seul bijou : une mince chaîne
de montre, el du linge magnilique « blancbi
à la campagne ". li ne lui fallait pas beaucoup plus de deux heures pour mener à bien
les rites de son ajustement, auqud le prince
de Galles, son ri val et son admirateur, venait
souvent assister. Le nœud de la cravate était
en quelque sorte la fleur et le prodige de sa
toilette; il avait remplacé les lâches et molles
mousselines que l'on portait avant lui, par
un tissu légèrement empesé; le col rixé à rn
chemise était si grand qu'avant qu'il fùt replié,
il cachait complètement sa tête et sa figure,
et la cravate blanche avait au moins un pied
de h:iut. Brummel commençait par replier cc
col à la mesure com-enable; puis, debout
devant la glace, par une pression douce et
graduelle de la màchoire inférieure, il rabaissait la cravate à des dimensions raisonnable:.:-,
la forme de cbaque pli successif étant donnée
par la chemise qu'il venait de rabattre. Le
pauvre homme ne réussissait pas invariablement un tel chef-d'œuvre. Souvent un monceau de blancs tissus froissés encombrait son
cabinet : &lt;&lt; Que voulez-Yous? Ce sont nos
erreurs! J) disait-il.
Quant au moral, ce fantoche puait nul.
Cet h~mme qui, pendant quinze ans, régna
sur la haute ~ociété anglaise, é1ait sans cœur
et sans cerw•lle. M. Jacques Boulen(l'er,
dans
0
le livre singulièrement amusant où il a étudié, parmi plusieurs autrC'S, celle déco11rcrtante figure (Sous Louis-Philippe: Les Dandys, librairie Ollendorff), cite 4uelques-unes
dt::s réparties qui firent la fortune de Brummel : elles sont navrantes d'affectation, d'indifférence voulue, d'insolence fügma1ique.
n - Brumml'I, où donc arez-\'ous dîné hier'!
- Chez un nommé R.... Je présume qu'il
désire que je fasse attention à lui; c'est pour
cela qu'il m'a donné à diner. Je m'étais
chargé des invitations; j'avais pris Alvauley,
Pierrepoint et quelques autres. Le diner éLait
parfait; mais, mon cher, concevez-vous mou
étonnement quand j'ai vu que ce M. B....
avait l'effronterie de s'asseoir et de drner
avec nous!. .. 1&gt; Un autre jour, comme il
revenait de visiter les lacs du nord de l'Angleterre, quel4u'un se risqua à lui demander
lequel lui avait paru le plus pittoresque. Le
bellâtre se tourna en bâillant vers son valet
de cbambre : « - Robinson, quel est celui
des lacs qui m'a plu davantage? - li me
semble, monsieur, que ce fut Windermere. 11
Alors, Brummel s'adressant au questionnenr:
c. Windermere ... cela peut-il vous satis-

faire?» Tt"! étaitl"homme que ses conlPmporains comparaient à Bonaparte et à Byron! ...
Un de ses mots lui coùta gros. A "-Duper, cerlain soir, le vin manquaili l'homme aux
cravates interpella le prince de Galles :
&lt;1 George, dit-il, sonnpz donc. » George
sonna; mai.s il était dans un de ses mauvais
jours, et flt jeter l'insolent à la porte. PQur
la dernière fois Brummt!I regagna, dans sa
chaise à porteurs doublée de satin blanc,
munie d'un tapis de fourrure blanche, - son
écrin, - l'appartelllent qu'il s'était meublé
aVi'c lant de soin et d'amour, Chesterfield
street, n° 4, et le lendemain il partait pour
Calais, où il s'installa, bie11 résolu à priver
de sa prédeuse présence son ingrate patrie 1 et
persuadé que Londres ne pourrait pas se passer
de lui. D'ailleurs, il était ruiné. li avait, en dix
ans, acbeté pour près d'un million de cravates, de pantalons et de redingotes .... A
Calais, il vivait d'emprunts soutirés aux Anglais riches débarquant sur le conlinent. Il
ne faisait rien, se le\·ait à neuf beures, déjeunait, lisait le A!orning Chmnicle; à midi il
commençait.sa toilette qui durait deux heures,
puis il tenait « son lever JJ, comme M. de
'l'alleyrand. A qualre heures, il aJlait se prornpner dans la rue Royale, comme il faisait
jadis à Saint-James street. A cinq heures il
rentrait s'babiller pour diner, et il dinait bien.
Non seulement il était sans res~ources,
mais il avait des dettes; la vente de son moLilier, annoncée à grand fracas, produi:-it
une somme énorn:e, aussitôt absorLée par
les créanciers. Lin ancien ami, devenu minislre, s'apitoya. Brummel fut nommé consul
d·Angleterre à Caen. L'emploi rapportait annuellement dix mille francs; mais l'ancien
beau fut oLligé d'engager encore les quatre
cinquièmes de son traitement. Tout compte
fait, lorsqu'il quitla Calais, il lui restait pour
,·ivrti 2.000 francs par an. Par bravade, pour
s·é1onner soi-même, il acheta en traversant
Paris une tabatière de 2.500 francs; enfin, le
5 octobre 1850, il enrrait à Caen dans une
cbaise à quatre che\'aux, qui le déposa à
l'hôtel de la Victoire, le meilleur de la ville,
où il demanda le plus bel appartement et se
lit servir le plus fin diner. Il jugea le tout
détestable et déclara qu'il ne séjournerait pas
longtemps en pareille gargote. En effet, huit
jours plus tard, il louait un vaste appariement dans l'hôtel de Mme de Gucrnon de
Saint-Ursin, rue des Carmes.
Il y a qucl4ue quinze ans, !!. le comte
G. de Contades fit, à la séance puLlique de la
Société des anti4uaires de Normandie, une
précit::use communica1ion sur le séjour de
Brummel à Caen. Il en avait, évidemment,
puisé les éléments auprès des témoins survivants; car le snob avait laissé, en Normandie,
un souvenir assez semLlaLle à une légende.
Bien des gens se rappelaient l'avoir vu passer,
portant un surtout marron, un gilet de cachemire à palmes, un pantalon de nuance foncée
tiré sur des hottes très poiutues; le chapeau
légèrement incliné sur le càté, le corps un peu
pencbé, le nœud de cravate se mirant dans le
vernis de ses chaussures, il sortait de chez

Ll

'F1N D'UN SNOB

lui, marchant sur la pointe drs pieds, tenant
à la main un parapluie dont le manche
sculpté figurait 13. tête de George IV, son ancien ami, le prince de Galles, devenu roi.
En sa qualité de consul d'Ani:rletnre, il
faisait encore, dans la capilale du Calvado~,
certaine figure; mais bientôt son rmploi lui
fut retiré et, du jour au lendemain, Brummel
se vit sans un écu, en proie à de nombreux
créanciers. Il ''endit ses Oacons de toilette,
ses beaux flacons d'argent, cassolettes jadis
des essences préférées ; ses Yêlements bientôt
ne furent plus que " des haillons de haute
coupe n; un petit tailleur de Caen, mû d'une
compassion touchante, les réparait gratuitement, avec une sorte de re)',ped pour cette
lamentable et glorieuse défroque; le petit-fils
du confiseur de Bury slreet n'avait gardé, de
son luxe d'autrefois, qu'une passion irrési::;tible pour IC's friandises : chaque après-midi,
il se rendait chez un pâtissier, M. ~ladeleinc,
et là, prenait à droite, à gauche, nec une
goinfrerie féline, des dragées et des biscotins.
Un malin, comme sa blant·hisseuse, non
payée, réclamait vertement, le dandy arracha
silencieusement sa cravate, laissa tomber sur
Je sol. en un geste d'abdication, le flot de
mousseline jaunie, et noua à la diable autour
de son cou un chiffon d'étotle noire ... . Ce fut
la fin: quelques jours plus tard, en mai 185:,,
un huissier et deux gendarmes le conduisaient à la prison pour dettes. Quand- on
apprit la chose, à Londres, il y eut tout de
même un peu d'émotion; le duc de Beaufort
et lord Alvanley accordèrent leur patronage à
une souscription dont le montant permit de
désintéresser les créanciers du détenu qui
recouvra sa liberté; mais il n'était plus que
le spectre du Brummel d'autrefois.
Il se logea à l'hôtel d'Angleterre, dans une
petite chambre au troisième étage; sa méuwire s'était engourdie et n'avait plus que
d'étranges rappels. Il marchait d'un air égaré
et ne reprenait un peu d'enlrain qu'à table~
un jour, une étrangère (( d'une distinction
suprème 1&gt; se présenla chez Ficbet, le maître
de l'bôtel d'Angleterre , et demanda si
M. Brummel habitait là; sur la réponse affirmative, elle prit une chambre, OU\'rant sur
l'escalier, &lt;( pour le voir passer. » Bientôt
l'ex-fashionable parut, la mine idiole et congestionnée, se hàtant gloutonnement vers la
s~lle à manger, et descendit l'esraliC'r sans
tourner la tête; quand l'hôtelier rerint à la
chambre de l'inconnue, il la trouva étendue
sur le sol, le visage baigné de larmes ....
Qu'était-elle? On ne le sut jamais. L'une de
ces reines, sans doute, de Carlton-bouse ou
d'Almack, qui avaient jadis cherché une pelile Hamme d'amour dans ces Jeux aujourd'hui atones et demi-morts.
Son seul plaisir à lui, sa folie, consistait it
allumer quatre bougies dans sa pauvre chambre d'hôtel; puis il rangeait ses chaises
contre les murailles, et ouvrait toute grande
sa porte numérotée .... Alors, il annonça.il à
haute voix: « - Son Altesse Royale le prince
de Galles! ... Lady Conyngham 1. .. Lorrl Ycrrmouth! ... Lady Jersey! ... Sa Grâce la d.u-

�r-

1f1STORJA

chcsse de Devonshire! ... Ah! chère duchesse,
&lt;1uelle bonté d'être "e.nue sur u_ne invitation
aussi tardive .... n Pms le mamaque rt'prenait: " - Lord Alvanley!. .. Lady Worces-

ter!. .. J) Et, quand il s'imaginait toute la
nuLlesse d'Anglet"'rre réunie dan_s sa mansarde, le pauvre vieillard annonçall _solennellement, comme avec effroi : - c1 Sir George
-f•

Brummel ! &gt;&gt; Et il retombait sanglotanl1 rrjeté
dans sa honte et dans sa misf're par l'érncation de sa triomphante jeunC!-St', ... Il mourut
à l'hospice des fous le 24 mars 1840.
T. G.

-:,,

""'"
-

~
.

.. ~e
-__ F~--""--···
. . ·.• ..,..:;;·
~-----~-,.~
..

-~

~

VuE DE L,\ BASTILLE DE PA111S, liE LA 1-'0RTE SAJNT·ANTOUŒ ET D'UNE PARTIE /lü FAUBOURG, -

Gravure de

RIGAUD.

FRANTZ FUNCK-BRENTANO

.,,..

L'Affaire du Collier
XXXI
Correspondance secrète'.
Durant qu'il fut au secret, à la Bastille, le
priace de Raban parvint à correspondre avec
ses avocats. Il se disait malade et recevait la
visite du docteur Portal, professeur à !'École
de médecine, lequel imagina bientOt prétexle

à s'adjoindre le chirurgien Traverse, ami
personnel du cardinal 1. Ceux-ci, en cachette,
faisaient la petite poste. D'autres lois, le
prisonnier leur écrivait de courts billets, qui
passaient sous les yeux des officiers de la
Bastille; les médecirn; les remettaient à
Me Target et celui-ci, à Ja chaleur du feu,
faisait apparaitre l'écriture sympathique.
, J'ai parfaitement bien lu, écrit le cardinal
à Traverse, ce que vous m'avez adressé dans
le papier chilîonné ; mais il ne faudrait pas
le tant chiffonner. Je n'ose vous envoyer 1a
suite des confrontations jusqu'à ce que j'aie
votre parole pour ne les montrer qu'à li. Target, car, je vous le répète, si on avait vent
ou soupçon, il n'y a sorte de moyens qu'on
ne prît. » Les billets sont tristes. " J'espère
que je ne serai confronté que lundi, mais le
1. Doss. Target , Bibl. v. de Pa1·is, ms. de la réserve.
2. « Je crois que 11. le cardinal ayant du mal au

plus tôt que vous pourrez m'envoyer sera le
mieux. Vale, vale. Veuille le ciel diminuer
mes peines! " Puis : " Il y a chaque jour
neuf heures de confrontation, je suis très
fatigué. )J - c&lt; Je suis horriblement accoutumé depuis quelque temps, écrit-il une
autre fois, aux cboses qui ne doivent pas être
el certes cette habitude est pénible. Je vous
avoue entre nous que je commence à être
fatigué. !lais je ne ferai qu'en redoubler
d'efforts el surtout je ne veux pas que mes
ennemis puissent s'en douter. Je veux toujours paraître frais en descendant dans l'arène
et étancher le sang de mes plaies. Je leur
ôterai du moins cette satisfaction. Vale, vale. l&gt;
Les confrontations lui ont dévoilé la conduite atroce de celle pour qui il n'avait eu
que des bontés . C( Je suis affronté de~ain
avec la scélérate, mande-t-il à Target. AuJourd'hui elle a eu une scène avec le comte de
Cagliostro. Il l'a appelée cc sacrée raccrocheuse ", parce qu'elle lui disait des choses
désobligeantes sur sa femme et elle lui a jeté
un flambeau qui a frappé le Yentre du comte,
mais elle a été punie sur-le-champ, car elle
s'est porté la bougie dans l'œil. Nous v~rrons
demain. Je réponds qu'elle ne me Jettera
nei el au genoa a besoin rl'uu chirurgien. Ce 13 ma1·s
1786. Signé : Portal. :o Bibl. de l'A,·semil, ms.
Bastille, 12457 , r~ 68.

VII. - HISTORIA. - Fasc, So.
~

49

v.,.

rien et surtout ne me troublera pas : elle me
fait horreur. 1&gt;
!!me de la Motte perd de son assurance.
c1 Le dernier interrogatoire finit par ses
larmes, sa douleur, et pour réponse, qu'elle
se jette dans les bras de la Providence. "
Les déclarations de 11étaux de Villette el
de Nicole d'Oliva ont mis la probité du cardinal hors d'alteinte. (( Nous ne sommes pas
encore au bout des choses ex:traordioaires,
écrit-il; mais je les prévois sans aucun effroi.
Je remercie Dieu d'avoir rendu ma position
si différente .de ce qu'elle était. Ce qui me
renJ aussi plus tranquille, c'est que, l'honneur couvert, tout le reste n'est plus que
mon affaire personnelle. "
Dans ces lettres, sa bonté apparait encore
d'une manière touchante. Il est préoccupé de
Cagliostro et de sa femme, du baron de
Planta, embastillés à son propos. Il se soucie
d'eux autant que de lui-même. Les recommandations reviennent, incessantes. Il faut
mettre, dans le .Mémoire que Target va publier, la déclaration où !!me de la Molle a
fini par proclamer l'innocence du comte de
Cagliostro et de sa femme. Il faut aussi avoir
grand soin de donner toujours à Cagliostro le
t:n cl1irlll'gien _élait officicllef!lent at~ché ~u _scr\'ice des prisonmcrs de la. Dasltlle, mais celu1-c1 fie
pou\·ail faire l'alfairc.
4

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 49, Diciembre 5</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Escritores franceses</name>
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        <name>Frédéric Loliée</name>
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        <name>G. Lenotre</name>
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        <name>Henry Roujon</name>
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        <name>Joseph Turquan</name>
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                    <text>1f1STO'J{1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - une des roues de la voitur~. On prit (( un
rafraîchissement » l't on laissa rcposrr les
ehcvaux: vers dix heures H•ulemt•ut on se
remit en marche : Lefebvre avait pris place
avec les dames sur la carriole; à la barrière
de la roule de Granville, il descendit, paya
les droits d'octroi sur le; deux bottes de
paille c1ue contenait la voiture et l'on pénétra
dans la ville sans autres incidents 1 •
C'était à l'auberge de Gélin, rue PavJe,
que, ~ur l'avis du· notaire, on avait décidé de
porter les fonds; Gélin était le gendre de ce
Lerougc, dit Bornet, que Le Chevalier employait quelquefois, mais la voiture se trouva
trop large pour pénétrer dans la cour de
l'auberge; un passage de troupes avait eu
lieu, ce jour-1.1, et la maison était remplie
de soldats. Il ne pouvait être question 1e s\
loger; mais, du moins, fallait-il laisser là les
deux sacs d'argent; tandis que Gélin faisait
le guet, la marquise, consternée de se roir
en pareil lieu, ne pouvant sortir de la cour
parce que la voiture barrait la porte, dut

assister au déchargement; deux hommes,
l'un en veste, l'autre en ,c pelande bleue '»,
s'empressaient autour de la charrette; ce dernier tenait une lanterne sourde : Lefebne,
Lerouge, Mme Acquet elle-même tiraient de
la paille les sacs qu'on bissait par la fenêtre
du rez-de-&lt;:haussée dans la maison. li semble
que lime de Combray éprouva là, pour la
première fois, le sentiment de sa déchéance:
elle se trouvait brutalement mêlée à l'une de
ces expéditions qu'elle s'était représentées
jusqu'alors comme de chevaleresques pas
d'armes, et ces coulisses du brigandage lui
faisaient horreur. « - Mais c'est une bande
de coquins! , dit-elle stupéfaite, à Lanoë',
et elle insista pour qu'il la fit sortir; il lui
fallut passer par la salle du cabaret encombré de buveurs. Enfin dans la rue, sans tourner la tête, elle s'en alla à l'hôtel des Trois
Marchandli, en face de Notre-Dame, où elle
descendait habituellement.
Mme Acquet ne connaissait plus ces hésitations; elle dut souper avec les recéleurs;

1. l11lerrog1toires de l.anol'. tic lime tic Combray.
de Guillaume, dil L:rnol', passim. Archi\'CS ,lu greffe
tlt! la l:our d'assises de lloucu.
~- lntrrrogatoire rie Guillaume, dit L1110l'.
5. 11. EtonL avec Lanoi; iJui portait mon paquet , je
lui 1li.i: c C'est une l;ande de coquins, il ne faut pa~
se m1'.-ler d'eux. • JI m'olJscn a qu'il ne ,·oulait pas
liti~srr sa rnilurl! ni ses cl1C\'t1U~; JC l'approuvai cl lui
clis de h·s reprendre et tic les 0011,luire i son auberge
accoutumée. • Interrogatoi re de :lime de Cornbra1.

I,_ • - IL Qu'est-ce que le sieur cl'.\chC ,ous a &lt;lit
lor~(fllt' vou~ lui parlâtes de~ mis de la diligcnce '.1 I\. li m'as,nra qu'il u•~· étoit pour rien et qu'il élail
toujours digne de mon estime. - D. A \'Oire&gt; retour
tic Bayeux a,·cz-vous dit il volrc lillr cl à Lefebvre
(1uc vous a\·icz vu d'.\ché't - 1\. Xon, je m'en suis
hicn gardée : je les ai laissés d111s la persuasion oit
ils Cto.ient qu'il l•to.it en Angleterre. 1 Interrogatoire
de lime de Combray ..\rchh·es du greffe de la Cour
d'as~ise!i de llouen.

on sut que, dans la nuit, elle eut uec Allain
une entrevue mystérieuse derrière les murs
de !'Abbaye-aux-Dames; Bureau de Placène,
le caissier des chouans, a.}'ant eu vent d'un
transport de fonds, les y retrou,·a après arnir
encaissé l'argent; ils se séparèrent après une
heure d'entretien.
On ne sait où coucha, cette nuit-là,
Mme Acquet; elle ne parut à l'hôtel des
1'rois-.llarrlwnds que quatre jours plus tard;
elle l' rencontra Mme de Combray qui revenait de Bayeux. Dans son besoin de réconfort,
la marquise avait voulu voir d'Aché et savoir
de lui s'il était vrai qu'Allain eût agi d'après
ses ordres; mais d'Acbé, comme bien on
pense, avait assuré sa vieille amie qu'il réprouvait d'aussi vils moyens et u qu'il était
toujours digne de son estime • ». Elle était
re\·enue à Caen, très marrie de s'être laissé
jouer par sa fille et par le notaire; elle ne
leur dit rien de son séjour à Baieux, sinon
qu'elle n'y avait pas vu d'Acbé et qu'il était
encore en Angleterre; puis, toute boudeuse.
elle partit pour Falaise par la diligence, ne
voulant pas foire route a\'ec sa fille. Celle-ci,
le même jour - c'était le jeudi 25 juillet prit une voiture faisant le service de Caen à
Harcourt et descendit à la Forge-à-Cambro
où l'attendait, avec sa charrette, Lanoë, rentré à Donnay depuis le lundi.

(A

PARIS AU X XVII

J• S!Ëcu:.

-

LE HO! SORTANT

ou

PALAIS DE jl'SrlCE APRËS li:-.E SÉA:,;'C.E ROH.LE. -

...,,. 336 -

suivre.)

G. LENOTRE.

(D',.1frës 1111 Jtssin J/1 ,\fllsu CJ1·11,naltt.1

BELLES DU VIEUX TEMPS
&lt;'l"

Madame du Barr:y

•

i

Par le Vicomte de REISET.

C'est une mode généreuse pourrait-on dire
&lt;1ue celle &lt;Jui consiste à tenter de réhabiliter
des personnages historiques trop séYèremcnt
jugés par la postérité, mais parfois cette générosité franchit les limites
admises et c'est arec une surprise toujours renaissante que
nous \'oyons successivement
éroquer à nos yeux étonnés
des personnages historiques
que nous avons peine à reconnaître tant ils s'écartent
et ils dilfèrentde l'aspect sous
lequel nous nous les étions
jusqu'ici figurés~
Est-&lt;:e à l'amour du paradoxe ou au souci de la vérité
((u'il faut attribuer celle propension singulière? c'est un
point sur lequel il serait peutêtre délicat de se prononcer,
mais la tendance existe d'une
façon incontestable et c'est
avec un sourire quelque peu
sceptique que nous V0)'Ons
maintenant tresser de::; guirlandes à des hommes que
nous regardions jadis comme
des criminels vulgaires ou de
simples scélérats. M. Henri
d'Almeiras a tenlC de justifier Hobespierrc et, si cette
étonna11le disposition doit
E'accenluer davantage, il ne
faut pas dé;espérer de ,oir
prochainement béatifier Fou!lu ier-Tinvillc, el mèmc canoniser Uarat !
Est-ce à dire qu'on ne saurait se montrer trop rude ou
trop sévère et qu'il ne faille
pas quelquefois témoigner de
l'indulgence pour les compromissions des uns et les défaiJ.
lances des autres? Je suis
loin de prùner un pareil ri~
gorisme, et je me plais à
reconnaitre que certains personnages, mieux connus et
mieux étudiés depuis quelSo1mcEs. - ,1/me Du Barry, par Claude Sailll-Audrû:
~ll1Lt: PHL, féui er l9u.11. - La Du /Jarry, !llr
Ed.mont! C'l Jde., de Goucourt: C1u.RJ&gt;t.HIER 181M
- Anec~olcs sur la comtesse Du ·lllirr!} , pa~
0cta1c l za,m~ : Qu.1.\TI\. 1880. - Pierre de
Nol11~e, .J/arie-A11loÎ1/tlle, daup/ti11e - Capefiguc,
Lows .\ V el la ,oczélé dit Xl'IIJ• sii:clc, 18f:ii.
VI. - HISTORIA. - Fasc. 43.

ques années it la suite de recherches consciencieuses, nous apparaissent aujourd'l1ui
tout autres que nous ne les avions jugés.
Je citerai comme un frappant exemple la

Z.u1oa, LE NÊGRE DE

Tatllau de

VAN

4~

1tbtE

DU BARRY.

Loo. (Musü Carnavalel.

.\/me Cm11p1v1, 1822. - Smwr1~01. - Sout•e1tir1
de WebeJ·, 182t. - Arsêue Hou55AJC, f.ouis .\ V,
188i. - LcscurC', Corrrspouda11ce secrète sur
la cour el. la i·illc, 1866. - llaurice Bouln
falo11r de Alorie~ l11loù1etle, 1006. - )Jax. &lt;le l~
l\veheteric , llisloire de lla1·ù-A11loi11ctte, tOOà.

-: ,llémoires

uu·s de Jlme J rgée-te Br1111,

remarquable étude que M. Funck-Brentano a
consacrée à Mandrin. L'éminent historien,
tout en respectant scrupuleusement la vérité
historique et en ne nous dissimulant aucun
des pillages ou des exactions
dont son héros était coutumier, a su faire ressortir en
maintes cir..:onstances les côtés généreux de son carac•
tère, et a réussi à le rendre
pres'(ue sympathique à nos
ieux.
Mais si, dans certains cas,
la postérité a lait preuve de
sévérité excessive et s'il y a
eu des figures historiques injustement calomniées, il est
peut-être dangereux de tomber dans l'excès contraire,
en voulant à tout prix excuser toutes les erreurs, absoudre toutes les légèretés et
blanchir indistinc:tement toutes les consciences.
Tel est le cas, ce me semble, de Mme du llarry, que
M. Saint-André, dans un fort
heau livre paru récemment,
nous montre sous un aspect
un peu dilférent de celui
sous lequel nous nous la. figurons. La du 0arry qu'il nous
présente est toute de tendresse, &lt;le séduction et de
charme, et ne resscmLleguère
moralemenl,, il faut l'avouer,
aux portraits que nous counaissions d'elle.
La perfection de corps cl
de visage de la favorite de
l.ouis XV ne faisait point de
t.loule, et nul n'm•ait jamais
contesté l'aurait irrésistible
de ses blonds chernux boucl&lt;!s, ni des longs cils bruns
qui ombrageaient ses yeux
bleus, alanguis et remplis de
caresses.
Mais si cette merveilleuse
beauté réunit l'unanimité
- Edmond el Jules de Goncourt, 1/istoire de 1llarit:-A11tometle. - Charles Vatel, 1/istoire de la
comles,e d" Barry, 5 ,·olurnes. - Ar~ène Jlous~ye, la ~omlt88t: _du /Jarry. - Émile Canlrel,
,, o,welles a la mcw1 sur la com/r,;He du Barry
lrouvee, dan, les Jmpiers du comte de"". '
Mémoires du comte d' E,pinchal .

�r--

111STO'/t1.ll

dans l'hommage, personne, toutefois, n'a\'ait

songé jusqu'ici à nous entretenir de ses généreuses qualités, ni de la délicatesse de ses sentiments. Son nouvel historien a pris
à tàche de nous dJmontrcr que ~a
séduisante héroïne avait été calomniée et que le moral chez elle ne
venait pas déparer le physique. JI

lades d'enfant gâté déridaient le vieu\ roi
11ue tous les plaisirs avaient lassé.
Sa naturelle bonté n'avait pas été altérée

nous affirme que c·~st avec une sys-

tématique malveillance que la postérité s'est acharnée sur son nom, et

il s'indigne de ce déchainement de
calomnies que rien, à l'en croire, ne
peul juslirier.
Peut-èlrc M. Sainl-.\ndré s'était-il
laissé émou\'Oir par le charme de
celle qu'il a voulu défendre; mais.
grâce it des documents probants, il
a fait bonne justice de bien des fâcheuses légendes dont elle avait été
victime, et ce qui ressort clairement
de celle nouvelle étude, c'est que,

malgré la l,~gèreté de sa conduite,
Mme du llarry n'eut pas la jeunesse
éhontée que lui allribucnt les pamphlets de l'époque. Lorsqu'elle quilla
sa province pour débarquer à Paris,
elle avait quinze ans à peine, et
son visage était aussi joli que le nom de
Lange lfu'dle portait à ce moment. Tout
conspirait autour d'elle « pour dresser des
embùches sur le chemin de sa beauté », et
sa vertu fragile ne tarda pas à trébucher. La
cbute était inévitable pour celle petite ouvrière en modes; mais, s'il faut en croire :;on
apologiste, elle resta la cc grisette » amoureuse
et coquette, el ne descendit jamais au rang de
courtisane ,·énale, comme nous la dépeignent
les nombreux libelles souffiés par Choiseul.
Une &lt;1 grisette JJ avec toutes ses qualités,
tous ses défauts et tous ses appétits, c'est, en
effet, ce que ~Jme du Barry semble être restée
durant toute son existence, et c'est peut-titre
ce qui peut l'excuser davantage à nos yeux!
Elle en gardera toute sa ,•ie les goùts et les
sentiments, et ne sera pas même troub!Ce par
celle étonnante fortune qu'elle n'avait jamais
rêvée et dont elle eût été incapable, à elle
seule, de préparer les moyens !
A Versailles, entre sa perruche favorite, sa
petile chienne Dorine, ou Zamor son négrillon, comme Drouais nous l'a peinte dans le
grand portrait que j'ai sous les yeux, elle
restera ce qu'elle était, insouciante et rieuse,
sans nul désir de s'immiscer aux affaires dont
s'accommodent mal sa cervelle d'oiseau et sa
tète légère. Une seule fois elle touchera à la
politique, et ce sera entre deux éclats de
rire qu'elle renversera le ministère: « Saule,
Choiseul! saute, Praslin ! &gt;J disait-elle en
jonglant avec deux oranges.
Elle s'occupa bien moins des Jésuites et
des Parlements que des fêtes dont elle était
la reine, des parures dont elle ornait sa
beauté, et des bijoux dont elle aYait la hantise. Vivre à sa fantaisie, satisfaire à tous ses
caprices el plaire à Louis Je flien-Aimé, telles
furent son unique ambition et son occupation
constante. Son irrésistible gaieté, ses hou-

..
":\larli, apparllt'D11at ik .\S•• ~
a&lt;"...,_tc,,r,. du f\ar&lt;r·

;et,'

par la violence des attaques dont elle fut
l'objet. Les chansons qu'on lui prodigua
n'aigrirent pas son caractère el ne lui imposèrent jamais aucun désir de vengeance. Elle
ne sollicita aucune lettre de cachet et c'est à
sa prière que l'on mit en liberté les auteurs
de la Belle Bourbon,wise qu'un couplet trop
hardi avait menés à la Bastille. N'était-elle
pas la première à rire de la chanson et au
besoin à la chanter au roi lui-même 1 c, Je
n'ai jamais fait de mal à personne JJ, dirai-elle à Fouquier-Tinville qui vient de la conJamner, lorsqu'elle comparait, apeurée, devant le tribunal révolutionnaire pour entendre
son arrêt.
Légende encore, nous dira son biographe,
que cette grossièreté de langage qu'on s'est
plu à lui attribuer et dont on a voulu souiller
sa jolie bouche. Che, tous les contemporains

TRAi.'lEAU UE J)l\u; DU BARRY,

(Collection dit

Vrc0}1Tf: DE

REtSET,

au chjteau de

Vic-sur Airne.)

Ce traineau, qui proviciit de LOU\'Ccicnncs, s·ornc

il. t·a\'ant du portrait de Zamor. La teinte de la ti2:urc
est du plus beau noir. Zamor porte une coillure dorec
et un hausse-col, doré egalement. L'interieur du trai neau est garni de damas crème avec crépines et
r..a]on::. d'or. Sa caisse est roug-c amaranthe. Il a la
~orme ct·unc conque. Le petit siège de !'arnl!rc, dcs_tme au wndnclcur. est ,·ccoul'ert de velours roug-c a
crcrincs d'or. Les Q"Uidcs tenue~ p~1r le conducteur
pa.~saicat Jans l'ouverture pratiquée au-dessu;; du
bonnet de Zamor, a1in de ne pas !!èner :\\me ùu
Barry, assise dans le traîneau.

qui nous ont parlé d'elle, on ne trouve pas la
moindre trace de cette injuste imputation!
On nous vante au conlraire son goùt incontestable pour les arts et son amour
drs belles choses. Et à l'appui de ces
dires on nous cite les chefs-d'œnvre
donl elle avait peuplé son pavillon
de Luciennes et qu'elle avait commandés elle-même aux plus célèbres
artisles.
D'Espinchal, dans ses Me'mo1res,
nous apprend même que les lettres
ne lui demeurèrent pas étrangères.
&lt;&lt; Depuis sa retraite, nous dit-il,
sa principale occupation après la
toiletlc devint la lecture. )J Enfin,
en parlant de Mme du Darr), Talleyrand Jui-mème !,:e départit de sa
malignité habituelle; il nous parle
non seulement de sa grâce triompbante mais encore du charme de
ses propos; et Belleval, peu suspect
d'indulgence, s'étonne de la Yoir acquérir si vite le ton et les manières
de la cour.
Tous ces portraits séduisants ,
nous croyons sans peine à leur exactitude, mais ces qualités attirantes
ne pourront jamais cependant surfire à innocenter la favorite du scandale caus6 pendant tant d'années à Versailles par sa seule
présence aux côtés de Marie-Antoinette et
des princesses de la maison de France, et,
malgré tout, le nom de Ume du llarry rappellera toujours de f:icheux souvenirs! Sans
doute, M. Saint-André, à l'aide de documents probants et de preuves convaincantes,
a lavé la chàtelaine de Louveciennes de nombreuses accusations, et l'inconscience de
Mme du Barry a droit à des circonstances
atténuantes, mais son biographe ne s'en est
pas tenu là. En se faisant l'écho d'un récit
purement fantaisiste, il a voulu faire jouer à
la favorite un rôle dont la hauteur n'était pas
à sa taille, et lui a prêté un héroïsme dont la
pauvre femme n'était guère capable. C'est sur
ce terrain-là que nous ne saurions le suirre.
C'était au plus fort de la Terreur, nous dit
celle étrange légende, et quelques jours avant
que Mme du Barr)', détenue i, Sainte-Pélagie,
montât sur la fatale charretle pour y faire
son dernier voyage. On sait comment, en
effot, au mois de mars i W3 (avec u □ e telle
imprudence qu'on peut à peine se l'expliquer), Mme du Barry avait quitté l'Angleterre, où elle vivait paisible à l'abri de tout
danger, pour rentrer en France et revenir
s'exposer aux fureurs populaires qui devaient
lui ètre fatales. Fut-elle attirée à ces dangers
par le désir de retrourer ses trésors enfouis
dans les jardins dé Luciennes, ses vaisselles
cachées, ses diamants et ses objets d'art,
restes de son ancienne splendeur 1 Fut-ce le
désir de rentrer dans ses bijoux en poursuivant les a·uteurs du vol dont deux ans auparavant elle avait été victime1 Ou bien, comme
on l'a prétendu, vint-clic remplir une mission
secrète et servir les intérêts du parti contrerévolutionnaire en allant chercher pour ses

HISTORIA

i
DROUAJS, PINXIT

CLICt&lt;f 1111.AU .. t

ce,

MADAME DU BARRY
PL 48

�,

___________________________________

MllDJUŒ DU_BAR}ft - - - ,

amis de nouveaux sub5ides? c'est ce qu'il
n'est guère possible d'affirmer de façon certaine. Ce qui est sùr, c'est que ses sympatbies
politiques bien connues, le respectueux
dévouement qu'elle avait montré à la
famille royale, le deuil qu'elle avait porté
ostensiblement ù la mort de Louis XVI,
tout, même ses relalions en France, se
réunissait pour la rendre suspecte. Son

plus grand désir, en voyant confisquer
ses biens et les dénonciations s'accumuler sur sa tète, avait été d'obtenir un
nouveau passeport pour retourner en Angleterre. liais il était trop lard et eUc
allait périr victime de sa témérité. Le
21 septembre l 7DS, elle était jetée en
prison; elle ne devait plus en sortir que
pour aller 1l la mort. C'est ici (JUe se
place l'épisode rapporté par son apologiste.
Durant les deux mois où elle resta au
secret, un ami dévoué pénétra auprès
d'elle et lui olTrit le moyen de s'évader
si clic pouvait fournir une somme assez
forte pour acheter la complicité de ses
gardiens: « Pourrez-vous sauver deux
personnes'! &gt;&gt; demanda la prisonnière.
Et comme on lui répondait que le plan
préparé ne permettait d'en saurer qu'une:
«Alors, reprit Mme du Barr}', ce n'est pas
moi qu'il faut faire évader, c'est Mme
de Mortemart 1• Voici un ordre sur mon
kmc1uier qui vous comptera la somme. »
Mme de Mortemart était la fille du
&lt;l11c de Ilrissac, commandant général de
la garde royale, gouverneur de Paris,
massacré devant les grilles de l'orangerie de Versailles, que l'alTection la plus
tendre unissait à la favorite et dont les septembriseurs étaieat venus un soirjcter la tète
sanglante dans son salon de Louveciennes.
La dernière pensée du duc avait été pour celte
maîtresse adorée tl laquelle il avait adressé
les derniers mots qu'il eùt pu tracer, et en
échange de cette lidèlc alTection, Mme du
Barry avait voulu, au prix de sa propre vie,
sauver celle de la fille de son amant.
1. Adlllaï1lc-Pau line-llosalic de Cossé-BriS5.1c, fille tic
Timolüon, duc de Brissar, massacré à Versailles, Cl de
Uclie )laucini de l\"cvcrs. Celte dcrnii&gt;rc élail clicmême fille du duc de fürc,mis cl d'llélêne de Pontd1arlrai11.
A1\élaïdc ùc Brissac êpourn, le 28 déccmLrc
1781, le duc de Mortemart, niuf en prcmiêrcs
noces tic An11c-l,;al1riclle d'Jlarcourl ~ !a11uellc i! s·élait

'

et la déclaration suivante est plus catégorique encore:
" Dès les premiers troubles de la Révolution, m'a dit la marquise d'Havrincourt, propre petite-fille de Mme de
~Iortemart, ma grand'mère avait émigré
avec ses enfants en Angleterre, où elle
habitait un cottage avec la duchesse
d'llarcourt i. Ce n'est donc pas à l'intervention de Mme du Barr) qu'elle dut
d'avoir la vie sauve. De plus, elle ne fut
j:imais détenue en prison, ni !t Sainte-Pélagie ni ailleurs. Ce récit est une pure
légende dénuée de toute espèce de fondement. 1&gt;
Nulle affirmation ne peut ètre plus
probante, pnis11ue la marttnise dïlavrincourt est la fille de Louis-Victorien de
Mortemart et se trouve être, par conséquent, la propre petite-fille de la duchesse
de Mortemart, née Brissac.
La favorite de Louis X\", d'ailleurs,
n'avait rien d'une héroïne de roman. et
nous ne saurions conclure avec 11. Saint_\ndré que !"anecdote rapportée puisse
t!tre, à défaut d'authenticilé, du moins
conforme à son caractère.
Si l'on en voulait douter, ses défaillances, ;l son heure dernière, sont là
pour démentir le généreux sacrifice
qu'elle eût fait dans des circonstances si
1ragiques ! - La petite modiste d'autrefois a pu ùtre bonne fille et même
msceptible de louables sentiments, mais
elle était incapab]e d'une pareille immolation, mèmc pour celle qui lui eùl
Cliché Leroy.
été la plus cltère. Sa pelite âme, un
MoNmŒNT ,\ Fm, LE srn1N DE i\brn ou BARRY.
peu rnlgaire, n'élait faite ni pour les granTerre cuite comma,iiëe à CLonroN
des choses, ni pour les grands sentiments.
par la comtesse en 1~72. ( llusie de Cluny.)
Elle n'appartenait pas à la race des grandts
dames qui montèrent sur l'échafaud, en
martyres résignées et en chrétiennes ; elle
montrer la complète inanité. Les descendants fut, au contraire, la première victime de
de la fille du duc de Brissac, le duc de Mor- cette époque sanglante qui ait eu peur de
temart, la comtesse Guy de la Rochefoucault mourir et tlui ait tremblé devant la guilet tous les autres m'ont donné formellement lotine. Elle aimait trop la vie pour avoir
Ic lémoignage que cc récit élail mensonger, fait ,·olontairemcnl le sacrifice de son existence. La mort lui sembla si alJ'rcuse et si
m;iriC ('U 177'!. Ile cc mnriag,; naquirent qu:tlrc !'nfonls: l°Casimir-Louis•Viclurnicn, 116 lc '10 mars li87;
ellrayante que, jusqu'au pied de l'échafaud,
'2° Emma, née en 1i!)ll , mariée ,111 duc de Bc.1u!ieu;
elle implora sa gdce avec des sanglots cl des
::; .. :\11lonic, nCc en 17!)1, mariée au manpm Je Furhi11-Ja11~on; 4° .\licia, nCt· en !SOO, mariêe au duc de
;,émissements, et, pour sauver du couperet
:\uaillcs; clic mourut en 1818.
sa tète char.mante et légère, sous la main du
'!. c·ctaît la mère de la première femme de sou
m.1ri cl elle l'affcclionuail Luul parliculiCrcmcul.
bourreau, elle se débattait encore!
Si touchante que soit cette tradition, elle
p1\:he malheureusement par l'invraisemblance et tout vient se réunir pour en dé-

VtCO)!TE DE

REISET.

�RETOUR DE L'ILE o'ELBE. -

/../après SrEUBEX.

P. DE PARDIELLAN

/:

Un épisode des Cenl--]ours

1

D'après la légende, la grosse fortune de la
maison Rothschild s'est faite au lendemain de
Waterloo; mais s'il fout ajouter foi aux dires
d'un banquier anglais, anonyme, auteur de
mémoires dont le Berliner Lokal An;;eiger

a publié des extraits, le seul retour de l'ile
d'Elbe aurait déjà valu des gains énormes
aux célèbres financiers. A part une allusion
assez obscure que Napoléon fit à ce sujet, en
présence de ses familiers, à Sainte-Hélène, il
n'existe aucune trace de l'épisode suivant,
mentionné pilr le banquier en question.
Celui-ci, très jeune en 1815, travaillait

comme petit employé dans les hureaux de
M. James de Rothschild, à Paris. Le 5 mars,
entre neuf et dix heures du soir, le personnel
de la maison se préparait à s'en aller, c1uand
la porte s'ouvrit brusquement, livrant passage au baron James, qui, tout elfaré, annonça le débarquement de Napoléon à Fréjus,
et sa marche sur Paris. (&lt; Louis XVIII, continua-t-il, ,,a se sauyer aussi \'Île que sa corpulence le lui permettra. Les ministres rédigent une proclamation emphatique qu'ils
feront afficher demain matin. Cc n'est pas

cela c1ui les sauvera. Une fois de plus, la stupidité des Bourbons va troubler la paix et
entraîner la France à de nouvelles guerres.
Vous n'ignorez pas, messieurs, que nous
avons dans nos caves cent millions en napoléons d'or. Il est évident que 'l'alleyrand et
Fouché ne reculeront devant rien pour se
faire bien venir dç l'empereur. Comme ils
savent le monlant de notre encaisse en or, il
est non moins évident qu'ils l'engageront à
s'emparer de celte somme, à titre d'emprunt
force. Comment nous tirer de là 1 La confiscation o"': cent millions entraînera la perle
de notre maison. Mon frère Nathan seul (qui
était l1 Londres) pourrait nous sauver; mais
comment le prévl!uir? 1)
La chose n'était pas facile, car les barrières éLaient fermées et gardties par ]a
troupe. Cependant, l'auteur de Cû récit ayant
appris qu'un Allemand nommé Schmidt,
courrier de l'ambassade d'Angleterre, était
autorisé à sortir &lt;le Paris pour porter des
dépêches à Londres, offrit à M. de Rothschild
de remplir auprès du baron l'\athan la mission qu'il lui plairait de lui confier. Quoique

très inter1oqué par la proposition que lui faisait cet employé à 1,500 francs par an, le
baron James condescendit à lui exposer que
ce Schmidt avait refusé les dix mille francs
qu'on lui avait offerts s'il wulait se charger
d'emporter une leurc à l'adresse de son frère
Nathan, el que, par conséquent, il était superflu de renouveler une tentative auprès de
lui. ~fais J'auteur ne se laissa pas convaincre
et insista auprès de son patron, déclarant
nettement qu'avec de l'argent et une lettre
d'in'troduclion, il se faisait fort de remplir la
mission.
Gagné par sa &lt;:haleur et se disant, en
somme, qu'il ne fallait dédaigner aucune
chance de salut, le baron James lui fit donner
de l'argent et lui remit un chilTon de papier
avec ces mots griffonnés en hébreu : cc 'l'u
peux te fier entièrement au porteur. l&gt; Avant
de suivre l'auteur dans sa course ,·ertigineuse, il importe de remarquer que cet
homme était un passionné joueur d'échecs.
Dès qu'il avait une minute de loisir, il se
précipitait au café de la Hégence, où il engageait, sans tarder, une partie avec le courrier

I

\

�1f1ST0~1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~chmidt, lequel avait au même degré que
lui Je culte de ce jeu, noble enlre tous ..\
force de s'escrimer l'un contre l'autre, res

deux jeunes gens étaient dcrenus une paire
d'amis, plus que cela, de vrais inséparables.
L'auteur, qui, évidemment, n'était pas Je
premier venu, a\'ait entrevu dès le nom de
Schmidt prononcé le parti qu'il pourrait
tirer de la communjluté de leurs goùts. Au
sortir des bureaux de ~r. de Roth~child, il se
rendit au caré de la Hégence et demanda
qu'on voulût bien lui prê!er un jeu d'échecs .
Oe Jà, il s'en alla trouver son partncr. Celuici, tout n·aturellement, s'empressa de lui conter ses peines, c'est-à-dire l'obligalion oll il
était de faire le vopge de Londres . ~on moins
naturellement, l'autre lni proposa de l'accompagner, histoire de faire d'interminables
parlies en vue de rompre la monotonie de la
roule, et finalement l'entortilla de Ja façon
la plus merveilleuse. Schmidt ne demandait
qu'à se laisser convaincre, et bientôt l'émissaire de M. de r.othschild fut installé en face
de lui, dans une conl'oriahle chaise de poste.
An dernier relais avant Iloulogue, l'auteur
s'a,·rangea pour provoquer un accident &lt;le
voilure (il avait enlevé l'écrou d'une roue).
Tandis que ce pauHc innocent de Schmidt
s'échinait à faire faire les réparations nécessaires, son ami, qui, véritablement, n'était
pas digne de ce titre, enfourchait le premier
cheval venu, partait au galop cl, d'une seule
traite, gagnait la ville, après 3\'0ir parcouru
les dix milles qui la séparaient du lhbilre de
l'accid~nl. C'était, on l'avouera, une chevauchée peu ordinaire pour un homme qui.
peul-être, montait à cheval, ce jour-1~, pour
la premil·re fois de sa vie 1 ou qui, du moin~.

ne devait pas être entraîné 11 cet exercice
violent.
Le rniei donc à Boulogne, 011 de nombreux
obstadcs se dressent devant lui, sous forme
de sentinelles postées de distance en distance.
Des pièces d'or, semées adroitement, lui
frayent un chemin. Il se jctle dans une barf(U~ de contrebandiers qui semble préparée !1
c.on intention - comme dans les Trois MousquelaÏl'es - et. poussé par un vent favorable, s'éloigne de la rire. Quelques heures
plus tard, il débarque à Douvres, se fait donner une voiture allelée de quatre vigoureux
postiers et repart à une allure folle. Enfin, à
cinq heures du malin, trente heures après
arnir quitté Paris, il sonne à la porte de
M. Xalban de Rolhschild, lequel, sur le premier moment, n'esl pas autrement enchanté
d'être ré,·cillé à une h1,ure si matinale.
&lt;&lt; Tiré brusquement d'un profond sommeil
et informé de la catastrophe à laquelle sa
maison était exposée, il garde tout son sangfroid et, après une minute de ré/lexion, me
donna les instructions suivantes : C! Vous allez
retourner en toute hâte auprès de mon frère .
Ne vous laissez pas surmonter par la. fatigue
et arrivez à Paris arnnl J\apoléon. Soyez Lien
persuadé que vous n'obligez pas des ingrats.
Je ne vous en dis pas da\'antage, car Je moment n'est pas aux remerciements. Et maintenant, retenr z mes paroles. Le règne de
Napoléon sera éphémère. L'armée se dédarrra évidemment pour iui, mais la nation,
lasse de si nombreuses guerres, ne la suivra
pas . Le problème consiste pour nous à faire
disparaitre notre or, sans nons brouiller avec
l'empereur. ~ous n'avons rien it payer d'ici
quelque Lemps 1 mais les hillC'ls et valeurs vont

subir une dépréciation; par conséquent, l'or
fera prime. Notre ligne de conduite est donc
tracée : nous n'avons qu'à échanger notre
mélal contre des billets el des valeurs et à
garder le tout dans notre caisse jusqu'au
jour oll le calme aura succédé à la tempête.
Il est bien entendu que mon frère devra
assister à toutes les réceptions des Tuileries,
quitte, si on lui demande de l'argent, à répondre qu'il n'en a plus:. ~t maintenant,
partez, mon garçon, et rentrez ù Paris aussi
vite que possible. »
Lorsque le jeune homme allait sortir, le
baron .\alhan le rappela el lui demanda combien de temps il faudrait à Schmidt pour arri\'er à Londres. Sur la réponse qu'il ne pourrait pas y être avant neuî ou dix heures du
matin, M. de flothi:cbild en,·oya son agent
prévenir lord Castlereagh (alors ministre des
affaires élrangères) des én'•nemcnts qui se passaient en France.
&lt;c Comme mus n'avez pas de passeporl,
ajouta-t-il, et que j'en ai plusieurs signés eu
hlanc, je vais vous en donner un. Passez. par
Calais; ce sera plus prudent, car, à Boulogne,
on vous arrètcrait probaLlement. ))
Tout ceci fut exécuté à la lettre, cl le
8 mars, à une heure de l'après-midi, notre
homme remit au baron James les instructions
de son frère. Elles furent si exactement suh·irs
que Je jour où l'empereur rentrait 11 Paris il
n'y avait plus un centime dans les caisses de
la maison Rothschild.
Les plans de Tallei·rand et de Fouché étaient
d~joués, mais pcndaut la courte durée de son
deuxième règne, Napoléon J~r ne témoigna
ni mécontentement ni ressentiment à M. de
Rothschild.
P.

Preuves et épreUl!es

J'ai ouï faire un conte aux anciens, d'une
dame qui était à la cour, maitresse de feu
M. de Lorge, le bon homme, en ses jeunes
am, l'un des vaillants et renommés c.1pilaines des gens de pied de son temps. Elle,
ayant ouï dire tant de bien de sa Yaillance,
au jour que le roi François premier faisait
combattre des lions en sa cour, voulut faire
preuve s'il était tel· qu'on lui avait fait entendre; et pour cc, lais~a tomber un de ses
gants dans le parc des lions, étant en leur
plus grande furiei et Hi-dessus pria M. de
Lorge de l'aller quérir, s'il l'aimait tant
comme il disait. Lui, sans s'étonner, met sa
cape ~m poing et l'épée à l'autre main, et
s'en va parmi ces lions recouvrer le gant. En

DE

BRANTŒIE.

3.:p -

VUE DU CHATEAU DE VERSAILLES, DU COTE DES JARDINS- -

Gravure de

Ni':E,

a·après le

CHEVALJE:R DE L'ESPINASSJ,:,

FRANTZ FONCK-BRENTANO
~

PARDlELLAN.

quoi la fortune lui fut si favorable, que, fai- et faire preuve de leur valeur, ou les y poussant toujours bonne mine et montrant d'une ser davantage, que non pas faire de ces sotbelle assurance la pointe de son épée aux tises.
lions, ils ne l'osèrent attaquer. Et ayant reJI me souvient que, lorsque nous allàmcs
couvré le gant, il s'en retourna dcvrrs sa assiéger Rouen aux premiers troubles, mamaîtresse et lui rendit; en quoi elle et tous demoiselle de Piennes, l'une des honnêtes
les assistants l'en estimèrent bien fort. Mais filles de la cour, étant en &lt;loure que feu
on dil que, de heau dépit, ~J. de Lorge la M. de Gergeay ne fùt été assez vaillant pour
quitta pour avoir von lu tirer son passe-temps avoir tué lûi seul, et d'homme à homme, le
de lui et de sa valeur de telle façon . Encore feu Laran dïngrande, qui était un des \'aildit-on qu'il lui jeta par beau dépit son gant lants gentilshommes de la cour, pour éprouau nez, car il eùt mieux voulu qu'elle lui ver sa valeur lui donna une faveur d'unr
eût commandé cent fois d'aller enfoncer un écharpe qu'il mît à son habillement de tète;
bataillon de gens de pied, ol1 il s'était bien et, ainsi qu'on vint pour reconnailrc le forl
appris d'y aller, que non de combattre des de Sainle-Catherine, il donna si courageusebêtes, dont le combat n'en est guère glorieux. ment et vaillamment dans une lroupe de cheJe crois que telles femmes, par tels essais, vaux qui étaient sortis hors de la ville, qu'en
se veuJcnt défaire ainsi gentiment de leur.;; Lien combattant il eut un coup de pistolet
serviteurs, qui, possible, les ennuient. Il vau- dans la tête, dont il mourut roide mort sur
drait mieux qu'elles leur donnassent de belles la place; en quoi ladite demoiselle fut satisfaveurs, et l~s prier, pour l'amour d'elles, faite de sa valeur, et, s'il ne fùt mort sur le
les porter aux lieux honorables de la guerre coup, ayant si bien fait, elle l'eùt épousé.

~

•

L'Affaire du Collier
XXIV

Le coup de foudre (snite),
Mme de la Motte voyait approcher le terme
du 1er août où devait être fait le premier
payement de 400.000 livres. EUe avait vu,
chez le cardinal} Baudard de Sainte-James,
trésorier général de la marine, et savait que
celui-ci était attaché au cardinal, fort entiché,
par surcroit, de Cag]ios~ro, en_ relation enfin
avec les Bühmer. li avait marié sa fille avec
le marquis de Puységur, un adepte fervent
de Cacrlioslro et de Mesmer. « Sainle-James,
dit M~e Vigée-Le Brun, était financier dans
toute l'étendue du terme. C'était un homme
de moyenne grandeur, gros et gras, au visage
très coloré, de cette fraicheur qu'on peut
avoir à cinquante ans passés quand on se
porte bien el qu'on est heureux. 1&gt; Dans son
hôtel de la place Vendôme, dont les salons
immenses étaient entièrement tapisséa de

glaces, il donnait des dîners de cinquante vous à. Sainte-James. Pour lui, cent mille
couverts où la nohlesse et les lettres étaient écus ne sont rien. &gt;&gt; Rohan en parla au finan~
brillamment représentés. Sa magnifique pro- cier. li tombait bien.
priété de Nenilly reçut du peuple le nom de
11 Prêter 400 000 livres pour payer le col&lt;t Folie-Sainte-James )), à cause du 1uxe
lier; mais le collier esl fait de 800 000 livres
inouï. li y organisail des soirées où l'on que j'ai prêtées! J&gt;
jouait la comédie, où l'on tirait des feux d"arEncore Sainte-James consentirait-il à cette
tifice, où tant de personnes étaient invitées nouvelle avance, mais, rendu méfiant par
que l'on se croyail dans une promenade pu- l'aventure du fermier général Béranger, il
Llique. Sainte-James étail très ambitieux, désire qu'une lettre, ol1 la reine demanderait
avide de protections puissantes à la Cour; l'argent, demeure enlre ses mains. li n'y faut
il rêvait, non du ruban, mais du cordon donc plus songer.
rouge. C'est lui qui avait jadis prêté aux
Cependant on arrivait à la fin de juillet.
Bohrner les 800.000 livres avec lesquelles ils Mme de la Motte devient agitée, nerveuse.
avaient acheté les diamants du collier, pri- Comment reculer le terme du paiement.?
mitivement destiné à la Du Barry de qui c&lt; Que signifient, lui dira maître Target, ce
Sainte-James avait escompté la faveur.
trouble de votre maison, ces agitations du
Mme de la Motte dil au cardinal: « Je vois 27 juillet, où vous sorte, précipitamment de
la reine embarrassée pour le rnrsement du chez vous, où vous ne revenez ni dîner, ni
1er aoùt. Elle ne vous l'écrit pas pour ne pas souper, ni coucher; où vous vous réfugiez
vous inquiéter . J'ai imaginé un moyen de lui chez des amis et ne voyagez que la nuit? )J
!!tire votre cour en la tranquillisant. Adressez- Ce jour, 27 juillet, elle fait chez le notaire
- 343 ..,.

�r--

fflSTO'R,.1.ll

Minguet, en déposant des diamants C( d'une
immense valeur l&gt; , un emprunt de trentecinq mille livres. Le 51, elle lait porter chez
le cardinal une lettre signée (1 Marie-Antoinclle 1&gt;, ol1 il est dit que les quatra cent
mille livres promises pour le lendemain ne
pourront être payées que le ter octobre, mais
qu'i1 cette dale il serait fait un paiement dl!
sept cent mille livres en une fois, moitié de
la somme totale. Cette fois, l'inquiétude commence it pénétrer dans l'esprit du prélat.
!lais le lendemain une femme de chambre
vient l'appeler de la part de la comlcsse.
Celle-ci, de ses paroles insinuantes, s'efforce

de calmer ses esprils. Et la conriancc lui
revient quand lime de la Molle lui tend une
somme de trente mille li\ res, intérêt à V&lt;'rser
1

aux joailliers pour les srpt cent mille livres
dont le paiement était reculé en, octobre. Le

cardinal, qui croyait toujours Mme de 1a
Molle dans la misère, ne doute pas que celle
somme ne lui ait été remise par la reine. Le
juillet, il voit Jes joailliers, qui accueillent
très mal la proposition du délai. lis protestent avec vivacité et n'acceptent les trenle
mille livres qu'en acompte sur ft,s quatre
cent mille qui leur sont dues immédiatement 1 •
li est urgent qu'ils soient payés, disent-ils.
Sainte-James, leur créancier, de,,ient pressant
et les intérêls qu'ils ont à lui verser les accablent. Le cardinal craint un éclat. L'attitude
des lli.ihmer rendait en effet la 1-ituation extrêmement critique. L'histoire de Mme de la
Motte fait voir en elle une incroyable inconscience, qui fait d'ailleurs sa hardiesse et sa
force . Elle ne voit le danger que quand il est
immédiat et, alors .seulement, cherche à y
parer. En hâte elle fait revenir son mari de
Bar-sur-Aube, où le comte, dans une insouciance parfaite, menait un train royal; puis,
elle combine un coup si hardi, déno l:rnt une
vue si claire des caraclèr('s et de la situation,
qu'une fois de plus on ne peut retenir un cri
de surprise devant ce génie d'intrigue. Le
5 aoùt, elle envoie le Père Loth chercher Ilassenge et lui dit hardiment : (( Vous êtes
trompé. l'écrit de garantie qne possède le
cardinal porte une signature fausse; mais le
prince est assez riche, il payera. D
Parmi ces manœuvres longues, compliquées, conduites avec tant de suite et d'une
main si sùre, c'est ici le coup de maître. Mis
dans cc moment, brutalement, en face de 1a
réalité, épouvanté par la pcrspectire du scandale d'un procès certain, par l'effroyable
honte qui allait rejaillif sur lui Je la scène
du bosquet, à propos de laquelle le procureur du roi lui dirait qu'il avait été entrainé jusqu 'à la lèse-majesté, le cardinal,
qui avait des ressources très grandes, ne
devait pas hésiter à payer les joailliers et à
étouffer toute l'affaire. Et il n'eût pas hésité,
et Mme de la Motte et son mari eussent joui
tranquillement du fruit de leur larcin! Ceci

;;o

. 1. Ces f~it.s, d'après_ le mémoire des joailliers, les
rnterrogalo1res du carrltnal, le plaidoyer de M~ T:iro-et
et les notes qt!C cel_ui-ei r~unit et &lt;JUI sont consen·~es
dans son does1er.8tbL. 11 • de Paris, ms. de !a rt'~en•e

L' JlFF.!11~E
n'est pas une h} polhèse; on a les déclarations
du prince de Roban : « li entrait dans les
projets de Mme de la !lotte, dit-il, de déclarer elle-même que la signature était fausse.
Elle se flattait de m'avoir réduit par ses
adroites manœuvres à payer le collier sans
oser me plaindre. Et j'aurais certainement
pris le parti de m'arranger arec les joailliers,
('n sacrifiant ma fortune et en employant le
secours de mes parents !. n
Malheureusement pour Raban et pour
Jeanne de Valois, les bijoutiers, par timidité,
n'osent affronter le cardinal. Instruit, par son
collègue Bass('ngc, des paroles de Mme de
la Molle, lJiihmcr, en proie aux plus vi\'es
alarmes, court I,~ même jour à Versailles,
s'efforçant d'obtenir une audience de la reine:;.
Il ne peut voir que la lectrice, ~Jme Campan,
qui lui dit :
\( Yous êtes la ,•ictime d'une escroqu('ric,
jamais la reine n ·a reçu le collier . o
Au moins, à présent, les joailliers iront-ils
hardiment faire au cardinal la déclaration
que lime de la Molle leur a conseillée? Jusqu'au bout leur conduite déjouera ses calculs.
Le même jour, 5 août, Mme de la Moite
mandait Hétaux de l'illellc, le pressait de
fuir, lui remellait 4000 livres pour son
voiage. nétaux fait charger ses malles sur un
cabriolet ffUÏI a loué chez Hinnet, sellirr,
rue Saint-Martin . Le cbeval appartient à La
Motte. Il vient souper rue Saint-Gilles, gaiement, jusqu'à minuit, et comme les meubles
de la maison sont d~jà emballôs, à l'exception du lit des époux La Molle, Rétaux va
s'installer dans son cabriolet qu'il a fait
entrer dans la cour et part à deux heures du
malin. li prend le chemin de l'Italie, en passant par la Suisse.
Enfin, ce mème jour, 5 août, Jeanne envoie Rosalie chez le cardinal pour le presser
de venir la voir. Le cardinal a fait défendre
sa porte, mais la femme de chambre insiste,
le suisse la laisse monter. Le cardinal se
rend ru e Neuve-Saint-Gilles. n J'ai des ennemis, lui dit-elle, je suis accusée d'indiscrétions et de van/crics; d·un momrnt à l'autre
je puis être arrèlée; on m'a fait espérer, si
je quille Paris, que peut-être on cessera de
m'apercevoir oll je suis cachée. Je devrais
êl re partie. Juscru e-là je tremble. l~n attcn•
dant que mes ~lfTaires soient terminées ici et
que tous mes meubles soient enlevés, accordez-moi, de grùce, un asile dans votre
hôtel. )J Rohan, confiant jusqu'à la dernière
minute, lui ~it qu'il est prêt à la recevoir
avec son mari.
Dans la journée, elle avait donné un diner
oil elle avait reçu le comte de Barras, sa sœur
Marie-Anne qu'elle avait décidée à Yenir à
Paris, un neveu, et d'autres personnes. Il ne
fallait pas que son trouble intérieurse trahît.
Mais entre onze heures et minuit, après
qu'elle a fait éteindre toutes les lumières
par le portier, elle ouvre la porte doucement,

sans bruit, et glisse comme une ombre,
suivie de Rosalie.
ci Le tremblement, dira Me Target, se
montre dans tous vos pas . Les ténèbres ne
suffisent pas pour vous rassurer contre les
regards; vous craign('z jusqu'à la chandelle
de rntre portier; vous ne sortirez que lorsque
tout le monde sera sorti de sa loge et quand
la lumière sera éteinte; le capuchon de vos
mantelets vous couvrira le visage à l'une el
à l'autre; et c'est ainsi que vous parcourez
mystérieusement, dans l'ombre, la solitude
de celle parlie du boulevard qui vous conduit
à l"botd de Il. le Cardinal où vous allez
prendre refuge. l) Huc Vieille-du-Temple, elle
trouva son mari : c&lt; Le sieur de Carbonnières
nous conduisit dans une chambre qui avait
élé occupée par le sieur abbé George!. ,,
Par cette dernière rnanœuvre, Ume de la
Motte cro}'ait lier définitivement son .sort à
celui de Rohan, établir sa bonne foi : " Si
elle n'avaif pas agi de bonne foi, serait-elle
Yenne ainsi se livrer au prince1 J)
Le 4 aoùt, lendemain de la double déclaration laite par Mme de la Motte et par !!me Campan, Biibmer est appelé à l'hôtel de Strasbourg C'est Bassenge qui y va. Il désire
s'expliquer avec le cardinal, mais, intimidé,
il n'ose encore dire franchement ce qu'il a
sur le cœur, répéter ce qu'il lui a été déclaré
la veille, parler d"un faux. li demande seulement:
C{ Son Éminence est-elle certaine de l'inLrrmédiaire qui a été placé entre die et la
reine? lJ
Bohan voit la surexcitation du joaillier l't
en est effrayé. li faut le calmer. Il serait
capable d"aller jusqu'au roi lui révéler le
secret. nohan lui propose de remettre entre
ses mains le titre contenant les conditions du
marché, revêtu de la signature C! MarieAntoinette de ~·rance &gt;J . Ce sera sa garantie.
Mais immédiatement Bassenge comprend
qu'en cas de duperie cette seule garantie
qu'il a n'en est une qu'en demeurant dans
les mains du cardinal qui lui sert de.caution.
Le cardinal a Leau insister, il refuse de
prendre le billet.
Bassenge reparle de ses inquiétudes ; ses
créanciers s'impatientent, Sainte-James qui
lui a avancé sur le collier 800 000 livres ....
L·angoisse serre le prince Louis à la gorge;
à tout prix Bassenge doit être rassurl•.
&lt;! Si j e vous disais que j'ai traité directe•
ment avec la rei~, seriez-vous content?
- Cela me donn erait la plus grande tranquillité.
- Hé bien, j e suis aussi sûr que si j'avais
traité directement. »
En eflet Rohan n'a-t-il pas vu Marie-Antoinette à Versailles, le soir, dans le bosquel?
la reine ne vient-elle pas de lui faire remettre
50 000 livres? n'a-t-il pas reçu de nombreuses lettres d'elle?
Bassenge répond qu'il demeure inquiet.

1. lnt crr. de Rohan, publié par }[. Campardon,
p. ':223; confrontation à lïnspecteur Quidor, Ardt.

entrant à la Bastille, fut : « J"ai été trompé, j('
payerai le coll ier. »
3. DJclaration de Ilühmcr cl llssse11gc, Arch. 11al.,
Fi/441-~, 13.

1

,ml., X", B/ 1417; )lémoire de lfe T11rgt!l. Collection
complète, IV 1 177. - I.e premier mot du all'll inal,

c&lt; Je ferai représenter à Ja reine combien
ces délais sont nuisibles à vos intérêts. »
ÜJssengc se défie de l'intermédiaire. Sainte•
James est de plus en plus pressant.
&lt;c Je prendsdoncl'eagagement, dit Rohan,
d'obienir du trésorier de la marine qu'il
patirnle pour les pa)'emenls. )&gt;
Cc sont ces mots qui calment le négociant
et il prend congé.
A la suite de cette entrevue angoissante le
prince Louis dicta à Liégeois, l'un de ses
valets de cbambre, un billet où se peignent
ses tourments et qui a été retrouvé parmi ses
papiers. Le voici avec les indications qui
permettent d'en comprendre les termes.
Ell\"o~-J chercher B[assenge], qui soupçonne que
c'est pour lui parler clu même objet (le collier).
Il m'a demandé commer1t il devail répondre. Je
lui ai dit qu'il se garde bien de
foire aucunè ronfi /cncc, qu'il
del"aÎl di1'e qu'il a\'aÎL env,1\é

Entrée avec son mari dans ce petit appartement de l'hôtel de Rohan dans la nuit du
3 au 4 août, Mme de la !lotte en sortit le 5;
le 6 elle partait pour Bar-sur-Aube.
Elle prenait le chemin de son pays natal,
l'esprit rassuré. L'orage en éclatant tomberait
sur J\ohan, qui n'hésiterait pas à le dissiper
en payant les joailliers. D'ailleurs, la négociation n'avait-elle pas été faite directement
entre les marchands et le cardinal? Il n'y
avait pas raison de s'alarmer.
Quand les commissaires du Parlement objectèrent dans la suite à Rohan, que si la
dame de la Motte eût réellement fait imiter
la signature de la reine et rendre les diamants
à son profit, elle n'ellt pas déménagé au
vu et su de tout le monde pour aller à Barsur-Au be et se fût plutôt retirée en pays

l'objl'l rn question à l'étranèr
el que ji&gt; lui rt·comm:rn1lc ab50lumcnl le gerrct rl de ne f.iire
:rncune confidenci&gt;. Il m'a a firmé et n!pété ;J plusicms l'C'prisL'S
que sa vie n'était plus qu'un
lour1nenl dC'puis qu',I il\'nil p1 i:;
la li!lt'r!é tl'éc1·in:1 ii ... ( a rein,,)
, 1 1111'il lui rivait été dit l'flr' C.

(J/111e Cnmpan) &lt;111e le mailrc

(/tt 1·ei11e) 11e s 1,·:iit ce &lt;pic ci&gt;s
gcns-1~ (les Bühmer) \"Oulaicnt

dire. Que la lète lui lournail.
Cet eusemble des choses pourr:iil
aus~i faire tourner la mienne,
si cr n'était si1r que le mo~en
propo.~t.\ (la démarche aupri:s de
Sainlt-James) :1rrange louL pour
le présent el le futur. D'aillem·s l,t
J)C'rsonnc que je propose (SainfeJctmes ) est in struilc dr !nul

parce que débiteur (Les Bülimer)
n·n pu fc.irc nutremr.nl. Ain~i
cela ne change rieu à l'ordre dt'S
cho~cs et au contr,1irc fera naître le ealrue oil est actuellement
le Lroul,lc et le tlés1·~poir 1.

Le cardinal \'it elfccti,·ement Baudard de Sainte-J,1mcs. Il le rencontra dans le
monde, r □ une soirée. Tous
deux se promenaient sur la
terrasse parmi les invités. Le
cardinal supplia le financin
de ne pJ.s presser les bijoutiers el, pour le rassurer, il
lui confia qu'il venait de voir,
écrit de la main de la reine,
&lt;Ju'ellc avait 700 000 livres
pour Jes llühmer. Ruban faisait allusion à la prétendue
lellre de Marie-Antoinette que
Mme de la Motte lui avait
montrée en lui apportant les
30 000 livres d'intérêt sur la somme à verser
ultérieurement! .
1. Bibl. v. de Paris, doss . Target. C'est celte note,

su r laquelle R_ohan ne voulul pas s'expliquer au cours
du procès, ~n'il appelle la « riote informe ».
2. Les fo11s des 3 el 4 aofit 1785, d'a11rès les inter-

Gral'ure d'llubert, d'après L. M. Van Loo.

étranger, Rohan répondit très justement :
« La conduite de ladite dame de la Motte
rogatoires, confrontation~ et récolements du procês,
A1·ch. 111ll., X'! ll/14li, et d'après les notes des dos~iers Target et 8ül11ner, Bibl. v. de /lmis, ms. dc la

réserve.

DU COUTE~ - - ,

n'est pas si inconséquente qu'il semblerait au
premier abord. Elle croyait m'avoir tellement
enveloppé dans ses artifices que je n'oserais
rien dire, et de fait, les manœuvres sont tellement multipliées que j'aurais préféré payer,
ne rien dire et laisser Mme de la !lotte jouir
du fruit de ses intrigues. J)
« Quelle conduite plus naturelle, plus
habile, plus prudente, pouvait donc tenir
Jeanne de Valois? ohserv8 Me Labori. Fuir,
c'est s'accuser, donner à Rohan peut-ètre le
moyen de se déga~er. Rester, c'est condamner
Rohan à arrêter l'afiàire à tout prix, à payer
Biibmer, à se charger de tout. Que peut-elle
craindre en effet? Rohan n'est-il pas un peu
son complice, par son audace à s'élever jusqu'à la reinr, par cette crédulité naïve de
cette entrevue simulée, par cette correspondance ir1Yentée à plaisir? Encore dupe, Rohan ne peut
vouloir perdre la reine; désabusé, il ne peut affronter
une accusation de lèse-majesté, affronter l'échafaud:;. l)
De fait, noLan hésitait. Son
Hprit élait ballotté enlre des
incerlituJes cruelles. Laquestion qui lui avait été posée
par le joaillier, le hanlail. li
s'était efforcé de rassurer IlObmer; mais lui-même n'était
guère rassuré. Et voici q11e
l'escroquerie va lui apparai/re
dans son plein jour quand,
comparant pour la première
fois l'engagrm'ent signé (C Marie-Antoinette de France ,,
qu'il a entre les mains, avec
des billets de la reine qui lui
sont confiés par quelques-uns
de ses parents, il ne lrome
entre les écritures aucune ressemblance.
Cagliostro, son conseill1'r
habituel, e,t appelé auprès de
lui. L'alchimiste, pour une
fois, laisse de rùté les Jumières du grand Cofle, de l'archange Michaël et du bœuf
.Apis. Très perspicace, il démêle l'intrigue. &lt;r Jamais, dit
Cagliostro à floban, la reine
n'a signé Afarie-Anloinetle de
France. Sùrcment vous êtes
trompé. Vous êtes victime
d'une friponnerie et n'av('z
qu'un parti à prendre : aller
vous jeter sans retard aux
pieds du roi et Iui conter cc
qui s'est passé. »
Cagliostro de,·inait-il l'avenir? Dans le présent il parlait
d'or. Nous venons d'indiquer
le moment critique dans la vie de MaricAntoinette, celui où l'arrivée du Contrôleur
3. Fernand Lahori, Confê.rence des avocals, 20 nor
188~.
Alph. Karr (le Figaro, 11 j&lt;lnl'. 1800) d1h-eloppc
des considtlrotions identiques.

�, . _ 111STOR,_1.ll

L' JlFF .111]tE DU COLZ.1E]t _ _ .,.

général l'empêcba de questionner Bühmer
sur le billet qu'il lui remettait: nous voici
au moment critique dans la vie du cardinal.
Eûl-il suivi le conseil de l'alchimiste, l'effroyable scandale était évité. Il était dans une
perplexilé douloureuse. Et c'est encore sa
bonté qui l'arrêtait. Il hésitait à jeter dans
les fers cette jeune femme, une Valois. Elle
avait été poussée à bout pa'r la misère.
« Eh bien, si je le fais, répond-il à Cagliostro, cette femme est perdue.

- Si vous ne voulez pas le faire, un &lt;le
vos amis le fera pour vous.
- Non 1 non, laissez-moi réfléchir. l)
&lt;&lt; J'étais dans la perplexité sur le parli
qu'il me convenait de prendre, incertain s'il

27 juillet 1785, à l'abbé George!, son vicaire
général à la grande aumônerie, pouvoir de
disposer de tous les bénéfices dépendants de
l'évêché de Strasbourg. de l'abbaye de SaintVaast, de celle de la Chaise-Dieu, du prieuré
de Soucillange et d'accorder toutes lettres de
nomination.

A Ilar-sur-Aube, Jeanne donnait des fèles
éblouissantes. C'était un luxe fou. Avec son
mari elle va aux réceptions organisées par
les seigneurs de la contrée. A Châteauvillain,
le duc de Penthièvre l'accueille avec les plus
grands égards . {! Lê prince, dit Beugnot, la
reconduisit jusqu'à la porte du deuxième

jardins de l'abbaJ"e. Le ciel était rempli de
lumière. Le soleil avait disparu derrière les
hauteurs boisées qui enserrent Clairvaux. Les
arbres que porte la colline se découpaient en
dentelles noires sur un fond pourpre et or,
avec des coulées de cuivre vert, flamboyant ;
mais la vallée était dans l'ombre. Seules les
cimes des peupliers et des sapins émergeaient,
d'un jaune orange, comme trempées dans du
safran. Peu à peu la lumière s'est apaisée, le
ciel est devenu violet. Dans la vallée se tasse
une brume blanche, d'instant en instant plus
opaque, où se mêlent des tons gris de plus
en plus sombres . De gros nuages envahissent
lecoucbanl. Le crépuscule se perd dans la nuit.
Neu[ heures sonnent. C'est le moment du

VUE DE L'ABBAYE DE CLAIRVAUX 1 PRÈS DE BAR-SUR-AUDE.

fallait tout ébruiter en dénonçant la dame La
~Joue, s'il ne serait pas plus sage de payer le
collier et d'assoupir celte affaire 1 • »
En ce moment, l'âme du_cardinal fait pitié.
Enfant gâté de la fortune, élevé dans la richesse, les honneurs, tous les obstacles tombant d'eux-mêmes devant ses pas, il ~tait
devenu l'homme d'esprit, de manières délicates et agréables qui charmaient ses amis :
mais l'agrément même de la vie avait émoussé
en lui le caractère. Devant une décision à
prendre, il recule. Et cependant quel gouffre
s'ouvre devant lui. Un fait montre les craintes
qui l'envahissaient. En prévision d'événements
redoutés, peut-être mème de la privation de
la liberté, le cardinal de Rohan donna le

salon donnant sur le grand escalier, honneur
qu'il ne fait point aux duchesses et qu'il
réserve pour les princesses du sa11g 1), tant il
a de respect pour la petite-fille des rois. Le
comte Beugnot voit les époux La Motte presque
journellement.
Le i 7 août, Beugnot avait accompagné
Mme de la !lotte à l'abbaye de Clairvaux
pour les solennités en l'honneur de saint
Bernard. L'abbé, dom l\ocourt, prodiguait
lui aussi à la comtesse les plus rares distinctions. Il croyait, dit Reugnot, à ses relations
avec le cardinal et la traitait comme une princesse de l'Église. Jeanne était dans une toilette brillante et toute couverte de diamants 1.
On se promena toute la soirée dans les beaux

souper. L'abbé Maury, qui devait arriver le
soir même pour prêcher le panégyrique du
saint, était en retard. On se décide enfin à
neuf heures et demie à se mellre à table sans
lui. Le grand réfectoire, percé de deux: étages
de fenêtres, est en fête. Les murailles d'un
blanc cru renvoient la lumière des Lougies,
et les camaïeux: bistres, dans les voussures,
entre les pilastres élevés - des sujets religieux auxquels le style du temps donne un
air de mythologie à la Van Loo - brillent
d'un joyeux éclat.
f,e roulement d'une voilure. L'abbé Maury
parait, essoufOé, agité.
Des nouvelles?
&lt;( Comment des nouvelles1 Mais où vivez.

1. ~oies ile Bohan pour son 3\'0Cal ~I• Target, Bibl.

1•. de Paris, ms. de la rCserve cl inlNJ'. dC' Cagiiostro.

2. ~ol&lt;'s de T:irgel, Biul . v. de Pal'is, téscrve.

Yous donc? le prince cardinal de Bohan,
grand aumùnier de Franee, arrêté mardi
dernier, jour Je l'Asscmption, en habits pontificaux, au moment où il sortait du cabinet du roi. On parle
d°Lm collier de diamants acheté
au nom de la reine .... &gt;&gt;
.Jeanne était assise entre les
robes noires de deux moines et
sur son sein les diamants resplendissaient.
(&lt; Dès que la nouvelle avait
frappé mes oreilles, dit Beugnot, j'avais jeté les yeux sur
Mme de la Molle, qui avait laissé
tomber sa serviette et dont la
figure, pMe et immobile, restait perpendiculaire à son assiette. Le premier moment
passé, elle fait effort rt s'élance
hors de la salle à manger.
L'un des dignitaires de la maison la suit, et, quelques instants
aprè3, je quitte la table et vais
la retrouver. Déjà elle avait fait
mettre ses chevaux ; nous partons. »
Jeanne de Valois prononce
des paroles incohérentes. Brusquement sa pensée s'arrète sur
le no,TI de Cagliostro :
c1 Je vous dis que c'est du
Cagliostro tout pur.
- Mais vous avez reçu ce
charlatan, et ne vous êtes-vous
pas compromise avec lui?
- En rien, et je suis tout à
fait tranquille, j'ai eu grand
tort de quitter le souper. i&gt;
Ucugnot n'a pas une égale
confiance. Il conseille de fuir
en Angleterre.
C! Monsieur, vous m'ennu}'CZ
à la fin ! Je vous ai laissé aller
jusqu"au bout parce que je pensais à autre chose. Faut-il vous répéter dix
fois de suile que je ne suis pour rien dans
celle affaire? Je suis très fàchée de m'èlre
levée de table. Il
Le temps s'était g:Hé. De lourds nuages
roulaient au ciel. C'é1ait l'orage. Dans la nuit
noire la pluie tombait à Yerse. La Yoiture
était fouellée par les branches mouillées des
arbres, ·des hêtres et des frênes qui forment
les bois de Clairvaux : un clapotement monotone qui énervait. Les roues s'embourbaienl
dans les ornières. Le tonnerre éclatait. Par
moments les chevaux s·ébrouaient, refusant
d'avancer. Enfin on sort du bois. Des deux
cùtés du chemin les champs s'étendent mornes
el dé:;erts . Les lanternes sont éteintes. On ne
voit plus devant soi. La comtesse a peur que
les chevaux ne traversent pas droit les ponts
de l"Aube el la jettent dans la rivière. On
passe aux. Crottières. Enûni on arri\"e rue
8aint-Michel, à la maison de la comtesse.
l:Jeugnot lui conseille de brûler tous les papiers qui concernent ses rapports avec le
cardinal. 1( Nous ouvronsi écrit-il, un grand

colîre en bois de santal rempli de papiers de
toutes couleurs. J'étais pressé d'en finir. ii
Pourqnoi ne pas jeter le tout au feu, ensemble,

Grarnre d'Hubert, d'après Méont.

tience 1 • BOhmer s'y rend le U août. Interrogé, il dit comment il a vendu le collier.
~farie-Antoinctte, étonnée, effrayée, ordonne
au bijoutier de lui rédiger un
mPmoire, qui lui est remis le
12 i. La négociation du Collier,
l'initiative de !!me de la !lotte,
les démarches du cardinal et la
remise du bijou entre ses mains
y sont racontées en détail.
:\farie-Antoinette en parle
aussitôt au roi, émue, irritée.
Elle se senl outragée par l'abus
fait de son nom. L'antipathie
que sa mère lui a communiquée et a entretenue si soigneusement en elle, reparaît dans
toute sa force. cc L'affaire, écrilelle à son frère Joseph ![, a
été concertée entre le roi et moi,
les minislres n'en ont rien su. 1&gt;
Ce fut le malheur. Dans le ministère, étaü alors un homme
de premier ordre, doué d'une
connaissance profonde des hommes et d'une précieuse expérience, le comte de Vergennes.
Il eût empêché la faute irréparable qui Ya être commise.
Le 10 aoùt, Baudard de Sainte-James dinait chez le cardinal.
Celui-ci, au cours de la conversation, se plaignit encore de
Ilühmer, de ce qu'il avait négligé de parler à la reine du
collier, ayant eu occasion de la
voir.
&lt;t Je ferai dire à Ilassenge,
ajouta+il, d"aller à Versailles
vendredi prochain, pour parler
avec Sa Majesté".»
Le 15 août, jour de l'Assomplion, était jour de grande
fêle à la Cour depuis le vœu de
Louis XIII plaçant sa couronne
et le royaume sous la protection de la Vierge.
C'était aussi la fête dtl la reine. Toute la cour,
et la noblesse qui gravitait autour de la cour,
se trouvaient à Versailles, et le peuple arrivait en foule de Paris. Dans la matinée, le
roi, la reine, Breteuil, le garde des sceaux

en bloc? Mais Jeanne tient à ce que le jeune
avocat lise certains documents. C'était la prétendue correspondance amoureuse de Rohan
avec Jeanne de Valois . Il était nécessaire que
Beugnot en pril connaissance afin d'en pouvoir témoigner à l'occasion, mais nécessaire
aussi que les lellres fussent anéanties après
cette lecture, afin que l'authenticité n'en pùt
.1. « lfonsie.~r, M~1lam e de ~fozri ti l s·agil de ~lme de
)lise1")&gt; premier~ f7mme de charge de la reine) nl'a
être contrôlée .
elrnrge de vo~s i•crne de la par de Ln Beine de \'OUS
L'aube blanchissait quand Ileugnol prit lro_uver demin mat1n 1 9 du présent. à Trianon. ~a
MaJeslé veue ,·ous l'aire voit- une boucle de cinlurc
congé. 'fous les papiers étaient détruits.

XXV
De la fange sur la crosse
et sur le sceptre.
Tandis que le cardinal était dans ces perplexités, la reine, mise au courant de la
conversation que Mme éampan avait eue, le
vendredi 5, avec son joaillier, manda celui.ci
à Versailles, le lundi 8 aoùt. Elle le mande
en toute hâte. Le billet, rédigé par Loir, son
valet de chambre, témoigne de son irnpa-

dont les diameJJl ue tienne pas bien, leur (l'heure)
l! pl~s como&lt;le serel entre neuf ou cl ix heur du matin .
.1ai I h_~nnenr cleslre, Monsieur, Yot1·e humble ser\'iteur. Signé : Lorn. F,n poslscriplum : Si monSÎt!llr
llohemer 11etés p:is à Pal'is, je pry monsieur llazauge
denv~yer un cx1Jres it lloisi (l:iuissy•Saint-1,l'ger). Uc
Ve1:s11.1llcs, cc 8 aou~l 171fü. Au 11erso : Service de ]a
~eme trës p~essC. Monsieur, monsieur Bohemer, juuuillicr .du .Rot ~l de la Couronne, rue Vendom'me au
ifüra.1s, a ~:iri s. En apnstille : Au porteur dix-huit
so! ~1 !a presente est remis ..avan lroi~ heur de J'npri:s
rn1.d1, cc g a?ust. » Doss. llohmer, Bi.hl. v de Paris,
m~. de la resctre.
2. Il y a deu" mëmoires du Bôhmcr cl Ilassen&amp;e
c~posant l'a!l~ai~e du _Collier, c~,lui qui fut remis Îe
12 ;oùl 178;i a la rerne _(publie e1~ 1786, s. 1., in-~
de. -4 p.) el u11 autre qu, fuL remis le 23 août au1
m1~1str~s. Arch. trnl., F~ 4445/13.
oJ. Bd.il. ual., ms ..loly de Fleury 2088, f 0 328 v.

�..,
r--

H1STO'l{1.11

Miromesnil se sont réunis à dix heures dans
le cabinet du roi 1, Vergennes n'y est pas; la
riuestion qui va être agitée n'est pas de son

celte acquisition d'un collier de diamants que
vous auriez faite au nom de la reine? &gt;J
Rohan est devenu blême.

CHATEAU DE VERSAILLES, -

département. Breteuil donne lecture à haute
voix du mémoire des joailliers. Les opinions
sont exprimées. Miromesnil recommande la
prudence, la modérat;on : « Il faut, dit-il,
s'informer encore, Rohan n'est-il pas d'un
rang et d'une famille à être entendu avant
que d'ètre arrèté? J) Avec violence, Breteuil
exprime une opinion opposée. Nous avons dit
la haine personnelle qui s'était élevée entre
Rohan et lui.
Uretcuil étr1it un homme très bon et fut
un minislrt! dislingné auquel l'histoire finira
par rendre justice. Avec ses grandes qualilés
de cœur et d'esprit, il avait malheureusement
une nature ardente el brusque. Il crut véritablement que le cardinal, abimé de delles,
avait imaginé une pareille nf'gociation pour
se libérer de ses créanciers. Il exprima l'avis
de l'arrêter sur-le-champ. Marie-Antoinette,
non moins passionnée, ne comprenait pas
qu'on hésitàt : « Le cardinal a pris mon
nom comme un vil et maladroit faux monnayeur. &gt;&gt; Louis XVl inclinait vers l'avis de
Miromesnil. Il demanda à Breteuil d'aller
chercher Rohan. Celui-ci s'était rendu à Versailles pour célébrer, dans la chapelle du
palais, l'office de ]'Assomption. li se trouvait
avec les &lt;&lt; grandes entrées &gt;&gt; dans le cabinet
du roi !, C'étaient les dignitaires de la Cour,
les noms les plus illustres de la noblesse. A
onze heures, il entre dans le Cabinet intérieur,
vêtu en soutane de moire écarlate et en
rochet d'Angleterre.
« Mon cousin, dit le roi, qu'est-ce que
1 . Aujourd'hui, au châl ëau de Versailles, salle 130.

LE CA131NET DU ROI.

&lt;! Sire, je Je vois, j'ai éié trompé, mais je
n'ai pas trompé.
- S'il en est ainsi, mon cousin, vous ne
devez avoir aucune inquiétude. ~Jais expliquez-vous .... J)
La reine était devant lui, la tète haute et
fière. Elle le perçait de son re~ard qu'elle
savait rendre si dur et altier; elle l'écrasait
de sa colère, de son mépris . Quelle chute
brusque, atroce, où d'un coup était brisée la
belle et Iongnc espérance qui s'était peu à
peu élevée en Rohan depuis la scène du soir
au fond du parc. Bohan étouffe, le sang enne
ses tempes, ses jambf's fléchissent. Le roi
voiL sen é~otion et lui dit d'une voix plus
douce : « Ecrivez ce dont vous avez à me
rendre comple. » El le roi passe dans sa
bibliolhèquc5, avec la reine, avec Breteuil el
Miromesnil. TTohan est seul, assis devant une
grande feuille blanche, les yeux hagards, la
cervelle vide. li regarde la feuille blanche
fixement. Sa main tremble. Il écrit quinze
lignes commençant par ces mols : C( Une femme
que j'ai cru ... », finissant par ces mols :
u madame J,amotle de Valois ».
Nous lisons dans le rapport officiel au lieutenant de police de Cros11e : 1&lt; Le roi a lais~f!
le cardinal seul dans le cabinet ari.n qu'il pût
écrire lranquillcment. Quelque temps après
le cardinal a apporté nu roi sa déclaration
qu'une femme nommée de Valois lui avait
persuadé que c' étai I pour la reine qu'il fallait

2. Aujourd'hui snlle 125. Ne pas confondre le Cabinet, appclë amsi cabincl du Conseil, al'cc le Cabiriel
intérieur.

- 348 ""

faire l'acquisilion du collier et que cette
femme l'avait trompé. n
cc Où est celte femme? dit lo roi.
Sire, je ne sais pas.
- Avez-vous le collier?
- H est entre les mains de cette femme. &gt;J
(( Le roi lui a dit de retourner dans le
caLinel et d'y allendre. Quelques instants
après, le roi et la reine ont été dans le cabinet
où le cardinal attendail. lis ont ordonné au
garde des sceaux et à M.' de Breteuil de les
suivre. Alors le roi a ordonné au baron de
.Breteuil de faire lecture du mémoire des
deux marchands. lJ
C( Où sont ces- prétendus billets d'autorisation, écrits et signés par Ja reine, dont il est
question dans le Mémoire? dit le roi.
Sire, je les ai, ils sont faux.
Je crois bien qu'ils sont faux!
.le les apporterai à Votre Majesté.
El cetlc lellre écrite par vous aux marchands joailliers, qni est également d;ms lé
Mémoire?
- Sirr, je ne me rappelais pas l'arnir
é,-rite. mais il foet bien que je l'aie écrite
puisrpt 'ils en donnent copie. Je pa}crai le
colli(•r. l&gt;
Un moment de silence, et le roi rl'prend :
c( Monsieur, je ne puis me dispenser, da11s
une pareille circonstance, de faire mettre les
scellés c:hez vous et de m'assurer de YOtre
personne. Le nom de la reine m'est précieux.
Il est compromis, je ne dois rien négliger. &gt;&gt;
l\ohan supplie de lui éviter l'éclat, surtout
an moment où il va entrer dans la chapelle
pour orficier devant toute la Cour el la foule
de peuple ,enue de Paris. Il invoque les bontés
du roi pour Mme de Marsan qui a eu soin de
son enfonce, pour le prince de SouLisc, pour
le nom de Rohan.
Le roi, reut-êlre, allait céder; mais la
reine, qui s'étaiL contenue a\'eC peine, inter, ient :
&lt;( Comment est-il po,;;sihle, monsieur le
cardinal, que, ne vous ayant pas p·irlé depuis
huil ans, vous ayez pu croire que je voudrais
me servir de rntre entrf'rnise pour conc:lure
le marché du collier? i&gt;
Marie-Antoinette parle d'une voix haule et
nerveuse. Elle pleure. Ce sont trop dt.! r:111cnnes, avec celles de Marie-Thérèse, qu'rlle
ressent en ce moment. Son émotion g-.ignc le
roi. Breteuil l'emporte sur Miromesnil.
&lt;l :Monsieur, je tàcherai de consoler ,·os
parents aula1H que je le pourrai . .le dé:-ire
que vous puissiez vous justilier ..le fai~ cc
que je dois comme roi et comme mari. &gt;&gt;
Cependant la foule brillante qui emplissait
les appartements du roi, l'Œil-de-Br~uf, la
ChamiJre, le Cabinet du Conseil, lcCalii11l'l de
la Pendu le, était devenue nerveuse. L'IH'U re
de la messe était écoulée depuis longtemps.
Tout était devenu sombre. On pressenlait un
orage. Que se passait-il derrière la lourde
porte de glace, dJns le Cabinet intPrieur '! Et
les rumeurs de circuler, des bruits vaguts,
des propos.
Un remous. La porte de glace s'est ouverte.
3. Aujourd'hui salle 155.

_______________________________ L'

Rohan parait, droit, pâle. Breteuil est derrière lui. Celui-ci ne se tient pas de joie. Son
,·isage en est empourpré. D'une voix éclatante
il crie au duc de Villeroi, capitaine des gardes
du corps :
&lt;( Arrètez monsieur le cardinal! &gt;&gt;
Quel hourvari l Les courtisans se bousculent. Ceux du second rang se haussent pour
mieux voir. Il en est sur les banquettes. Et
ils sont tous là, les « entrées de la Chambre &gt;1 ,
les &lt;( entrées du Cabinet i&gt;. Sous les yeux qui
le dévisagent, le front moite, le regard 11xe,
talonné par Breteuil qui se rengorge, le prince
Louis lraver.;e l'enfilade des salles, le cabinet
de la Pendule, le cabinet du Conseil, la
Chambre. l'Œil-de-llmuî : le long calvaire!
Il csl enfin appréhendé au moment où, sortant des &lt;! appartements n, il passe de l'Œilde-Ilœuf dans la grande galerie. Une lumière
éblouissante. Le soleil tombe à plein par les
larges fenêtres, reflété par les glaces. EL ici
c'est la foule, le peuple même qui s'entasse.
Dans sa parure ponti0cale, s'apprètant au
sacrifice divin, le prince cardinal, grand aumônier de la France, est arrèté comme un
voleur 1 •
Au premier moment la confosion avait été
si grande que Villeroi avait dù attendre avant
de mettre l'ordre rrçu à exécution. Il avait
confié le cardinal à M. de JouITroy, lieutenant
des gardes du corps. Et, dans l'émotion générale, le seul qui ait du calme, c'est Rohan,
redevenu maître de lui, Il demande d'une
voix tranquille à M. de Jouffroy un crayon,
et écrit, sans autre façon, quelques mots sur
un billet qu'il a appuyé au fond de son bonnet
cat·ré rouge : c'est l"ordre à son fidl:le :iLbé
Georgel de brûler immédiatement tous les
papiers qui sont dans « le portefeuille rouge ii :
les lettres si thères jusqu'à ce jour - cc
qu'il a,·ait pu conserver des petits billets à
virrnelles bleues. Quand il arriva à l'h(Jlel de
St;asbourg, sous escorte, l'ordre était exécuté.
Le lendemain Rohan partit pour la Ilastille,
rassuré de ce côté.
Mme Campan nous fait connaitre l'~tat
d'esprit de la reine : C&lt; Je la vis après la sortie
du baron de Breteuil. Elle me lit frémir par
son agitation.
&lt;! Il faut, disait-elle, que les rices hi&lt;lcux
C( soient démasqués. Quand la pourpre ro(1 maine et le litre de prince ne cai.;hent
(( qu'un besogneux, un escroc, il faut que la
France entière t·t que l'Europe le sac.lient! J)
Marie-.\ntoinctte complait sans les partis
qui allaicut se mettre avec TTohan . Tout
d'aLord sa famille imrnédiale, les fiohan, les
Soubise, les Marsan, les .Brionne, le prince
de Condé qui a t'·pousé une Bohan et sa maison puissante; et autour d'eux tous les méronltnts de la Crmr; tout le clergé, dont
l\ohan esl le chef, depuis le plus humble
séminariste jusqu'au prince-archevêque de
Cambrai qui est, lui aussi, un Rohan; le
. ~ .. Celle sc~u.e ~ ~lé reeonsliluée d':iprês le rnpporl
olf1c1cl ad'.·esse a 1 \uroux de Crosne, ,l1el~lenanl général de µohce (puhl. par Pcuchct, Memoire11 tirés des
A_l'~hives de t.a poli~e, Ill, 158-61 ), complété par le
r~cat que Mane~Anlomette en a c1woyé à son frëre
Joseph Il (lettre du 22 :1oùl 1785, pu!Jliée par lll\l. de

Parlement rival du trône; la Sorbonne où
Bohan est proviseur E:l où il est aimé; les
ennemis de Breteuil, et ils sont nombreux
puisque Breteuil est un homme de valeur;
les ennemis de la reine, et ils sont nombreux
puisqu'elle est charmante et bonn~; Calonne
et ses créatures; Lenoir el ses partisans; le
Garde des Sceaux lui-même, ami du cardinal;
enfin les gazeliers, les libellislcs, les nouvellistes, les esprits forts d'estaminet, les di-5coureurs de prÔmenadc5 publiques , les orateurs du Palais-Ropl, qui voient dès alors,
dans ce conflit enlre la reine et le premier
dignitaire de l'Église de France, une lutte où
le trône et l'autel, précipité.:5 l'un contre
l'autre, vont, l'un l'autre, se fracasser.
l\ivarol écrit : ,, li. de Oreleuil a pris le
cardinal des mains de Mme de la Molle el l'a
écrasé sur le front de la reine qui en est
restée marquée. l&gt; Cette image, qui compare
nohan dans sa robe rouge aux coqnelicots
qm: les enfants s'écrasent sur les tempes, est
hardie, a~surément; mais elle dit bien cc
qu'elle veut dire.
Au Parlement, l'un des conseillen les plus
écoutés, Fréteau de Saint-Just, s'écria, se
frottant les mains, quand il apprit le scan&lt;lale, : c&lt; Grande el heureuse affaire! Un cardinal escroc. la reine impliquée dans une
affaire de faux!. .. Que de fange sur la crosse
el sur le sceptre! Quel triomphe pour les
idées de liberté! Quelle importance pour le
Parlement 1 »
Le 1• juiu 1 70., , à P,ris, ledit conseiller
Fréteau de Saint-Just f11l décapité, Les lrico-

CHATEAU DE VERSAILLES. -

Beaucourt cl de la Rochelerie, Il. 74-76); par le

récil que Rohan en fiL d~ns la suite lui-même; par l:1

relation de Bescnval (Mémoires, éd. Barrii:irc, Il ,
164-65) qui en tenait les circonstances de la bouche
même de la reine; cl par les letlres que Rivière,
agent diplomalique de Saxe, adressait au priucc Xo"ier

Jl1'1'.1!11(E DU COLI.TE]( - - .

leuscs débraillées 1 les patrioles aux figures
Jie de ,,in se pressaient autour de la guillotine. Fréteau pensa-t-il à ce moment à reprendre sa harangue : (( Grande et heureuse
affaire!. .. de la fange sur la crosse et sur le
sceptre ... triomphe de la liberté!. .. » Un
bruit sec : la tète roule, sanglante, les yeux
ouverts.

XXVI
La Bastille.
Le jour mème de l'arrestation du cardinal,
une lettre de cachet, contresignée Breteuil,
ordonnait l'incarcération de Mme de la Molle
à la Bastille'. Le 18 aoùl, à gualre heures du
matin, sous la direction de l'inspecteur Surbois, quelques hoquetons soutenus par la
maréchaussée du pays se présentaient au
domicile de la comtesse, rue Saint-~fichel, à
Bar-sur-Aube. Les hoquetons mirent plus de
h,He que de soin à exécuter leur mission. l!s
n'avaient pas ordre, il est vrai, d'arrèter le
comte de la Motte, mais ils le laissèrent tranquillement détacher les boucles d'oreilles, ôter
les bagues ornées de brillants qui étaient aux
doigts de sa femme, et faire ainsi disparaître
le corps même du délit qu'elle portait sur
elle. Aussi1ôt aprè; le départ des hoguetons
et de sa femme, La Molle alla rendre compte
de l'événement à Albert .Beugnot c&lt; d'un ton,
dit celui-ci, suffisant et tranquille )l,
Dans ses Mémoires, Beugnot passe sous
silence une réunion des parents et amis de
Jeanne de Valois, où La !lotte était venu le

LA SALLE OU CONSEIL.

de Saie, à Pont-sur-Seine (,frchives de l'Aube), puLI.
par Ars. Thé\'enot.! Corresp?udaJ1ce
pt.iuce Fr.-X.
de Saxe, p. 232-.:,4. - VoJr, pour 11dcnt10ration des
salles où la scène se déroula. Pierre de :Solhac le
Châlea!t de. Yersai!les sous Louis XV, p. 74-75.'
2. Or1g. Btbl. del Arsenal, ms. Ba~tillc 1'2457, f :m.

1u

0

�r--

1l1STO'J{1A

convier et où le jeune avocat s'empressa de se
rendre. Le soir même, ''ers les huit à neuf
heures, le comte de la ~fol te, sa sœur Mme de
la Tour et le mari de celte dernière, le prévüt
Clausse de Surmont et sa femme, oncle et
tante de Jeanne de Valois, le lieutenant en
l'éleclion de Bar-sur-Aube, Filleux, et Bcugnot en personne, s'assemblèrènt dans la
mai,on de la rue Saint-Michel. Que ferait-on
en fal'eur do Mme de la !lotte et par quels
moyens parviendrait-on à sauver les biens qui
étaient alors dans ses mains? Sur le premier
point il fut décidé que le comte de la Molle et
sa sœur, Hme de la Tour, partiraient pour
Paris où ils agiraient au mieux. En ce qui

L' .ll'F'Fltl"Jl.E
dans deux grosses caisses et dans six à sept
boites de moindre dimension'·
Et l'on comprend à présent l'inquiétude
qui ne Larda pas à saisir Ileugnot, étant
donnée la part qu ïl avait prise à ces conciliabules et à ces recels. Ses relations a, ec
!!me de la )lotie étaient connues. On répétait
communément à Bar-sur-Aube que la comtesse lui avait donné un diamant de 3 000 livres. (( On me conjurait, dit-il, de m'éloigner
IJien vite. » )lais il se détermina à rester,
« quelque chose qu'il pùt lui en coûter ». Il
vint mème hardiment à Paris, ayant été
chargé d'un procès que la ville avait au Conseil. &lt;( Je préparais, dit lleugnot dans ses
Mémoires, mon néressaire de Bastille. Je le
composai de petites éditions de nos meilleurs
auteurs, que l'on appelait alors des Ca:;.ins,
du noŒ du libraire qui les publiait. J\
ajoulai un étui de mathématiques, un atlas,
une suffisante provision de papier, de plumes,
d'encre et du linge de corps. Je distribuai le

tout dans une malle que je rangeai au pied
de mon lit, comme un ami placé en sentinelle
pour me suivre à quelque heure qu'il me
fallût déloger. »
Le comte de la Motte montra moins de fermeté. On vient de voir qu'il devait se rendre
à Paris avec sa sœur pour y veiller à la
défense de Jeanne de \'alois : aussi le vit-on
quitter Bar-sur-Auùe en compagnie de Mme de
la Tour: mais arrivé à Meaux, il prit la route
de Boulogne-sur-Mer ol1 il demeura trois
jours au Lion d'(œgenl et d'où il s'embarqua
pour l'Angleterre, les poches garnies de billets de la caisse d'escompte et de diamants' .
Quand les hoquetons reparurent à Bar-surconcernait les biens on arrêta les mesures
Aube, ils trouvèrent maison vide. Dès le
suivantes :
2j août, La Motte eut même l'audace de se
Un acte fut passé sous seing pri ,,é, el daté
présenter à Londres, chez le l1ijoutier Gray,
du 1 juillet précédent, par lequel la maison
pour lui vendre les diamants qu'il avait
dt! la rue Saint-llichel appartenant au comte
encore provenant du collier et ceux qu ïl
de la !lotte élait vendue à !f. de la Tour. Le
Jui avait laissés entre les mains lors de
prix, fixé à 12 OUO livres, é!ait déclaré payé.
son premier voyage~.
Le comte et la comtesse se
Le cardinal coucha chez lui,
réservaient la jouissance de
rue Vieille-du-'l'emple, la nuit
l'immeuble et le droit d'y apdu 15 au 16 août. L'aprèsporter toutes les transformamidi du mardi 16, on le vit
tions riu'ils jugeraient utiles.
aux fenêtres de son salon, qui
Restaient les objels mobidominaient les grands jardins
liers, dont il y avait de deux
par lesquels la maison de
11' 't'""L :ii:t- Ô,· t:,·.',•,•111 4.t11.' "''"' gd,.rn ;\. /4 /4,1;(."(¼·
f"'
sortes :
Strasbourg communiquait
,. ,.,,,_ ,•..._,
,-('
....,, "" ... ...,/ ,;:._
i Les meubles meublanfs,
avec l'hütcl Soubise, jouant
les voitures et les chevaux. l ls
avec rnn singe. Le soir, le
étaient frais, du dernier goût,
marquis de Launey, gouveril i\(,(t)' ttf,~,;,. ju,;,yu·:i 1tPu1·:(
connus de toute la ville. On ne
neur de la Dastil!e, alla le pren,Î•· yti&lt;· (J);,1,, 'J" 'd t•uu.t... ,llL,
pouvait espérer les soustraire
dre
pour le constituer prisonaux revendications de la juse!ICo,u. f.' • /
~
.1,, j,i;,,.,, 4•• ~Jc,,,_.,
nier. C'est à onze heures et
tice. On se résigna à en faire
demie, dans la nuit, que la
l'abandon' ·
,·oiture où fiohan avait pris
2° Les diamants, parmi lesplace aYec Launey et le comte
quels l'écrin d'une valeur de
d'Agoult, commandant les gar100 000 livres qui avait servi
des dJ) corps, franchit les
de gage chez le notaire Minponts-levis de la forteresse
guet el que l.a !lotte avait fait
ro~·ale 5• Il ne fut pas logé
retirer par Villette; auxquels
dans les tours, c'est-à-dire
s'ajoutaient huit livres pesant
dans les locaux réservés aux
de perles. On en fit deux parts,
détenus ordinaires. Deux apdont La !lotte emporte l'une
partements élaient aménagés
avec lui et dont l'autre fut conpour recevoir les prisonniers
fiée à llme Clausse de Surmont
de distinction, d;ins les bàtiqui s'engageait à la placer en
ments qu'occupaient les offilieu caché et sù r. Les scellés
ciers de l'élat-major. Le plus
apposés chez La )lotte furent
vaste d'entre eux fut mis à la
rompus. L'argenterie fut condisposition de Rohan. Trois de
fiée à l?illeux, qui l'enfouit
ses domestiques, Brandner,
sous un hangar, près de sa
Schreiher et Liégeois, furent
maison, au fond &lt;l'un lrou enau1ori~és à le servir. Une
foncé dans le sol à. un mètre
somme de cent ringt francs
el demi. Pour plus de précaupar jour - ce qui parait prestion il fit entasser sur l'emLETTRE DE CACIIE:T, CO~TRE:SIGNEE: PAR LE BAMN" DE 8RETEUIL ORDONNANT
1
que invraisemblable étant donplacement du fumier qu'il ret.'E,\\UASTILLE~IENT DU CARDINAL DE ROHAN.
née la valeur de l'argent à
D'après l'original conser...,e a la Bitliolhèque de fAne11,1/
couvrit encore de paisseaux.
cette époque - fut alfectée à
L'argenterie avait été enfermée
son entrelien 6• Sa table était
1

O

..

... ,?,•,t "•' • ., ..,_

1. lis furent revendiqués et saisis, en \'Cl'lu d'une
ordonnance du lieutenant civil ~? .Chàlelct.. par
Ume ycuve d~ Courdoumer, p1:opriet:1.1re à P:ms &lt;le
la maisun que les La Molle :n·a1enl louée rue SainlGil!es .. Le ~a.il était lie neuf ans, dont il n'y avait que
t1·01s d exp ires.
2. Uapporl 1e l."impeclew: Sm·Uois (16 juin 1785).
A rch. de,-&lt; Af/. 1'fra11g.1 Mem. et clocum .. France
131,J!I, f"' 181-tiü: !etlrc tlu subdèlëg-ue de ·nar-su!'-

(

·~

AuLe i,_ l'iulc11tlanl ,le Champagne (3 juin 1780) .
Arc/1. des Aff. t!trtt11g., Mém. el docum., France
1400, los 223-~21-; lellre signée Guichard, au Procureur gènûral, en t!ale du 18 anùl li86. Bibl. 11at ..
ms. Joly de Fleury 2080, f 225.
·
.-:ï. Bapporl de l'in,;;pecleur Smhois, A1·ch. des Afl.
èlraug., llèm. el tlocum., France 130G, f"' 18l-18li·
rx l. du .llomù1q (,'/mmiclc, ibid. 1400, fo 31 J ,.... nos~
sicr Targd il la ilil.,f. de la v. d1J Pol'is, m~. del,, rJscr\'e.
0

.... .35o ..,

4. IJL!posiliou du joaillier Gray, p. t4; dépo,ition
de Victor Laisusi dornesliqu~ du comte de ln llolle.
Arch. 11at., x_t, 0/1417; et M0 Target, dans la Collection complète, I\', 140-4"1.
5. Journal du major de Losme, collcclion Alf. Régis,
dont une anal)·~e et quelc1ues fragments _ont µaru
dans la .Youvel e Ucwe, 1~, dt!c. J8g0, p. 522-i7, et
Bil.,l. de l'Arsenal, ms. Bostil!e, 12457, fo 65. ,•
ü. LcU rc de La Chapelle, premier cornmis du dé0 •

t

servie princièrement. 11 vopit toutes les personnes qu'il désirait, sa famille, ses secrétaires, ses conseils .... Il lui arriva de donner
dans sa prison un festin de
vingt coumrts où l'on ouvrit
des huitres et fit mousser le
champagne. Hardy note que, à
cause de cette affluence de visiteurs, le grand pont-levis de
la Bastille était abaissé pendant
toute. la journée et les deux
vantaux de la porte principale
toujours OU\Perts, C! ce qu'on ne
se souvenait pas d'arnir jamais
vu 1 &gt;&gt;. De sa prison, Rohan
con Li nua de veiller aux affaires
de son diocèse\ à celles de la
grande aumônerie et des QuinzeVingts. Il tenait salon à peu
près comme à l'hôtel de Strasbourg. Il se promenait lesaprèsdîners sur la plate-forme des
tours. Il était alors en redingote brune, en chapeau rond
et rabattu. Les badauds satlroupaient pour le voir. Il y eu
des manifestations et l'on dut
interdire au prisonnier la promenade des tours. Pour prendre l'air le cardinal avait il est
vrai encore les jardins du gouverneur, en triangle, dans l'ancien bastion de la forteresse.
Tel était, comme on sait, Je régime auquel étaient soumis à
la Dastille les prisonniers du
roi, c'est-à-dire ceux qui 1'
étaient renfermés par lettres de
cachet. Mais quand, à partir
du 15 décembre, le cardinal
eut été régulièrement décrété
de prise de corps par le Parlement as~emhlé, et que, cessant d'être le
prisonnier du roi, il devint celui de la magistrature, il fut soumis au régime ordinaire
des détenus. Et, dans la solitude, son buparlement de la Moison du roi, au gouverneur de la
llastille: 6 Versailles. le 28 oct. 1785. Yous pou,·ês.
Monsieur, employcl' sur les états du quar!il'r le Lraitcmcul de M. le cardinal de Rohan â raison de 120 lb.
par jour. » /Ji/.,/. de l'Arsenal, ms. lla slille 124:,ï ,

r~ G:;.

1. Voici la liste des visites que le cardinal rr!rul a
la füastill e dans la seule journl'c du 20 ao!il 178;):
Prince de Condé, duc de Uourbon, comtesse de
Brionne, princesse de Carignan et comtesse Ch11rl0Ue,
SL~ filles, prince et princesse de Vaudemoncl, prince
Ferdinand de Rohan, prince c&gt;t princesse de Moulbazon, duc et duchesse de Mo11tbazon, prince Camille
de Montbazon, prince Charles de Bohan, comtesse de
Marsan, maréchal de Soubi~e, duchc~se de la Vauguyon, prince de Lambesc, ,·icomle de Ponl cl comte
de la Tour, son écuyer; Carbonniëres; Dubois; les
abl.Jés George!, Odornn, de Villefond. Sinatery et
Bidot ; Louvel et Calès, o charges de depemes D :
Racle, « charge des affairei: Guéméné » ; Ravenot;
Roth, "alcl de chambre: Tra\'crse, chirurgien, et les
«

1

.+
1

1

meur devint plus sombre et sa santé s'altéra.
Louis XV[ arnit désigné, dès le premier
moment, pour interroger Rohan à la Bastille,

Dessiné et grasé par Clément Bcn·ic, en 1780.

Breteuil et Thiroux de Crosne. Le choix é!ait
régulier. C'était, en effet, du ministre de
Paris et du lieutenant de police que relevaient
les prisonniers de la Dastille. liais Rohan les
D\'Ocals Target, Colet, Tronchet et de Bonniercs, Bibl.
de l'Anenal, ms. Bastille 12'l5i, r• 50.
2. Le p·ipe Pie VI, eu con•isloirc particulier , suspe11dil le cardrnal de Rohan, jusqu'à lïssuc de l'affaire,
de ses fonctions épiscopales en sa qualilé c1·évèque
de l'églisf'. germanique f' l de rn vnix dans le Sain lCollègc. Le clioeêse de Strasbourg fut administré en
l'aùscnce de Rohan par l'abbé d'Bymar, que le cardinal avait nommé son grand vicaire, cl piir l'abbé Lautz;
le temporel fut mis par le cardinal entl'e les mains du
s. de lleill. procureur fiscal général étahli à Saverne.
Sur les conflils entre ces officiers el le grand chapitrl',
l'iutervcnlîon du Pape, de !'Empereur et de la OiChi
ile rEmpire, voir uoe lettre de Strasbourg, dalëc du
!1 mars 1786, Arclt. des Aff. élrang., )lém. et
docum., France 1400, fto• 48-4\:1 .
3. Puùlié par Peuchct. Mémoires lù-és des At-ch.
de la police, Ill, 162-65.
4, Simeon.Prosper llardy, né it Paris en 1720.
libraire â Paris, rue Sainl-Jacques, depuis le 15 mai
1755, mort à Paris le 16 avril 1806.

DU COl.1.1:f"Jl. - - ..

récusa l'un et l'autre: le premier, pour cause
d'inimitié personnelle, le second comme
n'étant pas d'un rang à l'interroger. lis
furent remplacés par Vergennes, ministre des Affaires étrangères, et le maréchal de Castries,
ministre de la !farine. Le cardinal leur remit, le 20 août,
un résumé clair, modéré et
d'une rigoureuse exactitude, dP.
· J'hisloire du Collier, telle qu'il
la connais:-ail j.
Cependant dans Paris couraient déjà des récits fantastiques , Dès le premier jour l'opinion se passionna. Et pendant
des mois on trou\Pera, tel un
écho, dans les gazettes de Ilollande, la constatation : &lt;&lt; On
ne s'occupe ,l Paris que de l'affaire du Collier . Il
Pour suivre les contre-coups
de ces événements dans l'opinion populaire nous avons un document d'une valeur inestimable, lejournal du libraire Hardy'. Les boutiques des libraires en vogue peuvent alors se
comparer aux salles de rédaction de nos grands journaux.
Là paraissaient et s'enlevaient
ces pamphlets, libelles, brochures, feuilles volantes, qui
s'imprimaient dans la nuit, paraissaient le matin, et à midi
parfois étaient déjà épuisés, Là
se pressaient les échotiers, les
nouvellistes, les curieux et les
flâneurs. Grouillantes potinières
où se répétaient les bruits de la
rue, des cafés et des promenades, de la cour, du Palais et
des salons. Le libraire llardy, brave homme,
d'esprit modéré, sans parti pris, a écrit au
jour le jour la relation de lout ce qui tenait
de la sorte à sa connaissance.
L'opinion publique lut au début hostile au
cardinal. On parlait de ses débauches, des
sérails qu'il entretenait dans Paris. U n'a pas
paru une femme dans le procès, Mme de la
)lotte, la comtesse Cagliostro, la petite d'Oliva,
sans qu'immédiatement les Parisiens ne se
fussent confié l'un à l'autre: &lt;( Encore uoc
maitresse du cardinal! )J El puis le refrain :
« C'est un besogneux! &gt;&gt; On publia des caricatures. L'une représentait !'Éminence captive
tenant de ehaque main une tirelire, avec ces
mots : &lt;1 Il quête pour payer ses dettes Il.
(lloban élait grand aumônier.) Une autre lui
mettait la corde au cou, avec ces mols : &lt;&lt; Autrefois j'étais bleu Jl, allusion au cordon du
Saint-Esprit. Et les chansons de courir les rues.

(A suivre.)

FRANTZ

FUNéK-BRENTANO.

�...

PAUL DE SAINT-VICTOR

COMTE DE SÉOUR
~

Benvenuto Cellini

Potemkin
De tous les personnages que je vis à

Pe-

lcrsbourg. celui qui me frappa le plus et
qu'il était le plus important pour moi de bien
connaître, c'élait le célèbre prince Potemkin,
tout•puissant alors sur le cœur el l'esprit de

l'impératrice.
En Lraç::rnt son por1rait on est cerlain qu'il
ne ponrra point être confondu avec d'autres,
car jamais peut-être on ne vit dans une cour,
dans un conseil et dans un camp, un courtisan plus fastueux et plus rnuvage, un ministre plus entreprenant et moins laborieux,
un général plus audacieux et plus indécis.
Toute sa personne olfrail l'ensemLle le plus
original par un inconceYablc mélange de grandeur et de petitesse, de paresse et d'activité,
d'audace et de timidité, d'ambition et d'insouciance.
Partout un tel homme eût été remarquable
par sa singularité; mais, hors de la Russie,
et sans les circonstances extraordinaires qui
lui concilièrent la biem•eiJlance d'une grande
souveraine, de Catherine II, non seulement il
n'aurait pu acquérir une grande renommée
et parvenir aux éminentes dignités qui l'illustrèrent, mais il ne serait même peut-être
jamais parvenu à un grade un peu avancé.
Ses bizarreries et les inconséquences de son
esprit l'auraient arrêté dès les prcmîers pas
d'une carrière quelconque, soit militaire, soit
civile.
La fortune des hommes célèbres tient plus
qu'on ne pense au siècle, au pays, aux circonstances. Un défaut, à certaine époque,
peut réussir mieux que certain mérite, tandis qu'une belle qualité déplacée nuit souvent
autant qu'un défaut et même qu'un vice.
Le prince Potemkin avait dix-huit ans
lorsque Catherine délrona Pierre III. Épris
des charmes de celle princesse, il s·arma l'un
des premiers pour sa défense; mais, comme
il n'était alors que sous-officier, ce zèle pouvait n'Gtre pas disliogué dans la foule.
Un heureux. hasard fixa sur lui l'attention.

Catherine, tenant à ]a main une épée, voulait
avoir une dragonne; Polemkin s'approche et
lui offre la sienne, elle l'accepte. JI veut respectueusement s'éloigner; mais rnn cheval,
accoutumé à l'escadron, s'obstine à rester
près du cheval de l'impératrice.
Cette opiniâtreté la fait sourire; elle examine avec plus d'intérêt le jeune guerrier,
qui, malgré lui, se serre si près d'elle; elle
lui parle. Sa figure, son maintien, son ardeur, son entretien lui plaisent également;
elle s'informe de sa famille, l'élève au grade
d'officier, et bientôt lui donne une place de
gentilhomme de la chambre dans son palais.
Ainsi ce fut l'entêtement d'un cheval rétif
qui le jeta dans la carrière des honneurs, &lt;le
la richesse et du pomoir. Il m'a raconté luimême cette anecdote.
Potemkin joignait le · don d'une heureuse
mémoire à celui d'un esprit naturel, ,,if,
prompt et mobile; mais en même temps le
sort lui avait donné un caractère indolent et
enclin au repos.
Ennemi de toute gêne, et cependant insa•
liable de volupté, de pouvoir et d'opulence,
voulant jouir de tous les genres de gloire, la
fortune le fatiguait en l'entrainant; elle contrariait sa paresse, c.t pourtant jamais elle
n'allait aussi ,·ile et aussi loin que ses vag_ues
et impatients désirs le demandaient. On pouvait rendre un tel homme ricbe et puissant,
mais il était impossible d'en faire un homme
heureux.
Son cœur élait bon, son esprit caustique;
à la fois avare et magnifique, il prodiguait
des bienfaits et pa}·ait rarement ses dettes.
Le monde l'ennuyait; il y semblait déplacé et
se plaisait néanmoins à tenir uoe espèce de
cour.
Caressant dans l'intimité, il se monlrait,
en public, hautain et presque inabordable;
mais, au fond, •il ne gènait les autres que
parce qu'il était gêné lui-mème. Il avait une
sorte de timidité qu'il voulait déguiser ou

vaincre par un ton froid et orgueilleux.
Le vrai secret pour gagner promptement
son amitié était de ne pas le craindre, de
l'aborder familièrement, de lui parler le premier, el de lui éviter tout embarras en se
mettant promptement à l'aise avec lui.
Quoiqu'il eùt· été élevé à l'université, il
avait moins acquis de connaissances par les
livres que par les hommes; sa paresse fuyait
l'étude, et la curiosité lui faisait chercher
partout des lumières.
C'était le plus grand questionneur qu'il y
eût au monde. Comme son autorité mettait à
sa disposition des hommes de tout rang, de
toule classe et de toute profession, il s'était
tellement instruit en causant et en questionnant que son esprit, riche de tout co que sa
mémoire avait retenu, étonnail souvent, quand
on lui parlait, non seulement les politiques C't
les militaires, mais les voyageurs, les sa,,ants,
les littérateurs, les artistes et même les artisans.
Cc qu'il aimait surtout, c'est la théologie;
car, bien qu'il fùt mondain, ambiLieux et
voluptueux, il était non seulement croyant,
mais superstitieux. Je l'ai vu souvent passer
une matinée à examiner des modèles de casques pour des dragons, des bonnets et des
robes pour ses nièces, des milres et des haLits pontificaux pour des prèlres. On étnil
certain de fixer son allention et de le distraire
de toute autre occupation en lui parlant des
querelles de l'Église grecque et de l'Église
latine, des conciles &lt;le Nicée, de Chalcédoine
et de Jllorcnce.
Dans ses rèves pour l'avenir il passa~l tour
à tour du désir d'ètre duc de Courlande 011
roi de Pologne à celui d'ètre fondateur d'un
ordre religieux, ou mèmc simple moine. En•
llll)'é de ca qu'il possédait, envieux de cc
qu'il ne pouvait obtenir, désirant tout et dégoùté de tout, c'était un uai favori de la fortune, mobile, inconstant et capricieux comwe
elle.
ComE DE SEGUR.

_Bcn,rc_nuto Cellini avait cinq ans, lor:;qu'un
smr ~ b1ver, son père, gui jouait de Ja viole
~u corn ,de l'ùtre,_ crut roir un animal pareil
a un ll'zard qm dansait tout vif dans la
llam_mc. Il dit à l'enfant d'approcher, et lui
appl_"1ua sur la face un soufflet qui lui fit
pdhr les lar~es des yeux. Mais le père les
essuya bu::m vite arec ses caresses : u Cher
" petit, lui dit-il, je ne te frappe point pour
« te punir, mais seulement pour que tu te
&lt;&lt; souviennes que œ lfzard que tu aperç0is
{( dans le feu est une s~lamandre. animal
cc que n'a vu aucun homme vh·ant sur la
(( terre. »
Ce phénomène de sou cufance lut le présage et le symbole de .sa ,·ie : lui aussi fut
un animal vivant dans la flamme, un homme
de feu, de fiel et de Lile, qui s·agita, pendant
soixante ans, au milieu de passions dont le
premier jet aurait dévoré une organisation
moins robusle. Ses Mémoires, écrits dans ms
dernières années, sont ceux d'un Orlando
/iirioso de la vie réelle. La main du
,·ieillard tremble en retraçant son histoire, non de vieillesse, mais d'orgueil
postbume, de haine inaEsouvie ou de
vengeance i-alisfail!e. C'est le cheval de
!lazeppa rentrant à l'étable : il saigne, il fume, il écume encore. Là on
peul \·oir ce que fut l'Art au xne siècle, non pas comme dans les époques
reposées, un luxe-, un goû f, un dilettantisme; mais une passion violente el
terriLle, un fanatisme à outrance, quelque chose comme un mahométisme
remersé, propageant, prêchant, imposant ses idoles a,,cc la même ardeur
que l'autre mcllait à les démolir, La
vie de Cellini ne fnt qu'un long accès
de colère entrecoupé d'inspirations ravissantes. Bandit aux mains de fée, il
semait les bijoux dans le sang des
assassinats cl des emLuscades, comme
Atalante jetait Ees pommes d'or dans
la poussière de l'arène. La Renaissance n'eut pas d'enfant plus excentrique que ce gladiateur maniant le
hur;n, :1ue ce cyclope tisclanl des bagues. Contraste bizarre d~ .l'imagination la plus délicate unie au caractère
le plus intrailaLle !
Cc qui le caractérise, c'csL la rage
passée à l'étal chronique. li est exaspéré de naissance, il est né l'écume à
la bouche. Toul esl instinct dans celle faure
nature, élan primesautier, exercice soudain
et passionné de la force. li rugit et il se
hérisse contre ses émules, c0mme le lion
contre les concurrents dl! son antre ou de
VJ. -

HISTORIA- -

fASC. 48.

sa citerne. A vingt ans, on le voit donner
tête baissée dans une boutique d'orfèvres
rivaux. « Traitres! m'écriai.je, rnici le jour
oll je vais tous vous tuer! • Plus tard, il
poignarda, en pleine rue de Rome, Pompeo,
le joaillier du pape, dont il avait,, se plaindre. (( Je ne Youlais que Je saigner, dit-il,
mais, comme on dit, on ne mesure pas ses
coups . ll A Paris, il entra, armé jusqu'aux
dents, dans l'atelier du Primatice qui lui disputait une statue, et il le fit renoncer à sa
commande, l'épée sur la gorge. C( Messer
c( Francesco, sache que si jamais j'apprends
" que lu reparles de façon ou d'autre de
&lt;&lt; cette commande qui m'appartient, je le
&lt;( tuerai comme un chien! n A Florence, il
s~ rencontre avec ce sombre et haineux Baccio
Ilandinelli, qui usait ses dents sur le ciseau
de Michel-Ange, plus dur encore que la lime
mordue par le serpent de la fable. Type de
l'artiste envieux, que Dante aurait plJcé dans
son Pm·gatoire, parmi ces âmes qui ram·

penl, dans des postures de cadatides, courbées sous d'énormes pierns. - Mais sa
charge, à lui, aurait été un h:1s-relief de Buonarotti, pour qu'il fùl écrasé deux fui s, sous
le poids du marbre cl sous la beauté du ,bcf,\1

353 .-..

d'œuvre. - La lutle fut terrible entre Baccio
et Bcrmnulo. Ici l'allaquc et la défense
s'équiliLrent : même hauteur d'orrrucil
t,
!
meme noirceur de tempérament, mêmes facultés d'acrimonie et de haine. Il faut les
voir se disputer chaque bloc de marl,re qui
arnve au duc de Carrare ou de Grèce : on
dira:t qu'ils vont le briser pou.r se lapider
avec ses fragments. D'autres fois, ils se renc?ntrent deva_nt un ouvrage que l'un d'eux
vient de termrner. Alors, au pied de la statue
ou du groupe, s'engage une rixe qui rappelle
ces seul pturrs des socles antiques repré~entant deux béliers furieux s'rntre•heurtant de
la corne. ~fais Cellini a I'nantao-e dans ces
invectives homériques : il_ sonne° de l'injure
comme de la trompette. Ecoutez-le éreinter
l'JJerc,LLe de son rira]; sa parole vaut le couteau d'Apollon disséquant llarsyas : elle entre
dans le marbre comme dans la chair vive :
" On prétend que si l'on coupait les cheveux
&lt;! de ton Hercule, il ne lui resterait pas assez
cc de crâne p011r contenir sa cervelle ;
C! on ne sait si son visarre est celui
C( d'un homme, d'un li~n ou d'un
r( bœuf; on dit que sa tête n'est pas à
&lt;&lt; l'action et ne tient pas it son cou·
c&lt; que ses deux épaules ressemblenl
&lt;( aux paniers d'un àne; que les mollets ne son l pas copiés sur un mo•
dèle humain, mais sur un mauvais
c: sa~ rempli de melons que l'on au" rart appuyé tout droit le Ion•0 d'un
mur; que le dos produit l'eITet d'un
({ sac d? courges longues; on cherche
(( en vam de quelle manière les deux
&lt;( jambes sont attachées à ce torse
(( hideux qui ne s'appuie ni sur l'une
« ni sur l'autre. Cette paune statue
c, tombe en avant de plus d'une brasse
(( ce qui est la plus grande et la plu;
« affreuse erreur que puissent commettre les ~rtistes à la douzaine que
11 nous connaissons; on trouve que les
bras pendent si disgracieusement
C( que l,'on ~st tenté de croire que 1~
&lt;( 11 as Jamais vu de gens nus et vi" vanls; que la jambe droite d'llercule el celle de Cacus n'ont pas
(1 même un mollet à elles deux. on
dit encore, qu'un des pieds d 'lle;cule
(1 est en terre et 'JUC J'aulre semble
(( posé sur du feu ... : »
Et il poursuit ainsi, raillant outrageant, rnciférant à perdre haleine. 11 'n'y eut
pas un instant de repos, pas une trê\·e de Dieu
dans celle existence agressh·e. Déaainer tirer
son poignard était le plus nJturel ~ le pl~s fréquent de ses gestes. Tous les griefs semblaient
A

•

23

�BENVENUTO CELL1N1 - - -.

11lSTO'f{1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
égaux devant sa rancune. Il taxai~ de mort
l'irrévérence et l'outrage, l'offense futile aussi
bien que l'aO'ront sanglant. Comme il s'était
sacré lui-même et couronné monarque absolu
de son art, chaque délit à son égarJ dcrenait
crime de lèse-majesté. -

Son f1 ère est tué

dans une rixe de corps de garde; il &lt;l lorgne
comme une maîtresse i&gt; l'arquebusier qui a
fait le coup, jusqu'à cc que 1 le rencontrant à
la parle d'un cabaret, il l'égorge, par derrière, d'un coup de stylet entre l'os du cou
et la nuque. - Un hôtelier de Ferrare, chez
lcquei il entra, ,,oulut être paié d'avance
avant de le recevoir: même fureur, même
ressentiment. Il passa. la nuit à forger dès
projets de vengeance. " Je pensai d'abord à
cc mettre le feu à la mlison, puis à égorger
C! quatre chevaux que l'hôtelier avait dans
(t son écurie. n Mais le temps lui ayant manqué, il déchargea sa colère, avant de partir,·
sur les lits de l'auberge, dont il tailla les
draps à grands coups de couteau. (&lt; Je hachai
" si bien qualrc !ils, que j'y fis pour plus de
(( cinquante écus de dégât. &gt;&gt; - Ses querelles avec ses maîtresses tournaient à la rixe
et à la tuerie. Ayant à se venger d'une jeune
fille qui lui serrait de modèle, et qui l'avait
trompé arec un de ses apprentis, il la forçait
de po:;er, durant des heures, dans les altiLudes Je; plus fatiganles . Quand elle l'Oulul
se plaindre, il la battit jusqu'à l'assommer.
Enflammé de fureur, je la saisis par les
&lt;1 cheveux et je la trainai dans la chambre,
en la rouant de coups de pied et
t( de coups de poing, jusqu'à ce que la
(( fatigue m'obligdl.t de m'arrêter.)):
Cette violence fiévreuse était d'ailleurs
l~ tempérament de son siècle. Rien de
plus curieux que les rapporls de Cellini
a,·ec ses patrons; il y règne je ne sais
quelle cordialité bourrue et acerbe. Un évêque espagnol lui fait attendre le
salaire d'un vase, il le reprend sous prétexte de le finir, cl montre aux valets qui
,·icnncnt le réclamer des dents de dragon
garJant son trésor. L'é\"êquc envoie une
Lande de coupe-jarrets l'assaillir dans
son atelier; il les reçoit l'escopette au
poing, puis il endosrn sa cotte de maille,
et, le vase d'une main, le poignard de
l'aulre, pénètre fièrement dans le palais du prélat. Il traverse une antichambre jonchée de sbires assis sur leurs
armes. (( Je crus passer au milieu du
« Zodiaque; l'un avait la mine du Lion,
(\ l'autre du Scorpion, celui-là du Can(( cer. J&gt; A sa vue l'évêque édate en
imprécations : il veut son calice, Cellini
réclame son argent. L'affaire se termine
par un troc à l'amiable mêlé de louanges
et d'injures .
Les papes eux-mème:; ne l'intimidaient
pas: il 1int lèie à Clément VII, à Paul Ill,
ces 1erriblcs pontifes qui tenaient le bàton
pastoral de façon à faire trembler leurs troupeaux. Il les ajournait, il les faisait attendre,
il traraillait pour eux li sa fantaisie, à ses
P,eures. Voici comment se passaient d'ordinaire ces altercations. - Le pape compte sur

sortes de gens sont des ignorants qui ne
connais_sent que leur métier. ii Mais le
pape, furieux, se redressant à demi, frappa
de sa canne le porte-mitre imbécile : C( Igno« rant toi-même! Tu l'outrages quand nous
et ne lui disons pas d'injures, nous! lgno(( ranle sei tu che gli di villania, che non
&lt;t gliene diciam noi. &gt;&gt; Cellini eut, avec ses
papes, des scènes toute:; pareilles. Il avait
üeau remplir nome de meurtres et d' algarades, il lui surnsait de montrer une bagur,
un joyau, un camée pour rentrer en grâcr .
- Ainsi, lorsqu'il vient d'expédier le meurtrier de son frère, Clément VII se fàche
d'abord, le mande au Quirinal et le regarde
avec des yeux menaçants. Celli11i tire de son
escarcelle un bouton de chape, au milieu Juquel il a gravé, en demi-rclicî, un mencillcux Dieu le Père, assis sur un gros diam:mt
supporté par de petits anges. A l'instant, la
colère du pape se dissipe; son vis.1ge s'illumine, comme frappé par le rdlet du di,in
joyau. Cc n't'st plus un juge irrité, un sou\·erain prèt à punir, c'est un amateur idohHre tournant et relournant un Lijou unique
enLrc ses mains lremLlantes d\!lllhousiasme.
(( Benvenuto mio, tu aurais été là, dans ma
{( tète, que tu ne l'aurais pas fait autre" menl. " - Le premier acle de Paul Ill
fut de l'absoudre du meurtre de Pompeo,
commis pendant l'interrègne; et comme un
Monsignor objcèlait la loi à cet excès de clémence : « Apprends, lui dit le pape, que des
i! hommes uniques dans leur profession,
C&lt; comme Benvenuto, ne doivent pas êlre
n soumis aux lois, et lui moins qu'un
&lt;( nutre . ll
Ainsi la raison d'art était mise audessus de la raison d'État dans celte
nome de la Renaissance qui fètait comme
des Sainls les dieux de !'Olympe et qui
promenait par srs rues le groupe e&gt;.bumé
du Laocoon, ainsi qu'elle aurait fait
d'un corps de rnartp· retrouvé dans les
Catacombes. L'art élait la seconde religion de ces pontifes patriciens; ils voulaient que le catholicisme l'emporlàt,
même par la formP, sur le paganisme,
et que le crucifix fùt anssi l1ien modelé
que le Jupiter. li élait la première affaire cl la dernière rnllicitudc de leur
règne. - Clément Vif a\"ait commandé
des méJaillcs à Benvenuto~ la maladie
le prend, il se les fait apro;lcr à son lit
de mort. Le vieux pape mori Lond se
soulèrn sur ses oreillers, on allume des
c.-icrgcs, il mel ses luncltes : mais la
taie de l'agouie voile déj/i ses ICUX; il
ne peut plus rien discerner. Alors il
palpe, en !âtonnanl, de ses mains séniles,
les faibles reliefs de ces Lelles médailles
PAVLVS·ll ·PONT·OPT·l\1AX· 1
renonce à Yoir; puis il pousse un
... - = - - . - ·- ..
-,J qu'il
grand soupir et relombe, en bénissant
pour la dernière fois son Benvenuto.
Jamais siècle n'eut une admiration si naïve
irrité : c&lt; Enfin, au lieu de venir nous trouver
,, à nome, tu as attendu que nous ayons été et si profonde pour les chefs-d'oeuvre de la
« nous-même le chcrch,,r à Bologne! JJ Sur main humaine. On sortait du chaos des époquoi, un dt!s évêque:; de sa suite se prit à ques barbares, la sculpture antique surgisdire : (1 Que Yotre Sainteté lui pardonne, ces sait du sépulcre; des lypcs inconnus de gran-

le calice ou la tiHe qu'il a commandés; l'artiste n'est pas prèt et envoie au diable ses
messagers. On le mande au Vatican, il comparait tète luulc; Sa Sainteté est en colère,
die gronde, elle menace. &lt;( En véritéd~ Dieu,
C( je te déclar~, à toi qui fais profoss10n de
&lt;( ne tenir compte ùc personne, que ~i ce
c&lt; n'était p1r respect humain, je te ferais
&lt;! jeter par les fenêtres arec to:1 ouvrage! n
Cellini répli11ue, il élève le ton au diapason
de cette voix qui bénit le monùe et qui excommunie les empires; le Vatican tremùle,
les carJinaux inquiets se regarJ~nt. ... Cda
finit par un baisement de pied et par un sourire paternel.
Car les grands artistes étaient les enfants
g:Hés de celle papauté athénienne de la Renaissance. Elle leur passait toutes leurs exeentricilés et tous leurs caprices; elle les
comblait de ses absolutions et de ses largesses : ils se brouillaient et se raccommodaient
impunément avec elle.
Ce violent Jules li, qui faisait tout lrcmbler, ne se déridait que pour Micbel-An3c .
C'était un cas d'anathème qnc de lui enlcvtr
son sculpteur. lorsque l'artiste, rudo)é par
lui, s'enfuit à Florence, il lanp à la Seigneurie des brefs fulminants pour la sommer de
le rendre. Michel-Ange vint le rctrom'er à Bologne; il entra, avec une moue de lion privé
battu par son maître, dans la salle où le pape
soupait, entouré du Sacré Collége. Jules,
fronçant son sourcil blanchi, le toisa d'un œil

Ci

&lt;(

deur et de beauté apparaissaient au soleil.
Sous leur divine influence, le génie humain,
si longtemps slérile, recouvr,ii·t ses forces
plastiques : il concevait, il engendrait
des formes exquises et grand:oses. Le
monde vivant contemplait, ébloui et ravi,
cc monde immobile. C'était comme une
seconde Création aussi féconde, amsi
srontanée que l'autre. L'homme se retrouvait dans l'altitude étonnée d'Adam
s'éveillant au milieu du peuple infini des
êtrrs éclairés par la première aurore.
On comprend, ,dors, le prix que le
xnc siède atlachait à ses grands arlistes, dt'puis l'arcl1i1ectc qui bâtissait
ses palais, jusqu'à l'orfèvre qui ciselait
ses annraux. On comprend surtout l'accueil que les Barbares fuisaient à ces
Jtaliens, qui h-11r arrirail'Dt, comme les
Magrs de Ja nenaissancc, les mains
pleines de raretés et de mcl'\'eilles exotiques. - füpn n'est touchant comme la
conJ11i!c de François Jcr envers. Bcnrenuto Cellini, lorsque, sur son appel, il
vint install~r rn France sa forge de Polyphème . Il le curnbla de l:trgcsscs, il
lui donna un cli:Heau Four atelier, il
l'appelait u so1 ami. )) &lt;( Je te noierai
« dans l'or 1&gt;, lui dit-il un jour. A char1ue aiguière, _à chaque coupe, à chaque
stalue nouvelle, c'étaient des flatterirs
ro)'alrs et dfs louanges magnifiques :
&lt;t \'oil/i un h 1mme qui mérite vériu tablemenl d'être aimé! ll Ou Lirn
encore : (t En ,,érilé, je ne crois pas
&lt;! que les Anciens aient jamais rien produit
&lt;( d'aussi beau! l&gt; Ce roi, gaulois et batailleur, mais sensuel jusqu'au bout des ongles,
tombe en adoration devant les délicates figurines que lui pétrit cette main d'enchanteur.
li s'émerveille de boire dans une aiguière sur
laquelle une Nymphe recourbée en anse mire
dans le vin sa tête élégante. li se plaît à
prendre son sel dans la conque d'Amphitrite
enlaçant Cybèle de srs longues jamb.es florentines. Il ne se lasse pas d'admirer les gràces
el les fiertés du style toscan, pour lui si nouvelles. C'était la' surprise du guerrier du 11asse
transporté du camp farouche des Croisés,
dans ce jardin d'une fée d'Orient, où les fleurs
pleuvent, où les oiseaux parlent, où l'Amour
plane dans l'air lumineux.
Un jour que le roi ployail sous les anxiétés
d'une guerre désastreuse, le cardinal de Fer-:.
rare le mena voir une porte &lt;lont Cellini venait d'achever le modèle. li se laissa conduire,
soucieux et morose encore. Mais à peine eut-il
vu la Nymphe de Fontainebleau, accoudée sur
le flanc d'un cerf, et voluptueusement allongée
dans la courbe de l'hémicycle, que sa physionomie s'éclaircit : ses yeux reprirent leur
joyeux regard, son sourire de faune amou~
reux revinl à ses lèvres. li ne pensait plus à
l'Empereur ni au Milanais : il était tout à ces
joies de l'admiration artistique, qui correspondaient en lui aux sensations de l'amour.
« Mon ami, - dit-il à Benvenuto en lui frap(( pant sur l'épaule, - je ne sais quel est le
C\ plus hcUl'l'll\", du prince qui trom·e un

homme selon son cœur, ou de l'artiste qui
rencontre un prince qui sache le compren« dre . )J
C(

c&lt;

Comment s'étonner, après ces récits, de
l'orgueil d'un homme devenu le compère des
papes et l'ami des rois! - Un trésorier de
François {cr veut le faire voyager en poste.
&lt;( Ainsi voyagent les fils de duc l&gt;, lui dit-il
pour le décider. " N'ayant jamais été fils de
duc, - répond Cellini, - je ne sais comment ces pcr.sonnages voyagent, mais les
" fils de mon art voyagent à petites jour" nées. IJ - Un majordome du duc de Florence, qu'il rudoie selon sa coutume, s'étonne
cc qu'il l'ait jugé digne de parler à une per" sonne telle que lui. - Les hommes tels
que moi sont digues de parler et aux papes
et aux empereurs et aux grands rois. On
(( n'en trouverait pas deux de ma taille dans
&lt;( le monde entier; mais les gens comme vous,
&lt;( on les rencontre par dizaines à chaque
« porte. » Jamais vanité ne fut plus féroce :
qu'on se figure un paon armé du bec et des
serres de l'oiseau de proie . li faut que tout
cède et que tout ploie devant lui. Seul il a le
génie, la gloire et la science infuse. Il ne conteste pas le talent de ses rivaux, même les
plus illustres; non, il le nie radic:alement et
de haut en bas. L'Antiquité même n'est
bonne qu'à faire repoussoir à ses œuvres.
- Primalice vient de rapporter de Rome des
statues de bronze reproduisant les plus beaux
marbres du Vatican et du Capitole; mais on
les expose dans la galerie où trône le Jupiter
de Cellini, et les pauvres figures antiques ne
peuvent soutenir la présence de ce dieu tonnant. La comparaison les écrase; encore un

·" 355 ...

peu, il les ferait choir en terre devant son
chcf-d'œu~re, comme ·des idoles devant le
vrai Dieu . - L'aplomb dans l'outrecuidance
ne saurait aller au delà. Ce n'est pas
assez des apothéoses perpétuelles où il
se pavane; un jour, il empanache d'une
auréole sa toque florentine, et se cnnonise lui-même tout vivant. &lt;( Je ne veux
c&lt; point passer sous silence la chose la
et plus étonnante qui soit jamais arri\"ée
1&lt; it un homme. Qu'on sache qu'après
u la vision qur j'ai racontée, il me· resta
C( sur la tète une lncur miraculeuse
ci qui a été parfaitement vue par le petit
(( 11omLre d':1111is li r1ui je l'ai montrée.
(' On l'~pcrçoit sur mon ombre, le matin, penda11t deux Lcurcs, à comptrr
" du lerer du soleil, surloul quand le
(( gazon est couvert de rosée, et le soir,
&lt;f au crépuscule. Je la remarquai en
&lt;! Franct', à Paris, uù on la rnyait beau(( coup mieux qu'en Irnlie, parce qur 1
(( dans cc pays, l'uir est plus souvent
c( chargJ de Yapeur.s . Je puis cepenJant
&lt;&lt; la voir et la monlrcr aux autres en
c1 tous lieux, mais toutefois moins disci tinctemcntqu'enFrance. »
Tel quïl esl, id qu'il s'est peint de
couleurs bilicn~rs c·t sanglantes, on
l'aime rt on l'admirr, ce bravo de génie. Ses e.xeès sont ceux &lt;le la force, ses
passions celles de la vie exaltée à son paroxysme. Le zèle de l'art le dévore; il
se bat pour une statue co~me pour une
maltrc5-se, il approurn les élèves de
fiap!1aël qui voulaient tuer le Rosso parce
qu'il avait dénigré leur maître. La &lt;( force
superbe de la forme n, Vis superba {o1'ntœ,
comme dit un poète latin de son temps, le
transporte d'admiration. li faut l'entendre,
dans son Discours sw· les principes de /'art
du Dessin, pal'lcr en idolàtre de la beauté du
corps humain, de ses ossements, de ses membres, des ressorts internes qui le font mou mir
et agir. t( Tu feras copier à ton élève un de
&lt;t ces magnifiques os des hanches qui ont la
&lt;( forme d'un bassin, et r1ui s'articulent si
&lt;( admiraLlèment avec l'os de la cuisse ....
&lt;( Quand tu auras dessiné et bien gravé daus
C( ta mémoire ces os, tu commenceras à dest&lt; siner celui qui est placé entre les deux
« hanches; il est très beau et se nomme
&lt;1 sac1·um .... Tu étudieras ensuite la mer&lt;( veilleuse épine du dos que l'on nomme
11 colonne \'ertébrale. Elle s'appuie sur le sa(r crum, et elle est composée de vingt-quatre
&lt;( os qui s'appellent vertèbres .... 'l'u devras
&lt;{ avoir plaisir à dessiner ces os, car ils sont
(' magnifiques. Le crâne doit ètre dessiné
&lt;( sous tous les sens imagi11ables, afin qu'il
&lt;' ne puisse sortir du souvenir. Car sois bien
certain que l'artiste qui n'a pas les os du
(t crâne bien gravés dans la mémoire, ne
({ saura jamais faire une tète qui ait la moindre gràce .... Je veux aussi que tu te mettes
dans la tête toutes les mesures de l'ossa&lt;I Lure humaine, afin que lu puis5-es ensuite
(( la revêtir plus sûrement de sa chair, de ses
« mll5clcs c:L Je ses nrrf~, dont la divine

�_

111STOR..1.ll

c1 nature se sert pour assembler et lier celte
&lt;( incomparaLlc machine. 1)
Cet enthousiasme e~t plrtagé par toute son
époque. On sait avec quelle ferveur MichelAnge anatomisait les cadavres, plantant une
chandelle dans leur nombril, pour les éludier
jus1uc dans Ia nuit. Le sq.uclette n'est plus,
comme au moyen âge,· la LiJeusc guenille
d'une chair méprisable, mais l'admirable
armature de ]a vigueur d de la beauté.
L'homme se penche sur la tète de mort avec
r.1.Vissemcnl; il n'y cherche plus le dégoût,
mais le secret cle la vie : il mesure sur les
trous du crànc l'orLite des yeux d'Apollou,
de son rictus grimaçant il tire le radieux sourire de Yénus . Les Dieux, les N)'mphes, les
Héros, les Anges, lûs DJesses qui peuplent de
leurs beaux corps les palais et les temples,
sortent du charnier fécondé, comme des fleurs
dl! la pourrilure. Le xne siècle inaugure le
lriomphe plastique de la llorl.
Tonies les choses du burin el de l'ébau-

choir sonL sacrée~ pour Benvenuto. Son art le
possède si bien lout enlier qu'il le poursuit
jusque dans ses rêves. Il sculple l'impalpable,
il ci~èle le songP,. Emprisonné par Paul Ill,
au cbàLeau S:iinl-.\nJe, une \·ision lui apparait oll il \'Oit le soleil comme un disque
énorm·e, représentant tour à tour le Christ et
la Vierge. c&lt; Le soleil, ~ans rayons, rcssem" lilail à un bain d'or fondu. Pendant que je
(t considérais ce phénomène, le centre de
C( l'astre se gonfla et il en sortit un Christ
1( sur la croix, formé de la même matière
lumineuse. Il respirait une grâce et une
(' mansuétude telles, que l'esprit humain ne
H pourrait en imaginer la millième parlie ...
(1 puis le centre de l'astre rn gonfla comme
(1 la première fois, et prit la forme d'une
({ rariss1nte Madone assise cl tenant mr son
&lt;( bras l'Enfant divin qui semble sourire. Elle
était JJlacée entre deux Anges d'une incroya&lt;! Lie Leau lé. )&gt; L'orfèvre, pcrsi~tant dans l'halluciné, rrappc le soleit à l'effigie des médailles.

Par ses qualités comme par ses défauts,
par son talent comme par sa folie, Dcnrenutu
Cellini est la plus originale personnification
d1~ cette Italie artistique du xv1e siècle, qui
produisit des êtres à part dans les séries de
l'histoire. Élran;-cs créatures organisées pour
le mal et pour le génie, pour les violences du
crime et pour les œuvres de l'inspiration.
L'Italie, à celle rpor1ue, offre l'étonnant spectacle d'un pandémonium ennobli et décoré
par lc3 arl.~. Elle a des monstres lettrés et
des bandits dilettantes, des Périclès empoisonneurs el des Phidias meurtriers. Des tigre:liondissent et s'emLusqucnt dans les jardins
d'Armide. Les haines sont arrocrs, les rcsscnlimenls implarables, les coneurrences se
dénouent à coups de stylrt; mais un soufll,J
di,in plane rnr toute cetle tempête humainci
la sè&gt;rc dJborde et fermente; et l'Art grandit
au fort de ces passions déi.:haînées, comme ·1c
bronze prend une forme sublime au milieu
des Oammes cl des scories de la fonte.
PAUL DE

SAINT-\'ICTOR.

Frédéric II et d'Alembert

Le 2U janvier 1770, d'Alembert, écrirant cl ses enfants c:it un Lien plus grani.l crim~
11 Frédéric, se demande comment il serait que de dérober à 11uclqu'un de son superflu:
pos!-iblc de persuader à ceux qui n'ont rien 3° parce que l'intention du vol esl vertueuse
et ·qui souffrent dans la société &lt;&lt; que leur et r1ue l'action en est d'une nécessité indis\·érilaLle intérêt est d'être vertueux, dans le pemable; je suis même persuadé qu'il n'est
cas où ils pourraient impunémrnt ne l'être aucun tribunal, qui, arant Lien constaté la
pas n. La morale utilitaire n'est-elle point Yérité du fait, n'opinât à absoudre un tel Yo. impuissante à les mainlenir dans l'obéis.rnnce? lcur. J) Les biens de la société s.ont fondés
A cela Frédéric rl:pond, le 17 fl!uier, qll'il') sur des senices récip;oqnes; les engageauront recour.:; à lJ charité, plutôt tptc d'user ments sont rompus et l'on rentre dans l'âlat
de moyens criminels, qni scrairnt dangereux de nature dès que les clauses du pacte ne
pour eux : leur intérêt Lien entendu le leur sonl pas observées. Dans sa lettre du 50avril,
commande. Mais d'Alembert insislc : &lt;&lt; Je d'Alembert approuYe cette doctrine: dans ce
suppose, cc qui est possiUle, que l'indigent cas le Toi est permis et même est une action
soit, d'une part, sans espérance d'être secouru juste. li ajoute qu'à son avis, cc cas de néet que, de l'autre, il soit assuré de pournir cessité absolue n'est pas purement métaen cachclle dérober au riche une partie d8 physique el qu'il peul se produire dans la
~on superflu. J) Que fera-t-il dans cc cas? réalité assC'z facilement. Malheureusement
l\!ut-il oa mème doit-il se laisser mourir de celle doclrinr, toute raisonnaLle qu'elle est,
faim anc ~a famille? A nia Frédéric répond es t dangereuse ù répandre, c&lt; par l'abus que
que le cas n'est p:is naisemLiaLlc. a Toute- la eupidilé ou la paresse pourrait en faire».
fois, si, par impossiblr, il se trouvait une Les tribunaux: seraient pcul-èlre obligés de
famille dépourvue de toute assistance et dans chàth-r le voleur innccent, pour cmpèchcr
l'état alîrcux où mus la dépeignez, je ne que tt·aulres, moins malheureux, ne suhisscnt
balancerais point à décider que le vol lui de- son rxcmple. &lt;( Le mot de l'énigme est, ce
vient légitime: 1° parce qu'elle a épromé me semLlc, que la distrilmtion des fortunes
des rcîus au lieu de rcc(voir des secours ; dans la société est d'une inégalité mons2° parce que se laisser périr soi, sa femme trueuse; qu'il est aussi atroce qu'absurde de

Yoir les uns regorger de superflu el les autre&lt;.
manr1ucr de nécessaire. Mais, dans les grands
États surtout, cc mal est irréparaLle, et on
peut être fore-! de sacrifier qucl11uefois des
victim·es, même innocentes, pour empêcher
que les membres pauues de la société ne
s'arment contre les riches, comme ils seraient
tentés et peut-être en droit de le faire. J&gt;
Voilà de singullèrrs Lhéuries et de violentes
paroles. Il faut leur adjoindre les correctirs
nécessaire5. Il n'y a pas loin à aller pour voir
d'Alembert railler la chimère de l'égalité el
déclarer que la philosophie digne de ce nom
ll'a d'autre Lub que (&lt; d'éclairer les souverains
sur leurs nais intérêts, rendre Jcur autorité
plus douce, el plus fidèle l'obéissance qui
1eur est due ». Quant à Frédéric, il ne se
prive pas de persifler les beaux théoriciens et
les législateurs encJcloprdistes qui, n'aianl
jamais gouverné, s'amusent à édifier &lt;les
Étals où ils mettent des hommes de fantaisie.
En réaliLé, la discussion que nous venons
d'analyser n'est qu'un de ces jeux d'esprit
auxquels pemcnl se complaire un philosophe
r1ui vil dans les li\'res et un monarque libre
de prt\jugé5, qui cherche à se distraire des
soucis de la réalité.
A,oRÉ LICHTENBERGER.

MES SOUVENIRS

""'
Les salons el la cour sous la Restauration
Par DANIEL STERN (Madame d'Agoult).

')t

'

Ill
Présentée à la cour, il foll,tit l'èlre ensuite
aux vieilles dames douair:ères du faubo11rg
Saint-Germain. C'était leur droit; elles le
maintenaient el ne se Iai'5saienl poin l ou l1licr.
Les plus .1gées n'allaient plus di.lns le monde
depuis long1r,rnps. Pc1ralJsérs de tout, hormis
de hi langue, elles ne quitLaienl pas leur
paravent, lenrs chenet~, leur bergeJ'e antique,
leur chat familier, leur tabatière et leur Lonbonnière. Elles ne rccevaienl, en dehor.5 de
four descendance, que de rares visites rn de
rares occasions. On allait là une fois en sa
vie, en visile de noces; 11r, y
restait dix minutes, au plus,
puis on n'y retournait pas. C'élait
assez; rurngc était fatisfail.
Les vieilles dames ,·ous avaient
vue; elles avaient salué de l'évenlnil les nouveaux époux. Sôurdes
tl criardes, elles avaient prononcé, haut el dru, de leur voix
rauque, sur les )'Cux, les dents,
la gorge, la main, le pit:d, sur
loul l'air de la mariée. Elll'S
avaient dit: die est {01·t bie11,
ou: elle n·est pas bien, el prévenu ainsi, de leur arrêt, l'opinion du monde.
Les plus jeunes en Ire ces dernières, celles qui n'élaienl point
infirmes et ne s'éear!aient pas
trop de la soixantaiur, ~renaieut
encore leur part du momemcnt
des plaisir.5 mondains. Elles
avaient un salon et généralement un châtra11, où elles
rnyaiL•nl &lt;lu monde, hin:r et été.
li fallait l,·s lréqucnlcr pour se
meure en Lon renom. Quand
on quillail leslcntures éraillées,
les boiseries rnfumét·s, les vieux
cadres poudreux de la douairière de Lu}"ne~, de la douairière
d'Uzès, de la duuai,ière de Duras 1, pour entrer cher. la prince!se de 1a. Trémoïlle, chez la
comtesse Je Afatignon, chez 'la
princesse de Puix 1 d1ez ]a duc11essc d' Escars, chez 1a duchC'ssc
de ~arbonnc, chez la duchesse
J._~ Céreste, on se :sentait rajeuni d'un demi~1,•cl··.
1. Ilelle-mèreilc 1'.1ul cnr d'Ourika.

..,., 356

1-Y,

,

'

•

,

•

Le s:ilon de la princesse de la Trémoïllc,
outre son grand air d'ancien régime, a\'ait
un caractère poliliqtle très prononcé. Ce salon
élait une cour. La princesse, mademoiselle
de La119eron, extrçait de longue date, sur
tout ce r1ui l'approclnit, une domination
entière. Elle n'avait pourtant jamais dl, être
belle, dn moins ne voyait-on pas dans sa
m1nièrc d'ètrc cl de d;re, co:um: il arrive
aux fommcs qui ont eu le don de plaire aux
yeux, aucuns restes de vanilé ou de coquetterie fJminine. Toute sa co~uetterie était
d'03prit : virile, et visant à la souveraineté.
Avec ses petits yeux gris, bordés de rouge,

D.\ME A SA PSYCIJÉ. -

D'après U:o~ Noù...

avec so n tour i.lt! d1eYcux LlonJs, rnn grus
ventre et la dt1ublc mafodie qui décomposait
SOI! sang - le dialète et rh)&lt;lfOJ·ÎÛe - la

1

princesse de la TrémoïllC', grande dame jusqu'à la moelle des o~, a.s~ervissait à ses YOJonlé~, r,ar la force de son intelligence et par
la hauteur de son caraclèrr, toute une masse
de clients, de familiers, de flatteurs et de
parasites. Elle savait aussi, bien que dédaigneuse, s'insinuer là oi1 elle ne pourait s'imposer; caresser les amours-propres, quani.l
elle ne les subjuguait pas tout d'un coup.
Aucunement dévote, instruite sérieusement, elle avait pour elle-même une belle
biblio1hèr1ue: pour les autres, une laLle donl
on parlait, abondante et recherchée. La poJitique était srrn goût, son occupation cons
tante. Elle en avait, sinon le
génie, do moins 1a sagacité et ]a
,ive pratique. la campagne, le
tète-à-tète arec son mari l'ennuyaient à mourir; elle ne s'E.&gt;n
cachait pas. Jamais elle n'avait
pu s'haLilucr ni à la belle terre
de Pezea.u que le prince de Il
'frémoïlle possédait héréJitaircrr.cnt en llerr\', ni même au
cl1à!cau de C~oiss9, bâti par
Colbert, non Join des bords de
la Marnr, au milieu des riches
campagnes de la Brie, récemment acheté par elle, en me
du rnisinagc &lt;le la , ille. La
princesse ne quittait plus guère
Paris, son hôtel de: la rue de
Bourbon!, son jardin en terrasse
sur le quai. Danssa bibliolhèque
en bois de cilronnilr, qu'on
célébrait comme une merveille
d'élPgance et où elle rece\·ait
Li cour etla ,,iJle, de son fauteuil
l'n damas ve1 t, d'où elle ne bougeait qu'à grand'peinc, tlle animait de sa Vtrre inlaris.saLI&lt;',
de ses pi,1uantes sorties, de
ses sarcasmes:, un cercle perpétuellement renouvelé des prrrnnncs les plus marquantes de
~on parli. On y rnpit tous les
hommes de qmlque \'aleur ou
de quelque renom dans l'l~glise
ou dans lî'.1al, r1ui faisaient opposition au liLl'falisme: le &lt;ardinal de La Fare, M. de fionald,
!!. l'ahhé de Genoude, M. de
2. A relie lwure, rue ile Lille. l.'b\Jtcl de la princesse de la 1'rémoïllc, très rapprod1é du palais légis-

latif, n disparu dans les nouH'~Ux aligncmr11l!!.

�LES SA.LONS ET LA. COUR_ SOUS LA. °J{ESTJIUR_A.TTON - - ,

, , _ 111STO'}t1.ll
Maistre, Malhien de Montmorency, ou tout
simplement Mathieu; le chancelier Dambras;
les Polignac; les députés LaLourdonnaye, Delalot, de Castelbajac, de Neuville, de Marcellus, toute la droite passionnée;
quelques hommes de moindre
condition, mais utiles : l'avocat
Piel, M. Ferrand, M. de Lourdoueix, etc.
Dédaigneuse des choses nouvelles, elle qui possédait des
anciennes toute la fleur, ]a princesse raillait sans pitié la politique de transaction entre le.
passé et l'avenir 1• La moindre
concession l'offensait.
Les Villèle, les Corbière,
ne trournient pas toujours gr:îce devant ses
yeux ; les princes,
bien moins encore.
FÊTES DE STAINS,
Elle n'allait pas chez
E:-i 1830.
eux, se sentantreincj
jamais je ne l'ai
vue avec personne sur un pied d'éga- .,. :.' ·
lité. Son infirmité la serrait en cela; /~~
la lourdeur de son corps lui donnait
comme le droit de rester assise; elle
en usait arµplement pour accueillir du
regard, du geste et du sourire, avec
mille nuances de grande dame,
les gens de sa cour.
Le salon de la marquise de
Montcalm, politique comme celui
de 1a princesse de La Trémoïlle,
avait une physionomie différente.
Il avait pris son importance au mo~
ment où le· duc de füchelicu, frère
de la marquise, était entré aux affaires.
«· Le jour oll mon frère a été ministre,
disait-elle, non sans amertume, tout le
monde s'est avisé que j'étais une femme
d'esprit. Il Elle l'était, cela ne pouvait se
nier; et de plus, cultivée par le plus grand
monde européen. D'un caractère noble, désintéressé, modeste au fond, comme son
frère, et, comme lui, d'une admirable droiture; de grande naissance et de grand nom,
comme madame de la Trémoïlle, toujours
souffrante aussi; s'il se peut, moins dérnte
encore; moins exclusivement française, moins
altière en ses opinions, plus curieuse de nouveautés, madame de Montcalm avait un cercle
beaucoup plus étendu par les idées que ne
l'était celui de la princesse. Couchée sur sa
chaise longue, où la retenaient les infirmités
d'un petit corps contrefait et grêle, écoulant
beaucoup, interrogeant de son &lt;Trand œil noir
plein de rayons et de sa parole ;leine de bienveillance, madame de Montcalm n'exerçait
pas une domination visible comme celle de
madame de la 'l'rémoïlle, mais rnn ascendant

À~

•

I_. ~l_lc s~ rn_oq1.iait l.1t:i.ucoup des moulons de la
qui ?U.l\'a1enL docile!nent, en tous pâturages,
la vou du m11mlre. (J. Eh bien monsieur de Villèle
quelle ~èli~e allons-nous.faire ~ujourd'huiJ » di.,;ail~
elle un JO~r. ri! c?nlrl'fo1sant un d1~ ces minîsléricls.
dont elle s1mula1l I cntrêc dans le cabinet du ministre
2. On prMait C'11lre aulre3 î1 la cumlc!'.Sc d~ M~li:
maJ0~1tc.

pénétrait bien plus avant. On sentait en elle plus qu'au château de C01crta[ain, il n'était
la femme qui avait aimé, souffert, rèvé peut- presque jamais question de politique. Les
ètre même une tout autre destinée. Elle ne hommes que l'on recevait là étaient du
commandait pas à la conversation; elle n'y meilleur monde, mais on s'y occupait peu
lançait pas le trait; elle y maintenait sans des choses de l'esprit. Le ton de la maison
effort l'élévation, le tour délicat, la nuance était gai; les façons étaient simples et sans
exacte et aim,ble. Les hommes qu'elle voyait aucune morgue. Malgré la présence d'une
journellement étaient les anciens collègues, jeune fille, la piété de la jeune baronne de
les amis eolitiriues du duc de Richelieu; beau- )fontmorency et la vertu conjugale fort célécoup de aiplomates étrangers: M)L Pasquier, brée de la princesse de Bauffremont, la conMolé, de Barante, Mounier, Rubé.\tarbois, versation avait, à la manière d'autrefois, des
Pozzo di Borgo, Capo-d'Istria, le duc de allures très lestes; vide d'idées, pnm re de
Raguse, le général de Lagarde, \1. Lainé, etc. sentiments, elle se nourrissait d'historiettes
Dans ce salon modeste et tranquille, point el de nouvelles du jour, de modes et d'ajusde discussions trop vÎ\·es; des entretiens où t~~ents; on ! mPdisait du prochain; on }'
la politique n'avait pas d'acrimonie et se riait des maris trompés; on s'y moquait à
mêlait avec souplesse aux intérêts du l'envi de tout le monde. La vieille comtesse
beau monde, des beaux-arts et des de Matignon n'avait jamais été ni prude ni
belles-lettres. Autour de cette femme dévote; ce n'était pas la mode en émigration,
couchée, souffrante, il régnait une . malgré le malheur des temps. Les abbés
sorte de clair-obscur, une dou- galants, les évêques mondains avaient été
ceur sérieuse. Madame de Montcalm très en faveur, db·ait-on, auprès de 1a dame.
ne voulait jamais ni briller, ni éton- On en faisait mille récits, les plus drôles du
ner, ni éclipser, ni intimider per- monde'.
sonne. Elle rechrrchait le mérilr,
Oms cé salon venaient habituellement le
devil'.îait et faisait valoir les moin- duc de Castries, les Brancas, les Luxembourg,
dres talents. Auprès d'elle, les jeu- les Sal,ran, les Rosambo, les Sainle-Alde,,.
nes femmes s'essayaient à la con- gonde, les Clermont-Tonnerre, les Béthune,
~
versation. Elle m'y encourageait les Castellane, les Talaru, les La Guiche
les Vérac, elc. Là se prenaient le~
plus que d'autres. Elle avait
degl'és dans la considération et la mode .
pour moi des indulgences
.' . •
extrêmes, Confidente des
On disait bien quelquefois, tout bas,
1
." , ~ ; ~
sentiments que m'avait
que· madame la Dauphine ne rayait pas
il '"&lt;&lt;.t," •. . .,
voués l'un de ses plus chers
d'un bon œil la duchesse de Montmo1
~
-.i.&lt;
amis, elle me portait
rency, mais celle-ci ne voul~it pas
•.
,p._
un intérèt maternel et
s'en apercevoir. Elle tenait un si
qui ne se démentit jahaut raog à la cour, la maison de
mais. Je me plais1is
Montmorency était d'ailleurs si
chez elle infinimcnl.
pu~ssanle, que la critique avait beau
mordre, la gloire du nom bravait
Quand je veux me rappeler une
tout.
douce image de ma vie du monde
En dehors ds ces maisons brild'autrefois, c'est à elle que je pense,
lantes de la noblesse de cour, où
à son entourage aimable, à son
fréquenlaient aussi les ambassaintimité noble et charmante.
drices, lady Stuart, la
Dans la maison de Montmocomtesse ApP.onyi,
rency-Matignon où j'allais aussi
qui avait introduit
beaucoup, ce n'était pas un salon
en France la grande
proprement dit; c'était chaque
nouveauté des désoir un cercle nombreux de pajeuners
danumts,
rents et d'habitués. La vieille
la baronne de
comtesse de Matignon le présiWerther , le
dait. La duchesse de Montmorency, son fils Raoul, et sa bru, la baronne faubourg Saint - Germain
de Uontmorency, ses deux filles, la princesse comptait un nombre de
de Bau!Tremont et la jeune Alice, mariée plus familles moins illustres,
lard au duc de Valençay, y paraissaient en- moi as titrées:., moins dûsemble ou tour à tour. Assises à une grande daigneuses, plus mèlées à
table ronde, qu'éclairait une grande lampe la noblesse de province, et
suspendue, chargée de corbeilles à ouvrage, dont les salons, moins
les dames, renommées dans cette famille retentis~ants, avaient
pour leurs doigts de fées, travaillaient ~l des un caractère de bontapisseries, à des broderies délicates. Dans homie tout à fait ail'hotel de la · rue Saint-Dominique, non mable.
Le fond de la soj{non, três j(lune -~ncore, un mol piquant. Une jeune
ciété de ma mère,
SORTIE DE BAL
f~mme de sa soc1clé pleurrrnl un e disgràce de l'opiavant mon mariage, DE MADAME, EN 1828.
nion : 4 Consolez-vous, ma chère, lui av:til dit ln
comtesse, chez les grandes- darnes comme nous l'honse composait plus parneur l'cpoussc comme les cheveux. »
ticulièrement de celles-là.• EUe voyait habi- 3. Les till'és étaient les ducs, dout Ir~ femmes
tuellement les anciens amis de mon père,
avaient droit, en cour, au labmtrel.
1

~

•~li•i

~

358 .,,,.

émigrés ou vendéens, les - Suzanne!, les
d'Andigné, les d'Autichamp, les Bourmont;
les députés de h droite, ultra-royalistes :
les Villèle, les Castelbajac, les Delnlol, les
Labourdonna)·e, les Kergorlay, etc. Depuis
que mon frère était entré dans 1a diplomatie, ma mère invitait sc.s chefs ft ses
collègues, tout ce qui, gentilhomme ou
bourgeois, tenait au déparlenienl, à la:
carrière, c'est ainsi que les diplomates
désignaient entre eux le ministère des ::dfaires étrangères et les ambassades, où se
prenait, selon l'opinion des salons, une
sorte rle noblesse. Les Pasr1uier, Hyde de
Neuville, llonnay, MM. de Caux, de Gal,riar,
de Bois-le-Comle, de Vi,•'castd, de !larcdlus,
L:1grenée, de Lagrange, de La1our-~laul.10urg,

de Laroebefoucrnld, de Vaudreuil, de Bourgoing, venaiept chez nous très rnuvent. Les
réunions, les soirées dansantes ou musicales
qui se donnaient thcz ma mère et chez ses
amies, pour les jeunes filles, étaient sans
opprèt.
On n'y cherchait ni luxe ni étalage. Les
pauvres pouvaient imiter les riches, on
n'y regardait pas. Un piano, accompagné
d'un violon, quelttudois d'un instrument à
\·ent, d'un fifre quelconque, pour .. marquer
le rvthmc et la mesurr, tenait lieu J'orcheslrc.
En fait de souper ou de hulîel, un
bouillon, un riz au lait, un lait d'aman&lt;les :
c'était là tout. Les danseuses se paraient Je
leur printemps. l'ne Lland,e robe de mous-

scliuc, un ruban Lieu, rose ou lilas, noltant
à la ceinture, une Oeur dans les cheveux,
elles ne connaiss.aicnt pas d'autres alours.
Entr(' elles et les jeunes gens dont l'llge se
r:1pportait au leur, aucune con:raintr, aucune
pru.leric, mais une bicnsé:rnrc eXl1uise; il
rfgnait dans ces rapports u·ie coquetterie
uahe, une gaieté franche que tempéraient
les discrètes h1Li1ud,•s de la vie de famille,
la réserve nalurelle à la première jeunesse
et celte solidarité de l'honneur qui imprimait à la bonne compagni1i d'autrefois un
caractère totalement différent de celui de
nos sociétés bourgeoises, telles que les îail,
à cette heure, sans lien, sans traJilion, pour
quelques jours à peine, le ha5arJ Jes affaires
ou dL'S rencontres.
D.IKIEL

STERN

(MAP.\ \JE o'AGOUL T ).

regardé, de faire bonne contenance. Un marin;
il fume insouciamment sa pipe; on sent qu'il
montera dans la nacelle du même cœur indifférent et résolu dont il saute à l'abordagci
c'est aIfaire de senice. Ua employé des postes;
il est très occupé; le fourgon des imprimés
Le gouvernement ét,Llil une grande fa- vient d'entrer; c'est lui qui transporte les
brique de ballons, de façon à en avoir tou- précieux sacs et les dispose autour de la
jours un prêt à partir, aussitôt que le vent nacelle. Cinq petites cages arrivent, conteserait favorable. C'était de jour aux premiers n:rnt trente-six pigeons; des pigeons adotemps du siège que ces ballons prenaient leur rables, des noirs, des blancs, des dorés, des
vol, mais on ne tarda pas à s'aperc,.;voir que pigeons qui ont des noms de victoire : Glales Prussiens, avertis de l'heure du départ, diateur, Vermouth, Fille-de-l'Air. C'est le
en guettaient le passage et lanç:iient sur propriétaire lui-même qui les apporte et
l'aérostat ou des fusées încendiaires ou des veille à leur installation. Au moment de
balles de fusils à longue portée, dits fusils partir, on s'aperçoit qu'aucun des voyageurs
de rempart. On se résolut d1Jnc à ne plus n'a ·songé aux provisions; on court; on se
partir que de nuit. C'était presque toujours fouille, on finit par réunir trois petits pains,
dans une gare que les aérostats étaient gonflés deux tablettes de chocolat et une bouteille
et s'envolaient : gare du Nord ou d'Orléans. de vin.
Ce retard a eu son bon côté. Un aide de
Jamais ceux qui ont assisté à ce spectacle ne
l'oublieront de la vie. Au milieu d'une vaste camp entre !out essoufflé: Une dépêche du.
cour, le ballon, à dèmi gonflé, se démène Cou ve,·neur! L'aéronaute la prend; la nacelle
furieusement sous l'effort de la rafale; il est est fixée; on entend le sacramentel : cc Làchez
en taffetas jaune, et les lanternes à réflecteur tout! 1&gt; Le ballon s'élance d'un bond, il
des locomotives jetlent sur la route des lueurs p~rn:hc sous l'effort du vent, qui le courbe
fantastiques. Tout autour s'agitent, dans avèc violence. C'est une seconde d'émotion
l'ombre, des hommes que l'on prenJrait inexprimable; nous sommes tous là, retenant
pour des démons, s'acharnant à quclr1uc notre sourne, les veux fixés sur cette masse
œune infernale. Dans un coin, le directeur noire, qui se r;bat dam une convulsion
des Postes, M. namponl, tire sa montre, d'un e!TroyaLle. Sera-t-elle brisée? non, elle s'éair soucieux, interroge le vent, ·et semble lève, et à peine le ballon a-t-il dépassé le toit
demander conseil à l'aéronaute, M. Godard, vitré de la gar.::, que déjà la nuit s'est referavec qui il cause à voix basse. Il est évident mée sur lui; il se fond en quelque sorte dans
qu'il y a danger, trois hommes doivent partir. l'obscur Lrouillard. c: Adieu! adieu! &gt;J nous
Un voyageur, dont le nom est un mystère. crient les voyageurs, et nous leur répondons
li est enveloppé de fourrures; il se promène par des souhaits de bon voyage, en agitant
inquiet et pâle, el tâche, quand il se sent nos chapeaux: &lt;1 Vhe la France! lJ·

Pendant le Siège

Les pigeons qu'il:i emmènent avec eux
nous reviendront bientôt, à moins que le
froid, la brume, l'épervier ou la balle d'un
Prussien ne les arrête en route. Chacun
d'eux apportera, lié par trois fils à une des
plumes de sa queue, un léger tube, où se
trourera roulé un petit carré de papier de
40 millimètres sur 50 millimètres.
C'est la réduction microscopique, par la
photographie, d'une composition typographique ordinairè.
Cette petite planche, à peine lisible arec
un rnrre de loupe très puissant, ressemble
assez à un journal sur quatre colonnes. Celle
de gauche contient uni11uement celte mention :
SF,RVICE DES DÉPÊCHES PAU PIGEO.\"S VOYAGEURS,

Steenackers à ilfercarlier, 103, rue
de Grenelle.
Les trois autres colonnes conliennent, au
verso comme au recto, la transcription de
dépêches, les unes à la suite des autres, sans
blancs ni interlignes. Quelques-unes de ces
dépêches sont officielles. D'autres viennent
de source privée. Ah! qu'elles nous ont apporté de consolaLion et de joie! Que de pièces
de cent sous et de louis d'or sont lombés
dans la main des facteurs q11i nous remettaient la dépêche si attendue I Et ces pigeons,
de quel tendre respect on les entourait 1
Quand, par hasard, un d'eux, à bout de
l'orces, ruisselant de pluie, s'aliattait au bord
de quelque corniche, de quel œil avide la
foule hientOt amassée suivait ses mouvements! Comme Ioule; les mains se tendaient
vers lui pour lui offrir le pain ou le millet
qui devait l'altirer ! et quel cri de joie quand
il reprenait soh vol droit vers son colombier!
FRANCISQUE

O·

SARCEY.

�'-------------------------------------LA CHOUANNERIE

Tournebut
-

1804-1809 -

Par G. LENOTRE

CHAPITRE V

darmes à Donnay. Lanoë, elTrayé, obéit;
mais Lcft·bvre ne put le suivre que dans
L'afiaire du Quesnay (suilf ).
l'aprèS•!lliJi; ên arrivant à Noron, ils trouvèrent Mme Acquet à l'auberge où elle s'élait
Dès que Mme Acquet eut pris place dans trainée; Ja pauvre femme aYait 1a fièvre;
sa carriole, La.noë s'assit à côlé d'elle et lui presque en fo·aguant, elle informa Lefel,vre
apprit que, la veille, les gendarmes élaienl &lt;! qu'elle n'avait pas d'argent à lui donner;
venus à Donnay et a,·aicnt pnquisitionné dans que Jes gcndarlllcs étaient venus 3 Donnay;
la m~ison des Ouquel; ils étaient partis, tou- que l'homme qui ]es conduisait était peultefois, sans arrêter personne ; c&lt; un homme être un des compagnons d'Allain, amen&lt;) là,
en houppelande noire semblait les conduire)). sans dout(', pour rcconnailre les lieux ; mais
!!me Acquet posa quelques questions hâtives, elle ne craignait rien; el!e allail y retourner
puis elle.dit à Lanoë de fouetter les chevaux · et rapporterait l'argent n.
et garda le silence jusqu'à la Dijude; il l'obLelebrre essaya de la calmer; dès qu'il se
servait du coin de l'œil et vil qu'elle était fut éloigné, après une demi•heure d'entretrès pâle. En arrirant le so:r au viilage, elle tien, elle en lreprit Lanoë, le suppliant de la
voulut allrr de suite à la maison des Buquet, reporter à Donnay; il s'en défendit énergiresta pendant un quart d'heure enfermée que men!, ne voulant plus rien entendre;
avec Josrph; sans doute fit-elle près de lui enfin, dt.:mnt son désespoir, il se laissa attenune suprêm':! tcntati\'e pour obtenir de l'ar- drir, mais jura bien (( que, cette fois, il rn
gent; clic n·parut le teint animé, très fié- avait assC'z et qu'il la laisserait à la Bijude n.
vreuse : - « l'ile, à Falaise "• dit-clic. Mais Elle consentit à tout, se hissa sur le cheval,
Lanoü lui rcpré.,enla &lt;c qu'il avait à faire chez et, de noureau, tenant Lanoë à bras-le-corps,
lui et que son cheral ne pourrait rûsister à les ,,füements trempés d'eau, plaqués sur ses
êlre loujours en roule ii. Pourtant, elle le membres grêles, elle rC'prit le chemin de
" harcela » de telle fa çon qu'à la fin il con- Donnay. En passant à Villeneuve, ferme apparsentit.
tenant à son frère Ilonnœil, elle aperçut un
'l'ahdis que le cheval mangeait l'aroine, groupe de femmes qui l'interpellèrent; le
Mme Acquet _s'en alla à la Bijude et se jeta fermier TrulTault s'approcha et, commr,
tout habillée sur son lit : le temps, très anxieuse, elle l'interrogeait, il répondit:
lourJ pendant toute la journée, s'était chargé.
- Un malheur est arrivé; les gendarmes
,·ers le soir cl de grands éclairs déchiraient sont revenus tout à l'heure chez les Buquet;
le ciel. Vers deux heures du matin 1 Lànoë ils ont pris le père, Ja mère, le fils ainé.
vint fr.ipper au carreau et Mme Acquet parut, Jùscph, qui s'était cach~, est seul, bien dé•
prête à parlir; elle mania en croup.c derrière soM, C't ne sait fJue de\'enir.
lui; ils se mirent en route par la forêt de
Le fermier ajoula qu'il ,·enait d'expéJier à
Saint-Clair et llJnnœil; comme ils péné- Falaise son gars p:iur instruire Mme de Comtraient dans le bois, l'orage éclata tout à Lrar dé cet é\'énemcnt.
coup d'une extraordinaire violence; d'énor!!me Acquet descendit de chernl. Elle tira
mes rafales courbaient les arbres, brisant h•s Trulfault à l'écart cl Je questionna à rnix
branches; la pluie tombait à fluts, transfor- bas~e. Quand elle rnint prl's de Lancë, elle
mant 1..:: chemin en torrent; le cheval avan- était cc aussi blanche qu'une cire ».
çait pourlanl; mais, rnrs le jour, alors qu'on
- Je suis perJuc, lui dit-elle; J0srph
approchait du village de Noron, Mme Acquet Buquet veut me 'Cl.énoncer.
se sentit suLitement indisposée au point
Puis, le regard fixe, parlant pour diequ'elle se lai5sa glisser à terre, prc!lque éva- même :
nouie. Lanoë l'étendit sur les Lruyères, au
- Je pourrais bien, à mon tour, &lt;lé,wnbord de la roule, dans la bouc; quand elle cer Allain, puisqu'il est proscrit; mais où
eut repris ses sens, elle le supplia de la dirais-je que je l'ai connut?
laisser là, de pour&amp;uivrc jusqu'à Falaise et
« Elle paraissait Lien inquiète, ne sachant
d'en ramener le notaire Lefebvre ; elle pa- que faire. » Enfin elle insinua « qu'il fallait
raissait hantée dn souvenir de cc l'homme en la reconduire à Falaise J&gt; . Mais Lanùë fut
houppelande noire ll qui arnit guidé les gcn• intraitable: il jura qu'il n'irait pas plus loin ,
·t. i\"ous con~en ons ll's termes mêmes du rêcit de

l.:1J1oi} . lnl crrogatoircs.

2. lulerrog11tuircsde )Jmc deCo mLra v, 2t :ioùt 180ï ,
11 avril 1808 ; de Guillaum e, dit l.a1,n?, 2 H' Jllcm-

"" 36o -

&lt;! qu'elle pouvait s'adresser au fermier si clic
voulait &gt;&gt;. Et, rendant la bride à rnn cheval,
il s'éloigna au trot, la laissant là, au milieu
d'un CC'rclc de paysans r1ui, silencieusement,
contemplaient, avec une consternation ébahie,
la fille de leur dame, couverte de boue, les
yeux égarés, les Lras ballants, l'air si éperdu
et si désolé que les plus durs la prenaient en
pitié! ,

En rentrant chez lui, cc soir-là, le nolaire
Lefebvre apprit que, pendant son absence,
Mme de Combray lui arnit dépêché son jardinier pour l'inviter à venir, au plus lût, la
rejoindre à I'hô'tel de,la rue du Tripot. Pourtant, harassé, il s'élait jeté sur son lit el dormait à poings fermés quand, vers une heure
du matin, ou frappa à sa porte : c'était encore le jardinier;· il fut si pressant que, malgré sa fatigue, Lefebvre se décida à le suivre.
Il trouva la marquise presque folle d'angoisse; elle avait appris par le gars de Truf.
fault l'arrestation des Buquet; elle ne s'étail
pas couchée, s'altmdant à toute miaule à
recevoir la visite dts gendarmes; elle n'avait
qu'une pensée : fuir, retourner en hâte :1
Tournebut el s'y cacher avec sa fille; elle
pressait le notaire de l'accompagner et, tout
en parlant ûévreusement, elle nouait sur sa
tète un fichu de laine. Lefebvre, plus calme,
lui représenta quïl avait laissé tt Noron
!!me Acquet épuisée de fatigue; il fallait
attendre, 1Jour quiller Falairn, qu'e11e fùt en
état de se mettre en roule; que, d'ailleurs, à
cette heufe de nuit 1 on était dans l'impossibilité de se procurer une rnilure; mais
Mme de Combray, avec l'ubstination d'une ·
femme égarée, ne voulait rien enttndre; elle
e&gt;.péJia à Noron, en lui donnant un écu de
trois liues, son."jardinier, chargé de prévenir.
lime Acquet qu'elle eùt à prendre, sur-lcthamp, le drnmin de Tourne Lut, par SaintSylvain et Lisieux; puis, cnlrainant à lrawrs
les rue5 désertes LefeLue fJUÎ moula thez lui
pour y chercher les trois n,ille francs provc•
nant du vol du 7 juin, die gagna le Vald'Antc et s'engagea sur la route de Caen.
La nuit était lrès sombre; la tempête avait
cessé, mais la pluie tombait sans discontinuer.
Sur le chemin défoncé, la vieille marquise
a\·ai1çait , s'obstinant contre la fatigue, s'arrèlant parfois pour s'assurer qu'elle . n'était
pas dépistéf'. Left!Lvre, pris dt! peur à son
lire- 1808 ; ùu nolairc Lcfelwrc, 7 jan\'icr et 4 ao1il 1808.
A1·c hil''CS 1lu greffe Je ln Cour d 'assise,; ile l\ 011cn.

TOUR_N'EBU1 - - ,

tour, hâtait le pas à côlé d'ellc 1 pli:rnt sous surveillance de la police. Il était neuf heures
le poids de son porlc-mmlcau rempli d'écus: du soir quand, après une heure de marche,
tous deux allaient sans parler; c'était cette die parvint à la hauteur de l'Ermitage; elle
interminable route qu'avait sui rie, le jour du crut prudent d'expédier Lefebvre en éclaivol, le chariot portant la recette d',\len&lt;;,on et reur; elle l'accompa~na jusqu'à la grille rl le
rc sou\'enir devait rendre plus tragique rn• Jai.!- s1 s'a\'cnturer seul rers le cbàteau. Tout
core celte marche effarée dans la nuit.
parais.sait y être au calme: le notaire pénéL'aube pointait à peine quand les fugitifs tra dans la cuisine ol1 il trouva une fJlle d'outraversèrent le bois du Quc5nay; au hameau vrage qui prévint aussitôt Soyer, l'homme
dr, Langannerie, ils quillèrent la route et de conOani.:e; et Mme de Combray ne se
1•rirenl la traverse de Ilrelleville-le-R,hN. li monlra tout r, fait ras.surée que quand celuifaisait maintenant t,rand jour; les granges ci ,·int, m personrH\ lui 011\TÎr uoe porte du
s'ouvraient, les gens s'Jtonnaicnt du passage jardin: clic put ainsi se gli~sC'r 1 sans être
matinal de ce couplé étrangd qui semblait vue, jmqu'à sa chambre 1 .
avoir marché toute la nuit; la marquise sur&lt;a\'&gt;
tout 'intriguait avec ses c·he\·eux col~és aux
tempes, sa jupe trempée d'eau et ses broDEUXIÈME PAR,TIE
dcr1uins couverts dè boue. On n'osa pourtant
les questionner.
CHAPITRE PREMIER
A six heures du mltin, Mme de Combray
et son compagnon atldgnircnt le bourg de
Licquet.
Saint-Sylvain, à cinq grosses lieues de Falaise. Si Mme Acquet était parvenue à quilL'homme cc en houppelandè noire n qui
ler :'\oron, c'était là qu'on devait la rencon- arnit guidé les gendarmes dans leur Yisite à
trer. A l'aul&gt;erge où Lefebvre s'informa, per- Donnay n'était autre que le Gl'and-Cha,·/es,
sonne n'avait paru. 011 attendit pendant deux l'un des compagnons d'Allain, Arrè:é le
heures, que le noLaire employa à s'assurer 1 '~ juillet au village de Le Chalange, il cond'une charrellc pour continuer la route vers sentit, sans difficultés, à désigner l'endroit
Lisieux. Un paysan conscnlil à conduire les où avait été enfoui le trésor et c'est ainsi
voyageurs moJcnnant t5 francs payés d'a- qu'il dirigea la perquisition opérée le 22 chez
,·ance, et, ver3 huit heures, Mme Acquet les Buquet. li reconnut 1, disposition de la
n'arrivant pas, ils se décidèrent à partir. Un maison et du jardin, la s:i.lle oll Allain et ms
peu plus loin, à Croissanville, on fit halte, et compagnons avaient été rrçus dans la nuit du
LefchHe, tout en déjeunant, écri\·it une let- vo1, le verre même dans lequel l t mère Ilutre à l'adresse de Lanoë pour lui recommander instamment de se mettre à la recherche
de Mme Acquet et de l'exhorter à rejoindre
au plus tùt sa mère à TouraeLut.
Le resle du voyage se passa sans incident.
On arriva à Lisieux pour l'heure du souper
et on y passa la nuit. Le lendemlin matin,
Mme de Combray prit, 5-0U_s un faux nom 1,
deux places dans une ,·oiluM publique qui
partait pour Éuèux où l'on débarqua le soir.
Les fugitifs avaient fü un asile, rue de l'Union,
près le gr,rnd séminaire, chot un ancicu
chouan, .nommé Vergne, qui avait été dans
les orJrcs avant la Hévoluliun et qui s'était
établi médecin depuis la pacification. Le jour
suivant, Mme de Combr,y el Lefebvre se
procurèrent une carriole dans ln~tudle ils
firent les cinq lieues qui séparent Evreux de
Lauriers. Ils mirent pied à terre arnnt d'en•
trer d.rns la ville, car Lt marquise voulait
é\ Îter l'hùtel du l\[outo1i où elle était connue.
Ils gagnèrent donc, pat· des rues détournées,
le pont de l'Eure et trou\èrc;it à louC'r, dans
une auber Je du faubourg, un CJbriulet qui
les dépos::i, i1 la nuit tomb11Jle, au hameau
du Val-Tesson,
Us étaient là à une lteue de T0uMehut
qu'ils p::mvaient atteindre en passant par les
VU E DE L'AEIB.HE-AUX- DA~IES, A C.u~. bois; mais n'allait•on pas y lr,.mver les gcn•
&lt;larmes? L1 îu3ue dd Mme de Combray à
Falaise, à Dai·eux. et à Caen, pouvait avoir quel lui avait ,·ersé t.lu c:dre. Au bout du
éveillé l~s sou pço:1.s et atliré sur sa maison la jardin on retrouva les traces de l'excavation

g1·m/fls p eNonnages

1.,: - ~lmc de Comlway me dit , d:in s la roiture,
qu'ell(~ :wait pri s un ,rntre riom qu'elle me tlé:;i911a
pour 111\ •11 scn ·i1· ~i je lu i p:1rlais, OlJis je 11c 111 en

2. lnl error;alo ircs de ~l11w de Cumlmiy et du nolnirc
l.e rcbnc. Archin,s du greffe ,le la Cou r trassis,!s ile
ll u11 cn

où le tré.:;or avait séjourné; le grenier couicnait du linge et des effets npparlenànt à
Jfme .\cquel; son portrait peint en miniature était accroclié au mur dans la chambre
de Joseph. Celui•cÎ, !-cul, a~·ait pris la fuite:
son père, sa mère et son frhe Alexandre
furent conduils, le soir mèmc, aux prisons
de Caen,
Grmul•Clwrles, en hc,mme r1ui rnudrait
IJien ne pas être compromis tout srnl, montrait le plus grand zèle à rccherchC'r ses
complices . Ainsi que jadis l'avait fait Querelle, il parcouraiL le pays, conduisant le cnpilainc Manginot cscortl• de trente gendarmes,
et celle petilc troupe, marchant dr nuit,
poussa SC's recherches jusqu'au ,·illage de la
Mancellière qui passait pour être le plus
fam eux rrp:iirc de réfractaires à ,·ingt lieues
à la ronde; comn:c au plus beau temps de la
Chouannerie il y eut entre gendarmes et dé·
serteurs des cornbals sanglants. A ln suite
d'un de ces engagements, oq arrêta, dans Ja
mais.on d'un sieur LeLougrC', Pierre-François
llarel qui était entré là pour y demander de
l'can-dc-vie et du sel afin de panser une
blessure qu'il venait de rrceYoir; il avait
passé, depuis le vol, la majeure partie de
son lemps caché dans un tonneau enfoui en
terre au fond d'un jarJin . Dans cette expédition Manginot fit une prise plus importante, celle de Flierlé, découvert à Amaié•
sur~Orne, où il villégiaturait paisiblement
chez un de ses anciens c·hefs, Rouault dés
Vaux. Dès son premier- interrogatoire, Flierlé

1

1':ippcllc point ; je ne sais p:is trop, ccprndu11l. ~i cc
n'l•tail pas Mina . , Int errogatoire de Lcfobwe.
Al'd1in,:s du grr ffe de la Colll' d'assises de Rouen.
~

36 1

w,.

Dessin d~ C ONSTANT BOURG EOIS (1819) .

raconla toute soî1 hi~tuire: li savait que de
étaient du complot et

�1f1STO'J{1.ll
pensait bien qu'on y regarderait à deux fois
avant de pousser l'enquètejusqu'au bout.
Si Manginot se dépensait aimi avec une
aJ'deur digne d'éloges, i1 n'en recevait aucun
de Calfarelli, désolé de la tournure que prenait l'affaire, et qui dcsirait, par intérêt d'abord, et aussi par amour de ~a tranquillité,
voir l'altentat du Quesnay réduit aux proportions d'un simple incidenL. Il interrogeait les
prévenus avec la réserve el les précautions
d'un homme qui se mê!e de ce qui ne le r~garde pas; aussi, s'il apprit de Flierlé des
choses qu'il aurait bien voulu ne pas savoir.
touchant l'organirntion, toujours pcrsislanlc,
de la Chouannerie dans le département du
Call·ados, n'en put-il rien tirer sur le fait
même qui motivait son arrestation. L'Aiiemand ne cachait pas sa crainte de périr s'il
parlait, Allain a)'ant promis, le 8 juin, à ses
compagnons, avant de les c1uitter au pont de
la Landelle, « du poison ou un coup de fusil
au premier qui révélerait quelque chose, et
un secours dr deux cents hommes déterminés pour soustraire ceux qui seraieni discrets
à la vengeance de Bonaparte 1 1&gt;.
A Paris, il en était autrement : fa police
n')' travaillait pas de main-morte et Fouché
était tenu journellement au courant des
Il1oindres incidents présentant un rapport
quelconque avec les faits qui se passaient en
Basse-~ormandie. Depuis plusieurs semaines
déjà, un jeune homme, débarqué à Paris
dans la seconde quinzaine de mai, avait attiré
l'attention des agents de la police secrète; on
le yoyait souvent au Palais-Ropl; il se disait
sans mystère général des chouans et &lt;1 se
donnait beaucoup d1importance 1, . Un second
rapport fil connaitre qu'il se nommait Le
Chevalier et qu'il arrivait de Caen, ce qui
permit de demander à Cafiarelli des renseignements. Le préfet du Calva~os répondit
que le signalement communique correspo~dait de tout point à celui d'un homme qui,
plusieurs foi~, lui .a~ait été ?énoncé comm~
un royaliste 111corr1g1ble, facile, du reste, a
reconnaître, car il ne pouvait se servir du
bras gauche'.
Les a~ents reçurent l'orJre de ne pas perdre de v:e le personnage; il habitait rue des
Vieux-Augustins, l'hôtel de Beauvais, maison
connue, depuis la Révolution, comme un allri
toujours ouvert. aux ro~alistes de passage à
Paris. Le Chevalier sortall Leaucoup; presque
chaque soir, il.dinait en vill~ cl frCquentait
chez quelques personnes Lien posées . On le
la

•L Interrogatoire de Flicrlé. Archirn:,; du greffe dç

d'assises de Rouen.
9 Archi\·es nationales, F; 8171.
i On ne trouva chez lui que « 56 sols et un ~s-:scporl délivrti il Caen le 21 mars pour Bordeaux, vise
\e 'l mai à Cacii pour Cherbourg et nou ,,isé à
Paris»4. Archives natio11ales, }' i 3171.
. _
5. 4 Le Chevalier sera sûre~cn,l acqu1tLc _pour le
vol. » Le prCfet du Calvados a Real, '10 aout 1807.
Arcl1îves nationales, F18171.
.
6 Cafforelli craignait que Le Chernher ne fût enleni au cours du Y11Jage de. .Paris à .Caen., et ses
craintes n'étaient pas sans mol1fs. Le prmmmer, dont
on arait annoncé le départ de Paris le 25 juillet.
11 'étail pas encore arri"é à sa deslinatio1! le 7 aoû.L.
a Si nous n'étions à l'approche de la foire de GmCour

'-----------------------------fila pendant une quinzaine de jours; enûn Chevalier était le chef du complot; Lien qu'on
l'ordre fut donné de l'arrêter, et, le 15 juil- eût perquisitionné avec soin - sans trouver
lel, il était conduit, les fers aux mains, à la pourtant autre chose que des papiers partipréfecture de police, sous l'inculpation d'avoir culiers - dans sa maison de la rue Saintparliripé à l'attentat du Quesnay'.
Sauveur; Lien que Flierlé, mis en sa préLe Chevalier n'était pas homme à se lai~- .. sence, l'eût reconnu pour être l'homme à
ser prendre sans vrrr. Ses belles façons, son qui il senait de courrier et de secrétairf', adresse et son éloquence l'avaient déjà tiré ce à quoi l'autre répondit avec mépris que
de si mauvais pas qu'il ne doutait pas qu'elles u l'Allemand n'était pas d'espèce à être son
ne dussent, celle fois encore, lui sauver la domestique et qu'il n'y avait entre eux que
vie. La lettre que, du dépôt de la préfecture. les rapports ordinaires entre le bienfaiteur et
il écrivit à füfril, lC' jour même de son arres- l'obligé )), il n'était pas douteux qu'il ne se
tation, est si bien dans sa manière, à la fois renconlrerait jamais un lrihmwl pour confamilièœ et hautaine, qu'il serait regrettable damner un homme qui se trouvait, le jour
du crime, à soixante lieues de l'endroit où
de ne point la citer :
il avait été commis 5 • Quant à le pOursuine
Arrête sur le soupçon d'un brigandage dont il comme royaliste approuvant le vol des fonds
m'esl aussi important &lt;le me justifier que pénible puLlics, autant valait mettre en jugement la
d'avoir à le faire, mais plein de confiance'en mon
honneur qui ne s'csl jamais démenti el dans Normandie tout entière. D'ailleurs, pour Cafl'équité bien connue de votre caracfère, je ,·ous farelli, qui ne se leurrait pas sur les sentiprie de m'accorder une audience de quelques mi• ments de ses administrés et qui redoutait
nutes prndant lesquelles, dispos.é à répondre à toujours l'explosion imminente d'une nouchacune de vos questions, à les prëvcnir même, velle ChouflnneriP, la présence de Le Chevaje me flatte de vous co11v.1incre que la situation lier dans 1rs prisons de Caen était un perpé,le mes affaires cl surtout ma conduite de toute tuel cauchemar 6 : Allain pouvait surgir tout
la vie doivent me meure au-dessus de la suspicion
à coup avec une armée et renom·elcr, au prod'un brigandage particulier.
fit de son chef, une tentative d'enlèvement 7
J'espère aussi, monsiem·, que rel entrrticn
srmLlable
à celles qui, sous le Directoire,
dont voire justice me garantit la faveur ,,ous conarnient
sauré
la vie au vicomte de Chambray
vaincl'a que je ne suis point frappé de folie au
point de me livrer à un brigandage politique et ou au chevalier Destouches et dont toute la
de songer à lutter contre un gouvernement au- prorince s'était amusée et émue. Et voilà
quel ont dù céder les plus fiers souverains ....
pourquoi, très peu soucieux de s'encombrer
d'un détenu si compromettant, le prudent
A. LE Cnt:vAurn'.
préfet avait, au bout de quatre jours, obtenu
Et pour Lien étaLlir qu'il n'avait pu pren- de Réal l'autorisation de renvoyer à Paris Le
dre part au vol du 7 juin, il joignait à sa Chevalier qui fut définitivement écroué au
lettre vingt allestations de personnes hono- Temple'. Ah! la belle lettre qu'il écrivit, à
rables et connues· qui l'avaient rn à Paris ou peine rentré, au ministre de la police, et
qui y avaient diné avec lui à chacun des jours comme il s'y posait en rival malchanceux de
du mois depuis le 1er jusqu'au 20; au nom- Napoléon !Celle profession de foi est trop longue
bre de ces témoins étaient son compatriole le pour figurer ici dans son intégrité, mais elle
poète Chênedollé et le D•· Dupuytren qu'il projette une si vive lumière sur le caractère
avait consulté sur« l'urgence de se faire am• de celui qui l'a écrite et plus encore sur les
puter les doigts de la main gauche malade illusions que se forgeaient obstinément les
depuis longtemps &gt;&gt;. II avait même eu le soin royalistes à la plus brillante période du réde se montrer au 1'e Deum chanté à Notre- gime impérial, qu'il est indispensable d'en
Dame pour la prise de Dantzig.
produire quelques extraits :
Ses précautions, on le voit, étaient bien
Vous avez désiré savoir la vérité concernant les
prises et cette fois · encore son -aplomb allait
triompher de la mauvaise forlune quand déclarafions de Flierlé sur mon compte et sur les
Réal, très embarrassé de cc prisonnier beau projets q11'il dévoile dans ses déclarations; je vais
parleur,'imagina de l'expédier à Caen, dans vous la dire: la dénégation convient à un crimi . ne) qui redoute l'œil ùc la justice; mais ce sysl'espoir qu'une confrontation avec Flierlé,
fème est étranger à mon caractère qui ne redoute
Grand-Charles et les Buquet déjà arrêtés, rien que le mépris et pour lequel le premier sucamènerait quelque résultat. Mais, bien que cès de ses entreprises est l'estime de ses ennemis
Cafîarelli îùt intimement convaincu que Le mêmes.
hrny, il ctil été facile

de

mcllre Le Che,·alicr entre

deux. gendarmes dans ln première dilig-enèe et de

l'amener de suil\" ici. )Jais dans cc temps-ci les ,·ui•
!ures étant encombrées de ,·oyageurs, je me suis délerminti à rcquilrir M. Manginot qu'il fit partir, sur•
le--champ, deux gendarmei&lt; en poste pour aller aude,,ant de Le Chevalier, l'enlever s'il est possible l.'.1
nuit, et arril"cr de même afin que ses partisans ne
puissent sa\'Oir cc qu'il est dcv~nu .... Alloin. a pro:
mis un coup de fusil ou du poison au /Jri'm1er qw
ré,·êlerait quel&lt;1ue chose et un secours le 200 hommes déterminés poul' enle,•cr ceux qui seraient arrêtés. }'licrlC conlirme ces détails eu térnoiguant la
plus grande crainte d"ètre découvert comme dénonciatcn11', il redoute surtout le poison. »
l.cllre du préfetJu Calvados à Réal, 7 uollt 1807.
Archi\"CS nutionales, F7 8171.

7. Il fut étalili que Le Chorpentier f'i!s, notaire aux
e1nîrons (l'Argentao, a\·ail rt'·uni quelques hommes
pour enle1·er Le Chevalier, lors de son transf'Cremcnt
à Caen. Arcliivcs nalioualcs, Fj 8171
8. Écrous du Temple, 16 :.ioùt 1807. Le concierge
du Temple recevra, en se conformant à fa loi, le
nomme\ Le Chevalier qui sera détenu au secret. Signalement:« 27 ans, pror,riélaireà Caen,taille, •tm,76,
cheveux cl sourcils c 1.ilain foncé, front élevé et
bombé, yeux liruns, nez court, pincé du haut cl un
Jeu large du bas, .houche moyenne, menton un peu
ong el relevé, \'Ïsngc ovale et colore, portant de~
nageoires chàtains, estropié de la main gauche. n
Le prMet du Calvados s'était, en mème temps quç
de Le Chevalier, débarrassé de J&lt;'licrlé qui fut, lm
aussi, amené à Puris et écroué au Temple. Archi,·cs
de la préfecture de police.

!

1

Yotrc Eiccllencc voudra bien ne mu· en moi
ui un homme tremblant devant la morl, ni une
,\me sé;iuilc par l'espoir des récompenses; je uc
demande rien pour dire cc que je pense, car en
le disant je me saLisfais.
J'ai pl'ojeté une insurrection conh·e le gouvcr·
nement de Napoléon; j'ai désiré sa ruine, et, si
je n'ai pu la tenter, c'est parce que j'ai toujours
éh1 mal secondé et trompé somcnt.
... Quels élaienl donc mes moyens pour concevoir au moins l'espérance du succès? Ne voulant p:is paraître tout 11 foil insrnsë à ros 1eux, je
v:ils les fairr connaitre; ne \'Oulant p:is trahir la
ronfl::mcc de ceux qui m'aurnient serri, je vons
rn tairai l&lt;'s détails.
... Je slLis né généreux cl amoureux de gloir('.
Apri&gt;s l'amnistie de l'an YIII, j'étais le plus riche
de mes camarades; mon argent, habilement
donné, me J&gt;1·ocura des partisans. PJusicurs années, j'épiai le moment farnrab\e à une insurt'&lt;'Ction : la dernière campagne d'Autriche m'offrait celte occasion; chacun, dans l'Ouest, croyait
;'1 la défection &lt;les armées frauçaises i je u'y cro?ais
pas, mais j'allais profiter de celte opinion : la
victoire fut trop rapide, j'eus à peine le Lemps
rle projeter.
Après avoir étahli quelques correspondances
dans divers départements, je pal'lis pour Paris;
là, tout concourait à fortifier mes espérances. Des
républicains partageaient mes désirs; je lraitai
a\·ec eux de la réunion des parlis pour une action
plus sùre cl pour une réaction moins forte. Le
mouvement devait s'opérer dans la capitale, un
gouvernement pro\'isoire devait être établi ... toute
la France eùt passé sous un nouveau régime avant
que !'Empereur eût été de retour.
... Mais je ne fus pas longtemps à m'apercevoir que ces républicains n'avaient pas tous les
moyens qu'ils vantaient. .. je me retournai vers
les roplistes de la capitale; ils étaient désunis,
sans plans .... Je n'avais à moi, dans Paris, qu'un
très petit nombre d'hommes : j':i.bandonnal mes
desseins sur Paris, je retournai vers la province.
Là 1 je pouvais réunir deux à trois mille hommes.
J'aurais, aussitOt après-leur rëunion, clépulé vers
les princes Bourbon pour les engager il se rendre
à la tête de mes troupes ....
Mais, à l'ouverture de la seconde campagne,
mes desseins furcnl définitirement ajournés. Ce•
pendant les mesures qu'il m'avait fallu prendre ne
purent partout rester secrètes: quel{1ucs conscrits
réfractaires, quelques déserteurs p:irurent armés
sur différents points; il fallut les soutenir et,
sans ordre ad hoc, mais en vertu d'instructions
générales, un de mes officiers s'empara des fonds
publics pour y parvenir ....
Les coupables sont... moi-même, pour lequel
je ne demande rien, 1101qiar orgueil, puisque la
fierlé la plus altière ne saurait ètrc humiliée de
recevoir des gr;ices de celui qui en fait aux rois,
mais par honneur. Yolrc Excellence voudra sans
doute connaître le motil qui a pu me déterminer
à concevoir, à nourrir de pareils projets; ce motif, le voici : j'ai m le rn:tlheur des amnistiés et
ma propre infortune, peuple proscrit dans l'Etnt,
classé en scnage, exclu non seulement de Lous
les emplois, m:lis encore tyrannisé par ceux mêmes
auxquels n'a jadis manqué que le courage pour
faire cause commune avec eux ....
Quel que soit le sort qui m'est 1·éserré, je YOUS
prie d(' considercr que je n'ai point cessé d'ètre

On s'imagine quelle devait être, à la lecture d'une semblable missive, la stupeur de
Fouché, de Réal, de Desmarets, de Veyrat, de
tous ceux à qui incombait la mission de montrer au Maître ses peuples enthousiastes et
satisfaits, ou tout au moins soumis et silencieux. Ils sentaient bien que, dans cette lettre,
tout n'était pas •hâbleriej on y retrouvait,
amplifié, le plan de Georges : même menace
d'une descente des Bourbons sur lt:s côtes,
même assuraqce de renverser, en frappant
Bonaparte, l'immem:e édifice qu'il avait é!è\'é.
De fait, la croyance que l'Empire, alors que
toute l'Europe paraissait définitivement subjuguée, restait à la merci d'une bataille perdue, était si bien ancrée dans resprit des
populations qu'un homme comme Fouché,
par exemple, très instruit des dessous· de
l'opinion, ne dut jamais croire à la solidité
du régime qu'il servait. Toute l'histoire de la
Restauration n'était~clle pas en germe dans
la profession de foi de Le Chevalier1 Ne devait-elle pas se retromer, cinq ans plus tard,
dans l'étonnante conception de Malet1 Les
choses, en J814·, se passèrent-elles dilTéremment? L'empereur ,•aincu, la défection des

1. ,\rcbi1·es mitionales. Fi 8171.
t. lbid.
5. Jacques-Fortunat Savoye-Rollin, nC â Grenoble
le 18 1\êcembre 1751. Il avait épousë, en '1788 un~
sœm· ile Casimir Perier : c'tSta1t une femme' d'un

grand mérite; .aprC~ qu'ell~ fut _m?rle: Savoye•rlollin
publia une notice b1~ru.pl119,ue ml!tulce 1'111&lt;/.ame. de
Jlollin. Grenoble, l'.\. ct. rn-8 de 1::i p:igcs, s1gur a la
fin : G. Héal.
4. Res prénoms étaienl Picrrc•A!cxandrc.

Français, que j'ai JlU su_ccombcr dans une noble
folie, mais non chercher un ltiche succès, et par
ces motifs j'espère que Yotr1! Exrcllrncc voudra
bien m'accorder la seule faveur que je réclame

L'ANCIENNE

PRÉFECTURE

DE POLICE

FAÇADE

SUR LA RUE DE ]ÉRUSALrn.

Dessin de

CHARLES

TOUVENOT.

pour moi : que mon jugemenf. si j'en dois subir
un, soil mililaire, ainsi que son exécution ....
A. LE

. . .,_ 363 .....

CuEVALrf:R 1 •

TOU](NEBUT - - ~

généraux, le débarquement des princes, l'in
tervention d'un gouvernement pro,·isoire, le
rétablissement de la monarchie, telle lut,
dans la réalité, la suite des événements
c'élait celle qu'avait pré,,ue Georges, celle
que d'.\ché escomptait également, celle que
Le Chevalier augurait avec une clairvoJance
si nette, et qui, pour miraculeuse qu'elle
parût à bien des gens, fut simplement le ·ré•
sultat Jocrique
d'un effort continu, la réussite
0
.
d'une conspiration dont les acteurs avaient
chanrré bien des fois, mais qui n'avait point
subi de trêve, depuis le coup d'État de Ilrumaire jusqu'à l'abdication de Fontainebleau.
Les chefs de la police impériale se voyaient
donc en présence &lt;&lt; d'une nouvelle affaire de
GeorO'es'
)l ,· des révélations partielles de
0
Flierlé, du peu qu'avaient raconté les Buquet, on inférait que d'Acbé pom-ait en être
le chef et l'on recommandait à toutes les autorités {( de bien chercher sans rien ébruiter JJ. En dépit de ces exhortations, Caffarelli
semblait se désintéresser du complot, qu'il
avait déclaré en dernière analyse C( vaste
mais fou )&gt; et qui ne lui semblait pas devûir
mériter davantage son attention.
Le préfet de la Seine-Inférieure, SavoyeI\ollin, avait montré, chaque fois que Réal
s'était adressé à lui au sujet d'incidents se
rattachant à l'affaire du Quesnay, Une ardeur
et un zèle qui contrastaient singulièrement
avec l'in&lt;lolence de son collègue du Calvados, Savoye-Rollin appartenait à une ancienne
famille parlementaire~; avocat général au
parlement de Grenoble avant 1790, il s'était
rallié aux idées modérées de la Révolution et
avait été nommé, au 18 Brumaire, membre
du Tribunat. A cinquante-deux ans, en 1806,
il remplaçait Beugnol à la préfecture de
Houen. C'était un fonctionnaire distingué,
tr.n ailleur, très digne et possesseur d'une
Lelie fort une,
Réal s'en remit à Savoye-Rollin du soin de
découvrir la retraite de d'Aché qui arnit habité, on se le rappelle, avant le débarquement de Georges, la ferme de Saint-Clair,
près de Gournay, el qui possédait quelques
terres dans l'arrondissement de Neufchàtel.
La police de Rouen n'était ni mieux organisée ni ph;s nombreuse que celle de Caen,
mais elle avait pour chef un personnage singulier dont l'activité suppléait aux qualités
qui manquaient à ses agents. C'était un petit
homme instruit, remuant, malin, plein d'imagination et d'esprit, ayant son franc parler
avec tout le monde et ne craignant, comme
il le disait lui.même, (! ni femme, ni Dieu,
ni diable n. Il s'appelait Licquet• el avait,
en 1807, cinquante-trois ans; la Révolution
l'avait trouré procureur du roi de la mai- _
trise des eaux et forêts de· Caudebec, fonctions qu'il avait résignées en 17\JO pour venir
occuper à Rouen un emploi dans l'administration municipale. En l'an lV, il était chef
_du bureau de l'instruction publique~; mais,
en réalité, il faisait, lui seul, toute la besogne
de la mairie et un peu aussi celle du dépar1

5. Archi,·cs adminisli·atives de l'llùlcl de Ville de
l\oucn.

�IDST0'/{1.Jl

__________________________________

.,

C'était la seconde fois que l'allention de
lcment, si Lien qu'il se lrouva tout nalurellcmenl amené, en 1802, au poslc de secré- Licquet était allirée sur le nom de Mme de
taire ('Il cht:f de la municipalité; il délivrait Combray. li l'avait déjà lu, cilé incidemmrnt,
et visa.il en celle quali1û lrs pa~scports. De- dans le procès-verbal de l'interrogatoire ·de
puis cinq ans, personne 11 ·avaiL pu rnpger Flicrlé, et, tout de suite, avec l'instinct du
daos la Seinc-Inréricurc sans passer par son policirr pour qui un mot suffit à la reconsl iLureau; comme il a,ail de la mémoire et que tution de toute une i11lriguc, il eut l'intuition
ses fonctions cc l'amusaient lJ, il gardait un suLile r1ue là était 1~ nœud de l'alfairè. Cette
souvenir très net de tous Jes gens qu'il y impruLlt'nle conridl'ncc &lt;.:tbappée à To11l'lom·
avait toisés et signalés; il se r;1ppclait fort Ût!\ait ~1llirer sur b tête de Mme de Comlmiy
hicn :noir sigor, en déccml1re l80j, le pas- &lt;l\;pou ran lahles cala3l1\1phcs et Licquet lenai t
seport qui.avait servi i1 d',\ché pour se rendre Cn main le Lont de fil qui allait lui servir clt.!
&lt;le Cournay à Saint-Germain-rn-1.:iyr, cl il guide dans le dédale où Caffarclli ;nait refusé
conservaitla,ision très précise de cet homme de s'engager.
Près d'nn mois auparavant, en arrivant,
robuste, grand, au front élevé; aux cheveux
noirs 1 ; Lirquet connaissait d'ailleurs d'.\ché la nuit, à Tùnrnebut avec le notaire Lefebvre,
as~cz particulièrement pour être ioslruit de lime de ComLray avait exprt•s3émcnt recomce détail inlimc (( qu'il arait les ongles de ma11Jé à Soyer de ne po:nt ébruiter son
pieds tellement rrcourliés dans la cl1air qu'il retour. Elle s'é!ait enrt&gt;rmée dafJs son apparmarchait dessus 1&gt;.
tement a\·ec ~a femme de chamLre, Catherine
Depuis celle rencontre avec d.Ad1é, les Querey; le notaire avait partagé la chamLrc
attriliutions de Licquet avaient encore grandi: de Bonnœil. La nuit fui tr;inquille. Le lcnd&lt;'tout en con.servant sa place de secrétaire main - c'était le mardi '::!8 juillet - la margénéral, il avait mis Ja main sur la direction quise fit voir à Lefebvre Jcs a.ppartemenls
de la police et il s'acquillail de ces functions 2 préparés pour reccrnir le roi et les cachelles
avec tant de verve, d'aulorité el de mali~c du grand chàlt•au ~; Tionnœil lui montra les
r1ue nul ne soogeait à criliquer se5 empiète- copies du Jh:1uireste diJ d'Acl1é cl l'urilison
ments. On le craignait, d'ailleurs. car il avait fun~bre du duc d'Engliien, dont oi1flt, après
la langue acérée ; mais il plaisait au préfet le diner, IJ lecture respectueusement. \'ers
qui aimait son esprit et appréciait son habi- le soir, Su)·er annnonça la Yisile du recc,·eur
leté.
de la poste de Gaillon; c'était un ami qui
Découvrir l'introuvable conspirateur et avait, à plusieur3 reprisc3, rendu aux hal.iimontrer par là son savoir-faire à la police de iants de Tourm•hut de signalés ~ervices.
Paris, rnilà. qui, dès l'abord, séduisit grande- Il venait d'apprendre &lt;rue le commandant
ruent Licquet. - Aussi sa satisfâ.ction fut- de la gendarmerie avait reçu, de Paris,
clic sans bornes ciuand, le 17 am\l ·1807, l'ordre de faire à Tournebut unC perquhitrois jours après qu'il eut donné ses inslruc- Lion qui aurait lieu incessamment. Mme de
Lions à ses agents et drt:'Ssé leur plan de cam- C11nbra.y ne se lroubla point; depuis long-p.1gnc, on vint lui apprendre que « ~I. d' Aché temps , elle était préparJc à cette éve11tualitt! :
était écroué à la Conciergerie du Palais de elle ordonna à Soyer de porter quelrptes projustice l&gt;. li )' courul et se fit amener le pri- visions au petit château et, quand la nuit fut
sonnier : - c'élait 1'nurlour, le frère de vcnur, elle s'y rendit avec Left!Lvre. li y a\ttil
d·Aché, l'inoff,nsif Placide, arrèlé à Sainl- là deux cachettes confortables dont elle lui
Denis-du-llosguérard, où il 6tail allé, de expliqua le mécanisme : l'une dt!. ces ouf\ouen qu'il habitait ordinairement, passer bliettes était assez vaste pour qu'on pùt y
une quinzaine chez sa vieille mère :; . La dé- installer côte à tôle deux matela; '; : elle y fit
ceplio:1 de Li c11uct était cruelle, car il n'y entrer le notaire, s'y glissa après lui el rea rait rien à lirèr de Tourlour; il l'inter- ferma sur eux les cloisons.
rogea cependant, pour dissimuler sa déconBonnœil reslait seul à Tournebut; l'exisvenue, sur so.1 rrère, que Placide déclara
tence paisible r1u'il } menait depuis deux
n'avoir pas vu depuis quatre ans, et sur l'em- ans le mettail à l'aLri de tout soupçon el il
ploi de son temp3 qu'il partageait, lorsqu'il s'apprêta à recevoir les gendarmes qui se
n'occupait pa) son logement de la rue Saint- présentèrent le venJrc&lt;li, dès l'aube. te comPatricc, entre Sainl-Denis-du-llosguérard tt mandant du dê 1acbemenl exhiba son mandat
le château de sa parente, Mme de Combray, de pcrquisilion; Iloanœil, fort rassuré sur
aux emirons de Gaillon. D'ailleurs il protesta l'is5ue de l'iuciJ1•nl et, par suite, plein de
&lt;( qu'il n'avait en rue que sa lrarn1uillité et
sang-froid, ouvrit toutes les portCfl, livra
les soins à donner à sa mère impotente et toutes les clefs. Les soldais parcoururent le
fort àgée ll.
•
château des caves aut combles; rien ne

paraissait moins suspect que cette grande
maison dont la plupa.rt des appartements semblaient ill'1ccupés depuis Longtemps, el Ilunnœil afnrma que sa mère était partie depuis
une quinzaine de jours pour la Ila5se-Normandie où elle allait, chaque année, à pa·
reillc époi1uc, recueillir ses fermages et visiter
ses terres dt!s emirons de Falaise; les domestiques, sommairement interrogés, furent
d'autant plus unanimes dans leur dl·claration
quit rcxceplion de Snycr el de Mlle Querry
qui, sC'uls, étaient &lt;liins le secret, ils avaient
Lous vu la m:lrrJuisc partir pour Falaise et
r1u'1l.s ignoraient son retour.
L'orncier reprit aYcc ses hommes le chemin
de Gaillon, sans se douter que la femme qü'il
cherchait était tranquillemrnt occupée, tandis qu'on perquisilionnait dans rn maison, à
jouer aux cartes à cent pas de là, avec un de
ses complices. C'est à cet innocent passetemps que Mme de Combray employait, en
effet, les longues heures que la politique
l'obligeait à vivre dans les réduits herméliquemcnt dus du petit château.
Elie sPjrmrna, avec son hôte, pendant huit
jours dans celte maison à do.ni.le fond, ne se
montrant point au dehors, occupant la journée à parcourir les deux élages de pièces démeublées et rentrant dans la cachelte dès
r1uc lombait !a nuit 0 • Tous deux ne reparur~nl à Tournebut que le mardi 4 août. Ce
jour-là, S01er reçut de Mrne Acquet une
lettre sur l'enveloppe de laquelle la jeune
femme arait écrit : 7iom· maman : c'élait
la réponse au billet envoyé de Crui~sanvillc
pu Lcfebvrr. Mme Ac11uel mandait que &lt;&lt; le
départ t.1.è sa mère lui faisait licaucoup de
tort »; elle assurait pourtant qnc tout daU:gcr semblait écarté €l q1Jc le not:iirc pouYait
rernnir à Falaise sans inqui éludc. Pour ~a
part elle avail trouvé asile 1( cbtz une personne sûre »; l'abbé Morand, vicaire d1•
GuiLray, se cbar5eait, ajoutait-elle, de lui
faire tenir sa correspondance. De la proposition qui lui a,·ait été faite de ,,cnir 5,e rt: fugicr à 'l\mrneliut, pas un mol. Évidemment
Mme Acquet préférait la retraite quelle
s'était choisie et qu 'elle ne désignait pa s.
Mme de Combray, de son càié, s6it quelle
fùt peinée de cette défiance injm,tifiéc, mit
qu'elle craignil de se poser en complice du
vol si elle ne st\p:i.rait pa~ complètement sa
cause de ccllè de lime Acq uet, fit répondre
pnr sa femme de chambre« qu'il n'r!ait plus
temps de rrnir, qu't'llo se portait fort mal rt
ne pouvait reeernir personne; l&gt;. Aimi sr
trouva nellcmcnt accusé le disscn !i 111rnt q1:1i
div:sait ces d !.!UX fommes,
Ce fu l Lefebvre qui se chJ.rgea de remetrre

1. Cc pas;;cporL sign6 de d·Ach~ et tic Licr1uel est
aux Arcl1i\·cs nalimalcs, F7 8 170.

i. « [)i'\ à 1lom.c jo11r.l apri:s son arl'in'•eit Tournclm !, 11ml' .dr C:.un!J1·ay voulul 1111e j'éeri1·issc ponr clic
u11 e lcll1·e il un ahl,é de FalaiFî' &lt;1ur je rruis être
l'nl1bë ]Jorand. Jc fis ohsrl'vcr à lladame que j'éc1·i\'3Îi for! mal; mais Mad ame insista e t j'f!l:ril"Ïs. Ccuc
lcllrc ne di,;ail rien null'l.l dw-e, si cc n'est &lt;Jue )ladamc se porlait l"ol'l mal, qu'elle ne pourait recnoir

2. Les 111Jnuait'èS ,lu dl'parlcmcnt de la Scine-lnl'l•·
1·ie11re. Je 1806 i1 1~11, mentionnent Lic1iuct au
,louble Litre Jè s1•crêlaire gênéral tli! fa rnaine et d1•
clid df' la police.
J. Mme d',\d1éavait11uillé Saint-Clair en mars 1801
et PlaC'îdc tJ'..\c\1é l'arail inslalléc i1 telle épm1ue ù
Sa inl-Dcnis-du- l111S;uérn 1·d.
4. « On m·a monti·é un grand et vaste apparl~m~nl ~lu cùlé du Nord. ler1uc~ était d~sliné, à cc 1p1 c
m n 1\1L ~lmr ile Comhra.)·, a ~cc~rn•r Ir pre!enrlant
cl IL'" pcrsonnr'- 1lt: ~.1 sullc . ~1 on a\·:iil Il' !1onlwur

r1uïl vinL rn Fl'ance, el elle nt(' mor11ra u:1 pelil escal1e1· (\LÙ contluis~il i• ptmicurs appariement.:. au-dessus
ile et&gt; ui-ci, qu'elle me dit être assez nslcs et que dan,;
celle pa1·lic du château on poU\'aiL bien ~· logl'r &lt;JU~ran tc â. cinc111 an lc pcrsoune~. 11 lnlcrroj:t"aloire de L1'fehvre, 22 :mût 1808. ,\rchivcs tin greffe de la Com·
d'assises fie Houen.
5. • C'était un awart~menl de hnil pieds de
]un~ .... o Interrogatoire cle l,cfrhvm, 22 août 1808.
Arc11i1·cs du greffe de la Cour d'as~iscs de Rouen.
ü. Interrogatoires de )lmc de Combray, du notaire
T.efch1rc, ,le Soyer, tic )1111• Què1•1•~·· Passim. Arcliiw•s ùu grelfo dr la Cour d'a!;siscs ile llonen.

personne. Comme Jlmc de Cmnhray ara.il dit fJUC
)lmc Acquet pourrait 11rri1·cr, j'ai lieu de présunicr
c{uc celle lcll rc n'élail é~ritc. que 1lans l'iotcntion de
1en dêlourner. • DCclaralron dc. Mlle Quercy, 5 septrmhrc 1807. Archiws du g1·c.lfo de 1~ Cour d'n~si~c&gt;s
,k llouc11.

Tou~NEBUT - - ,
la lettre lt l'ab!Jé Morand; le notaire avait
hâte de rentrer à Falaise où il se sentait, par
sa situation, plus en sécurité que dans les
caches de Tournebut. li partit le jour même
après arnir foit choix, dans les écuries du
château, &lt;( d'un cheval jaune' J&gt;; il chaussa
une paire de bottes et endossa une redingote
appartenant à llonnœil, puis gagna le I ois
par une pelite porlc percée dans le mur du
parc. Soyer Je conduisit jusqu'à la grande
roule, près '&lt;lu moulin des Quatre-Vents.
Lefebvre prit, pour éviter JtHeux et Louviers,
la roule &lt;lu Neubourg. Le surlendemain,
0 aoùt, il déjeunait à Glatigny, chez Lanol:,
l laissail la redingote, les bottes et le cheval
jaune; et, le même jour, il se dirigeait gaillardement sur Falaise, oll il arrivait le soir.
Dès le 7, il voyait !!me Aquel et la trouvait
comp~ètemcnt rassurée.
Après que Laooë, douze jours auparavant,
l'eût abandonnée, désespéréf't devant la ferme
de Villeneuve, Mme Acquet avait tant supplié
une femme qui se trouYait là que relie-ci
consentit i1 aller chercher Colin, l'un des
domestiques de la BijuJc : c'est avec lui que
la fille de la marquise de Combray revint à
Falaise sur l'un des chevaux du fermirr.
Elle n·osa se présenter à l'hôtel de la rue du
Tripot et s'arrêta chrz 1a mère Cbaurel, une
Urave femme qui blanchissait le linge de la
maison de Combray; ce qui l'allirait là, c'est
que le fils , Victor Chaurel, était gendarme;
il avait fait partie du détachement envoyé la
veille à Donnay et elle voulait savoir de lui
si les Buquet l'avaient dénoncée.
Elle enlra donc chez les C~auvel mus le
prétexte de demander l'adresse du capitaine
Manginot. Le gendarme était à souprr: c'était
un beau garçon de trente-six ans, ancien hussard, lion sujet, mais, quoiqu'il fût marié et
père de trois enfants, noté comme &lt;&lt; courC'ur
cl aimant le sexe 1 J&gt;. - &lt;&lt; Quand Chauvel
est auprè3 des femme~, dirnient ses camarades, il oublie loul "· " li voyait là Mme Acquet pour la première fois. Aux questions
lJU'clle lui posa, il répondit que son nom
avait, en ('(îet, été prononcé, d Manginot,
logé au Gl'and-Turc, était à sa rechenhe.
La jeune femme se mil à pleurer : elle supplia la mère Chauvel de la garder, promettant de payer pension, laisanl appel à sa
pitié, et la blanchisseuse se laissn toucher :
elle disposait d'une mansarde au troisième
étage de la maison; elle y fit porter des couchages qu'on jeta sur le rarreau et c'est de
là que Mme Acquet écrivit à sa mère r1u'elle
s'était procuré une retraite sûre.
Très sûre, en effet, et l'on comprend qu'elle
n·ail pas cru devoir détailler d'une façon plus
précise les conditions de l'hospitalité qui lui
était olfertë. Est-il en effet l.iesoin d'insister
sur le genre de relations é!aLlies, dès la première heure de son installalion dans la maison Chauvel, entre celle pauyre femme chez
1. Déclar:ilLon de Mlle Quèrcy.
:!. Archives du greffe de la Cour d'assises Je Rouen.
:i. Ibid.
4. « LorS11uc je rèvins de Tournebut, Mmè .\ c1Juet

qui la peur d'êlrc prise étouffuit tout aulre
sentiment et le soldat dont son sort dépendait'! Cbaurel n'avait qu'un mol à dire pour
la faire arrêter; elle se donna à lui, il se tut
et l'existence qui, dès lors, commença pour
tous deux, fut ··si miEérablc et si tragique
quelle inspire plus de commisération que de
révolte. Mme Acquet n'avait qu'une pensée,
échapper à l'échafaud; Chauvel n'eut plus
qu'un désir, ne point perdre celle maitresse
inespérée et d'autant plus chère r1u'il lui
faisait le sacrifice de sa carrière, &lt;le son honneur, dé sa "ie peut-être. Les choses, d'abord, se passèrent de foç::in assez calme :
aucun mandat d'amener n'avait été lancé
contre la fugitive et, dans les premiers jours
qui suivirent sa retraite chC'z Chall\'el, elle
sorlait avec lui, le soir, sous un déguiscmenP : bientôt même clic s'rnbardit et osa,
en plein jour, se montrer dans lès rues de
Falaise. Le 15 aoùt, comme le nolairc Lefebvre recevait chez lui Lanoë à déjeuner,
elle y fut également invitée : on causa,
Mme Acquet ne cacha point qu·ellc avait
trouvé dans la maison de la mère Chauvel un
abri, et qu'elle serait tenue au Courant par
le fils des ordres que recevrait de Caen ou de
Paris la brigade de gendarmerie. Lefebvre
amena la conwrsation sur &lt;&lt; le trésor lJ.
L'argent dépos_é chez les Buquet extilait Lien
des comoitises : Bureau de Placène, en sa.
qualité de banquier des chouans, avail, lè
premier, fait valoir les droit,s de la caisse
royale ; Allain el le boulanger Lerougc -

D
''
'

C

l

~

-,.t-

', l

L 'AKCIENNE PREFECTURE DE POLICE :
L'ARC EN PIERRE DE LA RC~ DE NAZARETH.

Dessi11 de

CHARLES TOUVENOT,

llla_i~ !ogl!e c\1~z Cha!--lvc\. Ccl_ui-eiA lui p~·ocnrail \a
facilile de s')r!ir le soir; Je crois mcmc quelle se degu!sait. Jïrrnorc quels moyens clic avnil employl!s
pour ~voir fa prolcdio11 J e ChauYe\; mais je présume
~

365

v.--

&lt;JHÏ montrèrent un désintéresscmenl absolu
- avaient entrepris le voiage de Donnay cl
soutiré, non sans peine, aux recéleurs douze
cents francs : à cinq reprises, Lerouge, avec
une petite cbarrclle, était rc\"C'nu·scul, à des
jours comcnus, jus11u'à la forêt d'llarcour:;
il allenda;t (1 sous un grand arùre, au Lord
d'une roule de traverse n, ot Buquet lui
apportait là de l'argent. Placènc rrçut ainsi
une douzaine de mille francs &lt;! en écus, si
maculés de- terre que sa femme Fut obligée
de les laver" "· Mais Joseph Buquet, disparu
drpuis l'arrestation de ses parents, savait seul,
juraient ceux-ci, oll le trésor arait été enfoui
cl l'on n'y pouvait plus puiser.
Tout en drjeu111nt avec le notaire et Lanoë
Mme Acquet supplia ce dt:rnier de se mettre
en quète : elle croyait l'argent enterré dans
le chJ.mp de sarra-.in silué entre la maison
desllu·1uet cl les murs du château; elle invi•
tait Lanoë à aller &lt;&lt; pi1p1rr la terre 1&gt; pour
drcouvrir la cacbettr, ce à quoi il se refusa.
Elle semblait aroir « la tête perdueG l); clic
projetait d·aner sc jeter aux pieds de rempcrcur pour Implorer de lui son pardon; elle
parlait de recouvrer l'ar;;ent volé pour le
rendre au Gouvernement, d'y ajouter, s'il le
fallait, le montant de sa dot el de quiller la
France pour toujours. Le soir, en rcnlranl ,
très fiévreuse, chrz IJ Llancbissrnsc, elle lui
fit part des mêmes projets; pendant trois
jours elle se complut à celle idée qu'elle rcssassail continuellcmrnt : la pauue Îtmme se
figurait qu'il lui suffirait, pour se soustraire
au châtiment. de restituer la somme enlc\'ér.
Chauvel était rn tournéè; quand il rHi11t,
le 10, il rapporta une nouvelle : le préfet
Calfarelli devait arriver le lendemain à Falaise
pour y procéder à l'ioterrogatoire de Mme Acqull. Cc fuL une nuit d'angoisse et de larmes;
peul-être est-ce à celle date qu'il fout reporter une tenta.lire de suicide de la malheureuse, l1 qui Cbaunl dut arrac:ber le poison
qu'elle allait absorber. On touche ici, d'ailleurs, à un point très obscur; s'il est permis,
en effet, de croire à la molles:sc, à lïm:ouciance même de CafTardli, il 1nraît assez dif•
ficile de l'accuser de complicité actiYe; il est
cependant bien surprenant que, prévenue
de son arrivée à Falaise, Mme AC'quet n'ait
pas aussitùt pris la fuite et qu'elle consentit
à se présenler devant lui comme ü die cùt
éié assurée de trouver là rncours et protection; l'enlrcrne eut lieu chez le maire,
M. de Saint-Léonard, parent de Mme de Combray, et ressembla plulôt à un conseil de
famille qu'à un interrogatoire. CafTarC'lli s'y
montra beaucoup plus paternel que ne le
comportait son rôle de juge; la tradition subsista longtemps, dans la famille, qu'on a"ail
mis en jeu, pour attendrir le sensible préfet, la parenté - fort éloignée et dont on
avait jusrp1e-fa soigneusement négligé de se
targuer - de Mrne de Combray avec les
Tascher de la Pagnie dont était issue l'imque c'était ccus: de la s&amp;luctiun. :o lnlcrrog,1loirc de
Lefebvre, 23 aollL 1807.
5. Dêclaratio11 tic l,crougc, &lt;lil Uornet, 0 ~otil 1808.
ü. Intcrrug[l_loirc 1k Lano(•. j Sè()lcmbrc l80~.

�IDSTO~}.Jl

---------------------------------·

pératrice. Quoi qu'il en soit, Mme Acquet
sortit de chez li. de Saint-Léonard très rassurée, annonça à la mère Chauvel qu'elle allait
voyager et se chargea même des compliments
de la brave femme pour la marquise de Cumbray près de laquelle elle arnit, disait-ellr,
l'inJ.ention de passer quelques jours, à Tournebut. Dans la journée du 22, elle fil un paquel de ses hardes, et, le soir, déguisée en
pa~'san, clic quilla, au bras du gendarme, la

•

maison de la blanchisseuse 1 •
Après le départ du notaire Lt·febvre, la vie
avait repris à Tournebut son cours haLituel.
Mme de CombrJJ', persuadée que sa fille se
trournit en sùrcté et que le préfet du Cakado~, - soup~·onnàt-il sa complicité, -- ne
se hasarderait jamais à ordonner rnn arrcstalion, se montrait sans défiance et voisinait,
comme d'habitudri avec quelques châtelains
des cmirons. Elle ignorait que l'instruction
c'.tait pas~éc des mains de Caffarelli à cclle&amp;du
préfet de Rouen et qu'il y avait là, pour la
diriger, un homme dont la malice et l'opiniàtrcté ne se décourageraient pas facilement.
Licquct avait employé quinze jours à étudier l'affaire; il n'ayail, pour point dè départ, que les réponse&amp; ambiguës _de Flierlé
et les déclarations pleines de réticences des
Buquet; mais, depuis des années qu'en amateur passionné il s'adonnait à la poHce, il
avait emmagasiné bien des soupçons; l'insuccès de la visite des gendarmes à Tournebut
l'avait confirmé dans la certitude que ce
vieux manoir, de si paisible allure, devait
recéler de terribles secrets et que ceux qui
l'babitaient s'y étaient ménagé d'inaccessibles
retraites. Aussi cbangea-t-il de tactique : le
19 août, Mme de Combray et Bonnoeil, très
rassurés sur l'avenir, étaient allés passer
l'après-midi à Gaillon; comme ils revenaient,
le soir, vers Tournebut, ils se trouvèrent
tout à coup en présence d'un détachement de
gendarmerie posté en travers de la route; la
marquise et son fils durent décliner leurs
noms i l'orficier exhiba un mandat d·amener
et tous ensemble revinrent au château qui
était occupé militairement. La marquise protesta aYec indignation contre l'envahissement
de son domicile; elle n'en dut pas moins
assister à une perquisition sommaire qui se
prolongea pendant toute la soirée. Vers minuit on la mettait, avec son fils et deux gendarmes, dans une voiture qui prit, sous
escorte, le chemin de Rouen, et, à l'aube,
tous deux étaient écroués à la Conciergerie
du Palais de justice.
Licquet n'était d'ailleurs qu'à moitié salisfait du résultat de l'expédition; il avait espéré
surprendre d'Aché qu'il croyait caché à Tournebut 1 ; les agents avaient également arrêlé
la femme Levasseur et Jean-Baptiste Caqucray, marié récemment à Louise d'Acbé mais,
du conspirateur lui-même, aucune trace; del. Yoic! en ~ucl s tC'rn(CS Calî11rclli apprenait à Réal,

le 29 aoul 1807, ln fu1lc de ~lmc Acquet : « J'ai
rnlendu )!me A... i1 Falaise, il y a huit jours: je
n'av11is pas cru dC'\'oi1· la foire arrêlcl'; mais j'avais
charge le magistral de ~flrclè de !.'l Sll\'reiller. JI
nùppre!uJ qu'~llt; a dispar~ l~ 25. " La négligence de
Caffarcll1 fut sen:iremcnl Jugcc pai· Foucl1é. A partit·
de cl'l i11ci1lcnl on lui 1·ctira, de fait, la co11dmle de

puis trois ans cet bomme ex1raordinairc déjouait les recherches de la police : fallait-il
donc croire que, depuis ce temps, il vivait
enfoui dans quelque oubliette de Tournebut
et devait-on attendre que Mme de Combray
révélât le secret si bien gardé de sa retraite?
Dè., l'arrivée de la marquise à la Conciergerie, Licquet, sans se montrer, étail alié
(( étudier l&gt; sa prisonnière : semblable à une
vieille lionne mise en cage, celle femme de
soixante-srpl ans se démenait arec une énergie surprenante : chez elle, nul indice d'abattf1nent ou Oc confusion; clic prenait ses
aises dans la prison, rn plaignait dn régime,
maugréait tout le long du jour, s'emportait
contre les geôliers; il n'}' avait pas à espérer
'(Ue son caractère .rn démcnlil ni à escompter,
pour lui arracher quel1p1c conûdencf', une;
émotion qu'elle ne ressl'nt.iit p:i.s. Le préfet
la fil amenrr en rnilure à son hôtd, par le
concierge de la prison, le 2;; aoùt : l'interrogatoire dua deux jours entiers . Arec l'cxpér~ence et l'astuce d'un repris de justice, la
marquise simula la plus enlière franchise
mais « elle comint srnkment des choses
qu'tlle ne pourait 11ier awc succès:; &gt;&gt;. Licquet posait lc.s questions; elle n'y répondait
qu'après les arnir fait répét,~r plusieurs fois,
sous prétexte qu'elle ne les comprenait pas .
Elle luttait avec acharnement, discutant, ergotant, bataillant pied à pied : si elle avoua
connaître d'Acbé et lui avoir souvent offert
asile, elle nia formell~ment être instruite de
son domicile actuel. Bref, quand SavoJcHollin et Licquet la renvoyèrent à la Conciergerie, ils gardaient l'impression qu'ils avaient
&lt;c eu le dessous et que l'enquête n'avait pas
fait un pas&gt;&gt;. Bonnœil, i~terrogé h son tour,
n'apprit « rien que ce qu'on savait 1&gt;. Placide d'Aché, remis sur la sellette, nia tout et
s'emporta.
Le préfet el son acolyte restaient assez penauds de leur déconvenue quand le concierge
de la prison qui avait reconduit au Palais
Mme de Combray, demanda à leur parler;
introduit aussitôt, il conta que, landis qu'il
s'en retournait seul dans 1a voiture avec la
prisonnière, celle-ci cc lui avait proposé une
forte récompense s'il voulait se charger de
transmettre ses lettres à quelques-uns des
détenus n. Le concierge, accoutumé à ces
sortes de propositions, C! n'avait répondu ni
oui ni non, mais en promettant cependant !1
la femme Combray de la revoir pendant la
nuit, à l'beure de la ronde », et il venait demander au préfet ses ordres au sujet de cette
correspondance; Licquet insista vivement
pour qu'il fût autorisé à la recevoir; il espérait, en interceptant les billets, tirer grand
profit des confidences et des conseils que la
marquise ne manquerait pas d'adresser à ses
coaccusés ile moyen, tout d'abord, répugnait
fort 1t Savoye-Rollin, mais la proposition
l'arfaire poUt' en charge!' le préfet de la Scine-/11féricure. On s'abstinl même de tenir Calfal'clli au cournnt des divers incidents de renquêtc etl1icn sourcnt,
tomme on !c vcna, il n·en app1·il les rêsullal s que
par la roix publique.
'l. « Rouen. 20 aoùt 1807, Mme de Combray cl
Bonnœil sont arrêlés, ils ont été trom·és li Gaillon et
amcuès ici cc malin : r1uant à d'.\ché. ruiué, on a

même de la détenue établissait si bien sa
culpabilité qu'il ne se crut pas obligé à la
discrétion et céda, non sans laisser à son
secrélairc général -- c'était là un des titres
de Licquct - la responsabilité du procédé.
Muni de cc Liane-seing, celui-ci prit en
main la direction de l'enquête; il trouvait là
un merveilleux emploi de ses aptitudes;
jam:iis duel ne fut plus impitoyal1le; jamais
policier ne fit preuve de plus dïnrcntion et
de duplidté; par c&lt; amour de l'art n, par
plaisir - car il n'ambitionnait ni honneurs,
ni argent - Licquet s'acharna contre H's
prisonniers arec une passion qui serait
inexplica!Jle si ses lettres ne révélaient les
joies profondes que cette lutte lui procurait:
il n'éprouvait contre se.s victimes ni rancune,
ni haine; on ne prrç1,it en lui d'autre senliment que la sati.::,faction féroce de les voir
trébi.:cher dans ks pièges qu'il leur !end et
de percer les mystères d'un complot dont la
portée politique seml1le même le laisser tout
à lait indifférent.
A,·cc une jouissance de dilettante il attenait
l'heure où devait lui ètre remis le billet que
Mme de Combray, sans défiance, adressait à
Ilonnœil et à To11r/011r. Il dut patienter jusqu'au lendemain H celle première lettre ne
lui apprit rien : la marr1uise do-nnait à ses
complices un aperçu de ses interrogatoires;
elle le faisait avec tant d'art que Licquel se
demanda si la prisonnière n'avait pas été
avisée que le papier devait passer par ses
main:;. Le même jour le concierge lui remit
un second billet de Mme de ComLray à son
fils, billet tout aussi insignifiant que le premier, mais qui se terminait par celte phrase
énigmatique dont la lecture causa à Licquet
&lt;( un éblouissement )J :
Est-cc que vous ne savez pas que le frère de
Tourlour a brûlé le fichu de mousseline'?

Le frère de Toui-loll1" ... c'était d'Acbé.
!~tait-il donc venu récemment à Tournebut?
Ne s'y trouvait-il pas encore? Une nouvelle
lettre confiée par Bormœil au geôlier et remise
par celui-ci à Licquet semblait répondre
affirmativement à ces questions. Adressée .à
un homme d'affaires de la rue Caucboise,
nommé Legrand, elle était ainsi conçue :
... Je vous en prie, partez de sui le pour Tournebut sans dire à p&lt;'rsonne l'objet rle ,·otre Yopge;
allez à Grm:mesnil (le petit chàteau), ,,oyez la
femme Bachelet et brùlez toutes les pièces suspcclcs qu'elle peut arnir; vous nous rcndrf'Z un
senice inappréciable. Renvoyez-moi cc hil!ct.
Dites à Soxcr que, si on demande si M. d'Acbé
est venu, il y a environ deux ans qu'on ne l'a
pas vu à ToUfnebu t.
Le soir même, l'ordre parlait pour Gaillon
de s'assurer de la personne de Soyer, et,
douze heures plus tard, il étai!, à son tour,
écroué à la Conciergerie de Tiouen, ce qui
inutilement cherché. li parait constant que, dcpui,;
plusieurs annCcs, il ne s'est montré ni dans la commune de Se11ncvillc, ni chez ~!me Dourches. • Letlre
du prefcL de la Seine-Inférieure à Réal.
3. Lcllre du pretet de la Seinc-lnféricm·c à nt:al.
4. Tous ces billets en originaux ou en copies faites
de la main de l,ic11uct, se trouvent dans les cartons
des Archi1·cs nationales, Fi 81 i'l.

T OUR_NEBUT
n'empêchait pas Ilonnœil d'écrire, le lendemain, à ce même Soyer dont Licquet, comme
bien on pense, ne lui avait pas appris l'arrestation :
Je te prie, mon cher Soyer, de regarder dans
les deux ou lrois secrétaires dans la chambre de
ma mère si lu n'y trouverais pas quelc1ucs pièces
qui pourraient la compromettre, surtout de l'écrilurc de M. Dclorièrc (d'Aché). Enlève tout cc qui
esl de ~on écrilurc .... Si on te dem:mde s'il v a
longtemps que )1. Dclorière est venu à Tournch~l,
lu diras c1u'il n'est pas venu depuis environ deux
ans. Dis-le i1 Colas, à Catin et à la fille de la
basse-cour ...

par plus de vingt endroits différents sans être
vu n ; il fit éloigner les domestiques, posta
un gendarme à chacune des parles et, sous
la conduite de Soyer, il entra dans les appartements.
C'était d'abord, au baut du perrOn, sur la

Licquet prenait soigneusement copie de ces
billets; puis il les laissait aller à deslinalion,
dans l'espoir que la réponse, également con•
fisquéc au passage, lui apporterait quelque
lumière ... . O'aillcurs, il ne pouvait, dans ses
fréquentes ,·isitcs aux dr1rnus, hasarder 1a
moindre allusion aux coIJfidcnces qu'ils échaÎlgeaienl, de crainte qu'ils ne vins~cnt à suspe::ter la fidélité dt! leur me::sagcr et à renoncer à son intermédiaire. Dien des points restaient dqnc pour le policier trè~ obscurs. Le
Lil!et suiranl de IJonnccil à So)'Cr contenait
cette phrase :
Mets les petits rideaux SUI' la f'enèlrc de l'endroit oi1 je t',1i dit d'rnfonccr le clou ....
Et on se représente Licquct, le front dans
ses mains, cherchant à déchiffrer cc rébus;
jACQlJES-FORTUN.AT SAV(lYE-ROLLIN.
ce ficbu de momseline, ces petits rideaux, ce
D'après le dessin de BELLLIRD.
clou... était-ce donc là un langage figuré
convenu d'a,·ance entre les prisonniers? El
toutes ces précautions semblaient prises pour cour, dans l'aile de briques construite par le
sauver cc mystérieux d'Aché, dont le salut sire de Marillac, une vaste pièce senant de
était l'unique préoccupation des prérenus; un · chamLrc à Bonnoeil et par laquelle on accémol écrit par Mme de Combray à Bonnœil ne dait !t la grande salle, étonnamment haute et
permettaiL plus aucun doute sur le récent solennelle malgré son délabrement, avec son
carreau de briques, son plafond à poutrelles,
séjour du conspirateur à Tournebut :
ses immenses fenêtres ouvrant sur la terrasse
Je désire que Mme K... aille chez moi et voie du coté de la Stine. Par une double porte à
avec So 1 .•• si Oelor'! ... n'aurait pas laissé dans la ferrures monumentales, percée dans un mur
petite chambre près la ch:imhrc où couchaient épais comme celui d'une bastille, on pénéles cuisiniùr, s du papier dans la doublure de toile
cirée; enfin qu'il regarde J)ill'!oul et hrùle tout. trait dans l'apparterncnt de Mme de Combrn}' : une pren1ière chambre lambrissée de
L'indication, celle fois, était si précise que boi-5l'ries; un boudoir; un cabinet qu'un
Licquct n'y tint plus; il partit pour Tour• escalier dérohé meUait en communication
nehut que la grndarmerie occupait dl'puis ayec un dédale de petits entresols. Un grand
quinze jour.s; il emmenait avec lui Soyer qui couloir, éclairé par trois fenêtres ounant
dcYail lui senir de guide, et le commissaire sur la terrasse, menait, laissant à droite la
de police Lrgcndrc pour dresser le procès- chambre à coucher de la marquise, à la partie la plus ancienne du chàteau, rl'llc dont la
verbal des pcrqui~itions.
façade avait été récemment réédiûée; après
011 arriva à Tournebut le 5 septembre au
matin i Licquct, que cette chasse aux conspi- avuir trayersé le palier du rlC'gré conduisant
rateurs exallait, dut éprourcr une singulière au jardin on se trourait dans le salon, puis
émolion en approchant de cc mp,té, ieux do- dans la salle à manger d'où s'élevait, dans
mainC) objet de tonies ses pensées; d'un coup une tour carrée formant avant-corps sur la
d'œil il en prit en quelque sorle possession : fa çade postérieure, un e:;calier de pierre qui
il fut frappé de lïsolcmcnt du cb,Heau, si dessenait le premier étage . Là, un très long
bien placé à l'écart de la route, au pied des couloir, trois cbambres, prenant vue sur la
bois; il conslala rc qu'on pouvait y pénétrer vallée Je la Seine, et nombre de débarras el
1. Soyer.
2. Est-il utile de rappeler que c·csl sous le pseudonyme etc DeslaUl'ières que l'llme de Combra_\' dési-

gnait toujours d'Acl1é.?
:ï. Les pians a11cicns du chàlcnu cl du domaine de
Tournebut nous ont Clé lrès obligeamment commu11i,1ués par :Ume I.e Yillaiu , pro1wiélairc actuelle.

Nous lui adressons ici l11ommagc di! nolre recounais- ·
sance ainsi qu 'a Mmes de B... cl de 1\ .. , arriërcpetitds-fillcs de Mme de Combray, qui, nées à Tour11cbut, nous ont fourni sur les disposilion~ du château, aujourd'hui démoli, de . lrès précîèuscs iadication.9.
i-. C'était un cal1icr grossier de papier bleuâtre

---.

de petites pièces sans destination. Toul le
reste était en greniers où s'entre-croisaient
les charpentes du fairage: lors«iu'on en poussait la porte, des chouettes dfaroue:hées s'envolaient avec un grand bruit d'ailes dans les
profondeurs de cette forêt d·énormes poutres
,·ermou]urs;;. En somme, rien que de Kès
ordinaire, nul indice de cache que1conque :
on ouvrit tous les meubles, on sonda tous
les murs, on ausculta tous les lambris sans
découvrir aucun double fond .
C'était ~u tour de Soyer d'entrer en scène.
Soit qu'il craignît d'aggranr sa situation,
soit que Licquet lui eùt fait comprendre que
toute dénégation était inutile, l'homme dè
confiance de Mme de Combray consentit à
guider les policiers : il rrit un trousseau dê
clefs et, suivi de Liequet et de Legendrr,
monta, par un escalier de service, dans une
pelile chambre située rnus le toit d'un é1roit
bà1iment acco!é au pa,illon de briques de
Marillac. Cette pièce u'arait qu'une lenètrr,
pcrrée au nord et garniP, en manière de rideau, d'un lambrau d'étoffe verte;. pour tout
mcublr, un mauYais bois ·de lit, tiré au milieu de la chambre. Licquet et le commissaire
de rolicc examinèrent les cloisons et les
firent rnnder sous leurs ieux. SoJer ln1r
laissa le temps de fureter dans tous les coins,
puis, quand ils eurrnt renoncé à décomrir
d'eux-mêmes l'entrée de la cacheue, il s'approcha du lit, mit la main sous le sommier
et en retira un clou . On entendit aussi lût la
chute d'un contrepoids derrière la muraille
qui s'ouvrit, laissant apercevoir une chambre
assez vaste pourant conlenir une quinzaine
de personnes : il s'y trouvait un banc de bois,
un grand réchaud, des chandeliers d'ar(Tent
0
'
une malle remplie de papier à lellres, deux
paquets de che,·eux de diverses couleurs et
quelques traités des jeux. On y saisit, en
outre, l'oraison funèbre du duc d'Enghieu'
copiée par Placide, el le passeport que d'Acbé
avait levé à Rouen, en 1805, et qui portait
la signature de Licquet.
Quar.d on eut mis le tout dahs un sac et
refermé la cloirnn, ciuand on se fut bien
extasié sur la perfection du mécanisme qui
ne lahsait apparenles ni fente ni ouverture
d'aucune sorte, Soyer, toujours suivi de
deux agents, traversa tout le château, monta
au grenier el s'arrêta. enfin dans une petite
pièce siluéc à l'cxtrémilé du bâtiment; elle
était encombrée de linge sale étendu sur des
cord:s; une grosse poutre était fixée presque
a~ mreau du sol, le long de la muraille garme de tablettes supportées par des tasseaux.
Soyer " mit la main dans une petite cavité
de la poutre remplie de bois vermoulu· il en
rf:tira un morceau de for, le porn sur ia tête
d'un clou qui paraisrnit fixé !t demeure dans
l'un des tasseaux et, sur-le-champ, les tablettes se replièrent, une porte s'ouvrit dans
P?rlant tomme lÎl\'r. : Notice hisloriqur wr tassassmat de ]Jo11sc1g11ew· ic Dur De. Ce cahier se
lrou,·c, au~ Archi,·es na!iona!cs, F1 8170. 1t conlicnl,
out!·c I Orl1s.011 fun ébrc, un 11récis assez exact de l'execl!t1~n ~u ,Jeune prince _où l'on reuco11trc quelques
dctail~ 111lercssanls et qui ne me semblent pos a,·oir
lrou\'c pince dans d'.iulrcs r()cits.

�r-

111STO'l{1A

le mur el l'on pénétra dans une salle assez
grande pour que cinquante pcr::=onnes pussent
s'y tenir à l'aise )) ; une fcnêlrc ouvrant sur
le toit de la chapelle et qu'il élait impossible
d'aperccrnir du dehors donnait ;, celle pièce
le jour et l'air; elle ne conlrnait qu'une
grande armoire renfermant un plat de terre
et une pierre d'autel 1 •
Ainsi ce vieux manoir d'aspect si vénérable
et si familial était machiné comme un rf'pairc
de brigands et tfüposé pour senir d'arsenal
et di.! retraite à !oule une armée de conspirateurs; car Soyer révéla également le H'crcl
des ouLlieues du petit c/1âle"11 dont les
ch:u11brcs démeublées pouvaient aüriler au
bl'soin uec garui-rnn consiJéraLle; on n'y
lrouva que trois malles pleines d'argenterie
marquée d'écussons si variés qnc Licquet
i.:rul Lica pouvoir aftlrmcr que cc lrésor provenait des nombreux: mis opérés depuis
quinze ans sur loulrs les routes de la contrée;
après examen, il fut reconnu quïl n'en élait
rien et que la lotaliLé des fièces de ce scnil'e
portait les armes des di1îért'ntcs branches des
familles de Brunelles et de Combra) t; mais,
s'il fut contraint d'en rabltlrc sur cc point,
Licquct ne s'_entèla pas moins à attribuer aux
bûtes de Tournebut tous lt&gt;s méfails commis
dans la région depuis l'époque du Directoire:
ces caehettes si parfaitement dissimulées, cc
château poslé au bord du fleuve, dans les
bois, à portée de deux routes, comme ces nids
de piare où s'embusquaient les chevaliers
pillards du mo-ycn âge, ces choses expliquaient
si bien les atlaqucs de diligences restées impunies, les lundes de brigands subitement
disparues cl à tout jamais intrournLles, que
l'imagination du policier ~e dvnna liLre cours;
il sc persuada que d'Acbé élait là, enfoui ·
Jans queh1uc murail'.c crcu::ic dont So)·cr luimême n'arait peut-être pas le secret, et,
comme il ne rc~tait, dans ce ca~. que l'espoir
Je prc.o&lt;lre k proscrit par la faim, Lic,1ul'l
fit sorlir de TourneLut tous les serviteurs de
Mme de Combray et lais~a en permanence un
pi«111ct de gend.irme1 il! au chàkau dont il
rrmit les clefs, ainsi que l'adminislration du
d0mai11e, au mnire d'Auùevuic. •
1, b procl·s-\'Crhal de celle surprcnanlc perquisition csl aux Archi,cs nationales, P 8172.
2. Dans les Arclii\'CS de la famille ile Saint-\ïclor,
nous tl\'Olls retrouvé l'inventaire &lt;le cc riche rni~sclicr : il mentionne une très nomlJl"cusc \·aisselle
plate, êcucllcs, CU\°Cllcs anciennes, goliclcts, rédiauds,
Jc.lons, cui!ll·rs à ragollls, - ~ix rluuznincs d'assieUcs
au.c armclf de M:nc d'Eslci:illc. la mère de
)lm ~ Je Comhrav arait C'pousê 1111 d'(,:stcville eu secomics noces, _: q119lon~ :usicUcs aux a,·mcs de
.lime d' ,-lssas ("! ) etc., etc.
;;. « Des bruits de verrou~ cl de portes 011l fait
croire a Mme de Combray que le notaire est arrivi!

DJs qu'il fut rentré à Hout"n, sa première été renrn~é d par 11m, Si on m'en parl;1Îl, que
pensée fut pour ses prisonniers : kur carres• dir:iîs-jc?
pond anec avait continué en son absence t t on
Le nwlwais sujet, c'était Licquet luilui rcruil fid,·lement copie de Lous les i,illels rnèmc et il ne s'y trompa po'.nt; mais pour
qu'ils avaient échangés, mnis il!-i srmLlaicnl celle fu:s, il fallait répondre; quoi'! Licqucl,
s'èlre communiqué tout ce qu'ih avaiml d'in- espérant qu'un hasarJ lui scr\'iraiL le mot de
téressant à se dire cl leurs confidcnrrs mrna- l'énigme, usJ d'un e1pédient pour gagner
çairnt de iourncr à la monotonie. L'ima3ina- quelques heures : il fil apprendre à Mme de
1ion du policier trouva le mo1cn d'en Combray que le notaire s'était évanoui au
rc1.oun}!er l'intérèl. L1n soir, à l'heure 011 la cours d'un inlcrrogatoire et qu'il n'était pas
prb on s l'ndormai t, Licquct drnr.a l'ordre aux en état d'écrire•; elle n'en ralentil point sa
gnrdi.·ns d'oun ir Lrusqurmcnt quelques corrrspondanrc; plusieurs fois par jour clic
portes, &lt;le pousser drs verrous, de mnrrhrr adrl}ssait à Lefebvre de courts billets qui ajouavrc bruit d,ms les couloirs et, comme, le laicnt nux perplexités de Licquet :
lcndrm:iin m:itin, Mme de Combray ne
DitCS•moi cc qu·csl dc,·cnn mon cheval j;muc.
man11ua p:1s dl! s'informer des cames de cc
lirank-!Jas, il fut facile de lui foire croire l.c5 commiss::iires sonl toujours à Tournebut : or,
que le notaire Lefebvre avait été arrêté à s'ils étaient instruits du chcrnL. ,ous dcrincz le
l'Cs(µ, ! So~·cz ::isscz !lpiriturl pnur dire cp1c vous
Falaise rt wnait d'èlre écroué pendant la l':ivtz vendu 1t [huen, aux foires. Le petit Licc1uct
nuit:.. Ui-e heure plus lard le concierge est fin rl a beaucoup d'esprit; mais il em11loie le
r,2mcllait, en grand mystère, à la marquise, mensonge soul'cnt.
u11 petit Lillet tracé par Licquel et dans leMon seul embarras csl le c1cr:il : ils auraient
quel &lt;&lt; le notaire l&gt; anoorn;ait lui-rnèmc son bien l'ile la clef. L:i m:iin me lrc1nble, rouvezarrivée à la marquise, rn l'arcrtissant qu'il vous füd Si j'apprends des nouvelles du rhen.1\ je
contrefaisait, par prudencr., son écrilurc. Ce l'OUS les ferai passer de sui le; mais jusqu'ici ib
stratagf'me eut son plein effet : Mme de Com- n'en ~an•nt rien. N'a~cz aucune inquiétude sur la
Lray répondit el sa lrllre fut aussitôt trans- sP-lle et la l,ride : elles sont rcl"Cnucs dans les
m1i;1s de De~lorièrcs qui m'a dil les avoir reprises.
mise à Licquetqui,s'attendantà quelque réYéCc cheval jaune prennit, dans l'imagination
lation décisivc, l'ut consterné de se trouver en
présence d'un nouveau mystère : c&lt; Afandez- de Licquet, des proporlions fantastiques : il
moi, disait la marquise, commenl le cheval hantait jour et nuit sa pensée rt galopJÎt
e:;l revenu; que pasonne ne /'ail vu nulle dans ses cauchemars. Une noU\·ellc perquisition à Tournebut arait permis de constater
part. »
Quel cheval? Que répondre? Si l'on avait que les écuries du château ne contenaient
eu en réalité Lefebvre sous la main, s'il cût qu·u1 petit âne et quatre c.:hi.::,ttux, an lieu de
été possible, en lui repassant le Lillel, d'ob- cinq qui s'y trouvaic:H haLiluellement, et les
tenir une réplique qui eût le sens commun; gens du pays, interrogé.:;, avaient déposé qnc
mais comment, sans son concours., ne pas la Lèle absente élnit, en rll'c::!, &lt;&lt; d'une couéveiller les rnupçons de la marquise sur la leur rougeâtrcl tirnnt s111· le jaune lJ. Comme
pcrsonnalilé de son correspondant? Licquet, le po!icicr expédiait à fiéal, dans son courcontinuant à jouer le rôle du notaire, s1: rier quotidien. les Lillcts érrits par Mme de
borna à tracer quelques lignes, se g;irdant de Combray, on se montrait, à Pnris, tout au~si
parler d'aucun che1·al et demandant des dé- inquiet du service rp1'avait pu rendre l'animal
tails sur la façon dont se passaient les inlcr- mrstéricux dont la d~courcrte dt•v,üt, au
rogatoire~, ce à quoi la marquise répondit : dire de la m1rquise 1 donner la clef de loulè
l'affaire. Qui donc cc cheval avait-il conduit
C'esl le rréfcl el un maurai't sujl'l qui i11terro- ou porté? Un de~ princes de UourLon, peulgent. )lais 1•ous ne me mandez pas si le choral a ètrc? D'Aehé? lime Acquel , qu'on cherchait
vainement dans Ioule la NormJnJie? Licquct
Elle en est comaincuc. Le notaire l'en prê1·icnl lui- était obligé d'avouer à ses chds qu'il ignorait
même cl lui annonce que, pour qu'en aucun cas son
11 à qudle circon::;lance raUatber l'liistoire du
êcriturc uc soit reconnue, il l'a alisolumcnl rcm'crsée. » Note de Licquet â HC'aL .\rcliil'Cs nationales-.
cheval
u. 11 sentait que « l'imporlanrc fjUl!
1-' 7 81ï2.
.
4. Vuici en quels termes Licqucl informai! l"léal lie )fme de Combray mettait à son retour augcelte nou1·clle ru~c : u I.e notaire a dù 1li1·e li Mme de mentüt ce!le qu'on devait apporter à conCornbray qu'il s'élnit lroUYé mal !or~ lie i;on interrog-aloirc cl tJtÙ)ll a\'ait Clé oblige dè le su~pcndrc. li naitre 1c YO)ï\JC qu'on lui nvait fail faire !l.
fallail bien le ,lîspeuscr tic" cun11mmiquer it Mme Je - c! Le point scn5ible est là, ajoutait-il, c'est
ComUray, qui le demande, les qucslioJ1s &lt;Ju'ou lui a le cheval, c'e5t la scll~, c'est la bride qu'il
raites. » Archives nutioualcs, 1-"; ~&lt;tn.
faut retrouver:;. l)
5. Lettre â Héal. Archircs nationale:&gt;, Fi 8li2.

ANATOLE Fl{ANCE, de l'Académie française.

""'

Madame de Lafayette

1

(A suivre.)

....1

368

la\-'-

G. LENOTRE.

M. d'Haussonville a lait, dans le trésor de
M. de La Trémoïlle, des découvertes fort
intéressantes et tout à fait inattendues sur la
vie domestique de Mme de La Fayette. On
savait que Marie-Madeleine de La Vergne
épousa, à l'àge de vingt-trois ans, en 1655,
Jean-François !lotier de La Fayette, qui descendait d'une très ancienne famille d'Auvergne. On avait quelque raison de croire
que ce gentilhomme n'avait pas été beaucoup
aimé et qu'aussi il n'était pas très aimable.
S'il faut en croire une chanson du temps, à
la première entrêvue avec ~llle de La Vergne,
il ne souffla mot et fut agréé tout de même:
Ln belle, consultée
Sur·son futur époux,
Dit, dans celle assemblée,
Qu'il paraissait si doux
Et d'un air fort honnête,
Quoique peut-Nre bête,
Mais qu'après toul, pour elle, un lei mari
Était un bon parti.

Mlle de La Vergne, avec beaucoup d'esprit
el tout le latin que lui avait enseigné Ménage,
n'était pas d'un établissement facile. Son
bien était petit. Elle avait perdu son père.
Sa mère, fort écervelée et quelque peu intrigante, n'avait pai- une très bonne réputation. Elle n'avait pas su garder sa fille il
l'abri de la médisance. D'ailleurs, elle venait
de se remarier. _Marie-Madeleine, qui était
raisonnable, fit un mariage de raison et s'en
alla tranquill1:;ment en Auvergne.
Dans une leUre qui date des premières
années du mariage, elle fait part à i::on maître,
Gilles Ménage, du genre de vie qu'elle mène
en province et du paisible contentement
qu'elle y goùte. Cette lettre a été publiée
pour la première fois par ~I. d'Haussonville.
JI faut la citer tout entière :
cc Depuis que je vous ai él"rit, j'ai loujours
été hors de chei moi /1 faire des visites.
M. de Ba}'ard en a été u11e et, quand je Yous
dirais fos autres, vous n'en striez pas plus
savant. Ce sonl gens que vous avez le bonheur
de ne pas connaitre et que j'ai le malheur
d'avoir pour voisins. Cependant, je dois
avouer, à la honte de ma délicatesse, que je
ne m'ennuie pas avec ces gens-là, quoique je
ne m'î divertisse guère; mais j'ai pris un
certain chemin de leur parler des choses
qu'ils savent, qui m'empèche de m'ennuyer.
Il est vrai aussi que nous avons des hommes,
dans ce voîsina~e, qui ont bien de l'esprit
pour des gens de proyince. Les lemmes n'y
sont pas, à beaucoup prè:.:,, si raisonnables,
mais aussi elles ne font guère de visites; par
conséquent, on n'en e:;t pas incommoJé .
-

H1STORIA. -

Fasc.. 48 .

Pour moi, j'aime bien mieux ne voir guère
de gens que d'en voir de fàcheux, et la solitude que je trouve ici m'est plutôt agréable
qu'emm1•euse. Le soin que je prends de ma
maison m'occupe et me di~·ertit fort : et
comme, &lt;l'a.meurs, je n'ai point de chagrins,
que mon époux m'adore, que je l'aime fort,
que je suis maitresse absolue, je vous assure
que la vie que je mène est fort heureuse et
que je ne demande à Dieu que la conlinuation. Quand on croit être heureuse, vous savez
que cela suf'fit pour l'être; et, comme je suis
persuadée que je le suis, je vis plus contente
que ne le ·sont peut-être toutes les reines de
l'Europe. t&gt;
La jeune femme laisrn assez entendre que
le bonheur si pâle qu'elle goûle est le pur
effet de sa raison. Elle s'en félicite comme
de son ouvrage. On sent bien que ce mari
qui cc l'adore , n'y est pour rien et que, c&lt; si
elle l'aime fort n, c'est avec résignation et
parce qu'elle est une personne tout à fait
raisonnable. M. de La Fayette vivait sur ses
terres de Naddeset d'Espinasse.

retrouvons la comtesse de La Fayette à la
Cour de Madame et dans ce petit hôtel de la
rue de Vaugirard, en face du Petit-Luxembourg, où il y avait un jardin avec un jet
d'eau et un petit cabinet couvert.

. « C'était, dit Mme de Sévigné, le plus joli
heu du monde pour respirer à Paris. »
. M. de La Rochefoucauld y venait tous les
JOUrS.
De M. de La Fayette, point de nouvelles.
!!me de Sévigné n'en dit mot. Tous les biographes en ont conclu qu'il était mort et
c'élait l'opinion unanime que Mme de' La
Fayette était devenue veuve après quelques
années de mariage. Or, il n'en est rien. M. de
La Fayette élait vivant et vivait sur ses terres:.
li survécut de trois ans à M. de La Rochefoucauld, mort en 1680. !f. d'Haussonville (qui
de nous n'enviera son bonheur?) a lrouvé,
dans les archives du comte de La Trémoïlle
un acte établissant que François Motier,coml;
de La Fayette, décéda le 26 juin 1685.
Mme de La Fayette fut, en réalîté, mariée
pendant vingt-huit ans, et elle n·était pas
veuve quand elle souffrait les assiduités du
duc. Mme de Sévigné ne s'en scandalisait
nullement. Al. d'Bau.:;sonville se montrerait
plus sévère. li ne cache point que Mme de
La Fayette lui plairait moins, si elle avait
trahi la fui jadis promise à l'excellent gent,lbomme yu, chassait dans les lorêls d'Auvergne pendant qu'elle écrivait des romans à
Paris, dans le petit cabinet couvert. Il la veut
toute pure. Heureusement qu'il est sûr que
sa liaison avec M. de La Iloehefoucauld fut
innocente. Elle aima le duc· elle en fut
aimée; mais elle lui résista. le veut ainsi.
Au fond, il n'e~ _sait rien. Je n'en sais pas
davautag~, et, s~ Je le contredisais, j'aurais
pour ~01 la vraisemblance. ~fais la politesse
resterait de son côté et ce serait, pour moi,
un gr~nd désavantage. Aussi, je veux tout
ce qu'il veut Mais je confesse qu'il me faut,
pour ceJa, faire un grand effort sur ma raison. !lwe de La Farelle avait alors vingt-cinq
ans, le duc en avait quarante-six. On se demandera comment, de l'humeur qu'il était
elle put l'atlacher platoniquement. li ne vivai(
que pour elle, el près d'elle. JI ne la quittait
pas. Cela donne à penser, quoi qu'on veuille.
M. d'Haussonville ne croit pas lui-mème à la
continence volontaire de M. de La Iloehefoucauld, et je doute, malgré moi, de la piété
de Mme de La Fayette. L'âme de cette charmante femme lui semble limpide. J'ai beau
m'appliquer à la comprendre : elle reste
pour moi, tout à fait obscure.
'

u'

MADAME DE LAFAYETTE.

D'a.pres un tatleau du temps.

&lt;! Il paraît avoir été assez processif, dit
M. d'llaussonville, à en juger par d'assez
nombreuses difficultés qu'il eut avec ses
raisins. 11

Après quelques années de mariage, nous

�H1STOR1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - A mon sens, cette personne C( vraie n élait
impénétrable. Prude, dévote et bien en cour,
je la soupçonnerais presque d'avoir douté de
la vertu, et, ce qui est plus étonnant pour
l'époque, haï le roi. Ses plus intimes amis
ne l'ont point baignée de paresse, et elle
menait les affaires avec une ardeur infatigable. Je ne lui en fais point un reproche i
mais je ne crois pas que jamais femme fùt
plus secrète.
Le livre de M. d'Haussonville est précieux
pour la biographie de Mme de La Fayette. Ce
n'est pas sçn seul mérite. On y trouve une
étude judicieuse des œuvres de celle illustre
dame. M. d'llaussonville estime à sa valeur
la délicate histoire d'Henriette . Il ne goûte
qu'à demi Zaïde, histoire espagnole où l'on
rencontre des enlèrements, dl·S pirates, des
solitudes affreuses, et où de parfaits amants
soupirent dans des palais ornés de peintures

allé~oriques. Et il garde très justement le
meilleur de son admiration pour la Princesse
de Clèves.
Avec la Princesse de Clèves, qui parut en
1678, Mme de La Fayette entrait harmonieusement dans le concert des classiques, à la
suite de Molière el de La Fontaine, de Boileau et de Racine .
Mais il faut bien prendre garde que, si la
/',-incesse de Clèves atteste, par l'élégant
naturel du style et de la pensée, que Racine
est venu, Mme de La Fayette n'en appartient
pas moins, par l'esprit même de son œune,
à la génération de la Fronde et à cette jeunesse nourrie de Corneille. Elle demeure hé-

roïque dans sa simplicité et garde de la vie
un idéal superbe. Par le fond même de son
caracLère, son héroïne est, comme Émilie, une
&lt;c adorable furie n, furie de la pudeur, sans
doute; mais je distingue, dans sa chevelure
blonde, quelques tètes de serpent.
Mme de Clèves, la plus belle prrsonne de
la Cour, est aimée de M. de Nemours,
l'homme le« mieux fait il de tout le ro1 aumP.
M. de Nemours, qui avait, jusque-là, montré dans de nombreuses galanteries une audace heureuse, devient timide dès qu'il e~l
amoureux . li cache sa passion; mais Mme de
Clèves la devine Pl, b!en involontairement, la
partage. Pour se fortifier contre le péril où
son cœur l'entraîae, elle ne craint pas d'avouer à son mari qu'elle aime M. de Nemours,
qu'elle le craint el se craint elle-même. Celui-ci la rassure d'abord. Mais, par l'effet ·
d'une imprudence et d'une indiscrétion du
duc de Nemours, il se croit trahi et meurt
de chagrin.
Ce qu'il y a de plus original dans la conduite de Mme de Clèves, c'est, sans doute,
cet aveu qu'elle fait à son mari d'un amour
qui n'est pas pour lui. Sa vertu s'y montre;
mais, à considérer la simple humanité, elle
n'a pas lieu, il faut bien le reconnaitre, de
s'~n féliciter beaucoup. Cet aveu e~t la première cause de la mort de M. de Clèves. Si
ell~ n'avait point parlé, M. de Clèves ne serait
pas mort; il aurait vécu tranquille, heureux
dans une douce illusion . Mais il fallait être
vraie à tout prix.
Ce fut aussi l'avis d"une dame célèbre qui
renouvela, cent ans plus tard, cette scène
1

d'aveux. Mme Rolaild éprouva, sur les quarante ans, ce qu'elle appelle, en fille de
Rousseau et de la nature, « les vives affections d'une âme forte commandant à un
corps robuste )J. L'homme qu'e1le aimait
avait, comme elle, un sentiment exalté du
devoir. C'était le député Buzot. Ils s'aimèrent
sans être l'un à l'autre. Mme noland avait un
mari plus âgé qu'elle de vingt ans, bonnète
homme, mais caduc et décrépit. Elle crut
dc\'Oir, à l'exemple de ~Jme de Clève!-, avouer
à ce bonhomme qu'elle sentait de l'amour
pour un autre que lui. L'aveu fait à un mari
si amorti ne pouvait tourner au tragique, et,
à cet égard, Mme Roland semblera peut-être
moins imprudente que Mme de Clèves. Pourtant, les effets en furent lamentables.

« Mon mari, dit-elle dans ses Mémoires,
exces~ivement ~ensible et d'aJTection el d'amour-propre, n'a pu supporter l'idée de la
moindre altération dans son empire. Son imagination s'est noircie; sa jalousie m'a irritée;
le bonheur a fui loin de nous. li m'adorait,
je m'immolais à lui, et nous étions malheureux. »
Mme de Clèves n'eut pas, dans sa cruelle
franchise, que je sache, d'autre imitatrice
que Mme Roland. Êncore faut-il considérer
qu'en agissant comme Ume de Clèves, Hme Roland n'avait pas de si bonnes raisons. Mme de
Clèves, en se confiant à son mari, lui demandait secours dans sa détresse. Elle implorait
un appui. Mme Roland ne voulait qu'étaler
sa passion avec sa vertu. Cela est moins admirable.
ANATOLE FRANCE,
de l'Acadtmie française .

Lorsque Jean-Jacques Rousseau revint de
son exil, j'allai le relancer dans son grenier,
rue Plâtrière. Je ne savais pas encore en montant l'escalier comment je m'y prendrais pour
l'aborder; mais, accoutumé à me laisser aller
à mon instinct, qui m'a toujours mieux sen•i
que la réfiexion 1 j'entrai, et parus me tromper.
cc Qu'est-ce que c'est? lJ me dit JeanJacques. Je lui répondis : « Monsieur, pardonnez. Je cherchais M. Rousseau de Toulouse. - Je ne suis, me·dit-il, que Rousseau
de Genève. - Ah, oui, lui dis-je, ce grand
herboriseur ! Je le vois bien. Ah, mon Dieu!
que d'herbes el de gros livres! ils valent
mieux que tous ceux qu'on écrit. l&gt; nousseau
sourit presque, et me fit voir peut-être sa
pervenche, que je n'ai pas l'honneur de connaître, et tout ce qu'il J arait enlre chaque
feuillet de ses in-folio. Je fis semblant d'admirer ce recueil, très peu intéressant et le
plus commun du monde; il se remit à son

travail, sur lequel il avait le nez el les lunettes, et Je continua sans me regarder. Je lui
demandai pardon de mon étourderie, et je le
priai de me dire la demeure de M. Rousseau
de Toulouse; mais, de peur qu'il ne me l'apprit et que tout fût dit, ,j'ajoutai : « Est-il
vrai que vous soyez si habile pour copier la
musique? » li alla me chercher des petits
livres en long, et me dit : cc Voyez comme
cela est propre! , Et il se mit à parler de la
difûculté de ce travail, et de son talent en ce
genre, comme Sganarelle de celui de faire
des fagots. Le respect que m'inspirait un
homme comme celui-là m'avait fait sentir
une sorte de tremblement en ouvrant sa
porte, et m'empêcha de me livrer davantage
à une conversation qui aurait eu l'air d'une
mystification si elle avait duré plus longtemps.
Je n'en voulais que ce qu'il me fallait
pour une espèce de passe-port ou billet d'entrée, et je lui dis que je croyais pourtant
qu'il n'avait pris ces deux genres d'occupations serviles que pour éteindre le feu d~ sa
brùlante imagination . &lt;&lt; Uélas ! me dit-il, les
autres occupations que je me donnais pour
m'instruire el instruire les autres ne m'ont
fait que trop de mal. » Je lui dis après la

..,.

seule chose sur laquelle j'étais de son avis
dans tous ses ouvrages, c'est que je croyais
comme lui au danger de certaines connaissances historiques el littéraires si l'on n'a
pas un esprit sain pour les juger. Il quitta
dans l'ins1anl sa musique, sa pervenche et
ses lunettes, entra#dans des détails supérieurs
peut-être à tout ce qu'il avait écrit, el parcourut toutes les nuances de ses idées avec
une justesse qu'il perdait quelquefois dans la
solitude, à force de méditer et d'écrire.
Sa vilaine femme ou servante nous interrompait quelquefois par quelques questions
saugrenues qu'elle faisait sur son linge ou
sur la soupe. Il Jui répondait avec douceur,
et aurait ennobli un morceau de fromage.
s'il en avait parlé. Je ne m'aperçus pas qu'il
se méfiât de moi le moins du monde. A la
vérité, je l'avais tenu bien en haleine depuis
que j'entrai chez lui, pour ne pas lui donner
lti temps de réfléchir sur ma visile . J'y mis
fin malgré moi; et après un silence de vénération, en regardant encore entre les deux
yeux l'auteur de la Nouvelle lléloise, je
quittai le galetas, séjour de$ rats, mais sanctuaire du génie. li se leva, me reconduisit
avPc une sorte d'intérèt, et ne me demanda
pas mon nom.
PRINCE DF. LlGIŒ.

ÉDOUARD ûACHOT

""'

Marie~Louise intime
Dans lt volume qu'il vient dt consacrer à Mari~Louiu inlime 1, M. Édouard Gachot, grâce à la dicouverte heureuse dt. documt.nts nouveaux, nombreux d
très sivèrtmtnt contrOlis, a traci dt. ctltt impiratrict.1
t.n réa.lité asse, mal connut jusqu ici, une image qu'on
ptut tenir pour définitive. Dt et. très curit.ux, très intirtssant, très captivant ouvragt., nous ditachons lt
chapitre qut voici, qui prtnd Marie-Louist. à Braunau, cinq jours après lt mariage par procuration cilibri à Vit.nnt., et la conduit jusqu'à Compiègnt., où
l'attend l'tmptrtur.

De Braunau à Compiègne.
Le vendredi 16 mars 1810, les cloches de
Braunau~sur-Inn sonnaient pour l'allégresse,
annonçant au peuple un grand événement.
A ces voix de bronze, celles du canon répondirent!. Une ville, que le .soleil illuminait,
allait servir de quartier à l'archiduchesse
!larie-Louise, plutôt à l'impératrice des Français. Car un prince autrichien, Trauttmansdorf, mandataire de François I, avait remis,
près du village de Saint-Pierre, au maréchal
Berthier, mandataire de Napoléon, la prin~
cesse qui devait, publiait-on en Allemagne,
sceller définitivement la paix de Vienne.
Cette princesse, portée en
carrosse de gala, était dans la
compagnie de Caroline Ilonaparle. Elle semblait résignée à
su.bir sa destinée. Durant un
trajet de quatre kilomètres,
le trot des chevaux des hussards &lt;l'escorte ajoutait aux
bruits d'une marche bien réglée
des chevaux d'attelage. Ceux-ci,
à l'entrée de Braunau, ralentirent. !farie-Louise voyait inscrits
sur les bandes d'un arc de triomphe: &lt;l L'amour nous assul'e
cont1·e de fuwrs dangers, lJ
et: 11 Qu'il nous /"asse aussi
heureux que nous pouvons
l'être. l&gt;
Devant une haute maison,
les généraux Friant et Pajol :s,
qui avaient chevauché près des
portières, durent s'écarter, et
l'écuyer prince Aldobrandini
s'empressa, l'archiduchesse descendant, de lui prêter aide.
Lentement, M. de Seyssel d'Aix,
chambellan, la précéda dans
l'auberge de Michel Fink où put
se loger en partie le service d"honneur,
1. Marie-Lo1use intimf}; sa vie à c6té de Napoléou (1800-1814i, par .Eoou.1.no G,1,c110T. Un Ueau

rolumc illuslrê, prix : 6 fro.ncs.

service français, que Berthier avait instruit
de ses devoirs.
Un ordre du prince de Neuchàtel, qui suivait les instructions de Napoléon, allait renVOJer à Vienne la comtesse de Bukowa,
Grande ~lailresse, soupçonnée d'être l'agent
de Metternich. llemplocée par la duchesse de
!lontebello, Marie-Louise s'éprit, tout de
suite, d'admiration pour une femme qui serait désormais son guide sûr et avisé. Elle
l'eut présente à son goûler; elle l'eut dans
sa chambre dans le temps que prit !Ille Lehœuf " pour ôter à Sa Majesté le costume
autrichien de cérémonie pris le matin à
Altheim ,,.
M. de Traultmansdorf, pressé de rentrer a
Vienne, envoyait demander les derniers
ordres. Marie-Louise écrivait à son père cette
lettre que le mandataire remettrait incessamment:

« Mon cher papa,
Pardonnez-moi de ne pas vous avoir
encore écrit hier, comme cela aurait été mon
devoir; mais le voyage, qui était un peu long
&lt;&lt;

BAISE-~1,1.IN A BRAU:-.'AU.

Traullmansdorf, je trouve une occaûon de
pouvoir encore une fois vous écrire sincèrement, et je la saisis avec plaisir pour vous
assurer que je pense sans cesse à vous . Dieu
m'a donné la force de supporter aussi la dernière et pénible secousse, la séparalion de
tous mes parents; ce n'est qu'en lui que je
mets toute ma confiance; il m'aidera el ce
sera lui qui me donnera du courage; et je
trouverai le calme et la consolation pour·
avoir rempli mon d~voir envers vous, en
ayant fait ce sacrifice.
&lt;&lt; Je suis arrivée hier bien tard à Ried,
préoccupée de l'idée que je serais peul-être
pour toujours séparée de vous. Aujourd'hui,
j'arrivai à deux heures ~ l'après-midi au
camp français, dans la baraque de Braunau'".
Après m'être arrêtée quelque temps dans la
baraque autrichienne, je me suis rendue sur
un trône placé dans la pièce de neutralité.
Après qu'on eut lu les actes (d'échange),
tous mes compalriotes me baisèrent encore
la main. Dans ce moment, je ne savais pas
ce que je faisais; j ·eus des frissons et je perdis tellement contenance que le prince de

(Collectio11 PR. o'Ess1.1:-.G.)

et fatigant, m'en empêcha. Par le prince
2. Une partie des renscignemeuts contenus dans la
premiêre parL!c de cc chapitre, piêces inCdites, nous
ont él ê fourms par )Ille AmC!ie Rosenberg. de Linz.

Neuchâtel commençait à pleurer. Le prince
5. l}u corps de Darnul.

4. t'ion, la baraque élevée par les sapeurs du ma-

rêchal Davout Hait prês de Saint•Pierre.

�ll1STOR._1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Trautlmansdorr me remit et on me présenta
Loute ma cour. DieJ ! quelle différence enlrè
les dames françaises el viennoises!
(( La reine de Naples venait à ma

B&lt;rthier son désir de garder Mme Lazansky
au moins ju-;qu'à ~funich.

nid d'aigle qui, d'une plate-forme rocheuse,
domine le large Inn - son premier arrêt.

Mlt'l(1E-LOU1SE 1NT1JIŒ - - ...

peuple, dans les villes traversées. Un persoonel très disci•pliné obéira toujours, dùt-il

époux; et elle veut bien lui reconnaitre du
style.

rencontre dans l'autre chambre; je
l'embrassai et me montrai aimable,

d'une manière élonnante; mais je ne
me fie pas à elle tout à lait, car je
crois que ce n'était pas seulement le
zèle du service qui était la cause de

son voyage.
« Elle partit avec moi pour Braunau. Arrivée là, il me fallut faire
une toilette qui dura deux heures; je
vous assure que je suis déjà aussi

parfumée que toutes les autres
françaises. L'empereur Napoléon m'a
envoyé une magnifique toilette en or,
mais il ne m'a pas encore écrit. Puisqu'il me faut vous quitter, j'aime-

rais mieux être chez lui que de
voyager avec toutes ces dames. Alon
Dieu, que je regrl'tte de ne plus
pouvoir passer d'heureux jours auprès
de vous i ce n'est que maintenant que
j'apprends à les connaitre. Je vous
assure, bien cher papa, que je suis
très triste et que je ne peux pas
eucore me consoler.
&lt;&lt; J'espère que
votre rhume de
cerveau va déjà mieux. Tous les jours, je prie
pour vous. Pardonnez mon griffonnage, mais
j'ai si peu de moments à moi. Je vous baise
encore mille fois les mains et j'ai l'honneur
d'ètre, bien cher papa,
Yo!re très humLle el obéissante fille. "
Ilr,1unou 1 le 16 mars 1810.

MARIAGE CIVIL1 A VŒNNE. (Collectîon

PR.

n'EssusG.)
.MARIAGE CIYIJ., A

L1 réponse ne pouvait èlre que favorable.
Une fète militaire et nocturne remplissait
Braunau de tels bruits que l'impératrice ne
put goûter un repos qui lui était nécessaire.
Et elle s'inquiéta à la vue du mauvais trmps
qui assombrissait la matinée du 17, Néanmoins, ·1e départ eut lieu de bonne heure. Le

MARIAGE RELIGIEUX, A VIENNE. (Collect-io11 PR.

n'ESSLJNG.

Dix heures sonnées, l'archiduchesse pria le
comte de Beauharnais de porter au maréchal

convoi s'avança en terre ba,·aroise. Ce cortège,
important et brillant, fil, dans Alt•Otling -

1. Perrusse, payeur du Trésor de la Couronne,
dcntit \:crscr aux caisses de secours des µau1Tes

5000 francs à Braunau; 12000 à Stra~bourg; 3000 à
Lunéville; 5000 à t\uncy; 1500 à Dar; 6000 à Ch:i-

On y déjeunait. Ensuite, Marie-Louise
allait visiter celte chapelle d'une vierge réputée miraculeuse; et elle daignait informer
!!me de Montebello : " J'ai bien prié pour la
santé et pour la salisfaction de l'empereur
Napoléon. » Dans l'après-midi et sans incident, le cortège gagnait le gros bourg d'Haag.
Attendait là, le prince héritier,
Louis de Bavière, qui devait conduire l'archiduchesse dans la
capitale des Willelshacb.
Maximilien-Joseph avait décidé,
le 1 0 mars, d'accompagner MarieLouise à StrasLourg où, déjà, des
appartements lui avaient été retenus. Le t8, son écuyer écrivait
à un fonctionnaire : a Sa Majesté,
le Roi, a daigné de changer de
résolution et Elle ne partira pas
pour Augsbourg. » Étrange revirement, ou concept politique. Ce
souyerain, devenu tiède envers
l'homme qui, en 1806, l'avait lait
roi, Uarie-Louise le quittait à six
heures du matin, le 19 mars. Elle
ne dit que ces paroles à la comtesse Lazausky : « Adieu, llla
bonne amie ; ,·ous direz à mon
cber papa que je prends tous
les jours du courage. »
Berthier, ordonnateur d'une
marche qu'il fallait pousser à fond,
va donner les itinéraires, décider
quant aux arrêts indispensables
el aux réceptions protocolaires. Des
acclamalions? Le Major général peut les
obtenir en faisant distribuer de l'argent I au
Jons; 4000 a Reims; 1500
sons (Q::! H)).

.a

\'i1ry, et autant à Sois-

s UNT-CLOuo.

êlre surmené. Alais aux instructions précises
du prince de Wagram, Marie-Louise se dérobera parfois. C'est que des r.aprices, innocents, lui commandent : d'embrasser les
petites filles, d'acheter tous les bouquets
présentés, d'interroger les ,·ieillards, et aussi
de demander à deux des dames qui l'accompagnaient, la duchesse de Bassano et
la comtesse de Montmorency, quels
goùts et quelles habitudes dislinguaient Napoléon du commun des
mort~ls.
Si l'archiduchesse sait mettre à
l'aise, très vite, dames du palais et
chambrières, ses façons vont contristt·r le chambellan et les écuyers,
gens gourmés. Devant le roi de Wurtemberg, Frédéric, la jeune MarieLouise se plait a relire, tout haut, un
billet que lui a lait parvenir son
1. ~larie•Louise a élé reçue par le conseil municipal. Lrs rues, sur son passag-&lt;',
étaient tendues de draps blancs, de nœuds,
de guirlandes, tic fleurs et des chiffres de
Napoléon et de lllarie-Louisc. Sa Majesté,
entrée au petit pas des clievaux, a répondu
avec bonié aux Ct'ÏS de: Vive l'impératrice 1
et a salué plutiÎeurs fois le pcuµle accouru
sur son pass.:tge. Elle était très f'aligu(,r,
mais mali:-ré cela elles'csl montrée plusieul's
fois aux fenêtres de son palais (liaison de
M. Joseph Garnaud, actuellement habitée
par M. l'abbê Truchon et qui porte le n°
12 de la rue Dornini de Yrrget). La garde
d·honneur de Sa ~rajesl6. était composée
d'un détachement du 7• régiment de chasseurs à cheval et de !!O gardes nationaux.
l,a '\'il[c a été illuminée. Le 27 mars, il
six heures du matin, Marie-Louise a reçu
le corps municipal qui l'a complimentée.
Au cours de la réception, Sa Majesté a Jit au maire,
li. teblanc-Dubois ; « Je n'oublierai jamais J'ac,·ucil
gracieux des habitants de Vitl'y. ll Des jeunes filles
ollrent a Sa Majesté une corbeille de fleurs, des
dragées el des confitures sèches. Ce fut Mlle Lel'ebvre de Norrois qui complimenla Sa llajesté. Marie-

{Collection PR. n'EsSLDIG.)

Les équipages ont maintenu une vive
allure. Notons, des villes traversées : Ulm,
Stutlgart, Carlsruhe et Rastalt. Dans Kiel,
l'archiduchesse reçut un billet de Metternicb.
Son _correspondant fut qualifié de « Bon
homme». A l'instant de passer le Rhin, sur
un pont de bateaux, l'impératrice refuse de

•!

~

Î t

nanl le bras de llme Lannes, elle quittait la
rive au cri de : n Adieu, Deulschland! )J Le
Lruit du canon, la sonnerie prolongée des cloches, les vivats dans
Strasbourg, hommages rendus à sa
dignité, tout cela l'enchantait. Elle
allait dom, nder au préfet, M. LezayMarnésia, en quel immeuble MarieAnloinelte avait logé en 1770. On
lai imposait des réceptions.:
Après avoir vu l'Alsace en fêtes,
Marie-Louise I'Ppartil le 24 mars, à
huit heures du matin. Son itinéraire était marqué: Saverne, Phalsbourg, Lunéville, Nancy, Toul,
Ligny, Bar-le-Duc, Châlons, Reims.
Hors de cette ville, Je chef des
piqueurs s'engage sur la roule
d'Amiens. Le 26, les voyageurs
vont déjeuner à Sillery, chez le
comte de Valence. L'Impérotrice
hoit du champagne et Je trouve
« vin délectable ». Le soir, à cinq
heures et demie, elle touche à
Vitry-sur-Marne', prend logement
chez M. Garnaud, rue de l'Hôtelde-Ville, et repart le 27, à six heures et demie du malin, sous l'escorte d'un détachement du 7• régiment de chasseurs.
Caroline prévient : &lt;( Que la rencontre très
solennelle des deux époux aura lieu le 28,
dans l'après-midi, non loin de Soissons, sous
la tente élevée près de la ferme de Ponlarcbé. )&gt; L'archiduchesse s'émeut et s'informe:
&lt;&lt; Va-t-on nous faire recommencer tout Je
« cérémonial de Braunau1 ,i Ilerthier peut

1

.4 .\'

MARIAGE RELIGIEUX A PARIS (Collection Pa.

o'EsSLtNG.)

céder aux instances de Caroline lui demandant de rester en voiture. Descendue, et prc-

rassurer l'impératrice: C( L'Empereur ,,ou' dra éviter à Votre Majesté les émotions et

Louise remit au maire et au commandanl de la garcle
d'honneur, à chacun une boîte en or; à )Ille de

Norrois, un collier et des boucles d'oreilles. (BibUolhèque de Vitry.)

�ms T O-R..1.11
" la fatigue. " La jeune fille passe spontanément aux aveux : « Je m'ennuie bien de voir
" !'Empereur. »
Encore, la volonté de celui- ri faisait loi.
On éviterait au moins le séjour à Soissons.
Sorti de Compiègne, avec Murat, porté dans
une calèche sans armoiries, Napoléon pou-

vait, vers cinq ·heures du soir, joindre le
grand cortège au village de Courcelles. Il
pieu vait.. Non, l'Empereur ne surprenait pas
Marie-Louise dans son carrosse. M. de Seyssel ouvrait la portière et l'annonçait. Le mo-

narque ôta son chapeau avant de gravir un
haut marchepied. Très pâle, Marie-Louise
tendit la main droite que César baisa, avant
de dire: C( Madame, j'éprouve à vous voir un
grand plaisir. » Une fois Caroline embrassée,
il s'assit en face des deux princesses. Le
prince Aldobrandini, venu aux ordres, reçut
celui de faire courir sur Compiègne, au galop.
Les chevaux de poste, fati~ués, ne s'avancèrent que difficilement au long d'une route
qui était en mauvais état. Arrêt à Soissons'.
Murat va présenter ses hommages à MarieLouise. , A la petite fille de Caroline des
Deux-Siciles, dont il occupe le trône. » En
quelque sorte, Murat arrache du carrosse sa
femme, qui est tiers peut-être gênant. Donc,
le Corse et l'Autrichienne restèrent seuls.
La pluie continuant, une obscurité très
dense rendit plus difficile la marche des ,·oitures. A Jaulsy, le premier piqueur prit un
guide.
On allait quiller la grande route devant
une grille récemment placée au bord d'une
forêt. Le carrosse impérial était engagé, cette
fois, dans l'avenue des Beaux-Monts, nouvellement ouverte. Les roues criaient sur le
sable ou y creusaient des ornière!&lt;. Enfin,
d'un tertre, les feux du château de Compiègne apparurent. Le quartier-maitre Erlaut
et l'huissier Gallot portèrent des lanternes
devant le perron; éCU}'ers et chambellans
1. Où fut hissf'e 1111e partie du service, dans les
\og-cments préfrés. SerYice qui paya, en dépenses,

2!00 fr. 65 (0 18).
2. l.es Français continuaient à désigner amsi le

prince rêgnant de Lorroinc-llabsbt urg. L'empereur

s'empressèrent à aider !'Empereur et l'impératrice à descendre de voiture.
Marie-Louise, qui portait sur une toilette
blanche un long manteau de velours et que
coiffait mal une toque ornée, devant, de
plumes d'ara, gravit, mais sans avoir quitté
l'appui du bras de Napoléon, les marches du
perron. Dans le premier salon, carré, qui recevait sa lumière d'un grand lustre, deux
petites filles présentèrent assez gauchement
des fleurs à l'archiduchesse qui entendit,
mal, un compliment balbutié plutôt que lu .
. Il est vrai qu'à ce momtnt c&lt; un besoin de ~e
mettre à l'aise la commandait ». Mmes de
Montebello et de Luçay la guidèrent vers son
appartement. L"bui,sier qui les précédait eut
la charge de deux flambeaux. Napoléon allait
s'arrêter dans sa chambre où Marchand lui
changerait son uniforme.
Marie•Louise traversait, dans l'aile droite
du palais, le cabinet de travail de !"Empereur, le salon des Dames, pour arriver à sa
chambre. Par un couloir reliant celle chambre
aux petits appartements, les femmes de service étaient venues; avant qu'elles ne fassent
leur entrée, la princesse avait exprimé à ses
deux assistantes : « L'Empereur est bien
charmant et bien doux pour un homme de
guerre si redoutable; il me semble maintenant que je l'aimerai bien. l&gt;
A dix heures et demie, le souper impérial
était servi. Pendant, Marie-Louise sut pbserver l'étiquette française. A onze heures, Napoléon commanda au grand écuyer, d'un
g~ste, d'éloigner sa chaise. Debout, il offrit
la main droite à l'impératrice qui allait rentrer dans le salon carré. Caroline ayant fait
former le cercle autour de sa belle-sœur, les
dames déjà présentées répondirent à ses
questions, tandis que !'Empereur, Murat et
Berthier, causaient devant une fenêtr~.
Plus tard, la duchesse de Bassano écrivit :
cc En celle soirée, la fille de l'empereur
romain-allemand. François li, nail, en 1804, abandonne Ct' lilre; il anit pri~. en 1805, cclni d'empereur d'Autriche, sous le nom de François I, non
11 François premier ,, sui,·ant ses instructions t\U
prince Collorcdo.

François li• se laissa aller à dire des choses
fort communes. Elle interrogeait bien librement les gens; ce qui lui plaisait à entendre,
elle l'approuvait d'un signe de tête ou d'un
gros rire qui partait sans que ses dents se
soient même desserrées. Que lui importait
tant de connaitre l'histoire de l'ancien pritannée de Compiègne, et ses festes et ses
chasses aux temps de la reine Marie-Antoinette, la ma1beureuse guillotinée. )l
Voulant assurer le repos de la vol"ageuse,
!'Empereur ordonnait à M. de Seyssel. Le
chambellan prévint aussitôt l"lmpératrice que
le cercle allait se rompre. Marie-Louise se
leva pour embrasser familièrement Caroline,
et donner au roi de Naples une main qu'il
baisa; puis, appuyée au bras de Napoléo_n,
l'archiduchesse parcourut un chemin déjà
fait avant le dîner. Les souverains s'arrêtèrent un moment au milieu du cabinet de
travail.
Aldobrandini renseigne : « Les époux se
parlaient à mi-voix, se communiquant quelques projets. Bientôt, leur marche reprise,
ils riaient, comme ces fiancés qui, étant parvenus à la veille des épousailles, ont la pleine
certitude de saisir ·le bonheur. »
Dans le salon des Dames, les dames du
palais formaient la baie. Elles s'inclinaient au
passage de Leurs Majestés qui étaient précédées d"un écuyer et de deux pages portant
des flambeaux.
Mme de Montebello avait devancé l'impératrice dans sa chambre. Deux femme5- de service : Balan et Boisbrûlé, lenues à dislance,
la dutbefse attendait la souveraine au seuil
de l'appartement.
Napoléon s'arrête. Marie-Louise le quitte,
fait trois pas, ~e retourne et s'incline, sans
dire un mot. L'Empereur s'est imposé une
retraite ou plulôt une "discrélion néce~saire
avant que fût accompli le mariage français.
César va suivre l'écuyer et reloufner au salon. Donc « cette prise de possession imposée
à Marie-Louise, dans la nuit du 27 au
28 mars, ll n'a été qu'une assertion maligne
des mémorialistes.
ÈDOUARD

GACIIOT.

JOURNÉE DU 18 FRUCTIDOR, AN V. -

JOSEPH

Gravure de BERTHAULT, d"après GIRARDET.

TURQUAN
et&gt;

La
CHAPITRE VI (suite).

Malgré la Îatilité des mœurs, la corruption générale plutôt, quelques personnes
remontaient aur causes de ce déplorable état
de choses et en renda.ient un peu responsable
la belle citoyenne Tallien. La conduite plus
qu'évaporée de cette grande maîtresse de la
mode, ses allures, ses toilettes plus que fantaisist~s justifia_irnt pleinement les reproches
que lm adressait la partie restée honnête de
la population. Elle reçut même, par suite de
sa fàchcuse célébrité, plus d"un alTront dans
les réunions et les lieux publics. Comme les
salons ne s'ouvraient encore qu'en petit
nombre et que la masse du public, sevrée de

ciloJ)enne

Tallien

toute distraction pendant la réclusion forcée
de la Tem ur, était prise depuis le 9 thermidor d'un goût immodéré pour les plaisirs,
on avait ouvert partout des bals publics et
l'on y dansait tous les jours. li y avait des
hais pour toutes les bourses. On y prenait
de:; abonnemenls et chaque soir une société
étrange, bigarrée, singulièrement mêlée s'y
rencontrait et s'y amusait en commu;. À
l'une de ces réunions, une émigrée rentrée,
!!me de Damas, s'adressant à M. d"Haut,fort,
qui.l'avait conduite au bal de Thélusson, lui
demaada quelle était celle belle personne qui
venait d'entrer dans le salon et vers laquelle
les jeunes gens et les regards des femme::i
s'étaient portés. aussitôt.

« Cette lemme, a écrit un témoin oculaire
de cc petit épisode, était d"une taille audessus de la moyenne. Mais une harmonie
parfaite dans toute sa personne empêchait de
s'apercevoir de l'inconvénient des trop hautes
statures. C'était la Vénus du Capitole, mais
plus belle encore que l"œuvre de Phidias,
car on y retrouvait la même pureté de traits,
la même perfection dans les bras les mains
l~s pie~s, et_ tout cela animé par ~ne expres~
swn h1enve11lanle, une réflexion du miroir
ina~ique de l'àme, qui disait tout ce qu'il y
avait dans cette âme, et c'était de la bonté.
Sa parure ne conlrîbuait pas à ajouter à sa
beauté, car elle avait une simple robe de
mousseline des Indes, d,apée à l'antique c•

�LJt

mSTOR._1.Jf

•

rattachée sur les épaules avec deux camées.
Une ceinture d'or serrait sa taille et était
égalemP.nt fermée par un camée; un large
bracelet d'or arrêtait et fixait sa manche fort
au-dessus du coude. Ses cheveux, d'un noir
dP Yelours, étaieot courts et frisés tout autour de la têle; celle coiffure s'appelait alors
à la 1'itus; sur ses Llanc·hes et belles épaules
était un superbe chàle de cachemire rouge,
parure à cette époque fort rare encore et fort
recherchée. Elle le drapait autour d'elle
d'une manière toujours gracieuse et piltoresque, formant ainsi le plus ravissant tableau 1• l)
A la demandedeMmedeDamas, M. d'/laut,fort répondit :
- Mais c'est Mme Tallien!
- !lme Tallien! s'écria Mme de Damas :
;,h! mon Dieu, comment m'avez-vous amenée
ici!
Et elle s'éloigna avec une affectation marquée du voisinage de la belle Thérésia.
Après l'hôtel Thélusson, le Cercle des
Ét1'ange1'S était le lieu où la société parisienne aimait le plus à se réunir. On y donnait des bals masqués qui faisaient fureur.
Mme Hamelin, Mme llainguerlot, lfme Rovère, Mme Tallien n'y manquaient jam:iis et
portaient dJns ces réunions l'entrain, la
gaieté el le charme qui les caractérisaient.
Leur présence suffisait pour en assurer le
succès. On y rencontrait aussi une ft'mme,
plus jeune que celles-là, dont la célébrité, qui
commençait alors, devait se prolonger, ainsi
que sa jeunesse, pendant près d'un demisiècle : Mme Récamier. Femme d'un riche
banquier de la Chaussée-&lt;l'Antin, belle de
jeunesse el d'une carnation idéalement nacrée, celle-ci alfectait, pour trancher sur Ja
masse des autres femm~s à la mode dont le
luxe sentait un peu trop le parvenu, de ne
se montrer qu'a\'ec une mise des plus simples : une robe blanche, un fichu de linon
sur la tète, et c'était tout. El partout elle
était la plus charmante. Souvent, on quittait
la triomphante beauté de Mme Tallien pour
venir courtiser les ~râces plus discrètes de
l'aérienne Mme Récamier; ce qui étaLlit entre
ces deux femmes à la mode une sorte de
rivalité.
A Tivoli, au Pavillon de Hanovre, Mme Tallien aimait aussi à ~e montrer. Elle y allait
souvent prendre des glaces, le soir. On la
voyait, imposante et le ~ourire aux lèvres,
tra\'erser la foule qui s'y donnait rendezvous. Celle foule était en grande partie composée d'émigrés reiitrês . Par goùt, par politique prévoyante, peut-être, Mme Tallien seml,lait prendre à tâche de plaire à ces éparns
d'un monde où e1le avait débuté et qui, après
l'expérience qu'elle venait de !aire du monde
nouveau, avait srs préférences. Mais on ne la
voyait pas d'un bon œil, •t seuls les gens qui
3\'3Îent quelque grâce ou faveur à demander
lui faisaient bonne mine. Ceux-là] 'accueiUaien t
1. _D&amp;cui,; s~E o'Au11ANTÈS, Afémofres, l. J, p. 367 (êd,

Garnier).

2. « Son vèritable motif était de pénélrer dans ma
société où elle savait Mme Tallien admise en pre-

parce qu'ils savaient qu'elle était toute puissante, qu'ils pensaient recourir à son appui
pour leurs sollicitations, et personne n'ignorait qu'elle ne demandait pas mieux que de
rendre service aux gens, surtout aux royalistes. Elle aurait voulu reparaitre dans cette
société, non pas seulement pardonnée, pour le moment, elle ne songeait point à
s'amender, - mais en souveraine triomphante, comme au Luxembourg.
Car maintenant, la belle pécheresse, à qui
1a société royali~t~ reprochait bien plus ses
fréquentations jacobines que certaines libertés
d'allures, devenait de plus en plus intime de
Barras, à la grande mortification de 'J'alliPn,
qui était bien obligé de s'apercevoir des
coup de canif que sa charmante femme don11ait publi4uement au contrat. Car on n'était
pas re~té bien longtemps dans les régions
éthérées du sentiment. Ce n'était dans les
goflts ni de l'un ni de l'autre, et c'e!it très
rapidement que l'intimité s'était faite.
Il était assez naturel que le Directeur plùt
à Thérésia. Ses manières à la fois distinguées et soldatesques tranchaient sur les
façons vulgaires et bourgeoises de la plupart
des hommes qu'elle voyait, et, dans ce milieu
de parvenus, Barras était un prodige de
di~tinction.
Le Directeur, qui était marié, mais dont
la femme n,~ voulc1it pas, et pour plus d'un
motif, rnnir tenir la maison à Paris, faisait
lui-même à ses invités les honneurs du
Lu,.embourg, comme il les avait faits, un
peu avant, dans son petit hôtel de la rue de
Chaillot. li était cependant aidé en cela par
Mme Tallien. Mme de fü•aubarnais ne vint
que plus tard partager cet empire'. Ces
deux femmes, quel1p1e singulière que 1a
chose puisse paraitre, faisaient bon ménage
entre ellrs .... Ume de Ileauharnais, qu'on
appehit Rom dans le cercle intime du Directeur, n'était ~ortie de prisnn que gràce aux
démarches de 'l'bérésia : Tallien lui-même
avait signé l'ordre de son élargisseweut. Elle
était dans une situation trop précaire pour
négliger une amitié aussi utile que_le pouvait être cell! de la m:iîtœsse de Tal lien et~
à la faveur de la reconnais~ance. elle était
vite devenue une intime des 'l'allit&gt;n. Elle
n'avait fait qu'un pas de la Chaumière au
Luxembourg, s'était attachée à plaire au
Directeur, et c'est ai □ si qu'elle jeta les fondemen!s de sa prodigieuse fortune . La haute
fa\'eur dont elle joui!"-sait auprès du pacha du
Directoire ne porta aucune atteintè aux sentiments d'amitié qui existaient entre ces deux
femmes, ce r1ui montre bien c1ue le cœur
n'avait aucune part dans le commerce de
galanterie que l'une et l'aulre entretenaient
avec IlJrras. L'utilité prati,1ue immédiate
chez l'une, rambition chez l'autre, le désœuvrement et le manque absolu de sens moral
chez toutes le;; deux, expliquent suffisamment cette amitié persistant dans ce singumiè:e ligne depuis le 9 thermidor. , (Brnnu, illemou·cs, t. .1, p. 358).
5. G Mon mari m y r.ouduisit une foi s ou deux seulement el a\"CC rC'pugnance ; ce n'était pas la place

lier ménage à trois . Tout cela est as,urément
bien dénué de poésie; mais en avez-vous
souvent trouvé dans la rJalité des choses et
des gens? ...
Une apparence de bon ton, mais un peu
cavalier, régnait dans les salons du Directeur.
La citoyenne Tallien, qui trouvait a,ec jmte
raison que la grossièreté des façons n'est pas
la conséquence forcée d'un gou\"ernement
répuLlicain- et qu'on peut être poli tout en
ayant la plus grande liberté, même dans les
mœurs, cherchait à donner le ton et les
usages de la bonne compagnie au monde
très mélangé qui fréquentait les salons de
Barras. Pour les décl.1ssées de l'ancien régime, c'était fort bien, et leur t~nue était parfaite. Pour les hommes, cela pouvail encore
aller; il y avait bien quelques notes discordantes dans ce rama'isis de financiers véreux
qui venaient continuer leurs sales spéculations
jusque dans les goguettes du Directeur; mais
leurs femmes! C'é,tait pitié que de les YOir
avPc leurs grosses mains rouges et leurs
vh,ages communs; leur vulgarilé r.n tant soulignée par une richesse criarde, d'entendre
leurs voix plus criardes encore et leurs propos
qui rappelaient à merveille ceux que le spirituel Aude lait tenir à Mme Angot. Et si le
non moins spirituel Bussy ét:tit revenu sur
terre, il aurait pu dire de toutes ces femmes
cr. qu'il écrivit de celles qu'il avait connues :
C( Elles :iimaient, de mon 1emps déjà, l'argent et les pierreries plus que l'esprit, la
jeunesse et la beauté. »
Le Directeur, avec ses manières presque
parfaites, recevait de Slln mieux son peuple
d'invités 3 • Ce Lauzun de la canaille écoutait
chacun d'un petit air protecteur, Il allait de
groupe en groupe, donnait à tous une parole,
un signe de tête, ne vous quittait que sur un
mot aimable ou spirituel, et, content de luimême, allait enfin s'asseoir à une table de
jeu où les cartes étaient républicanisées, les
rois avec des chapeaux à trois cornes et ]es
reines en déesses de la liberté avec le bonnet
rouge sur la tête.
Telles étaient les soirées du Luxembourg,
et elles étaient les plus brillantes de Paris.
Si Mme Tallien venait presque tous les
jours chez Barras, Tallien y venait quelquefois &lt;( et toujours avec le ton et l'extérieur
de l'amitié; mais son esprit était pénétré
d'amertume-'. ll Certes, il y avait de quoi.
L'affection d~ sa femme. qui aurait dll êlre sa
consolation dans ses déboires politiques, lui
faisait absolument banqueroute. La fortune
ne lui souriait plus, Tbérésia pas davantage.
Parmi les habitués des salons de Barras,
on commençait à remarquer le géaéral Bonaparte. On disait même tout bas qu'il était
question de lui pour le commandement de
l'armée d'Italie. Comme on le savait en fort
bons termes avrc la citoyenne Tallien, on
commençait à croire à cette invraisemblable
d"une femme, jeune surloul, et celles qu'on y trouvaient n'étaient bonnes ni à voir ni it reocoolrer. &amp; (Mé~
m oires cl'u11e /11comiue, p. 112 ).
4 Mn: oi,: CnASTENAY, !tlémoires, t. I, p. 562.

ClTOYENNE T1tH1EN _ _ ,.

« Tiens, c'est sa femme!. .. C'est rnn aide
chose. Car IïntimitJ était grande entre la portaient d(:s vicloires. qui demandaient
reine de Thermidor et le petit général corse. presque une ovation pour recevoir les dé- &lt;le camp! Comme il est jeune!. .. Et elle,
li l'invitait à des dPjr-nncrs sompLUt'UX où se pouilles opimes. Quoi qu'il en fût, Marmont donc, comme elle est jr1lie 1
trouvaient d'autres femmt&gt;s de la cour du 'el Junot avaient été magnifiqm•ment reçus
- Vive le général Bonaparte! s'écriait le
'
Luxembourg, entre aulrt"S la gracitu!-e !orsqu'ils furent envoyés en France par le peuple.
créole, veuve du gPuéral Beauharnais, dont il général en cbef. Le jour de la récepti"n de
- Vive la citoyenne Bonaparte! Elle est
commrnçait à s·occuper 1 • ~l:lis il paraît qu'a- Junot au Directoire, Mme Bunaparle. qui bonne pour le pauvre monde!
vant de la courliser, ou plulôt de se lais..;er n'était pas encore partie pour rejomdre Napo- Oui, dbait une grosse femme de l9
courtiser par el!t•, Bonaparte avait élevé ses léoa, voulut êtr.~ témoin de cette réception. Ilalle, c'est bitn Notre-Dame des Victoires,
vues amhitien~es jusqu'à l'autre maîtresse Elle s'y rendit avec Mme Tallien, avec la- celle-là.
- Oui, dit une autre, tu as raison . Mais
du Directeur. Non pas pour l'épouser, puis- quelle elle était intimement liée à celte époque,
r1u'elle avait déjà deux maris vivants, sans et qui, elle-mêmr, était une fraction dt: la rrgarde, à l'autre bras de l'officier, c'est
compter les suppléant~. A moins, cependant, royauté directoriale, dont Joséphinr, comme Nuire-Dame-de-Septembre.
« Le mot était affreux et il Ptait injuste, 1&gt;
que le général, qui aimait assez les premiers Mroe de Beauharnais et peut-être bit&gt;n un peu
rôle~, ne se contentàt, en amour, d'un effà- Mme Bonaparte, avait été égaleme11t revêtue, a ajouté la duchesse d'Arantès'- C'est cercement de comparse. A en croire Ilirras, il si l'on peut parler ainsi. M1ue Bonaparte ét:iit tain. Mais il est curieux d'observer que le
osa, comme on di.;ait alors, lui déclarer sa encore cbarmarite .... Quant à Mme 'fallit'n, peuple, dans sa pensée, fai..;ait partager ]a
Damme ! ; il fnt repoussé sans pitié. Il n.e elle était alors dans la fleur de sou admirable re~ponsabilité du passé de Tallien à sa ft'mme;
il savait le rôle qu'il avait joué dans les mastint pas rancune à la cruelle, pui:--qu'il l'in- beauté.
'foutes deux étaient mises avec cette re- sacres de septembre, il en rejetait une partie
vi1ait, comme le dit Bourrienne, à des drjeu-.
ners somptueux; la grande familiarité qui · cherche antique qui constituait l'élégance de l'odieux sur Tbérésia. Et ce n'est pas le
exishit entre elle et lui ne s'en ressentit du temps et avec toute la richesse que pou- luxe insolent qu'elle déploia:t alors qui
même au.cunemenf. Lorsqu'il alla prendre le vait comporter une toilette du milieu de la était fait pour rayer ce fâcheux passé de la
commant.lement de l'armée d'Italie, il ter- journée. On peut penser que Junot nt fut mémoire d'un peuple qui, mourant de faim,
minait une lellre à Barras, qui décidément pas médiocrement fier de donner le bras à était moins disposé à l'indulgence. On en a
n'était pas plus jaloux que Tallien, par ces ces deux charmantes femme~, lorsque, la tant, cependant, pour Je succès, pour l'inmots : « Adiru, mon ami, sous peu de jours récrption terminée, ils quittèrent le Direc- conduite! surtout quand la l&lt;mme est belle!
je t'écrirai d'Alhenga. Donne-moi des nou- toire .... En sortant, il offrit son bras à Et, en fait de b"auté, on sait que Thérésia
velles de P•ris. Un petit baiser à Mmes Tal- Mme Bonapartè qui, étant femme de son en avait à revendre. ~formant, qui l'a vue à
cette époque, fait chorus avec Ja duchesse
lien et Châ1eaurenault, à la première sur Ia général, avait droit au premier p1s, surtout
bouche, à la seconde sur la jouer;. u Les dans cette solennelle journée. li donna l'autre d'Abrantès sur cette beauté : « Tout ce que
mœurs du temps, comme les maris et les à Mme Tallien et descendit ainsi avec elles l'imagination peut concevoir, dit-il, fera à
amants, autori~aient peut-être ces petites l'escalier du Lux_emhourg. La foule était peine approcher de la réalité; jeune, belle à
fa manière antique, mise ayec un
familiarités; tt ~lme Tallien, qui
goùt admirable, elle avait tout à
permettait à Lacretelle et à d'aula fois de la gràce et de la dignité;
tres de lui baiser les bras, ne desans ètre douée d'un esprit supévait pas s'efiaroutberd'êlre haisée
rieur, elle possédait l'art d'en tirer
sur les lèvres par le général Bonaparti, et séduisait par une extrème
parte.
bienveillance 5 • »
Tout allait donc comme de couLe règne du Directoire est le
tume à la petite cour du Luxemrègne de la citoyenne Tallien. C'est
bourg, avec Bonaparte en moins,
sa graude époque, l'époque de sa
puisque, à peine marié, il 1a\'ait
gloire. Tout Paris s'occupe d'elle,
dù partir pour l'llalie. 11allien,
tout Paris ne parle que d'elle. On
bravé tout d'abord par sa femme,
parle bien ùD peu des victoires de
avait fini . comme tant d'autres,
l'armée d'Italie, mais c'est ~i peu
par ne plus rien dire et tolérait
cette intolérable chose de ]a voir
important, ces choses-là, que les
Parisiens en reviermcut aussitôt à
maîlresse en pied de son ami Bardoùa Thérésia, à son carrosse sangras. On recevait souvent des noude-bœu[6 et à ses perruqurs, à ses
velles d'Italie, et chaque nouYelle
amants et à ses toilettes. Ah! ses
était une victoire. C'était pour
tuildtes ! . . . Quel succès t-Hes ont
Mme Tallien un regain &lt;le lètes et
auprè~ de chacun I Hommes el
de triomphes . La duchesse d'Abrantès nous a laissé le récit d'une
femmes, tout le monde accourt
pour voir la belle citoyenne dès
de ces fêtes, celle donnée à l'ocqn'on signale son arrivée; tout le
casion de l'arrivée à Paris des dramonde veut la voir, et du plus
peaux conquis par Bonaparte et
près possible. Mais aussi, quelle
apportés par ses aides de camp
excentrici1é! Quel déshabillé! Et
Junot et Marmont.
comme on l'apprécie! Voyez tous
&lt;( Junot, dit-elle, fut reçu en
ces incroyables qui jouent des cougrande pompr, et les directeurs
C O:'\"SEIL 01:.S CINQ-C ENTS.- D'après une estampe du temps.
des et du lorgnon, en se pressant
wirent même à cette réception un
apparat qui était sans doute desà qui mieux mieux pour jouir de cc
tiné à. donner au peuple français une grande immense. On se pressait, on se heurtait pour spectacle alléchant! Jeunes et Yieux s'en
idée du gouvernement .sous lequel se rem- mieux voir.
pourlèchrnt d'avance les lèvres, et iis n'auraient certes pas pareil empressement pour
1. floo11RJE:l"N tc: . A/t!mo fres. t. 1, p. 82.
2. Voir noll·~ ouvrage Na11oléon amoureux.
3. 8011aparle à Bat l'a 1, ,,uartier gènéral de füce, le

10 grrminal an IV. Leltre inédite, d,ljit citée par nou s
dans Napoléo11 am11urcu.x.
4. Ducnt:sse: o'.\oR1NrÈS, Mémoi r es, t. H, p. 52.

5. 0cc

nE

R \GUsE , Mr'moù es, t. 1. p. 87.

6. /,e Thé, juin 1797.

�r·-

LJi

H1STO'l{1A

voir passer Cornélie ou Lucrèce, si, d'aventure, ces illustres Homaines revenaient au

monde pour se promener au PtiLiL Coblentz.
Enfin, la voilà! Elle descend de son carrosse. Chacun aussitôt de s'arrêter, de lorgner,
de lui faire cortège ... Il y a de quoi. Belle,
elle l'est chaque jour plus que la veille. Avec
cette assurance et cet air de supériorité que
donne la fortune, · surtout quand elle est

rabaltent sur les oreilles, retenues par des
rubans roses artistement chiffonnés? ... Ce
chapeau cache un peu trop la tète par derrière,
mais pas assez cependant pour empêcher de
voir sa superbe perruque blonde-celle d'hier
était noire, celle d'avant-hier rousse ... 1 , dont
les boucles d'or frémissent tremblotantes, de
même que sa croupe puissante, chaque fuis
qu'elle pose le pied sur le sol. Mais ce n'est

à l'antique el retombant en légers plis jusqu'à
terre! Sur les côtés, pour ne point gêner la
marche, une large échancrure montant, comme
le sommet d'un triangle isocèle, jusqu'à la
hanche : et le public, les yeux dilatés, la
bouche ouverte jusqu'au gosier, paraît avaler
les divines et 1roublantes beautés que la commodité de la déesse lui laisse voir à découvert.
Pas tout à fait à découvert pourtant, car un

1

'

FETE DE LA FONDATION DE LA REPUBLIQ UE: J ervENoEMIAIRE, AN V. -

Gravure de BERTHA ULT, d'après GIRMIDET

jointe à la beauté et à un bonheur qui se met
au-de5-sus des scrupules de conscience et des
lois de l'honneur, bons pour de simples
mortels, la citoyenne Tallien s'annce .... Elle
domine les autres (emmes de toute la tète,
elle les domine aussi par une aisance et une
distinction d'allures qui s'accordent rarement
avec une taille si élevJe. &lt;&lt; Jncessu paluit dea 1&gt;,
dit quelque royaliste, à cc pa-ole ,numé-ai-e &gt;&gt;,
à qui la vue de celle belle femme ne fait pas
perdre son latin. El, en effet, Mme Tallien
semble une de ces déesses qui, au dire des
poètes, daignaient jadis descendre de !'Olympe
pour visiter la terre. La voyez-vous, avec ce
chapeau à forme haute, dont les ailes se

ni pour les rubans roses de son chapeau, ni
pour les grâces blond naissant de sa perruque,
que la foule s'étouffe sur les pas de la déesse.
Ses bras sont nus, ses épaules sont nues, sa
gorge nue, ou, pour mieux dire, un léger
voile de crêpe noir, négligemment drapé,
mais sans plis, en fait valoir avec délices les
voluptueuses rondeurs, sans nuire en rien aux
lis et aux roses de ces divins appas. Est-ce là
tout? ... Dieu merci, non. Le~ déesses, autrefois ne s'embarrassaient point de jupons :
aujourd'hui pas davantage. La belle citoyenne,
plus rigoureuse sur l'exactitude du costume
que sur bien d'autres choses, a une robe ....
Oh! la charmante robe de gaze noire drapée

maillot de so:e couleur de chair protège une
peau trop délicate pour affronter les rayons
d'un soleil ardent et les œillades non moins
ardentes de ce fouillis d'imbéciles en babils
jaunes ou en habits verts qui sont à ses
trousses. Passe le citoyen Talleyrand. Il salue
avec sa gràce la plus charmante et dit à un
jeune mu::.cadin qui l'aborde : &lt;&lt; On ne peut
être plus richement déshabillée. "
Oui, la citoyenne Tallien est la grande
prêtresse des sans-chemise; de complicité
avec la citoyenne Hamelin, eUe a juré de faire
tomber cet absurde 8ac, linceul de leurs
beautés, dans lequel les femmes ont eu, jusqu'à présent,la manie de s'enfouir. Les hommes

1. • Au nombre des folies du temps, les perruques
jouaienl un rôle important. Rien ne peut êlre comparé a l'absurdilé de celle mode. Unn femme brune

denil aroir une perruque blonde, une femme blonde
une brune. Enfin une perruque devenait partie nêcessairc d'un trousseau. J'en ai vu qui coùtaient jus-

qu'à 8 et 10.000 fr.,mais en assignats, cc qui rc\'e11ait
à 150 ou 200 fran cs en argcnl. • \Duchesse d'AuRA:XTÈS,
Mémoires, L l. p, 238 , êd. Garnier).

ont fait leur révolution dans la politique, les
femmes la font dàns la mode. On veut qu'elle
soit grecque et romaine .... Les femmes le
seront aussi. Et c'est pour prêcher d'exemple
que la belle Thérésia, qui trouve la chose
convenable puisqu'elle lui convient, se montre
ainsi &lt;&lt; nue dans un fourreau de gaze ». Elle
est cependant un peu plus babillée que de sa
pudeur et d'un rayon de soleil, comme veulent
le faire croire des malveillants. Voyez ses
jambes : des cercles d'or garnis de rubis, de
saphirs, de diamants, enserrent la finesse de
ses chevilles, des bracelets relèvent la gracieuse rondeur des poignets et font valoir
celle des bras . Le scintillement de cet or et
de ces pierreries se mêle à l'entrelacement régulier des rubans qui retiennent les sandales.
et aux bouffettes surmontées de camées antiques qui reliennent ~es rubans . Mais le
comble de l'audace, ce n'est pas cette mythologie dans le costume, ce nu dans le vê.tement;
le comble de l'audace, c'est d'avoir mis des
bagues à ses orteils! Cela, on ne sait pourquoi,
on ne le lui pardonne pas, et un de ces hommes
à I habits quarrés J&gt;, dans une affreuse brochure, où le mauvais goût le dispute à la
brutalité, mais qui, cependant, n'a pas tort,
reproche à cette merveilleuse « ses diamants
aux pattes de devant et aux palles de derrière Il.
Et la même brochure ose dire en toutes
lellres : « Non, la prostituée de la rue du
Pélican ou de la rue Jean-Saint-Denis, celle de
la Grève, celle du quartier Saint-Martin, ne
sont pas plus coupables que toi ! " Des grincheux, qui n'aiment pas la liberté, prennent
pourtant celle de corner ces vilaines paroles
aux oreilles de la belle citoyenne. ~I ,is celleci n'en a cure. N'a-t-elle pas déjà répété mille
fois que, si elle portait des bagues aux doigts
de pieds, c'est pour dissimuler les cica1rices
des morsures que lui ont faites les rats, dans
les prisons de Bordeaux? ... Mais personne ne
la croit : si cela était, pourquoi ne les dissimulerait-elle pas dans des souliers, comme
tout le monde? Ahl voilà : c'est qu'elle ne
veut pas faire comme tout le monde I Et
devant les sourires moqueurs, elle se contente
de se draper dans sa dignité; dans son chàle
rouge aussi, ce fameux châle qui a coûté une
fortune, mais qui lui vaut tant de regards
envieux, .par conséquent tant de jouissances,
et qu'elle sait porter, avec sa grande taille,
plus pittoresquement que pas une. Elle
n'ignore pas que les femmes jeunes la
jalousent, que les vieilles la critiquent, que
certains esprits mal faits ne la supportent
pas el déblatèrent toute la journée contre elle;
elle en est ravie et aime mieux qu'on dise des
horreurs sur elle plutôt que de n'en pas parler
du tout.
Et, certes, le public ne se prive pas de
jaser; à sa vue, les langues se délient, les
caquets se font à perte d'haleine : « Vous ne
sawz pas, dit l'une, ce n'est pas vrai ce
qu'on disait hier. - Quoi donc? ... - Qu'un
échappé de Coblenlz avait attaché au dos de
la citoyenne Tallien une pancarte avec ces
mots : Respect aux propriétés nationales.
\. Bapsodies, ti~ trimestre.

Ce n'est pas vrai. Les Rapsodie.s l'ont démenti
ce matin. - V-aiment? dit un lncropble.
C'est dommaze, le mol est zoli . Mais ze vais
vous en di-e un aut-e qui vaut son pesant
d'o-. Ze -ega-dais l'aut-e zou- celte meYeilleuse, qui po-tail su- elle toute une
moisson de diamants. Ze ne sais pas pou-quoi
elle 5-e -etou-ne et me dit: - « Qu'avezvous, monsieur, à me considé-er? ... - Ze ne
vous considè-e pas, madame, z'examine les
diamants de la cou-onne. Il Ma pa-ole d·bonneu- la plus pa-fumée, z'ai été si content de
mon mot que ze l'ai po-té tout de suite au
di-ecteu- de la Petite Poste qui l'a insé-é le
lendemain. - Et sait-on, dit une grosse
commère, ce qu'est devenu son premier
mari? ... - Blondinet? ... - Mais non, je ne
parle pas de Saint-Fargeau; si l"on parlait de
ses amants, l'on n'en finirait pas, et je n'ai
pas de temps à perdre; je parle de !I. de Fontenay. - Mais vous le saYez bien; il a
émigré. - On dit pourtant qu'il est rentré à
Paris et qu'elle va se remettre avec lui. Elle a eu à ce sujet une scène violente de
Tallien qui s'est avisé de faire le jaloux j et,
c'est positif, elle l'a menacé de le quiller
pour reprendre M. de Fontenay; celui-ci,
moins jaloux que jamais, lui donnerait pleine
el entière liberté. - Ah I c'est pour cela ....
[l savait bien que sa femme lui reviendrait,
ce mari idéal, quand, au moment du divorce,
ne -voulant pas lui rendre une parure à laquelle
elle tenait, elle lui en demanda la raison :
&lt;( C'est, madame, pour vous l'offrir quand
\"Ous serez ma mal1resse! 1 ... n - Ab!
cha -manl, cba-mant ! Mais vous savez, la
Tallien est fac-ée avec Ba-as, positivement.Oui, répond_un ,·ieux monsieur, l'autre mir,
j'étais au Luxembourg, chei Barras, et je vous
donne ma parole qu'en vopnt l'ancienne mar~uise - il é•ait fort occupé à parler avec
Mme de Staël - il s'est tourné vers moi et
m'a demandé : 11 Quelle est donc celte
femme?' ... " -Allons donc! li n"y a pas de
danger qu'ils se brouillent; ils sont trop
faits l'un pour l'autre .... l&gt;
C'était vrai : r1uelle autre femme était plus
enviable comme maîtresse que celle-là? ...
C'était même sa vocation d'être toujours maitresse de quelqu'un puisqu'elle ne savait pas
l'être d'elle-même. Le mariage, dans sa vie,
n'a été qu'un accident, trois fois répélé il est
vrai, mais qui n'a eu chance de durer avec
elle que lorsque l'àge, nétrissant ses attraits
plus qu'il n'éteignait ses éternellement jeunes
ardeurs, la condamna à une réserve qui était
plus selon les convenances de son rang social
que selon lessiennm, .A.ussi Barras s'accommode~
t-il au mieux de l'étourderie vaniteuse et prodigue de Thérésia. Il se laisse aller avec une
facilité charmante à tous les enlrainements
des sens quet chez lui, il appelle cœur. li se
fait gloire de ce &lt;( morceau de roi l&gt; Ah! ce
n'est pas avec lui que se disputera Thérésia;
les grooneries, les rebuffades, les scènes,
0
•
'
comme toujours, c'est pour le mari; c est
bien décidément le lot de ce pauvre Tallien qui,
à la façon de Georges Dandin, peut se dire, si
2:. Le Tlté, juillet 1791..

ClTOYEN'/'Œ TALHEN

-- ...

cela est une consolation : &lt;( Vous l'avez voulu, vous l'avez ,,oulu, cela vous sied fort biPn,
cl mus voilà ajusté comme il faut. n S'il ne
prenait pas son infortune gait"ment, il ne la
prenait pas non plus au tragique, imitant en
cela les gentilshommes d'avant la Révolution,
dans l'existence desquels cette sorte d'accident
était prévue et escomptée par avance. Et,
comme eux, les filles le consolaient de ]a
femme, et le vin de la triste réalité.
li fallait à la citoyenne Tallien un inconcevable entraînement dans les mauvaises voies
pour se jouer comme elle le faisait des plus
élémentaires convenances, même à cette
époque. On ne doit pas trop cependant s'en
étonner, ni lui jeter la pierre. La nature,
chez elle, n'était nullement mauvaise, mais
dévoj'ée seulement. Les usages de la ,-ieille
société monarchique avaientcommencé l' œu vre
de corruption. Son mari, M. de Fontenay,
l'avait continuée en y apportant sa bonne part
de collaboration. Ses amis s'étaient chargés
du reste. Plus tard, à Bordeaux, Tallien survint, ciui cueillit ce fruit encore vert d'une
civilisation pourrie; et, au lieu de songtr à
réformer chez sa maitresse les défauts et
lacunes morales qu'il pouvait remarquer en
elle, - aussi bien ne prend-on pas une maîtresse pour lui prêcher la morale, - ce sont
ces défauts et lacunes qui précis.ément le
séduisirent, et à tel point qu'il s'imagina
qu'eux seuls pouvaient raire .rnn bonheur .
Peut-être, une rois marié, ,·it-il les choses
sous un jour moins léger et essaya-t-il des
_représentations? ... On peut le croire puisque la
brouille suivit de peu le mariage. Mai.; aussi
n'était-il pas un peu tard pour faire de la
morale à une femme qui avait été choisie
précisément parce qu'elle en man~uait? ....
C'est avant le mariage qu'il aurait fallu le
faire. Mais pour cela il aurait fallu réflé('hir.
Et si Tallien avait réfléchi, jamais il n'aurait
épousé la Cabarrus. Le pli était pris : Thérésia
devait fatalement être légère et inconséquente
usqu'au jour ou de graves événemenls, son
mariage avec un prince, la fuite de lajeunesse,
le sévère o~tracisme dont la frappa le monde,
la firent rentrer en elle-même . Alors seulement elle s'apercevra, chose dont elle ne
s'était jamais doutée jusque-là, que la femme
n'a pas élé créée et mise au monde uniquement pour/amuser et porter dts belles robes,
prendre el quitter des amants, mais qu'elle a
sur terre une mission infiniment plus baule.
En attendant, elle ne cherchait qu'à jouir
de sa jeunesse, mais elle n'en faisait pas un
très bel emploi. li fallait qu'elle ne fùl pas
difficile sur le choix de ses relations - ttdans
sa situation, elle ne pouvait pas l'être, pour
se plaire dans le monde interlope qui fréquentait cht"Z Barras, et vivre dans ce réceptacle de toutes les corru plions. Ecoutez ce
qu'en dit un collègue du Directeur : « Au
Luxembourg, Barras n'élait entouré que des
chefs de l'anarchie la plus crapuleuse, des
aristocrates les plus corrompus, de femmes
perdues, d'hommes ruinés, de faiseurs d'affaires, d'agioteurs, de maîtresses et de mignons.
La débauche la plus infâme se pratiquait, de

�LA

mSTO'Jt1.ll
rnn aveu, dans sa maison 1 u Et voilà le milieu ou tràn:IÎt Thfrésia, le monde dont elle
était la reine! Au fait,c'était bien là sa place,
c'était bien là son monde, el le pamphlet avait
raison : la prostituée de la rue du Pélican
n'était pas plus coupable qu'elle! Elle l'était
même beaucoup moins.
La citoyenne Tallien sent la réprohation
qui perce sous la curiosité dont elle est
l'objet; mais elle dédaigne les sarcasmes dont
plus d'un la cravache lorsqu'elle passe dans
son triomphant déshabillé, elle dédaigne les
outrages dont l'aceahlent les homme!. et h·s
femmes du peuple; elle ne s'émeut point de
l'ostracisme dont la frappent les gens hon.nêtes; elle brave lazzis, pamphlets et carica-

tures, comme elle brave son mari, comme
elle brave la morale et les convenances. Elle
E&lt;St riche, elle a une cour et elle fait parler

d'elle : que faut-il de plus à son bonheur? ...
Sa cour? ... Peu de reines l'eurent plus nom-

breuse, plus brillante .... Jamais il n'y eut,
c'est vrai, plus de déclassées qu'après la Révolution, et cette classe peu intéressante se
presse dans ses salons et anlichambrPs. C'est
Ill qu'elle a choisi ses dames pom· accompagner, et, comme u~e souveraine, elle nomme
celles qui auront l honneur de prendre place
à sa table, de s'asseoir à côté d'elle dans son
carrosse. Elle n'a qu'à choisir dans le troupeau, écume de l'ancien régime, Toutes tarées
plus ou moins, ces femmes sont à ses ordres,
avec des raffinements de servilité à faire honte
aux gens de Cour d'autrefois. On en connaît
léjà quel11ues-unes: Hmes de Cbâteaurenault,
de Navailles, B011aparle, Clotilde de Forbin,
une gaillarde, qui partagèrent avec elle, plus
ou moins, les faveurs de Barras; inais voici
llme de Fleurieu, fille adultérine du mari de
!!me de Pompadour el d'une comédienne;
Ume de Conta&lt;les, qui a toute l'assurance et
la taille d'un caporal prus!'&lt;ien; lime de Noailles,
11ui sort de la finance comme la Cabarrus;
Mme de Chauvelin, ronde comme une boule;
Mmes de Puységur, de Grandmaison, de Beaumont, dJ Listenay, de Brancas, de Wassy,
de Villette, de Gtrvasio, de Croiseuil, de Vigny,
dellorlaix .... Ces femmes, modèles de la plus
basse et de la plus élégante dépravation, entourent sans cesse la ciloyenne Tallien, qui ne
se plait que dans le cliquetis de toutes ces
servililés à titres et à particules, très bonor~es
de tenir compagnie à Ja maîtresse de Barras,
de ce drôle r1ue le hasard des révolutions a
mis à la tète du lJirectoire exécutif de la
République française ..
La famille llarras, en apprenant la haute
dignité de cet indigne, est vite venue s'abattre,
comme un vol de corbeaux, sur le Luxembourg.
Mme Barras seule, que la majesté du malheur
préserve de ces majestés de p:icotilles, et qui
a jadis été vilainement abandonnée par son
mari parce qu'elle était honnête femme,
Mme Barras seule ne vient pas à la curée &lt;les
dépouilles de la France et de l'Italie. Mais le
ban et l'arrière-han de la famille Barras se
sont empressés de venir partager la royauté
1.

L.1. REVELL1ÈRE-LKPt:A.Ox,

illémoires, t. I, p. 330.

de papier doré du vicomte. Quelques femmes
on L mème oublié de retourner dans leur
Provence et prennent racine au Luxembourg.
Voici Mme de ~lootpezat avec ses trois filles
et s:i. ni,'&gt;ce, Mme Janson . Ce sont les com:ines
du Directeur. Quand on a un parent arrivé,
on a toujours beaucoup d'esprit, du moins
ces dames en sont convaincues et veulent le
persuader à tout le Luxembourg. Aussi n'entend-on que leurs voix d'un bout du palais à
l'autre. Mlle Clémentine de Montpezat, qui
cherche un mari, fait des cbaUeries à tous
les jeunes gens à collet vert ou à collet noir,
qui, eux, font des singeries et se dandinent
5Ur leurs jambes et leurs cannes torses dans
les salons de son oncle. Elle chante assez bien,
dit-on, mais n'enchante pas; elle a trop l'accent de la terre natale. Quand elle ne chante
pas elle parle et ne déparle pas pendant des
heures. Comme elie est fort ennuyeuse et
qu'on est trop poli pour en convenir, on dit
qu'elle a beaucoup d'esprit. Ses deux sœurs
sont mariées . .le ne sais si leurs maris sont
ridicule", mais elles le sont, elles, terriblement.
Pas sottes, ridicules seulement. C'e~t ainsi
que la plus jeune, Mme de Malijac, sans dianter comme sa sœur Clémentine, parce qu'elle
sent vaguement que l'accent de Marseille n'est
pas apprécié comme il le mérite par ces routiniers de Parisiens, se contente de faire drs
vers. Si encore elle se contentait de cela! Mais
c'est qu'elle les lit à !out le monde, la malheureuse!. .. Et elle trouve sa ~œur r;dicule
parce qu'elle roucoule des romances .... Oh!
l'éternelle parabole de la paille et de la poutre
dans l'œil, comme elle rst vraie! Mais ce n•e~t
pas tout. !!me de Rougeville, l'aînée des lrois
sœurs, complète la colleclion. Ah! la jolie
pièce que celle-là I Avre elle, il ne s'agit ni
de vers ni de chansons; elle ne fait que des
cancans. Et pas des cancans de Paris; non,
ceux-là ne sont pas intéressant!:, surlout en
ce temps ridiculement prosaïquP, où il ne rn
passe rien et où il n'y a ni roi, ni reine, ni
cour, ni Paris, ni Vnsailles . !fais des Cftncans
de Pro\'f'DCe, cancans à l'ail et à l'huile, panachés de bergamote et de benjoin, propres à
faire fuir tout le monde, d'autant que la
bra"e femme se répète tout le long du jour.
A vrai dire, elle n'a qu'un sujet : l'histoire
de la famille de La3uiche. C'est ,on dada. On
ne raconte pas une anecdote, on ne dit pas
une nouvelle sans qu'elle vous mette immédiatement ses Laguiche sur le tapis; c'est
Mme de Laguit:he qui ... c'est M. de Laguiche
dont... c'est le petit Lag:uiche, vous savez
Lien, le vicomte .... Et puis, c'est le cocher,
les valets de chambre des Laguiche, leurs
chevaux, leurs poules, leurs oies, leurs dindons ... . En Yérité, on dirait une échappée de
leur basse-cour.
Chacun supporte cependant ces insupportables provinciales qui détonnent dans ce mé~
lange de grâce, de nonchalance etde corruption
parisiennes. Barras, qu'elles excèdent, les a
recommandées à son ami Laurenceot. li a
thargé celui-ci de les distraire, de les initier
à la vie de Paris et de les piloter dans le
2.

LA REVELLIÈRE-L1:Pi,;,ur1 1

"" 38o

Mémoires, t. 1, p. 561.
~

monde étrange du Luxembourg. Mais Laurenceofse décharge au plus vite de ce soin, qui
ne l'amuse pas plus que cela, sur ce mauvais
sujet de Louis, - espèce de secrétaire à tout
faire du Directeur et qui, en effet, fait un peu
de tout, jusqu'à voler les bouts de bougie
dans les lustres, après la fète, - pour l'aider,
avec d'autres menus profits non moins honnêtes, à faire la fêle à son tour•. li ne faut
pas lui en vouloir : il prend modèle sur son
patron, qui c&lt; fait de l'argent de toutes mains
pour subvenir à ses dépenses, à ses prodigalités 3 » et à ses maîtresses.
Il est assez curieux de remarquer que
B1rras aimait de préférence à s'entourer de
gens de l'ancien régime. Mais, comme toute
personne h1mnète de sa caste lui aurait tourné
le dos, il ne voyait que les déclassés, le r'2bul,
ceux à qui les autres n'auraient pas rendu un
salut. Peul-être mème que, malgré sa beauté,
Ume Tallien n'aurait pas fait sa conquête si
elle n'a\·ait été quelque peu marquise - ob !
bien peu - avaut de s'affubler de la livrée
révolutionnaire, tant Jes préjugés de naissance
étaient puissants chez ce satrape de la République.
Ce cercle de déclassés était son cercle
familier. Il en avait un autre, moins intime,
composé de flibustiers de toute sorte, vautours
qui dévoraient la substance du peuple et du
soldat, mais que le Directeur était heureux
de recevoir, parce que ces rapaces lui abandonnaient, sous forme de pots-de-vin de cinquante et de cent mille francs, des bribes de
leurs brigandages.
Mme Tallien n'était pas tout à fait étrangère à ces belles choses. Si c'est un peu pour
alimenter ses fantaisies ruineuses que B.1.rras
s'était lancé dans ses sales spéculations, il
est ,·rai de dire que sa belle maitresse rabattait sur lui le gibier qu'il plumait ensuite
de main de maître. C'est elle qui lui présenta
le fameux fournisseur Ouvrard - avec qui
tous deux devaient faire plus tard un bien
singulier marché - et qui, en ce moment ;
sollicitait une fourniture pour la marine.
Gràce à Tbérésia, il l'obtint.
C'est Thérésia aussi peut-être qui imagina
celle jolie combinaison qui consistait à faire
nommer son père, M. de Cabarrus, ambassadeur d'Espagne à Paris . La chose se passa
peut-être en dehors de Barras, mais non
sans l'assentiment de M. Cabarrus, qui ne
rougit point de se voir mêler à une négociation pareille. A moins encore que l'initiative
ne vint de lui, ce qui, au fait, est aussi fort
possible. Toujours est-il qu'il y eut une intrigue, que le général Pérignon, ambassadeur de France à Madrid, fut circonvenu on
ne sait comment ni par qui, et qu'il fit auprès du gouvernement espagnol une démarche &lt;1 en l'assurant que le Directoire
verrait avec plaisir le père de Mme Tallien représentant de l'Espagne à Paris'.» L'Espagne
ne souscrivit pas à cette jolie comédie. C'est
dommage; il eùt été piquant de voir réussir
une intrigue où, chez le père comme chez la
3.
4.

ÎHT6AUDF.Au, Jllmoires
B .11\RAS, Mémoires, t.

sur le Co11sulat.
Il, p. 468.

C1TOYENN'E TAL'LTEN - - . , ,

FÊTE DONNÉE A BON.APARTE AU PALAIS NATIONAL DU DIRECTOIRF- 1 APRÊ:S LE TRAITE DE CAMPO-FORMIO, LE 20 FRIMAIRE, AN

Gra1•ure de

bile, le patriotisme tenait assurément moins
de place que d'inavouables spéculations.
La cralanterie, les toilettes, le nu, n'étaient
pas, ~n le voit, les seules occupations de
Thérésia. Les affaires financières, les combinaisons politiques marchaient de pair avec
tout cela; politique Yéreuse et de boudoir,
politique mesquine d'intérêts privés, de spé-

BERTHAULT,

d'après

Gu~ARDET.

culations malpropres, de préférences particulière5, de rancunes personnelles, polilique à la
Barras. Mais, est-ce l'amant ou la maitresse
qui en prenait l'initiative? ... C'est sans doute
d'un commun accord que tout cela se faisait.
L'accord ne sera pas moins complet quand
Barras, voulant du même coup assouvir sa
haine contre Carnot, assurer sa suprématie
... 381 -

Vf.

sur les Conseils et aussi le succès de plus
d'une compromission particulière, tentera un
véritable coup n~tat.
Dans ce coup d'État, qu'il fera le 18 fructidor, la main des femmes, celle de Thérésia,
notamment, se laisse aisément apercevoir.
La belle citoyenne était plus que jamais ambitieuse. Aimant à dominer, ayant, par con-

�,__ ffiSTO'/t1A

____________________________.

L.11

CITOYENNE

T .IILLIEN

---.

1

séquent une certaine supériorité d'esprit et
de caractère sur ceux qui se laissent domi
ner, elle s'était mis en tète d'occuper en
Fraoce la place de la reine. Croyant la monarchie légitime à tout jamais bannie du
pays, n'était-ce pas à elle, à sa beauté, à sa
supériorité en tout, que rernnait de droit ce
rang suprême? ... Les attaques quolidiennes
des journaux n'étaient-elles pas la constatation de son pouvoir, le seul vraiment établi
sur des bases solides dans une nation aussi
versatile que la nôtre? ...
Aussi lui répugnait-il de voir que son
amant n'était pas tout à fait le premier personnage du pays et qu'il y avait quatre
autres hommes à partager avec lui, sous Îe
mème titre de Directeur, le pouvoir exécutif.
Elle eût voulu qu'il fùt le seul, par la double
raison qu'elle le trouvait, réellement, à cause
de ses manières distinguées, supérieur aux
autres hommes, communs et vulgaires, qui
étaient au pouvoir; ensuite, parce que c'était
elle qui le menait et qu'elle eût éLé, en
mème temps que sa maîLrrsse, la maitresse de
la f'rance. Peut-être même rêvait-elle déjà
d'un divorce avec Tallien pour épouser Barras,
qu'elle eût bien forcé, de son côté, à divorcer.
Ce ne sont pas là propos en l'air. M. Carnot-Feulins, frère du Directeur, a raconté à
son neveu llippolyle Carnot que, &lt;t dinant
chez Barras, assez peu de temps a~ant la
journée de fructidor, et les convives s'étant
dispersés dans le jardin avec leurs tasses de
café, Mme Tallien, fort connue par son attachement pour l'amphitryon, se mit à dire :
" C'est une belle position que celle de Directeur, mais, 3. mon avis, il ne devrait y en
avoir qu'un'. &gt;&gt; Mme Tallien était femme;
elle eut ce jour-là la langue trop longue et
laissa voir son ambition du moment, qui
était probablement aussi celle de Barras.
On sait que la lutte entre le Directoire et
les Conseils était très vive; on sait aussi que
l'union n'existait pas entre les membres du
Directoire, et que Barras, Rewbell et La Revellière songeaient à se débarrasser de Carnot
el de B.trthélemy qui les gênaient. Barras
était l'âme de toutes ces intrigues. C'étaient
là de vilaines affaires; aussi était-ce son
affaire. Mais il fallait une épée pour trancher
les dirticuhés. Mme 1'allien, qui éLait son
inspiratrice, son Égérie, comme on disait
alors, le pouisa fort à emplorer celle du
général Hoche. Barras envoya donc l'ordre à
Hoche de délacher une division de douze
mille hommes de son armée sur la Sambre
et de la metLre en ·route pour Brest, sous le
prétexte d'une nouvelle expédition en lrlandP.
Les douze mille hommes devaient passer par
Paris, y faire les affaires de Barras et se
retirer après la vilaine besogne à laquelle
celui-ci complait les employer.
Le général lloche, que les lauriers de Bonaparle empêchaient de dormir, ne demandait
pas mieux que de jouer uu rôle politique. Il
ne cacha pas à Barras les difficultés de son
projet, mais se mit à sa disposition pour les
vaincre.

Barras venait d'échouer dans des négociations secrètes avec le comle de Lille
(Louis XVIII). Comme ce prioce venait de
lui supprimer toute subvention, il se lança à
corps perdu dans un coup d'État qui consistail à expulser la majorité des Conseils des
Anciens et des Cinq-cents, et la minorité du
Directoire. li le fit à son seul bénéfice et dupa
tous ceux qui avaient fait quelque fonds sur
lui.
Si Mme Tallien l'avait décidé à choisir
Hoche pour l'exécution du coup d'Etat, c'est
une autre femme - tant il est vrai que c'est
la femme qu'on trouve au fond de toutes les
combinaisons des hommes, - Mme de SLaël,
qui fit concevoir des craintes sur l'intervention de ce général, en le représentant comme
ambitieux, donc dangereux. Elle le fit écarter . Hoche, berné, repartit furieux pour son
quartier général, où il mourut quelques jours
après, épuisé par ses excès, et non empoisonné, comme on l'a dit.
Tallien avait son rôle dans celle affaire
qui tendait, avant tout, à élever au pouvoir
l'amant de sa femme. Mais, comme il n'était
pas sûr de la réussite, il ne s'engagea pas à
fond. li se borna à faire au Conseil des CinqCents un discours où il démontrait, à grand
renfort de phrases creuses et sonores, qu'il
était désirable de voir régner la paix et la
confiance entre le Directoire exécutif et le
Corps législatif. Avec ce discours, que !!. de
La Palisse n'eût pas désavoué, il ne se compromettait pas et retombait sur ses pieds,
quel que fût le résultat des machinations en
cours .
Le général Bonaparte, qui, du fond de
l'Italie, surveillait les événements, envoy.a le
général Augereau à Paris wus prétexte de
remettre au Directoire les adresses de l'armée
d'Italie. Ce général se troma honoré de la
honteuse proposition qu'on lui fit d'envahir
les Conseils et de violer la représentation
nationale. Il accepta, et remplit sa mission à
la satisfaction de Barras. Pas à celle de Carnot qui, proscrit, poursuivi, traqué, eut mille
peines à échapper aux assassins et à gagner
la Suisse. C'est lui qui a écrit : c&lt; Cetle
journée du 18 frudidor sera certainement
immortelle dans les fastes du crime 2• 1&gt;

1. .llémot/"es ,'&lt;Ill' Car.1ot, par con fils, 1.11, p. 118.

2. Jlé1111,ires sur Carnot, par son fils, t. Il; 11. 176.

4

CHAPITRE VII
Le coup J"Élat du t 8 fructidor avait dooc
réussi. Pas tout à fait cependant, puisque
Barras était toujours obligé de partager le
pouv1,ir avec quatre collègues. Dans Paris
régnait comme une nou,·elle Terreur. Presque
toutes les familles pleuraient un parent, un
ami proscrit; on os:ait à peine s'informer des
personne~ auxquelles on portait intérèt et l'on
savait qu'une foule de députés, de journalistes
et d'honnêtes gens étaient dirigés sur les ports
de !'Océan pour èire déportés aux plages
meurtrières de la Guyane. Et cela, en somme,
pourquoi? ... A peu près uniquement parce
qu'une courtisane avait eu l'ambition de ,,oir
son amant devenir seul maitre de la F'rance !

Celui-ci avait profité de l'occasion pour se
débarrasser de quelques hommes qui le
gênaient, el ce coquin de llovère ne dut sa
proscription qu'aux plaisanteries qu'il avait
faites sur certains goûts crapuleux du directeur.
Cependant, au bout de peu de temps, quelques salons se rouvrirent, l'horizon s'éclaircit,
et, si l'on entendait parfois comme le grondement de coups de tonnerre lointains après
l'orage, c'était l'écho de quelque exécution
dans la plaioe de Grenelle, celui des protestations indignées et des cris de rage des malheureux déportés .... Puis, tout s'apaisa, et,
avec leur légèreté habituelle, les Parisiens se
reprirent à s'amuser. Les bals de chez Véry,
de Richelieu, de Tivoli, de Marbeuf. le pavillon
de Hanovre, Frascati furent plus animés que
jamais. La citoyenne Tallien y paraissait avec
ses excentricités de costume et faisait son
possible pour faire oublier les événements de
Fructidor. Barras donnait des fêtes au Luxembourg; elle en faisait les honneurs, s'y montrait on ne peut plus accueillaole et jouait de
plus en plus à la souveraine. C'est là qu'elle
se faisait des partisans en causant dans les
coins, à voix uo peu basse, avec les journa. listes, les généraux .. ,. Ces entretiens un peu
mystérieux - qui suffisent à faire l'enchantement des naïfs - se terminaient toujours
par le grand moyen de séduction qu'on
connaît : à la faveur t.Ies tentures baissées,
elle permeltait à son interlocuteur de lui
baiser le bras, qu'elle avait fort beau, el
recrutait ainsi des amis nouveaux pour célébrer ses vertus.
Une femme qui connut Mme Tallien, et
dont nous avons déjà cité des lignes sur elle,
a laissé d'elle la petite esquisse que voici, à
cette époque : &lt;t Elle n'avait pour criiffure
llue ses beaux cheveux noirs bouclés autour
de sa lête, mais point du tout pendants, seulement bouclés à la manière antique, comme
les bustes qu'on voit au Vatican; cette coiffure
allait admirablement au genre de beauté parfaite et régulière de cette femme; elle encadrait comme d'une bordure d'ébène son col
rond et poli comme de l'ivoire, ::,on beau
visage d'un blanc animé sans couleurs apparentes, un vrai teint de Cadix. Elle n'a,'aÎl
pour parure qu'une robe de mousseline très
ample, tombant à longs et larges plis autour
d'elle el faite sur le modèle d'une tunique de
statue grecqur. Seulement, la robe faite en
France en 1798 était d'une belle mousseline
des Indes et faiLe plus élégamment sans doute
que par la couturière d'Aspasie ou de Poppée.
Elle drapait sur la poitrine, et les rnam:hcs
étaient ratLachées sur le bras par des boutons
en camées antiques. Sur les épaules, à la ceinture, étaientdemêaiedes camées. Cette femme
n'avait pas de gants . A l'un de ses bras, qui
auraient pu servir de modèle pour la plus
belle des statues de Cano\·a, elle portait un serpent d'or émaillé de noir, dont la tête. était
fai1e d'une superbe émeraude taillée comme
la tète du rt·ptile; elle portait un magnifique
châle de cachemire, luxe encore très rare en
France à celte époque, et faisait tourner ce

1

j

châle autour d'elle avec une gràce inimitable,
à laquelle elle mettait une grande coquetterie,
car le rouge pourpré de l'étoffe indienne faisait
ressortir l'ét:latante blantheur de ses épaules
et de ses bras. Quand elle souriait, ce qu'elle
faisait gracieusement pour répondre aux révérences multipliées qu'elle recevait, elle
montrait deux rangs de perles brillaûles
qui devaient faire bien des jalouses. 1 J&gt;
De son côté, le Directoire, pour forcer
l'opinion publique à passer J'épono-e sur
les événements de Fructidor, multi;lia les
fètes nationales et civiques. (&lt; J'ai vu, écrivait plus tard le comte Lavalette, j'ai vu
les cinq rois vêtus du manteau de François Jer, avec son chapeau, ses pantalons
et ses dentelles ; la figure de La Revellière, établie comme un bouchon sur deux
épingles, avec les gras et noirs cheveux de
Clodion; M. de Talleyrand &lt;·n pantalon de
soie lie de vin, assis sur un pliant aux
pieds du directeur Barras, dans la cour du
Petit-Luxembourg, présentant gravement à
ses souverains un ambassadeur du grandduc de Toscane, tandis que les Français
mangeaient le diner de son maitre, depuis
la soupe jusqu'au fromage; à droite, cinquante musiciens et chanteurs de l'Opéra,
Lainé, Laïs, Regnault, et lPs actrices, aujourd'hui tous morts de vieillesse, beuglant
une cantate patriotique sur la musique de
![ébul; en face, sur une autre estrade, deux
cents femmes, belles de jeunesse, de frait.:heur et de nudité, décolletées, dépouillées,
s'extasiant sur la majesté de la pentarchie et
sur le bonheur de la République; elles portaient aussi des pantalons de couleur chair
et avaient des bagues aux orteils. C'est un
spectacle qu'on ne reverra plus ... 2 1,
Les fètes n'empèchaient pas !!me Tallien de
se montrer bonne et obligeante. Elle trouvait
le temps de !"être. On venait beaucoup la
solhc1ter en faveur des personnes arrêtées et
elle se prêtait volontiers à faire les démarches
qu'on lui demandait. Elle avait fait de la
bonté une carrière. « Je l'ai vue, a écrit une
femme d'esprit, rendre avec autant de grâce
q.ue de bonté, et, dans l'occasion, avec persistance et courage, les services les plus importants; ~I. de la Millière, enlre autres, lui
dut la vie dans un momentoù seule peut-être
elle pouvait atteindre jusqu'à Barras et obtenir l'ordre exprès d'un sursis 3. &gt;&gt;
Parmi les quarante journalistes qui avaient
été arrêtés par suite du coup de force du
·18 fructidor, se trouvaient deux jeunes gens,
li. de Lacretelle et M. de Norvins. Mme de
Staël, que les frères de ces deux hommes de
lettres avaient intéressée à leur élargisscmen t,
1, Durhesse d'A1111 ,):.:TÈS, Safo11s de Paris

t. Il

p. 'lî9 , {êd. Garnier).
'
'
'l. lettre du co111te Lavalette à Cuvilfiu-fleury
18'19.
'
3 lime de CnAsrE~,H, .llb11011·es, L 1, p. 364.
, 4. Ce pomrail être encore le n° :! I d"aujourcl"hui.
Cu. ;'\unoY, Le Curieux ).
5. J, De 1\"ourns, ilfémorial, t. li , p. 1:10. LicnhT,.LJ.E, Di.c années d'épreuves, p. 3'!7-M'2.
15. foici I e que dit rie lui une l"C!mmc d"1mlanl de
~ns q~c 1l"espril, dont il frêl1uenlai1 le salon. qu:ind
il a1·a1l hesorn d'elle : 11 l1ersuadê ~aus doute l]UC la

el qui, si elle avait poussé au coup d'Etat,

n'approuvait pas les excès qui en furent la
suite, se prêta avec empressement à ce qu'on

LE COXSEJL DES ANCJENS.

en malière politique, tout juste la fixité d'une
girouette 6 •
Cependant, les événements politiques sui-

-D'après une estampe àu ti:mps.

lui demand.ait. Elle n'hésita pas à aller, en
pleine nuit, frapper ala porte de !!me Tallien,
qui habitait alors rue de la Chaussée d'Antin
n° 21, en face de la maison où est mort
Mirabeau•. F,lle la fit lever et la conduisit
dans sa ,,oiture au Luxembourg, afin qu'elle
arrach&lt;lt à Barras les moyens de sauver les
deux jeunes journalistes. Barras céda devant
les instances de ces femmes et leur accorda
leur deJDande 5 • Devant d~ pareils dévouements, devant de pareils services, on ne peut
lrouver que des louanges, et une telle conduite, chez l'une et chez l'autre, efface bien
des choses. Aussi ne faut-il pas s'étonner de
t"ut le bien que M. de Nor vins el !I. de Lacretelle, dans une reconnaissance qui s'était vite
changée en adoration, di,ent de !lme Tallien.
Mais l'on se tromperait étrangement si l'on prenait pour vérité historique les pages écrites
sur celle aimable femme par ~I. de Lacretelle,
au tome XI de son llistofre de Fmn,:e; on
ne se tromperait pas moins en accordant la
même confiance à presque tout le reste, car
cet écrivain, estimable d·ailleurs, mais également dénué de caractère et de dignité, avait,

vaient leur cours. Le général Bonaparte,
après avoir signé la paix de Campo-Formio,
après être allé à Rastadt, était rentré en
France et préparait l'expédition d'Égypte. li
se montrait pru, sachant combien il était
dans la suspicion du Directoire qui venait
pourtant de lui offrir, au Luxembourg, une
bien belle fête. Il faisait le réservé et, en effet,
il se réservait. Cela oe l'empêchait pas de
recevoir un peu dans son petit hôtel de la rue
Cbantereine.
Ume Tallien n'avait pas été des dernières
à venir le féliciter des succès prodigieux de Sjl.
campagne d'Italie. Elle vint aussi lui faire
son compliment quand il fut élu à l'Institut.
Un témoin oculaire a le\'é un petit coin du
rideau du salon pendant celle visite, ce qui
nous permet d'y assister. &lt;c Après le dîner,
dit-il, c'est-à-dire à neuf heures du soir, le
général reçut quelques visites, entre autres,
celle de Mme Tallien qui s'empressait de le
féliciter de son nouveau lriomphe. L'opinion
universelle ne pouvait pas s'exprimer par un
plus gracieux interpr~te. La conversation,
bien qu'elle fùt engagée avec des dames,

justice est du cùté de la fo1·ce, il s'est toujours !)lacé
µrP:s du vainq11eu1·. CL _si vile qu·o11 ne ~avait cQmment
il était lâ: p11urlan1, il avait encore eu le lcmps de
passer à l'irnprimcrie pour quelques variantes qui,
suivant revé11cmei1l du jour1 mrllaicnl dans le récit
du p:issé les torts du côlé du peuple ou les crimes tl11
cùté des rois. /,e3 différentes modific:itions que le
pouvoir a ~u l&gt;ies de notte temps se rel1'0ureraient,
faute d'autres preurc dan s les variantes des l.!Jitions
successives des ouvrages de J,acretclle sur l 'histoire
du p:i~sé.
« Mais cria ne lui coùtai t ni efforl ni calcul : c·etail
in~linclif; il s'approchail du µo,Hoir cumme 011 s'.1p-

pt'och~ rn:ic\1i11alemeut du . feu_ quand on a froid; sa
comc,enc&lt;! ne lui l"CJJl'Oclta1L r10n el ron n'a,,ait pas.
aupr~s de lui, l_e ~ou_rag~ d'êt.re plu~ exigeant que sa
comcienc&lt;! 1 car 11 chu t s1 heureux Je la moindre faveur r1uïl ol1!c11ait, 11_ ai~ail Lant c_e l!x qui faisaient
quc!11ue chose pour IUJ el 11 les oul&gt;lm1l s1 rrnïvemeùl
r1u:rnd il• ne pouxaienl plus lui être utile~. qu·on était
plus étonni!- q11ïnitC ... » (.llme AxcnoT, Ùn salo1t dt
l'aris, p. .i,! ).
. On _,·uit qu'il ne faut pas fairr, µlus de cas des ~crils
l11~Lor1ques de Lacretelle que de J'3uteur lui-mèm('.
Mais, ,;oit dit en pass~;:il. Lacretelle n'a-t-il pas fait

0

,

école? ...

�fflSTO']tl.11
tomba sur les armes, sur les sabres, sur les
lames, sur la qualiié que la lrempe pouvait
leur donner et qui les rend propres même à
couper le fer; je citai comme preuve du fait

un yalagan que j'avais rapporté de Corfou.
cc Qu'en avez-vous fait1.. me dit le général.
- Je l'ai donné à Talma. - Cela est bien
LAnr-:.1.c,.T, Sour:enirsd'un s~xagé11aire, 1. IV, p. ii.
-?-

d'un poèle. CPs messieurs font leur cour,
même aux rois de théâlre. - Je ne la fais
même pas aux héros, général i je ne la fais
qu'aux dames : madame est là pour le dire 1 )).

(A suivre.)

JosEPH TURQUAN.

1'APOLÉON REÇOIT A 8AINT·CLOUD LE Slb\ATUS-CONSULTE QUI LE PROCLAllE EMPEREUR DES FRA.~ÇAIS.

Gravure de PJGEOT. d'atrès k laéfeau de Roue.ET, - (Mttsie de Versailles.)

FR_ÉDÉR_lC LOLIÉE

"""

Napoléon et Talleyrand
Dans l'un de ses fréqu cnls accès de dépit ra)·onnement, elle n'a pas éclipsé l'autre.
contre une inte1ligence . qu'il ne put jamais Napoléon étendit sa gloire beaucoup plus haut
&amp;ubjuguer entièrement ni conduire à sa guise, et beaucoup plus loin : il fut déraciné par la
Napoléon croJait enfnmer en ce peu de mots lempête. TalleFand plia et dura. Nul ne fut
tout ce que Talleyrand, wn œuvre entière et d'aussi près associé que Tc1ll1::yrand aux vastC's
M réputation pou nient attendre du jugement
et tumuilueux desseins do !'Alexandre mcde l'avenir:
derne; nul ne connut, commelui,le caractère
, La poslérilé ne lui donnera d'autre place et la portée de la peméc impériale : son étenque celle qu'il faut pour dire qu'il a éié mi- due, ses irrégulariLés, ses excès. De même
nistre sous tous les gomernements, qu'il qu'il avait tendu l'échelle (tt d'une manière
a prêté ,,ingt ~ermcnts 1 , et que j'ai été assez combien dili~ente, combien opportune! ) à
sot pour m'y laisser prendre. 1)
l'ascension de Bonaparte, quand il le vit porL'hisloire, plus généreuse, ne devait point ter, en quelque sorte, par les événements; de
ratifier une opinion aus~i sommaire, mais, au même se rctourna-t-il contre lui, quand il le
contraire, élargir Je rôle et l'irnporlance du sentit irrémédiablemeut condamné. Napoléon
personnage qui fut l'adn-rrnire poli, perfidf', n'eut pas de plus préci, ux allié, ni de plus
quelquefois, en ses rno}ens, des dernières dangereux adversaire, - ce qu'il savait très
fautes de Napoléon. Les deux figures sont bien 1 . Oui, quant à cela, son opinion était
restées en présence dans la juste lumière de double-ment faite; et, cependant, jusquts après
leurs proportions ,éritaLles; et toute supé- la terrible leçon de 1814, ju,que pendant les
rieure qu'ait été l'une par l'immensité de sùn Cent-Jours, cherchant de dernières clartés

sur les bords de l'abîme où trébuchait ,a
puissance, il en reviendra au ministre qui l'a
trompé, d réclamera encore 'falleJrand.
Ces deux énergies se complétaient l'une par
l'autre, quand elles étaient unies. La première
incarnait le génie de l'action, la seconde exprimait cette force calme, lumineuse, du conseil, qui prépare les voies aux grandes résolutions ou permet d'en atténuer les retenlissements dangereux. Napoléon, comme l'exprime l'historien Mignet, projetait ce qu'il y
a,·ait de grand, de glorieux, de lointain;
Talleyrand parlait .ses soins à en écarter les
périls; et 1a fougue créatrice de celui qui détenait la puissance pom·ait être tempérée par
la lenteur drconspccte du ministre armé de
prudence, - aulant, du moins, que l'un
permettait à l'autre de s'interposer entre
l'obstacle et sa volonté.
Dans les rencontres difficiles où quelque
ingénieux euvhémisme, une déœarche de

Extrait de l'ounagc: Tollcyra11d el- La Société
fran çaise: Du p1·ince de Bénéi•eiil au duc de il lorny.
1-'11ü1]Rlf. l,111.1ü: . Un ,·o lumc in-8°. prix:
i fr. 50, tmilc-Paul, Cditcur.

noL1•c n1aison, à JJré~enL que la forlune l'abandonne,
depuis quelque lemps. , (Curre$]J01tdanee de IYapofëon 1~ t. XXVII, p. l:ïl , piCce 21 1 210. Au roi
Jo•epl1, .\"og-ent. 8 fénicr rnt L 1

ru·

VIL - lhSTORtA, - Fasc. 49.
LES AMATEURS DE PEINTURE, -

Tableau ,je ME(SSONIE:R. -

(Collection CIIAUCJIARO, Musé.! du Louvre.)

1. Exnclt'menl ll'ci1,c.
2. « Méficz-w,us de Tal!e~·r:uHI. Jo le pr.'llîl1ue
drpuis seize annCcs; j'ai mt'me eu ile ln fi11'cur )lO\ll'
. lui; mnis c'est sûrcmcnl le plus grand ennemi de

0

,

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                    <text>_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _J

,---

1!1STOR,.1.ll

Tallien, qui était à la recherche d'un '.ôle
cul ]ïJéc peu délicate da s'appropri_er ecl
depuis
qu'il en avait joué un, fut enchante~~
écrit. li le demanda à M. Charles, le mil dans
encore. l&gt;
celte
mission.
De son côté, Horhe n'eut qua
Voyant que les lois de sang étaient passées sa poche, et, plus tard, « le lut comme son se louer du concours des deux commissaires.
à la Convention 1. » Mais ce retour à
de mode, Tallien se rejeta du côté de la mo- ouvra"e
0
Habitués aux procédés révolu1i?n~1airt-~, il~
dération. Les principes ne le gênaient guère, la mo dération ne dura pas. Un mois après, n'hésitèr( nt pas, pour procurer a I armee de:s
comme
les
Chouans
avaient
repris
la
campagne
puisqu'il n'en avait _aucun .. Politicien ~e _b~s
et en Normandie, et que la Con- vivres el des chevaux, à employer dt•s moyen.s
étarte 1 il allait là où 11 croyait que son rnleret en Bretacrne
0
&lt;l'é m1.0• res
' de qui répugnaient au général et auxquds il
ét:;i.it d'allcr, sans même penser qu'il était venlion a\'ait appris qu'un corps
n'eût sans doute pas rrcouru.
.
quatre
mille
hommes
venait
d'~tre
débarqué
député pour s'occuper des inlérèls du payscl
Mais ils ne s·en tinrent pas à cefa. Une&lt;·ap1tnsur
nos
côtes
par
la
flotte
angl~1se,
~~s
~emnon des siens. Il versa donc dans la modéralation avaitété.arrêtèe, ,•erbahmt&gt;nl !-e11l1·menl,
tion et cette voile-face fut mème l'occasion bres du Comité de Salut publtc, s msptranl
Parait-il ' entre le 0(rénrfal Hoche et fh·s démigrés
pour lui d'un succès qÙi ne lui fit pa~ grand des traditions de leurs terribles devanciers et débarqués:
.
ceux-ci, moins les c:ht' ~, e,aienl
honneur. Yoici le fait: Rœderer, qm, pour se rappelant l'énerg~e. passée de !allien, ~e être traités comme prisonniers de tfUnrt·. Les
sauver irn têle sous la Terreur, s'était retiré au firent ré\'eiller au m1heu de la nuit et parltr commissaire de la ConvenLion sur,1ennenl el
Pecq, village au pied de la ,ùte de Sainl- pour l'armée de l'Ou~st en qu~lité de_com- acceptent la capitulation. et _Vous_ S.t:'r, z, ~e~Germain, avait écrit pour se distraire, pen- missaire de la Conve.nt10n. On lui donnait des s.ieurs, dit Tallien aux pnsonmer:-, traites
.
.
dant sa réclusion volontaire ou plutôt forcél&gt;, pou,·oirs illimités.
La Convention avait repns ses anciennes avec toute l'humanité due au malheur'. ))
une sorte de discours satirique sur le régime
Puis Tallien se rend à Paris pour faire part
de la Terreur. C'était un morceau tout à fait habitudes : elle croyait la République mena- de ces événements à la Convention.
réactionnaire. li l'envoya à un rédacteur d.u cée elle nommait des commissaires. Le
Il n'avait point à ce moment d~ dis~ositions
journal le Rtipubticain, nommé Charles. Celui- rep~ésentanl Blad fut joint à Tallie~. llsavaienl, sanouinaires à l'égard des pr1sonrners. Le
comme
instruclions
générales,
l
ordre
de
seci en prit connaissance et en rit un~_Ieclure
général llocbe lui avait prêché la clémence _e~
un soir dans le salon de la Cliaum1ere. Cet conder le général Hoche, '3ans toute~ois se mê!er Tallien s'était rendu à ses rai~ons d humanile
article obtint le suffrage de la uelle Théré,ia desopérationsmilitaires et, au besom, de faire et de bonne politique. (! Je serai lcu_r avocat,
et des assislanls. Tallien, devant ce suecès, lever en masse la Normandie et la Ilretagne. écrivait-il au général avant de partir, et au
secrètement avec Tallien et lui prêta sa rédaction, ses
1. fü.11.f.RE, Ménwfres, t._ IV, .P- 105._.-:- S.1.1~n;besoin je prierai pour ces monstre!! 5 - lJ
ide,•s. »
"90
DE0\'E, Cause1'ies du lu11dt, L \111,_p. J;:i0: a Tal2. Comte o'AtLo~nLu:, .llém.twcrels, L Ill. p.v lien n·arait fait qu'y adapter un ~et1t_préamhule;-··
II partit donc avec des idées de cl(rurnce.
j_ 13rnGoc~1o~x, J'ie di, génel'al llocl,e, p. 'l 90-lf.ll.

MADAME CAMPAN

soleil se lève et qne ces scélérats eÀisLcnt

Rœderer, dès ce moment (28 aout 11~4), travailla

JOSEPH

(A suivre. )

TURQUAN.

~

Marie Leczinska, reine de France
Marie Leczinska, femme de Louis XV, par des histoires que dans ce cas elle se faiparlait souvent de la position plus que mé- sait conter comme les enfants en dèmandenl
diocre où elle se trouvait à l'époque où la po- à leurs bonnes. Cette nuit, rien ne pouvait
litique du cabinet de Versailles Îll rompre le ramener son sommeil : sa femme de chambre,
mariage du roi avec la jf'lmc in fan le, et mon- Ja croiant endormie, s'éloignait de son lit sur
ter au rang de reine de France une princesse la pointe des pieds; le moindre Lruit du parpolonaist', fille d'un souverain détrôné. 1hant r1uet réveillait la reine, qui criait ; &lt;( ÜL1 allezqu'un événement aussi peu espéré e1il changé vous? Restez; contez encore. )&gt; Quoiqu'il fût
la destinée de celte Ycrtueuse princesse, il plus de deux heures après minuit, celte
avait été question de la marier au duc d'Es- femme, qui se nomm:iit Iloirot, et qui était
trées, et quand la duchesse de ce nom vint fort naïve, lui disait : &lt;1 Mais qu'a donc Votre
lni faire sa cour à Versailles, C'lle dit aux Majesté celle nuit 1 y a-t-il de la Îlèvre? fautpersonnes qui l'environna.ient : cc Je pourrais il faire éveiller son médecin? - Oh, non,
cependant être à la place de cellç dame, el non, ma bonne Ooirol, je ne suis pas malade;
fai~e la révérence à la reine de France. n Elle mais cette pauvre madame de Châteauro11x 1
racontait que le roi son père lui
avait appris son élévation d'une
manière qui aurait pu lui faire
une trop grande impression; qu'il
avait eu soin, pour ne pas troubler sa tranquillité, de lui laisser
ignorer totalement les premières
négocia1ions entamées pour son
mariage, et quf\ tout étant définitivement arrêté et l'ambassadeur arriré, son père s'était rendu
chez elle, avait avancé un fauteuil, l'y avait fait placer, et lui
avait dit: cc Permettez, madame,
que je jouisse d'un bonheur qui
répare et surpasse tous rues revers : je veux être le premier à
rendre mes hommages à la reine
de France. ►&gt;
Marie Leczinska n'était pas
jolie; mais elle avait de la finesse
dans l'esprit et dans les traits,
et ses manières simples étaient
relevées par les grâces des dames
polonaises. Elle aimait 1~ roi;
ses premières infidélités lui fure1Jt
très pénibles à supporter. Cependaol la mort de madame de Cb,\leauroux, qu'elle avait connue
fort jeune, et qui avait même
été l'oujcl de ses bontés, lui fil
une pénible impression. Celle
bonne reine se ressentait des premières années d'une éducation
superstitieuse : elle avait peur
des revenants. La première nuit
qu'elle passa après avoir appris
celte mort presque subite, elle ne pouvait si elle revenait!. .. - Eh Jésus! madame, lui
s'co&lt;l.ormir, et faisait veiller une de ses répondit cette femme, qui avait perdu toute
femmes, qui cherchait à calmer son insomnie patience, si madame de Cbftteauroux revient,
VI. -

U:Œ CHASSE

sors

LA RESTAURATIO:-i. -

L ' HALLALI DU CERF. -

◄

288

w,

n·après re~tamte de

]AZET.

IhsTORtA. -

f asc . 4(•

bien sùrement cc n'est pas Votre Majesté
qu'elle viendra chercher. ii La reine partît
d'un éclat de rire à celte naïveté; son agitation cessa, et bientôt elle fut endormie.
La nomination de madame Le Normand
d'l~tioles, marquise de Pompadour, à la place
de dame du palais de la reine, offensa la dignité autant que la sensibililé de cette princesse. Cependant les hommages respectueux
de la marquise, l'intérêt qu'avaient les grands
qui briguaient ses faveurs de la faire traiter
avec indulgence par la reine, le respect de
Uarie Leczinska pour les rnlontés du roi,
1out concourut à cc que la marquise fùt assez
Lien vue par celte princesse. Le frère de madame de Pompadour reçut du
roi des lettres de haute naissance, et fut nommé surintendant des bâtiments et jardins.
Soment il faisait offrir à la reine,
par la marquise sa sœur, les
neurs, les ananas, les primeurs
les plus rares, venant des jardins de Trianon et de Choisy.
Un jour que la marquise était
eatrée chez la reine, portant une
grande corbeille de lleurs qu'elle
tenait avec ses deux beaux bras
sans gants, par signe de respect,
la reine admira tout haut la
beauté de la marquise, et par
des éloges déLaillés, qui auraient
convenu autant à une production
des arts qu'à un être animé, elle
semblait vouloir justifier le goùt
du roi. Le teint, les yeux, les
beaux bras de la favorite, tout
avait été le sujet d'éloges faits
avec le ton de supériorité qui les
rend plus offensants que flatteurs, lorsque la reine pria la
marquise de chanter dans l'attitude où elle était, désirant entendre cette voix et ce talent do.nt
Loule la cour du roi avait-~té
charmée au spectacle des petits
appartements, et réunir à la fuis
le plaisir des oreilles à ceux des
yeux. La marquise, tenant toujours son énorme corbeille, sentait parfaitement ce que cette
invitation avait de désobligeant,
et cherchait à s'excuser sur l'invitation de
chanter. La reine fiî1it par le lui ordonner;
alors elle fit entendre sa belle ,,oix, en chai'9

�.r--

1f1STORJ.ll

sissanl le monologue d'Armide : Enfin il est
en ma puissance. Toutes les dames présentes
à cette scène eurent à composer leur visage
en remarquant l'altération de celui de la reine.
La reine recevait avec beaucoup de grâce
el de dignité; mais il arrive très som:ent aux

rrrands de répéter les mêmes questrnns, la
~térilité des idées étant bien pardonnable
dans des réceptions publiques où on a si peu
·de choses à dire. Une ambassadrice fit sentir
à celle princesse qu'elle Tie se prêtai_! pas à
ses distractions sur ce qui la concernait. Cette
dame était grosse, et, malgré son état, elle
se présentait ass\dûment ch~z la _reine, qu~,
toutes les fois qu eUe la voyait, lm demandait
si elle était grosse, et, après la réponse affirmative, s'informait du nombre de mois où
en était sa grossesse. Fatiguée de la récidi'"~
de ces questions, et· désobligée de l'oubh
total qui avait toujours suiv~ celte fo~sse

marque d'intérêt, l'ambassadrice répondit à
la question : Etes-i·ous grosse? Non, madame.
Dans l'instant celle réponse rappela à la mémoire de la reine celles qui lui m·aient élé
faites précédemment. &lt;c Comment, madame!
lui dit•elle; il me semble que vous m'avez
répondu plusieurs fois que vous étiez grosse:
seriez-vous accouchée~ - Non, madame;
mais en répétant toujours la même chose à
\'olre Majesté j'ai craint de l'ennuyrr. 11 Cette
ambassadrice fut depuis ce jour reçue très
froidement à la cour de Marie Leczinska; et
si êlle avait eu plus d'influence, l'ambassadeur eût bien pu se ressentir de l'indiscrétion de sa femme. La reine était gracieuse et
modeste; mais plus, dans l'intérieur de son
âme, elle remerciait Dieu de l'avoir placée
sur le premier trOne de l'Europe, moins elle
,,oulait qu'on se rappelàt son élévation. Ce
sentiment la portait à faire observer toutes
les formes de respect, comme la haute idée
du rang dans lequel les princes ~on~ nés, et
qui les conduit trop souren t à dedaigner les
formes d'étiquetle el à rechercher les habitudes les plus simples . Le c~ntraste. sur ce
point était frappant e~tr~ Mane Leczm~k~ et
Marie-Antoinette. On l a Justement et generalement pemé : celte reine infortuné~ por~a
trop loin son insouciance pour cc qui te_na1t
aux formes sévères de l'étiquette. Un Jour
que la maréchale de Mouchy la fatiguait de
questions sur l'étend~e qu'elle rnulait accorder aux dames pour oler ou garder leur manteau, pour aYoir les barbes de ~curs ~oi~ures
retroussP.es ou pendantes, la reme lm repondit en ma présence : &lt;{ Madame, arr~ngez
tout cela comme vous l'entendrez; mais ne
· croyez pas qu'une reine née arthiduche?se
d'Autriche J' apporte l'intérêt cl_ l'attention
qu'y donnait une princesse polonaise de\'enue
reine de France. ll
La princesse polonaise, à la véritP,, ne pardonnait pas le moindre écart sur le pro~on,d
respect dû à sa personne et à tout ce qm dependait d'elle. La duchesse_ de ·:•, dame de
son palais, d'un caractère impérieux et aca-

riàtre, s'attirait de ces petits dégoûts que l~s
serviteurs des princes ne manquent 1ama1s
de donner aux personnes hautaines et désobligeantes quand ils peu_vent les appuier, :~r
leurs de,·oirs ou sur de simples usages. L ell&lt;1uetle on pourrait dire les seules convenances' du respect, interdisaient de rien p~ser
à soi sur les sièges de la thambre de la rernc.
On traversait à Versailles celle chambre poOr
se rendre au salon de jeu. La duchesse de***
posa son manteau sur un. des, pli~n~s rangés
devant la balustrade du hl; 1hmsS1er de la
chambre, chargé de suneiller tout ce qui se
passait dans cette pièce pendant la durée du
jeu, vit ce manteau, le pnt et.le porta d~ns
l'antichambre des valets de pied. La reme
avait un gros chat favori, qui ne cesrnit de
parcourir les appartements. Ce manteau de
satin, doublé de fourrure, se trouve à sa
conrenance, il s'y établit. Malheurrnsement
les traces de son séjour se firent remarquer
de la manière la plus désagréa~le sur !e sat~n
Liane de la pelisse, quelque som que Ion eut
pris pour les faire disparaître avant de I_a lm
donner. La duchesse s'en ;iperçut, prit le
manteau à sa main, et rentra furieuse dans
la chambre de la reine, qui était encore environnée de presque toule sa c?ur : C( Yoyez,
madame, lui dit-elle, l'impertmence de l'Os
gens, qui ont jeté ma pelisse sur une banquette de l'antichambre, où le chat de V~lrc
Majesté vient de l'arranger com~e la v01l,a. &gt;l
La reine mécontente de ses plamtes et d une
semblabie familiarité, lui dit de l'air le plus
froid : c( Sachez, madame, que vous avez _des
gens, el que je n'en ai pas; j'ai des officiers
de ma chambre. qui ont acheté l'honneur de
me ser,ir : cc sont des hommes bien élevés
et instruits; ils savent quelle est la dignité
qui doit accompagner une de mes _d~me.s d~
palais; ils n'ignorent pas que, cho,~ie parmi
les plus grandes dames du royaume, vous
devriez ètre accompagnée d'un écuyer, ou
au moins d'un valet de chambre, qui ]e
remplacerait et recevrait de vous votre pelisse, et qu'en observant ces form:s con~enables à votre rang vous ne seriez pomt
exposée à mir Yos effets jetés sur des banquettes d'antichambre. ))
Marie Leczinska ne put voir sans prérention la princesse de Saxe, q~i épou.sa le dauphin en secondes noces; mais l~s rga~ds, les
respects, les soins de la daupb~ne, lm. firent
oublier qu'elle était fille du prrnce qm portait la couronne de son père. Cepend:int quelques preuves des profonds rerncntimen~s ne
peuvent échapper aux yeux des gens qui_ environnent sans cesse les grands; et s1 la
reine ne voyait plus dans la princesse de
Saxe qu'une épouse chérie par son fil ~, et ln
mère dn prince desliné à la succession du
trône elle n'avait pas oublié qu'Auguste por•
tait l~ couronne de Stanislas. Un jour, un
officier de sa lharnbre s'étant chargé rle lui
demander une audience particn li ère pour le

ministre de Saxe, et la reine n'étant point
disposée à l'acc?~der, cet ~.om:°e _insista en
se permctlant d aJouter qu 1! n avait osé demander cette faveur à ]a reine que parce que
ce ministre é1ait un ambassadeur de famille.
u Dites anti-famille, reprit la reine avec
vivacité, et faites-le entrer. &gt;J
La reine aimait beaucoup madame la duchesse de Tallard, gouvernante des enfants
de France. Cette dame, apnt atteint un âge
avancé ,·int prendre concré de Sa Uajesté et
'
0
.
lui faire
part de la résolution
qu'e 1le avait
prise de quitter le monde et de mctlre e°;6n
un interYalle entre la vie et la mort. La reme
lui t(moigna tous ses regrets, essa)a de la
détournE&gt;r de ce projet, et, tout attendrie par
l'idée du sacrifice auquel la princesse se déterminail, lui demanda où elle comptait se
retirer : C&lt; Dans les entresols de mon bôlel,
madame, 11 lui répondit madame de Tallard
Le comte de Tessé, père du dernier comte
de cc nom, qui n'a point laissé d'enFants,
était premier écuJer de ]a reine Marie Leczimka. Elle eslimait ses wr!us, mais s'amusait quelquefois de la simplicité de son esprit. Un jour qu'il avait été question des
hauts fails militaires qui prouvaient Ja noblesse française, la reine dit au comte : c&lt; Et
vous 1 monsieur de Tessé, toute votre maison
s'est aussi bien dislinguée dans. la carrière
des armes? - Ah! madame, nous avons tous
été tués au service de nos maîtres! - Que je
suis heureuse, reprit la reine, que vou,; soye-z
resté pour me le dire. 11 Ce bon M. de Tessé
avait marié son fils à l'aimable, à la spirituelle fille du duc d'Aycn, depuis maréchal
de Noailles; il aimait éperdument sa be l'e~
fille, et n'en parlait jamais qu'avec attendrissement. La reine, qui cherchait à l'obliger,
l'entretenait souvent de la jeune comtesse, et
lui demanda un jour quelle qualité il remarquait essentiellement en elle. cc Sa bonté,
madame, sa bonté, répondit~il les yeux pleins
de larmrs ; cUe est douce... douce comme
une Lonne berline. - Voilà bien, dit la
reine, une comparaison de premier écuyer. &gt;&gt;
Le père de la reine était mort consumé
auprès de sa cheminée. Comme presque tous
les vieillards, il répugrniit à des soins qui dénotent l'affaiblissement des facultés, et avait
ordonné à un valet de chambre, qui voulait
rester près de lui, de se retirer dans la pièce
voisine. Une étincelle mit le feu à une douillette de taffetas ouaté de coton, que la reine
sa fille lui avait emoyée. Ce pauvre prince,
qui espérait encore sortir de l'état affreux ol1
l'avait mis ce terrible accident, voulut en
faire part lui-même à la reine, et, mêlant la
oaieté douce de son caractère au courage de
~on :îme, il lui manda: &lt;( Ce qui me console,
ma fille, c'est que je brûle pour ,,ous. ))
Cette Jeure ne quitta pas Marie Leczinska jusqu'à sa dernière hc?re, et ses _femm;s la
surprirent souvent ba~sant ~n papier qu_ elles
ont jugé être le dernier adieu de Slamslas .
ill,DAME

CAMPA:\.

JOSEPH

TURQUAN

"""

La cilo])enne Tallien
CHAPITRE V (suite).

1

(

qu'il réclamait d'elle, et pour solde el pour
acompte. Ala séance du 9 thermidor de l'an Il,
il avait exhibé el brandi théàlralemenl un
poignard en disant : « J'ai vu se former l'armée du nouveau Cromwell, et je me suis armé
d'un poignard pour lui percer le sein si la
Convention nationale n'a\'ait pas le courage de
le décréter d'accusation. 11 Le coup du poignard lui avait trop bien réussi pour n'en pas.
faire, le 9 thermidor de l'an III, une seconde

Arrivé ;) Paris le 8 thermidor, Thérésia,
qui menait de front les plaisirs de l'intrigue,
ceux de l'ambition et les autres, avertit Tallien, dès sa descente de voiture, qu'il y avait du
nouveau: le Comité de Salut public avait des
preuves de ses relations secrètes avec les royalistes. C'était Sieyès, cette taupe de La Révolution, comme l'avait appelé Robespierre,
qui avait éventé la mèche, surpris des pièces
probantes en Hollande et remis le tout au
Comité.
A cette nouvelle, le traitre se sentit perdu.
Comment se justifier devant le Comité de Salut public? .. . Il n'y avait pas de temps à
perdre pour prendre une détermination, car
le lendemain même il fallait se présenter à la
Convention. Aussi, peut-êlre d'un commun
accord avec sa femme, Tallien décida-t-i[ de
nier tout ce dont on pourrait l'accuser. L'audace tire presque toujours d'affaire. De plus,
il fallait afficher un républicanisme plus
intransigeant que jamais, se montrer farouche
et requérir contre les royalistes de Quiberon
les plus terribles châtiments. Mais la capitulation,? il fallait la nier. Mais les paroles échangées 1 il fallait nier !oui cela. !lais les letlres,
les papiers? ... il fallait les détruire.
Ainsi fut-il fait. Des centaines de prisonniers devaient être sacrifiés pour sauver un
traitre du chà1iment que méritait sa trahison!
Le lendemain, 9 thermidor, la Convenlion
tenait une séance solennelle. Tous les députés
siégeaient en costume. Des guirlandes de
fleurs décoraient les murs, un orchestre faisait entendre des airs patriotiques, et des
choeurs de jeunes fi Iles habillées de blanc
chantaient des hymnes de !larie--Joseph Chénier. La séance commença par la lecture, que
fit Courtois , d'un rapport sur la journée du
!) thermidor de l'année précédente. Ensuite
Tallien monta à la tribune. li lut, lui aussi,
un rapport, mais sur l'affaire de Quiberon.
Toujours à l'affùt d'un rôle, d'une situation
à prendre, il était visible que Tallien cherchait à rajeunir sa popularité, vieille déjà
d'un an, et à se faire décerner de nouvelles
couronnes ci\'iques ....
Un jour de fête, on est indulgent. Le 9 thermidor, pour qui l'aurait-on été si ce n'est
pour Tallien? La Convention ne marchanda
pas à ce représentant] les applaudissements

édilion. Mais, cette fois , il ajouta des fioritures et manqua son effet pour l'avoir voulu
trop complet. Parlant des vaincus de Quiberon , il tira de sa ceinture un poignard et le
brandit aux yeux des représentants étonnés,
en disant :
{( Ce poignard est un de ceux dont ces
chevali'crs étaient armés, qu'ils destinaient
à percer le sein des patriotes, et dont ils n'ont
pas fait usage pour eux-mêmes, parce qu'ils
connaissaient le venin que cette arme recélait.
li faut apprendre à toutes les nations qu'un
animal en ayant été frappé, il a été vérifié que
la blessure était empoisonnée. J&gt;
Voilà legalimatias que le goût de Ja phrase,
plus que le goût de la vérité, faisait faire à cc
cabotin de la politique. !lais Tallien , " qui
avait fort peu de traits dans l'esprit, a écrit

1. On a vu un peu plus haul qu 'i l ne se bornait
pas â s'approprier leurs mots, mais qu 'i l n'a.nit pas

hêsitê un jour
Hœderer.

Cliché Giraudo n.
i'IÎADA)I E T A LLIEN.

Gra vure de

a lire

Q UENEPE Y,

comme siens les travam rie

son ami Barras qui n'en avait guère plus, ne
faisait point de bons mots par lui-même; il
répétait ceux des autres 1 , il les répandait et
les multipliait dans sa causerie peu vive, mais
inextinguible, qui l'a fait appeler Robinet
d'eau tiède. JJ
Ce jour-là, pourtant, ce n'était pas de l'eau
tiède qui coulait du robinet; c'étaient bel et
bien des paroles calomniatrices, empoisonnées
comme les poignards dont il parlait et auxquels personne ne crut dans l'Assemblée. !lais
la Convention. que le débarquement des émigrés avait passablement alarmée, n'était pas
disposée à Ia clémence : Tallien se mit à
l'unisson. Aussi bien arait-il pour cela ses raisons. Les memhresdu Comité de Salut public,
lhermidoriens comme lui, consmtirent à garder pour eux ce qu'ils avaient appris de ses
menées avec les royalistes et se contentèrent
de le tenir à !'oeil. Il le sentit el dès lors le
terroriste se montra plus d'une fois sous le
thermidorien afin d'assoupir les légitimes déflances des républicains sincères.
L'on n'a pas de pièces sur cc point de l'histoire de nos discordes civiles. Tallien avait
trop d'intérêt à les faire disparaitre pour qu'on
ne le soupçonne pas de les avoir détruites
lui-même ou fait détruire par ses amis. ll
n'avait pas fait autrement après le 9 thermidor de l'an Il. De même pour celle gênante
affaire de ses négociations avec les royalistes.
cc Ce fourbe avait intrigué avec l'Espagne dans
l'intérêt du dauphin, et, après sa mort, il
intriguait encore pour mettre sur le trône de
France un infant d'Espagne, et pour masquer
ses diverses machinations, il proposait les
mesures les plus terroristes i. )J
Et pourquoi Tallien qui, par ses origines,
aurait dû , moins qu'un autre, être soupçonné
de jouer au républicain , cherchait-il à se
vendre aux rnnernis de la République, à
traillr le régime auquel il dm•ait, faute de
pouvoir être quelqu'un, d'avoir été quelque
chose? Eh! mon Dieu, pour une femme,
comme toujours! C'était peut-être pour obéir
à la direction de Thérésin, mais bien plutol
pour avoir de quoi suffire à ses gaspillages
insensés : car ce n'est pas avec son indemnité
de vingt-huit livres par jour :1uïl le pourait
faire.
Mais revenons à la fète du 9 thermidor.
Une fois la soleÎlaité terminée à la Convention, Tallien rejoignit sa femme. Eux au~si 1
ce jour-là, donnaient leur petite fète. Du
'l. Lunom:: Scmr:T, I.e Direc(o ire, t. 1, p. 2'18.

�_

111STO'J{1.Jl

------------------------------------~

9 thermidor ils aYaient fait leur chose, et
cette chose les anil faits : c'était leur piédestal à tous les deux. Il y avait donc grand
diner de gala it la Chaumière pour célébrer
cette fêle de famille. lime Tallien avait-elle
choisi ses con,ives?C'csl probable; d'ailleurs
elle le dit, " J'avais réuni tous les députés
marquants et exagérés de tous les partis. ))
li l avait surtout les principaux girondins et
]es thermidoriens , Louvet, Lanjuinais, Boissy
d'Anglas, Fréron, Barras, no\'ère, etc., cl l'on
mit par les mots : c1 J'arais réuni. ... » la
suprématie qu'elle avait dans son ménage.
lime Tallien aimait assez que le public
s'occup,it d'elle cl de ce qu'elle !aisa1l. Elle
trouva, d'accord a"ec son mari, que l'occasion
était bonne pour se rappeler à son souvenir.
Aussi firent-ils insérer au 1foniteur la note
suivante :
« Tallien, pour qui celle époque est aujrmrd'hui glorieuse à des titres nournaux,
avait invité plusieu!'~ de ses colll'gues à un
banquet frugal.
« Voici les toasts qui ont été portés dans
cette assemLlée d'amis, qui sentaient également le besoin de se rapprocher et de s'unir.
a Lanjuinais a proposé le premier.
(C 1. Au 9 Thermidor,auxreprésentantsamis
de la liberté, qui, dans ce jour mémorable,
ont abattu le tiran, et depuis ont renversé la
L}'rannie. Puissent l'attachement de leurs
collègnes el l'amour des Français être la récompense de leur patriotisme cl de leur
dé\'ouemenl !
« Tallien a porté le second.
« 2. Aux députés mis hors la loi sous la
tyranniedel'anciengou,·ernement ,aux soixantetreize, aux autres ,·ictimes de la Terreur et à
tous ceux qui, dans ce temps dé5astreux, sont
restés fidèles aux lois de l'amonr et de la
librrlé !
a J'ajoute, a dit Louvet : EL à leur union
intime avec les hommes du 9 thermidor 1
« Voici les aulres toasts:
,, ~- Aux armées de la Ilépublique: puissent-elles trouver dans la paix glorieuse
qu'elles préparent la n'compeme de leur
dévouement !
« 4. Les mânes des Français morts en combattant contre la royauté.
« :, Les amis de l'égalité et de la liberté,
quelque pays qu'ils habitent.
, (i, Les puissances amies de la République
frail(:.aise.
, 7. La conslilulion de la République :
puissent la sagesse et la réOeiion de ses représentants corriger les défauts qui auraient pu
s'y être glissés, avant de la soumettre à l'acceplalion .
a 8. Le général Kosciusko, et tous ceux qui
comme lui sont dans les fers pour la cause de
la liberté.
a 9, La clémence : puisse le peuple français, victorieux, donner l'exemple de cette
vertu !
« 10. La concorde entre Lous les représen1. Comte

d'ALLOS\lLLE,

J/im, secret,, l. Ill, p. 398.

'2. Mme Talli en , ou M. de Lecretelle, ignore que
Je,; \HÎ50llnicrs n'on t pas étë exl'cutés en une fois. mais

tants, amis de la justice el de l'humanité.
« Le dernier toast a été porté au milieu
d'acclam,tions nouvelles :
,, 11. Tallien, Hoche el les vainqueurs de
Quiberon. »
I.e .lfonileill' appelle modestement ce diner
un banquet {r11gal. Il était si peu spartiate,
cc banquet, 11u'il y eut au moins onze toasts
cl que l'échaulTcmenl des convives élail lei
que, vingt-neuf ans plus tard, Mme Tallien
s'en sournnail encore et écrivait « ..• le diner
anniversaire du ll, dans lequel j'avais réuni
tous les députés marquants et exagérés de
tous les partis. \'oyanlque par les toasts portés
on allait finir par se jeter les assiclles à la
tète, je me levai el, avec un s.ang-froid qui
imposa à la bruyante assemblée, je portai le
toast qui fit tout rentrer dans le calme le plus
parfait: A l'oubli des erreurs! au pardon des
injures ! à la réconciliation de tous ks Franç,is ! »
C'est dans ce banquet frugal que Tallien,
en s'associant au toast porté à la clémence,
oublia le mensonge qu'il avait fait à la Convention et s'élourdil sur les hécatombes humaines qui en allaient être la conséquence.
En effet, la Com·cntion, à qui Tallien n'avait
pas parlé des engag('menls, verbaux tout au
moins, é1.:hangés entre les combattants, pour
faire cesser une lutte fralricide ; la Convention, auprès de qui Tallien calomnia les prirnnniers, la Convention se crut ohligér, devant
les craintes des répuLlicains cl les pré~omrtuern~e~ audaces des royalistes, d'appliquer
les lois dans toute leur rigueur. Une commis•
sion, réunie à Vannrs, rut chargée de distinguer dl·s ,•fr:tablrs émigrés les prisonniers
enrôlés comme gens de service. C'élait une
soupape om·ertc par laquelle un crrtain nombre d'hommes put être sauvé. ll01•hf', de son
cOté, arait eu soin de faire gardl'r les prirnnniers aussi mal r1uc possible pour f.n·oriser
kur évasion ; mais, conriants dans la capitulation, la plupart restèrent au camp. Les soldats, 'IUÎ n':miienl pas la mêmeconriance que
ccu:x qu'ils garJaienl, en firent échapper le
plus qu'ils purenl. \lalgré tout, le nombre des
victimes ful encore énorme, et, pendanl cinq
mois, on fusilla chaque jour des prisonniers.
L'effet de ce massacre ne fut pas, à en croire
un contemporain, aussi grand à Paris qu'on
aurait pu se l'imaginer. « Je le dis à regret,
et pour l'avoir remarqué, a écrit un combattant de l'armée de Condé, les atroces résultats
de celle catastrophe de Quiberon furent loin
d'exciter le sentimentd'borreur,1u ' ils auraient
dû inspirer .... Puis, pourquoi le !aire? Quelques femmes divorcées, quelques hommes
qui avaient arrangé leurs affaires aux dé1lens
drs absents, craignaient le retour de leurs
parents ou de leurs époux : c'était le petit
nombre, sans doute, de ce qui fut nommé
jadis la bonne compagnie; mais leurs ,·oix
s'unissaient à celles des acquéreurs de biens
nationaux qui déblatéraient sur ce qu'ils qualifiaient l'esprit de Coblentz'. u

Cependant, il semble que lime Tallien ail été
assez affectée des exécutions de Quiberon, bien
qu'elle ait eu, à ce moment, la contrariété de
voir la Convention préférer La ne,·ellièrc à
son m,ri pour le fauteuil de la présidence.
Nous allons laisser M. de Lacretelle raconter
une enlrcvue qu'il eut aYec elle Yers cc temps
là ; mais, comme ~llne Tallien était toujours
du même avis que la personne avec qui elle
parlait, Lanl elle aimait peu à contrarier les
gens, - on m le rnir par les lignes suivantes, - ne faudrait-il pas se méfier un peu
de ces éclats de douleur chez une femme aussi
indifférente et aussi honne tout à la fois '!
Et puis n\ a-t-il pas à se méfier aussi un
peu du récit d'un homme à qui lime Tallirn
permellait si aimaLlement de Laiser ses beaux
bras? ... Quoi qu'il en soit, ,·oilà ce que dit
!I. de Lacrelcllc : " .ravais eu le bonheur de
mir souvent Mme Tallien chez elle el dans ks
cercles où elle éLail alors fêlée par la reconnaissance. Ses rapports arec moi avaient une
jolie nuance d'amitié ; j'en re5tai près d'elle
à l'éblouissement et ne m'a\'enturai point jusqu'à l'amour. Souvent, il nous était arri\'é,
lorsqu ·elle revenait de ses soirées triomphantes
au spectacle, de jouer, soit chez elle, soit chez
d'aulres dames, parmi lesquelles figurait la
jolie vicomtesse de Beauharnais, de jouer à
des jeux innocents, dans un lieu, dans une
société qui ne rappelaient 1•as une innocence
complète, et Ir sort m'a\'ait falorisé d'un
baiser innocent. File fut un jour si conlcn!L'
d'un de mes articles qu'elle me permit de
baiser un bras digne de la Vénus du Capitole:
mai~ , peu dr temps après, je ,,js la même
raveur accordée à un député tnl)Jllagnard conrcrti, ce qui me fit reven:r à moi•mème. »
C'est pour cela qu'on peul douter de la
sincérité des sentiments dont !I. de Lacrl'lellc
va nous faire le tableau : mais cela montre
par quels moyens lime Tallien ,al'ail élal,lir
son pouvoir : chacun s'y laissait prendre et
chantait partout les litauies de la nourellc
s:iinte qui savait si bien prendrr les gens p:i.r
le bras.
a Maintenant, poursuit M. de Lacretelle,
je me présentais à clic a,·ec un "irngc consterné, el la pâleur inaccoutumée du sien me
ré\'élait toutes ses souffrances et ses cruelles
insomnies; je ne sus l'aLorder qu'aYec les
lieux communs de la con\'crsalion : « E!:!t-ce
là, me dit-elle, ce que nous avons à nous dire
après un si cruel éYénemrnt ?. . . Ah ! sans
doute, vous me compremz aussi bien que je
YOUS comprends ,·ous-même. D Puis, en ,·ersant un torrent de larmes : &lt;( Ah ! que
n'étais-je là !.. . me dit-elle. - Eh! mon
Dieu, repris-je avec feu, e.::i t-il une de ces vieLimes des guerresciviles qui n'aitditcent fois:
" Ah! que lime Tallien n'est-elle ici ! • Oui, rnns doute, je serais parvenue, je crois,
à faire différer le supplice', nous aurions
gagné du temps, et, reYenue à Paris, j'aurais
été à la lêle des mères, des filles cl des rnaurs
de ces malheureux émigrés, ou plutotàlasuitc

que I• Commi~s.ion militaire de \'anncs cr: jugeail cle
dix à trente cha9uejour et que les maJl1curcux condam•
nés Claicnt fus11\é, le lendelll8in. La Commissio11.

présitlëe par l'odieux génCral Lcmoine, foncltonn1
pendnnl cinq mois. )lme Tallien aurait C'u tout le
Lemps dïnterrenir ~i &lt;'Ile y :ll'11il so1,l{ê,

�111STOR.1.ll
de Mlle de Sombreuil auprès de laquelle je ne
suis rien 1 ; oui, j'aurais été frapper à la porte
de tous nos thermidoriens, j'aurais été a\'ec elle
à la barre de la Convention. Tout ce que Paris
a de plus distingué par l'âme aurait peuplé
les tribunes, et un grand acte de clémence,
bien avoué par la politique, aurait été une
nouvelle victoire des femmes et le plus grand
honneur de la Convention. Voilà le plan que
je méditais lorsque j'appris la délaite des
émigrés qui m'avait toujours paru inévitable.

J'allais partir lorsque j'ai xu revenir mon mari
effaré el me perçant l'âme p~r ces mols: Toul
est fini! Et voilà que je me dis maintenant:
Tout est fini pour moi et pour une inOuenr.e
que les malheureux ont souvent bénie. Le

cruel événement de Quiberon va servir de prétexte à l'ingratitude pour se dispenser de
reconnaissance envers l'auteur du 9 thermidor; mais, moi, je ne me dispenserai pas de
mes devoirs, je ne gémirai qu'en secret. Je

n'accuserai point celui qui a donné quelque
gloire à mon nom : il faut dire adieu à cette
gloire dont j'étais trop enivrée. Attendez-vous,
mon ami, à voir tomber sur moi autant de
calomnies que naguère il pleuvait de bénédic•
tions, et ceux qui croiront me devoir encore
quelque reconnaissance se contenteront de
dire : « Pauvre madame TaJlien ! _!! ».
Pauvre madame Tallien, en eifet ! mais nullement pour les causes qÙ'elle veut bien dire :
elle a ici plus de jargon que de C&lt;J!!\t,v~ilable
et pense plutôt à l'inUuence des événements
de Quiberon sur son nom, qu'à aviser, avec son
mari, à en empêcher les conséquences sanglantes. Mais peut-être, au contraire, n'y
songe-t-elle que trop, car elle n'ignore pas les
motifs pour lesquels Tallien, disposé &lt;l'abord
à invoquer la clémence de la Convention, a
changé subitement de dispositions. Et eUc
est obligée de ne se mêler en rien de cette
déplorable afiaire, afin de ne pas raviver les
soupçons qui pèsent sur son mari. Ob ! oui,
pauvre madame Tallien !. .. Et si elle a vraiment dit les mots que Lacretelle lui met dans
la bouche : «mais, moi, je ne me dispenserai
pas de mes devoirs! ~, c'est à se demander
jusqu'à quel point peul aller l'aYeuglement
de certaines femmes sur elles-mêmes, car il
parait bien que c'est au moment où elle dit
qu'ellene se dispensera pas de ses devoirs qu'elle
rêve au divorce, c'est-à-dire à manquer à ses
devoirs. Mme Tallien avait pris une (( attilude»
après le 9 thermidor, et l'indulgente complicité du public pour la légende qu'elle voulait
créer autour de son nom lui conservait cette
attitude auréolée. Le peuple a besoin d'idoles
pour ses engouements périodiques. Mme Tallien remplit ce rôle d'idole pendant une année.
C'est beaucoup à Paris. C'était assez pour
qu'elle prît goût au rôle et ne consenlît jamais
à descendre de son piédestal de convention.
C'est pour cela aussi qu'elle n~ s'abaissait pas
à descendre jusqu'aux plus simples devoirs de
son sexe : elle se dispensait de ses devoirs de
l. On vqit que la Jégen&lt;le de lllle de ~ombrewl el
de ~on verre de sang êlait déjil. monnaie courante,
comme celle Je la Jeure de Thêt·ésia à Tallien , le i
thermidor,

LA
mère,- il est vrai que ce n'était pas alors la
mode d'être bonne mère, mais il faut qu'une
femme soit bien mal inspirée pour se priver
du bonheur de l'être, - avec la même charmante désinvolture que de ses devoirs d'épouse.
N'avait-elle pas laissé à Bordeaux, avec un
domestique, son petit garçon âgé de quatre
ans, lorsqu'elle vint à Paris pour rejoindre
son amant 1... S'en était-elle inquiétée depuis?... Oh ! pas beaucoup. S'en occùpàitelle ?.. . Pas du tout. Elle ne s'occupait que
d'elle, de faire de la dépense, de faire des
toilettes et de faire la coquette. Le reste, et Tallien était compris dans ce &lt;&lt;reste)&gt;, - elle
ne s'en souciait pas plus que de son premier
mari.
C'est à la suite de son entretien avec Mme
Tallien, dont on vient de lire le compte rendu,
que M. de Lacretelle ajoute : « Ne reconnaissez-vous pas, d'après de telles paroles, que
c'était là une belle àme que le ciel s'était plu
à orner des formes les plus ravissantes ? Ce
fut un grand tort au public que de la désenchanter sur la gloire et sur la reconnaissance .... Je partageais trop tous ces pressentiments pour pouvoir les combattre. c&lt; Pour
moi, repris-je, il y a un culte auquel je serai
toujours fidèle, c'est celui de Notre-Dame de
Bon-Secours. &gt;&gt; C'est le nom que nous nous
plaisions à lui donner. Son mari entra. Je ne
pus lui dire que des paroles glacées et je
me bâtai de :sortir. &gt;)
C'est une- chose à remarquer que ce nom
de Notre-Dame donné, avec plusieurs variantes
dans ses épilbètes, à une femme qui ne rappelait la mère du Christ-en aucune façon, si
ce n'est par une bonté qui était plutôt attachée au rùle qu'elle al'ait p~is qu'à sa douce
indifiërence native. C'est Notre-Dame de BonSecours, c'est Notre-Dame de Thermidor ... li
est vrai que, dans ces temps d'incrédulité générale, on ne prenait guère plus au sérieux cette
Notre-Dame que les autres. Le peuple, lui,
injuste souvent dans ses aversions comme dans
ses engouements, lui donna aussi le sobriquet
de ?foire-Dame de Septembre. li semblait
qu'on YOulùt à toute force faire d'elle une
Madone et la canoniser, fùt-ceau prix du plus
exécrable souvenir. Mais c'était l'usage, à
celte époque, où le temps se passait presque
entièrement en causeries, de donner un surnom à chaque personne en Yue : n'allait-on
pas avoir bientàt le général Vendémiaire?

les royalistes, pour sa honte. La Convention ne
termina pas sa longue session sans qu'il
elltendit encore porter des accusations sur
l'ambiguïté de sa conduite. A la séance du
1" brumaire (25 octobre) le représentant
Thibaudeau ' dit au milieu d'un silence
attentif : cc Les agents du gouvernement à
Gènes et à Venise ont écrit, il y a quelque
temps, que les émigrés comptaient beaucoup
sur Tallien pour rétablir le royalisme. Une
leltre du prétendant Alonsie11,r, signée de lui,
annonce qu'il a de grandes espérances sur
Tallien. Les pièces existent aux Comités. ))
Mme Tallien n'aurait donc pu, comme le
fit Mme Roland, s'appeler orgueilleusement
la femme de Caton: elle n'en eut pas plus la
pensée qu'elle n'avait eu, à Bordeaux, celle
d'être une seconde Lucrèce ; dans ce temps
de classique à outrance, elle aurait pu dire,
de chacun de ces exemples de l'antiquité :
Souffrez que je l'admire el ne l'imite point.

Ce qu'elle n'admirait plus, c'était son mari.
Elle voyait nettement qu'il était complètement
démonétisé et qu'il serait à tout jamais condamné à demeurer dans sa brouillonne inca~
pacité. Ses espérances étaient donc déçues de
ce côté-là. Illui fallait bien en prendre son parti.
C'est à peu près à ce moment, mais avant
le t5 vendémiaire, que le général Bonaparte
fut introduit chez Mme Tallien. C'est Barras
qui l'avait présenté 4 • Malgré sa pauvreté,
qui perçait sous son uniforme usé, la bienveillance de la maîtresse de maison l'engagea à
revenir. Le jeune Corse n'eut garde de négliger une maison qui pouvait lui être utile. Il
commençait à voir, depuis qu'il était à Paris,
la grande influence que les femmes avaient
dans les aifaires. Il écrivait à son frère Joseph :
1&lt; Les femmes sont partout: aux spectacles,
aux promenades, aux bibliothèques. Dans le
cabinet du savant, vous voyez de très jolies
personnes. Ici seulement, de tous les lieux de
la terre, elles méritent de tenir le gouvernail;
aussi les hommes en sont-ils fous, ne pensent-ils qu'à elles et ne vivent-ils que par &lt;I
pour elles.
&lt;! Une femme a besoin de six. mois de Paris
pour connaître ce qui lui est dû et qud est
son empire u. u
Mme Tallien, qui pensait que tout lui était
dù et que le monde avait été fait spécialement
à son usage, était donc courtisée par celui c1ui
allait bientôt avoir la même manière de voir
Cependant le règne de la Convention tou- pour son propre compte. Le petit général, qui
chait à son terme. 11 avait failli être écourté savait par intuition que les femmes cotent le
par le mourement royaliste du 15 vendé- mérite des hommes selon le plus ou moins
miaire. Heureusement pour l'Assemblée que d'attentions qu'ils ont pour elles, faisait mille
le général Bonaparte, choisi par Barras pour eiforls pour se concilier la faveur de la soucommander sous ses ordres, la tira d'affaire! veraine de la Chaumière etde Paris. Le financier
l'attaque avait été, du reste, comme toutes les Ouvrard nous a laissé le joli tableau d'une des
autres tentatives royalistes, menée en dépit du soirées de La Chaumière, o_ù Bonaparte, prebon sens ; et,siTallienavait quelque intérêt dans nant c&lt; le ton et les manières d'un diseur de ,
l'affaire, il en l'ut pour ses espérances. Il en bonne aventure, s'empara de la main de Mme
fut aussi, toujours à propos d'intrigues avec Tallien et débita mille folies'· » S'étant
:!. LACllElt.J.u, Dix amuies dëpremeb', p. 24!&gt;.
3. Thib,mdcau sunêcul à tous ses collègues de la
ConvCntiorî el de,,int, sous le seêond Empire, sénalcm·
d~ Napoléo11 lll.

f-. ÜAH1tAS , .llémofres, 1. 1, }J,
~- CmtTE DE S&amp;R\'ILL1Bl\S (roi
!Cltl.'e

u.

:.!Sâ.
Joseph, A/émoll'es,

de Napoléon à. son frère, le 18 juillet 1795,
ÛUVllARD, .Mimofres, l. 1, p. 20.

ainsi ~~uis la bienveillance de la jeune femme,
le general voulut employer son crédit pour
obtenu· une faveur. On sait combien il était
b~so~neu_x à celle. époque : chef de brigade
d aruller1e à la smte, sans solde, il prenait
ses repas chez ~fmePermon, amie de sa mère,
el promenait ses hottes éculées et son uniforme râpé dans toutes les rues de ])aris. Un
soir, il pria Mme Tallien de s'intéresser à lui.
C'est elle, il le savait, qui était la grande
dispensatrice des faveurs et des Ocrrâces ·,
devant elle, tout s'aplanissait · sa volonté
était plus forte que la loi. Un arrêté du Comité
de Salut puLlic an Ill accordait aux officiers
e~i activité du drap pour habit, redingote,
~il~t ~t culo_tte ~·un~forme. Bonaparte, qui
eta_1t a la smle, n avait aucun droit à ces prestations. 11 le savait bien. Mais il savait aussi
que si Mme Tallien le demandait pour lui,
on ne refuserait rien à Mme Tallien. li la
pria donc de lui donner une lettre pour
!I. Lefeuve, ordonnateur de la 1 7, division. La
lettre opéra, comme par magie, et Bonaparte
eut son uniforme neuf. C'est pour cela qu'on
a dit depuis qu'il &lt;( devait ses culottes &gt;J à
Mme Tallien.
Cette petite lJisloirea été contée autrement,
et avec des fiorilures de roman, par M. Alissan de Chazet, à qui Mme Tallien l'avait contée
en l'embellissant, et amsi par Mme Sophie
Gay, qui, la tenant de la même source, la raconta de la même façon. M. Lairtulier, dans
ses Femmes célèb1·es, la répète d'après cette
\'e~sion, mais celle d·ouvrard est la seule qui
soit exacte.
Le salon de Tallien était très suivi à celle
époque, moins, on peut le croire, pour le
maître que pour la maîtresse de maison. Là,
se combiaaient les intrigues des politiciens;
là, se traitaient les afîaires de fournitures
pour les armées, les spéculations sur les biens
nationaux: politique véreuse, aifaires véreuses,
qui attiraient dans les salons de la Chaumière
tout ce qui était mêlé à la vie enfiévrée de
celle époque. C'est là aussi que se distribuèrent les roles pour la journée du 15 vendémiaire qui sam·a la représentation naliona]e
et fit surgir l'homme qui devait plus tard la
briser et se subsliluer à elle.
Mis en évidence par sa victoire, ce &lt;c général de rue)&gt; fut récompensé largement et reçut
même de grosses indemnités pécuniaires.
Nommé commandant en chef de l'armée de
l'intérieur, logé dans l'hôtel de la rue des
Capucines, Bonaparte fréquenta de plus en
plus la Chaumière. Et, pendant qu'il était
auprès de sa femme, 1'allien, tourmenté du
hcsoin de faire parler de lui, - peut-être
1~our faire oublier ses intrigues arec les royalistes, peut-être pour assurer sa réélection, monta un jour à la tribune pour accuser un
certai~ nombre de ses collègues d'arnir été
complices de la faction royaliste au 1;; vendémiaire. L'accusation était ridicule, absurde ;
cepe_ndant, pas une voix ne l'appuya. Elle ne
serv1t_qu'à raviver les ferments de haine qui
co_uva1ent sous la cendre et à faire adopter Ja
101 de vengeance et d'exception du 5 brumaire. Cc fut le dernier acte législatif de Ja

Convention. Le lendemain, 4 brumaire an III,
l'Assemblée se séparait au milieu des haines
politiques bouillonnantes, et, pour cela sans
doute, pour des souvenirs plus anciens peut-

ClTOYENNE T1tLLTEN _ _ ,.

~o~gue crise, des mauvaises passions et des
1dees fausses qui l'aYaient désorienté : il était
dù aussi aux pernicieux exemples donnés
par les hommes corrompus qui détenaient le

-~-

- -=:-;~-""'-

LA PRO,\IENAOE DE LO~GCHA!ilP, SOUS LE DIRECTOIRE,

être, donnait le nom de C! place de la Concorde " à la place sur laquelle al'ait été élel'é
le premier échafaud.
CHAPITRE VI

pouvoir à tous les degrés de la hiérarchie,
dans toutes les hranches des administrations.
. Les nouveaux chefs de la France, les cinq
Directeurs, par la diversité de leur c1ractère,
celle de leurs "Vues, de leurs tendances ne
semblaient pas capables de marcher ~vec
l'union indispensable pour donner une impulsion uniforme au pays, pour panser les
plaies saignan_tes-:, ramener peu à peu la paix.
dans les esprits et dans les provinces, faire
renaîtrr le travail et donner du pain à tout
le monde. Le gouvernement allait à hue et à
dia : les csprils suivaient le mourernent.
Une apparence de vie et de splendeur en•
l'eloppait pourtant le palais du Luxembour«
siège du Directoire exécutif. Des soldats, s~~
perbcs de prestance et de tenue, montaient
la garde à toutes les portes'. Des , oiturcs
élégantes, garnies des plus coquettes merveille_uses, des tilburys élevés, conduils par
de br1llanls muscadius, entraient au palais,
en sortaient à toute heure de jour el de
nuit, au risque de rouer sous les voûtes les
malheureux qui n'allaient qu'à pied. Mais
c'est surtout chez B1rras, l'un des cinq Di~
recteurs, que se rend toute cette foule. Des
femmes d'une élégance recherchée, Mme de
Forbin, Mme de Chàteaurenault, Mme de
Beauharnais, sont les plus assidues. Mme Tallien l'est davantage. Elle va au Luxembourg
tous les matins el déjeune presque chaque
jour avec le jeune Directeur .
Le vicomte de Barras, à la fin Je l'année
1795, n'a pas plus de 40 .ans. li est «rand
bien fait, vigoureux, poseur. Il a ceU~ mû~
diocrité présomptueuse qui en impose aux
hommes, celle fatuité insolente qui séduit
les ft?mmes, ces vices distingués qui font
qu'elles l'adorent. füis ce n'est qu'un drille.
A sa corruption accomplie, ce drôle joint

Le Directoire fut bien le pire de tous les
gouvernements ~ur la Ji'rance eut à subir. Ce fut
le règne des thermidoriens, des c1 pourris l&gt;, et
leur pourrilure s'étendit de proche en proche
jusqu'aux masses honnêtes de la popul.1tion.
C'est celle corruption, le plus redoutable de
tous les dissohants, pour une nation, surtout pour une démocratie, qui prépara l'asservissement de la France. Sans les exr,ès de
corruption, sans les excès de pomoir du Directoire, ja1:1ais Bonaparte n'aurait pu faire
son coup d'Etat de Brumaire.
On se figure généralement l'époque du
Directoire comme un temps de fêtes et de divertissements sans .fin. li y en eut, à la véril6,
mais dans une porlion infime de la France
ou plutôt de Paris. Le bruyant troupeau des
fournisseurs des armées, des agioteurs, drs
banquiers, des enrichis de tout acabit, aurait
pu faire croire par son luxe et ses prodigalités à la prospérité de la France, si, autour
de lui, ne s'était trouvé grouillant l'immense
troupeau des malheureux mourant de Faim.
Le scandale des fortunes récentes, de gens
qu'on savait enrichis par la spoliation, par le
vol, par le lraGc de la vie et de la liberté des
citoyens, s'affichait sans pudeur au milieu
des m_isères de la rue; et le gros du peuple
en était arrivé à un tel aflJiblissement physique
et moral) par suite de ses privations, qu'il
voyait cc révoltant spectacle avec un hébétement passif et résigné, sans même avoir la
force de s'indigner. Cette décomposition des
caractères était le résultat du provisoire qui
régnait drpuis cinq ou six ans, des convul1. Il y arnit ~me_ garde du Directoire, composée
sions qui avaicnl ébranlé le pass durant celle de 140 hommes a p1cJ et Je I iO hommes it chcral.
1

�111STOR.1A

'------------------------------- LA C1TOY'ENNE TAH1EN - - . , .

pourtant une qualité : comme Thérésia, il _a
l1orreur de la mesquinerie. Comme d~e, 1I
est aimable dans i-es propos; de plu s, il e~l
accommodant pour placer dans les empl01s
de la Répuhli&lt;1ue Lous les fripons qu'en lui
recommande, pour faire adopter toutes les
affaires vérrusrs qu'on lui propose, car tout
rela lui rapp"Jrle : il fait argent de son crédit,
YCnd le:; radiations de la liste des émigrrs et
empoche dl'S rots-Jc•vin. Mais il ~ si Lanne
grâce à le faire! El puis, il_ a un s1 bra~ costume! Qui donc parle nueux que lm cet
ha!Jîl-Inantcnu nacarat brodé d'or, celte veste
· IJ/anche brodée, celle écharpe bl1 uc fr:rngfo

cilc d'honnêh.1 homme, n'a-t-il pas honlt:!.
d'avoir cherd1é noise su r ce sujet ~1 un aussi
bel homme? ...
Comme les aulres Oirectcurs1 Barras est
lorré au Luxembourg, CL la plupart de~ gens
qt~i y ,·ienncnt ne viennent qu~ pour lu.i. ll ·a
loujours mille affaires en tra,.~, 1:rç01t u1 c
foule dï11trir,anls
et surtout d mlr1pa11tr:-. Il
0
a plus d'une liaison à la foi~. Mais il _a_ trop
d'esprit cc saltimb:mque de la politique,
pour m'rure le cœur de la prtic. :-:a p~se
farorite, auprès de chacun: est de se faire
passer pour fo véritable 111a1lre de_ la France.
Il pari~ de ses collègues cl les trallc aHC un

·
JOURNÉE Dt, l3 VE~DE~IIAIRE,

d'or, œ col de mous~dine ga rni du dentelles? ... On le prendrait presque pour une
femme, de loin, tant il a bonne mine avec
::;un chapeat.i n .nd, panaché de grandes
plumes tricolores, son visa.ge r~ sé, ses bas
de soie blanche et ses souliers a boulfdtes,
_ s'i l n'avait à ses côtés ce glaive de form e
antique comme un glah•e de la !~~. Ah I ce
n'est pas ce bossu_ d,e Lr~ Reve~herc, ccll~
espèce de singe ltab11le, qui representc au_ss1
dignement le Gournrnemcnt! On dit bien
toul bas que Barras a fait des atrocités dans
le !li&lt;li, qu'il a mitraillé Toulon, qu'il a pillé
les églises de Marseille avec son ami Fréron,
que tous deux sont cm~ptablcs _envers le
Trésor d'une somme de hmt cent m1l1efranc s:
mais le O thermidor n'a-t-il pas donné quittance de tout cela? .. . EL Cambon, cet imbé-

.,,.· !\'. -

que l'élection de ce ~entillàtrc déclassé sera
désa gréable aux royalistes.
Avant qu'il n'a11àt trôner au Luxembourg,
Barras lrônail déjà dan, le salon .~e son ro~lèlJ"ue Tallien. Ces deux homml:s s ela1ent lt_t's
ra;idement, par suite de l'intérêL qu'ils
avaient 11 se soutenir mumellemenl comme
thermidoriens et !l s'oider à faire disparaître
les traces d'un passé fâcheux qui po.u~'airnt
subsister dans les cartons des Com1le~ d~
~a\ut public et de Sllreté génér~le . Leur _rnrele
particulière ainsi con'luisr 1 a 1~ smte de
l'envoi à la guillotine de Rubcsp1crre et de
tous ceux qui auraient pu leur drmandt:'r

Gravure J'll1::L1tA~, cl'.iprès le ..te~si11 Je )lo~:-ET,

pclil air de mépris mèlé de pili_é. On le
rem(.-t !Jien parfois i1 sa place, mais cc!a lui
est égal; la dignité n' est pas plus so_n fait q.ue
la probité. Il tient seulemen_t à fo1r_e cro~re
au public que rien ne se fait au D1recto1 re
que par lui; il licnl surloul au, 150.000 francs
que lui vant sa place. et oux bcndires rn~Iproprcs qu'il sail en l1rer. Uo.mme de IJru11,
de v;inité, de succi•s, .il&lt;rnt a la boud1e le
propos gaillard, polisso11 mên~e, rele,é, à la
provençale, d'une po.intc. d'ail, pa~e~scux:
hf,bleur, menteur, hLcrlm el touJours a
vendre : au demeurant , Je meilleur fils du
monde. 'fel est Barras: Mais pourquoi avoir
élu un l'lre pareil à la plus haute magistrature de la République? ... A cause de so_n
ràle actif àu f5 vendémiaire, au 9 tJ10rm1dor, et puis, rnrtout, parce qu·on s'i magine

comple de lt·urs vols et de leurs atroces
excès, Tallien put, grâce à l'amitié de Barras,
plus délié cl plus débrouillé r1ue lui, enlrer
dans quelques affaires et spéculallons productives.
Ç'a,·ail été un crève-rœur pour T~llie?.que
de ne pas être élu Dir~ctru_r. Il ?vatl dl•Ja eu
une déception, lors de l anniversaire du 9 l_~ermidor, en se w1)·ant préférer La l\evelh~re~
Lf&gt;peaux pour la présidence de la Come_nt10~.
Mais il lui était dur, alors que son am, ava1l
cent cintptante mille francs par ,a~ comme
Direclcur sans compter les bencfices de
contreba~de, de n'avoir, lui, que vingthuit francs par jour comme membr~ d~
Conseil des Cinq-Cenis. Sa lemme, qm lrn
avait prodit1ué de l'humeur et non des conw·
•
1•
lations à ses différents échecs, ne lll mar~

quait pas des sentiments plus Lirnveillant:, braves armées, ne se comptèrent bientàt
depuis qu'elle lui royail marquer le pas dans plus. Le peuple était blasé sur lanl de fêtes. habit vert, et son énorme crarate verte, à la
la carrière poli1ique. Et, si loul le monde la Les familles pannes, c'est-à-dire presque façon de celles des ch•)uans, el qui le salue,
disait aimable el cLarmante, le pauvre Tal- toutes, étaient peu disposées à se réjouir, à son entrée, en inclinant la tête par un petit
lien commençait à èlre d'un aulre a\is . quand, au lieu de souper le mir, elles étaient mouvement brusque, comme si elle tomhail
L'amliition déçue, la modicité rclati-m drs . obligées de se contenter d'un maigre morceau sous le couperet. ... Et Tallien, JJlus étrangtr
chez lui quel'émigré qui y vient pour la première
revenus élaient, chrz 'l'hérésia, les princi- de pain noir acquis avec peine.
fQis, entend tout cc monde parler moins du
pa1rs causes de sa désaffection. Et puis, ô
Mais on oublie vite ces misères - on les
logique des femmes ! quelle considérai:on oublie d'autant plus facilement que cc sont passé que de l'avenir; iI sai~it les c~pérances
pourra-t-elle avoir désormais pour son mari ... cc·lles des autres - quand on arrive dans sa de chacun. On ne se gêne pas dcrnnt lui; on
un mari trompé? .. . Car, c'est non moins posi- loge, au bal Tht'.•lu~son, am: réunions du Pa- dit : Quand le roi reviend1'a .. .. Cu on sait
lif, le pauvre Tallien est supplanlé dans le villon de Hanovre, à une soirée du Directeur qu'il n'est pas un répuLlieain Lien sé\ère Sur
cœur de la volage Thérésia par ce poseur de Barras .... Mais c'est à la Chaumièn~, c'est les principes; on se di!, dans les groupes,
que c'est lui, Tallien, qui a été le principal
Barras. Cela, tout le monde le mit, et Tallien
quand elle reçoit chez elle, que !!me 'l'allirn ortisan de la paix avec l'Espagne; on se racomme les autres, sans doute.
sait fan'e passer les heures agréablement. conte que, grâce à sa charmante frrnme, il
C'est un trÜ,le jour que celui où le voile
Elle a un tri laient pour Lien grouper son est hès bien vu en cc pays, .qu' « il a une
des illusions se déchire complètement et où
monde! Ses amies sont des femmes si char- correspondance acthc et rrgulière avec le
l'homme pénètre taule la bassesse d'âme
mantes! Voici la citoyenne llainguerlot, duc d'Alcudia; que, par suite de celle liabon,
d'ur.e femme aimée. Tallien, quelque peu
grande, jolie, élégante, vire dans ses rcpar- il est parvenu à foire rendre à son beau. père
difficile qu'il puisse être sur le chapitre de
tiei&lt;, piquante dans tout ce qu'elle dit, cour- tous ses honneurF, sa place, sa fortune et
la moralité, passe par toutes les tortures de
tisée par les hommes de lettres cl les artisles mème des indemnilés; qu'il a fail écarler et
l'amant, du mari trahi. Ses préoccupations
qui lui prêtent de leur esprit, jalousée par exilèr les principaux ennemis de Cabarrus;
se lisent sur son visage. Peut-être cssaie-t-il
tontes les femmes qui lui refusent jusqu'à que le duc d'Alcudia !ni a annoncé cette noude quelr1ues scènes, peut-être menace-l-il
celui qu'elle a. Vuici la citoyenne Hamelin, velle dans une leUre qu'il a rrçue au milieu
d'un éclat .... Mais on le prend de haut a1·cc
créole ou plutOl mulâtresse, l'air vaporeux de janvier, Icure remplie de flagorneries et
lui, on sait les moyens de lui fermer la
et canaille à la fois, le propos polisson, le de proleslalions d'amitié les plus humbles,
bouthe et de lui prouver qu'il a tous les
geste libre, la mise encore plus : lanccus:e lellre que Tallien a communiquée à plus de
torts. Ses emLarras d'argent, hélas! ne le lui
des C( nudités gazées &gt;&gt; , la voici, à peine deux cents pcrrnnnes 1• &gt;&gt; ci-Ali! uaimcnt,
montrent que trop.
arrivée, entourée de toute une cour de jeunes 'l'allien est si bien que cela a1·ec la Cour d'EsSon beau costume de député aux Cinqgens détaillant, l'œil allumé sous leur énorme pagne!. .. Et pourquoi?•.. -D'où venez-vous
Cenis ne le console pas de ses tristesses. Ce
lorgnon, les beautés plasti11ues de cette im- donc que vous ne savez pas que Tallien est
costume n'est a~surJmeut pas si beau que
pertinente de salon. Et puis, voici la ci- le meilleur royaliste de la l\épubliquc francelui de Barras, mais il a Lien aussi son métoyenne Mailly de Cbâtcaurenaull, la peau çaise, que sa femme Œt au mieux avec le
rile. Ceci a son importance, car les femmes
blanche et rose, l'œil candid&lt;', causant Leau• marquis del Campo, ambassadeur d'Espagne,
jugent souvent des talents d'un homme
coup, souriant loujrmrs, la citoyenne de et quf', depuis qu'il a fait rendre à son beaud'après la coupe ou la couleur de ses ,èteKrüdner, blonde Livonicnne donl le mysli- père les bieus r1ui lui avairnt été confisc1ués,
mcnls. Une robe longue el blanrhe comme
eisme futur ne paraissait pas près alors de (r il a proposé ou duc d'Akudia la couronne
celle du Pape, un manteau écarlate comme
foire éclosion; cl Mme de Navailles, et la de France 2 JJ . I&lt; Cabarrus va travailler de
celui de Richelieu, une toque de velours bleu
citoyenne Saint-Fargeau, la fille de la nation, toutes ses forces à la réussite de cc projel. lJ
comme celle de Cbéruhin, une écharpe en
el la citorenne Beauharnais, et la citoyenne - Mais s'il ne r~ussit pas? ... - Eh bien!
ccirllurc comme celle de Vénus : voilà le
de ForLin ... . Du ràlé des hommes, Lenoir, Tallien soutiendra Louis .\l'JI!. - !lais il
costume du législateur Tallien. Mais Tbérésia
Digeon, Hoffmann, Méhul, Arnauld, ~I. de 11'est pas populairr .... - Cc sera alors le duc
le troure plus ridicule quïmposaut dans cet
Cbàleaurenault causant morale dans ce sin- d'Orléans; n'a-t-il pas eu, en :1702, des
accoutrement. et lui préfère Barras. li est si
?ulier pêle-mèle de toutes les immoralilés a\'ec accointances avrc Je père de ce prince, pour
charm~nt, Juil Carnot n'a-t-il pas dil, l'autre
Mme de Cl1astcnay, U. Récamier r1ui promet l'organisation des.... Chut! le voit.:i, il
jour, qtt' {1 il ayait tous ks vices du Régent
d'amener sa jeune femme à Ja prothainc pourrait nous entendre. &gt;&gt;
sans avoir une seule de ses qualités'!. .. n EL
fète, M. Séguin, M. Pcrregaux, M. llottinTallirn passe. Derrière lui marche un petit
quel plus bel éloge peut-on faire d'un homme
guer, Ilarras, FrPron, Tallien enljn, le maître officier, maigre, la peau jaune collée sur les
auprès de ccrlaincs femmes? ... Aussi les
de la maison. Mais que sont ces vulgaires tempes, les cheveux p)ats collés sur la peau.
avantages moraux et physiques du Directeur
politiciens à rôté des arlisles et des gens de C'est le général Bonaparte, qui a maintenant
l'ont-ils dJfinilivement rmporlé, chez la peu
lellres qu'ils coudoient? Que sont-ils à cùté un uniforme neuf. Les hommes à collets rerts
sé\·ère Thérésia, sur ceux &lt;le son mari.
de ces ~migrés rentrés qui, arec leur habi- regardent arec un certain mépris cc grinQuoi qu'il rn soit, la citorennc Tallien metude du monJe, parlent tl circull'ut d1rz l,1 galet r1ui les a si bien mitraillés sur les marnait une ,·ie de µlu s en plus l'Il l'air.
citoyenne Tallien, arec la même aisance que ches Je Sainl-rloch, lrnusc&gt;cnl les épaules et
Le Directoire aurait bien rnulu dunrwr au
jadis dans les salons d s \'ersailles? ... S'il y ront causer arec la veure ncauharnais, qu·ou
peuple, comme les Empereurs de l'aui.:ieune
a qudtiu'un 11ui ne parait pas èlre chC"z lui, sait ètre du dernier bien arec lui, comrue
llome, 1w1ie111 el circenses, du pain et dl's
dans ce salon, c'est Lil'II Je moîtrc de la avec Barras; mais c'est auprès de la cilo)ennc
fètes. Ne pouvaut lui donner du pain, il se
mai~on , cv u·loyt' par lïnt:ro~·al,lc aY('C ~on Tallien que lJ foule est le plus compadt&gt;,
rabattait ~ur lc.s fè1es : fètc du 21 jauvier,
habit Llt:u, les maius dans lès pod,cs de son c'est autour d'elle que papillonnent tous les
lète du 2(j messidor (14 juiLieL), fètc du
pantalon jaune montant jusqu'a ux aissdlcs; hommagrs : {{ Qul'lle frmmf! cha-m:mlc !
!} thermidor, fète du I er vendémiaire (1cr jour
par l'émigré, arec sa perru11ue poudrée, son Elle est à fai-e mou-i 1famou ! 1&gt; 'l'e.ls sonl
de l'année répuLlicaine ) ; puis, fète.s à
1. .llAI.J.r.T DU p"~, t. 11 , p. 10.
les propos qu'on saisit au \'o) cl.trz les jeunes
chac1uc victoire, et ces fètes, grâce à nus
2. lbid.
grns qui s't·n vonl.
( A suivre,)

joSEJU

TURQUAN.

�LES FEMMES DU SECOND

Julie de Lespinasse

L' AM1JASSAD~1CE

Par Henry l{0UJ0N 1 de l'Académie française.

"'"'

AUX

EMPIRE

CHEVEUX

~

D'O~

La comtesse Le Hon
Messieurs Georges et Jean Monval ont découvert, dans un volume provenant de 1a bibliothèque du marquis de La RochefoucauldLiancourt, un manuscritde huilfeuillels dont
l'écriture est, sans nul doute, celle de Julie de
Lespinasse. Le manuscrit porte ce titre :
Porl.-ail de Madame .... Une femme qu'on ne
nomme point s'y trouve analysée a,,ec la plus
élé•anle
cl la plus perspicace férocité. Il• a
0
été facile d'identifier le modèle du porlra,t :
à chaque ligne, à chaque mot, l'on reconnaît
la comlesse de Bourflers, l'idole de la société
du Temple. !lais fallait-il attribuer à la dolente
Lespinasse ce chef-d'œuvre de littérature féminine? Le style n'est pas dans sa manière douceâtre; il est fait de menues phrases sifflantes
qui crachent leur venin par petites gouUes.
MM. Monval n'bésilent point à attribuer à la
marquise du Deffand ce portrait de Mme de
Boufflers. Julie de Lespinasse aurait simplement tenu la plume sous la dictée de la vieille
aveugle. On voit la scène d'ici. Il y a eu
bureau d'esprit dans le salon de Saint-Joseph;
tous les papillons ont tournoyé autour de la
rayonnante BouFllers. La petite mère du
lJeffand, c&lt; murée dans le cachot de sa cécité J&gt;,
a entendu toute la soirée la musique des
madrigaux monter vers &lt;1 l'Idole l&gt;. Et, par
surcroit, la comtesse de Boufllers ne s'est pas
contentée d'être belle; elle a eu de l'esprit,
elle s'est prononcée sur la politique el la
morale, elle a philosophé. Les sentences ont
coulé à flots de celle bouche éclatante . ll a
fallu que Mme du Defünd fit rouler son fauteuil vers le cercle où la Boufners pontifiait
parmi les désirs. Enfin elle est partie, l'accapareuse! Derrière elle, le salon s'est vidé.
L'aveugle et sa demoiselle de compagnie
restent seules. « Uettez-vous là, mon cœur,
et écrivez ! l&gt; Alors la voix cassée a dicté rageusement les rancunes du vieux cœur flétri.
Et Lespinasse, sans trop de déplaisir, a obéi.
&lt;! Mme de ... , sans être ni belle, ni fraiche,
ni même jolie, ni bien faite, a beaucoup de
grâces dans tout l'ensemble de son visage et
de sa personne ... »
Ici Mme du DuITand s'est interrompue :
« Uites-moi, ·mignonne, est-ce que vous lui
trouvez tant de gr,1ces, à cette Bouffler~? Vous
qui par bonheur avez vos Ieux, comprenezvous ce qu'ils ont tous à s'échauffer pour cette

pédante? " Julie de !'Espinasse répond avec
une petite toux équivoque : (( On ne saurait
nier qu'elle est faite passablement. »
Et un long silence rend encore plus désert
et plus maussade le salon où ces deux femmes,
la galante retraitée et la jeune fille laide,
communienl 1 sans se l'avouer, dans la haine
de la beauté triomphante. &lt;! Moi aussi, se dit
la vieille marquise, j'ai été charmante. Boufflers trône au Temple, dans la salle des
Quatre-Glaces, et le prince de Conti est à ses
pieds. Il y a quarante ans, j'ai soupé avec le
régent. Pourquoi ne m'a-t-il gardé que quinze
jours? Je mourrai sans comprendre les raisons
qui ont détaché de moi ce polisson délicieux.
J'aurais fait une fav,orite accomplie. Ma vie
fut manquée. Ma part d'amour, c'est avec ce
pauvre président Uénault que je l'ai mangée,
en maigres tartines. Je méritais mieux. n
Cependant Mlle de Lespinasse rêve de son
côté : « C'est un froid chevalier que d'Alembert. J'ai de l'esprit, de la seosibilité, du
charme. A quoi cela m'avance-t-il? Voici
bientôt dix ans que je végète dans la domesticité de cette vieille despotique qui me couvre
de caresses, qui me déteste et que j'exècre.
Si elle savait que tous les jours, avant d'aller
chez elle, ses amis montent dans ma chamLrelte et y tiennent séance, elle me chasserait
c.:,mme une servante! J'espère bien ne pas
mourir sans avoir aussi un salon à moi. Un
jour où l'autre, j'aurai de l'influence sur les
scrutins de l'Académie. Mais que ce sera donc
peu de chose encore! Je donnerais tout pour
èlre comme cette effrontée de comtesse de
Boufflers, avec des lèvres rouges, de gros bras
et des épaules blanches. lis me disent tous que
je suis aimable. C'est aimée que je \'oudrais
être. Jusqu'ici aucun d'eux ne m'a troublée.
Je sens en moi pourtant des trésors de passion inutilisés. Tandü: que je parle littérature,
à qui pensé-je? A un milirairc dont je serais
amoureuse éperdument. li Yiendra tôt ou tard,
ce militaire, et ce sera mon bourreau. Ah! si
j'élais belle! "
Du coin obscur où grogne l'aveugle, la
tremblotante voix recommence :
c&lt; Julie, ma chérie, écriYez :
cc Le cœur de Mme de ... , ou plutôt son
àme, car, de cœur, je ne lui en connais point,
est factice comme son esprit. On ne peut pas

dire qu'elle n'ait ni vices, ni vertus, ni même
des défauts et des travers; mais pour peu
qu'on l'étudie, on ne lui trouve ni sentiments,
ni passions, ni affections, ni goûts, ni haine. J&gt;
Ainsi de suite pendant huit feuillets. Celle
exécution de !!me de Boufllers fut, d'après la
&lt;laie probable, le dernier bon.moment que la
marquise du Deffand et Mlle de Lespinasse
aient passé ensemble. Elles se brouillèrent
aussilol après. Julie fonda son salon. Et le
militaire de ses rêves s'incarna dans le comte
de Guibert. Il lui apparut à la fête du lloulinJoli; elle connut alors la cruauté de l'amour
cl devint une virtuose incomparable de la
douleur. Guibert était volage. li faisait figure
de grand homme et les dames se disputaient
ses sourires. La pauvre Lespinasse eut à
lutter, entre cent rivales, contre cette maudite comtesse de Boufflers, toujours insolemment séduisanle à quaranlc-huil ans. Elle
écrivait à l'infidèle : « L'abbé !lorellet disait,
ces jours passés, et dans l'innocence de son
âme, que vous étiez fort amoureux de la comtesse de Boufflers. Si cela n'est pas tout à
fait vrai, cela est si vraisemblable qu'il me
semble que je n'aurais qu'à me plaindre de
ce que vous ne m'ayez pas mise dans la confidence. Je ne mus demande, pour vous acr1uilter envers moi, qu'une chosr, c'est de
me dire la vérité. l&gt;
Après avoir expédié celle làche supplique
douloureuse, Julie de Lespinasse songea sans
doute à cette soirée de jadis où Mme du
Deffand lui avait dicté le portrait de l'Idolc.
Elle a dù penser : ,, C'était une méchante
femme, mais qui ne manquait point de clairvoyance. Et qu'elle avait donc raison de délesler Mme de Boufflers. »
Deux croquis de Carmontelle, au musée
Condé, nous montrent l'idole el Julie. Devant
une table à thé toute .servie, la comtesse de
Boufflers, en déshabillé de mousseline, semble
sortir des nuées; une heureuse tète rose
émero-e des blancheurs. Puis voici Lespinasse,
o
.
en robe
noire, tenue d'institutrice, profi I maigrelet, charme chétif; elle l'ait de la frivolité
et regarde dans le vague. Carmontelle, en
dépit de sa gaucherie, était psychologue. Il a
deviné ce que se disait la triste Julie :
« Pounruoi ne suis-je point belle? Quelle
iniquité! Jl

Par Frédéric LOUÉE.

C'était aux environs de septembre 1856 . mières lignes d'une leltre adressée à la comEn de certains milieux, Youés à l'indiscrétion tesse Le Hon :
professionnelle, - politiques, diplomatiques
ou policiers, - circulaient de singuliers ra« Saint-Pétersbourg, 1856.
contars, au sujet d'un événement d'ordre
(( Je me marie .... L'empereur le veut et
privé rendu public par la qualité des per- la France le désire. Pendant que j'étais au
sonnes .
pouvoir, les rapports de police me disaient
On y mettait en cause vn homme d'État toujours : (( Mariez-vom .... Mariez-vous. »
du plus brillant relief, qu'un miraculeux J'espère, et le désire, que ma femme n'aura
concours de circonstances avait poussé à édi- pas de meilleure amie que vous, et que vous
fier, de ses propres mains, une fortune non ne perdrez pas l'habitude du chemin de
moins extraordinaire. Et l'on y mêlait le nom Bade ....
d'une femme du monde, célèbre par sa
&lt;&lt; Mon:'lr. &gt;&gt;
beauté, par l'éclat de ses réceptions, par ms
qualités rares d'esprit et de cœur, et que la ,
M. de Morny se maria donc, pour le bonchronique quotidienne n'oubliait jamais de heur de la France, comme_il Je croyait, et
porter en première ligne, parmi celles qui pour le sien. li épousa une ,jeune el blonde
gouvernaient l'esprit de Paris. Un incident de princesse moscovite, aux yeux noirs, aux
lettres échangées, grossi de toutes les cir- traits fins, à la tournure élégante, Sophie
constances qu'il plaisait aux imaginations d'y 'l'r~mbctzkoï, demoiselle d'honneur de la t.rnajouter, avait donné le vol à ces propos et
commentaires.
I1 s'agissait, quant au fond de l'histoire,
du mariage, bruyamment annoncé, de !f. de
Morny, alors ambassadeur extraordinaire de
France près la Cour de Russie, et qui s'y était
rendu avec une suite pompeuse, à l'occasion
du couronnement du tsar Alexandre II ....
Des difficultés s'étaient produites, issues de
causes tout intimes . Des réclamations avaient
été formulées. li avait fallu, disait-on, par
ordre supérieur, prendre des mesures, intervenir.
On savait bien, en parlant d'épousailles,
qu'avec ses goûts voyageurs le duc de Morny
entama plus d'une fois de telles négociations,
sans les conclure.
li faillit serrer les liens d'hyménée à Florence. Avant son départ, il était fortement
parlé de son union avec une Américaine,
plus lard devenue l'une des comtesses de
Moltke; puis encore avec une charmante
jeune fille du faubourg Saint-Germain, ~Ille
de Bondeville. On le crut, un moment,
engagé du côté de l'Angleterre. Les bans
allaient même être publiés, à Londres, lorsLE DUC DE l\IOR~Y EN 1852
qu'on apprit qu'il venait de se fiancer a, cc
D'après le dessin de A. FAR CY ,
une beau té russe.
liais, cette fois, la chose était formelle.
Lui-même,_ haussant Ie ton au langage rine, qu'il avait fascinée dans un bal d'amd'un chef d'Etat, qui croit indispensable au
i . li le faut dire aussi : elle n'a\·ail aucune forbonheur de ses peuples la réalisation de s•s tune.
Celte descendante d'un des compagnons de
personnelles joie:-:, lui-même l'avait annoncé flurik , le liéros national et fondateur· de la monarchie
d'une façon presque solennelle, dans ces pre- russe , èlait L_oule prêle, quand survint llorn y, à épou1

..

IIENRY

ROUJON ,

de l'Academie française.

ser le premi er grand seigneut', qui lui demanderait

bassade, a\'eC son charme habituel, bien quïl
eût le double de son âge 1 •
La nouvelle, aussitôt que connue, avait fait
naître, dans l'àme de quelques grandes dames
parisiennes, comme une vague impression de
délaissement. Elle aYait provoqué des revendications plus fondées, de la part de celle qui
fut la providence des ambitions de Morny, à
ses débuts, de celle qui put dire :
•
« - Je le pris sous-lieutenant,je le laisse
ambassadeur. )J
En l'associant à de larges combinaisons industrielles et financières, dont les siens et
son mari assurèrent le dé\'eloppement et le
succès, la comtesse Le Hon av,1it mis entre
ses mains les éléments de puissance et d'autorîté, qui furent les premiers facteurs de sa
haute fortune polilique. Elle y avait engagé,
dis-je, plus que sa confiance, - ses biens
aussi. Quelques millions étaient restés en
route. Une _mise au point s'imposait.
La protestation que n'avait pu retenir la
comtesse Le Hon était rerenue de Saint-PélPrsbourg à Paris, par voies extra-diplomatiques. M. de Morny avait fait pr:ir un de ses
courriers pour en remettre le texte direclement à l'empereur.
De suite on en exagéra, outre mesure·, le
sens et la portée. Des serviteurs trOIJ11Jzê1és
prirent l'alarme. A les entendre, de. ·graves
révélations allaient surgir de cet inddcnt.
Des divulgations fàcheuses, à l'encontre des
fauteurs du coup d'État, étaient imminentes,
~i l'on ne se mellait en garde aussitôt. Déjà,
prétendait-on, des papiers dangereux étaient
entre les mains des princes d'Orléans; et
d'autres allaient partir, qui menaçaient d'a rnir
un retentissement déplorable. Toutes ces suppositions bizarres avaient trouve créance, aux
Tuileries. L'empereur avait jeté ces paroles à
l'un de ses agents secrets :
&lt;! Allez, agissez vite, et énergi[Juement. )J
Francesco Piétri, qui régentait alors le domaine où gouverne, en 1011, M. Lépine, était
entré dans une violente agitation, comme si
l'on e[Lt eu vent d'un complot contre la sùreté
de l'Etat. Des imaginations ridicules avaient
inspiré des décisions non moins extravagantes. Quelques hommes de police avaient
sa main. Tout alla, d'ailleurs, au mieux Jcs inlêrèls
comme du bonheur de )loruy. L'e mpereur de Russie
attribua une dotation importante, en faveur de son
mariage avec l'ambassad eur de France, à la princesse
Sophie T'roubclzkoï.

�l
1f1ST0~1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
lait irruption dans l'hôtel el pénétré dans les Litre de la paix ou de la guerre. Récnnm(nt, veau , pour éclairer l'horizon maussatle. La
apparlemenls de la comtesse Le Hon. o·une son ambassade, à Paris, avait apporlé, a\'ec comtesse Le Hon fut celle étoile. JI ne lui falvoix sombre, l'un d'eux, le spadassin corse elle, un présent roial. Cette couronne, offerte lut, exprime Arsène Iloussa)'C, qu'un regard
Griscelli, avait exigé qu'on lui livrât, sans i, un prince de la famille de France, le duc et un sourire pour entrainer le') eœurs, et il
attendre, la mystérieuse casselle renfermant de Nemours l'avait refusée. A 1a possession ajoute, en son langage de poète :
et Elle enchaîna, dans ses cheveux blonds,
les pièces secrètes et rcdoulées. Elle a\!ail de ce ro~ aume il avait préféré l'assurance
les
dieux et les hommes du jour. o
remis à ces gens la fameuse boîte, qui ne palriolique de ne point troubler, en l'acccpElle
était, en effet, très blonde el fort jolie,
tanl,
la
paix
de
ses
concitoyens.
conlenail que des leures et qu'on alla déposer,
la
sédui.:ante
femme que l'une de ses chères
La
jeune
comlesse
Le
Hon
n'eut
pas
à
recomme un précieux butin, dans le cabinet de
Napoléon Ill. Griscc\li, qui avait conduit celle prendre, avec son mari, le chemin de Brux.elles. amies, Mme Janvier de la Molte, et l'académcrveilleme expédilion, rrçut six mille francs Un autre prétendant, agréé des puissances, micien Valout appelaient, à tour de rôle et
de récompense. Tout rentra dans le calme. le prince de Saxe-Cobourg, avait ceint le dia- sans s'être concertés, en leurs lettres: C! Mon
Tant de hruit s'était fait uniquement autour dème dont n'avait pas voulu le duc de Ne- Iris aux ~eux bleus. 1&gt;
JI m'a été permis de l'entrevoir, mieux
d'une question de comptabilité délicate et mours , et confirmé le comte Le llon dans son
embrouillél', - llÙ le ministre nouher devait poste de ministre plt!nipotcntiaire. Elle a,,ait que d'imagination pure, en contemplant lonramener l'ordre et 1a lumière, à la légitime son sort il\-:é, pour longtemps, dans la capi- guement, chez la princesse Poniatowska, sa
fille, un tableau superbe de Dubufe ainé, qui
tale française.
satis[action di:: la comtesse Le lion 1 •
la
représente en pied. C'est une rencontre
C!
Que
nous
importe
celle
couronne
L'empressement, le zèle qu'y déploya Ilouher
furent même si prononcés qu'il en résulta étrangère, lui dit un prince, si vous nous 3.ssez rare qu'un portrait de femme, avec la
fixitl! de son expression, avec ce sourire infaune rupture complète de l ..ancien a,·ocat &lt;le restez! Jl
tigable, qui ne s'adresse à personne, ces yeux
Elle
était
arrivée
fort
à
propos.
Un
roi
sans
Hiom et futur« ,•ice-empereur J&gt; avec Morny;
toujours ouverts, qui YOUS suivent partout
prestige,
une
Cour
sans
courtisans,
des
salons
et l'on sail 11uel grave préjudice causèr~nt les
conséquences de celle brouille à la stabilité sans éclat, sau[ un ou deux, dans tout Paris .... sans vous voir; il est assez rare, dis-je,
On therchait, quand elle vint, si, de quelqu e qu'une telle et passagère figure, immobilisée
de l'Empire ' ·
U en fol encore parlé quelque temps, en pari, ne se lèverait pas bientôt un astre nou- sur la toile, contenle pleinement la pensée.
Mais, quand le fluide lumin('ux
vertu de ce privilège qu'aH1il le
s'y
est répandu, pour en illuminer
duc de Morny de pass'onncr !"opilous les traits, que l'impression est
nion sur tout ce qui concernait sa
autre! En l'admirant là, si vraie,
personne ou ses actes.
si
rapprochée de nous, celle reine
Maisqueful, rllc-mêmr, lacomdrs
soiré1:s cl des bals d'autrefois,
tesse Le lion? Quel avait été rnn
je rendais grf1ce à l'art divin, r1ui
role défini, quelle ,a part de prespeut ainsi mainlenir dans la vie
tige dans l'espace de temps si brel
ks
êtres de beauté que nous a
que rrprésente la duréi d'une exisravis
la mort. Son image traduit
tence humaine?
adorablement l'idéai féminin du
Elle n'avait pas écrit et n'était
jour, lorsque Dubufe préludait aux
point sortie des limites de la vie
grâces un peu convenues de Win~
prÎ\'ée. Un moment, elle y pensa ;
tcrhalter; et, cependant, rien ne
elle arail comm{ ncé à rédiger drs
date:
ni le cm,tume, ni la pose, ni
notes, rappelant ce qu'elle avait
l'air du ,•isage. Elle est debout,
observé ou ressenti, au plus haut
cambrée avec une grâce attirante.
étage de la fortune et de la consiSes cheveux, tordus sur sa lêle,
dération mondaines; puis, elle s'élaissent
écbapper des boucles létai\ interrompue, par un sentiment
gères ondulant sur les épaules.
de modt'stie el de crainte en soi,
Toute la physionomie est animée
qui lui donnait à douter de l'étend'une
expression juvénile et caresdue de son esprit. A défaut de
sante.
Le sourire se joue dans ses
confidences intime~ , contresignées
prunelles,
comme sur sa bouche,
de sa main, vont nous répondre,
avivant les fossettes creusées dans
pour elle, des documents précis et
la Llancbeur rose de ses joues et
rares.
de son menton.
Fille d'un riche banquier de
C'est le charm{', en un mot,
Bruxelles, Mosselman, elle avait
dalls la per[ection du naturel.
épousé, très jeune, le comLe Charles-Aime-Joseph Le lion, l'un des
Étant ainsi, on la regarda heaufondateurs de la monarchie Leige,
roup.
Lorsque Mme Le Hon en Irait
et qui fut, . pendant onze années,
à
!'Opéra,
c'était, dans la salle,
le représentant du roi Léopold l"
un grand remuement de têtes vers
auprès du gomcrnement frân çais 3 •
cette loge de lace, qu'elle avait
Les circonstances élaient critiques.
arrêtée,
dès 1832, puis rnrs cette
Dans celle période mémoraùh•, où
L\ R EIN E; H ORTENSE ET SON F'ILS AI NÉ1 N APO LÉON-LOUIS-CHARLES.
baignoire
légendaire, où se pressètous les intérêts de l'Europe se
Ta bleau du BA RON G ÉRARD ( 18o7).
rent, autour d'elle, tant de persontrournient en lulle, la Belgique
nages illustres. Au fo~'er, ceux qui
élait au premier pfon, comme ar1

1. Cdtc salisl'adiun ruL-dl .i romplêlc ? La douce
:11uba$sadrice prétcudait le conlrairc. On lui avait
enlevé le ~roduit de SC3 capitaux :
« On m accorde trois millions , quand on m'en devrait si'l: 1 » disail-rllc à Estanceli11 1 qui m'a rêpété le
mot.

:2. llcm:m1uo11s-lc , CIJ pas$aul, l\ uulil'r f...1 l rcdcr:1.~le
de sa fortun e politique au frl•re de N3poléon 111. qui
l'avait &lt;fülingué, lorsqu'il n'étail qu'un jeune a\·ocat
de province, et l'avait puussC auprès du prince pl'Csidcnt.
Des médisants a,·ançaicnt que l'.CIIC chaleur mani-

""" 300"""

lc~lée dans la ùéf,wsc des i11Lérèls de la tomlessc I.e
li on a\'ail éveillé un vogue scnlimcnl de dépit tians
l'â me de Mme l\ouhcr.
i). t e Hon élail le prcmir.r ambassadem: de .Bclgiriuc, accrédite a_uprè.~ d'une cour élrangere, a la
suite de la formation du royaume.

1

1

1

paradaient dans le cortège du duc d'Orléans :
le comte de !lorny, le duc Decazes, le marquis de la Valette, le baron Thiers, - car il
élail baron, - Camille et Nestor
Iloqueplan, Saint-Marc Girardin
et les jeunes doctrinaires en appélit d'avantages sociaux moins
spéculatifs, erraient, empressés
et Oatteurs, sur sa trace.
Dès son apparition, elle anit
arrêté le regard et touché le cœur
du duc d·Orléans, le plus aimable et le plus aimé des princes
de la maison régnante. C'était un
rare esprit, une âme d'élite. S'il
avait su conquérir une inOuence
énorme sur l'armfie, s'il jouissait,
dans le pays, d'une extrême popularité, s'il était le -Mécène et
l'ami des artistes, il était bien
aussi le favori des reines de salons. Des autographes, adressés
de sa main à la belle ambassadrice, el qu'une heureuse fortune a portés sous nos )'CUX, vont
nous permettre de suivre, en
même temps que l'affection grandissante du prince, l'étatd'estime
olt l'on tenait, en ces milieux
arislocra1iques, la comtesse Le
lion et l'allraclion qu'elle exerçait.
Aussitôt qu 'il se lut porté à sa
rencontre, le duc d'Orléans, avec
une courtoisie cxtrême et des
égards parfaits, mil sa sollicitudé
lt rechercher les suffrages de la
gracieuse étrangère. Il ne manquait aucune occasion de lui marquer le prix qu'il allarbait à son
jugement, le désir qu'il avait de
connaître, préférabll'ment à celle
d~s autres, son opinion en toutes
choses . Cbacun et chacune, dans
l'entourage familial du roi, qui,
lui-même, s'était avisé de littérature el composa un opéra, cultivait une inclination, un goût artistique. D'Aumale devait mêler
la plume à l'épée. Joinville cl
Nemours dessinaient. La princesse Uarie
sculptait dans le marbre des œuvres dignes
de durée. L'héritier présomptif, " Mgr d'Orléans », s'adonnait à la peinture. Sans prétendre à aucune supériorité, dans ce genre,
il ne lui était pas indîflërcnt de recueillir,
de bonne part, une approbation aimable,
une louange spirituelle, u:i à-propos flatteur sur le point de ses tentatives d'art,
de ses ébauches. Il ne s'en faisait pas accroire, quant au degré du talent; il lui était
sensible, toutefois, qu'on ne l'en jugeât pas
dénué.
Avec une modestie non ·feinte , mais
qui ne demandait qu'à êlre encouragée, et
avec une délicatesse respectueuse dans les
termes, dont il ne se départit jamais, il incitait doucement la comtesse Le Hon à lui en
donner l'assurance, certain jour qu'il lui en-

voyait une œuvrette de sa compos1t10n, enguirlandée de ce madrigal :
t( Je m'Pmpresse de profiter, madame, de

A COJHTESSE l.E 1fON

---

nement du boulevard du Temple. J'ai reconnu ce cœur, bon et généreux, dans les
accents d'indignation et de sympathie, qu'il
a su rendre si bien. J'y réponds,
eomme toujours, par un attacheIf
ment trop sincère pour que vous
n'y comptiez pas entièrement el
trop respectueux pour qu'il ne
soit pas toujours agréé par vous.
" Philippe d'OnLÉA"· »

L'allachemenl, donl parle le
prince, n'en resta pas toujour.l à
ce ton de cérémonie révérencieuse, à ce pur zèle un peu froid ;
mais, en s'approfondissant davantage, il se nuança d'une expression plus directe, plus personnelle el je dirai plus tendre,
comme dans ces lignes charmantes, qui ont, pour nous, l'int~rêt
de compléter le porlr;il de celle
11 qui elles furent adressées :
Tuileries, dimand1e matin.
&lt;c On a beaucoup parlé de vous,
hier soir, au salon, et d'une manière qui a été Lien douce à mon
cœur; car, parmi les nombreux
iuterlocuteurs, il ne s'en est pas
trouvé un seul ni une seule qui
ait laissé échapper un blàme ni
une parole amère envers vous. Je
ne puis vous dire combien je
jouissais de ce triomphe, que
vous remportiez sur Ja médisance
el sur l'esprit de critique de notre salon; j'ai été vraiml'nt heureux de voir que l'on vous ait
rt1ndu justice el que tout ce qu'il
l' a de bon, de noble, d.élcl'é en
,ous ne rf'ste pas inaprrçu. Les
sensations les plus vives sont en
ceux que l'on aime; cc wnt leur3
peines qu'on ressent encore plus
profondément que les siennes
propres; ce sont aussi leurs plai:sirs aux11uels on prend une part
plus grande qu'elles- mêmes.
Aussi vous n~ sauriez croire combien j'ai d'amour-propre pour vous.
(&lt; Ferdinand-Philippe d'0•1.iA,s . »
&lt;c

LA CO ~I TE:SSE LE ll o N, AMB .~SSA ORI CE DE 8F:LGI QU E:.

JJ'o tri:s I'! laNeau de DunuFE,

votre gracieuse permission pour vous prier
d'accepter ce croquis à l'aquarelle. Je rédame,
en faveur de ma palette, toute l'indulgence
dont nous avons, elle et moi, grand besoin;
néanmoins, je me consolerai même de la critique d'un juge aussi sûr que vous, madame,
si j'ai pu vous occuper, un instant, de celui
qui saisit cette occasion de vous renouveler
ses hommages.
(1 Ferdinand-Philippe d'On,ÉANS. Il
D'autres lettres du duc d'Orléans avaient
pris le même chemin, avant celle-ci, qu'ir:spirèrent des circonslances moins frivoles.
C'était au lendemain de l'attentat de Fieschi:
c&lt; Je suis très reconnaissant à voire cœur,
madame, des sentiments qu'il nous a témoignés , lorsque vous avez appris l'horrible évé-

Toute critique rendait les armes à la douceur de~ attraits qui tempéraient de gfilce
ses airs de reine. Les femmes, sans trop de
jalousie, lui résignaient l'empire de la hraut~,
parce qu'elle étaH souverainement bonne et
qu'il semblait naturel qu'une âme si tendre
eùl un charmant visage pour l'exprimer. Elle
avait une grande raison d'être aimée et le secret le plus sûr pour endormir le.l passions
envieuses : c'était son ardeur à seconder les
désirs de ses amis. J'en vois les signes dan s
une foule de lettres la remerciant d'un service rendu ou 1a priant d'un serYice à rendre.
Elle joignait à tout ce qui plaît tout ce qui
attire et tout ce qui touche. Dans l'intime,
elle séduisait par la mutinerie du geste, la

�"------------------------------------

1f1ST0'/{1.JI
jolie ioffoxion de la voix, l'espièglerie ùe ses
yeux rieurs. Car, visiblement, le rire de ses
lèvres se réflétait dans le bleu de son regard
caressant et animé. On ne résistait
point à ce rayonnement s1mpat.hique; et c'était un besoin, en sa
présence, de le lui dire, sans qu'elle
pùt s'en défendre. Devisait-elle à
table, voulait-elle conter quelque
histoire? On l'interrompait, à chaque minute,· pour revenir sur une
attention dont elle était l'objet,
pour insinuer à son adresse un
compliment. Elle devait répéter
plus d'une fois, avec une expression
d'aimable impatience, ce : &lt;( Laissez-moi donc parler », qu'on connai ~sait si bien autour d'elle.
Té'moin ce passage d'une lettre débordante d'atfeclion, que lui écrivait, sous une impression de souvenance heureuse et de regret,
l'une de ses amies retirée, pendant
les vacances d'été, dans une modeste campagne de Maine-et-Loire :
(( Chère comtesse,
Si j'étais là, près de vous, si
je vous écoutais, un soir, comme
je me sentirais réveillée! On ne
sait ce que vaut un plaisir et son
vrai prix que lorsqu'on en est privé.
Je vois votre sourire, vos yflux de
gaieté, et j'entends vos : Dfais, laissez-moi donc parle/'! Je voudrais
bien vous interrompre et vous embrasser. Vous êtes trop aimable:
le savez-vous? On ne rnus le dit
pas assez. C'est avoir le charme
suprême que de posséder, réunis, comme
vous, l'esprit, le goût, le naturel.

avec le cœur. Encore s'intéressail-elle à ces
choses al'ec assez d'intelligence et de raison
pour en soutenir l'entretien.

politiques, elle avait su réserver, dans son
salon, le coin des arlistes, et aussi le coin
des femmes, où Mmes Duchâtel, de Liadières,
toutes les Laffitte, se repassaient
le dé de la causerie assez joliment
pour attirer, par là, les pas d'un
Walewski ou d'un Morny. On y
pouvait deviser aimablement, galamment. Elle s'y prêtait toute la
première. N'avait-ellepas ses beaux
esprits? L'académicien Vatout, l'inévitable &lt;( Vatout», quand il ne madrigalisait pas chez Mme Dosne,
courtisanail avec succès sur le tabouret de la comtesse Le Hon. Ses
mots, sinon sa personne, qui n'avait rien de séduisant, l'avaient
mis en situation de faveur dans la
maison; il y tranchait en amicale
liberté, comme on peut en juger
par ce hou t de conversation épistolaire. La comtesse prenait les eaux
à \ïchy, dans la belle saison, et
\'atout devait lui faire tenir des
nouvelles :
&lt;(

&lt;(

(( Adèle PERROT (Mme JA~v1ER

DE LA

MorTE).

)&gt;

S'il est vrai que la beauté d'une femme
s'épanouit sous les compliments des autres
femmes, il est visible aussi qu'on ne lui en
méuageait point les effets doux et rares.
Il fallait qu'on lui reconnût, en outre, du
jugement, de la sagacité, puisque des hommes du plus sérieux mérite se complaisaient
à lui faire part, soit en causant, soit en écrivant, de leurs idées, de leurs préoccupations.
J'ai, sous les yeux, une liasse de missives
développées, que lui envoyèrent des ministres
de la Belgique, Van Praët, entre autres, el
où ils ne craigoaient point d'aborder, aYec
elle, ambassadrice, les questions épioeuses
du moment..
Plus tard, de 1855 à i 856, c'est un diplomate, un futur ministre des Alfaires rtrangères, Thouvcnel, qui, de Constantinople, la
tient au courant des négociations engagées
sur les affaires d'Orient. Et j'en laisse.
Je ne dirais point qu'elle ne préférât, en
soi, des conversations moins austères, par
exemple des lettres de femmes, comme celles
de son amie, Mme Janvier, où l'esprit se joue
1. Yaloul avait ses grandes entrées aux Tuileries cl
au ch;iteau &lt;l'Eu sous le gouvernement de Juillet.

Paris, ce jeudi 3 août 18 '13,
à bord de mon li l de clou leur.

Si elle invitait un peu beaucoup d'hommes

Aimable et chère,
&lt;( Que vous êtes bonne d'arnir
songé à moi, que vous êtes gentille de m'avoir écrit quatre jolies
pages! En uaic sœur de la charité, ou plutôt en ange que vous
êtes, vous avez pitié du pauvre malade. Le ciel vous bénira!
&lt;( Je nis mieux, beaucoup
mieux .... Mais mon docteur n'est
pas assez imprudent pour m'envoyer à Vichy.
Il sait qu'il y a là certaine Naïade aux blonds
chereux, dont les yeux bleus, par leur douce
flamme, détruiraient toute espèce de vertu et
même la vertu des eaux. Je fais donc de la
sagesse dans mon alcô1:c et_ ~e ciel m:est témoin (le ciel de mon ht) s1 Je pense a autre
chose qu'à mériter ma liberté._ Qu'en fera!-j~?
Je devais faire un voyage en Egypte; mais J y
renonce et, si Dieu et le roi le permettent,
j'irai achever ma conva~es~ence ~u _chàtea_u
d' Eu 1 • Le départ est fixe, Je crois, a lundi.
Je n'ai pas été à Neuilly depuis quin_ze ,jours,
et je ne sais rien que par des on-d1l.
&lt;&lt; On dit que la princesse de Joimille est
très jolie et que, pour les traits, elle rappelle,
à la fois, la princesse llarie, et aussi un peu
la marquise de Loulé. On dit qu'il est question d'une haute proposition de mariage ....
Mais ... et puis mais .... On dit que la duchesse de Nemours et sa beauté ont grand
air en voyage .... Vous voyez que je suis hie~
maio-re en nouvelles. C'est l'imprévu qm
m'e~graisse sous ce rapporl, et je suis clo~é
dans mon tonneau, où je n'ai ni la philosophie
de Dioo-ène, ni le courage de Régulus. Cependant, ai quelque chose de romain, c'est de
manger couché, c'est de lire couché, c'est

'.'i"était-il pas de la famille? Un détail qui n'est pas
connu de tout le momie : \'alout était un fils de Phi-

lippe-Egalité et, par conscqucnl, un frère de Lo11isPl11lippe.

&lt;(

LOl,;IS-:N'APOLÉON BOXAPARTE.

rrravure d'E,11LE PrcHARO, d'après Se:BASTrEN ConNu.

De nature, elle avait le caractère facile,
l'humeur enjouée. Et l'impression s'en rendait communicative, aux alentours. La gravité de Guizot daignait sourire chez elle.
'fbiers, au sortir des Assemblées, retrouvait,
en sa compagnie, sa vivacilé méridionale.
Armand Bertin, le puissant directeur des Débals, qui forçait la volonté roplc et faisait
plier les minislèrés, se rendait, à sa voix, le
phis amène d(s causeurs.
Il ne dépendit pas d'elle qu'elle ne fit
danser Victor de Broglie, sur le tard de la
carrière du ministre, pair de France el
membre de l'Académie. Ne lui écrivait-il
pas, pour en décliner l'invitation, ces lignes
où passe une légère inquiétude :
&lt;c Vous êtes trop bonne de n'avoir pas tout
à fait oublié un pauvre solitaire, étranger,
désormais, au monde, à ses plaisirs, et je
voudrais qu'il me fût permis d'ajouter à ses
affaires. Je serais, dans un bal, un meuble
déplacé el ridicule ; mais, si vous le permettez, j'irai vous remercier, dans un moment
plus opportun, de votre obligeant souvenir.
(( V. OE BROGLIE. ))

f

J{

d'écrire couché. En vérité, le peuple-roi avait
de singulières manies; comme si le lit était
fait pour autre chose que pour ... dormir!. ..
Vatry m'a raconté vos succès. Où n'en auriezvous pas? Un flatteur lisait, hier, à côté de
moi, un volume de Cellamare, et j'ai souri au
portrait de Mme d'Avernes, l'ange de la volupté ....
'&lt; Adieu, charmante buveuse. Quanù sortirez-vous des eaux, comme Yénus?
(( V. VATOUT, ))
Le ton de la lettre est badin. Mais Vatout,
ne l'oublions pas, était un peu le Voilure du
salon de Mme Le lion .
Ses compliments et ses pointes la changeaient des conversations rmpesées des diplomates.
J'aurais idée que U. de Montrond, dont les
beaux jours en étaient à leur dernier quartier, dut faire acte de présence, lui aussi,
chez la comtesse Le Hon. Depuis le temps
qu'il promenait de par le monde son humeur
caustique et jouait au Chamfort, ayant prêté
de l'esprit à Talleyrand lui-même, on recherchait en lui le diseur de bons mots, le conteur
d'anecdotes, le voltairien acerbe, qui amusait
les présenls aux frais des absents. C'est lui
qui, rnyanl des gens de la meilleure compagnie se quereller au point de se jeter des
flambeaux à la tête, leur détachait gaiement :
« Comme j'avais raison de dire que vous
étiez bien ensemble! )&gt; Cc M. de ~lontrond,
dont la quiétude égoïste eût rendu jaloux un
Fontenelle, attendait ~t diner l'un de ses
amis, M. de Sampaye, et celui-ci ne venait
point, parce qu'il avait eu la malechance de
mourir en chemin. On annonce à Monlrond
la fatale nouvelle. li découpait un perdreau
truffé. Aussitôt, il se lève de table, comme
pour se livrer à un violent accès de désespoir,
puis, se rassied : il mange à lui seul le délicat
volatile. &lt;( C'est étrange, remarque-t-il, je
croyais que cela m'aurait coupé l'appétit! l&gt;
Et l'on racontait, du personnage, bien des
traits de la sorte, qui faisaient plus d'honneur à son esprit qu'à sa bonté d'àme,
Mme Le llon eut autour d'elle des gens
d'aussi belle humeur, el d'un cœur moins
sec.

1foN --.,.

térêt d'autrui, à produire des talents 1, elle désirât davantage d'être introduit. Tout
en al'ait elle-même réglé chaque détail, sug- homme un peu marquant s'interrogeait avec
géré les motifs de décoration et disposé tout une espèce d'anxiété sur le néant de sa gloire
l'aménagement intérieur. Rien dans son s'il n'avait pas acquis droit d'entrée dans
ameublement n'était en place, qu'elle ne l'eût l'hôtel du C( rond-point )&gt;. Tout ce que Paris
dessiné, modelé ou remanié. &lt;( Je veux, di- comptait de poitrines décorées rnulait y pasait-elle, que ce soit de telle façon ,, , et elle raitre, y jeter sa lueur ou son reflet.
précisait la chose ou fournissait le dessin.
Elle élail vraiment alors dans l'apogée de
Cet art féminin, cc don qu'elle possédait de cette faveur mondainf', dont les retours sont
mu mettre et de transformer, à son gré, les inévitables.
hasards de la richesse, d'animer d'une ,·ision
de gràce personnelle la froideur des marbres
li
el la lumière inerte de l'or, l'un de ses hùtcs,
Arsène Houssaye, les célébra, en ces vers _inLe salon de la comtesse Le Hon était netteconnus :
ment orléaniste. Il avait le caractère officieux, qui répondait à la situa'ion officielle
Voire palais, madame, est un ricl1e poème,
du mari et aux personnelles sympathies royaParadis idèal, que le Tasse lui-même
listes de tous deux. Les princes et les gouverEût choisi pour .lrmidc en ses rêl'es de feu.
nants de la monarchie de Juillet en avaient
Ainsi qu'une autre grande dame de beau- consacré la couleur par l'habitude, qu'ils
coup d'esprit, la comtesse de Castellane, elle avaient prise, d'y fréquenter assidûment.
transformait, quand il lui plaisait, ses salons Néanmoins, la comtesse étant femme et faien théâtre. On y donnait la comédie del'anl sant prévaloir, en cette qualité, les raisons
un public, dont chaque unité représentait du sentiment sur celles de la politique, elle
une aristocratie de race, de Laient, ou de entretint des relations et serra des attaches,
beauté.
((Ui eussent pu rendre suspect un esprit
Les diners 11u'elle donnait, à jour fixe, le moins sûr que le sien. Elle ne les afficbait
samedi, jouissaient d'une réputation notoire. pas; elle s'enl'eloppait, en les cultivant, des
lis étaient fameux beaucoup plus par le luxe YOiles de la prudence et de la discrétion,
et l'élégance qui présidaient à leur distribu- mais ne s'en laissait point détourner. Dès les
tion, que par le nombre de convives; car il se premiers temps où son alîection s'éreilla sur
limitait à quatorze et l'on n'excéda presque l'al'enir du jeune Morny, elle était en corresjamais ce chiffre d'invités!. Mais chacun en pondance suivie avec la reine Hortense.
parlait, au dehors. Il n'était guère de deLes originaux de ces lettres de la reine
meure aussi en vue que celle-là cl où l'on Hortense, nous les avons en main. Ce n'est

Dans les réunions à petit nombre excellent
les qualités d'une maitresse de maison. ~lais
la comtesse se fùt sentie trop privé!! de s'en
tenir aux lumières discrètes de la demi-intimité. C'était une grande metteuse en scène,
ayant l'amour i□génieux du faste et du décor.
En 1846, s'éleva, au rond-point des ChampsÉlysées, le majestueux. hôtel où s'écoulèrent
ses années les plus radieuses. Artiste par
août
- car elle peignait, .sculptait,. ou grao
.
vait des eaux-fortes - curieuse et rnvenlivc,
pour son plaisir autant que portée,.pour l'in1. Elle protégea beaucoup Tcnnyrc, le prédéce~scur de Darbedienne. - Elle eut une belle galerte
rie tableaux. Cne vente en fui faile, en 185!1, dont
quelques morceaux de choix, comme la S01·tie de
l'lcole, de Decamps, ou des peintures de Meissonier,
r1u'elle seconda beaucoup à ses dêhuls.
2. On y ,·oyait, d'ha~ilude, ~lorny, l'ambassadeur
rnssc l(isseicf, Estancehn, M. rie )lonl~uyon, cl'llober-

LA COMTESSE LE

LOUIS-NAPOLÉON DANS S.\ PRISON DE 11AM.
Dessiné d'af&gt;rés na/u,·e pa1· te Do~nrn CONNEAt'.

Arrnanil Bcrl111, Tl11crs, John Lemoinne, Yaloul
el le comte Léon de Laborde - le père de toute
une lignêe de femmes charmantes. Je trourc, par
hasard, de ce dernier personnage de l'Empire, membre de l'lnslitul, dircclCUI' tin )[usée des antiques au
Loune, plus tard direcleur général des Archives, ce
court billrt, où il s'efforce de répondre ~pirituellcmcol à une invitalioo de la comtesse :
SHI,

« Du pam sec, cl ,·ous me comblerez de bonheur.
Jus-~z. un peu a'.cc du melon el du dessert. Qurnl au
cu1s1 11er fu tur, Je ne me permels aucuue ohservation;
j'ai trop d'inlêrèl à être bien avec celle haute puis•
sance.
« ,\ demain, cht're madame.
« \'otre dévoué scrrilcur,
(( OE LA&amp;ORJlP.. »

�r---

_______________

,.

111STOR._1.Jl

pas sans un émoi d'irriaginalion facile à concevoir que je palpe· ces _feuillets jaunis où se
laissa parler, sentir, vivre·, ·une fille d'impératrice, mèlée, très jell.[1e, à des splendeurs
incomparables, puis rejetée dans les tristesses
de l'exil et les soucis d'une existence pre~que

précaire, intcrrogc:mt, d'un œ.il anxieux, des
lever$ d'aube &lt;1u'elle ne verra pas luire, pres~cnlant peut-être, à travers les brouillards
opalines mu,rant l'horizon, des retours de
fortune inouïs, de merveilleux lendemains
cnsoléillés . Sur le fon&lt;l du tableau, IJU'évoqucnt ses confidences plaintives ou inquiètes,
:ie déc'lnvre la figure tragique de l'homme
qni connaîtra les plus brillantes et les plus
sombres extrémités de la dcslinée humaine.
Dans le secret des phrases alambiquées, par
les détours des allusions vagues et, cependant,
pressantes, une autre ph)'sionomie s'annonce,
non moins étonnante, celle de Morny, fils
caché d'une reine et frère inavoué d'un empereur, q11'unP suit~ dccirconstanccsexlraordinaires pou,.s:era !1 reprrndrc s:a place au
premiC'r rang, ainsi qnc par un droit héréditaire.
A première vue, les lcUres d'llortense à
Mme Le Hon n"ont rien qui frappe cl se distingue de l'ordinaire. Les caractères graphiques ont un aspect de banalité. Le p,picr
sur lcqûel a couru cette écriture abondante
et négligé eSt mince, sans élégance, dénué
de tout signe capable d'en trahir l'origine.
Mais c'est au fond des choses qu'on s'attache,
c'est p1r 111 i1u'on est retenu, car on y rt'çoit
l'impression directe des é,·énemcnts, tracée
d'une main que faisaient trembler, ltmr à
tour, les t'·motions &lt;lela tcndr~S!:.C, de l'am.iélé
ou de la c,Jlère.
Pour la plnpart, ell, s se rapportent aux
annél'S qui s'écoulèrent entre 1855 et 1838.
C'élait la pé,iodè trouble, a"enlun•usc, de la
carrièr~ de prétendant de l.ouis-'.'fapoléon; le
temps, en particulier, de la bizarro échauffourée de Strasbourg.
Peu de temps avant, accomplissant un
vopgc en Suisse, la blonde comlesse ~Yail
rendu \"i:ûtc à la reine Hortense et fait la
connaissance de Louis-Napoléon : « Qui sait
si nous nous reverrons? l&gt; s'était-on dit en se
quiuant. Quelques jours plus tard, elle rn
1rouvail à Berne, avec sa dame de compagnie.
Dans l'bôtd où elle ayait pris appartement,
on eut le dJsagrémeut de s'apercevoir, au
milieu de la nuit, q11c des voi~ins brupnts
s'étaient installés, en la chambre voisine,
allant, marchant, disculaut, parlant fort.
~)étaient-ils annoncés mus leurs véritaLlrs
noms? On pou Yail en concevoir le doute. Elle
n'en eut la certitude que plusieurs années
ensuite. Fialin de Persign~', causant avec
Min&lt;! Le 1-lnn, l'amenait sur le chemin des
suurcnirs. 1, Vous rappelez-vous, lui disait-il,
ces vui~ins incommodes, à Berne, qui, certaine nuit, troublèrent volre sommein Eh
bien, c'était le prince Louis et moi-même.
Nous nous rendions à Slrasbourg. l&gt;
De cette dernière équipée nous n'avons pas
à refaire le récit. Tandis qu'elle allait à ses

fins provisoires : la prison, l'exil, avant le'
trône, pour Je fataliste agissant qui s'y était
lancé, sa mère écrivait d'abondance à la
comtesse Le Hon. Outre qu'elle lui portait
une confiance sans bornes et un sincère attachement, elle n'ignorait point sa situation
influente à la cour i elle al tendait beaucoup
de son inter"ention auprès des ministres et
du roi. Elle lui livrait toutes ses impressions
du moment, comme elles se produisaient et
se succédaient, de jour C'n jour : soucis personnels de sa propre vie, inquiétudes sur sa
santé chancelante, anxiétés vives sur les agissements de son fils .
Cette correspondance, en ses façons extérieures, était enveloppée de beaucoup de précaulions et de mystères. On l'adressait poste
restante, sous des noms supposés, très bourgrois : une Aime Adèle Michrwl ou une
:llme Callit&gt;ri11e Loisel. Encore avait-on
trouvé q11elque péril à la première forme de
suscription; car je vois, sur l'une de ces
pages, en post-scriptum, une recommandation dilférrnte :
« Donnez-moi votre adresse à Paris, oll je
vous écrirai toujours comme pour une dame
C'ltherine; mais ce ne serait plus poste restante, ce qui paraît toujours louche ... . ,,
On y chercherait vainement le cachet de la
châtelaine d'Arenembrrg, el elle avait recommandé ~ la comtesse d'imiter son abstenlion.
- Votre petit cachet, lui dit-elle, est très
bien ainsi, puisque rien n'est gravé dessus.
Elle signe d'une manil•re quelconque :
Adèle Il ..•. , ou d'un parafe illisiLle, ou d'un
point, el c'est tout. Les perrnnncs y sont
désignées, de manière à ne pas s'y méprendre, par des détails qui parlent clair;
toutefois, on se garde dt! les qua'ifier nommément. Il est bon de se sentir instruit d'avance
ou de posséder la clé de ces allusions, pour
comprrndre entièrement de qui et de quoi il
retourne. Les titres d'alliance et de parenté
répondent à d1•s arrangements particuliers,
convenus enlrè la reine Hortense et l'ambassadrice, qu'dle n'appelle jamais : ma chè,·e
comtesse ni ma chère amie, mais bien : ma
chère n-ièce, lt la mode de Ilrclagne ou de
Belgique. Expressément lui recommandet-elle d'user de retour :
&lt;( Certainement, je suis votre amie sincère; appelez-moi donc de cc nom. Ct'pendan1, je pe111:.e qu'il serait préférable, dans
vos lettres, de mellrc ma tante el de prévrni r
volre sœur' qu'elle ait à en écrire de mèmC'.
C'est afin d'èlre !i même de les consen•cr, les
unes el les aulres, el que, si jamais les vôtres
passent sous des Jeux: étrangers, dies semblent émaner d'une nièce &lt;1ue j'aime tendrement. l&gt;

Sa préoccupation est si ,·ive de ne point
nuire à la tran_quill~té morale d'une si générruse et si dé\'ouée jeune amie!
·

Tant de circonspection, dans les formes,
ne l'empêche pas de s'exprimer fort libremeut sur le comple de ceux et de celles qu'elle
dénonce sans les nommer; elle ne se sent
que plus à son aise de dire, sous le voile, cc
qu'elle a sur le cœur, au sujet des oncles de
Louis-Napoléon, par exemple, voire même de
son mari à elle, le roi détrôné de llo\landc :
(C Croiriez-vous que les oncles, de peur,
ont été indignes? Aussi le mariage" eH-il
rompu. Des imbéciles, pour lesquels on aurait eu la sotLise de se sacrifier! Voilà quelle
récompense on en recueille; car c'étaient eux,
en somme, qui auraient prolité de la réussite
de celui qu'ils blàment aujourJ"hui. lJ

De temps en temps, la royale épisto\ii•re
laisse tomber ·quelques ré0exions atlri5tées
sur l'ingratitude du monde, sur ses illusions
cruellem~nl déçues par l'expérience :

« Je sens le besoin de fuir, aussi loin qu'il
me serait possible, cc monde oi1 je n'ai
trouvé que des douleurs, tandis que je n'avais
éprouvé que de doux sentiments pour lui.
Car j'ai eu la faiblesse d'aimer jusqu'à mes
ennemis, el ceux-là m'en onl bien punie.
&lt;t Là où je trouverai du calme et l'absence
de calomnie, là, seulement, je me dirai
contente. »
Mais le fond de sa correspondance est toujours la question irritanle de la famille napoléonienne : les affcclions ne furent jamais
lrès chaudes entre les Ileaubarnais et ]es
Bonaparte. 'l'iraillrmeots financiers, difficultés de règlements, arrérages tardifs, elle
se plaint aussi de ces choses, et pour en
faire retomber sur qui de droit, sur son
mari surtout, le pauvre roi de llollande, les
responsabilités :
« 4 février 1857.
&lt;t Je ne sais encore l'arrivée (de LouisNapoléon) que par les journaux, etje crains
que ce soit un faux bruit. Son père ne donne
signe de YÎC', mais c'est presque agir Lien
que de ne pas faire de mal. Comme on n'avait
pas voulu me prévenir d'avance, on avait
pris rargenl nécessaire chez le banquier,
c'est-à-dire une somme sur laquelle on avait
réellement des droits, puisqu'elle élait le produit d'un Lien ,·endu. Or, la première déclaration du père a été qu'il n'acquitterait
jamais cette delle, cl vous devinez qui a dû
la paier à sa place. Ah! les enfants qui
n'ont pas de famille doi,·cnt, parfois, se lélicitcr. Je deviendrais saint-simonienne! &gt;&gt;

" 51 décembre 1856.
Pendant ces trois jours d'angoiss~, j'ai

Entrainée par le Lesoin de répandre son
âme, elle ne déguise aucune des préoccupa-

1. Nous \·cr1·ons, plus loin, quelle êtait ccttu sœur
prHendue.

2. J,'u111on proJelée de la prini.:essu Matliiltle nvcc
son coùsin le prince l.oui,;-~apoléon.

&lt;c

L11 COMTESSE LE 1ION

pensé à vous, ma chère enfallt·; je me suis
dit :
« - Elle a senti comme moi \a-t-elle pu
le cacher? N'aura-t-elle pas montre trop dïntérêt en laissant voir son inquiétude? )&gt;

Cliché Braun et C"

LA COUR IMPÉRIALE A fONTAINEBLE~U (2 1 JUIN 186o).

ti?~s. qui la traversent : personnels soucis,
d1v1s1ons de famille, jalousies, rivalités intestines entre les Bonaparte, perplexités profondes sur le sort réservé à celui de ses fils
qui s'est imposé d'être le continuateur et le
seul dép~sitaire d~ la tradition napoléonienne,
retours mvolontmres de sa pensée vers un
· au~~e fils, qu'on ne nomme point, parre
qu 11 fut désavoué dès sa naissanee mais qui
réclame, pourtant, une place dans' les fibres
de son cœur. De celui qui s'appela tout simp!emen~, d'abord, Demorny, puis, gràce à la
separation des syllabes, et avec l'aide propice
de la particule : de Morni, en attendant l'adjonct~on, quand il aura richesse et puissance,
des t1lres de comte, de duc: de celui-là elle
ne parle pas en propres termes; mais elle ne
cesse d'y songer, et des allusions se répètent,
dans ces pages, qui le visent d'une manière
transparente.
·
Il ! a un terrible papier, renfermant le
secret, qui lui tient à cœur, et dont la divulgation possible est l'objet continuel de sa
crainte. Ce papier intéresse fort une autre
personne, la sœur encore, la sœur inconnue,
d?nt on parle toujours à mots couverts et qui
n est pas une parente, qui n'est pas une
VI. - H!STORJA, - Fasc. 47·

femme, mais un ami de la comtesse Le Hon,
Morny lui-même :
J'étais bien sûre que le papiet n'avait
été d~vulgué; mais il n'en a pas moins
ete trouve dans un portefeuille. Je ne l'avais
don~é- que pour le cas où il y aurait eu danger 1c1, et on m'avait garanti la promesse de ne
c(

~a~

s'en _servir que dans cette conjoncture. J'ai la
ce~tilu~e, comme on est loyal, qu'on ne
m aurait pas trompée. Je sais en outre
qu'on a cherché toutes les lettr~s de moi à
votre sœur. Les lui a-t-on rendues? Il me
semLle qu'on a dû voir la vérité .... Si l'on
avait été près du succès, on n'aurait pas eu
à s'en plaindre.

INDEX DES PERSOXNAGES

figurant
DANS LA PHOTOGRAPHIE CI-DES2US

...., 3oj w.

20

�. - - msTOR..1.ll

LI

(( Je compte aller en Angleterre, au printemps, je vous écrirai de là. Et, là seulement, je pourrai voir votre sœur Augustine!
et lui dire adieu. &gt;&gt;
On a prétendu que Louis-Napoléon et
Morny ne se rencontrèrent, pour la première
fois, qu'après la proclamation de la République, lorsque le futur empereur vint poser
sa candidature électorale à Paris. En réalité,
depuis Strasbourg et Boulogne, l'homme qui
était appelé à devenir l'esprit dirigeant du
second'Empire, Morny, n'avail pas perdu de
vue Napoléon, son frère. li se trouva avec lui
en Écosse. Et, sans se le dire peut-être,
mais ne l'ignorant point, tous deux ne furent
pas loin de se voir en même temps chez leur
mère, dans la dernière année de la vie de ]a
reine Hortense.
Les portions de correspondance concernant
Morny ne s'arrêtent pas aux di&gt;tails que nous
venons de lire. On y efOeure d'autres points
infiniment délicats de légitimation, sur lesquels nous préférons glisser, mais qui prendraient une singulière clarté, si l'on en
rapprochait les termes ambigus d'une déclaration autrement précise qu'on trOU\'a dans

les papiers de l'ancien ministre d'État~. et ,'était développé dans le salop de la comÉmile Ollivier affirme que Morny n'avait tesse Le Hon, lorsque Morny n'était encore
jamais eu le dessein de revendiquer un rang qu'un dPmi-personnage politique, incertain
dans la famille impériale, en le dévoilant. Il de la route à prendre, ayant un pied dans
n'usa pas de son droit; il en eut l'idée, ce- l'orléanisme, et l'autre pied dans le bonaparpendant, et des allusions, qui ne nous ont tisme. Là, son ambition et ses appPtits
pas échappé, dans une des Jeures de la reine s'étaient senti grandir. Là, s'étaient agités en
Hortense à la comtesse Le Hon, indiquaient son CPrveau des espoirs audacieux et téméassez qu'il y fut encouragé par elle-même, raires.
Qui s'en doutait, dans ce beau cercle
d'une mallère secrète et prudente.
Tel est, en effet, l'intérêt des lettres que orléaniste?
Un épais baodeau recouvrait les yeux des
nous venons de révéler; elles jettent des
politiques réputés les plus sagaces. La dictalueurs inattendues sur des côtés de la vie,
restés dans le vague, de ces personnages ture! qui songeait à cela, vraiment 1 Si, par
hasard, quelque augure importun en pronoshistoriques.
Tant que Louis Bonaparte était demeuré tiquait le noir présage, on se récriait, puis
silencieux à A1"enemberg et au secret dans la on riait de cette vaine menace.
&lt;c C'est dans ce milieu, précisément, me
prison de Ham, Morny n'avait pas laissé
soupçonner qu'il pût ètre, quelque jour, un racontait le général Estancelin (à un demirestaurateur d'empire. Il était au mieux avec siècle de distance), qu'ai-ant porté là-dessus
les princes d'Orléans, et l'infiuence de la la conversation et laissant voir ma crainte
comtesse Le lion en était, pour ainsi dire, le d'un terrible réveil pour le lendemain, je
trait d'union. Car il sut toujours, dans le jeu m'entendis répondre par Mme Dosne, la bellede ses ambitions comme dans la recherche mère de Tbiers :
&lt;f Monsieur Estancelin, il ne faut pas dire
de ses intérêts, de ses plaisirs, habilement
mettre les femmes de son cûté. Tout en rPs- de ces choses : personne ne veut de diclatant attaché d'àme et de cœur à la famille ture, pas même de celle de mon gend1·e ! 1&gt;
d'Orléans, qu'elle ne cessa jamais d'affecL'un des soirs qui précédèrent la fameuse
tionner, dans l'exil comme sur le trône, la
comtesse Le Hon, poussée par une inclination journée, Morny était resté, jusqu'à deux
plus forte, suivait, d'un regard complaisant, heures du matin, dans le petit salon au preles vues, les desseins de Morny, l'encoura- mier étage, songeant, ironique, au momen~
geait à les remplir et l'y aidait des moyens de faire jeter par les fenêtres des gens qm
que procure la fortune. Ou, plutôt, ses sym- étaient entrés par les portes ouvertes à deux
pathies s'entremêlaient, comme à soQ insu, battants.
dans la même et unique intention d'être
La reine Hortense ... , Morny .. . , Fleury ... ,
utile. De même qu"elle avait voulu atténuer,
sous la monarchie de Juillet, les rigueurs du Persigny, ces nom-:, ces influences, ces sympouvoir contre le prétendant bonapartiste, pathies, ne pouvaient qu'imprimer une sende même, sous la présidence et dans les pre- sible évoluûon aux sentiments politiques de
mières années de l'Empire, devait-elle user la comtesse Le Hon. Son salon se teinta
de son ascendant pour suspendre des mesures d'impérialisme, c'est-à-dire qu'il prit la couleur d'une préférence individuelle. L'aspect
de réaction contre les princes dépossédés.
Tout contre le somptueux hôtel de Mme Le fondamental n'en changea pas beaucoup,
Hon, aux Cbamps-Élysées ", se blottissait un toutefois, tant 11u'il continua d'occuper une
pavillon non moins célèbre et qu'on avait plaee dans les cercles de la haute société. On
surnommé, par comparaison de ses propor- continua d'y recevoir les amis poliliques d'un
tioas plus modestes avec celles du palais autre bord . Des affections anciennes, restées
voisin, et par une intention facile à com- au cœur de la coIDtes~e Le lion, ne s'en laisprendre, de ce sobriquet trop connu : la sèrent pas arracher par les alternatives du
Niche à Fidèle. C'est là que demeurait succès . Durant les dix-huit années de la restauration bonapartiste, et longtemps après la
Morny.
Il ne reste plus rien à connaitre du disparition de ce régime, elle se fit un devoir
coup d'État, tel qu'il l'avait prémédité, de d'entretenir des rapports fidèles avec la faconcert avec Saint-Arnaud, Maupas et Fleury. mille royale, dont le souverain se ralliait
On sait moins que le projet avait pris corps de façon si étroite à ceux de ses débuts

1. Ce détai"I, seul, suflirail à édairn tout le mvslérede la s1lua1ion. Comment eût-il pu être question
d'une Mos~elman. - la famille de Mme Le Hon étant
une des plus fortunées de la Belgique.
2. Morny était prênommé Aug11sle.
3. li y traça nettement, de sa main, ces lignes définitives : « Je suis le dernier fils de la reine, pendant le mariage du roi Louis de Hollande, par consèquenl, suiv.inl la loi, très rCgulîèrcmcnl prince
Bonaparte. frére légitime de \'em/&gt;ereur actuel, et
victime cl'un crime. c'est-il-dire 1 'une suppression
d'êtal. J'ai, pour établir mes droits - si j'étais homme
à le faire - plus de preuves qu'il n'en faudrait: la
notoriété, la ressemblance, des lettres de ma mère;
enfin, une leltre de mon frt'Jre, fjui le reconnait.
Bien que je sois, par principe, três peu disµosé it
m'en pré\'aloir, ce n'est pas une raison .... 1&gt; Et la

plume s'était arrêtée su.~ ces p_oints de s~spension.
Mais voici une autre piecc captl~le,. ~elevee av.cc la
plus scrupuleuse e1actitude sur 1. or1gmal (Reg1str~s
de l'élal civil de Paris 3" arromhs!'-emenl) : l'extrait
de naissance du rutur 'grand personnage d'Etat, duc
de Momy :
« L'an mil huit cent onze, le vingt-deux octobre,
à midi sonné, pa~-devant. no.us, f!laire du 1.11• a~·ro1_1dissemcnt de Paris, souss1gne, fa1saut fonction d ofhcier de l'élal civil :
« Est comparu 1t~sieur Claudc-;\fartin Gar~ien , d?Cteur
en méde1·ine et accoucheur, demeurant a Paris, rue
~lontm:u-tre, n° ·137, &lt;livision du Mail. lcqnel n~us _a
déclaré que l~jour d'liier, a deux heure~ du °!~lm, 11
est né chez lm un enfant du sexe masculm, qu 11 nous
prés.-ntc et auquel il donue les prërm~s Char!esAuguste-Louis-Joseph, lequel enfant est ne de Lomse-

Sa sollicitude, sur cc sujet, n'est pas en
repos. On a besoin de la rassurer à tout
moment:

c1 Je vous ai écrit, il y a deux jours. Vous
aurez mon opinion pour votre sœur. Je veux
qu'elle se sente heureuse et, si son amourpropre a été souvent froissé, qu'elle s'élève
au-dessus des opinions et en impose par là.
Je sais bien qu'il faut, pour cela, de la for.
tune, parce qu'elle assure l'indépendance 1 :
c'est à quoi il faut travailler .... Je vous dirai,
ma chère nièce, qu'une lettre reçue ici affirme
. que le père de votre cousin /Louis-Napoléon)
tient à cc qu'on termine mes affaires à ma
satisfaction i mais je n'ose pas y croire .... )&gt;
Et encore :
{! Je ne veux pas que votre sœur dérange
sa vie .... Qu'elle se soigne, voilà tout .... Que
jela sache heureuse, autant qu'il est possible,
,;oilà ce qu'il me faut. J&gt;
Puis, en post-scriptum :
&lt;1 Cette lettre est pour vous deux . »
Est-ce assez d'en écrire? Les sentiments
qu'elle est obligée de comprimer dans les
termes d'une correspondance indirecte n'auront pas à se contraindre, quand ils pourront s'exprimer de vive voix :
cc

6 décembre 1856.

~ 3o6 -

Emilie-Coralie Fleury, épouse &lt;lu sieur Au~uste-Jeanllyacinthe Demorny, propriétaire à Saint-Domingue,
demeurant à Villetaneuse, département de la Seine.
Lesdites J)l'ésenlalion et déclarnlion faites en présence des sieurs Ale-:us-Charlemagne Lamy, cordonnier,
âgé de 42 aos, demeuranl à P_aris, ru~ Bu!faut! n~ 2:&gt;,
ami, et de JoSf'ph ?t\anch, tailleur d habits, age dP.
40 _ans, demeurant a Paris, rue des Deux- ,eus, n" 3,
ami.
11 Lequel déclaranli et les témoins ont signé avec
nous, après lecture faite.
(Signé) : « Gardien, L1my, Ma~~h.
Cretté, ad;oml •·
4. Il devint la propriété de lime. Sabatier d'Espe~ra11. Le dépulè Archdeaeon occupa1l encore, en HlOti,
le pavillon ,·oisin.

triomphants dans le grand monde parisien .
Cependant, à travers res vicissitudes de
temps et de gou\'ernements, une grande
brèche avait été faile dans sa fortune. On ne
l'avait pas reconstituée sans brisures, après
le relevé de comptes sensationnel dont nous
parlions tout à l'heure. Les minC's de la
Vieille-Montagne avaient vu tarir leurs \"Cines
prodigues. Entre les doigts de la belle comtesse les brillants dividendes s'étaient écoulés
comme une onde.
li fallut, d'accord avec le comte Le Hon,
- qui ne se sépara jamais d'elle, contrairement à ce qu'on a prétendu, en alléguant des
inlervalles d'absence plus ou moins prolono-és
du diplomate à Bruxelles', - il fallut vendre
le palais qui avait été l'Olympe de sa souveraineté mondaine. Elle adopta de vivre les
trois quarts de 1'année en son château de
Condé'. Par échappées, elle reprenait possession de ce Paris, dont les fascinations, si
vaines r1u'on le dise, sont toujours prêtes à
ressaisir ceux et celles qui I.çs goûtèrent. Il
lui était resté, au fond de l'âme, quelque
amère souvenance de l'autrefois. Des regrets
passaient au travers de ses lettres; elle s'y
montrait, par instants, triste et désemparée,
et, bien qu'elle se flattât d'avoir mis son
cœur à la raison, ellP ne pom·ait s'empêcher
d'en exprimer la. plainte. C'est à l'u11e de
celles-ci que répondait, sans doute, une jolie
page épistolaire de Mme Janvier de La !lotte
1Adèle Perrol ), trop sincère, trop réellement
féminine, pour n'être pas tirée de l'ombre où
nous l'avons découverte :

Entre deux déplacements, elle retrouvait
des visages connus. Elle se reprenait à savourer les hommagf's qu'on lui avait tant prodigués. Puis:, on Iui promeuajt d'aller saluer
le soleil couchant sur ses terres.
&lt;c Je connais ces promess:es-là, répondait-elle, un soir; ce ne sont que des cartes
de visites; on ne vient jamais. Mais je suis
très beurt'use dans ma solitude; rar ce n'est
que là, vraimenl, que je me suis trouvée en
face d'une femme que j'aime, et que je ne
connaissais pas .
« - Oui, repartait son interlocuteur,
homme d'esprit et poète; et cette femme
charmante, c'est vous!
&lt;&lt; Je n'avais jamais eu le temps, je ne
dirai pas de regarder ma figure, mais de
descendre en moi-même. l&gt;
Le temps des grandes réceptions dans le
cadre somptueux des Champs-Élysées était
bien fini. Pt'u après le mariage de sa fille,
devenue la princesse Louise Poniatow~ka, et
qui s'était acquis, par ses qualités de personne et d'esprit, une brillante place à la
Cour impériale, elle cessa d'aller dans le
monde.
Le crépuscule avait continué de s'assombrir
au-dessus de sa tète. Elle avait dû vendre
aussi le château, où elle s'était fait une seconde existence plus calme, plus intime, et
revenir à Paris, pour s'y confiner dans
l'amour des siens. En 1879, elle perdait son
fils très chéri le comte Léopold Le lion. Ce
lui fut, à elle-mème, le coup de mort. L'année suivante, sa douleur cessait avec sa vie.
Beaucoup de ceux qu'avaient séparés les
désaccords de la politique ou le simple émiettement des destinées humaines, se retrouvèrent, fidèles, à ses obsèques. On l'avait ensevelie dans les violetles, en cette saison
voilée de brumes, où de premières éclaircies
font croire au réveil prochain de la nature.
Et, en effet, le soleil, perçant à travers les
nues, vint jeter un rayon consolateur sur ce
cercueil, qui renfermait, dit un témoin,
« tant de lumière évanouie ».

c( Quand je pense que vous bénissez Dieu
de votre indifférence! Ne maudissez pas
l'amour, mais les amoureux! Je me figure,
parfois, être jeune, et seule comme je suis
dans cette vilaine chaumière. Crovez-vous
que je conna1'trais l'ennui, si j'avai; l'espérance d'y voir arriver le Préféré? Combien je
me moquerais que tout fùt laid autour de
moi! J'aurais un cher visage qui réjouirait
mes yeux. Et le charme serait là! JI vaut
mieux avoir aimé, alors même que c'est fini,
y:u'ignorer l'unique vrai bonheur de ce
monde. L'isolement fait seul la vieillesse. Je
m'y résigne, mais sans renier le dieu que j'ai
adoré!
« Adèle PERROr (M•E lüv1eo DE LA MoTTE). "

Tout à l'heure parlaient à notre mémmre
les révélations les plus précises - tirées des
entrailles maternelles en quelque sorte, sur

1. Lorsque mourut le comte Le lion, des témoignages de l!onsidération sympathique affluèrent chez
elle.
L'un des ministres de Belgique, Van Praët, ~crivait à la comtesse, le 5 mai 1868: 11 Bien souvenl,
en passant en revue les temps (JUe uous avons connus,

le roi disait : « Mon pêre m'a toujours répété que
le comte Le Uon lui avait rendu les plus granrls
11 ~ervices, â l'époque la plus difficile de son rëgne. 11
Et il ajout.ait : « Vous avei mille fois raison de le
« dire : C'était le bon el beau temps. »
2. Dcveuu la propl'Îétè du comte de Jarnac.

Un Post-Scriptum.

, M.

COMTESSE LE 1foN - - - .

la nais~anre du duc de Morny, qui n'avait
point, :lans de bonnes raisons, adopté pour
son écusson une füur d'hortensia barrée.
Un autre fait et d'une terrible signification,
celui-là, concernant les origines également
troubles de son frère couronné : Louis-Napoléon. Je le reçus d'Alfred Mézières, qui l'entendit conter à la duchesse de Plaisance, en
la ,•il~e d'Athènes, lorsque, fraichement sorti
de !"Ecole normale, il accomplissait le pèlerinage classique dans ces lieux privilégiés.
Belle-fille de l'ancien deuxième Consul, elle
était de celui-ci grandement appréciée pour
son intelligence vive, dont les affinilés étaient
plus rares avec le caractère abrupt de son
mari, le général Lebrun, un soldat, rien
qu'un soldat. Il lui disait finement : 11 Vous
et moi, nous nous rejoignons ... à travers
CharlPs! Il Or, dans une de leurs fréquentes
causeries, il lui confiait ce souvenir d'un
rnyage en Hollande.
Un après-midi, Lebrun, duc de Plaisance
et la duchesse se rendaient ensemble au château du roi Louis-Bonaparte. En arrivant au
palais, ils considérèrent sous Je péristyle une
jeune femme pressant contre son sein un
Laby enveloppé de langes précieux. C'était le
prince Louis, dans les bras de ~a nourrice.
Les visiteurs s'approchent, donnent à l'enfantelet une caresse, puis montent l'escalier.
Au premier étage ils se séparent, le duc
allant chez le souverain, la duchesse allant
présenter ses devoirs à la souveraine.
Les premiers mots de Lebrun aussitôt
qu'admis en la présence du roi sont pour le
féliciter du gentil enfant qu'il venait de voir,
et pour Oatter aimablement l'amour-propre
paternel : 11 Que dites-vous là? répondit
Louis d'un ton brusque. Mais ce n'est pas le
mien. Il n'a jamais été à moi. Je sais très
bien qu'il n'a pas une goutte du sang des
Bonaparte dans les veines, mais comme il est
le troisième, comme il n'a aucune chance de
me succéder et parce qu'il ne régnera nulle
part, je n'ai pas voulu faire de bruit, de
scandale. Soyez seulement certain que celuilà n'est pas mon fils. "
Quel étrange imbroglio dans les origines
de la restauration impérialiste! Louis-Napoléon arrivant au faîte de la puissance humaine,
par la grâce d'une naissance plus que douteuse; Morny, son frère inavoué, l'aidant à
gravir les marches du trône et le suivant de
près, tandis que bientôt, dans l'orbe de leur
étonnante fortune, graviteront d'autres destinées exceptionnelles : celles du comte Walewski, - le véritable fils du grand homme,
par droit de nature.
FRÉDÉRIC LOUÉE.

�LES SALONS E1 LA COU}! SOUS L'I 'R,.ESTJI.U}!JI.T1ON

MES SOUVENIRS
&lt;t&gt;

Les salons et la cour sous la Restauration
Par DANIEL STERN (Madame d'Agoult).
'

.,

Au moment où j'entrai dans le monde,

la bonne compagnie parisienne se divisait en
trois parties principales, dont chacune prenait son nom du quartier qu'elle habitait de
préférence : le faubourg Saint-Germain, le
faubourg Saint-llonoré, la Chaussée-d'Antin.
Ce rapprochement, dans un même quartier,

des personnes qui se fréquentaient, ce voisinage de fait, qui devenait aisément voisinage
d'esprit, était extrêmement favorable à la
sociabilité; on s'en aperçoit aujourd'hui qu'il
a cessé d'exister. Avec l'éloignement des demeures, on a vu se produire la froideur des
rdations; ce n'en est pas la seule cause, il
s'en faut bien, mais ce n'en est pas non plus
une des causes moindres.
Les deux premières sociétés, le faubourg
Saint-Germain et le faubourg Saint-Honoré,
séparées seulement par des nuances d'opinions ou par des situations plus ou moins
variables, se rencontraient, se mêlaient aisément.
Elles ne voyaient la troisième, formée
de gens nouveaux, enrichis dans les affaires,
qu'aux rares occasions des fètes officielles 1 •
J'appartenais, par mon père, à la partie la
plus exclusive, la plus pure, en ses opinions
comme en ses traditions, du faubourg SaintGermain. L'émigration, la Vendée, le pavillon Mai·san, la Congrégatfon, le Bord de
l'eau, tous les défenseurs de l'autel et du
trône, tous les fervents du Vive le roi quand
même, toutes les coteries de l'ultra-royalisme
s'y donnaient la main'.
La vieille aristocratie de la cour, de la
ville, de la province, qui faisait le fond de
cette noble compagnie, admellait bien dans
ses salons, par haute faveur, quelques
hommes récents, mais seulement ceux qu'un
grand :zèle, de grands talenl s ou des circonstances heureuses, avaient mis à même de
1. Une anecdole de ma ,·îc mondaine montrera
commenl ropinion sCparait alors ces drux sociétés.
Dons un bal qui se donnait à Francfort, ebez mon
oncle Bethmann, en 1815, quelques dames allemandes. comparant, à la contredanse, une jeune
Françai~e, mademoiselle Lambert, et_ moi, demandèrent à un secrétaire de noire ambassad ~ laquelle,
selou lui, dansait avec le plus d~ gràc~. « Elles da~senl lo11tes deux à merveille, rcpondtt le galanl d1pl,,mate (M. Denys Benoist, aujourd'hui M. 1~ comte
Benoist d'Azy), l'une, comme au faubourg Saml-Gf'rmain l'autre, comme à Ill. Cllaussêe-d'Antin. ~ Le
mot fut lrou,·é joli, répél~, bientôt altéré. Lorsqu'il
revint a son auteur, on l~i foisait dire que made-

'

I

•

I

servir efficacement la cause des Bourbons, et
toujours avec une nuance d'accueil. Les habitudes de ce monde par excellence, qui ne
voulait connaître et compter que lui seul
dans la nation, étaient d'une régularité parfaite : six mois dans les châteaux, six mois
à Paris; le bal en carnaval, le concert et le
sermon en carême, les mariages après Pâques;
le théâtre fort peu, le voyage jamais 3 , les
cartes à jouer en tout temps, tel était l'ordre
invariable des occupations et des plaisirs.
Tout le monde, comme on disait alors, en
parlant de soi et des siens, faisait comme
tout le monde. Mais tout le monde, il faut le
dire s'accordait dans une manière d'être
aussi simple qu'elle était noble. Tout avait
grand air et bonne ' façon dans ces chàteaux
antiques, dans ces vieux h0tels, où 1~ présence des ancêtres, le culte des souvenirs, le
maintien des habitudes solennelles ou familières, entretenaient de génération en génération je ne sais quelle gravité, doue~, je ~e
sais quelle naturelle fierté qu on n abordait

ExPOSITJON DU CORPS DE

Louis

,

pas sans respect. Dans cette sociélé, la plus
illustre du monde, comme on se connaissait
avant même de s'être vu, dès le berceau, on
pourrait dire dès avant la naissance, par
alliances, par récits nourriciers, par tout un
cousinage historique qu'il n'était pas permis
d'ignorer ou de négliger; comme on recevait
même nourriture d'esprit, aux pages, aux
écoles militaires, au régimenl, dans les
ambassades et même dans l'Église: égalité
entre soi, fière obéissance aux princes, largesses aux pauvres, confiance en Dieu et en
la fortune de la France, on apportait. dans
le commerce du monde, une aisance parfaite,
une sécurité, une ouverture de physionomie,
une cordialité d'accueil et d'accent que je n'ai
plus jamais rencontrées ailleurs. Il régnait
dans les demeures de ces grands seigneurs
d'autrefois une certaine magnificence, mais
tempérée par un air de vétusté et d'habitude
qui lui ôtait toute apparence de faste. Les
repas étaient longs, nombreux, substantiels,
mais sans grands apprêts. Le maître de la

XVIII. DANS LA SALLE DU TRÔNE, AUX TUILERIES,

DU 18 AU 22 SEPTEMBRE 1824.

maison servait lui-mème; il tranchait, il découpait avec coquetterie et bonhomie. On
offrait à ses convives le poisson de ses étangs,
le gibier de ses forêls; on leur Yer~ait abondamment les vins vieux des ancêtres. Au
dessert, la chanson gaillarde; ni gêne, ni
piaffe; rien jamais de gourmé, de crêté, d'infatué, dans ces réunions de gentilshommes
où personne n'avait ni vouloir ni pouvoir,
comme il arrive en nos assemblées de parvenus, de se donner pour autre qu'il n'était,
de paraître ce que ne l'aYait pas fait sa naissance. Là aussi, contrairement à la vanité
bourgeoise, les titres, les charges, les emplois, tous les accidents de la fortune ne
comptaient guère, et l'on ne s'y réglait aucunement pour accroître ou diminuer l'honneur de l'accueil. Les femmes, on ne l'ignore
pas, recevaient dans cette société d'origine
chevaleresque des hommages fervents et constants. Jeunes, elles y régnaient par la beauté;
vieilles, elles commandaient au nom de l'expérience; elles gardaient la préséance au
foyer, le privilège de tout dire, le d1·oil
d'asile et de grâce; elles décidaient sauve.
rainement de J'opinion dans les délicatesi:es
de la bienséance et dans les délicatesses de
l'honneur. De leur accueil dépendait le
plus souvent la faveur d3ns le monde et
l'avancement à la cour des jeunes gentilshommes.
La coquetterie et la galanterie ne cessaient
à aucun âge dans les relations des deux
sexes. En amour comme en amitié, les liens
étaient souples, légers: ils rompaient rarement; la vieillesse Yenue, on les trouvait
d'ordinaire resserrés plutôt que relàchés par
l'action du temps et de . l'habitude, Le temps
et l'habitude donnaient à la bonne compagnie, que j'ai vue si brillante encore dans ma
jeunesse, une perfection d'intimité et aussi
une puissance d'opinion que les sociétés nouvelles et mobiles ne sauraient atteindre. Il s'y
produisait, dans une fréquentation à la fois
libre el discrète, des nuances d'expression
&lt;l'une délicatesse infinie. Il y régnait, en1re
personnes de condition et d'éducation entièrement semblables, un sous-enlendu gracieux,
une convention facile. obserYée de tous sans
effort, qui prévenait la dispute, écartait l'importunité, détournait ou palliait les fàcheux
discours. Il en résultait, sans doute, quelque
chose de peu accentué et de trop semblable
qui tournait aisément à la monolonie 1 mais
pourtant les salons, les châteaux, les familles
avaient chacun sa physionomie propre et sa
manière d'être distincte. Je choisirai dans les
différents groupes du faubourg Saint-Germain
les personnes que j'ai le mieux tonnues, ou
cellf's qui, lout en ne faisant que passer deva,H mes Ieux, m'ont laissé l'impression la
plus vive, afin de donner l'aspect général de
ce monde évanoui.

Il
moiselle de Flavigny dansait comme au faubo!1rg
Sai11t-A11toine. Les bons Allemands n'y entendaient
fJ8S malice; mais, pour nous autres Français, quelle
é.normitê l
'2. Les lecteurs qui ne se rappelleraient pas le sens
de ces dénorninations en trou,·eront l'impression très

vive dans le volume de Polthmque des OEuvrea

complètes de Chateaubriand.

. .

5. On avait encore un peu l'op1mon de madame
de Sévigné, lorsqu'elle êcrit il sa fille =. u. Une fe~nme

ne doil paa -remuer sea oa, à moms que d étre
ambatsadi·ice. ,

A tout seigneur, tout honneur! Je parlerai
en premier lieu du roi et des princes, gui,
sans dominer l'opinion, avaient néanmoins

dans les prépccupations du grand monde une
part considérable,
On se gênait fort peu, dans la société du

ENTRÊE DE CHARLES

X

DANS PARIS, LE 27 SEPTEMBRE 1824.

faubourg Saint-Germain, pour critiquer les
princes. Quand on avait fait son dewir de
gentilhomme, en leur offrant ses biens et son
épée, on se tenait pour quille envf'rs eux; on
ne se faisait pas scrupule de dire tout haut
ce qu'on avait à reprendre dans leurs personnes .
La noblesse émigrée, ruinée, décimée par
la révolution, trouvait ses princes ingrats.
Le milliard d'indemnité qu'on lui faisait
espérer sous le rè~ne de Louis XVlll, qu'on
lui donna sous le règne suivant, les grandes
cbargeS rétablies pour elle, n'apaisaient que
le plus gros des colères. Il restait mille
pointes d'aigreur, un vif déplaisir de la
Charte, avec le plus railleur dédain de la politique nouvelle qui accueillait les parvenus,
oubliait le passé, cherchait les compromis,
prétendait enfin réconcilier des gens irréconciliables. Vainement le roi Louis XVlll avaitil essayé, par de nombremes faiblesses, de
désarmer les rO)'alistes. Un prince philosophe,
un prince lellré, assis, quelque peu anglais,
non hostile aux parlements, comprenant
tout, se faisant expliquer tout, se faisant à
tout, n'était guère le fait d'une noblesse
orgueilleuse, qui ne voulait connaitre que le
cheval et l'épée, les droits de la race et les
privilèges du sang. On ne pouvait contester à
Louis XVlll les dons de l'esprit; on ne pouvait méconnailre dans son caractère une certaine grandeur royale; on s'attaqua aux prétendus vices de son cœur; on railla ses fa''oris , et ses favorites. Les caricatures, les
anecdotes, les persiflages, les sarcasmes
contre le roi infirme et libéral, couraient les
...., 309

i,....

salons. On n'y cachait pas du tout l'impatience d'un nouveau règne. Cependant les
profonds respects dynastiques dont la famille

royale entourait son chef, l'étiquette rétablie
au chàteau, plus que tout cela, la dignité
tranquille qui se lisait au front de Louis XVlll,
ôtaient, dès qu'il paraissait en public, malgré sa fàcheuse impotence et la bizarrerie de
son accoutrement, toute possibilité, toute
envie de le trouver ridicule.
Je vis Louis XVIII deux fois, en deux occasions solennelles. Une première fois d'assez
loin, à son balcon, où il assistait, le 2 décembre t823, entouré des princes et des
princesses, à l'entrée triomphale dans le jardin des Tuileries de monseigneur le duc
d'Angoulème et des régiments de la garde,
4ui revenaient victorieux de la campagne
d'Espagne; une autre fois le 25 mars de
l'année suiYante, à l'ouverture de la session
qui devait êlre la dernière de son règne.
La cérémonie se faisait en grand appareil,
au Louvre, dans la salle des gardes, Pn présence de toute la cour. li y avait des places
réservées aux dames prés~ntées; d'autres,
plus en arrière, où étaient admises les personnes non reçuei: au chàteau. Le spectacle
était pour moi tout nouveau. Il fut très grave.
Le vieux roi - il avait altJrs près de soixantedix ans, - vètu selon sa coutume du frac en
drap bleu orné de deux épaulettes d'or, couvert des plaques de ses ordres, la chevelure
poudrée, reniermée derrière la nuque dans
un ruban de soie noire, le chapeau relevé, à
trois cornes, l'épée au côté, ses jambes entlées enveloppées de larges guêtres en velours
cramoisi, entra, roulé par ses pages, dans
son fauteuil, entouré des princes et des grands
de sa maison. L'œil d'un Holbein aurait vu,

�LES SALONS ET LA COU]! SOUS LA "J{ESTAUfl.AT1ON - - - - ,

111STOR._1.Jl
appuyées sur le dossier de pourpre du siège
royal, les mains pâles de la Mort, officieus1:s
el perfides. Louis X\'111 n'avait plus que peu
de mois à vivre. li le savait. Alleint de celle
somnolence sénile qui annonçait aux mPde•
cins. sa fin procbainP, observateur impassible

hàos du Trocadéro célébraient les grâces

piquantes sous la noire mantille, des bouquets
de roses sur le crêpe et la gaze de nos robes
de deuil et de bal; et cet aspect inaccoutumé
des quadrilles, ce mélange de deux couleurs
emblématiques de la plus grande tristesse el
des progrès de la gangrène qui rongeait ses de la plus grande joie en parut un agrément.
Ce fut à son entrée dans Paris, au retour
os ramollis et ses chairs paralysées, le roi,
lorsqu'il se montrait enr.ore en public, n'avait du sacre - 6 juin 1825 - dans sa vaste
plus qu'ull souci : maintenir dans sa per- voiture d'or et de cristal, traînée de huit
sonne affaissée la majesté ro~'ale. Par un chevaux blancs empanachés, que je vis
effort inouï de sa YOlonté, Louis xvrn, rele- Charles X pour la première fois . L'année suivant sa belle tête Lourbonnienne que la pr- vante, je le vis encore dans une procession
. santeur du sommeil faisait malgré lui retom- du grand jubilé - 5 mai 1826. - Il était
ber, prononça le discours solennel, dont les cette fois vêtu de violet, en signe de deuil,
phrases, commencées d'une voix vibrante
encore, s'achevaient inarticulées dans un pé-

nible et confus murmure.
Le comte d'Artois, debout près de son
frère, jetait de loin à loin sur l'assemblée un
regard vague; il souriait, comme par habitude de courtoisie, d'un sourire plus vague
encore. A ses côtés, le duc d'Angoulême, le
héros J,u Tl'ocadéro, selon le langage des
gazettes, embarrassé de sa gloire et de sa
contenance. La duchesse d'Angoulême, en
costume de cour, droite et raide. La duchesse de Berry, gracieuse dans sa gaucherie enfantine, tout affairée à ses dentelles,
tt ses plumes, à ses colliers; occupée,
sans y parvenir, à se composer un maintien. Les ministres derrière le roi. Tout
en avant, le président du conseil, M. de
Villèle, chétif, timide et de peu de mine;
le vicomte de Chateaubriand, ennuyé là
comme ailleurs, et promenant, sur la foule
comme sur le désert, son grand œil superbe.
Les ofliciP.rs de la couronne remplissaient le
fond de la scène; tout autour, une rangée de
gardes du corps, dans leurs brillants uniformes, en formaient la perspective.
Le discours de Louis XVIll annonçait des
changements à la- Charte, qui devaient, faisait-on dire à son auteur, en consolider l'établissement. Le roi fiignifîait aux députés
qu'un projet de loi leur serait présenté pour
substituer au renouvellement annuel, par
cinquième, de la chambre, le renouvellement
intégral, ou ce qu'on appelait dans le langage
parlementaire du temps la septennalité. Je
ne savais guèr~ alors ce qu'on pouvait vouloir
dire par là, mais je n'entendis pas sans émotion ce vieillard royal, dont la voix mourante
commandait à uoe si grande el si noble
assemblée un suprême silence.
L'année suivante, 1824, je portais le deuil
de Louis XVIII, deuil de père, disait-on, el
qu'on de,,ait garder pendant une année entière. Mais après les obsèques, quand le cercueil du feu roi fut descendu au caveau de
ses ancêtres, et que, au bruit du canon, le
roi d'armes eut proclamé, dans la basilique
de Saint-Denis, Charles, dixième du nom, par
la gràce de Dieu, très chrétien, très auguste,
très puissant roi de France et de Navarre, on
tempéra les signes trop lugubres du regret
public. Les fêtes de la saison n'en furent point
attristées. On jeta, à l'espagnole, par imitation peut-être des dames andalouses dont nos

ÜUCUES!àE DE BERRY.

D'après un dessin àll

BARON GiRARO.

non plus pour la mort de Louis XVlll, mais
en commémoration de la mort de Louis XVI.
li se rendait à la place 1e la Concorde pour y
poser la première pierre d'un monument
expiatoire, rnté par la chambre introuvable,
_d'après le vœu exprimé par le maréchal
Soult, à la mémoire du roi martyr, sur le
lieu même de son exécution.
Dans l'année 1828, après mon mariage, je
fus présentée à la cour. A partir de ce moment jusqu'à la révolution de juillet, je vis
assez souvent le roi, soit aux réceptions, soit
aux bals ou aux spectacles du château, soit
dans les soirées intimes de la Dauphine . Les
habitudes et l'étiquclle de la maison de
Bourbon apnt aujourd'hui une sorte d'intérêt historique, je dirai ce que j'en ai vu.
L'usage voulait alors que les nouvelles mariées fussent, à leur entrée dans le monde,
présentées en cérémonie au roi et aux princes.
On était pour celle présentation assistée de
deux 1nan·a1.nes, choisies parmi les parentes
les plus proches ou les plus considérables.
Comme le cérémonial était compliqué, on prenait, pour s'y préparer, des leçons spéciales

du maître à danser de 1a cour, M. Abraham.
C'était lui qu'on avait appelé aux Tuileries,
dans les premiers jours de la Reslauration,
quand la duchesse d'Angoulême s'occupa de
rechercher l'ancienne étiquette; c'était lui
encore qui avait été chargé d'enseigner à la
vive Napolilaine, qui venait épouser le duc de
Berry, les len1eurs de la ré\'érence, l'art de
tenir les pi·eds en dehors, et les autres éléments des grâces françaises . Seul, après plus
d'un quart de siècle d'émigrations, de prisons, de Msastres, M. Abraham les avait
retrouvées intactes dans sa mémoire. Seul,
il pouvait professer le beau main1ien traditionnel. Selo11 la coutume, M. Abraham, en
jabot de dentelle el en manehelles, me donna
trois répétitions de la révérence au roi. li
n'en fallait pas moins pour s'accoutumer à
manœuvrer le long manteau de cour, dans
des marches Pl contre-marches où jamais on
ne devait tourner le dos à Sa Majesté. li fallait apprendre à donner lestemeot, sans qu'il
y parût, de petits coups de pied, à lancer de
petites ruades à la lourde queue traînante,
à désentortiller ses plis confus, à l'étaler
largement et bellement aux yeux, sur les
lapis . Il fallait aussi se mettre bien· en
mémoire les trois inclinations pr11fondes,
à espace égal, qui se devaient faire avant
d'arriver au roi; la première, tout à l'entrée de la galerie à !"extrémité de laquelle
il se tenait, entouré de ses gentilshommes; la seconde, au tiers du chPmin que
l'on faisait vers lui, après une dizaine de
pas, graves et mesurés; la troisième, après
dix autres pas encore, en présence de Sa
Majesté, qui, de son côté, s'était avancée de
quelques pas à la renc~mtre des dames. Enfin,
congédiée d'un signe gracieux, on avait à
opérer une retraite extrêmement difficile,
un mouvement en diagonale, au moyen duquel, en présentant toujours le front au
roi, on devait gagn~r la porte de sortie,
qui se trouvait un peu de côté, dans le
fond, à l'extrémité opposée à celle par oü
l'on était entrée. Il y avait là, avec les préoècupations et l'émotion inséparablas d'un
tel début, si l'on manquait de présence
d'esprit, des occasions d'accidents, ou tout
au moins de gancheries, les plus fâcheux
du monde. Les histoires de ces accidents ornaient la mémoire des gens de cour; on
ne manquait pas de les raconter à la future
présentée, ce qui achevait, comme on peut
croire, de porter le trouble dans son àme el
dans son maintien.
La journée qui précédait la présentation elle se faisait le soir - appartenait aux faiseuses et aux habilleuses, au conseil en permanence des man·aines expérimentées. Mes
deux marraines étaient la vicomtesse d'Agoult, tante de mon mari, dame d'atours de
madame la Dauphine, el la duchesse de !lonlmorcncy-Matignon. Mon habit de cour était
entièrement blanc. Il se composait d'une
robe en tulle lamé, tout enguirlandée de
fleurs en haut relief d'argent, et d'un manteau en velours épinglé, d'un ton plus mat,
également brodé d'argent : le tout, couleur

r

CORTÈGE ROYAL ( 27 SEPTE~IBRE 1824). -

de la lune, comme ]a robe de Peau d'âne,
à ce que je prétendais . Ma coiffure haute et
roide, selon la mode du temps et !~ goùl de
la Dauphine, était formée de plusieurs boucles ou coques de cheveux énormes très
avancéPs sur le devant de la tête, et d'~ù retombaient en arrière de riches barbes en
blondes. Ces coques étaient surmontées d'un
panache de plumes d'a_ulruche. Sur le Iront,
q~e cachaumt en partie deux touffes symétriques de cheYeux frisés, reposaient Jourdement, en manière de diadème, des fleurs et
des épis en diamants. Je portais à muu cou
un collier d'rmeraudes d'üù prndaient d'immenses poires entourées de brillants, dont
on disait qu'ellt::s surpassaient en «rosseur et
en éclat la parure, très vantée à
cour, de
madame la duchesse d'Orléans. Un éventail
taillé à jour dans la nacre et l'or, un mouchoir garni de vieilles dentelles très précieuses que le Yi.comte d'Agoull avait détachées pour moi de son grand costume de
l'ordre du Saint-Esprit, une couche de fard
sur les joues complétaient mon ajustement et
le_ laisai;?l tel qu'il devait être pour satisfaire à l ellquelle de la cour du roi Charles X.
Par une spéciale faveur, pour les amis
dévoués de son long exil - le vicomte et la
vicomtesse d'Agoult n'avaient jamais quitté
mada~e Roy~I~ - la D~uphine avait exprimé
l~ grac1eu1: des1r de voir, dans son particuher et avant qu'elle parùt devant le roi la
nouvelle présentée. En conséquence, ~ous
nous rendîmes dans les petits appartements
de la fille de Louis XVI quelques minutes
avant l'heure indiguée pour la réception
royale. A peine étions-nous dans Je salon
affecté à la dame d'atours, que la porte s'ouvre. Venant droit à moi, la Dauphine me regarde des pieds à la tète, puis, son examen

1;

l

CARROSSE DE LA DAUPHIXE
· ·-

D'a••,·s
r•

1m

dessn,. •conlemporain.
.

fait, se tournant brusquement vers la vicom- re. fa.meux. Français de plus, inventé pour le
tesse d'Agoult: &lt;1 Elle n'a pas assez de roua-e 11 ilfoniteur par le prince de Talleyrand ou
dit-elle d'un ton tranchant; et, sans un° ~ot M. Ileugnot. Quoi qu'il en soit, quand je fus
de plus, elle regagne la porte comme elle en sa présence, le roi voulut être, il fut en
était venue, avec une rapidité foudroyante. réa1ité très aimable. S'adressant à mes deux
cc Comment n'avais-je pas vu ce]a? &gt;&gt; dit Ja
marr~iu_es_, ?a~s l'_inlention vi~ible d'épargner
vicomtesse en me regardant à son tour, sans m~ t1m1d1te, il tmt sur mm, devant moi,
montrer le moindre étonnement du sincrulier mille propos flatteurs, et nous retint beauacc?eil ~e la prince:-se. Mais que faire? n'y coup plus longtemps qu'il n'avait coutume
avait pomt de remède; on venait nous aver- ~e le f?ire d~ns ces fati~antes r~eptions où
lir que les apparlemen1s du roi s'ouvraient. 11 ne s asse_ya1t pas. Uepms lors, Je retournai
A cinq minutes de là, la vicomtesse, la régulièrement au château, et toujours Charles X
duchesse de Montmorency et moi, toutes !rois se rappela, avec cetle mémoire des petites
en ligne, nous faisions notre triple, profonde choses qui sied si bien aux personnes que
et lente révérence à la Majesté du roi l'.on suppose occupées des grandes, mon
Charles X.
visage, mon nom, mes circonstances . Aux
~e spectacle devait être pompeux, de ces petit_es soirées de la Dauphine, il semLlait
trms grandes dames en gala, s'avançant à pas aussi vouloir me distinguer; mais, sans qu'il
comptés dans celle galerie resplendissante, y eùt de sa part ni raideur, ni hauteur auvers un groupe de g-rands seigneurs tout cha- cune, la stérili1 é de son esprit suftisait à
marrés d'or,
qui faisaient cortè«e
au plus rendr~ très insignifiants les rapports qu'il
.
0
gran d seigneur entre tous, à Charles de Bour- e~~ay_a1t d'étahl!r: Ces soirées de la Dauphine
bon, par ]a grâce de Dieu et de ses ancêtres
n eta1ent _pas d ailleurs un lieu propice aux
très auguste et très puissant roi de France
conversatwns agréablei-. Il y régnait une froide Navarre.
de~~ gla.ci_ale, malgré leur apparente mtiCharles X, bien qu'il eût alors soixante-dix m1t~. Vmc1 comment les '-'hoses se passaient.
ans, gardait encore un certain air de jeu- Ass!se au haut bout d'un cercle qui s'allonnE&gt;sse, avec ce je ne sais quoi indéfinissable geait en amande des deux rôtés de son faudu gentilhomme français, lorsqu'il a été très teuil, madame la Dauphine travaillait à un
aimé des femmes . Sa taille était mince, sou- ouvrage en tapisserie. Dans ce cercl~ où
ple, élancée. Ni dans l'ovale maiare et allonaé chacun é~ait placé selon son rang, il ft"était
.
. d
,
o
de son vISage, m ans son front fuyant, ni pas de mise qu'on parlàt à sa voisine autredans son regard indécis, ni même dans ses ment qu'à voix basse, et comme à ia déroehe,·enx blancs, il n'y avait de beauté ou bée. La princesse tirait ses points d'une main
d'autorité véritables; mais l'ensemble de tout sa~cadée_1. Sans s'interrompre, elle jetait de
cela paraissait noble et gracieux.
1010 à Iom, ~vec_ u~e certaine spontanéité apOn vantait beaucoup aux Tuileries l'affabi- parente, ma~~ reglee en effet par l'éliquette,
lité de la parole royale. On répétait des mots
J. Dans la ,·1s1te que fit M. &lt;le Chnteaubriand à madu roi. Les aYait-il jamais dits? li se pour- clame la Dauphine, '-"n. 18Zij, à Carlsh11d, il rcmarqu~
~ c~ m?uvc~enl rapide, 11iachi11al et co11vuk1f 11 .
rait bien qu'il en ait été de tous romme de (Memoires d outre-tombe. )

i1

e;

�- - msTOR,.T.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - du tout à lui rendre justice. En le voyant, il
à l'une ou à l'autre des dames qui siégeaient avec son cousin germain, Louis-Antoine, duc
était difficile de ne pas se dire: que l'union
d'Angoulême,
avait
une
noblesse
de
traits,
autour d'elle, une question brusque. La réd'un tel homme avec la fille de Louis XVI
ponse, au milieu du silence général, était, un éclat de carnation et de chevelure qui
comme on peut croire, aus- rappelaient, disait-on, l'éblouissante beauté de n'avait dû être, pour celte princesse malheureuse, qu'une occasion de plus d'étouffer en
si brève, aussi banale que sa mère. J'ai porté longtemps en bague une
elle
tout ce qui n'était pas le devoir,
petite
miniature
qu'elle
avait
donnée
à
Hartpossible. En dehors de ce
Tout autre était le souvenir que laissait
well
à
la
vicomtesse
d'Agoult;
on
l'y
voit
cercle féminin, le Dauphin
et d'ordinaire la , icom- blonde el blanche, arec des yeux bleus très dans les imaginations le duc de Berry. Très
enfant que j'étais encore lorsqu'il fut tué par
tesse d'Agoult, sa vieille doux. Mais, peu à peu, en prenant de l'âge,
amie de Millau, jouaient ce qu'elle tenait de son père s'était accentué: Louvel, je n'appris ce qu'avait été sa vie que
dans les récits de sa mort. Mais ces récits paensemble aux échecs, si- la tai1le épaisse, le nez busqué, la voix rauthétiques., celui de Chateaubriand surtout,
que,
la
parole
brève,
l'abord
malgracieux.
lencieusement , cela va
qu'on dévorait, le peignaient sous des cousans dire, absolument Dans les adversités d'un destin toujours conleurs si touchantes à sa dernière heure, qu'on
comme auraient pu le traire, sous la perpétuelle menace d'un avese persuadait l'avoir connu, et qu'on lui donnir
toujours
sombre,
dans
la
prison,
dans
la
faire deux automanait des larmes.
proscription,
madame
l\oiale
s'était
cuirassée
tes.
La popularité du duc de Berry, depuis .son
ç,: ·
Dans le fond du d'airain. Sa volontP, toujours debout, refoumariage
- i8i6 - avec Alarie-f.aroline
salon, Charles X, lait incessamment, comme une faiblesse
princesse des Deux-Siciles, était grande. La
indigne
de
la
fille
des
rois,
la
sensibilité
nasilencieusement ausvie animée, communicative, que les jeunes
CosTUME DE COUR,
si, faisait ~a par- turelle à son âme profonde. Simple el droite,
époux
menaient ensemble dans le joli palais
VER$ 1825.
tie de whist avec courageuse el généreuse, comme il a été
de
l'Éljsée,
disposait favorablement l'opinion.
trois des gentils- donné de l'être à peu de lemmes; intrépide
L'absence
de
toute étiquette autour du duc
hommes de sa mairnn ou de celle de sa dans les résolutions les plus hardies; ne cherde Berri, l'ordre et la simplicité qu'il voulait
r,hant,
ne
voulant,
ne
connaissant
ici-bas
que
nièce, le duc de Duras, MM. de Vihraie,
dans sa maison, son goût pour les arts dont
de Périgord, de Damas, ete. De temps en le devoir; fidèle en amitié, capable des plus les aulMs princes n'avaient aucune idée, l'ai•
temps, à la fin d'un rubber, il s'élevait une grands sacrifices, charitable sans mesure et
!ure vive et franche de qualités, de délauts
voix ; c'était celle du roi, qui se fâchait sans fin; malgré tant de vertus, Marie-Théqu'il ne cherchait point à cacher, les fairèse
ne
sut
pas
se
rendre
aimable;
elle
ne
quand il avait perdu; son partner s'excublesses de l'amour, cc ces faiblesses de Franfut
point
aimée
des
Français,
comme
elle
eûl
sait, et le silence recommençait jusqu'au
çois
[" ei-de Bayard, de Henri IV et de Crilprochain rubbe1'. La partie terminée, le roi mérité de l'être. La France, qu'elle chéris- lon, de Louis XIV et de Turenne, que la
se levait en repoussant son siège; aussitôt, sait avec une tendresse douloureuse, ne lui
France, écrivait Chateaubriand, ne saurait
et comme par un re~sort, la Dauphine, qni pardonna jamais d'être triste. Ni son mari,
condamner sans se condamner elle-même 1&gt;,
qui
se
pliait
à
sa
supériorité,
ni
le
roi
son
n'avait pas perdu de vue le jeu roial, se
faisaient au duc de BPrry une physionomie
levait aussi. Elle jetait sa tapisserie; et, d'un oncle, ni le roi son beau-père qui lui ren- dislincte. Il attirait à lui une curiosité indulregard, commandait à son cercle la dhper- daient hommage, ni les serviteurs dévoués
gente cl les simpathies de la Ioule; il retesion . Dans le même temps, à quelque péri- qui l'admiraient, ne pénétrèrent, je le crois, nait après l'offense,à son amitié, brusque mais
le
secret
passionné
de
cette
âme
héroïcrue.
La
pétie qu'on fùt de la marche des échecs, le
sincère, des hommes de cœur et d'honneur.
Dauphin, qui liant tout, se rapprochait du roi maternité lui manqua. Elle vécut et mourut
Ce lut six années après la mort du duc, à
respectueusement. On échangeait alors deux connue de Dieu seul.
Dieppe,
pendant la saison des bains, que
Lorsque, à l'issue de la réception chez le
ou trois paroles; puis le roi, s'acheminant
j'eus
l'occasion
de voir madame la duchesse
vers la porte qui conduisait à ses apparte- roi, je fus présentée au Dauphin, que je de Berry et de lui parler quelquefois. Elle me
n'avais
jamais
vu
que
de
loin,
mon
étonnements, nous adressaît, à chacune en particuplut tout d'abord, el toujours davantage, à
lier, quelques mots; après quoi, il se reti- ment fut extrême. Le contraste était brusmesure que je la connus
rait, en faisant une inclination de tête géné- que. En passant de la solennité, des grandes
mieux. Elle n'.était pas
rale à toute l'assemblée. A prine le roi atlitudes d'une cour nombreuse el brillante,
jolie régulièrement; ses
~,/.,
,_
on
se
trouvait,
tout
d'un
coup,
de
biais,
au
disparu, le Dauphin el la Dauphine dispatraits n'offraient rien de
•
détour
d'une
porte,
en
présence
d'un
P"tit
raissaient également. Les invités rentraient,
remarquable; son regard
. . •,
chacun chez soi, très flattés assurément, très homme presque seul, chétif, grêle el laid,
était
incertain,
sa
lèHe
--.:~
enviés, car celle faveur des petites soirées embarrassé, contracté, agité d'un tic nèr•
de la Dauphine passait pour la plus grande veux, qui clignotait, grimaçait des lèvres et trop .grosse et presque
toujours ouverte; elle se . ._
du monde, mais fort peu avancés en réalité des doigts, faisait elîort pour parler, pQur
tenait fort mal, et les
., _
dans l'intimité d'esprit des augustes per- resler en place. Ce petit homme était le hlros
mieux
disposés
ne
pou'
~.
sonnes qui les admeltaient de la sorte au du T1'ocarléro, Son Altesse f\O)'ale monseivaieot
lui
trouver
grand
~
silfnce et au vide imposant du cercle de gneur le Dauphin, fils ainé du roi Charles X,
grand amiral de France. Il avait alors qua- air. !fais celte. blond~
··
famille.
Napol1ta10e avait
~; ~:} ~
Madame l\ople, duchesse d'Angoulème, rante-neuf ans, mais on n'aurait su quel ~ge
" ~-~ ,,
qui portait, malgré sa maturité - elle avait lui donner, tant, par sa ph)•siooomie ingrate; son charme : une
alors quarante-six ans - depuis l'avènement par le trouble de son maintien , par le ma- splendeur de teint .11:, .. ·. '· './...~
merveilleuse , de "Wl '/, ,:A .· .
de son beau-père, le titre juvénile de Dau- laise de tout sein être, il échappait à l'idée
soJeux cheveux
'4-.~-- J)
qu'on
peut
se
faire
de
la
jeunesse
ou
de
la
phine, n'était pas douée des agréments d'esblonds,
le
plus
joli
prit et de manières qui avaient rendu si maturit é. On a loué, et, je crois, très équibras du monde, des
attrayants l'entretien et la familiarité de tablement, la droiture et la loyauté du duc
COSTUME DE BAL
pieds qui, bien
Marie-Antoinette. Elle n'y prétendait pas, d'Angoulème.
1829.
qu'en dedans, faiOn
a
dit
qu'il
était
de
bon
conseil;
il
a
loin de là. Quelque chose en elle protestait
saient
plaisir
à
voir,
contre ces grâces imprudenles auxquelles promé qu'il était capable de fermeté, de tant ils étaient mignons et bien faits. Et
certaines gens, parmi les rO)'alistes, impu- bonté parfai1e. Mais, au point de vue fémi- puis : « hanté, douceur, esprit, gaieté 1, 1 ,
nin où je me place pour parler des cours el
taient les malheurs de la révolution.
1. Chaleauùriancl. Lettre du due de Berry à llarie•
Marie-Thérèse de France, au moment de des salons, il paraissait disgracié et il proCaroline .
duisait
une
impression
qui
n'inclinait
pas
son mariage- à Millau, le 10 juin 1799 -

lllSTORlA

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ClîcM Giraudoo.

MADAME VICTOIRE DE FRANCE, FILLE DE LOUIS XV
Tableau ' de NATTIER. tillusée de Versailles. )

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L'ES SJU.ONS 'ET LJt COU7( SOUS .LA 'JtëSTAlffl.ATlON

elle portait tout cela sur son visage c:mdide. la Morle, parut sous ses auspices. Elle fit velure, un pantalon et un sarrau de laine
Malgré la timidité qui la faisait rougir et dans les provinces de nombreuses excursions. noire, sans aucun ornement, d'épais chausbalbutier à propos de rien, on sentait qu'elle Enfin elle prit goût à la plage de Dieppe. Elle sons de lisière. Lorsqu'elle sortait du bain,
désirait plaire, et on désirait de lui plaire.
Je viens de dire qu'elle était timide. On
peut se figurer par quelles épreuves la pauvre
princesse avait dû passer en venant seule, à
dix-sept ans, trouver un mari inconnu qui
approchait de la quarantaine t ; un vieil oncle
toujours assi~, toujours auguste, surtout en
famille; une belle-sœur et un beau-frère qui,
n'ayant connu ni les joies de l'enfance ni les
joies de la m1ternité, ne pouvaient, quoi
qu'ils fissent, ni deviner, ni excuser, encore
moins chérir les ignorances, les inadvertances, les inconséquences sans nombre d'une
enfant qui ne se connaissait pas elle-même.
Ses familiarités italiennes aux prises avec
l'étiquette française et l'austérité de la duchesse d'Angoulême amenaient les conflits les
plus drôles. On contait en ce temps-là mille
traits d'ingénuité de la pauvre Caroline, mille
espiègleries de son mari, mille malices du
roi qui la jetaient toute en confusion et divertissaient la cour. On savait que les dames
de la Dauphine s'offusquaient de ses corsages trop peu épinglés, de ses bas de fil trop.
à jour, de ses yeux trop distraits pendant
vêpres, de son cierge trop agité dans sa
main, à la procession, et d'où la cire découCHATEAU DE ROSNY, D'après l'aquarelle de la DUCl!ESSE DE BERRY.
lait sur sa jupe, beaucoup trop courte; mais,
puisque son mari s'arrangeait de tout cela,
il n'y avait trop rien à dire, et lorsqu'on les y vint chaque année pour la saison des bains. dans sa gaine collante et gluante, la plus jolie
vit heureux ensemble, à leur façon, bien- Elle y attira beaucoup de monde. Loin des femme du monde semblait une monstruosité.
veillants et bienfaisants envers tous, en yeux de la Dauphine, elle osa s'émanciper On se baignait néanmoins en vue de la protoutes circonstances, lorsqu'ils donnèrent, davantage, être elle-même, c'est-à-dire en- menade et l'on permettait que les hommes,
dans les frais jardins de l'Élysée, des bals de jouée, un peu frivole, mais bonne et char- du haut de la terrasse, armés de lorgnettes
printemps où tout respirait la joie, on cessa mante. On vil à Sils côtés, el cela plaisait d'opéra, assistassent à l'aller et au retour,
de parler des inconséquences de la princesse. beaucoup, car le peuple aime presque égale- parfois très long, de la tente à la mer et de
Néanmoins, tout en se taisant, on ne la consi- ment les faiblesses du cœur et ses généro- la mer à la tente, où l'on quittait et repredérait pas comme une personne sérieuse. li sités, les deux jeunes filles que son mari nait les vêlements de ville. C'était aussi malfallut la nuit tragique où le poignard d'un mourant lui avait léguées : les filles de l'An- séant que possible. La princesse napolitaine
assassin fit jaillir sur sa robe de fête le sang glaise, comme on disait dédaigneusement à ou bien n'y avait pas songé, ou bien n'avait
de son mari frappé au cœur, pour la mon- la cour. Elle ordonna des promenades en osé risquer sa popularité en touchant à la
trer à tous ce qu'elle était : grande et simple mer, des fêtes dans les ruines du château coutume; toujours est-il qu'elle n'échappait
en son courage, en son amour, en ses dou- d'Arques; elle porta des bijoux sculptés dans pas au sort commun, bien au contraire. Les
leurs, inspirée dans les élans d'une âme vrai- l'i\'Oire et donna ainsi un élan d'émulation lorgnettes croissaient et multipliaient de jour
ment bonne, et telle que personne, jusque-là, à l'industrie dieppoise. Bref, elle se fit aimer, en jour aux endroits où elle s'ébattait dans
ne l'avait su ni comprendre ni deviner.
chérir; elle eut là sa petite royauté, joyeuse les flots. Mais elle n'y prenait pas garde, et
se divertissait avec ses dames, devant ce
La naissance du duc de Bordeaux, célébrée et familière.
par l'Église de France comme un miracle,
Une particularité de la plage de Dieppe, public curieux, à maintes espiègleries d'endonna à la duchesse de Berry, mère de l'hé- c'est la manière dont on y prenait le bain. fant.
Le jour de l'ouverture de la saison, au
ritier du trône, et rentrée au palais des Tui- Point de petites voitures trainées dans la mer,
leries, une situation plus haute qu'elle ne comme à Ostende, mais des baigneurs atti- premier bain, l'étiquette voulait - qui l'avait
l'avait eue auparavant. A l'avènement de trés, attachés au service de l'étalJlissement, établie? je l'ignore - que l'on tirât le canon
Charles X, prenant le titre de Madame, elle qui emportaient dans leurs bras les bai- au moment où la princesse entrait dans la
eut aux faveurs royales une part qui lui per- gneuses, et, s'avançant dans l'eau jusqu'à mer, et que le médecin inspecteur y accommit d'obliger beaucoup de gens. Elle conti- une cerlaine distance, variable selon la marée, pagnàt !'Altesse Royale. Le docteur ~fourgué
nua, comme elle l'avait fait avec le duc de par delà les rudes galets, les plongeaient, - il se nommait ainsi, si j'ai bonne mémoire
Berry, à s'occuper des arts, à protéger les tête première, et les remettaient debout, en - gardait, pour cette grande occasion, son
artistes. Peu à peu, elle reparut en public; équilibre, sur un sable fin, très doux aux plus bel habit de ville, avec un pantalon
on la revit au spectacle, elle se reprit aux pieds. Nous faisions de laides grimaces pen- neuf ; il offrait à la princesse sa main droite
amusements de son âge. Avec l'agrément du dant et après l'opération du plongeon, qui gantée de blanc, comme pour le bal; c'était
roi, elle patronna le théâtre du Gymnase, qui nous laissait les yeux, les oreilles, le nez, à mourir de rire. Ce premier jour passé, la
porta son nom. Une revue du monde élégant, quelquefois la bouche, quand la peur nous princesse reprenait sa liberté; elle se baignait
avait fait crier, tout remplis d'eau salée. Le à sa mode et comme une simple mortelle,
1. e Je suis toujours elfrayé de mes lrenlc-huil
ans, lui écrirnil le duc de llcrry; je sais qu"à dixcostume que nous portions était aussi fort accostant ses voisines, les mettant de la parscpl ans, je trouvais ceux qui approchaient de la
laid : une coiffe, ou serre-tête de taffetas tie. Cette partie consistait principalement en
•1uarantaine bien rieux. » 51 mai 181li.
ciré, qui enveloppait et cachait toute la che- aspersions, en douches de toute espèce, que
Chateaubriand, Mémoire sur le duc de Berry.

�ms T0-1{1.11
la petite main folàtre de l' AILesse inCTigeait
de droite et de gauche, par surprise, à tout
re qui passait à sa portée. Elle exigeait
,qu'on le lui rendit. Attaques et ripostes; cela

faisait tout un petit tapage maritime et de
pensionnaires en vacances qui lui donnait du
plaisir. Le baigneur de la princesse étant
aussi le mien, j'avais plus souvent que d'au-

tres l'honneur du bain royal. Jeune, blonde
et blanche comme Marie-Caroline, comme elle
hardie au jeu des lames et timide à l'entre.tien, point mariée, point présentée, je lui
Ius une compagnie à souhait avec laquelle
elle se sentait tout à l'aise. Elle complimenta
ma mère sur mes beaux cheveux, sur mes
beaux yeux, et me mit ainsi à la mode pour
toute la saison.
Du vivant de son mari, la duchesse de
Berry voyai.l beaucoup avec lui la famille
d'Orléans. Le cercle intime du Palais-Royal
et de Neuilly, plus nombreux, plus jeune,
moins grave que celui des Tuileries, leur
!()laisait à tou;; deux beaucoup. Ils témoignaient au duc de Chartres surlout tant
d'amitié que le public supposait déjà un
projet d'union &lt;fulre le petit prince et la
,petiLe Jlademoiselleencore au berceau . Après
la catastrophe de !'Opéra, la duchesse de
Berry continua de fréquenter les d'Orléans.
Le duc de Cba.rtres grandissant, devenu un
beau jeune homme, lorsqu'on les vit ensemble ouvrir les bals à la cour et dans les
..ambassades, personne ne douta plus du lien
nouveau qui resserrerait un jour leur parenté 1 .
Au château des Tuileries, on en jugeait
autrement. L'entourage du roi et surtout
celui de la Dauphine ne voyaiPUt pas d'un
J,on œil les relations de la mère du dnc
de Bordeaux avec le fils el les petits-fils de
Philippe-~galité. Le duc d'Orléans restait suspect aux ultras. L'émigration, fermée long·tcmps au soldat de Jemmapes el de Valmy,
ne s'était rapprochée de lui que pour La
forme. O □ n'aimait pas son attitude à la
Chambre des pairs, moins encore ses liaisons
avec Talleyrand et Fouché; on mettait à son
comple la conspiration de Didier; on lui
faisait un crime d"oun·ir ses salons aux buonapartistes et aux libéraux. Lorsque parut,
en 1827, la f,elt,·e au duc d'Orléans', les
1. Comme je visitais un jour le cliàteau de Randan,
- c'était en 1853, - j'y "is, au milieu des souvenirs
-Oc famille, une aquarelle représentant le chàlrau de
Rosny, avec celle signature et celle date : Marie
-l'aroline, fecil 1823.

soupçons qui se murmuraient éclatèrent.
On parla tout haut d'un complot organisé
pour substituer aux Bourbons de la branche
aînée les Bourbons de la branche eadelte. Les
choses en étaient à ce point que, dans cette
même année 1827, entrée, comme je l'ai dit,
par mon mariage, dans l'entourage le plus
proche de la Dauphine, je n'osai point, sans
l'agrément de la vicomtesse d' Agoult, accepter
une invitation qui m'était adressée pour un
prochain concert au Palais-Hoyal. Et celle
personne, si réservée d'ordinaire, était si
agitée de soupçons à l'endroit des d'Orléans,
qu'elle se trahit. &lt;&lt; Je n'aime pas ces genslà, 1J s'écria-t-elle avec un accent singulier;
puis, se reprenant aussitôt et se calmant,
€-lie prononça qu'il n'y avait pas à balancer;
qu'on ne refusait pas de se rendre, quand on
était prié, chez les cousins du roi; que cette
invitation, qui me prévenait gracieusement,
devait être tenue, nonobstant certaines compagnies qui se rencontraient au Palais-flo)·al,
à très grand honneur; et qu'enfin Madame la
duchesse d'Orléans était une personne fort
pieuse.
Les réunions du Palais-Royal étaient, en
effet, comme l'insinuait ma tan le, fort mêlées
et déparées de bourgeois que l'on ne voiait
pas aux Tuileries. Le faubourg Saint-Germain
se plaignait dece mélange. J'entendis un jour
la vieille duchesse de Damas dire, en revenant
&lt;l'une de ces soirées : (&lt; On n'y f'Onnaissait
personne )&gt;. Ce personne se composait d'une
infinité de gens illustres déjà, ou qui devaient
sous peu s'illustrer, et que la révolution prochaine allait porter au pouvoir.
Je me rencontrai au Palais-Royal avec
toute cette haute bourgeoisie que Ic journalisme, le barreau, ]a tribune el les lettres
signalaient et saluaient déjà comme l'élite de
la nation. Je vis là, sans aucun doute, MM. Laffitte, Royer-Collard, Casimir Perier, Thiers,
Guizot, Odilon-Barrot, les frères Bertin, etc.
Je dis sans doute parce que la société à laquelle j'appartenais, faisant toujours partout
bande à part, affichant l'insolence suprême
de la non-c11riositê envers les gens nouveaux, je ne SU5 point mettre les noms sur
les visages inconnus que je voyais passer, et
n'osai les demander, de peur d'inconvenance.
Le duc d'Orléans et sa sœur, Madame Adélaïde. causaient beaucoup, longuement, sérieu2. Le duc d'Or!Cans rlésavoua relte lettre; rauleur.
)1. Cauchois-Lcmaire, fut poursuivi dernnl les tribunaux et condamnê à deux mille francs d·amcndc.

sement, à ce qu'on pouvait croire, avec les
hommes, dans ces grandes réunions dansantes ou musicales; Madame la duchesse
d'Orléans, entourée de son beau cortège d"enfants, faisait le tour des salon5 et disait à chacun un mot aimable.
Le duc de Chartres, avec ses dix-huit ans,
s'essayait à (aire la cour aux dames. On
disait qu'il s'y prenait bien. On vantait sa
bonne éducation, Lien que faite en partie
dans les collèges, ce qui semblait déplorable.
Son abord prévenait en sa fa'"eur. Grand,
svelte, élégant, simple dans sa mise, réservé
dans ses manières, le duc de Chartres, avec
ses che\"eux blonds, ses yeux bleus, son teint
pâle, avait l'air d'un jeune gentleman plutôt
que d'un prince français. JI causait déjà très
bien, d'un ton très doux. Cette année même,
il commençait d'aller dans le monde, chez
les ambassadeurs, chez les ministres et dans
quelques salons des deux faubourgs . li y fut
vite à la mode, comme on pf'ut croire. Les
femmes qu'il distinguait s'en firent honneur.
On lui supposa des bonnes fortunes, et rien
ne parut plus naturel.
Par un singulier hasard, il se rencontra
que l'année même où le duc de Chartres paraissait pour la première fois dans le fauhourg Saint-Germain, on y vit en même
temps un autre jeune homme très beau, très
élégant, bienvenu des femmes, lui aussi, d'un
sang glorieux, d'une naissance romanesque,
qui attirait à la fois la curiosité et la sympathie: c'était le fils de la belle comtesse Walewska, le jeune comte Walewski . De même
àge, à quelques mois près, que le duc de
Chartres - ils élaient nés tous deux dans
l'année 1810 - il était un peu moins grand,
mais, comme lui, mince et svelte. Il dansait
à merveille. JI valsait comme un étranger,
comme un Sldve, avec une grâce innée, une
verve que n'acquièrent jamais nos Pa.ri~iens .
Cette qualité d'étranger le servait, sa naissance encore plus, ses beaux )'eux bruns, son
sourire rêveur et jusqu'à son léger accent
quand il « DISAIT n'A\IOUR ». Pendant plusieurs
hivers, il partagea avec le duc de Chartres plus tard duc d'Orléans - les bonnes grâces
des femmes et l'empressement des salons. La
mode hésitait entre ces deux jeunes rivaux,
entre ces deux charmants cavaliers, à peine
hors de page. La mort n'hésita pas. A quinze
ans de là, elle fit son choix, sûr et rapide.
En emportant le duc d'Orléans, elle emportait
tout un règne.

( A suivre. )

DANIEL

Napoléon vendu aux Anglais

1
1

STERN

Le baron Denon avait, parait-il, coutume
de répéter à ses collaborateurs que le premier
devoir d'un conservateur de musée est de
considérer « comme son propre bien l&gt; les
collections confiées à sa garde.
Celte profession de foi d'un honnête homme
s.'est depuis lors piemement transmise, et
sans contresens, chez les fonctionnaires chargés d'augmenter notre patrimoine artistique;
aujourd'hui seulement, on s'aperçoit que le
mot prêtait à l'amphibologie et que du meilleur conseil suivi à la lettre résultent des
effets désastreux. L'exception est unique sans
doute; maintes fois no;, conservateurs de
musées ont poussé jusqu'à l'héroï-5me le zèle
administratif et bon nombre d'eux ont passé
par de rudes épreuves. Je sais un dossier
d'archives plein d'éloquence; il date de la
Restauration. Dès la rentrée des Bourbons,
les commissaires des puissances étrangères
s'avisèrent que notre Louvre s'enrichissait
indiscrètement depuis vingt ans du fruit de
nos conquêtes et qu'il se faisait temps de
réintégrer à Vienne, à Brunswick ou à Munich les chefs-d'œuvre que les armées victorieuses de la République et de l' Empereur
a\'aient apportés à Paris dans leurs bagages.
Ces commissaires, choisis avec intelligence,
étaient connaisseurs et s'étaient munis d'avance de la liste des tablf'aux, bronzes, marbres et objets d'art qu'ils étaient chargés de
réclamer. Le comte de Pradel, directeur général du ministère de la maison du roi, et le
comte de Forbin, directeur général des musées
royaux, tentèrent bien une timide résistance;
ils prétendirent ignorer la provenance des
objets d'art confiés à leur responsabilité; ils
alléguèrent l'excuse de leur nouveauté dans
le service et l'obligation de remf'tlre à leurs
successeurs les collections dans l'étal où ils
les avaient reçues; mais les alliés n'étaient
pas gens à se contenter de ces fadaises; en
leur qualité d'alliés, ils agissaient comme
chez eux; ils avaient conquis Paris et ne se
souciaient pas de reconduire vides ces fameux
fourgons qui leur avaient servi « à ramener
les Bourbons ll.

( MADAME o'AGOULTJ.

•
JI semble que le pillage commenç, à Compiègne. Le 18 juillet 1815, Pradel fut avisé
par un gardien accouru en émoi que les officiers supérieurs saxons logés au château em~
ballaient cinq tableaux qu'ils croyaient bien
reconnaitre pour apparlenir à leur souverain.
Il fil atteler sa chaise et partit aussitôt pour
Compiègne. Il n'y était pas depuis une heure
qu'une estafeue lui apportait la nouvelle que
des Prussiens casernés à Saint-Cloud décro-

chaient un Rembrandt el faisaient main basse
sur les portraits de Napoléon et des membres
de la famille impériale. De ceux-ci, il n'y
a\'ait rien à dire : c'était. vu l'époque, un
débarras; mais le Rembrandt! Vite Pradel se
fit conduire à Saint-Cloud. Le château était
la proie des étrangers; les serviteurs avaient
été licenciés; pas un gardien, pas un surveillant. Il réclama le secours des gendarmes : il
n'y avait plus de gendarmes. Comme on suspectait leur opinion politique, on les avait
tous expédiés sur la Loire, à la suite de
l'armée impériale. Le malheureux directeur
de la maison du roi fut réduit à armer les
gardes forestiers du parc, qu'il installa dans
le château en leur commandant d'y soutenir
au besoin un siège, si les prétentions des
vainqueurs se manifestaient de nouveau. Un
peu tranquillisé, il rentra à Paris.
Mais là, ]es commissaires l'attendaient; il
fallut bien leur ouvrir la porte du musée, et
tout de suite, ils firent leur choix. La cour
du Louvre était encombrée de fourgons où
venaient s'entasser les toiles des maitres et
les marbres antiques. On procédait à l'aveuglette; on proposait des échanges . c&lt; Passezmoi ce Murillo, je vous cède ce Tilien. - Je
laisse ce Van Ostade et j'emporte ces deux
Lancret. ... )&gt; D'un bout à l'autre de la galerie, on marchandait, on clonait des caisses;
les consenateurs affolés perdaient la tète;
quelques-uns pleuraient; d'autres s'indignèrent. Le 50 septembre, M. L. Casta, commissaire de S. 1\1. le roi de Sardaigne, est surpris arrondissant sa pacotille de deux tableaux
jadis régulièrement achetés et payés par le
musée. Les gardiens s'opposent à la sortie
des colis, exigent un ordre, préviennent leurs
chefs. Casta se retire en maugréant; une
heure plus tard il reparaît, accompagué d'un
aide de camp du gouverneur prussien de
Paris, le général Muflling. L'Aiiemand tempête, menace, parle d'enfoncer les portes el
d'appeler une compagnie de ses soldais : « JI
fera arrêter et conduire à la grand'garde
tous les administrateurs .... &gt;&gt; Il fallut céder.
On oblint à grand'peine de remettre au lendemain l'examen des tableaux en litige.
En apprenant que C( leurs amis les ennemis » ne se gênaient pas, les émigrés rentrés
suivirent l'exemple : à tous le séquestre ou
la conÛ:ication révolutionnaire avaient pris
quelque chose, et les revendications affluèrent. L'un réclamait les portraits de ses ancêtres, ou à défaut, des tapisseries pour
garnir les murs de son hôtel; l'autre se plaignait de la disparition d'un service de porcelaine de Chine; à celui-ci on avait volé un
lustre; celui-là retrouvait sa maison vide et

sollicitait un mobilier d'art; on devait à ces
quéma~deurs montrer mine aimable et visage
compahssant, car tous étaient chaudement
appuyés et se recommandaient des plus influents personnages. Le duc d'Orléans fut
discret : il se contenta d'abord de réclamer
un tableau de l'ancienne galerie de son père,
le !tlarty1·e de sainte Félicité, par Giroust,
« dont les figures étaient des portraits des
ducs de Chartres et de Montpensier, du comte
de Beaujolais et de Mlle d'Orléans ,,.
Aux TuilC'ries rnèmes, les prétention~
étaient d'un autrP. ordre : il fallait, au plus
vite, nettoyer le château des effigies de l'usurpateur qui le profanaient. Dès 1814, on avait
déménagé en hàte tous les portraits de Buonaparte et tous les tableaux rappelant ses ·
victoires; on les avait remplacés par des toiles
ou des tapisseries apportées de Versailles, ou
plus rapidement encore par du papier uni ou
du velours tendu sur châssis; même on avait
descendu, à grands_ frais, le plafond de la
salle du Conseil d'E1at, dont les allégories
choquaient les yeux royalistes . Ce labeur était
terminé dans les derniers jours deférrier 1815.
L'empereur revint; vite, il fallut raccrocher
les tableaux el remettre les batailles en place.
Waterloo interrompit Ja besogne, et tout de
suite on relégua au galetas les effigies impériales .... Les tapissiers ne chômaient pas en
1815 et les emballeurs faisaient fortune.

Pourtant il existait au Louvre, dans une
salle voisine des antiques, un buste de Napoléon difficile à escamoter; c'était un marbre
colossal, de Canova, haut de deux mètres et
demi et pesant sept mille kilogrammes. On
avait bien eu l'idée de le vendre, mais à qui?
Le grand empereur élait en bais~e, même
chez les brocanteurs; d'ailleurs la ~ièce était
d'un tel volume, et si connue, qu'on ne pouvait s'en défaire discrètement. M. de Forbin
eut un trait de génie : puisque les Anglais
s'étaient chargés de débarrasser le monde de
l'original, ils n'hésiteraient pas, sans doute,
à débarrasser aussi le Louvre de son effigie.
On tâta l'ambassadeur de S. M. Britannique,
lequel consulta son gouvernement, et l'on
tomba d'accord assez rapidement. L'Angleterre consentait à acheter, moyennant 66.000
francs, Je marbre encombrant ; la France se
chargeait de tous les frais d'emballage et de
transport, moins la prime d'assurance que
les Anglais consentaient à payer ; il était
stipulé. en outre, que l'énorme buste serait
adressé au marquis d'Osmond, ambassadeur
de Louis XV Ill à Londres, et débarqué comme

�•

- - - fflST0'1(1JJ

marchandise française sur les quais de la On employa un jour à traîner ce coffre giganTamise, où, dès la livraison, on échangerait tesque, sur des rouleaux, à force de cabesdécharge et quittance.
tans, jusqu'aux guichets du Carrousel; il
L'affaire, ainsi conclue, ne fut pas ébruitée. resta là durant toute une nuit; le lendemain
On convoqua au Louvre un emballeur auquel on entreprit de le tirer jusqu'au port Sainton recommanda le secret; il prit ses mesures, Nicolas. Les Parisiens qui s'amassaient pour
établit un échafaudage et commença la cons- voir les ouvriers manœuvrer cette boite imtruction de la caisse; une caisse immense, en mense et si lourde, ne se doutaient guère
cœur de chêne, qui devait peser, à elle seule, qu'elle contenait l'empereur, livré pour la
presque autant que le malencontreux bibelot. seconde fois aux Anglais. Le soir du deuxième
Ce fut une rude besogne : les travaux de jour, la caisse était arrimée à bord d'un bacharpente durèrent plus d'un mois; il ne teau appartenant au marinier Deriberpray,
fallut pas moins d'une semaine pour y intro- avec lequel on avait passé un traité moyennant
duire l'usurpateur de marbre, qui s'y trouva 480 francs. Le colis devait être transbordé à
enfin installé, calé, encastré, inébranlable. Rouen et gagner de là le Havre, où on l'emOn rabattit sur lui le couvercle, dûment cloué barquerait pour l'Angleterre. Tous les détails
et vissé, et ce jour.là les conservateurs, bons de l'opération sont consignés en de nombreux
royalistes, respirèrent : il leur semblait avoir rapports contenus dans le carton 0' 1450 des
scellé pour jamais au cercueil l'insolente Archives nationales.
effigie, et l'homme néfaste, et sa légende.
Mais à Rouen, nouvel embarras : la grue
Depuis ce moment le nom &lt;lu personnage du port n'était pas assez forte pour soulever
ne lut plus une fois prononcé : la chose de- un pareil poids; il fallut recourir à l'industrie
vint le « colis n, la &lt;( caisse lJ, le &lt;1 fardeau &gt;&gt;, privée et le transbordement s'effectua non
l' &lt;&lt; appareil n.... Le contenu resta anonyme. sans peine. Tous les débardeurs qui y prirent

+

part, tous les badauds qui y assistèrent s'informaient de ce que pouvait contenir ce colis
de dimensions et de poids insolites; à tous il
lut répondu qu'on l'ignorait; et de lait, il
paraît bien que seuls les conservateurs du
musée, les emballeurs, le maire du Havre,
et l'ambassadeur de France à Londres furent
mis dans la confidence.
Le voyage dura quatre mois; parti du
Louvre le 1" avril, le fardeau lut déposé le
50 juillet sur les quais de la Tamise. On ouvrit la caisse; le marbre était intact; il apparut dans sa blancheur de spectre, avec sa
lèvre dédaigneuse, son front limpide, ses
yeux de marbre sans prunelles .... Tout bien
considéré, ça valait l'argent; lord Hamilton,
sous-secrétaire d'État aux affaires étrangères,
signa la traite de soixante-six mille francs,
ainsi qu'on était convenu, et la somme, versée
dans la caisse du musée, lut employée à
l'aménagement de la salle des antiques el à
réparer les dégâts occasionnés dans la galerie
des tableaux par les opérations des commissaires étrangers.
T. G.

•
La marqutse
de Rambouillet

Madame de Rambouillet pouvait avoir
lrente-cinq ans ou environ, quand elle s'aperçut que le feu lui échauffait étrangement le
sang, et lui causait des faiblesses. Elle qui
aimait fort à se chauffer ne s'en abstint pas
pour cela absolument; au contraire, dès que
le froid fut re,·enu, el1e voulut voir si son
incommodité continuerait; elle trouva que
c'était encore pis. Elle essaya encore l'hiver
suivant, mais elle ne pouvait plus s'approcher du feu. Quelques années après, le soleil
lui causa la même incommodité: elle ne se
voulait pourtant point rendre, car personne
n'a jamais tant aimé à se promener et à considérer les beaux endroits du paysage de
Paris. Cependant il fallut y renoncer, au
moins tandis qu'il faisait soleil, car, une fois
qu'elle voulut aller à Saint-Cloud, elle n'était
pas encore à l'entrée du Cours qu'elle s'évanouit, et on lui voyait visiblement bouillir le
!-ang dans_ les veines, car elle a la peau fort
délicate. Avec l'àge son incommodité s'augmenta; je lui ai vu un érysipèle pour une
poèle de feu qu'on avait oubliée par mégarde
sous son lit. La voilà donc réduite à demeurer
presque toujours chez elle, et à ne se chauffer
jamais. La nécessilé lui fit emprunter des
Espagnols l'invention des alcôves, qui sont
aujourd'hui si fort en vogue à Paris. La compagnie se va chauffer dans l'antichambre.
Quand il gèle, elle se tient sur son lit, les
jambes dans un sac de peau d'ours, et elle

dit plaisamment, à cause de la grande quantité de coilîes qu'elle met l'hiver, qu'elle devient sourde à la Saint-Martin, et qu'elle
recouvre l'ouïe à Pàques. Pendant les grands
et longs froids de l'hiver passé, elle se hasarda de faire un peu de feu dans une petite
cheminée qu'on a pratiquée dans sa petite
chambre à alcôve. On mettait un grand écran
du côté du lit, qui, étant plus éloigné qu'autrefois, n'en rece\'ait qu'une chaleur fort
tempérée. Cependant cela ne dura pas longtemps, car elle en reçut à la fin de l'incommodité; et cet été qu'il a fait un furieux
chaud, elle en a pensé mourir, quoique sa
maison soit fort fraiche.
Personne ne fut plus aimé de ses gens, ni
des gens de ses amis, que madame de Rambouillet. Il y a deux ans ou environ, que
M. Patru m'en rapporta un exemple illustre.
li soupait à l'hôtel de Nemours avec l'abbé
de Saint-Spire, qui est à M. de Nemours,
alors M. de Reims. Cet abbé va souvent à
l'hôtel de fiamhouillet; ils parlèrent fort de
la marquise. Un sommelier, nommé Audry,
qui était là, voyant que M. Patru était aussi
des amis de madame de Rambouillet, se vient
jeter à ses pieds, en lui disant: cc Monsieur,
« que je vous adore! j'ai été douze ans à
Cf M. de Montausier; puisque vous êtes des
Cf amis de la grande marquise, personne deC( vant le soir ne vous donnera à boire que
« moi. ll

Madame de Rambouillet est un peu trop
complimenteuse pour certaines gens qui n'en
valent pas trop la peiine; mais c'est un défaut_ que peu de personnes ont aujourd'hui,
car il n'y a plus guère de civilité. Elle est un
peu trop délicate, et le mot de teigneux dans
une satire, ou dans une épigramme, lui
donne, dit-elle, une vilaine idée. Cela va dans
l'excès, surtout quand on est en liberté. Son
mari el elle vivaient un peu trop en cérémonie.
llors qu'elle branle un peu la tête, el cela
lui vient d'avoir mangé trop d'ambre autrefois, elle ne choque point encore, quoiqu'elle
ait près de soixante-dix ans. Elle a le teint
beau, et les soues gens ont dit que c'était
pour cela qu'elle ne voulait point voir le feu,
comme s'il n'y avait point d'écrans au monde.
Elle dit que ce qu'elle souhaiterait le plus
pour sa personne, ce serait de se pouvoir
chau/Ter tout son saoul. Elle alla à la campagne l'automne passé, qu'il ne faisait ni
froid ni chaud; mais cela lui arrh·e rarement,
et ce n'était qu'à une demi-lieue de Paris.
Une maladie lui rendit les lèvres d'une vilaine couleur; depuis elle y a toujours mis
du rouge. J'aimerais mieux qu'elle n'y mit
rien, Au reste, elle a l'esprit aussi net et la
mémoire aussi présente que si elle n'avait
que trente ans. Elle lit toute une journée
sans la moindre incommodité, et c'est ce
qui la divertit le plus.
TALLEMANT DES RÉAUX.

...- 3r6 ....

FÊTE DE NUIT DANS LES JARDINS DE TRIANON,

sous

LOUIS

XVI. -

Tableau de E.-L. C!IATELET. (Musée Carna,alet.

-

Don de M. JACQUES

DuocET.)

FRANTZ FUNCK-BRENTANO
dj,,

L 'Affaire du Collier
CHAPITRE XXI

Un supplément
aux , Mille et une Nuits » (suite).
Si l'on songe à la dépréciation que les diainants avaient subie du fait d'avoir été enlevés de la parure, du fait d'avoir ' été endommagés ~ar celui qui les avait dessertis et par
le rabais que La Motte consentait, dans sa
hâte à. s'en défaire, on voit que la majeure
parti~ du collier fut par lui vendue, échangée
ou laissée entre les mains des bijoutiers Gray
et Je/Terys. De son côté, Mme de la !lotte
vend des diamants à Paris, en mars 1785,
t. Note de la main de Mme de la ·Motte au verso de
l'état du linge donne par elle â sa blanchisseuse le

pour 56 000 livres au joaillier Paris. En avril, parures. l!;t comme Régnier s'étonne de cette
elle profite de la présence chez elle de Fi lieux, quantité de diamants :
avocat et liculenant en l'élection de BarC( _C'e5t un ~deau qu'on m'a fait pour un
sur-Aube, qui était son homme de confiance, service essentiel et une place que j'ai fait
pour lui faire vendre à un bijoutier de ses avoir dans l'Amérique. »
cousins pour 50000 livres de diamants•.
Au mois de juin, elle lui en porte encore
D'autres sont Yendus à des juifs par son pour 16 000 livres, lui disant celle fois qu'elle
neveu de La Tour, fils de l'ancien contrôleur est chargée de les vendre pour une Je ses
. au vingtième, jeune officier de dragons, âgé amies. Elle se libère en diamanls d'une dette
de dix-sept ans. Elle avait une dette de contractée chez &lt;&lt; le sieur Mardoché, rue aux
f2 650 livres chez Régnier, son joaillier, dont Ours )). Dès le mois de février encore, c'estelle s'acquitte dès le mois de février, non en à-dire aussitôt après la livraison du collier,
espèces, mais en diamants. De plus, ~lit: lui en elle achète, payant toujour~ en diamants, des
vend pour 27 540 livres et lui en confie pour chevaux, des voitures, des livrées, deux pen50 000 livres afin qu'il en compose diverses dules, dont l'horloger Furet reçoit 5 700 livres
15 aoùt 1785) Àl'c/i. nat., X1 , B/ 1417 et Bibl. uat.,
en_ deux hrill~nls, « deu~ pots à oille ll, qui
ms. Joly de Fleury 2088, fo -301 v• .
lm sont fournis par un Juif. Et, malgré tous

�~---------------------------------

111STO'J{1.ll
ces diamants répandus de Loule part, 11égnier
voit encore chl'z elle un écrin de brillants
qu'il estime à 100 000 livres pour le moins,
et le comte de la Motte en conserve de son
côté par devers lui pour 50 000 li ires 1 • C'est
donc le collier tout entier que nous pouvons
suivre dans sa dii::persion par Jeanne de Valois el son mari entre les mains des marchands de Paris et de Londres et dont nous
trouvons les restes dans leurs propres écrins .
On ne s'étonnera pas que Mme de la Motte
ait ju~é qu'une nourelle absence du cardinal
de fiohan fût nécessaire à cc moment. On vit
donc arrÏ\'er une nouvelle petite lettre bordée
d'un liséré bleu. « Ces billets, dit George!,
étaient entre les mains de Mme de la Motte
la ba~:uelle enchantée de Circé. l&gt; &lt;! Votre
absence, disait la reine, de,·ient nécessaire
aux: mesures que je crois devoir prendre pour
vous placer où vous dernz être. 1&gt; Jeanne préparait d'autre part l'opinio:1 à son brusque
changement de fortune, en annonçant à tous
que son mari re,enait d'Angletnre après
avoir fait aux courses des gains importants.
Le mari revient de LondreS" dans la nuit
du 2 au 5 juin, et, comme sorlant de terre,
ce sont des chevaux, des li\'rées, des carrosses, des meubles, des bronzt&gt;s, des marbres,
des cristaux, un luxe éblouissant. Les visiteurs
s'amusaient rue Saint-Gilles d'un oiseau automate qui chantait en battant des ailes. La
comtesse l'avait é,·hangé contre un diamant de
1500 livres. Un mobilier immense estimé à
plus de 80 000 livres, est envoyé à Bar-surAube : quarante-deux voitures de rouliers y
arrivent à la file. C'est le Père Loth qui a surveillé l'emballage, dirigé le départ. Tessier,
tapissier de la rue Saint-Louis, a fourni des
étoffes, tentures, tapis pour 50 000 francs;
Gervais, Fournier et Héricourt, du faubourg
Saint-Antoine, ont vendu les meubles meublants; Chevalier les stators de bronze; Adam
les marbres; Sikes les cristaux. On admirait
un lit de velours cramoisi, garni de crépines ·
et de galons d'or, semé de paillettes et de perles. La valeur de l'argenterie al teint 50 000 livres, et celle d,s bijoux 15 000. Les époux
La Motte eurent à llar-sur-Aubl:! six voitures
et douze chevaux. Jeanne aimait surtout son
&lt;t cabriolet léger, fait en forme de ballon et
élevé do plus de dix pieds ".
Et la comtesse a placé 120 000 livres chez
un notaire à Paris, M• La Fresnaye, 80 000 sur
le clergé de France, 60 000 en billets de la
caisse d'escompte'.
Elle avait fait son entrée dans la petite
ville, précét.lée de plusieurs courriers, assise
à la droite de son mari dans sa berline anglaise peinte en gris perle avec armoiries,
doublée de drap blanc, les coussins et tabliers
en taffetas blanc : les armoiries étaient aux
1. Confronlation du P. Lolh au ca rdinal de Rohan
16 mars 1186. Arch iwl.. xi, 13/1411.
'
'2. RenseignemenLs donnês par fillem:, l'homme
d'alfaires dé lime de la Molle, il l'inspecteur Surbois.
Arclt. des Afl'. élra11g., Mem. et docum., France 1309,
rOI 181·186.
3. Arch. nal., X', B/1417.
4. Inventaire des objets laissés dans leur maison de
Bar-sur-Aube par le C'°lmte el la comtesse de la llolle,
fait les 9, to et 12 septembre, Arclt, nat., ~1, 8/1417.

armes des Valois avec la devise: Rege ab avo
sanguinem., nomen et Lilia - du roi l'ancêtre, je tiens le sang, le nom rl les lis. L'attelage se composait de quatre juments anglaises
à courtes queues. Des laquais par derrière,
et, sur le marchepied, pour ouvrir la porte,
&lt;t un nègre couvert d'argent de la Lêle aux
pieds "· Plus étonnants encore étaient la bijouterie et le trousseau de Madame, la rivière de
diamants, la parure de topazes. les robes en
pièces brodées de Lyon. Voici la description
de l'une d'elles d'après un inventaire d'huissier qui ne se répand pas en exagérations poéliques : « Satin blanc, brodé or et argent et
soie de différentes couleurs, avec guirlandes
et épis, lesdites guirlandes entourées d'ùn
velours noir el de plumes et bordées de blondes (dentelles) chevillées avec bouquets détachPs de différentes soies 3 • »
Quant au comte, il avait à tous les doigts
des bagues ornées de rubis et d'émeraudes,
et se promenait avec trois ou quatre chaînes
de montre sur l'estomac. Voici sa garde-robe:
un habit de satin, veste et cu]otte, mouchetés
blanc el noir; un autre des quatre saisons en
velours; un autre de printemps et d'automne
en velours, les boutons en diamants; habit et
culotte de velours cramoisi en broderie de
Lyon, pailletés d'or, boutons en or ciselé,
veste de satin brodée pareillement en or; un
habit frac de talfelas flambé de différentes
couleurs ; un habit de drap couleur de crapaud, boui.Ons dorés a la turque; un frac de
soie cannelée boutons d'argent, à soleils, avec
des diamants autour; un frac de taffetas ce-

en drap de soie, brandebourgs de soie et boutons pareils, veste et culotte pareilles; un
babil de mousseline en soie r,1Jée et flambée,
boutons pareils; un habit de soie camelot à
brandebourgs, boutons pareils; un habit de
drap vert galonné or et argent, parement et
collet de velours cramoisi, boulons en corne
de cerf; un habit couleur vert de mer, boutons de cuivre jaune; un frac de drap flambé
en brun, doublé en soie, boutons de cuivre
doré; un habit couleur chair, brodé, en soie,
avec sa veste et sa culotte; un frac en soie
rayée cannelé bleu; un habit &lt;le drap de coton
chamarré ; - ceci sans compter les vêlements
que le comte de la llotte emporta en Angleterre et qui ne se trouvent pas dans cette liste,
sans compter les mouthoirs en baliste garnis
de malines, les manchettes et jabots en point
d'Angleterre, les chemises en toile fine, tous
Jes accessoires de la toilette et tous les vêtements ordinaires, vêtements de mairnn, robes
de chambre, etc.•.
Et Rétaux de Y,llette, de son coté, apparait
subitement dans un grand état d'opulence•.
Le comte et la comtesse donnaient fêtes sur
fêles, réceptions sur réceptions. lis tenaient
table ouverte. On dinait chez eux lors même
qu'ils n'y étaient pas. Le luxe dans la maison,
en vaisselle plate ~t en valetaille, était Lei que
les gens du pays n'avaient jamais rien vu de
pareil; mais ils avaient tous connu la misère
de Nicolas de la Motte et celle de Jeanne de
Valois. Aussi, comme l'observe Beugnot, qui
était à ce moment à Bar-sur-Aube, on ne
s'abordait plus dans la rue qu'en se demandant quel était ce supplément aux Afi/le et

une Nuits 6.

rise; un frac de drap pistache; un habit noir

Encore leur maison de la rue Saint-Michel
ne leur suffisait plus. La comtesse de la Motte
hésitait dans ce moment à acheter une terre
dans le Bar-sur-Aubois d'une valeur de trois à
quatre cent mille livres. « Je sais, écrira
l'inspecteur Surbois, que, dans ces dispositions,
le comte de la Motte s'est rendu à Servigny,
proche Essoyes, pour a,,oir cette terre; mais
qu'elle lui a paru d'une valeur trop peu
importante. 1&gt;
Ces faits contribuent à faire comprendre
Jeanne de Valois. Si grande qu'ait pu être la
somme d'argent qu'elle venait Je se procurer,
ses dépenses étaient sans mesure aucune.
Songeait•elle à la vie courante, au lendemain'?
Un collier d'un million de livres lui tomberait-il entre les mains chaque mois? Nous
retrouvons ici la mendiante qui passe de la
misère à un luxe disproportionné. De proportion, d'ordre et de mesure, elle n'en pouvait
avoir; nulle éducation, nulle habitude dans la
vie de famille ne lui en avaient donné.
A son tour elle est donc assise parmi les
coussins de satin bleu turquin, dans un car-

Cet inventaire est précieu1, non seulement par les détails qu'il contient, mais parce qu'il permet de contrôler, en en montrant l'exactitude, les descriptions que
Beugnot fait dans ses Mémoires. racontant à celle
dalc la ,,ie des époux La Motle à Bar-sur-Aube.
5. Bibl. nal.. ms. Joly de Fleury 2088, f0 178 v0 •
6. Cès faits, d'après un rapport de l'inspccteur Surbois. rédigé à Bar-sur-Aube en date du 16 septembre
1785 (Arck des Aff. élrm1g .. llêm. et docum.,
~~rance 1309, r"" 181-186), tl'après Dcugnot et d'aprCs

l'auteur de, \'lltslo_ire a1!tl1entique (ces derniers se
trouvèrent I un el l autre a cette date l Bar-sur-Aube),
el d'!tprès les informations recueillies pour son plaidoyer
par M• Target {IJibl. v. de Parit, ms. de la réser,·e),
le tout contrôlé par l'imentaire des 0-1'.! dëc. (Arch.
11al. X2 , B/1417) . Encore cet inventaire n'est-il pas
eomPlet, une grande partie des effets, et les plus précieux. a,·anl été, les uns mis à l'abri par les La Molle
chez Jeù'l'5 parents de Surmont, les autres emportés
par le comte en Angleterre.

""' 318 ....

~os~e à six chevaux. la petite mendiante qui,
Jadis, ~relouant de froid, suivait de ses grands
yeux effarés les dames portées, comme en des
nids de soie et de dentelles, dans leurs voitures brillantes, bruyantes, roulant sur le pavé
du roi.

biens ». Un jour elle refusa de laisser vendre
le peu qui lui en restait. Et Bette de la mettre
sur-le-champ au couvent de Sainte-Catherine
à Saint-Omer, pour aller chercher meilleure

Bette d'Étienville,
bourgeois de Saint-Omer 1 •
Mme de la Molle était en possession du
collier depuis le l" février 1785.
Quelques jours après, le 8 ou le 9 du
même mois, un certain Bette d'Étienville,
venu de Saint.Omer pour soUiciler le privilège
des almanachs chantants et qui fréquentait,
dans les clubs naiSsants, les gazetiers et les
nouvellistes, fut abordé au café de Valois, sur
les jardins du Palais.Royal, par un particulier
qui dit s'appeler Augeard et ètre l'intendant
d'une _dame de qualité. « Ses cheveux blonds,
dit d'Etienville, commençaient à blanchir. Il
était peu chargé d'embonpoint. li avait !'oeil
ouvnt et bleu et la taille un peu au-dessus
de l'ordinaire•. "C'était Rétaux de Villette'.
Connaissance fut bientOt faite. Ap.rès avoir
obtenu la promesse d'une confiance illirnilée,
d'une docilité sans borne et d'une discrétion
à toute épreuve, l'intendant Augeard déclara
à son compagnon qu'il allait faire rn fortune.
Le compagnon en avait besoin.
Jean-CharlE:_s-VincPnt Ilette, qui signait :
« de Bette d'Elicnville, bourgeois, vivant noblement de ses biens en la ville de SaintOmrr &gt;&gt;, était un jeune homme de vingt-sept
ans, au regard doux, fils d'un ouvrier tireur
de pierres b)anches, qui n'a,·ait jamais eu
denier vaillant. Après des études en chirurgie
à Lille, - on sait à quel point ces études
étaient alors rudimentaires, - il avait obtenu
le brevet de sous-aide-major dans les hôpitaux de l'armée. On contait l'histoire de ses
noces avec une vieille demoiselle. Le jour
était fixé, quand Bette, allant à la comédie,
vit jouer Nanine. Le rôle de la baronne
d'Olban le frappa. Si j'allais épouser une baronne d'Olban ! idée qui l'elfraie. Il se cache
chez un ami el part le lendemain pour Li He;
mais la future, instruile de ses démarches,
s'était placée dans la diligence, si bien qu'au
point du jour Bette trouve sa &lt;( promise &gt;&gt; à
ses côtés. L'affaire s'arrangea : l'un n'était
effrayé que du mariage, l'autre décidée à s'en
passer. lis arrivent l'hez la mère de Bette, se
disent mariés, vivent ensemble. Or la demoiselle était réellement un peu baronne d'Olban.
Elle tracasse, la mère se plaint et Bette, pour
se débarrasser, dévoile le mystère;· mais la
mère était scrupuleuse et les fit se marier.
Le galant demeura auprès de sa lemme
dix-huit mois, « vivant noblement de ses
, '-. Voi.r le!l numbreux mémoires rédigés par Belle
d Ehcnv1lle, le baron de Fages, le comte de Précourl
l'abbé ~lulot1 et e~ntre eux,. Pn faveur de Loque cl
Vaucher; pms les rn!errogatmrcs rt confront.ntions des
tP.moifü.et accusés, au~ 1rch. nat., X1 , D/1411, les
déclarations de Dette d Et1ennlle qui se lrou,•cnt dans
le dossier Target, Bibl. v. dP Pari,, ms. dP. la rêserve; les lellres relatives à l'affaire Bette d'Etien-

V Arr.1u1re vu Co1.1.œ~ - - ~

s'il est militaire, la plaœ qu'il demandera,
celle-ci serait-elle occupée. n Une seule condition était exigée en retour,. que le f!Cntilhomme en question fùt de noblesse authentique et qu'il produisît ses titres afin qu'on
les pùt examiner avant d'aller plus a,,ant.
« J'acceptai, dit Bette, ces propositions
avec transport. n Le jour mème il se met en
campagne, s'adre~sant en premier lieu au
comte Xavier de Vînezac, capitaine d'infanterie attaché au maréchal de füilly, mais qut
ne fournit par les titres dt-'mandés. 11 n'est
pas plus heureux auprès de M. de LaurioVissec, avocat au Parlement. Celui-ci, à na~
dirP, âgé de soixanle ans, eût peut-être semblé
un peu mùr pour les noces. L'histoire étonnante n'avait pas tardé à se répandre. Louis
Cardinal de Beaurepaire, ancien gentilhomme
servant de la reine, avait fait connaitre les
conditions du mariage à l'abbé de SaintAndré, aumônier du prince de Condé. qui en
avait informé 1 par une leltre du 22 mai,
Roger-Guillaume, baron de Fages-Chaulnes,
garde du corps de Momil ur. Le baron de
Fages, cadet de Gascogne, hàbleur et criblé
de dettes, semblait l'homme de la situation.
Cc fut d'ailleurs aussilOl son avis, car il
courut chez l'abbé Mulot, chanoine prieur de
Saint-Victor, qui s'était intéressé à Ilette
quand celui-ci était en prison. L'abbé Mulot
mit le baron en rapport avec le bourgeois de
Saint-Omer. Les deux hommes s'entendirent
à merveille et Bette, dans les jardins du Palais-Royal, put annoncer à Augeard que le
gentilhomme était trouvé.
Le gentilhomme est trouvé. " Il est pauvre
mais sensible »; c'est le baron de Fages luimême qui parle. Ce n'est pas l'intérêt qui le
décide; c'est le portrait de la prétendue :
« dons de la nature, talents agréables, qualités de l'esprit et du cœur, naissance illustre
et bien prouvée, alliances importantes, une
fortune acquise de 25 000 livres de rente et
qui devait au moins quintupler. &gt;&gt; On voit
donc très bien que, parmi tant de raisons
d'épouser, la fortune n'était pas la raison
déterminanle.
&lt;&lt; Une faute, il est vrai, ternit cet éloge. »
La future &lt;! est victime d'une faiblesse que
cerlaines personnes ne pardonnent jamais )l.
C'est toujours le baron de Fages qui parle.
La belle a un enfant de quinze ans que lui a
fait jadis le grand seigneur. On aura l'enfant
en sus de la mère. Notre gentilhomme a le
cœur généreux. a ll ne croit pas qu'une
faute, qu'ont pu effacer les larmes du repentir, soit un crime irrémissible. Si le portrait
est ressemblant - et pourquoi en douter si
les sommes sont exactement versées cbez le
notaire? - il n'hésitera pas d'unir soa sort
à celui d'une femme qu'il croit aussi respeclable que malheureuse. " Noble mépris des
vieux préjugés.

fortune a Paris. li y demeurait rue du PetitLion, chez le sieur Lefèvre, vinaigrier, au
moment où Rétaux de Villette, sous le personnage du sieur Augeard, intendant d'une
dame de qualité, le rencontra. La charité publique venait de le faire sortir de l'llôlel de
la Force, où des dettes criardes l'avaient fait
emprisonner. Oo ne l'en voyait pas moins se
promener, assez élégant, au Palais-Royal, sa
taille élancée serrée dans un bahit cannelle
ou prune-monsieur; la jambe prise dans une
culotte de soie noire el des bas blancs; les
cheveux relevés en bourrelet sur les oreilles et
noués à la nuque par un ruban de faiUe noire.
Augeard déclare donc à d'Étienville qu'il
va faire sa fortune. &lt;! Ce projet, répond
d'Étienville, me convient à ravir. »Il ne s'agit,
dit Augeard, que de trouver un gentilhomme
titré qui veuille épouser une dame encore
jeune et jolie, d'une figure très aimable et
d'un caractère très doux, jouissant de vingtcinq mille livres de rente, el au sort de laquelle un prince, l'un des plu!-i grands seigneurs
du royaume, prend un intérêt particulier.
&lt;( Vous préviendrez ce gentilhomme, poursuit
Augeard, qu'il ne pourra voir sa future que
le jour du mariage et vous l' exriterez à la
confiance. Vous lui annoncerez encore que si,
par le contrat de mariage, on stipule la séparation des biens, il sera dédommagé par une
pension de 6 000 livres et qu'il recevra un
gros présent le jour de ses noce~; qu'on lui
payera ses deltes et qu'on lui fera obtenir,
ville et les • éclai rcissements • du comle de Prérourt ni gros ni maigre, les cl1e,·eux blonds el même un

dans les recueils iles Arch. des Aff. t!lra11.g., llêm. et
docurn., F'rauec 1399-1400.
2. Udle d'Eti cnville, Répome au bar",i de Fayes,
dans la Collection complète, Ill, 14.
:;, La femme de clldlnbrc dè lime de la Yotte, Rosalie, rtans sa conrrontat ion au cardinal do Rohan,
trace le portrait !le Vilh:tlc : « d·une taille ITIO) enne,

peu gris, quoiqu'il n'ait que lrente1uatre â trentecinq ans, a~·ant beaucoup de couleurs, es yeux bleus».
Le signalement est idrntiquc.
Dans la suite, quanri Etienvillf' vil combien r111Taire
de Mme de la llotte devenait mauvaise, il nia l'idenlill' entre Hétaux et Augeard, afin de se dêgiigcr de
toute complicité.

�1.'Ar1'.Jl1~E DU COLZ.IB~ - -..

1l1STORJA
Le 5 avril Augeard informe le bourgeois
de Saint-Omer que l'on est très content de
ses bons offices, qu'il peul considérer sa fortune comme faite et que, dès le lendemain,
il sera présenté à la dame en question. En
effet, le 4 avril, à dix heures du soir, dans
un fiacre dont les panneaux ont été rele,·és,
Augeard mène notre homme en une maison
dont il lui est interdit, sous les plus grandes
menaceS, de s'enquérir. c&lt; Si vous cherchez à
connailre l'endroit où je ,·ous conduis, vous
êtes un homme perdu. )) On entre par une
porte cochère basse, dont les battants sont
immédiatement refermés. Au premier, un
salon où d'Étienville est présenté à une
femme charmante qui était seule et lui fit le
plus gracieux accueil. Elle avait trente-quatre
ans environ, de l'embonpoint, une belle figure
et des yeux noirs. Elle causa avec autant d'esprit que de confiance et d'abandon, s'informant avec intérêt du baron de Fages. Tout
ce que d'~lienville lui en dit .eut son approhation. On se sépara assez avant dans la nuit,
et un fiacre, aux panneaux toujours relevés,
ramena le bourgeois de Saint-Omer .au Palais-Royal. Il avait été convenu qu'on se reverrait le lendemain.
Des recherches ultérieures firent· retrouver
à d'Étienville le domicile mystérieux où on
le conduisait ainsi la nuit : c'était le numéro 15 de la rue Neuve-Saint-Gilles, la maison mème de Mme de la Motte. Quant à la
charmante femme qu'il.y rencontrait, il nous
est possible de l'identifier; c'était cette autre
Mme de la !lotte, de son nom de jeune fille
Marie-Josèphe-Françoise de Waldburg-Frohberg, qui avait été mise à la Bastille pour
des escroqueries où elle avait compromis les
noms de la reine, de la comtesse de Polignac
et de la princesse de Lamballe, puis transférée de la Bastille chez le nommé !lacé, qui
tenait à la Villette une pension pour prisonniers par lettres de cachet, d'où elle s'était
évadée presque aussitôt. Elle s'était sauvée en
Allemagne, d'où elle était revenue en France 1 •
Étienville avait dû faire bonne impression
car, dès le 5 avril, à la deuxième entrevue
nocturne, ce furent des confidences sans réserve. Le grand seigneur en question, protecteur de la dame qu'il s'agissait d'épouser,
n'était autre, assurait-on, que le grand aumônier de France, le prince Louis, cardinalévêque de Strasbourg. La belle inconnue était
appelée comtesse Melia de Courville, mais ce
nom, dit-elle de son' propre mouvement,
était d'emprunt. Elle confia dans la suite à
d'Étienville qu'elle se nommait en réalité baronne de Salzburg, jadis chanoinesse du couvenl de Colmar en Alsace, où, élant jeune
fille, Rohan l'avait séduite, puis amenée avec
lui à Vienne, à Paris, à Slrasbourg. C'est à
l'enfant dont il l'avait rendue mère qu'il
s'agissait de faire un sort.

Auprès de !!me de Courville, Étienville
trouva cette fois un troisième personnage qui
dit s'appeler de Marcilly, et qu'on nommait
familièrement u le magistrat)&gt; ou « le conseiller u : un homme d'une quarantaine
d'années, pâle el maigre, portant perruque
nouée aux deux bouts et habit noir. Le signalement trahit le comte de la Motte. Ce magistrat, qui paraissait fort avant dans la confiance de la dame, recommanda la plus grande
prudence et un sPcret absolu. Au cours de
cette deuxième entrevue, Marcilly s'étant retiré, Mme de Courville montra à notre chirurgien aide-major une partie de brillants
non montés, dans une vulgaire petite caisse
de layeterie. Elle disait qu'ils avaient été
estimés 452 000 livres. " Je n'ai jamais rien
vu de si magnifique, écrit Étienville, tant
pour l'éclat que pour la grosseur, et comme
mon étonnement était extraordinaire elle me
dit que ces diamants provenaient d'une rivière
dont Il. le Cardinal lui avait fait présent;
mais que cette sorte de parure n'étant plus à
la mode, elle était décidée à les réaliser avant
son mariage. Elle me fit entendre, à cette
occasion, que je lui paraissais mériter une
telle confiance qu'elle serait charmée que je
voulusse accepter la commission de les aller
vendre en Hollande; mais je lui répondis que
je ne pouvais m'en charger parce que je
n'étais nullement connaisseur. Elle n'insista
pas. » Si !!me de la !lotte n'avait, dans la
suite, fait elle-même l'aveu de la part prise
par elle dans l'intrigue de Mme de Courville 1,
- ces lignes de Bette d'Étienville suffiraient à
en témoigner.
L'histoire mystérieuse des fiançailles du
baron de Fages avec· Mme de Courville esl
intéressante à suivre parce que le genre d'intrigue dè .Jeanne de Valois s'y éclaire vivem~nt. Rétaux découvre au Palais-1\oyal Bette
d'~tienville; comme La ~lotte y avait trouvé
la baronne d'Oliva. Ce sont les mêmes scènes
nocturnes, ordonnées comme des comédies
dont Mme de la !lotte lai l mouvoir les per·
sonnages selon le rôle qu'elle leur a distribué. Ce sont également des comtes et des
conseillers, de nobles dames au:xquelles ~a
pensée prète une réalité fugitive, mais &lt;lans
laquelle, pour fictive qu·ene soit, Jeanne parait se complaire. L'intérêt que Mme de la
Motte avait à nouer celle nouvelle intrigue
fut défini dans la suite par le baron de Fages
lui-même : c( La quantité de diamants renfermés dans une seule main, ne pouvait disparaitre que difficilement et il aurait été trop
facile d'en suivre la trace; il fallait des gens
intermédiaires, ou plutôt des êtres fantastiques qui, ne pouvant être connus, rendraient
impossible la découverte de la vérité et c'est
ce qu'on a imaginé. Une femme à marier,
une femme d'un rang el d'un état faits pour
nécessiter les sacrifices d'un homme juste et

genereu:x, en proportion de sa fortune et de
ses dignités : voilà le fantôme qu'il fallait
créer. D'Étie'1ville, d'autant moins suspect
qu'il est plus inconnu, plus isolé; devait être
chargé de prôner ce fantôme. » Mme de la
Motte y trouvait en outre, pour le jour où le
vol du collier serait connu et où la culpa•
bilité retomberait sur le cardinal, le fait nécessaire à expliquer l'urgent besoin où celuici se serait trouvé de s'approprier le collier
pour. en faire ?rgent sans retard. Aussi dira•
t-elle dans ses interrogatoires : « J'ai vu cette
dame de Courville, chargée de diamants,
chez M. le_cardinal de Rohan pendant la semaine sainte O ; » et ailleurs : C( M. le Cardinal voulait la marier et lui donner 500000 livres: il m'a pressée dans le mois d'avril
d'écrire à mon mari, pour l'engager à revenir
de Londres, pour avoir les ' fonds nécessaires&gt;&gt;. Enfin elle espérait trouver en d'Étien"ille un auxiliaire utile pour la vente des
brillants.
A la fin de cette première semaine d'avril,
Étienville vint annoncer à son nouvel ami, le
baron de Fages, que le mariage aurait lieu le
jour même dans la chapelle du palais Soubise, rue des Francs-Bourgeois, à onze heures
de la nuit, chaque partie n'amenant que ses
témoins. Fages revêt donc ses plus beau
atours et attend, inébranlable, qu'on vienne
le chercher. Tandis qu'il attendait de la sorte
en son appartement, 157, rue du Bac, Étienville était rue Neuve-Saint-Gilles, en compagnie de la future, de !I. de Marcilly et d'un
personnage vêtu d'une lévite petit-gris, portant un chapeau rond où jl y avait un cordon
et des glands d'or, et à qui chacun parlait
avec le plus profond respect. C'était d'Étienvillc n'en douta pas un instant - le
prince Louis, cardinal de Rohan.
Ce cardinal se montrait affable, aimable,
remerciait le bourgeois de Saint-Omer de ce
qu'il faisait pour lui el assurait qu'il ne l'oublierait pas. « Hais, disait-il, pour des raisons
importantes, le mariage ne pourra pas avoir
lieu avant le 15 juillet. » D'litienville de se
récrier : (( Et le baron de Fages 1 &gt;&gt; On va,
dit le cardinal, lui écrire une lettre. Mais
d'Étienville répond que ce délai est de nature
à inspirer de l'inquiétude. Un dédit de
50 000 livres pour le cas où le mariage ne se
ferait pas est rédigé et signé sur l'heure. On
le date du 26 avril, le jour où le dédit sera
remis.
Le lendemain d'Étiem,ille trouve son ami
de Fages dans la plus grande colère; mais en
apprenant l'histoire du dédit il se calme, et,
effectivement, le ':.'.6 avril, Delle lui montre
une enveloppe cachetée de cinc1 cachets de
cire rose, où est contenu, dit-il, le précieux
papier.
Il est si précieux, ce papier, que nos deux
amis prennent la précaution de l'aller déposer

1.. Rapport en date du 28 janvier 17R6 au licul en:mt de police. Arch. nat. , 0 1/4-24, et Bastille devoilée , fasc. VIII, p. 155-54. Comparer avec les lellrcs
du ms. 1590, l\lèm. el docum. , France, des Arch .
des Aff. étrn11g. A cause du nom, La )toile, on prit
la personne qui jouail le rôle de lime de Counille
pour la sœur de Jeanne de Valois ; on \'OÎt d 'autre

µarl qne Mme de Cour\·ille prenait la nom de com~
!esse de Faubert (lisez Frolwrgl, ou de baronne de
Salzbur~ {lise; Waldburp) . O,n conserve il. la Bibl.
nat. (Nouv. acq. fr. tio78}, un recueil de leltres
autographes de Mme de la Motle. née de Waldl.mi-gFroiberg; mai s il y a. une lacune dans la correspondance pour l'époque qui nous inLCresse.

'l. Confront. au cardinal de Rohm , , ,,. mai 1786.
Arch. 1iat. , X't, B/ 1417. - « Mme de la l\lolle, écrit
le comte de Précourt il. Vergenn~, parle de ~!me )lella
de Courville, du mariage cl des diamants de la même
manière que d"Eticmille 11. Le llreendate du 8 fèv.1786.
A rch. des Aff. éh·ang., 1400, f 0 27 v•.
J. 20-25 mars 1785.

1

l

entre les mains de l'abbé François llulot,
chanoine régulier et. prieur de Saint-Victor.
Celui-ci reçoit le pli cacheté et ne doute pas
qu'il ne contienne un dédit de 50000 livres,
puisqu'un gentilhomme et un bourgeois de
Saint.Omer. qui n'ont vu le contenu de l'enveloppe ni l'un ni l'autre, le lui affirment,
l'un el l'autre, très sérieusement. Il promet
d'en avoir grand soin : on verra le parti que
nos compagnons vont tirer de la circonstance.
Nous arrivons au moment le plus invraisemblable de cet invraisemblable mais véritable récit et qui soulèvera dans tout Paris,
quand il y sera connu, la plus hilarante incrédulité. A la fin de mai, !!me de Courville
annonça à notre chirurgien aide-major qu'elle
allait partir pour une terre qu'elle possédait
et dont elle ne lui dit pas le nom, lui proposant, quand elle y serait installée, de l'envoyer chercher pour faire un séjour de
quelques jours qui lui serait un repos el une
partie de plaisir. D'Étienville accepta. Les
mêmes conditions mystérieuses étaient toujours imposées : voJage de nuit en voiture
close et rigoureuse interdiction de s'informer
du lieu ol1 l'on se trouverait. C'est entendu,
répondit d'Étienville. Et les choses se passèrent effectivement ainsi. Augeard, qui vint le
prendre, n'abandonna pas notre homme un
instant durant tout le vo1•age, le séjour et le
retour. On roula en voiture, la nuit, pendant
trois ou quatre heures. Le château était très
beau . Un parc immense communiquait
avec une rivière qued'.Étienville, pour
préciser, déclarera être la Seine, à
moins que ce ne fût la Marne. C'était
assurément dans les environs de Melun. La gracieuse châtelaine lui aurait
dit qu'il avait appartenu jadis à ParisDuverney'. Ce qui le frappa le plus
fut le boudoir 1 tout en glaces et en
dorures. li y vit la belle Mme de Courville, Marcilly le magistrat, l'intendant Augeard, puis un monsieur qu'on
nommait le baron, une dame qui était
veuved'un consejller, un jeune homme
de quinze ans avec son précepteur. Ce
jeune homme, que chacun nommait
(( le petit chevalier», était précisément
le fils de Mme de Courville el du cardinal.
D'Étienville passa en cette société
quelques journées charmantes et revînt, le 5 ou le 4 juin, absolument
enchanté. On eut beau, dans la suite,
lui objecter que tout celaétail absurde
et incroyable : il tint bon. Dans ses
interrogatoires, confrontations, récolements, dans les mémoires et consul.cc
tations de ses avocats, d'Étîenville ne
~démord pas de son château de féerie
où, auprès de la jolie Melia de Courville, il avait passé des jours enchanteurs.
Qu'en faut-il croire? Étant donnée
!!me de la !lotte, la chose est possible; d'autre part, Bette fut un romancier

ne veut pas contracter le mariage avant que
la somme soit versée. ))
• Je ne dissimulais pas à Mme de Courville, dit Bette d'litienville, que si elle était
propriétaire des gros diamants qu'elle m'avait
montrés en me disant qu'ils provenaient d'une
rivière dont elle ne se souciait plus, elle était
assez riche pour se marier sans attendrr, la
somme considérable pour la réalisation de
laquelle je croyais m·être aperçu qu'elle
pressait !I. le Cardinal; mais elle me répondit
que la vente en était très difficile à faire pour
des raisons qu'elle ne pouvait me confier. »
Le mariage fut donc fixé au 12 aoùt. Pour
calmer son ami de Fages, d'Étienville lui
conte que le cardinal lui destinait un cadeau
superbe, une voiture admirable avec deux
chevaux d'un poil cendré. L'abbé de SaintAndré aurait une belle abbaye, celle de SaintVaast sans doute, dont le cardinal était commendataire. Quant au cadeau que lime de
Courville se propose de faire à son futur,
c'est un superbe nécessaire en vermeil et, en
outre, une montre avec sa chaîne, l'une et
l'autre enrichies de diamants, deux bagues
ornées de pierres précieuses, et une tabatière
avec son portrait à elle, baronne de Courville, une merveille de richesse et d'art.
D'Éticnville a vu tout cela. Il a vu encore une
argenterie princière, estimée soixante mille
livres, dont le cardinal a fait présent à la dame,
et le portefeuille contenant les t 00 000 livres,
en billets noirs de la caisse d'escompte,
que Mme de Courville donnna à son
mari le jour des noces. Fages écoute,
trouve tout cela très beau, de plus en
plus beau, mais il trouve aussi que
c'est de plus en plus long à venir.
Ce qui rend les intrigues de !!me
de la Motte intéressantes, ce n'est pas
seulement la hardiesse de ses conceptions, c'est l'inimaginable complica1ion des fictions qu'elle réalise, le nombre des personnages qu'elle met en
scène, forgeant à chacun d'entre eux
un rôle dont elle voit d'un coup d'œil
tout le développement, et les faisant
tous manœuvrer de manière à les
amener chacun au but, au moment
voulu, avec une précision étonnante,
avec une connaisrnnce des caractèrts
que les meilleurs dramaturges n'ont
pas surpassée.
!lais tandis qu'en la petite Nicole
Leguay, qui joua si gentiment le rôle
de la baronne d'Oliva, Jeanne avait
1
trouvé une enfant confiante, timide,
tranquille, elle avait en la personne de
Bette d'Étienville, mis en mouvement
BETTE D ETlllNVILL'W
--s•
un gaillard qui n'a pas tardé à s'en•
lourer de quatre ou cinq compères de
son espèce, lesquels, a, ec une spontanéité que Mme de la !lotte ne leur demandait sans doute pas, vont mener les
cboses à leur façon, hardiment, vive(; rnn1rc de la collection Frnnt1. h1nd- Breu tano .
ment, à la diable, et faire de la belle
dinai répond qu 'il ne faut s'en prendre qu' i, !I medeCourville, qu'elle fùt fantôme_ou réalité
- et là vraiment était le cadet de leurs soucis 1
Mme de Courville :
" Je lui ai promis 500 000 livres et elle - une fée habile à remplir les escarcelles.

:!1onrm1mn :~~-~~Lm~~\Î:

I. « !Mair&lt;'issemcnts n par le comte cle Prt!coUl't.
A i-clt. des Aff. é frang.1500, f"' 126-12ï.
VL -

•

d'une imagination féconde, qui publia un certain nombre de romans d'amour, chacun de
plusieurs volumes. Au lecteur d'en décider.
Dès son retour à Paris, le 4 juin, d'Étienville écrivit au baron de Fages pour lui narrer
son voyage. Il ajoutait que la dame aurait
100 000 écus de rente, qui lui rentreraient
dès après les noces, et qu'elle comptait même
faire à ce sujet avec son mari un voyage en
Allemagne.
D'Étienville et son ami le baron étaient de
la sorte tenus en haleine. Tantôt c'étaient des
bijoux que le bourgeois de Saint-Omer avait
vus entre les mains de la dame, qui les destinait à son futur époux, tantôt l'assurance
que la cérémonie aurait lieu mi-juillet sans
délai nouveau. Le 1" juillet, le baron de
Fages sollicita et obtint de son capitaine,
!!. de Chahrian, l'autorisation pour le
mariage. Le cardinal de Rohan , assurait
Il. de Marcilly. ne restait à Paris que pour la
cérémonie nuptiale, refusant de partir pour
Saverne, où il aurait cependant dû se rendre
pour y recevoir le prince de Condé qui devait
aller tenir une revue des troupes à Strasbourg.
Mais le 15 juillet passe et les noces ne se
font pas. Le 18 juillet, nouvelle entrevue, rue
Neuve-Saint-Gilles, entre d'Étienville, !!me de
Courville et le cardinal. Celui-ci est vêtu celte
fois d'une lévite violet foncé. Le bourgeois de
Saint-Omer marque son impatience. Le car-

HISTORIA. -

Fasc. 47·

1

01

�, . _ 111STO'}t1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
L' JlFF JtmE

XXIII

permettez que je vous demande des nouDans le même mois, séduit par les mêmes
velles de ma boëte pour mon frère l'abbé. » procédés, Vaucher, horloger dans la Cité,
Les fiançailles du- baron de Pages'
Un premier terme avait été payé. Le se- li\'rait au baron douze montres enrichies de
cond ne le fut pas. li était plus important. pierreries et treize chaînes en or. D'Étienville
Le baron de Fages n'était pas homme à C'est, disait le baron, que le mariage éprouservit encore d'intermédiaire dans cette noulaisser traîner fos choses. A peine Bette lui vait un retard imprévu. Et, pour rassurer le
velle affaire. Et le bourgeois de Saint-Omer
eut-il parlé, le 5 avril, de projrt de mariage, négociant, il l'envoie chez dom Mulot, prieur
venait par-dessus le marché manger la soupe
qu'il allait, en compagnie de l'abbé de Saint- de Saint-Victor, qui, gravement, lui montre
de l'horloger « amicalement )&gt;; très amicaleAndré et de Colavier d'Albissy, ancien direc- le pli, fermé de cinq cachets de cire rose, où
ment même, observeront les ~vocats, puisteur de la compagnie de la Guyane française, doit être contenu un dédit de é0.000 francs.
qu'il emmenait ses amis. D'Etienville concommander des bijoux chez Loque, joaillier En outre le bourgeois de Saint-Omer - qui
duisit l'horloger à l'hôtel des Indes où
_au Punt Notre-Dame 2 • Le baron n'a pas un n'a pas de quoi payer son loyer - propose
logeait le baron son ami. Ils le trouvèrent au
sol, mais il va faire un mariage, et quel ma- de transformer les billets du baron de Fages
premier dans son appartement vaste et richeriage! - 10.000 livres argent comptant, en acte notarié dont il s'offre généreusement
ment meublé, donnant des ordres à plusieurs
. une charge de 50.000 livres, et 100.000 en caution. Loque est rassuré.
domestiques à la fois, qui se pressaient aulivres de rente. L'abbé et l'ancien directeur
Tandis que ces choses se passaient sur le tour de lui. " La comédie était parfaitement
de la compagnie de la Guyane française con- Pont-Notre-Dame, elles se répétaient dans
jouée. Après avoir présenté au sieur Vaucher
firment. A cette première visite on n'emporte l'enclos Saint-Germain. Fages y était le débiun état des objets qu'ils voulaient acheter,
aucun bijou.
teur, depuis treize ou quatorze ans, d'un né- le baron de Fages parut ne s'occuper de lui
Du moment qu'il devait faire un pareil gociant, nommé Bernard, pour une somme
et de la négociation que très superficiellemariage, le baron ne pouvait demeurer peti- de cinquante écus qu'il n'avait jamais pu
ment. A toutes les questions de l'h~rloger il
tement logé dans sa garçonnière de la rue du payer. Il en profite pour lui faire une comne faisait qu·une réponse : (C D'Etienville
Bac.
mande énorme en étoffes, toiles et bijoux. vous l'expliquera, d'Étienville a dù vous le
Le rnici rue du !lai!, hôtel des Indes, Comme Bern3.rd avait des doutes, on l'envoie,
dire. " C'était affecter en même temps cette
au premier, où il occupe un appartement lui aussi, à l'abbé Mulot. « Il le trouva dans
· indifférence aisée qui décèle Ja certitude des
somptueux. Des amis colportent les splen- la sacristie, prèt à dire la messe. L'instant
moyens, et cette noble insouciance qui dédeurs de son prochain établissement. Le et le lieu sont remarquables. L'abbé Mulot
daigne l'attention des petits détails . Vaucher
baron s'environne de plusieurs domestiques. l'assura qu'il avait entre ses mains un dédit
fit une fourniture d'objets admirables : une
li a un valet de pied et un chasseur. C'est en de 50.000 livres, que le baron de Fages
montre à répétition enrichie de diamants
équipage qu'il va courir les marchands de la allait faire un mariage de la plus grande
fond bleu, étoiles de brillants, avec sa chaine
ville. emmenant avec lui Bette d'Étienville, à importance et qu'il n'avait rien à craindre
d'or émaillée de bleu à un rang de perles :
qui il a donné des chemises et des habits el pour les fournitures . ll Et Bernard fournit
c'était un oLjet de près de quatre mille francs;
li ui atteste solennellement la véracité de ses des marchandise; pour 15.000 francs, qui
une montre à répétition, boîte à l'anglaise,
déclarations. Le 12 avril, accompagné de rejoignirent celles du sieur Loque au Montavec sa chaîne d'or; une montre enrichie de
l'abbé de Saint-André el de l'ancien gouver- de-Piété.
deux rangs de perles fines, fond bleu, étoiles
neur de la Guyane, Fages revient chez le
Au sieur Thiébault, son tailleur de la rue d'or, avec sa chaîne d'or; une montre unie
bijoutier pour prendre les bijoux commandés: Saint-Nicaise, le baron de Fages et le bourgeois
avec les aiguilles garnies de diamants, avec
il y en a pour 10.000 francs. Le jour mème, de Saint-Omer parlent d'un mariage qui donsa chaine d'or; une montre à fecret à double
afin qu'ils ne s'égarent, le baron a soin de nera 500.000 livres de rente, el déclarent
rang de perles; une montre à chiffres arabes
les porter - et recevoir de l'argent en re- que le dédit entre les mains _de dom Mulot
avec sa chaîne d'or; une montre émaillée de
tour - au Mont-de-Piété, Le 15, les trois est de plus de 50.000 écus. Etant allé à Vibleu, bordure fond blanc, à roue de renamis reviennent ~hez Loque et prennent une neuil il lui ét:rit : &lt;&lt; Bonjour, monsieur et
contre, avec sa chaîne émaillée de bleu et
nouvelle fourniture qui se monte à 12.000 madame Thiébault, je désire bien sincèreperles fines; une montre gorge-de-pigeon
francs. &lt;c Les premiers bijoux avaient !!té ment que ma lettre ,•ous trouve en bonne
avec deux rangs de perles; puis une boîte
donnés aux parents de l'épouse, ceux-ci santé car elle m'intéress~ singulièrement, à
d'or, d'homme, ovale, à portrait; une autre,
étaient pour les parents de l'époux, et la raison de tous les sentiments que vous m'avez
ronde; trois boîtes semblables, pour femme;
famille était nombreuse. 11 Ils reçurent une inspirés en votre faveur cl qui ne se démenun étui d'or émaillé, fond bleu de roi; un
destination identique : le !!ont-de-Piété. Ces tiront jamais .... Comptez sur le vif i~térêt
autre émaillé d'azur, un autre d'or plein,
fournitures étaient faites sur simples recon• que je prends à votre santé, el sur la reconenfin une soupière couwrte, avec son plat,
naissances de l'épouseur. Un premier billet naissance la plus étendue pour toutes les l'une et l'autre en argentJ.
de 2700 livres était payable à très court dé- bontés que rnus a\'ez eues jusqu'à présent
Les deux amis firent de la sorte en quellai, et il fut payé. Étant parti dans les der- pour moi et 4ue je saurai reconnaître quand
ques semaines un butin de 60,000 francs.
niers jours de mai, pour Vineuil, parc de il en sera temps : en attendant je me dis auOr voici que, le 7 août, comme i1 revenait
Chantilly, où il demeurait, le baron écrit au tant votre serviteur que votre débiteur. i&gt;
de Chantilly, où il avait été reçu par le baron
bijoutier pour presser l'envoi de nouveaux
" Les sentiments du baron de Fages, di- de Fages, d'Étienville vit arriver Augeard qui
bijoux dont la livraison se fait attendre. Il ront plus tard les avocats des malheureux
lui demanda de venir d'urgence voir !!me de
ajoute : c&lt; Et vous, monsieur, commeut vous négociants, pour son tailleur et les bontés du
Courville . Il la trouva dans la plus grande
portez-vous 1 Et la cuisse de Mme Loque est- tailleur pour le baron de Fages, rappellent la
agitation. Elle le suppliait de lui rendre le
elle entièrem·eot rétablie? Je le souhaite, car scène de Molière : Don Juan dit aussi Hl. Difameux dédit de 50.000 livres qui était déil est impossible de ne pas prendre intérêt à manche : « !!. Dimanche! le meilleur de vos
posé entre les mains de l'abbé ~lulot.
sa personne, quand on a l'avantage de la con- amis! Je sais ce que je vous dois. Vous avez
« Cette malheureuse pièce perd tout Je
naitre. Elle inspire des sentiments bien dignes un fond de santé admirable. Je veux qu'on monde. J&gt;
d'elle et au-dessus de l'estime. Voilà l'eflet vous escorte. Je suis votre serviteur et de
Bette d'Étienvi!le hésite.
que j'ai éprouvé et vous félicite de plus en plus votre débiteur. " C'est en pareille mu« Vous doutez donc de moi, vous doutez
plus d'un choix aussi heureux. A présent siq_ue que le baron de Fages et son ami Bette du cardiml '? »
d'Etienville se firent forer dans le conrant
Lui, d'Étienvi!le, douter de Mme de Cour1. !!(&gt;mes sources que pour le cltapitre précédent.
&lt;le mai, e'est-à-dire dans le plus court délai
~. 11. li. d'Albissy a été dans l'entreprise des dili:i .•ilbnoil'es pour les •sieurs 1'auclter, lw1·logrr,
gences, a eu des procês à ce sujet, a tait faillite et a
possible, quinze habits, dont la facture déet Loque, bijoutier, contre Belle d'Elienville el le
Clé longtemps au Temple. » Note du doss. Targel.
passa deux mille écus.
batoll de Pages, éd. orig., p. 65.00.
..... 322 ....

ville, douter du cardinal! JI va reprendre
sur-le-champ l'enveloppe chez dom !lulot.
« Les parties intéressées, lui dit-il, sont
chez le notaire pour ratifier l'acte
dont le dédit fait sûreté'. J&gt;
Et il rapporte l'enveloppe précieuse à Mme de Courville; mais
à peine celle-ci l'a-t-elle entre les
mains qu'elle déchire le papier en
mille morceaux et les jette au feu.
D'Étienville dit qu'il renonce à
peindre lui-même sa stupéfaction.
N'essayons pas.
Cette enveloppe, qui était œnsée
contenir une pièce que personne au
monde n'avait jamais vue, avait
été la seule garantie des marchands. Elle n'existait plus,
Mais que s'était-il donc passé qui
pùt mettre Mme de Gourville en un
pa.re:il état? Nous sommes ramenés
à son inspiratrice, la comtesse de
la Motte'.

XXIV
Le coup de foudre
Le cardinal avait remis le collier entre les mains de Mme de la
Molle, le I" lévrier 1785. Le lendemain, jour de la Chandeleur dont
avait parlé Jeanne de Valois, il
chargea son valet de chambre d'accompagner Gherardi, officier au
régiment d'Alsace, pour observer
au diner du roi comment la reine
!lerait mise. On sait que le roi el
la reine avaient le devoir de dîner
en public. Le même jour, Bassenge avait été à Versailles dans
l'espérance d'apercernir la reine ornée de
son bijou. Celle-ci ne le portait pas. Le
jour suivant, 5 février, les Bfihmer, un pe~
tourmentés, vinrent trouver le cardinal, llll
exprimant leur surprise de ce qu'ils n'avaient
pas vu à la Chandeleur la reine parée du collier. Rohan n'y attacha pas d'importance,
mais il ajouta :
« Avez-vous fait vos très humbles remerciements à la reine de ce qu'elle a acheté
votre collier? Il faut les faire'. »
Comme les joailliers ont plus d'une fois
importuné la reine de ce bijou et que, la dernière fois, elle a répondu avec impatience, ils
attendent une occasion pour lui faire leurs
remerciements. L'occasion ne se présente pas.
Les mois passent. lis ont d'ailleurs l'esprit
en repos et le prince Louis de mêm_e•. Les
avocats du cardinal ont eu raison d'insister
1. Leure du comte de Prt!(.-ourl

a Ycrgcnnes,

Atrh.

des Aff. élrm1g., 1399, fQ 124.
2. Les lignes suivantes, Ccrit~s ~al' llar~y dans su.n
journal. à 1•e110que où loul Paris_ s occupait_ tlu prores
du Collier, montrent quelle action pômaient ~lors
avoir sui' 1"opinio11 publique les manœunes dune
ioiguéc 1l'c~croc9, et, f~•a~tre part, que Mme_ d~ ln
,lotte n'ava1l pas donne a sa nom·cl.le. combma1so11
une portée imraisemb_labl~ : « _On d1sail que M. le
cardinal de Bohan a,·a1t fait reltrcr de chez son notaire (songer â dom Jlulot) une somme de 200.000

!

DU CoiL1E](_ - - , .

derant le Parlement sur cette démarche et
cette conversation des 2 et 5 février : elles
mettent la bonne foi de Rohan hors conteste.

traignit le cardinal à acquitter en son lieu et
place le billet de 5000 livres qu'elle avait
souscrit, en 1785, envers Isaac Beer, juif de
Lorraine. Le cardinal l'avait alors
cautionnée. A présent il était pris.
li dut payer'. Le trait est évidemmelll très drôle.
Le 12 mai une petite lettre à
vignette bleue renvoya le prince
Louis à Saverne.
Comme l'avocat Laporte, qui
avait été mêlé à la négociation du
collier, s'étonnait de ce que la reine
ne le portait pas : « Sa füjesté
ne le mettra que pour venir ~1
Paris &gt;&gt;, dit Jeanne; et, une autre
lois : « Quand il sera payé ".
Elle se rendit d'ailleurs ellemême à Bar-sur-Aube où elle fit
l'entrt!e sensationnelle que nous
avons dite et déploya un luxe éclatant. Elle s'y occupa à meubler el
décorer sa maison de la paroisse
Saint-Macloux. De la cour au grenier, tout fut transformé, embelli,
remis à neuf. Nous avons des détails sur la bibliothèque, et ils sont
curieux. C'était un meuble en bois
de rose, grillé, les rayons protégés
de rideaux en taffetas vert; sur le
haut, les bustes de Voltaire et de
Rousseau. Le regard y était dès
l'abord attiré par la grande « Jlistoire généalogique et chronologique
de la maison royale de France 1), du
Père Anselme, neuf volumes infolio; la première acquisition éviLA SU~ATE.
demment que devait faire une fl Ile
Gravure ,t'après Cuonow1E&lt;.:1(1.
des Valois. Puis vingt-sept volumes
des &lt;&lt; Hommes illustres de France JJ
el douze des" Hommes 11luslres de
Dès le ~ fé\TÎer, en revanche, les B0hmer Plutarque lJ ; une histoire de France en trois vo-avaient offert un diner à la comtesse de la lumes, les voyages de Cook, les Voyages auMotte. Le lendemain 4, ils étaient retournés lom· clii !Jlonde, six volumes sur l'hémisphère
chez elle pour ]a remercier encore. Ils dé- austral, un atlas; en fait de littérature :
bordaient de reconnaissance. Le 6, c'étaient Rousseau en trente volumes, Mme Ricoboni,
les Bôbmer qui dinaient rue Ncuve-Sainl- Crébillon, Racine et Boileau; des livres de
Gilles.
piété : Çommentaires 1·éfléchis de l'amour
Auprès du cardinal, Jeanne continuait ce- de Dieu, un volume sur le Miserere, une Sependant de pleurer misère, demandant et maine sainte, un ouvrage sur la Dignité de
recevant les mêmes secours de trois ou l'âme; puis deux livres pratiques : un dicquatre louis qui lui étaient portés, soit par lionnairc français-anglais et anglais-français
Brandner, valet de chambre, soit par Fri- qui sera utile lors d'un prochain ,·oyage
bourg, le suisse de la maison de Strasbourg, outre-Manche, et l'almanach royal de l'année
soit par un commissionnaire nommé Phili- 1781, l'année des premières grandes inbert. Les deux ou !rois fois que Rohan vint trigues et des vastes espoirs de Jeanne de
chez elle, il fut reçu &lt;! dans une chambre en Valois.
haut )J, pauuement meublée .
Vers la fin de mai, !!me de la !lotte fit un
Jeanne fit mieux. Les mains pleines d'or voyage de Bar•sur-Aube à Saverne, travestie
provenant de la vente des diamants, elle con- en homme. Nous trouvons son costume dans
livres (le dt!dit de ;:.o 000 li1,rcs) pour procurer l'éla•
blisstment d'une de ses filles naturelles (le fils d_e
~lme de Counillc) , qu'un garde ùu corps Je Monse_1gneur le comte d'Artois (le baron de Fnges) _s'ét:ut
engagé formellement d'épouser il. la s01J1cital1on d.e
Sou Eminence, en Ye1·tu dudit dépôt qu'il réclamait
aujourd'hui, mena~anl de faire un procCs au notaiz-e
qui s'en !!tait dessaisi inducmeul. » Bibl. 1wl. , ms,
franç. üb85, p. 203.
, ..
::i. Ce fait esl mis hors de doute par Je,:; dcpo,1L1ons
conconl.inles de Ruha11, de Biiln11e1· cl de llas,cugc.

Si 1'011 consitli·rc qu'au mdme momcnl le cumlc cl la
comtesse de la Motte el Hëtaux de \ïHcUe répa11&lt;laicnt de Loute p~rt les tliamanls tlo11t ils avaient les
mains pleine:,, 011 se demande comment il a pu sr.
trou,·er des esprits rétléch:s pour prenJre au sérieuJC
des dissertations ol1 ll1rn~ de la lrotte élail innocenle
et où le cardinal élail rendu coupahl(' du \'()/ 1111
collier.
4. )lém. tlesjoai!lie1·s pour llarie-,\ntoi11elle, Colin:-.
mmplèle, 1, 18 : - l\lêm. de M• Targcl, ibid., l\', 5:..
5. Dos~. Targel, !Ji/JI. v. de Pari,, ms. de la rés,

�1f1STO'J{1.J!
sa garde-robe : lévite en drap bleu foncé,
gilet et culotte de nankin. C'était pour annoncer au prince qu'elle avait obtenu pour lui
une audience de la reine à son retour. Elle
jugea, el ne se trompa point, qu'une routr.
de deux cent vingt lieues, faite exprès pour
porter elle-même cette heureuse nouvelle,

lui donnerait tout le poids possible, el que si
la tranquillité d'esprit du cardinal chancelait,
rien ne Pouvait mieux la raffermir 1 •
Le cardinal revint de Saverne à Paris le
7 juin , Nous entrons en juillet : l'échéance
fatale du 1er aoùt est imminente, échéance
où les bijoutiers doivent recevoir 400.000
livres, premier versement sur les 1.600.000
livres, prix du bijou. Jeanne voit le cardinal
dans les premiers jours du mois. Celui-ci lui

fait parl de l'étonnement qu'il éprouve de ce
que la reine ne porte pas sa parure. La défiance commençait-elle à se glisser dans son
esprit? Mais Jeanne, ingénieuse, a réponse
sur-le-champ. La reine, dit-elle, trouve le
collier d'un prix trop élevé et demande une ·
réduction de 200.000 livres, - sinon elle
rendra le bijou. Et les premières défiances
du cardinal s'évanouissent. La reine ne considère pas le bijou comme dérinitivemenl
ac4uis. Le lO juillet, Rohan voit les joailliers
pour leur parler de la réduction, Ceux-ci,
1. )Jaur. Méjan, Aff. cfo Collier, p. 51:i.
'.l. Il esl intêressanl de reproduire la rédaction de
Hassen,C"e pour apprécier la concision, en même temps
que l'éclat el l'él~ancc que Rohan lui avait dom_1Cs.
\'oîci ce qu'ava.1ent loul d'abord êcrit les hiJOUlicrs :
« La crainte où nous sommes de 11c pouvoir pas
èlre :tsscz heureux pour trouver le moment de têmoigner de ri\·c voix il Volre Majesté notre respectueuse
rcmunaissam.;e nous oblige de le faire par cet écrit.

comme on pense, font la grimace. Ils allèguent leurs engagements, les intérêts qui se
sont accumulés; mais, grimace faite, ils
consentent au rabais. Et le cardinal, avant
de les quiller, les presse une fois de plus
d'aller à Versailles remercier la souveraine.
Bassenge écrit alors sous ses yeux un billet
que Rohan corrige en lui donnant la forme
définitive qui suit :
Jladamc,
:\ous sommes au comble du IJ011heur d'oser
penser &lt;1ue les derniers arrangcmenls qui nou~
ont élé proposés, et auxqucl~ .nous nous sommes
soumis a1cc zèle et respect, sont une nouvelle
preuve de notre soumis~ion el dévouement aux
ordres de \'ot1·e Mflje~té, et nous avons une Haie
satisfaction de penser que la plus belle parure de
diamants qui existe servira à la plus gt·ande et à
la meilleure des reines 2:.

Le 12 juillet, Bühmer, ayanl à paraitre
devant Marie-Antoinette, pour lui remettre
une épaulette et des boucles en diamants
dont le roi lui faisait cadeau à l'occasion du
baptème du duc d'Angoulème, fils du comte
d'Artois, présenta lui-mème le billet. La fatalité fit qu'à ce moment entra le Contrôleur
général, en sorle que le joaillier s'éloigna
avant d'avoir reçu une réponse. Dès que le
Contrôleur fut sorti, la reine lut le billet,
« Votre )lajesté n1et aujourd'hui le comU!e ii nos
1·œux en acquéraut la \'ai'ure de diamants que nous
arons eu l'honneur de ui prfu;enter.
« Nous 8\'0llS accepté avec empressement les der• nicrs arrangements qui nous ont été pro_posés au nom
de Voll'C Majesté. Ces arrani::-cmcnls lui éla11l agréables, nous nous sommes est1mês heureux de saisir
l'occasion de prou\·er à Votre Majesté notre zèle et
110s respects. 11 Doss. Bôhmcr, Bibl. v. de Pai·is, ms.
tic la réserve.

n'y comprit rien. Elle donna ordre de chercher llohmer pour lui demander le mot de
l'énigme, mais déjà il était parti. Bühmer
l'avait obséMe avec son bijou. Elle gardait le
souvenir pénible de la dernière scène où il
s'était précipilé à ses genoux en menaçanl
d'al1er se jeter dans la rivière. &lt;t La reine,
dit Mme Campan, me lut ce papier en me
disant, qu'ayant deviné le matin les énigmes
du ,ifercu,·e, j'allais sans doute trouver le
mot de celle de ce fou de llübmer. Puis elle
brûla sans plus d'attention le billet à un
bougeoir qui restait allumé dans la bibliothèque pour cacheter ses lettres. n La reine
ajouta : &lt;&lt; Cet homme existe pour mon supplice, il a toujours quelque folie en tête.
Songez bien, la première fois que vous le verrez, à lui dire que je n'aime plus les diamants
et que je n'en achèterai plus de ma vie. i&gt;
Ce moment est, dans sa banalité, pour
ceux qui savent la sui le du récit, le plus poignant du drame. Que raffairc fùt alors éclaircie - et c'est par un enchaînement de circonstances des plus médiocres qu'elle ne le
fut pas, - et Marie-Antoinette devait être
tenue à jamais en dehors de l'intrigue. Son
altitude - bien simple cependant et toute
naturelle - en ce seul moment où elle ail
été en contact avec l'intrigue du Collier, a
prêté matière au seul reproche que ses détracteurs aient pu lui adresser, et l'on sait
quelles terribles conséquences les événements
se sont chargés d·en tirer contre elle.
Son silence eut pour résultat de confirmer
les joailliers, non moins que le cardinal,
dans la pensée que le collier était bien entre
ses mains.

(A suivre.)

FRANTZ

FUNCK-BRENTANO.

La rage de mettre tout en nigte en a formé
du ramonage deii cheminties : les rPgis-

pour prix de son danger et de ses peines.
C'est ainsi que se ramonent taule,; les chemiseurs ont chassé ces petits Savoprd.s, et l'on nées de Paris, et des régisseurs n'ont enrégia vu dans des maisons neuves et blanches menté ces petits malheureux que pour gagner
tous ses visages basanés et noircis qui étaient encore sur leur médioC'rc salaire.
aux fenêtres en attendant de l'ouvrage.
Ces Allobroges de tout sexe et de tout âge
L'établissement de la petite poste a fait ne se bornent pas à être commissionnaires ou
tort aux Savoyards. lis sont moins nombreux ramoneurs. Les uns portent une vielle entre
aujourd'hui, et l'on dit que leur fidélité, leurs bras, et l'accompagnent d'une voix nasi longtemps éprouvée, commence à n'être s:de. D'autres ont une boîte à marmotte pour
plus la même; mais ils se distinguent tou- tout trésor. Ceux-ci promènent la lanterne
jours par l'am•ur de leur pays et de leurs magique sur leur dos, et l'annoncent le soir au
moyen d'un orgue nocturne, dont les sons
1Jare11ts.
Il est bien cruel de voir un pauvre cnfarit deviennent plus agréables et plus touchants
de huit ans, les veux bandes et la tête cou- parmi Ie silence et les ténèbres. Les femmes,
verte d'un sac, dtonler des genoux et du dos étalant leur étonnante fécondité, sous le
dans une cheminée étroite et haute de cin- masque de la laideur, vous montrent des enquante pieds; ne pouvoir respirer qu'au fants, et dans leur hol!r, et pendus à leurs
sommet périlleux; redescendre comme il est mamelles, et sous leur.s bras, sans compmonté, au risque de se rompre le cou, pour ter ceux qu'elles chassent devant elles, le
peu que la vétusté du plâtre forme un vide tout pour. attirer . des aumônes ; déo-oûtansous son frêle point d'appui; et la bouche les, maigres,_ nmres, cl paraissant âgées,
remplie de suie, étouffant presque, les pau- elles sont touJours grosses, et à pleine ceinpières chargées, vous demandr,r cinq sols, ture.
une

Paris au XV/Il' siècle
Savoyards

lis sont ramoneurs, commissionnaires, et
forment dans Paris une espèce de confédération qui a ses lois. Les plus âgés ont droit
d'inspection sur les plus jeunes; il )' a des
punition~ contre ceux qui se dérangent; on
les a vus faire justice d'un d'entre eux qui
avait volé; ils lui firent son procès et le pendirent.
Ils épargnent sur le simple nécessaire, pour
envoyer chaque année à leurs pauvres parents.
Ils parcourent les rues depuis le matin
jusqu'au soir, le visage barbouillé de suie,
les dents blanches, l'air naïf et gai; leur cri
est long, plaintif et lugubre.

.

.\lERCIER.

La 1Jie d'une grande comédienne
Une grande artiste, Madame Judith, de la Comédie-Française, qui fut rnêlic, pendanl plus d'un demisiide, à la vie artistique, ]ittirairc et mi:mc politique
du pays, a voulu retracer avec précision 1out cc qu'dlc
avait pu voir et observer au cours de cette carritfe
·aussi longue que brillantc, et reproduire fidilemcnt
tous ln propos qu'elle: avait retenus et notés. C'tst â
cc désir de revivre dans lc passe'. que nous dnons les
tr1h curieux .Mémofre, 1 qui viennent de paraitre, cl
dans lesquds on retrouve nombre de personnages qui,
depuis lerè:gne de Louis-Philippe: jusqu'â ces dcrnil".tS
ttmps, ont 11.".llU dans le monde une place importante ou
joui un grand rôle. Par le trop court utrait que nous
reproduisons id, ln lecteurs d'1listoria jugeront du ton
alcrlt cl infiniment captivant de cc volume,

Guizot déplaisaient à Girardin, celui-ci pourrait
les rejeter lui-même; et je consentis à transmettre au directeur de la Presse la communication de Buloz.
Girardin accepta le rendez-vous.
Buloz revint chez moi pour connaitre cette
réponse. Il revint encore pour fixer d'après
les indications de Guizot la date el l'heure de
l'entrevue.
Cette conversation entre le ministre ployant
sous le poids de son impopularité el le journaliste, maître de l'esprit public, eut donc
lieu che7; moi. Je les vis arriver l'un après
l'autre, Emile de Girardin très vif, tout frétillant, le visage rond et la physionomie
expansive, Guizot sec, anguleux, roide comme
une barre de fer, engoncé jusqu'au nez dans
une cravate qui paraissait l'empêcher de
remuer la tête.
Leur entretien dut être fort curieux. A
vrai dire, la démarche de ce rigide ministre
cherchant à corrompre celui même qui dénonçait arec le plus de furie l'achat des ,
consciences était d'une ironie gigantesque. Jt
n'entendis rien: j'avais laissé, comme bien
on pense, mes deux hôtes seul à seul.
Deux jours après, je reçus de la part de
C:uizol un merveilleux bracelet de diamants.

Au commencement de février 18A8, ,1e
reçus chez moi, inopinément, la visite de
Buloz, l'administrateur de la Comédie-Française.
Comme c'était l'homme le moins courtois
Je la terre, je fus trè!:: étonnée de son apparition. Je m'empressai autour dr, lui, je le
remerciai de l'honneur qu'il me faisait. Il me
laissait dire et ne me répondait que par quelques mots brefs. Je voyais bien qu'il était
préoccupé.
- Judith, me demanda-t-il brusquement,
vous connaissez beaucoup tmile de Girardin?
J'étais, en effet, en excellentes relations
d'amitié avec le célèbre directeur de la Presse.
li venait souvent me voir et ne manquait
jamais de faire publier mes louanges dans
son journal quand l'occasion s'en présentait
A celle époque, il était plus en vue qu'à
aucun autre moment de sa carrière. Longtemps partisan de la monarchie de Juillet, il
avait fini par se tourner contre elle. 11 lui
-reprochait la corruption qu'elle entretenait
dans le pays, la vénalité des honneurs et des
fonctions, l'autoritarisme cassant de M. Guizot, le premier ministre.
Les petits bourgeois qui lisaient la Presse
devenaient insensiblement les farouches adversaires d'un régime qu'ils avaient idolâtré.
Êmile de Girardin tenait, en somme, le sort
de la royauté entre ses mains.
Buloz, ayant entendu ma réponse affirmative, reprit :
- Est-ce un homme accessible à l'argent?
- llund hum 1. .. Demandez-le-lui vousmême .... Je ne me charge pas de lui· poser
la question.
- Pouvez-vous lui dire que Guizot voudrait lui parler chez vous?
MADA:\IE JUDITH,
Je réfléchis un instant. Je sentais bien qu'il
s'agissait d'un marchandage politique; mais
je pensai qu'après tout, si les propositions de J'eus donc tout 1ieu de croire que sa tentative avait réussi.
1. !.a 1.&gt;ie d'une graude coml!die1me : ll/é11w,:C'est d'ailleurs ce que mP. confüma Buloz .
Tl'I! de Madame Judith. de la ComMie-1-'nrnçaù,•.
D'après ce qu'il m'apprit, le ministre avait
ri-digés p:ir Paul Gsell. llluslrnlions ile Laurent
Gsell. Un volume: in-UL Pdx : 3 fr. JO.
obtenu de Girardin, non point que celui-ci

1

·eloumât sa reste - c'eût été Lrop demander et, s:m~ doute, le public n'ellt pas été
du~.e-:-- mais quïl s'éloignât de li"rance.
l~m,1le de_ Girardin, pourtant, ne partit pas.
La Rev?l~t10n de 1848 éclata juste au moment ou ,l bouclait sa valise et lui évila ainsi
nne lâcheté.
Avait-il touché l'aro-ent?
C'est
.,.
0
ce que J ignore.
~n avait Yu si souvent en une seule semarne l'administrateur de la Comédie-Française mo?ter chez moi que je passai dès lors
pour_ avoir été sa maîtresse. Le bracelet que
Je mis à mon poignet ne cOntribua pas peu à
confirmer cette opinion. J'eus beau nier avec
la ,derni_ère _énergie, .des sourires impertinents
m averlissa1ent que Je ne pourrais rien contre
la conviction générale. Buloz me disait-on
avait. pris des précautions p~ur cacher se~
fredarnes, mais des indiscrets avaient dépisté
to~!es ~es ~uses et avaient compté les visites
qu il m avait rendues. Je ünis par laisser les
langues aller leur train ....
Parmi les dramatiques journées qui sionalèrent cette année 1848, c'est celle du 25juin
qui esl restée le plus profondément gravée
dans ma mémoire.
On sait que la terrible insurrection de juin
fut provoquée par le licenciement des ateliers nationaux, institution humanitaire créée
pour parer au chômage des ouvriers mais
qui avait fin~ par devenir une charg~ écrasante pour l'Etat.
Les malheureux qui avaient été recueillis
da_ns ces ateliers,. se trouvant brusquement
reJetés dans leur détresse, se soulevèrent avec
furie contre le gouvernement.
L'insurrection commença le 23 juin.
Ce fut le 25 &lt;JUe les convulsions de la lutte
furent le plus atroces.
. Po~r moi, dans mon logis de la rue Richeheu, Je me demandais avec une anxiété mortelle ce que devenait ma vieille mère qui habitait faubourg du Temple.
Depuis deux jours déjà, j'entendais la canonnade et la fusillade que la nuit même
n'interrompait
pas. C'était un 0"rondement
•
• •
contrnu, sm1stre, effro:yahle. Les ,·olets fermés s~r Ia rue, les clameurs incessantes qui
montaient du dehors, la claustration hermétique où je vivais, tout contribuait à exalter
mon imagination affolée .... Je savais, d'ailleurs, _que le faubourg du Temple était un
des pornts les plus exposés de la ville.
Je_ n'y tin~ plus.
voulus à tout prix
revmr ma mere. Je n écoutai aucun conseil.
Je me serais fait hacher plutôt que de rester
claquemurée
chez moi. Dans la matinée du 9~
.
'
~-&gt;,
Je sorhs ....

!e

�..-- 1f1STO']t1.ll

---------------------·------------~

J'allai devant moi à pas rapides el automatiques, poussée par mon idée fixe .... Mais,
presque aussitôt, je m'entendis appeler:
- Mademoiselle Judith! Mademoiselle Judith !
Il -y avait là, sur un trottoir, un détachement de jeunes gardes mobiles qui, assis sur
leurs sacs derrière des faisceaux de fusils,
mangeaient dans leurs gamelles. Une boutique ouverte leur servait de campement.
C'était l'un d'eux qui m'interpellait:
- ~fademoiselle Judith, où courez-vous
donc r Vous allez vous faire tuer !
Je ne le connaissai~ pas. C'était presque un
enfant : il devait avoir de quinze à seize an~.
Fort joli garçon du reste. Était-ce le contraste
de son extrème jeunesse avec son équipement martial qui donnait encore plus de
gràce à ses traits? Il me dit qu'il m'ayait
souvent applaudie du haut des dernières galeries des Français, qu'il allait au lhéâlre
exprès pour me voir et qu'il rêvait de moi.
li me répéta qu'il était effrayé des dangers
auxquels je m'exposais en sortant seule dans
Paris bouleversé.... li s'était battu la veille
el le matin même. Il me représenta les maisons brûlant de toutes parts et le sang coulant de tous cotés ....
Je lui répondis qu'aucune considération ne
m'arrêterait. Alors, il me proposa de m\1 ccompagner pour me prêter aide au besoin.
J'acceptai, et, quand il en eut obtenu l'autorisation de son lieutenant, il vint avec moi.
Vous peindre toutes les horreurs que
j'aperçus dans cette course ... je ne saurais le
faire.
Mon guide avait choisi, cela va sans dire,
l'itinéraire le moins périlleux. Cela ne m'empêcha pas de voir dans presque toutes les
rues des tronçons de barricades qui avaient
Jté emportées d'assaut , mais qu'on n'avait

11u'à moitié démolies et sur lesquelles gisaient
encore pêle-mêle des cadaHes d'ouvriers et
de soldats. Ah! quel spectacle épouvantable!
Des vieillards en blouse avec des brassards
tricolores étaient culbutés sur des tas de
pavés à tôtés d'enfants Yêtus de l'uniforme
des mobiles. Les cheveux blancs et les cheveux blonds se mèlaient agglutinés par le
sang de plaies hideuses. Des corps de femmes
l1 demi nus, el d'ailleurs noirs de poussière,
de poudre, de meurtrissures:, avaient roul é
lète en bas dans le ruisseau .... C'était 1111
cauchemar inrernal. Je rue mettais les mainc;
sur les yeux pour passer.
Quand nous approchâmes du faubourg du
Temple, le décor devint plus tragique encore.
Force nous fut d'entrer au cœur mème de
1'insurrection.
Là, j'entendis plus d'une balle sifner ,, mes
oreilles. Je crois même que j'aurais rebroussé
chemin si mon amour-propre ne m'avait
interdit de paraitre làche aux Jeux Je mon
compagnon. La maison de ma mère se trouvait au delà d'une barricade que la troupe
n'avait pas encore attaq_uée. C'était un étrange
amoncellement de poutres, de pavés, de voitures renversées, de tables, de fauteuils, de
matelas . La rue en était barrée jusqu'à la
hauteur d'un premier étage.
Mon petit mobile leva la crosse de son fu sil
en l'air pour indiquer le caractère pacifique
de notre expédition et pour demander qu'on
nous laissât passer. On l'apostropha. On vint
à nous . Il expliqua mon dé~ir. A vrai dire,
j'avais à ce moment perdu tout espoir d'arriver à mon but. Contre mon attente, notre
témérité fléchit les défenseurs de la barricade.
L'un d'eux, un grand diable hirsute eu
blouse noire de typo, et coiffé d'une chéchia
rouge de zouave, m'aida même à franchir
l'entassement des pavés.

Citoyenne, mets ton petit pied ici ... , lit
mainten:mt ... el puis là ... , disait-il en m'indiquant les gradins les moins branlants.
Nous pass.',mes. Je vis ma mère. Elle s'était
réfugiée au rez-de-chaussée d'une arrièrccour. Elle était en sûreté. Je l'embrassai :
mon affreuse inquiétude était, enfin, dissipée;
j'étais folle de joie.
Je ne restai, d'ailleurs, que peu de temps,
Mon compagnon devait regagner son poste de
la rue Richelieu.
Désormais rassurée, je résolus de repartir
avec lui. J'avais le diable au corps.
Nous reprîmes le même chemin et nous
eùmes le bonheur extrême d'éviter une seconde fois toute aventure malencontreuse.
Quand j'évoque dans ma mémoire cette incroyable équipée, je me dis que je fus prise
cc jour-là' d'un accès de démence ....
Au moment où je quittai mon compagnon
devant l'espèce de corps de garde ol1 campaient ses camarades, je lui remis vingt francs.
JI rougit jusqu'aux oreilles. Je vis bien
que je venais de le blesser. li voulut me
rendre ma pièce. Puis, soudain, se ravisanl,
i1 s'adressa aux autres mobiles qui se trouvaient Hl :
- Tenez! 1eur dit-il, voilà un louis que
vous donne Mlle Judith de la Comédie-Française pour boire à sa sanLé. Je vous propose
de crier : Vive !Ille Judith!
Us s'empressèrent de pousser cette acclamation et ils la renouvelèrent même plusieurs
lois.
- :&amp;fais, qu'est-ee qui rnus reste, à vous?
demandai-je à mon petit amoureux.
- Laissez-moi vous embrasser I supplia-t-il.
Je lui tendis mes deux joues, après quoi
je l'embrassai !1 mon tour et vite je remonlai
chez moi.
MADAAIE

JUDITH,

de la Comédie-Française.

A Alger
184:i .

Les deux premiers Français quJ mirent le
pied dans Alger en 1850 ont été Eblé, autrefois mon camarade à Louis-le-Grand en mathématiques spéciales, et Daru, aujourd'hui
mon collf'gue à la Chambre des pairs.
f:blé (fils du général) ctait premier lieutenant et Daru second lieutenant de la batterie
qui ouvrit le feu contre la place. li est d'usage
que lorsqu'une armée entre dans une ville
prise d'assaut, la batterie qui a ouvert la
brèche et tiré le premier coup de canon passe
en tête et marche avant tout le monde. C'est
ainsi qu'Éblé et Daru entrèrent les premiers
dans Alger.
li y arnit encore sur la porte par où ils

passèrent des têtes de Français fraichement
coupées et reconnaissables à leurs favoris
blonds ou roux et à leurs cheveux longs. Les
Turcs et les Arabes sont tondus. Le sang de
ces têtes ruisselait le long du mur. Les assiégés n'avaient pas eu le temps ou n'avaient pas
pris la p•ine de les enlever. Dernière bravade
peut-être.
Les troupes allèr_ent se ranger sur la place
devant la Casbah. Eblé et Daru l arrivèrent
les premiers. Comme ils trouvaient le temps
long, ils obtinrent de leur capitaine, vieux
troupier et bonhomme, la permission d'entrer
dans la Casbah en attendant. - Je n'y vois
pas d'inconvénient, dit le vieux soldat, lequel
sortait des armées d'un homme qui n'avait
paS vu d'inconvénient à entrer dans Potsdam,
dans Scbœnhrunn, dans l'Escurial et dans le
Kremlin . Éblé et Daru profitèrent bien vite
de la permission.
La Casbah était déserte. li n'y avait pas deux

heures que les dernières femmes du Dey l'avaien
quittée. C'était un déménagement qui ressemblait à un pillage. Les meubles, les divans,
les boîtes, les écrins ouverts et vides étaient
jetés pêle-mêle au milieu des chambres. Le
palais entier était une collection de niches el
de petits compartiments. Il n'y avait pas trois
salles grandes comme une de nos salles à
manger ~rdinaires. Une chose qui frappa
Daru et Eblé, c'était la quantité d'étoiles de
Lyon en pièces empilées dans les appartements
secrets du Dey. Cela par moments avait l'air
d'un magasin, soit que le Dey en eût la manie,
soit qu'il en fît le commerce. Il y en avait tant
que, le soir, les officiers logés à la Casbah les
arrangèrent sur le carreau de façon à s'en
faire des matelas et des oreillers.
Les soldats du reste regorgent de toutes
sortes de choses prises dans la déroute du
camp de Hussein-Dey. Daru acheta un chameau
cinq francs,
VICTOR

HUGO.

LA

AU TEMPS DE L'EMPIRE

Tournebut
-

CHAPIT~E y
L"affaire du Quesnay.

Le notaire Lefebvre 1 n'en perdait rien de
sa bonne bu_meur: de haute taille, les épaules
larges, le temt fleuri, il aimait à diner fort
et à pérorer dans les cafés, en alternant les
parties de billard avec les " tournées " de
calvados. C'était là, jusqu'alors, sa part dans
la conspiration, et il n'en espérait pas moins à
1~ rentrée des Bourbons, obtenir quelque gra;se
smécure en récompense de son dévouement.
Dans les premiers jours d'avril 1807, Lefebvre et Le Chevalier dinaient ensemble à
Argentan, à l'hôtel du Point-de-France. Ils
avaient :etro_uv~ là les amis Beaurepaire et
Desmontis, ams1 que le cousin Dusaussay; on
alla au ca[é et on y resta plusieurs heures.
Survint Al_laia dit le général Antonio', que
~e Chevah~r ~vait, _on l'a vu, désigné pour
etre son prmc1pal lieutenant; il le présenta
~ux a?tres. Allain dépassait la quarantaine;
11 avait le nez long, les yeux clairs, la face
co_lorée, était marqué de petite vérole et portait une forte barbe noire; l'air, d'ailleurs
d'un bourgeois des plus calmes et des plu;
rangés. Le Chevalier prit sur la table une
carte à jouer, en déchira la moitié, y traça
quelques caractères et la remit à Allain, disant: «-Ceci
vous servira pour entrer. » Ils
causèrent ensuite à mi-voix
dans l'embrasure d'une fenêtre et le notaire surprit encore cette phrase : c&lt; - Une
fois dans l'église, vous sorlirez
par la porte de gauche et vous
trouverez une ruelle; c'est

1804-1809 -

gendarmes. Comme la rniture portant la recette d'Alençon relayait ordinairement à l'hôlel du Point-de-France, à Arrrentan il suffisait
d'être prévenu de l'heure d~ son ~rrivée dans
celle ville pour en déduire tout !"horaire du
reste de son rnyagc. Or, Le Chevalier s'était
assuré le concours d'un palefrenier nommé
Gauthier, dit Boismâle, qui se chargeait,
~oiennant payement, d'avertir Dusaussay
des que_ le_ chargement serait signalé. Dus:aussay hab1ta1t Argentan; en montant aussitôt à
c~eval, il pouvait facilement arriver, plusieurs heures avant la voiture, à l'endroit de
la route où les gens seraient postés . C'était
ce Borsmâle qu'Allain était allé trouver.
Quand il rentra dans le calé, il rendit
c~~pte de sa mission : le palefrenier était
dec1dé, en efl'et, à servir Le Chevalier· mais
l'~~a,ire n'aurait pas lieu, selon taules ~robahil,tes, avant six semaines ou deux mois·
c'était plus d~ temps qu'il n'en fallait pou;
r~~mr la petite troupe nécessaire à l'expéd1t10n. Les rôles furent distribués : Allain .rn
fit fort de recruter des hommes; le notaire
se procurerait des fusils pour les armer· il
mettait, en outre, à Ja disposition d'All~in
une maison située au faubourll' Saint-Laurent
de Falaise, et qu'il était chargé de vendre·
on pourrait établir là " un dépôt d'armes

_I. Jean-Charles Le~cbvrc , !rente-six ans (en 1808),
ne au _Fresne , ~rrond1ssemenl de Caen. Il était notaire
à Falaise depuis 1804. Auparavant, il avait été clerc

s;

de prol'isions », car _la difficulté était de loger
et de nourrir les enrôlés pendant un temps

C'est une chose presque incroyable que ce
recrutement d'une troupe de réfractaires armé~, logés, défrayés de tout pendant deux
mois, parc~urant les routes, s'embusquant
dans les bois, menant aux environs de Caen
el de Falaise une existence de Mohicans sans
qu'aucun gendarme s'en étonne et sans
qu'eux-mêmes, satisfaits d'être nourris et de
boire à leur soif, sonrrent à
s'informer de ce qu'on ~!tend
d'~ux. Et l'on est à la plus
brillante année du régime impérial, à l'apogée de cette administration si vantée qui, en
réalité, n'était que façade : la
Chouannerie avait semé, dans
les populations de l'Ouest, de
tels ferments de désorganisation que les autorités de tous
rangs se sentaient impuissantes
à lutter contre relie épidémie
sansccsserenaissante. Lecomte
Caffarelli, préfet du Calvados,
dans son grand désir de conser•
ver sa pJace, apportait à la
surveillance des réfractairrs
une indolence voisine de la
complicité et ne ce~sait d'a..
. d'.esser à Fouché les rapports
les plus o~t,mis!es sur l'excellent esprit
de ses ':l.dmm1stres et sur leur inviolable

diez_M~ Po!gnant, a Caen, et chez li• Belencontrc. à
Falaise ; pu_,s notaire à Argences, Arch. nat. F' 8171.
2. Hyacmthe-Françoia Allain , quarante-deux ans

(en 1_807). 11. était nê â Appeville, dans la Manche
Arclmes national es, f' 8! 70.
·
3. Interrogatoire du notaire Lefehne, 4 août 1808.

ei

]à:;_'))

Quand Allain se fut éloigné,
Le Chevalier exposa à ses amis
l'affaire qu 'il était en train d'étudier : à l'approche de chaque
trimestre, un mouvement de
fonds s'opérait entre les différents chefs-lieux de la région.
Les receveurs d'Alençon, de
Saint-Lô, d'Évreux expédiaient
del 'argent à Caen; mais ces envois avaient lieu à des dates irrégulières et
étaient, la plupart du temps, escortés par des

qui pouvait être assez long. Le CheYalier répondait de l'assistance de Mme Acquet de
Férolles, qu 'il déciderait aisément à héheraer
!es ho~mes au moins pendant quelq~es
Jours : 1I offrait, e-n outre, comme lieu de
rassemblement, sa maison de la rue SaintSauveur, à Caf'n.
Les grandes lignes du projet ainsi arrêtées
on_ se sépara et, dès le lendemain, Allain
mit en campagne, portant sur lui, comme à
rnn ordinaire, un matériel complet d'arpentage, et muni d'une sorte de diplôme ci d'ingénieur particulier &gt;&gt;, qui lui servait de référence et justifiait ses perpétuels déplacements . C'élait, au reste, le chouan type, le
gar~ déter~iné ~t prêt à tous les coups de
mam, aussi habile à commander une bande
qu·~ dépister _les. gendarmes : intrépide et
ruse, 11 conna1ssa1t tous les réfractaires du
pays et savait s'en faire obéir.

LA BrJUDE, DANS SON ÉT AT ACTUEL.

�fflSTOR._1.ll

--------------------------------~

attachement aux constitutions impériales.
On 'était au milieu d'avril 1807; Allain
passa par Caen où il s'adjoignit Flierlé, et
tous deux, se cachant le jour, marchant de
nuit, gagnèrent les confins de la Bretague.
Allain savait où trouver des hommes : à
vingt-cinq lieues environ de Caen, dans le
département de la Manche, est situé, à l'écart
des grandes routes, le village de la Mancellière dont tous les gars étaient réfractaires.
Le général Antonio qui, dans tous les centres
d'insoumis, était très populaire, s'y fit indiquer la maison d'une femme Harel dont le
mari, incorporé en l'an VIII, à la 65e demihrigade, avait dé.5:erté au hout de six mois,
(! affolé du besoin de revoir sa remme et ses
enfants ll. Son histoire était commune à
bien d'autres : la conscription répugnait à
ces paysans de l'ancienne France qui ne pouvaient se résigner à perdre de vue leur clocher : ils ne manquaient pas de courage et ne
demandaient qu'à se battre; mais, pour eux,
l'ennemi immédiat, c'étaient les genda rm es,
les Bleus, qu'on voyait dans les villages faisant rafle des hommes valides, et ils n'éprouvaient aucune ;inimosité contre les Prussiens
et les Autrichiens qui, eux, ne cherchaient
noise qu'à Bonaparte.
Comme il apportait une olTre de travail
lar~ement rétribué, Allain fut bien reçu chez
la femme Harel, réduite avec ses enfants à
l'extrême misère. Il s'agissait, disait-il,
« d'une opération d'arpentage autorisée par le
&lt;rouvernement l). Harel, lui-même, sorti le
~oir de sa cachette, accepta avec joie la proposition de son ancien chef et, comme celui-ci
avait besoin de &lt;( solides porteurs de perches"• Harel fit profiler de la bonne fortune
deux de ses amis qu'il présenta au géniral
sous le nom de G1·ancl-Charles 1 et de Cœurde-Roi '. Allain compléta sa troupe par l'enrôlement de trois autres recrues : Le lléricey, dit la Sagesse'; Lebrée, dit Flem· d'É11ine~; et Le Lorault, dit la Jeunesse 5 • On
Lut ensemble un coup de cidre et on partit le
soir même, Allain et Flierlé guidant la marche.
En six étapes ils gagnèrent Caen et Allain
conduisit aussitôt ses hommes à la maison
de Le Chevalier, rue Saint-Sauveur. Ils &lt;lev.aient y rester près de trois semaines. On les
mit au grenier, sur du foin 8 ; Chalange, le
domestique de Le Chevalier, qui leur portait
à manger, les trouvait dormant ou jouant
aux cartes 7 • Afin de ne pas éveiller les soupçons des fo1,1rnisseurs habituels de la maison,
un nommé Lerouge, dit Bornet, ancien boulanger, se chargeait de cuire le pain et d'en
approvisionner la maison de la rue SaintSauveur•. Un jour, il apporta, dans sa charrette à pain, quatre fusils procurés par le
notaire Lefebvre'; llarel, qui avait été sol1. Charles-François Michel, ,·ingt-six ans, charpentier, dit le Grand Charles.
2. Son ,·êritable nom etail Grenthe.
7,. Le lléricey, rlit la Sagesse, dîl Gros Pierre,
vingt-huil nns, charpentier.
4. Gabrid Lcbrée, dit la Cheùiaye, dit Fleur d'Epine, vingt--qualr? ans, charpentier. .
5. Jacques-Lu_ms-Mari~ Le Lorault, d1~ la Jeunesse:
6. Allain, qm coud1a11 a,·ec eux, était le seul qui

Elle ne restait pas 01s1vc, d'ailleurs, prédat, les netto)"a, les démonta et les dissimula
dans une botte de paille. Ainsi empaquetées, parant elle-même la nourriture des sept
on chargea les armes sur un cheval que Le- hommes logés sous les combles du château;
rouge 1H sortir, la nuit, par la porte de la des bottes de foin et de paille leur servaient
cave, ouvrant sur la rue Quimcampoix der- de lits : il leur était recommandé de ne point
rière la maison 10 • Les hommes suivirent; sortir, même pour satisfaire aux besoins les
sous la conduite d'Allain, ils traversèrent plus impérieux, et ils restèrent là pendant dix
toute la ville; arrivés à l'extrémité du fau- jours. Chaque soir, Mme Acquet se glissait
bourg de Vaucelles, à la croisée du chemin dans cette tanière empuantie : elle para_isde Cormelles, ils firent halte et se distribuè- sait, tenant son ombrelle de ses mains gan~
rent les armes; Lerouge regagna la ville tées, vêtue d'une robe de mousseline claire,
avec le cheval et la petite troupe s'éloigna le front couvert d'un grand chapeau de
pailleit; elle était ordinairement accompagnée
sur la grande route.
A cinq lieues environ de Caen, après a,·oir de sa servante, Rosalie Dupont, grande et
passé le relais de Langannerie où était alors forte fille, et de Joseph Buquet, cordonnier à
casernée une brigade de gendarmerie, Je Donnay, portant de larges plats de terrr,
chemin de Falaise traverse un fourré assez (( ressemblant à des gamelles », contenant du
épais, mais de peu d'étendue, appelé le bois veau cuit au four, avec des pommes de terre.
du Quesnay. C'est là que les hommes s'arrê- C'était l'heure de la bombance et des gauloitèrent; ils se tapirent dans le taillis et y pas- series; la jolie châtelaine ne dédaignait pas
sèrent toute une journée. La nuit suivante, de présider au repas allant et venant parmi
Allain les conduisit, en trois heures de mar- ces hommes vautrés, s'informant si &lt;( ces
che, à une vaste maison abandonnée dont les braves gens n ne manquaient de rien et se
portes étaient ouvertes et où il les installa trouvaient satisfaits du régime.
Elle était, de tous, la plus impatiente :
dans un grenier, sur le foin : c'était le châsoit
qu'elle prît au sérieux les illusions politeau de Donnay.
Le Chevalier ne s'était pas trompé; tiques de ceux qui l'entraînaient dans cette
Mme Acquet avait accepté, avec une sorte aventure, et qu'elle eût hâte de s'exposer
d'enthousiasme, de servir ses projets; la pen- pour &lt;&lt; la bonne cause &gt;&gt;, soit que son funeste
sée qu'elle se rendait utile à son héros, amour pour Le Chevalier l'eût complètement
qu'elle s'associait à ses dangers, l'aveuglait dévoyée, elle faisait sa chose de l'attentat qui
sur toute autre considération. Elle eût offert se préparait et qui lui semblait devoir mettre
à Allain et à ses compagnons l'hospitalité de fin à ses malheurs. C'était déjà de sa part un
la Bijude, sans la crainte de compromettre acte de témérité folle que d'héberger el d'enson amant qui y faisait d'assez longs sé- tretenir les recrues d'Allain dans une maison
jours, et ·elle s·était arrêtée à l'audacieuse occupée par son mari et d'oser y pénétrer
idée de les loger chez son mari qui, confiné elle-même pour les y visiter; elle se comprodans une dépendance du château de Donnay, mettait ainsi, comme à plaisir, sous les yeux
laissait à l'abandon le corps principal de l'ha- de son ennemi le plus acharné, et, sans
bitation oit l'on pouvait pénétrer par les der- doute, Acquet, tenu au courant, par ses gens
rières sans être vu. Peut-être espérait-elle dressés à l'espionnage, se gardait-il d'interrejeter sur Acquet la complicité du crime au venir, de crainte d'interrompre une aventure
cas où la retraite eût été découverte. Quant où sa femme devait se perdre irrémédiableà Le Chevalier, apprenant que d'Aché venait ment.
Mme Acquet agissait, d'ailleurs, comme si
de quitter Mandeville et de passer en Angleterre &lt;( après avoir annoncé comme très pro- elle eût été assurée de la complicité de tout
chain son retour avec le prince, avec des mu- le pays; elle combina les moindres détails de
nitions, avec de l'argent, etc. 11 ll, il partit l'expédition avec une étonnante fortilité d'espour Paris, aJant à concerter certaines dis- prit; elle cousit, de $es mains, de grands
positions, disait-il, avec le Comité sec1'el. bissacs de grosse toile qui devaient senir à
Avant de quitter la Bijude, il recommanda porter les provisions de la petite troupe et à
bien à sa maîtresse, si le coup se faisait en contenir l'argent retiré des caisses; elle couson absence, de remettre immédiatement l'ar- rut à Falaise pour inYiter Lefebvre à receYoir
gent enlevé à Dusaussay, qui se chargerait de · Allain et Flierlé, en attendant l'heure de
le lui apporter à Paris où le Comité l'atten- l'action. Lefebvre, qui déjà avait fixé son
dait; elle lui donna une boucle de ses admi- prix et s'était fait promettre douze mille
rables che,•eux noirs pour qu'il en composât francs à prendre sur les fonds attendus, ne
un médaillon, et lui fit promettre " qu'il roulait, cependant, s'engager qu'/i. demi; il
n'oublierait pas de lui rapporter de bonne eau consentit néanmoins à loger Allain et Flierlé
de Cologne"· Puis ils s'embrassèrent; il par- dans l'immeuble vacant du faubourg Sainttit : on était au 17 mai 1807; c'était la der- Laurent. Rassurée sur ce point, Mme Acquet
revint à Donnay; dans la nuit du jeudi 28 mai,
nière lois qu'elle le voyait.
eùl un malelas : pendant le jour, il tenait avec Le
Che\'aiicr de longues conférences. D'Aché même
serait ,·enu 5'y joindre quelquefois. l~terroga~oire de
Cœur de Rot . :! octobre 1807. Arclmes nalionales,
F7 ~liO.
7. Déposition de Jean-~·rançois Chalange. Archi,·es
nationales, P 8171.
8, u Bornet venait quelquefois à notre chambre et
nous rlisail : 11 Eh bien, 1we.;-vous bie1t prié le B011

11 Interrogatoire de P.-F. Harel. Archives nationales, F1 817'l.
9. Lefebvre avait acheté ces fusils d'un nommé
Dusaillant, à Falaise. Archi,·es nationales, F'1 8170.
10. Archives nalionalcs, F7 8171.
11. Déclaration de )!me Acquet, 20 décembre 1807
Archives du irretfe de la Cour d'assises de Rouen.
12. Déposition de P.-F. Harel. Archives nationales,
F7 8171.

Dieuf

'---------------------------------les hommes sortirent du cbttlcau, sans em- c:hons de cidre cl partirent, par le derrière
porter leurs armes, et furent conduits tl une de la maison, un peu avant neuf heures.
grange oit on les laissa seuls toute la journée,
Le vendredi, Allain reparut seul à l'auen présence d'un tonnelet de cidre qu'ils mi- berge d'Aubigny; il commanda à la servante
rent à sec'; Mme Acquet, pendant ce temps, de parler des vivres sur la route de Caen
leur préparait une nouvelle retraite;
à peu de distance de l'église de Donnay se trouvait une maison isolée appartenant aux frères Buquet, très dévoués à la famille de Combray; l'un
d'eux, Joseph, le cordonnier, passait
dans le village, pour être, depuis le
départ de Le Chevalier, l'amant de
Mme Acquet, et s'il est possible, grâce
à l'absence de tout témoignage décisif, de sauYer 1a mémoire de la pauvre
femme de cette nouvelle accusation,
il n'en faut pas moins reconnailre
qu'elle exerçait sur cet homme une
influence inexplicable; elle l'avait,
pour ainsi dire, asservi et il lui élait
aveuglément soumis &lt;&lt; par les droits
même qu'elle lui avait accordés~ )),
affirme un rapport adressé à l'empereur. Quoi qu'il en soit, elle n'eut
qu'un mot à dire pour que Joseph
Buquet lui livrât sa maison et, le vendredi, les i;ix hommes en prirent possession 8 • La mère Buquet se chargea
de les nourrir pendant quatre jours;
ils la quittèrent enfin le mardi 2 juin,
à la nuit tombante : Joseph leur inL'AUBERGE DU ~ CHEVAL :--;"OIR " , A FALAJSE,
diqua la route qu'ils devaient suivre
et leur fit même un bout de conduite.
Les pauvres gens traînèrent leurs
guètres jusqu'au matin, s'égarant dans les jusqu',1 l'embranchement du chemin d'llarterres, n'osant ni demander leur chemin, ni court; deux des hommes attendaient là; ils
suivre les routes battues. A l'aube, ils rencon- prirent les provisions et s'esquivèrent rapitraient, à une lieue de Falaise, Allain qui les dement. Allain, vers deux heures du matin,
attendait à la lisière d'un bois, près du ha- se coucha; le samedi, à midi, comme il se
meau de la Jalousie : il les conduisit, en tra- mettait à table, une carriole s'arrêta devant
versant AuLigny, jusqu'à une auberge isolée la porte de l'auberge; Lefebvre et Mme Acà l'extrémité du village.
quet en descendirent; ils apportaient sept
Le notaire Lefebvre avait pris lui-même la fusils 6 qui furent aussitôt montés au grenier.
peine de venir l'avant-veille en personne pré- On causa : Mme Acquet tira d'un petit pasenter Allain à l'aubergiste et demander à nier quelques citrons qu'elle coupa dans un
celui-ci s'il voudrait recevoir pour quelques saladier rempli de vin blanc et d'eau-de-vie 1 ;
jours &lt;1 six braves garçons de déserteurs que tout en tenant conseil, Lefebvre et la jeune
la gendarmerie tourmentait l&gt;, ce à quoi femme buvaient; de la salle basse on percel'homme avait répliqué qu'il les logerait vait leurs grands édats de rire; la chaleur
avec plaisir.
était accablante, tous trois s'enivrèrent 8 • Il
fallut aider Mme Acquet à se remellre en
En arrivant à l'auberge, Allain et ses hom- voiture, et Lefebvre se chargea de la reconmes, harassés de fatigue, demandèrent à :dé- duire à Falaise. Allain, resté seul à Aubijeuner et montèrent tout de suite à la chaµi- gny, fit disposer un souper « pour six à sept
bre qui leur avait été préparée'. JI était personnes li; il en surveillait les préparatifs,
quatre heures et demie du matin 5 • Ils se quand survint un cavalier qui demanda à lui
couchèrent sur la paille et, de tout Je jour, parler : c'était Dusaussay apportant des noune bougèrent qu'à l'heure des repas. La nuit velles; il vmait d'une traite d'Argentan où il
et toute la journée du lendemain se passèrent avait vu la voiture, chargée de caisses d'arégalement à dormir, à manger et à boire. Le gent, entrer dans la cour de l'auberge du
jeudi 4 juin, au soir, ils engouffrèrent dans Point-de-France : il décrivit le chariot,
leurs bissacs du pain, du lard et des cru- l'attelage, le conducteur : puis il 'remonta
1. Déposition de P.-F. Uarel. Archi\'Cs nationales,

F7811'I.
2. Happort du préfet de la Seine-Inférieure, 26 l'ênier 1808, F1 81 i2.
S. Interrogatoire de Grenthe, dit Cœùr de /toi,
2 octobre 1807. Archives nalionalcs, t' 7 8170.
4. Déposition de Chevalier, aubergiste à Auhig11 )"•

5. Acte d'accusation. Archives du greffe de la Cour
d'assises de Rouen.
6.. Outre les. quatre fusils apportés de Donnay, le
notaire en avait acheté d'autres à un ancien chouan
d~ _t'alais; nommé Cour~aceul. On assur~ qu'il les
nait payer; 11 douze louis chacun D, Archi,·cs nationales, F1 8170.

T OUH_NlfBUT

--~

aussitôt à cheval et s'éloigna rapideme11t.
.\ ce moment, la bande tout enlièra reparait, conduite par Flierlé. On distribue les
armes; les hommes se rangent au tour de la
table et mangent debout, hàliveruent. IL,
remtJlissent leurs bissacs de pain et de
viandes froides et, à la nuit pleine,
ils parlent : Allain et Flierlé les accompagnent et rentrent à l'auberge
après deux heures d'absence 9 • lis ne
dormirent pas : on les entendit, jus'lu·au juur, aller et venir lourdemenl
dans le grenier. Le dimanche 7 juin,
.\llain paya la dépense, acheta à l'aubergiste une hache courte et un vieux
fusil, ce qui portait it huit le nombre
des armes à feu dont la bande pouvait disposer. A srpt heures du matin
il s'éloignait définitivenieut, sur la
route de Caen, avec Flierlé, et gagnait,
i, trois lieues de là, le bois du QuesnaJ, où ses hommes avaient passé la
nuit.
Le chariot destiné au transport des
fonds avait été, le J au soir, chargé
à Alençon, dans la cour de la maison
de M. Decrès, receveur général de
l'Orne, de cinq Jourdes cai!-ses contenant en écus et en monnaie de billon
55.489 fr. 02 centimes. Le 6, il cinq
heures du matin, le roulier Jean Gousset, voiturier aux gages du sieur Hubert, directeur des Messageries à Alençon, aYait attelé au camion trois chevaux et, escorté wir deux gendarmes, avait
pris la route d'Argentan où il était arrivé à
cinq heures du soir. Il s'arrêta au Point-deFrar.ce où il devait charger une sixième caisse
renfermant en or et en écus 55.000 francs,
qui lui fut livrée dans la soirée par les agents
de M. Larroc, receveur des finances. La voiture, soigneusement bâchée, resta pendant la
nuit dans la cour de l'auberge. Gousset, qui
avait bu, allait et venait, « parlant à tout
,,enant de son chargement )) ; même il interpella un voyageur, M. Lapeyrière, géomètre
du département de l'Orne, et lui dit en clignant de l'œil sur la caisse que les commis
du roulage hissaient dans le chariot :
- Si nous en avions chacun dix fois autant, notre fortune serait faite 10 •
Le dimanche 7, il attela à quatre heures
d_u matin ; en raison du supplément de
charge, on lui avait imposé un quatrième
cheval; trois gendarmes étaient commandés
pour l'accompagner. On fit assez lentement
les cinq lieues qui séparent Argentan de Falaise où l'on arriva vers dix heures et demie.
Gousset s'arrêta chez Bertami, au (( Cheval
noir 11 », où les gendarmes le quitlèrent ; il y
dina et, comme la chaleur était forte, il s'y
reposa jusqu'à trois heures de l'après-midi;
7. Acle d'accusalion et déposition de Chevalier
aube11iste à Aubigny.
'
8. Idem, et rapµort du pi-Cfet de la Seine-Intérieure. Archives nationales, ~'1 8172.
O. DéJ;WSÎ~i~n de Clicvalier. au~l.ergistc il Aubigny
10. Depos1t1ou du sieur Lapcyncre. Archi\'es .natiO~
nnles, l-'' 8172.
l ·f. 1nlrrrogatoirc de Jean Gousset.

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fflST01(1JI

_____________________________________

le chariot, pendant l'étape, resta clevanl la
porte de l'auberge, sans sur\'eillance. On r('marqua que les che\'aux demeurèrent allelés
trois hèures d'avance et J'on en conclut que
Gousset désirait n'arriver qu'à la nuit à Langannerie, lieu de la couchée.
De lait, il prit son temps. A lrois heures
un quart seulement, il se mil en chemin,
sans escorte cette fois, tous les hommes de la
brigade de Falaise étant employés aux opérations du recrutement qui avaient lieu ce jourlil. Par hasard, à la sortie de la ville, il rencontra \'inchon, gendarme de la brigade de
Langannerie, qui, accompagné de son ncreu,
jeune garçon de di1-sept ans, nommé Antoine Morin, regagnait à pied sa résid1:nce.
Ils engagèrent la conversation avec le roulier,
'1UÎ marchait à la gauche de sa voilure, l'l
firent la route avec Jui. Ces compagnons Je
rencontre n'étaient pas pressés; Gousset nci
paraissait pas, lui non plus, avoir hàte d':irrher. Aux dernières maisons du faubourg, il
offrit une tournée de cidre; après quelqu , s
cents mètres, le gendarme rendit la polittssc
et on s'arrêta devant le cabaret du a Sauvage ». Une lieue plus Join, nouvelle halte à
la « Vieille cave' •· Là, Gousset proposa ~ne
partie de quilles que le gendarme et Morin
acceptèrent. Il était près de sept heures du
soir lorsqu'on passa à Potigni. La journée
était magnifique et le soleil encore haut sur
l'horizon; comme on savait ne plus rencontrer d'auberge avant l'étape, on fil là une
qualrième stalion. Enfin Gousset el ses compagnons se remirent en marche : en une
heure ils pouvaient maintenant atteindre LaDgannerie, où le chariot devait s'arrêter pour
la nuit.

n'avoua-t-cllc pas plus tard, la pauvre fomme,
que, dans le désarroi de son esprit, elle
,i'arnit pas craint d'implorer de Dieu la réussite de « son entreprise »?
Quand, vers cinq heures, la procession fut
terminée, par les rues jonchées de roses,
Jlme Acquet s'en lint trouver Rosalie Dupont, sa confidente. Son impatience était telle
que, n·y pouvant résister, elle partit a\'ec
cette fille, invinciblement attirée vers cette
route où se jouait son sort et celui de son
amant. Lanoi' qui, les offices chantés et les
reposoirs défaits, regagnait, à la fraiche, sur
son bidet, sa ferme de Glatigny, fut lrès ~urpris de rencontrer, au crépuscule, la cb,Helainc de la Bijudc, dans un petit bois près de
Clair-Tizon•. Elle était là, à une lieue à peine
de l'endroit où sa bande éla1l embusqué,. Hu
lieu désert oll elle se trouvait, t-lle put, le
cœur Lattant, immobile et mueue d'angoisse,
entendre les coups de fusil lointains qui résonnaient clair dans le silencedu soir d'été; il
étai! rx.actement huit heures moins un quart.

La veille au soir, Mme Acquet de Férolles,
en rentrant à Falaise avec le notaire Lefebvre,
s'était couchée plus malade de fatigue que
d'ivresse; pourtant, dès l'aube, elle avait regagné Donnay, dans la crainte que son abs~nce
n'y éveillât des soupçons; ce dimanche 7 JUID
était, en effet, le jour de la Fête-Dieu, et elle
devait s'occuper, comme elle le faisait chaque
année, de l'ornementation des reposoirs.
Lanoë, arrivé la veille au soir de sa ferme
de Glatigny, travailla toute la matinée à tendre
des nappes et à tapisser les murs de branches
vertes 2. Mme Acquet dirigeait avec une e1altation fébrile l'arrangement de la procession,
remplissant des corbeilles de roses elTeuillées,
groupant les enfants, posant des guirlandes;
sans doute sa pensée échappait au charme de
cette fête lleurie pour se tourner vers ce bois,
là-bas, où, à cette même heure, les hommes
qu'elle avait embauchés attendaient, tapis
sous les feuilles, le fusil en main. Peul-être
trouvait-elle une jouissance perverse au contraste des cantiques chantés le long des haies
avec l'anxiété criminelle qui l'étreignait;

La voiture avait, en effel, quitté Potig11y à
sept heures. Un peu après le village, la route,
désormais en droite ligne pendant six lieues,
descend une pente au bas de laquelle se rencontre le pclil bois du Quesnay, taillis fourré
et bas de coupe qui n'était guère peuplé que
de noisetiers dominés par quelques pieds de
cbène. Allain avait posté ses hommes sous
les branches, le long de la route : à la lisière
du bois, du côté de Falaise, se trouvaient
Flierlé, le lléricey et Fleur d'Épine. Il s'était
embusqué lui-même .avec llarel et Cœur-defioi à l'extrémité du taillis la plus voisine de
Langannerie. Grand-Charles et Le Loraull
étaient placés à distance égale de ces deux
pelotons, au milieu du bois.
Les huil hommes allendaient depuis midi
le passage du trésor : ils commençaient à
perdre patience et parlaient de retourner
souper à Aubigny quand ils perçurent le
bruit du lourd chariot dévalant la côle: il
avançait assez rapidement, Gousset n'ayant
point pris la précaution d'enrayer. On entendait ses hue et ses dia lancés à pleine voh.
Marchant à gauche de la voiture•, il dirigeait
ses chevaux au moyen d'un long cordeau, son
petit chien trollinail à colé de lui. Le gendarme Yinchon et Morin se trouvaient, pour
l'instant, distancés par l'allure accélérée de
la voiture. Les hommes du premier et du second poste Ja laissèrent passer sans se montrer; elle roulait, maintenant, entre les deux
taillis que coupait la route; en quelques minutes elle atteignit la lisirrc du fourré du
côté de Langannerie quand Gousset aperçut
tout à coup un homme portant une longue
houppelande grise et des bottes à retroussis,
debout au milieu de la chaussée, un fusil à
la main : c'était .\llain.

1. Près du hameau de Saint-Loup.
2. • lléhcrl me dit : c Te voilà bieu arrin! pour
m'aider û. faire le reposoir .... » J,e lendemain,toute la
journée, on m'a \ 'li it Donnay, soil à lraniller au re11osoir soil à roffice. • Jnterrogaloire de Lanoé,
:ï. Lan()tl, qui déposa du fait, assure que Mme Acquet éta.it, i ce moment, accompagnée de troi, per-

ao,wrs. Une chose assez remarquable, c'est qu e Lanoi:,
qui passa, pour retourner â. Glatigny, à moins d'un
QU3rt de lieue du bois du Quesnay el précisément au
momenl où avail lieu le combat, s'est dcJendu d'en
avoir rien entendu.
4. Allain, uançant la tête hors du fourre, aperçut
le ctmioo et eut un instant d'hésitation, Dusaussay ne

,.

- llalte-là, coquin I cria-l-il au charretier.
Beux de ses compagnons, n·ayant qu'un
pantalon et une chemise, un mouchoir de
couleur noué autour du front, sortent aussitût
du bois, apprêtent leurs armes et le mettent
en joue. D'un vigoureux effort, Gousset, pris
de peur, fait tourner tout l'attelage à gauche
el le lance, à grand renfort de jurons et de
coups de fouet, dans qn chemin de tra,·erse
qui vient, en oblique, croiser la route un peu
avant la sortie du bois; mais en un instant
les trois hommes sont sur lui, Je renversent,
lui mettent le canon du fusil sur la tempe,
tandis que deux autres, surgis du taillis,
saut,,nt à la tète des chevaux. La lutle fut
courte : on arrache à Gousset sa cravate, on
la lui noue en bandeau sur les yeux; une
main le fouille et lui prend son couteau, il
est « bourradé "• poussé dans le bois et
menacé d'une balle s'il fait un mouvement.
Cependant Vinchon et Morin, restés en
arrière, onl vu de loin la voiture disparaître
dans le bois. Morin, peu soucieux de se mêler
à la bagarre, se lance à travers champs,
tourne le tailJis très peu étendu, et court vers
Langannerie afin de prévenir les gendarmes.
\'incbon, au contraire, tire son sabre et
s'avance courageusement sur la route; mais à
peine a-t-il fait quelques pas qu'il reçoit, du
premier poste, une triple décharge. Il roule,
frappé d'une balle à l'épaule et .-a s'abattre,
perdant son sang, dans le fossé. Les hommes,
alors, se h:ilent autour de la voiture; à l'aide
du couteau de Gousset, ils coupent les cordes
de la bàcbe, découvrent les coffres, les attaquent à grands coups de hache. Tandis que
deux des brigands détellent les chevaux ,
d'autres jettent pêle-mèlc, à pleines poignée8,
l'or et les écus dans les bissacs dont ils sont
munis. Le premier sac, gonflé d'argent, était
si lourd qu'il fallut l'elforl de trois hommes
pour le hisser sur le dos d'un cheval; Gousset
lui-même, malgré le bandeau qui l'aveugle,
est invité brutalement à donner un coup de
main el obéit :, tâtons. On défonçait la seconde caisse quand le cri : « Aux armes! »
vint interrompre la besogne. Allain rallie ses
hommes et les forme en ligne au bord de la
route.
Morin, en arrinnt à Langannerie, y avait
trouvé seulcmen l deux gendarmes, le brigadier et un homme, qui, aussitôt avertis,
étaient montés à cheval et avaient couru, à
toute bride, jusqu'au bois du Quesnay. li
faisait presque nuit lorsqu'ils parvinrent à la
lisière du fourré. Une décharge les accueille;
une balle frappe le brigadier à la jambe et
son cheval s'abat, morlellemenl blessé; son
unique compagnon, complètement sourd, ne
sait où donner de la tête; voyant rouler son
chef, il prend le parti de baltre en retraite et
court jusqu'au hameau du Quesnay chercher
du renfort. Le bruit de la rusillade a déjà
lui avait an.11oncC que !roi~ chenux et. J'attclag-e q111
se présentait en com1•ren01t quatre. Ma,s 11 reconnut
au signalement. qu'il ui en nait donné, le petit chie~
de Gousset et 11 se renfonç:i dans le bois en criant iJ
ses compagnons : « C'est bien cela. • Interrogatoire de P1erre .. fr1nçoiJ llareJ. Arcliivcs nalionafes

F' 8171.

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jl'lé l'alarme aux alenlours, le tocsin so,rnc li
Potigny, à Ouill} -le-Tcsson, à Sousmont; des

vaux lourdement chargés que les hommes
t•xcitent de la rnix 1 •
Ils prirent a, ec leur butin le chemin
d'Ussy, rntrillnant le charretier Gousset, auquel ou avilit lais:-é son bandeau et que
Grand-Charles tenait par le bras. Ils m&gt;rchaient vite, dans la nuit, pour se garer d'une
poursuite possible. A moins d'une demi-lieue
du Quesnay, la tra"er.se qu'ils suivaient passe
au hameau d'Aisy, écart dn village de Sousmont et où le maire de cette commune avait
un chàteau : il s'appelait li. Dupont d'Aisy
et avait reçu, ce soir-là, à sa table, le capitaine Pinteville, commandant la gendarmerie
de l'arrondissement. Le repas avait été interrompu par le bruit lointain de la fusillade.
M. Dupont envoya aussitôt ses domestiques
donner l'alarme à Sousmont; en moins d'une
heure il avait réuni une trentaine de villageois; il se mit à leur tête avec le capitaine
Pinteville et marcha vers le Quesnay. La petite troupe n'avait pas fait cent pas quand
elle se heurta à la bande d' Allain; un combat
s'engage; )es brigands exécutent un feu
nourri qui, par un hasard bien étonnant, ne
produit d'autre elTet que de disperser les
paysans. Dupont d'Aisy et le capitaine Pinteville lui-même jugent dangereux d'engager
la lutte contre des adversaires si déterminés :
ils replient leurs hommes, et, tournant résolument le dos à l'ennemi, ils battent en retraite du côté du Quesnay•.
Lorsqu'ils arrivèrent ~ dans le bois, une
sorte de foule l'occupait déjà ; des villages
environnants, où le tocsin continuait de sonner, des gens accouraient, attirés uniquement, d'ailleurs, par la curiosité. On riait du
bon tour joue au gouvernement. On estimait
l'affaire bien conduite et nul ne se gênait
pour applaudir à son succès 3 • On entourait
le chariot à demi versé dans l'orni~re du
chemin et on battait en tout sens le petit

l,oi.s pour ~- rde\'l'r le~ traces du comh:il.
Dupont d'.\isi et le capitaine Pinteville, rn
arrivant avec leurs hommes, mirent un peu
d'ordre dans les premières constatations : ils
s'étaient munis de lanternes; en présence des
gendarmes, enfin arrivés en nombre, qui con•
templaienl piteusement la scène, les paysans
recueillaient les débris des colTres et y replaçaient, en la comptant d'un ton gouai11eur,
la monnaie de billon que les voleurs avaient
dédaignée et jetée dans l'herbe. On trouva
dans le taillis le portefonille de cuir du voilurier renfermant les deux bordereaux du
chargement; on sut ainsi que le gouvernement perdait un peu plus de 60.000 francs,
el, devant ce chiffre respectable', l'estime
grandit pour les gens babiles qui avaient fait
le coup. Dans l'endroit le plus épais du bois
on découvrit une sorte de hutte de branchage
où restaient des os, des bouteilles vides et
des verres, et, tout de suite, la légende s'étahlit que les brigands logeaient là , depuis
des semaines n atlendant une occasion lucrative. Ceux qui avaient assisté, de loin , au
combat, décrivaient n ces messieurs )1 qui
étaient, disaient-ils, au nombre tir tlour.e;
trois portaient des redingotes de drap gris,
ceux--ci étaient chaussés de bottes; un autre
avait été frappé « par la très petite taille de
deux des hrigands i; . »
Enfin, la monnaie recueillie et les coffres
rechargés, on attela deux chevaux au camion
qu'on traina chez Dupont d'.\isy; celui-ci
s"était prodigué; il ne quitta pas le chariot
qu'il fit déposer dans sa cour et mit sons
clef les caisses brisées et le billon dont le
total s'élevait à :;401 francs. Et quand, dès
l'aube, M. le comte CalTarelli, préfet du Calvados, prévenu par exprès dès minuit, arriva
sur le1- Heux dans sa chaise de poste, c'est
encore chez Dupont d'Aisy qu'il fut reçu;
mème, apr1'&gt;s avoir recueilli les témoignages
el considéré les pièces à conviction, il adressa
au ministre de la police un de ces rapports
optimistes qu 'il troussait avec tant d'aplomb.
Par celui-ci, il annonçait à Son Excellence
&lt;c qu'ap1·è.s 11éi'ificalinn faite le chargement
avaü été reconnu intact ... sauf les caisses
contenant l'argent du gouvernement&gt;&gt;. M. Caffarelli possédait à fond l'art délicat de la correspondance administrative et savait faire
glisser, à grand renfort d'eau claire, la pilule
dorée des Yérités désagréables.
Ce fonctionnaire modèle passa la journée à
Aisy, attendant des nouvelles; les paysans et
les gendarmes battaient le pays avec précaution, car, depuis la veille, la légende avait
grossi et on parlait, non sans terreur, du

Après l'escarmouche d'Aisy, Allain et ses
compagnons avaient marché µrand train dans
la direction de Donnay: ils allaient à l'aventure et s'égarèrent. En traversant le ,·illage
de Saint-Germain-le-Vasson, ils entrainèrent
de force un garçon meunier qui prenait le
frais sur le seuil de sa porte et qui, bien que
tr/·s effrayé à la vue de cette bande d'hommes
armés et de chevaux chargés de lourds bissacs, consentit à leur servir de guide. 11 les
conduisit jusqu"à Acqueville. Allain le renvo~'a en lui donnant dix écus 6 •
Il était environ minuit quand ils arrht'•rent
à Donnay; ils passèrent derrière le chàteau.
Joseph Buquet les attendait lit et les mena
jusqu'à sa maiscn. Son frère et lui font entrer les huit hommes, leur recommandent le
silence, l~s aident à décharger les sacs dont
le contenu est vidé dans un lrou, creusé
d'avance, au bout du jardin'; puis, on c&lt; tire
à boire JJ. On prend une heure de repos et,
comme le jour allait paraitre, Allain donna
le signal du départ. Il avait bùte de conduire
ses gens hors du département du Calvados et
de les mettre ainsi à l'abri des premières
poursuites de la police de CalTarelli. Au jour
naiss.ant, ils pa,saient l'Orne au pont de La
Larnlelle, jetaient leurs fusils dans une pièce
de blé et se séparaient après avoir reçu chacun 200 francs '.
Cette journée du 8 juin s'écoula pour les
habitants de Donnay dans le calme le plus
parlait. !!me Acquet ne sortit pas de la Bi-

1. Iutcrro11:atoire de P.-F. Harel. Archives nationales, F' 8171. Déclaraliun do Jean Gousset. Archive-,
nationales, P 8172. Rapport du préfet du Calndos il.
nal. Archives nationales. F' ,817:l. ~apport du prél't•t
cle ta Seine-torérieure. Archives naltonales, F1 8172.
Procès : acte d'accusation; interrogatoire de Flierle.
2. Rapport dn préret du Calvados, 9 juin 1801. Lettre du général _M~ncey-, insµ~cleur _g~néra\ _de la
gendarmerie au m1mstre li ouche, U Jmn 1801.
j, Archi1·cs 111tlion11lcs. F' 8172.
1-. Exactement 63.0ïli fr. 85. !\apport Ju préreL du
Calvados.
a. 0-aprês Ir prrmirr r~pporl du prêfct 1h1 Çnh-~dos ;1 Réal, c11 date du !) JUio. la troupe iles hr1gand,

aurait été, 011 effet, composée de dou:,e perso1111es,
dont deux de trè, petite taille a~ant mviron ci./lq
pieds. ~fous &amp;avons, cependant, à n en pou\'oir douter,
qu'Allain et FJierlé n'avaient enrôlé que si1 compagnons, Quatre complices se.raient-ils donc venus, e11
amateurs, prendre part à l'action? Et cette question
nous reporte à la déposition de Lanoë qui, ,·ers huit
heures du iioir, renconlra , le 7 juin, Mme Acgutl et
trois autre, perso1111es aux cm•irons du hois du
Quesnav. L"une de ces fcrsonnes était la fille J)upont:
mais lès deux autres. llé\crl l'l Joseph Buquet,
peul-être. Si Mme Acquet a111ena, au d~rmer mommt,
l'e renfort â .\ lloin , cl qu'elle ,·ou lut assister au pilla-'tC de la ,·oiture. sa pre~ence et rrlle de la fille lluponl expliqueraient la très petite l(tille que If' rnp-

porl rle Calîorelli attribue à deux des compagnons
d'Allain. riotons, en ou1re, que, le 16 septembre sui,·ant, RCal écrirait à ,ll. le prlftl du Calvadoa, à
lui ,eul, qu'il était d,émontrê que Mme Acquet de
Férolles avait participé au \"OI au 7 juin. Archi,es
nationales, F1 81 iO.
6. lnterrogatoire de Flicr!ê. Archives du greffe de
la Cour d·asmcs de Rouen.
7. Rapp:irl du préfet de la Seine-Inférieure. Archives nationales, P 8·172 et. Acte d'accusation.
IL a All~in distribua à ses compagnons et je pris
moi-mi'·mc '200 francs Jans un mouchoir. » Interrogatoire de Flierlé. Ln rapport du préfet de la SeinPlnl'érieure à Iléal assure que chacun des bandil'i ne
rc1;ul que 50 rrrncs, Archives nationales, f7 8172.

1

paysans s'attroupent aux deux extrémités du
bois mais ils sont sans armes et n'osent avancer; Allain a placé en grand'gardes cinq de
ses hommes qui, au jugé, font feu dans les
taillis et ceci tient à distance les curieux les
plus résolus. Derrière ce rideau de tirailleurs
résonnent Jes coups de hache éventrant les

caisses, le fraca:s des planches arrachées, les
urons des trnvailleurs se h.'ttant au pillage;
cette scène extraordinaire se prolonge pen-

dant près d'une heure. Enfin, sur un cri
d'appel, la fusillad e cesse: les brigands s'enfoncent dans le fourré ion entend s'éloigner,
par le chemin de traverse, les pas des che-

1

romL:1l courageu'-i'mc11t liH1: par M. Uupoul
d'Aisy à toute une armée do Lrigand.s. Ycrs
midi, les éclaireurs rentrèrent ne ramenant
qne les quatre chevaux du chariot qu'ils
avaient trouvés attachés à une haie près du
village de Placy, et le pauvre Gousset qui
s'était tranquillement assis à l'ombre d'un
arbre, sur un sillon, près d'une pièce de blé.
Il raconta que la bande !"avait abandonné là,
de très grand ma.tin, après l'avoir fait marcher, pendant toute la nuit. les l'enx bandés.
.\11 bout d'une heure et demit1, n'entendant
plus rien, il avait osé détacher son handrau,
et, ne connaissant pas le pays, il attendait
qu'on vint le cbt,rclll'r; il ne put fournir,
louchant les ,·oleur~, aucunr intlicalion, si ce
n'est qu'ils marchaient très vite et qu'il a,·ait
reçu d'eux de terriLlts roups. li. Calfarelli
plaignit beaucoup cc pauvre homme, le chargea de conduire à Cat!n le chariot et fos
caisses brisées, puis, après arnir h:wlcment
félicité M. Dupont d'Aisy de sa Lelle conduite,
il rèprit, le mèmc jour, le chemin de sa
résidence.

r.

4

Tou~NcBUT - - ,

jude. Dans l'apr~s-midi, un tanneur de des os encore frais, des débris de pain el de allait grossir la liste, si longue depuis dix
Placi, nommé Brazard, en passant devant la viande 1 des ordure~ témoignaient que la bande~ ans, des vols de fonds publics dont les aumaison, héla Hébert qu'il aperçut dans le avait sPjourné i des feuilles de papier, prove~ teurs resteraient à tout jamais impunis. lléal,
,jardin. JI lui apprit que, le matin, à son nant d'un mémoire imprimé par le sieur llairant d'instinct que d'Aché était daus l'afréveil, il avait trouvé quatre chevaux attachés Hely de Bonnœil, frère de Mme Acquet, faire, se souvinl à propos du capitaine Manù sa haie; les gendarmes de Langannerie étaient roulées en cartouches et cachées dans ginot qui, au temps du complot de Georges
étaient venus les réc1amer, disant que un roin sous les tuiles. On découvrit même Cadoudal, avait réussi ;'1 reconstituer Je:-&lt;1 c'étaient ceux de la diligence de Falaise à
les bissacs qu'après le vol les Buquet avaieut étapes des conjurés entre Oiville et Paris el
Caen allalJuêe par les chouans pentlant la cachés là; dans le sol d'une cave, un trou .auquel on devait précisément la révélation
nuit n . Hébert s\:tonna beaucoup 1 ; Mme Ac- &lt;c de deux pieds et demi en carré, profond dn rôle joué par d'Aché dans la conspiration'.
quet fit l'incrédule; mais le bruit de !"atten- de même, avait été creusé pour recevoir l'arJfan ginot' reçut donc l'ordre de se rendre
tat se répandit : le soir, la nouvelle était gent 1&gt;: on avait eu la précaution d'ouvrir, en toute h,lte dans le Calvados. Le 2:; juin il
connue de tout le village.
au-dessus, le plancher, afin que, de l'étage arrivait chez Caffarelli, porteur de ce mot de
Acquet, depuis un mois, restait invisible : supérieur, il fût possible de snneiller le présentation : « L'adresse, le zèle, le bonheur
rnn instinct haineux, et sans doute aussi des dépôt •. Le projet d'enfouir en cet endroit le de cet officier dans ces sortes de recherches
indices sournoisement recueillis, l'avertis- produit du vol avait été, on le sait, abandonné sont connus: ils ont t1té assez prouvés par
saient (JUe sa femme machinait sa propre an profit des Buquet; mais l'indice était d'im- son succès dans une affaire du même genre,
perte, et il se gardait de l'arrêter en si bon portance et Pinteville en fit son rapport.
je Y0us invite à l'accueillir comme il méchemin. Quelques jours auparavant, son jarLa chose, d'ailleurs, n'alla pas plus loin. rile de l'ètre. " Le préfet fit donc fète à l'ofdinier Aumont avait remarqué un matin que Quel soupçon pouvait atteindre les chàtelains ficier; il connaissait trop bien Ia manière des
la rosée « sur la pelouse était abattue » et de Donnay1 Les brigands avaient, à la vérité, chouans et leur habileté à disparaitre pour
rele,·t' des traces de pas conduisant à la ca,·e choisi leur maison pour asile: mais il n'y cont:-crvcr personnellement aucune illusion
Liu cMleau~; mais Acquet sembla n'attacher avait rien ]à qui pùt serdr de base à une sur le ré:sultat final de l'aventure ; mais il
à cc,; J'ai1s aucune importance.
accusation de complicité : ni Pinte,·ille, ni n'en montra rien et manil"e~ ta, au contraire,
C'est par sa sef\'anle qu'il apprit l'enlèrn- Calfarelli, qui transmit au ministre le procès- la plus grande confiance tians le savoir-faire
ment de la receue d'Alençon; le lendemain, verbal, ne songèrent même à pous~er plus d'un homme qui paraissait :-;i Lien en cour.
le boud1er nedel , de Meslay, raconta que, avant sur ce point leur enquête.
Celui-d débuta par u11e nou\'elle perquisihuit à d1\ jours auparavant, comme il pasFouchP. n'en savait pas davantage ; mais il tion au thâteau de Donna} : mais, comme sa
sait en charrette, vers trois heures du matin, trouvait l'alTaire mollement conduite. Il pa- grande réputation l'obligeait au succès et
près des ruines de l'abbaye du Val, « sa ju- raissait évident que l'attentat du Quesna~ &lt;1u'il n'était pas fàcbé d'étonner lei:i autorités
ment avait fait un écart, effra~·éeparJa
du Calvados par la sûreté de son coup
vue de sept ou huit hommes qui sortirent
d"œil, il fit arrèter tout d'abord .lequel
subitement de derrière une haie »; il s
de Férolles; c'était lui qui, le premier,
lui demandèrent le chemin de Rouen.
avait ~révenu la gendarmerie du séjour
Hedet, sans répondre, s'était enfui, et
des brigandsà Donnay, et ceci semblait
comme il parlait à tout venant de celle
à Manginot prodigieusement Jonche. Le
rencontre, Hébert, l'homme-lige de
mème jour, il donnait l'ordre de s'asMme de Combray, l'avait instamment
surer d'llébert; quelques personnes du
prié de ne point ébruiter l'incident. Si
village essayèrent bien d'insinuer qu 'HéAcquet eût gardé un doute, cette rebert et Acquet étaient irréconciliaLlecommandation l'eût dissipé. Il par1it
ment ennemis et que Manginot faisait
aussitôt pour )leslay prendre conseil de
fausse route; mais celui-ci, très "Onflé
.
•
0
l'ami Darthenay, et, le jour suivant,
de son 1mportance, n en voulut pas
il écrivit au commandant de la gendardémordre. Poursuivant ses e1trava•ranmerie l pour l'inviter à perquisitionner
t~s déduclions, _il flaira que la coi:pliau chùleau de Donna 1.
c1té du cbarreller Gousset, convaincu
La visite eut lieu le vendredi 12 juin,
d'avoir bu et joué aux quilles tout Je
et c'est le capitaine Pinteville qui la
long du cLemin, ne pouvait faire doute
dirigea . .\cqut::l s'offrit à guider les reet le pauvre homme fut arrêté dans so~
cherches; la perquisition amena des
village, où il était retourné, près de sa
constatations singulières : certaines
femme el de ses enfants, pour se reportes de cette grande maison, abanmettre de ses émotions. Enfin ManO'idonnée depuis longtemps, furent trounot, él idemment en ,erve de hévu~s
vées munies de fortes serrures récemi:i'imagina que Dupont d'Aisy lui-mèm;
ment posées; d'autres étaient clouées
avait bien pu retenir Pinteville à diner
et on dut les enfoncer; « dans un greet ameuter ses paysans dans le but
nier retiré et obscur auquel on ne pard'assurer la retraite des bri•"ands
· en
O
•
·1 décerna contre
Yenait qu'avec peine » - Acquet conconsequenee,
1
lui' un
duisait les gendarmes - &lt;c un tas de
LE CHATE AU VE .M. Ül,;PO~T D',;\ISY 1 llANS SON ÉTAT .\CTUl:.L.
mandat d'amener7, à la grande stufoin conservait encore l'empreinte des
peur de Caffarelli t1ui myait ainsi emsh hommes qui s'y étaient couchés n:
prisonner tous ceux dont il avait loué
1

1. lnlcrrogaloîrc de Fram,:ois-Jean ll éhcrl.
'-1. Ib id.

J u J'eu~sc. l•criL sur-le-champ :.iuï gcutlarme~
pour les i1witer à faire la ,isilr ... mais jï·crhîs seulement le lendemain qui l:lait le 11, et fJlauique ma
lettre fùl remise dès cc mt•me jour. la v1silc ne se
lit que le llimanchc 1 i. , DCclaratiou d'Acquct de
FCrolles. Archives du i.rrell"e de la Cour •l'assiscs lie
llouen ..\cqu~t commC'I ici unu crrt•u1· : c'est le ,·eu111'(.'di 1'l qu'eu t lieu la perqui,~ ilion : la leltrc de
Ca1forelh qui en fl'IHI compte â l\éal est datée de

Caen. l:i juin.1807. Ou peul encore citer Ct'\ aveu.
fait !lai· lui-même, Je l'odieuse délation rlont Ae&lt;rucL
se rendait hypocritement coupable : (1 C'csl i1 moi
1111'011 doit la d~com·crte tlu rrpo1re ile,- ,·olcurs dan-.
le château de Donnay : c'est moi tJui :ii écrit an brigaJier de la gendarmc,,ic pour Jll"OVOfjUCI' la visite. »
El ciuaud Acquet (o('rin1il celle leltre ,'.Ill ministre dt&gt;
la polie~• (U déccmbn· ·1807 sa remme !!lait depuis
tleux mois ar1':lèc, et il sanit, par consl•11ncnt, 1.1n'il
l'accusait ain si personnellement.
4. Lcllrt' dn pr1ff('t du Calvmlüs a Hé.il.

, 5. « J'cnv~ie sur les_ lie111_ ~1.-.nginol : personne
n est plu~ en cl~~ 11ue lm de rcusSLJ', à raiso11 c.m•tout
des rcla!JOns qu il p~ut !' tiYoir en tre cea bandits cl
tf&gt;u1 qui ou! co111m1s. 1lans l'Eurr, des délits semblables. » :,iote de Réal i1 Foucl1ë.
ü. J,'rançois Man~in~l, né le ~O ma.rs I n1, à Dieulouard {*'ml he), elail en 1807 capitaine de ••cudarmerie à E"reux . Ses _nolcsétail'nl ainsi eonruet: , des
n~oyens. ~le la ~ondml~,de la ll'nuc, très actir. serra i,!
l11i.:_11 t' l riuiia~t ~•en scrnr; assez. adr-oil pour les e~pt ures&gt;).
L Le 11 Jll lllcl 1807 . Artl111·(•S 11.itionalC'~. F7 ~17'1

�'H1STO'l{1.Jl
1a belle conduite el donné en exemple le dé-

,ouement.
Ainsi dans une région olt il n'avp.it, pour
ainsi dire, qu'à frapper au hasard pour
atteindre un coupable, le capitaine Manginol
était asse1 malchanceux pour n'incarcérer

que des irmoceots, et, par surcroit d'ironie,
le hasard voulail que ces innocents fissent,
dO\·ant l'enquête, une si pileuse figure que
les soupçons s'en trouvaient justifiés. Acquet
désirait grandement dénoncer sa femme,

mais il ne \'Ou lait parler qu'à coup sùr, et le
magistrat de sûreté de Falaise, devant lequel
il comparut, note qu'au cours de ses interro(Tatoires c il tombe dans des contradictions;
s~ réponsei,; sont loin d'être !-alisfaisante:-,
quoh1u'il les combine avec le plus grand soin
el réfléchisse longtemps avant de parler ».
\u premier mot qu'il insinua contre Mme de
Combrav et sa fille, le juge, indigné, le fil
taire et ~l'expédia, sous bonne garde, à Caen
où on le mil au secret•. Quant à lléberl, ne
,oulanl pas compromettre les dames de la
Bijude auxquelles il était tout dévoué, il répondit à peine aux questions qui lui étaient
posées; il n·i eut pas jusqu'à llupontd'\isi
qui ne prêlàt au soupçon; on découvrit chez
lui soixante fusils, ce qui parut excessif,
mème pour, un grand chasseur tel qu'il se
piquait de l' ètre, et là encore tous les indices
concouraient à convaincre Manginot qu'il était
dans la bonne voie.
Mme Acquet, cependant, affectait la plus
grande st.'.-curité. Voyant l'enquête s'égarer,
clic p9uvait, en effet, se figurer que tout
tlaoger était pour elle écarté : elle avait bien,
d'ailleurs, d'autres soucis. Depuis le 7 juin,
I.e Chernlier attendait à Paris les fonds dont
il avait le plus pressant besoin, el, comme il
ne receYait rien, malgré ses réclamations
réitérées, il :nait pri~ Je parli de Yenir luimême ('hercher l'argent; il n'osait, cependant, se montrer dans la région de Falaise,
et fixa au notaire Lefebvre un rendez-,,ous à
Laigle en l'i11\·ila11t avec instance à lui
apporter là tout ce dont il pourrait se charger.
Ur, les Buquet, chez qui les 60.000 francs
avaieul été déposés pendant la nuit du 7 juin,
s'obstinaient, malgrli les supplications de
Mme Acquet, à ne pas s'rn dessaisir: ils les
avaient retirés de l~ur jardin et cachés en
di\·ers endroits dont ils gardairntjalousem(lnt
le secret. Ct'pendant, en usant de son inOuence
i:;ur Joseph, Mme .\cquet parrint ;, lui soutirer ;i,;;oo francs qu'elle remit au notaire
pour les porter à Le Chevalier; mais Lefebue,
dès qu'il Lint l'argent, al!Pgua. i1 son tour,
l. « Caen, le 1•r juillcl 1807. Celle uuil, cuire
onte heures el minuit , le !'ieur Acquel de fëroll es a
dé déposé :1 la maison d'arrêt de celle ,·ille. • Lettre
tle Calfarelli i Réal. Archi,·es nationales, F 7 81 :O.

2. L't.'lllrcvue arnit ru lieu le . 2~ _rniu. lut('rrogaluirc de LcM1,·re . .\n:l1i,·es du greffe de la Cour d'assi -:es de Boucn.
:i. c ~Oll :i 11'cnlril11ws point 1land 't1ul.it•rg1•; nous
nom :i~~imcs sur 1'11t•1ht• cl ma lilll' me dit : - Saun•1,-moi, marnau, ,.aun•z-moi. - lit' doutant bien dt•
11uui clil• !'.•lait eoupabl1• il t'DU&lt;;c lie ~&lt;'s rl'l:itions 1,·cc
l.t• U1eulicr,je lui di~ : -(..!u'u·ez-,ous fait, ma filll' '!
- Elle 1111• 1·{,pontlil· - c·e~l pur l'ordrt• dt· li. tl 'Ad,é .
J1· l'CJ}llrtis ~ur l1•-d1mnp : ~ Cel/\ rw !-1.' peul pa~. il
t'n -~~t i,!caJ?oUlc . C'e~l '!n hornm,• d'honn,.u;.. Elle
fH'1-s1.:ta a dire c1ue c était par "OIi ordre. 1, in-tant

qu'on lui avait promis, pour prix de son concours, nne somme de 12.000 francs el qu'il
gardait celle-ci comme acompte. Il poussa
cependant jusqu'à Laigle, à la rencontre de
Le Chevalier• et, pour calmer l'impatience de
celui-ci, il l'assura que Dusaussay allait,
incessamment, prendre la route de P:tris
avec 50.000 francs, qu'il lui remellrail inlL'-

des B1:1quet; r.eux-ci prétextaient, pour-garder
l'argent, qu'il appartenait à la caisse royale
et qu'ils en étaient les dépositaires responsables, et la malheureuse se trouvait avoir
commis un crime que rendait vain l'obstination de ces paisans rapaces. Elle était là,
prête à tout abandonner pour rejoindre
Le CheYalier, prèle à s'expatrier mème avec
lui, lorsqu'on apprit que Mme de Combray,
informée par la rumeur publique des laits
qui se passaient en Basse-Normandie, s'était
décidée à se rendre à Falaise pour plaider
auprès des magistrats la cause de son fermier Hébert. Elle arail quillé Tournebut le
13 juillet et pris à Évreux la diligence de
Caen.
Mme Acquet, venue au-devant de sa mère
jusqu'au relais de Langannerie, attendit là
le passage de la voiture publique et, quand
en descendit llme de Combrai, la jeune
femme, tout en larmes, se jeta dans ses bras.
Comme la marquise s'étonnait un peu de ces
manifestations au,quelles elle n'était plus
accoutumée, sa fille, à voi1 basse, lui dit en
sanglotant :
- Sauvez•moi, maman, sauvez-mail!
Ce fut, de part et d'autre, un retour momentané à l'affectueuse confiance d'autrefois.
Tandis qu'on changeait 1cs chevaux et que
les postillons buvaient à l'auberge, les deux
ft:mmes am•renl s'asseoir à l'ombre d'un
arbre, sur l'herbe du talus, au bord de la
route. l.a confession de Aime Acquet fut sans
réticence : elle dit comment son amour pour
Le Chevalier l'a,,ait entrainée à combiner
l'affaire du 7 juin, à héberger les hommes
d'Allain el à recéler chez les Buquet l'argent
enlevé. Si on le trouvait là, elle était perdue
sans ressources, et il était urgent de soustraire les fonds aux Buquet pour les remeure
au, chefs du parti auxquels ils étaient destinés. Elle n'osa, cette fois, nommer Le Chevalier; mais elle argua que, redoutant
l'espionnage des gens de son mari, elle ne
pouvait ni transporter l'arrrent chez elle, ni
opérer le change des espèces chez quelque

banquier de Falaise ou de Caen; tout le pays
la savait réduite aux expédients. Mme de
Combray n'avait pas à redouter les mèmes
dangers, et elle convint, en elTet, que « personne ne s'étonnerait de ,,oir à sa disposition
,,O ou 60.000 francs, plus ou moins "·
!lais, sur les autres points, son jugemenl
lut moins approbatif: non point qu'elle s'étonnât de voir sa fille compromise en pareille
aventure; combien d'attentats similaires
avaient été préparés, en sa présence, à son
château de Tournebut? N'al'ait-elle pas ellemême inoculé à sa fille le fanatisme politique
en lui présentant comme des martyrs des
hommes tels qu'flinganl de Saint-Maur, Raoul
Gaillard ou Saint-Réjanl 7 Et de quel droit
l'eùt-ellc jugée sé,·èrement, elle qui, fille de
l'intègre président de la Cour des comptes de
Normandie, se montrait prête à se faire la
complice d'un vol à main armCe, que &lt;1 la
sainteté de la cause » rendait, à son a,·is,
méritoire. La marquise de Combray professait, sans Je sa\·oir, Je jacobinisme à rebours; .
elle acceptait le brigandage, comme outrefois
les h::rroristes avaient admis la guillotine; le
but rêvé justifiait les moyens d'action.
Aussi ne s'épuisa•t•elle point en reproches;
elle s'emporta, il est vrai, au nom de Le Chel'alier qu'elle haïssait; mais Mme Acquet
l'apaisa en l'assurant que son amant n'avait
agi que sur l'ordre exprès de d'Acbé el que
tout avait été combiné entre ces deux hommes.
Dès lors que rnn héros était de l'a!Taire, la
marquise de Combray était heureuse d'y jouer
un rOle. Le soir même, elle arrÎ\'ait à Falaise
et, laissant sa fille à l'bôtel de la rue du Tripot,
elle alla demander l'hospitalité à l'une de ses
parentes, Mme de Tréprel. Dès le lendemain
matin, elle manda le notaire Lefebvre-'.
Mme Acquet, avant d'introduire celui-ci che,
sa mère, lui fit la leçon : a Parler le moins
possible de Le Chevalier el affirmer que
d'Aché avait tout ordonné. » Sur ce terrain,
Lefebvre trouva Mme de Combray três oonciliantej il n'eut be.min d'employer« ni prières
ni instances » pour l'engager à se charger de
soustraire les GO 000 francs aux Buquet; celle
}' consentit sans aucune difficulté ni observation contraire : elle parut lrès satisfaite de la
tournure que prenaient les choses et elle
s'offrit à transporter elle-même l'argent à
Caen chez Nourry le banquier de d'Aché "·
lei lime Acquet obser\'a qu'elle n'était point
maitresse de disposer ainsi des fonds; c'était
par amour que la pauvre femme s'était associée à l'attentat dn 7 juin et elle se souciait
fort peu de lïntérèt de la caisse royaliste :

du ùêpiu-t ile la ,oiturc arrira l'l uou~ 1·ep.irlimcs ... .\
Falaise jo couchai che:t un(• de mes parentes, Mm&lt;! Trt•·
prl' (sic) qui C111it absente. •
Interrogatoire de M!'le de f.omlu·,1!. _.\rchi,·cs du
greffe de la Cour d'assises de Huuen.
i. • l.cfobne Toulul se jmtilicr en ,lisant &lt;111e
('·,:1ail par J"ordre de )[. OC'slorièrcs. Je lui rcp;irtis
11ue c.::la u'l'lait pas; que je connaissais trop bien M!S
principes. JI m1.: r~pliqua - l\ladamc, je puis ,·ous
11~surer que c'est par son ordre : depuis que ,·ous
l'avt•z ,·u dianger de faron tic p('mcr , les circonstances ne sont plm les mt'mcs, lia lille tenait 1,,
même lanrrage el je ne !ô81ais 11uc 1•épo11drc, &lt;1uoique
j e w•ncha:~è loujours ~ 1'roire 11ue cela n'l•bil 11as.
l.cfcli1·re cl ma llllr, pendant mon i;éjour à Falaise,
me sollicitfrcnl , ,:,1 puliculiéremcnt l.cfeh'1·e, â leur

nider à tran~porter l'nrgenl provenant du 10I.. .. Je
leur fis voir le dauger auquel je m'exposais; mai.)
l·tant seule nec ma fille, elle se jeta dans mes bras
en fondant eu larmes; je ue pus rt'·sister â se~ sollicitalioos. -.
- lnterrogaloire tle ~lme de Cornbrav. Arcl1i,·es
tlu greffe de l:1 Cour d'assi~ s de llouen. •
Ile son t'1ilê Lcft•lnre dCpo,.ri : - « l,a décfor.1tio11
clt~ llm(' de Comhra1· esl im.' \1tcl1•. Je n'eus bcsoiu
11 ·1•mplorcr aucunes 1iriêr1•s ni instances ris-i-ris d'&lt;'lle
pour r cnga,ll'L'r ile transporter des fonds â c~cn. t~llt•
co1ht.'nlil !&gt;OIIS auruue rtifficulli• 11i obSt'rn1li1ms conlraires cl parut mt'me tri·~ satisfailt&gt; clc la tournure
1111e prenaient les cho"l'S. ,
lnlcrroi:ratoire d1• l.delJ1rc ..\rd1iq•-, 1lu greffe de
la Cour d'as,ises d&lt;' lloucu.

gralement.
Mme Acquet ,e désespérait; la prudence
l'empèchait d'essaier de vainue l'entètement

T OU7t.NEBUT - ,
elle ne souhaitait rien, sinon que son dévouetirent pour la Dijude; Leleb1Te les accomment profitàt à l'homme qu'elle adorait et,
bumeur, ne manque pas de pittoresque :
pagna jusqu'au faubourg; il leur donna rensi l'argent était remis à d'.\ehé, toutes ses
dez-vous à Caen pour le surlendemain el leur
peines devenaient inutiles; elle essaya d'inJe revins, dit-il, de la foire vers u11e heure de
remit,
tracé de sa main, un itinéraire qui
sister, alléguant que Dul'après-midi ; lorsque je fus pour attelcr,je \'is dans
saussay se chargeait de porla ,·oiture unt• --rali~ en cuir
ter l'argent au caissier royacl un sac de nuit. Colin, le domc~lique de la Bijucle, jcla
liste de Paris; que Le Che1li--u1 houes dr p.ulle dans la
valier l'attendait pour se
rnilure pour as.seoir ces darendre en Poitou où sa prémes, et Mme t.le Combray 111e
sence était indispensable;
donna un portemanteau, Lin
mais sur ce point, Mme de
ptHfUCl qui mt• sembla êlre du
Combray lut inflexible : la
linge ri LIii parapluie pour
somme entière serait remeure dans la roiture. Quand
mise au banquier de d'Anous flimes en route, je fis
ché ou elle refusait son
lrottrr mes che\'aux: m.iis
Mme .Acquet mr dil de ne
concours 1• Mme Acquet dut
pas aller !;Ï ,ite parce c1u'elles
s'incliner, le cœur bien gros,
ne voulaient arrh·er que le
et tout de suite on tint consoirà C.icn, rn qu't'lles arnicul
seil sur la façon dont s'efdans la ,·oiture d1• l'argent du
fectuerait le transport.
l'OI. Je la fixai et je ne lui dis
La marquise expédia
rien; mais je rnP dis à moiJouanne, le fils de son anmème : - « Voilà encore un
cien cuisinier, à GlatignJ,
de ses !ours; :-.i je !':nais su
pour prévenir Lanot'
:1vanl de parlir je les aurais
laissées là; elle a usé de suh« &lt;1u'elle voulait sur-leli'rfuge pour me compromelchamp lui parler». Jouanne
lre, ne J'ay:rnt pu ouverlrfit d'une traite ]es six lieues
ment. J) Quand je lui en fis
de Falaise à Glatigny el redt•s reproches, queJr1urs jou1-s
Yint, sans prendre haleine,
plus lard, elle ml' dit : _
en compagnie de Lanoë qui
l( Je me doulais bien, si je
le mit en croupe sur son
,·?us ~n eusse parlt•, que ,ous
cheval. A peine lurent-il;
n aur1('z pas voulu. » Pendant
arrivés que Mme de Comla route, ces dames p.irlèrent
bray ordonna à Lanoë d'alensernhle; mais le bruit de la
,,oiture m'empècha d'entendre
ler à Donnay chercher une
cc qu'elles disaient. Ccpe11Yoiture et de se préparer
d?nt j'cnll•ndis lime .\cquct
à un voyage de plusieurs
chrc que cet argent ser,·irait
jours. Lanoë se fit un peu
:1 payc1· des dettes ou à donner
prier, représenta qu'on était
à des malheurcu.:t. Je l'entenau temps des moissons et
ËGLISE 8AINT•GERlL\l~ lJ'ARGENTAN,
dis àirc aussi que Le Chem.
qu'il avait des travau1 urD'après lt ,dtssîn d'fauu: SACOT,
lier ~l\aiL de l'esprit et Mme
gents à terminer; mais ceci
de- C.Om!Jra! di..ait que M. d'Aimportait peu à la marquise
ché alait l'rsprit plus mûr;
qui parlait ferme et tenait à être obéie;
Le Chevalier aurait llCutleur permettrait d'éviter la grande route trop être pl us de l.111guc que
que lui' .... »
Mme Acquet d'ailleurs insista, disant : « fréquentée.
Yous savez bien que maman n'a confi.ancc
Mme de Combray et sa fille couchèrent ce
qu'en vous pour la conduire et qu'on vous
L'itinéraire indiqué par Lelevre se détoursoir-là à la Uijude; la journée du lendemain
paJe toujours bien ,·os courses'. » Cet argunait de la grand'route à Saint-André-de-Fonlut employée en pourparlers arec les Buquet
ment décida Lanoë qui, le soir même, se mit
tenay,_ vers le_ hameau de Basse-Allemagne;
qui, celte fois, n'osèrent résister à l'ordre
en route pour la Ilijude où il coucha. )lme
la nUJt tomba,t quand la voiture de Lanoë
formel de Mme de Combray el, la nuit renue,
de C.Ombray, on le \'Oit, ne ménageait guère
ils livrèrent, bien à contre-cœur, deux sacs passa rorne au bac d'Athis. On gagna, de là,
les pas de ses serviteurs; la dk,tance, du
Breltenlle-sur-Odon, afin d'entrer en ville
contenant neuf mille francs en écus que la
reste, ne semble pas avoir été, pour ces gens
comme
si. ('on venait_ de Vire ou de BaJeux.
marciuise fit placer, en sa présence:., dans la
accoutumés à la marche el au cheral, un
De son cote, le notaire était arrivé dans la
charrette remisée sous la grange. On ne pouempéchement aussi grand qu'elle le serait de
journée à Caen: après avoir mis son cheval lt
vait charger davantage pour un premier
nos jours.
l'auberge dans le faubourg de Vaucelles, il
voyage et ~lme Acquet sen réjouit, espérant
La r,marque n'est pas sans utilité, el elle
tra,·ersa, en promeneur, toute la ville et alla
encore que le surplus de la somme resterait
aidera à l'intelligence de quelques-uns des à sa disposition.
à 1a rencontre « du trésor » sur la route de
incidents qui vont suivre.
Vire. li atteignait, c.ommc huit heures sonLa marquise avait cru prudent d'éloigner
Le jeudi 16 juillet, Lanoë revint à Falaise
naient, les premières maisons de Bretteville
Lanoë; elle l'eoroya à la foire de Saint-Clair
avtc une petite charrette que lui avait prêtée
qui se tenait en pleine campagne à une lieue et se dispo~ait _à re\'enir sur ses pas, très
un paysan de Donnay; il l'a1·ait allelée de son
étonné de n aro1r pas rencontré 1a charrette,
de là cl on ne le revit que le samedi, au mocheral cl d'un autre, emprunté à Desjardins, ment fixé pour le départ.
l~rsque Mme Acquet l'appela par la fenètre
fermier de Mme de Combray. Les deux
La relation qui] laissa de son vopge, d """:'.haret. Ile~tra; Mme de Combray etsa
femmes prirent place dans la carriole et parfiUe _s eta1en1_ arretées là, tandis que Lanoë
quoique notée avec une é,·idente mauraisr
fa1sa1t consolider, par le charron du vi!Ja"e
t. tntcrro$"11Luirc- Ll1• Lefeb\'l'c. Archive~ du gl'effc
0 '
:i. c Celte son111u• fut apportée le soir cl Mme de
de la Cour d assises ,le Rouen.
Féroll~, ~ ocLoLre 1807. \rd1i1·es tlu "relfc 1/e lu
Combray la lit charger sur une pl'lile voiture et aida
2. Intcrrugdoire de Guillaume, dit Lauoë.
0
Cour ri a ~~ l~('s ile /loucu.
lll l\me il la placer. • Oêclaration de lime .kquc-1 dè
i-. Interrogatoire de l,1110C, i scplcmLrc ISO~.

"" 335 ..,.

�1f1STO'J{1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - une des roues de la voitur~. On prit (( un
rafraîchissement » l't on laissa rcposrr les
ehcvaux: vers dix heures H•ulemt•ut on se
remit en marche : Lefebvre avait pris place
avec les dames sur la carriole; à la barrière
de la roule de Granville, il descendit, paya
les droits d'octroi sur le; deux bottes de
paille c1ue contenait la voiture et l'on pénétra
dans la ville sans autres incidents 1 •
C'était à l'auberge de Gélin, rue PavJe,
que, ~ur l'avis du· notaire, on avait décidé de
porter les fonds; Gélin était le gendre de ce
Lerougc, dit Bornet, que Le Chevalier employait quelquefois, mais la voiture se trouva
trop large pour pénétrer dans la cour de
l'auberge; un passage de troupes avait eu
lieu, ce jour-1.1, et la maison était remplie
de soldats. Il ne pouvait être question 1e s\
loger; mais, du moins, fallait-il laisser là les
deux sacs d'argent; tandis que Gélin faisait
le guet, la marquise, consternée de se roir
en pareil lieu, ne pouvant sortir de la cour
parce que la voiture barrait la porte, dut

assister au déchargement; deux hommes,
l'un en veste, l'autre en ,c pelande bleue '»,
s'empressaient autour de la charrette; ce dernier tenait une lanterne sourde : Lefebne,
Lerouge, Mme Acquet elle-même tiraient de
la paille les sacs qu'on bissait par la fenêtre
du rez-de-&lt;:haussée dans la maison. li semble
que lime de Combray éprouva là, pour la
première fois, le sentiment de sa déchéance:
elle se trouvait brutalement mêlée à l'une de
ces expéditions qu'elle s'était représentées
jusqu'alors comme de chevaleresques pas
d'armes, et ces coulisses du brigandage lui
faisaient horreur. « - Mais c'est une bande
de coquins! , dit-elle stupéfaite, à Lanoë',
et elle insista pour qu'il la fit sortir; il lui
fallut passer par la salle du cabaret encombré de buveurs. Enfin dans la rue, sans tourner la tête, elle s'en alla à l'hôtel des Trois
Marchandli, en face de Notre-Dame, où elle
descendait habituellement.
Mme Acquet ne connaissait plus ces hésitations; elle dut souper avec les recéleurs;

1. l11lerrog1toires de l.anol'. tic lime tic Combray.
de Guillaume, dil L:rnol', passim. Archi\'CS ,lu greffe
tlt! la l:our d'assises de lloucu.
~- lntrrrogatoire rie Guillaume, dit L1110l'.
5. 11. EtonL avec Lanoi; iJui portait mon paquet , je
lui 1li.i: c C'est une l;ande de coquins, il ne faut pa~
se m1'.-ler d'eux. • JI m'olJscn a qu'il ne ,·oulait pas
liti~srr sa rnilurl! ni ses cl1C\'t1U~; JC l'approuvai cl lui
clis de h·s reprendre et tic les 0011,luire i son auberge
accoutumée. • Interrogatoi re de :lime de Cornbra1.

I,_ • - IL Qu'est-ce que le sieur cl'.\chC ,ous a &lt;lit
lor~(fllt' vou~ lui parlâtes de~ mis de la diligcnce '.1 I\. li m'as,nra qu'il u•~· étoit pour rien et qu'il élail
toujours digne de mon estime. - D. A \'Oire&gt; retour
tic Bayeux a,·cz-vous dit il volrc lillr cl à Lefebvre
(1uc vous a\·icz vu d'.\ché't - 1\. Xon, je m'en suis
hicn gardée : je les ai laissés d111s la persuasion oit
ils Cto.ient qu'il l•to.it en Angleterre. 1 Interrogatoire
de lime de Combray ..\rchh·es du greffe de la Cour
d'as~ise!i de llouen.

on sut que, dans la nuit, elle eut uec Allain
une entrevue mystérieuse derrière les murs
de !'Abbaye-aux-Dames; Bureau de Placène,
le caissier des chouans, a.}'ant eu vent d'un
transport de fonds, les y retrou,·a après arnir
encaissé l'argent; ils se séparèrent après une
heure d'entretien.
On ne sait où coucha, cette nuit-là,
Mme Acquet; elle ne parut à l'hôtel des
1'rois-.llarrlwnds que quatre jours plus tard;
elle l' rencontra Mme de Combray qui revenait de Bayeux. Dans son besoin de réconfort,
la marquise avait voulu voir d'Aché et savoir
de lui s'il était vrai qu'Allain eût agi d'après
ses ordres; mais d'Acbé, comme bien on
pense, avait assuré sa vieille amie qu'il réprouvait d'aussi vils moyens et u qu'il était
toujours digne de son estime • ». Elle était
re\·enue à Caen, très marrie de s'être laissé
jouer par sa fille et par le notaire; elle ne
leur dit rien de son séjour à Baieux, sinon
qu'elle n'y avait pas vu d'Acbé et qu'il était
encore en Angleterre; puis, toute boudeuse.
elle partit pour Falaise par la diligence, ne
voulant pas foire route a\'ec sa fille. Celle-ci,
le même jour - c'était le jeudi 25 juillet prit une voiture faisant le service de Caen à
Harcourt et descendit à la Forge-à-Cambro
où l'attendait, avec sa charrette, Lanoë, rentré à Donnay depuis le lundi.

(A

PARIS AU X XVII

J• S!Ëcu:.

-

LE HO! SORTANT

ou

PALAIS DE jl'SrlCE APRËS li:-.E SÉA:,;'C.E ROH.LE. -

...,,. 336 -

suivre.)

G. LENOTRE.

(D',.1frës 1111 Jtssin J/1 ,\fllsu CJ1·11,naltt.1

BELLES DU VIEUX TEMPS
&lt;'l"

Madame du Barr:y

•

i

Par le Vicomte de REISET.

C'est une mode généreuse pourrait-on dire
&lt;1ue celle &lt;Jui consiste à tenter de réhabiliter
des personnages historiques trop séYèremcnt
jugés par la postérité, mais parfois cette générosité franchit les limites
admises et c'est arec une surprise toujours renaissante que
nous \'oyons successivement
éroquer à nos yeux étonnés
des personnages historiques
que nous avons peine à reconnaître tant ils s'écartent
et ils dilfèrentde l'aspect sous
lequel nous nous les étions
jusqu'ici figurés~
Est-&lt;:e à l'amour du paradoxe ou au souci de la vérité
((u'il faut attribuer celle propension singulière? c'est un
point sur lequel il serait peutêtre délicat de se prononcer,
mais la tendance existe d'une
façon incontestable et c'est
avec un sourire quelque peu
sceptique que nous V0)'Ons
maintenant tresser de::; guirlandes à des hommes que
nous regardions jadis comme
des criminels vulgaires ou de
simples scélérats. M. Henri
d'Almeiras a tenlC de justifier Hobespierrc et, si cette
étonna11le disposition doit
E'accenluer davantage, il ne
faut pas dé;espérer de ,oir
prochainement béatifier Fou!lu ier-Tinvillc, el mèmc canoniser Uarat !
Est-ce à dire qu'on ne saurait se montrer trop rude ou
trop sévère et qu'il ne faille
pas quelquefois témoigner de
l'indulgence pour les compromissions des uns et les défaiJ.
lances des autres? Je suis
loin de prùner un pareil ri~
gorisme, et je me plais à
reconnaitre que certains personnages, mieux connus et
mieux étudiés depuis quelSo1mcEs. - ,1/me Du Barry, par Claude Sailll-Audrû:
~ll1Lt: PHL, féui er l9u.11. - La Du /Jarry, !llr
Ed.mont! C'l Jde., de Goucourt: C1u.RJ&gt;t.HIER 181M
- Anec~olcs sur la comtesse Du ·lllirr!} , pa~
0cta1c l za,m~ : Qu.1.\TI\. 1880. - Pierre de
Nol11~e, .J/arie-A11loÎ1/tlle, daup/ti11e - Capefiguc,
Lows .\ V el la ,oczélé dit Xl'IIJ• sii:clc, 18f:ii.
VI. - HISTORIA. - Fasc. 43.

ques années it la suite de recherches consciencieuses, nous apparaissent aujourd'l1ui
tout autres que nous ne les avions jugés.
Je citerai comme un frappant exemple la

Z.u1oa, LE NÊGRE DE

Tatllau de

VAN

4~

1tbtE

DU BARRY.

Loo. (Musü Carnavalel.

.\/me Cm11p1v1, 1822. - Smwr1~01. - Sout•e1tir1
de WebeJ·, 182t. - Arsêue Hou55AJC, f.ouis .\ V,
188i. - LcscurC', Corrrspouda11ce secrète sur
la cour el. la i·illc, 1866. - llaurice Bouln
falo11r de Alorie~ l11loù1etle, 1006. - )Jax. &lt;le l~
l\veheteric , llisloire de lla1·ù-A11loi11ctte, tOOà.

-: ,llémoires

uu·s de Jlme J rgée-te Br1111,

remarquable étude que M. Funck-Brentano a
consacrée à Mandrin. L'éminent historien,
tout en respectant scrupuleusement la vérité
historique et en ne nous dissimulant aucun
des pillages ou des exactions
dont son héros était coutumier, a su faire ressortir en
maintes cir..:onstances les côtés généreux de son carac•
tère, et a réussi à le rendre
pres'(ue sympathique à nos
ieux.
Mais si, dans certains cas,
la postérité a lait preuve de
sévérité excessive et s'il y a
eu des figures historiques injustement calomniées, il est
peut-être dangereux de tomber dans l'excès contraire,
en voulant à tout prix excuser toutes les erreurs, absoudre toutes les légèretés et
blanchir indistinc:tement toutes les consciences.
Tel est le cas, ce me semble, de Mme du llarry, que
M. Saint-André, dans un fort
heau livre paru récemment,
nous montre sous un aspect
un peu dilférent de celui
sous lequel nous nous la. figurons. La du 0arry qu'il nous
présente est toute de tendresse, &lt;le séduction et de
charme, et ne resscmLleguère
moralemenl,, il faut l'avouer,
aux portraits que nous counaissions d'elle.
La perfection de corps cl
de visage de la favorite de
l.ouis XV ne faisait point de
t.loule, et nul n'm•ait jamais
contesté l'aurait irrésistible
de ses blonds chernux boucl&lt;!s, ni des longs cils bruns
qui ombrageaient ses yeux
bleus, alanguis et remplis de
caresses.
Mais si cette merveilleuse
beauté réunit l'unanimité
- Edmond el Jules de Goncourt, 1/istoire de 1llarit:-A11tometle. - Charles Vatel, 1/istoire de la
comles,e d" Barry, 5 ,·olurnes. - Ar~ène Jlous~ye, la ~omlt88t: _du /Jarry. - Émile Canlrel,
,, o,welles a la mcw1 sur la com/r,;He du Barry
lrouvee, dan, les Jmpiers du comte de"". '
Mémoires du comte d' E,pinchal .

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 47, Noviembre 5</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>·r--

ffiSTO'J{l.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - '

ques voix ont rrié : \'i,,e la République!
Il est retourné lentement à sa place. Son cousin Napoléon, fils de Jérôme, celui qui ressemble tant à l'empereur, est venu le féliciter
par-dessus M. Vieillard.
.
Du reste, il s'est assis sans dire un mot à
ses deux voisins. Il se tait 1 mais il paraît
plutôt embarrassé que taciturne.

Louis Bonaparte
Les Débuts
24 septembre 1848.

Louis Napoléon a paru aujourd'hui à l'Assemblée. li est allé s'asseoir au septième banc
de la troisième travée à gauche, entre M. Vieillard et Il. llavin.
li parait Jetrne, a des moustaches et une
royale noirrs, une raie dans les cheveux.
Cravate noire, habit noir boutonné, col rabattu des gants blancs. Perrin et Léon Faucher,' assis immédiatement au-dessous de lui,
n'ont pas tourné la tête. An bout de quelques
iuslants, les tribunes se sont mi.:ies à lorgner
le princ~, et le prince s'est mis à lorgner les
tribunes.
26 seplemlirc.

Louis Bonaparte est monté à la tribune
(5 h. 1/4). Redingote noire, pantalon gris. li
a lu, avec un papier chilfonné à la main. On
l'a écouté dans un profond silence. Il a
prononcé le mot compatriotes avec un
accent étranger. Quand il a eu fini, quel-

9 octobre.

Pendant qu·on agitait la question de la présidence, Louis Bonaparte s'est absenté de
l'Assemblée. Cependant, lorsqu'on a discuté
l'amendement d'Antony Thouret qui excluait
lt:'s membres des familles royales ou impériales, il a reparu. Il s'est assis à l'extrémité
de son banc, à côté de son ancien précepteur,
M. Vieillard, et il a écouté en silence, tantôt
s'accoudant le menton dans la main, tantôt
tordant sa moustache.
Tout tl coup, il s'est levé et s'est dirigé
lenlement vers la tribune, au milieu d'une
agitation extraordinaire. Une moitié de l'Assemblée criait : Aux voix! L'autre criait :
Parlez!
Il. Sarrans était à la tribune. Le président
a dit :-M. Sarrans cède la parole à Il. LouisNapoléon Bonaparte.
li n'a dit que quelques mots insignifiants et est redescendu de la tribune au mi-

LA DAN:SE DES CHIENS• -

Gravure de

LEVA CllEZ,

d.'aprës

,.

'

MICHELET
No,·eml:ire 181.8.

J"ai diné le 19 novembre chez Odilon
Ilarrot à Bougival.
li y avait là MM. de Rémusat, de Tocqueville, Girardin, Léon Faucher, un membre
du Parlement anglais avec sa femme, laide
avec de belle, dents et de l'esprit, Mme Odilon
Barrot et sa mère.
Vers le milieu du diner, Louis Bonaparte
est venu avec son cousin, le fils de Jérômi;&gt;,
et M. Abbatucci, représentant.
Louis Bonaparte est distingué, froid, doux,
intelli()'ent
avec une certaine mesure de déféo
rence et de dignité, l'air allemand, des moustaches noires; nulle ressemblance avec l'empereur.
Il a peu mangé, peu parlé, peu ri,quoiqu'on
fùt très gai.
!!me Odilon Barrot l'a fait asseoir à sa
gauche. L'Anglais était à droite.
M. de Rémusat, qui était assis entre le
prince et moi, m'a dit assez haut pour que
Louis Napoléon ait pu l'entendre : -je donne
mes vœux à Louis Napoléon et mon vote à
Cavaignac.
Louis Bonaparte, pendant ce temps-là,
faisait manger des goujons frits à Ja levreltt!
de !!me Odilon Barrot.
VICTOR

LA VIE D'AUTRJ::FOJS. -

1

lieu d'un éclat de rire de stupéfaction.

CARLE VER"1ET.

(Musee Carnavalet.

JIUGO.

~

Catherine de Médicis

et Charles IX
L'écrh·ain distingué auquel nous devons la· prêle, toujours taillée. A la tête des LaubesElle représentait fort bien, avec une cerpublication des Négociations de la H·ance pin, des Pinart et des Villeroy, et autres sedans le Levant, dit que les lcllres de Cathe- crétaires français, à la tête des Gondi, des taine noblesse dans le costume, les fêtes et
rine de Médicis donnent l'idée 'd"une femme Birague et autres secrétaires italiens, il faut les bâtiments, une belle tenue de reine mère,
que démentaient, d'une part, sa cour équi•
&lt;1 simple, bonne el p1'esque naïve, qui eut
placer cet intarissable scribe femelle, Cathe- vogue de filles faciles, d'autre part, certaines
surtout le génie de l'amour malernel et lui rine de !lédicis. Elle écrivaille toujours. S'il
échappées de paroles qui lui arrivaient à elle•
dut ses hautes qualités politiques. »
n ·y a pas de dépêche à faire, elle se dédomPour porter sur Catherine un jugement si mage en écrivant des lettres de politesse; de mème, des saillies bouffonnes et cyniques qui
favorable, il faudrait s'en remettre unique- compliment, de condoléance, même aux sim- rappelaient la vulgarité des Médicis, la fausse
ment à ce qu'elle écrit elle-mème. La naïveté ples particuliers; elle sollicite des procès; bonhomie qui n'aida pas peu à l'élévation de
apparente de ses leltres, leur grâce incontes- elle écrit pour ses bâtiments, pour ses petites ces princes marchands.
Elle n'était jamais plus gaie que quand on
table, sont du reste le charme propre à la Yillas, les casines qu'elle fait ou veut faire.
lui
apportait quelque bonne satire contre elle,
1angue de cour, vers la fin du xv1e siècle. La plus connue est la gentille casine de ses
amère,
outrageante et sale. Elle riait, se
Tandis que les provinciaux, même hommes Tuileries, petit palais élégant qu'on ne peut
de génie, un Montaigne, un d'Aubigné, fati- plus retrouver sous les monstrueuses gibbo- tenait les côtes. cc Le roi de Navarre et la
guent par un travail constant, les grandes sités et perruques architecturales dont l'a royne mère étant à la fenestre · dans une
chambre assez basse, écoutaient deux goujats
dames de l'époque, Catherine, Marie Stuart, affublé le grand siècle.
qui, faisant rostir une oye, chantaient des
~farguerile de Valois, écrivent au
vilenies contre la rovne.... Et ils
courant de la plume une langue
maugréyoent de la ;hîenne, tant
déjà moderne, agréable et facile,
elle leur faisait de maux. Le roi
où le peu qu'on troure de formes
de Navarre prenait congé de la
antiques semble une aimable naïroyne mère pour aller les faire penveté gauloise et donne un faux air
dre. !lais elle dit par la fenestre :
de vieille franchise.
« Hé! que vous a-t-elle lait? Elle
Mais le même écrivain se met
est
cause que vous rôtissez I'oye. &gt;&gt;
en contradiction directe avec, les
Puis
se tourne vers IP. roi de Navarre
actes, quand il ajoute:&lt;&lt; On admire
en riant, et lui dit: &lt;&lt; Mon cousin,
la pensée infatigable qui dirige
il ne faut que nos colères descen•
tout le mouvement de cette épodent là.... Ce n'est pas nostre
que, que les ambassadeurs intergibier. J)
rogent comme l'âme de cette poliVoilà la vérital,le Catherine de
tique, devant laquelle s'incline le
Médicis, bonne femme si l'on veut,
conseil de Philippe Il , etc. »Tout
en ce sens qu'à toute chose elle
au contraire, on voit que le conseil
fut
insensible.
de Philippe li (le modéré GranDu reste, prête à admettre !out
velle comme le violent duc d'Albe)
crime utile. Son admirateur Taest unanime dans son opinion .fur
vannes, qui la justifie assez bien
la reine mère, et, loin de s'incliner
dequelques
empoisonnements, lui
devant elle, ne la nomme jamais
attribue le meurtre d'un favori de
qu'avec mépris.
son fils, et même la grande iniliaCe n'est pas que ces politiques
tive de la mort de Coligny. li la
soient tombés dans l'erreur des
surfait,
je pense, et l'exagère, en
écrivains protestants qui ont accului
attribuant
l'idée d'une chose si
mulé sur elle tous les crimes del' éhardie. Elle y consentit, y céda.
poque. Ils la connaissaient mieux,
Alais jamais, sans une pression
sachant parfaitement qu'elle avait
'--.
très peu d'initiative, nulle audace, 1,-_::__ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _= - - ~ - - - - ' étrangère et une grande peur, elle
n'aurait osé un tel acte.
mème pour le mal. Elle suivait
Elle n'avait pas plus de cœur que
les événements au jour le jour,
CATHERINE DE MÉDICIS,
de sens, de tempérament. Comme
accommodant son indifférence moUthographie d.e M ,I.URIN, d'apres 11n tableau ancie11.
mère, elle appartenait pourtant à la
rale, sa parole menteuse et sa dexnature, elle était femelle, aimait
térité à toute cause qui semblait
ses petits. Un seul du moins; elle
prévaloir. Ainsi, quoique. à fa suit~, elle
Catherine aimait les arts, mais dans le
influa infl ni ment. Seule elle était laborieuse, petit. Elle était restée juste à la mesure des appel)e sincèrement et hardiment le duc
d'Anjou « la personne de ce monde qui m'est
seule elle avait une plume facile 1 toujours petites principautés italiennes.
la plus chère » (lettre du l"· déc.1571). Elle
\'!. - III STORIA. -

Fa.se. 4G.

16

�1f1STOR1ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - était dure pour sa tille Marguerite cl Pour le
duc d'Alençon, fort hypocrite pour l'aîné, le
roi Charles.
Il ne tient pas à sa fille Marguerite que
nous ne croyions que cette digne reine n'ait
eu des révélations prophéliques, « ces averLisscmcnts particuliers que Dieu donne aux
personnes illustres el rares .... Elle ne perdit
jamais un de ses enfants qu'elle n'ait vu une
îorL grande flamme. Et la nouvelle arrivait. n
Malade à l'extrémité, elle s'écrie, comme si
elle ci'1t vu donner la bataille de Jarnac :
&lt;( Voyez çomme ils fuyent ! mon fil s a la vic&lt;t Loire!. .. Eh I mon Dieu! relevez mon fils,
t( il est par terre!. .. Voyez-vous dans cette
" baye le prince de Condé mort! Il Ce qui
fait tort à ce récit, c'est un mélange de deux
faits et deux époques, de Jarnac et de Montcontour.
Si elle aimait llcnri d'.\njou, nous l'avons
dit, c'est qu'il était Italien. Elle restait toute
Italienne. Elle fit la fortune de son parent, le
Florentin Gondi, à qui elle confia Charles L\;
la fortune de son cousin, le Florentin Slro2zi,
c1ui devint colonel général de l'infanterie.
Quand le duc d',\njou quittait par moment le
commandement de l'armée, clic y mellail un

Italien, Gonzague, duc de Nevers. Elle correspondaiL régulièrement avec son cousin
Côme de Médicis, duc de Tosca.ne, et ce qui
l'indisposait le plus contre Philippe li,
c'est qu'il contestait à Côme le tilre de
grand-duc que lui avait accordé le pape,
et qui eût donné le pas aux Médicis
sur tous les princes d'[talic.
Ses lctlres montrent partout une Italienne plus que prudente, fort craintive
pour ses enfants, qui ménage tout et
a peur de tout. Nulle trace de celle profonde dissimnlation qui lui eî1l fait pré. parer la Saint-Barthélemy pendant tant
d'années. On voit, et par ses dépêches
confidentielles, el par les plus secrètes
instructions données à nos :imbassadcurs, que, si elle avail eu celle idée en
1568, elle ne songeait plus alors à rien
de pareil. Elle sentait le poids de l'épée
proleslante el n'espérait plus rien. Jamais elle n'eut l'idée ni le courage
d'une révolte contre les faits. Enlc,·ée
par les Guise en 1561, elle se résigna,
fut quasi caLholique. Dominée et vaincue
par Coligny en 1570, elle se résigna, fut
quasi prolestante. Cela dura deux ans.
Toute sa préoccupation, c'étail l'intérieur, sa famille, son fils Henri d'Anjou. La guerre semblait l'avoir débarrassé du concurrent Henri de Guise qui,
par deux fois, s'était ridiculement
avanct!, compromis. A la Roche- l'Aheille, il entraîne l'armée, malgré les
généraux, se sauve; On fut au moment
de tout perdre. Devant Poitiers, il s'obstine à
combattre, se sauvr, se trouve trop heureux de
se réfugier dans la ville. Brave de sa per.Gonnc, il parut un franc étourdi, parfaitement indigne de son père, indigne du grand

rôle de chef des catholiques que saisissait père l'engendra malgré lui d'une femme haïe
et méprisée. Il l'ut un divorce \'Î\'ant.
Henri d'Anjou.
Pendant que sa l'acilité, son éloquence naLa seule inquiétude de Catherine, c'était la
jalousie de Charles IX. Elle avait gagné sur turelle, son amour des vers el de la musique,
lui de lui faire garder, en pleine paix, dans eùt semblé un reflet de François [er ou de
un frère du même ùgc, un lieutenant général Marguerite, sa furie d'armes, de chasse, et
du royaume, un commandant de l'armée, une ses tueries de hèles (même à coups de bùion)
espèce de maire du palais. Le roi entrevoyait étonnaient, faisaient peur. li était né baqu'il avait fait un autre roi, et qu'il ne pou- roque, a inuit les masques hideux, burlesques,
vait le défaire, les généraux catholiques étanl les divertissements périlleux, les tours de
à lui. Mais, s'il ne pouvait le destituer, il ÎJrce qu'on laisse aux baladins. On a de lni
pouvait le tuer. li en eut l'idée, un peu tard. une gJg:eure contre un seigneur, portant
qu'en deux ans d'exercice le 1'oi pal'vienrfra.
Déjà son frère l'avait perdu.
Charles IX n'avait personne à lui. Sa mère (L baiser son pied. Quoique ses mœurs fosle tenait isolé. Au contraire llenri d'Anjou. sent bonnes (relativement à son frère), il était
La cour galante, parfumée, de ce mignon tou- cynique en paroles, et ce qu'on peut dire,
jours au lil, et déjà médcciné pour l'épuise- polisson. Parfois, dans ses gaietés étranges, il
ment, était pleine d'hommes d'exécution : se levait la nuit, faisait lever tout le monde,
Tavannes, si sanguinaire à la Saint-Barthé- courait masqué, avec des torches, éveiller en
lemy; le noir Strozzi, qui, en un jour, noya sursaut, prendre au lil quelque jeune seide sang-froid trois cents l'emmcs; Montes- gneur, qu'il faisait sangler ou fouettait luiquiou, qui avait assassiné Condé, et enfin des même.
Mais plus souvent encore, d'humeur noire
assassins de profession, comme Maurevert.
Ce prince femme aimait les mâles, et, comme et mélancolique. Il s'enfermait, forgeait des
armes, battait le fer jusqu'à n'en pouvoir
tels, tous ceux qui frappaient.
La vie de Charles IX ne leur cùt guère plus. Ou bien il s'enfonçait dans les grandes
pesé, s'ils n'avaient cru régner sous lui et forêts, s'épuisait et ne s'arrêtait que quand
bientôt hériter. On était sûr qu'il mourrait la fièvre le prenait.
On lui attribue de beaux vers à Ronsard.
de bonne heure de quelque accident, blessure, excès ou maladie. Il fut blessé d'un cerf Moi qui ne crois gul're aux vers des rois, je
ne suis pas trop éloigné d'accepter
ceux de Charles IX. Dans son portrait
(fait à seize ans) où son œil furieux
est quelque peu louslie, par l'obliquilé
du regard, il y a pourtant une lueur.
Cette :\me violente, hautaine, put, par
quelque beau jour d'orage, rencontrer
et forcer la Muse; la capricieuse, qui
l'uit les sages, se laisse quelqm l'ois surprendre aux l'ous.

DÉFENSE D' li:'i Yll.L.\ GE. -

T~Ne.m de A. LE IJRU.

L'-Colonel ROUSSET
~

Î3 lyre, qui raviL par tlll si t! nux .'H·cord",
T'a~senil le, esprils donl jr 11':1i (Jtl ll le'&lt; corp~.
1-J lr l'eu rend If! maitre ei le ~~il introduire
Où le plu~ fi r r 1i·ran 11(! 111:ut arnir d'empire ...
Tou~ dru x l!gal e menl nou s portons des eoui,mnrs,
l\l1ii~ , roi, j e !e-, l'e~oi ~: poète, Ul ll's d01111r,.

CIIARLES IX.

D 'apr ès un tab/e:w d11 Jll11s èe de l'&lt;'n ailles.

en 15 il; son frère un moment se crut roi.
Ce malheureux Charles IX (disons aussi :
c,e misérable) l'ut une énigme pour tous et
pour lui-même. Son àme trouble était l'image
de sa naissance absurde, du moment où sou

~-

Ce qui est sùr, du reste, c'est qu'il
n'eut rien de la bassessé de sa mère,
rien ·des sales amours des Valois, des
égouts de son frère Henri. JI aima, et
la mème. li l'a aimée jusqu'à la mort.
L'objet de cet unique amour était
une demoi.seHe un peu plus âgée que
lui, ~larie Touchet, Flamande d'origine,
petite-fille par sa mère d'un médecin
du roi, et fille d'un juge d'Orléans.
Deux choses avaient forre sur lui,
la musique et cette calme Flamande.
C'est en elle qu'il se réfugia aux deux
moments les plus terribles. Le seul
entant qu'il laissa d'elle tut conçu dans
le désespoir au jour 011 on lui nt dire
qu 'il avait voulu le massacre. Et peu après,
quand il mourut, parmi les ombres et les
visions de la Sain l-Barihélemy, il la fit venir
encore, chercha en elle le suicide et s'extermina par l'amour.
.\lfCIIELr:T.

HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA GUERRE FRANCO-ALLEMANDE (1870-187l )
~

Les firmées de province
Dans k tome li ,ri ctmment paru, de l'édition complète et définitive de son 1foloire g/néra/e de la Guerre
frarico-21/em!lnde ( 18; 0-1 87 1). Je L'-CoLONEL RoussET
retrace les diveTSCS phases de la lutte héroïque que
nos arméu de la Loire, du Nord, de J 'Est et nos
places fortes soutinrent jusq:i:' à la dernière heure pour
sauver l'honneur du pays. A cet admirable volume
digne en tous points dt celui qui l'a pricéd(, et dan;
lequel l'émintnt écrivain militaire fait plus que jamais
preuve dts plus hauts mérites d historien, nous empruntons le début du ch,pitre consacré à la formation des
armées dt province, ainsi que la relation saisissante de
la dtfenst dt Chàtc:audun en octobre 1870. Et nous
joignons à ces extraits des illustrations tirées également
de ce tome dcuxiime qui vi,nt dt paraitre. Lcs lecteurs
d Jfotoria pourront ainsi st fairt une idü si restreints
forcément, que soient les fragments que ~ous pouvon;
~etlrt sous leurs yeux, de la valtilr que présente,
a t.lus les points dt vue, cette édition de l'ouvrage céJé.
bre du L'-CoLo:-iEL RouSSl!T.

Situation de la province
au mois de septembre 1870.
Le 19 septembre 1870, jour où, par lecomLat de Chàtillon, les armées allemandes terminaient l'investissement de Paris, seize départements fran~ais étaient envahis, en totalité
ou en partie. De nos places fortes, les unes
étaient déjà prises, l'es autres assiégées, masquées ou sur le point de, l'ètre. 815,000 ennemis foulaient le sol du territoire, et, derrière eux, 550,000 hommes exercés et encadrés, sans compter ni l'arrière-ban de la
landwebr, ni Je landsturm, étaient prêls, soit
à combler les vides des forces belligérantes,
soit à renforcer au besoin celles-ci.

Pour refouler hors de son territoire des
masses aussi redoutables, quelles éLaient les
r~ssources ~ont la France pouvait encore
dISposer? L armée de Metz, véritable noyau
de notre ancienne puissance militaire, ne
comptait déjà plus, et celle de Sedan avait
disparu tout entière. Les 15e et 14e corps,
seules épaves échappées au désastre étaient
r
venus s•en1ermer
dans Paris, d'oll il• était à
prév~ir r1u'ils ne sortiraient pas de sitôt; les
gar~1s.o~s des places fortes, composées en
maJor1!e d_e gardes mobil~~' étaient bloquées
et vouces a un sort que I ctat d'infériorité de
no.s forteresses et de leur armement ne faisait que trop pressentir. Il restait en tout
pour tenir la campagne et garder l'Alcérie'
0
•

�_

. ____________________

ff1STOR._1Jl

un effectif de 420 officiers et 15,427 hommes.
La situation de notre colonie ne donnant pas,
pour le moDlent, d'inquiétude, ces corps
furent appelés en France, et, au
C'est en face d'une situation
milieu de septembre, ils étaient
amsi lamentable que se trouva,
déjà
en route pour la plupart. On
en arrivant à Tours, le 16 sepdirigea
également sur la Loire
tembre, le vice-amiral Fourichon,
les
trois
compagnies
de discipline,
délégué au ministère dn la marine
qui comptaient, ensemble, 18 9fet ~t celui de la guerre par intérim.
ficiers el l, i67 soldat~.
li ne dispos~it au surplus que
La cavalerie se composait des
. d'un personn·el restreint, le minis6
régiments
de la division Reyau,
tère de la guerre n'apnt, par suite
laquelle,
primitivement
affectée
d'une conception peut judicieuse
au
,
t
5e
corps,
avait
été,
dès
le 1.J
des exigences de la situation,
septembre,
distraite
de
ce
corps,
envoyé en province que le quart
à Paris, et envoyée à Orléans.
de ses employés 1 • Néanmoins,
Elle était forte de 200 officiers,
on se mit immédiatement en de2,500 hommes et 2,700 chevaux.
voir de remplir les instructions
L'artille1·ie n'aYait, comme
qu'avait données, au départ de
troupe
organisée, qu'une seule
Paris, le général Le Flù, et on
hatlerie
montée (5' du i2'), ayant
panint à mettre sur pied, en
également appartenu au 15ecorps,
quelques jours, un corps d'armée
et laissée par lui à Mézières; encomplet, le 15e, dont le général
core 1' existence de cette batterie
de la Motte-Rouge ' reçut le comne tut-elle connue à Tours qu'au
mandement.
mois de décembre. Restaient seuQuand on songe, pendant les
lement, pour être utilisés imméloisirs de la paix, à la somme
diatement, les débris de 7 batteprodigieuse d'efforts qu'il a fallu
rie!- échappées de Sedan et en
dépenser pour arriver, en aussi
train de se reformer à Lyon,
peu de temps etavec les éléments
Valence et Grenoble. li existait
épa rpillés dont on disposait, à
également
5 batteries (5'rnfficiers,
former rron seulement le ·15ecorps
1,807
hommes
et 572 chevaux),
d'armée,mais successivement tous
laissées
en
Afrique,
et 2 compaceux qui ont constitué les armées
gnies de pontonniers axec leurs
de la Loire et de l'Est; quand on
équipages de pont attelés. Cet ense reporte aux difficultés de tousemble donnait à peu près 1,500
tes sortes qui, en présence de
hommes et 1,800 chevaux.
masses victorieuses arrivées jusLe génie comptait 18 officiers
qu'au cœur du territoire, entraet 655 bommes, tous en Algérie.
{'liché Xadar
vaient la mise en œuvre des serSi donc l'on totalise les forces
CHARLES-LOUIS DE FREYCDl:ET,
vices, les mouvements et la créade
campagne, on arrive à l'effecDéléguë au Ministêre de la Guerre. {Go11vernemenl .te la Difense 11alio1iale),
tion du matériel, la fabrication
tif
misérable
de 15,000 fantassins,
des armes et des engins de guer6,800 cavaliers, i ,500 artilleurs,
re; quand on réfléchit à la tâche
écrasante qu'ont assumée el accomplie, sauvegarde de l'honneur national, l'œuvre de et moins de 700 sapwrs. C'est là tout ce
en ces jours de troubles et de deuil, quelques relèvement dont, quelques semaines plus qu'on possédait de troupes actives. Fort
hommes soutenus seulement par leur dévoue- tard, Gambetta allait deYenir l'âme et la heureusement, il existait encore dans les
ment et leur patriotisme, on ne peut se personnification même, devrait laisser dans dépôts une réserve assez imposante, qu'il
défendre d'une émotion consolante et d'un tous les cœurs français un souvenir plein de était possible d'encadrer plus ou moins vite.
Ces TT\OUPES DE m:PôT se décomposaient
patriotique orgueil. L'improvisation des ar- fierté.
comme
suit:
Ressources
existant
en
personnel.
On
mées de province est un des plus étonnants
Pour
l'inf'anterif', 91 dépôts de régiments,
ne
saurait
se
rendre
un
compte
exact
de
tours de force dont l'histoire fasse mention,
et·qui laisse loin derrière lui, quoi qu'on en l'énorme travail de production auquel ont dû 14 de bataillons de chasseurs, 5 de zouaves,
ait dit, l'effort national de 1793. Nos ennemis se livrer les organisateurs de la défense en 3 de tirailleurs, donnant un effectif total de
étonnés ont avoué eux-mêmes, par la bouche province, ni porter sur leur œuvre un juge- ·l ,27,\ ofnciers et 100,1172 hommes.
Pour la cavalerie, 9 déJJÔls de cuirassiers,
d'un de leurs écrivains les plus autorisés, le ment équitable, sans examiner avec quelque
11
de dragons, 8 de lanciers, Ude chasseurs,
détail
les
ressources
qu'ils
ont
trouvées
et
général von der Goltz, que, seule en Europe,
la France, grâce à son unité, sa richesse et celles qu'ils ont créées. li est donc indispen- 7 de hussards, 4 de chasseurs d'Afrique,
sa puissante vitalité, était capable de l'accom- sable de faire l'énumération complète des donnant un effectif total de 772 officiers,
plir; et nous pouvons ajouter, nous, que si unes et des autres; leur simple ·comparaison 27,2:.7 homme~, !5,559 chevaux, dont
le succès n'a pas répondu à tant d'ardeur sera le plus éloquent des commentaires et le 1,440 de trait.
Pour l' artillei-ie, i1 dépôts de régiments
généreuse, du moins celle-ci a-t-elle eu pour plus décisif des arguments.
Les TROUPES DE CAMPAGNE comprenaien1, montés, 2 de régiments !L cheval, 1- de ponconséquences le réveil de la confiance et des
courages, l'exaltation des passions les plus nous l'avons dit, cinq régiments tle 1-igne, tonniers, 2 du train d'artillerie, auxquels il
nobles, la fusion dans une ardente commu- stationnés en Algérie, et lrois bataillons d'in- faut ajouter 7 compagnies d'ouvriers, 7 comnion d'amour pour la patrie d'hommes appar- fanterie légère d'Afrique, comptant au total pagnies d'artificiers et 1- compagnie d'armu-

une {,·action de la garde mobile de
p1·ovince, cinq 1·é,qiments d'infanterie,
six de cavale1'ie et n11e batterie montée.

1. L'ami1·al Fouric\1011 arail auprès de lui deux
directeurs seulement : le gènêral Lcl'orl {cavalerie)
et le général Véronique (génie), plus quelques chefs
de bureau dont un, Je colonel Thourn1.1s (artillerie),

tenant à toutes les croyances et à toutes les
opinions. N'eût-elle produit que ce résultat,
sans compter la conservation de Belfort et la

ne derait pas tarder 3. dc\·enir directeur et à assumer
la lâche pre5quc surhumoine de doler nos armées de
leur a.rmcme11l cl de leur matériel.

'l. Le général de la :\folle-Rouge. brillant soldat
de Malakoff el de llagenta, vena.il d'être rappelê du
cadre de réserve, où la limite d'rlgc l'a,·ait place
depuis peu de temps.

riers, donnant un total général de 288 offiiers, !5,592 hommes et 9,570 chevaux.
Enfin,_pour le génie, 2 dépôts, comprenant
offlmers et 2,012 sapeurs, mineurs ou
conducteurs.
, En somme, les dépôts comprenaient une
lorce totale de 2,;:;75 officiers et 145,355 hom~es de troupe, plus ou moins exercés. Nous
disons plus ou moins exercés, car si l'on décompose par ~tégories !e~ soldats des dépôts,
o~ est fr?PP~ de la mmime proportion qui
s. y trou_v~1t. d hommes ayant reçu une instruction m1hta1re complète. Voici du reste cette
décomposition, instructive à plus d'un titre:
Ancien~ Ouvrier;; llecrucs
soldab hors-ra 11 ,. ,le la

'fotaux

l 4.82i
20,188
IO ,:'iOü
1,805

3,210
t,286
207

ï6,H20
3,520
4,000

100/t72
27,2~7
'15,502
2,0t2

47,426

13,467

84,H0

145,535

"' cla~sl' l8G~

Iul'anl crie.
Ca ra let·ic.
Arlilleric.
Génie .

8,ï'l,J

On voil qu 'il n'y avait guère là que
47,000 hommes sur lesquels on pût immédiatement compter. En les ajoutant aux
2?,5.00 hommes de troupes de campagne,
c eta1t une armée de 70,000 hommes, tout
au plus, dont on pouvnit disposer. Encore
faut-il ne p~s, oublier que nous avons compris,
dans ce clnflre de 47,426 anciens soldats, la
deuxième portion du contingent, les malades
et les absents temporaires.
Les deux dépôts du 1'rain des équipages comptaient d'autre part 57 officiers,

LA GUfü(J(E 1'1(.11.NCO-ÀÜEMJtND'È _ , .

4,976 hommes et 4,585 chevaux, plus 15 of-

Report. . . . 905. 000 hommes;
ficiers et 85i hommes classés comme ouvriers
6° Les célibataires ou
constructeurs; et l'Algérie conservait à sa veufs sans enfants des
disposition 96 officiers, 5,923 hommes et classes 1863 et 1866
2,010 chevaux.
incorporés dans la aard~
Enfin, il existait 198 médecins militaires mobile par la loi du
disponibles, dont 39 seulement en France et 15 août. .
10,000
159 en Algérie.
Total . . . 9-15,000 hommes.
Ainsi les forces totales constituant au milieu de septembre 1870, tant en France qu'en
Tels sont les éléments, plus ou moins bons,
Al~érie, l'armée régulière française, y comavec lesquels purent être organisées les arpris tontes les non-valem·s, se montaient au
mées qui allaient chercher à refouler l'enchiffre rond de . . . . i80,000 hommes. vahisseur.
Il convient d'y ajouter:
i ' Les troupes de la
garde nationale mobile,
soit. . . . . . .
225,000
2° La portion de la
classe 1869 incorporée
M. de Freycinet.
dans cette même garde
mobile, soit . - . . . . l '&lt;0,000
... A côté de Gambetta se trouvait un homme
3° La classe de i870
qui, depuis, a joué en France un rôle poli{mise en route au mois
tique considérable. Ingénieur des mines,
chargé au 4 septembre de la préfecture de
d'octobre), soit. . . . IG0,000
4° Les corps francs,
~!onta~b~n, où_il, ~e réussit pas 1, ~• · de Freyles engagés volontaires
cmet eta1t arnve a Tours sans situation dépour la durée de la
finie. Sa grande activité, ses remarquables
guerre, etc., environ . .
50,000
facultés d'assimilation, des relations antérieures aussi, paraît-il i , le désignèrent au
5° Les hommes âgés
de moins de 55 ans, céchoix de Gambetta, qui, trouvant trop lourd
libataires ou veufs sans
pour ses épaules le double fardeau dont elles
enfants, appelés par la
étaient chargées, en imposa une partie à ce
loi du lO aof1t . .
170,000
collaborateur improvisé, et le nomma, sous
A repol'ler .

\JO:-;. 000 hommes.

1. Gén. 1'11oi:.111s, Pm·is, Tom· s, IJ01·deaux,p. l00
2. /&amp;id., page OD.

�1f1STOR,,1A
sa direction , délégué au ministère de la
guerre. C'est lui, par suite, qui, en réalité,
dirigea les opérations militaires, pas toujours
avec bonheur, comme on le verra.
Telle se trouva donc, vers le milieu d'octobre 1870, la constitution du gouvernement
de province. A celte date, deux corps d'armée
étaient à peu près complètement créés ; une
division, formée à Besançon sous. les ordres
du général Cambriels, et des groupements
épars de forces portaient l'effectif des troupes
organisées à 120,000 hommes environ. Le
général Lefort; obligé par le mauvais état de
sa santë d'abandonner la Délégation, avait
émis l'avis que ce chiffre était déjà suffisant
pour sauver l'honneur. Mais un objectif ainsi
limité n'était pas celui que Gambetta entrevoyait dans ses généreuses espérances; pour
lui, il s'agissait d'armer le pays tout entier,
et de refouler les armées ennemies hors du
territoire français ; tàche formidable, que les
circonstances devaient rendre impossible ,
mais qui n'était au-dessus ni de son activité
ni de son ardeur . Il se trouvait à Tours depuis quatre jours à peine, et déjà les premiers
décrets étaient lancés, qui devaient, à son
sens, donner à la résistance toute son opiniâtreté, et à l'organisation militaire son développement maximum.
Le 13 octobre parut un décret qui suspendait les lois ordinaires de l'avancement pendant la durée de la guerre : toutefois, les
grades accordés n'étaient valables après la
paix que s'ils avaient été {( justifiés par quelque action d'éclat ou service extraordinaire
dùment constaté par le gournrnement de la
République lJ. C'était là une mesure qui s'imposait, si l'on Youlait se procurer des cadres
en nombre suffisant. Elle a pu entrainer des
conséquences fâcheuses; mais ce serait commeltre une injustice que d'en rendre responsables ceux qui l'ont adoptée. sous la pression
du besoin. Le 14, nouveau décret, créant une
armée (Wttiliafre, c'est-à-dire autorisant la
collation des grades militaires, à titre temporaire et spécial, à toutes personnes paraissant en état de les exercer. Cc procédé,
dont la première application, faite pendant
la guerre de Sécession, avait permis au gouYernement américain fédéral de sortir riclorieux de sa lutte avec les provinces du Sud,
ne donna pas en France d'aussi briUants
résultats. Il procura beaucoup d'officiers,
dont quelques-uns ont rendu d1.:s ser\'iccs
réels, mais il amena aussi la présence dam;
nos rangs de pas mal d'av~nluricrs ,1u'il 1:ùt
été plus avantageux à tous égards de ne point
distraire de leur existence vagabonde. M. de
Fre)·cinet lui-même n'en disconvient pa s :
« Je n'affirmerai pas, dil-il, que, sur le nomLre, il n'y ait pas eu des choix reprochables.
Mais on s'en étonnera peu, si l'on songe à la
célérité cxtrème avec laquelle il a fallu les

faire. En quelques semaines, nous avons corps de francs-tireurs agissaient tanlôt avec
réuni plusieurs milliers d'officiers; élait-il une pleine indépendance, tantôt élaient placés
possible de scruter les antécédents de chacun? sous les ordres de l'autorité militaire. Au
Un titre antérieur, le patronage d'une per- demeurant, il y avait là plus de confusion que
simne connue, des certir.cats dont nous de profit.
n'avions pas loujours le moyen tle vérifier
Enfin, le 2 OO\'ernbre, fut promulgué un
l'aulhenlicilé, déterminaient notre accepta- décret qui appelait sous les drapeaux tous les
tion. L'ennemi était à nos portes; souvent ' célibataires ,,alides jusqu'à l"âge de quarante
nos soldats n'attendaient qu'un chef pour ans. C'était le ministre de l'intérieur qui avait
partir; une enquête, en ce cas, n'était guère mission de procéder à l'organisation de ces
de mise. Nous nous attachions surtout, je nouvelles levées, de leur fournir leur habillel'avoue, aux qualités militaires, laissant un ment, leur équipement et leur armement, et
peu au second plan les autres conditions r1ui même, par unè étrange anomalie, de pouront leur légitime parl dans les temps calmes, voir à la formation de leurs cadres et au démais qui s'efl'acent sur les champs de ba- veloppement de leur instruction. Comme on
laille 1• » Malheureusement, ces qualités mi- aurait dû s'y attendre, le ministre de l'intélitaires elles-mêmes étaient souvent dou- rieur fut impuissant à suffire à une tàche f:ti
teuses. Existeraient-elles, d'ailleurs, qu'elles nouvelle pour lui; les mobilisés (c'est ainsi
ne suffiraient pas à donner à l'homme revêtu qu'étaient dénommés ces derniers contind'un grade éleré l'ascendant moral nécessaire gents) furent aussi mal habillés que mal
pour imposer aux autres le sacrifice déter- armés et surtout mal instruits. On les réminé de leur vie. En tout cas, le procédé, pandit dans des camps dits d'instruction,
utilisable peut-être pour le recrutement d~s commandés par des généraux auxiliaires; ils
grades très suballernes, ne saurait, sans in- y végétèrent misérablement dans la boue et
convénients graves, servir à créer des officiers sous la neige ; mais on ne réussit pas à [aire
supérieurs; l'expérience de la dernière guerre d1eux des soldats.
l'a surabondamment démontré.
Un troisième décret, paru à cette même
date du 14 octobre, organisait la défense
locale dans les départements. Ce décret avait
pour but it la fois d'utiliser les ressources
Châteaudun.
dérensivcs de chaque région, et de soustraire
... Depuis le 29 septembre, Châteaudun
à l'ennemi, à mesure qu'il progressait, les
appro\'isionnemenls dont il aurait pu s'em- était occupé par un bataillon de francs-tireurs,
parer. « Il était question de créer autour de commandé par un officier du nom de Lil'armée allemande une sorte d'fovestisscmenl pow:$ki, bomme énergique et résolu, qui
comparable dans ses effets à celui qu'elle- avait su discipliner ses 700 hommes, et faire
même avait créé autour de Paris,:. JJ A cet d'eux une troupe digne de cc titre ' . Avec lui
ellet, tout département dont la frontière se se trouvaient 115 francs-tireurs de Nantes
trouvait, par quelque point, ;, moins dt: (capitaine Legalle), 50 francs-tireurs de
100 kilomètres de l'ennemi, était, ipso facto, Cannes, et 55ti gardes nationaux de Cbàteaudéclaré en e'Lat de guerre. Un comité, com- dun (com mandant de Tcstaoières); en tout
posé de cinq à neuf membres, tt présidé par t 200 hommes au maximum, sans artillerie.
le général commandaat le département. avait Les forces allemandes se montaient à une dimission d'organiser la défense, de tout di!'.'.,- vision d'infanterie (6088 hommes environ),
poser pour disputer le passage à l'ennemi, de une division de cavalerie (~000 chevaux) et
réquisitionner personnel et matérjel, enfin 5G pièce::, 5 • On avait aménagé dans Chftleaude faire disparaître lés approvisionnements de &lt;lun 11uclques b:irricades, et crénelé une ou
toutes sortes:;. Ce système, centralisé au mi- deux maisons isolées; mais à cela se bornai l
nistère par un commandant du génie, avait l'organisation défensive de la localité.
Au moment oi1 [le f 8 octobre], vers onze heuson bon et son mauvais côté. Dans certains
cas, il entra mit assez efficacement les progrès res un quart du matin, le régiment de hussards
de l'adversaire, arrêlait ses patrouilles de , qui formait la pointe d'avant-garde apparaisdécouverte et jetait l'inquiétnt.le dans ses :,aît mr la route d'Orléans 6 , en m e de la gare
avant-gardes; mais il avait l'inconvéuitnt de de Chàleaudun, il lut accueilli par une vive fuproduire une dispersion d'efforts qui dimi- sillade p1rtie &lt;l'une ferme en bordure de la
nuait de beaucoup la portée des résultats, et route. Aussitôt une halterie à cheval \'Ïnt caune dissémination de forces qui rendait im- nonner cette ferme et la voie ferrée, (( mais
possible la réalisation de tout plan se ratta- s.ans par\'enir à déloger l'adversaire de ses
chant à l'ensemLle des opérations. Un certain positions' &gt;l. Le général de Wittich fil alors
nombre de bataillons de mobiles, avec la avancer quatre Laiteries montées, une au
garde nationale sédentaire, étai en t mis à la nord de la route d'Orgères, les trois autres
disposition des commandants régionaux; les :iu sud de la route d'Orléang, et déploya snn

1. Cu.
page :..3.

pour chef, à Tours, le eapitainc tfo Li1,owski, a111:il'11
of'fieier tlP. chasscul's à pied, J,,11ucl ne Larda p.is à lui
donner les qualités qui lui manqu.:ticnl. 011 peul le
ci ter comme le modèle des corfs francs. C'est lui qui
surprit à AUiis, le 8 oclobrc, 'l·scadron de hussards
prussiens.
llepuis, il do11na nrnintes pre:u1·cs de sa valeur,
et le général d'Aurellc a pu dire que, « sous un ehd

111:'.

Fni-:Ycm:T.

La Guerre eu prol'l11ce,

;l. Ibid. 1)agc 59.
3. Jûid. pages 5'J cl 60.
4. t'ormê à Paris, araul la lrnlaille de Sc,lan, ce
l,ataillon arait qui1té la ('apilale dans la so inlc du
4 septembre, cl apr~s .de_s débnl~ 11ss.ez fàcheux au
p oinl ile vue lle la d1sc1p!1ue, u ·a1\ fim µa1· ~é d1oisil'

intelligent et d'une l,rnourc in contestée, i! avait
rendu &lt;le réels sen·iccs ».
5. Qwitrc Wlllerié~ divi,,ionnaircs, une ballcl'ic à
ehcval et une batterie bararoisc.
ti. Yennnl de Tournoi~is, oit les troupes ;illcmandes
avaieHL passé la nuil. Ce rêgîmc11t de lms,ards (n° 13 )
l·lait le régimeut di\isionnnire de la 22• dirision.
7. La i:uc/'fe (ra//co~atle111a11de, 2• parlie, p. 242.

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que l'assaillant se voit réduit à conqufrfr
maison par maison, et la lutte se prolonge
ainsi jusqu'à une heure fort avancée de ]a
nuit, déterminant sur son passage des incendies qu.i consumaient nne grande partie
des maisons". 1&gt; Le commandant de Lipowski,
avec 500 hommes environ, s'était replié vers
sept heures dans la direction de Brou; mais
les autres défenseurs tenaient toujours; ce
n'est qu'à neuf heures du soir que l'ennemi
put arriver sur la place Hoyale, étant définitivement maître de toute la partie de la
ville comprise enlrc la gare et ce point. Les
pertes, de part et d'autre, étaient d'une
centaine d'hommes ; mais nous laissions
aux mains des Allemands 1.J0 prisonniers
environ.
Ainsi cette vi1le ouverte, défendue par une
poignée de braves gens, venait, pendanttoute
une journée, de tenir en échec une division
complète'. C'est là, à coup ~ùr, un des plus
glorieux épisodes de la guerre, et la France
entière s'est associée à l'hommage rendu à
la noble cité dunoise par le décret du 25 octobre l870, déclarant qu'elle avait bien
mérité de la patrie s. Quant à la colère des
Allemands, exaspérés par l'inutilité de leurs
procédés d'intimidation habituels ' , elle ne
connut plus de bornes, et se traduisit en des
atrocités sans nom, que leurs auteurs n'ont
pas même eu le courage d'avouer 7 • 197 maisons, sur les 255 qui furent détruites, ont
été incendiées par eux à la main, et la fin
de la lutte n'éteignit par les torches incen-

diaires qu'ils promenaient partout. Par plaisir, après souper, ils brûlaient l'hôtel du
Grand.~fonarque, où ils venaient de prendre
leur repas, et, le lendemain encore, ils met•
taient le feu 3. une auberge, sans qu'on ait
jamais su pourquoi. C'était le pendant de
Bazeilles et d 'Ablis!
Pour excuser une pareille barbarie, les
Allemands ont prétendu que les lois de la
guerre autorisent à traiter aYec la dernière
rigueur les combattants dont ]a qualité de
belligérant n'est pas reèonnue, el que, cette
qualité, ils se refusaient à l'accorder aux
francs-tireurs et aux gardes nationaux. Les
Allemands ont l'argutie facile ou la mémoire
bien courte. Avaient-ils donc oublié, en
1870, l'ordre du eabinet du 17 mars 181â,
dans lequel le père de leur souverain, le roi
Frédéric-Guillaume Ill, recommandait aux
hommes de la levée en masse (landst1mn) de
ne pas revêtir d'uniforme, :et de courir sus
aux Français, partout où iis les rencontreraient? Ces principes de défense à outrance
que le gouvernement prussien avait proclamés le premier, nos partisans ne faisaient,
en prenant les armes, pas autre chose que
les appliquer, et encore avec des tempéraments. Les Allemands étaient donc mal venus
de se plaindre d'une résistance dont ils
avaient eux-mêmes donné l'exemple, et ils
commettaient, en tout cas, un acte indigne
de gens civilisés, en la châtiant par une répression aussi sauvage. Le droit striet d'une
nation envahie est de combattre l'envahisseur
par tous les moyens en son pouvoir, pourvu
seulement que ces moyens ne. soient pas
condamnés par les lois de la guerre admises
entre les peuples civilisés; or, ces lois, nos
francs-tireurs ne les ont point violées. Au surplus, ainsi que l'a écrit le maréchal GouvionSaint-Cyr, &lt;&lt; l'idée de résister à une invasion
puissante au moyen de l'armée permanente
seule, sans y faire participer la population,
serait pour un pays comme le nôtre unefaule
grave et un manque de confiance envers la
ualion )J.
La vérité est que les Allemands se piéoccupaient beaucoup de cette résistance inexorable,
de cette lutte pied à pied qu'il leur fallait
soutenir contre des populations exaspérées,
dont le patriotisme s'exaltait en proportion
des rigueurs d'un ennemi impitoyable. ,Ils
constataient avec dépit que si, aux environs
de Paris principalement, quelques habitants,

1. la guerre fraw;o-alle'maude, 2" parlie,pagc 24;;.
2. Il ne restait que six compagnies en rêscrvc.
5. La G1rnl're frauco-allemamle, 2• parlic, p. 243,
4. li n'y a pas a Le11ir compte de la 4 division de
cavalerie, dont la batterie à cheval fut seule cng:igCe.
La 8" brigade obserr8it les Onnes, ,·ers Cloyes; le
reste ne fut pas empl oyé.
5. Par décret du 3 ·septembre 1877, la ville de
Clidtcaudun a été autorisCe â faire figurer tians ses
armes la croix de la Légion d'honnet11·.
ü. t ·artillerie allemande a lancé sur C!niteautlun
:.!179 projectiles.
7. L~ Nrhtliou allema11dc se borne à dire ceci :

rne foi·te amende élait împosëe uux habitants, en
raison d(' leur 11articipalio11 au combat. » (Page 243.)
8. Cette colonne. empruntée il la division wurtcmbergcoisc, partit de l-'0111,wlt, le· :!L oclolirc tians
l'après-midi, arrira à ~angis, le _ 22, à ~larolles, c.ù
elle passa la Seine 1 le 25, pénétra dallS Monterca_u,
puis se dirigea par Brays sur ~ogcnL. Le 25, elle rhspersait en cc point Jcs francs-tireurs cl quel11ues mobiles de l'.i. suhdi\'Îsion de Troyes, qui lui inlligèrcnt
une perte de 50 homm.::s (dont le lieutenanl-coloncl
qui la comurnndail, lilcss\!). Le 27, elle rent rait it
}lontault, ayant parcouru plus de 200 kilomélrcs en
6 jours.

infanterie de façon à attaquer la ville par le
nord et par le sud. Cependant, au son du
tocsin, tous les défenseurs de Châteaudun
avaient couru à leur poste; ils ne purent empêcher l'ennemi de s'emparer des avancées,
que les obus incendiaient, mais ils l'arrêtèrent net devant les barricades qui intercep-

taient les entrées de là ville. En vain, le général de Wittich met-il en action une sixième
batterie; la lutte se prolonge pendant des
heures sans qu'il soit possible aux Prussiens
de faire le -moindre progrès. Ceux-ci canon-

nent longuement les positions de la défense';
enfin, à la nuit tombante, ils parviennent, en
déployant presque toute leur infanterie', à
pénétrer dans la ville par trois côtés à la
fois. &lt;c Les barricades construites dans le
périmètre extérieur sont emportées; mais les

Français n'en continuent pas moins une résistance désespérée dans l'intérieur de la ville,

8

«

par làcheté, peur ou âpreté au gain, leur
donnaient toute facilité pour se procurer ce
dont ils avaient besoin, dans la plupart des
circonstances, au contraire, les mesures les
plus sévères, les promesses les plus alléchantes ne parvenaient pas à vaincre la gêné•
reuse inertie des populations, et à obtenir
d'elles le concours sans lequel des services
d'intérêt général ne pouvaient plus fonctionner. Partout, les gardes nationaux, les
francs-tireurs, les habitants eu:x-mèmes harcelaient leurs escadrons de découverte, fusillaient Jeurs troupes de réquisition, et i]s
avaient fini par tuer toute hardiesse chez
leurs cavaliers. Le 14, en arrivant devant
Varize, les avant-gardes du général de Witt~ch avaient été refoulées par les gardes naLionaux de Varize et de Civry, et il avait fallu,
pour pouvoir pousser p]us avant, s'emparer
des deux villages, qui fuient d'aillems incendiés, après des scènes de massacre révoltantes~
Les lignes d'étapes de l'armée d'investissement de Paris étaient constamment harcelées
par des groupes francs, qu'il fallait pourchasser, bien que, par suite de la dispersion
de leurs efforts, ils n'obtinssent que des résultats locaux et de peu d'importance. Du
côté de Nogent et de Montereau principalement, leurs perpétuelles escarmouches étaient
devenues inquiétantes, et les troupes d'étapes
ne pouvant suffire à les refouler, le Prince
royal avait dû envoyer contre eux une colonne
volante forte d'un bataillon, d'un demi-Jscadron et de deux pièces 8 • De même dans l'est,
dans le nord, dans l'ouest, la défense locale
se manifestait par de petites actions quotidiennes, et qui montrent ce qu'on aurait pu
faire, avec une organisation plus complète
et mieux centralisée.
Aussi esl•ce avec une colère non dissimulée que, dans un des numéros de son Journal
officiel (novembre 1870), l'état-major allemand insérait les lignes suivantes, tout à
l'honneur du peuple français : " A toutes les
distances et de toutes les maisons dans la
campagne, nos ca,,aliers sont assaillis de
coups de feu; à leur approche, le laboureur
isolé jette sa bêche, empoigne son fusil à
terre à eôié de lui, el fait feu. Chaque maison devient une petite forteresse, chaque
homme en blouse, un franc-tireur. 1&gt; Et il
ajoutait : &lt;&lt; Ce n'est que par une sévérité
draconienne qu'il est possible de mettre fin
à cette manière tralh'esse et infânie de faire
la guerre, et de donner satisfaction à nos
troupes . »
Sévérité draconienne, soit. Mais qualifier
de traitre et d'infâme l'homme qui défend le
sol de ses ancêtres, sa chaumière, sa famille
et son foie.r, c'est abuser étrangement de la
licence permise au vainqueur, ou se méprendre absolument sur les droits que confère aux nations le souci légitime de leur
indépendance et de leur liberté!
!.'-COLONEL

ROUSSET.

FRANTZ FUNCK-BRENTANO
~

L'Affaire du Collier
XVII
Le bosquet
LB lendemain était le
sept et huit heures du
soir, le comte de la
Motte et Rétaux de Villette vont, en voiture de
remise, chercher la nouvelle baronne d'Oliva
au Petit hôtel de Lambesc et partent avec
elle pour Versailles. Ils
arrivent à dix heures
du soir. La voiture s'arrête place d'Armes où
les voyageurs mettent
pied à terre. De son
côté Mme de la Motte,
dans une autre voiture
de remise, était passée
prendre le baron de
Planta et était arrivée
avec lui et avec Rosalie, ]a soubrette au nez
retroussé. Nicole est
conduite au logement
que la comtesse occupe
place Dauphine, chez
les Gobert 1 •
La demoiselle d'Oliva
est coiffée par Rosalie
sous les ordres et au
goûl de !!me de la
Hotte, une coiffure &lt;&lt; en
demi-bonnet 11. C'est I,
dame de la Motte ellemème qui l'habille :
elle lui passe une robe
blanche de linon moucheté, garnie d'un dessous rose, une (( robe
à l'enfant ll, appelée
alors &lt;&lt; ga ullr, 1&gt; ou
&lt;t chemise ». La comtesse s'inspire du portrait de Marie-Antoinette par Mme Yigée-

Avant de sortir, Mme de la !lotte jette sur
les épaules de sa jeune compagne un mantelet
de Vénus
blanc, en laine fine , et lui met sur la tête
une " calèehe blanche" en gaze d'Italie. Elle
J 1 aoùt 178 ! . Entre
revêt elle-même un domino moiré de taffetas
noir. Et l'on se rend
avec le comte de la Motte
ehez le plus fameux
traiteur de la ville pour
y souper et s'y donner
du cœur.
Dans le grand parc,
morne, désert, le silence de la nuit. On
entend seulement au
loin, dans l'ombre, le
bruit de l'eau qui joue
dans les bassins. Le
ciel est sombre, sans
lune ni étoiles. La baronne et ses deux compagnons ont marché
quelc1ues instants sur la
terrasse qui s'étend devant le château, dont
le grand rectangle ne
forme lui-même qu'une
masse noire dans la nuit
noire. Puis ils sont descendus vers le bosquet
de Vénus'. Ils y sont
entrés. Le bosquet, hlot~
li contre l'énorme mur
qui soutient l'escalier
des Cent-Marches, dans
ce bas-fond, est plus
sombre encore . Les
pins et les sapins, les
cèdres, les tilleuls, les
ormes qui le couvrent
de leur feuillage, mêlent leurs branehes.
C'est une voûte dont
les percées rencontrent
le ciel noir. Les charmilles font des rideaux
MARJE·ANTOINETTE, EN « GAULLE ».
épais de mélèzes et de
Tableau cte .l\1ADAME \'IGÎ:E·LE BRUN, (Apfar/ie11/ à Madame la CO~ITESSE DE BIRON,)
tulipiers et de buis
massif. A peine distin~

1. Z'io~rs de Tar·gcl, Biblolhè.que v. de Pttriis, 1fü .
de l.i rcserrc; Secu11d lll é111où·c /IO!ll' ltt ,tOlil'a,

p. l0- 11.
2. L·e,.pressio11 ( gaullc e, 1c11ail tlu 11101 gofe, ~ 1ètcmcnt de unit fait d'une ctoffe légCrc -» . 1Jiclio1111aire
d u patois de la Fla11dre (ra11raise. p.a.1· Vcrmc~sc.
3. C'est par erreur que plusieurs historiens placent
J,1 scè ne sur la terrasse du cliâtrau d 11'~u11·e~ dan~ le
lioStJllCl tics Bains d'Apollon. Elle a i·k r ccomtiluCt'

Le Brun, qui venait de faire sensation au Salon
·de 1785, où l'on avait effectivement vu la
reine vêtue d'une gaulle longue et blanche,
très simple, dont la mousseline et la batiste
faisaient tous les frais'!.

ici J'aprl:s les tlêpfüÎL]ons cl 1ulcrrogaLOircs du canli11al (le ll ul1an, de l\étmix dr, \ï!lellc cl de la d'Oliva,
les ml'nwirns de l'abbé George! cl la dèclaraLion, rlu
i nul". 1785, d'uu juif uommé ~alhan, lirocoutcur et
usurier. a tjlli la peli!e d'Oliva 1 qui était entre s,•s
palles. fit des confidentes quelques jou!'s après l'é1·é11cment. Rétaux, dans ses deux interrogatoires, celui
1p1'il rnliil di·s Sot/ arrrs!a1ion à Genève (Arc hives
drs A/F, l'lra119. 1 i\lém. cl d0t11111. 1 France 14DO.

f,, liû-H} . et celui c1uïl suLit tic.vaut les commissaires du \ 1,1rlcrnent (Campardon, p. 362),indfriuc 11cltcrne11l le bosquet de \'ênus. Une statue de Vénus
devait y être placée, au centre : cl le ne le ful pas,
mais it celle date, en prévision de te projet, le bosquet, aujourd'hui bosquet de la 1·cù1c, portail bi('n
le no~i de bosq1:ct ~e Vénus. Voir Aug. Jchan, le
laby1·111lht. de l_ usailfrs el _Je bo1&gt;quet de la ,·einc,
tkms l'e1·8a1llcs tllustrr, 20 Jan\'. WOI, p. 115-19.

�-

111ST0~1A _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __,

gue-t-on le carré d'une petile clairière, les d'Artois ! » C'est encore l\étaux de Villette.
allées el le rond-point du milieu. Ici le La demoiselle d'Oliva esl emmenée par le
silence est absolu. Seuls les oiseaux de nuit, comte de la )folle el le cardinal se relire
en volant, froissent les feuilles de leurs ailes : suivi de la comtesse.
bruissement qui surprend et fait frissonner.
Telle fut la fameuse scène dite du Losquet.
Nicole a vraiment peur et se serre au comte
Les quatre compères, ll. et Mme de la Molle,
de la Molle. Subitement, comme une ombre, nétaux et la d'Oliva, se retrouvèrent peu
arrive un homme, à qui le comte dit : « Ah l après chez la comtesse, place Dauphine, où la
vous rnilà! l&gt; et l'homme disparait. C'était d'Oliva passa la nuit. Ils étaient d'une gaieté
Rétaux de Villette.
folle. L'aventure avait réussi au delà de tout
On s'est arrêté dans une allée. Mlle d'Oli- espoir. On riait surtout de l'agenouillement
va, craintive, immobile, n'ose se retourner. du Cardinal'.
On prêle l'oreille. Les petites pierres des allées
Le jeune Albert Beugnot était le lendemain
craquent sous un bruit de pas qui se rap- rue Neuve-Saint-Gilles, ol1 il allendait agréaprochent. Trois hommes paraissent. L'un blement la mailresse du logis en compagnie
deux s'avance, grand, mince, serré dans une de la lectrice et dame de compagnie, Mlle
redingote, sous un long manteau, son grand Colson. (( CeIIc-ci ne manquait ni d'esprit ni
chapeau rabattu en clabaud sur le visage. de malice n, écrit-il. (( Je crois, me dit-elle cc
Mlle d'Oliva est poussée par le bras. Le comte ,, jour- là, Leurs Allcsscs occupée~ à do
et la comtesse se sont éloignés. Elle est seule. &lt;&lt; grands projets. On passe la vie à des conElle tremble autant que les feuilles des arbres : « seils secrtts ol1 le premier secrétaire,
la rose qu'elle tient s'échappe de ses doigts. " (!létaux) est seul ad:nis. Sa Hévérence le
Une lettre est dans sa poche, mais elle ne " second secrétaire (le Père Loth) en est
songe pas à l'en tirer. , L'homme au granJ &lt;&lt; réduit à écouter aux portes, et il fait trois
manteau s'incline jusqu'à terrr, baise le bas &lt;1 voyages par jour rue Vieille-du-Temple,
de sa jupe. Nicole murmure, elle ne sait pas, (( sans deviner un traitre mot des messages
elle n'a jamais su quoi. Le cartlinul, qui « qu'on lui confie. Le frocard s'rn désole,
n'est pas moins ému,croit entendre: (( Vous c&lt; car il est curieux comme une vieille dévote. &gt;&gt;
pouvez espérer que le passé sera oublié. J&gt;
« Entre minuit et une heure, poursuit
li s'incline de nouveau avec de~ paroles de IJeugnot, nous entendons enfin Je bruit d'une
reconnaissance et de respect, auxquelles la voiture d'où desrendrnt M. el Mme de 1,
demoiselle d'Oliva, &lt;1ui tremble de plus en Motte, Villette et une femme de vingt-cinq l.U
plus, n'enlend pas un mot. Brusquement un trente ans, blonde, fort belle cl remarquaindividu sunient en coup de vent : « Vite, Llement Lien faite. Les deux femmes élaient

deux hommes en frac; de sorte qu'on a,,ait
l'air de revrnir d'une partie de campagne. On
commença par des plaisanleries obligées sur
mon lêtc-à-têle avec !Ille Colrnn. On déraisonnait, on riait, on fredonnait, on ne se
tenait plus sur ses jambes. L'inconnue parlageail l'allégresse commune, mais elle gardait
de la limidité. ll Beugnot, sentant r1ue sa
présence gênait les joyeux compagnons et les
empêchait de parler librement de ce qui les
mellait en si bonne humeur, prit congé. Sans
le retenir, on Jui demanda de reconduire en
voilure Ia jeune inconnue.
&lt;c Comment donc, mais avec plaisir! &gt;&gt;
« La figure de celte femme, dit Beugnot,
m'avait jelé, dès le premier coup d'œil, dans
celte sorte d'inquiétude qu'on ressent devant
une figure qu'on est bien sûr d'avoir vue
rp1el,~ue part. En voiture, je lui adressai
différentes qucsiions, mais je n'en pus rien
lirer. Je déposai celte belle silencieuse rue
de Cléry. L'inriuiétude que m'avait causée sa
fi~ure était sa parfaite resseml.Jlance avec la
reine'.... l&gt;

XVlil
Premiers effets des bonnes grâces
de la reine.

vite, venez, voici Madame et Mme la corutesse

mises avec élégance mais avec simplicité ; les

nuhan dira lui-mème, par l'intermédiaire
de son avocat, Me Target, en quel état la scène
du Losquet avait mis son esprit : (l Après cc
fatvl ruoment, le cardinal n'est plus seule~
ment confiant et crédule, il est aveugle et se
fait de son arnuglemenl mème un inviolaLlc
dernir. Sa soumission aux ordres qu'il recevra
par la dame de h Motte s·enchaîne aux scnliments du profond respect et de la reconnaissance qui vont disposer de ~a v:e entière;
il attendra avec résignalion le moment où la
lJonlé qui rassure voudra bien se manifester;
mais en attendant il obéira à tout : tri est
l'état de son âme. &gt;&gt;
Mme de la Molle ne larde pas à mettre cel
état d'àmc en exploitation. Quelques jours se
si.ml à peine écoulés depuis l'entrevue du
Losquet, qu cllc fait savoir au cardinal que
1a reine désire un prompt secours de cinquante
milJe livres pour une famille d'infortunés
gen1ibhommes. Jeanne esl anxieuse : le
prince donnera-t-il l'argent ' '/ Rohan est heureux que la reine daigne avoir recours ii ses
humLlcs services. Comme il n'a pas la somme
sous la main, il l'emprunte au juif Cerf•Beer.
« \'os bons offices, lui dit-il, vous donnent la
certitude d'une protection de la plus haute
importance, pour ,·ous et pour Yotre nation "'. Jl
Le 2 l aoùt, il cinq heures du soir, le père
Loth était dans le cabinet de toilelle de la
comtesse - parfaitemenr, dans le cabinet
de toilette. Jeanne s'apprètait pour le souper
et le bon moine lui tenait compagnie. Cependant il lui trouvait l'air inquiet.
(( )jn souci '!...
- J'attends 50 000 livres d'une personne

1. DCclaralion de Rélaut de \'i!letle ii. Genè1·c, .1frclt.
des Aff. élr., )lém. et doc., France 1400. (" 69-74.
2. Sur celle ressemblance tous les conlcmµorai ns
011l d'accord. « li n'esl pas surpremnl , rl 'aprl:s mes

yeux , que M. le cardîual , dans l'obsrnritê, ait Jlll
i,rendrc la fill e d'Oliva pour la reine : même corporcnce, même pcau 1 mêmes cheveu x, une resscmbl:mce
de ph ysionomi e qu i m'o11t frappé. )) ~oies rlu dossier

Targe l, lliblinlf11lqm~ v. de Paris, ms. de la réscn ·e.
j, Mém. de Targcl, &lt;lan s le recueil de Be lle
d'Eti e 111·ill e, IV , 28-"20.
~- Grorgel 1 Il. 43.

1

B OSQU ET DE V É!'. US

(ou

Cliché J. Aubert et Cie, \'crsailles

DE LA REIN E) . -

ENT RÉE DU U.B YRINTIIE. -

n ·apres une estampe a ncie nne.

""' 2.50

w-

,

____________________________ L'

AFF.!11~E DU C01.L1E~ - - ,

qui doit me les apporter à ce moment et ce
délai me fait croire que la chose n'aura pas
lieu, ce qui m'aUligerait beaucoup.
Le lendemain, Loth apprit que les 50 000
livres avaient été réellement versées. La joie
de Jeanne éclatait :
&lt;&lt; A peine flltcs•vous sorti hier, que le
baron de Planta arriva avec la bonne nouvelle! ll
Et comme le Minime réitérait ses compliments :
&lt;&lt; C'est la reine qui a ordonné à M. le
cardinal de me compter cette somme et il a
ordre de Sa Majesté de me compter successivement 50 000 écus'. Il
C'est le chilTre que Jeanne elle-même a fixé.
Cependant elle jugea utile d'éloigner le prince
momentanément. Un petit billet à liséré bleu
vint tout à propos lui conseiller de se retirer
quelque temps en Alsace. Avant de partir,
Rohan recommanda à Planta, qui restait à
Paris pour les besoins de la correspondance
à liséré bleu, de remettre à !!me de la !folle,
pour la reine, tout l'argent qu'elle lui demanderait, ajoutant que, si la somme était d'un
chiffre élevé et le besoin pressant, il devrait
vendre des objets d'art et des meubles de prix.
Une nouvelle demande se produisit en effet,
mais, comme elle n'était pas urgente, le
cardinal attendit norembre pour envoyer de
Saverne à la comtesse une deuxième somme,
de cent mille francs cette fois, ·qui fut également portée par le baron de Planta'.
Nous avons vu dans quelJe gêne affreuse
se trouvait Jeanne de Valois en juin 1784 :
elle avail aliéné à celle date non seulement
sa pension de quinze cents livres, mais celle
de son frère le m.a.rin, dont elle avait le brevet
entre les mains; le père Loth négociait pour
elle un emprunt de trois cents livres afin
qu'elle pût payer son loyer. Or, en ce mois
d'aoùt 1784, ol1 est fait le premier versement
de cinquante mille livres, Jeanne place trenteneuf mille livres chez divers particuliers. En
septembre, elle charge son homme d'affaires,
le Père minime, de convertir en argent vingt
billets noirs de cent livres chacun de la caisse
d'escompte :;. En novembre, après Je deuxième
versement, elle achète d'un ancien contrôleur
de guerre, nommé Charton, au prix de dixhuit mille livres, qu clle paie comptant, une
maison à Bar-sur-Aube : une vaste maison
bourgeoise, avec entrCe rue Saint-llichel au
centre de la ville. On accède dans la cour par
une large grille s'ouvrant à deux battant5,
dont les gonds sont scellés aux murs de petits
pavillons s'élevant à droite et à gauche,
coiffés de toitures haules et pointues. La cour
s'étend en longueur. Dès l'abord, l'œil esl
agréablement charmé par une lerrasse garnie
de fleurs, exhaussée de quelques marches et

a. fait faire, masquent la basse-cour qui est fait faire plusieurs parures de diamants que le
dans le fond. Le corps principal du logis sieur Régnier lui a apportées à différentes
s'étend sur la gauche en entrant: cuisine qui reprises. &gt;&gt; L'argent complant qu'elle verse,
prend jour sur la rue Saint-Michel, vestibule, en prenant certains objets, lui permet d'en
antichambre, salle à manger, salon, deux acheter d'autres pour des sommes beaucoup
chambres, sellerie, et, dans le fond, l'écurie plus considérables. Au payement de cellespour les chevaux, tel est la disposition du ci l'avenir pourvoira. Elle est rencontrée
rez-de--chaussée. Toulcs ces pièces en enfilade, dans les galeries de Versailles fort parée :
se commandant l'une l'aulre, selon la dispo- elle dit que sa fortune s'est améliorée et
sition habituelle des vieilles" demeures, à que c'est par les bienfaits de la famille
l'exception de la sellerie et de l'écurie qui royale 5 •
n'ont entrée que sur la cour. Le corps de
Pllu à peu le ton de la société devient, rue
bâtiment de droite a beaucoup mùins d'éten- Neuve-Saint-Gilles, celui de la bonne compadue en longueur : il se compose, au rez-de-- gnie. Le comte de la Motte y fait valoir son
chaussée, de trois remises en vollte d'arrêt. talent sur la harpe, et l\étaux la heauté dè sa
Des fenètres on découvre la campagne, le voix, devant d'élégants connaisseurs. « Je
cours sinueux de la Dresse et de l'Aube entre rencontrai alors chez la comtesse, dit Beugnot,
les bouquets d'arbres où les saules mèlent le marquis de Saisseval, gros joueur, riche
leurs touffes vert pâle aux massses sombres et faufilé à la Cour; l'abbé de Cabres, condes aulnes sous les longs peupliers : la rivière seiller au Parlement ; Rouillé d'Orfeuille,
divise ses eaux contre les piles moussues des intendant de Champagne; le comte d'Estaing;
vieux ponts, elle miroite parmi la verdure un receveur général nommé d·Orcy et Lecoul•
grasse des prairies, au pied des coteaux de teux de Ja Noraye. l&gt; Ce dernier aspirait à
Sainte-Germaine où mùrit le Yin·mousseux I. supplanter le Père Loth, majordome de la
El à Charonne, près de Paris, Jeanne s'installe comtesse. On cùl laissé au !linime le soin de
une jolie villégiature, dans une coquelteLp,ro-- lui dire la messe.
priété, pour les parties de campagne. &lt;l etat
Nous pouvons reconstituer exactement l'as-

1. ;\'oi es de Targel d'aprës les indications 1lu
P. Loth,Bibl. v. d e Pa1·is ms. de laréscr\"C; déj&gt;osition
du P. Loth, H sept. 178â, A1·clt. uat. X-,? 8 / 1417.
2. !,'envoi des ccnl cînquanle mille livres, f:ait par le
Clll'dinaJ , ful nîê dans la suite par Mme de la Molle :
il est prouvé, non seul cmc11t par IC's déclarations du
cardinal de Bohan, mais par cell es du harnn de Planta
qui porta 13 somm e, par celles du P. Loth, par celles
&lt;l!!: Rélam qui écrivit les prl!Lcndues letLres ~c la
t'Clllc dcnrnndan l l'argent. ~lme de la Motte cl1t au
P. Loth e lil H!!t.mx que les sommes lui a\·ai culété rcmi•
se:,;. l,'cmoi est e ncore prou1·é par les acquisi!ions de

valeurs cl de maisons fuites alors pa r les b Molle et par
le luxe 1lonl ils s'entourent exactement en cc momr nt.
j_ Ceci de l'a1·eu de Mm e de la lloU c : M~moirc
de Mo. Doil!ot. Collection complè te, I, 60 ; CL rnterr.
tie Mme de la Molle puLlié par c~mparllon, p. ~77.
Mme de la llolte place il es l vrai, l'achat des titres
de renlc en juillet ; mai s comme elle J;ll_ace égalemcnL
eu juillet la ~cène du bosquet, le, fatl s Jcrn eurent
concordants.
4. Celle maison fu t achéLec le 10 thermidor an V
{28 juillet li07) au comte de la ~lotte par :Nicolas
Armand. Le corps de bàtimenl a di sparu par le pc r-

1

entourée de berceaux en vollte, aux plantes
grimpantes, qu'encadre une ligne de jeunes
tilleuls. Terrasse et berceaux, que la comtesse

de la maison, dit HosaUc, a été alors augmenté tant en meubles, bijoux, qu 'argenterie.
Dans le mois de novembre Mme de la !lotte a

-~.~-.-;;r:~:-.r~~~
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.r(V&gt;~ .
t'lid1 ê J.•\ ubc re t C'•, Yersa illcs

\'U E ACTl:ELLE OU B OSQUET DE LA REINE. - LA SALLE DES 'fL'LIPIERS.
D'après le dessin de L ARR UE .

cernent de la rue Annaml. (,'aile gauche forme aujnurtl1111i les uuméros 1, 3, ~ de la ru é Armand , cl 57 de
la rue N"alionalc (ancienn e ru e Suinl-)liehel); l'aile
droil e, les numCros 2, 4. 0 de la ru e Armand et
::iU de la rue 1' ali onale. M. Armand, qui fuL dëputC
de l"M1be de 18~/! â 1848, a dcssiué les pl1rns el la
pcrspecli1·c de lïrnmcuhlc avanl la lransforillali orl.
t:c,; dessins nous ont été communiqués a\'ec la plus
gracieuse oh:igeancc par nolrc d1slînguê co11frêre
.Il. Arlhur Tluh·cnol.
5. Têmoîgnage lin comte d'Ol omie u, dans sou interr.
tlu li nnil 178G. ,11-clt. na l., x~ ll/ 1417.

�..,

fflSTO'J{l.ll
pect du salon de Mme de la Motte 1. [nehaule
pièce en boiseries blanches, éclairée de deux
fenêtres montant jusqu'au plafond et se faisant
face, l'une sur la rue, l'autre sur la cour.
L'énorme poutre qui soutient le second
étage est apparente. La corniche est ornée de
la moulure à petits carrés qui caractérise le
stvle du temps. Les illustrations militaires du
grand siècle, Turenne et Tourville, sont représentées par des bustes en bronze sur socles de
marbre avec ornements de cuivre doré. Devant
la glace de la cheminée - une glace en deux
morceaux, dans un mince cadre en bois doré
dont l'ornementation est de perles et de dentelures, - une pendule marquant les secondes, les heures et le quantième du mois, en
marbre blanc, portant une statuette de la
Sensibilité, entre deux vases de Sèvres sur
pieds d'albàtre blanc. Les murs sont tendus
de hautes lisses à personnages; aux trumeaux,
des tapisseries plus petites à verdures. Le
mobilier comprend un canapé et six fauteuils
en tapisseries représentant les fables de La
Fontaine, et des chaises à dossiers ovales, couvertes de satin rayé à bouquet : le vrai style
Louis XVI. Aux angles, des &lt;! encoignures »
en bois laqué peint en vert d'eau, avec fleurs;
par terre un grand tapis d'Aubusson, et,
pour l'éclairage du soir, deux colonnes de
stuc « sur lesquelles sont des figures de bronze
tenantes chacune une girandole à trois branches de cuivre doré Jl. Mme de la Motte, vive,
alerte, charmante, parmi ses invités, va de
l'un à l'autre vêtue d'une « anglaise ll gorgede-pigeon et d'une jupe de soie rose.
Notre petite baronne d'Oliva continue de
paraitre quelque temps rue Neuve-SaintGilles, mais bientôt on la rebute. Mme de la
Molle ne la trouve plus d'assez bon genre.
Elle lui reproche de ne pas s'être comportée
décemment chez le baron de Lilleroy, officier
aux gardes, où elles furent déjeuner ftnsemble,
et d'avoir dit des indécences chez Mme de la
Fresnaye qui les avait priées à diner. En
outre, sur les quinze mille livres promises à
Nicole, Mme de la Motte n'en a versé que
quatre mille et ne désire pas en donner
davantage.
Jeanne s'occupe de marièr sa sœur MarieAnne, &lt;! bien blonde, bien fade, fort bête &gt;&gt; ,
dit Beugnot, très fière elle aussi d'être petitefille des Valois. Nous l'avons vue se sauver
gaiement avec sa sœur de l'abbaJe de Longchamp; mais, depuis, elle s'est retirée au
couvent de Jarcy, près de Brie-Comte-Robert,
où l'abbesse, Mme de Bracque, l'a 'prise en
affection. Mme de la Molte a trouvé un beau
parti, le comte de Salivet de Fouchécourt, et
en écrit à Mme de Bracque. Mais il faudrait
queMarie-Annevint demeurer quelque temps
auprès d'elle. « Il paraît que ma forluue
apparente, écrit-elle, a fait naître en ma sœur
des soupçons offensants pour moi. li lui serait
1. D'après la piêcc même qui esl encore aujourd'hui
conscl'vée, et l'inventaire du mubiliel' fail les 9, 10,
12 sept. 1785. Arcli. 11at., x~. B/ 1411 .
'2. Doss. Targe!, /Jibl. ,,. dr Paris, ms. de la réseL·,•c.
3. Confronlalion du il mars I i~G. , !rd,. 11al. , X',
B1Ht 7.

facile de connailre la source honorable d'où
elle me vient. JJ
Cependant Jeanne n'en continuait pas moins
de se présenter au cardinal comme réduite à
l'indigence et à obtenir de lui, de temps à
autre, quelques louis, comme auparavant•.
En somme, quel chemin fait par la petite
mendiante que Mme de Boulainvilliers écoutait
sur le marchepied de sa voiture, chemin fait
grâce à son énergie, à sa volonté, à son esprit
d'intrigue! Que n'a-t-elle su employer dès
lors la fortune qu'elle avait su conquérir! Il
est vrai que le bien acquis de la sorte ne peut
profiter. Ce qui vient au son des fifres s'en
va au bruit des tambours. L'argP.nt est jeté
par les fenêtres. Puis l'ambition est sans
bornes : la médiocrité, même dorée, ne saurait convenir au sang des Valois. De nouvelles
ressources sont nécessaires.

XIX
Délicate énigme.
Dejà, sans doute, l'on se sera posé laquestion : quel était le caractère des relations
enlre le cardinal et Mme de la Motte?
Tous les historiens ont été jusqu'à ce jour
d'accord sur ce point et nous allons nous
mettre en contradiction avec eux tous. Pour
établir que le cardinal désirait et obtenait de
)[me de la Motte ses plus précieuses faveurs,
deux témoignages sont invoqués. Le premier
est celui de Mme de la Motte elle-même
devant les conseillers instructeurs du Parlement; le second est la relation deBeugoot, à qui
la comtesse montrera dans la suite un paquet
de lettres que lui aurait adressées le cardinal.
Nous récusons Mme de la Motte. Elle aura
un intérêt 1mpérieux à parler ainsi devant
le Parlement. Ce sera son unique moyen de
défense. L'instruclion lui demandera d'où
était venue la fortune prodigieuse qui, tout
d'un coup, avait surgi sous ses pas : &lt;&lt; J'étais,
répondra-t-elle, la maîtresse du cardinal. »
Ce fut d'ailleurs la manie de Jeanne de
Valois. On n'imagine pas le nombre d'hommes qu'elle accuse d'avoir été ses amants, ou
d'avoir voulu l'être, de gré ou de force.
Quelqu'un la gênait-il, ou lui déplaisait-il, ou
la contrariait-il, le trait ne se faisait pas
attendre : « Vous avez été, ou, vous avez
voulu être mon amant. J&gt;
Le cardinal niera avec tant de âignité, de
mesure, de force, qu'il est impossible d'hésiter entre les deux témoignages. Il y a plus.
Ayant un intérêt si grand à établir le fait,
Jeanne ne pourra apporter le moindre indice.
Les dépositions des domestiques seront contre
elle. Rosalie, confrontée à Rohan, reconnaîtra
que le cardinal n'est venu, en tout el pour
tout, chez Mme de la Motte, que quatre ou
cinq fois à Paris, deux ou trois fois à Veri. Confrontalion de nohnn à Belle d'I'.1ic11\'ille,

Arc!,. nat.,

x.•, Il/1Hi.

5. IJéclaralion 14scpl. li8:i,.lrch. 1111t., X2 , R 141i.
Il. « :"ious ou1•rons un grand coffre de bois de sandal rempli de papiers clc loulrs couleurs et de loules
dimension;. J'èla1s pressé d'en finir : je lui demande
s'il y a clans ces papiers des obligation, au porteur ou

sailles'\ visites faites la plupart devant témoins; aucune le ~oir ni de nuit~.
•
Rosalie ajoutera : &lt;( Pendant que M. le cardinal était chez Madame, la porte n'était pas
du tout fermée. &gt;&gt; Les rendez-vous, dira-t-on,
avaient lieu ailleurs : mais c'est précisement
chez elle que Mme de la Motte déclare avoir
comblé le cardinal de ses faveurs - et très
souvent.
Une autre indication, non moins concluante,
est fournie par ces secours de trois, quatre
ou cinq louis, que Rohan avait coutume de
donner à Mme de la Motte, depuis mai 1782
jusqu'à leur arrestation. Jeanne, qui sent la
force de l'argument, essaie de nier; mais les
témoignages de ses familiers, du Père Loth,
de la demoiselle Colson, sont encore décisifs.
Le Père Loth ajoute que Mme de la )lotte
avait imaginé de raconter à Rohan qu'elle
avait reçu de la reine un don de mille écus,
afin d'obtenir de lui des secours plus grands".
Si Jeanne e.û tété la maitresse du prince, peuton supposer qu'avec sa fortune, son caractère
généreux et prodigue à l'excès, alors qu'il la
considérait comme une femme du meilleur
·monde, amie particulière de la reine, il l'eût
réduite à des aumônes?
Quant à la prétendue correspondance que
Beugnot verra dans les mains de Jeanne de
Valois à Bar-sur-Aube, il en parlera ainsi :
« li est heureux pour la mémoire de M. le
cardinal que ces lettres aient été supprimées.
C'est une perle pour l'histoire des passions
humaines. Mais quel était donc ce siècle où
un prince de l'Église n'hésitait pas d'écrire, de
signer, d'adresser à une femme qu'il connaissait si peu et si mal, des lettres que, de
nos jours, un homme qui ,e respecte le moins
du monde pourrait commencer de lire, mais
n'achèverait pas jusqu'au bout. &gt;l Ce témoignage se détruit par lui-même. Le prince de
Rohan n'était pas homme à écrire de la sorte.
Est-il utile d'insister? Jeanne, avec son
imagination en ébullition perpétuelle et désordonnée, passa sa vie à forger des romans, des
correspondances surtout et à les remplir de
malpropretés. On reconnait son doigté à ce
que dit Beugnot. Pourquoi brù lera-t-elle ces
lettres dans une circonstance où elles auraient
constitué toute sa défense? - parce que les
lettres étaient fausses. Et pourquoi les ferat-elle auparavant lire à Beugnol 6 , qu'elle s'empressera quelques jours après de demander
pour avocat? - afin qu'il en témoigne quand
le contrôle n'en sera plus possible.
On observera encore que si ces lettres eussent été écrites par Rohan, celui-ci n'eût pu
s •exposer à en recevoir le cinglant démenti
devant le Parlement assemblé, au moment où
il niera toute relation intime avec la comtesse.
Car il ne saura pas alors, lui, que les lettres
ont été brùlées. Aussi bien, quand Rohan
répondra à son accusatrice avec autant de
des l,i Ilets de la caisse &lt;l'escomplc, et, sur ,a réponse
négalive, je propose de tout jclcr au feu, en bloc.
Elle insiste au moins pour un examen sommaire ; n~~s
y procédons fort lentemcnl ,le son culé, et 1u·i•c1p1lammcnl du mien. C'est li, qu·en porlaut des regard;
assez fugitifs sm· r1uelqucs-uucs des mille lettre; tl_e
)l. le tardinal de l\oban ... D llcugnol, ,l/é111oi,·cs, 1, !Ili.

1

t

:

___________________________________

L' .ArrAmE DU COLL'Œ'Jt. - - ~

Aye~ un

))l'lt

de déce11ce

El laissez là les catin., !

L'histoire suivra le jugement du
peuple, et nous quitterons nousmême cette matière, convaincu
de notre impuissance à relourner
l'opinion ;_

XX

rivière dépassant en richesse et en éclat tous
les bijoux connus. Ils avaient ainsi composé
Le collier.
un « grand collier en esclavage JJ , qu'ils
avaient espéré faire acheter par Louis X\'
Le joaillier de la couronne et de la reine• pour la Du Barry, mais le roi était venu à
était à cette époque un saxon, Charles- mourir. Alors ils avaient envoyé le dessin de
.Auguste Biihmer 5 • Ses magasins s'ouvraient la parure à la Cour d'Espagne: le prix avait
rue Yendôme. Biihmer avait conduit ses effrayé.
Après l'avènement de Louis XVI, connaisaffaires avec beaucoup de hardiesse, d'activité
et d'intelligence; mais, à l'époque de ce récit, sant la passion de la nouvelle reine pour les
ses facultés s'étaient affaiblies, et il s'effaçait bijoux, escomptant la réputation faite à
devant son associé, son compatriote Paul Marie-Antoinette de coquetterie et de folles
Bassenge, originaire de Leipzig, d'origine dépenses, les joailliers, dès 1774, présenfrançaise cependant, car il appartenait à une tèrent le collier au roi. Louis XVI en parla à
famille de réfugiés chassés par les sui tes de Marie-Antoinette, mais la reine, effrayée elle
la révocation de l'édit de Nantes. Les Bühmer, aussi du prix si élevé, un million six cent
comme on les appelait du nom du principal mille livres - c'était l'estimation des joailassocié, avaient acheté depuis des années, par liers Maillard et d'Oigny - le refusa.
Bühmer revint à la charge : il ferait les
toute l'Europe, les plus beaux diamants qu'ils
conditions les plus avantageuses ;
les payements s'échelonneraient à
diverses échéances, partie en rentes viagères. Il suppliait le roi
de faire l'acquisition. Ses iastances étaient d'autant plus pressantes
que, pour faire cette parure, il
avait emprunté 800 000 livres au
trésorier de la marine, Baudard
de Sainte-James. Les inlérèts, qu'il
se trouvait obligé de payer, devenaient pour lui un poids de plus
en plus lourd et qui devait, avec
le temps, entraîner sa ruine complète, mais la reine refusa encore.
Sa réponse au roi est demeurée
célèbre :
« Nous avons plus besoin d'un
vaisseau que d'un bijou. ll
De ce moment les plaintes de
Bühmer allèrent à tous les échos.
Il les faisait à tout venant. En
1777, s'adressant directement à
Marie-Antoinette, il se jeta à ses
genoux. Sa Majesté était suppliée
d'acheter le collier, sinon il irait
se préci piler dans la rivière. Et il
versait des larmes. &lt;( Levez-vous,
Bühmer, lui dit la reine sévèrement, je n'aime point de pareilles
exclamations : les gens honnêtes
n'ont pas besoin de supplier à genoux. J'ai refusé le collier. Le roi
a voulu me le donner, je l'ai refusé encore. Ne m'en parlez donc
plus jamais. Tàchez de le diviser,
de le vendre et ne vous noyez
pas. ll
Sur de nouvelles instances des
bijoutiers, le roi en reparla à la
reine devant Mme Campan. « Je
MADELEINE BRIFFAULT, DITE ROSALIE, FEMME DE CHAMBRE DE LA cmtTESSE me souviens, écrit celle-ci, que la
DE LA MOTTE. D'aprés une gravure du Catinet des Estampes.
l d
.
l
reine ui it que s1 rée lement
La scène qu·on roit sous le médaillon représente Mme de la lllotte et le marché n'était pas onéreux, le
Rosalie habillant Mlle d'Olirn.
roi pouvait faire celle acquisition
et conserver ce collier pour les
avaient pu se procurer, pour en faire une époques des mariages d~ ses enfants, mais

hauteur que de force, Mme de la Motte, qui
ne recule cependant devant aucun moyen de
défense, n'osera-t-elle rappeler cette correspondance; bien plus, elle n'osera pas invoquer le témoignage de Beugnot.
« J'ai hésité jusqu'ici, dira Rohan, dans sa
ronfrontation à Jeanne de Valois, le 2 i avril
1786, de répondre, par une répugnance bien
naturelle, à tout cc que Mme de la Motte a
tenu de propos à double entente sur ses rapports avec moi. Si elle ne se respecte pas
assez et veut faire croire même ce qui n'est
pas, je repousse comme je dois les soupçons
qu'elle cherche à accréditer . Je ne peux
d'aillC"urs, pour ce que je me dois à moimème, insister davantage. Voilà donc une
nouvelle atrocité, qui, accompagnée de toutes
invraisemblances, ne me laisse que la même
horreur que j'ai exprimée lorsque Mme de la
)lotte, à tant de reprises, a déjà
cherché à jeter des soupçons
odieux. L'invraisemblance rend
impossible ce qu'elle voudrait présenter comme vrai. Je ne peux
que détourner mes regards et ma
pensée de dessus une inculpation
pareille. D'ailleurs, j'observe que
Mme de la Motte a fait attendre
bien longtemps lacalomnie qu'elle
préparait pour excuser son mensonge, quand elle s'est vue contrainte à ne plus pouvoir le soutenir. &gt;&gt;
Autant que pareille chose peut
Nre tenue pour certaine - car,
comme dit l'autre, avecles femmes
on ne peut jamais savoir - , nous
sommes disposé à nous porter
garant des paroles du cardinal.
Mais telle est la force de la calomnie que, dè;; le premier éclat
du procès, se répandront des libelles, qui se passeront sous le manteau et se payeront au poids de
l'or1, où les amours de la comtesse et de Son Eminence seront
contés en termes inouïs, avec les
détails les plus graveleux ; des
recueils d'informations relativement sérieux, comme la Conespondance sec1·ète, affirmeront des
anecdotes qu'une plull_le qui se
respecte ne pourrait reproduire;
les nations protestantes applaudiront à la corruption du clergé
français 1 ; le peuple viendra chanter au prisonnier jusque sous les
murs de la Bastille :

1. Jomnal de Hardy, Bibl. nat., ms. franc. C\685,
p. 406.
2. Jlémofres du comte de la Motte, p. 9i.
5. Le seul conlcmpol'ain qni, à notre connaissance,

ait exposé le Yéritablc caractère des rclalions " toutes

blanches» clu cardinal de ltohan cl de Mme de la 3lolle,
csl l'auleur ile la Lettre à l'occasion de la délt-11/Ù,n
de S. E. JI. le cai·di11al, p, (i.

.... 253 ...

4. Arch. des Aff. ~l1·ang_., France 1309, f• 220 v
5. On prononç,ut a Pans : llocmcr, comme le
11rouve la graphie Bo!témer, Boëltme1·. qui revianl
dans les texlcs.
0

•

�. - - 1t1STO'R_1.Jt

_________________________________.

qu'elle ne s'en parerait jamais, na voulant p:is
qu'on pûl lui reprocher dans le monde
d'avoir désiré un objet &lt;l'un prix aussi
excessiF. » Comme les cnrants étaient encore
très jeunes, Louis XVI ne voulut pas immobiliser pendant de longues aonées une si
grosse somme et refusa définitivement la
proposition.
BOhmer connaissait le procureur grfléral
aux requêtes, Louis-François Achet, de qui
nous avons vu le gendre, Me Laporte, fréquenter ~hez la comtesse de Valois. M0 Laporte parlicipait n:èmc aux (&lt; affaires &gt;&gt; que
Jeanne entreprenait, et comme la comtesse
lui arnit montré, il lui au5-si, des lellres midisant de la reine, il avait une haute idee de
son crédit. Le 20 novemLM 1784, comme
on causait dans le salon de la rue NeuveSaint-Gilles et qu'il était question &lt;le bijoux,
L:iporte dit à Jeanne, sans parailre y atladlt'r
aucune importance, que, puisqu'elle était c11
si grande faveur auprûs de Sa àfajesté, ell..:
devrait bien faciliter aux pauvres bijouliers
BOhmcr el Bassenge la vente de leur collier.
C'était une lourde charge pour ces négrn.:ian1s
que de conserrer si longlemps un objet de
pareille valeur.
11 Ce collier, demanda Mme de la Molll',
l'avez-mus vu?
- Une vraie merveille, répondit Laporte.
Les joailliers de la couronne y ont travaillé
pendant des années, et, ne fùt-ce qu'au
point de vue de la valeur des pierres, c'est
un trésor. u
Et il offrit à la comlesse de lui amener les
Bohmer avec leur bijou. Mme de la Molle
accepta. Dans les premiers jours de dé~embre,
le beau-père, Achet, voyait les joailliers :
t( ~\'ez-vous toujours votre collier? vous
occupez-rous de le pb1cer?
- Oh oui! mais il faudrait quelqu'un qui
eût assez de crédit sur le roi ou sur la reine
pour les déterminer.
- Mon gendre, répondit Achet, a fait connaissance depuis quelque temps de la comtesse de la ~folle, de l'ancienne maison de
Valois. Elle se dit en crédit aupri•s de la
reine : il serait possible de Ja déterminer à
agir . !&gt;
Et les joailliers assuraient qu'ils donneraient I OOU louis à qui leur ferait vendre le
collier. Laporte était criblé de dcucs.
Quelques jours après, Achet revint trouver
les Biihrncr : Mme de la !lotte ne paraissait
pas disposée à intervenir, mais la curiosilé la
porlait à voir le collier'.
Le cardinal de Rohan se trouvait à celle
époque en AJsaee. Achet et Bassenge arrivèrent ainsi rue Neuve-Saint-Gilles, le 29 décembre, avec le précieux écrin. Il fut ouvert
devant Jeanne. Quelle surprise! Un étincellement de paillettes lumineuses se jouant
aux angles des pierres limpides, mille et
mille petites flammes mullicolore:,, ,•ires
eomme des éclairs, qui jaillissaient au
moindre mouvement.
1. Bibl. nat . , ms. Joly de Fleur/', 2088, f"' 529
. 2. C.elle ~latc est importm1te.A,·anl e retour du car~
limai a Paris Mme de la llotte avait dl·jà cngagP la né-

"---------------------------- L' .lfr'FJll]lE DU COLLTE]l

,

Le cardinal ne quitta Saverne que le
1~ janrier J78:5 pour revenir à Paris'· Le
21 janvier, Lt comtesse eut avec les joailliers
une deuxième entrt'.vue, en présence de
M' Arhcl. Elle leur dit que le collier serait
pcut-êrrc vendu dans quelques jours. L'acquisition en sera faite par un lrès grand seigneur. ime ajoute, el insiste sur ce point, notf'z la prudence, - qu'elle leur conseille
très virr.mmt de prendre directement arnc
lui Ioules les précaulions utiles pour les arrangements qn'on pournit songer à leur proposer. Quant h elle, clic ne wut en aucune
façon être mêlée à l'affaire. Son nom n'y doit
pas être prononcé. Les joailliers lui offrent
un bijou en reconnaissance du service rf'ndu.
Elle ne veut pas du cadeau. Elle n'en agit que
pour les obliger. Et elle s'oppose même à ce
qu'on ]a considère comme une intermédiaire.
Le 24 janvier, à sept heures du matin, frannc
retourne chez les joaillkr.:i arrc son mari,
pour leur annoncer la visite du prince cardinal de i1ohan. (( C'csl Lien ave1..: lui, insistet-elle une fois de plus, que VliUS prcndrrz
Lous les arrangements et toutes les précautions nécessaires. Gard, z-rous de lui dire riue
je me suis mêlée à l'affaire. Si j'ai pu vous
être utile, je me déclare surnsamment récompensée. n Et elle s'en va.
Peu après, arrirc le cardinal. Mme de la
~lutle lui a fait croire que la rt'.ine désire
acheter ce bijou, en catbettc du R1,i et à
crédit, se trou\'ant pour le moment démunie
d'argent. La reine paiera à échéances, avait
dit Jeanne de Valois, de trois ,en trois mois :
pour ce marché, elle a besoin d'un intermédiaire, d'un intermédiaire qui, par sa per-

sonne même et la haute considération dont il
est environné, sera une garantie aux yeux des

joailliers, craintifs de faire crédit d'une
sorçme pareille, el c'est au cardinal que ]a
reine a songé. &lt;&lt; Pour me déterminer, écrit
le prince Louis, Mme de la Motte m'apporta
une ldlre supposée de la reine, dans laquelle
S1 Majesté paraissait désirer d'acquérir le
collier et marquait que, n'ayant pas pour
l'instant les fonds nécessaires et ne voulant
pas entrer elle-même dans le détail des arrangements à prendre, il lui serait agréable que
je traitasse celle affaire, prisse toutes les
mesures pour l'acquisition et déterminasse
les époques de payement qui pourraient
convenir:;. » Comment le cardinal put-il
croire à la réalité d'une telle commission'? Un pamphlétaire du temps dit en termes très
justes :
&lt;&lt; On se persuade si facilement cc qu'on
désire t C'était une erreur qui n'eût pas séduit un homme ordinaire, qui ne se mire
que dans une eau tranquille, habitué à ne
calculer que des cho~l's du sens' commun,
donl les idées lentes et mesurées se combinent à chaque p:is ffuÏl fait : mais c'é1ai1
une erreur qu'on dt!vait penser avoir pu
cnlrainer l'esprit vif et agité de M. le CardinJI, en lui fai:;ant adopter, par penchant,
pas~ion même, un arrangement qui fût
propre à nourrir qu elque sentiment, quelque
vue nouvelle, dans les labyrinthes continuels
de son imagination 4• l&gt; Opinion que reprendront les magistrats qui, sous la direction du
procureur général, instruisirent avec beaucoup d'indépendance l'affaire du Collier :
« Le Cardinal n'a été que séduit, diront-ils,
il était dans le délire, entraîné par une ambition qui l'a égaré, c'est un esprit e:xa1té 5 • JJ
Rohan vient donc chez les Bohmer Je
24 janvier 1785. La parure ne lui semble pas
d'un joli dessin : elle est lourde, massh·e.
Celle fantaisie l'étonne de la part d'une
femme d'un goût alerte comme Marie-Antoinette. Mais, puisque c'est la volonté de la
reine, le marché est conclu . Le 29 janvier,
les joailliers sont reçus à l'hôtel de Strasbourg, el Bohan fixe les conditions auxquelles
le collier sera livré : un million six cent
mil1es livres, pa1'ahles en deux ans, par
quartiers, de six mois en six mois; le premier \'ersement de quatre cent mille livres
devant être fait par la reine le 1'' août 1785.
La livraison du bijou aura lieu le :1er février,
parce que, dit Jeanne, la reine veut le collier
pour la Chandeleur. Le cardinal met luimême ces conditions sur papier et les communique à Mme de la !lotte, afin qu'elles
soient soumises à la reine et ratifiées par
elle. Le 50 janvier, Jeanne revient. Sa
Majesté approuve Ie marché, dit-elle, mais
voudrait ne pas donner sa signature. fiohan
insiste, l'affaire est de conséquence et il lui
faut un mot d'écrit. Enfin, le 51 janvier, la
comtmse lui apporte, à l'hôtel de Strasbourµ,
une ratification du lrailé. C'est la feuille
même écrite par le cardinal et signée par les
Ilôhmer. En marge de chaque article, on a

gociati~n avec les bijoutiers .L'initial ive del'acquîsilion
des 61Joux ne peut donc être Yenue du card inal.
S. Ooss. Target, niûl. v. de Pm·is, ms. de la réserrc.

4. Lettre sw· la détenlio,1 d e S. E. il!. le cardinal, p. 14-15.
j, Bibl. mit., ms. Joly de Fleury 2088, f0 {ij , ·0 •

1

l

1

1

-- .J

1

mis le mot &lt;t approuvé J&gt; et au bas, en
- La reine les donnera )l, répond Mme de
manière de signature, c! Marie-Antoinette de la )folle.
France ». Jeanne de Valois ajoute : &lt;t La
Et elle sort, après avoir fixé au cardinal
reine, qui agit à l'insu du
roi toujours contrarié de
son penchant à la dépense, a expressément recommandé de ne pas laisser sortir le billet de vos
mains. Ne le montrez à
qui que ce soit. ))
La veille, Cagliostro
était rernnu de Lyon. Le
prince s'empressa de le
consulter sur l'affaire doJJt
il était chargé. &lt;( Ce Python, écrit l'abbé George!,
monta sur son trépied.
Les invocations égyptiennes furent faites pendant
une nuit éclairée par une
grande quantité de bougies dans le salon même
du cardinal. L'oracle, inspiré par son démon familier, prononç.a que la négociation était digne du
prince, qu'elle aurait un
plein succès, qu'elle mettrait le sceau aux bonlés
de la reine el ferait éclore
le jour heureu, qui découvrirait, pour le bonheur
de la France el de l'humanilé, les rares talents de
M. le cardinal. " Toul à
îait rasssuré, nohan, le
1er février au matin, écril
aux bijoutiers pour les
presser de livrer la parure. Ceux-ci d'accourir. Ils
remettentl' écrin et apprennent alors que le collier est
pour la reine, le cardinal
CoLLIER EN ESCI.AVAGE, DIT • LE COLLIER DE LA REINE
ne croJant pas enfreindre
D'après mie estampe contemporaine.
les volontés de la souveraine en leur montrant,
pour leur tranquillité, la
pièce signée : 1lfarie-Antoinette de France. rendez-vous pour le soir, à Versailles. Avant
Car Rohan était très Lon. Dans ce moment il de monter en voiture le prince Louis écrit
était heureux et voulait, dans sa bonté, faire encore aux IlOhmer pour leur annoncer
partager son bonheur. Le mème jour Mme qu'ils recevront les intérêts à courir jusde la Molle revient impatiente.
qu'aux divers versements; puis, muni du
« Le collier ?
bijou, il part. JI est accompagné de son
- Le voici.
valet de chambre, Schreibcr, chargé du pré- Sa Majesté l'allend aujourd'hui même. cieux fardeau. La brume du soir lombe sur
- Jè le porterai aujourd'hui même. Mais les larges avenues de la ville quand on arrive
les intérèts des sommes jusqu'au jour du au logement de la comtesse, place Dauphine .
payement?
Au pas de la porte, Rohan renvoie son valet
1. QuelquC's jours plus lar,I, Mme de la Motte &lt;l iL
à llohan que cet hom me s'appelait Desdaux. Elli!

empruntait le nom du garçon allaché à la chambrn
de la reine, a1ee lequel elle avait Jtné il r a
quelques années. Desdaux seul, en effel, dail
attaché à la fois it la chambre de la reine cl à la
musique du roi {grande chapelle, symphonie cl Yiu-loë)~st ici un des points du récit où la démons.
!ration peut être faite ..t·une maniCre précise. Mme de
la Houe apparaitra innocente ou coupable, selon que
ce sera Desdaux ou !létaux de Yillctle qui aura reçu
le liijou, Dcsclaux p(lur le do11JJC'r à la reine, l\élrtm

pour le lui remcllre à elle. Or, tous les lCmoignages
concordent pour démonlrer que cc ful Hétaux de
\ïlleUe : celui du cardinal qui reconnut un des 11ersonnages rlc la scène iJu bosquet oll Réla11x avoua
avoir figuré; celui de no~alie. la fémme ile
chambre, qui dCclal'C a\'oir dans ce moment ouverl à
Hétaux la JlOrlc qui èlait condamnée pour tout autre
r1u e pour ui; le témoignage de Desclaux lui-même,
qui affirme n'avoir jamais porté â Mme de la 1'1oUe
une lettre de la reilrn. el que celle-ci ne l'a jamais
chargé de remettre it la reine une boite remplie de
diamants. « La vêrité. dit-il dans son interrogatoire
du 2 dh:C' mlwc 17 85, t'Sl que dt•i1uis trois ans el

.., 255 ....

---.

et, prenant la boile, monte seul au premier.
Mme dr la Molle est chez elle. Elle a loul
ordonné· comme pour une comédie. fiohan
est introduit dans une
chambre qui a uae alcôve
en papier et communique
avec un petit cabinet par
une porte vitrée. Une
&lt;( lumière sombre&gt;&gt; Cclaire
la pièce. li me de la Motte
entremit dans les mains
du prince l'objet de ses
comoitises. Elle se contient.
« La reine, diL-elle,
attend le collier. lJ
Quelques minutes s'écouJent.
On entend les pas d'un
homme ·qui se fait annoncer :
" De la part de la reine! )J
Par discrétion, le cardinal se relire dans l'alcOve; mais il a rn la silhouette du personnage,
un grand jeune homme,
entièremenL habillé de
noir, figure mince, teint
pâle, le ,·isage allongr, les
yeux profonds el les sourcils noirs. A l'allure, il
reconnaît le même homme
qui, au mois d'août, avait
annoncé dans le bosquet
la promenade de Madame
el de la comtesse d'Artois. C'est en effet Rétaux
de Villette, qui s'est grimé. L'homme remet un
Lillel. La comtesse le fait
sortir alors jusque sur le
palier et, se rapprochant
du cardina], lui donne
lecture de la lellre. La
reine ordonne de remettre
le collier au porteur. Le
cardinal donne l'écrin, Mme de la !lotte le
tend au mes~ager &lt;Jtt'elle fait rentrer: Rétaux
le prend el port, la comtesse étant allée lui
ouvrir elle-même la porte.
Jeanne dit au cardinal que cet individu
était attaché à la musique du roi et à la
chambre de la reine 1 • A son tour, le prélat
prend congé.
Le soir, de retour rue Saint-Gilles, Jeanne
de Valois rccevail la parure des mains de
son amant.
demi je n'ai pas parlé à la dame de la Molle. »
Enfin, il sa coufrontation du 25 mars ·I ï86, Mme de
la Motte ful contrainte d'avouer « que la déposition
de "Desclaux contenail. la plus cractc vêrilé », el,
clans celle du 22 avril au cardinal, ~ue Desclaux
u'étail j:1mais ,·cnu chez elle, et qu 'il étiiil faux
qu'on ftil 1·enu chez elle chercher Il! collier de la
part de la reine; - ce qui ne l'empêcliera pas plus
lard, dans H?S MCmoires, de redire c1ue c'est Oesclaui:
qui porta le bijou ii la reinr. {/'te de Jeanne de
~afrit-Rémy, 1, 361.) Toutes les pîctes aux 1l1'cltivcs nationales, parmi
la procédure.

�'HlSTO'R._1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - XXI
Un supplément aux « Mille et une
Nuits».
Combien nous devons regretter qu'aucun
document ne nous révèle ce qui se passa chez
la comtesse de la Afotte, rue Neuve-SaintGilles, en ces premiers jours de février 178:i !
Le merveilleux bijou est grossièrement'dépecé
avec un couteau 1 , sur la table, les fenêtres
closes, les rideaux tirés, entre deux chandelles dont la lumière est rabattue. Le comte,
la comtesse et Rétaux de Yillette sont penchés sur ces richesses qu'ils enfouissent dans
lti fond des tiroirs à l'approche des domestiques.
Le mercredi des Cendres, 9 février, Jeanne
charge Rétaux de Villette de vendre des fragments du collier. Dès le 15 février, il est
arrêté les poches pleines de diamants. Les
historiens n'ont pas suffisamment mis en
lumière ce fait qui, à lui seul, dénonce cependant les voleurs. sans doute possible. Le
12 février, un juif, bijoutier au Petit-Carreau,
nommé Adan, était venu trouver lïnspecteur
de police du r1uartier Montmartre, J .-Fr. de
Bruguières, pour lui dire qu'un nommé
Rétaux de Villette colportait des brillants
chez les marchands et les juifs, les offrant à
si bas prix qu'on ne voulait pas les acheter,
soupçonnant un vol. Cel homme, disait
Adan, « avait l'air très suspect par son encolure )J et il devait partir incessamment pour
la Hollande, avec le brocanteur Abraham
Franc, pour y vendre des diamants. Adan
ajoutait que Rétaux lui avait promis, s'il lui
achetait ses premières pierres, de lui en procurer bien d'autres semblables et parmi lesquelles il y en aurait de très belles.
Bruguières fait une perquisition chez l'ami
de Mme de la Moue dans l'appartement, au
cinquième, qu'il occupe rue Saint-Louis au
Marais 2 • li l'oblige à une déclaration chez le
commissaire du quartier. Confus, hésitant,
[\étaux finit par avouer qu'il tient les dia1. Déclaration des bijoutiers auglais à c1ui les diamants furent vendus.
2. Au numéro 53. La ri;e Saint-Louis au llarais
correspondait à la portion de la rue de Turenne actuelle comprise entre la rue des FranLs-Bourgeois et
la rue Charlot.
:'i. Déposil. de l'insp. de Bruguières, 11 avril 178G.
4. )1 se prèsenla chez le joaillier Jefferys le 2:i avril.
Déposition de Jelferys, 19 di•ccmbrc t 78â, brochure
in-12. p. 51.

mants d'une dame de qualité, parente du
roi, nommée la comtesse de Yalois La Motte.
S'il a fait difficulté de donner son nom, c'est
que la dame l'a prié de ne rien àire. Encorr
s'oppose-t-il à ce que le nom qu'il indique
soit mis par écrit. On a vu plus haut que
Jeanne avait été surveillée par la police. On
savait qu'elle &lt;( faisait des affaires» et comme
on n'avait reçu aucune plainte en vol de
hijoux, on crut qu'il s'agissait encore là
d'une de ces affaires dont, moyennant bénéfice, il lui arrivait de se charger~. Jeanne de
Yalois en fut donc quille pour la peur, mais
l'aventure lui ouvre les yeux sur le danger de
négocier à Paris des diamants en trop grande
quantité. Elle décide que son mari ira se défaire en Angleterre de la majeure partie du
collier, et, d'autre part, elle insiste pour que
Rétaux aille vendre des brillants en Hollande.
Mais celui-ci ne se soucie plus de la commission.
La ~folle partit pour Londres le 10 ou
le 12 avril 4, en compagnie d'un capitaine
irlandais au service de la France, le che\'alier
Jean U'Neil. Celui-ci le mit en rapport avec
un capucin irlandais, Frère Barthélemy Mac
Dermoll, qui avait d'ailleurs séjourné dans la
maison de son ordre à Bar-sur-Aube. Mac
Dermolt avait été aumônier du marquis de
Noailles pendant son ambassade en Angleterre. Il était resté à Londres après le départ
du marquis, demeurant en communication,
à la fois avec le département des Affaires
étrangères et avec celui de la Marine, pensionné par l'une et par l'autre, ce qui donnerait à penser qu'il jouait en Angleterre, pour
le compte du gouvernement français, le role
d' cc informateur &gt;l, pour reprendre l'expression du temps 5 • La Motte· séduisait, dit Mac
Dermot!, par la distinction de ses manières.
Le capucin se lia avec lui et lui rendit de
grands services. Il nous a)aissé une précieuse
relation de ses conversations avec le comte
tandis qu'ils se promenaient au long des pelouses vertes de South-Kensington 6 • La Motte
était couvert de bijoux précieux : montres,
5. Bibl. 11at., ms. Joly de Fleury, 2088. f• 366;
Arcltivc.i des Afl'. élr., Mém. et coc, France 1399,

fo 248.
6. A1·ch. des .If{. éfrang., Mém. et docum., France
1399, f•• 2,ll-256.
7. Confronta lion de Victor Laisus, valet de chambre
ducomtede la)lotte, au cardinal de Rohan, 17 avril 178ti,
,frch. mit., X', o.'f ~17, el interr. du P. MacDermott
,tans le &lt;lo~s. forg~I, Bi!JI. ,,. de f'aris, ms. de la r,•;;;crve.

tabatières, bagues, boucles de brillants : et
il avait clans ses mains des diamants en quantité étonnante. II disait que ces pierres provenaient d'une boucle de ceinture, depuis
longtemps dans sa famille, bijou démodé et
dont il désirait se défaire. Il entra en rapport
avec les principaux bijoutiers de Londres,
Robert et William Gray, associés dans New
Bond Street, et Nathaniel JcfferJs, joaillier
dans Piccadilly, qui enverront dans la suite
leurs déclarations au procès. Le comte se
présentait les mains pleines de Lrillants du
plus grand prix. Quelques-uns, dirent les
bijoutiers, étaient endommagés, comme s'ils
avaient éLé arrachés d'une parure, par une
main hâtive et maladroite, avec un couteau. C'étaient les diamants du collier. Les
joailliers les reconn11rent plus tard aux dessins qui leur furent transmis par les soins de
Bohmer et de Bassenge. La llfotte les offrait
tellement au-dessous de leur valeur que, à
leur tour, les bijoutiers anglais soupçonnèrent
un larcin. lis firent prendre des informations
par l'ambassade de France, mais comme il
n'était toujours question d'aucun vol de diamants, ils consentirent à négocier. Ils achetèrent à La Motte des brillants pour plus de
deux cent quarante miJ!e liYres, payées partie
argent comptant, partie par une lettre de
change sur Perregaux, banquier à Paris;
d'autres, s'élevant à une valeur de soixante
mille livres, furent laissés par le comte entre
leurs mains pour être montés en bijoux de
diverses sortes; d'autres enfin, représentant
une somme de huit mille livres sterling,
furent échangés en hùte contre lès objets les
plus divers dont nous avons la liste: un assortiment de montres avec leurs chaînes, des
boucles de rubis, des tabatières à miniatures,
des colliers de perles, des pendants d'oreille
et une Lague en brillants, « un écran à feu,
un entonnoir et son verre, deux très belles
épées d'acier, quatre rasoirs, deux mille aiguilles, un tire-bouchon, une agrafe de chemise, une paire de pincettes à asperges, un
portefeuille de soie, une bourse, un grand
couteau à découper et sa fourchette, un syphon, des étuis pour cure-dents, etc. », et
toute « une pacotille &gt;J de perles et un lot
d'autres bijoux. Un collier à un rang et une
paire de girandoles remis par le joaillier Gray
sont, à eux seuls, estimés trois mille livres
sterling et la pacotille de perles à une valeur
égale 1 •
FR.\NTZ

(A suivre.)

FUNCK-BRENTAAO.

BARON HECKEDORN

L'opinion à Berlin en 1806
Il peut arriver que les annonces des journaux - je parle des annonces en dernière
page - reflètent l'opinion d'un pays; il suffit, pour s'en convaincre, de consulter la collection de la fameuse gazette berlinoise, de
flaude et Spener, dans la période comprise
entre septembre et décembre 1806. Ces Be1'linische Nachrichten 1Nouvelles de Bel'lin) 1,
dont chaque numéro forme un cahier de six
à huit feuilles, reproduisent des racontars,
des histoires de chiens écrasés aux quatre
coins du monde, des bavardages vaguement
scientifiques, mais ne contiennent pas un
article de fond, pas une discussion, rien qui
soit de nature à trahir les sentiments politiques du pays. En revanche, les petites annonces, dont un grand nombre sont fort amusantes, retracent avec une implacable netteté
la courbe de l'opinion.
Comme on sait, la guerre fut déclarée par
Ja Prusse le 9 août 1806.
A part quelques avis officiels, concernant
la ré,1uisition des chevaux, des voitures, des
fourrages, etc., etc., les journaux ne disent
pas un mot pouvant faire croire à des hostilités prochaines. C'est le 23 septembre seulement que le 1Titiq1œ théâtral de la gazette
de llaude et Spener, parlant du Camp de
Wallenstein, représenté le 19 au Théàtre
National, fait allusion à la guerre.
A partir de celle date, il semble que le
public berlinois s'emballe soudainement. Le
Camp de Wallenstein et la Pucelle d'Ol'léans, deux pièces qui fourmillent d'allusions
patriotiques et guerrières, ne quittent plus
l'affiche. En même temps, les journaux annoncent la mise en vente de brochures tendancieuses et de « portraits artistiques de
LL. MM. le roi et la reine, ainsi que de leurs
enfants royaux, œuvres de M. Dahling, dont
les pinceaux ont été guidés par l'enthousiasme du patriotisme et de l'art n, ainsi que
la prochaine apparition du Telegmpli, journal fondé par le professor Lan,ge.
Le 7 octobre, trois jours avant le combat
de Saalfeld, où devait périr le prince LouisFerdinand de Prusse, la gazette notifie la
mise eu venle d'atlas et de cartes. Le 9, on
l trouve une réclame qui persistera jusqu'à
la fin de l'année. Rédigée en français, elle dit
ce qui suit: « Les Dames Vincent de Genève
ont, à la sollicitation de plusieurs personnes
distinguécs, rétabli leur Pension, déjà si
célèl1re pour le Sexe. On s'adresse chez M. le

prJf esseur Molière, rue Française, n° 4:_; _ JJ Malheureusement, le même jour, l'officieuse
Le 11 octobre, à la drmantle g&lt;inérale, gazelle de llaude et Spener publie que, &lt;( suion joue la Pucelle d'Orléans. - En raison vant des nouvelles provisoires, l'armée du roi
des circonstances, le nommé Dieterici, édi- a perdu une bataille à AuerstœdL. On ne sait
teur, met en vente, au prix de 2 groschen, encore rien de précis, mais il est certain que
,c le numéro 3G du P1·e11ssische I/ausfremul S. M. le roi et ses frères sont en vie )J .
(l'Ami de la maison prussienne), dont voici
Malgré la teneur décourageante de ce comle sommaire intéres~ant: .\ux nobles guer- muniqué, la gazette continue à insérer des
riers prussiens. - Aphorismes. - Le Vau- réclames en faveur de nombreuses publicatour (fable). - Correspondance: Lettre du gé- tions patriotiques.
néral-lieutenant de Rüchel à M. de MalEn revanche, le 2 l octobre, il se produit
Lzahn, au nom de ses camarades. (Cette lettre un changemenl plus marqué. Ce sont des
contient notamment l'opinion de Son Excel- détails sur la mort du prince Louis-Ferdilenre sur... don Quichotte.) »
nand, puis un appel à la population, signé
Le général de Rüchel, auteur de ce pam- des membres du magist1·at:; de Berlin et
phlet coutre ... don Quichotte, est le même engageant les habitants de la ville « à s'absqui arriva trop lard à Iéna pour donner la tenir de toute manifestation hostile et de
mesure de ses talents militaires, mais assez à toute résistance contre les troupes impériales
temps pour se faire prendre 2 • Le même et royales françaises, afin d'éviter les mal11 octobre, Beaumgartner (éditeur à Leipzig) heurs les plus effroyables lJ ; ensuite, un rt'.•cit
fait connaitre qu'il met en vente c, les Ins- très circonstancié des séjours que Napoléon
tructions secrètes de Frédéric Il à ses géné- a faits à Bamberg et à Cronach; enfin, la
raux inspecteurs &gt;&gt;, et Werkmeister, à Ber- .note sui vante : &lt;( Vu mon départ pré•cipi té à
lin, annonce que le public lrouYera chez lui destination de Stellin, j'envoie mes plus cor« Six chants patriotiques n, au prix de six diales salutations i, mes amis cl connaisgroschen. Enfin, c, !'Arrivée de S. M. l'em- sances. Signé : 13reuvel, secrétaire intime au
pereur Alexandre 1°' à Berlin, en noir à un collège supérieur de la guerre. &gt;&gt;
frédéric d'or, en couleurs à deux frédérics
Les jours suivants, il n'est plus question
d'or, se trouve chez Philipson, Iagerstrassc, de gravures , de lithographies, d'ouvrages ou
40, à Berlin )J.
de chansons patriotiques : la cavalerie franLe U octobre, le jour même où se livraient çaise n'est plus loin de Berlin. Les Lhéàlrcs
les batailles d'Jéna cl d'Aucrstmdt, la gazelle ne chôment pas, mais le Camp de Wallenspublie: 1° un appel du roi à la nation prus- tein et la Pucelle d'Orléans ont précipitamsienne, et 2° un appel aux guerriers alle- ment quitté l'arfiche et cédé la place au Coumands. Aux annonces figure une réclame en sin de Lisbonne, à Eulenspiegel, à TphifJénie,
faveur du Preussische Ilcwsfreund, n° 57, à l'Abbé de /'Épée. à Be/monte et ConslancP.;
lequel glorifie le libraire Palm (fusillé par le 27, jour où Napoléon 1°" fait son entrée à
exécution d'un jugement de conseil de guerre Berlin, le programme comporte : /'Abbé de
« pour avoir propagé des livres et des bro- /' Jt11ée et Ale.ris ; le ma:-di 28,c'cst le fü11·iage
chures excitant les Allemands à la révolte n). secret que l'on joue; le 29, c'est l'hèdre.
Le 16 octobre, la l'ucelle d'Orléans tient
A partir du 1er novembre, la gazette et le
toujours l'affiche et la gazette reproduit le Telegraph commencent à publier des anmanifeste du roi de Prusse et l'annonce du nonces et des réclames en français.
Telegraph, journal des opàations de la
Le tribunal crimi ncl de Berlin ouvre le feu
911e1"re de 1806, « dont. le wcmier numéro par une longue lellre de 1·iiquisitio11 contre
paraîtra le 17 de ce mots et donnera Lo~1Le 22 prisonniers qui, profitant des événements,
salisfaction à l'Allemand, au patriote prussien se sont évadés des prisons de la ville. Concl à l'ami de la vérité ».
curremment avec lui, un sellier fait savoir
Mais, le 18, la situation change. Le 1'ele- qu' « on peut avoir toutes sortes de ceintures
graph, né de la veille, rapporte « que le de cuir vernissé pour 1 1/lt à 1 ':i/ 1 thaler,
prince de llohenlohe a battu les maréchaux au quartier du Werder &gt;J .
Soult et Ponte-Corvo (Bernadotte), leur a
Le 4 novembre, il y a déjà une demi-doutué beaucoup de monde et leur a pris zaine d'avis rédigés en français.
15,000 hommes et Loule leur artillerie ».
Le 15, cc un jeune homme, natif de Berlin,

1. Cc journal parai,sait trois fois par semaine les
mardi, jeudi N samedi.
'
2. C'est &lt;le lui qu'il est question dans le 8i• bullelin : " Autant les prisonniers français se louent des
Il nsses, autaul ils se plai~ncut des Prnssiens, surtout
tin général RiiclH'I, officier aussi méchant cl fanfaron
qu'il est inepte ~t ignor~nt sur le 1:liamp de bataille.
!Jcs corps prussiens qui se lrouva1rnt à la journée

ll'lt•na. le sien est c&lt;:lui qui s'est le moins brnl'Cmcnl
comporté .... En entrant à K~•n,gsberg, o~ a tyo~v~
aux galères un caporal franra1s, •1u1 y avait éle Jelc
parce qu'entendant les scdateurs de füich_el earlC\'
mal de l'Emprreur, il s'i•Lait emporté el al'a1L dcclarc
ne pas vouloir le souffrir en _sa présence. Le g~ncrul
Victor, qui fui fait prisonmcr da~s une c\ia1se de
poste, par un guet-apens. a 1,u aussi à se plarndre du

\'l. -

HISTORIA, -

fASC •

.;6.

traitement qu'il a rci:n tlu gi·ni•ral Hiichel, qui i•tail
o-oul'erncur tle Kœui!!Sbcrg. C'est cependant le même
frnchel qui, hlessé à la batai llc ù'jéna,,fut ac~alilé_dc
bons traitements par les l•1ran~a1s; c est IUI qu on
laissa libre, cl â qui, :rn lieu d'envoyer ~es g:ardes,
comme on devait le J'aire, on cnYoya des d11r11rgw11s. »
3. Les qu~trc patriotes qu_! avaient signé ce d~cumcnt s'appela1c11t: Büscl11ng, llullcr, Gerrcshc1m et l..:C,•ls.

�, - - 111STO'ft1.ll
souhaite de récévoir un emplacement pour
valet de chambre à une personne attachée à
l'armée française. Ceux qui en ont besoin

voudront bien remettre leur adresse cacheté,
signr O., au Conloir de la Gazette de flaude
ct Spcncr l&gt;. Un :rntrc fait savoir que (&lt; celui
qui ramenera à l'h0tcl d'Eicbhaum, 22, ]-leiligengeistslrasse, un chien de chasse,· tigré
noir, des oreilles noirs, un Collier sur lequeI
on trouve les Iiellres : A. JI. M., recevra un
Louis d'or pour Becompens J&gt;.
Dès le 25 octobre, messieurs les libraires
de Berlin commencent à Yendre des portraits
de Napoléon Je1•• &lt;! Le portrait très ressemblant de S. M. )'Empereur et Roi, Napoléon Jer, en buste, estampe gravée au trait
et coloriée, se trouve ,1 un écu l'épreuve chez
Lehmann, Probstgasse, Nr. 14 J&gt;.
Pour satisfaire à un besoin direct des soldàts, le &lt;c Véritable Taba~ de France se vend
chez le marcba~d Rodcnbeck, près du pont
du Spandau, Nr. 4 &gt;J .
'
Il serait dommage d'oublier le mécanicien
G. Winckler, rue des Chasseurs, Nr. 59, qui
cc construit toutes sortes d'instruments artificiels, enlr'autrts une plume imbue d'encre
qui écrit toujours; des marques de Whist de
nouvelle invention; des cachets pour cacheter
avec de l'oublie, qui découvrent si on a ouvert les lettres; des dents artificielles, individuellcs ou en gallerie entière; un instrument pour se nettoyer les dents, comme
aussi de l'encre ineffaçable pour marquer le
linge l) .
Un industriel nommé Papengulh fait savoir
que « des boutons pour la garde impériale

peut-on trouver dans la fabrique Spittelmarkt, Nr. 5 n, et Stohwasser et Cie annoncent que

cc

des Tabatières en papier m,kbé

avec le portrait très ressemblant de l'Empercur Napoléon sont à avoir dans notre ~fogazin Stechhahn, Nr. 6, comme aussi dans
notre Fabrique, Wilhelmstrasse, Nr. 98 ,i.
II
de soi que les réclames et avis concernant les « harnois de gueule )J tiennent
une large place dans la nomenclature.
Ainsi : « Mes pains d'épice français se
trouvent chez moi, Mittelstrassc, Nr. G, qu'à
la foire, dans la grande rue, devant la maison Nr. 58, Tackmann », ou : c&lt; Les célèbres
pains d'épice sucrés, français, d'Hambourg
et hollandais, se tr01ncnt de nouveau à la
foire, dans mon magazin, placé devant le
manège Iury lJ, ou encore : cc On vient d'élablir une chambre à vin dans la Krausenstrasse, Nr. 53. Outre de toutes sortes de
vins de bonne qualité, on peut avoir aussi
quelque chose à manger. 11
Le confiturier Lange amor~e lrl client dans
les termes que voici: &lt;( J'ai l'honneur d'annonccr au Public que mon exposition de celte
année représentera une scène intéressante du
quatrième acte du drame : l~s Hussites devant Naumbonrg. Je pourrai aussi fournir
au respectable Public de l'eau de cerises de
Basle et autres raîraîchissements de bonne
qualité. ll Le confiturier Weyde est plus bref;
-voici comment il s'exprime : « Que j'ai ouYert mon exposition annale, j'ai l'honneur
d'en avertir le public. L'entrée à deux gros
sera accepté pour payement. i&gt; Dès le ·15 noYcmbre, une colonne entière de la gazette

,·a

est remplie d'annonces en allemand, concernant des portraits de Napoléon, et même il
se trouve un libraire assez plat valet pour
insérer ce qui suit : rc Le Portrait de S. M.
Napoléon Jer, l'Empereur des Français, Roi
d'Italie, et vainqueu1· d'Allemagne, in-'~".
16 groschen. Ce porl1'ait, r11ti est le pluli
ressemblant de Lous les p01·lm.ils de cet Emperem· si grand et si unique, est copié à
Bel'lin et se vend dans toutes les Librafries. »
Après cela, il n'y aurait plus qu'i1 tirer le
rideau, mais il serait criminel de ne pas
reproduire 1cs quelques vers français insérés
dans la gazette du jeudi ! ! décembre 1806 :
A )JADEl!OISELLE WILLICII

(l'ai·

tt/1

Berlinois)

Vous i·trs jcunf', sage et belle,
Yous chantez comme PhilomNe.
.\.dorablc \\ïllicl1, aux sons de voire voix.
L'Amour quitte Cyl11C1·c et 1'oic sur vos traces.
Il l'OUS prend pour une des Grâces,
Vous les valez bien toutes trois.

Au lieu de rimer d'aussi détestables vers,
ce jeune Berlinois aurait mieux fait, semblet-il, de se joindre à ceux de ses compalriotes
qui s'efforçaient - inutilement, d'ailleurs de disputer aux armées de Napoléon Jer les
derniers lambeaux du royaume de Prusse.
Mais ce garçon pensait différemment.
A lire ses vers ainsi que les offres de service des commerçants berlinois, on gagne
quelque chose : on comprend l'état d'esprit
des Allemands, nos contemporains, qui s'étonnent qu 'au bout de quarante ans les Français n'aient pas encore oublié leurs départements perdus.
BARON

Je ne veux pas ometlre une bagatelle dont
je fus témoin à cette promenade, où le roi
montra ses jardins à ~larly, et dont la curiosité de voir les mines el d'ouïr les propos du
succès du voyage de Clichy m'empêchèrent
d'en rien perdre. Le roi, sur les cinq heures,
sortit à pied et passa devant tous les pavillons
du côté de llarly. Bergheyck sortit de celui
de Chamillart pour se mellre à sa suite. Au
pavillon suivant, le rai s'arrêta. C'était celui
de Desmarets, qui se présenta avec le.fameux
banquier Samuel Bernard, qu 'il avait mandé
pour diner et travailler avec lui. C'était le
plas riche de l'Europe, et qui faisait le plus
gros et le plus assuré commerce d'argent. Il
sentait ses forces, il y voulail des ménagemenls proportionnés, et les contrôleurs généraux, qui avaient bien plus souvent affaire de
lui qu'il n'avait d'eux, le traitaient avec des
égards et des distinctions forL grandes. Le roi

dit à Desmarels qu'il était bien aise de le voir
avec M. Bernard, puis, tout de suite, dit à ce
dernier : c( Vous êtes bien homme b. n'avoir
jamais vu Marly, venez le voir à ma promenade, je vous rendrai après à Hes marets. 1&gt;
Bernard suivit, et pendant qu'elle dura, le
roi ne parla qu'à Bergbeyck et à lui, et autant à lui qu'à d'autres, les menant partout
et leur montrant tout également avec les
grâces qu'il savait si bien employer quand il
avait dessein de combler. J'admirais, et je
n'étais pas le seul, celte espèce de prostitution
du roi, si avare de ses paroles, à un hon:ime
de l'espèce de Bernard. Je ne lus pas longtemps sans en apprendre la cause, et j'admirai alors où les plus grands rois se trouvent
quelquefois réduits.
Desmarets ne savait plus de quel bois !aire
flèche. Tout manquait et tout était épuisé. Il
avait été à Paris frapper à toutes les portes.
On a,,ait si souvent et si nettement manqué à
toutes sortes d'engagements pris, et aux paroles les plus précises, qu'il ne trouva partout
que des excuses et des portes fermées. Bernard, comme les autres, ne voulut rien avancer. li lui était beaucoup dù. En vain, Des-

l!ECIŒOOR!i.

marets lui représenta l'excès des besoins les
plus pressants, et l'énormité des gains qu'il
avait faits avec le roi, Bernard demeura inébranlable. Voilà le roi et le ministre cruellement embarrassés. Desmarets dit au roi que,
tout bien examiné, il n'y avait que Bernard
qui pût le lirer d'affaire, parce qu'il n'était
pas douteux qu'il n'eùt les plus gros fonds et
partout; qu'il n'était question que de vaincre
sa volonté, Pt l'opiniâtreté même insolente
qu'il lui a,·ait montrée; que c'était un homme
fou de vanité, et capable d'ouvrir sa bourse
si le roi daignait le Jlatter. Dans la nécessité
si pressante des affaires, le roi y consentit, et
pour tenter ce secours avP.c moins d'indécence et sans risquer de refus, Desmarets
proposa l'expédient que je viens de raconter.
llernard en fut la dupe; il revint de la promenade du roi chez Desmarets tellement enchanté que, d'abordée, il lui dit qu'il aimait
mfoux risquer sa ruine que de laisser dans
l'embarras un prince qui venait de le combler, et dont il se mit à faire des éloges avec
enthousiasme. Desmarets en profita sur-lecharnp et en lira beaucoup plus qu'il ne
s'était proposé.
SAINT-SIMON.

.,,,

BAR.ON DE MARICOURT

UNE SÉQUESTRATION AU XVII' SIÈCLE

.,,,

Catherine Denis
Pendant une soirée d'hiver de l'année 1693, auditoire considérable. Sa « plaidoirie pour
armées du Roi, chef de nom et d'armes de
M. Pierre Gillet', le fameux avocat, s'apprê!.. un gentilhomme accusé de rapt et d'enlèvesa maison, une des pJus considérables du
tait à souper en son austère '.dem~ure de la ment 11 permettait alors au public de connaiPoitou, et Mlle deJussac 2, sa sœur, qui vivait
rue des Noyers, paroisse Saint-Etienne-du- ·tre la déplorable histoire qui suit:
dans la pralique des œuvres. En ,·isilant les
Afont, à Paris, quand un coup de marteau,
Non loin de la maison de II. !"avocat Gillet églises et les prisons, Mlle de Jussac y renfrappé à Ja porte de Ja rue, suivi d'une demeuraient, en 1686, dans la rue de la Cacontrait souvent une dame également charibrusque irruption, vint mettable, laquelle était la femme
tre en émoi Mlle Catherine Godu
sieur Denis, établi docteur
rillon, sa femme, et les dixen
médecine
dans la rue Sainlneuf enfants issus de leur
André--des-Arts, YÎs-à-Yis celle
union, bénie de Dieu, lesquels
de la Contrescarpe. Bien que
s'attablaient dernnt la soupe
M. Denis fût d'humeur atrafumante.
bilaire et quinteuse, ses grandes
Quarante-deux yeux, y comconnaissances médicales le faipris ceux de M. et de Mme Gilsaient honorer de l'estime du
let, se tournèrent vers l'étranduc de Montausier', de Mme la
ger qui troublait leur quiéduchesse d'Hanovre, voire
tude, et demeurèrent admiramême de celle de Madame,
tifs devant un gentilhomme de
belle-sœur du Roi. Le ménage
bonne mine.
Denis possédait une fille faite
M. Gillet," connaissant à sa
à ravir et douée des qualités
vue qu'il avaitafl'aire à un hôte
précieuses du cœur et de l'esd'importance, se leva de table
prit. Elle accompagnait sa mère
en soupirant, prit et moucha
dans ses visites de charité, et
!"une des chandelles et s'en fut
de fréquentes rencontres avec
dans la salle de compagnie où,
Mlle de Jussac amenèrent entre
pendant une heure d'horloge,
elles un commerce d'amitié.
il écouta patiemment les paroQuelques visites s'échangèrent.
les de son visiteur tardif.
Apparemment, la pieuse Mlle de
Celui-ci se nommait messire
Jussac n'était pas fâchée de
Alexis de Jussac, chevalier,
faire connaître à son frère la
marquis de la Morinière, et veparfaite beauté de son amie .
nait l'entretenir d'une curieuse
Catherine était, il e~t vrai,
affaire, dans laquelle il priait
de condition médiocre, mais
Il. Gillet de vouloir bien plaises charmes suffiraient peutder sa cause.
ètre à dégager Jussac des liens
Dès le lendemain, !"avocat
qui l'unissaient à certaine marse me liait à l' œuvre et se plonquise de mœurs dissolues, vigeait dans l'étude de quantités
vant en état de viduité, à lade pièces de procédure que lui
quelle il avait promis mariage.
faisait tenir M. de Jussac. Il
!Ille de Jussac ne se trompait
s'écbaulTait à cette lecture, et
pas. A peine son frère eut-il
bientôt il parlait en faveur de
connu la fille du docteur, qu'il
sa partie, avec le talent et le
s'en éprit éperdument et larezèle qu'on lui connait, par-dechercha en justes noces. li
vanl le Parlement de Paris, en présence d'un lendre, ledit Il. de Jussac, aide des camps el s'ouvrit à la marquise de sa passion, et celleCelle élude est c:ürai le ~u volume ; En mm·ge
,le 110/re llisloire , par le baron de )lariconrl, édilë.
à la Lihrai1·ie Emile-Paul. Pnx : 5 francs.
Soi:ncr.s. - Archives de la famille Gillet de la
flcnommière, Plaidoyers de ~I. Gillet.
i. l.a famille Gillet, connue dans les fastes de ln
magistrature, a donné plusieurs juriscofüultes de
marque au Pa rlemen t de Pdris, un doyen des procureurs dudit Pulemcnl, uuleur du code Gillet: un
prl'sident du Conseil souvera in du Roussillon, uo
èche1'În ,le Pnris, etc. l,'un d'eux, avocat de talent,
Pierre Gillet, seigneur de la Renommière, épousa

Catherine Gorîllon, fille d'un conseiller au Cli:111:let,
&lt;jui lui donn:i ,,ing-t-deux enfants. (n grand nombre
d'entre eux sun•l•curcnt. Une ll·,1dition comervée
dans ln famille veul que Mme Giliel ail un jour
com·iP, à souper une dame de condition qu'elle
n'nvait point vue depuis dC' longues annécB. « \'cncz
dans ln soirée, lui aura il-clic Jit; venez, Madame,
partager noire modeste souper el soyez assurée que
nous demeure1·ons en famille. »
Or, lori&lt;que la dame de condition s'en fut dans la
rue des ~O)ers, elle exprima ses regrets de ne point
êlre parée quand elle fut en face d'un forl nombn·ux cOuYerl. « Je vois, dit-elle à Mme Gille!, que

vous me faites une méchante affaire, car vous avez
c~ soir une société des plus !l considé~ables i. Dans
l'instant qu 'elle se courro~ça.il'. lli:ne Gillet la _rass~ru
en lui rli~a 11 t qu'elle avait ete nngt-d~u~ fois merc
et que bon nomlire de ses enfants cla1ent encore
en l'ic.
On lit une anecdote du même genre concernant
une famille bretonne, compûsCc d_e plu~ de. vin.gt enfants, dans les lUémoùe:s du géncral d Amlig11~ ...
2. llr-nriet te-Suzanne de Jussac de 1~ Mormiere.,
mol'te fille le 2K juin '1689 (carrés d'lloz1er).
3. Le gouverneu1· du Dauphin, époux de Juli~
d'Angenncs.

�~-------------------------

, . _ msTO'R,.1A
ci, bonne personne au demeurant et comprcn:ml qu'elle ne pouvait lutter contre les altrails sensibles de l'innocence, eut la sagesse
de déchirer la promesse de mariage &lt;[U'ellc
avait obtcnucdc son amant.
La famille Deni.;;, d'origine modcslc et peu
favorisée des biens de fortune, se montra tuut
d'abord ilalléc des avances du marquis. Le
docteur ne marqua point d'éloignrmcnt pour
ce projet, sans cependant recevoir dans sa
maison, par sé\'érité de mœurs, celui qu'on
destinait à ·m. fille. Ainsi le voulaient :tlurs
les baLiludes d'une bourgeoisie d'austère apparence. Quant à Mme Denis, clic ne fil pas
mystère qu 'clic aimerait assez avoir pour
gendre un h 1mmc de qualité. C'est la seule
imprrssion, manifestée par elle, que l'on
connaisse dans toute celle affaire où elle demeura tr~s effacée. Elle ne tarda poiat, du
reste, i, décéder.
Bientôt après sa mort, un ami de M. de
Jussac, le comte de Mauléon, grand seigneur
de Gascogne, fit à M. Denis l'honneur de rcnir
chez lui, en grand appareil, pour lui demandel' la main de sa fille au nom de son ami.
M. Denis agréa d'abord la demande el permit
à Jussac de « lui faire une visite en forme »,
,i;ite au cours de laquelle ledit Jussac pul
apercevoir celle qu'il aimait et entendre Denis
lui répondre celle phrase évasive :
- Vous me faites, monsieur, beaucoup
d'honneur, cl je penserai à ce que vous me
demandez ici.
Ces paroles, hélas! ' dissimulaient une défaite . Denis ne rnulait point marier sa fille.
Depuis la mort de sa femme, il \Î\"a.Ît sous le
charme d'une servante qui l"avait captivé, et

osera à peine, dans Ja cha!.leté de rnn langage, parler en srs plaidoiries de celle passion honteuse que Mlle Denis elle-même ne
voulait point révéler. Il est toutefois hors de
doule que c·est dans cette intrigue qu'il faut
rechercher l'origine des procédés iniques dont
le dorteur usa ,,is-à-,is de sa fille Catherine .
En effet, il "ne tarda pas à faire savoir à ~f. de
Jussac qu'il n·arail pas assez de biens pour
prétendre à fa main de sa fille. Le prétexte
était dénué de toute espèce de vraisemLlance,
car Catherine Denis n'élait point un bon
parti. Son père ne lui donnait pas de dol. Sa
mère n'avait laissé aucune espèce de fortune,
et, après avoir fait grand mystère sur la
situatioil pécuniaire de sa fille, Denis dira
plus lard qu'il ne peut rien lni donner de
son vivant et ne pourra lui assnrer que son
héritage après dfcès, afin qu'elle épouse
quelque homme de robe.
&lt;! Rare et merveilleux effort de tendresse
pour une fille unique, s'écriera alors le digne
M. Cillel, de tout lui donner quand on n'aura
plus besoin de rien! )J
D'autre part, au moment où il a fait sa
demande, Jussac élait apanagé d'une estimable fortune. li était riche à 5,000 livres
de rentes du chef de sa tante el de sa tante
feue Mme de !!aillé.
- Il rsl vrai, dit!!. Denis en avril 1G8G,
qnand on lui fait savoir l'état des biens de
Jussac; il est vrai, mais il est à peine gentilhomme, el je ne le puis qualifier &lt;[UC
d'écurer.
A une {poque où les litres nobiliaires possédï.tient aux Ieux de tous une incontestable
importance, la suffüancc de M. Denis porta

rés: comment! !Ille Denis est fille d'un médecin, cl de telles paroles petll'enl échapper
ii son p~re quand ma partie est l'aîné de la
maison de Jussac, qui tire son origine des
anciens comtes de Limoges par la branche de
Rochechouart? Sa généalogie, marquée pour
une des premières. et des plus illustres du
Poitou, remonte à cinq cents ans. Un de srs
ancêtres fut tué à Pavie, son trisaïeul a été
éle\'é auprès de- François Jer en qualité d'un
des enfants d'honneur que nous appelons aujnurd'hui menins. Il est allié aux premièrrs
maisons du roiaumc, entre autres à celles de
La nocbefoucauld, de Souvré, de Lavardin,
de Laval, de Matignon. li y a eu plusieurs
chevaliers de Malte dans cette maison, et
M. de Jussac, qui a été dans le service dès sa
première jeunesse, a mème eu l'honneur de
servir sous Monsieur I Par un malheur as~rz
ordinaire &lt;lans les plus illustres maisons, il
y a eu des detles dans la sienne, mais il lui
reste du Lien. On ne peut rien concevoir aux
prétentions de la partie adverse! )&gt;
füen, en effet, ne p~ut fléchir la rnlonté
de M. Denis. Ce que vopnt, sa malheureuse
fille s'en va, dans le courant du printemps de
168U, faire ses Pâques dans l'église de SainlGcrmain-Ic-Vieux, où elle retrouve Alexis de
Jussac, qui communie aYec elle pour obtenir
de Dieu la bénédiction de leur dessein. Denis,
à celle nouvelle, entre en fureur et accuse sa
fille d'avoir fait une communion sacrilège .
ci Eh! quoi, dit à cet égard U. Gillet, dans
un langage religieux qu'on aimerait voir
tenir à beaucoup de nos modernes avocats,
s'il en faut croire un soupçon odieux et criminel, on se sera présenlé avec un cœur impur à cette sainte table où l'on mange le pain
des anges! On aura profané, par des désirs
déréglés, le plus adorable, le plus sacré de
nos m) Stères ! On aura offert à Dieu, pour un
désir illégitime, un sacrifice auguste et redoutable devant qui tout tremble de crainte
ou de respect! Mais que le sieur Denis nous
regarde, tant qu'il lui plaira, avec des yeux
envenimés qui ont empoisonné ,jusqu'ici toutes
nos actions, on ne trouvera pas dans le public la même disposition à faire un crime de
l'acte de religion le plus respectable, cl celle
seule communion suffira pour justifier les
accusés. ))
Vers le mois de mai de la même année,
Denis, pour arracher du cœur de sa fille le
souvenir de celu~ qu'elle aime, la met au
couvent de Panlbcmont, d'où il la retire
quelque temps après pour l'envoyer aux FH!es
de b Miséricorde, dans l'espoir qu'on lui donnera la vocalion religieuse. A la .Miséricorde,
non plus qu'à Panthemont, elle ne voit personne sans un ordre écrit de son père. Dans
la situation de l'infortuné Jussac, il était difficile qu'il supportât patiemment de ne point
avoir de nournllcs Je Catherine. L'amour on le répète depuis longtemps en une phrase
stéréotypée - est fertile en expédients. Pcmr
tâcher d'entendre parler de celle qu'il aimr,
il prie une fille, nommée Uarie-Anne Masrnn, d'entrer comme pensionnaire à la Miséricorde. Elle y demeure douze à quinze jollrs
1

LE GRAND CHATELET.

qui, jalouse de 11lle Denis, cherchait, par les
moyens les plus perfides, à entraver son bonheur. Comme on le verra plus loin, M. Gillet

à son comble l'irritation des partisans du
marquis. (( Commcnl ! s'écria M. Gillet, quand
il connut, par la suite, ces propos immodé-

·et fait parvenir deux ou trois Jeures de Ju.:sac à sa compagne. J;e père, aux aguets, apprend hientOt cet in~ident et dépose une
plainte contre Jussac le 3 j:rnrier 10~7.
Cependant, comme les lettres (( étaient conformes à l'esprit de décence )), il est débouté
de cette plainte, et, au mois de mars miva11t, il relire sa fille pour la meure aux Ursulines de Sain le-.\ voye où elle est observée
plus exactement que jamais. De sorte qu'Alexis de Jussac, ayant pe:rdu jusqu'à l'espérance de pouroir même lui étrire, en C"st
réduit à chercher accès dans une maison dont
le quatrième étage a vue sur le jardin de
Sainte-A voie,
li y monle de temps à autre. Voilà encore
un de ses crimes aux yeux du père irrilé. Et
que pouvait-il, cependant, y aroir là de cri•
mine!? li voit quelquefois la demoiselle Denis
se promener avec d'autres pensionnaires,
sans pournir en être remarqué à cause de
l'éloignemrnt. li suit des yeux- faible con~olation - tous les tours qu'elle fait dons le
jardin. Il examine ses manières, son air, son
habillement; il écoule sa roix ,1ui parvient à
peine jusqu'à lui. Peut-être verse-t-il les
larmes de l'amour contrarié? llen vient enfin
à lrnsarder quelques bil1ets qui sont intC'rcrpiés. Ou n'y rencontre que la marque Je
l'estime et du respect, el, ct'pendant, M. D~nis contraint sa fille à écrire à Jussac qu'elle
ne l'aime plus. Le stilc forcé de la lellrc fait
assez comprt-ndrl! à celui-ci que cc n'est point
là le langage du cœur. De plus, comme la
demoiselle Uenis possédait un porlrait de lui
qu'on l'oblige à lui renroycr, il s'aperçoit
avec transport qu'elle a c,mscrvé l'original et
expédié la copie exécutée par elle, car elle
peint à ravir.
Que fait alors le médecin Denis? Il relire
sa fille en sa maison et l'enferme chez lui .
On fait rnystl·re aux domestir1ues eux-mêmes
de sa présence, et quand quelqu'un, dans le
quartier, s'informe qui est celle personne
invisible logée chez le sieur Denis, on répond
que c'est une dame de campagne qu'il soigne
d'un mal secret. Qui lui donne-t-il pour surYeillanle de ses acles? La ::enanle indignc)larie Pelil-qu'il dé.!-honorede son amour!
Celle frmmc, d'une réputation fort décriée,
la garde à vue, cl l'on im~gine aisément de
quels opproLres elle accaLlc Catherine Denis.
Marie Pelitjoinl la plus détcstaLle audace
au scandale de ses mœurs. Dans Je temps
qu'elle est dans la maison des Denis, elle
met au wond0 un enfant dont l'extrait b;:iplislairc porte qu"elle est &lt;( r~mmc de Jean de
La Motlrn, bourgeois dt! Tonnerre, le mari
absent J&gt;. Mais, quelques mois plus tôt, elle
prenait la qualilé de veuve de cc même Jeau
de la Mothe! Voilà donc Marie Petit veuve
avant la naissance de son enfant, puis ensuite
femme du même m;:l.I'i. A moins que le prétendu Jea11 Ll0 La Mothe ne soit ressuscité, on
aura peine à conœvoir deux qualités si 011posécs.
Quel éta;t le père de cet enfant? C\st cc
que n'osent affirmer d'abord les pièces de
procédure. Mais il est aisé de lire entre les

UNE S'ÉQU'EST'II.JITTON AU XV1l 0 Sl'ÈCLE -

lignes les soupçons qui se portent sur le sieur
Denis, malgré que, par respect filial, Catherine Denis n'ose accmer son père.
L'existence de l'infortunée devient intolérable entre son père et sa maitresse. Que ne

fcra-l-elle pas pour recouvrer la liberté!
Seule, s;:ins expéri('nce, sans conseils, elle
chcrchl' sans cesse l'occasion qui 1a pourra
servir, et quand celle-ci se présente, elle ne
la laisse point échapper.
11 chambre dans br1uelle on la tenait élait
la dernière d'une enfilade &lt;le plusieurs pièces.
Un jour où son père s'entretenait dans cette
chambre avec 1a Petil, on vint le quérir pour
une visile de malade fort pressante. li sortit
brusquement. Sa fille le suivit dans la salle
qui tenait à la chambre. La Pètil sui\·it aussi.
Comme Catherine, les yeux attachés sur le
portrait de feu sa mère, restait trop longtemps dans celle salle :
- fkntrons, dit Marie Petit avec aigreur.
Il fait froid ici.
Et, n'éiant pas dans la maison sur le pied
d'une servante, elle passa la première. Catherine, au lieu de 1a suirrc, retira la porte à
elle cl la ferma à douLlc tour .... La Petit
cria, hurla, frappa la porte à coups de poings
et à coups de pieds, cependant que Mfle Denis,
heureuse et tremblante, allait quérir l'l1ospitalité chez ~[me la marquise de Congnée.
parente du duc tle Afontausier, laquelle était
une amie et protectrice de sa dJfunLe mère.
Ceci eut lieu le 3 fé\-rier 1689, après une
longue sé{JllCSlration qui menaçait de ne
jamais prendre fin. Ilien qu'à cc moment
Catherine n'ait même pas vu M. de Jussac,
son père chercha à faire croire dans 1e puLlic
à un enlèvement cl déposa une accusation de
rapt contre le malheureux. JI eut même
l'audace, pour donner plus de force à son
accusation, d'avancer en juslicc que Jussai.:,
l'honnête Jussac, 1ui avait dérobé 400 pistoles.
Celui-ci, se reposant sur son innocence, ne
s'alarma p:&gt;int de celle plainte el se mon1ra
fort élonué quand, le 26 fcvrie~, il fut arrèté

~

cl conduit aux prisons du Chàtclel par décret
de prise de corps décerné bien légèrement
contre lui par le lieutenant criminel de Paris.
Denis fot très joyeux de cette victoire, mais
il s'alarmait de ne point voir revenir chez lui
sa fille qui, épouvantée à la pensée de rentrer
au domicile paternel, demeurait chez Mmcde
Congnée.
Jusqu'au 5 mai, les choses restèrent en
l'étal. L'inrortuné Jussac ne quittait pas la
prison, quand son cousin, le comte de Jussac,
gouverneur du duc du Maine, et qui périt
depuis à la bataille de Fleurus', el le marquis
de Congnée vinrent demander à Denis - la
démarche dut leur coûter! - s'il ne pourrait point se désister de sa plainte el faire
rdaxer leur parent.
- J'y consens, répondit le médecin, qu'il
fallait implorer, alors qu"on eùl été fort aise
de l'incarcérer lui-même. J'y comens, mais
rendez-moi ma fille.
M. de Congnéc promit Lien de faire ce qui
lui serait possible el s'adressa au duc de
Montausier, intermédiaire entre les deux
familles qu'il connaissait C:galemrnt. Le duc
obtint, à force 'de prières et de conseils, que
la demoiselle Denis rentrerait, non sans une
Yéritable angoisse, chez son père dénaturé.
C'est alors que celui-ci sa,·oura sa froide
vengeance. Il fit, il est vrai, élargir Alexis
de .Jussac, mais il ne ménagea point sa fille.
Sur-le-champ, il fit enfermer la malheureuse,
dont les appréhensions n'étaient que lrop
justifiées, dans la .Maison de 1a Proridenc\,
&lt;! communau!é établie pour recevoir, à 20 écus
de pension annuelle, de pauvres filles de
service justiu'à ce qu'elles aient lrouré une
condition. ,,
Il est aisé de conceroir la douleur el l'indignation de l'infortunée Mlle Demis quand
elle se vit entourée de personnes au5si grossières. l~lle écrivit à son père des lettres
touchantes, elle ne cessa de le supplier dl!
cha.ng~r son déplorable état, et le caracl~rl'
&lt;lu méJecin se révéla alors dans toute s 1
bir~arie. Jt sembla qu'il cùl pitié de sa fille.
t( Je comprends, lui dit-il en venant la vi~iter,
'luelle est mire angoisse préscntr, et je Yeux,
rna fil!c, vous mettre en meilleur lieu. 1~ A
peine s'était-il t!Xprimé lians ces termes, le
7 scplcm\Jrc 1G8~, qu'il cmmeni Catherine
dans un carrosse de lum::ge, sans lui dire où
il la menait.
La voiture roula pendnnt longtemps ....
Toul à coup, cil~ s'arrête derant une sombre
demeure. Un guichet ~·ouvre. Une femme
d'aspect revèchc fait entrer C11herine, et son
père s'esquive rapidement sans mol dire. On
lra\'erse un long couloir, un second guichet
s'ouvre encore. La voix rude d'une femme
du commun apprend à Catherine qu'il lui
faut changer de vêtements. La pauvre innocente s'imagine qu'on va l'habiller d'une
robe de religieuse, comme cela se pratiquait
alors vis-à-\'Îs des pensionnaires de quelques
couvents. Elle se dévêt en t,·cmLlant . Quelle
n\:sl pas sa stupeur c1uand on lui pr~sentc
1. Claude, comlc Je Ju~sac, ancien capitaine des
gardes du duc d'ûl'léans 1 morl en -1690.

•

�1f1STO'J{1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - un déshabillé de cou1'euse, composé d'une
Or, suivant un registre du temps, on appe•
La réfugiée s'empara du taffetas, et sitùt
seule pièce de bure noire, d'une grosse cor- lait ainsi dans la maison « de petits cachots qu'elle eut quillé la Providence, elle s'en
nette plate en manière de coiffure et d'un noirs, fort affreux, oit l'on couche sur une
fut chez la cousine Denis, qui s'émerveilla
long mouchoir de même, descendant jusqu'à planche enclavée dans le mur, d'où pendent
en voyant une repentie dépasser le seuil de
la ceinture!
de courtes chaines, pour le col, les pieds et sa maison. Son indignation fut grande quand
lnterdile à la vue de cet habit, immobile,
elle sut que c'était en pareille compagnie
le cœur saisi, elle tombe de faiblesse sur une
que demeurait Catherine, alors que son père
chaise, ne répondant que par des larmes aux
la disait morte au monde, ensevelie dans un
duretés qu'on lui dit en la dépouillant.
bon couvent à plus de cent lieues de Paris.
Toutefois, elle ignorait encore dans quelle
La nouvelle en fut vite répandue dans la
communauté de Paris on donnait aux pensionfamille. Denis fut considéré comme l'homme
naires un équipage aussi lugubre; mais elle
le plus détestable du monde, et ses parents
le sut bient(Jt, lorsque, entourée d'une troupe
Mposèrrnt une plainte contre lui. M. le Lieude filles vêtues comme elle, qui la traitaient
tenant civil de Paris s'empressa de courir au
de sœur et de compagne, elle apprit que
Refoge et, ayant cnlendu conter les malheurs
c'étaient les excès de la plus inràme proslide Catherine, il l'en tira pour la mener an
tution qui les avaient fait inlernn en ce lieu.
couvent de Port.nopl, sous la prolection de
Mlle Denis était enfermée à la Providenee _.
la supérieurP, la vénérable Mme de Harlay 1 •
dépen~ance du triste reruge de Sainte-PélaLa pauvre fille en pensa, dit-on, mourir de
gie!. .. Je laisse imaginer au lecleur et sentir
contentement.
par lui-même le trouble, le saisissement, la
Preuve du respect de 1a puissance paterdouleur dont elle lut frappée à celle nouvelle.
nelle à celle époque, M. Denis ne lut pas
L'art ne fournit point de traits assn forts ni
même inquiété. Sa fille se contenta de déposer
assez heureux pour peindre une situation si
une plainte pour prolester contre le mémoire
viYe. Quel séjour pour des oreilles chastes et
qu'il lui avait extorqué, et M. Denis 2, sans
un cœur innocent!
plus s'en occuper, ne craig-nit point de dire
La nuit venue, on la conduisit dans la
qu'il était fort irrité du commerce entretenu
cellule qu'on lui avait destinée. Qu'était-ce
par Catherine avec une fille de mauvaise vie,
alors que la chambre d'une fille repentie?
telle que celle qui lui avait ouvert les portes
Les pièces du procès nous permettent de le
du Refuge. C'était dépasser les bornes de
dire : " Les cellules du Dortoir de la Provil'audace, et M. Gillet le lui fit durement
dence sont de petites chambres qui n'ont d'esentendre, en disant qu'il ne fallait poiol
pace que pour une couche fort étroite et une
s'attendre 1&lt; à ce que Mlle Denis rencontrât
chaise de paille.A chaque porte est une petite
des rosières au mauvais lieu où son père
fenestre grillée et un trou par où l'on passe les mains. L'on donne à celles 11u'on enferme l'avait si cruellement recluse 1&gt;.
à manger. Chaque chamhre reçoit par cette plus ou moins de ces chaines, selon que la
Cependant, que &lt;lever.ait M. do Jussac?
fenestre et le trou la lueur d'une lampe qui faute est plus ou moins griève u.
Eut-il connaissance du séjour de ~a bienen éclaire quatre à la fois et. ne reste allumée
Une fille s'effrayerait pour de moindres aimée dans une maison de Elles repenties? Il
qu'autanl de temps qu'il faut pour se mettre menaces. Catherine Denis signa le mémoire
est permis de ne point Je croire, car des
au lit, après quoy l'on ferme toutes les portes sous promesse d'être mise de suite en liberté. pièces du procès il ressort que l'infatigable
en dehors avec de gros verroüils. J)
Cependant, prise d'un remords, elle allait le amoureux ne put lui donner aucun signe de
Ainsi enrermée, Mlle Denis ne put contenir déchirer au moment où son père quiuait la vie depuis un jour où, à la Miséricorde, il
ses gémissements. Le bruit en vint jusqu'aux maison. On le lui arracha des mains et lui avait fait tenir une promesse de mariage
oreilles d'une offi,cière qui monta pour lui M. Denis s'en fut, emportant le mémoire ... signée de son sang. Cette promesse fut enfin
dire que, si elle ne se taisait pas, on la met- et laissant sa fille au Refuge.
suivie d'un simnlacre d'exécution qui donne
trait en un endroit où elle ne troublerait
Deux mois encore elle y demeura. Sa dou- une idée des mœurs du temps.
le repos de personne. li fallait étouffer sur ceur et sa sagesse édifiaient ses indignes
Le 14 novembre 1692, Catherine, alors
l'heure des sanglots el des plaintes. Elle compagnes, et l'une d'elles chercha à la servir pensionnaire de Port-Roya], atteignit sa majos'était jetée toute habillée sur son lit et sa dans la mesure de ses moyens. C'était une rité. Aussitôt, elle adressa des sommations à
nuit tout entière s'écoula dans les larmes et fille qui avait purgé sa peine et qui allait son père et fit dresser, par-devant un notaire
l'insomnie.
quiller le Refuge. Catherine Denis s'ouvrit à convoqué dans l'austère couvent, un contrat
Combien en passa-t-elle par la suite de elle de ses malheurs, el la fille repentie de mariage entre elle et M. de Jussac, qu'elle
semblables! Que d'affronls elle subit! Que promît son concours à « l'honnête prisOJ\· ·n'at10it pas vn depuis bientôt sept ans et
d'amertumes elle dévora sans oser même Jes nière ii. Il s'agissait de prévenir les parents de qui ne comparut point à la cérémonie, n'ayant
adoucir par la trisle consolalion que l'on Catherine Denis de sa détention. Que faire? pas obtenu licence de rencontrer Catherine!
trouve dans la liberté de se plaindre! C'est li n'y avait point d'encre dans la prison. 11 signa l'acte dans l'étude du notaire, après
ce qu'elle conta par la -suite à ses parents Toute correspondance y était interdite!
que cette formalité eut été remplie à Porlémus, quand elle sortit de cet infernal séjour.
Catherine confia à sa compagne l'adresse Rosal par tous les parents de Catherine, son
Vingt mois s'y écoulèrent sans qu'elle en- et le nom d'une de ses parentes. Mais ce père excepté, el par !!me de Harlay.
tendit parler de son père et sans qu'elle pût renseignement verbal ne suffit point à éclaiEn face de cet événement, la colère du
faire connaître, à qui que ce soit, sa 5ituation rer la bonne pécheresse un peu bornée qui sieur Denis ne connut plus de bornes. Depuis
déplorable. Un jour, cependant, son père lui venait en aide. A chaque moment, e!Je longtemps s'échangeaient entre lui et la partie
vient la voir et ,·eut la contraindre à sianer
oubliait l'adresse indiqul,e... . Alors, avec Jussac de nomLreuses pièces de procédure,
0
un mémoire qui contient de calomnieuses lïngéniosité des prisonniers, Catberine s'avisa appels, contre-appels et autres, dont le détail
accusations contre I\1. de Jussac. Elle résiste. qu'un morceau de taffetas noir qu'elle avait
1. füêce de François de llarlay, archevêque de
- C'est bien, ma fille, lui dit M. Denis. dans sa misérable garde•roLe l'erait assez
Pans: elle fut cnsuifo ablics~e de l'Abbayc-au-J;ois, oi,
C'est bien. On va, pour lors, rous mettre au bien son affaire el, patiemment, elle y traça, clic porla les erreurs du jansënisme.
2. Elle appela aussi de la _sentence que son pêre
pain et à l'eau dans les Jacquelles, et vous y par le moyen de la couture, l'adresse et le
avait olllenue du lîeolenant civil, le 7 septembre 1689,
passerez le restant de vos jours.
nom de sa parente.
autorisant son iuterncmcut au fü•fuge.

UN"E S"ÉQUEST"J/,.JtT10N .JtU xv11, Sl"ÉCL"E - - ,

ici serait fastidieux. Disons seulement qu'en
recevant de sa fille trois sommations respectueuses, il fit paraître un mémoire calomnieux - véritable chel-d'œuvre de perfidie
- accusant Jussac de rapt, d'enlèvement et
de subornation. C'est à cette dernière accusation que répondit Gillet dans deux beaux
plaidoyers prononcés à la Tournelle en 169;;.
D'enlèvement et de rapt, il ne pouvait être
question, car, depuis sept ans, Jussac et Catherine vivaient éloignés l'un de l'autre dans
J'égale tristesse qui convient aux amants
contrariés. Gillet, à cet égard, se livre à quelques réflexions qui donneront idée de ce que
ce mot de rapt évoquait dans l'esprit des
juristes en un temps oll les difîérences sociales étaient chose d'importance.
&lt;c Ce qui fait proprement, dit•il, le crime·
de rapt ou ~ubornation, c'est le désavantage
et le déshonneu'r de l'union; et toutes les
ordonnances que nous avons contre le crime
de rapt et les mariages clandestins n'ont é1é
faites que pour empêcher l'inégalité des
alliances dans les mariages, car celle de 16:iU,
qui est la plus célèbre en la matière, dit que
c'est pour arrèler le cours du désordre qui a
troublé le repos de tant de familles et flétri
leur honneur par des alliances inégales et
souvent honteuses et infàmes. &gt;&gt;
Le cas de M. de Jussac est tout à l'encontre
de celui prévu par les lois. Bien plus, c'est
lui qui, peut-être, a élé C( suborné n par Catherine! Et cette hypothèse un peu osée se
développe sous la plume de Gillet, dans une
forme charmante, encore qu'un peu ironique,•
qui mérite d'être tout au long rapportée :
&lt;f Une fille séduire un homme plus âgé
qu'elle? La proposition paraît un paradoxe;
mais la séduction dont nous l'accusons est
une séduction fort innocente el nous ne pensons pas à nous en plaiqdre. Cette séduction,
c'est la seule force de son mérite, et, pour Ja
séduction du cœur, les filles les plus âgées
ne sont pas les plus à craindre. Elle avait
dix-huit ou dix-neur ans quand le sieur de
Jussac l'a recherchée. A cet âge, que les
charmes sont puissants! Peut-on dire qu'à
dix-huit ans et dans un âge plus jeune encore, une fille ignore l'art de plaire, l'art
d'engager, qu'elle est incapable de séduire?
Dans un âge où le premier usage que l'on
fait de sa raison est de se connaitre aimable
ou de se chagriner de ne l'être pas; dans un
ttge où l'on compte pour le plus grand de tous
les maux une maladie, parce qu'elle grossit
le teint, cave la peau et laisse quelques sillons
sur les joues; dans un âge où l'on perd tous
les jours tant de temps à consulter ce qui
sied ou ce qui ne sied pas; à étudier des manières engageantes, à composer son air, à placer une mouche, à rendre un sourire agréable,
à apprendre à ses }'eux le dangereux langage
qui, arec un regard doux et languissant et
des œillades tendres, porte le feu dans l'âme
la plus tiède? A quoi bon tous ces soins?
Pourquoi tant d'inquiétudes? El que veut di rc
tout cela, sinon que, dans la funeste science
de séduire les cœurs, presque toujours la
malice devance l'âge .... J&gt;

Tandis qu'en la chambre de la Tournelle,
M. Gillet prenait la défense du marquis de
Jussac, le &lt;1 Tout-Paris n d'alors s'intéressait
à ce curieux procès, fruit d'une obstination
paternelle que l'on a peine à concevoir.
!I. Denis avait de puissants protecteurs. Chacun s'efforçait vainement de le ramener à des
sentiments plus humains. Lo duc de Montausier lui fit entendre quelques paroles conciliantes. La duchesse d'llanovrc ne dédaigna
pas de lui représenter que li. de Jussac était
un parti de tout point avantageux pour sa fille.
Enfin, on parla de cette aventure en aussi
haut lieu qu'il soit possible, à la Cour! Madame, la célèbre Madame, duchesse d'Orléans, palatine de Bavière, s'en fut, un jour,
visiter Catherine Deni, à Port-Royal cl voulut
bien, après avoir Illandé son père, s'abaisser
jusqu'à faire de fortes instances auprès de lui
pour qu'il consentit à un mariage désiré par
elle, ::.econde princesse du royaume!
Tout fut en vain. Denis demeura dans sa
farouche obstination, que personne ne pouvait concevoir.
« Une conduite si outrée, disait Gillet, e:;t
certainement uae preuve bien convaincante
que le cœur de l'homme est un abime qu'on
ne peut sonder. L'on entreprend en vain
l'anatomie de celui du sieur Denis. L'on
fouille, en vain, dans tous les replis de cc
cœur, pour trouver la passion qui le domine.
C'était, d'abord, disait•il, pure amitié pour
sa fille ... . Met-on une fille au Refuge par
amitié? Est-ce la voie de lui trouver un bon
parti? .. . Aurait-il de la haine pour elle? Mais
quoi! un père haïr son propre sang, ses
entrailles, sa fille unique ... Serait•ce prévention! entètement? Porta-l•on jamais l'opiniâtreté, la bizarrerie si loin? Serait-ce grossièreté? mauvaise humeur?
« Quelle apparence qu'un homme éle,é
à Paris, qui a vieilli dans le centre de la politesse, n'eût pas corrigé ce qu'il y aurait eu
d'inculte dans son éducation ou de sauvage

Qu'est-ce donc enfin, si ce n'est ni amour, ni
haine, ni caprice, ni obstination, ni ,·engeance, ni amour-propre, ni intérèt, ni férocité naturelle? Ce pourrait être tout ensemble.
C'est peut-être un amas confus, un assemblage de diverses passions violentes, qui ont
produit un sentiment monstrueux, qu'on ne
peut ni concevoir, ni définir. 1&gt;
Pe11dànl que M. Gillot parlait ainsi, de
sourds murmures d'indignation se faisaient
entendre dans la salle, et quand Denis sortait
de la Tournelle, les huées de la foule le suivaient aussi dans Paris. Il est vrai que le
docteur portail le comble à son audace, li en
arriva;\ demander que M. de Jussac fùt con•
damné à mort comme suborneur. Ce que
YO)'ant, Gillet, rempli d'une juste Jureur,
se décida à dévoiler à demi au public les
honteuses raisons qui motivaient l'attitude
de Denis envers sa fille. li s'indigna d'abord
do l'obstination de Denis. cc Quel est donc,
s'écria-t-il, cc crime impardonnable, aux
yeux d'un père? Règle-t-on comme on veut,
au gré d'autrui, les mouvements d'une pas•
sion impérieuse qui fait la loi à toutes les
autres passions? Se défait•on ainsi d'un sentiment opiniâtre qui se nourrit de difficultés
et d'espérances?
({ C'est un torrent qui grossit, qui acquiert
de nouvelles forces contre l'obstacle d'une
digue, un brasier que le vent de.s contrariétés enflamme davantage, un l'eu qui n'était
qu'une étincelle dans sa naissance et qui
devient un grand incendie dans ses progrès ....
&lt;c Et maintenant que le sieur Denis porte
la fureur jusqu'à demander le sang de ma
partie, suis-je obligé, sans trahir mon ministère, de garder toujours, avec ]a même
retenue, des ménagements qui n'ont servi
qu'à rendre notre accusateur plus hardi, plus
emporté, plus téméraire? Ce qui a perverti si
indignement le cœur de ce père inhumain,
c'est une brutale passion qui a donné aux
enfants du. crime toute l'affection, toute la

L'ÉGLISE DU COUVENT DE PORT-ROYAL, AU FAUBOURG SAINT-JACQUES,

D'aprês la gravure ae l.

dans son tempérament 1L'imagination s'épuise
en rénexions inutiles, l'esprit se perd à chercher le ressort d'un mouvement si déréglé.

.... 262 --..\1

263 ""

MAROT,

tendresse paternelle, et n'a réservé pour la
fille unique et légitime qu'une aveugle insensibilité, qu'une cruauté inouïe .... l&gt;

�, - filSTORJ.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Ainsi donc, l'enfant de Marie Petit, soidisant femme de Jean de La Molhe, est, à
n'en pas douter, le fruit ou l'un des fruits du
honteux commerce du médecin Denis et de
sa servante! li faut que Gillet soit poussé
jusque dans ses derniers retranchements pour
dévoiler cc crime, que l'honnête Catherine
voulait cacher à tous .. L'agent de toute cette
ttSnélireusc intrigue, c'est la Petit qui non
seulement est jalouse, comme on l'a vu plus
haut, de la fille de son amant, mais qui, par
de sourdes menées, cherche à la faire interner
dans un couvent pour le reste de ses jours.
Son fils illégitime bénéficiera de celle habile
mesure.
Quand les _juges et le public curent la parfaite connaissance des &lt;&lt; dessous ,, de ce scandaleux procès, l'affaire ne traîna plus en longueur. La dernière et brillante plaidoirie de
M. Gillet, en date du 11 avril 16\J:i, soutenue
contrccelle de M. de Betz, en faveur de Denis,
acheva de perdre le mauvais docleur dans l'es-

prit de la foule et des membres du Parlement.
Par un arrêt du 6 juin de la même année,
il fut ordonné &lt;&lt; que l'écrou d'emprisonnement du sieur de Jussac serait rayé et biffé,
la détention de la demoiselle Denis, en la
maison de Sainte-Pélagie, déclarée injurieuse,
tortionnaire et déraisonnable, et que M. Dorijat, doyen des conseillers de la Cour, se
transporterait au monastère de Porl-Hoyal
pour saYoir si elle persistait dans son désir
de mariage ,, .
M. Dorijat se transporta à Port-Royal, cl
comme Mlle Denis lui dit, avec une certaine
véhémence de paroles, qu'elle persistait plus
que jamais dans ses desseins, la Cour ordonna,
le 22 juin 1695 :
(( Qu'il serait procédé à la célébration du
mariage d'entre elle et ledit de Jussac,
nonobstant toutes oppositions ou appellations
failes ou à faire! ll
On imagine aisément que Catherine ne se
fit poinl prier pour quiller Port-Royal, quand,

avec sa bienveillance habituelle, la vénérable
Mme &lt;le Harlay vint lui marquer qu'elle était
libre.
Comme dans les contes de Perrault ou de
Mme d'Aunoy, les tristes arentures qui précèdent se terminèrent par un heureux hymen.
Après sept années de constance et d'amour
contrarié, les deux amants s'épousèrent en
justes noces, et il y a tout lieu d'espérer, bien
que l'histoire demeure muette à cet égard,
qu'ils vécurent longtemps et qu'ils eurent
beaucoup d'enfants.
Quant à l'honnète M. Gillet, qui joua un
peu dans tout ceci le rôle de la l'éc bienl'aisante, il n'eul point à regreller l'ineommodilé
que lui avait causée M. de Jussac, par un
dérangement tardif, au cours d'une soirée
d'hiver, car, ayanl agi en homme de bien
autant qn'en avocat de talent, il grandit
encore dans la considération de ses concitoyens et dans l'estime de Mlle Catherine
Gorillon, sa femme.
BARON DE

,.,-

MARICOCRT.

telle était la spécialité de U. de Jlonlrond, des autres, ,, ce trait fameux qu'Alexandre
quand il s'y reposait de jouer gros jeu, de Dumas fils glissa dans une de. ses comédies,
calculer en secret, d'intriguer au dedans et qu'on pensa restituer à Mme Émile de Girarau dehors, pour lui-même ou pour M. de din, et dont l'ami de Talleyrand fut le véri'l'alleyrand. li les gardait à son compte ou table père. C'est encore lui, l'ancien roué du
les repassait au voisin; et, sauf qu'il oc les ven- Directoire, qui avait lancé la rénexion trop
Un homme d'audace et d'esprit, un intri- dait peul-être pas, il ressemblait à ce Rouge•véridique, ordinairement mise au complc du
gant de haut vol : Sainte-Beuve l'enferma mont, passé maître dans l'art d'improviser
prince de Bénévent et que La Rochefoucauld
tout entier dans une seule ligne. Le beau, des mots, voire des mots historiques réservés eùl signée· «S'il l'OUS a1Ti1•e q11elque clw.~e
l'insatiable Montrond I eut, à son actif, trois aux grandes occasions.
d'heureu.r, ne uwnque::; pas d'alle1· le dire
faits signalés. Il fut le sauveur el l'époux, au
à
1•os amis, afin de leur faire de la peine. »
cfc&gt;
deuxième tour, de « la .Jeune Captive, ,, la
Dans le bon temps de ses rapports familiers
hcllc Aimée de Coigny, duchesse de Fleury.
c1 S'il était possible, remarquailllme S... ,
avec le grand chambellan de Napoléon et
Il mil en échec la vcrlu miraculeuse de J u- de réunir les grains de l'esprit de Montrond, Louis XVIII, il était reçu partout et, si nous
lielle l\écamier. Et Talleyrand, par de longues cc serait, à coup sûr, le chapelet de l'ancienne en croyons Mme de Coigne, fèté, recherché
années de compagnonnage, le porta dans un amabilité franraise, mais cc ne serait le code
par beaucoup de gens haut placés. Cc crédit,
jour si public qu'il ne fut plus possible, dé- de la morale d'aucun temps ni d'aucun l'ondé sur une équivoque, ne dura pas tousormais, d'avoir la vision de l'un sans que peuple. »
jours. Tallcyrand se fatigua d'entendre le
s'y rellétàt, comme une vivante contrcDétachons l'un des grains d,1 ce rosaire. mème refrain, pendant quarante ans. ~lontépreu vc, l'image de l'au lre. Devant Montrond )!me Davidolf, quêtant, lui demandait sa rond, vieilli, malade et pauvre, termina dans
on disait de Talleyrand jeune : « // est si contribution en faveur des filles repenties : une médiocrité relative une existence conduite
ai111able! ,, - cc Jl est si vicieu,r.1 l&gt; ajou- cc .l!rulame, lui objecta-t-il, si elles sont sans méthode et sans but. li trouva, pour
lail-il.
repentie.&lt;, je ne lem· donnerai pas: si elles abriter ses derniers jours, des consolations
Sur le lard, le prince voulanl expliquer ne le sont pas, je ferai mes clw1·ilà moi- auprès de l'ex-merveilleuse Fortunée Hamelin,
les raisons de son attachement pour le per- mrme. l&gt; C'est Montrond qui disait plai- dont il avait été l'amant, au plein de leur
sonnage un peu singulier qu'on voyait partout samment de l'orgueilleux Cambacérès : « Je jeunesse brillante, qu'il avait lassée de son
avec lui: c&lt; Save::;-vous po11rquoi j'aime asse" 1•iens de lra1 el'ser les Tuileries el j'ai eu humeur singulière, de ses injustices, de sa
ce Montrond? C'est }J(ll'Ce qu'il n'a pas
l'honneur de voir /'a1·chicha11ce,lier qui s'ar- déloyauté même, et qui lui fut secourable
beaucoup de pr~ju,qés. » - « Save::;-1•011s chipro111e11ait. ,, C'est lui qui, sur une ques- lorsqu'il Yint s'abattre à ses pieds, mourant,
pourquoi j'aime faut JI. de Talleyrand~ tion d'emprunt particulier, répondait à James
goùter auprès d'elle encore 11ucl11ues heures
répliqua celui-ci. C'esl parce qu'il n'en a pas de Rothschild : &lt;c l,es affaires, c'est l'm·genl de douceur et de paix, enfi a rester dans la
du tout. 1&gt; Faire des mols dans le monde :
2. /,ellrr.ç de Forlw1f,, lfa111eli11. Paris, le 12 dé- mémoire de celle qui lui pardonna, &lt;I comme
1. Tallcwand l'ayail qualifié : /'Eufa11t Jésus de
ccmhrc 181,;ï. P. p. .\. Gayol, Brnilc-Paul, édi- le plus aimable des vieillards, le plus reconl'E11frr. •
leur, 1911.
naissant des amis et le plus noble chrétien 2 • ,i
1

J'ose. 46.

FRÉDÉRIC

Cïicbê Giraudon.

LOUÉE

ÉLISABETH D'AUTRICHE, FEMME DE CHARLES IX , ROI DE FRANCE
Tableau de

F R ANÇOIS

CLOC ET. (Musée &lt;lu Lou\Tc. J

�LA CHOUANNERIE

NORMANDE AU TEMPS DE L'EMPIRE
~

Tournebut
-

1804 -1809 -

Par G. LENOTRE

CHAPITRE IV
D'Aché

damations it maintes reprises formulées pa1·
Bonnœil, avait continué it ravager la terre de
Dounay, pour en tirer profit immédiat, coupant les bois, débitant en fagots les charmilles, abattant les hêtres centenaires; le
chàteau lui-même, dont la façade s'allongeait
naguère au bout de solennelles avenues, avait
souffert de ses dévastations; ce n'était plus
qu'une masure, aux portes ballantes, au toit
effondré où Acquet s'était réser1•é un logement, abandonnant le reste aux ravages des
saisons et du temps. Rembuché dans cette
ruine comme un fauve dans sa bauge, il ne
supportait aucune atteinte à ce qu'il appelait
ses dl'oil.~. Mme de Combray ayant voulu, en
1803, passer le Lemps des moissons dans ce

Le domaine de Donnay, ~ilué à trois lieues
de Falaise sur la route d'llarcourt, était une
de ces terres dont Acquet de Férolles al'ait
usurpé la possession, sous couleur de les
soustraire au fisc et de prendre en main la
gérance des biens de son beau-frère Bonnœil,
émigré. Or, celui-ci était depuis longtemps
rentré en jouissance de ses droits civils et
Acquet ne lui cédait pas la place : ce terrible
homme, agissant au nom de sa femme
comme créancier de la succession de r~u
M. de Combray 1 , aYait engagé contre ses
beaux-frères toute une série de procès ; il s'était révélé si habile procédurier qu'il était parvenu, bien que
lime Acquet eût depuis longtemps formé
contre lui une demande en séparation,
à vivre sur les biens des Combray où
il se maintenait comme en pays con&lt;1uis, au moyen de tout un arsenal de
text~s, tirés, suirant l'occasion, de
l'anden droit coutumier de Normandie,
des lois révolutionnaires ou du Code
Napoléon. Traiter ces questions, dans
le détail, serait fastidieux. et inutile :
il suffira de saYoir qu'à l'époque où
nous a conduit notre récit Mme Acquet
n'avait, pour toute ressource, qu'une
pension de deux mille francs que lui
aYait allouée, à Litre de provision, un
jugement du l er août 1804. Elle vivait
seule à Falaise, dans l'hôtel de Combray, rue du Tripot, assez vaste immeuble composé de deux corps de logis
dont l'un se trouvait vacant par l'absence de Timoléon, fixé à Paris. Mme de
Combray s'était chargée de subvenir à
l'entretien de ses petites-filles : elles
avaient été reléguées à Rouen, dans
une pension tenue par uue dame Du
LA TOUR DE TOURNEBUT, D.\:'iS SO:'i ÈTAT ACTUEL,
Saussay".
Prévoyant bien que celte situation ne
serait pas éternelle, Acquet, en dépit des l'écbàtcau où s'étaient &lt;!coulées ses années heu1. A la mort ,.le son p~re, en 1784, Donnœif l'ainé
des lits, av:1it hàité d~s terres de Combray, Donnay,
llonuœil el Le~sarl. Le second fils, Timoléon, reçut la
rn.;ison ,le Falaise, d'autres immeubles, des rentes cl
m, capital de v:i.:540 Ji\'rcs. Jlonnœil ayant été in~crit
sur la liste des émigrés, le séquestre fut mis sur ses
hicns; _ses deux sœms, ~lme d'Jloucl e_t )lm~ ~cquet,
réclamcrent alors une deltvrancc du bien hcrpd,taire
pour leur tenir lieu de leur légitime N leur réclamation f'ut admise jusqu·à concurrence &lt;le la moitié de
leurs droits : 1111 arrêté du 13 nin)s~ an IX envoya

lime Ac&lt;1uet en possession des Liens séquestrés ~ur
Bo11nœ1l Jllsqu'a concun·(•ncc d'un capital de
32.114 francs. lime de Combr;iy inlerdnl à ,on lour
pour la liquidation de; droits qu'elle arail i, cxercrr
rnr la succes1ion de s011 mari; les cho~es en étaient
là, quand Donnœil, amnistié, réclama la toi.alité de
ses bien:;. La s1laalion, comme on voit, était un nid ,i.
procès : il semble hien qu·elle ne fut jamais complètement liquidée à la complète satisfaction de tous le;
inlé1·csst~s.
2. Archil'cs dr la famille de Saint-Vi('lor.

reuses, où tous ses enfants avaient été élevés,
il l'en avait fait expulser par huissier, et la
marquise s'était réfugiée au presbytère du
village, vendu comme bien national lors de
la Rél'olution, et qu'elle avait racheté de
compte à demi arec la commune pour le
rendre à son ancienne destination•. Comme
aucun desservant n'avait encore été nommé,
elle put s'installer là, tant Lien que mal, à la
grande colère de son gendre qui considérait
celle intrusion comme une bravade.
Deux ans plus tard, )fme de ComLra)'
n'avait pas à Do1inay d'autre asile et c'est à
ce presbytère, toujou!'s inoccupé, qu'elle
amena d'Aché; ils y arrivèrent le f 7 juillet
au soir. li ne pouvait être question, pour le
proscrit, d'un long séjour dans celle
maisùn très en évidence et sans cesse
exposée a l'espionnage haineux d'Acquet. Il y demeura cependant quinze
jours, nese cachant pas, chassant même 1
et recevant quelques visites, celle de
Mme Acquet, entre autres, qui vint de
Falaise pour voir sa mère et qui rencontra là d'Aché pour la première fuis .
Au commencement d'aoî1t, celui-l:iquittait Donnay et Mme de Combray l'accompagna jusqu'au château d'un voisin
de campagne, M. l)escroisy::, où il passa
une nuit; au petit jour, il s'éloigna à
cheval dans la direction de Bayeux.
Mme de Combray seule était dans la
confidence du lieu où il se relirait.
D'Aché avait, dans la région, le
choix de plusieurs asiles. Il était particulièrement lié avec la famille Duquesnay de Montfiquet, qui habitait
Mandeville près de Trévières. M. de
)fontfiquet, gentilhomme d'une grande
loyauté, mais parfaitement insignifiant,
ayant émigré au début de la Révolution, sa terre de Mandeville avait été
mise sous séquestre, son chàtcau pillé
et en partie démoli. 1\Ime de Montfiljuet,
femme de tête et d'énergie, restée sans
ressources avec ses six tilles, s'était réfugiée chez les d'Aché, à Gournay, où elle

:;_ « Celui qui l'arnit achclé d'abo1·d 1·uulut s'en défaire cl le proposa aux habilanls de la commu11c au,
11uels il le l'Cndit 3600 francs cl ma mère a fourni la
moitié de la somme. » Interrogatoire dt· Bonnœil.
Archi1·es du greffe tle la Cour &lt;l'as,iscs rle Rouen.
4. Interrogatoire de Guillaume, dit Lanoë, 4 janvier 1808. Arch. du greffe de la Cour d'assises tic fluuen.
:;. « - Qui est ce )1. J&gt;escl'Oisy? - c·cst 1111 gentilhomme des cnrirons, fils de li. de )lanoury, ancien
ami de la maison. , Interrogatoire de Lanoë. )1, Dcscroisy habitait à Les lloulicrs-cn-Cinglais.

�, - - 1flSTO'RJA
passa loul le temp, de la Terreur 1. lime d"Acbé
garda mème auprès d"elle, pendant cinq ans,
une des jeunes filles, Henriette, qui l·tail disgraciée el bossue, mais d'une intelligence
remarquable.
M. de Montfiquet, revenu de l'étranger en
l'an Vil', avait tant bien que mal reconstitué
son petit domaine de Mandeville : il y vivait
pamrement avec les siens dans l'espoir du
retour de la monarchie qui rJmènerait dl's
jours meilleurs. Tous ces motifs assuraient
l.i, à d'Aché, non seulement un abri s11r,
mais un concours de tous Ies instants; Je
très pl'Lit nombre de personnes au couraat de
ce 11ui se passait à MandC\'Îlle étaient persuadées que )Ille llenrielle avait sur le proscrit
une rrrande iuOuence et qu'elle (:tait, depuis
]ong~mps, sa nrnitresse:;. Ile Lnü unanime,
elle recevait toutes ses confidcnecs et Je servait en admiratrice passionnée. Ue fait, elle
lui amil ménagé, pour les cas d'alerte,
d'autres retraites aux environs de Trévières :
l'une au moulin de llungy, l'autre cbez M. de
Canlelou à Lingèvres; une troisième enfin,
chez un tanneur tic Ba~eux, nommé la Péraudièrc. Et, pour l'escorter ~ans ses expéditions, elle a\'ait recruté un homme d'une
audace inouïe qui brigandait depuis dix ans
dans la région ; il avait 11 ,·cnger la mort de
ses deux frères, tombés dans un guet-apens
et fusillés i1 Bayeux en 1796; on rappelait
David l'Jntrépide. Dix fois condamné i, mort
et certain d'être immédiatement fusillé s'il
était pris, Ualid n'avait pas de domicile; par
les nuits de tempête, il s'embarquait dans
un canot qu'il conduisait et. sûr de n'être
pas rejoint, il gagnait l'Angleterre où il servait de commissionnaire aux émigrés; on
as:-ure même qu'il n'était pas sans influence
dans l'entourage du comte d'Artois'. Quand
il séjournait en France, il logeait chr.z une
vieille dame, ancienne gouvcrnanle d'un conseiller au Parlement de Normandie', qui habitait seule un ancien hôtel de Bayeux et à
qui \Ille Henriette de \lontfiqucl l'avait
recommandé. David n'y tenait pas grand'place; quand il arrh·ait, il faisait basculer
deux marches de l'escalier machinées i1 son
idée, se glissait dans une caYité que cette
manœuvre découvrait et remettait la chose
en placr; toute la gendarmerie du Calvados
aurait pu monter au premier étage et en
redescendre sans se douter qu·un homme
était caché dans la maison où, d'ailleurs, on
ne le chercha jamais 8.
Tels étaient les moyens et le personnel
dont disposait d'Acbé 7 sur son nouvt&gt;au terrain d'opérations : une pauvre fille bossue
1. .-\rchi,·es natioo:iles. l)o)o,ier Montfiquet. F• 8li 1,
'2. luten·oga.toirc de l\ichard. ~liche! Guilherl,
7 jan\'ier I Rtl8 ..\1·d1iH s du grclfo de la Cour tl'usi~!
de lloul'n.
3. Déclaration du notaire Lcfcl.m·c . Lellr'e du prffct
,le la Seinc--Inlérîeure i Réal. ArdlÏn!s n:tlionalei:.
F' 8171.
i. a: Cel homme serait d'autant plus rsscutiel i
entendre qu'il a aecompa;,'Ill" M. Ale.1.all(/re td i\che;
c.hcz 11. do la Ch11pclle et qu'il pos~l!dc le~ secrets de
son cabinet. • Déclaration de Guilbert, 17 jam·ier 1R08.
.\rchin~~ tlu greffe de 111 Cour d'ao:si•es de HouC'n.
;",. M. Lucour. Al'ch1\'Cs 11alionall'~, p: Xli2.
6. l\enscigncm('nl~ communiqut:~ par Guîlbrrt l'l
1

TOU]tll/EBUT
formait son conseil, et son armée se compo- ment réparateur auquel la France devait le
sait de David l'Jnt,-épide. Du reste, il n'avait Concordai. L"abbé Clérissc, obligé par la dispas un sou vaillant; au commencement de position du local à faire presque ménage
l'automne, Mme de Combray lui envop huit commun avec Mme de Combra,. ne tarda pas
louis par Lanoë, garde-chasse qu'elle avait 11 s'apcrce"oir de l'allure louchè de la maison :
eu à son service et qui occupait maintenant c'étaient des conciliabules à voix basse, dr:une petite ferme à Glatigny, près de Brette- vi!-iteurs admis ]a nuit et disparus au petit
ville-sur-Dives. Lanoë était le type du paysan jour, des allées et "enues mystérieuses, bref,
rapace que l'appât d'un petit écu rend docile; tout le train d'une maison de conspirateurs,
jadis il anit servi de guide au baron de Com- si bien qu'un jour l'bonnèle curé prit à part
marque et à Froué, au temps où Mme de Lanoë et lui prêcba la prudence &lt;c lui prédiCombray leur offrait asile à Donnay; il avait sant de gra,·es ennuis s'il ne quittait au plus
même, pour cc fait, paru devant une com- tôt le service de la marquise "· )fme de
mission militaire et était resté près de drnx Combray, exaspérée, traita l'abbé de conco1·ans en prison; mais la leçon n'avait seni it dataire, injure qui, dans sa bouchl', signirien : pour trois francs il faisait dix lieues; fiait ,·enégat; elle eut lïmprudence d"ajouter
s'il se lamentait sur les dangers aux1quels ces que le règne de &lt;1 l'usurpateur ne durerait
missions l'exposaient, on doublait la somme pas toujours, et l{Ue les princes licndraicnt
et il partait content. Au milieu d"aoùt, il bientôt, à la têle d'une armée anglaise. rc•
alla chercher à Mandeville, pour l'amener à mettre les choses en place ». Et, dans sa
Donnay, d'Aché qui y passa dix jours el qui colère, elle quitta avec éclat le presbytère
y séjourna encore pendant trois semaines à pour aller demander a~ilc à son fermier,
la fin de septembre. Il del"ait y re1·enir en llébcrt 8 , logé dans un tournebl'ide qui serdécembre; mais il vit, it J'beurc où il s'ap- vait de cabaret, à la rencontre des routes
prêtait à s'y rendre, surgir, à Mandeville, d'llarcourt et de Cesny, et qu·on appelait la
Bonnœil en alarmes qui l'avertit de ne pas Bijude. Acquel triomphait; l'abbé, stupéfait,
~e montrer : ~lme de Combray était accusée se tenait coi, quand le malheur voulut qu'il
d'un crime et sous le coup d'une arrestation .... tombât malade. se mit au lit et mourùt
après quelques jours d'indisposition. Le bruit
Acquet n'avait pas vu, sans dépit, sa belle- circula, venaat du chàteau, que MmedeCommère s'installer à sa porte , très à l'affût Je hray l'avait (&lt; tué de chagrin »; puis on se
ce qui pou\·ait êlre désagréable à la marquise, parla, à l'oreille, d'un certain panier de Yin
il se mit à songer que, si un titulaire était blanc dont elle aurait fait cadeau au pauvre
nommé à la cure vacante de Donnay, il fau- prêtre; huit jours plus tard, tous ceux. &lt;1ui
drait bien le loger au presbytère, dont la tenaient pour Acquet étaient persuadés que
commune possédait la moitié, et que cette la marquise avail empoisonné l'abbéClérisse •
cohabitation gênerait considérablement Mme de &lt;&lt; après l'aYoir imprudemment admis dans
Combray. Celle perspectire réjouit Acquet, ses confidences 10 &gt;&gt;. L'émotion fut grande au
et comme il aYait des amis haut placés, \·illage: Acquet jouait la consternation; l'auentre autres le haron Darthenay, son voisin torité pré,·enue par lui, sans nul doute,
de Meslay, récemment désigné comme député commençait une enquête, quand M. de Saintdu CalYados, il obtint. sans grande peine, la Léonard, ne"eu de la marquise, maire de
nomination d'un desserYant. Peu de jours Falaise et très bien en Cour, parvint à étouffer
après, un brave prètre, nommé l"abbé Clé- l'affaire et à imposer silence aux malveillants.
ris!'-e, débarquait à Donnay, très disposé it
Cette première passe du duel engagé entre
remplir saintement les de\·oirs de son minis- Acquet de Férolles el la famille de Combray
tère, et bien éloigné de pré\·oir le sorl tra- avait eu pour résultat d'interdire à d'Acbé la
gique am1uel il était destiné.
maison de sa vieille amie : se sentant aux
Mme de Combray avait pris ses aises au prises avec un ennemi toujours aux agu&lt;•ts,
presbytère qu'elle considérait un peu comme elle n'osait exposer à une dénonciation
sa propriété personnelle, puisqu'elle en avait l"homme sur la tête duquel reposait le sort
pa)'é la moitié; elle se \·it forcée de céder de la monarchie. D'Aché, de lonl l'hiver, ne
une partie de l'immeuble, ce lfUÎ l'aigrit, dès parut pas à la Bijude; Mme de Combray y
l'abord, contre le nomeJ arrivant. Ile .son vivait seule avec son fil s Bonnœil et son fercôté, Ac11uel fit fètc à son protégé, le reçut mier Hébert : elle avait fait repeindre el
chaleureusement, le mil en ga rde contre les approprier la maison; mais elle souffrait d_e
agissements de la marquise, qu'il dépeigait se voir logée si mesq uinement et regrettait
comme une ennemie acbarnée du gouverne- les hautes salles el la quiétude de Tournebut.
Placl'nc sur les retraites de /k!lorièrt1 (d'AchéJ.
i\rcl1ives uatioonlcs, F7 8172.
7. Ou Jour de son arrin'·e à Mandc\illc, d'Achl'
a,·ail ll't.H.Jllé son 110111 de Drllorfrres coutre celui
d'Alexamll'e, précanli1111 (/Ili lui créai! en quelque
~rle dcu,; personnalités dirfèrcnles rt qui dc\·ait, en
ca, de rechel'chc!&lt;, faîn• hifurquer les polici1•rs,
K. François llt·berl. nC au \'C, a1wudi-.scment Je
Falaise, était fermier ,le la Bijudc depuis trente ans :
füuo Je Comùray 11vt1it en lui un e .coati 1nce absolue;
la Uijudc nait étC doanl•e en douaire i lime de Combray; la lermr rnpporlail 6 it 700 1t,,rcs par amwe .
O. Aucu ne prL'uvc. est-il Jwsoi11 de le dire, ne fut
apportC(' i l'appui de et•llc llL'CU!-:tllon; il ~- n doue

tout autant de 1m~somplions contre. Acquet )Ille co,~trc
sa bellc•mi!re; Acqucl pouvait :ivmr comnu_s le cr ime
- s'il v cul rrimc - pom· en accuser ensuile :ilrnc de
Combrà'J. liais il n"étnit pas muLile de 1ueutio11nt•ni:fait, car de semblable~ calomnie_~ se rC'produ1~ircul
plus tard, ri d'autres 11\·entures du même f::~l!rc ool
pu fnil'e croi re que \fmn de Com!iray sacnhu11, ~ns
scrupules, à lïntérèt de sou Jltlrh, les gens .11u'_cllc
cro,,1it trop ÎmL_ruils tic ses sC'rret~. "· de la Su:ot1Crl'
a tô'rl tl(! )&gt;arler 1rouiquement d1•s l'ic l imrs iimorenl~s
payant le _kur rie ... etc .. ,car 1·a~_usation, fondl•e. ou
11o11, rut pr1•c, 11lus tard, trl'!- nu sl'r1cmpnr la Jl~,llce.
10. l\a 11 port du pr,:ret ile b Semc-lnf't·ncurl',
.\n.:hn·es nationales, P Sli2.

1

1

_ _ -.

Au commencement du carême de 180G, elle à toute épreuve. Comme il était propriétaire
envoya une dernière fois Lanoë à Mandelille d'une ferme dans la commune de Saint- conté 1a morl aux premières pages de ce récit,
décida de sa vocation : Le Chera lier se fit
pour con\'enir avec d'Aché d'un moyen de
Arnould, aux environs d'Exmcs, on l'appelait
correspondance et elle repril, avec Bonoœil, le C/1e1•a/iei· dt• Saint-Arnould, ce qui lui C( officier royaliste n, non poinl tant par conla route de Gaillon, déterminée à ne plus donnait l"allure d'un gentilhomme. Il était, viction que par un ~entiment de générosité
qui le portait du ctité des vaincus et des
remettre le pied sur ses
terres de Basse-Normandie
opprimés. Dès les premiers
tant que son gendre y réjours de son enrôlement,
µ,-nerait en maitre, et bien
un coup de feu lui fracas!,;e le bras gauche-'; à
pers11adée que le prochain
retour du roi la \'cngerait
peine guéri de sa blrsdes humiliations qu'elle
sure, il se remet en camvenait d"1 supporter. Elle
pagne, est compromis dans
était, d'ailleurs, brouillée
une arrestation de dili.
avec sa fille qui n'était vegcnce : on empr;,rnnne
nue à Donnay que deux
!rois de ses amis; luilois pendant le séjour de
mème, arrêlé, panient à
prouver que, le jour même
sa mère, où elle n'a\'ait
où l'attaque a,,ail lieu au,
manifesté 11u'une admiraen\'irons d'Évreux, il rention très mitigée pour les
projets de d'Aché el avait
dait "isite, à Paris, à un
sénateur très ami du pouparu se dé:sintéresser comvoir, et les magistrats duplètement des tracas susrent s'incliner devant cet
cités à la marquise et de
indiscutable alibi. Le Cbrson e1ode à la Bij ude.
valier pourtan,t voulut comSi Mme Acquet de Féparaitre devant le triburolles s'en désintéressait,
nal qui jugea ses compaen elfet, c'est qu'un grand
gnons et plaida leur cause
événement s'était passé
daas sa vie.
11 avec l'éloquence de l'aL'EGLISE DU VILLAGE DE COllllRAr.
mitié la plus pure et la
Acquet savait bien que
plus héroïque , ; m~mc
le procès en séparation
quand il entendit prononintenté par sa femme se terminerait inévi- d'ailleurs, bien apparenté et de famille loucer leur condamnation à mort, il demanda,
tablement au profit de la demanderesse : chant à la noblesse.
dans un élan d'émotion qui émerveilla, à
les mam,ais traitements qu'elle avait endurés
Le Che\'alier est resté un des personnages
étaient de notoriété publique; tout le monde, les moins étudiés de l"histoire des troubles de partager leur échafaud. On se contenta de
à Falaise, la plaignàit et prenait son parti. Ce l'Ouesl : ses aventures, pourtant, méritent l'envoyer dans les prisons de Caen d'où il
procès perdu était, pour Acquet, la fin de la mieux que les quelques lig;nes, souvent erro- sortit au bout de quelques mois, pour rester
plantureuse existence qu'il menait à Donnay nées, que lui ont parcimonieusement consa- à Caen même, sous la surveillance de la poet, non seulement il eût rnulu gagner du crées certains chroniqueurs de la Chouannerie. lice, et c'est alors que son existence devint
temps, mais il souhaitait secrètement que sa C'est une figure très spéciale, copieusement une extravagante épopée.
Il se lrom·ait maitre d'une fortune assez
femme mit de son coté quelques torts bien romanesque, un peu éaigmatique comme il
importante
_: sa chevaleresque conduite à
établis et fit ainsi regagner, à lui, défendeur, convient, el qui tranche, par une nuance de
sinon les sympalhies, du moins une chance galanterie et de scepticisme, sur le food uni- l'affaire d'fü,rcux lui avait valu, dans le
de voir repousser la demande en séparation formément héroïque et brutal du tableau•. monde de la Chouannerie, une célébrité telle
que, sans le connaitre autrsmcnt que de
qui causait sa ruine. Pour mener à bien cette
(( Né généreux et amoureu1 de gloire)), renom, Mme de Combray avait traversé la
machiavélique combinaison, il m:inifesta l'in• ainsi qu'il le disait lui-mème, il était le fils
tention d'entrer en arrangemeal avec la d'un conseiller garde.marteau de la maîtrise Normandie pour ,,enir, comme Lien d'autres
famille de Combray et il dépècha à Mme Ac- des eaux et forêts de Vire. Un séjour de plu- dames royalist!!s, visiter le héros dans sa
&lt;Juet un de ses amis chargé de poser les sieur~ aanées à Paris, où il reçut les leçons prison et lui offrir ses services : il eut des
hases d'une transaction. Cet ami, nommé Le « de maîtres de toute sorte, tant pour les admiratrices qui l'adulaient et des flatteurs
Che\'alier, était un beau garçon de vingt-cinq sciences que pour les beaux-arts cl les lau- qui l'exploitèrent; comment celle tête, un
ans•, aux cheveux poirs. au teint mat, aux gues étrangères~ 1&gt;, avait complété son édu- peu chaude, de vingt ans aurait-elle résisté à
dents Uancl1cs. Il avait les yeux tendres, la cation. Il était rentré à Saint-Arnould en de telles griseries en cette étrange époque où
\'oix chaude et, par surcroît, une tournure 1799, fort embarrassé du cboix d'une car- les plus sages déraisonnaient? Ou moins sa
élégante, une bonne humeur inépuisable, rière, lorsqu'une rencontre avec Picot, chef folie fut-elle généreuse.
A peine hors de prison, apitoyé par la
malgré son air mélancolique, el une audace de division du pays d'Auge, dont nous al"ons
misère des chouans amnistiés, véritables
1. • Extrait des regislres di?. la paroisse Xotrc-Oamc
cicmcnts pour l'obligeante êrudition arec laquelle il Jétais en contcmpl~tion dc,·ant cet homm1: don! Jal"ais
de \ire : le 2 mars 1i80 a été baptisê un 1ils, nê di!
m'a guidt•,
ce jour du légitime mariage de Charle,• Frani;-ois•llari11
entendu lanl Je fois ,·a.nier le courage: Je ne pou tais
J,e Sénl•ca l se trompe sur certains points, mais son
Le Chenlil'r, comeiller, ,rardc•marteau de la maitrise
conci lier ce ton simple, modeste, distingm\ avec les
tCmoiguag:_e est précieux cependant et nous y aurons
des Eaux et Forêts de \'1re, et de dame \for1e-A11ne~
actes
de courage 11u'on lui allr1huail : il était nHu
queh1uefo1~ recours.
J1cquel inl'-Suzannr Dumont, son épouse. Xommt!
d'un habit noir, dans un costume correct, é!Cg:mt,
- • Le Che,·alicr ét11il memhre tri•s cl1êri d'une
Armanrl•Viclor por Armoud-1,ouis Oumonl de la' fto.
c1u·1.I était _bien _rare d~ 1·01r à c~lle époque .... li h'ait
famil_fe dont une partie habitait Tinchebray cl l'autre
rhclle, rcpré:.cntl· par dame l/aric-Suzanne•llenée du
en viron cmq pieds, crnq ou six pouces, mince mais
llcr111ères•lc-Patry,
à
un
kilomt!trc
de
ma
famille.
li
parfaitement proJlOrlionn,~. ,
llonthra.r, t•pouse de Philippè Dumo11L 1 conseiller ,
n'était pas de Jù_ur où nous ne \'Îs.sions quelque
ma.rraînê de l'enfanl. ,
3. Dillard de \'eaux, blémoire,, t. lJI , p. 21'.
membre
de
rt:Ue
lnmille
Le
Chc,·alicr.
Pour
aller
Je
2. Un écrirain normand, Charles Le Sénêetil, tlont
4. « A J'arTaire du Gast ,, dit La !)1colièrc. UiU.rd
~Ïn~hchray
chez
son
1
1arcul,
M.
de
la·
Hochcllc,
il
l•toit
de Veaux donne une autre \'Crsion :
nou~ aurous plus lard â citer les trm,·am, se soun••
md1spc11sable que Le t.:he,alicr Jlassàt dans noire pare :
nait d':noir ,u , t'lanl enl'ant, Le Chcn1licr, cl avnil
« En faisant une patrouille dans les em·irons du
r.'est
lâ,
qu'rtant
chez
mon
oncle,
je
l'ai
rencontré.
consigné ses imprc-.sions dan~ des noies mo.nuscritcs
haras du Pin, J,e Che,·alier plaça nonchalamment
J'ai
assisté
penrlant
une
demi.heure
il
une
conversa'!~·a liicn \Oulu me communiquer 31. BCuel, l'arcltison c,piugolc sou,s son liras; le eouj' partil el dixtion soutenue u ·ec le n,cilleur ton, cl fnoue que je
1·1stc ,ln Cah·ados, ii qui j'adrrs~e ici Ions m!'s rrnwr•
neuf balles lui bmt!rcnt l'l'paulc ,. il émoir~,, l. llf,
n'ai ril'll compris ni reLenu de cc 11m s·c~t dit, car p. 215.

�. - - 1l1STORJA
nable; le personnage qui surgi,saiL dans sa
parias dont les bandes affamées vivaient d'ex- d'autres faisaient le guet; on partageait jn~vie
répolldail si bien à l'idée qu'elle se faipédients ou d'aumônes, il prend à sa charge qu'au dernier sou l'argent du gouvernement,
sait d'un héros; il était si beau, si brave, si
en
ayant
soin
de
rèplaccr
dans
les
coffres
« les royalistes sans aveu de tous les partis,
généreux; il p:irlait avec tant de douceur et
les nourrit, les loge, le, entretient )) , tou- celui appartenant au, particuliers; quelques
de
politesse que Mme Acquet, pour qui ces
jours suivi d'une douzaine de ces parasites heures plus tard la bande rentrait à Caen el
qualité,
étaient rle surprenantes 11ouveaulés,
dont la troupe dépenaillée encombrait le c~fé les réunions bruyanl e; du café llervieux
l'aima,
dès
le oremier jour, « d'un amour
llcrvicux, où il tr.oait sa cour el où lraînaicnl, n'étaic1,t mèmc pas interrompues.
effréné:;&gt;&gt;. Elle s'associa à son existence avec
Ce
qui,
en
dépit
de
ces
équipées
que
peren outre, des maitres d'anglais, de mathéune ardeur qui excluait tout autre sentiment ,
matiques el d'escrime qu'il avait 11 sa solde sonne, d'ailleur~, ne jugeait dé,honorantes,
clic voulut être si bien à lui que, perdant
et dont il recevait. les leçons entre deux par- rend particulièrement attachante la figure de
Le Chevalier, c'est la douleur intime et pro- toute retenue, elle adopta son aventureuse
ties de pharaon.
fonde
qui assombrissait sa vie d'aventures. Il façon de vivre, se mêlant aux déclassés qui
Le Chevalier avait le cœur ardent, la bourse
entouraient son amant et fréquentant avec
toujours ouverte; il parlait facilement el a\'ait épousé en 1801 - à ,ingt el un ans,
eux les auberges et les cafés de Caen. Il était
« avec. le ton du barreau &gt;). li apportait à ses alors qu'il était détenu à C1en- une jeune
parvenu à se soustraire à la surveillance de
affections une sorte d'exaltation passionnée : fille un peu plus âgée que lui, Lucile Tliila police de Caen; il entreprenait secrètement
boust,
dont
le
père
avait
été
directeur
des
il apprit, en prison, la ~ort d'un de ses
des voyages à Paris éü il avait, disait-il, des
amis, Gilbert, guillotiné à Evreux, et, comme domaines!. Il lui fallait s'échapper de ~a
amis
dans l'entourage même de l'empereur;
1p1elqu'un le félicitait de sa prochaine mise prison pour passer qut']ques rares heure~
il
courait
les roules de ~ormandie, connu de
en l1berlt\, il répondait : - &lt;&lt; Ah l mon bon auprès de sa femme qu'il chérissait d'auta11t
tous les anciens chouans, causant avec eux
que
le
plus
souvent
son
amour
était
réduit
à
camarade ! Était-ce une lcLlre &lt;le félicitations
du bon temps où l'on faisait h guerre aux
q11'il fJllait m'écrire? Mon c1rur vons c,L-il s'exhaler en lettres brùlantes et non dénuées
131eus et ne cachant pas que, le jour où il
si peu connu et ne sa vrz-vous pas combic:i de littérature. C'est en prison qu'il apprit la
le
rnudrait, il n'aurait qu'à faire un signe
je chérissais Gilbert? Oui, le bonheur de mes naissance d'un fils né de celte intermittente
pour
voir se ranger autour de lui toute une
jours est i1 jamais détruit; rien ne peut union, et, huit jours plus tard, la mort d(• la
armée. li entretenait, au reste, une petite
femme
adoré(•
qui
l'a\'ait
rendu
père.
Son
remplir le vide de mon cœur .... J'ai vécu ....
troupe de gens déterminés qui portaient ses
Oh! bien trop! 0 devoirs divins de l'amitié cliagrin fut immense; il rn mit à aimer son
messages et composaient son état-major.
et de l'honneur, que mon cœur brûle de l'nfant de toutes les forces de son âme exalNombre d'indices ne permettent pas de
vous satisfaire! 0 moment de l'anéantisse- · tée, et, de œ jour, oo peut affirmer qu'il
ùouter que leur grande ressource était l'enn'eut
plus,
à
proprement
parler,
d'autre
ment ou de l'éternité, que vous me semblerez
li!vemcnl des fonds de l'lttal transportés par
doux 11uand je les aurai remplis! &gt;) Telle affection. îl avait vécu si vite qu'à vingt-trois
les voitures publiques, et c'est de ces butins
était la manière de Le Chevalier, et celle ans il était lassé de l'existence; sa seule
que s'alimentait la caisse du parti, le trésoatrectalion détonnai L singulièrement dans le préoccupation était l'asenir de son fil~ qu'il
rier Bureau de Placène étant depuis longavait
r.onfié
aux
soins
d'une
brarc
femme,
monde 011 il vivait; son opulence rclalive, sa
temps blasé sur la provenance des fonàs qu'il
nommée
Marie
Hamon
;
il
traçait,
pour
ce
générosité, un certain mystère qui planait
recevait. Certaines concordances de dates
bambin
au
maillot,
une
règle
de
conduite
sur sa vie lui donnaient, sur les chefs les
sont singulièrement probantes : ainsi, au
plus populaires, une sorte d'avantage : on « qu'il fuie la corruption, la séduction et
commencement de décembre 1805, d'Aché
savait qu'il rêvait de « projets gigantesques » toutes les passions hontruses et violenles;
est à Mandeville, chez Mont fiquel, ~i dénué
qu'il
soit
ami
comme
oo
l'étai!
dans
l'ancienne
et ses partisans le considéraient comme étant
d'argent ![HC ~fme de Combray, on l'a vu, lui
Grèce,
amant
comme
on
fut
dam
l'antique
de taille à accomplir de grandes choses.
envoie,
par Lanoi.!, huit Joui, d'or; cependant
En réalité, Le Chevalier dépensait sans Gaules .... ))
il
songe
à passer en Angleterre pour en rameAu rést1mé, ses exploits, sa captivité, se,
compter son patrimoine qui se trouva bientùt
ner les princes: une somme importante lui est
malheurs
intimes,
sa
faconde,
son
courage
et
singulièrement réduit' : la caisse du parti
nécessaire' pour Lli,poser son voyage el parer
dont un ancien officii.:r de Frotté, Bureau de sa belle prestance faisaient de Le Chevalier
aux
éventualités d'une si audacieuse tentative.
Placèoe, s'intitulait pompeusement le tréso- un héros de roman et voilà l'homme qu'Aclime
Acquet est instruit~ de la situation par
1·ie1· général, la caisse du parti était vide cl, quct de Férolles jugea bon de « décocher l&gt;
sa
mère
qu'elle est venue voir i, Donnay, et,
pour la remplir, des instructions 11 venues de à sa femme. Sam doute l'avait-il connu par
le 22 décembre 1805, la diligence de llouen
l'intermédiaire
de
quelqu'un
de
ses
anciens
haut 1), sans qu'on sîtt nettement de qui elles
à Paris est attaquée à la côte d' Authe\'ernes,
émanaient, recommandaient aux fidèles le compagnons de chouannerie; il le reçut à
distante de trois lieues seulement du chf,teau
pillage des caisses de l'Ùal. Le Chevalier, Donnay, lui prêta, pour se l'attacher. d'assez
de Tournebut. Les voyageurs remarquèrent
dont la manière de virre avait peu à peu fortes sommes que Le Chevalier distribuait
qu'un des brigands, vêtu d'un costume miliaussitôt
à
la
mcu
le
de
parasites
qui
ne
le
di\ten&lt;lu la surveillance de la police, en protaire, et que ses camarades appelaient le
quittait
pas~
:
Acquet
lui
fit
confidence
des
fitait pour faire de rapides absences. Certains
D1·agon, é1ait plus mince et plus actif que
al'aient remarqué que chacune de ses fugues projets &lt;le séparalion dont le menaçait sa
les
autres, si bien qu'on l'~ùt pris « pour
coïncidait ordinairement avec une arrestation femme et le pria d'user auprès d'elle de ~a
une
femme habillée en homme 0 l&gt;. La même
de diligence, chose fréquente en Normandie séduisante éloquence pour parl'enir à un
bande
opérait de nouveau, au même lieu, le
à celle époque el considérée par tout 1e parti arrangement amiable.
1
:-5
février
1806; ainsi que dans l'affaire préOn nun'luc de renseignements sur la
comme jeu de bonne guerre; la plupart
cédente,
elle
disparut, le coup foi t, si rapidu temps, d'ailleurs, l'exploit n'était pas façon dont s'acquitta de sa mission ce condement
qu'on
pensa bien qu'une maison des
de nature à éveiller grands scrupules, le ciliateur que, sans son mari, la pauvre
environs lui senait de retraite; les soupçons
femme
n'aurait
jamais
connu.
Elle
s'était
conducteur de la voiture, et souvent aussi
se portèrent sur le chàlcau de ~lusscgros 7 ,
son escorte, étant de complicité avec les donnée, autant par inexpérience que par
situé à trois lieues d'Autheverncs; uni ne
chouans; on tirait seulement quelques coups surprise, à un homme qui, pendant cinq am,
songea alors à Tournebut, dont les maitres
de fusil ou de pistolet pour simuler un com- l'avait martyrisée; elle vivait à Falaise dans
élaicnl absents depuis sept mois. C'est en
uo
isolement
dont
s'accommodaient
mal
son
bat; les uns ouvraient les caisses, tandis que
besoin de tendresse et sa nature imprcs~ion- Réal, 11 octobre 1807. Arrhives nationales. I" Still.
l. \'oici, eslimé par lui-m~rnc, à quoi se réduisait
sa fortune vers 180~ : une maison i, Caen, érnluéc
.t0.000 francs, ltnc petite ferme et un bois dans les
cnvil'ons dt! \'ire, evalués '.!5.000 francs. l'l'éanccs certaines 50.000 t'rancs . .lrcl11vcs nationales F1 81 i:!.
'l!. Renseignements particuliers.

;;. llcmcigncmcnls particuliers
4. « li. Acquet me prèla 2.400 francs que je lui
3i reudus, il y a quatre à ci1u1 mois. ~ lrllrc tic L,·
Chevalier à Réal. Archives uallonalcs, F' 8171.
5. Lettre du préfet ,le la Seine-inférieure à

ü. Dèclaralion du sieur llurgaull, propriélai1·~, tl,••
meuranl à Paris, rue de la Pa,~, n" 14..\rchi\'CS 11a•
Lionalcs. F 817':l.
7. Hècapilulalion ril's faits qui sr licnl au procès ,les
,lames Combray. Archives nalioualcs, F1 8170.

"-------------mars, seulrmcnt, qu'y revint Mme de Combray, cl c';sl, en a1Ti! qnc .d'Aché, copieusrmcnl leste cl argent, se décidait à franchir Je
détroit pour porter aux princes les ,·œux de
leurs fiJèlet provinces de l'Ouest.

T OU1t,'N'E'BUT

--,

Depuis qu'il hahilait .Mandeville d'Aché
n'avait pas perdu son temps. C'6tait une
entreprise délicate que d'orrraniser dans les
co?di1ions où il se trouvait, un' passsage
oflrant quelques chances de réussite. L'embarquement était relativement aisé et David
~'/i'.t1'ipùle se chargeait d'y pourroir; mais
11 importait suriout d'assurer le retour 1 et
l'abo_rdage cland1:s1in de la. côte frança ise,
garme de patrouilles, sillonnée jour et nuit
par les douaniers et gardée par des sentinc~lcs sur Lous les points où un ba,lcau pouYa1t approcher du rivage, présentait des difficultés presque insurmontables. D'Aché fit
choix d'une petite crique, au pied des rochers de Sainte-Honorine, à deux lieues à
peine de Trévières. David, qui connaissait
lo~s les côtiers de la région, acheta à bon
prix la complicité d'une des virrics chargées
de la surveillance de la mer~. On coo\'int
avec cet h?mme d'~n système de signaux qui
permettraient de n aborder qu'en cas d'absolue sécurité.
C'est par une nuit de tempête à la fin
d'avril 1806, que d'Aché prit la m~r dans un
canot de dix-sept pieds de long que dirirteait
0
seul David l'Jntrépùle. Après cinqu antc
heures de traversée, ils abordèrent en Angleterre cl David regagna aussiLôt le larrre
tandis que d'Aché se meltait en roule p~u;
Londres.
On s'imagine aisément quelles devaient èlre
les impressions de c~s fanatiques de la royauté
lorsqu ils_ approc?a1en~ de ces princes pour
lesquels 11s se del'Oua1cnt depuis tant d'années; traqués sur la terre de France et
poursuivis comme des malfaiteurs ils se fi,,.u.
•
'
0
r?•e~t trournr a Londres l'accueil l[UC mér1~a1t l~u~ héroù!u_e fidélité : ils se prépara1en L a ctre trrutes en fils par le roi en
amis par les princes, en chefs par les ~migrés qui allendaieol impatiemment, a1ant de
rentrer en France, qu'on la leur eût reconquise .... La déception était cruelle: ce monde
&lt;le l'émigration, que ses malheurs et son
incommensurable vanité rendaient si facile à
duper, avait été victime de tant de faux
chouans, d'espions déguisés ou de simples
csc.rocs, tous apportant des plans de reslauralron, se les faisant payer et s'esquivant
pour ne plus reparaitre, que la méfiance à la
lin, avait pris la place de celte assu;ance
can.dide d~s premiers lemps : tout Français,
arrivant a Londres, é1ait considéré comme
un aventurier el, autant qu'on peut lire dans
une histoire ferm~c, - car ceux qui ten-

tr1:e?L l'expérience d'une ,·isile aux princes
rx,lcs ont rcspecluensrmcnt fait silence sur
leur déconvrnuc, - il semble Lien qu'un
rapprochement avec l'émigration réserrnit
aux royafülcs mililanls de terribles déboires.
D'Aché 1ù\chappa point à celle désillusion,
cl, quoiqu'il fùl resté muet sur les incidents
de son séjou r à Londres, on sut qu'il y aYaiL
ét6, &lt;lès !'ab?rd, mis en prison et q~e, &lt;l,·
deux mois, 1l ne put parvenir à approcl1cr
le comte d'Artois et moins encore le roi
exilé.
M. de la Châpelle, qui était alors le personnage inOueot de la petite cour d'llarlwel,
!e fit corn paraitre, le questionna sur ses proJel.s, s'~ppos~ à cc qu'il fùt reçu par les
prmccs , mais le mit en rapport avec les
minis~.rP~ du roi George; tout individu apportant l 1dcc de quelque macbioalion contre le
gournrnemen~ de Napoléon élait toujours,
chez ces dcrmcrs, bien venu et écout1\.
Après trois semaiues de ronférences on
arrêta, pour le printemps de 1807, un' débarquement qu'appuierait une levée générale
des paysans de l'Ouest. L'attaque simulée de
Porl-&lt;;n-Ilessin permellrai l de s'emparer, par
surprise, des îles Tabitou et Saint-Marcouf
ainsi que de Port-Bail, sur la côte occideo~
tale du Cotentin; la destruction de, chaussres
qui défe?dent la partie basse de la péninsule
assurerait le succès de l'entreprise en isolant
Cherbourg, pris à revers el enlevé sans résistance possible. Le corps d'inrnsion, concentré
sous les forts de la ville, ayant là une retrai.e
assurée, descendrait par Carentan sur SainlLô et sur Caen à la rencontre de l'armée de
paysans et de réfractaires dont d'Aché ,,.arantissait le concours; il se faisait fort de ~éuoir
vingt mille hommes; le gouvernement anglais en offrait tout autant en soldats russes
et suédoi~ q11'il se chargeait de transporter
sur les cotes de France; en altendant afin
de parer aux dépenses que ofo:issiteraie~l ces
préparatifs, un « crédit illimité &gt;&gt; était ouvert
11 d'Aché sur le banquier Nourry de Caen•.
~on séjour à Londres dura près de trois
mois; vers la fin de juillet, une fré"ale anglaise le ramenait à la station de l'amiral
Saumarez qui le reçut avec de 0 -rands é"ards
0
et fit appareiller, pour Je cond;irc à la côte
un brick de quatorze canons. Quand oo fut'
la nuit, il quelques portées de fusil du rivarr~
&lt;le Saint-Honorine, d'Aché exécuta lui-mê~c
les signaux convenus auxquels la Yirtie
de
0
terre ne tarda pas à répondre. Une heure
après: le canot_ de David rtnt1'épùle accost:iiL
1~ br,?k. a~gla1s et, avant le lever du jour,
d A.die cla1 l rentré à ,1aodeville cl faisait
1:artager à ses Mies la joie que lui causait
l ~eureux succès de son ,·oyage. EL, tout de
smte, on fit des projets : on décida, sur-lechamp, que le chàteau des Monfiqncl seni-

rai! d'~sil~ au roi durant les premiers jour~
qm smvra1enl le débarquement 1 • Huit mois
devaient s'éconler a\'ant l'entr,:e en campag:ne
tL cc temps suffisail à d'Aché, l'argent ~ne
manquant_ pas. pour préparer ses opérations.
com·1en~ de dire tout de suile que le
cabmet anglais, en spéculant sur le fanatisme
de d'Aché comme jadis sur celui de Gcorrres
0
Cadoudal c~. de ta!1t d'autres, n'était point du
tout &lt;l:i.ns 1111 Len llon de tenir ses promesses;
sa poli~ir1ue h~ineuse contre Napoléon lui
suggérait celle rnfamie de stimuler les naïfs
~oy_alisl.cs de France par des espérances qu'il
cla1t Lien .déterminé à ne pas réaliser; il les
ab~ndonna1l lorsqu '.i1 les voyait engagés au
P?•~l de ne pouvoir reculer, peu soucieux,
&lt;l a11leurs, de les pouss(•r à l'échafaud et désire~x seulement d'entretenir en France des
a~1taleurs et de les acculer à une situation
désespérée, dans le but de susciter parmi
eux quelque assassin qui débarrasserait Je
monde de Bonaparte. Sans doute est-ce là
un.e. d:s caus~s de l'obslinalion des princes
exiles a ne pomt encourarrcr les tentatives de
leurs partisans; connaissai~nt-ils le piè"e tendu
à la loyauté de ces malheureux? ~•~saicnlils les mcllre en garde dans la crainte de
~'aliéner le ?ouvcrnement anglais? Papienl1ls de ce prix le loyer d'llarlwel? Cette histoire des intrigues qui se jouaient autour du
prétendant est pleine de mystères ceux qui
y furent mêlés, tels que Fauch;-Ilorel ou
!lydc de Neuville s'y perdaient eux-mèm13,, et
1I fal_Iut le grand jour de la Restauration pour
ou vr1.r les yeux des principaux intéressés sur
certams dél'Ouemenls qui se trouvèrent
n'avoir été que des trahisons.
En ce qui concerne d'Aché, il semble bien
certain qu} ne reçut des princes aucune prom~sse, qu il ne fut mrmc pas admis en leur
~res~o_ce et ,que les ministres ao3lais, seuls,
l exc1lerent a se lancer dans l'extraordinaire
aventure 011 ils avaient bien l'intention de 1
1a,sser
·
· Ainsi le crédit illimité ouverte
périr.
chez le ba_nquier l\'ourry n'était qu'un leurre:
t?ut en laissant croi~c _aux conspirateur, que
1argent ne leur Îèra1t pmais défaut on lin1 •_
. d'avance ce crédit à ::;0.000 francs
'
i
Lait
l
cet_te duplicité indigna jusqu'aux policic:s
qui, plus Lard, eo eurent la révélation.
li n'est point facile de suivre d'Aché da
' ns
le_ trava,·1 occu.Ile qu'il entreprenait : il appor~ail tant. de so'.~s et de précautions à échapper
a la rI'.c~ q~ 11 ~• du_ mGn~e coup, dépisté la
posterite . c est a peme s1 qudques jalons
pe1:mette~t de . suivre sa trace pendant les
~ro1S annees .cim marquèrent l'apogée de son
etonnante existence.
On le trourc d'ahord, pendant l'automne
de 1806, à ,la Bijude où Mme &lt;le Combray
restée à Tournebut, av:ût charoé llonnœil ~
Mme ,\cquet d'aller le recevoi~. li s'agissa~t

1. ~ lin jour jr. l_ui faisais ous,·n·cr qu'en drsccn
da.nt a lcrn• 11 aurait pu l'ire arrèté; mais il m'appr,~ al_ors quïl ne. courait aucun risque, parce ,1uïl
av~,t . a lu, ses ~,gnaux, cl par là il e11lcudail celui
11_111 signale sm· la_ &lt;'Ôle. Il s'embarquait à cl,rnx petites
lieues de :lande , die : . c'élnil Joui près tf,, là que rn
l~ouva,l ! 1111lmdu r1111 lui faisait des sin-11aux en
rq,ons.. a ceux qur Oeslorii•rcs faisait av~nt tl~ dübarqucr. - D. - M. [kslurières vous a-t-il dit corn-

bicn il lui en. avait co_ùlé pour gagner la vigie? _
Il; - li ne ma p~s ~les1gné la somme. mais il m·a
d1l que cela l 111 coula, l cher. »
l11lcl'rog,_,1oirc clc Guillaume. dit Lanoë, j fdnicr
l8~8. Archl\·es cl!-' grelfedc la Cour d'assises ,le Jloucn.
t .. lnterro,:a101rc oie llme de Combray ~ aoùt 1807
Al'~lll\'es ,lu g-rcfl'c de la Cour d'assises Je llouen. ·
,,. « m!!c Acgucl se rappelle que lorsqu'elle vil
~[. Dcslor,erns, il y a un an, à Donna~, il fui apprit

~u.c .le_ g-ouvcrncmcnt. anglais lui avait donné crécliJ
1ll11mlc sur un banquier de Caen. ,, Déclamt i 011 I
,l!nll' Acquel, 9 octol,rc IR07.
&lt;P
4 . ."· 1.a mai~c,n des )l.onlfiqucl avait éh; tlcsli1111 •
rcce1011· le 1·01, s'il cla1 l débarqué incou•uilo
P. a
qu'elle était le centre des habitudes cf,, Uc-lo' ynrce
on complait aussi sm ll. de Cantclou ~ichc' ricrP;~:
lai~c des environs de llareux. » Dfrlarapropr1&lt;•·
,lf,11e A,·quet, 20 déccmb,·è J807
ion de

l!

�r--

T OUJ?.NEBUT

111ST0'/{1.ll

de Jui procurer un porteur d'ordres rompu
aux habitudes et aux dangers de la Chouannerie. Mme Acquet avait proposé, pour remplir ces îooctions, un AllcmanJ nomméFlierlé 1
que Le Chevalier recommandait. Flicrlé s'était
distingué dans la Chouannerie; spadassin
émérite, il avait éLé mêlé à tous les complots.
Venu à Paris à l'époque du 18 frncridor, il y
avait reparu au moment où Saint-Héjant préparait sa macbin'e infernale; il I sPjourna de
nouveau pendant trois mois lors de la conspiration de Georges. Depuis deux ans il vivait,
en attendant quelque nouvel engagemt'nt,
d'une' petite pension sur la caisse royale el,
quand les fonds manquaient, il se faisait h'!!Jerger par se!:&lt; anciens compagnons plus fortunés, rôdant de Caen à Falaise, de Morlain à
llaveux ou à Saint-Lô, pous5:ant même ses
exèursions jusque dans la Mayenne'. Bien
qu'il ne l'eùt pas avoué, on peut affirmer
qu'il élait un des hommes employés ordinairer:pent aux alla4ues des voitures publiques :
c'était en ce genre un professionnel: on l'appelait le Teisch '.
Convoqué à la Bijude, il s'y présenta un
matin de la fin d'octobre; le soir du mème
jour, tandis qu'on était à table, d'Aché arriva
à son tour; on causa, - assez ,,aguement
du grand projet, - mais beaucoup des anciens camarades de la Chouannerie; malgré
son accent tudesque des plus prononcés,
Flierlé, sur ce sujet, était intarissable. D'Aché
el lui couchèrent dans la même chambre et
cette intimité dura deux jours pleins, au bout
desquels on convint que Flierlé serait employé, en qualité de courrier, aux gages de
cinquante écus par mois. Cette nuit-là, Lanot
conduisit d'Aché jusqu'à deux lieues de la
Bijude et le mil sur la route d'Argentan ·~ .
Ici, nouveau jalon: le 26 novembre, J'inspecleur de police Veyrat informe eu loule
bâte Desmarets que d'Aché, tant cherché
depuis deux ans, a débarqué la veille à Paris,
descendant de la diligence de Rennes avec un
nommé Durand "· Celui-ci, laissant sa malle
au bureau, s'é1ait logé dans un hôtel de la
rue Montmarlre, d'oti il élait parti, lf' matin
mème, pour Boulogne. c&lt; Quant à d'Aché,
écrivait Veyrat, il n'avait ni malle ni paquet
el il a disparu dès qu'il fut descendu de voiture; les recherches que l'on a faites aux
1. FlicrlC Ctait nC à l,eibs\adl, dans le duché de
~eu bourg, en~A!lemagnc. 11 a\·ail_quaranle ans en 1808.
'2. Les rl!vêlations de Flierlê fournissent des indicalîons prècic~ses _sur , I? sort de~ anciens. chouans
pendant la pénodc 1m~er1ale: vo1c1 un extra1l de ces
1 nter;ogaloires: « D. Etiez-vous pay~ _exaclemenl? R. Oui, exactement.. - D. Y ava1t-1l beaucoup de
monde payé comme \·ous? - R. Nous pouvions ètre
une cinquantaine, parce qu'on ne pcnsio1mait que les
chouans qui avaient ètC orficiers. On donnait se ulement des secuur3 aux simples soldat s qui Ctaicnl dans
le besoin, on ,•n logeait même dans les maisons particu lières et on p!lyait leui· nourriture. On en plaçait
aussi comme domestiques chez les Jlarliculicrs riches. ti
Archives du grcll'c de la Cour d'assises de Rouen.
3. Le /Jeutslt (l'Allcmand ).
4. , En le reconduisant suz· la route pour le mcl\rc
dans le chemin de Paris, il me tlil qu'il a\'ail étC eu
Angleterre pour se concerter avec M. de la Chapelle;
que, 5il pom.·3it lui être utile, il le? fera it , mais qu'il
n'y ,·oyait pas encore bien clair. , lnterrogat~ire de
(;uillaume, dit Lanoë, 2 septembre 1808. 1\rclmcs du
~relfe de la Cour d'assises de Rouen.
~1. On s'ap('l'~·ut que cc llu1·nud Ctait un placide

maisons garnies et hôtels du voisinage n'ont
rien produit. l&gt; Desmarets mit en campagne
ses meilleurs agents; mais tout fut inutile :
d'1ché resta introuvable.
Il était à Tournebut 6 où il demeura un
mois. Il est probable que cc passage à Paris
cl ce séjour chez !!me de Combray étaient
motivés par un pressant besoin d'argent: :1
cette date, d'Acbé avait épuisé le crédit ou vert
chez le banquier Nourryi croyant la source
intarissable, il l'avait exploitée largement7;
sa déception fut cruelle quand on l'avisa que
sou compt~ était définitivement clos. li se
trou\'aÎt de ~uveau sans argent, et, par une
coïncidence u'il faut bien signaler, tandis
qu'il séjourn, il à Tournebut, eu ce mois de
novembrf' 1806, la diligence de Paris à Rouen
fut dévalisée au Moulin de ~louflaiues•, à
quelque cent mètres d'Authevernes où avaient
eu lieu les précédentes attaques. Cette fois le
butin lut JDédiocre; quand d'Aché reprit le
chemin de Man4eville, il n'avait que six cents
francs pour toute ressource 9 •
Il dut passer l'hiver dans une oisiveté tor•
turante: nul ipdice de ses agissements jus•
qu'en février 1807 . Le temps des grauds événements était proche, et il était urgent de les
annoncer. Il s'arrêta à l'idée d'un manireste
qui devait être répandu à profusion dans
tau te la province, et ne laissa à personne le
soin de le rédiger; celte proclamation, faite
au nom des princes, stipulait l'amnistie générale, la conservation des autorité~, la modifi- •
cation des impôts et l'abolition de la con•
scription ,q_ Lanoë, mandé à :Mandeville, reçut
dix louis et le manuscrit de ce manifeste avec
ordre de le faire imprimer aussi secrètement
que possible 11 • Le madré :Normand promit,
glissa le papier dans la doublure de son habit et, après une tentative infructueuse - et
probablement assez molle - auprès d'un
apprenti typGgraphe de Falaise, il le remit à
Flierlé, avec toutes les recommandations de
prudence, mais en y joignant cinq louis seulement 11 • Flierlé s'adressa à un libraire de la
Froide-Rue à Caen; celui-ci, .iprès avoîr pris
connaissance du tex te, refusa son concours.
Ici se place un incident dont il est dirücile
de démêler l'importance, qui semble avoir
été considérable, cependant, à en juger par
le mystère dont il resta entouré. Soit qu'il

eût reçu quelque communication urgente
d'Angleterre, soit, plutàt, que, dans son dé- .
nuement, il eût pensé à réclamer l'assistance
de ses amis de Tournebut, d' Aché expédia en
hâle Flierlé il !!me de Combray et lui remit
deux lettres en lui recommandant la plus
extrême discrétion. Flierlé partit de Caen à
cheval, le 15 mars au matin. Le lendemain,
à l'aube, il arrivait à Rouen, et, tout de
suite, il se rendait rue de l'Hôpital, chez une
modiste, la dame Lambert, à laquelle était
adressé un des billets dont il était porteur .
« - Je le lui remis, dit•il, sur son escalier,
sans lui parler, parce qu'on m'en avait donné
l'ordre, et je partis dans la matinée même
pour Tournebut où j'arrivai entre deux et
trois heures. Je donnai l'autre lettre à
lime de Combray qui la jeta au feu après
l'avoir lue 1::. . )J
Flierlé coucha au chàteau; le lendemain,
Bonnœil le conduisit à Louviers et lui confia
là un paquet de lettres à l'adresse de d' Aché.
Tous deux se dirigèrent ensemble sur Rouen,
et !'Allemand prit, rue de !'Hôpital, « la
réponse de la marchande de modes qui la lui
remit elle-mème sans dire un mot 14 ». Puis
il poursuivit aussitôt son voyagP: le 20 mars,
au soir, il était de retour à Mandeville et
déposait le précieux courrier entre les mains
de d'Aché . A peine celui-ci en eut-il pris connaissance qu'il expédia à David l'ordre d'appareiller son canot et, sans perdre un moment, les lettres venues de Rouen furent
portées en mer aux stationnaires anglais pour
être ùe suite envoyées à Londres"'·
On ignora toujours ce que contenaient ces
mystérieuses dépêches et, sur ce point, l'enquète fut réduite aux suppositions. On prétendit que d'Aché avait adressé à Mme de
Comhray le manifeste et qu'une imprimerie
clandestine fonctionnait dans les caves de
Tournebut; on assura, d'autre part, que
Bonnœil était rentré, \·ers le {5 mars, d'un
voyage à Paris et en av!lit rapporté, pour la
faire passer par Mande,,ille, la corre~pondance d'un comité royaliste secret;, l'adresse
du cabinet anglais Hi_ D'Aché. certainement,
attachait une importance extrême à cette
expédition qui devait, selon lui, décider d·uu
emoi immédiat de fonds et hàter les préparatifs de la descente à l'ile Tahitou. Mais les

voyageur qui ignorait le nom et !la personnalité de

me parler. Il me remit un manif~s\e pour le !~ire
imprimer: !l annon\·ail au~ Fran!_;m S qu~ les anc1l'ns
princes allaient rentrer; qu ils co11~ervcra1enl les autorités, que les prop~iét~s ser~i~nt respecté.es et que
cllacun cùt à se lemr L1ei1 pa1s1blc chez soi. 1&gt; Interrogatoire de Guillaume dit Lauoë, 5 février 1808.
..\1·chivcs du grctfc clc la Cour d'as~i~cs de Rouen.
·l'L « Lanui; me dit qu'ayant élll chargé par ~I. Dcslorîèrcs de faire imprimer la proclamation, cl n'aymL
pu trouver dïmpr1meur qui \'uulùl le faire, il m:,
priait de voir si je ierais plus heureux que lui cl qu•i1
me remeLtrail les cinq louis que lui avait donnés
M. Deslorièrcs. - B. M. Oeslorièrc~ lui en an1il
donné di:t: ne vous le dit-il p~s? - R. li ne m'en
parla pas. o Interrogatoire de Flicr\C, 16 janvif'r 1~08.
.\ rchivcs du grell'e de la Cour cl'asmes de lloucn .
15. Archives nationales, ~-; Nlï2.
1i. interrogatoire de Flicrli·, 15 ja11\'Îcr ISO!l.
Archives du greffe de la Cour 1l'assiscs de Rouen.
1:,. Dêclaration de (;uilbcrt, huissier ii TréviCrcs.
11 janvier 1808. Al'cl1i1'CS du Greffe de kl Cour t!'as•
sises cle Rouen.
-l(i. ;füpport du 11rHet de la Seine-I nférieure.
Archi\·es natiom1\es, F7 817~.

d'Ache: il n'ét:tit monté 11u'à Laval dans la diligence

oll d·Aché se trouvait dCjà. Archives I rn1lionalcs,
F7 0397.
6. « Il est tombé comme une bombe .... Il a passé
un mois chez moi, il y a environ ucuf mois; mais cc
u'est pas de Donnay qu'il venait, je ne sais cl'oil. »
lulerrogatoirc de l\lme de t:ombray, 2 aoùt 1801.
Archives du greffe de la Cour ,rassises de Rouen.
1. Une grande partie de cel argent 3\'ait élé
emoyée dans les environs de Roue11. Rappo1'l du
préfet de la Seine-Inférieure. Âl'chives nationales,
F'Ml72.

8. Le 30 novembrn 1806 . Récapilulation des faib
qui se lient au procès des dames Combrav. Al'chi,·es
nalionales, P 8170.
"
!). Mme de Combray affirma lui aroir prêté ccLlr
somme. Archi\·c~ du greffe de la Colll' d'assi~cs &lt;l.:
Rouen.
IO. l)(•daratious de lime Acqurt de Férolles, cl
rapport du préfet de la Seinc-lnrêrieurc, déjâ cité.
11. • Au mois de fo\'l'ier de 1'011 dernier, et \'ers la
moitié, 11. Dcslorières m'ècri,,iL par la poste il Donnai·
et me dit tic me rendre oit il éla il parce qu'i l ,,ou lait

.

•

jours se passèrent et aucune réponse ne par- aux brigandages dont le produit devait lui
en règle; sur quoi, Le Chevalier, prenant
vint. Dans l"angoisse de l'inc.ertitude et de revenir sans danger 3 » ; cette accusation rél'avantage, le traita &lt;l d'agent des Anglais ))
l'attente, il pensa à se rapprocher de Le pond mal à la loyauté chevaleresque de sou
et, posant ses pistolets sur la table, « l'invita
Chevalier qu ïl ne connaissait que par sa caractère : il nous semble plus probable qu'à
à se brûler immédiatement la cervelle 4 n. On
réputation d'homme adroit et résolu; l'entre- l'un de ses voyages à Paris, il était tombé
se calma pourtant de part el d'autre et chavue eut lieu à Trévières vers le milieu
cun exposa ses moyens d'action : Le
d'avril 1807. Le Chevalier avait amené
Chevalier connaissait la plupart des
un de ses aides de camp. D'Aché s'y
ebouans de Normandie, soit pour avoir
présenta seul.
combattu en leur compagnie, soit parce
Le_nom de ces deux hommes est si
qu'il s'était lié avec eux dans les difféignoré, ils tiennent dans l'histoire une
rentes prisons de Caen ou d'Évreux oli
si humble place qu'on a peine à se
il arait sPjourné. Il se chargeait donc
figurer, maintenant qu'on connait le
des enrôlements et de la conduite de
piteux avortement de leurs rêves, coml'armée dont il déléguerait le commanment, sans ridicule, ils pouvaient imadement à deux hommes qui lui étaient
giner que de leur rencontre sortirait
tout dé\'Oués. Le nom de l'un ne fut
un résultat quelconque. !lais l'atmopas publié : c'était, dit-on, un ancien
sphère dans laquelle ils se mouvaient
chef d"état-major de Charette ; l'autre
leur créait à tous deux une puissance :
étail fameux dans toute la Chouanned'Aché était - ou croyait être - le
rie, sous Je pseudonyme du général
porte-parole du roi exilé; quant à Le
Antonio: il s'appelait Allain et, depuis
Chevalier, - soit gloriole, soit créduLrn IX, travaillait a\'eC Le Che\'alÎL'f.
lité, - il se targuait d'une immeme
Celui-ci assurait, d'ailleurs, Je conpopularité dans le monde de la Chouancours de son ami, ~r. de Grimant, dinerie et parlait, avec mystère, du co•
recteur du haras d'Argentan, qui fourmité roialiste qui, fontionnant à Paris,
nirait à l'armée des princes la cavalerie
était parvenu, disait-il, à rallier à la
nécessaire; il offrait, en outre, de se
cause du prétendant des hommes consirendre à Paris ci pour le grand coup 5 n
dérables de l'entourage rllême de l'emet
se faisait fort, à l'aide de certaines
pereur.
L'HÔTEL DE CmmRAY, DANS LA RUE DU TRIPOT, A FALAISE.
complicités Il, de « s'emparer de la
Depuis qu'il était l'amant adoré de
(ÉTAT ACTUEL.)
trésorerie impériale 1&gt;. D'Aché, de son
!lmc Acquet, les stations de Le Chevalier
càté,
irait en Angleterre chercher le
au cal'é llervieux étaient devenues plus
roi, présiderait au débarquement el
rares; ses parasites s'étaient dispersés, et Lien dans le piège _tendu par l'espion Perlet C[Ui,
guiderait, à tra,·ers la Normandie insurgée,
qu'il eùt conservé sa maison de la rue Saint- payé par les prmces comme chef d'une acrence
l'armée suédo•russe jusqu'aux portes de la
J
•
•
Sauveur, à Caen, il passait 1a plus rrrande par- uc renseignements, vendait à Fouché leur
capitale.
. de son temps soit à Falaise, soit• à la Bij ude
lte
correspondance et livrait à la police les royaLa besogne ainsi distribuée, les deux 11001qu'habitait alternativement son ardente mai'- listes qui la lui apportaient. Ce Perlet avait
mes se &lt;Juittèrent alliés, mais non amis :
tresse. La police du comte Caffarelli, préfet ima_giné, comme appât pour son trébuchet,
d'Aché s'était trouvé olfonsé des prétentions
du Calvados, s'était déshabituée de le sur- l'e.ustence d'un comité de puissants personde Le Chevalier; celui-ci, en rentrant chez
1
veiller; mème il avait obtenu un passeport nages qu'il se vanlait d'avoir amenés à la
pour Paris, où il se rendait fréquemmenl. Il cause rOj'ale, et sans doute Le Chevalier fut-il Mme Acquet, ne cacha pas qu'à sou idée
d'Aché n'était &lt;! qu'un vulgaire intrigant et
en revenait toujours plus confiant, et dans le l'une de ses trop nombreuses victimes. Quoi
un agent de l'Angleterre &gt;&gt; 7•
petit groupe où il vivait à Falaise, et qui se qu'il en soit, il tirait vanité de ses hautes
Restait la question d'argent qui, pour le
composait de Dusaussay, son cousin, de compromissions, et c'est en égal, presque en
moment,
primait toutes les autres; on était
Beaurepaire et de Desmontis, deux cama- t!mule, qu'il se présenta chez d'Aché.
bien
tombé
d'acco!d sur la nécessité de piller
rades de la Chouannerie, de Révérend, ancien
La conférence fut, d'abord, plus que les caisses de l'Etat en attendant l'arrivée
chirurgien à l'armée de Frotté, et de Me Le- froide; ces deux hommes, si différents de
lehvre, le notaire de la famille de Combray, façon et de nature, aspiraient tous deux à un des subsides d'Anglelerre i m;iis ni d'Acbé
ni Le Chevalier ne s'étaient ici formellemen~
il ne tarissait pas en confidences sur ce fa- grand ràl~ et se jalousaient instinctivement;
meux comité secret et sur l'imminence de la leurs sentiments personnels même les divi- prononcés : chacun d'eux voulait laisser à
restauration; la révolution qui l'amènerait saient : l'un était l'amant de !!me Acquet de l'autre la responsabilité du vol; ils se la rejedevait, à l'en croire, être Lrès pacifique: Férolles, l'autre était l'ami de Mme de Com- tèrent plus tard obstinément : l'un asmrant
Bonaparte, fait prisonnier par deux de ses bray, et celle-ci blâmait fort l'inconduite de que d'Aché, lui-mème, avait, au nom du roi
généraux, disposant chacun d"uu corps de sa tille à qui elle avait signifié de ne plus donné l'ordre d'arrêter les voitures publiques~
40.000 hommes, serait expédié aux Anglais reparaitre à Tournebut. Le Chevalier, après l'autre reniant Le Chevalier et l'accusant d'a:
et lremplacé C( par une régence dont on choj- les politesses d'usage, se rt!fusa à poursuil're voir compromis la cause en employant de
sirait les membres parmi les sénateurs sur l'entretien avant d'être fixé sur la nature des tels moyens. Le débat est de peu d'intérêt·
lesquels ou pouvait compter' ». On rappel- pouvoirs conférés par le roi à son interlocu- l'argent manquait, et non seulement la caiss~
lerait alors le comte d'Artois - ou sou fils teur et sur l'autorité dont il était investi. Or, royali~te éta_il vide, m1is, ce qui était bien
le duc de Berry - qui prendrait possession de po~voirs écrits, d'Aché n'en al'ait jamais plus immédiatement gra\'e, Le Chevalier et
du royaume en qualité de lieutenant-général. eus ; 11 se retrancha, avec arrogance, sur ce ses amis se trouvaient sans ressources. A
Le Chevalier ajoutait-il foi à ces utopies? que la confiance que les princes lui témoi- force de mener large vie et de se sacrifier
On a dit qu'en les propageant cc il ne cher- gnaient da lait des premiers jours de la Révo- pour le parli, il avait totalement dissipé sa
chait qu'à enivrer les gens pour les exciter lution et qu'il attendait d'eux une commission fortune el il était couvert de ~elles: l'avoué
Vanier, chargé de ses aITaircs d'intérèts, pcr-

1. En auûl 1 806. Archh·es nationales, F 7, 8110.
2. _Interrogatoire de 1,el'eb\·re, 9 janvier 1808.
Arcluvcs du greffe de la Cour d'assises de l\oucn .
. 5. Note épinglée à l'inlcnogatoirr &lt;lu notaire LclPIJrr(' . Archives nationales, F 7 8171.

~- Rapp_ort du prérel de la Scinc•Inféricurc. Arcluves nationales, P l'!l12.
~. Lellre de Héal au préfel clu Calvados. Archires
n3tionalcs, F 7 81 ~O.
6. Entre auli·es celle de l'adjurlaul-gén6ral La11-

tom·:lf~hc~,. co~patriote Je Le &lt;:hcralier cl que
cclu1-c1 d1sa1t cln~ sun ami. Arcltil'Cs national ,5
F 7 817J.
c,
_7. lntcrrogatoi 1·e de Flicrlé, 15 janvier ·18œ. Arcl11res du greffe de la Cour tt'assi~cs df' Bolll'H.

�. - - 1t1STO'R.1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
dait la tête sous l'avalanche de traites, de
protèts, dr billets impayés qui tombait sur
son étude 1• Le notaire LcfoLvre, gros homme
viveur et sensuel, n'était pas mieux en fonds
et mettait sur le compte du gouvernement la
débàcle de ses affaires qui n'avait d'autre
cause que son désordre.
Quant à Le Cbe\'alier luimême, il attribuait, non
sans raisons, sa .ruine à son
désintéressement et à son
dévouement pour la came
royale, cc qui lui était une
excuse pour le passé et aussi
pour l'avenir. Hme Acquet,
qui l'admirait aveuglément,
avait donné jusqu'à son dernier louis poursubrenir aux
coùteuscs libéralités de son
amant. li reste d'elle des
billets touchants qui montrent à quel point elle lui
était attachée :

sion de deux mille francs, sans pouvoir disposer des biens de l'hérilage palrrnel. Et
voilà qu'un soir, seule à Fnlaise avec Lanoë,
à l'bôtcl de Combray, rue du Tripot, dont
l'un des corps de logis avait été loué au rece•
vcur des finances, elle entendit, à travers le

Yoili1 la lcltrc de Mme Blin
(une créancière), &lt;1uc je vous
emoie; loute m.i peine est de

cabriolet, elle revinl à la charge et lui remit,
enveloppr dans du colon, un_morceau de circ
jaune en lui ordonnanL d'aller, dès qu'ils
seraient rue du Tripot, prendre l'empreinte
de la serrure du rece,·eur. Lanoë s'en défendit, alléguant c&lt; que c'était la maison de
Il. Timoléon el qu'il pourrait en arriver it celui-ci du
désag"émcnt ~ D, Mais elle
insista. - &lt;&lt; Je veux l'empreinte, dit-elle; je ne vous
dis pas pourquoi faire; mais
je veux l'avoir. &gt;&gt; Lanoë,
pour se débarrasser d'une
mission qui lui déplaisait,
s'en alla prendre en cachette l'empreinte de laserrure du grenier à foin. Une
clef fut faite sur ce modèle,
et, la nuit venue, la lille de
la marquise de Combray,
retenant son souffle et marchant sans bruit, se glissa
jusqu'au bureau du receveur des finances et tenta
vainement d'en ·ouvrir la
porteu ....

n',noir pas la somme, j'aur:iis
le plai~ir de la ~1:iycr pour· vous
A peu près vers le mêet jamais vous n'en auriez rien
LE PRESBYTERE DU VILLAGE DE D ONNAY. (ÊTAT ACTUEL. )
me temps, Le Chevalier,
su .... Je \'Ous aime de tout
qui revenait d'un voyage à
mon cœur et je suis toute f1
Paris, recevait de l'arnué
vou~ cl · jr- ferai tout pour
1
Yanier, tout aussi cndelté que son clienl,
vous .... Aimez-moi com me je vous aime; JC vous mur, le tintement des louis qu on ensachait.
cmhras~c hicn fort~.

Je ferai tout pour vous, - et la pauHc
l'cmme se désolait de savoir le a héros qu'elle
idolâtrait l&gt; aux prises arec de mesquines
préoccupations d'argent. Elle n'y pouvait
parer, ayant été récemment déboulée de sa
demande en séparation 3 • Acquet triomphait :
elle était réduite à vivre de sa modique pen1. La plupart ile ces réclamalious se ti·ouv c11t aux
An•11ives naliouall's dans le carlon Fj 8171.
2. Archives nalîom1les , J!7 8171.
::;, Le 4 mars 1807. Arclii,·cs de la fomîllc &lt;le ~ainlVidor.

4. « Un soir que ,Ït\lais el1cz elle. )!me Acqucl:
cnlcnJ.aul ,·ésonnc1· J.c l'argcnl chez le 1·ec1'veur q111
dcmcul'ait 1la11s la maison, me dit &lt;p1'il lui follait de
i"al'gcnl; q~1'il lui fall_ait sculem~nl dix ~ille fr~ncs. îJ
ln!c1·ro":ilo1rc &lt;le Gudlnumc, 1ht l,anoe. Arclures du
grrlfo :lr la Cour t1·asûscs d,, Boue11.
fi. l11lerron-ntoil'C ile l,ar10ë, 5 scplcmbl'e 1808.
ü. &lt;! Elle Ïit faire des dcl's sui· cCUi' cmpreinle cl

Ce bruit produisit sur elle une sorte de griserie : elle songea qu'il y a\'ait là de quoi
satisfaire à toutes les fantai$ies de son
amant. ...
-Lanoë, dit-elle tout à coup, il me fout de
l'argent, il me faut seulemenl 10.000 Iranc:- 4 •
Ce soir-là, L:rnoë, terrifié, ne répondit
rien; mais, quelques jours plus tard, comme
il la ramenait de la Bijude à Falaise dans son
me chnrgca ensu ite tl'nller les essayer; comm e jp
~3\·ais bien qu·ellcs ne pout"raient scnir, je lui rlis
qu ellcs u·111laienl pns. Quelque Lemps nprl•s, cllè me
dil: « .1'11i élC lt's essa~cr moi-mênic pc111la11l la nuit.
parce lJUe je w~ m'en l'apporte /)as à mus. » lnlcrroj,Oloirc de Lauoë, ~, seplcmLrc 80~.
7, Archives nationales, Fi 8171.
8. « La eo11lrc-n'.:\'olution était immanquable : ccux&lt;pai la scrviroicul scraicn l bien ri·cornpensès; mais,
s1 011 ne lui êlait pas utile 1la11s le momC'Hl actuel,
tum les a11cirns ~rrvicrs ~erai1 nt oubliés.» illlerrogatoirc de Fliel'h.'•. Arclii1·rs du greffe d(' !:1 Cuur 1L1ssiscs tic l\ourn.
0

1

l'avis que la situation pécuniaire était désespérée. - (( Je crains, écri\·ait Vanier,
l'accomplissement du psaume : Cnde veniet auxilium nobi:; quia perimus ' . l) Ce
à quoi Le Chevalier répondit, comme il le
faisait, invariablement : (( - Dans six semaine~, peut-être avant, le roi sera remonté
sur le tràne; les beaux jours alors reviendront
et nous aurons de bonnes places : seulemenl,
il est temps de montrer du zèle, car ceux
qui n'auront rien fait n'auront, comme de
juste, rien à altendre a. l&gt; Il ajoutait que
l'beurc était propice, c&lt; Bonaparte étant au
fond de l'Allemagne arec toute son armée l&gt;.
li aimait ces allusions qui le posaient,
pour ainsi dire, en rival de Napoléon et grandissaienl son rôle à la hauteur de ses illusions.

G. LENOTRE.

(A suivre.)

HENRY BORDEAUX

Adélaïde de Bellegarde
Dans le salon drs sept cheminées, au musée
du Louvre, juste au-dessus de Mme Réca?1ier
mollement étendue, est un autre portrait de
femme qui eut son heure de réputation, de mauvaise réputation. -A vrai dire, onne
,·oit à celle place que la grande composition
correcte et !roide de David, l'Enlèvement des
Sabines. Entre les guerriers qui se menacent
de la lance sans excès, deux femmes se sont
précipitées au premier plan : une grande
blonde étend ses beaux bras suppliants el
rrénéreux, tandis qu'une brune, à genoux, sa
•
1.
noire che,elure dénouée, les vêtements a1ssant voir, dans un désordre habile, l'épaule
et le sein opulents, montre d'un geste apprêté
des enfants nus qui sourient et qui jouent
sans attacher d'importance à la bagarre. La
brune, c'est AdélaïJe de Bellegarde. A tous
ceux qui seraient curieux d'approcher cette
beauté qui rappelle la Judith d'Allori, cette superbe Judith du Palais Pitti, à Florence, qui tient en main la tête de son amant,
car le peintre qui rt'présenlait sa maitresse
en Judith se peignit lui-même snus les traits
d'llolopherne afin de montrer comment il
avail perdu la tète, - je conseillerais la lecture de l'ouvrage que M. Ernest Daudet lui a
consacré sous le Litre le Roman d·un Conventionnel, el une visite au cbàteau des Marches,
en Savoie.
Ce cbàteau des Marches est une sorte d'ancienne forteresse, bâtie presque à la limite de
la Savoie el du Dauphiné. li s'élève sur un
mamelon d'où ron découvre cette merveiUe
assez rare dans les pays.ages savoisiens : une
belle plaine arrosée par un fleuve et encadrée
par des formes diverses de montagnes ; la
vallée du Grésivaudan entourée par les Alpes
de Maurienne et du Dauphiné, et surtout le
mont Granier semblable à un lion couché qui
lève la tête, - le mont Granier terrible et
sauvage avec sa haute muraille nue que les
sapins ont renoncé à escalader. Aujourd'hui,
si l'on pénètre dans le château, c'est pour
trouver cette grande cage toute pleine de cris
d'enfant. lis chanrent dans les corridors,
dans la salle d'honneur, sur la terrasse qui
domine des jardins en pente. La vieille caserne e&amp;t devenue un orphelinat, un orphelinat au bon air, en pleine campagne, où l'on
semble ignorer la mélancolie. La salle des
fètes est particulièrement bien consenée.
D'une dimension de dix-huit mètres sur quatorze, haute de deux étages, elle n'a été transformée que dans son usage et porte encore
les décorations mythologiques qu'imprima sur
s :s murs, au xv111e siècle, le pinceau des
frères Galliari. Hercule el Mars, Minerve et
Vl.-

H1STOR1A. -

Fasc. ,fJ,

Diane se font vis-à-vis comme lt&gt;s figurPs
d'un quadrille divin. li y a mèmc, sur un
panneau, un exquis médaillon de l'Amour.
Le petit enfant, dévêlu, grassouillet et charmant, tire une 0èche que le Yisiteur croit
dirigée contre sa poitrine; et si rnus tournez
autour de lui pour le mieux observer, la
pointe de la flèche maligne vous suit dans
toute.i vos évolutions. L'enfant qui sourit ne
cesse point de vous viser. Ainsi nul ne peut se
dérober à ses traits. li les dirige de tous les
côtés à la fois.
Aujourd'hui celte salle des fèles est nne
salle de récréations enfantines. l!:n 1792,
Adèle de Bellegarde y dansa : c'était un Lai
donné en l'honneur du général Kdlcrmann.
Adèle de Bellegarde a vingt ans, elle est dans
tout l'éclat de sa beauté. Mariée à un cou~in
deux fois plus âgé qu'elle, mère de deux
enfants, elle est revenue, seule aYec sa jeune
sœur Aurore, du Piémont oll elle avait émigré, afin de sauvegarder par sa présence ses
propriétés de Savoie menacées de la confiscation. Elle n'a pas d~ peine à les sauvegarder,
ear l'un des trois délégués envoyés par la

recevoir le trait du petit Amour. On connait
le caractère de Hérault de Séchelles. Ce terroriste que l'ancienne sodété avait couvé tendrement, qu't·lle avait pourvu de tous ses
Yiœs, soif de luxe, libertinage, scepticisme,
et de toutes ses qualilés, élégance, grâce;
insolence et courage, est une de ces ileurs de
décadence comme on en trouve dans l'histoire
romaine à la veille des barbares. Les femmes
l'appellent le cc délicieux " Séchelles; il ne
sait pas se passer d'elles, el aucune ne peut
se vanter de le détourner une heure de son
travail. La race des roués de la Régence dt~vait aboutir à ce conventionnel. Les blasés
de,iennent vite cruels el dangereux; la domination les aUÎie comme un plaisir plus puissant, ils sont avides de tous les spectacles et
brûlent d'y jouer un rôle; le sang même les
e11ivre. Jeune, beau comme Antinoüs, adoré,
llérault de Séchelles est pris d'un cc désir
effréné de renommée "· Toul d'un coup le
magistrat d'ancien régime se rérèle implacable et violent. Il vote toutes ks spoliations,
toutes les exécutions, jusqu'à celle du roi.
Arriviste, il a laissé une 1'hé01·ie de l'ambi-

Cliché Giraudon.

L'ENLÈVEMENT DES SABINES. -

Table:iu de

Convention pour organiser le département du
Mont-Blanc est Hérault de Séchelles, et il lui
a suffi de venir au château des Marches pour

DAV!D.

(Musee du Louvre. )

tion où l'on trouve des conseils comme celuici : &lt;c Ayez une haute idée de vos facultés et
travaillez, vous les triplerez. &gt;) Plus jouisséur
18

�111STOR._1.ll
encore qu'arriviste, il donne le fin mot du
caractère furieux qu'il cachait sous de froides
apparences dans un billet que cite une de ses
maîlresses : cc Je veux me bàter de vivre.
Lorsqu'ils m'arracheront la vie, ils croiront
tuer un homme de trente-deux ans, j'en aurai
quatre-vingts, car je veux vivre en un jour
dix années. » Et il tient parole. Il se hâte de
vi1Te; il jouit du pouvoir et des femmes, par
le cerveau et par les sens. Quand il est dénoncé, arrêté, enroyé à l'échafaud, il manifeste sans pose, sans arrogance, une indifférence stupéfiante. Quand tout le monde fait
des phrases ou des ge&amp;tes, accuse ou se défend, -il rfpond sobrement, se sait perdu, ne
s'en afflige point et montre dans la mort
celle altitude des beaux joueurs dont il est
impossiblè de savoir s'ils songent à leurs
perles ou à lem·s amours.
La séduction de cet homme devait être bien
puissante, à en juger par la transformation
de la comtesse de Bellegarde qui est évidemment son œuvre. De celte jeune femme,
élevée dans le devoir, au fond d'une province,
sans grande initiative, accoutumée à la vie
monotone, il fait une coquelte et surtout une
curieuse. David nous la peint le visage désespéré, penchée sur de petits enfants dans un
beau geste de pitié. Elle quille sans un regret ses enfants - de son vieux mari je ne
parle pas - pour suivre Hé, ault de Séchelles.
Après s'être arfichée avec lui aux Marches el
à Chambéry, après avoir changé pour lui son
air et ses toilettes et donné des fêtes en son
honneur, elle l'accompagne à Paris. Elle
n'emmène avec elle que sa jeune sœur Aurore dont elle ne se séparera jamais, par une
affection touchante et réciproque que les dangers ni les plaisirs ne purent interrompre. A
Paris, les deux petites Savoi~iennes se grisent
de la nouveauté et de la diversité des spectâcles. La légère Aimée de Coigny - la cc Jeune
Cap1ive » que poétisa André Chénier - les
représente en quelques mols de femme dans
ses Mémofres: « Leur curiosité pour voir les
personnes célèbres de cette époque n'étant
arrêtée par aucune répugnance, nous dit-elle,
on peut se figurer les gens qui sont entrés
dans leur chambre. »

Cependant le spectacle auquel elles assistent sous la conduite de Hérault devient de
plus en plus dangereux. Plus il est dangereux, plus elles se plaisent, semble-t-il, à le
r

HÉRAULT DE SÉCHELLES.

Gravure de

LEVACHEZ,

d'après

LANEUVILLE.

regarder. Ont-elles pris l'habitude, dans leurs
monlagnes de Savoie, de contempler sans
peur les ahimes, ou veulent-elles rallraper
leurs tranquilles années d'enfance en vivant
double, à la manière que le délicieu:c Hérault
dè Séchelles leur a nouvellement apprise?
Insouciantes et curieuses, elles ne veulent
pas s'en aller. La Terreur sévit; elles restent
dans la fournaise. Elles assistent aux séances
de la Convention, aux audiences du Tribunal
révolutionnaire 1~ jour ot1 Marie-Aaloinelte y
comparaît. « Leur jolie figure et leur jeunesse J&gt; attirent Lous les regards. !&lt;:Iles sont
nobles; le mari d'Adèle sert à l'armée du roi
de Piémont. La guilloline les guette. Par
amour peut-être Adèle demeure, et sa sœur
ne l'abandonne pas. Hérault ne les entretient
pas de ses propres dangers. Il est dénoncé,
il est arrêté, il est condamné : elles sont là.
On raconte que lorsqu'il descendit de lac barrette cc il regardait du côté du Garde-~leuble
une main de femme qui, à travers les volets
entr'ouverls, lui envoyait un dernier adieu ».

Était-ce Adèle de Bellegarde? On n'en sait
rien. Leur vie à Lous les deux était lrop compliquée pour 4u'il soit possible de l'affirmer.
Les deux sœurs furent arrêtées à leur four.
Il ne paraît pas que le désespoir d'Adèle fut
bien profond. Était-elle fa1aliste comme son
amant? Je la crois plutôt un peu pas~ive,
subissant assez volontiers les événements sans
les rechercher ni s'en étonner: de là celle
légèreté qui a toujours étonné ses contemporains. Elle ne courait pas au-devant de3 passions ni des dangers, mais elle ne les écartait
pas. llérault avait plus de violence concentrée
et plus de flamme. En prison, ces dames
nouèrent des relations de société. Elles furent
sauvées par le neuf Thermidor, bien que
Lamartine allribue leur salut à un motif plus
poétique : &lt;! L'échafaud, dit-il, ébloui de
leur beauté, les avait refusées. lJ En re temps,
l'échafaud ne se laissait éblouir ni par la
beauté, ni par la jeunesse, ni par l'infortune.
Adèle, \Ïle consolée, reprit sa '"ie mondaine que partageait Aurore, mais celle-ci
persistait à demeurer au second plan. Elle
préférait le rôle de confidente et d'intendante,
et comprenait fort bien, quoiqu'dle fùt ellemême agrrable, que la figure de sa sœur
l'obligeait à être aimée. Adèle l'entendait
ainsi, et tout marchait à merveille. Elle
accorda ses faveurs à l'acteur Garat dont elle
eut un fils, et découvrit brusquement pour
cet enfant naturel le sentiment maternel
qu'elle avait loujours ignoré pour les légitimes. En 1814, elle s'enlhom,iasma pour la
Restauration, comme elle s'était enthousiasmée en 1792 pour la Révolution. Mais cet
enthousiasme n'était point, celle fois, commandé par un autre senlimenl. Elle avait
oublié le mieux du monde Hérault de Séchell~s. Elle ne mérite point de figurer parmi
ces femmes passionnées qui introduisent dans
l'amour une violence tragique. De son pays
ualal aux lignes heurtées c:t sévères el aux
couleurs délicates elle avait surtout relenu le
g••sle mutin du petit Amour qui, dans la
grande salle du chf1leau des Marrhes, sourit
en tirant ses flèches.
HENRY

""' 274 ""'

BORDEAUX.

Le tombeau de Turenne
Le f 1 octobre -1793, un seul monument
restait debout dans la 13asilique de Saint-D"'nis
silencieuse el dévastée : c'était celui du vainqueUI' de Sinzheim, de Ladenbourg, de Turckheim, dont le retour à Versailles, en 1674,
avait été salué par le canon, les fanfares et
les acclamations de la foule. Turenne mort
ne devait pa~ êlre protégé par sa gloire, et
son tombeau allait crouler, comme tous les
autres, sons le marteau des barbares.
Le monument, qui était adossé à l'un dl's
côtés de la chapelle de Saint-Eustache, t\1ail
le même qui fit1ure aujourd'hui sous le dôme
des Invalides: ~'était la même effigie &lt;lu capitaine avèc sa cuirasse et son manteau. La
statue de l' Immortalité le recevant dans ses
bras n'a pas changé; les figures allégoriques de la Sagesse et de la Valeur, qui ornent le monument, sont les
mêmes personnifiant les vertus cardinales du maréchal :
la Sagesse, avec un vase d'où
s'écoulent des pièces de monnaie rappelant les liLéralilés
du prince; la Valeur, dans
l'altitude d'un guerrier que
la douleur accable.
On sait trop que les sépultures qui remplissent aujourd'hui la Bisilique de SaintDenis n'ont rien gardé de leurs
poussières, et qu'elles ont par
là même perdu tout leur dl'et.
Ici, du m1 ins, nous avons un
tombeau qui ne sert pas seulement à l'histoire de l'Arl,
mais qui dit quelrp1e chose à
l'imagination et au cœur: seul
de tous les sépulcres l'iolés en
1795, le mauwlée de Turenne
a gardé toutes ses cendres.

placé immédiatement au-dessous du tombeau
de marbre que sa famille lui avait îail ériger,
et qu'ils eurent ouvert le cercueil! Turenne
fut trouvé dans un état de conservation lei,
qu'il n'avait pas été déformé et que li&gt;s !raits
de son visage n'étaient point altérés; ks spectateurs, surpris, admirèrent dans ces restes
glacés le vainqueur de Turekheim, el oubliant
le coup mortel dont il fut frappé à Salzbach,
chacun d'eux crut voir son àme s'agiter encore, pour défendre les droits de la France 1 • l&gt;
Ce corps, cc nullement flétri et parfaitement conforme aux portrails et médaillons
r1ue nous possédons de ce grand capitaine,
était en état de momie sèche et de couleur de
bistre clair )J t.

Or, le 12 octobre uu malin,
avant de pénétrer dans le caveau des Bourhons, les ou,-riers, impatients de voir les
restes d'un grand homme,
s'empressèrent d'ouvrir le
tumbCJ u de Turenne. Ce fut
le premier l
« QJel fut leur étonnement, lorsqu'ils
eurent démoli la fermeture du petit caveau

On allait le jeter dans la f11sse préparée
pour les Ilourbons, quand cc sur les obserrn-

tions de plusieurs personnes de marque ,, 3
qui se trouvaient présentes à celle première
opéra tion, il fut remis au nommé Host, gardien du lieu, homme rangé, méthodique,
qui conserva cette momie dans une boite de
chêne, et la déposa dans la petite sacristie de
l'église où il l'exposa pendant plus de huit
mois aux regards des curieux.
Jusqu'au mois de juin 17!H une foule de
,isiteurs vinrent des quatre coins. du pays
dans celle dépendance de l'église. Et ce ne
dut pas être un spectacle banal que celui de
ce gardien de la vieille église, veillant, du
fond de sa lo6e, sur sa relique funèbre_, prcnn nt un air de circonstance rour recevoir son
monde et montrer, (( moyennant une petite
rétribution l&gt;, les restes du
héros. Détail d'ignoble cupidité, qui nous montre que
le cilo1en Host avait également
Ir génie du trafic, cc cet homme
vil se permit d'ôter toutes lt s
dents de Turenne pour les
1•endre à ceux qu'un spectacle
aussi curieux que touchant altirait dans l'église,&gt;•. Le jeune
orateur de la Révolution, si
connu par son exaltation républicaine et rn poétique inspiration du Palais-Royal, était
venu, lui aussi, contempler la
curieuse relique. li voulut posséder un souvenir du grand
capitaine et, à défaut de denls
épuisées, il coupa un doigt
au cadavre desséché 5 •
De la capitale, pendant la
belle saison, des milliers de
curieux vinrent conlempler ce
11ue le bamum de Turenne
faisait voir comme un étrange
Libelot. Un beau jour, en juin
1794, M. De~fontaines 6 , prcfesseu r de Bolaniquc au Jardin
des Plantes, a Lli ré aussi par
tout le tap~ge fait autour du
cadavre exhumé, frappé de
l'étonnante conservation du
corps, réclama l'objet histol'Îque et l'obtint pour le Cabiuet d'Histoire naturelle.
Le vaillant capi1aine dont, en d'autres
temps, on t ùl transféré les restes aux rouk-

1. Alexandre Lc11oi1· . .llusé,, ,/es mo11u111e11ts (,·a11çai~.
2. • Procès-,·erbal cummui,iqué par Ti11ll1011in. ,
Cc paragraphe qu'on r,·lroun; liUé1·alemcnL trai,scriL
dans le Le,11• d'A!cxandrn Lrnuir, ,ans indic,1tio11 ,le la
source, cl &lt;1ue tous les auteui-s citent cumrnc émanant

de lui, est ~xtrait tlu manuscrit en question, donl nous
avons eu l'origi1111I entre les m11ins.
3. Alcxln,lrc Lenoir. /.or. cil.
4. L.e même.
5. Cal,anès cl :Xaas. La .Yëvrose l"évolutio1111ai,e.
ti. Dcsfontaincs l llcué-1.oui; , mcmlirc de l' Aca-

d/,rnie ries ,cicnrC's. profcssc_ur d,: Duta_niquc _au )luséum d'lii,loirc naturelle et a la Facullr ries suencrs
de P~ris né en 1751 à Tremblay. en llrctag11c, mort
à Paris,' en 183:3. On a de lui 'nne !Jore du Moul
.lllas, t i98, tt un .llé111_où:e rnr. les t,gcs des Jl"!UIIO·
cotylétlunécs. Lcbas. Dtclio111ia1re e11cyclopéd1que-

�"·---------------------------------1f1STOR,_1.ll
menls des tambours drapés et aux salves inin-

terrompues du canon, n'eut pas une grande
pompe étalée autour de son cercueil, lors de
cette translation à Paris:i Ce que nous en
savons se résume dans ces deux lignes de

dom Laforcade: " On m'a assuré que ce lut
deux maoœuvricrs ou journaliers qui le transportèrent à bras jusqu'à Paris. n
li fut déposé au Muséum, dans c.e ,·ieux
bâtiment, aux murailles lépreuses et moisies,
qui comprend encore aujourd'hui différentes

Le cadavre du grand capitaine était là,
quand, le 2 août 1706, un député de l'Isère,
Dumolard, monta à la tribune du Conseil des
Cinq-Cenis :
{! Je parcourais dernièrement le Jardin des
Plantes, dit-il; enlré dans l1's diversf-S s:illes
du Lâtiment, quelle a élé mon affliction t·n
vopnt les restes du grand Turenne plaré-s
entre ceux d'un éléphant et d'un rhinocéros!
Ne devait-il échapper à la fureur de ces
modernes vandales, que pour obtenir un tel

je vous propose de faire, en demandant au
Directoire, par un message, les mesures qu'il
a dû prendre pour faire déposer dans un lieu
plus convenable cl plus décent les restes du
grand Turenne!. )l
La proposition fut adoplée, mais elle n'eut
pas de suite immPdiate. Ce fut seulement le
24 germinal an \11, que le Directoire exécutif ordonna ]a fin de ce scandale et arrêta
que lPs restes de Turenne seraient transportés
dans le Musée des Monuments françai~, et

,
f

MORT DE TURENNE A SALl.BACH, LE

galeriCs d'Histoire naturelle 1 • Ce corps, qui
fut debout sur tant de ch,mps de bataille et
qu'atteignit un boulet liréau hasard, demeura
exposé, pendant quatre ans, à la curiosité
publique, arec les bêtes empaillées, les fossiles fanlasliques et les animaux rJres. Pendant des semaines, cc fut la grande attraction, et l'on fit queue, le dimanthe, à la parle
&lt;lu Muséum.
1. Le Cabinet d'llisloire naturelle ne se tomposait,
â celle êpoqur, que de quatre grandes salles. Belin,
7• édition a1111o~Cc p:ir lm de l'l/istoire de Paris par
Dulaurc, 183tl.

27 J 1LLET 1675. -

D'après une a11cie11ne ~ravure allemJnde au Cabind des Est:rn1f'eS.

asile? Il esl d::s faits, citoyens, qui suffisent
seuls pour dépraver un gouvernement el le
rlésbonorer aux yeux de l'étraoger. Tel est
celui que je mus dénonce ....
« Ce n'est pas que je veuille demander que
vous honoriez la mémoire de Tùrenne, je propose seulement de ne pas diminuer quelque
chose de noir~ suprême gloire en l'oubliant.
«Je ne &lt;lemande pas pour cet homme illuflre les honneurs du Panthéon ... ; mais vous
avez le droit d'éveiller l'attention du Directoire
sur un objet d'inlérèt national; c'est ce que

qu'ils seraient déposés dans un sarcophage
placé dans le jardin É'ysée de cet établissement.
Et c'est ainsi que le 24 prairial, à la nuit
tombante, le citoyen Lesieur, dans une carriole que lui avait procurée un nommé Berthier,
officier de l'ar:;enal, se rendait au Jardin des
Plantes « pour retirer les rt-'slcs du guerrier
recommandable par sa valeur el ses vertus
civiques, d'un lieu où il était confondu avec
2. Séance du C,onscil des Cin;i-Cenls, présidence de
Bois~y d"Ang!as, 15 thermidor an Y. - Monilew· du
10 aoùl 11!:16.

LE TO.llfBEJ!U DE TUR.ENNE

&lt;f Ici esl le corps cle seren1ss11ne J)1'ince
des objets de curiosité publique Il 1• Arrivé au
Muséum, à huit heures du soir, il trouvait là llenri de Lrt Tom· d'A11ve1'gne, viconite de
Alexandre Lenoir, admini'itrateur du Musée Turenne, 11Ut1'échal général de la cat•cderie
des Monuments français, les
citoyens Biaart et Par.hez, et
les ·frères Sauvé qui l'altenclaient pour procéder à l'enlèvement du cercueil.
Le lecteur nous saura gré
de citer textuellement un e&gt;,trait du procès-verbal de cette
translation, lui épargnant ainsi
tous les ornements oratoireïl,
susceptibles de lui enlever quelque chose de sa saveur :
c&lt; Nous étant fait donner
connaissance du liru où étaient
déposés les restes de Turenne,
nous fûmes introduits dans
un local servant de laboratoire,
au milieu duquel était posér,
sur une estrade de bois peiut
en granit, une caisse en forme
de cercueil, aussi de bois peint,
vitrée par dessus, de la longueur de 1 mètre 97 milljmètrcs, dans laquelle on nous
a déclaré que le corps de Turenne était enfermé. Nous remarquàmes, en effd, au travers du vitr.ige qui couvrait ce
certueil, un corp5 étendu, enveloppé d"un linceul, lequel
To~IBEAU DE TURENlŒ. - Gravu,·e de S1MO:mEAU, d'après le dusin
avait été déchiré et découvrait
la tête jusqu'à l'estomac: ce
qui nous ayant portés à le considérer plus attentivemenl, il nous parut que llgèl'e de France, go11verneur du haut et du
ce corps a\'ait été embaumé avec soin dans bas Limousin, lequel fut tué ,L'un coup de
toutes ses parties, ce qui en avait conservé canon à Sahbach, le XXVII Juillet, l'an
Ioules l( s forme~. Le crâne avait été coupé et M.DC.LXXV "•.
remplacé ou recouvert d'une calotte de bois
de la même forme, mais excédant dans toute
Cette con~latation terminée, les ouvriers
sa circonférence. Toutes les formes du visage chargèrent dans la carriole ce cercueil dont
ne nous parurent pas tellement altérée~, que le couvercle de verre laissait voir la face monous ne pûmes reconnaître les traits que Je mifiée du béros, les ieux clos el la bouche
marbre nous a laissés de ce grand homme; il ouverte; et très tard dans la nuit, la berline,
re:-tail encore des cJJets du funeste coup qui qui ne rappelait guère le deuil triomphal, ni
l\nleva au milieu de ses tri'1mphes, et qui lui J'enthousiasme funèbre de 1675, entra arnc
causa sans doute une violente convulsion rnn lugubre chargement dans la cour du
dans la flgure, ainsi qu'il nous a paru par Musée des Uonumenls Français. La bière liréc:
l'état de la bouche extrêmement ouverte. Et hors de la voilure fuL déposée dans un coin
continuant à considérer ces respectables restes, de l'immeuble, en atlendant Je mrcophage
nous aperçûmes que les bras étaient étendus commar.dé en son honneurs.
de chaque côté du corps, et que les mains
Pendant deux aus, les restes de Turenne
étaient croisées ~ur la région du ventre; le
reste était enveloppé &lt;lu linceul et offrait les figurèrent dans le nouveau Musée, mais guère
formes ordinaires. Sur le côté du cercueil plus noblement qu'au .Jardin des Plantes, à
était attachée une inscription graYée sur une côlé d'une tombe mérovingienne, des effigies
plaflUe de cui"re, qui paraît êlre ctlle qui d'HéltÏse et d'ALelard et du sarcophage
avait été placPe sur l'ancien cercueil où ce peut-être d'une petite-fille de Sésostris. En
corps avait été renfermé, ~ur laquelle nous 1800 seulement, à peine investi de toutes les
al tribu lions du pournir suprème, le Premier
lùmes cc qui suit :

1. Procè.,-l'el"bal de franslaliou de.s 1·esfes de
Turenne, du 24 prairial a11 Vil. l/ori!!i1111l de cc
doc11menl est cousené dans les archi vcs de }I• Jousse!m, aujourd'hui lilulaire de l'êlude du citoyen
Polier, cheL qui il ful déposë par acte du 20 nmdémiairc an VIIJ.
2. C'esl le. lieu de signaler l'intére~sante page qu'a
consacrêe notre distingué confrère, le Or Cabanès, il
l"odys,éc du cœur du vaillant capitaine, dans son

Cabinet secret de l'Jlistofre, 3• s., p. 310. Cc cœur.
échappé au ,·anùalîsmc r,{yoJutiomrnire, est t-onscr'"ê
aujourd'hui au château de Saint-l'aulel « dans une
en vcloppe de plomb, rc\'èlue d'un sac de velours
cramoisi u, 1&gt;0ur cmeruntrr à notre frudit collègue
des dét.ails toujours s1 précis et si minuticnx.
3. Cc sarcophage fut exCculé sur un dessin de
A. Lenoir. - Procès-vei·Ual cité plu~ haut. Une couronne et des altriùuls de guerre dêcor.:iicnt ce lomèCau
,,M

277 ....

_

~

Consul lrou"a la place qui convenait aux
dépouilles du capitaine du Grand Siècle, qui
avaient eu une si étonnante odyssée : il ordonna
leur lrafülation sous le dôme
des lmalides, dans ce lieu silencieux el sacré oit rnnt se reposer les rnldals de la pa1rir,
et où lui-mème de,ail dormir
un jour, au milieu du temple
consacré par la fleligion au Dieu
drs a1 mées.
Le 22 ,eptemLre IEOO, le
caron des lmalides annonçait
la solennilé. C'é1ait la même
foule, le mèmc enthousiasme
qu'on dnait mir quarante ans
plus lard, lor~que le cuc.ueil
du grand Empereur, longtemps
bercé par les murmures de
l'Océan, entra sous le dôme
digne de lui. A deux heures de
l'après-midi, le corps de Turenne, placé sur un c-har de
triomphe, trainé par quatre
chevaux Llancs, quillait le Musée iles Monumenls Français.
Sur le cercueil était placée l'épée du héros'. Un chc,al pie 5 ,
harnal hé comme au temps du
grand roi t:t conduit par un
nègre, ouvrait la marche. I.e
pompeux cortège traversa Paris
au miliru d'une foule immcu.-c,
de LE BRUN".
saluant de ses acclamai ions le
vaillant capitaine dont le ca1-ra&lt;:tère Pgala le génie. li était
1ruis heures quand le précieux dépOt pénétra sous le dôme où l'attendait le Premier
Consul.
Ce fut Carnot, ministre de la guerre, qui
pada, devant le cercue:t pompeusement paré,
au nom du gouvernement : &lt;&lt; Vos yeux so_nt
fixés sur les restes du grand Turenne; voilà
le corps de ce guerrier si cher à ton I Français-,
à tout ami de la gloire et de l'humanité ....
Demain r:ous cé!E'brons la fondation de la
llépublique. Préparons cette fèle par l'apothéose &lt;le ce que nous laissèrent de louable et
de justement i!Justre les ,siècles antérieurs.
Ce temple n'est pas réservé à ceux que le
hasard fit ou doit faire exister sous l'ère républicaine, mais à ceux qui, dans tous les temps,
montrèrent des vertus dignes d'elle. Désormais, 0 Turenne! tes mânes habileronl cette
enceinte; ils demeureront naturafü;é,.; parmi
les fondateurs de la République; ils embelliront leurs triomphes et participeront à lems
fêtes nationales.
&lt;&lt; Aux braves apparlient la cendre du bra\'e;
ils en sont les gardiens naturels; ils doivent
en êlre les dépositaires jaloux. Un droit reste
après la mort au guel'rier qui fut moissonné
â quatre face:; el de forme antique, a,·ec celte ios-

crijllÎon :
&gt;assant, t•a tlù-e aux enfants de Mars que Tu1·e1111e esl dam ce tombeau.
Des 1.:iuricrs, des chênes et des sapins ombragcaicnl
ce monument.
lt. Elle a,,ait étê cou~cnêc dans la famille Je
Bouillon et prêtée 1iour la cê1·Cmon1c.
5. Comme celui que moulait Turenne.

�filSTO']t1.JI
sur le champ des combats : celui de de-

u:te propriété que la mort n'enlève pas .....

meurer sous la sauvegarde des guerri~rs
qui lui survivent, de partager aVèC &lt;ux
l'asile tonsacré à la -gloire; car la gloire tst

« C'est au nom de la fiépubliqus que
ma main doit déposer ces lauritrs daus sa
tombe.

. 1. « Discours 1•rononc:é par le cilo~·cn Carnot, mi111slrc de la guerre, dans le temple &lt;le llars, à la
c~rémonie de Ju tramlation du corps de Turenne. le

cinquièmr jour complCml'ulairc an \LII ll . - Monilr:111' i1.nii:ersi:t, 1°' el 2 \'('lHiêmi,iire nn IX.
:L Jlouih'W' wiwerscl, 3 vcndémi.iire au IX.

C( Puisse l'ombre du grand Turenne être sensil.ile 11 cet acte de la rt!connaissance nationale,
commandé par un gouvernement qui sail apprécier les vertus 1 ! n
Le ministre de la guerre déposa sur le cercueil une couronne de laurier, et une symphonie militaire termina la cérémonie~.

DOCTECR

Scu1Jenirs
Uon mari, Eugène de Poillow de SaintMars, commença sa carrière par son entrJe
aux pages, et la façon dont il oLtint son brc"et est assez étrange pour être racontée.

Son grand-père était officier supérieur aux
gardes françaises. Il avait eu sous ses ordres
un sergent nommé Lefebvre, dont la femme
était blanchisseuse de la compagnie.

vous eussiez besoin de moi? Vous ne douiez
point de mon empressement à vous satisfaire.
Jt! n'ai pas oublié vos bontés pour moi et
pour ma femme, qui m'a chargé de tous ses
re.{pects pour vous, et nous sommes tous les
d~ux. entièrement à votre serrice.
Il eut même le parfait bon goût de ne pas
demander à préseoler sa ferµme.
Mille de Saint-Mars lui fil part de ce qu'elle
désirait pour son petit-fils; moins de huit
jours après, le brevet était obtenu et le jeune
homme entrait aux pagrs.

..

Le sergent devint le maréchal Lefebvre,
duc de Dantzig.
!la grand'mère était restée chargée de ses
petits-enfants, après la mort de son fils qui
succomba aux suites de la guerre d'Espagne.
Leur mère \'O)'ageait bcJUcoup et songeait à
se remarier. Ils demeurèrent donc aux soins
de leur aïeule; cependant le baron de Courval
prit avec lui, depuis l':'i_:;e de quntre ou cinq
ans, son neveu Eugène de Saint-llars, et le
fll élever avec son fils, ce qui resrnrra cncoriJ
les doubles liens de parenté.
L'état militaire était, à celte éµoqne, le
plus propice à l"avancement et à sati::ifaire
l'amLition d'un homme; on songea à mellre
Eugène aux pages. C'était un excellent délm l,
mais les places étaient fort demandées; il fa 1lait de haules protections pour en obtenir une,
et la marquise ne connaissait personne à la
nouŒlle cour.
- J'ai bien une connaissance, cependant,
dit-elle un jour, mais je n'ose pas l'invoquer.
C'est le maréchal Lefebvre. Lui el sa femme
seraient peu fla.ttés de se rappeler le tem p~
où ils venaient dans mon antichambre, et où
l~ sergent, de planton chez mon ruari, attendait ses ordres.
- Détrompez-vous, ma.d,unc, rt•prit une
des personnes à qui elle s'adressait, le maréchal se souvient toujours d'où il est parti et
ne trouve pas mauvais qu'on le lui rappelle;
adrcssf•z-vous à lui et mus obtiendrez, j'en
suis sùr, tout cc que vous désirez.
La marquise se risqua.
Le lendemain, dès qui! fut l"heure des
visites, oo lui annonça le maréchal Lefebvre.
Il enlra sans aucun embarras el, arec une
bonhomie et une simplicité rares dans une
pareille position, il alla droit au fait:
- Serais-je assez heureux, madame 1a
m.'.lrqnise, dit-il en lui donnant ce titre alors
prohibé, serais-je assrz heureux pour que

Lefobvrc était Alsacien, sa femme aussi.

Ils allaient souvent dans leur pays, toujours
a,·ec ce profond bon sens qui ne craignait pas
de remonter à leur origine.
Pendant un de ces \'O)'ages, M. de Chnert,
président de la cour royale de Culmar, visila
la duchesrn. Ils se connaissaient dès longtèmps, et elle le recevait à merveille.
Après les premiers compliments, il lui demaada des nouvelles de monsieur son fil~,
enfant fort insupportable et qui leur avait
camé beaucoup de chagrins.
- Ab I dit-elle, en prenant son air le plus
bénin, vous ne le reconnaîtriez pas .... Si vous
saviez comme il est poli, bien élevé, charmant! J,Hnais un mot plus haut que l'autre;
il apprend bien maintenanl, j'en suis très
contente. Je vais vous le faire venir, vous en
jug-crrz.
Elle se lè,·e, ouvre une porle dérobée, à
côté de son l1l, rn face du président.
- Coco! Coco! crie-l-elle.
Pas de réponse, elle recommence.
- Coco ! Coco !
- Il va venir, il est dans sa chambr,•.
Elle se rassoit, la conversation reprend; au
bout d'un quart d'heure elle s'iuterrompl.
- li faut pourtant que rnus voyiez Coco.
Il ne m'a donc pas entendue?
Elle recommence le même jeu, sans plus
de résultat.
- Mais, sacrebleu! Yiendras-tu '? s'écriel-elle impatientée .
Un léger mouvement indique qu 'tlle I st
obéie. Satbfaite, elle retourne à sa place.
- Le voilà, ajouta-t-elk
Quelques secondes après, lc:1. porte s 'tntr' ouvre, une têle toute hérissée parait dans
l"entrc-bâillemenl, c'est celle de Coco.
11 lùcbe d'une voix sonore le mol de Camhronae, tire la langue et disparait bru pmmeut.

MAX

Mon mari avait beaucoup de mémoire, il
aimait fort à raconter; j'ai retenu de lui quelques faits assez curieux et qui doiv~nt trouver
place ici.
Étaut page de Napoléon Jer, celui-ci, qui,
de ces enfants, voulait faire des hommes assez
robustes pour pouYoir le suivre dans ses rapides conquêtes, les exerçait de bonne heure
aux fatigues; c'était entre eux une sorte
d'émulation à qui en supporterait le plus.
lis suivaient l'empereur cl l'impératrice
dans leurs VO)'ages, pres4ue toujours à cheval. !l. de Saint-11ars arrivait donc d"Allemagne à la suite de Marie-Louise. Us pa!)sèrent à Vare11nes, et là, pendaot qu'on relayait
les chevau1, les habitants s'altroupèrent autour du cortège ainsi que cda se passe toujours et partout.
Un homme s'avança près de la voiture et
commença un discours verbeux, avec force
révérences. L'impératrice l'écoutait avec ct tlc
patience des malheureux souYerains, obligés
de subir un ennui pcrpéluel; il est vrai qu'on
les y drt'sse Je Lanne heure-.
La duchesse de Montebello était à côté de
Sa Maje'!-té. Un des ofliciers de service lui dit
un mot à l'oreille. La dame d'honneur fit un
geste de surprise el de mécontenlemeut.
- l i faut prévenir Sa Majesté, ajouta+elle.
Marie-Louise l'entendit el s'i1iforwa de ce
que c'élait.
'
- Nous sommes à Varennes, continua la
maréchale, et cet homme qui ose haranguer
Yolre Majesté est ce même Drouet, qui a fait
arrêter la rein~ Marie-Antoinette.
L'impératrice poussa un cri.
Les chevaux élaient attelés, on n'aUcndait
que la fin des compliments pour se remettre
en route.
- Qu'on parle loul de suilr, ordonnat-elle.
Et, sans écùuter la fin, ~lie tourne le dos à
l'orateur, toute rouoe, et courroucée au dernier degré.
- Cet homme est bien hardi, continuat-é1le, il ne sait donc pas que la reine était
ma tante! ...
Drouet resta ~tupéfait. Il n'avait pas volé
1, leçon.

DA.Sil.

(MARQ l: t SE DE PO! LLOW DE S1.rnr -i\lARS.)

TUR.QUAN

+

La citoyenne Tallien

BILLARD.

C'était là sa meilleure éducation, jugez &lt;lu
reste!
Ce fils est mort jeune; il n'aurait proLablement pas fait oublier :,On père.

COMTESSE

JOSEPH

CHAPITR.E V

profit, Je regmie de la Terreur, sans avoir
l'audace entreprenante, le patriotisme, les
talents, les aspirations de Cf'Ux qui avaient
joué les premiers rôles, sans arnir pour excuse
1a situation critique de la France prise entre
la gmrre civile et l'invasion. Et s'ils furent
obligés d'enrayer, au lendemain même de
leurs premières vengeances, ce fut à cause du
mout·ement général et irrésistible de la
France entière, qui fit voir qu'elle ne tolérerait
plus le gouvernement de la guillotine.
Un des premiers soins de Tallien fut de faire
metlre en liberté sa maitresse. Si elle avait eu
des torts à son égard, si elle arnit commis
quelque inconséquence dont son extrême ('O·
quetterie é1ait seule coupable- et, coupable ,
comment l'aurait-elle été puisqu'elle ne lui
avait pas encore juré fidélité- sa longue détention l'en arnit assez cruellement punie. De

Après leur triomph9, les Thermidoriens
eurent un moment d'étonnement. Tallien
n'était pas parmi les moins étonnés. Il se
rnyait 4evenu l'homme du jour pour aYoir osé
attaquer Robespierre en face et avoir entraîné
la masse des indécis. Il entrevoyait vaguement qu'il y avait pour lui une grande situation à prendre dans la Convention après cet
acte gui le mettait tellement en évidence, et
c'est à lui que les flatteurs, qui lui YOJaient
déjà une grande autorité, rapportaient tout
l'honneur de la journée. Croyant aisément ce
qui le Oal!ait, Tallien n'avait garde de les
contredire. En politicien avisé, il chercha à
tirer le plus grand parl.i possible de son succès . L'intérêt personnel l'avait seul poussé à
attaquer Robespierre, l'intérêt personnel seul
continua à dicter sa conduite : il n'y faut
chercher ni un plan, ni une idée politique, ni
l'amour du bien public et du pays; on ne
trouverait rien de tout cela, - mais seulement
le désir de jouir, dans son débraillement moral, des richesses et de la maîl resse qu'il avait
scandaleusement acquises à Bordeaux; il faut
y voir aussi , et avant tout, le dé.\cir de supprimer ou de faire taire les témoins de ses crimes .
Il chrrdrn à faire monter les uns à l'échafaud 1 ; il fait em·oycr les autres en prison 1
dans l'espérance qu'il n'en sortiront pas.
Il semble sètre pénétré de celle détestaLle
maxime de Machiavel : C! li ne fout pas qu~
celui 4ui gouverne soit honnête homme, mais
il faut qu'il ait grand soin de le paraître. J&gt;
Car maintenant son coup d'État lui a ouwrt
des horizons nouveaux : l'ambition le mord
au cœur, il se croit appelé à jouer un grand
ràle, à prendre une grande place, f.t il ne faut
pas pour cela avoir un passé trop gènant
qu'on pourrait à l'occasion lui jeter à la face.
Aussi, les premières mesures prbcs pour
assurer la durée de leur triomphe, leurs vengeanct:s pnsonneilcs assouvies, les Thermidoriens respirent; ils pement se mettre à leurs
petites alla.ires, les seules d'aiHeurs qui préoccupent ces petits hommes. Ah! comme !lallet
du Pan les a bien dépeints en disant : c&lt; Ce
sont des valets qui ont pris le sceptre des
mains de leurs maîtres apiès les aroir assassinés. ll Ils ne voulait:nt, en effet, ces comparses, que continuer, m_ais à leur propre

son côté, Tallien n'était pas blanc comme
neige: n'avait-il pas, on s'en souvient, signé
l'ordre d'incarcérati un de son ami Guéry?
Thérésia ne s'en douta jamais. Afais tous deux
avaient expié leurs torts réciproques, tout grief

1. Dans le premier numCro du journal qu'il fonde
3~rCs le 9 Lhcrmidor, l'Am i de~· Ciloy1m1t, Tallien
denoncc uu agent des ComitCs 1\e Salul public et tic

d' un lémoin gèuant.

FRÉRO~.

Sureté gC.néralé, qui con11ai'l ses mê~ails comme complice de Robespierre. 11 c.~père se débarrasser ainsi

... 279 -

élait oublié, el, le 1~. la belle Thérésia sortait
de prison.
Le petit Jullien, lui, J entrait! « Il aine aux
satellites de Robespierre! avait dit Tallien, le
11 thermidor, à la tribune de la Convention;
on arait mis à la tête de l'instruction publique
un jeune homme de dix-neuf am, un jeune
homme que son âge appelle à la défense de la
patrie aux frontières . On ne s'est pas contenté
de cela; on a envoyé ce jeune homme dans un
département du Midi; là, il a exercé un pouvoir révoltant; il a fait couler le sang I our
s'applaudir ensuite de ~es actes arbitraires
auprès de Hobespierre et lui envoyer la liste
de ses victimes. " C'était habile à Tallien de
parler ainsi, mais c'était canaille; c'était une
manière de rejeter ~ur le petit Jullien les crimes dont il s'était couvert lui-même. Toute sa
conduite, dPpuis ce temps, consista à en
charger ce malheureux qui n'avait cependant
pas besoin d'endosser ceux des autres.
A quoi Thérésia ernploya+elle les premiers
Lemps de sa liberté 1 A mettre tout d'abord un
peu d'ordre dans ses affaires que deux mois
de détention et le malheur des temps a\'aient
passablement dérangées . Elle avait besoin
d'argent : une lettre qu'dle adressa à une de
ses amies de Ilurdeaux nous montre, dans le
menu, ses préoccupations.
Tous ces détails de la vie matérielle réglés:,
elle envoya de l'argent à sondomesliqueJosei h,
resté à Bordeaux avec son fils : c'était pour
paJer leur pt&gt;nsion pas~ablement arriéré!! par
rnite de force majeure. Puis, la direction des
travaux à faire et les soins de son installalion
!1 la chaumière clu Cours-la-Reine, ancienne
habitation de ~Ille Raucourt, lui prirent quelque temps. Après cela elle n'eut plus qu"à
jouir de la popularité immeme qui entourait
Tallien el dont elle avait une bonne part.
« L'homme auquel !"opinion publique allribue le mérite de la réaction dont on sentait le
bienfait, a écrit le chancelier Pasquier, c'est
'l'allien ... la France oublie le proconsul cruel
qui a tyrannisé Bordeaux, l'un des promoteurs des massacres de septembre, le régicide.
Il y a des sentiments qui effacent ou surmontent tous les autres: Lei est celui de la reconnaissance qu'on porte à cet homme. Je l'ai
vu, après le bruit d'un assassinat dont il avait
paru menacé, après une retraite de quelques
jours dont le motif n'était pas bien connu,
On \·oil que l'Ami des Ciloye11s èlait cousin gcrmaio de l'A ·mi du Peuple.
2. Comme llarc-Antoine Jullîen, pnr exemple .

�1f1STO"l{1.ll

jeune, assez beau; il avait l'air calme et serein. Mme Tallien élait à ses côtés, elle partageait son triomphe. Pour elle aussi tout '!tait
effacé, et l'opinion ne savait pas avoir de rigueurs 1 • J&gt; Oui, il faut le répéter après le duc
Pasquier, l'homme qui a fait ouvrir les prisons
à ses semblables opprimés, mérite qu'onlui pardonne beaucoup, quels qu'aient été les mobiles
qui l'ont poussé à agir; il mérite aussi de la
reconnaissance, quelque fortuit qu'ait été le
bien qui découla de son acle.
Les premiers mois qui suivirent le 9 thermidor ne furent pas pour Tallien un temps
de désœuvrement et de seuls plaisirs. La vie
politique n'était pas calme à la Convention et
tandis que la population, pour se consoler des
ruines et des deuils de la Terreur, se jetait à
corps per&lt;lu dans les plaisirs el les débauches,
bien des colères couvaient sous la cendre. [l
fallait avant tout museler les comités. Tallien,
avec Cambon, fit décréter qu'ils ne seraient
plus permanents, mais renouvelés par quart
tous les mois. Le Comité de Salut public,
décimé par la guillotine, lut complété;
l'homme qui avait osé attaquer en face SaintJust et Robe~vierreen fit partie. La puissance
dictatoriale des comités se trouva ainsi détruite. C'est dans l'intérêt de leur conservation
personnelle que les Thermidoriens avaient
pris ces mesures énergiques: la France, elle,
n'y vil que le bien qui en découla; elle l'allrihua à leur sagessP, et c'est pour cela qu'elle
les applaudissait en toute occasion.
'Tallien et les autres Thermidoriens qui ne
pouvaient se méprendre, à la popularité qui
les entourait, que la France ne tolérerait plus
un régime de sang, se rendirent aux prisons
'en personne, en ouvrirent largement les parles
et se firent encore acclamer.
Mais le parti de Robespierre ne les acclamait pas. Une foule de mécontents, entre
autres les quelques milliers de citoyens qui
recevaient quarante sous par jour pour assister
aux assemblées des sections, et à qui ]es Thermidoriens avaient supprimé cette prime à la
fainéantise, se réunissaient à la société des
Jacobins. lis y déclamaient avec fureur contre
la nou.velle orientation de 1a politique conventionnelle et lançaient des menaces contre les
nouveaux maitres de la France. Le 25 fructidor même (9 septembre), Tallien faillit, à
ce qu'on assura, être assassiné. La Convention s'émut de cet attentat. Merlin de Thionville dil que le peuple « voulail que le règne
des assassins finît » et rejeta sur le club des
Jacobins la responsabilité de cette tentalive
criminelle. Hais ce n'est que le 21 brumaire
( l l novembre) que les comités de la Conven-

lion décidèrent la suspension des séances des
Jacobins, la fermeture de leur salle el le dépôl
de la clef de celle salle au secrétariat du comilé de Sûreté générale.
Thérésia, dans une letlret, ::.'attribue le
mérite de la fermeture de ce club. Il est probable qu'elle n'y fut pas étrangère. Après
raLlenlat donl Tallien (qui n'était pas encore
son mari) avait failli être victime, et dont
celui-ci attribua la re~ponsahilité aux rancunes des Jacobins, Thérésia l'engagea sans doute
à provoquer, à la Convention, un décret de
dissolution de celle société. Mais elle s'attribue un rôle actif dans l'a Ifaire: &lt;( Ce fut aus~i
moi, dit-elle, qui lus dans la rue Saint-Honoré, accompagnée de Fréron el de Merlin de
Thionville, enlever les clefs de la porte du club
des Jacobins, ce qui empêcha leur réunion ce
jour-là et donna ainsi le temps au parli contrairede provoquer leur clôture définiti,ve avant
qu'ils ne sef ussent concertés pour l'empècher. )&gt;
La chose a dû se passer ainsi, puisqueMmeTallien le dit. Mais il est curirnx de voir que deux
membres de l'Assemblée, arcompagnés d'une
femme, se donnaient mission d'attenter au
droit de réunion, au moment où la Convention
le faisc1il elle-même par une loi de circonstance.
Ce petit incident e~t une des mille preuves
de l'anarchie qui régna en France après le
9 thermidor et qui se prolongea, sous le Directoire, jusqu'au f8 brumaire. Cette anarchie
n'était pas seulement dans l'administration,
mais aussi dans les esprits. L'atonie des affaires
avait amené une misèregénérale,et les mémorialistes du temps onl tous fait le tableau des
souffrances de la population. Donnons celui-ci,
qui monlre en même temps ce qu'était alors
la vie à Paris : cc La disette était affreuse, dit
l'un d'eux, la misère au comble, et ce souverain déchu (le peuple) osait à peine se plaindre. Ce n'était plus qu'une vile populace sans
énergie, rugissant encore sous Ja main qui la
chàtiait, mais n'ayant plus même la pensée
d'une révolte. Tous les malins, la ville entière
présentait le déplorable spectacle de milliers
de femmes et d'enfants accroupis sur le pavé,
aux. portes des boulangers, pour y recevoir,
en paianl, un morceau de pain! Plus de la
moitié de Paris ne se nourrissait que de pommes de terre. Le papier•monnaie était sans
valeur, l'argent sans circulation; celte situation a duré plus d'une année. Un spectacle
plus élrange frappait encore les yeux de l'observateur : les infortunés qui avaient gémi
dans les prisons étaient rendus à la liberté,
et comme ils avaient échappé au supplice, ils
jouissaient de leur bonheur avec transport;
les dangers auxquels ils avaient été exposés
si longtemps excitaient un grand. intérêt. Hais
la vanité, si ingénieuse en France, en sut
tirer parti; c'était à qui prétendrait avoir le
plus souffert, et comme il était de bon goût
d'avoir été persécuté, une foule de gens qui
s'étaient cachés ou avaient acheté leur tranquillité à force de bassesses, se vantaient
d'avoir gémi dans les prisons. Des milliers
d'innocenls avaient péri sur l'échafaud; mais

si l'on s'en fût rapporté aux récits de la haine
et de la vanité, la moiûé de Paris eût emprisonné ou massacré l'autre moitié. A celle
époque, le désordre de la société était porté à
son comble; ]es rangs avaient disparu, les
richesses avaient changé de mains : comme il
était encore dangereux de se vanter de sa
naissance et de rappeler une ancienne existence, les nouveaux enrichis voulaient donner
le ton et joignaient à tous ks travers d'une
mauvaise éducation lous les ridicules d'un
patronage sans dignité. Une autre classe,
plus recommandable, les artistes, trouva de
la considération dans le besoin que beaucoup
de gens éprou\'aienl de chercher des distractions el mème des ressources dans les arts de
l'imagination. Ce goût des art~, généralement
répandu, acheva de jeter dans les modes el
jusque dans les mœurs de la capitale un dévergondage inconcevahle ; les jeunes gens se
coiffaient en victimes, l~s cheveux relevés sur
le sommet de la lêle, pour rappeler les infortunés qu'on conduisait au supplice; ]Ps femmes, au contraire, imitaient dans lPurs vêtements les usages de l'ancienne Grèce. On ne
croirait pas, sans l'avoir vu, que des femmes
charmantes, bien élevées et d'une naissance
distinguée, portaient des pantalons couleur de
chair, se couvraient les pieds de cothurnes,
étaient à peinè vêtues de robes de gaze transparentes, et, le sein détouvert, les bras nus
jusqu'aux rpaules, se présentaient dans les
lieux publics, et loin de révolter la pudeur,
n'excitaient que l'admiration el les applaudissements. Les anciens palais, ]es jardins particuliers é1aient transformés en asiles de
plab,irs: c'était l1 Él1·sée, c'était P.iphos, Tivoli,
ldalie, etc. ; et partout une cohue, une étourderie turbulente, un débordement de mauvais
ton et un mépris de toutes les bienséances qui
excitaient la honte et le dégoùt 5 • ))
La citoyenne Thérésia n'était pas étrangère
à cette corruption des mœurs ni à ces licences
de la mode. Dans ce renouveau de la Société
parisienne, c'est elle qui, en sa C[Ualité de
femme en vue, de grande coquette et de
beauté hors de pair, donnait le ton aux autres
femmes, comme le fait la reine dans une monart.:hie. Elle n'allait cependant pas tarder,
parmi bien des mauvais exemples, à en donner
un bon : celui du mariage.
Thérésia de,·ait à Tallien de l'avoir arrachée à l'échafaud, à Bordeaux; de cela, elle
l'en a\'ait payé et, de part et d'autre, les
conditions du marché avaient été tenues. Us
étaient quittes. Si elle lui devait aussi un
peu, pui~qu'il en avait signé l'ordre, l'incarcération de son ami Guéry, c'est bien à lui
qu'elle de\'aÎt sa mise en liberté. De son côté,
Tallien, pour lui être agréable, avait la courtoisie de lui dire que, sans son amour, sans
sa lettre, il n'aurait pas eu l'énergie d'allaquer Robespierre. On se devait donc réciproquement beaucoup de reconnaissance. N'y
avait-il pas lieu de faire sanctionner ces sentiments et l'irrégularité de leur situation par
le mariage'? Bien des convenances se trou-

1. Chancelier PMQu111t , Mém oins , t. I, p. 114.
2. A. M. de Pougcns, Bruxell es, 16 novembre 1824.

3. C1&lt; LA\'.ILETlE , Mém ofres et Sout:enù s, t.1 , p.1 M.
4. li y avait aussi une autre raison. Peut- être Thê-

résia était - elle d~jà enceinte de relie de ses fill es qui
de\'Înl la comtesse de Narbonne-Pelet.

reparaitre au 1héâtre de l'Odéon. On ~avait
qu'il devait y venir, ·on l'I attendait. JJmais
salle de spectacle ne ful aussi remplie. L'intérieur n'avait pas suffi; les escaliers mêmes
étaient pleins comme le parterre. Il paraît

enfin : quel accueil! Quelles acclamations!
Les spectateurs des loges, du parterre, les
hommes, les femmes, tous montent rnr les
bancs,. on ne peut assez le regardtr. Il éJait

...., 28o .....

�111ST0'1{1A

----- -----------------------·

veraient réunies - du moins tous deux Je
crurent - dans une union où il en avait
d'abord été si peu question. On ne sait si le
souci de la morale, celui de la dignité de leur

vie privée, entra dans les calculs de chacun.
C'est peu probable : à celle époque, à leur

âge, dans les classes sociales si opposée~ d'où
ils sortaient l'un et l'autre, on ne se preoccupait pas de pareilles niaiseries. Tallie~ ai~ait

'J'hérésia et en était aimé, ou du moms 11 le
croyait, ce qui revient au même. Il n'ignorait
sans doute aucune des légèretés de celte co-

quette. En véritable amoureux, il oubliait
celles qui avaient précédé le moment où il
l'avait connue et ne pensait pas que de nouvelles coquetteries pourraient 5ui, re celles-I_à.
Pour ce qui est de la façon dont elle avait,
pour lui, oublié ks lois de la m?ral~ el_ de
l'honneur, elle était toute ammsl1ee : falhen
oubliait assez volontiers qu'il lui avait imposé
lui-même cette conduite, il s'imaginait peutêtre aussi qu'il avait fait sa conquêle : sa
vanité y trouvait doublement son compte, car
'l'héré~ia était fort jolie, et puis, pensez donc,
elle était marquise I Pour le fils d'un domestique, ce n'élait pas là une mince considération, et, pour tout le monde,que serait l'amour
si la vanité ne venait pas en pimenter un peu
l'éternelle banalité?
Et le pauvre aveugle, qui, sans rappeler ~e
trop près l'enfant au bandeau et au carqu01~,
n'était pas mal de sa personne .e~ comptait
peut-être sur ses avantages ext~r•~~rs ~our
conserver sa conqnêle, ne pourn1t s imaginer
que Thérésia, un beau jour, lassée de lui ou
tout simplement curieuse d'un autre hommr,
pourrait se permettre _avec celui-1~. c~ qu'ell~
s'était permis avec lm. De cela, l 1dee ne lm
vint pas; ou, si elle lui vint, il se dit pl ut-~!re
qu'elle avait une jolie forlune et que,_lorsque
amour et beauté ,,iennent à nous faire banqueroute, c'est toujours u?~ comp~nsat~on.
Mais celte cruelle éventllid1te pom•a1t arriver
à d'aulrcs, à lui jamais! li aimait. il était
aimé et il arait peut-être eu vent de cette p~role de l'Étriture : Fortis esl ut nwt·s diLectio 1 (l'amour est fort comme la mort).
L'avenir devait lui monlrer bien vite que
l'Écriture ne se connaisrnit pa.:; plus que lui à
ces choses chez les femmes. Et c'est en toute
confiance qu'il s'embarl1ua dans l'aventure du
mariage.
.
.
,
De son &lt;Ôlé, Théré~ia ne m:rnqua1t 1,as d y
apporter une bonne ~rm·i~ion dïll_usions .
Mais pas les mêmes. L 'en1 vrement du tr10mphe
de thermidor, les exagérations qu'elle entendait de toutes parts sur les mérites de Tallien,
les ·applaudissements qui, durant plusieurs
mois 2, saluaieut l'entrée de son amant dans
tout lieu public, lui firent croire qu 'die
s'était trompée sur son compte et qu'il élait
réellement un homme de valeur.
Ambilieuse, elle pensa qu'arec les qualités
qu'elle lui prêlail depuis qu'on l'applaudissait
partout, Tallien ne s'arrêterait pas là. Il était·
fort jeune, vingt-cinq ans, pas davant:ige;
avec un peu de savoir-faire on pouvait espérer
pour lui les plus hrntes deslinées. Tout était
1. Gant., Vlll, 6.

créer à la société nouvelle qui s'élevait sur
les ruines de l'anf'ienne. li y avait de grandes
situations à prendre pour Ms hommes Jeunes
et entreprenauts. Tallien avait fait ses preuve~,
il était l'idole du puulic parisien : elle saurait
bien le pou~ser en se poussant el_le-même.
L'avenir, devant lui, s'ouvrait donc 11nmeose.
Elle aima il les nobles et délirates jouissances
du poun•ir; elle adorait le luxe : elle cr~t
que les hantes situations qu~ n~ manqu~ra1~
pas d'orcuper un ~omme s1. hwn_ par~t lUJ
procureraient les r1cbess:s necessa1res a. ~e~
&lt;Toùts dé\oraleurs. Et pm-:, a\ec cette îanltt~
~ue l'on a à prendre ses dé~irs pour des
Jilés, elle se di~ait qu'à !out prendre elle eta1t
haLituée à Tallien. Homme pour homme, autant accepter celui-là. li n'était pas plus la_id
qu'un autre, et, depuis qu'il la fré4ue_nta1t,
il s'était as~ez convenablement forme aux
usarres ex1érieurs de la bonne compag-nie.
~iais l'aimait-elle? Ceci est une autre question, el bien oiseuse, car qu'est-ce que
l'amour a à faire, je vous le demande, dans
le mariage? Elle trouv:iil ou croyait trouver
son avantaoe à épou.~er Tallien, elle l'épousait. Quoi de plus simple! Et y a-t-,il be~oi~
de s'embarrasser d'autre chose? Etc est arns,
qu'elle se trouva avoir pris pour mari JUStement l'homme qui ne pouvait en aucune
façon lui convenir, et Tallien, la femme qu'il
ne lui fallait pa,.
. . . ,
Et le 26 décemure 1~94 la mume1pahte
donmiit la sanction légale à l'union commencée rle ~i cavalière façon à Bordeaux. De
sanction religieuse, il n'eu fut point question.
Pas un parent ne si.!na au mariag~.
Après son mariage, Théréi ia quitta rnn
appariement de la Chaussée, d'Anlin p_our
aller sïnslaller anc son mari a la Chaumiere.
C'était une charmante habit11tion couverte en
chaume, située au coia de l'allée des Veuves
(à présent a,·enue Montaigne) et du CoursLa-Rl'ine.
La citO)'enne 'fallien, qui ai.mail le monde,
ce qui é1ait bien naturel, pmsqu~ sa beauté
lui valait dt!S succès et que sa gracieuse amaLilité lui en prof'urait d'aulres, voulut, une
fois mariée, se mettre à recevoir. Elle eut
pein~, tout d'ab~_rd, à recruter so_n s_alon :
l'émi«ration la !erreur, encore :-1 recente,
les d~uÜs, ia ruine générale en était'nl lrs
causes principales. !lais les dé~u_tés.' l_cs banquiers avec lesq~els son père av~11 ele. en relation, les fourrnsseurs drs armees qm commençaient à étaler un grand luxe, quelques
«ens de lettres et artistes lui formèrent
bientôt un noyrn d'habitués fort agréables.
On jouait, à la Chaumière; on jouait ~ème
très gros jeu; on 1 d!uait, on ,Y sou rait, on
y faisait de la musique ; mais, malgré la
vo«ue extraordinaire qu'avaient alors toutes
les° danses, on n'y dansait pas.
Toujours aimable, toujours charmante, la
belle mailresse de maison faisait on ne p('ul
mieux les honneurs de chez elle. QuelqUts
femmes commençaient à y venir, et, si elle
parlait avec elles plaisirs . et toilett~s, cela
ne l't:rnpêl·hait pas de smvre atten11,,em1:11t

;é~-

2. Chanctlier P.i.~Qun.:n, ./Jlémoh-es, t. 1, p. 114.

la politique de couloirs à laqu~lle é1ail mêlé
son mari et qui venait se contmuer _dans le~
soirées de la Chaumière. Elle prenait part a
toutes les causrries, même à celles d'affaires,
- les politiciens, on le voit, ont de tout
trmps traité les affaires entre les femm_es e_t
le champagne, - et s'évertuai_l à _pla1r~ a
chacun, ce qui ne lui était pas d,rûcile. c.~sl
ainsi qu'elle plantait les jalon.s de la carne~e
qu'elle rê\'ait pour son mari, et elle ~~,•ait
bien que, dans toute carrière, en po!1h~ue
plus encore qu'ailleurs, la femme dmt etre
le collaborateur de son mari. Du reste,
n'rst-ce pas elle qui en recueille les plus
beaux bénéfices! Mais il y en a si peu de capables! Et, par une dé~ision du sort.' ce. ne
sont jamais ctlles-là qui occu~ent la s1tuat10n
où elles pourraient faire briller leurs qualités, leur esprit et leurs talents. . ..
Dans l'anarchie universelle qm smv1l le
9 thermidor, Mme Tallien eut un ml'~ile;. el
hien grand : celui de prêcher la Lonle, I_mduluence et l'oubli des discordts passees.
1m: recevait des pétitions, comme j~dis à
Bordeaux · elle les apost11lait el se fais:a1t une
,
•
t '
clientèle de sollii;iteurs. Les émigr~s ren res,
les anciens royalistes, lui rappelant d'a1~ciennt&gt;s relations, ne craignairnt pas de _venu
s'adresser à elle, pour s'assurer le succes de
leurs demandes. Elle s'emplo)·ait avec une
bienveillance infati«able à obliger tout le
monde, et cette bie;veillance, trait distinctif
de son caractère, ne la quittera jamais.
Malheureusemeul. la r.oquLLterie, uue
extrême léo-èreté ne la quitteront pas darantao-c. Les t~rribles leçons des événements ne
lui apportent pas le moindre_ séricu.x dans le
caraclère ·1 le don de réflexion lm manque
to1alemen t; elle est toute de prime-saut, ne
fait que cc qui lui plait et ~e s'inquiète ~as
des conséquences. On pourrait presque cr01re
que, si elle fait le bien, c'est pour s'ti_mus.eri
si elle oblige les gens, c'est pour se d1str:ure,
pour satisfaire un besoin d'intri~uer, parce
qu'elle trome drôle de ~e mêler d'affaires et
de faire marcher les g(•ns à son commandement, &lt;JUe c'est une cbose délicieuse d'ê~re
une femme politique. Elle est du reste bien
convaincue qu'elle l'esl, depuis qu'elle cherr..:hc
à faire croire que c'est elle qui a ren,·ersé
Robespierre. N'écrivait-elle pas, en 1~2!, e~
faisant, il est vrai, une légère restr1d1on _a
ce qu'elle disait san~ aucune rt'.ticence d~pu1s
sa sortie de prison : « . ... Le 9 thermidor,
le plus beau jour de m~ vie, puisyu~ c't~t un
peu par ma petite mai~ que 1~ gu1Ilotrne a
été renversée. J&gt; Complice obligeant de ce
petit empiètemcnl sur les droits de son. mari,
le public le croyait alors, ou. du_ morns se
plaisait à se le figurer, tant 11 a1rue à personnifier en une idolr, homme ou femme,
ses sentiments, ses préférences, ses afli:clions,
comme aussi ses rancunes et ses haines.
C( On rendait gràces à Mme Tallien, dit un
contemporain, de la salutaire influence e~ercée par elle lors du U Lhermidor, et on aJo.u•
tait presque les hommilges de la reconnaissance puhlique au culte rendu à sa beauté 3 • )&gt;
3. Duc de Il \GtJsE , .llémoires, t. 1, p. 80.

1.JI

ClTO'YEl\lN'E

T ./11..Ll'EN

Mme Tallien rrut un peu trop à la situation meubles les plus recherchés, l'or, les diade sainte, tout au moins d'idole, qu'elle mants, devenus la proie de trois cents bri- charges et emplois extraordinaires, comme il
y eu avait sous la monarchie, demeurait un
s'était faite, et, dans son admiration pour gands dont l'opulC'nce insulie à sa )'lisère. La
simple dépu·é, perdu dans la masse des
elle-même, elle ne songea point, en ces plupart de ces dépulés sont sortis de la caaulrl's; que l'Henir qu'elle lui rroyait était
temps de misère navrante, à mettre un frein naille : à ces vices, ils ont ajouté celui d'une
bien long à se dessiner, qu'il ne justifiait
à son goût excessif pour la toilette. Lrs
pas,
en somme, les espéranc-cs qu'elle avait
gazettes du temps ne dédaignent pas de donner
placées en lui. Elle avait beau le pousser à se
parfois les détails de ces extravagances.
mettre en arnnt cl à devenir l'homme indisMallet du Pan, dans sa Correspondance avec
pensable
de la Conl'ention, Tallien, qui pala Cour de Vienne, parle d'une robe à la
raissait avoir fourni dans la conjuration
~recque que &lt;! Ja femme d'un député nommé
contre floblspierre la somme de ses capaTallien a payée douze mille livres». Si elle aicités, ne réussissait pas à prendre à. la Conmait à obliger ceux qui venaient s'adresser à
vention une place prépondérante. C'est qu'il
elle, il ne semble pas qu'elle ait beaucoup
y avail du subalterne en lui, du ,alet; il rn
songé à aider Jes pauvres, les uais pauvres,
ressentait de son origine : de plus, il n'avait
qui, par miiliers, mouraient de faim et de
pac; assez d'instruction pour s'occuper utilefroid . Sa bonté était plus passive qu'active,
ment des questions de législation ou d'admic'est-à-dire qu'elle ne refusait rien à ses amis,
ni,tration, el ses C( talents l) n'étaient pas de
mais ne pensait pas à aller au-devant des
ceux qu'on peut uliliser souwnt dans une
infortunes pour les soulager. Tout le mondr,
assemblée deliLérante : on ne f.tit pas Lous
d'ailleurs, était alors ainsi. On 1.e songeait
les jours un 9 thermidor. Aus5i le rnpit-on
qu'à s'amuser, qu'à faire la fète à outrance :
errer dans lrs couloirs, se mêl, r à une foule
théàtre, bals, concerts, soupers, se parlageaient
d'intrigurs, s'occuper de spéculations comle temps de ce petit noyau &lt;l'enrichis, de banmerciales rJbaissantes, s'éparpiller rn mille
quiers, de fournisseurs des armfos, de spépetitrs affaires.. Et, romme il n'arait pas dans
culateurs sur les biens nationaux, d'agiosa vîe un but élevé et d'intérèl général, il deteurs sur les subs:istances, de déptJtés, etc .,
meurait un médiocre et ne sorta'.t pas de
qui formaient alors le Tout-Paris de l'époque
M ER LIN" DE TIUONVILLE.
l'ornière
de~ rnlgaircs politiciens. li ue mûet s'étourdissaient, dans une orgie sans fin,
D'apres le dessin de i".IAuRrn.
rissait pas. C'est le défaut des hommes chez
sur les dangers de la patrie et les souffrances
qui les passions rt le sentiment l'emporttnl
des patriotes. Écoutons sur la façon de vivre hypocrisie plus effrontée que leurs mœurs, et sur
le caractère.
de tout ce monde, qui élait celui dont s'c n- ils donnent le premier exemple connu de
IJ
y avait amsi à cela une autre raison,
tourait Mme Tallien, le calvinisle et philo- l'impudence dans le crime el de la profanaoh! bien prosaï4ue, et que, comme lous les
sophe de Berne, Mallet du Pan. Il écriYait, le tion journalière des mots de justice, de vertu,
hommes faibles, il n'osait pas supprimerpnr un
1er février 1795 : « Je craindrais de peindre de désintPressement, de démence 1 • »
coup d'énergie, par un petit 9 Thermidor de
la vie inràme de trois ou quatre cenls de ces
Voilà le milieu dans lequel viYail lime Tal- ménage. Le malheureux a\ ait besoin J"argent
dépulés. lis é1onnent la Yillc la plus corrom- lien, jeune fr•mme de vingt et un am. Après
pour fournir aux dépenses écrasantes de sa
pue du monde entier par leurs débordements. Ie monde corrompu qu'elle avait rn et fréfemme. C'est pour cela qu'il prostitunit son
C'est du sein de la débauche la plus effrénée, quenté sous Louis XVI, après les singuliers
mandat électif dans des affaires commerciales
qu'ils rendent l'ordre drs massacresi c'est com,ivcs parmi lt·squels elle s:oupait l1 Buret qu'il ne rougissait pas d'en faire argent.
en sorlant des bras des plus vill·S prosliluées dèaux, il ne faut pas s'étounrr 4u'elle ne
Mais comment aurait-il pu rougir de quelque
qu'ils vont parler de mœurs el de vertus à s'en étonnât pas el11'•même, qu'elle ne pemàt
chose après Tours et Bordcaux? C'est aussi
la tribune; c'est au milieu d'orgies qui feraient point qu'on pf1t êlre autrement et vivre plus
pour de l'argent qu'il trahit la République,
rougir les plus impudents libertins qu'ils re- honorablement. Les comcrsalions de ces grns
lui , enfant de la République, qui lui devait
çoivent lts clefs des villes conquises et les aux sentiments si peu élcYés n'élaient guère
tout, qui n'avait été quelc1ue chose que par
propo!)itions de paix. Pres11ue tous out fait à faites pour remontn le. niveau de l'honn ur
elle: oui, il travailla, en 1795, à n·tablir la
Paris et dans les départements le commerce et de la dignité, et, dans son salon comme
royauté des BourLons. Incapable de faire ~a
des emprisonneml'nts èt des dêlivrances , des dans ceux qui s'ouH.1Îent peu à peu à Paris,
place au soleil par son travail dans une démomorls et d(s ,·ies; ils ont J1JÎ; à prix les têtes Mme Tallien n'entendait parler que du cours
cratie, a)ant de l'ambition et point de talents,
et les fortunes; mille fois ils ont envoyé à journalier des assignaLs c·t des de11r1:rs de
ce chacal dé la politique complait tirl'r honl'érbafau&lt;l celui dont ils avairnt reçu des s·1m- consommation, d'agiolage, de ~péculatious et
neurs et profits, profils surtoul, de la monarmes énormes pour le sauver. Partout ils ont d'alfoirrs. Ce n'est r1u'après ces conversations
chie. Et c'est ce qui fait tomber l'accusation
forcé des femmes chastes à se prostituer pour qui faisaient du salon une SU( cursale du Perlancée contre lui d'avoir été C! l'empoisonnc.-ur
racheter leurs jours ou ceux de leurs maris;. ron' ou du marchéaui: Llés,que qutlqurs esdu fils de Louis XVI au Temple ». D'abord
Tuul ce que l'impiété peut vomir de Llas- prits moins terre à terre parlaitul del, Consl'eufant n'a pas été emroisonné ; ensuite 1
plièmes, tout ce que l'immoralité peul dicta titulio11, de I.1 guerre, de la pacification des
comment Tallien aurait-il songé à le suppride turpiludes, forme leur habitude et leur esprits, parfois d'art et de littérature, et
mer, puisqu'il voulait au contraire le faire
com-cr~alion. Ils ont acquis l,·s hôtels, les alors une aimaLle pointe de galanterie venait
proclamer roi, afin d'asseoir solidement sa
fermes, le moLilit:r des propriétaires qu'ils égayer la causerie .
propre situation pendant la régrnce?
ont fait assassiner; leur luxe est celui dl's
Ccpendanl, Mme Tallien ne semLlail pas
La mort du jeuoe prince ruina, pour le
satr.ipes de l'ancienne Perse. Ils ne prennent m•oir trouvé dans son mariage, dans son
moment, ses espérances. Et l(s Jacobins n'apas la peine de dissimuler ces fortunes; mais mari plutôt, tout ce qu't,lle avait paru s'en
vairnt pas si tort qu'on pouvait le croire au
le peuple est tellement corrompu 4ue ce prometlre. L'affection de Tallit:" □ ne lui ma11premier abord en trnitant Tallien, Barras et
spectacle le touche peu, et lt·Ilemcnl ser,ile 4uait pas, mais cda ne la touchait que peu,
les autres Tbermidorie11s de royalistes~ puisque
qu'il Yoil aYec iudiflérence les plus belles dc- étant de ces femmes qui aiment mirux ètre
en préparant par des négocii:..tions secrètes le
Dlf:'urcs, les plus magnifiques maisons de préféréts qu'aimées. Ce qui l'ennuyait, c'est
rttour de Ja roputé, ils trahissaient la Répuplai~ance, les taLles les plus exquises, les que son mari, pour qui die avait rêvé des
Lliqur. Il est à remarquer, du reste, que
1

1. Mua.ET

011

PAX, Con·espoJ1da11ce at•cc fo cour

tle lïem1e, t. 1, p. 01.

2. Le Perron était cel f'sealier· aux marches dP
disjointes Cjui élail à l'cxlrt\milC de

pic1-rcs usées cl

ln rue \ïrirnne el sur 1, quel se trnaient tous ceux ~ui
1·i,·aienl Ue la Dom·sc.

�. - - mSTO'R,_1.JI
Tallien et Barras. furent seuls exceptés de la

loi dite d'amnistie qui, en 1815, exila les conventionnels régicides. Est-cc la citoyenne
Tallien ,qui les avait l'un et l'autre engagés à
entrer en pourparlers avec les Bourbons pour
une restauration royaliste? Peut-être. Toujours est-il que, en 1815, ils surent se prévaloir de leur trahison, et c'est bien plutôt à

cela. qu'au souvenir du 9 Thermidor qu'ils

aYeucrlemenl d'amoureux, Tallien commençait
o
.
b
à s'apercevoir qu'il ne ~ompta1t ~as ~~ucoup
chez lui : Lientdl on lm fera sentir qu 1l y est
de trop. Le pauvre homme dut terribleme~t
souffrir en voyant que sa femme ne voulait
pas être belle que pour lui. _Et belle, ~Ile
l'était, ~n ces années, au dela de ce qu on
peut dire. Sa beauté faisait événement "quand

elle entrait dans un salon, dans un théalre ou

FERMETURE DE LA SALLE DES jACOBlXS. -

durent les ménagements que la flestauration
n'ellt point pour les autres régicides.
Le jeuoe couple n'avait encore q~e tr.ès P,~u
de mois de mariage et le ménage n alla1t deJà
plus. Sa lune de miel n'av~it été qu'~n _déjeuner de soleil. Les tira1~lelD:ents cla1ent
fréquents. Tallien pourtant a1ma1t sa femme,
il l'aimait sincèrement. Et c'est pour cela
qu'il ne pouvait voir avecindifférenc,e les légèretés et inconséquences de plus dune sorte
que Thérésia, charmante si on_ veut, ~a~s volage el passablement perfide, mventa1t JOurnellement, comme si elle se fùt juré d'excéder
et de pousser à bout son mari. Malgré son

L;i

jauues collanls. C'ctait la mod~ de se dandiner
ain~i. Avec leur cliqutti;; de breloques, de
grosses chaînes de montre et de cannes torsPs,
avec leurs chapeaux à deux cornes Et leurs
cocardes gigantesques, ces incropbles ~~aient
em,ahi peu à peu le salon de la Chaum1ere et
rien n'était plus curieux que d'entendre, au
lieu de langage, le gazouillis de petite maîlre1:=se, fait d'inepties et de fadaises, que ces

Gravure de l\lALAf'E.~U, d,'aprés DUP LF.SSI-BF.RTF.A UX,

·dans quelque lieu public. Même chez lui,
cette beauté empêchait Tallien d'approcher sa
femme comme il l'aurait désiré. Et, comme
il y avait toujours beaucoup de monde dans sa
maison l'intimitéétaithannie du foyn. Chaque
soir, q~and on nê sortait ras, il voy~it Thérésia
trônant au milieu d'un cercle de Jeunes gens
à la mode. Ces inc oyables, comme on lrs
appelait, coiffés à l'imbrci_le jusque ;ur les
yeux, maniant avec millesmgeries un enorme
lorrnon avant de se le pbcer sur le nez, se
da;dinaient avec leurs habits bleus à basques
traînant jusqu'à terre, leurs gilêls à grands
re,·ers et à grands ramages, leurs pantalons

inr.-oyables Jêlaient avec une gracieuse étourderie à tous les échos du salon.
Tallien n'aurait pas voulu de tous ces
rrens-là
chez lui. Bien qu'il ne pût s'emfècbrr
0
.
d'être flatté , simple enfant du peuple, de rn11·
dans sa mai~on des hommes de l'ancienne
arislocralie venir en solliciteurs , il rn était
aus~i gêné. Mais il n'élait pas le _maîlre .de
signifier une volonté, d'avoir un avis, de fa1.re
une observation, de donner même un conseil,
On ne lui demandait rien de tout cela, et,
s'il aYait un droit, c'était celui de se taire.
Tout amoureux t1ui n'est pas aimé - et
c'est le cas général - en est là : c'est celui

1

des deux qui n'aime pas qui est lout; l'aulre
ne compte pas, ou si peu!. .. IleureusemE'nt
que la Providence nous a donné le don d'illusion et aussi l'espérance : ces deux viatiques
nous permettent d'atteindre, sans trop de désespoir, le moment où il raul dire adieu aux
chimèr~s. Tallien ne vivait donc que d'illusions
et d'espérances. Il cherchait à s'aveugler sur
son triste sort lorsque le voile des illusions
se déchirait lrop brulalement deYanl ses )·eux;
et c'est ce qui l'excuse de s'être plongé alors,
pour s'étourdir, dans toutes les sensualités.
Politicien, il cherchait aussi des disfractions
d,ms ces éternelles intrigues de couloirs, et,
toujours à l'affût des occasions de se mellre
en évidence, il essayait de gravir à nouveau les
li auteurs où l'arnil un instant porté le O Thermidor. filais l'éloffe, rn lui, faisait absolument
défaut, et, après quelque tcnlative, il rrtombait
dans la désolante réalité de son insurflsance.
Thérésia cependant le menait, el il est probable qu'elle fut plusd'unefois son inspiratrice.
On peut atlribuer un peu à son influence
la plaido-rie que fit Tallien, le 5 frimaire,
en faveur des fédéralistes bordelais, tt aussi
l'abrogation du décret du 6 ao ,'it 17!)5 qui
les aYait mis hors la loi i -à moins gue, dans
un simple intérêt particulier, une i11tention
électorale pcut-èlre ou le n1lurd désir de fairè
oublier les rnuvenirs fàcheux de son proconsulat, Tallien n'ait chnché à se concilier ainsi
des sympathies dan; Bordeaux.
Mme Tallien avait une ambi1ion : c'était de
rt!unir dans son salon tous les députés qui
avaient volé con Ire nobespierre le 9 Thermidor,
d'y amener peu à peu les autres, de les
gagner par ses manières gracieuses, et d'opérer
ainsi une concrntration dont son mari serait
le chef et elle l'inspiratrice. Le plan était
bon, et si Tallien avait eu quelque vdleur
personnelle, il aurait pu se réaliser facilement.
])ans les temps agités, un caractère doublé
d'une intelligence et d'une solide instruction
parvient toujours à s'impü:ier. Et il} avait
certainement une place à prendre dans l'Éwt,
car, depuis la chute du Comité de Salut public,
le pournir était de fait vacant.
On ne saurait blàmer Mme Tallien de cette
ambition, bien qu'elle eût trouvé rnn intérêt
à la réaliser. Rien ne saurait donner une idée
du point d'exaspfration auquel ]es esprits
étaient montés à la Convention, et la femme
qui rnulait en amenn la pac:fi~tion avait
assurément une pensée génért!use. S'efforçant
de faire de son rève une réalité, ~ltne Tallien
essayait de faire prendre goùt, par ;on exempt ·,
à un langage poli et à des manières moins
débrailJées que celles qui avairnt eu cours
avant thermidor, et cherchait à nettoyer les
laches de sang et de boue dont beaucoup
étail'nt couvrrls. Elle s'était entourée d'un
petit état-major de femmes plus aimables
que scrupuleuses, qui l'aidaient à attirer et à
retenir chez elle les hommes dont elle voulait former un groupe politique. Parmi ces
femmes SP. trouvaient Mme Ilovère, femme du

!·

nue \'icl?r de BR0G1.TR, Souvc11irs, 1. 1, p. 23.
~ ... L.a Pell[~ l'oste ~~ le Pl'ompt /11/ormatcw·,
.)me551doran ,. -221u1n 1797.

député montag-nard, Mme Je Navailles, Mme
de Chàteaurenault, lemme d'un député de
Saône-et-Loire, Mme de Beauharnais, dont le
mari avait péri sur l'échafaud et qui promenait son deuil dans les hais el les fêtes ....
Mme Tallien avait connu celle-ci pendant sa
détention, etla jeune veuve, trouva11t chci elle
une hospitalité facile qui lui parut devoir être
aussi profitable qu 'agréable, était vite devenue
son intime. Thérésia la présenta à diOërentes
perrnnnes qui l'aidèrent dans la situation
embarrassée ol1 elle se trounit, entre autres
i1 Barras qui, depuis thermidor, fréquentait
beaucoup la maison Tallien.
Mais sa facilité de mœurs, celle des femmes
de sa cour, le mépris qu'elle affichait de
toute pudeur, lui fire:it un grand lort dans
ses ambitions politiques . Le scandale de ses
élégants déshabillés défrayait tout Paris. , Je
voyais comme bien d'autres, a écrit un contemporain, la belle Mme Tallien arrivant au
fianelagh, babillée en Diane, le buste deminu, chaussée de cothurnes et rètue, si l'on
peut rmplo)'er ce mot, d'une lunique qui ne
dépassait pas le genou 1 • u La Lellc ciloyenne,
en effet, pour avoir plus de succès que les
autres femmes, a rait revêtu, comme toujours,
les grâcfü de la jeunesse, mai~ dépouillé à
peu près complètement ce qui aurait pu empêcherle public de les voir. Le mauvais exemple est toujours suivi. Mme Tallien eut le tort
de donner ce mauvais exemple, les autres
femmes de le suirre. « L'effronterie du luxe,
écrivait !lallet du P•n, surtout celui de la parure, surpao;;sc à Paris tout ce que les temps

C1TOYE.NNE T.l!LL1EN _ _ ,.

de la Momrchic offraient en ce genre de plus
immoral. » Et ces ligars, écrites en janvier 1795, seront mcore vraies deux ans
aprè5, car on lit dans un journal de 1 ~97 :
« Dimanebedernier était le jour de la décade.
C'était fête pour toutes les religions et chacun

s'était empressé de prendre l'air par un beau
temps et après quelques jours de pluie. Les
Champs~ElyséP,g regorgeaient d'endimanchés
et de déoadés. Deux femmes descendent d'un
joli cabriolet, l'une mise décemment, l'autre
les bras et la gorge nus, avec une .seule jupe
de gaze, sur un pantalon couleur de chair ... t »
Mme Tallien n'était peut-être pas la femme au
panlalon couleur de chair de œ jour-là, mais
elle était responsable de la licence qui se
voyait partout dans le vêtement des femmes.
Ces excentricités de tenue ne pouvaient plaire
à ceux des conventionnels qui aflicbaient ou
avaient vraiment des princ·Îpt'S d'austérité.
Amenés dans le salon de Tàllien, ils se scandalisaient de la mise plus gue fan1aisiste de
la maîtresse de maison, et, s'ils admiraient
ses petits pieds, ses bras et c&lt; quel4ues accessoires J), ils admiraient moins cette idée de
les montrer aux gens. Ils ne re\enaient plus
et retournaient aux clubs. Li ils ne craignaient pas de dire francheme11t leur avis sur
la belle impudente. Du haut de la tribune des
sociétés populaires, ils tonnaient contre la
Cabarrus et la corruption gu'elle introduisait
dans les mœurs rle la Républi4ue. lis ne ménageaient pas davantage lesaristucrates qu'ils
avaient coudoJés chez elle, Jt,s fournisseurs
et intrigants de toute sorte 4u"elle traînait à
ses !rousses. Et des appla11d1~sements, très
justes, il faut le reconnaitre, a(X;ueillaient
leurs virulentes déclamations.
Levasseur (de la Sarthe) avaitdit à la tribune
des Jacobins: &lt;( Demandous a Ti!llien un compte
exact de ses liaisons; qu'il nous dise où il en
est avec la femme d'un émigré 4ui se trouve
être la fille du trésorier du roi d'E,.pagne. JJ
Tallien avait répondu àce coup droit, /;!fOS de
sous-entendus. filais ses e-x pliC&lt;l lions n'avaient
satisfait personne, et, bien qu'il prole~làt de
sa pureté jacobine, on le chassa du club.
On ne le chassa pas de la Comention,
parce qu'on ne le pouvait pas, mais on l'y
attaqua a\·ec 1a même ,·iolen1..e. L't;t.iit toujours sur le même rnjct, sur la Cabarrus.
li lut obligé, à la séance du 2 jaurier f 7!)5,
d'expliquer à quel point il en éiait aVec elle.
Mais copions le Moniteur :
Du11u1 - ... Et nous qui n'avons pas les
trésors de la C1barrus ... (Grand bruit.)
ÎALI.ŒN réclame avec force la paroi~.
TAI.LIEN, à la tribune. Il en cuû1e à un
représentant du peuple d'entretenir de lui
une grande Assemblée. Depuis lo11gtemps je
me suis imposé silence, soit par mes discours,
soit par mes écrits. J'ai lait à la patrie le
sacrifice de mon amour-propre blessé; mais,
depuis quelques jours, les calomnies les plus
atroces ont retenti dans cette enceinte. Je
mets un terme à mon sil~nce, parce gu'il deviendrait un aveu tacite des horreurs qu'on
déverse sur un représentant du peuple.
« On a parlé dans cette Assemblée d'une
femme .... Je n'aurais jamais cru qu·elle dùt
occuper Je3 délibérations de la Convention
nationale'. On a parlé de la fille de Cabarrus.

3. Tallien oublie qu'elle occupa dejà , l"année llrécêdeule 1 les délibéralions de la Comcnlion. Et la
pélition qu'i! lui lil écrire &lt;le Bordeaux, qui fui lue

en. pleine Assemblée à la séance du 24 avril 1793, cl
qui euL le,; honneurs du reuvoî au Comité de l'instruction publique ?..

BARRAS.

�1

. - - 1f1ST0'/{1.ll
EU bien, je le déclare au milieu de mes collègues, au milieu du peuple qui m'entend,
cette femme est ma femme.

.

.

...

(( ... . Quant à la femme dont on a \'Oulu occuper l'Assemblée, je la connais depuis longtemps. J~ l'ai sauvée à Bordea~1x. Ses 1:1a!heurs et ms ver lus me la firent aimer. Arr1vee
à Paris dans des temps de tyrannie et d'oppr~ssion, elle fut perséculée et jetée dans une
prison.
.
,
&lt;1 Lin émissaire du tyran IU1 fut envoye et
lui dit: &lt;c Écrivez que vous avez connu Tallien
(!

comme un mauvais citoyen; alors on vous

donnera la liberté et un passe-port pour
c! a1ler dans les pays étrangers. l&gt;
« Elle rr.poussa rémissaire av~c indi~nation. Voilà pourquoi elle n'est sortie depr1son
que le 12 thermidor. On a trouv~ dans lts
papiers t.lu 1yran une note pour l en'"oyer à
l'échafaud.
« Voilà, citoyens, voilà celle qui est ma
femme. &gt;&gt;
Sl femme, elle l'était en effet, mais depuis une semaine seulement. .
.
Combien, ce jour-là, la c1loyenne Tall1e_n
dut bénir le représentaut Duhem ! Il avait
parlé d'elle à ]a Convention! Pas av1 c beaucoup de bienveillance, c'est ,T~i,_ ni de ~ourtoisie non plus, mais que lm importait? Il
avait parlé d'elle, c'est tout ce qu'il lui fallait.
Tourmentée du désir d'occuper les conversations de chacun, elle était aux anges de savoir
que la Crmvention l'avait prirn pour objet de
ses délibérations; son cœur faisait la rose en
entendant le récit de ce qui avait été dit à
\'Assemblée; il la faisait le lendemain en le
lisant dans le Moniteur .... Oh! ce Du hem, elle
l'aurait embrassé pour lui avoir fail le plaisir
de l'insulter à la tribune de la Convention!
(i

MaJr,ré les mœurs licencieuses qu'introduisit cel~e "rande prêtresse de la mode, il serait
injuste d~ ne pas reconnaître que Mme Tallien
exerça aussi une heureuse influence : ce fut
sur le retour de la sociabilité en Franct&gt;.
Héunissanl aulour d'elle tous les enrichis du
jour, elle leur donna, par ses prodi~alités, l_e
goùt de la dépense. Cela procura du trav:itl
aux ouvriers et ouvrières qui, depuis si longtemps, mouraient de faim, et fit ainsi renaître la circulation de l'argent dans le commerce, di! l'esprit dans les classes supérieures.
Recevant les plus rustres des conventionnels, elle s'évertuail à leur faire apprécier le
charme d'une réunion où l'on causait décemment, où l'on faisait de la musique et où l'on
laissait pour quelques moments de cô~é
!'odieuse politique. Remplie de grâce, mais
ayant &lt;( plus de jargon que d'esprit )), pour
emplo1er une e1pression d'une de ~es conremporaincs, la princesse Hélène de Ligne, elle
s'amusait à plaire, causant, jouant du piano,
ch:wlaul !t tour de rùle. Elle allait même jusqu'à dire des vers, plus, sans doute, pour
Lriller elle-même que pour faire goûter à son
auditoire les douceur:, de la poésie. &lt;c Un certain soir, - dit un journaliste du temps,
Mme Tallien, après avoir brillé tour à tour

r
auprès d'une harpe et d'un piano, voulant
prouver à ses convives qu'elle n'était étrangère à aucune sorte de talent,, se ~il _à déclamer quelques vers du rôle d Agrippm~ da~s
Britannicus. &lt;c-Mafoi, ma bonne amie, dll
&lt;! Uerlin de Thionville, vous avt&gt;z appris le rôle
&lt;&lt; d'Agrippine comme moi ci-lui de Brutus, par
&lt;1 in!-tinct. n Cette saillie fit rire tout le monde;
Mme Tallien eut le bon esprit de faire comme
tout le monde 1 • l)
Tous les banquiers et fournisseurs se mirent eux-mêmes à recevoir et ouvrirent leurs
salons : une société nouvelle essaya de se
constituer, augm,.,ntée des débris et épaves de
l'ancienne. &lt;&lt; C'était, a é1.;rit Mme de Staël
revenue à Paris au mois tle mai 1795, c'était
vraiment alors un spectacle birn bizarre que
la société de Paris .... L'on ,,oyait, les jours de
décade, car les dimanches n'existaient plus,
tous les éléments de l'ancien et du nouveau
réoime réunis dans les soirées, mais non
o
..
des perréconcilié;;,
Les élégantes mameres
sonnes bien élevées perçaient à travers
l'humble costume qu'elles gardaient encore,
comme au temps de la Terreur. Les hommes
convertis du parti jacobin entraient pour la
première fois dans la société du grand monde,
t'l leur amour-propre était plus ombrageux
encore rnr tout ce qui tient au bon ton, qu'ils
,,oulaiPnt imitf'r, que sur aucun au1re sujet.
Les femmes del' ancien régime les t&gt;nlouraient
pour en obtenir la rentrée de Jeurs frè:e::, de
leurs fils, de leurs époux, et la flatterie graciruse dont elles sav:iienl se servir venait
frapper ces rudes oreilles et disposait les factieux les plus acerbes à r.e que nous arnns ,,u
depuis, c'e11t-à-dire à refaire une Cour, à reprl'ndre tous ses abus, mais en ayant soin de
se les appliquer à eux-mêmes'. »
11 faut remarquer ici que, malgré l'opinion
avantageuse que Mme Tallien aimait assez
&lt;tu'on eût de son esprit, elle ne cherr.ha pai:
~ entrer dans les salons où l'on causait. Peutèlre n'y eùt-elle pas été admise. Mais tbez
Mme de Staël, où se groupaient Lou,; les genres
de supériorités, la chose lui E-ÛL été aisée.
Mme de Staël, 11ui avait un bon cœur et ne se
laissait pas arrèter par les préjugés, lui aurait
ci•rlainementouvert toutes grandt&gt;s les portes
de son salon. Elle ne pouvait avoir oublié que,
le 2 septembre 1792, Tallien était venu lui apporter un passeport, qu'il lui avait donné, pour
f!;a ~ùreté, un gendarme chargé de l'accompa·
gner jusqu'à la frontière, qu'il avait mê~e
poussé la courtoisie jusqu'à dire qu'il oublierait les noms des personnes qu'il avai l trouvées chez elle et qui s'estimaienl fort compromises d"y avoir été vues par un secrétaire de
la Commune. Celle conduite parait bien
naturelle. A ce moment, elle le paraissait
m(lins el était fort r:ire. Il n'y a pas tant de
Ldles actions dans la vie de Tallien pour
qu ·on ne lui tienne pas compte de celle-là.
Mme de S1aël ne l'ouhlia pas et son hienveillant souvenir se manifeste dans srs Conside'ratians sur la Re'volution /1·auçaise. Mais si
Mme Tallien ne fut pas de ses r(.'uuions, c'est

qu'elle ne désirait pas en être. Dans le cercle
d'intelligences d'élite qui gravitaient aulour
de Mme de Staël, elle n'eût pas fait très brillante fioure; à côté de cette reine de l'esprit,
elle eût°été assez effar,ée, elle qui n'était que
reine de la beauté. Elle n'aurait eu là que le
second rang, tout au plus; aussi n'y alla~
t-elle pas. Plustard,sousle Directoire,Mmede
Staël, qui renait souvent chez Barras au
Luxembourg et à Grosbois, la rencontra plus
d'une fois, mais ces deux femmes s'en tiendront toujours à de simples rapports de politesse.
Mme Tallien cherchait avant tout à s'amuser et à jouir de la vie selon ses goûts, plus
matériels qu 'éthérés . Elleconrribua cependant
à établir, sinon le règne de la clémence, tout
au moins celui de l'oubli, sur les ruines du
rè"ne
de la Terreur, et il n'est pas douteux
0
qu 'elle ail sou\'ent aiguillé son mari vers la
modération politique . Nous l'al'ons déjà dit.
Mais Tallien, incapable de suivre plus de quelques semaines un plan de cond~_ite, retomh~it
trop fréquemment dans l ormere de la violence. Enfant de la Terreur, il ne concevait
pas, en polilique, d'aulre syslèm?. de gouvernrment. C'est évidemment sous I rnlluence de
i:-a femme qu'il avait dit : ci La Conventionne
doit pas souffrir que la République soit pl~s
longtemps divisée en deux classes: les persecuteurs et les persécutés, ceux qui font peur
el ceux qui ont peur. » Mais sa conduite démentait bientôt ces sages paroles jusqu'au
jour où, rappelé de nouveau à la modération,
il prononçait encore des phrases sonores sur
la liberté et recevait en récompense quelque
sourire de Thérésia. Cela Je tirait pour un
moment des préoccupations moroses et ch~grines qui étaient maintenant son état o~d1:
nairP. Car, des deux côtés, on commençait a
s'apercevoir quel' on n'était nulleme~t fait l_'u~
pour l'autre. Il en est presque touJours ams1
lorsqu'un entrainement, où certains avantages
physiques plus ou moins contestables, ont eu
plus de part que les froids calculs de. la raison, a déterminé un manage. Le pauue Tallien commençait à s'en rendre compte et
chaque jour lui montrait corn Lien sa femme
était le contraire de ce qu'il avait cru et dece
qu'il aurait souhaüé qu'elle lùt. _Ses gaspillages insensés le fa1sa1ent non moms sou0rir
que ses coquetteries trop accentuées et ses
costumes trop déshabillés. Après a mir dépensé
pour y pourvoir les sommes qu'il avait rapportées de Bordeaux, prévotant le °:1oment
très prochain où il ne pourrait plus faire ~ace
à de telles dépt'nses et sachant que cerlarnes
femmes n'aiment leur mari - c'est-à-dire ne
le supportent - que tant qu'il leur fournit de
l'aroent
le malheureux se voi·a;t au moment
0
'
•
de ne plus être aia:é de sa femme. Il y avait
si peu de temps cependant qu'il5 ét~ient ~ariés ! Et c'r.st cette cruPlle perspecllve qui le
jeta, peut-être pour s'étourdir sur les tri~tesses de son intérieur si brillant, dans le vm
el les courtisanes de Las étage. lis sont plus
nombreux qu'un ne le pense, les hommes qui

1. Tableau de Paris, 18 rc11Lôsc an \'. {8 mars
1 ;06).

lion fra11ça.•se.

1

2. ll11E Dt: STAEL, Co11sidéraliom sw· la Rt:volu-

i

Î

Lli

CITOYENNE TALLIEN - - . . ,

ont recour$ à ces Iris tes déri, atifs pour oublier Sa femme, dont le parti thermidorien cherche
les chagrins que l,mr donnent des femmes li faire l'héroïne et la divinité de la llépuhli- perdre à chacun la saine notion des choses, le
peuple finit par être aussi insensé que ms détrouvées séduisantes et aimables dans le monde.
que, y siège, y trône, plulôt, entourée d'hom- putés : cc Un agiotage effréné, des fortunes
En les voyant se plonger dans les désordrrs
t&gt;t les dissipations, on leur jelle la pierre;
mais si l'on se donnait la. peine de rechercher
les molifs d'une telle conduite, c'est à la
femme qu'on jelterait la pierre, à la femme
qui, par ses indifférences, par ses rebuffades
souvent, par ses exigmces folles et ses dépenses extravaganres, choses dont le public ne
voit que le càté brillant, rend la ,,ie commune
intenable au meilleur des maris. Tout montre
que tel était le sort de Tallien dans son ménage. S'il avait lu Massillon, il aurait pu
reconn:iître, tout en s'en faisant l'application il
lui-même, la justesse de cette réflexion :
« C'est un désordre d'aimer ce qui ne peut
être noire bonheur, ni notre perfection, ni
par conséquent notre repos .... Et, au fond,
nous sentons bien nous-mêmes l'injuslice dt!
cet amour,quelque emporté qu'il puisse être,
nous découvrons bientôl,dans les créatures qui
nous l'inspirent, des défauts et des faiblesses
r1ui les en rendent indignes, nous les trou\'ons
Lienlôl injustes, bizarres, fausses, vaines,
incoaslantes; plus nous les approfondissons,
plus nous nous disons t1 nous-mèmes que
notre cœur s'est trompé et que ce n'est pas
C!icbe A. H!Otk.
là ce qu'il cherchait.. .. Notre raison rougit
LES ECLAIREURS DE HOCHE DANS LE r1N1STÈRE. TaNeau de CotSSIN OE LA FOSSE.
tout bas de la faiblesse de nos penchants;
nous ne portons plus nos liens qu'avec peine,
notre passion devient noire supplice. . .. &gt;) mages et d'amirscomplaisanles. Pour donner
Tallien en était à cette dernière étape de le change sur de œrtains bruils qui ont eu immenses en papier élt&gt;vées en un clin d'œil,
l'amour i mais, en ce moment, c'était laques- cours, il propose de célthr,·rune rète commé- la corruption la plus vile, le brigandage et
tion pécuniaire qui le tourmentait le plus. morative du supplice de Louis XVl; il va à J'pJTronterie des mœurs publiques, un million
Car si sa femme avait une grande qualité, une aulre f'ète dounée par le comte Carletli, de~ familles. plon~/es de l'aisance dans la
l'horreul' de l'avarice et d13 la mesquiMrie, minislre plénipotentiaire d'une petite cour n1i~èrp, le luxe le plus impudent conlrastant
elle avait aus,i, fautede réflexion rt de mesure, italienne, le jour même où l'on apprend la avec lï11digence, et les mots de vertu, de morale, d'humanité, de sagesse dans la bouche
le défaut de cette qualité : c'était un gouflre, mort du malheureux fils de Louis X\"!.
de
tous les fripons et de tous les imbéciles qui
et tous les trésors de l'Inde eusst:nt filé comme Mme Tallien accompagne son mari ou y va de
de l'eau à travers ses jolis doigts aux ongles son côté. Il n'y a pas de fète sans elle . !lais composent. les !rois quarts de Paris, ,·oilà la
roses . Tallien se mit donc à spéculer, tomme à ct&gt;Jlc-1·.i, la hclle ciloyenne eut un su~cès situation de celte capitale. &gt;&gt; C'est le 21 juin
chacun d"ailleurs le faisait à cette époque, inouï. ~lallel du Pan, trJs bien renseigné sur 1795 que Mallet du Pan faisait ce tableau de
Paris.
Après s'être enrichi par lrs exactions à Ror- ce qui se passait à Paris, écrit que « c'était
Tout ce luxP, toutes ces jouissances factices
dt&gt;aux, il cherche à faire une seconde fortune une fête somptueuse où dt!s femmes, aussi
à Paris par l'agiotage. Comme tout le monde viles par l'infamie de leurs mœurs que par se tournaient chez Tallien en amertumes. Et
il se fait marchand de savon, de chandelles, leurs principes, é1alèrent le luxe des voitures, c'esl à cet état d'âme particulier, où le jetaient
de bonnets de colon .... Mais il ne réussilsans des pierreries. d~ la parure la plus recherchée. les extravagances inconcevables de son adodoute pas dans ses spéculations, car on le voit, Un grand nombre de députés ... étaient réunis rable femme, qu'il aimait et qui ne se souciait
'"ers la ûn du règne de la Convention, faire à ces prostiluées, la plupart leurs conculiines. pas de lui, qu'il faut peut-être attribuer les
partie d'une société de fournitures et sub~is- La femme TalliPn rrçut les adorations d'une propositions sanguinaires qu'il fit à la Conlanœs militaires, Ja compagnie Ouen, sise rue rPine. Mme de Staël y prodigua son impu- rention. Le terroriste, le buveur de sang se
Taranne. Fouché en était aussi, Héal égale- dence et son immoralité; la joie la plus retrouvait en lui sous l'apprenti homme du
monde qui avait le plus brillant salon de
ment. Il est probable que Tallien chercha à bruyante di:')tingua r:ette orgie. 1&gt;
Paris. sous Je mari malheureux qui en avait
entrer dans d'autre:: entreprises financières
Et quels temps pour des lètes pareille,!
plt~s ou moins avouables, toujours pour com- C'est au plus fort de la di,ett", alor, que la la plus jolie femme. li monta à la tribune le
bler le gouffre sans cesse béant des dépenses ruinP est générale, que le peuple entier souflre 15 germinal an III pour demander 4ue les
Je sa femme, et ces dépenses n'éraient c rtai- de la faim, que l'avenir est on ne peut plus députés condamnés à la déportation (Barère
nement pas faites pour des fondations d'or- menaçant. ... Quel démoralisant spcctncle pour étai! parmi ceux-là) fussent condamnés à mort
phelinats ou d'asiles de vieillards, dont le les ma«ses ! Mais les massPs, est-ce que les poli- et exécutés sur-le-cbamp. Un murmure de
réprobation s'éleva sur tous les bancs et l'Asbe~oin se faisait alors si terriblement f-'entir.
ticiens s'occuprnt d'elles? La moralisa1io11 du semblée passa à l'ordre rlu jour.
Cela ne l'empêt.:hait pas de chercher aussi. peuplc,est-ce que cela vaut un in~tant de leurs
Moins de deux mois après, le 1er prairfol,
comme politicieu, la fortune dans les inlrigues plaisirs ou de l1•urs intérèts particuliers? IJède couloirs. Pour ne pas se laisser ouLlier, il tises que fout cela! ... li fautjouir, il faut jnnir la Convention c:,t envahie par lè peuple. Une
~c mèle à tout, il se montre partout. 11 fait vite de la fortune malpropre qu'on a amass~e fuis l'émeute apaisée, quinze députés sont
partie d'une sorte de comité dont l'abbé en qul'lques jours : qui satt si demain on le arrètés comme ini;;tigateurs ou complices du
Sie1 ès est le cbf'f et qui se tient le plus souvent pourra eucore ?... Aussi les habitants de Paris mouvement. &lt;&lt; Ce n'est point assez d'arrêter
quelques hommes, ~•écria Tallien; il faut
à la Chaumière, d'autres fois cbezJ ulie Talma. sont-ils en proie à un affolement qui a fait
d'autres rueurtres, car il ne faut pas que le

�_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _J

,---

1!1STOR,.1.ll

Tallien, qui était à la recherche d'un '.ôle
cul ]ïJéc peu délicate da s'appropri_er ecl
depuis
qu'il en avait joué un, fut enchante~~
écrit. li le demanda à M. Charles, le mil dans
encore. l&gt;
celte
mission.
De son côté, Horhe n'eut qua
Voyant que les lois de sang étaient passées sa poche, et, plus tard, « le lut comme son se louer du concours des deux commissaires.
à la Convention 1. » Mais ce retour à
de mode, Tallien se rejeta du côté de la mo- ouvra"e
0
Habitués aux procédés révolu1i?n~1airt-~, il~
dération. Les principes ne le gênaient guère, la mo dération ne dura pas. Un mois après, n'hésitèr( nt pas, pour procurer a I armee de:s
comme
les
Chouans
avaient
repris
la
campagne
puisqu'il n'en avait _aucun .. Politicien ~e _b~s
et en Normandie, et que la Con- vivres el des chevaux, à employer dt•s moyen.s
étarte 1 il allait là où 11 croyait que son rnleret en Bretacrne
0
&lt;l'é m1.0• res
' de qui répugnaient au général et auxquds il
ét:;i.it d'allcr, sans même penser qu'il était venlion a\'ait appris qu'un corps
n'eût sans doute pas rrcouru.
.
quatre
mille
hommes
venait
d'~tre
débarqué
député pour s'occuper des inlérèls du payscl
Mais ils ne s·en tinrent pas à cefa. Une&lt;·ap1tnsur
nos
côtes
par
la
flotte
angl~1se,
~~s
~emnon des siens. Il versa donc dans la modéralation avaitété.arrêtèe, ,•erbahmt&gt;nl !-e11l1·menl,
tion et cette voile-face fut mème l'occasion bres du Comité de Salut publtc, s msptranl
Parait-il ' entre le 0(rénrfal Hoche et fh·s démigrés
pour lui d'un succès qÙi ne lui fit pa~ grand des traditions de leurs terribles devanciers et débarqués:
.
ceux-ci, moins les c:ht' ~, e,aienl
honneur. Yoici le fait: Rœderer, qm, pour se rappelant l'énerg~e. passée de !allien, ~e être traités comme prisonniers de tfUnrt·. Les
sauver irn têle sous la Terreur, s'était retiré au firent ré\'eiller au m1heu de la nuit et parltr commissaire de la ConvenLion sur,1ennenl el
Pecq, village au pied de la ,ùte de Sainl- pour l'armée de l'Ou~st en qu~lité de_com- acceptent la capitulation. et _Vous_ S.t:'r, z, ~e~Germain, avait écrit pour se distraire, pen- missaire de la Conve.nt10n. On lui donnait des s.ieurs, dit Tallien aux pnsonmer:-, traites
.
.
dant sa réclusion volontaire ou plutôt forcél&gt;, pou,·oirs illimités.
La Convention avait repns ses anciennes avec toute l'humanité due au malheur'. ))
une sorte de discours satirique sur le régime
Puis Tallien se rend à Paris pour faire part
de la Terreur. C'était un morceau tout à fait habitudes : elle croyait la République mena- de ces événements à la Convention.
réactionnaire. li l'envoya à un rédacteur d.u cée elle nommait des commissaires. Le
Il n'avait point à ce moment d~ dis~ositions
journal le Rtipubticain, nommé Charles. Celui- rep~ésentanl Blad fut joint à Tallie~. llsavaienl, sanouinaires à l'égard des pr1sonrners. Le
comme
instruclions
générales,
l
ordre
de
seci en prit connaissance et en rit un~_Ieclure
général llocbe lui avait prêché la clémence _e~
un soir dans le salon de la Cliaum1ere. Cet conder le général Hoche, '3ans toute~ois se mê!er Tallien s'était rendu à ses rai~ons d humanile
article obtint le suffrage de la uelle Théré,ia desopérationsmilitaires et, au besom, de faire et de bonne politique. (! Je serai lcu_r avocat,
et des assislanls. Tallien, devant ce suecès, lever en masse la Normandie et la Ilretagne. écrivait-il au général avant de partir, et au
secrètement avec Tallien et lui prêta sa rédaction, ses
1. fü.11.f.RE, Ménwfres, t._ IV, .P- 105._.-:- S.1.1~n;besoin je prierai pour ces monstre!! 5 - lJ
ide,•s. »
"90
DE0\'E, Cause1'ies du lu11dt, L \111,_p. J;:i0: a Tal2. Comte o'AtLo~nLu:, .llém.twcrels, L Ill. p.v lien n·arait fait qu'y adapter un ~et1t_préamhule;-··
II partit donc avec des idées de cl(rurnce.
j_ 13rnGoc~1o~x, J'ie di, génel'al llocl,e, p. 'l 90-lf.ll.

MADAME CAMPAN

soleil se lève et qne ces scélérats eÀisLcnt

Rœderer, dès ce moment (28 aout 11~4), travailla

JOSEPH

(A suivre. )

TURQUAN.

~

Marie Leczinska, reine de France
Marie Leczinska, femme de Louis XV, par des histoires que dans ce cas elle se faiparlait souvent de la position plus que mé- sait conter comme les enfants en dèmandenl
diocre où elle se trouvait à l'époque où la po- à leurs bonnes. Cette nuit, rien ne pouvait
litique du cabinet de Versailles Îll rompre le ramener son sommeil : sa femme de chambre,
mariage du roi avec la jf'lmc in fan le, et mon- Ja croiant endormie, s'éloignait de son lit sur
ter au rang de reine de France une princesse la pointe des pieds; le moindre Lruit du parpolonaist', fille d'un souverain détrôné. 1hant r1uet réveillait la reine, qui criait ; &lt;( ÜL1 allezqu'un événement aussi peu espéré e1il changé vous? Restez; contez encore. )&gt; Quoiqu'il fût
la destinée de celte Ycrtueuse princesse, il plus de deux heures après minuit, celte
avait été question de la marier au duc d'Es- femme, qui se nomm:iit Iloirot, et qui était
trées, et quand la duchesse de ce nom vint fort naïve, lui disait : &lt;1 Mais qu'a donc Votre
lni faire sa cour à Versailles, C'lle dit aux Majesté celle nuit 1 y a-t-il de la Îlèvre? fautpersonnes qui l'environna.ient : cc Je pourrais il faire éveiller son médecin? - Oh, non,
cependant être à la place de cellç dame, el non, ma bonne Ooirol, je ne suis pas malade;
fai~e la révérence à la reine de France. n Elle mais cette pauvre madame de Châteauro11x 1
racontait que le roi son père lui
avait appris son élévation d'une
manière qui aurait pu lui faire
une trop grande impression; qu'il
avait eu soin, pour ne pas troubler sa tranquillité, de lui laisser
ignorer totalement les premières
négocia1ions entamées pour son
mariage, et quf\ tout étant définitivement arrêté et l'ambassadeur arriré, son père s'était rendu
chez elle, avait avancé un fauteuil, l'y avait fait placer, et lui
avait dit: cc Permettez, madame,
que je jouisse d'un bonheur qui
répare et surpasse tous rues revers : je veux être le premier à
rendre mes hommages à la reine
de France. ►&gt;
Marie Leczinska n'était pas
jolie; mais elle avait de la finesse
dans l'esprit et dans les traits,
et ses manières simples étaient
relevées par les grâces des dames
polonaises. Elle aimait 1~ roi;
ses premières infidélités lui fure1Jt
très pénibles à supporter. Cependaol la mort de madame de Cb,\leauroux, qu'elle avait connue
fort jeune, et qui avait même
été l'oujcl de ses bontés, lui fil
une pénible impression. Celle
bonne reine se ressentait des premières années d'une éducation
superstitieuse : elle avait peur
des revenants. La première nuit
qu'elle passa après avoir appris
celte mort presque subite, elle ne pouvait si elle revenait!. .. - Eh Jésus! madame, lui
s'co&lt;l.ormir, et faisait veiller une de ses répondit cette femme, qui avait perdu toute
femmes, qui cherchait à calmer son insomnie patience, si madame de Cbftteauroux revient,
VI. -

U:Œ CHASSE

sors

LA RESTAURATIO:-i. -

L ' HALLALI DU CERF. -

◄

288

w,

n·après re~tamte de

]AZET.

IhsTORtA. -

f asc . 4(•

bien sùrement cc n'est pas Votre Majesté
qu'elle viendra chercher. ii La reine partît
d'un éclat de rire à celte naïveté; son agitation cessa, et bientôt elle fut endormie.
La nomination de madame Le Normand
d'l~tioles, marquise de Pompadour, à la place
de dame du palais de la reine, offensa la dignité autant que la sensibililé de cette princesse. Cependant les hommages respectueux
de la marquise, l'intérêt qu'avaient les grands
qui briguaient ses faveurs de la faire traiter
avec indulgence par la reine, le respect de
Uarie Leczinska pour les rnlontés du roi,
1out concourut à cc que la marquise fùt assez
Lien vue par celte princesse. Le frère de madame de Pompadour reçut du
roi des lettres de haute naissance, et fut nommé surintendant des bâtiments et jardins.
Soment il faisait offrir à la reine,
par la marquise sa sœur, les
neurs, les ananas, les primeurs
les plus rares, venant des jardins de Trianon et de Choisy.
Un jour que la marquise était
eatrée chez la reine, portant une
grande corbeille de lleurs qu'elle
tenait avec ses deux beaux bras
sans gants, par signe de respect,
la reine admira tout haut la
beauté de la marquise, et par
des éloges déLaillés, qui auraient
convenu autant à une production
des arts qu'à un être animé, elle
semblait vouloir justifier le goùt
du roi. Le teint, les yeux, les
beaux bras de la favorite, tout
avait été le sujet d'éloges faits
avec le ton de supériorité qui les
rend plus offensants que flatteurs, lorsque la reine pria la
marquise de chanter dans l'attitude où elle était, désirant entendre cette voix et ce talent do.nt
Loule la cour du roi avait-~té
charmée au spectacle des petits
appartements, et réunir à la fuis
le plaisir des oreilles à ceux des
yeux. La marquise, tenant toujours son énorme corbeille, sentait parfaitement ce que cette
invitation avait de désobligeant,
et cherchait à s'excuser sur l'invitation de
chanter. La reine fiî1it par le lui ordonner;
alors elle fit entendre sa belle ,,oix, en chai'9

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                    <text>REINES DE THÉATRE
~

Mademoiselle Duchesnois
Qu 'aujourd'hui surabondent et se multiplient it l'infini les vraies ou les fausses vocations de comédiens, et surtout de comédiennes, cela n'a rien en soi qui puisse étonner. Le théâtre, en effet, s'est de plus en
plus étroitement mêlé à la vie courante. Un
pont semble al'oir été jeté entre le monde et
lui. Pour le premier, le second n'a plus &lt;le
secrets, et ses coulisses n'ont plus de myslères. Les moindres aventures ou mésaventures d'un acteur, Lous les coups de fortune
ou tous les coups de tête d'une jolie actrice,
deviennent sur l'heure un sujet de chronique
écrite ou parlée qui se répand et se répète
d'un bout à l'autre du pass. Et celle publicité constante que prodigalement notre temps
assure aux hommes et aux femmes de Lhéàtre, excite chez nombre de jeunes gens et de
jeunes filll's appartenant au monde proprement dit, à la petite bourgeoisie, ou même
aux milieux populaires, le besoin jaloux de
poursuivre sans tarder ,avec les agrémen tsd' une
existence en apparence indépendante et facile,
les bénéfices d'une notoriété vite conquise.
Sans vouloir sottement écraser ses contemporains sous le poids &lt;le comparaisons arbitraires et dangereuses, ni prétendre opposer,
à des nouveaux venus entrant dans la vie,
ceux qui, leur œuvre faite et leur elîort réalisé, en sont depuis longtemps sortis, il est
permis de dire qu'autrefois on devait être
poussé, pour aborder la scène, par une vocation plus robuste, un plus irrésistible instinct,
un amour de la profession plus franchement
désintéressé. Car l'état de comédien, moins
souvent honoré que décrié et honni, ne permettait guère alors aux gens qui l'exerçaient
de faire très brillante figure ailleurs que sur
leur piédestal de planches. On en resta longtemps au sentiment qu'en 1789, dans une
séance de l'Assemblée nationale, a,•ait âprement exprimé l'abbé Maury, à savoir qu'on
ne pouvait donner aux acteurs l'égalité civi~ue, parce qu'il n'était pas, à son avis, de
préjugé plus juste et plus légitime que de
tenir leur métier, « non peut-être pour infàme, mais à coup sür pour peu honorable ».
Quant aux actrices, elles n'avaient guère, en
général, abstraction faite de leurs mérites
scéniques, droit qu'à la considération spéciale accordée aux professionnelles de la
galanterie. En somme, aux comédiennes,
sinon vertueuses, du moins conscientes de
leur dignité_ de femmes, comme aux acteurs
dont le caractère n'était pas inférieur au talent, le théàtre pouvait jadis procurer bien
EN 1870. -

Aux ARIIES ! -

Tableau d'ÉTIENNE BERNE·BF.LLECOtR.

VI. -

I!J~TORIA, -

Fasc. 4~.

des joies et bien des griseries; mais, au point
de vue moral, il réscrYait bien des rancœurs,
bien des amertumes et bien des humiliations
à ceux qui, pour l'amour de lui, étaient deYenus des hors-la-foi aux yeux de l'l~glise el
pour la sociélé civile des hors-la-loi. Ce fut
cet amour-là, et lui seul, sans arrière-pensées ni calculs pratiques, qui germa di•s l'adolescence dans le cœurct dans le cerveau d'une
petite ,illagcoise de Saint-Saul"e, en Flandre.
Catherine-Joséphine Rafin, dont le nom de
théâtre, lluchesnois, devait plus tard s'inscrire à jamais dans les gloriruscs annales de
notre Comédie-Française, avait rn le jour
dans une auberge, mais les facultés magnifiques dont elle était douée n'allaient pas larder à la faire sortir du bouge paternel, pour
la porter triomphalement au trône des reines
de tragédie qu'occupait alors mademoiselle
Raucourt.
Pour Joséphine Ratin comme pour beaucoup d'actrices de son temps - sans parler
de celles du temps présent dont le Conservatoire n'a pas enregistré, d'après une probante

Cliché Giraudon.
~[AOEMOJSELLE GEORGES.

D'apris une mlnla/ure du M11sèe CamavJ/tl.

pièce d'etal CÎYil, l'âge Yéritable avec une
exactitude rigoureuse, - il y eut toujours,
entre la date de sa naissance qu'elle accusait

et la date de J'acte de baptême dressé en 1777
par le desservant de l'église de Saint-Saulv~,
un écart de plusieurs années. Elle n'en était
pas moins fort Jeune encore lorsque, pour la
première fois, elle vint à Paris. Une sœur
ainée, qui l'y avait appelée près d'e1le, occupait un emploi dans la maison de Monsieur;
elle fit donner à sa cadette une éducation
plus relevée que ne semblait le réclamer
l'existence modeste à laquelle, par destination, elle paraissait vouée. L'enfant était
intelligente. On eut vite fait de la dégrossir,
et même de l'affiner. Si bien qu'un jour,
ayant eu l'occasion de voir dans Ali!tlée la
tragédienne Raucourt, ce lui fut une révélation. « Moi aussi, se dit-elle, je lancerai à la
foule les grands vers de Corneille ; moi aussi,
je déroulerai devant le public extasié les périodes de Racine; moi aussi, je serai tour à
tour ardemment ruaissante
et harmoniense-.
o
ment gémissante; moi aussi, je me ferai
applaudir, acclamer et diviniser; moi aussi,
je serai une artiste! »
Un tel rêve, que d'adolescents et de jeunes
filles se le sont formulé à eux-mêmes, sortant tout enfiévrés d'une représentation où
l'acteur aimé, l'actrice adorée avaient soulevé
l'admiration, déchainé l'enthousiasme? Mais,
hélas! pour combien de celles-ci et de ceuxlà, ce rêve n'était-il pas, en cJTet, autre chose
qu'un rêve, qui s'achèl'erail, s'ils voulaient
le vivre jusqu'au bout, dans une cruelle désillusion'! ... Mais, avec Joséphine Ilafio, il
en allait de toute autre sorte. Ce qu'elle avait
entrevu, en contemplant avec émerveillement
el en écoutant avidement mademoiselle Raucourt, elle possédait en elle, insoupçonnés
jusqu'à celte heure, les dons innés qui lui
permettraient de le réaliser à son tour. Et ce
fut en la fillette, dès ce moment-là, l'idée fixe
d'une) vocation que désormais rien ne saurait
maîtriser et qui finirait par avoir raison de
tous les obstacles, de toutes les résistances.
Ni les unes ni les autres ne tardèrent d'ailleurs à se manifester. A peine Joséphine, de
retour à Saint-Saulve, eut-elle exprimé timidement son insurmontable désir de travailler
pour devenir une actrice, une grande actrice
comme mademoiselle Ilaucourt, qu'éclatèrent
autour d'elle les lamentations et les cris de
colère.L'aubergiste, déjà, se voyait déshonoré
par l'insensée lubie de sa fille. Une enfant qui
portait son nom, devenir une histrionne?
Non, jamais il !)e le tolérerait, jamais ne se
consommerait un aussi révoltant scandale!
Et Joséphine, au lieu de se draper dans le

�illSTO'R..1.Jl

---------------------------------~--------

peplum el le manteau des reines, au lieu de
chausser le cothurne et de ceindre le bandeau, dut sur-le-champ partir pour Valenciennes, où il lui fallut, le cœur bien gros
sans doute, mettre le tablier blanc des femmes
de chambre et se coiffer du bonnet ruché.
On arnit cru, en la contraignant d'accepter
cette place, détourner de son esprit le rêve
qui l'avait ~anlé. On se trompait. La ,jeune
fille en était plus que jamais possédée. 11
ne l'abandonna pas, bien au contraire, lorsque,
de soubrette, clic se transforma, au bout de
1iuelr1uc temps, en demoiselle de comptoir.
llans la boutique où elle était vendeuse, elle
lit la connaissance d'amateurs de théâtre à
qui vint, un beau jour, la généreuse idée
d'organiser des représentations théâtrales au
bénéfice des pauvres de la Yillc. Joséphine
Bafin ne laissa point pa~scr une aussi heureuse occasion d'essayer devant le public le
talent qu'en elle-même elle sentait germer.
On lui confia d'abord un rôle; puis, en présence du succès réel qu'il lui avait \'alu, on
lui en distribua deux autres. Elle incarna
ainsi successirement le personnage allégorique de la Paix dans une pièce de circon~Lancc ; celui &lt;le Sophie dans une sorte de
mélodrame intitulé : Robert, chef de brigands; enfin, dans Jfahomet, celui de Palmyre. Consciente, dès lors, de cc qu'elle
valait, et plus encore de cc qu'elle pomait
dernnir par un travail suivi et bien dirigé,
elle prit un parti héroïque. Sautant, à l'insu
de ses parents, dans la diligence de Paris,
elle s'envola résolument Yers la grande ,·ille
el vers la gloire.
A,·ec l'aide de sa sœur, qui, après un
accueil assez rude, lui anit pardonné sa
fugue, Joséphine obtint d'être présentée à
Florence, un vieil acteur assez médiocre de
la Comédie où il jouait les pères nobles et
les confidents, mais auquel on se plaisait à
reconnaitre toutes les qualités du bon professeur. La première impression de ce brave
homme fut à la fois des plus défavorables et
des plus fausses. JI déclara tout net, après
une première audition, crue l'aspirante tragédienne était totalement dépourvue de
moyens et qu'elle n'était assurément pas
faite pour entrer au théàtre. Fort heureusement pour la jeune fille, l'avis &lt;le Florence, •
&lt;J ui &lt;levait d'ailleurs revenir sur son hmLai verdict et y substituer par la suite de
précieux conseils, ne fut nullement partagé par deux poètes de la maison : Legouvé,
- 11u'on ne connaitrait guère aujourd'hui si
l'on n'avaiL retenu le litre et un vers de son
.Mérite des Femmes et si l'on ne savait qu'il
fut le père d'Ernest Legouvé, - puis Vigéc,
-:-- . dont ?n ne sait plus rien, même qu'il
ctmt le frere de madame Vigée-Le llrun. Ces deux. hommes, qui surent discerner sous
son inexpérience les admirables qualités par
lcsquell~s elle saurait plus tard subjuguer cl
enthousiasmer le public,
ne lui ménaoèrent
•
0
pas pins leur appm que leurs encouragcme11ts. Dès cc moment, Joséphine Rafin cessa
d'exister : mademoiselle Duchesnois était née.

Legouvé, en homme excellent qu'il était, ne
se contenta pas de lui assurer une protection
active et efficace : il alla jusqu'à s'instituer
pour elle professeur de diction. Lorsqu'il la
vit au point, c'est-à-dire prête à affronter le
public avec toutes les chances de succès, d'un
succès décisif qui devait sur l'heure la mettre
hors de pair, il jugea que le moment était
Yenu de solliciter et d'obtenir un début à la
Comédie-Française. Mais cela n'était en vérité
pas chose facile, pour une jeune fille qui
n'était J'élève d'aucun acteur en crédit. « Cc
ne fut, a-t-on écrit à cc propos, qu'avec des
peines infinies et toute la patience qu'inspire
aux artistes le désir d'arriver, que mademoiselle Duchesnois obtint ce qu'elle désirait
ardemment. :Modestement mise, elle allait
tous les soirs dans les coulisses chercher
quelque marque de bienveillance, un appui
quelconque, et, loin de lui en attirer, la simplicité de son costume, les traits peu avantatageux de sa figure augmentaient le mauvais
vouloir du plus grand nombre. On regardait
avec dédain sa petite robe d'indienne, et plus
d'un qui devait la flatter plus tard riait d'elle
alors. &gt;&gt; Mais on avait intéressé à son avenir
madame de Montesson, la veuve morganatique de Louis-Philippe d'Orléans, père de
Philippe-Égalité. L'aimaLle femme obtint
qu'on la fit débuter. C'est dans Phècll'e que,
le 12 juillet '1802, mademoiselle Duchesnois
alfronta le public de la Comédie-Française.
Et ce fut une victoire éclatante, r1ui se renouvela, plus complète encore et plus triomphale,
11 chacune des apparitions de la jeune tragédienne. On la mettait d'emblée, et en toute
justice, au premier rang des artistes les plus
fameuses dont le talent avait ra1onné sur la
scène glorieuse de l'illustre maison.
Bien qu'elle eût une physionomie expressive où se peignaient avec une singulière
puissance toutes les nuances, les ardeurs et
les violences de la passion, le succès immense
et continu de mademoiselle Duchesnois n'étail
pas, à coup st1r, ce qu'on est convenu d'appeler un succès de jolie femme. &lt;( On l'applaudit, constatait un critique du temps,
comme on se laisse entraîner par un torrent
impétueux, parce qu'on ne saurait lui résister. Quoi qu'il en soit, sa figure est bien loin
d'être dépourvue d'agrément; elle est au contraire noble, fière et majestueuse au théàtre ;
à la ville, sa physionomie est douce, intéressante et remplie de candeur. D'ailleurs, sa
taille est avantageuse el convient parfaitement
à son emploi. n Quant à sa voix, malgré une
espèce de hoquet qui entrecoupait sa diction
dans ses moments d'emportement tragique,
et qui avait pour cause l'émotion contagieuse
que la vibrante interprète était toute la première à éprouver, quant à sa voix, elle prenait aux entrailles même le spectateur le plus
flegmatique. Dans .lriane surtout. lorsqu'on
apprend à l'héroïne que sa sœur a ét&lt;\ enlevée, elle atteignait à une telle puissance d'expression dans l'angoisse et dans la douleur,
qu'un jour Lafon, jouant auprès d'elle un
rôle, ne put se tenir de s'écrier : (( Ab! c'est

sublime! n Jugement tout spontané d'artiste,
qu'avec enlhousiasme le public ratifia de ses
applaudissements.
Mais une nouvelle princesse tragique, qui
pouvait régner auprès d'elle sans réussir toutefois à l'éclipser, avait surgi aux côtés de
mademoiselle Ducbesnois. Celle rivale, c'était
mademoiselle Georges, dont la beauté radieuse
fanatisait le public. Les partisans de celle-ci,
parmi lesquels on comptait la future reine
Hortense qui la protégeait, le critique Geoffroy qui lui brûlait tout son encens, mademoiselle Raucourt qui l'avait préparée à aborder la scène, s'étaient coalisés contre mademoiselle Duchesnois. Celle-ci n'en conservait
pas moins, grâce aux qualités que nous Yenon5 d'indiquer, toute sa force d'action sur
la majorité des speclateurs, et compensait
par là l'infériorité que lui créait l'éblouissant
charme physique de sa rivale. Les trop zélés
amis de mademoiselle Georges, roulant assurer à leur protégée la suprématie sur la scène
du Théâtre-Français, exigèrent imprudemment qu'elle abordât les rôles de Duchesnois.
La nouvelle débutante leur ayant obéi, les
partisans de la titulaire de ces différents rôles
s'en indignèrent, surtout quand elle joua
Phèdre. JI se déchaîna, ce soir-là, dans la
salle de la Comédie, de véritables tempêtes,
C'est ainsi que, crrtain autre soir où l'on
donnait Iphigénie, mademoiselle Raucourt,
qui patronnait véhémentement sa belle élève,
fut accueillie, en Clytemnestre, par une bordée de siffiets. La tragédienne, furieuse, accusant de l'organisation de la ta hale mademoirnlle Ouchesnois, se précipita sur elle. Et
l'on dut arracher de ses griffes la jeune
femme défaillante et terrorisée.
Cette guerre prit tout naturellement fin
par le brusque départ de mademoiselle Georges. Le 11 mars 1808, en effet, celle-ci,
après avoir joué pour la première fois le rôle
de Mandane dans Arla.xerce, disparaissait de
Paris en même temps que le danseur Duport,
de l'Opéra, et gagnait Vienne, puis la nussie.
Elle ne devait rentrer à la Comédie qu'en 181 j,
Quant à mademoiselle Duchesnois, elle
parvint, à force de travail, à donner plus
d'ampleur encore au talent qui avait fait
d'elle, dès le moment de ses débuts, une
iitoile dramatique de première grandeur. Son
ambitieux.rêve de fillette avait a tteinl à sa plus
parfaite réalisation. On n'avait pas, au village
de Saint-Saulve en Flandre, à rougir d'elle,
La grande artiste qu'elle était devenue jetait
un lustre imprévu sur la dynastie desRafin ....
)lais des raisons de santé éloignèrent prématurément mademoiselle Duchesnois de la
scène. Lorsqu'en 1835 elle fit ses adieux au
public, elle n'avait plus paru qu'à de plus en
plus longs inlenalles dans les grands rôle,
qui lui avaient valu de si retentissants succès,
Et deux ans plus tard elle mourait, laissant
un nom inoublié, qui restera inoubliable,
comme ceux de la Champmeslé, de la Clairon,
d'Adrienne Lecouvreur, ses ainée,, - et
aussi de mademoiselle fiaucourt et de mademoiselle Georges.
PAUL DE

....

1 94

"'

i\lORA.

JOSEPH TURQUAN
c:fr&gt;

La
CHAPITRE III (suite).

li faut l~isser ra_conter ce souper à Paroy,
pou,r ~e ,faire une JUste idée de ce qu'étaient
les mv1Les : &lt;( Cette dame, dit-il, me trouvant
de meilleure compagnie que ses convil'CS qui
ne parlaient que par b .. . et par f ... , accepta
mon bras pour aller à table et me mit à côté
d'~Ile ~t Ys_abeau près de Mme de Fontenay,
qut lm avait beaucoup parlé de moi. Le souper f~t d'une gaieté un peu grasse; de~
comédiens, des membres du Comité des
députés y as,istairnt; l'un d'eux n~mmé
Lequinio, s'écria : &lt;( Allons! vive '1a népubliquc ! Et Luvons à la santé des Lral'rs
républi~a~ns q~i ont voté la mort du tyran! &gt;J
Lequm10, qui prenait ses ignobles instincts
pour des sentiments républicains, était cet
affreux gredin qui faisait dîner Je bourreau
à sa table; c'était aussi cet imbécile qui proposa, pour enrichir la nation, de détruire
tous les monuments en bronze qui exi,taient
en France el d'en faire des gros sous.
On YOit ce que Tbérésia, avec ses instincts
raffinés et ses goûts distingués, devait souITrir
en cette compagnie, qui ne rappelait que par
le plus éclatant contraste les cercles de la
princesse de Beauvau et de la maréchale de
Luxemb~urg. Il lui fallait cependant faire
bonne mme à toutes ces mauvaises mines· la
nécessité était là ! Mais, comme elle é~ait
. aussi un peu reine, même dans ce monde-là,
elle en avait pris bravement son parti et rn
~ons~lail ~n trônant. Le comte de Paroy, lui,
1ancien dcfenseur de Louis XYI au 1O aot'il
bouillait dans_sa peau en entendant le toas~
de Lequinio. Ecoutons la suite de son récit :
&lt;( Je dis à ma voisine, par contenance et pour
cacher ~0!1 e?3har~as : « J'aurais Lien plus
&lt;1 de pla1S1r, etant a coté de vous, de boire à
&lt;&lt; voire santé. » Ce Lcquinio reprit : « Bois
« donc,cl passe la bouteille.» Mes sentimentssc
relléta,ient sur 1~0~ visage à un tel point que
ce memc Lequm10, se levant, dit : (( Le
« citoyen qui tient la bouteille est sûrement
« un aristocrate; je m'y connais el îOUS le
&lt;r dénonce! J'en découvris un à Saintes qui
« ~'était glis~é parmi nous; le lendemain,
« Je le fis arrêter et guillotiner de suite : il
c&lt; faut en faire autant de celui-ci. &gt;l
C'était vraiment un convive charmant que
ce député du Morbihan!
Thérésia parla de M. de Paroy à Ysabeau
i,.

1. Comte
32U.

Dul'ORT DE C11EvEn~1,

l!lé111oires, 1. fi ,

cilo:yenne Tallien
et le lui recommanda pour le jour prochain
o~ Tallien,,.obligé d'aller à Paris, ne pourrait plus s mtéresscr à son père. Ysaheau
promit! et c'est à son intervention que le
marq~1s_ de Paroy dut sa sortie de prison.
« Il eta1t temps; sur trente-quatre détenus
dans les cachots, il restait le sixième '. n
C'est là quelques échantillons des façons

r 7mises; elle n'avait cependant sauvé aucune
vie humaine. Thérésia, comme Madeleine,
reconnut plus tard ses erreurs, et le fait de
les reconnaitre ne lui enleva rien de sa bonté
indulgente; elle demeura bonne après avoir
reconnu qu'elle aurait dû être plus sévère à
elle-même, et ne se fil pas de sa vertu toute
fraîche un piédestal pour mépriser les vertus
qui n'étaient pas encore sorties de chrysalide.
Une trop grande facilité pour les choses d'argent, prix d'une trop grande facilité sur certaines autres choses où la complaisance et les
usages du temps avaient plus de place que le
cœur, voilà ce qu'il faut sévèrement blâmer
chez celle belle et fragile pécheresse ; mais
ne la condamnons pas; les condamnés qu'elle
a sauvés de l'échafaud se lèveraient de leurs
tombeaux, à la façon des morts de la ballade
allemande, ils se rangeraient autour d'elle
com~e u~ garde d'honneur et nous reprocheraient Justement une injuste sévérité.
Tallien mérite lui aussi quelque indulge~ce._ Il a été atroce pendant quelque temps,
mais 11 reconnut qu'il avait été trop loin.
Thérésia le prépara à la modération et lorsque
&lt;( des représentations furent faites aux proconsuls par quelques citoyens courageux, que
Thérésia Cabarrus secondait en secret, tant
sur les agissements du Comité que sur les
condamnations iniques p!"ononcées par le triLEQUl:-110.
bunal révolutionnaire 2 ». Tallien eut le méD'après la gravure de F, 80N:&lt;Ev, LLE.
rite de ne pas s'entêter dans son erreur et
&lt;le changer totalement son orientation. Et,
certes, il risquait beaucoup à ce chanaement
diverses dont Thérésia s'ingéniait à faire le de politique; que de dénonciations ~llaient
bien. Si, à côté de celle belle passion de la en être la conséquence!
charité, la plus noble qui soit, elle eut quelBeaucoup de ces dénonciations a,sur,lment
ques erreurs, dues à l'extrême facilité des étaient fondées. Tallien n'était qu'un coquin
m~urs de son temps et à son manque d'édu- à qui les facilités de satisfaire ses instincts de
cation morale, il faut les lui pardonner en proie n'ont pas manqué pendant son proconraison _de, s~ Lonté de cœur. SJn biographe sulat de Bordeaux. ~fais peut-être aussi lui en
est ohhge d en parler, il n'a pas la force de a-~-on attribué plus que son compte et a-t-on
les lui reprocher : c'est si beau d'ètre bon, mis sur son dos les infamies de ses collaboet c'est si rare de l'être autrement qu'en rateurs et de ses agents, Car, comme l'a écrit
paroles! &lt;&lt; Que celui de vous qui est sans un contemporain, habitant de Bordeaux, &lt;1 l'arpéché lui jette la première pierre! » disait bitraire en était arrivé à ce point, sous le
Jésus, à propos d'une Thérésia de son temps Comité de surveillance du 2 frimaire, que les
qui n'avait certainement pas à son actif les mandats d 'arrèt·étaient lancés par les agents
états de servi_ce et les campagnes charitables même du Comité~. » Le désarroi, l'anarchie
de celle qui nous occupe. l',mrquoi les étaient tels, on le voit, qu'il était facile aux
hommes seraient-ils plus sévères que Jé- malh~nnêtes gens, et c'étaient eux qui gousus?... Madeleine, cette bonne Madeleine, a vernaient celle anarchie, de faire tout ce
eu aussi bien des erreurs, et elles lui ont été qu'ils voulaient; ils pêchaient en eau trouble.
2. Aurélien ni,: Vmt, La Terreur à !Jordrau:r:.
Hl6,

l, Il, p,

3. S""n:~I.Gr.,:. Ouo 111.1•.:, Il i,toirc cf,, B orderm.r
pcm/(111/ du-/1111/ 111où.-.\. u,; V11ii,:, 1.11,p. Jü7_

�111STO'RJA
Nous avons déjà dit que, sur la somme de
6.940.000 francs, total des amendes prononcées par la commission militaire, l .000.000
de francs fut attribué aux sans-culottes el
l.325.000 francs à la construction d'un hospice qui ne fut jamais commencé. On
n'a rclrou ré aucune trace de cette
dernière somme. Peul-être une partie
en fut-elle àtlribuée à Tallien qui, non
encore satisfait, fit trafic des passeports et des 0orâces. li était assailli•
de pétitions, d'olîres d'argent aus~1
sans doute : peut-être en accepta-t-1\
sans les avoir provoquées. Mais c'est
douteux. On peut citer de lui certaines
lettres, qui, quand on connaît le personnage et son peu de préju_gés ~~1
matière de probité, laissent v01r _qu il
avait le champ largement ouvert _a ces
louches spéculations. Il adressait, le
50 novembre i 795, au ministre de
l'Intérieur, celte lettre signée de lui
et d'Ysabeau : « Celle nuit, plus de
deux cents gros négociants ont été arrêtés, les scellés mis sur leurs papiers, et la Commission ~ilit~ire ne
va pas tarder à en faire JUSllce. La
crui\lotine et de fortes amendes vont
~pérer le scrutin épuratoire. du commerce et exterminer les ag10teurs et
les accapareurs. » Dans une a~t~e lettre, ils écrivent : (&lt; Les moderes, l~s
insouciants, les égoïstes sont pums
par la bourse ... l'argenterie ar~i:e en
abondance à la Monnaie .... » Vo1c1 une
note signée Tallien, qui est aussi bien
suggestive. «Les représentants,du pe_uple en séance à Bordeau~ re~uere (sic),
les administrateurs du d1str1ct de La Reole, département du Bec ~•A~bès,. ~e leur ~rés~n ter
dans le délai de qmnzame l ctat nommatif de
tous les gens riches, aristoc_rate~, et hommes
suspects et accapareurs, qui dmvent, en ce
moment, être taxés révolutionnai_re~ent P?u~
subvenir aux dépenses extraordrna1res! ams1
que l'indi~tion ,Précise ~es ~~mmes ~~1 peuvent être 1mposees. » Signe . TAt,Lth:. .
Au milieu de telles affaires, avec le désordre administratif qui régnait alors et qu'on
avait sans doute, à tous les degrés de la hiérarchie, intérêt à maintenir, avec le peu de
scrupules et de probité qu'o~_connait ~ Tallien, on peut se convaincre_qu 11 n~ devait ~as
lui ètre difficile de donner aux demers publics
telle destination qui lui convenait sans qu'il
restât trace de leur emploi.
D'ailleurs, à celle époque, toutes le~ autorités de Bordeaux volaient plus ou moms ouvertement : c'était Dorgueil, membre du Comité de surveillance, qui s'adjugeait une
partie des objets d'or et d'argent a~mo:iés
que, pour obéir aux décrets, les par_l_1cul~ers
étaient tenus de déposer chez les b1J oullers
afin qu'on en grattât les écuss~n~; c'était
Endron, membre du même Com1te de sm:veillance, qui, plus modeste, . se cont_en~a1t
de voler un jour treize habits de hvree ;
t. ,1,.d,ives de la tifroudc, série L. - .\. UE Vn·1E,
l.

Il, p. 't8:Z.

LI
c'étaient les autres membres et agents du
même Comité qui pillaient le trésor de chacune des éolises de Bordeaux; c'était le maire
mème de ville, Bertrand, quÎ « s'adjugeait
les objets d'or cl d'argent f!Ue la Terreur

la

LA

PETITE-FORCE•

D'après le dessin de Rosm.,.

arrachait !lux familles riches ... et faisait paier
jusqu'à quinze cents et dix hui,t, ~nts fra~cs
des certificats de civisme &gt;&gt; 2 ; c eta1t Courlrn,
secrétaire du maire; c'était Lacombe, cet
ancien escroc, président du Comité militaire,
qui avait retrouvé ses insti?cts de voleur
depuis qu'il était devenu magistrat et assassin patenté....
.
.
Tallien, qui avait de grands bcsoms d argent pour satisfaire à son luxe, a s'adr,esser
de préférence à une source. specrale o~ les
agents subalternes ne pouvaient pas pmse~,
c'étaient les fonds provenant des taxes arbttraire.s impo.sées au.x détenus po11r obtenir
leur libe1·té. Ces taxes étaient employées sous
la haute direction des conventionnels en mission•. Michelet fait évidemment allusion à des
détournements opérés sur ces taxes, quand
il dit que la guillotine, qu'il avait fait dresser
devant ses fenêlres, « lui fut d'un excellent
rapport &gt;&gt; ". EL ce que Marc-A?toi?e _Jullien,
agent du Comité de salut public, ecrit _à Robespierre sur Thérésia, le touche bien év~de_mment aussi, par la plus naturelle associa lion
d'idées :
« Il y a sur la Fontenay, dit-il, des détails
politiques bien singuliers, et Borde~ux sem,?le
avoir été jusqu'à présent un laby~mth~ d ,_nlrigues et de gaspillages. Il est bien d1ffic1le

?t~

2. A.
p. LO~.

11t

\'1v1E, La Teneur it /Jnrdl'lliu, t. II,

de démêler le républicanisme _et la probit_é.
Je fais tout le travail d'un comité de survmllance et passe les nuits avec de~ hom~~~ pr~- ·
cieux que j'ai découverts, mais que J etud,_e
encore. J'ai des renseignements dont le resultat doit arracher Bordeaux à la
classe des fripons qui en faisaient leur
proie et rendre le peuple à l'~mot~r
sincère des vertus et de la Repubhque. 1&gt;
Cependant Tallien avai~ éco~té les
représentations que certams citoyens
coura"eux, poussés à bout par celle
manière de convertir bon gré mal gré
les "ens à la Révolution, étaient allés
lui faire. La réflexion lui vint enfin,
et il se rendit compte qu'il était temps,
plus que temps d'enrayer. L~ 4fé~rier
1704 un décret si"né de lui et d Ysabeau 'destitua en ~asse le Comité de
surveillance et ordonna l'arrestation de
tous ses membres.
Thérésia avait joué un rôle en cet
acte de ,igueur : c'est elle qui avait
encoura"é les citoyens qui pouvaient
0
1
,
avoir quelque influence sur es representants à leur ou Hir les yeux; elle,
s'y était employée, c'est certain. Elle
travailla d'une façon constante à ramener Tallien à la modération, et c'est
bien évidemment à son influence que
l'on voit, à partir du mois de janvier
1791-, le chiffre des exécutions diminuer d'une façon très sensible; il marque, comme un thermomètre enregistreur, le pouvoir de plus en plus gra?d
que sa bonté pren~il sur le commissaire de la Convention et, par contrecoup sur le tribunal révolutionnaire. En revanche Je nombre des condamnations à
J'amende augmente, et ces amendes, généralement de 100,000 et de 200,000 francs,
variaient entre 10,000 el 1,200,000 francs;
ce sont les armateurs, les commerçants, les
banquiers qui, par un sing~lier has?'.d' s&lt;:
trouvent avoir commis des crimes et dehts qui
s'expient par ces amendes écr,as~ntes; !es ~auvres diables, eux, sont envoyes a la gu1llotrnc.
Nous avons relevé, mois par mois, toutes
les condamnations à mort et à l'amende, pro•
noncées par le tribunal révolutionnaire de
Bordeaux. C'est au mois de décembre que
Thérésia fit la connaissance intime de Tallien : on pourra, par la ~impie lecture des
chiffres qui suivent, se rendre compte de sa
bienfaisante influence.
Condnmnation,;;
f1 mort à l'ameutlc

1793 Octobre. •
Nornmbrc.
Décembre.
179't Janvier.
Février.
~Iars .
Avril. .
)lai. . .
Juin .
Juillcl .

5
l!)

3~

1
28
14

1{j

10
7
10
»
72
129

2i
12

4

Tallien quitta Bordeaux le 22 février, mais
;;. A. IIE \'111f;, l,a Ten·eui-àBol'{{f•au.r,LIT, p. 200.
'i. llu:utl.LT, Rél'olultoll (1w1çais1·, l. ~Il.

C1TOYENNE

TJU.'LTEN

--~

Thérésia y resta jusqu'au 4 mai et conserva barrus »'·Les papiers de Robespierre publiés cile de démêler le républicanisme de la
un peu de son influence. Elle partie, les exé- après sa mort montrent que le petit Jullien probité•. )J
cutions se multiplient d'une façon effrayante, n'avait pas dû laisser ignorer à l'inventeur de
c&lt; Ysabeau, qui me vit hier, me dit Tallien
en juin et surtout en juillet.
!'Être suprême que le modérantisme dont on arrêté.... La punition des intrigants de BorCependant la situation de Tallien, ses actes, accusait Tallien était l'œuvre de la belle Thé- deaux, dont les uns n'avaient en vue, comme
lui avaient fait beaucoup d"ennemis; son luxe, résia, mais qu'il se compliquait aussi d"in- Chabot, qu'un intérêt• .... » A Saint-.Just, il
ses voitures, le luxe de sa maîtresse, lui en fluences moins éthérées. Le représentant Cour- propose entre autres choses de « distinguer
avaient fait davantage. La destitution des tois dit, dans l'emphatique rapport qui pré- par un arrêté ceux qui ont donné de l'argent
membres du Comité de surveillance lui en cède la publication de cette infime partie des (à Bordeaux) pour racheter une vie que beaufit de nouveaux, mais pas les mêmes. Les papiers de Ilobespierre, qu • c&lt; il lui dénonce coup n'avaient point mérité de perdre, et
passions étaient d'autant plus excitées contre jusqu'à des femmes », dont il détaille les les infâmes qui ont exigé de l'argent pour
lui, parmi les membres et les amis du Co- charmes. C'est évidemment un portrait de vendre la loi : les premiers, ne craignant
mité, que bien des intérêts privés, mais ina- Thérésia, peut-être un peu dôcolleté, tracé plus, parleront; les autres seront découverts
vouables, étaient compromis. Aussi les dénon- par Jullien fils à l'Jncor1'11ptible, auquel Cour- et punis. &gt;&gt;
ciations contre Tallien se mirent-elles à pleu- tois fait allusion.
Tallien est évidemment visé par ces mots :
voir au Comité de salut public. On l'accusa
Il est très regrettable que ces papiers Les infrîmes qui onl exigé de l' m·gent ....
de modérantisme : on dut l'accuser aussi, n'aient pas été imprimés dans leur totalité.
Ces lettres montrent - et beaucoup d'aubien probablement, de corruption. Averti Mais le représentant Courtois, qui avait été tres existaient qui ont été détruites par l'intésans doute par quelque ami du Comité, Tal- chargé de les inventorier et qui avait eu de ressé après le O thermidor - que l'orage se
lien se sentit menacé. Il voulut aller se justi- bonnes raisons pour réclamer celte mission, formait contre Tallien, à Paris, et que, comme
fier à la Convention. Aussi, le 22 février 1704, ayant eu le malheur, comme tant d'autres, Danton, il aurait bientôt à entrer en lutte
partait-il pour Paris, laissant Ysabeau à Bor- d'écrire fort obséquieusement à Robespierre avec Robespierre.
deaux pour faire tête à leurs ennemis com- au temps de sa puissance, avait commencé
muns.
par reprendre et brûler ses lettres; il en
En attendant, comme Thérésia voyait que
Est-ce pour le même motif qu'il y laissa rendit aussi beaucoup à leurs auteurs qui Tallien serait obligé de rester à Paris plus
Thérésia?... On ne sait, mais elle ne partit eurent bien soin de ne pas les conserver, et longtemps qu'il ne l'avait pensé en partant,
pas avec lui. La raison en est probablement ne se gêna pas pour garder le reste, c'est-à- qu'il ne serait peut-être pas maintenu dans
que Tallien pensait bientôt revenir après s'être dire presque tout : il en fil argen t plus sa mission de Bordeaux, qu'elle-même se
justifié des accusations lancées contre lui.
tard.
sentait mal vue du puissant Jullien, elle se
Sur ces entrefaites, yers la fin de mars ou
Dans plus d'une lettre publiée, Jullien, par décida /1 aller retrouver son amant ;1 Paris.
le commencement d'avril, un jeune homme, des insinuations et des réticences, laisse Par amour? .. . C'est peu probable : n'avaitse disant agent du Comité de salut public, entendre que Tallien n'est pas à l'abri de elle pas dit elle-même à Bordeaux « que ce
était arrivé 11 Bordeaux. Il s'était mis aus- tout soupçon quant à la probité : c1 Bordeaux n'était pas du tout la passion qni l'allachait à
sitôt en relation avec les ennemis de TalTallien, mais une sorte d'honneur et de
lien ctd'\'sabeau el entretenait avec Paris
devoir, puisque c'était elle qui était cause
une correspondanc~ très active. Ce jeune
des dangers qu'il courait:;. &gt;&gt;
homme, nommé Marc-Antoine Jullien,
D'un autre côté, elle avait un ami
fils du député à la Convention Jullien
qui connaissait un certain Taschereau,
(de Toulouse) et qui se fit lui-même aphomme taré, agent secret du Comité de
peler plus lard Jullien de Paris, était
salut public, à genoux devant Robesalors âgé de dix-neuf ans. Le Comité de
pierre, qu'il devait trahir ignominieusesalut public lui avait trouvé assez de
ment dès qu'il fut abattu. Taschereau,
maturité pour l'envoyer comme agent de
qui était au courant de bien des intrigues,
confiance à Bordeaux : il s'agissait de le
dit à son ami qu'il se tramait quelque
renseigner sur la conduite vraie des deux
chose contre elle et qu'elle ferait bien de
conventionnels en mission. Tallien ne
quitter Bordeaux. Cet ami manda immés'était pas suffisamment j ustifié devant
diatement une si importante nouvelle à
la Convention, et les Comités de salut
Thérésia, en l'engageant à s'arrèterquelpublic et de sûreté générale avaient été
que temps dans une ville des bords de
chargés par elle de faire une enquête et
la Loire. D'un autre côté, une loi toute
un prompt rapport sur sa conduite à
récente du 27-28 germinal, anll (16-17
Bordeaux.
avril 1704) interdisait aux ci-devant noLe jeune Jullien, le petit Jullien,
bles le séjour des villes frontières et
comme on l'appela bientôt, était souple
maritimes. Thérésia était donc, pour pluet habile. II ne fut pas long, grâce aux
sieurs motifs, obligée de quitter Borterribles influences qu'on lui savait, à se
de:mx.
créer une petite cour et à miner, par des
La nouvelle loi contre les ci-devant
manœuvres souterraines, l'autoritéd'Ysanobles fut mise immédiatement en vibeau. Il écrivait à fiobespierre, qu "il adgueur. A Bordeaux, Ysabeau chargea le
mirait comme un dieu, ses impressions
Comité de surveillance de son exéculion.
l\IAXIMILIEN ROBESPIERRE.
tant sur la conduite d'Ysabeau et de TalD'après la grav111·e de \\'.-11. EGLETOx.
Le Comité convoqua les ci-devant des
lien que sur la maitresse de celui-ci dont
deux sexes et leur délivra des ordres de
il avait fait la connaissance, la conquête
passe pour quitter Bordeaux. Chaque
aussi, si l'on en croit Senar 1 et que, avec son semble avoir été jusqu'à présent un labyrin the ordre portait naturellement le nom du lieu
accent méridional, il appelait c&lt; la belle Ca- d'intrigues et de gaspillages. Il ·est bien diffi- où le porteur fixait son domicile.
1. • Ce Jullien avait envoyé au Comité de sùrelé
i;:énérale une copie de la tellre que la prostituée
Cabarrus lui avait écrite, cl dans laquelle elle l'inl'Î•
lait à passer dans l'Amérique septentrionale avec elle,
parce qu'elle voulait fuir ce Tallien coure1t de crimes

el qui l'avait compromise : elle lui offrait de partager al'CC lui sa fortune qui serait plus que suffisante pour eux deux. » (SEx.,n, Révélat,011s puisées, etc., p. 219).
2. ;'iotes inédites du baron Larrey, chirurgien en

chef de la Grande Armée. Ces notes soul en nolre
possession. ·
3. Lettre du 11 prairial, un II (30 mai 1794).
4. J,ellrc du 15 prairial, an li l juin l 79i).
5. Cu. l'innov. Le Curieux.

�. - ffiST0'/{1.Jl

•

Le registre des ordres cle passe a été conservé aux archives de Bordeaux. A la date du
15 floréal, an Il (4 mai 1704), on trouve
lïndicalion suivantP ·
11 Caharrus•Fontenay {Thérésia, l'emme FonLcna)-), vingt ans, demeurant cours dr Tourny,
native de Madrid, dirigée sur Orléans. »
C'est donc le 4 mai, au plus tôt, mais plus
vraisemblablement le 5 ou le 6 mai, que
Thérésia quitta Bordeaux. Comme ce n'était
pas encore la mode, chez lrs femmes. d'être
honnes mères, elle laissa son fils dans un
hôtel garni, sous la garde d'un domestique
nommé Joseph. Elle n'allait pas directement
à Paris, mais à Orléans : peut-être ne voulait-elle pas faire connaitre à Jullien, qu'elle
savait ne lui être pas favorable, qu'elle allait
rejoindre son amant à Paris, et chercbait-e)IP
à lui donner le change. Mais. une fuis à OrJ,:ans, elle saurait bien se foire délivrer un
passeport pour Paris et l'aller retrouver.
L'ordre de passe délivré à Thérésia est
assez curieux pour èlre r1'produil ici : lll
voici Je texte intégral :
« Délivré à la citoyenne Thérésia CabarrusFontenay, épouse divorcée Fontenay, âgée de
vingt ans, ayant joui ci-devant des privilèges
de noblesse, natiYe de Madrid, en France
depnis quatorze ans, domiciliée à Bordeaux,
cours de Tourny, laquelle nous a déclaré aller
dans la commune d'Orléans, où elle déclare
vouloir se retirer, conformément à la loi des
2i et 28 germinal dernier.
« Signalement :
« Taille cinq pieds deux pouces, visage
blanc et joli, cheveux noirs, front bien fait,
sourcils clairs, yeux bruns, nez bien fait,
bouche petite, menton rond.
c&lt; Fait en séance, le 15 noréal, an II 1• »
Conformément à son ordre de passe, 'l'hérésia s'arrèta à Orléans, comme en !ail foi le
r3pport du citoyen Boulanger, général de brigade de l'armée re .. olutionnaire. Là, elle se
fit donner un passeport pour Fontenay-auxRoses, et c'est dans la maison de son ancien
mari que son amant vint la îOir. Mais en
secret, car ce pauvre Tallien, donl la position
était assez ébranlée auprès du Cnmité de
salut public, et qui savait que 1'hérésia était
encore moins en faveur que Jui, qui, de plus,
se doutait qu'il était epié, ne voulait pas
qu'on sùt où il allait. Et c'est à ce moment
que le pelit Jullien, qui poussait Robespierre
à les faire arrêler tous les deux, lui écrivait.
(11 prairial, 50 mai). « Je crois deroir t'envoyer copie de l'extrait d'une lettre de Tallien
au Club national; elle coïncide avec le départ
de la Fontenai, que le Comité de salut public
aura sans doute fait arrêter. li y a sur elle
des déLails politiques Lien ~ingulicrs ' .... n
Quelques jours après, le 15 prairial, il
écrivait: &lt;&lt; Ysabeau, qui me vit hier, me dit
Tallien arrêté .... La Fontenai doit maintenant
être en état d'arrestalion 5 • »
1. Arcldves de la Gù-oude, sCrie J,1 2li0. Re135. ~ous de,;ons cet
rntércs!-nul document, q111 hxc la d3te du clcparl de
fhCré:.:i'l de BorclC'aux, el la came rl·elle (le ce départ,
il la bienveillance lie li. A. de \ï,,ie, 11ui nous a eomm1111i(ILIC qncl1111e, nulrrs documt•111s et 1m11~ a guidé
gistre des 01·dres de pa~5:(!

y,

On rnit que celle double arrestation était décidée, en principe, par Robespierre. Il s'y était
décidé sur les conseils de Jullien qui avait
ronnrmé, dans ses l~ttres, les dénoncialions
dirnrses dont Tallien éL1it l'objet. Mais en
attendant le rapport que le Comité de salut
public Jtait chargé de présenter li la Convention, ,, la suite de l'enquête à laquelle se
livrait Jullien sur les agissements de Tallien
à Rordeaux, on devait s'assurer de Thérésia.
'l'allien .~cn!ait vaguement tout cda.

Cl ... Un grand nombre d'intrigants bordelais sont en ce moment à Paris et vont partout
calomaiant Bordeaux et les représentants du
peuple qui y ont été envoyés. S'il ne s'agissait que de moi, je ne serais pas venu aujourd'hui fixer l'attention de la Conrention nationale; •mais ces calomnies sont, je le déclarC',
"'J,andues par des hommes perfides ....
&lt;( ••• Il faut que la Convention nalionale
rende justice à ceux qui ont rempli leur devoir: il faut qne les bons citoyens soient rassurl's, qne les intrigants SOÎl nt rlJuils au
CHAPITR.E IV
silence, et que les hommes qui n'ont jamais
varié dans Jeurs principes soient encouragés
On se rappelle que Tallien avait quitté Bor- par ceux qui savent les apprécier.
deaux le ~2 lévrier 179{ pour aller se justifier
&lt;c· Je suis bien loin de redouter l'examen le
à Paris. Les· défiances l'y accueillirent. li ne plus sévère de ma conduite et de celle de mon
put parvenir à se faire entendre du Comité de collègue; jP le provoque au rontraire: j'atSalut puLlic'. Après plusieurs tentatives tends avec irnpalience le moment ol1 je pourinfructueuse·s, il fallut bien sr rendre à l'évi- rai faire à \'OS Comités le raprort de taules
dence : il était en smpicion. Dès le 12 mars, nos opéralions, et ils seront, comme vous,
il montait à la tribune de la Convention et. étonnés des immenses travaux auxquels nous
voulant a1ler au-devant de l'accusation, il di- nous sommts livrés a,·er une infatigable a1•tisait: « Depuis longtemps, la calomnie s'atta- vité. ))
che sur les pas des patrioles . Les représentants
Ce discours ne fit pas tomber les défiances.
du peuple e9voyé~ dans les départements sont Pourtant, dix jours après qu'il fut prononcé,
aujourd'hui en hutte à toutes les persécutions, Tallien présida la Convention (22 mars) jusà toutes les contrariétés. Rien sans doute qu'au jour 011 les têtes de Danton et de Camille
d'étonnant dans celle condui1e de la part des Desmoulins tombèrent par suite de l'applicaintrigants, car leurs complots ont été déjoués, tion du programme systématique de llobescar le masque a été arraché à tous les hypo- pierre (16 germinal-5 ·avril)•.
crites, Les représentants du peuple envoyés à
Cependant, Tallien sentait que les suspiIlordcaux devaient s'allendrc à n'êlre pas cions se ravivaient contre lui. La fa çon dont
épargnés. Celle commun~ était devenue l'un Robespierre s'était débarrassé de Camille et de
des principaux loyers du fédéralisme; les Danton lui faisait terriblement appréhender
esprits' y étaient agités, égaré5 par des hommes qu'il ne méditàt pour lui un sort pareil. Pour
astucieux; les girondins de Bordeaux et de le conjurer, il crut utile de monter encore une
Paris s'entendaient parfaitement; la conspi- fois à la tribune et de natter habilement ceration s'étendait sur toute la République; et lui à qui toute la Comcntion obéissait :
~i nous n'eussions pas agi arec cette sagesse n ... S'il reste encore parmi nous, dil-il, des
énergique qui com•cnait aux loc..,lités et aux hommes dont les principes politiques soient
circonstances, Bordeaux aurait éprouvé le condamnables, des hommes sa.os probi1é, sans
mème rnrt que Lyon . .Nous avons été assn: honneur, sans verlu, qu'on nous les fasse
heureux pour rendre celle importante com- connaitre franchement, et, si les accusations
mune à la République sans quune goulte de rnnt vraies, nous nous lèverons lous pour les
sang patriote ait coulé. Nous avons détruit le faire traduire au tribunal révolutionnaire.
fédéralisme jusque dans ses racines; nous
« Mais il faut aussi que les défiances pararnns relevé le courage abattu des patriotes; ticulières cessent, que le5 hommes faits pour
nous les a,ons appells aux fonctions publi- s' t:slimer mutuellement s•examinent et sacben l
ques ; nous a\'Ons poursuivi avec courage les allat:ber leur confünce à ceux qui la mériaristocrates, les fédéralistes et lous les hommes tent .... li faut que les patriotes de la Montasuspects; nous devions donc êlre dénoncés par gne, qui n'ont jamais dévié des \rais principes,
leurs partisans; notre espoir n·a pas étti qui, au nomLre de cinquante seulement, ont
trompé. Les calomnies les plus atroces se sont longtemps lullé contre le parti droil et ses
répandues contre nous. Yotre Comité de sù- ri.bominables machinations, il faut que 1 es
reté générale a reçu bier une lettre par laquelle mèmes patriotes se réunissent aujourd'hui. Et
on lm annonce qu'\"saüeau etmoide\'ons nous s'il en est d'autres qui soient revenus de leur
embarquer pour fuir cn:Amérique sur un navire égarem·enl, qui veuillentsiocèremeut marcher
cbargé de plu~ieurs millions. Tuus les jour- avec nous, qui soient purs comme le peuple
naux publient aujourd'hui que Bordeaux est en qu'ils repré-eutt:nl, qui 11'aie11t poiut trempé
conlre-rémlution, que les gens suspects s'y dans les complots que nous avons punis, nous
promènent audacieusement cl que le patrio- marcherons avec eux par la ,·oie des sacrifitisme y est opprimé. Eh bien! cito)ens, tous ces, nous ferons arec eu, le bonheur du
ces faits sont faux.
peuple. "
On voit que Tallien recherche l'appui des

de son érudition et de ses recherches en lout. ce qui
couccrne le séjour de Tallien et de Thfr(,,i.- â Bordeaux.
2. /lapiel's i11hlils /l"oui:éa the:. Robespiel'l'e,
Saùd-Jitsl, /&gt;ayau. l'IC., s11pp1·i1111 1s uu omis JHlf
Co11rtoi11, t. Ill , p. 31.

Ibid .. p. S~.
4. Lr:tlre de follîe11 ù l"sahra11, :; mar.. - Archivrs de la (;l/'midt, sé rie L. A. m: \"rm:.
;). l,es prèsidcnts de la Convc&gt;11tion n'Ctaienl élus
que jKHlr quinze jours.
;j,

�'----------------------------------- LA C1TOYENN'E T.Jf.1.L1'EN

111S TOR,.1.Jl
Montagnards, qu'il compte sur eux et qu'il
fait des avances am: autres en les assurant
qu'ils seront les biemenus dans rnn parti.
Car il veut aussi se concilier leurs sympathies.
A part cela, pas une idée pratique, rien que
des mots Yagues : la voie des sacrifices ... le
bonheur du peuple .... Mais ces phrases vides
plaisent au peuple qui depuis longtemps s'en
contente. .
Après cettJ déclaration, Tallien sent le besoin de rassurer la Montagne sur la pureté de
ses intentions et l'intransigeance de ses principes. Pour lui plaire davantage, il va lui
parler de ses ennemis, de ceux qui s'opposent
au bonheur du peuple; il excite à la haine
après avoir pleuré de tendresse. &lt;1 Mais,
ajoute-t-il, nous ne voulons pas de ceux qui
n'ont pas paru dans les premiers jours de la
Ré,·olution, qui étaient cachés dans leurs caves quand nous étions à la Bastille, qui se
sont montrés sur la brèche quand il n'y avait
plus de danger, et qui ne se montrent aujourd'hui que pour nous demander une part des
dépouilles de l'ennemi vaincu. »
Ah! les dépouilles de l'ennemi vaincu!
C'est là la grande affaire, et c'est, en fait d'affaires, pe qu'il connait le mieux ; c'est là ce
qui le touche le plus, et, il le sait, ce qui touche Je plus un certain nombre de ses collègues.
C'est le point capital de son discours; en deux
mots il cherche à se justifier, mais fort vaguement, des vagues accusations qui, il le sait,
circulent sur lui parmi les représentants et
parmi le peuple.
&lt;I Ces dépouilles de l'ennemi vaincu, poursuit-il, nous neles lui avonsenlevées que pour
les donner au peuple. Vous l'avez décrété sur
le rapport du Comité de salut publi&lt;;, et la
distribution en sera faite selon le vœu que nous
portons dans notre cœur ; elles amélioreront
le sort des patriotes infortunés. Yoilà le fruit
des Yictoires que nous avons remportées; voilà
tout ce que nous voulons. »
Le peuple des tribunes devait applaudir à
ce langage; prendre la fortune de ceux qui
l'avaient gagnée par leur travail, leurs talents,
leurs t&gt;conomies, leurs services au pays, leurs
privations, leurs dangers souvent, el cela pour
la distribuer à ceux qui, au lieu de travailler
el d'économiser, aimaient mieux passer leurs
journées aux séances de l'Assemblée, leurs
soirées au cabaret cl au club, c'é1ait assurément une idée meneil1euse et celui qui
l'exprimait un grand homme. Le peuple applaudit ceux qui le flattent el caressent ses
instincts, pas les bons, mais les mauvais.
Tallien le savait et chercl1ait à se tirer d'une
situation désagréal.,le par un compliment au
peuple, qui l'amnistiait par ses applaudissements. Mais il dtipassc un peu la note quand,
entraîné par son amom· de la phrase, il
ajoute :
« Nous reviendrons ensuite dans nos chaumirres, dans nos greniers, et là nous savourerons le plaisir d'avoir rempli notre tâ('he
glorieuse, d'avoir répondu à J'attente de la
nation, d'avoir justifié la confiance qu'elle
avait mise en nous; là, nous jouirons en paix
du bonheur d'avoir fait celui du peuple; c'est

un bien que nous préférons à tous les trésors
de la terre. 11
Est-cc bien sûr? On en peul douter, car ce
n'est pas dans un grenier que l'aurait suivi sa
belle maitresse, qui voulait jouir de toutes les
satisfactions matérielles de la vie, qui ne voulait se priver de rien, à qui il fallait des chevaux, des voitnres, des domestiques, des
bijoux .... li habita bien la Chaumière plus
tard; mais, si le chaume couvrait celle habitation, le plus grand luxe régnait à l'imérieur
el elle ne rappelait en rien les maisons des
paysans pauvres. C'était donc une dérision à
lui de dire qu'il se retirerait dans une chaumière ou dans un grenier, alors qu'il avait, il
Bordeaux, déployé un véritable faste dans son
hôtel de la place Dauphine, alors qu'il ne sortait qu'en voiture, qu'il mangeait du pain
blanc, tandis que toute la ville n'en mangeait
que du noir, et ne bnvait que les vins les plus
renommés du Bordelais. Ce qu'il disait, ce
n'était &lt;Jue pour llatter les bas sentiments
d'envie que pouvaient avoir ses auditeurs;
cette flagornerie était aussi lâche qu'hypocrite.
Robespierre n'aimait pas Tallien; il n'avait
que du mépris pour cet ètre brouillon et faux,
sans l'ombre de caractère, à genoux de,·ant
un'jupon comme deYant un écu, et prêt à tout
trahir pour l'amour de l'un comme pour
l'amour de l'autre. Tallien n'ignorait pas cette
antipathie. li se sentait gêné par le regard investigateur, froid comme le bistouri du chirurgien, que Robespierre attachait parfois sur
lui, à travers ses bésicles, comme. pour le
scruter jusqu'au fond de la conscience. Devant
lui, il ctailembarrasséà l'égard d'un coupable
devant un juge. Aussi ne l'aimait-il pas ; mais,
faible et sans consistance, il le craignait;
faux et rampant, il essayait de le llaller. Figé
dans un dédain glacial, Robespierre n'accueillait pas ses avances. ,\. la séance du 1cr germinal an II (21 mars 17\H), 'l'allien, qui
n'était rentré à Paris que depuis un mois,
donna lecture à la tribune de la Convention
d'un discours extraordinairement violent contre les aristocrates el les modérés. C'était
moins dans l'intérêt de la Répuhlique que
pour faire sa cour à Robespierre qui 1~ tenait
en disgrâce, il le vopit bien, à la suite des
rapports qui lui avaient été faits sur sa conduite à Bordeaux. Pour plaire également à
Hobespierre, d'auh·es Talliens demandèrent
l'affichage du discours. Hobespierre s'y opposa
énergiquement: c1 Je m'oppose, dit-il, à l'impression &lt;le ce discours, à cause des expressions inexactes qu'il renferme. 11 n'est pas
vrai que les aristocrates et les modérés soient
en joie el lèvent la tête; jamais au rontraire
ils n'ont été si consternés .... u Tallien ne le
fut pas moins deYant cette fin de non-receYoir
à laquelle se heurtaient ses avances; mais,
plat et obséquieux, il déclare que Robespierre
a raison, reconnait que lui-mème tout à
l'heure n'a dit que des sottises et que ce serait
en faire une que de les al'ûcher dans toutes
les communes de France.
Une si basse Oagornerie ne lui concilie pas

les bonnes gràces de celui qu'il s'évertue à
gagner. Il le sent et cherche des appuis contre
cette mauvaise volonté menaçant&lt;'. \oici i.i
quoi il s'arrète :
.\ la façon de tous les amants passés, présents et futurs, Tallien racontait à Thérésia
tout ce qu'il faisait et tout ce qu'on lui faisait. Parce que sa maîtresse l'écoute afin d'en
tirer profit, l'homme croit qu'elle lui témoig-ne la plus grande confiance. Tbérésia est
donc mise par Tallien au courant de la mauvaise volonté llagrante de Hobespierre; je vous
demande un peu de quoi se mêlait cc l'àcheux
en voulant les empêcher de jouir en paix de
leurs économies de Bordeaux ! Eh! s'il tenait
tant que cela, ce poseur, à être incorruptible,
personne ne J'en empêchait; mais, pour
Dieu! qu'il ne ,int pas empêcher les autres
de vivre à leur guise. Aussi, d'un commun
accord, on décida que, pour ramener tt Tallien
l'opinion de la Convention qui, par suite
des menées de Robespierre, menaçait de l'abandonner; pour faire connaitre en même
temps Thérésia comme une bonne citoyenne,
puisqu'elle aussi avait été dénoncée, celle-ci
adresserait à la Convention, sous la forme
d'une pétition, un factum qui, inspiré des
plus purs principes, serait une manière de
profession de foi républicaine selon la formule
du jour et mellraitae-dessus de tout soupçon
d'incivisme celle qui l'avait écrit et, par suite,
son amant. C'était le renouvellement, au sein
de la Convention, de la petite comédie jouée
le 50 décembre précédent dans l'église des
Récollets de Bordeaux; seulement, cette foi~,
ce n'est pas Thérésia qui ferait la lecture. Et
c'était grand dommage, car alors elle aurait
eu tout de suite cause gagnée. Mais ne fallaitil pas employer tous les mo1r,ns pour consolidt r
la situation de Tallien menacée? Ne lui devai relle pas cela, à lui qui l'avait tirée de prison
à Bordeaux et qui, s'il était maintenant accusé d'avoir saigné quelr1ues bourses réactionnaire!', ne l'avait fait que pour elle, pour
fournir à son lu \e?
La pétition fut donc écrite, copiée sans
doute sur le brouillon que Tallien lui adressa
de Paris, et envoyée à la Convention. Tallien
n'était plus au fauteuil de la présidence :
c'est dommage ; il eùl été piquant de lui voir
donner lecture de la pétition de sa maitresse.
C'est nobcrt Lindet qui eut cet honneur.
Quelle singulit?re comédie! La Convention
nationale écoutant une élucubration indigeste,
envoyée par la maitresse d'un représentant,
connue'pour son extrême facilité de mœurs, el
parlant de 11 la morale qui est plus que jamais
à l'ordre du jour ll, de c1 la pudeur et son
heureuse inlluence &gt;J ; disant : « Qui peut
enseigner la pudeur, si ce n'est la rnix d'une
femme? Qui peut la persuader, ~i ce n'est
son exemple? &gt;J Et pour dire tout cela, la jolie
prêcheuse n'était appuJt'.·e que sur l'expérience
de ses vingt ans etla moralité de sa conduite.
Quant à prècber d'exemple, il ne fallait pas
le lui demander.
Personne ne se méprit sur le but Yisé par
la belle pétitionnaire, mais pas une protestation ne s'éleva contre Je gaspillage qu'on fai-

sait du temps de l'Assemblée. La pétition fut
envoyée am Comités dïnstruction et de Salut
public. Si, au lieu d'arnir été écrite par une
femme que l'on savait jeune et admirablement
belle, celte pétition eut été l'œuvre d'une
vieille institutrice, pauvre el vertueuse, lui
eût-on fait le même accueil'!
Ce factum réclamait pow· les femmes
l'honorable avantage d'ètre appelées dans les
hôpitaux et hospices pour y donner des soins
et des consolations au\ malheureU\; il réclamait aussi, pourlesjeunes filles, un apprentissage dans les asiles de la souffrance. De celte
façon - et ceci n'est pas mal pensé du tout,
mais détonne dans la bouche de Thérésia elles n'arriveraient pas au mariage seulement
avec des idées de plaisir et dP, dissipation, ce
qui cause le malheur de tant de maris, elles
verraient par elles-mêmes que les $Oulfrances
sont une des conditions de la vie et qu'il faut
être armé d'autre chose que de diamants et
de belles robes pour les surmonter.
Robespierre ne fut pas dupe de la comédie
de Tallien ; il démasqua fort bien le coup de
la pétition et vit que cette manœuvre tendait
à donner le change, tant au Comité de Salut
public et à la Convention qu'au peuple. Son
&lt;I incorruptible ll et intransigeant programme
ne pouvait admettre les compromissions de
Tallien. li voyait en lui un corrompu qui l'accablait de serviles protestations de dévouement,
mais il n'était dupe ni de lui ni de ses protestations, et se croyait assez fort pour triompher
quand il le voudrait de cet ob~équieux ennemi.
Mais il voyait aussi que ce faible, à genoux
devant sa maitresse, ne pouvait être complètement responsable de ses actes. li est des
hommes à qui l'amour fait abdiquer Ioule
pensée personnelle et qui sont réduits à l'étal
de Yil instrument entre les mains de la femme
qui s'en sert. Robespierre voyait que Tallien
n'était plus, commeces jouets d'enfants, ces
pantins dont les bras et les jambes, reliés par
des ficelles à une tige centrale, ne font que les
moul'ements qu'on leur commande; qu'il
n'était plus que la chose de Thérésia Cabarrus. C'est celle-ci qu'il rendit en partie re;ponsable des concussions et des tri potages &lt;le
Tallien, - et il se trompait d:rns ses calculs
de psychologue, car, à Tours, Tallien ne connaissait pas 'fhérésia et il n'y avait pas brillé
par un plus vif désintéressement qu'à Bordeaux. Aussi voua-t-il à Thérésia une raocune
toute particulière, presl1ue une haine de famille. ])'abord , parce qu'elle était une ci-devant
aristocrate dont la conversion à la République
était assez sujette à caution; ensuite, parce
que sa facilité de mœurs ne cadrait pas avec
les austères principes qu'il affichait; enfin,
11arce qu'elle avait déployé à Bordeaux un luxe
alimenté par les concussions et les trafics de
son amant, luxe -que lui, Hobespierre, ne se
permettait pas à Paris. C'est de tous ces griefs
qu'il songeait à envoyer Thérésia se justifier
devant le tribunal révolutionnaire.
De la pensée à l'exécution, il n'y avait pas
chez lui un long intervalle. C'est le 24 avril
qu'on avait lu la pétition de Thérésia à la
Convention; c'est le_4 ou le 5 mai que celle-ci

avait quitté Bordeaux; le 10 mai, naisemblablement, qu'elle était arrivée à Fontenay-auxRoses, et douze jours après, le 22 mai, le
Comité de salut public prenait un arrêté ordonnant son arrestation immédiate. Chose
bien significative, cet arrêté était entièrement
écrit de la main de Robespierre.
C'est à lui que revient la responsal,ililé
presque entière de l'arrestation de 'l'hérésia,
malgré les signatures de Billaud-Varennes,
Barère et Collot d'Herbois, qui aœompagnent
la sienne sur le mandat d'amener. Voici, en
effet, ce que dit plus lard Collot d'Herbois, se
justifiant à la tribune de la Convention d'ayoir
signé cet ordre d'arrestation :
« Quant au mandat d'arrêt décerné contre
la citoyenne Cabarrus, il n'en est pas que
Robespierre ait présenté avec des formes qui
nous obligeassent davantage à le signer. II
nous dit qu'elle était fille d'un comte espagnol, ministre d'Espagne, et née à Valence.
Aucun de nous n'a signé par ressentiment,
car nous ne la connaissions pas »1 •
Collot d'Herbois ne dit pas tout, et il ne
pouvait, après le triomphe des Thermidoriens,
dire les autres motifs, les seuls sérieux, que
Robespierre lui avait donnés pour avoir sa
signature. Il faut cependant remarquer que
la signature de Robespierre eût suffi. Seul
des quatre signataires, il faisait partie du
Comité de salut public, et, aux termes de la
loi du 17 septembre J 79~, la signature d'un
membre de ce Comité suffisait pour faire
arrêter un étranger : or, Tbérésia était regardée comme étrangère et l'Espagne était
en guerre avec la France.
Il y avait alors à Paris un agent du Comité
de salut public assez peu recommandahle par
lui-même et pas beaucoup plus par ses fonctions, qui consistaient à renseigner secrètement le Comité sur les personnes qu'il faisait
surveiller. Il se nommait Taschereau. Nous
avons déjà parlé de lui. li était alors le très
humble serviteur de Robespierre, en allendant qu'il devînt, après le 9 thermidor, son
très acharné détracteur'. Il est des gens qui
éprouvent le besoin de s'aplatir devant les
puissants et d'insulter ceux qui ne peuvent
plus rien, quelques services d'ailleurs qu'ils
en aient reçus. Taschereau était de ceux-là.
Comment connut-il Thérésia? Nous ne pouvons le dire, mais voici ce qu'il a écrit à
propos de son arrestation, et ces détails,
malgré le peu de foi qu'on doive ajouter aux
écrits d'un homme comme lui, paraissent
vrais : &lt;1 Jamais victime ne fut poursuivie par
Robe~picrre avec plus d'acharnement. Il était
question de la faire arrèter et juger à J3ordeaux par la commission militaire. Elle avait
à Paris un ami qui était aussi le mien, je lui
fls part de ce qui se tramait contre elle, il lui
écrivit, l'engagea de partir sur-le-champ, de
s'arrêter dans quelque ville sur les bords de
1. lllonitwr du 9 germinal an III (29 mars 1795).
'l. Voir sa répugnante brochure : A illaximilie11

nobespieri·e au.i Enfers, par ÎASCt1EREAu-F,11Gurs.
5. Taschereau fait êvidcmment allusion à la lett re
de Marc-Antoine Jullien à Robes1iierrc, datée du
mai 1794 : « Je crois devoir l'envoyer copie de
l'extrait d'une ](j(re de Tallien au club national; rlle
coïncicle avec le départ de la Fontenai &lt;JuC le Co-

;;o

_,,

201

""

la Loire, et qne là nous irions la rejoindre,
afin de nous concerter ensemble. Dix jours
après celte lellre, elle arrive à Fontenay-auxRoses, nous nous rendons près d'elle. Je ne
l'avais jamais vue el mes démarches en sa
faveur n'avaient d'autre but que d'obliger
mon ami ; mais, aussitôt qu'e11e m'eut raconté ses malheurs, le sentiment qui me fai~ait agir se porta volontairement vers elle, et
je lui promis de ne rien négliger pour la
soustraire à ses persécuteurs.
&lt;t Le lendemain, elle vint à Paris et se
rendit chez mon ami; le danger croissait.
On écrit de Bordeaux qu'elle est partie 3, que
toute recherche est du temps perdu. Les
émissaires de Robespierre, LaYallette et Boulanger, se mirent en campagne; nous sommes
observés de près. Il ne restait d'autre parti à
prendre que de fuir pour essayer de se racher à Versailles, mais Boulanger arrive au
moment où elle entre chez mon ami. L'ordre
porte d'arrêter la citoyenne Cabarrus-Fontenay
et tous ceux qui se trouveraient avec ellr.
Mon ami et sa femme furent donc compris
dans l'arrestation, et ce fut aYec grand'peine
que, s'étant réclamés de moi, on consentit à
les laisser chez eux aYeC deux gardiens.
Grand bruit dans la famille Duplay : celte
maison leur appartenait i, je l'avais fait louer
à mon ami. La citoyenne Cabarrus-Fontenay
s'y était d'abord réfugiée : j'étais donc un
conspirateur! Quelle nuit affreuse! Vers minuit la principale victime est arrêtée à Vers_ailles, conduite à la section de~ ChampsElysées et de là à la Force. »
C'était uai. Dix jours après que Rohrspierre avait laocé le mandat d'arrêt contre
Thérésia, Je citoyen Boulanger, général de
brigade, l'arrêlai t à Versailles. On arrêtai l
en mème temps « le jeune homme qui demeure avec elle 1&gt;, comme l'indique le mandat, un citoyen Guéry, qui, on ne sait pourquoi, pour charmer peut-être les ennuis d'un
long voyage, tenait, depuis Bordeaux, compagnie à la maîtresse de Tallien. Son domestique, nommé Guillaume Bidos, était arrêté
de son côté, dans la maison du citoyen Desmousseau, rue de l'Union, n° 6, quartier des
Champs-Elysées. l&gt;e plus, cette excellente
Frenelle, la femme de chambre à qui Thérésia devait d'avoir fait les premiers pas dans
la charité, avait été arrêtée à Fonlenay-auxRoses el essayait, la bra vc fille, de se faire
prendre pour sa maitresse afin de la sauver.
Cet événement se passa dans la nuit du
J1 au 12 prairial (50 au 51 mai 1704).
D'après le rapport du général Boulanger, et la
citoyenne Fontenay a été conduite à la PetiteForce, où elle a été mise au secret, le citoyen
Guéry au Luxembourg, le domestique et la
femme de chaml,re, l'un au Luxembourg.
l'autre à la Petite-Force •.
mité de sal!-'t pul,lic aura sans doute l'ait arrêter. »
4. On sait que Robespierre habitait a\'CC la famill,1
Durlay la maison qui porte actuellement te n• 598 de
la rue Saint-Honoré, et qui appartenait à M. Du play.
Celte maison est encore telle qu'elle était en 1 ï94
sauf _qu'.elle a été surèletêe d'un étage. (Voir à ce sujet
le Ires rntéressant OU\'f3!(e du D• CABANÈS, le cabiurt
.,ec:re/ de /'histoire, 2• série, p. 196, l!l!l.)

�, - fflSTOR..1.Jl _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ____.
La Petite-Force, annexe de la Force, au•
tremenl dit l'ancien hôtel de M. de Caumont,
duc de la Force, était située dans la rue
Pavée-au-Marais. Elle louchait à l'hôtel de
Lamoignon, sur un emplacement compris
entre cet hôtel, au nord, el la rue du Roi-deSicile, au sud. Le registre d'écrou de la Force
mentionne l'entrée de Thérésia à la prison;
comment se·fait-il qu'avec ce renseignement
l'on ait dit qu'(•lle avait été incarcérée aux
Carmes?
Voici l'extrait du registre d'écrou de la
Force en ce qui concerne Thérésia; il est daté
du 8 prairial an II (27 mai 1791), el non du
22 mars, comme on l'a dit par erreur manifeste, puisque, à cette date, Thérésia était
toujours à Bordeaux. D'ailleurs, cette date
même du 27 mai est inexacte, car, arrêtée
dans la nuit du 50 au 51 mai, it Versailles,
comment Thérésia aurait-elle pu être incarcérée à Paris le 27 mai? Mais les guichetier,, en
l'an Il, n'étaient pas encore très familiarisés
avec le calendrier républicain et, comme tout
le monde, faisaient chaque jour des erreurs.
Cet extrait devrait porter la date du 12 prairial (51 mai), comme l'ordre du Comité de
surveillance des Champs-füysées en vertu duquel Thérésia était écrouée.
Yoici donc l'extrait du registre d'écrou :
C! Thérèse Caharrus, femme Fontenay, âgée
de vingt ans, native de Madrid, en Espagne,
sans état, demeurant à Versailles, taille quatre
pieds onze pouces, cheveux et sourcils bruns,
front ordinaire, yeux bruns, nez moyen,
bouche pelile, menton rond.
&lt;C Envoyée dans cette maison pour y être
détenue au secret, en vertu de l'ordonnance
du Comité de salut public en date du 3 prairial. »
Maintenant, en exécution de quel ordre
fut-elle conduite el admise à la Petite-Force?
En exécu lion de celui-ci :
&lt;! Ordre du Comité de suneillance révolutionnaire de la section des Champs-Élysées
de conduire, en vnlu d'un arrêté du Comité
de salut public de la Comention, en la maison
d'arrèl du Luxembourg ou Ioule aulre, le
nommé Jean Guéry, désigné comme le jeune
homme accompagnant la nommée Thérè,e Cabarrus, femme Fontenay. 12 prairial an Il. ,,
Et de qui était signé cet ordre? Oh! l'étrange chosll ! Outre la signature du président
Dumas et celles de six membres du Comité,
il y avait celle de Tallien!
On se ,demande en &lt;Juelle qualité Tallien
apposait sa griffe sur cette pièce. Quant à ses
motifs pour le faire, ils peuvent s'expliquer.
On se rappelle que Thérésia étail venue de
Bordeaux avec un jeune homme, M. Jean
Guéry. Était-ce le fils de cet indiYidu qui, au
dire du rapport de Boulanger, l'avait intéressée dans une affaire desalpêlre'!On l'ignore.
On ne sait pas davantage s'il fut question de
salpêtre entre elle et son compagnon, mais il
est possible que les beaux yeux de Thérésia
aient mis le feu aux poudres chez le jeune
Guéry. Le tête-à-tète capiteux d'un voyage en
chaise de posle entre un jeune homme el une
j cune jemme de vingt ans, romanesque, di-

rnrcée par-dessus le marché, qui ne se lais~ait guère gêner par les principes, qui n'aimait pas l'homme qu'elle avait pris pour
amant I el qui était séparée dclui depuis plus
de deux mois; l'excitation du voyage, les
beaux jours de mai et, comme dit La Fontaine :
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et. je pense,
Quelque diable aussi la poussant,

il est possible que sa conduite ail donné à
Tallien quelque sujet de jalousie. Car il devait être, non moins bien que Robespierre,
instruit de ce que faisait sa belle maîtresse;
et, à la suite d'une explication qui ne lui
aura pas donné satisfaction, peut-être a-t-il,
dans un accès de dépit amoureux, de jalousie
furieuse plutôt, donné celle sinf:!;ulière ~ignalure qui le venge à la fois de Thérésia et de
Jean Guéry?
Peut-être aussi avilit-il vu dans les cartons,
au Comité de salut public, la lettre dans laquelle Jullien faait que Thérésia lui avait
offert de s'enfuir avec lui en Amérique?
Peut-ètre enfin, avec le caractère làche et
obséquieux qu'on lui connait, - et sans que
cela soit une raison d'exclure les autres motifs, - Tallien eut-il la pensée de sacrifier
lui-même sa maîtresse, puisqu'il la voyait
petdue, et de se faire auprès de Robespierre
un mérite de son sacrifice, afin de rentrer
dans ses bonnes grâces? Avec ces natures-là,
tout est possible. On va voir, du reste, que,
en fait de platitudes devant Robespierre,
Tallien n'était p:1s au bout de son rouleau.
Le lendemain de l'arrestation de Thérésia,
Taschereau raconte qu'il rencontra Tallien se
promenant aux Champs -Élysées , triste et
abattu. Il alla à lui: &lt;&lt; Tu n'as rien à craindre
pour la citoyenne Cabarrus, lui dit-il; ton
amie ne sera pas encore aujourd'hui traduite
au tribunal rérolutionnaire. i&gt;
En effet, Thérésia avait été interrogée par
Coffinhal, que Robespierre lui avait envoyé;
et il lui semble bien que c'est Taschereau,
ami de Desmousseau, que Thérésia connaissait, qui fit une déruarch en faveur de la
belle prisonnière auprès du citoyen Boulanger,
qui l'avait arrêtée, auprès de La Valelle et
de l'ex-fermier général Verdun : ces trois
hommes allèrent lrouv~r Coffinhal et obtinrent
de lui qu'elle ne serait pas encore envoyée au
tribunal révolutionnaire. Il fallait, avant tout,
gagner du temps ....
Que fit Tallien apri•s l'arrestation dtl Thérésia? Fut-il parmi les solliciteurs de Coffinhal
pour faire ajourner sa comparution devant le
tribunal? On ne sait, mais il est probable
que, comme il se sentait très suspecté, il
chercha tout d'abord à se faire oublier &lt;le
ceux qui distribuaient les billets de guillotine
avec la même libéralité qu'il les avait délivrés lui-même à Bordeaux. Et puis, il avait
besoin de rassembler ses idées, de se ressaisir .. .. L'idée d'une action hardie, d'une
1. li fout se rappeler. sur ce point, ces mols que
nous avons dcjà cités et qu'on troure dans une lettre
d'elle, écriJe sous la Restauration : « Quand on tra"" 202 v.-

attaque directe contre Robespierre ne parait
pas lui être venue dans les premiers temps
de l'incarcération de Thérésia. Peut-être
est-ce à ce moment qu'il fit une visite à
Robespierre? « Robespierre, a tcrit Barras,
était devenu dans la Convention une espèce
de tribunal auquel chacun croJait devoir se
référer pour obtenir un jugement sur les
choses dont il pouvait être accusé; on imaginait se mettre en sûreté dès que Robespierre
aurait prononcé l'absolution » 1 • Tallien se
présenta donc, comme Fréron, comme Barras
l'avaient fait à leur retour de Toulon, à la
maison de la rue Saint-Honoré : pas plus que
ces corrompus, il ne reçut de l'incorruptible
un accueil satisfaisant. Grave imprudence de
la part de Robespierre : dans sa ~iluation, il
ne devait mécontenter personne et ne pas
compter sur sa popularité d'une façon trop
absolue. Mais il savait qu'on lui avait reproché d'a\'oir serré la main à Danton le jour
même où il le faisait envoJer au tribunal révolutionnaire. Est-ce dédain pour Tallien,
comme pour Barras et Fréron? Est-ce pour
ne pas être accusé d'hypocrisie comme on
l'avait fait au sujet de la mise en accusation
de son ami Danton? Robespierre l'éconduisit
avec une politesse glaciale.
Tallien ne se tint pas pour ballu et riposta
par de nouvelles platitudes. A la séance du
24 prairial (12 juin) , douze jours après
l'arrestation de Thérésia, deux jours après le
vole de la loi connue sous le uom de loi du
22 prairial, que Robespierre avait fait voter
pour atteindre d'une façon sùre et rapide ces
hommes, disait-il, &lt;t gorgés de sang et de rapines )&gt; et qui ne fut qu'un coup de bâton
dans l'eau, Tallien avait été convaincu de
mensonge par Hobespierre qui , en pleine
séance de la ï.omention, l'avait traité de manière à le couvrir de honte et de confusion
devant ses collègues. Et, le lendemain, l\obespierre r~cevail de lui une letlre des plus
plates, d'autant plus inconcevable qu'il savait
que c'était lui qui avait, au Comité de salut
public, écrit l'ordre d'arrestation de Thérésia:
il est vrai que lui-même, Tallien, avait signé
celui de conduire son ami Guéry en prison.
&lt;! L'imposture soutenue par le crime .... , lui
disait-il, ces mots terribles et injustes, Robespierre, retentissent encore dans mon âme
ulcérée. Je viens, avec la franchise d'un
homme de bien, te donner quelc1ues éclaircissements .... » Comme si un homme de bien
donne des éclaircissements autrement que
l'épée à la main à un homme qui l'a traité
de menteur et de criminel! Mais l'épée, la
noble et loyale épée, Tallien ne connaissait
pas cela ....
Non content de s'être ainsi aplati une fois
de plus devant Ilobespierre, il éprouve le besoin d'en faire autant devant Couthon. Ah! si
Tallien était à genoux de1·aat l'argent et de,·ant une maitresse, il faut conven ir qu'il ne
l'était pas moins dc,·ant les hommes dont il
avai t quelque chose à craindre - ou à espévcr::e la tempêt~, on ne choisit pas sa planch&lt;' de
5alut. »

2. Bmn;s, .lllmoù-es,

L.

1, p. 116.

"·--~------------------ LA C1TO'YENN'E TllLLT'EN
rer - quille ù ltnr en vouloir ensuite mortellement de sa propre bassesse. Hélas! est-ce
que ce caractère n'a pas fait école?
C'est dans ces coups de cravache, inOi!.!1:s
par Robespirrre
vdc
. à ces &lt;t homme t,rrorrrés
t,
sang et dc rapines », c'est à sa volonté nettement e~ primée de les alleindre. qu'il faut
chercher_ les causes premièrrs et déci~irns du
coup d'Etat du 9 thermidor. C'est à celle
séance du 24 prairial que rrmonle la conspi-

Et il laissa celle épée de Damoclès suspendu~ sur la têle de ceux qui n'avaient pas les
mamsnettPs. De là, le rapprochement instinctif,
le syndical de tou Les ces consciences véreuses
et leur alliance contre cet empêcheur de
danser en rond, cc Calon inlempestif qui
avait la ~ingulière prétention de vouloir qu'il
n'y rùt, comme représcnlants du peuple, que
des hommes honnêtes. Si, au lieu de laisser
pesrr son accusation sur un nombre indéler-

RoRESPIERRE EST AME:-!É, BLESSI'.:, DANS !.'ANTICHAMBRE DU COMITÉ DE ~Al.UT PURl.lC. -

ration des crimes cl de la peur contre celui
qui voulait les chàticr.
t&lt; Ce serait outrager la patrir, avait dit
~obespierre, que de soulTrir que quelques
mtrigants, plus méprisables que les autres
parce qu'ils sont plus bJPOCrilcs, s'elforçassenl d'eutrainer une partie de cette Montagne et de s'y faire les chefs d'un parti. l&gt;
A cc moment, Bourdon (de l'OisP) l'interrompit : « On vient de dire assez clairement que
fêlais un scélérat. n Ce qui lui valut celle
sanglante réplique : « Je n'ai pas nommé
Bourdon ; malheur à qui se nomme lui, '
Les .
.
meme.....
rntr1ganls
ne rnnt pas de la
llontagne ! - Nommez-les ! - JtJ les nommerai quand il le faudra », conclut Hobcspierre.

. .... 20.3 ...

crime », comme les appelait un autre révolutionnaire qui ne l'était guère autrement
.
'
Sam~-Just,
mais qui, au moins, était intègreauraient été sur l'heure décrétés d'accusalion
et le tribunal révolutionnaire en fÙt fait
prompte justice; l'ère sanrrlante de la Rérolution était peut-être terminée et il n'y eùt pas
eu de !J lhermidor. füis la menace de Robespierre amena la concentration des représentants qui avaient le; plus gros excès à se

Gravure de

miné de députés, Robespierre avait dit franchement : C! Toi, Tallien, je t'accuse d'avoir
trafiqué des vies humaines à Bordeaur; toi,
Barras, je t'accuse, et toi aussi, Fréron,
d'amir pillé à rotre profit les Hises de Marseille el de Toulon et d'a;uir empoché
800.000 francs au détriment des caisses de
l'État; loi, Rovère, je t'accuse d'avoir été le
complice des vols et des crimes de Jourdan
Coupe-Tètes, à Avignon; toi, Courtois, je
t'accuse d'avoir l'Ol~ daus la mission en Bdgique; toi, André Dumont, je t'accuse d'avoir
fait• toutes sortes de brirrandarres
à Amiens·'
t)
0
lo1, Fouc·hé, je t'accuse d'avoir fait les mêmes
chos~s à Lyon ... », si Ilobespierre s'élait
ex primé avec celle franchise, tous ces coquins,
tous ces « révolutionnaires dans le sens du

- -..

BERTHAULT,

d'après

DUPLESSIS-BERTEAUX.

reprocher ; d'au Ires, qui sans être aussi criminels n'avaient pas la conscience très nette
se crurent visés également par les paroles d~
Robespierre et se rapprochèrent du noyau des
g_rand:~ coupables._ Ctux-ci surent exploiter la
s1~ua_t10n comme ils araient su exploiter leurs
rn1ss1ons. lis dressèrent des listes et les firent
circuler en disant loul bas qu'ellcscontenaicnt
les n~ms des représentants que Robespierre
voulait envoyer rendre compte de leurs
actes au tribunal révolutionnaire. De là une
Terreur au milieu de ceux qui faisaient la
Terreur. De là cette coalition du crime et de
la peur. De là la journée du 9 thermidor qui
ne fut pas seulement, on le voi t, « la punition
de l'ambition dictatoriale », comme veut le
faire croire Barère, ce faux frère doubléd'un

�111S TOR._1.11
faux bonhomme, mais une simple querelle,
une « brouillerie de famille Il, selon l'expression de ~Jallet du Pan.
Cependant Robespierre faisait surveiller
Tallien par les agents du Comité de salut
public. On a des rapporls de police sur ses
faits et gestes. Depuis l'arrestation de Thérésia, il éfait suivi pas à pas et ses q1oindres
actions épiées et rapportées. Il s'était aperçu
de cette surveillance et en avait parlé, mais
fort maladroitement, à la Convention, et,
depuis, il ne sortait plus qu'armé et ne marchait qu'avec la plus grande circonspection.
llabitait-il déjà la rue de la Perle, au Marais?
Y vint-il pour être plus près de la prison de
la Force, où, Lien qu'il ait peut-être essa)é
de l'oublier, était enfermée sa belle maitresse?
C'est difficile à savoir; mais ce dont on se
doute bien, c'est qu'il n'y vécut pas l'esprit
tranquille pendant le court intervalle qui
s'écoula jusqu'au 9 thermidor.
Pendant ce temps-là, que faisait Thérésia?
Ce qu'avaient fait les autres femmes qui, avant
elle, avaient été incarcérées. On se désolait
d'abord, on était désespéré, puis on s'habituait. Elle fit comme les autres.
On a dit et on a beaucoup répété qu'elle
avait été enfermée aux Carmes, que c'est dans
cette prison qu'elle fit la connaissance de
~[me de Beauharnais, qui eut une si prodigieuse fortune, et de Mme d'Aiguillon, qui
&lt;levait plus tard épouser le comte Louis de
Girardin et devenir dame d'honneur de la
reine de Naples. Mais c'est une erreur. Le
rapport du général Boulanger est formel et re
point a déjà été établi par M. Alexandre Sorel
dans son ouvrage sur le Couvent des Carmes.
Il y a là une page qu'il faut citer entièrement : « li existe, dit-il, à la p1·ison des
Carmes, une pièce éclairée sur un jardin par
une fenêtre, située au-dessus d'une petite
salle qui fait suite à la sacristie; on y arrive
par un escalier qui ne compte guère qu'une
quinzaine de marches. C'est à cet endroit que
les prêtres détenus dans l'église venaient décliner leurs noms, etc., avant d'être envoyés
à la mort. Il y a quelques années, les murs
de cette chambre en question, connue sous le
nom de Chambre ciux Epées, conservaient les
traces de nombreuses inscriptions que l'abbé
Guérin a copiées et qu'il a décrites dans une
lellre publiée par le journal ln Vérilé, elc.
Toutes ces inscriptions ont disparu à la suite
d'un badigeonnage dont la chambre a été
l'objet depuis qu'elle est habitée. La première
qu'on remarque dans la chambre est située
sur le mur du fond, en l'ace de la fenêtre.
Elle est écrite au crayon : « Oh I liberté,
quand cesseras-lu d'être un vain mot? Voilà
dix-sept jours que nous sommes enfermés :
on nous dit que nous sortirons demain, mais
n'est-ce pas là un vain espoir?
« Citoyenne TA LLIE~, J oséphinc veuve BEH 11A.R~A1s, n'AIG01uo:-1. 1&gt;
« Ces trois noms mis au bas de l'inscription étaient certainement de nature à commander le respect et, pour éviter toute dégradation, Mme de Soyecourt fit recouvrir cette

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - LA C1TOYENN'E TAU..1'EN

partie de la muraille d'un petit chàssis vitré.
&lt;( Mais il faut se demander si c'est Lien
authentique, d'abord le mot enfennés au
masculin? puis les signatures 1 ».
Il n'y a pas à s'arrêter à une faute d'orthographe : les lettres de Mme Tallien, comme
celles de Joséphine, en fourmillent, celles de
Voltaire en étaient pleines. Tout ie monde
alors en faisait, plus ou moins. Mais on peut
remarquer riue Thérésia n'a jamais signé
Citoyenne Tallien: à ce moment, elle n'était
pas encore mariée avec le représentant Tallien
et signait Cabarrus-Fontenay, Et puis, jamais
Thérésia ne mit les pieds, comme prisonnière,
à la maison des Carmes. Cette inscription ne
peut donc en aucune façon être considérée
comme l'œuvre d'une seule des trois femmes
dont elle porte la signature.
Enfermée à la Pt:tile-Force d au secret,
combien elle dut souffrir, la pauvre jeune
jemme, habituée comme elle l'était à tous les
raffinements du luxe et jetée tout à coup dans
un lieu qui n'offrait pas plus de confortable
qu'un cul-de-basse-fosse! Enfin, nos pères,
moins difficiles que nous, estimaient que,
comme antichambre de la mort, c'était suffisant. Taine fait, de cette prison primitivement
destinée aux assassins et aux voleurs, une
description qui est à donner la nausée : « Au
pied de l'escalier, et sous les lucarnes qui
servent de fenêtres, sont deux loges à cochons;
des latrines communes au bout de la salle cl
le baquet de nuit achèvent d'empoisonner
l'air .... Les lits sont des sacs de paille fourmillant de vermine .... On impose aux prisonniers la nourriture el la gamelle des forçats. »
Tout cela était répu~nant au dernier point,
mais on n'a pas oublié que Thérésia avait du
courage et qu'elle savait surmonter ses répugnances. D'ailleurs, à vingt ans, quelle misère
n'acceple-t-on pas joyeusement? Elle souffril,
sans doute, mais en bonne compagnie. Les
débris de l'ancien régime, hommes el femmes,
enfermés avec elle, n'étaient pas plus qu'elle
habitués à ce nouveau régime eten souffraient
toutautant; ily avait entre autres lemarécbal
de Ségur, le glorieux blessé de Rocoux et de
La"'felt, l'ancil!n ministre de la guerre de
Louis XV[, qui, amputé d'up bras par le
canon autrichi~n, s'attendait chaque jour à
subir une amputation vins grave ....
Il fallait avoirl'âme solidement trempée ou
$ingulièrement frivole pour ne pas se laisser
aller au découragement dans un pareil endroit,
avec la guillotine toujours en perspec1ire.
Quelques prisonniers étaient pris d'une invinc.ible torpeur au milieu de cette oisiveté forcée,
et cherchaient à oublier leurs angoisses dans
le sommeil; d'autres réagissaient contre le
malheur et contre la privation, plus sensible
encore, de ces mille riens qui sont tout dans
certaines existences, et cherchaient à communiquer à leurs compagnons et compagnes
d'infortune la fermelé qu'ils n'avaient peulêtre pas tant qu'ils voulaient bien le dire .
On s'accoutume à tout. Le docile troupeau
des prisonniers s'était, dans chaque prison,
1. Alexandre SoREt,. LP Couvent des Cai·mes peudanl fa Trrreur, pp. 317-325 (Paris, IJidicr, 1l!ti3) .

habitué à celle vie de misères et d'angoisses.

Il le fallait bien, d'ailleurs : le moyen de faire
autrement? Thérésia fit donc comme les
autres et prit son mal en patience. Peu à peu
on adoucit la rigueur première avec laquelle
elle était traitée; on lui donna de la paille
fraiche et l'on se relâcha de la surveillance
du secret.
On sait peu de choses sur sa détention à la
Force, et la légende a vite poussé ses branches
Heuries, après le 9 thermidor, sur le terrain
nu, mais non stérile, de la vérité. Aussi ne
faut-il pas s'attarder à redire et discuter
toutes les fantaisies que l'imagination et la
flatterie ont imprimées sur cet épisode de la
vie de Mme Tallien.
~fais il faut revenir à Tallien et voir ce
qu'il faisait pendant que sa maîtresse gisait à
la Force, sur une paillasse bourrée de vermine.
Il menait naturellement une campagne contre
nobespierre; il réunissait en faisceau tous les
amours-propres froissés, Ioules les peur~, tous
ambitieux de second ordre, et les groupait,
aidé en cela par tous ceux qui avaient à
redouter la lumière sur leurs actes, contre
celui qui voulait qu'on la fit.
Robespierre savait bien que ses ennemis
organisaient de sourdes menées contre lui.
S'il avait eu une plus grande connaissance des
passions humaines, s'il avait eu le flair plus
subtil, il aurait senti que, après avoir manqué
le moment d'agir, le 24 prairial, il était de la
dernière imprudence à lui de laisser à ses
ennemis tous loisirs pour s'organiser et se défendre. Il comptait trop sur sa popularité
pour aroir &lt;lt'S inquiétudes. li méprisait trop
aussi ses ennemis; il eût mieux fait de s'en
méfier. Mais, comme le dit Bossuet, « la sagesse humaine est toujours courte par quelque
endroit ». Robespierre allait bientôt en faire la
cruelle expérience. Il reconnut pourtant que la
situation, extraordinairement tendue, ne
pouvait se prolonger davantage. A la séance
des jacobins du 6 thermidor, il s'éleva contre
ceux qui divisaient les citoyens par leurs
odieuses menées. Couthon, le remplaçant à la
tribune, précisa davantagé; il déclara que les
meneurs siégeaient à la Convention, qu'il y
avait là &lt;&lt; cinq ou six représentants ... dont les
mains sont pleines de richesses de la Répu Llique et dégouttant es du sang des innocents
qu'ils ont immolés ».
C'était là une nouvelle menace, elle précipita les événements. Barras, Fréron, qu'une
révocation avec improbation était allé chercher
en Provence et que le Comité de salut puhlic
refusa de recevoir à leur retour; Tallien, qui
se trouvait dans un ras analogue, Rovère, etc.,
ne voulurent pas se laisser devancer; comme
à la guerre, le succès devait appartenir à
celui qui attaquerait. L'audace et la rapidité
des coups pouvaient seules sauver les conjurés. lis mirent de leur côté la droite del' Assemblée en lui promellant tolérance et modération, et se rivèrent l'extrême gauche en lui
montrant que Robespierre n'ét~it qu'un modéré, qu'avec son invention de l'Etre suprème,
il faisait marcher la Révolution à reculons, et
qu'il ne visait, en définitive, qu'à la dictature.

Flatteries, menaces, tout fut mis en œuvre,
et, le 8 thermidor, Fouché pouvait dire: « La
division est complète, demain il faut frapper.»
Avant de raconter la fameuse journée du
9 thermidor, il faut revenir à Thérésia.
Il paraîtrait qu'elle avait réussi à correspondre avec Tallien, tout au moins à lui faire
parvenir quelques billets. C'est possible : on
s'était peu à peu relâché de la surveillance
étroite dont elle avait été l'objet tout d'abord,
et beaucoup d'autres détenus avaient trouvé le
moyen de faire passer de leurs nouvelles à
leurs parents et leurs amis.
On a beaucoup dit et redit que c'est à une
lettre de Thérésia qu'est due, en réalité, la
chute de Robespierre et du gouvernement de
la guillotine. Cette lettre, écrite sous l'impérieux instinct de la conservation, aurait été le
coup de fouet que, du fond de sa prison,
Thérésia aurait allongé à son amant pour le
faire sortir de sa torpeur.
Mais celui-ci, qui sentait tout autant que
Thérésia l'aiguillon de la crainte et qui se
VO)'ait tout aussi près qu'elle de la &lt;( coupeuse
de têtes », n'avait pas eu besoin de cc coup de
fouet pour agir. On n'improvise pas un
9 thermidor : un acte de vigueur comme
celui-là demande une longue préparatiou.
Tallien avait concerté tout un plan d'attaque
avec ceux quel' on a.depuis appelés les Thermidoriens; il avait formé la colonne d'assaut,
assuré ses flancs et ses derrières, composé
une réserve, et quand tout fut prêt, il livra
bataille.
La lettre de Thérésia n'y fut pour rien.
Cette lettre a-t-elle même été écrite?
M. de Lacretelle, dans son llisl()Ù'e de
France, exprime, sous forme d'éloges, la reconnaissance personnelle qu'il doit à Mme Tallien pour avoir fait des démarches en sa faveur
après le 18 fructidor. Si cette lettre avait
existé, il en aurait eu certainement connaissance et eùt été enchanté de la citer, mais il
n'en parle pas. Il a dû connaitre la fable que
faisaient circuler les Thermidoriens, mais sans
se douter que l'on voulait faire à cette galanterie de salon l'honneur dP. la présenter
comme histoire à la postérité.
Plus tard, en 1824, la princesse de
Chimay, écrivant à M. de Pougens, se plaint
de ce silence : « Rendez-mt1i le service, lui ditelle d'exprimer à M. de Lacretelle ma reconnaissance pour la manière dont il a bien
voulu parler de moi dans le onzième volume
(de son Histoire de France). J'aurais sans
doute voulu qu'il mentionnât ma lettre du
7 thermidor à M. Tallien .... »
Cette réclamation est pour nous une présomption de plus qui nous fait incliner à
croire que Thérésia pense encore à substituer,
en ce qui la concerne, la légende à !'Histoire.
Et, bien qu'il nous en coûte de le dire,
cette lettre existerait que rien ne prouverait
~u'elle n'a pas été faite après coup, pour
etayer la légende, lorsque Tallien se rendit
compte de l'immensité des résultats de sa
victoire, - car, dans de telles convulsions, les
questions sont infiniment plus orandes que
ne le croient les acte~rs, - et q;e, par ama-

hililé, il en fit remonter le mérite à Thérésia.
Les autres Thermidoriens étaient trop galants
pour nP. pas faire chorus avec Tallien et, tout
en sachant parfaitement comme quoi tout
cela n'était pas, ils en répandirent la fable.
D'ailleurs, tout parti veut une héroïne; on
en avait une là, sous la main, tout fraîchement sortie de prison. Il était impossible
d'en trouver une plus belle ; aussi la saluat-on unanimement, à un souper, du titre de
Notre-Dame de Thermidor.
Au reste, voici cette lettre, considérée bien
à tort, selon nous, comme monument historique sérieux et probant.
De

la Force. le 7 thermidor.

Jladame de Fontenay il 1'1. Tallien.
(! L'administrateur de la police sort d'ici;
il est venu m'annoncer que demain je monterai au tribunal, c'est-à-dire sur l'échafaud.
Cela ressemble bien peu au rêve que j'ai fait
celte nuit. Robespierre n'existait plus et les
prisons étaient ouvertes. Mais, gràce à votre
insigne làcheté, il ne se trouvera bientôt plus
personne en France capable de le réaliser. »

Comme les correspondances avec le dehors
n'étaient pas faciles, on a imaginé de dire, et
Madame Tallien a raconté souvent elle-même
que cette lettre parvint à son adresse par des
moyens extraordinaires. Tan tôt on voulait que
Tallien eût loué un grenier, dans une maison
dominant la cour de la prison où elle faisait
sa promenade du soir, et que, du haut de
son grenier, il lui lançùt, dès qu'il l'apercevait seule, un caillou enveloppé dans un
papier sur lequel il avait écrit tout cc qu'il
voulait lui dire. Tantôt on disait sérieusement que c'était au• moyen d'un trognon de
chou évidé, dans l'intérieur duquel elle
plaçait un billet et qu'elle lançait par-dessus
le mur, que Tbérésia avait trouvé le moyen
de correspondre avcc son amant et de lui
envoyer cette lettre décisive.
Voilà des folies. Pour nous résumer, que
Thérésia ait écrit cc fameux billet le 7 thermidor, ou seulement plus tard, après sa
sortie de prison, pour donner un corps à la
légende dont elle voulait pavoiser son nom,
et pour hausser encore le piédestal sur lequel
elle voulait prendre une &lt;( altitude » devant
la postérité, il est certain que, avec ou sans
lettre d'elle, Tallien aurait attaqué quand
même Robespierre.
Thérésia ne fut donc pour rien dans la
journée qui amena la chute de Robespierre :
et, pour aller à la postérité, les légèretés de
sa vie, ses bontés aussi, la servent mieux que
ses services au 9 thermidor.
Le soleil se leva, le dimanche 9 thermidor
(27 juillet 1794), dans une de ces brumes
lourdes et torrides qui sont fréquentes à
Paris vers la fin de l'été. A l'Assemblée
régnait l'anxiété. Le groupe des &lt;( pourris »
était décidé à brusquer la fortune et à ren1·erser, coùte que coùte, un pouvoir qui avait
déclaré son intention de les châtier; les
groupes de droite et d'extrême gauche étaient

décidés à les appuyer, le groupe des trembleurs à les suivre. Une bonne carte dans le
jeu des conjurés; soixante-huit députés, Lous
dévoués à Robespierre, étaient en mission
dans les départements.
La séance commen&lt;'a comme à l'ordinaire
par la lecture du pr~cès-vcrbctl de la séance
précédente. Le procès-verbal adopté, SaintJust monta à la tribune. Il se mit it lire,
scandant ses phrases du poing, selon le geste
qui lui était habituel, un écrit dans lequel il
attaquait les membres du Comité de Salut
public.
Tallien l'interrompit. Il dit que, comme
lui, il n'était d'aucune faction, qu'il n'avait
en ,·ue que le bien de la patrie et l'intérêt de
la libertC:·; la preuve, c'est qu'il demandait
que le voile fùt entièrement déchiré.
Ces mots furent accueillis par une triple
salve d'applaudissements : chacun des conjurés savait ce que cela voulait dire. Là se
borna, - c'est Barère c1ui l'affirme dans ses
,lfémoires et son affirmation paraît, sur ce
point, à peu de chose près exacte, - là se
borna le rôle de Tallien en cette journée.
&lt;( C'est ce di~cours, dit-il, que Tallien interrom1~it un instant, unique service qu'il
rendit dans celte journée dont il a voulu
ensuite s'attribuer les honneurs .... Voilà, je
le répète, la seule part que Tallien ait eue
aux événements du !) thermidor. Ce fait
simple était trop connu pour qu'on lui attribuàt la grande influence que les agents de
Coblentz, arrh·és à Paris, et ses amis de
contre-révolution ont cherché à lui prêter
depuis, avec l'intention de le rendre puissant
dans l'opinion, et les passions du parti réacteur qui domina jusqu'au '15 vendémiairc 1 ».
Rillaud-Varennes s'élança à la tribune
quand Tallien en descendit, et fit un Ion" discou_rs. Robespierre voulut l'y remp~cer;
mais le branle était donné, les conjurés ne le
laissèrent pas varler; les cris de A bas le
ty1·an ! l'empêchèrent de se faire entendre.
Voyant que les affaires prenaient une
fùcheuse tournure pour Robespierre, Tallien
prend de no~veau la ~arole. Cet~e fois, il y
va plus hardiment - Il sent qu il est soutenu - et il déci.ire avec de grands gestes
qu'il s'est armé d'un poignard pour percer le
sein du nouveau Cromwell, dans le cas où
l'Assemblée n'aurait 1,as le courarre de le
décréter d'accusation.
t&gt;
. C'est sur ces parole~, violemment applaudies, que la Convention vote l'arrestation
d'Jfanriot et de son état-major et qu'elle se
déc_lare en pe'.~anence (( jusqu'à ce que le
glaive de la 101 ait assuré la Hévolution J&gt; .
Billaud-Yarennes réclame l'arrestation du
général Boulanger : on l'accorde.
Robespierre veut parler : un tonnerre
d'imprécations comre sa voix. La partie
semble gagnée; les Tallien, les Fouché, les
Rovère, les Ba.rras, etc., ne veulent pas la
compromettre.
1. IJARi:nE. ilfémoires, t. Ill, p. 221. Cc fut là en
cff~L, le _relie de T~llie!l, mais il ne faut pas oublier
~Ill 11 avait _loul prcparc pa: _une campagne acti,·e, oit
11 a,.a,_l dcploye ~es. q uahles de chef de parti cl
monlrc du lOUJl d œil cl ,le la prévoyance.

�~ - 111ST0'/{1.ll
Barère, qui ne ,·eut pas, lui, se compromettre, et qui sent chanceler la fortune de
Hobespierrc, juge prudent de prononcer un
discours ni chair ni poisson, qui lui permette
à un momenl donné de se retourner conlre
celui que, deux jours auparavant, il portait
aux nues; mais il ne l'accable pas encore. Le
vieux Vadi_er s'en charge. Tallien, voyant le
loup à terre, lui porte encore un coup : il
lui reproche l'arrestation des membres du
Comité révolu lionnaire de la section de
rindivisibilité, des calomnies conlre les
sauveurs de la patrie, des acles d'oppression
sur les simples particuliers. Ceci visait évidemment l'arrestation de Thérésia Cabarrus.
Il allait poursuil're, lorsque Robespierre
l'interrompit: cc C'est faux, dit-il, je ... »
Les passions surexcitées, surchauffées dans
celle atmosphère de haines délirantes, éclatent de nouveau en mille cris et l'empêchent
de se faire entendre : les cris redoublenl, ils
se prolongent et ne finissenl pas... El la sonnette du président, dans ce débordement de
toutes les fureurs humaines, tintait et tintait
sans reh'tche, furieuse elle-même, désespérée,
impuissante ...
Robespierre lutte pourlant, il veut se faire
entendre et ne cesse de réclamer la parole au
milieu de cet ouragan de toutes les rages et
de toutes les haines de l'enfer. « Tu ne l'auras qu'à ton tour! l) lui répond Thuriot, qui
vient de remplacer Collot d'Herbois au fauteuil et qui prélude ainsi, par un déni de
justice, à la carrière qu'il fera dans la
magislralure impériale.
Il lulte encore et répond à cette parole
qu'on lui lance comme une flèche empoisonnée : cc C'est le sang de Danton qui
t'étouffe 1 » par celle autre qui démasque les
sentiments vrais de ses bourreaux : « Làches 1
pLJurquoi ne l'avez-vous pas défendu? »1
Dans le cercle des haines grouillantes qui
l'étreignent, Robespierre ressemble à un de
ces scorp:ons que des gamins cruels, en
Espagne, entourent d'un cercle de charbons
ardents : de quelque côté qu'il cherche à
fuir, le malheureux insecte se heurte à une
barrière de feu et, impuissant à sortir de cet
enfer, finit par darder sur lui-même son
aiguillon meurtrier. nobcspierre lu lie cependant jusqu'au bout.
Enfîn, l'épuisement de tous amène le
silence : il se fait solennel, absolu .... La sonnette du président a cessé de sonner.... Le
moment est poignant.

- Je demande le décrel d'arrestation
contre Hobespicrre ! dit Louchet 1 •
- Je demande un décret d'accusation
contre Hobespierre ! ajoute Louau.
On les vote.
C'est alors que Hobespierre jeune, dans un
mou\'ement d'amour fraternel que l'on n'a
pas assPz admiré, demande à partager le
sort de Maximilien.
On J'accorde.
Fréron, que celte simplicité dans le
dévouement a fait un instant trembler pour
le résultat de la journée, - comme si la
générosité était aussi contagieuse que les
mauvaises passions, dit, en s'essuyant le front
que l'effroi a fait perler non moins que la
chaleur: «Ah! qu'un tyran est dur à abattre! 1&gt;
Et ce Fréron, qui a mitraillé Toulon et
noyé Marseille dans le sang, crie : \ïve la
Liberté! Vive la République!
Maximilien et Augustin nouespierre, SaintJ ust, Couthon, Le Bas, décrétés d'accusation,
sont traduits à la barre et emmenés par une
brigade de gendarmes.
La séance était terminée, m:iis la journée
ne l'était pas. La Commune, au fait des événrments, était réunie. Elle rendit arrêté sur
arrêté, défendant aux directeurs de prisons
d'écrouer un seul nouvel individu sans un
ordre formel du maire Fleuriot-Lcscot, ...
ordonnant qu'une députation du conseil
général irait, avec la force armée, délivrrr
Robespierre el ses collègues déc ré Lés d'accusation, ... appelant le peuple aux armes ....
Les nouveaux maitres de la France, non
moins actifs que la Commune, avaient repris
séance à sept heures. Ils rendaient ii la Commune coup sur coup et ripostaient à ses arrêtés par des décrets les annulant. La victoire
leur demeura.
Conduit de prison en prison, - car toutes
les portes, conformément à l'ordre de la Commune, se fermaient devant lui, - Robespierre
fut amené à l'administration de la police sur
le quai des Orfèvres et conduit enfin à !'Hotel
de Ville par une Mputation de la Commune.
Il était huit heures et demie du soir. Peutêtre aurait-il pu, grâce à ,a popularité, rétablir ses affaires. Mais il n'était pas homme
d'action. Il hésita, perdit du temps, et consentant enfin il signer un appel à la section des
Piques, que venait de rédiger le représentant
Lerebours, il avait écrit les deux premières
lettres de son nom, flo ... , lorsqu'il s'interrompit brusquement : un coup de pistolet,
tiré par un assassin soldé\ lui fil tomber la

1. LEH&gt;SEUI\ (ùe la Sarthe), /Jlémoù-es, t. TIi,
p. 147.
'l. !léputé d~ l'A l'eHon. _l~rrorisle elfrén{•. plus
lard lo11ct10nn,11re de f'Emp1rc . Il fil une grosse fcn·•
lune comme trésorier général de la ~nmme.
_;ï. _c·c~l L~oM~cl Bourdon, i, en croire E. llanwl, le
très 1•rnd1t l11stor1cn ~c llobe~picrrc cl de Saint-.lusl,
&lt;J,lll r_ec~uta ~cl assa_ssin ,le 1·111gl ans, nommé ~ll'rda.
l:è vila111 drnlc dcnn I colonel, baron &lt;le l'Empire et
cul l'honnèur, 11u'il ne mérilail pas, d'èlre tué àla
tête &lt;lu 1" ,·égimenl de chasseurs à cl1c,•al le jour de

la halaille de la Moskowa. (\'oir à cc sujet le Général
Cw·ély, par le général T11ouu.,s, p. 2~.)
t Uocleur C;u,"i:i, Cabine/ secret de l'Histoire.
1" série, p. 12!). - l'.:xlrail d'une lellre du docteur
(;aral, de Bordeaux, &lt;1ui avait connu Souberbielle. li n'y a qu'un pcli t malheur it celle jolie boutade d('
S11ubc1·biclle, c'est r1ue llamiol (et non llenrio!) fui
tlécrélê d'accus:1lion le !) thermidor ~n même temps
que l\obcsp1errc, cl que les Thern11dor1cns les l'nvoyércnl tous les deux à la morl en même tempi, le
10 Thermidor.
(A

plume des mains. La balle l'avait atteint à la
joue, lui déchirant les chairs, brisant l'os
maxillaire inférieur et éclaboussant de Laches
de sang le papier sur lequel il écri\'ait.
Robespierre abattu, la lutte était finie. La
victoire définitive restait à ceux que l'on a
appelés les Thermidoriens. C'était un triomphe
d'intérêts personnels sur d'autres intérêts
personnels: c'est pour cela que l'acharnement
avait été si sauvage. Mais de doctrines, d'idées,
point.
C'était le cas, pour les vainqueurs, de montrer leurs sentiments de modération et d'humanité, - s'ils en avaient eu. Comme si elles
avaient attendu un contre-ordre, les tharrettes chargées de porter à la place du Trônenenversé la pâl ure journalière de la guillotine,
s'attardaient dans la cour du palais de justice;
elles attendaient ... el elles parurent ne s'ébranler qu'à regret pou rieur luguLre destination.
Il était cinq heures. La Convention aurait eu
le temps d'envoyer, par un exprès, l'ordre de
surseoir aux exécutions : elle ne le fit pas.
Ceci n'est-il pas une preuve que les Thermidoriens ne sonp-eaient nullement à abolir le
régime du sang? Ils n'eurent pas non plus la
moindre idée de clémence, le lendemain, et
la guillotine régla définitivement leurs démêlés avec flobespierre, son parti et la Commune
de Paris; soixante-dix viclimes porlèrent ce
jour-là leurs tètes sur l'échafaud, et c'est dans
le sang, sur un lit de cadavres, que s'inaugura le règne des Thermidoriens.
Cc ne fuL que qucl4ues jours après, et sous
la prrs~ion de l'opinion pulJlique, que les
exécutions furent suspendues, les prisons
ouvertes peu à peu et la Terreur mitigée.
Mais les Thermidoriens, qui bénéficièrent
ainsi d'une réputation de clémence, et dont
l'histoire a fait des soldats de l'humanité,
méritaient tout autant que ceux qu'ils venaient
de jeter à bas qu'on leur appliquàt les dernières cl vengeresses imprécations de Chénier
que le tribunal révolutionnaire, ce
... tribunal impie
Qui mange, lioil, rote du sa11g,

venait d'envoyer à la morl; de Chénier qui
écrivait, au moment où l'on vint le prendre
pour le faire monter sur la fatale charrette :
Mourir sans l'idcr mou carquois 1
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
tes bourreaux barbouilleurs de lois!

Quant à Hobespicrre, sans cherd1er à faire
de lui une innocente victime, comme quelques amis posthumes l'ont essayé, on peut en
penser ce qufl disait plus tard son ami le docteur Souberbielle: « Un homme de sang, lui,
le plus probe des citoyens; un homme de
sang, jamais! Écoutez ceci: Hanriot, son ami,
lui dit: « Pour en finir d'un seul coup, il faut
faire tomber cent mille têtes &gt;i. ()ue fit llobcspierre? li fit guillotiner son ami llanriul.
Et YOUS me direz après cela que c'était uu
homme de sang !~ &gt;1

suivre.)

JOSEPH

,TURQUAN.

Docteur CABANÈS
~"o

Beaumarchais s'est--il suicidé?

Le matin du 8 mai 1799, le valet de
ch~rnbre de Beaumarchais, surpris de ne pas
YOir descendre son mailre comme à l'ordinaire, pénét~ait dans la pièce où il reposait
Pt le trouvait sans mouvcmenl et sans vie.
li était, nous dit un contempor:ün, dans la même attitude 011 il
s'était placé en se mettant au lit 1 •
Aucun dérangement n'annonçait qu'il eût sou f.Tert. Les médecins appelés déclarèrent unanimement qu'il avait succombé à une
attaque d'apoplexie - « le san"
', •
,
0
s eta1t porle au cerveau &gt;&gt; - et
qu'il était sorti de la vie sans douleur et sans avoir eu conscience
de sa fin prochaine.
Ce qui nous laisse croire à une
mort naturelle, c'est que, la veille
même, l'auteur du Barbier avait
passé une soirée très gaie au m:lieu de sa famille et en compagnie de quelques amis.
Il avait évoqué, au cours de sa
conversation, des souvenirs de
jeunesse, qu'il avait contés, selon
les termes d'un témoin, cc avec
une aménité clnrmante &gt;&gt;.
Le libraire B~srnnge, mort centenaire en octobre 1865, rapportait avoir passé celte dernière soirée a\'ec Beaumarchais. Il avait
fait avec lui une partie de dames,
et Beaumarchais ne serait allé se
coucher que sur les instances de
son valet de chambre. A onze heures, il s'était retiré en embrassant
sa femme. Comme celle-ci avait
une légère indisposition, il lui avait
affectueusement recommandé de
prendre soin de sa santé. Quant
à lui, il ne se plaignait en aucune façon.
Après avoir donné ordre de le réveiller· de
bonne
. heure,
. il s'était endormi et , le Ieddemam matin, on le trouvait inanimé.
. ~elle fin subite d'un homme qui paraissait
J0?1r d'une santé si parfaite ,éveilla,chez cerlarns, des soupçons qui, aujourd'hui encore,
ne sont pas tout à fait dissipés.
Dans une com-ersation tenue peu de jours
avan_t s~ mort, Be~umarchai~ avait, parait-il,
e~pr1me le souhait, quand 11 serait las de la
vie, de se débarrasser promptement de sa
1. Gu~" _llf: _1.A ll1n.HLu.111F. fl istoire d&lt;• 1/eaum~rchais (cd1l1on 1'ourncu1), 188~, p_. 47;;_
- •1':evue des Deu.t-Mondes, Ja111·1cr-mars l 8i0,
P' 4 ),;o ,
3. Dans 1~ notice qui précède son édition in-18 de
Beaumarchais.
,

&lt;&lt; guenille 1,, par un de ces moyens chimiques
dont on commençait à parler à l'époque.
Une semaine à peine après le décès de
Beaumarchais, un « ami de la famille » écrivait à sa veuve, qu'il avait rencontré quel-

?e décour~gemenl,_ Beaumarchais ait fait part

a, son .a°:11 de_ proJets que, de sens rassis, il
n a~ra1t Jamais songé à mettre à exécution.
Il n en !allut pas plus pour é1ablir la légende.
Esmenard, dans son article BEAUMARCII \IS
de la Bibliographie universelle,
HaveneP après 13eucbot, SainlrIlcuve lui-même après flavenel,
ne manquèrent pas de reproduire
cette version, et ~ans trop cherch~r à la démentir. Tout au plus
Sarnte-Beuve, quand on lui eut
so_umis les argummts qui milit~1ent en favt:ur de l'hypothèse
d une mort naturelle, se rendit-il
.
mais
rn conservant par devers lui'
« un léger doute• ,&gt;.
Ce doute n'est plus permis aujourd'hui.
Les documents qui ont éLé mis
en lumière, notamment par le Liographe le plus autorisé de Beaumarchais, M. de Loménie• el
pl~s récemment, par M. Eug. Lin~
thtlbac, sont pour entraîner les
contradicteurs les plus tenaces.
. Dans les derniers temps de sa
ne, Beaumarchais présentait l'aspe~t d'un homme « replet et sangum &gt;&gt; : ce sont les expressions mêmes que l'on retrouve dans le
dernier passeport que lui délivra le
ministre de France à Ilambour". A
la même époque, il sequalifiaitluim~me : un bon vieillard g1·and,
yru, groi;, gras.
Mais il Y a plus, et ce détail a
une toute autre valeur à nos yeux:
Beaumarchais était sujet à de fréquentes syncopes.
.
. Le 5 mai 1797, alors àgé de
qu'un qui, disait-il, lui avait cc débité--grare- somnte-crnq ans, il écrivait à sa fille G •
vemenl cette impertinence l&gt;.
« Depuis, la _nuit du 6 au 7 avril, où j'cu~
Celui qui avait fait courir ce bruit calom- un_long aneant1ssement, qui était le second
nieux n:était autre que le poète Népomucène cw1s que la natu,·e me donnait depuis cinq
Lemercier, avec lequel Beaumarchais était semaines, mon état rsl plus tolérable. J'attrès lié: . Dans s,~s derniers jours, l'auteur te,_1ds les poudres végétales ('!). Et soit que la
du Jlanage de J,1gal'o se consolait souvent
saison ascendante où nous sommes ranime
dans l'intimité du jeune poète, des obsession~ un peu mes forces, soit que cet éréthisme
de ~oute sor_te que de ruineuses prodigalités procède de fièvre, j'ai pu faire, ma chère enavaient suscitées à sa vieillesse. li lui faisait fant, d'immenses travaux, dont tu recueilleconfidence de ses embarras financier~, el il ra~ I&lt;:_ fruit par les précautions que j'ai
n'est pas surprenant que, dans un moment prises ' . &gt;&gt;
t Causeries du lundi, t. VI.
étailadoré; lui seul paraissait el lui seul se croyait ca5. L. 1'! _Lo%&gt;1~:, Beaimw1·clrais el 8011 temps,
~nbl_ede dé_br~uil!cr l_'ine~lr;~a_ble chaos de ses affaires.

l. Il, pp. ;,,2lJ cl su,"anlcs.

6. L"r1L111c. 1t'aprës8o~~EVILLE ur. M,11\SüGl, illmede
IJeaumarclta1s, p. 115.
7. Be3urnarchais adorail sa fille umquc dont il

Es~~1I _adm1ss1blc, op_mc _JUd1c1cusemcnt de Loménie,
~u 11 ail pu songer a laisser volonlairemcnl cc lourd
!nrdc~u. sur les bras de sa fille el d'un icune mari
mexperimenlè 1
'

�111STO'l{1.ll

-----------------------------------

Ces « avis de la nature n étaient vraisemblablement des allaques d'hémorragie cérébrale. La première, comme le disait un spirituel médecin d'autrefois, est une sommation
sans frais, la seconde une sommation avec
frais, et la troisième .... l'expulsion de ce
monde.
La mort de Beaumarchais s'explique de la
sorte, très logiquement; mais nous avons
d'autres preuves, plus concluantes.
Et d'abord, le certificat du chirurgien
appelé à constater le décès, certificat daté du
· jour même de cc décès (20 noréal an VII),
déclare que le c&lt; citoyen Beaumarchais est
mort d'une apoplexie sanguine, et non autre
maladie n.
A ce témoignage, Al. de Loménie joint
celui du propre gendre de Beaumardiais qui,
consulté sur ce point, répondit par la lcltre
suivante, dont les termes, très explicites, ne
laissent place à aucune autre hipolhèEe que
celle d'une mort naturelle :
Villepinlc, par Lirry Scinc-cl-Oisr ,
i octobre 1840.

cc Mo.-;smun,

« Je viens d'apprendre avec un étonnement pénible les bruits que l'on a fait courir

sur les dernitrs moments de Beaumarchais,
mon beau-père. L'assertion memongère de
son suicide, qui a été reproduite dans des
écrits sérieux, m'oblige à repousser avec toute
l'indignation qu'elle mérite une fable dont la
famille et les amis de Beaumarchais se seraient émus, s'ils l'avaient connue plus tôt.
c, Ucaumarchais, après avoir passé en
famille la soirée la plus animée, où jamais
son esprit n'avait élé plus libre el plus brillant, a été frappé d'apoplexie. Son valet de
chambre, en entrant chez lui le matin, l'a
trouvé dans la même position où il l'avait
laissé en le couchant, la figure calme et ayant
l'air de reposer. Je fus averti par les cris de
désespoir du valet de chambre, je courus
chez mon br au-père, où je constatai celle
mort subite et lranquille; je ne m'occupai
plus ensuite que de saU\er à sa fille, qui
avait un véritable culte pour son père, l'angoisse d'une nomclle qui aurait pu Jui être
funesle si elle l'eût apprise sans ménagement.
c&lt; Voilà, Monsieur, la Yérité exacte ....
cc DnA11u1s. »
Dans la famille de Beaumarchais, on ne
croyait donc pas au suicide; dans les papins
laissés par la veuve de !'écrivain, on ne
trouve pas la moindre allusion, si voilée

soit-elle, à celle version véritablement insoutenable.
Un des familiers les plus intimes de neaumarchais, Gudin de la Brenellerie, dont
M. Maurice 'l'ourneux a possédé les manuscrits, dit que, la veille de sa mort, Beaumarchais paraissait c, plein de force et de santé 11,
et que cc .a constitution vigoureuse, son embonpoint annonçaient qu'elle n'était point
altérée &gt;l. Dans les lettres qu'il adressait à
Mme de Beaumarchais, Gudin rappelle à
maintes reprises la fin si imprérnc de son
ami et, à cette occasion, souhaite comme lui
une mort cc rnudaine et tranquille 11. Mme de
Beaumarchais écrit, de son cùté : cc Mon mari
est sorti de la vie comme il y était entré. 11
Ainsi, d'une part, un propos en l'air, tenu
par un homme qu'avaient affecté des revers
de fortune, des affaires très compliquées, des
soucis familiaux - sa fille qu'il adorait lui
donnait des inc1uiétudes de santé dont s'était
ému son cœur, particulièrement sensible; de
l'autre, une déclaralion formelle d'un homme
de l'art, une tradition de famille immuable.
Entre les deux versions pas d'hésitation llOSsible : celle de la mort naturelle est la seule
acceptable. li nous semble que le problème est
d'une solution si aisée et ~i simple,quc nous
nous défendrions presr1ue de l'avoir soulevé.
DocTEUR

CABANÈS.

CHARLES FOLEY
~

Les débuts difficiles
de l'Académie française
Hans sont intéressante étude, Le Plaisa11t
:abbe de Boisrobel'l (~fcrcm·e de Frnnce),
)1. Emile Magne nous retrace, non sans indulgence, la carrière d'homme de lellres et de
courtisan d'un des plus célèbres lmmo1·istes
du x.vn• siècle. Auteur dramatique, romancier, poète, épistolier, inépuisable anecdotier,
le frivole mais incorruptible ami de Richelieu
sut faire oublier, par son esprit primesautier
et son imperturbable gaieté, les désordres de
son existence.
Cc ne furent ni Conrart, ni Chapelain, nous assure l'historien, - ce fut Boisrobert,
qui, par son crédit auprès du cardinal, assura
la fondation de l'Institution fameuse c, où devaient se concentrer toutes les lumières de
l'esprit français n .
Dans la vie du plaisant abbé, c'est le point
qui nous intére~se. Aussi avons-nous puisé,
dans le livre de M. Emile Magne, la plupart
des détails qui nous ont permis d'évoc1uer,
sous un jour un peu nouveau, les origines de
l'Académie française.
~

Madame de Maintenon

~laJame deUaintenon m'ad;tsouvcnt qu'elle
avait connu madame de Montespan chez le maréchal d'Albret, cl qu'elle n'al'ait point alors
celte humeur qu'elle a fait paraitre depuis;
ajoutant que ses sentiments étaient honnêtes,
s1 conduite réglée, et sa réputation bien établie.
Elle devint peu après dame du palais de la
Reine, par la faveur de Monsieur, et le Roi
ne fit alors aucune allention à sa beauté :
toute sa faveur se bornait à sa maitresse,
qu'elle amurnit à son coucher, qui durait
longtemps, parce que la Reine s'était fait une
habitude d'attendre toujours le !loi pour se
mellre au lit. Cette princesse était si vertueuse
qu'elle n'imaginait pas facilement que les
autres femmes ne fussent pas aussi sages
qu'elle; et pour faire voir jusqu'à quel point
allait son innocence, quoique avec beaucoup
de hauteur dans ses sentiments, il suffit de
rappeler ici ce qu'dle dit à une carmélite,
qu'elle avait priée de l'aider à faire son examen de conscience pour une confession géné-

raie qu'elle avait dessein de faire. Celle religieuse lui demanda si, en E5pagoe, dans sa
jeune~se, avant d'être mariée, elle n'avait
point eu envie de plaire à quelques-uns des
jeunes gens de la cour du roi son père :
cc Oh non! ma 111è1·e, dit-elle, il n·y avait
/ioinl de roi. )&gt;
)lais enfin, madame de ~lontespan plut au
roi; elle en eut des enfants, et il fut question
de les mettre entre les mains d'une personne
qui sùt et les bien éle\·er et les bien cacher.
Elle se souvint de madame de Maintenon, et elle
crut qu'il n'y avait personne qui en fût plus
capable : elle lui en fit donc l'aire la proposition, à quoi madame de Maiotcnon répondit
que, pour les enfants de madame de Montespan, elle ne s'en chargerait point; mais que,
si le Hoi lui ordonnait d 'a mir soin des siens,
elle lui obéirait. Le roi l'en pria, et elle les
prit arec elle.
Si cc fut pour madame de .Maintenon le
commencement d'une fortune singulière, ce
fut aussi le commencement de ses peines et
de sa contrainte. li fallnt s'éloigner de ses
amis, renoncer aux plaisirs de la société, pour
lesquels elle semblait ètre née, et il le fallut
sans en pouvoir donner de bonnes raisons
aux gens de sa connaissance. Cependant,

comme il n'était pas po;sib'.c de s'en éloigmr
tout d'un coup, pour remédier aux inconvénients qui pouvaient arri rer dans une aussi
petite maison que la sienne, dans laquelle il
était aisé de surprrndre une nourrice, d"c11tendre crier un enfant, et tout le reste, elle
prit pour prétexte la petite dïleudicourt, el
la demanda it madame sa mère, qui ht lui
donna sans peine par l'amitié qui était entre
elles, et par le goùt qu'elle lui connaissait
pour les enfants. C,!lle petite fille fut depuis
madame de Montgon, dame du palais &lt;le madame la Oaupbine de Sarnie.
Je me souviens d'avoir ouï raconter beaucoup de particularilés de ces temps-là, qui
ne méritent pas, jecrois,d'ètreécritcs, quoique
le récit m'en ait infiniment amusé. Je ne
dirai qu'un mot.
On emoyait chercher madame de füinlenon
quand les premières douleurs pour accoucher
prenaient à madame de Montespan. Elle emportait l'enfant, le cachait sous son écharpe,
se cachait elle-mème sous un masque, et,
prenant un fiacre, revenait ainsi à Paris.
Combien de frayeurs n'a\ait-elle point que
cet enfant ne criât ! Ces craintes se sont souvent renourelées, puisque madame de Montespan a eu sept enfants du Roi.
:\L\DAME DE

C.\.YLCS.

çonne ;1à un de ces conciliabules clan des lins
où, sous couvert de belles-lettres et de galanteries, on se permet de fronder sa politique
ou même de fomenter des complots. Il faut
Ioule la verve endiablée, toute la gaieté bouffonne du favori pour calmer les méfiances du
maître. Le plaisant abbé a pris tellement à
cœur la cause de ses nouveaux amis, il en dit
tant et tant. .. qu'il en dit trop I Gagné, séduit,
non seulement Bichelieu abandonne ses idées
de répression, mais, en politicien essentiellement pratique, il cherche, lui qui n'a à son
serrice que des ,·eg ra/tiers de lettres, à quoi
lui pourraient être utiles Conrart et ses amis.
Ne pourraient-ils, par exemple, dirigés, stylés
et largement gagés, atténuer par des éloges
adroits l'impopularité du ministre et même
réfu Ler, par de véhémentes ou spirituelles
répliques, les terribles pamphlets que lui
décochent sans trère d'insaisissables ennemis?
Le cardinal et l'abbé discutent, précisent
leur projet el donnent à leur idée première une
portée plus large et plus haute. Boisrobert est
alors chargé de proposer à ses nouveaux amis
de la rue Saint-Martin de« régulariser et perfectionner la langue ». Dans ce but, le petit
cénacle sera autorisé par lettres patentes,
moyennant privilèges et pensions, cc à faire un
corps et à s'assembler régulièrement sous
une autorité publique l&gt;.
Conrart et ses amis sont bien moins flattés

dance. Aussi regimbent-ils sous le joug qu'on
leur impose, si doré que soit ce joug. 'l'ant
mal que bien, le plaisant abbé apaise les premières résistances et prend sous son bonnet
d'assurer au tout puissant ministre que ses
offres sont accueillies avec la plus humble
gratitude.
Il va sans dire que, sous ses dehors de générosité désintéressée, Richelieu entend user
el mème abuser de l'humble g1·alilwle des
futurs .\cadémiciens. c, Son Eminence veut être
consultée sur tous les ])l'élendants afin de
fermer la porte à la brigue et de ne soufl'rfr
en son assemblée que des gens qu'il connaisse
ses sel'viteur.~. ,&gt;
Le$ ennemis du ministre ont tout de suite
pénétré ses intentions. Ils plaignent ironiquement Conrart et ses familiers d'être désormais
astreints cc à composer des fards pour plastrer
de laides actions el à faire des onguents pour
mettre sur les plaies publiques ». Ils s'indignent que, sur promesse c&lt; d'avancement et
petite assistance l&gt;, cette ca11ail/e consente h
combattre la vérité.
L'Académie s'organise et formule ses
statuts, mais de toutes parts surgissent des
obstacles.
Louis XJII n'ose opposer un refus au cardidinal, mais il n'accorde les lettres patentes
qu'à contre-cœur. Plus brave, le Parlement
refuse de les enregistrer. L'opinion publique

En l 6:i4, au coin de la rue Saint-Martin et
de la rue des Yieilles-Étuvcs, chez Conrart, se
réunissait chaque semaine un petit groupe
d'amis. Là, Godeau, Gombauld, Chapelain,
Uesmarets, Habert, Giry, Serizay, Malleville
et l'abbé de Cerisy devisaient librement.
IJuelqu 'un de la compagnie avait-il composé
un ouvrage? ll le communiquait aux autres
qui lui en disaient franchement leur avis.
Parfois la causerie se prolongeait dans une
promenade ou s'achevait dans une collation.
Nos amis s'étaient engagés à ne parler à personne de leur réunion.
L'abbé de Boisrobert, favori du cardinal de
Richelieu, avait pour fonction de distraire et
d'égayer Son Eminence. C'eût été, pour tout
autre, une tâche impossible. ~lais Boisrobert
se tenait au courant des moindres nouvelles
de la ville et de la cour; il les accommodait à
sa façon piquante et savait, en les contant et
les mimant avec son air tour à tour niais el
finaud de Normand, leur prêter une saveur
comique extraordinaire.
Oès que l'abbé eut vent des cc caquets et
parleries l&gt; du petit cénacle, il brùla de s'y
faire admettre. Un beau jour, par surprise ou
par force, il pénètre chez Conrart et s'impose
à la compagnie. Les dix se méfient d'abord
C1a: SÉANCE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE .\U LOUVRE. - D'après la g ravure de P.-P. SEVIN.
de ce familier du ministre, mais notre Normand a tôt fait de les remettre à l'aiser On ~e
quitte enchanté. Et Boisrobert de courir aussitôt au palais Cardinal et de répéter tout ce qu'ell'rayés d'une telle fareur. lis n'ont aucune se déclare coutre l'Académie. Arnaud d',\11qu'il a entendu de cqrieux et d'amusant.
ambition, et, dans ces causeries intimes, ils dilly refuse d'en l'aire partie. Uésigné, Balzac
Tout de suite ombrageux, Richelieu soup- jouissent délicieusement de leur indépen- proteste: cc C'est une tyrannie qui va s'établir
Vl. -

lhSTORIA, -

Fasc. 45.

"' 209 ...

�~ - ffiSTO'R,.1.11
sur les esprits et à laquelle il faudra que nous
Il y a pis, l'Académie est sans domicile fixe.
autres, faiseurs de livres, nous rendions une Elle promène son registre de la rue Saintobéissance aveugle. Si cela est, je suis rebelle, Martin à la rue des Cinq-Diamants, de l'hôtel
je suis hérétique, je vais me jeter dans le Pellevé à l'hotel de Mélusine. II a été décidé
parti des barbares! n Enrôlé contre son gré, que les Académiciens rédigeraient un dictionil ira aux séances comme on se 1·end au naire, une rhétorique, une poétique et une
gibet et se désolera de figurer parmi tant grammaire. Le dictionnaire seul est entrepris,
d'extravagants niguedouilles. Scarron estime et combien mollement! De l'aveu même de
que les 4-cadémiciens feront autant de por- Chapelain, il n'est pareille assemblée de faitiers, Lons tout au plus à « balayer, éclairer, néants. Les uns ont toujours un prétexte pour
donner des sièges et moucher les chandelles ». s'esquiver. (Certain jour, l'Académie ouvre et
Pour quelques honnêtes gens qui s'y trouve- termine sa séance en présence d'un seul Jcaront, - prétendent d'autres, - le reste ne démicien !) Les autres, ceux qui Yiennent,
· sera composé que de chicaneurs, de sophistes s'occupent de toute autre chose que de littéet de plats panégyristes. « Cette cabale ne sur- rature. On s'y querelle, on y rit, on cherche
passera la médiocrité commune 'Jll'en beau- à tuer le temps en badinages plus ou moins
coup de vanité. 1&gt;
agréables. Mais, dès qu'on reparle d11 dictionInjures et quolibets de toutes sortes pleu- naire, c'est une dérobade générale. Le cardivent sur ceux qu'on surnomme les enfants de nal est obligé de se fàcher. Il met les .\cadéla pitié de Boisrobe1·t.
rniciens en demeure, dans les trois jours, de
L'abbé, chargé de présenter les requêtes s'engager à venir assidûment ou de céder leur
au cardinal, s'intéresse effectivement bien plus place. Les Immortels paraissent donc aux séanaux écrivains besogneux qu'aux écrivains de ta- ces ; mais c'est pour s'y débarrasser une bonne
lent. En l'occurrence, sa charité l'inspire mal, fois du dictionnaire. Ils adjugent, contre une
car l'Académie se constitue en assemblage pension de deux mille livres, l'énorme labeur,
aussi confus et bizarre qu'hétéroclite. « Les qui devait être commun, au seul et malheucourtisans y coudoient les savantasscs, les reux \'augelas !
traineurs de guenilles des secrétaires d'État rl
Son Eminence, dont les rnes intéressées
les bouffons des évêques ! 1&gt;
n'ont pas changé, daigne excuser cette pa-

resse, à la condition toutefois que, de temps
en temps, la Compagnie lui corrigera ses. harano-ues,
travaillera à ses ouvrages
chrétiens
0
.
ef célébrera ses victoires. Pms comme, en
dépit de sa police, les pamphlets se multiplient,
le cardinal, entêté dans son idée première,
confie aux Académiciens le soin dangereux de
répondre aux libelles. Soit manque de conviction, soit scrupule d'employer des paroles
aussi puantes que la partie adrerse, soit enlin
inexpérience dans le maniement de l'injure,
les pauvres Immortels, bafoués, outragés,
vilipendés de la pire façon par des diffamateurs de profession, en sont réduits au plus
piteux silence. Son Eminence elle-même n'a
d'autre moyen de se venger des pamphlétaires que de les faire rouer ou pendre ... en
effirrie !
0
••
De leur défaite mème, nos .\cadém1c1ens
espéraient le repos. Ils avaient complé sans
leur terrible bienfaiteur. Celui-ci les lance
implacablement dans la ridicule el mesriuine
querelle du Cid ....
Mais ici commence une nouvelle série
d'épreuves et l'Académie, quoique péniblement
formée, bien que comptant à peine ses quarante membres, est quand même sortie des
terrriversations
et des difficultés inhérentes à
0
tous débuts.
CllAllLES

Les Parisiens ne se promènent point, ils
courent, ils se précipitent.
Le plus beau jardin se trouve désert à telle
heure, à tel jour, parce qu'il est d'usagr, cc
jour-là, de faire foule ailleurs. On ne voit pas
la raison de cette préférence exclusive; mais
cette convention tacite s'observe exactement.
Dans l'allée choisie où reflue la multitude,
on s'y embarrasse, on s'y heurte, on s·y coudoie, et les Ilots n'y sont pas moins agités
que ceux des spectacles.
Tantôt la poignée d'une épée s'engage dans
les plis d'un falbala dont elle arrache un
lambeau. Tantôt le bout du fourreau s'arrète dans une garniture de point:, et déchire
une vingtaine de mailles. Les boutons des
habits emportent les fils délicats ùe la blonde
des mantelets, et l'on n'est occupé qu'à faire
une profonde inclination aux femmes dont le
pied presse involontairement la robe.
Là les douairières ont le tic de faire l'enfant, et les filles de douze ans affectent l'air
de l'."tge mûr et réfléchi; de sorte qu'à Paris

l'aimable adolescence 11 ·est pas plus de mise
dans la société _que sur le théàtre.
Point de visage féminin qui ne s'étudie à
dissimuler sa date. Que de soins secrets pour
dérober les rides naissantes! Mais le grasseyement d'une prononciation débile ne sert
pas à déguiser les années.
Les filles entretenues ont pris le parti de
se mettre très décemment; et si elles continuent, il faudra les connaitre pour ne point
se tromper, et pour les distinguer d'une honuète bourgeoise.
On s'aperçoit, dans toutes ces promenades,
que les femmes ont grand besoin de voir cl
d'ètre \ ues.
Lorsque les plumes flottaient sur les têtes
de nos belles, c'était un coup d'œil fort
agréable qul' de contempler du haut de la
terrasse des Tuileries tous ces panaches mobiles et ondoyants qui brillaient parmi les
flots de promeneurs.
Il n'est pas difficile d'y deviner les états.
lei un gros procureur foule pesamment la
terre et brise la chaise sur laquelle il s'assied;
un abbé légèrement penché sourit à propos,
et sa face joyeuse et chérie annonce qu'il vil
dans une molle et profonde indolence à l'appui
d"un riche bénéfice. Une douairière immobile
paraît insensible à tout ce qui se passe autour

Madame de Mirabeau

FOLE\'.

d'elle. ici l'on voit des visages étourdis; là
des fronts soucieux. L'un vient pour se reposer, l'autre pour se distraire d'un sombre
désespoir.
On s'entasse 11 uelquefois dans la partie la
plus désagréable du jardin, et là les groupes
tumultueux qui vous piétinent sans miséricorde, obligent le convalescent et le goutteux
à se réfugier dans des allées écartées et solitaires.
Depuis peu, des filles publiques et bien
vêtues se rangent en plein jour sur des
chaises au coin d'un arbre, el de là raccrochent les passants, non avec-le bras, mais
avec un regard qui vous fait baisser la vue.
Elles attendent vers le midi que quelqu'un
leur offre à diner. Rarement manquent-elles
leur coup; il y a toujours quelques officiers
en semestre, quelques libertins désœuvrés
r1ui s'en emparent: elles se rallient entre
elles, et se prêtent la main pour embaucher
les dupes et les imprudents, et former ce
qu'on appelle pai·lies cal'rées.
Cette impudence si visible qu'éclaire encore l'œil du sol,.il, au milieu d'un jardin
où l'honnête bourgeoise est obligée de détourner les regards; ce mépris non voilé des
bienséances est ce qui révolle le plus le partisan de la décence publique.

"'lERCIER.

l

Ce fut un beau mariage el qui mil en émoi
toute la noblesse de Provence que celui du
comte de Mirabeau aYcc Mlle Émilie de Marignane, qu'on célébra le 23 juin 1772, en
l'é![lise du Saint-Esprit à Aix.
Émilie de Marignane était une riche héritière el les prétendants à sa main s'étaient
manifestés nombreux. Mirabeau, qui ne
comptait point parmi les favo,·is, distança
ses rivaux par un moyen assez hrutal, mais
sûr : il se glissa, la nuit, dans l'hôtel de Mari"nane
et, dès l'aube, se. montra à une fenêo
tre, en manches de chemise et en
caleçon, le col débraillé, de façon
à être aperçu par les passants dans
cc costume de séducteur. Ce fut
un esclandre. M. de Marignane
pensa étouffer d'indignation; mais
il lui fallut bien donner sa fille,
et Émilie n'y mit point d'obstacle.
Les noces durèrent plus d'une
semaine et furent splendides; la
plus grande compagnie de ProYence avait signé au contrat. li y
eut bien quelques incidents déplaisants; mais une bombance de hui L
jours se passe-t-elle sans avanie?
Ainsi, Mirabeau rossa comme un
domestique le capitaine de vais~
seau Cresp de Saint-Cézaire, qn1
s'était chargé de représenter au
mariage M. de Mirabeau, le père,
retenu à son château de J3ignon,
et que l'affaire d'ailleurs n'intéressait pas. On surprit aussi, entre
les nouveaux époux, une scène
d'une telle violence que les cris
poussés par le marié arrêtèrent
net les danses et les ripailles des
paysans logés dans les communs.
Pourtant tout s'arrangea el,
dans les premiers jours de juillet,
le jeune couple partit pour Marseille, laissant la société d'Aix
fort intriguée de savoir &lt;« ce que
deviendrait ce ménage-là l&gt; . M. de
Mirabeau, le père, en augurait
bien : « A elle, écrivait-il, il lui
faut des odeurs fortes, des mauvais ragoûts, parfois des passe-temps de singe;
à lui, du piquant, du caprice, de la résistance
• souple. J'ai toujours P.cnsé que cet a,semblage
bizarre était, au fond, ce qui convenait à
l'un et à l'autre. »
li ignorai L sans doute, en portant ce diagnostic favorable, que les dettes du comte dépassaient de beaucoup la dot de sa femme,
dont la fortune se composait surtout d'espé-

mnces. Dès les premiers jours du mariage,
les impatiences de ses créanciers le rendirent
sombre, brutal, insociable : un an ne s'était
pas écoulé, qu'il avait engagé les diamants
d'Émilie; le ménage était aux expédients, la
livrée réduite à lïndispensable. Émilie, du
reste, en prenait son parti; c'était une personne assez passive, peu jolie, petite, mais de
taille bien prise en dépit d'une légère déviation qu'un peu d'art corrigeait; le visage noiraud, irrégulier et commun au premier
aspect, mais d'une expression attachante et

MJRABEAt;.
Gr~vure de FŒs1~GER, d'après le dessin de

J.

G uÉRHI,

mobile quand la timidité ne la figeait pas;
d'abondants cheveux noirs, de belles dents,
la bouche rieuse : au demeurant, elle plaisait.
En octobre :l 775, elle donna le jour à un
fils qui fut baptisé Viclor, et que tout de suite
on appela Gogo. Ce fut le dernier rayon de
soleil qui passa sur le ménage. Mirabeau ,
ravi d'être père, avait à J'avance étudié tou t
"' 211 "'

un système d'hygiène infantile et délibéré un
programme d'éducation, mais le Lemps lui
manqua pour en faire l'expérience; il était
absorbé par les soucis d'argent, les discussions d·ïntérêt ; sa violence, ses emportements furieux lui valaient mauvais renom et
nombre d'ennemis. Un jour, c'était le 5 août
:l 774, il se rua, au cours d'une partie de
campagne, sur un de ses parents, M. de Villeneuve-Mouans, gros homme d'une soixantaine d'années qu'on surnommait Gras-Fondu,
et qui s"était permis quelques propos malicieux sur le compte de Mme de
Cabris, sœur de Mirabeau. Celuici arracha le parasol dont GrasFondu abritait sa rotondité et le
lui cassa sur la tête; puis les deux
hommes, se prenant à bras-lecorps, roulèrent dans les guérets,
se bourrant de coups. Les dames riaient à gorge déployée;
mais quand M. de Villeneuve se
releva, écorché et meurtri, il était
fort mécontent et ne tarda pas
à le manifester.
Ces scènes fréquentes n'étaient
pas une distraction prisée de la
jeune comtesse de Mirabeau, contrainte par le manque d'argent
de séjourner à la campagne. Elle
sut s'en créer d'autres; celle qui
lui plut le mieux était la cour assidue d'un bel officier aux mousquetaires du roi, le chevalier de
Gassaud. Celui-ci par malheur ne
se contcn ta pas d'être éloquent, il
eut le tort d'écrire. Mirabeau
surprit une lettre; sa rage fut
terrible, d'autant plus qu'elle était
muette. « Je ne crie jamais dans
la colère, écrivait-il plus lard en
songeant à cette heure tragique;
je renverserais un mur, je mordrais des boulets _rouges, mais je
ne crie pas! » Emilie tomba à
ses pieds et a voua son crime: Lous
les Gassaud, hommes et femmes,
accourus à la nouvelle de l'événement, s'agenouillèrent, demandant gràce. Mirabeau releva tout le monde
et pardonna.
Mais c'était, en deux années d'union, trop
de scandales, et les époux se séparèrent.
l~milie gagna Paris, afin de solliciter en faveur
de son mari, cQntre lequel le rancunier G1'asFondu venait de déposer une plainte en assassinal. On sait comment les démarches de la
jeune femme avortèrent. Mirabeau, par lettre

�,

JKADJUŒ D'E .lK11(ABEAU

fflST0'/{1.Jl
de cachet, fut écroué au château d'if. Et de
ceci encore Émilie se consola vite; elle proposa bien d'entrer au couvent, ou d'aller rejoindre en prison son fougueux mari, mais
elle réfléchit bientôt qu'dle lui serait plus
utile en restant dans le monde. Réfugiée chez
son beau-père, au château du Bignon, près
de Montargis, elle se résigna à mener joyeuse
vie, coquetant, s'essayant à la comédie, écrivant de jolis billets, ne repoussant pas m1lme

__________________________________

perpétuelle, qui ne dura elle-même que trois
ans. La vie orageuse et bruyante de celui-ci
avait jusqu'à présent détou_rné les checcheurs
d'étudier celle de la cairn~ Emilie. M. Dauphin
Meunier, avec la collaboràtion·· de )CGeorges
Leloir, l'a reconstituée à l'aide de précieux
documents communiqués par ~f. Lucas
de Montigny, apportant à l'histoire du
protagoniste de la Révolution une contribution inespérée. ( l,a Collllesse de .Mira-

jour où, à l'approche des élections aux ÉtatsGénéraux, elle vit son ex-mari porté en triomphe dans les rues d'Aix. Ce regret s'accrut it
mesure qu'augmentait la renommée du robuste tribun; elle le reconnaissait bien là : il
malmenait le vieux: monde comme il l'avait
malmenée, elle; et peut-ètrc, à ce moment,
lui aurait-il plu d'être hattue par ce secoueur
de foules. Quand elle le sut mort et hien
endormi au fond du Panthéon, elle émigra ;

trts, surgis au cours de la Révolution, un nom
dominait tous lt!s autres : celui de Mirabeau.
En vain la Terreur l'avait dépanth{•onisé; les
bonnes gens, dans le peuple et ailleurs, songeant aux catastrophes passées, disaient :
11 Ah! si Mirabeau avait vécu! » Alors, dans
la petite âme d'Emilie, un revirement subit
s'opéra : elle se mit à aimer, oui, à aimer cet
homme qu'elle n'avait pas compris; elle porta
son deuil, reprit son nom; elle s'enferma dans

l'hôtel de la rue de Seine, où, si elle l'avait
voulu, jadis, ils auraient pu vivre heureu,.
Là, recluse, elle s'entourait des portraits et
drs lettres de celui qui n'était plus; elle
chantait les airs qu'il aimait, comme s'il eût
pu encore )'entendre; elle traitait comme son
propre fils un enfant adoptif du tribun, Gabriel
Lucas de ~lontigny, alors âgé de quinze ou
seize ans ....
~!ème elle réclama et fit inhumer secrt•le-

ment, dans le caveau où elle désirait
reposer un jour, les restes de Mirabeau exclus
du Panthéon, inutilement cherchés naguère
au vieux cimetit'•re Sainte-Catherine, où ils
sont encore, selon toute vraisemblance. Elle
mourut à quarante-huit ans, le H mars 1800,
&lt;1 dans la chamhre et dans le lit » de celui
qu'elle n'avait pas aimé vivant el qui, mort,
lui inspira, jusqu'au dernier soupir, des regrets chaque jour plus passionnés.
T. G .

•

COMTE DE SÉGUR
cf:&gt;

Sou1Jenirs de la Cour de Russie

PO)IPI; Ft:NÎWRI,; DE lll!RABEAI,, Li,; ·1 ,\\"IUL

les ,isites du beau mousquetaire, ou d'autres.... Existence nonchalante et falote, à
peine coupée d'un cri de douleur arraché
par la mort de Gogo, étouffant de convulsions, un soir, pendant que sa mère jouait
une charade.
Et quinze années ainsi se passèrent; qui me
années que Mirabeau employa à sortir du chf1teau d'if, à être interné au fort de Joux, à
« rompre son ban ll, à enlever Mme de Mo11ier, à courir de Pontarlier it Dijon, en Italie, en Sardaigne, en Allemagne, en Hollande,
dépistant toutes les polices, écrivant, écumant, jaloux, amoureux, désespéré; tombant
enfin sous le coup d'une condamnation à mort
pour rapt, vite commuée en une détention

1791. -

Gra1·ure de BERTIIHLT, J"après le Jess/11 ,1e PRŒt:R.

beau, 17:J2-1800, Perrin el Cie, éditeurs.)
Jusqu'en 1789, Émilie de Mirabeau resta
insouciante et sans décision, non pas qu'elle
eût horreur de son effrayant mari, mais redoutant son impétuosité et peut-être aussi
l'esclavage qu'elle présageait d'un rapprochement. Miraheau fut suppliant, se déclara
amendé, prêt à reprendre la Yie commune ;
les deux familles s'entendirent, - c'était la
première fois, - s'efforçant à réunir les deux
époux, ne fùt-ce qu'une heure cc pour en tirer
de la race l&gt;. Émilie résista; la séparation fu l
prononcée avec l'éclat que l'on sait; elle seule,
de toute la Provence, ne paraît pas s'en être
émue outre mesure.
Son premier regret, et il fut vif, date du

dès la frontière franchie, elle lit la rencontre_
d'un officier piémontais qui portait le nom
empanaché de Spirito-Francesco Focardi della
Roccasparviera. C'était un brave soldat et un
honnête homme car, le Ojuin 17!12, il épousait à Nice la veuYe de l'illu$trissime Honoré
Riquetti, comte de Mirabeau, à peine remise
de la naissance d'un enfant, qui, né six semaines auparavant, fut baptisé sous le nom
de Charles-Honoré-Esprit-Anne Foucard della
Uocca. Honoré était là en souvenir du premier mari.
Mais l'enfant mourut, et le père. La Jlépublique triomphante se faisait indulgente :
Émilie se risqua à rentrer en France. Quel
étonnement! De Lous les noms à jamais illus-

L'habitude d'ordonner, sans formes, des
chàtimt'nts, qui sont aussitôt innigés que
commandés, pour df.'s fautes rondamné1's
sans examen et sans appel par un maitre
absolu, entraine, de la part même des maîtres
les moins durs, d'étranges méprises.
En voici une dont le dénoûment fut assez
ridicule, grâce au personnage qui s'en trouvait l'objet, quoique h• commencement en
rùt été fort triste et presque cruel.
Un matin, je vois arriver chez moi, avec
précipitation, un homme troublé, agité à la
fois par la crainte, par la douleur, par la
colèrl'. Sc;; cheveux étaient hérissés, ses yeux
rouues et remplis de larmes, sa voix trembla~tc, ses habits en désordre. C'était un
Français.
Dès que je lui eus dcma~dé la caus~ dr
son trouble et de son rhaµ:rm : « Monsieur
« le Comte, me dit-il, j'implore la protection
H dt&gt; Yotre Excrllencc contre un acte affreux
11 d'injustice et de violence; on vient, par
« ordre d'un seigneur puissant, de m'outrager
cc sans sujet rt de me faire donner cent coups
&lt;1 de fouet.
« - Un tel trailement, lui dis-je, serait
« inrxcusablc quand mème une faute µ:ravr
cc l'aurait attiré; s'il n'a pas de motif, comme
&lt;I Yous le prétendez, il est inexplicable et
&lt;1 tout à fait invraisemblable. Mais qui peut
cc avoir donné un tel ordre? .
cc - C'est, me répondit le plaignant, Son
« Excellence ,r. le comte de Bru('e, gouver,, neur de la ·ville. -Vous ètes fou, repris-je;
cc il est impossible qu'un homme aussi esti&lt;1 mable, aussi éclairé, aussi généralement
(( estimé que l'est ~t. le comte de Bruce, se
cc soit permis, à l'égard d'un Français, une
cc telle violence, à moins que vous ne l'ayez
c1 personnellement attaqué et insullé.
cc - Hélas! monsieur, répliqua le plai-

cc
cc
«
cc
cc
cc
«
&lt;1
cc
"
cc

gnant, je n'ai jamais connu M. le comte de
Bruce. Je suis cuisinier; ayant appris que
monsieur le gouverneur en Youlail un, je
me suis présenté à son hôtel, on m'a fait
monter dans son appartement. Dès qu'on
m'a annoncé à Son Excellence, elle a ordonné qu'on me donnàt cent C'oups de
fouet, ce qui, sur-le-champ, a été exécuté.
lion aventure peut vous paraître im-raisemblable; mais elle n'est que trop réelle,
et mes épaules peuvent au besoin me servir
cc de preuves.
cc -- Écoutez, lui di~-je enfin, si, contre !ou te
" apparence, vous avez dit Yrai, j'obtiendrai
,, réparation de votre injure, et je ne souffricc rai pas qu'on traite ainsi mes cnmpatriotes,
u que mon devoir est de protéger. )lais,
cc songez-y bien, si vous m'avez fait un conte,
« je saurai vous faire repentir de votre
" imposture. Portez Yous-même au gouvercc ncur la lettre que je vais lui écrire; un de
" mes gens vous accompagnera. n
En effet, j'écri1•is sur-le-champ au comte
de Bruce pour l'informer de l'étrange dénonciation qui venait de m'ètre faite. Je lui
disais que, bien qu'il me fùt impossible d'y
ajouter foi, l'obligation de protéger les Francais me faisait un devoir de lui demander
l'explication d'un fait si singulier, puisque
enfin il était possible que quelque agent
subalterne ~ùt abusé indigntiment de son nom
pour commlltrc cet acte de violence. Je lt!
prrvenais que j'attendais impatiemment sa
réponse, afin de prendre les mesures nécessaires pour punir le plaignant s'il avait menti
el pour lui faire rendre une prompte justice
si, contre toute apparence, il avait dit la
vérité.
Deux heures se passèrent sans qu'aucune
réponse me parvint. Je commençais à m'impatienter ; ;e me disposais i1 sortir pour

chercher moi-même l'éclaircissement r1ue
j'arais demandé, lorsque je vis soudain reparaitre mon homme, qui véritablement ne
semLlait plu~ le mème; son air était calme,
sa bouche riante; la gaieté brillait dans ses
yeux.
« Eh bien! lui dis-je, m'apportez-vous une
cc réponse? - Non, monsieur; Son Excel" lence va bientôt vous la faire elle-même;
u mais je n'ai plus aucun sujet de me
c1 plaindre; je suis content, très content;
H tout ceci n'est qu'un quiproquo. Il ne me
cc reste qu'à vous remercier de vos bontés.
" -Comment! repris-je, est-cc que les cent
c&lt; coups de fouet ne vous restent plus? - Si
cc fait, monsieur, ils restent sur mes épaules,"
&lt;1 cl très bien gravés; mais, ma foi! on les
11 a parfaitement pansés, et de manière à me
cc faire prendre mon parti assez doucement.
" Tout m'a été expliqué; voici le fait : ~f. le
11 comte de Bruce avait pour cuisinier un
cc Russe, né dans ses terres; cet homme,
,, peu de jours avant mon aventure, avait
c&lt; déserté, el, dit-on, volé. Son Excellence,
cc en ordonnant de courir à sa recherche,
Cl s'était proposé de le faire châtier dès qu'on
11 le lui ramènerait.
cc Or c'est dans ces circonstances que je
cc me présentai pour occuper la place vacante.
&lt;1 Quand on ouvrit la porte du cabinet de
&lt;1 monsieur le gouverneur, il était assis à
« son bureau, très occupé et me tournant le
,1 dos. Le domestique qui me précédait dit
11 en entrant : .lfonseignem·, 1•oilà le cuisicc nier. A l'instant Son Excellence, sans se
cc retourner, répondit : Eli bien! qll'on le
&lt;, mène dans la cour, et qu'oli lui donne
cc cent coups de fouet, comme je l'ai oi-" donné. Aussitôt le domestique referme la
cc porte, me saisit, m'entraîne et appelle ses
cc camarades, qui, sans pitié, comme je vous

�fflST0~1.JI _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __
« l'ai dit, appliquent, sur le dos d'un pauvre
« cuisinier français, les coups destinés à
« celui du cuisinier russe déserteur.
« Son Excellence, en me plaignant avec
&lt;&lt; bonté, a bir•n voulu m'expliquer elle-même
&lt;r cette méprise, et a terminé ses paroles
&lt;&lt; consolantes par le don de celle grande
« bourse pleine d'or que voici. JJ Je congédiai le pauvre diable, dont je ne pouvais
m'empêcher de trouver la juste colère beaucoup trop facilement apaisée.

Tous ces effets, tantôt cruels, tant&lt;Îl
bizarres, rarement plaisants, d'un pouvoir
dont rien n'arrête ou ne suspend au moins
l'action, sont les conséquences inévitables de
l'absence de Loule institution et de toute
garantie. Dans un pays où l'obéissance est
passive et la remontrance interdite, le prince
ou le maître le plus juste et le plus sage
doit trembler des suites d'une volonté irréfléchie ou d'un ordre donné avec trop de
précipitation.
En voici une preuve qui paraîtra peut-être
un peu folle; mais c'est un fait que m'ont
attesté plusieurs Russes, el qu'un de mes
honorables collègues, qui siège aujourd'hui à
la chambre des Pairs, a souvent en Russie
entendu raconter comme moi. Or notez que
ce fait s'est, disait-on, passé sous le règne de
Catherine II, qui certes a été et est encore
citée, par Lous les habitants de son vaste empire, comme un modèle de raison, de prudence, de douceur et de bonté.
Un étranger très riche, nommé Suderland,
était banquier de la cour et naturalisé en
Russie; il jouissait, auprès de l'impératrice,
d'une assez grande faveur. Un matin on lui
annonce que sa maison est entourée de gardes
et que le maitre de police demande à lui
parler.
Cet officier, nommé fleliew, entra avec
l'air consterné.
(&lt; Monsieur Sudrrland, dit-il, je me voi~,
&lt;( avec un vrai chagrin, chargé, par ma gra« cieuse souveraine, d'exécuter un ordre
« dont la sévérité m"effraye, m'afflige, et
&lt;( j'ignore par quelle faute ou par quel délit
&lt;( vous avez excité à ce point le ressentiment
&lt;( de Sa Majesté.
·
« - l\Ioi I monsieur, répondit le ban« quier, je l'ignore autant et plus que vous;
« ma surprise surpasse la ,·ôtre. Mais, enfin,
« quel est cet ordre?
« - Monsieur, reprend l'officier, en ,·é« rité le courage me manque pour vous le
« faire connaître.
« - Eh quoi! aurais-je perdu la con&lt;( fiance de l'impératrice?
« - Si ce n'était que cela, vous ne me
« verriez pas si désolé. La confiance peul

« revenir ; une place peut être rendue.
&lt;c - Eh bien! s'agit-il de me renvoyer
&lt;c dans mon pays?
&lt;c - Ce serait une contrariété; mais avec
&lt;&lt; vos richesses on est bien partout.
,c - Ah! mon Dieu! s'écrie Suderland
&lt;&lt; tremblant, est-il question de m'exiler en
&lt;( Sibérie?
c( - Hélas! on en revient.
&lt;c - De me jeter en prison?
« - Si cc n'était que cela, on en sort.
« - Bonté divine! voudrait-on me !mou« ter?
« - Ce supplice est affreux, mais il ne
&lt;&lt; tue pas.
(C - Eh quoi! dit le banquier en sanglo&lt;c tant, ma vie est-elle en péril? L'impéra&lt;&lt; Lricc, si bonne, si clémente, qui me par« lait si doucement encore il y a deux jours,
&lt;&lt; elle voudrait!. .. Mais je ne puis le croire.
&lt;( Ah! de grâre, achevez! La mort serait
(( moins cruelle que celle allente insuppor&lt;c table.
&lt;( - Eh bien I mon cher, dit enfin l'offi« cier de police avec une voix lamentable,
" ma gracieuse souveraine m'a donné l'ordre
&lt;&lt; de vous faire empailler.
&lt;&lt; - Empailler! s'écrie Suderland en re&lt;c gardant fixement son interlocuteur; mais
&lt;( vous avez perdu la rai~on ou l'impératrice
&lt;&lt; n'aurait pas conservé la sienne; enfin vous
&lt;( n'auriez pas reçu un pareil ordre $ans
&lt;C en faire sentir la barbarie el l'exlrava&lt;c gance.
&lt;( - Hélas! mon pauvre ami, j'ai fait ce
&lt;&lt; qu'ordinairement nous n'osons jamais ten&lt;( ter; j'ai marqué ma surprise, ma douleur;
« j'allais hasarder d'humbles remontrances;
&lt;&lt; mais mon auguste souveraine, d'un ton
&lt;( irrité, en me reprochant mon hésitation,
&lt;( m'a commandé de sortir et d'exécuter sur&lt;( le-champ l'ordre qu'elle m'avait donné, en
&lt;&lt; ajoutant ces paroles qui retentissent mcorè
&lt;&lt; à mon oreille : &lt;&lt; Alle::,! el n'oubliez pas
&lt;( r1ue votre devoir est de vous acquitter
« sans 11w1·mw·e des commissions don/ je
&lt;( daigne vous charger. Jl
Il serait impossible de peindre l'étonnement, la colère, le tremblement , le dése5poir
&lt;lu pauvre banquier. Après avoir laissé quelque temps un libre cours à l'explosion de sa
douleur, le maître de police lui dit qu'il lui
donne un quart d'heure pour mettre ordre à
ses affaires.
Alors Suderland le prie, le conjure, le
presse longtemps en vain de lui laisser écrire
un billet à l'impératrice pour implorer sa
pitié. Le magistrat, vaincu par ses supplications, cède en tremblant à ses prières, se
charge de son billet, sort, et, n'osant aller
au palais, se rend précipitamment chez le
comte de Bruce.
Celui-ci croit que le maitre de police est

devenu fou; il lui dit de le suivre, de l'attendre dans le palais, et court sans tarder
chez l'impératrice. Introduit chez celte princesse, il lui expose le fait.
Catherine, en entendant cet étrange récit,
s'écrie:« Juste ciel! quelle horreur! En vérité,
,, Reliew a perdu la tête. Comte, partez,
&lt;&lt; courez, et ordonnez à cet insensé d'aller
« tout de suite délivrer mon pauvre banquier
« de ses folles terreur~, et de le mellre en
« liberté. J&gt;
Le comte sort, exécute l'ordre, revient, et
trouve avec surprise Catherine riant aux
éclats. &lt;( Je vois à présent, dit-elle, la cause
&lt;&lt; d'une scène aussi burlesque qu'inconce« vable. J'avais depuis quelques années un
&lt;&lt; joli chien que j'aimais beaucoup, et je
&lt;&lt; lui avais donné le nom de Suderla1ul,
&lt;( parce que c'était celui d'un Anglais qui
(( m'en avait fait présent. Ce thien vient
« de mourir ; j ·ai ordonné à Rcliew de le
&lt;&lt; faire empailler, et, comme il hésitait, je
&lt;( me suis mis en colère contre lui, pensant
« que, par une vanité solle, il croyait une
&lt;c telle commission au-dessous de sa dignité.
&lt;1 Voilà le mot de cette ridicule énigme. n

Cc fait ou ce eonte paraitra sans doute
plaisant; mais cc qui ne l'est pas, c'est le
sort des hommes qui peuvent se croire obligés d'obéir à une volonté absolue, quelque
absurde que puisse être son objet.
Au reste, et je crois juste de le répéter,
les mœurs publiques, les sages intentions de
Catherine el celles de ses deux successeurs,
ont déjà, pour la civilisation, fait la moitié
de l'ouvrage qu'on aurait pu attendre d'une
bonne législation.
Pendant un séjour de cinq ans en Russie,
je n"ai pas entendu parler d'un trait de tyrannie el de cruauté. Les paysans, à la vérité,
vivent csclaYes, mais ils sont traités avec
douceur. On ne rencontre dans J'empire aucun mendiant; si l'on en trouvait, ils seraient
renvoyés à leurs seigneurs, qui sont obligés
de les nourrir; el ces seigneurs eux-mêmes,
quoique soumis à un pouvoir absolu, jouissent, par leur rang et par l'opinion, d'une
considération peu différente de celle qui leur
appartient dans les autres monarchies non
constitutionnelles de l'Europe.
Ils doivent à Catherine une organisation
qui régularise dans chaque province leurs
assemblées et leur donne mème le droit
d'élire leurs présidents et leurs juges. Tous
les emplois civils et militaires sont dans leurs
mains; mais ce qui leur manque seulement,
c'est un ciment légal qui garantisse à la fois
la sécurité du trône, les prérogatives de la
noblesse el l'adoucissement graduel de l'existence du peuple.
C'omE DE

lt

Sl~G CR.

Vurc

PERSPECrl\'E llE L.\ PLACE LOUIS

XV,

PRISE DU CÔTÉ llES CH\MPS·ÈLYSÉES

•

· ·

· · -

Gr

.

..

ave Par :--; r E en 1~81, ,l'après le dessin du CHE\'ALIER DE L'E,PINASSF.

Fl~ANTZ FUNCK-BRENTANO
~

L 'Affaire du Collier
XI
Misère de Jeanne de Valois.
Le comte et la comtesse de la Molle
n·~:aie~t _pu se résoudre à la vie de garnison
qu ils eta1ent appelés à mener dans le petit
trou de province qu'était Lunéville. L'accueil
du cardinal de Rohan à Saverne avait stimulé
l'ambition qui dévorait Jeanne de Valois. On
alla jusqu'à faire fi de la charge de capitaine
dans les dragons de Monsieur, dont on ne
conserva que le titre. On emprunta mille
francs à M. Beugnot, notaire à Bar-sur-Aube
et l'on partit pour Paris. Nous sommes su;
la fin de 1781.
Nos jeunes époux s'installent rue &lt;le la
Verrerie, à la Ville de lleims, un hôtel de
1. r.et hôtel, situé rue de la Verrerie a• 83 ava it
~ppartenu, au siècle précédent, à Bos;uet, r;rmier
,ls.gabelles rlu Lyon.nais et. du Languedoc, le père de
1 1cque ùe lleaux. \011· l.eleuvc, les Anciennes mai-

~:nce np~ar~nc~ el _médiocrement fréq uen- riolcs qui portent les paniers d'œufs et les
te . &lt;&lt; li eta1t d aussi bon renom, dit Deu- herbes potagères débordant sous les lourdes
gnot, que la 1'êle Rouge de Bar-sur-.\ube. JJ bâches. C'est le centre du quartier où des:
Jeanne et son mari n'y ont que deux petites cendcnt les petites gens qui ont affaire dans
pièces, à demi meublées. El de ce jour com- le~ bureaux des ministres et les entour$ du
mence la plus ex lraordinaire vie d'a&lt;&gt;ilalions rot. Non lo(n d~ garni Gobert, et toujours
el d'intrigues qu'il soit possible d'i~agincr. place Dauphrne, 1auberge de la Belle /mage.
Ou Ire le logement à Paris, la comtesse en Elle ne vaut guère mieux que la 1ële flo~ge
pr~nd un à ~ersaillcs, afin de pouvoir plus ou la Ville de Reims 1 • Dans le fond de Ja
facilement faire ses démarches auprès des cour, trois remises, à droite et à gauche les
mm1stres et des personnes influentes à la é?uries ,où piaffent les chevaux. On loge à
Cour. Elle s'installe à Versailles place Dau- pied et a cheval. Là grouille tout un monde
phine, où elle loue deux chambres dans un de &lt;c solliciteurs de placets JJ de oazetiers
garni tenu par les époux Gobert. La place d'officiers de fortune et de oa;des du corps'
0
octogonale - avec ses maisons à deux étages mêlés à_ des colporteurs et à des maquignons:
dont la plupart sont ornées au faîte de ba- J_eanne ira prendre à la Belle Image une parlustres bordant la toiture, en imitation du tie de ses repas•.
château - est toujours encombrée de carLe comte de la l\[otte aime le luxe et les
sons de Pm:l8, IV! 3~0. ~ maison, très piltoresqur
~vec ses fenct~c! cmtrecs, s est conservée jusqu'à nos
Jours presque intacte.
2. L'ancienne place Dauphine il Versailles esl au.... 2 1,) ...

~ourd'b~i la place Hoche. La Belle Image se lrou\'aÎt
au numero 8 actuel. Jehaa, ta Ville de Versa 1'lt.e8
sn monuments_. ses 1·ues, Paris, ·1900.
•
~- Confrontation de fücole Lcguay avec llad 1 .
Br11Taull, 21 mars 1785. Pièces de pl'océdw·e, e Cino

�1f1STO'J{1.Jt
divcrlissemrnts, Ir vin cl ln bonne chère. 11 deux fois par semaine, elle me faisait la
s'habille avec mauvais goûl, mais avec faste, grâce d'acrepter au C(llfran Bleu, et elle y
sr couvre de bijoux. li se llalle de se faire étonnait ma jeunesse de ~on appétit. Les
bien venir auprès des femmes, el la sienne, autres jours elle avait recours à mon bras
qui se considère comme fort au-dessus de pour la promenade, qui aboutissait constamson mari, ne daigne y faire attention. La menl à un café. Elle avait un goût singulier
comtesse s'habille, elle aussi, avec une élé- pour la bonne bière el ne la trouvait maugance voyante, tapageuse, très coûteuse. vaise nulle part. Elle mangeait par distracAussi les quartiers. de la pension qui lui est lion deux ou trois douzaines d'échaudés, et
attribuée sont-ils dépensés bien avant que ces distractions étaient si fréquentes qu'il fald'êtres perçus. Elle a momentanément pris lait m'apercevoir qu'elle avait légèrement
auprès d'elle son frère Jacques et sa sœur diné, si elle avait diné. l&gt;
Marie-Anne; car elle veut pousser, d'un coup,
La gêne ni la misère n'empêchèrent
aux honneurs el à la fortune, tous les Va- Mme de la Molle d'augmenter encore son
lois. « Sa vie est alors obscure, dira plus train. Le 5 septembre 1782, elle loue, au
lard l'avocat Target. On y remarque tout numéro 1;i de la rue Neuve-Saint-Gilles au
l'étrange assortiment d'une existence précaire, Marais, vis-à-vis de la petite porte des Miniincertaine, faite de faste et de misère : un mes, une maison avec loge de portier, four à
laquais, un jocquey, des femmes de chambre, pain, remise, grande et petite écurie, trois
un carrosse de remise; mais des meubles de étages, dont les hautes et étroites fenêtres
louage, des querelles avec l'hôtesse, une bat- sont ornées de balustrades en fer à fleurs el
terie, 1500 livres de clelles pour la nourri- dessins Louis XV. Bette d'l~tienville l'a visilure, et la mendicité. »
tée. cc J'ai été dans une maison de la rue
La marquise de Boulai1l\'illiers venait de Neuve-Sai11t-Gilles, dit-il, dont la porte comourir ' . Jeanne avait perdu en elle un pré- chère est fort écrasée en enlrant. A gauche
cieux appui; mais elle comptait sur le cardi- est la loge de portier; ;1 droite, l'escalier, qui
nal, sur le grand aumônier à qui la marquise est assez ordinaire. Au haut se trouve un carl'avait confiée. Elle vint lui dire sa misère, ré servant de vestibule, une antichambre de
de sa voix douce, insinuante, avec ses grands médiocre grandeur où l'on entre dans un sayeux bleus. A dater de mai J782, Ilohan lui Ion boisé à deux croisées en face l'une de
fit remettre de temps à. autre, sm· les fonds l'autre. Une espèce de console ou table ronde
de.I. gi:~nge aumônerief des secours de trois, .1 à dessus de marbre, les meubles d'étoffe mêquatre et cinq louis : une seule fois ,·ingt- lée, une très belle harpe; au bout du salon
cinq louis sur ses propres fonds, dans un un boudoir'. ll
moment de détresse extrême 1 . Dans la suite,
La maiso!l a ét~ conservée". On gravit auelle nia qu'elle eût accepté seml.ilables au- jourd'bui encore l'escalier de pierre à la
mône,. Elle, fille des Valois, n'était pas, di- rampe luisante souterioc d'une ferronnerie à
sait-elle, femme à recevoir quatre ou cinq hautes fleurs de lis, que d'un pied nerveuxet
louis. Or nous voyons que, dans une lettre rapide, Jeanne de Valois monta si souvent.
du 1., mars 178:i, elle envoie au contrôleur · L'appartement de la rue Neuve-Saint-Gilles,
général Lefèvre d'Ormesson des reconnais- loué en septembre 17 82, ne put êlre occupé,
sances d'objets déposés par elle au Mopt-_de- les époux La Motte n'ayant pas de quoi le
P1été el demande humblement assistance; garnir. Le Goctobre Jeanne écrit à la baronne
nous avons d'elle un reçu, daté du 7 octobre de Crussol d'Uzès, belle-fille de la marquise
suivant, par lequel elle accuse à ce contrôleur de Boulainvilliers : cc La majeure partie de
général réception d'un secours de quarante- mes efict5 rnnt au Mont-de-Piété. Le peu qui
huit francs:;. « Son crédit à l'hôtel de me rc&amp;tc et mes petits meubles sont saisis et
Reims, dit Beugnot, avait singulièrement si, jeudi, je ne trouve pas six cents livres, je
baissé, el les deux prêts, de dix louis chacun, serai réduite à coucher sur la paille0 • l&gt; Les La
que je lui avais faits à distance, ne l'avaient Motte avaient dù quitter la Ville de Reims,
que faiblement relevée. Je ne pouvais pas ayant reçu congé parce qu'ils n'y payaient pas
l'inviter à manger chez moi, parce que je leurs dettes . Ils vinrent demeurer Hôlel
n'avais pas de ménage monté, mais, une ou d'Al'tois, 011 .Jeanne fut nourrie par la mère

de sa femme de chambre, une darne Briffault.
tandis que le comte de la Motte, menacé d'nrrestation par ses créanciers, s'enfuyait de Paris jusqu'à Bric-Comte-Robert et s'y cachait
chez un nommé Poncet, aubergiste, à l'Espérm1ce ". Le JO février i 785, plusieurs commerçants, créanciers des La Motte, leur font
interdire par huissier de vendre on de sortir
ce qui pouvait leur rester de mobilier. Et
Jeanne retourne chez le cardinal de Rohan.
Celui-ci consent à se rendre caution pour elle
d'une somme de 5000 livres, prêtée par un
usurier de Nancy, Isaac Beer. Go autre juif,
brocanteur, la cautionne pour des meubles.
Elle avait fait revenir son mari et, vers
Pâques 1784, elle peut enfin prendre possession de la maison louée rue Neuve-Saint-Gilles.
Mme de la Motte était soutenue par le dévouement de ses serviteurs : admirables dévouements, natures simples et aimantes dont
l'essence est l'altacbement; serviteurs comme
on en vit tant sous l'Ancien Régime, restant
soumis à leurs maîtres, sans gages, les assistant de leurs propres deniers dans les moments de gêne extrême, se sacrifiant à eux
jusques et y compris la mort. Rosalie,
femme de chambre de Jeanne de Valois, et
son valet de chambre Deschamps, furent
dans celle période de sa vie ses plus fermes
appuis 8 •
« L'aisance apparente de la rue NeuveSaint-Gilles, poursuit M" Target, n'est qu'un
accroissement de misère réelle. Le mari et la
femme n'y ont vécu que d'emprunts; tantôt à
demi meublés, tantùt démeublés, selon que
la détresse éloignait le mobilier ou qu'un
événement imprévu le rappelait. Des couverts
d'étain, et, les jours de représentation, six
couverts d'argent empruntés 9 ; une pension
de 800 livres, portée à 1500, puis vendue à
perte par l'indigence 10 ; des domestiques mal
payés, des affaires en marchandises qu'on
envoyait au Mont-de-Piété; et cependant toujours des voyages, toujours des sollicitations,
à Versailles, à Fontainebleau, quelques présents aussitôt dévorés que reçus, des detles
et de l'intrigue. l&gt;
A la fin de chaque semaine Jeanne, assistée de fiosalic, lavait les deux robes de mousseline et les deux jupes de linon, les seules
qu'elle n'eùt pas mises en gage, et les repassait sur la table de la salle à manger. Quant
au comte, il 11'osait plus sortir, parce c1u'il

reusc. l'n texte cite par Lcf'e111 e (A11r. 11wisous dr
l'aris, IY, '108-11 , conccrnanl une maison donnant
rur Saint-Gilles et rue des Totu·nrllrs, trnant am
hoirs llaudclot. êt-artc les numéros I ü et 18 actuels,
car les 1,oirs Baudelot représe11te11t la maison tle :llme tle
la Molle. On ne pouvait donc plus hésiter qu'entre
les numéros 8 el !O.
Or, parmi les titrPs de propriête du numéro 10,
qu'on a pu consulter dans les études de :Il• Fleury,
notaire, faubourg St-Honoré, cl de JI• l\ohincau, notai,·e, quai de la ~légisscrie, se Lrouve un inventaire
après &lt;léc~s, en date &lt;lu li mars 178::ï, des biens &lt;le
Mlle Marg.-Cath. de llaudelot, fille majeure, dres~é
par M• Lormeau \aujourd'hui M• Leroy, suecesieur,
rue St-Denis), où est décrite la « maison sise rnc
l'ieuve-Saint-Gilles au Marais, prés les ~linimes, louée
2200 lb. par an : savoir, un appariement au s. Chapuzeau de Viefvillers, parf'ait sous seing privé du
7 oct. 1781, à raison de 1000 lb. par au, et le surplus de ladite maison. y compris l'écurie et la remise,
à M. le comte de la llotte et à la dame son iJp.,usc,
par ha, 1, aussi sous sci11g prh ~. du :, sept. tler111t'r,

pour en joui,· à partir du 1"' oct., moycnnanl 1200 lh.
pa1· an. » L'immeuble fut "endu le 9 mai 18'2I. par
,\lcxandrinr-\Ïcloirc de Courdoumcr, à )1. llonori•.
!Jepuis ,·elle date il n'a rnbi aucune 10odifiration.
(i. LNtre faisant partie de la collection lluplrssi,,
publ. dans l'.111111/eur d'twlographPN, t" mars 1~(i(;.
i. En no"embre 1782, dossier Target, /Jit,L. 1•. ,/t,
Paris, m~. de la réserve.
~- Ces faits d'après les notes de Target, /Ji/,l. ,,
de Paris, ms. de la réserve.
9. Au baron de Vieuxvillers, le colocataire. floss.
Target.
10. En al'ril 1784. On a une lettre du baron de Breteuil, en date du 15 mai 1784. fa isant sa1·01r que le
roi a autorisé le comte et la comtesse de la llolte à
transporter au sieur lluhcrt Gautier, bourj!'eois de
Paris, la pension de 1500 livres atlribuée à la dame
de la llolle, et la pe11sion de 800 lu. attribuée à son
frère, cela en raison de la gêne de leur ménage.
La double cession était l'aile pour une somme de
~000 lb. Oéclaration de Grenier, orl'r•·re (Arl'h. 11al.,
\\ ll.1417), el noies de Target tll,b/. ,,. de /'a ris).

1. En &lt;lêcemhre Ii8 I.
2. ~oles dP l\ohan pour son avocat, Bibl. t•. de
Pa,·is, ms. de la réserve. doss. Target.
5. Pièce pro\'enanl de la collection l)uplessis, l'.l111atru1· d'1111/oy1·11phes -du 1" mars 1X5!i, aujourd'hui
clans la collection de M. AIf. Bégis.
4. )!me de la )lollc reconnut a la confrontation que
« la description de son appartement se trou"c coul'orme ». Pièces de 1n·océdure.
5. Aujourd'hui le numéro 10 (précêdemmenl 6) de
la rue Saint-Gilles. Le 5 sept. l 78i, l\ose-Louise
Vanmine, veuvr de Louis de Courdou,11er. maréchal
des camps. héritière de la demoiselle de Baudelot,
donnait l'immeuble en localion aux (•poux La )tolte
(,irc/1. 11at.. X, 2 ll/1417). \'oici comment on a pu
l'id_rnt\fie1;- l'nc d_escription i~dique !{U~ 1~ maison
êla1t s,tu,•r rue :'ieuve-Sa1nt-(,1tles, 1·1s-a-ns de la
petite porte des )linimes (A1·c/1. nal., F, 7/4441ce qui limitait la recherche aux numéros 8-18 de a
rue Saint-Gilles actuelle. Les numéros 12-14 acl nets
formaient au xvu• siècle la • Cour de Yenise ». rési&lt;lcnl'C ,1,• l'ambassadeur, a1: siêcle suivanl, hillf'I de Pé-

B/,

HISTORIA

MADEMOISELLE DUCHESNOI S.
Tableau de GÉRARD .
(,\Jusée Carnavalet. - Don de M. DorsTEAU, 1910.J

�~------------------------------------ L'
p 'était pas vêtu. Le cuisinier, sur ses deniers,
faisait les avances chez le boucher el le boulanger. La bourse du serviteur s'épuisa. Il
fallut jeûner.
cc Allons nous coucher, disait Rosalie, on
n'a pas faim pendant que l'on dort. l&gt;
De temps à autre, Jeanne se procurait des
ressources en &lt;&lt; faisant des affaires &gt;&gt;, spécula lions en marchandises; elle prenait beaucoup à crédit : au point qu'elle en fut mise
en observation par la police 1 •
Au mois d'août, l'alerte fut vive. Les huissiers frappaient à la porte. Le ficlèle Deschamps sauva le lit et les fauteuils du salon,
aidé d'un garçon perruquier. Ils les portèrent
sur leur dos chez un nommé Berlandeux, r1,1e
des Tournelles.
&lt;&lt; Vite, mon cher Deschamps, s'écriait
)lme de la ~folle, détachez les glaces du salon
et les rideaux des croisées l
- Où les porter?
- Vite, au Mont-de-Piété! ll
Le domestique y court et revient avec cinq
louis.
Le baron de Vieuvillers prête ~00 livres,
un religieux minime vingt-cinq louis. On
achète de beaux habits : un panier en dentelles pour la comtesse,
un frac de velours pour le comte,
afin de se remellre en état de solliciter à la Cour. Nous sommes en
octobre 178;1, Les époux La Molle
parlent pour Fontainebleau, .Jeanne
s'installe, avec son mari, rue d'.\von, à l'ancienne maison du greffe.
Elle a une chambre carrée, assez
grande, joliment attifée. Une cheminée en marbre blanc: aux croisées, des rideaux de mousseline à
fleurs. &lt;&lt; Ht!aucoup de messieurs
comme il faut venaienlalternalivement faire visite à madame la comtesse, tandis que monsieur le comte
allait se chauffer dans les appartements du château. »- &lt;&lt; Militaires
et gens de robe se faisaient un plaisir de lui rendre visite et de lui
laisser des marques de leur générosité'. l&gt;

à crédit une pièce de satin de vingt-cinq
aunes, la met dans sa voiture et continue
son chemin. Arrivée aux Champs-Élysées,
elle en\'oie le cocher chercher un fiacre sur
la place Louis X\'. La Motte y monte, porte
la pièce d'étoffe au Mont-de-Piété, en reçoit
douze louis et retrouve le soir sa femme à
Versailles où tous deux se congratulent de
l'heureuse issue de cette expédition.
Mme de la Motte avait un but précis. Elle
poursuivait la restitution des biens qui, naguère, avaient été dans sa famille, les terres
de Fontette, d'Essoyes et de Verpillières, dont
ses pères, disait-elle, avaient été injustement
frustrés. La restitution lui en paraissait d'autant plus facile à obtenir qu'une partie de
ces 'domaines étaient depuis quelque temps
tombés dans les mains du roi. Elle ne parl'Cnait cependant pas, malgré tous ses efforts,
à franchir le cercle des plus minces bourgeois
de Versailles~. Désespérant de réussir par les
moyens ordinaires, elle en imagina de plus
audacieux. Un jour de décembre 1785, dans
le salon de service, encombré de monde, de la
comtesse de Prol'encr, bl'llc•-sœur de Louis XVI,
elle feignit de tomber de faiblesse et d'inani-

XII
Autour de la Cour â .

L'argent reçu était gaspillé el
de nouvelles ressources devenaient
nécessaires. On imagine mille et
un moyens. Pour aller à la Cour le
comte et la comtesse ont loué un
carrosse de remise. Mais ils n'ont
pas d'argent. Tous deux dans leur
carrosse passent rue Saint-Honoré, chez Lenormand, marchand d'étolfos. Jeanne prend

L lléclaraliou &lt;le ./ -1'. rlc llruguières. insprct. dc
police, en tlate du 11 avr. 1780. A1·c/1. 11al., X2,
Il 1417.
2. Notes de Target, Bibl. de Pa,·is, ms. de la réserve.
3. Les principales sources de cc chapilre sont les
notes cl inl'ormations recueillies -par largcL ms. de

lion. La princesse fut avertie qu'une femme
de qualité mourait de faim dans rnn antila réscrrc à la Bibl. de la Ville de Pans ), que confirment et complètent les « faits pour i111erro~c1· »
)[ma da la l[r,(te, du ms. Joly de Fleury 20!&lt;8 de la

Bibl.

11at.

4. )lma Campan, cd. llarrière, p. 46:i; llaugnot,

[. 2(1.

5. On sait que par l'expression « )fo,lamr

Jl1"1"A11(E DU COl.L'ŒTf. -

chambre. Très émue, elle se fit apporter le
placet que, fort à propos, Jeanne tenait à la
main, et fit transporter la jeune femme sur
un brancard à son logement qui était alors
hôtel de Jouy, rue des Récollets .
Laissée seule, Jeanne appelle son fidèle
Deschamps :
cc Si Madame " envoie quelqu'un de ses
gens demander des nouvelles de mon état,
dites-lui que j'ai fait une fausse couche, que
j'ai été saignée cinq fois. »
Les médecins de Madame vinrent à deux
reprises la visiter. La princesse lui envoya
deux cents livres, une autre fois douze louis.
L'abbé Malet fit dans les salons de la Cour
une quête qui produisit trois cents livres r. .
Avec cet argent Jeanne venait la nuit de
Yersailles à Paris et, le malin retonroail à
Versailles, pour se mettre le jour dans son
lit. Elle passa ainsi trois mois :1 Versailles où
elle laissa, à l'hôtel de Jouy, une dette de
cinq cents écus· - dont elle pensait peutèlre /ètre acquittée par les bontés qu'elle
n'avait cessé de témoigner à l'un des fils de
l'hùtesse 8 •
Ce fut à cette époque que, sur les instances de ~fadame, la pension de
Jeanne de Valois fut portée de huit
cents 11 quinze cents livres O• Mais
qu'étaient quinze cents livres pour
les La Molle? Jeanne essaya de pénétrer jusqu'à la princessl! qui paraissait s'intéresser à elle : à ce
moment la comtesse de Prorrnce
soupçonna l'artifice et l'écarta
comme une intrigante. Un second
évanouissement ne réussit pas
mieux auprès de la comtesse d'Artois.
Troisième tentative le . 2 févrirr 1784, d'une audace plus
grande encore. Jeanne se place dans
la galerie des Glaces, au passage
de la reine qui se rend à la messe.
Elle perce la foule, tombe évanouie; mais cela fit un tel brouhaha
que la reine ne put même l'apercevoir. Le coup était manqué.
Jeanne renouvela enfin ses syncopes en les compliquant de convulsions nerveuses, sous les fenêtres de l'appartement occupé par
Uarie-Anloioetle. Mais celte foisencore la reine ne la vit pas. Dans
ses Mémoires, où elle fait une réalité de ses dé,irs, Mme de la )folle
découvre le fond de sa pensée :
r&lt; Le roi trouva Sa ~lajesté dans une
agitation extrême dont il s'empressa de demander la came. Elle
lui dit qu'elle ,·cnait d'être témoin
d'un spectacle bien triste; qu'elle avait vu
une jeune femme tomher dans d'alfreuses
&lt;p~euc ».''~mmc 0!1 disait, était dt!signéc J'(&gt;pouse ,1 11
rr,•re pu111e du rot.
6, Déclaration de Mme Polhey, premii•re femme do
chamlirc de )[aclamc.
.
7. ~oies de Tnrgcl. Ri/JI. r.de Pai·is, ms. de laréserre.
8. Bibl. 11at., ms. Jol~· de Flcurr 2081{, f 28~.
n. JlrcrcL &lt;lu 18 j:1111'. 1iil~.
•
0

P,

o sans

�fflSTO'}tl.Jl

________________________________________,.

C()lll'ulsions. « J'ai demandé son nom, ajouta de plus en plus forte. li lui en donna avis, intrigants qui usaient d'un crédit réel ou
imaginaire pour se faire livrer, de droite et
« la reine, et on m'a répondu que c'était la assez rudement :
11 Petite mère, j'ai entendu pendant mon
de gauche, des sommes d'argent, sous pro&lt;I demoiselle de Valois, épouse du comte de
« la ~lotte. L'accident qui lui est arrivé est séjour à Versailles ce que l'on dit de vous. messe de faire réussir tel projet, de faire
« bien fâcheux. Ce sont des jeunes gens, et Yous vous vantez, dit-on, de voir la reine, donner une place ou une décoration. Indusd'approcher de Sa ~fajeslé, de lui parler. trie naturellement florissante à celte époque
&lt;&lt; je les plains de tout mon cœur. » L'intérèt
que j'avais inspiré à la reine ne pouvait Léonard, coiffeur de la reine, qui était pré- où la volonté d'un ministre, d'une favorite,
manquer d'exciter l'envie des personnes qui sent, a dit qu'il n'aurait qu'un mot à dire à de la souveraine, pouvait entraîner, sans
cherchaient à se réserver exclusivement ses la reine el que mus seriez renfermée pour lti contrôle, les décisions les plus importantes.
reste de vos jours; qu'il était sùr que vous Jeanne comprit que le jour oit chacun serait
bonnes grâces. •
La seule personne de la Cour dont Jeanne ll·approchez point de la reine. Si vous vous persuadé qu'elle avait de l'influence auprès
parvint à faire la connaissance, parmi tant vantez de cela et que cela ne soit pas, ,·ous de Madame et auprès de la reine, elle verrait
la fin de sa misère. Son nom, Jeanne de Vade démarches et de sollicitations, était un êtes une femme perdue. &gt;&gt;
Jeanne, au premier moment, déconcertée, lois, qu'elle faisait sonner très haut et faisait
nommé Desclaux, musicien du roi et garçon
passer, comme elle dit, sur celui de son mari,
de la chambre de la reine, avec lequel elle balbu1i:1:
signant 11 comtesse de Valois-La Motte », lui
&lt;&lt; Je ne me vante point de parler à la
dina plusieurs fois dans le courant de l'anétait d'un grand secours. Dès les premiers
née 1782, chez la femme d'un chirurgien- reine. &gt;&gt;
temps de son séjour à Paris, quand elle de)fais, aussitôt, se ressaisissant :
accoucheur de Ycrsailles; encore, à p:lrtir de
meurait encore en garni, rue de la Verrerie,
c1 Je vois Sa Majesté et n'en parle jamais! 1&gt;
cette date, cessa-t-elle d'être reçue dans
Jeanne avait son plan. Elle préparait et elle était parvenue à faire prendre son incelte maison et perdit-elle Desclaux de me.
Elle le remplaça par l'un des fils de l' hô- étudiait le rôle de ce qu'on appelait à la lieu- fluence au sérieux : des personnes venaient
la solliciter pour avoir des platesse qui servait à l'hôtel de
ces dans les bureaux'. Elle
Jou y. Celui-ci était un beau garavait extorqué mille écus à
çon d'allure élégante. Mme de
M. de Ganges, en lui prometla Motte paraissait à son bras
tant son crrdit auprès de la
dans les appartements du cbàreine pour faire obtenir une
teau, aux promenades de Verplace de 80 000 livres à M. de
sailles. 0 n les voyait diner à
Blainville, frère de l'abbé de
de petites tables, en tète à tète.
Lattaignant, conseiller au ParEt à ceuxqui demandaient quel
lement 1 ; elle s'était fait enétait ce jeune homme :
voyer par fül. Perrin, négo- Un officier de la chambre
ciants à Lyon, « qui désiraient
de la reine, disait Jeanne de
faire passer un projet utile au
Valois.
gouvernement », lisez : « à
Cependant, à Versailles, à
leur industrie &gt;&gt; , une caisse
Paris, dans la société qui la
remplie d'étoffes superbes, cafréquentait rue Neuve-Saintdeau estimé, par les connaisGilles, Jeanne répandait qu'elle
seurs qui le virent, à 10 000 lidevenait influente à la Cour,
vres pour le moins.
où elle n'était plus appelée,
disait-elle, que la &lt;&lt; comtesse
XIII
de Valois n : elle mangeait chez
Madame et chez la comtesse
La Maison
d'Artois; elle était favorisée
de ta Comtesse.
des bontés de la reine et avait
même un pied dans ses apparLa réputation, mieux assise
tements. Aussi les voyages à
de jour en jour, de cette influVersailles devinrent-ils de plus
ence active auprès de la reine
en plus fréquents. Ces récepet à la Cour, et les charmes,
tions à la Cour se bornaient
la grâce enjouée et séd uisantc
hélas ! à se renfermer chez le
de Jeanne de Valois, et les
teneur de garnis Gobert, où
grosses bouteilles de hou rgoJeanne vivait de sa table, régagne que le comte montait de
lée pour tout diner d'un plat
la cave, groupaient rue Nemcde choux, de lentilles ou de
Saint-Gilles un cercle de famiharicots, et payant son repas
liers.
C'était une curieuse asdouze sols. )lais à Gobert aussi
semblée : quelques financiers
elle disait qu'elle était reçue à
d'un âge mùr, manœuvranl
la Cour, et, certains jours, les
autour de la jeune femme de
jours _où elle y dinait, Jtianoe
qui ils flairaient l'indigence
allait prendre place à la tal.Jle
d'hôte de l'hôtel de Jouy. Elle LES ENFANTS DU COMTE D'ARTOIS : DUC D'ANGOULÊ~IE, FlLS AÎNÉ; MADEMOISELLE: sous le luxe d'apparat; de jolis
ET LE DUC DE BERRY DANS LES BRAS D'UNE DES GOUVERNA'.'ITES,
abbés parfumés; quelques avorentrait tard el ne tarissait plus
cats, M• Laporte, gendre du
sur les bonnes gràces de Masubstitut du procureur général
dame, surl'affabilitédela comtesse d'Artois et sur la bonté de la reine qui lenance de police « une faiseuse d'affaires aux Requêtes; le jeune M• Albert Beugnot,
daignait l'honorer de sa sympathie.
dans les bureaux des ministres à la Cour ».
1. Bibl. na/ .. ms. Joly de Fleury 2088,_ f" 211;'&gt; ,•.
M. de la Fresnaye, qui avait de l'amitié Dans les dossiers des archives de la Bastille
2. Lellre, s. 1. n. tl . s., à ))• Targe!, Bibl. J. &lt;le
pour Jeanne, apprit la rumeur, qui devenait on rencontre par centaines les noms de ces Pa,-is, ms. dr la rèscnc.

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r

qui n'y venait, dit-il, qu'en habit noir et en
cheveux longs pour marquer son respect; des
comtesses et des marquises de qui, peut-être,
il n'eût pas été discret d'épousseter le
blason; puis des mili Laires, le comte
d'Olomieu, officier des gardes 1, œil
vif, figure martiale, parlant haut, retroussant ses moustaches et grand
trousseur de cotillons, qui venait journellement faire avec Jeanne sa partie
de trictrac. Le plus intime était un
certain ~lare-Antoine Rétaux de Yillcue, ancien gendarme, camarade du
comte de la Molle, lequel l'avait présenté à sa femme. Les maris n'en font
jamais d'autres! Rétaux était fils du
directeur général des octrois de Lyon,
son frère était président en l'élection
de Bar-sur-Aube. Il avait quitté sa
mère, qui demeurait dans cette dernière ville, et était venu demeurer à
Paris dans l'automne de 1784. JI s'était logé rue du Pelit-Carreau, au coin
de la rue Bourbon-Villcneul'e; mais,
dès le mois de décembre, il était venu
demeurer rue Saint-Louis au Marais,
pour se rapprocher de la comtesse i.
Le chevalier de Villette, comme il ~e
faisait appeler, était un beau jeune
gars, d'une trentaine d'années, la taille
bien faite, les . cheveux blonds, où,
malgré la jeunesse, brillaient déjà des
fils d'argent, et des yeux bleus, un IPint frais
et coloré:;. Il était séduisant, faisait de~ vers,
imitait à faire mourir de rire ~Ille Contafde
la Comédie-Française, et, tandis que La Mo.ttc
pinçait de la harpe, chantait agréablement
des mélodies de Rameau ou de F;ancœJir.
Avec son écriture qu'il savait rendre très
fine, une écriture de femme, Rétaux servait
de secrétaire à Mme de la Motte, et nous
avons des raisons de croire qu'auprès d'elle
ses fonctions allaient plus loin. L'inspecteur
Quidor, qui était chargé de la police des
filles, procéda dans la suite à l'arrestation de
Rétaux à Genève. Très expert en ces matières,
il note les rapports du jeune secrétaire avec
la dame qui l'employait, d'une expression
pittoresque et vigoureuse qu'on ne peut
reproduire ici.
On reconnaitra d'ailleurs, à la louange de
Jeanne, que, dans la suite, quand elle aura
fait, comme on le verra, une affaire importante, elle ne laissera manquer de rien un
jeune homme qui lui était si précieux.
&lt;I Mme de la Moite m'a dit, écrira à Rétaux
son frère, le Président en l'élection de Darsur-Aube, qu'elle t'a fait avoir 20000 livres
que lu loucheras à la fin du mois. La Motte
m'avait dit, quelques jours auparavant,

taire adjoint, un minime de la Place Royale,
exerçant les fonctions de procureur de cette
maison, le Père Loth. Une porte bâtarde du
couvent donnait dans la rue Neuve-SaintGilles, en face du numéro 15, oit Jeanne
demeurait. Le minime disait tous les matins
la messe pour la comtesse, car elle entendait
la messe tous les jours. II la faisait entrer
par la petite porte dans la chapelle où l'attendait un prie-Dieu de velours. li lui servait
en outre de majordome, engageait et faisait
agréer les domestiques, surveillait l'office et
la cuisine, morigénait la femme de chambre
Hosalie, la soubrette classique : dix-huit ans,
taille fi ne, des yeux noirs el un petit nez
retroussé•. Il réglait les fournisseurs et. gardait les clefs de la maison quand le comte et
la comtesse allaient à la campagne 6 • Le Père
Loth était au demeurant bon compagnon. On
l'avait vu au bal en habit de canlier, trouvant un égal plaisir aux contredanses et aux
menuets. Il reconduisait sa danseuse jusqu'à
sa chaise, en tenant son chapeau sous le bras,
mettant ses pas en cadence avec un soin
extrême, et finalement baisant la main de
la dame, avec un beau salut de cour, de
l'air le plus galant. Il était recherché dans
les petites fêtes que donnaient lt!s maisons

1. Le scandale du procès du Collier l'obligea dans
la suite à démissionner.
2. Arc/,. des aff. étrang., ~Iém. cl docum ..
France 1400, f• 71 v•.
5. Confrontation du cardinal de Rohan à Rosalie,
21 mars "1786, A?·clt. 11at., xi, B/1417.
4. Arch. des a/{ ét1-a11g., Mém. el docum.,
France 1400, f• 69-14; cf. ibid., ms. 1399, f• 187.
5. Confrontation de Nicole Leguay, dite rl'Oliva, à
Madeleine Briffault, dite Rosalie, 21 mars ·178~.
6. Déposition du P. Lolh dC'l•ant les commissaires

du Parlement, A,·clt. 11at., xi. B/1417; - Vie de
Jeanne de Saint-Rémy, li, 518; - J\lém. du comte
de la Motte. p. :i88 cl suiv.
7. Bibl. na/ .. m~. Joly de t'leury 2088, f• 57-1.
8. Arcli. aO'.étra11g .. l509,f•181 y•,182; tf.ibid.,
f• 224.
9. Bibl. de la V. de Pa,·is, dossier Target. Sur
les Saint-Rémy de Valois établis à Troyes, voir u11e
intéressante lettre signée de Montfort, garde du corps,
datée de Troye;;, 19 avr. 17b6 Arrh. af. étrang.,
1lém. et docum., France 1400, f• 12;;,

qu'elle t'avait fait avoir une pension de
1200 livres'. &gt;&gt;
)lme de la Motte avait, en outre, un sc-rré-

Ill

I

({•il'/,/

""' 2 19

...

L'Arr.JmfE lJU

Cou.œ~ - ~

bourgeoises aux environs du couvent et y
paraissait en costume d'abbé : ce joli costume à manchettes de dentelles, la jabotièr'.l
en point de Tulle, orné par derrière
du large pli en soie moirée, qui tombe
de la nuque aux talons et semble décroché d'un tableau de Walleau. Tel
il venait souper chez Mme de la
Molle 7 •
L'office du secrétaire, Rétaux de
Villette, et celui du majordome, le
Père Loth, étaient complétés par un
intendant. Ces fonctions étaient remplies par un avocat, lieutenant en l'élection de Bar-sur-Aube, nommé Filleux . Mme de la Motte le consultait
sur les affaires importantes, les questions d'argent. C'était en ces questions
un homme très avisé, d'un dévouement
éprouvé : la comtesse le logeait chez
elle 8 •
On avait également ,·u dans le rnlon
de la comtesse un pcrsonnagP arrivé
de Troyes rn Champagne et qui se nommait lui aussi de \"alois. Jeanne l'appelait 11 mon che; cousin&gt;&gt; et le faisait
diner avec des chevaliers de SaintLouis. li était venu pour se faire reconnaitre à l'instar de sa cousine, en
ayant grand besoin, car il avait six
enfants. Mais il eut la maladresse de
dire à table qu'il était savetier de son
étal, ce qui fit que Jeanne le mit à la porte
et lui interdit de reparaitre à l'avenir 9 •
Enfin Mme de la Motte avait pris chez elle
une dem(.)iselle Colson, parente de son mari,
jeune fille fort pauvre à qui elle faisait
remplir le, fonctions de lectrice et de dame
de compagnie 10 •
Valets de chambre, cuisinier, cocher, jocquey, ménage de portiers, soubrette, lectrice
et dame de compagnie, confesseur, intendant,
secrétaire, majordome, un officier pour le
trictrac, un ami du mari pour les besognes
de confiance, un moine élégant et parfumé
pour les missions délicates : la maison de la
comtesse était au grand complet.
Dès l'installation de Jeanne, rue ~euveSaint-t;illes, on )' avait vu apparaîlre une
personne qui, par une singulière rencontre,
s'appelait également Mme de la Motte: de son
nom de fille Marie-Josèphe-Françoise Waldburg
de Frohherg. Elle avait épousé l'administrateur du collège de la Flèche, Pierre du Pont
de la ~lotte. Celle dame avait été détenue à la
Bastille du 22 février au 2\J juin 17 82, d'où
elle avait été transférée à la Villette, chez un
nommé ~facé, qui tenait une de ces curieuses
pensions pour prisonniers par lettres de
cachet comme il y en eut plusieurs à Paris
'1~. )ll(e Colson, qui élail lrès fine cl intelligente. ne
fut Jamais dupe des manœu,·res de sa cousine. Aussi

lime tic la Motte _I~ disgrac)a-l-cllc en juin 1784. Elle
voulut alors se faire rrltg,eus,' et se retira dans un
rouvenl it \'ersailles, de là à l'abbaye tic Lonachamp •
mais dans le ccuranl de 1785 elle en sortit èl s~
maria. Il est question d'elle dans les mémoires manusc1·its du comte de la Motte conservés aux A,·c!âves
11alionales, F1 6354•/7277, p. 118, en ers termes :
« Mme _Dcstony, qui a~·ait demeuré quelques temps
citez mot avant son manage •.

�IDSTOR._1.11
avant et même pendant la Révolution. Elle
s'était évadée de chez )lacé peu de jours après.
L'histoire de cette autre dame de la Motte est
intéressante pour nous. Elle se disait, elle
aussi, honorée de la confiance de la reine,
montrait des lettres que Mme de Polignac
était censée lui écrire, parlait de la faveur
dont elle aurait joui auprès de la princesse de
Lamballe, usait d'~n cachet de la reine surpris sur la table du duc de Polignac, racontait
comment elle avait dP.sarmé, par son crédit
sur la souveraine, le ressentiment de la princesse de Guéméné contre une certaine dame
de ll.oquefeuille, et, mettant toute cette belle
influence à la disposition du plus oflrant,
soutirait aux gens des sommes importantes.
Nous la verrons sous peu collaboratrice de
Jeanne de Valois : mais celle-ci va marcher
sur ses traces avec une énergie et une audace
que Françoise Waldburg de Frohberg n'eût
pas soupçonnées 1 •
Cependant Jeanne, qui menait un train de
vie de plus en plus brillant, sentait de plus
en plus lourdement le poids de la misère.
Un sauf-conduit du ministre Amelot la mettait à l'abri des poursuites que voulaient exercer
contre elle des créanciers auxquels elle &lt;levait
une forte somme depuis deux ans 2 • &lt;( Alais,
comme elle l'écrit au contrôleur général quelques jours après•, cela ne la met pas à l'abri
de vendre ses meubles. n - « Je ferai des
esclandres, ajoute-t-elle, et je ne peux pas
faire autrement. Il faut que je vive et les
miens. &gt;&gt; Le 6 avril, une condamnation pour
dettes est prononcée par le prJvôt de Paris 4 •
Le Lerme de la Saint-Jean 1781~ ne peut être
acquitté que grâce à trois cents livres que le
père Loth est parvenu à emprunter 5 •
Jeanne écrivait le 16 mai li 83 à Lefèvre
d'Ormesson : &lt;, Vous me trouvez sans doute,
monsieur, très extravagante; mais je ne puis
m'empêcher de me plaindre puisque la plus
petite des gràces ne peut m'être accordée. Je
ne suis plus surprise s'il se fait tant de mal
et je puis encore dire que c'est la religion qui
m'a retenue de faire le mal r._ &gt;&gt;
XI\'

La peine du Cardinal de Rohan
Arrivant de son ambassade de Vienne,
le prince Louis de Rohan était porteur de
deux lettres, écrites par Marie-Thérèse, l'une
pour Louis XVf, l'autre pour llarie-Antoinette.
L'accueil du roi fut des plus réserl'és. Il
l'écouta quelques minutes et lui dit brusquement : « Je vous ferai bientôt savoir mes
volontés. » Quant à la reine, Rohan ne put
même pas obtenir d'elle une audience. Elle
lui emop demander la lellre que l'impératrice lui avait confiée. Le jeune prélat en
t. Dans la suite, pendant la périudc révolutionnaire,
Mme ,lu Pont la Motte fut arrêtée sur ordre ùu
Comité de Salut public date du 5 thermidor an li.
Sainl-.lusl lui-même avait rédigé la note suivante :
« La Duponl-Lamolle, embastillée pour intrigues de
Cour. Partie de son histoire se trou,·e dans celle de la
Bastille. La première intrigante de l'Europ1•, correspondant avec 11•1 ministres des com·s étrangères tian

'--------------------------------éprouva une peine profonde, encore plus qu'il
n'en fut irrité. Et il prit la résolution de faire
tout au monde pour adoucir peu à peu la
rigueur de sa souveraine.
L'enfant qu'il avait saluée et bénie à Strasbourg était devenue une femme d'une grâce
délicieuse, que la majesté du trtlne rehaussait
de son éclat. Rohan cherchait à gagner
l'amitié de ceux qui avaient occasion d'approcher la reine et pourraient effacer dans son
esprit les mauvaises impressions que le courrier de Vienne ne cessait d') faire pénétrer.
« Les inquiétudes que Votre Majesté me
témoigne dans sa très gracieuse lettre sur les
intrigues du prince de Rohan, écrit MercyArgenteau à Marie-Thérèse, en date du 16 juillet f 7i6, n'étaient pas sans fondement. Ce
coadjuteur, étant parfaitement raccommodé
arnc la princesse de Guéméné, en obtint que
celle-ci se chargerait de remettre une lettre à
la reine, dans laquelle le coadjuteur la suppliait de lui accorder une audience. Heureusement la lettre, sous un vernis de respect,
aYait un coin de morgue el de reproche qui
choqua. L'abbé de Vermont et moi fimes
notre possible pour décider Sa Majesté à déclarer nettement qu'elle n'avait pas d'audience
i1 donner au coadjuteur; mais la reine prit
un parti moins décisif, et, sur les instances
réitérées de la princesse de Guéméné, la reine,
sans accorder ni refuser, prétexta tantôt une
occupation, tantôt une promenade, de façon
qu'enfin le coadjuteur fut obligé de partir
pour Strasbourg sans avoir eu d'audience 7 • »
Quand, en 1777, la grande aumônerir, la
première charge en dignité de la cour de
France, devint vacante, Bohan, qui avait la
promesse de la succession, faillit ne pas être
nommé à cause de l'opposition très vive que
lui fit Marie-Antoinette stimulée par )[ercyArgenteau. Encore le roi ne donna-t-il son
agrément que sous la condition que Bohan
signerait un engagement de se démettre de
la charge au bout d'une année; mais, comme
le fait observer Mercy, les Roban-MarsanSoubise étaient d'une action trop puissante
pour r.e pas arrêter l'échéance d'un pareil
billet.
•Marie-Antoinette annonce la nouYelle (t sa
mère : « Je pense bien comme vous, ma
chère maman, sur le prince Louis, que je
crois de fort mauvais principe et très dangereux par ses intrigues, et s'il n'avait tenu qu'à
moi, il n'aurait pas de plar.e ici. Au reste
celle de grand aumônier ne lui donne aucun
rapport avec moi et il n'aura pas grande
parole du roi qu'il ne verra qu'à son lever
et à l'église 8 • »
&lt;( F.n vain, dit l'abbé George!, secrétaire
particulier du prince de llohan, le grand
aumônier écrivit-il à la reine jusqu'à trois
fois : ces lettres, il le sut à n'en pouvoir

douter, ne furent jamais lues. Elles ne furent
même pas ouvertes. En vain employa-t-il la
médiation des personnes à qui la reine donnait des marques particulières de bonté et
d'amitié, en vain eut-il recours à Joseph li,
frère de la reine, lors de son VO) age en
France, pour être autorisé à présenter son
apologie, les réponses annoncèrent une volonté
bien décidée à ne jamais se porter à aucune
voie de rapprochement et de réconciliation°. ,i
Peut-être cependant la reine eùt-elle laissé
ses rancunes s'assoupir, si Mercy, agent de
fürie-Thérèse, n'e1it été là, aux aguets, actif
à les réveiller. « 'fel que je connais le coadjuteur de Bohan, lui écrivait l'impératrice
d'Autriche, je le crois aussi capable de s'insinuer da05 l'esprit de ma fille qu'il a été
assez heureux pour se faire ici, à Vienne, de
nombreux partisans. &gt;&gt;
Triste et révoltant spectacle, que cette mère,
Marie-Thérèse, qui ne voit plus dans sa fille
qu'un instrument de sa politique. « Tout en
elle désormais, dit M. de Nolhac, sa beauté,
sa popularité, sa maternité, devra senir, à
l'heure nécesrnire, les intérêts de la politique
autrichienne. » Elle ose faire dire à sa fille,
dauphine de France, que l'.\utriche est sa
patrie. Et cette patrie, comment veut-elle
qu'elle la serve? En étant gracieuse pour la
Du Barry, pour la courtisane qui d4shonore
la cour, qui heurte en Marie-Antoinette la
pudeur de femme et la dignité d'épouse.
Marie-Antoinette répond que c'est plus fort
qu'elle, qu'elle ne peul; mais l'impératrice
insiste, elle veut, elle parle durement! sa
fille s'imagine-t-elle avoir à lui donner des
leçons de dignité et d'expérience? Mercy vient
à la rescousse. Marie-Antoinette, obligée de
céder, parle à la favorite avec un sourire, et
celle-ci, dans sa reconnaissance un peu brutale, ,eut aussitôt lui faire acheter par le roi,
en manière de récompense, une parure de
diamants.
Marie-Antoinette est devenue reine. Elle
aurait le devoir d'entrer en rapport avec le
cardinal de Rohan, son grand aumônier;
mais l'impératrice veille, avec ses dévoués
auxiliaires, le comte de ~fercy et l'abbé de
Yermond, et fait si bien qu'elle réussit à l'en
empècher.
Rohan en était au désespoir. Marie-Antoinette, gracieuse, vive, le fascinait. Et Rohan
était ambitieux. Ses débuts, les progrès
rapides de sa carrière, la situation prépondérante de sa famille, les dignités dont il était
revêtu découvraient devant lui les plus vastes
espoirs. Lrs 0atteurs, qui butinaient sur sa
fortune et ses dignités, le grisaient du souvenir de !lichelieu, de Mazarin, de Fleury, les
cardinaux qui avaient régné sur la L•'rance.
&lt;( li avait plus que le droit, il avait le deYoir,
lui disait-on, de parvenir à la direction de

l'ancien régime, admise chez le cardinal de . Rohan,
maitrc,sc de Fleury qui a élé prisonnier d'Etat à la
citadelle d'Arras. Elle avait, pour agcnlde ses intrigues.
l)ruzy, qu'o;llc a amené à Paris et qu'elle faisait déguiser. Lanlôl en ibhê, lanlôl en officier ». Arc/,, 11al.,

5. 1783, 16 mai.
4. A.rch. nal., F 7, 4145, B.
5. Déposition du P. Loth, H sept. 1785, À1'ch. 11a/.
6. Publiil par Chaix d'Est-Ange, p. 13.
7. Geffroy et d'Arneth, Il. 4i0-7t.
8. Recueil de M)I. de Beaucoart et de la Rocheterie,
T, 140.
9. George!, II, 19-20.

F'/ H37.

ll. Le sauf-conduit eslchtéd n 12 mai 1783. Arc/1.
11at., F7/4ib0.

L' Jl-,=i=A1~E

DU COZ.L1E~ - - ~

l'État. &gt;&gt; Le malheur fit que le prince Louis pureté qui n'eùt d'égale que celle des anges, derrière ce paravent, fermez les yeux et déen arriva à le croire. li dictait à son secrétaire, tles nerfs délicats, des yeux Liens; il fallait, sirez en vous-même la chose que vous soule baron de Planta , les projets qu'il devait en outre, que l'ange fût né sous la constel- haitez voir. Si vous ètes innocente, vous
réaliser quand il serait au ministère. C'étaient lation du Capricorne. Or, il se trouvait que verrez ce que vous désirez voir, ~i vous ne
des programmes de réformes politiques dont Mlle de la Tour remplissait toutes ces condi- l'êtes pas, vous ne verrez rien. &gt;l Mlle de la
l'exécution ferait le bonheur des Français 1 • tions. « La mèrc,dit Beugnot, faillit en mou- Tour se plaça derrière le paravent tandis que
Mais un obstacle se dressait entre le pou voir rir de joie et crut que les trésors de Memphis Cagliostro et le cardinal - qui se tenait à
et lui. Et quel obstacle! - la reine.
et de la grande ville de l'intérieur de l'Afrique côté de la cheminée - restaient au dehors.
Et c'est ainsi que, de plus en plus profon- allaient tomber sur sa famille, laquelle en
Cagliostro se mit à faire pendant quelque
dément, dans cet esprit où l'imagination avait prodigieusement besoin. &gt;&gt;
temps des signes magiques, puis, s'adressant
tenait une si grande place, dans ce cœur tout
L'illustre magicien crut utile de procéder à la jeune fille : c, Frappez un coup par terre
féminin o1t la raison n'avait pas accès, s'en- à des expériences préliminaires. II reçut la et dites si vous voyez quelque chos8? - Je
racina une idée fixe, se développa une obses- jeune fille dans son laboratoire, installé en ne vois rien, répondit Marie-Jeanne. - Eh
sion redoutable : regagner les bonnes grâces l'hôtel de Rohan, rue Vieille-du-Temple. bien, mademoiselle, dit Cao-liostro, vous
"
•
•
t&gt;
de la reine.
« Mademoiselle, lui dit-il, est-il vrai que n ' etes
pomt mnocente. &gt;&gt; Alors la demoiselle
« Je me représentais, ditlecomteBeugnot, vous soyez innocente? ,i Elle répondit avec piquée au vif répondit qu'elle voyait ce
ce malheureux cardinal de Bohan entre Ca- assurance : c, Oui, monsieur. - Eh bien, qu'elle désirait, et sortit du paraveut satisgliostro et Mme de la Molte 2 • &gt;&gt; Ceux-ci, l'un ajouta Cagliostro, je vais dans un instant faite &lt;l'a voir convaincu les grns de son
et l'autre, avaient dès
innocence.
le premier jour pénétré
Nous possédons un
son caractère bon et crétrès
précieux interrorra•
0
dule, d'une naïveté conto1re de Marie-Jeanne de
fiante, un caractère d'enla Tour, racontant plus
fant, et démêlé aussi
tard aux commissaires
l'ambition qui le rondu Parlement les cérégeait et qui, nonobstant
monies de Cagliostro.
tant de richesses et
C'est un document préd'honneurs, faisait le
cis, authentiqur, et
tourment de sa vie.
qui nous montre sous le
Cagliostro se charjour le plus curieux le
geait de parvenir au but
caractère du prince de
par ses cérémonies.
Rohan'.
Le corole de la l\fotte
La jeune fille raconte
avait une sœur, qui avait
11ue, s'étant rendue avec
épousé à Bar-sur-Aube
sa mère ;1 l'hôtel du carun ancien contrôleur du
dinal 5, t&lt; l'hôtel de Strasvingtième, Choppin de
bourg », elle y trouva
la Tour, homme d'esle cardinal et Cagliostro.
pri L, mais caustique et
On lui mit un petit tabrutal. Nous avons vu
blier blanc, sur lequel il
les jeunes gens trouver
y avait un crachat d'arasile chez les La Tour
gent, et, après lui avoir
quand Mme de Surmont
fait réciter des prières,
les eut chassés de sa
on la fit s'approcher
maison. Mmedela'l'our,
d'une table oit étaient
excédée des mauvaises
posés deux chandelles
plaisanteries de son maallumées et un grand
ri, l'avait 11uitté en celte
vase rempli d'eau claire.
année 1785 et était veCagliostro, derrière un
nue à Paris, avec sa fille
paravent, faisait des gesMarie-Jeanne, s'installer
tes avec une épée, inchez une tante, l\fme
voquait le grand Cofte,
Clausse, de la famille
les anges Raphaël et Mide l\f. de Surmont, qui
chaël. li demandait à
l'aYait reçue chez elle,
Mlle de la Tour si elle
rue du Sentier. Mariel'oyait la reine dans le
Jeanne était une petite
•
vase. Marie-Jeanne, qui
demoiselle de quinze ans
ne voyait rien, répondit
d'une beauté et d'une
qu'elle la voyait parfaiblancheur remarquatement et cela c, pour se
NICOLE L E&lt;..UAY, DITE BARONNE IJ°ÛLil'.I.
bles•. Or , Cagliostro,
débarrasser &gt;l, déclaraD'apres UII pastel &lt;'011/emporai11 . {Colleclio11 FRANTZ F u NCl(·llRE.'ffANO .)
pour ses opérations,
l-elle aux juges.
avait besoin d'une voyanCagliostrolui demanda
te, sujet plus difficile à lrournr qu'on n'ima- connaitre si vous l'êtes. l\ecommandez-vous ensuite si elle ne voyait pas des anges el de
gine, car il fallait plusieurs conditions : une à Dieu et, avec votre innocence, mettez-vous petits bonshommes qui voulaient l'embrasser,
1. Hétaux d.: Villette ùéclarc devant le ParlclllCllt qu'il a vu les mémoires él'ri ts de la main
d~ Planta. Uoss. Target, /Jil,/, v. de JJai·ù . ms. &lt;le la
~E~~

.

2. 1, 62.
::;. ' · 58-59.

?· Intcn·.

de )laric-Jcaunc de la Tour, âgée tic
quinze aus, 21 sept. 1785, Arc/,. 11al. , xi, B/1117.

La ,·é,·acité de celle· déposition csl d'ailleurs ronfirmi-c par les détails du ms. tic la Ili/A. na/. , Jolv cle
Fleury 2088, I'• :'i14-l5.
•
r,. Le 1 anil 178;i.

�111S TORJ.Jl
cl, comme elle répondit que non : « Mettezvous en colère, dit Cagliostro, frappez du pied,
appelez le grand Cofte, dites aux anges de venir
, ous embrasser! ,&gt; A quoi elle répondit qu'elle
les voyait et embrassait les petits bonshommes,
et cela, ajouta-t-elle, &lt;I pour se débarrasser ».
« Le cardinal, pendant ce temps-là, était en
prière et se prosternait et dit à la déposante,
en s'en allant, de ne rien dire, car cela lui
ferait du tort. l&gt;
Mlle de la Tour revint au palais du cardinal trois jours après 1 • On lui donna cc jourlà une· longue chemise blanche tissue d'argent, un &lt;I grand soleil » au milieu, ornée
sur les bords de crépine d'argent, et une
écharpe bleue : costume dessiné par Cagliostro. Vètue de cette chemisr, le grand soleil
llamboyant sur sa poitrine, et, ceinle de cette
écharpe, elle fut introduite dans la chambre
à coucher du cardinal, tout éclairée de bougies. Sur la table il y avait encore un vase
rempli d'eau transparente et, tout autour,
des étoiles, de petits bonshommes et des
signes qu'elle u'avait jamais vus. C'étaient
des hièroglyphes et des figurines représentant
Isis et le bœuf Apis . Cagliostro, ayant recommencé à faire de grands gestes avec son
épée, lui demanda si elle ne voyait pas dans
la carafe une Ît'mme blanche et si celle
femme ne ressemblait pas à la reine. MarieJeanne, qui ne voyait toujours rien, répondit qu'~llc l'apercevait.
« Il lui demanda ensuite si elle ne voyait pns
un vieux bonhomme vêtu de blanc, qui se
promenait dans le jardin, qui venait pour
l'embrasser; elle dit qu'elle le voyait, et que
c't&gt;tait pour se débarrass&lt;r. ll Elltl dut ensui le
répétrr ks invocations au gran~ Cofte et à
l'ange Gal,riel, pui~ Cagliostro l'averlil qu'elle
allait voir le cardinal à genoux, tenant en
main une labatière dans laquelle il y aurait
un petit écu, et, comme il recommençait
dms une agitation de plus en plus grande
ses gestes al'ec son épée, la jeune fille lui
dit qu'elle \'oyait effectivement le cardioal à
genoux tenant en main une tabatière dans
laquelle il y avait un petit écu. Alors le cardinal, très animé, dit que c'était cc incroyal1l&lt;',
extraordinaire », et il avait, obsef\ ê Mlle de
la Tour, &lt;c l'air pénétré de joie et de satisfaction l&gt;. &lt;1 Le cardinal s'était mis à genoux, il
pleurait et levait les mains au cieli. ,i &lt;c J'ai
été complètement aveuglé, dira plus lard le
prince de Rohan devant le Parlement, par le
désir immense que j'avais de regagner les
bonnes grâces de la reine 3• »

" - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - L' A'F'FJll~ë vu Co1.1..œ~ - - ,
tacle principal auquel se heurte l'histoire du
Collier, est l'invraisemblable crédulité qu'elle
exige de la part du cardinal~- Et voilà que
des textes précis, concordants, authentiques,
prouvent que le cardinal était incroyablement
crédule. Deux jours avant qu'il fût arrêté,
Cagliostro lui avait persuadé qu'il avait diné
avec Henri IV. &lt;c Cette anecdote, dit la
Gazette de Leyde, dont on peut garantir
l'authenticité, justifie toutes les imprudences
du cardinal•. l&gt; &lt;I Sa crédulité incroyable,
note le duc de Lévis, est réellement le nœud
de toute l'affaire et dispense de recourir aux
explications non moins incroyables qu'on n'a
pas manqué de suggérer 6 • » On dira que,
plus haut, nous avons présenté Rohan comme
un homme d'esprit. Dans son Garde du
Corps, Mayrr a prévu l'oujection, et cite le
Barbier de Séville: &lt;I Quand la jo!ie Suzanne
dit à Figaro que les gens d'esprit sont bêles,
elle a bien rairnn, 3uzanne. »

Tel était le cardinal de Bohan. Or, l'o!Js-

La comtesse de la Motte avait de son côté
dressé ses batteries. En avril 1784, elle commença de parler au cardinal, discrètement
d'abord, de ses relations avec la reine 7• Puis
elle donna des Mt ails que Rohan, tenu éloigné
ùe la Cour, ne pouvait contrôler. Elle accumulait les anecdoles avec son imagination
précise, vivante, cl qui, dans le courant
111ême de la conl'ersation, la servait avec tant
d'abondance el de rapidité.
« Quand j'épomai le comte de la Motte,
disait-clic, nous n'avions rien : 800 livres de
pension qui ru 'étaienl faites sur le Trésor. Et
il fallut vaincre l'opposition que faisait au
mariage la famille de mon mari, de 11ui la
mère crJignait que Hous lui tombassions à
thargP.
&lt;c Nous nous rendimes à Paris où, p;ir les
moyens dl! nos amis, Madame et Mme la comtesse d'Artois eurent la bonté de s'intéresser
à nous auprès des minislrts du roi. Les besoins
de l'l~tal et la multiplicité des affaires firent
traîner en longueur nos sollicitations et celles
de nos protecteurs, de sorte qu'après avoir
épuisé la bonté et la patience de nos amis,
sans avoir rien obtenu, on nous conseilla
d'essayer les bontés de la reine.
« Après bien des débats entre la crainte
et l'espérance je me déterminai à présenter
un placet à Sa M11jeslé; mais l'appareil de la
majesté et la hardiesse de l'action manquèrent
de me coùler la vie, car je tombai évanouie

aux pieds de la reine, qui en fut touchée et,
par un mouvement de bonté et d'humanité,
ordonna qu'on me portât sur un lit chez une
dame de la Cour.
cc Quand je fus revem~e de mon évanouissemr.nt la reine a eu la bonté de me voir, de
s'intéresser à mon sort en m'encourageant 11
Jui demander des grâces qui ne seraient pas,
disait-elle, dans le cas d'ê1 re refusées. »
Le cardinal, très confiant, ne doutait pas,
doutait d'autant moins que, peu à peu, elle
lui donnait les nouvelles les plus agréables.
Elle était reçue dans l'intimité de la reine,
disait-elle, qui n'avait plus de secrets pour
elle, qui lui confiait ses pensées, à elle, son
amie, sa cousine, nJle des Valois, pensées
dvnt le fond lui était à présent connu peulêtre mieux qu'au roi lui-même 8• Et elle pouvait affirmer que la reine revenait peu à peu
de ses impression~ premières, des mensonges
perfides que lui avait insinués le comte de
Mercy. des calomnies que lui apportait le
courrier de Vienne. La conduite du cardinal
de Rohan, si généreuse vis-à-vis du prince de
Guéméné, son neYeu, el d'autres traits de sa
bienfaisance monlrent, disait la reine, que le
grand aumônier a le cœur bon 9 • En mai,
Jeanne déclara au prince Louis que, pénétrée
de reconnaissance pour tant de bienfaits reçus
de lui, elle était résolue de consacrer désor
mais à lui être utile toute l'influence rlonl
elle disposait à la Cour, et, en mai, le 1isage
radieux, elle lui annonça que, sans doute, le
but ne tarderait pas d'ètre atteint 1°.
Elle alla plus loin. fienouvclant le procédé
qui avait si bien réussi, en 1777 ,à Mme Cahouet
de Villiers avec le f~rmier général Béranger,
elle persuada à Bohan r1ue la reine, en passan t, lui ferait un signe de tête où il verrait
clairement une marque de son intérêt. Rohan
fut aux aguets, et ce signe, &lt;I celle nuance ll,
comme il dira lui-même, il crut effectivement
l'apercevoir i1 plusieurs reprises 11 • Ce point
acquis, Mme dt! la Motte fit un pas de plus.
Elle se hasarda à mettre sous les yeux du
prince Louis des lellres sur papier blanc
vergé, bordé d'un liséré bleu clair, ayant au
coin les lis de France, que la reine écrivait à
sa cousine, la comtesse de Valois, et oit, de
temps à autre, passait le nom du gr,rnd
aumônier.
Le Père Loth déposera plus tard devaol les
commissaires du Parlement : &lt;! Je me rappelle qu'une fois, me pré,enlanl chez Mme de
la Molle pour lui parler, je ne pus entrer
parce qu'elle était, me dit-on, occupée avec
le sieur Villette. On ouvrit la porte peu après
et je vis auprès du lit de Mme de la ~lotte

t. Le 1 aVl'll 1785.
~- llibl. nat., ms. Joly de Fleury 2088, f• 51:i.
:;. George!, Il. 201.
.
.
4. \'oir li• Labori, le Procès d11 Collier, discours
prononcé à la conft'•rencc _des avocats le 2ü nov. ·1888,
tians la Gazelle des Tr1bu11au.r rlu \!6 no,·. t88~,
p. 2, col. 1.
5. Gazelle de Leyde, du 9 nov. 1i85.
6. Souvenirs et Pol'lrail, (181:'i), p. 154.
i. Notes de Rohan pour ~!• Target, Bibl. v. de
Paris, ms. de la réserve.
8. Au point de vue cle l'histoire qui fut imaginée
par ~lmc de la Molle, de ses rapports avec ~larieAntoinelle, la déposition faite par le Père Mac Dermot! ,

à Lon,lrcs, le 10 octobre Ii8:i, clcva11l i\l• Ouùourg-,
notaire public, est des plu, curieuses ( Arcli. des .lff'.
étra11g., Mém. el docu,u. France 1390, I'•• 1àl-25u).
Mac IJcrmoll rapporte cc que lui a conliè le comte
de la Molle, lc11ucl répèlatl les propos de sa fcmmf'.
On y YOil que, dès l'origine, dès 178~, Loule celle
histoire s'était fixée dans l'eipril clc Mme de la Molle
avec une précision élonuante. Elle n'osa la produire,
ni dans ses interrogatoires, ui devant le Parlement
assemblé, ni dans les mémoires qu'elle fit rédiger par
ses avocats. Le contrôle en étail trop faci le et, dès la
première objection, !"échafaudage se fùl écroulé. liais
plus lard, quand elle fut réfugiée à Londres, à l"époquc
où les calomnies commencêrcnt à se déverser 1m1H1-

némenl sur la reine. Jeanne de Valois mil son l,istoire au jour, clans son Mémoire justificatif, puis
clans la Vie de Jca11ne de Saint Rémy. Elle l'écri1·it
telle qu'elle l'avait conçue dès 178 11. telle qu'elle la
racontait au cardinal. El celle longue gestation, où
cha1fue trait en , inl à prendre dans son esprit la
r eltelé et le relief de l'idée fixe, explique la marche,
l'encliaînement qu'elle pan-inl à donner aux faits, et
qui, dans la suite, onl trompé lant cl'hisloricns.
9. Notes de Rohan pour l!• Targel. Bibl. v de Paris.
10. Notes de Rohan pour li• Target, ibid.
11. O&lt;iclaralion rérligée par le cardinal de Rohan à
la Bastille, pour Vergennes cl le maréchal de Castries.
le 20 août 1785.

XV

La faveur de la reine.

.,,. 222 """

une petite table de nuit sur laquelle étaient
p_osés une écritoire et du petit papier bordé de
vignettes bleues 1 • l&gt; Le fidèle Deschamps allait
acheter le p~pier à vignettes chez un parfumeur_ rue Samt-Anastase, et parfois chez un
papetier rue des francs-Bourgeois.
Mme de la Motte dit bientôt au cardinal :
&lt;c Mes instances ont eu leur effet. Je suis
autorisée par la reine à rous demander rotre
justification par écrit. l&gt; Jeanne avait un sou-

a commencé à écrire au cardinal des lettres
soi-disant de la reine, en mai 1781. Il écrivait sous la dictée de Mme de la Motte.
C'étaient, dira-t-il, des lellres 1c agréables». li
aYait d'abord dit c1 d'inclination », mais il se
reprit.
&lt;1 Je ne comprenais pas, déclarera Yillette,
ce que Mme de la Motte me faisait écrire;
mais je m'apercevais que, par ses écrits, elle
voulait tromper le cardinal et, par les réponses

YuE PERSPECTIVE l)U NOUVEAU PALAIS-ROYAL. -

Dessine et gravé

e1I

r;BS

rire enchanteur, une 1·oix qui persuadait; &lt;lu cardinal, je voyais qu'il avait l'ambition
Hohan écoutait, enchanté, persuadé. Rohan de se servir du crédit de Mme de la Molle
écrivit sa justification . Il y mit un soin infini. auprès de la reine, pour devenir premier
Le brouillon en fut fait et déchiré vingt fois. ministre!. »
Enfin il en donna le texte. Mme de la Motte
Ces lcllres furent assez nombreuses, mais
apporta quelques jours après une réponse sur toutes, celles qui étaient censées émaner de
papier de petit format, doré sur tranches. La la reine, aussi bien que les réponses du
reine y disait : &lt;! Je suis charmée de ne plus prince Louis, étaient brûlée, au fur et à
1·ous trouver coupable. Je ne puis encore vous mesure par Jeanne de Valois 3•
accorder l'audience que vous désirez. Quand
Ce fut aimi, observe l'abbé George!', que
les circonstances le permettront, je vous en les lettres et réponses se succédèrent. Cette
ferai prévenir. Soyez discret. l&gt; Et la com- correspondance, dont, malheureusement, on
tesse de la Motte engagea le cardinal à ré- n'a plus trouvé de vestige, était graduée et
pondre pour dire sa joie, sa gratitude.
. nuancée dans les prétendues fottres de Ia
Villette avouera devant le Parlement qu'il reine, de manière à faire croire au cardinal
I. Confrontation de Rohan au P. Luth, 16 mars l 78ll
A,•c/1, na/., Xi, B/H17. Oéclaration confirmée par le;
aveux ,te !\étaux de Villclle.
·

2. i'ioles rédigées pour la défense du cardinal clc
Rohan. Ooss. Target, Bibl. v. de Paris, ms. de la
réserve.

qu'il était parvenu à inspirer à celle princesse
!a pl~s intime confiance et le plus grand
mteret.
'
George! parle à celle date des conciliabules
entre Rohan, le baron de Planta, son homme
de confiance, Cagliostro cl le secrétaire particulier du cardinal, Ramond de Carbonnièrës.
Le baron Frédéric de Planta appartenait i1
une bonne famille des Grisons. li était protestant et avait servi avec distinction comme

fa,· N.

RANSONIŒTTE

capitaine dans les armées du roi de France
et dans celles du roi de Prusse. Le prince
Louis l'avait rencontré à Vienne, où Planla
lui avait rendu de grands services comme
« observateur des choses de la Cour et dtJ la
politique ll . Carbonnières était un jeune
homme très distingué, mais d'une imaoinalion exaltée et qui joua plus tard, co~mc
député de Paris, un ri\le marquant à la tribuoe cl dans les comités de l'Assemblée
législative. A ce petit conseil fut adjointe
Mme de la Motte. On lisait en grand secret, à
la lueur des chandelles, les billets à liséré
hie~. « _~Ime de la Uotte, remarque George),
les JOua1l tous. ll Cagliostro invoquait l'aa(\'e
de lumière et l'esprit des ténèbres. II proph~3. Déclaration cle Rétaux de lïllclle

'&gt;. Mémoires, II, 42.

·

�,,_______________________

111STO'RJA
tisait que celle heureuse correspondance allait
placer le prince au plus haut point de faveur,
que son influence dans l'État allait devenir
prépondérante et qu'il en userait pour la
pi:_opagation des bons principes, la gloire de
!'Etre suprème et le bonheur des Français.
Tant et si bien que Rohan ne douta plus du
désir que la reine arail de le recevoir pour lui
dire seule à seul ses sentiments d'affection et
d'estime, mais qu'à cause de Breteuil el de
sa faclion encore si puissante sur l'esprit du
roi, ce revirement devait être tenu caché
quelque temps encore. La première entrevue
aurait lieu secrètemenl, le soir, au fond d'une
allée solitaire du parc de Versailles, à quelque
distance du ch,Hcau.
Ce fut pour Rohan une aurore radieuse de
lumière cl de joie. Dans l'éloignement, la
reine était devenue pour lui une créature
surnaturelle, rayonnant dans la gloire royale
qu'elle rendait plus brillante encore par sa
gr.lcc et sa bonté. Et c'était la bonté qui la
rapprochait de lui. Elle savait à présent la
cause de ses dettes, de ces dettes tant reprochées, et se reprochait sans doute à elle-même
sa dureté, ce dédain froid et hautain dont
elle l'avait si longtemps meurtri. Elle allait
lui dire elle-mème sa r.entrée en faveur et
qu'elle savait à présent qui il était. Elle viendrait lui dire ce retour en gràccs, seule, dans
le silence de la nuit, en attendant le jour où
elle le proclamerait del'ant la France entière.
Rohan était accoudé à l'appui de la fenêtre
ouverte sur les jardins de l'hôtel Soubise. Le
soir s'obscurcissait. Ses idées devenaient incertaines. Il ne démêlait plus lui-même ses
sentiments. Ce n'était plus en lui qu'une
émotion de reconnaissance, de rcconnais~ance
pour la souveraine gracieuse el clémente, el
pour la jeune femme aussi, Jeanne de Valois,
qu'il avait assistée dans sa misère de quelques
deniers, comme une pauvresse, et qui, à
présent, de ses faibles mains, par un effet de
la Providence trop atLentive au peu qu'il avait
fait, le portait, lui, prince de l'Églisr, jusqu'auprès du tronc royal.
c1 J'ai toujours remarqué dira l'an
d'après un pamphlétaire, au cours d'un
libelle vendu sous le manteau, - dans le
génie de M. le Cardinal, une sorte d'élévation, de droiture et de pénétration, qui me
l'ont fait regarder comme un homme rare,
dont les qualités ne paraissent pas avec tout
leur avantage parce qu'il ne s'assujettit pas
assez pour les montrer dans un certain jour
et pour s'attirer l'estime qu'elles méritent.
C'est une pierre précieuse qui, polie selon des
lois moins ordinaires, rend un genre d'éclat
d'après lequel on n'est pas encore assez habitué d'en juger le prix 1• »

XVI
La baronne d'Oliva.

En juillet 178.1, le comte de la Molle re1. Leltre à l'occasion de la détention de S .•E.
Jl. le cardinal de lloha11 à la Bastille (s . 1., 178;;;,
p. 17.

enfant de quatre ans, un joli petit bonhomme
marquait dans les jardins du Palais-Royal le rendez-\'ous à cette époque de la jeunesse aux boucles brunes, qu'elle avait pris en
joyeuse et où la Motte, pour cause, se trou- affrction et que ses parents lui confiaient.
Nicole était en somme une bonne et gen~
vait souvent - une jolie personne qui venait
s'asseoir régulièrement à la même place, où tille créature, une de ces petites Parisiennes
elle se distrayait très gracieusement à jouer qui demandent peu à la vie, cueillent dans
avec un enfant. Elle avait de longs cheveux leur jeunesse les fruils de l'amour, heureuses
d'un blond cendré, souples et ondoyants, le de leur bea ulé et de leur tendresse, iusou:..
cou assez long, mais fin et gracieux, une ciantes et confiantes, à la fois naïves el rusées;
belle gorge et de grands yeux bleus d'une mais dont les ruses ne sont guère méchàntes.
expression claire et douce, un regard d'en- Marie-Antoinette la traitera avec mépris :
fant. Les lèvres, un peu avancées, étaient « Une barboteuse des rues », dira-t-ellc.
d'une couleur vive, avec une expression de Conservons-lui noire sympathie. En somme
volupté, à laquelle se mêlaient beaucoup de elle en était digne.
Le comte de la Motte est dès l'abord frappé
bonté el de tendresse!, Elle exerçait le joli
métier de modiste et s'appelait de son vrai des grâces de la jeune femme et, plus encore,
nom Marie-Nicole Leguay. Elle était née rue de sa ressemblance vraiment surprenante
Saint-Martin , le 1cr septembre 17 61 , de avec la reine. ll lie conversation. « li se préClaude Leguay, officier invalide, bourgeois de sente, dit Nicole Leguay, avec tous les témoiParis, et de sa femme, Marguerite David. gnages du respect el de l'honnêteté et me prie
« ~lon premier malheur, dira-t-elle dans la de lui permellre de Ycnir me voir et me faire
suite, fut de perdre trop tôt une mère tendre sa cour. Je ne pus prendre sur moi de lui
et vigilante, dont la présence et les soins refuser cette permission. )) Assurément.
Dans ses pamphlets, 11/olus, libelliste et
eussent éloigné de moi les dangers inséparables d'une jeunesse abandonnée à elle-même. » mauvaise langue, reproduit le récit fait par
Orpheline de père el de mère, Nicole avait été Nicole en le coupant de ses réllexions.
&lt;1 Un jour du mois de juillet, dit Nicole,
placée rue de la Grange-Batelière, chez un
certain Antoine Legros, qui prenait des en- après midi, j'étais assise au Palais-Royal.
fants en pension; mais elle y fut maltraitée .J'avais pour toute société l'enfant dont je
et son éducation entièrement négligée. La viens de parler. Je vois passer plusieurs fois
jeune fille fut contrainte de se sauver et se devant moi un grand jeune homme qui se
lrouva sur le pavé de Paris. Legros se garda promenait seul. li m'était inconnu. Il me
de lui faire connaitre sa famille. Il se garda fixe. Je m'aperçois même qu'à mesure qu'il
aussi de lui remellre une somme d'argent m'approche, il ralentit sa marche, comme
assez imporlante qu'avant de mourir Leguay pour me considérer à loisir. Une chaise étail
lui avait confiée pour son enfant. Legros était vacante à deux ou trois pieds &lt;le la mienne ....
- Un petit clin d'œil. .. , interrompt
mort à son tour, en février 178:i, et ses héritiers venaient de remettre à Nicole quatre Jlolas.
- li vint s'asseoir, poursuit Nicok.
mille livres. En réalité ils lui del'aient da- C'est l'ordinaire, observe Motus.
vantage; mais, faible à se défendre, elle avait
- Je passe rapidement, dit Nicole, sur ces
accepté celle lransaction 5 • Elle obtint son
rmancipation par sentence au Châtelet du premières circonstances dout un plus long
28 février 1783. On ne l'appelait plus Nicole délai! serait inutile.
- Très inutile, selon Motus. Le plus petit
Leguay. Dans le monde de la jeunesse dorée,
bourgeois
de Paris sail ce qu ïl en est.
elle n'était connue que sous un nom de
- li suffit de dire, continue Nicole, que
guerre, Mme de Signy, car, bonne fille, trop
bonne fille sans doute, elle ne savait rien re- nous nous rencontrâmes plusieurs jours de
fuser, mais absolument rien, à ceux - et ils suite au Palais-Royal.
- Bon! s'écrie .lllol11s, tout va au mieux.
étaient nombreux - que ses charmes rem- Je venais un soir de le quitter et de
plissaient d'admiration. Elle demeurait au
Petit hôtel tle Lambesc, rue du Jour, au coin retourner au logis, dit Nicole en terminant :
de la rue Montmartre, fréquentée assidûment il m'avait suivie. l)
llfolus conclut : « C'est l'usage• &gt;&gt;.
par un jeune gentilhomme, Jean-BaptisteLe
comte de la Motte se conforma à cet
Toussaint de Beausire, écuyer, fils d'un lieutenant au grenier à sel de Paris. Beausire usage d'une manière assidue. D'ailleurs sa
élail joli garçon, grand, bien fait, le teint femme, ne tardant pas à faire la connaissance
brun, un peu marqué de petite vérole 4. Après d'une personne aussi aimable, introduisit
avoir perdu, lui aussi, son père et sa mère, Nicole Leguay dans sou salon de la rue Neuveil dépensait gaiement le patrimoine assez Saint-Gilles, après lui avoir donné le nom de
baronne d'Oliva - l'anagramme du nom de
considérable dont il avait hérité.
Les après-midi, la jeune modiste allait Valois. Elle l'invite à diner, lui fait toutes
fréquemment passer deux ou trois heures sortes de politesses et mille el une cajoleries•.
dans les jardins du Palais-Royal, avec un Elle a bientôt gagné sa nouvelle amie à ses
'.t Sig,iulcm,•11l M la baronne d'Oliva .. ll'l'h. dl's
I)[ clorum .• Fra11cc l3!l!l, l• 230.
- Belle tl'Eticnvillc, Second ille1110Îl'e, dans sa Coll.
&lt;'?IIIJII,, Il, ~2; -:- On a te. por(rail de ~icole Leguay,
dtlc baronne cl Ol11a, ad v11•11111, pat· PUJO;, gravé pat·
Lcgra11d.
3. Arc/&lt;. 11at., \ , 5110.

A//'- i'lrn11q., llém.

i . .l,·c/1. d1·s ,1/f. elrall!J.,
France l3ll~. r• 230.

!\lérn. cl docum.,

:,. Suite des observalious de Jlotus sur le ,llti·
11wii·e de Mlle rf'Olfra; p. 21-22.
6. Analyse pour la demoiselle rf'0lil'a, d:ms la
&lt;:olledùm m111plèle, \l, 1~; sccim&lt;l .llt!111uÙ'e pour
llcUc cl' Elicnvillc, ibid., li, 4:,.

projets. Ce qu'elle lui demande n'est d'ailleurs
- Qu'est-ce donc que vous voulez qur. je
q_u '?ne ba~atelle, et &lt;1 vous ferez tant de plai- fasse?
s!r a la rerne, ma toute belle, qui a l'inten- La plus petite chose du monde. Vous
t!on de vous donner en retour quinze mille remettre~, un soir, dans une allée des jardins
livres el, en outre, un cadeau qui vaudra de Versa1lles, une rose et un billet à un arand
0
davantage encore.
seigneur qui vous baisera la main.
_i. Além. pour _la de1?1oiselle Leguay d'Olim, éd_
orig., p. 72 cl smv. : Second illémoire, p. 18.

2. lntcrr. du 8 mai 1786, publié par Campardon,
p. 391.

L' ArrA11(E
-

Du CoLLŒ1(

--...

Mais qu'importe à la reini,?

~ Mon cher cœur, il serait trop long de vous

ex phquer cela. Le comte viendra vous chercher
demain soir et vous mènera à Versailles 1 • &gt;&gt;
« Il ne m'a pas été difficile, dira Mme de
la Motte aux commissaires du Parlement, de
persuader à la fille d'Oliva de J·ouer ce rôle-là
'
parce qu' elie est fort bête 1 • »

(A suivre.)

FRANTZ

FUXCK-BRE:\'TANO.

SOUVENJRS DE LA LECTRICE DE LA REJNE HORTENSE
~

le départ de l'Empereur
Madame Mère fut la dernière personne de
la famille impériale qui vint prendre congé
de !'Empereur. Talma, qui, en habit de garde
national, s'était rendu à la Malmaison pour
s~lucr le gr?nd homme avant son départ,
nnt me v01r le lendemain et me raconla
combien il avait été touché de ce que l'Empereur l'avait reçu, quoique déjà l'ordre eût
été donné de ne plus laisser entrer personne;
que !'Empereur avait paru sem,ible à sa
visite et lui avait témoigné beaucoup d'intérêt :
« De quelle belle scène tragique ai-je été
témoin, mademoiselle Cochelel ! me disait
Talma avec celte âme de feu qu'on lui connaissait.
« Quel spectacle que cette séparation de
Madame Mère et de son Ols!
&lt;&lt; Elle n'arracha aucune marque de sensibilité à !'Empereur; mais qu'elle a fait naître
d'expression dans sa belle physionomie, dans
sa pose, et que de choses probablement dans
sa pensée!!! L'émotion de Madame Mère se
tit_jour par deux grosses larmes qui sillonna1ent ce beau visage à l'antique, et sa bouche
ne prononça que ces trois mots, en lui tendant la main au moment du départ :
&lt;1 Adieu, mon fils! »
&lt;t La réponse de !'Empereur fut aussi
laconique :
&lt;c Ma mère, adieu! »
« Puis ils s'embrassèrent. &gt;&gt;
C'est ainsi que se fit celle sépara.lion, qui
devait être éternelle!
Mais revenons à !'Empereur, qui se dirige~it rapidement sur Rochefort,. ayant avec
lm dans sa voiture le général Becker, comm~saire délégué par le gouvernement provisoire pour l'accompagoer jusqu'à son embarquement. A son arrivée à Rochefort
l'Empereur y rencontra son frère Joseph, qui

~tait prêt à s'embarquer pour se rendre aux
Etats-Unis sur un bâtiment de cette nation•
le trajet se fit heureusement, après avoi;
év(lé la croisière anglaise. Un capitaine danois, dont le navire était réputé fort bon
marcheur, et qui se trouvait en rade à La
Rochelle, offrit à !'Empereur de le transporter à New-York; il répondait sur sa tête
du succès_ ~e l'ent_r~prise, mais il y mettait
une c~nd1t1on ~peciale; c'était que !'Empereur s embarquat seul et se cachât dans une
armoire secrète .... L'Empereur refusa.
li y avait un moyen de soustraire !'Empereur aux Anglais : l'attachement que son
frère Jo_sep~ l_ui vouait était le garant que ce
moyen rnfailhLle n'aurait pas élé inutilement
proposé. Il aurait fallu que Joseph endossât
1~ red!ngote grise, qu'il se coiffàt du chapeau
h1stor1que, et, qu'entouré des fidèles de l'Emper.eur,, il se fit prendre pour lui par les Ani.(la1s. Certes, fa ressemblance du visage élait
frapp~nte, et ce n'était pas un pouce de plus
en taille que fo Roi avait sur son frère qui
eùt fait découvrir l'ingénieux stratagèm/ Les
Anglais,. se trouvant en possession de Joseph,
se seraient empressés de le conduire aux
bords de la Tamise : alors !'Empereur aurait
passé d'autant ~lus ~acilement en Amérique
que la llotte qui était en croisière se serait
éloignée.
J'ai souvent raisonné sur ce sujet arec la
Reiue Hortense, et nous sommes tombées
d'accord sur la réussite :
. «. Si l 'En_ipereur ou son frère y avait pensé,
d1sa1t-elle, il y aurait eu là une belle paae
pour _l'h!sto(re ~e Joseph; el, tel que je.Je
connais, il n aurait pas laissé échapper l'oi;casion d'un pareil dél'Ouement. 1&gt;
La Reine, avant le départ de !'Empereur
pour a!ler s'~mbar~uer, ne sachant pas quel
sorl lui serait réservé, l'avait prié avec insis-

tance d'accepter son beau collier de diam~nts, pensant avec raison qu'un objet de
prix, .en un I?0 me~t critique, lui sauverait
peut-et~e )a vie. L ~mpereur n'y avait pas
~onsenll d ~~ord; puis il avait fini par céder,
~ la cond111on que la Reine recevrait en
echan~e un papier contenant les délé&lt;rations
des b?1s qu'il avait réservés sur la liste"civile
et qui furent saisis par les Bourbons à leu;
~etour. Malgré sa légalité, cette dette n'a
Jamais été payée. Le collier fut donc cousu
dans _un ruban de soie noire, que !'Empereur
a touJours porté autour de lui.
, La Reine, ~p~ès cette dernière marque de
devouement a l Empereur, avait pris conaé
de lui. A peine fu l-elle de retour chez ell~
qu:un~ idée subite lui rappela tous les objet~
~m lm apfartenaient_ encore, et qui allaient
etre exposes à devenir la proie de l'ennemi
à la Malmaison :
., &lt;1 J.'ai là d~s tableaux magnifiques, que
J aura~s .Pu faire transporter à Paris; mais
poma1s-Je y penser, lorsqu'il s'aaissait
des
0
dangers de l'F.;mpereur? &gt;&gt;
.Le _salon de la Reine, à Paris, ne dé,emphssa1t pas; beaucoup de dames de sa société
la_ duc.hesse de ~icence, Mme Corbineau, s;
desola1ent du depart de Napoléon; l'armée
et le peuple demandaient à cor et à cris des
armes pour combattre et sauver la France.
&lt;1 Il est trop lard, disait la Reine d'un ton
calme et résigné; on a repoussé, on a méconnu !'Empereur, lui qui, jusqu'au dernier
moment, avait pensé qu'on finirait par comprendre la nécessité de le rappeler au commandement de l'armée qui lui était si dévouée, el qui certes se serait plutôt fait
h~che~ avec l~i ,sous les murs de Paris, que
d y laisser pcnetrer les alliés une seconde
fois. Ceux: q,ti l'ont éloigné auront de grands
reproches à se faire; maintenant tout est fini In
LOUISE

VI. -

HISTORIA, -

FASC

45.

.... 225 ....

COCHELET.

rS

�LE CHATEAU DE VINCENNES, -

D'apres la gravure de PERELLE (Cabinet des Estampes.)

ALEX, MINSTER
"'J&lt;&gt;

La mort de Mazarin
MAZARIN GOUVERNEUR DU DONJON, -

MOLIÈRE JOUE A VINCENNES

DEVANT LOUJS XIV,

LES DERNIERS JOURS DU CARDJNAL.

L'un des plus curieux et des plus émouvants souvenirs qu evoque le château de
Vincennes est, sans contredit, celui de Mazarin, qui y décéda en 1661, étant gouverneur
du Donjon.
L'histoire raconte qu'aux derniers jours de

''

sa longue carrière, déjà mortellement atteint
du mal qui devait le terrasser, Uazarin, quoique conscient de sa fin prochaine, donnait à
la Cour une hospitalité digne d'elle et présisidait lui-même à l'organisation des diverlissements du Roi. C'est ainsi qu'il manda Molière et sa troupe, et que celui-ci donna devant
la Cour la premiè-t"e représentation de Don
Gai·cie de Navarre, qu'il devait jouer, cette
année 1661, pour l'ouverture du Palais-Royal
mis à sa disposition par le Roi.
Mais le célèbre ministre, en homme qui
connaît l'humanité et qui avait expérimenté
les ,,icissitudes du sort et de l'impopularité,
ne bornait pas là, malgré le mal qui le rongeait,
son rôle et sa mission. Il ne voµlait pas lais-

ser à d'autres que lui-même le soin de pour- (JUe, si le Cardinal était dur pour les autres
voir à la sécurité de la Cour et à la sienne il savait l'être pour lui-même à une heure
propre.
où, cependant, les volontés les plus mâles sont
Indépendamment de la puissante artillerie parfois défaillantes. Les mémoires du temps
du Donjon, des nombreux mousquetaires et sont unanimes à le représenter C! bravant la
des pelotons de ses 300 gardes à pied, " por- mort», qu'il savait imminente, aussi soigneux
tant une petile mantiHe rouge à ses armes, du moindre détail de_sa toilette que des plus
relevées en broderies sur l'épaule », spéciale- grands intérêts de l'Etat, et témoignant haument chargés de la surveillance et de la sécu- tement son désir de mourir, sinon debout,
rité de ses hôtes, le Cardinal, craignant un du moins impavide.
coup de main, toujours possible, n'avait pas
Et cependant Mazarin avait montré plus
hésité à faire peupler les fossés du château d'une fois qu'il était 1oin d'être un héros,
par de nombreuses bêtes féroces : ours, ti- qu'il était homme, et comme tel, selon l'exgres, lions, panthères, etc., se gardant ainsi pression du poète, nullement étranger aux
de la trahison des hommes par la férocité faiblesses humaines : cc Nil humani a me alienative et aveugle des grands fames ....
num puto 1 &gt;&gt;
Inutile de dire qu'à cette rude époque nul
Loménie de Brienne dans ses mémoires,
ne se fùt avisé de meltre là un écriteau, qui paraissent éciitS 'avec sincérité, dépeint
d'ailleurs bien inutile pour les hôtes sangui- ainsi l'une des luttes les plus poignantes que
naires des fossés du cbàteau : &lt;! Soyez bons le Cardinal ait soutenues moralement, dans
pour les hommes 1 "
ses derni.ers jours, pour dominer sa nature
Nous devons toutefois à la vérité de dire craintive et avare.

�mSTO'J{l.R

------------------------~---------.

« Peu de jours, dit-il, après que Guénaud
eut annoncé au Cardinal sa fin prochaine, je
me promenais dans les appartements neufs
de son palais. J'étais dans la
petile galerie où l'on VO)ait une
tapisserie tout en laine, représentant Scipion, exécutée sur
les dessins de Jules Romain;
elle avait apparlenu au maréchal de Saint-André: le Cardinal n'en avait pas de plus
belle. Je l'entendis venir au
bruit que faisaient ses pan~
toufles qu'il trainait comme
un homme fort languissant

sais le contraire, me dit-i1, mais n'en parlons
plus. li laut mourir plutôt aujourd'hui que
demain.11 souhaite ma mort,je le sais bien! ... JJ

et qui sort d'une grande ma-

ladie. Je me cachai derrière
la tapisserie el je l'entendi!-

moribond que les courtisans venaient de voir
dans son lit si pâle et si délait el qui leur
apparaissait tout à coup tout frais, tout rajeuni avec toutes les apparences de la santé, ils regardaient
cela comme un songe, comme
une vision.Cependant, toujours
impitO}'ables, ils murmuraient
en Ire eux: « Fourbe il a vécu,
fourbe il a voulu mourir! lJ
Mais l'effort de volonté du
, ieillard moribond l'avait épuisé; aussi, à peine reporté sur
son lit, Mazarin faillit perdre
connaissance, ce qui fâcha fort
son dévoué valet de chambre
Bernoin.
Cependant, sentant venir sa
fin prochaine, Mazarin réclama
les secours spirituels deM.Claude Joly, curé de Saiot-Nicolasdes-Cbamps, qui devint plus
tard évêque d'Agen.
Madame de Motteülle nous
montre enfin le Cudinal à son
dernier jour, &lt;&lt; entouré de ses
domestiques,assi s dans sa chaise, en simarre couleur de feu,
des Estampes.
sa calotte sur la tête, la barbe
!aile, étaol propre et de bonne
mine comme un homme - qui veut brner
la mort». Après leur avoir demandé pardon
de ses moments de colère ou de rudesse envers
eux, le Cardinal, dans la soirée, revit son testament et signa encore des dépêches pour le
service du Roi. Par une ultime déférence
pour sa volonté, en effet, le Roi et la Reine
lui firent même encore demander ce qu'il
désirait qui lût fait après sa mort. « Ses paroles étaient autant d'oracles qui ordonnaient
de l'avenir .... l&gt;
Puis il entra dans une agonie qui fut ter•
rible, et il mourut deux heures après minuit. ...
Cependant Louis XIV avait déjà réuni son
Conseil des ministres, et pris en mains l'au•
torité !iu prème.
La mort du cardinal Mazarin ne désarma
pas ses ennemis. Nous terminerons en reproduisant ici trois épigrammes que la haine
inspira aux vieux frondeurs impénitents qui,
oublieux de la majesté de la mort, avaient
peut~ètre encore trop présent!: à l'esprit. .. les
fauves des fossés du Donjon.

qui disail : « li faut quitter
tout cela! l&gt; Il s'arrêtait à
chaque pas, car il était très
faible et se tenait tantôt d'un
côté, tantôt de l'autre, el, jetant les ieux ,ur l'objet qui
lui frappait la vue, il disait du
profond de son cœur : « Il
faut quitter tout cela 1 " El se
retournant il ajoulait. C! Et TOl!BEAU DU CARDINAL MAZARIX, - D'après une gravure du Cabinel
encore cela I Que j'ai eu de
peine à acquérir ces choses !
Puis-je les abandonner sans regret 7 Je ne Je compris qui! roulait parler du Roi dont
les verrai plus où je vais 1. .. » J'entendis ces la capacité, qu'il connaissait, lui donnait de
paroles très distinctement. Elles me touchè- la jalou.sie. l&gt;
Par ces lignes, on peut juger de la lutte
rent peul-être plus qu'il n'en était louché
terrible qu'instinctivement cet homme énerlui-mêmr .. ..
« Je tis un grand soupir que je ne pus re- gique devait soutenir en son for intérieur
tenir el il m'enlcndit. « Qui est là, dit-il, contre la mort.
Mais. sans aucun doute, sa longue maitrise
qui est là? - C'est moi, monseigneur,_ qui
attendais le moment de parler à Votre Emi- de lui-même, qualité qui caractérise les
nence d'une leltre fort importante que je hommes forts ; son habitude de celer ses
viens de recevoir. - Approchez, approchez, pensées ou ses émotions sous un air impasme dit-il d'un ton fort dolent i donnez-moi la sible; la qualité royale de ses hôtes, appelés
main, je suis bien faible, je n'en puis plus. ll sous peu à assister à son dernier geste et à
Je lui présentai le bras, il s'appuya dessus. son dernier soupir: toutes ces considérations
Alors, revenant i1 sa pensée: n \'oyez, mon le tinrent, malgré la faiblesse de la nature, à
ami, cc beau tahleau du Corrège, et encore la hauteur de son héroïque attitude dans la
cette J'én11s du Titien et cet ine;ompara- souffrance et devant le trépas.
Écoutons encore Loménie de Brienne :
hlc Déluge d"Antoine Carrache, car je sais
« Le Cardinal donc, peu de jours aYaot sa
que ,·ous aimez les tableaux et que vous vous
y connaissrz très bien. Ah! mon pauvre ami, mort, se fit faire la barbe et relever la mousil faut quitter tout cela! Adieu, chers la- tache au fer; on lui mit du rouge aux joues
bleaux, que j'ai tant aimés et qui m'ont tant et sur leslè,·res ,el on le farda si bien a,·cc de
la céruse et du blanc d'Espagne qu'il n'avait
coûté .... n
Je lui répondis: « Ah I vous êles moins peut-être été de sa vie ni si blanc, ni si ver- - Enfin le Càrdinal • terminé son sort :
Français,que dirons-nous de rc grand personnage?
mal que vous ne pensez. Bon courage, mon- meil. Montant alors dans sa chaise à porteurs
Il a fait la paix; il est morl !
seigneur, personne ne désire plus votre mort. qui était ouverte par dovant, il alla faire en
JI ne pouva1l 1 pour nous, rien faire davanlage.
- Est-il vrai? Ab! vous ne savez pas tout. ce bel équipage un tour de jardin, pour enn'ai jamais pu mir Jules sain ni malade;
terrer, comme il le disait lui-mème, « la - Je
Quelqu'un la dé~ire! »
J'ai reçu mainte rebuffade
1
SJnagogue avec honneur )&gt;. A la vue de cc
o: Cela ne peut être, 1uonseigneur ! - Je
Dans sa salle cl sur le degré ;
1.

L:n ~oir que le commandeur de Louvrl' tenait le

jeu du Cardinal cl qu'il s'empressait, après avoir fait
un beau coup, de l'annoncer à llazarin, celui-ci lui
répondit en souriant : , Commandeur, je perds beaucoup plus dans mon liL que. je ne gagne et ne pe.ux
gagner à la !able où. vous tenez mon jl'u. ~ - e Bon,

bon, lui répondit !.ouvré, ne fa'.1l-il pas enterr~r la
syaagogue a,·ec honneur~ , - « Oui, ,·iposta leCard_1~al.
a,·cc beaucoup d cxpr, mon cl de calme d~ns la. '?11;
oui mais cc sera ,·o'.ls autres, mes amis, qui I entcr;crez, cl je paierai les frais de la pompe funèbre! 11

~lais enfin je l'ai ,·u sur son lil de parade ....
Et je l'ai m forl à mon gré.

Enfin celle épilaplie:
Ci-gît ]'Éminence Deuxiéme :
Dieu nous garde de la TroisiCme l

Ai.Ex. ~llNSTER.

BELLES DU VIEUX TEMPS
djo

Mademoiselle de Charolais
Si Mlle de Clermont apparaît à nos yeux
comme l'image de la tendresse et de la constance, Mlle de Charolais, sa sœur, personnifie
au contraire 1a société galanle de la Régence
et du règne de Louis XV, période voluptueuse
et charmante qui devrait nous éloigner par ses
défauts mais qui pourtant, presque malgré
nous, nous retient par ses charmes.
Née à Chantilly, le 25 juin 1695, elle était
l'ainée de ces quatre sœurs qui de\'aient embellir Chantilly et Versailles et les égayer, en
mèmc temps, par leurs piquantes intrigues
et leurs prouesses amoureuses.
C'était à l'époque où la marquise de Prie
régnait sur le cœur de son frère le duc de
Bourbon, alors ministre tout puissant, qu'elle
avait fait ses débuts à la cour, et si elle n'imita
pas les excès de la duchesse de Berry, Ioule
sa vie, néanmoins, ses mœurs se ressentirent
des dangereux exemples qu'elle avait em
autour d'elle. Connue d'abord sous le nom de
Mlle de la Roche-sur-Yon, elle porla jusqu'en
t 750 celui de « Mademoiselle», titre attaché
à la première princesse du sang avant son
mariage. Elle avait montré dès l'enfance un
caractère altier, ,·iolent et fantasque, et avec
les années, son indépendance d'allures n'avait
fait que s'accentuer. Ses immenses revenus
lui permettaient de dépenser sans compter,
et habituée à voir réaliser à l'instant tous ses
caprices, à satisfaire sans exception toutes ses
fantaisies, e1le n'essaya même pas decommander à ses instincts lorsqu'elle se trouva à vingt
aos libre et indépendanle.
Ardenle et passionnée, elle avouai! ellemème avec un cynisme presque naïf qu'elle
ne pouvait s'arranger de l'existence de tout le
monde et qu'il lui répugnait de vivre comme
une bourgeoise.
Sans êlre méchante elle avait l'esprit caus•
tique et le verbe tranchant, aussi s'était-e11e
attiré le courroux du duc de Bourbon qu'elle
prenait un malin plaisir à inquiéter sur la
fidélité problématique de lime de Prie. M. le
Doc n'avait pas manqué de s'en ouvrir à sa
~~tresse et celle dernière, outrée de pareilles
1~smuations, n'avait pas eu de peine à desservir la jeune princesse dans l'esprit de son
frère. Celle-ci, pour se venger de la froideur
qui lui était témoignée, se tourna du côté du
roi et se mit à fréquenter assidûment sa sociélé habiluelle.
So1.1Rn:s. - Jlistoire du Xl'J/Je sircte, par lf. de
l;acretelle, 1808. -Jour11a/ et Mémoiri:s du marquis
li Arge11~011, publiés par M. Ratherr, (808. -Journal
de8arbte1·. -

Jllémotres du duc

de

/h"cltelitu 1 I 792.

Louis XV, alors dans tout le charme de
l'at.lolescence, pouvait passer pour le gentilhomme le plus beau el le plus séduisant de
son royaume. Nulle conquête ne pouvait être
plus flatteuse, et il est probable que Mlle de
Charolais ne négligea rien pour lui plaire.
Ambitieuse el dépourvue de scrupules, elle
n'eùt pas rougi de devenir sa maitresse, etsi
elle n'atteignit pas le but qu'elle s'était proposé, c·est que le roi encore timide trompa
son espoir par une retenue dont il n'osait
pas s'écarter.
Yais les attraits de la reine de devaient pas
le releoir longtemps. Le maréchal de Richelieu raconte dans ses mémoires qu'au mois
de janvier t 752, à la fin d'un souper où l'on
s'était égayé un peu plus que d'ordinaire,
Louis XV but à la santé de « sa maîlresse inconnue )) , puis après avoir brisé son nrre il
invita ses hôtes à en faire autant.
Il leur proposa alors de deviner « le nom
de celle inconnue et de déclarer à la compagnie quelle dame pouvait lui plaire». Le repas
comptait vingt-quatre convives ; lorsqu'on

MADE:\IOISELLE DE CHAROLAIS . -

D'apres

BOUCHER.

recueillit les YOix, Mlle de Charolais avait
obtenu sept suffrages, Mme de Lauraguais en
avait eu dix, et les septautres s'étaient répartis
sur quelques femmes de la cour.
Aucune de ces prévisions n'était juste ; ce
.. 229 ..

fut à Julie de Nesle, mariée à son cousin le
comte de Mailly, qu'allèrent les préférences
royales, et sans se montrer jalouse de ces
lauriers qu'elle n'avait pas su cueillir pour
elle-même, !lademoiselle devint la confidente
habituelle de leurs amours.
Le chùteau de !ladrid dont elle avait fait sa
résidence favorite se trouvait tout près de la
Muette où le roi allait souvent passer plusieurs
jours, et la complaisante chàtelaine se faisait
un plaisir d'héberger che:t elle la comtesse de
Mailly. De là, rien de plus commode pour la
favorite que d'aller, en traversant le bois de
Boulogne, retrouver le galant monarque.
Pendant quelque temps l'intrigue demeura
secrète mais on remarqua bientàt que chaque
matin, pendant les séjours du roi à la Muette,
les allées fermées par des clôlures vertes portaient des traces de roues encore fraiches sur
le parcours compris entre 11::s deux châteaux.
Aucun doute n'était possible : les barrières
a,,aient été ouvertes, une calèche avait passé
là pendant la nuit ; la nouvelle ne tarda pas
à s'en répandre, el il ne lut pas difficile de
s'en expliquer le pourquoi ....
MademoiseUe s'était faite la compagne assidue de Mme de !lailly et élait devenue son inséparable. lorsque le roi venait chasser dans le
bois de Boulogne, c'était elle l'organisatrice
des divertissements et des fètes, et le temps
passait joyeusement. Le diner avait lieu à Madrid et le souper à la Muelte, puis, dans
l'après-midi, on allait goûter chez la maréchale d'Estrées, Cl dans la petite maison appelée Bagatelle" qu'elle possédait au milieu du
bois.
A cette intimité de chaque jour, la princesse
lrouvait son compte ; elle poussait Mme de
!lailli à profiler de son règne pour en tirer le
meilleur parti et s'assurer le plus possible de
profits et de richesses. Sonascendantd'ailleurs
croissait peu à peu sur le roi comme sur sa
maitresse, car la hardiesse et la volonté subjuguent les esprits timid~s lorsqu'ils se sont
ouverts à quelque ascendant. Assurée de
l'indulgence du jeune souverain,qu'elle amusait par ses saillies et par ses boutades, elle
donnait libre cours à ses folies, sans cesse
renouvelées, et l'amenait à sourire de ses
folles équipées.
Tantôt on la voyait, passionnée pour la
chasse, parcourir sans relâche ses forêts en
tous sens au milieu d'une meute hurlante,
forçant le gibier ou les bêles sauvages sans
trêve ni merci ! Son costume d'amazone était

�.MJIDEMOISELU
. - - 111ST0'/{1.ll
rouge pour courre le loup, bleu pour le cerf
et vert pour le daim et le saaglier !
Tantôt elle se faisait architecte, élevant au

mêlée encore à des divertissements et des
fètes, mais le crédit dont elle avait joui était
perdu pour toujours. Cefuten 1740, espérant

Clich~ Giraudon.

VUE DU CHATEAU DE MADRID, DANS LE BOIS OF, BOULOGNE.

Gravure dt N~;E, d'après le CHEVALIER DE L"ESPINASSE,

Ces vers montrent suffisamment que la
liberté d'allures de la princesse ne lui ayait
pas conservé une réputation sans tache; on
allait jusqu'à prétendre que !"arrondissement
~~ cette même ceinlure la contraignit plusieurs
101s à aller à Bagatelle faire de lon•ues et
mystérieuses retraites pour y cacher ~ fruit
indiscret de ses amours.
J'ai rappelé dans une étude précédente sur
Mlle de Clermont le jeu de mots qu'avaient
su_ggéré ses liaisons avec llichelieu, le comte
de Melun et le chevalier de Bavière . Dès t 721,
au moment de sa première intrigue, on avait
raconté qu'à Chantilly M. le Due avait profité
d'une chasse pour entrainer le duc de Richelieu dans un coin écarté du bois et lui demander raison de ses assiduités près de sa
sœur .. Celui-ci, après avoir invoqué Ja qualilé
~e pr1_n~ du sang de son adversaire, qui lui
mlerd1sa1t de se mesurer avec lui, avait dù
céder à ses menaces, mettre l'épée à la main
et engager un combat meurtrier dont le duc
de Bourbon, grièvemeni blessé, avait failli
être la Yictime.
Sa liaison avec le comte de Coiany 2 n'avait
pas causé moins de scandale. U~e chanson
la~euse sur_ les plus secrets appas de Mademoiselle avait couru tout Paris après un souper à Madrid où le jeune Nivernais s'était
trouvé témoin inattendu de ses sinuuliers
ou?lis des convenances. « Deux mille\ qui
Coigny succède .. . ", disait un des couplets
de cette outrageante chanson.
La ~n du comte de Coigny fut mystérieuse
et tragique. On le trouva un beau matin au
fond d'un fossé sous sa voiture versée, avec
la gorge ouverte.
Après avoir soupé chez Mademoiselle il
avait voulu, au cours de l'hiver et par ~ne

gré de son caprice les constructions les plus rentrer en gràce, qu'elle envoya au roi et à
coûteuses et les palais les plus luxueux.
Mme de Mailly son portrait en cordelier peint
. ltf. le_ ~uc, son frèr~, était depuis longtemps par Boucher sur une tabatière. Celle curieuse
d1s;gracie; Mme de Prie, en e1.1l lan"uissait à peinture est restée célèbre : enveloppée de
Courbépine, el le pomoir de Mddem~iselle ne grâce et d'abandon, elle est, par un piquant
faisait que s'accroitre et s'affermir · maloré contraste, Yêtue d'une robe de bure, d'une
le dérèglement de ses mœurs, elle av~it coupe monacale, les reins ceints d'une corde
l'oreille du cardinal de Fleury dont elle forti- grossière ; ses yeux noirs pétillent de malice
fiait le parti et, ~ Fo1_1taineb1eau, son appar• dans son visage éblouissant de jeunesse et de
tement commumqua1t avec celui du vieux fraicheur, et sa bouche s'entr'ouvre en un
ministre par un escalier dérobé. Elle y mon- sourire voluptueux empreint d'une grâce mutait deux ou !rois fois le jour et y demeurait
longtemps, discutant avec lui .rnr les affaires
les pl~s importantes.
finit pars 1eITrayerde
cette mOuence grandissante, et l'on craiunit
qu'à la mort du cardinal elle n'en arrivât à
gouverner le royaume, tant son ascendant sur
le roi avait augmenté. Pourtant celui-ci subissait son influence plus par l'habitude qu'il
avait de ~a p_résence. que par raffection qu'il
lm portait; il connaissait ses défauts, et s'il
appréciait son esprit, il haïssait ledérèglement
de ses habitudes et le décousu de ses façons.
O,n n'eut_ donc pas grand"peine à !"éloigner
d elle ; 1] suffit de la séparer peu à peu de
Mme de Mailly en suscitant entre elles des di•cussions et des brouilles. Une impruden~e
acheva de ruiner son crédit : elle avait émis
la prétention de faire nommer sous-secrétaire
d'État !!gr de Vauréal arcbevèquede Rennes'.
Le prélat, si l'on en eroit le journal de Barbier, était fort a~ant dans ses bonnes grâces,
et, devant les eugences de Mademoiselle le
cardinal de Fltury jeta les hauts cris. Mg; de
Vauréal fut avisé de. rentrer dans son diocèse
Vl'E ou PAVILLON DE BAGATELLEl DU COTÉ DE L'ENTRtE. - D'apris lt tableau de L. BELLENGER·
et la princesse se vit rayer de la liste des soupers. c·est en vain qu'elle voulut s'appuyer tine. Tout le monde connait le quatrain que nuit glaciale, se faire reconduire à Versailles
sur la comtesse de Toulouse dont la faveur ce délicieux portrait inspira à Voltaire :
où il devait à la première heure chasser le
s'annonçait comme brillante ; elle se trouva
Frère ange de Charolais

?n

~, Louis-Guy de Vauréal , archevêque de Rennes,
qm fut plus tard ambassadeur en Espagne.

Dis-moi par quelle avcniure
Le cordon de Saint-François
A Venus sert de ceinture.

'l. Jcan-Aatoine, comte de Coigny né en 1702,
cordon hleu, colonel-général des drag'ons el lieutenant-général.

lendemain avec le roi. La neige tombait à
gros flocons, le postillon, à demi gelé, se déclarait aveuglé par la tourmente. Coigny ne
voulut rien entendre : « Vous avez toujours
peur, vous autres, répondit-il avec insouciance, rentrons et marchons bon train. )&gt;
Vis-à-vis le village d'Auteuil, le cocher qui
ne vo1 ail plus sa route culbuta dans un ravin;
Coigny avec sa tête cassa une glace de la berline et des fragments de verre lui entrèrent
si profondément dans la gorge qu'il succomba
en quelques instants. Tel fut le récit que
rapportèrent les gazettes, mais on ne se fit
pas faute de prétendre que c'est dans un duel
auquel Mlle de Charolais n'était pas étrangère
que Coigny amit trouvé la mort.
Quoi qu'il en soit, la Princesse témoigna
d'un grand chagrin, mais chercha pourtant
bientôt par une aulre intrigue à faire diversion à sa douleur.
Ce fut le prince de Dombes qui la consola.
C'était le deuxième fils de la duchesse du
Maine, et Jeurs amours furent si publiques
qu'on prétendit qu"ils étaient unis par un
mariage morganatique .
Il est curieux de remarquer que, sur ces
quatre sœurs, il en est trois qui passèrent à
tort ou à raison pour s'être engagées secrètement dans les liens du mariage. Nous avons
vu que Mlle de Clermont avait épousé le dur,
de Melun, Mlle de Charolais passa pour avoir
été unie au prince de Dombes et )Ille de Sens
devint, dit-on, la femme du comte de Langeron.
Seule, la fière Mlle de Vermandois ne
donna jamais prise à la critique. Élevée dès
son enfance dans un couvent loin de Versailles, elle avait été préservée des séductions
de la Cour, et à un esprit cultivé elle joignait
un caractère élevé et loyal. De toutes les princesses de l'Europe qui pouvaient prétendre à
monter sur le trône de France, elle était celle
qui l'emportait en beauté sur toutes ses
rivales. Il. le Duc avait jeté les yeux sur elle
pour la faire épouser au roi ; mais ce fut,
dit-on, !!me de Prie qui vint mettre obstacle
à ces séduisantes perspectives. Désireuse de
voir de près sa future souveraine, elle se
présenta à elle sous un nom supposé et lui

fit pari de la brillante destinée qui lui était
réservée. La jeune fille, habituée à se maitriser, ne témoigna ni joie ni surprise; mais
lorsque la favorite eut prononcé le nom de
Mme de Prie, elle s'exprima sur le compte
de la maîtresse de son frère en termes qui

1

,,

1
1
1

MADAME DE MAILLY.

ne pouvaient laisser de doutes sur l'horreur
qu'elle lui inspirait. Lorsqu"elle lui eut déclaré avec une calme assurance que son premier devoir serait de la faire expulser de la
Cour, la mar11uise de Prie ne contint plus sa
colère : c&lt; Vous ne serez jamais reine! » lui
dit-elle en s'éloignant, et ce fut, en effet,
quelques mois plus tard, Uarie Leczinska, au
lieu de!llle de Vermandois, qui devint l'épouse
de Louis XV.
On raconte que la jeune princesse refusa
de paraitre devant la reine qui lui avait
été préférée, et elle mourut, trois ans
après le mariage, abbesse de Beaumont-lesTours.
Mlle de Charolais eut une fin moins édiliantè, bien que ses dernières années aient
été exemptes de scandales.
1. Louise-}larie-Bathilde d'Orléans, née le 10 juillet 1750, qui fut la mêre du duc d'Enghien.

DE C1t.J11(0LJITS

La naissance de la fille du duc de Chartres'
lui arnit lait perdre son titre de « Mademoiselle "• et Bagatelle, qu'elle avait acquis de
la maréchale d"Estrées, était devenue son séjour de prédilection.
Elle le préférait à son magnifique hôtel de
la rue de Grenelle-Saint-Germain et au grand
château de Madrid qui lui semblait démodé.
Du petit ch.Heau dont elle avait pourtant traeé
jadis tous les plans et dessiné elle-même les
parterres, elle s'était lassée à son tour, et
elle ne se plaisait plus que dans cette délicieuse retraite que le comte d'Artois devait
transformer quelques années plus tard. Au
cœur même du bois de Boulogne, à deux pas
de Paris, voisine à la fois de Versailles, de la
Muette et de Marly où elle faisait de fréquentes apparitions, elle se plaisait là plus
que partout ailleurs, entourée d'un cercle
nombreux, menant un train royal, et lancée
dans un tourbillon incessant de plaisirs et de
fètes. Le couvent de Longchamp se trouvait
tout proche, et dans la célèbre abbaye dont
la règle n'avait rien d'austère elle séjournait
parfois pendant plusieurs jours.
Lorsqu'elle s'éteignit à soixante-trois ans,
elle avait, quatre jours avant, fait son testament qu'on peut lire aux Archives; elle instituait pour son hérilier son neveu le comte
de la Marche, prince de Bourbon-Conti, mari
de la duchesse de Modène, âgé de vingtquatre ans. Elle n'avait oublié personne
autour d'elle, à tous elle laissait un souvenir.
Plus fidèle en amitié que constante en amour,
elle avait su se faire des amies qu'elle s'était
attachées par la reconnaissance, car dans ses
prodigalités elle se montrait charitable. Au
cours de ses changeantes passions, son humeur
s'était assagie el son existence était devenue
moins brU}'anle. Sa jeunesse s'était évanouie,
sa beauté avait disparu, mais il lui était resté
le charme d'une intelligence aiguisée el une
gaieté naturelle inaltérable.
Aussi la postérité s'est montrée indulgente
pour ses faiblesses. Elle a voulu oublier le
scandale de ses aventures trop retenth,santes
pour ne se rappeler que ses qualités génJreuses, le charme de son esprit et de sa gràce,
el ses triomphants succès.
VICOMTE DE

L'Escurial
·*
Je partis de Madrid pour me rendre à la
cour, et je fus coucher à l'Escurial avec les
comtes de Lorges et de Céreste, mon second
fils, l'abbé de Saint-Simon et son frère. Pecquet et deux principaux des officiers des
troupes du roi, qui demeurèrent avec moi
tant que je lus en Espagne. Outre les ordres
du roi d'Espagne et les lettres du marquis de
Grimaldo, je fus aussi muni de celles du

nonce pour le prieur de l'Escurial, qui en est
en méme temps gouverneur, pour me faire
voir les merveilles de ce superbe et prodigieux
monastère, et m'ouvrir tout ce que je voulais
y visiter, car j'avais été bien averti que, sans
la recommandation du nonce, celles du roi et
de son ministre, ni mon caractère ne m'y
auraient pas beaucoup servi. Encore verra-t-on
que je ne laissai pas d'éprouver la rusticité
et la superstition de ces grossiers hiéronymites.
Ce sont des moines blancs et noirs, dont
l'habit ressemble à celui des célestins, fort
oisifs, ignorants, sans aucune austérité, qui,
pour le nombre des monastères dont aucun

REISET.

n'est abha)'e, et pour les richesses, sont à
peu près en Espagne ce que sont les béoédictins en France, el sont comme eux en congrégation. Us élisent aussi comme eux leurs
supérieurs généraux et particuliers, exœpté
le prieur de l'Escurial, qui est à la nomination du roi, qui l'y laisse tant et si peu qu'il
lui plait, et qui est à proportion bien mieux
logé à l'Escurial que Sa Majesté Catholique..
C'est un prodige de bâtiments, de structure,
de toute espèce de magnificence, que cette
maison, et que l'amas immense de richesses
qu'elle renferm~ en tableaux, en ornements,
en vases de toute espèce, en pierreries semées
partout, dont je n'entreprendrai pas la des-

�1nST0~1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - criptwn, qui n'est point de mon sujet; il et où il mourut. Il entendait les offices par
li,·res qu'on l destine, ceux-!~ le sont aux cersuffira de dire qn'un curieux connaisseur rn
ces fenètres. Je \'Oulus voir cet appartement cueils qui y sont rangés les uns auprès des
toutes ces différentes beautés s'y appliqnerait
où on entrait par derrière. Je fus refusé.
plus de trois mois sans relâche et n'aurait J'eus beau insister sur les ordres du roi et autres, la tète à la muraille, les pieds au
pas eocore tout examiné. La forme de gril a du nonce de me faire ,·air tout ce que je ,·ou- bord des ta~seaux, qui portent l'inscription
réglé toute l'ordonnance de ce somptueux drais, je disputai en vain. Ils me dirent que du nom de la personne qui est dedans. Les
édifice, en l'honneur de saint Laurent et de cet appartement était fermé depuis la mort cercueils sonl re,,ètus, les uns de velours, les
autres de brocart, qui ne se ,·oit guère qu'aux
la bataille de Saint-Quentin, gagnée la reille
de Philippe 11, sans que personne y fût entré
par Philippe li, qui, royant l'action de dessus depuis. J'alléguai que je savais que le roi pieds, tant ils sont proches les uns des autres,
une hauteur, voua d'édifier ce monastère si Philippe V l'avait YU as·ec ,a suite. Ils me et les tasseaux bas dessus.
Quoique ce lieu soit si enfermé, on n'y sent
ses troupes remportaient la victoire, et de- l'avouèrent, mais ils me dirent en même
aucune
odeur. Nous hl.mes des inscriptions à
mandait à ses courtisans si c'était là les plai- temps qu'il y Plait entré par force et en maitre
sirs de l'empereur son père qui, en effet, les qui les a,,ait menacés de faire briser les notre portée, et le moine d'autres à mesure
y prenait bien de plus près. li n'y a portes, portes, qu'il était le seul roi qui, depuis Phi- que nous les lui demandions. Nous fimes
serrures, ustensiles de quelque sorte que ce lippe Il, y lùt entré une seule lois, et qu'ils ainsi le tour, causant et raisonnant là-dessus.
soit, ni pièce de vaisselle qui ne soit marquée ne l'ouvraient et ne l'ouvriraient jamais à Passant au fond de la pièce, le cercueil du
malheureux don Carlos s'offrit à notre vue.
d'un gril.
personne. Je ne compris rien à cette espèce
La distance de Madrid à l'Escurial approche de superstition; mais 1I fallut en demeurer (( Pour celui-là, dis-je, on sait bien pourquoi
fort de celle de Paris à Fontainebleau. Le là. Louville, qui était entré avec le roi, et de quoi il est mort. " A cette parole, le
pays e!-t uni d devient fort désert en appro- m'avait dit que le tout ne contenait que cinq gros moine s'altéra, soutint qu'il était mort
de mort naturelle, et se mit à déclamer
chant de l'Escurial, qui prend son nom d'un
ou six chambres obscures et quelques petits
gros ,illage dont on passe fort près à une trous, !out ceJa petit, de charpenterie bou- contre les contes qu'il dit qu'on avait répanlieue. L'E,curial est sur un haut où on monte ~illée, sans tapisserie lor~quïl le vit, ni au• dus. Je souris en disant que je convenais qu'il
imperceptiblement, d'où l'on voit des déserts cune sorte de meubles : ainsi je ne perdis n'était pas vrai qu'on lui eùtcoupé les veines.
Ce mot acheva d'irriter le moine, qui se mit
à perte de vue des trois côlés; mais il est pas grand'chose à n'y pas entrer.
à bavarder avec une sorte d'emportement. Je
tourné et comme plaqué à la montagne de
En descendant au Panthéon, je vis une
Guadarrama qui environne de tous côtés Ma- porte à gauche à la moitié de l'escalier. Le m'en divertis d'abord en silence. Puis je lui
drid à distance de plusieurs lieues plus ou gros moine qui nuus accompagnait nous dit dis que le roi, peu après être arrivé en
moins près. Il n'y a point de village à l'Es- que c'était le Pourrissofr, et l'ouvrit. On Espagne, avait eu la curiosité de faire ouvrir
curial; le logement de Leurs Majestés catho- manie cinq ou six marches dans l'épaisseur le cercueil de don Carlos, et que je sa,,ais
liques lait la queue du gril, les principaux du mur, el on entre dans une chambre d'un homme qui y était présent (c'était Lougrands officiers et les plus néCf'ssaires sont étroite et longue. On n'y YOit que les mu- ville) IJU'on y avait trouvé sa tête entre ses
logés, même les dames de la reine, dans le railles blanches, une grande fenêtre au bout jambes; &lt;1ue Philippe Il, son père, lui avait
monastère; tout le reste l'est fort mal sur le près d'où on entre, une porte assez petile lait couper dans sa prison devant lui. « lié
côté par lequel on arrive, où tout est fort mal vis•à-vis, pour lous meubles une longue table bien I s'écria le moine tout en furie, apparemment qu'il l'avait bien mérité; car Philippe Il
bâti pour la suite de la cour.
de bois, qui tient tout le milieu de la pièce en eut la permission du pape », et de là
L'église, le grand escalier el le grand cloitre qui sert pour poser et accommoder les corps.
me surprirent. J'admirai l'élégance de l'apo- Pour chacun qu'on y dépose, on creuse une crier de toute sa force merveilles de la piété
thicairerie et ]'agrément des jardins, qui niche dans la muraille, oi, on place le corps et de la justice de Philippe Il, et de la puispourtant ne sont qu'une large et longue ter- pour y pourrir. La niche se renferme dessus sance sans bornes du pape, el à l'hérésie
rasse. Le Panthéon m'effraya par une sorte sans qu'il paraisse qu'on ait touché à la mu- contre quiconque doutait qu'il ne pût pas ord'horreur et de majesté. Le grand autel et la raille, qui est partout luisante et qui éblouit donner, décider et dispenser de tout. Tel est
sacristie épuisèrent mes yeux par leurs im- de blancheur, et le lieu e,t fort clair. Le le Fanatisme des pays d'inquisition, où la
menses ricbesrns. La bibliothèque ne me sa- moine me montra l'endroit de la muraille qui science est un crime, l'ignorance et la stupitisfit point , et les bibliothécaires encore couvrait le corps de !I. de Vendôme, près de dité la première vertu. Quoique mon caracmoins. Je fus reçu avec beaucoup de civililé l'autre porte, lequel, à sa mine et à son dis- tère m'en mit à couvert,je ne voulus pas diset de bonne chère à souper, quoique à l'espa- cours, n'est pas pour en sortir jamais. Ceux puter et faire avec ce piffre de moine une
gnole, dont le prieur et un autre gros moine des rois et 'des reines, lesquelles ont eu des scène ridicule. Je me contentai de rire et de
me firent les honneurs. Passe ce premier re- enfan1s, en sont tirés au hout d'un certain faire signe de se taire, comme je fis à ceux
pas, mes gens me firent à manger; mais ce temps et portés sans cérémonie dans les tiroirs qui étaient avec moi. Le moine dit donc tout
gros moine J' lourait toujours quelques pièces du Panthéon qui leur sont destinés, Ceux des ce qu'il voulut à son aise, et assez longtemps
qu'il n'eùt pas été bonnète de refuser, et infants et des reines qui n'ont point eu sans pouroir s'apaiser. Il s'apercerait peutmangea toujours avec nous, parce qu'il ne d'enfants sont portés dans la pièce joignante èlre à nos mines que nous nous moquions de
nous quittait point pour nous mener partout. dont je vais parler, et y sont pour tou- lui, quoique sans gesles et sans parole. Ent:in,
il nous montra le reste du tour de la chambre ►
l'n fort mauvais latin suppléait au français jours.
toujours fumant; puis nous descendimes au
qu'il n'entendait point, ni nous l'espa\'is-à-vis de la fenêtre, il l'autre bout de la Panthéon. On me fit la singulière laveur
gnol.
chambre, en est une autre de forme semblaDans le sanctuaire, au grand autel, il y a ble, et qui n'a rie/l de funèbre. Le bout opposé d'allumer environ les deux tiers de l'immense
des vitrées derrière les sièges des prêtres cé- à la porte et les deux côtés de cette piè'Ce, et de l'admirable chandelier qui pend du milébrant la grand'messe et de ses assistants. qui n'a d'issue que la porte par où on y entre, lieu de la voùte, dont la lumière nous éblouit,
Ces fenêtres, IJUi sont presque de plain-pied sont accommodés précisément en bibliothèque; et faisait distinguer dans toutes les parties du
à ce sanctuaire, qui l'Sl fort élevé, sont de mais, au lieu que les tasseaux d'une biblio- Panlhéon, non seuleme11t les moinJres !rails.
l'appariement que Philippe II s'était lait bâtir, thèque sont accommodés à la proportion des de la plus petite écriture, mais ce qui &gt;f
trouvait de toutes parts de plus délié.
SAINT-SIMON.

DE L'EMPIRE

Tournebut
-

1804-1809 -

Par G. LENOTRE

CHAPITRE Ill
Les Combray.

contre le cardinal de llichelieu il y avait établi un atelier clandestin de fausse monnaie.
C'était à lui qu'était due la construction de
l'aile de briques, restée inachevée, sa condamnation à mort, pour crime de péculat 1, étant
venue interrompre les embellissements qu'il
avait entrepris.
li ne suhsiste plus guère en France de châteaux comparables à ces romautiques manoirs
du trmps passé dont les pierres avaient vécu
toutes les crises d~ notre histoire et que cha&lt;JUC siècle avait enrichis d'un pavillon et dotés
d'une légende. Tournebut é1ait, au commencement du x1xe siècle, le type achelé de ces
vieilles demeures où il y avait tant de grandes
salles etsi peu de logemenls, et dont les hautes
toitures d'ardoises recouvraient des enchevêtrements de charpentes formant des greniers
vastes comme des cathédrales. On assurait que
ses épaisses murailles étaient percées de couloirs secrets et recélaient des cachettes que
Louis de Marillac avait jadis utilisées.
Tournebut était habité, en 1804, par la

Il y avait alors, dans le département de
l'Eure, sur la rive gauche de la Seine, au delà
de Gaillon, un vieux et vaste manoir, adossé
au coteau qui s'étend en promontoirejusqu'aux
Andelys; on l'appelait le cbàteau de Tournebut. Quoi~ue ses hautes façades, émergeant
d'un taillis bas, fussent visibles de la rivière,
Tournebut restait cependant à l'écart de l'actif transit, entrelenu par terre et par eau, de
Rouen à Paris : des bois assez vastes le séparaiPnt, en effet, de la grand'route qui, de
Gaillon, gagne directement, par le plateau,
SJint-Cyr-du-Vaudreuil; quant aux coches
d'eau, ils faisaient généralement escale au hameau du Roule où des bidets de louage - des
mazettes -attendaient et portaient jusqu'au
bac de Muids les marchandises et les passagers,
leur épargnant ainsi le grand détour formé
par la Seine.
Tournebu tétait donc isolé entre ces deux voies
toujours très suivies; sa principale façade, à
l'exposition du levant, en regard dela rivière, se
composait de deux lourds pavillons, accolés
l'un à l'autre, construits en brique et pierre,
dans la manière du temps de Louis XIII, avec
de grands combles d'ardoises et de hautes lucarnes i elle se prolongeait par une construction plus basse et d'aspect plus moderne que
terminait la chapelle. Derant le château, formant terrasse, une sorte de vieux bastion carré
dont les murs moussus baignaient dans l'eau
stag-nante d'une large douve. L'autre façade,
regardant l'ouest, avait moins d'aspect; quelques toises seulement de terrain plat la séparaient du coteau abrupt et boisé auquel était
adossé Tournebut; un mur, percé de portes
discrètes, ouvrant sur les bois, enclavait le
chàteau, la ferme et la partie basse du parc:
un vaste marais, s'étendant du pied des terrasses jusqu'à la Seine, rendait, de ce côté,
l'accès presqueinabordable.
GRos-)1ESNIL (ou LE PETIT-CHATEAU},
Par le mariage de Generière de Bois-l'Evêque, dame de Tournebut, cette seigneuriale
DANS so~ ÉTAT ACTUEL.
demeure était passée, dans les premières années du xvn• siècle, à la famille de Marillac.
Le maréchal Louis de Marillac - oncle de marquise de Combray, née Geneviève Gouyn
Mme Legras, Ja collaboratrice de saint Vin- de Brunelles, fille d'un président de la Cour
eeotde Paul-l'avait possédée de 1613à t 631, des comptes, aides et finances de Normandie.
et la tradition assurait qu'au cours de sa lutte Son mari, Jean-Louis-Armand-Emmanuel Hélie de Combray, était mort en J 784, lui lais1. Il fut exécuté à Paris le 10 mai 1tl32.
2. Madeleine Hubert, après la mort de son premier

mari Gouyn de Brunelles, uait épousé en secondes
noces If. Lcdain d Esteville.

- 233 .....

sant deux fils et deux filles, et des bieos considérables situés aux environs de Falaise, sur
le territoire des paroisses de Donnay, Combra1,
Bonoœil « et autres lieux ». Mme de Combray tenait Tournebut de sa mère, Madeleine
Hubert, fille elle-même d'un conseiller à la
grand'chambredu Parlement de Normandie•.
Outre le château et la ferme, qu'entourait un
parc planté de vieux arbres, le domaine comprenait les bois qui couvrent le coteau el i"i
l'exlrémité desquels, sur la hauteur, se trouvait une vieille tour, ancien moulin à vent,
bâtie au.dessus de profondes carrif'res et (Ju'on
appelait la Tow· du moulin brûlé ou de /'Ermitage: c'est sous ce der11ier nom qu'elle
figure sur les plans anciens du pays; elle le
devait au souvenir d'un solitaire &lt;fUÎ avait vécu
dans ces carrières pendant de longues années
et qui y était mort vers la fin du règne de
Louis XV, laissant dans toute la région une
grande réputation de sainteté.
~lme de Combray était « d'un caractère
altier el impérieux; son âme était forte el
pleine d'énergie; cllesa\'ait braver les dangers
et l'opinion; les projets les plus hardis ne
l'eflrayaient pas; son ambition élait démesurée•"· Tel est le portrait que traçait d'elle
un de ses plus irréconciliables ennemi:: et l'on
verra, par la suite du récit, que les princi"
paux traits en sont assez fld,Hes. Mais, pour
aider à parfaire la ressemblance, il faut, dès
l'abord, faire valoir une circonstance atténuante : Mme de Combray était une roi•aliste
fanatique, et cela même ne suffirait pas à
rendre son histoire intelligible si l'on ne faisait la part de ce calvaire que montaient,
depuis tant d'années, les fidèles de la royauté,
et dont toutes les stations se comptaient par
des désillusions et des déchéances. Depuis
qu'avait été entreprise, en 1789, la guerre
contre les nobles, toutes leurs tenlatives de
résistance, dédaigneuses d'abord, opiniâtres
plus tard, maladroites toujours, avaient piteusement avorté. Leurs échecs ne se comptaient
plus et il y avait là de quoi justifier, à l'égard
du nouvel ordre de choses, le dépit haineux
d'une caste qui, pendant tant de siècles, s'était complue à se croire douée de toutes les
supériorités. Beaucoup, il est vrai, s'étaient
résigoés à la défaite; mais les intrans_igeants
s'obstinaient à la lutte et, pour tout dire, cet
attachement tenace au cadavre de la monarchie n'était pas sans grandeur.

3. Note d'Acquct de Férolles. Archives de la famille
de Saint-Victor.

�111ST0'1{1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - La marquise de Combray s'était placée, dès
les premiers jours de la Révolution, au nombre des royalistes irréductibles. Son mari,
homme timoré et placide, employant à d'interminables lectures les heures qu'il ne consacrait pas au sommeil, lui avait, de tout temps
abandonné la direction du ménage, et la gestion de sa fortune. Le veuvage n'avait fait
qu'augmenter l'autorité de Mme de Combra)'
qui régnait sur tout un monde de petits fermiers, de paysans et de serviteurs, plus craintifs peut-être que dévoués.
Elle exigeait de ses enfants une passivité
complète : l'ainé de ses fils1, qu'on appelait
le chevalier de Bonnœil, du nom d'une terre
voisine du château de Donnay, aux environs
de Falaise, supportait patiemment le joug
maternel: il était, aù reste, officier au noyaidragons à l'époque de la Rérnlution. Son frère
puîné, Timoléon de Combray', était de tempérament moins docile. Au sortir de l'Ecole
militaire, comme son père venait de mourir,
il sollicita de M. de Vergennes une mission
dans les Etats barbaresques et s'embarqua
pour le Maroc. Timoléon était un homme
d'esprit libéral et droit, d'une haute culture
intellectuelle et d'un scepticisme philosophique
qui cadrait mal avec le caractère autoritaire
de la marquise : quoique fils dévoué et respectueux, on le verra, c'est pour se soustraire
à là tutelle de sa mère qu'il s'expatria. cc Notre diversité d'opinion, écrira-t-il plus tard ,
m'a valu l'avantage de n'avoir pas habité avec
elle deux mois de suite en dix-sept ans•. »
Du Maroc il passa en Algérie, puis à Tunis et
en Egypte. Il allait pénétrer dans la grande Tartarie quand il eut connaissance de~ débuts de la
Ré\'olu lion ; il reprit aussitôt le chemin de
France où il arriva au commencement de
17~1.
Des deux filles de Mme de Combray, l'aînée' avait épousé, à vingt-deux ans, en i 787,
Jacques-Philippe-Henri d'Houel; la plus jeune,
Caroline-~ladeleiue-Louise-Geneviève, était née
en 1775 5 et n'avait, par conséquent, que
onze ans à la mort de son père. C'est celte enfant qui sera l'héroïne du drame que nous
avons à conter.
En août 1791, )!me de Combra)' s'inscrivit
avec ses deux fils sur la liste des otages de
Louis XVI qu'avait imaginée le journaliste
Durosoy. C'était nn acte de courage, car il était
facile de prévoir que les six cent onze· noms
portés à cc ce livre d'or de la fidélité », composeraient bientclt un répertoire de suspects.
Du reste, tant qu'il y eut espoir de faire triompher la cause monarchique, les deux frères
luttèrent courageusement: Timoléon resta
près du roi jusqu'au 10 août et ne passa en

Angleterre qu'après avoir pris part à la dé- avec une ardeur intarissable, la croisade sainte
fense des Tuileries ; Bonnœil avait émigré aux quelques femmes qui l'entouraient.
L'exaltation royaliste de Mme de Combray
l'année précédente et servait dans l'armée des
Princes. Mme de Combray, restée seule avec n'avait pas besoin de ce coup de fouet: un
ses deux filles - le mari de l'aînée avait éga- sage lui eût conseillé la résignation ou, tout
lement émigré,- quitta en i 795 Tournebut au moins, la patience ; mais, par un effet de
et vint se fixer à Rouen, où, bien qu'elle fût, sa mauvaise fortune, elle ne se trouvait entouen ville, propriétaire de plusieurs immeubles, rée que de gens dont le fanatisme excusait
elle loua, rue de la Valasse, au faubourg et réglait le sien propre. La fureur était
Bouvreuil, &lt;tune maison sans numéro, isolée, devenue l'état habituel de ce monde dont
ayant une entrée sur la campagne 6 n. Elle l'esprit surchauffé ne se nourrissait que de
donnait comme prétexte à sa retraite le désir fausses nouvelles, de récits légendaires, de
de parfaire l'éducation de sa plus jeune fille, l'espérance folle des représailles imminentes.
qui entrait alors dans sa vingtième année.
On y accueillait avec une crédulité jamais
Caroline de Combray était de très petite découragée des prophéties grossières, antaille - grande comme un chien assis, disait- nonçant de prochains et terribles massacres,
on - mais charmante ; son teint était d'une auxquels, invariablement, devait mettre fin le
pureté parfaite, ses cheveux noirs d'une abon- retour miraculeux des lis, et, comme les illudance et d'une longueur peu ordinaires. Elle sions de ce genre se fortifient de leurs décepétait aimante et sensible, très romanesque, tions mêmes, la maison de la rue de la Valasse
pleine de vivacité et de franchise; le grand entendit bientôt des voix mystérieuses et deattrait de sa menue personne résultait d'un vint le théàtre &lt;t d'apparitions célestes ll qui,
mélange piquant d'énergie et de douceur. sur l'invitation du P. Lemercier, prédisaient
Elle avait été élevée au couvent des Nouvelles l'imminente destruction de tous les bleus et
Catholiques de Caen 7 où elle était restée six: la restauration de la monarchie.
Certain jour, dans l'été de 1795, un inconnu
ans, recevant les leçons &lt;t de maîtres d'agrément de touteespèceetdedifférenteslangues l&gt;. se présenta chez le P. Lemercier, muni d'un
Elle était musicienne et jouait de la harpe; mot de passe et d'une très chaude rècommandès qu'on fut installé à Rouen, sa mère lui dation, émanant d'un prêtre réfractaire 1°, qui
donna pour professeur d'accompagnement vivait caché à Caen. C'était un chef de chouans
Boïeldieu &lt;&lt; qu'elle pa)'a longtemps 6 francs portant le tilre et le nom de général Leb1·et :
argent par cachet 8 )), somme qui paraissait il était de taille moyenne avait la barbe et
fabuleuse en ce temps d'assignats et de man- les cheveux roux, les yeux couleur d'acier, le
dats territoriaux.
regard froid 11 .
Admis chez Mme de Combray sous les auspiMme de Combray, d'ailleurs, se trouvait fort
gênée; comme ses deux fils étaient émigrés, ces du P. Lemercier, il ne dissimula point que
le séquestre avait été mis sur tous les biens son véritable nom était Louis Acquet d'Ilauteprovenant de la succession de leur père, et les porte, chevalier de Férolles. li venait à Rouen,
fermages ne rentraient pas. Des 50. 000 francs disait-il, envoyé par les princes pour transde rentes que possédait la famille avant la mettre leurs ordres à Mallet de Crécy, qui
Révolution, un cinquième à peine, représenté commandait pour le roi la Haute-Norpar les propres de Mme de Combray, restait mandie.
On juge quel accueil fut fait au chevalier.
disponible et elle aYait été réduite à des emprunts pour subvenir aux charges très lourdes Mme de Combray et ses filles, et aussi les
bonnes religieuses et les pères chartreux, s·éde sa maison de Rouen.
Outre ses deux filles et ses domestiques, puisaient en prévenances et s'ingéniaient à
elle y abritait, en effet, cc une demi-douzaine satisfaire le moindre désir de cet homme qui
de bonnes religieuses et deux ou trois char- prenait modestement le titre &lt;t d'agent génétreux 9 J&gt; au nombre desquels se trouvait un ral de Sa Majesté ,, . On lui avait ménagé, dans
moine insermenté, nommé Lemercier, qui prit l'endroit le plus discret de la maison, une
bientôt sur son entourage une influence pré- cache sûre qu'avait bénite le P. Lemercier;
pondérante. En sa qualité de réfractaire, le Acquet s'y tenait une partie du jour et, le soir,
P. Lemercier s'exposait, s'il était découvert, ne dédaignait pas de se mêler aux évocations
à la mort ou, tout au moins, à la déportation, habituelles, et de conter,en manière d'interet l'on comprend qu'il n'éprouvât qu'une sym- mède, le récit de ses exploits.
A l'entendre, il était possesseur de vastes
pathie très mitigée pour la Révolution qui le
vouait, bien malgré lui, au martyre: il appe- domaines situés aux environs des $ableslait de tous ses vœux le feu du ciel sur les d 'Olonne d'où il était originaire u: officier au
mécréants et, n'osant se montrer, prêchait, régiment de Brie-infanterie avant la f\évolu-

1. Jean-Louis-Alexanrlrc-César Hélie de Combray,
chevalier de Bonnœil, né à Falaise le 6 juillet 1762.
2. ,\.-Timoléon de Combray. né à Falaise en 176i.
5. Archivl's de la famille de Saint-Victor.
4. Louise-Geneviève llélie de Combray, née en septembre 1765, mariée le 19 septembre 1787.
5. Extrait des registres de la paroisse Saint-Gervais
de Falaise: le mercredi 21• jour de juillet 1773, a été
baptisée par nous, curé de celle paroisse, Carolinr.Ma~delaine-Louise-Geneviévc, nèe le même jour du
légitime mariage de llessircJean-Louis-Armand-Emmanuel Hélie de Combray, seigneur el patron de Combray, Donnay, Bonnœil et autres lieux, et de noble
dame Gene\'iève Gouin Brunelle, ... etc.

6. Rapporl du préfet de la Seine-lnférieurr au
Conseiller d'Etal Réal, 26 février 1808. Archives nationales F 1 8172.
7. • ~ous soussignées, direclrisse (sic, de la maison
d'éducation des NouYelles Catholiques de Caen, et
l\lme de Ranville, religieuse dudit couvent, attestons
à qui il appartiendra que la demoiselle Marie-LouiseCaroline llélie rlc Combray a été en pension dans noire
communauté pendant six années entières avec une
femme de chambre pour la soigner et ce, à raiwn de
700 livres par an; nous attestons en outre que, pendant ces six années, elle a eu continuellement des
maitres d'agrément de Ioule espèce et de différentes
langues. t Archives de la famille de Saint-Victor.

8. Nole de Mme de Combray. Archives de la famit e
de; Saint-Victor.
9. Lellre de Timoléon de Combray à sa sœur. Archi,·es de la fomille de Saint-Victor.
10. Note de Timoléon de Combray. Archil'CS de la
famille de Saint-Victor. - Ce rél'ractaire s'appelait
J\oux-Deslandes, el fut condamné plus tard, dit Timoléon, aux galères pour fabrication de faux billets de
banque.
11. r.ote de Timoléon de Combray. Archil'es de la
famille de Saint-Yictor.
12. Il était de Saint-Cyr-la-Lande Deux-Sèvres).
Voici son acte de baptême: « Aujourd'hui, 0 norembre 1760. a été baptisé Louis, fils légitime de ~Je,sirc

"·---------------

T OU'Jf,'N'E1JUT

---.

tion 1, il se trouvait à Lille en 1791 et avait dont les deux frères, émigrés, ne reparaîla vérité est que Acquet &lt;t déclara sa flamme »
pro~té du vo~si_nage de la frontière pour in- traient probablement jamais, et, dès l'abord
~ur:,_er_son_ regm~ent et émigrer en Belgique; il mit tout en œuvre pour flatter la marott; à ~Ille de Combray el comme celle-ci, un peu
11 s etait_mis_ aussitôt à la disposition des prin~éfiante, encore que très disposée à se laisser
royalis_te de la mère et les idées romanesques aimer, se défendait comme il convient le checes, a_vait ~ait en Vendée, en Poitou, en Nor- de la Jeune fille. Le P. Lemercier lui-même
vali?r signa une _sorte d'engagement ;1ystique
mand1e ~eme, des enrôlements pour l'armée
date du 1er Janvier 1796. où, &lt;t à la face de
royal~, aidant des prêtres à émigrer, sauvant
la sainte Eglise et au plaisir de Dieu » il
d~s _villages entiers de la fureur des bleus. Il
s:obligeait
à l'épouser sur première réquisic1ta1t Ch_ar:tte, Frotté, Puisaye comme étant
5
s,o~
• Elle serra soigneusement ce précieux
ses plus mt1mes amis et ces noms évoquaient
paprnr et, un peu moins de dix mois plus tard,
l?s chevaleresques épopées des guerres de
1 OueSt auxquelles il avait pris une "lorieuse
le 17 octobre, l'agent municipal de la commun~ d'.Aubev?ie, sur le territoire de laquelle
part. Parfois il disparaissait pendant ;lusieurs
est
situe le chateau de Tournebut inscrivait
~our~, et.' au retour de ces fugues mystérieuses,
la ~aissance d'une fille, née de 1~ citoyenne
11 laissait ente~dre qu'il venait d'accomplir
Lomse-Charlotte de Combray, épouse du ciquelque haut fait ou de mener à bien une mistoyen
Louis Acquet 6. Voilà pourquoi la marsion périlleuse. C'est ainsi que le chevalier
quise
&lt;t
se trou va obligée de donner son conAcquet de Férolles était devenu l'idole du
s.ente~ent_
au mariage,"• qui n'eut lieu que
petit gr~upe de naïves royalistes parmi les1annee smvanle : on n en trouve mention à
quel_les 11 était réfugié : il avait bravement
l'état civil de Rouen, qu'à la date du 17 j~in
servi la cause; il se targuait d'avoir mérité le
1797.
surnom d~ toutou des princes, et ceci, aux
Acquet était ainsi parvenu à ses fins : il
yeux ébloms de Mme de Combray, tenait lieu
de toutes les références.
avai~ séd~it ~Hie de Combray pour rendre le
mariage mév1table et, celui-ci conclu il s'était
En réalité Acquet était un aventurier: s'il
fait envoyer, sous prétexte d'empêcher leur
nous fallait ici tenir compte de tous les méfaits
vente, en possessiJn provisoire des biens de
portés à son actif, on nous soupçonnerait de
ETAT ACTUEL OE LA MAISO'I OU MAOA)rE DE COMla
famil_le de Co~bray, situés à Donnay, près
pousser gratuitement au noir cette fio-ure
de
0
BRAY ÉTAIT DO)!ICILIÉE A ROUEN, RUE OU CIIA.\IP·
de Falaise, et sequestrés par suite de l'insmélodrame. Quelques traits, recueillis par les
DES-Ü!SEAUX, N° 36, LORSQU'EN I ïC)8 ELLE ACHETA
cription du nom de Bonnœil sur la liste dt's
C?mbray, suffiront à l'esquisser: officier à
GROS-:\1ESNIL.
émigrés. A peine installé ï, il met les terres au
Lille, sur le point d'être interné à la suite
pillag~, il fait argent de tout, il coupe les bois
d'une délation odieuse dont il s'était rendu
sans epargner les bosquets et charmilles :
c?upable 1 '. i_l dése~ta et se rendit en Belgique, fut conquis; Acquet simulait, pour se l'allirer
n_osa.nt reJomdrel armée des émigrés; il s'ar- la piété la plus vive et la plus scrupuleus; &lt;t le domaine de Donnay devient entre ses
mains une espèce de désert 8 &gt;&gt;. Arrêté dans
reta a Mons, puis gagna bientôt l'ouest de la dévotion.
ses
déprédations par une plainte de ses deux
~rance et s_e mit à chouanner ; m1is la poliUne note de J3onnœil nous renseiane sur la
tique restait étrangère à son fait· il s'était façon dont se termina cette tragique"intrigue: beaux-frères, il im1gina d'attaquer le testaassocié à quelques spadassins de sa' trempe et &lt;t Acquet employa tous les moyens de séduc- ment du marquis de Combray, prétendantque
détroussait à son profit les voyaaeurs ou tion pour parvenir à son but. La jeune per- sa ~e~~e: ?1rneure au décès de son père,
. 1
0
rançonnait
es acheteurs de biens nationaux.
sonne, craignant d'ètre lonatemps sans se avait ete lesee dans le partage. C'était déclarer
~ans l'Eure, Ott il opérait d'ordinaire, il assas- marier à cause du malheureu~ temps d'alors, ouvertement la guerre à la famille dans
s1?a de sa main deux gardes-chasse sans l'écouta, malgré tant de raisons qui la sollici- laquelle il était entré et, pour forcer sa femme
defense que sa petite troupe avait rencontrés 3. taient d'attendre et de rejeter les propositions à épouser sa querdle, il la terrorisait et la
li excellait à enlever les caisses des percep- que pouvait lui faire un homme dont on ne rouait del coups. Une seconde fille était née de
9
teurs ruraux et, le coup fait, pour colorer ses connaissait ni les noms, ni le pays, ni la for- celle triste union , et ces enfants elles-mêmes
ex~loits d'une teinte de royalisme, il ab1ttait tune... Les conseils mêmes de la mère ne n'échappaient pas aux brutalités de leur père:
nmtamment, dans les villages où il opérait, furent malheureusement pas écoutés, et elle une note écrite de la main de Mme Acquet est
'
les arbres de la liberté, Las enfin « d'un mé- se trouva obligée dti donner son consentement sur ce point, d'une ~l,,quence navrante :
li. Acquet assommait tous les jours ses enfants .
tier où il n'y avait que des coups à recevoir au mariage, les lois d'alors accordant toute
et sa tète à perdre J&gt;, il vint à Rouen chercher liberté aux filles et les autorisant à secouer le il me maltraitait aussi sans cesse: c'était souven~
fortune; sans doute, avant de s'introduire chez joug salutaire de leurs parents. l&gt; Les dates avec des cotrcts qu'il corrigeait ses enfants et s'en
~cr_vait toujours lorsc1u'il_les faisait lire; elles
Mme de Combray, avait-il eu soin de se ren- de certaines pièces complètent sans ménagt!- etaien~ lOUJours toutes noires des coups qu'elles
seigner•. Il savait trouver là une riche héritière menLs les périphase; discrètes de Bonnœil; reccva1cnt.

.1

Jacqucs-Fra_nçois Acquet, chevalier seigneur d'Jlautcporte, de Fe~ol_lcs cl autres lieux, chevalier de l'ordre
royal et m1hta1rc de Saint-Louis, el de dame Jeanncl'aulc_ Cordier,. ses père el mère, ledit Louis, né d'hier.
P,arrarn: mcsme Louis ~e Losjle, _prêtre doyen et curé
d Oyron, marrame: demo1sPlle Lou1se-Charlolle Acquet
sa_sœur, qui _a dé~laré ne savoir signer. »
'
1. Son dosswr n existe aux archives du ministère de
la Guer1:~ q11e sous la forme d'une chemise vide de
toules, p1eces. _0)1 i:elève le n~m d'Acquct de Férolles
dans I Etat rmlzlatre de la h·a11ce comme sous-lieutenant, puis li1;utenantde Brie-infanterie, 1782 à 1i9 I.
A celte dernière dale le régiment était en effet à
Lille. Acqu~t ligure également sur les cont;ôles du régiment de Brie.
2. «... 11 avait été bien auparavant condamné à vingt
an~. au chàtea~ de Saumur, pour un fait si honteux
qu 1! faut le ta,_re. » Note de Bonnœil. Archives de ta
fam,lle de S~rnt- Yictor. B~nncr•il exagère : sur les
contrôles du regiment de Bric, aux archives du ministère de la guer~·e! on trouve, au nom d'Acquet, celle
men!1on : • 10 Jmlle_t 1780 - condamné par le tribunal a trois ans de prison à Saumur. »

3. «... Il fait conduire le nommé :Uercié, garde du
duc de Bouillon, demeurant à• Sainte-'.llarguerite-desBeaux, près Breteuil, à un endroit écarl~ de la forêt
où il le fait ma~sacrer; et, comme le fils de ce Mercié
vint pour dégager son père, il ordonna, de sang-froid,
à Gérard Saint-llclme, son second (ce Saint-llelme,
dit Gérard, a été fusillé à la suite de cette affaire-là
à Rouen, il y a six ou sept ans) de s'en débarrasser;
mais comme une telle barbarie répugnail à la lroupe,
composée pour la plupart de jeunes réquisitionuai~es
égares, on dit qu'il le tua lui-même d'un coup de sa
carabine... •
~oie de la main de Bonm.eil. Archives de la famille
de Saint-\'ictor.
4. • li a cherché à avoir des renseignements sur la
fortune ... » Nole de Bonnœil.
5. Ceae pièce èlranfe se trouve dans les Archi,·es
de la famille de Saint-\ictor; l'acte n'estsignéque des
seuls conlraclant:1 et non point des amis et parents
dont le consentement semble y être annoncé, Mlle de
Combray signe Charlolte: ce prénom qui ne figure pas
à son acte cle baptème élait sans doute celui qu'on lui
donnait familièrement.

- 235 -

, 6. Extrait des actes de )'état. ci~il de la commune
d A~bevo1e (Eure) : • Ce .~ourll hm, 26 1·endémiairc
&lt;le l_an V ( l '7 octobr_e _1_~90 1.. . est comparu le CÎtùyen
Louis Acq\1ct, \lom1c1lie en cette commune, lequel
a_ccompagne du citoyen Claude ~otlier, bourgeoisrlomici~
héen celle commune, cl de la ~1~~enne Marie-Françoise
Lambert d_e Chalange, dom1c1hee au Pelit-Ant.lelys
cauton dudit lieu, lesquels m'ont déclaré que la cito:
yen ne Lou1s~-Charlotte_ de Combray, domiciliée en celle
co~munc,. epouse du c1toren .L~uis, Acquet, est accouchee lner, a une heure apres-m1d1, d une enfant femelle
laquelle m'a été representée, et à laquelle ils ont
donné le nom de Charlolle. •
7. Acquet s'installa à Donnay au mois de frimaire
an VI (décembre 1797).
8. Mémo!re po!-'r MM. Ilf lie de Bonnœil et /Jélie de
Combray, a Falaise , de 1imprimerie de Brée frères
en 1806.
·
•
9. Nous n'av?ns pu _tr~uver l~ace d~ la naissance de
cette _seconde hile. q~1 s ap~ela1t !larie-1Ienrie1te-Clément111c. Une lro1s1eme hile, Marie-Céline-Octavie
naquit plus tard, en 1801. Nous retrouverons ces !roi~
cnfanls.

�1f1ST0-1{1.l!
Il me doooa un jour un soufflet si forl que le
sang m'en a jailli rlu nez el de la bouche, et que
j'en restai un momrnt sans connaissance ... . 11 a été
chercher ses pisloleL&lt;: pour me lmiler J;-. ce1·vclle,
ce qu'il aurait fait s'il ne s'était pas trouvé du
monde ....
11 élail toujours armé d'un poignard qui ne le
quilhlÎt pas 1 •

Au mois de janvier 1804, Mme Acquet s'était
résolue à s'enfuir de cet enrer; profitant d'un
voyage de son mari en Vendée, elle lui écrivit
qu'elle renonçait à la vie commune et courut
à Falaise demander asile à son frère Timoléon
rentré depuis peu en France'. Celui-ci s'entremit pour éviler un scandale et obtint de sa
sœur qu'elle réintégrerait le domicile conjugal.
Mme Acquet suivit ce sage conseil; mais elle
ue put se décider à revoir son mari, revenu
en toute hâte et qui, trouvant fermée la porte
du château où elle s'était barricadée, fit constater par le juge de paix du canton d'Harcourl,
assisté de son gref6er et de deux gendarmes,
que sa femme refusait de le recevoir 3 • .AJant
enfin trouvé, un beau matin (( son sPcrétaire
forcé et tous ses papiers enlevés J), elle revint
à Falaise, obtint un jugement l'autorisant à
habiter chez son frère et déposa une plainte
en sépara lion.
Les choses en étaient là à l'époq11e du procès
de Georges Cadoudal. Acquet, dont la foreur
s'exaspérait de la résistance que rencontraient
ses projets, jura qu'il tirerait de sa femme et
de tous les Combray une vengeance éclatante :
il:, devaient, pour leur malheur, donner trop
facilement prise à sa haine.
Après trois années passées à Rouen, Ume de
Combray était rentrée, au printemps de 1796,
à son château de Tournebut: elle y apportait
intactes ses rancunes ro~ alistes et ses tenaces
illusions. Elle avait déclaré la guerre à la
Révolution et croyait la victoire assurée dans
un très court délai.
C'est un effet assez ordinaire des passions
politil1ues que d'aveugler ceux qu'elles dominent au point de leur présenter comme des
réalités imminentes leurs désirs et leurs prévisions. Mme de Combray escomptait si impatiemment le retour du roi que l'une des raisons
qui l'avait-nt décidée à regagner son château
était d'j- préparer des appartements pour
y abriter les princes el leur suite au cas où le
débarquement tant attendu s'effectuerait sur
la côte de Normandie. Déjà, en 1792. Gaillon
avait été dé:5igné pour se rvir d'étape à
Louis XVI, s'il s'était décidé à renouveler ,,ers
1

1. Archives (le la famille dt Saint-Victor.
'2. Idem.

3. Procès-verbal de Jacques-François Bullct,jugc de
paix du canlon dïlarcourL 1 nivôse. an XII.
4 On pense qu'un souterrain unissait le grand au
petit chàteau, et la découverte assez récente d'une
sorte rle cave sous la pelouse du parc actuel donnerait
du poids it celle opin10n.
5. « Le 1t prairial an VI (50mai 1708), vente pal'
le citoyen Hue il la citoyenne Gouin, veuve llêlie. Jlenry-Guillamne Hue demeurant en la commune de
Bougy (Ca\l·ados) ,,end à Genevihe Gouin, veuve du
citoyen Armand-Emm,muel JIJlic, demeurant à Rouen,
rue du Champ-des-Oisf'aux, n° 56, une maison de
propriêtaire, cour, jardin et petite forme ... le tout
situé en la commune d'Aubevoie, près Gaillon; ladite
petite ferme contenant, tant en maison, bâtiments,
terres et vigues, coteaux, masure, labour cl bois taillis,
environ hu1L acres, y comr,ris la maison de propriétaire. Celte vente est de mit mille francs de principal que ledit citoyen Hue reconnait avoir reçu ce

TOW{JI/F.1JUT - - ,

la mPr la tenta live arnrlée à Varennes; le
chàteau de Gaillon n'était plus, en 1796,
habitable; mais Tournebut, qui en était voisin, devait, dans l'idée de la marquise, offrir
les mèmes avantages, .se trouvant, à peu près,
à mi-chemin entre la côfe et Paris. Son isolement permettait, d'ailleurs, d'y recevoir des
hôtes de passage sans éveiller les soupçons, et
ses vaste:, cachettes, où pouvaient se terrer
soixaute à qualre-vingts personnes, favorisaient des conciliabules clandestins.
Pour plus de sùreté encore, Mme de Comhra-y fit, Yers cette époque, l'acquisition d"une
assez vaste maison, située à quelque deux
cents mètres des murs de Tournebut et qu'on
appelait Gros-Mesnil ou le Petit-Château.
C'était un pavillon à deux étages, çoiffé d'un
haut toit d'ardoise; la cour qui le précédait
était entourée de (&lt; masures &gt;) et de bàtiments
de service: une muraille assez haute fermait
de tous cûlés celle propriété qu'une sente discrète mettait en communication a\'ec l'une
des petites portes pratiquées dans la cloture
de Tournebut~.
A peine en possession du Petit-Châleau 5 ,
Mme de Combray y fit construire deux vastes
cachettes; elle employait à ces besognes confidentielles un homme sûr, nommé SoJer, qui
cumulait à Tournebut les fonctions d'intendant, de maître d'hôtel el de valet de chambre.
Soier était né à Combray, l'une des terres
que la marquise possédait en Bisse-Normandie, et était entré à son service, en 1791 ,
à seize ans, en qualité d'aide de cuisine 6 ; il
avait suivi sa maitresse à flouen pendant la
'ferreur et, depuis le retour à Tournebut,
elle l'avait chargé de la remplacer daas l'administration de son domaine; il avait, à ce
titre, la haute main sur la domesticité du
château, qui se composait de six personnes,
parmi lesquelles la femme de ehambre Querey;
et le jardinier Châtel 8 méritent une mention
particulière.
Chaque année, vers Pâques, .Mme de Combray se faisait conduire à Rouen où, sous
prétexte d'emplettes et de loyer à toucher,
elle séjournait un mois; Soyer el Mlle Querey
seuls l'accompagnaient. Oulre sa mai.son patrimoniale de la rue Saint-Amand, 'elle avait
gardé son discret immeuble du faubourg
Bouvreuil qui continuait à servir d'asile à des
proscrits' recherchés par la police du Directoire et. d'entrepôt aux réfractaires de la région, assurés d'y trouver des engagements et

les moyens de rejoindre l'armée, royale. Tournebut lui~mèmc, admirablement situé pour
servir de passage et de lieu d'étapes entre Ja
Haute et la Basse-Normandie, devint le refuge
indiqué de tous les partisans qu'un coup
hardi signalait aux autorités de l'une ou de
l'autre rive de la Seine, totalement sPparées
à cette époque par la rareté et la lenleur des
communications. et plus encore par la centralisation policière qui excluait, pour ainsi
dire, tous rapports directs entre les diverses
autorités départementales. C'est ainsi que,
de 1796 à 1804, Mme de ComLray, devenue
chef de parti c&lt; aYec cet avantage de n'ètre
connue dans ce sens que par le parli luimême 10 &gt;&gt;, hébergea ]es chefs les plus compromis de la Chouannerie normande, étranges
héros auxquels leur bravoure fo]le avait
créé une renommée légendaire et dont les
noms se retrouvent à peine, douteusement
orthographiés, dans les récits des historiens.
Au nombre des hôtes qui séjournèrent à
Tournebut était Charles de Margadel ", l'un
des o.rnriers de Frott~. qui avait organisé une
police royaliste à Paris it même, d'où il s'échappait pour venir faire le coup de Ît'u dans
l'Eure, sous les ordres d'Hingant de Saint.Maur, autre habitué de Tournebut, qui !
prépara son étonnante équipée de Pacy-surEure.
Outre Margadel et Hingant, Mme de Combray avait, le plus sôuvent, offert asile à Armand Gaillard et à son frère Raoul1 5 , dont
nous avons conté ]a mort. DcvilJe, dit Tamerlan, les frères Tellier, Le Bienvenu du
Buc, l'un des officiers de Hingant; un autre
encore, caché sous le 110m de Collin, dit
Cupidon; un :,:padassin allemand, nommé
Flicrlé, dit le ~la1'Chand, que nous retrouverons, éLaient également ses bôles ordinaires,
sans compter les Sauve-la-Graisse, les San~Quartier, les Blondel, les Perce-Pataud, comparses sans nom et sans histoire qui étaient
toujours assurés de lrouYer, dans Jes cachettes du grand château ou dans la Tour de
l'Ermitage, refuge et secours 14 •
C'étaient là des locataires compromettants,
et il n'est que trop facile d'imaginer à quel
passe-temps occupaient les loisirs de leur
retraite à Tournebut ces gens depuis longw
temps dégoûtés des occupations régulières, et
pour qui la lutte et le danger étaient devenus des besoins impérieux. Une statistique,
difficile à établir, fournirait sur ce point des

jour, en espèces d'or et d'al'gcnt ayant cours, de ladite veuve Hélie... D
Archives du greffe de la Justice de paix de Gaillo11.
Quelques années plus tard, en juin 1800, Mme de
Combray, 11e se réservant que le petit château proprcme11l dit, donna à Lail pour 1rois ans, à Claude
Bachelet d'Aubevoie, les terres, bois et vignes qui en
dêpenda1ent.
ti. Interrogatoire de Jean-Henry Soyer, 31 octobre 1808. Archives du greffe de la Cour d'assises de
Rouen.
7. Catherine Querey, âgée de !rente-sept à trentehuit ans {en 1807), née à Fromanville, près de PontAudemer. Archives du greffe de la Cour d'assises de
l\ouen.
8. Nicolas Châtel, né à Saint-Cyr-du,Vandreuil, âgé
de vinpt-six ans (en 1807 ). Archives du greffe de la
Cour d as~i~f's de Rouen.
9. 4 - J1avais loué une maison qui leur aait consacrée et où ils trouvaient toules les caches nécessaires à leur sùrelé, D Lettre de Mme de Combray

au roi Louis XYIII. Archi\·es nationales, F' 81i0.
10. Rapport du Préfe t de la Seine-Inférieure. Archi,·es n:ilionalei:i, F' 817'1.
11. La note de la Sicotière sur Margadel est très
confuse. Voir de préfl!rence, sur ce p~rsonnage. un
pa~sage des Mimofre&amp;d' l/yde de !Yeuville, t.1, p. 284.
12. o: ~'aitcs-\•ous rendre complede tous les indivi•
dus qui sont logés chez Coulal, restaurateur, en face
d~ la rue de Chartres ... c'est dans cette maison que
logeait Margadel. Faites une recherche rigoureuse
dans cetle maison . C'est là que s'adressaient autrefois
les lettres du Comité anglais. ll
Archives de la Préfecture de Police. Affaire du
5 nivôse.
13. 11 Le. peu de ressources qui nous restait encore
élait consacré à sauver du glaive vos fid éles serviteurs
el j'ai eu à re.gretter le chevalier de Margadelle,
Raoulle, Tamerlan el le jeune Tellier •.•. ll Lettre de
Mme de Combray à Louis XVIII.
14. Quand Saint-Réjant, l'auteur et la victime de la
machine infernale de la rue Saint-Nicaise, vint à

""'236 -

présomptions saisissantes : - en septembre 1800, les deux diligences de Caen à Paris
sont a:rêt~es ~ot~e Evreux et Pacy, au lieu
nomme R1q111qui. par deux cents brio-ands
bien armés: 48.000 livres de fonds, appartenant à l'Etat,sonl soustraites. - En 1800 encore, la diligence de Rouen à Pont-Audemer
est attaquée par vingt chouans qui enlèvenl,

'

'

quelques jours plus tard, la malle de Caen
à Paris est dévalisée par six brigands. Sur la
grande route de la rirn droite, les attaques
de diligences sont fréquentes à la côle de
Saint-Genais, à la montée d'Authevernes, au
vieux moulin de Mouflaines 1 • Beaucoup plus
tard seulement, quand le château de Tourm·but fut connu pour un repaire a\'éré. dr.

LA FAl'ollLLE DE COMBRAY. -

D'apresun tableau appartenant à M.

LE

Paris par Vernon et par Magny-en•Vcxin où
les courriers avaient été si souvent arrêtés! i&gt;,
il pouvait bien avoir servi de centre à ces
opérations et, comme les auteurs en étaient
demeurés introuvables, on les porta toutes à
l'actif de Mme de Combray. li faut bien reconnaitre que cette accusation rétrosprctive
et sans preuves certaines n'avait rien de trop

Co;,,nE DES

ALLEURS,

De gauche a jro,tc : ,\rmand-Timo!éon de Combray; ~ouise-Gene\'iève de Combray (Mme d'll ouel de la Pommeraye\: Caroline de Combrai· C,lme Acquet de
Férolles;; J ean-Louis Alexandre de Combray, chevalier de Bonnœil; .l\lmc de Combray.
·

une partie des fonds qu'elle transporte. En 1801, vol d'une dili~ence près d'Evreux;

chouans, les autorités songèrent que &lt;! par sa
situation à égale distance des deux roules de

Paris pour prêparer son crime, il arrivait d'une \ocnlil~ du ~éparlcmcn t de l'Eure qu'il s'obstina à ne
poml dé~19ncr : on ~ut seu lc~enl qu'il étai t muntè
en rouJe dans ~ne ,:01ture puUltque ,·enant d'Eneux.
Pour se loger. 11 priL le premier 110m qui lui passa
j~ar l'esprit cl ~e ful celui de Soyer, le nom de
1 homme de confiance de Mme de t.:omlirav. Il n'est
pas interdit rle supposer qüe sa derniOre étape a\'ait
&amp;Lé Tournebut.
) . La fréquence de ces arrestations de dili,,.enccs
a11ola1L la police de /'arîs : dans les cartons det&gt; documents relatifs à l'affaire du 5 nivôse on trouve aux
Archin!s de la préf~c~ure de police la' nole que Yoici r
~ « ~e vol, J~s dilrgences et de tous les fonds pubites s organisait chez üourmon! 1 sous la direction du
ci-de\·a11t chen lier d~ Luxembourg et de tlalartic,
demeurant rue Florentm , en entrant par la rue Jlonoré
le premier hôtel à gauche.
'

téméraire. Le vol des fonds de l'Etat était
une bagatelle pour dés gens que dix ans de

Les êtres secondaires chargés de l'exécution de cet
in~âme briganclage sont les particuliers dont les noms
SUJ \'Cllt :
- Charles Godet, à P:iris.
- I.e~ deux frères Le Pclleti, r, qui rc~tent du cùté
d'A vranches.
- Daguerre le jeune (sic ), à Paris.
- Charles Sour1lak (sic), a Paris.
- Bernard Sourdak, rue des Auguslint
- Godin,. hôtel oll a ·logé \'Empereur.
- I.e petit Alexandre, i'1 Paris,
- El Chappedelaine, hûtel de May~nne, rne du
Four-Honoré.
On entretenait, pour l'exècution de ces horrililes fo1·faits. U';'e trentaine d'hommes qui recevaient 60 francs
par mots et le Yètcment : ces hommes n·ont aucun
domicile.
Le dépôt de tous les secrets de celle société se

t,rouve rne ~euve-Sainte-C~tl~erine. maison d'un 1onnel1cr, ..chez les filles Fr_ém1ll1011, au quatrième, sur le
rlerricrc. dans un ?·,limet mansardé clans lequ el se
trouve u!'e cache q.ui n est.connue que des demoiselles
en question. c.~s _filles doivent aussi ètre dépositail'es
du secrel de l mfernale age.nec anglaise.
Dans tous les cas, on ne risque rien de fouillf'r tout
le corps ~e logis du 1c!·rière de la maison habitée par
les demoiselles Frém1llion et une dame au premier
amie intime de Sourdak le père. 11
'
• Archives de la préfecture de polire. Alfai1·e du S niYose.
On pc~t. cons~ller aussi, sur les aUenlats que nous
venons d enul?er'o!r, le~ notes de la Sicotièr~. Voir
Fl'Otlé et les 11/SutTrctwns normandes t 'I pp 290
457,647, 6i8, etc.
' ·' ' ·
'
2.. Happor.L du prêfct de la Sei ne-Inférieure à Réal
Arclnves nalJOnales. fî 817'1.
'

�• - mSTO'/t1.Jl

T OUR_N'EBUT

guerre acharnée avaient blasés sur tous les brigandages; on conçoit, au reste, que le piège
odieux tendu par Bonaparte à Frotté, si populaire dans toute la région normande, l'exé-

C'est à Tournebut que d';\ché s'était réfugié. JI avait quitté Paris dès la première heure
de l"ouverture des Larrières et, soit qu'il eût,
plus habilement que les !rères Gaillard, dépisté les surveillances, soit, ce qui est probable, qu'il pût, d'une traite, gagner SaintGermain, où nous savons qu'il avait un asile,
et, de là, sans avoir à risquer le passage d'un
bac ou d'un pont, sans s'arrêter à aucune
auberge, franchir en un jour les quinze lieues
qui le séparaient de Gaillon, il arriva sans
malencontre chez Mme de Combray qui referma immédiatement sur lui Ja porte d'une
des caches du grand château 1 •
Tournebut élail pour d' Acbé un lieu familier, des liens de parenté l'unissaient à Mme de
Combray et, bien avant la Révolution, quand
il était « en semestre )&gt;, il y avait fait d'assez
longs séjours, alors que la &lt;&lt; grand'mère
Brunelle » vivait encore. JI y était revenu
depuis et avait passé là une partie de l'autonrne de 1805. Une grande réunion y avait
eu lieu à cette époque, sous prétexte de fèter
le mariage de M. du Hasey, propriélaire d'un
château voisin de Gaillon. Du Hasey était
l'aide de camp de Guérin de Bruslard, le fameux chouan que Frotté avait désigné pour
son successeur dans le commandement en
chef de l'armée royale, et qui n'avait eu qu'à
la licencier; c'est dire que celte réunion, dont
la mention revient souvent dans les ra pporls,
avait dû prendre, par le choix et la qualité
des convives, une importance plus grande
que celle d'un simple repas de noces.
D'Aché apprit à Tournebut la proclamation

de l'Empire et l'exécution de Georges. C'était là, semble-t-il, la fin des espérances du
parti royaliste : de quelque côté que l'on se
tournât, nulle ressource; plus de chefs, plus
d'argent, plus d'hommes : s'il restait dans
les campagnes de l'Orne et de la Man_che
nombre de réfractaires, il était impossible
de les grouper et de les solder. De jour en
jour la machine gouvernementale gagnait en
force el en autorité; au moindre mouvement
la France sentait se resserrer cet étau de fer
auquel elle était prise, ravie, d'ailleurs, ou,
tout au moins, stupéfaite et grisée; et si grand
étoil le prestige de l'extraordinaire héros qui
personnifiait à lui seul tout le régime, que
ceux mêmes qu'il avait vaincus ne déguisaient
pas leur admiration : le roi d'Espagne - un
Bourbon! - lui envoyait les insignes de la
Toison d'Or. Le monde fasciné se donnait, et
nulle histoire n'offre l'exemple d'une puissance matérieUe et morale comparable à ce
que lut celle de Napoléon dans le temps où le
Saint Père passait les monts pour venir reconnaître et saluer en lui l'instrument de la
Providence et le sacrer César au nom de
Dieu.
C'est pourtant à la même époque que
d'Aché, proscrit, reclus dans les cachettes de
Tournebut, sans un compagnon, sans un sou
vaillant, sans autre conseil et sans aulre allié
que la vieille femme qui lui donnait asile,
conçut l'étonnant projet d'entrer en lutte
contre l'homme devant lequel toule l'Europe
s'agenouillait. Ainsi présentée, la chose paraît
folle et, sans doute, les illusions royalistes
de d'Aché l'aveuglaient-elles sur les conditions du duel qu'il allait entreprendre. Mais
c'est l'histoire de ces illusions mêmes qu'il
est d'autant plus intéressant de suivre qu'elles
étaient communes à bien des gens pour qui
Bonaparte, au faîte de sa puissance, ne fut
jamais qu'un crimintl audacieux, dont la
grandeur factic~ était à la merci d'un coup
de main.
La police de Fouthé n'avait pas renoncé à
découvrir la retraite du lugitil. On le cherthait à Paris 2 , à Rouen, à Saint-Denis-duBosguérard, près de Bourgthéroulde, où sa
mère possédait une petite propriété; on le
guettait surtout à Saint-Clair où sa femme et
ses filles étaient rentrées après l'exécution de
Georges. On leur avait ouvert les portes de la
prison des Madelonnettess en leur fais'ant
savoir que, par mesure de haute police,
elles eussent à se retirer à quarante lieues
de Paris et des côtes; mais les pauvres
femmes, presque sans ressources, n'avaient
point tenu compte de cette injonction, et on
tolérait leur présence à Saint-Clair dans l'espoir que d'Aché se lasserait de sa vie no-

made et viendrait se faire prendre au gîte.
Quant à Placide, dès qu'il se vit hors du
Temple et qu'il eut conduit chez elles sa
belle-sœur et ses nièces, il regagna Rouen où
il arriva vers la mi-juillet. Il n"était pas
installé de la veille dans son logement de la
rue Saint-Patrice qu'il reçut - sans qu'il
pût dire d'où ni comment - une lettre lui
annonçant que son frère cc s'éloignait pour
ne pas compromettre davantage les siens, et
qu'il ne reviendrait en France qu'à la paix
générale, espérant obtenir alors du gouvernement la permission de finir ses jours au
milieu de sa famille 4 l) .
D'Acbé, pourtant, vivait à Tournebut sans
grand mystère. Pour toute pr,foaution il évitait de sortir de la propriété et il avait pris
le nom de Deslorières, qui avait été l'un des
pseudonymes de Georges Cadoudal, « comme
s'il avait voulu se désigner pour son successeur5 J&gt;. Les domestiques, peu à peu, s'habituaient à la présence de cet hôte que Mme de
Combray entourait de soins, u parce qu'il
avait en, disait-elle, des désagréments avec
le gouvernement )&gt;. Sous prétexte de réparations entreprises à l'église d'Aubevoie, le
curé de la paroisse était invité à venir, chaque
dimanche, célébrer la messe à la chapelle
du château, et d'Aché pouvait ainsi assister à l'office sans se montrer dans le village.
Les jours passaient sans doute avec lenteur pour cet homme accoutumé à la vie la
plus active; il rêvait du retour du roi avec sa
vieille amie; Bonnœil, qui séjournait une
partie de l'année à Tournebut, donnait lecture
d'une oraison funèbre du duc d'Enghien,
pamphlet virulent que les royalisles se passaient de main en main et dont il avait pris
copie. Que de lois d'Aché ne dut-il point
arpenter la magnifique allée de tilleuls,
encore debout a11jourd'hui, seul vestige de
l'ancien parc. li y a là une table de pierre
verdie sur laquelle on aime à penser que cet
homme étrange s'accoudait quand il songeait
à son rival et que, du fond de sa retraite, il
façonnait l'avenir au gré de ses illusions
royalistes, comme l'autre, dans son Olympe
des Tuileries, au caprice de son am~
bilion.
Celle e:xistenced' oisiveté et de recueillement
dura plus de quinze mois. Depuis la fin de
mars 1804, date de son arrivée à Tournebut,
jusqu'au jour où il s'en éloigna, il ne parait
pas que d'Aché reçut d'autre visite que celle
de la dame Leyasseur, de Rouen, qui, s'il
fallait en croire certain rapport de police,
aurait été simultanément sa maîtresse et celle
de Raoul Gaillard. A la vérité, elle était une
amie dévouée des royalistes auxquels elle

1. « Mme de Combray m'a parlé d'une cachellc
dans le grand châleau, niais sans me ta faire voir, en
me disant qu'elle nvait servi à rr.Lirer Deslaurières
(d'Aché) apres l'alli:iire de Georges, à Paris. , Interrogatoire de Lefebvre, 22 août 1808. Archives du greffe
de la Cour d'assises de Rouen.
2. Bulletin de police du 11 ,·endémiaire an XIII (3 oc
tobre 1804). r Alexandrine d'Aché: une pièce dêposée
à la Cour criminelle prouve que le sieur Daché, son
père, était un des conspiraleurs, et que sa famille
étail iniliCe dans le secret du complot. On sait, d'ai1
leurs, que cet indi1·idu êlail lié avec Raoul Gaillard

et qu'il s'Ctait reu_ni à Georg~s dans J; dernier ~·oyage
que ce chef de br1gan!ls a [ait à 1~ cote. ~urre!ller la
demoiselle de passage a Paris etqu1 pourrait arn1r pour
but de suivre une nouvelle intrigue ou de donner des
soins à son /1ère qui y serait caché. Continuer à re
chercher ce ui ci donl on rtonne le sigualemenl. 11
Archives nationales, AF •• 1491.
5. « Jearme-Louisc d'Aché, née Roquefeuille, RenCe-Louisc ,\'Aché. Caquera y dit De Lorme , cl Miche1
Louis--Placide d'Aché, do11l YOUS rn'nct ordonné la
mise en liberté, ont pris leurs passeports. Leur d~pllrt a été surveillé, les trois premiers sont parhs

pom· Saint-Clair, prC~ qournay, l'autre pour Ro_!)en. b
Rapport à Réal, 10 Juillet 1804. Ar. nat. F7 6:,97.
4. Interrogatoire de Plaeided'~ch~, 31 octobre 1808.
Arehi1·es du greffe de la Cour d assises de Rouen.
5. Rapport du préfet de la Seinc-Inrérieure. Ar
cl1ivcs nalimrnles, F' 817'1. li esl possible que d'Achè
utilisât depuis longlemp~ ce surnom. Nous avons ren
contré dans les Archives de la famille de Snint-Victor
un diplùme de franc-maçon au nom du F. ·. de Lorière,
daté de l'an de la vraie Lumière 4786. P eu t-êire
est ce la un document laissé par d' Achë à Tournebut
et qu'avait eonsenê Mme de Combray.

cution sommaire du général et de ses six

officiers, l'assassinat du duc d'Enghieo, la
mort de Georges - presque un dieu pour la
Chouannerie- et de se.s braves compagnons,
on conçoit que ces faits, succédant à tant

de fusillades, d'emprisonnements sans jugement, de trahisons policières, de guets-apens,
de dénonci~tions payées et récompensées à
l'égal de hauts faits, aient exaspéré les royalistes vaincus et envenimé leur haine au point
que tous les moyens d'action leur parurent
acceptables : tel était l'état d'esprit de Mme de
Combray au milieu de l'année 1804, date à
laquelle nous avons arrêté le récit des mal-

heurs conjugaux de Mme Acquet de Férolles,
el il justifiait le mot de Bonald : « Des sottises faites par des gens habiles, des extravagances dites par des gens d'esprit, des crimes
commis par d'honnêtes gens, ,,oilà toute la
Révolution. &gt;&gt;

4

4

4

4

4

4

4

4

4

--~

avait rendu de signalés services et c'est par ment, l'Empire de.Napoléon s'écroulerait sans
armée de volontaires à panaches blancs, il
elle que d'Acbé, pendant sa réclusion à Tour- quïl fùt besoin de porter un seul coup.
irait ~ecevoir Sa Majesté, la vieille marquise
nebut, ~arvint à se tenir au courant de cé qui
Tel était l'éternel sujet des causeries que mettait la dernière main à la disposition des
se passait en Basse-Normandie. Depuis la pa
~[me de Combray el son hôte entrecoupaient
cification générale, la tranquillité y était, en d'interminables parties de cartes ou de tric- appartements depuis longtemps préparés pour
abriter, sur le chemin de Paris, le roi et sa
apparence du moins, rétablie; la
suite; même, pour perpétuer le souChouannerie semblait oubliée; mais
venir de cette visite, qui devait èlre
la conscription n'enlrait pas dans les
la
page glorieuse de l'histoire de
mœurs des classes rurales, et la riTournebut,
elle avait fait recrépir
gueur avec laquelle elle était appliquée
et orner d'un fronton l'ancien bâtiindisposait la population : le nombre
ment du château que Marillac avait
des réfractaires et des déserteurs
laissé inachevé!.
augmentait à chaque réquisition;
Au mois de juillet 1805, après
protégés par les sympathies des payplus d'un an passé dans cette solisans, ils se dérobaient facilement aux
tude, d'Aché jugea le moment d'agir
recherches; les gens de la campagne
arrivé
: l'empereur allait partir pour
les considéraient bien plus comme
combattre
une nouvelle coalitions ;
des victimes que comme des rebelles
le sort des armes pouvait lui être déet ]es nourrissaient quand ils poufavorable; il suffisait d'un échec pour
vaient les accueillir sans être vus. Il
ébranler
sur ses bases mal affermies
y avait là les éléments d'une nouvelle
le
nouvel
Empire que mainter:ait
insurrection auxquels viendraient se
seul
le
prestige
d'une armée toujours
joindre, si l'on parvenait à réunir et
victorieuse.
Il
s'agissait
de profiter
à équiper ces réfractaires, tous les
de
cette
chance
au
cas
où
elle
vînt à rn
survivants des bandes de Frotté,
présenter.
D'Aché
devait,
d'ailleurs,
exaspérés de la rigueur du nouveau
pour se ttnir à portée de la croisière
régime et des maunis traitements
anglaise, se rapprocher du Cotentin;
des gendarmes.
il comptait, dans cette région, des
La descente d'un prince français
amis dé\ oués et savait y trou ver
sur les côtes de Normandie devait,
des retraites sûres; de son côté, Mme
dans l'esprit de d'Aché, opérer le
de Combray, prenant prétexte de la
groupement de tous les mécontents.
foire de Saint Clair qui se tenait, chaBien persuadé qu'il sulfirait d'anque année à la mi-juillet, aux envinoncer à M. le comte d'Artois où à
rons du château de Donnay, pouvait,
l'un de ses fils, que leur présence
sans donner prise aux soupçons, con
était désirée par les fidèles popula&lt;luire son hôte jusqu'au delà de Fations de l'Ouest, pour décider l'un L'ALLÉE DES TILLEULS DE TOURNEBUT, TELLE QU'ON PEUT LA VOIR
laise. On résolut donc de se mettre
ENCORE
AUJOURD'HUI
d'eux à passer le détroit, il projetait
en route et, le 15 juillet 1805, la
de se rendre en Angleterre afin d'en
marquise quittait Tournebut avec
rorter lui-mê~e à Hart,~elll'invitation; peut- trac; dans leur oisiveté fiévreuse, isolés du son fils Bonnœil, dans un cabriolet que menait
etre ne pourrait-on empecher le roi de prendre reste du monde, ignorant tout des nouvelles d'Acbé vêtu en postillon'·
en personne la tète du mouvement et de dé- idées et des nouvelles mœurs, ils se calfeuC'est en cet équipage qu'entrait en campabarquer, ie premier, sur la terre de France; traient dans leurs illusions et se grisaient de
gne, sans autre ressource que son courage et
c'était la secrète conviction de d'Aché, et, dans leurs ulopies au point de leur donner la cousa foi royaliste,cet homme dont le rève était
l'ardeur de son crédule enthousiasme. il avait leur d'une réalité. Et, tandis que le proscrit
de changer la face du monde; et l'on songe,
la certitude qu'à l'annonce d'un tel événe- étudiait l'endroit de la côte où, suivi d'une
malgré soi, en présence de cette héroïque c:m1. ~lie était chargée, dit•011, de la corre5pondance
informé, « avant même notre gouvernemenl D. des
deur, au départ du héros de Cervantès,
a1•cc I Angleterre. Rapport Ju préfet Je la Seine4
préparatifs de la coalition et c1u'il eùt quitté Tourquittant un beau malin sa gentilhommière,
Inférieur~. Archives nationales, F' 8172.
nebut 11: deux mois avaut que l'Empereur quittiit les
2, Celte nouvelle lacaJe, en regard de la Seine
muni d'une vieille rondache et couvert d'une
Tuileries
». On en concluait qu'il était ires informé
portait, au fronton, la date de 1801..
'
iles projets de l'Angleterre el qu'il y ai:aîtdes corresarmure démodée, pour aller, poussé par une
. Titres de {a prnpriélé communiqués par Mme Le
pondants.
V1lla1n, propriétaire actuelle du domaine rle Tournebul.
folie sublime, prendre le parti des oppri4. Rapport du préfet de la Scine Inferieure. Ar
3. La police s'étonna, plus la1·d 1 que d'Aché eùl été
chives nationales, F1 8172.
més el déclarer la guerre aux Géants.
1,

4

1

4

4

4

4

G. LENOTRE.
(A suivre.)

�·r--

ffiSTO'J{l.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - '

ques voix ont rrié : \'i,,e la République!
Il est retourné lentement à sa place. Son cousin Napoléon, fils de Jérôme, celui qui ressemble tant à l'empereur, est venu le féliciter
par-dessus M. Vieillard.
.
Du reste, il s'est assis sans dire un mot à
ses deux voisins. Il se tait 1 mais il paraît
plutôt embarrassé que taciturne.

Louis Bonaparte
Les Débuts
24 septembre 1848.

Louis Napoléon a paru aujourd'hui à l'Assemblée. li est allé s'asseoir au septième banc
de la troisième travée à gauche, entre M. Vieillard et Il. llavin.
li parait Jetrne, a des moustaches et une
royale noirrs, une raie dans les cheveux.
Cravate noire, habit noir boutonné, col rabattu des gants blancs. Perrin et Léon Faucher,' assis immédiatement au-dessous de lui,
n'ont pas tourné la tête. An bout de quelques
iuslants, les tribunes se sont mi.:ies à lorgner
le princ~, et le prince s'est mis à lorgner les
tribunes.
26 seplemlirc.

Louis Bonaparte est monté à la tribune
(5 h. 1/4). Redingote noire, pantalon gris. li
a lu, avec un papier chilfonné à la main. On
l'a écouté dans un profond silence. Il a
prononcé le mot compatriotes avec un
accent étranger. Quand il a eu fini, quel-

9 octobre.

Pendant qu·on agitait la question de la présidence, Louis Bonaparte s'est absenté de
l'Assemblée. Cependant, lorsqu'on a discuté
l'amendement d'Antony Thouret qui excluait
lt:'s membres des familles royales ou impériales, il a reparu. Il s'est assis à l'extrémité
de son banc, à côté de son ancien précepteur,
M. Vieillard, et il a écouté en silence, tantôt
s'accoudant le menton dans la main, tantôt
tordant sa moustache.
Tout tl coup, il s'est levé et s'est dirigé
lenlement vers la tribune, au milieu d'une
agitation extraordinaire. Une moitié de l'Assemblée criait : Aux voix! L'autre criait :
Parlez!
Il. Sarrans était à la tribune. Le président
a dit :-M. Sarrans cède la parole à Il. LouisNapoléon Bonaparte.
li n'a dit que quelques mots insignifiants et est redescendu de la tribune au mi-

LA DAN:SE DES CHIENS• -

Gravure de

LEVA CllEZ,

d.'aprës

,.

'

MICHELET
No,·eml:ire 181.8.

J"ai diné le 19 novembre chez Odilon
Ilarrot à Bougival.
li y avait là MM. de Rémusat, de Tocqueville, Girardin, Léon Faucher, un membre
du Parlement anglais avec sa femme, laide
avec de belle, dents et de l'esprit, Mme Odilon
Barrot et sa mère.
Vers le milieu du diner, Louis Bonaparte
est venu avec son cousin, le fils de Jérômi;&gt;,
et M. Abbatucci, représentant.
Louis Bonaparte est distingué, froid, doux,
intelli()'ent
avec une certaine mesure de déféo
rence et de dignité, l'air allemand, des moustaches noires; nulle ressemblance avec l'empereur.
Il a peu mangé, peu parlé, peu ri,quoiqu'on
fùt très gai.
!!me Odilon Barrot l'a fait asseoir à sa
gauche. L'Anglais était à droite.
M. de Rémusat, qui était assis entre le
prince et moi, m'a dit assez haut pour que
Louis Napoléon ait pu l'entendre : -je donne
mes vœux à Louis Napoléon et mon vote à
Cavaignac.
Louis Bonaparte, pendant ce temps-là,
faisait manger des goujons frits à Ja levreltt!
de !!me Odilon Barrot.
VICTOR

LA VIE D'AUTRJ::FOJS. -

1

lieu d'un éclat de rire de stupéfaction.

CARLE VER"1ET.

(Musee Carnavalet.

JIUGO.

~

Catherine de Médicis

et Charles IX
L'écrh·ain distingué auquel nous devons la· prêle, toujours taillée. A la tête des LaubesElle représentait fort bien, avec une cerpublication des Négociations de la H·ance pin, des Pinart et des Villeroy, et autres sedans le Levant, dit que les lcllres de Cathe- crétaires français, à la tête des Gondi, des taine noblesse dans le costume, les fêtes et
rine de Médicis donnent l'idée 'd"une femme Birague et autres secrétaires italiens, il faut les bâtiments, une belle tenue de reine mère,
que démentaient, d'une part, sa cour équi•
&lt;1 simple, bonne el p1'esque naïve, qui eut
placer cet intarissable scribe femelle, Cathe- vogue de filles faciles, d'autre part, certaines
surtout le génie de l'amour malernel et lui rine de !lédicis. Elle écrivaille toujours. S'il
échappées de paroles qui lui arrivaient à elle•
dut ses hautes qualités politiques. »
n ·y a pas de dépêche à faire, elle se dédomPour porter sur Catherine un jugement si mage en écrivant des lettres de politesse; de mème, des saillies bouffonnes et cyniques qui
favorable, il faudrait s'en remettre unique- compliment, de condoléance, même aux sim- rappelaient la vulgarité des Médicis, la fausse
ment à ce qu'elle écrit elle-mème. La naïveté ples particuliers; elle sollicite des procès; bonhomie qui n'aida pas peu à l'élévation de
apparente de ses leltres, leur grâce incontes- elle écrit pour ses bâtiments, pour ses petites ces princes marchands.
Elle n'était jamais plus gaie que quand on
table, sont du reste le charme propre à la Yillas, les casines qu'elle fait ou veut faire.
lui
apportait quelque bonne satire contre elle,
1angue de cour, vers la fin du xv1e siècle. La plus connue est la gentille casine de ses
amère,
outrageante et sale. Elle riait, se
Tandis que les provinciaux, même hommes Tuileries, petit palais élégant qu'on ne peut
de génie, un Montaigne, un d'Aubigné, fati- plus retrouver sous les monstrueuses gibbo- tenait les côtes. cc Le roi de Navarre et la
guent par un travail constant, les grandes sités et perruques architecturales dont l'a royne mère étant à la fenestre · dans une
chambre assez basse, écoutaient deux goujats
dames de l'époque, Catherine, Marie Stuart, affublé le grand siècle.
qui, faisant rostir une oye, chantaient des
~farguerile de Valois, écrivent au
vilenies contre la rovne.... Et ils
courant de la plume une langue
maugréyoent de la ;hîenne, tant
déjà moderne, agréable et facile,
elle leur faisait de maux. Le roi
où le peu qu'on troure de formes
de Navarre prenait congé de la
antiques semble une aimable naïroyne mère pour aller les faire penveté gauloise et donne un faux air
dre. !lais elle dit par la fenestre :
de vieille franchise.
« Hé! que vous a-t-elle lait? Elle
Mais le même écrivain se met
est
cause que vous rôtissez I'oye. &gt;&gt;
en contradiction directe avec, les
Puis
se tourne vers IP. roi de Navarre
actes, quand il ajoute:&lt;&lt; On admire
en riant, et lui dit: &lt;&lt; Mon cousin,
la pensée infatigable qui dirige
il ne faut que nos colères descen•
tout le mouvement de cette épodent là.... Ce n'est pas nostre
que, que les ambassadeurs intergibier. J)
rogent comme l'âme de cette poliVoilà la vérital,le Catherine de
tique, devant laquelle s'incline le
Médicis, bonne femme si l'on veut,
conseil de Philippe Il , etc. »Tout
en ce sens qu'à toute chose elle
au contraire, on voit que le conseil
fut
insensible.
de Philippe li (le modéré GranDu reste, prête à admettre !out
velle comme le violent duc d'Albe)
crime utile. Son admirateur Taest unanime dans son opinion .fur
vannes, qui la justifie assez bien
la reine mère, et, loin de s'incliner
dequelques
empoisonnements, lui
devant elle, ne la nomme jamais
attribue le meurtre d'un favori de
qu'avec mépris.
son fils, et même la grande iniliaCe n'est pas que ces politiques
tive de la mort de Coligny. li la
soient tombés dans l'erreur des
surfait,
je pense, et l'exagère, en
écrivains protestants qui ont accului
attribuant
l'idée d'une chose si
mulé sur elle tous les crimes del' éhardie. Elle y consentit, y céda.
poque. Ils la connaissaient mieux,
Alais jamais, sans une pression
sachant parfaitement qu'elle avait
'--.
très peu d'initiative, nulle audace, 1,-_::__ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _= - - ~ - - - - ' étrangère et une grande peur, elle
n'aurait osé un tel acte.
mème pour le mal. Elle suivait
Elle n'avait pas plus de cœur que
les événements au jour le jour,
CATHERINE DE MÉDICIS,
de sens, de tempérament. Comme
accommodant son indifférence moUthographie d.e M ,I.URIN, d'apres 11n tableau ancie11.
mère, elle appartenait pourtant à la
rale, sa parole menteuse et sa dexnature, elle était femelle, aimait
térité à toute cause qui semblait
ses petits. Un seul du moins; elle
prévaloir. Ainsi, quoique. à fa suit~, elle
Catherine aimait les arts, mais dans le
influa infl ni ment. Seule elle était laborieuse, petit. Elle était restée juste à la mesure des appel)e sincèrement et hardiment le duc
d'Anjou « la personne de ce monde qui m'est
seule elle avait une plume facile 1 toujours petites principautés italiennes.
la plus chère » (lettre du l"· déc.1571). Elle
\'!. - III STORIA. -

Fa.se. 4G.

16

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>. --- filSTO'R.1.ll
FIGURINES· ET SILHOUETTES
~

La Marquise de ·Sévigné
« Il faut se résoudre 11 être banal, a dit
Henri ~[artin, si l'on veut parler, après tant
d'excellents panégyristes, des qualités de ce
charmant esprit qui a su mellrc une si prodigieuse variélé dans l'expression d'un sentiment toujours le même, et faire pi\'oter la
cour, la ville, la pro\ ince, le monde entier
autour de sa fille. Mais ce que l'histoire ne
peut se dispenser de rappeler, c'est que tous
les Mémoires du temps ensemble n'en donnent pas un tableau plus fidèle et plus complet que madame de Sévigné à elle seule. Les
letlres de madame de Sévigné ne sont pas un
livre sur le siède; c'est le siècle lui-même
qui empreint son image indestructible dans
un miroir merveilleux. ))
A ce lilre-là, en effet, et la correspondance
de la divine marquise ne fût-elle pas l'incomparable recueil par lequel son auteur
s'égale aux plus grands prosateurs français,
madame de Sévigné mérite une place de
choix parmi nos principaux mémorialistes,
car pour jamais, sur le papier où elle laissait,
la bride au cou, trouer sa plume, elle a fixé
l'image vivante, éclatante cl sincère de son
temps. Et nous pourrions, tous tant que
nous sommes, répéter ce que disait le duc
de \'illars-fkmcas :-iprès avoir ache\·é la lecture de ses Jeures: " Il m'a semblé que
d'un coup de baguette, comme par magie,
elle a\'ait fait sortir cet ancien monde ... pour
le foire passer en revue dev?nt moi. n Mais,
de plus, &lt;]uant à elle-même, nous avons une
satisfaction qui ne nous est gnère donnée
pour ses contemporains : celle de pouvoir,
quand le désir nous en prend, la voir en
q11rlc1ue sorte se réincarner et revivre sous
nos 1eux. les vingt dernières années de sa vie.
Il suf!i t pour cela que nous nous rendions à
ce lieu de pèlerinage, dès longtemps consacré
pour les fervents de la litlérature et de l'histoire, qui s'appelle le Musée Carnavalet.
Là, dans le cadre opulent qn'au moment de
sa maturité madame de Sé,·igné s'était choisi,
el qur nous relronvons, conse1·vé a\'eC un
soin pieux, Lei qu'il était pendant le dernier
quart du xvuc siècle, nous n'avons pas it
faire un bien grand effort d'imagination pour
évoquer la bonne et spirituelle babitante de
jadis allant et venant dans le somptueux
logis. Nous l'y voyons, soit&lt;&lt; toule fine seule n,
rêvant, lisant, - ou écrivant,d'une plume t' l1
vérité plus surveillée que la grande épistolière ne se plaisait à l'avouer, quelqu'une de
s:&gt;s admirables missives; soit au milieu d'une
1

Cliché Giraudoo

L'ALERTE,
OU LA CONVERSATION l:S:TERRO.IIPUE.
Gravure de C.-N. CO CIIJ:-i , d'.:zprt!s DF. T ROY.

YI. -

•

lir STORIA . -

Fuse 44·

compagnie brillante de grandes dames, de
gens de cour, d'écrivains et de lettrés, lui
apportant - dans la franchise parfois gaillarde des propos ou . la malice mouchetée de
leurs racontars sur le. roi et sur ses maitresses, sur les inti:igues de Versailles, sur
le monde, l'Église ou le théâtre - les matériaui qu'il ne lui restait plus qu'à mettre en
œuvrc dans sa prochaine letlre à sa Olle. Et,
dans celle enfilade de pièces, dont chacu11e a
gardé, pour les visiteurs d'aujourd'hui, l'attribution qu'elle a\·ait reçue du ,:ivant même
de la marquise, on a si bien la complète illusion dcla présence possible de celle-ci, que, se
penchant sur l'appui d'une des fenêtres à
petits carreaux donnant au-dessus du porche.
principal, on ne se sen1irait qu'à demi étonné
ùe voir arriver à grand fracas une ancienne
calèche de VO}'age, ramenant madame de ,
Sévigné, retour de Grignan, d'où elle re\'Îendrait après un sPjour &lt;Jui n'aurait pas duré
moins de deux cent dix-sept années ....
Mais lorsque, respectueusement accueillie
à son propre seuil par M. Georges Cain, lrn
arlistc de grand laient, un écrivain tout à ]a
fois savant et spirituel, un administrateur
exemplaire, qu'elle n'eîit pas manqué de re-

ccvoir autrefois parmi les gens de bonne
compagnie admis dans son salon, madame de
Sérigné rentrerait ainsi miraculC'usemcnl en

cet admirable hôtel du Marais qui lut el
reste le sien, sa ·surprise, à elle, serait, forte.
Dans la glorieuse maison, devenue le. précieux
musée que l'on sait d'archéologie el d'iconographie parisiennes, elle pourrait, mieux .que
partout ailleurs, apprendre jour 'par jour
l'histoire de la révolution gr:ice à laquelle
fut radicalement transformé, dans son esprit
çt dans ses mœurs, le pays qui · pour elle
ét.ait avant tout un (&lt; royaume &gt;&gt;. Et l'on se
demande ce qu'elle penserait, en se rappelant le sombre château-fort dont elle avait vu
les buit tçmrs sinistrement se dresser d'ans le
voisinage, - prison ,temporaire de Fouquet,
son ami, pendant certaines phases du fameux
procès, ,- et qui ne subsiste plus qu·en une
minuscule effigie, ciselée dans l'une des pierres ~e ses propres murailles, qu'on peul voir
:rnjourd'hui en l'hôtel même de la m.arquise
de Sévigné. Qudle lellre nous vaudraient la
stupeur de la royaliste ressuscitée et, d'autre
pnrt, la joie qu'elle éprou\·erait en retrou,•a11t
,iia maison si heureusement ga,·déc intacte,
avec le rayonnant portrait de sa 1111.e trônant
ù la place dlrnnneur.
Mais, depuis. deux cent quinze ans, madame de Sévigné n'écrit plus de lettres ....
Elle dort h tout jamais là-bas, dans une prlilc ville de la Drùmr, à l'ombre des ruinrs
de ce château de Gri;.{nan vers lequel a\·aient
pris leur ml lant de Jeures où ellc _épnncliait
tout son esprit et tout son cœur. Quoi qu'il
en soit, la sunie matérielle qu'elle doit à la
possibilité où nous _sommes de 'reconstituer,
sans nul effort, sa vi~ dans le milieu même
qui ra v~e en partie se dérouler, fait pour
nous de la marquise presque une contcmpo•
raine.' i◄:t lorsque, aprt'•s une noU\'clle lecture .
de ses letlres, - cbefs-d'~uvre qui n'ont
pas pris une ride et pas un che\'Cu blanc, nous par~urons les pièces de son iogis, c.'est
sa ,:oix même que nous croyo~s enlt'ndre
ré_sonn~r., sous les hau_ts plafon_ds qL)Î out _rn
Ct se'mblent ·encore abritC'r ses joies et ses
tristesses de rclTlmè, ses peitiês et · seS bon~
hcnrs dr mère.

)lais la marquise de Sévigné, si fort qu 'clic
aimât sa grand'ville, en Parisienoe de Paris
qu'elle était, dut s'imposer de fréquents et
longs séjours à la campagne, pour réparef,
par les konomies qu'on y peut faire, les brQches qu'('lle dut parfois OU\'rir dans sa fortune afin de \'enir c11 aide à ses enfants. JI en

�1f1STO'R..1Jf,
résulte que son château des Rochers, près de
Yitré, est, ainsi que l'hôtel du Marais, une
demeure qui reste imprégnér des souvenirs
de celle femme, et que, tout nous y parlant
d'elle encorr, on y peut compléter l'illusionnante évocation à laquelle tout à l'heurr nous
nous sommes complu.
Gaston Baissier, dans l'exquis volume qu'il
lui a consacré 1 , nous retrace les conditions
d'un voyage de madame de Sévigné dans sa
terre de Bretagne. &lt;( Aujourd'hui, dit-il, on
va de Paris à Vitré en sept heures; madame
de Sévigné mettait huit ou neuf jours, el
quelquefois plus, quand elle s'arrêtait en
route, dans quelque demeure amie. On faisait au plus dix lieues par journée. L'équipage était digne du rang de madame la marquise. « Je vais à deux calèches, écrit-elle à
(( sa fille. J'ai sept chevaux de carrosse, un
(( cheval de bât qui porte mon lil, et trois ou
&lt;( quatre hommes à cheval. Je serai dans ma
c( calèche, tirée par mes deux beaux che« vaux; l'abbé sera quelquefois avec moi.
« Dans l'autre, mon fils, la Mousse el Hélène.
« Cela aura quatre voitures avec un postil« Ion. ».... Comme la route était longue, on
s'arrangeait pour ne pas s'ennuyer. Madame
de Sévigné avait soin de choisir quelques
compagnons agréables; elle emportait dans
sa voiture les livres qu'elle aimait; on causait, on relisait Corneille ou Nicole, et de
temps en temps on regardait le pays .... En
somme, le voyage s'achevait sans ennui, et
madame de Sévigné nous en fait de si plaisantes descriptions, que nous, qui ne connaissons plus ces interminables traversées,
nous sommes quelquefois tentés de les regretter. »
On arrivait enfin à Vitré, et de là au château des Rochers, qui n'en est éloigné que
de six kilomètres. « Le château des Rochers
existe encore, dit Gaston Boissier, et il n'a
pas trop changé d'apparence depuis l'époque
où madame de Sévigné l'habitait. C'est un
bâtiment composé de deux corps de logis en
équerre qui s'appuient sur une tour centrale
du xv• siècle. L'aspect en est simple et noble;
point d'ornement inutile; la tour seule, avec
son toit élégant, ses clochetons et ses tourelles, a une assez fière tournure. Vers la
gauche s'avance une rotonde isolée, que le
mur et la porte du jardin relient au château.
C'est la chapelle, qui fut bâtie par l'abbé de
Coulanges. Entre la chapelle et le château,
une porte s'ouvre sur le parterre. Madame
de Sévigné s'empressait d'y courir. Ce qu'elle
1 . .1/adame de SINg11é, pa1• Gaslon Ilni,sicr. rn
volume, 2 frarm. (Haehclll' el Cie.)

aime le plus aux Rochers, c'est le parterre
et le parc. Ellr n'a pas de plaisir plus vif que
de s'en occuper; elle les modifie sans cesse,
elle les orne, elle• les embellit, elle les met à
la mode du jour.... Aussitôt que Le 'lôtre
s'est fait une réputation dans l'art de décorer
les jardins, elle lui demande des dessins et
des plans. Lorsqu'ils sont e,écutés, et que
les Rochers ont pris un petit air de Versailles, elle contemple. son œuvre et s'en félicite. &lt;( Voilà, écrit-elle à sa fille d'un ton de
« triomphe, ce que notre parterre de houx
&lt;( n'aurait jamais cru pouvoir devenir. » Du
parterre on passe dans le parc, qui est vaste
et bien aménagé. C'est là plus qu'ailleurs que
s'est conservé le som-enir de madame de Sévigné. Les allées qu'elle a plantées existent
encore, et on vous les nomme des noms
mèmes qu'elle leur avait donnés. Yoici la
solitaire, l'infinie, qui serpente et dont on
n'aperçoit pas le terme; le mail, droit et
large au contraire, et qui aboutit à une sorte
de place d'où la vue peut embrasser tous les
environs. C'est un paysage tranquille, dont
l'œil jouit paisiblement et qui repose l'esprit. )&gt;
Quant à la vie qu'ou mène aux nochers,
madame de Sévigné a pris soin de la décrire
elle-même, dans une lettre à madame de Grignan : (( On se lève à huit heures ; très soucc vent je vais jusqu'à neuf heures, que la
cc messe sonne, prendre la fraîcheur de ces
&lt;( bois ; après la messe,on s'habille, on se dit
&lt;&lt; bonjour, on retourne cueillir des fleurs
cc d'orange, on dine; jusqu'à cinq heures, on
« travaille ou on lit: depuis que nous n'avons
cc plus mon fils, je lis, pour épargner la poi&lt;( trine de sa femme. A cinq heures, je la
« quitte, je m'en vais dans ces aimables
,c allées; j'ai un laquais qui me suit ; j'ai
« des livres, je change de place, et je vuie
n les tours de mes promenades ; un livre de
1c dévotion, ou un autre d'histoire, on change,
« cela fait du divertissement ; un peu rêver
« à Dieu, à sa providence, posséder son âme,
cc songer à l'avenir ; enfin, suries huit heures,
c, j'entends une cloche, c'est le souper .... &gt;&gt;
« Comment, se demande Gaston Baissier,
une femme du monde, accoutumée à vivre
au milieu des sociétés les plus agréables de
Paris, a-t-elle pu se plaire à ce point dans
son château de Bretagne, el y rester sans ennui des années entières? ... C'est qu'elle possédait une merveilleuse souplesse de caractère, et, de même qu'elle s'accommodait
sans effort de toutes les personnes, elle savait
se plier à toutes les circonstances.» Elle a dit
de son fils : « Il prend l' e5pri t des lieux où il

est. n gvidemment c'est une qualité que le
fils tenait de sa mère. La plus mondaine des
femmes, quand elle était dans le monde,
devenait campagnarde aux champs. La solitude ne l'effrayait pas, au contraire · il lui
arrivait souvent de la rechercher. Et,' quand
au plaisir d'Ptre seule, de rêver, de lire, de
causer avec les vaches et les moutons, s'ajoutait celui de se promener dans un parterre
Jleuri ou sous de grands arbres et de regarder
un beau paysage, elle y prenait tant de rroût
qu'on avait grand'peine à la ramener da;s le
monde .... C'est ainsi que le temps s'écoule
au_xno~herssans qu'elle s'en aperçoive. Chaque
saison a ses agréments pour elle. Sans doute
elle est heureuse &lt;( d'entendre le rossignol,
le coucou et la fauvette ouvrir le printemps
dans les bois », mais elle trouve du plaisir
aussi dans (( ces beaux ,jours de cristal de
l'automne, qui ne sont plus chauds et qui ne
sont pas froids )J. Et l'hiver lui-même n'est
pas sans charme, quand le soleil brille par
un froid piquant, « et que les arbres sont
p~rés de perles_ et de cristaux &gt;&gt; . Le temps
vient enfin de qmtter sa solitude; elle retourne
sans empressement à Paris, rapportant à sa
fille les économies qu'elle a faites, économies
importantes, qui, une fois, dépassèrent seize
mille livres, et je suppose que, tandis qu'on
la félicite de son courage, elle se dit au fond
du cœur que c'est de l'argent gagné sans
peine. 1,

..

Le château de Br,etagne el l'hôtel à Paris,
si nous prenons la peine de les interroger et
de reconstituer, sur des documents qui ne
manquent pas, la vie qu'y menait la bonne
marquise, nous aideront donc à mieux con•
naitre encore celle-ci et à la mieux aimer .
Quant 1t ses lettres, on aura tout profit à les
relire souvent, autant pour y trouver, prise
sur le vif et sur le fait, la vivante histoire de
près d'un demi-siècle de vie française, que
pour y admirer l'œuvre d'un de nos plus
grands écrivains.
Etde toutenouvelle rencontre avec madame
de Sévigné, on conservera l'impression qu'un
jour Sainte-Beuve, de façon si heureuse, traduisit ainsi : « On est heureux, avec une
personne aussi pure, aussi morale et d'une
vie au-dessus de tout soupçon, de trouver la
belle et bonne qualité française de nos mère~,
la franchise du ton, la rondeur des termes,
le contraire de tout raffinement et de toute
hypocrisie, el, avec tant de délicatesse et de
fleur, l'éclat du rire, la fraicheur du teint, la
santé florissante de l'esprit. n
FO;\TEX ILLES.

LES LÉGIONS DE VARUS

Le Champ des Morts
Par CH. GAILLY DE TAURINES

&lt;(

~ends-moi mes légions!· »

La stupeur fut grande à Rome quand on y
ap~rit _q?'en pleine paix, par guet-apens, les
trois leg10ns commandées par le léaat Varus
ve~aient, e~ Germanie, d'être massa~rées jusqu au dermer homme, et leurs aio!es
prises
0
par les Germains!
U~ jeune Germain, Arminn, qui se disait
l'ami de Rome et avait même servi dans les
troupes romainrs, avait, par trahison été
'
1,.ame de ce complot.
A c~lte nouvtille, parmi les officiers qui se
trouvaient à Rome et qui connaissaient la
Germanie pour y avoir autrefois fait campagne, ce fut une violente explosion de fureur :
« Ainsi, - s'écriait l'un d'eux, Velleius Paterculu.s, préfet de cavalerie ayant récemment
s~r~1 en Germanie; ainsi, victime de 1a stupid1te de son chef, de la perfidie de l'ennemi
de l'iniquité. de la ~or~u~e,. une armée, la plu~
brave, la mieux 1hsc1phnee, la plus aguerrie
des armées romaines, s'est trouvée soudain
perdue. Elle voulait des combats, on les lui
défendit; bien plus, des soldats furent blàmés
. même de peines sévères pour s'être'
pun~s
servi~ de leurs armes et avoir agi en Romaips !
Aussi, dès que, bien perdue au milieu des
forêts et des marécages, celte armée se trouva
pr!s~ au piège, elle put sans peine être extermmee par ce même ennemi que tant de fois
elle avait frappé comme un vil bétail dont 1~
mort ne dépendait que de sa colère ou de sa
pitié. ))
'
. ~uguste, alors âgé de soixante-douze ans,
eta1t, 4uant à lui, en proie à la plus sombre
do~leur. Dans sa maison du Palatin, reconstr?1te, après un incendie, par souscription pubhqu~ d~ peuple, celle maison qu'il avait voulue ~1 simple, sans marbres ni mosaïques
préc1~uses, et où, pendant plus de quarante
ans, 1! coucha, hivercommeété, danslamême
ch~mbre, se retirant, qùand il désirait travailler e.~ secret, à l'étage supérieur, en une
salle qu 1I nommait « Syracuse )l et c, le ber?ea~ des Arts 1&gt;, dans cette demeure, témoin
~~dis de ta~t de ~u.ccès et de ?Joire, Auguste,
l~ux e,t desespere, promenait tragiquement
auJourd hui sa douleur.
d Cille élude est extraite de l'ou1Tage: Les Lé_qions
ai·us, par Ch. GAtLLY DE T.101t1NES que la niaiso11
lieacI1elle
•
' ~ubhcr
. en 'un
lolum . cl C're va lr ès. proc11arncmenl
e rn-16 a,ec hml planches l1ors lcxle el une
carte, au prix de 3 fr. 50.

.-:- cc Varus! \'arus I s'écria-t-il, à la pre~1ere nouveUe ~u désastre, en se frappant la
tete aux murailles et en déchirant ses vêtements, Varus, rends-moi mes légions! 1,

les_ tribus des Marses et rasa jusqu'au sol leur
bms sacré de Tanfana, il se retourna vers les
Caltes, au cœur même de cette immense et
mrstérieuse_forêt d'Hercynie sur laquelle couraient de s1 curieuses lécrendes les mit en
. l
C
'
f mie,
es poursui rit au delà de l'Eder et incrndia Mattium, leur chef'..Jieu.
Il
Thusnelda.

Cliché Giraudon
TltUSXELDA.

Statue a11t1,ue. (Loggia dei Lan=i, Florence.)

C'est 1t ce moment que parvint à Germanicus une ambassade envoyée par l'un des chefs
rhérusques, Ségeste, le beau-père d'Arminn •
ce Ségeste implorait le secours des Romain~
contre son gèndre, le massacreur des légions.
Le difiérend qui mettait ainsi aux prises
~r1?-es, en main'.. le gendre et le beau-père:
eta1t d ordre ent1erement privé.
Chez tous .les peuples encore sauvages, en
quelque partie de la terre qu'on les prenne
dans les forêts du nouveau monde le~
brouss~s de l'Afrique ou les steppes d:Asie,
le mar1~ge affecte toujours, on le sait, la
forme d une vente : en échancre d'armes de
bétail, d'objets d'ornements ;ius ou m~ins
luxueux, colliers, anneaux, bracelets offerts
en_ plus ou moins grand nombre par !; fiancé,
smvant sa fortune et aussi suivant la violence
d~ son désir amoureux, le père de famille
cede, pour sa part, l'objet qui lui appartient
yfi~.
'
Tel ~n effet nous voyons le mariage chez les
~ermam_s : &lt;( Ce n'est pas la femme, dit Tacite, qm apporte la dot, mais le mari• Je
pèr~, la mère, les proches interviennen~ et
ag~eent les pr1sents, non point quelques frivol~tés ou objets de toilette pour l'épouse,
mais des bœufs, un cheval avec sa bride un
~ouc_lier avec glaive el framée pour le ;ère.
~n echange de tout cela, la jeune fille est
livrée et offre 11 son tour à son mari quelques
armes,J. ~
~r, c'est par violence qu'Arminn arait enleve Thusnelda, fille de Ségeste, promise déjà à
un autre. Le père outragé conservait donc cont~e ~rminn _une irréductible haine pour l'avoir
ams1 frustre des riches donations d'armes, de
chevaux et de bétail qu'il pouvait raisonnablement attendre.

Durant plusieurs mois, oublieux de tous
soins de toileue, lui si recherché d'habitude
il laissa croître barbe el cheveux. Jusqu·à l;
lin de sa vie, l'anniversaire du désastre de
Yarus demeura pour lui un jour de tristesse
et de deuil.
Cette douleur
. toutefois ne lui fit pas néaliC
ger ses devo1rs et, après avoir pris dans
nome toutes les mesures nécessaires et levé de
nouveaux soldats, il envoya sur le flhin
Tibère, son fils adoptif, et le jeune Germanicus, neveu de celui-ci, avec mission de
venger Varus et de reconquérir les aigles.
Peu après, succombant à tant de chagrins,
le vieil Auguste mourait et léguait son pouvoir à Tibère.
Dès lors, à Germanicus seul, jeune général
de vingt-cinq ans, incombait la tàche de
1. Tafile, Germanie, ch. 18. Jusqu'â une é uc
venger le massacre des légions de Varus; c'est a~sez
reccnle, dans la nasse-Saxe, les fianfafiltes
de la façon la plus brillante qu'il le fit. Après s, appclarent Brudkop (Braul-Kaul', achat de fiancée)
\oy. Adelung, Gescluc/ite Allen Deutsclte p - 01 ·
une première campagne dans laquelle il chàtia note
2.
' · .:&gt; '
""' 147"'

�,.. __ 111ST0~1.ll
Sa rancune élait d'autant plns vire que,
une fois unie à Arminn, Thusnelda, loin d'en
vouloir à son brutal ravisseur, s'élait au
contraire attachée à lui d'un ardenl amour et
prenait avec , iolence le parti de celui-ri
contre son père.
On sait combien était rigoureuse, enrers
leur mari, la fidélité des femmes germaines :
,, Elles vivent, dit Tacite, enveloppées dans
leur chasteté, sans spectacles, sans festins
corrupteurs, ignorant le galant commerce des
mrstérieux billets 1 • »
·on peut bien ici soupçonner un peu Tacite
de décocher, par-dessus la tête des Yerlueuses
Germaines, une petite satire indirecte aux
lrop coquelles dames de Rome; quels spectacles, quels festins corrupteurs suppo-er en
effel chez des gens nnu rris de viande crue
triturée sous les pieds? quels billets galants
chez des peuples pour qui l'écriture était un
profond mystère?
Cette fidélité &lt;les femmes était d'ailleurs
rigoureusement protégée el rendue facile par
une coutume bien favorable à la vertu :
&lt;c Dans une si
nombreuse nation, ajoute
Tacite, bien peu d'adultères; le châtiment,
en effet, en est prompl, terrible cl appartient
au mari : nue, les cheveux rasés, la femme
coupable est chassée de la maison, puis, à
travers loul le canton, poursuivie à coups de
verges par le mari el ses proches ' · ll
De la punition du séducteur il n'est nullement question, car, chez des gens pour lesquels le droit c'est la force, l'homme peul
nalurellcrnenl tout. EL pourlant, la femme
germaine, par son enlier dérnuemenl et son
ardent courage, ne se rnonlrc point inférieure,
hien au contraire, à ceux qui osent la traiter
ainsi : &lt;1 Dans le combat, d,L encore Tacile,
les guerriers r:ipporlent leurs blessures 11
leurs mères, à leurs épouses, et celles-ci ne
craignent pas de compter, de sonder le~ plaies;
elles porlenl aux comballanls des ,·ivres el
ùes encouragements. On raconte que certaines
lroupcs de Germains, prêtes à lâcher pied,
ont élé ramenées au combat par les coura:rcuscs supplications des femmes &lt;1ui présentaient la poitrine aux fuprds. ,, Aussi, au
mépris pour la femme, se mêlait pourtant,
chel ces sau1·ages. une sorte de superstitieux
respect : &lt;c Ils croient (c·est toujours Tacite
qui parle) qu'il y a dans la femme quelque
chose de sacré el de prophétique, ils ne
m\;ligent pas leurs réponses et na méprisent
par leurs avis. ,,
En vraie Gcrm:iine, Thusnclda était, d'une
façon absolue, soumise à Arminn, son mari,
seigneur et maitre. füntrée un moment , par
suite d'événements qui ne nous sont pas connus, en possession de Ségeste son p~re, elle
n•a~pirait qu'à le fuir el 11 rejoindre Arminn;
quant à celui-ci, c'est pour recouvrer son
bien, sa chose, sa femme, qu'il tenait pour
le moment son beau-père étroitement assiégé.
Prompt i1 saisir l'occasion qui s'offrait si
favorablement 11 lui, Germanicus marche
au secours de Ségeste, vers le sud du pays
1. Tacite, /;en11a11ù. ch. 19.
'.!. Tacite, .l/cew·• des Ge1·11111i11s. ch. 12.

des Chérusques, chasse sans peine l'armée
a~siégcantc rt, dans le camp abandonné par
Arminn, retrouve une partie des dépouilles
rnlcvées rar les b1rb:ircs 11 l'armée de Varus.
Ségeste alors vient remercier son sauwur;
dominant, de sa haute taille, tous ses compagnons, il se présente à Germanicus avec l'assurance que lui donne sa fidélité à la cause
de Rome.
&lt;c Celle fidélité, dit-il, n'est pas chose
nouvelle; du jour où, par faveur du divin
Auguste, j'ai été décoré du titre de cito)'en
romain, je n'ai choisi mes amis, marqué mes
ennemis que d'après Yos seuls intérêts; non
par haine contre ma patrie (car à ceux-là
mêmes qu'ils servent les traîtres sonl odieux),
mais parce que, tant pour nous-mêmes que
pour les Romains, j'estimais la paix préférable
à la ~uerre.
cc Ce ravisseur de ma fille, ce riolateur de
voire alliancr, Arminn, je l'ai accusé devant
Varus qui commandait alors votre armée.
Repoussé par lïmprévoyanle mollesse de ce
chef sans énergie - ah! de quel fail,le secours lui fut alors son amour des lois! - je
l'ai supplié de nous enchainer Lous, moi, Arminn et ses complices. J'en atteste rrtle nuit;
et plût aux dieux que pour moi clic eût ~Lé
la dernière!. .. Ce qui suivit, on le peul mieux
pleurer que dire : j'ai mis dans les fers Arminn, sa faction m'en a fait porter à mon
tour. Maintrnanl, sous la proleclion, César,
je préfère aux nouveautés lès vieux usages,
aux troubles le calme. Je n'agis roinl ainsi

Cliché; Giraudon
AR}IIX:'l.

Sculpture antique. (Musée

au Capitole, Rome.)

dans l"espoir de quelque récompense, mais
ar.n de devenir pour les Germains un utile
conciliateur s'ils viennent à préférer enfü1 un
5. Tacite, A1111ales, T. 58.
4. Ibid., cl,ap. ~ï.

loyal repentir à la perte certaine de leur nation 3 •
cc Permets-moi maintenant, César, continua
Ségeste, de te parler de mes enfants : quan L
:1 mon fils, que sa jeunesse serre d'excuse 11
sa faute. Pour ma fille, elle n'esl, je l'avoue.
ici que p~r force; à toi, César, de décider ~i
c'est en fille de Ségeste ou en femme d'Arminn que tu la veux traiter. ,&gt;
C'est en femme d'Arminn qu'elle le fut,
et, dans le défilé des captifs, les légions étonnées viren l passer, superbe de fierté sauvage,
Thusnelda, s'avançant droite, sans une larme,
sans une plainte, les bras croisés sur son
sein, les yeux obslinémen t baissés et fixés
avec orgu~il snr son ventre, lourd d'un précieux tré~or, l'enfant d'Arminn donl elle était
enceinte•.

m
Le champ des morts.
Captive, Thusnelda fut envoyée cl gardée à
Ravenne ~. En celle ville, où l'on élevait de
jeunes esclaves destinés comme gladialeurs
aux comlwls du !'ir'lue, elle mil au monde
un fils qu'elle nomma Thumaic 6 •
Lorsque Arminn apprit qu'il était ainsi drvcnu père d'un esclave de flome, rien ne put
contenir sa fureur; à tran•rs le pay~, chez
les Chérusques, ses compatriotes, &lt;l'une ardente parole, il allait excilanl la haine contre
les Romains, prêchant la rél'olte, réclamanl
d~s armes contre Ségeste, contre Cé~ar, contre les légion~.
c, Le digne père, s'écriait-il, le grand général, la vaillante armée! tant de bras pour
enlever une femme! A moi, du moins, cc
sont lrois légions. a1·ec leurs légats, qui se
sont rendues, et j'ai fait la guerre non poinl
làchemenl, contre des femmes enceinte~, mais
en brare, contre des soldats. Dans les forêts
sacrées des Germains, ne voit-on pas encore,
suspendues de mes mains en l'honneur des
dieux de nos pères, les aigles romaines que
j'ai conquises!
&lt;c Que Ségeste, s'il le veut, habile une
terre vaincue; que, par celte humiliation, il
restitue à son fils un sacerdoce étranger, les
nais Germ:iins, quant à eux, n'effaccronl jamais de leur cœur la honte d'avoir, entre
l'Elbe et le Rhin, vu les verges, les haches
des licteurs el la loge romaine.
« Chez IPs nations qui ignorent Rome el
son empire, tributs, exactions, supplices sonl
également inconnus. Eh bien! vous, Germains, qui avez su secouer tout cela, rnus
qui avez fait reculer impuissant cet Auguste
que nome a mis au rang des dieux, ce Tibère
qui lui succède, allrz-vous donc trembler aujourd'hui devant une armée de soldats ~édi•
lieux, devant un jeune général sans expérience? Si votre terre, Y0S pères, les antiques
souvenirs des ancèlres vous semblent préférables à des maitres, à une servitude nouvelle, c'est un chef de liberté et de gloire,

1

:i. TacitP, Am,ales, 1. 58.
li. Strahon. li,. VII, ch. 1

�...-

111STO'J{1.Jl

Le Cn.A.MP Des .Mo~rs ---..

..
De là,,.vers l'est, barrière pleine d'épouYanle
el de ' mystère, se dressait devant Germanicus
la soniù;·e masse des montagnes et de la forêt

Arminn, non de honteuse servitude, Ségeste,
qu'il faut suivre 1! »
Par ces paroles, Arminn parvint à soulever,
non seulement les Chérusques, mais toutes
les tribus voisines; lnguiomer même, son
oncle, qui depuis longtemps jouissait d'une
grande considération parmi les Romains, se
laissa entrainer dans son parti, défection qui
ne fut •pas sans causer à Germanicus de fort
graves inquiétudes.
La saison n'étant pas très avancée, Germanicus résolut donc de recommencer la campagne d'après un plan entièrement nouveau :
divisant ses troupes allo de distraire l'attention de l'ennemi, il ordonna à son lieutenant
Cécina, avec les quarante cohortes de ses
quatre légions de l'armée Inférieure, de
prendre comme base d'opération le camp
nouvellement réoccupé d'Aliso, sur la Lippe,
d'y établir ses magasins ' , et de se porter de
là ostensiblement vers n :ms à travers le pays
des Bructères; quant à lui, pendant ce temps,
s'embarquant en secret avec les quatre légions de l'armée Supérieure, il gagnerait la
mer par les lacs et de là l'embouchure de
l'Ems qu'il remonterait pour surprendre à
revers l'ennemi attaqué de front par Cécina.
Sous le commandement du préfet Pedo, la
cavalerie suivrait ce mouvement en longeant,
en pays ami, chez des tribus allié~s, les plages
sablonneuses et les vastes prairies de la Frise.
Les navires emplo1és par Germanicus pour
le transport de ses quatre légions devaient
être au nombre de trois cent cinquante environ ; c'étaient ceux de la flotte entretenue
par les Romains, depuis le temps de Drusus,
sur le Rhin, la Meuse et l'océan Germanique.
Avec précision tous ces mouvements s'accomplirent; en arrivant aux bouches del 'Ems,
le général en chef augmenta encore son armée
des contin11ents
auxiliaires que lui fournirent
O
les tribus des Chauques, ces fidèles alliées
des Romains. Mais, malgré la promptitude et
le secret de ces opérations, l'ennemi ne s'était
point laissé surprendre, et Germanicus, remontant l'Ems tandis que Cécina le descendait, fit sa jonction avec ce dernier sur le
cours moJen du fleuve sans avoir pu joindre
les Germains:
Sous les ordres d'un jeune et brillant général, Lucius Stertinius, le général en chef
lance alors en avant des troupes légères pour
essayer de prendre contact avec ce fuyant adversaire; mais celui-ci persiste à se dérober,
emmenant son bétail, brûlant derrière lui
cabanes, étables et tout ce qu'il ne peut emporter; dans une des escarmouches de cette
poursuite, Stertinius est cependant assez heureux pour reconquérir l'aigle de la XIX• légion, perdue dans le désastre de Varus.
Ainsi, au milieu d'un pays ravagé, l'armée
s'avance entre l'Ems et la Lippe jusqu'aux
sources toutes proches de ces deux rivières.

de Teutobourg, récent théàtre du massacre.
&lt;( Là, disaient les soldats en regardant de
loin ces cimes boisées et ces gorges profondes,
là gisent épars, sans sépulture, en proie aux
bêtes sauvages, les restes de trois légions ;q »
Le cœur serré, chacun se rappelle les
parents, les amis perdus dans le massacre et
brùle de rendre à ces restes ,·énérés les
suprèmes devoirs.
Cédant à ces désirs, Germanicus envoie en
avant Cécina pour reconnaître gorges et défilés, établir des ponts et des chaussées à
travers les marais et les terrains momants;
l'on se met en marche et l'armée en deuil se
trouve bientôt en présence de ces tristes
lieux.
Lugubre et humiliant spectacle! Par l'étendue de son enceinte, la situation de son prétoire, le premier camp de Varus indiquait
bien le travail de trois légions! plus loin, sur
l'emplacement du second camp, des re tranchements à peine formé~, un humble fossé,
montraient que là ne s'étaient arrêtés que les
restes d'une armée déjà décimée, épuisée et
vamcue.
Depuis le massacre, six ans s'étaient écoulés ; le temps et les bêtes sauvages avaient fait
leur œuvre. Sur tout l'espace Pilrcouru entre
les deux camps, par l'armée débandée,
c'étaient des ossements blanchis, amoncelés
là où l'on avait combattu, épars là ou l'on
avait fui; puis des armes brisées, des sque-

lettes de chevaux, des crânes humains suspendus comme trophées aux branches des
arbres; dans des bois voisins, tenus pour
sacrés par les barbares, s'élevaient encore les
exécrables autels sur lesquels, en l'honneur
de divinités avides de sang humain, avaient
été égorgés les tribuns et les centurions de
premier rang.
Échappés par miracle à la captivité ou au
carnage, quelques témoins survivants se trouvaient là : c1 Ici, disaient-ils, tombèrent les
légats de légion; là furent prises les aigles;
ici Varus reçut sa première blessure; là il se
donna la mort. ... Voici le tertre d'où Arminius harangua ses hommes'. »
Puis ils énuméraient les gibets où le vainqueur avait pendu, les fosses où il avait
enfoui les captifs; ils contaient les outrages
infligés aux aigles et aux enseignes.
Ainsi, six ans après le désastre, une armée
romaine venait recueillir les ossements des
trois légions.
Au lendemain même de la sanglante hécatombe, les parents et amis de tous ceux qu'on
supposait massacrés, espérant pouvoir un jour
recueillir leurs restes, avaient songé à honorer
de suite leur mémoire par des monuments
funèbres : sur la rive gauloise du Rhin, à
Vetera Castra, ancien cantonnement d'hi,·er
de la XVIII• légion, anéantie tout entière dans
le désastre, un citoyen romain, Publius Cœlius, érigea ainsi en souvenir de son frère, le
centurion Marcus Cœlius, un bien touchant
monument : sous un fronton triangulaire, on
y voit, en bas-relief, l'image du vieil officier;
sa main est armée du cep de vigne, insigne
de son grade; sa tête s'orne de la couronne
de chêne accordée à quiconque avait, dans un
combat, sauvé un citoven romain; autour de
son cou s'enroule le 'torque, autour de ses
poignets les anneaux, sur sa cuirasse s'étalent les cinq phalères ou décorations, récompenses variées et nombreuses de sa rude
vaillance. Au-dessous du buste, se lit cette
inscription : C( A Marcus Cœlius, fils de Titus,
de Bologne, tribu Lemonia, centurion dans la
dix-huitième légion, tombé en sa cinquantetroisième année dans le désastre de Varus.
Qu'on dépose ici ses os s'ils se peuvent retrouver. Son frère Publius Cœlius, fils de Titus,
a érigé ce monument". ,, De chaque côté du
buste de l'officier, sont sculptées les images
de ses fidèles.affranchis, Thiaminus et Privatus, tombés peut-être à ses côtés dans les
sanglants marécages de la forêt de Teutobourg.
Mais, sur le champ de mort, devant ces
monceaux d'os blanchis, comment reconnaître des restes aimés? S'il se trouvait là,
le frère du vieux centurion ,dut renoncer
pour toujours à l'espoir de transporter les
restes de Cœlius dans le tombeau qu'il
· leur avait préparé, et chacun, en livrant à la

1. Tacite. Am111les, I, :19 «... li n'i· a plus rien à
dire sur celle habitude des historiens anciens de
prêter à leurs pers_onnagcs des, _di~cours de leur invention .... Les ccm•ams qui n cta1ent qne de J'Ul"S
rhéteurs se contcnlnicnt de fabriquer des piéccs d'éloquence pour faire . n,1mi,·cr lem· ta.lent;_ les autres,
comme Tacite et Salluste, chercha1enl a les accommoder it la situation véritable; ils {011t dire à celui

qui pai·le, sino11 ce qu'il IL dit réelleme11t, du
moù1s ce 7u'il a dà dirf', en so1·te que ce, discOU1'S
ue sont pas sans utilité pour les hislo1'ie11s de nos
jnurs. » G. Boissicr, Co11juratio11 de Catilina, p. 152,
Hacl,ette, édit.
2. Le camp d'Aliso a été retroun\ à !laltern. Voy.
de fort mteressanles photographies des rctranchP-ments mis à jour, dans D• Fr. l{œpp. ])ic Romer

in De11lschla11d, in-8', BielefelÎI, 1905, pape li.
5. Tacite, Annales, J, 61.
4. Tacite, A1111ales, 1, 61.
5. llonumcnl trouvé en 1620 au village de Birtcn.
près Xanle11, emplacemcnl de Vetera. Pur(i• d'abord à
Clèves, ce monument se trouve aujourdlmi au musi-c
de Bonn. Le musée de Sainl-Gcnnain en possède 1111
moulage.

GERMANICUS.

Srnlfturc antique. (Rome.)

"" 15u ...

terre ces misérables, informes et anonymes
débris, les y déposait avec le respect véritablement dû à des proches, à des parents, à
des frères 1 •
Au-dessus de ce triste amoncellement d'ossements sans nom, l'armée éleva un haut
tumulus de terre dont, en témoignage de sa
douleur, Germanicus voulut, de sa propre
main, poser la première motte.
Sous ce rustique monument, les morts au
moins reposaient en paix; mais quel sort
était celui des malheureux prisonniers demeurés au pouvoir des Germains? On sait quelle
implacable sévérité Rome professait envers
ceux de ses soldats qui s'étaient laissés prendre
vivants par l'ennemi : aux temps héroïques
de la république, durant la seconde guerre
punique, le Sénat avait formellement refusé
de racheter les prisonniers faits par Annibal
et que celui-ci proposait de renvoyer contre
rançon.
Lors du désastre de Varus, quelques-uns
de ceux qui ne purent mourir les armes à la
main, surent du moins se souvenir de cet
1. Tacilc, A1111a/es, !, 62.
2. Velleius Paterculus. Il, 120.

antique exemple des ancêtres; c'est ainsi que au moment même où tu le méprises, lu peux
Calvus Cœlius, cc bien digne de l'ancienneté toi-même si facilement tomber 5. lJ
de sa race J&gt;, nous dit un de ses anciens
Ainsi, de jeunes hommes appartenant aux
camarades militaires!, ayant été enchainé par plus illustres familles de Rome étaient develes barbares, parvint à saisir un des anneaux nus esclaves des barbares I Heureusement,
de sa chaîne et s'en frappa si violemment la pour ceux-là, le nouvel empire ne montrait
tête qu'il en fit jaillir la cervelle.
plus l'inflexible intransigeance de l'antique
Tous ne montrèrent point si farouche république patricienne; le désastre de Varus
énergie :
avait d'ailleurs été si prompt, si effroyable,
cc Songes-tu, écrivait, trente ans plus tard,
que, par dérogation aux vieux usages, autorile philosophe Sénèque à son ami Lucilius, sation fut donnée aux familles de racheter les
songes-tu que celui que tu appelles ton captifs, à cette condition toutefois que ceux-ci
esclave sort des mêmes origines que toi, jouit demeureraient dans les provinces, sans poudu même ciel, respire, vit et meurt comme voir jamais rentrer ni à Rome, ni même en
toi? Tu peux un jour le voir libre et lui te Italie•.
voir esclaYe. Dans le désastre de Varus, comQuarante ans plus tard, dans une expédibien de jeunes patriciens, très splendidement tion sous l'empereur Claude, les légions
nés, qui accomplissaient dans. l'armée les romaines arrachaient encore, chez les Gerannées de service nécessaires pour leur per- mains, it une honteuse captivité de~ esclaves
mettre d'aspirer aux honneurs sénatoriaux, à chevrnx blancs, au dos voûté, aux membres
se trouvèrent, tout d'un coup, accablés par la tremblants, entrés jadis dans la vie, au temps
fortune! De l'un elle fit un berger, d'un autre de leur jeunesse, d'une façon si brillante, et
un gardien de cabane; ose maintenant mé- que les privilèges de la naissance semblaient
priser un homme dans le funeste sort duquel, alors rnuer d'avance, d'une façon certaine et
facile, aux plus solides et aux plus haut~
:i. Pli11c. f;pislofa•, liv. V, cp. 47.
t Oion Cassius, 1.ïl ch. un.
honneurs.
Cu. G.\ILLY DE TACRl;--;Es.

Souvenirs sur la cour de Louis XV

Le premier événement qui me frappa dans avancer une chaise pour ma mère; elle me
ma tendre enfance fut l'assassinat de plaça sur ses genoux. Nous demeurions dans
Louis XY par Damiens. L'impression que j'é- l'avenue de Paris, et tout le temps de notre
prouvai fut si vive, que les moindres détails course j'entendais sur les trottoirs de cette
sur la confusion et la douleur qui regnèrent avenue des pleurs, des sanglots. Enfin, je vis
ce jour-là dans Versailles me sont aussi pré- arrêter un homme : c'était un huissier de la
sents que les événements les plus récents. chambre du roi, qui était deYenu fou et qui
J'avais diné avec mon père et ma mère chez criait : &lt;1 Oui, je les connais, ces gueux, ces
un de leurs amis. Beaucoup de bougies éclai- scélérats ! lJ Notre chaise fut arrêtée dans
raient le salon, et quatre tables de jeu étaient cette mêlée : ma mère connaissait l'homme
déjà occupées, lorsqu'un ami de la maison désolé que l'on venait de saisir; elle le nomma
entra pâle et défiguré, et dit d'une voix au cavalier de maréchaussée qui l'arrêtait.
presque éteinte : cc Je vous apporte une ter- On se contenta de conduire ce fidèle serviteur
rible nouvelle. Le roi est assassiné! &gt;&gt; A l'ins- à l'hôtel des gendarmes, qui était alors dans
tant, deux dames de la société s'évanouissent, l'avenue. Dans les temps de calamités ou
un brigadier des gardes du corps jette ses d'événements publics les moindres imprucartes et s'écrie : cc Je n'en suis pas étonné, dences sont funestes. Quand le peuple prend
ce sont ces coquins de jésuites ! - Que part à une opinion ou à un fait, il faut
faites-vous, mon frère ? dit une dame en craindre de le heurter et même de l'inquiéter.
s'élançant sur lui, voulez-vous vous faire ar- Les délations ne sont plus alors le résultat
rèter? - Arrêter! pourquoi? parce que je d'une police organisée, el les châtiments
dévoile des scélérats qui veulent un roi ca- n'appartiennent plus à l'impartialité de la
got? n !\Ion père entra; il recommanda de la justice; tout le prouve. .\. l'époque dont je
prudence, dit que le coup n'était pas mortel ; parle l'amour pour le souverain était une requ'il fallait que chacun retournât chez soi ; ligion, et l'assassinat de Louis XV amena une
que les réunions devaient cesser dans le mo- foule d'arrestations non motivées. M. de la
ment d'une crise aussi affreuse. Il avait fait Serre, alors gouverneur des Invalides, sa
... 1.51

...

femme, sa flllc el une partie de ses gens,
furent arrêtés, parce que mademoiselle de la
Serre, venue le jour même de son courent,
pour passer le temps de la fête des rois en
famille, dit, dans le salon de son père, quand
on apporta cette nouvelle de Versailles :
c1 Cela n'est pas surprenant; j'ai entendu
dire à la mère N... que cela ne pouvait manquer, parce que le roi n'aimait pas assez la
r?ligion. l! ~a mère N... , le directeur et plusieurs rehg1euses de ce courent furent interrogés par le lieutenant de police. Une malveillance entretenue dans le public par les
partisans de Port-Royal, et par les adeptes de
la nouvelle secte des philosophes, ne cachait
pas les soupçons qu'ils faisaient tomber sur
les jésuites; et bien certainement, quoiqu'il
n'y eût pas la moindre preuve contre cet ordre, l'événement de l'assassinat du roi servit
le parti qui peu d'années après obtint la destruction de la compagnie de Jésus. Ce scélérat de ~-amie~s se .vengea _de beaucoup de
gens qu ~lavait servis dans diverses provinces,
en les faisant arrêter, et quand ils lui étaient
confrontés il disait aux uns : « C'est pour
ID? venger de vos méchancetés que je vous ai
fait cette peur. J&gt; A quelques femmes, il dit

�r--

111ST0'/{1.ll

« que dans sa prison il ~'élail amusé tic l'effroi qu'elles auraient ll Ce monstre avoua
&lt;1u'il avait fait périr le vertueux La Bourdonnaye en lui donnant un lavement d'eau-forte.
Il avait encore commis d'autres crimes. On
prei;id lrop aisément des gens à son service :
de semblables exemples prouvent qu'on ne
saurait mettre Lrop de précautions aux renseignements néèeisairesavant d'ouvrir l'intérieur
de sa maison ù des étrangers.

+
J'ai &lt;mlendu plusieurs fois M. de Landsmalh, écuyer, commandant de la 1éneric,
11ui venail sou1·enl chez mon père, dire qu'au
bruit de la nouvelle de l'assassinat du roi il
s'était rendu précipitamm&lt;'nt chez Sa Majesté.
.Je ne puis répéter les expressions un peu cavalières dont il se servit pour rassurer le roi;
mais le récit qu'il en faisait lorsque l'on fut
calmé sur les suites de ce funeste érénemenl
:unma pendant longtemps les sociétés où on
le lui faisait raconter. Ce M. de Landsmath
élait un 1•ieux militaire, qui avait donné de
grandes preuves de valeur; rien n'avait pu
soumettre son ton et son excessirn franchise
aux convenances et aux usages respectueux
de Ja cour. Le roi l'aimait beaucoup. Il était
d'une force prodigieuse, et avait souvent
lullé de vigueur du poignet avec le maréchal
de Saxe, renommé pour sa grande force.
M. de Landsmath avait une voix tonnante.
Entré chez Louis XV, le jour de l'horrible attenlal de Damiens, peu d'inslants après il
lrouva près du roi la Dauphine el Mesdames
filles du roi ; Loutes ces princesses, fondant en
larmes, entouraient le lit de Sa Majesté.
&lt;I Faites sortir toutes ces pleureuses, sire, dit
le vieil écuyer, j'ai besoin de vous parler
seul. l&gt; Le roi fit signe aux princesses de se
rclirer. &lt;I Allons, dit Landsmath, voire blessure n'est rien; vous aviez force ,·estes et gilets. ll Puis, découvrant sa poitrine : &lt;1 Voyez,
lui dit-il en lui montrant quatre ou cinq
grandes cicatrice;, voilà qui compte; il y a
trente ans·quej'ai reçu ces blessures; allons,
toussez fort. » Le roi toussa. Puis, prenant
le vase de nuit, il enjoignit à sa majesté dans
l'expression la plus brè1c, d'en faire usage.
Le roi obéit. &lt;I Cc n'est rien, lui dit Landsmatb, moquez-vous de cela; dans qualre
jours nous forcerons un cerf. - Mais si le
fer est empoisonné? dit le roi. - Vieux
mntes que tout cela, reprit-il; si la chose
était possible, la veste et ll•s gilets auraient
nettoyé le fer do quchJues mauvaises drogues. » Le roi fut calmé, et passa ur:e lrès
bonne nuit.

La manière dont mademoiselle de Romans,

mailresse tic Louis .\V, cl mère de l'abbé de
Bourbon, lui fut présentée, mérite, je crois,
d'ètre rapportée. Le roi s'était rendu en
grand cortège à Paris, pour y tenir un lit de
justicP. Passant le long de la terrasse des
Tuileries, il remarqua un chevalier de SaintLouis vètu d'un habit de lustrine, assez passé,
el une femme d'une assez bonne tournure,
tenant sur le parapet de la terrasse une jeune
fille d'une beauté éclatante, très parée, ai•ant
un fourreau de lalletas couleur de rose. Le
roi fut imolonlairemrnl frappé de l'affectalion avec la&lt;1uellc on le faisait remarquer 11
rrlle jeune personne. Ile retour à Ycrsailles,
il appela Le Bel, ministre cl confi&lt;lenl de ses
plaisirs secrets, el lui ortlonna de cherrher cl
de lrouver dans Paris une jeune personne
de douze à lreizc an~, dont il lui donna le
signalement de la manière que je viens de
délailler. Le Bel l'assur:i. qu'il ne vopil nul
espoir de succès dans une semblable commis~ion. c1 Pardonnez-moi, lui dit Louis XV;
relie famille doit habiter dans le quartier
rnisin des Tuileries, du côté du faubourg
Saint-Honoré, ou à l'entrée du faubourg
Sainl-Gerruain. Ces gens-là vont sûrement à
pied; ils n'auront pas fait traverser Paris à
la jeune fille dont ils paraissent très occupés.
lis sont pauvres; le vètement &lt;le l'enfant était
si frais, que je le juge avoir été fait pour le
jour même oit je devais aller à Paris. EUP. le
portera tout l'été; ks Tuileries doivent êlrc
leur promenade des dimanches et des jours
de fètes. Adressez-mus au limonadier de la
terrasse des Feuillants; les cnfanls y prennent des rafraichissements, vous la décou1Tirez par cc moyen. » Le Bel suivit les
ordres du roi, et dans l'espace d'un mois il
découvrit par ce moyen la demeure de la
jeune fille; il sut ']Ue Louis XV ne s'était
trompé en rien sur les intenlions qu'il supposait. Toutes les conditions furent aisément
acceptées; le roï contribua, par des gratifications considérables peudant deux années, à
l'éducation de mademoiselle de P.omans. On
lui laissa lolalement ignorer sa destinée future; et lorsq.u'elle rut quinze ans accomplis;
elle fut menée à \' ersailles sous le simple
prélexle de Yoir le palais. Elle fut conduite,
entre quatre ou cinq heures de l'après-midi,
dans la galerie de glaces, moment où les
grands appartements élaient toujours très
solitaires. Le Del, qui les allendait, ourrit la
porte de glace qui donnait de la galerie dans
le cabinet du roi, cl invita mademoiselle de
l1omans à venir en admirer les beautt's. Rassurée par la vue d'un homme qu'elle connaissait, et excitée par la curiosité bien pardonnable à son âge, elle accepta avec empressement; mais elle insistait pour que Le Bel
procuràt le mèmc plaisir à ses parents. Il

l'assura que c'élail impossible, qu'ils allaient
l'attendre assis dans une des fcnèlres de la
galerie, el qu'après avoir parcouru les appartements intérieurs il la reconduirait vers eux.
Elle accepta; la porte de glace se referma
sur elle. Le Bel lui fit admirer la chambre,
la salle du conseil, lui parlait avec enthousiasme du monarque possesseur de toutes les
beautés donl clic était environnée, et la conduisit enfin vers les petits appartements, où
mademoiselle de Ilomans trouva le roi luimêmc, l'attcndanl avec toute l'impatience et
lous les désirs d'1111 prince qui avait préparé,
depuis plus &lt;le deux ans, le momcnl où il
&lt;lcl'ait la posséder.
Quelles réflexions alfügcantes naissent de
tant d'immoralité! L'arl avec lequel celte
intrigue avait été conduite, l'innocence réelle
de la jeune de Romans, furent sans doute les
motifs qui attachèrent plus parliculièrement
le roi à celle mallresse. Elle est la seule qui
obtint de lui de faire porter le nom de llourbon à son fils .•\u moment d'accoucher elle
reçut un billet de la main du roi, conçu en ces
mots : &lt;I M. le curé de Chaillot, en baptisant
l'enfant de mademoiselle &lt;le Romans, lui donnera les noms suivants: Louis N. de Bourbon l&gt;. Peu d'années après, le roi, méconlenl
&lt;les prétentions que mademoiselle de Romans
établissait sur le bonheur qu'elle avait eu de
donner le jour à un fils reconnu, et voyanl,
par les honneurs dont elle l'environnait,
qu'elle se llattait de le faire légitimer, le fit
enlever des mains de sa mère. Celte commission fut exécutée avec une grande sévérité.
Louis XV s'était promis de ne légitimer
aucun enfant naturel ; le grand nombre de
princes de cc genre que Louis XIV avait
laissés était une charge pour l'État, et rendait
la détermination de Louis XV très louable.
M. l'abbé de Bourbon était très beau, ressemblait parfaitement à son père; il était fort
aimé des princesses fi Iles du roi, cl sa fortune ecclésiastique aurait été portée par
Louis XVI au plus haut degré. On lui destinait le chapeau &lt;le cardinal, l'abbaye de
Saint-Germain-des-Prés el l'él'èché de Bayeux.
Sans ètre rangé parmi les princes du sang, il
aurait eu une très belle existence. li mourut
à Rome, d'une petite vérole eonflucnte; il y
fut généralement regrellé; mais les é1énements sinistres qui ont assailli l'illustre maison dont il avait l'honneur de porter le nom
doivent faire envisager sa mort prématurée
comme un bienfait de la Providence. ~[adcmoiselle &lt;le Romans s'était mariée à un gentilhomme nommé M. de Cavanac; le roi en
l'u l mécontent, et tout le monde la blâmait
J'avoir, en quelque sorlc, quitté par celle
alliance le simple titre de mère de l'abbé de
Ilourbon.
MADAME

.-r, ,

CA.;\lP.\'.\.

LA CHOUANNERIE NORMANDE AU TEMPS DE L'EMPIRE
~

Tournebut
-

1804-1809 -

Par G. LENOTRE

CII.\PITRI-: li

Georges Cadoudal.
Georges élail cnlrJ à Paris, le 1•• septcmLrc 1803, dans un caliriolct à caisse
jaune, que conJuisait, rètu m cocher, le
marquis &lt;l'llozier, ancien pa 0e du roi, établi,
drpuis quelques mois, loueur de rnitures rue
Vidlle-du-Tcmplc 1. D'll01,icr mena Gcor~cs à
l'hôtel de B'or&lt;fcaux tenu, rue de GrcnellcSaint-llonoré, par la rnuvc Dathy.
La mission de préparer dans Paris des
abris pour les conjurés avait éLé confiJe à cet
llouvcl, dit Saint-Vincent, que nous avon; ,·u
déjà chez le l'igneron de Saint• Leu. Hou vcl
s'appelait de son véritable nom Raoul Gaillard t : type parfait du chouan incorrigible,
c'était uu beau garçon &lt;le trente ans, aux
dcnls blanches, au teint frais, !!rand rirnr,
,ètu à la mode. li é1ait très lié vavec d',\ché
cl l'on prétendait qu'ils avaient à Rouen la
même maitresse•. La spécialité &lt;le Haoul
GaillarJ et de son frère Armand était l'allaque
des diligences chargées des fonds de l'État :
l'argent enlevé, versé dans la caisse royale,
serrait :t payer les enrôlés. Depuis près de six
mois ]boui Gaillard était à Paris, rccherch:i.nl
les logeurs discrets, as;islé dans cette délicate
Lcsognc par Ilournt de Lozier, autre intime
do d'Aehé, avec ci.ni il avait servi dans la
marine avant la llévolu tion '.
Georges descendit chez P.aoul GaillarJ 11tii
logeait à l'hôtel de Bordeaux; mais il 1·11
partit le soir et alla coucher à la Clocue d'Or,
chez Den and, 1t l'angle de la rue du Bac et de
la rue de Varenne, OLL vint le rejoindre ~011
lidèle domcsli 1ue, Louis Picot, entré :1 Paris
lcmèmc jour. La Cloche d'Orélait, en 11uel4uc
sorte, le ccnlre des cooj urés : ils remplissaient la maison et Ocnand leur était tout
acquis. C'était un homme dévoué et peu
timide. Il avait placé dans la remise du séo:iteur François de Ncufohàlcau , dont l'hôtel
était tout voisin, le cabriolet, c1 forme de
Bruxelles, garni de drap blanc ll qui servait
ù Georges pour ses courses 5 •
1. .\uraham-Cbarles-Auguslc trlluti,•r : il avait
vingl-srpt ans en 1803. Procès de illo1·1•au, Il, 415,
cl Archi\'CS nationales, 1"1 (ij98 : précis de l'cxistcucc
de Charles-Auguste d'llozier rlcpuis 17()0 .
'2. Il était fils d'un cullil'alcur aisé de l.,\uéucl'illc,
près &lt;le Roucu.
J. La femme Lcrnsscur : elle avait, disait-on , un
fib de chacun ,rcu,.
i. • On présume •1uc c'est par IJouvcl 11uc ,L\ché

Six semaines auparavant, Boul'cl de Lmirr
al'ail loué, p:ir l'inlcrmédiaire de Mme Costard
tic Saint-LégC'r, sa maitresse, une jolie maison, isolée au has &lt;le la colline de Chaillot,
près de la Seinc6, et y avait installé comme
concierges, un sieur Daniel et sa femme; dont
il connai~sait d~ longue date le dévouement à
sa famillt". On accédait au pavillon d'habitation par un double perron &lt;le qualorzc rnarthcs : une première salle à quatre fenèlres
élail pavée &lt;le carreaux de marbre blanc cl
noir; table dtl noyer pour huit couverls,
chaises cannées de paille de couleur, dessus
de portes représcntanl des jeux d'enfants,
rideaux de mousseline des Indes &lt;1 à mille
raies &gt;&gt;; tel était le décor &lt;le celte pièce qui
servait de salle à man0er. Le salon suivant
s'édairail également de quatre fenêtres et

B OUVET DE L OZIER,

D'ap,.ès u11e gravure du CaMnet des Est.impe.• .

contenait une ollomanc et six fauteuils recouverts de velours d'Utrecht bleu et blanc,
a êlé affilié dans le parti : ils sont, 1'1111 cl l'aulrl',
oflicicrs de marine; ils ont les mêmes ronnaissancc,,
les mêmes goùt, cl les mêmes hauitudes : prcs•J11C
compatriotes ils se "oyaiènl chez lime de Sainl-l'afr.
,!ont la maison servait de rendez-vous à Lous les
méconlenls qui se Lrouvairnl i: quelques lieues à la
ronde de ,es propriêtés. » Archi,·es nationale~.
F7 ü307.
;,. Archives dè la prércclurc de police.

tl,·ux bergères en ~oie hro~hée, deux talilcs
J'acajou à dessu~ &lt;le marbre. l'ui, venait la
diambrc à courber avec son lil 1t colonnes,
~es consoles, ses glaces. Au premier étage se
lrourait un apparkmenl de trois pièces et,
Jans un bàliment voisin, était nne grande
salle qui pouvait senir de lieu d'asscmlilée;
le tout entouré d'un grand jardin, fermé, du
rù'é de la berge, par une furie grille à deux
vantaux 8•
Si .nous nous attardons à cet inventaire,
1;'cst qu'il a, seml&gt;le-t-il, une sorte d'éloquence. Qui pourrait imaginer, en effet, que
cc pavillon, si élégamment disposé, eût été
loué par Georges pour s'y loger, lui et ses
amis'/ Ces hommes, dont on ne peut s'empêcher tl'admircr le désintéressement et la ténacité, qui depuis dix ans luttaient pour la
cause royale avec une héroïque cnùuraoce,
supportant les plus rudes privations, alTrontanl les tempêtes, couchant sur la p:iillc,
marcuant fa nuit; ces hommes, dont les corps
s'étaient durcis à force de fatigues, gardaient
des ,'tmes d'une candeur véritablement touchante; ils croyaient encore que le prince
pour lequel ils combattaient viendrait un
jonr partager leurs dangers. La chose avait
été si soul'cnt annoncée et si somcnt ajournée,
qu'un peu de méfiance eût pu leur être permis; mais ils a vaienl la foi el elle leur inspirait cette chose qui leur semblait toute simple
et qui était sublime: tandis qu'ils se logeaient
dans des bouges, qu'ils vi,·a:cnt d'une paye,
modique comme une aumône, parcimonieusement pnilevée sur la caisse &lt;lu parti, ils
ménageaiE-nl une relraite confortable et
SO)'CUSe où leur prince - qui ne devait
jamais venir - pùt altendre douillettement
qu'ils eussent, an prix de leur rie, assuré le
succès de sa cause. Si l'hisloire mème de
nos sanglantes discordes conserve toujours
des allures d'épopée, c'e&amp;t qu'elle abonde en
exemples de ces abnégations aveugles, si
lointaines, si introuvables aujourd'hui qu'elles
nous paraissent d'une invraisemblable extravagance.
Après six jours passés à la Cloche d'Or,
Georges vint prendre possession du pavillon
Ci. La ma ·son appartenait à un sieur Ilarizon le
prix ùc _la. locaLi..11 étai L_ de J
francs pour' ,ix
mois de Jou1s,ance: le bail a,,a,l etc signe le 19 juil1
let ·180}. Archives nationale,, F 6307.
7. La femme Dauicl, née Matlelcinc Pclhuy. blanrl11sscuse de bas de suie. 3l'a1I élel'é le fils J.e Bouvet
de l.ozicr..\ rchi ves nalionalcs, F7 6307.
~- tint des lic11J· el 111e11bles de la p etite 111a i•o11

.5p~

limée à .1!111e de Saint-Léger.

�,

111STOR,.1.Jt
de Chaillot, mais il y séjourna peu 1 , car on
le trouve, vers le 25 septembre, rue Carême-

Prenant, 21, dans le faubourg du Temple;

Tou~NEBUT - - ~
la maison'. Spain apportait à la pratique de
son étrange spécialité une sorte d'amourpropre : il se montrait Her d'avoir réussi à
établir, dans le logement d'un de ses amis,
Je tailleur Michelot, rue de Bussv, une cache
dont Michelot lui-même, obligé par sa profession à de longues absences, ne soupçonnait
pas l'existence et où séjournèrent successivement quatre des conjurés'. Quand le tailleur
était en courses, ses pensionnaires se dégourdissaient dans l'appariement; dès qu'ils l'entendaient monter l'escalier, ils rentraient
dans leur repaire, et le brave ~Iichelot, qui
devinait vaguement qu'un mystère planait
sur sa maison, ne connut le mot de l'énigme
que lorsqu'il comparut devant la justice
comme complice de la conspiration royaliste
dont il n'a,·ait jamais entendu parler.
C'est de la rue Carême-Prenant• que
Georges parlit pour le premier de ses voyages
à Biville. Nous avons indiqué les dates de
ces pérégrinations dont le détail n'entre pas
dans notre sujet. Le 23 janvier il rentrait
définilivement à Paris, amenant Pichegru,
Jules de Polignac et le marquis de Rivière
quïl était allé recevoir à la ferme de la Poterie. Il logea Pichegru chez un employé à la
liquidation générale de la dette publique,
nommé Verdet 1', qui avait cédé aux conjurés
le second étage de sa maison de la rue du
Puits-de-l'llermile : ils restèrent là quatre
jours; le 27, Georges conduisit le général à
la maison de Chaillot c&lt; où ils ne couchèrent
que quelques 6 nuits Jl. A l'heure oit ils s'y
installaient, Querelle signait entre les mains
de Beal ses premières révélations.
Nous n·avons pas à suivre les allées et
venues de Pichegru, ni à conter ses entreYues
arec Moreau : l'organisation seule du complot
nous intéresse, en raison de la part qu'y
a,·ait prise d'Acbé. Personne, d'ailleurs, n'a
jamais démêlé le résultai politique qu'aurait
pu amener la rencontre de l'ambition aigrie
de Moreau 7, de l'insouciance de Pichegru et
de l'ardeur fanatique de Georges. Dans cette
collaboration bùtarde, cc dernier seul était
décidé à l'action, encore qu'il se trouvât paralysé par l'obstination des princes à ne vouloir
0

d'llozier avait loué là un logement à l'entresol
et y avait fait pratiquer &lt;1 une cache )&gt; par un
entrepreneur, nommé Spain, doué d'aptitudes singulit:'res pour ce genre d'architecture. Spain, sous prétexte de réparations
indispensables, s'était enfermé avec ses outils
dans rappartement, et avait machiné dans
le parquet une trappe habilement dissimulée,
au moyen de laquelle, en cas d'alerte, les
locataires pouvaient se glisser jusqu'au rezde-chaussée et sortir par une boutique inoc-

cnpée dont la porte omrait sous le porche de
l. D'après les_ déhats du proc~s, il s·y serait installé
I septembre /ProcU .
1. H, p. 419), mais la déposition du concierge Oauic l
est formelle : il prit avec sa femme, dit-il, possessiou
de la maisou le 16 aoùl et ils y restërent absolument
seuls pendant dcm: mois emiro11: il portait à Mme de
Saiut-Léger les t'ruits du jardin; elle lui annonça un
jour qu'elle partuit pour la camp:iguc, mais que des
personnes de ses amis ,·iendraient l111biter la maison
cl qu'il faudrait les recevoir « comme si c'était ellemême l}. /luit jonrs après, deux individus arrivèrent,
conduits par Hyacinthe {Bouvet de Lozier ). « Daniel
lui remit les clefs et leur donna de la chandelle
parce &lt;p{il_ faisait nuil ; ils rest_êrcnl à la maison pendant hmt JOurs. » Al'elmcs naL10nales, F7 6397.
2. Archi\·cs nationales, F7 6405.
3. D'llozicr, entre auh'es, y passa quatre jours.
pour tro,s semames, vers le

Procès, V, 13ft.
4-. La femme qui, dans le logement de la rue

Carême-Prenant, faisait le lit et rangeait la chambre
des conjurés, s'appelait Marie-Josèphe ~ c'était la cousine de Georges; elle disparut « avec ces messieurs l) .
Archives nationales, F7 ti405, et P1'ocès, Il, -420.
5. Jac&lt;1ues Ye rdet·, quarante-huit ans. né à Vaucouleurs {Meuse). li semlile que ce soit par l'intermédiaire de Monnier, d'A umalc, que d'Aché avait attire
Verdet au parti. Archives nationales, F7 ü-i02. cl
Procès, 11,406.

û. 11 Oet1x indi,·idus soul ar1·î1·Cs et 011t couch.:,
quelques nuits. li y eut, penclant dt"!ux ou lrois jours,
deux l'luwoux dans l'écurie. soîgrn1s par Joseph (Louis
Pico!.), domestique de Lari1·c (Georges) ; Hyad ntl1c
(Bouvet de Lozicl') a apporté un jour une hure de
sauglier cl deux paniers de vin. » Uéposition du (;oncicrgc 0ai1iel. Archives nationales, ~-, 630i.
7. «. Dans la co11fércnce qui eut lieu le 28 ja1n·ie1·
cnll'e IJichcgru, Georges et More;iu, celui-ci ne cacha
pas qu'il dcmaudait pour lui la dictature. - Qu'e5l
ceci, dit Georges avec colère, et pour f/Ui nous prcnez\'ous? :\"ous n'aurions donc ll'av11illé que pour mus'!
S'il en est ainsi, je me re lire et ,·ous pou\·cz bien
faire vos affai1·cs !out seul. Et il Mlrtit en répétant :
- Il parait que lforeau ne roulait se sen·ir de nous
que pour prendre la pl~ce du premier Consul : mais,
un bleu pour un bleu, j'aime encore mieux celui qtu
y est que cc j .-r... là. »
Oéposilion de Bou \'el Uc Lozicr. Voi r 1'ougarètle,
op. cit., t. I, p. 67.
8. « Des conspirateurs a,·aient fait faire des uni~
formes semhlahles à ceux des guides consulaires qui
faisaient jour cl nuit le service auprès du Consul et
le suivaient à chm·al dans ses excursions. Sous ce
costume, cl ~ l'aide de leurs intelligences avec leurs
complices 1te l'intérieur du châtetiu (des ounicrs
marbriers chargés des embellissements et des réparation s à faire aux cheminées ... ) ils auraient pu facile-

traitait ses amis 1 , entre autres Deois Lamotte,
le vigneron de Saint~Leu, et Massignon, le
fermier de Saint-Lubin, auxquels il offrait
des déjeuners fort gais, avait découvert que
Massignon cultivait à bail quelques terres
appartenant à Macheret, le cocher du Premier
Consul, et il s'était mis en tête d'entrer, à
tout hasard, en relation avec ce personnaget;
il eut même l'audace de se présenter au chàteau de Saint-Cloud dans l'espoir de le ren -

passer le détroit que quand le trône serait
rétabli. Il disait vrai, lorsque plus tard, devant
les juges, il affirmait n'~tre venu en France
que pour tenter une restauration ({ dont les
moyens ne furent jamais réunis u ; car on ne
s'entendit même pas sur la façon dont on
agirait à l'égard de Bonaparte. Une idée assez
étrange avait d'abord été émise : le comte
d'Artois, à la tête d'une bande de royalistes
égale en nombre à l'escorte du Consul, devait
l'attendre sur la route de la Malmaison et le
provoquer en un combat singulier, mais la
présence du prince était indispensable à celle
réédition du combat des Trente et, comme il
ne parut point, il fallut renoncer à ce projet
d'un chevaleresque un peu suranné. On s'arrêta ensuite à l'idée d'un enlèvement; des
hommes résolus -les compagnons de Georges
l'étaient tous - se chargeaient de pénétrer,
la nuit, dans le parc de la .\lalmaison, enlevaient Bonaparte et le jetaient dans une berline qu'une trentaine de chouans, costumés
en dragons, auraient escortée à fond de train
jusqu'à la mer. Ce théàtral coup de force
reçut Înème un commencement d'exécution :
on en trouYe l'écho dans les Mémoires publiés
sous le nom du valet de chambre Constant•,

qu'hébergeait Monnier, de capotes et de
culottes de drap vert, auxquelles il ne manquait que des boulons de métal pour qu'elles
fussent transformées en costumes de dragons.
Le, dénonciations de Querelle coupèrent
court à ces préparatifs : il ne restait qu'à se
terrer. Bon nombre des conjurés y réus5irent,
mais tous n'eurent pas cette adresse. Le premier dont se saisirent les agents de Béal lut
Louis Picot, le domestique de Georges.

posa une somme de 1.500 louis d'or qu'on
prit soin de compter devant lui; comme il
repoussait ces offres, Béal le fit metlre à la
torture. Bertrand, le concierge du dépôt, se
chargea de la besogne; on écrasa les doigts
du malheureux Picot au moyen d'un chien de
fusil et d'un tourne-vis; on lui mit les pieds
au feu en présence des oWciers de garde'. JI
n'avoua rien. et Il a tout supporté avec une
résignation criminelle, écriYait à Réal le ma-

,

e ⇒

..._......_H.~
Clkhé Braun et Cl•
ARRESTATION DE GEORGES CADOUDAL. -

Tableau de II. DE

CALLIAS.

et certains détails de l'enquête confirment
ces assertions : ainsi, Raoul Gaillard, qui
continuait à loger à l'hôtel de Bordeaux et y

contrer. D'autre part, Genly, tailleur aux
galeries de bois du Palais-Boyal, aYail livré
quatre uniformes de chasseurs, commandés
par Raoul Gaillard, et Debausseaux, tailleur
à Aumale, avait, à l'époque de l'un des passages, pris mesure, à quelques-uns des hùtes

C'était u11 Lomme rude et grossier, mais fanatiquement dévoué à son maître sous les ordres
duquel il avait servi en Vendée. On le traioa
à la préfecture, on lui promit la liberté immédiate en échange d'un mot qui pût mettre
la police sur la piste de Georges j on lui pro-

gistrat enquêteur Thuriot l; c'est une àrue
endurcie dans le crime et fanatisée. Je l'ai
laissé aujourd'hui à ses souffrances et à sa
solitude; je ferai recommencer demain; il a
le secret de la cachette de Georges, il faut
qu'il le livre. "

ment s°approchcr et sil m~l er à !a garde_ qui était l~g6c
~ la Malmaison; ils auraient pu m&lt;•me
parrenir jusqu'au premier Consul et l'enlever .... Leur
poinl de ralliement élail aux carrières de l\"anlerre :
il y avail dans le pare de la )lalmaison une Cf!rrièrc
as~ez pl'ofonde : on craignait qu'ils n'en prof;ta,sent
pour s'y cacher et on y avait fait metfrc une purlc
en fer.» Mémoires de Constant, t, l, p. 4:1-i.:i.

1. Déposition de Jeanne )lougea.l, cuisinière à
l'hôtel de Bordeaux. Archives nationales, F7 6402.
2. « Saint-\ïnceot nous a cmmrnés déjeuner et je
vis .qu'il y al'aÎt là quatre personnes de sa hauclc.
Désirant \'Oir ~I. Machcrct c1ui était à Saint-Cloud.
Saio~-\'i~cent_ nous _proposa de nous y mener : il
paraissait désire!' mir ce cocher sans chercher, cependant à lui parler, « pour boire, disait-il, une goulte

ensemlilc, s'il le rencontrait» ... . Déposition de J.-B.
~fassignon. Archive~ natiouoles, 1-' 7 6402.
3. « On a commencé par m'o!frir 1.MIJ louis et ma
liberté : ou les a comp1és sur lo tab!e pour partir où
je vouilroi~ nllel' et dire J'a&lt;lrrssc de mon maitre : j'ai
dil que je ne la sa,•ais pils. Lll citoyen Bertrand a
envOl"é che!'cl1cr l'officier de gnrdc el lui a dit d'apporlt!r u·n chieu de fu~il et un tournevis pour me serrer

Je:- doigts. li m·a fait attacher, il m·a fail serrer les
doigts autant qu'il a pu .... C'e:;t la vérité, les olficiers
de garde p~uvcnt le 1t ire : j'ai étl' ch auffé au feu .... n
Déclar:1tion de Pitot. Proâ:s, IV, J35.
4. JI n'csL pas i11u1de de r~ppclcr que Tliuriot fi c
la llozère, Hncirn con,mtionnel régicide, arnit été tltt
parti de Robc:;pierre jusqu'à sa chute cl s"élail ensui le
prudemment rangé au nombre des Thermîdorieus.

el nourrie

�"---------------------------------------

1/1STO'f(1A
Le lendemain nou vclles tortures et, celte
fois, la douleur arracha à Picot l'adresse de
la maison de Chaillot : on y courut; elle était
vide : la journée, pourtant, avait été bonne,
car la police, avertie par une dénonciation
anonyme, avait mis la main sur Bouvet de
Lozier au moment où il entrait chez sa maitresse, Mme de Saint-Léger, rue Saint-Sauveur. Il fut 'interrogé et nia tout; écroué au
Temple, il se pendit pendant la nuit, à l'aide
de sa cravate nouée en corde aux barreaux de
son cachot; un geôlier, l'entendant râler,
pous~a la porlc et le décrocha; mais Bou\'Ct,
plus qu'aux trois quarts morl, fut pris, dès
qu'on l'eut ranimé, d'un treml,lemrnl convulsif et, en proie au délire, il parla .. .. Ce
suicide, pour tout dire,'Lrouva &lt;les incrédules,
et bien des gens, informés des scènes dont le
Temple et la préfecture étaient le théàtrP,
pensèrent qu'on avait un pru aidé Bouvet it
s'étrangler, de même qu'on avait ,, 111is au
feu H les pieds de Picot. Ce qui rendait &lt;·&lt;•s
soupçons assez vrairnmblables, c'est d'abord
que les mains du pendu « étaient horr;blement en0ées 1 » quand il parut le lendemain
devant Réal; c'est ensuite la forme étrange
donnée 11 la déclaration qu'il était cenFé ,l\oir
dictée, à minuit, au moment même où on le
rappelait à la vie : Un homme qui sort des
portes du tombeau, encore cuurert des
ombres de la rnorl, demande vengeance de
ceux qui, par leur p1·1·fidie .. .. On ~·accordait
à penser que cc n'était point là le ~Lyle d'un
pendu, râlant encore, et que les agents de
füal devaient arnir, tout au moins, prêté
leur éloquence it ce morillond.
Quoi qu'il en soit, le gomernement en
savail assez maintenant pour ordonner les
rires mesures de rigueur contre les « derniers
royalistes ». Bou\'ct n'avait pu in&lt;liquer,
comme Picot, que le pavillon du quai de
Chaillot et le logement de la rue CarêmePrenant, et l'on ignorait toujours la retraite
de Georges. Les révélations, arrachées par la
peur ou la torture à ses affiliés, grandissaient
encore la figure de crl homme extraordinaire
en monlranl la puissance de l'ascendant qu'il
exerçait sur ses compagnons et le mystère
dont s'entouraient tous ses actes. Une légende
se créait autour de son nom cl les conwwniqués publiés par le Afonilew· ne contribuaient
pas peu à faire de lui une sorte &lt;le personnage fantastique qu'on s'attendait à
voir surgir tout à coup, pour terminer la
ré,·olution par qucl&lt;Jue grandiose coup de
théâtre.
1. Faurie!, /,es demiers JO!lrs clu Co11sulat.
'l. «. 1,e ~éném!, Duplessis au géuér"I ;ouverneur

de l'an,, 2J pluno5C an XII. Deux md1ln1res rccounaisscnt Georges dans la rue ~euvc-des-Petits-t:liamps,
le suil'ent jusqu'au coin de la rue Coquillière où il
entre dans un cale. Les deux sergents y sont entrés,
ont demandé une bouteille de bière et ont été chercher la garde._ P_end:mt celle minute, Georges, étonné
(Jue cieux m1htmes demandassent une buntcille de
bière sans la boire, en rémoigna rn surprise tout haut
et s'en l'ut avec son camarade. o Arcl,. nal. F7 ti 392.
5. « 8 venlûsc au XIl (t8 février 1804).
" En vertu de l"ortlrc dt1 Prrmier Consul Ioules
les La,·rièrcs de Parisseronl fermées t·e soir, à ~ompter
de. sept heures pr(&gt;cises : 011 laissera entrer tous ceux
•1111 se présenteront et on ne lai~scra sortir pcr,oune
ju,.1u'i1 demain, six heures du mat111 .

et cet homme-lantôme traqué dans la ville,
qu'on croyait rencontrer partout ! et llui demeurait insaisissable. Les barrières étaient
fermées;; comme aux jours les plus tragiques
de la Terreur; des patrouilles de policiers et
de gendarmes gardaient toutes lrs rues; les
troupes de la garnison étaient réparties, armes
chargées, le long des boulevards extérieurs;
des affiches blanches annonçaient « que les
recéleurs des Lrigands seraient a~similés au~
brigands eux-mêmes l&gt; ; c'était la mort pour
qui donnerait asile à l'un deux, ne fût-cc que
pendant vingt-quatre heures, sans le dénoncer à la police; le signalement de G~orgcs el
de ses complices I é1ait in~éré dms tous les
journaux, distribué en brochures et placardé
sur Lous les murs; on y indiquait leurs derniers domiciles et tous les renseignements qui
pouvaient les faire reconnaître; les commis
des· barrières avaient ordre de fouiller les
tonneaux, les charrettes des blanchisseurs, les
paniers et, comme les cimetières ét~ienl situés

hors de l'enceinte, de visiter avec le plus
grand soin les voilures de deuil qui y transportaient les morts 5•
Georges. en qui liant Chaillot, était retourné
chez Verdet, rue du Puits-dc-l'Ilermite.
Comme il ne sorlait pas et que ses amis
n'osaient ,•enir le ,·oir, Mme Verdet s'était
instituée le commissionnaire de la conjuration.
Un soir elle ne revint pas. Chargée de
porter une leltre à Bouvrt de Lozicr, elle était
arrivée rue Saiut-Sauveur au moment 011 l'on
emmenait llomct au Temple cl clic al'ait été
nrrèléc avec lui. Ainsi le cercle autour de
Georges se rétrécissait; il lui fallait quiller
au plus vite la rue du Puits-dc-l'lfermite, car
la lorlurc pouvail arracher à Mme Yerdct le
secret de son asile. Mais où aller? Le pavillon
de Chaillol, l'hôtel d~ la Cloche d'Or, la maison de la rue Carême-Prenant étaient maintenant connus de la poiicc, Charles d'llozier
consulté, indiqua une retraite qu'il se réservait pour lui-même et que lui aYait ménagée
Mlle llisay 6 , pa111 rc fille contrefaite et maladive qui servait l, s conjurés avec un zèle
infatigaL!e, prenant loulcs sortes de déguisements, parvenant à luller d'adrrssc et d'aclivilé avec les agents de fléal. Elle aYait loué
chez la femme Lcmoinc fruitière. rue de la
Montagne-Saiotc-Genevièl'e, une boutique et
une cbamLre haute, en se réservant « d'y
placer des personnes de sa connaissance ï &gt;l.
C'est là qu'elle conduisit Georges dans la
nuil du 1i février. Le lendemain, deux de
ses officiers, Durban el Joyaut, vinrent l'y
rejoindre; tous trois vécurent chez la femme
Lcmoinc pendant l'ingt jours; ils halJitaient
la c:hambre haute, laissa;it inoccupée la boutique du rez-de-chaus~éc, où se tenaient en
surveillance Mlle Jlisay et la petite Lemoine,
âgée de quinze ans. Le soir venu, toutes
deux montaient à la chamLrc des proscrits cl
y passaient la nuit, séparées par un rideau des
lils oii dormaient Georges et ses complices.
D'ailleurs la fruitière cl sa fille ignoraient
absolument la qualité de leurs hôtes, Mlle
Jlisay les ayant présentés comme étant trois
commerçants inquiétés par leurs créanciers
el que le malheur des temps obligcaient à se
cacher.
Cet incognito occasionnait des inci&lt;lrnls
assez piquants : certain jour, la femme Lemoine, revenant du marché 011 les commères
du quarlicr avaient disserté sur la conspiration dont tout Paris s'entretenait, dit à ses
locataires :
- Oh I mon Dieu I vous ne savez pas? On
assure que ce malheureux Georges veut nous

• 10 Yentù5C. - Le con~eillcr d'Etat, prêfcl de police,
recommande de . bien prendre garde que Gcor"CS ne
,orle cles barrières déguisé en chancticr. » ,1,'.'cl,ivcs
,le la prél'ceture de police. 1,e même carton cont ient tic
nombreux rcnrnignemcots sur la surveillance des barrii'rcs et des spécimens des cades déliHées aux militaires que leur SCl'l'ice obligeait à sortir de Paris.
~· Voici, entre autres, celui de Gco,·ges, chef de
br1ga11ds.
« Georges, dit l.arirc , dit Masson, lrcutc-quatre aus
cl n'en paraissaut pas dal'ant~ge, cinq pieds quatre
JJOUCes, cx1t·èmerne11t puissaut et rnnlru, épaules
Jarges, 11'1111c corpulence ênorme; sa lète trè; rcmarcruaLJe par sa prodigieu&lt;c gro$scur. Col très court, le
poignet Jort et gros, jambes et cui&lt;.scs peu lon"ues.
Le nez écra,é et comme cuupG dans le haut, large du

Las : yeux gris dont l'un esl sensiblement plus petit
que l'autre; sourcils légèr ement marqués et séparés.
Cheveux châtain clair. assez fournis, coupés lrès courts,
ne frisant point, excepté s111· le dcrnnt où ils sonl plus
longs; teint frais, blanc et colore, joues pleines, ,ans
rides. Bouche bien l'aile, dents très blanches, barbe
peu garnie, l'a\'oris presque roux, assez fournis, mais
u'étant ni larges, ni longs; menton renfoncé.
« li marche en se bal.mçaul el les bras tendus, de
manière que ses mains sont en dehors. D
Archives de la préfecture Je police. Imprimu.
â. Archives de la préfecture de police.
ü. Marie-Michèle Jlisar élail la fille du toi,cur de
Spain, par qui d'llozic,· i'a,ail connue.
7. l'rocès de Gcorg~s, l'icliegru el -aulru, t. 1,
JJ· ;;;:;;:;.

Paris ,écut dans la fièvre les premiers
jours de mars 1801,, suivant avec anxiété le
duel à mort engagé entre le Premier Consul

"" l

56 ..,.

T OUl(N'EBUT

- - ..,.

elle devait forcément traverser la place où pas derrière lui; Petit et Deslavigny sui"aient
convergeaient le, prinripalcs rues du quar- à plus grande distance. Au moment où la
tier : l'ordre était de la laisser passer, au voiture arrh·ait à l'angle de la rue des Seplcas où elle ne contiendrait qu'une personne!, \'oies, un groupe de quatre individus sortit
mais de la suivre a,·ec les plus extrêmes pré- de l'ombre; l'un d'eux saisit la Larre du tablier, cl, s'aidant du marchepied de droite,
cautions.
La nuit était venue el aucun incident se jeta dans le caLriolet qui ne s'élait pas
n'avait encore été signalé confirmant Irs arrêté et qui partit aussitôt à grande allure ....
Les agrnts arnient reconnu Georges, déhypothèses de Petit. quand, un peu.-- a,·ant
guisé
en fort de la halle. Caniolle, plus rapsept heures, un cabriolet déboucha sur la
proché,
s'élança : les trois hommes restés
place, venant de la rue Galande. Un seul
sur
place
et qui n'étaient autre que Joyaut,
homme s'y troul'ait. tenant les rênes. Lrs
espions qui, sous dillërents costumes, flâ- Durban et Raoul Gaillard, tentèrent de lui
naient autour de la fontaine, le reconnurent barrer le passage; Caniolle, les repoussant,
d'après son signalement : c'était Léridanl. se mit /1 la poursuile de la voiture qui dispaLe cabriolet, du reste, rorlail le n° 55 el raissait dans la rue Saint-Étienne-des-Grès.
n'avait qu'une lanterne allumée, celle de Il l'alleignit au moment où elle s'engouffrait
gauche. Il monta lentement la pente de la dans le passage des Jacobins; saisissant les
rue de la Montagne-$ainlc-GenevièYe; lrs ressorts, il se laissa emporter; les deux offiagent~. rasant les murs, le suivaient de loin. ciers de paix, moins agiles, suil'aienl en
Petit, l'inspecteur Caniolle, l'officier de paix criant : &lt;! Arrête! arrête! ,&gt;
Georges, assis à la droite de Léridant, qui
Destavigny le serraient de plus près, s'allentenait
les rênes, était tourné vers le fond du
dant à le voir s'arrêler devant une dPs maicabriolet
et cherchait à suivre, par le vasislas.
sons de la rue où ils n'auraient qu'à cueillir
les péripéties de la poursuite; au moment où
Georges sur le seuil; mais /1 leur irrand
il s'élait jeté dans la voilure, il arait aperçu
désappointement, le cabriolet tourna à droite
les policiers el avait dit à Léridanl :
dans l'étroite rue des Amandiers rl s'arrêla
- Fouettez, fouettez fort.
rontre une porte cochère Loule proche de
- Pour aller où 1 demanda l'au Ire.
l'ancien collèi?e des Grassins. Comme la lan- .Je n'en sais rien, mais il faut aller;.
lernc projetait une lumière très virn, les
Et le cheval, cinglé de coup~, avail pris le
!rois policiers se dissimuJ1,rent dans les allées
grand trot.
l'Oisines; ils virent Léridant descendre de
Au bas du passage tles Jacobins qui, par
,·oiture. Il entra sous une porte, sortit,
nn angle assez aigu, débouchait dans la rue
rentra enrorc et allcndit près d'un quart
d'heure. Enfin il fit lourncr son cheYal et de la Harpe, Léridanl dut forcément ralentir
pour tourner sur la place Sainl-~lichd el ne
rrmonla sur le siègr.
pas manquer l'entrée de la rue des Fossés1\fonsieur-le-Prince. li se dirigeait vers la rne
du Four, espérant, gràce :, la pente de la rue
des Fossés, distancer les policiers cl arriver
chez Caron a,·ant qu'ils eussent alleint le
cabriolet.
De la place qu'il occupait, Grorges ne pouvait, par l'étroite vitre, voir Caniolle. crnmponné à l'arrière de la capote; mais il en
a percerait d'autres, courant à Ioules jamLes.
Dcstavigny et Petit avaient, en effet, continué
leur poursuite; leurs cris rctrutaient, sur
tout le parcours, les espions postés dans le
quartier; au moment où Léridant lançait à
une allure folle le cabriolet dans la rue des
Fossés-~fonsicur-lc-Prince, Loule une meute
&lt;l'agculs se 1·uail derrière lui.
A l'approche de cc tourbillon les passants
apeurés se garai!'nl sous les portes; une
seule i&lt;lée hantait si bien tous les esprits,
qu'à l'aspect quasi fantastique de celle voilure emportée dans la nuit, au Lruit drs
coups de fouet, des cris, des jurons, du
heurt rnnorc des sabots du chcral sur le
pa\'é, une ~eule clameur s'élcrnit: Georges!
LÉI\IDANT.
Geo1·ges ! C est Georges! Aux fenêtres brusD'après 1111e g1"av11re du Cabinet des Estampes.
que~1enl ouvertes apparaissaient des visages
Le cabriolet s'engagea de nouveau dans la anxieux; de toutes les portes sortaient des
rue de la Monlagnc-Sainle-Geneviève qu'il gens qui, sans savoir, se mcltaient à courir
acheva de gravir au petit pas du cheval; il entraînés c~mme une trombe. Georges vit-ii
prit la place Saint-füiennc-du-Mont, longeant dans celle c~rconstan_ce ?,n dernier moyen de
les maisons : Caniolle marchait à quelques salut? Cru Hl pouvoir s echapper à la faveur
3. Interrogatoirn de Léridant, Arc(,. nal. F7 G392.
'.!. Procès de 1;eo1·ges, P,chtgru el autres, t.lY,p. i t
'l.Pmcès de Georg ts. PichP!l,l'llel aul res. l. 1, p. '.!84.

faire tous périr : si je savais où il est, je le
ferais prendre 1 •
Une autre fois, la jeune fille apporta la nouvelle que Georges avait quitté Paris, déguisé
en aide de camp du Premier Consul. Quelques
jours plus lard, comme Georges lui demandait « ce qu'on disait de nouveau n, elle
répondit :
- On annonce que ce coquin s'est évadé
dans un cercueil.
- Je voudrais bien être sorti de même,
insinua Durban.
Cependant la police avait perdu les lraces
du conspirateur; on estimait généralement
qu'il était parrenu à franchir les barrières,
quand, le 8 mars, l'officier de paix Petit qui,
de longue date, connaissait Léridant, l'un des
conjurés, l'aperçut, causant avec une femme,
sur le boulevard Saint-Antoine. Il le suivit et
le vit aborder, quelques pas plus loin, un
individu dont les traits le frappèrent par leur
similitude avec ceux de Joyaut, le signalement de celui-ci étant affiché sur tous les
murs.
C'était Joyaut, en effet, sorti de chez la
femme Lemoine dans le but de procurer à
Georges un logement où il se trouvât moins
à la merci d'un hasard que dans la mansarde
de la fruitière. Léridanl lui indiqua la maison
du sieur Caron, parfumeur, rue du FourSaint-Gcrmain, comme la retraite la plus sîire
de Paris. Depuis plusieurs années, Caron,
royaliste militant, hébergrait, it la barbe de
la police, les chouans dans l'embarras : il
avait caché pendant plusieurs semaines Hyde
de Nemille; son npparlemcnt était mad1i11é
à souhait; ainsi il avail, pour les cas extrême~,
pratiqué dans son ens&lt;.i;;nc surplomba11l la
rue, une cachellc où un homme pouvait se
tenir à l'aise en cas de perquisition dans
l'intérieur de la maison. Léridant s'était assuré du consentement de Caron et il fut convenu que le lendemain, à la tombée de la
nuit, Georges quitterait la montagne SainteGeneviève pour gagner la rue du Four. Lrridanl derait venir le prendre, à sept heures,
dans un cabriolet.
Quand il vit terminé le colloque dont son
instinct policier lui rér6lait l'importance,
Pclit, qui s'était tenu a dislam:c, suivit
Joyaut à travers les rues et ne le perdit de
vue qu'à la place Maubert. Soupçonnant que
Georges élail logé dans le quarl1t·r, il y organisa une permanence, posta des agents sur
la place du Panlhéon cl dans les rues étroit&lt; s
qui y donnnienl accès; puis il reporla sa surl'eillanrc sur Lérida ni, logé avrc un jeune
homme, nommé Goujon, an cul-de-sac de la
Corderie, derrière l'ancien d11b des Jacobins.
Le lendemain, 0 mar5, l'officier de paix
Petit apprenait, par ses espions, que Goujon
a,ail loué, pour toute la journée, un cabriolet portant le n° 5;;. Il courut à la préfecture et prévint son collègue O.estavigny qui,
avec une nuée d'inspecteurs, viol prendre
position sur la place Maubert. Si, comme le
supposait Petit, Georges était caché près de
là, si, encore, la voiture lui était destinée,

�ll1STO"ft1.Jl
de la cohue·! Toujours est-il qu'à la hauteur
de la rue Voltaire, il sauta du cabriolet. Caniollc, à ce moment. quittant l'arrière de la

voiture que Petit et un aulre agent, nomm{HuOi!t, venaient enfin de devancer, ~e jeta
sur les rênes et, se laissant trainer, contint
le cheval 11ui ~·arrêta fourbu. Buffet fit un
pas vers Georges qui l'étendit mort d'un
coup de pistolet; d'une seconde balle il se
dèbarrassa de Caniolle; il pensait encore se
perdre dans la foule el, peul-être allai t-il y
réussir, car Destavigny, qui accourait sans
souffle, « le vit devant lui, placé avec cette
tranquillité de l'homme qui n'a rien à
craindre; quelques personnes auprès de lui,
trois ou quatre, étaient là sans paraître plus
penser à Georges qu'à rien ». Il allait tourner
l'angle, très déclirn, de la rue de !'Observance, quand Caniolle, qui n'était que blessé,
le frappa de son gourdin : en un instant
Georges fut entouré, terrasse\ fouillé, garrotté• ....
Le lendemain, plus de quarante particuliers, parmi lesquels étaient plusieurs femmes,
se faisaient connaître au grand-juge comme
étant, chacun individuellement, « le principal
auteur » de l'arrestation du chef des
c, brigands ,, .
Par le carrefour de la Comédie, les rues
des Fossés-Saint-Germain et Dauphine,
Georges, lié de cordes, fut conduit à la préfecture. Une foule houleuse l'escortait awc
plus de curiosité que de coli&gt;re, et l'on peut
s'imaginer quelle fut l'i-motion, dans le vieil
bote! de la police, quand on enlendit de
loin, s,ur le quai des Orfènes, la rumeur
grandissante annonçant l'événemenl, et que,
soudain, des corps de garde aux salons du
préfet Dubois, la nouvelle courut : &lt;I Georges
est pris! »
1. 0,1J&gt;&lt;&gt;;ition, &lt;le Coniolle, Je Ue,tavignr, de
l'llil et autre~ témoins el 1deurs de l'arrcsiatiun.
ProcÎ!s ,le 1;eorgc~. Pic·hegru et autres. Pa•.iim.

"·--------------------------------------l'n instant après on poussait Je proscrit
vaincu dans le cabinet de Dubois, interrompu
dans son diner, et il gardait encore, sous J,,,

liens c1ui l'cntra1aienl, tant de hauleur et de
sang-froid &lt;1ue le tout-puissant fonctionnaire
en fut presque intimidé. Desmarets, qui se
trouvait là, ne put lui-même se soustraire à
cette impression. « Georges, que je Yopis
pour la première fois, dit-il, avait toujours
l'lé pour moi comme le Jie11.r de la !t1011tagne, envoyant au loin ses assassins contre
les puissances.

pleine, à l'œil clair, au teint frais, Ir
regard assuré, mais doux, aussi hien que sa
\'OÎ'l;. I

cc Quoique replet de corps, tous s1•s
mouv&lt;'ments et son air i·laient dégagrs :
lète toute ronde. cheveux bouclés, tri·s
courts ; point de favoris, rirn de l'aspect
d'un chef de complot à mort, longtemps dominateur des landes hreton11cs. ,l'étais pri•scnt lorsque le comte Dubois, préfet de police, le 11uestionna : l'aisance du prérenu
dans une telle hagarre, ses réponses fermes,
franches, mesurée~ et dans le meilleur langaf[e, contrastaient beaucoup arec mes idées
sur lui-. 1,
Ses premières répliques dénotaient, en
effet, un calme déconcertant ; on peut citer celle-ci : comme Dubois, ne sachant
évidemment par oi1 commencer, lui reprochait, un peu niaisement, la mort de
l'agent Buffet, « un père de famille o,
Georges lui donna, en souriant, ce con•
seil :
- c, l.a prochaine fois, faites-moi donc
arrêter par des célibataires. 1,
Sa courageuse fierté ne se démentit ni
dans les inlerrog:itoires qu'il eut :1 subir, ni
dernnt la cour de justice : ses réponses au
président ~ont superbes de dédain et d'abnégation; il assume toute la responsabilité du
complot, il nie reconnaitre aucun de ses
amis; il pousse la générosité jusqu'à garder
une attitude pleine de dignité courtoise envers
ceux qui l'ont trahi: même il cherche à pallier l'insouciance de ses princes dont l'égoîste
inertie l'a perdu. Jusqu'à l'échafaud, il resta
grand; onze de ses fidèles Chouans moururent arec lui, au nombre desquels

LE CIi.\ fl:AU DE !.A 1\1AJ \IAISO~, UU Côn: DE L'ARRIVÉE.

[J'.Jfr.'s lt 1essin .lt C, •SSTAST

BouRGE01,. ,CJHntt

« .le trouni, au contraire, une figure
2. Il e,l intére.,sant cle romparer celle de,criplion
n,·ec le si~nalcment que nous avons rerrodnit plus
haut. Ain,i on pt·ul ,01r qu,•, depuis quï était tra,111é

dts EstamftS,)

étaient Louis Picot, Joyaut et Burban, dont
par la pol,ce, Georges nait coupé le~ ravoris qu'il
portait orJinairemrnt.
S. Desmarets, Témuig11agts hiatoriquu.

TO~'N'E'BUT - - -

les noms ont été mêlés à notre récit '
La polie(• n'avait, ,,n somn1P, mis la main
Ainsi se terminait la conspiration; Bona- que sur un petit nombre d&lt;'s conjurés : beau- homme jaloux de recueillir la succession de
parte en sortait empereur; Fouché, ministre coup, même de ceux qui, comme Raoul Gail- Georg&lt;'s.
La capture à laquelle Fouché et Iléal
de la police et son concours allait ne pas être
attachaient le plus de prix était celle dr
inutile car si, aux yeux du public, la mort
d'Aché dont on avait constaté la présence à
de Georges simulait un dénouement, elle
chacune des étapes de Biville à Saint-Leu.
n'était, en réalité, qu ·un simple incident
Ocpuis trois mois, à Paris mèmt•, partout où
d'une lutte &lt;ru'on pouvait prévoir acharnée.
la police ,wait instrumenté, elle avait relevé
Le coup de sonde de l'enquête avait ri•vélé
la piste de ce même d'Aché qui semblait
l'existence d'un mal incurable : tout l'Ouest
avoir présidé à toute l"organisation du comde la France était gangrené de chouannerie;
plot. Ainsi il avait été sigualé rue du Puitsde Rouen à l\antes, de Cherbourg à Poitiers,
dc-l'llermite, chez Yerdet, pendant le séjour
des millions de paysans, de bourgeois, de
de Geor;œs 1 ; il s'était plusieurs fois rencontré
hobereaux restaient attachés à l'ancien régime
arec Raoul Gaillard; en inventoriant les paet si tous n'étaient pas gens à s'armer pour
piers d'une demoisellr ~langeot, chez qui
sa cause ils devaient apporter à l'équilibre de
avait
diné Pichegru, on avait découvert deux
la nouvelle machine gouvernementale un
notes assez énigmatiq ues oit le nom de d',\ché
contrepoids qui en fausserait le fonctionnefigurait·.
ment.
)lme d'.\ché et l'ainée de ses filles avaient
Et puis re que Georges avait tenté, un
été, on l'a vu, écrouées, en février, à la priautre ne pom·ait-il l'essayer à son tour? Si
son des Madelonnettes : on avait laissé la
un homme plus inllucnt que lui sur l'esprit
seconde fille, \lcxandrinc, en liberté, dans
des princes décidait l'un d'eux à franchir le
l'espoir qu'abandonnc:c à elle-même dans
détroit, que compterait alors la gloire toute
Paris, qu'elle ne connaissait pas, elle comneuve du parv&lt;'nu, mise en balance avec l'an•mcttrait
quelque imprudence qui livrerait
tique prestige du nom de Bourbon, grandi
son père à la police. Ellr. s'était logée rue
encore et comme ~anctifié par les tragédies
Traversière-Saint-llonoré, à l'hôtel des Trcizcrérolutionnairc•s"! Telle était la crainte &lt;Jui
PICOT.
Cantons, et, dès son arrivée, Réal avait atlahantait l'esprit de Bonaparte; l'idée l'exaspt:_
D'.itrè.&lt; uJJe J:r,n•ure' du CJN11e/ de.t Es/Jmfts.
ché dPux espions à sa personne; mais leurs
rait qut•, sur la terre de France, ces Bourbons exilés, sans soldats, sans argent, fussent lard, a1·aient joué un rôle dr premier plan, rapports étaient d'une monotonie désolante :
plus maitres que lui : il se sentait chez eux étaient panenus 11 se soustraire à toutes les « Très honnc conduite, très sédentaire, et leur nonchalance même, comparée à son rrcherches. fü étaient él'idemment les plus l'ile rit et elle est journellement avec le
agitation sans trêve, gardait quelque chose habiles, partant les plus dangereux, cl maître el la maitresse de l'hôtel qui sont
d'un âge mùr, - elle ne voit personne, on la
de dédaigneux et d'insolent.
il pouvait se rencontrer parmi eux un
dépeint
sous les couleurs les plus aYanta1. :'ious n'a\'Ons pas à raconter le proc,:, de Georges
el dr ses comp!iccs, mais nous avon,, sur leur cxê- c-unduite, lors d,• J"arrrslatiou ,le lui, Coster, et de
Saint-Parcl,
,1,· Sainl-llo,·h, pour l.rlan.
autant de courage que clïnt~lhgencr l'l d'honculion. nn chx:umenl ~i précirux que nous ,·ro1·ons l\ogl'r,
l.ullon, rlr Saint-\lc-rn·, pour Lemcrl'ier.
u,~tel,:;
mais
qu'il
i·tait
fort
heureux
r1uïl
111• l'eùl
de\'Oir
le reproduire. c·est le rapporl qui rut, ll' Jour
Collet, clc S.,int-\lc1·ry: pour Jorau.
1
pas lu,-., i•lant, aimi q111• llul,:'e r, ormi• jti-11u·aux
rm me, adn&gt;ssé à l'Emprrcur C'l qui fut rc•di~é par
Boileau. de Sainl-)lerry, pour \li•rille.
clrnts.
lïnsp,1"leur dr police chnrgi• de suneillt•r J,•s con\lalmaison, JJrètre de Saint-)lerrJ·, se pr,:.
Coster, H~er. )lfrille et llurban i•taicnl dans la sen1.'ahh&lt;i
1lamnès jusqu'au dernier moment :
ta c'•galcmcnl, ne confc,sa Jll·Nonne ; mais parla i,
même chamhrc: peu clc moments après l!'ur ar,·i\'t'C, •1ur•lr1ucs-uns
c PrHeC'lure de polire, Paris fi messidor an \Il.
cles ronclarnni-s.
Aujourd'hui, à une heur,. du matin, le, contlamni·s ils fin•nl la prière en commun; c·c,t Co,tcr qui parl'n gendarme nomm(, lllon3,son, paraissant 11rcnJr"
(;~~es Cacluutlal, .Coster Saint-\ïctor, !loger ,lit la ri loul haut; ils linirenl leur oraison en chantant un h,•aucoup dîntérèt à llogcr et il Coster, fit clê"errer
/,oueau, Dut'Orps, Picot, Oevrl'c, Jonu, Burhan, L,·- refrain _: il ni do11:r de mo11ri1· pour la reli!fio11 el
lc•s lcrs &lt;i• c••lui-i:i c1ui ensuite lc•s titA tout a fait; sur
mert·irr. Lelan, Pierre-Jean Cadouclal et ll~rillr, ont ,'iOll rot.
!"observation qu'on lui fit qu"il 8\'ait commis une imllog-cr, tlit Loisi•au, i·tail clans la m&amp;me situation prudcm·è.
,·•t,• extraits de Bict'lrc et concluits à la nrni,on de
il répond it 11u·on pourrait les ôter au,
cl"csprit qur. Coster. Il disait en ploi;.,ntant qu"il autre, rl s"c:n
j11stir1•.
rapporter aux Fen&lt;larmrs. li a monh·i·
1•ncore, il y a Quaire mois, trois virginités : heaucoup c1·1rumeur
Leur di•parl de. celle t•n•miërc pri,on a paru leur 8\'&amp;il
cl&lt;&gt; c·c qu on nnil rPmis les fers
I• je n'a\'ais jamais ét,·· arrèti• cl \[. Veyral m·a pris ,le Coster.
foire unr. tmprrs"on proloncle.
à
l"impro,istc
dans
mon
lit;
'l•
jr
n'ai
jamais
{•ti•
en
F.n arrirnrt à la C.mciergcrir, ils (•laient tous di·Dans un autre rnom,•nt, llunasson, ètanl assis pri,s
faits cl abattus, i, rr,ceplion de Coster et de Ro&lt;&gt;t•r prison et le concierge d,• la Force' a eu mes pr,•miccs cl,• Ho;:rr, parut lui faire quelques signt•s d"intrlliil
cet
••Kar•I;
:;,
reste
damr
jl'uillotinc
ne,•
qui
je
1ais
c1ui a,·ai&lt;'nl pris lc•ur Ion de fermeté el d'assuran7r.
A"Cnce, murmura quelqurs mol, rntre ses dents et
Geor,tt•s, l'n arri,·ant à la maison de justice, ne f.,ire c·unnai,,ancc lout il l'heure. Il frra chaud (·e parut montrer hcaucoup d'humeur cle la surveillance:
,oir
ri
œla
sera
plus
sc'-rieu\
que
,fan,
Ir.
cahinrl
dr
prof,•ra point nnc pnrolc; "'"' regard {·tait morn,•,
le lieulcnanl-&lt;:olonel Hhrdy l'a fait relcrnr ri arrc'.1ter.
11 !!C je!a sur 110 (il tl _c,• uc fol que wr, cin,1 heure! Il. B,•rtrand le r1111cie1•9p du Temple).
\li·rillr all,·clait dt• montrer dn ,·ouragr qua11cl srs
Pl tlc1111c du 111alrn qu 11 reprit du cal me cl de J'assnEn sortant cle la mai-on de justice. (;e,1rg(•s clit ii
ram·r qni ne lirc'nl que ,·a1•aoilrr jus,flr"an mom,•nt trois compajl'nons lui parlaient; mais il relomhait l'icol : Ah! ça, 11e t'a pas faire /'e11fa11t.
,lans l"alfa1ssemcnl, ne ,1,sait mol et ron•rrroit un ais·
cln clc'·parl pour le supplier.
IJans la roule que ers individus parcoururint el
Coster ,•st t·elui qui a cau,i• 1,, plus lcuwtrmps f'l 1 roimrnt fi•roce; il dit à VeJral. ,,uc s"il o·n,ait pa, qui était remplie par une foule curieuse, on n'cntom pli- re Iirer ,l'allairr à la prHeclure u·rc &lt;on t1•11dail partout que l'expression dr l'cx,;cration et
nwc le plus de lranquilliti•.
~
passeport, il l'elll poignar,f(, an mo1111'11I 01·1 il l"arait du mtlp, is pour t·cs brigand,, cl on p('ul dire que
Il a cl,t à \l. lc'}rat. onicicr ,r., pai1:, r1u,, 1,, G011 •
arrête l'lr,•z IJrnanl
"'rnrmcnt u ail foit une gran,f,, l'colr en ne• faisant
!"opinion publique i!lait g&lt;!ni·ralcmcnt et fortement
l'icot miel clr Gcori(es, a,ait la lournurr d'un prononci•c
JIClint fusillrr lous les conJur,:, le lendrrn,in clr l"arcontre eu,.
rcslnlion de Georg,•s; _que IO\ll Paris C'Ùl alors applaucli hommc'iur ou ahruti, il paraissait fort peu in,1uirt
Au moment où la t,1 te rie Grorgcs est tombêe. des
clr
10111
r~
qui
allait
se
pas,er.
il ,·elle• mesure• el r11t'rls ,era,rnl m,,rts darrs lïufomic;
c·ris mille fois répi-li•s de : l'ùl' /'empereur! se
!.es nulres rondamn,:, n·ont rien offrrl de rcmar- fir~nl
rnais tiu'cn !es l!11·anl il Ja Cour de justice crimincll,•, •111,,ble
entendre parmi les spct·latcur,; la même cho,1•
au,
oh!!•rvatcurs.
on leur a, art nm crot prc•,ls de gl111rc sur la t,'te.
rut lieu après la mort cfo Pirot cl cle Oc, il!(, 'I'' i, it
Ils
1li·jeuné1·ent
tnus
awc
appétit
C'l
manl{i•rcnl
des
- Je mourrai, ajoula-_t-i_l, a,ec murage; mais rc
lïnstanl de pc'-rir, araicnl crii• : l'it-e la rel19io11,
r1ui me dt-sole, c'est que J'aime ma pairie• et j,• &lt;ni, 1inndc~ J'roicl,•~.
rfre Ir /loi!
\',•rs lt's huit heur,•,, ml. \"oisin, cur,·• clc Saint,11r qu'rllc sera malheur,•use. . .
Oevillr. au moment où il est parti de la ConcirrPuis prrnanl un1 Ion fort _ga,, 11 rc•gardait rn riant Liicnn.-, ,lemanclo'• par Co5ler ri l\err:nen~n, prêtre Kerie, a déclaré qu'il a,ail co111i1•, lors de son arre,,le
SAinl-Sulpicc,
cl,•mancl,:
par
lieorg,'s,
nnr,•nl
h•
s
""' halti: cle llic, lre, rn,1p,· f"r cl,·11, (·oulrurs lra n- l'lllftt ..-.er.
lation, une montre, un 1·achrt el une drr d'or. au
drnnlcs, l'l il clisait.
sieur liillc. 111arèc11al de logis de la gendarmene à
Il _,urlr(•, pr,'•lrp, ,., p1·é-cnt~rr11I _spontM,'· menl,
- J,, ne res-emhle p:11 mal • un arlc•111in ,lu l•,u\lonlmorcncy, et &lt;JIIC lor,r,uïl les lui a reclemnnclés,
-..1\'0rr:
1,•,ard.
t·rlui-t:i a ni,'• le d,;J~•l.
MIl. Gnrnil'r, 1icair,• "" :'lotrc-llame. •111i conle,,a
li dcma111la &lt;i on ~,ail !'nit pc'·rir lforcau; ,ur la
L'ordre el la tranquillité onl c•h• parraitemcnt
1.ouis Oucorp,
r,:ponsc• négati,·e, il aJOttla :
maintenus .... •
v11·air1! 1l,1 b m,:me i·i:li,,,. puur llc,illc
- Quant_ à Pi~lll'gru, 11011, "?.l" ,\'c•rrn,!s. prohabl,•. c-1 From,•nt.
.lrchiws
national,·,, .\F,. 18!10.
Uurhan.
11wnt l'e1 ,o,r d 11 nous ,l,ra ,il ""'t \c•r,tahlr•ment
~Archives
nationales, F7 0397.
1
i-trangl, lui-1111 me.
Lcril'hc, , ira1rc cll' la mêm,• i•f(li,1•. pour Carloucial.
:ï. t a clemoiselle 11angtol, interro;t.:,,, r~pon,lit
Grise!.
prêtre
de
Saint-Eustache,
p·,ur
llogw.
li iiuit par ,lire ic 11. \',,J·ral •JnÏI na,t nri, clan, ,,
« c·est un p,•tit garron qui m'a rc•mis ces pepiers
1
llcinar. de• ~int-llocl,. pou,· Picot.
j'ignore dl! qurlle pari. • .\rchin•s nationale•,, f'' M02'.

�111STORJ.JI
geuses•. i&gt; De ce côté encore il fallait renoncer à tout espoir de s'emparer de d'Aché.
On essaya d'un autre moyen; le 22 mars,
ordre fut donné d'ouvrir les barrières. Fuuché prévoyait bien que, dans leur hâte de
quitter Paris, ceux des complices de Georges
dont on n'avait pu s'emparer reprendraient
aussitôt la route de Normandie, et que, grâce
à la surveillance exercée sur ce point, une
nouvelle rafle pourrait êlrc faite. La mesure, habilement conçue, amena quelque
résultat.
Le 25 mars, un paisan de Mériel, près
l'Isle-Adam, nommé Jacques Pluquet, qui
travaillait à son champ, sur la lisière du
bois de la Muelle, \'it venir à lui quatre
individus, coiff~s de chapeaux rabattus sur
des bonnets de coton et portant à la main de
forts gourdins 11 nœuds. Ils lui demandèrent
si l'on pouvait passer le bac de l'Oise à
~lériel. Pluqurt répondit que la chose élait
facile, cc mais qu'il J avait des gendarmes
fOUr examiner Lous ceux qui passaient ».
Ceci parut les faire hésiter. lis se donnaient
pour des conscrits déserteurs venant de Valenciennes : « Périr pour périr, nous aimons
mieux rejoindre notre pa}S, »
Le récit de Pluquet est assez pittoresque
pour qu'on le cite textuellement :
« Je leur ai demandé d'où ils étaient: ils
m'ont dit : d'Alençon. Je leur ai observé
qu'ils auraient de la peine à aller jusque-là
sans être arrêtés. L'un d'eux m'a dit : cc C'est
vrai, car depuis le coup de chien qui vient
d'arriver à Paris, on monte la garde partout. ,, Celui-ci, laissant aller les trois autres
&lt;levant, me dit : « ~fais si on nous arrêtait,
que nous ferait-on 1 » Je lui répondis : « On
\'OUS conduirait à voire corps de brigade en
brigade. n Sur cela il m'a dit : &lt;&lt; Si on nous
1. Archirns nationales, F7 O:i!li.

2. Archives nutionales. F7 03!l~.
. ~- Le corps d~ l\~oul Çaillard , fut port{- s_u~ ~nr
cmèt·c tic l'onlo1se a l'ar1s t'L pr,•senlc au mrni.l1•re
,le la police. F7 r,;;!)fl.
4. • Ce caralier n'a pas laisse 1gnorrr ses projt-1&lt;
,le vcngcanc~ conlr&lt;' le maire rt il est venu troi,
jours de suite cl il a parlt'• plus familii·remcnl i,
Josepl1 la Chauquelle haliilant J,• la commune. :1011

raltrJpe, on nous fera faire dix mille lieues. n
Et il m'a quitté pour gagner ses camarades;
le plus jeune pouvait avoir viagt-deux ans et
m'a paru fort triste et bien fatigué '. »
Le lendemain, des gens d'Auvers découvrirent dans un bois une petite cabane construite en fai:tots : les quatre hommes y
araient passé la nuit. On les aperçut, les
jours suivants, errant dons la forêt de l'IsleAdam. Enfin, le t••r avril, ils se pré.~entèrent
thez le passeur de Mériel, nommé Eloi Cousin, qui hébergeait chez lui deux gendarmes.
Tandis que les fuyards sollicitaient le passeur
de les prendre &lt;lans son bateau, les gendarmes se montrèrent et les 'lualre hommes
prirent la fuite; un coup de ft'u abattit l'un
d'eux; le second, qui s'arrêtait pour secourir
~on camarade, fut aussitôt appréhendé; les
deux autres purent gagner le bois et s'échapper.
Le blessé fut mis sur un bateau el conduit
à l'hospice ciril de Pontoise où il mourut le
lendemain. nral, aussitôt pré,·mu, expé&lt;lia
Querelle, qu'il gardait soigneusement en prison, afin de l'utiliser en cas de besoin, et
celui-ci, mis rn présence du ca&lt;lavre, le
reconnut aussitôt pour t'trc celui de naoul
Gaillard, dit J/01wel, dit Sai11t-l'inm1/,
l'ami de d'Aché, le principal fourrier de
Georges 7,; l 'aulrr était son frère .\ rmand qui
fut immédiatement dirigé sur Paris cl t1croué
au Temple.
La commune de Mériel avait, dans la circ,0nslance, bien mérité de la patrie et le
Premier Consul lui en témoigna, pour l'exemple, sa satisfaction de façon éclatante. li
exprima le désir &lt;le connaitre cette population si dérouée à sa pP.rsonM et, le 8 avril,
le sous-préfet de Pontoisr se présentait aux
Tuilerirs à la tête de tous les hommrs du
sf'ulement cc cavalier inconnu s·est mo11lrr dans Ir
village ,le Mêrid, dans la campagne, les haulrurs el
proche les boi~. mais encore un autre ,'•tant à pied .
vêtu cl'un habit long, s'est promené dans lrs champ,.
,Jans les cmlroils qu'arnienl parcouru lrs Gaillan! cl
T;imcrlan, cl aus,itùl qu'il aperçut un laboureur qui
faisait siguc à un aulrë de s'approeher de lui, il s·csl
t'nfui à Loule~ jamhes cl a ,h,paru clans le !,ois. ,
Ard1i,cs nationales, t·· 6:iO!l.

,·illage. Bonaparte les félicita personnellement
et, pour marquer plus efficacement sa gratitude, il leur distribua une somme il~
11.000 francs lrouvée clans la ceinture de
f\aoul Gaillard. Celle manifestation était certainement glorieuse pour les pa)'Sa1is de
Mériel, mais elle eut un résnllat qu'on n'avait
pas pré\'U : en rentrant &lt;"hez eux le l11nclrmain, ils apprirent, en enct, qu'un inconnu,
• bien vêtu, bien armé, monté sur un cheva 1
&lt;le prix l&gt;, proft tant de l'absence des habitants, s'était présenlé au \'illage, cl, cc après
beaucoup de questions faites à des femmes
et à des enfants, il s'était rendu à l'endroit
où Raoul Gaillard avait été blessé, en s'informant si on n'avait pas trou\'é un élui auquel
il semblait attacher une grande importance n.
Cet incident fit souvenir que, dan~ le bateau
qui le menait à Pontoise, Raoul (:aillard,
déjà mourant, s'était inquiété de sa\'oir &lt;( si
on a\'ail trouvé dans ses effets 1111 étui il
msofr )&gt;. Sur la réponse négative, &lt;( il avait
paru très fàché el on l'entendit murmurer
que la fortune de celui qui découvrirait cet
objet était faite n.
La risite de cet inconnu - revu depuis
&lt;&lt; dans b campagne, sur les hauteurs et
proche les bois ,, , - les meuaces dr wngeanre qu'il avait proférées, cet étui mystt;·
rieux fournirent matière à un rapport &lt;lélaillé' qui rendit Réal perplexe. N'était-ce
point là d'Aché'/ Une grande battue fut organisée dans la forêt de Carnelle; elle ne donna
aucun résultat ; on explora de même, quatre
jours plus tard, la forêt de Montmorency 011
quelques indices du séjour des &lt;&lt; brigands 11
furent relevés; mais de d'Acbè point de
traces et, malgré l'achr,rnemenl que les
agents de Réal, grisés par la promesse de
fortes primes, apportaient à celle chasse au,
chouans, il fallut bien, après des semaines
el des mois de recherches, d'enquêles, de
ruses, de fausses pistes suivies, de pièges
inulilemenl tendus, se résigner à admellrc
que la police avait perdu la voie et que
l'habile complice de Georges rtait pour lon;temps disparu.
G. LENOTR8.
(A suivre. )

Elisabeth d'Autriche
et Louis de Ba-vière
Par Henry BOIWEAUX.

Avant de lire la biographie de Louis II de
Bavière I que rédigea, non sans un grand
souci de ,·érité, M. Jacques Baim-ille, et les
i_!l)pressions et souvenirs que rapporta sur
Elisabeth d'Autriche! ce jeune Grec, Constantin Christomanos, pour avoir \'écu quelque
temps dans l'ombre de celte impératrice, avant de s'exalter sur ces destinées singulières et tragiques, - il est bon de s'imprégner l'âme de philosophie allemande. li faut
que Hegel nous enseigne que le monde exlérieur ne prend sa réalité que de nous-mêmes,
et que nous entendions les fortes paroles de
Frédéric Nietzche sur les droits
sacrés des supe1'hommes. Un
livre de M. Jules de Gaultier•
nous offre sur ce sujet un enseignement précieux. S'il est vrai
que nous tirons notre métaphysique des étals divers de notre
sensibilité, él'igeant en bien ce

qui (avol'ise noire tempe'rament, el en mal cc qui lui est
conlrail'e, combien les systèmes philosophiques gagneraient
en agrément et en importance
à ètre illustrés de biographies
appropriées ! lXous les décou vririons sur des images, comme
les enfants apprennent à lire.
Ces mots abstraits, dont le jeu
apparaît compliqué à nos cerveaux latins, seraient revêtus
d'apparences vivantes, et nous
en comprendrions le sens et le
charme par leur retentissement
en des cœurs passionnés.
« li m'est apparu peu à
peu, - écrit Nietzche dans
Par de là le Bien et le niai,
- que toute grande philosophie se réduisait jusqu'ici à une
confession de son auteur comme
en des mémoires involontaires
et inaperçus, puis aussi que les
vues morales (ou immorales),
en Loule philosophie, formaient
le _réritable germe d'où chaque
fois la plante entière est éclose. i&gt;
Notre personnalité, - telle
que l'ont sculptée, comme un
marbre, notre race et notre
destin, - déborde dans notre
pensée. Nous concevons l'univers et ses lois selon les tendances &lt;le notre
nature, selon les souhaits de notre cœur,
• l. _Lou[s. Il de Bal'ièrc, par Jacques Bainville
(! erru,, ed1I.).

2. Elisabeth de llai·ière, impt'ratrice d'.lufriclu•,

... 16o ...

et non point selon une logique rigoureuse,
fruit de notre seule connaissance. Ce fut
l'erreur des philosophes d'isoler la raison
de la sensibilité, alors qu'elles se pénètrent.
La morale précède la métaphysi,1ue et la
mène par la main . Ainsi de larges vies frémissantes, dont le dessein s'affirma selon une
volonté, nous exciteraient à tromer leurs
principes de direction el à les résumer en
formules.
Le roi de Bavière et l'impératrice d'Autriche sont des images qui peuvent illustrer
le Culle du moi, lei que le conçoit l'âme

\l. - H1sroR1A. - Fasc. .11 .

seulement de lui-mème, a cru décom1·ir sa
beauté dans la solitude, dans une vie intérieure où s'exaspère vainement le désir mais
qui apporte le mépris dn monde ave~ une
tristesse pleine d'or!!Ucil. Unis par le sawr
·1 l' .
o
o•
1 s étaient encore par l'amitié. Car ils concevaient la vie presque pareillement. Leur
corr~spondancc ne sera jamais publiée, et
~é:1Le ?n regret (regret· d'une joie ou d'une
d~s1llus10~ ?~. Ils l'échangeaient par le mQlen
d un ~ecre_la1re dont chacun possédait la clef
et qui était placé dans le chalet de l'ile des
Roses, au milieu du lac Slarnherg.en Bavière:
là, ils venaient chercher leurs
lcllres qui étaient rares et, pensons-le, singulières. A la mort
du roi (1886), on trou\'a ainsi
une dernière mis~ive adressée
par la Colombe à L'Aigle. Ils
s'appelaient de ces noms d'oiseaux qui ne leur convenaient
point. L'aigle n'avait ni bec ni
serres, mais seulement des ailes, el la colombe &lt;:lait plutôl
une de ces mouettes errantes
qui se plaisent à la diversité
des rivages.

allemande, l'individualisme qui a. coupé tous
liens avec la vie sociale et qui, préoccupé

Ne dit-on point donner pour
épigraphe à la vie de Louis Il
de Bavière ces paroles que son
impériale cousine prononçait à
Corfou sur la statue d'Achille
mourant : « li n'a tenu pour
sacré que sa propre volonté el
n'a vécu que pour ses rèves,
et sa tristesse lui était plus précieuse que la ,ie entière ! i&gt;
Dans ~a biographie, M. Jacques Bainville prétend substituer l'histoire à la légende qui
s'est emparée du roi comme
d'une proie brillante, et ne s'aperçoit point qu'il nous pr{senle un souverain tout aussi
romanesque, bien qu'as&amp;ez dil'ftlrent. Le roman lyrique de
(;ncne hulln
Catulle Mendès (le /foi l'Îerge),
le roman ironique de ~[. Gustave Kahn (le Roi fou), tout
le cicle littéraire allemand qui
gravite autour du pi·ince Lohen91•in, ont sans doute déformé cette figure
dont ils n'ont vu que la bizarrerie el non le

impressions, conversations, souvenirs, par Conilanlin
Chrislomanos, traduction de Gabriel Svvcton, portrail
de l'impcralrice par farnand Khnopff, prélacc de

)lauricc Barrès (Société du !lercure de France' .
5. De Ka11t à .Vietzclu:, par Jules de Gaultier (lier•
cure de France 1•

hll'ERATRJCE ÊLISAB~Tll ,o'Al:TRICIIE,

Tableau de \YINTER!IALTER, '

., .

' Il

�E1.1sA'BET11 v·JIUT1t1c11E ET

, - msro1t1.J1
li
sens philosophique. )1. d'Annuniio voit plus l'histoire de France, mais les satisfactions
clair lorsqu'il dit: « Ce Wittelsbach m'at- débauchées d'un Louis XV ou artistiques d'un
Impératrice errante 1, impératrice de la
tire par l'immensité de son orgueil el de sa Louis II de Bavière n'ajoutent aucun lustre à solitudet, Élisabeth d'Autriche eut, de la
tristesse.... Louis de Bavière est vraiment leur patrie dont ils ignorèrent la vie véritable royauté, la grandeur et non la charge. Ainsi,
un roi, mais roi de lui-même et de son rêve D, et qu'ils ne surent pas confondre avec eux- le contre-coup de ses rêves et de sa ,·ie intécar il fit spécialement servir sa royauté ter- mèmes.
L'aventure de Wagner convient à la jeu- rieure n'abaissait pas tout un peuple oublié.
restre à la satisfaction de la royauté qu'il
nesse
de Louis li, quand bien même elle lui En toute liberté elle se créa elle-même selon
exerçait sur ses désirs et ses songes. Et
son désir. Mais elle ne se souciait point de
\1. Maurice Barrès, plus précis, le complète : inspira des manifestations ridicules, dont ses livrer son intimité. Elle interposait son éwn•&lt; li ressentit jusqu'à la démence la difficulté lettres nous affirment la déraison . 11 n'est tail entre le cours des événements et des
d'accorder son moi avec le moi général, » et pas incomenant que ce royal et bel adoles- hommes cl son visa:re qu'elle ne voulait pas
encore : « Louis Il était un idéaliste, nulle- cent se déguise en Lohengrin, peuple de C)'- laisser voir. « Quand je me meus parmi les
gnes ses étangs el impose une beauté noument un voluptueux d'art. »
gens, - disait-elle, - je n'emploie pour
D'une famille d'artistes et de fous, petit- velle à l'universelle admiration. ~lais il l'est eux que la partie de moi-même qui m'est
fils de l'amant de Lola ~lontez, celle danseuse que, parvenu à l'âge d'homme, le roi oublie commune aYec eux. Ils s'étonnent de me
qui voulait mettre en ballet l'histoire de Ba- le destin de son royaume, et s'en désintéresse trom·er si semblable à eux. ~fais c'est un
,ière, fils du roi '1aximilien trop porté à la pour suivre ses songes. On n'a le droit d'être ,·icux Yèlement que de temps en temps je
métaph)'sique, Louis de Bavière, dès sa plus individualiste sur un trône que si l'on sent tire de l'armoire pour le porter quelques
tendre enfance, fut laissé libre de développer couler en soi le sang même de la patrie. Car heures. o Que sa\'ait-on d'elle? le mariage
ses goùts de rêve et de solitude. Il prit l'ha- Louis de Bavière n'a point pour excuse la romanesque de la pelilr l'ose de 1Ja1•ir1·e, sa
bitude d'oublier le monde pour lui préférer démence. Il ne fut jamais inconscient, et l'on beauté et son amour, - puis ses désillules terres plus vastes et plus fertiles de son ne conçoit point un fou qui caresse sa folie. sions, et tout le pathétique que sa destinée
imagination. Tout enfant, il ne pouvait sup- Il pratiqua le culte de soi-même avec luxe et constamment trainait après elle, et ses fuites
porter la vue d'une personne laide, mais se obstination. li le pratiqua au point de ne pas sur la mer, et ses belles habitations lointournait contre le mur en criant. Et après la consentir à aimer autrement que par imagi- taines. Sa beauté perdue, elle retenait une
campagne franco-allemande, comme il défilait nation. On connaît son dédain de la femme, attention passionnée par ses malheurs dignes
a,·ec le prince Frédéric à la tête des troupes et les mariages projetés qu'il rompit brus- de la tragédie antique. Oo connaissait d'elle
bavaroises, le peuple le vil, avec surprise, quement. Cependant, comme il était beau el ses gestes, et non son àme. Pour avoir voulu
lorsqu'il arri,·a devant les infirmes et les mystérieux, les femmes recherchaient son apprendre le grec moderne. elle a donné au
blessés revenus sanglants et mutilés de la amour. Détail d'une grâce tout allemande, public, sans le savoir, un peu de cette âme
Grande Guel're, détourner la tête : on crut on raconte qu'elles conservaient des poils de dédaigneuse, blasée et lasse. Constantin
à du mi•pris, et ce n't'.•tait qu'un vain souci ses chevaux, ou des lleurs que son pas açait Christomanos, jeune étudiant romanes&lt;1ue et
foulées durant sa promenade. Jamais il ne
des belles formes.
romantique, a retenu les paroles el les attiSon premier acte ro)al fut d'appeler Wa- conduisit l'une d'entre elles aux boudoirs tudes qui la trahissaient, et nous les a répécharmants
qu'il
avait
meublés
avec
art
dans
gner en Bavière. li n'avait point mis la main
tées en paroles cadencées. Sans doute, le
sur le cœur de son peuple pour en connaitre ses châteaux et qui paraissaient destinés :1 petit professeur est un peu grisé, comme si
les battements. li préférait servir l'art, qui encadrer d'aimables idylles. Une chanteuse la contemplation d'une impératrice était pour
est universel, et surtout la satisfaction de ses célèbre, l'ayant ébloui par sa voix, obtint un lui trop capiteuse; il s'exalte dans un enivrecaprices. Voici comme il concevait le pou- jour de lui de visiter sa chambre de parade ment de !leurs trop fortes, el introduit dans
voir : &lt;&lt; C'est un des privilèges de la couronne dont on disait merveilles : après son départ, son style des panaches el des fanfares; il
que le roi n'ait aucun désir à se refuser. ,1 il ordonna de brûler des parfums pour effacer parade pour la galerie, el ne sait pas s'ou~lais ses fantaisies n'étaient point dans le sens la trace de ce passage impur. Il n'était pas- blier. )lais il traduit assez e,actemenl l'imde la tradition et de l'essor de la pairie dont sionné que de solitude. Il demandait à son pression de cette tristesse désabusée sur un
il avait la garde. On ne le voit point souffrir imagination des ivresses plus puissantes, à ce cœur lyrique.
de l'abaissement de la Bavière vaincue en qu'il croyait, que celles de la réalité. Il ne
Élisabeth eut, a,·ec le culte de la jeunesse
t866 avec l'Autriche, et suivant depuis 1870 distinguait pas bien la vie de l'art. Les repré- et de la beauté, l'amour des parages heula destinée de la Prusse, comme une pauvre sentations qu'il se faisait donner pour lui seul reusement divers. Toutes ses résidences,
barque à la remorque d'un grand navire. Son dans un théâtre obscur lui paraissaient plus Lainz aux grands arbres qu'elle appelait le
biographe nous dit qu'il se résigna à l'unité importantes que des événements historiques repos de la fo1'êl, ~liramare penché sur la
allemande sans la rechercher, trop intelligent dont il ne démêlait pas les conséquences. li mer, el Corfou aux jardins d'orangers, l'enpour ne pas comprendre la supériorité du vivait dans d'autres temps, im·itant à sa table tourai~nt d'une poésie qui éblouissait le petit
gouvernement de Berlin et la grandeur qu'il Louis \l\' ou Marie-Antoinette, ~e procurant professeur de grec. Courses d'hiver à Schoënpromettait à l'empire. Je crois plutôt qu'il des hallucinations par une méthode imagina- brunn, par ces temps douloureux qu'elle
fut assez indifférent au sort de son peuple; tive. Les paysans du Tyrol le vopienl passer, aimait parce qu•elle se sentait seule à en
aucun de ses actes ne nous donne l'impres- les soirs d'hiver, dans ses traîneaux dorés, et jouir; croisières sur l'Adriatique, à bord du
sion d'un souverain décidé à cultiver les forces l'été, sur son cheval, franchissant les obsta- yacht Miramare, dont les tentes avec art
de son royaume, à les exalter, à les déve- cles, traversant leurs moissons, cherchant disposées ne laissaient ,·oir que la mer chandans la vitesse et la fatigue l'oubli de soilopper.
geante; grèves de Corfou et bois d'ofüicrs
Il est insuffisant pour la gloire d'un mo- mème, cet oubli qui seul lui donnait le repos. où dansent harmonieusement les jeunes filles
narque de bàtir des châteaux, même ailleurs Eux, cultivaient leurs blés, et lui ne cultivait grecques; terrasse d'Hermès, temple de la
qu'en Espagne, et de fournir à un musicien pas son royaume. Cependant il le respectaient solitude où montait le parfum des prairies,
de génie l'occasion de représenter ses œuvres à cause de son caractère ro1al et de sa mis- c'est dans ces cadres qu'elle nous apparait, à
sur une scène appropriée. Aussi Louis de sion à laquelle il se dérobait. Sa mort, travers les pages du jeune Christomanos, paBavière n'est-il qu'un méchant roitelet sans fuite ou suicide? - ne fut qu'un fait divers reille à un lys noir ,ivant en des pa~sages
importance. Les caprices d'un roi peuvent m1stérieux.
Ainsi Louis de Bavière, romanesque et enchantés. De l'impératrice il trace un porgrandir la renommée d'un ro~aume, si le
trait enthousiaste. Et si nous le pomons
tempérament de ce roi est conforme au tem- puéril, est la preuve vivante que l'indhiduat , D'Annunzio.
pérament national : l'orgueilleuse personna- lisme est sans gloire et ~ans beau té lorsqu'il
•!. )laurice Barrés.
lité d'un Louis XIV ou d' un Napoléon élargit inspire la désertion du but de sa vie.

'

Louis

DE BAVŒ1(E - - - .

croire lorsqu'il consacre des laudes ardentes nos )'eux que trop de soucis quotidiens et entendait ses conseils. llérodote nous rapà ses yeux J'or clair, à sa fière sveltesse o?scurc~ssen~,: « Nous n'avons pas le temps porte que le roi Xerxès fut amoureux d'un
digne. de la chasseresse Diane (et combien daller 1usqu a nous, tout occupés que nous bel arbre et le fit cercler d'or comme le bras
laborieusement conservée ! au
d'une femme. C'était le même
prix de quels régimes sévères!),
roi qui pleurait, devant son inà cette aisance parfaite des mounombrable armée, en songeant
ve~ents que donne une longue
que tous ces hommes rassemhabitude de la beauté, nous
blés dans peu d'années seraient
l'excusons de vouloir sauver
tous morts.
l'impérial visage des injures du
Lor~que la tempète s'opposait
temps au prix d'un témoignage
à son départ pour les riYts de
mensonger, et même de ne pas
Grèce, il fit battre avec des
comprendre qu'une part de
chaines la mer, - la mer qui
cette élégante tristesse désabudeYait le voir revenir, seul avec
sée venait d'avoir senti sur soisa honte, sur un frêle esquif,
même que la beauté est chose
~L en aroir pitié. L'impératrice
passagère.
Elisabeth n'anit pas cette éoerQuelles paroles va prononcer
~ie passionnée pour orner ou
l'impératrice Élisabeth? Elle
frapper la nature. Mais elle préparle tout haut dennt celui-ci
férait aux hommes la mer et
dont elle ne se défie point, el
les arbres. Dans les forêts ou
qui sera un confident inattendu.
sur les vagurs, heureuse, elle
Se souvient-clic de son bonheur
s'oubliait; elle devenait un de
lointain? rn soir, en Bavière,
ces êtres sans nombre qui goû- elle avait seize ans, - elle
tent le bonheur inconnu d'ignodansait a\'ec son cousin Franrer leur individualité. Rapproçois-Joseph, héritier de la couchée des choses, elle ne se senronne d'Autriche. Elle était si
tait plus penser. Et quand elle
belle qu'il ne sentait plus son
rdrouYait sa pensée, c'était
cœur. li lui donna des fleurs à
pour jeter sur ses graves paroles
la dernière valse. Le lendemain,
un éclat d'éternité. Par l'accent
on apprit à la petite princesse
d'une douleur neuve, elle raqu'il demandait sa main, et,
jeunissait ces vieux thèmes détrès pâle, elle murmura simplesolés qui sont la musique de
!Den~ : ? Oh! c'est impossible!
tant de poèmes, el qui nous
Je sms s1 peu de chose ! , Quand
parlent de l'inutilité de tout ce
L E ROI LOUIS Il Dt BA VIÈRE.
elle s'en vint en Autriche le long D'.:ipris 11n tortrall tuNit par l'l1.uSTRAT1os, en juin 1886, 411 /endem.;iln cte la mort qui est destiné à passer un jour.
du Danube, elle respirait l'aEntendez-la murmurer sur la
lraglq11e d11 soui·eratn.
mour comme un bonheur étergrève de C&lt;irfou, au bord du
nel. Puis, lorsque lurent vegrand isolement de la mer ~ans
nus les jours sombres, trop jeune encore sommes à des choses étrangères. ~ous n'a\'ons ,oiles, en regardant au crépuscule les copour connaître l'apaisement, elle promena pas le temps de regarder le ciel qui attend quelicots parsemant la berge : « Quand on
son cœur b)essé aux plus éloignés ri\'ages : nos regards .... J'ai vu une fois, à Talz, une pense que, dans cent ans, il n'y aura plus
e,lle cherchait_ le calme en voyage, et sa peine paysanne en train de distribuer la soupe au, une seule créature humaine de notre temps,
1accompagnait. Elle apprit peu à peu que la valets. Elle n'arriva pas à remplir sa propre pl~s une se~le, - et, probablement, plus un
d_ouleur, comme la joie, a des limites indé- assiette. » Elle, qui eut le temps, ne ,,oulu t trone de roi non plus, - et tout ce &lt;Jui nous
cis~s que peut reculer le destin. Elle était plus consentir à suivre d'autres voies que parait maintenant nécessaire et durable et
déJà faite à la souffrance a\'ant le drame de celle qui menait à son àme. Elle roulut parer grand aura seulement été afin de n'être plus
Meyerl_ing. Quelles paroles va donc prononcer, celle âme de la beauté des choses éternelles. en ce temps-là, - tandis que ces coquelicots
~u. soir de sa vie tragique, l'impératrice Elle oublia les hommes et la durée. Ainsi seront toujours ici, que ces mêmes va11ues
Elisabeth '!
l'on parait grand à bon compte. Car rien n'esl bruiront toujours, et si seules! ... ~ous ~ous
Aucune plainte ne sort de sa bouche 1 et plus facile que de mépriser les œuvres des écartons de notre éternité, parce que chacun
po~rtant « elle ajoute au gémissement bu- hommes, et la hàte quïls apportent à édifier de nous veut être ici pour lui seul, veut
°:lam ce qu'une impératrice adulée peut ces pauvres monuments de leur vie. Cet air enfouir l'autre et se flatte d'incarner à lui
3JOuter d'ac~nt b!asé i ». Elle a appris de la de supériorité, que les contemplatifs affichent seul le monde, tandis que nous ne sommes
nature la résignahon et l'indifférence et au- devant le trarnil des actifs, correspond-il à rien de plus qu'une fleur de pavot ou uni\
cun p~ème nihiliste n'est plus poig~ant el u_ne philosophie plus haute que celle du vague. Nous ne sommes éternels que dans la
plus decouragé que les phrases où elle mur- sm~_ple pa1san, qui mange, le soir, le pain masse, où ni la naissance ni la mort de l'inmure l'acceptation de la vie. La pensée de la qu 11 a gagné a la sueur de son front, sans dividu ne marquent .... 11 Ce n'est point la
mo~t qu'elle ose regarder en face l'a-t-elle rélléchir qu'à sa besogne quotidienne?...,
nouveauté de celle mélancolie qui nous émeut
p~r~fiée, et lui a-t-elle restitué le sens priCette âme passionnée voulait être pacifiée. c'est l'accent infiniment meurtri que l'on ;
~1tJf des choses? Peut-être, car elle ne s'rns- '.&lt; Quand on ne peut être heureux à sa guise, -1eut su~preodre, c·~st .la fè)ure de cœur que
p1re que de la nature et de la mort, et de t1 ne reste qu'à aimer sa souffrance. Cela 1on de\'tne. Celle-ci na point besoin de rasœs deux sommets considère les agitations des seul donne le repos, et le repos, c'est la sembler une armée pour goûter la Yoluplé
hommes avec une pitié dédaioneme. A quoi heautt: de ce monde. » Un temps elle arait des larmes en songeant à tant de morts en
bon cr.~ ~eupations transitoire~ qui prennent placé ailleurs la beauté du monde, cl 111~is ne perspecti\'e; elle n'a t1u'à regarder au dedans
la totahtc de notre ex istrnce? \'ers le fond désirait plus que l'apaisement. Elle le trou- de son :ime, cimetière de toute l'armée ùc ses
permanent de notre être nous derons tourner vait dans le contact de la nature. Elle avait dé?irs el de ses rèves. A celle profondeur, sa
t • )hune,• Barn•,,
pour (,elle-ci une considération mencilleuse, pcmc est consolanti;, elle ;'harmonise à l'in-

�~-

111STOR..1.ll

dillérenle nature qui se soumet docilement )'Hôtel Beau-Rivage, le long des quais. Un
au destin et accepte l'obscurité comme la individu, qui était accoudé à la balustrade,
vint à nous en courant. li se baissa sous
lumière.
D'avance elle accepta sa lin tragique, qur l'ombrelle de Sa Majesté et lui por1a un coup
des bohémiens lui avaient prédite. Elle savait en pleine poitrine. J'aidai l'impératrice à se
qu'à l'heure fixée elle rencontrerait sa desti- relever. Elle voulut marr.her seule jusqu'à
née. Je me souviens d'avoir assisté à Genève l'embarcadère. Comme je lui demandais ~i
aux débats sans grandeur où l'on jugeait son elle souffrait, elle me dit : « Je ne sais pas;
assassin Lucheni. Une seule foi5 l'assistance je crois que j'ai mal à la poitrine. » A peine
sentit peser sur elle le soume de la fatalité, arrivée sur le bateau, elle fut prise d'une
et œ fut pendant la lecture de la déposition syncope. Cependant nul ne songeait qu'elle
de la comletse Sztaray qui accompagnait l'im- avait été frappée avec une arme. Le bateau
le,·a l'ancre. Sa Majesté revint à elle, et murpératrice :
- Nous allions seules au bateau, de mura : c&lt; Que m'est-il arrivé? » Elle semblait

ne point se souvenir de ce qui s'était passé.
Puis elle perdit de nouveau connaissance,
et ne donna plus signe de vie. Le !.iateau
revint en arrière. On la _transporta à l'hôtel. ...
Elle arnit dit : « Je veux être enterrée à
Corfou, près du rivage, pour que, sur mon
tombeau, viennent continuellement se briser
les vagurs. ,, Sur la rive d'un lac étranger
l'a11endait son destin. Déjà frappée au cœur,
elle s'éloigna du bord. Le bateau l'emportait
encore en vopge. Son dernier lit fut fait de
deux rames unies par des pliants. Et son
étonnement n'était pas celui de mourir.
IlENRY

Madame de LiélJen
cc Si jamais je p1·ends un amant, s'écriait
une jolie femme aux intermittences d'idées
sérieuses, ce se mil un amant politique! »
Pour la princesse de Liéven, !'Égérie de lord
Grey et de Guizot, tout sentiment : élan de
l'imagination ou fièvre du cœur, enthousiasme
spirituel ou passion, se transmuait en politique. Faute de pouvoir directement gouverner, eHe s'était faite la conseillère la plus
remuante qu'on pût voir des agissements
diplomatiques; elle remplissait du bruit de
ses opinions les salons, le, ambassades, les
cours de Londres, de Paris, de Saint-Pétersbourg. Thiers qualifiait son salon : l'obsei·l'll-

loire de l'Ew·opc.
L'agitation était son élément naturel. li lui
fallait du nouveau, de l'extraordinaire, i1
tout prix. Un jour qu'elle se lassait d"al1endre, el que rien ne bougeait, à l'horizon,
celle douce ambassadrice écrivait 11 lord Grey:

«Apropos, vous voule::, donc faire La guerre r
M bien.' faites-la. Voyez comme _je suis
accommodante. Le sec1·et de ceci, c'est q11e
je m'ennuie. J'aimerais bien quelqt1e chose
qui remuemit l'Europe. »
Tout simplement, pour distraire Mme de
Liéven ! Que lui importait à elle les coups et
les blessures et ceux qui les reçoivent! Elle
en était si éloignée dans son noble cercle, le
lieu de réunion des aristocraties étrangères,
où son mari, personnage insignifiant et décoratif, pendant vingt-deux ans ambassadeur à
Londres, lui laissait, pour y briller, le~ trois
quarts de la place! Aussi, comme elle parlait
à l'aise, les pieds au chaud, l'éventail à la
main, de prises d'armes et de bataille : « Il
y a nécessité pour nous, déclarait-elle, de

BORDEAGX.

balll'e les Turcs Jl. Elle exerça de l'influence.
Lord Grey la consultait journellement. Elle
correspondait avec le tsar. Des lettres d'elle
parlaient, à chaque moment, pour les chancelleries. Elle avait de l'empire sur son entourage d'hommes supérieurs. Guizot, qui lui
voyait une immense supériorité morale et
intellectuelle, parce qu'il l'aimait, ne pouvait
se passer de sa société ni de ses lell res. Politiquemf:'nt parlant, Thiers, en 1849, appelait
Guizot. el Mme de Liéven le père et la mère
de la fusion. On la prôna, on la 0aua beaucoup. En revanche, des appréciateurs moins
complaisants raillaient volontiers les vaincs
turbulences de celle qu'ils dénommaient la
« Sihylle diplomatique ,, , ou bien &lt;&lt; la Douairière du Congrès ,, . Plus rudement, lord
Malmesbury, traitant de la princesse de Liéven,
disait : c&lt; Ce fut une peste pour nos ministres
des AITaires étrangères ». Chateaubriand, qui
nP lui pardonnait peul-être pas d'avoir, avec
rnn salon, éclipsé celui de Mme Hécamier,
reprochait, 1t relie grande dame d'une morg~e
si hautaine, d"êlre une femme commune, faltgante, aride, el de n'avoir qu'un seul ge~rc
de conversation: la poli Li que vulgaire, capable
d'étonner seulement des intelligences de second ordre. En réalité, malgré sa connaissance
de plusieurs langues, elle possédait peu d'instruction. Son ami Talleyrand et plus encore
~Ime de Dino eurent l'occasion de s'en apercevoir. L'esprit littéraire, ainsi que le sens
de la nature, lui faisaient pr(isque entièrement défaut. Mais l'esprit naturel, une gran~c
abondance de paroles, une habileté singul!ère
à rendre siennes les idées d'autrui lui tenaient
lieu de science acquise. Elle s'habillait avec
beaucoup d'élégance. Son port était d'une
dionité parfaite. Elle causait, elle écrivait
d'~ne façon charmante, et elle eût paru

charmante ell~-même, sans les desiderata
d"une maigreur' excéssive qui ne lui conservait que la transp~rence de la heauté. Telle,
celte fine marq1:1ise de la Chartreuse de
Parme, très agréable, sans doute, aux yeux
du prince son anianr, mais si maigre qu'elle
laissait, disait-=on, la ~arque d'une pincette
sur le coussin d'une bergère, après s'y être
assise un monienl. Mme de Liéven se félicitait, d'ailleurs, d'être ainsi rt non pas autrement, et Guizot lui donnait rairnn : cc li n'y
a pa.ç comme ·le~ pâles et les maigres, assurait-elle 1·e ne 'dois 1·ien à l'ambition des
'
I.
belle.ç joues ». ~'f
Guizot, dision§-nous, lui avait voué un
sentiment ptofond et tPndre, quoiqu'il ne
l'eût rencontrée qu·en 1837, quand elle avait
cinquante-trois ans. Il lui olTrit de l'épouser,
après son veuvage. De se voir trois fois par
jf)ur n'affaiblissait pas leur désir de se revoir.
c&lt; Ce n'est qu'avec 1
•ous que je 1•eux pal'ler.
et' n'est que vouç que je veu.r enlenrfre ,,,
lui écrirnit-elle ; « je reste en vous, je re:;/1'rai toujou1·s a1 ec vous ,, , l~1i répondait-il. li
ne bougeait de chez elle. Etait-il à la campagne, ou courait-elle la poste, ils s'écrivaient
des lettres sans fin 1 • Un si rare attachement
n'était-il, de part et d'autre, qu'une force de
r.,me, mobile unique des aspirations élHécs
et pures! Des curieux auraient bien voulu le
savoir. Mérimée était de ceux-là. Il se chargea
de ren~cigner la galerie. Un soir qu'il y a mit
réception au ministère des A.ITaires étran~ères,
il s'était arrangé de façon à sortir 1~ dernier.
Enfin, saluant le président du Conseil et la
princesse, il quitta l'un des saloos, où ils
s'étaient retirés seuls; mais, au bout de
quelques minutes, il y rentrait en homme
affairé, semblant avoir oublié quelque chose,
faisait un tour ou deux dans la pièce et s'en
allait. « - Eh bien? lui demanda-t-on. -

1. « )!me de Castellane m'écril que rien n'égale
le, coqucllerics Liéven-Guizol. » (Mme cle Dmo, Cl1ro11ique, 28 septembre 1857.)

Eh bien! Le ministre avait ôté son grand
co,·(lôn! ,, C'était tout dire en ne disant rien.

0

1

FRÉDÉRIC

LOLIÈE.

•
Deux maîtres esp1ons
Par P. de PARDIELLAN.

Le public français, toujours galant envers
ses ennemis el confiant en leurs paroles,
s'est imaginé, s'imagine peul-être encore aujourd'hui, qu'à l'époque de Rosbach l'organisation des armées de Louis XV était déplorable, et tient pour exacte l'affirmation de
Frédéric le Grand : c&lt; Soubise a cent cuisiniers et un seul espion, tandis que j'ai cent
espions et un seul cuisinier. »
Ce n'était qu'une boutade el rien de plus,
car, en maintes occasions, par la suite, le
célèbre monarque dut constater - à ses
propres dépens - que le service des renseignements, autrement dit le système d'espionnage français fonctionnait à merveille.
cc Sa sacrée
majesté le hasard ,, , ce
précieux auxiliaire des généraux (s'il faut en
croire le même Frédéric), n'a pas de faveurs
que pour eux, car il en réserve parfois aux
chercheurs. Grâce à une de ces bonnes fortunes, malheureusement trop rares, il a été
possible de retrouver et de suivre la piste,
assez embrouillée, il est vrai, d'un être
extraordinaire, plein de génie, qui a été
précis{·ment l'organisateur du service des
renseignements sous Louis XV. Par la même
occasion, car il n'y a pas de bon drame sans
traître, a été révélée la figure très curieuse
d'un émule du précédent, son ennemi
acharné, son détracteur infatigable. Tout esl
curieux dans l'histoire du premier de ces
prrsonnages, et l'on peut affirmer sans
crainte que peu d'existences ont été aussi
mouvementées que la sienne. Quant à l'autre,
malgré son rôle funeste, il est et reste une
ligure de second plan, et reçoit, comme au
théâtre, la juste punition de ses crimes.
~

Au début de la guerre de la Succession
d'Autriche, lors des opérations qui devaient
amener la chute de Prague, Maurice de Saxe,
commandant l'aile gauche de l'armée aux
ordres de M. le maréchal de Belle-Isle, avait
remarqué un militaire bavarois, un enfant,
à vrai dire, nommé Thürriegel, r1ui, en différentes occasions, avait fait preuve d'une
audace inouïe jointe à un coup d'œil et à un
sang-froid étonnants.
Le futur vainqueur de Fontenoy, plus
c~nn~isseur en hommes qu'en orthographe,
n avait pas manqué de faire appeler le jeune
volontaire et s'était entretenu longuement
avec lni. A défaut de renseignements exacts
sur les propos échangés 11 cette occasion•
entre le~ deux interlocuteurs, l'on ne peut
que se hvrer à des suppositions sur la nature
df' cette conversation. Cependant, elles ont

bien des chances d'être fondées, car nous
savons que Thürriegel, en sortant de cette
conférence, avait emporté une commission
l'autorisant à lever en son nom une compagnie franche et cc à prendre toutes dispositions
,·oulues pour instruire M. le maréchal et
MM. les offi&lt;'iers généraux placés sous ses
ordres de la situation ou des mouvements de
l'ennemi ,,.
La phrase précédente démontre que Thiirriegel avait bel et bien été investi, en la circonstance, des fonctions de chef du service
des renseignements.
Maurice avait eu la main heureuse, car, à
partir de cc jour, l'armée française fut admirablement orientée sur les moindres faits el
gestes des corps ennemis.
A la paix d'Aix-la-Chapelle (1748), notre
homme, qui a,•ait suivi son protecteur et
l'avait aidé à prendre Berg-op-Zoom et Maestricht, rentra en France avec lui et fut successivement chargé de plusieurs missions
importantes, dont il s'acquitta à merveille.
En particulier, dans les années 1754 el 1755,
il fut envo1•é à Min,&gt;rque pour étudier la s'tuation et les défenses de cette île. Au retour
de ce voyage, il fournit un rapport si exact
et si détaillé que 1'amiral de la Galissonnière,
commandant l'escadre qui lransporlait l'armée
du maréchal de Richdieu, se borna simplement à obsener la ligne de conduite indiquée
par Thürriegd. Il n'eut pas lieu de s'en
repentir, car ses opérations furent couronnées
d'un plein succès.
Le débarquement des troupes se fit sans
encomLre à l'endroit désigné par ce dernier
et, après la victoire de la Galissonnière sur
la flotte de l'amiral Byng, Port-Mahon fut
brillamment enleré par Richelieu. Grâce aux
multiples services de ce genre qu'il avait
rendus un peu sur tous les théâtres de guerre,
le capitaine - c'était ainsi qu'on_l'appelait
- s'était acquis une légitime répu1ation. ll
aurait été le plus heureux des mortels, s'il
n'avait rencontré sur son chemin, plus exactement, s'il n'avait côtoyé dans sa carrière un
de ses compatriotes bavarois, un nomm&amp;
Gschray (certains écrivent Geschray), passé
en même temps que lui (f 741) à la solde de
la France, imesti comme lui d"un commandement de troupes franches, rempli de talents
militaires, mais affligé d'un caractère envieux
et bas, et capable · de toutes les vilenies,
ain~i que l'on s'en apercevra par la suite de
cc récit très abrégé.
Le jour même où Louis XV, foulant aux
pieds les anciennes traditions de la diplomatie
française, conclut avec l'Autriche l'alliance

déplorable que l'on sait, Thürriegel, au grand
déplaisir de füchray, reçut mission d'organiser le service des renseignements en Allemagne. A cet effet, il fut investi de pouvoirs
en quelque sorte illimités.
.
D'après un contemporain, le capitaine
prussien d'Archenholz, qui, ,·ers la fin de la
guerre, eut des relations suivies avec lui,
&lt;&lt; Thürrie crel
choisissait lui-même ses aaents
0
0
'
en lei nombre qu'il lui plaisait. C'était lui
qui leur assignait leur rôle, qui fixait leurs
émoluments et qui les leur payait. Installé
en un point central, d'oi1 il expédiait ses
ordres et oit venaient converger les rapports
de ses espions, il comparait les renseignements qui lui parvenaient de toutes parts cl
les épluchait avec une sagacité et une pénétration si extraordinaires que les généraux
français ne pouvaient jamais éprouver de
doutes sur les intentions de leurs adversaires. ,,
Ses deux principaux centres étaient Erfurt
et Gotha. Lorsqu'il s'absentait, - et le cas
se présentait fréquemment , parce qu'il avait
une confiance médiocre en l'honnêteté de ses
subordonnés - un de ses lieutenants prenail
sa place, recevait les dépêches, et après avoir
contrôlé les renseignements, les transmettait
aux quartiers généraux. En plus des arr&lt;&gt;nls
qui battaient la campagne et s'accroch~ient
aux armées ennemies, il en avait d'autres
qui ne sortaient pas de districts nettement
délimités; enfin il s'était assuré le concours
d'indicateurs choisis dans toutes les classes
de la société (Arcbenholz affirme qu'il en entretenait un grand nombre dans les couvents
et les presbytères allemands .
~

Passé maître en l'art de se grimer, il se
mettait en route aussitôt qu'un soupçon germait dans son esprit, toujours en éveil, soit
que la fidélité d'un agent lui inspirât des
doutes, soit qu'il y eût désaccord entre les
renseignements ou que la situation lui parût
équivoque. Hien ne l'arrêtait et bien des fois
on le ,·it, au beau milieu des lignes ennemies, opérer tranquillement à la barbe des
émissaires et des officiers prussiens, auxquels, cependant, les avertissements ne manquaient pas.
Muni de passeports et de sauf-conduits
irréprochables, avec cela porteur de recommandations au bas desquelles figuraient les
signalures d'ambassadeurs et de ministres
accrédités par des puissances neutres, il parcourut à un moment donné Ioule l"Allemarrnc
du Nord, s'insinua dans les camps cnne~is

�_

msTO'J{1.Jl

el parvint même à s'introduire dans les forteresses les plus sévèrement gardées. Plus
fort que cela, il réussit un jour à pénétrer
dans Magdebourg. Là, payant d'audace, il fit la
:::onnaissanœ du gouverneur, dont il ne tarda
point à gagner la confiance et à devenir le
compagnon inséparable.
Un soir, dînant à la table de cet ami, Thürriegel apprit aux invités la chanson que tous
les soldats prussiens fredonnaient, depuis la
victoire de llosbach, et dont les échos n'étaient
pas encore parvenus jusqu'à Magdebourg. li
en était au refrain :
Soubise-bise-bise
Ach ! diese-dicse-diese
Schlage thun dir weh !

(Soubise... ah! ces coups le font bien
mali)
A ce moment-là précisément, on remit au
goùverneur une lettre de frédéric en personne, l'engageant à se tenir sur ses gardes
« attendu qu'un espion français des plus
habiles rôdait autour des forteresses prussiennes et cherchait à en surprendre les secrets ».
Le brave homme, qui n'y voyait pas malice,
donna connaissance de cet écrit à son ami, et
celui-ci en fit son profit. Jugeant qu'il serait
téméraire de pousser les choses à l'extrême,
et d'ailleurs possédant les renseignements
dont il avait besoin, il décampa lestement et,
sans avoir été le moins du monde inquiété,
rentra dans les lignes françaises.
De pareils coups d'audace lui constituaient
des droits indéniables à la reconnaissance des
généraux et de Sa Majesté très chrétienne;
aussi ne manqua-t-il point, en l'année 1760,
d'écrire au comte de Lusace, au corole de
Clermont-Tonnerre, au prince de Soubise et
au maréchal de Belle-Isle, sollicitant leur
entremise auprès du roi, pour lui faire obtenir &lt;&lt; une gratification et une pension proportionnées à ses services, et, en outre, le brevet
de lieutenant-colonel l&gt; que son compatriote
Gschray possédait depuis quelque temps déjà.
Sa requête fut-elle présentée maladroitement
ou ses exigences furent-elles jugées trop
grandes? On ne sait. Mais il est certain qu'il
n'oblint pas complète satisfaction. Le grade
lui fut conféré; quant à la gratification et à
la pension, vu les temps mauvais, elles demeurèrent en souffrance. EL ce ne fut pas
tout. Fâcheusement impressionnés par une

demande émanant d'un homme qui les avait
servis jusqu'alors d'une façon relativement
désintéressée, les généraux, autrefois disposés
à approuver tous ses acles, se mirent à l'observer de très près et n'hésitèrent plus à lui
prodiguer des critiques, dont la plupart, il
est vrai, leur furent suggérées par Gschray.
Ces mesquineries n'auraient peut-être pas
tiré à conséquence, malgré les insinuations
de ce dernier, si, par une sorte de fatalité,
les apparences ne s'étaient mises contre sa
victime.

•

Vers la fin de l'année l 761, trompé par le
rapport d'un de ses agents, Thürriegel donna
un renseignement qui fut reconnu faux. Par
une coïncidence bizarre, à quelques jours de
là, pareille mésaventure ad vint à Fischer, le
célèbre chef de partisans. &lt;&lt; Il fut trahi par
un de ses principaux espions qui dénonça
tous ses camarades à M. le prince Ferdinand
(de Brunswick), ce qui le mit à portée de
les faire tous arrèter le même jour et de faire
un mouvement capital, dont Fischer ne put
donner aucun avis. M~f. d'Estrées et de Soubise, qui commandaient, lui en firent des
reproches amers, et le taxèrent de trahison.
Ce malheureux fnt si sensible à cette imputation qu'il en toJ.Dba malade et en mourut au
bout de quelques jours'. l&gt;
Thürriegel, en sa qualité de Bavarois, n'eut
pas les mêmes scrupules que le brave Alsacien. Un beau jour, il déserta et courut tout
droit chez le roi de Prusse qui le reçut à
bras ouverts et s'empressa de Jui accorder les
avantages demandés. L'autre, en bon mercenaire, prit à cœur ses nouvelles fonctions et
rendit bientôt aux Prussiens les services les
plus signalés. Tout aurait donc été au mieux
pour lui.
Malheureusement, Gschrax veillait.
A peine informé du brillant changement
survenu dans la position du compatriote dont
il croyait avoir consommé la perte, il n'hésita
pas une minute. Quittant les rangs français
dans lesquels il servait, non sans mérite,
depuis vingt ans passés, il vint s'offrir à Frédéric le Grand qui, séance tenante, le
nomma colonel et lui donna le commandement d'un corps franc ne comptant pas moins
de 2.400 hommes.
Gschray se montra satisfait de son sort,
1. 8ese11vnl, 1. p3ge tu.·,.

jusqu'au jour où il fut obligé de s'avouer
que Thürriegel jouissait parmi les Prussiens
d'une réputation au moins égale à celle qu'il
s'était acquise chez les Français. A partir de
là, il n'eut pas d'autre préoccupation que
d'écarter son ri val.
S'autorisant de quelques avantages remportés dès ses débuts el qui lui avaient concilié la faveur du roi, il mit tout en œuvre
pour circonvenir le plus défiant des monarques et ruiner dans son esprit 'fhürriegel,
qui, disait-il, &lt;&lt; n'était entré dans l'armée
prussienne que pour mieux la trahir l&gt;.
Ainsi qu'il fallait s'y attendre, et bien que
l'autre n'apportât aucune prem·e à l'appui de
ses dires, Frédéric prêta l'oreille à ses calomnies et fit emmener à Magdebourg Thiirriegel,
qui n'y comprenait rien.
Toutefois, après réflexion, le roi décida
que le prisonnier ne serait pas détenu à la
citadelle, &lt;&lt; mais pourrait librement circuler
dans l'enceinte de la ville et continuerait à
jouir de ses appointements et gratifications n.
Le plus curieux de l'affaire, c'est que ce
roman d'espions eut le dénouement le plus
moral.
A peine Gschray en fut-il arrivé à ses fins,
que le malheur s'abattit sur lui. Successivement il éprouva des échecs sanglants jusqu'au
jour où, surpris dans les environs de Nordhausen par un parti français, il fut fait prisonnier avec la presque totalité de ses hommes.
Le roi de Prusse, furi1:ux d'avoir accordé sa
confiance à un tel maladroit, licencia les
débris de son corps et les répartit entre
quelques-uns de ses régiments.
Thürriegel demeura enfermé à Magdebouri
jusqu'à la conclusion de la paix. (1765. Traité
d'Huberlsbourg.)
A partir de là, on perd sa trace pendant
quelques années; mais on la retrouve en 1767.
A ce moment, Olavide, le célèbre intendant
général de l'Andalousie, s'occupait de peupler
et de fertiliser la Sierra Morena.
C'est alors que nous voyons reparaitre notre
homme. Il entraine à sa suite quelques milliers d'Allemands, principalemcntdes Souabes,
s'établit avec eux dans les despoblados (entre
Séville et Cordoue) et crée de toutes pièces
les colonies, encore aujourd'hui florissantes,
de la Carolina, la Carlota et Fuente-Palmera.
Ce fut là, que, devenu soldat-laboureur, il
termina par des Géorgiques une lliade singulièrement accidentée.
P.

DE

PARDIELLAN.

JOSEPH TUR.QUAN
dJc&gt;

La cilo))enne Tallien
Voici, au reste, comment Mme Tallien,
quand la gravité de l'àge et la dignité de princesse eurent fait d'elle une autre femme, racontait l'origine de ses relations avec le jeune
commissaire de la Convention :
Elle traversait Ilordeaux avec son mari
M. de Fontenay, ce qui est un singulier oubli
des dates, puisqu'on était au mois de novembre et que le divorce est du 5 avril, - mais
peut-on reprocher à une femme d'oublier les
dates? - lorsqu'elle apprend qu'un bâtiment
anglais, ayant à son bord plus de trois cents
habitants de la ville qui fuient le tribunal révolutionnaire, est sur le point de lever l'ancre;
mais on dit aussi que le capitaine du navire
vient de déclarer qu'il ne partirait pas tant
qu'on ne lui aura pas versé une rnmme de
trois mille francs qui manque au prix du
passage des émigrants.
- Comment! se serait écriée Mme de Fontenay, il ne faut que trois mille francs pour
sauver ces malheureux? Mais je ,·ais les
donner!
Et elle les aurait portés sur-le-champ ellernème au capitaine anglais. Au lieu d'un
reçu, elle aurait simplement demandé la liste
des émigrés et serait allée rejoindre son oncle
,nr la place du Théâtre.
Mais le capitaine anglais, admirateur de
tant dr bonté alliée à tant de beauté, n'avait
pu s'empêcher de raconter ce trait dans un
raîé. Des terroristes s'étaient jetés sur lui.
Tirant alors son épée, il avait bravement fait
retraite, tenant tête à ses assaillants et jetant
bas quelques-uns d'entre eux.
Les blessés avaient ameuté le peuple, dénoncé la belle citoJenne comme amie des
royalistes el juré de lui faire livrer la liste
des émigrants. La foule alors de se porter
sur la place du Théâtre où l'on dit que Thérésia se promène en ce moment.
- La liste! la liste! s'écrie le flot hurlant
du peuple, en l'entourant avec mille menaces.
Mme de Fontenay comprend. « Mais, ditclle, on ,ous a trompés : ceux qui se sont embarqués ne sont pas des conlre-révolution-

naires. - En ce cas, donne-nous la liste, puisque tu l'as dans ton sein. » Et un homme
lui passe la main dans le corsage.
Thérésia recule alors indignée, et, prenant
elle-même un papier dans son corsage :
« Cette liste, dit-elle en la brandissant, la
voilà ! Si vous la voulez, venez la prendre! »
Et elle la déchire en petits morceaux qu'elle
met incontinent dans sa bouche et avale devant la foule stupéfaite de tant de courage.
C'est à ce moment que Tallien, survenant,
se serait interposé pour l'arracher à la fureur
du peuple prêt à se précipiter sur elle, et, au
moment où il venait de donner l'ordre de la
conduire en prison, il l'aurait reconnue! Le
soir même, il était allé au greffe de la prison,
s'était fait amener la belle prisonnière et,
après une conversation où ses grâces l'avaient
absolument subjugué, il l'avait fait sortir en
disant devant le geôlier : &lt;&lt; Tu es libre, citoyenne, je vais au comité expliquer l'erreur
dont lu es victime. »
C'est là la légende. La ,·érité se réduirait
simplement à ceci : Thérésia fit la connaissance de Tallien à propos des réclamations
que Théodore Cabarrus dut faire pour rentrer
en possession de l'arJ?enlerie que les agents
du Comile de -~urveillance, qui auraient eu
bien besoin d'ètre surveillés eux-mêmes,
avaient volée chez lui. Des relations toutes de
courtoisie s'établirent entre elle et le jeune
représentant en mission. Rien de plus naturel : en ces temps troublés, la jeune femme
ne devait pas être fàchée de connaitre un
homme dont la puissance la mettait, elle et
sa famille, à l'abri des persJcutions. De son
côté, le commissaire de la Convention était
doublement flatté dans son orgueil de plébéien
et dans sa vanité de jeune homme, d'ètre
bien vu d'une femme si belle, et qui avait
été marquise!
Arrètée plus tard, sans doute pour arnir
fait quelque imprudence en ce temps de suspicion générale, &lt;&lt; pour quelques peccadilles
aristocratiques», commeledit~I. Ch. Nauroy 1 ,
ou bien parce que ses papiers n'étaient peutêtre pas bien en règle , comme le pense
M. Villenare 1 , Thérésia, de sa prison, avait

invoqué la protection de Tallien. Celui-ci,
qui, depuis qu'il la connaissait, n'avait pas
échappé au charme ensorcelant de la jeune
femme, qui n'avait pas ,·ingt-cinq ans, et à
qui les yeux veloutés de !'Espagnole faisaient
peut-être'déjà bâtir des châteaux en Espagne,
avait couru à la prison. Il était ravi d'une
occasion de revoir Thérésia, enchanté peulêtre de la trouver dans une situation qui
allait lui permettre de lui être utile, espérait
enfin qu'elle lui serait reconnaissante. Bref,
tout un chapitre de roman, ce rêve que tout
amoureux a fait : sauver d'un danger la
femme qu'il aime. A son âge, à une telle
époque, c'était bien naturel; à tout âge, en
tout temps, que ne donnerait-on pas pour cela~
Le programme s'exécuta de point en point.
La liberté de Thérésia pourtant ne fut que la
condition d'un marché. C'est ce qui enlève
toute poésie au roman ; une condition, en pareil cas, est une violence morale, - s'il est
permis d'employer le mot de morale en cette
affaire. Car ce fut bien une alfaire, où la morale n'avait rien à voir - et la belle prisonnière ne sortit de sa cellule que pour habiter
l'hôtel du commissaire de la Convention. La
preuve que c'était bien un marché en est
donnée par Thérésia elle-même : « Quand on
traYerse la tempête, a-t-elle écrit sous la Restauration , on ne choisit pas toujours sa
planche de salut:;. li Ces mots, par parenthèse, ne sont pas très flatteurs pour Tallien;
ils sont peu charitables aussi, et, après tant
d'années, elle aurait pu ne pas les dire. Mais
ils prouvent bien que Tallien ne fut que subi.
Celui-ci, tout planche que veut bien le diro
Thérésia, n'était pas de bois. Mais il aurait
dù d'abord, s'il avait été honnête homme, ne
mettre aucune condition à la liberté de la
ieune femme : c'était une chose atroce que
de lui imposer ainsi le bourreau ou la mort.
D'autres femmes choisirent la mort. Tallien,
qui oubliait les beaux exemples de continence
d'Alexandre, de Scipion et de Turenne, auxquels il ne ressemblait d'ailleurs en aucune
façon, n'était pas le seul à abuser ainsi de
son pouvoir et des prisonnières, et ce temps
otTre plus d'une Thérésia 1. Mme Cabarrus

1. Cu. ~ ,01101, Le Curieux.
2. Bioyrnphie .llichaud, supplément, t. LXT. Lr$
ll3piers ~t3icut alors une bien grosse 3lfaire en voyag~.
•. li fallait, en 1 i9:'i, pour voyager, un certilieat de
r!nsme, un cerlilical _de résidence ou de non émigration. plus, clans les l'llles, une carte de sùreté. Alors
un arrêtait le soir, dans les rues de Bordeaux, tous
,·eux qui n'étaient point munis de celte carte, on les conduisait au corps Je garde, el du coqis ci,• garde il la

prison. o Les gendarmes élaienl stimulés par l'appàtdu
gain. Toul inclil'irlu qui ne pouvait exhiber sa carte
tic sûreté était obligé de donner douze francs on de
laisser son hahil en nantissement. Cet impôt, les gendarmes de la Giroude l'avnienl eux-mrmcs établi; ils
s'en élaicnl _arrogé la perception el les autorités du
temps lermawnt les veux.... »
:i. li est hors de ·i1oule que Tallien ail fai( sortir
Thèrési3 de prison : « .•. Je l'ai sauri&gt;e à Bordeau, "·

a-t-il dit le 2 janl'icr 179:i à la Tribune de la Cou ,ention.
i. Le rcprésent3nt Dumont, à Amiens, u qui est i,
la fois le ca·éaleur, l'interprète cl l'exécuteur de la
loi, a exempté une très jolie femme de la prosc1·ip1ion générale cl paraît journellement en public a,·e,·
Plie. »
li. ÎAIIF, /.J11 stjow· en Pra11ce de 1792 à 1;95,
p. 166.)

CHAPITRE II (suite).

�111STOR_1.ll

----------------------------------------J

était trop femme de son siècle pour hésiter à
accorder ce que Tallien n'aurait dû attendre
que d'un mouvement spontané de celle qui,
il l'avait su peut-être chez M. de Lamelh,
n'était pas d'une vertu bien farouche. Mais cc
fait d'avoir imposé une condition à sa liberté
- indépendamment du devoir professionnel
qui lui ordonnait de faire élargir sans condition
tout prisonnier incarcéré indûment - ce fait

de lui. D'ailleurs, le moyen de dire non? ...
N'oublions jamais, pour les juger tous les
deux, qu'on voit, à de certaines époques, régner de véritables maladies morales; que plu•
sieurs épidémies de ce genre sévissaient à la
fois en France par suite des bouleversements
de la Révolution; que chacun en était plus
ou moins atteint et que, au milieu des fièvres,
des ivresses et des exaltations par lesquelles

HO)BIAGE At: PATRO'I DE I.A LIBERTÉ

est révoltant et il fallait avoir l'âme bien vile
pour se le permettre.
Quelle estime pouvait avoir une femme
pour l'homme qui s'imposait à elle de celle
façon? ... Mais, entre ces deux êtres, il ne fut
jamais question d'estime.
Le marché s'exécuta. Tallien devint de plus
en plus amoureux de celle qui l'avait préféré à
la prison et ne l'avait, en définitive, accepté
que comme pis-aller : mais, comme Talliea,
en somme, était assez joli garçon, quoique
commun d'aspect et de manières, qu'elle n'en
élait pas à faire ses premières armes dans la
vie galante, que M. de Lamothe était parti
pour l'armée, faute de mieux elle se contenta
t. \'oici ce documcnl : « Yu la pétition de 4a
,·itoyenne Thérésia Fontenay, agissan L pour la citoyenne
llo1·er-Fonfrëdc, le Comité autorise Ir citoyen Dorp;ueil

(1793) . - r.ravure de J

'iATJIIEU,

d'après le tableatt de

se manifestait l'alteintc du mal, les cenelles
étaient presque toutes it l'envers.

CHAPITR.E Ill
On ne sait pas combien de temps Thérésia demeura sous les verrous; on ignore
aussi bien la date de son entrée en prison que
celle de sa sortie. Il est certain qu'elle n'y
était pas avant le 16 octobre 1795, jour de
l'entrée de Tallien à Bordeaux. Elle n'y était
pas encore le 15 novembre, puisque, à celle
date, on trouYe dans les registres du Comité
de surveillance une décision relative à une
pétition que 'fhérésia, amie intime des fait lel'el' les sce116s apposés dans les appartements de

cette citoyenne, cl de réapposer les scellés sur les
elfots qui seraiC'nt susceptibles d'êtrl' soustraits i&lt; l;1

"" 168 ...

milles Ducos et Boyer-Fonîrède, avait adres•
sée afin d'obtenir la levée des scellés qui,
après la chute des Girondins, avaient été apposés chez la femme de Boyer-Fonfrède 1 • Elle
n'y était pas davantage le 25 novembre, jour
du vol fait chez son frère par les agents de
l'autorité, car tout fait présumer que c'est à
l'occasion de ce vol qu'elle entra en relations
avec Tallien. D'un autre côté, il est certain

HISTORIA

DE LAl'NAY,

qu'elle n'était plus en prison dès avant le jQ
décembre, car, ce jour-là, on célébra à Bordeaux une fête triomphale en l'honneur de la
prise de Toulon sur les Anglais et Thérésia
Cabarrus, cc qui ne craignait plus d'afticber
publiquement son intimité avec Tallien, et
que l'on voyait presque chaque jour, en compagnie du proconsul et nonchalamment étendue dans sa calèche, parcourir la ville dans
des atours pleins de coquellerie et gracieusement coiffée du bonnet rouge, devait prononcer un discours dans celle circonstance!. ll
Elle n'est donc restée que très peu de
temps en prison, quel4ues jours tout au plus,
un jour seulement peut-être. Et c'est encore
nation n (1. -Archit-es de la Gironde, si·rié L. r1•;.
490 bis. ) A. VE \'mE, La Ter1·e111· à Bordmu.r.
2. Même ouvrage, t. li , p. t :,5.

MADAME DE GRIGNAN.
Tableau dt! 1\llGl\ARO.

(~lusèc CarnaYalet . )

�,

_______________________________ Ll

ici le lieu de détruire une légende, celle qui
veut que, dans sa prison de Bordeaux, Thérésia ait eu les pieds mordus par les rats, et
cela, si cruellemPnt, que les cicatrices ne
s'en allèrent jamais. Plaisanterie que tout
cela! C'est elle encore qui a fait courir ce
bruit-là, sous le Directoire, quand elle se
montrait partout, les pieds nus et les orteils
chargés de bagues; mais c'était bien plus
pour avoir l'occasion de faire voir ses pieds,
qui étaient, paraît-il, de petites merveilles à
mettre sous verre, que pour en dissimuler
des cicatrices absentes. Vovons, de bonne foi,
est-il croyable que, se sen.tant les pieds touchés seulement par des rats, la jeune femme
ne se soit pas démenée de façon à mettre en
fuite les assaillants?... Qui donc se laisserait
mordre les pieds assez profondément pour
que les morsures laissassent des traces huit
ou dix ans après? Et puis, est-il vraisemblable qu'elle n'ait pas eu aux pieds ses
chaussures, ce qui, avec ses protestations actives contre les entreprises des rats, aurait
vite fait fuir ceux-ci? ... D'ailleurs, à propos
de chaussures, si elle avait eu les pieds abîmés, elle n'avait qu'à les mettre dans des
souliers, comme tout le monde, et non à les
couvrir de diamants el de perles. C'est Thérésia elle-même qui mit en circulation celle
fable des rats de Bordeaux, et ses amis complaisants la colportèrent partout 8ans rire.
Que des amoureux le croient, rien de mieux :
une femme sait leur faire croire, si elle le
veut, que les étoiles luisent en plein midi.
Mais la légende s'en est formée, et, comme
une herbe folle, a poussé dans les platesbandes de l'histoire. Qu'on nous pardonne
d'arracher aussi celle-là; hélas,ce ne sera pas
la dernière.
Mais, revenons à la citoyenne Cabarrus, à
la citoyenne Fontenay plutôt, car, toute divorcée qu'elle était, elle parait, pendant son
séjour à Bordeaux, avoir conservé le nom de
son ancien mari. Peut-être était-ce par prudence, car ce nom était moins connu à Bordeaux que celui de Cabarrus. qui appartenait
au haut commerce et qui eût pu lui attirer
des persécu lions 1 •
La citoyenne Fontenay était donc ofllciellrment la maitresse du représentant Tallien.
Cela, toute la ville le savait. Mais un observateur attentif aurait pu se demander comment
une jeune femme aux goûts distingués et
raffinés comme Thérésia, habituée à ne voir
que des hommes aux manières parfaites et à
n'aller que dans des salons qui donnaient le
ton à toute l'Europe, avait pu se faire à vivre
avec un homme dont l'éducation et les manières devaient laisser quelque peu à désirer.
Et à cette époque, les manières et les habitudes des gens de qualité, leur lanzage, leurs
tournures de phrases étaient si diflërentes de
celles de la bourgeoisie, qu'on devinait un

gentilhomme sur sa mine et sur sa façon de
parler. ~lais il est probable que Tallien, qui
avait pour lui l'attrait de la jeunesse, se sera
étudié à dépouiller auprès de Thérésia sa
peau d'ours jacobin et à modifier, dans la
mesure du possible, le commun de ses manières. Et si Thérésia vécut avec lui, c'est
d'abord par nfcessité, puisqu'elle l'avait préféré à la guillotine, ensuite par intérêt, puis
par habitude; elle l'épousa plus tard par ambition, grisée qu'elle était par la popularité
qui l'entoura après le 9 Thermidor, et ne
s'aperçut qu'après le mariage qu'il était incapable de justifier ses espérances. Elle le lâcha alors avec la même facilité qu'elle l'avait
pris.
Mais n'anticipons pas sur notre récit. Lorsqu'on apprit que la maîtresse du représentant
devait prononcer un discours dans une fête
officielle, chacun voulut l'entendre. On n'avait
pas eu pourtant beaucoup de temps pour se
le dire et pour en parler d'avance. A peine la
nouvelle de la prise de Toulon parvin l-elle à
Bordeaux, dans la journée du 29 décembre,
que Tallien el Ysabeau ,•oulurent profiter de
la joie patriotique universelle pour détourner
une partie de cet enthousiasme à leur profil
et à celui de leur mission. Pour cela, il n'y
avait pas un moment à perdre. Aussi ordonnèrent-ils sur-le-champ que cette victoire
serait célébrée dès le lendemain par une
grande fête civique.
M. Aurélien de Vivie, qui tient de témoins
oculaires, derniers survivants de celle époque,
les plus intéressants détails sur le règne de
la Terreur à Bordeaux, a donné une description de cette fète.
C( Dès dix
heures du malin, dit-il, le
50 décembre, des salves d'artillerie se firent
entendre, les navires de la rade furent pavoisés, et la garnison se réunit en armes au
Champ-de-Mars.
C( A onze heures, Ysabeau et Tallien, escortés de toutes les autorités et des corps administratifs, se rendirent au lieu de la cérémonie; un grand concours de peuple remplissait le Champ-de-llars. Après la lecture de la
proclamation et du décret de la Convention
relatifs à la victoire remportée pa1· l'al'mée
fmnçaise su1· les féroces Anglais el les 7ie1·fides Toulonnais, l'hymne de la Liberté fut
solennellement chanté et le peuple y mèla sa
voix puissante.
« A midi précis, le cortège se dirigea vers
le Temple de la Raison.
&lt;c Une affluence considérable se pressait
dans son enceinte; les femmes surtout y
étaient en grand nombre. C'est que le hruil
s'était répandu que Thérésia Cabarrus ... devait prononcer un discours daos cette circonstance.
&lt;c L'attente des curieux ne fut pas trompée : lorsque le cortège des autorités, les re-

1. La preurn en esl dans la pièce rnil'antc extraite des
registres cle la Commission ,le surl'eillancr, a la date
du 13 nol'embre no;:; : « \'u la pè1i1iun de la
rilorenne Thêré,ia Fontenay, etc. • (Archives de la
r;iràudc. série. L. reg. 400 bis) el aussi dans celle-ci,
extraite du même 1·cgistre du Comité de surl'eillance,
~cric J,. 4!!1, à la date du 5 mai 1794 : « Sur les
l'i•clamatious que fait la citoyenne Fontenay. r11·. n

2. « Discours sm· l'éducation, pai· ln citoyr1111e
Tltérésia Cabarn1s-Fo11/may, lu dans 13 si-lance
tenue au Temple de la rlai,on à nordeaux. le 1" décadi du mois de nivôse, jour de la f,',t,• nationale célébrée à l'occ.,sion cle la rep,·i,e de Toulon par les
armes de la Hépublique. Imprimé d'après la demande
des citoyens réunis dans ce temple. » Brochure de
8 pages (Dordraux. J.-Baplistr r.azzara, imp., 1794).

C1TOrE1Y1Y'E

TJU.LTE1Y

présentanls en tête, eut été installé dans le
Temple de la Raison, Thérésia se leva, et
d'une voix émue au début, mais bientôt accentuée et sympathique, elle prononça un
discours où elle essaya, comme elle le dit
elle-même, de tracer l'e.~quisse mpide &lt;{un
plan d'éducation pow· la jPunesse 1 •
La duchesse d'.\brantès, qui raconte dans
ses JIémoi rei; cet épisode de la vie de
Mme Tallien el parle de ce « discours sur
des matières assez abstraites et propre à être
lu en manière de sermon, comme alors cela
se faisait assez souvent», a dit qu'elle n'eut
pas le courage de le lire elle-même et pria
U. Jullien de le lire à sa place. &lt;( füis, ajoute-telle, elle assista à la séance, où SPS auditeurs
étaient bien plus attentifs à la regarder qu'à
écouler le débit lourd et ennuyeux de celui
qui lisait son discours. »
C'est là une erreur : la citoyenne CabarrusFontenay lut bel et bien elle-mème rnn discours, et non pas le citoyen Jullien. La preuve,
c'est que Marc-Antoine Jullien, envoyé en
mission confidentielle par le Comité de SalutPublic, n'arriva à Bordeaux que dans le courant du mois de mars 1794. Mais, si elle lut
elle-même son discours, el elle ne se Lira pas
plus mal que tel autre orateur de cette lecture, Thérésia l'avait-elle fait elle-même? ...
Ceci est moins certain. Il est même absolument sûr que c'est l'œuvre d'un autre. De
'l'alliPn ?.. . C'est doutPux. Bien que la pièce
soit d'une lourdeur emphatique qui était un
peu dans le goût du temps, genre dans lequel excellait Tallien, on y trouve une réminiscence d'Homère qui n'était guère dans ses
cordes d'ancien mauvais élève : &lt;c ••• les générations rapides des faibles mortels ressemblent aux feuilles qui tombent dans les forêts à la fin del'automne .... ll Si celle réminiscence prouve que ce n'est pas Thérésia qui
écrivit ce discours - et vraiment, à vingt ans,
il faudrait qu'une femme le fit exprès pour
écrire quelqu·e chose d'aussi ennuyeux - elle
peul prouver également que ce n'est pas non
plus l'œuvre de Tallien. Ses études avaient
été trop manquées pour qu'il conservât quelque teinture de grec.
Ce que la duchesse d'Abrantès donne d'intéressant sur la présence de Thérésia à cette
fête, c'est sa toilette. « Elle portait, dit-elle,
un habit d'amazone en casimir gros bleu,
avec des boutons jaunes et le collet et les parements en velours rouge. Sur ses beaux cheveux noirs, alors coupés à la Titus et bouclés
tout autour de sa tête, dont la forme était
parfaite, était posé, un peu de côté, un bonnet de velours écarlate bordé de fourrure.
Elle était admirable de beauté dans ce costume3. »
Et c'est bien plus à sa beauté qu'à celle de
son sermon, il le faut croire, qu'elle dut les
applaudissements répétés qui en accueillirent
On connait deux exemplaires de celte brochure. Il
y en a un à la Bibliothèque nationale, sur lequel on

lit ces mols, écrits de la main de Thé1ésia ; &lt;&lt; Envoyi• par r aut,·ur à la ~oc1élé populaire du Calvados. "
~I. s:ins duute_p&lt;!ur qu'on pùt lui rm·oyer des remerc1emenls, la JOiie prêcheuse a ajoute son adre~se :
« :Uaison Fra1,kli11, à Ilo,·deaux. »
5. Duchesse d'Ar.R,'iTi:s . .Uémoù-es. t. Il, p. 4!l.

�1t1ST0'/{1.Jl - - - - - _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _,.
a péroraison. « L'auditoire, dit M. de Vivie,
en demanda l'impression. C'était tout au
moins une politesse faite à la femme aimable
qui, quel que soit le jugement qu'elle ait
donné, à l'histoire, le droit de porter sur sa
conduite morale, ne fit qu'une courte apparition au milieu des saturnales bordelaises. &gt;&gt;
Quelque courte qu'elle ait élé, celle apparition ne laissa pas que d'être bienfaisante.
On a beaucoup dit el répélé que la belle
jeune femme profita de la faveur dont elle
jouissait auprès du commissaire de la Convention pour diminuer les maux de la malheureuse cité, pour faire rendre des prisonniers à la liberté et arracher des têtes à
l'échafaud. Le comte d'Allonville, qui l'a
connue « aussi recommandable par les
nobles mouvements du cœur que séduisante
par sa figure et son esprit ", dit que « Bordeaux eut dû lui élever une statue en reconnaissance des bienfaits qu'elle répandit sur
tant de familles sauvées par elle de la hache
révolulionnaire 1 • » Le comte de Paroy, qui
lui devait beaucoup, a eu la même pensée, et
dit, à propos de Mme Tallien, que « les Bordelais devraient élever une statue de la
Reconnaissance reproduisant ses traits'. »
Voilà bien de l'enthousiasme. Il faut malheureusement en rabattre. Quoi qu'il nous
en coûte de jeter à bas de son piédestal une statue qui n'est pas encore élevée, il faut bien dire
que, si l'on peut s'en tenir au témoignage de
M. de Paroy, il ne faut pas s'en rapporter
absolument à son appréciation. Son père,
emprisonné, a été élargi par l'influence de
Thérésia, et cela d'une façon toute désintéressée. Voilà qui est fort bien, mais il ne
faut pas se hâter de conclure d un cas particulier à la généralité des cas. Il est, en effet,
certains mobiles, dans ses interventions Lienveillantes, qu'il ne faudrait pas trop scruter.
Ce sont les pieds d'argile de la statue. Cc
n'est pas sans preuves que Michelet, malgré
les mille fantaisies dont son génie s'est plu à
à enjolil'er l'Histoii·e de la lléi•olution, a
écrit qu'à Bordeaux Tallien c1 commerça de
la vie » et que, c1 pendant ce temps-là, sa
maîtresse tenait le comptoir. »Et ces preuves,
nous les trouvons dans plusieurs écrits du
temps, san, parler des allusions plus ou
moins transparentes d'une foule de mémorialistes. La marquise de Lage a raconlé:;comme
quoi, étant à Bordeaux, elle dut à Tbérésia
un passeport, par sui te la lil,ierté et peut-être
la vie; mais ce ne fut pas par simple et pur
amour du bien. c1 La Fontenay &gt;&gt; avait une
femme de chambre, la Frenelle, bonne, aimable et charmante fille, qui arail été (( fort
bien élevée el qui écrivait à merveille ».
Aimant à obliger, cette soubrette faisait
main basse, dans les tiroirs de Tallien, sur

tous les passeporls, signés ou en blanc, qu'elle
pouvait découvrir; elle les donnait ensuite à
des gens dénoncés comme suspects, et ceuxci, gràce à ces papiers, s'empressaient de
s'aller mettre en sûreté. Cette brave fille,
voulant donner plus d'extension à ses affaires
toutes d'humanité, eut la pens6e de s'associer sa maîtresse. Thérésia s·y prèta un peu,
s'intéressa à quelr1ues suspects ou prisonniers,
mais elle n'apportait pas à ses démarches le
ïèle de son admirable femme de chambre.
c&lt; Souvent, dit la marquise de Lage, elle oubliait ses promesses, et le prenait quelquefois
mal quand elle les lui rappelait. » Mais
l'amour du bien, chez les âmes qui le
possèdent réellement, surmonte tous les
obstacles. La bonne FrP.nelle, qui connaissait
l'empire des bijoux sur sa frivole maîtresse,
n"hésita pas à les faire interl'enir pour la
décider à procurer un passeport à une cidevant marquise dénoncée comme suspecte.
&lt;I Elle me dit, poursuit l\lme de Lage, que
Tbérésia avait envie depuis plusieurs jours
d'un antique monté en bandeau qui était
chez un marchand qu'elle m'indiqua, et qu'on
voulait vendre mille écus. » Quelques jours
après, J'antique monté en bandeau avait
passé sur la tête de Thérésia et la marquise
de Lage avait son passeport. c1 Quelle folie
vous avez faite, disait l'heureuse poupée en
se regardant à la glace avec son nouveau
bijou sur la tête, il est vraiment charmant. »
Quant au comte d'Allonvillc, qui était reçu
chez Tallien dans les derniers temps de la
Convention, et qui y dinait à côté de 'l'hérésia, on s'explique aisément son enthousiasme pour elle, mais, au point de vue historique, on fera bien de ne pas le partager.
li y a des témoignages plus graves encore
que celui de la marquise de Lage. Les
ll[érnofres de Sénar, qui, de l'aveu de M. Ernest Hamel, l'éminent historien de SaintJust et de Robespierre, peuvent être considérés comme exac,ls en ce qui concerne Tallien, disent que ce commissaire de la
Convention à Bordeaux c&lt; avait défendu de
s'intéresser à aucun détenu, sous peine d'arrestation, mais il paraît que celte peine
n'était exécutée qu'à l'égard de ceux qui ne
pouvaient pas payer .... Il écrivait aux deux
comités de salut public et de sùreté générale
el aux .Jacobins que la guilloti~e produirait
en peu de temps quarante millions.
« La Cabarrus avait chez elle un bureau
dans lequel on vendait les grâces et les libertés et où l'on traitait à des prix e:-.cessifs;
pour racheter leur tête, les riches payaient
avec empressement des cent mille livres; l'un
d'eux, ayant eu la faiblesse de s'en vanter,
fut repris le lendemain et guillotiné tout dt.!
suite. 1&gt;

Ce dernier point expliquerait un passage
des A!érnofres du comte de Paroy, inexplicable sans cela. Pendant que &lt;I La Cabarrus &gt;&gt;
était emprisonnée à Paris, son fils était à
Bordeaux, confié aux soins d'un valet de
chambre. Celui-ci, n'ayant plus d'argent pour
payer sa pension dans l'hôtel garni qu'il
habitait avPc lui, eut la pefüée d'en aller
demander à un négociant, « ~I. Legris, très
riche, que l\lme de Fontenay avait samé de
la guillotine ... ayant obtenu sa gràce de Tallien, qui l'avait fait rentrer dans ses biens
moyennant une amende pour les hôpitaux 4 •••• »
Le négociant refusa de prêter les trois
cents francs qu'on venait lui demander pour
payer la pension du fils de sa bienfaitrice. II
est infiniment probable que sa bourse avait
essuyé une trop forte saignée pour les hôpitau..c et qu'il se considérait comme quille
envers le conven lionne! et sa maîtresse. Il ne
le dit pas, car il était dangereux alors d'avoir
la langue trop longue, mais il refusa net.
D'ailleurs, menant grand train, ne se refusant aucun luxe, Tallien et Thérésia avaient
d'incessants besoins d'argent, et ce n'est pas
la modeste indemnité de représentant du
peuple qui pouvait suffire à leurs dépenses :
quant à la fortune de 'l'hérésia, elle avait été
fortement entamée par M. de Fontenay, et,
dans ces temps difficiles, la jeune femme
avait de la peine à percevoir le revenu de cc
&lt;[Ui en était resté.
Le faux ménage passait joyeusement son
temps : on donnait des diners, où, parmi la
misère générale et la disette de toutes subsistances, la chère était exquise, accompagnée des vins les plus renommés du département et de pain blanc, le seul qui fùt dans
Bordeaux et qui était fait exprès pour la
table de Tallien : on l'appelait le pain de~
1·ep1·ésenlants. Le jeune couple ne sortait
r1u'en ,·oiture et les Bordelais ne parlaient
que du &lt;&lt; char de Tallien dans lequel la Caharrus, appelée Dona Thérésia, se faisait
traîner avec son amant dans un pompeux
étalage, courrier devant, courrier derrière :
la Cabarrus était affublée d'un bonnet ronge
sur la tête. Souvent, il allait en voiture découverte, et la Cabarrus, connue pour prostituée, était promenée en déesse, tenant une
pique .d'une main, el mettant l'autre sur
l'épaule du représentant 'fallien j. »
Cette brillante existence est une bien vilaine page dans la vie de Thérésia. La morale
n'est pas son fort. D'ailleurs, elle l'ignore
totalement. Hàtons-nous de montrer cette
jeune dévoyée dans une attitude qui lui sied
mieux que la mascarade morale et extérirure
dont elle donne le honteux spectacle.
C'est aux mémorialistes du temps qu'il

1. C.omle o'.\1.1.o,v11.u:, Alcmoi,-es .sec,·els, 1. Il. p. 11 ::,_
:1. Comte lJE P.111ov, Jlémofres, p. rnt.

reur ti Bordeaux, 1. Il, p- 402). lnclépendarnmenl d,i
cet argent qui fut dil:1p1dé adminùlrativement, il
est hors ,le doute que Tallien ait Lrait,1 directement,
,le gré à gré, avec les malheureux il qui il vendait
la liherlé et la l'ic. disant que c'élail une amen.le pour
les hôpitaux.
Thérésia 11'a pas dèmcn&lt;i ce qu'elle appelle les
« atroces ralomn,cs » portées contre die cl Tallien.
Elle s'est rontenlée d en gémir, de dire que Tallie11
• ,auva la Franr&lt;' au fi thermidor » r1uc • c'est 1111

peu par sa petite main à elle que la guillolinl' a ••&lt;i·
renversée », et finalement, e~le se demande, la pauvn·
femme : « Qu'ai-je donc fait à cc Sénar·1••• n lanl
,,Jle est désolée de ce qu il ail parle de choses qn'ell"
ciit mieux aimé qu'on laissât dans l"oubl1.
Et, au fail, )(me de Chimar n'tlait plus la fomme
&lt;le Bordeaux, non plus que celle du Bire_cloire, el crhribes du passé, qu'on lui jetait pour ainsi dire à la
race, devaient crucllrmenl la faire rnuffrir.
j_ 1/émoires &lt;le ~énar. p. ~OU.

0

:ï. Marquise or. L,cr., SouL•e11irs, p. 162-176.
, i- « Sur les 6.940.1100 francs d'amendes inOigées
par la Co111111ission militaire, 1.000.000 fut attribué
aux sans-&lt;"ulolles el ·l .325.000 fraucs à la conslruclion
d' un hospice qui ne fut jamais commencé : ces fonds
paraissent a~·?fr. été dilapidés.... Il_ fau_l lire à ~l'l
,•gard les ph1hyp1ques de Cambon, 1ausl~re financit'r
de la Convenllon nationnle. » 1A. m. \'mE, /,a 1i·1·-

.., 1:-0 ,..

0

,,

______________________________

Ut

faut demander le récit de ses bien raits.
Écoutons d'abord la duchesse d'Abrantès.
Elle raconte que la baronne de Lavauret avait
été jetée dans les prisons de Bordeaux. Pourquoi? ... Parce qu'elle avait un fils abbé. Ule
attendait avec angoisse le moment de comparaitre devant le commission militaire que
présidait le terrible Lacombe, lorsqu'on lui
donna l'idée, peut-être reut-elle elle-même,

quelques jours après l'annulation du ban
contre son fils 1 •
Voici un autre trait de sa bonté. Celle fois,
ce fut une bonté militante, qui ne se borna
pas à quelques démarches et à quelques sourires influents, mais qui ne laissa pas que de
lui faire courir des risques. Il s'agit encore
d'une marquise. Elle avait poussé le dévouement jusqu'à prendre celle-ci chez elle et l'y

LE SIÈGE DE TouLo:-:.

d'écrire à c1 la femme parfaite, à la femme
incomparable qui fut l'ange libérateur de la
ville de Bordeaux ». 'l'hérésia, qui connaissait, pour les avoir éprouvées elle-même, les
angoisses de la prison, et pour laquelle, en
cette circonstance comme en plusieurs autres,
le beau vers de Virgile semble avoir été fait:
/1111,d ignara mali. miseri,Y .mccurrere disrn,

Thérésia prit aussitôt fait et cause pour la
malheureuse femme et réussit à la faire
mettre en liberté. Mais le bonheur de Mme de
Lavauret était loin d'être complet : son fils,
prêtre non assermenté, était poursuivi. Elle
parla de ses craintes pour lui à celle qui lui
avait déjà fait donner la liberté, peul-être la
vie, et Tbérésia fut heureuse de lui remettre
1. Ducbesse o'Aon,nÈs, Mémnires. 1. 1, p. ':!72-17.4 (Éd. Garnier .

-

ClTOYlfNJV'E

TALI.T'EN

--°'

)[me Tallien, pour prix de ses services, n'au
rait guère recueilli que de l'ingratitude. i\'ous
savons qu'elle ne recueillit pas que cela; mais
il ne faut pas croire l'humanité si mauvaise
et si oublieuse des services rendus. Beaucoup
oublièrent, c'est certain, mais ils avaient
peut-ètre payé Tallien des grâces que Thérésia obtenait de lui sans se douter qu'un marché intervenait après sa démarche : c'est

D'après une estampe du tem ps.

avait cachée sans même que sa propre femme
·de chambre le sùt. Elle la garda ainsi trois
semaines, parait-il, lui portant elle-même
ses repas et tout cc qui lui était nécessaire.
Elle réussit ensuite à mettre sa protégée dans
un asile sûr, où elle put attendre la fin de
la crise. Comment cette bonté fut-elle récompensée?... Oh! mon Dieu, de la façon la
plus simple et la plus ordinaire : par la plus
complète ingratitude!. .. Ah! comme Mme de
Sévigné avait raison en disant que « quand
on est obligé à quelqu'un à un certain point,
il n'l' a que l'ingratitude qui puisse tirer
d'affaire ».
Cette marquise ne fut pas la seule personne qui se crut dégagée, par la conduite
excentrique de Thérésia, de la reconnaissance
qu'elle lui devait pour sa belle conduite envers elle. A en croire le comte d'.1.llonville,

infiniment probable, et Tallien était très capable de cette canaillerie. Il parait aussi que,
lorsqu'elle rencontrait oubli et ingratitude,
îhérésia « ne s'en plaignait point, mais elle
se parait avec bonheur d'un simple médaillon
renfermant des cheveux de toute une famille
qui lui dut la vie el s'en ressouvenait encore' &gt;&gt; .
Il ne faut pas croire que les libertés qu'elle
obtenait, que les têtes qu'elle arrachait à la
dévorante guillotine ne coûtaient à la belle
Thérésia qu'une câlinerie, quelques caresses
ou une gracieuse bouderie à son ami Tallien.
Loin de là; il lui fallut parfois luller, surmonter d'insurmontabl.:S obstacles, mettre
en jeu des influences réfractaires et en mouvement des hommes répugnants. \'oici un
épisode inédit de sa vie de soldat de la cha0

':!. ComleD A1.1.nw11,1.r . .l/é111.sN'l"Pls,l. \'f, p. 11:,.

�fflSTO'RJ.Jl

LA

rité; nous le tenons de M. Aurélien de Vivie,
que le lecteur connaît par les nombreux emprunts que nous avons faits à sa belle /Jisloire de la Te1n1t1· à Borileau:r. M. de
Vivie la tient lui-même du fils du héros de
cet épisode, un vieux conseiller à la Cour de
Bordeaux, mort depuis longtemps, et qui
l'entendit souvent raconter à son père.
« Honoré Louvet, né à Honfleur, âgé de
trente-huit ans, et négociant à Bordeaux,
avait connu à Rouen Mme de Fontenay, dont
il avait fréquenté le salon. Il la retrouva à
Bordeaux, lui fit visite, et reçut d'elle un
excellent et très aimable accueil. Louvet était
homme du monde et homme d'esprit, aimable, d'une séduisante prestance, et était très
répandu dans la haute société bordelaise. Il
était fort lié avec les membres du club de la
.Jeunesse botdelaise I que présidait le digne
cl éminent Ravez, et qui avaient, à l'occasion
de la levée en masse ordonnée par la Convention, organisé une sorte d'insurrection contre
l'assemblée régicide. Grand amateur d'équitation, Louret s'était enrôlé dans la cavalerie
de la garde nationale bordelaise, corps essentiellement aristocratique et qui avait Dudon
fils pour colonel; il passa par tous les grades
et avait été élu chef d'escadron par ses concitoyens à l'époque des événements qui marquèrcn t le séjour très mouvementé des conYentionnels Ysabeau et Baudot, envoyés à Bordeaux
pour soumetlre la ville, et qu'on en expulsa
purement et simplement. Plus tard, quand
flordeaux fut rentré dans la loi, Louvet se
trouva naturellement compromis. Un mandat
d'arrestation fut lancé contre lui : il se
cacha.
&lt;&lt; Un soir, étant en visite chez Thérésia, il
venait de lui raconter les dangers de sa situation
et d'implorer son secours, lorsqu'un officieux 2
Yint annoncer le président du tribu11al révolutionnaire, Je citoyen Lacombe. Thérésia,
sans perdre son sang-froid, fit cacher Louvet
dans un cabinet de toilette et reçut avec la
plus ~randc amabilité le terrible président
qui, dit-on, était fort louc·bé de la gràce et
de la beauté de Aime Tallien. On causa quelques instants de choses indifférentes, puis
Thérésia parla à Lacombe de Louvet, qu'elle
connaissait et dont elle affirmait Je patriotisme, et elle lui demanda d'être indulgent
pour son protégé s'il venait à être arrêté et
conduit à son tribunal. Lacombe répondit que
ce qu'elle lui demandait était bien difficile,
que Louvet s'était soustrait par la fuite à
l'ordre d'arrestation décerné contre lui, et
que, dans une pareille situation, la Commission militaire (c'était le nom légal du tribunal révolutionnaire) ne pouvait se montrer
indulgente. Thérésia insista et employa toutes
les chaLteries de son éloquence féminine pour
convaincre le président.
« Lacombe résista longtemps, mais, séduit
enfin par son interlocutrice qui régnait après
tout sur l'esprit et le cœur de Tallien à qui il

Nous avons tenu à reproduire le récit de
cet épisode tel que nous l'a communiqué
M. de Vivic. Le tempérament de Mme Tallien,
son c::ractère, son énergie s'y détachent à
merveille. On peut voir que, si elle n'était
pas précisément ce qu'on nomme une gaillarde, elle était loin aussi d'être une femmelette, et que, pour faire le bien, elle savait
mener haut la main les hommes les plus farouches, comme ce Lacombe. On voit également qu'elle n'hésitait pas à Stl déranger
pour une œuvre d'humanilé et qu'dle n'avait
poi_nt de cesse qu'elle ne l'eût accomplie.
Mats que de volonté dans cette jolie tête! et
que de cœur dans cet admirable corps de
femme!
,. Celte _fuis, la belle Thérésia ne recueillit pas
d mgralltude : la preuve s'en trouve dans une
lettre qu'elle écrivit, après le 9 thermidor, à
une amie de Bordeaux, Mme Constance Nairac,
cous!ne germaine ~u girondin Ducos. Elle y
exprime sa reconnaissance pour elle et sa famille et aussi pour une offre que lui fait
M. Louvet : elle se dit pénétrée de sa bonté

et ajoute qu'elle se réser\'C de l'en remercier.
Cette lettre confirme, par là mêmr, l'exactitude du récit qui nous a été si aimablement
envoyé de Bordeaux. Elle confirme aussi la
bonté de Thérésia, car nous , vo1ons le nom
fune autre personne qu'ell&lt;; a arrachée à la
prison. « Je n'ai jamais craint de me compromettre pour l'innocence opprimée, dit~lle, ton mari en est la preuve .... »
M. Laurent-Paul Nairac, ancien député à
la Constituante, mari de l'amie de Thérésia,
n'a pas comparu devant le Tribunal révolutionnaire; son· nom ne figure pa5 parmi ceux
des personnes qu'il a jugées; c'est probablement parce que l'influence de Thérésia lui a
évité d'y paraître 3 on ne pouvait, C'll eflct,
être mis en jugement sans la signature de
Tallien.
Il faut observer ici que celle lettre est
écrite au lendemain de sa sortie de prison,
nprès thermidor. La jeune femme n'avait pas
encore la réputation de bonté qui lui a été
faite depuis, et ne songeait encore ni à se
faire cette réputation, ni à la maintenir; c'est
spontanément et tout naturellement qu'elle
dit qu'elle n'a « jamais craint de rn comprometlre pour l'innocence opprimée » et ce
qu'eUe dit là mérite toute confiance. Plus
lard, elle fera toujours le bien, mais son
goût naturel pour le faire se compliquera
d'un goùt non moins naturel pour qu'on le
sache; elle aura à conserver et à augmenter
sa réputation de bonté : la vanité s'en mêlera
un peu, et ce sera tant mieux pour l'humanité, puisqu'elle en fera davantage.
Pendant que nous sommes encore à Bordeaux, et bien que le récit qui va suivre
allonge encore la partie anecdotique de cc
livre, nous ne poul'ons nous dispenser de le
rapporter. C'est le plus connu des épisodes
du règne de la bonté de llfme Tallien à Bordeaux. Villenave, qui élait détenteur des )fémoires inédits du héros de l'histoire, l'a raconté
longuement dans la Bio91·ophiP Nichaud 1 le
comte Dufort de Cheverny en a également
parlé :; enfin, les Mémoires du comte de Paroy
ont arheYé de le faire connailre dans tous
ses détails. II faut le raconter, puisqu'il
est tout à l'honneur de Thérésia.
Le comte de Paroy avait été amené à Bordeaux par les incidents di l'ers de la vie tourmentée de cette époque. Il avait un véritable
talent pour la peinture el la gravure. Ce talent
lui donnait alors de quoi vivre. C'est à lui
également, comme on va le voir, qu'il dut le
salut de son père, emprisonné comme suspect
à la Réole. Ayant entendu dire que ~lme de
Fontenay, qu'il avait connue petite jeune J1llc
à Paris, cb•z Je comte Bertin, se trouvait à
Bordeaux et que Tallien allait soment diner
chez elle6 il eut l'idée d'envoyer une pétition
à la belle Thérésia et d'y joindre une petite
grarnreau lavis qui avait pour titre: L' Amom·
sans-culotte. C'était un amour tenant d'une
main une pique surmontée d'un bonnet phry-

1. C'éL•il le club des libêraux de Bordeaux.
2. C'ét:iit le nom qu'on donnait aux domesliquPs
sous la Rél'olution,
~- On y lJ•ou,·e un autre_'.'i~irac (!ean-Bapliste), parenl probahlcmenl de cclu1-l:1. rnffi ne111·, 50 ans. &lt;p,i

fui accruitt~ le 16 messidor on Il , peu de tPmps aranl
le O ~hcr~1clor .Jl"" con_séc111en1, lorsque Thërésia étai
en pri~on a_ Paris. Son mfü1encc ne fui donc pour rien
dans I acqu11tcmc11l de celu1-lâ.
',, Tome 1.\1. urliclc : Prince.~.,e de f.himny.

;;. llémoirPs, L. Il, p. :i27-32!l.
6. li paraît bien prohahle, pourtant.. c1uc rriércsia
était allée lrnbitcr l'hôtel &lt;lu commissaire clc la Convention, place Dauphine: peut-être se parlageait-ellr
lenlrc l~s rleux habitations.

devait sa situation présente, il ·promit de
sauver la tête de Louvet s'il se constituait
prisonnier.
« Louvet avait tout entendu et remercia
chaleureusement Thérésia.
·
« Toutefois il hésita longtemps. Las enfin
de la vie précaire où le mettait l'obligation
de se tenir caché, il se constitua prisonnier.
cc S(ln procès :s'instruisit el l'affaire fut
appelée. De l'audience mème, oit les débats
avaient été assez vifs, Louvet put envoyer
quelques mots à Mme Tallien : &lt;t Je suis
perdu si rnus m'abandonnez! »
&lt;1 Tbérésia n'hésita pas. Elle se rendit au
tribunal. On délibérait sur le sort de Louvet.
Thérésia entra dans le cabinet de Lacombe et
le fit demander. Le Président répondit que
le tribunal délibérait et qu'il ne pouvait sortir.
&lt;t Thérésia insista. Lacombe vint.
- « Tu n'as pas oublié, je l'espère, ditelle,, la promesse que lu m'as faite pour
Louvet. Dans lous les cas, je viens te la rappeler. Tu m'as promis de le sauver.
- « Mais les faits sont graves, dit Lacombe, cl je ne sais si je pourrai ....
- &lt;C Il ne s'agit pas de cela, dit Thérésia
avec résolution ; tu as promis de le sauver,
sauve-le.
&lt;c Puis, elle ajouta d'un ton plus bas et
d'une rnix stridente :
- &lt;t Je te préviens que ta tête me répond
de la sienne !
&lt;t Elle se retira sur ces paroles menaçantes.
&lt;c Lacombe rentra à l'audience : deux voix
étaient pour la mort, deux pour l'amende :
la voix du président fit pencher la balance et
Louvel fut sauvé. Il eut seulement trois
mois de prison et ,·ingt-cinq mille francs
d'amende. »

gien, et, de l'autre main, un cœur posé sur
un niveau, lequel niveau était placé sur un
au tri.
Cela ne signifiait pas grand'chose, non plus
que la légende naïvement égrillarde placée
sous celte sorte de rébus :
(Juane! l'amour en bonnet se trou,·c sans culollc.
1.a liherl é lui plait, il en l'ait sa marolle.

Mais, tians ces sortes de cl1oses, il ne faut
pas se montrer difficile; l'amabilité de l'intention fait tout.
C'est à la faveur de cc pasteport illustré de
ce rébus, que le comte de Paroy fit parvenir
à Mme de Fontenay une lettre qui la priait
d'intervenir de toute son influence auprès du
représentant Tallien pour obtenir l'élargissement de son père.
le domestique de Mme de Fontenay, autrefois au service de Mme Le Brun, chez laquelle il avait souvent vu venir M. de Paroy,
se chargea de porter la pétition. Une demiheure après, il revenait et disait que sa
maîtresse l'attendait. On pense avec quel
empressement Paroy se rendit chez la jeune
femme. Il trouva le salon rempli d'une foule
de solliciteurs, qui, la plupart, avaient des
pélilions à la main. « Un instant après,
raconte )I. de Paroy, on ouvrit les deux battants de la porte à une jeune darnP. très jolie,
l'êtue très élégamment. Un salut re.spectueux
rut l'hommage de tout le salon; elle y répondit par un gracieux signe de tête et dit :
1&lt; Le citoyen Paroy est-il parmi vous?. .. ll Je
m'avançai ... elle m'invita de passer avec elle
dans son cabinet. ll
Continuons à écouter le comte de Paroy :
il va nous donner un petit croquis du cabinet,
de l'atelier plutôt, de la citoyenne Cabarrus.
Ce croquis aidera à nous former une idée de
ses goùts et de ses occupations en ces temps
de !erreur. Du reste, l'intérieur d'une jolie
femme est, de tout temps, intéressant à
détailler, ue serait-ce que pour satisfaire ce
sentiment d'indiscrète curiosité qui est au
fond de chacun lorsqu'il s'agit de surprendre
les secrets de ses occupations et de sa vie
intime.
t&lt; En entrant dans son cabinet, dit-il, je
me crus dans le boudoir des Muses réunies :
un forte-piano entr'ouvert avec de la musique
sur le pupilre et beaucoup de cahiers de musique sur une chaise, une guitare' sur un
canapé, une harpe dans un coin, le pupitre
à côté et de la musique, un chevalet avec un
1. Therésia la l'endit e n I i 9',, après ~a sortie tic
prisoo , ainsi IJUe le secr étaire dont il est queslion
&lt;1uelqucs lignes plus bas,

tableau commencé, la boite de couleurs à
l'huile, des pinceaux sur une espèce d'escabeau, une table à dessin, portant un petit
pupitre avec une miniature, une boîte anglaise, une palelle d'ivoire et des pinceaux,
un secrétaire, ouvert, rempli de papiers, de
mémoires et de pétitions; une bibliothèque
dont les livres paraissaient en désordre,
comme si on y touchait souvent; enfin un
mélier à broder avec du salin monté. Je lui
dis: cc Vos talents, madame, sont universels,
à en juger par ce que je vois, mais votre
bonté égale les agréments de votre personne. l&gt;
~r. de Paroy ne pouvait la 0atler davantage : c'était, en effet, un de ses traits distinctifs que le désir de briller en tout, d'être
considérée comme une femme supérieure, la
première même de toutes les femmes! Ce
désir, très louable, quand il est contenu
dans de certaines bornes, se changea vite
chez elle en manie, et comme elle n'avait pas
l'étoffe assez solide pour la façon qu'elle
voulut lui donner, sa prétention ne lit que
démasquer une insuffisance passaLiement
vaniteuse. « C'est à cette manie de briller,
dit un journal du temps, qu'il faut s'en
prendre de la médiocrité en tout genre qui
est le partage de Mme Tallien. Elle sait tout
et ne sait rien. Si vous voulez, elle va vous
parler anglais, italien, espagnol; mais, fussiez-vous natif de Londres ou de Naples, je
vous défie de rien comprendre à ce baragouin qu'elle appelle langue anglaise, langue
italienne. Dans un concert, elle est bonne It
tout, elle chante, touche le piano, pince la
harpe; et l'on est étonné, à la fin, de ce
qu'une femme, avec tant de talents, ait
trouvé le secret d'ennuyer tout le monde 2• l&gt;
Poseuse! c'est là un des défauts de Thérésia; poseuse sous la Terreur, elle sera
plus poseuse encore sous le Directoire, cc
qui lui vaudra le malicieux article qu'on
vient de lire; elle en sera enchantée, car que
veut-elle avant tout, cette charmante cabotine de la politique? Faire parler d'elle. Et
elle a dû être bien heureuse toute sa vie, car
il est peu de femmes qui aient lant occupé
les conversations de son temps.
Thérésia remercia M. de Paroy; son aimaLie
compliment lui avait été au cœur. En fait de
compliments, ceux que nous avons mcrités
le moins sont ceux que nous aimons le plus;
et comme les fornmes ne sont pns bâties
autrement que les hommes, du moins quant
à la vanité, la sollise et la petite hypocrisie
usuelle, 'l'hérésia se sentait délicieusement
2. Tableau de P(lris , 18 ventôse an JI' (8 mars li96).

ClTOYENN'E

TJU.Ll'EN

---.

caressée dans son orgueil, qui était de parallre avoir tous les talents qu'elle n'avait
pas. Le compliment du jeune homme lui
donna de la mémoire : elle répondit en souriant : « Je crois me rappeler vous avoir rn
chez M. llertin avec mon père. J'espère que
vous viendrez me voir le plus souvent que
vous pourrez, mais parlons de li. votre père.
Où est-il?... En prison'!... J'espère obtenir
du citoyen Tallien sa sortie; je lui remettrai
moi-même votre pétition et je veux vous
présenter à lui. l)
On a déjà rn de quelle façon impérieuse
avait su parler la citoyenne Cabarrus au
président du tribunal révolutionnaire; on
voit, comme elle le savait, quand elle voulait,
être aimablement accueillante dans son atelier.
M. de Paroy lui exprima sa reconnaissance
avec une profonde émotion. &lt;t En la quittant,
dit-il, j'étais comme un homme émerveillé,
ayant de la peine à ajouter foi à ce qu'il
voyait, et je m'estimai heureux de ne pas
m'en sentir amoureux. » Mais aussi, la jeune
femme lui avait dit de ces choses qui sont
comme des gouttes d'espérance qui vous
tombent sur le cœur, et elle les avait dites
avec tant de grâce, avec un son de voix si
musical, avec des yeux si délicieusement
veloutés, que le pauvre jeune homme voyait
déjà son père en liberté.
II ne l'était cependant pas encore. On le
transféra de la Réole à Bordeaux. C'était
mauvais signe. Mais Tallien, qui s'intéressait
maintenant à )1. de Paroy, parce que Thérésia lui avait présenté son fils, et que celui-ci
gravait leur portrait à tous deux, disait :
Attendez encore, il faut qu'on l'oublie quelque temps pour le sauver. )&gt;
Le temps se passait au milieu d'allernatives de crainte et d'espoir. Un jour, la
citoyenne Cabarrus dit à M. de Paroy : &lt;t Je
suis désolée que votre père n'ait pas pu sortir
de prison avant que Tallien soit obligé de
partir pour Paris, mais je connais un peu
Ysabeau, qui est son collègue ici; je vais
prier à souper une dame avec laquelle il e~t
fort lié, et je l'engagerai à amener Ysabeau
avec elle. Vous pourrez faire connaissance;
il a de l'esprit et est très instruit. l)
Paroy accepta avec reconnaissance. Au
souper, il fut placé à côté de cette dame,
Mme Delpré, qui le présenta à Ysabeau. Il y
avait là quelques autres députés, envoyés en
mission aux Pyrénées, et qui passaient par
Bordeaux. La réunion fut fort gaie et ~lme Delpré si enchantée de la petite fète, qu'elle
invita tous les convives à se retrouver chez
elle à souper, le lendemain.

(A suivre. )

JOSEPH

TURQUAN .

�'------------------------------------ UNE PAGE D'111ST01'/?E

Clichê Neurdein frères.

Li,;s

BLESSÉS DE LA GARDE IMPÉRIALE RENTRANT A PARIS APRÈS LA IJAT,\ILLE DE Moxn11RAIL. -

D'après l'aquarelle de E.-J. DELÉCLUZE. (Musee de Versailles.)

UNE PAGE D'HISTOIRE

La capitulation de Paris
et la déchéance de Napoléon en /8/4
(D'.llP'JfÈS DES DOCUMENTS 1NÉD1TS)
Par Robert FRANCHEVILLE

Au début de 1814, la France était envahie.
Les alliés marchaient sur Paris_ ;xapoléon
voyait, de jour en jour, diminuer son immense prestige : ce n'était plus pour sa seule
gloire qu'il combattait, mais bien pour la
défense de sa capitale menacée, et de son
.trône revendiqué par les Bourbons. Le 20 mars,
il tenta de s'opposer à la jonction des Russes
el des Autrichiens qui devait s·opérer près de
Châlons. Mais le combat d'Arcis-sur-Aube,
où !'Empereur sembla chercher la mort,
dans la mêlée, ·ne put empêcher Schwartzenberg de donner la main à Blücher.
Dès lors, la partie fut perdue : Augereau
d'une part; de l'autre les ducs de Raguse et
de Trévise étaient en pleine déroute. Le
chemin de Paris était ouvert aux alliés. Déjà
l'armée, démoralisée, parlait tout bas de la
chute imminente de son Empereur. Après
quinze années de victoires, l'idole se brisait,
au milieu de la stupeur d'un peuple accoutumé à la voir et à la croire inébranlable.
Les hauts dignitaires, les généraux, les officiers se demandaient avec angoisse comment
allait finir !'Epopée, et s'ils sombreraient,
eux aussi, dans le cataclysme qui allait

engloutir brutalement !'Empereur et l'Empire? ...
Napoléon n'avait plus qu'un seul parti à
prendre : regagner Paris en toute hâte, s'y
enfermer, et s'y défendre jusqu'à la dernière
extrémité. Il partit donc, doublant les
étapes, espérant, par la rapidité de sa marche,
surprendre l'armée ennemie. Mais il était
déjà trop tard. Le 29 mars au petit jour, il
fit _partir à bride abattue son aide de camp
DeJean, pour annoncer son arrivée aux Parisiens. Mais le 50, comme il approchait de sa
capitale, n'ayant plus que vingt kilomètres à
faire, on lui apprit la bataille de la veille et
la capitulation. Il partit aussitot pour Fontainebleau, la mort dans l'âme.
Telle était, en peu de mols, la situation de
la Fran~e à ce mom~nt critique. On sait que
la garmson de Paris opposa aux Alliés une
héroïque résistance. A ce propos, nous avons
eu la bonne fortune de relrouver,à la date du
16 avril 1814, une longue letlre, ou, plutôt,
un journal manuscrit d'un bourgeois de
Paris, enrôlé dans la garde nationale. Il ne
se battit pas, mais, étant un peu badaud,
comme tout bon bourgeois, il trouva le
..., 174 ,..

moyen d'assister quand même au combat.
Dans ces notes curieuses, destinées à renseigner un parent de province, il décrit assez
adroitement la physionomie anxieuse des
rues et des boulevards, le mouvement des
combats qu'il a vus dans la banlieue,et les
racontars plus ou moins extravagants qui ne
manquent jamais de circuler dans les foules
crédules, à toutes les périodes de trouble.
On le voit fort bien griffonnant, sur une table
de corps de garde, ses impressions et celles
de la ville enfiévrée, tandis qu'au loin tonne
sans relâche le canon de l'invasion ....
Prenons au dimanche 27 mars 1814 le
récit des événements. Ce jour-là, le prince
Joseph, _frère ainé de !'Empereur, passa en
revue l'Ecole Polytechnique, un train d'artillerie à pied, avec 150 canons, el la garde
nationale habillée. La garde non babillée,
c1ui faisait son service en tenue civile, ne
parut point dans la rcrne. Les chasseurs et
grenadiers, au nombre de 20.000, défilèrent, musique en tête. NéanmoinsJa cérémonie fut triste : on n'avait aucune nouvelle de l'armée, el nombre de spectateur~
disaient :

__ ~

- Pauvre garde nationale ! . . . Tu ne tourmenta point; il me laissa du centre, ou pas encore. Toute la plaine de Sainl-Oenis, du
bizet, c'est-à-dire sans être habillé, ce qui côté droit du Canal de l'Ourq était couverte
marches que trop bien !. ..
de nos troupes, et de celles ennemies, mais
Le bruit courut dans la soirée qu'une m'a évité bien des corvées. »
Quoique peu fanatique du senice, il n'en l'action n'était pas encore engagée. Je ,·is
forte colonne ennemie était à Meaux et se
dirigeait sur Paris. On ne s·en inquiéta pas était pas moins bon patriote et eût bravement exécuter différentes manœuvres, ce qui me
outre mesure, espérant qu'elle serait battue. fait son devoir comme les autres. «J'étais faisait présumer que l'affaire ne commenceMais le lundi 28, on apprit qu'elle s'avançait hien résolu à aller me battre si j'1• étais con- rait de ce côté qu'à dix ou onze heures. Cc
toujours. Aussitôt, une foule inquiète en- voqué; mais j'eusse acheté un haLit sur-lc- qui eut lieu.
« L'endroit où le feu était le plus vif, c'écombra les abords des portes Saint-Denis el champ aJin de n'être point fusillé si j'étais
tait entre le côté droit de Pantin et le village
Saint-Martin, pour interroger ceux qui arri- pris. l&gt;
vaient par là. C'était une débàcle indescripCependant, on entendait toujours le canon, des Prés-Saint-Gervais, la butte de Romaintible : plusieurs milliers de véhicules chargés mais on était sans nouvelles. M. D... , qui ville et la huile Saint-Chaumont ; toutes les
de meubles, de provisions, d'enfants el brûlait d'en avoir, proposa, vers quatre hau leurs étaient com·ertes de notre artillerie,
d'animaux jetés là, pêle-mêle, dans la htllc heures du matin (le 29), de faire une pa- qui faisait un feu roulant ; nous avions aussi
de fuir, entraient dans Paris, pour y chercher trouille jusqu'à 1a barrière de Pantin, pour des balleries au pied des hauteurs et dans
asile. Des bœufs, des veaux ou des cochons, aller aux renseignements. Mais la garde la plaine. Notre cavalerie et notre infanterie
égarés dans celle cohue, y semaient un bruyant nationale ayant pour unique mission (à part s'étendaient depuis l'étang de Montfaucon
désarroi. De malheureux paysans affolés les cinq premières compagnies) de veiller à la jusque près de Pantin. L'ennemi occupait le
avaient perdu leurs bestiaux ou leur famille, tranquillité publique; on ne voulut pas l'y reste.
et une pauvre mère qui avait juché ses sept autoriser. Enfin, à 6 heures du matin, son
« Je vis plusieurs charges de cavalerie.
enfants sur une charrette n'en trom-a plus capitaine le laissa partir. Il rentra un instant L'ennemi monta trois fois à l'assaut, pendant
que six en arril'ant à Paris.
chez lui, pour embrasser sa mère el sa sœur que j'étais 11,, et fut chargé ù mitraille, avec
Le même jour, une proclamation du prince qui ne s'étaient pas couchées, et aussi pour une perte considérable. Voyant qu'il ne pou.Joseph annonça le départ de !'Impératrice et prendre quelquechose de chaud ....
vait enlever les positions, il se décida à les
fit appel au courage de la garde nationale.
« Je partis donc, dit-il, pour la barrière tourner. Alors, le fort de l'allaque fut derOès lors, chacun se Lint prèt à marcher au Saint-Denis, que je trouvai fermée. Après rière les Prés Saint-Genais, jusqu'à ce que,
avoir fait plusieurs autres barrières, je sortis le combat s'éloignant toujours derrière les
premier signal.
« Nous dinâmes chez M. Perrier-Legrand, avec beaucoup de difficultés par celle de la buttes, je ne vis presque plus rien. Et les
batteries ayant changé de
raconte le journal de M.
direction, on me dit qu'il
D... ; et pendant le diner,
nous commençâmes à enétait prudent de me retirer;
ce que je fis.
tendre le canon. Un monsieur vint nous annoncer
cc Je rentrai dans Paris
que l'on se battait vivement
par la barrière de Belleville,
et j'allai voir ma tante Jacentre Saint-Denis et Panquet, rue du Faubourg-dutin, el que plusieurs maisons d'Aubervilliers étaient
Temple, qui avait passé la
en feu. Cette nouvelle efnuit dans les transes, plusieurs obus élan t tombés
fraya beaucoup ces dames,
qui revinrent de bonne heure
dans le faubourg, et les
et s'occupèrent de cacher
batteries de Ménilmontant,
ce qu'elles avaient de plus
de Saint-Chaumont el du
Père-Lachaise, qu'elle aperpr~cieux. Aussitot après diner, je retournai au corps
cevait de ses fenêtres,n 'ayant
cessé de faire un bruit soude· garde, où l'on ne s'octenu.
cupa que de nouvelles plus
c1 Je rentrai au corps de
contradictoires les unes que
garde, me promettant bien
les autres, s'attendant d'un
d'être relevé et d'aller me
moment à l'antre à être
reposer. Mais je fus cr~elmené au feu. A minuit,
lemen t trompé : à midi, on
on vint nous annoncer que
nous annonça qu'il fallait
l'on battrait le rappel à trois
redoubler! Nous passâmes
heures du matin et que tous
toute la journée dans l'agiles gardes nationaux se tinstation, entendant sans cesse
sent prêts pour cette heure.
le canon du côté de MonLe rappel fut en·effet battu
treuil el de la butte Montdans tout Paris ei l'effroi se
martre, et au milieu des
mit dans la ville. La canonnouvelles les plus différennade continuait toujours. ll
tes. Plusieurs courriers traLe mardi 29, notre bourversaient Paris de temps en
geois était de garde à la
temps en criant :
place Saint-André-des-Arts,
cc Victoire L.. On a
cl il s'estima fort heureux
d'ètre, par cela même, disfait 8 000 prisonniers l Le
L'ORGANISATIOX__DE L.1 -GARDE NATIONALE DE PARIS. - D'après l'aquarelle à'Op12.
roi de Prusse est pris ! Vive
pensé d'aller au feu! &lt;1 J'avais toujours évité d'être
!'Empereur! L'Empereurest
grenadier, et lorsqu'on voulu l me faire chas- Boyauterie, et je m'avançai sur la route de depuis ce matin à l'affaire!. .. Il vient d'arriseur, je représentai ma ~rande taille qui s'y Pantin, un peu plus loin que la petite Villelle, Yer avec 6 000 hommes !. .. On l'attend dans
opposait, de sorte que le capitaine ue me jusqu'à une batterie de canons qui ne ;ouail une heure, a1·ec 20 000 hommes !. .. L'en-

�, - - 111ST0'/{1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
UNE PAGE D'111ST01'JfE -

nemi n'a que ;;5 000 hommes! etc... etc.... droite pour aller se concentrer sur la route de lauriers. Il lui fallait à tout prix la paix et le
&lt;( JI y eut, à 5 heures, une aler!e, alfrcuse
Fontainebleau.
' repos que le terrible Empereur n'avait pas
pour tous ceux qui se trouvaient alors dans
&lt;( De )feaux à Paris, dit le manuscrit de
voulu lui donner. On se murmurait tout bas
les rues. Tout le peuple, hommes, femmes, M. D... , la perte de l'ennemi est évaluée à que tant, qu'il serait lt, on n'aurait pas de
enfants, gardes nationaux eux-mèmes, en- 10 ou J3.000 hommes, et dans l'affaire sous répit. Aussi sa déchéance, après la capitulatrainés par le torrent, se précipitèrent depuis Paris, depuis le mardi 29, à /4 heures, jus- tion, fut-elle en quelque sorte une promesse
le boulevard de la porte Saint-Denis, jus- qu'au lendemain, mercredi 50, à 5 heures, de calme et de concorde. On accueillit les
11u 'au pont Saint-Michel, en criant: .
·' onl'estime à 16 ou 17. 000 hommes ; et la alliés, non comme des vainqueurs, mnis bien
&lt;( Voilà l'ennemi!. .. Fermez les bouli-; nôtre à 3 ou /4.000 seulement. Ce que je comme des pacificateurs. Si l'amour-propre
ques 1. .. Aux armes! ...
puis assurer, c'est qu'ayant visité Je champ national souffrit de celte humiliation inac&lt;( Madame Dubreuil,qui était alors dans la
de bataille, je trouvai six à sept corps russes, coutumée, par contre, le sens pratique ne vit
rue aux Ours, n'eut que la force d'accourir contre un français. Jl
là qu'un événement heureux pour tous, qui
chez elle, sur-le-champ, dans une agitation
Aussitôt la capitulation signée, les autori- mettait fin aux chevauchées el aux hécatombes
difficile à dépeindre. Celte terreur panique tés se hâtèrent de quiller Paris. La garde inutiles. Qui veut la fin, veut les moyens: si
fut produite par deux causes :
nationale veilla it l'ordre et à la tranquillité. les alliés furent les bienvenus, c'est qu'ils
&lt;( La première : un officier polonais blessé
On dut calmer l'éffervescence populaire qui apportaient la paix!. ..
rentra dans Paris en disant :
n'acceptait pas la défaite. c1 Les ou1-riers et
M. D.. . qui était fatigué, lui aussi, étant
&lt;( Nous sommes perdus! ... \'oilà l'en- les anciens mili Laires assaillirent les mairies resté de garde pendant quarante-huit heures
nemi!
pour avoir des armes. On leur dit qu'il n'y ·consécutives, décrit la cérémonie en ces ter&lt;( Un garde national qui l'entendit lui Jit :
en avait pas, et l'on sait aujourd'hui qu'on a mes, dont la bienveillance semble aujourd'hui
(( - Yous feriez mieux de crier : Yire trouvé, dans les arsenaux, 59.000 fu~ils. étrange, et presque choquante :
!'Empereur, ou de vous taire !
D'où peut venir celte indigne trahison?...
(( Le jeudi, 31 mars, nous f1'.imes relevés
&lt;( Le Polonais tira · sur le chasseur et lü
Au surplus, nous en sommes bien heureux à midi. Loin de m'en aller repo~er,je courus
manqua. Mais celui-ci ne manqua pas l'offi- aujourd'hui ! »
aussitôt avec Mourcin rnir l'entrée de !'Empeciu!
·
·
... Yoilà le cri du cœur !... Le peuple, reur de nussie et du fioi de Prusse. Elle se
C( La deuxième : un peloton de grenadiers
fatigué par vingt ans de guerres, fit : C( OuI !Il_ fil dans le plus grand ordre. 50.000 hommes
nationaux conduisait une
environ des· troupes im pévingtairie de prisonniers. La
riales d'élite défilèrent sur
foule était telle qu'ils cherle boulevard, depuis la
chèrent à s'échapper. Alors
portP. Saint-Denis jusqu'aux
on tira sur eux. Le peuple,
Champs-Élysées, au milieu
entendant cette fusillade et
d'un peuple immense qui
royant des Russes courir
ne cessait de témoigner son
dans les rues, crut que tout
allégresse et son enthouétait perdu et s'enfuit en
siasme, et de crier : c( Vijetant l'alarme partout. »
vent !'Empereur, les EnneOn voit que cette petite
mis, le Roi de Prusse, les
chronique reproduit fidèleAlliés, les Bourbons !. ..
ment les péripéties de celte
etc... » ce qui me déplaijournée. Cc sont les petits
sait beaucoup ainsi qu'à
côtés de l'histoire, narrés
Mourcin, puisqu'on n'était
familièrement à un ami,
encore rien moins que sûr
mais ils nous révèlent,
des intentions de Leurs Mamieux que les récits offijestés. D'ailleurs, comme
ciels, l'état d'àme de Paris
nous savions que les Anglais
anxieux. Le bruit de la caentraient pour beaucoup
nonnade ne cessa que vers
dans la conduite des puiscinq heures du soir. Les
sances alliées,
uns disaient qu'on arait ca« 1'imeo Britam1os et dona (epitulé, les autres croyaient
( rentes! .. .
à une simple trê1·e, d'autres enfin assuraient que
• c1 ... Mais depuis, la conl'ennemi, repoussé, 1·oulait
duite des souverains vainpasser l'eau à Bercy et tenqueurs a été telle, qu'elle
ter une nouvelle attaque au
force tout le monde à une
sud de Paris par les baradmiration générale. Simrières d'lvn, de Fontaineplicité, bonté, politesse,
bleau et du ·Maine. En effet,
cgards pour les Français,
les portes de ces barrières
éloges continuels de notre
furent renforcées; plusieurs
bravoure et de notre coubatteries d'artillerie allèrent
rage, réponses pleines d'aprendre position sur la
mabilité, grandeur d'âme,
route de FontaineblE:au.
magnanimité, ils n'ont rien
L ' .\HL:-ITE DES NOU\'EL,LES, DEVA:-ST LES PAXORAllAS ET LE THÉATRE DES VARIÉTÉS.
Toute la soirée, on demeura
négligé de ce qui peut leur
D'après l'aquarelle d 'Qp1z.
dans · l'incertitude ; vers
concilier l'amour et l'es lime
Pantin, le canon tonnait endes Français, et l'on peut
core, par intervalles. Ce n•~st qu'à minuit loul co111me le bon bourgeois qui écrivait ces dire que, si cette conduite est bien-politique,
seulement qu'on apprit la capitulation, grâce lignes. La France était saturée de gloire ; elle elle n'en est pas moins pleine de vertu.
au passage des troupes qui é1•acuaient la rive demandait grâce, écrasée sous le poids de ses
(C Alexandre a une figure aimable et gra-

cieuse : il est bien fait, bel homme, seulement un peu trop gros, spirituel et bon ; il
joint à cela un courage intrépide et l'amour
de tous ses peuples. Entre autres mots pleins
de grâce qu'il dit aux Français, on cite ceuxci : le jour de son entrée, une jeune femme
bien légère lui dit :
c1 Sire, nous vous attendions depuis
longtemps ! ...
c1 - J'aurais désiré venir plus tôt, répondit-il. Si j'ai tant tardé, n'en accusez que la
bravoure française 1
&lt;( Une autre dame lui présenta une pétition
pour lui demander l'exemption des impôts
qu'il mettrait en France.
c1 - Le bon accueil que les Parisiens m'on L
fait, dit-il, en est la quittance.
&lt;( - Je ne suis pas étonné, dit-il aussi, que
les rois de France abusent de leur pouvoir.
Les Français les gâtent trop I Qu 'on est heureux de commander à de pareils peuples !...
&lt;( C'est la garde nationale qui fait le service
auprès de sa personne, dans ses appartements. La garde russe bivouaque dans la rue,
autour de son hôtel. Il était d'abord logé
chez M. de Talleyrand, mais depuis plusieurs
jours, il est à l'Elysée-Bourbon.
C( Le duc Constantin, son frère, ressemble à !'Empereur, mais en laid. Il a les cheveux presque roux, la figure rogue, et l'œil
méchant. Je l'ai vu plusieurs fois et toujours
en colère. Il paraît qu'il adore son frère.
« Le roi de Prusse est grand, mince sans
être maigre : un air de bonté est sur toute sa
figure, qui n'est pas, d'ailleurs, très expressive.
« L'Empereur d'Autriche est sec et maigre, grand, mais courbé sur son cheval, la
poitrine étroite, rn tenan L mal, une figure
longue, maigre et insignifiante, quoique avec
des traits assez forts.
«Le Comte d'Artois (') est bien. Il est encore très vert ; il a de fort belles dents, il se
tient bien à cheval, a bonne tournure, l'œil
vif, le teint animé, un air chevaleresque,
bon, et loyal; il est aussi fort aimable. l&gt;
Il est facile de s'apercevoir que l'auteur
de la lettre est un royaliste convaincu et un
ami de la paix. Peut-être a-t-il, pour les
besoins de sa cause, exagéré quelque peu
l'enthousiasme de la foule, mais, en somme,
il dit la vérité !
... Le lendemain, 1er avril, il va l'isiter le
champ de bataille avec son ami Mourcin.
Suivons-le dans ms curieuses pérégrinations :
(l ... Nous traversâmes, dit-il, tout le village de Belleville, qui était entièrement
ravagé et dont les malheureux habitants
achevaient d'emporter ce qui avait échappé
au pillage. Au bout du village et dans la rue
du Pré-Saint-Gervais, nous nous trouvâmes
presque seuls au milieu de Cosaques qui
s'étaient logés dans les maisons et qui gardaient leurs bagages. Quand nous fûmes à
la dernière maison de Belleville, nous trouvâmes la concierge, qui nous avertit de ne
pas trop nous avancer, cela n'étant pas
1. Plus lard, Charles X.
VI. -

HisTORJA, -

prudent. Nous allâmes, tant que nous vîmes
des bourgeois épars çà et là. Enfin, ennuyés
de revenir vingt fois sur nos pas et de ne point

à ne pas aller plus avant, disant que cela
n'était pas sûr, que Pantin était infesté de
pillards, qu'il n'y restait plus que huit habi-

L'ENTRÉE DES ALLIÉS DANS PARIS PAR LA PORTE SAINT-MARTIN, LE 31 MARS 18q.

Gravure de

LEVA CHEZ,

d'après le dessin de

parcourir une ligne fixe, nous fimes un appel
pour réunir tous ceux qui voudraient, comme
nous, parcourir les buttes jusqu'au bas du
bois de Romainville, descendre derrière Je
Pré-Saint-Gervais, traverser la grand'route,
sous Pantin, et rentrer à Paris par le
canal de ]'Ourcq. Notre petite troupe se grossit jusqu'à vingt ou trente personnes. De
temps en temps nous voyions passer deux ou
trois Cosaques isolés, mais ils ne nous dirent
rien.
c1 Le village ilu Pré-Saint-Gervais étant
rempli de Cosaques, dont les chants se faisaient entendre de loin, nous résolûmes de
ne point le traverser et de tourner autour ;
mais, en approchant de ce village, une partie
de la troupe, intimidée par leurs hurlements
bachiques, retourna sm· ses pas; et le reste
continua à examiner le champ de bataille,
couvert de débris d'armes, de chevaux, de
cadavres, et à visiter les positions. J'étais
surtout curieux d'examiner le terrain où
j'avais vu combattre l'avant-veille.
c1 Nous avions à peine dépassé le village
du Pré-Saint-G.ervaîs, qu'un homme arriva,
en nous disant que les Cosaques tuaient dans
le bois de Romainville tous ceux qu'ils •rencontraient seuls, et qu'ils les dépouillaient.
Nous entendîmes en effet plusieurs coups de
fusil. Comme notre dessein n'était pas d'y
entrer, nous continuâmes notre marche vers
Pantin, mais une autre partie de la troupe
en fut effrayée, et tourna bride.
cc Nous nous dirigions sur Pantin, lorsqu'un habitant de ce village nous engagea

PÊ CHEUX.

tants, qui tremblaient de peur. A ces mots,
le reste de la bande s'enfuit, et nous eûmes
bien de la peine à en retenir deux avec
nous!
. « Nous traversâmes alors la ruelle de
Pantin qui coupe la grand'rue du Pré-SaintGervais et va rejoindre la route de Pantin en
descendant vers Paris. A peine étions-nous
engagés dans cette ruelle, que nous vîmes
déboucher de l'autre côté une douzaine
de Cosaques, qui, heureusement, ne nous
firent rien. Nous suivîmes le chemin qui
bordait leur camp, et nous arrivâmes sans.
encombre à la grand'route. Là, nous fûmes
en toute sûreté, au milieu d'un camp de
troupes russes de toute espèce : nous le
parcourûmes dans tous les sens et arrivâmes sans accident à la ville et très contents
de noir~ expédition. l&gt;
L'odyssée, drôlement contée, serait comique si elle n'était pas accomplie au milieu
des ruines fumantes et des cadavres encore
pantelants. Ce bourgeois, âme peu sensible,
ne vers(;! aucun pleur sur ce carnage, et décrit
allègrement cette promenade funèbre, comme
une simple visite au Jardin des Plantes. C'est
avant tout un curieux qui veut tout voir et
tout savoir, pour que l'ami de province auquel il écrit soit émerveillé de le voir si bien
renseigné.... Et il note mille observa Lions
instructives sur les mœurs des alliés.
(l Ils tiennent de la brute, en ce qu'ils
n'écoutent que leurs premières idées et leurs
passions. Lors,iu 'ils ont bien à boire et à
manger, ils sont fort doux et sociables ;

Fasc.44.
12

�..-

111STOR,.1.ll

passé cela, ils sont féroces et méchanls. Ils
sont toujours pillards. La troupe régulière
est plus policée. La troupe allemande est

eux,. présidés par M. de Talleyrand, homme
à double face qui avait eu l'esprit de se faire
arrêter à la barrière, afin de paraitre rester à

BIYOUAC DES TROl'PES RUSSES AUX CHAMPS~ÉL YSEES.

bonne par nature et par caractère. Le régiment le plus cruel et le plus terrible est celui
des hussards rouges de Russie. Nous exaruinàmes leur costume, leur tournure, leurs
manières, leur cuisine, qui nous fournirent
des détails fort intéressants.

Les 2, 5 et 4 avril, nous visitâmes les
camps des Champs-Elysées, de !'École Militaire et de )lontrouge. Nous vîmes plusieurs
fois l'Empereur de Russie, tant à ses croi-

sées que dans ses promenades. Il sort accompagné seulement de deux ou trois seigneurs
russes, et, le plus souvent, de quelques
jeunes gens à cheval, et entouré d'une foule
immense de peuple. Comme on lui reprochait
de trop s'exposer :
{&lt; Je sais, dit-il, que, parmi les Français, il n'y a pas d'assassins! ...
« Le roi de Prusse et son fils, le prince
Guillaume, allèrent un matin, en simples
particuliers, dans l'Église de l'Oratoire. Le
ministre, qui aperçut deux étrangers, vint à
leur rencontre, et, les reconnaissant, voulut

leur faire apporter des fauteuils. Mais le roi
le remercia et s'assit sur un banc de bois,
avec son fils. Après le service, ils prirent

leurs chapeaux et s'en furent à pied. Quelle
simplicité!. .. J&gt;
M. D... qui était décidément un esprit
acri[, aborde ensuite les questions politiques
et raconté comment s'e bt la déchéance de
Napoléon, &lt;t prononcée par ces mêmes êtres
qui, pendant quatorze ans, ont été cause de
nos malheurs par leur làcheté, leur faiblesse,

et surtout leurs viles adulations ! )J
cc Le jour de la capi1ulation, quelques
sénateurs; plus hardis et qui avaient· toujours
tté du parti de l'opposition, se réunirent entre

Paris par force. Ils délibérèrent sur ce qu'il
convenait de faire, et se rendirent de suite
chez M. deChabrol,préfet; ils lui dirent qu'il
n'y avait pas un instant à perdre, qu'il fallait
lever le masque, et se déclarèrent en faveur
des Bourbons. M. de Chabrol hésitant, ils
s'assemblèrent le lendemain. 51 mars, après
avoir fait ouvrir les portes du Sénat dont on
avait emporté les clefs, et nommèrent une
commission provisoire de cinq membres
pour motiver la déchéance de Napoléon.
« Ce rapport fait, ils prononcèrent cette
fameuse déchéance, qui aurait dù être faiLe
deux ou trois ans plus lôl, sans le secours de
!'Etranger.lis nommèrent ensuite un ~ouvernement provisoire sur l'invitation de !'Empereur de Russie, qui les engagea 3. se donner
une constitution et 3. choisir le genre de
gouvernement qu'ils voudraient. Ils rappelèrent Louis XVIII au trône et firent une
constitution qui les rendit encore plus méprisables qu'ils ne l'avaient jamais été. On
pouvait jadis excuser leurs flatteries en les
regardant comme forcées, et auJourd'hui que
les hommes sont libres de leurs opinions, ils
profitent de cette liberté pour se donner, au
détriment de l'Elat, des charges beaucoup
plus belles que celles qu'ils possédaient, et
de se les donner héréditairement, eux qui ne
les possédaient qu'à vie, et qui, sous un
changement de gouvernement, de\·aient s'attendre à èlrependus. D'autres devaient s'élever dans l'opinion publique, et prouver que,
lorsqu'ils n'étaient pas contraints, ils étaient
dignes de leur rang; mais non t ils. ont la
bassesse de s'approprier, 3. eux seuls, les
immenses revenus du Sénat, et ceux qui partageront avec eux le siège curule n'auront rien.

a M. le comte d'Artois, dans sa réponse au
Sénat, a passé sous silence ce qui concerne le
traitement et l'hérédité, de sorte que l'on
espP.re que ces articles seront supprimés. On
travaille, dit-on, à une nouvelle constitution.
Il a parlé froidement aux sénateurs et a dit
au Corps Législatif des choses très natteuses. &gt;&gt;
Le journal raconte ensuite la cérémonie
religieuse qui eut lieu le jour de Pâques sur
la place Louis XV. Une messe solennelle fut
dite sur un immense autel, en présence des
souverains et de toute l'armée. Les maréchaux
de France eurent l'honneur de baiser le
crucifix les premiers, par une courtoisie des
ninqueurs. Puis l'Empereur de Russie embrassa le maréchal Ney. 8ingulier spectacle
que celui de ces adversaires frateruisant publiquement, tandis que Napoléon déchu prenait
le chemin de l'exil 1. .. Une grande revue
termina cette solennilé.
&lt;t Les Russes sont fort embrasseurS-, ajoute
M. D... ; ce qui est fort singulier, c'est que
l'Empereur lui-même ne peut se dispenser
d'embrasser un serf, lorsque celui-ci lui
présente un çeuf, ou seulement lorsqu'il lui
en témoigne le désir.
CL •• La police est fort bien faite à Paris
par la garde nationale, conjointement' aŒc
les troupes russes. Les soldats impériaux sont
doux et sociables, du reste lourds et presque
sans jugement. Ce sont de vraies machines
que l'on mène avec une sévérité excessiye: .
il est curieux de voir un régiment d'hommes
de six pieds et très robustes obéir aveuglément à nn enfant de quatorze ou quinze
ans parce que c'est le fils de leur podestal.
JI n'entre point dans la tête d'un Russe qu'il
puisse jamais devenir officier : il n'y en a
presque pas d'exemple. L'Empereur en nomma un à l'affaire de Paris pour avoir fait
prisonnier un général. Encore sa\'ait-il lire Pl
chiffrer, servait-il depuis dix ans, et avait-il
mérité la croix, par sa bravoure. Presque tous
les soldats de la garde sont décorés d'une
médaille d'argent; on pourrait regarder cela
comme une amulette ou une relique : c'est
une médaille en actions de grâce à la Providence, pour la campagne de 1812. Tous ceux
qui sont entrés à Paris en auront pour ce fait
d'armes, ceux seulement de la garde et ceux
qui se sont battus. Cardans les trois premiers
jours, nous avons vu défiler, par la rue SaintJacques, la rue de la Harpe, le pont d'Austerlitz
et la rue du Bac, plus de -150,000 hommes
qui 3e dirigeaient sur Orléans et Fontainebleau.
c&lt; Le mardi 12 avril,
l'entrée du comte
d'Arlois a été une fêle universelle. C'est alors
qu'il convint réellementd'e.xpriruer son enthousiasme et sts sentiments. Au mOins nous
avons urr chef de la famille royale! ... Le gouvernement provisoire lui a été déféré aussitôt
son arrivée.
« Le 15et le 14, j'ai été de garde au PontN.euL Les Russes couchenl sur le pavé, sans
paille, la tête sur leurs sacs. Pour nous, nous
occupons le corps de garde où nous avons un
lit de planches .
« Le-15,entréedel'Empereurd'Autriche. »
Suivent quelques mots sur les transes

�H1STO'J{1.Jl

----------------------------------··

mortelles éprouvées par une bonne dame
dont le fils aîné, polytechnicien improvisé
canonnier, s'était battu courageusement sous
les murs de Paris. La lettre raconte ensuite
un incident de la capitulation:
« M. le duc de Raguse avait capitulé, pour
lui et son cor.ps d'armée, à 4 heures après
midi : il devait se retirer avec armes el
bagages, pour que la ville pût capituler aussi:
mais à deux heures du matin les maires
n'étaient pas encore à Bondy où était l'Empereur de Russie. Il les reçut d'abord assez
·vivement, leur faisant de grands reproches de
leur négligence et de ce que, par leur retard,
ils avaient compromis le salut de Paris ; mais
ensuite il leur parla avec sa bonté ordinaire:
il leur dit qu'il avait été obligé, pour retenir
ses soldats, de leur faire de grandes distributions d'eau-de-vie, et de les faire danser, - ce
qu'ils aiment beaucoup. »
Arrivons maintenant à la partie la plus
curieuse de ce journal, qui vient d'évoquer
une grande page d'histoire d'une façon si
familière et si bon enfant. M. D... , ayant fini
de raconter ce qu'il a vu, pense qu'il faut
conclure; et comme il a du style et de la
jugeolte, il n'hésite pas à risquer un petit
essai sur la situation générale du pays et de
son empereur. Et ce qui donne à cette appréciation toute personnelle un intérêt énorme,
c'est que, vraisemblablement, toute la classe
moyenne avait une opinion identique. Une
lettre intime est, par cela même, sincère:
elle ne peut que fournir la note exacte d'une
époque, n'ayant, en somme, aucun intérêt à
falsifier !'Histoire.
Voici les idées qu'exprime la lettre, au
sujet de Napoléon :
« Aujourd'hui que Napoléon est à bas,
ceux même qui ont été les plus vils auprès
de lui sont les.premiers à le déchirer. Je hais
celle sorte d'injustice, résultat de la haine ou
de la passion qui fait voir tout ce qu'un
homme a fait de mal, sans examiner ce qu'il
a fait de bien ; qui donne à ces actions un
motif beaucoup p,lus odieux que celui qui le
fait agir. Sans doute, je me réjouis avec toute
la France de ne plus l'avoir à notre tête.
Moscou ni Dresde n'ont pu le corriger de
son ambition (encore n'est-on pas certain
qu'il ait pu faire la paix); et sans ajouter
tant d'autres calomnies sur son compte, il
suffisait qu'il fùt ambitieux et conquérant
pour faire le malheur de ses peuples. Il faut
aussi que la prospérité el les lâches flagorneries de ses ministres lui aient fait perdre
la tête et l'aient privé de jugement, en ne lui
laissant que le dérèglement d'une ambition
sans mesure. }lais je ne puis supporter qu'on

dise de lui qu'il aimait le sang, qu'il se gorgeait de sang, qu'il faisait massacrer des
milliers d'hommes par plaisir, qu'il a tout
corrompu et tout détruit, qu'il n'a fait que
du mal, que des sottises, etc ...
&lt;&lt; Sans doute, la somme du mal qu'il nous
a fait est mille fois au-dessus du bien, mais
elle ne vient pas de cruauté. L'effet est le
même, mais le motif moins odieux. S'il avait
ressemblé à Tibère ou à Néron, comme on le
dit aujourd'hui, il n'aurait pas régné en
France; et dans tout le cours de son règne,
il ne s'est pas trouvé un homme qui crût
avoir des raisons suffisantes pour l'assassiner l
Peut-on oublier qu'il mit fin à nos guerres
civiles et sut concilier avec adresse les différents partis? Il ramena l'ordre et la tranquillité, fit respecter et rétablir la religion presque
anéantie dans la Révolution. li mit sur pied
les écoles et les collèges qui, loin de détruire
l'éducation, permettaient à un pauvre de recevoir, pour 60 francs par an, la meilleure
imtruction. Sans parler de toutes les écoles
primaires et de tous ces établissements gratuits, il fit refleurir les sciences et les arts,
encouragea toutes sortes de talents et d'industries, remit les lois en vigueur, en créa de
nouvelles, porta ses grandes vues sur toutes
les branches de l'administration, de sorte que
l'Etat n'éprouvait plus la moindre dilapidation; il s'illustra par de nombreux monuments, tant d'utilité que de luxe, fit ouvrir
les plus belles routes et les plus beaux
canaux à travers les rochers, les montagnes
et les marais ; plus fameux encore par ses
victoires etses conquêtes, il commença d'abord
par préserver le sol français de toute invasion
ennemie et sauva la France par la défaite de
~lelas ; bientôt, songeant à raffermir sa puissance et la nôtre, iI porta l:t guerre chez
l'étranger, et fit repentir les souverains de
n'avoir point soutenu la cause des rois, vengea ainsi la France des maux qu'ils avaient
allirés sur elle, etc... n
Cette longue et élogieuse &lt;&lt; tartine », qu
n'en finit plus, ressemble singulièrement à un
article de dictionnaire, ou à quelque résumé
de manuel à l'usage du baccalauréat .... Fort
heureusement pour l'auteur, aucun ouvrage
classique ou autre ne relatait, à cette époque,
les bitnfaits de Napoléon, sans quoi on eût
pu croire que M. D... y avait tout bonnement
copié le passage relatif à ce grand homme,
dans le but perfide d'éblouir le provincia
auquel il écrivait .... li continue sur un ton
un peu moins didactique :
&lt;&lt; Je sais qu'il est impossible de lui pardonner l'affaire d'Espagne, celle des gardes
d'honneur et son ambition . Aussi était-ce,

en résultat, un malheur pour la France que
d'être gouvernée par lui, tandis qu'elle n'aurait jamais eu de meilleur souverain s'il
eût été sage. Aujourd'hui qu'il a tout perdu,
on l'accuse de lâcheté parce qu'il ne s'est pas
tué. Lui, lâche?... Il a toujours été au poste
le plus périlleux, et des milliers de soldais
ont été moissonnés à ses côtés; il y a souvent
plusde courage à ne pas mourir, et peut-être,
prévoit-il qu'il pourra encore jouer un rôle
important. On le dit fort malade. JP, voudrais
pour notre tranquillité, qu'il mourût; j'en
serais fâché pour la gloire des empereurs.
&lt;! li se portait très bien il y a cinq jours;
il supporta sa déchéance avec beaucoup de
sérénité:
- « Je m'en f... ! dit-il. Je ne suis qu'un
soldat!. .. J'aurai assez d'un louis par jour!. ..
r&lt; Ce dont il fut le plus alfecté, c'est d'ètre
abandonné de ceux qu'il croyait lui être trè~
attachés. Les soldats de sa vieille garde lui
ont été plus fidèles. C'était à qui le suivrait
dans son exil; il est toujours à Fontainebleau.
&lt;&lt; Je me suis bien trompé, a-t-il dit, en
recevant sa déposition; je croyais agir pour
la prospérité de la France, et je n'ai fait que
son malheur 1...
11 L'histoire d'Allemagne offre plusieurs
exemples de souverains dépo~és, qui ont vécu
ensuite comme simples particuliers, notamment Othon IV et Wenceslas. L'accusation du
pillage de Paris el d'a,oir voulu faire sautrr
la poudrière, ainsi que beaucoup d'autres
non moins odieuses, ne sont point avéréfs,
il s'en faut de beaucoup. Néanmoins, nous
en voici débarrassés, Dieu soit loué! Le sénatus-consulte du 2 avril lui a fait plus de mal
que toutes les armées alliées; il aurait
peut-être fini par les battre pour notre
malheur! ... »
Ici prend fin Je manuscrit de M. D.... C'est
en somme une véritable chronique, pleine de
détails intéressants, qui fait revivre cette
page d'histoire beaucoup mieux qu'un banal
compte rendu. Et ce qui en fait le principal
mérite, c'est la franchise et la simplicité. Si
le document passe à la postérité, c'est par
surprise; l'auteur n'arnit certainement pas
envisagé cette éventualité improbable, et c'est
pourquoi il a dit tout ce qu'il pensait.. .. Sans
quoi, il n'eût pas mis la même sincérité
carrée dans ses opinions personnelles, de peur
de se compromettre. Ce n'est qu'en pénétrant
l'intimité des vieux mémoires et des lettres
familières, qu'on peut évoquer la vraie physionomie d'une époque écoulée. C'est là, et
non dans le bref récit des batailles, que résident réellement l'intérêt et l'enseignement de
l' Histoire.
ROBERT

FRANCHEVILLE

Henry R\"IUJON, de l'Académie française.
dJ,:&gt;

Deux

r

La gloire est jolie femme. Les historiens,
redresseurs de torts, commettent volontiers
l'erreur de lui faire un bout de morale.
&lt;r Ab l que vous avez donc tort de ne point
aimer cet artiste, cet écrivain, ce soldat!
(Chacun cite un nom, au gré de ses préférences.) Cet homme-là était éperdument
amoureux de vous. Nul n'a mieux mérité
votre faveur. Il valait cent fois tel ou tel que
vous comblez de sourires. )J La grande capricieuse écoute poliment. Quand le sermonneur a fini de prêcher, elle répond ceci :
&lt;&lt; Tout ce que vous me dites de votre ami
est la vérité même. Mais que voulez-vous? il
ne me plaît pas. »
Elle aura toujours, celle Célimène, pour
justifier ses caprices, des raisons auxquelles
la raison ne comprend rien. A vrai dire, elle
n'en a qu'une seule: &lt;&lt; Je suis incapable
d'aimer par devoir. )J Tous les raisonnements
du monde viennent se briser contre un cœur
fermé. C'est infiniment triste, et d'une ré1·oltante injustice. Hélas! il en sera ainsi tant
que les philosophes n'auront pas trouvé le
moien de discipliner la femme et la gloire et
de créer le droit à l'amour.
Parmi les âmes en peine que cette coquette
s'obstine à dédaigner, il en est une, forte
entre toutes et haute à l'égal des plus hautes.
Les plus riches exemplaires d'humanité se
sont ,·us au seizième siècle, sur ces deux lerroirs de fécondité, l'Italie el la France. Le
génie, la vertu et le crime s'épanouirPnt alors
en fleurs prodigieuses. Notre Rabelais, docile
comme un écrivain public à la voix du siècle, sait bien ce qu'il fait en donnant à ses
héros des slal ures gigantesques; la mesquine anatomie de l'animal humain ne suffit
pas à la volonté de Pantagruel, non plus que
l'ordinaire intelligence à sa soif de curiosité.
Les champs de bataille, les ateliers, les académies, tous les domaines de la force et de
l'esprit se peuplèrent de géants. Il y eut, en
ce temps-là, sur la planète, un passage de
surhommes. A cette époque de miracle, qut:1qu'un de chez nous, un Français de vieille
souche, a résumé en lui les diverses manières
par lesquelles l'être humain peut se dépasser.
li a tout connu, celui-là, !out goùté, tout
aimé, tout servi. Dieu, d'abord. C'était pour
les âmes d'alors le besoin et le devoir premiers. Comment servir Dieu et le prier?
deux foules s'égorgèrent pour l'inquiétude de
ce problème. Des scélérals se firent miliciens
du ciel. Cependant, au milieu des tueries,
quelque chose d'exquis s'ébauchait, la souveraineté de l'humanisme. L'art était partout ; des saints maniaient le pinceau et les
capitaines faisaient des vers. Théologien, lati-

niste, artiste, musicien, orateur, poète, soldat surtout, fou de la guerre, héros constamment, héros quand même, héros toujours,
tel fut Agrippa d'Aubigné.
Il a été tout cela et magnifiquement. Quel
poème que cett~ existence enragée! Tout
l'humain s'y trouve exprimé au suprême.
Des mille aspects de la vertu, il en est un
dont le rayonnement obscurcit les autres : le
monde respPcte, entre tous, les mortels qui
ont méprisé la mort. D'Aubigné dansait à
dix ans devant le bûcher; le péril lui était
volupté. Il fut soldat avec ivresse et gaspilla son sang. L'histoire s'amuse des heureux qui ont su violer la fortune. Si son ironie leur pardonne, sa conscience appartient
aux cœurs fidèles; elle garde le plus pur de
son hommage pour ceux qui n'ont pas
changé. A quatre-vingts ans, d'Aubigné, en
son exil genevois, survivant à des haines
étrintes, cuirassé da ses vieilles colères, restait raidi dans sa foi ; son siècle avait couru
sans qu'il bougeât. Nous aimons encore qu'un
esprit guerrier se soit plu aux choses de la
paix ; ce rude porteur d'épée a joué du
théorbe el de la plume, il a chanté toute la
fête de la vie. Ce reitre méditait. Ce huguenot grondeur fit des poèmes d'amour; ce
ronsardisant, des épopées bibliques. Des facultés de génie autour d'une conscience imprenable, un rocher où poussaient des fleurs,

AGRIPPA D'AUBIGNÉ.

D'après un tab~au du temps.

voilà cette âme. En faut-il plus pour mériter
d'épouser la gloire?
Elle n'a pas voulu de cet amant.

Que les contemporains de d'Aubigné aient
méconnu en lui le poète et le penseur, tous
les manuels d'histoire littéraire expliquent
cela le mieux du monde. Son génie d'écrivain s'avisa d'apparaître, costumé aux vieilles
modes, avec des mots et des sentiments désappris, devant une France que Malherbe
avait habituée aux politesses du style el
Henri IV aux joies de la paix. Ce revenant
choisissait mal son heure pour remuer des
haines anciennes, pour parler des martyrs
à des politiques, et de la Bible à des ciseleurs de madrigaux, Pt de fidélité à des ralliés, et de rancunes à des oublieux. Ce lyrisme épique éclata comme une bombarde
importune au sein d'une rnciété pacifiée. Et
puis, pour dire l'héroïsme et donner son
verbe au sublime, une voix s'éleva aussitôt,
plus jeune et plus forte, qui couvrit ce hrui t
d'autrefois; et ce fut la voix de Corneille.
Tout le dix-septième siècle ignora tranquillement le poète des Tragiques et le conteur de
!'Histoire universelle. Imagine-t-on cet écho
de barbarie sous les quinconces de Versailles?
Une épaisse dalle funéraire s'abattit sur la
mémoire de d'Aubigné et son nom même
n'évoqua plus rien. Lorsque sa pelite-fille,
Mme de ~laintenon, devint quasi-reine, elle fit
peu pour ce grand-père incommode. C'était
un spectre maussade au chevet d'une chanoinesse galante que ce huguenot aux gestes de
prophète. La renommée de d'Aubigné sombra pour longtemps.
li a fallu, après deux siècles, la belle ferveur d'un Sainte-Beuve pour qu"on allât regarder au fond de la tombe de ce grand
mort. Les romantiques s'aperçurent que la
France de Charles IX et d'Henri III avait failli
avoir son Dante. Était-ce enfin l'heure de la
justice'!
Certes, d'Aubigné est aujourd'hui profondément respecté. Mais voyons! nous sommes
entre nous et il est vilain de mentir. Le lisezrnus? Je veux dire, le pratiqurz-vous assidûment, comme vous faites de Uontaigoe ou
de Ronsard. N'avez-vous pas cru lui payer
votre dette d'admiration, très suffisamment,
en pénétrant, une fois pour toutes, dans la
brousse épaisse de son génie? Aussi bien les
authologies sont là pour servir votre paresse;
c'est besogne d'érudits d'extraire les lumières
de ce chaos. Y aller 1·oir vous-même, avouez
que vous ne le faites pas souvent. Après tout,
je me demande de quel droit je me permets
de dire ainsi le confiteor des autres. Parlez
pour vous, me dira-t-on I Mon Dieu, si j'ose
me citer, j'ai achevé-mes humanités dans les
cafés que hantaient les derniers romantiques.
Les maitres de ma jeunesse savaient de d'Au-

�fiSTO'/t1.ll -------------------------------------------bigné des vers sublimes, de grands Yer~
larges où pas~ait un vent d'éternité. Ils les
disaient volontiers, mais c'étaient toujours
les mêmes qui revenaient à leur sou,enir. Et
j'avais ainsi la sensation d'épaves superbes
arrachées à un illustre naurrage. J'ai eu le
zèlt&gt; d'en connaitre plus. L'édition critique de
d'Aubigné se publiait précisément alors chez
notre ami Lemerre. Des guides excellents,
)Dl. Réaume et de Caussade, conduisaient les
pèl_erins de bonne volonté. li devenait presque facile de lire d'Aubigné. Par exemple, la
Création, je n'ai pas pu, je le confesse à ma
honte. Des Tragiques, je suis sorti écrasé,
ahuri, prostré, en toute admiration cela va
sans dire. Cette furieuse mêlée d'images m'a
semblé grandiose, et confuse aussi comme
ces prises d'armes où le vieux soldat de la
Bible lapait sur les crânes des papistes.
Misérables créatures de ,·oluplé que nous
sommes, nous demandons au génie le plai• 1
Sir.

li était malhabile, ce capitaine au cœur
indomptable, ce politique hérissé de rancunes, et maladroit ce poète sublime par
instants. Alors on comprend, sans l'excuser,
la cruelle réponse frivole : « li ne me plait
point. » Une heure de la vie de d'Aubigné
résume et symbolise l'infortune de sa destinée. M. Samuel Rocheblave, le mieux informé
de ses admirateurs et le plus persuasif, nous
raconte à nouveau le roman d'amour de son
héros. Cette idylle douloureuse avait été déjà
pieusement commentée par li. Henri Monod.
A vingt ans, Agrippa a follement aimé une
blanche jeune fille, la Diane de son poème du
Printemps. Ce fut, au lendemain de la SaintHarthélemy, dans l'horrible France de la
haine, un coin de fraîcheur adorable. C'est
l'heure de la vie de d'Aubigné, la seule, où
a sauvage énergie se soit reposée. Échappé

aux 11 Noces VPrmeilles », le partisan traqué
faisait halte au manoir de Talcy. La fille
de son hôte, Diane Salviati, une de ces fées
italiennes qui vinrent s'adoucir au pays ùe
Loire, était belle comme on l'est dans Ronsard. C'est elle qui a fait un poète du rude
batteur d'e~trade. D'Aubigné vieilli l'a proclamé : 11 Cet amour me mit en tête la
poésie. » Il a chanté Diane en parfait ronsardisant qu'il était alors, mais r,'est bien autre
chose qu'une musique de concert. Amour
exalté, frénétique, farouche, qui jeta un
reitre, dont le cœur était vierge, aux pieds
d'une merveille de séduction. C'était sa vie
entière et tout son être que d'Aubigné , ouait
à Diane Salviati. Leur histoire est la plus
simple du monde : il l'a aimée, elle ne l'aima
point. Elle aurait dû l'aimer. Il semble bien
qu'elle a es5ayé. C'est trop facile d'expliquer
par la coquetterie le stage cruel que celte
enchanteresse d'[talie fit subir à ce terrible
amant. Ils allèrent tous deux graver leurs
noms sur les chênes des bois de Marchenoir;
leurs mains s'enlacèrent. Diane poussa la
bonne volonté jusqu'au baiser; la tête orageuse de d'Aubigné eut parfois pour oreiller
la blanche poitrine où rien ne battait. Blessé
dangereusement dans une rixe, il fit vingt
lieues, la mort aux lèvres
1

Pour, entre ses deux bras, si doucement mourir.

Diane exécuta loyalement les gestes de la
correcte fiancée; elle s'assit au chevet du
malade el pansa ses plaies physiques. Elle ne
put guérir l'invisible blessure. Il comprit
alors. « Tu es émue, mais point attendrie! »
s'écria-t-il. Il s'évada de cette passion torturante et pensa mourir de s'être délivré.
Elle avait eu peur, la jolie Diane, de cet
amant Cl qui sentait la poudre, la mèche et
le soufre ». Cette âme profonde, mise à ou

devant elle, l'épouvanta. D'Aubigné avait fait
pour la froide idole quelques milliers de vers.
En prose, il a très peu parlé d'elle. li l'a
punie, pourtant, en montrant qu'une toute
petite âme habitait sa forme divine. Dans lt's
années qui suivirent sa rupture avec .Diane
Salviati, il faillit devenir un autre que luimême. c·est l'énigmatique période de sa , ie
où on le voit, oublieux du serment d"Amboise, hôte domestiqué des Valois, homme
de cour, lui, le soldat de Dieu, faisant des
ballets, les dansant peut-être, en grâce auprès de la reine-mère, en coquetterie avec les
Guisards, combattant à Dormans auprès du
Balafré. Diane, fiancée à ~[. de Laimeux, vint
alors à la Cour. Elle vil, dans un tournoi , son
adorateur de naguère, le plaintif compagnon
des promenades au parc de Talcy, déguisé en
figurant de carrousel. Et, sous ce costume
de mensonge, elle faillit l'aimer.
Diane Salviati, vous étiez charmante et
injuste, et criminelle et innocente, comme la
6loire elle-même. Vous avez pensé épouser
d'Aubigné, au moment même où il déméritait de l'amour. La postérité, belle Diane,
vous ressemble étrangement. Elle et vous,
vous vous plaisez aux tournois. aux escrimes
subtiles du talent, aux sub1iles élégances du
bien dire. D'Aubigné ne s'était déguisé que
pour un instant en joli homme. Il remit
pour toujours son armure guerrière. Et
toutes deux, devant ce triste amant magnanime, vous gardez votre moue dédaigneuse
et vous murmurez : 11 li est sublime, mais
que voulez-vous? il ne me plaît pas. » - Avec
plus de génie que bien d'autres, et des trésors d'héroïsme, d'Aubigné ne savait point
se mettre en parure pour aller dans le monde.
Ardemment amoureux d'une femme et éperdu
de gloire, il a rêvé de deux purs mariages el
les a manqués tous les deux.
HENRY

LE SALO:"! DE

1785,

AU LOUVRE,

ou FUT EXPOSÉ

LE PORTRAIT DE LA REINE AVEC SES DEUX ENFANTS, PEINT PAR 111ME VIGÊE-LE

Brn;x.

(Cc portrait se Yoit sur le panneau du fond, a gauche de la porte.)

FRANTZ FUNCK-BRENTANO
~

r

L'Affaire du Colliér

ROUJO?\',

de l'Académie française.

je dois à Dieu, ce que je dois au roi, ce que
je dois à l'État. ... » Un de ses amis l'interrompit : 11 Tais-toi, dct-il, tu mourras insolvable. »
~
~

Jamais BossuPt ne put apprendre au
grand dauphin à écrire une lettre. Ce prince
était très indolent. On raconte que ~es billets
à la comtess~ du Roure finissaient tous par
r.es mols : Le mi me {ait mander pou1' le
conseil. Le jour que celle comtesse fut exilée,
un des courtisans lui demanda s'il n'était pas
bien affligé. (1 Sans doute, dit le dauphin;
ruais cependant me ,·oilà délivré de la nécessité d'écrire le petit billet. »
~ Le maréchal de Biron eut une maladie
très dangereuse : il youlut se confesser; el
dit devant plusieurs de ses amis : &lt;1 Ce que

Un ambassadeur anglais à Naples avait
donné une fête charmante, mais qui n'avait
pas coùté bien cher. On le sut, et on partit
de là pour dénigrer sa fête, qui avait d'abord
beaucoµp réussi. Il s'en vengea en véritable
Anglais, et en homme à qui les guinées ne
coûtaient pas grand'chosc. Il annonça une
autre fête. On crut que c'était pour prendre
sa revamhe, et que la fète serait superbP. Ou
accourt. Grande afOuence. Points d'apprêts.
Enfin, on apporte un réthaud à l'esprit-dcYin. On s'attendait à quelque miracle. « Mes~ieurs, dit-il, ce sont les dépenses, et non
l'agrément d'une fêle, que vous cherchez :
regardez bien (et il entr'ouvre son habit dont

il montre la doublure), c'est un tableau du
Dominiquin, qui vaut cinq mille guinées;
mais ce n'est pas tout : voyez ces dix billets;
ils sont de mille guinées chacun, payables à
vue sur la banque d'Amsterdam. (li en fait
un rouleau, et les met sur le réchaud allumé.)
Je ne doute pas, messieurs, que cette fêle ne
vous satisfasse, el que vous ne vous reliriez
tous contents de moi. Adieu, messieurs, la
f ète est fi oie. i,
~ On faisait une quète à l'Académie française; il manquait un écu de six francs ou un
louis d'or. Un des membres, connu par son
avarice, fut soupçonné de n'avoir pas contribué; il soutint qu'il avait mis; celui qui faisait la collecle dit : &lt;1 Je ne l'ai pas vu, mais
je le crois. J&gt; ~I. de Fontenelle termina la
discussion en disant : &lt;I Je l'ai vu, moi; mais
je ne le crois pas. l&gt;

CJ-JAJl FORT.

Pour aristocratique que fût la vie r1ue
menaient à l'abbaye de Longchamp nos jeunes
demoiselles qui grandissaient en âge et en
beauté - sinon en sagesse - elles en vinrent
à la trouver monotone et bientôt même fort
ennuyeuse. La marquise de Boulainvilliers les
faisait c1 sortir J&gt; de temps à autre. En son
domaine de Passy, les jolies pensionnaires se
trouvaient en contact avec la vie mondaine,
elles s'y laissaient éblouir par les propos
dorés des jeunes gens élégants et sémillants,
et trouvaient, rentrées au couvent, bien inélégante et fruste la robe grise et noire des
religieuses. Les noces magnifiques de Mlle de
Passy, fille de la marquise de Boulainvilliers,

qui épousait le jeune vicomte Gaspard-Paulin
&lt;le Clermont-Tonnerre 1 , où ~Illes de SaintRémy de Valois avaient été priées, déroulèrent
sous leurs yeux un spectacle enchanteur.
Aussi, quand Jeanne eut regagné son couvent
et que l'abbesse, chargée de sonder ses intentions, lui demanda si elle se sentait de la
vocation pour la vie religieuse, la dame abbesse fut-elle bien reçue!
Un jour de l'automne de 1779 2, écrit le
comte Beugnot, on annonce chez Mme de
Surmont - femme du prévot, juge ciril et
criminel de la châtellenie et président des
greniers à sel de Bar-sur-Aube - que deux
princesses fugitives sont tombées à l'auberge
de la Tête-Rouge, c'est-à-dire à la plus misérable auberge de la ville, où il n'y en a pas
· une de passable. Et nous tous de rire de princesses ainsi logées. On apprend que ces dames
sont échappées du couvent de Longchamp et

qu'elles se sont dirigées sur Bar-sur-Aube
comme sur un point central où elles vont
réunir tous leurs efforts pour rentrer dans
les ~ien~ considérable~ qui forment l'antique
patrimorne de leur Maison. Ces biens sont lt&gt;s
terres de Fon tette, d 'Essoyes et de Verpillières. L'une porte le nom de Mlle de Valois
- c'est notre petite Jeanne, - l'antre de
Mlle de Saint-Rémy - c'est Marie-Anne sa
plus jeune sœur.
'
Elles avaient franchi les haies de clôt ure,
un léger paquet sous le bras et douz~ écus
dans leur poche. Le coche d'eau les avait
conduites jusqu'à Nogent, d'où le carrosse de
voiture le~ avait menées à Bar-sur-Aube. De
leurs trente-six livres tournois, elles en avaient
dépensé vingt-quatre.
Toute une j eunesse gaie et vive papillonnait à Bar-sur-.\ube autour de l'énorme et
majestueus{l Présidente de Surmont 3 , en sa

1 I.e mariage ful célébré le 29 janv. ']1;9_ lime
de Clermont-Tonnerre mourut deux années aprês
(fên. li8t J en laissant deux JJPlites filles.
2. Le comte Beugnot parle de l'automne de 1 i82.

L'acte de mari3ge de Xicolas de la !lotte cl de )Ille de
Saint-Rémy cle Valois, en dale du 6 juin 1780 dans
les registres cle l'faat ciril de Bar-sur-Aube, prouve
qu'il laul lire 1779.

. ;;_ « !°ai peint_ de_ quelques traits la société un peu
libre qut se réumss3tt dans la maison de Mme de l:)urmonl », é~rit le comte Be_ugnol. Il esl regr,•ltablc que
celle partie de ses )fémo,res n'ait pas été publiée:.

\' II[

Le comte de La Motte.

.., 183 ....

�111S T0'1{1.11
belle demeure de la rue de l'Aube, entourée
de jardins fleurist. C'étaient des parties de
campagne en chars à bancs, avec des provisions dans des paniers que
l'on allait étaler sur la
mousse et les nappes de
fougères, dans le fond des
bois; c'étaient des comédies, où jeunes gens et jeunes filles se donnaient la
réplique sur une estrade
garnie de tapis, construite
dans l'une des hautes salles
en boiseries blanches de
l'hôtel, et où les spectateurs
applaudissaient un dialogue
d'autant plus animé et naturel que Frontin et Liselle
avaient plus longuement répété leur rôle, bras dessus,
bras dessous, en toute solitude - il fallait bien ménager la surprise! - sous
les voûtes épaisses et discrètes des profondes allées
du parc.
&lt;( Mme de Surmont avait
quelque temps résisté, écrit
le jeune Albert Beugnot,
avocat en herbe; mais nous étions parvenus à
lui persuader que sa position dans la ville lui
imposait l'obligation de protéger des demoiselles de qualité fugitives, persécutées peutètre, et que la noblesse délaissait d'une manière honteuse. Nous avions fait vibrer la
corde sensible. n La bonne dame prit donc
les jeunes filles sous son toit, nonobstant la
mauvaise humeur de son mari qui n'avait
pas laissé de bougonner et de protester contre
cet envahissement dérangeant ses habitudes.
Il avait cédé. « Le mari, dira plus tard l'inspecteur Surhois, est véritablement on ne peut
plus timide; mais sa femme a de la tète el
de la fermetét. » Comme ces demoiselles
étaient dans le plus grand dénuement, Mme de
Surmont leur prèta, le soir de leur arrivée,
deux robes blanches, mais sans trop d'espoir
qu'elles pussent leur servir, car les robes
étaient à sa taille et cette taille était des plus
volumineuses. Aussi, quelle ne fut pas sa
surprise, quand elle vit, le lendemain, que
les corsages allaient parfaitement. On avait
passé la nuit à les découper et recoudre, si
bien qu'elles convenaient à ravir. « Elles procédaient pour tout avec la même liberté et
Mme de Surmont commençait à trouver le
sans-façon des princesses poussé trop loin. ,,
L'ainée, Jeanne de Valois, avait un esprit
actif, impétueux, mettant tout sens dessus
dessous dans la vieille demeure où , du jour
au lendemain, elle s'était trouvée chez elle.
Elle n'avait pas tardé à faire quitter au prési1. La maison de Surmont est conser1•ée il Bar-surAubc, 16 et 18, rue d'Aube, Les salles, style Louis XVI,
sont, pour la plupart, du temps. Par une coïncidence
intèressante, la mai.son de ~urmont est aujourd'hui
habitée par une descendante directe de Henri II el
de Nicole de Savigny, Mlle Olivia de Valois, appartenant à l'une des deux braoches de la famille dont
l'autre s'est éteinte en I tiro;ne de ce récit, eu ses
dcut ,œurs et en so11 fn;ie. - Voir Em. Socard,

'-----------------------------------dent du grenier à sel sa mauvaise humeur,
en le charmant de sa vivacité gracieuse, de
ses espiègleries enjouées, de mille et une

flatteries et câlineries dont le bonhomme se
trouvait tout farci. cc Les demoiselles de SaintRémy, dit Beugnot, qui ne devaient passer
tout au plus que la semaine chez Mme de
Surmont, y demeurèrent un an. Le temps
s'écoula comme il s'écoule dans une petite
ville de province : en querelles, en raccommodements, en propos, en justifications, en
épouvantables intrigues et qui ne franchissaient jamais les murs de la cité. Toutefois
le génie de Mlle de Saint-Rémy, l'ainée, trouvait à se développer dans un cercle aussi
étroit. Elle préludait en attendant partie.
Elle s'était emparée de l'esprit de M. de Surmont, et recouvrait de l'attachement aveugle
que lui portait cet homme de bien, les noirceurs qu'elle distribuait à tout venant, à
Mme de Surmont elle-mème. Cette dernière
m'a souvent répété que l'année la plus malheureuse de sa vie était celle qu'elle avait
passée dans la société de ce démon. »
Parmi les personnes que nos deux sœurs
voyaient à Bar-sur-Aube, figurait une dame de
la Motte, veuve d'un officier de gendarmerie,
compagnie des Bourguignons•, en garnison à
Lunéville. Elle avait un fils engagé dans la
compagnie même où avait servi son mari.
Marc-Antoine-Nicolas de la Motte venait souvent dans la maison de Surmont. C'était un
jeune homme d'une taille au-dessus de la
moyenne, au visage allongé, figure mince,
teint pâle et basané, les yeux et les sourcils
noirs, les cheveux bruns, le nez aquilin mar-

qué de petite vérole. Il avait bon air, en
somme, dans son habit de gendarme écarlate,
brodé de galons d'argent, portant à son chapeau bordé d'argent la cocarde blanche, son grand
manteau de drap écarlate
doublé de serge rouge et
parementé de couleur chamois•. Mais il était lourdaud, et ses camarades,
déformant son nom C( La
Motte l&gt;, l'appelaient cc Momotte l&gt; sans qu'il s'en formalisât.
La Motte avait du talent
pour la comédie. Il tenait
des rôles avec Mlle Jeanne
et lui donnait, dit-elle, des
leçons de déclamation. &lt;( Ces
moments, observe Jeanne,
n'étaient pas perdus pour
l'amour. n On.déclama tant
et si bien qu'il fallut se marier en grande hâte 5 • L'union de Nicolas de la Motte,
écuyer, gendarme du roi de
la compagnie des BourguiCliché Giraudon.
gnons, et de Jeanne de
Saint-Rémy de Valois de
Luz, fut bénie le 6 juin 1780, en la paroisse
de Sainte-Marie-Madeleine de Bar-sur-Aube.
Les fiançailles avaient été célébrées la veille,
cc sous l'autorisation de messire Joseph-Henri
Ar minot, écuyer, seigneur de Fin-et-bonchemin, élu tuteur ad hoc par assemblée de
parents en date du 20 mai 1780, à cause de
la longue absence de la dame Jossel, mère de
la demoiselle ». - (( A la célébration dudit
mariage ont assisté : Nicolas-Clausse de Surmont, conseiller du roi, président, prévôt,
juge civil et criminel de la prévôté et châtellenie de Bar-sur-Aube, lieutenant général de
police et président du grenier à sel, oncle
maternel du mari; messire Joseph-Henri
Arminot, écuyer, seigneur de Fin-et-bon-chemin, parent et tuteur de la mariée, demeurant audit Bon-Chemin, et Jean Durand, receveur des aides, demeurant à Fontette. » Ce
Jean Durand était sans doute l'ancien fermier
de Saint-Rémy qui avait recueilli et élevé la
petite Marie-Anne. Un mois après, jour pour
jour, à la même paroisse, étaient baptisés
Jean-Baptiste et Nicolas-Marc, fils jumeaux de
Nicolas de la :Motte, gendarme du roi, et de
Jeanne de Valois. Les parrains étaient les
domestiques de Mme de Surmont. Les deux
enfants moururent quelques jours après 6 •
Nicolas de la .Motte avait alors vingt-six ans
et Jeanne de Valois en avait vingt-quatre. Les
deux époux usurpèrent le titre de comte avec
assez d'adresse pour que les contemporains,
et depuis lors tous les historiens qui se sont

occupés de leur histoire, y aient été trompés.
Dans les actes d'état civil qui les concernent
et qui nous ont passé sous les yeux, La Motte
est simplement qualifié d'écuyer. Son oncle,
frère de son père, était marchand. La confusion fut d'ailleurs d'autant plus facile qu'il
existait dans le Bar-sur-Aubois deux familles
de la Motte : l'une, à laquelle appartenait le
mari de notre héroïne, était de petite gentilhommerie; l'autre, de noblesse ancienne et
plus considérable, était établie à Braux-leComte.
&lt;( M. de la Motte, dit Beugnot, était un
homme laid, mais bien fait ; habile à tous
les exercices du corps, et, en dépit de sa
laideur, l'expression de sa figure était aimable
et douce. li ne manquait pas entièrement
d'esprit; mais ce qu'il en avait était tourné
vers les aventures subalternes. Il était gentilhomme et le troisième de son nom qui servait dans la gendarmerie. Son père, chevalier
de Saint-Louis et maréchal des logis dans ce
corps, avait été tué dans la bataille de Minden.
Dénué de toute espèce de fortune, il
avait cependant eu le talent de se noyer
de dettes. » C( Gendarme assez dispos
pour bien porter sa botte de foin du
magasin de fourrage au quartier, disait de lui son beau-frère M. de la
Tour, mais ne lui en demandez pas
davantage. l) &lt;&lt; Il n'est pas beau de
figure, écrit Mayer dans son pamphlet,
mais du reste il promettait. Mlle de
Valois fit cas du reste. n
Quand Mme de Surmont apprit à
quel point Jeanne de Valois et son neveu l'avaient trompée, irritée de l'insulte faite à sa maison, elle pria la
demoiselle de sortir et congédia le
galant. Ils allèrent se réfugier chez
Mme de la Tour, femme d'un ancien
contrôleur du vingtième et sœur de
M. de la Motte ; mais celle-ci, fort
gênée elle-même, ne put les héberger
longtemps. Jeanne aliéna pour mille
francs deux années de la pension de
huit cents livres qu'elle avait obtenue;
La Motte vendit pour six cents livres
un cabriolet et un cheval qu'il avait
achetés à crédit à Lunéville : ce furent
les ressources pour se mettre en ménage.
Les gendarmes rouges résidaient au
château de Lunéville qu'ils entretenaient et meublaient à leurs frais . La
Motte se montra fier de présenter aux
camarades sa jeune femme, très jolie
et très coquette, et Jeanne fut fêtée par le
corps Lou! entier. Le mari eut-il motif d'en
prendre ombrage? nous voyons à cette date
sa femme entrer dans le couvent des Annonciades à Saint-Nicolas-du-Port en Lorraine.

Table gêlltal. de la AlaisQII de Valois Saint-Rémy.
Troyes, 1858, in-8.
2. Rapportdatéde Bar-sur-Aube, 16 septembre 1785,
Archives des Affaires étrangères, llém. et docum.,
France, 1399, f• 224.
5. A la veille de la Révolution la gendarmerie
comprcna(l dix compagnies d~nt les quatre premières
- Ecossais, Anglais, Bourgmgnoos et F'lamands avaient le roi pnur capitaine.

4. Signalement du comte de la Motte, Archives des
A/fafres étra11gè1·es. Mém. el docum., France, 15W,
f• 260.
5. L' Histoire véritable de Jea,me de Sai11t-Ré111t
donne sur les prcmiéres amours de Nicolas de la
Motte et de Jeanne de Valois des détails d'un réalisme
tel qu'il est impossible de les reproduire.
6. Ces faits, d'après le registre de l'état civil de
Bar-sur-A ubc.

1. Doss. Target, Bibl. t•. de Paris, ms. de la
réserve.
2. Bette d'Etienville, Défense à une accusation
d'escroquerie, éd. originale, p. 12. On a un portrait
de Rohan par llossin (1768), grave par Catbelin
(1173), un autre portrait gravé par Campion de Ters•n
d'après le dessin de Ch.-N. Cochin (1765), ceux de
Capellan, Chapuy, Klauber, François, \'oyé le Jaune
cl des estampes anonymes. Le Musée municipal de

LES CHEVAUX
D'APOLLON.

Bas-relief de l'ancien hôtel de
Rohan,
par ROBERT LE LORRAIN.

1..'Ar1'Jt11(,E

JJU

Co1.1.11;1(_ --~

L'ordre en avait été fondé par la bienheu- la Motte apprit que sa bienfaitrice, la marreuse Jeanne de Valois, fille de Louis XI, quise de Boulainvilliers, était de passage à
et Mme de la ~lotte avait sans doute fait Strasbourg,_Elle décida son mari à s'y rendre.
valoir son nom pour y ètre agréée. Et le comte A Strasbourg, les jeunes époux entendent que
reprit sa vie de garçon, se noyant de dettes, la marquise est l'hôte du prince cardinal de
&lt;c faisant des escroqueries avec des juifs » et
Rohan en son château de Saverne : ils vont à
s'amusant de son mieux. Bientôt cependant Saverne. Mme de Boulaimilliers, qui s'était
il retira Jeanne du couvent pour la reprendre d'abord fâchée, quand elle avait entendu la
auprès de lui 1 •
folle équipée de ses petites protég~es franJeanne ne tarda pas à faire partager à son chissant les murs de l'abbaye de Longchamp,
mari les rêves d'ambition qui la hantaient. ne leur en a pas tenu longtemps rigueur.
Certes, avec le nom qu'elle portait, son intel- Elle accueille les jeunes époux avec sa bonté
ligence, son activité, on parviendrait à recon- coutumière. Ils lui content leur détresse, ellPquérir une situation digne d'une fille des en est louchée et consent à les présenter au
Valois. La Motte était une nature banale et cardinal.
bornée sur laquelle sa femme n'avait pas
Le prince Louis de Hohan est demeuré tel
tardé à prendre un empire absolu. Ses créan- que nous l'avons connu à Vienne, si ce n'est
ciers le harcelaient. Songeant à chercher que les années, avec leur expfrience, et les
fortune ailleurs, il sollicita un certificat de dignités de plus en plus grandes dont il a été
service; mais celui-ci lui fut refusé. C'était revètu, lui ont donné un air plus grave l'usage du corps. La gendarmerie formait une pas beaucoup. Il est à présent cardinal, tituarme d'élite où les gentilshommes servant laire de l'évêché de Strasbourg, le plus riche
sans g_rade étaient nombreux. Les autres de France, prince-État &lt;l'Empire, landgrave
d'Alsace, abbé de la grande abbaye
de Saint-Vaast et de celle dela ChaiseDieu, proviseur de Sorbonne, grand
aumônier de France, ce qui est la première charge de la cour, supérieur
général de !'Hôpital royal des QuinzeVingts, et commandeur de l'ordre du
Saint-Esprit. Nous avons son portrait
à r,ette époque : un homme d'une belle
figure, mais toujours une figure d'enfant, rondelette, gracieuse et poupine,
haute en couleurs, les cheveux d'un
gris blanc et le devant de la tête dégarni; d'une grande taille, se tenant
fort droit et bien fait. li porte ses
cinquante ans. Bien qu'avecl'âge il se
rnit chargé d'un peu d'embonpoint, la
démarche est toujours noble et aisée,
trahissant dans son allure à la fois
l'homme &lt;l'Église et l'homme de
Cour. Il est toujours affable, aimable,
d'une grâce avenante, ouvert et accueillant, méritant encore le nom
qu'on lui donnait : la Belle Émi-

nence!.

appartenaient à la classe bourgeoise et, en
grande majorité, à des familles de robe. On
perdait tout droit à l'avancement ou à la croix
si l'on se retirait sans certificat de service,
et l'on n'obtenait de rer tificat qu'en payant
ses dettes.

IX
Au château de Saverne.
Vers cette époque, septembre 1781, Mme de
... 185 ""

Rohan a fai t reconstruire, avecfaste
et dans un beau style, par l'architecte
Salins de Montfort, le palais de Saverne, résidence des évèques de Strasbourg, qu'un incendie, où il a failli
périr lui-même, a anéanti le 8 septembre 1779 : perte de plusieurs millions. L'œuvre réalisée est admirable.
Il y installe des collections de physique, d'histoire naturelle ; une nombreuse
bibliothèque aux belles reliures portant sur
les plats, frappées en or, les armoiries cardinalices avec celle mention : Ex bibliotheca
Tttbernensi 3• A Paris, il occupe l'admirable hôtel de Bohan, rue Vieille-du-Temple,
qui a pris le nom de &lt;c Maison de StrasStrasbourg pos~ède vingt-trois portraits différents du
prince Louis cardinal de Rohan.
3. Ces trésors artistiques et scicntifi&lt;Jues ont été
transportés, par le Directoi.rc1,.du Ba~Rhin en la bibliothèque de Strasbour~,. ou I m_cend1e de 187_0 les a
détruits. Le Roy de Samte-Cro1x, p. 89 et smr.

�---

111S TORJ.JI

'------------------------------------- L' ArrAJ~E

dit un merveilleux érudit, qui fut poète 11 ses
heures, Anatole de Montaiglon 2 •
Rohan réunissait les livres d'heures ancieus, les missels aux brillantes enluminures :
il lui répugnait d'avoir entre les mains, durant les offices, de vilains livres iniprimés.
D'autre part il a pris à cœur la faillite de
son neveu le prince de Guéméné, déclarée en
septembre 1782, la retentissante faillite de
trente millions qui a accumulé ruines et misères. Les plus aueinls sont les petites gens,
boutiquiers, portiers, domestiques, qui confiaient leurs épargnes au prince. Rohan n'y
est mêlé ni compromis en rien ; mais, dans
la mesure de ses forces, il veut atténuer le
désastre. Chaque année, ~ans que rien l'y
oblige, il contribue pour une somme considérable à la liquidation des dettes de son
cousin 3.
Rohan a fait un pèlerinage à Sasbach au
champ où Turenne trouva la mort. « La pensée m'est venue, dit-il, d'élever un monument à ce grand homme. J'ai donc acheté le
champ où un boulet le frappa et, avec lui,
la fortune de la France, pour y faire construire une pyramide. Je ferai bâtir à côté une
maison pour y établir un gardien, un vieux
soldat invalide du régiment de Turenne, je
désire que ce soit de préférence un Alsacien. » Le monument fut élevé, la maison
fut construite, un vieux soldat y fut logé•.
Et, de la sorte, l'argent filait. Aussi tous
les contemporains, Marie-Antoinette la première - et avec quelle àpreté : « Un besogneux », dit-elle, - puis tous les his torieos
jusqu'à ce jour, sans exception, ont-ils repro-

thé à fiohan sa fortune .obérée. Un évêque
qui a des dettes : quelle horreur I il devait
entretenir des femmes. Aussi bien sait-on que
ce que l'homme pardonne le plus difficilement à son semblable est de ne pas avoir
d'argent.
~lme de la Motte était une petite créature
fine et souple , d'une grâce ondoyante et
alerte. Des cheveux châtains, de ce châtain si
fin qui a la nuance des noisettes avec des reflets plus clairs, ondulaient sur son front. Ses
yeux étaient bleus, pleins d'expression, très
vifs, sous diis sourcils noirs bien arqués. La
houche, l!:rande, pouvait paraître ce qu'il y
avait de défectueux dans son visage au point
de \'Ue du dessin; cependant elle en était le
charme par les dents fines et d'une blancheur
parfaite, mais surtout par le sourire qui était
enchanteur. « Son sourire allait au cœur »,
dit Beugnot qui en parle d'expérience. Sa
gorge eùt éte à souhait sïl y en avait eu dal'antage; mais, comme l'observe encore Beu11:not, &lt;! la nature s'était arrètée à moitié de
l'ouvrage et cette moi lié faisait regretter
l'autre JJ. L'éclat si pur de son teint, une
peau blanche et fraîche, une physionomie
spirituelle et une allure vive, si légère, qu'en
la voyant se transporter d'un point à un autre
il semblait qu'elle ne pesât rien, ajoutaient à
son agrément. Enfin c'était la voix, doucP,
insinuante, d'un timbre agréable, qui caressait. Avec une instruction négligée elle avait
l'esprit prompt et naturel, elle s'énonçait
correctement et avec une grande facilité. &lt;! La
nature, dit Bette d'Etienville, lui avait prodigué le dangereux don de persuader 5• »
Devant les personnes d'un rang élevé elle sa,•ait prendre un air d'aristocratie, un maintien
noble, à la fois déférent et aisé, merveilleusement approprié à la circonstanc_e. Quant
aux lois morales et à celles de l'Etat, très
simvlement, avec infiniment de naturel, et
sans autre intention mauvaise, Mme de la
àfotte n'en soupçonnait pas l'existence. Elle
allait ainsi tout droit devant elle, avec les
armes redoutables que son sexe, sa beauté et
son esprit mettaient dans ses mains, tout
droit, sans voir d'obstacle, au gré de ses fantaisies impétueuses. &lt;! Tout cela, conclut
lleugnot, composait un ensemble effrayant

pour un observateur et séduisant pour le
commun des hommes qui n'y regardait pas
de si près 6 • i&gt;
Telle était Mme de la Motte. Nous connaissons le cardinal de Rohan.
On a \'li comment Jeanne de Valois a,·ait
rencontré pour la première fois Mme de Boulain.illiers sur le chemin qui montait au
village de Passy. C'est sur la grande route
encore, entre Strasbourg et Saverne, qu'elle
fut pour la première fois présentée au cardinal. « Je rencontrai la dame de BoulainvilIiers, dit celui-ci, qui se promenait sur la
grande route; elle fit arrêter, je m'approchai
de sa voiture et elle me présenta une personne qu'elle me dit s'appeler Mlle de Valois 7 •
&lt;! Ce nom, ajouta-t-elle, appartient vérita« blement à madame, qui est absolument
(&lt; dénuée de fortune. 1&gt; M. et Mme de la
Motte furent reçus au château de Saverne.
Rohan se montra empressé d'entendre les
aventures qui pouvaient se trouver dans la
vie d'une aussi jolie personne. li était d'ailleurs impossible d'imaginer une histoire plus.
intéressante et qui fût mieux contée.
Tandis que Jeanne. assise mr un tabouret,
la taille légèrement pliée en avant, parlait de
sa voix claire et pénétrante, animée de son
sourire enchanteur, rnn mari, dans un fauteuil, l'air digne et grave, opinait du bonnet,
et la marquise de Boulaiovilliers, affectueusement, soulignait les bons endroits. Rohan
promit sa protection. La Motte obtint un
brevet de capitaine à la suite des dragons de
llonsieur, frère du roi. Notre homme y est
titré « comte », erreur à laquelle il a contribué, mais il peut désormais en faire état aux
yeux des incrédules. Mme de Boulainvilliers,
de son côté, payait les dettes à Lunéville. Le
certificat de service, tant désiré, est obtenu,
et le jeune couple prend la diligence pour Paris.
L'aurore de la fortune se lève devant
Jeanne de Valois.

1. Aujourd'hui palais des Archives nationales. A
l'hôtel de Hohan notre Imprimerie Nationale a trouvé
un abri qu'elle serait sur le point de quitter.
2. Sur l'hùtd ùe Rohan voir Henry Jouin, Ancien
ftôtel de Rohan al/'ecté à tlmprimerie Sationale,
Paris, 189\J, in-fol.
3. Déclaratlon du baron de Planta, 28 nov. l i85
(A1·ch. nal .. X1 , 13/l41î) et son interrogatoire (Ibid.,
(F1/h45, B}; .Mémoires de la baronne d'Oberkirch,
II 1. 1,e Laron de Planta, ancien offlcier suisse, avait
été attaché au cardinal depuis 1772, en qualité de
premier gentilhomn,c. Il était son homme de confiance.
On notera quïl était de religion protestante. J,a déclaration ci-dessus paraitra d"autant plus sincère qu'à
la date o,'t elle fut faite, Pl_anta _n'appartenait elu~ ~ la
maison du cardmal. Il lm ara,t donné sa dcm1ss1on
en juin l7~f&gt;, et avail quillé l'hôtel de Strasbourg
dcs'le mois de janvier. Bibl. 11at., ms JolI de Fleury
2088, ! 241 vO.
4. Sa~bach d~pendil ,jusqu'en ,1803 de la scign~u!·ic
d·Oberk1rch, qui relevait clte-meme de la cour ep1scopale de Stra,;bourg. Le champ de Sasbach, acheté
par Uohan. est demeuré jusqu'aujourd'hui la propriété
de la France. terre française en plein duché de llade.
C'est en 1780 que Rohan le v1sila. En 1781, il fit
commencer les travaux du monument à clever il la

mémoire de Turenne. lis furent terminés en 1782.
En 1786, la pyra!11i,lc constr~ite ful r~nyersée_ p~r une
trmpèle. Les pierres e1~ lurent br1~cs, a111s1 ~ue
celles du socle. En aoùl 1 ,8X, la pyramide fut refaite;
mais a\'ant 1796, le monument a\'ait ét6 détruit à
nou\'eau par le temps. La laute en était i, l'entrevreneur qui empl•&gt;)"ait de mau1·ais matériaux. La mai,on
tlu garde, rlélaissér,, tilai~ tombée e~ délabrement._ A
l'approche des armees re,·olut1onna1rcs, commandres
par l!orrau, le carrlinal ,le Huhan s'était retiré en
Suisse. Au co•irs des années t79ô-li\J7 , le monument
fnl relevé par le soin ,le l'arlministrulion fra11çaise et,
de cc jour. celle-ci considéra champ cl monument
comme ·sa propriété. En 1802, il y eut à cc sujet des
contestations entre le gou,·erncnm,t fran1:ais etr,;"êcl1é
de Strasbourg; mais il partir de 1803, dalc de la mort
du cardinal de Rohan. le gouvernement nomma librement le œarrlien rlu champ el du monument qu'il considéra dèlinitivernent comme sa propriété. Le monument, ahanrlonné dans la suite, tomba de nouveau en
ruine. En 182h Charles X, mr les fonds de sa cassette particuliè;·e, le fil reconstruire d'une _rnanièr~
solide et durable. Les abords et les planlailons qm
s·y trouvent, tels qu'on les vo_il aujourd'hui, furent
orrlonnés en 1~43. t Voir un article de E. Palm, dans
le journal der Tag, '11 juillet 1001 , p. 10.) Les Fran-

çais font aujourd'hui encore pèlerinage au champ de
Sasbach, où s'élève la pyramide de Rohan el se conserve pieusemen~ la pierre oil Ture nne s'appuya_ ~ur
mourir. Le gardien actuel, nom,né par le mm1stere
de la guerre français, le 50 janvier 1902, csl li. rerd.Guill. Pauliu, ancien gendarme français, né à ~lolsheirn
(Alsace). Il a succédê à M. Schnoering, ancit&gt;n adjudaut des pon tonniers.
5. !lette d·E1iem·ille, Second mémofre, dans la
Coll. compl., li. 5~. - George! rlit de son coté :
, Un air cfe bonne foi dans ses récits mettait la persuasion sur ses lèvres. » Mém., 11, ;:i6.
ti. ~ous pournns reconstituer la physionomie de
)lme de la Motte d'aprils le tilmoignage du comte
13cu~not, celui _de Rétaux ùe l'illctle _et celui de B~lle
d'Et1envillc qui I obscna a\'ec son œ,I de romancier.
Ces témoignages se complètent l'un l'autre et concordent exactement.
7. flllerr, du cardinal de Rohan, Il jam. 1786,
Campardon. p. 207.
S. Les documents pour servir à l'histoire de Cag-liostro sont très nombreux. La difllcult~ est Je faire
un choix critique pour écarter ceux qui ne sont pas
exacts. On pla~era en première ligne les renseignements recueillis par la Justice. lo~s du pi:occs du
Collier. Ou les trouve aus Arcluves natzonales :

bourg 1&gt;. De grands jardins le foot communiquer a,·ec le palais Soubise 1 • On y admire encore le salon des Singes, d'un goùt
bizarre, paysanneries chinoises par Christophe
Huet, mais dont l'ornementation est harmonieuse et délicate; le~ trumeaux mythologiques de J.-B. )Iarie Pierre, les pittoresques
paysages de.Boucher, et, avant tout, au fronton des vasles écuries oi1 le prince Louis
nourrissait ses cinquante-deux juments d'Angleterre, l'admirable bas-relief de Le Lorrain,
les chevaux d'Apollon,
L'11 bas-l'elief e11 71ierre et qm semble d'afra111,

0

,.. 186 ...

X
Cagliostro ~.
A l'époque même où le cardinal de Rohan
faisait la connaissance de Mme de la Motte,

DU

Cotz.TE~

il enlrait en relations avec un pPrsonnage qui vait pas vu le Christ. avait pu alleindre t1 une
~lais le domestique, avec une profonde
remplissait alors le monde du bruit de ses ressemblance aussi parfaite.
rél'érence:
prodiges, le comte de Cagliostro. Celui-ci verc Vous avez donc connu le Chrsit?
!! Non, mon~ieur. Monsieur sait bien que
nait d'arriver à Strasbouri( 1
je ne suis à son service que
préci1dé d'une renommée qui,
depuis quinze cents ans. J&gt;
dès les premiers jours, s'y était
Cagliostro débilait une liencore accrue. Il guérissait
CJUeur qui avait la vertu de
toutes les maladies possibles
« fixer J&gt; pour toujours ceux
sans daigner acc('pter la moinqui en buYaient dans l'âge 011
dre chose de ceux de ses clients
ils se lrouvaient au moment
qui étaient riches et en donmême. Un autre élixir, dans
nant de l'argent à ceux d'entre
des flacons plus petits, rajeu!'ux qui étaient pauvres. Le
uissait de üngt-cinq ans. Les
prince de Rohan se trouvait
journaux racontaient le plus
dans sa résidence de Saverne,
gravement du monde :
où il accueillait Mme de la
« Une vieille coquette enMotte ; il vint à Strasbourg
tend dire à Caglim,tro qu'il pospour y entrer en,relation avec
sède la véritable eau de Jouun homme aussi extraordivence. Elle prie, elle supplie
naire.
tant, qu'il consent enfin à lui
Une audience fut demanMe
f'n envoyer une petite fiole.
pour le carqinal-évêque; mais
Son domestique quinze-centeelle fut refusée. « Si S. M. le
naire apporte la petite boucardinal est malade, répond
leille étiquetée : &lt;( Eau pour
Cagliostro, qu'il vienne et je
rajeunir de vingt-rioq ans. &gt;l
le guérirai; s'il se porte bien,
La dame étant absente, la
il n'a pas besoin de moi, ni
femme de chambrP, nommée
moi de lui. ll Rohan trou,a
Sophie, àgée de trente ans, a
celle réponse sublime et son
voulu goûter le breuvage, qui
désir de voir le héros en fut
1ui a paru délicieux, et elle a
accru. On ne parlait d'ailleurs
vidé la fiole. Aussitôt ses mPmque de lui dans la ville. Un
bres diminuent, ainsi que ;a
jour qu'il se promenait sur la
taille,sa tête devient plus petit&lt;',
place, dans son habit de taffe•
enfin Sophie n'est plus qu'une
tas bleu galonné sur les coupetite fille de cinq ans qui se
tures, ses cheveux en nattes
perd dans les hardes d'une
poudrées réu ois en cadenettes,
grande personne. La dame rensuivi d'une bande de gamins
tre, appelle Sophie, qui, envequi re~ardait'llf, émerveillés,
loppée, embarrassée dans ses
ses souliers à la d'Artois avec
j upoos, accourt à la voix de sa
des boucles de pierreries, ses
maîtresse. Surprise de la mébas chinés à coins d'or, lPs :l&gt;IARIE·A"ITOINETTE EN VESTALE. - G,·avure de TARDIEU, d'après le tableàfl de Dm10NT, tamorphose, elle demande la
rubis et les diamants qui brilfiole, qui est vide. Furieuse,
laient à ses doigts et à sa
elle prend la pauvre petite et
jabotière, i-a chaîne de montre en diamants
- Nous étions ensemble du dernier bien, lui donne cruellement le fouet. Elle est allée
à trois brins, terminée par six gros dia- répondait Cagliostro. Que de fois nous nous ensuite chez Cagliostro qui a beaucoup ri,
mants et quatre branches de diamants, à promenâmes sur le sable mouillé, au bord mais qui n'a pas voulu donner une seconde
deux desquelles pendait un gland de diamant, du lac de Tibériade! Sa voix élait d'une dou- potion 2 • ll
à la troi~ième une clé d'or garnie de dia- ceur infinie. Mais il ne m'a pas voulu croire.
&lt;c Cet homme, écrit cette année même
mants, et à la quatrième un cachet d'a;rnte, Il a couru les rivages de la mer; il a ra- Labarthe à l'archéologue Séguier, cet homme
ce qui faisait un étincellement sur son gilet à ma~sé une bande de lazaroos, de pêcheurs, &lt;(U'on soupçonne marié à une sylphide, est
Ueurs, et son chapeau mousquetaire orné de des loqueteux! Et il a prêché. Mal lui en est de race juive et arabe d'origine. Personne n'a
plumets blancs, - Cagliostro s'arrêta avec un advenu. ll
les mœurs plus pures. Ses plaisirs sont
cri de surprise devant le grand cruciHx en
l'étude et le diner, quelquefois la comédie.
l'.:t, se tournant ver~ son domestique :
bois sculpté. Car il ne pouvait comprendre
li ne soupe jamais et se couche à neuf heures
&lt;! Tu te souviens du soir, à Jérusalem, où
comment un artiste qui, certainement, n'a- l'on crucifia Jésus? ,&gt;
en toute saison. Après le dessert il prend du

xa, BflH7 - P, 4415 8 - Y, 13125. \;ne partie
en a été publiée par !f. Cam pardon, mais l'intéressant
rapport du commissaire Foutaine est ,lrmeuré inédit.
Ces indications seront complétéc·s par le livre intitule: Vie de Jouplt Balsamo (Paris, 1791), traduit
sur l'original itali~n que la t.:hamb1·e apostoli~ue venait de publier, l'année mi•me, d'après la procédure
du procès fait à Cagliostro par les magistrats du Souverain Ponti(c. On y joindra lrs interrogatoires et
cunlr11nlatio11s du procès du Collier, les mémoire;
rê,ligé, dans cNte affaire par les avocats, ~t surtout
celui de a1• Thilorier pour Cagliostro, puis les pièce,
de l'action intentée, en juin Ii8ti, par Cairliostro. au
marquis de Launey, gouverneur de la Bastille, et au
commissaire Chesnon. et les répliques de ces der ier,.
ru fervent adepte, le fermi,•r général J.-8. cle Laborde, publia à Gcnè..e, en I i8i, d,·s lettre.~ SUI' ltt
Suisse en 1iR 1. où il parle beaucoup de son héros.

- foir aussi les Leltrts rlu comte de ,1/irabeau sttr
Cllgliostro r 1i86) cl les Re1wig11eme11ls mr le séjo"r
,,111' le fam1&gt;11x Caqlio,lro /il à Millau en 1770, par
Elisa von der Hecke (Berlin et Steitin, li8i ). !)ans le Courl'ier de l Europe, rédig, à Londres,
)loraml entreprit eu 1786-87 (numéros. 15-22) u~e
vive ramp,g-ne contre le célèbre aveulur,er cl publia
les rè-ultats de l'enquète minutieuse qu'il fit sur ~es
faits et gestes en Angleterre. Les rném,,ires de l'Jpoqae, ceux rlu bal'on de Gleichcn, de l'abb \ George!,
du cornle Beugnot, dP. Mme d'Oherki,·ch, de Casanova,
les ,llémoires secrets de Bachaumont, la Co1·respon,/an,.e de )létr•, el. outre le Courrier de l'f;urope,
la /Ja,elle de Leyde, la Gazelle ri'Ull'ecltl, le Cour1·ier dlL /Jas-Rhin, ont été rlépouillés. Enfin, dans le
journal du libraire liard y ( Bibl. 1111.t., ms. franç. 6685)
'et de nombreuses lellres particulières, on voil 1:opinion des co11tcmpJrai11s sur Cagliostro el ses prodiges.

Il rsL question en rlétail de la l'rane-maçonneric
éœvpticnne, dont Ca~l10stro fut le promoteur, H de
s~s rapports avec les loires écossaises el les Philalèthrs, dans les livres de Thory, A11nales oi·iginis ,na'l"i Galliorum Urientalis (Paris, 1812) et Al'la laiomo1wn (Paris, 1812), en français sous les litres
latins.
La meillrure vie de Cagliostro est celle qui a
été écrite par fréd. llulau, trad. par W. DuckPll,
dans Perso111wges énigmatiques, t. 1. (Paris, 1861,
in-16) p. 306-3t!l.
Sur la maison de Cagliostro à Paris, 1, rue SaintClaude, consenèe de nos jours, on lir~ les joli~s
pages de li. G. i,ei,ou·e, Jïe1a popien, vieilles
maisons, p. 1ôl-; 1.
1. Le 19 sept. 1780. llémoire pour Ca@liostro, dans
la (;oil, ction /Jette d·Etienville, J, 19.
2. Gazette d'Utrechl, 2 ao,it 178i.

�,

_________________________

L' ArrA11(E nu Cotz.TER. -

111STO'f{1.ll
moka, et, à la suite, une cuillerée d'une
liqueur qu'il ne permt.t pas que l'on goûte.
On ignore quelle est sa religion ; mais
il parle de Jéhovah dans les termes de
la plus grande éloquence et avec le
plus profond respect. C'est cet homme
que je veux. consulter l'an prochain.
Je suis bien sûr que mon estomac
deviendra celui d'un jeune homme de
vingt-cinq ans et que mon asthme el
mon rhumatisme goutteux disparaîtront. Je suis sûr que vous n'aurez
plus de douleur et que vos probes
vous permettront de courir les montagnes. Mm'.l Augeard, jeune et très
jolie femme de Paris, que je connais
beaucoup, très riche par les emplois
de son mari, fermier général, attaquée d'une maladie incurable, a été
le Irou ver. Elle a reçu en préscn l un
élixir qui a fait disparaître tous ses
maux. Et je tiens de son frère qu'elle
jouit de la plus brillante santé.
« Des guérisons subites, dit l'abbé
George! qui ne l'aimait pas, de maladies jugées mortelles et incurables,
opérées en Suisse et à Strasbourg,
portaient le nom de Cagliostro de bouche en bouche et le fai •aient passer
pour un médecin véritablement miraculeux. Ses attentions pour les pauvre,
et ses dédains pour les grands donnaient à son caractère une teinte de
supériorité et d'intérêt qui excitait
l'enthousiasme. Ceux qu'il voulut bien
honorer de sa familiarité ne sortaient
d'auprès de lui qu'en publiant avec
délices ses éminentes qualités. » Aussi,
Buste
à Strasbourg, cinq ou six cents personnes assiégeaient-elles certains jours
la maison de la servante du chanoine de SaintPierre-le-Vieux, qui le logeait, se bousculant
pour y entrer.
Cagliostro paraissait, en 1781, âgé d'une
quarantaine d'années. Il était petit, trapu,
d'une taille épaisse Il avait le cou gros et
court, le teint brun, le front chauve. De gros
yeux à fleur de tête, très vifs et brillants,
dont le regard bigle « perçait comme une
vrille l&gt;, le nez ouvert et retroussé, une large
bouche et de fortes mâchoires, un rire sarcastique et bruyant, une voix sonore et cuivrée marquaient sa physionomie de hardiesse,
d'effronterie et de bonne humeur. Il semblait
moulé, dit Beugnot, tout exprès pour jouer
le rôle du si9no1· Tulipano dans la comédie
italienne. Casanova lui trouve en somme,
avec &lt;( sa hardiesse, son effronterie, ses sarcasmes et. sa friponnerie », une figure fort
« revenante ,&gt; . La plupart de ceux qui le
voyaient - et ceux même qui ne l'aimaient
pas - le déclaraient lrès imposant. &lt;l J'avais
de la peine, écrit Mme d'Oberkirch, à m'arracher à une fascination que je comprends
difficilement aujourd'hui, bien que je ne
puisse la nier 1. »
Il s'énonçait couramment en italien. Le
français dont il se servait était un baragouin
inimaginable. Mais, dans sa bouche, avec sa

était ctlui qui n'était pas, on ne pon\'ail que
s'incliner avec un air de profonde déférence.
li possédait la science des anciens
prêlrPs del'Egyple.Sa conversation roulait d'ordinaire sur trois points : 1° la
médecine universelle dont il connaissait
les secrets ; 2• la maçonnerie égyptienne, qu'il voulait restaurer et dont
il \'enait d'établir la loge mère à Lyon,
car la maçonnerie écossaisP, alors prédominante en France, n'était à ses
yeux qu'une mauvaise dégénérescence;
5° la pierre philosophale dont il allait
donner la formule par la fixation du
mercure et qui devait assurer la transmutatic,n de tous les métaux imparfails en or fin.
Il apportait ainsi à l'humanité, par
sa médecine universelle, la santé du
corps ; par la maçonnerie égyptienne,
la santé de l'âme; et par la pierre
philornpbale, des richesses infinies.
C'étaient ses grands secrets, car il en
avait d'autres, très intéressants également, bien que de moindre importance : celui de prédire les numéros
gagnants aux loteries, celui de donner
au colon le lustre et la finesse de la
soie, de faire avec le chanvre le plus
commun du fil, aussi brau que celui de
Malines, d'amollir le marbre et de lui
rendre ensuile sa dureté première, ce qui devait être, comme on imagine,
d'une grande commodité aux sculpteurs, qui pourraient dorénavant modeler leurs stalues directement dans le
marbre au lieu de la terre glaise ou
CAGLIOSTRO,
de
la cire. Il avait le secret de faire
en marbre, par llouooN. (Collection MuRFAY ~coTT, à Paris.)
enfler les rubis, les émeraudes, les
diamants, en les enterrant sous terre,
assez grande impression. Un de ses ennemis et de leur conserver ensuite leur nouvelle
a apprécié ainsi sa manière de parler : &lt;( Si grosseur ; le secret d'imiter à s'y méle galimatias peul être sublime, personne prendre toutes les écritures, et enfin celui
n'est plus sublime que Cagliostro. Il fait en- d'enoraisser un cochon avec de l'arsenic, de
0
1
.
tendre Je grands mots dans des phrases inin- manière à en transformer a graisse en un
telligibles et excite chez ses auditeurs d'au- poison foudroyant. Cagliostro proposa même
tant plus d'admiration qu'ils l'entendent un jour à un journaliste français établi à
moins. lis le prennent pour un oracle, parce Londres, Morand, qui l'attaquait dans le
qu'il en a l'obscurité. Son art est de ne rien CoU1·rier de l'Europe, un duel au cochon
dire à la raison, l'imagination des auditeurs arseniqué - car il était lui, nalurellemenl,
interprète. La raison est claire et n'a de puis- au-dessus de toute atteinte. àlais le journasance que sur les sages. L'imposture se rend liste manqua de cœur et la rencontre n'eut
inintelligible et exerce son empire sur la mul- pas lieu.
Cagliostro parlait de Dieu arnc respect et
titude. » Pour guérir, il avait trois grands
remèdes: des bains où dominait l'extrait de ne manquaitjamais d'en faire le plus grand
Saturne, une tisane dont la recette n'était éloge. Quant à la doctrine laissée aux homconfiée qu'à un apothicaire de. son choix, mes par le Créateur, elle n'avait pas dépassé,
enfin des gouttes de sa composition dont les dans son intégrité, l'ère des patriarches,
effets miraculeux el souYerains faisaient en Adam, Seth, Enoch, Noé, Abraham, Isaac et
tous lieux ~clater sa renommée. A tous ceux Jacob. Ces patriarches avaient encore été
qui le pressaient de questions pour savoir dépositaires de la Yérité, laquelle s'était altéqui il était, il répondait d'une voix grave, en rée dans la bouche des prophètes, et plus
ramenant ses sourcils et en levant son index encore dans celle des apôtres et des Pères de
vers le ciel : &lt;( Je suis celui qui est » ; et l'Église. Sa tâche à lui, Cagliostro, était de
comme il était difficile de prétendre qu'il rendre aux idées de Dieu leur pureté. Les
vivacité, son énergie d'expression, sa flamme,
ce charabia ne laissait pas de produire une

1. Outre le buste de lloudon el les gravures du
temps, on a de Caglioslro les portraits en écrilnre
laissés par Beugnot; par Casanou. qui le rencontra à
Aix-en-Provence; pa1· lime d'Oberkirch, qui le vil à

.... 188 ...

Strasbourg en 17RO (illémoires, 135) : par un nommé
Bernard, qui envoia un mémoire, le 2 nov. 1786, de
l'alerme, au commissaire Fontaine, el par le Cour1·ier de l'Europe, 3 avril el 15 juin 1787.

délégués des loges françaises, qui l'entendirent, déclarèrent dans leur rapport « avoir
entrevu en lui une annonce de vérité qu'aucun des grands-maîtres n'a aussi complètement développée, et cependant parfaitement
analogue à la maçonnerie bleue dont elle
paraît une interprétation sensible et sublime».
Cagliostro aYail une femme qui, par ses
charmes, produisait une émotion aussi
grande que lui-même. Elle était toute jeune,
déjà femme et encore enfant. On l'aurait
crue Italienne à son accent, aux traits fins et
précis de son visage, une ltafünne blonde,
qui avait de grands yeux bleus, profonds el
doux, ombragés de longs cils; des yeux dont
Maeterlinck eût dit qu'ils étaient un lac frais
et tranquille pour y baigner rnn âme. Le nez
était petit, finement aquilin. Les lèvres,
arquées à l'antique, d'un carmin vif dans la
blancheur du teint, étaient toujours immobiles, semblant ne devoir s'éveiller qu'aux
caresses de l'amour.
&lt;( Elle affichait la noblesse, dit CasanOYa,
la modestie, la naïveté, la douceur et cette
pudeur timide qui donne tant de charmes à
une jeune femme. » Aussi, quand elle passait
sur Djérid, sa cavale noire, la taille cambrée,
la gorge saillante, les hommes la suivaient-ils
du regard. On était amoureux d'elle à distance, sans l'avoir vue. C( Ses plus chauds
partisans, dit un historien, ses enthousiastes
les plus exaltés étaient précisément ceux qui
n'avaient jamais aperçu son visage. Il y eut
des duels à son sujet, des duels engagés à
propos de la couleur de ses yeux, que ni l'un
ni l'autre des adYersaires n'anient jamais
contemplés, à propos d'une fossette à sa joue
droite ou à sa joue gauche. ll Quand, dans la
suite, elle fut mêlée à l'affaire du Collier et
mise à la Bastille, un avocat du barreau de Paris, Me Polverit, présenta sa
déîeme au Parlement : C( On ne sait pas
mieux, dit-il, d'où elle vient que d'où vient
son mari. C'est un ange sous des formes
humaines qui a été envoyé sur la terre pour
partager et adoucir les jours de l'homme des
merveilles. Belle d'une beauté qui n'appartint jamais à une femme, elle n'est pas un
modèle de tendresse, de douceur, de résignation ; non, car elle ne soupçonne même pas
les défauts contraires; sa nature nous offre,
à nous autres pauvres humains, l'idéal d'un'\
perfection que nous pouvons adorer mais que
nous ne saurions comprendre. Cependant cet
ange, à qui il n'est pas donné de pécher, est
sous les verrous. C'est un contre-sens cruel
qu'on ne peul faire cesser trop tôt. Qu 'y a-t-il
de commun entre un être de cette nature et
un procès criminel? l&gt; Cette argumentation
parut au Parlement de Paris juste et
concluante el il fit mettre en liberté Mme de
Cagliostro.
Le prince cardinal de Rohan, qui n'avait
cessé de prendre un vif intérêt à la botanique
et à la chimie, ne se laissa pas décourager
par son premier échec. Il revint à la charge,
se fit humble et petit, tant etsi bien que, finalement, il futadmis dans le sanctuaire d'Escu-

lape. En sortant, il confia ses impressions ~
son secrétaire intime, l'abbé George], qm
nous les a rapportées: « Je vis sur la physionomie de cet homme si peu communicatif, dit
Rohan, une dignité si imposante que je me
sentis pénétré d'un religieux saisissement et
que le respect commanda mes premières
paroles. Cet entretie~, qui fut as~ez c?url,
excita en moi, plus vivement que Jamais, le
désir d'une connaissance plus parliculière. l&gt;
Et la joie du cardinal n'eut plus de bornes
quand, un jour, Cagliostro lui dit : « y~tre
âme est digne de la mienne et vous mer1tez
d'ètre le confident de tous mes secrets. l&gt; De
ce jour la, liaison devint étroite et publique.
Cagliostro s'installa au chàteau de Saverne,
dont les larges cheminées se noircirent à la
fumée de ses fours alchimiques. Sur la terrasse du château, à la clarté des étoiles, les
entretiens de l'alchimiste avec le prince Louis
se prolongeaient fort avant dans la nuit.
Rohan écoutait, le front penché, les bras aux
appuis de son fauteuil, tandis que la blanche
lumière des astres caressait de ses chatoiements d'opale les longs plis d~ la moire cardinalice.
La baronne d'Oberkirch vit en 1780
Cagliostro chez l'évêque de Strasbourg. A son
entrée, l'huissier ouvrait la porte à deux
battants et annonçait : « Son Excellence monsieur le comte de Cagliostro! » Comme la
baronne exprimait au prince de Rohan sa
surprise de tant d'égards :
•
.
&lt;( En vérité, madame, vous etes trop difficile à convaincre. »

1

LE

BAQUET DE

M,

&lt;( C'est une belle pierre, monseigneur, et
je l'a vais déjà admirée.
«- Eh bien! c'est lui qui l'a faite, entendez-vous ? Il l'a créée avec rien. Je l'ai vu,
j'étais là, les yeux fixés sur le creuset, el j'ai
assisté à l'opération. Qu'en pensez-vous, madame la baronne? On ne dira pas qu'il me
leurre, qu'il m'exploite ! Le joaillier et le
O'raveur ont estimé le brillant à Yingt-cinq
0
•
mille livres. Vous conviendrez au moms que
c'est un étrange filou, celui qui fait de pareils
cadeaux. u
« Je restai stupéfaite. M. de Rohan s'en
aperçut et continua :
&lt;( Ce n'est pas tout, il fait de l'or. JI m'en a
composé devant moi pour cinq ou six mille
livres là-haut, dans les combles de mon
palais'. li me rendra le prince le plus riche
de l'Europe. Ce ne sont point des rêves,
madame, ce sont des preuves. Et toutes ses
prophéties réalisées, _el tou~es le~ guérisons
opérées, et tout le bien qu 11 fait I J_e v?us
dis que c'est l'homme le plus ext:ao~dm~'.re,
le plus sublime, et dont le sayo1r na d egal
que sa bonté. »
Rohan plaça le buste de l'alchimiste dans
son palais, après avoir fait graver sur le socle
en lettres d'or : &lt;1 Le divin Cagliostro.» Quand
le prince revint à Paris, dit George!, il laissa
en Alsace un de ses gentilshommes, le confident de ses pensées, le baron de Planta,
pour procurer à Cagliostro tout ce qu'il désirait.
Quand notre alchimiste eut plongé les
populations alsaciennes dans une stupéfaction

MES "'!ER , OU REPRÉSENTATION FIDÈLE DES OPÉRATIONS DU MAGNÉTISME ANIMAL. •

D'après une estampe d11 temps.

Et il me montrait un gros solitaire qu'il portait au petit doigt et sur lequel étaient gravées les armes de la maison de Bohan.

suffisante, -il crut devoir élargir la scène de
son théâtre et, à son tour, venir à Paris. Il
prit congé des nombreux amis qu'il s'était

�'----------------------------------

111STO']t1.Jl
faits à Strasbourg, du maréchal de Contades,
du marquis de la Salle 1 , et se mit en route à
grand bruit, avec une suite considérable, des
courriers, des laquais, des jacquets, des
gardes armés de hallebardes et des hérauts
drapés de brocart qui soufnaient dans des
clairons. En le voyant partir, de vieilles
l&gt;onnes femmes pleuraient en disant que
c'était Je bon Dieu qui s'en allait.
L'époque semble faite pour Cagliostro. &lt;1 Il
_nous fallait des distractions à tout prix, dit
Beugnot, et on voyait un vntige général
s'emparer des esprits. On courait à ce haquet
de )[esmer, autour duquel des gens bien
portants se lenaient pour malades et des gens
mourants s'obstinaient à se croire guéris 1 »
Marat faisait-il le procès du soleil et lui disputait-il d'être le père de la lumière, c'étaient
des cris d'admiration. Un paysan dauphinois,
Bliton, apercevait des sources à cent pieds
sous terre et les faisait jaillir à rn volonté.
Il avait des disciples et drs écrivains qui
célébraient son génie. La Cour et la ,·ille
étaient blasées, la,sées : il fallait du neuf et
du piquant. La scène française était délais,ée
pour les tréteaux et les bouis-bouis où de
sales et vulgaires niaiseries soulevaient
les applaudissements. &lt;1 L'ennui conduisait à
l'extravagance. » Les esprits élaienl agités
en sens contraires, les liens sociaux rompus.
L'opinion était préparée aux aventures.
Œ l'\os pères, écrit l'auteur du pamphlet si
remar&lt;Juable, Deniièl'e pièce du fameux
Col/ie1· ', se passionnèrent pour les saltimbanques de Saint-~lédard. Après avoir dansé
sur les cendres d'un idiot imbécile;; que leur
fanatisme canonisa, on les vit courir en foule
dans des réduits obscurs où des énergumènes
leur montraient des jeunes filles, d'une complexion faible, soulagées par des Cùups d'épée
ou par des coups de bûches; des hommes
crucifiés, cloués réellement par les mains et
les pieds en l'honneur du Rédempteur. 1&gt; La
Bastille et les douches froidt's ayant eu raison
des convulsionnaires , ceux-ci furent rtJmplacés par les ~omnambules et les magnétiseurs. L'bistérie était cultivée en formules
scientifiques. Les découvertes véritables de
Mesmer avaient peu à peu donné lieu à ces
scènes que l'on voit encore aujourd'hui, mais
qui, dans leur nouveauté, fai~aient fureur :
cris, convulsions el invocations. La sorcellerie
n'était plus sanglante, comme à la fin du
siècle précédenl, mais plus dangereuse pour
les nerfs. Les Illumines, les Marlinistes, les
Théosophes, les Pbilalèthes débitaient des
histoires étonnantes. &lt;1 Il serait diflicilc, disent
les rédacteurs du Bachaumont, de rendre
compte du fond de la doc:trine de ces enthousiastes, qui est un grand galimatias, à en
juger par les livres qu'ils publient. &gt;&gt; riombre
de ces cc enthoù~iastes ll vont jouer un rôle
considérable dans les événémenls les plus
importants 1 •
Depuis la grande crise de !'Affaire des
Poisons, les alcl.timisles avaient été pour-

suivis rigoureusement; mais, avec la tolérance du nouveau règne, les lettres de cachet
tombant hors d'usage, ils avaient repris leur
industrie. Un contemporain a tracé d'eux
une peinture pittoresque. &lt;, C'est dans le faubourg Saint-~farceau que se retirent les alchimistes inconnus. Les uns font de l'or. les
autres fixent le mercure (on sait que c'était
le problème de la pierre philosophale), ceuxci soufflent et doublent la grosseur des diamants; ceux-là composent des élixirs. Les
uns fabriquent des poudres, les autres distillent des eaux, tous possèdent des tré,ors
et tous meurent de faim. Leur langage est
inintelligible, leur extérieur celui de la misère, leur habitation est sale et obscure et,
lorsque la curiosité vous attire un moment
dans un de ces tristes rédui1s, vous apercevez
dans un certain coin une malhonnête créature 11ui a l'air d'une sorcière et qui garde
le laboratoire. - Quant aux ad~ptes con11u•,
ils oot de superbes laboratoires garnis d'instruments coûteux et de vase~ bien étiquetés.
Deux ou trois garçons ont l'air de travailler
et, lorsque le grand seigneur arrive, le directeur fait briller à ses yeux l'espoir de réaliser
les plus beaux secrets ; il lui montre les plus
heureux commencements, il lui promet qu'à
la troisième lune on verra. &lt;1 Voir » est le
grand mot des alchimistes 5• &gt;&gt;
Cagliostro loua à Paris l'hôtel de la marquise d'Orvillers. &lt;1 li existe encore aujourd'hui, dit M. G. Lenotre, et l'on s'imagine
sans grand effort l'ellet que la maison devait
faire dans la nuit, avec ses pavillons d'angle,
alors dissimulés par de vieux arbres, ses
cours profondes, ses larges terrasses, quand
les lueurs - les lueurs vives des creusets de
l'alchimiste - filtraient des hautes per,iennes. La porte cbarrelière s'ouvre rue SaintClaude, à l'angle du boulevard Beaumarchais.
La cour parait aujourd'hui, quand on y pénètre, sombre et sévère, toute solennelle avec
ses cordons de larges pierres que le temps a
noircies. Dans le fond, sous un porche dallé,
monte l'escalier de pierre dont les pas ont
peu à peu creusé les marches vers le milieu,
que le temps a lassé, encore fier de sa rampe
de fer forgé, vestige du temp~. &gt;l Du jour au
lendemain Cagliostro l'anima d'un bruit
joyeux, d'un entrain éclatant. C'était, du
malin au soir, le va-rt-vient bariolé des gens
de toute livrée : la cour pleine de carrosses
laqués, les chevaux s'ébrouant, les cochers
crianl et les petites femmes élégantes montant et descendant l'escalier de pierre, saliss~nt leurs gants à la rampe de fer forgé, le
nez en l'air, le regard vif, émues, effarées,
crainlives 6 •
A Paris, Cagliostro se montra tel f]u'il
avait été à Strasbourg, d,gne et réservé. Il
refusa avec hauteur les invitations à dîner
que lui firent parvenir le comle d'Artois,
frère du roi, et le duc de Cnartres, priuce du
saug. Il se proclamait chef des Ro,e-Croix,
;; . Lu diacre Pàris.

!. Inlerr. de lime tic: Cazlioslro, 2i avùl 178:5,
11'/l.. F\ 4450.
2. S. 1. n. d. (Paris, 1786j. in•8 ,le 4à p.

,frrh.

4. foi,· llc ugnol , 1, 6à ; -

dalt! du 24 mars li86; ft-an~. 6685. p. 1Uti.

le llacha wno11l. il la
Har,ly, lJi/J/. n at .. ms.

...., I ÇO

►

qui eux-mèmes se regardaient r,omme des
êtres élus, placés au-dessus du reste des
mortels. Il donnait d'ailleurs à ses adeptes
les plus rares salisfactions.
cc Ceux-ci, lisons-nous dans la corrrspondance parisienne de la Ga::;ette de Leyde,
soupaient avec Voltaire, Henri IV, Montesquieu; ils voyaient à côlé d'eux, dans un6
maison du Marais, des femmes qui étaient en
Écosse, à ~ienne, etc. Un homme d'un grand
sens fut vmr une de ses amies il y a rnviron
un mois. On se met à table. Surpris de voir
quatre couverts de plus el des chaises auprès,
il demande quelles sont les personnes que
l'on attend. On lui dit que ces places sont
remplies; qu'il a le bonheur de diner avec
des intelligences, avec des êtres bien supérieurs à la faible humanité. Jamais son amie
ne_ fut d'ailleurs plus aimahle, jamais elle ne
mit autant d'esprit et d'affabilité pour bien
traitèr se's convives et pour que les intelligences invisibles fussent contentes de son
diner. Au sortir du repas on passe au jardin :
autre enchantement. Chaque arbre a une hamadryade, chaque plante est cultivée par un
g-énie. Il n'est pas jusqu'au bassin qui ne soit
la retraite d'une nymphe. L'homme prudent
ne voulut pas se brouiller avec la maîtresse
du logis et la quitla sans Youloir détruire une
iUusion qui fait le charme de sa vie. 1&gt; Cagliostro ne tarda pas à avoir dans tous les
coins de Paris des adeptes de cette sorte. A
ceux qui ne voyaient pas se réaliser les merveilles prédites, il répondait durement en accusant leurs péchés, leurs m1irmures, leur
incrédulité.
Il entreprit de réformer la franc-maçonnerie sur le rite égyptien, d'après les détails qu'il avait trouvés à Londres, dans le
manuscrit d'un nommé Georges Coston. li
avait des cais~es remplies de statuettes représentant des Isis, des chameaux el des bœufs
Apis. couverts de signes hiéroglyphiques,
qu'il distribuait à srs disciples. Les francsmaçons furent d'ailleurs émerveillés de sa
personne et voulurent traiter avec lui. Mais,
avec eux aussi, il le prit de très haut, exigeant qu'avant toute conversation ils brùlassent leurs archives qui n'étaient, disait-il.
qu'un ramas de niaiseries. Il comprit le parti
qu'il pourrait tirer de l'indifférence des francsmaçons pour les femmes. Celles-ci n'étaient
admises parmi eux qu'aux fêtes. Dans ces
loges de style égyptien, les femmes avaient
un rôle actif. Le succès en fut prodigieux, el
dans les premières classes de la société. La
loge d'Isis, dont l\lme de Cagliostro était
grande-maitresse, comptait en 1784, parmi
ses adeptes : les comtesses de Brienne, Oessalles, de Polignac, de Rrassac, de Choiseul,.
d'Espinchal, Mmes de Boursenne, de Trevièrès, de 1~ Blacbe, de Montchenu, d'Ailly,
d'Auvet, d'Evreux, d'Erlach, de la Fare, la
marquise d'Avrincourt, Mmes de Afonteil, de
Bréhanl, de Btircy, de Baussan de Loménie,
5. ,Uémoires aullt. p our servir à l'hisl. de Cayliosh'o, Il, 47.
6. )lémoire pour lime de la ~lotte. dans la Collect ïo11 /Jitle d·Etieuville, 1, 39·40.

de Genlis, d'autres encore. Le fanatisme fut
poussé au point que le portrait de Cagliostro
se voyait partout; les femmes le portaient à
leurs éventails et à leurs bagues,
les hommes, sur leurs tabatières.
En 17 81, le grand homme retourne
pour quelques jours en Alsace.
« Jamais, dit Mme d'Oberkirch, on
ne se fera une idée de la fureur, de
la passion avec laquelle tout le
monde se le jeta\t à la tète. &gt;&gt; Une
douzaine de femmes de qualité et
deux comédiennes l'avaient suivi
de Paris pour ne pas interrompre
leur cure. La guérison surprenante
d'un officier de dragons venait d'achever de le dil'iniser.
L'illustre Houdon fit son buste.
Le portrait é1ait publié avec ces
l'ers :

)fontbruel, vétéran de coulisses, mais encore
beau parleur, affirmatif, qui se trouvait par
hasard partout où se trouvait Cagliostro,

Oe l'11 mi des humai11s1·econ11aisse, les traits.
Tous sesjo1a'ssont marqués par de nouveaux
bienfaits,
Il prolo11ge la vie, il secourt l'inf/ige11ce,
Le plaisird'ttre utile estseulsa 1·ecompense.

Le cardinal de Rohan ne pou,•ait plus se passer de lui. Il l'avait
incessamment dans son palais et
plusieurs fois la semaine passait
avec lui ses soirées. Sous les auspices du cardinal, le comte de Cagliostro et Mme de la Motte firent
connaissance. Nous devons à cette
circonstance une page charmante
de Beugnot, qui obtint de son amie,
~[me de la Molle, de diner chez elle avec l'illustre alchimiste. 11 Cagliostro, dit Beugnot,
portait ce jour-là un habit à la française gris
de fer, galonné en or, une veste écarlate brodée
en larges points d'Espagne, une culotte rouge,
l'épée engagée dans les basques de l'habit et
un chapeau brodé avec une plume blanche.
Cette dernière parure était encore obligée
pour les marchands d'orviétan, les arracheurs
de dents et les autres artistes médicaux qui
pérorent et débitent leurs drogues en plein
vent.
c1 ~fais Cagliostro relevait ce costume par
des manchettes de dentelles, plusieurs bagues de prix: el des boucles de soulier, à la
vérité d'un vieux dessin, mais a~sez brillantes
pour qu'on les crût d'or tin. Il n'y avait au
souper que des personnes de la famille, car
on ne tenait pas pour étranger un chevalier de

illb

&gt;

témoignait des merveilles qu'il avait opérées
et s'en offrait lui-même en preuve comme
guéri miraculeusement de je ne sais combien
de maladies dont le nom seul portait l'épouvante.
&lt;1 Je ne regardais Cagliostro qu'à la dérobée et ne savais encore qu'en penser. Celle
figure, cette coiffure, l'ensemble de l'homme
m'imposaient malgré moi. Je l'attendais au
discours. Il parlait je ne sais quel baragouin
mi-partie italien et français, et faisait force
citations qui passaient pour de l'arabe, mais
qu'il ne se donnait pas la peine de traduire.
Il parlait seul et eut le temps de parcourir
vingt sujets parce qu'il n'y donnait que l'étendue de développement qui lui convenait. li
ne manquait pas de demander à chaque instant s'il était compris. Et on s'inclinait à la
ronde pour l'en assurer. Lorsqu'il entamait

L' ArrA1JtE vu Cou.œ,t --~
un sujet, il semblait transporté et le prenait
de haut du geste et de la voix. Mais, tout à
coup, il en descendait pour faire à la maîtresse du logis des compliments
fort tendres et des gentillesses comiques. Le même manège dura
pendant tout le souper. Je n'en
recueillis autre chose sinon 'lue le
héros avait parlé du ciel, des astres, du grand arcane, de Memphis, de l'hiérophante, de la chimie transcendante, de géants, d'animaux immenses, d'une ville dans
l'intérieur de l'Afrique dix fois plus
grande que Paris, où il avait des
correspondants; de l'ignorance oi1
nous étions de toutes ces belles
choses qu'il savait sur le bout des
doigts, et qu'il avait entremêlé le
discours de fadeurs comiques à sa
Mme de la Motte, qu'il appelait sa
biche, sa gazelle, sa cygne, sa
colombe, empruntant ainsi ce qu'il
y avait de plus aimable dans le règne animal. Au sortir du souper, il
daigna m'adresser des questions
coup sur coup. Je répondis à toutes
par l'aveu de mon ignorance, et je
sus depuis de Mme de la Motte
qu'il avait conçu l'idée la plus
avantageuse de ma personne et de
mon savoir. »
Sous le chapeau rouge du cardinal, Cagliostro et Mme de la )lotte
étaient faits pour lier partie étroitement ou au contraire, pour entrer en rivalité
viole~le. C'est la seconde des deux alternatives
qui se réalisa. 11 Mme de la Motte, écrit l'abbé
George}, ne trouvait pas assez considérables
les liienfaits qu'elle tirait du cardinal de Rohan,
elle présumait qu'ils eussent été plus abondants encore si Cagliostro, qui possédait la
confiance du prince et dirigeait pour ainsi
dire toutes ses actions, ne lui avait conseillé de
mettre des bornes à ses largesses vis-à-vis
d'elle. Ce n'était qu'un simple soupçon de la
part de la comtesse; il suffit néanmoins
pour lui faire concevoir l'antipathie la plus
forte contre Cagliostro. Elle fit l'impossible
pour le perdre dans l'esprit du cardinal;
mais voyant qu'elle n'y pouvait réussir, elle
renlerma et nourrit dans son cœur des projets
de haine et de vengeance en cherchant toujours l'occasion de les faire éclater. »

(A suivre.)

F RANTZ

FlJN CK-BRE:,"TANO.

�REINES DE THÉATRE
~

Mademoiselle Duchesnois
Qu 'aujourd'hui surabondent et se multiplient it l'infini les vraies ou les fausses vocations de comédiens, et surtout de comédiennes, cela n'a rien en soi qui puisse étonner. Le théâtre, en effet, s'est de plus en
plus étroitement mêlé à la vie courante. Un
pont semble al'oir été jeté entre le monde et
lui. Pour le premier, le second n'a plus &lt;le
secrets, et ses coulisses n'ont plus de myslères. Les moindres aventures ou mésaventures d'un acteur, Lous les coups de fortune
ou tous les coups de tête d'une jolie actrice,
deviennent sur l'heure un sujet de chronique
écrite ou parlée qui se répand et se répète
d'un bout à l'autre du pass. Et celle publicité constante que prodigalement notre temps
assure aux hommes et aux femmes de Lhéàtre, excite chez nombre de jeunes gens et de
jeunes filll's appartenant au monde proprement dit, à la petite bourgeoisie, ou même
aux milieux populaires, le besoin jaloux de
poursuivre sans tarder ,avec les agrémen tsd' une
existence en apparence indépendante et facile,
les bénéfices d'une notoriété vite conquise.
Sans vouloir sottement écraser ses contemporains sous le poids &lt;le comparaisons arbitraires et dangereuses, ni prétendre opposer,
à des nouveaux venus entrant dans la vie,
ceux qui, leur œuvre faite et leur elîort réalisé, en sont depuis longtemps sortis, il est
permis de dire qu'autrefois on devait être
poussé, pour aborder la scène, par une vocation plus robuste, un plus irrésistible instinct,
un amour de la profession plus franchement
désintéressé. Car l'état de comédien, moins
souvent honoré que décrié et honni, ne permettait guère alors aux gens qui l'exerçaient
de faire très brillante figure ailleurs que sur
leur piédestal de planches. On en resta longtemps au sentiment qu'en 1789, dans une
séance de l'Assemblée nationale, a,•ait âprement exprimé l'abbé Maury, à savoir qu'on
ne pouvait donner aux acteurs l'égalité civi~ue, parce qu'il n'était pas, à son avis, de
préjugé plus juste et plus légitime que de
tenir leur métier, « non peut-être pour infàme, mais à coup sür pour peu honorable ».
Quant aux actrices, elles n'avaient guère, en
général, abstraction faite de leurs mérites
scéniques, droit qu'à la considération spéciale accordée aux professionnelles de la
galanterie. En somme, aux comédiennes,
sinon vertueuses, du moins conscientes de
leur dignité_ de femmes, comme aux acteurs
dont le caractère n'était pas inférieur au talent, le théàtre pouvait jadis procurer bien
EN 1870. -

Aux ARIIES ! -

Tableau d'ÉTIENNE BERNE·BF.LLECOtR.

VI. -

I!J~TORIA, -

Fasc. 4~.

des joies et bien des griseries; mais, au point
de vue moral, il réscrYait bien des rancœurs,
bien des amertumes et bien des humiliations
à ceux qui, pour l'amour de lui, étaient deYenus des hors-la-foi aux yeux de l'l~glise el
pour la sociélé civile des hors-la-loi. Ce fut
cet amour-là, et lui seul, sans arrière-pensées ni calculs pratiques, qui germa di•s l'adolescence dans le cœurct dans le cerveau d'une
petite ,illagcoise de Saint-Saul"e, en Flandre.
Catherine-Joséphine Rafin, dont le nom de
théâtre, lluchesnois, devait plus tard s'inscrire à jamais dans les gloriruscs annales de
notre Comédie-Française, avait rn le jour
dans une auberge, mais les facultés magnifiques dont elle était douée n'allaient pas larder à la faire sortir du bouge paternel, pour
la porter triomphalement au trône des reines
de tragédie qu'occupait alors mademoiselle
Raucourt.
Pour Joséphine Ratin comme pour beaucoup d'actrices de son temps - sans parler
de celles du temps présent dont le Conservatoire n'a pas enregistré, d'après une probante

Cliché Giraudon.
~[AOEMOJSELLE GEORGES.

D'apris une mlnla/ure du M11sèe CamavJ/tl.

pièce d'etal CÎYil, l'âge Yéritable avec une
exactitude rigoureuse, - il y eut toujours,
entre la date de sa naissance qu'elle accusait

et la date de J'acte de baptême dressé en 1777
par le desservant de l'église de Saint-Saulv~,
un écart de plusieurs années. Elle n'en était
pas moins fort Jeune encore lorsque, pour la
première fois, elle vint à Paris. Une sœur
ainée, qui l'y avait appelée près d'e1le, occupait un emploi dans la maison de Monsieur;
elle fit donner à sa cadette une éducation
plus relevée que ne semblait le réclamer
l'existence modeste à laquelle, par destination, elle paraissait vouée. L'enfant était
intelligente. On eut vite fait de la dégrossir,
et même de l'affiner. Si bien qu'un jour,
ayant eu l'occasion de voir dans Ali!tlée la
tragédienne Raucourt, ce lui fut une révélation. « Moi aussi, se dit-elle, je lancerai à la
foule les grands vers de Corneille ; moi aussi,
je déroulerai devant le public extasié les périodes de Racine; moi aussi, je serai tour à
tour ardemment ruaissante
et harmoniense-.
o
ment gémissante; moi aussi, je me ferai
applaudir, acclamer et diviniser; moi aussi,
je serai une artiste! »
Un tel rêve, que d'adolescents et de jeunes
filles se le sont formulé à eux-mêmes, sortant tout enfiévrés d'une représentation où
l'acteur aimé, l'actrice adorée avaient soulevé
l'admiration, déchainé l'enthousiasme? Mais,
hélas! pour combien de celles-ci et de ceuxlà, ce rêve n'était-il pas, en cJTet, autre chose
qu'un rêve, qui s'achèl'erail, s'ils voulaient
le vivre jusqu'au bout, dans une cruelle désillusion'! ... Mais, avec Joséphine Ilafio, il
en allait de toute autre sorte. Ce qu'elle avait
entrevu, en contemplant avec émerveillement
el en écoutant avidement mademoiselle Raucourt, elle possédait en elle, insoupçonnés
jusqu'à celte heure, les dons innés qui lui
permettraient de le réaliser à son tour. Et ce
fut en la fillette, dès ce moment-là, l'idée fixe
d'une) vocation que désormais rien ne saurait
maîtriser et qui finirait par avoir raison de
tous les obstacles, de toutes les résistances.
Ni les unes ni les autres ne tardèrent d'ailleurs à se manifester. A peine Joséphine, de
retour à Saint-Saulve, eut-elle exprimé timidement son insurmontable désir de travailler
pour devenir une actrice, une grande actrice
comme mademoiselle Ilaucourt, qu'éclatèrent
autour d'elle les lamentations et les cris de
colère.L'aubergiste, déjà, se voyait déshonoré
par l'insensée lubie de sa fille. Une enfant qui
portait son nom, devenir une histrionne?
Non, jamais il !)e le tolérerait, jamais ne se
consommerait un aussi révoltant scandale!
Et Joséphine, au lieu de se draper dans le

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                    <text>111STO'J{1.Jt - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - rures, un Yoile blanc tombant de la coiffe et
llollant sur les épaules jusqu'au bas de la robr.
Quelques rares amis, des serviteurs l'entour~nt. Elle embrasseceux-ci, elle consoleccu:xlà. Elle demande que ses femmes l'accompa•
gnent, et elle se porte garante de leur courage. Entre les halleùJrdiers, le funèbre cortège se met en marche et gagne la grande
salle, En face de là cheminée, où brûle un
grand feu, se dresse, entouré d'une balustrade, l'échafaud, drapé de noir. Là se tiennent immobiles deux hommes masqués, ,"ftus
de noir; avec des tabliers blancs. Trois chaises et un billot. La hache rst posée contre la
balustrade. Au fond de la salle se liennrnl
quelques spectateurs, des châtelains du voisi-

nage.
~farie s·a~seoit, écoute la lecture de l'arrêt

et refuse d'abjurer sa foi a\'ec un calme
extraordinaire. Elle prie encore, même pour
ses ennemis, même pour Élisabeth! Ses femmes lui ôtent ses \'êtements de cérémonie et
elle apparait, les épaules découvertes, en habit de velours pourpre. Quand elle avance vers
le billot, ses lemmes se mettent à sangloter.

(&lt; Ne criez pas; j'ai promis pour rnus! )&gt;
leur rappelle la reine. Elle s'agenouille sur le
cous~in de velour~ noir, se laisse bander les
yeux avec son mouchoir et Jit encore à ses
femmes en les saluant de la main : « Adieu
pour la dernière fois et au revoir! l&gt; Elle récite alors un psaume, làle le billot et y pose
la tète en murmurant: « Seigneur, je remets
mon âme entre vos mains! n Ce furent ses
derniers mols. Le billot lui faisant mal, elle
place ses mains sous son cou. Le bourreau
les lui écarte, puis il !ère et abat la hache,
qui glisse sur l'os et blesse la reine. Aucun
cri, aucun tressaillement. Au second coup, lu
tête roule par terre. Au moment où sur les
restes sanglants on jette le manteau royal, le
petit chien favori dè Marie Stuart sort de sous
les plis du manteau, se prend à hurler et refuse de s'écarter du cadavre.
Aucune main amie ne couche la reine dans
son cercueil.
Ainsi Iadv Blenncrbasset nous relate en
détail la captivité et la mort de Marie Stuart.
L'émotion qu'inspire à la femme un si long
martyre n'innue pas sur le jugement de l'his-

torien. L'auteur n'a souci, dans celle intéressante étude, que de nous montrer àlarie
telle qu'elle fut : séJuisanle, généreuse,
passionnée et plus fidèle en amitié qu'en
amour.
La reine d'Écosse et la reine.d'Angleterre,
nous explique encore l'auteur, luttaient avec
une énergie et une ténacité pareil!t s pour
deux conceptions inconciliables. Ce duel fatal
entre les convictions politiques et religieuses
des partis qu'elles représentaient s'envenima
d'une féroce rivalité de femmes. Les moiens
d'allaque &lt;t de défense dont elles usèrent
peu vent répugner à des consciences modernes; mais, au xv1e siècle, la trahison et le
meurtre étaient considérés et acccplés comme
d'indispensables ressorts de gouvrrnement.
Or, quand, dans ce duel aussi long qu'acbarné
des deux reines, on voit de tels moyens assurer sans cesse le succè5, la puissance et la
victoire à l'une des rivales, comment se défendre d'un peu de pitié pour l'autre qui,
toujours malheureuse et vaincue, ne trourn
dans ces mêmes moyens qu 'humiliations, défaites, expiations et douleurs?
C HARLES

FOLEY.

Docteur MAX BILLARD

.,,.

La mort du Duc de Reichstadt
En 1851, Marie-Louise était demeurée à
Plaisaqce el se reposait de ses émotions loin
de la ,ille insurgée. Elle recevait de la capi•
tale les meilleures nouvelles et elle pouvait
enfin écrire à sa clière Victoire : cr A Parme
tout est tranquille; grâce au Giel, l'esprit
commence à devenir meilleur, et l'on m'y
désire beaucoup; on dit que la ville est dans
une tristesse terrible et toute déserte; elle
ne se remettra pas, je suis sûre, de bien des
années 1• l&gt;
~Tarie-Louise, en tout cas, se plaisait
beaucoup à Plaisance : le printemps était
venu, et avec les rayolls de soleil, clair et
chaleureux, les beaux jardins de celte résidence d'Cté étaient panaché5 de belles fleurs
llouvelles . Le mois d'avril rajeullissait la souveraine de ses fraiches harmonies, et la
compagnie de ses enfants et de ses intimes
amis ne gâtait rien à ces impressions balsamiques. Aussi quilte-t-elle, {( les larmes
aux yeux, Plaisance )) oil elle trouvait un
repos à.ont elle avait c&lt; si besoin l&gt; .
La duchesse reçut à Parme un &lt;&lt; accueil
froid , . La ville pourtant fut « illuminée
trois jours n. On chanta le lendemain de son arrivée &lt;c une cantate
au théâtre &gt;J, où la souveraine fut
saluée, dans sa loge, ()ar les applaudissements des spectateurs. Mais,
dans son ensemble, la population
ne manifestait aucune sympathie
réelle à son égard, et Marie-Louise
en faisait part ainsi le 2/~ août à sa
chère Victoire :
« On ne doit pas se faire illusion, le feu couve sous la cendre et
l'esprit est très mauvais; on n'a qu'à
rer1ardcr la manière insolente de
be~ucoup de gens, lorsque la voiture
de cour passe dans les rues, pour
s'en convaincre. )&gt;
Aussi la duchesse quitte-t-elle Parme assez ,,ile pour aller à Sala
&lt;( respirer un bon air et n'entûndre
rien lJ,
)lais à ptine est-elle installée dans
sa résidence d'été, que la nouvelle
arrive que le choléra, parcourant l'Europe
comme un vent mortel, moissonnait du Nord
Eilrait du volume : Les maris de 1\Jarir.-Louise.
,tapl'i.1s cfr,; docu111e11~s nouveaux ou i11édits, oun1we omè de lrènle-crnq gravures, par le docteur

)k-:° Billard. (Librairie acadêmique ~errin et ~ie.)
\. /,elfrc iL Mm e de Cre,rneville, Piaisa11ce,
l'i avril \~jl. - Co1-respo11danre de llariP-1.rmist'
t liOU-1847 /, Gêrolcl. Vienne, 1887.
Vl - ll1sToR1A. - Fasc. 4.~.

au Sud et de l'Orient à l'Occident des milliers
d'individus. C! S'il vient ici - ce n'était pas
très fier - je reste tout l'hiver à Sala, écritelle à sa chère amie; je serai à portée de faire
des dispositions, et cependant un peu isolée. &gt;)
Déjà, elle apprend que le Oéau s'est abattu
sur Vienne, et elle fait de nouveau part de
ses terreurs à Mme de Crenneville : &lt;( Je suis
dans les plus cruelles angoisses pour tous les
miens, et surtout pour mon fils, qui, quoique
près de l'empereur à Schœnbrünn, ne voudra
pas se ménager autant que le reste de la
famille; je crois que j'aurai beaucoup moins
peur lorsqu'il sera ici, qu'à présent, qu'il
est près des miens et que j'en suis éloignée
i1 tant de cent lieues. Je ne sais encore où je
me renfermerai à l'approche du choléra, et
je ne crains pas cette prison comme vous,
si nous venons dans ce cas; ce serait, pour
ce qui regarde la réclusion, comme ,un hiver
passé à la campagne; mais les suites, les
calamités et les dépenses du choléra seront
incalculables. Je suis sùre que le printemps
ne SC passera pas sans que nous l'ayons
en Italie, et toutes les mesures qu'on a à

LE DUC DE REI CHSTADT SUR SON LIT DE )lORT,

D'après la gravure de

SERZ.

prendre me donnent une peine terrible!. &gt;&gt;
Marie-Louise prévoyait donc de sérieuses
2.Lclfrc datb- de Parme. dit 24 septembre 1831.
~- Le 1.terceau du Roi de Home n'était pas à Vienne,
wmrne _l'ont prëtendu certains_ liist.oricns, ~ l'époque
oll )lar1c-Lou1se ordonna la fusion de sa to1lcllc d :irpenl. L'expédition c 1_1 fut faite de Pa1·m_e i1 S~lum~
IJrünn en ·1831. \01r J. Lecomte, lllal'te-Lmuse n
Panne, Somerai11. Paris. 181-5, t. JI. p. 87. - (.:I".
0

difficultés pour faire farc aux dépenses
qu'allait occasionner l'invasion du fléau. Cc
fut au milieu de cette crise, qu'elle pensa,
pour multiplier les ressources, que la toilette en vermeil et lapis qu'elle tenait de la
Ville de Paris, ile pouvait être mieux employée qu'au soulagement de ses sujets menacés d'une contagion générale . Marie-Louise
décréta, sur la proposition de son ministre
des Finances, le comte Bondani, la conversion en espèces de toute la matière fusible
de ce magnifique ouvrage, et en ordonna
immédiatement l'application au soulagement
des victimes et aux besoins des orphelins du
choléra. Cette fonte produisit 125.000 francs.
Marie-Louise avait songé un moment à battre
également monnaie avec le berceau en argent
du Roi de Rome; mais, sur la réclamation
du duc de Reichstadt, le ·somptueux souvenir
fut expédié à \'ienne'. •
Les angoisses de Marie-Louise ne l'empêchaient pas de goûter les douceurs de la vie.
Avec une sorte d'insouciance, elle écrivait de
Parme, le 26 février 1832 : c&lt; Je crains bien
de ne pouvoir venir au bal du 6 : car je
n'arrive que le 5 à Plaisance, el
ils m'ont préparé je ne sais quoi
pour les fêtes du carnaval. Mercredi
a été en scène le nouvel Opéra de
Ricci : 11 nuovo Figaro e !Cl A/odi:sla: quelle charmante musique!»
Au mois de mai -1832, !larieLouise était à Plaisance. Bien qu 'absorbée par des bals, des dlners, de:;:
soirées dansantes, l'al'chiduchei:isc
n'était pas sans songer à la santé du
duc de Reichstadt. Dans une letlre
à sa chère Victoire, elle écrivait :
« Je suis assez sotte, lorsqu'il y a
de mauvais bruits en ville, de m'en
inquiéter outre mesure, car, lorsqu'on est loin, on se fait bien des
monstres, et je ,,ois avec terreur
l'avenir; quoique je serais bien heureuse de revoir mon fils et de pouvoir m'assurer de l'état de sa santé
qui me tourmente bien cruellement
.
.
'
Je cr01s que le climat d'Italie lui
serait bien perniçieux, car sa poitrine, rrrâce
au Ciel, est tout à fait libre et touie la
Jloslein, qui rela_te qu~ le berceau _avait étê apporlé ;i
P~rme_ par ~ar1e-L2u1se et figurait au palais duc:il.
L llabe, Pans, l ~3a, Jl· 99. Ce chef-d'œuvrc ries talents réunis de Prud'hon, Roguct, Odiot et Tho~ire, qui a _figuré it l'Exposi~iou 1;ét~ospccti1·e de Ja
\Jlle de Paris (19001, fait au.1oui-d hm parli,i du tr1L
;;or de la maison impl'r1ale de \ïcnnc.

�!

I'

fflST01{1.JI

----------------------------------------

maladie s'est jetée sur le foie; on sait que
les climats chauds sont nuisibles ; il est
d'une mélancolie terrible, veut toujours
rester seul, et est extrêmement tourmenté

de la bile, qui continue à se dé9ager par
des évacuations; il ne tousse plus du tout,
et sort à pied et en voiture i mais la cure
sera longue; Ferrari me dit que ce qui

, lui fera le plus dè Lien sont les eaux minérale5:, el je crois qu'il en prendra, que cela
ne l'étonnerait pas qu'il prît la jaunisse, mais
que je dois être tranquille. Dieu veuille qu'il
aye raison. Car s'il arrivait que le malheur
voulût qu'il devî11t plus mal, el que le clw-

léra f"ùl ici, je ne pou,-rnis pas aller à
Vienne, ccir je sens que le devoll' de fout
;,01werain est de sacrifie1· ses plus chères
affections pour rester &lt;W milieu du danger
&lt;uec ses sujets . 1) Et Marie-Louis:c ajoutait:
« Uepuis mon bal, mon rhume est de nouveau re,·enu, et la poitrine me faiL mal. Je
suis contente que cette canée soiL p·assée,
mais je dois dire qu'il a vraiment été beau.
Mme Scarampi a donné une soirée dansante
charmante, mais, comme les veilles 1lle sont
défendues, j'ai été obligée de partir à minuit
à mon grand regret. ii
A l'époque où Marie-Louise écrivait cette
leltre à sa chère Victoire, on ne se faisait
plus d'illusions, à Vienne, sur la santé du
duc de Reichstadt. Le jeune prince ne quittait plus le lit el se mourait lentement.
Marie-Louirn arait été instruite du daugn
qui menaçait son fils, mais elle ne pouvait se
décider à quitter ses États 1 • Elle ne consentit
à partir que lorsque les nourelle, furent
alarmantes. Rlle s'arrêta à Trieste pour voir
l'empereur qui s'y trouvait en ce moment;
une indisposition assez grave la força même
d'y rester quelques jours.
Le soir du 24 juin, elle arrivail enfin à
Schœnhrünn.
On assure que son désespoir fut profond,
à la vue des ravages que le mal avait déjà
faits sur ce jeune homme naguère si beau,
1. « Votre .\llessc conçoiL que pour des raiso11s
d'œoonomic (sfr) et d'ordre aussi bien que puur la
tranquillitê du ,Pays 1 je 1w conseille point a Sa Majesté de le quitter el de se rendre a Vienne sans
motîrs, mais elle concevra ~galcmcut mon a11xiété de
ne pas contribuer inrnlontaircmeut ii cc que l'on
puisse un jour blùmcr celle au_gustc princesse d'uuc
iudiffèreuce (qui ne !erait cerla1nemcnl qu'apfarenlr)
pour son fils; j'ose tlonc rnus prier, mon prmce, tic
\·ouluir bien me !'.'.tire connailrn votre opinio11 it ccl
l'gard. » Le/ln~ du b(u·o11 de ,llarshall â Meflemicli,
~ mai ·IR32, citf'c par Eduard Wertheimer, Der ller:::.og vo11 Reiclt,ïludl , Stuttgart cl llerliu 1902, p. 436,
uote 5.
2. fr.li gehe u11lt:.rJ /ch qehe w1ter !
3. 1llei11e Alutler 1·ufènl Meiue ilfolfer 1'11fe11!
lreg mit dem 'fùch.' lch bmuc!te uicltls meltrl Cc
sunl les pt1roles textuelles prononœcs par le duc de
Hcichstacfl. • Eduard \Vcr1hC'imcr, d'aprês une lettre
tic Moll â Oiclrichstein du ü aolll 1832, loc. cil.,
p. 4i2. note 1.
4. Umscltfiigc! J'esil,alor! Ces dcruiers dclails

au front rayonnant d'intelligence, actuellement sans voix, courbé, les joues creuses, les
yeux hâves el enfoncés, se soulevant sur son
lit de mort pour presser de ses bras défaillants sa mère, qui, dans l'oubli de ses plus
saints devoirs, l'avait sevré de l'amour et. de
ses caresses, et venait recevoir son dernier
soupir.
La présence de sa mère parut, pendant
quelques jours, diminuer l'intensité du mal
par la satisfaction qu'éprouva le prince. Mais
ses jours étaient comptés.
Le 21 juillet, une circonstance singulière
signala le premier jour de l'agonie du Hoi de
Rome. La foudre, comme pour proclamer son
arrêt de mort, tomba sur une des aigles impériales qui décorent et dominent le palais de
Schœnbrünn. , Le fils de Napoléon, dil-on à
Vienne, devait Onir par un coup de tonnerre. i&gt;
La nuit se passa dans une alternalirn dd
ralme affaissé cl d'agitation nerveuse. Le ca~
pitaine baron Moll, gouverneur du prince,
11e quittait pas la chambre du malade. Vers
les trois heures et demie llu matin, le duc
ressentit tout à coup une violente douleur; il
Se leva sur rnn s~ant et s'écria en allemand :
« Je me meurs! Je me meurs! t » Moll bondit
au lit du moribond et, al"ec l'aide du D'" Nickert, souleva le duc qui se mit à crier: « Appelez ma mère! retirez la table!. .. je n'ai
plus besoin de rien! 3 » Croyant que la crise
serait vite passée, on ne crut pas devoir
avertir l'archiduchesse. Moll el le o,· Nickert
étaient près du lil el soutenaient. loujours le
malade. Soudain, le baron sentit que le duc
lui saisissait les bras et les pressait com'ulsivement, el le jeune prince se mit à crier avec
de grands elTorls : " Cataplasme! vésicatoire! 4 1} Ce furent ses dernières paroles. Ses
yeux devinrent hagards, vitreux, presque
éteints; il respirail doucement, mais il ne
pouvait plus parler. C'est alors que Moll courut avertir la grande maîtresse de MarieLouise et l'archiduc Fraaçois, &lt;( à qui le
sf)n1 empru11lè~ au rétcnl l'l saranl ounagc Je
~I. Eduard Wertheimer (Der 1/er~og 1•on lleù:hsladl ),
qui, 11ppuye sur des documents inédits, émt111ant des
témoins mèmcs du drame ile ~d1œ11hrünn, donne 1111
t'&lt;'cil de la mort du duc de l\ciclisladt, &lt;1ui dill'l·n·
rnr plus d·un point tle la relation de dr ~lo11tbcl
dont se srml, en gênèral, în~pirés l~s liîsto1·ic11s • .
5. Oc Montbel. Le duc de Jiewltsla il. Le :-i;ol'manl, Paris 1852, p. 33i.
tî. El 11011 le rlianoi11c WagnC'r, ui un prêl~L, comme
le con:li"nent génCralcmcul lrs historie11s. Eduard
Wcrlhei;.cr, lue. l'il. ; 11. H::i.
7. Le même.
S. li l'ut µris 1iar un ~culplr,ur inconnu jusque-lit,
du nom de Klein. F'oresli a Dielrù.:hsteù1. Vie1rne,
8 septembre 183'1. Cilé par Eduard Werlhcimcr , foc.
cil ., p. 4i5.

9. Les rcmmp1oblPs lrarnux, préscurs il Ioules lf'S
m,!moircs, de Ml!. l\lassu11, Webchingcr, Imbert de.
Saint-Amand cl CalianCs, nnus dis11f'nsent d1• tout
il1i\·cloppl.'mcnt sur la maladie , les cérémo11ic~ et les
o!Jst'11ucs ,lu tluc tic J:cichs1~1H.

prince avait demandé de l'assister dans ses
derniers momenls 5 n.
Quand Marie-Louise entra dans la chambre
morluaire, elle trembla de tout son corps,
chancela, et, pour se soutenir, saisit le bras
du baron avec conlraction. Arrivée au pied
du lit, elle fondit en larmes, incapable de
proférer une parole. Le prince la reconnut;
un sourire triste dessina l'arc de s:es lèvres,
et il fit à sa mère par deux fois un signe de
tête, cherchant à exprimer un dernier adieu
que ses lèvres ne pouvaient plus articuler.
A ce moment, outre ~farie-Louise, se tenaient autour du lit du moribond le général
Hartmann, le capitaine Standeisky, le baron
Marshall, le comte Scarampi et le D' Malfaui.
Au milieu du silence de mort qui régnait
dans la chambre, on introduisit alors un
jeune chapelain du chàteau, r1ui assistait
pour 1a première fois un moribond 6, et qui
évita, pendant toutes les prières de l'cxtrêmeonction, tout cérémonial qui pi'll impressionner le jeune prince. La cérémonie eut Jieu
au milieu du triste et profond recueillement
de l'entourage. Tout le monde se mit à genoux, Marie-Louise, appuyé.c conlre un fauteuil, anéan 1ie. &lt;! Les prières finies, le jeune
prêtre demanda au duc s'il devait lui foire
une leclnre ou une prière. A la première
question, il répondit : Non, d'un signe de
tête. A la seconde, .il fit une légère affirmation
de la lèle. Alors le chapelain se mil à prier à
mi-voix 7 • )) Mais, tout à coup, à cinq heures
huit minutes du matin, après avoir jeté la
iète deux lois d'un côlé el de l'autre, le prince
s'éteignit doucement le jour même où il avait
appris à Schœobrünn la mort de Napoléon,
dans la même pièce où le vainqueur de Wagram, surgissant avec ses légions et ses fanfares, avait fait la paix avec l'Autriche domptée
et pantelante, où le même jour encore, déshérité, frappé dans tous ses droits, le Roi de
Home s'était vu frustré de son nom glorieux
pour prendre celui de due de Reichstadt.
Tout était fini. Le Roi de Rome dormait du
dernier sommeil, et l'on emportait MarieLouise évanouie.
Le duc Je BeichstaJt, Loité, éprronni, revêtu d'un pantalon bl1in brodé d'argent cl
d'un habit blanc avec des Mcoralions, resta
exposé à Schœnbrünn sur son lit de mort,
pendant la journée du dimanche.
Le lundi ~5 on procéda à l'aulop:.ie du cadavre el, après l'ouverture du corps, au moulage du masque du jeune princ{l sur sa focc
amaigrie 8. Le 25, à 5 heures du soir, un
char fu11èbre trainé par six chevaux blancs,
richement caparaçonnés, emportait à la crypte
de la petile église des Capucins lti cercueil èlc
celui f}UÎ fut le Roi de Ilomc,.
DOCTEUR ,\L\X

~

BILLARD.

VvE

DE

BORDEAU,'-, A LA

JOSEPH

La
CHAPIT~E Il
Sans prétendre f.tire le relevé des amours
de la belle Mme de Fontenay, encore moins
celui de ses caprices et gaillardises, il est
certains épisodes de sa vie, d'autant plus inlércssants q~'ils sont difficiles à dire, qu'on
ne peut véntaLlement passer sous silence :
l'esquisse de sa physionomie en serait trop
incomplète.
Une fois arri\'ée à llorJcaux, Mme de Foulenay, qu'il ne faut pins appeler que Mme de
Cabarrus maintenant qu'elle est di\'orcée, se
mit à voir fréquemment ses deux frères el
son oncle Galabert qui étaient en cette ville.
Elle avait besoin de distractions; à son àO'e,
après un divorce, c'était bien naturel. Il ;ùt
été plus naturel d_e ne les demander qu'à. son
enfant et aux sorns de son éducation; mais
la corde maternelle n'est pas celle qui vibrait
le plus fort chez celle belle coquette. L'oisiveté, les exigences d'un tempérament ardent
qui n'était point satisfait depuis que le ma-

FIN DU

XVII!•

SIÈCLE,

TURQUAN

cito:yenne Tallien
riage, puis le divorce, avaient mis son cœur pos,tion ll. Il faut le dire pour l'excuse de
en disponibilité, le manque d'éducation mo- Thérésia, ces sortes de goûts n"étaient pas
rale, de sentiment du devoir, et même de rares à la fin du xnue siècle. La liaison de
cette sorte de propreté morale qui les rem- M. le Duc (de Bourbon) avec sa sœur la duplace quelquefois: devaient promptement faire chesse du Maine avait été chose non seulenaitre en elle une inclination quelconque. ment connue, mais admise. Elle avait fait
Cette manifestation du sens d'aimer ~e pro- école et trouvé des imitateurs, comme si l'on
duisit par une aberration. Une espèce de né- eût ,écu dans l'ancienne Grèce ou au temps
vrose du cœur compliquée d'une curiosité des Ptolémées. Personne n'ignorait la liaison
dépravée des sens et d'une fermentation du duc de Choiseul et de sa sœur la duchesse
printanière et de jeunesse', la jela dans une de Grammont; personne non plus ne. son~ingulièrc avenlure. Nous ne toucherons .geait à s'en scandaliser, el si l'on en parlait
que deux mots sur ce sujet délicat, un et de dans les salons, c'était comme de la chose la
ces honteux secrets que Ie cœur humain plus naturelle. Il était donc tout simple que
pour parler comme Cbateaubriand, qui lt"s les indulgences excessives que le m9nde arait
eonnaîssait - cache trop rnuvent dans ses pour ces faiblesses - é,1~:'Ilent parce que
abimes , . Nous n'en aurions pas dit un mot ceux qui se les permettaient occupaient les
si l'indiscrète duchesse d'Abranlès n'en avait pins hauts degrés de l'échelle sociale - Théparlé la première. Thérésia se mil donc à résia les eùt pour ses propres faiblesses êt ne
aimer .. .. Vous avez lu le René de Chateau- t;herchât point à réfréner ses instin~tS. Son
briand? ... Eh bien, c'est la même histoire frère, cependant, ne les partagea point; du
que celle de Rene', mais, comme l'a dit la moins, il ne s'y laissa pas aller, et il espéra
duchesse d'Abrantès, C&lt; arec une entière trans- que les distractions auraient vite raison de

�r--

celle aberration p:1ssagère. Il fit donc en
sorte d'avoir toujours des amis à la maison
quand Thérésia devait y venir.
Parmi ses amis était un jeune homme de
dix-neuf ans, alors adjoint au commissaire
des guerres, M. Édouard de Colbert, qui
avait déjà servi l'année précédente dans la
garde nationale de Bordeaux. Il avait de l'esprit, beaucoup de distincLion naturelle, des
manières cLarmantes et une fougue de tempérament qui semble avoir diminué, en

même temps que le charme des manières,
chez les jeunes gens d'aujourd'hui. Il se proposait de quitter les bureaux et de prendre
du service actif aux frontières, ce qui était

plus dans ses goûts, lorsque l'arrivée de

1'

1

1

LA

1f1ST01{1.Jl

Mme de Cabarrus ajourna ses projets.
Une jeune femme aussi belle que l'était
'fhérésia avait plu tout de suite à li. de Colbert qui en était sur l'heure devenu amoureux, mais amoureux fou, comme on l'est à
son ,lge et comme on l'était quand il s'agissait de Thérésia.
li ne paraissait pas facile de déclarer à la
jeune femme les sentiments qu'elle avait
in.'-pirés. Le véritable amour rend les hommes
timides, surtout quand ils n'ont pas encore
vingt ans et que l'éducation leur a enlevé la
présomptueuse assurance qui est presque
toujours inséparable de la médiocrité ou de
l'exlrême jeunesse. Ne trouvant pas l'occasion de faire part à Thérésia de son amour,
il en fit part à un ami, M. de Lamothe, fils
du médecin ordinaire du feu roi Louis XVI.
Il lui raconta comme quoi il aimait la jeune
femme de toute son âme, que le son de sa
voix l'enivrait, que son regard lui donnait le
vertige, que ses lèvres lui inspiraient l'irrésistible envie de les presser sur les siennes,
qu'il n'en dormait plus, qu'il ne pensait qu'à
elle et l'adorait à en mourir!
Il. de Lamothe ne fut pas longtemps sans
rencontrer Mme de Cabarrus . li vil qu'elle
justifiait de tout point l'amour de son ami.
o: Ma rencontre avec Mme de Fontenay, a-t-il
raconté, avait eu quelque chose d'étrange.
Édouard de Colbert, avec qui j'étais en relations d'amitié, sans pourtant être fort inlime,
m'avait choisi pour son confident et me racontait combien il élait malheureux. Souvent
il voulait s'éloigner, ruais la magicienne resserrait ses liens par un regard et le malheureux jeune homme restaiL plus insensé que
jamais. Je craignais d'èlre présenté à cette
femme qui enfl~mmait ainsi pour ne pas
aimer, et puis un jour, je ne sais par quel
événement sii!1ple cela se fit, je m'y trouvai
présenté par Edouard lui-mème. ))
C'est toujours une grande imprudence à
un amoureux de présenter un homme, jeune
ou vieux, beau ou laid, à celle qu'il aime;
il semble que les femmes apportent jusque
dans leur coquellerie et dans les choses du
cœur leur esprit de contradiction. Ces jeunes
gens sont, en vérité, d'une inexpérience! ...
Mais c'est le défaut des natures lo)ales : elles
sont trop confiantes. M. tdouard de Colbert
pria donc son ami de plaider un peu en sa
faveur auprès de 'fhérésia,

« Puisque maintenant tu es dans la maison, me dit Édouard, je t'en conjure poursuit M. de Lamothe - lais Les efforts
pour découvrir ce qui peut causer sa froi~
deur; car je l'aime, je l'aime comme un
pauvre fou, cette femme, et je vois que non
seulement elle ne m'aime pas, mais qu'el1e
ne m'aimera jamais. n
li n'était pas aisé à M. de Lamothe de
plaider la cause de l'amoureux. L'oncle de
Thérésia, M. Galabert, avait conservé au fond
du cœur quelque levain secret des sentiments
quïl avait eus pour elle huit ans auparavant
à Madrid; et, soit qu'il eût gardé, depuis
qu'elle était divorcée, l'espoir de se voir
agréer par elle, soit pour toute autre cause,
il se montrait aussi jaloux que s'il était déjà
son mari. Il ne laissait jamais sa nièce seule
et M. de Lamothe ne parvenait pas à lui dire
deux mots qui ne fussent entendus de ses
gardiens. Car l'oncle n'était pas seul à garder
la précieuse Thérésia. Son frère aîné, Théodore Cabarrus, c&lt; était un vrai tuteur de comédie. Jaloux comme un Espagnol, grondeur
comme un vieillard de tous les pa}'S, il était
si désagréable qu'il fallait aimer sa sœur
, comme l'aimaient ces deux jeunes gens pour
supporter ce qu'ils supportaient de lui 1 "·
Car, à peine présenté, M. de Lamothe
n'avait pu échapper à ce captivant parfum
d'amour, à ce charme étrange et enivrant
que la jeune femme répandait autour d'elle.
Bien qu'il fùt devenu le confident des sentiments de M. de Colbert, la beauté de Thérésia lui avait fait une plus grande impression qu'il ne le pensait lui-même; et c'est
malgré lui qu'il était de,'enu sou rival. Il
avait beau se promettre de ne plus la revoir,
il se donnait ensuite le prétexte de soigner
les intérêls àe son ami et reYenait auprès
d'elle. Puis, devant la charmeuse, hypnotisé
par ses yeux de velours et la musique de sa
rnix, il oubliait tout et se laissait aller à
aimer pour son propre compte celle dont il
aurait dû aiguiller le cœur vers le cœur de
M. de Colbert.
Mais Thérésia se montrait aussi aimable et
indifférente pour l'un que pour l'autre;
celui auquel el1e pensait restait rarement
dans son cercle, et c'est ce qui explique la
sérénité avec laquelle elle recevait les madrigaux de ses aimables adorateurs.
Et le temps passait ainsi, les jours succédant aux jours., les semaines aux semaines,
sans que les affaires de chacun en fussent
a\•ancées.
L'été, au milieu de cet enchevêtrement de
sentiments si divers, était venu. On sait combien il est enchanteur dans celle ville de
Bordeaux; il l'est encore davantage dans ses
environs. Pour des amoureux, c'est le paradis. Mais, en cette année 1795, l'été fut
extraordinairement cliaud. Aussi allait-on le
soir, aux Allées de TournY, s'asseoir sous les
arbres el causer en pre~ant des glaces. Le
cercle ordinaire se formait et l'on devisait
gaiement en dépit des terribles événements
politiques. Or, un soir, on en vint à parler
1. Duchesse d'AoRANTi'.:s, Sftlo11s de Paris.
,,., JOU w-.

du repos et de la tranquillité que l'on goùte ~
la campagne.
- Pourquoi, dit Édouard de Colbert,
n'irions-nous pas à la campagne?... A Bagnères, par exemple? ... On doit y jouir d'une
fraicheur délicieuse ... .
1'hérésia, qui ne disait non à rien quand
il s'agissait de plaisirs, s'écria : et Allons à
Bagnères ! l)
- Allons à Bagnères! Allons à Bagnères!
s'écria après elle toute la bande, folle de jeunesse, d'amour et de mouvement.
Chacun espérait bien, à la faveur des mille
incidents d'un voyage en voiture et des haltes
aux auberges, avancer ses affaires d'une façon
décisive. Aussi fut-il décidé, séance tenante,
qu'on irait tous ensemble à Bagnères. La
journée du lendemain devait être employée
au~ préparatifg et l'on partirait le surlendemam.
Ainsi fut fait. Les cinq personnages du
petit roman, assez compliqué, qui allait se
dérouler comme un rouleau de ruban de
Bordeaux à Bagnères, montèrent en voiture.
Le jeune Cabarrus avait trouvé un prétexte
pour ne pas venir : Théodore, lui, s'était
constitué le gardien de 1a vertu de sa sœur,
et était de la partie, avec l'oncle Galabert.
C'était une chose-bi:en curieuse que·de voir
ces quatre hommes, tous jaloux les uns des
autres, graviter autour de la belle Thérésia.
Olympienne et sereine, aimable pour chacun,
de,,inant certainement les sentiments si divers
qui l'enlaçaient silencieusement, mais ne
laissant pas de-viner les siens, la jeune femme
se livrait à une gracieuse causerie, cl un bon
ton parfait couvrait, il est inutile de le dire,
l'acuité de la gituation.
Le voyage se faisait d'une façon charmante . On al1ait à petites journées, déjeunant dans une auberge, dinant et couchant
dans une autre .... C'était délicieux. On eût
dit une idylle ambulante, douce comme de
l'eau de guimauve, comme les fadeurs de
Bouilly et de Florian. ll_n'y manquait même
pas la jolie bergère, enrubannée de rose et
de bleu : mais, dans peu de lemps, le roH'
allait se changer en rouge et le drame remplacer l'idylle, c'é1ait plus conforme au règne
de folie et de sang que l'on traversait.
En effet, la paix qui régnait entre les
voyageurs ne pouvait pas se prolonger;
c'était une sorte de paix armée, passablement
hypocrite, comme celle qui règne entre certaines nations, mais la seule qu'il pût y avoir
entre ces gens partis pour Bagnères et dont
quelques-uns comptaient bien débarquer à
Cythère. Cette paix était il la merci du
moindre incident. Il ne larda pas à surgir,.
On était arrivé dans un petit bourg, au
delà de Langon. Chacun mourait de faim el
de fatigue·. On trouva bien de quoi souper :
avec des poulets et des œufs, on peut toujours improviser quelque chose; mais, pour
le coucher, ce fut une autre affaire. 11 n'y
a,•ait en tout que trois chambres. Comment
s'en arranger? ... L'oncle Galabert -et son
neveu Théodore, qui avaient cru s'apercevoir
d'un échange d'œillade,, plus électriques el

plus répétées qu'ils ne l'eussent voulu, entre
la brebis donl ils s'étaient adjugé la garde et
les jeunes loups qui auraient bien voulu se
l'adjuger à eux-mêmes, l'oncle et le neveu,
4ui foisaient même assez piteuse mine dans
&lt;·e feu croisé de regards amoureux auxquels
ils ne participaient en aucune foçon, trouv~renL un arrangement extrêmement ingémcux. &lt;C A la guerre comme !L la guerre, dit
Galabert; ma nièce prendra la chambre du
fond. Quunt fr moi, qui lui srrs de père et
qui ai le devoir de veillcr sur elle, je ne puis
m'en éloigner : j'occuperai donc la seconde
pièce, donnant sur celle du fond. Le troisième chambre, il est naturel que mon neveu
la prenne; la famille ne peut pas se séparer. &gt;)
- Et nous? .. . dirent M. de Colbert et
li. do Lamothe.
L'oncle leur fit entendre qu'ils étaient
jeunes et qu'à leur âge on est bien partout.
Eh! mon Dieu, ils n'auraient qu'à faire
comme le cocbt'r et les domestiques : c'élllit
bien le diable s'ils ne trouveraient pas dans
le village une grange et de la paille fraiche,
et ce serait encore eux les mieux couchés.
Théré.sia se récria aYec indignation. Mettre
ces mes~icurs sur la paille! Oh! non, cela ne
se pouvait pas faire ... Comme les domestiques? En vérité, son oncle n'y songeait pas!
ll n'i, songeait que trop au contraire et
chacun des jeunes gens vit que ses sentiments
avaient élé pénétrés par la jalousie de l'oncle
et la vigilance hostile du frère de celle qui
les avait si bien ensorcelés. Ils se promirent
donc d'ètre sur leurs gardes et lancèrent en
même lemps un regard tendrement reconnaissant sur Thérésia, qui avait la bonté de
prendre leur parti et ne permettait pas
qu'ils couchassent ailleurs que sous son toit.
L'oncle Galabert fut obligé de céder, mais
non sans grogner un peu. On discuta et l'on
finit par s'arrêter à l'arrangement suivant:
Thérésia gardait naturellement la chambre
donnant sur le jardin qui lui avait élé d'abord
assignée; on mettait des ma tel.as par terre
dans la seconde chambre et les quatre
hommes y camperaient de leur mieux. Le
cocher et les domestiques s'entasseraient de
la même façon dans la troisième pièce.
Ainsi fut fait.
Mais il faut ici lais~er la parole au général
de Lamothe, qui a raconté ce voJage à Bagnères.
(( Je remarquai, dit-il, une sorte d'alliance
entre Edouard de Colbert, Cabarrus et Galabert. Ce soir-là on me plaça de manière que
j'étais entouré des trois autres : ceci avait
une raison.
&lt;( Depuis que le voyage était commencé,
nous avions trouvé le moren de nous réunir,
~lme de Fontenay et moi, c'est-à-dire que
j'en avais enfin oLtenu la permission de lui
dire que je l'aimais et elle m'écoutait sans
colère. Ce même soir, nous devions nous entendre mutuellement, car je voyais, je sentais
qu'elle m'aimait, et cepcndant,je me désespérais, car elle ne faisait encore que m'écouter.
Aussi, lorsque je me Yis ainsi entouré, il me
prit un vertige, causé par la colère, qui me fit

perdre toute pensée de retenue, et je résolus
de parler à Thérésia ou de tuer tout ce qui y
mettrait obstacle. J'avais de fort bons pistolets, ils étaient chargés el toujours auprès de
mon lit, maÎ!ï le bruit aurait pu l'effrayer. Je
pris avec moi, dans mon lit, un grand couteau à découper que je tromai sur la table
0\1 nous avions soupé et que j'emportai avec
moi sans que l'on s'en aperçùt. Nous nous
couchàmes. Avant de faire une tentatiYe pour
me lever et passer au milieu de tous ces corps
qui semblaient s'entendre pour me barrer le
passage, je voulus bien m'assurer que tous
étaient endormis.
«La volonté ferme est toujours puissante. Je
ne crois pas qu'il y ait une chose, quelque
forte qu'elle soit, qui résiste b la ,·olonté qui
veut. Au bout d'une heure mes gardiens étaient
endormis. Alors je me levai. Mais lorsque je
voulus me chausser, je ne trouvai ni souliers
ni bottes. Cabarrus avait tout fait emporter
sur le conseil d'Edouard de Colbert.
« Je ressentis une telle colère, que si, dans
ce moment, l'un d'eux s'était éveillé, je lui
aurais donné un coup de couteau ou lui
~urais cassé la tête, mais ils ne bougèrent
pas. Cette mesure m'expliqua leur sécurité et
pourquoi ils s'étaient endormis si paisiblement. Je ne voulus pas leur donner cause
gagnée, et, toujours attendant que leur sommeil l,H plus profond, je ne me levai que
lorsqu'il fut tout à fait certain qu'ils ne
s'éveilleraient pas. Je passai au milieu d'eux
avec des précautions dont le détail vous
amuserait et j'allai trouver celle qui m'attendait. Nous parlâmes de cet esclavage oü elle
était retenue et je lui fis roir que c'était une
souffrance qu'elle s'imposait volontairement.
Elle m'écoutait et m'aurait cru dans les con-

Vm: DU FORT DU lIA, A BORDEAUX. -

seils que je lui donnais, quand même
Edouard de Colbert n'aurait pas agi comme il

CTTOYDNN'E TllLLTEN - - ~

le fit. A mon retour dans notre chambre, il
me parla sur un ton qui me déplut. Nous
nous balllmes à l'heure même et ,i'ens If'
bonheur de recevoir un coup d'épée. n
C'était en effet un bonheur pour cet amoureux, car la conséquence de sa blessure fuL
d'être soigné par la belle Tbérésia. Ce duel
avança donc 1_Jlus que ne l"eussent fait des
semaines de la cour la plus assidue les affaires de M. de Lamothe. En tout cas, il
brusqua la situation, trancha toutes les intrigues qui enserraient 'l'hérésia comme une
mouche dans les fils d'une araignée, et amena
une solution.
Un duel pour elle! quel bonheur pour une
coquette! Il y a bien ordinairement un petit
embarras : lequel faut-il aimer, le blessé ou
le vainqueur1 Le vainqueur est certainement
un homme supérieur au vaincu, et par la
force, et par l'adresse, et par le sang-froid,
et par la fougue, et sans doute aussi par
l'amour qui a décuplé toutes ces qualités au
moment décisif; mais le pauvre blessé ne
méritc-l-il pas aussi un regard'!... regard
moins flatteur assurément, puisqu'il y entre
plus de pitié que d'admiration. Mais comme,
au demeurant, c'est pour elle que son sang a
coulé, qu'il souffre, on aurait mauvaise grflCe
à ne pas lui en témoigner quelque reconnaissance.
El c'est avec ces sentiments passablement
enchevêtrés, et qu'elle ne se mit pas en peine
de débrouiller, que la compatissante Thérésia, guidée a,·ant toul par son bon eœur,
s'installa en infirmière au chevet du blessé,
suivant peut-être par la pensée son adversaire victorieux.
Mais tout cela, comme on le pense bien,
ne s'était point passé sans faire quelque ta-

D'apres la gravu,·e dl C0:-ISTA:-IT BOURGEOIS,

page. Il y eul de vh·cs explications entre
l'oncle et la nièce, le îr(·re et la sœur; mais

�r-1t1ST0R,.1.ll
il n'y eut pas d'autre duel. Thérésia, qui
croyait 1e blessé en plus mauvaise po~ture
qu'il ne l'était réellement, se montrait désespérée et, dans le fond de son cœur, était aux

anges de ce que deux beaux jeunes gens se
fussent coupé la izorge pour elle, aux anges
aussi de. soigner un blessé. Pensez donc, à
vingt ans. romanesque et un peu espagnole
comme elle l'était!. .. Aussi, exaltée par cet
événement, le prit-elle de haut avec son
oncle et son frère qui venaient lui faire des
représentations.

En

quelques mots, elle

sabral'affaire. Elle déclara qu'elle n'avait
que faire de leurs conseils et qu'elle ne voulait pas être gardée; elle ajouta que, à partir
de ce moment. elle prétendait secouer le joug
de leur tutelle, agir à sa /?UÎse et être sa
maîtresse. Que diable! quand elle a cinq ans
de service dans le mariage; que, de plus, elle
est divorcée, une femme sait se conduire, ou
bien elle ne le saura jamais ....
Ainsi congédiés, J'oncle et le frère tinrent
conseil avec Il. de Colbert, pendant qu'on
leur préparait à déjeuner . Le résultat de la
délibération fut que Je VO}age ne pouvait se
continuer, que Il. Galabert, qui avait des affaires à Bayonne, irait à Bayonne; que M. de
Colbert retournerait à Bordeaux et que M. de
Cabarrus l'y accompagnerait. Cette entêtée
de Thérésia demeurerait au village et soignerait M. de Lamothe. Ainsi lut lait. On se sépara aw•c heauroup moins d'entrain qu'on ne
s'était réuni et mis en route; puis, chacun
tira de son côté.
&lt;t Tbrrésia et moi, a raconté le général de
Lamothe, h~ureux comme on l'est quand on
s'aime Pt qu'on Pst libre, nous passâmes le
temps de ma convalei-cenre dans }p plus beau
pays. ressentant au rœur une joie qui n'a
plus de parf-'ille dans Je reste de la Yie. 1&gt;
M. Edouard de Colbert, dépilé de celle
avrnlure, se lassa de la vie de bureau qu'il
menait comme adjoint au commissaire des
guerres. Les frontières étaient menacées; il
alla à Paris, s'en:ra~ea, et partit comme simple so!Jat dans le 8• bataillon des volontaires
de la Seine, dit bataillon de Guillomne Tell,
ft'Cruté dans 1a section de Brutus. Il fit une
brillante et glorieuse carrière. (1 dt&gt;vint général de division et a écrit ses Souvenirs simplement destinés à sa famille. Ces Souvenirs 1
ne mentionnent pas l'épisode du voyage à Bagnères, d'abord parce que le général ne parle
que peu de ce qui n'a pas lrait aux choses de
la guerre, ensui1e parce qu'il ne commence
ses Souvenirs qu'a_u mois d'août i795!, c·està-dire après son départ de Cordeaux.
Il faut donc s'en tenir au récit de M. de
Lamothe qui devint lui aussi général. Il y
faut ajouter cependant que le jeune frère de
Thérésia, qui s'était lié avec M. Edouard de
Colbert, partit avec lui pour l'armée. " Depuis longtemps, il était visible que le malheureux jeune homme voulait se faire tuer. ll Il
1. Nou$. sommes heureux de remercier ici le général marquis de Colbert,petit-lils du général Auguste de
C11Ibcrl, tué à \'ennemi, pelil-nernu du ~énéra l

J::d1.1uard de Colbert, de nous avoi r communiqu é le
pl11,; gra~iCll~emenl du monde lesSowumir,y el papiers
inédits de son s1·a11d-onclc.

Llt

La Convention avait déjà enroi-é dans la
Gironde deux de ses membres, Paganel et
Garrau, pour assurer l'exécution du décret
sur le recrutement de l'armée, et, dans de
telles circonstances, ces représentants avaient

toutes les peines du monde à remplir leur
mission.
Le désarroi n'existait pas que dans l'administration : il exislait aussi dans les esprits.
Il est curieux de remarquer que les femmes
_!:C montrèrent, à Bordeaux, plus déséquilibrées que les hommes. c! Nous devons indiquer comme un signe des temps et de laperturLation morale qui régnait dans les esprits
- a écrit le très distingué auteur de l'llistoù-e de la terreu1· à Bordeaux, M. Aurélien
de Vivie - l'immixtion des femmes dans les
affaires publiques. La manie de la politique
les avait chassées du innécéc et faisait des
ravages surtout dans la classe moyenne. Paris en offrait des exemples, Gordeaux les suivit. On voyait les femmes abandonner leur
ménage, les .soins à donner à leurs enfants
et aux affaires domestiques, pour se réunir
sur les places publiques, où les plus audacieuses haranguaient ]a foule ébahie, et parlaient sur toutes les questions à l'ordre du
jour avec une ,,olubilité qui émerveillait les
auditeurs. C'était un spectacle à la fois risible
et déplorable. Il
On voit que le fé)Ilinisme ne date pas d'aujourd'hui.
Des femmes qui avaient la langue la plus
alerte ne se contenlèrent pas des succès du
Forum : il leur fallut ceux de la tribune.
Mais comment y arrh·er?... Les laisserait-on
parler dans le:; clubs que fréquentaient Jeurs
tyrans de mari5. ?... C'était assez doutl:'ux : on
avait supprimé la tyrannie, mais, en t'ait de
tyrans, on n'avait encore osé supprimer que
celui des Tuileries : quand donc supprimerait•on les Capet de ména~e? ... Pour y arriver, il fallait que les femmes s'en mêlassent,
car, avec ces hommes! . .. Elles demandèrent
donc l'autorisation de fonder un club à elles.
Car, c'est un fait, les Îl·mmes n'étaient pas
libres : il leur fallait, pour chaque chose, demander des permissions, même pour satisfaire le besoin qui leur est le plus naturel,
pour parler!
L'aulorirntion fut accordée et les Amies de
la Con.stitntion, - tel lut le nom qu'elles
prirt"nt - se réuairent dans l'église df's Augustins. Elles nommèrent une présidente,
Mme F. Gentil, des vice-présidentes, une
trésorière, des secrétaires.... En peu dC'
temps, le nombre des Amies de la Constitu~
üon dépassa deux mille. La peur d'être signalées comme mauvaises patriote!-:, plus peutêtre que le besoin de parler et de faire parler
d"elles, poussait les Bordelaises à se faire
inscrire au club.
Le premier soin de ces citoyennes avait été
de \'Oler une adresse-programme à l'évêq1:1e
constitutionnel élu, vénérable octogénaire,
rempli des meilleures intentions, donl l'occupation étaif. de rechercher les moyens d'allier
la discipline ecclésiastique avec les libertés
révolutionnaires et le soin de sa popularité.

2. « Je ne &lt;lirai rien, a-t-il é..:ril, de ce qui a rapport ou à ma vie priréc ou à 1m première Jeunesse :
JCUIIC homllle. j'at beamoup aime lt1 beau sexe, qui
m'a µayé de retour. Je Jois loulcfuis reconnaitre que
la sage éducaliün que j'arn.is reçue et les Oon!ô exemples (rue j'ens de honne heure sous les yeux ont été

toujours pour 1n,ii ct·un grand secours dans lt1 mau1•;iisè forluuc.
rt Cet abrégé de. ma modeste histoire ne rcnJra
donc compte 4ue de ma 1·ie publique, m1lîtafrc et
politique, et ne datera que du iuois d'août 1797'. »
3. Dud1. d'.~llRA,·rt:s ~[tm. t. 11 ,p. 50 (t'.d. Garnier).

fut en effet mortellement blessé dans une
affaire et chargea Il. Edouard de Colbert de
ses dernières volontés pour celle ciu'il était
presque heureux de ne plus revoir~.
Ces différents é\'énements, qui doivent
marquer, ce semble, dans la vie d'une
femme, ne paraissent pas avoir laissé grande
trace dans celle de Thérésia. Il est vrai que
la fié\·olution, en ces temps, faisait l'histoire
au pas de charge: les choses les plus extraorJinaires se succédaientavec une rapidité sans
précédents; chaque jour Yoyait une chose
nom elJe et l'événement de la journée faisait
oublier celui de la veille.
1

Lorsque Il. et Mme de Fontenay étaient arrivés à Bordeaux, au mois de mars 1795, la
ville était loin de jouir du calme et de la
prospérité.
Depuis plus d'un an, les clubs gouvernaienl
tout, c'est dire que l'anarchie y élait complète. Les sociétés populaires, loin d'être une
soupape aux fermentations des esprits, ne
faisaient que les activer. Pour assurer l'ordre en ville, il y avait la garde nationale.
Formée tout d'abord d'excellents éléments,
elle a,·ait vu peu à peu les bons cituyens la
déserter, - cc qui était une faute de leur
part, puisqu'ils laissèrent la place aux hommes
de désordre qui avaient tout à gagner dans
l'anari:hie.
Les affaires é!aienl dans la stagnation la
plus complète, le travail man~uait, la disette
régnait ....

Cliché Giraudon.
TALLIEN,

D'afrës le portrait dessiné el g ra11é par

...,, 102

~

BoNXE\'l LLF..

On avait aussi délégué des citoyennes pour
porter solennellement la même adressr à la
municipalité. Le maire les avait reçues, écoutées, haranguées, félicitées de leur civi_!:me,
cou,,ertes de fleurs et d'une rosée de larmes
altendries.
A partir de ce moment, c'étaient chaque
jour des réunions, des discours, des adresses,
des petites lètes à harangues où les plus emballées se taillaient peu à peu une réputation
d'orateur et une intluence de tribune.
On avait d'abord mêlé l'Èll'e s11p1·ême' et
la religion à ces petites drôleries; on ne tarda
pas à s'apercevoir qu'ils n'avaient, l'un et
l'autre, rien à voir avec les questions de po·
litique et de morale dont on délibérait au
club, et on les rejeta totalement. Aussi bien
y avait-il des intérêts plus importants
qui réclamaient leur temps et leur application.
Le Club national de Bordeaux avait donné
l'idée au citoyen Galard, président du clnb
les Surveillants de fa Constitution, d'organiser militairement, en compagnies et en ùataillons, les Amies de fa Conslitution.
L'idée fut trouvée superbe et adoptée par
acclamation dans le c]ub enjuponné . On ne
sait quel uniforme fut adopté, mais des armes
furent distribuées, et l'on vil, chaque jour,
des femmes, armées de piques, de lances l't
Je fusils, s'exercer sur les places et promenades à l'Acole du soldat, et, ce qui leur convenait à coup sûr davantage, à l"école dupe/01011. Elles s'appliquaient aussi à garder le
silence dans les rangs et à ne jamais répliqner à une observation.
Tout cela était au mieux, et les Archives de
la Gironde possèdent une leure, écrite en
style de corps de garde et dont les termes ne
peuvent être reproduits ici, par laquelle une
citoyenne Lée remercie le cito)'en Galard de
son heureuse et patriotique idée.
D'autres citol'ennes, pour qui les exercices
militaires avaient peu d'attraits, cherchaient
à se faire remarc1uer par d'autres moyens.
Une citoyenne Dorbe cadelle, à la suite d'un
banquet donné chez le restaurateur Battut,
vers les premiers jours de janvier (1795)
chanta des couplets patriotiques de ,!:a composition, sur l'air de l'Hymne des AJarse!llais
- c'était alors le nom de la Afarseillaise et improvisa, dans un accès d'enthousiasme,
un salut en trois points au drapeau tricolore,
ce qui lui valut une popularité immédiate, la
place d'archiviste de la société des Amies de
la République française, el, pour sa sœur
ainée, le fauteuil de présidente de la même
sociélé.
Les femmes qui faisaient l'exercice devinrent jalouses de la popularité de celle qui
faisait des chansons. Aussi bien le public
était-il déj,, blasé sur la nouveauté de ce
spectacle. 11 fallait à tout prix ramener à elles
son attention, Car, à quoi bon aller à l'exercice, faire par le Oanc droit et par le flanc
gauche, si les h~ur:nes ne vous regardent
pas? à quoi bon dVOir des armes entre les

mains, si c'est pour ne pas s'en servir? ...
Autant manier le balai, alors!
L'occasion de s'en servir ne devait pas
tarder à se présenter à des lemmes qui la
cherchaient. Le prix du pain allait, disait-on,
augmenter. Les Amies de la Constitution
d'entrer au5sit0t en campagne. Le 8 mars,
une colonne de deux ou trois cents femmes
armées, précédée d'un tambour, marche sur
la municipalité. Un détachement de grenadiers, envoyé à sa rencontre, ne peut lui
faire rebrousser chemin, et, pour éviter des
malheurs, se replie sur !'Hôtel de Ville. Le
bataillon des femmes poursml les grenadiers
et se grossit en roule de nombreuses recrues.
On arrive devant l'llôtel de Ville. Les grenadiers en défendent les portes. On parlemente,
mais inutilement. Les femmes s'avancent en
dépit des sommations. Les grenadiers font
fou : une femme tombe morte.
Yoilà donc le bataillon des lemmes qui a
reçu le baptème du feu : il en est tombé une,
- cent, deux cents, cinq cents, disait-on, le
soir dans ce bon pays où l'enthousiasme el la
passion aiment assez à grossir la vérité quand
le sang-froid ne s'amuse pas à la travestir,
- et l'on ne parle plus que de l'héroïsme
des Bordelaises et de leur sang qui a coulé à
flots : elles ont sauvé la patrie!
C( Nous sommes, a écrit M. de Vivie, de
ceux qui pensent que la femme est faite pour
le gynécée et pour la vie de famille et non
pour les clameurs de la place publique; nous
ne pouvons aussi que regretter J"immixtion 1
des femmes en 1705 et toujours, dans les
actes de la vie politique d'un peuple . Elles y
perdent le charme délicat qui nous attache à
elles et peu\'ent derenir des mégères, comme
les tricoteuses du tribunal révolutionnaire et
de l'échafaud parisien, ou de monstrueuses
exceptions, comme Charlotte Corday, que
Lamartine, dans son langage poétique r,t
coloré, n'a pas craint d'appeler l'Ange rie
l'assassinat'!. ))
La belle Thérésia, tombée en pleine popularité des femmes à Bordeaux, fraîchement
divorcée par-dessus le marché, était admirablement disposée à applaudir au mouvement
féministe. Après s'être un peu familiarisée
avec la ville et ses habitants, elle jela aux
orties ce qui pouvait lui rester de ses idées
de 1788, alors qu'elle était si heureuse de
son marquisat de contrebande; elle se dépouilla en même temps des idées de 1789 et
de celles de 1791, que ses amis Félix Le Pelletier de Saint-Fargeau et les Lameth l11i
avaient lait partager. Elle deYint absolument
sceptique en matière politique et se borna à
suivre les événements d'un œil distrait, étant
d'ailleurs occupée par certaine passion dont
nous avons dit plus haut quelques mots. Avec
son ambition toujours latente, elle aurait bien
voulu peut-être faire un peu parler d'elle.
Mais le moJen ?... Pouvait-elle aller au club des
Amies de la Constitution et pérorer à la tribuae '? ... La chose ne lui souriait qu'à demi,
ce club, en définitive, étant assez mal corn-

1. Ce sont les femmes de Bordeaux: qui ont trou\'é
cc mul rl'l-~lre sup1·fme. Rohcspicrrc ;oua a son tour

du mol el de la chose, mais cc jeu ne lui réussit pa~.
2. flislmrc de la Tm·eur à Bordeau.r:. 1. 1, Jl. 148.

.... 103 \,\-

C1TOYENNE

TJtLLIEN

---.

posé; on ne s'habitue pas si vite, quand on a
été marquise et fètée dans les salons les plus
rarfinés de Paris, à une réputation secondaire
dans un club de femmes de province plus ou
moins communes et vulgaires. Et puis son
scepticisme en matière politique ne pouvait
plaire dans ce milieu d'énergumènes i sa
beauté lui aurait fail des jalouses, ses instincts
délicats auraient été froissés à chaque instant
par les trivialités et les grossièretés de lani;age des clubistes. Non, décidément, sa place
n'était pas là. Cependant, c'est dans les crises
d'un pays ' que les ambitieux trouvent les
occasions de se mettre en évidence : et, critique, la situation de Bordeaux l'était singulièrement. Les souffrances, la misère étaient
générales; les proclamations, les adresses, les
brochures ne l'étaient pas moins, mais ne
remédiaient à rien.
Non pas qu'on se plaignît: ]es âmes étaient
alors trop à la Plutarque, le souille révolutionnaire et patriotique faisait trop oublier les
souffrances pour qu'on en gémît, et, si l'on
en parlait, c'était moins pour s'en plaindre
que pour chercher le moJen de les guérir .
Chacun avait son remède et le proclamait
bien haut supérieur à celui du voisin. De là,
ces débauches inimaginables de discours, de
paroles et d'adresses pendant la Révolution.
Bordeaux ne resta pas en arrière des autres
,·illes et, après le 21 janvier, les femmes
Amies de la Conslitulion avaient enVO)'é des
félicitations à la Convention .
Les députés girondins avaient vu ces
adresses avec plaisir : elles devaient, dans
leur pe1sée, consolider leur situation auprès
Je ]a Montagne qui commençait à les regarder en suspects. Mais, tout à coup, la Convention supprime une allocation extraordinaire,
qui, depuis deux ans, était accordée à la ville
de Bordeaux pour venir au secours des misères
créées par l'arrêt complet des all'aires.
Or, cette mbvention était employée en bons
de pains. Les boulangers, pressentis par la
municipalité, déclarent qu'ils ne feront pas
de pain si on ne leur donne la juste indemnité
qu'ils tonchent depuis deux ans. Mais la ville
n'a pas d'argent et se voit obligée de la supprimer. Le prix du pain augmente alors
d'une façon énorme, d'autant plus qu'on
apprend que les Anglais viennent de capturer
un convoi de vingt-trois bJtiments chargés de
blé pour le gouvernement français.
On fait alors du pain avec du riz, des fèves,
des haricots et des pois avariés; on y ajoute
du son, les balayures des greniers, et ce
mélange, qu'on ne voit parailre que dans les
années de famine ou dans les villes qui subissent un long siège, se vend un prix exorbitant. Et la vie à Bordeaux était auparavant
si facile I Malgré tout, cette chose sans nom
qu'on vendait sous le nom de pain allait bientôt manquer.
La ville fit un emprunt, se recommanda à
la Convention .. .. Un remède momentané fut
le départ pour l'armée d'une foule de
jeunes hommes : cela rédui~ait le nombre
des bouches à nourrir. Et c'est à ce moment,
oll le patriotisme de la ville se montrait d'une

�. - - 1f1STOR..1.ll

________________________________________.

façon si éclatante, que ses députés Gensonné,
f.uadet, Vergniaud étaient dénoncés à la barre
de la Convention. Ils se justifièrent victorieusement. mais la Convention cnvoia à Bordeaux
deux commissaires chargés d'y remo11te1· l'esJil'il 7111/JI i,·. Ce furent le~ représentants Paganel
el Garrau. lis firent tout d'abord une proclamation dont le résultat fut la surexcitation
des passions ré\'olutionnaires et des persécutions contre· une foule de citoyens. Pendant
qu'il exerçait ses persécutions, le peuple
oubliait ses souffrances ....
Mais ce triste remède ne pouvait durer.
Les représentants ne virent d'autre solution
que dans un secours pécuniaire de la Convention. L'Assemblée accorda deux millions, mais
décréla que les habitants seraient tenus
d'afficher Jt la porte de leurs maisons les
noms, prénoms, âge, profession et lieu de
naissance de ceux qu'elles abritaient. Les
,,isites domiciliaires furent la conséquence
immédiate de ce décret, des arrestations sans
nolllhre la consé'fuence de ces visites .
Tout cela n'était pas fait pour rétablir le
calme dans les esprits. On crût à des complots
contre la Convention, il y eut des rna.nifestaiions .... Bref, l'anxiété fut générale, comme
la disette.
Cependant, les commissaires de la Convention, après avoir pourvu aux besoins les plus
immédiats, et organisé la défense des côtes,
quittèrent Bordeaux.
Le Ji mai, l{ls Girondins avaient été, à
Paris, décrétés d'accusation. Cette nouvetle
avait plongé Bordeaux dans la stupeur et l'indignation. Le mois de juin se passa dans la
fièvre. On. avait reçu une lettre de Gensonné
"qui avait excité les esprits en faveur de la
liberté de la représentation nationale, violée
dans la personne des députés de la Gironde.
Le conseil général du département ouvrit des
négocia.lions avec différentes villes pour pro\"Oquer une entente contre la toute-puissance
de la Commune de Paris : on songea à envoyer des bataillons à Paris pour souslraire
la Convention à la pression et aux menaces
des anarchistes; enfin, l'on arrêta, mais pour
les remettre presque aussitôt en liberté, les
représentants Dartigoeyte et Ichon, alors en
mission à Bordeaux.
Le conseil général du département se réunit.
•llans le désir de sauver la République de
l'anarchie,. qui avait envoyé en prison vingtdeux député,s girondins, il se constitua en
Commission pop11latn, cfr .-;af11t-p11b/ir rlu
,r/épartemenf de la Gironde, et se déclara en
permanence.
C'était marcher à la guerre civile. La Con.,,ention, aucun gouvern.ement, ne pouvait tolérer une p1reille atteinte à l'unité nationale.
La &lt;:m11mi.~.-;i011. populoli'èenvoya des délé.gués dans toute la France, et près de soixante
départements adhérèrent à ce mouvement
insurrectionnel. Un de ses premiers actes,
cependant, fut l'envoi d'une adresse à la ConYeution; le même jour elle rendait compte
au ministre de l'Intérieur de ce qui venait de
~e passer à Bordeaux.
La Uontagne répondit à ce défi par le trans-

fert des députés arrêtés dans une maison
nationale.
A Bordeaux, la Commission populaire s'efforçait de réunir une force armée et se heurtait à une grande tiédeur; tout cc qui avait
vigueur, énergie et patriotisme était parti
.pour les armées.
C'est alors que la Convention, par un décret
du 17 juin 1793. envoya Treilhard et Mathieu
en mission dans la Gironde et les départements voisins.
Ces représentants arrivèrent à Bordeaux le
2,i juin . Ils se rendirent à la Commission
populaire et firent tous leurs efforts pour
l'amener à une conciliation. Ils échouèrent.
La Commission les engagea même à quiller
Ilordeaux, où ils n'avaient pu circuler qu'entre
des gardes; ce r1u'ils firent le soir mème du
27 _juin .
Mis à la porte de la ville, les représenlants
mandèrent t1 la Convention le mauvais résultat
de leur mission; ils durent déclarer qu'ils
avaient été chassés de Bordeaux par les /ëdéralisles, et que cette ville était en étal de
rébellion.
C'est à la suite de cette lettre que la Convention nomma, le 10 juillet ·1795, quatre
commissaires munis de tous pouvoirs pour
rétablir son autorité à JJordeaux. Ces commissaires étaient Chaudron-Rousseau, Tallien,
Ysabeau et Garrau .
Mais à peine avait-elle congédié Treilhard
et Mathieu, que l'insurrection bordelaise
réfléchit sur les conséquences de ses actes :
la lassitude, la crainlc, des ambitions qui
n'eurent pas la force d'affronter la lutte, des
rancunes aussi, jetèrent le découragement
dans la Comm:'ssion populaire. On pensa à
recruter d~s forces pour marcher sur Paris et
entraîner les autres départements; on n'arriva pas à réunir plus de quatre cents hommes .
La Commissio11 était vaincue; comme on la
vit la plus faible, on l'abandonna, et le 2 août,
elle prononçait elle-même sa dissolution.
La Convention avait fulminé une sorte
d'excommunication contre Bordeaux. Les commi~saires Ysabeau et Baudot, arrivés le
19 août, lurent mal accueillis d'une population qui avait souffert des mesures vexatoires,
visites domiciliaires, etc., édictées par l'Assemblée : injuriés, bousculés par les « habits
quarrés » (c'est ainsi qu'on appelait l~s jeunes
élégants), ils en imposèrent par leur fermeté
et leur couràge. liais, gardés à vue par une
foule hurlante durant toute la nuit, ils déclarèrent qu'ils allaient quiller Bordeaux puisqu'ils n'y étaient pas libres.
Quelques citoyens qui avaient consen·é leur
sang-frojd et qui jugeaient sainement les conséquences de l'accueil fait aux représentants
et celles de leur départ; les supplièrent de
revenir sur leur décision. Ils furent inflexibles
et partirent, non sans être l'objet de nouvelles
et regrettables violences.
A peine furent-ils partis que les têtes se
calmèrent. On leur envoya des adresses. li
faut citer, entre autres, ceile des cito)·e1rnes
Amies de la l~iberlé et de cf';galité, remar- quable en ce qu'elle invoque les sentiments

de conciliation et de-·générosité des représen
tants. On ne sait si la citoyenne Thérésia
Cabarrus faisait partie de cc cluL féminin,
mais cette adresse semble inspirée par un
rœur })On comme le sien.
C'est à La Réole que s'étaient retirés Isabeau et Jlaudot. C'est là que Tallien, arrivant
de Tours, les rejoignit. Recevant les adresses
et les vœux des Bordelais, instruits des inquiétudes qui les envahissaient, wnnaissant
fa disette qui les accablait, les représentants
se sentirent forts. et parlèrent haut. lis demandèrent la dissolulion de la Société de la jeunesse bonlela.ùe : la société fut dissoute. Ils
demandèrent la dissolution de la municipalité : elle fut prononcée et des commissaires
choisis dans chacune des sections, au nombre
de deux par section, formèrent une nouvelle
municipaliié. Celte révolution, faite le 18 septembre par l'influence de la Saciet é Pran!.·li11,
le club jacobin de Bordeaux, assura le succès
des Monlagnards en cette ville.
Ysabeau et Tallien créèrent un Comité rét•o/utionnaire de surveillance chargé de diriger la noll\·elle municipalité. Ce Comité manifesta aussitôt son existence par les mesures
les plus arbitraires; avec lui les dénonciations,
les visites domiciliaires, les arrestations se
multiplièrent. Puis les représentants, trouvant que le moment était venu de pénétrer
dans Bordeaux, s'y firent précéder par des
subsistances qu'ils arni~nt fait athcter dans
les Charentes; et le 16 octobre ils entrèrent
à Bordeaux par une brèche pratiquée au mur
de la ville près la porte Sainte-Eulalie ou de
Berry ....
c&lt; Précédés et suivis d'une armée révolutionnaire· de 5,000 hommes, sous le commandement des généraux Brune el Janet, le premier ami et le deuxième neveu de Danton,
les conventionnels, impassibles et calmes en
apparence, s'avançaient au milieu de la foule
et du peuple dans des calèches découvertes.
lis avaient revêtu pour la circonstance leur
costume traditionnel 1 • &gt;&gt;
Il n'est pas probable que la vue des
conventionnels et l'appareil militaire qui
les entourait ait impressionné Mme Théresia
Cabarrus. Il n'est pas probable non plus
qu ïls l'aient conquise sur l'heure à la R.évolution. Ses lendances politiques étaient libérales, tant par ses amis de Paris que par ses
parents de Bordeaux; Je haut commerce auquel appartenaient les Cabarrus, ruiné par
la Révolution, ne pouvait guère êire attaché
à un état de choses qui avait lué les affaires
en attendant qu'il en fi't autant de ceux qui
les faisaient. Les mesures ré\•olutiounaires
prises par les commissaires de la Convention
ne durent pas non plus êire bien sympathiques à la jeune femme. La ,·ille, tout d'abord,
fut placée hors du droit commun et l'arbitraire des représerltants fut la seule loi. Cet
arbitraire était cependant masqué par une
apparence de légalité: une Commù;sion m,ilitain, exclusivement composée de civils à qui
l'un donna pour la circonstance des grades de
1..\. m: Yirn:. lli.~·loii·e d&lt;· la
{leau.-r, l. 11 p. 400-410.

1'en'l'lli' 1/ /Jor-

"------------------------------- LJi
généraux, de colonels, de capitaines, 'etc.,
remplissait auprès des proconsuls de Bordeaux lPs fonctions remplies à Paris par le
tribunal révolutionnaire auprès des comités
de salut public et de sll reté générale. ljacombe
en fui le président.
Les comtnissaires de la Convention prirent
des mesures pour que l'influence, parfois
douce et clémente des femmes, ne s'exerç:ît
point sur ce tribunal, et Tallien, qui ne prévoyait pas qu'il cèderait bientôt plus qu'un
autre à cette innuence, signa un arrèté où se
lisent ces phrases peu galantes :
&lt;( Considérant que les actes de ]a justice
« la plus sévère doivent caractériser toutes
&lt;! les démarches des représentan1s d'un grand
(l peuple, et qu'ils doivent fermer l'oreille;,
&lt;( toutes espèces de sollicitations, surtout à
&lt;&lt; celles présentées par une portion de ce
« sexe (autrefois appelé ,lames) dont la sé&lt;( duction est le premier apanage et souvent
&lt;I le seul mérite;
« Considérant que si le pauvre et l'ope&lt; primé doivent avoir un accès facile auprès
c1 dt:s hommes chargés des affaires du peuple,
&lt;( les importuns, les oisifs, les muscadins et
&lt;( les dames doivent être soigneusement
&lt;( éloignés' .... )l
,\lais il est temps de faire le portrait de
T,1llien, de cet homme qui fit une révolution
dans la Révolution, de cet homme qui semhlait appelJ aux plus hautes destinées après
le 9 thermidor, et qui, une fois cet effort
fait, retomba llasque et vide dans l'obscurité
&lt;lo11t il n'aurait jamais dù sortir.
Tallien (Jean-Lambert) , né il Paris le
2;; janvier 1767, était le fils d'un doméstique,
portier, valet de chambre ou mai'tre d'hôtel,
peu importe, du marquis de Bercy. On a dit
que le marquis élait peut-être pour quelque
chose dans la naissance de cet enfant, parce
qu'il le fit élever comme ses propres enfants
et lui témoigna une bien\'eillance que sa
paresse et sa mauvaise conduite ne méritaient
guère. C'est possible, mais c'est là une de
ces choses qu'il est aussi difficile de prouver
que de réfuter, et il faut se garder d'accueillir
témérairement les interprétations méchantes
que certaines gens aiment à donner aux choses
les plus honnêtes et le3 plus désintéressées.
En lait d'études, le jeune Tallien n'apprit
guère dans ses classes que ce qu'il lui en
fallait pour fronder la socié!é. jalouser eeux
qui étaient au-dessus de lui par les talents ou
la fortune, et pérorer contre tout ce qui était
éle\•é. Il fut, dans toute la force du terme,
ce qu'on appelle un fruit sec.
Un jeune homme qui, comme lui, allendait, comme on dit vulgairement, que les
alouettes lui tombassent du ciel toutes rllties,
ne devait pas demeurer longtemps dans les
emplois qu'on lui procura. li fut d'abord
homme d'affaires du marquis de Bercy, puis
clerc de procureur. Mais, se sentant peu de
goùt pour la basoche, ce dont on ne saurait
le hlàmer, il entra commis chez un négociant, puis dans une banque.
l. Ard1i\'llS d è la Gironde. - ,\, n~:
1·e111• à /lonlea11.1-, t. Il , p. '.W,

·v1vn:.

f.a 1'Pr-

Le dépuié Brostaret, de l'Assemblée constituante, le prit comme copiste. li fut ensuite
nccepté par M. Pankoucke pour un emploi
subalterne au Afonifrm·.

ClTOYENNE Tlll.I.ŒN

Dans le renouvellement complet qui semblait
se préparer, il voyait un moyen de satisfaire
ses appétits plutôt qu'un avenir à ses ambitions . Avec les quelques lueurs de lillératurc

'fHÉRÉSIA CARARHUS COMPARAiT DEVANT LE CON\"E;\TIOXNEI. TALLIE~.
!)ANS LE GREFFE DE LA PRISON ()E BolrnEAC-.: (1;93) . ~

Tat/eau ,te J.-F.-&lt;.: .

('ù:RE,

Il avait beau tàter un peu de tout, il ne et de philosophie qu'il avait, prenant pour
trouvait pas sa voie; pour faire sa place au de la science et du talent ce qui n'était qu'une
soleil, il fallait travailler, et Tallien aimait exaltation révolutionnaire et juYérlile, il était
mieux ne rien faire. Aussi ne pouvait-il tenir prèt ;l devenir agitateur, pamphlétaire, jourdans aucun emploi. li était, de plus, d'une naliste comme Camille Desmoulins. Mais il
~rande ignorance . C'est parce qu'il le trouva ne pouvait ètre qu'un sous-Camille. Il fonda
incapable de rédiger une lettre que M. Alexan- un journal qu'il nomma l' cc Ami tle.~ Cidre de Lameth, qui l'avait pris comme secré- loyem ». Cette feuille tomba bien vile sans
taire, dut le congédier. C'était un amateur, attendre l'automne. li devait la faire renai'tre
happant au passage toutes les idées fausses après le 9 thermidor an li. Fruit see du
qu'il trouvait dans les livres ou entendait journalisme, il rn crut alors, comtne tant
émettre devant lui, et se formant ainsi à la d'autres, les capacités de l'homme public.
diable un semblant d'instruction. li se cropit Sa haine contre l'ancien régime lui fit croire
fort éclairé, parce qu'il ne croyait pas à de qu'il était capable de travailler à la constitucertaines choses, et se regardait comme un tion d'un grand Êtat où les abus, qu'il reprophilosophe parce qu'il avait lu Voltaire et chait avec raison à la monarchie de Louis X\' l,
Rousseau. Il s'était pénétré de tout ce qui, n'existeraient pas. Il se jeta donc entièrement
chez ces gén}es si diilërents, llattait ses pas- dans la politique. Une crrlaine facili!é de
sions ou ses faiblesses, - ce qui est souvent parole, une facilité de conscience non moins
la mê~e chose; - il citait leurs tirades avec certaine, beaucoup d'emphase, des grands
emphase, déblatérant contre ceux qui étaient mots, des grands gestes, un grand aplomb,
~icbes , parce qu'il ne l'était pas, ou qui en Yoilà plus qu'il n'en faut pour •expliquer
avaient des talents, parce qu'il n'avait que la la réputation qu'il se fit d'homme capable.
prétention d'en avoir. Bref, comme tous les li sut jouer de cette notoriété de carrefour et
fruits secs et les ignorants, il se croyait apte se fit donner l'emploi de secrélaire-greffier
à gouverner un pays et ne savait pas se gou- de laCommunede Paris avant le 10 août 1792.
verner lui-même.
n Je l'ai connu, a écrit Mallet du Pan, et
La Révolution commençant, un jeune je n'ai point rencontré de révolutionnaire
homme comme lui, qui prenait ses rancunes subalterne plus faux, plus dépourvu de
sociales pour des principes, était on ne peut toutes ~onnaissances et de tous principes,
mieux disposé à s'y jeter à corps perdu. plus fait pour ramper dans les derniers
...., IOS ""'

�111STONJJf
rangs. » Cela ne l'empêcha pas, avant l'âge
de vingt-cinq ans, de jouer les premiers
rôles. Son emploi de greffier, c'était pour lui
le pied à l'étrier. fülgré cela, Tallien n'était
pas encore parvenu à un poste assez élevé
pour qu'on lui découvrît du talent, mais
patience! cela allait venir. Il commençait à
,e trouver mêlé· aux membres de la Commune, il causait avec eux, il prenait goût aux
intrigues de couloirs, il devenait politicien,
vilain mot inventé pour désigner un plus
vilain métier encore, refuge des incapables,
des intrigants, des déclassés des hautes et
des basses classes de la société, véritables
parasites sociaux . Les politiciens sont les
poux du corps politique.
En sa qualité de secrétaire-greffier de
la Commune de P]lris, il fut chargé de l'orf!;anisation administmtivet des massacres de.,
2, 5, 1- et 5 septembre 1792 à Paris. Ses
bons services le firent distinguer et on lui
flt l'honneur de pemer à lui pour organiser
mème besogne à Yersailles, quand il s'agit
de se débarrasser des prisonniers d'État ramenés d'Orléans. Il s'en acquitta le H septembre à la satisfaction de ceux qui l'employaient.

Après avoir bénéficié administrativement
d'une part des dépouilles des victimes de
Paris2, le secrétaire-greffier de la Commune
recueillit semblables bénéfices de son expédition de Versailles. C'est ce qui lui permit
sans doute de faire les frais de son élection à
la Convention. Il fut en effet élu représentant
du peuple par le département de Seinc-etOise. Doué d'une certaine audace de tribune,
d'une grande faconde dans le style révolutionnaire, il cherche à se faire prendre pour un
orateur. Il parle souvent et ses discours
égalent en déclamations extravagantes tout
ce qu'on pouYait souhaiter de mieux en ce
temps-là. Devinant d'instinct qu13 l'avenir,
en politique, est aux exaltés et aux violents,
il provoque les journées des 31 mai et 2 juin
et leur doit d'ètre désigné comme commissaire de la Convention à Tours. Là, il donne
carrière à tous ses mauvais penthants, trafique des passeports, entre en relations coupables, mais fructueuse~, avec des chefs ro-yalisles, cl scandalise la ville par ses débauches".
C'est de là, on l'a vu, qu'il fut envoyé à Bordeaux.
Sur ce plus grand théâtre, il put donner
plus d'extension à ses op.lrations de flibustier.

1. « Il est certain. a diL li. Tlncrs, qu'il y ova1t
des comma11demc11Ls inconnus CL ,·onlradictoires, el
que tous les signes d'une autorité ~ccrête cl opposée
à l'aulorilé publi&lt;j,ue s'étaient manifestés. » \ Hév.
(ranç. t. Ill , p. 13.) Tallien étail l'un des agents
qui, au nom de la Commune, exerçaient un de ,·c~
• commandements inconnus. » \'oir, a .:c sujet et
au su1ct du massacre de \'ersaille&gt;: 1/éoélation, pui.,ée., da11., le, l'llr/011s d11 Comité tif sofut 7nd1lic el du
/:omilf de ·,url'lé (/éllél'llle, ou Mémoires de ~éuart,
rlrnp. Il. Cc s;.11a1·, cl non Sénart, n'est pas, de •'.•n
c,îté, un homme ùes plus retommandoblcs; ma,s,
rspion tics ùcu, comités, il s'érnit trouvé rn~lé i, bien
des all'airts, arait vu de près hien des choses cl bien
des gc_ns. c: c~ ·c1uïl a dit de Talli_en olf!'e un tel caractère d aulhcnt1c1té el de lranch1sc qu un ne prul en
soup~onncr la véracité. Du reste, les arrux de Siltrnr
concol'dcnt al'~C plus d'un passage des lettres de )lallcl du Pan, al'eC les l'élicenccs et les demi-aveux d'une
foule de mémorialistes.
2. « Tous les effets des malheureux massacrés dans
l?s prisons_ d~. Paris el sur la route de Yersaill_es,
/ flners fa1l 1c1 une erreur : le massacre, a \ ersailles, avait eu lieu dans !'Orangerie oit l'on a1·ail
l'ait enlrer les prisonniers) avaient élé séquestrés et
déposés dans les vastes salle~ du Comité de suneillaucc. Jamais la Commune ne ,·oulul représenter ni
les objets, ni leur valeur, èl refusa même toute
réponse à cet rgard. soit au minist ~rc rle l'intérieur,

soit au directoire du rlépartemenl , qui, comme on
sait, arait ètè co11rerti en simple commission de contrilmtions. glle lil plus I ncore. et elle se mit à l'Cndrc
uc sa propre autorité le mohilicr des ~rands hôtels
HU' lesquels 1 , sl'Cllés riaient !'estés apposés depuis
le départ d,•s propriétaires. l'ainement l'admini,tration ,upêrieorc lui faisait-clic des défenses; Ioule
la classe de• s1,/Jord111wt!,, chargi•e de l'cxél'lltion des
ordres, ou ap11arlenail ti t,, 11111nicipalité, ou était
Lrop faible pour agir. » .\. T111Ens. Rü. fra11c., 1 Ill,
p. t:;i. \'oir aussi .llém11i1·es de Sénar.
:;, Voir pour plus amples détails le; .ltémofre,Y de
S{,nar. Yoiô quelqu,•s lignes de )lallet du Pan, qui les
conlirmcnl : u Ce petit misirabl,•, cnl'oyé en mission
à Tours, y commiL les cxaclions les plus révoltantes,
emprisonna el pcrsén1ta de tout son pouvoir les
noLIC's. lcs prêtres, les négociants, les pr, ,priétaircs.... "
(rrançois IJ&gt;:scosTF.s, la /1éi•o/11lif111 1·uc di: /'étra11r1er,
p. :iO!l.)
4. « Tallien, plus a,·ide encore que sanguinaire.
calcula cc qui rendrait le plus du sang ou de l'arge11l
el commença aussitôt ses assassinais en contributions.
Il établit un commerce de la 1•ic et de la mo1·l, qu'il
avait déjà essayé al'eC succès tians le Comité de sùrcté
générale. » Lettre de )lallet du Pan. - Fr;inçois DE~cosrEs, la lléMl11lio11 vue de l'étra11ger , p 310. \'oir
aussi les ,llémoii·es ,le Sénar.
:,. ,11,morial de lfos.1e/111, 1. Ill, p. 129.
li. A. oE \'mE, fa 'l'erreur ri florrleau.r, t.11, p. lM.

li lrafiqua des subsistances, il trafiqua des
armes de luxe qu'il fit saisir chPz les particuliers, il trafiqua du change des assignats
et du numéraire; il trafiqua enfin de la liberté
des prisonniers, de leur vie'. On sait qu'il
s'était logé sur la place où se faisaient les
exécu lions et que l'échafaud était dressé
devant ses fenêtres. &lt;&lt; Ob! ces Jupiters de
bas étage, a dit Shakespeare, laissez-leur un
moment la foudre et vous verrez comme ils
en useront sans pitié! l&gt;
La terreur, cependant, régnait dans flordeaux. L'échafaud était en permanence, et de
soi-disant patriotes se permettaient toutes les
licences. Les visites domiciliaires allaient leur
train, et bien des vols s'y faisaient sous le
couvert d'une apparence de légalité. C'est à
un de ces vols que Tallien dut, selon toute
probabilité, de faire la connaissance de la
citoyenne Cabarrus. li paraîtrait, du reste,
qu'il l'avait déjà vue lrois ans auparavant
quand elle allait faire visite à Mme Charles
rle Lameth, pendant le peu de temps qu'il
fut secrétaire de son beau-frère, Alexandre"'.
\'oici comment la chose se serait passée.
&lt;( Le ~5 noYembre 1795, dit M. de Yivie,
des agents du Comité de surveillance volaient
chez le citoyen Cabarrus, frère de Thérésia,
trois écus de six livres dans une armoire,
cinq autres dans la malle de son domestique,
enlevaient toute son argenterie sous prétexte
qu'elle était armoriée, et ne lais~aienl qu'une
petite cuiller à l'usage de l'enfant du citoyen
Cabarrus.
«C'est sans doute à la suite de ces enlèvements, pour~uit )I. de Yivie, que Tallien vit
Thérésia Cabarrus, qui devint plus tard la
belle madame Tallien, et noua avec elle des
rt'lations que la morale condamne l't dont
l' iutimité ne fut bientôt plus un secret pour
personne r, .... l&gt;
Il est très probable que les choses se sont
passées de la sorte et non comme le dit la
légende, si galamment ornée de fioritures par
Mme Tallien elle-mème et, à sa suite, par
des écrivains qui aimaient mieux Mme Tallien
que la vérité.

( A suivr·e. )

JOSEPH

\-UE DE LA PLACE ROYALE, A L'E;o(TRÈE DE L'Al!B.\SS.\OEUR DE PERSE A PARIS, LE~ Ft[ VRIER

Son Excellence Méhémel Riza Beg

TURQUAN.

L'audiencesolennelleaccordéepar Louis XI\' , pieds à la tète, s'était couvert de diamants
le 19 février 1 7l 5 , à Son Excellence de Perse, et de perles ; il en avait sur lui pour
est restée le type parfait de ces fètes théâ- 12.500.000 livres et fléchissait sous le poids.
trales dont la galerie des Glaces fut la scène D'après M. de Breteuil, introducteur des amau temps du grand roi. Comme Louis XIV se bassadeurs, sa mine était pourtant, sous ces
sentait vieux et fatigué, - il avait soixante- falbalas, haute et majestueuse; à en croire
dix-sept ans et était usé par les médecines et Saint-Simon, au contraire, il paraissait cassé,
les médecins, - il sentait bien que celle maigri et pouvait à peine se traîner.
cérémonie serait la dernière de ses splenL'audience se passa sans incident notable;
deurs, le « bouquet; l&gt; et pour revoir encore le Persan se tira gauchement des saluts
une fois sa cour dans son éclat, il avait dé- d'usage, il ne prononça point de discours,
cidé que les assistants, hommes et femmes, mais seulement « quelques phrases hachées l&gt;
porteraient toutes leurs pierreries sur leurs que traduisit un interprète - il fallut improhabits ou dans les chel'eux; lui-même, des viser, pour les gazettes, une belle harangue
... lOb ...

lït5.

qu'on lui attribua et dont il était parfaitement innocent - et après une courte collation de fruits, Son Excellence persane fut
reconduite jusqu'aux grilles du château avec
tout le cérémonial usité.
Quelqu'un qui poussa un soupir de soulagement en le voyant partir, sa visite faite,
fut M. François Pidou de ~aint-Olon, gentilhomme ordinaire de la chambre, que Je roi
avait dépèché à la rencontre de l'ambassadeur et qui, depuis MarseilJe, était son cornac
et son chambellan. Tout n'avait pas été rose
dans la mission de Saint-Olon .... Il s'était
figuré en l'acceptant - le pauvre homme! _

�r--

H1STORJJI

SoN Exc"En"ENC"E Mt1fÉJK"ET 1{1ZJ1 BEG - - - .

avoir alfaire à un ambassadeur semblable il
tant d'autres; il s'attendait bien à quelques

il répliqua qu'il était son maître el qu'il partirait quand il le jugerait bon. Puis il exécuta

DO:'\:&gt;.É:E P.\R Lf. ROI

Loms XIV

A L'A~ilASS.\DEUR DE PERSE,
A VERSAILLES 1 LF. 19 Fl::vRIER 1715

excentricités de la part de cet exotique, mais
nP s'en inquiétait guère, ayant vécu an
Maro&lt;' et se fiant à son habileté diplomatique.
Aussi ne s'étonna-1-il que très peu lorsque,
arrivé à Marseille, le G décembre 1714, il

de grands moulinets de sabre-, pJrla de crrver des yeux et de fair~ rouler des têtes ....
Saint-Olan se retira très préoccupe. « Ce sC'ra
un grand coup, écrivait-il piteusement à rnn
ministre, si nous parv,•nons
reçut les doh•anres de l'intendant, des inter- à ébranler celte machine-lit et
prètes et de tous ceux qui avaient eu jus- à la mener à Lyon en &lt;1uinze
qu'alors des rapports avec le Persan. A les jours. J&gt;
entendre, celui-ci étai! un grand enfant irasPourtant, après trois secible et fantasque, cruel, méfiant, sournois, maines de flagorneries et de
· égoïste et besogneux; Son Excellence avait complaisances, on réussit à le
débarqué à !lar~eille sans un sou, après décider; il consentit à se metsept mois de voyage et d'innombrables péri- tre en chemin à la condition
péties, n'ayant sauvé de ses aventures que la qu'on lui fournirait « six escassette précieuse, estimée - d'après lui claves turcs JJ et qu'il ferait,
un million de livres, qui contenait les pré- dans le moindre bourg de la
sents envoyés par l'empereur son maître au route, une entrée solennelle.
roi de France.
« Pour avoir la paix )) , on lui
M. de Saint-Olon sourit à ce tableau peu acheta cinq chevaux; Son Exflalteur; il était persuadé que son ~ang-froid cellence quitta Marseille où
et son habitude des cours auraient vite ama- elle laissait 24.000 francs de
doué le personnage. Il se fit annoncer au dettes et le souvenir d'un hôte
Persan et le lrouva, fumant sa pipe, d'une honorable certes, mais coûhumeur de dogue. Méhémet Riza Ileg exposa teux.
immédiatement, avec de grands éclats dr
Le pauvre Saint-Olan n'était
voix, ses prétent~ons : la ville de Mari::eille l'a pas sans angoisses. En prévimal reçu; on ne lui montre que de « petites sion des caprices du Persan,
gens »; à pari les grisettes et quelques dan- il avait dû emprunter à lforseuses du théâtre, il n'a pu encore fréquenter seille dix-sept mille livres qu'il
avec personne; il s'estime mal logé, mal rnpit avec effroi fondre dès
servi, mal nourri, mal gardé; d'abord on ne les premières étapes. L'amlui donne, pour s'entretenir, que trois cents bassadeur ei;ige maintenant
livres par jour;. que peut faire avec trois que son voyage lui soit payé
cents livres une Excellence t.le sa sorte? ... quatre cents francs par jour :
Saint-Olon essaya de placer un mot aimable, &lt;tétant un grand seigneur dans
il n'y parvint. Quand il insinua que le roi de son pays, il n'est pas venu en
France avait hâte cle recevoir l'ambassadeur France pour y mendier son
et qu'il faudrait bientôt songer à se mettre pain ». De fait on lui fournit
en route, Méhérnet Riza lleg lut pris d'un quotidiennement, outrelesécus, trois agneaux,
accès de rage. « Avec une voix de taureau » deux. moutons, dix-huit poulets, cinq poules,

trente-six livres de chandelle, vingt-trois livres
de bougies, cent soixante-dix livres de pain,
trente-denx livres de beurre, huit livres de
café, un quintal de riz, sans compter le safran,
la canelle, les dons de girolle, le sucre candi,
etc. Sa suite revendait, presque intactes, ces
provisions aux marchands qui les apportaient cl
Mébémet lli,a Ueg tirait profit de ce commerce. Il boudait néanmoins, se plaignant
d'être mal hébergé. A Lambez, il exige que
les dames de la ville dansent de,·ant lui pour
le distraire, et elles s'exécutent volontiers. A
Orgon, colère terrible : le carrosse ne lui
convient plus, il déclare qu'il ne bougera pas
de là, devient fou de rage, interdit l'entrée
de sa maison aux. Français qui l'accompagnent; il faut plusieurs heures pour le calmer
el lui faire entendre raison. A Montélimar, il
accepte yingt lirres· de nougat blanc, mais
une jeune fille s'étant approchée de l~i pour
lui présenter ses hommages, reçoit de Son
Excellence un terrible coup de pied : bagarre,
sabres au clair; l'ambassadeur et sa suite se
lancent contre la foule. li y eut deux blessés;
la troupe fut obligée d'intervenir pour rétablir l'ordre.
·
A Lyon, Je terriLle Persan commença par
bouder deux jours; puis, comme il se trou,,ait confortablement installé, il îeignit d'être
malade pour ne plus partir. Versailles perdait
patience et les· ordres étaient de presser le
voyage. Mais le moyen? On mobilisa enfin
!'Oriental et l'on se remit en chemin. A la

d'un château inoccupé et s'y installa avec sa du cheval; il n'y gagna rien. Très mortifié pour lui faire couper la tête, &lt;&lt; afin de l' emsuite. A Moulins, il manifesta le désir de voir de l'aventure, le Persan remarqua que la lune porter en Perse comme une rareté française l&gt;.
rouer un homme; gentiment il offrit, à était décidément peu favorable et se remit au Il avait aussi des goûts plus pratiques, avait
admis dans son intimité une ravissante fille
défaut d"un Français de bonne volonté, l'un lit, - à cinq cents francs par jour.
Ce lut M. de Breteuil qui « en parlant de dix-sept ans qu'on appelait la marquise
de ses serviteurs. Comme Saint-Olan s'excusait de ne pouvoir exaucer son souhait, haut et ferme 1, le décida d'en sortir. Comme d"Épinay; celte petite personne, d'abord, cul
!'Excellence se déclara prise de coliques et se on l'a vu, l'audience de Versailles se passa grand'peur; puis elle se familiarisa vite avec
coucha. Il faut noter que chaque journée, sans -incartade; mais Saint-Olon devait s'épon- !'Asiatique et se füa chez lui: on peul
qu'on voyageât ou non, lui était paJée quatre ger. Quant aux présents du chah, cc fut un assurer que c'est Ja seule alîection qu'il s'atcents livres. Sainl-Olon, aux abois, résumait déboire; la fameuse cassette, estimée un tira en France, car tout le monde souhaitait
de le voir s'en aller.
ainsi son impression dans une .lettre
Lui, ne faisait à son départ aucune
adressée au ministre: et L'ambassadeur
allusion; il fallut l'arracher, au bout de
est un homme furieux. venu de Perse
huit mois, à l'hùtel de la rue de Tournon.
pour faire de la dépense. »
Saint-Olan, exaspéré, ne con sen lait pour
EnÎln le 25 janvier on arrivait à
rien au monde à recommencer le voyage
Melun après trente-deux jours de route;
de
Marseille: on mit !'Excellence à bord
là les dames de la ville furent admises
d'un chaland qui descendit la Seine
à l'honneur de contempler l'envoyé du
jusqu'au Havre. Dans les bagages, outre
chah. Il les fit déchausser et asseoir
de superbes présents envoyés par le roi
sur le tapis. Le lendemain, sans noude Fr:mce à l'empereur de Perse, rn
velle lubie, on panenait !t Charenton
trouvait une grande caisse percée de'
011, suivant l'usage, l'ambassadeur detrous, sur laquelle les serviteurs deUéhévait séjourner jusqu'au jour de sa récepmet veillaient jalousement: cette caisse
tion solennelle.
conleuait la jolie marquise d"Épinay que
Les scènes qui se passèrent à Chal'amoureux oriental n'avait pu se résourenton sont épiques; on en trouve le
dre à abandonner et qui avait consenti à
détail dans un volume, aussi exhilarant
le suivre.
que documenté, de 11. Maurice HerLe 15 septembre, au Havre, Saint-Olon
bette Vne ambas.~acle persane sous
pritcongé de son pensionnaire - sans
Louis .\"TV, d'après des documents inélarmes à ce qu'on peut croire . La frégate
dits, chez Perrin). Méhémet Riza Beg
l'A~h·ée reçut l'ambassadeur et fit voile
n'avait-il pas la ~prétention de régler
;rnssitôt. Le but du voyage était Péterslui-même l'étiquette de son &lt;( entrée &gt;&gt; ?
bourg et Uéhémet comptait rentrer eu
Un sauvage, régler l'étiquette) au temps
Perse par la Moskovie; mais la fin de
du Grand Roi 111 y avait là de quoi glal'odyssée lut lamentable : le pauvre
cer d'épouvante les nobles gardiens de
homme, torturé par le mal de mer,
l'arche sainte. Bien plus, le Persan
voulait descendre du bateau; il fallut
s'était mis dans la tête de /"ai,·e al/en.MÉUÉ.lr1ET RIZA BEG QUITTE V'ERSAILLES 1 LE 13 AOUT 171t,
le déposer 11 Copenhague. li était sans ardre Louis XIV .... On l'avait logé dans
APRES t,ON AUOJENCE DE CONGÉ.
gent; sa suite s'égrenait à chaque étape;
une belle maison, à terrasse sur la riil erra quelque temps deHambourg àilervière; il touchait par jour quatre cents
lin, vendant, pour vivre, les cadeaux de
livres, bientôt portées à cinq cents, et
il n'était pas prrssé d'en finir a,·ec ce reg1- million de livres, rie conlenait que quelques Louis XIV à son souverain; il séjourna trois
mc. Comme il se trouvait bonne grâce, encore petites perles sr.os ,,alcur et un admirable mois à Dantzig, puis il rn remit en roule. On
qu'il fùt laid à faire effroi, il pensait tharmer onguent, véritable élixir de longue vie dont n'a pu recueillir aucun renseignement sur la
les Parisiens en faisant son entrée à cheval, ce personne à la cour n'eut la témérité de tenter suite de son voyage. On sait seulement qu'en
mai 1717, vingt et un mois après son embarqui bouleversait taules les traditions. Soup- !"emploi.
A Paris, Méhémet était logé à ce bel quement au Havre, Méhémet franchissait les
çonnant des résistances,l'ambassadeur déclara
que la lune de férricrétait une époque néfaste; hôtel des ambassadeurs extraordinaires, rue frontières de Perse. Très inquiet de la réception
il attendrait qu'elle fùt passée avant de se de Tournon, qui sert aujourd'hui de caserne qui l'attendait, après tant de retards, et les
mouvoir. Et il se coucha, non sans avoir brisé à la garde républicaine. li s'y trouvait à mains vides des présents du grand roi, il se
quelques meubles, brandi son poignard et l'étroit; on dut, à grands frais. lui procurer sentit perdu et s'empoisonna. La marquise
proféré d'étranges menaces. JI fallut céder. une installation de bains. Il sortait peu, dai- d'Épina)', qui l'avait sui,,i jusque-là, se conUn cheval des écuries du roi fut amené; gnait recevoir quelquefois, surtout des vertit à l'islamisme el partit courageusemmt
Méhémet Riza Beg en voulut essaier; la bête femrnes, car - il faut dire le bien comme le pour Ispahan afin de remethe au chah ce
s'emporta et faillit précipiter Son Excellence mal - il était galant: ainsi, ayant remarqué, qui restait des cadeaux de Louis XIV. Depuis
du haut des terrasses dans la Seine. Je soup- à l'une de ses audiences, une jeune femme lors, connue dans les contes, jamais on n'ençonne fortement Saint-Olon d'avoir fait choix d'un très joli visage, il proposa de l'acheter tendit plus parler d'elle.

T. G.

LE BAIN DE J\'IÉHÉ~IET RIZA BEG.

Bresle, mécontent de la maison qui Jui était
réservée, il fit forcer par ses gens les portes
~

..,., Jo8

w•

lO&lt;J .,,.

�•
.iJft.MOIR,ES DU GÈNÈR,JIL BJIR,ON DE .iJfJIR,llOT - - ~

place . Il traversait la ville pour aller vers
Maubeuge. Je n'ai eu que le temps de mettre
mes effets sur mes chevaux, de confier ma
voiture à un ami et de partir. Je tombais de
sommeil, mais il a falJu marcher toute la
journée au milieu d'une armée immense.
Nous venons de prendre position pour cette
nuit. ...
Nous marchom !. . . Il paraît que le gant
est jelé définitivement. .. . Je ne crois pas
qu'on se batte avant cinq jours ....

ciers qu i s'en vonl. Jugez si les soldats sont
en reste! li n'y en aura pas un dans huit
jours, si la peine de mort ne les retient. ...
Si les Chambres veulent, elles peuvent nous
sauver; mais il faut des moyens pl'ompls et
des lois sùères .... On n'envoie pas un hœuf,
pas de vivres, rien . .. ; de sorte que les soldats
pillent la pauvre France comme ils faisaient
en Russie ....
Je suis aux avant-postes, sous Laon; on
nous a fait promettre de ne pas tirer, et
tout est tranquille ....

llcrbcs-le-Châtcau, 14 juin.

Nous arnns encore marché aujourd'hui,
et j'ai été à cheval ce matin à trois heures ....
Nous voilà sur l'extrème frontière. L'ennemi
se retire, et je ne crois pas qu'il y ait un
grand engagement. Tant pis, car nos troupes
sont bien animées ... .
(Après une brillante affaire, le 17 juin, à
Genappe, Je colonel de Marbot est nommé général de brigade; la chute de l'Empire empêche que cette nomination soit confirmëe.
Après Waterloo, le colonel se retire avec son
régiment sur Valenciennes, puis
vers Paris et derrière la Loire.)

{Lettre écrite. en 1 830 par le colonel de
Marbot au général E. de Grouchy.)

Mo.\'

GÉ~ÉnAL,

J'ai reçu la lettre par laquelle vous exprimez: le désir de connaître la marche des
reconnaissances dirigées par moi sur la Dyle,
le jour de la bataille de Walerloo. Je m'empresse de répondre aux questions que vous
m'adressez à ce sujet.
Le 7e de hussards, dont j'étais colonel,
faisait partie &lt;le la division de cavalerie légère

Laon, 2&amp; juiu 1815.

"'ATEIILOO, 18 JUI:\" 1815,

6 IJEURES

DU SOUL -

D'Jprés la lithographie de

RAFFl::T,

Mémoires

du général baron de Marbot
LETTRES
écrites par le Colonel de Marbot
en 1815'.
(Après le licenciement du ::i.J • de chasseurs et
son incorporation au 3" de la même arme, le
colonel de Mar bot est nommé au commandement
du 7• de hussards (d'Orlians). Ce régiment fait
partie du, ~" corps d'observation, aux ordres du
comte d'Erlon.)

~ysoing, 10 anil ·1815.

... Je suis en face de Tournay et je garde
la ligne depuis Mouchin jusqu'à Chéreng.
Quand je dis que je garde la ligne, je n'ai pas
grand'peine, car les Anglais ne font aucun
l. &lt;:es lûllres soul les seuls documenls que nous
possC,lions sur la cam11agne de Waterloo.

mouvement et sonl aus!-i tranquilles à Tournay que s'ils étaient à Londres. Je crois que
tout se passera à l'amiable. J'ai été hier à
Lille, où j'ai été on ne peul mieux reçu par
le général en chef comte d'Erlon .
Saint-Amand, 5 mai.

... Je \'Îens de recevoir l'ordre de former
une députation de cinq officiers et dix sousofficiers ou soldats pour aller à Paris, au
Champ de !lai. L'ordre porte que le colonel
sera lui-même à la tête de la députation.
Celles de tous les régiments de la division
doivent se mettre en route pour être rendues
le l 7 à trras et partir le lendemain pour
Paris. Tout est ici fort tranquille, et l'on n'y
parle pas de guerre. li y a beaucoup de désertions dans les troupes étrangères. Les
hommes qui en arrivent assurent que tout cc
qui est belge, saxon ou bol/andais, désertera

:, nous. Mon rép,imenl devient de jour en jour
plus considérable. J'ai 700 hommes. Dans
mon dépôt, il en est arrivé 52 hier; le costume les flalte tant qu'ils arrivent d1'11s comme
mouches; on ne sait où les fourrer ....
Saint-i\mand, 8 mai.

... Drpuis huit jours, 1a désertion est au
dernier degré dans les troupes étrangères. Les
soldats belges, saxons, hanovriens, arrivent
par bandes de 15 à 20 . Ils affirment que les
Russes ne viennent prls et qu'on croit qu'il
n'y aura pàs de guerre. Cela parait ici presque
certain. S'il eu arrh'e ainsi, rp1e de paroles
perdues! Que de projets qui se trouveront
manqués! .. .
Ponl-sur-Samhrc,

1;; juin.

Je suis arrivé ce matin de Paris à Valenciennes. J'aj trouvé mon régiment rnr la

Je ne reviens pas de notre
défaite!. .. On nous a fait manœuvrer comme des citrouilles.
J'ai été, avec mon régiment,
llanqueur de droite de l'armée
pendant presque toute la bataille.
On m'as5urait que le maréchal
Grouchy allait arriver sur ce
point, qui n'était gardé que
par mon régiment, trois pièces
de canon et un bataillon d'infanterie légère 1 ce qui était trop
faible. Au lieu du maréchal
Grouchy, c'est le corps de Blücher qui a débouché!. .. Jugez
de Ia manière dont nous avons
été arranges! ... Nous avons été
enfoncés, et l'ennemi a été surle-champ sur nos derrières! ...
On aurait pu remédier au mal,
mais personne n'a donné d'ordres. Les gros généraux ont été
à Paris faire de mauvais discours. Les petits perdent la
tète, el cela va mal. ... J'ai reçu
un coup de lance dans le côté;
ma blessure est assez forte,
mais j'ai youlu rester pour don- ·
ner le bon exemple. Si chacun
eût fait de même, cela irait
encore, mais les soldats déserlent à l'intérieur i personne ne
BARON DE MARBOT
les arrête, et il y a dans ce
Général de iiivision , pair de France, aide de camp du Prince
pais-ci,quoi qu'on dise, 50,000
Peint par SAINT (11¼0).
hommes qu'on pourrait réunir;
mais alors il faudrait peine de
m.01·t conlre tout homme qui quille rnn
attachée au 1er corps, formant, le 18 juin, la
poste et contre ceux qui donnent permüsion droiie de la portion de l'armée que !'Empede le quitter. Toul le monde donne des reur commandait en personne. Au commencongés, el 11:s diligences sont pleines d'offi- cemrnt de l'action, vers onze heures du
"'1

li 1 ..,.

matin, je fus détaché de la division avec mon
régiment et un bataillon dïnfanterie placé
sous mon commandement. Ces troupes furent
mises en potence à l'exlrème droite, derrière
l?richemont, faisant face à la Dyle.
Des instructions particulières me furent
données, de la part de l' Empereur, par son
aide de camp Labédoyère et un oflicier d'ordonnance dont je n'ai pas retenu le nom.
Elles prescrivaient de laisser le gros de ma
troupe toujours en vue du champ de bataille,
de porter 200 fantassins dans le bois de
Frichemont, un escadron à Lasne, poussant
des postes jusqu'à Saint-Lambert; un autre
escadron moitié à Couture, moitié à .Beaumonl, envoyant des reconnaissances ju!-que
sur la Dyle, aux ponts de Moustier et d'Ottignies. Les commandants de ces divers détachements devaient laisser de quart de lieue
en quart de lieue des petits postes à cheva],
formanl une chaine continue jusque sur le
champ de bataille, afin que, par le moyen
de hussards allant au galop d·un poste à
l'autre, les officiers en reconnaissance pufsent
me prévenir rapidement de leur jonction
avec l'avant-garde des troupes
du maréchal Grouchy, qui
&lt;levaient arriver du côté de la
Dyle. Il m'était colin ordonné
d'envoyer directement à l'Empereur les avis que me transmettraient ces reconnaissances. Je
fis exécuter l'ordre qui m'était
donné.
llme serait impossible, après
un laps de temps de quinze
années, de ûxer au juste l"heure à laquelle le détachement
dirigé vers Moustier parvint sur
ce point, _d'autant plus que le
capitaine Eloy, qui le commandait, avait reçu de moi l'injonction de s'éclairer au loin et de
marcher avec la plus grande
circonspection. Hais en remarquant qu'il partit à onze heures
du champ de bataille et n'amit
pas plus de deux lieues à parcourir, on doit 11résumer qu'il
les fit en deux heures, cc qui
lixerait son arrivée à Moustier à
une heure de l'après-midi. Un
billet du capitaine Éloy, que
me transmirent promptement
les postes intermédiaires, m'apprit qu'il n'avait trouvé aucune
troupe à Moustier, non plus
qu'à Ottignies, et que les
habilants assuraient que les
Français laissés sur 1a rive
droite de la Dyle passaient la
rivière à Limal, Limelette et
royal.
Wavre.
J'envoyai ce billet à l'Empereur par le capitaine Kouhn,
faisant fonction d'adjudant-major. Il revint
accompagné d'un ofticier d'ordonnance lequel me dit de la part de l'Empereu; de
laisser la ligne des postes établie sur , ~fous-

�•

111STORJ.ll
lier, et de prescrire à l'officier qui éclairait
le défilé de Saint-Lambert de le passer, eu
poussant le plus loin possible dans les directions de Limal, Limelette el Wavre. Je
transmis cet ordre, et envoyai même ma
carte au chef du détachement de Lasne el
Saint-Lambert.
Un de mes pelotons, s'étant avancé à un
quart d,, liène au delà de Saint-Lambert,
rencontra un peloton de hussards prussiens,
auquel il prit plusieurs hommes, dont un
officier . .Je prévins l'Empereur de cette étrange
càplure, et lui envoyai les prisonniers.
Informé par ceux-ci qu'ils étaient suivis
par une grande partie de l'armée prussienne,
je me portai avec un escadron de renfort sur
Saint-Lambert. J'aperçus an delà une forte
colonne se dirigeant vers Saint-Lambert.J'en,·oyai un officier à toute bride en prévenir
!'Empereur, qui me fil répondre d'avancer
hardiment, que cette troupe ne pou\'ait être
que le corps du maréchal· Grouehy venant de
Limal el poussant dcl'anl ·lui ·qu_elques Prussiens égarés, dont faisaië,tJ.t partie les prisonniers que j'avais faits; ·
J'eus bientôt la certitude du contraire. La
tête de la colonne pruSsiénne approchait,
quoique très lentement. Je rejetai deux fois
dans le défilé les hussard, el lanciers qui la
précédaient. Je cherchais à gagner du temps
en maintenant le plus possible les ennemis,
qui ne pouvaient déboucher que très difficilement des chemins creux et bourbeux dans
lesquels ils étaient engagés; et lorsque, enfin,
contraint par des forces supérieures,je battais
en retraite, l'adjudant-major, auquel j'avais
ordonné d'aller informer !'Empereur de l'arrivée positive des Prussiens devant Saint•
Lambert, revint en me disant que !'Empereur
prescrivait de prévenir de cet événement la
tête de colonne du maréchal Grouchy, qui
devait déboucher en ce moment par les ponts
de Moustier et d'Ottignies, puisqu'elle ne
venait pas par Limal et Limelette.
J'êcrivis à cet effetau capitaine Éloy; mais
celui•CÎ, ayant vainPment attendu sans voir
parai'tre aucune troupe, et entendant le canon
vers Saint•Lambert, craignit d'ètre coupé. JI
se replia donc successivement sur ses petits
postes, et rrjoignit le gros du régiment resté
en vue du champ de bataille, à peu près au
même instant que les escadrons qui revenaient de Saint-Lambert et Lasne, poussés
par 1\mnemi.
Le combat terrible que soutinrent alors
derrière les ~ois de Frichemont les troupes
que je commandais et celles qui vinrent les
appuyer, absorba trop mon esprit pour que
je puisse spécifier exactement l'heure; mais
je pense qu'il pouvait être à peu près sept
heures du soir; et comme le capitaine Éloy
se replia au trot et ne dut pas mettre plus
d'une heure à revenir, j'estime que ce sera
vers six heures qu'il aura quitté le pont de
Moustier, sur lequel il sera, p:ir conséquent,
resté cinq heures. Il est donc Lien surprenant qu'il n'ait pas vu votre aide de camp, à
moins r1ue celui-ci ne se soit trompé sur le
nom du lieu ,iù il aura abordé la Dyle.

.ifft.MOll/,ES DU' G'ÉN'Él/,JIL BJ!l/,ON DE .ifflll/,BOT --...
Tel est le précis du mouvement que fit le
régiment que je commandais pour éclairer
pendant la bataille de Waterloo le flanc droit
de l'armée française. La marche, la direction
de mes reconnaissances furent d'une si haute
importance dans cette mémorable journée,
que le maréchal Davout, ministre de la guerre,
m'ordonna à la fin de 1815 d'en relater les
circonstances dans un rapport que j'eus l'honneur de lui adresser et qui doit se trouver
encore dans les archives de la guerre 1.
Des faits que je viens de raconter est résultée pour moi la conviction que !'Empereur
attendait sur le champ de bataille de Waterloo
le corps du maréchal Grouchy. Mais sur quoi
cet espoir était-il fondé? C'est ce que j'ignore,
et je ne me permHtrai pas de juger, me
bornant à la narration de ce que j'ai vu.
J'ai l'honneur d'être, etc.

Les ricits du général de Marbot se terminant
à la batailJe de Waterloo, nous avons pensi que
le lecteur désirerait connaître la suite de la carrière du vaillant soldat. Nous la trouvons
retracée dans un article biographique publié
au Journal des Dêbals, par M. Cuvillier-Fle.ury,
le lendemain de la mort du général : il y pari~
précisément des Jlfimoires dont il avait eu connaissance et qu' il engage vive.ment la famille à
publier. Nous avons donc cru ne pouvoir mieux
faire que de terminer cette publication en reproduisant ici in extenso l'article de M. Cuvillier•Fleury, l'un des morceaux les plus éloquents du célèbre académicien.

Le général de Marbot.
(Article du Journal des DibaJs
du n novembre 1 854.)

Une nombreuse assistance, composée de
parents et d'amis, ,d · 'péraux, de magistrats,
de membres de..
· ., .airie el de per~
scmnes distingu· · _. ,., .. ;_._eu desquelles on
remarquait le maréchal minislre de la guerre,
accomp:ignait samedi dernier, à l'église d13
la Madeleine, r..t conduisait ensuite au champ
du repos les restes mortels de ~!. le général
baron de Marbot, enleré le 16 nol'embre, el
après une courte maladie, à l'affeclion et aux
regrets de sa famille.
Le nom de !larLot avait été doublement
inscrit dans l'histoire de la Révolution et de
l'Empire. Le père du général qui ,•ient de
mourir, ancien aide de camp de M. de Schomberg, député de la Corrèze à l'Assemblée
constituante, avait commandé la 1ro division
militaire, présidé le Conseil des Anciens, et
il était mort des suites d'une blessure qu'il
avait reçue au siège de Gênes. Ce fut pendant
cette campagne, si fatale à son père, que
Jean-Baptiste-Marcellin de Marbot fit le premier apprentissage de la guerre, comme
simple soldat au J er régiment de hussards.
li était né le 18 août 1782, an chàteau de la
Rivière (Corrèze), et il n'avait que dix-sept
1 . Les rlt.'•mart'hcs failes au ministère de la gucn·c
pour lrou\'tr ce rapport sont malheureuscmr11t rcstCcs
infruclmiuscs. (.Yole des ldiltt11'1i. }
~

112 w

ans quand il entra au service. Un mois plus
tard, à la suite d'un brillant fait d'armes, il
fut nommé sous-lieutenant; et c'est ainsi que
s'ouvrit pour lui, entre cette perte irréparable qui lui enlevait son plus sûr appui et
celte promotion rapide qui le désignait à
l'estime de ses chefs, la rude carrière où il
devait :;'illustrer.
Marbot appartenait à cette génération 'fUÏ
n'avait que très peu d'années d'avance sur
le grand mouvement de 89 el pour laquelle
la Révolution précipitait pour ainsi dire la
marche du temps; car il faut bien le remarquer ici : parmi ceux qui, voués au métier
des armes, devaient porter si haut et si loin
la gloire du nom français, tous n'avaient pas
eu le même bonheur que le jeune Marbol.
L'ancien régime faisait paier cher aux plus
braves le tort d'une origine obscure et d'une
parenté sans blason. On attendait quelquefois
quinze et vingt ans une première épaulette.
Plusieurs quittaient l'armée faute d'obtenir
un avancement mérité. Ce fut ainsi que Masséna prit son congé le 10 août 1789, après
quatorze ans de service comme soldat eL
sous-officier. ~loncey mit treize ans à gagner
une sous-lieutenance. Soult porta six ans le
fusil. Bernadotte ne lut sous-lieutenant qu'après avoir passé dix ans dans le régiment de
Royale-Marine. JI mit à peine le double de ce
Lcrnps•H1, une-fois la Révolution commencée,
pour devenir de sous-lieutenant roi de
Suède'. Marbot, soldat en 17\19, était déjà
capitaine en 1807, On lui avait tenu compte
des canons qu'il avait enlevés aux Autrichiens, dans une brillante charge de cavalerie,
pendant la seconde campagne d'Italie; on lui
avait su gré de l'énergique activité de ses
services comme aide de camp du maréchal
Augereau penaant la bataille d'Austerlitz. Ce
fut donc comme capitaine qu'il lit Ja campagne d'Eylau. Pendant la bataille de ce
nom, et au moment le plus critique de cette
sanglante journée, Augereau lui donne l'ordre
de se rendre en toute hàte sur l'emplacement qu'occupait encore le J4e de ligne,
cerné de tous -côtés par un détachement formidable de l'armée russe, et d'en ramener,
fil le pou vai!, les débris. )lais il était trop
tard. Pourtant .Marbot, grâce à la vitesse de
son cheval, et quoique plusieurs officiers du
maréchal, por"teurs du même ordre, eussent
rencontré la mort dans cette périlleuse mission, Marbot' pl\nètre jusqu'au monticule
où, pressé$ d~ toutes parts par un ennemi
acharné, Ifs :estes de l'infortuné régiment
tentaient leur derhier effort et rendaient leur
dernier coIIlbai. Marbot accourt; il demande
le colonel; ;to~s les officiers supérieurs ~vaicnt
péri. JI communique à celui qui commandait
à leur place, en attendant de mourir, l'ordre
qu'il avait reçu. Cependant les colonnes
russes, débouchant sur tous les points et bloquant toutes les issues, avaient rendu toute
retraite impossible .... cc Portez notre aigle à
]'Empereur, dit à Marbot, avec d'héroïques
larmes, le chef du 14, de ligne, et_ laites-lui
2. \"oir les Porlraits milita/l'es de )1. de l,:i
Darrc-Duparcq, p. 23. - Paris, 1$53.

des suites de ses blessures. Sa convalescence
mème est héroïque. Son courage et sa mention tirent parti mèrne des mauvaises chances.
Blessé ou non, les maréchaux, commandant

les adieux de notre régiment en lui remettant
ce glorieux insigne que nous ne pouvons plus
défendre .... )) Ce qui se passa ensuite, Marbot ne le vil pas : atteint par un boulet qui
le renversa sur le cou de son cheval, puis
emporté par l'animal en furie hors du carrt!
où le He achevait de mourir jusqu'au dernier
homme, l'aide de camp d'Augereau fut renversé quelqces moments après, puis laissé
pour mort sur la neige, et il eût été confo.1d11
dans le même fossé avec les cadaues qui
l'enlouraient, si un de ses camarades ne l'eùL
miraculeusement reconnu el ramené à l'élatmajor.
Le général ~farbot racontait parfois, el
avéc une émotion communicative, ce dramatique épisode de nos grandes guerres; rl
c'est bien le lieu de faire remarquer ici tout
ce qu'il mettait d'esprit, de verve, d'origi11Jlité et de couleur dans le récit des événements militaires auxquels il avait pris part;
il n'aimait guère à raconter que ceux-là.
Précision du langage, vigueur du trait, abo:1dance des souvenirs, netteté lumineuse et
,·éridique, don de marquer aux yeux par
quelques touches d'un relief ineffaçable les
tableaux qu'il voulait peindri!, rien ne manquait au général Marbot pour intéresser aux
scènes de la guerre les auditeurs les plus
indifférents ou les plus sceptiques. Son
accent, son geste, son sl}'le coloré, sa vive
parole, cette chaleur sincère du souvenir
fidèle, tout faisait de lui un de ces conteurs
si attachants et si rares qui savent mêler au
charme des réminiscences per5onnelles tout
l'intérêt et toute la gravité de l'histoire.
Le général Marhot a laissé plusieurs volumes de mémoires manuscrits, qui ne sont
entièrement connus que de sa famille. Pour
nous, à qui sa confiante amitié avait pour•
tant donné plus d'une fois un avant-goût de
ce rare et curieux travail, œuvre de sa vigoureuse vieillesse, nous n'anticiperons pas sur
une publicatiou qui ne saurait êlre, nous
l'espérons, ni éloignée, ni incomplète. Depuis
Eylau jusqu'à Waterloo, les services de Marbot ont d'ailleurs assez d'éclat pour qu'il ne
soit pas nécessaire de les rappeler longuement, el mieux vaut attendre qu'il nous les
raconte. De l'état-major d'Augereau, Marbot
passe en 'i 808 à celui du maréchal Lannes,
en 1809 à celui du maréchal Masséna. li lait
sous ces deux chefs illustres les deux premières campagnes d'Espagne, blessé le Ior novembre 1808 d'un coup de sabre à Agreda,
puis d'un coup de feu qui lui traverse le
corps au siège de Saragosse. La même année,
il reçoit un biscaïen à la cuisse et un coup de
[eu au poignet à Znaïm, au moment même
où une trêve vient d'être signée, et où il est
envo1•é entre les deux armées ennemies a,·ec
mission de faire cesser le feu. Mar bot, comme
on a pu le remarquer, est blessé partout, et
partout on le retrouve. L'ambulance ne le
retient jamais si longtemps que le champ de
bataille. Sa vigoureuse constitution le sam·e

en chef des corps d'armée dans des positions
difüciles, veulent tous avoir Marbot dans
leur état-major, et on comprend que ce n'est
pas seulement l'intrépide sabreur que les
maréchaux recherchent, c'est aussi l'officier
sérieux, instruit, d'excellent conseil, l'homme
de bon sens, l'esprit avisé el plein de ressources, l'inLelligence au service du courage,
et le calme dans la décision 1 ; c'est tout cela
qui désigne sans cesse le jeune Marbot à la
confiance et au choix des généraux; et c'est
ainsi qu'il passe les dix premières années de
sa vie militaire, faisant la guerre sous les
yeux des plus illustres lieutenants de Napoléon, à la grande école, celle du commandement supérieur, ayant vu de près, dans plu•
sieurs campagnes mémorables, le fort et le
faible de ce grand art si plein de prodiges et
de misères, de concert et d'imprévu, de
hautes conceptions cl de méprisable hasard,
apnt saisi son secret, el capable pour sa part

t. « •. , Plurimum audnciœ ad. pe,·icula capcssend3,
plurim~m ~o.milii intra _ipsa per1cula erat ...• » (TiteLive 1 l1b. XXI, De Amubale.)
2. Remarques ci·itiques sm· l'ouvt•ogo ,Ir ):J. le

lirutenont gênéral Rogniat, intilulé : Crmsidfralions
sur l'art de l,;,. rruel're, pat· le colonel )hrbot :Marcellin ), Pnris, 1~20. Mai-bol ëcri,•it aussi en 1815 un
al1lre oun.i;e, IJUÎ eut 3]ors. 11n cer1ain rl'L&lt;'nlisse-

\'1.-

HISTORIA. -

Fa.se.

43.

LE GthiilRAL DE MARBOT

Statue far .\IILLET DE MARCILL v, inautfun'e
(Corrêze), le 2-:- Octot:re Jll'J5,

à neaulieu

de nous le donner dans celte confidence posthume dont il a laissé à de dignes fils la primeur et l'héritage.
En 1812, le capitaine Marbol quitte définitiœment l'état-major des maréchaux. Nolis
le retrouvons à la tète d'un régiment de
cavalerie (le 25e de chasseurs), qu'il commande avec supériorité pendant toute la campagne de Russie; ('l :, la Bérésina c'est lui
qui protège, autant que la mauvaise fortune
de la France Je pNmet alors, le passage de
nos troupes, et qui contribue à refouler les
forces ennemies qui écrasaient leurs héroïques débris. Blessé tout tl la fois d'un
coup de feu et d'un coup de lance à JacouLowo pendant fo retraite, il revient peu de
mois après, et à peine guéri, recevoir en
pleine poitrine la flèche d'un Ba,kir sur le
champ de bataille de Leipzig.
Au combat de Ilanau, le dernier que nos
troupes livrèrent sur le sol de l'Allemagne,
le colonel Marbot retrouve sa chance, il est
blessé par l'explosion d'un caisson; et enfin
à Waterloo, dans une charge de son régiment,
il reçoit d'une lance anglaise, et après des
prodiges de valeur, une nouvelle blessure,
mais non pas encore la dernière.
L'aveugle et fanatique réaction qui emporta un moment le gouvernement restauré
après les Cent-Jours fit inscrire le nom de
Marbot sur la lisle de proscription du 24 juillet 18-15. La réaclion lui devait cela. !larbot
se réfugia en Allemagne; f'l c'est là, sur ce
théâtre de nos longues victoires, qu'il composa ce remarquable ouvrage 1 qui lui valut
quelques années après, de la part de l'empereur Napoléon mourant sur le rocher de
Sainte-Hélène, cet immortel suffrage de son
patriotisme et de son génie : « ... Au colonel Marhot : je l'engage à continuer à écrire
pour la défense de la gloire des armées françaises, et à en confondre les calomniateurs
et les apostats 3 !. .. »
La Restauration élait trop intelligente pour
garder longtemps rancune à la gloire de
l'Empire. Elle pouvait la craindre, mais elle
l'admirait. La lettre de Vérone, dans laquelle le sage roi Louis XVIJ[ avait rendu un
si grand témoignage au héros d'Arcole et des
Pyramides, é1ait toujours le fond de sa politique à l'égard des seniteurs du régime
impérial. Le général Rapp était un aide de
camp du Roi. Les maréchaux de Napoléon
commandaient ses armées. Marbot fut rappelé de l'exil et nommé au commandement
du ge régimenL de chasseurs à cheval. Déjà,
en 1814, el très peu de temps après le
rétablissement de la monarchie des Bourbons,
le colonel Marbol avait été appelé à commander le 7• de hussards, dont M. le duc d'Orléans était alors le colonel titulaire. Celle
circonstance avait décidé en lui le penchanL
qui le rapprocha depuis de la famille d'Orléans, et qui, plus tard, l'engagea irrévocablement dans sa destinée. llornme de cœur
et d'esprit comme il l'était, attaché plus enment cl qui le mérilail; il est ÎPLitulè : De la 11écessité d"a11gmeulel' les forct•s militaires de la Fi·a 11 ce
5. Par~graphe il, ,11° :51 ,du tes!amcul de Napolêon. I,~

lrgs rlr l Empereur a M~rhot (·ta 1l rlc ant mille {l'llnr.,.

8

�111ST01'{1.J!
)J(i:M01R,ES DU GÉJ\IÉR,l!L 1!Jl]I.OJ\I DE .Jlîll'R,110T

core peul•èlre par sa raison que par sa passion à ces principes de 89 et à ces conquêtes

la discussion intrépide comme le cœur; il
marchait droit à la vérité, comme autrefois
à la bataille. Il affirmait quand d'autres auraient eu peut-être intérèt à douter; il tranchait des questions qu'une habileté plus
souple eftt réservées, et il n'y avait à cela,
je le sais, aucun risque sous le dernier règne.
L'époque, le lieu, l'habitude des controrerses
publiques, l'esprit libéral et curieux du prince
qu'il servait, tout autorisait et encourageait
chez ~farbot celte franchise civiquê du vieux
soldat. D'ailleurs, comment l'arrèter? Elle
lui élait naturelle comme sa bravoure et elle
découlait de la même source.
Le livre que l'Empereur avait si magnifiquement récompensé par deux lignes de sa
main, plus préciruses que le riche legs qu'il
y a,·aiL joint, ce livre aujourd'hui épuis~ 1
sinon oublié, est pourtant cc qui donnerait ll
ceux qui n'ont pas connu le général Marhot
l'idée la plus complète de son caractère, de
son esprit et de cet entrain qui n'appartenait
pas m'lins à sa raison qu'à son courage. Le
liHe est presque tout entier technique, et il
traite de l'art de la guerre dans ses plus
vastes et dans ses plus minutieuses applications; malgré tout et en dépit de cette spécialité où il se rf·nferme, c'est là une des plus
attachantes lectures qu'on puisse faire. Je ne
parle pas de celle verve de l'auteur qui
anime et relève les moindres détails; c'est là
l'intérêt qui s'adresse à tout le monde, c'est
le plaisir; l'ouvrage a d'aulres mériles, je
veux dire cette vigueur du ton, cette ardeur
du raisonnement, cc choix éclairé et cette
mesure décisive de l'érudition mise au service
des théories militaires, - mais surtout cet
accrnt de l'expérience personnelle et ce reflet
de la vie pratique, lumineux commentaire de
la science. Tel est ce livre du général Marbot.
Il l'écrivit à trente-quatre ans. Le livre est
l'homme; el je comprends qu'il ait plu à
!'Empereur el qu'il ait agréablement rempli
quelques-unes de ses longues veillées de
Sainte-Hélène; il lui rappelait un de ses officiers les plus énergiques· et les plus fidèles;
il ralliait dans leur gloire et ranimait dans
leur audace tous ces vieux bataillons détruits
ou dispersés; il flattait, dans le vainqueur
d'Austerlitz, l'habitude et le goùt de ces
grandes opérations de guerre offensive I dont
.1a théorie intrépide el la pratique longtemps
irrésistible avaient été l'instrument de sa
grandeur et la gloire de son règne. !llarbot
flattait ces souvenirs dans l'Empereur déchu
plus qu'il ne l'aurait voulu faire peut-être
dans l'Empereu r tout-puissant; mais il écrivait en homme convaincu. Il défendait la
guerre d'invasion comme quelqu'un qui
n'avait jamais fait autre chose, avec conviction, avec ,,érité, par entrainement d'habitude
el sans parti pris de plaire à personne. li
était l'homme du monde qui songeait le
moins à plaire, quoiqu 'il y eût souvent bi~n
de l'art dans sa bonhomie, bien du cœur et
bien de l'élan dans sa rudesse. Le général
Rogniat avait écriti que les passions les plus

de la France démocratique que la Charte
de 1814 avait consacrés, esprit libéral, cœur
patrio~e, }fafbot s'était senti tout naturellement entrainé vers un prince- qui avait pris
une pari si glorieuse en 1792 aux premières
victoires de l'indépendance nationale et qui,
le preniier 'aussi, en 1815, avait protesté du
haut de la tribune de la pairie contre la
réaction et les proscripteurs. Aussi quand le
duc de Chartres fut en âge de compléter par
des études militaires la brillante el solide
éducation !]_u'il avait reçue à l'Université, sous
la direction d'un professeur éminent, ce fut
au colonel Marbot que fut confiée la mission
de diriger le jeune prince dans cette voie
nouvelle ouverte à son intelligence et à son
activité; et tout le monde sait que le disciple
fil honneur au maître. Dès lors le général
Marbot (le roi l'avait nommé maréchal de
oamp après la révolution de Juillet) ne quitla
plus le duc d'Orléans jusqu'à sa mort; et il
le servit encore après, en restant attaché
comme aide de camp à son jeune fils. Devant
le canon d'AnYcrs, en 1831; plus tard,
en l 855, pendant la courte el pénible campagne de Mascara où il commanda l'avantgarde; en 1859, pendant l'expédition des
Portes de Fer; en J 840, à l'attaque du col de
Mouzaïa, partout Marbot garda sa place
d'honneur et sa part de danger auprès du
prince, et il reçut sa dernière blessure à ses
côtés. c1 ••• C'est votre faute si je suis blessé J&gt;,
dit-il en souriant au jeune duc, comme on
le rapportait à l'ambulance. - , Comment
cela? dit le prince. - Oui, monseigneur;
n'avez-vous pas dit au commencement de
l'action : Je parie que si un de mes officiers
est blessé, ce sera encore Marbot? Vous avez
gagné!. .. l&gt;
Je montre là, sans y insister autrement,
un des côtés de la physionomie militaire de
~[arbot: il avait, dans un esprit très sérieux,
une pointe d'humeur caustique très agréable.
Il était volontiers railleur sans cesser d'être
hienveillant. Une singulière finesse se cachait
dans ce qu'on pouvait appeler quelquefois chez
lui son gros bon sens. J'ajoute que les dons
les plus rares de l'intelligence, la puissance
du calcul, la science des faits et le goùt des
combinaisons abstraites s'alliaient en lui à
une imagiaation très invenlive, à une curiosité très littéraire et à un géaie d'expression
spontanée et de description pittoresque qui
n'était pas S!;!ulement le mérite du conteur,
comme je l'ai dit, mais qui lui assurait partout, dans les délibérations des comités, dans
les conseils du prince, et jusque dans la
Chambre des pairs, sur les questions les plus
générales, un légitime et sérieux ascendant.
D'un commerce très sûr, d'une loyauté à
toute épreuve, sincère el vrai en toute chose,
Marbot avait, dans la discussion, une allure,
non pas de guerrier ni de conquérant, personne ne supportait mieux Ia contradiction, - mais de raisonneur convaincu et
déterminé, qui pouvait se taire, mais qui ne
1. Voir le chapitre ir.tilulé : Des grandes opb·ase rendait pas. Il avait, si on peut le dire, l ions
o/femives. p. 597 cl suiv. de l'ouvrage précilê.

propres à inspirer du courage aux troupes
étaient, selon lui, (f le fanatisme religieux,
l'amour de la patrie, l'honneur, l'ambition,
l'amour, enfin le désir de's richesses ... . Je
passe sous silence la gloire, ajoute l'auteur;
les soldats entendent trop rarement son langage pour qu'elle ait de l'influence sm· lem·
courage .... &gt;l C'était là, il faut bien l'a,,ourr,
une opinion un peu métaphysique pour
l'époque oit le général Rogniat écrivait, et
qui, ftît-elle fondée (ce que je ne crois pas),
n'était ni utile à répandre ni bonne à dire.
« ,. . Mais quoi! s'écrie le colonel Marliot
dans sa réponse, quoi! ils n'entendaient pas
le langage de la gloire, ces soldats qui jurèrent au général Ilarnpon de mourir avec
lui dans la redoute de Montélésimo ! Ceux
qui, saisissant leurs armes à la voix de li:léber, préférèrent une halaille sanglante à une
capilulation honteuse! Ils n'entendaient pas
le langage de la gloire, ces soldats d'Arcolc,
de Rivoli, de Castiglione et de Marengo,
ceux d'Austerlitz, d'Iéna et de Wagram! Ces
milliers de braves qui couraient à une mort
presque certaine dans le seul espoir d'obtenir
la croix de Ia Légion, n'entendaient pas le
langage de la gloire!... Que veulent donc ces
braves .:ïoldats qui s'élancent les premiers sur
la brèche ou s'enfoncent dans les rangs des
escadron.:ï ennemis? Ils veulent se distinguer,
se faire une réputation d'hommes intrépides,
qui attirera sur eux l'estime de leurs chefs,
les louanges de leurs compagnons et l'admiration de leurs concitoyens. Si ce n'est pas
là l'amour de la gloire, qu'est-ce donc 5 ?... &gt;&gt;
J'ai cité cette héroïque tirade, non pas
pour donner une idée du style du général
Marbot : il a d'ordinaire plus de tempérance,
plus de mesure, plus d'originalité, même
dans sa force; mais ce slJtle lt la ba1·onnelle
qu'on aurait pu taxer de déclamation dans
un temps différent du noire, a aujourd'hui
un incontestable à-propos.
Une fois en guerre, qui ne reconnait que
celte façon de juger le soldat français est à la
fois la plus équitable, la plus politi1ue el la
plus vraie? !larbot était le moins pindarique et le moins déclamateur des hommes,
quoiquïl y eùt parfois bien de l'imagination
dans son langage. Mais un sûr instinct lui
avait montré ce qui fait ballre la fibre populaire sous l'uniforme du soldat et sous le
drapeau de la France; el aujourd'hui, après
quarante ans, en rapprochant de ces lignes
épiques, détachées d'un ,,ieux livre, la liste
récemment présentée au général Canrobert
des 8,000 braves qui se sont fait inscrire
pour l'assaut de Sébastopol, n'est-ce pas le
cas de répéter avec le général Marhot : Si
l'amour de la gloire n'est pas là, où est-il
donc? ...
Cette solidarité traditionnelle de la bravoure dans les rangs de l'armée française,
aussi loin que remontent dans le passé ses
glorieuses annales, est très nettement marquée dans l'ouvrage que le colonel !larbot
écrivait en 1816 el qu'il publiait quelques
1

2. Co11sidéraliou.,; s111· l'a1·t de la guen·e, p. 410.
5. Rewm·ques critiques, etc., p. HH-102. _

.,. AU CHATEAU DE lMONDETOUR
SOUVENIRS nES C.\MPAGNES DU G11N~:RAL BARON l)E MARJIOT, CONSERVr.S
•

(Seine- lnférieme). - Tat/eau de E. DE

Ro1sLE1·0MTE.

• de cours dc sa br_c a· Ao-reda·
chapeau
d'aide de
troué d'un
biscaïen,
à !a bataille a·E1·!au; épau•
Sur la table, de gauche à droite : shako d_'aidc de camp cnt~11lé
. ,,. . -'hako
de co"!onel
ducamp
..,. hussards
porté
,i \Yatcrloo. - Sur e fauteuil :
~ lcttes et aiguillettes portees pr Je g-éncral en_ qu~lité d'aide de ccmp du
O~lc{;t 5.' ;uîdon du 2 3. chasseUrs pendant les campagnes de Russie et de Saxe. uniforme de co!cr.cl du ï. hu!sards r,orté a "atcrloo .. - ,\_u•des.s.u~ el " t"b'r·etachc de colonel du~· hussards.
·
Panneau supéncur, a droite. sa ire c sa
1

dt~

�1f1ST0~1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
années après. S'il l'eùt écrit vingt ou trente
ans plus tard, il n'eùt pas seulement nommé

les conquérants de l'Égypte, de l'Allemagne
el de l'Italie; il eût signalé, dans les héritiers de ces belliqueux instincts, la même
llammc d'héroïsme qui animait les pères; il
les eût suivis sous les murs de Cadix, dans
les champs de la llorée et à l'attaque du fort
!'Empereur. Plus lard, il eùl cité ces infati~ables soldats qui nous ont donné l'Afrique :
il les avait vus à rœuvre.
Il est mort en faisant comme nous tous de
patriotiques Yœux pour le succès de nos
armes, engagées si glorieusement et si loin!
Les. drapeaux changent, les révolutions s'ac•
cumulent, les années s'écoulent : la bra\'oure
française ne varie pas. Elle est dans la race
et dans le sang. Marbol élait plus que per5,onne un type éminent de ce courage de natu,·e, comme il l'appelle, qui n'a pas seulement la solidité, mais l'élan, qui n'attend pas
l'ennemi, qui court à lui et le surprend,
comme les zouaves à !'Alma, par ces apparitions soudaines qui font de la vitesse ellemême un des éléments de la victoire. Ce
courage de l'invasion, de l'o!Tensive, c~t art
ou plulôt cc don de marcher en avant, (( de
tirer avantage des lenteurs Je l'ennemi, de
l'étonner par sa présence, et de frapper les
grands coups avant qu'il ait pu se reconnaitre D, celte sorte de courage était bien
celle qui convenait à une nation prédestinée,
plus qu'aucune autre, par la franchise de son
génie, par l'expansion contagii::use de son ca•
raclère, par la facilité de sa langue acceptée
de tous, à la diffusion de ses sentiments el
de ses idées; et il n'est pas inutile de le rappeler, au moment où un si grand nombre de
Français sont en ligne devant un redoutable
ennemi. Marbot avait, avec toutes les 'lualités
sérieuses du métier, ce courage d'a,,antgarde, el il était cité dans l'armée pour l'audace de ses entreprises ou de ses aventures.
Un jour (c'était, je crois, au début de la
campagne de Russie, et il venait d'être
nommé colonel), il arrive à la lêle de son régiment devant un gué qu'il avait mission de
franchir. Le passage était défendu par un
nombreux détachement de Cosaques, appuyés
sur une artillerie imposante. Marbot fait reconnaître ]a po:-ition, qui est jugée imprenable. « !larchons, dit-il, mes épauletles
sont d'hier, il leur faut un baptême; en
avant!. .. » En disant cela, il pique des deux.
Il y eut là, pendant quelques instants, une
luue corps à corps, sabre contre sabre, et
des prO\'ocalions d'homme à homme, comme
dans un chant d'Homère. Enfin l'ennemi
céda, les canons furent pris. llarbot reçut
sa huitième blessure, mais il passa.
Le crénéral Marbol a,ait été fidèle à l'Em•
pire j~squ'à souffrir, en mémoire de celte
Alorieuse époque, la proscription et l'exil.
Nous aYons ,u comment la Restauration lui
rendit à la fin justice, et comment la dynastie
de Juillet lui donna sa confiance. La révolution de Février le mit à la retraite. Le général Marbot se résigna. Il accepta sans se
plaindre une disgràœ qui le rattachait encore

à la royauté déchue. Il avait la qualité des
nobles cœurs, il élait fidèle. Le souci très
éclairé et très intelligent du père de famille
n'avait jam?is affaibli chez lui le citoien ni le

soldat. Après avoir élé un des héros de l'épopée 'impériale, il fut un des personnages les
plus considérables el les plus fal'orisés de la
monarchie de Juillet, et il s'en est souvenu
jusqu'à son dernier jour, non sans un méJange de douloureuse amertume quand il
songeait à cette jeune branche d'un tronc
royal, brisée fatalement sous ses yeux, mais
avec une imperturbable sérénité de conscience, en songeant aussi qu'il n'avait jamais cessé, depuis soixante ans, de servir son
pays sur tous les champs de balaille, dans
toutes les rencontres sérieuses, dans l'armée,
dans le Parlement, dans les affaires publiques,
dans l'éducalion d'un prince, el jusque dans
ces derniers et trop courts loisirs de sa verte
,·ieillesse, consacrés au récit de nos grandes
guerres et au souvenir de nos victoires immortelles.

ÉTATS DE SERVICES
de

J eau-Baptiste-An toine-M arcelli n,
Baron de Marbot.
Né à Altillac (Corrèze), le 18 août 1782.
Entré au 1el' régiment de hussards . . 28 septembre 1799.
Maréchal des logis . 1". décembre 1i 99,

Sous-lieutenant . . 51 décembre 1799.
Passé au 25e régiment de chasseurs à
11 juin 1801.
cheval. . . . . . .
Envoyé à l'école
d'équitation de Versailles. . . .
12 septembre 1802.
Nommé aide de
camp du général Au51 août 1803.
gereau. . . .
H
juillet 1804.
Lieutenant . . . .
5 janl'ier 1807.
Capitaine. . . . .
Passé aide de camp
2 nol'embre 1808 ·
du maréchal Lannes .
Che! d'escadrons .
5 juin 1809.
Passé aide de camp
18 juin 1809.
du maréchal !!asséna.
Passé au 1er régiment de chasseurs. . 25 novembre 18 11.
Passé au 23e régi28 janvier 1812.
ment de chasseurs. .
Colonel ou 23' régi•
ment de ehasseurs. . ·15 nol'embre 1812.
Passé au 7• de hus8 octobre 1814.
sards . . .
Porté sur la 2• liste
da l'ordonnance royale
24 juillet 1815.
du . . . . . . .
Sorli de France
12 janvier 1816.
d'après la loi du. . .
Rappelé par l'ordon15 octobre 1818.
nance du.
Admis au traite•

ment de réforme . .

Rétabli en demisolde avec rappel du.
1" a\Til 1820.
Colonel du 8• régiment de chasseurs. .
2':? mars 1~29.
Aide de camp de ~A. Il. le duc d'Orléans.
12 aoùt 1830.
Maréchal de camp.
22 octobre 1~:iO.
Compris dans le cadre d'activité de l'étal2':? mars J8j 1.
major général. . . .
Commandant la 1"'
brigade de cavalerie
au camp de Compiègne . . . . . . . .
18 juin 183t.
Commandant une
brigade de grosse cavalerie au camp de
Compiègne . . . . .
10 juillet 1856.
Lieutenant général
maintenu dans ses
fonctions d'aide de
camp de S. A. Il. le
duc d'Orléans. . . .
21 oclohre 1858.
Mis à la disposition
du gouverneur de I' Al:; avril 1840.
gérie . . . . . . .
m,i -!MO.
llentré en France .
Membre du comité
d'état-major . . . . 20 septembre 1841.
Nommé inspecteur
µénéral pour 1842 du
,J4e arrondissement de
22 mai 1842.
cavalerie. . . . . .
Commandant
les
troupes destinées à figurer la ligne ennemie
dans le corps d'opéra29 mai 1842.
tions sur la Marne. .
Aide de camp de S.
A. fi. Monseigneur le
20 juillet 1842.
comte de Paris . . .
Inspecteur général
pour 1845 du Re arrondissemcnl de cava11 juin 184:i.
lerie
. . . . . .
inspecteur général
pour 1841 du 6•· arrondissement de cava•
25 mai 1844.
lerie . . . .
Membre du comité
13 avril 1845.
de cavalerie . . . .
Inspecteur général
pour 184â du 2• arrondissement de cava24 mai 1845.
lerie . . . . . . .
Inspecteur général
pour 1846 du 2• ar-

rondissement de

C.'l\1 a-

lerie . . . . . . .

Inspecteur général
pour 1817 du 15• arrondissement de cavalerie . .
Maintenu dans la Ire
section du cadre de
l'état-major général .
Admis à faire valoir
ses droils à la retrailr

.JJftM01'lfES DU GÉNÉ~JU. BJl~ON DE .JJfll~BOT

1rr aniI 1~20.

27 mai 1840.

11 juin IX\7.
l"' aoùt 1817.

par le passage d'un
boule!, qui a enlevé la
8 juin 18i8. corne de son chapeau à
8 février 1807.
16 novembre 1854. la bataille d'Eylau. .
Un coup de sabre
au front à Agreda. . I" novembre 1808.
(jn coup de feu au
travers du corps au
Campagnes.
siège de Saragosse . .
9 lévrier 1809.
Un coup de biscaïen
An Vlll, Italie. -An IX, Ouest. - An\,
dans la cuisse droite
Gironde. -An XII, au camp de Balonne. 22 mai 1~09.
An Xlll,aucamp deBresl.-An XIV, 180:,, à la halaille d'Essling.
Un
coup
de
feu
au
1806 et 1807, Grande Armée. - 1808 et
1809, Espagne et Autriche.-1810 el 1811, poignet gauche au
12 juillet 1809.
Portugal. - 1812, llusù. -- 1815 el combat de Znaïm . .
Un coup d'épée dans
18H, Grande Armée. - 1815, Belgique. 1831, 1832, à l'armée du Nord. - 1855, e visage et un coup
de sabre dans le \'en1~59 el 1840, en Algérie.
re au combat de Miranda de Corvo . . .
1'&gt; mars 1811.
Un coup de feu à
l'épaule gauche au
Blessures.
combat de Jakoubo110.
31 juillet 1812.
Un coup de baïonUn coup de lance
nelle au bras gauche.
au genou droit au
A!Tecté d'étourdissecombat de Plechtchéments considérables
nitsoui . . . .
l décembre 1812.

par décret du.
Retraité par arrèté
du . . . . .
Décédé à Paris

17 avril 1848.

Un coup de flèche
dans la cuisse droite à
la bataille de Leip,ig .
Un coup de lance
dans la poitrine à la
bataille de Waterloo .
Une balle au genou
gauche dons l'expédition de Médéah. . .

18 octobre 181;;.
18 juin 1815.
12 mai 1840.

Décorations.

Ordre de la Légion
16 octobre 1808.
d'honneur. Chevalier.
28 seplemhre 181;;.
- Orficier. . .
21 mars 1831.
- Commandeur .
30 avril 1836.
- Grand-officier .
Che\'alier de SaintLouis . . . . . . . 10 septembre 1814.
Grand-croix de la
Couronne de chêne de
décembre 1X32.
llollande. . . . . .
Grand officier de
août 18'&gt;2.
Léopold de Belgiqùe .
1845.
Pair de France en .

FIN

Par Paul de SAINT-VICTOR
~

Machiavel
L'éternel grief jeté et rejeté, comme une
pierre, depuis trois siècles, à cette mémoire
qui m'apparait, à moi, son admirateur passionné, revêtue de la majes.té touchante d'une
grande statue lapidée, c'est son Traité du
Prince, c'est ce livre que le cardinal Poins

sorts du pouvoir, quelque cho~e comme la
Leçon ,L'anctlomie de Rembrandt, un maitre
noir disséquant un cadavre, sur une table de
marbre, devant de mornes élèves. Pour moi,
sans prétendre de,·iuer son énigme, et en
m'en tenant à sa lettre, je le prends comme

disait écrit avec le doigt de Satan, el qu'un
bénédictin proposait de couvrir d'une reliure
en peau de serpent, comme d'un san•benito
d'infamie, dans toutes les bibliothèques de la
chrétienté.
On a traduit en mille variantes les oracles
ambigus du mystérieux sphinx. Il en est qui
lui prêtent une formidable ironie, celle de ce
prophète de la Bible qui se roulait dans les
iniquités et les adultères. D'autres croient y
voir un piège à tigre, tendu à Laurent de
Médicis, auquel MacbiaYel dédia son œuvre;
une amorce de perversité oOerte au tyran de
Florence, pour le faire tomber dans le crime
el, de là, dans la haine et dans la mort.
D'autres enfin ne veulent y trouver que la
froide opération d'un chirurgien politique qui
démontre aux princes les organes et les res-

le produit naturel d'une époque à part, et je
ne reproche pas au fruit du mancenillier
d'être mortel.
N'oublions pas que ce livre lut écrit pendant un tremblement de terre d'anarchie,
d'invasions et de guerres civiles; alors que
Ioule idée de droit, autre que celle de la défense naturelle, avait disparu du monde;
alors que le sang humain aYait moins de prix
que n'en a aujourd'hui l'eau des fontaines.
Dans celte sombre el sublime Italie du
xv1e siècle, une créature inoffensive, sujet ou
prince, était bientôt détruite. La vie était une
lu lle, la maison une forteresse, le vêtement
une cuirasse, l'hospitalité un guet-apens,
l'étreinte un étouffement, la coupe offerte un
poison, la main tendue un coup de poignard.
La patrie esl livrée aux factions du dedans et

aux barbares du dehors, l'ennemi est aux
portes, la révolte dans la rue, la conspiration

dans l'église, le_ brigandage dans la campagne:
parlout la trahJSon, partout la haine partout
la méfiance, partout la mort.
'
Machiavel fait son prince àl'ima•e du temps
qu'il d~it go~verner. Il le trempe, pour le
rendre IDl'u!nerable, dans le Styx de sang qui
co~le à pleins bords; 11 lm forge, sur sa
froide enclume, une armure de dissimuJation
à, l'épreuve des plus pénétrants regards;
1 habitue aux horreurs, comme Mithridate
aux poisons. Cela est atroce sans doute mais
encore une fois, cela est du temps. '
'
Et puis n'oublions pas l'excuse suprême
~e, ce hvre _condamné! son dernier chapitre :
1 Exho,·tatwn au prince de delivrer l'Italie
des barbares, hymne digne de Tyrtée, qui
éclate, comme un chœur héroïque de trompelles, el répand la solennité fatale d'un sacrifice propitiatoire, pou1· le salut du peuple,
sur les meurtres moraux et les étouffements
de vertus qui s'accomplissent au-dessous
dans les profondeurs des ténébreuses théorie;

il

�-

msT01{1J1 - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ·

qu'il domine. Ce prince que Machiavel nourrit,
à la façon des oiseaux de proie, d'axiomes
carnassiers et de sanglantes doctrines, c'est
contre les ennemis de sa patrie qu'il ,,eut le
lancer, furieux, armé, implacable; c'est
contre eux qu'il aiguise ses serres, qu'il
exerce son ml aux cercles perfides, aux directions obliques, aux attaques impréYues, el
qu'il l'allèche aux curées féroces du vaincu et
du peuple ,, terre.
Mai,, une fois la part de blâme laite et
p,rfailc au livre du Prince, quelle grande
vie que celle de llachiavel ! li était de la race
de ceux dont le royaume est de ce monde, rl
qui sont fails pour manier, à pleines mains,
les choses el les hommes. Sa jeunesse se
passe dans les ambassades, à négocier les
affaires de Florence auprès des papes, des
empereurs et des rois. C'est contre César Borgia qu'il lait ses premières armes de diplomatie militante. César ne se dérange pas pour
Machiavel; il conçoit, médite et exécute ses
crimes devant lui, avec l'effrapnte sérénité
d'un damné et l'ingénieuse perfection d'un
artiste. Macbia\'l'l ne se contente pas de Jt,s
trammettrc à la seigneurie de Florence; il
les prédit, il les devance, il les prophétise;
il lit dans les entrailles du monstre, comme
un augure dans celles d'une viclime, et, plus
tard, quand son jour est venu, c'e~t lui
qui montre à l'ilalie le défaut de celle cuirasse di.1bolique, qui semblait trempée au
leu de l'enfer.
Mais arrirc la restauration des ~lédicis; la
flépublique succombe, et Matl1ian:l, disgracié,
est brusquement écarté d~ celle vie des a(îaircs,
sa région et son élément.
Il conspire, on l'arrête, on le met à la
question pour lui arrarher un aveu. Mais
autant aurait valu iorlurer une statue de
bronze. A la fin , les Médicis lui font grâce, tl
c't.:st ici que commence son supplice: le supplice de l'activité enchaînée et du génie qui
se ronge lui-même.
Le gcand homme d'Élat, exilé dans sa métairie de San-Caseiano, y rugit d'ennui et de
colère. li implore des Médicis un emploi, une
fonction; un rôle, « fût-ce celui de tourner
une meule ou de rouler une pirrre ». Vous
diriez un lion affamé demandant sa pâture.
On a voulu voir un abaissement dans cette
attitude; je n'y vois, pour ma part, que la
secousse d'une grande force comprimée, qui
tend les bras à l'action loinlaine et se débat
dans son vide. Que lui importait, à lui, le
nom propre du pouvoir, Médicis ou Soderini,
Léon X ou Clément Yll! Ce qu'il voulait,
c'était agir, discuter, convaincre, persuader,
travailler pour ~a villr, en lon ouvrier d'élo~

quence, et courir, entre les nations et elle,
comme la navette d'un tisserand entre les fils
de la toile dont elle trace le dessin el agrandit
la trame.
Les Médicis dédaignent ou redoutent ce

MACIJIAVEL.

D'après 1m

tableau de l.i Galerie des
J Florence.

Ujfices.

tout puissant auxiliaire; alors rhomme · de
pratique se rejelle dans la théorie. li compose
ses immortels Disco111s sur 'l'ile Lti 1e, son
llisloire de Casl1'11cio Caslrat'ani, son merveilleux conte de Belphryor; il aiguise et rarfi'nc amoureusement le style d'acier ciselé du
livre du Prince ; il groupe, autour de lui,
dans les jardins de Ruscellai , un Décamérun
politique dont il est la voix et l'oracle.
Mais ni le tra,ail ni l'abstraction ne peuvent guérir la fiè,·re lente qui le consume.
L'inaction pèse, comme la chape de plomb
dantesque, à cette âme fougueuse; pour y
échapper, il sejelle dans la mort de l'orgie et
de l'ivres se. Le bison, a dit Jean-Paul, dans
une comparaison sublime, se roule dans la
fange pour_ guérir ses blessures. Ainsi fait
l'homme d'~tat, meurtri de la chute de rnn
ambition idéale. li faut l'entendre, dans un
transport de joie sardonique, crier son abjection à tous cenx qui passent, en jetant contre
le ciel plus que son sang, sa boue.
« Tous les jours, - écrit-il à son ami
Vellori, - je vais à l'hôtellerie. Là sont ordinairement l'hôle, un boucher, un meunier et
deux chaufourniers. Jem'encanaille - m'in-

yoglioffo - arec eux, en joijanl à la crica.
Mille disputes s'élèvent, mille injures se croisent; le plus souvent, c'est pour un quatrino,
et l'on nous entend crier de San-Cajetano.
Ainsi vautré dans celle bassesse, j'empêche
mon cerveau de moisir, jedéreloppe la malignité de ma fortune, satisfait qu'elle me Ioule
aux pieds, pour voir si elle n'en aura pas
lionle. »
Elle n'en cul pas honte, l'aveugle déesse,
el, quand elle sembla revenir à lui, quelques
années après, ce lut pour le mystifier el le
tral1ir encore.
Les Médicis se réconcilient enfin arec le
théoricien du pouvoir, et leur premier acte
de faveur est de l'enroier en ambassade auprès ... d'un chapitre de capucins. li s'agissait
de je ne sais quelle chicane de couvrnt à pacifirr. Il y alla, le pauvre grand homme; cl,
pour ma part, je ne sais pas de plus poignante
ironie du sort que ce dix-huitième d'épingle
dnnné à faire à la main puissante qui venait
de forger la panoplie des dominations et des
majestés. Machiavel ju3e du camp d'une
batrachomyomarhie monastique! le lion arbitre des querelles d'une fourmilière 1
L'invasion des Impériaux décide enfin le
pape Clément Vil à appeler Machiavel au
secours de l'[ talie. Il se jette en héros dans
llome menacée, et }' prodigue, en quelques
jours, des trésors de génie, d'é} ,1 quf'!nce et
d'inventions soudaines. La prise de la ville
éternelle le renvoie à Florence, où une leure
d'un brio éperdu, dont les rires rnnglotent et
dont la gaieté nane, nous le montre, au
milieu d~ la pesle, fou d'étourdissement,
malade d'ardeur et cherchant la mort dans
l'amour, alèC une fougue passionnée. Ainsi
les fiomains des dt}rnicrs temps de l'Empire
s'ounaient les veines et fondaient voluptueusement en sJng, dans l'eau parfumée des
Uains asiatiques.
Le reste de sa vie ne fut plus que disgràce,
langueur, abandon, lente agonie . La république restaurée de Florence Je traita en partisan des Médicis et rdusa ses services . Il
regagna son désert de San-Casciano, }a foudre
dans la poitrine, en répétant, sans doute, la
mélancolique apostrophe de Dante àFlorenee:
Papule mi, quùl feci tibi? li languit longuement, lentement, abreuvé d'ennui. Chassé de
cc monde, où il avait placé ses espérances, il
se réfugia dans l'autre. Sur la fin de sa vie,
il tourna le dos aux affaires, comme dit si
énergiquemen l Pierre Matthieu, et ne songra
plus qu'à l'éternité. JI mourut, désabusé,
amer, flétri, blessé au cœur, ne croyant
plus qu'au crucifix, qui consola sa dernière
heure.
i'AUL DE

SAINT-VICTOR.

FRANTZ FUNCK-BRENTANO
dj,&gt;

L'Affaire du Collier
bouche de souveraine, les mots a\'aicnl un
poids plus grand. Les traits qu'elle lançait
pénélraient plus avant, et les blessures faites
Marie-Antoinette 1
étaient d'aulant plus douloureuses que, le
plus souvent, la malice portait juste.
Dè3 son entrée à Strasbourg, la petite
Quand elle était venue à la cour de France,
dauphine avait eu un mot que la ville entière
Marie-Antoinetle était encore une enfant.
a\'ait répété. Comme le chef du )lagistrat,
Louis XV en fait la remarque. Ses plus grands
c'est-3.-dire du com:eil de villP, dans la pemée
plaisirs,
à elle, épouse de l'bérilier du trône,
de lui être agréaLle, entamait une harangue
sont des parties de jeux avec les enfanls de
en allemand : « Ne parlez pas allemand,
sa première femme de chambre, déchirant
monsieur, à dater d'aujourd'hui je n'entends
ses robes, détériorant le mobilier, meltant le
plus que Je français. »
salon sens dessus dessous. On s'attend à voir
Nous devons à la plume d'Edmond el de
entrer par la porte la maman grondcu:,;e. Et,
Jules de Goncourt le meilleur portrait de
de fait, le courrier de Vienne apporte les
~foric-Antoinetle qui ait étP. tracé :
gronderies: « On prétend, lui écrit sa mère,
« Un cœur qui s'é!ance, se liHe, se proque Yous commencrz à donner du ridigue, une jeune fille allant, les bras
dicule au monde, d'éclater de rire au
ouverts, à la vie, avide d'aimer et
visage des gens. Cela vous ferait un
d'ètrc aimée : c'est la dauphine. Elle
tort infini, et ferait même douter de
aimait toutes les choses qui berçent
la Lonté de votre cœur. Ce défaut,
et conseillent la rêverie, toutes les
ma chère fille, dans une princesse,
joies qui parlent au, jeunes femmes
n'est pas léger. u Louis XY fait appeet distraient les jeunes sauve.raines :
ler Mme de Noai,lcs. li désire causer
les retraites familières où l'amitié
de la dauphine. Assurément ses quas\:panche, les causeries intimes où
lités et son charme mériten l tous les
l'esprit s'abandonne, et la nature,
éloges, mt1is elle a trop de vi,·acité
cette amie, et les bois, ces confidents,
dans son maintien public et trop de
cl la campagne et l'horizon, où le
familiarité, à la chasse, par exemple,
regard et la pensée se perdent, et
quand elle distribue des provisions
les fleurs et leur fête éternelle. Par
aux jcunrs gens réunis autour de .::a
un contraste sin3ulier, la gaieté couvoiture. Futilités,dira-t-011. LouisXV,
ne le fond Cmu, presque mélancoesprit clairvoiant, lisait peut-èlrcdans
lique de la dauphine. C'est une gaieté
l'avenir.
folle, légère, pétulante, qui va et
L'abbé de Vermand, qui avait é1é
vient, remplit toul Versailles de mouenvoyé à Vienne pour veiller à l'éduvement et de vie. La mobilité, la
cation de la future daupbine, n'avait
naïveté, l'étourderie, l'expansion,
pas cru devoir corubattre les tenl'espièglerie : la dauphine promène
dances de son caractère. Il les arait,
et répand tout autour d'elle, en couau contraire, aceentuées. \'ermond
rant, le tapage de ses mille grâces.
était, lui aussi, un homme de son
Lajeunesse et l'enfance, tout se mêle
temps : un abbé xv111e siècle, qui aien elle pour séduire, tout s'allie conmait l'esprit, les reparties rives, le
tre l'étiquette, toul plait en la prinbon sens et la bonne humeur. Au
cesse, la plus adorable, la plus lemme,
loin l'ennui, l'étiquette, le cérémonial
si l'on peut dire, de toutes les femmes
encombrant, dont une tradition sécude la Cour. Et toujours saulanle et
laire a embarrassé la reine de France!
voltigeante, passant comme une chanPRIXCESS E DE LAMBALLE.
« L'abbé de Vermond, disent les
son, comme un éclair, sans souci desa
D'aprês le dessitt de C.1R,10NTELLE (Musëe Condé, Chanti.11)'.)
Goncourt, voulait par l'éducation
queue ni de ses dames d'honneur. l&gt;
En tête de ces dames d'honneur
mettre )larie-Antoinetle plus prè.s
vient Mme de Noailles, duègne grave et solen- elle Fut bien de son temps, mais qui lui sus- de son sexe f[UC de son rang. » C'est la docnelle, pénétrée de l'importance de son emploi. cita des inimitiés irréconciliables. Dans sa trine de Jean-Jacques. L'auteur d'Émili•

H

\. Edmoml cl Jules ile GonC'ourl , 1/ist. ,Ir .llurit-Pierre de ~olhac, !Jlm·ieA11lowefle daupltme, ed. de 1808. - Ou même, fo

A11to1:11c1tr-, Cd. de. 188~. -

La dauphine, rieuse, l'a baptisée : !!me l'liliquelle. Quand la dauphine fut devenue reine
et mère, et que, tenant son enfant clans ses
bras, elle voulait le poser dans le berceau,
Mme de Noailles intervenait : ce n'était pas
conforme à l'étiquette. Il arriva, Marie-Antoinelte étant un jour montée tt dos d'âne,
que la hêtc, d'un coup d'arrière-train, la jela
sur 1~ gazon . Elle est assise dans J"herbe
haute, les jupes retroussées et battant dPs
mains : « Vile I allez chercher Mme de
Noailles, qu'elle nous dise ce que veut l'étiquette quand une reine de France est tombée
d'un à.ne! » Ce trait caractérise l'esprit de
Marie-Antoinette, son ironie raite de gaieté et
de bon sens; ironie charmante par laquelle

f:eim.' bf111"ie-.l11ioiiwlfe, Pnris, IX!)O. - )la~imc J,,
J;, Hochcterie et rnar&lt;piis ile Bc:mconrl , /,c/fres tfo
Marie-. lufoineUe, Paris, 1805. llémoires de
... 119 ,,,,.

Jlmc Campu. de llc~cmal. dl' ~!me (l'Oherkircl1.

111•

,1mc Vigcc •Lc Bruo. - Maoricc Tournr-u'i. M(lrieAului11elle dcva11t f'l!isloirc, Paris, 18ilü .

�-

111STO'R1A

-------==~=,,,-,===-----------------------..

n'eût pas éduqué son élève différemment.
S'il était permis de supposer que Rousseau

encore se sont figuré, mais un petit village
réel, a rcc une exploitation rurale sérieuse,

LE l'.\RTAGE DF. L.\ POLO&lt;,:\!::. -

Estamte satirique.

eùt admis dans l'Ùat qu'il rêvait une souve- une vraie laitière el de véritables fermiers.
raine, on dirait que Marie-Antoinette eût réa- « Ce séjour de campa~ne, écrit )1. de :\olhac,
lisé son idéal. Qu'est-ce qui la caractérise? augmente la familiarité cl l'abandon. La
L'amour de la nature, l'horreurdesconvenlions reine de France y tient moins de place que
cl la sensibili Lé du cœur. \ a-t-il au lre chose . Mme dl' llonlesson ou la maréchale de Luxemdans les doctrines morales de Jean-Jacques?
bourg dans leur cercle à Paris. C'est une
Elle concevait la vie comme une petite maîtresse de maison sans prétention, qui
demoiselle sentimentale l'imagine à son prin- laisse volontiers ses invités se grouper au tour
temps : aller le matin, du haut de la colline, d'une femme, ~!me de Polignac, par exemple,
l'Oir se lever le soleil, courir dans les gazons el qui se réserve les soins de l'bo~pitalité.
verts, parmi les Oeurs des champs, se pro- Son unique plaisir est de plaire à des hôtes
mener dans les bois, ou le soir au clair de qui sont tous ses amis, à des amis choisis
lune. Sa résidence farnrile est un séjour par son cœur cl dont elle se croit aimée. l&gt;
qu'elle a rapproché de la campagne autant Quand elle entre, les femme~ ne 11uillent pas
qu'elle a pu, Trianon. Trianon n'a pas été le l'épinelle ou leurs métiers de tapisserie; ni
village d 'opéra-comi(1ue que les Concourt les hommes le billard ou le trictrac.
..., 120 ,..

On connaît lc.s traits de sa sensibilité.
C'était la reine qui, assise sur un fauteuil,
au haut d'une estrade oit ~lme \ïgée-Le Brun
la peignait, se précipitait pour ramasser le
pinceau de l'artiste, dans la crainte que
cdle-ci, en état de grossesse a,aneée, ne se
fit mal. Les SOU\'enirs de )(me Vigée-Le Orun
ont laissé de jolis dét:iils sur les « ~éances l&gt;
de son modèle. Quand on était fatigué de
peindre et de causer, la reine Pl l'artiste
chantaient au clarecin les duos de Grétry 1 •
C'était la reine qui, soucie~1se des jeunl's
filles de sa domesticité, lisait le malin les
pièces du soir - elle qui s'astreignait si difficilement à la lecture - pour savoir si le
spectacle leur en pou\'ait être permis. Le
postillon du carrosse où se trouve MarieAntoinelle, tombe et se blesse. Elle refuse de
continuer son chemin et ne veut repartir
qu'une heure après que tous les bandages
ont été post'•s. Elle a organisé les secours,
bns son émotion appelant tout le monde :
« Mon ami n, - pages, palefreniers, postillons. Elle leur disait, les tutoyant : 11 lion
ami, ,a chercher les chirurgiens; mon ami,
cours ,ite pour un lirancard; vois s'il parle,
~•11 est présent! i&gt;
~ous touchons au trait saillant de son caractère, il celui qui lui fera le plus de tort :
1'1rrésistil.ile besoin de témoigner son affection à ceux qu'elle aime el de recevoir les
témoignages d'affection de ceux dont elle se
croit aimée. D'abord sa mère. Celle-ci connait sa fille. Elle sait la puissance de la Lendresse qu'elle lui a inspirée, et qu'en MarieAntoinette la tête n'est pas capable de luller
contre le cœur. Elle en use et abuse. Après
avoir obtenu d'elle ce qui lui semblait le plus
dur, ce qui révoltait tout son être, qu'elle fit
lion visage à la Du Ilarry, - à l'époque où
celle-ci, maîtresse de Louis :\\', dominait la
cour, - ~farie-Thérèse et Joseph li pèsent
sur Marie-Autoinelle et parviennent à faire
d'elle leur auxiliaire dans l'affaire du partage
de la Pologne, dans celle de la succes~ion
de Ba,ière, dans celle de l'ouverture de l' Escaut. La seule idée politique que la reine ail
reçue étant enfant et qui, arnc le temps, a
pris én elle plus de force, est que l'union
étroite de la famille de sa mère a\'ec celle de
son mari, cimentant l'alliance des couronnes
de France et d'Autriche, e5l la base nécessaire de toute politique salutaire aux deux
pays. Elle écrit à sa mère en termes touchants : « )lercy m'a montré sa lettre qui
m'a donné fort à penser. Je ferai de mon
mieux pour contribuer à la conservation de
l'alliance et bonne union. 011 en serais-je s'il
arrivait une rupture entre nos deux familles'!
J'espère que le Bon Dieu me préservera de .ce
malheur el m'inspirera ce que je dois faire.
Je l'en ai prié de bon cœur. » Elle ne croit
pas trahir les intérèts de la France. - Au
reste, les trahit-elle? - Mais son attitude
parviendra grossie, dénaturée, dans la pensée
populaire. Son règne finira aux cris de &lt;( A
1. Les mémoires de )lmc \ïgéc-Lc Brun n'ont pa,
it,• rédigés par elle', mai, de son 1i\'8nt et pi:esquc
s'&gt;US sa &lt;1ic, t'.•C', ~ur sr:; noies el "!l'S ~ou,rnir..; .
1

HISTORIA

Cliché fiirau&lt;lon.

MARIE-LOUISE, ARCHIDUCHESSE D'AUTRICHE
F'EJ\IME DE NAPOLÉON l''
Tableau de j.-B. BORGIIESI. (Pinacothèque royale, Parme. )

�"-------------------------------- Z: An-

AJJ(E

»u Cou.œ~ - ~

bas I'Autrichienne! 1 qui l'accompagneront dans la gêne générale, la prospérité rapide,
jusqu'à l'échafaud; tandis que sa mère et injustifiée, des Polignac parait un défi provo- veut plus autour d'elle de demi-monde. Les
son frère, irrités de trouver en elle des résis- cant. A la cour, la noblesse s'en irrite, le femmes qui ne sont pas veuves ne paraitront
tances de Française, l'accusent de leur côté mécontentement gagne Paris, la f'rance en- qu'avec leurs maris; ce qui raye des listes
d'ingratitude, noMm.tant ses complaisances, tière. Il grandit, devient plus àpre par l"éloi- une foule de noms. Affronts qui ne se paret de ne pas êlre ,·is-à-vis d'eux la fille el la gnement. &lt;&lt; Depuis qu 1tre ans, écrit )lercy, donnent pas.
Au clan des courtisanes ne tarde pas à se
sœur dévouée qu'ils a,·aienl espéré.
on comple que toute la fam~lle de Polignac,
Poussée par son besoin d'affection, Marie- sans aucun mérite envers l"Elat et par pure joindre celui des dérn:s. La piété de la reine
Antoinette crut que, élant sou,·eraioe, il lui faveur, s'est procuré, tant en grandes charges est franche, simple, droite, prime-sautière.
était possiL!e, il lui était permis d'avoir des qu'en autres bienfaits, pour près de cinq Cérémonies et pratiques lui semblent de\'Oir
amis. ifous samns ses affections cordiales, cent mille livres de rerenus annuels. Toutes plaire à Dieu beaucoup moins que les élans
prime-sautières, charmaoles de forme et les familles les plus méritantes se récrient de l'àme et la bonté du cœur. Et cela encore,
d'expression. Deux noms en sont dHeous contre le tort qu'elles éprouvent par une telle les dérnts ne le pardonnent pas. D'autant qui'
célèbres : ceux de la détcieuse princesse de dispcnsatioo de grâces et, si l'on en voit ces dévots, La \'auguyon el sa suite, la comLamballe et de la jolie comtesse Jules de encore ajouter une qui serait sans exemple, tesse de llarsan et sa coterie, uaient été les
Polignac. « La comtesse de Polignac, dit le - il s'agissait de la donation de la terre de plus cyniques flagorneurs de la Du Barry et
duc de Lévis, arni t la plus céleste figure qu'on Bilt'he en Lorraine, - les clameurs et le dé- drs vices du ,·ieux roi. Infiniment bonne,
Marie-Antoinette n'eût pas pris sur elle de
pût voir. Son regard, son sourire, tous ses goût seront portés au dernier point. »
faire
un tort réel à la personne qu'elle eùt
traits étaient angéliques. Elle avait une de
Encore si, dans cc commerce d'amitié, &lt;1ui estimée le moins; mais cet enlrain qu'elle
ces tètes où fiaphaël sait joindre une expres- lui semblait l'essence de la vie, llaric-Antoision spirituelle à une douceur infinie. » Le oelle eût lrom·é des natures sincères et dé- apportait dans ses affections, elle le mellait
timbre de sa ,·oix élait pur et captivant. Elle Youées comme elle-même. De sa chère Poli- aussi dans ses antipalhies. Les deux traits
chantait d'une manière simple et sua,·e el gnac elle ne douta pas; mais clic ,·it un jour sont inséparables dans un caraclère. Son cœur
avec le plus gracieux abandon. Ses mouve- que l'amie préfér,:e n'avait élé dans ses était également franc et vif, 11u'il s'aAil d"aments souples et presque négligés avaient le mains, depuis des années, qu'un instrument mitiés ou d"aversions. Celles-ci se traduisaient
charme de la nature. Sa parure était toujours à procurer des fa,·curs. Et, d"autre part, que en brusqueries, boutadl's, en mols cinglants
des plus simples, une rose dans les cheveux, de désillusions! La reine ,·oulait ètre aimée comme des coups de fouet qu'elle faisait claune robe de linon ou de mousseline légère, pour elle, et elle ne tarda pas à comprendre quer d"une main légère. Et c'est ainsi qu'aublanche, Oottante, bien en harmonie avec ce qu'on n'aimait en elle que la reine. Le dou- tour d'elle, de qui l'àme élait encore celle
caracti·re nalurel, tendre, allectueux. Ses pa- loureux mouvement de recul! Mou,·ement d'un enfant alors qu'elle était dijà mère,
s'élèvent et s'entassent haines, rancunes et
roles semblaient des caresses, son sourire
qui, peu à peu, la rejclle vers les étrangers, rancœurs. A ses propos railleurs, mille bouavait la tendresse d'un baiser. Dès les pre- ceux qu'elle rencontre chez Mme d'Ossun, ou
miers jours, )farie-Anloinelle fut conqui~e. dans les salons des ambassades, les Slaël- ches invisibles, dJns des coins obscurs, mais
Et cc fut une de ces jolies amitiés de jeunesse llolstein, les Stratho,·en, les t'ersen, les Es- où elles sont d'autant plus à redouler, réponfaites de familiarilés el d'étourderie, de con- terhazy, le prince de Ligne. Si bien qu'à la dent par des traits 11ui portent du venin.
fidences et de badinage : « Des jeux où les Cour, autour d'elle, le mécontentement gran- 1&lt; C'est dans les méchancetés et les mensonges
deux amies n'étaient plus que deux femmes, dit encore. Comme on lui montre les incon- répandus, de 1785 à 1788, par la Cour contre
et, se lutinant cl se battant, se décoiffant vénients de celle préférence nou,·elle pour les la reine, écrivait le comte de la lfarck, qu'il
presque avec mille gr:\ccs animées, se dispu- étrangers, elle répond, a1·ec un sourire triste, faut aller chercher les pré tex les des accu~ataient entre elles à qui serait la plus forte. » d'un mot poignant : « fous uez raison, tions du tribunal rémlutionnairc en 17!1:;
L'affection de Mme de Polignac pour la mais c'est que ceux-là ne me demandent co:ltre Marie-Antoinette. »
La reine, il est vrai, était d'humeur joyeuse,
reine était sioct'.•rc et désintéressée. Son déta- rien. »
légère, si l'on veul. 1&lt; Elle aimait la vie, dichement des honneurs et de la fortune avait
Et alors, parmi ceux qui demandent sans
été un de ses principaux attraits aux yeux de lrève ni merci, que de colères! Elles se tra- sent les Goncourt, l"amusement, la distracAlarie-Antoinelle el un slimulaot à la com- duisent par des plaintes, des récriminations, tion, ainsi que l"aiment, ainsi que l'ont toubler de faveurs. Avec quelle joie elle avait bientôt des épisrammes, des satires. Jusqu'au jours aimée la jeunesse et la beauté. • La
appris un jour que son amie était chargée de sein de la Cour, on chante d"un ton moqueur : comlesse de la llarck, dans sa description di!
la cour de France, en parle à Gusta\'C Il :
famille et sans fortune, logeant à Versailles
Pet ile rei11e dr 1·i11gt 1ms,
« La reine va sans cesse à !'Opéra, à la Codans un médiocre hôtel de la rue des Bons(lui lr11ile~ mal ici Ir, g1·11•,
médie,
fait des delles, sollicite des procès,
Enfants ! Et rnici des places, des pensions,
roux rrpassere:. /11 b11rrièrr,
s'affuble
de plumes et de pompons cl se modes titres. Peu ambitieuse pour elle-même,
La11 /aire!
11ue de tout. » La note n'est pas encore lrop
Mme de Polignac, semblable à son amie,
Par étourderie, sans la moindre malveil- méchante, elle va s'envenimer. Au bal chez
était remplie d'afTcclion et de dévouemeut
lance,
le plus souvent en voulant obliger ses M. de Vitry, Marie-Antoinette cotre incognito,
pour les siens. Cc fut un nai parti qui se
amis,
la
reine s'est aliénée, l'une après l'au- en masque, a\'Cc la duchesse de la Yauguion.
groupa autour d'elle, d'abord ses parents,
tre,
les
plus
puissantes familles de la cour : Le marquis de Caraccioli, ambassadeur de
puis ses amis, puis des courtisans. Autour
les fiohan-}larsan-SouLise, qui arnient acquis Naples, ne la reconnait pas el lie conversation
de cette amitié fraiche et gracieuse les intrigues se nouent et les cabales se forment, une situation prépondérante, les Clcrmont- a\'ec elle, sur un ton de badinage. L'intrigue
des manœuvres et des menées. Marie-Antoi- Tonnerre, les Civrac, les La fiochefoucauld, amuse la reine qui y répond. liais ,·oici que
nette devient prisonnière de son amitié. Les les ~oaillcs, les Crillon, les Montmorency. le marquis rougit de confu~ion : a\'ec un
lianes d les ronces étoulîcnt les fleurs dans füvarol a une remarque très profonde. LouisX\l éclat de rire, la reine s'est démasquée. Le
leur fragile éclat. A son amie, la reine ne aimait sa femme d'un amour que les derniers lendemain, la chronic1ue s'est emp~rée de
peut rien refuser, et l'on Yoit peu à peu par llourbons n 'naient accordé qu'à leurs mai- l'anecdote et déjà l'on sent combien peu de
elle s'élever aux honneurs cl à la fortune une tresses. lJarie-Anloioelle hérita des haines chose suffirait pour la retourner contre la
famille aYec son cortège d'amis, de créatures que soulevait autour d'elle la maitresse du réputation de la jeune femme. La familiarité
el de clients, - la faction des Polignac. Ce- roi. Elle avait en outre conlrc elle les médi- de llarie-.\ntoinetlc a d'ailleurs été exagérée.
pendant la misère publique se fait cruelle- sances des femmes arri1·écs à la Cour par la « Son tact, dit le prince de Ligne, en impoment sentir. Les banqueroutes sont retentis- Du Barry. Sa \'erlu mèrue, sa purelé, leur sait autant que sa maje~ té. Il était aussi imsantes, les impôts semblent plus lourds, et, étaient une insulte, et c'est cette pureté possible de l'oublier que de s'oublier soiqu"elles s'efforcent de ternir. La reine ne mèmc. ,, Elle s'est rendue à !'Opéra avec la

�. _______________________________

. - - 1f1STOR,.1.Jl

,

princesse d'llénin. L'essieu de sa voiture se
brise. Elle monte en fiacre et arrive ainsi.
Nul ne saurait l'aventure si, franche et insouciante, elle ne la disait la première, dès son
rntrée : (&lt; Moi, en fiacre à l'Opéra, n'est-ce
pas plaisant?» Le lendemain se murmurait nt
à l'oreille de sales propos sur on ne sait
quelle aventure louche où la reine aurait été
mêlée. La jolie expédition par une malinée
d'avril, sur les coteaux de Afarl,, d'où l'on
verra le solèil monter à l'horizdn, se développe en tout un pamphlet, une ordure, le
Lever de l'A urore, que les courtisans se passent sous le manteau. Par les chaudes soirées
d'é1é, sur les terrasses de Versailles, MarieAntoioelle aime se promener. Des orchestres
dans le feuillage font entendre des accords
que la douceur de la nuit rend plus harmonieux. Marie-Antoinette, qui aime le peuple
et n'a pas de plus chère émotion que de sentir
chacun autour d'elle partager son plaisir, veut
que la fuule entre librement, Au bras du
comte d'Artois ou de la comtesse de Polignac,
elle y heurte le premier venu. Les gazelles
de Londres se remplissent de détails infàmes
sur les « nocturnales » de Vers-ailles. Les
Anglais sont friands des détails scabreux qui
transforment ces promenades familières en
immondes orgies. Les feuilles passent la Manche, sont traduites, se répandent dans Paris.
Les nouvellistes imaginent des folies à
propos des constructions de Trianon. Mazières
y a fait une décoration peinte sur toile arec
enchâssements de verroterie. On parle de
murailles de diamants. Ceux-ci ont birntàt
un tel seintillemrnt dans l'imagination populaire que, lorsque les députés aux Étals génc'iraux, en t 789, visitent Trianon, ils demandent obstinément à mir la s-alle aux diamants. Et comme il est impossible de leur en
montrer aucune, ils partent avec la conviction
que ce témoignage des folies royales leur a
été caché.
Les dépenses et les detles de la reine furent
la plus redoutable des armes dont on l'accaLla. Son étourderie l'yavait exposée, Louis XVI
dut un jour acquitter pour trois cent mille
livres de deltes que la reine avait faites personnellement. Les nouvellistes en parlèrent :
« En lui remt:Ltant ces trois cent mille francs,
disent les Mémoires secrets de Bachaumont,
le roi lui a fait sentir que ceux qui l'entouraient, de crainte de lui déplaire, lui déguisaient la vérité. Il la priait de réfléchir que
cet argent provenait de la substance la plus
pure des peuples et ne devait pas être consacré à des dépenses frivoles. l&gt; Le trait, qui
se répandit, eut des conséquences. En 1777,
une dame Cahouet de Villiers fut arrêtée
pour avoir escroqué d'énormes sommes d'argcnl en se servant du nom de Ja reine. Au
fermier· général Béranger, qui désirait des
honneurs à la Cour, elle avait fait croire que
la reine ,•oulait contracter un emprunt sans
en faire part au roi, parce que celui-ci 1a
grondait de ses trop grandes dépenses. Elle
montrait de faux reçus. L'argent fut donné.

et La reine, écrit le comte lleugnot, avait alors
une réputalion de légèreté que, sans doute,
elle n'a jamais méritée. On la supposait aux
prises avec les besoins d'argent que provoquait son goùt pour la dépense. On citait
d'elle des traits, des paroles, qui la faisaient
descendre du rôle de reine à celui de lemme
aimable. On se familiarisait avec elle à ce
dernier titre par la pensée. l&gt;
Quelques mois après l'alTaire Cahouet de
Villiers, le -19 décembre 1778, Marie-Antoinette mettait au monde le premier de ses
enfants. li était attendu depuis huit ans.
&lt;&lt; Ma santé est entièrement remise, écrit-elle
peu après à sa mère. Je vais rt&gt;prendre ma
vie ordinaire et, par conséquent, j'espère
pouvoir bientôt annoncer à ma chère maman
de nouvelles espérances de grossesse. Elle
peut être rassurée sur ma conduite et je sens
trop la nécessité d'avoir des enfants pour rien
négliger sur cela . Si j'ai eu anciennement des
torts, c'était enfance et légèreté; mais à cette
heure ma tête esl bien plus posée et elle peut
compter que je sens bien tous mes devoirs sur
cela. D'ailleurs je le dois au roi. Il
Ces paroles sont sincères et furent mises
en praliqne. Une profonde cl durable réforme
se fait dans Loule la vie de la souveraine. Mais
est-il encore temps d'arrêter la médi:iance?
Marie-Antoinette veut donner par elle-mème
l'exemple de l'économie. Au Salon de 1785
est exposé son portrait par Mme Vigéc-Le Brun
en robe longue, blanche, tout unie. Elle s'habille comme une femme de chambre, disent
les uns; elle veut, affirment les autres, ruiner
le commerce de Lion et enrichir les Ilelges
de Courtrai, sujets de son frère. Et l'on doit
enlever le portrait. A ce seul trait on voit la
profondeur de l'action qui a été exercée.« Les
accusalions contre la reine, dit M. de Nolhac,
on les lit dans les brochures obscènes qui
courent les cercles et passent de mains en
mains, du boudoir à l'antichambre; on les
retrouve dans ces recueils manuscrits où l'on
rougit de reconnaitre de nobles armoiries et
des e.t Libris de femmes. Les immondices
que remuera la fiévolution, les allusions à
Messaline et à Frédégonde, s'étalent en couplets piquants, aux rimes élégantes et poudrées, et les grandes dames les chantent sur
les airs à la mode, dans l'inLimité des fins
soupers. Mais les fenêtres sont ouvertes; les
passants de la rue écoutent, et, du salon, la
chanson descend au cabaret. Cs peuple, à qui
l'on enseigne le mépris des reines, des femmes et des mères, n'oubliera aucune des leçons qu'il a reçues, et ce sont les refrains des
gens de Cour qui les accompagneront à la
guillotine. &gt;&gt;
Et cependant, s-i une femme eùt dû être
sympalhique aux hommes de la RévoluLion,
c'était bien Marie-Antoinetle. Elle se rapprochait du peuple par so n alîecLion pour lui,
par la manière dont elle en élait émue, par
la manière dont elle s'elTorçnit de le comprendre. Elle se rapprochait des hommes de
la Révolution par les idées qui leur étaient

communes. ~·est-ee pas elle qui obtint l'autorisation du nfariage de Figaro; qui prit la
défense de Linguet; elle qui fil ses efforts
pour que Vollaire fùl reçu à la Cour? MarieAntoinette ramena Necker au ministère. Elle
soutint la double représentation pour le Tiers,
En 1788, elle supprimait spontanément pour
1 200 000 livres de charges dans sa Maison.
Le 8 juin 1775 avait lieu l'entrée solennelle de Louis XVI, encore dauphin, dans la
ville de Paris, avec la dauphine. L'enlhousiasme de la Ioule allait au délire. Les maisons élaient en Heurs, les chapeaux volaient
dans les airs. Des acclamations ininterrompues : cc Vive monseigneur le dauphin! vive
madame la dauphine! » se répétaient en
mille échos. « Madame, disait le duc de Brissac, vous avez là deux cent mille amoureux . n
Marie-Antoinette voulut descendre dans les
jardins, se mêler directement à la foule, remercier de plus près, serrer les mains qui se
lendaienl à elle. Et elle écrit à sa mère une
lettre où bat son cœur :
« Pour les honneurs, nous avons reçu
tous ceux qu'on peut imaginer; mais tout
cela, quoique fort bien, n'est pas ce qui m'a
louchée le plus; mais c'est la tendresse et
l'empressement de ce pauvre peuple, qui,
malgré les impôts dont il est accablé, était
transporté de joie de nous voir. Lorsque nous
avons été nous promener aux Tuileries, il y
avait une si grande foule que nous avons été
trois quarts d'heure sans pouvoir a\'ancer ni
reculer. Nous avons recommandé plusieurs
fois aux gardes de ne frapper personne. Au
retour, nous sommes montés sur une terrasse
découverte. Je ne puis vous dire, ma chère
maman, les transports de joie, d'affection,
qu'on nous a témoignés dans ce moment.
Qu'on est heureux dans notre état de gagner
l'amitié du peuple à si bon marché! li n'y a
pourtant rien de si précieux. Je l'ai senti et
je ne l'oublierai jamais. »
Marie-Anloinelle et les Français de la Révolution étaient faits pour s'entendre i mais
entre la reine el le pays s'était glissé Basile :
il est l'homme du jour. Beaumarchais, qui a
laissé de son temps une pitloresque peinture,
l'a merveilleusement défini: « La calomnie!. ..
il n'y a pas de plaie mécbanceté, pas d'horreur, pas de conte absurde qu'on ne fasse
adopter en s'y prenant bien .... D'abord un
bruit léger rasant le sol comme l'hirondelle
avant l"orage, 7ûanissimo murmure et ûle et
sème en courant le trait empoisonné. Telle
bouche le recueille, et piano, piano, vous le
glisse adroitement. Le mal est rait, il germe,
il rampe, il chemine, 1·in(orzando, de bouche en bouche il va le diable; puis, tout à
coup, ne sais comment, vous voyez la calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à me
d'œil. Elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, · enveloppe, arrache, entraîne, éclate
et tonne; et devient, grâce au ciel, un cri
général, un c1·rscenrlo public, un chorus universel de haine el de proscription '. l&gt;

1. 11 im1wrte ici ,l'olisern~r qu'en 1îH Hcaumarcl1ais arail clé Cll\'oyê à Londres par Louis XVI cl

~arlinc pour y acl1clcr l'Cdition entiCrc 11'1111 affreux
pamphlet cont re )lal'ie-Antoincllc. C'Ctail J'.lvis im-

1w1·ta11l ù la brtn1du· 1•8pag11ofr SHI' st•s ilrnifa àl rl
{'QltrQ/llle ile Fm11ce, il difa11l tl'hfriti,i·/i, el qui

....,

121 w-

L'A'F'FJllR_E /JU COL1.1ER_ - - ,

Les Goncourt ont écrit ces lignes d'une ronne . La femme qui devait accomplir de Lrusque passage des voitures, ou se blottissait
vérité profonde :
pareille façon les actes suprêmes de sa vie, dans l'ébrasement des porles, la pauvre petite,
« La vie parliclÎlière, ses agréments, ses
attachements sont défendus aux souverains.
Prisonniers d'État dans leur palais, ils ne
peuvent f•n sortir sans diminuer la religion
des peuples et le respect de l'opinion. Leur
plaisir doit ètre grand et royal, leur amiLié
haute et sans confidence, leur sourire public
répandu sur tous. Leur cœur même ne leur
appartient pas, et il ne leur est pas loisible
de le suivre et de s'y abandonner. Les reines
sont soumises comme les rois à celle peine
et it cette expiation de ]a royauté. Descendues
à des goùts privés, leur sexe, leur àge, la
simplicité de leur âme, la naïveté de leurs
inclinations, la pureté et le dérnuernent de
leurs tendresses, ne leur acquièrent ni l'indulgence des courtisans, ni le silence des
méchants, ni la charité de l'histoire. )l
Toute de son Lemps, dont elle fut l'expression vire et piltoresque, imbue de la philosophie Sèntimentaleet naturiste qui, du bourgeois au gentilhomme, avait pént'tré tous les
esprits, Marie-Antoinette crut qu'étant reine
elle pouvait èlre femme. Erreur que la Cour
où elle vivait ne lui pardonna pas; que ne
lui pardonna pas la Rél'Olution et qu'aujourd'hui encore nous avons beaucoup de peine
à lui pardonner.
Voici dans quelles conditions fürie-AnLoinette accouchait.
Le garde des sceaux, les ministres et secrétaires d'État attendaient dans le grand cabinet avec la Maison du roi, la Maison de la
reine et les grandes entrées. Le reste ùe la
Cour emplissait le salon de jeu et la galerie.
Tout à coup une voix domine : « La reine va
accouchrr ! &gt;J La Cour se précipite pèle-mêle
ani.; la foule. L'usage veut que tous entrent
en cc moment, que nul ne soit refusé : le
spectacle est public. On envahit la pièce si
tumultueusement que les para\·ents de la
tapisserie entourant le lit de la reine en sont
presque renversés. La place publique est dans
la chambre. Des Sivoyards montent sur les
meubles pour mieux voir. Une masse compacte emplit la pièce, la reine étouffe. « De
l'air! lJ crie l'accoucheur. Le roi se jette sur • LA FRA'iCE IŒÇOIT DES ,\l.\l:iS DE L'AUTHICIIE UN D.lUPHIN" 1 FRUIT PRÉCŒUX DE LEUR ALLIA'.'iCE.
Est;unpe al/egori.;_ue pubtue à l'occ.:,sion dt ta naissa11ct du Dauphin,
les fenêtres calreulrées et les ouvre avec la
force d'un furieux. Les huissiers, les valets
de chambre sont obligés de repousser les ba- aurait dù comprendre que son eœur n'a mit grclollanl dans ses baillons, pieds nus, les
dauds qui se bousculent. L'eau chaude que pas le droit d'aimer et que sa bouche n'avait traits tirés, les lèvres Lleuies de froid el de
l'accoucheur a demandée n'arrivant pas, le pas le droit de rire.
faim. Elle tendait une main fine, frèle, et
premier chirurgien pique à sec le pied de la
Elle ne le comprit pas, et fut guillotinée'· murmurait d'une voix tremblotante, que
reine. Le sang jaillit. Deux SJVo)ards, debout
secouaient par moments comme des frisson,
sur une commode, se sont pris de querelle
VII
de colère : « Pitié pour une pauvre orpheline
et se disent des injures. C'est un vacarme.
du sang des Valois I JJ Les passants, la pluEnfin la reine ouvre les )"eux, elle est sauJeanne de Valois
part, ne l'écoutaient pas; d'autres jetaient,
véc1.
dislrails ou hautains, quelque monnaie; ceux
Tel était le cérémonial de la cour de France
On était en mars et il faisait encore froid. qu'arrêtaient ses paroles « ... une orpheline
quand la reine donnait un héritier à la couElle se collait vile contre les murailles au du sang des Valois JJ, répondaient des injures:
peut éfre frès

t1l1le it

Ioule la famille de Bourbon,

IUl'fout au. roi !.oui, Xl' I , signé: G. A. (Guillaume

Angelucci) , à Pal'is, 17H. Cet Angelucci éta it juif.
lleaumarrhais se mel en rapport avec l11i 1 achêle
l'l•dition.11 fait dClruirc les exemplaires cl proccde
de même pour une scronde (•dition à Amsterdam. li
allait r,~venir triompbant, quand il apprend 11u'Angelucci s'est sau\'é avec un exemplaire soustrait â Ja
destruction. - Voir Corresp. elll1'e blatie-Tltértse et
Uercy-A1·genteau) éd. ll'Arncth et Geffroy, 11,224;

-A. d'Arneth, Reaumm-clrnis u. So1111e11fels \'icnnc,
1868i ; - Paul lluol, Rraumarchaù en .ll/e111ag11c
(Paris, 1869). - Peu aprés il fallut racheter un
autre pamphlt 1. les .lm1Jit1•., de f.lwl'lol el de 'l'oi11clle, s. 1. 1 iiO. Chal'lot reprt·~entail le l'omle d'Artois. JI était ornt! d'estampes immondes La destruction en coüta 17 400 IIJ. a la cas,ctle particuliêrc de
l.ouis XVI, comme en témoigne la 11 uittance du libraire
Boissière, publiëe par llanuel, J&gt;olicc dévoilée, l ,

327-38 .

1. Ed. cl J. de Goncourt 1 !,Ja,•ie-A11foi11ellr,
p. 15l-:i2.
2. Œ :'tapolUou a \'li f'l Sll fJll&lt;'is l'l:l\'lg"CS 3 CXCl't'éS
o;ur l'&lt;'sprit puhlic. sur l'esprit ile la cour, la suppres~io11 011, au moins . l'amollldri~s&lt;'mcnt de l'C'11qucttc
par ~laric-AntoineUe. (.;uitlt:e, st1r\'cil1Cc, cmprisonni•c
par l't:tiquclic, la reine de Fr.lncc 11'ciH pas Clé
SOUt)t·onnCc, nul bruit n':iurail couru, nulle calomnie
ne se serait répandue. » l~redéric )lasson, !,forie/,ouise, p. 201.

�. _____________________________
,

L' Jl'F'F.1t1~1:

. - - 111STORJ.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - « Oh! la petite friponne! » et la repoussaient
durement. Alors elle s'asseyait quelques instants sur les bords de la route, lasse, les
coudes sur ses genoux, le menton au creux
des mains. Le vent soulevait ses chereux chà~
tains dont il caressait son visage. Ses lèvres
frémissaient et ses yeux prenaient un éclat
e/Trayant. Elle regardait les carrosses, passant
comme un ven~ de tempête sur le pavé du roi,
de Paris à Versailles, les chevaux au poil
luisant, les cochers galonnés d'or, la livrée
brillante des laquais, les chapeaux à plumes
des gentilshommes, les dames dans leurs cerceaux garnis de satin et les fins corsages où
les dentelles faisaient comme une écume
légère que les diamants étoilaient de leurs
scintillements. Et les yeux de la petite mendiante avaient un éclat dur, ils brillaient de
haine et d'envie.
Le soir, elle regagnait un affreux taudis,
grimpant, épuisée, un escalier de boi~, ou•
vert à la pluie, que Ie lierre, la vigne vierge,
le chèvrefeuille avaient envahi. Tremblante
elle poussait la porte . Dans la pièce, c'était la
misère sordide. Un homme l'accueillait par
des jurons; une femme, qui était sa mère,
ne l'embrassait pas. Tous les jours l'enfant
devait rapporter une somme fixée; el, quand
elle ne l'avait pas atteinte, sa mère lui arrachait ses haillons pour la frapper jusqu'au
sang avec des poignées d'orties.
La petite était dans sa huitième année. Parfois elle emmenait sa sœur plus petite encore,
qu'elle portait sur son dos, après avoir fait
de son tablier une écharpe pour la mainlenir,
et ses genoux, quand elle avait marché quelque temps, pliaient sous le poiùs.
Par une fraîche matinée d'avril, où la
brume, baignée de lumière, faisait une
atmosphère joyeuse, l'enfant s'était arrêtée
hors d'haleine à mi-eôte du village de Passy.
Au loin, sur la route, un carrosse Œnait lentement. Elle l'attendit, et, quand elle lut
auprès, approchant et tendant la main :
cc Faites l'aumôi1e, pour Dieu, à deux
pauvres orphelines du sang des Valois.
- Que dis-Lu là, petite'! l) fit une dame,
richement parée, assise dans le fond du carrosse auprès d'un gros homme couvert de
. broderies qui, déjà, commençait à marmonner . H était absurde d'arrêter sa voilure pour
écouler les mensonges d'une gueuse. Mais la
dame voulait entendre, car déjà l'enfant avait
entamé son histoire. &lt;&lt; A merveille, répondit
la marquise, et je vous promets, ma bonne
petite fille, que, si votre récit se trouve véritable, je vous. servirai de mère. Mais prenez bien garde à vous, ajouta-t-elle, vous

repentiriez de m'en avoir imposé 1• ))
C'était la marquise de Boulainvilliers, qui
se rendait à sa terre de Passy en compagnie
de son mari, le prévôt de Paris ,: . La marquise, ainsi qu'elle l'avait dit, prit des informations auprès des Yoisins du logis qui servait d'abri aux petites mendiantes, ~L, plus
particulièrement, aupr&lt;'s de l'abbé ~noque,
curé de Bouiognc, sur la paroisse duquel elles
demeuraient. Le prèl re, homme de bien,
d'une charité féconde, avait pris ces malheureux en compassion. Au sujet de la mère et
des enfants, il s'était muni de renseignements
précis, qu'il avait fait venir de leur pays, de
Fontette 1 entre Bar-sur-Aube et Bar-sur-Seine,
et il s'empressa de les mellre à la disposition
de la marquise.
L'enfant s'appelait Jeanne; elle était la fille
ainée ' de Jacques de Saint-Rémy, baron de
Luz et de Valois, lequel était né dans son
chàteau de Fonlelte, à six lieues de Bar-surAube, le 22 décembre 1717, et venait de
mourir en l'Jlôtel-llieu de Paris, le 1G février 17U2. Quand elle disait qu'elle était du
sang des Valois, l'enfant disait vrai. Elle descendait réellement en ligne directe, par les
mâles, de Henri li, de la branche des Valois,
ainée de celle de Bourbon alors sur le trône.
La généalogie fut certifiée exacte par le juge
d'armes de la noblesse française, d'IJozier de
Sérigny, et par le savant Chérin,· généalogiste
des ordres du roi. Henri ri avait eu, de Nicole
de Savigny, Jlcori de Saint-Rémy, qu'il reconnut et légitima, reconnaissance et légitimalion
étant alors deux actes identiques et qui ~e
confondaient en un seuP. Henri de SaintRémy avait eu de Chrétienne de Luz, René
de Saint-Rémy, qui avait eu de Jacquette
Drél'ot, Pierre de Saint-Rémy de Valois, qui
avait eu, de Marie de Mulot, Nicolas-René de
Saint-1\émy de Valois, qui avait eu, de MarieÉlisabeth de Viern1e, Jac4ues de Saint-Rémy,
baron de Luz et de Valois, le père de la
fillette en haillons que la marquise de Boulainvilliers avait accueillie sur le marchepied
de sa voilure. Les armes étaient d'argent à
une fasce d'azur, chargée de trois fleurs de
lis d'or. Et elle connaissait ses armes, la
petite; c'était mêrne la seule chose. qu'elle
parût savoir dans son affreuse indigence. La
fasce d'azur, les fleurs de li s d'or : sa petite
tête en était comme tapissée. Et quand elle
en parlait, avec une précision singulière,
ainsi que de l'aïeul, le royal bàtard de Nicole
de Savigny, tout son corps, que la misère
avait incliné, se redressait en un mouvement
de révolte et d'orgueil.
Depuis plusieurs générations, les Saint-

Rémy de Valois menaient, dans leurs domaines
de Fontette, ee que le comte Beugnot appelle
la vie héroïque : agriculteurs et chasseurs, ou
plutôt braconniers; la vraie existence, diraiton: qui convenait à des fils de rois du moment
qu'ils n'étaient pas sur le trône, si, parfois,
on ne les voyait aussi faux monnayeurs. La
ferme du château, immense, dressait sa construction plate et carrée, sans style, datant de
la fin du xv, f' siècle et remaniée dans le courant du xv111(', à mi-côte, dominant une plaine
ondulée, diaprée de champs de luzerne et
d'avoine. Des noyers séculaires l'entouraient,
au feuillage luisant , aux troncs noueux . En
contre-bas, le château d'aspect féodal, de
grosses tours rondes plongeant dans des fossés
où croupissait une eau fangeuse, servait de
grenier à foin, d'abri aux récoltes de fruits,
el de logement au gardien. Il était délabré,
la toiture défoncée; les étages du haut étaient
ouverts à la pluie. « Mon père, écrit Beugnot,
avait vu le chef de cette triste famille - il
s'agissait de Jacques de Saint-Rémy, le père
de la petite Jeanne; - il le peignait comme
un homme de formes athlétiques, qui
vivait de la chasse, de la dévastation des
forêts, de fruits et même de vol de fruits
cultivés. Les Saint-Rémy menaient depuis
deux ou trois générations celle vie liéroïque qu'enduraient les; habitants et les autorités, les uns par crainte, les autres par
quelque retentissement d'un nom longtemps
fameux. n La société du baron n'était composée que de paysans avec lesquels il s'enivrait et se Lattait quand il avait bu. Il vendait
lopin par lopin ce qui restait du patrimoine
familial, pour subvenir à ses débauches. Enfin1 il séduisit une nommée Marie Josse], fille
d'un tâcheron du pais et employée comme
servante au château 5 • Après qu'elle l'eut
rendu deux fois père, il l'épousa 6 •
Marie Josse! aebeva de le ruiner. Elle était
adonnée aux vices les plus dégradants, et
Jacques de Saint-Rémy, avec sa force d'hercule1 avait un caractère faible, une nature
indolente. Dans les mains de sa femme il
n'était qu'une loque. &lt;! Mon père, écrit le
comte Ueugnot, se souvient que, il y a quinze
ou vingt ans, il se transportait chaque année
dans le canton d'Essoyes pour la répartition
des tailles. Lorsqu'il passait dans la paroisse
de Fontette, le curé ne manquait pas de lui
couper la bourse pour les pauvres enfants de
Saint-Rémy. Ces enîaots étaient au nombre de
trois ;, abandonnés dans une chétive masure,
percée sur la rue d'une petile trappe par où
les habitants, chacun à son tour, leur apportaient de la soupe ou quelques aliments gros-

l. Les sources, pour recc,nslituer cetle }larlie du
l'écit, sont très nombreuses et perrncllcnt, non se ulement une certitude, mais d'entrer dans de minutieux
dètaîls. Ce sonl les Sou1•e11irs rie la comtesse de la
~folle el son interrogatoire du 20 jamîet· 178ti pM les
commissaires du Parlemcnl; les J!Jmofres du comte
de la ~loue; les .Mémoires clu comte Ileugnol; un
récil très curieux intitulé l/ÙJloire t·érilable de
Jeanne de Suinl-llémii publiC en 1786, écrit par
c1uclqu'un qui était parliculièremeu t renseigné sur
celle parlie de la \'Îe de notre hCroïnc; les lllfmofrrs
secrets de Jlachaumonl; des cor1·espond:111ccs : entre
autres une lettre de Jacques de Saint-Rémy de Valois, en date du hi moi 1776, au comte de Vergennes,
11'1 il parle de se~ :in11éC's d'enf:mrc (Ardlives rlcw

Affaires étrangères, ml. 1383, f•80 ); enfin les renseignements que M• Target, avocat ùu cardi11al de
Rohan , fü recueillir sur place et qui sont conservés
dans son dossier, Bibl. v. de Pa1·is, ms, de la r é~rve.
2. Marie-Mudelcine de llcllencourt de Dromesnil,
née en 1730, qui avait épousé, en 1748, Anne-GabrielUenry Bernard Je Saint-Saire, marquis de Iloulainvil·
tiers, petit-fils du cl'lCbre financier Samuel Bernard.
3. Mc au ehiitcau de fonlette, département de
l'Aube, le 22 n,·ril 1750 (c l non juillet, comme l'indique ln lègendt' du portrait, cunsm·n! it la llîbliolhl•r1uc nationale (Cabinet des Estampe\, gu·o,11ieut roir
rqJroduit it la pa~e 125 du pl'ésent fascicule ) .
t Sur Nicole cte Sarigny, dame el baronne de SainlP.Cmy, voir les flâlard.t dr la Jlaùon de Fl'(IIIC(' ,

par le marquis deBelleval (Paris, 1901 ), p. 23 el sui\·.
5. ~laric Josse! ou Jossellc était née à Font-elle le
2 mors 1720 de Pi erre Jossel, !l ma11ounicl' », et
rr.rnçoisc Pitois .
6. Le 14 août 1755 en l'église Sai nt- )Jartin de 1.angres. Aulérieurement au maria.9e ëtaient nés cle celle
union , le 9 mars 1153, un 11ls nommé Joseph qui
mourut le 19 décembre de la même annCe, et 1 le
25 fCHicr1755, un fils nommé Jacques de qui il est
question plus loin. Voy. Arsène Thève.no!) SMice lo·

YOUS

71ogl'({p/uque, slalislique cl ldslm·ique sur Fon/elle.
B:ir-sur-Scinc, 1881t, in-8 (IC 50 p.
7. Jacques nê le 2J février 1755, Jea1111e nec le
22 anil 1750. (\'. la noie 3, ci-contre ) et ,1:irie-Anne
1H!l' le 2 octohre ·1757. Le huron ,le Saint-fü•my cul

vu Co1-1-11:~ - - - .

sicrs. {( J'en ai été témoin, disait mon père, la porte - le baron était presque toujours ma&lt;( et le curé n'osait pas ouvrir la porte dans
lade à présent - pour le remplacer par un
" la crainte de m'affliger par le tableau de soldat aux gardes, un nommé Jean-!3aptiste
&lt;&lt; ces enfants nus et nourris comme des
Raymond, natif de l'ile de Sardaigne. Jacques
(! espèces de sauvages; il me disait que mon
de Saint-Rémy mourut à l'llotel-Dieu, comme
ci aumône contribuerait à les habiller. »
il a élé dit, de misère et de chagrin. La vie
Jeanne, la fille aînée, sortait avec Jes trou- de la petite Jeanne devint atroce. Elle était le
peaux du village. Elle allait pieds nus, mai- sou/Tre-douleur de ce couple dépravé et mégrelette, ses cheveux embroussaillés de fétus chant, enfant martyr sur laquelle la débauche
de paille et de foin, pressant les vaches lentes et le remords faisaient retomber leurs viode son brin de houx noir. Sa robe rapiécée, lences. « Insensible à mes pleurs, ~crit
d'un bleu éteint, s'harmonisait à la verdure Jeanne, mon impitoyable mère fermait la
grise des avoines . Mais elle était paresseuse à porte et, après m'avoir forcée à me dépouiller
se lever et il arriYait que, le matin, sa mère de mes misérables haillom, qui me servaient
la poursuivît à coups de fourche, jusque sous à peine à me couvrir, elle tombait sur moi
son grabat, pour la faire sorlir 1 •
avec furie et m'enlevait la peau à grands
Quand le baron de Saint-Rémy et sa femme coups de verge. Ce n'était pas tout. Raymond
eurent épuisé les ressources provenant &lt;lu me liait au pied du lit et si, pendant cette
dernier carré de terre cédé à d'anciens fer- opération cruelle, j'osais jeter des cris, elle
miers, qu'ils eurent vendu leur château mor- recommmçait de me frapper à coups redouceau par morceau à plusieurs familles du blés. Souvent sa verge se brisait entre ses
paJS 11 et lassé la patience de créanciers qui se mains, tant sa brutale fureur s'appesantissait
préparaient à faire exercer contre eux la con- sur moi. »
trainte par corps, ils résolurent d'aller
chercher fortune à Paris. On se mettait
en route, le père, la mère et trois des
quatre enfants : Jacques et Jeanne, les
deux aînés, et la quatrième, !fargueriteAnne, qui venait de naitre et qu'il était
facile de porter. Plus embarrassante était
~Jarie-Anne, âgée d'une année et demi.
On se décida à partir de nuit et à l'accrocher, enveloppée de langes, qui formaient maillot, à l'auvent d'un brave
homme de paysan, nommé Durand, ancien fermier du baron de Saint-Rémy,
qui avait gardé avec lui de bons rapports. Disons immédiatement que cet
excellent homme eut grand'pitié de l'enfant délaissée et, se chargeant d'elle,
l'éleva en lui donnant tous ses soins et
en y mettant tout son cœur.
On était au printemps de J760. « li
n'arriva rien de remarquable sur la roule,
dit un contemporain fort bien renseigné3.
lis allèrent à petites journées. Après plusieurs jours de marche, ils arrivèrent à
Paris. Ne trouvant pas d'occupation dans
cette ville, ils échouèrent à Bouloane
dont ils connaissaient le curé. CeluÎ-ci
C o.,n·.1-: :.; .)J: lH: 1.. \ \tO'f TC..
les visitait de temps à autre et fournissait c:haritablement à une partie de leur
'7/,-é ~,,,0111t,;;,• k 'l,llv 1,7.rf'.
dépense. " L'autre partie était défraj'ée
par la petite mendiante. La baronne mettait aussi à profit sa beauté de paysanne roC'est alors, en 1765, que Jeanne se trouva
busteetavenante. Elle finit par jeter son mari à sur le chemin de la marquise de Iloulainvil-

liers. Celle-ci la recueillit et la mit, avec sa
petite sœur Marguerite-Anne qu'elle avait vue
attachée sur son dos, chez une dame Leclerc,
qui tenait une maison d'éducation pour jeunes
filles, à Passy. ~forguerite-Anne mourut peu
de temps après de la petite l'érole.
Cependant la baronne de Saint-Rémy, qui
avait abandonné son mari, ne tarda pas à
èlre abandonnée de son amant. Elle retourna
avec son fils Jacques, demeuré près d'elle,
dans Je Dar-sur-Aubois. Des adorateurs rustiques l'aidèrent à y subsister tant que ses
charmes conservèrent des attraits. Peu à peu,
avec l'âge, ceux.ci se perdirent, et la misérable femme mourut dans le dernier dénuement. A peine sorti de l'enfonce, son fils
Jacques était parti avec un peu d'argent en
poche. li avait cheminé jusqu'à Toulon, où il
s'était engagé comme mousse sur le premier
navire qui avait consenti à le recevoir. C'était
une nature énergique, un homme de valeur.
JI fit dans la marine une carrière honorable ' ·
Jeanne demeura chez Ja dame Leclerc
jusqu'aux années qui suivirent sa première communion. Quand elle eut quatorze ans, la marquise de Boulainvilliers
la plaça à Paris, chez une couturière,
Mlle La Marche, d'où elle passa ehez
Mme Boussol, couturière dans le fau.
bour~ Saint-Germain, d'où elle entra en
condition. Son caractère inquiet, agité
ne lui permettait pas de demeurer e~
place. C'était comme une fièvre qui ]a
dévorait. Elle supportait impatiemment
l'obligation de servir. De temps à autre,
Mme de Boulainvilliers la prenait chez
elle pour lui égayer l'humeur, remettre
sa santé. Elle fut, de la sorte, tantôt en
apprentissage, tantôt en service, s'irritant de plus en plus . « Je devins, ditelle, blanchisseuse, porteuse d'eau, cuisinière, repasseuse et lingère; tout enôn,
excepté heureuse et considérée. )) Une
petite-fille des rois de France était-elle
faite pour demeurer en domesticité?
Elle ne laissait pas d'en glisser un mot
parfois, arec gràce et càlinerie, à SJ protectrice, si bien que Mme de Boulainvilliers s'occupa de faire Yérifier officiellement la descendance de Henri JI.
Sentant la jeune fille malheureuse, elle
la prit enfin chez elle oü elle la garda
deux ans.
Jeanne était devenue belle fi Ile, dans la
fleur de ses dix-huit ans, quand Mme de

('11,corc. de lla1·ic Josse!, M:irgue1·ite-Ann e, née le t 7 férrier 1759, morte le 27 novembre de l:i même année•
Je~n , né le 5 mars 1760, â Fontette, mort le O mar~
SUl\'anl.
Au suj~t clc la petite ~larguerite-Ann~, dt' qui il
est rpi~stwn dans celle note, M. Arsène ThévéuoL
veut bien 1~o~s c~voyer _les obscnations suii·anles :
« ~c l"Ous. :it signa le un po1ut oLscu!' et contrad icLoirc
qm m_'urnitci(,jà. fr:ippê et que je n'ai pas pu déc!ai1·cir
au SUJc~ de Ma~gu~rite-An ne, la petite sœur de Jeanne
de V~!ot~, née a J.ontcltc le 17 fh-rier 1i50 et dont
\~Us rn.d1f1ucz l~ mo1·t le '17 110\·embre suirnH d':iprès
1etat cm! de ~?nlette. Coml'!Jcnt expliquer que l'on
ret~·ouve lu meme \\largucnlc-Anne au mois de
ma, 1760. ,1gé7 de quinze mois et e~porlêe de I-'onlelle p:ir s.i mcrc, et, plus .t~rd, à P~r!s,porlée sur Je
(!o~ de sa sœur pour sotl1C1t&lt;'r la p1l1é cles passants?

ques annEies. Quant à rancicn chtltcau oui: lours
ronJes, il est entièrement dêtruil; mais on retrou\'e
le bas des tours il l'intérieur des maisons qui onl élé
construites sur l'cmpl:iccment.
:;, L'auteur anonyni.i de l'Jlisloire i·,'.rilable de
Jeanne de Saint-Rémi.
If. Jacques de Sainl-Bémy de Valois clait nU le
25 1."êvrier 1755, ~l'ant le m~riage de son pi,re avec
)(a1"1c Jossel. Enseigne de vaisseau à Bre~L Je 1c, oc•lob~e .1776; lic\1~cnant de v:iisseau le 4 avril 1780:
cap1t:une de ru.s1l1crs au corp3 de la marine le 1~, no,,embre 178~; il col?mand 1i! la frégate la Sm•i•elllante e l éta~l chevalier de Samt-Loui~quand il mourul
au Port-1.oms (Il~ de Frar!ce), le 9 mai 1785, à J'àg&lt;'
de tr~ntc ans. Voir sur lut l~s lMlard:s tfe ta ,lfo.isrm
de. J,rrwcr, par IC' mar&lt;p11s ,le Belll'l'nl, Il· 4:z E' l

Celle existence ne me paroit pa..~ douteuse, car elle est
aflinnéc par lou;dcs auteurs cl par Jeanne elle.même
qui, dans se~ Mémoires, tlit que )largucrite mou1·ut
de la petite vérolr- a Boulogne-sur-Seine en 1i65 a
l"àge &lt;fc si .X uns. Y o-l-il eu deux M:1rgucrile-Anne
jumelles, ou plulôt - cl j'incline vers cette hypothésc - fa seconde n'aur.iit-clle pas été. emprun tée
ou volée cl sub~tituêe à la première pour exci te!'
plus , ivcment la c!1arilé publique'! t e cas étai l frê•
quont. »
J, Do,s. Targel, Bibl. v. de Pm·1s, m,. de la ré5el"\'è.
· 2. Les desc1!ndanls de ces famil!es occupenl aujourd'luî encore les di/T&amp;rentès pa rlies des bâtiments qui
composoicnl la ferme du château , où chaque famille
&lt;'St séparée de ses voisins par de simples cloisons.
Ces familles sont au nomhre de huit. L'ne partie de
la ferme a 1111? anéantie pnr un i11rerulie, il y n 'JllCl-

SUI\',

�msTO'Jt.1.ll
Boulainvilli!'rs fil venir de Fontcllc MarieAnne qui, jadis, avait été accrochée en maillot
à l'auvent du fermier Durand, pour les placer
toutes deux au pensionnat de l'ab~aye d'Yerres,
près de sa terre de Montgeron, où l'on terminait l'éducation des demoiselles. Elle subvenait aussi aux prrmiers besoins de Jacques
de Saint-Ilémy, qui s'était engagé comme
mousse et lui procurait la pro'ection du duc
de l'cnthièl-re. Le G mai l 776, elle pouvait
enfin faire authentiquer officiellement par
d'llozicr la fameuse généalogie, le seul bitn
des enfants, et, en faveur de celte orig:nc
royale, olJtenait pour chacun d'eux, par Lrcvet du 9 décembre 1776 ', une rcnsion de
1. ..frd1.

uM.,

0 1;rno.

huit cents livres sur la caisse du roi . En
mars 1778, elle retira les deux sœurs de
l'abbaye d'Yerres, pour les placer en celle de
Longchamp où n'étaient admises que des
filles de qualité.
Jeanne a vingt et un ans. Par son habileté
à manier la sympathie de sa protectrice, elle
a transformé son existence. En fut-elle dans
la suile plus heureuse? Elle était la proie
d'un orgut:1il sans mesure. C'é1ait en elle,
disait-elle, le sang des Valois . Cc sang drs
Valois, chacune de ses pensées, chacun de
ses écrits en est comme imprégné. Qurlle que
soit 1a ~ituation de fortune où, par momenls,
elle parviendra, il lui semblera qu'elle rst
toujours la pauHc délaissée, qui répète sur

le bord du chemin, en haillons, les )'CUX allumés de haine et d'envie: C( Prenez pitié d'une
petite mendiante du sang des Valois! » « Tyrannisée par un orgueil indomptable,
écrit-elle elle-même, que j'ai reçu de la nature el ~ue les bontés de Mme de BoulaiOl'illicrs, en me fais;ant entrevoir un avenir plus
Lrillant, avaient rendu plus irascible.je n'arrêtais qu'en rrémissant mes réllexiops sur
mon état. Jll!las I me disais-je, pour11uoi
suis-je issue du sang des Valois? 0 nom
fata1, c·e~t toi qui as ouvert mon ftme !1
cette fierté qui 11\·ût jamais dù y trou\'rr
place; c'est pour toi que je répands des
larmes; c'est :1 toi que je dois mes malheurs! JJ
fRANTZ

['l'\"C'l,-BRE:\T\NO.

(A suivre.)

Au château d'Awill:y
Le château d'Avrilly appartenait à la comtesse des Roi-s, la fille du général Hoche. La
veuve du héros ne quittait pas son unique
.enfant. C'était une belle vieille lemme, très
digne, très intelligente, très intéressante à
écouter; elle est morte fort âgée.
La comtesse des Roys avait un port de
reine, une taille superbe, elle en imposait
beaucoup, malgré son gracieux accueil. C'était
une personne distinguée sous tous les rapports. Elle passait les hivers à Paris el ne
venait à sa terre que l'été. Avrilly était un
vieux château à tourelles, assez laid, la vue
était médiocre, le pays plat. Les appartements de réception étaient beaux, j'y ai ,·u
des bals magnifiques; il n'y avait guère qu'une
lieue de Moulins au château, el par la route
royale de Paris.
Ume des Roys avait encore sa belle-mère,
la comtesse douairière des Roys, seconde
femme de son père. C'étail une adorable
vieille comme on n'en voit plus. Née de Chauvigny de Blot, elle était nièce de la fameuse
comtesse de cenom, une des dames de Mme la
duchesse d'Orléans.
Mme des Roys racontait des histoires qui
me faisaient tenir des beures tranquille à
l'écouter. Il est très vrai que Mme de Blot ne
mangeait pas; elle trouvait cela grossier et ne
vivait en apparence que de fruils, de lait et
de blancs de volailles, qu'elle suçait en les
tenant du bout des doigts . Elle s'en vengeait
en secret sur quelques cütelettes; elle s'enfermait dans sa chambre et les faisait cuire
elle-même, ce qui n'était pas une petite
entreprise pour une dame de celle espècelà.

Elle était fantasque et bizarre; sa toquade
était d'ètre mince, elle s'étouffait, mais sa
taille se fût littéralement prise enlre dix
doigts. Elle est morte jeune encore; on croit
que celle folie l'y a aidée.
Près de Mme des Roi-s, dans la rue de
Paris, où elle habitait un de ces hôtels qui
ont vu ~[me de Sévigné et la duchesse de Montmorency, demeurait une cousine, Mwe du
Château, comme elle demoiselle de Chauvigny.
Ces dames avaient été en prison ensemble
pendant la Terreur, je ne sais plus si c'est
aux Carmes ou ailleurs. Je sais seulement
qu'elles m'en ont raconté d'étranges choses.
Ce qui occupait le plus la majorité des
prisonniers, ce n'était pas la mort, c'était
l'amour. Leurs imaginations el leurs cœurs
surexcités enfantaient des passions inouït's.
Ils aimaient avec une ardeur, un dévouement
dont nous ne nous faisons pa'i idée. [I:; mmquaient de tout, ils avaient à peine de quoi
se vêtir, leurs habits étaient en lambeaux, et
souvent on leur reîusait une aiguille pour
les coudre.
~•la ne les empêchait pas de faire des
visites et de se réunir, de jouer et de rire.
Ils récitaient des vers et représentaient des
scènes. On improvisait des toilettes incroyables pour les grandes occasions, toutes les
industries de la coquetterie des femmes s'exerçaient à qui mièux mieux. Les jàlousiè!s, les
intrigues allaient leur train, les plus jo)ics
avaient leur cour, les vieilles et les laides
s'en vengeaient en les dépréciant.
Leur insouciance pour le sort qui les atlendait ne peut se rendre. Ils savaient qu'un jour
ou l'autre l'échafaud les allendail, ils s'y
résignaient comme les moutons qu'on mène
a la boucherie.
Un jour, je ne sais qui dit qu'il élait bien
désagréable de se donner en spectacle aux

mis~rables qui les égorgeaient el de prêter à
rire à la populace.
- ,Je suis sûr, ajoula-t-on, qu'on doit
ÎJÎrc une laide grimace et que si l'on cherchait dans Je panier du bourreau, on trom·erait que nous sommes horriLles ....
- Il faudrait remédier à cela.
- Comment fa ire?
- Exerçons-nous i1 mourir avec grâce, la
leçon ne sera pas perdue, nous n'en pournns
douter; répétons tous les jours la pi1\ce, jusqu'à celui où nous la jouerons en réalité.
L'idée fut trouvée sul.Jlime; on simula
l'échafaud par la table ù manger, un escabeau
à deux étages représenta l'escalier, une ou
deux chaises tinrent lieu de la fatale machine,
les prisonniers se rangèrent à l'entour comme
au spcctac!c, et chacun monta l'un apr~3
l'autre pour s'essayer.
Tous les jours le geô'.ier arrirait avec ses
listes; il faisait l'appel, on sa\ ait d'a\'ance
que c'était la mort. Un étran3cr ne l'eût
jamais soupçonné.
Quand un nom était prononcé, celui qui le
portait embrassait ses amis à la btite, donnait ses commissions pour ceux qui n'étaient
pas présents, et le dernier adieu était souvent
une plaisanterie. Pas une plainte, pas une
faiblesse, on eût juré qu'ils partaient pour un
voyage de plaisir.
Si, au lieu de celte insouciance et de cette
résignation, ils avaient employé leur courage
à défendre la nnnarcbie et leur intelligence a
diriger les réformes nécessaires, ta Ré\'olution n'aurait pas eu lieu.
Mme des Hoi-s el Mme du Château, très
jeunes encore, f'urent le bonheur d'échapper
à la guillotine : la mort de Robespierre lrs
délivra comme les altlres, comme toute la
France. Elles aimaient à se rappeler ce temps
épouvantable et à raconter les détails de leur
emprisonnement, comme on aime à raconter
les naufrages dont on est rernnu.

ClicM A. Block.

SEDAN ( 1"' SEPTE:\IBRE 1870.) -

Marquis PHILIPPE DE MASSA
dj&lt;&gt;

SOUVENIRS

ET IMPRESSIONS
dj&lt;&gt;

Sedan

1

COMTESSE DAS 11.

Tableau de G. GLARIS.

Le marquis Philippe de Massa, ancien chef
d'escadrons, ancien écuyer de l'empereur Napo léon Il 1, nous a laissé, sur les ivénem,mts qui
précédèrent et suivirent la reddition de Sedan,
des Souvenirs el impressions, écrits au bout d'un
quart de siècle, où il retraçait fidèlement ce qu'il
avait vu au cours de journées douloureuses,inoubliables et inoubliées. c&lt; Au sujetdesévinements,
déclarait ce. parfait galant homme, je ne dirai
que ce que je crois sincèrement ê.tre la vérité.
Au sujet des personnes, je tiendrai à honneur
de parkr avec reconnaissance de celles qui ont
été bonnes pour moi, fussent-elles tombées depuis dans l'impopularité. n On retrouve cette
double prêoccupation dans les pages qu'Hisloria
publie aujourd'hui, et l'attachement que le marquis de Massa professait à l'égard du souverain
déchu, n'ôte assurément rien, à ce vivant récit
d'un témoin, de sa haute valeur documentaire.

Il ne m'appartient pas d'entreprendre la
relation technique de la bataille de Sedan, à
laquelle je n'ai assisté que comme spectateur
plus ou moins exposé, mais je m'efforcerai
de faire un récit véridique de ce que j'ai vu

ou appris pendant l'action, au second plan de
ce sinistre et trop inot_1bliable tableau.
Le feu s'ouvrit au point du jour, au milieu
du brouillard, du côté de Bazeilles, puis, des
bords de la Meuse au sud, s'étendit progressirement à l'est et à l'ouest, à mesure que les
deux armées allemandes, fortes de deux cent
trente mille hommes, opéraient cc grand
mouvement enveloppant qui, dès une heure
de l'après-midi, ache\'ait de couper à l'armée
française sa retraite sur Mézières, la seule
possible peut-être, si le dispositif adopté au
début par le généra] Ducrot n'avait pas été
changé par son successeur dans le commandement en chef.
Depuis six heures et demie du malin, les
officiers de la maison militaire, y compris les
écuyers, allendaient la bride au bras dans la
cour de la sous-préfecture pour accompagner
!'Empereur sur le champ de bataille.
Pendant qu'il s'habillait, Emmanuel d'Harcourt, capitaine de mobiles, officier d'ordonnance du duc de Magenta, arrivant à la bâte,

mit pied à terre au milieu de nous et demanda
à être indroduit auprès de Sa 11ajcsté, pour
lm apprendre que le maréchal venaü d'ètrc
grièvement blessé à l'aine par un éclat d'obus.
Après avoir écouté, les yeux voilés de larmef:,
la communication tle ce fatal événement
I'Empereur approuva la remise du comman-'
dement au général Ducrot, bien qu'il ne fût
pas le plus ancien des commandants de corps
d'armée, mais en réfléchissant que c'était
celui d'entre e~x qui devait être le plus au
courant des proJets du maréchal. Ce dernier
ne savait nullement, pas plus quel'Empcreur,
que le général de Wimpfon, arrivé de Paris
l'avant-vèille pour prendre le commandement
d~ 5e corps,. é~ait en même temps porteur
dune comm1sswn de général en chef, dans
le cas o~ la vacance viendrait à se produire.
En la lm remettant, 1e ministre de la Guerre
croyait encore que l'armée française conser,·ait une avance de deux jours sur la
Ill• armée allemande, el n'aurait affaire qu'à
la seule armée de la !leuse. Calcul opli-

�'--------------------------------------------

111STO'Jt1.ll
mi,te, déjoué par les mar1;bcs forcées de la du fleuve, achC\ :rnt &lt;lt• se dissipl'r, nous
armée, à laquelle appartenait d'ailleurs aperçûmes les hauteurs de la rive gauche
le corps bavarois Mjit engagé la veille 11 couronnées d'une longue lig, c de hallerics
Bazeille,. On ne pomait donc plus douter &lt;JUC allemandes étagées depuis Hcmilly jusqu'au
ddà de \\'addincourt. Aux premiers rayons
l!', autres ne suivi,senl de près!
.\près arnir cmoyé un de se:; officiers d'or- de soleil qui dardèrent sur nos képis galonnés,
donnance, le capilainr Gum1an, auprès &lt;lu notre groupe drwnant nn des obj, ctifs de
général llucrol, ~apoléon Ill monta i1 cbernl leur tir à longue portée, l'Empereur nous
cl, 11 la tète de son étal-major, suivi d'un • ordonna d'aller nous défikr derrière le mur
peloton de guides fourni par l'escadron d'une fabrique près &lt;le laqu1·llc se tenait en
d'escorte, se. dirigea ,ers la porte qui s'oune réserve un bataillon de chasseurs, et resta
sur la route de Bazeilles. A peine avait-il fait volontairement e\posé au feu, ne gardant
&lt;1uclques pas qu'il se croisa anc la mit ure autour de sa personne r1uc D,nillicr, son
dans laquelle était étendu le maréchal, et premier écuyer, Cor\'isart, rnn médecin,
s'arrêta pour s'informer de son étal. Le doc- Pajol, son aide de camp &lt;le senire, el
teur Théophile Anger, qui, bien que non d' Ilendecourt, rnn officier d'ordonnance
monté, avait résolu dt&gt; nous suivre à pietl hirntôt tué raide derrière lui.
Puis - dit le génrral Pajol dans son récit
autant qu'il lui serait possible, s'empressa
d'olîrir fes senices et constata que, malgré de la bataille de Sedan - c1 Sa Majesté rn
sa gravi té, la blessure ne serai l pas mortelle. dirigea sur un point culminant oi1 étail'nt
Hassuré par le rapport de son chirurgien, placées les batteries de réserve du comman!'Empereur continua son chemin sous les dant de Saint-Aulaire el demeura plus d'une
heure dans celle position, au milieu d'ur.c
J&lt;'UX des habitants c1ui, de leur, fenêtres, )p
grêle de projectiles rnnemis, occupé à suiue
regardaient silencieusement passer.
Avant de sortir de l'cnceinlt•, nous rencon- le momemcnt en échelons par bri~ade qur,
tr,imcs plusieurs prisonniers ennemis qu'on conformément aux ordres du général Ducrot,
ramenait cùte à côte avec un certain nombre le général Lebrun commençait à faire ext'tic nos blessés, la plupart atteints au bras. Il cutcr aux di\'isions de son corps d'armée, dars
y avait, marcbant parmi ces derniers, un un combat défensif bien soulenu et habile:.:ouave de hault' stature qui lendit vers nous ment conduit. »
son poignet mutilé en s'écrian~, la rage dans
Informé par le retour du capitaine Guzman
les yeux :
- Je ms me faire pansn et j'y retourne! de la mutation qui renait de se produirr
li ~· a des regards et des paroles enflam- dans l'exercice du commandement en cht.:f
réclamé inopinément par le général de Wimpmés qu'on n'oublie pas.
Au delà des remparts, Sa Hajesté mit son fen, mis au courant du contre-ordre donué
cheval au trot jusqu'à cc qu'elle fùt arrivée par celui-ci à la manœuue du général Ducrol,
aux premières maisons de Balan, oü des et de l'objectif de Carignan substitué à celui
infirmiers transportaient de nouveaux blessés. de ~lézières, J'Empereur comprit que tout
Soutenu par deux fantassins, aHcndait la espoir de salut était désormais perdu. Mais,
voiture d'ambulance un chef d'escadron ne pouvant inlerrnnir sans être accusé de
d'état-major dont le visage était tellement gêner l'aclir,n de ses généraux, ne Youlant
ensanglanté qu'on n'en distinguait plus les pas non plus, quoique privé de toute initiative, quitter le terrain tant que ses forces lui
traits.
- Suis-je donc à cc point défiguré que permettraient d'y rester, il résolut de se portu ne me reconnaisses pas'? me dit-il lorsque ter plus au nord, vers les positions que déje passai à côté de lui.
fendaient les troupes du Ier corps. Nous
C'était, la joue déchirée par une balle, ftimes alors rappelés près de lui et, après un
Octave de Bastard, den'nu plus tard général temps de galop frénétique au milieu du sifde brigade et décédé il y a peu d'années.
flement des balles et des éclats d'obus qui
Au milieu du village, l'Empcreur se porta criblaient le sol, nous rejoignîmes !'Empepar une ruelle en Lerrain décomerl du côté reur dans le chemin creux de Givonne où le
de la ~loncclle et, gagnant un talus d'o11 général de Wimpfen ,·enait de lui dire avec
tirait une des batteries divisionnaires de exaltation en parlant des troupes bavaroises
l'infanterie de marine, s'arrêta près d'elle, et saxonnes :·
non loin de la place où a,ait été frappé le
- Que Yotrc ~Iajesté ne s'inquiète pas;
maréchal. En reconnaissant le souverain dans deux heures, je les aurai jetées dans la
impassible derrière eux, les artilleurs le Meuse ....
saluèrent de leurs Yirnts, les derniers qu'il
Étrange illusion d'un valeureux soldat Je
dm·ait entendre 1
qui la présomption égalait le courage; d'un
L'a}ant aperçu de loin, le général de Vas- général en chef n'envisageant qu'une face du
soigne s'approd1a un instant pour lui donnrr champ de bataille sans se préoccuper assez
&lt;"onnais,ance de la manœuvrc prescrite par des masses énormes qui s'avanpient derrière
le général Ducrot f:n ce qui concernait les lui le long de la presqu 'lie d'lges.
divi~ions du 12• corps chargé de luller pied à
Aussi, loin de partager sa confiance, :Xapopied, tout en ballant en retraite dans la léon Ill ne doutait-il déjà plus du sort fatal
direction tlè Mézières.
réservé à celle malheureuse armée engagée
li élait plus de huit heures, &lt;Juand, la et maintenue malgré lui dans une aventure
hrume légi'•re, qui montait encore des bords dont l'injustice humaine ne dernit pas manIl[c

quer de lui allribucr néanmoins la responsabilité. Pendant trois quarts d'heure encore il
resta, paraissant chercher la mort, sous le
feu croisé de la mitraille.
Mais, depuis cinq heures IJll'il payait ainsi
d'exemple, l'infortuné souverain se sentait de
plus en plus en proie aux souffrances qu 'aggravait celle longue station à cheval. Deu,
fois, il avait di1 mettre pied à terre pour
olitenir quelques minutes de r{&gt;pit, el deux
fois il avait rrtrouvé assez d',:ncrgie pour se
foire hisser de nouveau sur l'étrier.
Yers onze heures el demie, n'r tenant
plus, il se résigna à regagner la ville· dont les
approches élaient encombrées de voitures du
train abandonnées par leurs conducteurs,
d'alTùts brisés, de caissons vides, de soldats
décourais venant chercher un illusoire abri
dans les fossés où l'artillerie a,h-erse n'exerçait pas moins ses ravages. AYanl que le
pont-levis s'abaissât, le général de Courson,
le capitaine de Tréccsson, venaient d'èlre démontés et gravement blessés derrière Sa Majesté.
En dcr!i de la porte, un éclat laboura l'encolure de mon cheval au-dessus du garrot,
un autre alleignit au flanc le cheval de Canisy, un troisième déchira à côté de nous le
bras d'une malheureuse femme arrêtée sur
le seuil de sa maison.
Sur la place Turenne, sur le pont, lieux
découverts, le, projectiles commençaient à
tomber aussi quand l'étal-major impérial les
traversa pour rentrer à la sous-préfecture.
Sur le pont, rencontrant Stolfel et le lieutenant Paul de Waru qui sortaient de chez le
maréchal auprès duquel il se rendait luimême, !'Empereur s'arrêta quelques instants
pour leur demander de ses nouvelles. Aux
premiers mots qu'il leur adressa, un obus
s'aoallit à quelques pas de son cheYal, soulevant devant lui un nuage de poussière. S'il
n'avait interrompu sa marche, il ClÎt Né
infailliblement renversé.
Quel contras le 11 celle heure entre les destinées des deux monarques en présence! D'un
côté Napoléon 111, annihilé, courbé sous le
poids de la défaite, risquant sa vie à chaque
pas comme le plus obscur de ses soldats; de
l'autre, Guillaume Jcr, hors de toute atteinte
sur la hauteur de Frénois, assistant, comme
en une apothéose, à l'agonie de l'empire
français sur les ruines duquel l'empire d'Allemagne allait bientôt se réédifier à son
profit.
Celle agonie d'une armée et d'un régime
qui ne devait pas survivre à sa perte dura
cependant cinq heures encore, au milieu
d'actes héroïques donl nos descendants, tant
qu'il restera une France unie el palpitante,
conserveront pieusement le souvenir, inséparable des lieux et des noms qui s'y rattachent:
A Bazeilles, l'épisode des dernières cartouches brùlées par le capitaine Aubert et le
commandant Lambert;
Au calvaire d' llly, la glorieuse charge de
la division Margueritte, conduite, celui-ci
tombé, par le général de Gallifîet;
A Cazal, la percée audacieuse enlrcprisr

par Ir commandant d'Alincourl avrc un escadron du Ier cuirassiers rt quel11uf's braves
oflicit•rs de Jiflërentes armrs 11ui s'était•11l
joints à lui;
A Balan, enfin, la trouée suprême tentée
pour l'honneur des armes par les généraux
de \\'impfen el Lebrun à la tète des valeuréux
restes du 12·· corps.
Et combien d'autres faits sans doute, pleins
d'abnégation el de courage, dont les modestes
auteurs sont restés ignorés?

major du maréchal de )fac-\lahon, le tir ,Ir·
I'c11Dt•mi s'était un instant ralenti, pour reprendre ensuitr avec une nouvelle intensit1.,.
La relation officielle allemande ne fait aucune
mention de ccl incident, précédé de l'arrivéè
des généraux Douay et Ducrot venant rendre
compte eux-mêmes à !.'Empereur qu'aucun
ralliement de leurs troupes ne leur paraissait
plus possible pour comballre au delà des
remparts; de celle du général Lebrun, annonçant que le, siennes tenaient encore la
moitié du \'illage de Balan et qu'il retournait
parmi elles. L'extrait suivant permet de penser
que c'est vers trois heures et demie que le
drapeau blanc fut vainement déployé une première fois sur la citadelle, el nous apprend
de quelle façon la question d'humanité était
envisagée dans le camp du vainqueur :
c1 Vers quatre heures, afin de hâter la
conclusion d'uue capitulalion et d'épargner à
son armée de nouveaux sacrifices, le Roi
avait donc prescrit que toute l'artillerie disponible eût à faire converger ses feux sui·
8Pdan. A cet ell't:l, les batteries wurtembergeoises étaient également appelées à Donchery
el prenaient position des deux cMés de la
grande route, à l'est de Bellevue et de Frénois .... »
C'est-à-dire à la place même où se tenait
Guillaume I•r pour présider méthodiquement,
en Yertu des plus implacables lois de la
guerre, à la destruction d'une ville entière et
à l'autodafé de ses habitants!
Cette recrudescence de bombardement se
poursuivit par son ordre jusqu'au soir,
n'épargnant même pas l'hôpital où, entrant

· En rentrant pour recevoir les soins ordin:üres de ses médecins, ] 'Empereur avait ordonné qu'on tînt un de ses autres chevaux
prêt, mais l'obstruction, déjà rencontrée dans
l'intérieur el au dehors, avait pris de telles
proportions qu'il dul renoncer à sortir et,
comme a écrit le général Pajol, &lt;&lt; altendre à
la sous-préfecture la fin du drame qui se
déroulait ».
\'ers deux heures et demie, on amena près
de lui le général Margueritte dont il fil panser
sous ses yeux l'horrible blessure. Le patient,
la langue coupée par la balle qui lui traversa
la mâchoire, était obligé de se serl'ir d'un
crayon pour répondre par écrit aux témoignages d'intérêt dont il était f objet.
Pendant ce temps, le c1•rcle de fer se rétrécissait d'heure en heure autour de la place,
circonscrivant de plus en plus l'étroit espace
sur lequel se mouvait encore une résistance
dé,espérée. Bientôt le champ de tir des cinq
cents pièces qui dominaient l'entonnoir se
trouva limité aux abords des remparts et
aux rues de la ville où, malgré la fermeture
des portes, a,·aienl pénétré à l'aide d'échelles '
des milliers de soldats de toutes armes mêlés
, f
aux habitants.
C'est alors seulement que, pour arrêter
l'elînsion de tant de sang aussi noblement
qu 'inutilement répandu, !'Empereur résolut de
provoquer un armistice qui permild'rntrer en
'
pourparlers avec l'ennemi, et qu'il fit appeler
91 . "p /' - r -·
celui de ses officiers cl'ordonnancedont c'était
,__ .,_,. t: - &gt;-- ~
le tour à marcher. Je me rappelle qu'à ce •
d'-~-......,,r;;:/~·"'
moment douloureux, Paul de Cassagnac, qui
:.:,,.:- -.-r!. 4
depuis le matin avait fait le coup de fusil
/').,"~~·~
avec les zouaves de la ligne, se trouvait à côté
de moi dans la cour, et je n'oublierai jamais
d ~ .•~., ~~
quelle émotion poignante nous saisit quand
-i: ~
Arthur dr Lauriston, chargé d'arborer un
drapeau blanc en haut de la citadellr, nous
dit en sanglotant :
- Moi! moi! le petit-fils d'un maréchal
de France!
La mémoire me fait défaut pour préciser
Je moment exact où Napoléon Ill prit l'initiative de cet acle d'humanité sévèrement ju~é F .IC-SIMIU: DL LA I.ETTRE DE .l\'APOLÉO:- 111 ,Il
par ses détracteurs, mais conforme à la nature
ROI Gl'll.l.AUME.
généreuse du soUYerain qui, Yainqueur à
Solferino, offrait spontanément à son rival
l'aincu l'enlrel'ue de Villafranca, destinée it par les fenêtres, les projectiles allaient achewr
mettre un terme aux hécatombes consommées les blessés jusque sur leurs lits.
de part et d'a1tll'e.
Ue toutes les hauteurs autour de la place,
Je croyais me rappeler qu'it l'apparition de l'ouragan de fer, décrivant dans l'air ses
cet emblème, presque aussitôt abattu, paraît- courbes incessantes, le remplissait de vibrail, par ordre du général Faure, chef d'état- tions sinistres. Du rez-de-cbaussét' de la sous-

,,,.

\'I. -

HISTORIA. -

Fasc

4,1,

SEDAN--,

préfecture, nous entendions les ohus briser
les ardoises au-d1•ssus dr. nos t1:tes, nous les
VO}ions. tomber sous nos yeux dans la .cour,
mettre en flammes les toits voisins, éventrer
hommes et chevaux dans les rues, faire sauter
les caissons contenant nos dernières munitions. Quelques heures encore et il ne serait
resté debout que des pans de murs ébréchés
émergeant d'un monceau de cendres étendu
sur un charnier humain!
Pendant cette exécution matérielle et sanglante, les Bavarois s'étaient approchés de la
porte de Torcy, d'où la fusilladedes remparts
les tenait encore à quelque distance. C'est de
ce côté que, vers six heures, nous vimes partir,
envoyé en parlementaire, le commandant
Rouby, en même temps que, d'un commun
accord, l'ordre était donné etéxécuté de cesser
partout Ie.s hostilités de notre côté. A ce moment, prévoyant les rigueurs attachées à la
rrddition imminente de la place &lt;•t des troupes
le capitaine Pierron, officier d'ordonnance de
!'Empereur, quitta notre groupe pour faire
observer au prince de la ~foskowa l'urgence
qu'il y avait de faire brûler les drapeaux et
fut chargé d'en transmettre l'avis au général
Faure.
Dès que le feu, déjà ralenti du côté de
l'ennemi, eut cessé à son tour, dem officiers
bavarois pénétrèrent jusque dans la cour,
presque aussitôt suivis d'un officier supérieur
de l'état-major général prussien, qui les congédia avec autorité. C'était le colonel Bronsart,
d'origine française, et qui, sans la révocation
de l'édit de Nantes, aurait probablement suhi
dans nos rangs lès. rigueurs dont il venait
poser les préliminaires. Quelques instants
après partait, suivi d'un trompette des guides,
le général Reille, porteur de la lettre par laquelle Napoléqn 111 déclarait - cruelle ironie
des mots!- rendre son épée à Guillaume l•·•,
son hon frère.
En signant ce message, dont la teneur était
préméditée depuis sa première tentative pour
arrêter la lutte, !'Empereur espérait obtenir
du destinataire, sinon un de ces élans chevaleresques dont il était lui-même coutumier,
du moins une intervention bienveillante en
faveur d'une courageuse armée qui n'avait
cédé qu'anéantie sous la supériorité du nombre et la muiliplicité des engins meurtriers.
Ilrisé par l'émolion, attendant avec anxiété
le rc:sultat des négociations ouvertes, il ne
parut naturellement pas à ce dernier diner
servi quand même au milieu d'un silence de
mort, et auquel on comprendra que nous
touchâmes à peine, sous le coup de l'oppression qui nous étreignait.
Plus tard, dans la soirée, Galliffet vint
s'informer auprès de nous de l'état du général Margueritte et nous réconforta un peu par
le récit du glorieux fait d'armes accompli
par les régiments dont il a.vait rallié .les débris. Des huit escadrons de sa brigade 1er et :i• chasseurs d'Afrique - il ne restait
pas plus de cent quarante cavaliers montés
ou reYenus à pied. Le colonel Clicquot, du
1er de ces régiments, el le lieutenant-colonel
du :;,, étaient au nombre des morts. Parmi le~

�. - fflST&lt;»(lA

-------------------------------------·

nombreux officiers blessé~', il nous cita Jac- pour y atlendre de nou\'eaux ordres ..\Jais, à
&lt;Jues de Ganay, sous-lieutenant au 5e régi- Ja barrière de l'avancée de Torcy, une grand'- parc attenant au cbàtcau de. Bellevue dan,
lequel Napoléon Ill a.-ait été conduit, après
ment, aujourd'hui général de brigade.
gardc bavaroise nous ferma le passage, et son interrogatoire par le chancelier, jus'Iu'à
Il venait, nous dit-il, de parquer de son nous demeuràmes ainsi près d'une heure
mieux dans les fossés ceux qui restaient en- entre l'avant-poste ennemi, derrière 1cquel ce que le souverain eût décidé dans quelle
core debout, et de pourvoir autant que pos- des hommes de cor\·ée enterraient des morts, province de son royaume il serait transféré.
A peine a,·ions-nous mis pied à terre,
sible à leurs besoins.
et les remparts de la place, du haut desquels qu'arrivèrent, en rniture découverte, les deux
- Quoique j'aie eu souvent la main dure des soldats français exaspérés ou gouailleurs
avec mes hommes, ajouta-t-il, j'ai été touché nous lançaient, les uns des imprécations, les plénipotentiaires allemands, le comte de Bisde l'intérêt qu'ils m'ont témoigné en voianl autres des quolibets, pendant &lt;Jue le corres- marck el le général de Moltke, qui entrèrent
que je n'étais pas tué. Rien ne les l forçait, pondant anglais d'un journal illustré prenait dans l'habitation pour y attendre le retour du
général en chef de l'armée française.
et je leur en sais d'autant plus de gré.
un croquis de notre abominable situation!
Coïncidence fortuite ou raffinement de
Quand il nous quitta, je remarquai qu'il
Le retour du général Waubert, accompagné
portait à son képi de colonel les deux étoiles de l'officier supérieur chargé de nous emme- cruauté, c'élait de la hauteur de Bellevue
du grade qui lui avait été verbalement conréré ner, nous causa donc un soulagement relatif. qu'une batterie prussienne devait donner le sià Raucourt, le lendemain du jour 011 sa L'officier nous compta, inscriYit notre état gnal dela reprise du reu à l'expiration du d,'lai accordé pour la prolongation de l'armistict•.
nomination arait été décidée à Stonne.
numérique sur son carnet, puis nous dit a\·ec
A neuf heures trois quarts, elle vint prenLes combles de l'hôtel oi1 nous avions cou- un sourire ironique :
dre position sous les fenêtres mêmes de la
ché la veille •ianl été troué, à jour par le
- rn instant! Il convient de vous donner pièce où se tenait !'Empereur! Nous ,imes
bombardement, c'est sur la paille, derrière une petite escorte ....
les officiers se servir du 1élémèlre pour menos chevaux, que nous passàmes celte nuit
li fallut encore attendre un quart d'heure surer la distance, les sous-officiers régler la
d'insomnie pendant laquelle s'énuméraient, à l'arrivée d'une demi-douzaine de dragons,
peu de distance de la ville, les dures condi- derrière lesquels nous nous a.chemin:imes en- hausse en conséquence, le capitaine commandant tirer sa montre, et nous nous drmantions dictées par les plénipotentiaires prus- fin vers notre destination.
dions
avec terreur si nous n'allions pas, abrisiens à l'acceptation du général de Wimplen.
.\vant de l'atteindre, nous rencontr:lmes, tés derrière les canons ennemis, as!-ister dt!
- Si vous ne les subissez pas, lui a,,ail ,·enanl au-devant de nous sur la route, un
dit en substance le chef du grand état-major élégant officier des hussards de la garde loin à nnc nouvelle boucherie des ncitres,
allemand, l'armistice expirant à c1uatreheures royale, qui, saluant avec la plus grande poli . . quand arriva à son tour le malheureux général de Wimplen rapportant le protocole de la
du matin, je rouvrirai le feu et brillerai tesse, nous dit:
capitulation
el, en présence de Sf'!-i deux bourSedan,
- Permettez-moi , messieurs, de vou.s reaux, y apposa son nom.
Cependant, au moment de se séparer, avant adresser une question. Je suis le baron de
Les larmes '(ui me montent aux 1eui, en
que rien fl1t conclu, il consentit à proroger Je Gustedt, officier d'ordonnance de Son Altesse
délai jusqu'à dix heures, afin de permettre le prince ro~al de Prusse, commandant en retraçant dans les moindres détails ces épouau général en chef français de réunir tous les chef la Ill• armée. Mon h&lt;au-frère, Il. de ,,a.ntables sournnirs, prouvent assez que, dans
générau, sous ses ordres et de leur eiposer à Bussierre, sert comme engagé volontaire au l'àme comme sur le corps, le temps qui
quel point les posilions inexpugnables ocr.u- ::;e chasseurs d'Afrique, I"un des régiments panse leurs plaies n'en elfatejamais la cic,1trice.
pées par l'ennemi rendraient vaine toute ten- qui se sont si courageusement sacrifiés hier,
tatfre de sortie à l'arme blanche, les muni- et peul~ètre pourriez-vous me renseigner sur
tions élan t entièrement détruites ou épuisées. le sort de mon parent. . ..
Les plénipotentiaires el la batterie s'étant
Informé par le général Castelnau de ce qui
Puis, sans s'interrompre pour attendre la retirés, il ne resta devant la propriété qu'une
venait de se passer dans celle conférence, Na- réponse :
compagnie d'infanterie bavaroise chargée dt•
poléon Ill résolut de profiter du sursis accordé
- Mais avant tout, continua-t-il, laissez- nous garder.
pour se rendre immédiatement auprès du roi moi d'abord vous dire quelle a été l'admiraVers midi, un grand mouremcnt i;e prode Prusse, se constituer son prisonnier el tion de Son Altcsse !loyale en voyant celte
duisit
au dehors ; c'étaient les troupes enviplaider, pendant qu'il en était temps encore, charge, tellemenl belle qu'elle méritait de
la cause de cette malheureuse armée qu'il ne réussir. Je vous ra_pporte ses propres paroles. ronnantes qui prenaient les armes pour rendre
les honneurs sur le passage du lloi et le sacommandait pas, toujours avec l'espoir d'obL'esprit conciliant et la courtoisie toute luer de leurs :iedarnations. Comme tout se
tenir pour elle, de souverain à souverain, un française du prince héritiE-r de Prusse, si fort
adoucisrnment aux clauses rigoureuses atta- appréciés à la Cour pendant son séjour à fait au commandement dans l'armée pru~chées à sa reddilion. On sait combien furent Paris en 1867, ne pouvaient laisser planer sienne, les« Hoch! hocb! » n'étaient répétés
par les diJTérentes uoilés qu'au signal succesvite déçues les dernières illusions qu'il fon- aucun doute sur la réalité de ce propos.
sivement donné par leurs chefs . Je ne prédait sur la générosité de son ancien hôte des
Comme je sal'ais par Galliffet que M. de tends pas dire par là que ces cris nous paruTuileries.
Bussierre était resté au petit dépdl de so1, rent moins en1housiastes pour être plus méSorti de Sedan à six heures et demie du régiment, à Metz, je m'empressai de rassurer
thodiquement proférés.
matin, accompagné de ses aides de camp, il son parent et ennemi, qui me remercia dans
La compagnie de garde se forma aussitôt
fut obligé de s'arrêter à Donchery, dans une les termes les plus chaleureux en nous deen
bataille à l'entrée du parc, el Guillaume I"·
maison de pay~an, la première en entrant mandant si, à son tour, il pou\'ait nous rendre
ne
manqua pas d'en passer l'inspection avant
dans le lillage, où il attendit longtemps, assis un service en quoi que ce fùt.
de
descendre
de chem l devant la porte de son
sur un banc, un émissaire royal qui lut !I. de
Nous lui signalâmes la place où était tombé impérial prisonnier.
Bismarck, duquel, seul, il eut :1 subir l'inter- notre panne camarade d'llendecourt, reconIl était accompagné d'un nombreux ~tatrogatoire, pendant que Guillaume Jer était naissable à son uniforme spécial, a\·ec prière,
major
en tête duquel marchaient le comte de
soigneusement tenu à l'écart à Vendresse.
si son corps était retrouvé, d't:n recommander Uismarck et le général de !foltke, tous deux
la sépulture provisoire au maire de Balan, en
Peu après le départ de !'Empereur, et pen- attendant que la famille pùl venir le récla- en tenue de parade, coiffés du casque. Le
dant que se tenait à Sedan le conseil de mer. li. de Gustedt nous fit ultérieurement premier, droit sur sa selle, dominait l'autre
guerre présidé par le général en chef, le reste savoir que ses recherches étaient demeurées de sa haute taille; le second, légèrement
rnùté par l'àge, était immédiatement suivi
de la suite de Sa Majesté lut prévenu qu'il r;;ans résultat.
d'une
ordonnance, portant, comme un objet
dernit quitter Ja ville à son tour el s'arrèter
A un kilomètre en deçà de Donchery, nous
à un kiJomètre, sur Ja route de Oonchery, quitlàmes la grand'route pour gagner un petit de piété, la casquette de petite tenue de son
maître, recou,·erte de toile blanrhe,

�_

msT0~1.ll _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __.

L'entrevue fut de courte durée et, autant
que je m'en souviens, eut lieu sans témoins,
pendant Que, de l'extérieur, nous considérions à distance et arec une indéfiniss;ablc
tristesse les deux principaux artisans de nos
désa~trcs.

Après leur déparf, nous apprimes que Napoléon III serait transféré à Wilhelmshœhe,
près Cassel, en passant par le Lu1embourg
Leige, sous la conduite du général de Doyen
assisté du prince de L1nar, jeune diplomate
que nous a,·ions tous plus ou moin~ connu b.
Paris et qui, ufficier de la landwchr, était
altaché à l'ewadron &lt;l'escorte du lloi, composé de deux cavaliers de choix pris dans

chacun des régiments de cavalerie de la Confédérntion.
Le soir. ordre fut donné de nous tenir
prêts pour le lendemain, 5 septembre, à onze
heures.
Dans la matinée de ce jour, le général de
Boyen dressa lui-même l'état nominatir des
officiers ou assimilés composant la suite, en
priant Sa Majesté de dé~igner ceux qu'elle
désirait avoir près d'elle dans sa captivité. Cc
furent IBs cinq aides de camp, deux des officiers d'ordonnance, Hepp et Lauriston, Davillicr, nainbeaux, Pié.tri et, naturellement,
Conneau et Corvisart, de qui la com·cntion de
Cenère garantissait d'ailleurs la liberté. Lr~
autres furent autorisés à retourner à Paris,
en prenant l'engagement de ne pas servir
pendant la durée de la guerre, engagement
auquel les bienséances leur commandaient de
souscrire, car opter pour un internement à
part eût semblé un reproche indirect au souverain qui les séparait de Jui. Le prince èe
Lynar fut chargé de veHler à l'exécution de
cette formalité. Lorsqu'il voulut nous mettrr,
Canisy et moi, en d~meure de la remplir,
nous nous y refust,mes en alléguant que nous
n'étions plus titulaires d'aucun grade dans
l'armée, ce qui parut l'étonner fort, surtout
à came de moi qu'il croyait être encore capitaine de cavalerie. li laissa provisoirement
enlrc nm mains le formulaire non signé,
disant qu'il en référerait à son supérieur, et
il n'en fut plus question.
A rheure dile, nous fimes avancer, devant
le pc·rron, la coureuse, coupé de poste à deux
place!-, pcrmetlant de s'y dissimuler entièrement à l'aide des volets relc,és. D~s que le
marchepied s'aLaissa, n:mpereur parut sur
le seuil, livide, grelottant de fièvre , se soutenant à peine, pendant que Davillier el PiéLri,
redoublant de soins, l'aidaient à passer, pardessus sa tunique d'uniforme, un épais caban
noir garni d'un cnprn:hou pournnt ~c rallallre
jusque sur Ies )'eux.
C'est ainsi qu'accompagoé du prince de la

Moskowa, il monta dans cette voiture d'aspect
funéraire, comme une ombre devant laquelle
nous nous découvn'mes ave~ le respect dll à
ln Majesté tombée.
Le lugubre cortPp:e se mit rn roule précéJé
d'un détachement des hussards de la Mort.
Le coupé de l'Emperrur sui\'ait le premier,
devant le grand char à Lancs de poste sur les
banquettes duquel avaient pris place les deux
g-rôliers. cOle à côte avec les aides de camp,
Piétri, Da\'illicr et nous. Le re.:,te de nos
compa~nons d'inîorlune venait ensuite, les
uns a chesal, les autres en ,·oiture; les chevaux de main et les bag:1ges fermaient la
marche.
L'itinéraire, pour gagner la frontière belg&lt;',
comprenait un grand Mtour par DonchNy,
Vrigne-aux-Bois, Saint-)lenges, Fleigneux et
les bois.
Dans Jes ,•illages et hameaux que nous traversâmes, les habitants jetaient des regards
attPrrés, les femmes pleuraient, les enfants
même se taisaient comme s'ils avaient eu
comcience de cette grande infortune qui passait de\'ant eux.
La moitié de la roule que nous étions
appelés 1l parcourir étaît bordée de trOupes
ennemies en cantonnements ou drjt1 en formation de marche pour ponrsuivrc fa campagne. Mais, pas un mot, pas un sarcasme ne
sortirent de leurs rangs pendant )es longs
temps d'arrèt occasionnés pour nous par les
mouvements en cours d'exécution.
En rerunche,:m moment oll nous passâmes
à peu de distance d'un groupe de soldats
franrais prisonniers, quelques-uns montrèrent le poing en criant à la trahison, car il
était écrit que, pendèlnt cette dernière étape
de son calvaire, le malheureux Empereur
viderait la coupe d'amertume jusqu't1 la lie.
Enfin, p:issé l'extrême limite nord-ouest
du champ de bataille que nous; Yenions de
contourner, le chemin devint libre. On put
augmenter l'allure pour gagner La Chapdle,
dernier village fr:rnçais. li s'y trouva quelques
francs-tireurs et fant:issins de la ligne qui,
bles~és ou épuis&lt;:s, ;n,aient pu s'éc·bapper et
se trainer jusque-là. En les aperceva11I,
Napoléon Ill lendit sa bourse à llainbaux, qui
escortait à la portière, afin que les derniers
louis de sa liste civile servissent ù secourir
les derniers soldats qu'il rencontrait au moment de quitter le sol frun~·ai~.
A la frontière, le déta&lt;.:hement de hussards
s'arrêta, -et les voilures con\inuf'rent le trajet : mais, à peine avaient-clics dépassé le
poteau indicateur 1 qu'un r.olonel de chasseurs
belges, dont le régiment étaiL échelonné aux.
environs, accourut au galop en s'écriant, le
sabre a la main :

- Arrètrz ! Vous êtes dnns le Luxrmbourg.
Vous ,·iolez la neutralité du territoire.
- Parrlon, rt&gt;pliqna le ~énf'ral de Royen.
nousn'arnns p:1s rpialîté de !Jclligt'1·anls. c·c:-1.
le comte de JlierrP(Olulr; qui voyage a\'ec sa
suite.
Et,dcsccndant de ,,oiturc, il allira !°officier
ll l'écart pour lui dire quelques mots ctuc
celui•ci écoula arec étonnement, penché sui·
sn selle.
- C'est dillërcnl, reprit-il ensuite. Vous
pouvez conlinu~r ,·otre chemin, mcssieurf.
Et il salua du s:abrr.
A Bouillon, on était n1ienx infurmê, c1 unP
foule sympa1hi11ue nuendail !'Empereur pour
le saluer quand il descendit de voiture de\'anl
l'auberge où elJe a,•n:t ,qipris qu'un logement
(,lait retenu pour lui.
La manifestation devint mèruc peu i1 peu ~i
bruyant~ qne le g-énérJl de Boycn craignit un
inslJnl de mir la foule délivrer son pri~onni r !
La fatigue do celui-ci était rxtrème et,
devant repartir Je lendemain malin pour aller
prendre la mie ferrée à Xeukhùte:rn, il
demanda aussitôt à s'aliler.
Une 1,cure :.iprè:-:., il voulut biC'n me recevoir et je fus introduit dans la modeste
chambre où il venait de se coucher.
Malgré son abatt.emcnl, il se soulc,·a sur
un coude.
- \'ous allez rctourncr à Pari!:.? me
drmanda-t-i\.
- Oui, Sire, pour me mellre aux ordres
de l'impératrice, et si l'EmpC"reur a quelque
message particulier à me confier ....
- Aucun, répondit-il. Yous direz hautement ce que ,ous avrz rn, car je n'ai rien à
dissimuler de ce que fai fait en intervenant
pour rnu\'er la vie à tant de hra\'es soldals
déjà décimés par le leu, el à une population
inoffensive de ,,ingt mille âme~ que je n·(œais
7ms le droit de /aissP1' sacrifie/'.
Puis, il me tendit la main pour me congédier, et je quitlai, pour ne plus le revoir, rel
homme si Lon, si lo1al, si reconnai~!-ant
envers ceux qui l'avaient mème le plus
modestement servi; sor1i de l't!iil pour monter sur le trône; tombé du t11Jne pour 1elourner mourir dans l'exil; longtemps populaire
el Lien faisant an gré de la plupart; mortellement haï et dé(riê par quelques-uns, mais
que personne n'a jamais approrhé, dans sa
bonne ou rn mauvai~e fortune, san~ être
séduit par la noblesse de ses sentiments cl
par sou exquise simplicité.
C'est fort de ses dernières paroles à moi
adressées que je me suis cru, au bout do
vingt-six ans, autorisé à écrire ce que j'ai \'U
et assez de fois raconté à ceux c1ui y prenaient intérêt, pour n'en rien oublier.
11

MARQUIS )'HILIPPE DE

MASSA .

LA CHOUANNERIE

NORMANDE AU TEMPS DE L'EMPIRE
~

Tournebut
-

1804 -1809 -

•

Par G. LENOTRE

PRÉFACE

En 1801,, nous hnbilions l'ile Saint-Louis, muns 1 la disparition de mon père et, compaj'avais une huitaine d'années - et j'ai tissant à notre infortune, mettait une habitation
P"
gardé l'impression très vive de l'émotion voisine de la sienne à la disposition de ma
VICTORIEN SARDOU.
causée dans le quarlier et surtout dans notre mère, qui y trouverait la sécurité et le calme
maison par l'arrestation de Georges Cadoudal. dont elle avait grand besoin après de si
- Je vois ma mère, anxieuse, envoyer notre cruelles émotions. Ma mère hésitant, l'enroJé
Une vieille tour.
fidèle servante aux nouvelles; celle-ci les lui de celle bonne dame fil valoir l'intérêt de
donner à voix basse; mon père se faire de ma santé, l'exercice, le bon air indispensab~es
Un soir d'hi,·er,en 1868 ou 69, mon beau- plus en plus rare au logis, et, enfin, une à mon âge et, finalement, elle consentit! père, "Moisson, avec qui je devisais au coin nuit, me réveiller en sursaut, m'embrasser, Munis de tous les renseignements nécessaires,
du feu, après diner, prit sur ma table un embrasser ma mère à la hâte, - etj'entends le surlendemain matin, ma mère, la servante
livre ouvert à la page où j'avais interrompu encore le bruit sourd de la porte de la rue et moi, nous prenions, à Saint-Germain, la
ma lecture et me dit :
se refermant sur lui! - On ne l'a jamais galiote qui, le soir même, au coucher du
- Ah!. .• vous lisez Mme de la Chanterie? revu!
soleil, nous déposait nu l\oule, près d'Aube- Oui, répondis-je. - Un beau livre!. ..
- ,\rrêté? ...
voye.
Yous le connaissez'?
- Nous l'aurions su! - Non; mais proUn jardinier nous attendait, avec une char- Sûrement! ... J'ai même connu l'hé- bablement tué dans sa ruile ou mort de rette pour nous et nos bagages. Et quelques
roïne ....
fatigue el de besoin; ou encore DO}'é au pas- minutes après, rious entrions dans la cour du
Mme de la Chanterie?
sage de quelque rivière, - comme d'autres château.
- ... De son vrai nom, Mme de Com- lugiliîs dont j'ai su jadis les noms .... li
Mme de Combray nous reçut dans un grand
Lray .... J'ai demeuré trois mois chez elle .... devait nous donner de ses nouvelles, dès qu'il salon ayant vue sur la Seine. Elle avait près
- Rue Chanoinesse?
serait en lieu sûr. - Aprl's un mois d'at- d'elle un de ses fils et deux autres familiers
- Non pas rue Chanoinesse, où elle n'a tente, Je désespoir de ma mère prit le carac- du logis, qui accueillirent ma mère avec les
jamais demeuré, - pas plus qu'elle n'était tère le plus alarmant. Elle était comme folle, égards dus à la veuve d'un serriteur de la
la sainte femme du roman de Balzac· risquait les démarches les plus compromet- bonne cause. On soupa; je tombais de som. a' son château de Tournebut d'Aubevoye,
'
mais
tantes et parlait de Bonaparte tout haut, avec meil, et je n'ai gardé de ce repas que le souprès de Gaillon!
si peu de réserre, qu'à chaque coup de son- venir des éclats de voix de ma mère, exubé- Eb ! bon Dieu! ~foisson, contez.moi cela. nette, nous nous attendions, la servante et rante et passionnée à son ordinaire.
Et, sans se faire prier, Moisson me conta moi, à voir entrer la police!
Le lendemain matin, après le premier
ce qui suit :
Ce fut un vi~itcur tout autre qui se pré- déjeuner, le jardinier reparut avec sa char- Ma mère, une Brécourt, qui avait pour senta un beau matin.
rette, pour nous conduire à l'habitation qui
ancêtre un bâtard de Gaston d'Orléans, était
li était, disait-il, l'homme d'affaires de nous était destinée, par une mont'3e si rude
à ce titre, r0) aliste dans l'âme,
'
que ma mère préféra faire la
et très entichée de sa noblesse.
route à pied, lui-même condui- Les Brécourt, gens d'épée,
sant son cheval par la bride.
n'avaient jamais fait fortune.
Nous étions en plein bois, grimLa Révolution les ruina tout à
pan_t toujours et surpris d'aller
fait. Et, sous la Terreur, ma
1.:hercher si loin et si haut l'ha~
mère épousaMoisso11, mon père,
bitation qu'on nous avait donnfo
graveu·r et peintre, simple ro•
comme voisine du château. turier, mais ro)·aliste ardent et
liais ce fut bien une autre afaffilié à tous ·les complots pour la
faire quand, au débouché du
délhrance de la famille royale :
sentier sur une clairière, le jar- ce qui explique la mésaldinier s'écria :
liance! - Elle espérait, d'ailcc Patience!... Nous y
leurs, que la Royauté, dont le
sommes! J&gt;
rétablissement ne faisait pour
Et nous indiqua notre logis.
elle aucun doute, reconnaitrait
&lt;t Oh! s'écria ma mère ,
les services de mon père en
un donjon ! &gt;&gt;
Dessine sur /talure e11 1843 . (Bibliothèqu e 11alio11ale, CaNtf et des Esfamtes. )
l'anoblis~ant et en faisant ~e\'iC'était une ,·ieille tour ronde,
ue le nom des Brécourt tombé
surmontée d;une plate-forme,
en. quenouille. Aussi se faisait-elle appeler Mme de Combray, darne des plus respectables sans autre ouverture que la porte d'entrée,
Mo1sso~1 de Brécourt; et m'a-t-elle su toujours qui vivait dans son chùteau de Tournebut, à et des meurtrières, en guise de fenètres.
rnam·a1s gré de m, en tenir modestement au AuLevoye, près de Gaillon. - Royalisle ferL'endroit, en lui-même, n'avait rien de
nom de mon père.
vente, elle avait appris, par des amis corn- déplaisant. - C'était un plateau, déboisé

.,..

1

�1f1ST0~1.lt - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - sur un large espace, entouré de grands arbres rien moins que de repartir à l'instant pour
lui criant: « Il l a quelqu'un là-haut, dans
et de jeunes taillis, avec une éclaircie sur la Paris. \fais notre !&lt;iervante était si heureuse
Seine, et une belle rne qui s'étendait au loin de n'avoir plus it redouter la police; j'avais la chambre. " Elle n'en croit rien, me
sur la campagne. Le jardinier avait sa cabane pris tant de plaisir, dans le bois, à cueillir gronde .... J'insiste, elle me suit avec la ser\'ante; nous montons! Du pa1ier ma mère
à l'écart et un petit jardin potager à notre des fleurs el à courir après les papillons; ma
crie,
sans franchir le seuil : « Il l a quelusage. En somme, on se serait bien accom~ mère elle-même se trouvait si bien de cc
•1u'un là? Il Silence. - Elle ouvre, pousse la
rnodé de celle solitude, après les tristesst.•s grand calme, de ce grand silence, que la
de l'ile Saint-Louis. si la tour avait eu meil- décision fut remise au lendemain. - Et, le porte vitrée. - Personne! ... Mais un lil de
sangle tout défait 1... Elle y porte la main ... .
leure ~ràce ....
lendemain. on renonça au départ!
Il est chaud! Quelqu'un était donc là .. .
Il fallait, pour y entrer, franchir un petit
Notre \'Îe là, pendant deux mois, ne fut couché... tout habillé sans doute!... 011
fossé sur lequel étaient jetéet-, en guise de troublée par aucun incident. Un était aux
est-il? ... Sur la plate-forme? ... On y monte ....
pont, deux planches reliées par une traverse. plus longs jours de l'année; une fois par
une corde ajustée à l'un des côtés de cc semaine on nous in\'itait à souper au cbt,teau, Elle est vide! ... Il a donc profilé pour s'entablier et glissant sur une poulie, permettait cl nous revenions la nuit par les bois, en fuir du moment où je courais au jardin!. ..
Nous redescendons vivement, et la senante
de le redresser de l'inlérieu,·, contre la porte pleine sécurité. Dans l'après-midi, ma mère
appelle
le jardinier .... li a di,paru .... On
d'entrée, pour en douLler la fermeture.
allait parfois rendre visite à !!me der.ombra) sangle }\)ne, et ma mère descend dare-dare
« - El voila le pont-levis!. .. Il dit ma mère et la trou\·ait toujours occupée à jouer aux
au cbàteau! ... Elle lrou1·e à son éternel lricrailleuse ....
cartes ou au trictrac a"ec des amis de séjour lrac, avec le notaire, !!me de Combray qui,
Tout le rez.de-chaussée consistait en une ou de passage: mais, le plus souvent, a\'ec
dès ]es premiers mots, san5 interrompre sa
seule chambre circulaire, avec table, chaises, un gros homme, son notaire. Aucune eiis•
partie, fronce le sourcil ....
bulfel, etc. En lace de la porte, dans l'embra- tencc n'était plus paisihle, plus bourgeoise
a - Encore des rèveries ! La thambre esl
sure du mur qui a,·ait bi~n partout deux que celle-là. Encore que l'on parlàt politique
abandonnée!. .. Personne n'y couche!
mètres d'épaisseur, une fenêtre grillée éclai- librement, - mais arnc plus de mesure que
- !lais le rideau!
rait si mal cette pièce, qui devait servir à la ma mèr(', - jamais, elle me l'a dit plus
- Eh bien quoi, le rideau? - \'otre enfois de salon, de cuisine et dP salle à manger, tard, un seul mot n'a pu lui Faire soupçonner
Faat, en om rant la porte d'entrée, a établi un
que pour y Yoir clair, en plein jour, il fallait ' qu'elle était dans un nid de conspirateurs.
courant d'air et le rideau a flotté!
laisser la porte ouvel'te. D'un côlé était la Une ou deux fois seulement, Mme de Com- Mais le lit tout chaud?. ..
rheminée; de l'autre, l'escalier de boiS qui bray, louchée par la sincérité et l'ardeur de
- Le jardinier a des chats .... Ils étaient
montait aux étages supérieurs; sous l'esca- son royalisme, parut sur le point de lui Faire
couchés là, et se sont enfuis! - Voilà tout 1
lier, une trappe solidement fermée par une quelque confidence .... Elle s'oublia même
- Pourtant! ...
grosse serrure ....
jusqu'à lui dire : « Oh! si vous n'étiez pas
- Enfin, l'avez-vous trouvé, ce fantôme?
« - C'est la cave, dit le jardinier; mais si exaltée, on vous dirait bien certaines
- Non!
l'lic est condamnée, élanl pleine de décombres. choses!... » !fais, comme regrettant déjà
- Eh bien, alors? ... Il
J'ai un cellier où vous pourrez déposer votre d'en arnir trop dit, elle s'en tint Ht! ...
Et, assez malhonnêtement, elle agite soa
boisson. &gt;&gt;
Une nuit, où ma mère ne dormait pas, son cornet, sans plus s'occuper de ma mère qui,
« - Et pour manger? ... » dit la servante. attention fut attirée par le bruit sourd, au
sur un bonsoir très sec de part et d'autre,
le jardinier expliqua qu'il descendait re.z-de-chaussée, d'une porte que l'on ferme
revient à la tour, admettant si peu l'intervenconstamment au château, avec sa charrette, ou d'une trappe qu'on laisse retomber malation des chats qu'elle détache deux pitons de
et que la cuisinière aurait toute facilité pour droitement. L'inquiétude la tint él'eillée toute
l'une de nos caisses, les fixe à la trappe, y
faire ses empleues à Aubevoye. - Quant à la nuit, prêtant l'oreille, mais en vain. Le
passe un cadenas, le ferme, prend la clef, et
ma mère, Mrnede Combray, pensant bien que matin, nous tramâmes le rez-de.chaussée
nous dit : t1 Nous verrons bien si on entre
cette ascension à travers bois lui ·serait trop dans son état ordinaire. Ma mère toutefois
par là. Il Et pour plus de sûreté, le soir,
pénible, devait envo~er un âne, qui nous n'admettait pas qu'elle eùl rêvé. et, le jour
après le souper, elle s'avise de rele,·er le
servirait de monture, quand nous irions au même, elle conta la chose à !!me de Combray,
fameux pont-levis. Nous voilà tous les trois,
château, l'après-midi, en visite, ou, le soir, qui la prit en plaisanterie ... el renvoya ma
allelés
à la corde, qui glisse mal sur une poupour y souper.
mère au jardinier. Celui-ci se déclara l'auteur lie rouillée ... ! C'est pénible; on s'y reprend
Au premier étage, deux chambres séparées du bruit. Passant devant la tour, il avait cru
à trois fois f - Ça grince!... Enfin, le po11t
par une cloison - uue pour ma mère et moi, l'Oir la porte mal close et l'avait heurtée pour
s'ébranle, se soulère, se redresse!. .. C'est
l'autre pour la servante - ne recevaient du constater si elle était fermée. - L'incident
fait!
jour que par les meurtrières. - C'était n'eut pas de suites.
Et le :soir, ma mère me dit, en bordant
~inistre et glacial.. ..
A quelques jours de là, noul'elle alerte, mon lit:
1• El ça, s'écria ma mère, c'est la pri- celte fois plus sérieuse.
(( - t\ous 11·1 l'Îeillirons pa::;, dans ~a
~on ! )l
J'a"ais aperçu, au sommet de la tour, un Bastille! ,
Le Jardinier fit obserrer qu'on n'était là nid de merles qui. de la plaie-forme, était
En quoi elle disait ,·rai. - Car, après huit
c1ue pour dormir, et, ma mère s'apprêtant à facile ;l prendre. Fidèle à la consigne, je n'y
jours à peine de tranquillité, nous sommes
monter au deuxième étage, il l'arrêta, lui étais jamilÎS monté; mais cette fois la tentaréreillés, au milieu de la nuit, par un terrible
montrant les marches qui y conduisaient, tion était trop forte. Je guettai l'ins.tant où
vacarme au rez-de-chaussée. De notre palier,
disjointes ou absentes. - « Cel étage était ma mère et la servante étaient dans noire
anxieux, nous entendons deux ou trois vob:
abandonné : b plate-forme au dessus était en petit jardin, pour grimper lestement là-haut
peut-être, jurant, pestant, sous la trappe que
très mauvais état, l'escalier impraticable et et m'emparer du nid.
l'on veut soulever, el qui présente une résh•
dangereux jusque-là; Mme de Combray nous
Sur le palier du deuxième étage, curieux tance inattendue : celle du cadenas ... mais si
invitait formellement à ne jamais dépasser le de donner, en passant, un coup d'œil au
palier du premier, de peur de quelque acci- logement inhabilé,je pousse la porte d'entrée peu sérieuse, qu'une forte pesée lait tout
sauter ... et la trappe s'ouvre à grand fracas!
dent. J&gt;
et je ,·ois distinctement, derrière la porte - Ma .mère et la senante se précipitent sur
Après quoi, le jardinier alla chercher nos vitrée de la cloison qui sépare les deux pièce,,
notre commode, la poussent, la trainent deUagages.
un rideau Yert que l'on tire brusquement. ... vant la porte ... tandis que l'ennemi, sorli de
Ma mère alors donna cours à sa mam·aise
Effrayé, je descends l'escalier quatre à
humeur. C'était une dérision de nous loger quatre, au risque de me èonner une entorse, la cave, traverse le rez-de-chaussée, en maudans ce grenier à rats! Elle ne parlait de et je cours au jardin, appelant ma mère et rrréant, omire la porte de sortie, ,·oil le tablier
~elevé, dé!ncbe la corde, pousse I': pont qui
1

1

"·-------------------------------------

Tou~NEBUT - - ,

retombe avt.-c bruit. .. puis les voix s'éloignent amant, le notaire Lefebvre et divers autres.
Les routes, à l'abandon depuis l 792, sont
et se perdant sous bois .... Mais allez donc
- Et le mari?
ravinées
par dP.s ornières si profondes que,
dormir après cela! Nous restons rn, trf's in
- Belâché ! - C'était 110 mouchard!
pour les éviter, les voituriers font de longs
11uiets, attendant le jour, el bien que tout
- Votre mère n'a pas été assignée comme
circuits dans les terres labourées, el les chaises
danger ait disparu ... n'osant nous parler lémoin?
de poste glissent cl s'enlizenl dans des fonqu'à voix basse!
drières
boueuses, d'où on ne les tire qu'en y
Enfin, voici le petit jour! - Nous déplaattelant des bœufs. Dix fois, dans une seule
çons la commode, el ma mère, toujours
tournée d'inspection, Fourcro1 est ,·ictime
vaillante, une chandelle à la main, descend la
d'un accident de ce genre. A chaque pas,
première. La trappe, toute béante, laisse voir
dans la campagne, c'est un hameau déserl,
le trou noir de la cave ... la porte d'entrée est
une maison sans toit, une ferme incendiée.
grande om·erle et le pont rabattu. :\'ous appeune église, un chàteau écroulés. Sous l'œil
lons le jardinier, qui ne répond pas, et sa
indifférent d'une police, qui n'est soucieuse
cabane est vide. Ma mère, cette fois, n'attend
que de politique, et de gendarmes, recrulés
pas l'après-midi, saute sur son ,ineetdescend
au château.
de telle sorte que, dans celui qui l'arrête, le
malfaiteur reconnait souvent un ancien camalime de Combray est à sa loilelle. Elle
attend la visite de ma mère el en connait si
rade, des bandes se sont formées de vagabien le molif que, sans lui laisser le temps
bonds et chenapans de toute prm·enance :
de conter l'affaire, elle s'emporte, comme
déserteurs, réfractaires, fu1ards de la préteutous les gens qui, étant à court de bonnes
due armée révolutionnaire el terroristes sans
raisons, les remplacent par de mauvaises
emploi, « l'écume, dit Français de Nantes,
paroles, et lui crie, dès son entrée :
de la Révolution et de la guerre : lanterneur.s
« - \'ous êtes folle, folle à lier!. .. \'ous
de 91, guillotineurs de 03, s;ibrcurs de J'an Hl.
feriez prendre rHa maison pour un repaire de
assommeurs de l'an IY, fusilleurs de l'an V1J.
bandits et de faux monnayeurs! Je suis assez
Cette
canaille ne vit 11ue de rapines C't de
L.i:: Ptn:11.IEK CO:-iSL:L.
fàchée de \'Ous y avoir fait ,·enir !
meurtres, campe dans les forèts désertrs. les
DessinèJ.'après nalu,·e par lsABEY,gravè f.lrTAROJEu·
El moi d'y être venue!
ruines, les carrières abandonnées, comme
Eh bien alors, décampez!
celle de Gueudreville, quartier-général de la
- lleureusement non 1- On nous ignerait ! bande d'Orgères : souterrain ile cent pieds de
Dès demain!. .. Je ,·enais ,·ous le dire!
D'ailleurs qu'aurait--clll• dit? fiien, - sinon long, sur trente de large, où fonctionne Ulll'
Bon voyage 1 )l
Là-dessus lime de Combray lui tourne le que ces gens qui nous ont tant effrayés étaient société de bandits, màles et femelles, parfaidos et ma mère revient au logis, exaspérée ... sùremenl de la bande; qu'ils al'aient dû tement organisée; - chefs, sous-chefs, gardeforcer la trappe, à la suite d'une expédition magasins, espions, courriers, barbier, chirur.
cl bien résolue à prendre, sans tarder, le banocturne où on les avait pourchassls jusqu'à
teau pour Paris.
gien, couturières, cuisiniers, précepteurs
l'enlrée d'un souterrain qui donnait sans pour les gosses (sic) el curé!
Le lendemain, de grand matin, les paquets
doute accès à la cave. ,,
sont laits; le jardinier est à la porte avec sa
Et ce brigandage est partout!
Après que nous eûmes jasé 11uel11ue temps
charrette, et va et vient, prenant nos bagages,
Dans le Midi, il y a si peu de sûreté, de
tandis que la servante sert la soupe. Afa mère à ce propos, Moisson me souhaita le bonsoir Marseille à Toulon et à Toulouse, qu'il ne faut
et je repris sur ma table le chel-d'œuvre de
en mange une ou deux cuillerées en courant;
pas voyager sans escorte. Dans le Var, les
Balzac, pour en poursuivre la lecturei moi de même, détestant la soupe. La servante
Bouches-du-Rhône, Vaucluse, ... de Digne, de
seule vide son assiette 1... Nous descendons au mais je n'allai pas au delà de quelques lignes. Draguignan, d'Avignon à Aix, il faut payer
Mon imagination nouait ailleur~. li } avait
Roule, où le jardinier nous quille à peine, que
rançon. - Un placard, aux abords des routes,
trop loin de l'idéalisme de Balzac au réalisme
la servante est prise d'affreux vomisseavertit le voiageur que, faute de ,·erser cent
de lloisson, qui réveillait en moi le souvenir
ments! ... Nous avons bien quelques nausées,
francs d'avance, il risque d'être tué. La
lointain des romans et des mélodrames de
ma mère et moi; mais la pauvre fille seule ne
quittance remise au conducteur tient lieu de
Ducray-Duminil, de Guilbert de Pixérécourt :
garde rieu de sa soupe du matin, heureusepasseport. Le l'Ol à main armée est à ce point
Alexis ou la ,llaisonneUe dans les bois; ment pour elle; - car nous rentrons à Paris,
passé dans les mœurs, que certains l'illages
l'ictor ou /'Enfant de la forêt! - et au Ires
convaincus que le jardinier, étant seul un
des Basses-Alpes servent publiquement de réœuvres de même date et de même style, si
instant, a jeté quelque poison dans la sousidence à ceux qui n'ont pas d'autre métier.
décriées
de nos jours! - Et je songeais que
pière ou dans nos assiettes.
Sur les rives du l\hône, on avertit charitablece qui fait aujourd'hui leur discrédit a lait
« - Et pas d'autres suites?
ment le rnyageur de ne pas descendre dans
jadis leur vogue; que, souf une forme ridi- Pas d'autres!. ..
telle auberge écartée, sous peine de n'en pas
cule, elles ont bien un fond de vérité; que
sortir. A la frontière d'Italie, ce sont les b111·- Et après, pins de nouvelles de Tources histoires de brigands dans le milieu tranebut'/
bets; dans le Nord, les garroteurs; dans
ditionnel : forèls, ca\'ernes, souterrains, etc.,
- Aucune, jusr1u'cn 1808, où nous apl'Ardèche, la bande noi1'e; dans le Centre, les
charmaient par leur vraisemblance Je lecteur
primes successivement que le courrier de la
chiffon11ie1·s; dans l'Artois, la Picardie la
de ce temps-là, pour qui l'auaque d'une dilireeelle avait été attaqué et dépouillé du côté
Somme, la Seine-Inférieure, le paysChartr~in,
gence par des malandrins à la figure noircie
de Falaise par une bande de gens armés que
!'Orléanais, la Loire-Inférieure, l'Orne, la
~!nit chose aussi naturelle que l'est pour nous
commandait la fille de lime de Combray, Sarthe, la Mayenne, l'Ille-et-Vilaine, etc., et
un accident de chemin de fer; enfin, qu'il
Aime Acquet de Férolles, déguisée en husl'Ile-de-France, jusqu'aux portes de Paris,
voyait dans ce qui nous semble pure extravasard! - puis, que l'on avait arrêté, outre
mais surtout dans le Calvados, le Finistère et
gance la peinture à peine exagérée des mœurs
Aime Acquet, son amant, un \'Ïveur nommé
la Manche, où le royalisme leur sert de dradont il était journellement le témoin el
Le Chevalier; son mari, sa mère, son notaire,
peau, les chauffeu,·s et les bandes des Gl'ands
des dévastations qu'il a,•ail partout sous les
ses serviteurs et ceux de Mme de Combray à yeux!
Gars et des Coupe el Tranche, qui, sous préTournebut : intendant, jardinier, etc., el,
texte de chouannerie, donnent l'assaut aux
C'est dans les rapports publiés par!!. Félix
enfin, que !!me de Combray avait été co,:ferme::;, aux habitations isolées et inspirent
Rocquain qu'il faut ,·oir l'élnl de la France
damnée à la réclusion et à l'exposition putant d'effroi que, si l'un d'eux est arrêté, on
sous le Directoire et les premières années du
blique, - Mme Acquet à mort, ainsi que son Consulat.
ne trouve plus ni témoins pour le reconnai'lre,
ni jury pour le condamner! - La politique
6

�- - - 1f1ST0-1{1A
évidemment n'a rien à voir à ces exploits.
C'est la guerre aux particuliers! Et les
Chouans ont la prétention de ne la faire qu'au
gouvernement. ... Tant qu'ils se Lornent à
livrer bataille, par 1,andes de cinq à six cents,
aux gendarmes el aux gardes nationaux, à
envahir les localités sans défense, pour)'° couper les arbres de la liherté, brùler les paperasses municipales,piller les caisses des receveurs,
des perccptcufs, - l'argent de l'l~tat devant
faire retour à son propriétaire légitime, qui

TOUR,Nr.BUT - -..

élanl brouillée avec tous. Je- souhaitais vivement d'en savoir plus; mais, pour cela, il
fallait consulter les pièces du procès, au
greffé du palais de justice de Rouen. Je n'en
lrouvai jamais le loisir. Je dis quelques moL'i
de l'alfairc à M. Guslare Bord, à Frédéric
Masson, à M. de la Sicotière, etje n'y songeais
plus, même après l'intéressante étude' publiée
par M. Ernest Daudet dans le Temps, quand,
au cours d'une promenade en compagnie de
Lenotre, dans le peu qui a surréi.:u du vieux
est le Roi, -on peut encore les di~tinguer des Paris de la Cité, la maison de la rue ChanoimaJraiteurs de profession. Mais, quand ils nesse, où Balzac loge Mme de la Chanterie,
arrètent les diligences, rançonnent les vo~a- me rappela Moisson, dont je contai l'aventure
geurs, fusillent les curés jureurs et les acqué- à Lenolre, qui mettait alors la dernière main
reurs des biens nationaux, la distinction à sa Com~piration de la Houërie. li n'en
devient trop subtile! Elle n'a plus de raison fallait pas plus pour lui suggérer l'idée d'étud'être en l'an VIII et en l'an IX, où des me- dier J'alfaire de JSOi dans les pièces du prosures vigoureuses a~aot à peu près purgé la cès que personne n'avait consultées avanl lui.
province des chauffeurs et autres bandits qui A quelque Lemps de là, il m'apprenait que la
l'exploitent, le pluS- grand nombre de ceux tour de Tournebut était encore debout; qu'il
qui ont échappé à la rusillade et à la guillo- ne tenait qu'à nous de la visiler, le gendre de
tine s'enrôle dans ce qui subsiste de l'armée la propriétaire actuelle du château d'Auberoyale, dernier refuge du brigandage!
rnye, H. Constantin, s'offrant obligeamment
Dans un tel milieu 1 l'aventure de &amp;foisson i1 nous senir de guide : et, par une belle
n'a rien d'extraordinaire. On ne peut guère matinée d'automne, le chemin de fer nous
lui reprocher que d'être trop simple. C'est la cléposa à la station qui dessert le pelit yiJlage
moindre scène d'un gros mélodrame, ol.l sa &lt;l'Aubevo~·e, dont le nom a retenti deux fois
mère el lui ont joué le rOle de comparses. en justice, pour le procès de Mme de ComMais, si mince que soit l'épisodr, il avait pour bray et pour celui de Mme de Jeufosse.
moi l'attrait de l'inconnu. De Tournebut, de
Celui qui n'a pas le goùt de ces sortes
ses hôtes, je ne sa,·ais rien! - Qu'était, en d'excursions et d'em1uètcs ne saurait s'en
réalité, celle Mme de Combray sanctifiée par figurer le charmr. Que ce soit un petit proBalzac? - Une fanatique, on une intrigante? blème historir1ue à résoudre, un fait ignoré
- Et sa fille, Mme Ac11uet? - Une héroïne ou mal connu à élucider, cette course au
ou une détraquée? - Et l'amant1 - Un document, a,·cc les déceptions de la recherche
vaillant ou un avenlurier1 - Et le mari? ... et les joyeuses· surprises de la décomerte,
Et le notaire'! ... Et les familiers du logis1 t'Sl bien la chasse la plus amusante, en
~ Mme Acquet surtout piquait ma curiosité.
compagnie surtout d'un fureteur tel que LeCnc fille de bonne maison. déguisée en bus- notre, doué d'un flair admirable qui le mcl

f ,E

CHATEA t; DEi Tt:!LERIES 1 IJ.\~S LES

sard, pour arrêter le courrier, comme Chopparl l ... Ce n'est pas banal! ... Au moins
était-ellejeune et jolie? - !19isson n'en samit
rien l Il ne l'avait jamais vue, pas plus que
son amant et son mari, Mme de Combray

Ou château primitif, qui avait élé construit
par le maréchal de Marillac, et que Mme de
Combray a\'aÎt considérablement agrandi, rien
malheureusement ne subsiste plus que les
communs; une terrasse d'où l'on a vue sur
la Seine; la cour d'honneur convertie en pelouse; une vieille allée de tilleuls et l'ancienne clOlure. Une construction nouvelle a
remplacé l'ancienne, il y a une cinquantaine
d'années. Le petit château, dit de Gros-ll,•snil, voisin du grand, a été remanié récemment.
Toutefois l'ensemble est Lei qu'en IXOt. A
la vue'de ces grands bois qui serrent de près
le mur d'enceinte, on comprend que celte
demeure se prêtait admirablement aux allées
et venues mystérieuses, aux conciliabules secrets, au rùle que lui destinait Mme de.Combray, préparant la plus belle chambre pour
l'arrivée prochaine du roi ou du comte d'Artois, et, dans le grand et Je petit chàteau,
ménageant des cachettes, dont une seule pouvait contenir une quarantaine èe gens
armés.
La tour - elle - est toujours là, loin du
cbàteau, au sommet d'une côte boisét!, assrz
raide, et au centre d'une clairière, qui domine
de très haut le cours de ]a rivière.
C'csl une construction massive, trapue, de
mine farouche, telle que la décrivait Moisson,
avec des murs épais et de rares fenêtres si
étroites qu'elles ont plutùt l'air de simples
meurtrières.
Elle parait bien avoir été primilivemcnl
l'un de ces postes de garde et de surveillance
construits, sur les hauteurs, de Mantes à
Paris, tels que la grosse tour de )a· Montjoi-e,
dont Je fossé est bien reconnaissable dans la
forèl de Marly; ou celles de Montaigu et
d'l-lennemont, dont les ruines étaient encore
visibles au dernier siècle. Quelques-unes de
ces tours furent converties en moulins ou en
pigeonniers. La nôtre, dont le dernier étage
et le toit en poivrière ont été démolis et remplacés par une plaie-forme, à une date indéterminée, fut flanquée d'un moulin de bois,
incendié avant la Hévolulion; car il ne figure
pas sur la carte de Cassini qui signale, avt.:c
soin, tous ceux de la contrée. liais rnn souvenir a survécu. La tour et ses abords sont
encore désignés sous le nom de C! Moulin
brûlé».
JI n'y a plus trace de J'excavalion qui précédait la porte d'entrée en 1804, et qui dcYait être le dernier vestige d'un ancien fossé.
Le seuil franchi, voici la pièce circulaire; au
fond, faisant face à la porte, la renèlre dont
on a retiré les barreaux; à gauche, une cheminée moderne qui remplace l'ancienne; 11
droite, l'escalier en bon état. Sous l'escalier,
la trappe a disparu, la cave étant abandonnée
comme inutile. Elle ne pouvait prendre jour
PREMIËRES A'\\(ES DU XI.X• SIÉCLE.
que sur le fossé; en le comblant, on l'a areuglée. Au premier, comme au deuxième étage,
toujc1urs sur la bonne piste. Il y arnit ici, de où l'on a supprimé Jes cloisons, leur trace est
plus, l'attrait particulier de cette ,,ieille to11r encore très apparente, a,·ec quelques fragoubliée, à Jaqnelle nous étions Seuls à nous . ments de papiers de tenture. Le peu de jour
intéresser, et du récit de Moisson à con- qui filtre par les fenêtres justifie l'exclamation
trôler!
de Mme Moisson: « C'est une prison! » La

,

plate-l'orme, d'où la vue est fort belle, a été
remise à neuf, comme l'escalier. Mais, du
rez-de-chaussée au faite, tout concorde avec
la description de lloisson.
Il ne nous reste plus qu'à sarnir comment
du dehors on pouvait pénétrer dans la
cave.
.'\ous aYons deux bons guides : notre aimable bote, li. Constantin, et )). l'abbé llrouin,
curé d'Auhevoye, très au fait des tradilions
locales. Ils nous indiquent la G,·ot/e de rllel'·
mite.'
0 Ducray-Duminil !. .. Encore loi!
C'est. au llanc du coteau qui descend vers
la Seine, une ancienne carrière, en contre-bas
de la tour et sans communication apparente
avec elle, mais située de 1elle sorte que, pour
les relier, il sul'nsait d'un couloir de quelques mètres, rampant sous terre. La grotte
étant aujourd'hui comLléc en grande parlie,
l'entrée de ce boyau a disparu sous le remblai.
En la regardant - lrès innocente en apparence - sous sa chevelure de broussailles et
de ronces, je croyais voir quelque Chouan, à
la clarté des étoiles, l'œil et l'oreille au guet,
se jeter là, brusquement, comme un lièvre
au gite, pour aller dormir loul habillé sur
le grabat du deuxième étage. - l~videmmP.nt
celle tour, machinée, comme toute l'habitation de Mme de Combray, était l'un des refuges que les Chouans s'étaient ménagés, des
côtes de Xormandie jusqu'à Paris, et dont ils
avaient seuls le ~ecret
Mais pourqboi y loger Mme Moisson, sans
la mellre dans la confidence? - Si Mme de
Combray voulait détourner tout rnupçon, par
la présence de deux femmes et d'un enfant,
c'était bien le cas de le leur dire.... Et, si
elle jugeait Mme Moisson trop exaltée pour
un tel aveu, il ne fallait pas l'exposer à des
surprises nocturnes, qui ne pouvaient que
l'exalter encore plus! ... Pbélippeaux, dans le
procès de Georges, interrogé sur le père de
Moisson, qui a disparu, répond qu'il habitait
rue et ile Saint-Louis, près du n0uveau pont ;
qu'il était graveur et dirigeait une manufacture de boutons; et que Mme Moisson avait
rn1e femme de chambre nommée R. PetilJean, mariée à un garde municipal. Est-ce la
crainte de quelque indiscrétion de celle femme
écrivant à son mari qui motivait le silence de
lime de Combray? - Alors et toujours,
pourquoi la tour?
Quoi qu'il en soit, la précision des souvenirs de Moisson nous était démontrée. Seulement la trappe n'avait pas été forcée, comme
il le cropit, au retour d'une expédition nocturne, par des Chouans en déroule. Nous
étions déjà fixés sur ce point par les premiers
documents que Lenotre avait réunis en vue
du présent ouvrage. Dans l'été de 1804, il
n'y eut aucune expédition de ce genre, aux
environs de Tournebut. On n'aurait eu garde
d'attirer l'attention sur le chù.teau, où se cachait alors celui que les Chouans de Normandie appelaient le Grand Alexandre el jugeaient
seul capable de succéder à Georges : le vicomte Robert d'Acb,\ qui, traqué dans Paris,

comme tous les roplistes dénoncés par Qurrclle, avaiL su dépister les recherches, sortir
à la réouverture des portes, sous l'un de ses
déguisements habituels, colporteur, charretier, gagne-pelit, etc., gagner la Normandie
par la rive gauche de Ja Seine, et se réfugier
cbez sa vieille amie, il Tournebut, ol1 il pul
sPjourner quatorze mois durant, sous le nom
de Dcslorières, sans que jamais la police y ail
soupçonné sa présence.
Il était sl'irement, ainsi que Bonnœil, fils
ainé de Mme de Combray, l'un des trois convives, aYec qui Moisson a soupé le soir de
son arrivée. Celui qui jouait toujours aux
cartes, au trictrac, avec Mme de Combra}, et
qu'elle donnait pour son notaire, pourrait
bien être d'Acbé lui-mème. Quant aux hôtes
furtifs de la tour, étant donné le séjour de
d'Aché à Tournebut, il y a !orle apparence
qu'ils étaient là de passage, pour conférer
avec lui, sous bois, sans mème paraitre au
cbàteau. prendre ses ordres cl repartir m)"stérieusement, comme ils étaient venus.
Car, dans sa retraite, d'Acbé conspirait
toujours et s'efforçait à renouer, avec le ministère anglais, les fils du complot qui venait
d'échouer misérablement, Moreau s'étant dérobé à la dernière heure. Le parti royaliste
était moins intimidé qu 'exaspéré par la mort
du duc d"Enghien, de Georges et de Pichegru, et ne se tenait pas pour battu, même
par la proclamation de l'Empire, qui, d'aillcur.s, en province - surtout dans les campagnes, - n'avait pas excité l'enthousiasme
que signalent les rapports officiels.
En réalité, il lut accepté par la majorité
de la population comme un gouvernement
d'expédient, qui rassurait prorisoirement
les intérèls menacés, mais dont la durée
n'était rien moins que certaine! - li était
trop évident que l'Empire, c'était Napoléon,
comme le Consulat avait été Bonaparte, et
que tout reposait sur la tête d'un seul homme.
Que la machine infernale l'eùt supprimé, la
royauté avait beau jeu. Sa vie n'élait pas
seule en cause; sa fortune elle-même était
bien chanceuse. Fondé sur la victoire, l'Empire · était condamné à toujours vaincre. La
guerre pouvait défaire ce qu'a,•ait fait la
guerre. Et celle inquiétude est manifesle
dans les correspondances et les mémoires
contemporains. lis étaient plus nombreux
qu'on ne pense, les courtisans du nouveau
règne, aussi sceptiques sur sa durée que
Madame Mère, économisant ses revenus et
disant à ses filles railleuses : &lt;! Yous serez
peut-être bien heureuses de les retrouver un
jour! » En vue de la catastrophe possible,
ceux-là. se ménageaient une retraite vers les
Bourbons el, par des phrases vagues, des
sourires d'enlente, entretenaient les royalisles
dans l'espoir d'un concours sur lequel on 11e
de,,ait compter qu'au lendemain du succès,
mais que les rO)'alistes considéraient comme
positif et immédiat. - Quant au désastre
qui devait le provoquer, ils l'espéraient et le
promellaient à bref délai aux Chouans impatients, - avec débarquement d'une armée
anglo-russe, ... soulèvement de l'Ouest, ... en-

trée de Louis XVIII dans sa bonne ville de
Paris et renvoi du Corse à son ile!. . Prédictions, en somme, qui n'étaient pas si folles!
-A quelques détails près, dix ans plus tard,
c'était chose faite! ... Et, en politique, qu'estce que dix ans? Froué, Georges, Pichegru,
d'Aché n'auraient eu qu'à se croiser les
bras .... lis auraient ,u l'Empire crouler sous
son propre poids.
Ces réflexions, nous les faisions, de retour
au cbàteau, en regardant, de la terrasse, au
soleil couchant, le cours paisible de la Seine,
et cc joli paysage d'automne que Mine de
Combray et d'Aché, à la même heure, à la
même place, avaient dù contempler laut de
fois, ne prévo~·ant guère le triste sort que
leur réservait l'avenir.
Les inl'ortunes de la malheureuse femme;
la d,:plorable affaire du Quesnai, où le courrier de la recette fut allaqué et dépouillé par
les gens de Mme Acquet, au profit de la caisse
rople el surtout de celle de Le Chevalier;
l'assassinat de d'Achl:, vendu à la police impériale par la Vaubadon, sa maîtresse, et le
louche et làche Doulcet de Ponlécoulnul, qui
ne s'en v.ante pas dans ses ,lfémoires, ont
servi de prétexte à de nombreux récits, romans, nouvelles, etc., où la fantaisie joue
un trop grand rôle, et dont les auteurs, mal
informés, Hippolyte Bonnelicr, comtesse de
)lirabeau, Chennevières, etc., etc., ont usé
largement des libertês acquises aux œuvres
d'imagination. - On ne peut leur adresser
qu'un reproche : - c'est de n'avoir pas le
génie de Balzac.
)lais il est permis de critiquer plus sévèrement les écrits, à prétentions historiques,
sur ~lme de Combray, sa famille, ses résidences et ce cbàteau de Touruebut que
M. Homberg, nous présente flanqué de quatre
tours féodales, et que MM. Le Prévost et
Bourdon nous donnent comme démoli rn
180i !
Mme d'Abrantès, avec sa véracité ordinaire, décrit le mobilier luxueux, et les
grosses lampes des &lt;( labyrinthes de Tournebut, dont il fallait pour ainsi dire la carte,
afin de ne pas s'y égarer &gt;L Elle nous montre
Le Chevalier, crucifix en main, haranguant les
assaillanls du bois du Quesnai, encore qu'il
fùt à Paris ce jour-là, pour se créer un
alibi, ... et ajoute sérieusem~ut : « Je _connais une personne qui était dans la diligenee
et qui, seule, a survécu, les sept autres
voyageurs a~ant été massacrés et leurs cadavres abandonnés sur la route ! »
Or il n'y a eu ni diligence, ni voyageurs,
et personne n'a été tué!. ..
!'lus étranges sont les erreurs de M. de la
Sicotière! - Au moment où il préparait son
grand travail sur Frotti et les Jnsur1'eclio11s
normandes, a~ant su par )1. Gustave fiord
que j'a\·ais quelques renseignements particuliers sur Mme de Combray, il m'écrivit pour
en prendre connaissance. Je lui adressai un
résumé du récit de .lloisson, en l'invitant à
en ,·érifier l'exactitude! - Et c'est là qu'il
se fourvoia de la bonne façon.
Mme de Combray, outre son habitation à

�TOUR,NEBUT - - ,

111S TO']t 1.Jl
Houen, avait deux résidences: l'une, à Aubevoye, où elle séjournait depuis longtemps;
l'autre à trente lieues de là, à Donnay, dans
le département de l'Orne, où elle ne paraissait plus, depuis que son gendre y était installé.
Deux tours portent le même nom de Tour.
nebut, l'une, à Aubevoie, c'est la nôtre;
l'autre, à quelque distance de Donna~ ,
celle-ci n'appartenant pas à Mme de Combray.
Persuadé, sur le seul dire de !Ill. Le Prévost et Bourdon, qu'en 1804, le chàleau d'Aubevoye et sa tour n'existaieut plus et que
Mme de Combray habitait Donnay à cette
date, ... M. de la Sicolière prit naturellement
un Tournebut pour l'autre, ne comprit pas
un traitre mot du récit de Moisson, le traita
de chimère et, dans son livre, me donna acte
de mes renseignements, par cette petite note
dédaigneuse:
&lt;! Une confusion s'est faite, dans beaucoup
d'esprits, entre les deux Tournebut, si diflërents pourtant et si distants l'un de l'autre,
et a donné naissance aux légendes les plus
romanesques et les plus étranges : retraites
inaccessibles, mé1v1gées à des proscrits ou à
des bandits dans les combles de la vieille ·
tour, apparitions nocturnes, victimes innocentes payant de leur vie le malheur
d'avoir surpris les secrets de ces terribles
hôtes . ... »
li esl plaisant de voir M. de la Sicolière
signaler la confusion qu'il est seul à commettre. Mais il y a mieux! - Voici un écrivain qui nous offre en deux gros volumes
l'histoire de la chouannerie normande. Il
n'est que.stion, dans son line, que de déguisements, faux noms, faux papiers, guetsapens, enlèvements, attaques de diligences,
souterrains, prisons, évasions, enfants espions
et femmes capitaines! ... Il constate lui-même
que l'affaire du bois du Quesnai est(&lt; tragique,
éh'ange et mystérieuse! ... )&gt; Et tout aussitôt
il conteste, comme éfrange et romanesque,
la plus simple de toutes ces aventures : celle de Moisson! - Il raille ses cacbelles
dans les combles de la ·vieille tour. Et c'est
précisément dans les combles du château
que la police découvrit le fameux refuge, où
une quarantaine d'hommes pouvaient tenir à
l'aise. li déclare légendafres les retraites
ménagées aux proscrits et aux bandits, et
cela au moment même où il vient de consacrer deux pages à l'énumération de tous les
trous, puits, caveaux, toutes les tanières,
grottes, cavernes, etc., où ces mêmes bandits et pràscrits avaient des retraites assurées!
En sorte que M. de la Sicolière a l'air de
se moquer de lui-même!
Je me reprocherais de ne pas citer, à titre
de curiosité, la biographie de lime et Mlle de
Combray, réunies en une seule et même personne dans le Dictionnaire historique (! ! !)
de Larousse. - C'est un morceau unique en
son genre. Noms, lieux et faits, tout est faux!
Et le comble, c'est qu'à l'appui de ces
rêveries on nous cite les fragments de pré-

tendus mémoires que Félicie (!) de Combray
aurait écrits sous la Hestauration ... , ouCIIAPlTRE PllEMIEn
bliant qu'elle avait été guillotinée sous l'Empire!
Jean-Pierre Querelle.
Avec M. Ernest Daudet, nous rentrons
dans l'histoire. Personne, avant lui, n'a,·ait
IJans la nuit du 25 janvier 1804, le Preétudié sérieusement le crime du Quesnai. mier Consul s'étant levé pour travailler jusIl en a donné dans le journal le Temps, il y qu'au petit jour 1 , ainsi qu'il le faisait fréy a quelques années, un récit fort exact, au- quemment, parcourut les derniers rapports
quel on ne saurait reprocher d'ètre simple- de police déposés sur son bureau.
ment ce quïl voulait être: un résumé fiJèle
Il n'y était question que de sa mort : on
~t rapide. M. Daudet n'a eu, d'ailleurs, à sa l'annonçait déjà, comme chose certaine, à
disposition, qne les dossiers 8170, 8171, Landre.::, en Allemagne, en Hollande; (&lt; assas•
8172 de la série F1 des Archives nationales, siner Bonaparte u était une sorte de sport
et les rapports adressés à Réal par Sarnye- auquel on s·exerçait de tous côtés en Europe
Rollin et Licquet. ce policier si ingénieux et dont les Anglais surtout se montraient ferque le Corentin de Balzac, auprès de lui, a vents; c'esl de chez eux que parlaient, larl'air d'un écolier! - Par suite, le drame de gement munis d'argent et bien équipés, les
famille échappe i, M. Daudet, qui, du reste, amateurs désireux de gagner l'enjeu, anciens
n'avait pas à s'en préoccuper. On ne saurait chouans impénitents pour la plupart, royatirer un meilleur parti qu'il n'a fait des do- listes fanatiques considérant comme un acte
cumenls à sa portée.
pieux le crime qui de,,ait débarrasser la
Lenolre a poussé plus loin ses recherches. France de l'usurpateur.
Il ne s'est pas borné à étudier, pièce par
Ce qui, dans ces rapports de police, peu
pièce, le volumineux dossier du procès dignes de foi à l'ordinaire, était de nature à
de 1808, qui remplit tout une armoire; de causer quelque souci, c'est que tous s'accorcomposer, d'opposer les témoignages l'un à daient sur un point : Gemges Cadoudal avait
l'autre; de contrôler les rapports, les en- disparu. Depuis que cet homme, formidable de
quêtes; de démêler les noms réels sous les courage et de ténacité, avait déclaré au Prefaux, les vérités sous les mensonges; en un mier Consul une guerre sans merci, les agenrs·
mot, d'instruire l'affaire à nouveau : travail de la police ne l'avaient jamais perdu de vue;
formidable, dont il ne donne ici que la subs- on savait qu'il séjournait en Angleterre el on
tance. Servi par ce merveilleux instinct et l'y faisait espionner; mais, s'il était vrai
cette obstination de chercheur, qui triomph,mt qu'il eût échappé à cette surveillance, le dande tous les obstacles; il a su obtenir commu- ger était imminent et le &lt;&lt; tremblement dG
nication de papiers de famille, dont qual- terre' Il prédit était proche.
ques-uns dormaient dans de vieilles malles,
Bonaparte, plus irrité qu'inquiet de ces
reléguées au fond d'un grenier, et, dans ces racontars menaçants, voulut en avoir le cœur
paperasses, découvrir de précieux documents, net. Il redoutait Fouché dont il suspectait,
qui éclairent les dessous de cette affaire du non sans raisons, le dévouement et qui, d'ailQuesnai, où la folle passion d'une pauvre leurs, à cette époque, n'avait pas- officiellefemme joue le plus grand rôle.
ment du moins - la direction de la police,
Et que l'on ne s'attende pas à lire ici un et il avait « attaché à ses flancs )&gt; un espion
roman. - Ceci est une étude historique, dangereux, le belge Réal. C'était à celui-ci
dans toute la rigueur du terme. Lenotre que, pour certaines besognes, Bonaparte prén'avance pas un fait dont il ne puisse fournir férait s'adresser. Réal était le policier type :
la preuve. li ne hasarde pas une hypothèse, ami de Danton, il a,,ait organisé jadis les
sans la donner comme telle, et dans le grandes manifestations populaires destinées
moindre détail il s'interdit toute fantaisie. à intimider la Convention; il avait pénétré
S'il décrit une toilette de Mme Acquet, c'est les terribles dr.ssous du Tribun:.Jl révolutionqu'elle est signalée dans quelque interroga- naire et du Comité de Sùreté générale; il
toire. Je l'ai vu scrupuleux, sur ce point, connaissait et savait utiliser les débris des
jusqu'à supprimer tout le pittoresque qui anciens comités de sections : septembriseurs
pouyait être mis sur le com(lte de son ima- sans occupations, laquais, parfumeurs, dengination. II n'est pas de cause célèbre, où la tistes, maitres de danse sans clientèle, tous
Justice, dans l'exposé des faits, se soit piquée les rebuts de la révolution, toutes les filles
de plus d'exactitude. - Bref, on retrouvera du Palais-llopl, telle était l'armée qu'il
ici toutes les qualités qui ont fait le succès commandait, ayant pour lieutenants Desmade sa Conspiration de la Rouërie : début rets, curé défroqué, et Veyrat, ancien forçat
chevaleresque de cetle chouannerie qu'il nous genevois, marqué et fouetté par le bourreau ;;.
montre, sur son déclin, réduite à arrêter les
1. Recherc!tes ltislüriques sur le procès ,et la
diligences!
ccndamnation du duc d'Enghien, par A. Noug-aPour moi, si je me suis trop attardé à rède de Fa1·et.
2: Une Iêttre de Vienne, rclati1·e à des affaires de
cette vieille tour, c'est fJ_u'elle lui a conseil!~ finances
el saisie par 1a police portail : « - lei,
celte œuvre : - et l'on doit bien quelquiJ comme chez vous, l'hiver a été très doux; mais ou
poui· la fin de février : des personnes bien
reconnaissauce à ces muets témoins du passé, craint
instruites pensent que 1·ous aurez un tremblement de
dont ils nous gardent le souvenir.
terre; si donc vous avez des opérations ù fai:-e, tenez
\"JCTORIEN

""' t38""'

SARDOL".

cet a,.is pour certain; je ne puis m'expliquer da\'antage. » Recherches hislol'iques, Pte.
J. Archi,·cs nationales. P 1H7 I.

Réal el ces deux subalternes seront les protagonistes occultes du drame que nous allons
raconter.
Cette nuit-là, Bonaparte manda Réal en
toute hâte. Procédant, comme à l'ordinaire,
par brèves questions, il s'informa du nombre
de royalistes renfermés ?1 la tour du Temple:
ou à Bicètre, de leurs noms, des soupçons

deux premiers noms désignés à son attention
furent ceux de Picot et de Lebourgeois. Picot
était ua ancien officier de Frotté et avait
commandé en chef, pendant les guerres de
la Chouannerie, la division du pays d'Auœc;
il y avait mérité le surnom d'Egorge-13/eus;
il était chevalier de Saint-Louis. Lebourgeoi!-,
cafetier à Rouen, accusé, vers 1800, d'arnir

DEB.ŒQUE)1Ei\T IJU 16 JANVIER lt3o-t .\ LA FALAISE üE

.BI\ Il.LE.

-

De~sin de Juu:s

autre chouan, Piogé, dit Sans-Pitié ou Tapeà-Mort t, et Desol de Grisolles, ancien comprignon de Georges, &lt;! ro1aliste très dang~reux i 1). Enfin, pour montrer du zè!e, 11
ojouta à ~a liste un cinquième nom, celui de
Querelle, ex-chirurgien de marine, arrèté depuis quatre mois:; sous un vague sonpçon
d'espionnage, mais que le dossier signalaiL

Dl:: POLJG:-;AC, 1111

,tes co11j11re:.. (illusr:e Carn:rnJ!et.)

qui avaient motivé leur arrestation. Vile
satisfait sur tous ces points, il ordonna que,
avant le jour, on choisit quatre des détenus
parmi ceux qui paraitraient les plus compromis et qu'on les 1ivrât à une commission
militaire : s'ils ne faisaient des révélations,
ils seraient fusillés dans les vingt-quatre
heures.
Desmarets, réveillé à cinq heures du matin, fut chargé de dresser la liste, et les

pris part à l'attaque d·une diligence el renvoyé absous, avait, comme Picot son ami,
émigré en Angleterre; tous deux, dénoncés
par un agent provocateur comme ayant laisté
enlend1·e qu'ils ,·enaient attenter à la vie
du Premier Consul, et arrêtés à Pont-Audemer au moment où ils rentraient en
France, étaient au Temple depuis près d'un
an.
A ces deux victimes Desmarets joignit un

rnrumc un homme pusilJanime dont on pouvait (1 attendre quelque chorn 4 ».
- Celui-ci, dit Uonaparte C'n lisant le nom
de Querelle et la note qui l'accompagnait, e~t
plutôt un intrigant qu'un fanatique; il parlera 5.
Le jour même, les cinq « prévenus d'embauchage et de correspondance avec les ennemis de la République » étaient traduits
devant une commission militaire que présidait

l. Archives nationales, Af1" 116, n° ijjJ.
'l. Archi\'es nationales, même dossier.
::i. li al'ait été al'!'ètê le H) vcndCmîairc, an
\11 (octobre 1805\. Archives de la préfecture de
police.
4. En fouillant le passê de Querelle. on avait troun~,
il la date du 22 fénier 1800, un rapport écrit de DelleJsle-en-Mer pai- le général Quantin, établissant qu{' Il~

pri;:onnirr m1it (lt!jà trahi son pa~ti e~ sen·ai! d'e~_vion au génêro.1. Voir: l.,'ne ro11sp1ralwn c11 l an .\1
f'l en l'an Xll, par lluon de l'émrnstcr.
5. Dans le Journal _dll général b~ron Gottr~aud
it Sai11lt'-l1élè11e, publié par MM._le ,,comte d~liroud1y et Antoine (;uîlloîs, on lit ida date du 20mtH 1.816:
(\ L'empereur nous raconte qu'étant consul 11 se
1'C1·cil!n u11c nuit. tout inquiet. Il lroma sur sa talilr

un i-apporl de police annonçant qu'un nommè Trais•
ne! (sic ), chirurgien, venait de débarq~1cr el a1•ail été
arrêlê comme chouan. Sa )lajestê, qui le counaissa1l,
donna oi·dre de le juger sur-le.i.:han_ip. li c,L condamné il mort. l)n suspentl rcxécut1011 et (JIJ c~~aye
de le fai1·e pa1·ler en lui promettant sa g1·âce : la
crainte du supplice lui fail tout dire: il a,ouc que
Geo!'ges et P1~hcgTu sont it Paris .... o etc.

�rr--

111ST0~1A _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ___,,
T OUJ?,N"EBUT - - - .

le général Du plcssis : Desol et Piogé, acfurenl remis à la dispJsition du gouvernement et réincarcérés aussitôt. Picot,
Lcbourgeois et Querelle, condamnés à mort,
étaient transférés à L\Lhaye en attendant
l'ex_éculion qui devait avoir lieu le lende&lt;1 uittés,

main.

- Pas de sursi~, cntendez ...vom, je n'en
,,eux pas, a,,ait dit 0onaparte 1 •
Mais i,I fallait néanmoins laisser au courage
des condamnés le temps de s'amollir et aux
policiers celui de (&lt; cuisiner )&gt; les malheureux.
Il n'y avait évidemment aucune révélation
à altcndre de Picot ni de Lebourgeois : ils
ignoraient tout de la conspiration et étaient
résignés à leur sort; mais on pouvait tirer
parti de leur mort pour frapper l'esprit de
Querelle qui paraissait beaucoup moins ferme
et l'on n'y manqua pas.
011 eut soin de le faire assister aux apprêts
du supplice : il vit arriver devant la prison
le pelolon qui allait fusiller ses compagnons,
'il fut témoin de leur départ et, tout aussitôt,
on lui annonça que « c'était son Lour 1&gt;.
Puis, pour lui distiller son agonie, on le
laissa seul dans ceUe chambre basse de l'ALbaye ol1, jadis, avait siégé le tribunal de
)Jaillard ; ce lieu tragique était éclairé par
une petite fenêtre donnant sur la place et
garnie de forlcs grilles. De là le condamné
vo~•ait, dans l'étroit carrefour, se ranger les
soldats qui devaient le conduire à la plaine
de Grenelle et percevait les gouailleries drs
cm:ieux massés dans l'attente de sa sortie;
même un des gendarmes, aiant mis pied à
terre, avait attaché la bride de son cheval à
l'un des barreaux de la fenètret et l'on entèndait, dans l'intérieur de la prison, le bruit
des pas hâtifs, des portes ouvertes et lourdement retombées, indiquant les derniers préparatifs ....
Querelle resta lnng1emps silencieux, tapi
dans un angle et, tout à coup, comme si la
peur l'eût rendu subitement fou, il se mit à
appeler dése~pérément, criant qu'il ne voulait pas mourir, qu'il dirait tout ce qu'il snvait, suppliant les geôliers de courir chez le
Premier Consul afin d'obtenir pour lui grâce
de la vie; en même temps, il réclamait avec
de grands sanglots le général Mural, gouYerLe 1rdcParis,juranl &lt;fU'illui forait des aveux
complets s'il YOulait seulement donner l'ordre
aux soldats du peloton d'exécution de rentrer
à leur quartier ~.
ilien que Murat, prévenu aussitôt, ne \'lt,
1. I1ul,ii;c1·étio11s, 1108-1830. SomenÙ's anecdot 1-

et. polili~11es l.irts d~t portefe11ille d'1111 fo11clw1wau·e del Empue, mis en ordre par JllusnierDesclo:.eaa..c.
2. Indiscrétions. Op. ri(. Ces souvenirs passent.
pour :t\'oir été dictés par Rëol lui-même.
.~. Querelle du~ mêm e .écrire _une su pplique au g:•11en1! Mural, car 11 csl fa1l :illusion à celle fellrc dans
url pr~~ès-~'er~al que nous. citerons plus loio; m:iis
cette p1ccc 111teressHnle a disparu du dossier.
4. Le signalem ent de Querelle se trouYe sur le registre ?"écrou du Temple .. Ard1ircs de la préfecture
tic pohl'e.
5. lndisrrélions l W8-1$j0. Op. cil.
{i. Le procès•vcrbal de la première déclarnl1011 •le

(J(tCS

dans- cet incident, qu'un prétexte imaginé
par un condamné pour gagner quelques minutes d'existence, il crut devoir en référer au
Consul qui Ill aussitôt prél"enir Béal. Ces
allées et venues avaient pris du temps : le
malheureux Querelle, voyant to~ujours sous sa
fenèlrc les hommes prêts à l'emmener et la
foule impatiente qui le réclamait arnc de
grandes clameurs, était au paroxisme du
désespoir .
Quand Béal ouvrit la porte du cachot,
il aperçut, accroupi sur lP,S dalles et rt1lant de peur, un petit homme au visage
grêlé, aux cheveux noirs, au nez mince et
poinlu, aux yeux gris qu'un tic nerveux con~
tractait continuellement l.
- Vous avez, dit fiéal, annoncé l'intention
de foire des révélations. Je viens pour \'OUS
entendre 5.
Uais le mori~ond pouvait à peine articuler
une parole : Réal dut le rassurer, ordonna
de le porter dans une autre chambre et lui .fit
espérer sa grùce, si ses révélations étaient
importantes 6.
Encore tout tremblant, à mots entrecoupés,
le condamné, faisant effort, raconta &lt;( qu'il
était à Paris depuis plus de six mois, venu de
Londres avec Georges Cadoudal el six de ses
plus fidèles officiers; ils y avaient été rejoints
par un grand nombre d'autres, arrivés de
Bretagne ou débarqués d'Angleterre; ils étaient
en ce moment plus de cent cachés dans Paris,
attendant l'occasion d'enlever Bonaparte ou
de l'assassiner J&gt;. A mesure que sa fra1eur se
calmait il ajoutait des détails : un bâtiment
de la marine anglaise les avait débarqués sur
les cotes de France, au pied de la falaise de
Bi,·ille, près de Dieppe; là, un homme d"Eu
ou du Treport était Yenu les prendre et les
avait conduits à quelque dislance de la côte,
dans une ferme dont lui, Querelle, ne savait
pas le nom. Ils en étaient repartis à la nuit
et avaient ainsi poursuivi leur route de ferme
en ferme jusqu'Il Paris, où ils ne se voyaient
que lorsque Georges les faisait appeler; ils
recevaient leur solde d'une manière convenue
cl, quant_ à lui, &lt;&lt; c'était sous une pierre des
Champs-!Ll}'sées ol1 on la déposait chaque semaine et où il allait la chercher; )) ; un
&lt;&lt; monsieur~ l&gt; était Yenu au-dnant d'eux
jusqu'à la dernière étape, près du village de
Saint-Leu-Taverny, pour préparer leur entrée
à Paris et les aider à passer la barrière.
De ces révélations faites sans ordre, dans
la fièvre, un point primait tous les au1res:
Georges était ll Paris! · fiéal, dont nous sui-

vons lextuellcmcnt Ie récit, laissa Querelle et
se fit conduire aux Tuileries; le Premier
Consul était aux mains de Constant, son valet
d,e chambre, quand on annonça le policier.
1oya_nt sa pâleur , Bonaparte pensa qu'il
renait d'assister à l'exécution des trois
condamnés.
- C'est fini, n'est-ce pas? dit-il.
- No □ pas, général, répondit Héal.
Et, comme il hésitait, le Consul reprit :
- Vous pouvez parler devant Constant.
- Eh bien ... Georges et sa bande sont à
Paris.
En entendant le nom du seul homme qu'il
redoutait, Uonaparte, se tournant à demi, lit
rapidement un signe de croix et, tirant Réal
par la manche, il l'entraina dans le salon
voisin 9 •
Ainsi celle police du Premier Consul, si
nombreuse, si soupçonneuse et si active, cette
police qui &lt;! avait l'œil partout J&gt;, à ce qu'assurait le Alonilenr, se trouvait depuis six
mois en défaut: cent rapports s'amoncelaient
chaque jour sur la table de Béal et pas un
n'avait
signalé les allées et venues de Georo-es
.
0
qui se promenait avec ses chouans de Dieppe
à Paris, entretenait une petite armée et combinait ses opérations avec autant de liberté
que s'il eùl été à Londres. Ces révélations
étaient si alarmantes qu'on préférait n'y point
ajouter foi. Querelle devait avoir menti et
inventé de toutes pièces cette fable absurde
comme un suprême moyen de prolonger sa
vie. Encore fallait-il, pour calmer toute inquiétude, le convaincre d'imposture: s'il était
vrai ~u'il eût ~ccompagaé les (&lt; brigands JJ,
depms la mer Jusqu'à Paris, il pourrait, en
rcc6mmeaç:mt le voyagi!, indiquer leurs différentes étapes; c'est à cc prix qu'on lui laisserait la vie.
Depuis le 27 janvier, date de ses premières
déclarations, Querelle subissail chaque nuit
la visite de Réal ou de Desmarets qui l'interrogeaient longuemenl. La secousse morale
avait été telle que le malheureux, tout en
maintenant ses aveux, tombait dans des accès
de démence, se déchirait la poitrine, s'a&lt;renouillait en érnquant, pour implorer 1:ur
pardon, ceux dont la crainte de la mort lui
arrachait les noms l(t.
Quand il apprit cc qu ·on allcndait de
lui, il parut atterré; non point que sa lâcheté hésitât devant le nomLre énorme de
,·idimes qu'il allait désigner; mais· il s'el'farait, au contraire, à l'idée de ne point (l'u idcr sùrement les policicr3 sur une r~utc

Querelle csl am: Archives de la P1·éfcclurc tic police:
en \'OÎci quelques cxlrtiils :
u - Aujourd'hui, 7 phnitise :111 XI[, nou~, conseille~ d'Etal, comlnis spêcia!emcnl à cet clfrt p:ir le
P!·enuer ~onsul, no~s sommes t1·an~J?Ortés â la prison
chlc de l Abhaye ou nous a,,ons ltt1l comparaitre le
nommé Jcan-Pic~rc Q~cre_llc, natil' de Yanncs, départe~~nt du_ .M~1"b1han. Jngc el co11dam11é par la Comm1ss1on mil1ta11·c, auquel nous avons exhik• la lettre
écri te par lui cl adressée au géné ral Murnt cl c1ue
nùuS a1·ons ann_ext1c a_ la pré~cntc {Celle pih-e a di.~JJ(l1'U du doss1uJ. Nous lm arnns demande &lt;'C qu'il
avaîl â ré1élcr, il. nous a répo11du ainsi qu'il suit :
Nous sommes p:trl 1s de Londres su r la fin d';w1H, au
nombre. de sep! ... nous al'Ons cm b:i rquê il 11:islîng sur
ur_1 h;l\1~ent de n:1~t armé ifo vi11gl c~nons: 11011s
debarquamcs cnt1·e Dieppe et le Ti-ëport 1 de là nous

1inmes il Paris lout d!·oil. Nous avi_ons dcs[ici 101 blfJ1tc
r~al/S le_le:cle] de d1st~ntè'. cin J1s1ar1('c où nous pa~
s1ons le Jour_. .. _chaqu~ le1:m1cr ~hez qui uous arrinom
nous condmsa1t cnsuJle a la forme 0(1 nous de\'ÎOm
couchei· le jour (\'oprCs ... » e tc.
1. Depuis qnïl élail en prison, Quer'el!e n'er: rcce•
\·ail pas moins rt'guliêremenl sa solde : c'est une
smrcilluole de la lingerie de Sainl-Lozarc nommée
Lo_uisc )lirhcl, qui la lui faisail pas~er au Tdmplc. ArCh1\'Cs de la prêfcdurc de police .
~. Cc ' · mo11_sicu1· » .Clail, colllme on le \·err:i plus
10111, le lll:irquts d'llozicr: Querelle. soit qu'il ail mul
entendu le nom, soit que d'Hozicr ait crn utile d~ le
dissimuler, l'appelle Charles /Jaunay.
9. ill~liis_crélt011s, 1798--1830. Op. cil .

10. l'iol1,·e sw· les généraux Pichegm el Moreau,

par Fauche-Borel.

qu'il n'a,,ait parcourue que de nuit et qu'il
craignait de ne pouvoir reconnallre.
L'expédition commença le 5 février. Iléal
avait pris la précaution de mobiliser un fort
détachement de gendarmerie pour escorter le
prisonnier dont Georges et ses hommes pou,,aient tenter la délivrance; il en avait remis
le commandement au lieutenant )langinot 1
officier intelligent et zélé, qu'assistait le citoyen Pasque, - un colosse, - inspecteur
général près le grand juge, agent plein d'astuce et renommé pour la sûreté de son coup
de main•. On sortit de Paris à l'aube par la
barrière Saint-Denis et l'on prit la route de
l'Isle-Adam.
La première journée d'exploration ne donna
aucun résultat. Querelle cropit bien se souvenir qu'une maison du village de Taverny
avait servi de retraite aux chouans la Yeille
de leur entrée dans Paris; mais il n'avait
prêté alors nulle allrntion à la disposition des
localités et, malgré ses efforts de mémoire, il
ne put fournir aucun indice.
Le lendemain on parcourut, sans plus de
succès, la route de Pontoise depuis Pierreiayr
jusqu'à Franconville; on re,·int vers Taverny
par Ermont, le Plessis-Bouchard et le chàteau
de Boissy. Querelle, qui savait sa vie en jeu,
montrait une ardeur fiévreuse que ne partageaient ni Pasque, ni Manginot, bien persuadés maintenant que le condamné
n'avait voulu que gagner du t~mps ou
se ménager 4uelque chance d'évasion.
Ils étaient d'avis d'abandonner ces recherches illusoires et de rentrer à Paris;
mais Querelle implora avec tant d'instances \'ingt-quatre heures de répit
que Manginot se laissa fléchir. Le troisième jour, on explora donc les environs de Taverny et la lisière de la
forêtjusqu'à Bessancourt. Querelle conduisait son escorte au hasard, croyant
se rappeler un groupe d'arbres, un
tournant de chemin, s'imaginant même
retrouver une ferme « à la nature
pal'ticulière de l'aboiement d'un chien».
Enfin, harassée, la petite troupe reprenait le chemin de Paris, lorsqu'en traversant le village de Saint-Leu, le condamné poussa une exclamation de
triomphe : il venait de reconnaitre la
maison tant cherchée, et il donna de
l'intérieur et des habilar.ts une description qui se trouva être si minutieusement exacte que Pasque n'hésita pas,
après vériflcalion, à interroger le propriétaire.
C'était un vigneron, nommé Denis
Lamotte; il fil d'abord valoir qu'il avait
un fils au service d'un orncier de la
garde des con,uls i son autre fils, Vincent Lamotte, habitait avec lui i. Le
bonhomme se montrait, au reste, fort
surpris dd l'envahissement de sa maison;
mais sa finesse paysanne ne put tenir long1. C'csl Pasque qui, quelques jours plus tard, ful
chargé d·arrôte~ Pichegrn, au domicile de Leblanc,
l'UC de c11~ùana1s.
'.:!. llossiers de Georges-Yincenl Lamollc, cl de Denis
l,:tll\Otle. Archives naliouales, F7 ûiOO.

temps contre la professionnelle habileté du route sur Paris; chacun des particuliers en
policier; au bout de quelques minutes il per- prit un dans son cabriolet; deux partirent à
dit pied et s'abandonna. Il comint avoir cheYal i les autres attendirent Je passage de la
reçu, au commencement du dernier mois de guinguelle qui fait le service de Taverny.
Ce récit complétait si bien les déclarations
juillet, un particulier qui se faisait appeler
llouvel ou Saint-Vincent et qui, prenant de Querelle qu'il n'était plus permis de conprétexte d'un achat de vin, lui proposa de server un doute : la bande des sept \'O}'ageurs
loger pendant une nuit sept à huit personnes. se composait de Georges et de son état-major:
Lamotte avait accepté. Le 50 aoùt, au soir, le gros était Georges lni-mème et Querelle
llouvel reparut et annonça que les hommes dit le nom des autres:., tous chouans émérites
arriveraient dans la nuit; il allait les chercher et redoutés; Lamotte, de son côté, ne cacha
aux environs de l'Isle-Adam, et Vincent La- point celui de l'homme qui avait amené les
motte, le fils, l'accompagna pour servir de (( brigands J&gt; jusqu'au bois de la Muette : il
guide aux voyageurs qu'ils rencontrèrent il la s'appelait Nicolas Massignon et était fermier à
lisière du bois de la Muette. Ils étaient au Jouy-le-Comte. Pasque se mit en route avec
nombre de sept, dont un lrès gros qui, cou- ses gendarmes et Massfgnon avoua qu'il était
vert de sueur, s'arrêta dans le bois pour allé chercher les rnyageurs de l'autre côté de
changer de chemise. Tous paraissaient très l'Oise, jusqu'à l'avenue de Nesles; c'était son
fatigués; deux d'entre eux seulement étaient frère, Jean-Baptiste Massignon, fermier à
Saint-Lubin, qui les lui avait remis en cet
à cheval.
Ils arrivèrent, sur les deux heures du ma- endroit. Pasque prit, sans désemparer, le
tin, à Saint-Leu, chez Lamotte; on mit les chemin de Saint-Lubin et marcha toute la
cb.evaux à l'écurie, les hommes s'étendirent nuit. A quatre heures d11 matin, il arrivait
sur la paille dans une chambre de la maison. chez Jean-Baptiste qui, surpris au saut du lit,
Lamotte remarqua que chacun d'eux portait reconnut avoir logé des gens que lui avait
deux pistolets; ils dormirent longtemps et se amenés son beau-frère, Quant.in-Rigaud, cullifirent servir à diner vers midi. Deux particu- vateur à Auleuil, près de Ileauvais 4 • Pasque
liers, venus de Paris en cabriolet et qui tenait ainsi quatre anneaux de la chaine, et
avaient laissé leurs voilures dans le vi_llage, Manginot se mit en campagne pour rele\'er
l'un à la « Croix-Blaache " et l'autre à jusqu'à la mer la ligne suivie par les conjurés.
Savary l'y avait précédé pour surprendre un nouveau débarquement annoncé
par Querelle : en arrivant à la côtr,
il aperçut, à quelque distance, un Lrick
anglais qui louvoyait; mais malgré les
précautions prises et la surveillance
minutieuse, le navire n'aborda pas :
on le vit s'éloigner sur un signal donné
du rivage par un jeune homme venu à
cheî'al de l'intérieur des terres et que
les gendarmes de Savary poursuivirent
jusqu'à la lorèt d'Eu où il s"enfonça.
En douze jours, d'étape en étape,
toujours trainant Querelle, Manginot
avait terminé son enquête et remis aux
mains de Réal une telle masse d'inl,errogatoires et de dépositions qu'il fut
possiùle de reconstituer, comme il suit,
le voyage de Georges et de ses compagnons.
C'est dans la nuit du 23 aoî,t 180~,
que le cutter anglais Vincejo, commandé par le capitaine \Yrigbt avait
débarqué les conjurés au pied des falaises de Biville, mur abrupt de roches
et de craie, haut c.l e t:-ois cent vin()'t
pieds. Là existait, de temps immém~ria1, au lieu dit le creux de Parfon,,al, une estampercl1e5, longue corde
fixée à des pieux, qui servait aux gens
du pays pour descendre à la plage. JI
fallut se hisser le long de ce câble, à
,·'il
force de bras, exercice que la corpulence
l' « Ecu », causèrent avec le; voyageurs qui, de Georges rendait pour lui particulièrement
vers sept heures du s::iir, poursuivirent leur pénible. Enfin, les sept chouans se trouvèrent
j, Villeneuve, dît d'As,as; la Ha ve Sttint-llilairr .
rlil d'Oison: Lahrèche, dit la [fonte:· Jean ~la1·ie, diL
Lemaire; Picot, ,fil le Pelil, rlomcstique de GPorge~.
J.~ septi~me 1'tail Querelle lui-même.
'+ . lnte1·1'ogatoir..,s ,le Df'11is el dt• \ïnrrnt 1.amolh',

rle .lca n-Baplisle Mas~i_gnon, de. Calherinc Rigaut,
frmmf' ).(ass1goon, de Nicolas ~Jass1gnon, etc. Archin-~
mtîon:iles, F 1 4600-4602.
'
5. Voir Sou~ di.c 1·ois, pai· Boucher de Pcrlhcs, 1. [,
p. 149.
·

�. _____________________________________ T

111STO'R,.1.ll
réunis au haut de la falaise el, sous la conduite cette reconstitution prenail d'autant plus d'imde Troche, fils de l'ancien procureur de la ·· portance que l'établissement des stations, échecommune l'Eu, l'un des plus fidèles affidés lonnées depuis la mer jusc1u'à Paris, avaitcerdu parti, ils gagnèrent, à travers champs, la laioement nécessité une longue et coûteuse
ferme de la Poterie, écart du hameau d'Heu- organisation et que les conjurés utilisaient cette
delimont, distant de deux lieues de la côte. route couramment. Ainsi deux des hommes
Tandis que le fermier Detrimont servait à signalés dans le débarquement du 25 août
boire aux débarqués, un personnage mysté- a-vaient repris , vers la mi-septembre, le cherieux, qui se faisait appeler M. Beaumont, min de Bi ville; le 2 octobre, Georges et trois
vint conférer longuement avec eux; c'élait un de ses officiers, venant de Paris, s'étaient de
homme de haute stature, taillé en hercule, au nouveau présentés •..:hez Lamotte qui les avail
teint basané, au front élevé, aux sourcils et conduits au bois de la Muette, où Massignon
aux cheveux noirs : il disparut au petit jour. les attendait. Quinze jours plus tard, Lamotte
Georges et ses compagnons passèrent à la les voyait reparaitre avec quatre nouveaux
Poterie toute la journée du 24. Ils quittèrent compagnons. On constatait, à l'aller et au
la ferme pendant la nuit et marchèrent jus- retour, leur séjour chez tous les affiliés et les
qu'à Preuseville - cinq lieues- où un sieur voyages s'effectuaienl avec une régularité parLoisel les hébergea. L'itinéraire, habilement fàile : mêmes guides, mêmes marches de
combiné, ne s'écartait pas de la vaste forêt nuit, mèmes ah ris pendant le jour 3 • La maid'Eu, qui offrait des chemins toujours cou- son de Boniface Colliaux, à Feuquières, celle
verts et, en cas d'alerte, des refuges presque de Monnier, à Aumale, et la ferme de la Poleimpénétrables. Dans la nuit du 2(), cinq lieues rfe semblaient être Jes principnux lieux de
encore à travers la basse forêt d'Eu, jusqu'à conciliabules. Autre passage dans la seconde
Aumale; Georges et sa bande y arrivèrent à quinzaine de DO\embre; autre passage encore
deux heures du matin I et logèrent chez un en décembre, concordant avec un nouveau
maÎlre de _pension, nommé 1fonnier, qui occu- déharquement1.. En jam ier '180't, Georges
pait l'ancien couvent des re1igieuses domini- fait une quatrième fois la route pour aller
caines. Le gros était monté sur un cheval attendre à Biville la corvett.e anglaise amenant
· noir que Monnier, à défaut d'écurie, cacha Pichegru, le marquis de Hivière et quatre
dans un corridor de la maison, le licol noué autres conjurés;_ Un pêcheur de la côte,
à la clef de la porte '. Quant aux hommes, ils Etienne Horné, donna sur ce débarquement
se couchèrent pêle-mêle sur la paille et ne de précieux détails; il avait bien remarqué
sortirent pas de la journée. A Aumale avait celui qui semblait être le chef, c&lt; un homme
reparu M. Beaumont:.; il était arrivé à cheval gros, une figure pleine, assez dure, voûté et
et, après une heure passée avec les conjurés, les bras un peu embarrassés i&gt;.
il s'était éloigné dans la direction de Quin- Ces mes~ieurs, ajoula-t-il, arrivaient à
campoix. On l'avait rem encore chez Boniface la nuit et repartaient ordinairement vers miColliaux , dit Boni, Il Feuquières, l'étape sui- nuit; ils se contentaient de notre pauvre ordivante - quatre lieues - que les ,,oyageurs naire et restaient toujours entre eux, dans un
avaient gagnée dans la nuit du 27. Ils pas- eoin, pour causer.
sèrent la journée du 28, cinq Jicues plus
Quand venait l'heure de la marée, Uorné
avant, chet Leclerc •, à la ferme des Mon- descendait à la plage pour guetter l'arrivée de
ceaux, appartenant au comte d'Hardivilliers la chaloupe : le mot d'ordre étai! Jacques,
et sise sur la commune de Saint-Omer-en- :mquel les gens du bateau répondaient :
Chaussée. C'est de là que, dans la nuit, le fils
Thom,a.~it.
Leclerc les avait guidés, en évitant .Beauvais,
~langinot, comme bien on pense, mettait
jusqu'à Auteuil, chez Quentin-Rigaud, qui, en arreslation tous ceux qui avaienl prêté aux
Je 29, les conduisit à Uassignon, le fermier conjurés leur concours et les expédiait à
de Saint-Lubin, lequel les repassa, le 50, 1, Paris. La tour du Temple se reruplissai t de
son frère Nicolas, chargé, comme on l'a vu, paysans, de bonnes femmes à bonnets norde leur faciliter la traversée de l'Oise el &lt;le mands, de pèchrurs dieppcis li, ahuris de se
les diriger vers le bois de la Muette, où Denis voir dans ce lieu fameux ol1 la monarchie
Lamotte, le vigneron de Saint•~Jeu, était venu avait agonisé. Mais ce n'était Hi que les suballes chercher.
ternes, le menu fretin du complot, et le PreTel était, très sommairement exposé, le mier Consul, à qui ne déplaisait pas de se
résultat de l'enquête du lieutenant l\langinot. poser en victime grandiose exposée aux coups
Il avait relevé l'itinéraire de Georges avec une de tout un parti, ne pouvait décemment traperspicacité véritablement remarq uable et duire ces villageois inolfènsifs devant une
1

1. ..\rchivc.~ nationales, F' 4(;(l2.
2. Archives nationales, même dossif'r,
5. Archives nalionales, P 360i.
4. Pierre-Cha des Leclerc, char1·etîer, dix-neuf ans .
1lJpo~e : « Vers la fin du mois d'autlt, sui· les ll'oi:.
l1f'ures d~ matin, sept individus dont un ayant uu
d1~rn~ non·, homme cxtr~mcment puissant et qui pa•
ra1ssa1t êlre leur cl,ef, 1·rnrent loger chez mon pèl'e
l'l il~ partirent au dCtlin du jour. » Al'chiw•s nationales, F1 6400.
5. Pour entrer dam le dtlail. il convient de noler
que les Polignac logèrent cependant chez i\l. de Bertenglcs, au chàtpau de Saint-Crépin. On utilisa aussi
uoe roule passant par Gaillefontaine et Gournay.

Forges et Elr~pagny ëtni&lt;'nt aussi drs li1°ux d'«'•l11prs
pour les royalistes.
O. Cc débaNp1cmenl eut lieu le 10 dêecmbi-e 1805.
Il compi·enait ..\rm11nd de Polignac; Coster, dit,
Stiù1t-V iclm·: Jean-Louis Lemercier; De,·ille, dit
Tamerlan, el Pierre.Jean.
7. Lajolais, 1tit Frédfrù:. dit Ouille; Rnsillion,
dit Ir gros fllajo1'; Jule~ de Polignac, dit ,Iules, ri
Armm1d Gaillard. Cc déb:m1uemenl tst lin 16 janl'icr 1804.
8. Archives nationales, F7 6~97.
9. Ainsi on arni l cx1iédié il Paris le pêcheur llorné,
père de neuf enfants, et mis sous les verrous tou~
~es parents, cousins, cousines et bc-lles-sœurs. On les

haute cour de justice. En attendant qu'un
hasard ou une nouvelle trahison révélassent
à la police l'asile de Georges Cadoudal, il était
urgent de découvrir les organisateurs du
complot et ceux-ci semblaient devoir à tout
jamais rester inconnus, bien que Manginot
eût quelques raisons de penser que le centre
de la conjuration se trouvait aux environs
d'Aumale ou de Feuquières.
Son attention avait été attirée, en effet, par
une déposition mentionnant ce cheval noir
qui avait porté Georges de Preuseville à
Aumale et que l'instituteur Monnier avait
caché dans l'allée de sa maison. C'est sur ce
faible indice qu'il se mit en campagne. li
apprit qu'un manœune, nommé SaintAubin 10 , domicilié au hameau de Coppegueule,
avait été chargé de reconduire un cheval à
l'adressed'unelettre que Monnier lui avait remise. Cet homme, appelé à comparaître, recon.
nut avoir mené le cheval &lt;&lt; à une belle maison
bourgeoise des environs de Gournay : lorsqu'il r était ai-rivé, un domestique avait conduit la bête à l'écurie et une dame s'était présentée pour recevoir la lettre ll ; mais il se
défendit de connaître le nom de la dame et la
situation de la maison.
Manginot résolut de battre le pays en compagnie de Saint-Aubin, et celui-ci, qui n'avait
pas l'esprit délié ou qui jouait la bêtise,
s'obstinait à ne pou\'oir fournir aucun renseignement. li promena les gendarmes jusqu't,
six lieues d'Aumale, et crut d'abord reconnaître . le château de !lercatel-sur-Villers;
pourtant, en examinant les avenues et la disposition des bâtiments, il déclara c&lt; qu'il
n'était jamais venu là 11. Mème. déconvenue à
neaulevrier et à Mothois; mais, en approchant
de Gournay, ses souvenirs se précisèrent et il
mena Hanginot à uoe maison du hameau de
Saint.Clair qu'il désigna comme étant celle oll
Monnier l'avait adi:essé; mème, en entrant
dans la cour, il reconnut le domestique auquel,
six mois auparavant, il avait remis le cheval:
c'était un garçon d'écurie, nommé Joseph
Planchon, que Manginot fit immédiatement
arrêter. Puis il commença son enquête.
La maiwn appartenait à un ancien ofncier
de marine, François-Robert d'Acbé 11 , qui l'habitait rarement, étant grand chasseur et préférant le séjour de ses !erres, plus giboieuscs,
des environs de Neufchâtel-en-Bray. SaintClairii'étail donc occupé que par!lmed'Aché,
toujours souffranle, sortant à peine de sa
chambre, et ses deux filles, Louise et Alexandrine. La mère de d'Aché, pres~ue octogénaire et impotente, y vivait également depuis
quelques années, ainsi qu'un jeune homme,
expMin sous la sur\'eillonce de la haute police i1
Auxe1·re; puis, comme ils )' mouraient de foim, à
llruxellrs où ils avaienl du moins tn ressource de
coucher à l'hospice. Ils ne furenl nutorisës il rentrer
chez eux qu'en IS'IO.
m. ProcêMea·bal des pcrqui~itions opt'rl'es pa1·
?ilanginot, en compagnie de :')aint•.h1b in , aux Pmiron,
&lt;l'Aurnale rtde Gournay. Archi\'es n.'llÎonales, F 1 639'i.
11. « Mairie de Marbeuf, Eure. !,'acte de baplêmc
de François-Robert d'Aché, né it llarbeuf, fils dr
Françoîs*Placide d'Aelié, profession rlc chevalier (sic),
et de Louise-)larguerite Uuchesnr, a ét6 reçu et curt&gt;gistré à la paroisse dr. celle com...mllne le 24 dt1•
cembre 1758. » Archives de la mairie de )larbeuf.

nommé Caqueray ·, qu'on appelait aussi le
cheva1ier de Lorme, et qui, par affection,
s'occupait à• faire valoir les terres de M. et de
Mme d'Arhé, dont un jugement récent avait
prononcé la séparation de biens. Caqueray
se considérait comme faisant partie de la famille; l'aînée des filles, Louise, lui était
fiancée.
Rien n'était moins suspect que cette patriarcale demeure; on y paraissait ignorer la
politique, et les ré,,oJutions semblaienl
n'avoir jamais sé,·i sur ces gens tranquilles
et peu fortunés. L'absence seule du chef de
cette famille très unie pouvait étonner; mais
lime d'Aché et ses filles expliquèrent que,
s'ennuyant à Saint-Clair, il habitait ordinairement Rouen, qu'il chassait beaucoup et
qu'il parlageait son temps entre des parents
fixés aux environs de Gaillon 2 et des amis
qui habitaient Saint-Germain-en-Laye. Elles
ignoraient où il se trouvait pour le moment,
n'en ayant pas reçu de nouvelles depuis près
de rleux mois. ~fois, en interrogeant les domestiques, Manginot recueillit certains renseignements qui changeaient l'aspect des
choses : Lambert, le jardinier, avait été fusillé récemment à Évreux, convaincu d'avoir
pris part, avec une bande de chouans, à
l'attaque d'une diligence; le frère de Caqueray venait d'être exéculé à Rouen pour la
même cause; Constant Prévot, Je garçon de
ferme, accusé d'avoir tué un gendarme, avait
été acquitté; mais le pauvre homme était
mort peu de temps après son retour à SaintClair .. .. Manginot avait mis la main sm· un
nid de chouans, et quand il apprit que le
signalement de d'Aché ressemblait singulièrement à celui du mystérieux Beaumont
qu'on avait vu avec Georges à la Poterie, à
Aumale et à Feuquières, il comprit seulement l'importance de sa découverte; après
une rapide perquisition, il prit sur lui de
mettre en arrestation tous les habitants de
Saint-Clair et expédia à Réal un exprès pour
l'aviser de l'incident et demander des instructions complémentaires.
Depuis plusieurs années, chaque fois qu'un
individu était signalé à la police comme étant

un -ennemi du gouvernement ou mèmc un
simple mécontent, on dressait à son nom,
dans les bureaux de Desmarets, une fiche
sur laquelle s'ajoutaient, au fur et à mesure
des dénonciations, tous les renseignements
de nature à compléter la physionomie du
personnage. Bien des gens auxquels on ne
pensait pas se trouvaient ainsi posséder un
assez important dossier. On consulta celui de
d'Aché. li s'y trouvait des annotations dans
le genre de celles-ci : Il est par son au.dace
un des hommes les plus importants du
parti royaliste; ou bien : An moi.,; de décembre dernier, il prit, à Rnnen, un pa.-rseporl pont Saint-Germain-en-Laye où. l'ap, pelaient quelques affaires; et encore : Sou
hôte de Saint-Germain, Brand in de So inlLrull'ent, a déclaré qu'il rie couchait pas
régulièrement chez lui, quelquefois deux
jou 1·.~, quelquefois troi.i; jours de sui fr. Enfin
on avait intercepté une lettre adressée à
Mme d'Aché et qui contenait cette phrase, où
l'on cropit bien reconnaître la maniè•re de
Georges: P1·évenfr M. Durand que lesaffnfres
p1·ennent une bonne tounwre ... sa présence
est nécessaire ... il am·a de mes nouvelles à
l'hôte/de Bordeaux, rue de Gnnelle-SaintJfono1·P, où il demandera HouveL:.. Or, 1-Iouvel
était cet inconnu, qui, le premier, s'était
présenté chez le vigneron de Saint-Leu pour
le décider à prêter son concours aux « bri_gands ". On relevait ainsi la trace de d'Aché
sur tous les poinls du parcours de Biville à
Paris et on en concluait judicieusement r1ue
connaissant admirablement, en sa qualité de
grand chasseur, tout le pays de Bray où il
possédait, d'ailleurs, des propriétés, il avait
été chargé de tracer l'itinéraire des conjurés
et d'organiser leurs vo1ages : il les avait
accompagnés de la Poterie à Feuquières,
tantôt les précédant en éclaireur, tantôt sé·
journant avec eux dans les fermes où il leur
avait ménagé un asile.
C'était donc de d'Aché qu'à défaut de
Georges il fallait s'emparer, et le rremier
Consul le comprit si bien qu'il mobilisa pour
cette recherche deux brigades de la gendarmerie d'élite et cinquante dragons. Tout ce

1. 11 Commune de Beauvoir-en-Lions du 2 mai
1779, acte de naissance rie Jean-Baptiste de Caqueray,
fil~, d~ Honoré-Charles de Caquera y. maitre et proprwta1re de la ,·errerie des Tloulicux, Cl de l.ouisrAng:éliq_ue-lllarie Godarl, son i'pouse. »
Arcl11ves nationales, F7 6397.
~- La fa_mille du Hazey. au ch~leau rln Huzey.
.1. Areh11'es nationales, Fi 6391.

4. On dénonçait parliculiérement la maison de
Mme de SennM·illc, rue de Pai·is, 78. Ai-chi1·es 1mtio11ales, F7 6597.
5. Le 1~• 'mars 1804, à Rouen.
li. Lettre de So,·oye-Rollin, prc\fcl de lo Seine•
lnlëricure, à l\é11L Archircs nationnlcs. F7 8170.
7. li &lt;appelait l.ouis-Plal'idc d'Achê; il Plait am·ien
officier du régiment dr Rassiguy-intanreril'.

OUR_N'EBUT -

,-,.

renfort ne servit qu'à escorler Ja pauvre
Mme d'Aché, malade, sa fille Louise et leur
ami Caqueray qui furent mis au secret,
celui-ci à la Tour du .Temple, les femmes à
la prison des Madelonnettes; la vieille grand'mère impotente restait seule à Saint-Clair;
quant à Alexandrine, elle voulut suivre sa
mère et sa sœur et on lui en laissa toute liberté.
D'Aché, d'ailleurs, restait introuvable;
l'armée que dirigeait Manginot avait battu
sans succ~s tout le pays, de Beaunis au Tréport; on l'avait cherché à Saint-Germain-enLa)'e, où cerlains rapports le disaient caché';
on le cherchait à Saint-D~nis-des-Munts, à
Saint-Romain, à Rouen. Les préfets de l'Eure
et de la Seine-Inférieure avaient reçu l'ordre
de lancer à ses trousses tous leurs agents;
le résultat de cette campagne fut piteux : on
ne parvint à arrêter' que le frère cadet de
d'Aché, brave homme inoffensif et extrêmement borné 6 qui portait Je prénom justifié
de Placide, et qu'ou appelait familièrement
1'om·lour, à cause de sa lourdeur d'esprit el
de sa rotondité' · Sa plus grande crainte était
d'être confondu avec son frère, ce qui lui
était advenu fréquemment; d'Acbé l'aîné
étant insaisissable, c'était sllr Placide, qui
aimait la tranquillité el ne bougeait guère de
chez soi, que Pévoyaient invariablement toutes
les enquêtes. Celle fois encore la chose ne
manqua pas et Manginot mit la main sur lui,
croyant faire merveille; le premier interrogatoire le détrompa. Pourtant il rendit rorupte
de sa prise à Réal qui, dans son ardent désir
de satisfaire aux ordres du Premier Consul,
essaya de donner le change et prit sur lui
d'assurer que Placide d'Aché était un brigand royaliste tout aussi redoutable que rnn
frère; il expédia l'ordre de trainer sous forte
escorte le prisonnier à Paris, se réservant de
l'interroger lui-même; mais, dès qu'il eat
vu 1'onrlour, dès qu'il lui eut posé quelques
questions, entre autres sur sa conduite pendant la Terreur, l'autre ayant répondu :
cc - Je me suis caché chez maman n, Réal
comprit que ce n'était pas li, un bommc
digne d'être posé devant un tribunal, en rival
de Bonaparte. Il le garda cependant en prison
pour que le nom d'Aché figurâl tout au moins
sur le livre d'écrou du Temple.
Du reste, à l'heure où, le 9 mars 1804,
Placide d'Athé f;Ubisfait son interrogatoire,
un événement se produisit qui transformait
le drame et en ht,tait le tragique dénouement.
G. LE;&gt;,iOTRE.

(A suivre.)

�. --- filSTO'R.1.ll
FIGURINES· ET SILHOUETTES
~

La Marquise de ·Sévigné
« Il faut se résoudre 11 être banal, a dit
Henri ~[artin, si l'on veut parler, après tant
d'excellents panégyristes, des qualités de ce
charmant esprit qui a su mellrc une si prodigieuse variélé dans l'expression d'un sentiment toujours le même, et faire pi\'oter la
cour, la ville, la pro\ ince, le monde entier
autour de sa fille. Mais ce que l'histoire ne
peut se dispenser de rappeler, c'est que tous
les Mémoires du temps ensemble n'en donnent pas un tableau plus fidèle et plus complet que madame de Sévigné à elle seule. Les
letlres de madame de Sévigné ne sont pas un
livre sur le siède; c'est le siècle lui-même
qui empreint son image indestructible dans
un miroir merveilleux. ))
A ce lilre-là, en effet, et la correspondance
de la divine marquise ne fût-elle pas l'incomparable recueil par lequel son auteur
s'égale aux plus grands prosateurs français,
madame de Sévigné mérite une place de
choix parmi nos principaux mémorialistes,
car pour jamais, sur le papier où elle laissait,
la bride au cou, trouer sa plume, elle a fixé
l'image vivante, éclatante cl sincère de son
temps. Et nous pourrions, tous tant que
nous sommes, répéter ce que disait le duc
de \'illars-fkmcas :-iprès avoir ache\·é la lecture de ses Jeures: " Il m'a semblé que
d'un coup de baguette, comme par magie,
elle a\'ait fait sortir cet ancien monde ... pour
le foire passer en revue dev?nt moi. n Mais,
de plus, &lt;]uant à elle-même, nous avons une
satisfaction qui ne nous est gnère donnée
pour ses contemporains : celle de pouvoir,
quand le désir nous en prend, la voir en
q11rlc1ue sorte se réincarner et revivre sous
nos 1eux. les vingt dernières années de sa vie.
Il suf!i t pour cela que nous nous rendions à
ce lieu de pèlerinage, dès longtemps consacré
pour les fervents de la litlérature et de l'histoire, qui s'appelle le Musée Carnavalet.
Là, dans le cadre opulent qn'au moment de
sa maturité madame de Sé,·igné s'était choisi,
el qur nous relronvons, conse1·vé a\'eC un
soin pieux, Lei qu'il était pendant le dernier
quart du xvuc siècle, nous n'avons pas it
faire un bien grand effort d'imagination pour
évoquer la bonne et spirituelle babitante de
jadis allant et venant dans le somptueux
logis. Nous l'y voyons, soit&lt;&lt; toule fine seule n,
rêvant, lisant, - ou écrivant,d'une plume t' l1
vérité plus surveillée que la grande épistolière ne se plaisait à l'avouer, quelqu'une de
s:&gt;s admirables missives; soit au milieu d'une
1

Cliché Giraudoo

L'ALERTE,
OU LA CONVERSATION l:S:TERRO.IIPUE.
Gravure de C.-N. CO CIIJ:-i , d'.:zprt!s DF. T ROY.

YI. -

•

lir STORIA . -

Fuse 44·

compagnie brillante de grandes dames, de
gens de cour, d'écrivains et de lettrés, lui
apportant - dans la franchise parfois gaillarde des propos ou . la malice mouchetée de
leurs racontars sur le. roi et sur ses maitresses, sur les inti:igues de Versailles, sur
le monde, l'Église ou le théâtre - les matériaui qu'il ne lui restait plus qu'à mettre en
œuvrc dans sa prochaine letlre à sa Olle. Et,
dans celle enfilade de pièces, dont chacu11e a
gardé, pour les visiteurs d'aujourd'hui, l'attribution qu'elle a\·ait reçue du ,:ivant même
de la marquise, on a si bien la complète illusion dcla présence possible de celle-ci, que, se
penchant sur l'appui d'une des fenêtres à
petits carreaux donnant au-dessus du porche.
principal, on ne se sen1irait qu'à demi étonné
ùe voir arriver à grand fracas une ancienne
calèche de VO}'age, ramenant madame de ,
Sévigné, retour de Grignan, d'où elle re\'Îendrait après un sPjour &lt;Jui n'aurait pas duré
moins de deux cent dix-sept années ....
Mais lorsque, respectueusement accueillie
à son propre seuil par M. Georges Cain, lrn
arlistc de grand laient, un écrivain tout à ]a
fois savant et spirituel, un administrateur
exemplaire, qu'elle n'eîit pas manqué de re-

ccvoir autrefois parmi les gens de bonne
compagnie admis dans son salon, madame de
Sérigné rentrerait ainsi miraculC'usemcnl en

cet admirable hôtel du Marais qui lut el
reste le sien, sa ·surprise, à elle, serait, forte.
Dans la glorieuse maison, devenue le. précieux
musée que l'on sait d'archéologie el d'iconographie parisiennes, elle pourrait, mieux .que
partout ailleurs, apprendre jour 'par jour
l'histoire de la révolution gr:ice à laquelle
fut radicalement transformé, dans son esprit
çt dans ses mœurs, le pays qui · pour elle
ét.ait avant tout un (&lt; royaume &gt;&gt;. Et l'on se
demande ce qu'elle penserait, en se rappelant le sombre château-fort dont elle avait vu
les buit tçmrs sinistrement se dresser d'ans le
voisinage, - prison ,temporaire de Fouquet,
son ami, pendant certaines phases du fameux
procès, ,- et qui ne subsiste plus qu·en une
minuscule effigie, ciselée dans l'une des pierres ~e ses propres murailles, qu'on peul voir
:rnjourd'hui en l'hôtel même de la m.arquise
de Sévigné. Qudle lellre nous vaudraient la
stupeur de la royaliste ressuscitée et, d'autre
pnrt, la joie qu'elle éprou\·erait en retrou,•a11t
,iia maison si heureusement ga,·déc intacte,
avec le rayonnant portrait de sa 1111.e trônant
ù la place dlrnnneur.
Mais, depuis. deux cent quinze ans, madame de Sévigné n'écrit plus de lettres ....
Elle dort h tout jamais là-bas, dans une prlilc ville de la Drùmr, à l'ombre des ruinrs
de ce château de Gri;.{nan vers lequel a\·aient
pris leur ml lant de Jeures où ellc _épnncliait
tout son esprit et tout son cœur. Quoi qu'il
en soit, la sunie matérielle qu'elle doit à la
possibilité où nous _sommes de 'reconstituer,
sans nul effort, sa vi~ dans le milieu même
qui ra v~e en partie se dérouler, fait pour
nous de la marquise presque une contcmpo•
raine.' i◄:t lorsque, aprt'•s une noU\'clle lecture .
de ses letlres, - cbefs-d'~uvre qui n'ont
pas pris une ride et pas un che\'Cu blanc, nous par~urons les pièces de son iogis, c.'est
sa ,:oix même que nous croyo~s enlt'ndre
ré_sonn~r., sous les hau_ts plafon_ds qL)Î out _rn
Ct se'mblent ·encore abritC'r ses joies et ses
tristesses de rclTlmè, ses peitiês et · seS bon~
hcnrs dr mère.

)lais la marquise de Sévigné, si fort qu 'clic
aimât sa grand'ville, en Parisienoe de Paris
qu'elle était, dut s'imposer de fréquents et
longs séjours à la campagne, pour réparef,
par les konomies qu'on y peut faire, les brQches qu'('lle dut parfois OU\'rir dans sa fortune afin de \'enir c11 aide à ses enfants. JI en

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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-----------------------------------"'

qu'à ses pieds la nymphe symbolique de la
\' codée arrêtait ~es eaux el attendait qu'une
parole du héros lui fil reprendre son cours et
créât à la ville une source de prospéri Lé ». Il
parût sans avoir passé en revue ni même
aperçu le bataillon de bambins qu'on aYait,
pour la circonstance, costumés en mamelucks,

cl qui restèrent blottis, les yeux gros de sommeil, sous les parapluies de leurs mamans.
N'importe, les bourgeois de Fontenay,
bonnes gens pas très difficiles, gardèrent un
si flatteur souYcnir de la visite de J'l'mpereur, qu'ils en voulurent perpétuer la mémoire; ils lui élevèrent sur le Pont-Neuf une

statue que le vent reaver~a, du reste, l'année 5uivanlP, et qu'on négligea de relever ...
le séjour de Napoléon, d'après les comptes de
la municipalité, apnt déjà coûté à la ville
'•· 70:i francs.
Quatre mille sept cent trois francs, pour
un bain de pieds que personne n'avait pris!

FRANTZ FUNCK-BRENTANO

L'Affaire du Collier

T.G.

Les sources.

I

I
I

llt!s grands pro1:ès dont l'histoire a gardé
le souvenir, l'affaire du Collier esl peul-être
celui qui a exercJ l'action la plus profonde
sur les destinées de notre pay~. Les passions
s'en emparèrent. li fut dans les mains des
politiciens un bélier dont ils ébranlèrent la
monarchie. « Le procès du
Collier, dit Mirabeau, a été le
prl'ludc de la füholution 1 • »
~laric-Antoinelle y perdit
joie et repos. &lt;1 A celte époque,
écrit Aime Campan, finirent h•s
jours fortunés de la reine.
Adieu pour jamais aux pais;hles t-t modestes voyages de
Trianon, aux fêtes où brillaient
tout à la fois la magnificence,
l'esprit et le bon goùl de la
cour de France; adieu fUrlout
à celle considération, à cc respect, dont les formes a..:compagmml le trône, mais dont la
réalité scu'e est la base solide. 1&gt;
Goethe se passionna pour
cette intrigue. li tint à se
mettre en rapporl direct a,·ec
Breteuil, qui y avait joué un
rôle important. Il éludia l'affaire dans lts sources mêmes,
dans les pièces de procédure,
cl en décounil les conséquences, de son esprit clairvopnt:
c Ce procès, dit-il, fil une secousse qui ruina les bases de
lttat. Il daruisit la considération que le peuple avait pour
la reine, el, généralement,
pour les classes supérieures,
car - hélas! - chacun des
acteurs ne faisait que dél'oiler la corruption où se dt'battaienl la Cour et les personnes _du plus haut rang. 1&gt; Goethe ajoulc :
1. Opinion rapportec par h, rumlc de la "ar,k.
l:onnponda11ce r11lre Ir comte de .1lir11l1eou el Ir
romlt dt ln Jlarck pe11da11t lu n1111ù1 1ïR9, 1ï90
~/ 1,9~, publiée par )l. de Bacourt. Paris, Hlj 1,
., vol. m-8.
2. Goethe, la Campa911e de France, ë,I. Arlhur
Chuquet, p. ·150.
Gu&lt;"lhc a rmyt'. de reconstituer l'intrigue du Collirr
,lans une roméJic, du Gro1.,-/iophla, oi1 l"on wil
l"npiuion •1n"il !C fai,a1l ,les dillé1·c11b 1wrsonnagcs l'n
111.un. l.,i ,·ar:il'li·rc ,lu cardinal ,Ir 1\1,han 1tl1·1·

LI::

MOIJLLE. -

Tableau de ;\IARCU~RlTE Gi:RARD. ( ,1/uscc impérial de l'Ermllage, s.it11/-Pt!lersbo1irg.)

.... 48 ...

\'!.-

HISTORIA. -

Fa,c. ,:.

les idées, les croyances et les sentiments.
&lt;( La reine, poursuit Goethe, {·troitemenl liée
à celle fatale affaire, y perdit sa dignité, sa
considération; elle y perdit dan, la pensée
populaire cet appui moral qui faisait d"elle
une figure intangible'. " Jugement conlirm~
par le plus éminent des historiens de ~l.irieAntoinette, ~!. Pierre de ;\'olhac : &lt;1 A partir
de l'aff,iire du Collier, la France se hâte vers
la !\évolution. La royauté a perdu son dernil'r
prc~tige, "arie-Antoinelte est,
par a\'ancc, découronnée~. 1&gt;
En raison du retentissement
qu'ils ont eu les faits ont été
déformés par l'esprit de parti,
chacun s'efforçant d'y trouver
des arguments à sa cause; cc
qui n'était d'ailleurs pas difficile tians l'amas de documents,
mémoires et dissertations des
avocats, brochures, libelles,
pampblels, plaquelles au rouleau, gazelles et articles de
journaux, nourclles à la main,
pcti ts vers et brevets à la calolle, sarcelades el pasquinades, reportages, bavardage,,
commérages cl papotages, 011
l'affaire fut noiée dès les prl'miers jours.
La quantité de textes parvenus jusqu"à nous, qui permellent, non seulement de di-nouer le nœud de lïntrigue,
ruais de connaitre la vie des
divers personnages, d'y pénétrer dar s les coins cl recoins,
d'en faire saillir ks menus
détails, esl uaimenl surprenante. Indications qui coulent
de ~ource : 1·e sont les pièrcs
du procès, interrogatoires, récolements, confrontations'; b
c1 résumés » avec notes et appréciations personnelles des ma!:lis Lrats mêlés à lïnstrurtion";
les
plaidoyers,
mieux
encore, le, dossiers des
profonde qui s'était faite insensiblement dans

« L'événement ml! remplit d'épouvante
comme l'aurait fait la tète de la lléduse.
Ces intrigues détruisirent la dignité royale.
Aussi l'histoire du C,Jllicr form1,'-l-elle la
préfaec de la l\él'olution. » ~on qu'dlc en
ait été la cause - l~s causes en histoire sont
toujours d'une imporlancc ,:gale à l'tffd;
mais, par la rnrexcilation qu'il produisit dans
les e,prils, le procè, fut le signal du moul'emenl par lequel fut mise au jour l'altération

Domlurr c,I Inc~ Ires heurcu!'fmenl. Cai:;lio,tro
(der Gran, la romlcsse de la llolle. (die JJa,.quis,),
le comle de la :Uolle tlrr .llarq11is;, )Ille d'Ohn "die
"Sichte,, sont ligur(•,; par leur,; !rails eso;enliels. 'lai•
Goethe a réuni en une seule pcl'sonnc lllle d'Olirn cl
\Ille de la Tour, nièce de )Jme rie la )lotie. t.:n ~rul
per,-onna"e a été inventé pour les brsoins de la pièce.
le dirvaÎier ldel' /li/Ier ); encore ce rôle parait-il
in-piré par le haron de Planta.
~- Pierre de Nolhac, laRrine .l/arie-A11loù1Pl/e,r 7R.
L f.onsrrlt'es an, .frrlzfrernalio11afrs. \', Il U i .

..., 49 ,..

'li. Emile Campardon, qui a pul,fü· l"ouna;:r le plu•
rnlidement documenté dont ces événements aient èli·
l'objet, n'a cru devoir insérer parmi ses pie1·cs juslilicatn·c; que les interrogatoire, des pr111cipaux •ccusé:,
n_églige~nt les témoins _secondaires, dont les dèJ!Oflllons. lncn que de dcu11cme _plan, sont les pl,u~ p_1llorcsqucs. )J. Campardon a cgalemcnt la1.so me,hls
les procès-\'crbau~ des confrontolions où les caractères
apr.arai~,e~t arnc le pl~s de couleur ~, de ,-i'.·acih·.
,,. l/11,/1nl/1i'q11t 11atw1111lc. mss Joly de fleuri,
208~':!0RO.

�1flSTO'RJJl ·----------------------------------------dl
avocats; les Jeures el correspondances des acteurs en jeu : billets à l'encre sympathique,
furtivement envoyts par le cardinal de Rohan,
qui esl sous les verrous de la Bastille, à son
défenseur, M· Targct, oil se lisent ses pensées
de derrière la lêlc'; lettres écrites par )!me de
la Molle, réfugiée en Angleterre, à rnn mari
et à sa sœur, où s'éclaire üun plein jour le
fond de son âme 2 ; ce sont les mémoires
rédigés par les accusés, soit au cours du
procès, soit après, où chacun raconte par le
menu et à sa manière cc qu'il sait et ce qu'il
a vu•; ce sont les notes et papiers administratifs concernant la détention des prisonniers à
la Bastille 1 ; puis des rapports dll police; des
inrentaircs et des procès-n•rbaux d'huissiers,
qui dc~sinent de leur Irait net et sec, en
lignes caractéristiques, les meubles et les
costumes : tels les palrons d'un jour.na! de
modes ou les prospectus d'un magasin d'ameublement; les rapports envoyés sur plusieurs
des principaux acteurs de l'intrigue, qui
s'étaient enfuis pour échapper à la rigueur
des lois 5 ; puis les nombreuses relations des
contemporains; car l'événement ayanl frappé
dès l'abord les imaginations, chacun Lint à
noter ce qu'il en entendait, à raconter cc qu'il
savait des personnages, de leurs mœurs, de
leur passé, dti leurs caractères : Beugnot,
Mme Campan, Mme ù'Oberkirch, ~Ime de
Sabran, l'abbé George!, Besenval, le duc de
Lévis, le marquis de Ferrières, Mayer, Manuel
et Charpentier, les notes du libraire Hardy G,
lt&gt; récit demeuré manuscrit du libraire Nicolas
lluault 7 ; les dépêches des ambassadeurs
étrangers près le roi de France à leurs gouvernements respectifs; et tous les journaux,
ceux de Paris, ceux de Londres, les gazelles

MARIAGE DU DAUPHIX ,\l'EC }IARIE-ANTOINETTE

&lt;le Hollande qui insèrent des correspondances
1. Dos~ier Target, conservé à la Bibl. de la Ville de
Paris, documents manuscrits non encore c11talogués.
2. A1-c/1il'es 11atio11ales, F7, 4H'\ B. Papiers du
r~1mité de sùri&gt;tè génfrale.
~- De ces )Iémoires il a été fait divers recueils.
Le plus importnnt, bien qu'il ne soil lui-même pns

de Paris; un nombre infini de pamphlets, les redressaient et regardaient, l'air ahuri. El
nouvelles à la main, le Bachaumont, la Cor- nous allions ainsi de Bar-sur-Aube aux Crotl'esp01ula11ce sec1·èle; et l'iconographie, les tières, 11 Fontette, à Verpillières, 11 Clairvaux,
pinceaux de llmc \ïgée-Le Brun el ceux de à Chàleauvillain. Les bonnes gens comprePujos, le crayon de Cochin, l'ébauchoir de naient nos recherches. L'affaire du Collier, le
Uoudon, le burin de Cathelin, de Janine!, de nom de Mme de la Molle sont demeurés légenDesrais, d'Eisen, de Legrand, de Macret, les daires dans le pays. &lt;t Ah l monsieur, c'était
estampes populaires. Les lieux mêmes qui une coquine! 1&gt; disaient-ils, et, avec empresseservirent de cadre à l'action se retrouvenr, ment, après avoir vidé, de compagnie, sur la
les maisons sont conservées : à Versailles le table de bois brut, les longs verres de vin
château avec le cabind intérieur du roi et la rose, ils nous aidaient dans notre tâche.
galerie des Glaces; le parc avec le bosquet de
Comment remercier ceux qui, de toute
Vénus; la place Dauphine, où se trouvaient part, nous ont tendu la main? M. Alfred
le garni Gobert et l'hôtel de la Belle Image, Bégis, secrétaire de la Société des Amis des
aujourd'hui place Hoche; - à Paris, rue livres, a été pour nous un véritable collaboVieille-du-Temple, l'hôtel du cardinal de rateur. Que de sources nous eussions ignorées
Rohan; rue Saint-Claude, la maison de Ca- sans ses indications &amp;û res, précises! Depuis
gliostro; rue Saint-Gilles, celle de Mme de la des années il réunissait des documents sur
1[olle; rue du Jour, l'ancien hô:cl du Petit l'affaire du Collier, documents recueillis aux
Lambesc, et rue de la Verrerie, l'hôtel de la Archires nationales, aux archives paroissiales
Ville de Reims; les jardin, du Palais-Royal; de Londres, aux archives départementales de
- en Champagne, à Dar-sur-Aube, à Fon- l'Aube, aux archives municipales de Bar-surttlle, à Clairvaux, à Chàteauvillain, non seu- Aube et de Vincennes: et bien des pièces se
lement les lieux, mais les demeures, les trouvent en original dans sa belle collection.
murailles mêmes entre lesquelles se dérou- Notes et pièces originales, M. Bégis a tout
lèrent les éYénements du récit.
mis à notre disposition, ainsi que des séries
Aux beaux jours de l'automne dernier, d'estampes contemporaines. De nombreux
nous allions donc à bicyclette par le paF documents il nous a fourni la copie intégrale,
accidenté. Les routes étaieol blanches sous le faite de sa main. Notre ami Paul Collin,
soleil : aux llancs des coteaux les pampres directeur de la Nollvelle revue rélî'ospPcti1 e,
portaient les raisins mûrs. Dans les champs, nous a prèté une série de brochures et de
où les récoltes étaient faites, les troupeaux de pamphlets, se rapportant au procès du Collier,
moulons confondaient leurs nuances d'un ainsi que notre maitre M. Jacques Flach, problanc qui tire sur l'ocre et le jaune arec les fesseur au Collège dti France, cl notre ohlitons clairs des champs déblavés, jaunis par geant collègue, )[. le comte de la flevelièrc,
le chaume cl les fanes sèclies; mais, de place administrateur de la Société des 8tudes histoen place - c'étaient des rires, - les filles riques.
metlaient encore les récoltes en javelles : au
~r. Pierre de Nolhac, savant et charmant
conservateur du château de Vermilles, historien autorisé de Marie-Antoinelle, a été, lui
aussi, un collaborateur pour nous. Notes en
main, il nous a montré, une à une, les salles
du palais où les scènes les plus importantes •
se sont passées, et, dans le parc, il nous a
permis d'identifier d'urie manière certaine le
bosquet de Vénus, où la gentille baronne
d'Oliva apparut en reine de France au cardinal
·de Rohan prosterné. M. Cbrislian, administrateur de l'imprimerie nationale, ancien hôtd
de Rohan, M. Le Vayer, administrateur de la
Ilibliolhèque de la Ville de Paris, sont priés
de vouloir bien accepter l'hommage de notre
gratitude. Mme la comtesse de Biron a eu la
bonté d'enridiir l'illm tralion de celte étude en
autorisant la reproduction de son célèbre portrait de Marie-Antoinette en « gaulle l&gt; par
Mme Vigée-Le Brun, porlrait dont le costume
fut direclement copié par )!me de la Molle
dans la scène du Bosquet. M. Slorelli, qui a
épousé la pdile-fille de M• Tbilcrier, arncat
de Cagliostro, nous a communiqué ses sou vcD'AUTRICHE. - D'atrès ,me estampe du lemts.
nirs de famille et nous a p••rmis de reproduire
le buste de Cagliostro par Houdon, que l'ilpassage du &lt;t Parisien l&gt; elles s'arrêtaient, se
5. Ai·chives. de.~ Affa'ires é/l'a11gères, Mèm. cl doc.,
1

complet, a él~ formé par Belle d'Etienvillc. sous Il:
titre: Colleclton complète de 1011s les il/émou·es qui
out pm:u da,!s la (ameu.~e (lffaire d1i Collier. Pari~,
1786, 6 l'Ol. m-18.
4. !Jibl. de l'Arsenal, Archives de la Basl illc,
mss 12457,59 et 12517.

France, 1399 et 14UU.
ti. « Mrs loisirs, ou jour,rnl d'événements tris
11u'ils parviennent à ma connai,sance ~, /Ji/,/, 11al ..
mis franç. ü680-85.
Les ~a,sagcs relatifs a l'afüirr rlu Collier sont dans
le ml. li6K&gt;.
7. CullPction Alfrrd Bégis.

'-----------------------------------

L'AFFA1R,E nu CoLUE'Jt. - - ~

lustre alchimiste donna ,jadis à son défenseur,
ainsi qu'une miniature de l'époque représentant Mme de Cagliostro. M. de Bluze, bijoutier, a re ·onstilué aYec infiniment d'art le
collier de la reine d'après les dessins très
précis laissés par les joailliers qui l'avaient
fait. Nous avons ainsi une image rigoureusement exacte de la fameuse et fatale parure.
M. Morton Fullerlon a prêté un exemplaire
manuscrit, avec des variantes, du Mémoil'e
ju.~tificalif de Jeanne de Valois. Enfin M. le
docteur Lebrun, adjoint au maire de Barsur-.\ube, a guidé nos recherches dans les
archives de la ville. Il a fait retrouver: rue
Nationale, la maison qui a appartenu à Mme
de la Motte; rue d'.\.ube, l'hôtel Clausse de Surmont où elle passa les années décisives de sa vie.
Notre reconnaissance, nous la devons aus~i
- nous la témoignons de grand cœur - aux
devanciers : à Edmond et Jules de Goncourt,
écrivains et historiens admirables' ; à notre
érudit confrère, M. Émile Campardon, qui a
écrit l'ouvrage le plus solide et de l'information la plus exacte sur le Collier de la 1'eine ! ;
:t G. Chaix d'Est-Ange, qui mit au service de
celle cause émouvante un talent d'un souflle
élevé et ému 3 et qui rappelle par endroits
celui de son illustre père; à M• Fernand
Lahori, qui défendit la même cause, l'innocence de la reine, avec sa fougue tonitruante
et ses impétueuses convictions 1 ; à M. Desdevises du füzert, auteur cl'un préris succinC'l
el brillant du proct$, dans un si joli tableau,
si bien peint et en traits si justes, de la France
à la veille de la flévolution "; à nos chers
amis. Paul noulloche. substitut près le tribunal de la Seine, l'hisloriographe lrès averti
et judiricux de l'avocat Target O ; et GosselinLenolre, qui a écrit sur Cagliostro et sa
vieille demeure des pages où brillent son
habituelle érudition, sa pensée pittoresque,
son style coloré et vivant;; sans oublier le
curieux roman de M. Philippe Chaperon, la
!,fal'que, qui fait rcviue l'âme de Jeanne de
\'alois dans celle d'une fille de nos jours,
œuvre d'imagination, mais brodée sur une
.\!ARIF.-A:'&lt;'TOINETTE, REINE DE FRANCE, ET .\LIRIE-THÉR~;SE, SA .IIÈRE, BIPÉRATRICE o'AI:TRWJJF:.
trame historique très ferme R. A ceux qui
Estw,pe allel[orique d~ ,~~,f, t11Niee à l'occasion ,te l'a1•ênement de la jeune reine.
nous ont servi de modèles et de guides, à
ceux qui nous ont soutenu de leurs encouragements et qui nous ont aidé, nous serrons
la main. Puisse celle élude, où nous nous cises, à tant d'indications minutieuses, cirIl
sommes rfîorcé de mellre ce que nous pou- constanciées, on peut distinguer clairement
vions avoir en nous de rigueur et de conscience les caractères des personnages. Leurs phyAu seuil de la cathédrale
scientifiques, gardant sous les yeux les rigides sionomies en ressorlent toutes vivantes. Et
de Strasbourg 9 •
principes de méthode et d'investigation ensei- finalement il apparaît, comme il advient tougnés par les chers maitres de !'École des jours quand on approfondit les événements
Le 19 arril f 770, l'archiduchesse ~larie
Charles, ne pas paraitre trop indigne, et des humains, que c'était dans le fond des carac- Antoinelle, fille de l'impératrice-reine ~lariederanciers et de si nombreux et affectueux tères que se trouvait la raison d'être, parlant Thérèse, épousait par procuration, en l'éofüp
1· rncours.
l'explication des faits qui semblaient - car des Auguslins de Vienne, Louis, peli t-fil~ de
chacun apprécie d'instinct les hommes et Lo~i~ XV, devenu par la mort de son père
~
leurs actes d'après soi-même - extraordi- hér1t1er de la couronne de France. Elle n'avait
Grâce à tant d'informations directes et pré- naires et mystérieux.
pas encore quinze ans. Le 2f arril, elle
. 1. Edn:iond et Jules de Goncourt, Jfistoil'e de Jla1:1e-A11lmnrtte, n?m'. i-d .. Paris. 188{, in-l{j, Dans ccll,•
l'lndc:c'. le chapitre "'· e~t en grande partie cmpru!1lc a cet ouvrage, aum que dnns le \'olumc inlitnle ln .llorl de la l'eiue, le rhapitrc x,v.
2. Em_ile Campardon, ~larie-A11loùirtle el le prod.,
t/11 Colhr,·. d'après la prncédure instruite rfevanl le
l'arlcmcnt rlc Paris. l'aris. 1863 in-8
:i . .llnn·e-A 11tni11r/le ri le pr;rr., &lt;i11 f.olli1·r. par

G. Chaix cl'Est-Ange, puhli/&gt; par son filE. Pari~, 1889,
in-8.
t Fernand Labori, le Procès du Collie,·, discours
prononcé il la Conférence des avocats le 26 nov.1888,
µublié dans la Ga:el/e deR 'frihu11au.1· du 2ü nov. -1888.
5. Dcsdcv,scs du Dézert, l'A/{aire du Cnllier, rfan,
la llev1œ des cow·s el conférences, -13 el 27 rféc. 1900.
6. Paul Boulloche, Target at•ocal au Pa,•lemrnl
de Pnri.,, rlisconrs prononcé à l'om·rrture rie la r.on-

férence des avocats, le 26 nov. 1892. Paris, 180:?
in-8 .
ï. G. Lenotre. Paris l'évol11tio1111afre. l'ieilles ma,sons,_t•ie1œ p~pi~rs (Paris, 1900. in•16J, p. 161-ïl;
la ma,son de C,1ghostro.
·
8. Philir•pr Chaperon, la .lfl11•q11e, :.Ï" éd. Pari&lt;,
1900, in-lti.
9. Le Roy de Sainte-Croix, les Qual,·e rr11·tlina11.r
t/1• Rohan, Stra,hour/!' et Pari,. 188 1, in-i.

�-

------------------------------------- 1'.JIFFJU~l:

fflSTOR.1.Jt

quitta l'Autriche, accompagnée du prince qui avait veillé sur son éducation avec la
S1abremberg. Passant à Str::sbourg, le 8 mai, force de son intelligence el toute la tendresse
elle y fut haranguée par un jeune prélat, de son cœur, et, subitement, par l'érncation
l'évê,1ue coadjuteur du diocèse, le prince de ce prélat inconnu, d'une figure si jolie,
Louis de Rohan. Sous le haut portail de la claire et comme transparente dans la gloire
cathédrale, Louis de Rohan s'avança au- de sa parure, parmi les chants sacrés et les
devant de la dauphine avec un salut d'une fumées blanches des encensoirs, celle image
grâce souple el légère. Derrière lui se tenaient vénérée apparaissait dtlvant elle. Marie-Antoiles dignitaires laïques et ecclésiastiques du nette, la tête penchée sur sa poitrine qui se
chapitre : le prince Ferdinand de Rohan, soulevait plus fort, entra sous les hautes nefs,
archevêque de llordcaux, grand préYôl; le où le tonnerre des grandes orgues avait repris
prince de Lorraine, grand doyen; J'éyêque son fracas.
de Tournai, les deux comles de Truchsess,
La troupe formait la haie sur son passage.
les c0mtes de Salm et de Manderscbeid, les La dauphine arriva au grand chœur au bas
trois princes de Hohenlohe, les deux comtes duquel se tenaient les Cent-Suisses en unide Konigsetk, le prince Guillaume de Salm; formes chamarrés. Au pied dtl l'autel de
puis le groupe des thanoines en rochet el en Saint-Laurent, qu'entourairnt les gardes du
camail, sortis dtl ces petites maisons qui corps, un prie-lJieu l'attendait. Elle s'y ageentourent la catbédrafo comme les anges assis nouilla tandis que les dames de sa cour se
aux pieds de la Vierge dans les tableaux des rangeaient sur des tabourets. El flohan,
primi1ifs.
avant de se placer sous le dais pontificJI, se
Louis de Rohan dessinait une silhouelte tournant vers l'enfant inclinée, la bénit d'un
svelte et élancée. Dans son port et sa dé- geste large et tranquille. Du haut du chœur
marche, chaque mom-emenl trahissait l'aris- les harpes faisaient pleuvoir sur les dalles
tocratie de la race. Les traits du visage étaient leurs notes argentines. La messe commença.
trè, fins, fins comme le regard, d'un bleu
limpide, où il y avait à la fois de la réserve
Ill
et des caresses. Il y avait presque la beauté
d'une femme dans sa longue robe de moire
Le prince Louis.
violette, tombant en plis à la Walleau, sous
la mousse légère du point d'Angleterr&lt;'. La
A la cour roJale, la jeune ct gracieuse
mitre d'or et de pierreries brillait à son front, dauphine fut reçue ayec magniûcence; mais
et à ses doigt, l'anneau épiscopal.
de Compiègne ou de Versailles elle s'informa
Dans la clarté du ciel la haute llèthe de la plus d'une fois du beau prélat d'Alsace, qui,
cathédrale portait la dentelle de ses pierres à son arrivée en terre de France, avait éveillé
rouges. La jolillerie des vitraux flamboJ•ait en elle une si vive émotion. Cc qu'elle en
du fond de la nef par les grandes porlt s apprenait fut d'ailleurs pour la surprendre.
ouvertes, et l'harmouie brillante des orgue~, Dans son palais de Saverne, près de Straren vagues sonores, roulait sur le parvis. bourg, entouré de la noblesse et des plus
C'étaient cômme des bouJîérs bruyantes qui jolies femmes de la province, le prince Lovi~,
s'engouffraient dans les rues, se mêlant aux comme on l'appela jusqu'au jour où il de1·int
acclamations de la foule, car, jusqu'aux cardinal, menait la vie d'un seigneur féodal.
manhes dtl l'é~lise, le peuple se pressait; A cheval, suivi des meules hurlantes, par les
accouru de tous ks points de la province en plaines, dans les Loi,;, il courait le renard et
costumes du pays, cmlumes de fè:e : masse le sanglier. D,ms les sall~s du palais, les vins
animée, bariolée, où le vert dtis corsages du Rhin et de Hongrie coulaient à Oots et dt•s
était d'un ton frais el franc comme le vert chevreuils entiers étaient ser1is sur les taLlès.
des prairies; où les cheveux blonds des tilles,
Le duc d'Aiguil!o:i, appuyé sur la toutebridés sous le cLi~non, mêlaient leur doux puissante farnrite du roi Louis XV, Jt'anne
éclat à celui des coilfes de brocart.
Uéoéditte VauLernier, comtesse du Ilarry,
Les orgues se turent, et le prélat dit d'une venait d'ètre nommé premier ministre. li
voix claire et pénétrante que la solennité de était dérnué à l'illustre famille des [lohanla circonstance faisait frissonner légèrement : Soubise, très influente à la Cour, surtout à
c( Vous allez êlre parmi nous, mac.lame, la
cause de la situalion de Mme de Marsan,
vivante image de cette impératrice chérie, gouvernante des Eufanls de France. Le
depuis longtemps l'admiration de l'Europe 9 juin 177 J, Marie-Antoinette écrivait à sa
comme elle le sera de la postérité. C'est l'âme mère, l'impératrice Marie-Thérèse : cc L'on
de Marie-Thérèse qui va s'unir à l'àme des dit que c'est le coadjuteur de Strasbourg qui
Ilourbons 1 ». La petite princesse eut un mo- doit aller à Vienne comme ambassadeur. Il
ment d'émotion. Deux larmes mouillèrent est de grande maison, mais la vie qu'il a
ses joues qui étaient devenues plus roses, toujours tenue ressemble plutôt à celle d'un
une lumière lui passa sur le front. Elle ayait soldat qu'à celle d'un coadjuteur. ll Le comte
encore l'angoisse des derniers embrasse- de Mercy-Argenteau était le rapré,entant de
ments, les derniers embrassements de sa la couronne d'Autriche auprès du roi de
mère laissée si loin. Elle l'avait quillél', France, très fidèle conseiller de Marie-Thépour toujours peul-être, et elle était encore rèse et qui allait derenir celui de Aiarie-Anune enfant. ~Jarie-Antoinelte adorait sa mère, toinelle. li mandait de son coté : « Cet ecdésiastique est entièrement livré à la cabale de
1. La haran7,uc a été puLliée par Le Roy de SainteCrois, p 72-h.
la comtesse du Barry et d'Aiguillon, etje

crains que ce ne soit pas le seul inconvénient
qui le rende peu propre à la place qui lui est
destinée. l&gt;
Les Rohan se disaient issus de l'ancienne
maison someraine de Bretagne, étant venus
en France a\'cc Anne, la petite « duchesse en
sabots » qui épousa Charles YIII. lis tenaient
à la branche dès Valois par Catherine de
nohan, femme du comte d'Angoulême, aïeul
de François Ier; ils étaient alliés aux Ilourbons eux-mêmes par Henri IV, pelils-fils
d'une Rohan qui avait épousé le duc d'Albret,
roi de Navarre. Les llohan faisaient corps
avec les princes de Lorraine, marchant de
pair avec eux, immédiatement après les
princes du sang.
Le prince Louis de P.ohan était né en 1754.
En 1760 il arJit é1é nommé coadjuteur de
l'évêque de Strasbourg et sacré la même
année évêque de Canope in pm·libus. C'était
une na Lure très douée, fine fleur d'aristocratie, comme en produisent les civilisations
raffinées en leurs plus délicats épanouisrnments. li avait beaucoup de eœur et beaucoup d'cspri t et une élégance subtile dont la
dignité ecclésiastique rehaussait le charme
singulier, « une galanterie et une politesse
de grand seigneur, dit la baronné d'Oberkirch, que j'ai rarement rencontrées chez
personne n. « Il joignait à beaucoup d'élégance extérieure, observe Ilescnval, beaucoup
de grâces dans l'esprit el mème des connaissances. 1&gt; li avait été reçu membre de l'Académie française à vingt-sept ans et, parmi
tant de noms illustres, figurait arnc honneur.
Personne n'avait une conversation plus agréable. Sa conversation était « animée, spirituelle ll note Mme de Genlis ; cc il est aim1ble
autant qu'on le peut être n. Les lmmorlcls
se déclaraient charmés de sa compagnie. Un
cœur « sensible Jl, comme disaient les contemporains, et une grande fortune lui permettaient de faire le Lien largement. Il le
faisait avec bonne grâce el d'un espritjoyeux.
Plus tard, après qu'une catastrophe terrible
l'eut terrassé, il trouva dans l'adversité des
personnes qui se souvinrent de ses qualités
charmantes et des écrivains pour les rappeler. Charles-Joseph Meyer, dans son Gai·de
du col'ps, un pamphlet qui fit grand bruit cl
fut poursuivi à la requête des Rohan, trace
son portrait : &lt;&lt; li a vraiment bon cœur. Il
est fier, pas trop. En le monseigneurisant on
a de lui tout cc qu'on reut. Généreux au pos·
sible, il a par devant Iui mille traits qu'on
devrdit Lien publier. li en est temps ou
jamais. Mais on se taira. La reconnais.;ancc
est muetle, la calomnir. a cent voix. Obliger
est une belle chose; mais qui? - toujours
des ingrats. Et puis, faites le bien : et voilà
pourquoi si peu de gens se soucient d'en faire.&gt;&gt;
De ces traits&lt;( qu'on devrait bien publier ll,
citons le suivant.
Le prince Louis tenait à Saverne table ouvert". Un pauvre chevalier de Saint-Louis venait s'y asseoir, mais n'avait pas, comme les
autres, de pièce d'argent à glisser sous la
serviette pour le valet servant. El le valet de
signaler au prince cet hôte minable qui- arri-

DU COLl..1E~

vait sans invitation. Bohan ordonna de le le peu de poids qu'il donnait aux choses aux- s'ajoutait une grande ambition qui avait été
faire asseoir la fois prochaine auprès de lui : quelles on en donnait le plus et qu'on croyait mise et surexcitée en lui, dès son jeune àge,
honneur qui surprit le chevalier; mais celui- mériter le plus de combinaisons, toujours par sa famille entière. Celle-ci réunissait ses
ci ne tarda pas à del'iner la malice à la figure taxé par ses inférieurs de juger trop légère- efforts pour le porter aux plus hautes chardu domestique. Tout allait d'ailleurs au mieux ment parce qu'il jugeait vite et que les con- ges : elle espérait le voir parvenir au premier
quand, vers la fin du repas, le prince, qui clusions les plus justes n'étaient pas favora- rang dans les conseils du roi et royait en lui
s'occupait de magie, demanda brusquement bles à tous, il voyait ses qualités brillantes, l'instrument de sa propre grandeur.
à son hole:
auxquelles il ne s'était pas occupé de donner
Enfin le prince Louis était une nature exal(C Combien de diables connaissez-vous?
la forme qu'il fallait pour séduire par elles- tée, exaltée jusqu'au délire, dira l'un des
- Trois, monseigneur.
mêmes, contribuer à le décrier et servir magistrats qui, dans la suite, l'étudieront le
- Trois?
d'armes contre lui 1 • ,
plus attentivement 1 •
- Un pauvre diable qui trouve à manger
De celle tournure d'esprit découlaient naEn réunissant ces traits de caractère on
chez un bon diable, mais qu'un mauvais turellement une faiblesse et une crédulité expliquera, croyons-nous, ceux des faits de
diable a voulu mettre dans l'embarras. »
extrêmes, - c'est un point sur lequel cc récit où Rohan a été mêlé.
Rohan, charmé de la réponse, fit savoir Mme d'Oberkirch insiste, - et l'on en trouque le couvert du chevalier serait désormais vera plus loin de surprenants témoignages;
IV
mis chez lui chaque jour.
mais, bien avant l'affaire retentissante dans
De ces traits &lt;c qu'on devrait bien publier l&gt;, laquelle il fut impliqué, bien avant sa liaison
L'ambassade de Vienne 3 •
citons cet autre. A Saverne, Rohan logeait avec Cagliostro, on voit le prince Louis prêter
parfois jusqu'à deux cents invités, la même créance aux projets les plus absurdes, accueilPour équiper son ambassade, Rohan avait
nuit, sans compter les serviteurs. Une dame lir tous les inventeurs. li se passionne pour dépensé des sommes immenses. Deux carfort jolie, accompagnée d'un jeune officier, des découvertes chimériques, pour &lt;&lt; la con- rosses de plrade du prix de quarante mille
étant venue en Yisile, le prince les retint à version des sels de mer, des montagnes, d,:s francs, aux coussins de velours mauve avec
coucher, quand un domestique vint l'avertir fontaines, en salpêtre aiguillé ll . Étant am- passements d'argent, les mantelets, custodes
qu'il n'y avait plus de place.
bassadeur il rédige sur celte belle invention et gouttières doublés de soie blanche; on eût
« Est-ce que l'appariement des bains e~t
des mémoires au ministre et au roi. L'État, dit de grandes lanternes empanachées, ciseplein?
assure-t-il, y gagnerait des sommes immenses. lées par des orfèvres, suspendues sur des
Non, monseigneur.
A cette légèreté, à cette faiblesse et à cette ressorts d'acier. La caisse tout entière, et
- N'y a-t-il pas deux lits?
crédulité- on ne pouvait lui refuser de l'es- jusqu'à la coquille où le cocher posait ses
- Oui, monseigneur, mais ils sont c.lans prit, conclut le duc de Lévis, mais pour du pieds, étaient peintes d'armoiries et de fleurs
la même chambre, et cet officier ....
encadrées de rocaille d'or sur les laques
- Eh bien! ne sont-ils pas venus
brillants. Une écurie de cinquante checnsemLie? Les gens bornés comme
vaux, dont le premier écuyer était brivous voient toujours lvut en mal. Vous
gadier des armées du roi, un mus1errez qu'ils s'accommoderont très
écuyer et deux piqueurs; six pages tirés
bien. Il n'y a pas la plus petite réde la noblesse de Bretagne tt d'Alsace,
flexion à faire. ll
rêtus de soie et de velours en broderie,
Et, de fait, C( ils s'accommodèrent))
arec un gouverneur pour le métier des
très bien et ne firent cc la plus petite
armes et un précepteur pour le latin;
réflexion 1&gt; ni l'officier ni la dame.
deux gentilshommes pour les honneurs
On accusait Louis de Rohan d'être
de la chambre : le premier était cheléger, défaut de son rang et de son
valier de Malte et le second capitaine de
éducation; d'où résultait d'ailleurs l'acavalerie; six valets de chambre, un
grément de son esprit.
maître d'hôtel, un chtf d'oflice, tout
Ce jeune prélat est fort gai, ditMercyde rouge habillés et galonnés sur les
Argenteau, et encore plus léger. cc Il
coutures; deux heiduques qui avaient
devrait se chausser de bonnes semelles
des brandebourgs et des plumets; quade plomb, poursuit ~foyer, et se coutre coureurs chamarrés de broderies
uir la nuque d'une bonne calotte de
d'or et pailletés d'argent : chacun de
plomb : c'étai l la précaution du léger
ces costumes avait coûié quatre mille
l'hilotas pour ne pas touraer à tout
livres et faisait au soleil un élincelYent. 1) « Il était affable et poli, dit un
lement de féerie ; douze valets de
autre pamphlétaire, mais il Jui arrivait
pied; deux suisses, dont l'un, le plus
trop souvent, comme à un grand, de
maigre, pour les appartements, et
ne pas se plier aux manières d'all(·nl'autre, très ventru, pour le service de
tion qu'on lui témoignait. D'un esprit
la porte. Pour accompagner les repas,
actif et prompt, saisissant les idées avant
six musiciens habillés d'écarlate, les
qu'on les eût exprimées, imaginant dtljà
boutonnières filigranées d'or fin; puis
tout ce qnc la langue pesante d'un ha- PRll-(E Lous DE Rou.1:-1, C.IRDINAL ET Èvi:QUE DE STRASBOt.:RG. un intendant de maison, un trésoG1·avu1·e de \"OYÉ LE JEVl/E.
rangueur avait à peine commencé de
rier, quatre gentilshommes d'ambasprononcer, el par conséquent fatigué de
sade nommés et brevetés par la Cour;
l'attention qu'on exigeait de lui, déplaisant par jugement il en était totalement dépourvu pour secrétaire d'ambassade un jésuite et,
1. Lettre à l'occasio11 de la déten io11 de S. E.
.Il. le Cardinal ~17~5, ~. 1.), p. 1\!-13.
'l,. Bibl. nat., ms. Joly de Fleury, ~088, f• 07 \ •.
J. Correspo11da11ce secrète di, comte de AlercyArgenteau avec l'empereur Joseph Il et le prince
de h:awiitz, puhl. par le chcv. Alf. d' Arnelh cl
Jules nammermonl. J:'aris, H!g9-O1, \! vol. in-8, cl
un fo,cicule d'inlroduclion. - Correspo11dance se•
crète entre A/a1·ie-Thérèse et le comte de Merry-

Argenleau, avec les le/lres de ,llaric-Thérèse el de

Jllarie-Antoinette, puhl. par le chcv. Ail". d'Arneth
et A. Geffroy. Paris, 18H, 5 vol. in-8. - AlémoÏl'es
port/' servù- à l'histon·e des événements de la fi,11
d11 xvm• siècle, par l'abbé Lleorgel. Paris, 1817,
3 vol. in-8. - L'ambassade du p1·illce louis de
Rol,a11, à la cour de Vie1111e, 1771-li74, Notes
écrites par 1m ge11tilho111me, offi,cier supérieur
[ Antoine-Josrph Zorn de Bulach] attaché au prince

.., 53 ,..

Louis de Rohan, SlrasLourg, 1901, i,,-8. Dans la
séance du 17 no1·cmbre 190\1 de la Société des Etudes
historiques M. le vicomte i\lauricc Iloutry a donné
lcclure d"une étude mr l'amba~sade du prmce Louis
de Rohan à Y1ennr, élude écrite d·après des documents inédits provenant des archi,·es des Affaires
étrangères, où l'on troul"era des détails nouveaux.
Elle sera imprimêc sous le titre : L'ambassade du
7n·ù1ce Louis de Roha11 &lt;Î l'iemie (li72-1774).

�r-

H1~T0'/{1.ll

pour seconder le jésuite, quatre secrélaires
adjoints 1 •
~farie-Thérè.se n'antil pas accueilli d'une
manière fayorable le nom du nouvel ambassadeur. « J'ai tout lieu d'ètre mécontente du
choix que la France a fait d'un aussi mauvais
sujet que le coadjuteur de Strasbourg, écrivait-clic à Mercy-Argenteau. Je l'aurais peutêtre refusé si je n'avais été retenue par la
crainte des désagréments qui auraient pu en
rejaillir sur ma ûfle. \' ous ne laisserez pas
de faire comprendre à la cour de France
qu'on fera bien. de recommander à cet ambassadeur une conduite sage, conforme à son
état. Je ·vous avoue que je crains nos femmes
d'ici . ))
Rohan arrira à \ïenne le l Ojanvier 177:!.
Ce fut une entrée merveilleuse, bien que sans
cérémonie. Une nuée de la~uais, à la lil-réc
de l'ambassadeur, menaient la caravane des
mules, si légèrement ferrées d'argent que,
de la porte au palais de France, les fers semèrent les rues, à la joie du peuple qui se
culbulait pour les ramasser~ . Le prince Louis
présenta ses lellres de créance le 19. MarieThérèse fut surprise d'une première impression farorable. Elle en écrit à son représentant à Versailles: « Rohan est tout uni dans
ses façons et tout simple dans son extérieur,
saus grimace ni faslei très poli arec tout le
monde. D'abord il déclara ne pas vouloir

Malheureusemenl, lia rie-Thérèse, elle aussi,
changea bientôt de sentiments à l'égard du
représentant du roi de France, pour revenir
aux préventions que sa correspondance avec
!lercy-Argenteau lui avait inspirées. L'impératrice était une nature très simple et très
droite, profondément allemande, prenant les
choses au sérieux . Les façons légères du prélat, son élégance mondaine, ses propos aimaLies où perç:iit une pointe de cette galanterie
r1ni fais.i.it alors le dangereux éclat de la cour
de France, l'étonnèrent d'abord, puis l'effrayèrent, et bientôt lui firent horreur . Un
évêque qui se rendait aux invitations de la
noblesse du pa)'S en costume de chasse juste-au-corps vert à brandebourgs d'or,
plumes de faucon en aigrette sur la coiffe;
- qui, dans -son ch:\tean des bords du Danube, cadeau royal de la reine de Hongrie à
l'ambassadeur de France, recevait en lumultucuses parties de chasse les plus illustres
familles de Vienne et, dans une seule journée, tirait de ses propres mains jusqu'à
1 ;j28 coups de fusil; un prêtre qui assistait
en parure brillante aux bals masqués et y
recevait de la princesse d'Aucrsperg, costumée &lt;&lt; en juire ai:gée )&gt;, un portefeuille
« tout brodé en or )J; un prélat qui, à l'ambassade même, organisait des soupers rar
petites tables pour les dames de la Cour, et,
à ces dames, ne laissait pas de tourner, le

REVt.:E DE L,\ .i\l,\1 S0:-i DU R q1, .IU TR0 U-0' E:-FER. -

fréquenter les spectacles; mais bien:ôt il
changea de seutiments. Il

1

1. Yuir les &lt;IClail:. don11é.; 1nr l'.iUb,! t;corgcl , scLouis à Yicnnc,

Ct\!Laire de l'amliassadc du prince

Mémofre3, Il, 218-HI.

1

2. Fri:d . ~lasson, l' lmpérotnce .llarif'-/.ouise, p. i i.

'---------------------------- 1.'
au cerr. Outre différents messieurs, la princesse de Lichnowska, les comtesses de Bergen
et de Dietrichstein y assistèrent. On fut fort
gai. Comme la chasse finit tard, on fut pris
par la nuit el par un orage. Les damés, qui
étaient arrivées ensernLle, se partagèrent pour
s'en retournrr dans les équipages, en sorh·
que la princesse de Lichnowska et la comtesse de Dietrichstcin vinrent a\'ec le prince
cl moi. l&gt; On n'avait pas fait cinquante p:is
de la maison du garde que le prélat et son
offlcicr et les deux dames versaient pêle-mèle
dans un fosfé.
AYail-on, au point de vue moral, un grief
sérieux, précis, à formuler contl'e le prince
Louis? ~Jarie-Thérèse eût élé embarrassée d,i
le dirC', et, quelle qu'ait été jusqu'i1 cc jour
l'opinion des hi~toricns, nous ne le cro)'Olls
pas; mais les apparences semblaient à l'impératrice tefüi.ment abominables que, avec
son esprit de femme, elle ne pouvait douter
que le fond n'y fût aussi. « L'ambassadeur
Rohan, écrit-elle quinze jours après son arrivée, est un gros volume farci de bien mauvais propos, peu conformes ii son éli1t d'ccclésiasLique et de ministre, et qu'il débile
avec impudence rn tout~ rencontre; sans
c;mnaissancc des aOJ.ires et sans talents surfisants, avec un fond de légèreté et de présomption et d'inconséquence. La cohue de sa
suite est de mème un mélange de gens sans

Gravure de J.-P. L E lhs , d'après Lt P.1.0~ .

plus agréablement du monde, les compliments les plus séducteurs, - semblait à la
pieuse souveraine un représentant du d!able
plutôt que du Roi Très Chrétien.
" Le 7 septembre 1775, écrit un de ses
officierd, le prince de Rohan donna une chasse

mérite el sazu mœurs. » Et le temps ne fi L
qu'accentuer cette opinion défavorable, au
point que l'antipathie devint peu à peu chez
l'impératrice une sorte de haine violente et
passionnée.
Étant allé prendre les eaux à Baden, à ~ix

lieues de Vienne, le prince Louis y donna une
fètepopulaire en plein air. «Beaucoup de dames
et de seigneurs de Vienne y sont Yenus. Elle
consistait en deux tavernes joliment arrangées
de branches d'arbres, au bout
desquelles, et surchacune, deux
tonneaux de vin. A côlé de ces
tonneaux se trouvaient des paniers de pain et de viande que
l'on jetait et répandait de tous
côtés. Le vin cou!ait d quiconque en voulait se présentait a\'ec une cruche. Au milieu de ces cahutes il y avait
un grand sapin très haut, avec
un habillement complet pour
quiconque irait le chercher.
Ces sortes d'arbres sont palissés et graissés pour en augmenter la difficulté. Après que
plusieurs champions se forent
vainement épuisés pour chercher le butin, il y en eut un
qui y parvint. Au son des timbales et trompettes on l'applaudit. Après cette récréation,
]a comédie allemande commença à jouer sur un théâtre
dressé à cette occasion et orné
très joliment. Les dames et le
monde de distinction étaient
en face sous une énorme tente.
.\ u bout de cette tente une petite maison où l'on senit en
abondance les glaces et rafraichissements. La populace vit la
comédie tout à son aise. Elle
fut terminée par un fort joli
feu d'artifice tiré près de l'eau.
On dansa un peu en présence
de tout le monde; ensuite, dans
les ,·oitures du prince, les
dames se rendfrent chez lui.
Après Je souper on dansa de nourcau. n
L'inciJtnl des wup~rs faillit dégénérer en
querelle entre l'impératrice et l'ambassadeur.
C'était une innovation de Rohan qui avait
'eu le plus grand succès. Le jeune prélat réunh:sail chez lui des sociétés de cenl à cent
cinquante personnes choisies l armi les meilleures familles de l'Autriche. Des taLles de
six ou huit couverts au plus se multipliaient
dans les salons du palais Lichtenstein dont
les jardins·é1aient i11uminés. Les convives s'y
o-roupaient à leur guise, et quel joyeux babilÏage dans le cliqueti:; de la porcefaine, de
l'argenterie el des cristaux! Notre ambasrndeur évitait ainsi la motononie compassée et
silencieuse des longues tabks d!icielles où
tout le monde jusqu'alors, en ces agapes diplomatiques, s'était si solennellement et diplomatiquement ennuyé. Aussi ne doit-On pas
s'étonner si, parfois, la gaieté dewnait un
peu bru1ante. Elle était toujours, a~surait
Rohan, du meilleur aloi. Les soupers étaient
suivis de jeux, de danses, de concerts, « où
la jeunesse, dit l'abbé Georgel, jouissait sous
les Jeux des parents d'une honnête liberté n.
Rohan y présidait, anc quelle grâce, on l'ima-

gine. Les jeux et les ris, autour du prélat
charmé, nouaient les intrigues d amour. Et
comme la compagnie s'amusait infiniment,
elle ne se séparait que fort avant dans la nuit.
0

-~=s-v-a___ ------·-Les invitalions aux jolis soupers de l'évêque
furent de plus en plus recherchées et fürieThéri.•se fut de plus en plus convaincue que
l'ambassadeur de France cc corrompait sa
noblesse ll. Elle chargea le prince de SaxeIlildburghausen, &lt;&lt; aux conseils de qui l'âge,
le rang, la considération étaient faits pour
donner du poids JJ, de présenter des observations. Rohan répondit avec infiniment de
bonne grâce et de politesse que la plus grande
décence ne cessait de présider à ces réunions,
qu'elles étaient annoncées pour toute l'année
et qu'on ne saurait les suspendre sans donner prétexte aux plus mauvais bruits, aussi
bien sur les invités que sur lui-même. Cf Sa
!lajesté, dit-il, est suppliée de peser ces raisons dans sa sagesse et de ne rien exiger qui
pût porter atteinte à la réputation de l'ambassadeur comme à celle des premières maisons de Vienne qui lui font l'honneur de
fréquenter ces assemblées. n Et les c&lt; assemblées l) continuèrent comme auparavant.
Marie-Thérèse s'irritait d'autout plus de
ces discussions, qui devenaient fréquentes,
que Rohan y apportait l'avantage de ses manières de grand seigneur .et les armes hies-

Jl'F'F.ll11(:E DU COLL1E]l - - - .

santes de son esprit. Au cours d'une dispute,
les gens de l'ambassadeur avaient malmené
un secrétaire de 1a Couronne nommé Gapp.
Marie-Thérèse exigea qu'ils fussent mis aux
arrêts. &lt;1 Mais leurs con[1ères,
écrit-elle, devaient leur faire
visite pour les amuser dans
leur prison. De plus, un des
arrêtés étant tombé malade,
Rohan a demandé de le reprendre chez lui en le faisant
remplacer par deux autres qui
devaient rester aux arrêts en
place du coupable. Tout cela
est accompagné de persiflage,
d'ironie, d'impertinences intoléraLles. !lais on lui a fait répondre que ce n'est pas la coutume d'ici de faire subir aux
innocents le châtiment du coupable et qu'au reste le malade
serait encore mieux soigné aux
arrêls. »
Encore si, dans les entours
de l'impératrice, on eût parlagé ses antipathies! Mais cc
diable d'évêque avec ses (( turlupinades &gt;) charmait les gens
et gagnait les cœurs. La correspondance de l'impératrice
avec Mercy-Argenteau en esl
pleine de dépit. «Nos femmes,
dit-elle,jeunes et vieilles, belles
et laides, en sont ensorcelées.
Il est leur idole, il les fait radoter, si bien qu'il se plait fort
1Jicn ici et assure y vouloir
rester même après la mort de
son oncle ll, l°éYêque titulaire
de Stra$bourg. L'empereur Joseph !I lui-même, que sa mère
a associé au trône, paraît con&lt;;uis : &lt;&lt; L'empereur aime à la
vérité à ~•entretenir avec lui, mais pour lui
faire dire des inepties, bavardises et turlupinades. » Jusqu'au chancelier l{aunilz qui se déclare enchanté de cet ambassadeur. L'impératrice voudrait s'en consoler en pensant que c'est
« parce que celui-ci ne l'incommode pas et
lui montre toute sorte de soumission &gt;J. Propos de femme irritée. Elle comprenait que
l'action du jeune prélat était plus sérieuse.
" Ce même Rohan, écrit-elle à !lercy le
6 novembre !7io, ayant été à la Saint-Hubert
avec l'empereur, celui-ci l'a fait mettre l1
table à côté d; lui et a jasé deux heures de
suite, je ne sais de quoi; mais il en est résulté une envie très marquée d'aller à Paris
&lt;lès après Pàques. La tournée, les visites, la
vie à mener, tout a été concerté; on a donné
des avertissements pour les gens. Vous voyez
par cet échantillon cc qu'un homme hardi,
et qui s'énonce bien, peut sur l'esprit de
l'empereur. Et voilà ce qui rend ma situation
désagréable. Un misérable peut renverser
avec un mot lont ce que des travaux continuels ont produit. 1
Les rapports se tendirent enfin à l'extrême
quand Rohan, dévoilant les manœuvres de

�~ - 111STO'/t1.ll

-----------------------------------------~

Mercy à la cour de France - 011 celui-ci la bon lé, simplicité et naïl'cté de son être,
s'étail procuré, jusque dans les plus hautes qu'en servant les intérêts de sa mère, elle
sphères, des intelligences par lesquelles il se s'exposerait un jour aux reproches d'arnir
renseignait sur ce qui se passait dans les desserri crux de sa noul'elle palriP.
Conseils, - recourut à Vienne à des moyens
Pour agir sur sa fille, Marie-Thérèse avait
semblables. Prenant résolument son parti, non seulement les lettres qu'elle lui écrivait
Marie-Thérèse demanda à Mercy-Argenteau • &lt;l'une plume si forte et autorisée; elle entred'obtenir son rappel. Jusqu'alors elle avait tenait auprès d'elle un agent d'un tact et
eu la raison et le bon droit de son côté; elle d'une adresse incomparables, le comte de
commit de ce morne.nt la faute très grare de Mercy-Argenteau. &lt;I Sur le point de Rohan,
mêler sa fille, Marie-Antoinelle,à son ressenti- écrit-elle à son représentant, je touche un
ment, en lui demandant de travailler, elle aus- mot à ma û1le, en lui commcllant de n'rn
si, au retour du coadjuteur et en s'efforçant parler qu'à vous. Sans porter des plaintes
de lui faire partager son aversion pour lui. formelles, je souhaiterais el compte que le
roi voudra me complaire en me délivrant de
V
cet indigne représentant. &gt;&gt; Et Mercy répond :
cc J'ai demandé à madame la dauphine trois
Marie-Thérèse-.
ou quatre jours de temps pour bien combiner
la démarche que Son Altesse I\oyale aura à
On peut dire que Marie-Antoinette a été faire vis-à-vis du princè de Rohan. Je lui expovictime de sa tendresse pour sa mère. Quel serai quels moyens elle pourra employ('r &gt;1.
sentiment eût été plus légitime s'adressant à
Pressée des deux paris, Marie-Anloinette
une mère comme Marie-Th0rèse, de qui le se découvrit. Elle parla directement à Mrne de
génie était agrandi par le cœur ! A Maric- ~farsan, tante du prince Louis, et lui conAntoinette, - venue en France à quinze ans, seilla de faire demander par sa famille même
auprès d'un mari lourd, gauche, renfermé, le rappel dn jeune amliamdeur. A ce moqui ne pouvait alou la comprendre et qui ne ment Marie-Thérèse semble avoir entrern le
la comprit d'ailleurs que peu à peu, à me- danger qu'elle faisait courir à sa fille :
sure que son esprit à lui-même se développa; cc C1Jmme les parents de fiohan sont nomjetée à quinze ans dans celte Cour où le vice breux et assez puissants, il y en a qui craitrônait avec une hardiesse impudente en la gnent qu'ils ne vengent sur ma fille les torts
personne de la Du Barry; abandonnée en qu'ils prétendent leur avoir été faits par mes
toute inexpérience aux passions am bilieuses démarches. Ils le craignenl d'autant plus
qui s'arrachaient son iniluenœ, se disputaient qu'ils supposent que ma fille ne garde pas
son appui, point de mire des intrigues les toute la réserve sur les lettres que je lui écris
plus basses, les plus méchantes souvent, et qui concernent la personne de ll.ohan.
qui, au monde, pouvait servir d'appui et de Yous saurez au mieux juger de la valeur de
guide? Elle n'en avait et ne pouvait en avoir ces suppositions. Je l'OUs répète seulement
d'autre que sa mère. Son mari ne voit ni ne que I\ohan est toujours plus inconséquent et
sen l; Louis XV est corrompu et indifférent; insolent. Je serais fàchée si l'on voulait retarses tantes, Mesdames Adélaïde, Sophie et der ou éluder tout à fait son rappel, pour
Victoire, sont de vieilles filles au cœur sec, à m'obliger à une démarche plus forte, pour
la pensée élroite, aigries, désagréables, être à la fin délivrée d'un homme aussi insupennuyées. C'est la Du fürry qui dési()'ne
à la portable. l&gt;
0
dauphine sa dame d'atours.
Une circonstance avait fait partager à MarieMarie-Thérèse en profita pour faire de sa Anloinelte les plus vifs ressentiments de sa
fille un instrument de sa politique. L'impé- mère. ll.ohan, qui se savait virement allaqué
ratrice ne présageait pas, évidemment, com- par lïmpér~lrice, trouvait dans son esprit
bien cette complicité deviendrait funeste à mordant les répliques nécessaires. C'étaient
« la pauvre innocente reine &gt;&gt;, comme elfe des traits cruels. Dans une lettre au ministre
l'appelait parfois; et celle-ci, de son côté, des affaires étrangères, d'Aiguillon, il écriélevée dans la pensée que l'union indestruc- vait, non sans justesse d'ailleurs : cc J'ai effectible de la France et de l'Autriche a,surait le tivement vu pleurer Marie-Thérèse sur les
bonheur du monde, ne pouvait imaginer, en malheurs de la Pologne opprimée; mais. celle
1. L'anecdote de la lettre au mouchoir est conteste~ p_ar )1.11. d'Arnclh el Geffroy (Con·esp. entre
.llane-1//érèse et JJiercy-Argenteau, t. I, p. xxx1v);
~ais fans aucun ~rgu_mcnt. Le fait parait établi,
tl u~e pait, par le le~o1gnagne de Mme Campan, qui
1~ lient de Marie-~nlo1n_e1te; de I·au lrc, par celui de
1abbé Georgel, q111 le t1rnt du cardinal.
2. Au cours de son récit de l'ambassade à Vienne
du,_princ_e Louis de Rohan, M. le vicomte Boutry, bien
•iu il le JUg? sévercmenl, rapporte encore cc trait de
sa bonté genéreusn : Le partage de la Pologne était

décidé. Il ne s·accomplil pas sans tulle. Dans Cracoric
une poignée de Fran~ais, sous le hravc Choisy. résista
héroïquement. li fallut céder au nombre, le 26 avril
1772. Choisy et ses compagnons. laits prisonniers,
furent inlernJs à Smolensk, en altcn1ant J~ur lransfcrt en Sibérie. Rohan inlcrvint diplomaliqucment
obtint leur liberté et fil plus. « En arrivant à Vienne:
avant de renlrer en France, écrit M. Boutry, ils furent
re~us par l'ambassadeur qui leur fournit tout cc dont
ils avaient besoin et, toujour~ généreux, mit sa
bourse à leur disposition. ,

princesse, exercée dans l'art de ne se point
laisser pénétrer, me paraît avoir les larmes
~ son commandement: d'une main elle a le
mouchoir pour essuyer ses pleurs, el, de
l'autre, elle saisit le glaive pour être la troisième partageante I u. Par étourderie, ou par
méchanceté peul-êtr1l, car d'Aiguillon détestait Marie-Antoinette, le minislre porta la
lellre à la Du Rarry, qui lroura plaisant d'en
donner lecture à l'un de ses soupers. Et tous
Jt,s courlisans d'applaudir. et l'un d'eux de
redire, rnns tarder, l'épigramme à MarieAntoinelle. On imagine l'irritation de la dauphine. Elle ne doute plus que Ilohan ne soit
directement en correspondance avec la maitresse du roi, avec la favorite aux mœurs
honteuses. pour livrer à ses moqueries les
vertus el l'honneur de sa mère.
Ce ne fut que deux mois après la mort de
Louis XV, Louis XVI étant monté sur le trône
el l'inlluence de Marie-Antoinelle étant devenue prépondérante, que l'impératrice d'Autriche fut débarrassée de relie II vilaine honteuse ambassade &gt;&gt;, pour reprendre ses
expressions. La rancune de Marie-Thérè~e
était si forte que, lorsquïl s'agit d'un retour
momentané, - Rohan désirant revenir à
Vienne pour y prendre congé de la Cour et de
ses amis, - elle en écrivit à Mercy : cc Je
serais très fàchée de l'exécution de ce projet
comme d'une insulle faite à ma personne. 1&gt;
Rohan fut remplacé par le baron de Breteuil.
cc Breteuil pourrait trouver à son premit'r
début ici quelque embarras, observe MaricThérèse, tant &lt;'n est prél'enu en faveur de
son prédécesseur. Ses partisans, cavaliers et
dames, sans distinction d'âge, sont fort nombreux, sans même excepter Kaunitz et l'empereur lui-même. &gt;&gt; A tous ses amis, Rohan
envoya son portrait ciselé sur une mince plaquelle dïYoire, et tel était leur enthousiasme
qu'ils firent monter l'ivoire en bague, le cerclant de perles et de brillants. Le chancelier
Kaunitz, lui aussi, portait celle bague à son
troisième doigt. « J'au·rais eu de la peine à le
croire, dit Marie-Thérèse, si je n'en avais été
convaincue par mes propres yeux. i&gt;
Louis de l\ohan vit dans son rappel un outrage. Il ne pardonna pas à Ilreteuil de lui
avoir surcédé etle soupçonna d'avoir contribué
à rn disgrâce. li le poursuivit à son tour de
son esprit railleur. Breteuil, homme de tout
autre lrempe, ne lui répondit que par le silence et par une haine vigoureuse que, plus
tard, en de terribles circomtances, il devait
brutalement faire agir.
Dan~ son ressentiment, Rohan ne parvint
cependant pas à comprendre la jolie pelite
souveraine qu'il avait naguère, à son entrée
en France, accueillie en un jour de fète et
d'espoir, sous le portail tendu de velours ,
grenat de la haute cathédrale en pierres
rouges ' .
FRANTZ

(A suivre.)

FCi\CK-BRE-:--;TANO.

1814. -

Tableau de J\!EISSONIEiL (Colleclion Chat/Chard, Mu sée dtl Louvre.)

MémoireJ

du général ·bafon de Marbôt
CHAPITRE XXXIV
1814. Je suis nommé au commandemcnl ,lu déparlement de Jcmmapes. - Situation dirficilc. - Soulé,·ement conjuré. - Exlcrmination d"un parti de
Cosaques dans Mons. - Rappel de nos lroupes vers
Paris. - Mon dépôt csl Lransféré à :'\ogent-lc-Roi.

Je commençai à ~Ions l'année 1814, pendant laquelle je ne courus pas d'aussi grands
dangers physiques que dans les précédentes,
mais où j'éprouvai de bien plus grandes peines
morales.Commej' avais laissé à Nimègue tous les
cavaliers de mon régiment qui avaient encore
leurs chevaux, je ne trouvai à Mons, où était
le dépôt, que des hommes démontés, auxquels je cherchais à donner des chevaux tirés
des Ardennes, lorsque les événements s'y
opposèrent.
Le 1" janvier, les ennemis, après aYoir

hésité près de trois mois avant d'oser emahir
la France, passèrent le Rhin sur plusieurs
points, dont l'un des deux plus importants
fut d'abord Caub; bourgade située enlre Bingen el Coblenlz, au pied des rochers de Lur-·
lai, qui, en resserrant infiniment le fleuve,
rendent sa traversée très difficile. L'autre
passage eut lieu à Bàle, dont les Suisses
livrèrent le pont de pierre, en violant la neutralité de leur territoire, neutralité qu'ils
réclament ou abandonnent tour à tour, selon
leurs intérêts du moment.
On évalue de 5 à 600,000 hommes le
nombre des troupes que les alliés, nos ennemis, firent alors entrer dans la France, épuisée par vingt-cinq ans de guerre, qui avait
plus de la moitié de ses soldats prisonniers
en pays étrangers, et dont plusieurs provinces
étaient prêtes à se séparer à la première

""57"'

occasion. De ce nombre étail la province dont
Mons, chef-lieu du département de Jemmapes,
faisait partie.
Cette vaste et riche contrée, annexée à la
France d'abord en fait par la guerre en 1792,
et puis en dmit par le lraité d'Amiens, s'était
si bien habituée à cette union, qu'après les
désastres de la campagne de nu~sie, elle avait
montré le plus grand zèle et fait d'énormes sacrifices pour aider !'Empereur à remettre ses troupes sur un bon pied. Hommes, chevaux, équipement, habillement ... ,
elle avait obtempéré à toutes les demandes
sans murmurer !... Mais les pertes que nous
venions d'éproul'er en Allemagne ayant découragé les Belges, je trouvai l'esprit de cette
population totalement changé. Elle regrettait
hautement le gouvernement paternel de la
maison d'Autriche, sous lequel elle avait lon"o

�r-

111ST0]{1.ll

temps vécu, et désirait vivement se séparer
de la France, dont les guerres continuellt•s
ruinaient son commerce et son industrie. En
un mot, la Belgique n'attendait que l'occasion
de se rérolter, cc qui cùt été d'autant plus
dangereux pour nous que, par sa position
topographique, celle province se trouvait sur
les derrières du faible corps d'armée que
nous avions encore sur le Rhin. L'Empereur
cnrnya donc quelques troupes à Bruxelles,
dont il donna le commandement au général
Maison, homme capable et des plus fermes.
Celui-ci, ayant pm:ouru plusieurs dôparlements, -reconnut que celui de Jemmapes,
surtout la ville de Mons, était animé du plus
mauvais esprit. On y parlait publiquement
d'une prise d'armes contre les faibles garnisons françaises qui l'occupaient, ce que ne
pouvait empêcher le général O... , qui en
avait le commandement; car ce général ,
vieux, goutteux, sans énergie, étant né en
Helgique, paraissait craindre de se compromellre vis-à-vis de ses compatriotes. Le comte
Maison le suspendit de ses fonctions et me
donna le commandement du département de
Jemmapes.
La mission était d'autant plus difficile r1uc ,
après les Liégeois, les habitants du Borinage,
ou pays montois, sont les plus bardis el les
plus turbulents de toute la Bëlgique, et qur,
pour les contenir, je n'avais qu'un petit bataillon de i00 conscrits, quelques gendarmes,
cl 200 cavaliers démontés de mon régiment,
parmi lesquels se trouvaient une cinquantaine
d'hommes nés dans le pays, et qui, en cas de
collision, auraient été se joindre aux insurgés.
Je ne pouvais donc vraiment compter que sur
les 150 autres chasseurs, qui, provenant de
l'ancienne }&lt;'rance, el ayant tous fait la guerre
avec moi, m'auraient sui1·i partout. Ils avaient
de bons ofûciers. Ceux de l'infanterie, el surtout le chef de bataillon, étaient on ne peut
mieux disposés à me seconder.
Je ne pouvais cependant me dissimuler
que, si l'on en venait aux mains, la partie ne
serait pas égale. En effet, de l'hôtel où j'étais
logé, je ,·opis tous les jours 5 à 4,000 paysans
et ouvriers de la ville, armés de gros bâtons,
se réunir sur la grande place et prêter l'oreille
aux discours de plusieurs anciens officiers
autrichiens, tous nobles et riches, et qui,
ayant quitté le serricc lors de la réunion de
la fülgique à la France, prêchaient actuellement conll·e l'Empire, qui les a, ail accablés
d'impôts, leur avait enlevé leurs enfants pour
les envoyer à la guerre, etc., etc. Ces propos
étaient écoulés aYec d'autant plus d'avidité,
qu'ils sortaient. de la bouche de seigneurs
grands propriétaires, et s'adressaient à leurs
fermiers et aux gens qu'il, occupaient , et
sur lesquels ils avaient une très grande influence! .. .
Ajoutez à cela que chaque jour apportait
des nouvelles de la marche des ennemis qui
approchaient de Ilruxelles, en poussant devant eux les débris du corps d'armée du maréchal Macdonald. Tous les employés français
quitlaient le département pour se réfugier à
Valenciennes et à Cambrai. Enfin, le maire

'·-----------------------de ~lvns, 11. Duval de Beaulieu, homme des
plus honoraLles, crut dernir me prévenir que
ma faible garnison et moi n'étions plus en
sûreté au milieu d'une nombreuse population
rxaltée, el que je ferais bien d'évacuer la
ville, ce à quoi personne ne mettrait obstacle,
mon régiment et moi y ayant toujours parfaitement bien vécu avec les habitants.
,Je compris que cette proposition partait
d'un comité composé d'anciens officiers autrichiens, et qu'on avait chargé le maire de
venir me la transmettre dans l'espoir de m'intimider! ... Je résolus doue de monli'er les
detil8 , et dis à M. Duval que je le priais d'assembler le conseil municipal ainsi que les
notaLles, et qu'alors je répondrais à la proposition qu'il venait de me faire.
Une demi-heure après, toute ma garnison
était sous les armes, et dès que le conseil
municipal, accompagné des plus riches habitants, se pré~enta sur la place, je montai à
cheval pour être entendu de tous, et après
avoir prévenu le maire qu'avant de causer
avec lui et son conseil j'avais un ordre très
important à donner aux troupes, je fis connaître à mes soldats la proposition qu'on venait de m'adresser d'abandonner sans combat
la ville confiée à notre garde. Ils en furent
indignés et l'exprimèrent hautement! ... J'ajoutai que je ne devais pas leur dissimuler que
les remparts étant démolis sur plusieurs
points et manquant d'artillerie, il serait fort
difficile de les défendre contre des troupes de
ligne; que cependant, le cas échéant, nous
combattrions vigoureusement; mais que si,
contre le droit des gens, c'étaient les habitants de la ville el de la campagne qui se portaient contre nous, nous ne devrions pas nous
borner à la dé(ensù•e, mais que nous les
allaquerions en employant tous les moyen~,
car tous sont permis contre des révoltés! ...
qu'en ronséquence, j'ordonnais à mes soldats
de s'emparer du clocher, d'où, après une
demi-heure d'attente et trois roulements de
tambour, ils feraient feu sur les attroupements qui occuperaient la place, tandis que
des patrouilles dissiperaient ceux qui obstrueraient les rues, en fusillant principalement
les gens de la campagne qui avaient quillé
leur travail pour venir nous chercher noise.
J'ajoutai que, si le combat s'engageait, j'ordonnais, comme le meilleur moyen de défense, de mett1·e le feu à la iiille pour occuper les habitants, et de tirer constam.ment
sur l'incendie pour les empêcher de l'éteindre! ...
Celle allocution vous paraîtra sans doute
bien acerbe ; mais songez à la position critique dans laquelle je me trouvais, n'aJant
que 700 hommes, dont très peu avaient fait
la gutrre, n'attcndant aucun renfort et me
voi·ant entouré d'une mullitude qui augmentait à chaque instant; car l'officier qui commandait le poste emoyé sur le clocher m'informa que toutes les routes aboutissant à la
,·ille étaient couvertes de masses de charbonniers, sortant des mines de Jemmapes ct se
dirigeant sur Mons. Ma faible troupe et moi
cou1·ions le risque d'être écrasés, si je n'eusse

montré une grande énergie! ... Mon discours
avait produit beaucoup d'effet sur les riches
nobles, promoteurs de l'émeute, ainsi que
sur les habitants de la ville, qui commencèrent à se retirer; mais comme les paysans
ne bougeaient pas, je fis avancer deux caissons de munitions, distribuer cent carloucl1cs
à chaque soldat, charger les armes, et ordonnai aux tambours de faire ]('s trois roulements précurseurs de la fu~illade !
A ce terrible signal, la foule immeurn qui
encombrait la place se mit à courir tumultueusement vers les rues rnisines, où chacun
se pressait à l'envi pour chercher un refuge,
et peu d'instants après, les chefs du parti
autrichien, apnt le maire à leur tête, vinrent
me serrer les mains cl me conjurer d'épargner la ville! J'y co:iscntis, à condition qu'ils
enverraient à la minute porter l'ordre aux
charbonniers et onuiers de retourner chez
eux. lis s'exécutèrent avec empressement, et
les jeunes élégants les mieux montés s'élancèrent sur leurs beaux chevaux el sortirent
par toutes les portes de la cité, pour aller audevant des masses, qu'ils renrnyèrent dans
leurs villages sans que personne y mit d'opposition.
Celle obéissance passive me confirma dans
la pensée que l'émeute avait des chers puissant~, et que ma garnison et moi eussions
été arrêtés si je n'eusse intimidé les meneurs
en les menaçant d'employer tous les moyens,
même le feu, plutôt que de rendre à des
émeuti.:rs la ville confiée à ma garde! ...
Les IJelges sont grands musiciens. Il &lt;levai l
y avoir ce soir-là un concert d'amateurs, auquel mes officiers et moi étions invités ainsi
que M. de Laussat, préfet du département,
homme ferme el courageux. Nous convînmes
de nous y rendre comme à l'ordinaire, et
nous fimes bien, car on nous reçut parfaitement, du moins en apparence. Tout en causant avec les nobles qui avaient dirigé le
mouvement, nous leur fimes comprendre
que ce n'était pas aux populations à décider
par la rébellion du sort de la Belgique, mais
bien aux armées belligérantes; qu'il y aurait
donc folie à eux d'exciter au combat des ouniers et des paysans et de faire verser le sang
pour bâter de quelques jours une solution
qu'il fallait attendre.
Un vieux général autrichien retiré à Mons,
où il était né, dit alors à ses compatriotes
qu'ils avaient eu graod tort de comploter
l'arrestation de la garnison, car c'eût été allircr de nombreuses calamités sur la ville,
puisque des militaires ne doivent jamais
rendre les armes· sans combaltre ! Chacun
convint d~ la justesse de l'obserrntion, et à
compter de ce jour, la garnison et les habitants vécurent en très bon accord, comme par .
le passé. Les Montois nous donnèrent même
peu de jours après une preuvE: éclatante de
leur loyauté; voici à quelle occasion.
A mesure que l'armée des alliés .avançait,
une foule de vagabonds, surtout des Prussiens,
s'équipaient en Cosaques, et, poussés par le
désir du pillage, ces maraudeurs se ruaient
sur tout ce qui avait appartenu à l'adminis-

tration pendant l'occupation des Français et
s'emparaient même sans répugnance des effets
des individus non militaires de celle nation.
Une forte bande de ces prétendus Cosaques,
après avoir traversé le Rhin et s'ètre répandue
dans les départements de la rive gauche, avait
poussé jusqu'aux portes de Bruxelles et pillé
le château impérial de Tcrvueren, où elle
avait enlevé tous les chevaux du haras que
!'Empereur y avait formé; puis, se fractionn.i.nt en divers détachements, ces maraudeurs
parcouraient la Belgique. li en vint dans le

B.ITl!LLE

parts, alors à moitié démolis, il fit pendant
une nuit obscure approcher de la ville ses
cavaliers, dont la majeure partie, après a mir
mis pied à terre, pénétra en silence dans lès
rues et se dirigea vers la grande place cl l 'hùtcl de la Poste, où j'avais d'abord logé. Mais
depuis que j'étais informé du passage du
Rhin par hs ennemis, je me retirais tous les
soirs à la caserne, où je passais la nuit au
milieu de mes troupes. Bien m'en prit, car
les Cosaques allemands entourèrent l'hôtel,
dont ils fouillèrent tous les appartements. et,

DE MO:-DIIRAIL ( 11 FÉYR! ER 1Hq) . -

département de Jemmapes, où ils essayèrent de soulever le, populations; mais n'ayant
pas réussi, ils pensèrent que cela proYenait
de ce que Mons, le chef-lirn, ne se prononçait
pas pour eux, tant était grande la terreur
que le colonel qui y commandait avait inspirée aux Uontois ! Ils résolurent donc de
m'enlever ou de me tuer; mais pour ne point
me donner l'éveil en employant un trop grand
nombre d'hommes à cette expédition, ils se
bornèrent à envoyer 500 Cosaques.
li paraît que le chef de ces partisans avait
été assez bien renseigné, car, rnchant que
j'avais trop peu de monde pour faire bien
garder les vieilles portes et les anciens rem-

Jff'i.M01T&lt;ES DU GÉNÉ7&lt;AL 'BA](ON DE Jff'A]('BOT - ,
dant le séjour que je fis à Mons dans le cours
de l'hiver de 1814, il venait très souvent
chez moi et se parait, dans ces occasions, de
l'uniforme du 23t de chasseurs qu'il avait si
honorablement porté. Or, il advint qur, pendant la nuit dont il est question, Courtois,
re,pgnant le logis &lt;l'un de ses parents chez
lequel il recevait l'hospitalité, aperçut le détachement ennemi qui se dirigeait vers l'hôtel
de la Pùsle. Ilien que le bral'e brigadier sût
que je n'y passais plus les nuits, il voulut
néanmoins s'assurer que son colonel ne cou-

D'après le taéle.J:11 ,t'IloRACE \'ERNE T. (.\fusée de 1·e,·sailles.j

furieux de ne pas trou,·er d'officiers français,
ils s'en prirent 11 l'aubergiste, qu'ils maltraitèrent, pillèrent, et dont ils burent le meilleur
vin au point de se griser, officiers comme
soldats.
Un Ildge, ancien brigadier de mon régiment, nommé Courtois, auquel j'avais fait
obtenir la décoration comme étant l'u11 de
mes plus braves guerriers, entrait en ce moment à l'hôtel. Crt homme, né 11 Saint-Ghislain près de )Ions, avait perdu une jambe en
Russie l'année précédente. J'arnis été assez
heureux pour le saurer en lui procurant les
moyens de regagner la France. Il en avait
conservé une telle reconnaissance que, pen-

rail aucun danger, el pénétra bral'ement dans
l'hôtel, où il entraina son parent.
A la vue de l'uniforme français el de la
décoration de la Légion d'honneur, les Prussiens eurent l'infamie de se jeter sur Je malheureux estropié et voulurent lui arracher la
croix qui brillait sur sa poitrine! ... Le vieux
soldat ayant cherché à défendre sa décoration,
les Cosaques prussiens le tuèrent, traînèrent
son cadavre dans la rue, puis continuèrent
leur orgie!
Mons était si grand relativement à ma faible garnison, que je m'étais retranché dans la
caserne, el, concentrant ma défense de nuit
sur cc point, j'al'ais interdit à ma lroupl!

�'H1S T0'1{1.Jt
d'aller du côté de la grande place, bien que
je fusse instruit que les ennemis s'y trouvaient, car je ne connaissais pls leur nombre

parvinrent jusqu'au lieu où il, avaient laissé
leurs chevaux attachés aux arbres de la promenade, ils y trouvèrent le chef de Lataitlon

BATAILLE DE MOXTEREAU ( 18 FÉVRIER 181.tJ,

o·:iprès le tatleatt de Cn,RLES LANGLOIS. (.Musée de Versailles.)

et craignais que les habitants ne se réunissent à eux! ... Mais dès que ceux-ci furent
informés de l'assassinat de Courtois, leur
compatriote, homme estimé de toute la contrée, ils résolurent de le venger, et, oubliant
momentanément leurs griefs contre les Fran~:ais, ils députèrent vers moi le frère de Courtois ainsi que les plus notaLles et les plus
braves d'entre eux, pour m'engager à me
mettre à leur Lêtr, afin de chasser les Cosaques 1
Je crois bien que les excès et le pillage que
ceux-ci avaient commis à l'hôtel de la Poste,
inspirant à chaque bourgeois des craintes
pour sa famille el sa maison, les portaient,
au moins autant que la mort de Courtois, à
repousser les Cosaques, et qu'ils eussent agi
tout différemment si, au lieu d'assassins el
de pillarJs, des troupes rrglées eussent pénétré dans la ville! Némmoins, je crus devoir
pro fi ter de lJ bonne volonté de ceux des habitants qui venaientdes'armcren notre farcur.
Je pris donc une partie de ma troupe, et me
portai vers la place, tandis qu'avec le surplus,
le chef de bataillon, qui connais~ait parfaitement la ville, allait, par mon ordre, s'embusquer auprès de la brèche par laquelle les
Cosaques prussiens avaient pénétré dans la
place.
Dès les premiers coups de fusil que nos
gens tirèrent sur ces drôles, le plus grand
tumulte régna dans l'hôtel et sur la place!. ..
Ceux des ennemis qui ne furent pas tués à
l'instant s'enfuirent à toutes jambes; mais
beaucoup s'égarèrent dans les rues, où ils
furent assommés en détail. Quant à ceux qui

qui les accueillit par une fusillade à brûlepourpoint I Le jour venu, on compta dans la
ville ou sur la vieille brèche plus de 200 ennemis morts, et nous n'avions pas perdu un
seul homme, nos adversaires ne s'étant point
défendus, tant ils étaient abrutis par 1~ Yin et
les liqueurs fortes! ... Ceux d'entre eux qui
survécurent à celle surprise, en se laissant
glisser le long des débris des vieux remparts,
se jetèrent dans la campagne, où ils forent
tous pris ou tués par les paysans devenus furieux en apprenant la mort du malheureux
Courtois, considéré comme la gloire de la
contrée, et qui, surnommé par eux la Jambe
de bois, leur était devenu aussi cher que le
général Daumesnil, autre jambe de bois,
l'était aux faubouriens de Paris.
Je ne cite pas le combat de Mons comme
une affaire dont je puisse tirer vanité, car,
avec les gardes nationaux, j'avais douze à
treize cents hommes, tandis que les Cosaques
prussiens n'en comptaient guère que 500 ;
mais j'ai crù devoir rapporter cet engagement
bizarre, pour démontrer combien l'esprit des
masses est versatil~. En effet, tous les paysans et charbonniers du .Borinage qui, un
mois avant, se porla~eot en ma~se pour exterminer ou du moins désarmer le petit nombre
de Français laissés dans Mons, renaienl de
prendre parti pour eux contre les Prussiens,
parce que ceux-ci avaient Lué l'un de leurs
compatriotes 1 Je regrettai aussi beaucoup le
brare Courtois, tombé victime de l'allachcmenl qu'il avait pour moi.
Le trophée le plus important de notre îictoire fut les 500 et 1uelques chevaux que les
.., 60 ""

ennemis abandonnèrent entre nos mains. Ils
prol'enaient presque tous du pays de Berg el
étaient fort pons; aussi je les incorporai dans
mon régiment, pour lequel celte remonte
iaallendue arriva fort à propos.
Je passai encore un mois à Mons, dont les
habitants étaient redevenus parfaits pour
nous, malgré l'approche des armées ennemies. Mais les progrès de celles-ci devinreo t
enfin si considérables que les Français durent
non seulement abandonner Bruxelles, mais
toute la Belgique, el repasser les frontières
de l'ancienne France. Je reçus ordre de conduire le dépôt de mon régiment à Cambrai,
où, avec les chevaux pris naguère aux Cosaques prussiens, je pus remet! re dans les
rangs 300 bons cavaliers revenus de Leipzig,
et former deux beaux escadrons, qui, sous la
conduite du commandant Sigaldi, furent bientôt dirigés sur l'armée que !'Empereur avait
réunie en Champagne. Ils s'y firent remarquer, et soulinrent la gloire du 25• de chasseurs, surtout à la bataille de Champaubert,
où fut tué le brarn capitaine Duplessis, oflicier des plus remarquables.
J'ai toujours eu une grande prédilection
pour la lance, arme terrible entre les mains
d'un bon cavalier. J'avais donc demandé et
obtenu l'autorisation de distribuer à mes escadrons des lances que les officiers d'artillerie
ne pouvaient emporter en évacuant les places
du Rhin. Elles furent si bien appréciées que
plusieurs autres corps de cavalerie en demandèrent aussi, et se félicitèrent d'en avoir.
Les dépôts des régiments étant obligés de
passer sur la rive gauche de la Seine, afin de
ne pas tomber cotre les mains des ennemis,
le mien se rendit à Nogent-le-Roi, arrondissement dtl Dreux. Nous avions un assez bon
nombre de cavaliPrs, mais presque plus de
chevaux. Le gourernement faisait les plus
grands e!Torls pour en réunir à Versailles, où
il avait créé un dépôt central de cavalerie,
sous les ordres du général Préval.
Celui-ci, de même que son prédécesseur le
général Ilourcier, entendait beaucoup mieux
les détails de remonte et d'organisation que
la guerre, qu'il avait très peu faite. Il s'acquittait fort bien de la mission difficile dont
!'Empereur l'avait chargé; mais comme il ne
pouvait cependant improviser des chevaux ni
des équipements, et quïl lenait d'ailleurs à
ne mettre en route que des détachements bien
organisés, les départs étaient peu fréquents.
J'en gémissais, mais aucun colonel ne pouvait se rendre à l'armée sans un ordre de
!'Empereur, qui, pour ménager ses ressources, avait déft:ndu d"emoycr à la guerre p)us
d'officiers que n'en comportait le nombre
d'hommes qu'ils avaient à commander. Ce
fut donc vainement que je priai le général ·
Préval de me laisser aller en Champagne. li
fixa mon dépa_rt pour la fin de mars, époque
à laquelle je devais conduire à l'armée un
régiment dit de marche, composé des hommes montés de mon dépôt et de plusieurs
autres.
Je fus autorisé à résider jusqu'à ce moment-là à Paris, au sein de ma famille, ear

Cliché \'izza,·ona.

GLORIEUX BVCIIER (3o i\lARS 1814 ).
1'ablea1, d HF.NRI J • GQUIF.R.

..,. 61,..

�.Jlf'É.M01'/fES DU G'ÉN'É](A.L BA.](ON D'E M A](BOT -

111S TORJA
~I. C.1,cucu,e, mou liC'ulcnanl-ru\011cl, ~urlisail pour commander et réorganiser les
200 hommes qui se trouvaient encore à Nogent-lc-Iloi, et je pouvais, du reslc, les inspecter en quelques heures. Je me rendis donc
à Paris, où je passai une grande partie du
mois de mars, un des plus pénil.iles de ma
vie, IJicn que je fusse auprès de cc qucj'arnis
de plus cher. füis le gouvernement impérial,
auquel j'étais altacl:ié et que j'avais si longl&lt;'mps défendu au prix de mon sang, croulait
de Ioules parts. Les armées ennemies occupaient, de Lyon, une grande parlie de la
France, et il était facile de prévoir qu'elles
arrivcraienl Licnlôl dans la capitale.

CHAPITRE XXXV
llrll,· cnmpagnc de :'inpoléon. - La résislancc dcvi1•11t
impossible. - ln-uffisancc des mesures prises pour
priscncr Paris. - .\rriVl'C des alliés. - Retour
ior,lir ,le l'Ernpcrcur sur la capilalc. - Pnris aur:iil
d,i tenir. - lnlrigucs ourdies conlrc :'iapoléon.

Les plus grands antagonistes de !'Empereur
sont forcés de convenir qu'il se surpassa luimême dans la campagne d'hiver qu'il fit dans
. les trois premiers mois de 1811. Jamais général n'avait fait preuve de tant de talents,
ni réalisé d'aussi grandes choses avec d'amsi
îail&gt;les ressources. On le vit, avec quelques
milliers d'hommes, dont )JOC grande partie
élaicn t des conscrits inexpérimentés, tenir
tête à toutes les armées de l'Europe, faire
fare partout avec les mêmes troupes, qu'il
portait d'un point à nn autre avec une rapidité merl'eilleuse, et, profilant habilement dP
toutes les ressources du pays pour le défendre, il courait des Autrichiens aux Russes,
des fiusscs aux Prussiens, pour revenir de
Blï1cber à Schwarz,mberg et de celui-ci à
Sacken, quelquefois r&lt;'poussé par eux, mais
beaucoup plus souvent vainqueur. Il eut un
•momrnt l'espoir de chasser du territoire français les étrangers qui, découragés par leurs
nombreuses défaites, songeaient à repasser
le Rhin. Il n'eùl fallu pour cela qu'un nomel
effort de la nation; mais la lassitude de la
guerre était générale, et de toutes parts, surtout à Paris, on conspirait contre l'Empire.
Plusieurs écrivains militaires ont exprimé
leur étonnement de cc que la France ne s'était
pas levée en masse, comme en 1702, pour
repousser les étrangers, ou bim qu'elle n'ait
pas imité les Espagnols en formant dans
chaque province un cenlrt! de défense nationale.
On répond à cela que l'enthousiasme qui
avait improvisé les armces de 1792 était usé
par vingt-cinq ans de guerres el les trop fréquentes conscriptions anticipées faites par
J'Empereur, car il ne restait dans la plupart
de nos dépar!C'menls que des vieillards cl des
enfants. Quant it l'exemple tiré de l'Espagne,
il n•est nullement applicable à la France, qui,
ayant laissé prendre trop d'influence 11 la ville
de Paris, ne peut rien quand celle-ci ne se
met pas à la tête du momrment, tandis qu'en
Espagne, chaque province, formant un petit
gouvernement, avait pu agir et se créer unt•

ar111fr. lur~ mèmc 'lue )ladrid ~c lroU\ail
occupé par les Français. Cc fut la cen/l'alisalion qui perdit la France.
li n'entre point dans le plan que je me
suis donné de raconter les hauts fails de l'armée française dans la célèbre campagne de
18 t i; car il faudrait pour cela écrire des
volumes, commenter tout ce qui a été publié
à ce sujet, et je ne me sens pas le courage de
m'appesantir sur les malheurs de mon pays;
je me bornerai donc à dire qu'après arnir
disputé pied à pied le terrain compris entre
la Marne, l'Aube, la Saône et la Seine, !'Empereur conçut un vaste projet qui, s'il réussissait, devait sauver la France. C'était de se
porter avec le gros de ses troupes, par SaintDizier et \ïLn, vers la Lorraine el l'Alsace,
cc qui, en mènaçant fortement les derrières
de l'ennemi, devait lui faire craindre d'être
séparé de ses dépôts, de n'avoir plus aucun
moyen de retraite, el le déterminer à se retirer vers la frontière, tandis qu'il en avait encore les moicns.
)lais pour que le superbe mouvement stratégique projeté par l'Empereur pût avoir un
bon résultat, il fallait le concours de deux
conditions qui lui manquaient, savoir : la
fidélité des hauts fonctionnaires de l'État, cl
les moyens d'empêcher les ennemis de s'emparer de Paris, dans le cas oi,, sans se préoccuper de la marche que l'Empereur faisait
sur leurs derrières, ils se porteraient vers la
capitale. ~falheureusemenl, la fidélité à l'Empereur était tellement afiaiLlie dans le Sé11al
et le Corps législatif, que ce furent les principaux membres de ces assemblée~, ll.'ls 111u·
'falle1rand, le duc de Dalberg, Laisnt: el autres, qui, par des émissaires secrets, informaient les souverains alliés de la désalfcctio:i
de la haute classe parisienne à l'égard de Napoléon, el les engageaient à venir allaquer ln
capitale.
Quant aux moyens de défrnsc, je dois
avouer que Napoléon n'y avait pas suffisamment pourvu, car on s'était borné à couvrir
de quelques palissades les barrières de la
rive droite, sans f~ire aucun ouvrage pour y
placer du canon. Et comme le très petit nombre de troupes de ligne, d'invalides, de vétérans cl d'élèves de l'École polytechnique qui
formaient la garnison était insuffisant pour
qu'on pût même essayer de résister, !'Empereur, en s'éloignant de la capitale au mois de
jam-ier, pour aller se mellre à la tète des
troupes réunies en Champagne, avait conûé à
la garde nationale la défense de Paris, où il
laissait son fils et l'Impéralrice. Il a,a:t réuni
aux Tuileries les officiers de la milice bourgeoise, qui, selon l'habitude, avaient répondu
par de nombreux sel'lnenls el les plus belliqueuses protestations au discours chaleureux
qu'il leur adressa. L'Empereur al'ait nommé
!'Impératrice régente, et désigné pour lieutenant général commandant supérieur son frère
Joseph, ex-roi d'Espagne, le meilleur, mais
le plus antimilitaire de tous les hommes.
Napoléon, se faisant illusion au point de
croire qu'il avait ainsi pourvu à la sûreté de
la capitale, pema qu'il pournit h lirrer pour

quelque~ jour~ à ~es propres forces, pour
aller avec le peu de Lroupes qui lui restaient
exécuter le projel de se jeter sur les derrières
des ennemis. li partit donc pour la Lorraine
vers la fln de mars. Alais à peine étai t-il à
qucl1j11es jour; de marche, qu'il apprit que
les alliés, au lieu de le suivre, ainsi qu'il
l'avait espéré, s'étaient dirigés sur Paris, en
poussant devant eux les faibles débris des
corps des maréchai.;x llarmont et Mortier,
qui, postés rnr les hauteurs de ~lontmartre,
rs,ayaient de les défendre, sans que la garde
nationale les secondât autrement que par
l'enYoi de quelques rares tirailleurs.
Ces fàchcu,cs nouvelles arnnt dessillé les
)'CUX de Napoléon, il fit rétrogader ses colonnes vers Paris, dont il prit lui-même la
route sur-le-champ.
Le 50 mars, !'Empereur, ,·oyageant rapidement en poste et sans escorte, venait de
dépasser Moret, lorsqu'une vive cano:rnade rn
faisant entendre, il conçut l'espoir d'arriver
avant l'entrée des alliés dans la capitale, 011
sa présence aurait certainement produit une
très vive sensation sur le peuple, qui demandait des armes. (li y avait cent mille fusils
et plusieurs million!' de cartouches dans les
casernes du Cbamp de Mars, mais le général
Clarke, ministre de la guerre, ne voulut pils
en permettre la distribution.)
Arrivé au relais cl~ Fromenteau, à cin,1
lieues seulement de Paris, l'Emperrur, n'entendant plus le canon, comprit &lt;1ue celle ,ill,·
était au pouvoir des ennemis, ce qui lui f111
confirmé à Villejuif. F.n effet, \farmont avait
signé une capitulation qui livrait la capital1•
aux ennemis!
Cependant, à l'approche du danger, on
avait éloigné de Paris l'impératrice et sou
lîls le Roi de Rome, qui s'étaient rendus 11
Blois, où le roi Joseph, abandonnant le commandement dont l'Empereur l'avait revêtu,
les suivit bientôt. Les troupes de ligne évacuèrent Paris par la barrière de Fontaineblcau,
route par laquelle on attendait l'Empereur.
Il est impo~sible de donner une idée de
l'agitation dans laquelle se trouvait alors ln
capitale, dont les habitants, divisés par tant
d'intérêts différents, venaient 1l'ètre surpris
par une im:asion que peu d'entre eux avaient
prévue .... Quant à moi, qui m'y attendais,
el qui arnis rn de si près les horreurs de la
guerre, j'étais bien tourmenté de saroir où je
mellrais en sûre:é ma femme et mon jeune
enfant, lorsque le bon vieux maréchal Sérurier ayant offorl un asile à toute ma famille
à l'hôtel des lmalides, dont il t;tait gouverneur, je fus Lranquillist: par la pensée que,
les lieux habi11:s par les vieux soldats apnt
élt: partout r&lt;!spectés par les Franrais, les
ennemis agiraient de même envers nos anciens militaires. Je conduisis donc ma famille
aux Invalides et m'éloignai de Paris avant
l'entrée des alliés, pour me rendre à Versailles au\'. ordres du général Pn;,,al, qui me
donna le commandement d'une petite colonne
composée de cavaliers disponibles de mon
régiment, ainsi que de ceux des gc et l 2e de.
chasseurs.

Lors même que les alliés n'eussent pas n'attaquèrent que fo :iO, eurent donc 11uamarché sur Jl3ris, cette colonne devant èLre rante-huit heures pour employer ces resréunie ce jour-là mtlme 11 Ilambouillel, je m•~ sources, mais aucune ne fut mise en usage.
rendis. J'y trom·ai mes thcvanx cl équipages Enfin, pour comble d'impéritie, au moment
de guerre, cl pris le commandemrnl des où les troupes ennemies attaquaient Romainville, Joseph et Clarke faisaient sortir de
escadrons qui m'étaient destiné5.
Paris,
par la barrière de Passy, i,000 des
La route était couverte par les voitures dl's
personnes qui s'éloignaient de la capitale. Je meilleurs fantassins ou cavaliers de la garde
ne m'en étonnai pas; mais je ne pomais impériale, pour aller renforcer à Blois l'escomprendre d'où prornnait le grand nombre corte de l'impératrice qui était déjà plus
de troupes de diverses armes qu'on vopit nombreuse qu'il n'était nécessaire pour le
arri,·er de toutes les directions par détache- moment.
Dès que Napoléon apprit que Paris avait
ments qui, si on les eùl réunis, aurail'nl
formé un corps assez considérable pour arrê- capitulé el que les deux petits corps de )Jar.
ter les ennemis devant ~lonlmarlrc et donner mont et de Mortier avaient é,·acué la place
le temps à l'armée, qui accourait de la Cham- en se retirant vers lui, il leur envoya l'ordre
pagne et de la Brie, de sauwr P.iris. Mais de Yenir prendre position à Essonnes, à sept
!'Empereur, trompé par son ministre de la lieues cl à mi-chemin de Paris à Fontaineguerre, n'avait donné aucun ordre à ce sujet, bleau, cl se rendit lui-même dans celle deret ignorait probal&gt;lemrnt qu'il lui rcstàt nière ville, où arrivaient les tètes de colonnes
encore de si grands mo~·ens de défense, dont de l'armée revenant de Saint-Dizier, ce qui
voici l'énumération, d'après les documents indiquait l'intention dans laquelle était !'Empereur de marcher sur Paris, dè.s que ses
pris au ministère de la guerre, sarnir :
Quatre cents canons, suffüamment appro- troupes seraient réunies.
Les généraux ennemis ont avoué plus lard
üsionnés, soit à Vincennes, soit à l'École
militaire du Champ de Mars, ou au dépùt que s'ils eussent été allaqués par !'Empecentral d'artillerie. Plus de 50,000 fusils reur, ils n'auraient osé recevoir la bataille,
neufs dans ces mêmes lieux. Quant aux en ayant derrière eux la Seine et l'immense
hommes, le roi Joseph cl Clarke, le mini~Lrc ,·il\e de Paris avec son million d'habitants,
de la guerre, pouvaient disposer de troupes i1ui pouvaient se révolter pendant la bataille,
amenées 11 Paris par les maréchaux )larmonl barricader les rues ainsi que les ponts, et
et Mortier, cl dont l'effectif s'é'.erait /1 leur couper la rel raite; aussi étaient-ils rt;·
19,000 hommes; de 7 i1 8,000 soldats de la solus à se retirer pour aller camper sur les
ligne casernés à Paris; de :i,001) hommes hauteurs de Ildleville, Charonne, Montmartre
appartenant aux dépôts de la garde impériale; el les buttes Chaumont, qui dominent la rilC
de I i', à iR,000 cavaliers démontés, casnnés droite de la Seine el la roule d'Allcmagnr,
11 \'er5aillcs ou dans les emirons; de IX à lorsque survinrent dans Paris de nouYeaux
20,000 conscrits ou
soldats de dépôts dcslint:, aux régiments
de la ligne, et des
gardes nationales aclives casernées à
Saint-Denis, Courbevoie, IluE-il et autres
villages des environs
de Paris; de plus de
2,000 officiers en
congé, blessés, sans
emploi ou en retraite,
qui étaient venus offrir leurs services;
enfin de 20,000 ouvriers, presque tous
anciens soldats, qui
demandaient à contribuer à la défense
de Paris.
Ces forces réunies
présentaient un elfoctif de plus de 80,000
CO\lflAT LE CLAl'E (~7 MARS 18q). - D'atrès le /ab:ea1I d'Ecci:-.F L A"Y.
hommes, qu'il t:lait
facile de rassembler
en quelques heures
et &lt;l'utiliser à la défense de la capitale jus- évérn menls qui les retinrent dans celle ville.
1\1. de Tallevrand, ancien évêque marié,
11u 'à l'arri,éc de Napoléon et de l'armée qui
a,·ait été, en apparence, l'un des hommes les
le suivait.
Joseph el Clarke, prévenus dès le 28 mars plus dévoués à !'Empereur, qui l'avait comblé
au matin de l'approchr des ennemis, qui de richesses, fait prince de Ilénévent, grand

""

1hambellau, ek., etc. M. de Talle)·rand, donl
l'amour-propre était Lle~sé de n'être plus le
l'Onfident de '.\'apoléon et le ministre dirigeant
de sa politique, s'était mis, surtout depuis
les désastres de la campagne de Russie, à la
tète de la sourde opposition que faisaient les
mécontents de tous les partis, el principalement le (&lt;w~o111·r1 Saint-Germain, c'est-àdire la haute aristocratie, qui, après s'être
soumise en apparence et avoir même servi
Napoléon aux jours de sa prospérité, s'était
posée en ennemie et, sans se compromellre
0U\'ertement, auaquait par tous les moyens
le chef du gouvernement. Les principaux
chefs de ce parti étaient : J'abbt\ de Pradt,
que l'Empereur arnit nommé archeYêquc de
fülines; le baron Louis, l'abbé de Monlcsf[uiou, M. de Chateaubriand, le député
Laisné, etc., etc.
Presque Lous ces hommes de talent, dirigé3
par Talleyrand, le plus habile et le plus intrigant de tous, attendaient depuis quelque
temps l'occasion de renverser Napoléon. Ils
comprirent qu'ils n'en trouveraient jamais
une aussi favorahle que celle que leur offrait
l'occupation de la France par un million el
demi d'ennemis, el la présence à Paris de
tous les souverains de l'Europe, dont la plupart avaient été grandement humiliés par
~apoléon. \lais, Lien que celui-ci fût en re
moment très affaiLli, il n'était point encore
totalement abattu, car, outre l'armée qu'il
ramenait avec lui et qui rnnait de faire dt•s
prodiges, il lui restait celle de Suchet entre
les PJrénées et la Haule-Garonne, des troupes
nombreuses commandt'•es par le marérhal
Soult, el il y avait dem belles divisions 11
Lyon; enfin, l'armée
d'Italie éla i L encore
formidahle, de sorte
que, malgré l'occupation de Bordeam
par les Anglais, Xapoléon pournit encore
réunir des forces considérables et prolonger indéfiniment la
guerre, en soulevant
les populations exaspérées par les exactions des ennemis.
M. de Talleyrand
et son parti comprirent que s'ils donnaient à !'Empereur
le temps de faire arriver sous Paris les
troupes qui le sui,aient, il pourrait
batlre les alliés dans
les rues de la capitale
ou se retirer dans
(Musée de l'ersail/es.)
quelques provinces
dérnufrs, où il continuerait la guerre jusqu'à ce c1ue les alliés,
fatigués, consentissent lt foi.ire la paix. li fallait
donc, selon Talle)rand et ,es amis, changer
la face du gouvernement. )lais là se tromail
la grande difficulté, rar ils voulaient rét:.lilir

�r

111STO'J{1.Jl

---------J

en la pmonne de Louis HIil b famille d,•s surie force1' la main aux souYcrains étranBJurbons rnr le 1rône, tandis qu'une p3r1ic gers, fit paraîlre à cheval sur la place
de la nation désirait y laisser Napoléon, ou Louis X\' ur.e ,·ingtainc de jeunes grns du
tout au moins y appelrr son fils.
fanbour;; SJint-G,·rmain, parés de cocardes
La même dil'crgencc d'opinion existait blanches el conduits par le vicomte Talon,,
parmi les souverains alliés, car les rois d'An- mon ancien compagnon d'armes, de qui je
gleterre el de Prnssc se rangtaicnt du côlti lit•r.s ces détails. Ils se dirigèrent l'ers l'hôlcl
dl's Bourbons, landis que l'empereur de de la rue Saint-Florentin, haLilé par l'empeHussie, qui ne les :nait jamais aimés el qui reur AlPxandre, en criant à lue-tète : c1 \'ire
craignait que l'arilipalhie de la nation fr:in- le roi Louis X\'111 ! \'ivcnt les Bourbons! A
çaise pour ces princes et les émigrés n 'aruc- bas le tyran! ... »
nàl r1udquc nom·dle rél'olution, n'était pas
Ces cris ne produisirent d'abord sur les
éloigné de prl'ndre les inlérêls du fils de curieux rassemblés qu'un sentiment de stuNapoléon.
péfaction, à laquelle succédèrent les menaces
Pour couper court à ces di,cussions et de la foule, cc qui ébranl.i les membres les
décider la question m prenant les devants, plus résolus de la carnlcade. Ce premier élan
l':istucitux Talleyrand, rnulant en quelque de royalisme apnt manqué son elfot, ils

rrcommencèrenl la scène sur dilîérenls points
d, s houltrards. Sur quelques-uns on les hna,
~ur d'autres on les applaudit. Comme l'entrée
drs souverains alliés approchait et qu'il fallait aux Parisiens un cri pour les animer,
celui jeté par le vicomte Talon et ses amis
retentit toute la journée aux oreilles de l'empereur Alexandre, cc qui permit à Tallcyrand
de dire le soir à ce monarque : &lt;( Yotre Majrsté a pu juger par elle-même al'ec quelle
unanimité la nation désire le rétablissement
des Bourbons! )&gt;
A compter de ce moment, la cause de Napoléon fut perdue, Lien que ses adhérents
fussent infiniment plus nomLreux que ceux
de Louis XVIII, ainsi que les événements le
proul'èrent l'année suivante.

(A suivre.)

GÉNÉRAL DE

i

(

MARBOT.

L'HISTOIRE INTIME
~

Une intriga nie

RcproJuction autnric;éc par Gourîl et ('1•, éditeurs, Paris.

LES GIRONDINS. -

Mon père m'avait donné une espèce de
goul'ernantP, ou plulùt ce que l'on appelle
une bonne, qui ;l\'ait une nièce du même âge
que le mien. Jus,1u'à l'épo~uc de notre première communion, elle venait passer ses
jours de vacances chez sa tante et jouait al'cc
moi. L'lrsqu 'clic eut allcint l'à,ge de douze
ans, mon père, sans qu'aucun sentiment de
hauteur dirigPât sa prudence, dédara q11'il ne
voalait plus que celte petite vint jouer avec
moi et mes sœurs. L'éducalion soignée qu'il
voulait Lien nous donner lui faisait craindre
des relations inlim,·s avec une petite personne
deslinéè à l'état de couturière et de LNdèuse.
Celle petite fille était jolie, blonde et d'un
mJinlien lr~s moJesle. Six ans après l'épo 1uc
où mon père lui avdil interdit l'eolrétl de sa
maison, le duc de la Vrillière, alors M. le
comte de Saint-Florentin, fit demander mon
père : (( Avez-vous, lui dit-il, à votre service
une femme âgée nommée l':\ris? » Mon père
lui répondit qu'elle nous avait élevées et était
encore chez lui. &lt;( Connaissez-vous sa jeune
nièce? » rrprit le minis 1re. Alors mon père
lui dit ce que la prudence d'un père qui désire
que ses enfants n'aient jamai~ que d'utiles
liaisons lui avait suggéré il y avait six ans.
&lt;&lt; \'ous ave1. agi bien prudemment, lui dit
U. de SainL-Florentin; depuis quarante ans
que je suis au ministère je n'ai pas encore
rencontré une intrigante plus audacieuse que
cette pelite griselle : elh~ a compromis dans
ses mensonges notre auguste souverain, nos
pieuses princesses, mesdames Adélaïde et

\'icloire, c•t l'estimaLle monsieur Baret, curé
de Saint-Louis, qui d lll5 ce moment est interdit de ses fonctions curiales jusqu'à l'éclaircissement parfait de cclttl infàme intrigue ; la
petite personne est à la füstille en ce moment.
Imaginez-mus, ajouta-t-il, qu'à l'aide de ses
astucieux mensonges elle a sou~trait plus de
soixante mille francs à dirnrs gens créJules
de Versailles : aux uns elle affirmait qu'elle
était maitresse du roi, se faisait accompagner par eux jusqu'à la porte de glace qui
ouvre dans la galerie, entrait dans l'appartement. du roi par celte porte particulière en se
h faisant ou l'rir par quel4uPs garçons du
cùâteau q11i a1·aient ses faveur;. A peu près
Jans le mème temps elle a fait demander
M. Gauthier, le chirurgien des chevau-l~gers,
pour accoucher chez elle une femme dont le
vi,a3e était couvert d'un crèpe noir, et fournit au chirnrgicn les servielles dont il avait
besoin, el qui toutes étaient marquéps à la
couronne, scion les dépo3itions de Gauthier.
Elle lui a de mème procuré, pour bassiner le
lit de l'accouchée, une bassinoire aux armes
des princesses, et un bol de bouillon en argent
el porlant les mèmes armes. Depuis les informations comm.incées sur celte alLirr, nous
sarnns de même que c'est encore un garçon
servant chez Mesdames qui lui a procuré ces
objets; mais elle a fait circuler cet odieux et
criminel mensonge parmi les gens dtl son
espèce, el il a même percé jusqu'à des gt:ns
dont les opinions ont plus d'importance. Ce
n'est pas tout encore, ajouta le ministre, elle

a avoué tou~ ses crimes; mais au milieu des
pl€urs et des sanglots du repentir elle a
déclaré qu'elle était née pour la \'erlu, et
avait été entraînée dans le chemin du vice
par son confl'sseur, M. le curé 8Jret, qui
l'avait séJuite dès l'àge de quatorze ans : le
curé lui a été confronté. Cette malheureuse,
dont l'air cl le maintien ne ressemblent nullement à la perversité de son esprit et de ses
mœurs, a eu l'eITronteric de soutenir en rn
présence cc qu'elle arait déclaré, et a osé
appuyer celle &lt;lédaralion d'un fait qui semblait affl rmer la liaison la plus intime, m
disant au Yertucux curé qu'il avait un signe
sur !"épaulé gauche. A ces mots le curé a
dt&gt;mandé qu·on fit arrèter sur-le-&lt;·hamp un
valet de chamùre qu'il al'ait :ilors et qu'il
avait cùassé pour ses mauvaises mœurs. Les
interro6atoircs suiv.rnls ont prouvé que re
malheureux avait aus,i été du nombre dt&gt;s
amants de la jeune fill,•, et que c'était de lui
qu'elle tenait le renscignemc1,l sur le signe
qu'elle avait eu l'impudeur cl l'effronterie de
ci Ler. )&gt; Le pauvre cu rJ Baret fit une malad ic
gral'e du chagrin que lui donna un drsagrément aussi peu mérité. Le roi avait pourtant
eu la ùonlé de l'accueillir à son retour à Versailles, et de lui dire qu'il devait savoir qu ï-1
n'y avait eu rien de sacré pour celle audacieuse créJlure.
Quand l'affaire fut entièrement éclaircie,
le ministre fit sortir cette vile intrigan le de
la Bastille, et elle Fut envoyée à Sainte-Pélagie
pour le reste de ses jours.
.\lADAME CA:\\P,\~ ·-

T ableau de PAt:L D1::LAROCIIE,

PAUL ûAULOT
~

Les amours d'un Girondin
Jean-François Ducos avait vingt-cinq ans
lorsque, le 21 octobre 1790, il avait épousé
Jeanne-AgathP. Lavaud.
Ce mariage unissait deux familles également honorables de Bordeaux. Les Ducos et
les Lavaud étaient commerçants, et dans une
situation prospère, si l'on en juge par les
avantages faits aux jeunes époux au moment
du mariage.
Agathe Lavaud apportait en dot une rente
de deux mille livres, et Ducos recevait une
pension annuelle de quatre mille livres. li
était en outre associé pour un quart dans le
commerce de son père, et il avait le choix,
ou de recevoir dans la maison paternelle le
logement et la nourriture pour lui, sa femme
et les enfants à naitre, ou de loucher un supplément de pension de mille livres.
Les jeunes époux entraient donc en ménage
dans d'excellentes conditions. L'amour était
aussi de la partie : le mari aimait sa femme,
et la femme aimait passionnément son mari.
Ils auraient pu vivre tranquilles et partant
vivre heureux, mais Ducos, tout acquis aux
idées nouvelles, brûlait du désir de ne point
rester obscur et paisible dans sa ville natale.
VI. -

HISTORIA. -

Fasc. 42.

Le commerce n'était pas de son goût, et il se
disait plus volontiers homme de lettres.
Ayant connu Marat dans de précédents séjours
à Paris, il était devenu l'ami de cet homme,
qui n'était point encore le fou sanguinaire
qu'il se montra dans la suite, et celle amitié
n'avait pas peu contribué à lui inspirer le désir de jouer un rôle politique.
La confiance de ses concitoyens et le malheur de sa destinée satisfirent sur ce point
ses rêves ambitieux. Ducos fut nommé député
à l'Assemblée législative (septembre 1791).
Ce fut tout d'abord une grande joie pour
lui et pour les siens, lorsque la nouvelle lui
fut apportée que les électeurs du département de la Gironde l'avaient désigné pour
aller travailler au bonheur de la France et à
celui de l'humanité avec ceux que l'enthousiasme du temps appelait « des génies ».
Grande joie mêlée cependant de quelque mélancolie, car les fonctions glorieuses dont il
venait d'être investi réclamaient sa présence
immédiate à Paris, et il lui fallait laisser à
Bordeaux la jeune femme qu'il avait épousée
moins d'un an auparavant.
Madame Ducos, en effet, était enceinte de

sept mois. C'eût été folie de lui faire entreprendre un si long et si pénible voyage dans
cette situation, surtout alors qu'il s'agissait
de se rendre dans une ville où nulle installation n'était prête, tandis qu'à Bordeaux elle
trou l'ait, aussi bien dans sa propre famille
que dans la famille de son mari, les soins affectueux qui lui étaient nécessaires.
li fut donc décidé que le « législateur l&gt;
gagnerait seul son poste, et que la jeune
femme ne le rejoindrait qu'après ses couches
el son complet rétablissement.
C'est à cette séparation que nous devons
toute une série de lettres (le dossier n'en contient pas moins de soixante-quatorze ),
écrites à Ducos par sa femme, et par sa
belle-sœur, une aimable et vive jeune fille,
Sophie Lavaud. Lettres débordantes de passion chez l'une ; lettres pleines d'une alfcction, d'une tendresse un peu plus que fraternelles chez l'autre.
Et c'est un plaisir étrange et inattendu que
de respirer dans ce volumineux dossier du
procès des Gù·ondins ce parfum d'amour,
vieux de cent ans et toujours frais, que
1. Archives nationales W292-201-, quatrième partie.

�1f1STOR,.1.Jl

----------------------------------------"

Fouquier-Tinville nous a conservé peut-être
sans le savoir.
La lecture de ces lettres est en même
temps d'un grand enseignement. D'ordinaire
les hommes lancés dans la mêlée politique
nous apparaissent isolés, nous ne voyons
qu'eux, nous ne sommes initiés qu'aux sentiments qui les animent. Et cependant, dans
l'ombre, à côté de ces hommes dans la
lumière, battent ,des cœurs amis. Saisir ces
battements, reconstituer ces existences de reflet, n'est-ce pas une bonne fortune, lorsqu'on
est certain de le faire en Ioule vérité? C'est
à la fuis le droit rt le de,·oir de l'historien.
Toutefois ces lettres renferment quelques passages oit la passion s'exprime sans ménagement, en des termrs que l'épouse croyait
devoir être entendus du seul époux; nous lrs
supprimerons. C'rst d'une main hardie, mais
néanmoins discrète, que nous soulevons ici
le voile qui comre le ~ecrcl de trois cœurs.

Ducos est parti le 21 septembre. Avant
même d'être arrivé à Paris, il a écrit à sa
femme. La pauvre délaissée, après onze mois
de mariage, réduite à se consoler de l'absence
d'un être cher par quelques lignes de son
écriture, a le cœur bien gros; et elle ne s'en
cache pas, prenant pour répondre à son mari
ce parler enfantin, - langage naturel du
jeune amour, - qui lui rappelle le souvenir
des jours joyeux.
• Bordeaux, le 27 septembre '1791.
&lt;c Je viens m'entretenir avec toi, mon cher
ami; c'est une jouissance Lien douce. J'allendais ce moment avec impatience. Voilà le
sixième jour que nous sommes séparés; il me
semble qu'il y a six mois. Ah! quand reviendra le temps où nous nous reverrons plus
tendres et pins amoureux que jamais? Donnemoi des forces, mon tendre ami, pour soutenir l'intervalle 11u'1l y a encore à pas,er d'ici
ce moment.
&lt;c Je ne suis pas toujours raisonnable : ta
Cocolle si été pas sage, mais ne me gronde
pas quand je suis fris te. Je n'ai pas les baisers bien tendres de Dobo pour me consoler.
Ainsi tâche de compenser toutes ces douceurs
par des Jeures pleines dé tendresse et
d'amour, comme celle que tu m'as écrite. Je
l'ai lue bi(•n ~ourenl, et c'est ma consolation
quand je suis trisk .... »

« Bordeaux, le 1" octobre 1;01.

« C'est aujourd'hui un jour de fète pour
moi, mon tendre ami, parce que je dois recevoir une de tes lettres et ~ue j'ai le plaisir
de m'entretenir avec toi. Tu as commencé tes
fonctions de législateur, et moi je m'acquitte
toujours avec zèle de la recommandation que
tu m'as faite de prier Dieu pour toi. Je désire que mes prières soient exaucées parce
que personne n'aura de reproche à te faire ...
&lt;c ••• Toute notre famille se porte Lien et
tous te disent bien des choses, particulièrement Sophie qui est avec moi el qui a refusé
d'aller à Canegeau pour ne pas me quiller.

Tu vois qu'elle a bien des attentions pour
moi: j'espère que tu lui en témoigneras ta
reconnaissance ....
11 ... Moi, je ne suis jamais plus contente
que quand si pomais parler de Petit-Mami.
Je pense bien souvent au plaisir que j'aurai
quand j'irai te trouver. Peut-être que toi si
pas reconnaitre ta pauvre Cocotte ...
&lt;( Adieu, je compte sur ta parole et sur
ton cœur pour la fidélité. Adieu, Bobo, adieu,
Petit-~lami. Cocotte t'aime el désire d'être
aimée de toi; tu sais que si tu cc5sais de
l'aimer tu lui ôterais la vi&lt;'. Adieu, je baise
tes beaux yeux ....
(( AGUITE. ))

c, Aguite » ou cc Cocolle l&gt;, comme elle
s'appelle, ne tarde pas à devenir jalouse de
&lt;c Bobo )) , de c, Pctit-Mami lJ, doux noms
murmurés jadis à l'oreille dans les premiers
transports de cet amour partagé. Elle tremble pour la fidélité de ce mari, dans une ville
comme Paris, où tant d'occasions ne sauraient
manquer de s'offrir à lui : que peuvent ses
lettres, qu'elle voudrait plus éloquentes? ... Sa
double préoccupation se reflète dans sa correspondance.

« Bordeaux, samedi 8 oc(obrc 1791.
&lt;c ... J'ai vu par ta lettre que nous nous
aimons toujours davantage el que nos âmes
s·entendent bien et ressentent les mêmes sensations. Ha! je suis bien souvent dans cet
état de tristesse qui me fait croire que nous
avons été trop heureux; mais, pour ne pas
me livrer à la mélancolie, je pense que ce
temps reviendra, et que nous en ~entirons
mieux le prix, parce que nous en aurons été
privés. J'aime bien que tu m'écrives de3
letLres tendres : je pleure, mais elles me font
plaisir. J'ai de la peine à croire r1ue ·les
miennes te fassent le même effet.
u li me semble qu'il y a bien de la différence, et que Cocotte si pas assez bien écrire
pour Bobo, mais je vois par l'impression
qu'elles te font que tu m'aimes beaucoup, et
que c'est l'amour qui fait que tu les troures
jolies. Je t'assure, Petit-Mami, que ça me
rend bien heureuse el que mon chagrin est
Lien adouci par la tendresse que tu as pour
moi : Cocotte si aimer beaucoup Bobo 1...
&lt;c Adieu, mon tendre ami; je prie Dieu
pour que tu te portes bien et que tu te conduises de même. Adieu, Bobo, aime ton
Aguite; sois-lui fidèle, et elle sera heureuse.
Je baise tes beaux yeux, ta bouche .... Tu ne
me feras pas infidélité, parce que ta pauvre
Cocotte mourrait de chagrin. ll

Mais ce n'est pas seulement à madame
Ducos que Ducos inspire de l'attachement; sa
belle-sœur, Sophie Lavaud, éprouve pour lui
une affection des plus vives. Elle ne s'en
cache pas, e.t en adresse à son beau-frère des
témoignages qui ne semblent point lui déplaire.
• llordcaux. Il octobre 1791.

c, Je vous remercie, mon cher Ducos, de

votre lettre. Elle est toute pleine de confiance
et d'amitié, ce qui me prouve que vous me
connaissez bien.
11 Je n'ai pas quitté Agathe, depuis votre
départ. Eh! qui pouvait mieux que moi partager ses peines? Il fallait que ce fùt celle qui
les ressent aussi vivement qu'elle.
1c Presque tout le monde l'excitait à la raison et à la force de prendre sur elle. Il n'y a
que moi qui ne connais d'autre manière de
se consoler que de se livrer entièrement à sa
douleur. Maintenant elle est dans un état de
calme et de tranquillité qui approche presque
du bonheur.
cc Elle me fait part des lettres que ,·ous
lui écriYez; il n'est pas possible de les lire
sans avoir le cœur louché et sans répandre
des larmes sur votre sort. Mais c'est une destinée que rien ne pouvait empêcher. Mon
cœur avait prévenu votre recommandation;
je vous promets de ne pas quiller Agathe, et
vous remercie du choix que vous avez fait de
me nommer son· secrétaire. Je m'acquitterai
aussi bien qu'il me sera possible du devoir
que ça m'impose. Soyez en repos pour ce joli
petit enfant, car vous y touchez du bout du
doigt. Ainsi, petit inviolable, songez que vous
serez bientôt père.
&lt;c J'espère, mon cher Ducos, que vous pensez que, quelque changement qui survienne
dans mon état, mon cœur ne changera pas,
et crue vous y occuperez toujours une grande
place. Je ne puis pas vous dire qu'il n'existe
personne digne de l'occuper, mais je puis au
moins vous assurer que je n'en connais pas.
Ainsi, je vous prie de vous rappeler quelquefois de cette petite possession; je me recommande à vous dans vos moments de loisir. En
attendant, ne m'oubliez pas dans les leltres
d'Agathe, que j'aie le plaisir d'y voir mon
nom.
&lt;c Je ne peux rien vous dire de Trole!, car
je n'y ai pas été depuis que nous y étions ensemble. Je crois qu'il est bien le même, mais
il ne le serait plus pour moi. Ses beaux jours
sont passés. Je redoute le moment oi1 j'irai,
car je n'aime pas à n'avoir qu'à me rappeler
d'agréables souvenirs : je voudrais qu'il fût
possible de ne plus y retourner, surtout dans
les moments où je désespère de vous revoir
jamais.
&lt;( Je n'entreprends point de vous dire avec
quelle tendresse je ,·ous aime; vous le devinez bien à peu près. Je vous embrasse mille
fois.
11 Sophie LAv.\uo. &gt;J

« Papa, maman, Lavaud, Hélène vous
disent mille choses tendres. li n'y a pas de
jour que nous n'ayons occasion de dire :
« Si Ducos était ici. lJ Surtout dans nos prQmenades au petit chemin de Bègle. Il doit
bien vous paraître petit à présent que vous le
voyez de sr loin, et que vous êtes occupé de
tant de choses.
&lt;1 Adieu, il me semble qu'il y a un siècle
que je vous ai quitté.
« Je vous remercie d'avance du couteau :
il me tarde bien de l'avoir. Je me propo§e de

1-Es
m'en servir journellement comme je fais du
collier chéri. »

+
L'Assemblée législative a commencé ses
travaux le fer octobre. Ducos a retrouvé à
Paris ses collègues de la Gironde, notamment
le plus connu en attendant qu'il devienne le
plus célèbre : Vergniaud. Madame Ducos,
femme d'un législateur, ne reste pîlint indifférente à la politique; elle connait son mari,
elle le sait volontiers caustique, elle a peur
que ce penchant &lt;( à l'épigramme &gt;&gt; ne lui
fasse des ennemis. Elle lui donne d'excellents
conseils : on sent qu'elle le voudrait voir
aimé de tous, car elle le sait bon. En revanche, ses préoccupations habituelles ne la
quittent point, et elle tremble toujours pour
la fidélité de ce mari si ardemment chéri,
mais chéri à présent de Lien loin !
« 15 oclobrc 1791.

J'ai YU par lrs journaux le train qui
se fit à l'Assemblée le jour qu'on révoqua le
décret. Les républicains disent que ça porte
tort à la Législature, mais les royalistes
trouvent au contraire que l'on a très bien
fait de retirer ce décret qui aurait mis,
disent-ils, la division entre les deux pouvoirs.
cc En général, on trouve comme toi que
l'Assemblée ne s'occupe que de peu de choses
et qu'elle fait de trop longues discussions
pour rien. Il parait que les hommes à talent
n'ont pas trouvé occasion à se montrer. J'espère que si tu te trouves 11 même de faire
quelque travail tu mettras les épigrammes
de côté, car jusqu'ici tu en as làché quelquesuncs. J'entends dire que tu ne veux pas déroger à ton caractère méchant. Ça me fait
beaucoup de peine parce que tu ne l'es pas,
mais je conviens que quelquefois tu dis des
choses qui le font croire, surtout aux personnes qui ne te connaissent que de réputation. Je voudrais, s'il était possible, que tu
contentasses tout le monde, mais particulièrement tes amis ....
c, N'oublie jamais ta petite femme qui
craint que tu ne cherches avec une autre le
bonheur dont tu as joui avec elle ....
&lt;( Sophie te dit mille choses tendres el a
pris le baiser que tu ne voulais pas lui donner, parce qu'elle avait répondu à la lettre....
&lt;I Je viens de recevoir la jolie lettre de
Vergniaud, qui m'a fait grand plaisir. Je ne
lui répondrai que le courrier prochain, et je
crois que je serai assez en peine pour ne pas
lui paraître bête; en attendant, je lui donne
un baiser pour le remercier du plaisir qu'il
m'a fait. ... lJ
&lt;c ...

Le moment approche où elle sera délivrée :
cette prochaine maternité lui donne de plus
graves pensées, mais les rêves d'avenir que
cet événement lui suggère n'en sont pas moins
riants et joyeux :
« Bordeaux, 18 octobre 1791.

J'ai tonjours eu envie de nourrir,
mais depuis :que je lis Émile, je vois com&lt;c ...

bien c'est un de,·oir. J'ai trouvé dans ce
livre toutes les raisons que j'avais pour le
faire; celle qui m'a fait le plus de plaisir est
que Jean-Jacques ose assurer à une femme
qui nourrit ses enfants que son mari l'aimera et lui sera toujours fidèle. Moi qui ne
pourrais vivre sans cet espoir, il ne m'en coûterait rien de perdre la vie pour vouloir èlre
mère et m'assurer par là ta fidéli1é.
11 Ah! si je réussis, quel bonheur pour
nous! Nous élèverons notre petit enfant, il
nous aimera bien. L'amour que nous avons
l'un pour l'autre fera qu'il n'aura point de
préférence; nous ne ferons qu'un et il n'aura
qu'une affection pour deux. Nous cous accorderons bien pour ne vouloir que la même
chose afin qu'il ne trouve pas de dilTJrence
dans la manière de le conduire. Il sera bien
heureux et nous aussi. Ah! il n·est point de
honhcur plus doux que celui de s'aimer
comme nous nous aimons, et d'avoir de
petits enfants qui ne connaissent et ne chérissent que leurs père et mère. Je pense muvent à ce bonheur, mon tendre et cher petit
Mami, et cette idée me rend heureuse
d'avance .... ll
La jalousie, - jalousie vague, irraisonnée,
- n'en subsiste pas moins, et elle reparait
avec le souvenir des voluptés passées, des
Yoluplés perdues.
, 22 octobre 1791.

« ... Adieu, aime-moi toujours, et que la
promesse que tu me fis, la veille de ton départ, ne s'écarte jamais de ta mémoire. Rappelle-toi ta pauvre Cocolle couchée aYec toi.
Tu la tenais dans tes bras et tu mêlais tes
larmes aux siennes; tu lui promis de l'aimer
toujours ét de lui être fidèle. Ce souvenir
m'arrache des larmes, mon cher ami; mais
l'espoir que j'ai que tu ne violeras pas ta
promesse me fait vivre heureuse, et triste
cependant parce que je suis loin de toi .... ll
cf:&gt;

Enfin le grand jour arrirn : Madame Ducos
met au monde un fils! Sophie Lavaud prend
alors la plume et mande à son beau-frère les
détails de l'accouchement :
« Bordeaux, ~9 octobre 179L

0 trop heureux mortel, je sais que je ne
vous apprends pas que votre petite femme
est accouchée d'un énorme garçon, mardi à
une heure et demie de la nuit. Après avoir
souffert toute l'après-midi des douleurs de
reins, elle monta à six heures dans sa
chambre. Là, les souffrances furent plus
réitérées el plus fortes jusqu'à minuit. Alors
les plus vives la prirent et elle accouche à
une heure et demie. Vous voyez que c'est
assez long.. . . l&gt;
Puis elle passe au nouveau-né :
C&lt; Çà. voyons que je vous parle de sa figure. Je vais vous donner la preuve comment
chacun a sa manière de voir, vous allez en
juger par ce contraste. Généralement on
trouve qu'il vous ressemble. Vous ne vous
attendez sûrement pas que l'autre ressem11

.JIMO~S D'UN G1~01VDTN _ _ ~

blance, c'est moi. Oui, moi; dites ce que
vous voudrez, votre mère le trouve et plusieurs personnes, à qui elle l'a dit, l'ont
trouvé aussi. Je ne pense pas concevoir à
propos de quoi cet enfant me ressemblerait.
Mais soyez tranquille, je l'ai souvent sur mes
bras, et là, je cherche toujours si je vous
retroUYe. Je crois m'être npcrçue que c'est
votre petite miniature. J'ai reconnu parfaitement la marque de l'ouvrier; il aura les yeux
superbes et votre joli petit menton pointu.
Je ne veux pas oublier de vous dire que je
lui sers de nourrice sèche. Recommandezlui d'être un peu plus modeste, car il commence déjà à me lever mon fichu ....
« Cocotte me dit d'embrasser Pctit-Mami,
et je veux être Cocotte à ce prix-là. Adieu,
aimez-moi. Vous voyez le nom de celle qui
vous aime trop. Le voilà :
« Sophie L.\vAuo. »
C'est bien là assurément l'aveu d'une tendresse profonde, c'est en même temps la
preuve que ce sentiment n'est point coupable.
Il y a, dans ces lignes, la belle imprudence
de l'innocence : mais l'enjouement, la bonne
humeur avec lesquels elle dévoile ingénument le secret de son cœur enlèvent à celle
inclination cc qu'elle aurait de pénible et
même d'odieux sans cela. On sent qu'elle
admire son beau-frère de toute son âme;
toutefois elle l'aime assez pour aimer son
bonhem: et en être heureuse.
Le fer novembre, c'est encore elle qui
écrit à Ducos, mais cette fois, elle n'est que
le secrétaire de sa sœur. Sa lettre commence
ainsi : « C'est elle qui parle, écoutez-la
bien », et finit par ces mots : (C Adieu; je
vous demande en grâce de ne pas oublier
votre petite sœur. l&gt;
Madame Ducos nourrit son enfant. La maternité a, pour un temps, modéré les folles
ardeurs et les regrets cuisants : c'est d'un
ton grave qu'elle parle à présent. Dans une
de ses lettres, Ducos lui a conté la visite
qu'il a faite à l'llermitagc, ot1 Jean-Jacques
Housseau habita quelques années. Le souvenir
du philosophe qui a écrit de si jolies choses
sur l'allaitement maternel rérnille en elle
l'admiration qu'elle a pour le grand homme :
« 10 novemhrc 1701.

« J'ai vu par ta lellre, mon tendre ami,
que tu as passé une journée bien délicieuse
le jour que tu fus à l'Hcrmitage. La description que tu m'en fais en augmente en moi
le besoin d'aller te trouver. J'ai bien reconnu
les mouvements de ton âme aux émotions
que tu as eues en voyant l'humble retraite
de l'homme que tu chéris. Ab! ton bonheur
aurait été parfait si ta femme et ton fils
avaient été avec toi. Qu'il me tarde de faire
avec mon ami le pèlerinage par la vallée de
~fontmorency !.. . ll
~

. Ducos, tout absorbé qu'il fût par la politique, par ses fonctions de c&lt; législateur l&gt; , et
bien qu'il restàt un fidèle mari, Ducos n 'étai l

�111STO'ft1.ll
point indifférent aux tendres sentiments que
lui exprimait la vive et enjouée &lt;&lt; petite
sœur », et il lui arriva de se plaindre d'un
silence qu'il trouvait trop prolongé. Sophie
Lavaud en fut charmée, et eUe adressa aussitôt à son beau-frère une lettre où elle découvre l'état de son cœur avec plus de liberté
encore que par le passé. Et cette fois, elle ne
signe plus que de ses initiales, mais la signature - est-ce h:isard? est-ce dessein prémédité? - est formée d'une Set d'une Lenlacées, où l'on pourrait voir la révélation de
cette nature expansive et attachante.
« Dordeaux, 22 novembre 1701.

« Quels doux: reproches! Que j'aime celte
grande colère! Elle est la preuve de rnlre
amitié pour moi, et c'est une chose dont je
n'ai pas besoin de douter. Ne me faites donc
pas l'injustice de croire qne c'est indifférence
ou froideur de ma part. Si je me suis privée
du plaisir de vous écrire pendant quelques
jours, il m'en a coûté plus que vous ne pensez, et je n'aurais pas résisté longtemps à ce
jeûne rigoureux. Je vous promets à présent
de le faire tout de suite après vos réponses.
« Je suis, mon cher petit ami, bien loin
et bien près de vous. J'ai été fâchée bien
souvent de n'avoir pas de mémoire; à présent
je voudrais en avoir moins. Je la trouve
bien souvent importune; elle ne sert qu'à
m'afOiger.
« Vous ne voulez donc pas que je pense à
vous quand je boirai 1 ? Ça ne m'accommode
pas beaucoup, car, à votre compte, je boirais
toute la journée et je n'en serais pas encore
quille pour la nuit, puisque je pense toujours
à vous. Vous ne le devez l{U'à vous-même,
car je ne vois personne qui vous ressemble,
pas même votre fils ....
« Je vous embrasse mille fois bien tendrement. »

Madame Ducos, le même jour, parle également de la chose à son mari :
&lt;( Tu écriras à Maillia pour lui dire combien je suis fâchée d'avoir été obligée de lui
faire de la peine, mais il sait bien qu'il n'y
a pas de ma faute. Je ne sais pas sïl venait
pour Sophie, mais quand je lui ai dit que ça
inquiétait papa à cayse d'elle, il ne me répondit rien. Je ne sais donc pas si c'était
pour elle qu'il venait. ... »
Bonne envers ceux qui aiment, madame Ducos est touchée du chagrin de ce pauvre
homme, et elle cherche à l'en consoler.
« J'ai vu hier Maillia, écrit-elle le 28 novembre à son mari, mais je vais te dire
comment, et je pense que tu n'en seras pas
fàché, quoique peut-êll c tu y trouveras de
l'imprudence. Je lui écrivis un billet que je
lui Jis remeLLre par Noinain, et je lui disais
qu'il y avait plusieurs jours que je ne l'avais
vu, que j'en trouvais l'occasion le matin, s'il
voulait venir se promener sur les fossés. Il
s'y rendit et nous nous promenâmes toute la
matinée. Il est bien triste et il lui tarde beaucoup d'aller à Paris .... ii

!ages amoureux, Agathe en est toute joyeuse.
« 23 décembre 1791.

« Ah! mon ami, que ta lettre m'a fait
plaisir! Il me semblait en la lisant t'entendre
et te voir. Ah! comme le baiser qui était dans
le petit rond était doux. Petit-~Iami l'avait
mis de bon cœur, je l'ai bien connu. Je
croyais te baiser sur la bouche, mais il n'y a
eu que le premier baiser qui m'a fait illusion, parce qu'après en avoir donné beaucoup, Petit-Mami ne me les rendait pas, et je
me rappelle que quand je t'en donne un tu
m'en rends deux .... JJ
Comme elle ne veut pas être en reste avec
Petit-Mami, elle aussi trace un rond sur son
papier : &lt;( Il y a un baiser bien tendre dans
le petit rond. n
Parfois cependant Ducos tro11ve exagérées
les craintes de sa femme, et il raille celle
jalousie qui s'exprime avec tant d'insistance.
Madame Ducos en est malheureuse : elle
n'aime pas qu'on traite en plaisantant un
sujet qui lui donne, à elle, du chagrin.
« Samedi, 7 janvier 1792.

« Bonjour, méchant. Ce nom, peut-être,
Cependant le temps passe; madame Ducos
est rétablie, mais sa santé subit quelques
atteintes. Un abcès lui est venu au sein, elle
souffre, et la douleur physique réveille la
douleur morale; aux tourments de l'absence
se joignent toujours ceux de la jalousie. Et
elle s'efforce de raviver par le parler enfantin
des jours de passion partagée l'amour qu'elle
craint de trouver aDaibli par trois mois de
séparation.
« Bordeaux, mardi 13 décembre f 791.

« Je ne t'écris que deux mols, mon tendre

ami, parce que dans ce moment je n'ai pas
la force de supporter mes douleurs qui sont
bien vives ....
Dans un post-scriptum, Sophie LaYaud
« Le petit enfant se porte toujours à mermet àu courant son beau-frère d"un petit in- veille, il commence à me connaître, et je ne
cident de son existence. Il parait qu'un ami peux pas t'exprimer le plaisir que cela me
de leur famille, M. l\faillia, venait souvent les fait. Il est bien juste que j'aie cette consolavoir, et il est à croire qu'il était attiré par tion. Je pense que tu n'en es pas jaloux:.
les charmes, par la grâce enjouée de la jeune Pauvre Cocotte si avait tant de chagrin, mais
f!}le. !\lais Sophie ne pensait point à un ma- si pas oser dire à Bobo, parce que Bobo si
riage avec lui ni avec personne, ainsi qu'elle fâché, mais moi si voudrais bien que tu le
le disait déjà dans sa lettre du 11 octobre : devines, moi si avoir promis à Bobo d'être
« Je ne puis pas vous dire qu'il n'existe per- sage, de jamais penser que Bobo puisse ....
sonne digne de l'occuper (mon cœur), mais Je m'inquiète et je pleure comme si j'étais
je puis du moins vous assurer que je n'en sûre qu'une autre est heureuse ...• Ah I Bobo,
connais pas. » Le soupirant fut éconduit.
ne te fâche pas! Adieu, je finis et je t'embrasse bien tendrement pour moi et pour le
&lt;( Le pauvre ~I. Mai Ilia est congédié ....
petit enfant. Adieu, tendre ami, adieu, aime
Votre père a mieux aimé alarmer papa en lui toujours Cocolle pour la rendre heureuse. Ne
disant qu'il n'y venait que pour moi .... On me gronde pa5 de mon vilain esprit soupçonm'en a fait de fort mauvaises plaisanteries. neux à Pelit-Uami. Tu ne le mérites pas, et
C'est cependant une chose qui n'aurait jamais je mériterais bien d'avoir un mari infidèle,
dû me causer de chagrin. C'est bien assez mais pourtant j'en mourrais .... ll
d'en avoir quand on est éloigné de quelqu'un
qu'on aime ....
Ducos comprenait l'état d'esprit de la
&lt;&lt; Je me fais passer l'envie de vous em« pauvre Cocotte l&gt;, et, touché de cet amour
brasser encore. Adieu. i&gt;
qui s'exprimait avec autant de naïveté que
1. Allusion à un gobelet que Ducos lui avait d'ardeur, il répondait presque sur le même
envoyé.
ton, se metlai t à l'unisson de ces enfantil-

vous étonne, mais il vous convient bien. Je
ne veux pas me mettre en colère, mais,
quand je serai avec vous, vous me paierez
toutes les méchancetés que vous m'avez
dites ....
&lt;&lt; Vous qui êtes si habile, mon cher ami,
vous devez savoir que vous ne me corrigerez
point de la jalousie en la tournant en ridicule. Vous qui avez voulu toujours passer
pour jaloux, voyez si, depuis que nous sommes ensemble, vous avez eu le moindre sujet
de l'être, et si vous êtes guéri de cette maladie, voyez le parti que j'ai pris pour vous
la faire passer. Je ne me suis point moquée
de vous et ne vous ai jamais mis à même de
me faire aucun reproche. Mais, me direzvous, j'ai fait de même. Cela est vrai, mais
si j'ai eu des soupçons, c'est en pensant à la
vie que vous avez menée avant de m'aimer.
Maintenant je suis sûre &lt;le Lon cœur .... Jl
et&gt;

Le temps approche où le voyage sera possible et où elle rejoindra à Paris son époux
chéri. Elle craint qu'il ne la trouve moins
jolie que lorsqu'il l'a quittée : le chagrin de
l'absence, l'accouchement, les soucis et les
fatigues de la maternité ont marqué sur elle.
Aussi cherche-t-elle à le prémunir contre les
déceptions du revoir : &lt;C li faut, Petit-1\fami,
que je te dise comment je suis, car tu me
trouveras bien changée. Je suis toujours bien
pâle, j'ai maigri beaucoup, et malgré ça je
suis aussi épaisse que si j'étais· grosse .... il
faudra m'aimer la même chose que si j'avais
le teint bl~nc et les joues roses. » Lui, au
contraire, est mieux que jamais : &lt;( J'ai su
par Fonfrède t, qui a diné hier avec M. Barrère de Vieusac, que tu as beaucoup engraissé,
que tu as les joues roses et le teint frais .... JJ
f. Fonfrèclc, député &lt;le la Gironde, avail épousé la
sœur de Ducos
~

�111STOR..1.Jl

"--------------------------------

Mais le mauvais temps se met de la partie; même de la première étape, elle adresse à
la neige tombe, les routes sont impraticables Ducos un petit billet :
pour la jeune femme et son enfant. Force lui
« Si je vous dis que je ne pars pas, vous
est d'attendre. Elle s'efforce de tromper ses allez vous fâcher; mais si je vous dis que je
ennuis, et elle écrit de longues lettres à l'ami suis partie, vous me donnerez un baiser. Eh
que le devoir relient si loin d'elle : « Hélas! bien! Petit-Mami, je suis partie après diner
quand te verrai-je? Quand pourrai-je te serrer aujourd'hui, lundi 5, et nous sommes venus
dans mes bras? Quel bonheur d'embrasser coucher à Cuzac ....
mon Petit-MamiL. Ah! maudile fiél'olution!
« Il pleut depuis ce malin : nous nous
Mon Dieu, pardonne ce que je viens de dire, sommes un peu mouillés dans le bateau,
je ne sais où j'en suis. Je voudrais être al'ec mais pour embarquer et débarquer nous
mon tendre ami et je maudis tout ce qui étions dans la boue jusqu'à moitié jambe.
m'en.sépare (27 janvier 1792). »
Tout ça ne fait rien, c'est pour aller trouver
La jeune femme en vient à s'irriter de ces Petit-~fami !.. . i&gt;
•
honneurs mêmes qui la flallaient jadis : que • Quelques jours après, elle arrivait à Paris :
d'obstacles entre elle et lui! Elle ne s'en
1 1
\"oilà nos gens rejoints, et je laisse à juger
cac le P us :
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
« J'ai été bien fâchée d'apprendre que tu
c:fc&gt;
étais se~rétaire de l'AssemLlée. A peine pourrai-je te voir les premiers jours que je serai
Sophie Lavaud n'a pas smv1 sa sœur : la
à Paris. Ah I je vois bien maintenant, l'amour jeune fille est restée à Bordeaux, et la corn'a pas besoin d'honneurs et qu'il est bien respondance continue entre elle cl son beauplus heureux secrétaire du cœur que de l'As- frère. Correspondance peu fréquente, mais
semblée nationale! Enfin il faut prendre pa- qui témoigne des mêmes sentiments avec la
tience; viendra un temps que tout ça finira. même liberté d'esprit et la même intr,:pide
Adieu, il faut que je te quitte, car il est franchise. La première en date fait allusion
bientôt une heure el qu'une nourrice doit se à une brouille légr.re, à un malentendu, peutcoucherplusdebonnebcure(15février 1792). » être volontaire, car rien de bien grave ne
Ce départ tan l espéré se trouve retardé par peut altérer la sérénité de celte affection
diverses causes. M. Lavaud, son père, ne peut réciproque :
lui donner de l'argent : il attend l'arrivée
« Bordeaux, fO mars 1792.
d'une cargaison de sucre; puis c'est la neige
qui s'obstine à couvrir les chemins sur les« A tout pécheur miséricoi·de.
quels elle voudrait s'élancer.
« Votre grâce, mon cher Ducos, était déjà
« Je croyais, il y a huit jours, t'écrire au- dans mon cœur: je n'attendais qu'une preuve
jourd'hui une lettre charmante, mon tendre de repentir du vôtre pour la sanctionner. Ce
ami, mais le sort en a décidé autrement n'est point comme il!. Dumas que mes armes
(2 J février 1792). 1&gt;
fussent ll'Op faibles pom· soutenir le combat.
Elle multiplii&gt; les petits ronds où elle met Vous m'en aviez donné de terriules contre
ses baisers, baisers ardents si l'on en juge vous. Je voudrais pouvoir m'en glorifier
par la lellre du 27 février :
puisque \'OUS m'assurez que c'est une fal'eur
&lt;( Toutes les nuits je rêve que je suis avec
que vous accordez à ceux que vous aimez. Je
toi, celle nuit encore j'ai rêvé que nous étions suis fàchéc d.i ne pas en sentir tout le prix.
ensemble. Je me suis réveillée tout émue de
« Et vous, mon cher cousin. qui n'avez
plaisir, mais, hélas! ce n'était qu'un songe. pas perdu la mémoir~ comme moi, vous
Ah! je sens, mon ami, que j'ai besoin de auriez dù vous rappe!cr c;ue ça ferait bien de
loi.... Quand je réfléchis au bonheur dont la peine à SopLic, surtout venant de Ducos,
nous avons joui, mon cœur s'échauffe, ma elle en sentirait Lien plus la piqûre. Ce n'est
tète se monte; je sens un feu qui me dévore, pas la première fois qu'elle vous a pardonné
je brûle.... Ah! tu dois éprouver la même et, mllgré son peu de mémoire, elle ne finicliose el savoir cc que je veux dire. Quand rait dl! vous en citer les occasions; mais,
cela est passé, je suis triste et je n'ai envie comme vous le dites, la générosité doit suique de pleurer. Quand cet étal sera-t-il donc vre la vicloil-e, et si vous attachez quelque
fini? llélasl je ne peux m'empêcher de te prix à ce raccommodement, vous pouvez être
faire celle question, quoi4ue je sache bien sûr qu'il est parfait. Il n'y manque que le
que tu ne peux pas y répondre. »
baiser de paix, dont je ne vous tiens pas
Le moment, c-ependant, est venu où les quitte, mais que je ne veux pas recevoir sur
obstacles sont levés et où le départ est rendu du papier ni à Paris.
possible. Avec quelle joie elle l'annonce à son
&lt;&lt; C'est à Bordeaux que je l'attends. Vous
mari! &lt;! Ehl bonjour, Petit-Mami. Cocotte si ne trouverez pas le temps long, vous qui
être bien contente parce que bien sûr elle dites que nous n'avons plus qu'un an à nous
part la semaine prochaine, mais le jour n'est écrire. Un an! li est sûr que c'est peu de
pas fixé parce que papa a été obligé d'em- chose! Je pense bien différemment que vous.
prunter de l'argent à Papille pour remplir C'est un siècle pour moi. Encore voudrais-je
,es engagements, et de lui laisser les sucres, pouvoir croire que ce sera le terme de notre
et qu'ils n'ont pas fini de régler, Mais je séparation; mais vous n'avez jamais vu une
commence à faire mes paquets demain incrédule comme Sophie : on ne lui ôterait
(2 mars i 792) .... l&gt;
pas de la tête que vous ne viendrez la voir
Et le lundi 5 mars le départ a lieu. Le soir que pour chercher un bâton de vieillesse. Au
... 70

w-

reste, elle sera toujours à votre service toutes
fois qu'elle aura assez de force pour soutenir
le poids de vos talents. D'ici là, je me contenterai de parler de vous dans les lettres
que j'écris à ma chère Agathe. Je sais que
vous avez trop d'occupations pour m'écrire
et je n'aime pas à parler à quelqu'un qui ne
me répond point. Ainsi je joins le sacrifice de
vos lettres à beaucoup d'autres que je fais.
Dans ce moment c'est celui de ne pas écrire
à ma chère Agathe. Je vous prie de lui dire
que ce sera pour le prochain courrier. Donnez-lui deux baisers comme si c'était pour
vous; autant pour votre part. Si je disais :
rien pour Ducos, vous vous fàcheriez bien.
Voyons comment vous prendrez ceci : tout
pour Ducos.
&lt;&lt; Après ça, il ne me reste qu'à vous souhaiter le bo~j 1mr en vou~ émbrassant bien
tendrement. »
Bordeaux est triste maintenant pour la
jeune fille; triste aussi Trotel, la maison de
campagne où l'on allait jadis en parties
joyeuses, et c'est ·avec mélancolie qu'elle
exprime l'impression qu'elle ressent de cette
solitude :
« J'ai été jeudi à Trotel y passer seulement l'après-midi ; mais, mon Dieu, quelle
différence lorsque le bonheur nous y rassemblait tous! Ce sont des pensées auxquelles
j'aime à me livrer, malgré la peine que cela
me cause. Oui, je trouve toujours Trotel
charmant, tout y peint à mes yeux ce qu'ils
y cherchent, et je l'aime encore par reconnaissance des plaisirs que j'y ai goûtés.
L'avenir me dédommagera des maux que
j'éprouve de l'absence de notre chère Agathe
et de vous, et si je n'avais cet espoir je serais
bien à plaindre, oh! bien à plaindre. Mais,
mon Dieu, quand je pense que mon malheur
peul être prolongé de deux ans, j'aimerais
mieux ne pas exister que d'en être témoin.
« Adieu, mon aimable petit frère, mon
petit cousin, revenez une fois, afin de pouvoir
juger par mes paroles si mon cœur était de
moitié dans les tendres sentiments d'amitié
que vous témoigne votre amie.
&lt;(

S. L.

1&gt;

Recevez un baiser bien tendre. Par dessus le ma,-ché, un pour votre joli petit fils
que j'aime infiniment. 1&gt;
&lt;!

Le temps passe. Ducos, absorbé par ses
fonctions, occupé par les événements qui se
déroulent à Paris, écrit moins. C'est en effet
l'année où commence le cataclysme : ce sont
les journées du 20 juin et du 10 août, la
chute de la royauté. Chose curieuse, aucun
de ces événements si graves ne trouve d'écho
dans la correspondance de cette jeune fille
avec un représentant du peuple. Et s'il est
fait quelqu.es allusions aux choses de la politique, ce n'est que parce qu'elles ont une
action sur leur vie, en ce qu'elles nécessitent
une longue, trop longue séparation.
Voici une lettre du 22 septembre f 792;
les massacres des prisons ont eu lieu dlr 5 au
6 du même mois, il n'e~t pas possible que la

nom-elle n'en soit point connue à Bordeaux.
Sophie Lavaud n'en dit pas U'l mol :
(( Oh I que vous avez bien fait de m'écrire,
mon cher petit cousin! Comme j'avais besoin
de ce témoignage de votre sou\·enir pour faire
cess~r le combat qui régnait entre mon cœur
et moi! Je voulais oublier mon prti t frère.
C'était lui qui causait toute, mils pcinlls i-ans
les partag-cr. Voyrz, mon cher ami, si le chagrin rend injuste; quanti je me rappelle les
souhaits qu'il m'a fait fairl', les méchancetés
qu'il m'a fait dire, j'ai peine à croire que
dans ces moments-là je possédais Ioule ma
saine raison. J'espère, mon cher cousin, que
vous n'allriburrez celle erreur qu'à l'état de
démence où j'étais. Si vous lisiez dans mon
cœur, vous ne pourriez que me plaindre et
me pardonner en faveur du motif qui l'a occasionnée. N'ayez pas à votre tour l'injustice
d'accuser voire amie : son cœur n'a point
changé. Elle vous aime toujours, comme il
faut vous aimer, c' cst-à-dirll beaucoup trop! ...
&lt;&lt; Je suis bien reconnaissante, mon cher
petit frère, à la confiance que vous me
témoignez dans voire jolie lellre. Comme elle
est tendre I Comme elle peint bien l'état de
votre âme! JI est im possible que vous puissiPz mus figu rcr le bien et le plaisir qu'elle
m'a fait ressentir. Vous ne pouvez pas vous
en faire une idée, parce qu'il ne tient 11u 'à
vous seul de le faire éprouver aux autres, à
moi en parti eu lier. C'est la seule chose c 11
quoi je désespère de pouroir jamais vous
payer de retour. Que cela ne vous empêche
pas, je vous en supplie, de continuer à m'écrire; je n'ose pas vous prier de le faire plus
souvent, je sens que ce serait une indiscrétion. Il est bien plus juste que je songe à
vous continuellement : je n'ai point d'affaire
qui puisse m'en empêcher, et je me livre à
celte consolante idée, qui seule peu·t adoucir
les tourments de l'absence, que ceux que je
regrette gémissent comme moi de notre séparation. Je sais qu'elle sera longue, mais je
n'aurais pas l'Oulu voir dans l'otre lettre : cet
avenil', s'il artive, est enco1·e bien éloigné.
Voilà une réflexion qui m'a bien tourmentée:
s'il an·ive.... J'ai cependant grand besoin de
croire qu'il arrivera. Oui, mon cher petit
frère, un a venir plus heureux nous attend;
qu'il me soit permis de l'espérer, ou je renonce au bonheur.
« Je vous renouvelle mes remerciements
du joli papier dont vous m'avez fait cadeau.
Je n'ai voulu le commencer que pour vous et
je ne m'en servirai que pour répoudre à vos
letlres. Yoyons si j'en aurai assez pour tout
le temps que vous demeurerez à Paris. Je
vous avertis que je ne veux pas aller mus
voir; j'aurais peur de ne pas vous aimer autant qu'à Bordeaux, qu'à Trole!.... Mais
j'allais oublier que vous m'avez priée de
ne plus vous parler du pauvre Trotel. Quel
sacrifice!
&lt;&lt; li y a aujourd'hui un an que vous êtes
parti. Quand je pense que c'est comme hier
pour les affaires et que le temps m'a parn si
long à moi I Dieu ,euille que la Convention
ne dure pas davantage! Je saurai faire encore

le sacrifice de cette année, après je deviens
insensible.
« Bonjour, mon cher ami, ménagez bien
votre santé; ne \'ous fatiguez pas trop. Conservez-vous pour ceux qui vous aiment. J'espère que je suis du nombre. Je vous embrasse
mille fois de tout mon cœur. »
La drrnière lcllre est du 2:i février 1795.
&lt;! Yoilà la première fois, mon cher ami,
que j'ai à me faire un reproche à voire égard,
encore n'est-ce que celui d'avoir demeuré si
longtemps sans vous écrire. Je peux vous
assurer que je n'ai pas moins pensé à vous
rt que j'ai bien parta2"é les différentes positions où vous avez dù vous trouver. J'en
prenais même trop pour ma portion, sui.,anl
les réponses que m'ont faites les prrsonnes i1
qui j'ai confié mes chagrins. Enfin, mon cher
ami, je ne m'en plains pas si le sentiment
qui me les a fait éprouver vous est ..:onnu.
&lt;! Il faut pcut-êlre vous apprendre qnc ce
n'est pas une négligenre de ma part, si je
ne vous écris pas, mais que le tort vient de
vous, car, pour moi, je ne sais point ce que
c'est que de négliger mes amis, et j'ai toujours le temps de penser à eux, parce que je
les fais passer avant tout le reste, au lieu que
je suis trrs incertaine de ~avoir si mon petit
cousin a le temps de faire de même.
&lt;&lt; ••• Vos lellres n'ont cependant pas resté
sans réponse, mais ces réponses ne sont sorties que de mon cœur rt ma main ne les a
pas transcri tes. Vous ne les ignorez pas non
plus pour rela, j'en suis sûre.... 1&gt;
Elle revient sur le temps qui lui reste
encore à passer seule à Bordeaux, avant le
retour de son beau-frère : elle trouve lourds
les sacrifices qu'impose la politique.
&lt;! ••• Je sais bien que je ne souhaiterais
jamais d'au tre mal à mon plus grand ennemi
que l'honneur d'être député à l'Assemblée
nationale. Ainsi jugez si je dois souffrir que
vous occupiez celle place, vous, Ducos!
&lt;! Vous allez bientôt voir papa; je vous
dirai, mon cher ami, qu'il ru'a proposé d'ètre
du voyage et vous serez étonné que je l'ai
remercié. Oh oui, je vous assure qu'il m'en
a coûté de refuser la seule chose qui me
ferait un grand plaisir, celle après laquelle
je soupire le plus. Mais, mon ami, je sais
sacrifier trois semaines ou un mois de
bonheur qui serait bien troublé dans l'idée
qu'il ne pourrait pas durer. Il sera trop cruel
d'y renoncer une seconde fois; je me souviens assez de la première séparation, et il
n'y a pas de jours que mes larmes n'en soient
le témoignage. Ainsi j'allendrai pour les
sécher la certitude du véri table bonheur, qui
est celui de jouir sans cesse avec ceux que
l'on aime.
« Adieu, mon cher Ducos; répondez-moi,
je vous prie, aussitôt que vous le pourrez.
Songrz qu'il y a si longtemps que vous ne
m'avez rien dit! Ce malheureux silence m'a
coûté bien cher, mais je le répare bien. Voilà
une lettre qui est aussi longue qu'une Atfresse
de félicitations à l'Assemblée. Je n'en demande pas la mention honorable au procès
.., 71 ....

verbal, mais à votre cœur. Adieu, ménagez
votre santé, sans rien dérober a l'amour de
la République. Je vous embrasse mille fois
de tout mon cœur.
&lt;(

S. L.

i&gt;

&lt;&lt; Papa, maman, Lavaud et Hélène vous
chérissent bien tendrement et yous embrassent
de même. Je suis chargée de la part du
citoyen Lacroix de le rappeler à Yolre souvenir. Je vous le dénonce comme me faisant
une cour assidue. 1&gt;

La correspondance de Sophie Lavaud s'arrête là. Le dossier ne renferme plus qu'une
Jeure. Elle est adressée de Bordeaux par
madame Ducos à son mari .
Combien différente de celles qu'elle écrivait jadis I Ce ne sont plus les folles ardeur~,
les jalousirs irraisonnées, les enfantillages
amoureux d'autrefois : le ton est gra l'c, mélancolique, pre,que douloureux. C'est que
la passion r1u'ellc ressentait pour son mari
s'est épurée : durant ces dix-huit mois une
seconde grossesse est venul', et la îoilà maintenant mère de deux enfonts, un fils et une
fille; et les rnucis de celle petite famille commencent à peser sur la 1êle de cette jeune
mère. Le présent est sombrr, que sera l'al'cnir?
Elle a vu de près les événements de ces
temps terribles. Ducos a \"Olé la mort du roi
avec ses amis de la Gironde; mais ses amis
de la Gironde ont été dépa~sés à lcnr tour :
vaincus le 50 mai, ils sont aujourd'hui ou
proscrits ou prisonniers. Ducos est libre encore, il a été protégé par Marat, mais Marat
n'est plus ....
Ducos pourrait se faire ouLlier : il ne le
l'eut pas. Tous les jours il est sur la brèche,
à la Convention, réclamant en faveur de ses
amis. Il n'a pas les illusions de sa femme, il
prévoit peul-être le sort qui l'allcnd; il veut
éviter à sa compagne les suprêmes douleurs,
il la renvoie dans sa famille avec ses enfants.
Madame Ducos a obéi.
Le 24 septembre de !"année 1795, clic
écrit ces lignes à son mari :
" La lettre que j'aurais dù recevoir samedi,
je l'ai reçue dimaache après t'avoir écrit,
mais elle est arrivée à bon port ainsi que
celle de jeudi. Je voudrais bien, mon tendre
ami, que lu continuasses à me donner de tes
nouvelles aussi souvent. Tu sais le plaisir que
cela me fait, et mon cœur en a besoin ....
« ... Tu ne vois pas les chers enfants, et
je sais combien tu les chéris .... »
Elle parle de son fils Émile qui dit « papa 1&gt;,
et de la petite c! moelle qui est grasse ». ·

« Hélas! peul-être que tu ne la verras pas
de longtemps, cher ami. Combien de sacrifices as-tu faits à la Rél'olution ! Ah ! sans
doute celui-ci est bien le plus cruel. Quelle
récompense en auras-tu? .. .

�ll1ST0~1A - - - - - - - - - - - - ~ - - - - - - - - - , .
« Je t'engage à ne plus rien promettre
pour les concitoyens, tu peux (être) assuré
de leur lâcheté et de leur faiblesse. Peut-être
iront-ils plus loin. Avant-hier on a fait
la motion à la Société de renvoyer de son
sein tous ceux qui avaient été de la Commission ....
« Adieu, mon tendre et cher ami, je t'embrasse pour moi et pour nos enfants. Écrismoi, console-moi, donne-moi de l'espoir. Oh 1
quand pourrons-nous vivre seuls, ignorés de
tout le monde, aimés de nos enfants? Pour
moi, je n'ai pas d'autre ambition. J'espère

que l'expérience t'aura appris à ne pas en
avoir d'autre ....
« Adieu, aime-moi comme je t'aime, et
mon cœur sera content. ,

+
Pauvre femme, elle ne devait jamais le
revoir!
C'est la dernière lellre que reçut Ducos.
Le ::; octobre il était compris dans le décret
qui renvoyait les Girondins devant le Tribunal rémlutionnaire, et le 9 brumaire an II
(51 octobre) il montait avec eux sur l'écha-

faud, défiant ses bourreaux par son courage
et sa sérénité ....
Plus de cent années se sont écoulées &lt;le- ·
puis ce jour. Enfoncées dans un dossier volumineux, ces lettres d'une femme et d'une
amie restent seules pour témoigner quels sentiments cet homme avait su faire naître
autour de lui. li nous a semblé bon et intéressant à la fois de ressusciter ce passé, et
d'envelopper la mémoire du jeune et aimable
Girondin dans le double souvenir de cet
amour passionné et de celle Lendresse ingénu•.'.
PAUL

fIISTOHIA

GAULOT.

Notes et Souvenirs
Jeurli 10 août 1871. - A l'llôtel de
Ville, le 31 octobre 1870, la salle où délibéraient les membres du gouvernement avait
été Pnvahie par les tirailleurs de Belleville; le
tumulte était à son comble. Flourens, botlé,
éperonné, debout sur la table du conseil, proclamait un comité de salut public : m1. Félix
Ppl, Blanqui, etc. Chaque nom était salué
par de grandes acclamations.
Tout à coup, des voix s'élhenl, pleines cle
calme et d'autorité, dominant le tapage ....
Place!. .. place! ... Un grand silence se fait,
mêlé d"émotion .... Est-ce une contre-révolution? Est-cc la déliuance pour les membres
du gouvernement qui étaient les prisonniers
de l'émeute? ... Pas du tout. .. c'étaient les
garçons de bureau qui, à l'heure habituelle,
avec une régularité administrative, apportaient les lampes de la salle du conseil. La
foule s'écarte devant eux .... lis placent les
lampes sur la table, règlent les mèches, mettent les abat-jour ... puis tranquillement s'en
vont du même pas dont ils rnnt ,enus .... Et,
dès qu'ils sont sortis, le tumulte reprend de
plus belle.
Vendredi 1J août. - Hier, dans le parc
de Saint-Cloud, sur le gazon, au milieu des
grandes tentes de l'ambulance, un catafalque
était dressé. Autour d'un cercueil étaient
rangés cinquante ou soixante soldats estropiés, infirmes, amputés. Cinq ou six, pâles,
épuisés, s'étaient fait rouler près du catafalque, dans de petites voitures. Sous les
tentes, dans leurs lits, les blessés se soule,aicnt et regardaient de loin. Une musique
militaire jouait une marche funèbre; puis un
pasteur protestant prononça un discours.
Beaucoup de soldats pleuraient.
Je demande le nom de celui à qui l'on faisait de si touchantes funérailles. C'était un

jeune chirurgien danois, le docteur Arendrup;
depuis le commencement de la guerre, il -soignait nos blessés avec le plus admirable dévouement; il vient de mourir à la peine.
Deux soldats derrière moi, pendant l'allocution du pasteur, causaient :
- Lui en fait-on des belles phrases! disait l'un des soldats, lui en fait-on 1
- C'est que c'était un bien brave homme.
- Oh! je sais bien, mais s'il était mort,
il y a six mois, on ne lui aurait pas fait tout
de même tant de belles phrases. Quand nous
avons enterré notre lieutenant-colonel, cet
hh-er, du côté de Saint-Calais - c'était aussi
un bien brave homme - el on ne lui a pas
dit tant de l·hoses que ça.... Un grand trou,
quelques pelletées de terre, une croix de bois
cl ç'a été fini .... !;ne heure après, les Prussiens arrivaient et nous nous battions à l'endroit
même où on l'avait mis .... Iles coups de fusil,
des coups de canon, voilà la musique el les
discours qu'il a eus pour son enterrement!
Vendredi 18 août. - Celle affiche
s'étale &amp;ur tous les murs de Paris : Au.r
hmnmes polilÙJ11es ! .lux hommes de let/reN.1
A vendre, presque ])OUI" rien, un [Jrm11l
ioumal quotidien , 1·ép11blicairi modéré.
S'adresse,· à .1/. X" .., etc., etc.
Presque pou1· rien .... Et si l'on tombe
d'accord sur ce presque pour 1·ien, l'acquéreur sera-t-il condamné à rester républicain
modéré? Pourra-L-il, si cela l'amuse, se déclarer républicain immodére?
D'ailleurs, on vend, en ce moment, les
choses les plus étranges. Sur les planches
entourant ce monceau de pl,ltras qui fut autrefois le ministère des finances, j'ai trouvé,
tout à l'heure, côté à côte, les affiches suivantes:
1° Vente aux enchères publiques, au fort

d'Issy, de douze tonnes de pétrole, contenant
1125 litres;
2° Vente aux enchères publiques, au Louvre, de 35 258 pièces de linge de corps et de
table provenant de la lingerie impériale;
5° Vente aux enchères publiques au TatLersall, de cent chevaux provenant du train
de l'artillerie allemande;
4° Vente aux enchères publiques, &lt;le deux
batteries Oottantes, etc.
Quelle liquidation ! et qui pourra bien
acheter ces deux batteries Oottantcs ! l;n vieux
monsieur, de l'aspect le plus pacifique, était
arrêté de,·ant cette affiche et prenait des
notes.... Pensait-il à se monter une petite
marine d'occasion? Elles trouveront acheteur,
n'en doutez pas, ces deux ballerie., Oollantes,
car mon coi[eur, ce malin, me disait :
- Toul va bien, monsieur, tout va hien ....
Les faux cheveux ont repri~ a\'ec une rapidité extraordinaire.
El ce ne sont pas seulement les faux che,·eux qui reprennent. ... Tout reprend .... Le
nouveau directeur de l"Opéra a écrit, la semaine dernière, aux abonnés, pour leur demander s'ils arnient l'intention de conserver
leurs loges. Et la Semaine nliyieus1•, dans
son numéro du 22 juillet, publie l'a\'is suivant :
Le.; personne.~ &lt;Jlli font partie del' tdomtion po111· le C(l'ur de Jèus sont pnées de
rouloir bien {ai1·e crmnailre à la co,1111111naulé si elles veulent consen•er leurs jours
el leu1·s heures il"adoratio,1 : tians ce cas, il
leur sera remis 1me cm·le pour /"Adoration.
El quelque grande mondaine, &lt;le la même
plume, a dû écrire au directeur &lt;le !'Opéra et
au directeur de la Semaine religieuse qu'elle
reprenait sa loge à l'Opéra et son jour d'adoration.
LUDOVIC

HALÉVY.

l1i

MARIE-ANTOINETTE, REfNE
Tableau Je \\ •· \ lt .i :1-; - LI•, llH [ \ .

1

DE FRANCE

\1 u~èc

de \ crsaillcs.

Braun et f '•.

�HENRY ROUJON,

....

tk l'Acadbnie française .

Marie Sallé
Une danseuse de l'Opéra mérite-t-elle
d'être considérée historiquement à l'égal
d'un capitaine, d'un poète ou d'un homme
d'État? S'il s'agit d'histoire contemporaine et
d'une danseuse vivante, l'affirmative n'est
pas douteuse. Mais alors, pourquoi le même
traitement serait-il refusé à une danseuse
défunte? Un délicat écrivain, M. Émile Dacier,
a pensé. avec raison, qu'il y aurait là un
déni de justice. Il consacre tout un sa,·ant
livre à Mlle Sallé, laquelle florissait au siècle
de Louis XV. « Il faut avouer, écrit M. Dacier
à un ami, que celle histoire se présente
encombrée d'un appareil scientifique qui ne
semble guère de mise avec un aussi aimable
sujet, mais tel est le charme de certaines
figures qu'il 1eur permet de braver la plus
lourde méthode. » On ne saurait mieux plaider à la fois les droits de la danse et ceux de
l'érudition. JI est légitime de se documenter,
selon les méthodes modernes, au sujet d'une
ballerine d'autrefois. Le danger serait d'écraser la fragile figure sous l'épaisse poussière
des cartons d'archives. M. Dacier à su éviter
habilement cet écueil. Le léger fantôme qu'il
évoque plane au-dessus des documents, sans
rien perdre de sa gràce innocente. Mlle Sallé
nous est rendue telle qu'elle apparut à nos
aïeux, alors qu'elle enchantait la vieillesse de
Fontenelle et la jeunesse de \'ollaire.
A celle époque frivole, les gens de lellrcs
prenaient intérêt à la destinée des dames de
théâtre. Le bonhomme Fontenelle demeurait,
en dépit de ses soixante-treize ans, un charmant étourdi. Ce bouquetier de petits vers
s'était pris de passion pour les sciences naturelles et la philosophie; il étonnait drux académies par la variété de ses aplitudes. Plus
que jamais il justifiait la noie que lui avaient
donnée, un demi-siècle auparavant, les jésuites, ses ·maîtres : Adolescens omnibus
partibus absolulus. Mais le doux vieillard,
qui pratiquait tous les savoirs, gardait une
préférence pour l'étude de l'anatomie féminine comparée. Mlle Sallé, ayant résolu de
rompre avec !'Opéra, venait d'accepter un
engagement à Londres. Fontenelle se mit à
ses ordres; il lui donna des !cures de recommandation. Nous lisons, dans une de ces
lettres : &lt;&lt; Monsicu r, i I serait naturel que
vous m'eussiez à peu près oublié. Mais il se
présente une jolie occasion de vous en souvenir. Je dis jolie au vied de la lettre, jolie aux
)CUI, et qui plaira certainement aux vôtres.
C'est pour vous recommander Mlle Sallé,
bannie de notre Opéra par notre ostracisme ....
La danse charmante et surtout les mœurs
rès nettes de la petite Aristide ont déplu à

ses compagnes, ce qui est dans l'ordre, rt
même aux maîtres, ce qui serait insensé,
s'ils n'avaient pas eu de maîtresses parmi ses
compagnes. » - A quel amateur éclairé du
beau sexe Fontenelle présentait-il ainsi sa
protégée? A M. le président &amp;fonlesquieu. La
petite Aristide choisissait bien ses relations.
Mais pourquoi !farie Sallé quittait-elle
Paris? Les problèmes d'histoire finissent
toujours par trouver leur solution tôt ou lard.
Le mol de celle énigme nous est révélé par
le manuscrit numéro 26. 700 de la Bibliothèque de la ville de Paris : « Le 20 de ce
mois, la demoiselle Sallé, de !'Opéra, et le
sieur Le Bœuf, l'un des chefs, eurent dispute
sur le théàtre. On prétend mesme qu'il y eut
des coups donnés. Ils ont présenté à ce sujet
des mémoires à la cour qui doit décider de
celle affaire. » En l'année f 730, il y avait
une crise de !'Opéra. Les nouveaux concessionnaires ne manquaient ni de zèle, ni d'appuis puissants; leur tort était d'èlre trop
nombreux. On en comptait quatre, dont ce
Le Ilœuf, qui, dans ses rapports a\'ec le personnel de la danse, ne justifiait point son
nom, synonlme de mansuétude. Les entrepreneurs de !'Opéra passaient pour prodigues;
on s'inquiélait en haut lieu de voir le budget du tltt'àtre dépasser cent mille liHes.

MARIE SALLÉ.
Grai•11re de PETIT, d'atri:s FENO~tL.

Mlle Sallé, se jugeant incomprise, gilla un
de ses quatre directeurs en toute simplicité.
Elle demanda ensuite à l'étranger de la consoler d'une injuste disgràce. « Fuiez en An-

gleterre, terre de liberté el de justice! » lui
conseilla \'ollaire, en prose et en vers. Là
seulement, les philosophes et « les fi Iles de
Terpsichore » pouvaient être vengés de l'ingratitude des Français.
Les causes de l'exode de ~tarie Sallé étaient
peut-être plus profondes encore. Cc serait
une erreur grossière que de voir en elle une
danseuse comme les autres. Les esprits avancés tenaient pour Sallé contre Camargo.
lllle Camargo dansait pour danser; ce n'était,
à tout prendre qu'une «gigoteuse ». Mlle Sallé
pensait l'entrechat. Toute une réforme de
l'art chorégraphique absorbait ses méditations; elle prétendait exprimer en jetés ha Uus
les ditlërents mouvemenls de l'âme humaine.
Apôtre de la danse d'action, elle renonçait
audacieusement aux oripeaux de mascarade,
elle supprimait les tonnelets et les paniers.
Un chroniqueur, qui l'admira à Londres,
s'étonne de sa hardiesse : « Elle a osé paraître dans une entrée de Pygmalion, sans
paniers, sans jupes, sans corps, et échevelée
et sans aucun ornement sur sa tête. Elle
n'était vèlue, avec son corset et un jupon,
que d'une simple robe de mousseline tournée
en draperie el ajustée sur le modèle d'une
statue grecque. n Ne nous y trompons pas,
~larie Sallé a\'aiL de l'avenir dans le ceneau
el dans les jambes. Elle subit Je sort fatal
de~ précurseurs : le vulgaire ne la comprit
poml.
Sied-il de penser en outre qu'elle eut à
souffrir d'avoir sautillé sur les cœurs en conservant la totalité de sa vertu? Fontenelle,
alors qu'il la recommandait à Monlesquieu,
n'hésitait pas à lui décerner un cerlificat de
« mœurs très nelles 1&gt;. li. de \"ollaire, qui
l'appelait &lt;&lt; l'austère Sallé », la comparait
rnlontiers à Diane. Les poètes rendaient un
hommage mélancolit1ue à sa cc miraculeu~e
veslalilé I&gt;. Se lassa-l-on, dans l'éternel
mas~ulin, de la ,arnir invinciblement sage?
Gcnlll-Bernard o,a donner de celle chasteté
~auvage une cxpli&lt;"ation vilaine, dont nous
lui laissons la responsabilité. Avec un traitement annuel de 2.000 livres, une danseuse
sous _le règne de Lo~is_ XV, pouvait accompli;
le m1r?cl? ~e ,es~hte._ Pourquoi faut-il que
la cur10s1te des l11storiens nous livre, une
fois de plus, aux angoisses du doute? Voici
que l'on a découvert, en relisant l'im-entaire après décès de .~Ille Sallé, la grosse d'un
contrat passé devant notaire, par lequel le
duc de ~cailles constituait à la jeune ballerine une rente viagère de 800 livres. Ce n'est
pas une somme fabuleuse, mais la bénéficiaire la toucha pendant vingt-cinq ans.

�, - - 111S TO'l{1.Jl
Devons-nous en conclure ,,u•un grand seigneur, neveu par alliance de Mme de Maintenon, fit sombrer dans un viager perfide la
plus farouche vertu du ballet français?
Il convient de ne pas croire un mol de ce
que dit Saint-Simon du maréchal-duc. SainlSimon haïssait les Noailles et particulièrement celui-là. Il a vidé .sur la réputation de
ce galant homme toute sa poche de fiel. Il
l'accuse d'avoir caché sous des dehors séduisants « tous les monstres que les poètes ont

peints dans le Tartare ». li disait au régent :
c, Je ne cache pas que le plus Leau et le plus
délicieux jour de ma vie ne fût celui où il
me serait donné par la justice divine de
l'écraser en marmelade et d~ lui marcher à
deux pieds sur le ventre. » Ces lignes indiquent un désaccord. Saint-Simon ne mérite
donc pas d'être cru lorsqu'il arnrme que, dès
le lendemain de la morl de Louis XIV, le duc
de Noailles entretint publiquement une fille
d'Opéra. Il ne peut d'ailleurs être question

de Mlle Sallé; en 1715, elle n'avait que huit
ans, - à moins que M. de Noailles, une fois
l'habitude prise, n'ait conlinué à corrompre
le ballet.... Ce serait monstrueux. Aussi
M. Émile Dacier préfère-t-il croire que ce
digne seigneur, épris dtJ tous les progrès,
subventionna en toul bien, tout honneur, la
créatrice de la danse expressive. Nous aussi,
nous devons accepter celle chaste hypothèse,
par respect pour les gentilshommes et pour ·
les danseuses d'autrefois.
HENRY

ROUJON'

de !'Académie française.

Le Masque de Fer
M. de La Borde, ancien valet de chambre
du roi, a trouvé dans les papiers de M. le
maréchal de Richelieu 11ne leltre originale de
la duchesse de ~fodène, fille du régent, au
maréchal, qui était alors son amant. Cette
lettre commence par ces mols qui sont en
chiffres :
&lt;&lt;
Voici enfin la fameuse histoire. J'ai
arraché le secret. Il m'a horriblement coûté.... &gt;)
Vient à la suite l'histoire du Masque de fer,
d'après la déclaration faite par son gouverneur au lit de la mort, telle qu'elle suit :
&lt;c Pendant la grossesse de la reine, deux
pàlres se présentèrent et demandèrent à parler au roi, et lui dirent qu'ils avaient eu une
révélation par laquelle ils avaient appris que
la reine était grosse de deux dauphins, dont
la naissance occasionnerait une guerre civile
qui bouleverserait tout le royaume. Le roi
écrivit sur-le-champ au cardinal de Richelieu,
qui lui répondit de ne po-int s'alarmer et de
lui envoyer les deux hommes; qu'il s'assurerait de leurs personnes et les enverrait à
Saint-Lazare.
&lt;t La reine accoucha, à l'issue du diner du
roi, d'un fils (Louis XIV), en présence de
toutes les personnes qui, par état, sont présentes aux couches de la reine, et l'on dressa
le procès-verbal d'usage.
« Quatre heures après, Mme Perronet,
sage-femme de la reine. vint dire au roi, qui
goûtait, que la reine sentait de nouvelles
douleurs pour accoucher. li envoya chercher
le chancelier, et se rendit avec lui chez la
reine, qui accoucha d'un second fils plus beau
et plus gaillard que le 1n·emier. La naissance fut constatée par un procès-verbal qui
fut signé par le roi, le chancelier, Mme Perronet, le médecin et un seigneur de la cour,
qui devint par la suite le gouverneur du
~fasque de fer, et fut enfermé en même

temps que lui, comme on le Yerra incessamment.
« Le roi dre,sa lui-même, à trois fois diffàentes, avec le chancelier, la formule du
serment qu'il fit prMer à tous ceux qui
avaieul été présents à cc second accouchement de ne révéler ce secret important que
dans le cas où le dauphin viendrait à mourir,
rt il leur fit jurer de n'en jamais parler,
mê:ne entre eux. On remit l'enfant à
Mme Perronet, qui eut ordre de dire que
c'était un enfant qui lui avait été confié par
une dame de la cour.
cc Lorsque l'enfant parvint à l'âge de passer aux hommes, on le confia à ce même
homme qui avait été présent à sa naissance-,
et il se rendit avec son élève à Dijon, et de
là entretenait une correspondance suivie avec
la reine mère, le cardinal Mazarin el le roi.
li ne cessa pas d'être courtisan dans sa retraite; il eut pour le jeune prince le respect
qu'un homme de cour conserve pour celui
qui peut devenir son maître. Ces égards,
que le prince ne pouvait expliquer dans un
h()mme qu'il regardait comme son père,
donnaient lieu à de fréquentes 'queslions sur
sa naissance, sur son étal. Les réponses
n'étaient point satisfaisantes. Un jour, le
jeune prince demanda à son gouverneur le
portrait du roi (Louis XIV); le gouverneur
déconcerté répondit par des lieux communs;
il usa des mêmes ressources toutes les fois
que son élève cherchait à découvrir un mystère auquel il paraissait mellre chaque jour
plus d'importance. Le jeune homme n'était
point étranger à l'amour; ses premiers vœux
s'étaient adressés à une femme de chambre
de la maison; il la conjura de lui procurer
un portrait du roi: elle s'y refusa d'abord,
en alléguant l'ordre qu'avaient reçu tous les
gens de la maison de ne lui rien donner hors
de la présence de leur maître. Il insista, et
elle promit de lui en procurer un. A la vue
du portrait, il fut frappé de sa ressemblance
avec le roi, el se rendit auprès de son gouverneur, lui réitéra ses questions ordinaires,
mais d'une manière plus pressante et plus
assurée ; il lui demanda de nouveau le por-

trait du roi. Le gouverneur \'oulul encore
éluder : « Vous me trompez, lui dit-il, voilà
le portrait du roi, et une lellre qui vous est
adressée me dévoile un mystère que vous
voudriez en vain me cacher plus longtemps .
Je suis frère du roi, et je veux partir à l'instant pour aller me faire reconnailrP à la cour,
el jouir de mon état. ll (Le gouverneur dit,
dans sa déclaration de mort, qu'il n'avait jamais pu s'assurer par quel moyen le jeune
prince s'était procuré la lettre qu'il lui montra ; il dit seulement qu'il ignore s'il avait
ouYert une cassette dans laquelle il mettait
toutes les lettres du roi, de la reine et du
cardinal Mazarin, ou s'il avait intercepté la
lettre qu'il lui montra.) Il renferma le prince
et envoya sur-le-champ un courrier à SaintJcan-de-Luz, où était la cour, pour traiter de
la paix des Pyrénées et du mariage du roi.
La réponse fut un ordre du roi pour enlever
le prince el le gournrneur, qui furent conduits aux îles Sainte-Marguerite, et ensuite
transférés à la Bastille, où le gouverneur des
iles Sainte-Marguerite les suivit. ll
M. de La Borde, qui a été pendant longLemps dans la familiarité de Louis XV, a
rapproché ce récit des conversations qu'il
avait eues avec le roi sur ce Masque de fer,
et elles s'y rapportent assez.
Sur la curiosité qu'il avait souvent montrée à Louis XV sur cette histoire vraiment
extraordinaire, le roi lui répondait toujours :
&lt;! Je le plains, mais sa détention n'a fait de
tort qu'à lui et a prévenu de grands malheurs; lu ne peux pas le savoir. » Et à ce
sujet, il lui rappelait qu'il avait témoigné
dans son enfance la plus grande curiosité
d'apprendre l'histoire du ~lasque de fer, et
qu'on lui avait toujours répondu qu'il ne
pouvait la savoir qu'à sa majorité; que le
jour de sa majorité, il l'avait demandée; que
les courtisans qui assiégeaient la porte de sa
chambre se pressèrent autour de lui en l'interrogeant, et qu'il leur avait répondu :
« Vous ne pouvez pas la savoir. l&gt;
M. de La Borde a compulsé les registres
de Saint-Lazare, mais ils ne remontent point
à l'époque de la naissance de Louis XLV.
GRL\L\l.

""74""

LA PLACE DU CARROUSEL EN

1867. -

D'apres une lithographie du Cabinet des Estampes.

LES FEMMES DU SECOND EMPJRE

La

comtesse Walewska
Par Frédéric LOLIÉE.

Il
Au printemps de 1862, Bismarck avait
échangé son ambassade de Saint-Pétersbourg
contre celle de Paris, pour n'y séjourner que
peu de temps, d'ailleurs, mais assez pour
savoir à quoi s'en tenir sur la faiblesse relativtJ de l'organisation militaire de la France
et sur l'indécision où flottait la volonté dirigeante, en matière de politique extérieure.
Il se rendait assez volontiers chez Walewski, dont il estimait la fermeté de vues et
la franchise, tranchant sur la nature incertaine el louvoyante de Napoléon Ill. Lorsque
le ministre se trouvait retenu en quelque
conférence, il montait, un moment, chez la
comtesse. Il acceptait de prendre le thé, causait avec elle des actualités du jour, lui rappelait les circonstances d'une première rencontre aux eaux thermales de Hombourg,
parlait de choses diverses et même de politique. Bismarck interrogeait, surtout. Que
pensait-on chez !'Empereur? Que voulaient
ses conseillèrs? Que voulait-il lui-même?
Cesserait-il d'aller à droite, à gauche, sans se
fixer à aucune alliance ferme et solide? Où

visait-on par ces lignes brisées? Elle se dérobait à des questions trop directes :
« - Comtesse, en politique, il faut tout
dire.
&lt;1 Oui, sauf la chose importante dont
on ne parle jamais et que vous vous garderiez bien vous-même, monsieur l'ambassadeur, de meure sur le tapis de la conversation.
« - Peut-être. Cette chose, justement,
que vous voudriez me faire dire .... Car vous
m'avez l'air d'être aussi, vous, une habile
petite diplomate.
« - Ne suis-je pas à bonne école? ll
C'est ainsi que l'ambassadeur prussien, en
des escarmouches mondaines sans gravité,
donnait relâche à la poursuite de ses desseins
déjà mûrs. Mais qui se doutait alors, en
France, que Bismarck fût un homme de la
trempe de Cavour~ Moins que personne, les
gens habiles, les gouvernants terriblement
aveuglés, qui le traitaient en personnalité
négligeable.
L'année suivante, l'arrivée du roi Guillaume de Prusse était le gros événement de
la saison. Le monarque allemand n'avait pas
entrepris le voyage de Berlin à Compiègne

uniquement pour le plaisir d'aller chercher
des distractions au sein d'une Cour plus
luxueuse, plus galante que la sienne, et plus
étourdie. Des faits considérables se préparaient, en perspective desquels il avait bâte
de pressentir sur place les intentions de Napoléon, comme allié ou comme adversaire;
et ce n'était point sans le désir d'en être
éclairé bien à fond qu'on le voyait s'attarder,
le malin, par les avenues du parc, en des
colloques sans fin avec l'empereur - plus
mystérieux et moins lucide. Ces conversations
sérieuses et ces grands projets faisaient trêve,
aux heures de visites mondaines, de chasses
ou de réceptions.
Pour avoir l'aspect et les goûts d'un prince
militaire, Guillaume n'était pas que morgue
et rudesse, en ses dehors. Il u' allait point à
travers le monde les yeux fermés sur la
beauté féminine. On le voyait fort empressé
auprès de l'impératrice. Quoique son admiration d'homme pour ce qu'il appelait &lt;c ses
perfections ll ne fùt qu'une raison accessoire
de sa présence à Compiègne, il se prodiguait
en attentions et prévenances envers elle,
comme pour protester, d'une façon platonique et indirecte, contre les infidélités dont

�"-------------------------- LI

111STOR.,1.JI
elle avait à se plaindre du côté de l'empe- en gardant cette physionomie affairée ou
reur. Des sourires malicieux, des regards absorbée qui lui était coutumière, elle, à sa
espiègles, s'égayaient aux dépens de ce« reître façon, concourait à son rôle, entretenait,
jouant au Céladon », et chez lequel on ne soutenait sa position. On &lt;lisait qu'elle était,
soupçonnait guère tant de pensées graves, 1ant
de menaçants desseins roulant dans sa tête.
Le monarque en visite devait aussi des
amabilités à la femme du ministre des Affaires
étrangères. Il laissa voir qu'il les rendait de
bonne grâce. L'une des visites royales à
Mme Walewska produisit un quiproquo assez
plaisant.
C'était vers onz~ heures du matin. N'ayant
pas jugé qu'il fût nécessaire de se faire précéder ni accompagner, Guillaume sonne à
l'appartement qu'elle occupait au château.
On a ouvert. Une jeune camériste demande
le nom du visiteur. &lt;( Le roi ", répondit-il.
Et celle-ci, une ingénue, peu savante encore
à reconnaître, à l'air du visage, la qualité des
persQnnes, se hâte de prévenir sa maîtresse
que &lt;( M. Leroy n demande à être reçu.
Mme Walewska, qui est à cent lieues de se
douter de la présence du souverain allemand
dans son antichambre, suppose qu'il s'agit
du coiffour attitré de la Cour, le Léonard du
second Empire, l'artiste capillaire sans rival
en la manière de façonner les bandeaux bouffants ou les mèches ondulées, M. Leroy en
un mot. Elle fait répondre que ce n'est pas
Cliché Braun et C'•
l'heure, qu'elle n'a pas le loisir de lui conROURER.
fier sa tête pour l'instant, et qu'il ait à repasser avant le diner du soir. La commission
est fidèlement rapportée au roi de Prusse, pour le ministre des AITaires étrangères, la
qui tient pour inutile d'éclaircir le malen- meilleure page de son portefeuille.
tendu, salue la soubrette et se retire. Un
Intègre, loyal, désintéressé, d'un caracmoment plus tard, chacun savait l'incident, tère honnête et de sentiments généreux, le
parmi la troupe oisive et babillarde des in- comte Walewski s'était acquis et méritait
vités; et, quand Mme Walewska descendit l'estime générale. Il était estimé plus qu'aimé
pour prendre part au déjeuner, ce furent des dans l'entourage politique. Au Conseil, il siéchuchotements, des sourires, une gaieté con- geait avec ses collègues sans être sûr de leur
tenue, dont elle pria qu'on lui voulût bien attachement. Il arnit sa place dans leur
donner l'explication. On lui fit donc savoir cercle; il ne se senlait pas de cœur et d'esqu'elle avait pris le potentat de Berlin pour prit avec eux. Fould, sous des airs empressés,
son coiffeur et l'avait consigné, comme tel, à s'employait secrètement à le démolir. Persa porte. Elle se répandit en excuses auprès signy y travaillait plus à découvert 1 • D'autre
de Frédéric-Guillaume, qui n'en témoigna part, Rouher, peu porté vers sa personne et
que de la gaieté et promit, pour le lendemain, encore moins vers les idées plutôt réactionune visite moins malencontreuse, espérait-il. naires qu'il personnifiait dans les conseils de
Napoléon IIr, ne lui ménageait pas les criTout le rôle de la comtesse Walew,ka ne tiques détournées'. Du coté de l'emperrur,
se bornait point à briller dans les fêtes où les tiraillements étaient fréquents, et malaisé
elle passait et qu'elle donnait. Douée, sinon le 1ravail en commun. \Valewski avait des
de facullés supérieures, auxquelles elle ne façons de voir entièrement opposées aux prinprétendait point, mai5 de qualités qui en cipes nationalistes de Napoléon Ill. Les évétiennent lieu chez une femme: le tact, l'amé- nements d'Italie ne l'avaient pas trouvé très
nité liante, le savoir-faire, avec cette grâce enthousiast-e. Avec quelques rares esprits
familière qui est le don des Italiennes et clairvoyants il pressentait que l'unité italienne,
principalement des Florentines, elle aidait à une fois réalisée, serait grosse de périls pour
la situation de son mari et complétait, dans la France, el qu'elle entraînerait d'autres
le monde, son action officielle. Sïl confec- unités plus dangereuses. On le savait au loin,
tionnait des dépêches et signait des rapports, dans les ambassades, comme à Paris, dans

les bureaux : il y avait, à Paris, deux diplomaties, celle du quai d'Orsay et celle du cabinet de l'empereur. Et puis, les moyens,
non plus que les idées, ne concordaient pas
toujours entre le souverain et son ministre.
La ligne la plus droite, pour arriver à l'objet
qu'il avait en vue, était celle que Walewski
choisissait de préférence, déclarant, en cela,
se conformer à l'exemple même de Napoléon I••.
Au contraire, le neveu de César - et son
cousin germain - n'aimait à procéder que
par de longs circuits et s'en croyait un plus
profond politique. Drouyn de Lhuys et Walewski voyaient marcher les événements.
L'esprit rê,·eur de Napoléon III persistait à
sïllusionner dans la foi de son rôle d'homme
providentiel, devant transformer le monde
par !"empirisme des idées. Des heurts se
produi5aienl, inévitables. Dans les premiers
jours &lt;le 1859, où l'on prévo1ait de graves
complications sur les affaires d'Italie, une
scène fort vive avait éclaté. C'était à l'occasion d'une d,;pêche que Walewski, se supposant d'accord avec rnn souverain, avait envo1ée an princfl de La Tour d'Auvergne,
rrpréscntant la France à Turin, -et qu'avaient
contremandée aussitôt des instructions secrètes rmanét.•s du cabinet de Mocquard. Et
il en riait résulté, chez Cavour, une scène
de vérilable comédie.
Le prince de La Tour d'Anvergne, muni
de ~a dépêche, en arait averti le grand
homme d'État piémontais :
&lt;( Voici ce que le comte Walewski m'invite à vous communiquer. l&gt;
Puis, il s'était mis à la lire au président
du Conseil, qui, lorsque le ministre eut
achevé, plaisamment avait répondu :
&lt;( Hélas ! vous avez raison, mon cher
prince : ce ttue vous écrit M. Wale_wski n'e~t
pas fait pour encourai;er nos esperances, Je
l'avoue; nous sommes vertement blâmés.
Mais que diriez-vous si, de mon côté, je vous
lisais ce qui m'arrirc directement des Tuileries, celle fois, et de certain personnage que
vous connaissez? »
En même temps, gardant au coin des lèvres
un sourire ironique, il avait tiré de sa poche
une lettre portant la même dale que la dépêche du quai d'Orsay, dans laquelle le secrétaire de l'empereur l'assurait, en confidence,
q,ue les projets d'annexion étaient vus d'un
bon œil et qu'il n'eù.l pas à se préoccuper des
complications qui pourraient survenir:
Walewski s'était plaint de ce remement
soudain, inexplicable, comme en avait souvent Napoléon, qui désorientait l'action de
ses ministres et renversait les mesures qu'ils
avaient prises 3• L'empereur, d'habitude, le
plus calme, le plus flegmatique des maîtres,
en avait conçu de l'irritation et n'avait pas

1. Persigny n rendu justice, dans ses Mémofre,, à
ln ligne de politic1ue extérieure suirie p:ir le comte
Walewski, qu'emnyaiL trop de complaisance seulement pour les vues anglaises.
2. r.orsque fut décidée ln nomination assez imprév~e. du. comte Walewski à la présidence du_ Corps
Leg1slallf, en remplacement du duc de Morny, 11 écrivait à Thouvencl : « J'ai eu avec Walewski, au sujet
de cette présidence, des conversations très curieuses.

Voir les très intéressantes Pages du Second Empire, par M. L. Thouvenel, tirces des papiers de son
père, 111-8, 1905, E. _Pion, ~dileur.
.
.
5. Napoléon III s amusait souve!1L a ce JO~,. qm
rendait vains et sans portée les agissements mm1sté:
riels officiels. Ainsi, dans le moment où BenedetL,
déf.loyail Lous ses moY.ens dipl?matiqucs po_ur contester
à a Prusse la possession d_es v1\les hanséallq_ues, _M. de
Goltz, Je ministre du roi Gmllaume, avait déJà vu

Il se croit immensément populaire, soutenu par la
Chambre et 1;1ar le pays. JI a formé le projet de redresser énergiquement tous les torts el tous les écarts.
li doit contenir cl faire reculer b discussion dans les
plus étroites limites, etc. Pour moi, je suis réso!u à
me montrer très calme cl três réservé cl à laisser
couler ce torrent impétueux. Chaque chose se remettra
naturellement à sa place. C'est le pro_Pre de ces situations en relief de ne permettre l'illus1on à personne. •

ménagé les termes de son mécontentement.
Wale,~ski, tout ému, avait déclaré qu'il ne
pouv_a1t rester au ministère, après ce qu'il
venait d'entendre. On dut intervenir officieusem7n_t. Ce _fut une période très agitée de son
admm1strat10n. Douze jours plus tard, et sur
les mêmes affaires italiennes, il avait une
altercation véritable, en plein conseil, avec le
l?rbulen~ Jérôme-Napoléon. Il déposa plusieurs fois son portefeuille, qu'on l'obligeait
à reprendre, ou à échanger contre un autre
- sans qu'il y fit trop de résistance, d'ail~
leurs, la crise passée. Mme Walewska fut l'intermédiaire délicat qui, plus d'une fois, ramena l'apaisement dans ces sphères orageuses.
On savait si bien pratiquer aux Tuileries
l'heur_eux système des compensations!
'
Wa-'
lewsk1 sortit du ministère sans que sa faveur
?n par~t _diminuée. En attendant de l'appeler
a 1~ pre~1~e?ce d? Corps législatif, Napoléon
avait saiSI 1 occas10n d offrir à sa femme un
magnifique collier de perles, à lui un beau
domaine provincial, et d'y adjoindre une distin~tion hon~rifique. analogue_ à celle qu'il
avait accordee au ministre d'Etat, son collègue! chargé de la _liste civile, le banquier juif
Achille Fould. Comme il semblait, avec raison, qu'on n'avait plus à grossir la bourse du
riche financier, l'empereur avait imaoiné de
le décorer, ainsi que le comte Wale,~ki, de
la croix de la Légion d'honneur en diamants,
que le chef de l'Etat était seul à porter avec
son cousin, le prince Napoléon. Une anecdote
fut même inventée à ce propos, et assez méchante pour avoir bientôt fait le tour de la
ville et des salons. On connaissait, un peu
partout, la cupidité d'Achille Fould; on savait
aussi ce détail qu'une telle croix était ornée
de brillants, d'une valeur de cinquante mille
francs, au moins. Le bruit fut répandu que
M. Fould, créé, disait-on, duc de Villejuif (un titre dont s'était égayé le couple
impérial), n'avait eu rien de plus pressé
que de convertir sa croix en rentes 5 pour

maréchal du palais, un grand cumulateur
d'offices, le maréchal Vaillant.
Dans ses rapports, le comte Walewski paraissait fier, un peu hautain; on le disait
trop solennel. L'art de se faire des partisans
lui échappait, quoiqu'il eût, au fond du cœur,
une grande bonté. Aimable, polie, prévenante,
_ne se montrant ni trop contente de soi ni trop
éblouie de ses avantages, sa femme atténuait
ce qu'avaient de brusque ou de rigide les manières du ministre, resserrait les liens détendus entre les députés des différents groupes, d'un mot, d'un sourire, d'une heureuse
attention ramenait les mécontents et ne se
lassait point d'être utile.
Cette influence conciliatrice parut surtout
sensible pendant que son mari était à la présidence du Corps législatif. Elle sut acclimater
chez elle Ioules les oppositions. Un ancien
ministre de l'Intérieur, qui l'arait bien jugée,
la comparait à la duchesse d'un roman de
Charles de Bernard, qui, d'un regard ou avec
un coup d'éventail, empêchait de parler le
leader de l'opposition, quand elle tenait au
maintien du ministère.
En dehors des grandes fètes, qu'elle excellait à organiser, à la présidence, elle recevait
tous les jours. Ses salons restaient ouverts
aux intimes, même les soirs où elle se rendait à !'Opéra, aux Italiens. En rentrant elle
retrouvait ses hôtes, ses fidèles, qui l'attendaient pour prendre le thé. Elle n'avait pas à
parler d'elle-même : le cadre et la personne
y suffisaient; mais elle s'employait, adroite
et fine, à mettre chacun tout à l'aise sur son
propre sujet. La comtesse avait, d'élection, le
don de plaire. Tous ses amis, à peu d'cxcep-

COJKTESSl!

'JYJU.13'1YS'J(_.JI

--~

douce magie, les en déprendre et convertir
en amitié ce qui ne devait pas être l'amour,
en y laissant la fleur, le parfum du sentiment, elle les avait gardés tous. La bienveillanc~ et l'affabilité étaient le charme naturel
qui lui gagnait les cœurs. On allait vers elle,
on recherchait sa compagnie, sa conversation,
parce qu'elle parlait avec une jolie simplicité
et savait écouter avec séduction.
&lt;( Rien qu'à son sourire et à ses silences,
nous disait un de ses admirateurs d'antan,
on était incliné à lui trouver de l'esprit en la
quittant. lJ
Le comte Walewski, qui avait pris à tâche,
au début de leur union, de former son intelligence, d'éclairer son âme, lui en savait gré
et lui en donnait acte par la confiance qu'il
lui témoignait. Très écouté d'elle, il tirait
usage de ses qualités mondaines pour sauvegarder certaines de ses responsabilités d'homme
et de diplomate. Il était son conseiller; elle
s'diorçait d"être l'abeille ouvrière de ses desseins. Avant de se rendre à son cabinet ou à
la Chambre, ou, sur le tard de la journée,
quand s'annonçait le moment d'une grande
réception, il l'avertissait, parfois, d'indications opportunes, de mots à placer :
&lt;( A la contredanse, vous direz à l'empereur .... Vous ferez comprendre à l'impératrice.... »
Elle s'en acquittait à point nommé, ayant
su combiner celte double et malaisée réussite, écrit la comtesse Stéphanie de la Pagerie, d'inspirer un très vif sentiment au souverain et un non moins vif à la souveraine.
Celle-ci lui donnait aussi de petites missions
à remplir. Mme Walewska renseignait l'impé-

100.
Le Moniteur du 5 janvier 1860 contenait
l'acceptation de la démission du comte Walewski et son remplacement par Thouvenel.
Mais, nous l'avons dit, la compensation avait
suivi de près l'apparente disgrâce. Un décret,
inséré également dans la feuille officielle,
attribuait cent mille francs de traitement aux
membres du Conseil privé n'ayant pas de
fonctions! Walewski se trouvait dans ce cas.
li jouissait de celte indemnité princière; possédait, en outre, sa situation de sénateur,
qui grossissait de !rente mille francs annuels
son budget.. .. Il pouvait attendre. L'interrègne fut court. Au mois de novembre de la
même année, on saluait avec joie, chez la
princesse Mathilde, la nouvelle de la chute de
Fould ...• &lt;( Fould s'en va I Fould nous quitte ....
Enfin, c'est fini .... &gt;J En effet, il était remplacé au ministère d'État par Walewski, tandis que l'intendance générale de la maison de
l'empereur passait dans les attributions du

tions près, avaient commencé par l'aimer
d'amour; et, comme elle avait su, par une

r~trice sur les choses d'Italie, sur les impress10ns des hauts personnages temporels et spi-

l'empereur, et to11t était réglè, tout était consenti.
L'ambassadeur français n'avait plus qu'à serrer ses

arguments. « Mon cousin, di8ail la princesse llaLhîlde, n'est jamais aussi guilleret que lorsqu'il a

brouillé1toutes les cartes de la politique. Il_ est si
étrange! »

LE CHATEAU DE COMPIÈGNE,

VUE PRISE DU CÔTÉ DU JARDIN.

D'après une litlzographîe de DEROY (18S8).

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rituels de ce pays divisé, à l'égard de la France,
et s'y voyait invitée, de temps à autre, par
des billets comme le suivant :
&lt;!

Ma chère Marie,

« Je viens de voir le nonce. Je désire vivement savoir l'impression que ma conversation
lui a causée. Tâchez de le savoir.
((, EUGÉNIE. ))

Quant aux sympathies de l'empereur, il en
était parlé de différentes façons. Les quêteurs
de mystères voyaient là le point délicat, et y
appuyaient d'autant plus. On affectait de
croire à des compétitions ambitieuses entre
Mme Walewska et Mme de Castiglione, avec
les alternatives de rayonnement et de déclin
de deux astres rivaux. La médisance y trouvait quelque pâture. C'était à propos d'un
collier de perles .... C'était à propos d'autre
chose. La bienveillance naturelle de Mme Walewska, la disposition facile qu'elle témoignait
à prêter son appui, auprès de l'empereur, à
de nombreuses personnes qui l'en sollicitaient,
en étaient les prétextes assez plausibles chez
des hommes beaucoup trop sceptiques pour
ajouter foi au platonisme des ingérences féminines.
Avec l'esprit subtil des Florentines, dont
un pontife romain disait, en d'autres temps :
(! C'est le cinquième élément de l'univers »,
elle gouvernait adroitement à travers ces
écueils jusqu'au moment où elle se crut obligée d'aller voir l'impératrice, pour la prier
de ne plus l'inviter à ses soirées particulières tant que persisterait la malignité des
propos. Eugénie, très touchée, l'embrassa
avec émotion, et, loin d'accueillir le sacrifie~,
redoubla d'affection envers elle, au point que
chacun 1)1,it s'en apercevoir. Un moment, des
femmes, des courtisans même, remarquèrent,
non sans jalousie, que l'impératrice ne pouvait se passer de Mme Walewska, qu'elle
l'avait constamment en sa compagnie et prenait plaisir à marier ses goûts avec les siens
dans le choix des mêmes toilettes. A la princesse .Mathilde, qui lui demandait si elle avait
conservé des cheveux du prince impérial, elle
répondait :
« - Je les ai donnés à Mme Walewska. »
Elle la nommait ou l'appelait en toute occasion. Il est vrai que, quelque temps après,
le vent avait tourné et que, pendant une série
de mois, elle lui manifesta certaine froideur.
Alternatives passagères comme les caprices
du temps et qui n'ont jamais empêché, d'ailleurs, la comtesse Walewska.de protester d'un
souvenir fidèle et d'une estime sans ombre à
l'égard de l'impératrice.
L'amour de la vérité oblige à dire, cependant, qu'Eugénie n'usa pas d'un retour égal,
dans les dernières années, que des malveillances ravivèrent en son esprit les doutes ou
les griefs du passé, et que les choses devaient
se brouiller tout à fait lorsque, à la suite de
publications tapageuses signées Pierre de Lano
- où l'on avait, à tort ou à raison, mêlé son
nom, son témoignage - le bruit courut que
toutes ces histoires, peu favorables au per-

sonne! bonapartiste, sortaient des petits papiers de Mme Walewska.
Les plus longues prospérités s'écroulent en
un jour. Son mari, mort en 1867, ne vit pas
l'effondrement de l'Empire. ~fme Walewska
portait, depuis deux années, les voiles du
veuvage lorsque l'empereur vaincu, prisonnier, lui écrivait d'Allemagne une lettre affolée commençant par ces mols :
« Savez-vous où est l'impératrice? &gt;&gt;
Le 4 septembre, elle faisait attelcr à sa
voilure les deux chevaux pie que le toutParis impérialiste cennaissait, et, avec ses
enfants, une femme de chambre, un maitre
d'hôtel, elle prenait le chemin de la gare du
Nord pour se rendre en Belgique.
Elle n'y fut pas isolée. Bien des anciens
habitués des Tuileries avaient adopté le même
refuge. Le contact fut établi, aux premiers
jours. C'est à Bruxelles, après le 4 septembre
républicain, c'est dans celle ville hospitalière
aux vaincus de la politique, où, par un contraste significatif des chances de la fortune,
s'étaient abrités, dix-huit ans plus tôt, les
proscrits du 2 décembre, que les émigrés du
bonapartisme en déroute avaient essayé de se
reconnaître dans la tourmente.
Elle descendit à l'hôtel de Flandre et en
occupa tout le premier étage. Le parti y avait
établi son quartier général. On commença à
se réunir dans son salon. La maréchale de
.Mac--Mahon, sa mère la duchesse de Castries,
sa sœur la comtesse de Beaumont, le duc
d'Albufera, la maréchale Canrobert, le géné-

les plans d'un retour possible aux Tuileries.
Le général Changarnier s'y rendait l'aprèsmidi. Quoiqu'il affichât d'ardentes opinions
légitimistes, on espérait en lui : il devait être
le Monk, le restaurateur du trône des Césars.
Des républicains, de nuance indécise et nouvelle, s'y glissaient aussi. Le ministre plénipotentiaire de France, accrédité à Bruxelles
par le gouvernement de la Défense nationale,
un ancien député du Haut-Rhin, - plus tard
un déclassé de la politique et de la vie (il se
nommait Taschard) - ne craignait point d'y
aventurer ses pas, et même d'une manière
assidue. C'est à lui qu'était arrivé - comme
il me le racontait trente années après - de
rencontrer Gambella sur le seuil de l'hôtel de
Flandre. Et, d'un ton où l'enjouement al'ait
plus de p:irt que le reproche, il lui demandait :
&lt;( Qu'allez-vous faire chez celle charmeuse? l&gt;
Les journées se succédaient sans changement. Elles se faisaient longues et pesantes
à l'émigrée. li lui tardait de respirer de nouveau l'air et la vie de cette cité parisienne,
qui, plus que sa ville natale, plus que Florence déjà lointaine dans ses souvenirs, était
sa véritable patrie. Mais, à Paris, dans toute
la France, la réaction était violente contre
tous ceux et toutes celles, qui avaient serré
de trop près le cortège impérial. Aisément,
en des rapports de malveillance, on mêlait
son nom, sa personne, aux menées du parti
bonapartiste, s'efforçant encore à ressaisir la
barre des événements. Devait-elle se résigner
à l'exil volontaire jusqu'à ce que l'apaisement
des rancunes et des colères, dont elle avait
à subir le contre-coup, lui marquât le terme
de cette douloureuse attente? Elle hésitait à
rentrer en France, à la fois désireuse et inquiète de ce retour, et parce qu'il le fallait
aussi; car sa fortune avait sombré dans la catastrophe. Fidèle aux liens de la vieille amitié,
qui avait survécu à la mort de Walewski,
Thiers, devenu président de la République
française, trouva le temps de lui écrire ces
fortifiantes paroles :
&lt;(

&lt;!

Cliché- Hraun et c1•.

Duc DE PERSIGNY.

rai de Montebello, le général Fleury, parmi
les anciens conseillers de l'empereur, s'y
rassemblaient l'après-midi; et, pendant qu'allaient à leur fin les destinées du régime déchu, entre eux échangeaient des espérances,
consultaient la direction des nuages, forgeaient

Palais de Versailles, 1872.

Madame,

&lt;! Je vous demande mille fois pardon de
ne pas vous avoir répondu encore, et j'espère
que vous n'aurez imputé mon silence ni à de
la négligence, ni à l'oubli de l'amitié qui
m'unissait au comte Walewski, mais aux affaires accablantes dont je suis chargé. Je vous
assure que c'est la vérité pure, et que je n'ai
pas pu remplir tous les devoirs d'amitié qui
me tiennent le plus à cœur.
!&lt; Je prends un moment, aujourd'hui, pour
vous dire que jamais_ vous n'aviez eu besoin
de vous j uslifier auprès de moi des accusations d'intrigues ou de complots et que je
vous ai toujours con:.idérée comme une personne de sen~, de tact ou de bon esprit et,
surtout, comme une bonne Française. Aussi,
les portes de la France vous ont-elles élé Lou-

LA
ours _ouvertes, et, pour ma part, je vous les
verrai franchir sans aucune inquiétude.
&lt;! Quant à vos enfants, je serai charmé de
leur pouvoir être utile, lorsque l'occasion s'en
présentera, et je lâcherai, notamment, de
prolonger le séjour de votre fils en Europe
le plus longtemps possible.
« Je vous prie donc de croire à mes sentiments les plus affectueux et les plus conformes à ceux qui ont toujours existé entre
le comte Walewski et moi. Veuillez a"'réer
la nouvelle assurance de mes respecl~eux
hommages.

leur et ministre d'État à la fois, ayant reçu,
en o~lre, de la main de l'empereur un
domame sup~rbe, dont la valeur représentait
un million, il dépensait, sans compter, les
émoluments et les revenus de sa situation

(( ÎlllERS. ))

,_La se~ai,ne su!vante, .Mme Walewska s'était
rernstallee a Paris et sa première visite avait
été pour l'ami et le protecteur de sa famille
non pas au palais de Versailles, mais dans l;
maison familiale de la place Saint-Georrres
•
t,
'
reconstruite sur les ruines de l'ancienne ....
Elle entre. On l'a_ccueille. Thiers lui rappelle
sa grande affection pour l'ancien ministre
d'Etat, et, avec la mobilité de ses idées :
« - A propos, que dit-on de nous, à
Bruxelles?
, &lt;! On n'aime guère votre République,
repond-elle,. encore mal habituée au changem~nt de régime. Vos plus proches voisins appreh??dent q~e la tache aille en s'élargissant
et s elende JUS'.Jlle chez eux. Mais vousmême, monsieur le président, avez-v~us foi
dans la durée de votre fondation? Vous préparez la place aux d'Orléans, peul-ètre?
« - Ah l reprend Thiers, en touchant légèrement du doigt rnn épaule, vous êtes encore bien jeune. Quoi, les d'Orléans! l
songez•v~us? ~?e famille princière qui, au
lendemam du srnge, après des désastres sans
pr~cédents, après l'énorme rançon pour le
paiement de laquelle il a fallu saianer toutes
les veines de la nation, a commen~é par redemander ses biens, ses terres, ses millions!
~lie a bien perdu la partie, et à jamais, en
l•rance. »
Cependant, en remettant le pied sur le sol
de ce Paris qu'avait lavé le déluge des événements, .Mme Walewska n'avait plus retrouvé
s_cs habi_Ludes d'existence large, ni ses relallons br1llantcs. Le monde qui fut le sien
s'était émietté, dispersé, et de même les ressources de sa condition personnelle. Jamais le
co~te ~Val~wski, au pouvoir ni hors du pouvoir, n avait recherché la fortune ni les affaires qui la donnent. On vivait sous son toit
naturellement, dans le luxe el le faste. Séna~

ACIIlLLE FOULD,

D'après la lithographie de G. Fu11R.

exceptionnelle. Il sut mourir pauvre, ou presque. ~a comtesse avait partagé ses goûts de
Ii_bérahté. A travers les déplacements princiers, au cours de ses réceptions pleines de
magnificence, elle avait eu chez elle, autour
d'elle, la main aussi prodigue. Il fallut aviser
pense~ à l'avenir. Le président Grévy fit attri~
b~er a Mme Walewska une pension de quinze
mille francs, en retour des services publics
rendus par le comte Walewski, ambassadeur
et mini~tre.
Dans les conditions de simplicité où il nous
fut donné depuis lors de la voir, de la con~aître, ,s~uvent les ombr~s _dorées et les poétiques elegances du passe viennent visiter son
esprit. Elles n'y laissent aucune amertume.
Après la vie de jeunesse et de triomphe, après
la longue matinée de soleil, qui s'était étendue
pour elle jusqu'aux heures extrêmes de la
journée, loin des ravissements et du tourbill~n d'~ulrefoi: elle est ,restée bien en possession d elle-meme ; à I ombre, et recueillie,
elle a gardé la grâce d'indulgence el de bonté
qui ne se perd pas. A celte distance des évé~

COMTESSE

W Jl1.E1YS'l(,Jl

nements et des hommes, en cet isolement
de sa pensée, que des disparitions successives
resserrent de plus en plus, tout lui revient
lucide et clair. En causant des choses évan.ouie.s, e!le a le tour net et juste, l'expression a pomt et comme si le détail en était de
la veille ou du moment. Dans ses souvenirs
elle choisit de préférence un trait fin un mo;
aima~le_ ou gai, une situation ~iquanle,
et ncglrge le reste. Elle se souvient avec
goût.
, So~ altachement aux figures d'autrefois ne
I_ emp~che pas de suivre curieusement les
evolnt10ns de la politique présente et d'y
chercher les pronostics du futur. Avec beaucoup de sagacité, elle raisonne des divisions
d'un parti qui lui fut cher, et dont elle croit
la destinée finie.
« Je sais bien, me disait-elle, qu'il faut
résen:er la part de l'imprém, dont les coups
de theâ_tre Mco?certcnt les calculs de la plus
sa_ge rarrnn . .Mars la qualité des hommes eu
lar~se-t-ellc prévoir l'accident possible? J'ai
peme à le supposer. »
. Elle n'a rien oublié des physionomies si
d1l'crses qui passèrent à portée de son hori~on .• E~le en parle, rnns malveillance et sans
1dolatr1e, avec franchise_ e~ nelteté. Ses jugements sur Morny, sur Fialm de Persirrny seraient à prendre en mémoire. Du pre:icr de
ces gra~ds _actc~rs, elle ne me parut jamais
fort enllchee, s accordant bien en cela avec la
princesse Mathilde, qui laissa parler de temps
à autre le fond de ses sentiments. Je l'ai entendue s'écrier : « Morny. On ne parle que
de Morny! li semblerait qu'il n'y a eu qu'un
ho~me, une tête, un caractère, et que ce fut
t?uJours Morny! Il agença le coup d'État,
c est. entendu. Il eut beaucoup de succès
auRrcs des femmes. On le dit, et je le veux
croire. Il était la distinction même. Je ne le
m~ts p~s en do.~tc. ~e que je sais de plus certam, c est qu 11 laissa douze millions bien
établis à ses enrants, que pour tout le reste
P?ur c~ qui n'était pas son bien, mais le hie~
d autrui, pour la France, il eut la c,rnscience
légère au_tant _qu'u~ grain de tabac; et que
Walewsk,, lm, qurtta le pouvoir les mains
nett8:', et sans avoir rien gardé dans son portefeur Ile. »
. Ell:1:flême s'est plu à égrener des souvemrs, a Jeter s~r le papier des notes éparses.
Ce s~ront, un _Jour peut-être, les feuillets détaches ~e.sa _v1e. Il _nous a été permis d'en
do~ner 1c1 11mpress10n anticipée, sincère el
fidele.
0

FRÉDÉRIC

.,,., 79....,

--, •

LOUÉE.

�Le crime du comte de Horn

Antoine-Joseph, corole de Horn, âgé de
\'ingt-deux ans, capitaine réformé dans la
cornelle blanche, Laurent de Mille, Piémontais, capitaine réformé dans le régiment de
Brehenne-Allemand, et un prétendu chevalier
d'Estampes complotèrent d'assassiner un riche agioteur et de s'emparer de son portefeuille. Ils se rendirent dans la rue Quincampoix et, sous prétexte de négocier pour
cent mille écus d'actions, conduisirent l'agioteur dans un cabaret de la rue de Venise, le
22 mars [i 720], vendredi de la Passion, et
le poignardèrent. Le malheureux agioteur, en
se débattant, fit assez de bruit pour qu'un
garçon du cabaret, passant devant la porle de
la chambre où était la clef, l'ouvrîl, et,.
voyant un homme noyé dans son sang, la
ferma à deux tours et cria au meurtre.
Les assassins, se voyant enfermés, sautèrent par la fenêtre. D'Estampes, qui faisait
le guet sur l'escalier, s'était sauvé aux premiers cris et courut à un hôtel garni rue de
Tournon, où ils logeaient tous les trois, prit
les effets les plus portatifs et s'enfuit. Mille
traversa toute la foule de la rue Quincampoix, mais, suivi par le peuple, il fut enfin
arrêté aux Halles. Le comte de Horn le fut en
tombant de la fenêtre. Croyant ses deux complices sauvés, il eut assez de présence d'esprit
pour dire qu'il avait pensé être assassiné en
voulant défendre celui qui venait de l'être.
Son plan n'était pas lrop bien arrangé et devint inutile par l'arrivée de Mille qu'on ramena du cabaret et qui avoua tout. Le comte
de Horn voulut en vain le méconnaitre, le
commissaire du quartier le 1il conduire en
prison. Le crime étant avéré, le procès ne
fut pas long, et dès le mardi saint, 26 mars,
l'un et l'autre furent roués vifs en place de
Grève.
Le comte de Horn était apparemment le
premier auteur du complot, car avant l'exécution et pendant qu'il respirait encore sur
la roue, il demanda pardon à son complice
qui fut exécuté le dernier et qui mourut
sous les coups.
J'ai su du chapelain de la prison une particularité qui prouve bien la résignation et la
tranquillité du comte de llorn. Ayant été
remis entre les mains du chapelain, en attendant le docteur de Sorbonne, confesseur, il
lui dit : « Je mérite la roue, j 'espérais qu'en

considération pour ma famille, on changerait
mon supplice en celui d'être décapité; je me
résigne à tout, pour obtenir de !Jieu le p1rdon de mon crime. » Il ajouta tout de suile :
« Souffre-L-on beaucoup &lt;1uand on est roué?»
Le chapelain, interdit de celle ~uestion, se
contenta de répondre qu'il ne le croyait pa~,
et lui dit ce qu'il imagina de plus consolant.
Le Ilégent fut a,s;égé de toutes parts pour
accorder la grâce, ou du moins une commutation de peine. Le crime était si atroce qu'on
n'insi~ta pas sur le premier article; mais on
redoubla de sollicitations pour l'autre. On
représenta que le supplice de la roue était si
infamant que nulle fille de la maison de Horn
ne pourrait jusqu'à la troisième génération
entre!' dans aucun chapitre.
Lt!'Ilégent rejeta les prières pour la grâce.
Sun cc qu'on essap de le toucher par l'honneur que le coupable avait de lui être allié
par Madame : « Eh bien! dit-il, j'en partagerai la honte, cela doit consoler les autres
parents. » Il cita à ce sujet le vers de Corneille :
I.e crime fait la honte et non pas l'échafaud .

Maxime vraie en morale, et fausse dans nos
mœurs. Dans un État où la considération
suit la naissance, le rang, le crédit et les
ri !:esses, tous moyens d'impunité, une
famille qui ne peut soustraire à la justice un
parent coupable, est convaincue de n'avoir
aucune considération, et par conséquent est
méprisée; le préjugé doit donc subsister.
Mais il n'a pas lieu, ou du moins il est plus
faible sous le despotisme absolu ou chez un
peuple libre, partout oi1 l'on peut dire : Tu
es un esclave comme moi ou je suis libre
comme toi. Chez le despote, l'homme condamné n'est censé coupable que d'avoir déplu. Dans un pays libre, le coupable n'est
sacrifié qu'à la justice; et quand elle ne fera
acception de personne, la plupart des familles
auront leur pendu, et par conséquent besoin
d'une indulgence, d'une compassion réciproques. Alors les fautes étant personnelles, le
préju~é disparaitra ; il n'y a pas d'autre
moyen de l'éteindre.
Le Régent fut près d'accorder la commutation de peine : mais Law et l'abbé Dubois
lui firent voir la nécessité de maintenir la
sûreté publique dans un temps où chacun
était porteur de toute sa fortune. Ils lui prou-

vèrent que le peuple ne serait nullement
satisfait et se trouverait humilié de la distinction du supplice pour un crime si noir et si
public. J'ai souvent entendu parler de celle
exécution et ne l'ai jamais entendu blâmer
que par des grands, parties intéressées, et je
puis dire que je n'ai pas dissimulé mon sentiment de,·aJll eux.
Lorsque les parents ou alliés eurent perdu
tout espoir de fléchir le Régent, le prince de
Robec-Montmorency et le maréchal d'Isenghen d'aujourd'hui, que le coupable touchait
de plus près que les autres, trouvèrent le
moyen de pénétrer jusque dans sa prison,
lui portèrent du poison, et l'exhortèrent à se
soustraire, en le prenant, à la honte du supplice : mais il le refusa. c&lt; Va, malheureux,
lui dirent-ils en se retirant avec indignation,
tu n'es digne de périr que par la main du
bourreau! »
Je tiens du greffier criminel qui m'a communiqué le procès, les principales circonstances.
Le comte de Horn était, avant son dernier
crime, connu pour un escroc, et de tous
points un mauvais sujet. Sa mère, fille du
prince de Ligne, duc d'Arenberg, grand
d'Espagne et chevalier de la Toison, et son
frère aîné, llaximilien-Emmanuel, prince de
Horn, instruits de la mauvaise conduite du
malheureux dont il s'agit, avaient envoyé un
gentilhomme pour payer ses dettes, le rame- ner de gré ou obtenir du Régent un ordre
qui le fit sortir de Paris; malheureusement
il n'arriva que le lendemain du crime.
On prétendit que le Régent, ayant adjugé
la confiscation des biens du comte de Horn
au prince de Horn, son frère, celui-ci écrivit
la lettre suivante :
&lt;&lt; Je ne me plains pas, Monseigneur, de la
mort de mon frère, mais je me plains que
Votre Altesse Royale ait violé en sa personne
les droits du royaume, de la noblesse et de la
nation. [Le reproche n'est pas fondé, l'assassinat prémédité est puni de la roue, sans
distinction de naissance.] Je vous remercie
de la confiscation de ses biens, je me croirais
aussi infâme que lui si je recevais jamais
aucune grâce de Y0us. J'espère que Dieu et
le Roi vous rendront un jour une juslice
aussi exacte que vous l'avez rendue à mon
malheureux frère. »

TOMBEAU DE JEAN-PAUL MARAT. -

Gravure de Nt:E, d'après le dtSSin de

PJLLEMENT.

DOCTEUR CABANÈS
~

Les reliques de l'Ami du Peuple

DUCLOS.

)

Jadis un de nos confrères eut la plaisante
id{&gt;e - était-elle plaislnle au surplus? - de
poser celte question _: Quel &lt;'Sl le personnage
le plus anlipalhique de la Révolution? Je
ne me soul'iens gu«:re si c·~~t Philippe-Égalité
ou Robespirrre, qui décrocha la timbale dans
ce match d'un nouveau genre; mais Ctl dont
je suis cerlain, c'est que MarJI, dont il I a
1111 ~emi-~iècleon ne prononçait le nom qu'avc c
effroi, ~!ara!, dont on a,·ait foi! une sorte de
Croquemitaine pour cnfanls rebelles ou paresseux, ne \'enait que le sixième ou le septième sur la liste des réprouvés de la Rérnlution.
,\ quoi allriLut.r un pareil rel'iremcnl? li
se rait trop long el, du reste, oiseux de l'expliquer. li serait, de iilus, outrec1:idant
d'émettre l'hypothèse que nos travaux personnels sur l'Ami du Peuple, venant après
ceux de Chè1 rcmont et de Bougeart, aient pu
contribuer à une appréciation plus équi taLle
de~ actes du conventionnel monomane. Et
pourl/1 ut, nous sommes presque convaincu
qu'ils ont servi à dissiper bien des prévcnVI.-

HISTORIA. -

Fasc.

~2.

lions, et qu'en plaidant lts circonHances atténuantes, en fayeur d'un personnage qu'on a
fait passer pour un monstre sans pudeur ni
~ensibilité, nous amas hâté l'œuvre de la
juslice réparalrice.
A Dieu ne plairn que nous innocentions
Marat de toutes les accusations dont il a à
répondre dennl le tribunal de l'histoire; nous
souhaiterions seulement qu'on lraitât aYcc
plus dïndulgence un homme rongé par un
mal affreux, qui a bien pu avoir un conlrtcoup sur ses déterminatiom, celles-ci {tant
en rapport al'ec la violence de ses accès.
Les contemporains de celui qui se disait
l'Ami (fa Pwple - le peuple a parfo:s des
go1ils singuliers - ne se rnnt pas conlentés
&lt;l'absoudre leur héros. Marat a1ait souffert
pour les idées chères au peuple; il avait été
tué pour elles ; en fallait-il dal'antage pour
lui décerner les palmes du martyre?
Le culte de Marat a commencé à sa mort;
il s'est poursuh·i juscp1'à nos jours. Le farouche démagogue est passé à l'état de dieu,
d'un dieu dont on s'est disputé les reliques.

Les historiens con lent qu'après l'exéculion
de Louis XVI, des fidèles se précipitèrent
autour de l'é,;hafaud, pour recueillir le rnng
de l'auguste victime que le bourreau nnait
d'immoler. Le mème fait se reproduisit à la
mort de Marat; mais ce n'est pas leur mouchoir, que les fanatiques trempèrent dans le
liquide qui s'échappait de la blessure de leur
idole; ce furent des feuilles de papier qui
reçurent cc nouveau C&lt; baptême du sang ,,.
Marat était occupé à corriger les épreuves
de son journal, quand le frappa le coup mortel. Les ft'uillels de l'Ami du Peuple qu'il
lenai t à la main reçurent des éclaboussures
sanglantes. La compagne de Ma1·a1, Simonne
Evrard, et sans doute au~si des inconnus,
accourus à la nou\'elle de l'assassinat, se
hàtèrenl de ramasser el d'emporter les feuillets rougis.
dp

Simonne Evrard, aulremeut dit la « veuve
Marat l&gt;, vivra désormais avec le souvenir de
celui qui n'est plus. La sœur du com-ention6

�111STORJ.ll · - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - nel, Albertine, ne tardera pas à accourir auprès d'elle, pour l'aider à supporter son
affliction, en la partageant.
Cette Albertine avait « l'âme forte et passionnée de son frère &gt;J, avec lequel elle offre
une ressemblance de traits frappante. D'un
aspect dur et sévère, avec son visage rêche et
parcheminé de vieille fille, elle repoussait de
prime abord ceux qui tentaient de l'approcher, pour recueillir de sa bouche quelque
détail ignoré sur l'homme qui tint entre ses
mains les destinées de la France.
Quelques ·années après la mort de Marat,
on la retrouve retirée dans la petite chambre,
&lt;( un peu obscure, mais proprette dans tout
son vieil ameublement 1 JJ, située au cinquième
étage d'un immeuble de pauvre apparence;
survivant à son frère, pour lui décerner une
sorte d'apothéose, pour lui refaire comme un
panthéon, dans le taudis où elle s'est retirée,
avec les livres, les papier$, les manuscrits et
autres objets de minime valeur, qui ont appartenu à celui qu'elle proclame « le martyr
de la liberté &gt;J.
Vers 1855, se réunissait chez Albertine
Marat une société d'hommes distingués, penseurs, historiens et philosophes, aimant à
remonter aux sources de l'histoire de la Révolution, avides d'entendre, de la bouche
même des acteurs ou des témoins de ce drame
inoubliable, le récit authentique des scènes
qu'ils avaient eu l'étrange fortune de voir se
dérouler sous leurs Jeux.
Au nombre de ces privilégiés étaient Alphonse Esquiros, romancier fécond, écrivain
grandiloquPnt, dont le nom est bien oublié
aujourd'hui et qui eut son heure de célébrité; Hauréau, l'érudit biographe des ,l!onLagnard~ ; Émile de La Bédollière , Aimé
Martin, deux littérateurs aimables et non sans
mérite; enfin le colonel Maurin, fervent collectionneur, recueillant tout ce qui se rattachait à l'histoire de la Révolution.
C'est d'Albertine Marat que le colonel n çut
un jour, en guise de cadeau ou en le payant
à beaux deniers comptants, un des numéros
de l'Ami du Peuple, tachés du sang du démagogue. Il le fit entrer dans sa collection,
en l'accompagnant de cette mention manuscrite: « Ces feuillets, teints du sang de Marat,
se trouvaient sur la tablette de sa baignoire,
lorsqu'il fut poignardé par Charlotte CordaJ,
Ils furent recueillis et conservés par sa sœur
Albertine Marat, qui a bien voulu m'en faire
le sacrifice, pour accroître ma collection des
monuments patriotiques de l'époque. »
A la mort du colonel Maurin, les feuillets
ensanglantés passèrent, ainsi que naguère
nous l'attesta Anatole France, dans la collection du c~mle de La Bédoyère.
&lt;( Après la mort du colonel Maurin , nous
écrivait Anatole France, ces feuillets sanglants
furent transportés dans l'hôtel dn comte H. de
La Bédoyère. Le gentilhomme prit ces feuillets en dégoût et obligea mon père à les em1. V. noire llfarat ù1cown1.
l!. Anatole France, dans la Jeure qu'il nous a fait
l'honneur de nous écrire, ne mentionne pas cc détail.

porter; mon père me les donna el c'est ainsi
qu'ils sont tombés jusqu'à moi. »
La photographie du document dont nous
venons de faire connaître la filiation fut pour
la première fois publiée, avec l'attestation du
colonel Maurin el celle d' Anatole France, dans
/'Autographe (numéro du 1er octobre 1864).
Neuf ans plus tard, le 10 octobre, Anatole
J.&lt;'rance aurait, assure-t-on !, cédé les deux
numéros• qui étaient en sa possession, au
baron de Vinck. C'est de la famille du baron
de Vinck • que proviendrait le numéro de
l'Ami du Peuple teinté de sang, le n• 678,
portant la date du 13 août 1792, qui figurait
à !'Exposition de 19û0, dans le pavillon de la
Ville de Paris.

Mais il y avait à !'Exposition un autre
exemplaire du journal de Marat, un autre
numéro portant des traces sanglantes. Celuilà pouvait se voir au Champ-de-Mars, palais
de l'Enseignement, dans la section rétrospective de la Librairie. li était la propriété d'un
amateur d'un goût éclairé, d'un flair aiguisé,
~f. Paul Dablin.
M. Dablin a bien voulu jadis nous couler
dans quelles circonstances lui était échu le
précieux document. Nous transcrivons fidèlement son récit.
« II y a six ou sept ans, vers 1893 ou 1894,
j'achetai sur les quais - quai Conti, si ma
mémoire me sert bien - dans la boîte à
vingt sols, un livre broché, en assez piteux
état, portant le titre de Rechetches sur le
f eu, par J.-P. ~Iarat , doctem· en médecine, etc. Ce livre, que venait de dédaigner
un jeune ecclésiastique, qui l'a, ait brutalement rejeté dans la boite, portait, sur nombre
de pages, des annotations manuscrites, que
je soupçonnai à première vue être de la main
même de Marat. Yous devinez mon émotion! ...
(( Mais je n'étais pas au bout de ma surprise. Dans l'intérieur du volume, se trouvait
un numéro de l'Ami du /&gt;euple (le n° 618 bis,
du jeudi 13 septembre 1702), dont huit pages
étairnt tachées de sang, les deux pages du
milieu très fortement, et la première page,
celle du titre, très légèrement. Ce numéro
était encastré dans une feuille de papier écolier, sur laquelle on avait écrit ces lignes :
Numéro de J!arnl faisan/ partie de ce11x
qui se trouvaient s111· ln lablelle de ~a baignoire, /or.~ de wn aswssinal p&lt;tr Clwrlolle
Co,·day.
&lt;( Cette découverte acheva de me troubler:
j'allai aussitôt trouver l'e~pert en autographes
bien connu, le regretté Etienne Cbaravay, à
qui je fis part de ma trouvaille. &lt;( Il ,ï'y
(( a pas de d(l!t/e, me dit-il, les notes qui
&lt;( sont en mm·ge du lit•re sont bien de
&lt;(

Jlaral. &gt;J

« En ce qui concerne la mention inscrite
su.r la chemise qui recouvrait les feuillets de
3. Ce seraient tes numéros 506 cl 678.
i. EL non de ~I. Jules Claretic, comme on l'a pl'étendu : ~J. Clarctic nous l'a confirmé, dans une leilre
qu'il a eu l'oblig-eancc de nous a,lresser.

sang, Charavay ne fut pas moins affirmatif :
(( c·e~t de la main tl'Albertine Marat,
« me dit-il; mon père, Gabriel Charavay, a
« fait la vente d'Albertine, et tout s'est vendu
« pour un morceau de pain (sic). l&gt;
Étienne Charavay ajouta : cc Il y a bien, ù
&lt;( ma connaissance, sept ou huit numfros
« de &lt;( l'Ami du Peuple » tachés de sang,
cc qui courent le monde. J'en possède un.
&lt;( dans ma collection personnelle et j'en con« nais quelques autres. ll
Le numéro de 1\1. Dablin est, avons-nous
dit, du mois de septembre et celui de M. Anatole France du mois d'août 1792, c'est-à-dire
antérieurs d'un an à la scène de l'assassinat.
,&lt; li esl probable, a-t-on fait remarquer,
que ces numéros, &lt;[Ui n'étaient pas d'une
utilité immédiate à Marat, ont trainé sur hi
!ab/elle de la baignoire le jour où il reçut
le coup mortel.
« On peut supposer à la rigueur que, dans
ces anciens numéros, il cherchait une référence, au moment même où Charlolle Corday
le frappa; ce qui est moins vraisemblable,
c'est que la sœur de Marat, qui ne fut pas
témoin du drame, ait pu attester, d'une manière aussi formelle, que ces numéros tachés
de sang étaient justement sous la main de
leur rédacteur. Celle précision nuit fortement
au crédit qu'on voudrait pouvoir attribuer à
cette relique.
(( On montrerait moins d'incrédulité, s'il
ne s'agissait que de numéros épars dans la
maison et que le sang qui s'échappa de la
blessure à Ilots aura pu souiller. Mais, à vouloir trop prouver, on ne prouve rien. ll
En dépit de cette argumentation, qui nous
paraît bien spécieuse, notre croyance dans
l'authenticité des deux documents n'en est
pas ébranlée. Certes, Albertine Marat a eu
tort d'affirmer ce l[u'elle n'avait pas de ses
yeux vu, mais elle avait un garant, Simonne
Evrard, qui, elle, avait assisté au drame,
puisqu'elle se tenait dans une pièce voisine,
et qu'elle était accourue la première aux cris
poussés par le blessé.
Et puis, n'avons-nous pas dit que nombre
de personnes avaient pénétré dans la pièce 011
l\larat avait été assassiné, et que certaines
d'entre elles avaient bien pu tremper dans le
sang du« martyr» le journal qu'elles tenaient
à la main?
Ce ne sont là, il est vrai, que des hypothèses; mais dans une discussion de celte
nature, est-on en droit d'exiger autre chose
que des éléments de probabilité?
En terminan t, relevons un menu détail,
que nous ne. signalons qu'à Litre de curiosité,
sans en vouloir tirer la moindre induction.
Le numéro de l'Ami dn Peuple appartenant à M. Dablin porte la date du 13 septembre; celui d~ M. Anatole France est du
15 août (1792).
· Marat a été assassiné le 15 juillet (17U3)
et un des deux numéros qui figuraient à
!'Exposition se trouvait à la classe f3.
N'J a-t-il pas là de quoi réjouir tous les
fanatiques du merveilleux?
DocTEUR CABANÈS.

MASSON, de l'Académie fi·ançaise.
&lt;=9o

UNE MYSTJFJCATJON

,

Emile Marco de Saint~Hilaire
Page apocryphe de Sa Majesté l'Empereur et Roi

li était une fois, au temps où il y avait un
floi cl une Reine, une dame Marco, qui était
une des quinze femmes de chambre ordinaires de Madame Victoire de France, fille du
roi Louis XV, et tante du roi régnant. Ces
quinze femmes étaient aux ordres des deux
Premières femmes et formaient le menu
frelin. La dame Marco, fille d'un valet de
chambre de la Princes,e, avait épousé un
employé du département de la Guerre, et
tous deux Irouvant, ou que le nom qu'ils
portaient fleurait le naturel, ou qu'il pouvait être confondu avec crlui du D' Marcot,
médecin de Mesdames, l'avaient anobli en le
~anctifiant. Cela se fairnil couramment alors.
L~ mari se nommant 11,laire, outre DenisAutoinr, il s'était prénommé Sainl-llilaire,
puis Marco de Saint-Hilaire. Saint-Hilaire
parait seul pour la dame, dans le dernier
État général de la Frnnce, celui que publia, en 1789, le comte de Waroquier, et
qui reste le plus précieux des documents sur
la lîn de la monarchie.
Que devint Mme Saint-Hilaire durant la
Hérnlution, l'histoire s'en est lue. Sans
doute cacha-t-elle pudiquement le saint dont
jadis elle Lirait vanité. Peut-être fut-elle
Marco tout court; il y eut des sacrifices plus
pénibles. En l'an XII, l'Empire survenant,
elle reparut, comme tant d'autres victimes,
et, gràce à Mme Campan, ci-devant lectrice
de Madame Victoire, qui apnl été, à SainlGermain-en-Laye, l'institutrice d'Horlense de
Beauharnais, s'était glissée à la suite de son
élève et se mêlait à présent de fournir d'anciens serviteurs du roi à la maison del' Empereur, elle fut LJgréée par Joséphine comme
Première femme.

On n'ignore pas que, sous la monarchie,
ces places de la domeslicilé étaient tenues
presque exclusivement par des gens des
mêmes familles, qui se les transmettaient de
mère à fille, ou de Lanle à nièce. Comme les
bureaux des mini,tères étaient tout voisins,
et que les employés s'y tenaient aussi pour
des serviteurs quasi personnels du Roi, il
n'était point rare qu'ils prissent femme dans
celte domesticité de la Cour, à laquelle ils
cherchaient ensuite à s'affilier par l'achat ou
la brigue de quelque menue charge qu'ils
cumulaient avec leur emploi.
Ainsi a,ait-il été pour les Marco qui depuis

plus d'tm demi-~iède étaient de père en fils
employés au département de la Guerre. Le
père, Joseph Simon, né le 20 mars 1727 ,
fils de Grégoire Marco, hourgeois de Paris, et
de Françoise Bourdon, 1 était entré en 17:iO
et, en 1771, avait obte,;u, mus :M. de l\lonteynard, la place de chef des détails au Bureau des ,ubsistances. Il avait épousé Geneviève-Antoinette Pétigny, fille d'un Pierre
PétignJ, nlct de chamhrc ordinaire de Monsieur le Dauphin , fils de Louis X\', depuis
que celui-ci avait été retiré des femmes. Et
cette dame Marco fut femme de chambre du
Comte de Provence jusqu'au moment où il
reçut une maison. Elle arnit une sœur qui
avait épousé un Jean-Alexandre-)Jarcines Soldini, frère de cet abbé Soldini, d'abord confesseur du Commun, puis confesseur du
Dauphin et des Enfants de France qui joua
un rôle d'histoire. De Juseph-Simon Marco
et de Genevièrn-Antoinelle Pétigny , inrent
neuf enfants dont trois au moins servirent

-~-

É111LE .MARCO DE SAIYI-HILAIJŒ.

D'après 11n desst,i J'.-\ LOP HE.

au ministère de la Guerre : Pierre-Joseph,
emploJé de 1771 à 1817, Denis-Antoine,
employé de l 77:, à 1821, cl Loui,-Auguste,

1

employé de 1776 à 1805, puis secrétaire de
la mairie de Guiles près Brest : celui-ci ~e lit
appeler Marco d'Arcy, en même temps que
Denis-Antoine prenait le nom dè Marco de
Saint-Hilaire.
Denis-Antoine Marco de Sainl-llilaire, qui
se qualifiait écuyer, huissier ordinaire de la
Chambre du Roi serrnnl près ~ladame Victoire de France el commis aux bureaux de la
Guerre, avait épousé à \'ersaillcs, le l6 janvier 1786, Louise-Françoise-Adélaïde Besson, fille de feu Gabriel-Louis Be,son et de
Marguerite-Victoire Magault.
Ces Besson étaient depuis près d'un siècle
de la ~Iusique des rois : Gabriel Besson, qui
y figure en 1740, a succédé à son père, vété·
ran à 200 livres de pension, et il a pour survivancier son fils Gabriel. Celui-ci est symphoniste à la Chapelle, ü olon à la Chambre
et de plus huissier ordinaire de la Chambre
du Roi $ervant près de }Iadame Victoire de
France. La dame Besson, née Magault, est
femme de chambre de Madame Victoire el
assez avant dans les bonnes grâce$ de sa maitresse pour que, lorsque naquit sa fille, elle
obtint qu'elle fùt tenue par le che1·alier de
Narbonne-Lara, fils du chevalier d'honneur,
et par la comtesse de Narbonne-Lara, dame
d'atours de la princesse.
Ce fut celle fille, Louise-Fr:inçoise-Adélaïde
Besson, qui épousa le I ti janvier 1786 DenisAntoine Marco, lui apportant la charge d'huissier qu'avait feu son père. Il y avait alors,
tant de la famille Marco que des parents proches, encore onze membres senant ensemble
dans la Maison du Roi et de Mesdames : si
l'on remontait aux morts, c'était à l'infini.
C'était là un petit monde très spécial, généralement dévoué, d'ordinaire intelligent el
instruit, d'où étaient sorties, après des générations, quelques familles favorisées, qui,
d'échelon en échelon, par la faveur des rois,
avaient reçu des Jeures d'anoblissement,
assez d'argent pour acheter des terres emportant un titre, et des (harges mell ant en
rapport habituel avec le souverain. Il y eut
des duchesses qui, par elles-mêmes, n'eurent
point d'autre origine, et l'on ne chômerait
point de marquis et de comtes, &lt;le o-ouverneurs &lt;le palais royaux et de direcl~urs de
grands services dont le nom patronymique a
longtemps figuré dans les petits emplois domestiques de la Chambre, de la (;arde-robe
et de la Vénerie. L'esprit n'y manquait point,

�r

1i1ST0~1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

ni l'entregent et, dès qu'on prétendait faire
une cour impériale et la modeler sur la
royale, c'était ce personnel qu'il fallait employer.
Mme Saint-Hilaire entrait comme Première
femme à 6.000 francs. de gages; elle avait
alors environ quarante ans. On l'a\'ait recommandée pour son bon maintien, sa figure
intéressante, son excellente éducation, son
adresse à nettoyer les bijoux et à entretenir
une harpe, mais elle voulut tout réformer,
tout régenter; elle se prenait pour une dame
de cour el n'avait rien qui dût plaire à Joséphine. A toute occasion, ~e parant de son
titre de Première femme de S. M. l'impératrice, elle écrivait des lettres aux autorités et
ne leur donnait point ainsi une idée fa\'orable
de son orthographe. Avec la domesticité
familière, aussi bien avec sa &lt;'ollègue, l'autre
Première femme, qu'avec les quatre dames
d'annonce, les deux gardes d'atours, les trois
femmes de garde-robe, elle entretenait une
guerre dont les éclats retentissaient, si bien
qu'elle se fit prendre en dégoût par sa maîtresrn, laquelle ne la laissa jamais l'habiller,
n~ l'emmena point dans aucun de ses YOiages
depuis la fâcheuse expérience du voyage
d'Aix-la-Chapelle.
On l'aYait cantonnée à l'entrelien du linge
el au soin des cachemires, et l'écrin même
lui arnit été retiré. L'impératrice, néanmoins, surtout les premières années, était
bonne pour elle et lui distribuait, aux
étrennes, une gratification d'environ mille
francs. Mme Saint-Hilaire avait trois enfants,
dont une fille alors âgée de seize ans, d'un
embonpoint e1traordinaire pour son âge,
mais douée d'une voix superbe. L'impératrice s'intéressa à cette fille et lui fit même
donner quelques leçons de chant par Blangini. Puis, le temps passe. Depws 1807,
Mme Saint-Hilaire n'est guère favorisée. Aux
réformes, à peine si elle reçoit quelques
robes. Ainsi, en 1809, pour 75 robes réformées que reçoit la garde d'atours, pour les 16,
les 15, les t5 que reçoivent les femmes de
crarde-robe, elle en a huit, sans plus - et
~•est son congé. Sa Majesté ne gardant au
divorce que les personnes qui lui plaisent,
~fme Saint-Hilaire est remerciée et elle n'a
pas mème de pension. Il faudra la Restauration pour que, à titre d'huissier ordinaire de
la chambre de Madame Victoire, AntoineDenis Marco de Saint-Hilaire en obtienne une
de 800 francs sur la liste ch•ile du roi.

Outre cette fille qu'on a vue et un fils,
Louis-Joseph, entré à Saint-Cyr en 1810,
sorti 2• lieutenant d'artillerie en 1812 et

mort capitaine à la Légion de la Guadeloupeinfanterie, en 1818, Mme Marco de SaintHilaire avait encore un fils. Il était né à Versailles, les uns disent en 1790, d'autres en 95,
certains en 96. Ce fut un homme de lettres
et un journaliste. Il débuta, semble-t-il, en
1821, par une Petite Biogra11hie drama-

tique, Silhouette des Acteurs, Actrices,
Chanteurs, Cantatrices, etc., des Théâll'es
de la Capitale. qu'il signa Guillaume le Tacilurne; sa deuxième œuvre fut une Biogrnphie des Nymphes du Palais-Royal et des
autres Quartie1·s; après quoi, tout en publiant des brochures officieuses et laudalives
trlles que la Vie anecdotique de S. A. R.
Madame la Duchesse de Berry, la Vie anec-

dotique de Monseigneur le Duc d'Orléans,
i I se consacra à des. arts qu'on peut sans
crainte appeler mineurs et s'en institua le
pédagogue. Ainsi l'Art de l'éussil' en Amour
enseigné en vingt-cinq leçons, l'Al'l de priser

el de fumer, l'A1·l de mellre sa cravate,
l'Art de 11e jamais déjeune1· cite; soi el de
rline1· toujours chez les autres, l'Arl de
donne1• il dîne1·, l'Art de payer ses dettes,
l'Àl'l d'obtenir desétrennes, l'Art de patine,·
avec gl'âce. Cela était du genre facétieux. Il
plaisait. Ne sait-on pas de ces Arts qui sont
de Balzac?
li fallait vivre. Marco de Saint-Hilaire, si
l'Art languissait, lrouvait d'autres cordes
dont il jouait: il avait les Remèdes de bonne
femme, ou les Mémoires d'un fo rçat qu'il
attribuait à Vidocq, le policier. Lui qui avait
imprimé, en 1826, la Biographie des archevêques de Fra11,ce, œuvre pie, pour laquelle
il sollicitait les souscriptions du Clergé, publiait en 1850, la Révolution surrnnue, les
Prêtres el le Faubou1·9 Saint-Ge1·main, ce
qui, à la veille du sac de l'archevêché, était
un acte de vilaine lâcheté. Flatter les grands
et les puissants, c'est bas, mais flatter la
plèbe et lui dénoncer des victimes, qu'est-ce?
Marco flairait le vent. Le vent, qui avait
tourné contre les prêtres et contre les nobles,
soufflait pour Napo'.éon. Marco s'improvisa
bonapartiste, Lien mieux, page de !'Empereur. li publia, avec quel succès! les lllé-

moircs et Révélations d'un page de la Goul'
impériale. Désormais, il avait troul'é ;a
voie; page il s'é1ait fait à quarante ans, page
il dtivait rester jusqu'à quatre-vingt-dix-sept,
car il est mort à Neuilly en 1887.
~

Et alors, tous les ans, deux, lroi~, quatre
volumes, les Petits Appartements des Tuileries, de Saint-Cloud, de la Malmaison, les
Souvenirs du temps de l'Empire, les Nout•eaux Someni1's, les Aides de Camp de

/'Empe1'ellr, Napoléon au Conseil d'État,
Napoléon au Bivouac, Napoléon en Cam-

pagne, les Habitations napoléoniennes, des
volumes, des volumes, quarante et un volumes, sans compter les journaux, et tout n'y
est que roman, sottise et mensonge.
Car jamais il n'a été page, jamais! li
joue vraisemblablement sur une apparente
homonymie. Le 18 octobre 1807, !'Empereur a reçu au nombre de ses pages Alcide
Le Blond de Saint-Hilaire, fils de Marie-Laurent Le Blond de Saint-Hilaire, capitaine de
vaisseau, et de Marie-Vincenle Le Blond de
Saint-Hilaire, et neveu du général de division, comte de l'Empire, Louis-Vincent-Joseph
Le Blond de Saint-Hilaire. Le général, qui
n'était point marié, ayant été tué à Wagram,
!'Empereur fit passer sur la tête du page le
titre de comte et la dotation annuelle de
9L677 francs qu'il lui avait accordés. Mais
Alcide de Saint-Hilaire, sorti des pages en
1812, ne fit point la carrière brillante à
laquelle il semblait destiné. Sous-lieutenant
au 7• Hussards le 5 février 18i5, passé en
août dans le régiment Jérôme-Napoléon qui
seul soutint contre les Russes le branlant
édifice du Ropume de Westphalie et sauva
au moins à Cassel l'honneur des armes, fait
prisonnier, replacé, à sa rentrée en septembre 1814, lieutenant au 7• Hussards fi attaché à l'~tat-major du ministre de la Guerre,
il vit passer Dupont et Soult sous la cocarde
blanche, et le Prince d'Eckmuhl sous la tricolore. Après quoi, il fut admis au traitement de non-activité. Il avait eu la croix durant les Cent Jours. Vainement sollicita-t-il
d'être réemployé, se recommandant, bien
plutôt que de son oncle le général 1 du marquis de Saint-Hilaire, son aïeul prétendu,
lequel n'était point Le H!ond en son nom,
mais Mormctz. Cela ne lui servit de rien et il
ne fut pas même repris avec tant d'autres,
après les Glorieuses. C'est pourquoi, lorsqu'il mourut, en septembre t850, Marco de
Saint-Hilaire, sans rien dire, se glissa dans
sa peau.
A la vérité, les Mémofres d'un Page parurent d'abord sans nom d'auteur; mais
Émile Marco les avoua tout de suite; il pensa
qu'on l'avait fait page et qu'il n'avait qu'à le
rester. li le resta si bien que, naguère encore, mon excellent confrère et ami Jules
Claretie s'attendrissait sur ce page dont il
avait recueilli les derniers entretiens, et il
paraissait croire dur comme fer à sa pagerie.
Après tout, moi aussi, je me garderai
d'être trop dur pour ce page apocryphe.
C'est dans ses livres que j'appris à lire, et si
l'épopée qu'il conta est pour l'ordinaire d'invention, qu'importe si elle remplit nos esprits et nos cœurs d'enfants de belles images,
de nobles pensées, d'amour pour le Grand
Homme, de respect pour sa gloire, de tendre
et filiale passiQn pour la Patrie 1
FRÉDÉRIC ~lASSO:N,
dt l'Académie française.

JOSEPH TUR,QUAN

-~

La cilo))enne Tallien
CHAPITR.E PR.EMIER.
Jeanne-llarie-Ignace-Thérésia de Cabarrus
naquit le 51 juillet 17 75, près de Madrid,
dans un château, à Saint-Pierre de Carravenchel de Ariba. Le nom de Jeanne qu'on lui
donna était sans doute le nom de
sa marraine; celui de Marie se
donnait à toutes les petites filles;
quant à celui d'Ignace, on l'en affu- '
bla vraisemblablement parce qu'elle
naquit le jour de la fète de ce saint,
très vénéré dans le pays : à cette
ribambelle de noms, fort pauvre
pour l'[spagne, on ajouta celui de
Thérésia, sans doute parce que
sainte Thérèse était la sainte la
plus en réputation de toute la Péninsule. Sous de si hauts et de si puissants patronages, la petite fille ne
pouvait que croitre en beauté et en
sagesse. C'est ce qui arriva; mais si
la beauté de Thérésia brilla jusqu'à
son dernier jour d'un très vif éclat,
la sagesse, hélas! ne brilla pas autant et eut à subir plus d'une fàcheuse éclipse.
Son père, M. François de Cabarrus, n'était pas Espagnol, mais bien
Français, malgré un nom dont la
désinence latine indique clairement
une origine basque. Sa mère, Française elle aussi, s'appelait, de sou
nom de jeune fille, Marie-Antoinette
Galabert. Il y avait eu du roman
dans son existence: elle s'élait laissée séduire et eu lever par M. de Cabarrus qui l'épousa plus tard, après
un essai plus ou moins prolongé de
la vie conjugale. Peut-être est-ce à
cette aventure de sa mère, plusromanesque que conforme aux convenances, que la jeune Thérésia dut
de recevoir une éducation passahlement décousue, qui lui prépara une existence plus
décousue encore.
Il_ n'est pas indifié~en~, ce semble, pour
expliquer les phases si smgulières de la vie
de Mme Talli~n, de noter ici qu'elle naquit
dans une famille de finance. Si ces familles
donnaient, pour employer une expression de
M. Brunetière, &lt;1 l'exemple de la richesse 11
elles ne donnaient pas celui de la morale'.
Singeant la noblesse, elles ne lui empruntaient
guère que sa légèreté et ses .vices élé(J'ants
et
t,

ne songeaient nullement à lui prendre ses
qualités pour les inculquer à leurs enfants.
Mme de Pompadour fut le modèle le plus
accompli de l'éducation féminine dans ce
monde financier au xv111• siècle. Qui sait si,
parmi les diverses ambitions que M. de Ca-

:\lADA)IE TALLIE:l. -

D'après le table~u de GÉRARD.

barrus poul'ait caresser dans son cœur de
père pour sa fille qui croissait chaque année
en beauté, il ne rêvait pas de la voir devenir
un jour maîtresse de roi 1 Le monde de la
finance ~•était fort poussé depuis le commencem•nt du siècle, et Louis XV lui avait suscité
bien des jalousies parmi la noblesse en lui
faisant l'honneur de lui prendre une de ses
fiUes, Jeanne-Antoinette Poisson, pour l'élever
à la dignité de maîtresse en titre. Il est vrai
que les parents de celle charmante personne
l'avaient élerée spécialement pour cette haute

fonction. De semblables calculs nous choquent
à présent, mais au siècle dernier on les faisait
couramment, et les familles les plus distinguées pouvaient seules rêver, d:ms leur orgueil, un déshonneur si honorable pour leurs
filles. Un peu auparavant, lorsque le beaupère de Mme de Montespan avait appris l'amour de Louis XIV pour sa
belle-fille, ne s'était-il pas écrié :
11 Dieu soit loué! Voici la fortunr
qui commence à entrer dans ma
maison! J&gt;
Dieu n'était assurément pour
rien dans cette fortune malpropre
dont le louait M. de Montespan, et
il était oiseux de l'en remercier,
mais cela montre l'esprit du temps:
il n'avait pas changé sous Louis XVJ;
il était encore le même sous le Directoire, el M. de Cabarrus semble
s'être très bien accommodé de voir
sa fille devenue la maîtresse d'un
directeur de la République française, c'est-à-dire d'un roi de ce
temps-là. Son sens moral n'était
pas plus sévère que celui de M. dl'
Montespan, car il songea comme
lui à tirer de cette situation honneur et profit : n'est-ce pas pour ce
fait qu'il fut sur le point de se voir
nommer ambassadeur d'Espagne à
Paris?
Avec les idées voltairiennes qui
étaient celles de la riche bourgeoisie
de la fin du xvm• siècle, il ne semble
pas que l'idée de Dieu ait été fortement inculquée à la jeune Thérésia; d'idées morales, pas davantage. D'ailleurs, à quoi tout cela
eùt-il servi dans cette société en
décomposilion? A gèner dans la
vie, à amener les enfants à condamner la façon de vivre de leurs
parents, par conséquent à ne pas les respecter, à les mépriser peul-être :. c'était donc,
on en conviendra, un bagage inutile.
M. de Cabarrus, qui était né à Bayonne
en f 752, descendait, parait-il, de l'un de ces
hardis navigateurs, de ces conquistadores qui
sillonnèrent les mers quelques cents ans auparavant, prirent pied sur le sol américain et
promenèrent dans tout le Nouveau Monde le
linta_m~rre chevaleresq~e de leurs exploits.
Celm-la donna son nom a la baie de Cabarrus
dans l'île Royale, à une demi-lieue de Louis

�- - - 1l1STO'l{1A

LA C1TOYENN'E TALL1'EN - - ~

hourg'. Il ayait fondé à Madrid unr maison
de banque que son ingénieu~c activité - il
enlevait les alfaires comme il enlevait les
femmes - avait vile foit prospérer. C'est à
lui que l'Espagne, énenée, appauvrie, pourrait-on dire, par se, richesses d'Amérique,
dut, dans nne crise financière, la création du
crédit public. Il établit une banque nationale.
On l'appela banque de Saint-Charle~ - les
Espagnols faisaient alors inlenenir les saints
en toutt&gt;s leurs affaires - à cause du roi
d'Espagne Charles Ill. M. de Cabarrus devint
ainsi une manière de Law espagnol et son
nom eut quelque célébrité. Le roi l'anoblit et
lui doilna le litre de comte en récompense
des services rendus par ~a banque. Le nouveau comte ne jouit cependant pas en toute
tranquillité des faveurs royales. Le mérite
excite toujours la jalousie de ceux qui n'en
ont pas; le mérite récompensé les exaspère.
Si vous voulez avoir du talent, ayez-le pour
vous tou t seul, mais gardez-mus bien de le
faire voir : le monde n'aime pas ceux qui
s'élèvent au-dessus de lui, il préfère le, médiocres, qui lui ressemblent davantage. C'était
du moins ainsi à la cour du roi Charles III.
Il faut rendre justice à ce souverain : il n'en
voulut jamais à ~f. dtl Cabarrus du hien qu'il
avait fait ?, l'Espagne. füis les gens de cour
ne furent pas si indull(ents; les gens de
finance, pas davantage : jalousies de fortunes,
jalousies de vanités se liguèrent contre le
nouveau comte. On lui créa mille difficultés:
ce fut une véritable persécution. Un ministre,
JI. Sarena, menait le troupeau des emieux
et la campagne contre le laient. Le comte t.le
Miraleau, père du fulm· orateur de la Constituante, la menait al'ec lui. Le banquier fit
tête à l'orage, cl montra dans celle lutte des
qualités d'homme d'ttat. C'est un peu pour
cela peut-être, beaucoup plus pour l'influence
personnelle de sa fille, qu'il fut, plus tard,
sous le Directoire, question de lui pour l'ambassade d'Espagne à P.iris, et que, sur ses
Yieux jours, le roi Joseph Bonaparte le choisit
pour son ministre des finances à Madrid.
En attendant, ~[. de Cabarrus se reposait
de ses travaux et de ses luues au milieu de
sa famille. li avait trois enfants, deux garçons
Pt une fille. L'aîné des garçons, Théodore,
&lt;levait fonder plus tard une maison de commerce à Bordeaux, sous la raison sociale de :
r:11hmT11s fi /s el Cie. Le second s'engagea,
comme on le verra, dans les armées de la
fiépublique, et mourut au champ d'honneur.
La fille, enfin, Thérésia, devait al'oir une carrière des plus mourernenlées el toucher d'assez
-près à l'une des phases décisives de la Révolution françai,se.
Thérésia était bien la plus eharmante petite
fille que l'on pût voir. ~le,·(e au mi lieu de
toutes les salisfaclions que donne la fortunr,
courant et jouant sans cesse au grand a:r
dans le parc de Carravenchel, elle se développait à mencille et devenait jolie, mais jolie
à dépiter les plus belles filles de l'Espagne.
En ce pays, les femmes sont précoces, du
1. l. u11, ri 1rn, /e,. Femmes rtilNn·cs rlr•
/Î//11. 1. Il. p. ~- '1; Pai-i,, 18m.

fa

//rro/11-

moins pour la heaulc1• Thérésia, sur ce point,
était tout ce r1u'il y avait de plus espagnol.
Son instruction apparemment ne marchait
point du même pas que sa beauté. On al'ait
donné à Thérésia les meilleurs maîtres de
Madrid, cc qui ne veut pas dire qu'ils fussent
bons. La preuve, c'est que M. de Cabarrus
songea bientôt à envo)'Cr sa fille à Paris pour
lui m donner d'autres. Il avait bien raison.
L'éducation des ft·mmes les plus fütinguées
de celle époque, en Espagne, se haussait à
peine à celle des femmes de chambre de
l'~ris. La duchesse d'Abrantès. qui ropgea
en Espagne pendant l'année 1805 et qui y fit
plus tard un long séjour, l'aftirme dans ses
Mémoires.
~I. de Cabarrus avait peut-êlre aussi une

autre raison pour envoyer sa fille en France.
A Madrid, les têtes son1. cbaud&lt;&gt;s, les cœurs
aussi, et il ne rnulait pas qu'il arrivât à Thérésia l'aventure qui était arrivée à sa mère :
ne l'avait-il pas, lui, Caùarrus, comme un
Espagnol de roman, séduite et enlevée avant
de l'épouser'? Ces sottises-là, on les fait, et
bien d'autres, mais ceux qui les ont faites
trouveraient fort mauvais que leurs enfants
se le, permissent à leur tour. Ce en quoi ils
onl joliment raison.
La petite Thérésia, qui n'avait guère alors
plus de douze ans, était bPaucoup plus grande
que ne le soot d'ordinaire les petites filles de
son àge. Elle était svelte, élancée et d'une
figure merveilleusement jolie. Au point qu'on
ne pomait la voir sans en tomber sur l'heure
amoureux. Il était donc prudent à M. de Cabarrus de retirer d'un pays où l'exécution, il
en savait quelque chose, suit de si près un
désir, une fille qne son exlrême beau lé pouvait, comme sa mèrn jadis, exposer à Je fâcheuses aventurl'S.

C'IIAHI.ES ] l l. ROI o'ESPAG:-iE,

Son oncle Galabert, qui était venu à )ladrid, ne s'était-il pas avisé de faire la cour à
la petite? Avec les plus honnêtes intentions

du monde, à la vérité, car il a,·ait formellement demandé à M. de Cabarrus la main de
Thérésia. Le paul'fe homme, tout oncle qu'il
était, avait été ensorcelé comme les autres par
le charme étrange, magique, magnétique,
pourrait-on dire, qui se dégageait comme une
phosphorescence de toute ~a personne : uu
regard, un souril'e, un mot, et ça y était, on
était pris; la cri~lallisation était fail&lt;', aurait
dit S1cndhal.
On pense Lien que, mllgré les usages du
Lemps qui permellaient, surtout en Espagnr,
de marier lrs petites filles de lreizl!ans, li. Je
Cabarrus, qui avait du bon sen~ et q 11i le gardai 1, lui, pui,qn'il n'était pls amoureux, ne
voulut pas entendre parler de marier Thérésia; que dia Lie! ce c'est pas quand une fille
est encore dans l'.îgc des poupées el des pantins qu'on lui donne un mari!
Etait-ce pour fuir cet oncle? E1ait-cc dans
un intérèt d'éducation'?
On ne le sait trop, m1is c'est probablement
pour ces deux causes que M. de Cabarrus rit
partir un beau jour de Madrid sa fille et SC'S
deux fils. Et, vers la fin de 178:', ou le commencement de 1786, les trois enfants descendaient devant la porte d'un hôtel du quai
d'Anjou, dans l'île Saint-Louis à Paris. C'étaiL
la demeure d'un ami de leur père, M. de
Boisgeloup, seigneur de la ~lancclière et
autres lieux, conseiller du roi en son Parle
mentde Paris. Ils n'étaient là qu'en tram,it.
M. de Cabarrus vint un peu plus tard les rejoindre, et, comme le séjour de Paris lui
plaisait, il acheta un hôtel sur la place des
\'ictoires et s'y installa al'ec eux.
A Paris, la belle Thérésia avait trouvé le
rn~yen de devenir encore plus belle qu'à Mat.lrid. La grâce parisienne, avec ses raffinements et les mièvreries de la mode, était venue
adoucir l'éclat de sa beauté ibfrienne. c~ue
beauté triomphait toujours, mais plus discrètement. L'Espagnole s'était parisianisée.
Si l'éducation de Thérésia avait été le prétexte du départ pour la France, il ne srmùlc
pas qu'une fois à Paris on se soit beaucoup
occupé de perfectionner celle, tout élémentaire, qu'on lui avait donnée à Madrid. Elle
avait été menée jusqu'alors à hâlons rompus:
on continua le mème syst~me. Les bals, les
comédies, les diYcrtiss1·menls, les collations,
on ne vopil alors que cda dans la vie. Pen
ou point d'éducation morale d rcligieme,
nulle idée sérieuse, pas un mot du dcl'oi r,
des notions vagues sur le reste; tel fut, eu
définitive, le bagage intd!cclucl et moral de
la jeune fille. On aboutit ainsi à une chose :
à lui foire idolàtrer sa petite personne. Ce fut
tout. On aurait pu faire mieux. Si la IJeauté
a un prix inestim 1l1lc, elle n'est pas tout, et .
quelques ml ides qualités pcurcnt fort agréalJlcment se marier a\'Cc elle.
Mais al'ec celle éducation décousue et rudimrnfaire- et c'était un peu celle des jeunes
filles les plus distinguées de ce tt rnps - lrs
instincts, bons ou mauvais, suivaient leur
cours, peu ou pointréprimés par des parents
impréYoyants. Les caractères étaient peul-être
plus tranchés, mais chez le beau sexe la chose

Prut-être est-ce par dépit, comme le dit
M. forneron d'après des Alémoi1'es inédits
dont il n'a pas le droi t de nommer l'auteur,

est peu désirahle, et une fomme tranchante
n'a jamais passé pour une perfection.
\1. de Cabarrus, que sa femme, personne
assez effacée dans le ménage, était venue rejoindre à l'hôtel de la place des Victoires,
avait beaucoup de relations à Paris. Aussi
conduisait-il avec orgueil sa jolie Thérésia
dans les salons, si sociables alors, d'un monde
&lt;1ui n'avait jamais été plus brillant. La jeune
fi lie, depuis son arrivée, ne s'était pas appliquée à grand' chose, mais elle avait appris à
bien faire la révérence. C'était alors une
chose très complit1uée que de bien faire la
rél'érence. Elle embrassait beaucoup de talents divers, puisque ce seul mot exprimait
la scit'nce de se bien tenir dans le monde, \' art
d'y parler et d'y faire figure de toute façon.
Thérésia récoltait dans les salons les plus
YiYes jouissances d'amour-propre. Non seulement elle s'y entendait proclamer la plus belle,
111ais la coquetlerie, qui était innée en elle, lui
avait vite fait trouver les quelques paroles
manégées qui, plus que la ht'auté, bien plus
surtout r1ue les qualités, mettaient tous les
hommes 1, ses pieds. Ab I la coiruetterie !
puisqu'elle prête de la beauté aux femmes
11ui n'en ont pas, combien ne décuple-t-elle
pas la beauté chez celles qui t'll ont! Poussée
jmqu'à l'exlrème, elle séduit encore plus les
hommes, el l'on voit des imbéciles qui vont
jusqu'à n'estimer guère que l'elîronterie chr1.
la femme.
S'il faut en croire M. Forneron, la coquetterie de Tbérésia ne craignit point de s'éle\'er
jusqu'à ces hauteurs scabreuses. cc Elle avaiL
été éprise toute jeune, dit-il, de M. de Méréville, fils du marquis de Laborde : elle le retrouvait chaque nuit sous les ombrages de son
parc; mais comme le mariage ne plut pas à
Laborde, elle se laissa épouser subitement,
dans son premier dépit, par M. de Fontenay,
petit, roux, ifsu d'une famille si humble que
le Parlement avait fait longtemps difficulté
de l'accepter 1 • ,&gt;
Il n'y aurait rien d'étonnant à ce que
mie de Cabarrus, dont les principes de conduite ne semblent pas avoir jamais été bien
sévères, se fût promenée de nuit mus les
on1brages avec un jeune homme. Il ne faut
pas juger cette imprudente légèreté avec nos
mœurs d'aujourd'hui qui, pourtant, commencent à s'américaniser un peu. Si une telle
liberté n'était pas précisément adinise, elle
,•tait tout au moins tolérée. La duchesse de
llourgogne en avait elle-même donné l'exemple sous le grand roi, et Saint-Simon nons
apprend dans ses J/émoires qu' « à Marly la
dauphine courait la nuit avec tous les jeunes
gens dans le jardin jusqu'à trois ou quatre
heures du malin. n Cette liberté a1·ait moins
d'incoménients avec beaucoup de jeunes gens
qu'avec un seul, et M. de Cabarrus avait le
plus grand tort de laisser à sa charmante fillette la liberté que le grand roi laissait à la
duchesse. de Bourgogne; - et pourtant elle
n'était pas encore princesse!

que Mlle de Cabarrus, ne poll\'ant décider
M. de Laborde, fils du richissime fermier
général propriétaire du domaine princier de
l\léréville, à l'épouser, se décida à accepter
~!. de Fontenay. Mais ce n'est pas probable.
Cc qui est cérlain, c'est qu'on s'occupait de
la marier. Elle avait déjà refusé, à ce qu'il
parait, le prince de Listenay. De son côté,
elle avait été reîusé&lt;' par le marquis Ducrest,
qui fut plus tard le père dr celle Georgette
Ducrest f~fme Bochsa) qui a laissé des ,llémoirl's sur lïmpùatrice Josephine, ouvrage
do11t la partialité n·e~l pas le défaut principal. Toujours boane, cc ~Ille de Cabarrus, devenue Mme Tallien, ne conserva aucun souvenir du refus qui avait été fait de sa main, et
fut dans tous les temps empressée de servir
celui qui semblait l'avoir dédaignée'. &gt;&gt; La
belle Thérésia, malgré son jeune âge, n'était
donc pas plus impressionnée que cela par une
demande en mariage, et il ne semble pas
qu'elle ait été de nature à faire un mariage
de dépit, ce qui est presque aussi sot que ce
qu'on appelle un mariage d'amour. Elle sa1•ait ce qu'elle valait, du moins physiquement;
elle avait de l'ambition, ce qui est la preuve
d'une nature supérieur&lt;' aux autre;; de plus
elle ne manquait pas de caractère : tout cela
met a l'abri des vulgaires faiblesses, des dépits comme des entraînements irréfléchis.
Il est donc plus naturel de croire qu'elle
épousa M. de Fontenay parce que M. de Cabarrus, ayant trouvé que ce jeune homme
élait d'un âge, d'une fortune et d'un rang

1. li. Fon~mm. l/islnire gh1tir11lf' dt•s é1111gré11.
i.ll.p.15i.
~- Mém ..s11r l'ini/)éra/J•ice Jn.•rphi11P. t.111,p. 178.

~- )1. Ch. :'iauroy, de l'aulorilé duquel uous
aimons à nous couvrir pour tout ce qui est dates el
aclcs de l'ét•l-ci1·il, donne, dans Le 1:urieux, l'acte

Ht\"AROL.

D'après le dessin de CARM(l,TF.LL~-

social à peu près égaux aux siens, pou\'ait
être pour elle un époux sortable, et que
c'est après avoir examiné le pour et le contre
qu'il le lui avait présenté.
Thérésia n'avait encore que quinze ans et
demi. Quelque connaissance qu'elle puisse
drjà avoir des choses de la vie, une jeune
fille, à cet âge, même si elle est fort intelligente, ne fait guère de différence entre un
homme ou un autre : tous lui parai~sent également laids ou également beaux, selon son
plus ou moins de tempérament, et elle accepte généralement avec enthousiasme l'époux
que ses parents lui donnent, quel qu'il soit.
Elle ne voit dans le mariage qu'une chose,
être Madame. Elle n'est pas encore ellemême et ne le sera pas avant l'àge de vingtcinq ans. Jusque-là, elle n'est r1u'un essai,
une ébauche un peu floue, de ce qu'elle
pourra devenir; mais, à vingt-cinq ans, ses
grands traits rnnt fixés, elle est définitive.
Aussi, quand elle n'est pas encore mariée à
cet àge, (JUand l'expérience de la vie lui a
fait faire des réflexions et des comparaisons.
la jeune fille ne se laisse plus marier avec la
même docilité; elle prétend ne prendre qu'un
homme à son goût et avec certaim avantages, ce en quoi elle n'a pas tort. Elle se
trompP bien parfois dans son choix, mais
l'homme, qui choisit en plus grande liberté
et avec une bien plus grande expérience, se
trompe encore beaucoup plus souvent.
Quoi qu'il en soit, Tbérésia épousa, lt&gt;
jeudi 21 février 17X8, messire Jean-Jacques
DeYin de Fontenay, chevalier, conseiller du
roi en son Parlement;;. Ce n'était ni un vieillard, comme on l'a dit, ni même un homme
mùr, mais bel et bien un jeune hc·mme dr
vingt-six ans. Il appartenait à une famille
bourgeoise de Paris qui avait compté parmi
ses membres plus d'un « marchand épicier »
et « marchand drapier n, mais qui n'élait
pas C( si humble que le Parlement avait fait
longtemps difficulté de l'accepter )J .
M. Ch. Nauroy en a reconstitué la généalogie depuis l'an 16i8. La famille s'était élevée peu à peu. Le père du mari de Thérésia
était président de la Cour des comptes; son
hôtel, au numéro 51 de la rue des FrancsBourgeois, existe encore; il a gardé sa porte
cochère flanquée des pavillons des communs
et, dans la cour, une suite d'arcades. L'oncle
de M. de Fontenay, M. de Laverdy, avait été
avocat au Parlemmt, puis ministre. Son nom
se trouve dans tous les Jlfémoires el dan~
toutes les correspondances du temps. Enfin,
M. de Fontenay était lui-même conseiller au
Parlement de Paris, et non de Bordeaux,
cc mme on l'a dit et répété. Il apportait en
mariage une fortune de près d'un million de
francs, rnlidement assise en immeubles. Le
nom, il est vrai, était moins solidement assis.
M. De\'in grand-père avaif essaJé, et non
sans succès, d'en faire quelque chose, en lui
accolant celui de Fontenay, sous prétexte
qu'il possédait une mairnn à Fontenay-auxdu mariage et 1'acte de diipcnsc de puLlication de
bans, clont il a lroU1é la minnle authentique au,

Archives nationales.

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·-------'

111STO'l{1.Jl

Roses. La plupart des noms à particules, de rnn marqui; el metlrail sa fierté à se faire
nos jours, n'ont pas d'autre origine et ne épouser par un révolutionnaire plébéien.
A ce mari jeune et riche, voyons ce qu'aprappellent pas aulrement la noblesse, qui,
par parenthèse, rn passait fort bien autrefois portait en mariage Thérésia. Sa jeunesse et
de particule. Enfin, la chose arnit pris, natu- sa be:m:é tout d'abord, puis une dot assez
rellement, puisque M. Devin était appuyé sur ronddettr, Lien qu'dle ne se montàt guère
une belle fortune et, tel quel, ce nom avait qu'à la moitié de la fortune de M. de Fontebonne mine, meilleure mine assurément que nay. &lt;c Elle comprenait au m&lt;,ins quatre maicelui qui le portait. Pour ce qui est du titre sons aux Champs-Élysées, rue des Gourdes,
de marqui~, son origine n'était pas plus ca- plus tard rue des Blanchisseuses el rue Martholique. M. de Fontenay ne le prit qu'après beuf depuis 1829, n° 1, au coin de l'allée
son mariage. Apnl acheté plusieurs terres, des Veuves, aujour&lt;l'hui avenue Monlaigne
une entrè autres, la seigneurie du Boulai, (c'est la future lhaumi~re Tallien), n°' 6
érigée jadis en marquisat, il crut avoir acquis et 8, et une autre mentionnée dans les Peen même temps le titre de marquis, el, tites Affiches du 1 novembre t 807, sans nu-

larder à faire épanouir toutes ces Oeurs.
Grande et élancée, elle avait déjà atteint
toute sa taille et dépassait de la tête la plupart des femmes. Elle était souple comme
un jonc. Surmontés de sourcils bien arqués
qui leur donnaient un petit air impatienté
mais adorable, les yeux étaient largement ouverts : il y avait du velours, de l'or, du diamant dans ces yeux à la fois bons et impérieux, angéLques et mutins. On se sentait
tressaillir quand la belle enfant les laissait
reposer sur vos yeux ou les efileurait seulement de son regard : oh! ce regard l ... une
fascination. C'était à tomber à genoux devant.
La bouche est petite el aussi fascinatrice

'-·---------------------------------- LA. C1TOYE'NN'E TALL1'EN - yeux, avec la bouche, pour tâcher de donner
un peu de ~érieux à cette physionomie, mais.
il faudra Lien des années et des mariages

ALEXANDRE DE LA)IETH.

Gravure de F1ESINGER, d'après j.

FÉDÉRATIOc'I GÉc'IÉR.\LE DES FRAXÇAIS, AU CIIA}IP-DE·MARS, LE

parce que sa terre avait jadis appartenu à un
marquis, il se pensa Llasonné du coup et, de
marquis de Fontenay, cc en prit le nom pompeux &gt;&gt;.
li se trou va donc armé de toutes pièces,
c·est-à-dire de tous les travers du temps,
pour introduire sa jeune femme dans le
monde et y faire lui-même quelque figure.
Fort ambitieuse, amie des honneurs et de la
représentation autant que des diamants et &lt;le
la toilette, Thérésia ne l'avait-elle pas poussé
à prendre ce titre de marquis? C'est Lien
probable. Car elle était loin de prévoir, à ce
moment, que, dans trois ou quatre ans, la
société française serait bouleversée de fond
en comble, qu'elle-même divorcerait d'avec

I.J JUIi.LET

1~90- -

Gravure

méro, plus une maisun à Passy, men tionnée
dans les Petites Affiches du 20 m ,i 1842,
rue Bizet, n° G1 &gt;&gt;.
M,le de Cabarrus, qu'on aurait tort, à
cause de son nom en 11s, de prendre pour
une savanle, et qui se ressentait trop de l'Espagne pour le dernnir jamais, n'a,ait donc
pas plus de quinze ans el demi lorsqu'elle se
maria. Elle était, de corps et d'âme, la collection ,·ivante de toutes les qualités et de
tous les défa.uls qui font perdre la tête aux
homme;. Quel&lt;.J:ues-unes de ces perfeclious
ë1aient peul-êlre en bouton, à l'état de promesses, mais patience l le mariage et quelques printemps de plus n'allaient pas
1. Cn. füoROY, le Curieux.

a"IIELMAN, d'at1·ès

le dessin de c.

l\10:SNET,

que le regard : rieuse et sceptique, die semble plutôt faite pour les menues friponneries
de l'amour que pour le baiser où s'échangent deux âmes el qui ~cdle le don éternel
de deux cœurs. Ne voyez-vous pas, dans ce
cuin qui se relève un peu dédaigneusement
(elle pense sans doute à son mari), un sou-.
rire qui, quoi qu'elle fasse, est moqueur, ironique? ... Mais c'est un attrait de plus. Quel
fruit délicieux que ces lèvres, rouges et charnues comme des cerises, un peu arquées
dans les coins, et qui apprllent insolemment
le baiser!. .. Les cheveux noirs et hrillanls,
&lt;&lt; absolument de la soie noire », a dit une
femme'; ils cherchent à s'accorder al'ec Jes
2. Marquise

DE LAGE,

Souvenirs. p. 186.

Gt:ÉRTN.

donnés trop souvent à baiser, romme une
patène, aux gens dont elle attend un service
ou qu'elle veut r11mercier d'une attention. La
tournure est aisée, pas façonnière du tout.
Ce n'est pas à dire que Tbérésia ne l'ait pas
étudiée longuement devant sa psyché, mais
elle ne le laisse pas voir. Elle n'est nullement
gênée de sa grande taille, au contraire dC's
autres femmes qui, lorsqu·elles dépassent nn
peu les dimensions réglementaires, sont embarrassées d'elles-mêmes et gênent charun
de leur gênante personne.
Une personne qui ne se gênait guère, il
faut bien le dire, c'était M. de Fontenay. Il
ne semhle pas qu'il ait beaucoup apprécié
les grâçes et perfections de sa jeune femme.
Et. d'abor~, était-il bien le mari qui lui eùt
convenu? EL~it-il en homme ce qu'elle élait
en femme? Etait-il « le mâle )) de Tbérésia?
PJs tout à fait, à en croire, non pas sa
femme, ce serait trop naturel, mais M. de
Norvins I et les ftlémofres inédits cilés par
M. Forneron, qui disent qu'il était petit et
roux. ce qui, on ignore pourquoi, n'a jamais
passé auprès des femmes pour des attraits
irrésistibles. On n'en sait pas pins long snr
les qualités physiques de M. de Fontenay.
Sur ses qnaliti:s morales on en sait darantagP,
grâce à quelques indiscrétions de sa charmante femme. Il en manquait 1olalement. Ce
qu'on n'ignore pas non plus, c'est que le
jeune ménage prit, dès le départ, une allure
des plus fâcheuses. Il était allé s'installer,
sitôt après la cfrémonie du mariage, dans
une maison de l'ile Saint-Loni~, qui a"ait un
jardin. cc Le curiC'nx qui, venant de NotreDame de Paris, prend la rue Saint-Louis,
trouve à sa droi Le une grande mai~on dont
les sculptures attirent son atlenl ion; elle
occupe aujourd'hui les numéros 51, 55, 55
et le n• 7 de la rue Ruilé, jadis rue Guillaume .... C'est Ht ce qu'on appelait alors
l'hôtel Fontenay'. &gt;&gt; Les jeunes époux habitèrent ce quartier paisible, véritable ville de
province au sein de la capitale, jusqu'à la
fin de l'hiver; ils passaient la belle saison
dans leur maison de Fontenay-aux-Roses.
Tous deux aimaient le monde. rii. de Fontenay eut hàte d'y conduire sa femme. C'était
aussi pour lui une manière d'y retourner. De
son côté, Thérésia y trouvait lrop son compte
pour s'aviser de prirnr son mari de ce plaisir.
On était en 1788, à la l'eille de la Hévolution. On sait combien les salons de Paris
étaient brillants à ce point culminant de leur
histoire, après lequel la tempête en fit des
ruines et en dispersa les débris dans tous les
coins de l'univers. La beauté, l'extrême
bonne grâce de Mme de Fontenay y firent un
effet prodigieux. Un jeune homme de ce
temps, qui se trouvait dans le salon de
Mme de la Briche lorsque les jeunes mariés,
en visite de ·noces, y firent leur entrée, a
raconté cet épisode de la vie mondaine. Il
faut reproduire son récit; il donnera en même
temps le croquis d'u9- des premiers salons de

pour qu'ils y parl'iennent. En attendant, r.ien
ne peut la dépouiller de ce petit air dégagé
el conquérant qu'elle tient évidemment de
son aïeul le conquislarlo1·, ni de celte mine
d'indépendance qui plaît tant aux hommes,
toujours affamés de subir un joug et d'ôbéir
à un jupon. Les dents sont blanches, belles
comme si elles étaient fausses, et rient pour
un rien, sam grimace aucune. Le nez ... hélas! que de foi~ il a fait enrager sa propriétaire pour s'être avisé d'être presque aussi
charnu aux ailes que les lèvres! Aussi n'en
faut-il point parler, il ne le mérite pas. Légèrement proéminent, le menton accuse de la
,·olonté, de l'ambiLion. Et cet ensemble de
gaieté, de sensualité, dïdéafüme, d'assurance, d'ironie, -de gràce, de force, se fond
harmonieusement en une physionomie piquante, virn en même temps que douce et
Lonne enfant.
Dans un salon, le rire de la jeune marquise, soupape toujours ouverte à une jeune~sc et à une gaieté loujours sous pression,
se modère el devient un sourire adoraLle.
charmeur dans toute la force du Lerme. Mais
le son de sa voix! Quelle ravissante musique!
Un peu étudiée peut-être, mais sa magie réveille dans la profondeur des cœurs une musique. semblable, qu'on n'entend que lorsqu'elle parle ou dans les rêves. Pour échapper
à son charme, il faudrait, comme Ulysse devant 111s Sirènes. se boucher les oreilles avec
de la cire. Elle n'est pas sans en connaître la
puissance; elle entend à ravir toute la diablerie amoureuse, et, dans cette guerre d'escarmouches, elle n'a garde de ménager les
armes de son arsenal d'altaque: Car, l'avezvous remarqué ? ces grandes coquettes ne
sont outillées que pour l'attaque et n'onl pas
d'armes pour la défense.
1 . .J, DE N0Rv1xs, lltémorial, L. 1, p. 169. - :Sous
Avec cela, de belles épaules et de beaux citons ci.après ce pas~age ..
'2. Cu. NA UROY, Le Cu1·1eux.
bras qui n'ont qu'un défaut, celui d'être

l'époque. « L'un de ces dimanches oùla ville
et les faubourgs, dit M. de Norvins-Montbreton,
s'étaient entendus pour fournir au salon de
~tme de la Briche de plus nombreux contingents, à l'heure solennelle où les tables de
jeu réunissaient déjà leurs partners et où
Mlle Belz, depuis Mme Chéron, préludait au
piano ou à la harpe accompagnée par Viotli,
on annonça le comte et la comtesse Charles
de Noailles, l'un fils aîné de la princesse de
Poix, qui les présentait, l'autre fille de M. de
Laborde, banquier de la Cour .... Peu à peu,
cependant, l'admiration se calme, le nouveau
ménage était assis. Le tresset, le bo~ton reprirent leur mouvement, au grand contentement des vieux mariés et des Yieux célibataires; et sauf les chuchotements des femmes
el ceux des camara&lt;leries, comme entre
Charles de Noailles et moi, son ami de collège, on n'entendit plus que les brillants
accords de Viotti et de Mlle Belz, et aussi ces
rares mais impitoyables exclamations des
jQueurs, replacés, eux, exclusivement à toute
autre impression, sous l'empire absorbant
des cartes.
&lt;c Mais à pi:ine étai t-m rentré dans c... ;' ~
condition ordinaire des soirées, que la porte
du salon se rouvrit de nouveau, et à deux
ballants, et que l'on annonça ~J. et Mme de
Fontenay, née de Cabarrus. Encore une visite de noces! De nouveau, le jeu, le piano, le
violon et le salon rentrèrent dans le silence,
et aussi chacun se leva.... Hélas! puisqu'il
faut le dire, la charmante comtesse de
Noaill~s, la délicieuse Française fut à l'instant
détrônée avec sa couronne de cheveux blonds
par la divine Andalouse à la superbe chevelure de jais, dont la pointe la plus élevée
faisait descendre jusqu'aux extrémités apparentes de ses piedi imperceptibles crtte échelle
de perfections humaines que le Créateur
s'était plu à répandre sur elle le jour d'une

CHARLES DE LAMETH.

Gravure de

F1ESINGER,

d'aprés

J.

GŒRIII.

fête paradisiaque, afin de montrer encore une
fois au monde le type jusque-là non renouvelé de la beauté de la mère du genre hu-

�111ST0~1A
main. Quant à notre premier père, il était
moins bien représenté par M. de Fontenay,
conseiller au Parlement. Une telle apparition,
qni brisait tout à coup une admiration encore
vivace, causa réellement une sorte de stupeur
silencieuse, el celle-ci ne fut interrompue que
par l'expression de la réception gracieuse de
)lme de la Ilriehe, dont, celle fois peut-êlre
seulement, la \·oix d'un timbre 5i timide el
si doux fut entendue dans toute l'étendue de
son salon. Mais si Mme de Noailles ne fui
plus dè, lors que la seconde dans nome, son
mari, lui, n'avait rien perdu de son empire.
Toutefois, malgré sa beauté véritaLle, celle
de Mme de Fontenay était tellement transcendante que l'œuvre n'eût pas encore été parfaite si le sort les avait unis ....
« la Providence d'ailleurs arail ses desseins en la créant supérieure à Ioules les
femmes' .... »
M. de Norvins, qui; emprisonné plus lard,
dut la vie aux efforts réunis de Mme de Staël,
de Mme de Valence, fille de Mme de Genlis,
el de la belle Thérésia, est tout naturellement
di~posé à s'exagérer la supériorité d'une
femme qui s'est employée à l'arracher il la
mort; il n'exagère cepC'ndant ni sa beauté ni
sa bonté. Toutes deux étaient merveilleuses.
Et si une femme absolument belle est fort
rare, une femme absolument bonne n'est pas
)'lus commune. Rappelez-vous Montaigne qui,
dans son chapitre des Trois bonnes femmes,
dit qu' « il n'en est pas à douzaines, comme
chacun sçait ». Heureusement pour les
hommes, que tous, dans leur naïveté, s'imaginent avoir eu la chance de tomber sur une
de ces exceptions; mais n'e&amp;t-ce pas la femme
qui le lenr persuade, tout comme elle sait,
même la plus laide, persuader qu'elle est
jolie. Et chacun sait qu'il faut toujours
croire ce que dit une femme....
Mme de Fontenay était donc une véritable
perfection. Il y avait bien - oh l une vétille ... - le côté moral qui laissait quelque
peu à désirer; mais, à cette époque, on ne
songeait guère à s'embarrasser de si mince
bagatelle. Qui donc aurait pu s'en formaliser? Son mari? Eh! à peine marié, indigne
appréciateur du trésor qu'il possédait, ne
s'était-il pas avisé, le drôle, de se mettre à
aimer une fille de boutique et d'installer chez
lui celle drôles~e 2 • li fau l cependant fairr,
ùans cette impardonnable offense à la femme
légitime, la part des mœurs du temps, de la
mode, et M. de Fontenay était avant tout un
homme à la mode. Mondain, ce qui est fort
bien, joueur, dissipé, libertin, ce qui l'est
moins, le jeune conseiller au Parlement qui aurait eu besoin de conseils au lieu d'en
donner - ne différait guère, en installant
une maitresse chez lui, sous le même toit
que son incomparable femme, des autres
hommes de son temps. Qu'on ne jellc pas
les bau ts cris, mais la maîtresse avait alors
une place en quelque sorte legilime dans la
famille. C'était non seulemen t admis, mais
. 1. J. DE l'io11,·"s, Mémorial, 1. 1, p. 107-170.
2.11.Fo1m:no,,/l1st. gén. desén11·9rés, t.11 , 1•• l :li.
j_ Chancelier P ,sQu11:n, Jlll'moirl'S. t. 1, p. 1R.

1.Jt
c'était l'usage, c'était de Lon ton, même dans
la magistrature. &lt;&lt; Quand je suis enlré dan~
le monde, a écrit l'illustre chancelier Pasquirr, j'.ü été présenté en quel,1ue sorte parallèlement chez les femmes légitimes et chr z
les maîtresses de mes parents, des amis de
ma famille, passant la soirée du lundi chez
l'une, celle du mardi chez l'autre, et je n'arais
que dix-huit ans, et j'étais d'une famille magistrale 3. &gt;J M. de Fontenay, qui était apparemment un homme de progrès, avait trouv,:
plus commode - là élait son seul tort aux
yeux du monde - d'installer chez lui la fille
de boutique auprès de laquelle il oubliait
qu'il avait une femme, la plus belle el la plus
séduisante de toutes les femmes, que d'aller
11 la déroLéc lui faire d~ discr~tes visites.
Ré\'oltée d'un pareil procédé, la jeune
Thérésia qui, en fait de principes, n·en avait
pas plus qu'il n'en fallait, pas plus que les
hommes et les femmes de son temps, se
laissa aller à faire comme son mari. Elle
imita son mauvais exemple el ne se refusa
aucun caprice, quel qu'il pût êlre. N'était-ce
pas un peu alors h devise de chacun? Il aurait été bien extraordinaire qu'elle ne fùt pas
adoptée aussi par celle jeune femme de seize
ans déçue dans les rê\'es que la jeunesse tout
au moins fait naître chez une nouvelle mariée, outragée dans sa dignité d'épouse, humiliée dans sa dignité de maîtresse de maison; et cela chez une femme ardente au
plaisir, ardente à tout, - excepté au travail.
C'est en effet une justice à lui rendre, elle
n'a jamais aimé à faire quoi que ce l"ût, tout
en s'entourant élégamment de l'allirail d'une
femme qui sait s'occuper : comme les autres
coquelles, elle a de tout temps montré une
aversion incroyable pour le travail. Déjà un
peu mauvais sujet, dès avant les fredaines de
son mari, on lui prèta bientôt des fredaines à
elle-même. Elle eut des amants. Dans ce
temps de mœurs faciles, on n'envisageait pas
cc genre de distraction comme chose bien
grave et personne n'eût songé à lui en faire
un crime, même pas son mari. cr Je vous permets tout, disait à sa jeune femme un gentilhomme marié du matin, je vous permets
tout, hormis les princes et les laquais. u
Pourrn qu'il n'y eùl pas trop bruyant scandale, on fermait les yeux. Aussi n\ avait-il
pas, dans le monde, ce qu'on appdle un bon
ménage. « On trouve bien, écrivait Madame
en 1721, on trom·e bien encore parmi les
gens d'une condition inférieure de bons ménages; mais, parmi les gens de qualité, je ne
connais pas un seul exemple d'affection réciproque el de fidélité. ,&gt; Et le long c:t dissolvant règne de Louis XV avait passé par làdessus ! Chacun se piquait de se laisser aller
à sa « sensibilité », on ~e faisait gloire d'être
dominé par sa (( passion u. Cela vous posait
un homme ou une jeune femme, cela vous
donnait une « allitude ,, . Aussi ne pourait-on
trouver mauvais que Thérésia se vengeât de
)1. de Fontenay suivant le ri le espagnol :
t. Chancclic1•

Ibid. p. '.2.
:1. M. Go1tn·r. .llf111oirrs pnw· ser,·ir à /'/,i.,tmrr
de 111011 trmp.,, t. 1. p. 6.
P1&gt;QL1c11 ,

&lt;( Œil pour œil, dc:it pour dent », surtout
lorsque celle vengeance or faisait pas couler
une seuil' goutte de sang et se réduisait à ce
1,herlinage qur, dans les classes élevées, on
appelait alors simple galanlerir.
C'est dans son salon, où elle recevait celle
charmante jeunesse libérale des commencements de la Ilél'Olution, les frères Larneth,
Félix Le Pelletier de Saint-Fargeau, qu'on appelait familièrement Blondùzel à cause de la
couleur de ses chel'eux, M. d'Aiguillon, etc.,
jeunes gens qui mettaient leur honneur à
déshonorer les jolies femmes qui voulaient
bien se laisser faire, que Mme de Fontenay
choisit les complices de sa vengeance, et il
semble bien que chacun de ces messieurs ait
eu sa part de collaboration.
La vie mondaine favorisait toutes ces manigances. Elle brillait alors d'un éclat qu'elle
n'avait pas atteint jusque-là et qu'elle ne dépassa peul-être jamais, si l'on en croit les
chroniqueurs du Lemps. « J'ai vu les magnificences impériales, a écrit un collègue de
M. de Fontenay au Parlement de Paris, je
vois chaque jour, depuis la Restauration, de
nouvelles fortunes s'établir et s'élever : rien
n'a encore égalé à mes yeux la splendeur de
Paris dans les années qui se sont écoulées
depuis la paix de ·1785 jusqu'à 1789 4 • »
Voulez-vous d'autres témoignages? Il n'en
manque pas. Voici celui de)[. de Talleyrand
qui, alors connu sous le nom d'abbé de Périgord, était un des plus polissons des abbés
de cour; aussi se connaissait-il, comme tel,
aux choses de la vie profane. &lt;&lt; Quiconque
n'a pas vécu alors, dit-il, n'a pas connu la
douceur de vivre 5 . » ~Ime de Staël, qui connaissait cette douceur non moins bien que cet
abbé dissipé, et qui, comme lui, la goùtait à
longs et fréquents !raits; Mme de Staël qui
jouissait avec délices de sa jeunesse, de la
renommée de son père, de la sienne propre
et d'une très belle fortune; )Jme de Staël est
aussi de cet avis : &lt;I Ceux qui ont vécu dans
ce temps, a-t-elle écrit, ne sauraient s'empêcher d'avouer qu'on n'a jamais vu ni tant
de vie ni tant d'esprit nulle part 6 Jl • .Mme de
~taël, qui allait partout et était un véritable
tourbillon, a ses raisons pour dire cela, el
l'on pourrait s'en défier; mais la l'icomlesse
de Noailles, qui n'a point les mêmes motifs
pour parler ainsi, fait chorus avec ces enthousiastes : &lt;( La société, dit-elle, était
alors la combinaison la plus exquise de tous
les perfectionnements de l'esprit; les hardiesses de la philosophie n'étaient que des
stimulants pour la pensée; la philosophie
n'avait pas d'apôtres plus fervents que )t's
grands seigneurs; la vie était délicieuse 7 n.
Il ne faut cependant pas prendre tout cela
/1 la lettre. Mme de Noailles était jeune en ce
temps-là; Mme _de Staël, qui le fut toujours,
était alors amoureuse de ce grand fat de
~arbonne; M. de Talleyrand, M. Pasquier,
étaient eux aussi dans les enivrantes illusions
de la jeunesse el de l'amour; rien d'étonnant,

6. lime or. Sr,u, Considéralio11s .m1· la Rfro/11;;.
lion fra11ç11ise, l. 1, p. 500 (éd, Charpentier).
i. \""" nr. :'io,111.u:s, l'ie de la 11riwe.•se dr Poù.

, 1 ; 1 L 'o:-- D.l'!SE o : B.\L DL L\

B \$TIi.LE. I.E II JUILLET 1~()0- -

dans ces conditions, qu'ils eussent trouvé
loul admirable. A moins que la société parisienne ne se soit modifiée du tout au tout en

Gr.ivure de

LEC&lt;&gt;:UP,

ct'af'rès le dessin de

!"espace de vingt années, ait perdu sa sécheresse, sa fausse sensibilité et son scepticisme dérnrateur, ce qui n'est pas admissible.
.., 91 '"'

C1TOYE'N'NE TAI.'LTE'N - - - .

SwEe.,cn-Dt:SFONTAINES,

Car 1•oici ce que pensait Mme du Deffand, en
1768, des salons de Paris : « Quelle société
trouve-t-on? Des imbéciles qui ne débitent

�111ST0'/{1.ll

'·----------------------------------

que de, l:&lt;'11x c, mmuns, qni ne Sl\'Cl•t rien, hab? - rt 'JU'ellc ne connaissait pas celle
qui ne sentent rien, qui ne pensent rien; douce intimité en pantoufli~s du coin de
quelques gens d'esprit pleins d'eux-même,, feu, Mme de Fontenay alla, comme la
jaloux, envieux, méchants, qu'il faut baïr ou mode était de le faire, passer l'été à la cammépriser 1 1&gt;. C\•st elle encore qui clcrivait · pagne. Tous les gens de cour quittaient Verplus lard : &lt;( Je rassemùle autant que j~ puis sai lles, ceux de la ville aussi i, A l'exemple de
cc &lt;111c nous appelons la bonne compagnie, la r,,ine CJ'li, aussi enrubannée que sa houqne le plus souvent j'appell1 rais la solle lPLte et s, s mouton,, fai,ait à Trianon de la
compJguie' 1&gt;. lime du Deffand, qui retient , illégialurc et de la bergeri(', ils se répansouvent, danssrs lellr,•s, sur celle oliservation, ddient dans leurs terres et s'occupaient, sans
et qui, si elle avait de l'esprit- 1t l'usage e~L rire, de faire de l'agriculture en has de soie
de lui en acrnrderun peu plus qu'elle n't&gt;n pos- cl de l'hummité en p:uol,..s. lis croyaient l'àge
sédait - manquait totalement de cœur et de d'or r~rrnu sur la terre parce qu'ils s'apipalriotifml·; celle vieille égoïste, tonie 3\'CU- toyait·nt en d'inlerminaLles r.ausrries à
gle qu'ellcélail,a vuce quelesjPunes gem ne lable, sur les malheureux qui n'avait&gt;nt pis
pournient \'O·r, puis11u',ls ne rt'garJ.,i~r,t de quoi manger, parre qu'ils se distra)ail'nl
qu'à lrJ,·crs le prisme des illusions de la à des berquinades et pleuraient d'attendri j1~unesse rl nvec le bandeau de l'amour sur St'mrnt aux ber~era&lt;les bocagères de Florian
les )'eux. Le jugeme11l de Mme du IJt'IJ'Jnd ~e LL aux grands sentimenls de f\onsseau, parce
trouve au reste confirmé par e&lt; s lignes de qn 'ils rhanlaient. sur tous les ton~ l'iunocente
V,1ltairc : &lt;( Ces l'érilés, écrit-il le 11 M- dnuceur des passions qui sont la voix de la
cem!,re 1760, nè s~ronl cert:1inem1·nl pns du nature dans le cœur de l'homme et que de
µoùl drs darnes wt&gt;lrhcs qui ne veulent que sottes conrenances, mondaines et religieuses,
l'hisluirll du jour : encore leur histoire du condamnaient une partie de l'humanité à ne
jour r.1ule-t-elle sur deux ou Irais traca~- jamais go1\ter. Tout était alors au sentiment,
aux joies agre,t1·s. Uouilly P,l Florian dans ks
series3 &gt;&gt;.
Il ne faut donc !'roirè Mm~ de Staël et lellres, Greut.e dans la peinture, sont le plus
Mme Je Nuai lies, le Juc Pasquier el l'abbé Je exact relld des te11Ja111:, s de cette su,:iélé en
PJrigord, qu'av,c quelques restrictions : décadence qui, malgré ses g"ùls proddmés
c'est tout an plus si, dans celle sociélé pari- bien liant pour la nat,,rL', faisait des~iner des
sienne qui s'a~itait d'autant plus qu'elle se jardins anglais, donna t ùes rubans aux mousentait mour;r, il y avait cinq ou six salons tons, rien que des qualités aux hommes. pas
oà la convmation fùt véritablement élevée et un défaut aux femmes el, en tout, ne se plaifurmô,} d'autre chose que de cancans plus sait qu'au factice, par conséquent au faux.
ou 111·,ins tHre à terre, et encore ces ~alons Mais ce faux goût, tout le monde l'a1·ait :
n'élaicnl-ils pas d'un bon iroùt impeccable. c'était la mode el, celle fois, la mode vrnait
Pour en revenir à Mme de Fontenay, son de Trianon.
Tout le monde était donc aux champs. Le
entrain el ses agréments ne contr:huaienL
pas p~u à égayer les saloqs de Paris, ses marquis de Fontenay était lrop l'homme à la
légèretés encore plus. ms qu'elle apparais- mode pour ne pas faire comme tout le monde.
sait, toute conversation, littéraire ou poli- On sait qu'il possédait une maison à Fonlctique, cessait subitement. Son petit air nay-aux-fioses. Dien que celle maison n'r.ùt
vainqneur et triomphant avait raison de tout. rien de seigneurial pour cadrer avec le tilre
Les lnmmcs abandonnaient la discussion du de marquis dont il venait de s'affubler, il s'y
Vc,yage du jeune Anacliarsis en Grèce qui rendit cependant et emmena sa jeune femme.
venait de paraitre d '(Hi alimenta les con- L'été cl l'automne se passèrent paisililemcnl.
\'ersalions pendant pri-s d'une année, pour C'était chaque jour des fèlcs et des distracacc-ourir auprès de la jeune mar,1ui~e; alors tions d'une élégance recberchét•, et non le rerep1e11aim,L les gcntill1·s drôleries, les galant, cueillement et la solitude de la ,ie des
cummfrJge, 11ui formaient le fo11d de la cou- champs; m~is c'est ainsi que M. le Conseiller
ver;ation dts salous avant qu'ils ne fussent comprenait la campagne.
Sa femme ne la comprenait pas autrement :
envahis par lts mols barbares de défi.ci t,
cahiers, impôts, 1·éforme, états génàaux; celle vie convenait à merveille à son élégant
toute celle gracieuse insouciance se rPpre- et actif désœu vrement. Comme elle ne se pinait à avoir cours comme si une rérnlution quait pas d'une gravité très imposante, elle
ne couvait pas sous l'échafaudage vermoulu aimait mieux danser, aller à cheval, donner
de la vieille société frauçaise que les pre- bals et concerts el flirter avec de gentils
mières secousses du lion populaire se réveil- jeunes gens que de s'occuper des drbats qui
s'élevaient entre la Cour et le Parlement,
lant allaient hienlôl jeter à bas.
Après avoir agréablement gaspillé son 1.tiver préoccupaient fort M. de Fontenay et passiondans le monde, ce qui prouve qu'elle n'avait naient tout Paris.
Elle recevait beaucoup. Les grands noms
pas trouvé le bonheur dans le mariage - une
femme heureuse par le cœur va-t-elle se mê- du Parlement venaient chez elle : M. de
ler, à moins qu'elle n'ait besoin de s'étour- Saint-Fargeau, président à mortier, aimant à
dir, au tourbillon insensé des fêtes et des faire briller son talent de conversation,
1. Correspo11da11ce de ftlme dtt Della11d (éd. Lescure), t. 1, p. 505.
2. Ibid. , t. Il , p. 132.
3. Ibid. L. li, p.16.

4. « C'est une mode nom·elle en France, écrivait
Arthur Youug, au mois de septembre 1787, que de
passer quelque tem_ps à la campagne ; dans celle saison, el depuis plusieurs semaines, Paris est eomparativament désert, quiconque a un château s y rend,

s'écoulant parler plus encore qu'on ne l'écoutait, et qui ne se dépouillait de sa morgue
héréditaire que devant la belle maitresse de
céans: son frère Félix, le petit Blondinet, à
qui elle plaisait singulièrement et vis-à-vis
duquel l'ile se départait de toute retenue, ce
qui donna à jaser: M. d'Ali:;re, homme d'esprit, mnis aimant lrop l'argent; M. de Trudaine, M. d'Esprl'mesnil, M. Ferrand, graves
et solennels; M. Freteau, aimable, mais trop
mielleux; M. dP. Saint-Vincent, aimable aussi
mais trop trivial; d'aulres encore, allirés par
la beauté en fleur de Thérésia comme les
phalènes sont attirét&gt;s par la lumièrr, venaient
à Fontenay et faisaient des madrigaux à la
jeune femme avec autant de sérieu'C qu'ils
avairnt mis de légère! é le malin à trailt r les
affaires del'É1at &lt;'Il a,scmblé~ de chaml,rc ou
même en la grand'c:hamLre.
Quand elle rentra à Paris, Mme de F,11,1cnay troul'a de grands changements dans les
rnjels et le ton d,i la conrersation des salons.
La Rérnlulion était pro&lt; he. Tous les ahus de
la monarchie, ces abus dont une femme d'esprit disait plus lardquec'étaitce qu'il y avait
de meilleur dans l'ancien rrgimr, avaient depuis longtemps aidé à vicier ks forces dves
du corps social, à y former un µigantesqne
abcès. L'alicès était mûr f't prêt à crerer.
PJrtout on le senlait. Aussi l'odieu~e politiq11e
a1·ail-elle lout envahi, tout défigu, é, tou t enlaidi . &lt;• J'tmployais mes soirées. a écrit le
comte de Ségur, ancien ambassadeur auprès
de l'impéralrice Catherine seconde, à parcourir les différents cercles de la capitalr, à
re\'Oir ces sociétés qui a,aienl fait le charme
de ma jeunesse: je les retrouvais plus vives,
plus spiriluelles, plus animées que jam~is :
il ~ût été difficile d'y rencontrer la langueur
et l'ennui. Cependant c·Jles semblaient al'Oir
perdu pour moi leur plus aimable attrait: on
n'y voiait plus celte douceur, cet allici,me,
celle urbanité qui en avaient fait si longtemps
la ,·éritable école du goût et de la grâr·c. Les
pas,ious politiques, rn s'introduisant dans
nos salons, les avaient prc,que métamorphosés en arènes où les opiuions les plus opposées
rn choquaient et se heurtaient sans cesse. On
ne discutait plus, on disputait; le seul et
éternel sujt&gt;t de conver,ation était celle politique, qui ne per111ettait que liien rarement
aux arts, aux Muscs, à la galanterie, de varier
les entretiens.
&lt;( Chacun parlait haut, écoulait peu, l'humeur perçait dans le ton comme dans le
regard. Souvent, dans un même salon, les
personnes d'opinions opposées se formaient
en groupes séparés. Bieulôt une animosité
toujours croissante désunit et divisa totalement
ces sociétés dont l'aménité n'était plus le doux
lien. n Dans les maisons où se réunissaient les
personnes d'une même opinion, la chaleur
des débats n'était pas moindre, 11i les sujets
de conversation plus variés; on y voyait seulement moins d'aigreur.
les autres ,·isitcnt les plus favorisés. , - « Il n'y a
qu'un homme absolument délaissé qui doive passer
tout l'été à Paris, dit de son côtti ~lercier. Il est duuon ton de dire sur le Pont-Roya l : .l'abhorre la ,ilk,
je 1is à la campagn&lt;'. » (Tableau de f&gt;aris.

Les femmes perdaient beaucoup à ce
grand changement 1 .... &gt;&gt;
Elles y perdaient de plusieurs façons :
d'abord les hommes les négligeaient pour la
politique; ensuite, si elles s'avisaient de se
mêler à la disr.ussion, elles le faisaient avec
passion el y laissaient une par lie de leur grâce
et de leur délicatesse. La passion sied fort
bien aux femmes, mais non dans la politique;
sur ce sujet elles s'animent, gesticulent,
s'échauffent et deviennent laides.
La marquise de Fontenay ne le devint pas.
Elle avait trop d'esprit pour porter dans une
discussion aulre chose que ses sourires et, de
cette façon, elle avait toujours raison.
L'année f 789 fut marqué~ pour elle par
un grand événement. Elle devint mère. Le
2 mai naquit son premier enfant, un garçon,
qui reçut les r.oms de Antoine-François-Julien-Théodore-Denis-Ignace '.
Est-ce pour fuir la politique, est-ce parce
que c'était la mode ou plus simplement parce
qu'elle était belle, qu'elle fit faire, une fois
relevée de couches, rnn portrait par ~!me Le
Brun? li est difficile de le savoir : peut-être
est-ce pour ces trois rai.sons à la fois. Quoi
qu'il en soit, l\fme de Fontenay allait à l'atelier de Mme Le Brun, rue Saint-Honoré, et le
talent de celte grande artiRte était seul capaLle de rendre sur la toile tout le vivant de sa
physionomie, arnc sa spirituelle gaieté toujours souriante.
On a dit, elle a dit elle-même dans ses
jours &lt;( crépusculaires &gt;&gt;, alors que se sentant
au bout de sa carrière on aime à revenir sur
les souvenirs de sa jeunesse, que c'est dans
l'atelier de Mme Le Brun qu'elle vit pour la
première fois M. Tallien. Ce n'est cependant
pas probable. En disant cela elle a cédé, sans
s'en rendre compte peut-êlre, à ce singulier
besoin qu'éprouvent certaines personnes, les
femmes particulièrement, de jeter une sorte
de vernis poétique sur certains événements
plus ou moins extraordinaires de leur existence, - mais seulement quand elles sont
parvenues à une haute situation ou à une
grande fortune. Elle a enjolivé de sa charmante imagination la façon assez romanesque
pourtant dont elle fit la connaissance de Tallien, comme si elle avait besoin de le relever
et de se relever elle-même, par ce petit subterfuge, à ses propres 1eux et aux yeux de ses
contemporains.
Yoici donc, d'après la légende, comment
elle aurait, pour la première fois, rencontré
Tallien.
Son portrait était près d'être achevé lorsque
M. de Fontenay, voulant avoir l'avis de ses
amis, les avait priés de venir l'examiner dans
l'atelier de Mme Le Brun. Tandis que le cercle se pressait autour du chevalet, cercle
formé de ce qu'il y avait de plus distingué
dans la société parisienne, un jeune correcl&lt;

t . Comte de Sioun, Mémoires, t. Il, p. 212 (éd.
Dirlot. )
2. Cet enfant, un peu espagnol par sa mère et par
celle ribambelle de noms, est le seul que Thérêsia eut
de son mariage avec M. de Fontenay. Il devint plus
tard olûcier. Le général Thiébault, qui l'eut dans son
état-major pendant la campagne de Portugal de 1808,

LI

C1TOYENNE

T.JU.l.1EN

--._

qu'il sort de chez lui, que sa servante l'a
renvoyé chez Mme Le Brun et qu'il vient lui
demander d'écrire à nouveau plusieurs mots
mal écrits de son manuscrit, qu'on est dans
l'impossibilité de déchiffrer. La lég•nde veul
que le causeur patenté de l'époque ait dit
quelques mots sarcastiques au jeune correcteur, mots que celui-ci releva avec nne spirituelle et piquante ironie, ce qui aurait mis
les rieurs de son côté. Puis, comme on discutait les mérites du portrait de la marquise,
qu'on y trouvait quelques défauts que le modèle n'avait point, et qu'on ne savait trop
comment les fo!'muler, Mme Le Brun aurait
appelé le jeune Tallien el lui aurait demandé
son avis. Celui-ci, sans se dé.lOncerter et avec
une grande sûreté de goût el de coup d'œil,
aurait trouvé, à la surprise de chacun, les
points faibles du portrait. Comme il avait,
dans sa criti,yue, parlé de jeux de lumière,
de Lons à la Velazquez, )[me de Fontenay lui
aurait demandé s'il avait été à l'atelier de
Velaz 1uez. Tallien s'était incliné d'un air
moitié railleur moitié ému, avait salué et
était allé reprendre ses épreuves des mains
de Rivarol.
L'histoire est charmante; mais est-elle
vraie? Il parait bien cependant que la princesse de Chimay l'a racontée. Mais nous ne
sommes pas forcés de la croire sur parole el
nous lui demandons humblement pardon de
notre scepticisme. Ce qui est certain c'est

que Rirnrol ne fréquenta guère l'atelier de
Mme Vigée-Le Brun et, pour aller s'y installer
comme le veut la légende, il aurait fallu une
intimité qui n'existait pas enlre la grande
artiste et le grand causeur. Tout ce que dit
de Rivarol ~Jme Le Brun, dans ses Souvenirs,
c'est qu'elle était demeurée étourd·e d'une
première entrevue durant laquelle elle avait
remarqué sa belle figure, sa taille éléganlc
et une volubilité qui nuisait un peu, dit-elle,
au charme de sa conversation°.
Il ne faut, comme on disait alors, que les
fesses d'un singe pour faire courir tout Paris.
Quoique la solennité qui se préparait au
Champ-de-Mars cùt une plus grande importance, les masses du peuple s'y rendirent.
Les amis de Mme de Fontenay, les Lamelh,
M. de Lafa)etle, les Lepellelier de Saint-Fargeau, l'engagèrent à se rendre à la fète de la
Fédération. Bien que ce fût une fête dont elle
ne devait pas être reine, elle y alla. Elle ne
fut pas au nombre des femmes que l'ivresse
générale poussa à se mêler à la multitude
des travailleurs volontaires qui concouraient
aux préparatifs de la fête, et sa petite main
ne remua pas une pelletée de !erre. Des
femmes du plus baut rang pourtant l'avaient
fait. Mais Mme de Fontenay, un peu sceptique de sa nature, un peu railleuse aussi,
était peu portée à l'enthousiasme. D'ailleurs,
depuis la prise de la Bastille, elle n'était pas
sans inquiétudes sur la solidité de la vieille
machine monarchique. N'aurait-elle donc fait
prendre à son mari le titre de marquis 1rue
pour le voir emporté le lendemain par la
tourmente révolutionnaire comme une feuille
morte par le vent d'automne? C'était là un
fàcbeux contre-temps. Quel besoin y avait-il
donc, je vous le demande, de changer l'ordre
établi? A part la nécessité de vivre avec ll. de
Fontenay, n'était-elle pas heureuse? N'étaitelle pas marquise? ... Aussi les nuages noirs
qui obscurcissaient de jour en jour davantage
l'horizon politique n'étaient pas faits pour
lui plaire. t1 J'ai assisté à celte Fédération, a
éct·it un collègue de l\I. de Fontenay au Parlement de Paris. Le hasard me fit y renconlrt&gt;r, au moment où j'arrivais, la belle
)( me de Fontenay, qui a été depuis la célèbre
~tme Tallien. Elle partageait alors toutes mes
craintes sur le présent, toutes mes anxiétés
sur l'avenir. &gt;&gt;
Ces craintes ne l'empêchaient pas de continuer à recevoir ses amis, au contraire, et
l'on sait qu' « elle faisait, en f 791, l'ornement de la société du Marais 4 &gt;&gt;. A ses habitués ordinaires s'était joint · Favières, exconseiller au Parlement, qui, depuis, écrivit
Lisbelh et d'autres ouvrages dramatiques;
c'est lui qui mettait de l'entrain dans celle
société un peu inquiète. Un jour l'inquiétude
devint plus grande : l\lme de Fontenay a reçu
Li nourelle que son père, à la suite de la

en fait le plus grand éloge. « Grant!, beau, Fontenay,
par sa pl'cstance, était le dig-ne fils de sa mère ;
c'était, de plus, un ex~elle~t .Jeun,e homme, garçon
chat'mant qui nous a_va1t reJomts a L1sl,onne. el que
j 'avais pris avec moi_ pa~ce qu~, parla~_t lres ln_en
l'anglais, il me servait d mtcrpretc. » (~onéral bu on
Tn1ÉBAOLT, ,1/émoit-es, t. IV, p. 214.) Ce Jeune homme

mourut très prémalurémeot, le 10 février 1815 à
l'hôtel Fontenay, rue Saint-Louis-en-l'ile, n• 45.' li
était lieulenanl-cotonel et officier d~ la Légion d'hon11em·. (Cu. NAUROY, l,e Cu1'ieux. )
3. Mme LE BRo~, Souve11irs, t. Il, p. 522. - cr
li. nt LESCURE, Riva1·11l, p. 176.
4. Biographie Michaud, supplément, t. 6 1.

teur d'imprimerie est introduit dans l'atelier.

li avait des épreuves à la main. M. de Rivarol
était là. Le jeune correcteur l'aborde, lui dit

.\PRÈS lA ~ETE DE LA FÉOÉRATIO~.
(Est2mpe au te mps. )

�. , _ 111STO'J{1.11
mort du roi Charles III, a été arrêté à Madrid. C'était vrai : le comte de Florida-Blanca,
premier ministre, avait fait arrêter )1. de
Cabarrus, non pas parce que Charles lil
était mort, mais pour ses intrigues de plus
d'une sorte. La pauvre Thérésia se désole. A
ce moment, l\I. de Lafayette entrait dans le
salon. Elle va à lui et lui dit avec une plaisanterie chagrine que n'excluait pas la douleur : « Donnez-moi donc unfl armée de
gardes nationales pour délivrer mon père! »
Les femmes sont étranges! Mme de Fontenay avait beau être inquiète sur l'avenir, elle
était trop la femme de l'heure présente pour
ne pas se donner toutes les jouissances et
pour se refuser un seul caprice. Il faut croire
qu'elle ne mettait pas assez de mystère à de
certaines intimités qu'on lui connaît depuis
quelque temps déjà et dont on parle trop,
car la Chl'onique scandaleuse de l 791 1 rn
fait mention en termes assez crus, le Journal de la cour el de la ville au~si ' · Le scandale est à ce point que Mme de Fontenay se
croit obligée de protester par écrit et envoie
la lettre suivante aux rédacteurs de celle
dernière feuille :
« Yous êtes trop amis de la vérité pour
ne pas consentir à détruire un bruit aussi
déshonorant pour moi qu'alarmant pour
la famille honnête à laquelle j'ai l'honneur
d'ètre alliée.
&lt;&lt; On dit, et sans horreur je ne puis le
redire, que mon patriotisme m'a liée successivement un peu lrop avec MM. de Lameth,
de Montron, de .llo:wn, de Condorcet, Louis
de .Noailles, etc., etc. L'imparti~lité dont je
fais profession, étant merubresse du Club de
1789, a pu seule donner le cours à cette
calomnie. Je vous prie de rnuloir bien, dans
votre prochain numéro, établir la différence
des deux mots, impartialité et indifférence, qui
&lt;lu premier abord paraissent synonymes aux
esprits lourds. Cet te erreur compromellrait
ma sensibilité, je ne saurais perdre à ce juste
déni, puisqu'il va nécessairement me mcltre
à dos Charles Villette et son parti, comme
il me réhabilitera vis-à-vis des honnête.,
gens.
• CABAHRI s, lemme FuNr1::iu r. »
Celle lettre n'est pas brillante et ne donne
pas une haute idée de la netteté d'expres1. 2 avril t 7!)1, p. 4;;9_ - Cu. ~,u1,01, le Curieu.r.
~- N" 6 cl I i.
3. Ch. l\Aut01, I.e (:urwu,c.
t « Le 28 germinal an II, M. de Fo11tc11s1 do11nc
16.9-i6 livre, pour l'cmpruul forcé (Ardt. 11ctt.) Les
mêmes pièces des Arl'i1ircs le montrent donnanl successivement d0 m coun!rlu,·cs, u11,• rubc &lt;le ci-deraul
palais, deux pairrs de l,as, 0~ lil'l'cs, 500 lil'res, 100
li vr~s. 'IOO li vrcs. Thén1iia donne aus,i, limoin fa
pièce suiv:1111.e : (&lt; Pour duplicata admissible dam
l'emprunt forcé. Hécépiss,; de !"emprun t rolontairJ
Olll'erl en exécution du dècret de la Convc11lion nalionalc du 21 aoûl 1i!l3, l'an second de. la République
française uue et indivisibl~. - J'ai reçu de .\larieîhérèse-Ignace Cabarrus-Fontenay la somme de neuf'
mille livres pour l11quelle il sera inscrit (sic' sur Je
grand lil're d~ la Delle publique, conformément aux
dispositions du décrcl ms-daté. - Fait il Paris, le
21 février, l'an second rie la népublique française .... ,
( Arc/1. 11at.). - Cn. ~Au1101. Le Cu,·ieu:c.

sion de celle à qui la netteté de sa conscience l'a inspirée. Il semble même que
celle cc membresse du Club » a tort de parler
cl' « esprits lourds l&gt;, car elle ne montre pas
elle-même une grande légèreté de plume.
En allendant, Mme de Fontenay a beau
protester de ses sentiments et pour la famille
honnête à laquelle elle ·a l'honneur d'être
alliée », cela ne l'empêche pas d'être infidèle à son mari. Thérésia aima Félix Le
Pelletier de Saint-Fargeau.... Plus tard elle
l'a avoué à une femme : « J'étais très liée
arec Saint-Fargeau, qui m'a fait toutes les
infamies possibles; cependant, rien n'a pu
me détacher de lui 3 ».
Son mari , de son côté, ne se piquait pas
non plus, on le sait déjà, d'une fidélité exemplaire; mais, de lui, elle était parfaitement
détachée. li ne méritait pas d'être plaint et
ne pouvait s'en prendre qu'à lui d'aroir fait
dérailler son ménage. Il n'est pas douteux
qu'il ait connu, dès ce moment, les incon~liquenccs de la lelle Thérésia : peut-être
y eut-il entre les deux époux des explications
plus ou moins orageuses; mais comme M. de
Fontenay a,ail. plus d'une peccadille sur la
conscience, qu'il avait en outre dissipé une
bonne partie de la dot dè sa femme, qu'enfin
il était doué de plus d"élasticité que de délicatesse de conscience, il est possible qu ïl
ait crié, mais il est certain qu'il n'a pas dû
crier bien haut. Thfrésia, toule Lonne qu'elle
était, aura Ht lui clouer les lèvres par un
de ces mots à l'emporte-pièce que les femmes
ont toujours à leur disposition et qu'el!es
sarcn t si bien dire.
Quoi qu'il en soit, l'accord régnait, du
moins ~n apparence, dans cet étrange ménage. Etait-ce parce que l'amour en était
totalement absent? C'est probable. Mme du
Deffand disait un jour à M. de Pont-de-Ve)-Ie :
« Il y a quarante ans que nous sommes amis ;
cela ne viendrait-il pas de ce que nous ne
nous aimons guère? l&gt; II y a beaucoup de
vrai dans cette boutade. L'amour tue ,ile
l'amour, et, lorsque l'on ne s'aime plus, on
n'est souvent pas long à ne plus pouvoir se
souffrir. C'est même une chose étrange que,
chacun des deux époux Fontenay portant son
amour au dehors, le ménage n'ait pas marché
mieux que cela, i:uisque le principal élément
de désaccord, !"amour, en était supprimé.
5. Voici cet ordre :
BunEAU ct:~ru 11. •~ c.1xro~ m. PAn1,.

Exfrail des regi.~lres de8 délibérnt1011s de l'.1 8 srmblée générale de la ci-devant section de la Fralcrnil1\ dépo.,és au.r a1·,·hives du Bureau ceutml.

Du cmq brumaire, an cleux1èrnc :
Sur la motion d'un membre, l'.lssemliléc arrête
1uc tous les ci-clcraut nobles, magistrats, pré.•idcnls
,le Chambre des comptes, conseillers au ri-dcvanl
l'al'!cmenl , cl ci-de,.aut scc,·étaires du roi, qui n'ont
pas montré des opinions ré10lulionnaires, suivant la
loi, depuis le 12 juillet 1789. seronl mis il l'instant eu
,lat d'arrestation.
Pom· COjJic conforme :

/,es membres du Bureau cenh-al.
Sigué : LE~roul\. Arc/1. 11al . .
Cu. NAGno, , Le Curieux,.
v. Ces pwcpurls Wnl aux A1·cl1i,es nationales.
,Cu. ;\AunoY.)
7. Les pasrnporls sont da lés du 6 mars 1703 el lcdirnrce ful pronoucé un mois après, le 5 avril.
(À

.., 94""'

Cependant la Révolution marchait à pas de
géant. La Terreur était dans son beau; les
têtes tombaient dru comme grêle sur la place
du Trône-Renversé. Le séjour de Paris
n'était pas sûr pour des gens qui avaient eu
l'imprudence de s'emmarquiser en 1788.
~L et Mme de Fontenay avaient beau faire
des dons patriotiques à la nation, sacrifier
même une partie de ce qui leur restait de
fortune• sur l'autel de la Patrie, comme on
disait alors, ils n'en demeuraient pas moins
suspects, l'un pour avoir appartenu au Parlement, l'autre pour être sa femme. Bientôt,
même, ordre fut donné de mettre en état
d'arrestation immédiate les ex-nobles et les
anciens membres du Parlement de Paris 5 •
~Ialgré ses dons patriotiques, M. de Fontenay
craignit de ne pas avoir &lt;t montré des opinions révolutionnaires l&gt; suffisamment accentuées pour compenser son malencontreux
titre de marquis et son ancien siL·gc au Parlement. Il alla se cacher dans une maison amie.
C'était plus sûr. Puis il song&lt;'a qu'il y aurait
pour lui plus de sécurité en province. Il
trouva moyen de se faire délivrer un passeport pour Bordeaux, sous le nom de « JeanJacques Devin fils, obligé de faire ce voyage
pour alfaires de famille », et un autre au
nom de son domestique°, et partit.
Chose curieuse et à ne '}m croire! Mme de
Fontenay était du voyage!. ..
Les deux époux avaient cependant depuis
lo_ngtemps déposé leur demande de dirorce ;.
Les rapports entre eux devaient donc être
assez froids. ~fais le danger commun, sans
doute, les avait rapproGhés, et c'est dans la
même voiture qu'ils partirent pour Bordeaux.
Dans les incendies de forêts vierges, au Bré$il, en Afrique, ne voit-on pas, au dire des
royageurs, les lions, les panthères fuir le feu,
mêlés aux gazelles et aux animaux les plus
pacifiques sans songer à les attaquer? Lll
Terreur avait produit ce résultat dans plus
d'un ménage, chez M. et Mme de Fontenay
comme chez d'autres. On se rapprocha tan t
qu'on eut quelque chose à craindre, on fit
taire ses rancunes et ,es ressentiments,
quille à les reprendre lorsqu'on serait de
loisir. C'e,t ce qui arriva. Dès qu'on fut loin
du danger, les griefs reparurent : le rapprochement forcé de la Yoiture, la présence de
leur fils qui n'avait pas plus de quatre ans et
était d'une beauté merveilleuse, ne fondit
point la glace entre ces cœurs ulcérés. lis
étaient pourtant si jeunes! Trente ans et
vingt ans! ... Et ils araient déjà fait de lïrréparablc !. ..
L'on arriva sans encomhrc à Bordeaux.
Les deux époux, d~jà sérarés moralemenl,
se séparèrent enfin de fait.
Le jour même de son arrivée à Bordeaux
(21 1cntô,c, an II, 11 mars 1793J, M. de
Fontenay se faisait délivrer un passeport pour
la Uartinique.
Il fit ses adieux à Thérésia et à son fi 1s.
Puis chacun alla de son côté.
lis ne devaient plus se re\'OÎr.

suivre.)

JOSEPH

TURQUAN'

CHARLES FOLEY
~

Ma rie Stuart
La publication des Calendm·s of ~late paJle1's, due au gom-ernement anglai,, a permis

et des promenades, mais sous une étroite sur- a une maladie de foie et souffre de rhumaveillance. Les relations av€c l'extérieur de- tismes. Cependant, « nature courageuse et
à lady Blennerhasstt, dans son étude sur ilfa- viennent difficiles. Dès lors, c'e~t pour la vhante l&gt; , e11e combat énergiquement la trisrie Stuart (Pion, éditeur), de reconstituer reine d'Écosse une existence d'ennui morne, tesse. Elle s'attache à la petite fille de ses
cc presque toute l'histoir~ du règne et de la
traversée tout à coup (lorsque un agent d'Es- botes, à ses servantes. Elle veut élever des
captivité de la reine d'Ecosse l&gt;, - et cela pagne, de France ou de Rome l'approche se- chiens, des poule,, des oiseaux. Elle aime à
d'après les relations des diplomates traitant crètement) d'exaltations d'espoir, de fièvres faire l'aumône, mais aucun pauvre ne peut
avec elle ou tramant en son nom les conspi- de liberté et de furieux projets de vengeance. venir jusqu'à elle ....
rations qui &lt;t l'illusionnèrent jusqu'à la fin l&gt;. Ce sont aussi des révoltes indignées quand la
Enlacée chaque jour plus étroitement dans
Lady Blennerhassel nous retrace l'existence reine d'Angleterre la blesse en son orgueil de le réseau des complots et des trahisons, se
de Marie Stuart à la ~our de France. Elle nous souveraine, en son honneur de femme ou de sachant perdue, elle parle encore en reine
la montre belle, ~éduisante, adulée, mais mère.
qui n'admet pas que ses sujets la jugent.
« déjà dressée à l'intrigue l&gt; par les Guise.
Au caprice de sa Loule-puissante geôlière, Accusée, elle accuse : &lt;t Ses juges entendirmt
Devenue veuve, voici la jeune rein_e obligée, Marie, de résidence en résidence, passe sans des reproches poignants de l'injustice ennon sans regret,, de retourner en Ecosse.
transition du luxe à la misère. Au moindre durée; ils n'entendirrnt aucun appel à la
Souveraine calholirpie au milieu de pro- rnupçon, on la prive de ses serviteurs. Tut- clérncn,e ».
testants, elle se sent tout de suite &lt;l isolée bury est cc un nid de chauves-souris, inhospiLes derniers jours de Marie sont atroces.
dans sa foi l&gt;. Elle pratique sa religion ouwr- talier, inhabitable l&gt;; le toit délabré laisrn Paulet, son geôlier, lui parle le &lt;hapeau rnr
tement, arnuant son désir de conla tête. Il la prive de rnn billard,
vertir ses sujets, mais remplissant
car les distractions, allègue-t-il,
toutes ses promesses de tolérance,
« ne comiennent pas à une moret n'hésitant à frapper aucun cate »! Parfois ironique, même gai&lt;',
tholique rebelle. Extrêmement pole pardon rnr les lèvres, )tarie
pulaire au déLut de son règne,
s'occupe d~ faire ses adieux à ceux
Marie Stuart se sent bientôt emequi l'aiment encore, et n'écoule
loppée en d'ioextricahlcs intripas Paulet. li fait enlever les argues politiques et religieuses.
moiries royales de la muraille; il
Le mariage avec Darnley, le
y trouve, le lendemain, un crucifix.
meurtre de Riccio, rassassinat de
Après lecture du jugement qui
son époux nous sont présentés par
la condamne à mort, Marie répond :
l'historien d'une façon saisissante.
« C'est le chemin du del. » Et
Él'oqués de la sorte, dans un déelle pleure en silence.
cor exact, arec un tel souci de la
La veille du supplice, au repas
mise en scène vraie, ces persondu soir, nous dit lady Illennerhasnages retrouvent, à travers les
set, la reine mange comme d'hadivers actes du drame, une sinbitude et cause gaiement avec son
gulière inlensi Lé de rie.
médecin. Puis, jusqu'à detix heuJ'aurais souhaité parler plus
res du malin, elle prend ses sulonguement de ces divers événeprêmes dispositions. Le reste de
1
ments. Mais ils sont très connus,
son argrnt est mis en petits paet je préfère, en cette étude forquets, sur lesquels elle écrit soicément courte, insister sur cergneusement le nom des destinatains épirndt s de la captivité, oit
taires. Al'ant de s'endormir, elle
lady Blennerhasset nous apporte
prie une de ses frmmes de lui lire
plusieurs renseignements aussi cuune ,ie de saint, celle d'un grand
rieux que nouveaux.
pécheur. Cettefemmeouvre le livre
Accusée de crimes, dupée par
à l'histoire du bon larron. &lt;&lt; J'ai
Élisabeth, trahie par ses conseillers,
péché plus grièvement que lui,
repoussée par ses proches, abandonmurmure la reine. Mon Sam·eur
née par Bothwell qui ira mourir rn
aura pitié de moi. » Elle dort 1,u
Danemark, complètement fou,
feint de dormir, tandis que, ap-la reine d Écossé a cher&lt;:hé asile
nouillées autour d'ellr, ses fciu.tlÜ IUE Sn:1RT.
en Angleterre. Selon l'expression
mes prient et pleurent.
Tableau .:te l'École fra11çJise. (.\fusée Jtt f'rado. A/3.iriJ.)
d'Élisabeth : &lt;&lt; l'oiseau qui fuyait
A six heure~, Marie se lèl'r, «se
l'épervier s'tst pris dans le filet! »
fait laver les pied; et met des bas
A la fugitirn, déjà gardée à vue et qui :é- entrtr la pluie ; les tentures 11ui recouvrent Lrodés d"or ,,. Elle s'habille avec grand soin,
clame des vêtements et un peu de linge, Eli- les murs pourrissent dï1umidilé. A Sheffield, puis s'agenouille et s'abime dans ~es prières.
sabeth envoie « deux vieilles jupes et deux mise au secret en deux pauvres petites cham- Quand le shérif se présente, il recuit•, ébloui
paires dG souliers ». Marie est tout de suite bres, la reine tombe malade faute d'air et par l'apparition d'une souveraine en costume
traitée en prisonnière. On lui permet la chasse d'exercice. \'ieillic avant l'àge, infirme, elle royal, avec une longue traîne bordée de four-

�111STO'J{1.Jt - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - rures, un Yoile blanc tombant de la coiffe et
llollant sur les épaules jusqu'au bas de la robr.
Quelques rares amis, des serviteurs l'entour~nt. Elle embrasseceux-ci, elle consoleccu:xlà. Elle demande que ses femmes l'accompa•
gnent, et elle se porte garante de leur courage. Entre les halleùJrdiers, le funèbre cortège se met en marche et gagne la grande
salle, En face de là cheminée, où brûle un
grand feu, se dresse, entouré d'une balustrade, l'échafaud, drapé de noir. Là se tiennent immobiles deux hommes masqués, ,"ftus
de noir; avec des tabliers blancs. Trois chaises et un billot. La hache rst posée contre la
balustrade. Au fond de la salle se liennrnl
quelques spectateurs, des châtelains du voisi-

nage.
~farie s·a~seoit, écoute la lecture de l'arrêt

et refuse d'abjurer sa foi a\'ec un calme
extraordinaire. Elle prie encore, même pour
ses ennemis, même pour Élisabeth! Ses femmes lui ôtent ses \'êtements de cérémonie et
elle apparait, les épaules découvertes, en habit de velours pourpre. Quand elle avance vers
le billot, ses lemmes se mettent à sangloter.

(&lt; Ne criez pas; j'ai promis pour rnus! )&gt;
leur rappelle la reine. Elle s'agenouille sur le
cous~in de velour~ noir, se laisse bander les
yeux avec son mouchoir et Jit encore à ses
femmes en les saluant de la main : « Adieu
pour la dernière fois et au revoir! l&gt; Elle récite alors un psaume, làle le billot et y pose
la tète en murmurant: « Seigneur, je remets
mon âme entre vos mains! n Ce furent ses
derniers mols. Le billot lui faisant mal, elle
place ses mains sous son cou. Le bourreau
les lui écarte, puis il !ère et abat la hache,
qui glisse sur l'os et blesse la reine. Aucun
cri, aucun tressaillement. Au second coup, lu
tête roule par terre. Au moment où sur les
restes sanglants on jette le manteau royal, le
petit chien favori dè Marie Stuart sort de sous
les plis du manteau, se prend à hurler et refuse de s'écarter du cadavre.
Aucune main amie ne couche la reine dans
son cercueil.
Ainsi Iadv Blenncrbasset nous relate en
détail la captivité et la mort de Marie Stuart.
L'émotion qu'inspire à la femme un si long
martyre n'innue pas sur le jugement de l'his-

torien. L'auteur n'a souci, dans celle intéressante étude, que de nous montrer àlarie
telle qu'elle fut : séJuisanle, généreuse,
passionnée et plus fidèle en amitié qu'en
amour.
La reine d'Écosse et la reine.d'Angleterre,
nous explique encore l'auteur, luttaient avec
une énergie et une ténacité pareil!t s pour
deux conceptions inconciliables. Ce duel fatal
entre les convictions politiques et religieuses
des partis qu'elles représentaient s'envenima
d'une féroce rivalité de femmes. Les moiens
d'allaque &lt;t de défense dont elles usèrent
peu vent répugner à des consciences modernes; mais, au xv1e siècle, la trahison et le
meurtre étaient considérés et acccplés comme
d'indispensables ressorts de gouvrrnement.
Or, quand, dans ce duel aussi long qu'acbarné
des deux reines, on voit de tels moyens assurer sans cesse le succè5, la puissance et la
victoire à l'une des rivales, comment se défendre d'un peu de pitié pour l'autre qui,
toujours malheureuse et vaincue, ne trourn
dans ces mêmes moyens qu 'humiliations, défaites, expiations et douleurs?
C HARLES

FOLEY.

Docteur MAX BILLARD

.,,.

La mort du Duc de Reichstadt
En 1851, Marie-Louise était demeurée à
Plaisaqce el se reposait de ses émotions loin
de la ,ille insurgée. Elle recevait de la capi•
tale les meilleures nouvelles et elle pouvait
enfin écrire à sa clière Victoire : cr A Parme
tout est tranquille; grâce au Giel, l'esprit
commence à devenir meilleur, et l'on m'y
désire beaucoup; on dit que la ville est dans
une tristesse terrible et toute déserte; elle
ne se remettra pas, je suis sûre, de bien des
années 1• l&gt;
~Tarie-Louise, en tout cas, se plaisait
beaucoup à Plaisance : le printemps était
venu, et avec les rayolls de soleil, clair et
chaleureux, les beaux jardins de celte résidence d'Cté étaient panaché5 de belles fleurs
llouvelles . Le mois d'avril rajeullissait la souveraine de ses fraiches harmonies, et la
compagnie de ses enfants et de ses intimes
amis ne gâtait rien à ces impressions balsamiques. Aussi quilte-t-elle, {( les larmes
aux yeux, Plaisance )) oil elle trouvait un
repos à.ont elle avait c&lt; si besoin l&gt; .
La duchesse reçut à Parme un &lt;&lt; accueil
froid , . La ville pourtant fut « illuminée
trois jours n. On chanta le lendemain de son arrivée &lt;c une cantate
au théâtre &gt;J, où la souveraine fut
saluée, dans sa loge, ()ar les applaudissements des spectateurs. Mais,
dans son ensemble, la population
ne manifestait aucune sympathie
réelle à son égard, et Marie-Louise
en faisait part ainsi le 2/~ août à sa
chère Victoire :
« On ne doit pas se faire illusion, le feu couve sous la cendre et
l'esprit est très mauvais; on n'a qu'à
rer1ardcr la manière insolente de
be~ucoup de gens, lorsque la voiture
de cour passe dans les rues, pour
s'en convaincre. )&gt;
Aussi la duchesse quitte-t-elle Parme assez ,,ile pour aller à Sala
&lt;( respirer un bon air et n'entûndre
rien lJ,
)lais à ptine est-elle installée dans
sa résidence d'été, que la nouvelle
arrive que le choléra, parcourant l'Europe
comme un vent mortel, moissonnait du Nord
Eilrait du volume : Les maris de 1\Jarir.-Louise.
,tapl'i.1s cfr,; docu111e11~s nouveaux ou i11édits, oun1we omè de lrènle-crnq gravures, par le docteur

)k-:° Billard. (Librairie acadêmique ~errin et ~ie.)
\. /,elfrc iL Mm e de Cre,rneville, Piaisa11ce,
l'i avril \~jl. - Co1-respo11danre de llariP-1.rmist'
t liOU-1847 /, Gêrolcl. Vienne, 1887.
Vl - ll1sToR1A. - Fasc. 4.~.

au Sud et de l'Orient à l'Occident des milliers
d'individus. C! S'il vient ici - ce n'était pas
très fier - je reste tout l'hiver à Sala, écritelle à sa chère amie; je serai à portée de faire
des dispositions, et cependant un peu isolée. &gt;)
Déjà, elle apprend que le Oéau s'est abattu
sur Vienne, et elle fait de nouveau part de
ses terreurs à Mme de Crenneville : &lt;( Je suis
dans les plus cruelles angoisses pour tous les
miens, et surtout pour mon fils, qui, quoique
près de l'empereur à Schœnbrünn, ne voudra
pas se ménager autant que le reste de la
famille; je crois que j'aurai beaucoup moins
peur lorsqu'il sera ici, qu'à présent, qu'il
est près des miens et que j'en suis éloignée
i1 tant de cent lieues. Je ne sais encore où je
me renfermerai à l'approche du choléra, et
je ne crains pas cette prison comme vous,
si nous venons dans ce cas; ce serait, pour
ce qui regarde la réclusion, comme ,un hiver
passé à la campagne; mais les suites, les
calamités et les dépenses du choléra seront
incalculables. Je suis sùre que le printemps
ne SC passera pas sans que nous l'ayons
en Italie, et toutes les mesures qu'on a à

LE DUC DE REI CHSTADT SUR SON LIT DE )lORT,

D'après la gravure de

SERZ.

prendre me donnent une peine terrible!. &gt;&gt;
Marie-Louise prévoyait donc de sérieuses
2.Lclfrc datb- de Parme. dit 24 septembre 1831.
~- Le 1.terceau du Roi de Home n'était pas à Vienne,
wmrne _l'ont prëtendu certains_ liist.oricns, ~ l'époque
oll )lar1c-Lou1se ordonna la fusion de sa to1lcllc d :irpenl. L'expédition c 1_1 fut faite de Pa1·m_e i1 S~lum~
IJrünn en ·1831. \01r J. Lecomte, lllal'te-Lmuse n
Panne, Somerai11. Paris. 181-5, t. JI. p. 87. - (.:I".
0

difficultés pour faire farc aux dépenses
qu'allait occasionner l'invasion du fléau. Cc
fut au milieu de cette crise, qu'elle pensa,
pour multiplier les ressources, que la toilette en vermeil et lapis qu'elle tenait de la
Ville de Paris, ile pouvait être mieux employée qu'au soulagement de ses sujets menacés d'une contagion générale . Marie-Louise
décréta, sur la proposition de son ministre
des Finances, le comte Bondani, la conversion en espèces de toute la matière fusible
de ce magnifique ouvrage, et en ordonna
immédiatement l'application au soulagement
des victimes et aux besoins des orphelins du
choléra. Cette fonte produisit 125.000 francs.
Marie-Louise avait songé un moment à battre
également monnaie avec le berceau en argent
du Roi de Rome; mais, sur la réclamation
du duc de Reichstadt, le ·somptueux souvenir
fut expédié à \'ienne'. •
Les angoisses de Marie-Louise ne l'empêchaient pas de goûter les douceurs de la vie.
Avec une sorte d'insouciance, elle écrivait de
Parme, le 26 février 1832 : c&lt; Je crains bien
de ne pouvoir venir au bal du 6 : car je
n'arrive que le 5 à Plaisance, el
ils m'ont préparé je ne sais quoi
pour les fêtes du carnaval. Mercredi
a été en scène le nouvel Opéra de
Ricci : 11 nuovo Figaro e !Cl A/odi:sla: quelle charmante musique!»
Au mois de mai -1832, !larieLouise était à Plaisance. Bien qu 'absorbée par des bals, des dlners, de:;:
soirées dansantes, l'al'chiduchei:isc
n'était pas sans songer à la santé du
duc de Reichstadt. Dans une letlre
à sa chère Victoire, elle écrivait :
« Je suis assez sotte, lorsqu'il y a
de mauvais bruits en ville, de m'en
inquiéter outre mesure, car, lorsqu'on est loin, on se fait bien des
monstres, et je ,,ois avec terreur
l'avenir; quoique je serais bien heureuse de revoir mon fils et de pouvoir m'assurer de l'état de sa santé
qui me tourmente bien cruellement
.
.
'
Je cr01s que le climat d'Italie lui
serait bien perniçieux, car sa poitrine, rrrâce
au Ciel, est tout à fait libre et touie la
Jloslein, qui rela_te qu~ le berceau _avait étê apporlé ;i
P~rme_ par ~ar1e-L2u1se et figurait au palais duc:il.
L llabe, Pans, l ~3a, Jl· 99. Ce chef-d'œuvrc ries talents réunis de Prud'hon, Roguct, Odiot et Tho~ire, qui a _figuré it l'Exposi~iou 1;ét~ospccti1·e de Ja
\Jlle de Paris (19001, fait au.1oui-d hm parli,i du tr1L
;;or de la maison impl'r1ale de \ïcnnc.

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                    <text>r--

111STO'Jt1.ll

-------------------------------------------~

Mais plus il demandait qu'on le laissât,
plus on lui serrait la tête. Faisant donc pour
s'échapper un violent effort el se retournant
brusquement, il s'apprêtait à accabler d'injures le malencontreux importun, lorsqu'avec
une stupéfaction mêlée de re~pect '3t de joie,
il reconnut en lui le prince de Condé.
• Quoi! vous ici, Monseigneur! s'écria-t-il.
- Oui, les lenteurs de ton général m'y
font accourir; il ne se presse pas assez de
prendre cette place; je viens l'aider, va le
chercher. »
Et tandis qui! Pu1ségur se hàtait vers le
logis de Rantzau, le prince, les pieds dans la
boue et le dos à la pluie, continuait, parmi
les troupiers, la visite de la tranchée.
Quand Puységur revint en courant, il
aperçut de loin un groupe d'hommes portant
un blessé : c'était le prince qui venait de
recevoir une mousquetade dans la hanche,
blessure heureusement peu dangereuse, le
coup ayant été amorti par la jaquette de
buffle qui, par un providentiel hasard, s'était
1. ANmoires de l'uy.•égur.

Puis il ajouta, riant de plus belle :
trouvée retroussée et doublée d'épaisseur sur
la hanche.
&lt;1 Allons, contez-moi le détail de votre
Dévêtu en hàte, le prince se trouva atteint aventure. l&gt;
seulement d'une très forte et très doulouRiant aussi, mais seulement du bout des
reuse contusion, pour la guérison de laquelle lèvres, Bussy, pour obtenir du prince qu'il
tous les chirurgiens de l'armée, réunis en voulût bien s'entremettre en sa faveur el
corps autour du blessé et pleins d'un zèle étouffer les suites de cette triste affaire, dut
ardent pour le salut de leur général, travail- s'exécuter et revenir sur toutes les circonslèrent en diligence, donnant sur l'endroit tances, si humiliantes, de son extraordinaire
contusionné &lt;1 quantité de coups de bistouri 1 ». équipée.
A une vanité des plus chatouilleuses, née
C'est de cette blessure, et aussi de ce traitement, que Condé se guérissait à Calais quand de ses précédents succès amoureux, Bussy
joignait un incommensurable orgueil, fondé
le 8 septembre, Bussy vint l'y retrouver.
Dès que ce Pàris ayant manqué son Hélène sur sa naissance et son nom : &lt;1 Je le cède à
entra dans la chambre du prince, celui-ci, Montmorency pour les honneurs, disait-il
dans un rire sonore qui faisait pointer en avec une fierté superbe, mais non par l'anavant, avec plus d'énergie encore que de cou- cienneté. 1,
Ce jour-là, en contant au prince la façon
tume, son nez d'aigle el mettait à découvert
les dents longues et mal plantées de son angu- piteuse dont il avait été repoussé par une
leuse mùchoire, se mit à chanter à pleine bourgeoise à qui il faisait le grand honneur
gorge ce refrain, composé jadis au sujet de de vouloir prendre de force et sa main et
ses écus, c'est la vanité du beau Bussy, bien
quelque frasque de son père :
plus
encore que son orgueil, qui eut à souf0 la folle aventure
frir.
Du prince de Condé!
(A suivre,)

CH. GAILLY DE TAURINES.
CHEFS )!ILIT.\IRES FOR\! l:'iT L.\ n : TE DU CORTi:GE DE L'El!PEREVR CHARLES·Q• l'.'.T, LORS DE ~0'1 E'\TRÉr: A 801.or::Œ, F.:'&gt;I' 1f29.
D'aprd une gravrire d11 lemps.

L'ITALIE

D'AUTREFOIS
~

A la cour de Ferrare

Clicbt Giraudoo
LE SEXTUOR. -

La liberté avait donné à ritalie qualre siècles de grandeur et de gloire. Pendant ces
quatre siècles, elle fil peu de conquêtes au
delà de ses limites naturelles; ce fut alors
cependant qu'elle assura à ses peuples le premier rang entre les nations de l'Occident.
Elle n'exerça jamais sa puissance sur les
Élals voisins de manière à mellre en danger
leur indépendance; sa division en un grand
nombre de petits États interdisait absolument
celle carrière à son ambition; mais la même
division avait multiplié ses ressources, cl
développé l'esprit et le caractère de ses peuples dans chacune de se~ petites capitales.
Les Italiens n'avaient alors pas besoin de
conquêtes pour se faire connaître comme
une grande nation. Les Allemands, les Français, les Anglais, les Espagnols avaient des
pri1ilèges municipaux, des chefs féodaux, des
monarques qu'ils croyaient devoir défendre;
les Italiens seuls avaient une patrie et le sentaient. Ils anienl les premiers étudié la
théorie des gomernements et donné aux
aulrc·s peuples des modèles d'institutions libérales. Ils avaient rendu au monde la philosophie, l' éloq uencc, la poésie, l'histoire, l'archilccture, la sculpture, la peinture, la musique. lis avaient fait faire des progrès

Tablea11 de CARU: \'AN Loo. (Musee illlf&gt;eri.Jl de l'Ermila{fe, 8ainl-l'elersto11rs:.J

\'l. -

HISTORIA, -

F:isc..jl,

rapides au commerce, à l'agriculture, à la
navigation, aux arts mécaniques. lis avaient
été les instituteurs de l'Europe ....
Mais le déclin arriva. L'Italie fut tour à
tour victime de la fausse politique de ses
chefs, de la férocité des armées mercenaires,
ravagée par la peste et par la famine pendant
trente-sept ans de guerres presque continuelles. La seconde moitié du seizième siècle
marque une époque de décadence. Les mœurs,
déjà corrompues, s'altèrent encore, et la vie
politique disparait.
Ferrare, une des capitales de cette Italie
d'autrefois, présente dans son histoire, avec
ses alternatives de splendeur el d'alfaiblissement, de victoires et de revers, comme un
résumé de l'histoire de ce pays. Elle brilla
parfois d'un éclat singulière~ent ,,if, et nul
souverain des autres petits Etals ne fut au
mème degré que tel ou tel duc d'Esle entouré de grands hommes, célébré par des
poètes illustres; mais nul aussi n'eut à soutenir plus de lutles pour défendre ses droits
et maintenir sa someraineté.
De la lignée de ces ducs de Ferrare,
Alphonse fer se détache avec un relief particulier.
A peine appelé, en 1505, à succéder au

duc Hercule ("", son père, un événement tragique avait marqué le début de son règne.
Il y a des crimes qui semblent appartenir
en propre aux familles qui, séparées de toutes
le, autres, dégagées de tous les liens sociaux,
n'ont point appris à sentir comme le commun des hommes, et ne se croient point soumises à la même morale. C'est ainsi que les
maisons souveraines, en Romagne, avaient
donné au peuple de fréquents exemples d'assassinat entre parents, d'empoisonnement, el
de tous les genres de trahison. Les familles
nobles croyaient de même faire preuve, par
la cruauté de leurs vengeances, de l'indépendance dont elles jouissaient ; et jusque dans
les villages, les chefs de parti nourrissaient
des inimitiés héréditaires qu'ils satisfaisaient
par d'atroces cruautés. De nombreuses bandes
de sicaires étaient sans cesse employées pour
attaquer ou pour défendre. Les ennemis
n'étaient point satisfaits tant qu'il restait un
seul individu, n'importe de quel sexe 011 de
quel âge, dans la maison qu'ils voulaient
détruire. Lorsque Arcimboldo, arcbe"êque de
Milan, fut nommé cardinal de Sainte-Praxède
et légat de Pérouse el d'Ombrie, il trouva
dans cette province un gentilhomme qui avait
brisé contre les murs la tête des enfants de

�- - fflST0'/{1.JI
son ennemi, el égorgé sa femme qui était
grosse; après quoi, venant à découvrir un
enfant du même homme qui était demeuré
vivanr, il l'avait cloué à la porte de sa maison, en trophée de sa vengeance, comme les
chasseurs y douent &lt;1uelqu('îois les aigles et
les chats-huanrs qu'ils ont tués. Bien plus,
cette atrocité n'avait point paru à ses compatriote~ une chose extraordinaire.
La mème cruauté, puis la ml\me ardeur de
vengeance se manifestèrent à la cour de
Ferrare.
Hippolyte, frère du nouveau duc, était depuis un an cardinal. Rival en amour de son
frère naturel don Jules, il entendit un jour
une dame ferraraise, objet de leur commune
passion, vanter la beauté des yeux de reluici. Hippolyte, furieux, soudoya une bande
d'assassins. Ces hommes entourèrent don Jules
dans une partie de chasse, et, sur l'ordre du
cardinal, qui était présent, lui arrachèrent
les )CUX.
L'attentat souleva d'horreur la ville de Ferrare. Il n'attira pourtant sur son auteur ni
punition, ni même aucune démonstration pu•
blique du mécontentement du prince. Cette
incroyable indifférence allait engendrer de
nouveaux· drames.
Alphonse se livrait tour à tour à ses plaisirs, a son goût pour la mécanique ou à la
fonte des canons de bronze. Il vil'ait alors
dans une familiarité intime avec des bouffons, des hommes de plaisir, paraissait donner peu de soins au gouvernement de son
État, et ses sujets le jugeaient peu digne du
trône où il venait de monter.
Son second frère, Ferdinand, animé d'une
ambition démesurée, était attentif à ces défauts, el le besoin de la vengeance tourmentait don Jules. Tous deux cherchèrent des
affidés pour renl"erser le gourernemenl du
nouveau duc. Le comte Albertino Boschetti,
de Modène, et Gerardo Iluberti, citoyen de
Fenare, se joignirent à eux, sur la promesse
d'obtenir les premiers emplois dans le nouveau minislèr&lt;'. Ils enl'isageaient ensemble
les divers moi·ens de se défaire du prince.
Uon Jules voulait qu'on assaillit Alphonse el
Hippolyte par le fer et par le poison; Ferdinand, qui n'avait pas les mllmes resm1timenls, n'en rnulait qu'à la couronne.
D'ailleurs, il élait difficile d'attaquer les
deux frères ala fois : on ne les Yoyail réunis
que dans les grandes cérémonies, et alors ils
étaient entourés d'une garde nombreuse; ils
ne mangeaient jamais à 1a mème table,
Alphonse, en joyeuse compagnie, prenant ses
repas de bonne heure, llippolite, avec la
pompe et la délicatesse .d'un homme d'Église,
prolongeant les siens jusqu 'après minuit.
Les conjurés, attendant toujours une occasion favorable, n'avaient encore fait aucune
tentative. Et cependant, le chanteur Giani,
qui était de leur complot, avait été plusieurs
fois admis près du prince avec une familiarité
telle qu'à maintes reprises il l'avait lié, de ses
propres mains, dans les jeux qu'ils avaient
ensemble, mais sans pou\'oir lui porter le

coup décisif. Quant à llippolJte, plus défiant
el ne perdant pa&amp; le souyenir de sa cruauté
passée, il veillait toujours sur don .Jules.
Enfin, au mois de juillet 1506, le cardinal
surprit le secret du complot. ... Don Jules eut
le temps de s'enfuir à Mantoue, mais fut livré

au duc régnant par le marquis Jean-François Il de Gonzague. Le chanteur Giani, qui
avait aussi pris la fuite, fut lil'ré de même
par le pape. La torture, infligée aux pré\'enus, donna de nouveaux renseignements sur
le complot dont on les accusait. Boschetli,
11uberli et Giani furent mis à mort. Quant
aux deut frères, la hache du bourreau était
déjà suspendue sur leur tête, lorsque Alphonse
commua leur peine en une prison perpétuelle.
Ferdinand mourut dans les fers en 1510, cl
Jules fut remis en liberté en 1559, aprt'is
une captivité de cinquante-trois ans.
La maison d'Este était alors la principale
protectrice des hommes de lettres ; la plupart des savants, des historiens el des poètes
cherchaient à plaire à Alphonse, et ces événements cruels furent déguisés d.1ns leurs
récits, ou presque absolument supprimés.
Giol'io évite de jeter aucun blùme sur le cardinal llippolyte, qui, par sa barbarie, arnit
causé l'égarement de ses frères. Jean-Baptiste
Ciraldi, dans ses commentaires sur l'histoire
de Ferrare, dissimule les événements;
)'Arioste, en intrtlduisant les deux malheureux frères parmi les ombres présentées à
Bradamante, ne veut voir en eux qu'une
preuve de plus de 1a clémence d'Alphonse.
Nous sommes arrivés à un Lemps où les
encouragements mêmes donnés aux lettres
appelèrent les princes à s'occuper beaucoup
plus de l'histoire, et les hisloriens à être
beaucoup plus courtisans ....
Alphonse l••, qui ne tarda pas à régner
d'une manière cfTective, n'avait pas adopté
le système pacifique de son père, et peut-ètre
l'état de l'Italie, alors déchirée par de violentes révolutions, ne le permettait-il pas.

~·

,

Ayant du talent pour la guerrr, il perfectionna de plus en plus l'art de fondre les
canons, au point de rendre son artillerie
supérieure à celle de tous les autres princes.
En 1509, il entra dans la ligue de Cambr~i, et le_pape Jules II le nomma gonfalonier de l'Eglise romaine. Mais le bouillant
pontifo, dès l'année suil'ante, ayant abandonné la ligue pour prendre la défense des
Vénitiens, el n'ayant pu déterminer Alphonse
à ce changement de parti, fulmina contre lui
les censures et les excommunications les plus
rigoureuses, le déclara déchu de la soul'eraineté de Ferrare et de tous les fiefs qu'il
tenait de l'Église. Les Espagnols s'étaient
joints à Jules lf. Les Français demeurèrent
sèuls fidèles au duc de Ferrare.
Alphonse d'Este séduisit alors un secrétaire du pape, qui devait empoisonner celui-ci.
Mais lorsque le duc donna à Bayard connaissance de ce complol, Bayard répondit : « Hé,
monseigneur, je ne croyroye jamais que un
si gentil prince comme vous estes consenlist
à si grande trahison; el quand je le sçauroye, de vrai je vous jure mon àme que,
devant qu.'.jl fust nuit, en avcrtiroye le pape.
- Puisque vous ne le trouvez bon, dit le duc,
la chose demourera, dont, si Dieu n'y met
remède, vous et moi nous repentirons. l&gt;
Après l'évacuation de l'Italie par les Français, Alphonse, qui les avait aidés à remporter
la victoire de Ravenne, resta sans défense au
milieu de ses ennemis, et se vit contraint
de poursuivre a1·ec le pape des négociations
de paix. Mais, en 151 i), la mort vint surprendre Jules II.
Le duc de Ferrare trouva d'ailleurs chez
son successeur Léon X une inimitié non
moins grande, qui alla même jusqu'à tenter
de le faire assassiner par le capitaine de ses
gardes. EL la disparition de ce pape, mort à
son tour en l 521, pul seule sauver de la
ruine le duc el sa maison. Dans sa joie,
Alphonse fit frapper des monnaies d'argent,
où se voyait un berger arrachant un agneau
des grifîes d'un lion, avec cet exergue, emprunté au lil're des Hui,: De 111an11 leonis ....
Le très court pontifie 1t d'.\drien VI valut
au duc la levée de l'excommunication dont il
était resté frappé, et, Lien qu'il cûl, dè,
1523, trouvé en Clément YII un nouvel
ennemi, il recouvra au bout de quelques
années, wec l'aide des FrJnçais et de l'Empcreur Chari s-Quint, la totalité de ses domaines.
Alphonse 1,·r d'Este mourut en 15:it aprèg
un règne de vingt-neuf ans. En 1-19 l, il
avait épousé .\nne, sœur de Jean Galéaz
Sforza,· duc de Milan, el, après la mort de
celle-ci, de,inl l'époux de la fameuse Lucrèce
Borgia, qui, par son esprit, par la protection
qu'elle donna aux gens de lellres et par l'édat
dont elle entoura la cour de Ferrare, fit en
partie oublier l'opprobre de la première
moitié de sa vie. Puis, rnuf pour la seconde
fois, il eut une troisième femme, la belle
Laura de Dianti, dont Le Titien nous a con~t'rvé lïmage.
SIS.\IO~DI.

les journées de juillet 1830
Par DANIEL STER.N (Madame

Ni avant ni après mon mariage, je ne
m'éta_is occupée de poli1ique. Quand j'en entendais parler dans le faubourg Saint-Germain,
cela me paraissaitextrèmement ennuyeux. La
perspective de la survirnnce dans la charrre
de dame d'atours de la vicomtesse d'Acroult
•
C
'
qm aurait dù m'intéresser, m'associer en
quelque sorte aux fortunes de la branche
ainée des Bourbons, ne me souriait guère. Je
n'imaginais pas, à la vérité, que l'on pùt décliner l'honneur de se tenir debout derrière
le fa~1teuil de la Dauphine de France, mais ce
que J 'a l'ais vu de son intimité ne m'attirait
pas, el j'y pemais le moins possible. Allant
peu au Palais-Royal, je n'entrevoyais que 1·aguement les ambitions de la famille d'Or-léans.
J'ignorais jusqu'à l'existence des sociétés et
des journaux qui préparaient l'al'ènement de
la branche cadette. Jamais il n'était question
chez nous ni des cours de mr. Guizol, Cousin, Villemain, ni de la société Aide-loi, le Ciel
/'aidera, ni de la Ninen•e, ni du J\'ational, ni
de rien d'approchant. Prévenue par le souvenir
de mon père et par toutes nos amitiés, je me
serais reproché aussi, comme une sorte de
félonie, de prendre trop de plaisir aux conversations libérales auxquelles j'assistais, soit
chez madame de Montcalm, soit chez la marquise de Dolomieu, première dame d'honneur
de madame la duchesse d'Orléans, soit dans
quelques salons du faubourg Saint-llonoré:
chez madame de la Briche, belle-mère de
M. Molé, chez madame Pasquier, etc. Lorsque
dans ce temps-là on parlait au faubourg SaintGermain des libéraux, lorsqu'on nommait
Lafayette, Benjamin Constant, etc., c'était
avec un accent de dédain ou de persiflage
tout semblable à celui que j'ai retroul'é plus
tard, en 1 R'i8, sur les lèvres de ces mèmes
libéraux parlant des démocrates.
li n'y a1ait donc pas trop moyen pour moi
de savoir, autrement que d'une manière très
sommaire et très insuffisante, de quoi il
s'agissait en politique; el comme je n'ai
jamais eu le gm'tl de m'occuper des choses
que je puis pas entendre, je tournais les curiosités de mon esprit vers d'autres objets.
La première pensée d'une révolution possiulc s'offrit à moi d'une manière étrange. Le
t•• du mois d'ao1'1l de l'année 182(), j'assistais à la première représentation de GII illauwe Tell, à )'Opéra, dans la loge des premiers genlilsliommes de la chambre. Madame
du Cayla y ,·int. Elle éfait, à son habitude,
très parée, très plà1rée, mais elle avait l'air
soucieux. Dans un entr'actc, comme je lui
parlais dela musique, elle mïnterrompir, et,
d'une voix altérée, elle m'apprit cc qu'elle
venait d'apprendre elle-même à l'instant, une

nouvelle qui paraissait lui causer un véritable
effroi : l'arrivée à Paris du prince de Polignac.
J'ayoue à ma honte que je ne compris p3s
hien pourquoi une telle noul"elle jetait madame du Cayla en si vive anxiété. Je ne connaissais M. de Polignac que par ce qu'en
avait dit mon frère, qui se trournit depuis un
an environ sous ses ordres, en qualité de second secrétaire d'ambassade à Londres. Mon
frère aimait beaucoup son nouveau chef; il le
disait trt•s bon, très aimable, et se louait infiniment de sa bienveillance. Aussi n'en pouvais-je croire mes oreilles t·n entendant madame du Cayla s'écrier que la venue d'un tel
homme était un grand malheur, une calamilé.
.le la rt'gardais aYec un étonnement qu'elle
prit sans doute pour de la consternation, car,
en se levant pour quiller la loge, où son
inquiétude attirait les regards, elle me prit
la main vivement, me la serra avec force, et
se penchant l'ers moi : &lt;&lt; Madame d'Agoull,
j"ai 11eur n, murmura-L-elle avec un accent
sinistre el en me regardant d'un air qui me
fit peur à mon tour. Ses joues qui p:llissaient
sous son fard, son sein agité qui soulevait ses
diamants en fou, son étreinte fébrile, son
œil étincelant me restent dans la mémoire
intimement unis aux accords de Guillaume
Tell et aux premiers pressentiments de la ré-

des 221, la dissolution de la Chambre, l'entrée au ministère de l'intérieur de M. de Peyronnet, la prise d'Alger, l'irritation publique
menaçante, l'ouverture des collèges éfectorau~, etc. A peine ministre, M. de Polignac
avait appelé à Paris son jeune secrétaire
d'ambassade pour lui confier les fonctions de
sous-direcfeur de l'une des directiom du ministère drs Affaires étrancrères ; mais ce
n'était pas, cela l'a sans dire~ pour le mellre
ni de près ni d&lt;' loin dans ses secrets. Mon
frère, d'ailleurs, élait à ce moment distrait
de la chose publi1f11e par les négociations et
les apprêts de son prochain mariage avec mademoiselle de Monlesquiou-Ft zensac. Le jour
de la bénédiction nuptiale, quand je l'is, pour
la p_rcmiè~e fois, le malheureux ministre qui
all_a1t, à s1 peu de Lemps de 111, précipiter son
roi, la d}"nastie el lui-même dans un affreux
dés_astre, rien, absolument rien, ni dans la
physionomie ni dans la conversation de M. de
Polignac, n'aurait pu faire soupçonner à l'observateur le plus altentif qu'il dût l aYoir
dans son esprit une préoccupation quelconque.
Selon l'habitude anglai,e 11ui depuis lors
est venue aussi chez nous en usarre, mon
frère ~\ait v~ulu s'exempter de Lou~ rcprésentallon le Jour de son mariage, et il arnit

IlAXS l.A RLE DE ROIIA:\, LE 19 Jl'ILLET 1830. -

rnlution qui devait éclater à un an dt• là.
On sait comment cette année fut remplie :
le cabinet formé par M. de Polignac, l'adresse

l.ithOi[raphie ;Je \"JCTOR \l).Df.

décidé de partir ce jour-là mème pour la
Touraine, avec sa jeune femme.
Le prince de Polignac, qui était témoin de

�1f1STO'l{1.Jl
mon frère, vint au déjeuner de famille qui se
donna chez nous après la messe. Il l'ut d'une
bonne grâce parfaite et de la plus agréable
humeur, avec une pointe de gaieté. Il causa
familit•rcment de toutes choses et de Ioules
gens. Il s'occupa longtt'mps de ma petite filll!
Louise, alors âgée de deux ans et demi, cl,
l'aidant à rangt'r sur la table les animaux
d'une belle· arche de Noé dont sa nouvelle
tante venait de lui faire présent, il lui expliqua avêc une complaisance charmante la différence que le bon Dieu arnit voulu mettre
entre un chameau el un dromadaire. Je me
rappelle aussi que le président du conseil, venant, je ne sais plus par quel hasard, à parler des élections, nous conta comme quoi il
venait d'envoyer en Auvergne l'un de ses fils
- un enfant de douze ans - arec son précepteur, afin d'y travailler, disait-il en souriant, l'esprit public- les collèges électoraux
étaient convoqués pour le 23 - el de se faire
envoyer de bons députés.
Je m'étonnais bien un peu, à part moi, de
voir un homme d'État traiter si légi'•remcnt
ces matières politiques, qui me semLlaicnt,
sans ~- entendre, deYoir être fort sérieuses;
mais je trouvais cela aimable; et d'ailleurs jll
me sentais toute gagnée à la manière paternelle dont l'homme d'État jouait à l'arche de
Noé avec mon enfant.
Le prince Jules de Polignac était beau. Fils
de celle ravissante duchesse de Polignac qui
avait partagé l'impopularité de Marie-Antoinette, il avait, comme sa mère, la taille
haute, mince et souple, le visage long, les
traits nobles. Il ressemblait au roi, de qui,
dans le peuple, on le disait fils.
Plus Anglais que Charles X dans ses manières, il avait, comme lui, le sourire affable
et un peu banal, l'entretien facile et insignifiant, la physionomie très douce.
Dans l'isolement de la prison où il était
resté dix années, depuis le complot de Geoi·ge
jusqu'à la chute de l'Empire, son imagination, peu nourrie d'histoire ou de science,
avait pris un tour mystique. li s'était e1alté
dans la dévotion. Son grand cœur el son intelligence étroite s'étaient ensemble illuminés
d'une foi visionnaire. Il ne doutait pas de
l'inlenention directe de Dieu dans les affaires
humaines. Le surnaturel ne l'étonnait pas;
rien ne lui paraissait plus simple qu'un miracle en faveur de la bonne cause. Il en vint
insensiblement, bien qu'il fùt exempt de
toute infatuation, à sentir en lui une vocation
divine. Lui aussi, il entendit ses voix, il eut
ses conversations intérieures avec la Vierge
et les saints. Il se crut appelé à sauver
son roi et son peuple, et se tint prêt au
martyre.
Je n'ai vu le prince de Polignac, dans cet te
unique circonstance dont j'ai parlé, que pendant deux heures à peine, mais il m'a laissé
un souvenir plein de respect. Dès l'abord on
sentait en lui quelque chose de simple, de
vrai, de bon ; quelque chose aussi de fixe,
d'inébranlable el d'impénétrable. Plus tard,
quand je rencontrai son fils, celui-là même
qu'il avait envoyé, disait-il gaiement, en tour-

née 1ilecto1·ale, la rérolution qu'il arait déchainée avait fait son œuvrc.
Mais je reviens à l'année 1850. Mon frère,
comme je l'ai dit, ayant quitté Paris le jour
même de rnn mariage, mon mari étant en
Bourgogne pour la vente d'une forêt qu'il
avait près de Chagny, la vicomtesse d'Agoull
i1 Vichy avec la Dauphine, nous nous trouvions seules, ma mère et moi, dans l'appartement que nous occupions ensemble rue de
Beaune, lorsque parurent au Moniteur 26 juillet 185O-les fameuses ordonnances.
Ma mère avait quitté la place Vendôme afin
de pouvoir demeurer arec moi. Nous nous
étions partagé le rez-de-chaussée de l'ancien
hôtel de Mailly I où mon frère venait aussi de
louer un étage, de sorte que nous allions y
être tous réunis. L'hôtel de MaiUy était une
fort belle demeure arec cour, avant-cour et
arrière-cour, étages très élel'és, ayant vue sur
le pont Royal, le palais et le jardin des Tuileries, grand jardin dont la terrasse longeait
et dominait le quai Malaquais. L'ombre des
vieux marronniers donnait bien quelque fraîcheur à notre rez-de-chaussée, mais l'usage
des calorifères, récemment importé de Russie, en ôtait l'humidité. Le chant des merles
et des autres oiseaux qui nichaient en multitude dans les bosquets du jardin, les lierres
qui tapissaient ltis murs, les touffes écarlates
du géranium sur les vases de la terrasse, le
parfum des fleurs de toute sorte dont on
émaillait les plates-bandes avaient, à mes
yeux, un charme singulièrement mêlé de
tristesse et de douceur. c·~t de ce lieu
agréable que j'ai vu passer la première des
révolutions à laquelle j'ai pu comprendre
quelque chorn. C'est sur cette terrasse du
quai Malaqnais que, assises, ma mère et moi,
dans la matinée du 26 juillet, nous apprîmes,
par des amis, la nouvelle du Moniteur. Nous
en fùmes fort troublées. On pensait que des
protestations violentes allaient se produire à
Paris el dans les départements, el nous appréhendions de nous mir séparés les uns des
autres sans pouvoir peut-être nous rejoindre.
Ces craintes, quant à mon frère, furent bientôt dissipées. Le 27 au matin, non sans quelques difficultés, il rentrait dans Paris, tout
abasourdi de ce qui se passait, n'en a)·ant
rien su, rien pu soupçonner dans le silence
toujours souriant de son chef. A peine nous
eut-il embrassées, que Maurice courut au
ministère des Affaires étrangères.
M. de Polignac était à Saint-Cloud. Ce fut
l'un des directeurs, M. de Viel-Castel, notre
ami, qui dit à mon frère, avec beaucoup de
tristesse, ce qu'il savait, ce qu'il redoutait :
la baisse effrayante des fonds publics, l'agitation populaire, la protestation des journalistes, l'incertitude où l'on était quant aux
mesures prises pour réprimer les désordres, etc.
Revenu vers une heure à l'hôtel de la rue
1. Cel hôtel, ~ilué rue de Braune, à l'angle du
quai llalaquais, avait appartenu au xv111• sièele au
marquis ile Nesle, de la l'.imillc lie llailly. Il n'existe
plus.

des Capucines, mon frère y trou va celle fois
son cher. En rentrant au ministère, la voiture du prince de Polignac avait été accueillie
à coups de pierres; il avait été hué, mais il
n'en semblait guère ému. Il reçut ~Iaurice le
sourire aux lèvres, comme d'habitude. li eut
même, en lui parlant, un petit accent goguenard, comme se ri!jouissant d'arnir été si secret, si profond, si homme d'État. Il lui apprit qu'il venait de signer l'ordonnance qui
confiait au maréchal Marmont le commandement supérieur des troupes; puis, en lui serrant la main avec une affection paternelle :
« Allez rassurer voire femme el YOtre mère,
lui dit le ministre; il n'y a plus rien à craindre, toutes nos mesures sont prises. Je n'ai
plus besoin de vous ici, ajoula-t-il, le conseil
ra se réunir aux Tuileries. Rentrez cht'z vous
tranquillement; quand il y aura quelque
chose à faire pour vous, je rnus ferai avertir. l&gt;
Et comme mon frère essayàil de lui faire
enlre\'Oir ses doutes louchant la facilité de la
répression, le sourire du prince prit une expression compatissante, mystérieuse, illuminée, qui ne pcrmellait plus que le silence.
Mon frère revint à la mai-on moins rassuré
cl moins rassurant que son chef. Sur son
chemin, il avait vu beaucoup de c-hoses qui
n'étaient point en accord arec la sécurité du
ministre : les groupes populaires, de plus en
plus nombreux, agités, où l'on proférait des
menaces, des cris c1 à bas Polignac! »; une
fermentation qui, loin de s'apaisPr sur le passage des troupes, semblait les provoquer au
combat. En entrant dans le salon de ma
mère, où plusieurs de nos amis ultra-royalistes se réjouissaient bruyamment de « la
bonne rnclée » qu'allaient recevoir ltis révolutionnaires, il nous fit part de ses impressions et nous apprit la nomination du maréchll. On fit une exclamation de surprise et
de mécontentement: c1- Raguse! un homme
si peu s11r, à la tête des troupes! ce n'était
pas possible; il y avait quelque chose là-dessous ! l&gt; - Et l'on se dispersa pour aller aux
nouvelles.
La chaleur était accablante. J'allai dans le
jardin chercher un peu d'ombre et de fraîcheur. Ceux de nos am:s qui n'étaient pas
sortis vinrent avec moi. Nous nous assîmes
sous les marronniers. La conversation bruyante
avait fait place à de rares propos, inquiets et
tristes.
Il était environ cinq heures. Tout à coup
un bruit sourd el lointain, un bruit inaccoutumé, frappe mon oreille : &lt;1 Qu'est-ce cela, »
m'écriai-je? et je me levai pour courir vers
la terrasse. On me retint. c1 C'est un bruit
d'armes à feu, dit l'un de nos amis. - C'est
un feu de pelo:on, dit un autre. - Pauvres
gens! •» m'écriai-je, pensant aux hommes du
peuple sur qui l'on tjrait sans doute.
Nos amis me regardèrent d'un air stupéfait. - &lt;l Les pauvres gens, madame! mais
ce sont d'infâmes gueux, qui ,·eulenl tout
saccager, tout piller!... » Je m'étonnai à
mon tour. Sur ces entrefaites, mon frère,
élan t allé à la découver le, nous apprit que,

lÏ1chc Fiurillo.

-'loin

Dl' POLYTECH:-1c1EN V,\..'iEff. LE

rue des P)ramides, un détachement d'üifmterie ,·enait de faire feu sur un attroupement
qui n'avait pas obéi aux sommations; un

29 JCILLET,

0

.\ L .\TT,\Qt:E DE LA CASER~[:; DE 13.IBYLO'iE. -

homme, disait-011, était tombé. L&lt;s aulr~s
avaient pris la fuite, en criant: «Aux ~rmes ! ~
Ma mère, lrès alarmée, craignant pour le

T.JNe:i11 .Je .\loRE.IU DE, Toms.

lendcm;În une bataille des rues, proposa de
me faire partir pour Bruxelles - j'étais dans
un étal d~ grossesse lrès avancée. - Mon

�1f1STO'RJJI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - fri·re J'en dissuada, me jugeant beaucoup
moins exposée 11 Paris que partout ailleurs.
Pendant que nous délibérions ainsi, les

,Yapoléon Il! Vire la llép1tblù111e ! » Comme
)laurice en était là de son récit, nous enlendimes tout à coup sonner le tocsin ..Je ne

l'Rl~I' Dll LOU\'lff. LC ~q JUILLlT 18:11. -

troupes se déploiaie11t dans les rues; la
garde, la ligne, les suis,es, la canlerie, l'artillerie prenai1•nl position sur la plal'e Louis~ V,
au Carrousel, sur la place \'endùme, sur les
boule\'ar&lt;ls. Dans le mème Lemps, des barricades s'éleYaient de Lous côtés. Cho·e incropble, di,ail-on, le pèuple niait . « \Ï\e la
ligne,&gt;, l't la ligne hésilait à tirer sur le peuple! Vlrs le soir, les rumeurs del'inrcnt plus
inquiétantes encore. Xos amis, nos l'Oisins,
nos gens, tout effaré~, entraient et sortaient,
cha~un arec sa nou,elle ,inislre. C'était l'heure
où le duc de Raguse, dans son rapport au
c\ln~eil, &lt;lédarait 11ue la lmnquillite etait
l'etablie.
De toute la nuit, je ne pus former rœ1l;
notre quartier était silencieux pourtant, mais
ce sdenct! a1,lit quelque chose de lugubre. De
grand m1Lin, Je mt! le1ai ..\ peine habilléL',
je courus au jardin. fü mère était là dt:jit,
interrogeant un de nos amis qui apportait
les bruits du dehor,;. C'était le même qui, la
1eille, s'était réjoui si haut de la « bonne
ra cire » qu'allaient re.:eroir les émeu Liers.
li ne se réjouissait plus; il parla il bas maintenant; il était pàle. Partout, sur son chemin,
il al'ait vu les écussons, les enseignes aux
armes royale~, les panonceaux fleurdelisés
des notaires ùtés ou brisés. Yers dix hcur~s,
mon frère alla au minislèr~. Il re,int au bout
d'une hPUre, n'ayant pas ,·u ~!. de Polignac,
qui était à Saint-Cloud. On assurait dans les
burea·ux qou l'état de siège _allait être proclamé. li n'y avait plus de temps à perdre,
disait-on; l'émwtc gagnait du terrain. Le
peuple al'ail abattu le drapeau blanc et hissé
le drapeau tricolore à l'hôtel de ville; on ne
triait plus ;eulement : « .t bas les ministre~.' 1&gt; mais : u A bfü le8 801t1·bo11s! Vive

L1/hogr,1fhie Je ,·,c roR ,\ t.A)I,

connai~sais pas plus ce bruit-là 4ue celui &lt;lLs
déchar"es. On 10'expli&lt;1ua re qu'il ,ignifiait;
" qui courut dans mes 1e111cs,
.
.
au frisson
Je
,.entis pour la première fu·~ h• ~ourtle de,
rél'olutions.
Vers une heure de l'apii•s-mi&lt;li, les nou1dles qui nous ,inrenl a,aienl un autre accent. Nos amis étaient rassurés. L'état de
siè·•e
était proclamé; Fou,·aulcl (le ricomle
0
de .Fou1 auld, colonel de gPndarmerie) avait
l'ordre &lt;l'arrêter LafaieLLe, Laffitte, '1auguin,
Sah-erle, etc. Quatre colonnes de lroupLs
commandées par Talon, Saint-Chamans, Quinsonnas el Wall, llaient en marche pour arrêter l'insurrection. Le canon allait balayer
les rues.
Mon cœur se serra, je ne saurais trop &lt;l,re
~ous l'empire de quels sentiments. Je n'aYais
aucune peur personnelle. Je ne s~ngeai~ p:1,
aux princes, je ne faisai, assurément pas ùe
, œu x pour l'insurrection, dont je ne connai~~ais ni le but ni les thcfs, mais j'étais émue
d'une grande pitié à la pensée de ceux qui
allaient mourir, el, sans bien sa1oir cc qu'il
ioulait, je ne pou,ais me défendre d'une
chrétienne simpalliie p.iur le courage et le
malheur du peuple.
La paix régnait eDC\lre autour de nous,
aucune lutte n'était engagée sur la ril'c gauche. On n'y avait pas éle,é de barricade..~.
Nous passâmes la journée du mercredi 2~
sans apprendre grand'chose. Les bruits étaient
confus et contradictoires. 011 était le roi? Où
était le prince ae Polignac? Que faisait le
maréchal? On ne rnrnit trop A six heures du
soir, en uous mellant à table, nous apprimes
par des amis de lf. de Yitrolle~ que celui-ci
allait et venait incessamment de Paris à SainlClou&lt;l, de Saint-Cloud à Paris, pour arracher

au roi quelques concessions el les faire agréer
des insur,,és. Tout allait mal, nous dirent-ils;
o
.
.
1
l'insurrection était partout ,1clor1euse. ,e
maréchal demandait du renfort et n'en pouvait obtenir 1•.. Quant aux desseins des libéraux, quant à ce qui se passait dans les réunions publiques, nous demeurions dans une
ignorance complète.
On ne parlait pas chL'Z nous du duc d'Orléans. L'absence de la Dauphine et de la 1icomles;e d'Agoult nous laissait sans nouvelles
directes des princes, et nous en étions réd ui ls aux conjectures. {;ne longue nuit se
passa encore dans cet étal. Le lendemain
jeudi 29, notre 11uarticr s'agitait; des colonnes d'étudiants et d'omriers, parties de
l'Odéon, assaillant les postes, s'avançaient
par les quais et la rue du Bac, vers le Louvre et les Tuileries. Nous entendions le canon
et la fusillade; l'at1a4ue du Louvre commençait. Les gardes sui,ses postés sous la ~lonnadc, aux fenêtres du palais, sous le gutchet
qui fait face à l'lnstitul, repoussaient les
combaltants qui menaçaient de passer le pont
des .\rls; on ne me permcllait plus d'aller
sur la terrasse. Des fenêlr&lt;s du pavillon de
Flore et de la caserne du r1uai d'Orsay, on
tirait contre le pont !loyal, où les insurgés
essapienl de construire une barricade et de
planter lwr drapeau.
.
Oes bruits de Lous genres et des plus sinistres nous arrivaient d'heure en heure :
Marmont trahit; deux régiments de ligne ont
pas,é à l'insurrection; un armistice est proclamé, clc. Des fenêtres du second étage,
nous ,oyons un spectacle inouï_: le_jardin d~s
Tuileries rempli de lroupes qui ÎU1ent end~rnrdre; des solda ls qui sautent par les croisées du rez-de-chaussée et se précipitent par
la grande allée du milieu ,ers le pont tournant; des tris, de; clameurs, des carreaux.
bri~és a1·ec fracas, de, meuble, jetés par les
croisées, un bruit de mer orageuse; le dr,lpeau tricolore enfin, hi,sé sur le pavillon de
J' llorloge; la monarchie en déroute' 1
Dans la soirée qui suitcesscènes incro~ahlcs,
les ropfüles se forgent des chimères plus
incroyables encore. Selon les uns, ~l~rmo1!l a
trahi, mais Bourmont est rn route; il arme.
Avec lui, le Dauphin marche sur Paris. ll&amp;jà
l'on conseille à ma mère de faire ,es approYisionncmenls en (ilS de siège; sdon d'autre~,
plus rai,onnablcs, M. de Polignac se retire;
)1. de )lorlcmart est nommé pré~ident du
conseil cl va tout arranger.
Le lendemain au malin - Yeodrcd1 50 on lit sur toutes les murailles des placards
invitant le peuple français à donner la couronne au duc d'Orléans. Les nou\'elles se précisent et se précipitent. Coup sur coup, on
apprend que le Dauphin remplace le duc de
Ra"use dans le commandement des troupes;
r1u~ le roi a quitté Saint-Cloud, Trianon ;
1. !Îàn, le· ioumal Îl'111i poi-tr, pul,liti eu 1867,
j&lt;' lis quel&lt;Jucs note, curicum d'.\ll'rc,l de \ïgu~.
..a,tcs rnmme les n11c11nc,. à I heure même Jes
J,·éncu'ieuls: c l'endrtdi 30. Pas 1.111 pr111cc n'a paru.
i.e,, l'aunè, hra1e, de la gard&lt;' .soul 11,andoonès ,ans
ordre,, ,an, pl111 ,lcµu,, Jeux J•Jur;;. _1ra,1ué, parlo';ll
~L se .ba\la.nl toujours. - U guc, rc Cl\1le, ces 01J,l1nés d,•101&gt; L'ont a,ucncc ! ,

'----------------- - - -----------qu ïl part pour llambouillet; 'Ill 'il l est rejoint
par la Dauphine'; qu'il retire les ordonnances;
1p1 ïl nomme le duc d'Orléans lieutenant µélll:ral du royaume; qu'il abdi'iue; que le Dauphin abdique, elc.
Cependant les jours s'écoulent. Ll scs~ion
a été ourerle par le duc d'Orléans - - 5 août.
- On sïn11uiète, dans Paris, de sal'oir le roi
si proche, à la tète de troupes nombreuses et
fidèles. On se porte lumultuaircment, en arme~. ~ur Rambouillet; quand la multitude l
arrire, Il' drapeau tricolore llotle sur 'le cbàteau. Les princes l'ont fJUillé. On se félicite.
on a h,ile de rapporter à Paris la bonne noul'dle: on s'empare d(s fourgons, des carrosses de la cour; on monte dedans, dessus,
derrière. Sous le fouet des cochers improYisés, les heaux chevaux des écuries roi ales
franchissent ventre ,'i terre la distance de
Rambouillet 11 Paris. lie ma fenêtre, je ,ois
passer au galop ce IJitarre cortège. On ne
savait cc que c'était. Ct•s allclages somptueux
comerls de pous~ièrc et &lt;l'écume, Cl'S hommes en blouses, en ,·rstes , rn uniformes
d'emprunt, coiffés de képis, de bonnc·ts à
poil, de rasquettrs, armés de caraliines, de
sabres, de pir1ues, al'inés, enroués, chanlanl,
hurlant à lue-tète, queh1ues-uns couchés, rndormis sur les coussins de satin bl,rnc ! Jamais je n'oublierai C'C grotesque grandio,c !
L'asprtt de Pari, était d1:solé. ,\u tumulte
de l'ém('ulr, au bruit dt!s charges de caralrrie, aux roulem1•nls des tambours, au son
du canr,n cl du tocsin, succédait soudain un
~;lence morne. Les rues d{,pa,ét!s, les ré,whères hri,és, le, liouli11u1s fermées, cl, quand
Ycnait le soir, les lampion, des Livouacs populaires, toutes ces choses, al'ec l'iol'ertilude
qui planait au-dessus de nous, nous jetairul
en grand~ trislcsse.
Enfin toute inccrlilu&lt;lc se dissipa.
Pue royauté di~parais,ait, une autre prc1

1,) ~uùl. Courmmem,•nl d,

Louis-Philipp•• 1·".

C:crémoni«' j?_r:n(". - c·c':'11 un c1wro1111fmr11I profrsl1JJd. - li COll\Îl'nl Ù un flOU\011' IJUi n'a plus l'Îl'II
,1,· lll\;(i1111•. dit le Globe. J"r lroll\c lt• d,'laul ra,Ji-

cal •111e 11• lrùnr uc ,appui,! ni sur l'npprl au peuple
111 ,ur J., clroil ile h'~1limi1,:; il c~l ,:u, nppu,.
l \lfrc,I ,Ir \ïgny. -J111m111l rf'11u /Jtw·tr.

L ES JOU~NÉES DE JU1l.L'ET 1830 _ _ ~

nait sa plaf'e1 • Le 9 aolil, je vis de ma terrasse passer dans une l'Oilure découverte
Louis-Philippe el sa famille. Ils rcrenaienl
du Palais-Bourbon, 011 les deux Chambrrs
avaient proclamé le 1'0i de~ Français.
&lt;&lt; Il , aYait une fois un roi cl une reine 1&gt;,
dis-je à. la marquise de Bonnay qui rrgardail
al'ec moi le modeste cortège roial. Elle sourit;
nous al'ions lou les deux la même imprrssion.
Celle royauté qui passait nous faisait un peu
l'dlet d'un conte ?fous ne la:prenions pas au
sérieux. Elle n'a,·ailà nos yeux ni consécration
ni prestige. De notre point de me thréticn,
selon nos idées de famille, elle était la triste
rérnmpcnsc d'une tri~te félonie. Je me rappelais le mot de la vicomtesse d',\goult : « Je
n'aime pas ces gens-lit. 1J Je pensai qu'elle
al'ait raison°.
Cependant nous apprimes que la famille
roiale avait quilté la France, cl que la vicomtesse d'Agoult, malgré son Jge, malgré les
instances de la Dauphine qui ne YOulait pas
arcepter cc nournau et définitif sacrifice de
toutes Sr!' affections, de toutes ses habitude,,,
rc•fusait de quiller sa royale amie el r1prena1t
a,ec elle le dur chemin de l'exil. De retour à
Paris, mon mari prenait sa retraite. li s'!
croyait obligé d'honneur, Lien que personndlemeul il n'eùt point d'allaches aux prince,
de la branche ainée. Né en t 790, d'un père
r1ui n'émigra point, il était entré à dix-sept
ans au service, el a,·ait fait toutes les campagnes de l'Empire, en Allemagne, en Pologne, en E~pagnc, jusques et r compris la
campagne de 1811!. li avait rté grièvement
Llrssé d'u11 coup de feu au combat de .\'angi,,
en faisant, à la lèle de son régimtnt, une
charge de cal'alerie contre un carré d'infanterie russe, et il en restait boiteux. En fait
de sou1·crai11, M. d'Agoult ne connaisrnit que
Napoléon, rn fait de régime, que l'empire
militairr. Comme toute sa génération, &lt;'t
1. 'le, opinion, en ,e fon11anl J&gt;&lt;'II à f't'U me lircul
plu, lard cou,idcrn l:i rén,lulivn ,le 181i0 ,11111 autre
u·il el sou, un autre a,pcl'l; mais elles nt' lllt' ra111e11i·rc111 pui11l à cclli\ 1•1.1i11io11 qm• 1~ qua,i-lqplimité
,le la ro)aulè hourgcoi,1• l'lail la forme 1lt'lin1liH• Pl
parfailr du A'ou,rrnc&gt;mcnt 1111i •eul 1·011,cna,1 ·• la ,Jt'•rnorral ic fru111·ai,1•.

malgré ses originl's, il ignorait les princes
ciilés. En 181 t, il fut tout surpris d'apprendre par son oncle, l'él'èt1uc de Pamier~,
que B11011apal'le était un 11.mrpateu/': qu'il
y avait un roi légitime qui se nommait
Louis X\'lll; que la fille de Louis Hl rirnil
encore; &lt;1u'elle avait eu pour ami, pour compagnon d'exil, qu'elle ramenait avec elle le
frrre de l'évèque, l'oncle de mon mari, le
l'icomte d' \goull.
· Présenté par l'é,èquc à ces parenls ignorés,
M. &lt;l'Agoult fut accueilli d'abord par eux
aYec une certaine réserve. Cette blessure reçue
en combattant les alliés qui ramenaient nos
prÏllces, celle croix de la Légion d'honneur,
bien que jointe à la croix de Saint-Louis, et
toutes deux gagnées, non par faveur, mais
sur les champs de bataille, n'étaient pas une
recommandation : peu à peu cependant le
nuage se dissipa, les relations derinrent extn~mement cordiales. On t.\cha d'entamer les
préventions de la Dauphine. On l'intéressa
même à la jeunesse, égarée, mais restée pure,
au fond, de ce hon royaliste. La princesse
a,ail voulu me 1oir et m'avait donnt&gt; l'espoir
d'une surril·ance auprès d'elle. \lais H se
borna J'eflet de ses Lonnes grâces.
Mon mari, en continuant de senir, par
amour du métier des armes, ni ne demanda
ni n'obtint jamais la moindre faveur et ne
s'allacha jamais non plus personnellement à
aucun des princes. Quant à moi, je reçus,
comme on l'imagine, après la réYolution, une
infinité &lt;le condoléances au sujet de la dignité
que je perdais. &lt;1 On l'a misr sur les genoui
de la Da 11pbine , , arnil-on dit, lors de mon
mariage, dans le faubourg Saint-Germain. On
m·c~limait fort à plaindre d'en être ainsi arrachée. Je n'entrais pas lrop dans ers r~grets,
ne me sentant pas très propre aux fonctions
qu'on m'a l'ait de~linées; et~pcndant, malgré
l'accueil gracieux que J'avais reçu au Palais1\oyal, je n'allai point au palais des Tuill'ries.
A peu de temps de là, j'achetai du prince
de la Trémoille le chàteau de Croissy, j'r
passai la plus grande partie de l'année, ,.,
feus bientôt oubliL1 la cour cl les prince~.
1) \'\!EL
\IAU.\~11

Lx

CDIX IJF, LA PI.AO.

uu· CARROmEL,

LE

3o JULLET

1f!Jo.

STER\".

1,.\1,ouu.)

�EN 1870
et,

Le combat de Sarrebruck
Les journaux de Paris commençaient à
trouver qu'on tardait beaucoup à envahir la
Prusse. Leur impatience gagnait la foule,
qui, toujours exaltée et tumultueuse, se
livrait à des manifestations de plus en plus
belliqueuses, mais également irraisonnées.
Le ministère, dont la prodigieuse assurance
ne se démentait pas, malgré les nouvelles
alarmantes venues de la frontière, transmettait au major général les doléances publiques
el insistait pour qu'on agît sans retard. Jusqu'alors il n'avait eu à donner en pâture à la
population surexcitée que des dépêches insignifiantes où il était question d'escarmouches
entre uhlans et douaniers, de patrouilles
bousculées, ou de coups de feu échangés
entre avant-postes qui se délogeaient réciproquement. Ce n'était pas asrnz pour calmer l'effervescence générale, et une entrée
en matière plus consistante commençait à
s'imposer. De son côté, !'Empereur, qui ne
savait toujours rien des mouvements de
l'adversaire et cherchait à se renseigner par
Lous les moyens possibles, pensait qu'une
démonstration un peu énergique obligerait
peut-être celui-ci à déployer m forces et à
dévoiler ses projets. Il se décida donc à tenter ce qu'on appelle une reconnaissance offensi1•e, et chargea le maréchal Bazaine de l'exécuter.
Le 5i juillet, dans un conseil de guerre
tenu à Morsbach, sous la présidence du maréchal, les détails de l'opération furent arrêtés
entre lui, le général Frossard et le général de
failly. On y décida que le 2• corps marcherait
sur Sarrebruck, soutenu par une division du
5• corps qui se dirigerait sur Wchrden, tandis qu'une division du 5• se porterait en avant
de Sarreguemines pour opérer une diversion.
L'exécution de celte reconnaissance était fixée
au 2 août.
Dans la journée du {•r août, la division
Vergé fut rapprochée de Forbach et vint camper à l'ouest de la ville. La 5• division du
5° corps fut portée à Rosbruck, et le général
Frossard fut avisé que s'il ne recevait pas
avant le 2 son équipage de ponts, il disposerait de celui du 3• corps, qu'attellerait la
réserve d'artillerie ou, à son défaut, « les
autres allelages qu'on aurait sous la main »l
C'est ainsi préparé à opérer le passage de la

Sarre, que le 2 aoùt, à neuf heures trois
quarts du matin, le général Frossard commença son mouvement. La division Bataille
marchait en première ligne, soutenue en
arrière par deux brigades, l'une de la division Laveaucoupet, à droite (brigade Micheler), l'autre de la division Vergé, it gauche
( brigade Valazé) ; les deux autres brigades
de ces divisions restaient en réserve, dans
leun camps. Sur chaque aile de la première
ligne était établie une batterie de i2 de la
réserve d n 2° corps.
La garnison de Sarrebruck se composait
d'un bataillon du régiment d'infanterie n° 40
(fusiliers de Hohenzollern) et de trois escadrons du régiment de uhlans n° 7 (du Rhin):
elle était placée sous les ordres du lieutenantcolonel de Pestel, commandant ce dernier régiment, et avait comme soutien en arrière l~s
deux autres bataillons du 40•, un escadron du
9• hussards et une batterie légère. Toutes les
troupes postées sur la Sarre étaient commandées par le général-major de Gneisenau, de
la 5i • brigade, lequel avait ordre de se replier sur Lebach, s'il se trouvait en présence
de forces trop supérieures. Le succès de
notre attaque ne pouvait donc être douteux.
La I ille de Sarrebruck, située sur la rive
gauche de la Sarre, est, ainsi que le faubourg
de Saint-Jean, placé sur la rive droite, profondément encaissée entre des coteaux abrupts.
A peine éloignée d'une petite lieue de la frontière française, elle possède un pont et un
viaduc, celui-ci destiné au passage du chemin de fer qui vient dt! Metz par Forbach et
traverse la rivière en aval de la ville pour
aboutir à la gare, placée au nord, sur la rive
droite. De Sarr€bruck se détache un embranchement qui conduit à Trèves, et de là à
Coblentz. A l'ouest de la ville un vaste terrain
de manœuvres, destiné à la garnison, étend
sa surface mamelonnée jusqu'au pied des
hauteurs du Reppertsberg, el plus au sud,
le long de la Sarre, la forêt de Saint-A.rouai
couronne de ses arbres verts des plateaux
élevés dont ks pentes descendent 11 pic dans
la vallée. C'est ce point de Saint-Arnual que
la brigade Bastoul (2• de la division _Bataille)
devait occuper tout d'abord, pour se porter
ensuite vers le terrain de manœuvres ( E'xer-

cirplatz), que la brigade Pouget ( 11• de la
même division) attaquerait en même temps de
front.
A peine le mouvement était-il commencé,
que les patrouilles prussiennes donnèrent
l'alarrue. Aussilôt, trois compagnies vinrent
prendre position sur l'Ea:ercirplalz, el les
deux bataillons de renfort se rapprochèrent
de Saint-Jean. Pour éviter les effets meurtriers de nos pièces, les Pr~ssiens se déployère11 t en tirailleurs, et ripostèrent avec
énergie à la fusillade que dirigeaient sur eux
nos fantassins parvenus vers onze heures aux
points qui leur avaient été assignés. Mais
quand après une heure de ce feu, à peu près
aussi inefficace d'un côté que de l'autre, le
général de Gneisenau aperçut les premières
lignes de la brigade Bastoul qui débouchaient
de Saint-Arnual, et menaçaient son flanc gauche, il jugea que le moment était venu de
suivre ses instructions, et donna l'ordre de
la retraite. Les Prussiens se retirèrent donc
par le pont de Sarrebruck, tandis que la batterie légère, composée de quatre pièces seulement, essayait de protéger leur mouvement
en riposlant tant bien que mal aux projectiles que notre artillerie leur lançait des hauteurs de la rive gauche. Tout cela, malgré la présence de !'Empereur, arrivé vers onze heures
sur le terrain, avec le prince impérial, pour
donner plus de solennité à cette entrée sur le
territoire ennemi, n'était guère sérieux. Les
tentatives esquissées le long de la Sarre par
les troupes du corps Bazaine ne le furent pas
davantage, et se bornèrent à des escarmouches sans résultat, dont le décousu n'accusait
que trop nettement l'irrésolutiGn du commandement.
Cepl!ndant le général de Gneisenau, ,·opnt
les hauteurs couronnées par nos troupes et
Sarrebruck occupé, jugea prudent de se replier à quelque distance de la ville, et, le
5 août au matin, il rallia ses différents corps
en arrière du défilé de l(œllertheler, au bivouac de llilschbach.
Tel est ce minuscule combat de S:i.rrcbruck, dont on attendait des merveilles, et
qui, somme toute, se réduisit à une dJmonstration puérile, ou quime bataillons français
furent déployés pour chasser de leurs positions trois bataillons prussiens.
L'-COLONEL

ROUSSET.

V UE DE LA VILLE DU H.\VRE-DE-GRACE (FIN DU

xvm•

SIÎ::CLE) . -

D'après l'estampe dessinée el gravée par

BACH ELEY.

John
Par

G.

LENOTR.E

Le Lion de la mer; - .llilord Fa11lôme;
- c'est ainsi que les marins de la République
désignaient le commodore Sidney S,ruith qui
commandait, en 1795, l'escadre anglaise
croisant en vue des côtes de Normandie. Nos
mat~lots, qui n'avaient jamais beaucoup cru
à l'Etre suprême de Robespierre, en revenaient à se persuader que l'amiral ennemil'homme qui avait brûlé Toulon - était le
diable en personnr, tant son audace, son
adresse et sa chance lui al'aient valu de renom. Il cabotait des chouans en armes à la
barbe des douaniers, cueillait sur les côles
les royalistes fugitifs, opérait le transit des
conspirateurs entre l'Angleterre et la France;
sa péniche amirale, le Diamond, se montrait
un soir au large des iles Saint-fürcouf et se
retrouvait, à l'aube du lendemain, devant
Dieppe; les navires qui essayaient · de lui
donner la chasse semblaient voués à quelque
désastre, tempèle, échouage, ou explosion de
sainte-barbe.
Or, le 19 avril 1796, la ville du Havre ful
mise en émoi, dès son réveil, par une stupéfiante nouvelle : Sidney Smith était pris!
Il_ avait eu l'audace d'accoster en pleine nuit,
aidé d'une flottille de cinq ou six canonnières,

la frégate, le Vengeur, mouillée en rade; il
s'en était emparé et filait avec sa prise, quand
une saute de vent et la marée montante le
poussèrent en Seine. Quelques chaloupes et
le lougre le Renard sortirent du port et cinglèrent à sa poursuite. Une corvette, commandée par le capitaine L1 Loup, atteicrnit la
péniche de Sidney S!llith; l'é1uipage s~uta à
l'abordage; l'amiral se rendit 1 • Le Loup Je
fit prisonnier, au nom de la République, ainsi
que son état-major, son secrétaire, qui déclara se nommer Vright, et un garçon de vingtquatre ans qu'il présenta comme son domestique
et qui n'était autre qu'un émicrré
fran•
0
ça1s, Jacques-Jean-~farie-François de Tromelin, gentilhomme breton, ancien officier au
régiment de Limousin, et qui se trouvait sur
le Diamontl &lt;c pour son plaisir ».
Tromelin avait connu déjà bien des aventures : sorti de France au commencement de
1792, il avait suivi les princes à la campagne
d'Argonne : plus lard, officier à l'armée
royale de Bretagne, il avait pu échapper aux
exécutions en masse des vaincus de Quiberon
el avait profité d'un moment de répit pour
se marier. Certain d'être fusillé s'il était pris
et reconnu sur le territoire de la République,

il se réfugia à Londres où il récu t, très mai
grement, de quelques leçons de dessin·1 on
l'_y présenta à sir Sidney Smith qui le pril
vite en affection et l'emmena à son bord pour
la campagne de 1796.
Dans la nuit du 18 avril, au moment oü
les marins français abordaient le Diamond
Tromelin se vit perdu : capturé sur un navir;
ennemi, prùscrit, hors la loi, c'était la mort
dans les vingt-quatre heures .... En un instant, Sidney Smith réunil son équipa cre pour
un dernier mot d'ordre : - M. de T;omelin
va passer pour mon domeslique. - Alais il
connait à peine quelques mots d'ancrlais
'! 0
Soit, il sera Canadien et s'appelle ra John
B,·omf~~ 2 •••• Cette recommandation suprême
fut religieusement respectée: aucun des homt~~s _qui se t~ou;aicnt là et qu'une dure captmte alle_nda1t n acheta, par une indiscrétion,
une amélioration de régime, et c'est ainsi que
le commodore avait pu ne présenter aux officiers fra?ç~is q~i. passèrent à son bord que
son secreta1re, Vr1ght, et les officiers de son
étal-major. Quant à John Bromley, à peine
nom~é, il était déjà dans la cabine occupé à
garmr un portemanteau des effets de « son
maître n : personne ne fit attention à lui, et

1. Archives 11atio11a/es, F1 61:i0.
~- Archives 11&lt;ttio11ales, F' 6425. « li l'ut convenu

dans un moment, cuire tes maleluls et les officiers
restants, l(UC je passerais pour dumcsli11ue, que je me

dirais né dans le Canada .... , Oéclaralion de Tromelin. AYril 1804.

�"--------------

111STO'RJJl
mots, puis des phrases. Ces signaux, en raiquand il émergea de l'entrepont, portant la cc cadavre de pierre dressé, comme un spec- son de la hauteur et de l'éloignement de l'envalise, le bateau entrait dans les jetées du tre des âges anciens, dans le quartier le plus . ceinte, ne pouvaient èlre aperçus que des
grouillant de Paris : les tragédies révolutionHavre
étages supérieurs de la tour ; et ce st1·atagèmc
Toute la population de la ville s'était mas- naires l'avaient ressuscité et rajeuni : tous
fonctionnait, paraît-il, depuis
sée pour assister au débarquetrois ans, après l'heure des ronment du fameux milord Fandes, sans que nul geôlier, sans
tôme. Dès qu'il mit le pied sur
qu'aucun des postes établis,
la pa,scrdle,. une clameur le
pour plus de sùreté, aux étages
salua d'un formidable Vite la
bas du donjon, en eussent le
République! Sidney Smith &lt;&lt; se
moindre rnupçon. Le logement
confondait en signes de polide la rue de la Corderie, le
tesse et en salutations qui n'en
seul, assure-t-on, qui, de ce
finissaient pas ,, ; et comme
côté, avait me sur l'enclos du
quelqu'un lui demandait pourTemple, était loué, depuis 1793,
quoi lui, si habile, avait osé
par une royaliste, Mme Launoy,
risquer un coup de tête si peu
qui l'occupait arec ses trois
digne de ses talents, il réponfilles;;. Au jour, le commodore
dit que « s'étant trouvé dans
les aperçut, souriantes et jolies;
l'inaction, il avait voulu s'amuunfl communication régulière
ser à cette espèce de partie de
s'établit mire ellt s et le prisonchasse 1 1&gt;. D'ailleurs, il se monnier : comme il ignorait leurs
trait-satisfait d~1 hasard qui -lui
-nern;;,-i-1lrs ovait baptisées Tharéservait un séjour:.en Erance,_
lie, Clio et Melpomène.
dans quclt1u'une de ces prisons
Sidney Smith et son fidèle
dont le tragique rrnom était
John apprirent ainsi que, à la
grand depuis trois ans, dans le
nouvelle de l'arrestation de son
monde entier. li li ou,·ait &lt;&lt; de
mari, la jeune Mme de Trol'amusement dans la nournauté
melin était accourue à Paris et
de sa situation »; c'était un
s'était logée dans la maiso.n
chapitre pittoresque :ijoulé au
même dont Mme Launoy haL1feuilleton de sa vie et il se délait le lroisième étage; la téléclarait très curieux « des suites
graphie nocturne devait servir
de l'incident ,, .
à concerter une évasion : quelJohn continuait à passer inaques amis s'en occupaient actiperçu ; on le surveillait si peu
vement. Phélippeaux, le chef
que, dès le premic r jour, il cul
hardi de la &lt;&lt; Vendée sancerla tentation de s'échapper ; il
roise &gt;, , avait présenté à Mme de
n'en fit rien, pourtant, suivit
Trornelin IIJde de Neuville qui
son maître à l'hôtel qu'on lui
l'avait délivré des prisons de
donna pour résidence, s'y monllrnrges, la veille du jour &amp;xé
tra serviteur empressé E'. t désm~Ev S)IITJJ,
pour son exécution. li Ide dcNeuvoué,. :ncore que Sidney ~mith Por/r;,il f;,it;," Temple, par ll e x~EQCtN, le 28 /mp1uire ;,11 V. (C,iNne! des Esl:lmtes. ) l'ille - dont la tête était mise à
le traitai, pour plus de vraisemprix -séjournait à Paris sous le
1
blance, assez rudemeut. Le soir
nom
de
&lt;&lt; Charles Loiscau &gt;&gt; : il recruta l'ami
même, le commodore et son secrét;1irc mon- ceux qui, depuis le l:i aoùt 1792, s'étaient Boisgirard, d'une excellente et très ropliste
taient dans une chaise de poste, en compagnie efforcés, par intérêt ou par dévouement, d'en- famille de Bourges, lequel n'avait rien trouvé
d'un brigadier, sous l'escorte d'un détachement trer en communication avec les délcnus, y de plus ingénieux, p3ur échapper aux tracasde gendarmerie. On prit la route de Paris : al'aienl laissé des traces de leur ingéniosilé. series de la police, que d'utiliser ses qualités
Juhn , sur le siège, entrait en familiarité avec Q,1atrc ans de stratégies clandestines et de de souplesse et de légèreté en sollicitant un
les postillons qui riaient fort de son air cxo- travaux d'approche avaient 1mchiné la Tour emploi - qu'il obtint - de danseur à
t ique et s'amusaient à lui donner &lt;&lt; une pr'"- cl ses abords comme un théàlre d'escamoteur, !'Opéra 3 • On s'adjoignit encore Carlos Sourmièrc leçon de français l&gt; . Après un court cl certainement Sidney Snith, qui s'attendait d.il, of1icier de Charette, né à Troyes, qui,
séjour à flo:icn, Smith, le capilaine Vright tl à des surprises, ne dut pis se trouver déçu. dèpuis 1792, scfl'ait intrépidement la cause
Dès la première nuit, comme il prenait le
John Ilrom!t:iy arrivaient à Paris dans les prefrais
derrière ses barreaux, son attention fut royale : tous ces jeunes gens, d'ailleurs, vimiers jours de mai. On les déposa à la prison
vaient si bien en familiarité avec l'imposde l'Abbaye, où ils restèrent six semaines : attirée par une lueur virn sortant d'une fenê- sible, que le trantran ordinaire de leur vie
tre
grande
ouverte
au
troisième
étage
d'une
ils fun!nt de là transférés au Temple où on
nous apparait comme une succession de périles écroua le :; juillet 2 cl, tout de sui te, maison de la rue de la Corderie; des ombres péties peu vraisemblables.
passaient et repassaient dans la ch1m bre;
l'aventure tourna au roman.
Le plus urgent était de délivrer le pauvre
Depuis que le ~inislre donjon de Jacques bientôt, sur un drap tendu au fond de la Juhn qu'une reconnaissance fortuite , une renMolay avait servi de prison à la famille royale pièce, une lanterne magique projeta des let- contre, un geste d'étonnement pouvait perdre 6
et, après elle, à bien d'autres, il n'était plus tres énormes dont la succession formait des
1. Arch,v. s 11atio1wle.1, J•'• ti 150.
'2. ~ Extraits des rngislrc, d"écrou de la maison
d'an·êt du T~rnplc.
Du IJ mcssitlol' an IV juillet 17!lû).
Conformêroenl à la lellre du mrnistrc de l'Intérieur
en date du '13 de ce mois, le concierge de la maiso11
cl'arrêt du Temple rcce,•ra les ci-après nommés venant de celle de l'Abhavc.
Sir William Sidney, \ ummall(tc1n·, grand croix do

ç;

l'ordre mililaire de l'épi•c en Suède, ~apilaine tle haut
hord en ..\nglelcrrç, chef tic la di\'isio11 c1·oi,anl dons
la )lauche. natif de London, lrenle-de,n ans. Prisonnie1· de guerre.
John \'c,tcy \'right, secr étaire tlu commodore Si,lney
el John llrqmlcy, domestique dp comm0&lt;lorc. » .4rch ives na/ ionales~ F7 6423.
::i. Rehseignemenls particuliers.
4. llydi&gt; de ~eul'ille. .llémoires et Sout&gt;enirs.

5. Qumze ans de haute police sous le Consufol
el l'Em11ire, p,11· Dc,marcst.
6. • Enfermé au Temple, ma. position était hic11
critique : 011 soup~onnaiL uu émigré parmi 11ous ; on
pouvait rn'iùenlilicr et, dans les vini;L-qualre heures,
me juger cl me rusillcr. Le besoin de conscn·er mon
existence ... aida mon courage. Je jouai mon rôle av,•c
w1 calme cl un bonheur rares. » Archfrea 11atio11ales, F1 '162::i.

et qui jouait, du reste, son rôle avec un chetier~ et n•~rait. parmi ~es. sur1·eillants que un rez-de-chaussée vacant dans une maison
ca,lme ~t un bonheur rares. Sidney Smith des amis : meme il courltsa1t la fille de l'un de l'enclos, contiguë à l'enceinte· Hyde visita
dec~ara1t - sans mentir - qu'il n'avait &lt;&lt; ja- d:eux 7t le ~aria~e .était convenu pour lejour le local, s'assura que la carn ét~it attenante
ma~s eu parei! serviteur l&gt;. John prévenait ses ou, mis en liberte, il aurait trouvé dans Paris ~u mur de la prison el loua l'appartement oü
~omdres désirs et le serrait avec une solli- une situation stable .. .. Cc lieu d'un renom si 11 établit une jeune fille, Mlle D... , si avecitude quasi filiale . La brusquerie du com- tragiq~~• ccll~ tour ~u. Temple, qui, selon le nante et si jolie que les habitants de la mai~odo.rc ~t quelques coups de pied que celui- mot srn1slre d un policier, « dévorait ses ha- son ne s'étonnaient pas des lonaues heures
.
0
c_1 lm de~c?ai.t dans les moments d'impa- b)!ants 1&gt;, é~ait un_ endroit quasi gai, et l'on que passait chez clic Charles Loiseau. Il
llence, n altera1ent pas sa déférence'· John s etonne qu une pmon pût abriter tant d'in- s'était installé, presque à demeure, dans la
était, d'ailleurs, très .populaire au Te~ple : souciance et de bonne humeur.
cave, et, courageusement, il avait entrepris
co~me,~asne, le concw~gc de la prison, toléLes fréquentes entrevues de Mme de Tro- de creuser un souterrain, assez large pour
rait qu il sortît, chacun rn plaisait à le char- melin avec John el ses continuelles prome- donner passage à un homme, et dont la longer, moyennant pourboires, de commissions nades autour du Temple avaient attiré d'abord gueur ne devait pas, d'après ses calculs
po~r le dehors : on s'intéressait à ses pro- l'attention des mouchards, vite rassurés : excéder douze pieds.
'
gres .dans ~a langue française que, de l'avis tout le quartier savait que cette dame « était
Il travaillait tout le jour al'lc ardeur.
unamme, 11 commençait « à écorcher très une ,Anglaise, .très attachée à Sidney Smith l&gt; ~ll~e D-:· élevait une enfant de sept ans à
passablement l&gt; ; on se répétait ses naïvetés et Ion trouvait tout naturel que celui-ci cor- qm Lo1sean avait acheté un gros tambour
et on s'amusait de ses bévues. Le brave gar- respondît, par l'intermédiaire de son domes- dont on enrourageait la fillette à jouer à tour

(( LA SUSPECTE •. -

Tableau d'EDMOND

LAVE\ R~.

~n n'é!ait ni susceptible, ni &lt;&lt; regardant l&gt; :
buvait tous ses petits profits avec les oui-

tit1ue, avec sa maitresse éplorée'. Elle, pourtant, ne perdait pas un jour : elle avait avisé

de bras : clic emplissait de vacarme la maison, cou,Tant ainsi le bruit des coups de

1. ,1/émoire,~ de Rochecotte
'l. " C'csl alo,s qu'une épo~se chérie viul à l'aiis

~ur m'aider de ses secours : on la soupçonna ,l'être
nmanle de Sydney Smith .... » Archives 11atio11alPS,

F7 6!,23. Interrogatoire de Tromelin en grrrninal
an XII.

11

"

""H.,.

�. - - 111ST0'/{1.JI
pioche et de la chute des pierres. llyde, pourtant, commençait à se décourager : il craignait maintenant de s'ètre trompé dans ses
pré1·isions et de faire fausse route; le concours d'un maçon devenait indispensable.
Mme de Tromelin en découvrit un, bra\'e
homme, qui comprit à demi-mot de quoi il
s'agissait el qui se mit à l'œuvre. A rnn premier coup de pic, une brèche s'ouvre : toute
la cour du Temple apparaü; la chute des
moellons renverse un factionnaire qui, effaré,
donne l'alarme .... Le poste court aux armes;
mais Hyde est sur le qui-vive : à son appel,
Mme de Tromelin, l'ouvrier, lllle D... el
l'enfant au tambour s'enfuient par une porte
de derrière, et quand la garde, obligée à un
long détour, envahit l'appartement, elle n'y
trouve plus que des malles pleines de bûches
de bois, des meubles sans valeur et quelques
hardes que personne, comme bien on pense,
ne se risqua à réclamer'.
Cette algarade rendit la surveillance plus
soupçonneuse : l'orJre vint, du bureau central, de resserrer la captivité du commodore,
et, pour mettre fin à ses communications
avec le dehors, on lui signifia qu'il eût à se
pril'Cr désormais des services de son domestique dont on avait décidé l'ex tradition. La
nom·elle de ce coup de fortune fut reçue par
John el par rnn maître comme l'annonce
d'une catastrophe : tous d.:ux tinrent jusqu'au bout leur rôle avec un naturel parfait.
Le 8 juillet 1797, quand le brigadier Dumaltera. escorté du gendarme Barlhet, se
présenta à la prison muni de l'arrêté du
Directoire ordonnant que '' John Uromley,
valet de chambre de sir Sidney Smith, serait
extrait de la maison du Temple pour être
conduit, de brigade en brigade, au port de
Dunkerque et, de là, passer en Angleterre»,
il y cul une scène qui émut les plus bronzés.
John se précipita en pleurant sur les mains
de son maître qu'il couvrit de baisers, protestant qu'il ne l'oublierait jamais et jurant,
devant les geôliers altendris, qu'il risquerait
tout pour le tirer de sa prison. Sidney Smith
parut très touché, mais il resta digne : il
chargea John de commissions pour sa famille,
lui remit un élogieux certificat de ses bons
services el lui ,·iJa sl bourse dans les mains!.
Les gendarmes, appréciant à leur valeur
les rares sentiments d'un pareil scrriteur,
furent pleins d'égards tout le long de la
route. Le comte de Tromdin aroua plus
tard que jamais il n'arnit voiagé a\'ec plus
de sécurité et moins de soucis : ce proscrit,
ce condamné à mort, que le syndic du
moindre village pournit, sur le simple énoncé
de son nom, liHer au bourreau, était sous la
sauvegarde el la responsabilité de toute la
gendarmerie de la Bépublique. On l'embar1. Hi de de ~cuvillc, Souveuirs el ,1/lmoires.

2. Mlmofres de Rochecolle, lllémoires . d'llyde
de Seuville. • Cejour&lt;l1mi ~O me,sidor \, nous,
Josel'h Oumallera, brigadier, et Jean Barthe!, gendarme à la résidence de Pa,·is, conl'orrnémcn t it un
arrêt~ du Dirceto,rc du 5 messidor. avons extrait de
la maison du Temple John Bromlcy, domestique du
commo1lorc Sidney Smith, pour être conduit de brigade c11 brigade au port de Dunken1ue et de lit passer en Angleterre. ~ Archives 11atw11a/es. P (H~3.

qua à Dunkerque le 22 juillet; deux jours
plus lard, il abordait la terre anglaise qu'il
ne fit que traverser, ayant hâte de rentrer en
Normandie où Mme de Tromelin était "enue
l'attendre•. Pourtant, on eut de John Bromley des nouvelles pendant un certain temps :
lti cabinet noir du Directoire ouvrait et faisait
traduire les lettres adressées d'Angleterre à
Sidney Smith plr ses parents : ceux-ci, prévenus par Tromelia, prolongèrent la mystification; jamais troupe ne joua avec plus d'ensemble : « - Nous ne poul'ons concernir,
&lt;t écrivait le 2ti août sir Douglas Smith à
« son frère, nous ne pournns concevoir ce
« nouveau caprice qui vous a fait vous pri&lt;t ver de voire fidèle John; j'apprends de ma
&lt;t mère qu'il doit aller à Portsmouth chercher
&lt;I ses hardes et de là faire un voyage dans
« le pays pour voir s~s amis. » - Le 5 septembre, l'oncle Edward Smith renchérissait :
&lt;1 John Bromley, mandait-il, a passé ici :
&lt;• l'acte de le séparer de vous ne fait pas
« honneur au Directoire et j'aurais cru que
&lt;t la nation française respecterait davantage
« le malheur el le courage. li a couru chez
« votre mère : le pauvre garçon témoigne
&lt;&lt; beaucoup d'empressement à porter de \'OS
« nouvelles à vos amis; il lui est dù une
« année et demie de traitement comme
a employé à voire senice ' . »
Tandis que Cts lettres et d'autres du même
ton rassuraient pleinement la police du Directoire, qui n'avait d'ailleurs aucune méfiance,
Tromelin débarquait paisiblement à Caen,
rentrant en France pourl'u d'un crédit illimité sur le banquier llarris, rue du Bac, en
vue de tenter, par tous les moiens possibles,
la délivrance de Sidney Smith et du capitaine Vright. li resta six mois en Normandie,
assurant le passage en Angleterre du commodore dès qu'on serait parvenu à lui ouvrir les
portes du Temple. Ce point - le plus difficile - établi, Tromelin se rendit à Paris, où
il retrouva ses amis, Carlos Sourdal, les
dames Launoy, Hyde de Neuville, Phélippcaux, le danseur BoisgirarJ, auxquels
s'étaient réunis le chouan Legrand de Palluau, un des lieutenants de Phélippeaux
pcndanl la Vendée sancerroise, et Laban,
ancien officier de StofOet, qu'on manda
précipilammenl de Brèlagne à Paris pour
tenter le coup.
Phélippcaux cl les dames Launoy n'arnient
pas cessé d'entretenir avec les prisonniert des
relations télJgraphiques. Depuis le 18 fructidor, il est vrai, au royaliste Lasne avait succédé, comme concierge du ÎLmple, le jacobin
Antoine Boniface, qui, ravi d'être enfin pounu
d'une place avantageuse par celle rérolulion
qu'il flagornait depuis cin1 ans, s'établit dans
son nouveau domaine comme en pays c~n-

quis. Son malheur fut d'installer avec lu;
Mme Boniface, femme autoritaire mais sensible, que les malheurs, le prestige et la
distinction britannique du commodore touchèrent plus qu'il n'eût fallu. Le concierge,
empaumé par sa femme, eut pour le prisonnier d'étranges complaisances : il le laissait sortir sur sa parole d'honneur « pour se
promener, pour prendre des bains5, diner
en ville et même aller à la chasse ». Sidney
Smith ne manquait jamais de revenir passer
la nuit dans son cachot et reprenait, en rentrant, sa parole.
li faut dire que tous les détenus de nationalité anglaise avaient été transférés au dJpôl Je Fontainebleau; seuls, en raison de
leur importance, le commodore el son secrétaire avaient été gardés au Temple 0(1 ils
étaient, de plus près, sous l'œil de la police,
toujours en soupçon «qu'il se tramait quelque
chose l). Les prisonniers relevaient, d'ailleurs,
du ministère de la marine dont le titulaire
était alors Pléville-Le Peley, vieux, dolent,
courbatu, qui, prêt à démissionner, apportait peu d'ardeur à ses fonctions. En partant
pour Lille, où se tenait la conférence de la
paix, il avait signé, pour des cas de forme
ou d'urgence, des blancs-seings portant en
tête la vignette et le timbre officiels : l'un de
ces papiers fut soustrait sur la table du
ministre, probal,lemrnt par le dalmate Wiscovisch, espion à tout /'aire, Lien nourri à
nombre de râteliers. Le Peley prit, au reste,
la peine d'écrire personnellement à son collègue de la police pour l'a\'ertir charitablement que de mauvais bruits couraient sur
le Temple cl qu'al'(ml dix j ours Sidney
Smith serait ùadé 1•••• Il ne se trompait
que de quelques heures.
L'aventure est deYenuc légendaire cl s'est,
à chaque nouveau récit, enrichie de quelques
détails fantaisistes; la ,·oici, sommairement
contée d'après les seuls documents originaux :
le 24 anil ·l 798, rnr3 huit heures du soir,
s'arrêta de,·ant le portail du Temple un de
ces immenses fiacres où pouvait s'entasser
toute une famille; sur le siège, à côté du cocher, était un particulier Yêlu comme un
bourgeois, le ('hapeau ramené sur les yeux :
c'était Tromelin. A l'intérieur élait Phélippeaux en houppelande de couleur sombre, le
danseur Boisgirard, ,êtu d'un uniforme d'officier d'état-major, et son compère Legrand,
costumé en capitaine de voltigeurs. Les deux
militaires descendirent du fiacre et entrèrent
au Temple, laissant dans la 1·oiture les deux
bourgeois - inspecteurs de police, é\'idemment. Pareille chose était si fréquen te qu'elle
n'intéressa même pas les hommes de garde
flànanl dernnl le portail, d'autant moins
étonnés qu'ils apercevaient, rôdant autour de

:i. « Aussitôt après ma sortie, ma femme quilla

police : - Je viens d'èlre informé pa,· un pari iculier
que le commodore ~ydney Smi'!i, _détenu au 1:cmple!
doit prrntlrc la fu ite a,nnl dix JOt11·s et qu on lu,
lai;sc la focultt\ ,l'aller r11 ~oupcr eu rillc... .Ir ,ous
prie d'ordonner quïl lui soit mis â l'inslaut u_11e gmle
prés de lui et une a1:11rc à ~ur_,:eiller le c_o,_1C1erge sur
la sortie de celle maison Jusqu a ce que J a,e pu prend1·e de ~lus amples et_pl_us sûres inl'ormali?ns sur _cc
prison111cr et son sccrcta11•~ .... etc. • . frc/111•es 11al1011alts, F1 6150.

Paris pour se rendre en ~ormandie où je _lui prom!s
,te la r,•join,lre et je rc, Lai a Caen plusieurs mo,s
absolument io-noré. , ,1,-cltives 11atio11ales, 1-'7 46'23.
llllel"l"O(}atofre de Tro111eli11, germinal an XII.
i. A,-chù-es 11atio11ales, F' filjO.
5. • 28 germinal an \'l : ,1 y a beaucoup d inconvénients il laisser Sidney Smith sorlir 1lu Temple pour
prendre des bains. , Archives 11alio11al~s? ~'7 6150.
li. c l e ministre de la manne au m1111slrc de la

Jomv ---..
la roiturc, queli1ues-unes de ces ligures louches de policiers comme on en voyait tant
aux abords des prisons d'État à l'arrivée ou

au départ de quelque détenu. Ce soir-là, ces
« figures louches &gt;l étaient celles d 'Hyde de
Nelll'ille, de Laban', de Sourdat et de \\ïscovisch.
Les deux c,fficiers étaient entrés au greffe,
et, devant Boniface respectueux, exhibaient
l'ordre dont voici le texte :
Paris, le 5 norêal, an \l.

Le ministre de la marine et des colonies
an citoyen Boniface, préposé il la garde du
Trmple .
Le Directoire exéculir a!anl ordonné, par son
arrèté du 28 vcnt,:se ci-joint, la réunion de tous
les prisonniers de guer1 e anglais, sans distinction
de grade, je l'Ous charge, ciloycn, de remettre
sur-le-champ sous la garde du citoicn f:tieanc1: « Phélippcaux aqil fail, choix pour seconder srs
proJels, d'un dni1seur de l'Opéra fort agile du nom de
801sg1rard cl de mon oncle de LaLan, appelé précipilammrnl dt&gt; \'1•ndêe à Paris pour lenler le coup. •
,'lflmnire.ç du .l/•1 Cau robert. par Germain Bapsl.

.\rman1l A11g1•r, port,•ur ,lu présent onlr,•, le ('0111·
111o&lt;lore Sidney Smith cl le l':tpitaine \'right, pri$Onniers &lt;le guerre, puur ètrr lransr1;rés au dépùl

gènéral du Mpartcment de Seine-cl-)larnr , il
Fontainebleau.
Il vous est enjoint , cito~en, d'ohserrer le plus
grand secret clans l'exécution du pré,rnl ordre
dont j'averlis le mini~lre de la police génér:1le,
afin d'empêcher Louit• tentative ,cl'cnlc1·er ces prisonniers en roule.

Lr minis/l'e de la marine el des Colonies,
PL~rn.1.E-LE PF1.n

2•

La signature, très caractéristique, était
d'une authenticité évidente : Boniface ouuc
son livre d'écrou, remet l'arrêté au greffier,
qui le copie in extenso sur son registre, puis
l'ordre est donné de faire comparaître les
deux Anglais.
L'homme qui alla les chercher trouva Sidney Smith occupé à lire Git Blas : le commo2. Archives 11olio11ales, f' 7 6150.

3. 11/emoirs of admira/ Sir Sid11ey Smith, 1839.

The life a11d correspo11de11ce of admirai si,· William S. Smith, 18'18. I.!' .\'al'lil chro11icle cl l'Eu
l'()pt1111 .'llagazi11e de 1799 el 1800 ont publié le ré-

dore avait é1é prél'enu par ses amis, l'avanlveille, que tout était prêt pour l'évasion et
« qu'il n'avait qu'à se laisser faire ,, . li leva

la tète et demanda &lt;t ce qu'on lui voulait si
lard ». Ce à quoi le g~ôlier répliqua laconiquement &lt;c qu'on le lui dirait en bas ,&gt;. Arri,·é
au greffe, le commodore salua les officiers et
apprit d'eux qu'on allait le transférer.
- Où me conduit-on? demanda-t-il.
C'est lui-même qui, plus lard, a rapporté
ce dialogue textuel.•
- A Fontainebleau, répondit Boniface.
- Oh! ce n'est pas loin ... vous ,iendrez
~e 1·oir, n'est-ce pas? Et mes affaires, mes
hv~es... v~us me les en\'errez; ce n'est pas la
perne que Je les prenne avec moi ce soir.
Poignées de mains, distribution de pourboires : Mme Boniface était très troublée• Je
mari, pour garder son sang-froid, affectai( de
collationner avec sa copie l'ordre du ministre
cil de Sidn~y Smilh lui-même. (\'oir Qui11~e ans de
lt~ule po/i~e! par Desmar~st, édilion annotée r
Leonre Gra~•her, cl un ar\tcle de M. Victor Pillnf:
/)eu.;- offi.c1ers de la 111an11e a11glaise au Temple
dans le Corrtspondanl, octobr(' !~Ut)
'

�111STO'l{1.Jl

Jomv
dont il serra précieusement l'origi"nal pour sa
décharge. Vrigbt était descendu à son tour ;
l'officier. d'état-major signa du nom d'Augei·
la levée d'écrou, et l'on se dit adieu. C'est
alors que, pour couper court à l'émotion qui
gagnait tous les assistants, l'officier du poste
qui, peut-être, flairait quelque irrégularité,
commanda six hommes pour former l'escorte.
Ceci pouvait tol,lt perdre. Le commodore ne
put réprimer un mouvement, et chacun comprit &lt;&lt; qu'un soupçon d'exécution immédiate
cl clandestine lui traversait l'esprit ». Pour
pallier le mauvais effet de la chose, Auger
s'interposa : « - Citoyens, fit-il avec un
geste de théàll·e, la parole suffit, enlre militaires». Puis, s'adressant à Smith: &lt;&lt; - Commodore, vous êtes officier, moi aussi,
donnez-moi votre parole et nous nous passerons d'escorte ». &lt;&lt; - Monsieur, répondit
!'Anglais, je jure sur mon honneur de vous
accompagner partout où vous voudrez me
conduire .... 1&gt; Et ceci fut dit avec une chaleur
si sincère que les plus soupçonneux s'en tinrent pour largement satisfaits.
La porte s'ouvre, on rst dehors : les prisonniers montent avec les officiers dans le
fiacre, qui se met en route .... Au premier
tournant, le cocher, qui a reçu l'ordre &lt;1 d'aller bon train )) , jelle ses chevaux dans l'éventaire d'une fruitière et renverse un enfant;
grand émoi, attroupement, bousculade, cris:
c&lt; Arrête! A la garde! Chez le commissaire! )) Les deux. Anglais et leurs libérateurs
sautent sur le pavé, se font un chemin à
force de bourrades et s'enfuient, après avoir
mis par mégarde un double louis, au lieu
d'une pi.èce de trente sous, dans la main du
cocher, non moins ébahi que la foule qui
voit s'esquiver hâti1·ement, dans des directions
di[érentes, ces six voyageurs dont deux officiers en uniforme. L'incident, cependant,
n'eut pas de suites : une heure plus tard,
Sidney Smith était caché dans un hôtel situé,
dit-on, rue de l'Université 1 : il attendit là
jusqu'au lendemain, se terra trois jours
« dans un bois aux environs de Paris'; puis,
comme l'évasion ne s'ébruitait pas, il gagna
l\.ouen et s'embarqua avec Vright et PQ,élippeaux : Tromelin retourna à Caen où sa
femme renait de le rendre père; les autres
restaient à Paris, plus inquiets de l'inaction
de la police qu'il ne l'eussent été de sa pomehasse et un peu froissés de n'cntèndre souf0er mot de leur exploit que leur amourpropre d'auteurs estimait digne, pourtant, de
quelque renommée. Pas un journal n'y faisait allusion ; nul placard .... Le Temple gardait sa phJ•sionomie habituelle ; il semblait
que rien ne s'y était passé d'anormal el que

Quant au fidèle John, il se fit T~rc. Sidney Smith, reconnaissant, emmena ses libérateurs à Constantinople, el Tromelin retrouva
là Pbélippeaux, Legrand, Wiscovisch; lutler
contre Bonaparte, qui avait envahi la Syrie,
c'était encore servir la cause royale : TrJ-

melin sollicite donc du sultan Séliro un grade
dans l'armée ottomane; nommé major d'infanterie, il succède comme lieutenant-colonel
à Phélippeaux, tué à Saint-Jean-d'Acre. Bonaplrte repoussé, il s'allache à Husseincapitan-pacha et fait avec lui toutes les campagnes d'Égypte el de Syrie. Son hégire dura
quatre ans, au bout desquels, pris de nostalgie, il fit voile vers la France. Son nom était,
depuis 1802, rayé de la liste des émigrés et
l'amnistie proclamée lui assurait un avenir
paisible : il débarqua à Morlaix, revit ses
clochers de Saint-)telaine et, au bord de la
rivière, à l'extrémité du cours Beaumont,
son vieux chàleau de Coatserho où il était né
et où il s'installa, bien résolu à vin.i tranquille, entre sa femme, qui lui aYait héroï;quement donné tant de preul'es de dévoue:.
ment, el ses deux fils, nés dans la proscrip:.
lion, qu'il rêl'ait d'élever pour des destins
moins agités : tout dè suite il régla rn vie,
ambitieux seulement de retraite el d'inaction ; mais son sort n'était pas là.... Trois
semaines plus tard, le 11 avril 1804, à onze
heures du soir, les gendarmes de la brigade
de Morlaix, commandés par un délégué du
commissaire général de police de Brest, carillonnaient à la porte du château, rél'eil;laient toute la maison et mettaient en état
d'arrestation John-Tromelin-Pacha qui, dans
la même nuit, fut jeté dans une berline de
poste. Le 15, il était écroué à !'Abbaye
comme « pr~venu d'intelligence avec les enr
nemis de l'Etat », insinuation particulièret
ment pernicieuse à cette époque où s'instrui•
sait le procès de Georges et où la police flairait en tout nouveau débarqué un assassin
probable du Consul.
Ses réponses aux deux interrogatoires qu'on
lui fit subir dénotent, semble•t•il, quelque
lassitude, un dégoùt de la vie d'aventures.
D'abord il se tient sur la réserve el ,reste
très laronique; puis, se sach:rnt couvert par
l'amnistie, il raconte toute sa vie et c'est
alors seulement que la p'&gt;lice connut la véritable identité de John 81'omley qu'elle
n'avait jamais soupçonnée. Le récit de Tromelin est digne et sobre : il ne nom!lle que
Phélippeaux mort ou des .\nglais hors d'atteinte6, et quand on lui demande quels de
ses complices ont osé jouer le rôle des officier;;, il répond: « Deux hommes obscurs! 1&gt;
sauvant ainsi la vie à ses deux amis, car Legrand, à cette époque, était rentré chez lui,
à Valençay, et Boisgirard continuait à danser
à l'Opéra. Même, s'il faut en croire une
indiscrétion de Réal, la reconnaissance de
Sidney Smith avait valu au beau danseur le
grade et lrs émoluments d'oflîcier supér·ieur

'I Âl'chives 11aliona/es, F7 61ô0·
2. Déclaration du citoyen llagnus Lombcrguc, capitaine du paquebot La Maria , jointe à la leltre du
commissaire tlu Directoire près l'administration municipale de Gravelines, en date du 1" prairial VI.
« Le cilo_l'en Magnus Lombcl'gue, capitaine du paquebot La .llaria, parti lticr à deux heures du malin
du port de Douvres, a déclaré que le commodore
Smith, ilvadé de la prison du Temple, étail accompagné d'un émigré français donl il ignore le nom, qu"tl
a passé trois jours dans un bois près Paris, qu'il s·esl
l'Cndu ensuile dans lt&gt;s environs du llavre ou de
Brest, qu"il y a pris uu canot où il s'est emharqué ;

9uc le leudemain matin, à quelque dislance des côlcs,
11 a rencontré_ une frégate anglaise qui l'a pris à son
bord el conduit à Portsmouth. t Ai-clt . 11at. P 6150.
3. Jllé111oires de llocltecolle.
4. Sa femme mourut plus tard, dans la misère, â
Be,ançon.
5. « Voici ce que j'ai su par Sidney Smith et Phélippeaux qui dc~int le grand aclcur de celte maclune qm se d1,·1se encore en deux points : la part
que l'hélippeaux y a prise cl les aulres ressorts que
S1Jney Smith a fait jouer de son côté. Sidney Sm ith
lroura les hommes qui portèrent le faux ordre de
transl'érer. Je n'ai p11 fes co,mailre, ce sont deux

hommes obscurs. Ce fui l'hélippeaux qui allenclail
Sidney Smith dans la voilure qui le con lu1sil à Rouen
où ils reslércnl quelques jours el d'où ils passèrent
en Anglclerre. C'est, je crois, un abbé Ralhel (sic ) rle
Rouen qui le cacha. Sidney Smilh s:em_barqu~ sur un
bateau pêcheur du llavre. Un nomme R1ght, Ecossais,
mais à Paris depuis sa plus te11dre jeunesse, favorisa
Sidney Smith. C'esl lui qui a dù procu rer les signatures sur l'ordre de transfert. Le mumlre de la marine, allant voyager pour quelque Lemps, laissa des
blancs-seings que Righi se procura el donna à Phélippeaux. » Arcltivts 11atio11ales, F7 4625. DéclaraIton dè 'fromclin , an XII.

la police ne se doutait pas du mauvais tour
qu'on lui avait joué.
Elle ne s'en doutait nullement, en effet, el
cette ignorance était l'heureux résultat du
parfait fonctionnement des rouages administratifs. Dès le 25 avril, le lendemain du départ
de Sidney Smith, le concierge Boniface, dans
son quintuple rapport quotidien, avait rendu
compte au bureau central et au ministère de
la police, donné copie de l'ordre signé du mi•
nislre et a,·isé la place ainsi que le bureau
des subsistances. Le même jour, les membres
du bureau central étaient venus inspecter la
prison, comme ils le faisaient chaque semaine : ils avaient vérifié les livres d'écrou
et tout approuvé : eux-mêmes avaient rédigé
un rapport de leur Yisite, accompagné d'un
état de situation détaillé. Toutes ces pièces
avaient été enregistrées, lues, cotées, étudiées, classées el avaient fait l'objet d'une
réponse .... Huit jours plus tard, le 5 mai, le
médecin du directeur Merlin, en dinant avec
celui-ci, lui demanda, par hasard de causerie,
comment sir Sidney, q11'il n'avait plus rencontré au Temple où il lui rendait mensuellement Yisite, se trouvait de son séjour à
Fontainebleau .... 3 Stupeur de Merlin. &lt;1 A
Fontainebleau! &gt;&gt; Les estafettEs sont appelées;
on court, on enquête : du Directoire on demande d'urgence une explication au ministre
de la police Dondeau - oui, Dondtau, un
oublié, - qui s'adresse au bureau central,
d'où l'on court à la marine, qui prend des
informations au Temple : et c'est ainsi que
l'affaire fut divulguée, assez tôt pour qu'on
ne l'apprit point par les journaux anglais qui
célébrèrent l'entrée triomphale à Londres du
commodore et de ses compagnons. Toute
l'Angleterre en exulta et le cirque Astley joua
huit cents fois une pantomime : !"Heureuse
J,;vasion, ou le retour dans lct pat, ie, où la
police du Directoire était copieusement bafouée. Le coup, pour elle, fut rude; si rude
qu'elle n'osa même pas se risquer à rechercher les coupables : Boniface, seul, perdit sa
place et fut arrêté : le pauvre homme, dont
la prospérité avait lénifié le jacobinisme, redevint partisan farouche de l'anarchie dès qu'il
se vit sans emploi : la chose ne lui réussit
pas; déporté après l'affaire de la machine
infernale, il mourut en l'an XII aux iles Seychelles'.

\

au service du sultan : outre ses gaaes modestes de cinquième zéphir, il touchait 800 à
900 francs par mois, et les abonnés de !'Opéra
~e _se doutaient pas qu'ils applaudissaient les
Jeles battus et les coulés d'un colonel de l'armée turque.
La fran3hise de Tromelin, le récit de ses
exploits allirèrent l'atlention de Napoléon :
on _fit comprendre, au détenu que J'Empereur
éta,1_t plein dïnJulg,mce pour les braves et
q_u il cherchait des dévouements. c~s gentilshomm~s. qui n'avaient appri, qu'à se
~aitre en \'la1en t tous le sort des officiers que
l 11s1t1pateu1· entraînait à sa suite à travers

le m_onde; mais pour entrer dans l'armée il
fall_a1t se soumellre, et la transition était
dé!1ca1e,- .Tromelin s'en tira galamment. « Je
dois à I Empereur ma patrie, écril"il-il et le
?onheur de ,·ivre au milieu de ma ra:Urne.
Je _regrette_ que ce soit d'une prison que j~
~ume olfr1_r mes ser1ices; mon vœu plus
libre ne lamerait aucun ombrage sur ma
loyauté .... &gt;&gt;
Les portes de !'Abbaye ,:'ouvrirent : un
a_n plus tard Tromelin recerait sa cornmisSIOn de capitaine : en J809 il était colonel
chd,.. d'état-major de la grande armée e1;
181 ,), et, à Waterloo, général d'une diri-

sion qui resta la dernière sur le champ de
bataille.
~a Restaurati_on bouda ce brave soldat qui
avait tant de fois exposé sa vie pour la cause
r~yale, et le général Tromelio, baron de l'Empire, fus mis en non-activité· ce ne fut qu'en
820 qu'il rentra en grâce ; 011 Je nomma
m:pecleur de l'infanterie. JI mourut à son
~h~Leau de Coatserho le 3 mm JS-/4.2 : il
eta'.t grand:officier de la Légion d'honneur et
1~31_re du_ l'lllage de Ploujean. Avant de mourir ~l avait donné l'ordre de détruire tous res
papiers et demandé expressément qu'aucun
honneur ne fùt rendu à ses restes.

!

G. LENOTRE.

dans le temps qu'on la croyait au comble de
appr~nn~nt à mieux prononcer, et cultirent
la fave~r ; car les gens de la cour' qui la
regardaient comme une seconde fal'orite la la ~emo1r~ (car elle n'oubliait rien de tout ce
ménageaient, lui écrivaient, et la vena{ent qui ~ouva1t contribuer à l'éducation de ces
quelquefois voir; chose qui ne plut pas en- dem?1s1•!)cs, dont elle se croyait avec raison
parllcul_ieremen! chargée), elle écrivit ù
core à madame de Maintenon. Enfin pendant
Madame de Maintenon connut à Montche- uo voyage de Fontainebleau, elle rut ordrn de M. flacmc, aprc, la représentation d'Androvreuil une llrsuline dont le couvent avait été sortir de Saint-Cyr, et d'aller dans tout autre maque: « Nos petites filles viennent de jouer
rui,né, et q_ui peu_t-èlre n'en avait pas été fà- lieu qu'il lui conviendrait, avec une pension Andr?maque, el !"ont si bien jouée qu'elles
chee; car Je cro~s que cette fille n'a,·ait pas honnête.
ne la JOue~ont plus, ni aucune de vos pièces . &gt;&gt;
El_le le pm, dans cette même lettre, de lui
une grande vocation. Quoi c1u'il en soit elle
Madame de Brinon aimait les vers et la cofaire dans s~s moments de loisir quelque
fit tant de pitié à madame de Maüit:non
médie, et, au défaut des pièces de Corneille
qu'elle s'en souvint dans sa fortune, et Jou~
e,spèce de_ poe~e moral ou historique dont
et de Racin~, qu'el,le n'osait faire jouer, elle
!
amour !ut ent1erement banni, et dans lequel
pour elle une maison. On lui donna des pene~ composait.de detestables, à la vérité; mais 11
ne crut pas que sa réputation fùt intésion?aires, dont le nombre augmenta à proc e;,t cepen?ant à. elle, et à son goùt pour le
P?rt10n de ses revenus. Trois autres reli- t he~tre, qu_ on doit les deux belles pièces &lt;J ue re~sée, puis_qu 'il demeurerait enseveli dans
Samt-Cyr, aJoutant qu'il ne lui importait pas
gieuses se joignirent à madame de Brinon
Racine a faites pour Saint-Cyr. Madame de Briqu~ cet ou~rage fùt contre les règles, pourvu
(car c'est le nom de cette fille dont je parle)
n?,n ~vait de l'esprit, cl une facilité incroyable
q~ 1I _contribuât aux vue;; qu'elle avait de
et celle communauté s'établit d'abord à ~fontd ecrire cl de parler; car elle faisait aussi des
m~re?cy, ~nsuite à Rueil; mais le Roi ayant espè?es de sermons fort éloquents, et tous ?1verll_r les demoiselles de: Saint-Cyr en les
instruisant.
qm Ile . Samt-Germain pour Versailles, et
I~~ d1m~nches après la messe, elle expliquait
&amp;_ther fut représen1ée un an après la réagrandi son parc, plusieurs maisons s'y trou1Evangile comme aurait pu faire ~f. Le Tourso!ut10n que madame de Maintenon avait
vèrent renfermées, entre lesquelles était Noi- neur.
prise de ne plus laisser jouer de pièces prosy-le-Sec. Madame de Maintenon le demanda
Madame de Maintenon voulut voir une des
au Roi pour y mettre madame de Brinon avec pièces de madame de Brinon : elle la trouva fane: à Saint-Cyr. Elle eut un si grand
succe,s, que le s~uve?ir n'en est pas encor&lt;!
sa c?'.nm~nauté. C'est 1~ qu'elle eut la pensée telle qu'elle était, c'est-à-dire si mauvaise
efface. _Jusque-là/! n ~va(t point été question
del ~tabl1ssement de Samt-Cyr; elle la com- qu'elle la pria de n'en plus faire jouer
de mm, et on n 1mag111a1 t pas que je dusse
muniqua au Roi; et bien loin de trouver en
sembla~~es, el de p~endre plutol quelques
lui de la contradiction, il s'y porta avec une b_elles p1eces de Corneille ou de Racine, choi- y ~eprésenter un rôle; mais, me trou ra nt
ardeur digne de la grandeur de son âme. Cet sissant seulement celles où il y aurait le moins iirc~ente aux rét:it~ que M. Racine venait faire
édifice, superbe plr l'étendue de ses bâti- d'~mour. Ce.s petites filles représentèrent a madame,_d~ Mamtenon de chaque scène it
ments, fut élevé en moins d'une année el en Cllma assez passablement pour des enfants mesure qu il les composait, j'en retenais des
état de recevoir deux cent cirn1uante demoi- qui n'_a~aient ~l~ formées au théàtre que par v_ers; _et comme j'en récitais un jour à M. Raselles, trente~~ix dames pour les gouverner, une Yieille religieuse. Elles jouèrent ensuite cine, il en fut si content, qu'il demanda en
et loul ce qu 11 faut pour serl'ir une commu- Andromaque; et, soit que les actrices en grâce_ à madame de Maintenon de m'ordonner
~e f~1re un pcrs~nnagc; ce qu'elle fit : mais
nauté aussi nom br, use
fussent mieux choisies, ou qu'elles commen)fadame de Brinon présida, dans les com- çassent à prendre des airs de la cour, dont Je n_ e~ ,_·oulus p_o1~t d~ ceux qu·ou maie déJà
mencements de cet établissement à tous les elles ne laissaient pas de voir de temps en destmes, cc qui I obligea de faire pour moi
rè~leme~Ls. qui, furc?t faits, et l'on croyait temps ce qu'il y avait de meilleur, cette pièce le p1·0l0
. 6 ue de la Piété· Ct•pendant , ayant
appris,
à force de les entendre tous 1
qu_elle etait necessatre pour le, maintenir. ne fut que trop bien représentée, au gré de
'I Je
. 1es JOuai
.
'
es
successivcme
M?1s, comme elle en était encore plus persua- madame de Maintenon; et elle lui fit appré- au l res ro es,
,
n1, a,
mesure
qu
une
des
actrices
se
trouva1"t
.
dee que les autres, elle se laissa si fort em- hender que cet a,rnusement ne leur insinu,\t
,
IDp_orter par son caractère naturellement impé- des sen liments opposés à ceux qu'elle 1·ou- ~oi_nmodce : car on représenta Eslher tout
rieu;':., que ma~a.me de ~binlenon se repentit lait leur inspirer. Cependant, comme elle était l l111'C;; et celt_e pièce, qui devait être ren.
dans Samt-Cyr, fut vue Illusieur f .
des elre donne a elle-même une supérieure persuadée que ces sorte;; d'amusements sont dfermee
l' . d
s OIS
u_ ;01 et ê ~Oule sa cour, toujours avec le
aussi hautaine. Elle renvoya donc celte fille bons à la jeunesse, qu'ils donnent de la gràcr,
mcme applaudissement.

d;

MADA~!E DE

CAYLUS.

�"-------------------------- Ü

J AC(J UfS
·

·

[l REï OIT J'.\:-iS SO:\ PALA!!- DE \\' IIITlèll.\LL, LA NOtl\'F.LI.E Dl' UtbARQ L'E\!El\T DU f&gt;IU:-iCE
• •
T.:1NeJ11 ,1e \\·, uo. /.\'.:1/io1ul G , //er .,-, L o11Jres.

0·O1n"&gt;r.r.

E:-i 1G8!1.

QUELQUES FIGURES DE FEMMES AIMANTES OU MALHEUREUSES

Le mariage de Marie de Modène
Par TEODOR DE WYZEWA

C'est au début de l'année 167:i qu'il lu~ la catholique Catherine de Braga_nce, el ~e
décidé que le duc d'York, frère cadet ~u roi choisît une autre femme, à la fois _plus feCharles II, devait cherchf'r à se remarier_. Il conde el moins « idolâtre ». « Parmi les arétait, depuis deux ans, veu[ de sa ,première guments que l'on pe~l !nvoq?er contre la
[emme, Anne Hyde, grasse et excel.ente pe~- polygamie, - déclarait I un d e~x, ~urne~,
sonne qu'il avait épousée jadis sans trop s~vo,r le [utur évêque de Salisbury, - Je n en i·ois
pourquoi, contre le gré de leurs deux familles' pas qui soit assez fort pour bllanccr le~
el qu'il avait ensuite trompée presqu~ cons- grands, visibles, el immmenls ha~ards qui
tamment. Des huit enfants qu'elle ava1l eus, menacent de nombreux milliers d hommes,
elle ne lui a,ait laissé, en mourant, que d_e~x si, dans le cas présent, elle n•est point pe~filles, et\' on espérait qu'un n~u:~au m_mage mise. » Et déjà la Chambre des Lords avait
donnerait au duc d'\'ork un her1t1er male, ~ voté un bill autorisant le roi à cet acte saluqui assurerait la !;Uccession au trône : ~r il taire de « polygami~ ». Ma,is ~ha~les? que les
n'était plus guère probable que le r~1 eùt scrupules de cons?ien_ce,. _a . 1ordinaire, emjamais des enfants de sa femm~, Calhe~me de barrassaient peu, s était fa1l pourl~nt un scr~Bragance, ayec qui il était marié dep~1s près pule de répudier une princesse qu il respecta il
de douze ans. Les protestant~, en ,·erité,. a~- d'autant plus qu'il sentait qu'~lle avait plus
raienl préféré que le roi lui-même conged1:ll de torts à lui pardonner. Il amt, donc résolu

dt&gt; la garder pour femme, et de, trou ver, au
plus vite, une fiancée pour son frere Jacques.
Celui-ci, de son côté, tout en s·a~commodant
fort bien de son veuvage, était trop lopl
sujet pour refuser de se rendre ~u désir de
son frère : il avait seulement exigé que sa
seconde femme, d'oü qu'elle pùt lui v_enir,
possédàl une qualité dont il avait touJours
déploré l'absence chez .la pre~i~re_. « Sc
piquant d'èl~e. bon mari,. - ecma1t, à ce
propos, le ministre frao~·a1s Ponp~nne, - le
duc d'Yorl,. ne veut épouser qu une belle
[emme. »
Aussi s'était-on occupé de dresser une liste
de toutes les princesses qui, aux quatre coins
de l'Europe, avaient quelque ch~nce de remplir celle condition. ~n avait dé~oU\:ert
d'abord onze de ces prmcesses; mais c11111

MA](Œ

Dë ,M'OD'ÈNë - -...

d'entre elles, pour des motifs di1·ers, n'avaient très agréablement, des yeux gris, une exprespoint tardé à être éliminées, de telle sorte sion de regard grave, mais douce, et, dans horough eut à se meure en roule pour Dusque la liste définitive n'en comprenait plus toute sa personne, les mouvements d'une seldorr, où demeurait, avec ses parents, la
que six : l'archiduchesse Claudie-Félicité femme de qualité et d'éducation; mais, sur- princesse ~:léonore-Madeleine de Neubourg.
Le duc de ~eubourg, qui n'ignorait ni sa
d'Inspruck, la princesse Éléonore-lladefoine toul, elle arnit l'apparence d'une jeune fille
de :Veubourg, la princesse )larie-.\nne de dans toute la maturité de son développement, qualité, ni l'objet de sa visite, tint pourtant
Wurtrmbcrg, la prince~se lfarie-Béatrice de douée d'une constitution l'igoureuse et saine, à respecter son inco,qnito. De la façon la plus
,rodène, la duchesse de 1;uise, el ~Ille de èapable de meure au monde des enfants comique du monde, il fit tomber la com'er~aHclz. 11 s·agi,sail i1 présent de les examiner robusl&lt;•s, et tels qu'ils auraient chance de tion sur les démarches matrimoniales du duc
discrètement, l'une après l'autre, de comparer vine et de prospérer &gt;&gt;. Et Peterborough d'York, et sur le bon .M. Je Peterborough,
leurs mfrites, el d'en choisir une : mission ajoute &lt;(UC, (( bien qu'il y eût beaucoup de qui en était chargé. Où ,e troumit, à celle
heure, ce digne gentilhomme'/ Et était-ce
infiniment :;?rare et délicate, qui fut confiée,
mod,•slie dans toute sa conduite, elle n'était vrai, comme on l'avait dit, que le duc d'York,
en fënier JG7;;, à l'un des plus fidt'•les ser- point, pourtant, avare de ses discours ,&gt;.
faute de pouvoir épouser l'archiduchesse
viteurs du duc dTork, llenri Mordaunl.
Tout cela, saur peul-être le dernier trait. d'lnspruck, allait se marier avec une dame
deuxième comte de Peterborough.
aurait sans doute conrenu au duc d'York;
De toutes ces princesses, le parti le plus mais le choix de la princesse de Wurtemberg anglaise? ~fais peut-&amp;tre le touriste anglais
désirable pour le duc d'\ ork était, à coup déplaisait à Louis XIV, qui, dès le début, aimerait-il à faire connaissance avec la duchessl' de Neubourg, et avec leur fille? Pui~,
siîr, l'archiduchesse autrichienne: il n'y arait
s'était fort intéressé aux projets de mariage lorsc1u'arrivèrent les deux dames, il apparut
pas une cour où n'eût pénérré le renom de
de son l'Ousin an~lais. Quant à la princesse
sa fraiche, légère, et charmante beauté. ~lal- ~larie-n,:atrice de )lodène, dont Peterborough que, malheureusement, la duchesse ne pouvait parler ni l'anglais, ni le français; mais,
heureusement, elle était · trop belle : et l'on
avait vu un portrait chez le prince de Conti, au contraire, sa fille connaissait Ioules les
savait aussi que l'empereur Léopold avait
et qui, à en juger par celte image, lui arait langues, et allait se faire une joie de leur
résolu d'en faire une impératrice, aussilc\t
paru « une lumii•re de beauté », le chargé senir d'interprète.
que la gr,ice du cit&gt;I l'aurait rendu veuf. C'est
d'affaires à Paris de la cour de Modène lui
Ainsi la conversation s'engage, et Peterbocependant vers elle que se dirigea d'abord
al'ait malheureusement déclaré que celle rough, pendant que la jeune princesse ,'inPeterborough, «avecdesjopux
d'une valeur de vingt mille ligénie à lui découvrir tous ses
vres sterling, pris par le duc
talents, - avec une insistance
d'\ ork dans son propre cabidont il ne laisse pas d'être un
net 1&gt;. Mais, en débarquaht à
peu choqué, - a le loi,ir de
Calais, le négociateur apprit &lt;Jnc
procéder à son examen. cc La
l'impératrice venait de mourir,
princesse est âgée de dix-huit
el que déjà Léopold avait proans; ellr est de taille moyenne,
clamé son intention c, d'avoir
d'un teint agréable, d'un vipour lui-mème la belle prinsage plu11\t rond qu'orale; et
cesse ». La füte des fiancées
la parlie de sa gorge que j':1i pu
possibles se troumit ainsi ré,·oir est blanche comme neige;
duite à cinq; el Peterborough
mais, 3U total, étant donné son
recevait d'Angleterre un nouvel
,1ge, on devine qu'elle est porlée
ordre : « d'essaJer de voir ces
à devenir grasse. » L'impression
princesses, ou tout au moins
de l'examinateur, décidément,
leurs portraits, et d'e1woycr à
n'est pas bonne. Il attend avec
impatience la fin de l'cntrerne,
Londres la relation la plus impartiale de leur~ manières el
et se hâte de quitter Dusseldorr,
dispositions. u
sans a\'oir dé1 oilé son incognito:
A Paris, Peterborough vit
ne prévoyant pas que, seize ans
plus lard, cette même princesse,
d'abord la ducbesse de Guise,
de,enue la troisième femme de
fille caddie de Gaslon d'Orl'empereur Léopold, va se venléans. Le duc d'fork, qui la
connaissait déjà, n'en avait pas
ger sur Jacques II du d~dain de
son mandataire, et contraindre
conservé un très bon sourenir;
son mari à rejeter les touchants
et le fait est qu'elle se trou va
appels de secours que lui adresêtre c, basse de taille, mal cons~ra le roi détrôné.
formée », en un mot imposDe rdour à Paris, Peterbosible. Une autre des jeune~ fillt's
rough est chargé cl'étudier un
de la liste, Mlle de lletz, était
noureau parti. La duchesse de
à la campagne; et Peterborough,
Portsmouth, mailresse cle Chard'après tout ce qu'il entendit
les Il, a imaginé de marier le
d'elle, ne crut pas devoir entreduc d'\ ork a\'ec une nièce Je
prendre le petit voyage qu'il auTurenne, Mlle cl'Elbeuf : mais
rait eu à Caire pour la mieux étu.\IARŒ DE .\lo u~.'&gt;E. f' EM\JE OF. ]ICQ t'ES li , ROI o '. \ w: L1.Tf RR1:.
relie demoiselle vient à peine
dier. En rel'anchc, la princesse
'laNe.111 ,te l'l'Trn L EL Y. Wol/ec/io11 S fen ctr.)
d'avoir treize ans, et Peterbollarie-Anne de Wurtemberrr sérough ne peut prendre sur lui
journait alors à Paris. P~tcrd'encourager son mariage an c
borough s'empressjl J'aller lui présenter se~ jeune princesse, a1·ec le consentement de la
homm~ges, dans le coul'ent où, depuis la régente de Modène, sa mère, arnit formé le un prince de quarante ans passés. Toul
mort rccente de son père, elle s'était retirée. vœu de ne jamais se marier, el d'entrer au compte !ait, c'est encore Ja princesse de "urElle était « de taille moyenne, d'un joli teint, couvent. Si bien que, au sortir de rnn entre- temberg qui lui semble, !'Omme aussi au
avec des cheveux bruns, un \'isage tourné vue avec 3farie-.\nne de Wurtemberg, Peter- duc d'York lui-même, le parti le plus sorlahlc. Il retourne donc la Yoir, dans ~on
\ 'J. -

""' 16 '"

.MA~1AGë Dê

lhsroRr•. - Fa~c. 41 ,

�r-

111ST0~1.Jl

couvent; et, celle fois, lui fait connaître
H les ordres qu'il a toutP raison de penser
qu'il va recevoir, et après lesquels il n'aura
plus qu'à l'appeler sa )laitresse, en lui offrant
les respects dus à la qualité qui accompagne
rc titre ». Sur quoi Peterborough raconte
que a la modération que montrait ,l'ordinaire
la jeune princesse, dans son caractère, n'a
pas été assez grande pour lui faire dissimuler
sa joie en cette .occ:ision ,1. Hélas! au moment
même où il renlre chez lui, de cette ,isite,
une dépêche lui est remise qui lui défend de
s'occuper désormais de la princesse de Wurtemberg, et lui enjoint de se remettre en
route, immédiatement, pour Modène. Et
Peterborough obéit, mais non pas ~ans avoir
cherché, de tout son cœur, un moyen d'adoucir à la princesse ~larie-,\nne la cruelle déception qui lui est réservée. &lt;1 Car ce n'est
point chose commode, écrit-il ingénument,
d'apaiser une âme désappointée à un tel
degré! i&gt;
,
A Modène, il y a deux princesses disponibles, la t:inte et la nièce, l'une ,1gée de
trente ans, l'autre de quinzt•. Charles Il et
Louis l(V sont &lt;l'avis que Peterborough doit
s'efforcer d'obtenir le consenlt•ment de l'une
ou &lt;le l'autre, « mutatis mutandis »; mais
le duc d'York, bien résolu à n'épouser qu'une
&lt;t belle femme ,1 , ne veut pas entendre parler
de la !ante, et exige que son mandataire concentre tous ses soins el tout son laient à
obtenir l'adhésion de la jeune princesse MarieBéatrice.
Celle-ci, à la voir en personnr, dépasse
encor&lt;' toutes les promesses du portrait interrogé par Peterborough chez le prince de

Clicbt Glraudon

CHARLES

J.Udalllon dt

Il,

ROI D'ANGLETERRf:,

SA»UEL COOPER.

(Collecllo11 Wal/a ct.)

Conti. « Elle est grande, et formée admirablement; son teint est d'une beauté merveil
leuse, ses cheveux d'un noir de jais, de même

que ses sourdis el ses yeux : mais ces derniers si pleins de lumière et de douceur qu'on
en est, à la fois, ébloui et charmé. Et dans
tous les contours de son visage. de l'ovale le
plus gracieux qui puisse ètre rèvr, il y a
vraiment tout ce qui peut être grand el beau
chez une créature humaine. D ~fais en vain
Peterborough, émerveillé de la fl~urc el des
manières de la jeune princesse, lui dit tout
cela à elle-même, pour la convaincre dP. l'impossibilité de dérober au monde tant de perfection ; en vain, dans une longue entrevue,
il s'efforce de combattre ses scrupules, el de
la décider à rompre son vœu; en vain il
renouvelle ses tentatives auprès de la mère,
à qui le mariage de sa fille ne déplairait
point, mais qui est trop pieuse pour ne point
se croire tenue de respecter les désirs pieux
dt&gt; la jeune princesse; en vain Charles li et
Louis XIY mettent en œuvre toutes les ressources de la diplomatie : Marie-lléatrice a
résolu d'entrer au couvent, el rien ne peut la
faire revenir sur cette décision.
Non pas, au moins, qu'elle soit une pelitc
sotte, ignorant tout du monde, et aveuglément férue de sa dévotion l ,\ vec sa beau lé
pure el délicate, qui va survivre aux années
comme à la souffrance, el durer jusqu'à nous
dans d'admirables portraits, elle est gaie,
vire, spirituelle, passionnément amoureuse
de musique el de poésie; instruite aussi,
écrivant à merreille le latin el le français, curieuse du progrès des ~cience~, que la cour
de ~lodène a toujours protrgécs, et ::iyant une
telle souplesse d'intelligence que quelques
mois vont lui suffire pour apprendre l'anglais,
pour devenir infiniment plus anglaise qu':iucune autre des princesses étrangères que le
mariage a jamais transportvcs à la cour de
Londres : mais elle a, dès lors, un ~impie et
profond sentiment d'honr.eur qui l'empèche
d'admettre, une seule minute, qu'une promesse qu'elle a faite ne soil,poinl lenue. Et
déjà Peterborough se prvpare tri~temenl à
quitter Modène, pour all1·r étudier à nomeau
la princesse de .Neubourg, lorsqu'un é1éncmenl se produit qui change, lout à coup, la
face des choses. Le p:ipe Clément \, peutêtre pour répondre aux prières dt"s cours
d'Angleterre el de France, ou peul-l1 tre, plulôl, par sollicitude paternelle pour l'a,cnir
des c:itholiques anglais, écrit, de ~a propre
main, à la petite princesse Marie-Béatrice,
une longue et belle lettre latine où il lui
ordonne d'oublier son vœu, cl de consentir
au mariage qui lui est proposé. « Chère fille
en Jésus-Christ, lui dit-il, vous pourrez aisément comprendre de quelle anxiété Nous
avons eu l'âme remplie lorsque ~ous avons
été informé de votre répugnance pour le mariage. Car, bien que nous comprissions que
celle répugnance résultait d'un désir, très
louable en soi, d'embrasser la discipline religieuse, Nous en avons été pourtant sincèrement afflige, en songeant que, dans l'occasion présente, elle risquait de former un
obstacle aux progrès de la religion. &gt;&gt;
Celle leltre, cet ordre, eut sur Marie-Béatrice un effet immédiat : la jeune fille flt

savoir 11 Peterborough qu'P.11&lt;• const&gt;nlaif' au
mariage, Ct' dont l'excellent homme fut à l:t
fois si étonné et si ral'i qu'il résolut de pro-

LE PAPE CUME'\T

"--------------------~fodène, sauf, pour son frt•re, à se distraire
de son veuvage avec ses mai'trcsses, s'il ne
pouvait se résigner à épouser une protestante.

T1è, n;11:rendt• )1ère,
Je suis en lri•s bonne sanlt;, gr:lrt• à Dil'u, ma
rhi•re \li•re, mai, j1• ne puis pas encore m'accou-

X,
L.1 HEl'\E 'f.lRIJ . '&gt;UTTF, \\"IIITfHALI., f.." 1,1:.CEMBJ'I

~

céder immédiatement à la cérémonie, sans
même atlcndre l'ac-hèl-ement dt' négociations
qui l'enait'nt d'êlrt' entamées avec la cour de
Rome, touclnnt certaines clames secrètes du
contrat.
Le ~iO septembre 16i3, dans la chapelle du palais durai de Modène, le _chapelain de la Cour, !Jorn Andrea Roncagh, célébra lt• mariage du duc d'York, rt•prést•nlé
par le corole de Pt•lcrliorough'. avec la prin:
cesse Maric-8éatril"e. Au sortir de la thapell1•, la nolll'elle duchrsse d'York eut à
prendre le pas sur sa ru ère et sur la I il'ille
ré enle de Modène, 1·em·e de son grand-père.
To~te la ville se remplit de joyeuses mascarades, qui durèrent trois jours, a,·ec un
éclat et une élégance artistit1ue incomparables.
Le lendemain, après une messe solennelle à la cathédrale, et a1ant une course de
chevaux, il y eut un fastueux banquet, autour d'une grande table que décoraient une
série de triomphes, ingénirux monumrnts
allégoriques construits eu sucn', en pâte, t'l
en massepain. Et tout le duché fut en fêle.
sous un doux soleil &lt;l'automne, jusqu·au
5 octobre, où la jt•une duchesse, accompagnée de sa mère et de l'heurt·ux ~eterborough, quitta )locH•ne pour aller faire connais~ance a I cc son mari.
A Paris, où elle arril'a le 2 nol'embre, la
cour el la ville lui firent l'accueil le plus chaleureux : mais elle eut le chagrin (ou prutêtre le plaisir) d'apprendre que, sans doute,
elle devrait retourner à Modène, el se consacrer désormais tout entière à Dieu. Car le
Parlement, à Londres, se refusait formellement à admettre le mariage du duc d'York
avec une princesse catholique; et la fure~r
des protestants était telle que Charlûs Il avait
à peu près décidé d'annuler la cérémonie de
0

L'E .ll01~1JIG'E D'E

,

•

r.oo

Ju..,. -

!l'après 1111e t s/;,mpe du temfs.

.MA.~TE

DE

.MODÈN'E

_ _ ._

lllt'nl, comme un hon catholi11uc), 1111'if n'i a ri1•11
&lt;fui pui"e jamais Ir d(•1·ider it l'abandonner; ri,
dans ma lriste,se, accrnc encore par le Mparl &lt;11•
ma chl•rr maman, r'rst cria &lt;[ui fait ma t·on~ol:11ton.
Je reste, i1 jamais, 1·01re fidèle ri affcf'lueuse
fillr.
,r 11118 o'Esn:, Dl'f.llt:S,f 11'Y0111,.

C'est ainsi qu'a commencé la carrit\re publique de celle reine dont Dangeau allait pouvoir dirt', un demi-siè'cle après, &lt;&lt; qu'elle
était morte comme une saintt', t'l comme ellr
avait vécu », et Saint-Simon qur I sa vie et
sa mort riaient comparables à celles des plus
grands saints )&gt;. On a beaucoup écrit sur
fürie de )fodt•ne, drpuis son temps jusqu'au
nôtre; cl les longurs annt:cs de son exil i1
Saint-Germain, notamment, ont fait l'objt•I
de nomhreuses publications, anglaises l'l
françaises, dont la plupart n'ont qne le dil!aut
d'ètre rendues un peu ennuyeuses par un,•
pr{-occupalion trop constante, et malheuren, semenl trop commune chez tous les ha~iogr:iphes, d'insister à l'e,cès sur les preuws
du martyre de la sainte princesse. liais tout
cela s'efface, désormais, devant l'énormr ri
maµ-nifique ouvrage qu'un érudit anglais,
1
)1. ~fartin Il aile a consacr1: ;1 la seconde
femme de Jacques Il. Non que celui-ci ait
mis dans son travail plus d'agr{•ment littéraire que ses devanciers : je dirais plutôt qu ïl
a entièremc•nt supprimé de son travail tonie
littérature, pour n'en faire qu'un recueil,
complet et définitif, de documents orirrinaux

)lais Jacques, maintenant qu'il était marié, lunll'r à rt•lle t·ondition oir jt&gt; m,• trouve, et it lan'Pntrndail plus redevenir veuf. Il écri vit de q'.u•lle. t·ommc vou, ,a1cz, j'ai toujours été oppoLo11dres, ù sa jcunt&gt; femme, une lettre où il St'~: ''.'· en. cons,:'luenrc, j1• plcun• l11•aut·oup t'I
la priait &lt;&lt; de ne pas trop s'inquiéter dt' ce suis Ires afl11g1;t', ne par1enanl pas ;'1 me di•foir1•
c1ui se passait en Angleterre 11; et cc fut lui, de ma m,:fancolit•.
l'uissit'1-rnus du moins, ma d1èrc Mère, tromcr
sans_ d_outc,, qui ~litint de son frère que
celu1-c1, apr,•s aro1r paru vouloir céder aux unt• consot1lion tians r1• que j1• 1ai, 1ou, dir1, :
0
sommations des protestants, se rendit à la
Chambre des Lords, un beau matin, en robe
royale el la couronne en tête, pour proroger
le Parleml.'nt j usqu °1J l'année suivante. Aussitôt, le duc d'' ork flt savoir à la duchesse
qu'il l'allcndait avec impatience; et, Ile soir
du premier dt:CPmbrt•, le yacht Cathui11e,
escorté dt• quatre vaisseaux de rruerrc, amena
la jeune femme dans le port" de Douvres.
&lt;&lt; Là, sur le sahle, - nous dit Prterborough,
- le duc son mari était ,cnu à sa renconlrr; et à prine fut-elle débarquée qu'elle
prit possession de son cœur aussi bien que
de ses bras; el dt• là fut conduite à son logement. ,1
Elle était si belle, si charmante, si parfaitement aimable de corps et d'àmc, que, toujours, sa présence devait désarmer ju~qu'i1
ses ennemis les plus acharnés. A Londres,
quand elle l' arrira, on peut bien dire &lt;JU&lt;'
tout le monde se troul'a contraint de l'aimer:
le Parlement lui-mêmt•, en 11iH et plu~ieurs
fois ensuite, fut lcn11: de lui pardonner son
« idolàtric 1,. Les portes, Dryden, \\'aller,
écrivirent à sa louange des vers qui comptent
parmi ce qu'ils nous ont laissé de plus sincère el de plus touchan L "ais clic, avec sou
cœur de petite fille, longtemps elle ne put se
L1: HO! JICQl'f:S fi S'Ewnr DE \ \ IIITE11 ILL, 1::'i DÉCDIBIŒ 1688, DA',S t:NE ll.\RQUE DE I.Ot.:AGF:,
résoudre à accepter pleinement le rôle que
E\IJ
•OiffA'\T
.\IT:r, !.l'i LA (Ol'NO'l:-iE, I.E SCJ:J&gt;1m:, I.E t'; NANO SCF.\U. - D'après t111t tslatnte J11 temps.
lui avait imposé une volonté supérieure.
Voici la prrmière leltre qu'elle écrivait de
Londres, le 8 janvier 1674, à l'abbesse de ce que le duc mon mari c,t un lri!s bon homme, cl
quelque1'-uns peu connus et un très grand
couvent dt• la Visitation de Uodène où ellr me veut un !(rand bien, cl ferait toul au mondt•
JHlllr
me
le
prouver.
Il
e,l
si
ferme
l'i ,i rt'•solu
1. Qu~en !lr,ry of J/odm11, ltr, l.ifr and /,ellr,-...
avait, autrefois, espéré passer toult• sa ,·ie :
0

dans notr1• saintr ri•ligion (qu'il profl'"r 011wrlt'~,1

19

L\lo-

&gt;nr_ ,_lor(tn llatlr,
lirauw
llrnl

1 roi. in-8". illu•l1·~. l.ondr,,,. Ji-

'

�_

'--------------------------

111ST01{1A

nombre absolument inédits. Les archives pul,lir1ue, de Londre~, dt' Pari,, de )lodt•ne, de

LE

ROI JACQUES

II

DÉBARQUE A :\MBLETEUSE, LE

\ïenne, du Yatican, de Florence, les archives
privées des grandes familles jacobites du
Royaume-Uni, M. Baile a tout explo~é, avec
une conscience et un bonheur admirables,
dans son désir de nous présenter une image
exacte, « documentaire 11, de la vie et de la
personne d'une princesse q~'il s'abstient
toujours soigneusement de Juger, et dont
nous sentons toutefois qu'il l'aime et la vénère à l'égal des plus enthousiastes de ses
prédécesseurs. Et quell_e é~onnante ré~olte
d'histoire, grande et pellte, 11 a rapportee de
ces explorations! A côté de la série des let_tres
intimes de )tarie dP, )lodène à sa famille,
aux religieuses de la Visitation, à ses am!s,
italiens et anglais, son livre abonde en extraits
des rapports confidentiels d'ambassadeurs et
de chargés d'affaires, trans_meltant à leurs
princes tous les menus faits des cours dl;
Londres et de Saint-Germain, comme aussi
en extraits des rapports et des lettres d'une
foule d'agents secrets employés par Jacques Il,
· par sa veuve et son fils, après la catastrophe
de 1688. Pour l'étude de la période qui a
immédiatement précédé cette catastrophe, en
particulier, tous les_historiens anglais devro~t
savoir "ré à )f. liaile de la masse de rense1gneme;ls nouveaux qu'il a réunis; et je
crois bien que, en France même, une traduction de ce précieux recueil ne manquerait pas
d'ètre bien accueillie. Mais surtout !"on sera
l'rappé, à la lecture du recueil, de tout ce
que chacune des innombrables pièces citées
(Ill analysées par ~f. llaile ajoute de relief, de
simplt'! et touchante vérité humaine, aux deux
figures du roi Jacques et de la reine Marie :
figures extrêmement dissemblables, el qui

srrait tenté de dire que Jacquf's Il Pl sa
r~mme se sont partagé le rôle idéal d'un bon
catholique : Jacques Il ayant été un martyr,
et sa femme une sainte. Car vraiment tous
les actes publics du dernier roi Stuart, depuis
sa conversion jusqu'à ses vaines tentatives de
restauration, présentent un caractère de folie
héroïque et intempestive qui fait songer aux
histoires de saint Sébastien et de saint Maurice, des plus romanesques martyrs de la
Léqenrle Dorée. A chaque instant, sans
au"tre motif possible qu'un besoin fiévreux
d'affirmer sa foi et de souffrir pour elle,
Jacques Il se livre à des provocations _imp~udentes, inutiles, et dont chacune a mvar1ablement pour effet de l'exposer à de nouv~aux
ennuis. A chaque instant, lorsque sa situation personnelle et celle de tous les catholiques anglais semblent en voie de s'améliorer, le malheureux s'empresse de tout
gâter, une fois de plus, par une proclamation, plus ou moins directe, de sa ferveur
c1 papiste )&gt;. Jamais, peut-être,. prince n'a
plus obstioém~nt attiré s~r lu~ le~. co~ps
qu'il a reçus. Evidemment 11 avait, d mstmct
ou par zèle chrétien, la soif du martJ:re : c~
c'est ce que tous ses détracteurs meme, a
l'exception du seul Macaulay, ont été contraints de reconnaître et d'admirer eo lui.
4 JA~VIER 1689. - D'aprës une esl:lmpe {!11 temps. Mais avec cela. et au con traire des martyrs
de l; Lé,qende Doi·ée, on ne voit pas que les
nombre~ses occasions qu'il a eues de désalse complNent, en quelque façon, el s'éclai- térer cette soif généreuse lui aient procuré le
moindre plaisir : pour s'être attiré lui-même
rent rune l'autre.
les coups qu'il a reçus, il parait bien, d'orElles ne se ressemblent que par un seul dinaire, avoir fait triste mine en les rece-

pourtant, lor,qn'on les Yoit ainsi sr d,,s,i?er
peu à pen, d'rll1•s-mêmr,, an long d('s anners,

L E ROI jACQVES

Il

EST REÇU A. SAINT-GERMAl:-1-EN-LAYE, PAR LA REINE
DE 'FRA:-ICE. -

ET TOüTE L.\ COUR

V-après 1111e estampe d11 temps.

point : l'attachement profond des deux époux
à leur foi catholique. Mais, là encore, la
ressemblance est loin d'être parfaite. On
... '.20 ....

M.mm

s'il obéissait à une fatalité de sa nature plus
qu'à un élan spontané de son cœur. Sans
compter que, au martyre près, ce prince
infortuné n'avait rien d'un saint : c'était simplement un brave homme, très loyal el très
sùr dans ses affections, scrupuleusement soucieux de sa dignité, toujours prompt à se
fàcher comme à pardonner, et n'aimant, en
vérité, ni le vin, ni le jeu, mais apnt beaucoup aimé les femmes depuis sa jeunesse,
et ne s'étant repenti de les avoir trop aimées
qu'à un âge où ce repentir n'avait plus
guère rien qui pût nous édiûcr 1 •
Sa femme, Marie de Modène, a certainement souffert autant el plus que
lui, et avec cette aggravation qu'elle a
eu, presque toujours, a souffrir par
lui, par ses infidélités des premières
années de leur mariage, ou par l'effet
d'actes politiques inopportuns el dangereux qu'il s'est mis en tête de commettre, et dont elle a vainement essayé
de le détourner. Depuis les larmes que
nous lui avons vu verser au lendemain
de son arrivée en Angleterre, combien
de larmes ont dù couler de ces beaux
grands yeux noirs, qui illuminent tous
les portraits que nous avons d'elle! La
perte de sa couronne et le dur exil,
la mort successive de tous ses enfants,
à l'exception du malheureux Jacques III,
l'odieuse trahison de ses deux bellesfilles, l'abandon de ses amis et de ses
parents même, l'échec de toutes Jes
entreprises de son mari, de toutes
celles de son fils, la proscription de
celui-ci, chassé tour 11 tour de France,
de Lorraine, d'Avignon, et les maladies, et la misère, - J'engagement
ou la vente de ses derniers bijoux,
l'obligation, parfois, de ne se nourrir
que de légumes pendant des semaines, l'impossibilité de fournir du pain
à la colonie pitoyable des émigrés irlandais : ce n'est là qu'une partie des épreuves qu'elle a eu à subir. Et pourtant ses
yeux noirs nous sourient, dans tous ses
portraits; et peut-être leur sourire nous
apparaît-il encore plus franc, plus tranquille,
dans les portraits qui datent de ses dernières
années, lorsque déjà tout le poids de ces terribles épreuves s'est abattu sur elle. Rien de
plus caractéristique, à ce point de vue, que
le contraste des deux figures du roi et de la
reine juxtaposées, et accompagnées de celles
de leurs deux enfants, dans une gravure de
propagande jacobine qui doit avoir été dessinée à Paris vers 1696 : Jacques, malgré tout
l'effort pieux de son portraitiste, garde toujours la mine à la fois hautaine et maussade
d'un prince qui n'a que trop de motifs de se
plaindre du sort ; mais au contraire sa
femme, dans le médaillon voisin, amaigrie
et pâlie, avec un long visage de fantome sous

vant" et il n'y a pas jusqu'à sa manière de
prov~quer les ennemis de sa foi qui n'ait eu
quelqua chose de passif et de résigné, comme

1. Un écrivain anglais anonyme a publié à Londres,
sous le litre de Th.e Advenlures o{ King James JI (librairie Longmans), une excellente biographie anecdotique de Jacques il, et dont les conclusions, touchant les
caractèresâu roi etde la reine,sont eniièrement confirmées par les pièces que Martin llaile a recueillies.

l'E MA:J(1AG'E D'E

les boucles épaisses de sa chevelure, continue
à nous sourire doucement, de ses lèrres
minces et de ses grands yeux, doucement et
presque gaiement, comme si elle avait au
cœur une belle flamme de vie que pas une des
souffrances de ce monde passager ne saurait
éteindre. Et c'est ce sourire que nous retrouvons aussi, par-dessous ses larmes, dans
toutes ses lettres : depuis celles qu'elle écrivait de Londres aux religieuses de Modène,
pour leur faire part des témoignages d'affec-

tion qu'elle recevait, - croyait recevoir, de ses belles-filles, jusqu'à celles que, qua~
rante ans après, de Saint-Germain, déjà
veuve, séparée de son fils, réduite à l'indigence, elle écrivait aux religieuses de Chaillot pour leur annoncer qu'elle viendrait partager avec elles un panier de fruits qu'avait
bien voulu lui envoyer Mme de 11aintenon. De
la même façon que son mari avait la soif du
martyre, cette victime tragique de la destinée a conservé, jusqu'au bout, la gaieté intrépide, invincible, des saints.
Gaieté qui lui venait surtout, comme à Lous
les saints, de deux sources : de l'impossibilité où elle était, par nature, de penser
jamais à soi, et de l'habitude qu'elle avait
prise de se créer toujou1·s des devoirs, qui,
en occupant son cœur, l'empêchaient de
s'abandonner à des regrets inutiles. Si
cruelle que lui fût la vie, elle lui laissait
encore des maux à prévenir ou à soulager,
des espérances nouvelles à entretenir, de
nouvelles occasions de dépenser joyeusement
la tendresse d'un cœur tout rempli de l'amour
des autres et de Dieu. Exilée d'Angleterre une
première fois, en 1679, elle écrivait à son
....., 21

L.,,,.

.MA'R,TE

DE

JKOD'ÈN'E

- -~

frère, de Bruxelles, qu'elle espérait bien pouvoir lui rendre un service qu'il lui avait
demandé; qu'elle était fort inquiète de la
santé de sa belle-fille, la princesse d'Orange,
- « qui a un aussi grand désir de me voir
que moi de la voir IJ; - et qu'elle craignait
d'avoir à rester exilée &lt;I pour un bon peti t
bout de temps )J; mais qu'au reste tout le
monde, à Bruxelles, « la traitait avec plus
de civilité cru'elle n'aurait pu dire 1&gt;. L'année suivante, exilée de nouveau, elle écrivait : « Nous n'apprenons rien de bon
de l'Angleterre. Le Parlement a commencé ses séances à la gaillarde, et le
duc monmariestaccusédetous les maux
qui se sont produits dans le royaume depuis ces deux ans. Puisse Dieu nous accorder la patience l. .. Mais ici, en attendant, tout le monde nous traite de la
manière la plus touchante; et nous nous
arrangerions assez d'y rester, puisqu'ils
ne veulent pas de nous en Angleterre :
mais j'ai bien peur qu'ils ne se disent
que nous sommes encore trop à notre
aise, et ne nous envoient quelque part
plus loin. » La mort de Charles Il, en
février 1685, la désole au point de la
rendre malade; et les premiers mols
qu'elle peut écrire, ensuite, après huit
jours de fièvre, sont pour s'inquiéter de
son jeune frère, pour le détourner
d'une liaison qu'elle juge fàcheuse, et
puis, une fois de plus, pour se louer
et s'étonner des marques de bonté dont
on l'a comblée.
Mais c'est pendant les trente années de
son dernier exil qu'il faut la voir, telle
que nous la montrent sa conversation et
ses lelti'es, souriant à la fatalité qui s'acharne contre elle. Un jour, en f709,
elle apprend que ses chères religieuses
de Chaillot, la sachant privée de sa petite
rente, viennent de louer, à une dame plus
riche, les chambres qui, depuis des années, lui
étaient réservées dans leur couvent. Elle sourit
encore, sous cette humiliation; et bientôt nous
la retrouvons plus affectueuse que jamais pour
ses bonnes amies de Chaillot, plaisantant avec
elles des rubans nouveaux qu'elle ,·ient de coudre à de vieux souliers, les aidant à soigner
leurs malades, leur racontant toutes les minutes un peu ensoleillées de sa pauvre vie, ou
bien leur disant combien elle est reconnaissante à Dieu de lui avoir toujours caché l'aYenir. &lt;I Quand je suis arrivée en France, j'aurais été au désespoir si l'on m'avait annoncé
que je devrais y rester deux ans : et voilà
vingt-trois ans que nous y demeurons ! I&gt;
« Je ne connais personne d'aussi saint! ,i
disait d'elle Bourdaloue, qui la rencontrait là.
Mais jamais sa sainteté ne l'a empêchée d'être
aimable, ni, somme toute, heureuse. Et peutêtre n'est-ce pas l'un des moindres mérites du
précieux recueil de M. Martin Haile, de nous
rappeler que, même dans les conditions les
plus pathétiques, les saints peuvent fort bien,
dès cette vie, avoir leur récompense.
ÎEODOR DE

WYZEWA .

�Le tzar Paul Ier

.i

Jusqu'.à dix-neuf ans, le grand-duc héritier Paul a,·ait vécu dans la retraite et la soumission apparente aux actes de sa terrible
mère·, Catherine Il. Un jour, cependant, on
découvrit la correspondance qu'il entretenait
avec un jeune Livonien, le baron de Saldern.
C'était l'enfantillage d'une tête romanesque,
rien de plus, et, à tout prendre, ces lettres
n'étaient ni subversives ni dangereuses. Néanmoins, Catherine voulut tuer en son fils toute
velléité d'indépendance. Le moyen qu'elle
·employa fut terrible. Le gouverneur du jeune
prince, M. de Panine, le fit mander et lui
tint ce discours :
- Qui croyez-vous être? Le succeiiseur au
trône?
- Sans doute, mais comment?
- Voilà ce que vous ignorez et ce que je
vais vous apprendre. Vous l'êtes, mais par la
seule grâce de S. M. l'impératrice glorieusement régnante. Si jusqu'ici on vous a laissé
croire que vous étiez fils légitime de Sa Majesté et de feu l'empereur Pierre Ill, détrompez-vous : vous n'êtes qu'un bâtard et les
témoins de celte vérité i:\xistent tous. En montant sur le trône, l'impératrice daigna vous
y placer à côté d'elle, mais du jour oit vous
cesserez d'être digne d'elle et du trône, rous
perdrez et le trône et votre mère. Du jour où
votre impruden~ pourrait compromettre la
tranquillité de l'Etat, elle ne balancera point
entre un fils ingrat et des sujets fidèles.
Cette déclaration provoqua un tel trouble
dans l'esprit du jeune homme qu'il devint
inquiet et taciturne.
Lorsqu'il fut en âge d'être marié, Catherine fit venir à Pétersbourg le landgrave de
Hesse-Darmstadt avec ses trois filles, afin que
Paul pût choisir. li choisit la plus spirituelle,
mais la plus laide, celle qui fut la grandeduchesse Nathalie. Paul s'éprit de sa femme,
et le ménage jouit d'un bonheur rare chez
les princes. Mais Nathalie mourut en couches .
Le désespoir du grand-duc fut atroce. Aux
}eux de l'impératrice, il était convenable
qu'il fùl court. Voici l'horrible moyen qu'elle
employa pour y mettre un Lerme :
« Le prince Henri de Prusse força la retraite obstinée du grand-duc, lui dit qu'au
risque de lui manquer de respect, il était
obligé de i'ayertir qu'il allait mourir pour
une personne complètement indigne de sa
tendresse et de ses regrets. Le premier coup
porté, il attendit que l'honneur outragé de-

mandât des éclaircissements, et alors, rappelant mille circonstances éparses, s'appuyant
sur des lettres que, pendant ce temps, on
préparait sur des préLendus aveux faits au
confesseur Platon, que l'on engageait à mentir en vue du grand bien qui devait en résulter, il nomma le favori le plus chrr de ce
malheureux époux, le comte André Razoumovski, que sa figure, sa témérité naturelle
rendaient fort propre à jouer le rôle qu'on
lui avait destiné. Quand tout fut prêt pour
porter le dernier coup, on apporta une cassette pleine de lettres supposées, et le fameux
Platon, depuis métropolite de Moscou, · déjà
fort accoutumé aux intrigues, vint révéler
la prétendue confession faite in arliculo marlis. Cette horrible machination réussit complètement. »
L'tlme d'un prince ainsi torturée dans la
jeunesse ne pouvait être, dans l'âge mûr,
qu'une âme tyrannique et soupçonneuse.
Dès son avènement au trône, il donna les
plus tristes preuves de la déformation de son
caractère.
Le comte Golovkine, dans ses Mémoires,
fait de lui cc portrait :
&lt;&lt; C'est la suite inévitable de Ioule violenre
injuste. Isolé au milieu d'une cour composée
dtl parvenus, privé des douceurs de la bonne
compagnie, ne voyant plus que des valets,
des espions et des bourrraux ou des gens
toujours prêts à devenir l'un ou l'autre, son
cœur se resserra et se corrompit, son esprit
se rétrécit et perdit la proportion des hommes et des choses.
« ... Rien n'égala la prostitution des grades
militaires. On vit des généraux qui n'ayaient
pas encore de barbe, et le bâton de maréchal, qui jusque-là n'avait pu s'acquérir que
sur les champs de bataille, se donnait à la
parade. La dépréciation des honneurs devint
telle que l'empereur en fut frappé lui-même.
Un jour le prince Rcpnine ayant voulu donner à la parade son avis sur quelque chose,
l'empereur lui dil : « Monsieur le maréchal,
« vous voyez cette garde montanlt· '&gt; Elle est
« de 400 hommes. Eh bien! je n'ai qu'un
« mot à dire et ils sont tous maréchaux. 1&gt;
Ce fut au même maréchal qu'il dit tout haul,
en plein cercle, trouvant qu'il se plaçait trop
en avant : cc Sacl}ez qu'il n'y a de grand seic&lt; gneur en Russie que ceux auxquels je
cc parle et pendant. l'instant où je leur .fais
« cet honneur. 1&gt;

-o-

L'empereur Paul arait horreur de la Rérolution.
&lt;&lt; li en était épouvanté 1&gt;, dit GoloYkine. Il
me dit un jour : « Je n'y pense qu'avec la
cc fièrre et n'en parle que dans le trans« port. Il
C'est de celte épouvante que naquit chez le
tsar cette singulière idée :
&lt;&lt; Rassembler à l'ombre de son trône les
souverains détrônés. li leur fit proposer à
tous cet asile inYiolable. Le pape fut sollicité
de se rendre à Saint-Pétersbourg, mais son
grand àge, la transition des climats, l'inconvenance d'une retraite au sein de l'Église
schismatique, tout s'opposait à ce qu'il acceptât la proposition. li ne prévoyait pas encore les traitements cruels qui l'attendaient
ou s'était déjà résigné au martyre. »
Le roi de Pologne et le comte de Provence
profitèrent seuls de ces offres généreuses. Le
roi de Pologne fut reçu en roi ; mais dès le
second jour, l'intimité devint embarrassante.
Les idées les plus bizarres venaient à l'esprit de Paul.
« L'empereur, en sa qualité de chef de
l'Église, voulut dire la messe, et n'osant risquer une innovation si frappante au sein de
la capitale, il avait décidé qu'il dirait la première à Kasan, où il était prêt à se rendre.
Les habits sacerdotaux les plus magnifiques
étaient faits. II se croyait sûr de s'établir le
confesseur de sa famille et de ses ministres,
mais le Synode le sauva de ce ridicule avec
une présence d'esprit admiraùle. Au premier
mot que l'empereur dit de son dessein, sans
laisser transpercer la moindre surprise, et
certes elle était grande, on lui représenta que
les canons de l'Eglise grecque défendaient la
célébration des saints mystères à un prêtre
qui s'était remarié. Comme il n'y avait pas
songé et qu'il n'osait ou ne voulait rien changer à la loi du sacerdoce, il fallut renoncer à
ce projet. li s'en consola en s'affublant, lorsqu'il faisait ses dévotions, d'une petite dalmatique bien courte de velours cramoisi
toute brodée en perles qui, avec son unifo:ma, ses bottes, sa longue queue, son
grand chapeau à trois cornes et sa figure chétive, en faisait une des choses les plus curieuses qu'on pût voir 1&gt;.
•
N'en voilà-t-il pas assez pour comprendre,
non pas pour excuser que la Russie se soit
débarrassée d'un pareil monarque par un
crime?
;\!AURICE

DlJ,\lOULI~.

Cliché Kuho .
COMTESSE WALE\\'SIL\, -

D'après un p:m11eau de DcocFe.

(Sur r~cusson qui se ,·oit à la gauche du panneau, un peut lire la de,·isc du comte Colonna \\'alewsk1

, Usq~E

AD FINES , .)

LES FEMMES DU SECOND EMPIRE

..,..

La

comtesse Walewska
Par Frédéric LOLIÉE.

la mémoire, elle la revoyait, allant jeune,
heureuse, fêtée, à travers les salons emplis
Une après-midi de l'an '1904, au cours de clarté, de mouvement, de luxe, d'hard'une visite chez Mme Octave Feuillet, je monie. li y avait fort longtemps de cela.
laissai tomber ce détail qu'une heure aupaOn la connut ambassadrice à Londres,
ravant mon attention était suspendue aux lè- femme d'un ministre d'État, à Paris, et
vres de Mme Walewska, égrenant des anec- grande dame des plus qualifiées dans le
dotes sur la cour des Tuileries, dont elle monde cosmopolite des Tuileries. Des souveavait été l'un des ornements les plus goûtés . rains furent à ses pieds. L'impératrice la tint
cc -Ah! oui, dit-elle, la jolie ~Ime Walewen amitié vive. La reine Victoria lui prodigua
ska! 1&gt;
les marques d'une particulière affection. Elle
Et je remarquai qu'en parlant ainsi passa, auprès de l'impératrice d'Autriche ÉliMme Octave Feuillet n'était plus avec nous, sabeth, - la plus jolie femme de son emet que, par la vertu de ce regard intérieur, . pire, disait-on, - des semaines exquises.
qui transperce, illumine les profondeurs de Les hommes les plus célèbres illustrèrent ses
..... 23

1M

réceptions. Et la meilleure partie de ses jours
ne fut autre que le reflet limpide et riant de
la situation exceptionnelle dont jouissait son
mari et des grandes affaires internationales
auxquelles il se trou va mêlé.
Tous les détails dignes d'intérêt d'une existence si pleine, elle-même voulut me les confier, au gré de ses réminiscences, selon le
tour de la causerie du moment, à travers la
succession agréable de ses entretiens. En les
translatant sous vos yeux, je ne ferai que
rapporter, pour ainsi dire, des conversations
écrites .
Florentine de naissance, Française par

�.,.._ 111Sîô'J{1.Jl
droit de mariage, comptant, dans sa parenté
italienne, d'illustres alliances qui remontent
jusqu'à Machiavel; et descendant, en ligne
maternelle, de la famille polonaise des princes
Poniatowski, l'arbre généalogique, qui verdoie dans ses archives, a poussé des branches
bien entremêlées.
Nièce de Joseph Poniatowski, ministre de
Toscane et, plus tard, sénateur de l'Empire,
elle naquit sur les bords de !'Arno, dans la
demeure des marquis de Ricci, non loin de
cc palais Orlandini, où la princesse Mathilde
coula les années de sa jeunesse. On lui donna
les prénoms de Marie-Anne. Son enfance fut
dénuée d'incidents. Elle était gaie, capricieuse, espiègle, comme on l'est à cet tige;
les jeux lui plaisaient mieux que l'étude,
ainsi qu'à plus d'une autre, et les rires à
belles dents et les courses échevelées sous les
grands arbres du parc. Elle trouvait fàcheuses
uniquement dans la vie les leçons d'une gouvernante française, qui, parait-il, avait à cœur
de lui rendre sensibles les devoirs de l'obéissance el, pour les lui inculquer de force, la
malmenait quelquefois.
Insoucieuse de l'avenir, Marie-Anne laissait
errer sa pensée libre et ses rêves sans ambition. Elle aspirait les souffles purs de sa jeunesse, sans nulle curiosité de connaître le secret du lendemain. Une demande en mariage
vint la surprendre dans cette innocente tranquillité d'àme. Un aimable seigneur, fils de
prince, avait désiré sa main. Elle n'y songeait
pas; aucune hàte ne la pressait de quitter la
maison maternelte. Cependant, la marquise et
son père, jugeant le parti flatteur et avantageux, allaient donner leur assentiment. Par
contre, le vieux prince Corsini s'était montré
beaucoup moins facile à seconder les vues de
son fils. li avait opposé un non formel. Avec
plus de docilité que de tendresse filiale,
l'amoureux gentilhomme, qui voulait bien
user de patience, mais ne tenait pas · à être
déshérité, offrit d'attendre que l'inéluctable
loi du sort le rendît prince à son tour et
maitre de ses volontés. Mais la jeune fille
n'avait nulle envie de compter les jours et les
semaines, les mois et les années, jusqu'à la
mort d'un père, pour allumer les flambeaux
de l'hymen aux cierges de son catafalque. Il
n'en fut plus parlé. D'autres prétendants
s'annoncèrent : un marquis de San-Juliano,
de Naples, et un seigneur viennois, le comte
de Schomberg, un bretteur enragé, qui, pour
un mot, pour un regard de travers, pour
une plaisanterie, pour rien, était toujours
prêt à mettre flamberge au vent, et que cette
humeur batailleuse devait conduire à sa perte,
ca1· il fut tué dans un duel avec un banquier,
le dernier homme dont il pùt être le provocateur.
Sur ces entrefaites, le comte Walewski parut à Florence, Alexandre Colonna Walewski,
né en Pologne, de la femme célèbre par sa
beauté et son patriotisme, qui inspira à Napoléon 1er un attachement passionné.
On a représenté, sous des couleurs de roman, el la scène s'en emparera, quelque

jour, l'épisode sentimental dont celle-ci fut
l'héroïne 1 •
Le i ... janvier 1807, !'Empereur venant de
Pulsturck et se rendant à Varsovie s'arrêtait,
pour changer de chevaux, à la porte de la
ville de Bronic. Une foule illusionnée se pressait sur son chemin pour saluer le soldat de
fortune en qui l'on espérait voir le libérateur
de la Pologne. Deux femmes, non sans péril,
sont parvenues à se glisser jusqu'à lui. L'une,
presque une enfant, toute blonde, avec des
grands 1eux bleus très naïfs et très tendres,
semble transfigurée d'enthousiasme. Bonaparte, surpris, ému de cette vision, lui jelle
une fleur, s'informe el manifeste l'intention
de la revoir.
Elle se nomme Marie Walewska, née
Laczinska, d'une famille ancienne mais dénuée de biens. Son mari est un vieillard de
soixante-dix ans, Anastase Colonna de Walewice-Walewski, se rattachant par ses origines aux Colonna, qui donnèrent à l'Église
un pape et des cardinaux, à l'Italie des généraux et des diplomates. Ce lustre familial,
le titre qu'il eut de chambellan du feu roi
n'empêchent que, pour la jeune épousée, les
jours ne se soient écoulés bien monotones,
sans éclat, sans plaisirs. Un enfant, un fils a
ranimé sa vie. Elle s'y est consacrée tout entière. Aussi, malgré sa fine beauté, est-elle
presque inconnue hors de son foyer.
Mais !'Empereur, le conquérant, le meneur
d'armées et de peuples, l'a remarquée. On le
lui fait savoir. Elle tremble; un secret pressentiment la retient au foyer ; elle ne veut
assister à aucune des fètes organisées en
l'honneur de Napoléon. Elle en est priée,
cependant, et par mission spéciale du prince
Joseph Poniatowski. Résiste-t-on à un désir
de !'Empereur? Elle devra se rendre à Varsovie. Son mari lui-même l'y engage. Elle
assiste donc au bal, où déjà circule le bruit
de l'aventure.
Elle a refusé de danser et rentre chez elle,
nerveuse, inquiète. On lui remet, coup sur
coup, des billets écrits de la main impériale,
et ce sont des déclarations brûlantes. On vient
en députation chez elle. Les plus respectés
des chefs polonais lui disent et redisent :
« Vous ne pouvez vous dispenser d'assister au
diner auquel vous prie !'Empereur, sans vous
exposer à paraître mauvaise patriote, mauvaise Polonaise. &gt;&gt; Il l'aura donc fallu! Une
insidieuse amie lui murmure, pendant 'qu'elle
rêve de sa maison tranquille, de son enfant :
&lt;( Tout, tout, pour cette cause sacrée! 11 Les
membres du gouvernement provisoire l'exhortent à ne pas méconnaitre le bien qu'elle peut
accomplir, grâce à sa douce influence de
femme. Cependant, les lettres se succèdent.
Le mari, comme tant d'époux, en pareil cas,
a les yeux cou verts d'un triple bandeau. Il
insiste pour qu'elle soit présente au nouveau
banquet. Même il va plus loin; il objurgue,
il commande... . Le pas décisif est bien près
d'être franchi. Elle en a l'avertissement et la
1. En ·190::î, paraissail en laugull polonaise un cu-

rieux ou1Tagc en Lieux volumes, sur la première
comlesse Walewska.

peur, au fond de son àme vertueuse. Et toujours on l'obsède. On tourne autour d'elle,
la pressant de se décider. La voiture est en
bas. On l'y pousse.
Pendant le diner, assise en face de l'Èmpereur, elle doit écouter, sourire aux lè\'fes,
les propos entremetteurs de Duroc. Et ce sera
tout à l'heure, au milieu de la confusion
d'une sortie de table, l'attaque directe du
maître. Quelqu'un lui fait tenir la proposition
d'un rendez-vous. Comme elle s'en indigne,
on lui reproche encore son manque de patriotisme. « Sont-ce vraiment les sentiments,
la conduite d'une zélée Polonaise? » Et, de
fatigue, elle laisse enfin tomber les mots
attendus : « Faites de moi ce que vous voudrez. &gt;&gt;
On la mène, le matin, au palais, pour la
remellre, le soir, aux mains de ceux qui la
viendront chercher et la livrer à celles de
l'amant souverain. Elle va d'un pas abandonné. Napoléon est entré dans la chambre
et joue son rôle. Seule :, seul arec lui, elle
proteste et pleure. Il s'irrite, mais doit attendre au lendemain que plus de faiblesse et
de lassitude abaisse devant lui les dernières
résistances. Et l'épreuve recommence le jom
suivant, à pareille heure. Napoléon est maintenant un amant fougueux. Il prie. Il s'empresse. Il menace. Une femme est là, chez
lui, à ses ordres, et qui prétend rester fidèle
à la foi conjugale, aux principes de sa conscience et de la religion! Que signifiait une
pareille chose? Elle s'eJfraie aux éclats de sa
voix, et presque s'évanouit. Elle est à présent
sa maitresse.
Oui, telle est la manière dont une sorte
d'histoire officielle, très agréablement narrée
par Frédéric Masson, a présenté les détails de
cette rencontre. Ils se passèrent plus simplement, et je tiendrais d'une source plus sûre,
parce qu'elle fut plus intime, le récit exact du
sentiment de !'Empereur pour la première
madame Walewska. En toute affaire, Napoléon
était l'homme impérieux et pressé, qui ne devait jamais perdre de temps. Mme Walewska-,
très simple, très naïve, sans ambition personnelle el qui espérait obtenir, au prix de
son obéissance, la reconstitution du royaume
de Pologne, s'était pliée à la volonté du vainqueur d'Austerlitz, et, pour cela, l'attendait
un soir, frissonnante. li était entré dans la
chambre comme dam son cabinet de travail ,
l'air soucieux. et songeant à bien autre chose
qu'à l'amour.
II a dégrafé son ceinturon et jeté son épée
sur la table. D'une voix brève, impérative, il
interroge la jeune femme, qui est censée se
reposer dans l'ombre de l'alcôve. II demande
des noms, ceux des principaux de la ville et
des renseignements sur la localité polonaise.
Tandis qu'elle répond, balbutiante, il prend
des notes hâtives .... La chose est faite; alors
seulement il se rappelle l'objet véritable du
rendez-vous, et revient à sa fantaisie de tendresse.
Il en advint une sorte de passion intermittente de l'homme de guerre pour celltt qui
n'avait désiré que d'être l'ambassadrice d'un

HISTORIA

Cliché Gira udon.

LAURA DE DIANT! ,
TROISIJ:&lt;°:ME FEM.\1E lYALPTIONSE t•r D'ESTE, DUC DE PERRARE.
Tableau du TITIE~. (Galerie Cook. Richmond.)

�'------------------------------ l.A

COMTESSE

1YA1.'E'1YS1(,A

--,

peuple opprimé. Souvent, elle lui reparlera arnc une expressiou plus séduisante. Très grand
de 'sa chère Pologne; il sourira, se dérobera. seigneur, mondain fort recherché dans les de la famille royale, et l'impression fut excel.\ucun chef d'État n'accorda moins que Na- salons de l'aristocratie, sérieux et décidé de lente. Le lendemain, Mme Adélaide, sœur de
poléon à l'intervention des femmes, en poli- caractère, il n'affichait pas, mais ne cachait pas Louis-Philippe, écrivait à M. de Flahaut,
tique. Pendant la campagne de 1809, ~farie non plus ses avantages. Cependant, il ne pro- grand écuyer du duc d'Orléans et ambassaWalewska s'était rendue à Vienne, où l'on duisit pas, d'abord, une impression fulgurante deur à Vienne, ces lignes dont on nous a
a,•ait préparé pour la recevoir un logis d'une sur l'imagination de~larie-Anne. tout occupée communiqué l'original :
extrême élégance, près de Scbœnbrunn. Elle de ses babioles de jeunesse, et dont le regard
&lt;&lt; Hier soir, à Neuilly, nous avons eu lady
, devint enceinte et retourna faire ses cou- était demeuré distrait, sans doute, lors~hes à Walewice, où naquit, le i mai 1810, qu'on lui pré,enta rd étranger, qui, nec Sandwich, qui nous a présenté, la reine et
Alexandre-Florian-Joseph Colonna Walewski. sa tète de médaille ronnine et sa haute pres- toulcs les princesses étant là, la no111elle
Elle fut à Paris, dans la suite, et !'Em- tance, était un des plus beaux. hommes desa comtesse Walewska. Cette jeune femme est
pereur ne cessa point de s'intéresser 11 elle, génération. Elle ne résista pas, 11éanmoins, i, séduisante; elle est plus que jolie, parce
de se montrer soucieux qu'on veillàt à toutes son appel, et quitta Florence sans trop de re- qu'elle a comme parure la simplicité naluses aises et satisfactions. En 1812, un acte gret, un peu inquiète seulement de la figure relle. Elle fera grand effet dans la société
exceptionnel était passé au palais de Saint- qu'elle allait faire, ignorante de la vie comme parisienne.
Cloud pour composer et enregistrer le majo- elle l'était, dans le monde où son mariage
« Lousi::-Aofuïor. "
rat, établi en fa,eur de son fils, par la dola- allait l'introduire. Il avait qui me années de
Cependant, Walew~ki 11 'occupait toujours
tion de biens situés dans le royaume de Na- plus qu'elle. li possédait l'autorité, l'e1pt!point de situation officielle. Guizot était au
ples, avec le titre de comte de l'Empire.
rience; il se charg('a d'è1re son éducalcur, cl
C'est ce Wale11ski qui fut soldat, écri1ain, ses premiers émois se rassurèrent. D'un pru- pon mir. Ce ministre le I oyait sans complaidiplomate, homme d'État, et demanda la dent cofücil, il lui fixa, dt-s le premier jour, sauce, à cause des rapporls affables qu'il enmain de Marie-Anne de Ricci. A cette heure, cell(' rl•glc de conduile suffisant à hausser. tretenait avec Thiers, son élernel antagoniste.
il n'avait aucun poste el n'exerçait aucune peu i1 peu, au ton de ma entourage, si bril- li n'inclinait guère à lui confier un emploi
fonction 1• Mais on le savait l'ami personnel lant qu'il ptit ètrc, l'esprit d'une jolie femme, diplomalique. Des amis inteninrenl, ,antanl
ses mérit&lt;:s _,i Guilol, qui résistait. Enfin,
de Thiers. La route s'ouuait, dernnt lui, dout'·c d'intelligence et de tact :
l'homme d'Elat laissa fléchir ses motils d'extoute pavée d'espérances.
- Uegardez cl écoutez.
clusion, mais pour l'cll\·oyer au plus loin, ;',
Il élait déjà venu :i Florence, quatre anBlonde comme le blé de mars, :t1ec de~
nées auparamnt, c'est-à-dire en 18i2, et yeu\ d'un gris bien tri•s animé, de~ traits la Plata. Sa femme et lui ne s'attardèrent
avait lié connaissance a,·cc la famille de Ricci. tins, un profil mince et délicat, et tout le que le moins p0$Sible dans ces régions de
La seconde fois, il n'était pas arrivé seul, eu sémillant, toute la gràce d'une beauté de l'Amérique méridionale. Par une élrangc
irouie des é1énements, le 2-i féuier ilH8, le
Toscane. Le comte de Flahaut l'arnil
jour où s'effondrait la monarchie consaccompagné dans son voyage, - cc
titutionnelle sous les pa,és des barricomtedeflahaut,qui aurait aimé parcades, Guizot signait la nominatiou
i iculièrement le voir &lt;'•pouser sa fill1•
de Walewski en qualité de ministre
Georgine; mais celle-ci devait passer
plénipotenliaire à Copenhague. Il n'eut
11 d'autres mains et s'appeler marPas à bouder sa 1aJise de ,·o,·arre.
quise de la Valette. De même, à cc
• 0
La présidence de Louis-Napoléon
que m'en disait Mme Wale11~ka,
l'en dédommagea largement. Nommé
Thiers n'aurait pas été fâché qu'il fit
minislreà Florence, en 1849, il reçut
le bonheur de ~Ille Félicité IJosne :
l'ambassade
de Londres en 1852.
&lt;c Mlle Dosne, ajoutait-elle avec un
L'habileté avec laquelle \\alewski parpeu de malice, qui n'est pas encore
,iut à obtenir du ministère anglais la
mariée, en 1905. ,,
reconnaissance de Napoléon III, à
Walewski avait son choix bien arlrners
de réels obstacles, fut le grand
rêté. Il u'accomplissait pas une proévénement
de son passage dans le
meuade de touriste en Italie. Des
Rornume-Uni.
circonstances graves a,·aieut provo; Les choses n'allèrent pas aus~i
qUt; son départ. Lié, ;'1 Paris, avec
aisément
qu'on le pourrait croire,
la tragédienne Hache!, - aussi intinous
confiait
Yme \\ alewska. J'étai~
mement lié qu'on pouvait l'èlre - il
à Londres. Je rernis tout le mou,ea,ait eu la désagr1:able surprise, un
ment qui se fit aulour de cette grosse
soir de ,i~ile inattendue chez elle,
formalité.
Le gouvernement anglais
d'y rencontrer, bien à contre-temps,
a
mit
accepté
l'Empire; mais il ne
le duc de Grammont. El la rupture
lui convenait pas de le reconnaître
s'en était wi,ie, immédiate et radisous le nom de Napoléon troisième,
cale. H a'"ait pris le chemin de l'Italie
qui prolongeait et fortifiait, dans le
et le parti d'en re1enir marié.
passé, le principe dynastique.
Une forte attraction le poussait it
« ~Ion mari s'étonna des échapparetrou\'Cr ia belle physionomie de
toires et des difficultés qu'on lui opjeune fille, qui l'avait séduit une preposait, mais ne se découragea point.
mière fois. JI la revit Le soleil arCOllTI LOLu:'\:'\A \\ ALl\\,._l,J,
Le
baron Brunow, ministre de Russie,
dent de l'Italie incendia son âme. JI
D'après le laéle.111 de \ 'JCT(JR MATTI:Z,
entretenait
secrètement la résistance.
l'appela, dès lors : sa Destinée.
Et
l'Angleterre
continuait d'objecter
Ce flls naturel de Napoléon 1,·, avait grand petit format, le monde l'accueillit en souair. Sur son ,isage était imprimée, frappante, riant. Presque aussitot, on lui avait ménagé, qu'en acceptant Napoléon conime le troila n·ssemLlance de l'impcrial ami de Talma, au chàteau de Neuilly, l'accutil sympathique sième empereur des Français, elle infligerait
un démenti ;1 sa politique et ferait ombre it
1. Ou a prétendu 11u'il nail, 1111 moment, care,si·
cl'uu
tronc
il &lt;lut "isir l'épi•c, Comme ~lorll), il ~,ait
la
nalionalil" rran\·aisc, pui, ,'cta1t tounit ,ws la
le ,.:,-c de d,•vcuir roi cle Pologur, cl &lt;1u'à défaut
fait sa campa::ne ,l".\friquc, après arn1r rennchqu,•
tliplo111alle.

�-

"----·----------------------------- LA

111STO'J{1.JI

la gloire de Waterloo. Tout au plus admettait-elle de le saluer du Litre de Napoléon Ir,
pour celle bonne raison que le duc de Reichstadt n'avait point régné.
&lt;! Les discussions trainaient en longueur.
C'est alors qu'eut lieu, peu de jours a,anl le
2 décembre 1852, le diner que le ministre
de Prusse à Londres, le baron Bunsen, offrait
au corps diploml!,tiquc. Lord Derby, président du Conseil, lord Malmesbury, ministre
des Affaires étrangères, lord el lady Palmerston, le ministre italien d'Azeglio élaienl des
co11vives de celle magnifique réception.
« Mon mari m'a,ail chargée d'e11lrepren&lt;lre, à la fin du diner, lady Derby, pendant que lui-même conférerait aYec le ministre anglais. el de laisser enteu&lt;lre, afin que
cela fùl répété, que, si le président du Conseil se refusait à seconder les vues de l'ambassadeur français, lord Palmerston, son
adversaire, ne manquerait point, lui, de provoquer une interpellation à la Chambre des
Communes et d'enlraîner, à son profit, la
chu le du cabinet.
« - li faut pourtant se décider, disait-il,
de son coté, à lord Derb~·. Car si vous ne le
faites, Palmerston, qui esl là-bas, reconnaitra Napoléon Ill el s'en prévaudra 11 vos
dépens.
« Ce fut l'argument vainqueur. Walewski
avait sondé, dans le même sens, lord Palmerston, qui, prompt à saisir l'occasion de
rentrer en scène, vopil déjà le moment d'interpeller lord Derby et de ramasser une majorité. li n'y eut plus d'opposition. Lord
Derby céda.
« ·Le lendemai11, mon mari rece,aiL cette
lellrc de Napoléon lll :

La récompense ne se fit pas auendre. li
fut sénateur. li fut ministre. C'était Ir beau
moment de l'alliance anglaise, à laquelle on
sacrifia tant d'intérêts, en France. Quand la
comtesse Walewska quitta Londres, les dames
de la haute aristocratie se cotisèrent pour lui
olirir un bracelel, en souvenir de son passage.
On s'était installé superbement au ministère des Affaires étrangères, le plus fastueux
de toute l'Europe. Pour inaugurer cette prise
de possession, pour célébrer aussi tant d'heureuses conjonclures, le ministre et sa femme
offrirent, le 17 février 1856, un bal resté

fameux dans les fastes mondains du second
Empire, - ce bal costumé, qui fit tant parler de l'Empcreur en domino el de la Castiglione en dame de cœur.
En un temps où la mode des crinolines
arait rappelé l'exubérante fanlaisie des paniers, pendant que remontaient de partout
les souvenirs Pompadour, Mme Walewska,
alerte à saisir le ton du moment, ressuscitail, chez elle, le xv111• siècle.
Sans s'être aucunemen lconcerlées à l'a 1·ancc
pour assorlir les nuances de leurs costumes
dans une harmonie générale d'époque, presque
loules les invitées élaientapparuescnLouis X V.
Des marquises rocaille revivaient sous les
traits des princesses Mathilde, Mural, Poniatowska. En griselle de la r,;gence passait
Mme Dubois de Lestang, avec un négligé
bourgeois fort cor1uet, inspiré par Jeaurat.
La génfrale Fleury renchérissait encore sur
l'ancienne mode, et, pour a\'Oir la latitude
d'enfler au maximum l'ampleur de ses paniers, tenait grande place en dame de la reine
Marie-Antoinette, d'après Moreau le jeune.
Une seule de ces palriciennes avait osé
s'affranchir de la cage encombrante : Mme de
Castiglione, dont la réputation d'indépendance
élait acquise, cl qui n'eul pas à le regretter,
en définitive, parfaite de Lous points comme
elle était.
Quanl à la maîlrcsse du lieu, une Diane
des ballets royaux, Loule conforme à l'un des
plus jolis motifs fournis aux Menus-Plaisirs
du roi par le dessinateur Boquel, chacun la
félicitait sous ses atours de chasseresse poudrée. On eût cru qu'elle sortait d'un cadre
cle l'époque, fraid1cmenl pomponnée. Elle
était l'àmc, le sourire lumineux de la fète.
D'aulres r&lt;-ceptions wi1ircnl, non moins
%mplueuses. Elles curent une grande céléhrité mondaine. l\ien n'élail plus brillant
11uc les dîners el les !.,ais du ministère drs
Affaires étrangères. Lorsque, au point culminant de sa carrière, et sur la proposition du
comte de Buol-S~haucnslein, Walewski eut
été appelé à présider le Congrès de Paris, les
plénipotentiaires de l'Europe ne tarissaient
pas d'éloges sur l'éclat des soirées que donnai là l'élite ùe la socirté parisienne le chef
de notre diplomatie.
La première séance du Congrès avait eu
lieu, le 25 février 1856, et, le même soir, le
comle Walewski donnait ;1 ses hôtes un &lt;liner
de lr&lt;!nte couverts, suivi d'un grand concert,
pour lequel huit cents invitations avaient élé
lancées.
Tous les regards étaient tournés, à ce moment, vers la paix et se tenaient fixés sur les
représentants des grandes puissances. Pour
ne point démentir la tradition diplomatique,
qui veut que les plaisirs marchent de front
avec les affaires et que les uns soient l'acheminement agréable à la conclusion des autres,

on apportait un zèle infini à diversilie1· les
intermèdes des conférences journalières. Et
le 50 mars, quand fut signé le traité, ce
fameux traité de Paris, qui a été l'une des
grosses illusions de la politique extérieure de
Napoléon III, cc fut partout un redoublement de musique, de danse el de galas pou:célébrer l'heureux événement 1•
Les invilations aux Affaires étrangères
étaient extrêmement recherchées. Les mercredis de Mme \\ alewska faisaient fureur.
D'un accord unanime, on reconnaissait que
le ministre el sa femme emportaient le prix
dans le genre des diverl issements costumés
et de l'allrgorie. Ils avaient donné l'impulsion à ces soirées travesties, qui tournèrent
les cervelles d'un monde folâtre pendant plusieurs années. La chronique a gardé le souvenir d'une de celles-là où, très agréablement, Mme \\'alewika allégorisait le froid
sous une robe de dentelles noires, sa tête
blonde chargée de frimas, pendant que la
princesse Troubetzkoï s'évaporait en papillon
du printemps, ou que Mlle Erlanger flambait en couleur de feu.
La maison était hospitalière aux letlres et
aux arts. Théophile Gautier, entre autres, y
avait ses familières entrées. Il plaisait aux
Walewski de réunir à leur table la fleur des
écrivains, des artistes, qu'eux-mêmes rencontraient, d'ordinaire, chez leur amie, la princesse Mathilde. Ils savaient qu'en mêlant et
fondant les espris d'élite dans une atmosphère intime et chaude, on les pénètre réciproquement des influences qui les stimulent.
Un hasard intelligent présidait ;1 ces rencontres. On n'avait 1t craindre, en pareil cas,
qu'une sélection trop raffinée parfois.
cc Un soir, me disait Mme \Yalewska, nous
avions à diner, en même temps, Jules Sandeau, Dumas, Gautier, Mérimée, el Lulli
quanti. On aurait pu croire que la conversation, avec de pareils artificiers de la parole,
ne serait qu'une pluie d'étincelles. Eb bien!
pas du tout. Elle se traîna languissante, du
commencement à la fin. Sandeau complait sur
Dumas, Dumas faisait fond sur Gautier, et
Gautier ne se sentait pas assez lui-même dans
le voisinage des grands confcères. »
Et cela me rappelait un propos de Mme Octave Feuillet, me disant quel était le charme
des dîners choisis de ~lme Fortoul, la femme
du ministre de l'lnstruction publique. Ayant
éprouvé, en différentes occasions, que trop
de gens d'esprit rassemblés dans un même
cercle s'éteignent mutuellement, cette excellente maitresse de maison variait les séries
avec une attention extrême, n'imitait qu'une
iizaine de personnes soigneusement triées,
et jamais tous les causeurs à la fois. Or, rien
n'était plus exquis que les réunions privées
de Mme Fortoul.
Tel était le train habituel des soirées d'hi-

1. Un écho de cette joie universelle éclate dans
une lellrc particulière, qui tombe bien à propos
sous nos yeux, de la comtesse de Damrémont à Thouvenel l'ambassadeur de F1·ance a Constantinople.
Ap;ès avo\r parlé des iUum\nations ~pontanées de la
ville de Paris, de la sallsfachon génerale de la population, des fêtes de la rue donnant la réplique à
celles des salons, la sœur du maréchal BaraguaJ-

d'llilliers entre dans le détail des réjouis,ances officielles :
• Après-demain jeudi l'empereur rendra a Méhé.mel-Djamil bey, l'honneur que le sultan \'OUS
a fait en assistant il une réception chez vous. Sa Majesté se rendra à un bal a I ambassade de Turquie
auquel environ douze cents personnes sont invitées.
Aujourd'hui, dîner chez Hübner, demain chez je ne

~ais qui; car, depuis qu_e le Cong~ès esl rassemblé,
11 est rare que chaque Jour ne so1l pas marqué par
une fête ou par un diner.»
El peu de temps ensuite, elle ajoutait :
c l\ous a,·ons magnifiquement trailé les plénipotens
tiaires; et, ce qui m'étonne davantage, c'est qu'ilaient résisté à ces balailles de fourchettes et de bouteilles. »

Aux Tuileries, le 5 décembre 1Xj2,
&lt;&lt; Je ,ous remercie de votre télégramme
d'hier, qui reflète si bien la chaleur de votre
cœur. Je suis très sensible à cette nouvelle
preuve de votre dérnuement. Je vous prie de
compter toujours sur ma sincère amilié et d,i
croire que je m'estime heureux d'avoir en
yous un représentant si habile el si dévoué.
&lt;&lt;

(( NAPOLfo:ï. ))

ver. En la belle saison, la comtesse Walewska
passait une grande parlie_ du printemps el de
l'été dans sa propriété d'Etioles. Les visiteurs
en connaissaient les chemins hospitaliers. li
y avait 11,, comme en tous lieux où elle portait ses pas, belle compagnie; et les hasards
de la politique, selon qu'ils augmentaient ou
diminuaient l'influence de son mari, n'y
avaient pas de répercussion sensible. Son

la troupe des artistes, des gens de letlres, des
diplomates défilant à ltlioles. Je doute qu'elle
ait été aussi grande à Chamarande' ou chez
le, autres sorlanls. D'abord, il y a beaucoup
d'ingraL•. Ensuite, il faut bien lui rendre
cette justice : Walewski avait bien plus que
son collègue de ces qualités qui gagnent
l'estime el l'affection. N'importe, je ne me
serais pas attendu à des témoignages de rc-

COMTESSE

W JtLEWS1(,Jt

un peu convenable est difficile à trouver.
« Après Vich), c'est-à-dire après le 5 aoùt,
nous rentrons à Saint-Cloud. L'Empereur se
rend au haras du Pin, revient, et, après le i5,
se rend au camp de Châlons, puis, vers la fin
du mois il Biarritz avec l'impératrice. Parmi
tous ces déplacements, il ne me reste guère
de chances de vous revoir, puisque vous serrz

Cliché Giraudon.

LE CoxGRi:S DE PARIS, E:S 1856. -

cercle se déplaçait a1ec elle, aussi bien quand
Wales,\ki af3it rendu le portefeuille que lorsqu'il venait d'entrer dans une combinaison
nouvelle de pouvoir. Le secrélaire particulier
de l'empereur, le spirituel Mocquart t, le
remarquait affablement, lorsqu'il écrivait à la
comtesse, juste au lendemain d'une crise qui
avait délogé de leurs ministères respectifs
Persigny et Walewski :

Tableau ,te GABL (Bowes .,fuseum, D:1rnard-C.1stle. )

« Chère madame Walewska,
Votre bonne lettre m'a rappelé l'une de
nos causeries d'autrefois. J'ai vu avec plaisir

connaissance si nombreux el si hautement
manifestés. Ils font honneur el à ceux qui les
ont donnés et à celui qui les a reçus. Celle partie de votre lettre a fait du bien à votre ami.
c1 J'ai pressé l'empereur de répondre au
sujet d'Orx 3 • Il est d'avis d'attendre encore le
résultat de noul'eaux renseignements pris
sur les lieux.
&lt;t Vous avez bien raison de chercher à vous
caser. Il ne suffit pas, comme le disait Walewski, d'avoir sa malle faite; il faut encore
arnir sa chaumière prêle. Mais toul esl relatif, et, dans Paris, une chaumière même

1. llocquart, donl on disait, aux Tuileries, qu'il
~tait la pensée de l'empereur.

:· Propriété_ du duc ~e Pmigny. . . . .
.
J. Un domame promis par la hberahte 1mpériak

cc

.., 27 ...

au bord de la mer pendant le Lemps où je
serai à Montrelout.
a Les eaux, cette année, sont fort salutaires à l'Empereur, qui se contente du bain.
Rien ici digne de vous être raconté. La société
a beau se renouveler : elle demeure toujours
fort commune. La quantité l'emporte de beaucoup sur la qualité.
c1 MocQuAn-r. )&gt;
Quand un peu tout le monde se dispersait
aux eaux, elle se rendait volontiers à Kissingen, station for_L en vogue où les chaleurs de
nn comte \\'alewski, dans le
Landes.

département des

�1f1ST0'1{1Jl ,_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ .,
l'été ramenaient une colonie française appartenant surtout aux milieux officiels. L'animation y était belle et vive. Les femmes faisaient
assaut d'élégance. On n'accordait au régime
de la source que le peu de temps laissé libre
par les promenades et les réceptions. Mme Walewska était là fort en ne, aux environs
de -1866, quand Benedetti, récemment nommé
ambassadeur en Prusse, levait ce croquis
épistolaire de son séjour à Kissingen et des
divertissements qu'on y prenait:
cc Kissingen, 17 juillet.
J'ai encore retrouvé ici, mande-t-il à
ThoUYenel, 11 mon retour de Nuremberg, les
Walewski et la comtesse de La Bédoyère, et j'ai
fait YOlre commission. Le comte Walewski
m'a annoncé lui-mème son avènement au
fauteuil de la présidence du Corps législatif.
La tàche lui parait difficile; mais, quand on
a fait reconnaître l'empire à Londres el contraint ainsi l'Europe à renier son œuvrc
de 1815, onne peut s'empècher de le sauver,
au Palais-Bourbon, du péril auquel il est
exposé. La comtesse Walewska, se moquant
des impertinences du temps, l'unique ennemi
qu'elle ne réussit peut-être pas à vaincre
complètement, est toujours ravissante de·
gràce, de bonne humeur. Elle continue à
devancer ou à faire la mode. Elle a, comme
toujours et comme tout le monde, son chevalier servant, et c'est votre ami, le comte de
Goilz, qui enjoue le rôle à Kissingen. Il s'en
acquitte avec assiduité. Il conduit la comtesse
à la Source ; il ordonne les promenades cl les
fètes; il est son premier maître de la bouche;
il avait, en la précédant, fait les logements.
!lier enfin, il a, en heureux et habile diplomate qu'il est, amené une rencontre avec
l'impératrice d'Autriche, et il s'en est suivi
une présentation sur la place de Kissingen, à
l'heure où tous les étrangers s'y trouvaient
réunis, véritable triomphe pour la comtesse
et pour Goltz lui-mème. 11
D'autres fois, on allait au Mont-Dore. Elle
habitait, dans ce coin d'Auvergne, une villa
qui n'avait non plus les aspects d'un ermitage. Des amis étaient invités. On y faisait
étape, pour une ou plusieurs semaines.
Gounod y passa une saison. li avait composé
là son opéra de la [foine de Saba, et l'avait
dédié à son hôtesse.... Sur ce brillant passage, une ombre s'était glissée. Dès lors,
Gounod donnait des signes de son malaise
cérébral. On n'ignore pas qu'il faillit perdre
la raison, qu'il côtoya les bords d'un demidélire, et que, par crainte de pire extrémité,
il avait dù se soumettre aux soins méthodiques du docteur Blanche. Lui-même se rendait bien compte des alternatives de fièvre et
d'hallucination qui le reprenaient par accès.
Aussitôt que se dénonçaient les fàcheux prodromes, en toute hàte il retournait chez le
fameux aliéniste, ou se faisait adresser quel-

cc ...

qu'un de son personnel, capable de veiller
sur sa santé et d'éloigner de lui les périls
d'une crise plus grave ..\u Mont-Dore, Mme Walewska, qui n'en était pas avertie, avait eu la
surprise de voir aux côtés de Gounod un
homme tout de noir vètu, et qui ne le quittait pas plus que son ombre. Il s'attachait 11
ses pas, lui parlait à mi-voix, chuchotait à
son oreille. Quel pouvait être ce serviteur si
prévenant el en même temps si familier?
C( Je ne suis pas curieuse, dit-elle à son
mari, mais je ne serais pas fàchée d'apprendre
ce qu'il peut y avoir de commun entre le
Maître et son mystérieux acolyte. »
Walewski lui donna l'explicaLion qu'elle
désirait. Un matin, on devait faire une cavalcade aux emirons. Gounod s'en était réjoui
d'avance, avec une gaieté d'enfant et d'artiste.
Mais, au moment de monter en selle, le personnage officieux était intervenu : 1lf. Gounod
ne de1•ail pas s'échauffel' .... fl ne devait
pas trop galoper. Et maintes recommandations de pareille sorte avaient suivi celle-ci.
Longtemps plus tard, Mme Walewska me
confesnit qu'ayant toujours eu grande peur
de deux espèces de gens au monde : les hors
de sens par l'effet de la boisson et les fous,
elle avait vu partir l'illustre compositeur avec
une impression de soulagement.
Mais retournons aux. parisiens séjours.
l&lt;'acile à l'entraînement et complaisante aux
gaietés en circulation, Mme Walewska, qui
n'avait pas cessé d'être celle que les jeunes
filles et les jeunes dames florentines avaient
surnommée : la rieuse, Mme Walewska se
répandait beaucoup au dehors. On la voyait
partout. A l'instar de Mme de Metternich,
elle était de toutes les parties, comme par
devoir et par plaisir. Elle ne manquait ni
bals ni soirées. Elle ne se refusait pas non
plus aux accommodements de tableaux figurés, quand on lui en exprimait le désir. A
Compiègne, une après-midi que Félicien David
chantait sur l'orgue, dans la coulisse, on
l'avait trouvée parfaite, jouant le rôle principal d'llel'culanum. Chaque occasion la rencontrait avenante et dispose au plaisir de
tous. Octave Feuillet a raconté, là-dessus,
une jolie anecdote.
Mme Walewska, la princesse Anna, la duchesse de Montebello, Gounod, le fils de l'amiral Hamelin et Feuillet, assistaient au thé de
l'impératrice avec le duc d'Athol et trois
autres chefs écossais, aux jambes nues,
arrivés, en leur costume national, des montagnes des Highlands. Sur les six heures et
demie, à l'instante prière du romancier,
l'impératrice demanda au duc de faire venir
son joueur de cornemuse. Le piper arrive en
grand uniforme et joue une marche guerrière,
en se promenant gravement et militai_rement
dans le salon. Cependant, on avait grande
envie de voir les Écossais danser leur danse
nationale. Pour les décider et les mettre en

train, l'impératrice, la princesse Anna el
Mme Walewska n'hésitèrent pas. Se levant de
leurs fauteuils, elles dansèrent avec eux une
espèce de gi~ue calédonienne, comme de
vraies filles d'Écosse. L'élan était donné. Ils
continuèrent seuls, et ce fut très intéressant
à regarder.
Mme Walewska était en permanence aux
cc séries » de Compiègne. Des premières
invitées chez le prince président, elle y avait
marqué de loin sa place dans le groupe des
jolies personnes, qui devaient former avec
elle, comme la comtesse plus tard duchesse
de Persigny, la duchesse de Bassano, la comtesse Le Hon, la belle Valentine llaussmann,
la non moins belle Mme de Pourtalès et la
duchesse de Cadore, le noyau de la Cour de
Napoléon III. Aux réunions automnales de
Compiègne, qui furent le point de départ des
élégances et du luxe officiels, elle fut des
réo-ulières,
faisant cercle dans la fameuse•
0
loge, un peu en arrière des souverains, parmi
celles dont les charmes variés, le resplendissement des parures, le goût et la splendeur
des toilettes, attiraient tous les regards du
reste de la salle. Par la haute situation du
comte Walewski et l'éclat qui en rejaillissait
sur elle, par son attrait personnel et la faveur
dont on la savait entourée, elle ne pouvait y
être que très remarquée.
Ce fut surtout en 1860 et en 1861, les
années les plus brillantes cc des Compiègnes ».
Les récentes victoires de Magenta et de Solférino avaient redoré les aigles de l'Empire.
D'autre part, les espérances de la paix ouvraient des horizons d'azur. Au mois de novembre 1860, la Cour était revenue, en la
saison des chasses; et les fètes avaient repris
leur animation périodique avec un élan, un
entrain inaccoutumés. Le prince Napoléon et
la princesse Clotilde qui venaient d'unir leurs
destinées politiques, bien plutôt que leurs
âmes, étaient les hôtes de l'empereur, ainsi
que le nouvel ambassadeur d'Autriche, . le
prince de Mettcrnich. On avait les yeux bien
ouverts, en même temps, sur la nouvelle
arrivée : la princesse de Metteroich, qui, dès
les premiers jours, s'était signalée par son
originalité propre, le caractère indépen~ant de
son esprit et le goût à part de ses t?1lettes.
Pour ces hôtes illustres, les orgamsateurs
des plaisirs de la Cour avaient redoublé d'empressement et d'ingéniosité. Les représentations théàtrales avaient été rehaussées d'un
intérêt nouveau, où le choix des ouvrages et
la qualité des artistes répondaient à la distinction des spectateurs. On écoutait. On regardait, on comparait. Et, de l'avis des meilleurs arbitres de l'élégance, Mme Walewska,
dans sa l'Obe de salin blanc, les oreilles et le .
cou ornés de perles d'un grand prix, u·avait
pas à souffrir _du voisinage de la princesse ~e
~Ietternich, en robe de tulle n01r constellee
de diamants .
(A suivre.)

FRÉDÉRIC

LOUÉE.

Le duc d'Albe
Par Paul de SAINT-VICTOR,

Si jamais l'en l'er déborda sur la terre,
comme par l'éruption d'un volcan, cc fuL ~ous
la forme &lt;le celle atroce armée, mi-partie de
sbires italiens cl de hrigands espagnols qui,
en 1567, passant les Alprs, rasant Gcni·vc,
rôtoya11 Lla •'rance, avec l'obliquité d'un ~crpenL, déhoucha dans les Pays-Ras, par le
Luxrmhourg. Quatrr corps la composaient,
formés des véLt:rans d,, vieilles bandes, bronzé~
au l'eu des grandes lulles, agunris au meurtri•,
:1pres au pillage, hommes de proie el de di~cipline, handits dress1is à l'obéissance des soldats. Celle croi~ade était flanquée d'un harem:
quatre cents courtisanes chevauchaient à
l'avant-garde, &lt;e belles·et braves comme princesses »; huit cents suivaient à pied, « bien
à point aussi ». Brantôme, qui priL la poste
pour voir pa~ser, en Lorraine, l'armée du ducd'Albe, les admira fort.
Il s'extasie aussi sur ses mousquetaires, équipés d'armes dorées et
gravées. • Et eussiez dit que c'estoient des princes, tant ils est oient
rogues ,et marchoient arrogammen L
et de belle grâce. &gt;&gt;
Cette cc gaillarde et gentille armée 1&gt;, ainsi qu'il l'appelle, était
une Lroupe de bourreaux, envoyés
pour exécuter une nation condamnée à mort. L'histoire en a retrouvé
l'arrêt, froidement écrit et signé
d'avance, de la propre main de
Philippe IL « Vous assurerez Sa
Sainteté, - écrit-il à l'ambassadeur d'Espagne près la cour de
Rome, - que je Lâcherai d'arranger les choses. de la relig'ion aux
Pays-Bas, si c'est possible, sans
recourir à la force, parce que ce
moyen entrainera la totale destruction du pays; mais que je suis
déterminé à l'employer cependant,
si je ne puis, d'une autre manière,
régler tout comme je le désire;
el, en ce cas, je veux être moimême l'exécuteur de mes intentions, sans que ni le péril que je
puis courir, ni la ruine de ces
provinces, ni cel!e des autres
Étals qui me restent, puissent
m'empêcher d'accomplir ce qu'un
prince chrétien et craignant Dieu
est tenu de faire pour son saint
service et le maintien de la foi
catholique. 1&gt;
Jamais programme ne fut mieux tenu; un
demi-siècle d'extermination devait le remplir.
Ce n'est pas qu'avant le duc d'Albe la liberté
religieuse eût été, un instant, tolérée dans les

ma charge qu'à la tète d'une troupe bien
armée, et encore alors au péril de ma vie'? »
cc Ah! Verge-Rouge, - répondit en riant
Titelman, - vous n'avez affaire qu'à de mauvais drôles; moi, je n'ai rien à craindre,
parce que je n'arrête que des gens d'innocence et de vertu qui ne font aucune résistance, el se laissent prendre comme des
agneaux. n - &lt;&lt; Fort bien, - dit le pré,,ôt;
- mais, si vous arrêtez tous les bons et moi
tous les méchants, je ne sais pas trop qui,
dans le monde, pourra échapper au chàliment ! &gt;&gt;
Ces violences semblèrent clémentes , cel
àge de fer parut d'or, lorsque le duc d'Albe
arriva, en tète de ses hordes. Après Philippe Il, l'histoire moderne n'a pas de person11:ige plus siui,tre; il est même
difficile de les di viser. A eux deux
ils ont l'air de ne former qu'un
seul être, comme ces idoles indiennes à double tête, à membres
multiples, qui personnifient les
Génies du mal. Le duc d'Alhe
était le bras tragique, violent,
agité, du Tibère bureaucrate qui,
cloué sur son fauteuil, griffonnait
des papiers funèbres, dans sa cellule de l'Escurial. Il reversait, en
torrents de sang, les flots d'encre
dont le scribe couronné couvrait ses
dépêches. Blanchi sous le harnois,
il s'était rompu, par l'exercice constant de la guerre, au mépris de la
vie humaine. Sa dureté naturelle
avait la noirceur particulière au
fanatisme. Il semblait né, comme
les bêtes de proie, pour les ruses
et la destruction. Nos idées et nos
sentiments modernes nous rendent,
aujourd'hui, presque inintelligibles
les caractères des hommes de cette
trempe. Nous ne pomons guère
plus pénétrer leur sombre étroitesse que porter les raides armures sous lesquelles ils passaien L
leur vie.
Tout le temps que le duc d'Albe
resta dans les Pa1s-Bas, la fureur
fhc hé fiiraudon
fut, en quelque sorte, son état norDi;c o' ALl!E.
mal. Lui-même l'avouait, en lisant,
TaNeau d'A~TONIO JIIORO- (.\fusée de Bruxelles. )
avant son départ, avec Philippe Il,
les requêtes qu'adressaient à Madrid les Nobles des Flandres : (C Je
un jour, en le rencontrant sur une route, le contiens mes pensées; car telle est ma colèprévôt séculier, surnommé par le peuple re, qu'on pourrait l'appeler frénésie. 1&gt; Mais,
Yerge-Rouge, - comment osez-vous vous par une aggravation effra1ante, celte frénésie
aventurer, à courir ainsi seul. arrêtant par- était froide et fixe, sans intermittence d'exaltout les gens, tandis que moi, je n'ose exercer tation ou de calme. Aucun dégel d'attendris-

Pays-Das. Les impitoyables édits de CharlesQuint y sévissaient contre l'hérésie, et la régcn te, Marguerite de Parme, les appliquait
dans toute leur rigueur. L'inquisition locale
rivalisait avec le Saint-Office espagnol. Les
Flandres avaient leur Torquemada en Pierre
'l'itelman, sorte de bourreau de kermesse,
jol'ial et féroce, qui allumait les bûchers
comme des feux de joie. Les chroniques du.
t,'mps idéalisent sa cruauté fantastique. Elles
Je transforment en farfadet grotesque, mais
terriblr, galopant, à travers champs, nuit et
jour, sur un cheval d'Apocalypse, cassant la
tête aux paysans avec une massue, étranglant
d'une main, torturant de l'autre, venant luimême Lirt'r de leurs lits les suspects, pour
le$ jeter au bûcher. cc Comment, - lui dit

�fflSTO'ft1.ll

----------------------------------------J

sement ne pouvait entamer sa glace. Son enthousiasme homicide semblait mü par un
mécanisme. La hache n'hésita jamais dans
sa main. Imperméable au doute autant qu'au
remords, il y avait de l'automate dans ce
massacreur. -~lonté pour la vie aux œunes
du meurtre, poussé par des principes durs
comme des rouages, .il aurait tué indéfiniment.
Les martyrologes de Dioclétien et de Decius
pâlissent auprès dn sien, dans les Flandres.
Qu'est-ce encore que le tribunal révolutionnaire de Fouquier-Tinville comparé au Conseil de Sang, institué par lui à Bruxelles? Cc
n'étaient pas des individus, c'étaient des
multitudes que condamnaient ses horribl~s
juges. L'un d'eux, Juan de Vargas, poussait
l'amour de la mort jusqu'à l'hystérie. li ne
manquait pas un seul des supplices qu'il avait
rntés, riant à la face grillée des vir.times qui
se débattaient, au milieu des flammes. Un
jour, une cause ayant été appelée, on découvrit, à l'examen des pièces, que l'accusé avait
été exécuté la vc!ille et que, comme d'ordinaire, il n'avait commis aucun crime. « Qu'importe! - s'écria Vargas joyeusement, - s'il
est mort innocent, tant mieux pour lui, lorsqu'il sera jugé dans l'autre monde. ,,
Ce monstre aurait pu rendre ses arrêts
coiffé d'un bonnet d'âne d'éeolier. Ses · barbaries se traduisaient par des barbarismes :
/lerelici fra:renml lempla, boni nihili {ece1·unt contl'&lt;L; ergo cleben/ omnes patibulm·e.
« Les hérétiques ont détruit les temples, les
bons ne les en ont pas empêchés; donc, ils
doivent tous être pendus. » On a retenu de
lui cet axiome, aussi cruel à la grammaire
qu'à l'humanité. füen ne ressemble au latin
de cuisine, comme le latin d'échafaud.
Un autre membre du tribunal, le conseiller
llessels, faisait sa sieste pendant les séances,
et, lorsqu'on le poussait du coude, pour qu'il
donnàl son avis, il s'écriait, tout endormi, en
se frottant les yeux de sa manche : Ad patibulum ! ad patibul wn ! &lt;&lt; Au gibet! au gibet! ,, Cela rappelle les cris furieux et enroués
que poussent les Chats-Fourrés, dont parle
Rabelais, lesr1uPls &lt;&lt; bruslent, cscartèlent, décapitent, meurtrissent, emprisonnent, ruinent
et minent tout, sans discrétion de bien ni de
mal. 1)
Ces valets de hautes œuues n'étaient engagés, d'ailleurs, dans les tragédies judiciaires, qu'en qualité de comparses. Le duc
d'Albe s'était attribué les décisions suprêmes:
il pouvait, à son gré, casser ou aggraver leurs
arrêts. « Deux. raisons, - écrivait-il à Philippe Il, avec un lugubre cynisme - m'ont
déterminé à limiter ainsi le pouvoir de ce tribunal : la première, c'est que, n'en connaissant pas les membres, je pourrais facilement
être trompé par eux.; la seconde que les
hommes de loi ne condamnent que pour
crimes prouvés; or, Votre Majesté sait que
les affaires d'État ont besoin de tout autre
chose que de l'obser1•a1ion des lois. ,,
En quelques mois, la sanglante machine
fit la besogne de plusieurs batailles. C'était
par milliers qu'elle expédiait les sentences de

mort; c'était par troupes qu'elle exécutait ses
victimes. L'échafaud théâtral des comtes
d'Egmont et de Horn ne fut que le prologue
tragique d'une tuerie confuse. Les villes se
dépeuplaient à vue d'œil; les bûchers Oambaient sur toute la surface du pays. Un moment vint où le matériel manqua, pour tant
de supplices. Il fallut recourir aux piliers des
arcades, aux. poteaux des rues, aux montants
&lt;Ïes portP.s dans les maisons. On pendait en
chambre, on étranglait à domicile; les arbres
des vergers craquaient sous les cadavres. Toul
suspect était condamné, et le soupçon frappait, sur un geste ou sur une parole. " Pour
être livré au feu, - disait Guillaume d'Orange
dans une de ses proclamations, - il ne fallait
que regarder une image de travers. ,, Pierre
de Witt, à Amsterdam, fut décapité parce
que, dans un des tumultes de cette ville, il
avait persuadé à un mutin « de ne p:as faire
feu sur un magistral » . Les juges en conclurent qu'il était homme d'autorité parmi
les rebelles.
La proscription, impliquant la cnnfiscation, devint bientùt une spéculation financière. L'Espagne battait monnaie sur les
échafauds; elle détroussait ses victimes, au
coin du bois de ~ibets dont elle avait couvrrt
le pays. Le duc d'Albe se vanlait à Philippe Il
d'a,·oir trouvé, dans cette terre saignante, une
mine du Pérou. Comme au temps de Sylla,
on élait perdu pour un grand domaine ou
nne belle maison. Qui possédait cent mille
florins l"Ourait grand risque d'être attaché à
la queue d"un cheval, el, sans autre procès,
trainé au l,illot. Entre mille, une vieille dame
d'Utrecht, catholiq ue ferventr, eut la tète
lranchée, sous prétexte que, dix-huit mois
auparavant, son gendre avait logé, une nuit,
un prédicant calviniste. En réalilé, elle mourait parce qu'elle élait riche. On fut forcé de
porter, dans un fauteuil, sur l'éclrnfaud celle
octogénaire. « Je comprends bien, - diteUe, - pourquoi ma mort est nécessaire : le
veau est gras, il faut le tuer. » Puis, s'adressant nu bourreau, elle lui dit &lt;1u \·lie espérait
que sa hache était bien affilée. « car il trouverait probablement que son vieux cou élait
fort coriace ».
La torture en tous sens variait les supplices. C'était une faveur rare, pour les condamnés, que d'être élranglés ou décollés
simplement. La plupart étaient écorchés \-irs,
rompus sur la roue, pendus par les pieds,
él'entrés ou brûlés à petit feu, avant de mourir. L'inquisition eut toujours le goût des
jeux de la mort. Sa mécanique de douleur
était raffinée, comme sa scolastique. Le
glaive de la loi, entre les mains de ses juges,
devenait ingénieux et lent, comme le couteau
du dieu païen écorchant Marsyas. Elle fouillait la conscience avec des tenailles; elle arrachait l'aveu avec des ongles de fer. Xul
bruit, d'ailleurs; aucun scandale ne troublait
l'ordre el la marche de ses hécatombes. La
langue des condamnés était passée dans un
anneau de fer, et le bout brûlé al'ec un fer
chaud. Ce bâillon étouffait les cris suprêmes,
les attestations vengeresses. Grâce à lui, !'hé-

rétique, montant au bûcher en silence, semblait converti.
Le rêre atroce de Caligula, que le genre
humain n'eût qu'une tête, qu'il pût trancher
d'un seul coup, fut réali•é par l'inquisition,
dans les Flandres. Le 16 février 1568, une
sentence du Saint-Office, ratifiée par le roi,
condamna tous les habitants des Pays-Bas à
mort, comme hérétiques. Quelques personnes
seules, spécialement nommées, furent exceptées de cette effroyable parodie du .Jugemenf
dernier. Poussés au côté gauche de la vallée
de Josaphat, !rois millions d'hommes, en
trois lignes, étaient jetés dans la gehrnne de~
autodafés ... Ile ad ignem, maledicti!
Celle tuerie d'un peuple en masse semble
une rodomontade espagnole. Comment ne pas
aoire pourtant qu'elle ail été sérieusement
projetée, lorsqu'en dehors des 1igorgemenls
judiciaires, on suit, étape par étape, l'armée
castillane à travers les Flandres? Ici, le fer
rasait jusqu'à la racine : toutes les villes
prises étaient des villes dépeuplées. Massa('re
complet à ~fons; carnage cl pillage à )latines,
où pas un clou ne fut laissé aux murailles, où
des centaines de femm~s furent violées, dans
les cimetières. A Zulphen, les habitants, liés
par couples, dos à dos, et no}'és dans l"Yssel,
quand il n'y eut plus d'arhres, aux environs,
pour les pendre. A Naarden, les citoyens
pourchassés par les rues, à conps de lance,
comme des taureaux dans un cirque: puis le
cannibalisme succédant au meurtre : ·les soldats ouvrant les veines des blessés, el buvant
à même.
Cinq bourreaux, avec leurs aides, travaillent, pendant toute une semaine, à Haarlem:
ils succombent à la lin et jettent le manche
après la bache, comme des bûcherons surmenés. Le point culminant de cet amas
d'horreurs, la plate-forme du gigantesque
holocauste, fut ce sac d'Anvers, si monstrueux
et si furieux entre tous que l'histoire l'appela
longtemps, comme pour le mettre hors
ligne : « la grande Furie espagnole. ,, Qu· on
se figure une l'illc incendiée ou plutôt chauffée, violée femme à femme, torturée, membr('
à membre, pendant trois jours et trois nuits,
par une armée de brigands. lis en rapportèrent vingt millions, extorqués à huit mille
cadavres.
Ce qui rend plus horrible encore la cruauté
de l'Espagne, dans les Pays-Bas, c'est l'hypocrisie dont elle se recouvre. L' Inquisition
avait un sourire officiel, infernalement ironique, figé sur ses lèvres blêmes. Le moine,
penché sur le patient, broyé par l'estrapade
ou arrosé d'huile bouillante, lïnterrogeail
bénignement. Benignilerinterrogatus ... telle
est la formule des procès-rerbaux. Lorsqu'on
le livrait, couvert de la chemise soufrée, au
bourreau attisant les flammes, c'était en le
recommandant « à la douceur du pouvoir séculier ,&gt;.
De même Philippe Il se représente, dans
ses dépêches, comme répugnant au sang, lent
11 la colère. Les décrets de ses bourreaux le
qualifient de c1 Prince très miséricordieux 11.
Vargas lui reprochait même cet excès de mi-

LE DUC D'AI.BE - - ~

séri~orde ; nimia misericol'dia. Une proclamaho~, d un grotesque atroce, publiée après
la prise de Haarlem, 0rrrime J'éoorcrcur
en
• de'bonna1re
. ouvrant ses bras 0aux0 enfants
pere
prodi~es : " Sa ~lajeslé vous promet, encore
une _fois, que, dans l'effusion de sa royale
honte, elle Yous pardonnera êl oubliera vos
fautes, quelque grares qu'elles aient pu P.tre,

•

PIIILll'l'E

II

rigueur, par le fer, la famine et la dévastalio~, ~u'il ne restera ici aucun vrstige de ce
qm existe présentement. Sa .Vajesté msem
et clépeuplem entièrement le pays, qui, de
cette façon, sera à nouveau habité par des
étrangers. »
Au milieu de ces las de morts, sous la
1,luie batfanle de ~ang, déchai'née par lui, Je

ASSISTANT A

V'/

AUTO- D,\·FÉ
•
•

de faire rôtir, à Amsterdam, un prisonnier,
attaché par une chaîne, &lt;levant un brasier, et
de se chauffer tranquillement au îeu de cette
cuisine humaine. Avant de quiller les Flandres, il se vanta, dans un banquet, d'avoir
C'xpédié, par la main du bourreau, plus de
dix-huit mille huit cents hommes, sans
compter la foule innombrable de ceux qui

"'a'lea,,
de D• ,.ALDIVIESO.
1 , ,.

rlkhe Ciiraudnn.

pourvu que 1011s vous repentiez, et que vous ~uc d'Albe reste jusqu'au bout impassible cl
retourniez, en Lemps utile, dans ses bras. imperturbable. C'est du pas de pierre du avaient été tués dans leurs maisons ou sur
Malgré le nombre de l'OS crimes, Sa Majesté Commandeur qu'il poursuit sa voie ~célérate. les champs de bataille.
. Au pays dont il avait fait un sépulcre, il
cherche toujours à mus rassembler sous son De crime en crime, il li11it par atteindre une
legua
une statue funèbre, la sienne. Ce 1-oaile palern~lle, de même qu'une poule qui méc?anceté surhumaine. Après le massacre
losse
de
bronze, érigé dans la citadelle d'Anrappelle ses poussins. 1&gt; Mais, à trois ligne, de ~aarden, il écril-ait à Philippe, avec un
de là_, la poule maternelle reprenait les griffes, sombre plaisir, que pas un fils de mère vers, foulait aux pieds une ficrure à deux
tètes, représentant la Belgique" et la Néerle cri, la férocilé du vautour : 1, Si vous mé- n'était resté vivant. « Si je prends Akmaar
lande.
Pour que l'allégorie fût complète il y
prisez C!'S offres de pardon, nous vous aver- - _lui disait.-il, dans une autre lettre, - j;
au
rail
fallu
ces mains mouvantes, celle bo,uche
tissons qu'i_l ~·y a pas de cruautés auxquelles sms résolu a ne pas laisser une seule créavous_ ne pu1ss_1t z vous attendre, et yous pou- ture en vie; chaque gorge senira de gaine à ou:erte par un ressort et ce brasier intérieur
q_m, prêtant au Moloch puni~ue une horrihle
Hz etre certains que l'on agira al'ec une telle
un couteau. » Cn de ses derniers exploits fut vie, lui faisaient saisir et dévorer &lt;les victimes.

�r-

111ST0~1ll-----------------------·~

Le duc d'Albe était un de l'es hommrs
pour qui les morts ne reviennent pas. S'il
faut en croire Brantôme, les spectres de la
Flandre firent pourtant le ,·oyage d'Espagne,
et vinrent le hanter, dans ses derniers jours.
&lt;&lt; .l'a) ouy raconter, - dil-il, - à un religieux rspaignol, lr~s habil homme, que cc
grand duc, ad,·anl &lt;1ue mourir, il se sentit
atteint, en sa conscience, des cruaulcz qu'il
a,oit faictes ou faict faire en Flandre,, dont

il s'en confessa, et en monstra une grande
contrition et appréhension que son âme en
pastist. Ce qu'estanl rapporté au roy d'Espagne, il luy manda, pour un grand réconfort, que, quant à celles qu'il avait exercées
par l'espée de sa justice, qu'il ne s'en mist
autrement en peine, 1·ar il les prenoit toutes
sur SO) el sur son ;\me; quant aux autres
qu'il a voit faictes par l'espée de guerre, qui•
c'estoit à luy d'y penser l!l d'en respondrc en

son propre nom .... Car il savoit bien que
l'un et l'autre en avoient trop faict el que les
diables leur pouroient jouer une trousse en
cachellc; et, par ainsi se déchargeant l'un
sur l'autre, qui auroit moins de charge se
sauveroit plus aisément d'eux. »
Spectacle tragi-comique : Le \'ieux roi el
son vieux bourreau, avant de plier hagage,
rl'glanl, par doit et avoir, leurs comptes de
cadavres, cl liquidant le sang répandu!
PAUL DE

Mémoires

du général baron de Marbot

SAINT-\'ICTOR.

n'oublia pas jusqu'aux plus petites choses, et gouvernent, et ce sont les hommes sous
sans cesse, pour gagner Mme de )fointenon, les reines. » L'admirable est qu'ils en rirent
et le roi par elle. Sa ,ouplesse à leur rgard tous deux el qu'ils trou\'èrent qu'elle avait
La duchesse de Bourgogne
étai l sans pareille et ne se démen lit jamais raison.
d'un moment. Elle l'accompagnait de toute la
.le n'oserais jamais écrire dans des Mémoires
discrétion que lui donnait la connaissance
sérieux
le trait que je vais rapporter, s'il ne
llégulièremenl laide, les joues pendantes, d'eux, que l'étude et l'expérience lui avaient servait plus qu'aucun à montrer jusqu'i1 quel
le front trop avancé, un nez qui ne disait rien, acquises, pour les degrés d'enjouement ou de point elle était parvenue d'oser tout dire et
de grosses lèvres mordantes, des cheveux et mesure qui étaient à propos. Son plaisir, ses tout faire avec eux. J'ai décrit ailleurs la podes sourcils châtain brun fort bien plantés, agréments, je le répète, sa santé même, tout sition ordinaire où le roi et Mme de Maintedes 1eux les plus parlants el les plus beaux leur fut immolé. Par cette voie elle s'acquit non étaient chez elle. Un soir qu'il ) a l'ait codu monde, peu de deuts et toutes pourries une familiarité a,ec eux, dont aucun des en- médie à Versailles, la princesse, après avoit·
dont elle parlait et se moquait la première, le fant, du roi, non pas même ses bâtards, bien parlé toutes sortes de langages, vit enplus beau teint el la plus belle peau, peu de n'avait pu approcher.
En public, sérieuse, mesurée, respectueuse trer ~anon, cette ancienne femme de chambre
gorge mais admirable, le cou long avec un
de Mme de Maintenon, dont j'ai Mjà fait
soupçon de goitre qui ne lui se)•ail point mal, avec le roi, et en timide bienséance avec mention plusieurs fois, et aussitôt s'alla
un port de tète galant, gracieux, majestueux Mme de Maintenon, - qu'elle n'3ppclait ja- mettre, tout en grand habit comme elle étai!,
et le regard de m~me, le sourire le plus ex- mais que ma tante, pour confondre joliment et parée, le dos à la cheminée, debout, a1rpressif, une taille longue, ronde, menue; aisét', le rang et l'amiti&lt;;, En particulier, causante, puyée sur le petit paravent entre les deux
parfai temenl coupée, une marche de déesse sautante, voltigeante autour d'eux, tantôt tables. Nanon, 'lui arnit une main comme
sur les nuées; elle plaisait au dernier point. perchée sur le bras du fauteuil de l'un ou de dans sa poche, passa derrière elle, et se mit
Les grâces naissaient d'elles-mêmes de tous l'autre, tantôt se jouant sur leurs genoux, rlle comme à genoux. Le roi, qui en était le plus
sf's pas, de tou les ses manières et de ses dis- leur sautai l au cou, les embrassai l, les bai- proche, s'en aperçut et leur demanda ce
cours les plus communs. Un air simple el sait, les caressait, les chiffonnait, leur tirait qu'elles faisaient là. La princesse se mil à
naturel toujours, naïf assez souvent, mais as- le dessous du menton, les tourmentait, fouil- rire, et répondit qu'elle faisait ce qui lui arsaisonné d'esprit, charmait, avec celle aisance lait leurs tables, leurs papiers, leurs lettres, rivait souvent de faire les jours de comédie.
qui était en elle, jusqu'à la communiquer à les décachetait, les lisait quelquefois malgré Le roi insista. «Voulez-vous le savoir, repriteux, selon qu'elle les voyait en humeur d'en
tout cc qui l'approchait.
elle, puisque vous ne l'avez point encore reElle voulait plaire même aux personnes les rire, el parlant quelquefois dessus. Admise à marqué? C'est que je prends un lavement
plus inutiles el les plus médiocres, sans tout, à la réception des courriers qui appor- d'eau. - Comment, s'écria le roi mourant de
qu'elle parût le rechercher, On était tenté de taient les nou\'elles les plus importantes, en- rire, actuellement, là, vous prenez un Ja,ela croire toute el uniquement à celles avec qui trant chez le roi à toute heure, même des ment? - lié vraiment oui, dit-elle. - Et
elle se trouvait. Sa gaieté jeune, vive, active, moments pendant le conseil, utile el fatale comment faites-vous cela'! » Et les voilà tous
animait tout, et sa légèreté de nymphe la aux mini~trcs mêmes, mais toujours portée à quatre à rire de tout leur cœur. Nanou apportait partout comme un tourbillon qui rem- obliger, à scn·ir, à excuser, à bien faire, à portait la seringue toule prête ~ous ses jupe,,
plit plusieurs lieux à la fois, el qui ) donne moins qu'elle ne fùl ,iolemmenl poussée troussai l celles de la prinresse qui les tena il
le mouvement el la vie. Elle ornait tous les contre quelqu'un commerlle fut contre Pont- comme se rhaufTant, et Nanon lui glissait le
spectacles, était l'âme des fètes, des plaisirs, chartrain, qu'elle nommait quelquefois au roi d)slère. Les jupes retombaient, el Nanon
des bals, et )' ravissait par les gràces, la jus- t•ol re vi/aia bol'gne, ou par quelque cause remporta il sa seringue sous les siennes; il n'y
tesse el la perfection de sa danse. Elle aimait majeure, commrclle le fut contre Chamillart. paraissait pas. Ils n'y avaient pas pris garde,
le jeu, s'amusait au petit jeu, car tout l'amu- Si libre qu'entendant un soir le roi el Mme de ou avaient cru que Nanon rajustait quelque
sait; elle préférait le gros, y était nette, Maintenon parler a\'CC aITeclion de la cour chose à l'habillement. La surprise fut e,._exacte, la plus belle joueuse du monde, el en d'Angleterre dans les commencements qu'on trême, et tous deux trouvèrent cela fort plaiun instant faisait le jeu de chacun; également espéra la paix pour la reine Anne: &lt;&lt; Ma tante, sant. Elle disait que cela la rafraîchissait, et
gaie el amusée à faire, les après-dînées, des se mit-elle à dire, il faut convenir qu'en An- empèd1ait que la toufîeur du lieu de la co1rn:lectures sérieuses ; à converser dessus, el à gleterre les reines gou \'ernenl mieux que les die ne lui fit mal à la lt1te. Depuis la découtravailler avec ses dames sérieuses; on appe- rois, el savez-vous bien pourquoi, ma tante~ » verte tlle ne s'en conlraignil pas plus qu'aulait ainsi ses dames du palais les plus àgées. el toujours courant el gambadant, • c·est paravant.
Elle n'épargna rien jusqu'à sa santé, elle que, sous les rois, ce sont les femmes qui
SAI::-:T-SDlO~-

CHAPIT~E XXXll (suite).

en u~ instant noire immense batterie fut en-

lo~rc'.' par une nuée de cavaliers ennemis !
Mais a la voix de l'intrépide général Drouot
le, ur cheI', qm,
· l'épee
• à la main, leur donnait'
1 cxem~le d'une courageuse résistance, les
canonmers franc:ais, saisissant leurs fusils
restèrent inébranlables derrière les a1Tù1s'
d'oü_ ils tiraient à brûle-pourpoint sur les en:
n,em1s. Cependant, le grand nombre de ceuxci au;ait fini pa~ les faire triompher, lorsque,
sur 1 0rd re de I Empereur, toute la cavalerie
~e Séb~stiani' ainsi que toute celle de la garde
impériale, grenadiers à cheval, dragons, chasseurs, ,mameluks, lanciers et gardes d'honne~r, fondant sur les cavaliers ennemis avec
f~r1e, en tuèrent un très grand nombre, dissipèrent le surplus, et s'élançant ensuite sur
les ca~rés de l'infanterie bavaroise, ils les
?nfoncerent, leur, fire?l éprouver des pertes
i"?mcnses,' el I armee bavaroise' mise en
derout~, s enfuit ,·ers le pont de la Kinzig
el la nlle de Hanau.
L~ général de Wrède était fort brave.
aussi, avant de s·a,•oucr vaincu par des force~

' Le 50 octobre, au point du jour' la bataille
s engagea comme une grande partie de cha~sc.
que.Iques coups de mitraille, le feu de nos
t1ra1lleurs d'infanterie et une charoe en fourr~g~ur~ exécutée par la cavalerie" de Sébasllam, dispcrsè~enl la première ligne ennemiL•,
assez maladro1lement postée à l'cxtrème lisière
du bois; mais dès qu'on eut pénétré plus
avant, nos escad_r~?s ne ~'.m,ant agir que
dans les rares clamcres qu ils rencontraient
les mitigeurs s'engagèrent seuls sur les pa~
des Bavarois qu'ils poussèrent d'arhre en
arbre jusqu'au débouché de la forêt. Alors ils
durent s'arrêter en face d'une ligne ennemie
forte de i0,000 hommes, dont le front était
couvert de 80 bouches à feu!
Si !'Empereur eût eu alors auprès de lui
toutes les tro~pcs qu'il ~amenait de Leipzig,
une attaque vigoureuse 1 aurait rendu maitre
du J~onl de Lamboy, et le général de Wrèdc
aurait paié cher sa témérité; mais les corps
des maréchaux_ M~rtier, Marmont, et le gcnéral. Bertrand,_ ams1 que le grand parc d'artille~1c,. reta_rd~s par le passage de plusieurs
defilcs, prmc1palement par celui de Gclnhausen, ~'ét~nt pas encore arrivés, Napoléon ne
pou\'a1l disposer que de f 0, OOOcombaltao 1s !...
Les ennemis auraient dû profiler de ce moment pour fondre vivement sur nous. Ils ne
l'osèrent point, el leur hésitation donna à
l'?rti)lerie de la garde impériale le temps
d arriver.
Dès que_ le brave général Drouot, qui la
comma~da11,. eut quinze pii•ces sur le champ
de bataille, 11 commença à canonner cl sa
lig?e, s'acc.roissanl successivement, fi~it par
prescnter c~nquante bouches à feu, qu'il fit
avancer en llranl, bien que fort peu de troupes
fussent encore derrière lui pour la soutenir.
~lais, à travers l'épaisse fumée &lt;Jue vomissait
c~tte formidable batterie, il n'était pas poss1_~Ie q~~ 1~ ennemis s'aperçussent que les
p1eces n c_la1ent pas appuyées. Enfin, les chasseurs à pied de la ,ieille garde impériale paru~ent. au moment où un coup de Ycnl di~siGi:r,l·RAL LLFEBl'Rl'.-DE~\'OUETT!~,.
pa1t la fumée! ...
D'apris
"" /.11'/eau Ju Mus.!e de l'Armt!e.
.\ la ,•up des bonnets à poil, les fantassins
ba,·a:ois, saisis de terreur, reculèrent épouva~tes. Le général de Wrè&lt;le, voulant à tout moitit; moins considéral,les que les siennes
pri~ ar~èter ce désordre, fit charger sur noire il résolut de tenter un nouvel effort et réu~
arllllerie toute la cavalerie autrichienne ba- niss.anl lo~l ce qui lui restait de tro~p~ disvaroise et russe dont il pouvait dispose~' el pomlilcs, il nous attaqua à l'improvislc. Tout
v1, -

lliSTORIA, -

Fasc. 4:.

à coup, la fusillade se rapprocha de nous, cl
la forêt rl'lcntissait de nouveau du bruit du
canon; les boulets sifnaient dans les arbres,
dont les grosses branches tombaient avec
fracas .... L'œil cherchait en vain /1 percer la
profon~eur de ce bois; à peine pouvait-on
en~revo_1r !a lueur des décharges d'artillerie,
qui br1lla1ent par intervalles dans l'ombre
projetée par le feuillage épais des hêtres immenses sous lesquels nous combattions.
En entendant le bruit occasionné par celte
allaque des Austro-Bavarois, l'Emperrur dirig~ de ce côté les grenadiers à pied de sa
ne11le garde, conduits par le général Friant
cl bientôt ils eurent triomphé de ce dcrnic;
elTort des ennemis, qui se hâtèrent de s'éloigner du champ de bataille pour se rallier
sous la protection de_Ia place de Hanau, qu'ils
a~andonnèrenl aussi pendant la nuit en y
laissant une énorme 11uanlité de blessés. Les
Français occupèrent celle place.
Nous n'étions plus qu'à deux petites lieues
de Franc~ort, ville considérable, ayant un
pont en pierre sur le Mein. Or, comme l'armée française de,·ait longer cette rivière pour
~a~nc~, à Ma)ence, la frontière de France qui
et.ait a une marche de Francfort, Napoléon
~et~cha en avant le corps du géuéral Séhastiam et une division d'infanterie pour aller
occuper_ Francfort, s'emparer de son pont el
1~ détrmre. L'Empereur et le gros de l'armée
b1vouaquèrenl dans la forêt.
La grande route de Hanau à Francfort
longe de très près la rive droite du Mein. Le
q~néral ~Ibert, mon ami, qui commandait
1 10fanler1e dont nous étions accompagnés
était marié depuis quelques années à Ofîen~
bach, charmante petite ville bâtie sur la rive
gau_che,_ pr~cisé"?~nl en face du lieu où, après
avoir laisse demere nous les bois de Hanau
'
nous f1mes
reposer nos chevaux dans l'im-'
mense et belle plaine de Francfort.
En se voyant si près de sa femme et de
ses enfants, le général Albert ne put résister
à l'envie d'avoir de• leurs nouvelles et surtout
de les ras~~rer s~r son co1~pt&lt;', après les
dangers qu 11 ,·ena1t de courir aux batailles
de Leipzig et de Hanau, et pour cela il s'exposa peut-être plus c1u'il ne l'avait été dans
cc~ sanglantes alTaircs, car, s'a,·ançant en
urnfor~1c _el it cheval jusqu'à l'extrêmr rivage
du Mcrn, il héla, malgré nos observations un
ba~?lier d~nt il était connu; mais pendant
qu 1~ causait avec cet homme, un officier bavarois, accourant à la tète d'un piquet de fan3

�1f1ST0-1{1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - tassins, fit apprêter les armes et allait tirer
sur le général français, lorsqu'un groupe
nombreux d'habitants et de bateliers, se plaçant devant les fusils, empêcha les soldats de
faire feu, car Albert était très aimé à Offenbach.
En voyant cette ville où je venais de combattre pour mon pays, j'étais bien loin de
penser qu'elle deviendrait un jour mon asile
contre la proscription du gouvernement de
la France, et que j'y passerais trois ans dans
l'exil!..:
L'Empereur, après avoir quitté la forêt de
Hanau pour se rendre à Francfort, avait à
peine fait deux lieues, lorsqu'il apprit que la
bataille recommençait derrière lui. En elîet,
le général bavarois, qui avait craint, après sa
déconfiture de la veille, d'être talonné à outrance par !'Empereur, s'était rassuré en
voyant l'armée française plus empressée de
gagner le Hhin que de le poursuivre, et, revenant sur ses pas. il attaquait vivement notre arrière-garde. !\lais les corps de Macdonald, ~lnrmont et celui de Bertrand, qui
avaient occupé Hanau pendant la nuit, ayant
laissé les Austro-Bavarois s'engager encore
une fois au delà de la Kinzig, les reçurent à
coups de baïonnette, les culbutèrent et en
firent un très grand massacre!. .. Le général
en chef de Wrède fut grièvement blessé, et
· son gendre, le prince d'Œttingen, fut tué.
Le commandement de l'armée ennemie
échut alors au général autrichien Fresnel,
qui ordonna la retraite, et les Français continuèrent tranquillement leur marche vers le
Hhin. Nous le repassâmes le 2 et le 5 novem
bre 1813, après une campagne cnlremêlée
de victoires éclatantes et de revers désespérants qui, ainsi que je l'ai déjà dit, eurent
pour principale cause l'erreur dans laquelle
tomba Napoléon, lorsqu'au lieu de faire la
paix au mois de juin, après les victoires de
Lut:ten et de Bautzen, il se brouilla avec
l'Autriche, ce qui entraina la Confédération
du Rhin, c'est-à-dire toute l'Allemagne; de
sorte que Napoléon eut bientôt toute l'Europe contre lui!. ..
Après notre rentrée en France, !'Empereur
ne s'arrêta que six jours à l\layence, et se
rendit à Paris, où il s'était fait précéder de
vingt-six drapeaux pris à l'ennemi. L'armée
blâma le prompt départ de Napoléon. On
convenait t1ue de grands intérêts politiques
l'appelaient 11 Paris, mais on pensait qu'il
aurait dù se partager entre sa capitale et le
soin de réorganiser son armée, et aller de
l'une à l'autre pour exciter le zèle de chacun,
car l'expérience avait dû lui apprendre qu'en
son absence rien ou très peu de chose se
faisait.
Les derniers coups de canon que j'entendis
en 1.815 furent tirés à la bataille de Hanau,
comme aussi ce jour-là faillit être le dernier
de ma vie! Mon régiment chargea cinq {ois,
dont deux sur les carrés d'infanterie, une sur
l'artillerie et deux sur les escadrons bavarois.
Mais le plus grand danger que je courus provint de l'explosion d'un caisson chargé d'obus
qui prit feu tout auprès de moi. J'ai dit que,

p~r ordre de !'Empereur, toute la cavalerie
française fit une charge générale dans un
moment très difficile. Or, il ne suffit pas, en
pareil cas, qu'un chef de corps, surtout lorsqu'il est engagé dans une forêt, lance son régiment droit devant lui, comme je l'ai vu
faire à plusieurs; mais il doit, d'un coup
d'œil rapide, examiner le terrain sur lequel
vont arriver ses escadrons, afin d'éviter de les
conduire dans des fondrières marécageuses.
Je marchai donc quelr1ues pas en avant,
suivi de mon étal-major régimentaire, ayant
à côté de moi un trompette qui, d'après mon
ordre, signalait aux divers escadrons les obstacles qu'ils allaient trouver devant leur ligne.
Bien que les arbres fussent largement espacés
entre eux, le passage de la forêt était difficile
pour la cavalerie, parce que le terrain se trouvait jonché de morts, de blessés, de chevaux
tués ou mourants, d'armes, de canons et de
caissons abandonnés par les Bavarois ; et l'on
comprend qu'il est très difficile, en pareil
cas, qu'un colonel allant au grand galop sur
les ennemis au milieu des balles et des boulets, tout en examinant fo terrain que ses
escadrons YOnt traverser, puisse s'occuper de
sa personne! ... Je m'en rapportais donc pour
cela à l'intelligence et à la souplesse de mon
excellent et brave cheval turc Azolan I Mais
le petit groupe qui me suivait de plus près
ayant été infiniment diminué par un coup de
mitraille qui avait blessé plusieurs de mes
ordonnances, je n'avais à mes côtés que le
trompette de service, charmant et bon jeune
homme, lorsque sur toute la ligne du régiment j'entends ces cris: &lt;&lt; Colonel! colonel 1
Prenez garde 1. .. » Et j'aperçois à dix pas de

Je crie au trompette de se baisser, et, me
couchant sur l'encolure de mon cheval, je le
présente devant l'arbre pour le sauter. Azolan s'élance très loin, mais pas assez pour
franchir toutes les branches touffues, au milieu desquelles ses jambes sont empêtrées.
Cependant le caisson flambait déjà, et la poudre allait prendre feu! Je me considérais
comme perdu ... quand mon cheval, comme
s'il eût compris notre danger commun, se
mit à faire des bonds de quatre à cinq pieds
de haut, toujours en s'éloignant du caisson,
et dès qu'il fut en dehors des branchages, il
prit un galop tellement rapide en allongeant
et baissant son corps, qu'il s'en fallait de
bien peu qu'il ne fût réellement ventre à

terre.
Je frissonnai lorsque la détonation se produisit. Il paraît que je me trouvais hors de
la portée des éclats d'obus, car ni moi ni
mon cheval ne fûmes atteints. Mais il n'en
avait pas été de même pour mon jeune trompette; car, le régiment ayant repris sa marche après l'explosion, on aperçut ce malheureux jeune homme mort cl horriblement mutilé par les éclats de projectiles. Son cheval
était aussi broyé en morceaux.
Mon brave Azolan m'avait déjà sauvé à la
Katzbach. Je lui devais donc la vie pour la
seconde fois. Je le caressai, et la pauvre bêle,
comme pour exprimer sa joie, se mit à hennir de sa voix la plus claire. Il est des moments où l'on est porté à croire que certains
animaux ont infiniment plus d'intelligence
qu'on ne le pense généralement.
Je regrettai vivement mon trompette, qui,
tant par son courage que par ses manières,
s'était fait aimer de tout le régiment. Il était
fils d'un professeur du collège de Toulouse,
avait fait ses classes, el trouvait un grand
plaisir à débiter des tirades de latin. Une
heure avant sa mort, ce pauvre garçon ayant
remarqué que presque tous les arbres de la
forêt de Hanau étaient des hêtres, dont les
branches, se projetant au loin, formaient une
espèce de toit, l'occasion lui parut favorable
pour réciter l'églogue de Virgile qui commence par ce vers :
Tityre, tu patulœ 1"ecuba11s sub tegmine (agi ....

AfARliCIIAL MAR)IONT, DUC DE R AGUSE.

D'après le tableau de

PAULIN Gui:RIN.

(Musée de \"e1·sailles.)

moi un caisson de l'artillerie bavaroise qu'un
de nos obus venait d'ennammer !
Un arbre énorme, abattu par quelques
boulets, me barrait le chemin en avant;
passer de ce côté m'eùt pris trop de temps.

ce qui fit beaucoup rire le maréchal Macdonald, qui, passant en ce moment devant nous,
s'écria : « Voilà un petit gaillard dont la mé« moire n'est pas troublée par ce qui l'en&lt;( toure ! C'est bien certainement la première
&lt;( fois qu'on récite des vers de Virgile sous
« le feu du canon ennemi! »
« Celui qui se sert de l'épée périra par
l'épée », disent les Livres saints. Si cette parabole n'est point applicable à tous les mifitaires, elle l'était sous l'Empire à beaucoup
d'entre eux.. Ainsi M. Guindey, qui, en octobre 1806, avait tué au combat de Saalfeld le
prince Louis de Prusse, fut tué lui-même à
la hataille de llaaau. Ce fut sans doute la
crainte d'avoir un pareil sort qui engagea le
général russe Czernicheff à fuir devant le
danger.
Vous devez vous rappeler que, dans les

.,

__________________

...

.Mi.Jlf017fES DU GÉNÉ"J(JtL 'BA~ON DE .MA"JfBOT

premiers mois de f 812, cet officier alors nombreux malades et blessés dans les hôpidu temps pour se remettre. Ils nous laiscolonel aide de camp et favori de l'err:pereur taux de Mayence. Tous les hommes valides
sèrent donc tranquilles tout le mois de noAlexandre, se trouvant à Paris, avait abusé rejoignirent les noyaux de leurs régiments ;
vembre et de décembre, que je passai en
de sa haute position pour séduire deux pauvres employés du ministère de la guerre, qui
furent exécutés pour avoir vendu l'état de
situation des armées françaises, et que le
colonel russe n'évita la juste punition que lui
auraient infligée les tribunaux qu'en s'échappant furtivement de France. Rentré dans son
pays,. M. de Czernichefi', bien qu'il fût plus
courl!san que militaire, y devint officier aé, 1 et commandait à ce titre une division
"
nera
de 5,000 Cosaques, la seule troupe russe qui
parût à la bataille de llanau, où son chef joua
un rôle qui le rendit la fable des .\.utrichiens et des Ba va rois présents à cet engagement.
En effet, Czernichefi', qui, en marchant
contre nous, chantait hautement victoire tant
qu'il crut n'avoir à combattre que des soldats
malades et sans ordre, changea de ton dès
qu'il se vit en présence de braves et vigoureux guerriers revenant de Leipzig. Le général de Wrède eut d'abord toute sorte de peine
à le faire entrer en ligne, et dès que Czernicheff entendit la terrible canonnade de notre
artillerie, il mit ses 5,000 cavaliers au trot
et s'éloigna bravement du champ de bataille,
au milieu des huées des troupes austro-bararoises, indignées de cette honteuse conduite.
Le général de Wrède étant accouru en perLE GÉNÉR AL ÜROt:OT A LA BATAILLE DE II.l"iAU,
sonne lui faire de sanglants reproches, M. de
Czernicheff répondit que les chevaux de ses
régiments avaient besoin de manger, et qu'il puis les divisions et corps d'armée, dont la
grande partie sur les bords du Rhin, dans un
allait les faire rafraichir dans les villa,.es voi- plupart ne se composaient que de très faibles
fantôme de corps d'armée, commandé par le
sins.
"
cadres, furent répartis le long du fleuve. Mon maréchal Macdonald.
Cette excuse fut trouvée si ridicule que, régiment, ainsi que tout ce qui restait du
Je reçus enfin, ainsi que les autres colonels
quelque temps après, les murs de presque corps de cavalerie de Sébastiani, descendit le
de cavalerie, l'ordre de conduire tous mes
toutes les villes d'Allemagne furent couverts Rhin à petites journées ; mais, bien que le
hommes démontés au dépôt de mon réaiment
de caricatures représentant M. de Czernichefl' temps fùt superbe et le paysage charm:mt,
pour tâcher d'y reconstituer de nouve~ux es~
faisant manger à ses chevaux des hottes de chacun était navré de douleur, car on pré- cadrons.
lauriers cueillis dans la forêt de llanau. Les voyait que la France allait perdre ces belles
Le dépôt du 25• de chasseurs étant encore
Allemands, malgré leur negme habituel, sont contrées, et que ses malheurs ne se borneà Mons, en Belgique, je m'y rendis. Ce fut là
quelquefois très caustiques.
raient pas là.
que je vis la fin de l'année 1815, si fertile
En repassant le Rhin, les troupes dont se
Mon régiment passa quelque temps à en grands événements, et pendant laquelle
composaient les débris de l'armée française Clèves, puis quinze jours dans la petite ,'ille
j'avais couru bien des danrrers et supporté
s'attendaient à voir finir leurs misères dès d'Urdingen, et descendit ensuite jusqu'à Ni- bien des fatigues.
"
qu'elles toucheraient le sol de la patrie; mais mègue.
Avant de terminer ce que j'ai à dire sur
elles éprouvèrent une bien grande déception,
Pendant ce triste voyage, nous étions péni- cet~e année, je crois devoir indiquer somcar l'administration et !'Empereur lui-même blement affectés en voyant à la rive oppomairement les derniers événements de la
avaient tellement compté sur des succès et sée les populations allemandes et hollandaises campagne de 1.815.
.
'
s~ peu lré_vu n?tre sortie de l'Allemagne, que arracher de leurs clochers le drapeau franrien n etrut preparé sur notre frontière pour çais pour y replacer celui de leurs anciens
CHAPITRE XXXIII
y recevoir des troupes et les réorganiser. souverains!. . . Malgré ces tristes préoccupaAussi, dès le jour même de notre entrée à tions, tous les colonels tâchaient de réorgaMayence, les soldats et les chevaux auraient niser le peu de troupes qui leur restaient; Derniers évé~cm~nls cl~ 181:i. - Reddition des places. - , 10la_t10n dcloyalc de la capitulation dc
manqué de vivres si l'on ne les eût dispersés mais que pouvions-nous faire sans eflets,
.l.lrcsdc. - Dcsastrcs en Espagne. - Affaire de \ïet logés chez les habitants des bourgs et vil- équipements ni armes de rechange? ...
lor,a. - Joseph regagne la frontièrr. - Jlclraite
de Soult sur Bayonne. - Sud,ct en Calalœnc _
lages voisins. Mais ceux-ci, qui, depuis les
La nécessité de faire vivre l'armée forçait
Situation en Tyrol cl en Italie.
premières guerres de la Révolution, avaient !'Empereur à la tenir disséminée, tandis que
perdu l'habitude de nourrir des soldats, se pour la réorganiser il aurait fallut créer de
Les places fortes d'Allemagne dans lesplaignirent hautement, el il est de fait que grands centres de réunion. Nous étions donc
qu~lles! ~n se ret!rant, l'armée française
celte charge était trop lourde pour les com- dans un cercle vicieux. Cependant les enne- avait la1SSe des garmsons, furent bientôt cermunes.
mis, qui auraient dû passer le Rhin peu de nées et plusieurs même assiégées. Presque
Comme il fallait garder, ou du moins sur- jours après nous pour empêcher notre réor- toutes succombèrent. Quatre seulement teveiller, les divers points de l'immense ligne ganisation, se sent.1ient encore si afl'aiblis par naient encore à la fin de 1815.
que forme le Rliin depuis Bâle jusqu'à la les rudes coups que nous leur avions portés
,. C'éta!L d'abord Hambourg, où commandait
llollande, on établit comme on le put les dans la dernière campagne, qu'il leur fallait
1mlrép1de maréchal Davout, qui sut conser0

•

""' 35 ~

�,

ms T0'1{1.ll
ver celle place importante jusqu'au moment
où, !'Empereur ayant abdiqué, le nouveau
gouvernement rappela la garnison en France;
secondement, Magdebourg, que le général
Le Marois, aide de camp de !'Empereur, sut
aussi conscn-er jusqu'à la fin de la guerre;
troisièmement, Wittemberg, que défendait
avec courage le vieux général Lapoypc, et qui
fut enlevé d'assaut le 12 janvier suivant;

Elle portait que la garnison conserverait
ses armes, qu'elle ne serait pas prisonnière
de guerre et retournerait en France par journées d'étape.
Le mar.écbal aurait voulu que ses troupes
réunies marchassent en corps d'armée et
birouaquassent tous les soirs sur le même
point, ce qui leur eÎlt permis de se défendre
en cas de trahison; mais les généraux enne-

BATAILLE DE IIANAV. -

où elles se trouvaient le jour de la capitulation, c'est-à-dire avec des vivres pour quelques jours seulement, pénurie que les Français avaient cachée aux étrangers tant que
nous occupions la place, et qui, désormais
connue par ceux-ci, rendait leur nouvelle proposition illusoire! ...
Nos troupes furent indignées de cet odieux
manque de foi: mais que pouvaient entre-

Gra~•ure de JIIILET, d'après le dessin de MARTINET,

enfin Erfurt, qui fut obligé de capituler faute mis ayant fait obsener que, par suite de prendre des détachements !solés . de 2 _à
l'épuisement du pays, il ne serait pas possiLle 5000 hommes, que les ennemis avawnt pris
de vivres.
Toutes les autres forteresses que l'Empc- de trouver tous les jours vingt-cinq mille ra- la précaution de faire entourer par des batailreur avait voulu conserver au del:t du Rhin, tions dans la même localité, Je maréchal fran- lons placés d'avance sur les lieux où chaque
et dont les plus importantes étaient Dres~e, çais dut céder devant celle nécessité. Il petile colonne française devait apprendre la
Danzig, Stettin, Zamosk, Torgau et Modlm, consentit donc à ce que son armée fùt rupture de la capitulation de Dresde ? Toute
se trouvaient déjà au pouvoir de l'ennemi. divisée en plusieurs petites colonnes de 2 à résislance devenait impossible; nos gens
L'occupation des deux premières fut un 5000 hommes, qui voyageraient à une et furent donc dans la triste nécessité de mettre
bas les armes !...
déhonneur pour les armées alliées! En ell°P.1, même deux étapes de distance.
Après la trahison commise sur le cha~~p
Pendant
les
premiers
jours,
tout
se
passa
lorsque, a11rès la bataille de Leipzig, Napoléon
se retira vers la France avec les débris de son convenablement ; mais dès que la dernière de bataille de Leipzig, venait la transgression
armée, en laissant à Dresde un corps de colonne française fut sortie de Dresde, après des capitulations, engagements jusque-là sa25 000 hommes, commandé par le maréchal avoir fait la remise des forts et des munitions crés parmi- toutes les nations civilisées. Les
Saint-Cyr, celui-ci essaya de s'ouvrir, les de guerre, les généraux étrangers déclarèrent Allemands n'en ont pas moins chanté victoite,
armes à la main, un passage au traYers des qu'ils n'avaient pas eu le droit de signer la car tout, même l'infamie, leur paraissait
de leur généra- permis pour abattre l'empereur Napoléon.
troupes ennemies qui le bloquaient. Il les capitulation sans l'aorérnent
o
1.
repoussa plusieurs fois, mais enfin, accablé lissirne prince &lt;le SchvarzenLerg, et que ce ut- Tous les souverains alliés ayant adopté ce
par des forces sup~rieu;es et manqua~t de ci la désapprouvant, elle était nulle! .Mais on nouvel et inique droit des gens, inconnu de
vivres, il fut contramt d accepter la capitula- offrait de ramener nos troupes à Dresde, et nos pères, ils le mirent en pratique à l'égard
de les replacer exactement dans la situation de la garnison de Danzig.
tion honorable qui lui était offerte.

________________________

JJfi.M011{'ES DU GÉJV'É'R_.lf,L 1lA~ON D'E JlfA~'BOT ~

Le brave général Rapp, après avoir long- prendre du service dans l'armée anglaise et dement au maréchal Soult. Mais comme il
temps défendu cette place avec la plus grande deviut un des plus grands ennemis de ses voulait absolument faire de son frère Joseph
vigueur, mais n'ayant enfin plus de vivres, compatriotes. Quelque temps après, un un général qui sùt défendre le royaume
consentit à se rendre, à condiLion que la gar- armistice ayant été signé et quelques officiers qu'il lui avait donné, ce fut à ce prince,
nison rentrerait en }?rance. Cependant, mal- américains s'étant avancés entre les deux homme fort estimable, mais anlimilitaire,
gré le traité signé par le prince de Wurtem- camps, plusieurs officiers anglais, au nombre que l'Empereur confia la direction des armées
berg, commandant le corps d'armée qui desquels se trouvait le général Arnold, s'ap- d'Espagnt). Il lui donna, il est vrai, pour
faisait le ,siège, celte condition fut indigne- . prochèrent d'eux, et l'on causa paisiblement. major général et conseil, le maréchal Jourment violée, et les courageux défenseurs de
Cependant le général Arnold, s'apercevant dan; mais celui-ci, vieilli avant l'âge, et qui
Danzig, encore au nombre de 16 000, furent que sa présence déplaisait à ses anciens amis, n'avait pas fait la guerre depuis les premières
envoyés comme prisonniers en Russie, où la leur dit qu'il s'en étonnait, car s'il était actuel- campagnes de la Révolution, était aussi usé
plupart périrent de misère.
lement leur adversaire, ils ne devaient pas au moral qu'au physique el n'inspirait auUn des traits les plus saillants de ce siège oublier les éminents services qu'il avait ren- cune confiance aux troupes. Aussi, malgré
mémorable fut la conduite d'un capitaine dus jadis à l'Amérique, pour laquelle il avait les talenls dont firent preuve Suchet, fieillc,
d'infanterie de la garnison, nommé M. de perdu une jambe. Alors un Américain lui Bonnet, Gazan, Foy, Ilarispe, Dècaen, Clausel
Chambure. Cet officier, rempli de courage et répondit : &lt;( Nous nous en souvenons si bien et autres généraux qui serl'aient sous les
d'intelligence, avait demandé et obtenu l'au- « que, si jamais nous te faisons prisonnier, ordres du roi Joseph, les armées anglo-portorisation de faire une compagnie franche, &lt;( ta jambe de bois sera déposée dans .Je tugaises, commandées par lord Wellington et
choisie parmi les plus intrépides volontaires. &lt;( temple de la Patrie, comme un monument aidées par les guérillas espagnoles, nous
Celle troupe s'était muée aux entreprises les (C destiné à rappeler à nos derniers neveux firent éprouver d'irréparables pertes.
plus téméraires. Elle allait pendant la nuit (( l'héroïque valeur dont tu fis preuve lorsque
Les Français, resserrés sur tous les points,
surprendre les postes des assiégeants, péné- &lt;( tu combattais pour l'indépendance de ta avaient déjà été contraints d'abandonner
trait dans leurs tranchées, dans leurs camps, &lt;( patrie; mais après avoir rendu cet honneur Madrid, les deux Caslilles, et de repasser
détruisait leurs ouvrages sous le feu même « à ta jambe, nous ordonnerions d'accrocher l'Èbre, pour concentrer leurs principales
&lt;le leurs batteries, enclouait leurs pièces et &lt;( le surplus de ton corps à la potence, pour forces autour de la ville de Vitoria, lorsque,
allait au loin dans la campagne, enlever ou &lt;( servir d'exemple à tous les traîtres qui allaqués dans cette position par des masses
piller leurs convois. Chambure, s'étant em- « combattent contre leur patrie! »
trois fois supérieures en nombre, ils perdirent
barqué pendant la nuit avec ses hommes,
Mais reprenons l'examen de la situation des une bataille dont les suites furent d'autant
surprit un cantonnement russe, mit le feu à armées françaises en décembre 1815.
plus désastreuses que le roi Joseph et le
un parc de munitions, détruisit plusieurs
L'Espagne, cause première de toutes les maréchal .Jourdan n'avaient pris aucune prémagasins, tua ou blessa plus de cent cin- catastrophes qui signalèrent la fin du règne caution pour assurer la retraite; aussi futquante hommes, n'en perdit que trois et de Napoléon, avait été dégarnie, dans le cours elle des plus désordonnées. Les équipages du
rentra dans la place, triomphant.
de cette année, d'une grande partie de ses Roi, les parcs d'artillerie, les nombreuses
Peu de temps après, M. de Cbambure se meilleures troupes, que !'Empereur envoya voitures d'une foule d'Espagnols qui, aJant
porte une nuit sur la batterie de brèche, s'en renforcer l'armée d'Allemagne. Cependant pris parti pour Joseph, cherchaient à fuir la
empare, encloue toutes les bouches à feu,
vengeance de leurs compatriotes, les fouret, joignant la raillerie au courage, il dépose
gons du trésor, ceux de l'ad~inistration milidans la gueule d'un mortier une lettre adrestaire, etc., etc., tout cela se trouva bientôt
sée au prince de Wurtemberg et ainsi conçue:
pêle-mêle, au point que les routes en furent
&lt;( Prince, vos bombes m'empêchant de dorencombrées et que les régiments avaient
« mir, je suis venu enclouer vos mortiers ;
grand'peine à se mouvoir an milieu de cette
« ne m'éveillez donc plus, ou je serai forcé
confusion. Cependant, il ne se débandèrent
&lt;( de vous faire de nouvelles visites. » En
pas, et, malgré les vigoureuses attaques des
ell'et, Chambure revint plusieurs fois, réussit
ennemis, le gros de l'armée parvint à gagner
constamment et répandit la terreur parmi les
Salvatierra et la route de Pampelune, par
travailleurs et les canonniers ennemis.
laquelle la retraite fut exécutée.
Horace Vernet a popularisé son nom en le
La bataille de Vitoria fit .honneur aux
représentant au moment où il dépose dans un
talents et à la valeur du général Clausel, qui
mortier la lettre adressée au prince de " 'urrallia l'armée et lui donna une direction. Dans
temberg.
cette malheureuse journée, les Frarn;ais perLes nombreuses défections qui se produidirent 6,000 hommes tués, blessés ou faits
sirent à celte époque me rappellent l'anecprisonniers, et laissèrent au pom·oir des
dote suivante 1 • Parmi les généraux qui seconennemis une grande partie de leur artillerie
dèrent le célèbre Washington, combattant
et presque tous leurs bagages.
pour l'indépendance américaine, le plus brave,
Malgré cet échec, nos troupes, dont le
le plus capable, le plus estimé de l'armée
moral était 'excellent, auraient pu se mainétait le général Arnold. Il perdit une jambe
tenir dans la Navarre, en s'appuyant à la
dans une bataille, et son patriotisme était si
place forte de Pampelune et aux montaanes
grand qu'il n'en continua pas moins à comdes Pyrénées; mais le roi Joseph ordonn~ de
battre les ennemis de son pays; mais enfin,
Cliché Giraudon.
continuer la retraite et de franchir la Bidass'étant brouillé avec Washington au sujet
soa, dont notre arrière-garde, commandée
F ERDINAND VII, ROI D'ESPAGNE.
d'un passe-droit dont il croyait avoir à se
par le général Foy, eut ordre de détruire le
Tableau de GoYA. (Musèe du Prado, .Madrid.)
plaindre, le général Arnold déserta, alla
pont.
Ainsi, dès la fin de juin, nous avions
1. Dans les garnisons de la plupart des places forl'effectif
de
celles
qui
restèrent
dans
la
péninabandonné
l'Espagne sur celle partie de la
tes, ~l notamment dans celle de Danzig, composées
sule Ibérique s'élevait encore à plus de frontière; néanmoins, le maréchal Suchet
de troupes de di ver,;es nationalilés, on cul à regreller
quelques désertions même parmi les ofliciers; ceux-ci
100,000 hommes. Ce nombre, bien qu'in- tenait encore en Aragon, en Catalogne et
trouvèrent tians le camp russe l'at'cucil le plus emsuffisant, aurait cependant contenu les enne- dans le royaume de Valence; mais les résulpressé el nous combattirent cfans la campagne de
France.
mis, si Napoléon en avait laissé le comman- tats de la Lataille de Vitoria furent si mal heu-

�111STOR,.1.JI
reux pour nous que, Wellington ayant pu envoyer des renforts dans le midi de l'Espagne,
Suchet dut évacuer le royaume et la ville de
Valence.
Ceci avait lieu au moment où !'Empereur
était encore triomphant en Allemagne. Dès
qu'il fut informé de la situation des affaires
au delà des Pyrénées, il s'empressa de révoquer les pouvoirs· donnés par lui au roi Joseph
ainsi qu'au maréchal Jourdan, et nomma le
maréchal Soult son lieutenant général auprès
de toutes les arméf:s d' Espagne.
Celui-ci, après avoir réorganisé les divisions, fit de grands efforts pour secourir la
garnison française laissée dans Pampelune;
mais ce fut en vain; cette place fut obligée
de capituler, et le maréchal Soult dut ramener ses troupes sur la .Bidassoa. La forteresse de Saint-Sébastien, gouvernée par le
brave général Rey, se défendit très longtemps; mais enfin elle fut prise d'assaut par
les Anglo-Portugais, qui, oubliant les droits
de l'humanité, pillèrent, violèrent el massacrèrent les malheureux habitants de cette
ville espagnole, bien qu'ils fussent leurs
alliés!
Les officiers anglais ne prirent aucune
mesure pour mettre un terme à ces atrocités, qui durèrent trois fois vingt-quatre
heures, à la honte de Wellington, des généraux de son armée et de la nation anglaise 1. ..
Le maréchal Soult défendit pied à pied la
chaîne des Pyrénées, et battit plusieurs fois
Wellington; mais les forces supérieures dont
celui-ci disposait lui permettant de reprendre
sans cesse l'offensive, il parvint enfin à s'établir en deçà de nos frontières et porta son
quartier général à Saint-Jean-de~Luz, pre:
mière ville de France, que n'avaient pu lui
faire perdre ni les défaites éprouvées par
le roi François Ier, ni les guerres désastreuses
de la fin du règne de Louis XIV.
On ne conçoit pas qu'après la défection des
troupes allemandes à Leipzig, le maréchal
Soult ait cru pouvoir conserver dans l'armée
française des Pyrénées plusieurs milliers de
soldats d'outre-Hhin !. .. Ils passèrent tous à

l'ennemi dans une même nuit, et augmentèrent les forces de Wellington.
Cependant, le maréchal Soult, après avoir
réuni plusieurs divisions sous les remparts de
Bayonne, se reporta contre les Anglo-Portugais.
Il y eut le !) décembre, à Saint-Pierrede-Rube, une bataille qui dura cinq jours
consécutifs, et qui fut une des plus sanglantes
de cette guerre, car elle coûta 16,000 hommes aux ennemis el 10,000 aux Français,
qui revinrent néanmoins prendre leur position autour de Bayonne.
Avant que ces événements se produisissent
vers les Basses-Pyrénées, le maréchal Suchet,
ayant appris en octobre les revers que Napoléon venait d'éprouver en Allemagne, et comprenant qu'il lui serait impossible de se
maintenir dans le midi de l'Espagne, se pré. para à se rapprocher de la France. A cet
effet, il se replia sur Tarragone, dont il fit
sauter les remparts après avoir retiré la garnison, qui vint augmenter son armée, dont
la retraite, bien qu'i!)quiétée par les Espagnols, s'opéra dans le plus grand ordre, el
à la fin de décembre 1815, Suchet et les
troupes sous ses ordres se trouvèrent établis
à Girone.
Pour compléter cet examen de la situation
des armées françaises à la fin de 1815, il est
nécessaire ·de rappeler qu'au printemps de
cette année, !'Empereur, comptant fort peu
sur l'Autriche, avait réuni dans le Tyrol et
dans son royaume d'Italie une nombreuse
armée, dont il avait confié le commandement
à son beau-fils Eugène de Beauharnais, yiceroi de ce pays. Ce prince était bon, fort doux,
très dévoué à !'Empereur; mais quoique
infiniment plus militaire que Joseph, roi
d'Espagne, il s'en fallait cependant de beaucoup qu'il fût capable de conduire une armée.
La tendresse que !'Empereur avait pour Eugène l'abusait sur ce point.
Ce fut le 24 août, jour où devait finir en
Allemagne l'armistice conclu entre Napoléon
et les alliés, que les Autrichiens, jusque-là
restés neutres, se déclarèrent nos ennemis
au delà des Alpes. Les troupes italiennes

combattaient dans nos rangs, mais les Dalmates avaient abandonné notre parti pour ·
prendre celui de l'Autriche. Le prince Eugène
avait sous ses ordres d'excellents lieutenants
parmi lesquels on distinguait : Verdier, Grenier, Gardanne, Gratien, Quesnel, Campo et
l'italien Pino. Les hostilités ne furent jamais
. bien vives, car les chefs des deux armées
avaient compris que ce serait des événements
qui surviendraient en Allemagne que dépendrait le succès de la campagne. JI y eut néanmoins de nombreux combats avec des résultats divers; mais enfin les forces supérieures
des Autrichiens, auxquelles vint bientôt se
joindre un corps anglais débarqué en Toscane,
conlraignirent le vice-roi à ramener l'armée
franco-italienne en deçà de !'Adige.
On apprit au mois de novembre la défection de Murat, roi de Naples. L'Empereur,
auquel il devait tout, ne put d'abord y croire.
Elle n'était cependant que trop réelle! Murat
venait de joindre ses drapeaux à ceux de
l'Autriche, qu'il avait si longtemps combattue, et ses troupes occupaient déjà Bologne. Telle est la versatilité des Italiens, qu'ils
accueillirent partout avec acclamations les
.Austro-Napolitains,' qu'ils détestaient auparavant et haïrent encore davantage peu de
temps après. Au mois de décembre, l'armée
du vice-roi, forte seulement de 45,000 hommes, occupait Vérone et ses environs.
L'empereur Napoléon, voyant toute l"Europe coalisée contre lui, ne put se dissimuler
que la première condition de paix qu'on lui
imposerait serait le rétablissement des Bourbons sur le trône d'Espagne. Il résolut donc
de faire de son propre mouvement ce qu'il
prévoyait devoir être forcé de faire plus tard.
li rendit la liberté au roi Ferdinand YII,
retenu à Valençay, et ordonna à l'armée de
Suchet de se retirer sur les Pyrénées.
Ainsi, à la fin de 1813, nous avions perdu
toute l'Allemagne, toute l'Espagne, la plus
grande partie de l'Italie, et l'armée de Wdlington, qui venait de franchir la Bidassoa et
les Pyrénées occidentales, campait sur le territoire fmnçais, en menaçmt Bayonne, la
Navarre et le Rordclais.

!A s11frre.)

~-- -""'!'+"™
:• 4
~

Vi:E DU CHATEAU DE SAl:-iT-GERMAIN-EN-LAYE, DU CÔTÉ DE LA RIVIÈRE. -

-

~

Dessillé et gravé par

ISRAEL SILVESTRE.

CH. GAILLY DE TAURINES

Une fredaine de BussJ)~Rabutin

Gt:-.éRAL DE MARJ30T.

IX
Mazarins et frondeurs.
&lt;! Mazarin » ou &lt;( frondeur », à Paris, vers
la fin de l'année 1648, il fallait être l'un ou
l'autre, il n'y avait pas de milieu, et l'acharnement des partis était tel que l'union des
familles s'en trouvait quelquefois violemment
rompue; échangés avec aigreur, ces deux
noms divisaient et brouillaient entre eux
pères et enfants, maris et femmes, frères et
sœurs, mais avec cette différence que le premier était une injure dont tout le monde se
füchait, tandis qu'on se glorifiait de l'autre.
Mazarin !... Les juges donnaient permission
d'informer contre quiconque interpellait aussi
grossièrement son prochain et, pour faire
marcher leurs chevaux rétifs ou paresseux,
ÜBUSIER AVEC AFfUT ET AV AH-TRAIN ( I" EMPIRE),

~-..

1
.. ~--:=....

les charretiers n'avaient pas de juron plus
violent que : &lt;! h... de Mazarin! 1&gt;
La fronde, par contre, bénéficiait de toutes
les faveurs de l'opinion. Tout ce qui se trouvait beau, bien, agréable et utile, était dit
&lt;! à la fronde » : on voyait des étoffes à la
fronde, des rubans à la fronde, des épées à la
fronde; rien qui ne fût à la fronde) même le
pain, et, pour désigner un homme de bien,
il n'y avait pas d'expression plus énergique
que celle de &lt;! bon frondeur I n.
Menant IP. mouvement contre le ministre
détesté, le Parlement, - surtout depuis qu'à
la suite des journées des barricades, à la fin
d'août, il avait forcé Mazarin et la reine-mère
à lui rendre le conseiller Broussel, en vain
arrêté sur leurs ordres - le Parlement jouissait d'une immense popularité et était devenu
1. ./lfémoires de Uuy Joly,

une formidable puissance contre laquelle il
n'était pas bon d'avoir à lutter.
Aussi, ayant si gravement offensé une
famille qui tenait, par tant de liens, à ce
corps puissant et uni, Bussy, tont grand seigneur qu'il fût et si dédaigneux qu'il se prétendît des robins, continuait, depuis son
équipée, à ne pas se montrer très fier. Les
nouvelles de sa victime panenaient jusqu'à
lui ; il savait Mme de Miramion hors de danger, la jeunesse et la force ayant triomphé
de la maladie, mais il savait aussi la famille
de la jeune femme décidée à le poursuivre à
outrance en justice et à demander une éclatante réparation de l'injure subie; aussi
n'est-ce pas sans une certaine hésitation que,
la campagne terminée, il avait osé reparaitre
à Paris et s'y logeait, comme de coutume,
au Temple, chez le Grand Prieur, sou oncle.

�'H1STO'l{1.Jl - - - - - - . . . . - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Seule, la présence à Paris du prince de Condé
parvenait à le rassurer : ces gens de robe,
pensait-il, auraient-ils donc l'audace d'entre-

sortis par la porte de la Conférence, à l'entrée
du Cours-la-Ileine, avaient pris la route de
Saint-Germain. Mais, chose plus inquiétante

BARRICADES A LA PORTE SAI:n-ANTOINE, EN AOUT

\

rendre quelque poursuite contre le protégé,
d'un prince du sang, et d'un prince victorieux
couvert de gloire, dont la valeur venait de
sauver l'État?
Couvert de cette toute puissante égide,
Bussy se croyait, pour le moment au moins,
à l'abri de tout danger.
C'est sur celte assurance que, le malin du
(i janvier 1G49, jour des Hois, il s'éveilla
comme de coutume en l'hôtel du Grand
Prieur, au Temple. Depuis plusieurs jours, le
temps était affreux; un dégel subit, survenu
après plusieurs jours de neige, avait transformé Paris en bourbier, et il régnait, depuis
le 2 janvier, &lt;1 un grand patrouillis d'eau et
de crottes fondues par les rues 1 J).
Au premier coup d'œil jeté au dehors,
Bussy s'aperçut qu'il devait y avoir quelque
chose de nouveau dans la ville : une foule
nombreuse emplissait les rues, y circulait
avec animation, gesticulant, criant et courant
avec un tel dédain du mauvais temps et des
éclaboussures qu'il était évident que des
préoccupations de haute importance l'entraînaient dans cet unanime et général mouvement.
S'étant enquis des événements, Bussy apprit
une nouvelle qui lui causa la plus vive émotion : la nuit même, à deux heures du matin,
la reine régente et Mazarin, suivis de toute la
cour, avaient secrètement quitté Paris, el,
1. Journal de Dubuisson-AubeJ1ay, 2 janvier 16{0.
\!. Guy Joly.

1648. -

D'apres une estampe du temps.

encore : le prince de Condé, le seul protecteur
sur lequel pût se reposer Bussy, était parti
en même temps que toute la cour, et, sans
appui désormais, il se trouvait, lui Bussy, à
la merci de ses ennemis dans ce Paris en
fermentation, livré à la seule autorité du
Parlement.
Se vêtir en h;itc et gagner la barrière ne
fut pour lui que l'affaire d'un instant; déjà,
sans ordres, de leur propre mouvement, les
bourgeois ayant occupé les portes Saint-llonoré, de la Conférence et plusieurs autres,
ne laissaient plus sortir personne ; la porte
Saint-Martin heureusement n'était pas encore
gardée; Bussy, sans être inquiété, put se faufiler par là et gagner le faubourg.
Il était Lemps, car à dix heures du matin,
le Parlement, assemblé d'urgence quoique ce
fûtjour de fêle, donna ordre que toutes les
portes de la ville fussent occupées, que des
corps de garde y fussent placés et des chaînes
tendues'.
Sur la roule de Saint-Germain, Bussy se
trouvait heureusement déjà à l'abri des atteintes de ses ennemis.
Entre la fronde et la cour, la rupture était
absolue; de part et d'autre on se préparait à
une Julie ardente : Mazarin à assiéger Paris
avec l'armée royale, et Paris, à créer de ses
propres ressources une armée pour se défendre.
3. Rôle des faxes lev,\es par ordre du Parlement,
Arch. N1••, U 18j, f• 100, public• dans l'êdition du

Le Parlement. toujours en tête du mouvement, se signalait par son zèle : pour subvenir aux frais de la guerre qui commençait,
il avait lromé d'ingénieux moyens; c'était
d'abord une taxe impo~éc, suivant leur fortune, à chacun de ses membres et même à
leurs veuves, taxe dans laquelle la part de
Mme de Miramion et celle de M. Bonneau de
Uubelles son frère, furent fixées à trois mille
livres une fois payées, pour l'armement, et 11
cinq cent livres par mois, pour l'entretien
des troupes et les frais de la campagne•.
On trouva mieux encore, et, jusqu'i1 la
vanité, tout fut mis en œuvre pour se procurer des ressources : &lt;! Jusque-là, raconte
un contemporain, tous les nouveaux conseillers au Parlement de la dernière création,
faite sous le ministère du cardinal de füchelieu, étaient si mal reçus dans la compagnie,
que les présidents ne leur distribuaient jamais
de procès et prenaient à peine leur avis anx
audiences, de sorte que ces charges étaient
dans un étrange rebut et que ceux qui en
étaient pourvus ne trouvaient pas facilement
des acheteurs pour si mauvaise marchandise.
Le sieur Boylesve, chanoine de Notre-Dame,
qui avait une de ces charges, jugeant l'occasion favorable pour les mettre sur un meilleur
pied, proposa que les nouveaux donnassent
chacun quinze mille livres pour les affaires
publiques, outre ce que la compagnie devait
fournir, à condition qu'il n'y aurait plus de
différence entre les -charges anciennes et les
leurs, et qu'on leur distribuerait des procès
comme aux autres. »
&lt;! La proposition fut acceptée et les vingt
nom·eaux conseillers , ayant financé, furent
depuis considérés comme les anciens; on ne
laissa pas pourtant de les appeler les Quinzevingt parce qu'ils étaient vingt qui avaient
donné chacun quinze mille livres'· n
Ainsi, l'argent ne manquait pas au parti
de la fronde; dès que cela se sut, les offres
de service affluèrent et l'on vit quantité de
~rands seigneurs, de princes même, obérés
Ou ambitieux, quiller la cour de Saint-Germain pour venir offrir leur épée au Parlement
qui se créait une armée.
Bien curieuse armée et bien singulièrement recrutée que celle-là Le coadjuteur,
Paul de Gond y, qui, dès le début, avait tourné
vers la fronde, avait à lui seul équipé tout
un régiment; comme il était évêque titulaire
de Corinthe, son régiment prit tout naturellement le nom de régiment de Corinthe, et sa
première sortie, une déroute, bien
entendu, - se dénomma: 11 la première aux
Corinthiens J).
Pour former la cavalerie, on usa d'un
ingénieux moyen : chaque porte cochèrè,
étant supposée donner entrée dans une maison où se . trouvaient des chevaux, eut à
fournir un cavalier; on obtint ainsi une
troupe parfaite et homogène, composée des
plus fripgants courtauds de boutique et des
plus turbulents clercs de procureurs, tous
montés sur les chevaux de camion et de tomJournal de Duhuisson-Aubenay, li, pag('s 317 rl 527.
4. Guy .loly.

UNE 1'1('EDATN'E D'E Bussr-'JtA'BUTTN - - - .

bercau les plus vifs. Le marquis de la Bou- tion signifiée par Mme de Miramion contre
laye, qui avait le commandement en chef de Bussy; en même Lemps, le prince chargeait
celte troupe, fut dénommé : le général des M. de Champlâtreux, fils du premier présiportes cochères 1 •
dent Molé et qu'il avait eu comme intendant
Ainsi, les robins avaient leur armée; appelé de justice dans son armée de Flandre durant
à la combattre à la tête des troupes de la la dernière campagne, d'user de ses relations
cour, Bussy, échappé au danger, se plaisait de famille dans le Parlement pour essayer
aujourd'hui à narguer le Parlement et acca- d'arranger amiablement l'affaire.
blait de railleries ces soldats improvisés.
Mais ces robins étaient vraiment d'une
&lt;c Voulez-vous que je vous parle francheétrange et intraitable obstination. Ne se rement, ma belle cousine (écrivait-il à Mme de fusaient-ils pas même à se mellre en comSévigné, demeurée dans Paris), comme il n'y munication avec M. de Champlâtreux, cet
a point de péril à courre avec vos gens, il n'y ambassadeur de concorde, discutant, ergoa aussi point d'honneur à gagner : ils ne tant, se donnant presque l'outrecuidante aldisputent pas assez la partie; nous n'y avons lure de prétendre traiter avec Condé de puispoint de plaisir. Qu'ils se rendent, ou bien sance à puissance ?
qu'ils se ballent! J&gt;
&lt;! J'envoie à Votre Altesse, écrivait au
Dans une des marches et contre-marches prince un de ses serviteurs, le 26 juin lû49,
de cette drolatique et peu sanglante cam- une copie de la sommation signifiée de la
pagne, un jour, avec sa troupe, Bussy se part de Mme de Miramion à M. le lieutenanttrouve cantonné non loin de Melun, dans le criminel, qui, suivant l'ordre qu'il a reçu de
village de Rubelles. Un fort joli château ne rien faire au procès de M. le comte de
attire son attention.
Bussy, l'a mis ancrer. Sur quoi, cette famille,
&lt;! A qui appartient cette plaisante deprenant le temps de l'absence de Votre Almeure? demande-t-il avec curiosité.
tesse, le presse de juger, sans vouloir, ni par
- A M. Bonneau, conseiller au Parle- elle, ni par ses parents, aller savoir de M. de
ment.»
Champlàtreux les sentiments de Votre Altesse
Bonneau! le frère de Mme de Miramion? sur les propositions dont ils le chargèrent
Quelle admirable occasion de se venger, et pour lui faire; et M. de Chamvlàtreux ne
cela au nom même du service du roi! Le veut pas leur porter, disant que c'est à eux
Parlement ne venait-il pas précisément de de venir le chercher pour savoir la volonté de
rendre un arrêt ordonnant de se saisir de Votre Altesse. Et, sur tout ce démêlé, il pourtous les effets et meubles appartenant au car- rait bien arriver quelque jugement bizarre si
dinal Mazarin ou à ses partisans ; de légi- Votre Altesse n'a la bonté d'arrêter la procétimes représailles n'étaient-elles pas, dans dure par une de ses lettres à M. Bonneau de
l'occurrence, non seulement permises, mais Rubelles, frère de ladite dame, qui lui témoiordonnées, et ne devait-on pas se rendre re- gnera qu'elle s'étonne de ces procédés au
commandable à la cour par le mal que l'on
pouvait causer aux officiers de ce Parlement
révolté?
Mettre le feu dans Rubelles? ... Bussy en
eut un instant la pensée; la générosité - ou
peut-ètre quelque secret calcul - l'emporta
pourtant sur le désir de la vengeance, et,
après réflexion, loin de brûler le château, le
rude capitaine, soudain radouci, le plaça au
contraire sous la protection d'une sauvegarde
qui devait, pendant Loule la durée des hostilités, préserver le domaine et ses habitants
contre toutes les déprédations des gens de
guerre 1 •
En réponse à cette habile générosité, ce
loup subitement devenu agneau espérait bien,
au fond du cœur, obtenir que la famille
Bonneau se désistât de ses poursuites : quels
ne furent donc pas, quelques mois plus tarJ,
son désappointement et son dépit, quand, la
paix ayant été signée à Rueil entre la cour et
le Parlement, Bussy apprit que les procédures reprenaient contre lui de plus belle.
Quel secours invoquer encore en celte passe
MAZARIN.
D'après un émail de PETITOT.
fâcheuse, sinon celui du vainqueur de Lens?
Appelé de nouveau à intervenir, Condé, par
un usage un peu abusif peut-être du prestige préjudice des paroles d'accommodement 5 • »
de son nom et de l'autorité de ses victoires,
Oser résister, non seulement au désir, mais
s'empressa de donner l'ordre au lieutenant- même à l'expresse volonté du vainqueur de
criminel d'avoir à mettre ancl'er la somma- Lens! Quelle orgueilleuse présomption n'avait
·!, Guy Joly.
2, /lfémoÎl'es de

n,my.

::;_. Publié pef .t~r le duc d'Aumale. Tfüt. des
Pnnre,. de (.o,ulé, V, p. 075.

... 41 ....

pas donnée à ces robins Je souvenir de leur
lutte récente contre la cour?
Ce que n'avaient pu faire ni la générosité,
ni la persuasion, ni le prestige princier, ni
l'autorité de la gloire, cc fut enfin la piété
qui l'accomplit : après des procédures, prolongées pendant plusieurs années, et dans
lesquelles Bussy se plaignait plus tard, non
sans amertume, d'avoir dépensé, en frais divers, plus de cinq mille livres, c'est Mme de
Miramion qui, forçant la main à sa famille,
voulut elle-même mettre un terme à la lutte:
&lt;! Au retour de mon cnl~vcment, a-t-elle dit
avec une simplicité touchante dans un récit
de sa vie écrit par elle dans la suite, sur le
conseil de son directeur de conscience; au
relourde mon enlèvement, je fus malade à la
mort, je reçus l'extrême-onction; je poursuivis en justice M. de Bussy durant deux
ans, et puis je lui pardonnai, en vue de
Dieu.• n

X

Les Miramiones.
La vie de Mme de l\liramion fut cc .que
pouvait faire prévoir son enfance si. pieuse,
sa jeunesse si austère, sa fermeté si courageuse en face de l'adversité et de ·1a souffrance : celle d'une sain te.
Dégoûtée pour toujours du mariage après
sa déplorable aventure avec Bussy, elle voulut
consacrer son existence· entière aux bonnes
œuvres et au soulagement des pauvres, Elle
devint, - et c'est là le plus bel éloge qu'on
puisse adresser à cette femme de bien, l'une des plus fidèles et des plus zélées coadjutrices de l'homme de haute vertu et de charité ardente qu'on nommait alors avec respect
M. Vincent, el que nous révérons aujourd'hui
sous le nom de saint Vincent de Paul.
Après avoir élevé avec les plus tendres
soins la fillette qu'à l'âge de seize ans elle
avait eue en devenant veuve, Mme de Miramion, très sagement prudente, avait tenu à
la marier dans son milieu, dans celle aristocratie de robe si étroitement unie, et avait
choisi pour elle M. de Nesmond, conseiller
au Parlement, fils de ce président de Nesmond qui mourut, dit-on, de chagrin d'avoir
contribué à condamner Fouquet.
Le jeune ménage habitait un hôtel, sans
luxe, mais vaste et confortable, situé à l'angle de la rue des Bernardins et du quai de la
Tournelle, où, avec son portail uni et sans
sculptures, sa cour entourée de bâtiments
aux murs nus, on peut· Je voir encore, demeuré absolument intact en la simplicité de
son architecture.
Sa fille établie, Mme de Miramion ne songea plus qu'à s'adonner tout entière aux œuvres de bienfaisance qu'elle avait fondées, au
faubourg Saint-Antoine d'abord, puis qu'elle
transporta ensuite sur le quai de la Tournelle,
dans une maison toute voisine de celle de ses
4. Récit tic la vie de Mme de Miramion, écrit par
elle-même d'après l'ordre de son directeur, M•.Jolly
1677, publié par le comte de llonnrau-Avenanr'.
!,fme de !,/framio11, p. 374.

�111ST0~1.ll-----------------------enfants. C'est cette maison que la reconnaissance populaire appela bientôt cc la maison
des Miramioncs ».
Le principal devoir imposé à la communauté qu'avait réunie là la sainte femme était
d'enseigner gratuitement les jeunes filles pauvres; elle en recevait ainsi pins de trois cents.
Les dames de la communauté devaient aussi
s·appliquer à former des maîtresses d'école
pour la campagne, assister tant au point de
yue corporel qu'au point de vue spirituel
et moral tous les pauvres, particulièrement
les malades et les blessés; visiter tous les
mois ceux de la paroisse, instruire et soigner
les filles et les femmes malades, et faire des
ornements pour les églises peu fortunées.
Chaque jour, les pieuses femmes pansaient
et soignaient plus de cent blessés ou malades,
et préparaient elles-mêmes pour cela toutes
les drogues et tous les onguents. La pharmacie charitable ainsi fondée par Mme de
Miramion n'a pas été détruite : en dispersant
la communauté, la Révolution a du moins
épargné une part de son œuvre, et sous l'autorité de l'administralion de l'Assi~tance publique, c'est la pharmacie centrale des Hôpitaux qui occupe encore aujourd'hui, à côté
de l' &lt;&lt; Hôtel ci-devant de Nesmond ,, , les bâtiments acquis et aménagés pour cet usage,
il y a près de deux cent cinquante ans.
Là, dans une grande salle du rez-dechaussée, on peul voir encore un plafond à
poutres apparentes et peintes, du plus pur
style Louis XIV, sous les couleurs voyantes
duquel a certainement vécu, travaillé et prié,
la pieuse fondatrice de cette maison.
La prodigue charité de Mme de Miramion
ne s'en tenait pas à cette œuvre déjà si complexe; sans cesse elle songeait à l'élargir et à
la compléter. Tout lui devenait prétexte à
bonnes œuvres, et des plus minces incidents
de la vie quotidienne, elle savait f;:iire sortir
quelque enseignement utile ou quelque nouvelle fondation.
« En rentrant un jour chez elle en 1678,
raconte un de ses contemporains, son très
proche parent 1 , elle entendit, sur le port de
la Tournelle, des filles qui parlaient avec fort
peu de modestie et qui jouaient avec des garçons de manière à faire tout craindre. L'idée
du crime prochain et le scandale public la
frappèrent. Elle en fit appeler quelques-unes,
et après en avoir parlé à leurs mères, sans
les gronder, leur demanda ce qu'elles faisaient toute la journée.
« Elle connut par leurs réponses que l'oisiveté et le manque d'éducation les pourraient
jl!te1· dans le désordre. Elle leur proposa de
travailler, d'apprendre des métiers et de gagner leur vie; elles acceptèrent le parti ;
Mme de Miramion fit donc louer une chambre, puis une maison voisine, et y établit des
maîtresses pour les instruire. On leur donne
à diner, et quand elles savent travailler, les
maît1·esses leur payent leur ouvrage à la fin
de la semaine. Les filles des pauvres familles
de la paroisse s'empressent fort d'y entrer.
On les fait prier le soir et le matin, trois fois
1. L'abbé de Choisy.

par semaine on leur fait le catéchisme, et,
tous les jours, une demi-heure de lecture.
Être de la« Chambre de travail 1&gt; (c"est ainsi
que se nomme leur réunion) est devenu, dans
la paroisse, pour une fille pauue, un titre à
l'estime; elles trouvent facilement à s'établir
et à se marier à quelque brave ouvrier, fort
aise d'avoir une femme sage et capable d'élever sa famille. l&gt;
Telles étaient les œuvres qu'avait créées
Mme de Miramion, et qu'avec une persévérante énergie, elle soutenait de tous ses soins
et de toute sa fortune. Un jour, son homme
d'affaires étant venu lui annoncer, tout éperdu
el avec les marques de la plus exlr.ême émotion, qu'elle venait de faire, par suite de
quelque placement de fonds peu prudent,
une perle d'argent considérable:
« Ce n'est pas moi, dit-elle avec un soupir,
qui suis le plus à plaindre ; ce sont les pauvres. l&gt;
En l'année t 682, àgée alors de cinquantetrois ans, mais belle encore d'une beauté
douce et aimable avec sa bouche souriante,
son regard vif, son front haut et large, couronné comme par un diadème d'argent d'un
double bandeau de cheveux blancs dont une
simple coiffe de soie noire faisait encore ressortir l'éclat\ Mme de Miramion, dans sa
maison du quai de la Tournelle, vaquait, un
jour de printemps, aux soins de sa communauté et de ses œuvres charitables, lorsqu'on
viol lui annoncer qu'un visiteur désirait lui
parler.
L'inconnu qui se présenta, un homme
ayant de beaucoup dépassé la soixantaine,

PAUL DE GONDI, CARDINAL DE RETZ.

D'après un tableau ae SÉllASTIEN

BOORDON.

portait sur ses traits fatigués l'empreinte
d'un profond chagrin, d'une de ces blessures
morales qui, bien plus encore que les souffrances physiques, ont le pouvoir, en torturant
le cœur, de déprimer et d'abattre le corps.
2. D'apri:s le portrait de Troy, gravé par Edclinck.
page 45 du présenl fascicule d'ihstoria,.

La physionomie troublée de ce visiteur
imprévu ne disait absolument rien à Mme de
Miramion; elle avait beau fouiller au plus
profond de sa mémoire pour y chercher ses
souvenirs les plus lointains, elle ne parvenait
à reconnaître ni cette démarche, ni œ visage,
ni celte voix.
L'inconnu dut se nommer, et quel ne fut
pas l'étonnement, la stupéfaction même de la
sainte femme en apprenant qu'elle avait devant les yeux son ancien ravisseur, l'homme
de la forêt de Livry et du château de Launay;
c'était Roger de nabutin, comte de Bussy.

XI
La fin des

&lt;!

rabutinades )&gt;.

Bussy! Mme de Miramion ne pouvait revenir de la surprise en laquelle la plongeait
celte apparition soudaine. Bussy! comment
ce visage sillonné de rides profondes, cette
démarche pesante, ces yeux éteints, celte
voix assourdie et qui se faisait obséquieuse,
auraient-ils pu faire reconnaître à la pauvre
femme l'homme que1 trente--quatre ans auparavant, elle avait vu galoper si impérieusement à la portière du carrosse dans lequel il
l'emmenait prisonnière, criant d'une voix à
la fois si autoritaire et si narquoise pour couvrir ses plaintes : « Ne faites pas attention ;
c'est une folle! l&gt; Pouvait-elle davantage reconnaitre, dans le solliciteur déférent qui se
présentait à elle, le grand seigneur dont la
hautaine courtoisie avait, à Launay, salué son
départ de cet adieu où perçait l'ironie :
c1 Croyez bien, madame, que je ne manquerai
point de demeurer toute ma vie votre très
humble et très obéissant serviteur. P
Votre très obéissant serviteur I C'est avec
la plus profonde conviction, le respect le plus
sincère et sans la moindre arrière-pensée ironique, que, dans ce parloir de communauté
religieuse, devant cette femme à cheveux
blancs, le comte de Bussy prononçait à présent ces paroles.
Le pauvre homme! En trente ans, quel
changement, quelle chute, et combien la vie
avait pris soin de venger son ancienne victime! Comme il se faisait humble aujourd'hui devant elle! Une longue suite de déceptions et de regrets, voilà ce qu'avait été
l'existence pour cet homme, triste épave du
destin. La chance lui avait été contraire : en
un tPmps où l'a,·enir d'un homme dépendait
uniquement de la faveur du roi, il avait eu la
maladresse extrême de s'attirer le courroux
de ce tout-puissant maître; son esprit caustique l'avait perdu. Louis XIY n~ pouvait_
souffrir ses saillies, et, de parti pris, chaque
fois qu'une charge fut à donner à la cour ou
un arade dans l'armée, le roi laissa obstinémen1't dans l'oubli le trop spirituel et trop
mordant gentilhomme.
Sous ses yeux convoiteux et désappointés,
Bussy vit ainsi prodiguer à d'autres par le
dédai«neux monarque toutes les faveurs qu'il
croyait dues à ses services_ et à sa _nais.sanée :
le roi distribua des pensions et 11 n en eut
Cllcht Fiorillo.

... 42 ....

L'ARRESTATION DE BROt;SSEL. -

Ta.tleat1 Jt JE.,x-1'.,i;L

L\lRE~s.

�UN'E FT(.'ED.Jt1N'E D'E BussY-'/tABUT1N - - ~

1f1ST0'/{1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - point; il fit des chevaliers de rürJre sans
penser à lui; toute la cour fut conviée à des
fètes brillantes cl il n'y figura poinl; il y eut

lni-même, son orgueil, et dans ce qu'il aYait
de plus cher au monde, sa fille.
De tous les enfants qu'il arait eus, soit de

La Ilaslille, bénévole asile des grands seigneurs insoumis, ouvrit aussitôt ses portes à
l'imprudent, coupable d'arnir rimé contre
Marie Maucini' ccl ironique couple!. Dix-sept
années d'un sévère exil loin de la cour suivirent la Ilastille; dix-sept années de regrets
amers et de secrète fureur, durant lesquelles
put longuement rnéJiter sur sa carrière brisée
et sa vie perdue et:lui dont la jeunesse avait
été si Lrillanlc el •1ui, non sans raison, avait
pu se croire appdé, tant par sa l'aleur personnelle que par sa naissance, à occuper un
jour les charg~s et les dignités les plus importantes de Œtat.
Mais tout cela n'était rien encore auprès
des chagrins qui lui étaient ré~ervés, et, au
moment 011, avec une courtoisie devenue si
humble, il se présentait devant Mme de Miramion, un malheur bien plus grand venait de
le frapper dans la partie la plus sensible de

son premier mariage, soi L de celui qu'il avail
contracté avec une femme de haule naissance
mais de peu de bien, après l'enlèvement
manqué de ~lme de Miramion, Bussy chérissait d'une tendresse toute particulière l'une
de ses filles qui ne l'avait jamais quitté, avait
partagé son exil et s'était montrée pour lui
d'un dévouement sans réserve et a~solu.
Longlemp~. pour la garder auprès de lui,
il avait hé,,ité à la marier, et quand il ~·y
résolut enün et l'accorda à un gentilhomme
appartenant à l'une de, premières familles de
Bourgogne, le marquis de Coligny, cet érénemenl fut pour cc père alfoctueux un véritable
déchirement de cœur : « Ma fille, écrivait-il
alors à Mme de Sévigné, la mère si aimante
aussi el si tendre avec laquelle il échangeait
des doléances sur la douleur de se séparer de
ceux qu'on aime; ma Jille a été Loule ma
consolation dans ma disgrâce, et die me Lient
aujourd'hui lieu de fortune. ,J'aime bien mes
autres enfants comme vous aimez fort M. de
Sél'igné, mais assurément nos deux filles soul
hors de pair. 2 ,,
Devenue veuve très peu de lemps après ce
mariage, Mme de Coligny avait repris aussitôt
auprès de son père sa vie d'affection et de
dévouement.
Mais, dans la solitude et l'ennui de ce long
exil, celle femme au cœur lendre, à l'àgc de
quarante ans, s'était laissée prendrt•, pour un
homme plus jeune qu'elle, d'un de ces amours
à la fois passionnés et maternels qui peuvent
porter une femme à tous les sacrifices et à
tous les dévouements, mais l'entrainent aussi
quelquefois à toutes les folies. Quelques-unes

des leltres c!e celle femme aimante 11 celui
qu'elle chérissait de toutes les forces de son
cœur sont d'une tendrrsse si cmeloppantc,
d'une si grande sincérité &lt;le passion qu'elles
tireraient &lt;les larmes aux yeux les plus insensibles: C( Quand je ne vous verrai plus, écrivaitelle 11 son ami après leur premier rendezvous d'amour, quand je ne vous verrai plus,
que deviendrai-je, et si je vous voyais souvent, que ne dirait-on point? Ah! mon cher
enfant, pour tous les maux que tu vas me
coûter, je ne le demande qu'une éternité
d'amour! .. ? ,,
Pour tous les maux que tu ras me coûter! ... Quels cruels pressentiments de l'avenir avait déjà la pauvre femme! L'homme si
passii,nnémenl aimé avait dix ans de moins
qu'elle; ayant fait quelques campagnes comme
officier de cavalerie et fixé, depuis la paix, en
Bourgogne, dans le voisinage de M. de Ilussy,
il se nommait M. de La l\ivière el passait
dans le pays pour bon gentilhomme. Assez
fat de sa personne, sa bonne fortune ne
l'étonna point; il pensait en lui-même qu'il
&lt;( pouvait Lien avoir son prix à quatre-vingts
lieues de Paris• », et, très ingénieusement
pratique, sachant Mme de Coligny extrêmement riche par le bien qu'elle avait recueilli
à la mort de son mari, il comptait bien faire
servir ses amours à l'arancement de sa fortune.
Il obtint d'abord de l'amoureuse faiblesse
de son amie une promesse de mariage qu'il
lui fil écrire et qu'elle ,oulait signer de son
sang; puis l'amena enfin à un mariage clandestin, consacré à huis clos par un prêtre
complaisant. L'ambitieux et habile La l\il'ière
c~pérait bien par là arriver à forcer la volonté du père qui, malgré la disproportion
d'àge et de rang, s'inclinerait peul-ètrc devant le fait accompli et respecterait le sacrement reçu en secret.
Mai~ comment arrircr à faire à ce père
irascible un aussi difficile aveu? D'avance
Mme de Coligny en tremblait de terreur cl
s'y préparait par &lt;les moyens aussi étranges
que Loud1ants: « Je vais faire, écril'ait-ellc à
son ami, une neuvaine de mtsscs aux àmcs
du Purgatoire cl lâcher &lt;le me confesser el
de communier avant que de parler; c'est un
jour de bataille où je ne puis me trouver en
trop bon étal 5... ,,
Pauvre femme! ce n'est qu'avec trop d11
raison qu'elle tremblait; la scène d'explications a, cc son père fo t plus terrible encore
que tout ce qu'elle av~it pu prévoir: &lt;( Enfin,
écrivait-elle, le jour affrcu~ est arril'é et a été
plus rude qu'on ne pouvait se l'imaginer ....
Mon père était dans l'étal d'un homme mort;
les larmes me soul Vèlllll'S aux )eux .... Je lui
ai dit qu'à Bus~y, huit jours avant que lu tn
partisses, j'a,,ais passé un contrat el qu'un
prêtre nous avait mariés ... . Je ne m'allendais pas à toutes les fureurs que j'ai vues, je
te l'avoue. Il a fermé Ioules les portes de cc

_1 .•• On a répété l)iC1! souvent que~ couplet s'adressait~- Mlle ~~ !a Va\hè_re. al. Lu,fo.,e IAlanne, qui a
pubhe des ed1t1ons s, bien documentées des mémoires
et des lettres de Bussy-Rabutin, n montré que c'était
là une erreur, el que, vu les dates, ces vers ne pou-

vaieots'appliquer qu'à Marie Mancini. Il ajoute qu'il est
probable qu'on en lit une nouvelle applil'alion lorsqu'éclatèrent les amours du roi avec Mlle de l.a Vallière.
2. Lettre du 5 _janvie1· 1676.
5. Lettres de Mm•deColigny, publiéespar :U.deBu-

rignv : lterueil de pièces (ugilll'es sui· dit•n-s sujet,.
1 ,cil. in-1\l. Rotlcrdam, IH;;.
,
4. Mémoire d e .li. de l.i Hivii•1·c, dans: 1/ecueil de
vù'cts {ugilwes, etc.
5. J6itl.

VUE EXTÉRIEURE DE L'HÔTEL DU GRAND PRIEUR, AU TDIPLF..

des gournrncments à distribuer et d'autres
en furent pourvus; on créa des ducs sans se
rappeler qu'il n'y al'ait guère en France, à
son avis, de plus ancienne maison que la
sienne.
Tant de déboires exaspérèrent le dépit de
ce dédaigaé; et le dépit lui fit commettre la
suprême imprudence, l'irréparable faute qui
devait, pour loujours, consommer sa perte :
il osa - l'insensé- chansonner le roi même
et railler ses amours!
Que Deodatus est heureux
He baiser ce bec amoureux

Qui d'une oreille i, l';,utre va,
Allcluia !

grand appariement pour crier comme un pos- attendait, le coup qui la frappa venant préci- graver dans le marbre au-dessus de sa porte
sédé. J'ai fait ce qui aurait attendri tont autre sément de celui qu'elle chérissait d'une si ces mots pleins de solennité : (( Hôtel de Ncsque lui .... li est demeuré dans une rage à aveugle tendresse; peu à peu, en effet, ses mond. » Cela fit du bruit; c( on en rit, on
faire peur et il proteste qu'il ne sera jamais ieux s'ouvrirent: derrière les serments men- s'en scandalisa, dit en ses mémoires le causdit que lu sois mon mari et qu'il n'est pas teurs de l'amant, elle découvrit les froids tique et grincheux Saint-Simon, mais l'écripossible de souffrir une affaire comme celle- calculs de l'ambitieux, et l'idole qu'elle ado- teau demeura et est devenu l'exemple et-le
rait areuglément, dépouillée soudain de ses père de tous ceux qui, depuis, ont peu à peu
là contre toute une famille .... »
Bussy en effet n'en 'revenait point d'éton- trompeuses apparences, ne lui apparut plus inondé Paris ».
Le premier moment d'étonnement passé,
nement et de fureur: sa fille, une Rabutin, que dans sa vulgaire el hideuse réalité. Le
épouser un si mince gentilhomme!... Et ce cœur brisé, vaincue par la douleur, elle dut Mme de Miramion songea à répondre à la deLa Rivière après tout était-il même seulement se résigner enfin à s'associer à son père pour ~ande de Bussy. Dans le livre où, chaque
gentilhomme? Informalions prises, Bussy en demander au Parlement de prononcer la nul- Jour, elle prenait soin d'inscrire une pieuse
résolution qu'elle devait s'efforcer de mettre
arriva à une constatation qui centupla sa fu- ' lité de sa triste union.
Les procédures étaient engagées, bientôt la constamment en pratique, la sainte femme
reur : fils d'un anobli, le beau La Ril'ière
cour allait être appelée 1t rendre son arrêt, et avait écrit : « \'oir les personnes qui ont dit
était le petit-fils d'un paysan!
Bâtonner l'insolent, c'est la première pen- voilà cc qui amenait, devant Mme de Mira- ou fait quelque chose contre moi. d'aussi bon
sée qui lui vint, mais ses intentions violentes mion vieillie, Bussy suppliant et devenu hum- œil qu'auparavant; agir avec elles comme si
ayant été ébruitées dans la province, le comte ble par orgueil, car le juge de qui dépendait cela n'était pas arrivé'. »
N'était-ce pas la Providence même qui, en
de Roussillon, lieutenant-général, qui, suivant celte affaire qui lui tenait tant à cœùr, était
les devoirs de sa charge, avait mission d·apai- précisément le gendre de son ancienne vic- faisant franchir à Ilussy le seuil de sa porte,
semblait ainsi venir offrir à Mme de Miramion
ser les querelles dans la noblesse, lui écrivit time, M. de Nesmond.
Conseiller au Parlement au moment de son une merveilleuse occasion d'appliquer, d'une
aussitôt: &lt;( C'est par vos amis, monsieur,
façon éclatante, ces maximes
que je viens d'apprendre que
de charitable abnéo-ation
et
vous avez des démêlés avec
0
d'oubli?
M. de La Rivière; je vous ordonne donc de n'en venir à
Elle n'y manqua point et
Lint à supplier son gendre
aucune l'oie de fait, directed'avoir pour son ancien persément ou indirectement, sur
peine des ordonnances du roi,
c_utcur tous les égards compaet, en mon particulier, je
llbles avec ses devoirs d'intègre
magistrat.
vous en prie .... l&gt;
Ce à quoi Bussy répondit
Derrière Bussy se groupait
aussitôt de bonne plume : « Je
en bloc compact, pour intern'ai de démêlés avec aucun
venir au procès, tout ce qui,
gentilt1omme, monsieur; ainsi
par le sang, tenait aux 11abutin, c'est-à-dire tout ce que la
vous n'avez rien aujourd'hui à
noblesse de France comptait
voir sur mes actions par l'aude noms illustres et la cour
torité de votre charge. Quand
de hauts dignitaires : les ducs
un paysan m'offense,je lui fais
d'Aumont, de Monlmorencydonner des coups de bàton
Luxembourg, de Gesvres, de
cl cela regarde la justice des
Saint-Aignan, de Montausier,
Parlements .... Vous m'ordonles maréchaux d'Humières, de
nez, dites-vous, de n'en venir
Hochechouart, d'Estrées, de
à aucune voie de fait, et moi
Saulx-Tavannes, d'Uarcourt,
je vous ordonne d'apprendre à
etc., etc., tous unis à leur
parler quand vous écrirez à un
parent par une étroite solihomme comme moi. Voilà ce
darité pour conjurer ce qu'ils
que j'ai présentement à vous
considéraient comme un désdire' .... 1&gt;
honneurcommun, elrepousser
Devant ces farouches fuavec mépris uue aussi indi«ne
reurs, ~!me de Coligny de0
mésalliance.
meurait anéantie, mais imperturbablement persévérante
Fort d'un Lei appui, raffermi aussi par la condescendance
dans son amour: &lt;( Je ne crois
du roi, qui, ne voulant pas
pas que l'agonie la plus rude,
écrivait-elle à celui qu'elle
qu'un homme de ce rang pârùt
en justice sous le coup d'une
considérait comme son époux,
disgrâce, avait, pour la preje ne crois pas que l'agonie la
r (' rJJl/n1111i&lt;111~...,
mière fois depuis son exil,
plus rude soit comparable à
!&gt;,·.,./,·, ,, I' 11·1.r /,- 14 ', 1/hr.; tôylf. , (,,,:. dr t11• ,111,
1'état où je suis. Je ne sais
consenti à le laisser paraître à
Versailles, Bussy, en sortant
plus ce que je dis, mon paude chez Mme de Miramion, le
vre enfant, mais je sais bien
11ue jP serai ta martyre s'il le faut être, cl m~riage, M. de NesmonJ était deYenu depuis seuil 11 peine franchi, avait de suite ou11uc je gagnerais le ciel si j'endurais seule- président à mortier; c'est lui qui, le premier blié son hnmililé temporaire el forcée pour
ment pour lui ce que je souffre pour Loi ... 1&gt; parmi les hommes de robe, osa, par une reprendre, suivant sa nature, ses façons de
MarL)re! la pauvre femme le fut, el d'une sorte d'usurpation d'un usage réservé jus- hautain et méprisant orgueil: « Le Parlefaçon bie!l plus cruelle encore qu'elle ne s'y qu'alors aux seuls grands seigneurs, faire ment, osait-il dire, pensera plus d'une fois
Corl'tspo11tla11cc de 8u,sy-llabuli11, puhlièc par
)1. ludovic Lalanne; \"oyez aussi: Lellres de ftl111e de

Sévigné, i•dition llacl1cllc. Collcct. tics grands éer:-

vains, l. \'Il, p. 167.

2. l\ësotutions de Mme de Miramion écrites de sa
main. Voy. Sa vie, par Choisy, livre 1.

�111STO'J{1.Jl
à faire perdre le procès à un homme tel que
moi 1. JJ
Le jugement du Parlement ne fut pourtant
pas conforme à ces impérieux désirs; après
deux ans de procédures et de minutieuses
enquêtes, les juges, considérant qu'en dépit
de l'indignité de celui qui, dans cette union,
n'avait poursuivi qu'un but intéressé, et malgré la clandestinité du sacrement, ce mariage était cependant valable, repoussèrent la
demande en nullité formée par Bussy et déclarèrent Mme de Coligny régulièrement unie
à M. de La Rivière.
Heureusement pour la pauvre femme, chez
laquelle l'amour éteint n'avait laissé pour son
ancien amant que le plus dédaigneux mépris,
ce La Rivière, en qui dominaient bien les sentiments les plus bas d'un rustre, consentit,
moyennant une forte pension viagère, à se
désister du bénéfice de ce jugement et à ne
1. Réponse de M. de La Riviere aux libelles dilîamatoires de M. de Bussy, publiée par M. de Burign y
dans Pièces (119itwes, etc.

forcer celle qui venait d'être proclamée officiellement sa femme, ni à habiter avec lui,
ni à porter son nom.
Mme de Miramion, en sainte femme qu'elle
était, se montra sans doute désolée de n'avoir
pu prouver, d'une façon plus efficace, à son
ancien persécuteur combien la rancune était
un sentiment éloigné de son cœur. Quant 11
M. de Nesmond, qui n'était pas un saint,
mais simplement un honnête homme, peutêtre ne fut-il pas fâché au fond du cœur que
le droit et l'équité lui permissent, tout en
faisant son devoir de magistral intègre, de
donner en même temps une désagréable leçon
à l'un de ces grands seigneurs hautains, si
dédaigneux des gens de robe quand ils n'avaient pas quelque procès en suspens, et qui
lui contestaient d'une façon si railleuse le
droit d'appeler sa maison un hôtel.
Bussy ne survécut guère à cc coup qui

blessait si douloureusement son orgueil. Peu
d'années après ce jugement, il moqrait, non
sans avoir écrit, pour l'édification de ses enfants, un Discours sm· le bon usa,qe des
adversités, dans lequel il prenait soin de les
mettre en garde contre les tristes fautes qui
avaient rendu sa vie si malheureuse. Il s'accusait notamment de sa conduite envers
Mme de Miramion: « Les mauvais succès,
mes enfants, disait-il, suivent d'ordinaire les
desseins violents : celui-ci me coûta quinze
cents pistoles et fit que je manquai de me
trouver à une bataille où J'aurais pu acquérir
de l'honneur. &gt;J
Et, la vieillesse l'ayant tout à fait assagi et
ayant complètement modifié sa manière d'envisager l'existence, il concluait par celle sentence pleine de sagesse: « Enfin, Dieu m'a
fait comprendre ce que dit un père de l'Église:
« Il n'y a rien de plus malhe111·eux que le
2. Discours du comte de Bussy-Ralmlin à ses enfants bonheur des gens qui vivent au gré de leurs
sur le bon usage des adversités et les divers événe- passions 2• 1&gt;
ments de sa vie. Paris, in-12, i69-i.
FIN

qui sans elle se serait allumée au sujet de
l'Escaut. Les dix millions qu'elle engagea le
roi à prêter à la république de Hollande, pour
payer les frais et apaiser l'empereur son frère,
ont donné occa~ion à la plus bête de toutes
les calomnies, qu'elle lui faisait passer des
Piccini, à son arrivée en France, répéta trésors. Nous n'en avions pas besoin; la mailes deux premiers actes de son Roland devant son d'Autriche était mieux dans ses affaires
la reine Marie-Antoinette, où ils réussirent que la maison de Bourbon. Les reproches sur
beaucoup. La reine voulut chanter devant lui, son luxe étaient aussi mal fondés. Il n'y a
lui proposa de l'accompagner au piano, et choi- jamais eu de femme de chambre, de maîsit précisément un morceau d'Alcesle; de fa- tresse de roi, ou de ministre qui n'en eût
çon que la première chose que fit Piccini à davantage. Elle s'occupait si peu de sa toiVersailles fut d'accompagner un air de Gluck. lette, qu'elle se laissa pendant plusieurs
La reine m'a raconté elle-même cet heu- années coiffer on ne peut pas plus mal par un
reux et plaisant mal à propos, dont elle riait nommé Larceneur, qui l'était venu chercher
et rougissait encore. La grâce qu'elle mettait à Viénne, pour ne pas lui faire de la peine.
à réparer ces petits malheurs, qui lui arri- Il est vrai qu'en sortant de ses mains elle
vaient souvent par une sorte d'ingénuité qui mettait les siennes dans ses cheveux, pour
lui allait si bien, peignait la bonté et la sen- s'arranger à l'air de son visage. Quant au
sibilité de la plus belle des âmes, qui ajou- reproche sur son jeu, je ne lui ai jamais vu
taient des charmes à sa figure, sur laquelle perdre plus de deux mille louis, et encore
on voyait se développer, en rougissant, ses était-ce à ees jeux d'étiquette, où elle avait
jolis regrets, ses excuses, el souvent ses peur de gagner à ceux qui étaient obligés de
bienfaits. Combien de fois n'ai-je pas surpris faire sa partie. Souvent, à la vérité, après
tous ces mouvements qui se succédaient les avoir reçu le premier jour du mois cinq cents
uns aux autres, quand, pour me faire rire, louis, qui étaient, à ce que je crois pouvoir
je tendais des pièges à Sa Majesté! J'aurais me rappeler, l'argent de sa poche, elle n'avait
voulu qu'on ne lui en eût jamais tendu plus le sou. Je me souviens d'avoir quêté
d'autres. Encore n'en a-t-on pas abusé, un jour, parmi ses valets de pied et dans son
comme on l'a cru. Cette malheureuse prin- antichambre, vingt-cinq louis qu'elle voulait
cesse n'a que trop prouvé, en courant à la donner à une malheureuse femme qui en
mort, son trop de délicatesse, en n'osant avait besoin. Sa prétendue galanterie ne fut
point prendre sur elle de contredire le roi ni jamais qu'un sentiment profond d'amitié, et
ses ministres. La seule affaire sérieuse dont peul-être distingué pour une ou deux perje l'ai vue occupée a été d'empêcher, comme sonnes, et une coquetterie générale de femme
Française et .\utrichienne à la fois, la guerre et de reine, pour plaire à tout le monde.

Cu. GAILLY DE TAURINES

Dans le temps même où la jeunesse et le
défaut d'expérience pouvaient engager à se
meure trop à son aise vis-à-vis d'elle, il n'y
eut jamais aucun de nous, qui avions le
bonheur de la voir tous les jours, qui osât
en abuser, par la plus petite inconvenance;
elle faisait la reine sans s'en douter, on
l'adorait sans songer à l'aimer.
A l'occasion de ses finances, je me souviens
qu'un jour elle s'amusa beaucoup, lorsque
je me moquais de sa cassette, où je savais
qu'il n'y avait pas un louis, et que j'avais vu
partir de Fontainebleau au grand galop et
entourée de gardes, suivant un usage ridicule de la cciur, celui-là et bien d'autres,
comme de payrr, par cxcmpl&lt;•, soixante mille
francs en ficelle pour empaqueter. On fit .
supprimer pendant plusieurs années les
grands voyages. La reine se moquait ellemême des abus qu'elle n'osait point faire
réformer, et surtout de son poulet, qui coûtait cent louis par an. Je ne sais plus si
c'était la feue reine, ou Anne, ou MarieThérèse d'Autriche, qui en demanda un, un
jour l'après-dîner, pour elle ou pour son
petit chien. Il ne s'en trouva pas, et tous les
ans, depuis ce temps-là, on en fit un établissement à la même heure, ce qui devint
ensuite un profit ou une charge à la cour.
Croirait-on, à propos de cela, que Louis XV,
assassiné le jour des Rois 1757, fut obligé ·
de se passer de bouillon parce qu'il survint
une dispute .entre le département de sa
bouche et celui qui y est le plus opposé,
c'est-à-dire l'apothicairerie? Celui-ci soutenait
que celui-là n'avait rien à faire que lorsque
Sa Majesté jouissait d'une parfaite santé.
PRINCE

DE

LIG;-.;E

Quand on hébergeait l'Empereur
Une des rencontres singulières de l'histoire
est le goût très prononcé que Napoléon éprouva
toujours pour les gars de la Vendée, les
chouans, ceux que les bleus appelaient les
brigands, et que lui, l'empereur, nommait
les géants. Charette était son homme : il
l'estimait comme confrère et ne dédaignait
pas d'étudier sa stratégie, - ce qui, certainement, e1ît beaucoup étonné Charette, soit
dit en passant. Lorsque l'abbé Bernier rappelait à Bonaparte les souvenirs qu'il gardait
de l'insurrection bretonne, il lui semblait
que le ninqueur de Marengo « était jaloux
de ces héros qu'il n'avait pas commandés J&gt;.
Chose plus surprenante, tous ces gars du
Bocage et de Bretagne, qui s'étaient si obstinément battus pour le rétablissement du
trône des Bourbons, avaient un faible pour
l'usurpateur. Outre qu'ils voyaient en lui le
restaurateur de leur religion, ils comprenaient qu'il était en quelque sorte des leurs
et « qu'on se serait entendu &gt;J .
Celte sympathie entre héros d'opinions si
divergentes prêta un caractère très particulier au vopge qu'entreprirent dans les provinces de l'Ouest, en aoùt 1808, Napoléon et
l'impératrice Joséphine. La \'endée reçut
l'empereur &lt;( mieux qu'elle n'aurait reçu
Louis XV[ sortant de sa tombe ,, . Ce voyage,
qui fut conté en grands détails par li. Régis
Brochet, dans la Vendée historique (n'" 179
à 196), abonde en anecdotes précieuses; on
y apprend d'abord que Napoléon voyageait un
peu à sa fantaisie; son horaire était loin d'être
minuté et immuable comme ceux de nos chefs
d'Étatd'aujourd'hui; parfois il se faisait attendre durant un jour, ou bien il ne séjournait que deux heures là où il avait promis
une pleine journée. On y peut aussi constater que tout n'était pas rose dans l'honneur
de recevoir sous son toit le grand empereur;
cette insigne faveur comportait aussi quelques
épines: qu'on en juge.
Le 5 août 1808, M. Laval, maire de Fontenay, avisé d'ailleurs depuis plusieurs semaines du passage probable de Napoléon,
recevait la visite d'un officier de la maison
impériale, venu incognito pour s'enquérir
discrètement du logement qui pourrait abriter Leurs Majestés dans le cas où elles s'arrêteraient dans la ville. Le maire, plein de
déférence, déclara qu'il serait très heureux si
Leurs Majestés voulaient bien prendre gîte
chez lui ; mais le majordome fit la grimace :
« Nous allons voir, ,, dit-il. Et le voilà parcourant la maison, montant de la cave au
grenier, redescendant du grenier à la cave,
auscultant les cloisons, mesurant les gros
murs suspects, plongeant dans les placards,
sondant les armoires et frappant d'une ha-

guette les barriques du cellier, &lt;( afin de
s'assurer qu'elles ne contenaient aucun engin
de destruction JJ . L'inspection terminée, il
prévint M. Laval que Leurs Majestés daigneraient peut-être consentir à lui faire l'honneur d'entrer dans sa maison pour s'y reposer un instant et qu'il l'autorisait à tout disposer pour se mettre en état de les recevoir :
« D'ailleurs, ajouta-t-il, le chef de la police
,·iendra donner des instructions complémentaires. »
Le branle-bas aussitôt commença dans la
maison Laval. Il dura toute la nuit du 5 au 6,
puis toute la journée du lendemain, au
cours de laquelle on vit, en effet, une bande
de muscadins, qui n'étaient autres que des
gens de police, prendre possession de la ville,
dévisageant les passants sous le nez et scrutant de regards soupçonneux les façades de
toutes les maisons. On peut croire que M. Laval et sa femme, et aussi leurs gens ne dormirent pas beaucoup la nuit suivante, car le
7 août, un dimanche, - le grand jour, avant l'aube, M. le maire était sur pied dans
un superbe uniforme flambant neuf : habit à
la française rehaussé de broderies et de parements d'argent. A cinq heures du matin,
il était, ainsi paré, posté à l'entrée de la ville,
sur la route de Niort, à la tête du groupe
des autorités, guettant l'arrivée de la berline
impériale. Il attendit de la sorte jusqu\ft neuf
heures du soir!. .. Il pleuvait à verse. Tandis
que M. le maire gâtait ainsi son bel habit,
~lme Laval perdait la tête à surveiller les
fourneaux, autour desquels s'agitaient les
plus fins cordons bleus du pays; la brave
ménagère avait combiné un festin dont on
disait merveille et qui devait faire sensation.
Enfin, vers dix heures du soir, sous l'ondée, la voiture de l'empereur paraît, traverse le faubourg, entre en ville, s'arrête devant la maison Laval, - qu'on voit encore
en face du théâtre, à l'angle de la rue Barnabé-Brisson. L'empereur descend, s'enferme
aussitôt dans sa chambre. Et le dîner? Il cuit
depuis le matin, mijoté avec quelles angoisses I La table est prête, les vins « chambrés .... ,, Sa Majesté ne dînera pas : ses
fourgons la suivent, apportant tout ce qui
lui est nécessaire, et malgré C( les supplications n de Mme Laval, elle ne veut rien
prendre qui ne sorte de ses cantines. Ce
furent les domestiques qui s'attablèrent et
mangèrent le festin préparé. La bonne Joséphine fut plus avenante, elle s'intéressa à la
fillette de Mme Laval et lui demanda un morceau de piano, tandis que l'empereur recevait - à onze heures et demie du soir - le
conseil municipal et s'informait - ça fait
penser au conte du Petit Poucet - « de la
"' 47 ""

santé, de la force et de la quantité de jeunesse màle de la ville et du pays J&gt;.
Enfin, vers minuit, Napoléon, avant de se
mettre au lit, - un lit solide en noyer magnifique que M. Laval avait fait confectionner
pour la circonstance, et qui était (qui est
encore, car il existe toujours) décoré de
guirlandes de lauriers et orné aux quatre
angles d'aigles emblématiques, - Napoléon
demanda un bain de pieds. - Vite de l'eau
chaude I Pas trop chaude! Et dans qud récipient la présenter? Un bain de pieds rnlgaire
pour un si grand homme! Est-ce possible?
On découvrit une grande terrine de faïence
qu'on jugea plus digne, et on la porta à la
chambre impériale, pleine d'eau claire et
tiède. Au même moment, Duroc entrait chez
l'empereur, chargé d'une dépêche qu'un
courrier venait de remettre, et sur lui, la
porte se referma.
Mais aussitôt on entend un cri de rage,
suivi d'un vacarme tel que toute la maison
en tremble d'effroi. On perçoit, de toutes les
pièces, la voix tonnante de l'empereur; d'un
coup de pied furieux, il a lancé la belle terrine de faïence à l'autre bout &lt;le la chambre,
où elle est retombée brisée, inondant le plancher. Que se passe-t-il? Le bain de pieds est-il
trop chaud? Tous les gens de la suite, médusés, retiennent leur souffle; le ministre Decrès
et un secrét;iire intime se précipitent vers la
chambre impériale; Mlle Laval est prise
d'une attaque de nerfs. 1\1. Laval, soucieux
de ses devoirs d'hôte, ose s'approcher et s'informe : il est saisi à bras-le-corps par un
aide de camp qui le rappelle brutalement au
respect de l'étiquette et l'oblige à faire demi,
tour .... Et l'on attend, anxieux .... Plus rien, le
calme s'est fait. Tout à coup, le bruit court
que l'empereur s'en va. A trois heures et
demie du matin, en effet, il monte en voiture
avec l'impératrice et quitte Fontenay sous
l'averse et les vivats, laissant la maison Laval dans le désarroi et la consternation ljUe
l'on devine. On n'apprit d'ailleurs que plus
tard la cause de la subite et terrible colère
de Napoléon : Duroc lui venait d'apporter
l'annonce de la capitulation de Baylen survenue dix-sept jours auparavant, et qui ne fut
connue à Paris que le 9 août.
Il partit donc en pleine nuit, se diri«eant
vers Montaigu et vers Nantes, n'ayant ri;n vu
des splendeurs dont les habitants de Fontenay comptaient l'éblouir; entre autres, le bel
arc de triomphe haut de douze mètres, dont
l'entablement était décoré d'un groupe allégorique de dimensions colossales, découpé en
partie, et représentant « l'empereur dans un
char antique, traîné par huit chevaux et couronné par le génie de la France, pendant

�fflST0'/{1.ll

-----------------------------------"'

qu'à ses pieds la nymphe symbolique de la
\' codée arrêtait ~es eaux el attendait qu'une
parole du héros lui fil reprendre son cours et
créât à la ville une source de prospéri Lé ». Il
parût sans avoir passé en revue ni même
aperçu le bataillon de bambins qu'on aYait,
pour la circonstance, costumés en mamelucks,

cl qui restèrent blottis, les yeux gros de sommeil, sous les parapluies de leurs mamans.
N'importe, les bourgeois de Fontenay,
bonnes gens pas très difficiles, gardèrent un
si flatteur souYcnir de la visite de J'l'mpereur, qu'ils en voulurent perpétuer la mémoire; ils lui élevèrent sur le Pont-Neuf une

statue que le vent reaver~a, du reste, l'année 5uivanlP, et qu'on négligea de relever ...
le séjour de Napoléon, d'après les comptes de
la municipalité, apnt déjà coûté à la ville
'•· 70:i francs.
Quatre mille sept cent trois francs, pour
un bain de pieds que personne n'avait pris!

FRANTZ FUNCK-BRENTANO

L'Affaire du Collier

T.G.

Les sources.

I

I
I

llt!s grands pro1:ès dont l'histoire a gardé
le souvenir, l'affaire du Collier esl peul-être
celui qui a exercJ l'action la plus profonde
sur les destinées de notre pay~. Les passions
s'en emparèrent. li fut dans les mains des
politiciens un bélier dont ils ébranlèrent la
monarchie. « Le procès du
Collier, dit Mirabeau, a été le
prl'ludc de la füholution 1 • »
~laric-Antoinelle y perdit
joie et repos. &lt;1 A celte époque,
écrit Aime Campan, finirent h•s
jours fortunés de la reine.
Adieu pour jamais aux pais;hles t-t modestes voyages de
Trianon, aux fêtes où brillaient
tout à la fois la magnificence,
l'esprit et le bon goùl de la
cour de France; adieu fUrlout
à celle considération, à cc respect, dont les formes a..:compagmml le trône, mais dont la
réalité scu'e est la base solide. 1&gt;
Goethe se passionna pour
cette intrigue. li tint à se
mettre en rapporl direct a,·ec
Breteuil, qui y avait joué un
rôle important. Il éludia l'affaire dans lts sources mêmes,
dans les pièces de procédure,
cl en décounil les conséquences, de son esprit clairvopnt:
c Ce procès, dit-il, fil une secousse qui ruina les bases de
lttat. Il daruisit la considération que le peuple avait pour
la reine, el, généralement,
pour les classes supérieures,
car - hélas! - chacun des
acteurs ne faisait que dél'oiler la corruption où se dt'battaienl la Cour et les personnes _du plus haut rang. 1&gt; Goethe ajoulc :
1. Opinion rapportec par h, rumlc de la "ar,k.
l:onnponda11ce r11lre Ir comte de .1lir11l1eou el Ir
romlt dt ln Jlarck pe11da11t lu n1111ù1 1ïR9, 1ï90
~/ 1,9~, publiée par )l. de Bacourt. Paris, Hlj 1,
., vol. m-8.
2. Goethe, la Campa911e de France, ë,I. Arlhur
Chuquet, p. ·150.
Gu&lt;"lhc a rmyt'. de reconstituer l'intrigue du Collirr
,lans une roméJic, du Gro1.,-/iophla, oi1 l"on wil
l"npiuion •1n"il !C fai,a1l ,les dillé1·c11b 1wrsonnagcs l'n
111.un. l.,i ,·ar:il'li·rc ,lu cardinal ,Ir 1\1,han 1tl1·1·

LI::

MOIJLLE. -

Tableau de ;\IARCU~RlTE Gi:RARD. ( ,1/uscc impérial de l'Ermllage, s.it11/-Pt!lersbo1irg.)

.... 48 ...

\'!.-

HISTORIA. -

Fa,c. ,:.

les idées, les croyances et les sentiments.
&lt;( La reine, poursuit Goethe, {·troitemenl liée
à celle fatale affaire, y perdit sa dignité, sa
considération; elle y perdit dan, la pensée
populaire cet appui moral qui faisait d"elle
une figure intangible'. " Jugement conlirm~
par le plus éminent des historiens de ~l.irieAntoinette, ~!. Pierre de ;\'olhac : &lt;1 A partir
de l'aff,iire du Collier, la France se hâte vers
la !\évolution. La royauté a perdu son dernil'r
prc~tige, "arie-Antoinelte est,
par a\'ancc, découronnée~. 1&gt;
En raison du retentissement
qu'ils ont eu les faits ont été
déformés par l'esprit de parti,
chacun s'efforçant d'y trouver
des arguments à sa cause; cc
qui n'était d'ailleurs pas difficile tians l'amas de documents,
mémoires et dissertations des
avocats, brochures, libelles,
pampblels, plaquelles au rouleau, gazelles et articles de
journaux, nourclles à la main,
pcti ts vers et brevets à la calolle, sarcelades el pasquinades, reportages, bavardage,,
commérages cl papotages, 011
l'affaire fut noiée dès les prl'miers jours.
La quantité de textes parvenus jusqu"à nous, qui permellent, non seulement de di-nouer le nœud de lïntrigue,
ruais de connaitre la vie des
divers personnages, d'y pénétrer dar s les coins cl recoins,
d'en faire saillir ks menus
détails, esl uaimenl surprenante. Indications qui coulent
de ~ource : 1·e sont les pièrcs
du procès, interrogatoires, récolements, confrontations'; b
c1 résumés » avec notes et appréciations personnelles des ma!:lis Lrats mêlés à lïnstrurtion";
les
plaidoyers,
mieux
encore, le, dossiers des
profonde qui s'était faite insensiblement dans

« L'événement ml! remplit d'épouvante
comme l'aurait fait la tète de la lléduse.
Ces intrigues détruisirent la dignité royale.
Aussi l'histoire du C,Jllicr form1,'-l-elle la
préfaec de la l\él'olution. » ~on qu'dlc en
ait été la cause - l~s causes en histoire sont
toujours d'une imporlancc ,:gale à l'tffd;
mais, par la rnrexcilation qu'il produisit dans
les e,prils, le procè, fut le signal du moul'emenl par lequel fut mise au jour l'altération

Domlurr c,I Inc~ Ires heurcu!'fmenl. Cai:;lio,tro
(der Gran, la romlcsse de la llolle. (die JJa,.quis,),
le comle de la :Uolle tlrr .llarq11is;, )Ille d'Ohn "die
"Sichte,, sont ligur(•,; par leur,; !rails eso;enliels. 'lai•
Goethe a réuni en une seule pcl'sonnc lllle d'Olirn cl
\Ille de la Tour, nièce de )Jme rie la )lotie. t.:n ~rul
per,-onna"e a été inventé pour les brsoins de la pièce.
le dirvaÎier ldel' /li/Ier ); encore ce rôle parait-il
in-piré par le haron de Planta.
~- Pierre de Nolhac, laRrine .l/arie-A11loù1Pl/e,r 7R.
L f.onsrrlt'es an, .frrlzfrernalio11afrs. \', Il U i .

..., 49 ,..

'li. Emile Campardon, qui a pul,fü· l"ouna;:r le plu•
rnlidement documenté dont ces événements aient èli·
l'objet, n'a cru devoir insérer parmi ses pie1·cs juslilicatn·c; que les interrogatoire, des pr111cipaux •ccusé:,
n_églige~nt les témoins _secondaires, dont les dèJ!Oflllons. lncn que de dcu11cme _plan, sont les pl,u~ p_1llorcsqucs. )J. Campardon a cgalemcnt la1.so me,hls
les procès-\'crbau~ des confrontolions où les caractères
apr.arai~,e~t arnc le pl~s de couleur ~, de ,-i'.·acih·.
,,. l/11,/1nl/1i'q11t 11atw1111lc. mss Joly de fleuri,
208~':!0RO.

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 41, Agosto 5</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                    <text>L'HJSTOJRE JNTJME
~

Mesdames, filles de Louis XV
Par Madame CAMPAN.

Clicht Glraudon.
LA VIE ET

u:s MCEURS

AU Xl'lll' SIÈCLE. -

LA TOILETTE. -

Tabkau d e

PATER·

(Colite/ion

La Cau, M11sée du Louvre.)

J'avais quinze ans lorsque je fus nommée un sac contenant en or le prix de la maison.
sement elle n'avait souvent que le temps
lectrice de Mesdames. Marie Leczinska venait
Louis XV voyait très peu sa famille ; il d'embrasser son père, qui partait de là pour
de mourir; la mort du dauphin avait précédé descendait tous les matins, par un escalier la chasse.
la sienne de trois ans; les jésuites étaient dé- dérobé, dans l'appartement de madame AdéLe roi était fort adroit à faire certaines petruits, et la piété ne se trouvait plus guère à laïde. Souvent il y apportait et y prenait du
tites
choses futiles, sur lesquelles l'attention
la cour que dans l'intérieur de Mesdames; le café qu'il avait fait lui-même. Madame Adéne s'arrête que faute de mieux; par exemple,
duc de Choiseul régnait.
laïde Lirait un cordon de sonnette qui averLe roi ne pensait qu'au plaisir de la chasse; tissait madame Victoire de la visite du roi; il faisait très bien sauter le haut de la coque
on aurait pu croire que les courtisans se per- madame Victoire en se levant pour aller chez d'un œuf d'un seul coup de revers de sa fourmettaient une épigramme quand on leur en- sa sœur sonnait madame Sophie, qui à son chette; aussi en mangeait-il toujours à son
lenda il dire sérieusement, les jours où Louis XV tour sonnait madame Louise. Les apparte- grand couvert, et les badauds qui venaient le
ne chassait pas : « Le roi ne fait rien au- ments des princesses étaient très vastes. Ma- dimanche y assister retournaient chez eux
moins enchantés de la belle figure du roi que
jourd0hui. »
dame Louise logeait dans l'appartement le de l"adresse avec laquelle il ouvrait ses œufs.
Les petits voyages étaient aussi une afi'Jire plus reculé. Celle dernière fille du roi était
Dans les sociétés de Yersailles on citait
très importante pour le roi. Le
avec plaisir quelques réponses de
premier jour de l'an il marquait
Louis XV, qui prouvaient la finesse
sur son almanach les jours de déde
son esprit et l'élévation de ses
part pour Compiègne, pour Fonsentiments. Elles ont été placées
tainebleau, pour Chois), etc. Les
dans des recueils d'anecdotes, el
plus grandes affaires, les événesont
généralement connues.
ments les plus importants ne déCe
prince était encore aimé; on
rangeaient jamais celle distribution
eût désiré qu'un genre de vie conde son temps.
venable à son âge et à sa dignité
L'étiquette existait encore à la
vînt enfin jeter un voile sur les
cour avec toutes les formes qu'elle
égarements du passé, et justifier
avait reçues sous Louis XIV; il n'y
l'amour
que les Français avaient
manquait que la dignité : quant à
eu pour sa jeunesse. li en coûtait
la gaieté, il n'en était plus quesde le condamner sévèrement. S'il
tion; de lieu de réunion où l'on
avait
établi à la cour des maîtresses
vît se déployer l'esprit et la grâce
en titre, on en accusait l'excessive
des Français, il n'en fallait point
dévotion de la reine. On reprochait
chercher à Versailles. Le foyer de
à Mesdames de ne point chercher
l'esprit el des lumières était à Paris.
à prévenir le danger de voir le roi
Depuis la mort de la marquise
se composer une société intime chez
de Pompadour le roi n'avait pas
quelque nouvelle favorite. On rede maitresse en litre; il se contengrettait madame Henriette, sœur
tait des plaisirs que lui offrait son
jumelle de la duchesse de Parme·
petit sérail du Parc-aux-Cerfs. Sécette princesse avait eu de l'in:
parer Louis de Bourbon du roi de
ll~ence sur l'esprit du roi ; on diFrance était, comme on le sait, ce
sait que si elle eût vécu elle se seque le monarque trouvait de plus
rail occupée de lui procurer des
piquant dans sa royale existence.
amusements au sein de sa famille;
Ils l'ont 1•oulu ainsi; ils ont pensé
qu'elle aurait suivi le roi dans ses
que c'était pour le mieux. C'était
petits voyages, et aurait fait les
sa façon de parler quand les opérations des ministres n'avaient pas
honneurs des petits soupers qu'il
de succès. Le roi aimait à traiter
aimait à donner dans ses apparteMADAME LOUISE-ÉLJSAOl:.Tll ET 1\IADAllE HE!ŒIETTE, Vl:.RS Iï3;.
ments intérieurs.
lui-même la honteuse partie de
Tableau dt GOBERT. (Musee de Versailles.)
ses dépenses privées. li vendit un
Mesdames avaient trop négligé
jour à un premier commis de la
les moyens de plaire au roi; mais
guerre une maison où avait logé une de ses contrefaite et fort petite; pour se rendre à la
on pouvait en trou ver la cause dans
maîtresses; le contrat fut passé au nom de réunion quotidienne, la pauvre princesse tra- le peu de soins qu'il avait accordés à leur jeuLouis de Bourbon; l'acquéreur porta lui- versait, en courant à toutes jambes, un grand nesse.
Pour consoler le peuple de ses souffrances
même au roi, dans son cabinet particulier, nombre de chambres, et malgré son empreset fermer ses yeux sur les véritables déprédaV. -

.., 336""

llJSTORIA. -

Fasc. .jO.

22

�msT0'1{1.J1 _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ___;__ _ ___;_,._ _ _ _ _ _ J
tions du trésor, les ministres faisaient de
temps en temps peser sur la maison du roi, et
mème sur ses dépenses personnelles, les réformes les plus exagérées.
Le cardinal de Fleury, qui, à la vérité, eut
le mérite de rétablir les finances, poussa ce
système d'économie au point d'obtenir du roi
de supprimer la maison et l'éducation des
quatre dernières princesses. Elles avaient été
élevées, commç simples pensionnaires, dans
un couvent, à quatre-,ingts lieues de la cour.
La maison de Saint-Cyr eût été plus convenable pour recevoir les filles du roi; le cardinal partageait probablement quelques-unes
de ces préventions qui s'attachent toujours
aux plus utiles institutions, et qui depuis la
mort de Louis XI\' s'étaient éle\'ées contre le
bel établissement de madame de Maintenon.
Il aima mieux confier l'éducation de Mesdames à des religieuses de province. Madame
Louise m'a souvent répété qu'à douze ans
elle n'avait point encore parcouru la totalité
de son alphabet, et n'avait appris à lire couramment que depuis son retour à Versailles.
)ladame Victoire attribuait des crises de
terreur panique qu'elle n'avait jamais pu
vaincre, aux violentes frayeurs qu'elle éprouvait à l'abba1e de Fontevrault, toutes les fois
qu'on l'envoyait, par pénitence, prier seule
dans le caveau où l'on enterrait les religieuses.
Aucune prévoyance salutaire n'avait préservé
ces princesses des impressions funestes que
la mère la moins instruite sait éloigner de ses
enfants.
Un jardinier de l'abbaye mourut enragé,
sa demeure extérieure était ,·oisine d'une
chapelle de l'abbaye oi1 l'on conduisit les princesses réciter les prières des agonisants. Les
cris du morihond interrompirent plus d'une
fois ces prières.
Les gàteries les plus ridicules se mêlaient
à ces pratiques barbares. Madame Adélaïde,
l'aînée des princesses, était impérieuse et
emportée; les bonnes religieuses ne cessaient
de céder à ses ridicules fantaisies. Le maître
de danse, seul professeur de talent d'agrément qui eût suivi Mesdames à Fontevrault,
leur faisait apprendre une danse alors fort en
vogue, qui s'appelait le menuet coule1tr de
1·ose. Madame voulut qu'il se nommât le
menuet bleu. Le maître résista à sa volonté;
il prétendit qu'on se moquerait de lui à la
cour quand Madame parlerait d'un menuet
bleu. La princesse refusa de prendre sa leçon,
frappait du pied, et répétait ble11, bleu; ro.~e,
1·ose, disait le mait1·e. La communauté s'assembla pour décider de ce cas si grave; les
religieuses crièrent bleu, comme Madame : le
menuet fut débaptisé, et la princesse dansaParmi des femmes si peu dignes des fonctions d'institutrices, il s'était cependant
trouvé une religieuse qui, par sa tendresse
éclairée et par les utiles preuves qu'elle en

donnait à Mesdames, mérita leur attachement
et obtint leur reconnaissance : c'était madame
de Soulanges, qu'elles firent depuis nommer
abbesse de Royal-Lieu. Elles s'occupèrent
aussi de l'avancement des neveux de cette
dame; ceux de la mère Mac-Carthy, qui les
avait lâchement gâtées, portèrent· longtemps
le mousqueton de garde du roi à la porte de
Mesdames, sans qu'elles songeassent à leur
fortune.
Quand Mesdames, encore fort jeunes, furent
revenues à la cour, elles jouirent de l'amitié
de monseigneur le dauphin, et profitèrent de
ses conseils. Elles se livrèrent avec ardeur à
l'étude, et y consacrèrent presque tout leur
temps; elles parvinrent à écrire correctement
le français et à savoir très bien l'histoire. Madame Adélaïde, surtout, eut un désir immodéré d'apprendre; elle apprit à jouer de tous
les instruments de musique, depuis le cor
(me croira-t-on ?) jusqu'à la guimbarde. L'italien, l'anglais, les hautes mathématiques, le
tour, l'horlogerie, occupèrent successivement
les loisirs de ces princesses. Madame Adélaïde
avait eu un moment une figure charmante;
mais jamais beauté n'a si promptement disparu que la sienne. Madame Victoire était
belle et très gracieuse; son accueil, son regard, sou sourire étaient parfaitement d'accord avec la bonté de son âme. Madame Sophie était d'une rare laideur; je n'ai jamais
vu personne avoir l'air si effarouché; elle
marchait d'une vitesse extrême, et pour reconnaitre, sans les regarder, les gens qui se
rangeaient sur son passage, elle avait pris
l'habitude de voir de côté, à la manière des
lièvres. Cette princesse était d'une si grande
timidité qu'il était possible de la voir tous les
jours, pendant des années, sans l'entendre
prononcer un seul mot. On assurait cependant qu'elle montrait de l'esprit, et même de
l'amabilité dans la société de quelques dames
préférées; clic s'instruisait beaucoup, mais
elle lisait seule; la présence d'une lectrice
l'eùt infiniment gênée. li y avait pourtant des
occasions où cette princesse si sauvage devenait tout à coup affable, gracieuse, et montrait la bonté la plus communicative; c'était
lorsqu'il faisait de l'orage : elle en avait peur,
et tel était son effroi, qu'alors elle s'approchait des personnes les moins considérables ;
elle leur faisait mille questions obligeantes ;
voyait-elle un éclair, elle leur serrait la
main; pour un coup de tonnerre cil~ les eût
embrassées. !\fais le beau temps revenu la
princesse reprenait sa roideur, son silence,
son air farouche, passait devant tout le monde
sans faire attention à personne, jusqu'à ce
qu'un nouvel orage vint lui ramener sa peur
et soo affabilité.
Si Mesdames ne s'étaient pas imposé· un
grand nombre d'occupations, elles eussent
été très à plaindre. Elle, aimaient la prome-

nade, et ne pouvaient jouir que des jardins
publics de Versailles; elles auraient eu du
goût pour la culture des fleurs, et n'en pouvaient avoir que sur leurs fenêtres.
Madame Victoire, bonne, douce, affable,
vivait avec la plus aimable simplicité, dans
une société qui la chérissait : elle était adc,rée de sa maison. Sans quiller Versailles,
sans faire le sacrifice de sa moelleuse bergère,
elle remplissait avec exactitude les devoirs de
la religion, donnait aux pauvres tout ce
qu'elle possédait, observait rigoureusement
les jeûnes et le carême. li est vrai qu'on reprochait à la table de Mesdames d'avoir acquis
pour le maigre une renommée que portaient
au loin les parasites assidus à la table de leur
maitre d'hôtel. llfadame Victoire n'était point
insensible à la boone chère, mais elle avait
les scrupules les plus religieux sur les plats
qu'elle pouvait manger au temps de pénitence. Je la vis un jour très tourmentée de
ses doutes sur un oiseau d'eau qu'on lui servait souvent pendant le carême. Il s'agissait
de décider irrévocablement si cet oiseau était
maigre ou gras. Elle consulta un évêque qui
se trouvait à son diner : le prélat prit aussitôt le son de rnix positif, l'attitude gra,e d'un
juge en dernier ressort. Il répondit à la princesse qu'il avait été décidé qu'en un semblable doute, après avoir fait cuire l'oiseau,
il fallait le piquer sur un plat d'argent très
froid : que si le jus de l'animal se figeait
dans l'espace d'un quart d'heure, l'animal
était réputé gras; que si le jus restait en
huile, on pouvait le manger en tout temps
sans inquiétude. Madame Victoire fit faire
aussitôt l'épreuve : le jus ne figea point; cc
fut une joie pour la princesse, qui aimait
beaucoup cette espèce de gibier. Le maigre,
qui occupait tant madame Victoire, l'incommodait; aussi attendait-elle a\'CC impatience
le coup de minuit du samedi saint; on lui
servait aussitôt une bonne Yolaille au riz, et
plusieurs autres mets succulents. Elle avouait
avec une si aimable franchise son goût pour
la bonne chère et pour les commodités de la
,·ie, qu'il aurait fallu être aussi sé1·ère en
principes qu'inseosiblc aux excellentes qualités de cette princesse pour lui en faire un
crime.
Madame Adélaïde avait plus d'esprit que
madame Victoire; mais elle manquait absolument de cette bonté tJui seule fail aimer
les grands : des manières brusques, une voix
dure, une prononciation brève, la rendaient
plus 11u'imposante. Elle portait très loin
l'idée des prérogatives du rang. Un de ses
chapelains eut le malheur de dire Dominus
vobiscum d'un air trop aisé : la princesse
l'apostropha rudement après la messe pour
lui dire de se souvenir qu'il n'était pas
évêque, et de ne plus s'aviser d'officier en
prélat.
i\lAOAME

.., 338""

CAJlP,\:'\.

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITRE XXIX
\'aine Lenlalirc d'armistice. - llataillc 1lu 18 octobre.
- Bc•rna,lnllc comua L contre nous. - Défection
,h•s Saxons. - LoJauté du roi de \\'urtcmbcrg. lllbultat inducis &lt;lu coml,at.

sent pu nous vaincre dans la bataille du 16,
ils ne perdirent pas l'espoir de nous accabler
par un nouvel effort de leurs troupes supérieures en nombre, et comptaient beaucoup
sur la défection des corps allemands qui se
trouvaient encore parmi nous, el dont les

Cette première journée avait laissé la victoire indécise; cependant elle était à l'avantage des Français, puisque, avec des forces
infiniment moins considérables, ils avaient
non seulement tenu tête aux coalisés, mais
les avaient chassés d'une partie du terrain
qu'ils occupaient la veille.
Les troupes des deux partis se préparaient
à renouveler le combat le lendemain matin;
mais, contrairement à leur attente, la journée du 17 s'écoula sans qu'aucun mouvement
hostile eût lieu de part ni d'autre. Les coalisés attendaient l'arrivée de l'armée russe de
Pologne, ainsi que des troupes qu'amenait le
prince royal de Suède, Uernadotte, ce qui
devait accroitre infiniment leurs forces.
De son côté, ~apoléon, regrettant d'avoir
rejeté les propositions de paix qui lui avaient
été faites deux mois auparavant, pendant
l'armistice, espérait quelque résultat d'une
mission pacifique qu'il avait emoyée la nuit
précédente aux souverains alliés par le général autrichien comte de Merfeld, qui venait
d'être fait prisonnier.
Il se produit quelquefois des séries de
faits bien étranges. Le comte de Merfeld était
le ml:me qui, seize ans auparavant, était venu
demander au général Bonaparte, alors chef de
l'armée d'Italie, le célèbre armistice de Léoben. C'était lui qui avait rapporté à Vienne
le traité de paix conclu entre Je gouvernement
autrichien et le Directoire, représenté par le
général Bonaparte. C'était lui qui, dans la
nuit de la bataille d'Austerlitz, avait transmis à l'empereur des Français les propositions
d'armistice faites par l'empereur d'Autriche,
et comme la singulière destinée du général
Merfcld le conduisait de nouveau vers Napoléon au moment où celui-ci aYait à son tour
besoin d'armistice et de paix, !'Empereur
sourit à l'espoir que cet intermédiaire amènerait encore le résultat qu'il désirait. !\fais
les choses étaient trop avancées pour que les
souverains alliés consentissent à traiter avec
Napoléon, dont la proposition seule dénotait
un grand embarras. Aussi, quoiqu'ils n'eus-

chefs, tous membres de la société secrète du
Tugenbund, profitèrent du repos que donna
l'espèce d'armistice du 17, pour se concerter
sur la manière dont ils devaient exécuter
leur insigne trahison. La mission du comte
de Merfeld n'obtint mème pas de réponse.
Le 18 octobre, dès le matin, l'armée des
coalisés commença l'attaque contre nous. Le
~c corps d'armée de cavalerie, dont mon régiment faisait partie, se trouva placé, comme
il l'avait été le i 6, entre Liehert-\\ olkwitz el
le Kelmberg, ou redoute suédoise. Le comba 1,
engagé sur tous les points, fut surtout terrible vers notre centre, au village de Probstheyda, qu'attaquèrent à la fois un corps
russe et un corps prussien ; tous deux
furent repoussés al'ec des pertes immenses.
On se battait sur tous les points. Les Russes
attaquèrent très vivement [)olzhausen, que
Macdonald défendit avec succès.
Vers onze heures, on entendit une canon-

1. I.e comte de Rochechouart nous ral'Ollte d'une
fa,·on lrès pillorc,quc la 111i;sio11 qu'il cul à remplir
auprès de Bernadotte, 11ui hésitait encore il passer

l'EIIJt' au mois de ~eplcmhrt•; il nous décrit égulcmcnt ,a rcnconlre avec le prince royal de Suède,
« ,upcrbc au milieu de la mitrailk. entouré dt•

GÊ11ÉRAL DROUOT.

nade en arrière de Leipzig, du côté de Lindenau, et l'on apprit que, sur ce point, nos
troupes venaient de rompre le cercle dans
lequel l'ennemi se flattait d'enfermer l'armée
française, et que le corps du général Bertrand
marchait sur Weissenfeld, dans la direction
du Rhin, sans que l'ennemi eût pu l'en empêcher. L'Empercur prescrivit alors d'évacurr
les équipages vers Lutzcn.
Cependant, le plateau de Leipzig était, vers
Conncwitz et Lossnig, le théàtre d'un épouvantable engagement; la terre répétait au loin
le bruit des feux précipités d'un millier de
canons. Les ennemis tentaient de forcer le
passage de la Pleisse. lis furent repoussés,
bien que les Polonais eussent fait manquer
quelques-unes des charges à la baïonnette de
notre infanterie,
Alors le 1•• corps de ca valcrie française,
voyant les escadrons autrichiens cl prussiens
venir au secours de leurs alliés, sortit de derrière le village de Probstheyda, et, se précipitant au milieu des ennemis, il les enfonça
et les poursuivit jusque sur leurs réserves,
qu'amenait le prince Constantin de Russie.
Les alliés, encore enfoncés sur ce point, réunirent des forces immenses pour enlever
Probstheyda; mais ces formidables masses y
furent si bien reçues par quelques-unes de
nos divisions d'infanterie et par les chasseurs
à pied de la vieille garde, qu'elles reculèrent
promptement. Nous perdîmes là les généraux
Vial et R,pchamheau. Celui-ci venait d'être
nommé maréchal de France par !'Empereur.
Bernadolle, prince de Suède, n'avait point
encore comhattu contre les Français, et
paraissait, dit-on, indécis; mais enfin, stimulé et mème menacé par le maréchal prussien Blücher, il se détermina à passer la
Partha au-dessus du village de Mockau, à la
tête des troupes suédoises et d'un corps russe
placé sous ses ordres 1• Lorsqu'une brigade
de hussards et de lanciers saxons, postés sur
ce point, vit arriver les Cosaques qui précédaient Bernadotte, elle marcha vers eux
comme pour les charger; mais faisant tout à
coup volte-face et oubliant à quoi ils exposaient leur vieux roi, notre allié, qui se trouvait au milieu des troupes de Napoléon, les
iofàmes Saxons dirigèrent leurs fusils et
leurs canons contre les Français!
La tête d'armée conduite par Bernadotte,
m~rts_ d d~
Lc1pz1g-.

ùte,sés ... ,. sur

le champ de hataille de

(.\oie de l'éditeur. 1

�~--------

.M'É.MOTTfES DU G'ÉN'É~AL BA~ON DE .MA~BOT - -

· m

- - 1!1STO'l{1.A

essa1é de faire un mouvement en avant, fut
forasé; mais nous perdimes dans ce combat
suivant la rive gauche de la Partha, se dirigea
le brave général Delmas, militaire distingué
vers Sellerhausen, défendu par Reynier. Ce
cl homme des plus honorables, qui, brouillé
général, dont le corps d'armée était presque
avec Napoléon depuis la création de l'Empire,
avait passé dix ans dans la retraite, mais avait
sollicité du service dès qu'il avait ,u sa patrie
en danger.
Au milieu d'une affreuse canonnade el de
vives attaques partielles, les Français se maintenaient sur toute la ligne dans leurs positions. Ainsi, vers la gauche, le maréchal
Macdonald et le général Sébastiani a,·aienl
conrnrvé le terrain situé entre Probstheyda et
Stiillcrilz, malgré les nombreuses attaques
des Autrichiens de Klcnau el des Russes de
Ooctorolî, lorsque tout à coup celles de nos
troupes Qui étaient placées sur ce point furent
assaillies par une charge de plus de 20,000
Cosaques et Baskirs Les efforts de ces derniers portèrent principalement sur le corps
de cavalerie du général Sébastiani.
En un clin d'œil, les barbares entourèrent
à grands cris nos escadrons, contre lesquels
ils lancèrent des milliers de flèches, qui ne
nous causèrent que très peu de pertes, parce
que les Baskirs, étant totalement irréguliers,
ne sa,·enl pas se former en rangs cl marchent
tumultueusement comme un troupeau de
mouton~. Il résulte de ce désordre que ces
cavaliers ne peuvent tirer horizontalement
NAP0Lii0;'; A LA ll.\TAILLE UE LEIPZIC- - 0eS$ÏII J~ f. GRL'-IER.
devant eux sans tuer ou blesser ceux de leurs
camarades qui les précèdent. Les Daskirs
s'écria, en arrivant parmi les l\usses, &lt;&lt; qu'a- lancent donc leurs flèches paraboliquement,
entièrement composé de troupes provenant (( près avoir brûlé la moitié de ses munitions c'est-à-dire en l'air, en leur faisant décrire
des contingents allemands, ayant été témoin « pour les Français, il allait tirer le reste une courbe plus ou moins grande, selon qu'ils
de la déserlion de la cavalerie saxonne, se (( contre eux! » En effet, il lança sur nous jugent que l'ennemi est plus ou moins éloidéfiait de l'infanterie de celle nation, qu'il une grèle de projectiles, donl mon régiment gné; mais celte manière de lancer les projecavait placée près de la cavalerie de Durutlc, reçut une très large part, car je perdis là une tiles ne permettant pas de viser exactement
afin de la contenir; mais le maréchal Ney, trentaine d'hommes, au nombre desquels pendant le combat, les neuf dixièmes des
trop confiant, lui prescrivit de déployer les était le capitaine Berlin, officier du plus grand flèches s'égarent, el le petit nombre de celles
Saxons el de les envoîer soutenir un régiment mérite: ce brave eut la tète emportée par un qui atteignent les ennemis ayant usé pour
français qui défendait le village de Paunss'élever en l'air presque toute la force d'imdorf. Mais à peine les Saxons furent-ils à boulet.
C'était cependant Bernadolle, un Français, pulsion que la détente de l'arc leur anil comquelque distance des troupes françaises, que, un homme auquel le sang français avait pro- muniquée, il ne leur reste plus en tombant
apercevant dans la plaine de Paunsdorf les curé une couronne, qui nous portait ainsi le que crlle de leur propre poids, qui est bien
enseignes prussiennes, ils se précipitèrent
faible; aussi ne font-elles ordinairement que
coup de grâce 1
vers elles au pas de course, ayant à leur tôte
Au milieu de celle déloputé générale, le de fort légères blessures. Enlin, les Baskirs
l'indigne général llussel, leur chef. Quelques roi de Wurtemberg présenta une honorable n·a~anl aucune aulre arme, c'est incontestaofficiers français , ne pouvant comprendre exception, car, ainsi que je l'ai déjà dit, il blement la troupe la moins dangereuse qui
une pareille trahison, pensaient que les Saxons a,ait prévenu Napoléon que les circonstances
au monde.
al laient attaquer les Prussiens; aussi le géné- allaient le forcer à abandonner son parti; existe
Cependant, comme ils arrivaient sur nous
ral Grcssol, chef d'état-major de l\eynier, mais, même après qu'il eut pris celle su- par myriades, el que plus on tuait de ces
courut-il vers eux pour modérer ce qu'il prême décision, il mit dans son exécution les guêpes, plus il en sur,enait, l'immense quancroyait être un excès d'ardeur; mais il ne procédés les plus loyaux, en prescrivant à tité de lloches dont ils couvraient l'air dernit
trouva plus devant lui que des ennemis! Cette celles de ses troupes placées dans son voisi- néccssaircmeol, dans le nombre, faire queldéfection d'un corps d'armée tout enlier, qui nage de n'agir contre les Français qu'après ques blessures graves; ainsi, un de mes plus
produisit un vide effrayant dans le centre de leur avoir dénoncé les hostilités di1 jours braves sous-oîficicrs légionnaires , nommé
l'armée française, eut, de plus, le grave in- d'avance, cl, bien que devenu ennemi de la Meslin, eut le corps traversé par une flèche
convénient de ranimer l'ardeur des alliés, et, France, il chassa de son armée le général, qui, entrée par la poitrine, lui sortait dans le
sur-le-champ, la cavalerie wurtembergeoise ainsi que plusieurs officiers wurtembergeois, dos! L'intrépide ~leslin, prenant la flèche à
suivit l'exemple des Saxons.
qui avaient entrainé ses troupes dans les rangs deux mains, la cassa et arracha lui-même les
Non seulement le prince de Suède Dcrna- des (lusses pendant la bataille de Leipzig, et deux tronçons de son corps, cc qui ne put le
dolle accueillit dans ses rangs les perfides retira toutes les décorations aux régiments sauver : il succomba peu d'instants après.
Saxons, mais il réclama le secours de leur
C'est, je crois, le seul exemple de mort que
transfuges.
arlillerie pour augmenter l'effet de la sienne,
Cependant Probstheyda continuait à être le l'on puisse citer à la suite d'un coup de Il èche
et supplia même l'ambassadeur anglais de lui théàtre de la lutte la plus meurtrière. La tiré par un Baskir. Mais j'eus plusieurs homprêter la batterie de fusées à la Coogrève vieille garde, déployée derrière le village, se mes et chevaux atteints, el fus moi-même
qu'il a,ail amenée avec lui, el que l'ancien tenait prèle à voler au secours de ses défen- blessé par cette arme ridicule.
maréchal de France fil diriger sur les Français. seurs. Le corps prussien de Bulow, ayant
A peine le corps saxon fut-il dans les rangs
des ennemis, qu'il signala sa trahison en faisant contre nous une décharge générale de
toute son arlillerie , dont le commandant

"' 340 ...

J'ava!s le sabr~ à la main; je donnais &lt;les
r?~es _a un orficrer et j'étend:iis le bras pour
indiquer le point vers lequel il devait se
rrrger' lo:s~ue je sentis mon sabre arrêté
par uned rcsrstancc élranrre
el e'prouv:u• une
lérr'
o ,
,,cre , o~lc~r à la cuisse droite, dans laquelle
b · eta1t implantée d'un· poucc dans 1es
c airs. une fli•chc de quatre pieds de lonrr
don~ 1ardeur du combat m'ayail rmpêché d~
senllr le coup. Je la fis ex traire par le docteur
Parol el p~a~er dans une des caisses de l'ambulance reg1menlairc, car je voulais la consrr.1·cllr comn'.c monument curicu-x; je re•Trellt•
lfU e e se so1l égarée.
"
Vous c~m1~renez hien qur, pour une blessure aussi
)c&lt;&gt;ère
.101gna1
. . pas de
•
' J·e ne m' c
0
~o.n régiment, d'autant plus que le moment
t'larl !orl critique.. .. En effet, les renforts
a~e11cs par llernadolle cl Blücher attaquaient
;~;~~enl. le ~ourg de Schiinfcld' situé non
.u !rcu ou la Partba entre dans la ville
d_e lLcrpzrg_. L~s généraux Lagrange el Friedcrrc ts, ~1u1 ddcndaienl ce point important,
~epousscre_~l srpl assauts cl chassèrent sept
,o/s les allies des maisons qu'ils avaient enle,ees. Le général Friederichs fut tué d
combat •, •
ans ce
.
off . . ; c etart
· · • un excellent el très bra,e
l' rc1er' qui J01gnail à ces qualités morales
avaota?e d'ètre l_e plus bel homme de toutes
1es armees françaises.
Cependant,
ennemis allaient peul-être
se rendre mrulrcs de Schiinfeld, lorsque le
m~réchal Nel Yola au secours de ce viUarre
11u1 resta au pouvoir des Français. Le m~~é~
chai ~ey reçut à l'épaule une contusion u·
le força de quiller le champ de bataille q i
Q~and h~ nuit vint, les troupes des deux
a_rmces étaient sur une grande partie de la
ligne dans la mê1;11e position qu'au commen~ement de _l~ bataille; ce soir-là, les cavaliers
c ~o~. reg1mcnl, ainsi que ceux de toutes
les dmsrons du corps de Sébast·tanr,. attachèrent leu_rs chevaux aux mêmes piquets , ui
leur
servi à la fin des trois
. JOurn.ees
.
!
é ,avment
d
pr et· , entes, et presque tous les ha taillons
occupcrent
b li d les mêmes bivouacs · A'ms1. celle
ala'. e, ont les ennemis onl tant cél 'b , 1
succcs, ful indécise, puisqu(•, bien in~r:!ur~
~a no~bre, ayant contre nous presque toutes
na~1ons de l'Europe el comptant une foule
e traitres dans nos rangs, nous ne perdimcs
u!i JJ?Uce de lerr~in !. .. Aussi le général
Wilson , qu1· se trouva1L
. à
L ·,Jars
· sir fioberl
.
e1pz1g en &lt;1uah1éde commissaire britannique
el dont_ le_ \ém?i~nage ne peut ètrc suspect~
de parlial1tc, d1t-1l au sujet de celte bataïl' .
« Malgré
T la dMeclion de l'armée saxonneI eau.
« m1 rcu du combat, malgré le courarre ar: ~cnt el persévérant des troupes allié~, 'on
~ 1:ul eol~~&lt;'r aux Français un seul des
. villa,,es qu ils se proposaient de rrarder
(1 com~r t~~entiels à leur position. L.1 nuit
• lermma I action' laissant aux Fraoç.1is
(( sur_loul aux déîeoscurs de Probslh: d 1'
' o,
"lo1r, e d'avoir
. mspiré
.
C) a, a
à leurs ennemis
une
&lt;• geoereuse envie!... »
Après le_coucher du soleil, au moment où
~o.mmença1t l'obscurité, je reçus l'ordre de
aire cesser sur le front de mon régiment ce

t.

!es

~

tira emenl inr~t(le qui suit ordinairement les sa mo_nlure fut si bien remarquée par les
enga~ements _scr1eux. Ce n'est pas sans peine f°ne~is, malgré l'obscurité, que le cheval et
que I on pamenl à séparer alors les hom
e mait!e _furent Lous deux grièvement blessés.
de·~ deux par1-is qui. ,1ennent
•
de comhallremes
les ~e capitame anil reru une halle au Lravers
uns contre les. autres, d'autant plus que,
u cor~s et mourut pendant la nuit, dans
r
u~e
maison du faubourg de llallc, où j'al'ais
ur
ne
pa_s
air~
connaître
celle
disposiliou
po
aux ennem'.~• qm pourraient en profiler pour fait transporter la Ycille le commandant
fondre à I improviste sur nos avant-postes, Pozac.
on ne se ser~ nr de tambours ni de trompelles d Bien que l~ l,Jessure de celui-ci ne fût pas
angercuse, il .se désolait en pensant que
pour prescr:re _aux tirailleurs de cesser le feu
cl de _se r~unrr ~our _rPjoindre leurs régi- prob~?lcmenl I armée française s'éloirrncrail
ments' mais on fait prevenir à voix basse les e~ qu il rcs~erail prisonnier des ennemis, qui
ch~r~ des pelotons, qui envoient des sous- s ~mpa~era.1enl alors du sabre d'honneur c1ui
ort1c1crs ch~rcber en silence les petits postes. lui ,avait clé_ donné par le premier Consul
aprcs la bala11le de Marengo, lorsqu'il n'était
Les_ ennemis, de leur côté, arrissanl de même
.
. JC
. calmai ses
le l~u diminue inscnsiLleme~l et finit hienlô; •encore que sous-o rr.,icier;
mms
JUSles re~rets en me chargeant du glorieux
enllèn•mcnl.
Afin de m'assurer qu'on n'oubliait aucune sabre, _qui, transporté par un des chiruroiens
ved_ellc,sur le t~rrain el que celle petite re- du rég,mcnl, rut remis 11 Pozac à son r~tour
traite v~rs le b1Youac était exécutée en ho
en France.
ordre, Je !a faisais babituellemenl diri"c:
CHAPITRE XXX
par _un adJu~ant-major. Celui qui était "de
service .Cl; ~01r-là se nommait le capilainc
Situation
t prcvoynnrP
.
. .critique · _ Défnul te
,tans l'or
Jol)' m1hta1re instruit, fort capable et d'
gan1sallon t!e _la rctrailr. - Adieux du roi de Sa .
gra?d courage, mais un peu obstiné. JI ~:
)1~~'118llllttllé c,agfrée de ~apoti•on
Les tr·
avarl d?nné des premes quelques mois avant
~::~\;~11 (
Leipzig. - n·upture p~~nlur/e
larfibataille,
lorsque ' charge' de d"ISlfi"buer aux
s cr. - Quel rut lu sort de mon ré..,·
·
ment.
oo ic1ers ~es_ chevaux de remonte, dont !'Empereur
Le calme de la nuil ayant enfin succédé
. îa1sa1t
r . présent à ceux d'enlre eux qm.
ava1:nl ail la campagne de l\ussie, M. Jol ' d~ns les ch~ps de Leipzig à la terrible bama),,ré ~es observations el celles de y taille dont ils venaient d'être témoins 1
amis, avait choisi pour lui un superbe h s.c~ che~s. des deux partis purent examiner, lei:
blanc, donl ni moi ni aucun de mes c eva pos1llon.
•
r d • ·
camaa es n avions voulu à cause de sa robe lr
d, Celle de l'empereur Napoléon était la plus
éclatante,
el c1ue J·'avais d'abord mis
. au rana
op
cfavorable
: en effet' si l'on a hl'amé ce
d
dh
es trompettes. Au•Ei, le soir de la bataill~ gran ommc de ne s'être pas retiré derrière

~è:

t~~s

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~:!

l~PISODE llE LA B.\T.IILLE DE LFIPZIC;. _

d~ Leipzig, au m?menl où M. Joly, en remP~'.ssanl ~es fonctions, marchait au pas derr1ere la hgoe des tirailleurs, la blancheur de

1
[)'afrcs

un

dessin dti temps.

la Saale huit jours avant la bataill 1
,.
jmait encore é,iter de comprom:~lr~r~qu il
ut de son armée ' autour de IaqueIlee des
sa-

�'111S TO'J{1.Jl

----------------------------------------

forces infiniment plus nombreuses que les
siennes allaient former un grand cercle de
1er, à plus forte raison beaucoup de militaires ont-ils désapprouvé les opérations de
!'Empereur, lorsqu'à Leipzig il se laissa complètement cerner sur le champ de bataille
par les ennemis. Je dis complètement, car le
f8, à onze heures du matin, le corps autrichien de Lichtenstein s'étant emparé du village de Kleinzschocher, sur la rive gauche de
!'Elster, il fut un moment où la route de
Leipzig à Weissenfels, seule retraite qui
restât aux Français, se trouva interceptée, et
l'.armée de Napoléon complètement environnée.
Cette situation critique ne dura, il est
vrai, qu'une demi-heure; mais fut-il prudent
de s'exposer aux fâcheux événements qui auraient pu en résulter, et n'aurait-il pas mieux
Yalu, avant que toutes les forces ennemies se
fussent réunies pour entourer l'armée française, que lè chef de celle-ci l'eût abritée
derrière les montagnes de la Thuringe et la
rivière de la SaaleL.
Nous approchons d'un moment bien critique!. .. Les Français avaient conservé leurs
positions pendant les trois jours qu'avait duré
la bataille; mais ce succès moral n'avait été
obtenu qu'au prix de bien du sang, car, tant
en tués qu'en blessés, ils avaient près de
40,000 hommes hors de combat!. .. Il est
vrai que les ennemis en avaient perdu 60,000;
différence énorme à leur désavantage, qu'il
faut attribuer à l'obstination qu'ils mirent à
attaquer les villages retranchés par nous.
Mais comme le nombre des troupes alliées
était infiniment plus considérable que celui
des Français, notre armée, après avoir perdu
40,000 combattants, se trouvait proportionnellement bien plus affaiblie que la leur.
Ajoutons à cela que l'artillerie française
ayant tiré depuis trois jours 220,000 coups
de canon, dont 95,000 dans le seul engagement du 18, les réserves étaient épuisées, et
il n'y restait pas plus de 16,000 coups, c'està-dire de quoi entretenir le feu du combat
pendant deux heures seulement. Ce défaut de
munitions, qu'on aurait dû prévoir avant de
s'engager loin de nos frontières contre des
forces infiniment supérieures, mettant Napoléon hors d'état de livrer une nouvelle bataille, qu'il eût peut-être gagnée, il fut contr.i.int de se résoudre à ordonner la retraite.
L'exécution en était infiniment difficile, à.
cause de la nature du terrain que nous occupions, et qui, parsemé de prairies humides,
de ruisseaux, et traversé par trois rivières,
présentait·une quantité de petits défilés qu'il
fallait passer sous les yeux et à petite portée
des ennemis, qui pouvaient facilement jeter
le désordre dans nos rangs pendant cette
marche périlleuse.
Un seul moyen pouvait assurer notre retraite; c'était l'établissement d'une infinité
de ponceaux sur les prairies, les fossés, les
petits cours d'eau, et celui de ponts plus
grands sur les rivières de la Partha et de la
Pleisse, et J&gt;rincipalement de !'Elster, qui
reçoit ces divers affluents aux portes et

même dans la ville de Leipzig. Or, rien
n'était plus facile que la création de ces passages indispensables, puisque la ville et les
faubourgs de Leipzig, placés à une petite
portée de fusil, offraient une immeuse provision de poutres, de planches, de madriers,
de clous, de cordes, etc.
Toute l'armée avait donc la persuasion que
de nombreux passages avaient été établis dès
son arrivée devant Leipzig; qu'on les avait
augmentés le 16 et surtout le 17, dont la
journée entière s'était écoulée sans combat.
Eh bien! ... par un concours de circonstances
déplorables et d'une négligence incroyable,
aucune mesure n'avait été prise!. .. et parmi
les documents qui nous sont restés sur cette
célèbre bataille, on ne trouve rien, absolument 1·ien d'officiel, qui démontre qu'il eût
été pris des mesures pour faciliter, en cas de
retraite, l'écoulement des nombreuses colonnes engagées au delà des défilés que forment les rivières, ainsi que les rues de la ville
et des faubourgs de Leipzig. Aucun des ofriciers échappés à la catastrophe, pas plus que
les auteurs qui l'ont décrite, n'ont pu prouver que les chefs de l'armée aient rien fait
pour l'établissement de passages nouveaux et
la libre circulation sur ceux déjà existants.
Seulement, le général Pelet, qui est, avec
raison, très grand admirateur de Napoléon et
pousse quelquefois cette admiration jusqu'à
l'exagération, le général Pelet écrivit, quinze
ans après la bataille, (( que M. Odier, sous(( inspecteur aux revues, c'est-à-dire sous(( intendant de la garde impériale, lui a dit
&lt;( plusieurs fois qu'il était présent lorsque
&lt;( dans la matinée (il ne spécifie point de
(( quel jour) l'Empereur donna l'ordre à un
&lt;( général de l'état-major de suivre la cons&lt;( truction des ponts et le chargea spéciale&lt;( ment de ce travail ». Le général Pelet ne
fait pas connaitre le nom de l'officier général
auquel !'Empereur aurait donné cet ordre;
cependant,. il eût été fort important de le
savoir.
M. Fain, secrétaire de Napoléon, dit, dans
ses Mémoires, que « !'Empereur ordonna
&lt;( d'établir dans les marais voisins quelques
&lt;( nouveaux passages qui pussent faciliter la
&lt;( traversée de ce long défilé ».
Je ne sais jusqu'à quel point l'histoire
admettra la vérité de ces assertions posthumes; mais en les supposant véridiques,
plusieurs auteurs pensent que le chef de
l'armée française n'aurait pas dû se borner
à donne,· un ordre à un général d'étatmajor qui n'avait peut-être à sa di$position
ni sapeurs ni le matériel nécessaire, et qu'il
aurait fallu charger de l'établissement de
nouveaux passages plusieurs officiers, et au
moins un par régiment dans chaque corps
d'armée, car il est constant que personne ne
s'en occupa. Et en voici le véritable motif,
qui ne fut alors connu que de bien peu de
personnes.
L'Empereur avait pour chef d'état-major
général le maréchal prince Berthier, qui ne
l'avait pas quitté depuis la célèbre campagne
d'Italie en 1796. C'était un homme capable,

exact, dévoué, mais qui, ayant souvent
éprouvé les effets de la colère impériale,
avait conçu une telle crainte des boutades de
Napoléon qu'il s'était promis de ne jamais
prendre l'initiative sur i·ien, de ne faire aucune question, et de se borner à faire exécuter les ordres qu'il recevait par écrit. Ce
système, qui maintenait les bons rapports du
major général avec son chef, était nuisible
aux intérêts de l'armée; car, quelles que
fussent l'activité et les vastes capacités de
!'Empereur, il était physiquement impossible
qu'il vît tout et s'occupât de tout; et cependant, s'il oubliait quelque chose d'important,
rien n'était fait.
Il paraît qu'il en fut ainsi à Leipzig, où,
presque tous les maréchaux et généraux
chefs de corps d'armée ayant à plusieurs reprises, et notamment les deux derniers jours,
fait observer à Berthier combien il était nécessaire d'établir de nombreux passages pour
assurer la retraite en cas de revers, le major
général leur avait constamment répondu :
&lt;( L'Empereur ne l'a pas ordonné! l&gt; On ne
put rien en ôbtenir; aussi, pas une poutrelle,
pas une planche n'avaient été placées sur un
ruisseau lorsque, dans la nuit du 18 au f9,
l' Empereur prescrivit de battre en retraite
sur Weissenfels et la rivière de la Saale.
Les alliés avaient éprouvé de si grandes
pertes que, sentant l'impossibilité de recommencer la lutte, ils n'osaient nous attaquer
de nouveau et étaient sur le point de se retirer eux-mêmes, lorsque, apercevant les gros
bagages de l'armée se diriger vers Weissenfels par Liadenau, ils comprirent que Napoléon se préparait à la retraite, et firent leurs
prépar-atif~ pour être à même de profiter des
chances que ce mouvement pouvait amener
en leur faveur.
Le moment le plus affreux d'une retraite,
surtout pour un chef de corps, est celui 011
il faut se séparer des blessés qu'on est forcé
d'abandonner à la pitié des ennemis, qui souvent n'en ont aucune et pillent ou achèvent
les malheureux trop fortement atteints pour
suivre leurs camarades. Cependant, comme
le pire de toutes choses est d'ètre laissé gisant
sur la terre, je profitai de la nuit pour faire
relever par les soldats valides tous les blessés
de mon régiment, que je réunis dans deux
maisons contiguës, d'abord pour les soustraire au premier moment de fureur des
ennemis pris de vin qui occuperaient le faubourg, et en second lieu pour les mettre à
même de s'aider les uns les autres et de soutenir mutuellement leur moral. Un chirurgien sous-aide, M. Bordenave, m'ayant offert
de rester avec eux, j'acceptai, et à la paix je
fis avoir la décoration de la Légion d'honneur
à cet estimable docteur, dont les bons soins
avaient sauvé la vie à beaucoup d'hommes.
Cependant, les troupes se mirent en
m~rche pour s'éloigner de ce champ de bataille témoin de leur gloire et inondl\ de tant
de sang! L'empereur Napoléon quitta son
bivouac à huit heures du soir, se rendit en
ville et s'établit dans l'auberge des Armes de
Prusse, sur le boulevard du Marché aux che-

.M'i.M011('ES DU GÉNÉ1(AL BJt](ON D'E ;Jf.Jt'R.,BOT - - ~

vaux. Après avoir donné quelques ordres, car le combat dont je vais parler lui fit
qu'elles éprouvaient, disputaient le Lerrain
Napoléon alla visiter le vénérable roi de Saxe
p~rdre presque autant d'hommes que la ba- pied à pied, en se retirant en bon ordre vers
qu_'il trouva faisant des préparatifs pour 1; taille de trois jours qu'il venait de livrer.
le grand pont de !'Elster à Lindenau.
smvre.
Elle nous fut même bien plus funeste, car
L'Empereur était difficilement parvenu à
Ce roi, modèle des amis, s'attendait à ce elle porta la désorganisation dans l'armée
sortir
de la ville et à gagner le faubourg par
que, pour le punir de la fidélité inaltérable qui, sans cela, pouvait arriver en France en~
lequel l'armée s'écoulait. Il s'arrêta et mit
qu'il avait eue pour l'empereur des Français
core très puissante. Or, la belle résistance pied à terre au dernier pont, celui dit cfa
les souverains alliés lui arracheraient so~ que ces faibles débris opposèrent aux alliés
Moulin, et ce fut alors seulement qu'il fit
royaume, et cependant, ce qui l'affligeait le pendant _trois mois. dém_ontra assez ce que
plus, c'était la pensée que son armée s'était nous aur10ns pu faire s1 tous les guerriers charger la mine du grand pont. Il adressa de
déshonor:ée en passant à l'ennemi. Napoléon français qui avaient survécu à la (Trande ba- là aux maréchaux Ney, Macdonald et Poniatowski l'ordre de conserver la ville encore
ne pouvait consoler ce digne vieillard, et ce taille eussent repassé le Rhin en °conservant
pendant vingt-quatre heures, ou du moins
ne fut ~u'ave? p~ine qu'il ob}int de lui qu'il leurs armes et leur organisation! ... La France
jusqu'à la nuit, afin de laisser au parc d'arresterait à Le1pz1g dans ses Etats et enverrait eût probablement repoussé l'invasion ....
tillerie, ainsi qu'aux équipages de l'arrièreun de ses ministres vers les confédérés pour
Mais il en fut autrement, car pendant que garde, le temps nécessaire pour traverser le
demander un accommodement.
Napoléon, par une générosité trop chevale~et émis_saire parti, !'Empereur fit ses resque et blâmable selon moi, refusait de faubourg et les ponts. Mais à peine l'Empead!eux au vieux roi de Saxe, à la Reine, à la fai_re incendier une ville ennemie, ce qui de- re~r, remonté à cheval, se fut-il éloigné de
princesse leur fille, modèle da toutes les ver- va1 t assurer sans coup férir la retraite d'une mille pas sur la route de Lützen, que tout à
tus, qui avait suivi son père jusque sous les ~~rti~ de son armée, le prince royal de Suède, coup on entendit une terrible explosion!. ..
Le grand pont de !'Elster venait de saucanons ennemis. La séparation fut d'autant l md1gne Bernadotte, blâmant le peu d'arter!.
.. Cependant, les troupes de Macdonald,
plus t~uchante que l'on apprit que les alliés deur que les alliés mettaient à eiterminer les
de
Lauriston,
de Reynier et de Poniatowski ,
. .
refusaient de prendre aucun eno-arrement sur Français ses compatriotes, lança toutes les
ams1
que
plus
de deux cents pièces d'artillele sor_t qu'ils r~servaient au mona;ie saxon ... . troupes placées sous ses ordres contre le fauCe pr1_nce allait donc se trouver à leur merci .. .. bourg de Taucha, s'en rendit maitre et péné- rie, se trouvaient encore sur le boulevard de
Il avait de belles provinces .... Que de motifs tra ainsi jusque sur les boulevards et dans la Leipzig, et tout moyen de retraite leur était
enlevé! Le désastre était à son comble!
pour que ~es ennemis fussent impitoyables ! ville.
Pour expliquer la cause de cette catasVers hmt heures du soir, la retraite comEntraînés par cet exemple, le maréchal
mença par les corps des maréchaux Victor et Blücher et ses Prussiens, ainsi que les Russes trophe, on a dit plus tard que des tirailleurs
~uge_reau, les am?ulances, une partie de l'ar- et les Autrichiens, font de même, et attaquent prussiens et suédois, auxquels les Badois
avaient ouvert les portes de Halle, s'étant
t1ller1e, la cavalerie et la garde impériale.
de toutes parts les derrières des colonnes glissés de proche en _proche jusqu'aux enviPendant que ces troupes défilaient à travers françaises, qui se retiraient vers le pont de
rons du pont où, réunis à des gardes saxons
le faubourg de Lindenau, les maréchaux Ney, Lindenau. Enfin, pour combler la mesure
Marmont et le général Reynier gardaient les une vive fusillade éclata auprès de ce pon; ils s'étaient emparés de plusieurs maisons e~
faubour_gs de Halle et de llosenthal. Les corps de !'Elster, seule retraite qui restât à nos tiraient sur les colonnes françaises, le sapeur
de Lauriston, de Macdonald et de Poniatowski tr?upes 1. .. Cette fusillade provenait des ba- chargé d~ mettre le feu à la mine, trompé par
entrèrept successivement dans la ville el taillons des gardes saxonnes qui, laissées en celte fusillade, pensa que l'ennemi arrivait,
s'établirent derrière les barrières dont les ville auprès de leur roi, et re&lt;Trettant de et que le moment d'exécuter sa consitrne et
, .
,
'
murs eta'.ent cren~lés. Tout ~tait ainsi disposé n'avoir pu déserter avec les autres0 régiments de fair~ sauter le pont était venu; il avait
pour qu ~ne résistance opmiâtre faite par de leur armé~, ~oulaient donner des preuves donc rrus le feu aux poudres. D'autres attrinotre amère-garde mît l'armée à mème de leur P~_l1'10tisme allemand, en attaquant buèrent cette déplorable erreur au colonel du
d'opérer régulièrement sa retraite. Néan- par detnete les Français q-ui passaient sur ~én!e Montfort, q~i, en a~ercevant quelques
moins, Napoléon, voulant éviter à la ville de la place du château où résidait leur souve- lira1lleurs ennemis, aurait, de son autorité
Leipzig les horreurs qui suivent toujours un rain !. .. En vain ce malheureux et vénérable privée, ordonné de mettre le feu à la mine.
combat dans les rues, avait permis aux ma- ~rince, paraissant au balcon du palais au mi- Cette derni?re version fut ad.optée par !'Emgistrats d'adresser une demande aux souve- heu des balles, criait à ses officiers et soldats : pereur, qm ordonna de mettre en jugement
rains alliés pour régler, par un armistice de &lt;&lt; Tuez-moi, lâches!... Tuez votre roi afin M. de Montfort, dont on fit le bouc émissaire
quelques heures, l'évacuation de la ville. Cette « qu'il ne soit pas témoin de votre dé;hon- de ce fatal événement; mais il fut démontré
pr~fosition ~hilanthropique fut rejetée, et les « neur !.. . » Les misérables continuèrent plus tard qu'il n'y avait pris aucune part.
Quoi qu'il en soit, l'opinion de l'armée acallies, dans l espoir que le désordre se met- d'assassiner les Français!... Alors, dans son
trait dans l'arrière-garde française et qu'ils indignation, le roi saxon, rentrant dans ses cus~ enc?r~ le majo~ général de négligence,
~n profiteraie~t, n'hésitèrent pas à exposer appartements, saisit le drapeau de sa "arde et et 1 on d1sa1t avec raison qu'il aurait dû con0
fier la garde du pont à une brigade entière
a une destruct10n totale l'une des plus 0arandes le jeta dans le feu !. . .
dont le gé:"~ral aurait été chargé, sous s;
villes de l'Allemagne.
Le coup de pied de l'âne fut donné à nos i-esponsabilité pe1·sonnelle, d'ordonner luiCe
fut
alors
que,
dans
leur
indi&lt;Tnation
troupes, en cette fatale circonstance, par un même d_e ~ettre le feu aux poudres lorsqu'il
1 •
,
b
,
~ usieurs gé1~er:1ux français proposèrent à
bataillon badois, qui, signalé pour sa lâcheté re~onna1tr_a1t que le moment était favorable.
l Empereur d assurer la retraite de son armée avait été laissé en ville pendant la bataille:
~n la ~assant dans l'intérieur de la ville et afin de fendre les bûches nécessaires pour Mais le prmce Berthier se défendait avec sa
1~cend1ant les faubourgs, excepté celui de chauffer les fours à pain ! ... Ces infâmes Ba- réponse habituelle : (( L'Empereur ne l'avait
pas ordonné, ... lJ
Li~denau, par lequel nos troupes s'écoule- dois, abrités derrière les fenêtres et les murs
Après 1~ rupture du pout, quelques-uns
raient,_ pendant que le feu arrêterait les de la grande boulangerie, tirèrent aussi sur
des Fra~çais ~u:quels cet événement coupait
ennemis.
nos soldats, dont ils tuèrent un grand la re_traite se Jeterent dans !'Elster, qu'ils esJe pe_nse que le refus de consentir à ce que nombre! ...
p~raient traverser à la nage. Plusieurs y parla retraite eût lieu sans combat nous donnait
Cependant, les Français résistèrent courale d~oit d'employer tous les moyens de défense geusement et se défendirent dans les maisons, vmrent : le maréchal Macdonald fut de ceuxposs~bles, et le feu étant le plus certain en et bien que toutes les armées alliées eussent là; mais le plus grand nombre, entre autres
par:11 cas, ?ous aurions dû nous en servir; pénétré en masse dans la ville, dont elle occu- le princ~ Poni~towski, se noJèrent, parce
mais Na_po!e?n ne put s'y résoudre, et cette paient les boulevards et les rues principales, que, apres avou traversé la rivière ils ne
magnamm1te exagérée lui coûta ~a couronne, nos troupes, malgré les pertes immenses pu~ent gravir ses bords fangeux, qu/ étaient
d'ailleurs bordés de tirailleurs ennemis.·

�..-

111STO'J{1.ll

Ceux de nos soldats qui étaient restés en
ville et dans les faubourgs après la rupture
du pont, ne songeant plus qu'à vendre chèrement leur vie, se barricadèrent derrière les
maisons et comballirent vaillamment toute la
journée et une partie de la nuit suivante;
mais les cartouches· leur ayant manqué, ils
furent forcés dans leurs retranchements improvisés et presque tous égorgés I Le carnage
ne cessa qu'à deux heures du matin! ...
Pendant cela, les souverains alliés, réunis
sur la grande place et ayant Bernadotte
'parmi eux, savouraient leur victoire et délibéraient sur ce qu'ils auraient à faire pour
en assurer le résultat.
On porte à 15 000 le nombre des Français
massacrés dans les maisons, et à 25 000 celui
des prisonniers. Les ennemis ramassèrent
250 pièces de canon.
Après le récit des événements généraux qui
terminèrent la bataille de Leipzig, je crois
devoir vous faire connaitre ceux qui ont particulièrement trait à mon régiment et au
corps de cavalerie de Sébastiani, dont il faisait partie. Comme nous avions repoussé pendant trois jours consécutifs les attaques des
ennemis et conservé notre champ de bataille,
l'étonnement et la douleur furent grands
parmi les troupes, lorsqu'on apprit le 18 au
soir que, faute de munitions de guerre, nous
allions battre en retraite! ... Nous espérions
du moins, et il paraît que c'était le projet de
!'Empereur, qu'elle se bornerait à aller derrière la rivière de la Saale, auprès de la place
forte d'Erfurt, où nous pourrions renouveler
nos provisions de poudre et recommencer les
hostilités. Nous montâmes dQnc à cheval le
18 octobre à huit heures du soir, et abandonnâmes ce champ de bataille sur lequel
nous avions combattu pendant trois jours et
oµ nous laissions les corps de tant de nos
infortunés et glorieux camarades.
A peine fùmes-nous hors du bivouac, que
nous éprouvâmes les inconvénients résultant
de la négligence de l'état-major impérial, qui
n'avait absolument rien préparé pour faciliter
la retrâite d'une armée aussi nombreuse!. ..
De minute en minute, les colonnes, surtout
celles d'artillerie et de cavalerie, se trouvaient
arrêtées au passage de larges fossés, de marais et de ruisseaux sur lesquels il eût été
cependant si facile de jeter de petit_s ponts! ...
Les roues et les chevaux enfonçaient dans la
boue, et la nuit étant des plus obscures, il y
avait encombrement partout; noire marche
fut donc des plus lentes, tant que nous fûmes
dans la plaine_et les prairies, et souvent complètement arrêtée dans la traversée des faubourgs et de la ville. Mon régiment qui faisait la tête de .colonne de la division d'Exelmans, qui ouvrait cette pénible marche, n'arriva au pont de Lindenau qu'à quatre heures
du matin de la journée du 19 octobre. Lorsque nous franchîmes ce passage, nous étions
bien loin de prévoir l'épouvantable catastrophe
dont il serait témoin dans quelques heures!
Le jour parut : la route, large et belle,
était couverte de nombreuses troupes de
toutes armes, ce qui annonçait que l'armée

serait encore considérable en arrivant sur la
Saale. L'Empereur passa .... Mais en longeant
au galop les flancs de la colonne, il n'entendit
pas les acclamations accoutumées qui signalaient toujours sa présence! ... L'armée était
mécontente du peu de soin qu'on avait mis à
assurer sa retraite dès son départ du champ
de bataille. Qu'auraient dit les troupes si elles
avaient été informées de l'imprévoyance avec
laquelle avait été dirigé le passage de !'Elster,
qu'elles venaient de traverser, mais où tant
de leurs camarades allaient bientôt trouver
la mort!...
Ce fut pendant la halte de Markranstadt,
petite ville située à trois lieues de Leipzig,
que nous entendîmes la détonation de la mine
qui détruisait le pont de !'Elster; mais, au
lieu d'en être peiné, chacun s'en réjouit, car
on ne mettait pas en doute que le feu n'eût
été mis aux poudres qu'après le passage de
toutes nos colonnes et pour empêcher celui
des ennemis.
Pendant les quelques heures de repos que
nous primes à Markranstadt, sans nous douter de la catastrophe qui venait d'avoir lieu
sur la rivière, je pus voir nos escadrons en
détail et connaître les pertes éprouvées par
le régiment durant la bataille des trois jours.
J'en fus effrayé!. .. Car elles s'élevaient à
149 hommes, dont 60 tués, parmi lesquels
se trouvaient deux capitaines, trois lieutenants et onze sous-ofriciers, ce qui était
énorme sur un chiffre de 700 hommes avec
lequel le régiment était arrivé sur le champ
de bataille le 1G octobre an matin. Presque
tous les blessés l'avaient été par les boulets
ou la mitraille, ce qui donnait malheureusement peu d'espoir pour leur guérison !... Mes
pertes se fussent peut-être élevées au double
si, pendant la bataille, je n'eusse pris la préeau tion de soustraire autant ciue possible mon
régiment au feu du canon. Ceci mérite explication.
li est des circonstances et des positions où
le général le plus humain se trouve dans la
pénible obligation de placer ses troupes en
évidence sous les boulets de l'ennemi; mais
il arrive aussi très souvent que certains ch~fs
étalent inutilement Jeurs lignes sous les batteries ennemies el ne prennent aucune mesure
pour éviter les pertes d'hommes, ce qui cependant est quelquefois bien facile, principalement pour la cavalerie, qui, par la vélocité
de ses mouvements, peut en un instant se
porter sur le point où elle est nécessaire, et
prendre la fo~mation qu'on désire. C'est surtout dans les grandes masses de cavalerie et
sur les grands champs de bataille que ces
précautions conservatrices sont les plus nécessaires, et où cependant on s'en occupe le
moins.
Ainsi, à Leipzig, le 16 octobre, Sébastiani,
général en chef du 2• corps de cavalerie,
ayant placé les nombreux escadrons de ses
trois divisions entre le village de Wachau et
celui de Liebert-Wolkwitz, en assignant approximativement à chaque général de division
l'emplacement que la sienne devait occuper,
celle d'Exelmans se trouva établie sur un ter-

rain ondulé, entrecoupé par conséquent de
petites buttes et de bas-fonds. Le corps d'armée formait une ligne considérable. Les ennemis avaient leur cavalerie à grande portée
de nous et ne pouvaient donc pas nous surprendre. Je profitai des bas-fonds qui existaient sur le terrain où notre brigade était
formée, pour y masquer mon régiment, qui,
ainsi garanti du canon et cependant se trouvant à son rang et prêt à agir, eut le bonheur
de voir s'écouler une grande partie de la journée sans perdre un seul homme, car les boulets passaient au-dessus des cavaliers, tandis
que les corps voisins éprouvaient des pertes
notables .
Je me félicitais d'avoir si bien placé mes
escadrons, lorsque le général Exelmans, sous
prétexte que chacun devait avoir sa part de
danger, m'ordonna, malgré les représentations du général de brigade, de porter le
régiment à cent pas en avant de la ligne.
J'obéis, mais en très peu de temps j'eus un
capitaine tué, M. Bertin, et une vingtaine
d'hommes hors de combat. J'eus alors recours
à une nouvelle méthode : ce fut d'envoyer de
braves cavaliers, bien espacés, tirer des conps
de carabine sur l'artillerie des ennemis, qui,
à leur tour, firent aussi avancer des tirailleurs, de sorte que ces groupes des deux partis s'étant mis ainsi à tirailler entre les lignes,
les canonniers ennemis ne pouvaient faire feu
sur mon régiment, de crainte de tuer leurs
propres gens. Il est vrai que les nôtres éprouvaient le même embarras; mais ce silence de
l'artillerie des deux partis sur un point minime de la bataille était tout à notre avantage, les alliés ayant infiniment plus de canons que les Français. D'ailleurs, notre infanterie et celle dtJS ennemis étant en ce moment
aux prises dans le village de Liebert-Wolkwitz, la cavalerie française et la leur n'avaient
qu'à attendre l'issue de ce terrible combat;
il était inutile qu'elles se démolissent mutuellement à coups de boulets, et mieux: valait
s'en tenir à un engagement entre des tirailleurs qui, la plupart du temps, brûlent leur
poudre aux moineaux. Aussi mon exemple
fut-il suivi par tous les colonels des autres
brigades, et les ennemis placé, devant elles
ayant aussi fait taire leurs canons, la vie de
bien des hommes fut épargnée. Un plus grand
nombre l'eût été si le général Exelmans ne
fût venu ordonner· de faire rentrer les Li railleurs, ce qui devint le signal d'une grêle de
boulets que les ennemis lancèrent sur nos
escadrons. Heureusement, la journée tombait
à sa fin.
C'était le 16 au soir. Tous les colonels de
cavalerie du 2• corps s'étaient si bien trouvés
de celte manière d'épargner leurs hommes
que, d'un commun accord, nous l'employàmes
tous dans la bataille du 18. Quand les corps
ennemis Liraient le canon, nous lançions nos
tirailleùrs, el, comme ils auraient enlevé les
pièces si on ne les eût défendues, nos adversaires étaient contraints d'envoyer des tirailleurs contre les nôtres, ce qui, des deux
côtés, paralysait l'artillerie. Les chefs de la
cavalerie ennemie placés en face de nous,

�msT0~1.ll----------------------ayant probablement deviné et approuvé le
motif qui nous faisait agir, firent de même,
de sorte que dans la troisième journée les
cA1nons attachés à la cavalerie des deux partis
furent beaucoup moins employé~. Cela n'empêchait pas de s'aborder mutuellement dans
des charges vigoureuses, mais au moins elles
avaient pour but d'attaquer ou de défendre
une position, e~ alors on ne doit pa; s'épargner, tandis que les canonnades sur place,
qui ont trop souvent lieu de cavalerie à cavalerie, ne servent qu'à faire périr inutilement
beaucoup de braves gens. Voilà ce qu'Exelmans ne voulait pas comprendre; mais tomme
il courait sans cesse d'une aile à l'autre, dè~
qu'il s'éloignait d'un rPgiment, le colonel
lançait ses tirailleurs en avant et le canon se
taisait.
Tous les généraux de cavalerie, ainsi que
Sébastiani, furent tellement persuadés des
avantages de cette méthode qu'Exelmans reçut enfin l'ordre de ne plus agacer les canonniers ennemis en faisant tirer les nôtres sur
eux, lorsque nos escadrons, étant en observation, n'avaient ni attaque à faire ni à repousser.
Deux ans plus tard, j'employai ce même
système à Waterloo devant l'artillerie anglaise, et je perdis beaucoup moins de monde
que si j'eusse agi autrement. Mais revenons à
Markranstadt.

CHAPITRE XXXI
Je recueille sur l'Elslcr les débris de notre armée. Massacre de cinq ccnls brigands alliés. - Relraile
sur la Saale. - Erfurt. - '.\lurat quitte l'armée.
- Les Austro-Bavarois à Hanau. - Je force le défilé
de Gelnbausen, sur la l(insig. - L'armée dennt
Hanau.

Pendant la halte que !'Empereur et les divisions sorties de Leipzig faisaient en ce lieu,
on apprit le funeste événement de la rupture
du pont de Lindenau, qui privait l'armée de
presque toute son artillerie, de la moitié de
ses troupes restées prisonnières, et livrait des
milliers de nos camarades blessés aux outrages
et au fer de la soldatesque ennemie, enivrée
et poussée au massacre par ses infâmes officiers! La douleur fut générale !... Chacun regrettait un parent, un ami, des camarades
aimés 1... L'Empereur parut consterné! ...
Cependant, il ordonna de faire rebrousser
chemin jusqu'au pont de Lindenau à la cavalerie de Sébastiani, afin de recevoir et de
protéger les hommes isolés qui auraient pu
franchir la rivière sur quelques points, après
la catastrophe causée par l'explosion de la
mine.
Afin de hâter le secours, mon régiment et
le 24° de chasseurs, qui étaient les mieux
montés du corps d'armée, reçurent l'ordre de
précéder cette colonne ef de partir au grnnd
tmt. Le général Wathiez étant indisposé, je
dus, comme étant le plus ancien colonel, le
remplacer dans le commandement de la brigade.
Dès que nous eûmes parcouru la moitié
de la distance qui nous séparait de Leipzig,

nous entendîmPs de nombreux coup de fusil,
et, en approchant des faubourgs, nC'us distinguâmes les cris de désespoir jetés par les
malheureux Français qui, n'ayant plus aucun
moyen de retraite, manquant de cartou"hes
pour se défendre, traqués de rue Pn rue, de
maison en maison, et accablés par le nombre,
étaient lâchement égorgés par les ennemis,
surtout par les Prussiens, les Badois et les
gardes saxonnes.
Il me serait impossible d'exprimer la
fureur qu'éprouvèrent alors les deux régiments que je commandais 1... Chacun respirait la vengeance et pensait à regret qu'elle
était à peu près impossible, puisque l' Elster,
dont le pont était brisé, nous séparait des
assassins el des victimes! Notre exaspération
s'accrut encore lorsque nous rencontrâmes
environ 2,000 Français, la plupart sans vêtements et presque tous blessés, qui n'avaient
échappé à la mort qu'en se jetant dans la
rivière et l'avaient traver~ée à la nage au milieu des coups de fusil qu'on leur tirait de la
rive opposée! ... Le maréchal Macdonald se
trouvait parmi eux; il n'avait dû la vie qu'à
sa force corporelle el à son habitude de la
natation. Il était complètement nu, et son
cheval s'était noyé. Je lui fis donner à la hâte
quelques vêtements el lui prêtai le cheval de
main qui me suivait constamment, ce qui lui
permit d'aller au plus tôt rejoindre !'Empereur à Markranstadt el d&amp; lui rendre compte
du désastre dont il venait d'être témoin et
dont un des principaux épisodes était la mort
du maréchal Poniatowski, qui avait péri dans
les eaux de !'Elster.
Le surplus des Français qui étaient parvenus à franchir la rivière s'étaient vus obligés
de se débarrasser de leurs armes pour pouvoir nager et n'avaient plus aucun moyen de
défense; ils couraient à travérs champs pour
éviter de tomber dans les mains de 4 à 500
Prussiens, Saxons et Badois, qui, non contents de s'être baignés dans le sang français
pendant les massacres exécutés dans la ville
et les faubourgs, avaient, au moyen de poutres
et de planches, établi une passerelle au-dessus des arches du pont que la mine avait détruit, et s'en étaient servis pour traverser
!'Elster et venir tuer ceux de nos malheureux
soldats qu'ils pouvaient atteindre sur la route
de Markranstadt !. ..
Dès que j'aperçus ce groupe d'assassins,
je prescrivis à M. Schneit, colonel-du 2/4C, un
mouvement qui , concordant avec ceux de
mon régiment, enferma tous les brigands
dans un vaste demi-cercle, el je fis à l'instant
sonner la charge!. .. Elle fut terrible, effroJable l. .. Les bandits, surpris, n'opposèrent
qu'une très faible résistance, el il en fut fait
un très grand massacre, car on ne donna
quartier à aucun! ...
J'étais si outré contre ces misérables qu&lt;',
avant la charge, je m'4tais bien promis de
passer mon sabre au travers du corps de tous
ceux qui me tomberaient sous la main. Cependant, me trouvant au milieu d'eux et les
voyant ivres, sans ordre et sans autres chefs
que deux officiers saxons qui tremblaient à

l'approche de notre vengeance, je compris
qu'il ne-s'agissait plus d'un combat, mais
d'une exécution, et qu'il ne serait pas bien à
moi d'y participer. Je craignis de trouver du
plaisir à tuer de ma main quelques-uns de
ces scélérats I Je remis donc mon sabre au
fourreau el laissai à nos cavaliers le soin
d'exterminer ces assassins, dont les deux
tiers furent couchés morts sur place! ...
Les autres, parmi lesquels se trouvaient
deux officiers et plusieurs gardes saxons,
s'enfuirent vers les débris du pont, dans l'espoir de traverser de nom-eau la rivière sur la
passerelle; mais, comme on ne pouvait y
marcher qu'un à la fois, et que nos chasseurs les serraient de prP.s, ils gagnèrent une
grande auberge voisine, d'où ils se mirent à
tirer sur mes gens, aidés en cela par quelques
pelotons badois et prussiens postés sur la
rive oppo3ée.
Comme il était probable que le bruit de ce
combat attirerait vers le pont des forces considérables, qui, sans franchir la rivière,
pourraient détruire mes deux régiments par
une vive fusillade et quelques coups de canon, je résolus de hâter 1la conclusion, el fis
mettre pied à terre à la grandfl majorité des
chasseurs, qui, prenant leurs carabines et
bien munis de cartouches, attaquèrent l'auberge par ses derrières et mirent le feu aux
écuries et aux greniers à foin! ... Les assassins que renfermait ce bàtiment, se voyant
alors sur le point d'être atteints par les
flammes, essayèrent de faire un" sortie; mais
à mesure qu'ils se présentaient aux portes,
nos chasseurs les Luaien L à coups de carabine!
En vain ils députèrent vers moi un des
officiers saxons; je fus impitopble et ne
voulus pas consentir à traiter en soldats crui
se rendent après s'être honorablement défendus, des monstres qui avaient égorgé nos
camarades prisonniers de guerre! Ainsi les
4 à 500 assassins prussiens, saxons et badois
qui avaient' franchi la passerelle furent tons
exterminés!. .. J'en fis prévenir le général
Sébastiani, qui arrêta à mi-chemin les autres
brig:tdes de cavalerie légère.
Le feu que nous avions allumé dans les
greniers à fourrages de l'auberge gagna bientôt les habitations voisines. Une grande par•
Lie du village de Lindenau , qui borde les
deux côtés de la grande route, fut brûlée, ce
qui dut arrêter le rétablissement du pont et
le passage des troupes ennemies chargées de
poursuivre et d'inquiéter l'armée française
dans sa retraite.
Cette prompte expédition terminée, je ramenai la brigade à Markranstadt, ainsi que
les 2,000 Français échappés à la catastrophe
du punt. Il y avait parmi eux plusieurs officiers de tous grades; !'Empereur les questionna f\t voulut connaître ce qu'ils savaient
relativement à l'explosion de la mine et aux
massacres commis par les alliés sur les Franpis prisonniers de guerre. li est probable
que ce triste récit fit regretter à Napoléon de
n'avoir pas suivi le conseil qui lui avait été
donné, le matin, d'assurer la retraite de son

,

_________________

.JlfÉ.M01'1rEs DU GÉNÉ"R._Jll. BA"R._ON DE .JlfA"R.,BOT

armée et d'empêcher les ennemis de nous
Ap_rès arnir passé la Saale, Napoléon reLe général de Wrède côtoyait notre armée
attaquer pendant ce mouvement, en leur bar- mercia et congédia les officiers et quelques
à
deux journées de marche et se trouvait
rant le passage par le feu mis aux faubouro-s troupes de la Confédération du Rhin qui, soit
déjà à Wurzbour~ avec 60,000 hommes. li
et même, au besoin, à la ville de Leipzi~
par honneur, ou faute d'occasion d'abandond
o•
ont presque tous les habitants s'étaient en- ner notre armée, se trouvaient encore dans en détacha 10,000 sur Francfort, et avec les
50,000 autres il se dirigea vers la petite
fuis pendant la bataille des trois jours.
ses rangs. L'Empereur poussa même la ma- place forte de Hanau, afin de barrer le pas_Da~s le ,retour offensif que je venais de gnanimité jusqu'à laisser les armes à tous
faire Jusqu au pont de Lindenau la brio-ade ces mililaires, qu'il avait le droit de retenir sag: au_x Français. Le général de Wrède, qui
•
'
0
que Je commandais avait eu seulement trois comme prisonniers, puisque leurs soul'erains avait _fait la campagne de Russie avec nom,
blessés, dont un de mon réo-iment • mais s'étaient rangés parmi ses ennemis. L'armée croyait trouver l'armée française dans le dé~'étai~ un des plus intrépides° et d;s plus franç.aise continua sa retraite jusqu'à Erfurt, plorable état auquel le froid el la faim
mtelhgents sous-officiers. Il avait la décora- sans autre événement que le combat de Ko- avaient réduit les débris de celle de Moscou
tion de la Légion d'honneur et se nommait sen, où une seule division française battit un lorsqu'elle parvint sur la Bérésina. Mai~
Foucher. ~ne ball~, ~eçue à l'allaque de l'au- corps d 'ar~ée autrichien et fit prisonnier le nous lui prouvâmes bientôt que, malgré nos
malheurs, nous avions encore des troupes en
berge qu 11 fallait mcendier, lui avait fait comte _de Gmlay, son général en chef.
bon
étal, et suffisantes pour battre des Ausquatre trous, en traversant ses deux cuisses
TouJours séduit par les espérances d'un
de part en part! ... Malgré cette grave bles- grand retour offensif vers l'Allemagne et par tro-Bavarois !
Le général de Wrède, ignorant que depuis
sure, le courageux Foucher fit toute la reles ressources que lui offriraient, en pareil
traite à cheval, ne voulut point entrer à l'hô- cas, les places fortes dont il était contraint Erfurt l_es troupes de ligne des alliés, que
pital d'~rfurt, auprès duquel nous passâmes de s'éloigner, Napoléon établit une nom- nous avions combattues à Leipzia ne nous
peu de Jours après, et sui vit le régiment jus- breuse garnison à Erfurt. JI avait laissé à su.ivaient plus que de fort loin, éf~it devenu
lres entreprenant et croyait nous mettre
qu'en France. Il est vrai que ses camarades
Dresde 25,000 hommes et le maréchal Saintet tou_s les cavali~rs de son peloton prenaient Cyr; à Hambourg, 50,000, sous le maréchal e~tre deux feux. Cela ne lui était pas poss1bl~; cependant, comme plusieurs corps enun som tout particulier de lui : il le méritait
Davout, et les nombreuses places de l'Oder et nemis cherchaient à déborder notre droite
à tous égards.
de l'Elbe étaient aussi ardées en proportion
~n m'éloignant de Leipzig, où les alliés de leur importance : c: furent de nouvelles par les montagn~s de la Franconie, pendant
avaien~ é~orgé _des milliers de prisonniers pe:,tes à ajouter à celles que nous coûtaient que les Davar01s se présentaient en tête
notre sit?atio~ pouvait devenir critique.
'
français, Je craignais pour les malheureux
déJa les forteresses de Danzig et de la Vistule.
Napoleon, s elevant alors à la hauteur du
blessés de mon régiment que j'y avais laissés,
Je ne répéterai point, à cette occasion ce danger, marcha vivement sur Hanau, dont
et au nombre desquels se trouvait le chef
que j'ai dit sur l'inconvénient de dissémlner les, avenues sont couvertes par d'épaisses
d'escadrons Pozac; mais, heureusement, le
une trop grande partie de ses forces pour forets et surtout par le célèbre défilé de
faubourg éloigné dans lequel je les a vais
conserver des places dont on était forcé de Gelnhausen, que traverse la Kinzia. Ce cours
logés ne fut pas visité par les Prussiens.
s'éloigner.
d'eau, dont les rives sont très esca~pées, coule
Vous avez vu que, pendant le dernier jour
Je me bornerai à dire que Napoléon lais~a entre deux montagnes qui ne laissent entre
de la grande bataille, un corps autrichien
dans les forteresses de J'Allemagne 80,000 elles qu'un étroit passage pour la rivière, le
ayant voulu nous couper la retraite en s'emsoldats, dont pas un seul ne revit la France long de laquelle on a établi une très belle
parant de Lindenau, où passe la "rande route
avant la chute de l'Empire, qu'ils eussent grande route, taillée dans le roc et allant
qui conduit à Weissenfels et de à Erfurt
peut-être prévenue si on les avait réunis sur de Fulde à Francfort-sur-le-Meid, par Hal'Empereur 1:a~ait fait repousser par le~ nos frontières!
nau.
tro~pes du general Bertrand. Celui-ci, après
L'arse~al ?'Erf?rt répara les pertes de
~e co:ps ,de cavalerie de Sébastiani, qui
avo~r r~uvert les communications, avait ganot:e artillerie. L Empereur, qui jusque-là ~va1t ,!ait I avant-garde depuis Weissenfels
gne W;1ssenfels, où nous le rejoignîmes.
a-vait supporté les rel'ers avec une fermeté Jusqu a Fulde, où l'on entre dans les monApres les pertes que nous avait occasionst~ïque, fut cependant ému par l'abandon du
tagnes_, devait être r~mplacé par l'infanterie,
nées la rupture du pont de Lindenau il
roi Murat, son beau-f1·ère, qui, sous préen arm:3nt s~r ?e pomt. Je n'ai jamais connu
n'était plus possible de songer à arrêter ~ur
t~~t~ d'aller défendre son royaume de Naples,
la S~ale ce 9ui restait ~e l'armée française ; s elo1gn~ de Napoléon auquel il devait tout! ... le~ m_ot1fs qm s opposèrent à ce que ce grand
p_rmc1pe de guerr~ fût suivi dans celte grave
~uss1 Napoleon passa-t-il cette rivière. Quinze
Murat, Jadis si brillant à la aucrre n'avait
c1_r~o~stance; mais, à notre élonuement, la
Jours avant la bataille, ce cours d'eau lui
.rien fait de remarquable pend~nt ce~le cam- d1VJs10n de cavalerie légère d'Exelmans contioffrait ~ne_ po,sition inexpugnable qu'il avait pagne de 1815. li est certain que ce prince
n~~ de marcher en a\'ant de l'armée. Mon
alors deda1gnee pour courir les chances d'un
bien_ qu'il fût encore dans nos rangs, entre~ r~giment et le 24• de chasseurs étaient en
engagement général en pays découvert, en se
tenait une correspondabce avec M. de Metter°:1ettant à dos trois rivières et une grande nich, premier ministre d'Autriche, qui, en te~e. Je commandais la brigade. Nous appr1mes_ par les p~ysans que l'armée austroville qui présentaient des défilés à chaque
mettant sous ses yeux l'exemple de Berna- bavaro1se occupait déià Hanau et
,
pas!. .. L~ g_rand capitai.~e avait trop compté dotte, lui garantissait au nom des souverains f
d' . .
. ~
,
qu.une
orle 1v1s10n
renait
au-devant
des
Fra
.
sur son eto~le et sur I mcapacité des géné- allié~ la conservation de son royaume, s'il
d.
nça1s,
raux ennemis.
pour 1e~r 1sputer le passage du délilé.
venait se ranger parmi les adversaires de
A~a situation, comme chef d'avanl-rrarde
Dans le fait, ceux-ci commirent des fautes
~apoléon. Ce f_ul à Erfurt que Murat quitta de_v1~t alors fort cri tique; car comment pou~
tellement grossiores que non seulement mal! armée _française, et, à peine arrivé à Naples, vais-Je,_ sans un seul fantassin et avec de la
gré l'immense supériorité du nomb;e de 11 se prepara à nous faire la guerre.
cavalerie resserrée entre de hautes mon tao-ne·
leur~ troupes, ils ne purent, pendant une
_Ce fut aussi à Erfurt que !'Empereur apbataille de trois jours, nous enlever un seul prit la _manœuvre audacieuse des Bavarois, et un torrent infranchissable combat1re"de~
· d dont les éclaireurs,
'
grimpants
des villages q.ue nous défendions ; mais j'ai ses anciens alliés, qui, après avoir trahi sa troupes a• pie
sur les rochers, allaient nous fusiller à bout
entendu le roi des Belges, qui servait alors
cause et ~'être réunis à un corps autrichien portant? J'envoyai sur-le-champ à la queue
dans l'armée russe, arnuer devant le duc
et_ à plusieurs pulks de Cosaques, s'étaient
?'~rléans que, par deux fois, les alliés furent mis en marche sous le commandement du de !a colonne prévenir le général de division.
Jeles da_ns une telle cunfusiou que l'ordre de gén_éral comte de Wrède, qui non seulement mais E~~lm~ns fut introuvable. Cependant'
co~meJ ara~s_o~dre d'avancer et ne pouvai~
la retraite fut donné à leurs armées! Alais les
ava1,t la _prétenti~n de s_'opposer au passage
événements ayant changé, ce fut la nôtre qui de 1 armee française, -mais encore de la faire arreter
t'
. les d1v1s1ons qui me suivaient ,J·e con1~ua1 ma marche, lorsqu'à un coude
dut céder à la mauvaise fortune!
prisonnière, ainsi que son empereur 1
fait la vallée, mes éclaireurs me firent pré~~~
0

là

�111STO'J{1JI
mort, lorsque son camarade, dégrisé par ce
nir qu'ils étaient en face d'un détachement des vainqueurs qui poursuivaient les vaincus, terrible spectacle, protesta que ni l'un ni
je n'étais pas sans inquiétude sur la conclude hussards ennemis.
l'autre n'avaient jamais mis les pieds en
Les Austro-Bavarois avaient commis la sion de cet étrange combat, car l'affaissement France, mais qu'étant nés à Vienne, de pades montagnes qui bordaient des deux côtés
même faute que nos chefs; car si ceux-ci faila Kinzig annonçait que nous approchions du rents parisiens naturalisés Autrichiens, ils
saient attaquer avec de la cavalerie un long et
point où se termine la vallée, et il était pro- avaient été considérés comme regnicoles et
étroit défilé dans lequel dix à douze chevaux
forcés, comme tels, d'obéir à la loi du recruseulement pouvaient passer de front, nos en- bable que nous trouverions là une petite tement et d'entrer dans le régiment qu'on
nemis envoyaient de la cavalerie pour dé{en- plaine garnie d'infanterie, dont la fusillade et leur avait désigné. Pour prouver ce qu'il
clre un passage où cent voltigeurs auraient le canon devraient nous faire payer bien cher a,ançail, il montra son füret et celui de son
arrêté dix régiments de cavalerie! Ma joie fut notre succès. Mais heureusement il n'en fut infortuné compagnon, qui constataient le fait.
donc extrême en voyant que l'ennemi n'avait rien, el, en sortant du défilé, nous n'aper- Cédant enfin aux instances de ses aides de
çûmes pas un fantassin, mais seulement de
pas d'infanterie, et comme je savais par expécamp, Exelmans consentit à épargner cet inrience que lorsque deux colonnes de partis la cavalerie, dont faisait partie le gros du nocent.
divers se rencontrent sur un terrain étroit, la régiment des hussards de Ott que nous ,eEntendant alors le bruit du combat qui
nions de si malmener et qui, dans sa frayeur,
victoire esl à celle qui, fondant sur la tête de
commençait,
le général voulut gagner la lête
continua sa fuite précipitée et entraîna une
l'autre, la pousse toujours sur les fractions
de
la
colonne
que je commandais; mais,
quinzaine d'escadrons, qui se retirèrent sur
qui sont derrière elle, je lançai au triple galop
arrivé à l'entrée du défilé, il lui devint imma compagnie d'élite, dont le premier peloton Hanau.
Le général Sébastiani fil alors déboucher possible d'y pénétrer el d'y trom·er place dans
put seul aborder l'ennemi; mais il le fit si
ses trois divisions de cavalerie, que vinrent les rangs, tant était rapide le galop des deux
franchement que la tête de la colonne autribientôt appuyer l'infanterie des maréchaux régiments qui l'occupaient en poursuivant les
chienne fut enfoncée et tout le reste mis dans
Macdonald et Victor, et plusieurs batteries. ennemis. Après l'avoir tenté à maintes reune si grande confusion que mes cavaliers
Enlin, \'Empereur et une partie de sa garde prises, le général fut bousculé avec son cheval
n'avaient qu'à pointer.
parurent, et le surplus de l'armée françai~c et roula dans la Kinzig, où il fut sur le point
Nous continuâmes cette poursuite pendant
de se noyer.
plus d'une heure. Le régiment ennemi que suivait.
L'Empereur, se préparant à combattre,
C'était le 29 octobre au soir; on établit les
nous avions devant nous était celui de Olt.
bivouacs dans un bois voisin; nous n'étions profila de la nuit pour diminuer la file des
Jamais je ne vis de hussards aussi beaux. Ils
qu'à une lieue de Hanau el de l'armée austro- voitures. Tous les bagages furent dirigés vers
arrivaient de Vienne, où on les avait complèla droite, sur Coblenlz, sous l'escorte de
tement habillés de neuf. Leur costume, bien bavaroise.
quelques bataillons et de la cavalerie des géqu'un peu théâtral, faisait un très bel effet :
néraux Lefebvre-Desnouettes et Milhau. Cc fut
CHAPITRE XXXI 1
pelisse, dolman blancs, pantalon et shako
un grand allégement pour l'armée.
amarante; tout cela propre el luisant à plaisir. t:pisode. - Bataille de Hanau. - Retraite sur le
Le 50 au matin, l'Empereur n'avait encore
On aurait dit qu'ils venaient du bal ou de
llhin. - Dcrni1•rs efforts des ennemis. - A:o/a11.
à sa disposition que les corps d'infanterie de
jouer la comédie!. .. Cette brillante tenue con- Fuite de CzermchcfT. - l\cconstitution des Macdonald et de Victor, qui ne présentaient
corps de troupes.
trastait d'une étrange façon avec la toilelle
qu'un elfectif de 5,000 baïonnettes, soutenu
plus que modtJsle de nos chasseurs, dont
Voici maintenant quels motifs avaient re- par les divisions de cavalerie de Sébastiani.
beaucoup portaient encore les vêlements usés
Du côté par lequel nous arrivions, une
avec lesquels ils avaient bivouaqué pendant tenu Exelmans en arrière lors de notre pas- grande forêt que la route traverse couvre les
dix-huit mois, tant en Russie qu'en Pologne sage dans le défilé. Avant l'entrée de la approches de Hanau. Les gros arbres de cette
et en Allemagne, et dont les couleurs dis- vallée, les éclaireurs lui avaient présenté deux forêt permettent d'y circuler sans trop d'emtinctives s'étaient effacées au contact dè la soldats autrichiens faits prisonniers au mo- barras. La ville de Hanau est bàtie sur la rive
fumée du canon et de la poussière des champs ment où, éloignés de leur armé&lt;', ils marau- opposée de la Kinzig.
de bataille; mais sous ces habits râpés se daient et bu vaienl dans un village isolé. ExelLe général de Wrèdc, qui ne manquait
trouvaient des cœurs intrépides et des mem- mans, les a)'ant fait queslionner en allemand pourtant pas de moyens militaires, avait combres vigoureux! Aussi les blanches pelisses par un de ses aides de c:imp, fut très étonné mis la faute énorme de placer son armée de
qu'ils répondissent en bon français et leur
des hussards de Otl furent-elles horriblement
demanda oit ils avaient si bien appris noire telle sorte qu 'clic avait la rivière à dos, ce
ensanglantées, et ce régiment coquet perdit,
langue. Un de ces malheureux, à moitié iHe, qui la privait de l'appui qu'auraient pu lui
tanl en tués qu'en blessés, plus de 200 homdonner les fortifications de Hanau, avec lesmes, sans qu'aucun des nôtres reçùt le plus croyant alors se donner de l'importance , qudles le général bavarois ne pouvait competit coup de sabre, les ennemis ayant tou- s'écria qu'ils étaient Parisiens! A peine ces muniquer que par le pont de Lamboy, qui
jours fui sans avoir une seule occasion de se mols étaient-ils prononcés que le général, restait son seul moyen de retraite. Il est vrai
furieux de voir des Français porter les armes
retourner. Nos chasseurs prirent un grand
contre
leurs compatriotes, ordonna qu'on les que la position occupée par lui barrait la
nombre d'excellents cheYaux et de pelisses
fusillàl sur-le-champ. On les saisit, et le roule de Francfort cl de France, el qu'il se
dorées.
croyait certain de nous empècher de forcer le
Toul allait bien pour nous jusque-là ; ce- pauvre garçon qui, pour faire le gentil, s'était
passage.
vanté
d'être
Français,
venait
d'être
mis
à
pendant, en suivant au grand galop le torrent
(A

suivre.)

GÉNÉRAL DE

MARBOT.

HENRY ROUJON
derAcadémie franpise. '
~

Rosalie Duthé
Catherine-Rosalie Gérard, qui fut illustre un certain charme, et nous avons le de\'oir
sous le nom de füle Oulhé, mourut 11 Paris de reconnaître que le baron Lamothe avait
en 18:i0, ayant de bonne heure connu la du talent.
gloire; 1•llc arnit mis qualre-,in"t-deux ans 11
Et ,oilà justement où Pst son tort. De vrais
acqu_érir la considération. O~togénaire, à Mémoires de mie Duthé seraient plus inno&lt;lem1 aYeugle, Mlle Duthé était classée au cents. Cette célèbre personne n'eut d'autre
titre de monument historique. On aimait, on gén_ie que d'être parfaitement belle. Elle
respectait quasiment en elle un des derniers avait bien appris au couvent un minimum
témoins des grâces de l'ancien régime. Trois ~·orthographe, mais le souci de sa carrière
ans nprès sa mort, paraissaient chez le libraire l empêcha très Yile d'acquérir de la liUéra)lénard! ~lac~ de ~a Sorbonne, quatre \'O- l~re. Les. quelques billets que l'on possède
lumes mt1tulcs : Galanteries d'une demoi- d ~Ile tralussent une aimable insouciance des
~elle du monde ou Som•enfrs de !,Ille Du thé. lots du style. Si elle avait raconté elle-même
La première ,·ersion de cet ouHage est de- s~s aventures, elle en eût fait un livre déliYenue d'une exlrème rareté. Un él'rivain cieusement bête. Le factum de Lamothepassionné pour l'histoire du tlu1àtre M. Paul Langon est intelligent jusqu'au malaise. Ce
Ginisty, nous en donne une édilion 'nouvelle. polygraphe était un pince-sans-rire. Nous
Il accompagne sa publication de notes dis- raco~te-t-il comment la jeune Rosalie fut
crètes, ne voulant point tomber dans le tra- admise, en qualité de surnuméraire, dans
vers de documenter à l'excès une histoire fri- les c_hœu~s ~e l'Opéra, - !'Opéra était alors
vole. « J~ ~ens, dé?!are sagement M. Ginisly, un !1,eu_ d a_s1le - il fera dire à son héroïne :
tout le r1d1~ule qu 11 y aurait à trop appuyer
eta1t! a. celle bonne époque, urL brevet
s~r ce~lc ex1~tcnce légère. » Quelqu'un disait d cmanc1pallon accordé à toute fille innocente
d,un l~vr~ recent, consacré à la biograpbie ,oulanl ,ivre dans l'indépendance et sans êlr;
d une JOiie femme : « C'est un pa\'é 5ur une à charge à ses parents. ,, Il est visible que le
rose. » Hosalie Outhé, liuéè au zèle d'un b~ron y met du sien; Mlle Uuthé a dù lui
commentateur maladroit, s'écraserait &lt;le dtre quelque chose de semblable, mais avec
même douloureuse~ent. Il sied de la présen- plus de touchante candeur.
ter du bout des doigts, comme une curiosité
Tel qu'il est, ce livre, un peu scandaleux,
fragile.
Ces Souv~11irs ont un défaut, qui est pour
des Souvenirs le plus grave de tous; ils sont
apocryphes. M. Ginisty nous en prévient tout
d abord. Transformée en douairière vénérée
si,non vénéra?le, Mlle Duthé donnait de pelil;
dmer~ fins a quelques amis; elle complait
parmi. ses . hôtes le baron Lamothe-Lanaon
0
•
r~n~1tonoa1re retraité qui se faisait une spéc1a hté des faux Mémoires. Ce fut, on le sait
d~ reste, pendant la première moitié du
d1x~neuvième siècle, une industrie des plus
florissantes. L~o~he-Lan_gon, aussitôt après
le décès de sa v1CJ1le amie, se mit à rédiger
les confidences qu'il prétendait avoir recueillies. Agit-il là comme un vuh!aire faussaire, ou peu~-oo accorder à son témoignage
quel~u_e crédit? &lt;&lt; Il ne faut point, observe
Gm1sty, regarder avec trop de dédain les
livres apocryphes écrits à une certaine époque
el dans certaines circonstances. » La remarque est parfaitement juste. II n'esl pas
douteux que le baron de Lamothe-Lanoon
fréquenta Mlle Duthé pendant sa ,ieille~se
RuSALŒ 0 UTIIÉ.
conteuse; il était potinier et interro"ant · elle
o
d_eva1l. s 'l,
a andonoer complaisamment
au ,plaisir de. raconter ses campagnes. Ces pseudo- ne ~oil pas _être dédaigné par les amis de la
mém~1res demeurent probables, s'ils ne sont pe~1lc b1sto1re. Ce fot presque un fonctionpas rigoureusement vrais. Ils ont en outre naire que Mlle Duthé. Elle a rempli des mis-

«,?

)!.

sions officielles. Lorsque le jeune roi de
Danemark Christian \ïl vint faire à Paris un
voyage d'études, Rosalie fut un numéro du
programme imposé à celui que les Me'tnoires
secrets appelaient le« moderne Télémaque ,, .
Les choses se passèrent le plus décemment
~~ mond:, \et tout à f~il comme elles se pas_a1ent _naoucr~ au; Variétés, quand on yjouait
Le Rot. Sa Ma;esle danoise dut prononcer avant
Brasseur la parole célèbre : cc Ah! que
J. aime la France! » Et ici encore, nous en
~ou,l_ons_ au ~aron Lamolhe-Langon de prêter
a I_ mst1lutr1ce de Christian VII des mélancolies trop philosophiques. li tient vraiment
la p,lume_ sous la dictée de Mlle Duthé, alors
qu il écrit celle phrase si simple et si déce~le ; , cc !e f~s discrète touchant l'honneur
qui m ~lart fa_1t: » )lais l'auteur professionnel
reparait aussrtot : « C'est chose sacrée et
très vénérable que la personne d'un mon?rque, et la haute opinion que l'on prend
delle avant que de l'approcher souffre beau~o~p, lorsque, dans une fréquentation plus
i~t1mc, ell_e es~ contrainte d'en rabattre;
C ezt ce_ qm arrive presque toujours. )) Duthe était trop bonne royaliste pour se pcrme(lre de c~s· audaces de psychologie. Il est
vrai, toutefois, que Diderot fréquentait chez
elle.
li a dû tout de même s'amuser, ce Lamolhe-La~~on, auprès du fauteuil roulant
de ~elle ~1e1llc ! Que de fantômes évoquait la
peille voix cassée de la conteuse' A l'
1
d I f' d'
·
·
appe
~ a e~ . autrefois, tout un monde s'éveillait, le JOh peuple des marionnettes de Carmontelle,
poudré' pom1,onné , la 0eur au
·1
g1 et.
Voici 1~ duc de Chartres à seize ans. Son
pè~e était un prince soucieux de ses d vo1rs ~ Mme de Genlis, si compétente dans
quesllons de morale et de pédagogie, nous
en_ don~e une preuve indJniable : &lt;&lt; Le remrcr som paternel de M. le duc d'Orléantfut
de _don~er à son fils une maîtresse.» ~Ule Duthe é_ta1t l~ule_ dés_ignée pour l'emploi. La
fo~c.lton ~ avait rien de pénible. Le futur
Phihppe-E"alité
tel que l'a croque, Carmon
O
li
'
te e, est gentil comme un cœur. r'l
t à. l'hab'il vert brodé de J·aune 'avecpor
ravir
1 e
d hl d s ·
• noir
e coro? e~ li ai~t-~sprit et le collier
de
Sarnt-M1chel.
L artrste amateur a util'rsc, un
d
peu u verl de la culotte pour faire ~
Chérubin idéal un entoura"e de . ,1 ce
L r ·11
.
o
prmtemps.
\ ami e du JC~ne homme garda à Mlle Duthe , un souvcmr
.
,
.reconnaissant · PI us1eurs
ann~ apres, Sophie Arnould s'adressa au
~uc d Orléans
pour lui demander I'au tor1sa.
.
t1on de tirer 1e feu d'artifice sur le palais.

~!·.

1!s

�1flST0~1Jl------------------------~
Royal; elle énuméra les litres de !'Opéra à
la bienveillance du prince : &lt;1 Nous n'oublierons pas non plus qu'une beauté (de !'Opéra)
a fait goùter à un prince cher, votre fils
unique, les prémices du plaisir, et c1ue vous
en avez félicité ce jeune athlète dans la carrière de l'amour. » L'autorisation fut accordée, en considération de Mlle Duthé et de ses
services.
Rosalie pouvait montrer ses certificats.
Les pères l'avaient accablée de leur confiance.
S. A. S. le prince de Condé, celui qui devait
être le général en chef de l'émigration, vint
en personne la solliciter. Il allait marier son
fils le duc de Bourbon, « l'amoureux de

quinze ans » ; il désirait que son héritier
(( ne fùt étranger à rien )&gt;. Encore un préceptorat à entreprendre. Si nous en croyons
Lamothe-Langon, )tll!' Duthé sut apprécier
toute la délicatesse de la démarche. Tout au
plus hasarda-t-elle cette objection : « Mais,
monseign~ur, vous le faites débuter bien
jeune! l&gt; Le prince de Condé aurait répondu :
« Oui, sans doute, si on l'abandonnait à luimême; mais sous ma surveillance et avec
de bons procédés .... l&gt; Ici, le mémorialiste
fau~saire, entraîné par son sujet, perd tout
sentiment de la mesure. Il grandit \Ille Duthé jusqu'à la taille d'une héroïne historique,
il met dans sa bouche des paroles grandioses :

« Je souris, et ma réponse prouva au prince
mon profond dévouement et ma soumission
extrême à tout cc qui viendrait de sa part.
J'ai toujours étt'• royaliste, j'ai toujours aimé
les Bourbons, d'abord à cause de leurs qualités, puis par reconnaissance, enfin parce
que je ne h•ur suis pas étrangère. Son Altesse Sérénissime parut contente de mes sentiments. 1)
Il l'St cruel de penser que de telles perles
sont probablement des perles fausses. Si, au
lieu d'être l'amusement d'nn froid m1stificateur, ces Souvenirs de Mlle Duthé étaient
authentiques, ce serait un livre esssenliel à
la consolation du juste.
HENRY H.Ol.JO\.

F.-L BR.UEL ET M. FOUCAULT
♦

Un brigand au temps de Louis XVI

Les méfaits de Poulailler.

eu l'Académie française.

l? temps de recu~illir les premières informal1ons ~ur le vol Hagan qu'il est avisé d'un
analo!!'lle
. trois
. jours
O
acambr10Ja,.e
ès
,o , commis
pr ' daus la nmt du 2:i octobre, à Iloissy-

Le 2~ octob~c 1_7~5, sur les quatre heures

c~briolet el une charrclle couverte, chargée
d u_n _grand c?lfre et de nombreux paquets,
y cla1ent ~are~: les voleurs se sont emparés
du colJrc, ils I ont traîné jusqu'au milieu du

?u malin, un mdmdu à peine vêtu frappait
Noblesse impériale
li } avait (en 1827) un grand bal à l'ambassade d'Autriche; la cour et la ville y
étaient engagées et tout s'y passait suivant
l'éLiquettC', à laquelle on tenait beaucoup.
li y avait déjà foule lorsque le maréchal
Soull, duc de Dalmatie, se présenta. L'huissier lui fit la question traditionnelle :
- Qui aurai-je l'honneur d'annoncer?
- Le duc de Dalmatie, répond Je maréchal.
- M. le maréchal Soult, cria l'huissier.
Le vieux guerrier n'y fit nulle attention,
d'autant plus que l'habitude générale était
de l'appeler ainsi. Parmi les hauts dignitaires
de l'Empire, quelques-uns étaient désignés
par Jeurs titres, d'autres par leurs grades;
rien n'était réglé à cet égard, l'on n'y pensait
point. Le nom de Dalmatie était réservé pour
le fils du maréchal, connu partout sous le
titre de marquis de Dalmatie.
C'était le contraire chez les Reggio. Le
maréchal et sa femme portaient plus volontiers le titre de duc et de duchesse, tandis
que le fils ainé et sa femme se nommaient
le marquis cl la marquise Oudinot.
Après la maréchale Soult, la maréchale
Masséna parut. Elle donna son nom de princesse d'Essling, on l'annonça :
- Mme la maréchale Masséna.
Elle se retourna étonnée, mais passa néanmoins. Il en fut de même successivement de
tous ceux qui arrivèrent.
On commençait à en murmurer, sans
cependant être encore sùr de rien ; mais
lorsque, au lieu d'annoncer M. le duc de
Bassano, on annonça M. le duc Maret, il
fallut comprendre qu'il y a\'ait là une intention.
Les intéressés se réunirent sans affectation,
et après quelques phrases échangées, eux et

tous les leurs sortirent des salons. Le lendemain, l'histoire fermenta : il fut convenu
que personne n'irait plus à l'ambassade d'Autriche parmi ceux qui tenaient de près ou de
loin aux souvenirs de l'Empire.
L'on y vit une offense el l'on en demanda
raison au roi. Ce furent des négociations
diplomatiques sans fin; pendant ce temps-là,
l'ambassade donna une autre fêle; beaucoup
de ses imités lui firent défaut. Il } arnil dans
l'air des dispositions hostiles.
(Je demande pardon pour le mol i?wité, qui
n'est assurément pas du vocabulaire du haut
monde, mais notre langue n'en a pas d'autre
et je suis absolument forcée de nùn servir.)
Le roi se prononça en faveur de ses maréchaux et, après bien des pourparlers, la
question fut résolue en leur faveur; mais
celle circonstance jeta du triste sur la fin du
carnaval. li , eut des bouderies, des froitleurs
qui s'efJacèrènt par la suite. Sous la Restauration, à la fin surtout, l'ancienne et haute
noblesse avaient franchement adopté les
grands débris de l'Empire.

et&gt;
La duchesse de Reggio était dame d'honneur de Mme la duchesse de Berri, non pas
parce qu'elle s'appelait Mlle de Coucy, mais
parce qu'elle était la femme du maréchal
Oudinot. Ce nom de Coucy n'avait d'ailleurs
rien à voir avec la grande race d!'s sires de
Coucy, dont la fière devise était :
;ie suis ni l{oy ni prince auss~,
Mais suis le sire de Coucy.

Cette maison est éteinte depuis plusieurs
siècles et nous n'en avons aucune qui s'y
rattache. La duchesse de Reggio et sa sœur
la vicomtesse de la Guérinière étaient de
Vitry-le-François, en Champagne. Leur père
était probablement gentilhomme, je ne puis
l'assurer, car ie n'en sais rien, mais pour
sûr il n'était pas un Coucy.
Madame le croyait pourtant et, sans doute,

ces dames le croyaient aussi, car on citait, 11
ce sujt&gt;l, un mol de la princesse, toujours si
gaie cl si affable. Elle visitait en 18~)\ ou
1829 les magnifiques ruines du château de
Coucy, prt•s de Laon. En haut du donjon sont
des marches fort hautes cl difficiles à monter; la princesse faisait de son mieux pour
y arrirnr.
- li faut convenir, duchesse, disait-elle 11
sa dame d'honneur, que \'OS ancêtres a,aient
les jambes plus longues que nous.
Puisqu'il est question de dame d'honneur,
ajoutons un petit mol à cet égard; j'espère
qu'on ne le trouvera pas déplacé.
li surfil qu'une dame soit près d'une princesse pour qu'on lui donne ce titre de dame
d'honneur. Cela ne doit pas être. ll n'} a
qu'une seule dame d'h6nneur, même chez
une souveraine; les autres ont difJérenls
titres, mais pas celui-là. Nos reines avaient,
outre la dame d'honneur, une dame d'atours,
puis des dames du palais et des dames pour
accompagner. La charge de surintendante de
la maison fut créée pour Mme de Soissons
sous Louis XlV; depuis, il y en a eu plusi~urs; la dernière fut la pauvre princesse de
Lamballe pour Marie-Anloinelle. Ses fonctions étaient à peu près les mêmes que celles
de la grande maîtresse auprès de l'impératrice. Cependant, la surinlendante prenait
les choses de plus haut, clic laissail tous les
soins inférieurs à la dame d'honneur. Sa
place était plutôt ho1101'ifiq11e que Jll'alirJue;
clic était lit pour représenter dans les cérémonies el ne s'occupait pas de grand'cbose.

et&gt;
Celle tentalive de l'Autriche de disputer à
nos gloires les noms si chèrement acquis
avorta complètement; le gouvernement frant•ais y mil une grande fermeté el cela ne se
renouvela pas. Charles X fut parfaitement
digne dans celte occasion, el ne céda pas d'un
pouce à la maison d'Autriche. Elle ne s'y
frotta plus.
CO)ITESSE

l).\SI 1.

a ~oups redoublés aux volets d'une maison de
llrie-Comte-Iloberl habitée par le commanant de la. marécl)aussée du lieu, le sieur
ean-Franço1s Andrieux. Celui-ci réveillé en
sursaut, venait ouvrir et reco~naissait un
nommé llagan, aubergiste du Cadran Bleu
près la roule de Paris, qui lui déclarait enco~e lo~t ému, avoir été ,ictimc, dura~l la
nmJ, d un vol singulièrement audacieu,.
« Et~nl c?uché dans son lit avec sa femme,
on lm a,:a1l pris sa culollc sous sa tète, dans
l~quelle il y avait un écu de ~ix livres et une
pièce de dou~e sols, l'i on arnit aussy pris les
pouchcs (tablier) de sa femme dans lesquelles
cl pouvo1t
y avoi r em1ron
.·
·
..Jnres, el
.
qumze
aussi. sa montre d'argent qui étoit accrochée à
s_o~ ltt. l&gt; Après quoi les voleurs s'étaient ret1r~s p~r la porte de la cuisine dont ils avaient
pris soin de condamner extérieurement le lo'J.~ct a\'~C des coins &lt;le bois pour que Rarran
~ il ~en.ait à s'_éveiller, ne pùt les poursui~re;
~ls cla1ent .resolument montés au premier
ctage ~t avaient -pénétré dans une chambre où
repos~1cnt, en des lits voisins, deux voyarreurs
les ~ieur~ Bernard, ancien aubergiste, e~
Henri Bcll!er, marchand de Paris. Sans troubler e~ rien le ~ommeil des dormeurs, les
~mhr1ol~urs avaient rl:ussi à ouvrir. par d'hab1l~s pesees, le~ portes d'une grande armoire
q~t- se trou:~1t entre les deux lits. Ils
a,~ient alors fait tranquillement un choix des
obJels
· eta1ent
• ·
r.
. à leur convenance , pu1s
ernm
partis,_ chugés d'un volumineux butin. Ayant
franclu
le
·b
• mur de h• cour a' l'a1.de d' une
ec elle, ils avaient gagné la camparrue avant
que personne se fùt aperçu de leur passage.
I' Et,. ?1élancoliquement, le malheureux hôte-~er ~ enumérer à l'officier les nombreux obJ ls disparus de son armoire : &lt;1 une somme de
rent~ louis d'or, un gobelet d'aroent des
;uc es de femme aussi d'argent, olin 'habit
mplet de drap bleu de ciel, une redinrrote
~arm~lite, une robe de taffetas fond mordoré
·f°llles ral·es blanches avec un caracot pa~~:' un désha~illé ?'indienne roze, doublé de
d ne et quantité d autres vêlements et linrre Saiut-Léger: &lt;l~s inconnus se sont introduits
e corps .... n
o
pa~ esc:i_lade dans la cour de l'auberge de
A peine le commandant Andrieux a-t-il eu Saml-l\1t·olas, tenue par le sieur Richard; un

f

jardin, puis fracturé à l'aide d' 1 .
fer, dér_obant tout un trousseau~: ,rier de
et plusieurs riches vêtement
. n_ge. fin
s qui Y eta1eot

�1f1ST0~1.ll _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ___.
UN B~1GAND AU TEMPS DE

contenus. Mais la difficulté consistait à emporter une aussi lourde charge; les brigands

un pot de grès plein de graisse qui en contenait bien pour douze livres, un bocal de tabac rf1pé (environ quatre livres)
et un fusil à deux coups.

li
L'arrestation.

procéder à une première enquête aux environs de Quincy. Et le soir du même jour,
11 novembre, un exprès apportait de sa
part au brigadier Picard de Fontenelle une
une lettre fort civile contenant de précieuses
i11dications : un voiturier de Saint-Germainlès-Corbeil, le sieur Mangeot, avait rencontré
la veille du vol, vers cinq heures du soir, sur
la grand'roule, une petite voiture à couverture verdàtre traînée par deux chevaux, l'un
rougeâtre et l'autre blanc, se dirigeant vers
Quincy. Et le lendemain, à cinq heures du
matin, Mangeol, accompagné celle fois du
voiturier Belloy, avait à nouveau rencontré la
même voilure, attelée des deux mêmes chevaux, revenant dans la direction inverse; elle
contenait deux voyageurs et un chien. Il était
donc v:-aisemblable que ces deux inconnus
avaient passé la nuit à Quincy. Ne seraient-ce
pas les auteurs du vol, écrit llardouin,
qui ajoute poliment : « Je n'ai pas l'lionneut, Monsieur, d'être connu de vous; je me
natte que vous voudrez bien concourir à me
faire retrouver ce vol; c'est une justice, mais
cela ne diminuera pas ma reconnaissance.
J'aurais été vous demander celle grâce, mais
ces voleurs m'ont emporté jusqu'à ma garderobe. J'aurais prié beaucoup de personnes de
votre ville, M. Girardot, M. Decourville,
M. Papelin el autres de vous recommander
celle affaire. lis ont emporté trois ou quatre

Ces trois vols successifs, opérés de la même façon et commis en moins de quinze jours
dans la même région, ne décelaient que trop clairement la
présence dans le pays de Corbeil
d'une troupe de bandits aussi
dangereux qu'adroils.
Les aubergistes el cabaretiers
d'abord, puis tous les commerc çanls dont le logis est du fait
de leur profession ouvert au public, enfin tous les habitants, indistinctement, vécurent dans l'émotion de recevoir, une nuit ou
l'autre, la visite de la mystérieuse
el redoutable bande. On ne voyageait, après le soleil couché, que
le pistolet au poing, el l'on ne
dormaitqued'un œil, mêmederrièrc des portes bien verrouillées.
La crainte deYint presque de
la terreur lorsqu'on
apprit, au matin du
10 novembre, que
le sieur llardouin,
l'OI 1. \11.1,'
honnête bourgeoi~,
demeurant au vilonl donc eu l'idée d'utiliser le cabriulcl que lage de Quincy, près Brie-Comleflobert, sur la lisière de la forêt 1
le hasard mellai t à leur portée.
Sortir un cheval de l'écurie, l'atteler à la de Sénart, venait d'être à son
voiture, placer dans celle-ci les objets déro- tour victime d'un quatrième coup
bés, ouvrir la grande porte de la rue el partir de main des brigands. Suivant
sans éveiller personne, leur paru l un jPu leur méthode ordinaire ceux-ci
d'enfant; ils exécutèrent tout ce programme l'avaient sans doute préparé, se
sans le moindre accroc el avec une incroyable renseignantexaclemenl par avance sur les habitudes des hôtes el
suLtilité.
Ce n'est qu'au malin, lorsqu'il descen- sur la disposition des lieux. S'édit pour pamer ses chernux, &lt;1u'Hippolyte tant introduits dans la salle basse
Morlet, le propriétaire de la grande voiture, en fracturant une fenêtre, n'adécouvrit le vol et donna l'alarme. Mais les vaient-ils pas pris la précaution
d'enfermer, tout d'abord le cuibrigands étaient déjà hors d·atteinte.
sinier du sieur llardouin dans la
Dix jours plus tard, sans s'inquiéter aucu- cuisine où ils le savaient couché?
nement des recherches de la maréchaussée, lis étaient ensuite montés dans
nos voleurs réussissent un troisième exploit. les chambres, el, y ayant déCette fois leur victime rst un cabaretier, robé quantité de linge cl de Yête!~tienne Corad11l, tenant débit au village des ments, étaient redescendus sans
Uordes-lès-Corbeil, paroisse d'Essonnes. li bruit, puis avaient pris tranqu ilvient, lui aussi, déposer qu'étant couché au lemen l la clef des champs aYec
premier étage il crut entendre, vers une heure leurs ballots, en escaladant le
du malin, un certain mouvement dans la salle mur de clôture. Aucun indice,
d'en bas, mais qu'il n'y prit point garde pen- celte fois non plus, semblait-il,
sant que c'était quelque voilure qui passait qui pût orienter la maréchaussée
l ' l l l lll'\I'. \! ,,-,r,l 01', ~-},11'11 ' , \ l ' \&lt;,_1·_. _ _~
sur la roule. En descendant avec sa femme à dans la recherche des coupables.
Mais llardouin n'était pas ----'-cinq heures et demie, il a trouvé le contrevent de sa cuisine grand ouvert et tous ses homme à s'en remettre entièmeubles fracturés. On lui a pris quinze livres rement à la justice du soin de retrouver paires &lt;l 'habits .... » On le voit, le malheureux
en monnaie grise, trente livres de salé, les ses voleurs. Dès le matin, silôl le cambrio- Hardouin, encore sous le coup de l'alerte de
voleurs ayant laissé sur place le saloir vide, lage découvert, il avait personnellement fait la nuit, embrouille son discours, revenant

,--.-

malgr~ lui à 1:objet qui lui tient à cœur. li
se répele : «_J aurai toujours l'lwnnem· de
v?us aile~ faire mes remerciements le plus
lot q~e ;e pourrai; j'ai l'honneut d'être.
monsieur, votre très humble et très hé'
serviteur.
o issaut

« H1nn0Gn. »

signalement
fourni par Manrreot
, ·
o de l'un des
m1s 1er1eux voyageurs. &lt;c Je viens, explique

Loms XY1 - - ,

les t~ois gendarmes, fit, en pleine après-midi
de dimanche, une entrée sensationnelle à CorIf Ili' l l\ ,1,• ·r'"'",..,. ,/••/:y11/.n/l,.,.
VH

f'u J

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IIII.I(,~/ /~ 11."J. tlll.J Jt

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- --- ..__

,Û/~,yn1

.

~

-........_:_
A~ssit?t ce_tte lettre reçue, le soir même,
Je br1g_ad1~r Picard va recueillir de la bouche
__&gt;--,
des vo!t~r1ers Man~eot et Belloy confirmation
de~ det~ils que lm fournissait le plaignant.
Pms, des le lendemain matin, il se met en
campagne. Ses recherches vers la lisière de
la forêt de Sénart n'aboutissant à la découverte d'aucun~ piste, il fait volte-face, se dirigeant vers Tigery. Et bientôt, il est assez
heureu_x pour remarquer « dans une terre
labo~ree: la trace_ d'une voiture qui lui parait
--~~
asse~ fraiche »; il _obser,ve même que l'un de~
( l.11/L
deux
chevaux
qui tramaient ladite vo·t
.
•
1 ure
amt &lt;~ trois clous neufs sous le pied bors-lcmonto1r &gt;! et qu'un chien accompagnait l'attelage. Mais, _en arrivant à la grand'route,
to~te em_prernte de roues et de pas disparait.. .. Picard, assez dépité, s'.1rrête à Tiger
avec ses hommes•' il ne se deco' ura e pasY
pourtant, el bien lui en prend; à fore~ d'interr?ger !~un et l'au~re, il apprend que le
matm meme la rn1ture fantôme a été
ap~rçue fila~t à Ioule allure sur la route de
POULAILLER ET SES CO-ACCUSÉS - C
. •
.
·
roqu,s d auJ1ence.
Samt-Germam. Dès le• Jendemai·n , un d'1manche pourtant, le brigadier continue donc
ses recherches dans la direction indiquée Il !~card,, examiner vos chevaux, car on vous a
enquête d'abord à Essonnes où les vole~rs d ~once comme ayant des animaux malades b~il, sous la conduite de l'heureux briirndier
Picard.
v
ont_ p_eut-être passé la nuit. N'ayant pu ree a m~rve.. » A_ucune excuse n'est possible
cue1lhr aucun renseignement dans les di- et le br1gad1er, mtroduit dans l'éc .
.•
urie, re':erses aube~ges d'Essonnes, les gendarmes con ?a1't auss1tot
III
les deux chevaux, l'un blanc
~?nt poursun·~e leur route, lorsque l'idée et ~ autre rouge, que lui ont dépeints les té, ient_ à quelqu ~n que cc le particulier établi moms. Le rusé gendarme constate même à
L'instruction.
depuis un mois seulement dans le pays 1~ dérobée, que le cheval blanc porte bien ~u
comme marchand de chevaux pourrait bien pied _hors-montoir trois clous neufs. Enfin
Un rapide examen du lo&lt;&gt;is de Chevalier
ê!re l'homme qu'ils cherchent. » Picard a le _chie? _de la maison est reconnaissable à so~ avait ~ermis d'y retrouver :n peu partout
bientôt fait d'imaginer un prétexte pour pé- poil ?risatre et à son large collier de fer, et des obJels provenant des vols Raaan 'I 1
t Il d ·
o , 11 or et
1~ voiture à co~verture verte se trouve remi- e . ar _ourn '. e? so~te que la culpabilité des
see_ dans un com de la cour.
prisonmers etait deJà certaine. Ravi de cette
importante capture maitre Jeh Ba .
Edifié sur l'identité de son voleur, Picard R
b d
. ,
an- pllsle
de Fontenelle se retire afin d'aller chercher • o e_rt e ~o~rvdle, lieutenant-criminel our
Je rm au ha1lbage de Corbeil ne vo I tp
lo~s ses homwes pour opérer l'arrestation
dïlï d' ·
'
u u pas
i ~rer un Jour le premier interrorratoire
~fais le pseud?:ma~c~and, inquiet des suite~
° 'ère ·
de celle prem1ere v1s1te policière, s'éloigne en Marie-Antoine
,
. . Delorme compar•:t
.,., 1a prem1
c
est
une
hmide
enfant
de
di1-hu1·t
toute hâte, et quand le brigadier revient ac1
ans, toute'
en arn_ies. Elle explique comment Sauva e
compagné de ses gens, il ne le trouve plus
de Chevalier, offrit un J·our a' g ,
Cependant deux gendarmes se mettent , . domestique
· d' · ,
son
·1
1·
•
a
sa P.ère, ;ar
m1er
a Quincy, de la placer en serpoursui e et arrelent une heure après su
la grand'route de Paris.
r vice c~ez son patron. Elle y entra ver. la
1:oussamt dernière ; son emploi ét31't d ~
Entre temps, la maison a été investie Vir
au '
bal
e ser11 h m~nage,
ayer, laver la vaisrnlle
et to~s ses ha~itants arrêtés. Le prisonnier'
, '
~resse _de ques~ions, a donné son nom : Jean a er c ercner de l'eau et dans 1 .
garder les dindons et l~s canard/ EJollur?ee de
Chevahe:' na_tif de Paris, paroisse Sainte- to t
·
•
· e ignore
ce qui pouvait se passer dans la .
Marguente, c1~evant dt'meurant aux Nou- neus'ét
t ·
•
maison
veau1~?nve:l1s, rue de Seine, et récemment vrage. an Jamais occupée que de son ou~
)EA:'i:'\E GAUTIIJER.
venu s etabhr marchand de chevaux à Essonnes. Les a_utres ~ersonne~ arrêtées sont : . Après cette Jeune fille, qui paraît bien être
~n~oce~t~, _le .1ug? app~lle Jeanne Gauthier.
fétrer d~ns la maison suspecte : il frappe à J_eann; Gauthier, qui se dit femme de Chevae_ e-c1, agt!e de Ymgt-s1x ans, reconnait saw
h~r,
Sauvage,
domestique
de
Chevalier,
Claua grand porte de la cour. Un homme lui
~
ouvre ' dans les quarante-cmq
•
· ans de taille dme _Masselot, femme Sauvage, enfin Marie- P?me qu'elle est depuis sept mois 1
brne
de
Chevalier.
Elle
raconte
de
;
conc~lmoyenne, le visage pàle, réponda;t bien au An tome Delorme, une jeune servante.
grâce du monde les de:b ts da me1 Tout ce monde, étroitement surveillé par 1leure
.·
1a1son.
Née à Nanc,· en' L • u e cette
\'. - HlSTOR[A, - Fasc. 40.
J ,
orrame, elle habi-

---....
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(Û/-'~l

0

�ffiSTO'f&lt;1A

----------~---------------------------.#

amenèrent l'arrestation d'un sixième personnage. En quittant. pour venir habiter E,sonnes, Paris où ;1 avait successivement été
cordonnier, marchand de vins, brocanteur cl
maquignon, Chevalier y avait conservé sous
le nom de sa femme une chambre, rue de la
Parcheminerie; mais il y avait encore un autre
lieu de recel, le logement d'un certain Martin
llroauel,
écrivain public, a,ec lequel il• était
0
demeuré en relations conslanti&gt;s depuis son
départ. Droguet, arrêté Jès le I!) no,embre,
à la suite d'une perqubition fructueuse effectuée à son domicile, rPjoignil aussitôt la
bande Cbevalier dans les prisons de Corbeil.
Ce jeune homme très ditlërent de ses coaccusés, assez instruit, pourrn d'une situation,
aisé sans èlre riche, mérite quelque sympathie. li fut , ictime de sa passion pour la
jolie Jeanne Gauthier. Étant un jour allé
chercher son lin~e, expose-t-il, chez sa blanchisseuse, la femme \'iardot, il y ,it la maitresse de Che\alier, et en devint follement
épris. Pour l'approcher, il eut la faiblesrn de
rechercher la société du YOll·ur, el Che,·alier, vopnl tout le parti qu'il pourrait tirer
du sentimental jeune homme, répondit à ses
avances avec empressement. Même, au bout
de quelques jours, il le trailail en vieille
connaissance, lui t mpruntant la bagatelle de
mille francs. Le nait' Droguet, introdt\it par
sa nomelle mailres,e dans la chambre de la
rue de la Parcbeminerie, était devenu à son
insu le complice et le recéleur de la bande.
Chevalier lui confiait souvent de volumineux
paquets bien ficelés, qu'il se gardait disc1 ètcmenl &lt;l'ouvrit· et hospitalisait innocemment.
Droguet ne pensait qu'à seHisites à Essonnes,
elles étaie11l fréquentrs, et à l'aubaine, quand
le maître s'absentait toute une nuit pour une
l(rande expédition, de demeurer joyeusement
jusqu'au petit jour dans la galante compagnie dt la Gauthier.
Au moment où l'enquète allait être close,
une dernière dérouverte sensationnelle vint
encore retarder le prononcé du jugement : il
y avait identité certai11e entre Chevalier et le
nommé Desmaisons jadis inc:ulpé pour vol à
Meaux el é,·adé des prisons de celle ,·ille le
2 juin 1784, sans qu'on eût jamais pu retrouver ~a trace. Et, de ce fait, la culpabilité
de l'accusé s'aggravait ;ingulièreme11t.
En 1780, une première fois, Desmaisons
avait été arrêté à Montereau pour arnir ,olé
deux chevaux; incarcéré à Guermantes, il
s'était évadé la nuit même par le jardin du
curé de ce village; un de ses complices, le
berger Samage, s'était également enfui, tandis que le troi~ième Jarron, Didier, arnil été
condamné à neuf.ans de galères. Desmaisons
et Sauvage avaient dès lors poursui1'i. non sam
succès, pendant deux ans, la série de leurs vols.
De nouveau, en 1782, Desmai~ons a,ait été
arrêté et incarcéré, celle fois, à Meaux. Son
procès allait être jugé lors 1u'il s'était enC LE ÎRIO\IPIIE:OE PoUL.\ILLER • . - Est~mf't du temps.
core évadé le 2 juin 1781. Yenu se cacher
à Paris 5ous le nom de Chevalier, il a1ail
L'informalion fut activement continuée les renoncé pour quelque temps à voler ouversont restés tou, 4uatrejusqu'au matin . . .. »
tement, )" vÏ\·a.nt pourtant de métiers assez
Depuis ce temps, qui était dans le courJn t jours suirnnts. L'enquèle menée à Paris ne
louches.
Puis, le goût de son ancienne prode janvier dernier, .elle a été demt urer aiec tarda pas à ré\·éler des faits nou1cau1 qui

Lait il Paris, ouuière en linge, rue Galande,
en la maison des sieurs Grandjean, oculistes.
Elle fréquentait chez les époux Viardot, ses
,oisins, dont le mari exerçait la profession
de cordonnier, et c'est chez eux que Chevalier, alors cordonnier, lui aussi, la rencontra
et en de,int éperdumrnt amoureux.
Un soir, il y avait quinze jours qu'ils
s'étaient rrncontrés pour la première foi,,
Che,alier l'invita à souper en compagnie des
Yiardot. C'est chez ces derniers qu'eut lieu
la fète.
o Et après soupé, se disposant à r~nlrer
chez elle, lesdits Viardol et sa femme ont
fermé la porte de leur chambre à la clef et
ont dit à la répondante qu'il falloil qu'elle
couchât avec eux et ledict Chevalier. La répondante apnt ,·oulu absolument s'en aller,
lesdits Viardol el sa femme et ledict Chevalier à leurs instigations, se sont saisis d'elle,
l'ont déshabillée avec violence et l'ont mise
dans le lil &lt;lesdits \ïardot. Ceux-ci s'y sont
mis aussi, ainsi que ledicl Chevalier, et ils y

Chevalier dan~ un logement qu'ils louèrent
chez le sieur Chéron, marchand de ,ins. rue
Galande. La Gauthier prétend au reste ignorer
les vols reprochés à Chevalier el ne pomoir
donner aucun renseignement sur ce qu'il
faisait pendant ses absences du logis.
Chevalier comparait à son tour. Il nie avec
énergie être l'auteur du moindre vol et s'efforœ vainement d'expliquer la présence à son
domicile des nombreux objets Mjà reconnus
pour a,oir été récemment dérobés. Interrogé
sur son passé, il raconte que, s'il a quitté
Paris pour venir s'installer à Essonnes, c'est
à la suite d'une fàcheuse affaire de chevaux
'"endus avec fausse garantie au comte Du
Barry. li s'agit sans doute du fameux roué
qui avait fait de sa mallres,e, Jeanne Bécu, à
la fois la femme de son frère Guillaume, et
la favorite du feu roi Louis XV.
{;n interrogatoire sommairt de Sauvage el
de sa femme, se disant tous deux domestiques de Chemlier, termina cette première
séance.

UN B~1G.JIND Au TEMPS D'E Lou1s

!ession l'ayant repris, il avait successivement
elu pour centres de ses opérations \ïncennes
et Essonnes où nous l'avons retrouvé.
'

d'estamp?s el rimeurs de complaintes ne se
~ren~ pomt fau~e d'e1ploiler cette popularité,
1magmant de pied en cap un Poulailler ter-

IV
La condamnation.

L'identification du Chevalier de Corbeil
avec le Desmaisons de Meaux donnait lieu à
un conOit de compétence judiciaire entre les
deux sièges. Le litige fut porté de,·ant le Parlement de Paris, qui, après de longs débats
trancha la difficulté en é,·oquant les deu;
affaires conjointes au Cbâtclet.
Le procès de Chevalier, jugé de la sorte
~ans la capitale, en acquit un retentissement
m~ttendu. Ce n'était pourtant, on l'a ru,
qu un _adroit voleur de chevaux, de poules et
de lapms, un détrousseur exercé de rrarderobes et de garde-mangers, qui n'allaït°pas à
lachevilled 'un Cartouche, d'un Mandrin ou d'un
Dei:ues; pa_s le moindre meurtre, pas le plus
pellt emp?1s?nnemenl à relever à son actif!
La curiosité du public se contenta de sa
doubl~ évasion, de la galante aventure de la
Ga~_1h1_er avec_ le sentimental écrivain public
qu eta1t Martin Dro~et_; on avait eu peur
un peu de ce hardi bngand; on lui savait
quelque gré, maintenant qu'il était sous les
verroux, d'avoir nargué Ja justice pendant
plus de cinq ans; enfin, outre les deux noms
sou~ les_quels ?o~s le connaissons, et qu'il
avait pris, car il s appelait réellement Boutillier, il _jouissait de !'aimable sobriquet de
« Poula11ler n, el ceci contribua sans doute
encore à le rendre intéressant. Marchands

:llARTl'i ÜROï,liET.

riflant, armé jusqu'aux dents, haches et pistolets à la cemture, à la main un fusil ou
une massue qu un homml! ordinaire eût' à
peine pu soulever, brigand sinistre dont les
mères eurent loisir de faire peur, comme de
la Barbe-Bleue, aux enfants méchants :

.

&lt;c Du Haut t'll Bas
rnus dévalise mon homme.
Du Jlaul en Bas,
El s'il raisonne, je lui casse un bra~.
:.\e remue pas ou je l'a~!'Omme.
J1i

PoulaiUer ne ménage per-.onne
Uu !fout en B~s.

J&gt;

XVl --~

Et les images coloriées s'enlèvent en masse,
rue Saint-Jacques et rue des Mathurins aux
étalages de Basset et des Campions, r~présentant le criminel, accoutré de toutes façons
sa maitresse Jeanne Gauthier, le berger Sau~
vage, le jeune et amoureux Droguet, et tous
les autres. L'illustration de ce procès est en
quelque sorte plus riche el plus intéressante
que ce procès lui-même, en dépit de quatre
cartons bourrés de procédure que conservent
l~s Archives N_ationales (X•b 1556-1559). Il
n y manque rien, portraits en pied et en
buste des accusés, croquis d'audience tableau
final: « Triomphe de Poulailler »' le condamné amené dans la charrette au' lieu de
son supplice. Car le 26 mai 1786 le Châtelet
rendit sa sentence, conforme aux lois rirroureuses alors en vigueur, contre Jean-P~rre
Boutillier, dit Che,·alier, dit Desmaisons
àgé de 58 ans, bien qu'il en parût 45, cou~
pable de plus de quinze vols qualifiés.
li le condamnait apourréparalion,à être
pendu et estra119lé jusqurt ce que mol'I s'ensuive par l'exécution de la haute j11~tice it
un poteau qui pom· cet effet sera planté
dans la place de la Porte sainct Antoine
ledict Clt~valier ]!ré~lablement appliqué ~
la question ordma1re et exh-aordinaÎl'e
pou,• avoir par sa bouche la révélation de
.~es complices .... » L'arrêt donnait i;ursis à
l'é~rd des autr~s accusés, jusqu'après l'exécution de Chevalier. Celui-ci, comme il était
d'usage, fit bien appel; mais la Cour de Parlem~nt rendit le 50 juin un arrèt de rejet,
confirmant purement et simplement la sentence de mort. Et l'exécution eut lieu, dans
les formes prescrites, le 5 juillet 1786.
F.-L. BRl"EL ET ~l. FOt:CAULT.

Grognard et général

Lorsque l'armée française était en position
~evanl Torrès-Védras, il existait, entre les
hgnes françaises el anglaises, des vimo0
bles au milieu desquels se trouvaient des
ca~·es contenant encore du vin, qu'allaient
bo1r~ fraternellement les soldats des deux
armees.
Un sergent d'infanterie légère se trouvait
dans une ~e ces caves, en compagnie de solda!s _anglais, el buvant avec eux, ce qui arrivai~ JOurnellement sans qu'il en résultât la
momdre des ~hoses. Mais, ce jour-là, soit
que les Ang~a1s fussent plus avinés que de
coutume, soit parce qu'ils avaient affaire à

un seul Français, après boire ils le firent
prisonnier, et, avec lui, sa peau de bouc
pleine de vin.
Co~duit à lord Wellington, il en fut
questionné sur tout ce qui se passait dans
notre corps d'armée.
·
, « Yous avez beaucoup de malades? L armée se porte comme moi. - Yous manquez de pa_ï~? - Voyez ce moulin qui
!~urne.... Dailleurs, avec de la viande et du
no, on ne meurt pas de faim : le Porturral
e~t grand et vous n'avez pu le mettre d;ns
Lisbonne .. - C'est bien; allez! &gt;J Le sergent
ne bou_geall p_as : .« Allez donc! » lui répète
le g~neral. Meme 1mmobilité, mais avec celle
réphq ~e : « Gén~ral, vos soldats ne sont pas
d~ vrais soldats, Je ne puis être votre prisonmer. - Ah? el pourquoi? - Pourquoi?
parce que, bunnt ensemble dans une cave
ils n'avaient pas plus le droit de me prendr;

que je ne l'avais à leur égard; ils ont abusé
de mon isolement; on se doit plus de politesse. entre militaires. _ C'est donc ainsi
que 1on ,ous a fait prisonnier?_ Oui général. - Très bien .... Chef d'office faites
diner ce militaire avec vous, et qu'un 'officier
ordonne de le reco_nduire l_à où il a été pris.»
Celle conversation avait lieu pendant le
diner du général. A cet ordre, le sergent ne
bou?ea pas plus qu'à la première injonction.
« ~ avez-vous pas entendu, sous-officier? _
Oui, mon général. » Et, avec cet aplomb,
cet à-_pr~F,~, que notre soldat seul possède :
« Oui, J a1 fort bien entendu, mais je ne
veux pas' aller à l'office. - Pourquoi? Parce qu un soldat français n'est pas fait
pour_ mange~. av~c des domesti11ues. )) Lord
Wel~1?gton s mclma, en signe d'assentiment,
el, fwant mettre un cournrt à sa table il
fit asseoir le sergent.
' l
LE\10:'\\IER-DEL.\FOSSI:.
1

;,npagnes.)

�La Fédération

SOUVENJRS DE GLOIRE ET D'AMOUR
~

Guindey
On vit, au 14 juillet, des marins de quatrevingts ans qui marchèrent douze heures de
suite; ils avaient retrouvé leurs forces; ils se
sentaient, au moment de la mort, participer
à la jeunesse de la France, à l'éternité de la
patrie.
Et en traversant par bandes les villages ou
les villes, ils chantaient de toutes leurs forces,
avec une gaité héroïque, un chant que les
habitants sur leurs portes répétaient. Ce
chant, nalional entre tous, rimé pesamment,
fortement, toujours sur les mêmes rimes
lcomme les Commandements de Dieu et de
l'Église), marquait admirablement le pas du
voyageur qui voit s'abréger le chemin, le
progrès du travailleur qui voit la besogne
avancer. Il a fidèlement suivi l'allure de la
Révolution elle-même, pressant la mesure
lorsque ce terrible voyageur se précipitait.
Abrégé, concentré dans une route de fureur
et de Yertige, il devint le meurlrier Ça im !
de 95. Celui de 90 eut un autre caractère :
Le peuple en ce jour sans cesse répële :
Ah! ça ira! ça ira ! ça ira !
Suirnnt les maximes de l'É1·angilc
(Ah! ça ira! ça ir~ ! ça ira!)
Du législateur tout s'accomplira;
Celui qui s'élè1·e, on l'abaissera;
Et &lt;tui s'abaisse on l'élèvera, etc.

Pour le voyageur qui, des Pyrénées ou du
fond de la Bretagne, venait lentement à Paris
sous le soleil de juillet, ce chant fut un viatique, un soutien, comme les proses que
chantaient les pèlerins qui bâtirent révolutionnairement au moyen àge les cathédrales
de Chartres et de Strasbourg. Le Parisien le
chanta avec une mesure presséé, une vivacité violente, en préparant le champ de la
fédération, en retournant le Champ-de-Mars.
Parfaitement plane alors, on voulait lui donner la belle et grandiose forme que nous lui
voyons. La Ville de Paris y avait mis quelques milliers d'ouvriers fainéants, à qui un
pareil travail aurait coûté des années. Cette
mauvaise volonté fut comprise. Toute la population s'y mit. Ce fut un étonnant spectacle. De jour, de nuit, des hommes de toutes
~lasses, de tous âges, jusqu'à des enfants,
tous, citoyens, soldats, abbés, moines, acteurs, sœurs de charité, belles dames, dames
&lt;le la Halle, tous maniaient la pioche, roubient la brouette ou menaient le tombereau .
Des enfants allaient devant, portant des
lumières; des orchestres ambulants animaient
les travailleurs; eux-mêmes, en nivelant la
terre, chantaient ce chant niveleur : « Ab!

ça ira! ça ira! ça ira I Celui qui s'élève on
l'abaissera l •
Le chant, l'œuvre et les ouvriers, c'était
une seule et même chose, l'égalité en action.
Les plus riches et les plus pauvres, tous unis
dans le travail. Les pauvres pourtant, il faut
le dire, donnaient davantage. C'était après
leur journée, une lourde journée de juillet,
que le porteur d'eau, le charpentier, le maçon du pont Louis XVI que l'on construisait
alors, allaient piocher au Champ-de-Mars. Au
moment de la moisson, les laboureurs ne se
dispensèrent pas devenir. Ces hommes lassés,
épuisés, venaient, pour délassement, travailler encore aux lqmières.
Cc travail, véritablement immense, qui,
J'une plaine fit une vallée entre deux collines, fut accompli, qui le croirait? en une
semaine! Commencé précisément au 7 juillet,
il finit avant le 14.
... Voilà enfin le B juillet, le beau jour
tant désiré, pour lequel ces braves gens ont
fait le pénible voyage. Tout est prêt. Pendant
la nuit même, de crainte de manquer la fête,
beaucoup, peuple ou garde nationale, ont
bivouaqué au Champ-de-Mars. Le jour vient;
hélas! il pleut! Tout le jour, à chaque instant,
de lourdes averses, des rafales d'eau et de
vent. « Le ciel est aristocrate - , disait-on, et
l'on ne se plaçait pas moins. Une gaité courageuse, obstinée, semblait vouloir, par mille
plaisanteries folles, détourner le triste augure. Cent soixante mille personnes furent
assises sur les tertres du Champ-de-Mars ;
cent cinquante mille étaient debout; dans le
champ même devaient manœuvrer environ
cinquante mille hommes, dont qualorze mille
gardes nationaux de province, ceux de Paris,
les députés de !"armée, de la marine, etc....
Les vastes amphithéâtres de Chaillot, de
Passy étaient chargés de spectateurs. Magnifique emplacement, immense, dominé luimême par le cirque plus éloigné que forment
Montmartre, Saint-Cloud, Meudon, Sèvres;
un tel lieu semblait attendre les États généraux du monde.
Avec tout cela, il pleut. Longue est l'attente. Les fédérés, les gardes nationaux parisiens, réunis depuis cinq heures le long des
boulevards, sont trempés, mourants de faim,
gais pourtant. On leur descend des pains avec
une corde, des jambons et des bouteilles, des
fenêtres de la rue Saint-Martin, de la rue
Saint-Honoré.
Ils arrivent, passent la rivière sur un pont
de bois construit devant Chaillot, entrent par
un arc de triomphe. Au milieu du Champ-de-

M~rs s'élevait l'autel de la patrie, devant
!"Ecole Militaire, les gradins où devaient s'asseoir le roi, l'Assemblée.
. .. Mais silence! le roi arrive, il est assis,
et l'Assemblée, et la reine dans une tribune
qui plane sur tout le reste: Lafayette et son
cheval blanc arrivent jus4u'au pied du trône;
le commandant met pied à terre et prend les
ordres du roi. A l'autel, parmi deux cents
prêtres portant ceintures tricolores, monte
d'une allure équivoque, d'un pied boiteux,
Talleyrand, l'évêque d'Autun : quel autre,
mieux que lui, doit officier dès qu'il s'agit
de serment?
Douze cents musiciens jouaient, à peine
entendus; mais un silence se fait. Quarante
pièces de canon font trembler la terre. A cet
éclat de la foudre, tous se lèvent, tous portent
la main vers le ciel.... 0 roi! ô peuple 1
attendez.... Le ciel écoute, le soleil tout
exprès perce le nuage .... Prenez garde à vos
serments!
Ah! de quel cœur il jure, ce peuple! Ah!
comme il est crédule encore!... Pourquoi
donc le roi ne lui donne-t-il pas ce bonheur
de le voir jurer à l'autel?Pourquoi jure-t-il à
couvert, à l'ombre, demi-caché?... Sire, de
grâce, levez haut la main, que tout le monde
la voie!
Et vous, madame, cc peuple enfant, si
confiant, si aveugle, qui tout à l'heure dansait arec tant d'insouciance, entre son triste
passé et son formidable avenir, ne vous fait-il
pas pitié? ... Pourquoi dans vos beaux yeux
bleus celle douteuse lueur? Un royaliste l'a
saisie : &lt;&lt; Voyez-vous la magicienne? » disait
le comte de Virieu .... Vos yeux ont-ils donc
vu d'ici votre envoyé qui maintenant reçoit à
Nice et félicite l'organisateur des· mllssacres
du Midi? ou bien, dans ces masses confuses,
avez-vous cru voir de loin les armées de
Léoyold?
Ecoutez!... Ceci, c'est la paix, mais une
paix toute guerrière. Les trois millions
d'hommes armés, qui ont envoyé ceux-ci, ont
entre eux plus de soldats que tous les rois
de l'Europe. Ils offrent la paix fraternelle,
mais n'en sont pas moins tout prêts au combat. Déjà plusieurs départements, Seine,
Charente, Gironde, bien d'autres, veulent
donner, armer, défrayer chacun six mille
hommes pour aller à la frontière. Tout à
l'heure les Marseillais vont demander à partir, ils renouvellent le serment des Phocéens
leurs ancêtres, jetant une pierre à la mer, et
jurant, s'ils ne sont vainqueurs, de ne revenir qu'au jour où la pierre surnagera.

MICHELET.
... 356 ,...

~ Le 10 octobre 1~06, au passage de la y tro~ ve~ons le corps d'un officier général,
Saale, devant la petite ville de Saalfeld, le
que Je viens de tuer. C'est celui-là même G,uindey. L'Empereur lui accorda la croix
5• corps, commandé par le maréchal Lannes .qui m'a blessé à la figure. Nous lui pren- d honneur en disant .
e~t la p~emière. rencontre, avec un corp; drons son sabre et son crachat si toutefois
cc J_e l'eu~se fait d~ plus officier, s'il m'eût
amene le prrnce vivant. »
d mfanterie prussien commandé par le prince l'ennemi ne l'a pas enlevé. » '
Louis de Prusse, neveu du roi. Cette infanL?rsque le maréchal, le 12 octobre au
L'offici~r,, suivi de sa troupe, partit au
terie,. q~i ne tenait pas devant nos troupes,
ma.tm,
ava~t de quitter Saalfeld, fut voir
gal?p, gmde par le maréchal des logis, et
nde~ à I ambulance et lui porter sa décose ret1ra1t en désordre au passage d'un gué,
Gu~
arriva sur le terrain, où deux hussards du 9•,
sur la Saale; et le prince Louis, avec quelration, 11 ne manqua pas de lui rapporter les
paroles de Sa Majesté :
que.s hussards d'ordonnance, s'efforçait de
« C , st
rallier l_es fuyards. Tout à coup un maréchal
,
e n e pas ma faute, monsieur le made~ logis du 10• hussards français, nommé
rec_hal; voyez comme il m'a arrangé, répondit
Gumd_ey,. arriva sur lui la pointe au corps,
Gumdey en lui montrant sa blessure. Je puii
en lm criant :
vous assurer qu'il n'était pas d'humeur à se
rendre. &gt;&gt;
c, Rendez-vous, général, ou vous êtes
mort!&gt;&gt;
~e brave maréchal des logis demanda et
Le prince répondit vivement :
obtmt 1~ pe~mission de rester derrière l'armée
cc Moi l me rendre l Jamais 1 »
u~e qumzame de jours, ce qui était nécesEt relevant l'arme de Guindey, il lui porta
saire pour son rétablissement.
un coup de sabre qui atteignit le maréchal
II _avait conservé avec lui son hussard pour
des logis à la figure. Il allait lui en donner
le soigne~. 11 se rappela que, le 9, le régiun second'. lorsque Guindey, ripostant d'un
ment avait logé à quelques lieues en arrière
coup ~e pomte, traversa la poitrine du prince
de Sa~lfeld, sur la droite de la route qui y
et le Jeta à bas de son cheval. Les ordoncond~1t, dans ~n beau et grand village, dont
~ances du prince, le voyant en combat singule ?bateau av~1t servi de logement à l'étatlier avec un soldat français, arrivèrent au
maJor du régiment. L'idée lui vint de s'y
galop et il.s se seraient infailliblement emparendre et d'y demander l'hospitalité, en prorés de Gumdey, ou du moins, ils l'auraient
m~!lant de s~r~ir de sauvegarde tout le temps
tué, si un hussard du 10• ne fût arrivé au
qu 1I passerait a se guérir.
galop, en criant :
Lors donc que le corps d'armée fut parti
« !en~z bon, maréchal des logis 1 »
Clich~ Paul Géniaux.
de Saalfeld, y l_aissant l'ambulance, ainsi que
. Pms, lacbant un coup de pistolet, il étenGUINDEY.
le corps ~u prmce Louis de Prusse étendu
d1 t mort un hussard prussien. Ce que voyant,
dans 1:é~l1se, 9ue j'ai vu, et que toute.l'armée
B11ste par M- LAURE CourAN•lllONTORG~EIL,
les ordonnances du prince disparurent.
a pu ,or~, Gumdey se rendit immédiatement
élevt! à Laruns (Basses-Prré11t!es.)
La mort du prince Louis de Prusse, quand
à ce ~b~teau et Y demanda l'hospitalité. Il
elle fu~ connue dans l'armée française, y
fut genereusement accueilli par Mme la bad?nna heu au couplet suivant, ce qui prouve qui était de brigade avec le 10• se trou- ronne ~e W.... Cette dame sentait tout l'avanbien que le champ de bataille n'engendre pas vaient déjà auprès du mort.
tage d une sauvegarde chez elle pendant la
'
la mélancolie :
« C'est moi qui l'ai tué, dit Guindey, ma guerre; ,son mari était absent el probableC'est le prince Louis-Ferdinand
la~e de ~abre est encore teinte de son sang. li ment à l armée prussienne. De plus elle avait
dans des hommes qui, portaient
,
Qui se croyai l un géant,
doit avoir un coup de pointe dans la poitrine. I'confiance
.
Ah! l'imprudent!
Prenez sa bourse, s'il en a une· je vous la . umforme d'~n régiment qui venait de séUn hussard, bon 1~,
donne. Mais remettez-moi son s;bre et son Jour~er deux Jours dans le village, sans donLui dit : ~'allez pas si ,-ite,
crachat, pour que je les porte au maréchal. ,, ner h~u à aucune plainte.
Ou bien, si non ça,
nd
~es hussard.s du 9• remirent à Guindey ce 1 Gu~ ey fu~ donc parfaitement reçu. Il eu&amp;
Je vous lance une mort subite
a presence d esprit de recommander à son
q_u 11 demandait; et, quand il fut en possesA la papa! (bis).
'
s10n de son trophée, il le porta au maréchal. ~ussard de ne pas s'enivrer, de ne pas ba_Guindey, blessé comme il l'était, ne pou~ans le °:1êm~ ~ornent, des prisonniers prus- varder, e~ surtout de taire l'affaire du prince
vait pas, seul avec ce hussard, tenir le tersiens, qm arr1~a1ent au 5e corps, annonçaient et la m~mère ~ont il avait été blessé.
rain. Il se retira donc avec ce dernier sur Je
a F~rlz, lm dit-il, nous sommes seuls
que _leur géneral en chef, le prince Louispeloton du régiment qui soutenait les tirailFerdrnand de Pr~sse, venait d'être tué par Français. dans ce v1liage, ou' l'on pourrait
leurs. Arrivé là, il dit à l'officier qui com~n hussard français. Cette nouvelle était trop nous f~1re un mauvais parti, si tu parlais de
mandait:
·
importante pour que le maréchal n'en fit pas cette circonstance. »
&lt;'. _Lieutenant, si vous voulez pousser avec
_Le
hussard
Fritz
promit
tout.
Nous
allons:
~a~t _to~t de suite à !'Empereur. Guindey
moi Jusqu'à la rivière, à mille pas d'ici, nous etart a I ambulance, à foire panser sa bles- voir co_mmen~ il tint parole.
Apres arn1r mis ~on cheval à l', ,
Extrait des So1we11irs de glofre el d'amour par
1c ~•-C.olonct l'ARQOI\, I" volume de la série • J&gt;etits sure; c'est ce qui empêcha le maréchal de Guind
d
'
.icur1e,
ey monta ans une belle chambre où
111 1
l'envoyer au quartier général. Il fit porter le
~ res d~ la Gra.11dP À l'lllée •• publiés sous la
uechon d,• l . Castanie, Un beau volume in-8•. écu sabre et fo crachat par un de ses aides de la _f~mme de charge de la baronne le cona1ec de nombreuses grarnres hor; lexie. Prix 6 francs'.
Le hussard fut Joaé
dans une ch b
camp et demander une récompense pour dms1t.
.
d ,
. 0
am re
au-dessus e l écurie., ce qu1· 1UJ. convenait
.

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1f1ST0'1{1.Jt

________________
GU1NDEY - -..

parfaitement, étant à même d'avoir l'œil sur
les chevaux. Le château était habité par la
baronne, femme d'une quarantaine d'années,
deux demoiselles de seize à dix-huit ans et
un fils âgé de douze ans; il y avait un nombrent domestique en hommes et en femmes.
Aussitôt installé, Guindey fit venir Fritz
avec son porte-manteau, pour changer de
linge et l'aider à· panser sa blessure. La baronne avait déjà eu l'allention de lui envoy1 r
de la charpie el de l'eau de Cologne. Celle
eau &lt;le Cologne, fortement mêlée avec de
l'eau, était le seul remède que lui avait indiqué le chirurgien du régiment; il devait,
matin et soir, imbiber sa blessure avec un
tampon de charpie trempé dans cette eau.
Sa toilette faite, le maréchal des logis descendit au salon, comme il y était invité;
Loule la famille y était réunie. La conversation fut triste el languissante; les malheurs
de la guerre en faisaient seuls les frai~.
Guindey donnait à espérer que ces malbeurs
ne seraient pas de longue durée, lorsque l'intendant vint annoncer que la baronne était
servie. Aussitôt elle offrit la main au sousofficier de hussards, qui la conduisit à table
et prit place à sa droite. La famille se plaça
çà et là el le repas commença.
La baronne parlait parfaitement bien le
français ; Guindey était jeune, aimable et
instruit. Le diner qui avait duré une heure
tirait à sa fin, lors'lue l'intendant, le même
qui était venu annoncer le dîner, entra d'un
air tout bouleversé et se pencha vers l'oreille
de la baronne. Il ne lui eut pas plus tôt dit
quelques mots, que celle-ci poussa un cri,
porta ses deux mains à ms yeux et disparut
en courant.
A ce cri, à ce geste, à ce départ inoeiné,
toute la fom,lle se leva de table et suivit la
baronne. Guindey, surpris, resta seul ; il
allait regagnn sa chambre, ne sarhant ce
qui pouvait lui valoir une telle conduite de
la part de ses hôtes, lorsque la baronne rentra
dans la salle à manger, le mouchoir à la
main, el lui dit d'un ton visiblt'ment ému :
« Monsieur le maréchal des logis, je viens
vous prier d'excuser la malhonnètet6 que j'ai
commise envers vous, moi ainsi que mes
enfants. Soyez assez bon pour m'écouter un
instant avec biPnveillance dans le salon. ll
Guindey s'rmpressa d'obéir el s'assit dans
un fauteuil, que son hôte,se lui indiquait.
Celle-ci, après avoir poussé un soupir et s'être
essuyé les yeux, s'exprima ainsi:
« )Ionsieur, les bruits l~s plus sinistres
circulaient, hier toute la journée, sur le sort
de nos armes. On parlait d'un grand malheur, que nous repoussions de toute notre
âme : on disait que le prince Louis de Prusse,
qui, avant d'entrer en campagne, avait passé
six semaines ici en famille, lorsque ses
troupes étaient cantonnées dans les environs,
on disait, dis-je, que le prince avait été tué.
Et j'apprends, à l'instant, que c'est par
\'OUS I J)
Elle fondit en larmes et ne put plus continuer.
Guindey reprit ·

« Ce n'est que trop vrai, Madame; mais
c'est à mon corps défendant que je l'ai fait;
car le prince m'a blessé le premier. l&gt;
Puis il demanda la permission de se retirer.
li fit ensuite app1•ler son ordonnance :
« Fritz, lui dit-il, vite; selle les chevaux
le plus promptement po$sible, et parlocs.
- Quoi! dit celui-ci, partir, quiller ce
château?
- Oui ; prends mon porte-manteau, et
soyons à cheval au plus vite. Je te dirai pourquoi, quand nous serons en route. l&gt;
Guindey écrivit un mol à la baronne; il
lui disait qu'il comprenait sa douleur, qu'il
voulait la respecter, et qu'il allait changer
d'habitation. Il fit remettre ce billet au moment où il montait à cheval.
Un quart d'heure après, sur la route de
Saalfeld, il disait à son hussard :
c1 Qui donc a pu raconter dans ce château
que le prince Louis est mort et que c'est moi
qui l'ai tué? Est-ce toi qui as parlé? Ne te
l'avais-je pas défendu? 11
Comme Fritz ne répondait pas, il continua :
&lt;1 Parle, le mal est fait; maintenant je
veux savoir la vérité .... Parleras-lu enfin? l&gt;
Le hussard répondit :
&lt;I Ma foi, mon maréchal des logis, il faut
bien que je l'avoue : c'est moi qui ai dit que
le prince avait été lm\ et par vous. Mais c'est
bien malgré moi que j'ai parlé. Voici le fait:
tandis que vous étiez en haut à dîner avec
madame la baronne et sa famille, je dinais
en bas avec les domestiques. Pendant que je
mangeais et que je buvais tranquillement ma
bière, comme vous me l'a,iez recommandé,
quoi! un des domestiques, le chasseur, un
grand coquin de bavard, était là à me taquiner
en vantant les Prus~ieus. « Tu n'as donc pas
vu, qu'il me disait, comme ils ont arrangé
Lon camarade? » en parlant de vous, mon
maréchal des logis!
« J'avais bien envie de lui repasser une
chiquenaude ; mais je me rappelais la consigne que vous m'aviez donnée. Je ne dis
encore rien, et je bus un verre de bière de
plus pour faire rentrer ma bile. Mais pi.s
moyen de le f.1ire taire par ma contenance
pacifique! Il continuait toujours. J'eus beau
avaler des verres de bière, la bile sortit à la
fin, et je lui dis la cho~e que si son prince
vous avait blessé à la figure, il n'en bles~erait
plus d'autrfs, parce que vous lui aviez passé
votre sabre à travers le corps. Voilà I Mais,
mon maréchal des logis, de grâce, pardonnezmoi, car je vous ai fait perdre par ces paroles
un fameux bivouac. ll
Comme on le pense bien, Guindey ne lui.
tint pas rigueur; après lui avoir fait une
légère semonce, il lui dit :
c1 Nous allons retourner à l'ambulance à
Saalfeld, où nous resterons le moins de temps
possible, car j'ai hâte de rejoindre le rilgiment.
- Et moi aussi, mon maréchal des logis,
reprit Fritz. Et je réponds que le premier
Prussien que je rencontrerai sur le champ
de bataille paiera pour ce grand bavard de
"" 358 ,..

chasseur; et cela, je le jure sur la lame de
mon sabre. »
Le combat, l'anecdote du château, m'ont
été contés par Guindey lui-même, que j'ai
beaucoup connu lorsqu'il était sous-adjudant
major aux grenadiers à cheval de la Vieille
Garde, grade dans lequel il est mort glorieusement à la bataille de Hanau, en 1815.
clJc&gt;

Le 10 juillet 1809, nous flmes partie de la
division du général de Montbrun, qui se présenta devant Znaïm, où nous trouvâmes
l'armée ennemie réunie et rangée en bataille.
Nous crûmes à un engagement général. Le
corps de Masséna et celui d'Oudinol s'étaient
avancés jusqu'aux faubourgs : on s'y battait
et le canon ronOail, lorsqu'i'i sept heures un
parlementaire vint se présenter aux avantpostes, à l'effet d'obtenir le passage libre pour
le prince Lichtenstein, qui se rendait auprès
de !'Empereur Napoléon, pour demander une
suspension d'armes. L'armistice fut conclu le
15 juillet. Il était d'un mois, avec quinze
jours d'avertissement. C'est ce qui fit que
l'armée, el particulièrement la brigade,
eurent d'excellents cantonnements en MoraviP,
jusqu'à la paix. J'eus le mien avec mon peloton, composé de vingt-cinq chasseurs, dans
un beau village de deux ou trois cents feux,
et dans lequel était un vaste château appartenant au prince Esterhazy.
J'avais mis mon peloton en bataille sur la
place de l'église pour recevoir les billets de
logement du maréchal des logis que j'avais
envoié en avant, lorsqu'il vint me remettre
mon billet. Je fus étonné de voir qu'il m'avait
logé chez le curé et non au chàleau.
&lt;1 C'est, mon lieutenant, me dit-il, parce
que j'ai jugé que vous seriez mieux dans une
maison habitée que dans un chàteau d'où le
prince est absent, et qui n'a que son intendant pour vous recevoir. »
Un petit mouvement d'amour-propre, la
vanité de dater ma correspondance des domaines du prince Esterhazy, me fit préférer
le château tout désert qu'il était. Je m'y présentai donc. L'intendant me fit installer très
confortablement, et vint prendre mes ordres,
en m'annonçant qu'ils seraient exécutés en tous
points. Il me prévint en ou Ire que la cave
était très bien garnie; enfin, il parut vouloir
provoquer ma dépense plutôt que la réduire.
J'invitais tous les jours le maréchal des logis
du détachement à venir diner avec moi pour
me tenir compagnie.
Je ne fus pas longtemps dans mon isolement. Au bout de quelques jours, le général
Piré, ses aides de camp, l'état-major du
16• chasseurs et la compagnie d'élite de ce
régiment, vinrent s'installer dans le village.
Le général avait obtenu du général Castex
d'empiéter sur nos cantonnements P.t de venir
habiter lui-mème le chàteau du village, sans
déplacer toutefois l'officier et les vingt-cinq
chasseurs qui y a,•aient d«ijà pris leurs cantonnements. Je m'empressai d'offrir ma
chambre au général, qui l'accepta, à condition que je choisirais après lui el que j'ac-

cepterais mon ~ou vert à sa table, cc que je mée, à Constancl', m'apprit que la fortune
fis avec reconnaissance. Le O'énéral avait pour du prince Esterhazy avait été mise en tutelle· outre les dés et les cartes qui ne quiltaient
aide de :amp. le lieutena~l Castelbajac et un conseil de famille administrait ses do~ pas le tapis verl.
Au 15 aoùl, la chasse fut ouverte et Oieu
pour officier d ordonnance mon ami GuindeJ
ma!nes .. Je me se~ais bien douté qu'il lui
de,enu depuis 1806, lieutenant au 10• bus~ arr1_vera1t une pareille catastrophe, rien qu'au sait quelle part nous primes à cet a;rément.
sards.
Le général était très bon chasseur. ~"fous ne
choix de son magnifique intendant de Moravie.
Tout ce monde fut parfaitement bien in- )fais revenons à nos cantonnements de Mora- re,·enions )~m~is au chàteau sans y rapporter
stallé.
~~s quan!1tes enormes de gibier, à la grande
vie, en 1809, où nous passâmes trois mois
J01e de l'intendant, qui était très fier de tout
Il fallait voir l'intendant du prince; loin des plus agréables.
ce qui était une nouvdle preuve de la grand'ètr~ f.!ché, il était au comble de la joie. II
Le général était un bon vivant et un exceldeur de son maitre et une nouvelle cause de
me d1sa1t ".Il se frottant les mains :
lent soldat, aimant la jeunesse. On racontait
dépen_se. Dans ce pays, la chasse est un droit
&lt;( A la _bonne heure. Voilà qui fera honde lui, au biv~u~c, q~e, dans la campagne
neur_ au prince Esterhazy! On peut au moins de Prusse, capllaine d un régiment de hus- d~ serg~eur, et ~e pro~riétaire d'un champ
ournr un ,compt~ avec une clientèle pareille, sards, il était entré dans une ville forte enne- e~t _passible de peines Ires sévères, s'il tue du
a~ec des botes qui savent cc que c'est que de mie, Graudenz, je crois, par surprise, à la g1~1er sur son terrain avec une autre arme
~ivre'. avec ce général Piré, qui ne voyaae faveur de la nuit, la plus grande partie de qu un_ bàton. Le général, ses aides de camp
et mot, nous ne marchions jamais en chasse
Jamais_ sans un bon cuisinier. Car, quant
ses soldats parlant l'allemand. Après avoir
sa?s avoir derrière nous un chasseur du
vous, lieutenant, je vous l'avoue franchement
frappé une contribution très forte il avait
j'aurais été honteux de présenter à Monsei~
prmce, armé ?e fusils à deux coups, qu'il
rejoint son régiment à la pointe du jour, laisgne~r, à son ~etour, une dépense qui ne se sant l'armée ennemie dans l'étonnement d'une n~us présentait chargés quand nous avions
fart feu de nos armes.
serait pas élevee, pour vous et votre suite à
pareille audace, sans exemple dans leurs rangs.
10 florins (21 fr.) par jour!
'
Une matinée que nous étionsfatiaués de tuer
Il_ est donc bien riche,
liè~res,perdrix' ren~rds, Castelrntre seigneur?
baJac et Guindey établirent un
- Quoi I Vous ne connaispari à qui abattrait le plus d'hisez pas les richesses du prince
rondelles. Au bout d'un quart
Esterhazy?
d'heure, aucun de ces mes- Aucunement. Cependant
sieurs n'en al'ait tué. Ils se
son nom ne m'est pas étranchicanaient sur leur maladresse
ger, parce qu'avant la llévoréciproq~e, lorsque Guindey,
Iution, le 5• hussards portait
P?u:
fair~ valoir son coup
le nom d'Esterhazy.
~ œil, offrit à Castelbajac de
- Eh bien, Monseigneur
ll:er à cent pas à plomb de
est, je crois, le plus rithe
hevre sur la partie de son
prinee de l'Europe. Outre sa
~orps que je ne nomme pas;
!&lt;&gt;rtune en diamants, qui est
ri promettait aussi de se metimmense, et qui se transmet
tredan_s la m~me position pour
d'héritage en héritage, ses dorece1·?1r la decharge de son admaines sont si vastes, en Honversaire après qu'il aurait tiré
grie prin~i palemen t, qu'on peut
son coup de fusil. li fallait
compter Jusqu'à 10.000 mouêtre bienjeune, comme l'étaient
lons qui paissent sur ses terce~ messieurs, pour qu'un pares. 1&gt;
reil d~fi pût èlre propo~é et
Vin_gt ans après l'époque
accepte. Cependant ils s'étaient
dont ~e parle, Mme Parquin
plac~s à la distance voulue et
et moi nous rt-cevions, au châallaient commencer à exécuter
teau de Wolsberg, la visite du
leur gageure, lorsque, heureuprince Esterhazy, qui venait
sement, je vins m'interpod'acheter le château et l'ile
ser :
de Maiman, situés sur le grand
« Jfon cher, dis-je à Guinl~c de Constance, à quelques
dey, je ne veux pas vous emhe~es du_ ~Volsberg. Le prince
pêcher d'exercer votre adresétait un v1e1 liard bien conservé
se à ,·os dépens, mais je viens
montant encore parfaitemen~
vous demand~r à l'instant le
à cheval, et on ne peut plus aaJ.-B Glil:\DJ:.Y, DU ID" m;ss,urns, TUE LE PRIXCE Louis DE PRUSSE.
pantalon que je vous ai prêté
Bas relief de M•• LA eRE Cou TA,-n
· •tO:&lt;TORGUE IL, pour le mo11ument élevé à Laruns
lant auprès d'une belle da~e
~t que vous portez sur vous, car
(Basses-Pyrénùs.)
qui l'accompaaoait. Il était
Je ne me soucie pas qu'il soit
difficile de renc~ntrer un hommis à jour dans le nouvelamume de formes plus élégantes. c'était un de
.
sement que vous vous créez. l&gt;
,
~
dix
?eures:
le
déjeuner
à
la
fourchette
ces grands seigneurs de l'ancie~ réO'ime, dont
_Faite avec un grand sérieux, celle demande
etaJ~ servi; à crnq heures, le diner à deux
M_. de Talleyrand a été, en Fran~, la dermit
fin au défi, dont l'un ou l'autre eût, sans
services, dessert, café et liqueurs. Nous avions
nière expression. Une personne bien inforaucun
un excellent billard pour passer le temps, reuses. doute, conservé des traces doulou-

°à

L '-COLONEL PARQUIN.

�DE REISET
~

HISTORIA

Mademoiselle Raucourt
Après avoir soulevé autour de soi les explo- l'Église elle-même les rejetait de son sein : peul dire que c'est à l'esprit éclairé de
sions de l'enthousiasme, déchainé des tem- les comédiens étaient excommuniés et le Louis XVIII qu'on dut la disparition de ces
pêtes d'applaudissements, n'est-ce pas un clergé refusait impitoyablement à Jeurs dé- habitudes d'intolérance qui ne cadraient plus
beau succè, pour une grande comédienne pouilles la suprême bénédiction avant de avec les mœurs du x1x• siècle. Le scandale
que de trouver dans la mort même un moyen les conduire à leur demeure dernière. Consi- suscité par la malveillance aux funérailles
d'exciter les passions des foules et de déchai- dérés généralement comme ayant vécu hors de Mlle Haucourt, le 15 janvier 1815, fournit
ner une dernière fois l'expression bruyante de l'église au cours de leur existence, on leur à la prudence avisée du vieux souverain
de sentiments enthousiasti;s?
refusait le droit d'y pénétrer après leur mort, l'occasion d'abolir sans secousse cette couTel fut le sort de Mlle Raucourt. Comme et des règles impitoyables interdisaient à tume draconienne, et, sans aller à l'encontre
d'autres femmes dont nous
d'aucun règlement ecclésiasavons évoqué la silbouelle attatique, d'assurer désormais pour
chante, elle régna sur la scène
l'avenir aux comédiens cathopar sa beauté comme par son
liques la faculté d'user des
talent, par la perfection de son
drojts inhérents à leur relig{on.
jeu et par la séduction de ses
Ecoutons, fait par un témoin
charmes.
oculaire, le récit de l'événeLorsqu'elle eut quitté le thément qui avait failli dégénérer
àtre, son nom ne sortit pas de
en émeute.
la mémoire du public reconLe vicomte de Reiset, lieunaissant. Ce nom tant acclamé
tenant général, commandant de
jadis, à la nouvelle de son tré
la 2• compagnie des gardes du
pas, réveilla tant de frémissants
corps et gentilhomme de la
souvenirs, fit renaitre tant de
chambre du roi Louis XVIII qui
poignantes émotions, que le
l'honorait de sa bienveillance,
peuple de Paris tout entier s'ina relaté le détail des faits dans
digna de l'affrontfait à son cerune note restée jusqu'ici inécueil et prit bruyamment parti
dite.
contre ceux qui voulaient lui
fermer les portes du sanctuaire.
i4 janvier.
On verra, par le récit de
a llier a eu lieu l'enterreses funérailles, que Louis xvm
ment de Mlle Raucourt, actrice
ne resta pas sourd à ces justes
de la Comédie-Française, dont
objurgations et que sa pruIP.s obsèques ont amené les incidence avisée sut épargner à la
dents les plus fâcheux. Cette
grande tragédienne cette humidemoiselle, que j'avais applauliation suprême.
die bien des fois et qui jouait
En voyant les distinctions de
au Théâtre-Français avec un
tout genre dont les gens de
grand succès, était morte il
théâtre sont aujourd'hui l'oby a quelques jours sans avoir
.jet, en lisant le récit des ovademandé les secours de la reli~ . -.~A.
tions qu'ils reçoivent et des élogion ; peut-être même n'en
m-~
\ { 0
ges qu'on leur décerne, en
avait-elle pas eu le temps. Touconstatantenfin la place de plus
...,,...Sb
jours est-il que, lorsqu'il s'agit
en plus importante qu'ils prendela cérémonie funèbre, le curé
nent dans notre société moderde Saint-Roch, M. l'abbé Mar..,.
ne, on a peine à se figurer et
duel, crut bien faire en faisant
on hésite à croire que ces mêsavoir aux intéressés qu'il ne
mes personnages étaient, il y a
recevrait pas le corps à l'église
moins de cent ans, traités
et qu'il ne célébrerait aucune
presque en parias el frappés
cérémonie religieuse. Chacun
d'anathème.
sait
en effet 4ue l'usage en
Gr.2vure Jt L. LINGEE, it'apr~s FREUDEBERG tl J.-M. ~IOREAU.
En dépit des succès acquis,
France est immuable el que les
malgré la position brillante obacteurs y sont excommuniés.
tenue grâce à !eur talent par certains d'entre leur cercueil de franchir le seuil d'aucun Mais celle rigueur u•e~t plus dans nos
eux, la société leur refusait la place que leur temple c:1tholique.
mœurs. Mlle Raucourt vivait très retirée
méritaient leurs triomphes, et la profession
Cet usage suranné, d'un rigorisme si et d'ailleurs elle n'était plus d'âge depuis
d'acteur restait à ce point d~criée que absolu, avait survécu à la Révolution, et on longtemps à avoir des faiblesses; son exis-

r, "

~

1r? ·

SouRcEs. - Papiers illtdits du lie•1le11a11t gé11h-al
, icomte de Rciset. - Mémoires d'1111e femme de

qualité sous Louis XVIII. - Biog1·apltie des co11te111porai11s. Dictio,mal1'e de la Co11ver,atio11. - Duco,,

... 36o ...

La mèl'e du duc d' E11ghit11. Fr~nilly. Jlémoires .

Cornle baron de

MADAME ADÉLAÏDE DE FRANCE, FILLE DE
Tableau de N.\TTIER. 1\l usèe de \'crsaillcs. )

f' ichi (icrauJon

LOUIS XV

�M .AD'E.MOlS'ELl.'E
tence, jadis peu exemplaire, ne prêtait
donc plus au moindre scandale. Aussi cette
mesure a semblé si sévère que le matin de
l'enterrement une quantité assez considérable de monde
s'est portée au-devant du cortège qui se dirigeait vers le
cimetière el l'a forcé à rebrousser chemin pour ,·enir à l'église. Arrivée devant Saint-Roch
et trouvant les portes fermées,
la foule fait le tour de l'église
et, par une issue latérale restée
entr'ouverte, s'introduit dans
le sanctuaire où bientôt le corps
de la défunte est amené dans
le chœur. Les cierges s'allument, les portes s'ouvrent,
l'église se remplit, et les vociférations redoublent en voyant
qu'aucun prêtre ne parait pour
dire une dernière prière sur le
cercueil de la pauvre femme.
Enfin on va jusqu'au presbytère et on amène quelques ecclésiastiques qui, devant les
menaces de l'assistance devenue de plus en plus irritée, el
surtout devant un ordre exprès envoyé, dit-on, des Tuileries en toute hâte, se décident à vènir chanter un court

cher le curé pour le fustiger devant la porte
de son église. Si le malheureux avait paru,
on lui eùt fait certainement un mauvais parti.

De p1·ofu11dis.
« Cette affaire a produit un
effet regrettable et le roi a vivement blâmé, dit-on, en cette
circonstance, l'abbé Marduel
de son rigorisme, qui a failli
provoquer les pires excès et
les plus grandes violences. Mlle
Raucourt n'était point antireligieuse et l'on répétait à grands
cris que peu de temps aupara \"ant elle avait donné à la
fabrique de l'église le pain bénit
en brioche. Le curé s'est excusé en déclarant qu'il avait tenu cette fois la
même conduite que lors du décès de ~Ille
Chameroy, danseuse à l 'Opéra, survenu il y
a quelques années. Mais ce précédent invo11ué ne pouvait guère servir de règle ; le
temps a marché et les circonstances ne sont
plus les mêmes. En outre, la situation des
deux femmes était trop différente pour
qu'on pût les comparer l'une à l'autre : une
ballerine et une tragédienne ne ~auraient
être mises au même plan et l'art tragique me
paraît supérieur à celui qui consiste à exécuter des pirouettes.
c1 lJ. d'André n'a pas été plus ménagé que
le curé de Saint-Roch, car aucune mesure de
police n'avait été prise en prévision d'un
tumulte qu'il aurait pu prévoir. Le scandale
a été très grand, l'église a rait été envahie et
il y avait du monde jusque dans la chaire où
des enragés essayaient de pérorer, mais les
l'Ociférations et les cris étaient si violents
qu'il était impossible de se faire entendre;
on ne parlait de rien moins que d'aller cher-

'Jt.AUC0111(T

l'Église et que le curé denit connaître son
devoir.
« De cette façon, tout conOitentrel'autorité
religieuse et l'autorité civile a
pu être évité.
cc Le roi est ennemi de tontes ces exagérations el de toutes les rigueurs des fanatiques
qui ne peuvent être que de
nature à nuire à la religion
déjà en butte à tant d'attaques I L'indulgence et la modération ont fréquemment ramené bien des égarés, mais Sa
Maje~té bien souvent n'est pas
libre de parler et d'agir à sa
guise, et ne trouve pas toujours autour d'Elie l'appui sur
lequel elle pourrait compter.
J'excepterai pourtant dans son
entourage l'abbé Rocher, son
confesseur, dont je ne saurais
trop approuver la conduite.
Lorsqu'on est venu le consulter sur ce qu'il convenait de
faire, il a su d'un seul mot et
sans blâmer personne remettre
les choses au point: « Le scandale est le pire des maux, a
dit le bon abbé, et une pauvre
pécheresse a besoin plus que
tout autre d'un De profun-

dis ! »
« Cel abbé Rocher est un
saint homme qui vit loin des
compétitions et des ambitions
de tout genre qui s'agitent
autour de lui; il se tient en
dehors de toute politique et
mène la vie la plus retirée.
Le roi lui a adressé le fer janvier dernier des paroles flatteuses auxquelles chacun s'est
MADE.IIOISELLE RAUCOURT.
plu à applaudir: « ApprochezGravure de RuOTTE, d'après le /abkau de GROS ( 1;&lt;;6).
vous, monsieur l'abbé, lui a
dit le roi en l'apercevant au
Heureusement la garde est venue el a empê- milieu de~ officiers de sa maison qui venaient
ché de plus grands désordres, mais pendant lui présenter leurs ~vœux pour la nouvelle
quellJues heures on a craint que tout cela ne année; vous n'êtes pas courtisan et je m'en
dégénérât en une émeute qui aurait pu deve- plains, car je ne vous vois jamais qu'au trinir sérieuse si Sa Majesté n'arnit eu la sa- bunal de la pénitence! »
gesse, sans avoir l'air de céder à la force, de
&lt;( Grâce peul-être aux paroles de modéraleur accorder une juste satisfaction.
tion et de paix et aussi à l'attitude si sage de
c1 Le vacarme s'entendit jusqu'aux Tuileries;
Sa Majesté, l'effervescence se calma et ce
l'irritation du roi était extrême, et en appre- fut presque en bon ordre que la foule apaisée
nant la cause de ce qui se passait il a été escorta le corbillard au cimetière de l'Est, où
pris d'une de ces violentes colères qui lui devait avoir lieu la sépulture. »
sont familières, mais qui se calment prompteC-eUe dont les obsèques venaient de soument.
lever tant de désordres avait été une des
« Aussi tout en lui notifiant directement sa gloires de la scène française et avait joui d'un
volonté d'une façon précise, n'a-t-il point universel renom. Élevée à Nancy au palais de
voulu témoigner son mécontentement au curé Stanislas aux côtés de sa mère qui occupait
de Saint-Roch d'une façon publique, el lorsque dans la maison du vieux roi une charge subaldeux acteurs de !'Opéra-Comique sont venus terne, filleule de la célèbre Mme de Graffigny,
au château pour demander un ordre du roi Françoise-)larie-Antoinette Saucerolte, encorequi permît de rendre à la pauire comédienne toute petite, avait pris de son père, médiocre
les honneurs dus à une chrétienne, Sa Majesté acteur de province, ses premières leçons de
s'est contentée de faire répondre par 11. de déclamation. Poussée par une vocation irréDuras qu'Elie ne se mêlait pas des affaires de sistible, elle n'avait pas plus de onze ans
.., 361 ....

�IDSTO'f{1.Jl.

------------;-------~

lorsqu'elle parut en public pour la première
fois au cours d'une tournée qur ~on père
faisait en Espagne. llfaisce fulcn 1771 qu'elle

Co:-1vo1

piédestal! Lorsqu·on ~ retiré le voil? qui la
couvrait, sa tête éta1l celle de Venus, sa
jambe à moitié découYerle celle de Dia11e ! &gt;&gt;

DE lllADEMOISELLE RAU&lt;.:OURT. -

obtint à Rouen, dans une pièce de Du Bellay,
un succès considérable et qu'on commença _à
parler, malgré son jeune âge'. de. ses prodigieuses dispositions. Ap:ès avoir pris quelques
mois de leçons avec 8r1zard, elle débuta ~~x
Français dans le rôle de Didon et fut accuc1lhe
par le public avec un entho~siasme dont on
n'a guère d'exemple. !damé, Emilie, Monime,
Clytemnestre qu'elle incarn~ tour. à tour
avaient été pour elle une série de tr1omp_hes
non interrompus, et dans chacun de ses ~oies
elle se montrait si parfaite qu'on ne savait ce
qu'on deva.it admirer davantage, d~ la beauté
de sa personne ou de la perfection de wn
talent!
Pétillante d'esprit, de vertu facile, avec
une tournure de reine et un visage enchanteur elle vit bientôt à ses pieds tous les
beadx esprits de l'époque, Voltaire_ tout le
premier, qui lui adressait des madrigaux el
les plus galants petits vers. l~onorée. de la
bienreillance de la Dauphine .Mar1e-Antometle,
en faveur près du roi Louis X~ ~ui lui avait
fait, dit-on, l'honneur de la d1s1tnguer, ell~
se voyait en mème temps comblée de présents
par Mme Du Barry, qui, insouciante ,el ~on,n~
fille, ne lui gardait pas rancune d avoir ete
un moment sa rivale.
Enfin, après quatre années écou~ées, elle
semblait parvenue au faite des triomphes,
des honneurs el des succès, et l'enthousiasme
qu'elle excitait tournait au délire.
a Il est impossible, écrivait La Harpe,
après l'avoir applaudie dans 1~ rùle de Gal~thée, d'imaginer une perspect1~e plus séduisante que celte actrice en attitude sur son

D'afrès le dtssin dt

lllART1'ET.

&lt;I On ne savait, ajoute un contemporain•
ce qu'il convenait le plus d'admirer en ~lie! &gt;&gt;
Des embarras d'argent, des dettes q~1 _mon~
taient à une somme invraisemblable, JOtnls a
des cabales et des inimitiés. suscitées par la
jalousie de ses rivales, la décidèrent à quiller
la France. Après avoir voyagé pendant deux
ans dans les cours du Nord, elle rentra au
Théâtre-Français ; elle y avait retrouvé ~es
succès lorsque éclata la Révolution. Peu s ~n
fallut qu'à cette sombre époque elle ne papi
de sa tête les faveurs qu'elle avait reçues du
roi et des princes.
. . , .
Les opinions qu'on lui co~?a1ssa1L l av~1ent
fait inscrire une des prem1eres dans l al'lc
d'accusation dressé, en septembre 95, contre
les acteurs de la Comédie-Française : elle fu L
incarcérée durant de longs mois, et c'est un
miracle si elle échappa à la guillotine_. Elle
ne dut son salut qu'au dévouemi-ntadm1rable
d'Hippolyte Labussière. On sail ~o~ment cc
dernier obscur employé au Com1Le de Salut
public, ~n dissimulant des dossiers, en an_éan,tissant des pièces compromettautes, parvrnt a
sauwr nombre d'existences! Mlle Raucourt
fut du nombre. Lorsque vinrent des temps
plus'calmes, la tragédie_nne_ reparut à_ l~ ~cène.
Le Premier Consul a1ma1t et apprec131t son
talent inimitable et elle devint l'étoile de la
troupe du Théàtre-Français- qu'elle-_mê~e
avait réorn-anisé. Nulle autre ne sut pma1s
mieux re:plir les rôles de reine : la ~égulariLé de ses traits, la noblesse de ses atlttudes,
J-.irt admirable avec lequel elle variait les
inflexions de sa l'Oix, la rendaient incomparable dans les grands rôles tragiques. Elle

avait reçu des leçons de la Clairon, et_ elle rut
pour élève lflle George dont elle ~va1t été ~a
première à découvrir le laient na~ssan~. Mais
Ja protection de Napoléon ne lut avait p~s
fait oublier la reconnaissance qu'elle de,:a1l
aux Bourbons, et lorsque vint la Restaurallon
elle fut des premières à aller saluer le co~te
d'Artois qui rentrait en France comme .l'.1'1~tenant général du royaume. L'ac~rice, v1e1lhe
et fanée, alourdie par l'Pmbonpornt, ne rappelait que de bien loin . la Galatb_ée po~~
laquelle il avait eu autrefois un caprice_. Mais
le prince était tr~p ~alant_ ~our vouloir farailre oublieux : il 1accue1lht avec la grace
séduisante qu'il sa,·ait mettre en t~utes
choses, et lui fit aussi bon visage que s1 elle
eût été parée encore de tous les charmes dl'
la jeunesse.
.
Mlle Raucourt se retira charmée, mais _elle
ne devait pas bénéficier longtemps d~ la bienveillance des Bourbons; attaquee d une m~ladie inflammatoire, elle s'éteignit au mois
de janvier 1815, après _quel~ues jours de
souffrance. Elle allait aY01r so1Iante ans. On
raconte qu'avant de mourir, elle eut conscience que l'heure fatale ~'allait, pas tard~r
à venir : &lt;i Voilà la dermère scene que Je
jouerai, di~-elle en -~ouriant, il faut m'en
acquitter d une manwre _convenabl~. » ,
Sa clairvoyance n'avait pu devmer qu un
dernier rôle lui était réservé, que rnn nom

TOl!BEAU ÉLEVÉ A .'lADEMOISELLE R \ UCO\; RT
AU CIMETIÈRE DU PtRE· LACIIIISE.
Dessin d 'i\ VGUSTE GA RSEl&lt;AY.

tant de fois acclamé allait servir à une ma?ifeslation violente et que, pour so_n dcrmcr
voyage, une foule en délire "!endra1t escorter
tumultueusement son cercueil.
VICOMTE DE

REISET.

P. DE PARDIELLAN
&lt;::!Je&gt;

UNE ESCROQUERJE AU XVJJJ• SJÈCLE
cfc&gt;

M le colonel Baron de Steinbach
La France a pris sa large part des mystifications et duperies qui ont illustré le dix- qu'il fût possible aux intéressés de savoir cc premières classes de la société. Son coup
huitième siècle. Néanmoins, toutes proportions qu'il était devenu. Et comme en ce temps-là d'essai fut un coup de maître : il était tombé
gardées, elle s'en est tirée à meilleur compte on était aussi naïf qu'aujourd'hui, tout le sur ce qu'on dénommerait en français moque les petits États allemands, la Prusse monde le crut parti sans idée de retour.
derne « la poire &gt;&gt; idéale. Ce personnage
exceptée, parce que messieurs les aventuriers
cfc&gt;
s'appelait du Bosc, était marchand de soiea1·aient eu la prudence d'é1iter un sol aussi
Quel ne fut pas l'étonnement des bons ries, possédait une grosse fortunP, et malgré
ingrat. (Tout au plus le roi-sergent éut-il
les protestations de son père, négociant à
occasion de faire poursuivre jusqu'aux portes bourgeois de Leipzig lorsque, trois mois plus Francfort, de sa sœur et de son beau-frère,
tard,
à
l'instant
où
la
foire
hattait
son
plein,
de Dresde un malheureux garçon apothicaire,
il s'adonnait avec passion à l'étude des
lequel, après boire, s'étant vanté de savoir certains rencontrèrent parmi les étrangns de sciences occultes.
marque un personnage qui se faisait appeler
fabriquer de l'or!)
Schrepfer débuta par lui montrer un diàf.
le baron de Steinbach, colonel au service
Ne vit-on pas l'électeur de Hesse loger et
plôme signé du grand-maître des loges de la
de
la
Franre,
el
dont
les
traits
offraient
une
entretenir largement, pendant une quinlaine
stricte obsenance el une sorte de procuration
d'années au moins, un indiYidu nommé resseml,lance frappante avec ceux de Schrep- lui conférant tous les pouvoirs nécessaires en
Bessler, qui prétendait avoir découvert le fer! Vu les liens de parenté qui uuissaient la vue d'amener une fusion de la franc-maçonmouvement perpétuel; des princes des Deux- cour de Versailles à celle de Dresde, il impor- nerie avec l'ordre des jésuites. Pour achever
Ponts dépenser des sommes folles pour rete- tait d'éviter des froissements; par conséquent, de convaincre sa victime, il lui mil sous les
nir à leur service des imposteurs vulgaires, cette affaire ne pouvaiL être éluc·idée qu'avec yeux des lettres autographes du duc de
soi-disant en possession des secrets du grand- une infinité de précautions. c•était prendre Chartres, lui notifiant sa nomination au
œuvre l Mais ceci ne fut qu'un jeu d'enfant une peine bien inutile, rar, à peu de jours de là, grade de colonel et l'engageant à se faire
un notable ayant croisé le pseudo-colonel et
par rapport aux escroqueries mémorables s'étant
permis de l'appeler Sd1repf,•r, l'autre, appeler baron de Steinbach, « aûn d'obtenir
et cependant si peu connues - dont les haainsi plus de con~idération et par $ui1e un
bitants de Leipzig et de Dresde furent vic- bien loin de se récrier el de se fâther, lui accès plus facile dans la haute société ». Bien
times en l 77 i, par le fait d'un seul et unique avoua que tel était bien son nom, mais que, entendu, le diplome, le pouvoir et les lettres
individu.
pour des rai~ons d°Élat, il avait été obli~ é
précités étaient de vulgaires faux.
d'accepter
le grade et les tilrcs avec lesquels
Celui-ci, un nommé Schrepfer, né aux enContinuant sa démonstration, Schrepft'r
virons de 1730, avait été successivement do- il se présen1ait maintenant.
~aconla que les jésuites, e1pulsés de tous les
Et
celle
e1plicatiou
suflit
à
l'honnête
bourmestique d'auberge, hussard, garçon d'hôtel
Etats, avaient dû songer à mettre en sûreté
et frère servant de la loge Minerva, de Leipzig. geois de Leipzig. Au surplus, S,·brepfer ou leurs immenses richpsses et que, sur la relntelligentet beau parleur, il était doué &lt;lune le colonel baron de Sternhach, comme on commandation du duc de Chartres, ils lui en
audace incroyable. A force de servir des voudra, avait les poch~s birn garnies t-t dé- avaient confié une part considérahlP, awc
chopes aux iniliés de la Minerva, il s'était pensait saos compter. Il n'en fallait pas da- mission de les employer dans l'intérèt de la
as~imilé une portion notable de la termino- vantage pour lui assurer la con~idération Saxe et au bénéfice de ses propres amis. Il
logie maçonnique. llluni de ce bagage, il publi4ue et. .. uue clientèle aussi nombreuse ajouta qu'en temps roulu il donnerait la
avait commencé par s'essayer devant un au- que choisie. Il va sans dire que notre howme, preuve écrite de ce qu'il avançait et qu'à
ditoire de petites gens, et l'entreprise a1·ait une fois posé aux yeux de ses concitoyens, l'appui de ces preuves, il évoquerait certains
rémsi. Parlant de là, il a1ait mis en circula- s'empressa de reprendre ses anl'iennes occu- esprits.
tion les bruits les plus divers, concernant pations, con,istant à évoquer les esprits et
Si grossière que fût la supercherie, du
son poul'oir d'évoquer les esprits et d'accom- soutirer de l'argent à ses fidèles. Tout~fois, Ilosc en fut pldnement dupe. Non content de
pour
éviter
des
mécomptes,
il
tria
soi~euseplir certains rites mystérieux qui lui auraient
mmt son public et refusa catégoriquement remettre à SchrPpfer toutes les sommes qu'il
été enseignés par les membres de la loge.
d'opérer devant les personnages qui ne lui lui demauda, il le munit de leltres de recomUn beau jour, la chose parvint aux oreilles
mandation pour dilTérenles personnes de
de ces derniers, et Hir-le-champ les dignitaires inspiraient pas confiance, tels, par exemple, Dresde, notamment pour le ministre d'État
de la Minerva expulsèrent leur indigne frère les généraux d'Oeltiugen et de Bt-nnigsen, le de Wurmb et pour son propre beau-frère, le
colonel Agdolo, le con5eiJler intime Ferber Pl
servant et lui intimi-rent l'ordre dl! renoncer quelques
conseiller des finances Feruer, déjà cilé plus
autres.
à ses pratiques; faule de quoi ils le remethaut.
Ce dernier, très sceptique, ne voulut
~lais l'él'ocation des esprits et les autres
traient aux mains de la justice. On était alors
entendre
parler de rien. En rernnche, le miœuvres magi4ues ne faisant pas virre leur
en décembre 1?ï;;.
nistre, après un court moment d'hésitation
homme,
&amp;·hrepfer
étendit
son
champ
d'acEn présence d'une mise en demeure aussi
mordit bellement à l'hameçon. Il reçut for;
nette - d'aucuns affirment qu'une volée de tion. Cela lui fut d'autantI plus facile que ses bien Schrepfer qui, sur ces entnJaites, était
adeptes les plus fervents appartenaient aux
bois vert influa sur sa détermination arrivé à Dresde, et le recommanda chaude1. Bieu dt·s auut!c, apri-s la morl de S, hrcpfcr, cl
Schrepfer s'indina. Mieux que cela, au bout alors
que ses ,uperdirri,,,_ a_,·ai, nt élé d,·ma"ruè,·s de- les llt'rsonnes ë, 01p1i•,·s au cours dt• cr, séancl's. M. de
de quelques jours, il disparut de Leipzig, sans puis lori lonith-mps, 1,• m1111,1rc. comte tic lluht·nll,al, lie~ 11111, uu chamlic\lan de !'élt·clt,ur, t,,ml,a gra,c,outena1t n,·cc la der111èn· éu,•rg,., arnir ,u ri•el11•meol

m,·nt malaof,, cl fmlltt ,lcnnl!' fou, à la iuitc d 'un,•
,ci•lll• ,le conjuration lri·s m~u,cmcnléc.

�111STOR..1.Jl
se firent un scrupule d'ouvrir le paquet. Cement au duc de Courlande, Christian-Joseph- répondre à cette question de mamais goût. pendant, vers la fin de septembre 177 i,
Charles 1 • Celui-ci demanda aussitôt à prendre Effectivement, au cours d'une assemblée M. de Wurmb apnt appris que Schrepfer
connaissance des papiers de notre homme. tenue au palais du duc de Courlande', l'ombre était bien tranquillement installé à Leipzig
Ce désir fut exaucé, mais ni le prince, ni les du chevalier de Saxe (mort le 25 février chez son ami du Bosc, il fut décidé que le
spécialistes de la cour ne s'ap&lt;'rçurcnt des 1774) se montra aux assistants et tint un paquet serait transporté dans celle dernière
faux. Chose curieuse, perrnnnc n'eut l'idée langage qui sonna fort désagréablement à ville el que l'on procéderait à son ouverture
d'informer le ministre de France (Barbé de leurs oreilles. Son rude parler, que pouvait en présence des trois personnages précités. Ce
Marbois) de l'arrirée d'un colonel français, excuser une vie passée tout entière dans les programme fut suivi à la lettre et l'on devine
camps, fut cependant atténué par quelqut&gt;s
chargé d'une mission étrange en vérité.
le résultat de l'opération. Au lieu des milL'examen des papiers n'ayant donné lieu paroles sympathiques à l'adresse du brave lions annoncés, on ne trouva que du papier
à aucune obsenation, Schrcpfer fut invité à colonel baron de Steinbach. M. de Wurmb blanc et un certain nombre de billets portant
rédiger un mémoire concernant le trésor dont sortit de là tout réconforté et se garda soi- l'indication des endroits où étaient déposées
il avait la garde. La question n'avait rien qui gneusement de renouleler ses demandes les diverses fractions du trésor .... Wurmb
pût l'embarrasser, car séance tenante, il ré- indiscrètes.
La noble compagnie reprit son existence et du Bosc ne soufllèrenl mot à personne de
pondit que le magot, soit plusieurs millions
leur triste décomerte. Schrepfer, les bernant
de thalers en bons de caisse, était déposé ch~z de plaisirs, n'attachant aucune importance une avant-dernière fois, leur avait déclaré
les frères Belhmann, banquiers à Francforl- aux emprunts de plus en plus fréquents sol- qu'il les rembourserait le 8 octobre au masur-le-Mcin. On s'enquit donc auprès de ces licités par Schrepfer, el tout aurait été pour tin; aussi fut-il traité à merveille par MM. de
derniers et ils confirmèrent les allégations de le mieux si du Bosc, préoccupé, cédant, lui Bischof,,werder et de Hopfgartcn, qui vinrent
Schrepfer à savoir qu'il avait été déposé chez aussi peut-être, aux conseils de sa femme, passer la journée du 7 à la foire. Pour reconeux, contre un reçu, un volumineux paquet, n'anit invité son ami à rallier Leipzig et à naître leur amabilité, il les invita à souper
renfermant des papiers, soigneusement em- se mettre en mesure d'exécuter ses pro- en compagnie de deux autres personnages
ballé et cacheté à la cire, et qu'ils avaient messes. Vite, M. de Steinbach courut le ras- (qui ne sont pas désignés par leur nom).
l'ordre de ne s'en dessaisir qu'en faveur surer. A peine arrivé à Leipzig, il fut rappelé Quand on fut à table, il leur déclara que l'on
d'une personne qui leur restituerait leur par M. de Wurmb qui avait été pris de nou- ne se coucherait pas de la nuit, parce qu'il
reçu el en mème temps leur remellrait une velles inquiétudes et, détail aggravant, en faudrait sortir bien avant le jour, histoire
lettre autographe du colonel baron de avait fait part à ses compagnons de Dresde. d'assister à un spectacle absolument nouveau.
Vopnt que les affaires menaçaient de se
Steinbach.
Bref, avant l'aurore, il les emmena hors
gâter,
Schrepfer paya d'audace. li envoya un
C'était un argument sans réplique.
ville, dans un bois, les pria de l'attendre un
A dater de là, Scbrepfer put se permellre émissaire à Francfort et fit rapporter le instant et disparut au milieu d'un fourré.
tout ce qu'il voulut; en particulier à l'Hôtel fameux paquet, dont la- simple vue rassura Au bout d'une minute une détonation se fit
de Pologne, où il avait élu domicile, le pro- les plus timorés el Wurmb lui-même.
Profitant de ce revirement, il saisit un pré- entendre, mais les autres ne s'en émurent
priétaire lui ouvrit un crédit illimité. Bientôt
pas, croyant que le coup de feu avait été tiré
les équipages firent queue à sa porte et on texte quelconque et... n'ouvrit pas le paquet. par quelque braconnier. Cependant, à la
Mais il était écrit que la mJstification ne
ne le vit plus qu'en société du duc de Courlongue, ils s'impatientèrent, allèrent aux renlande, du ministre de Wurmb, du baron de durerait pas plus longtemps. En effet, M. de seignements et ne furent pas médiocrement
llohenthal, du chambellan de Bischofswerder, Marbois, ministre de France, ému des bruits surpris de le voir mort, déjà froid.
du conseiller intime et chambellan de Hopf- qui circulaient sur le compte de M. de SteinA peine remis de leur émolion, ils firent
garten et du colonel de Frœden, aide de bach, l'invita à se présenter devant lui et à leurs comptes et demandèrent à voir le trécamp personnel du prince Christian-Charles. lui exhiber son brevet de colonel, faute de sor. Ce fut alors seulement que du Bosc el
quoi il demanderait son arrestation immédp
diate. Exaspéré d'une telle prétention, le duc de Wurmb se résignèrent à leur apprendre
la désolante vérité.
L'on ne s'ennuyait pas à l'llôtel de Pologne, de Courlande manifesta l'intention de se
Les sommes escroquées par Schrepfer
el cette existence joyeuse aurait duré long- plaindre auprès de son neveu le roi de atteignaient un chiffre absolument fabuleux,
temps, si le ministre de Wurmb, que l'on France; mais il dut abandonner ce projet de- car, alléchées par ses promesses, une foule
accusait de danser aux flt'.ltes de madame son vant les instances du comte Marcolini, qui de petites gens, à Dresde aussi bien qu'à
épouse, ne s'était avisé, probablement insti- depuis longtemps suivait d'un œil défiant les Leipzig, lui avaient avancé de l'argent. Ses
gué par celle dernière, de demander le rem- agissements de Schrepfer. Celui-ci n'eut victimes n'eurent d'autre ressource que de
boursement des prêts consentis à M. de Stein- donc plus d'autre ressource que de s'exécu- se résigner. Toutefois, MM. de Wurmb et de
bach. L'autre prit la chose de haut et dé- ter ou de prendre la poudre d'escampette. Il Bischofswerder, qui avaient une foi robuste
clara que les e5prils se chargeraient de va sans dire qu'il choisit la deuxième solu- et qui moururent, le premier en 180 l, le
tion.
1. Christian-Joseph-Charles, troi•ièone fils d'l FréQuoique très étonnés de sa fuite, les autres second en f 805, crurent jusqu'à la fin qu'ils
déric-Auguste Il, frère de la dauphine, cl par conrentreraient en possession de leur bien.
séquent l'oncle de Louis X\'I, Louis -XVlll el Charles X.
Il avait quarante et un ans en 1774.

2. L'arsenal actuel de Dresde.

P.

DE

PARDIELLA,.

GASTON DERYS

+
LES GRANDES AMOUREUSES

+

Madame de Tencin
Mme de Tencin, qui, par l'éclat de ses
aventures, par la dissolution de ses mœurs
~ar la fougue de sa sensualité, parvint
etonner une époque blasée en matière de
scandales, une époque où vécurent une duchesse de Berri, une Louise-llenrietle de
B?urbon-Conti, duchesse d'Orléans, et tant
d autres grandes dames qui prodiguaient
leu~s faveurs _avec une généreuse intrépidité,
Mme de ~en?m fut une Messaline bien pensa_nte, qm aima le commerce des gens d'Éghse, p~ofessa, au P?int de vue religieux•
une stricte orthodoxie, et écrivit, ou fit
ccrire, des romans fades el vertueux.
~fme de Tencin, de par ces contrastes
offre un caractère amusant et intéressant. '
L~s am~itieux, les « arrivistes », comme
on dit aujourd'hui, devraient étudier la vie
de Mme de Tencin. Ils y puiseraient les
leçons les plus fructueuses, et verraient comment, lout ~n flattant les idées, les préjugé5
ou les marnes des gens que la masse respe?te, et qui dirigent l'opinion, on peut ne
point ~e ~ontraindre dans ses goûts personnels: et vivre selon sa guise, sans souri des
systemes et des morales, en se laissant gliss_er mollement sur la pente de ses instmcts.
~~• en particu~i~r, les personnes qui rn
de.tment à la politique, et qui ne comptent
pas_ Y apporter des scrupules rigoureux, dena1_ent apprendre de lime de Tencin l'art
cimque et charmant dt1 satisfaire leurs passions et de servir leurs intérêts en prophétisant le t~iomphe des justes, des intègres et
des laborieux.
On a dit que Mme de Tencin écrivit des
romans cha~tes presque par contrition, à peu
près comme les courtisanes Yieillies deviennent
dévotes, et ne pouvant plus aimer les hommes, se rabattent sur le bon Dieu.
Il ~e fa.ut ~as faire cette injure à Mme de
Tencm. C éta_1t une femme très intelligt&gt;nte.
~(le ne cro_ya1~ pas à la vertu. Il ne s'agit pas
ici de s~vo1r s1 elle eut tort ou raison. M. Renan a dit, ou à peu près, dans la Prière s111·
[ Acrop?le,_qu'une philosophie perverse sans
doule, lavait poussé à croire que le bien et
le mal se confondent l'un dans l'autre par
des nuances aussi indiscernables que celles
du cou de la colombe. ~fme de Tencin était
une renaniste avant la lettre.
Elle a fréquenté les prélats, non point

à

pour leur demander d'attirer sur elle de célestes indulgences, mais parce qu'elle voulait
que son frère fût promu aux plus hautes
dignités de l'Église. Un tel sentiment honore
son cœur. Elle entourait ce frère d'une affection profonde et dévouée, si dévouée même
q~e _la m~ljgnité publique prétendi; que c;
mm1stre d Etat poussait le culte de son maitre,
le Régent,jus,1u'à épouser le goût de celui-ci
pour les amours consanguines.
Ell_e a__ soutenu la saine doctrine catholique
pa~ ego1sm~ et_ par goût_ de l'ordre, parce
quelle sava1l bien que s1 le peuple n'était
plus _cont~nu par une religion forte et unique,
il briserai~ ses cadres traditionnels, et compro_me_llra1t brutalement les privilèges d'une
soc1étc cha~mante, oisive et polie, amie des
arts, des vms. ?'Ay et des voluptés.
Elle a pubhe des romans où la vertu combat la _passion, et la vainc, parce qu'il lui
seT?bl~1~ élégant de cultivrr les belles-lellres,
et Jud1c1eux de mystifier les personnes sen-

CLAUDI:-E-ALEXA.',;DRllŒ GUERI:-! DE TEl\CL'I.

Gravure de

DEQUEVAUVII.LER.

sib_les,..en ~e faisant passer pour une femme
qm ha1ssa1t ce que les à mes prudes ou timorées appellent le vice, et en leur faisant
croire qu'elle admirait qu'on résistàt aux appels du cœur, aux exigences des sens, re
""' 365 .,.

qu'elle estimait, tout au fond de soi d'une
piètre stupidité.
'
_Mme de Tencin est une délicieuse anarchiste.

II
Claudine-Alexandrine Guérin de Tencin est
née à Grenoble en i68l.
~e~ or!gines de. sa famille sont humbles.
M~1~ il n y a pas heu de le lui reprocher. Les
or1gmes de toutes les familles sont humbles.
li y a sûrement un porcher dans l'ascendance
du Roi-Soleil.
~~ xv~• siè~le, un colporteur du nom de
Guerm s établit comme bijoutier à Romans
en plein Dauphiné. Ses descendants furen~
a?oblis. Les plus fameux sont, sans contred_1t, noire ~éroine, et son frère, Pierre Guérm_ d: Te?cm,_ cardinal, archevêque, ministrP,
qui n avatl pomt volé son anoblissement s'il
~n _faut croire les Mémoires d'Argenson: qui
ecr1t ~ue ce prélat fut « le fléau des bonnètes
"
.
.mcestueux, mau vaiscito}en
i:,ens,s1momaque,
honni et méprisé partout. o
'
Il est certain qu'?n tel ~omme de,ait se
pou,sse_r, a~ um• siècle, s'il était, par surcroit, mtelhgcnt.
Chamfort a buriné, du frère et de la sœur
un portrait bref et cruel :
'
« La célè~re ~tme de Tencin, sœur d'un
pr~tre convamcu de faux et de simonie en
plem b~rreau, au ~ornent où il levait la main
P?ur faire_ ~n parJure, et depuis devenu cardinal; religieuse
,
. sortie
. de
. son cloitre a prcs
un scan da1e odieux; mtrigante, devenue mailre~se avouée du cardinal Dubois etlongtem s
~rb1tre des gràces..: on l'a vue J·ouir à par1s,
.P
iusque dans sa v1e1 11esse d'une grande
sidération. 1&gt;
'
con. llm~ de Tencin était fille d'Antoine Guérm, seigneur de Tencin, président à mortier
au Parlement de Grenoble, et de Louise de
li parents étaient pau vres,
.Bufîevent. Comme, ses
11s \ou 1urent qu e e ~e fil religieuse, et la
placerent au couvent de Mont0eury, près de
Grenoble.
C'ét~it un ~uvent peu sévère, dans le
genre e ceux ou Marie Mancini, devenue la
conn~table Colonna, fut successivement en[~rme~.
des visites mascur
O On. YI accueillait
. .
mes. n ~ y a1ssa1l_ faire la cour. Heureuse
époque, ou la dévolton s'alliait aux pJa· .
mondains.
isirs
L'auteur d'une notice sur Mme de Tencin

�-

111ST0~1.Jl--------------------

füres qui lui sembl~ient ~~ng~reux pour l_a
nou~ décrit les mœurs aimables de ce co~- tout au moins d'assoupir momentanément morale ou qui juaea1enl l h1sto1re ou la polivent : « li était plutôt situé comme une mai- les flamhé.:s de sa chair brûlée de désirs.
Elle fut la maîtresse du Régent; elle fut tique a~ec une indépendance capable d'aff~ison pe plaisance que comme un lieu de rela
maîtresse du cardinal Dubois; rlle fut la blir dans les peuples le respect du souveram_.
traite. li se trouvait au bout d'une longue
li dénonça la .llorale du Pater, les .U~promeuade où aflluait l'.mle la jeunesse d? la maitresse de d'Argenson.
moires
hi.~toriques et critiques de ~~ézera1,
En soutenant rnn frère, qui était un des
ville. Les jeunes genlllshommes y allaient
les
ouvraaes
de l'évêque de Montpelher, de
voir leurs sœurs, qui y étaient religieuses ou chefs du parti des conslitutioonaires (on ap- l'abbé '!'~avers, l'Jlistoire du Concile de
pensionnaires, el aus~i les sœurs de leurs pelait ainsi ceux qui reconnaissa(ent la_ bulle Trente, de Le Conra1er.
.
..
Unice11il11s, dirigée contre les Jansénistes),
amis. »
Tant de vioilance el de zele, J0111l aux
rlle
:1déplo1a un prosélI tisme si vif, 11ue le
Casanova dans ses Jfémoire.~, el bien
bons offices d~ sa sœur, lui ,·alut l'estime
d'autres éc;ivains du x\'11• el du xvm• siècles gouvernement, dans la crainte que son él_o- des puissants. li fut archevêque de_ ~l'on, el
nous ont laissé des de,criptions identiques. quence n'excitât davantage la fureur ?"s dis- le cardinal Fleury Je fil nommer mm_1stre. ~
Celle de Casanova ne manque pas de ra- cordes, lui intima l'ordre d'aller étemdre le la mort de son proterteur, en 1752_, 11, perd~t
feu dii cette propagande excessiYe dans la
tout crédit et se retira dans son d1ocese, ou
goût:
.
.
.
« Laure m'avait appris que tel JOUr 1I de- bonne et paisible ,ille d'Orléans.
il
mourut, 'six ans plus tard, ch~rgé d'~ns el
Elle n'y demeura pas longtemps.
vait y avoir un bal dans le grand parloir du
d'honneurs,
dans cette paix ser~111e qui couPuis, elle se mêla, avec son frère, des spécouvent, et m'étant déterminé à y aller en
ronne
les
existences
bien remplies.
.
culations provoquées par le système de Law.
masque, mais déguisé ~e façon que .mes
C'est
certainement
un
des
personnages
hisdeux amies ne pussent pornl me reconna1tr": Toul le monde s·y ruina. Elle y fil de gros toriques qui ont été le plus b~ssemenl injuriés.
je me mm1uai en Pierrot, dé~ui~emen~ q~• profits.
Les mémoires le reconnaissent capable de
En ce chapitre, nous ,·oulons la présenter
,ache le mieux les formes et 1a\lurr. J étais
toutes
les vilenies, de toutes les perfidies. 0~1
sùr que mes deux charm.~ntes. maîtres_s~s dans ses rapports avec les ministres de Dieu. a prétendu que, pour obtenir le chapeau, ~1
Elle se ser,il de Dubois pour pousser la
seraient à la grille el que J aurais le plamr
versa ou fit verser 600 000 livres. Il a11ra1l
fortune
de son frère, qui fut rapide.
de les voir et de les comparer de près.
exercé
un ,érilable chantage sur le roi d'AnPierre Guérin de Tencin fit sa licence en
« A Venise, pendant le carna,al, on pergleterre,
le faisant menacer de morl afin de
met cet innocent plaisir dans les couvents ~e Sorbonue et devint prieur de celle maison. ~l capter sa protertion. .
.
fut nommé grand-vicaire, puis grand-arcb1religieuses. Le public danse da~~ l? _parloir
Le cardinal de Tencm a lrom·e un défendiacre de Sens, pourvu de la grasse abba)'e
et les sœurs se tiennent dans 110ter1eur, à
de Vézelai, qui lui attira ce procès fàcheu_x seur en M. Charles de Co1nart, qui, au cours
Jeurs amples grilles, spectatrices de la fète. »
d'un ouvraoe très copieusement documenté,
Cependant, Mrue de Tencin finit par trou- pour sa réputation, auquel Chamfort fait publié en 1°910, s'est donné la lâche _de d.é~
allusion. Il reçut l'abjuration de Law en
ver le temps long.
.
1719, à Melun. « L'abbé de Tencin, dit montrer que le prélat et sa sœ_ur ava1ent ete
Son ingéniosité lui suggéra un moyen plaiDuclos, retira de ce pieux travail beaucou~ parfois victimes de noires ca!om~1es. M. Charles
sant de quitter le couvent. .
de CoJnart n'a pas la prelenll~n, natur~le« En faisant ses vœux, dit Duclos, dans d'actions et de billets de banque. » On lUI ment, de nous présenler Tencm, comme u_n
conféra l'évêché de Grenoble, mais la nominases Mémoires su1· la Régence, elle songea au
modèle d'honneur. li veut qu on le croie
moyen de les rompre, el son directeur fut tion n'eut pas de suites. En i 721, il acco~: moins fripon. En tout cas, son liue e~l
l'instrument aveugle qu'elle employa pour pagne le cardinal de Rohan à Rome: _le vo•~• vi,ant consciencieux, intéressant, et plern
1
ses desseins. C'était un bon ecclésiastique, chargé d'affaires de France à Rome;. 11 ~PÇOll de renseignements curieux sur l'origine des
l'archevêché d'Embrun, et, celle fois, 11 est
fort borné. qui devint amoureux d'elle sans
Tencin.
qu'il s'en duulàl le moins du monde. LapéMme de Tencin entretint les meilleures
nitente ne s'y trompa nullement, profita harelations avec le haut clergé de son temps.
bilement du faible du saint homme, en fit
Elle sut même se concilier l'amitié du pape
son commissionnaire zélé, en tira les éclair:&amp;&gt;noîl XIV. l\'étant encore que cardinal Lamcissements nécessaires, et lorsque les choses
bertini, il échangeait avec elle une corre~furent au point où elle le désirait, elle répondance assidue. Dè_s qu'il coiffa la tiare, 11
clama contre ses vœux cl réussit enfin à paslui emoya son portrait.
.
ser de son cloitre dans un chc1pitre de NeuElle eut comme amant l'aLbé de Lourn1s,
ville, près de LJon, e~ ~ualité. de c~ano!le quatrième fils du ministre.
,
nesse. Je tiens tout ceci d elle-meme. B11 ntol
Cet abbé vivait dans l'heureux temps ou
elle fut aussi libre qu'elle pouvait le désirer.
les nouveau-nés trouvaient en leur ~cre;ea~
L'inclination que l'aLbé Dubois prit pour elle
un bre\'el de colonel. .\ neuf ans, 11 eta1t
acheva le reste. D
pour, u de bénéfices considérables et grandElle se rendit à Paris. Sa beauté, les grâce~
maitre de la librairie. Quelque tem~s plus
de son esprit groupèrent autour d'elle de
tard il de,•int bibliothécaire du roi. Cette
nombreux amis.
char~c réunissait deux post~s !mf&gt;?rlants :
Fontenelle ne demeura point insensible à
celui de conservateur de la B1bliotheque nases charmes. li ne voulut pas que sa maitionale et celui d'intendant du Cabinet des
tresse restâ L prisonnière en des lieux rel(médailles.
gieux, et sollicita auprès du pape un rescrit
On Yoil que l'abbé de Louvoi~ était un
qui l'en délivrât. De méchantes langues fire~t
enfant précoce. Comme on voulait essaye~
connaître en cour de Rome que ce rescrit
de justifier tant de titres brill~nts, on_ lui
a,ail été rendu sur un exposé de faits menfit faire de fortes études, el Ion se lm~,
son.,ers. 11 ne fut point fulminé. Ce qui n'emf OXTENE LLE .
alors qu'il avait douze ~ns, à une cornepêcha point que la c~an?inesse fût restituée
D'aprës un tatleau d11 temps.
die divertissante. li soulrnt un exame~ sur
aux plaisirs de la soc1éte.
.
l'Iliade et l'Odyssee en présence de "!?g1sters
Mme de Tencin employa sa liberté à seconet de courtisans. Le grand Bossuet l mlerroder l'ambition de son frère. Elle réussit à en ~.wré par le pape lui-même, le 2 juillet geait. L'assemblée fut éblouie, naturellement,
faire un ministre puissant, en permettant à t 721..
Ses mandements sévissaient contre les du savoir du jeune abbé.
diYers personnages bien en cour d'apaiser, ou

~---------------------------------'lme de Tencin manifestait un tel respect
pour les choses de la religion que, le jour
où elle eut un enfant naturel. c'est sous le
porche d'une t!glisc qu'elle décida de l'abandonner.
Le chevalier Destouches était son pi-re.
C'était un commissaire provincial d'artillerie,
au nom de qui on ajoutait le mol Canon,
pour le distinguer de Destouches l'auteur du
Glo1·ieu:r.
Né le 16 novembre 1717, l'enfant fut
trouYé sur les marches de la petite église de
Saint-Jean-le-Rond, détruite depuis, et qui
était située près de ~otre-Dame.
L'enfant reçut le nom de Jean-le-Rond. li
devint illustre sous celui de d'Alembert.
Le commissaire de police, qui avait sans
doute des instructions, le confia à une
vitrière, au lieu de l'envoyer aux EnfantsTrouvés. Qucl,1ues jours après, ses parents
IP. dotèrent, sans se démasquer, d'un titre de
1. 200 li vrc, de rente.
On a prétendu que plus tard ~lme de Tencin voulut reconnaitre d'Alembert, qui avait
f~it so~ chemin dans le monde, et que celuici aurait refusé en disant qu'il n'aurait jamais
qu'une mère, la vitrière.
Jamais Mme de Tencin ne chercha à recon,
naitre d'Alembert.
Celui-ci vécut trente années dans l'humble
nnison de la femme qui l'avait élevé, qu'il
aimait tendrement.
Puis il habita assez longtemps aYec Mlle de
Lespinasse, à qui il avait voué la plus profo1de et la plus dérnuée des amitiés.
Cet homme modeste et excellent devint,
comme on sait, une manière de dieu. Ses
contemporains l'encensaient. Le roi de Pru~se
le pensionnait. Et l'impératrice Catherine
souhaita que cet enfant trouvé fût le précepteur de son fils.
III
On ne peut pas citer tous les amants de
)fine de Tencin, d'abord parce qu'on ne les
connaît pas tous, eusuite parce que ce serait
fastidieux.
liais, en sus de ceux dont nous avons
parlé, il en est quelques-uns qui méritent
une mention particulière, comme lord BolinlTbroke, Prior, le colonel Dillon, La Fresna,~.
Lord Bolingbroke vint à Versailles en 1713,
accompagné de Prior, qui resta en France en
qualité de ministre plénipotentiaire, el qui
était poète et diplomate.
Le traité d'Utrecht, qui mil fin à la plus
désastreuse des guerres, est en grande partie
le résultat des négociations de lord Bolingbroke.
Il sut s'assurer en France les amitiés les
plus brillantes. C'était un homme de génie,
exces~if en toutes choses, d'une ambition
effrénée, d'une habileté, d'une souple,se
prodigieuses dans les affaires, d'une intelligence prompte, vaste et hardie.
Grand seigneur, répandant autour de lui
le charme le plus irrésistible, d'une politesse
raffinée, d'un esprit \'if et délicat.

D'autre part, hautain, orgueilleux, brisant
loul..s les ré,istances.
Une éloquence naturelle, chaude, entraînante, vigoureuse.
[n grand talent d'écrivain, un goùl sûr,

CARDINAL DE

Gravure de

J.·G.

TE:--c1s.

\\'ILL, J'apres HEtL&gt;uss.

de l'érudition, des mes nouvelles, de la
finesse et de la force.
Un vaste appt&gt;tit de jouissances, un grand
art de séduction, un beau visage : lord Bolingbroke a eu lt's plus jolies femmes de son
temps, dans tous les paJS qu '11 a trarnr,és.
On comprend que Mme de Teu~in ne lui
ait point été cruelle.
c·e~l sans doute pour se consoler de son
départ qu'elle eut une intrigue a,ec son
secrétaire, Prior.
Dezos de la lloquelle conte sur ce Prior
une historiette divertissante :
« Lorsqu'il remit au comte de Stairs, qui
,·enait le remplacer à Versailles, tous les papiers de la légation, il lit la faute grave de
ne pas les examiner aupara\'ant : il rn résulta que la correspondance privée et souvent
fort licencieuse que lord Bolingbroke hait
suivie avec lui, el qui compromettait un grand
nombre de dames anglaises de haut parage,
avec lesquellt's cedernier avait eu des intrigues
galantes, s'y trouva comprise. Lord Stairs ne
garda pas le secret et Prior s'attira ainsi des
ennemis acharnés. »
Le colonel irlandais Arthur Dillon produisait, comme lord Bolingbroke, une impres~ion très farnrable sur les belles. )fais tandis
11ue lord Bolingbroke regardait l'amour physique comme un plaisir dont l'homme n'a
pas à rougir, et s'y livrait avec autaut d'emportement que d'innocence d'esprit, le colonel
Dillon, en bon chrétien, ne lais~ait point
d'accueillir quelques remords.
li n'avait peul-ètre pas tout à fait tort : le
remords est encore ce qu'on a imenlé de
mieux pour pimenter les jouissances char-

.JJf.JlDJlME

DE TENC1N

- - ...

nclles. Cc colonel Oillon était peul-être un
raffiné.
Il de,int colonel propriétaire du régimPDl
de son nom, par brevet du 1•' juin 1690.
Louis XIV avait voulu avoir des troupes
irlandaises, en échange des troupes françaises qu'il a"ait enYoyées à Jacques II, en
Irlande. Arthur Dillon vint donc en France,
sur l'ordre de son père, avec le régiment que
celui-ci avait levé.
Le colonel était brave. En Espagne, en
Allemagne, en Italie, il traversa les plus
grands périls, à la tète de ses troupes. Il prit
part à cinquante sièges ou batailles, cl, par
un hasard prodigieux, il ne reçut jamais la
plus petite blessure.
C'était aussi un excellent homme, dont on
a pu faire ce patriarcal éloge : &lt;&lt; Bon mari,
lion père, bon ami, religii&gt;ux et surtout charitable, il offrait à sa nombreuse famille le
modèle des vertus. »
Il faut vi::nért&gt;r le xv111• siècle, car un mari
pouvait y tromper sa femme avec intrépidité
sans cesser d'offrir à sa famille le modèle de
toutes les vertus. Époque bénie, qui avait
compris que la fidélité de l'homme dans le
mariage n'est pas une preuve d'amour, ni un
gage de bonheur pour l'épouse.
Le colonel jouissait d'un physique agréable,
et ce même biographe qui loue ses vertus
familiales ajoute, avec une fine bonhomie :
&lt;c On savait que plus d'une fois, dans ses
campagnes, il avait joint à la conquête des
armes des conquêtes d'un autre genre, et
qu'il n'avait pas toujours été à l'abri des
impressions qu'il fabait naître.
&lt;&lt; Il permettait quelquefois à ses amis
intimes d'en plaisanter doucement, et alors
il répondait arnc un mélange de réserve et de
candeur, de sensibilité naturelle et de repentir
chrétien, qui était tout à fait piquant. »
Le colonel Dillon a connu Mme de Tencin
au sens biblique, dans tout l'éclat de sa jeu~
nesse. _Elle f_u~ fort j?lie. Il en dut garder un
SOU\'elllr délicieux. Et l'on voudrait savoir ce
qu'il pouvait bien conter à ses ami, intimes
lorsqu'il érnquait ce souvenir.
'
Lord Bolingbroke et Dillon sont des amants
qui faisaient honneur à Mme de Tencin.
On n'en pourrait dire autant du sieur La
F~esn_are: conseiller au Grand-Conseil, qui
lm a Joue le plus vilain tour du monde.
La. Fresnaye
eut-il à se plaindre de Mme de,
? .,
1,encm.
,, me de Tencin eut-elle à se plaindre
de La Fresnaye?
!oujours est-il que ce personnage eut la
n?1rceur de s_e tuer chez elle d'un coup de
P•~tolet, ~n la1s~ant u~ te~tament qui poul'ait
faire croire quelle I avait assassiné, après
l'arnir volé.
. La Fresnaye, certes, ne se fût pas résolu
a une vengeance aus~i cruellement machia,·élique, si Mme de Tencin se fût toujours
conduile envers lui avec douceur et délicatrs,P.
li apparait qu'dle l'avait ruiné. La Fresnaye manquait de caractère et de philosophie.
Quand un homme se ruine pour une femme
c'est qu'il le veul l1icn. Seulement, il es~

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". ,~.
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JK1tn1uœ Dr/'TeJVcm ~

une disgrâce fàcheuse : c'est de se voir chassé
mot, son conte, son anecdote, sa maxime ou
par la belle qui vous a pris votre dernier sol.
son trait léger et piquant; et, pour amener avait affaire. J&gt; Il aJotite qu'elle conserva dans
C'est ce qui dut arrirer à La Fresnaye. Ce
l'à-propos, on le lirait quelquefois d'un peu un âge avancé tous les agréments de son
barbare ne comprit point que tous les trésors
loin. Dans Marivaux, l'impatience de faire esprit, et qu'elle plaisait à ceux mêmes qui
de Golconde ne paient pas l;i douceur d'un
preuve de finesse et de sagacité perçait visi- n'ignoraient rien de ses aventures.
baiser1 et que nous sommes toujours les
Il en a dit assez de mal pour qu'on rapblement; Montesquieu, avec plus de calcul,
débiteurs de nos maîtresses.
porte
ce qu'il en a dit de bien. Elle n'était
attendait que 1a balle vînt à lui, mais il l'atUn ami qui a parcouru les épreuves de
tendait; Mairan guettait l'occasion; As truc point intéressée. C( Elle regardait l'argeut
cette petite étude, m'a dit, et je crois devoir
ne daignait pas l'attendre; Fontenelle seul la comme un moyen de parvenir, et non comme
reproduire son avis :
laissait venir sans la chercher; Helvétius, at- un but digne de la satisfaire. Elle n'a jamais
- Si tous les hommes bernés par une
~entif et discret, recueillait pour semer un joui que d'un revenu très médiocre el ne voupersonne peu délicate (m~n ami a employé JOUr. ))
lait de richesses que pour son frère afin
une expression plus énergique et plus conqu'elles pussent aider à l'ambition. Elle était
La physionomie de Ume de Tencin respicise), se conduisaient comme ce brave La
d'ailleurs très serviable, quand elle n'avait
Fresnaye, le premier petit babouin venu y rait la naïveté et l'honnêteté. Marmontel s'y pas d'intérêts contraires. »
laissa prendre.
regarderait à deux fois avant d'embêter un
C'était une de ces personnes qui ne vous
M. Henri Potez, dans une jolie étude placée
honnête homme. La femme est un animal
font
point du mal quand elles n'y sont pas
dont il faut rogner les griff!'ls, et je n'en con- en tête d'une réimpression des 1ltémnfres du absolument obligées, et qui, alors, sont très
nais pas sur qui la crain~e des coups pro- comte de Comminge, ouvrage de Mme de capables de vous faire du bien. Elle vivait
Tencin, écrit :
duise des effets plus salutaires.
dans une société âpre et égoïste, où il fallait
&lt;&lt; Elle avait la physionomie douce, presque
Mon ami est un homme mal ilevé; mais
mordre
ou être mordu. Ce n'était point sa
il est aussi d'une làcheté désespérante a,·ec ingénue. Ainsi la représentent ses portraits. faute. Aujourd'hui, où la lutte est plus dure
les femmes; il s'en venge en fanfaronnades. Lorsque Marmontel fit sa connaissance, il fut encore, je connais des moutons qui se conBref, Mme de Tencin fut mise à la Bastille, dupe de son &lt;&lt; air naïf », de son « apparence duisent comme des loups. Mais cela ne les
de calme et de loisir ». &lt;&lt; Je ris encore, nous
le 12 avril 1726.
amuse point. El il faut les plaindre.
rapporte-t-il,
de la simplicité avec laquelle je
Le Réaent était mort, qui avait dit d'elle
(( Elle ambitionnait, dit encore Duclos, la
b
l
d'aŒ.
qu'il n'aimait
les .... qm• parent
aires m'écriais en la quittant : &lt;&lt; La bonne femme! J&gt; réputation d'ètre amie vive ou ennemie déL'abbé Trublet parait l'avoir bien comentre les draps, mais qui la protégeait. Duclarée, saisit habilement quelques occasions
prise quand il a dit :
bois aussi n'était plus. Mais son frère était
de le persuader et s'attacha ainsi beaucoup de
- Si elle eût eu intérêt à vous empoi- gens
archevêque, et elle comptait de puissants
de mérite. J&gt;
sonner, elle eût choisi le poison le plus doux.
protecteurs.
Il fallait tout de même qu'on lui reconnût
Elle jugeait les personnages de son époque
Elle ne resta pas longtemps à la Bastille.
quelques qualités pour que ces gens dè mérite
avec
sagacité.
Elle
dit
à
F'ontenelle,
en
lui
Un jugement la rendit blanc~e corn!11e ?eige.
fussent honorés d'être de ses amis.
Il e~t d'ailleurs évident qu elle n a mt pas plaçant la main sur l'estomac :
Montesquieu l'estimait. Elle lui était dé- Ce n'e5t pas un cœur que vous avez 111,
assassiné La Fresnaye.
vouée.
Lorsqu'il fit paraître l'Espl'it des /oi1;,
Alais celle aventure la dégoûta de la galan- c'est de la cenelle comme dans la tète.
elle
en
distribua un grand nombre d'exemElle avait prévu la Révolution. Elle écrit,
terie. JI est nai qu'elle complait quaranteplaires
à
toutes ses connaissances; Le succès
quarante-six ans avant 80 :
cinq ans.
de cet ouvrage partit du salon de Mme de
« A moins que Dieu n'y mette pas visible- Tencin.
IV
Montesquieu, d'un esprit si nste et si
nuancé, si profond et si généreux, était un
Après J'aventure de La Fresnaye, ?lme _de
des hommes les mieux faits pour apprécier
Tencin mena une vie beaucoup morns d1sMme de Tencin, et pour l'aimer jusque dans
rnlue.
ses faiblesses. Il avait l'àme forte, mais il
Mais en même temps que ses mœurs se
goûtait les grâces et la rolupté. Et quand,
pacifiaient, les idées qu'elle affichait s'émanpour se délasser d'austères travaux, il écricipaient. Ce contraste ne manque pas de
vait son délicieux Temple de Cnide, on vousaveur.
drait croire qu'il traça ces lignes auprès de
Mme de Tencin avait défendu la pureté des
Mme de Tencin :
do"'mes. Elle accueillit les philosophes.
&lt;&lt; Elle a une taille charmante, un air noble,
Revirement qui s'explique. Les philomais modeste; des yeux vifs et tout prêts à
sophes étaient de~enus les roi~ . du j~ur.
être tendres, des traits faits exprès l'un pour
~lme de Tèncin avait un sens prec1s de I opl'autre, des charmes invisiblement assortis
portunité.
. .
.
.
pour la tyrannie des cœurs.
Il va de soi que la rel,gton ne trouvapma1s
. « Camille ne chi:rche point à se parer, mais
en clic ur:e ennemie. Quand on a un frère
elle est mieux parée que les autres femmes.
cardinal. ...
·
&lt;&lt; Elle a un esprit que la nature refuse
Mme de Tencin sut retenir autour d'elle
presque toujours aux belles. Elle se prête
des hommes remarquables. Elle attira des
également au sérieux et à l'enjouement : si
gens de Jeures el des savants. Elle appelait
vous
l'oulez, elle pensera sensément; si vous
1,l ' fl.l.,\l \IP, &lt;'.\IU&gt;l"\J. Il l BOI S
ses amis sa ménagerie ou ses bêtes. Tous les
voulez, elle badinera comme les Grâces .
.. fn 11,·,,, ..,("' •IJ_u«· ,li· ( ;11,,h, , ,,
ans au moment des étrennes, elle offrait à
'}711, ,~ J, . . , . !0✓1{/ 1// /' f'l 't"lllt "/ .l/1111.,./1 ;•
cc Plus on a d'esprit, plus on en trouve à
cha;1ue bête deux aunes de velours pour
Camille. J&gt;
remplacer la culolte que ladite bète avait
Arme de Tencin devrait être regardée
ment la main, il est physiquement impossible
usée sur ses fauteuils.
comme un grand philosophe, car elle a laissé
que l'État ne culbute. J&gt;
•
Marmontel s'est fait le naturaliste de cès
On ne saurait trop vanter son esprit. Duclos aux hommes deux maximes avec lesquelles
animaux-là, dans une page fort spirituelle :
en a donné la meilleure louange en disant : · on est plus sûr de faire son chemin qu'avec
&lt;! C'était à ql!i saisirait le plus vile, et
« On ne peut pas avoir plus d'esprit; elle des rentes et de la naissance, et qui, selon
comme à la volée, le moment de placer son
avait toujours celui de la personne à qui elle l't'Xprcssion lrès juste de M. Henri Potrz, dominent l'art de parl'enir.
\'. -

H1sTOR1A. -

F.:isc. 4 0 .

�111S TORJ.ll
Les bfémoires du comte de Comminge pa5J'avais bien raison de conseiller aux persenl
pour son chef-d'œuvre.
sonnes ambitieuses. et en particulier à celles composé en grande partie d'imbéciles, et les
La
Harpe en disait : cc Il n'a été donnt:
traiter comme tels.
qui se destinent à la politique, de puiser de,
qu'à
une
autre femme de peindre, un siècle
D'ailleurs, ne voit-on pas tous b jours
enseignements dans la vie de )[me de Tencin.
après, avec un succrs égal, l'amour luttant
que
le
meilleur
moyen
de
séduire
les
hommes
Tout d'abord, elle a recommandé à Marcontre les obstacles et la vertu. Les "1émofres
montel de se faire des amies plutôt que des est de leur conter les balivernes les plus gros- du co111/e de Commi11ge peuvent être regarsières, de leur prodiguer les promesses les
amis.
dés comme le pendant de la Pl'ince.~se de
Cela n'a l'air de rien, mais c'est toule la plus fallacieuses.
Clèves. 11
Les
commerçants
connaissent
bien
cette
sagesse. On n'arrive que si on a les femmes
J'avoue que la lecture du Comte de Co111mentalité
du
public.
La
façon
dont
ils
rédipour soi. Mais la perspicace Mme de Tencin
minge
m'a paru fade et ennuyeuse. Il y règne
va nous dévoiler le fond de sa pensée : elle a gent leurs réclames est la preuve manifeste une sensiblerie agaçante. On y soupire trop;
qu'ils considèrent leurs contemporains comme
parlé d'amie, elle n'a pas parlé d'amante.
on y larmoie trop.
« Au moyen des femmes, on fait tout ce de furieux bélitres. Et cela leur réussit roya&lt;&lt; Elle soupira plusieurs fois pendant celle
qu'on veut des hommes, el puis ils sont les lement.
conversation
; je m'aperçus même qu'elle
Et que de propos aussi curieux, aussi sucuns trop dissipés, le&amp; autres trop préoccupés
avait
peine
à
retenir ses larmes. » - cc Cette
de leurs intérêts personnels pour ne pas né- culents, Mme de Tencin dut-elle tenir, et qui idée pénétra mon cœur d'un sentiment si
gliger les autres, au lieu que les femmes y sont perdus !
Cela explique l'empressement de ses amis tendre, que mes larmes, qui avaient été retepensent, ne fùt-ce que par oisiveté. Parlez ce
nues jusque-là par l'excès de mon désespoir,
soir à votre amie de quelque affaire qui vous et la vogue de son salon.
commencèrent
à couler. » - &lt;&lt; Les larmes
Ce salon fit bien des envieuses. Mme Geoftouche; demain à son rouet, à sa tapisserie,
qu'elle
répandait
en me parlant. ... »
mus la trouverez, rêvant, cherchant dans sa frin était assidue chez Mme de Tencin, qui
Les phrases de ce goüt-là foisonnent. C'est
tête le moyen de vous servir. Mais de celle disait :
- Savez-vous ce que la Geoffrin vient faire un déluge de pleurs.
que vous croirez pouvoir vous être utile,
Le comte de Comminge aime sa bclleici?
Elle vient ,•oir ce qu'elle pourra recueillir
gardez-vous bien d'être autre chose que
sœur, Adélaïde. Celle-ci partage son amour,
l'ami : dès qu'il sun·ient des nuages, des de mon inventaire.
Mme de Tencin disparue, le salon de mais elle ne fait « aucune démarche que le
brouilleries, des ruptures, tout est perdu. »
Mme Geoffrin tint la place qu'avait occupée plus rigoureux devoir puisse condamner ».
Comme cela est juste l
Le corole de Comminge la croit morte. li
Neuf fois sur dix, pour ne pas dire quatre- celui de la galante chanoinesse.
se
retire dans un couvent. )lais elle n'était
Elle avait nanti Mme Geoffrin d'un conseil
vingt-dix-neuf fois sur cent, quand on fait
pas
morte. Elle était séquestrée par son mari.
d'une femme sa maîtresse, on se forge une précieux. Elle l'avait engagée à ne repousser Après le décès de celui-ci, elle fuit sa maison,
ennemie. Les liaisons d'amour sont choses aucune liaison de société, à n'écarter aucune déguisée en homme. Le hasard l'amène dans
généralement éphémères. Lorsque la liaison offre amicale, quitte, ensuite, à faire le tri. le couvent où se trouve le comte. Elle s'l
se rompt, chacun garde en soi de la haine et e&lt; Tout sert' en ménage, disait-elle, quand on fait admettre. Elle s'enine d'une joie doudes rancœurs. Et la haine est plus forte quand a en soi de quoi mettre les outils en œuvre. » loureuse à contempler son ami sans qu'il la
-0n s'est beaucoup aimé. Si les torts sont du
reconnaisse. Elle verse des torrents de larmes.
V
côté de la maitresse, et l'hypothèse n'est pas
Au moment de mourir, elle révèle son sexe
précisément imraisemblàble, elle vous déteste
Mme de Tencin a laissé quatre ouvrages : et se livre à une confession pathétique :
avec une vigueur implacable, el ne recule
cc J'aimais et j'étais aimée d'un jeune
les ftlémoi1·es du comte de Comminge, le
devant aucune occasion de vous le prouver.
homme d'une condition égale à la mienne;
li ne îaut donc point briguer les faveurs
la haine de nos pères mit obstacle à notre
des dames qui peuvent nous aider de leur
mariage. Je fus même obligée pour l'intérêt
influence. C'est s'exposer à voir se changer
de mon amant d'en épouser un autre. Je
brusquement en mal tout le bien qu'on vous
cherchai jusque dans le choix de mon mari à
a fait.
lui donner des preuves de mon fol amour :
li y a des exceptions à toutes les règles. Je
celui qui ne pouvait m'inspirer que de la
ne prétends point que ce soit là une maxime
haine fut préféré, parce qu'il ne pouvait lui
absolue.
donner de jalousie. »
Et s'il est maladroit d'échanger des poliPassons quelques pages. Elle se lamente
tesses d'épiderme avec les dames qui sont
d'avoir beaucoup plus pensé à son amant qu'à
appelées à nous servir, il n'est pas mam-ais
Dieu dans ce COU\'ent. Quelles jérémiades!
d'avoir une maitresse, mais une seule, qui
« Quelle était la disposition que j'appors'occupe de notre avenir. li faut alors choisir
tais à vos saints exercices? ün cœur plein de
congrûment, car il importe, pour donner des
passion, tout occupé de ce qu'il aimait. Dieu
fruits, qu'une liaison de ce genre puisse durer.
qui voulait, en m'abandonnant à moi-même,
On cite, de notre temps, des hommes qui
me donner de plus en plus des raisons de
doivent une situation importante au dévouem'humilier un jour devant lui, permettait
ment et à l'intelligence de leur maitresse.
sans doute ces douleurs empoisonnées, que
Louons encore Mme de Tencin de nous
je goûtais à respirer le même air, à être dans
engager à cultiver l'amitié entre homme et
le même milieu. Je m'attachais à tous ses
J'emme, parce que c'est une des façons les
pas, je l'aidais dans son travail autant que
plus exquises de passer son temps.
mes forces pouvaient me le permettre, et je
Mme de Tencin a prononcé une autre pame trouv[!is dans ces moments payée de tout
role mémorable : cc Les gens d'esprit font
~\AD.\ME Ill 0EFFA'\T.
ce que je souffrais. :Mon égarement n'alla
heaucoup de fautes en conduite parce qu'ils
D"aprés UII dtSSÎII .:lt CARMOXTfLI E.
pourtant pas jusqu'à me faire connaitre.
ne croient jamais le monde assez hèle, aussi
Mais quel fut le motif qui m'arrêta? La
bête qu'il est. »
Siège
Calais, les Alalhew·s de l' ,hllOll)' crainte de troubler le repos de celui qui
Qui a vécu à Paris, la ville la plus spiriet les Anecdotes de la cour el du 1·ègne m'avait fait perdre le mien.... Sans cette
tuelle de la terre, a pu approfondir la valeur
1·rainte, j'aurais peul-être tout tenté pour
1l'Éd0Mr&lt;l Il, roi 11'.l11gletene.
de celle maxime.

Il faut bien se persuader que le monde est

a,,

JK.JID.Jf.ME DE TENC1N

arracher à Dieu une âme u .
.
.
était toute , .
q e·Je croyais qm
a 1UJ. »
Adélaïde
, ..d ' vous ète.s un monstre de vertu!
Ade1ai e, vous êtes t 'd , \'
d'·'
r
s upi e. otre grandeur
:•me. est ausse ! Pas un être huma1·n , .
rait
· , \'
n a«1' ams1 . ous retrouvez ,·otre amant oet
vous ne vo us ra1tcs
. pas reconnaitre de , lui
pour
ménager
son
repos'· "'i:-l comment ne
v
·1
ilous a;t ~as reconnue! Adélaîde, Adéla,de
r y a .ien ~s caractères biscornus dans le~
/mans, mais ,le nitre emporte hardiment
a palme de 1absurdité et de r·
.
blance....
mvra1sem-

--...

!~Cf;ur du roi, fit représenter des pièces de
eatre, entre autres le Complaisant el réun·t
1
une très b~lle liibliothrque thé:Hrale'
Il nourmsait, comme ~on frère, une ad-

d Cette. sages_,e était fort blâmée par l'abbé
de Berms, qm Jugeait contraire au bon ordre
rs choses c1ue les filles d'Opéra fussent
chas tes, c, _attendu, disait-il, le peu de fortunr
do_nt elles Jouissent, la modicité de leurs honoraires, les ressources qu'elles peuvent tirer de
~eur désho_nneur et la nécessité de se soutenir
cl ~ns un ctat conforme à leur condition de
eesseS, de nymphes et d'héroïnes n.
Enfin, _malgré l'épitre de Voltaire, Thiriot
échoua ~1teusement dans son entreprise. Ceci
se passait en f 73:5.
To~jour~ pressé d'argent, il compromit
son h1enfa1teur dans je ne sais quelle avent~re plus ou moins louche. Yoltaire. man-na~1.me, _pardonne encore. Il écrivit au du~ de
l,1chel!eu, ce ~ujet, le 1;; janvier fï67 :
.« Qum
. . . qu il .arm·e , J. e ne trah·1ra1· pas une
am1t1~ de souante années, et j'aime mieux
~ou.fr1~dque de le compromettre à mon tour. ll
A ~ ai a ~n?ore_ Thiriot de sa bourse.
..
n Nous· v01c1 lom de Mme de Tenc,·n, mais
_ous n avons pu résister it la tentation de
c1~er_ ces anecdotes, qui ne rejoignent notre
he~om~ que par les chemins les plus détourni-s.
e r~le ~e Mme de Tencin, femme de lettres
est , facile a. résumer
.
· On lui attr1"bue quatre'
omrages r1d1cules, qui sont de ses neveux
Pont-de-Veyle et d'Argental.
Le succès du Comte de l'omminge fut trè
gr?nd. li par~t en_ 1 755. On com'mençait :
priser la sens1bler1e._ Une réaction s'opérait
contre _les romans libertins. Le Comte de
Co!111111~19e an~~nce les œuvres pleurnichardes
q. UJ allaient sev1r dans la seconde m ·1· • d
e "è J
OI le U
\/VI/JI s1 c el, et dont la fastidieuse Xo1ll'ellP
/ e ?,'se e~t e prototype.
J t~agme que Mme de Tencin, que le succès
du lo111te de Commi1u7e flatta1·1 d ...
qua l '
.
.
,
e,rut
. n a s01: . p~nser que cette soporifi u~
idylle n_e mer1tait point tout le bruit 'qll
soulevait /
Il
•
qu e e
t . . 1· n pe o, Je veux croire qu'elle
ra1ta1t
de grand dadais,
. et qu ' elle
,. d" e. comte
,
s ID t~a1t a la pensée qu'un homme se fùt
condmt
. se
d · ·avec elle comme ce t1·m·d
1 e amant
rn _ms1t a~ec_ _\délaïde. Pour celle-ci ell
e,~a1t la mepr1ser de tout son rœur si docil:
à amour.
r ~t ~uand elle a dit que les gens d'esprit
o~. auco~p d~ fautes en conduite arce
qu ils ne croient Jamais le monde assez pbêt
peut-être songeait-elle au succès d C e,
deC
·
•
u omte
o11~11~111~e, qui donne une assez belle idé
&lt;1e 1a ma1serie des hommes.
e
..~Im.e de Tencin devait goût d' ..
d tromc admirables à entendre ~r csl JOtes
blesse des sentiments de
ouer a no. • .,
. .
ses personnan-es
qm, s1 J ose ams1 parler lui ref . . o •
virginité.
'
a1sa1ent une

Comment finit ce pet·t
. . .
I ouvrage ms1p1de'1
Ad 'l ··d
eta1 e meurt, et le comte se J·rue en pieu·
ran sur son
,
ment d
1corps, en 1arrosant, naturelle' e ses armes. Quelle al'erse de larmes'
0 n ne peut pas lire I C
.
sans a,·0·1r 1··d, . ef omte de Co111 minge
1
ee
vmot
·
d
•
·
•
o 0 1s ouvrir un para
p1me.
Ce roman ai-J. e dit t
. ,
le chef-d' '. d
' es cons1deré comme
œuvre e Mme de Tencin S 1
ne m'a pas incité à r
· a ecture
.
.
. ire ses autres producllons, ou on larmo1e toujours oit l' , .
dans des cloitres, où la raison ~mbaotnl se JClte
f H
•
, e cœur
,a arpe est impardonnable d' . .
.
a i l C
a101r com.
P re e omle dt• Co111111 inge à 1 p . .
tle Clèl'e•.,. StY1,c et pensee
,
t a I mcesse
ressemble :
1. .
' ce ouvrage-là
a ce u1-c1 comme la Phedr d
IJ'ALEMJJEIIT.
Pradon
ressemble
à
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de
R
.
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IJ'a('rés
un dessin :lt Juur,r.
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acme.
me d&amp; Cleves a une raison nobl
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cate de résister à M de N
e et deltpas trahir
h ·
cm_ou~s.: elle ne veut mi~a_tion hyperbolique pour \'ollaire Leur
un omme qui l aime et u·
confiance en elle. Mais Adélaid
f q J a am1lté P?ur le philosophe ne se déme~t't
1
pas
reconnaitre l'h
,
e re usant de un seul mstant.
omme quelle ad
1
qu'elle est Jib d
.
ore, a ors
Fla~qué~ d'un sieur Thiriot, ils formaient
11
. re e tous liens, quelle sotti~e i
est triste de penser qu'un
. . : · un ti:mmv1rat qui examinait les œuvres de
ouvrage soit sorti de la pl
d aussi p1etre V~lta1re avant qu'elles ru~,ent remises à l'ltnd
..
urne e cette femme
pr11reur: Le grand homme écoutait leurs avis
ar ente et spmtuelle qu'était l\lme de T .
Ile
encm.
,avait connu Thiriot dans sa prime ·eu~
ureusement pour sa mé .
1
avér~: qu'elle ne l'a pas écrit. moire, i est nesse, chez le procureur \Iain oit ils lt J_
lacés D · •
e a1en t
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L auteur en serait M d' \
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T?1r10t apprenait par cœur les oésies de
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es entendre. On l'avait surnommé la \I ' .
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Conseiller au Parlement de p . 'f d'
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liAsTo\' DER rs.

�Le 9 Thermidor
L'homme de l'action avait fait briller l'acier
Le deloir de l'historien est de laisser parler criptions; la justice nationale seule frappera dans ses mains hardies, en disant : &lt;( Je me
les scélérats. (Vifs applaudissements.) Comme
l'histoire elle-mème. C'est le Moniteur qui
suis armé d'un poignard pour ·percer le sein
il est de la dernière importance que dans les
nous peindra la séance du 9 thermidor :
du nouveau Cromwell, si la Convention
dangers qui environnent la patrie, les ci« TAI.LIEN : Je demande la parole pour
n'avait pas le courage de le décréter d'accuune motion d'ordre. Saint-Just a commencé toyens ne soient pas égarés, que les chefs de sation. l&gt;
la force armée ne puissent pas faire de mal,
par dire qu'il n'était d'aucune faction. Je dis
Mais rouvrons le !,Jonileui· :
je demande l'arrestation d'Hanriot et de son
la même chose. Je n'appartiens qu'à moi&lt;( TAl.LIEN : Je demande la parole pour ramême et à la liberté. C'est pour cela que je état-major. Ensuite nous examinerons le dé- mener la discussion à son vrai point.
cret qui a été rendu sur la seule proposition
vais faire entendre la vérité. Aucun bon ci&lt;( ROBESPIERRE : Je saurai l'y ramener.
de l'homme qui nous occupe. Nous ne
toyen ne peut retenir ses larmes sur le sort
sommes pas modérés, mais nous voulons que (llurmures.)
malheureux auquel la cho~e publique est
&lt;( La Comention
accorde la parole à
l'innocence ne soit pas opprimée. Nous vouabandonnée. Partout on ne voil que division.
Tallien.
Hier, un membre du gouvernement s'en est lons que le président du tribunal révolution« TALLIEN : Citoyens, ce n'est pas en ce
naire traite ·les accusés avec dignité et avec
isolé, a prononcé un discours en son nom
moment rnr des faits particuliers que je dois
justice. (Nouveaux applaudissements.) Voilà
particulier; aujourd'hui un autre fait la même
porter l'attention de la Convention. Les faits
chose. On vient encore s'attaquer, aggraver la véritable vertu. Ceux qui ont combattu La qu'on a dits ont de l'importance sans doute,
les maux de la patrie, la précipiter dans Fayette et toutes les factions qui se sont suc- mais il n'est pas dans cette assemblée un
l"abîme. Je demande que le rideau soit entiè- cédé depuis se réuniront pour samer la Ré- membre qui ne pllt se plaindre d'un acte
publique. Que les écrivains patriotes se rérement déchiré. » (On applaudit très vivetyrannique. C'est sur le discours prononcé
veillent. J'appelle tous les vieux amis de la
hier à la Comenlion, et répété aux Jacobins,
ment à trois reprises difJérentes.)
Billaud-Varennes ,·ient se joindre à Tallien, liberté, tous les anciens Jacobins, tous les que j'appelle toule votre attention. C'est là
journalistes patriotes. Qu'ils concourent avec
mais l'intrépide Tallien veut arnir tout l'honque je rencontre le l)'ran; c'est là que je
nous à sauver la liberté. lis tiendront parole,
neur de l'action. Robespierre s'élance vers la
trouve toute la conspiration; c'est dans cc
leur patriotisme m'en est garant. On avait
discours qu'avec la vérité, la justice et la
tribune, et vendant que l'on crie 1l bas le
jeté les 1eux sur moi. J'aurais porté ma tête
Convention, je veux trouver des armes pour
t?11·an ! Tallien frappe sur le tyran.
sur l'échafaud avec courage, parce que je
&lt;I TALLIEN : Je demandais tout à l'heure
le terrasser, cet homme dont la verlu et le
me serais dit : Un jour viendra où ma cendre
qu'on déchirât le voile. Il l"est entièrement;
patriotisme étaient tant vantés, mais .qu'on
sera reLvée avec les honneurs dus à un pales conspirateurs sont démasqués, ils seront
avait vu, à l'époque mémorable du 10 août,
triote persécuté par un tyran. L'homme qui
bientôt anéantis, et la liberté triomphera.
ne paraître que trois jours après la révoluest à la tribune est un nouveau Catilina. Ceux
tion; cet homme qui, deYant êlre dans Je
(Vifs applaudissements.) Tout annonce que
dont il s'était entouré étaient de nouveaux
Comité de Salut public Je défenseur des
l'ennemi de la représentation nationale va
Verrès. On ne dira pas que les membres des
opprimés, qui, devant être à son poste, l'a
tomber sous ses coups. Nous donnons à notre
deux comités sont mes partisans, car je ne
abandonné depuis quatre décades : et à
république naissante une preuve de notre
les connais pas, et, depuis ma mission, je
loyauté républicaine. Je me suis imposé jusquelle époque1 lorsque l'armée du Nord
n'ai élé abreuvé que de dégoûts. Robespierre
Jonnait à tous ses collègues de vives solliciqu'ici le silence, parce que je savais que le
voulait tour à tour nous attaquer, nous isotudes. ll l'a abandonné pour venir calomnier
tyran de la France avait formé une liste de
ler, et enfin il serait resté un jour seul avec
les comités, qui ont sauvé la patrie. '(Vifs
proscrip1ion. J'ai vu hier la séance des Jacoles hommes crapuleux et perdus de débauche
applaudissements.) Certes, si je voulais retrabins; j'ai frémi pour la patrie; j'ai ,,u se
qui le servent. Je demande que nous décrécer les actes d'oppression particuliers qui ont
former l'armée du nomeau Cromwell, et je
tions la permanence de nos séances jusqu'à
eu lieu, je remarquerais que c'est pendant le
me suis armé d'un poignard pour lui percer
ce que le glaive de la loi ait assuré la Révole sein si la Convention nationale n'avait pas
temps où Robespierre a été chargé de la
lution, et que nous ordonnions l'arrestation
police générale qu'ils ont été commis, que
Je courage de le décréter d'accusation. (Talles patriotes du Comité révolutionnaire de la
lien agite son poignard. \'ifs applaudisse- des traîtres.
« Les deux propositions de Tallien sont
section de l'lndivisibilité ont été arrêtés.
ments.) Nous, républicains, accusons-le avec
adoptées au milieu des plus vifs applaudisse« Robespierre interrompt par des cris. Il
la loyauté du courage, en présence du peuple
ments et des cris de Vive la République!
français. Il est bon d'éclairer les citoyens, et
s'élève de ,,iolents murmures.
« Robespierre insiste pour avoir la parolr.
&lt;( LoucHET : Je demande le décret d'arresceux qui fréquentent les tribunes des Jaco(! A bas, à bas le tyran! lui crient de
bins ne sont pas plus attachés à Robespierre
tation contre Robespierre
nouveau tous les membres.
(( LmsEAU: Il est constant que Robespierre
qu'à aucun autre individu, mais à la liberté
&lt;I ROBESPIERRE : Je demande la parole.
a été dominateur; je demande par cela seul
(On applaudit.) Ce n'est pas non plus en in&lt;( Les mêmes membres : Non, à bas le
dividu que je viens attaquer, c'est l'attention
Je décret d'accusa lion.
tyran!
l&gt;
&lt;( Louc11ET : Ma motion est appuyée; aux
de la Convention que j'appelle sur cette vaste
Tous ceux qui n'avaient osé rien dire se
conspiration. Je ne doute pas qu'elle ne lèvent pour parler : les corbeaux s'abattent voix l'arrestation.
&lt;1 RonESPIERnE jeune : Je suis aussi couprenne des mesures énergiques et promptes,
déjà sur le cadavre. Mais celui qui avait soupable que mon frère; je partage ses vertus.
qu'elle ne reste ici en permanence pour saulevé la tempête, bravé la foudre, déchiré le Je demande aussi le décret d'accusation con-·
ver le peuple; et quoi qu'en aient dit les
temple, renversé le dieu, anéanti le dictateur,
partisans de l'homme que je dénonce, il n'y
tre moi. l&gt;
aura pas de :H mai , il n'y aura pas de pros- c'était Tallien.

�1t1STO'J{1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J I
Gràce à celle belle parole, Robespierre va
tomber de plus haut.
&lt;! Robespierre apostrophe le président et
les membres de l'Assemblée dans les termes
les plus injurieux.
&lt;! Plusieurs memb1'es : Aux voix l'arrestation!
!! Elle est décrétée à l'unanimité.
&lt;! Tous les membres. se lèvent et font retentir la salie des cris de Vitte la liberté! vive
la Bépublique !
:: LE füs : Je ne veux pas partager l'opprobre de c_e décret, je demande aussi l'arrestation. »
Ce cri d'indignation d'un brave cœur n'est
pas mèmc compris dans ce flux d'effroi, de
fureur, de justice et de vengeanc·e.
!! FRÉROI&gt; : Citoyens collègues, la patrie,
en ce jour, et la liberté, vont sortir de leurs
ruines.
(( RoBESPIERR~: : Oui , car les brigands
triomphent.
!! fRùw:. : On voulait former un triumvirat qui rappelàt les proscriptions sanglantes
de Sylla ; on voulait s·élever sur les ruines
de la République, et les hommes qui le ten laient sont : Robespierre, Couthon et SaintJust.
!! Plusieurs voix : Et Le Bas.
!! FRÉRON : Couthon est un tigre altéré du
sang de la représentation nationale. Il a osé,
pour passe-temps royal, parler dans la Société
des Jacobins de cinq ou six têtes de la Convention. (Oui, oui! s'écrie-t-on de toutes
parts.) Ce n'était là que le commencement,
et il voulait se faire de nos cadavres autant
de degrés pour monter au trône.
(! CourHON : Je voulais arriver au trône,
moi! »
Couthon regardait amèrement ses jambes
paralysées.
(( fRÉRo:. : Je demande aussi le décret
d'arrestation contre Saint-Just, Le Bas et
Couthon.
(&lt; Cette proposition est décrétée au milieu
des plus vifs applaudissements. »
Voilà l'histoire de ce grand jour, voilà le
dialogue immortel de ce neuf thermidor, où
chaque historien a voulu fonder une religion
politique.

Robespierre et ses amis devaient se relever
pour une heure de leur chute profonde : la
prison refusa de les recevoir. Réunis à l'hôtel
de ville, ils faillirent soulever tout Paris contre la Convention; mais ils n'osèrent braver
la loi, - la loi qu'ils avaient faite. - Robespierre prenait la plume pour signer l'ordre
de la rébellion, et la plume lui tombait des
mains. Saint-Just, le seul homme d'action, se
croisait stoïquement les bras pour oLt\ir à son
maître. Et pourtant la révolte levait la tête et
criait aux armes. Les sections se demandaient
partout si la patrie n'était pas plutôt dans le

camp de Robespierre que dans le camp de
Tallien. Une ondée diluvienne ne fut-elle pas
pour quelque chose dans l'apaisement de la
révolte? Combien qui, mouillés jusqu'aux os,
rentrèrent dans la nuit pour ne plus sortir
que le matin, quand tout était fini! Toute
cette histoire du 9 thermidor est encore à
faire.
Si Saint-Just eût pris l'épée d'Hanriot, il
pouvait sauver la République; mais il brisa
sa volonté devant Robespierre, et tout fut
perdu pour tous les deux.
Tallien veillait et donnait la fièvre à Barras;
il savait bien que tant que Robespierre et
Saint-Just seraient debout, tout était à craindre. On n'abat pas du premier coup de pareils ennemis. Tallien se multipliait; il était
à la Convention, il était au milieu des soldats; il ne voulait pas que le soleil se levât
sans que la Commune fût assaillie, sans que
les rebelles fussent fusillés.
Robespierre, se voyant trahi par les siens,
ne voulut livrer qu'un homme mort à ses
ennemis.
Le .Bas avait déposé deux pistolets devant
lui sur la table. Comme Saint-Just, Le Bas
était un homme d'action : plus d'une fois lui
aussi avait décrété la victoire; c'était l'heure
de décréter la mort. Quand Robespierre comprit, par les bruits du dehors, par les cris
des vainqueurs dans l'escalier, que le moment était venu, il saisit un pistolet et l'arma
contre son front; mais la balle lui fracassa la
figure et ne le tua point. Robespierre u'était
pas familier aux armes. Quand Barras triomphant apparut d'un air un peu théâtral, le
coup venait de partir; il vit son ennemi la
houche ruisselante de sang, la tête renversée,
mais le regard toujours fier. Rôbespierre était
à moitié mort, mais ne voulait pas s'avouer
,•aincu.
Quel tableau! Comment David n'a-t-il pas
tenté de peindre cette scène tragique : Robespierre blessé mortellement, soulevé par son
cher Saint-Just; Couthon méditatif de l'autre
côté de la table; Le Bas mourant aux pieds
de Robespierre; le frère de Robespierre ouvrant une fenêtre pour s'y précipiter.
Cette page manque à l'œuvre du peintre
révolutionnaire.
On a accusé Saint-Just d'avoir voulu fuir;
Barras, dans ses mémoires, Barras son ennemi, le représente donnant des soins à Robespierre. Ceux qui aiment Saint-Just seront
heureux du témoignage tardif de Barras : il
est beau de voir Saint-Just jusqu'au dernier
moment se sacrifier à ce maître qu'il avait
accepté, mais qu'il dominait de toute sa
grandeur.
Le gendarme .Méda se vanta, on ne sait
pourquoi, d'avoir làchement tué Robespierre
sans défense; mais Barras fit justice d;, ce
mensonge. Le Monile111·, d'ailleurs, tout en
consignant la déclaration de ~Iéda, semble
n'y pas croire, si j'en juge par ce paragraphe :

C! Après la chute de la commune, Robespierre fut apporté dans l'avant-chambre du
Comité de Salut public. Là, étendu sur une
table qui avait plus d'une fois servi à recevoir
les ordres qu'il dictait, ayant une boite de
sapin pour oreiller, il essuyait la salive ensanglantée qui sortait de sa bouche avec
l'étui d'un pistolet sur lequel était cette
adresse : Au grand monarque. C'était le
titre qu'avait ambitionné ce làche scélérat,
qui pendant toute la matinée de ce jour-là
même avait agité un canif sans oser s'en
frapper, et qui, le soir encore, après qu'il
eut été vaincu, ne pul ll·ouver le courage
rie ne pas se manquer·. ,,
On était alors si bien habitué au sang que
pendant huit jours « cette table où on avait
déposé Robespierre était encore teinte de son
sang, ce qui n'empêchait pas les membres du
Comité de délibérer. Quelle inattention ou
quelle attention inqualifiable chez ses collègues! » C'est Barras qui parle.
Robespierre teignant de son sang la table
de ce comité où lui-mème, Carnot, SaintJust, Couthon et les autres, avaient signé le
renouvellement du monde, n'est-ce pas encore
un tableau qui manque à l'œuvre de celui
qui avait peint Marat assassiné dans sa baignoire?

Robespierre avait encore bien des supplices

à traverser. Il gardait la dignité du silence.
Quelle fut sa pensée pendant ces _longues
heures d'angoisses?
A la Conciergerie, - car il lui fallut à lui
aussi subir cette prison, - il demanda une
plume. Le guichetier, qui s'inquiétait peu de
savoir la pensée de Robespierre, lui dem~nda
en raillant si c'était pour écrire à son Etre
Suprême. &lt;! Ce n'est pas la peine, ajouta ce
bel esprit funèbre, puisque tu vas l'aller
voir. l&gt;
La mort de Robespierre grandit sa vie : il
eut quelque chose du martyr, comme SaintJust eut quelque chose de l'apôtre.
Hoche, qui était prisonnier, vit passer
Saint-Just devant lui. C'était son ennemi,
mais il le salua. Quel ennemi ne s'inclinerait
devant le génie qui tombe 1
Ùn sait la fin. On sait toutes les horreurs
du dernier voyage. On sait que Robespierre
et ses amis ne pâlirent pas devant la mort.
Saint-Just sur l'échafaud leva fièrement, pour
la dernière fois, cette belle tête au profil antique, qui n'avait pâli ni devant le canon des
ennemis ni devant le spectacle de la guillotine.
Ce fut la grande figure de la Révolution,
car Saint-Just n'avait eu que l'amour de la .
République et que l'ambition de la patrie; il
mourut dans sa jeunesse, dans sa beauté,
dans sa grandeur, portanl déjà sur le front
ce rayon d'immortalité qui illumine sa figure
dans l'histoire.
ARSÈNE

HOCSSAYE.

&lt;k l'Acadt!mie française.

c,'"&lt;&gt;

« On ne passe pas »
Certains épisodes de la vie de Napoléon ont re_nlés. L~ succès ne franchit pas un certain
frappé au vif l'imagination populaire et sont étiage soc~al ; cette grande leçon d'égalité de- on entraîna 1~ factionnaire au bivouac du
devenus classiques. Leur dilTusion d'ordinaire vant la 101 ~t de respect de la consigne eût été corps d~ garde : &lt;! Tu es perdu, lui dit-on,
s'est faite par l'image : un marchand d'es- mal comprise en certains lieux. Ce conscrit Lon affaire est claire, lu vas être fusillé. »
tampes a découvert ce sujet, a commandé un de deux sous, en allure de Jocrisse, le shako ~.lais voici qu'on le demande de la part de
d_essin, d'ordinaire lithographique, à un ar- campé ~ur le derrière de la tête, qui, mettant 1Empereur : &lt;! Tu peux mettre un ruban à
tiste, plutôt à un ouvrier d'art. Le succès a son fusil en travers et en appuyant la crosse ta bou_tonnière, lui dit Napoléon, je te donne
été grand; il a provoqué l'imitation ou la sur un mur écroulé ou sur un talus dit à la cro1~. i&gt; Et comme le soldat répond :
contrefaçon et c'est par millions que les !'Empereur: Quand bien même vous' seriez (( Merci'. mon Empereur, mais il n'y a plus
épreuves répandues par le monde ont im- le p'til Caporal, j' vous disons qu'on n' de boutique dans ce pays-ci pour acheter du
m~rtalisé un. trait, parfois apocryphe, mais passe pas, c'est la Loi, c'est l'Écralité c'est ruban », !'Empereur dit: l! Eh bien! prends
qui ne saurall en aucun cas passer pour in- la consig?e, pareille pour tous, et° que 'rEm- une pièce. rouge à un jupon de femme, ça
fera la meme chose. l&gt;
différent.
pereur,_n a. garde de violer. Lui, qui est le
, Vo!là l'histoire qui, on peut le craindre,
Le choix de ces épisodes, leur adoption par chef, s mchne devant la loi dont cc petit sols agremente de quelque légende en sa ~ela ?ation et les nations, leur succès plus ou dat est l'exécuteur fidèle.
conde partie.
moms grand, la multiplicité parfois à l'infini
Ce_la eS t un exemple et cela est une philodes formules, on peut dire même leur carac- s?pbie - une philosophie qui en vaut bien
tère artistique rudimentaire, importent à qui d autres.
Ce fact!o~n~ire ~e n.,°mmait Jean-Baptiste
ve~1t se ren~re compte des idées générales
Coluche : t1 ela1t ne le JO mars 1780 à Gasq~1, so,~~eillant dan~. la ,consci_ence poputins, près de Nangis, et était viO'neron lorslaire, s eve1llent au rec1t d un fait, tirent de
Seulement l'anecdote est-elle vraie? Grâce que, en 1805, il partit comme° consc~it de
ce fait une sorte de philosophie rudimentaire,
au~ rec?erches de M. le lieutenant-colonel l'An IX ; il fut incorporé au 17• lé&lt;rer dans
et d'un ensemble d'épisodes ainsi rassemblés,
. d "'
o ,
Bo~s, qui a reconstitué le détail des faits et 1a 5• compagme
u .'.&gt;" bataillon, avec le nuforment la doctrine héroïque et instituent le
qm
a
retrouvé
ce
soldat
si
ferré
sur
sa
consiculte du héros.
méro matricule 5018. (( II était illettré et
?ne: on est assez bien instruit à présent, car d'une intelligence peu développée lJ, dit Je JieuApocryphes_ ou historiques, ces anecdotes,
il_ n ail~ pas de même jadis ; si sept villes se
que la conscience du peuple a triées entre d1sputa1ent Homère, quantité de ré,,iments tena~t-col~nel Bois; on en peut j uger à sa
pbys10nom11! assez fidèlement reproduite dans
des milliers, symbolisent, ou quelqu'une des
c?erchaient à s'attribuer ce factionnair~ intré- les_ dérivés directs du tableau de Vernet et
,·ertus du héros, ou quelque formule propide: d'après des inscriptions tracées_ dans
c~amée par la Révoluti~n, affirmée par l'Em- les gra~res - sur le mur devant lequel il qm m?ntre ce qu'au temps de !"Empire on
arpela1t _un Jeannot. Au surplus, Coluche
pire et a laquelle la natwn s'est attachée avec
est. place, on peut croire qu'il appartient à la n eut pomt une brillante fortune . il resta
une invincible fidélité.
42• (42• demi-brigade) de ligne, à la 52•, à
soldat de deuxième classe, bien qu;il eût fait
Parmi ces anecdotes, celle qui se trouve le la 56•, ou au 27• léger.
les campagnes de Prusse ( 1806), de Poloplus fréquemment reproduite par la rrravure
Or, il ne servit dans aucun de ces corps
sur bois et à l'aquatinte, représente Empe- mais au 17• léger.
' gne ,(1807), d'Autriche (1809), de Portugal
et d Espagne (18!0-18 15), de France (i 8141
reur arrêté par un conscrit en sentinelle. Elle
La scène s'est passée le 5 mai 1809 : il y a
a pour point de départ un tableau d'Horace c&lt;;nt deux ans. L'Empereur était en marche sur et ~u'il eût été blessé d'une balle à la tête à
Ve:net qui ne s~mble point avoir été exposé, V1en_ne. La division Claparède, dont faisait Arcis-sur-Aube.
-: ~fais, dit-on, il avait été décoré en 180!:J.
qui ne figure pomt dans son œuvre, qui pour- partie !e
léger, avait attaqué, à Eberstant l'ut gravé, mais qui surtout fut contre- berg, I amere-garde du corps autrichien du Le heutenant-colonel Bois semble le croire
fermeme~t. Pourtant le nom de Coluche ne
fait. Elle plut tout de suite aux marchand~ général lliller; et ce corps s'était en entier
de vins, qui l'accaparèrent comme enseigne. retourné contre elle: 50.000 ho0:mes contr; fi~ure pomt sur l'État général de la Légion
La lé~ende: On n' passe pas s'appliquait à 7.000. La division avait tenu, et à l'aide des d honneur, publié en 1814 et qui s'arrête
merveille aux clients qui devaient d'abord autres du corps d'Oudinot, elle était restée au. 29 septembre 1815. li figure au conavoir pris un litre sur le comptoir. Cette sicrni- maîtresse d'Ebersberg, de quatre canons et traire, avec la date r~elle de la promotion,
12 ~IA~s 1814, dans I Annuafre de l'Oulre
fication spéciale et viticole n'expliquerait p~int de deux drapeaux.
zmpét:wz ~e la Légion d'honnew· 7,oui·
toutefois le ~uccès immense obtenu par une
Une masure demeurait seule debout dans
telle_ scène. l,ne très modeste collection napo- le vil~a~e incendié. Napoléon s'y installa. l ,n l annee !8:l2. C_oluchc n'a point été décoré
l~~menne en contient plus de quarante répé- carabmier du 17• léger fut mis en faction à pour
. avoir barre le passacre
'o a' J''i'mp
1;
ereur
lll!ons; de plus, on la voit sur des porte- la porte, reçut la consigne de ne laisser entrer mais pour avoir été blessé à Arcis. Par là, 1~
'?ontres, des pelotes, des cadrans, des taba- ni sortir aucune personne qui ne fùt accom- seconde pa_rlie de l'anecdote, telle que l'admet M. Bois, se trouve donc infirmée. Colullères, des boites de toute~ les sortes, en bois, pagnée d'un officier d'état-major. A la nuit
che
barra le. chemin à !'Empereur, et , ce fa1.
en poudre de corne ou d'écaille en cuivre et !'Empereur ouvrit la porte, et, sans fair;
.
'
remp1it son devoir; mais il ne fu t p
en zmc: ~ous objets qui, en leur temps, fu- attention au C! On ne passe pas ,, du faction- sant,
.I ·
• . .
our
m recompensé, et Ie d'ia1ogue
rent possedés par de petites gens, et coùtè- naire, marcha devant lui. Le soldat alors lui ce •.a LU pum,
•
d'
1
rent un prix très bas, mais en ceci tout dé- cria : !! Si tu fais un pas de plus, je te f... qu i preten it avoir eu avec !'Empereur est
~lus
que vraisemblablement, de son inven~
pend des b~urse~. Très peu de ces gravures ma baïonnette dans le ventre. l&gt; On accourut
t1on.
ou de ces obJets s adressent à des gens mieux de l'intérieur: des officiers, des généraux;
Une fois de plus ceci nous apprend le

f

~7•

�___________________ __,
111STOR..1.ll - compte qu'il faut tenir de la tradition orale ou écrite. Le récit de Coluche n'est pas
bien méchant, mais c'est une « craque &gt;&gt;. Le
mot et la chose sont essentiellement du temps.
Coluche rentra dans ses foyers après la
campa"ne de France; il se maria à une payse
nomm1e Madeleine Moreau, fut, en 1.8;il,
élu sous-lieutenant de la garde nationale du
canto~ de Nangis el, vraisemblablement vers
celle épo11uc. établit un petit. débi_t à 1:enseione : On n' passe pas. L enseigne a la
po;tc reproduisait grossièrement 1~ tableau
de Vernet et l'image populaire, mais ~ur la
masure devant laquelle Coluche arrêtait son
empereur était écrit en grosses lettres: Maison Coluche.
~apoléon III, qui lui donna la médaille_ de
Sainte-Hélène, le reçut à Fontainebleau, IUJ fit

raconter ses campa"nes, le présenta à l'impératrice et au Prin~e ~mp~rial: &lt;&lt; Al~ l c'est
madame qui est mon 1mpcratr1ce, dit Coluche; eh bien! Sire, je vous félicite de "?trc
choix el de votre goùt. n li ne demanda rien,
hormis les portraits de sa souveraine e~ d'.1
Petit Prince, mais, au retour chez lUJ, 11
trou va dans sa poche une liasse de l,illels de
cent francs.
Il ne consentit point à quiller Gaslin~,
lorsque les propriétaires du_ gr~nd !°ag~sm
de confections de la rue de H11·oli, qui ~vaien~
pris pour enseigne: .1 /tt redingote gnse, l?.1
proposèrent l .800 francs pa~. an po~r q? 11
se tint dans la boutique, et qu 11 permit qu on
ajoutàt 11 l'enseigne: C'est ici que demeu1'e

Coluche.

Il mourut à Gastins, le~ mai 18li7, à l'âge

dé quatre-vingt-sept ans. C'est toute son histoire.
,, .
Mal"ré son apparente jeannoterie, il n eta1t
point ~ant sot, puisqu'il avait trouv~ moye~i
d'ajouter à son aventure une cr?1x antidatée de cinq ans, el une conversallou presque vraisemblable avec,. rE':°per:ur .• ~eu
s'en fallait que le mot qu il lUJ arn1.t pre~c _ne
passât dans l'histoire. M~rc~ Sarnt-11,~aire
l'eût connu qu'il l'cùL fait sien. Les vieux
soldats avaient de ces grâces d'état et, à rouler ainsi par l'Europe et à en faire le tou~ sac
au dos, ils emplissaient Ator de malices.
N'empêche que Coluche était un . brave
homme et que, s'il exploitait :on enseigne et
son histoire, il ne voulut pomt tromp:r les
Parisiens en servant d'aboyeur ii la I{edwgole
grise. Coluche est estimable. Vive Coluche!
Fnfoi'.:1ur \L\SSO:\',
Je l'AcaJémie française.

fiux Tuileries
-

LE CHATEAU

o'lssY. - IJ'aJ&gt;rès une gravure de

Gui:RO~LT,

1847 -

CH. GAILLY DE TAURINES
De ces jeunes mères du château, Mme la
Le comte de Paris est d'un caractère grave
duchesse d'Orléans mise à part, Mme de
et doux; il apprend bien. Il a de 1~ tenJoinville est la seule qui ne gàle pas ~es
dresse naturelle, il est doux à ceux qui soufenfants. Aux Tuileries, on appelle sa pel1~e
frent.
.
fùle Chiquette; tout le ~on~e, le roi lmSon jeune cousin de Wurtemberg,. qui a
même. Le prince de Jomv1lle ap~elle sa
deux mois de plus que lui, en est J~O~X,
femme Chicartle depuis le bal des pierrots'.
r.omme sa mère, la princesse Marie, éta1.t Jade là Chiquette. A ce bal des pierrots, le roi
louse de la mère du comte de Paris. Du qvant
disai; : - Comme Chicarde s'amuse! Le
de M. le duc d'Orléans, le petit Wurtemberg a
prince de Joimille dansait toutes les dan~es
été longtemps l'objet des préférence~ de la
risquées. Mme de Montpens!er et Mme ~iareine et dans la petite cour des corridor&amp; et
des ~ha~bres à coucher, on !lattait la reine dères étaient les seules qm fussent. d~collelées. - Ce n'est pas de bon goût, d1sa1t la
par des comparaisons de l'un à l' a~lre,, to~reine._ Mais c'est joli, disait le roi.
jou rs fayorables à Wurtembe~g. AuJourd hm,
celte inégalité a cessé. La reme, par _un sentiment touchant, inclinait vers le petit \~urtemberg parce qu'il n'avait plus .sa mcrc;
Aux Tuileries, le prince de Joinvil.le pass.e
maintenant il n'y a plus de raison pour son temps à faire cent folies; un J?ur, il
ciu'elle ne se retourne pas vers le comte de ouvre les robinets de toutes les fonta.mes, ~l
Paris, puisqu'il n'a plus son père. .
inonde les appartements; un autre JOU~, il
Le petit Michel ~ey joue tous les d1_manches coupe tous les cordons dP. sonnettes. Signe
avec les deux princes. li a onz~ ans, _il e_st .fil~ d'ennui.
.
du duc d'Elchinrrcn. L'autre JOUr, 11 d1sa1t a
Ce qui ennuie le plus ces pauvres princes,
sa mère: - wirtemberg est un ambitieux. c'est de recevoir et de parler aux gens en
Quand nous jouons, il veut toujours être l_e cérémonie. Celle obligation revient à peu
chef. D'abord, il veut qu'on l'appelle Monse1- près tous les jours. Us appellent ~ela, - car
11neur. Ca m'est égal de lui dire Monseigneur, il y a un argot des princes, - fatre la {one:
~ais je ne veux pas q~'il soit _le c?e~. ~ne tio,i. Le duc de Montpensier est le seul qui
fois, j'avais inventé un Jeu, et Je lm a1 dit : la fasse toujours avec grâce. Un j?ur, Mme 1.a
_ Non, Monseigneur, vous ne serez pas le duchesse d'Orléans lui demandait pourquoi,
chef! c'est moi qui serai le chef, parce que il répondit : - Ça m'amuse.
j'ai inventé le jeu ainsi! Et Ch_abannes ser.i,
Il a vingt ans, il commence.
mon lieutenant. Vous et monsieur le comte
~
de Paris, ,·ous serez les soldats. Paris a bien
voulu, mais Wurtemberg s'en est allé. C'est
Quand le mariage dt! ~l. de Montpensier
un ambitieux
0

avec l'infante fut publié, le roi des. ll~lges
bouda les Tuileries. Il est Orléans, mais il e~l
Cobourg. C'était comme si rn main. gauche
avait donné un soufflet à sa joue drollc:
Le mariage fait, pendant q~e les J~unes
mariés s'acheminaient de Madrid à_P~n~, le
roi Léopold arrive à Sain~-Cloud, ou eta1t l_e
roi Louis-Philippe. Le roi des Belges ava~t
l'air froid et sévère. Louis-Philippe le prit
dans une embrasure du salon de la reme,
après diner, cl ils causèrent_ une gr~ndc
heure. Léopold conservait son visage soucieux
et anglais. Cependant, à_ la_ fin de la conve~~ation, Louis-Philippe lm dit : - Voyez G~1zot. _ Je ne ,·eux précisément pas le voir.
_ Vo~·ez-le, reprit Louis-Philippe. Nous
reprendrons celle conversation quand vous
l'aurez rn.
Le lendemain, ~I. Guizol se présenta chez
Je roi Léopold. li portait un énorme portefeuille plein de papiers. Le roi le reçut.
L'abord de Léopold fut glacial. Tous d~ux
s'en[ermèrent. Il est probable que M. Guizot
communiqua au roi des Belges tous les d.~cumenls relatifs au mariage et toutes les p1eccs
diplomatiriucs. On ne sait ce qui se passa
entre eux. Ce &lt;JUi est ccr~ain, c'est q_ue lo,rsque
M. Guizot sortit du cabmet du roi, Leop?ld
avait l'air gracieux quoique triste, e~ qu on
l'entendit dire au ministre en le _qrntta~t :
_ J'étais venu mécontent de vous, Je partirai
satisfait. Vous avcz, précisément dans celte
affaire, acquis un nouveau litre à mo.n
estime et à notre reconnaissance. Je roulais
vous gronder, je vous remercie.
.
Ce furent les propres paroles du roi.
\'ICTOR

HUGO.

Une fredaine de Buss))~Rabutin
Outre deux grands châteaux entourés de l'as tes se trouvait que ces mesures porlaienl grareparcs, les belles maisons de campagne y étaient mcnt atteinte aux droits héréditaires des "ens
0
Issy et le calvaire du Mont-Valérien nombreuses; l'une d'elles appartenait à ~f. de de justice, et, d'un seul bloc, puissance forChoisy, l'aïeul vénérable dont l'hôtel parisien midable, la « robe l&gt; tout entière, Parlement
La « villed'Jssy », localité suburbaine assez donnait asile à tant d'enfants, de petits-en- en tète, se dressa contre Mazarin.
maussade auJourd 'hui arec ses tristes et longs fants et d'arrière-petits-enfants, parmi lesAinsi que toujours en pareil cas le font
murs d'usines et ses hautes cheminées fu- quels Mme de Miramion et sa fillette.
tous les partis politiques, le Parlement sut
mantes, fut jadis un délicieux village. Blotti
Au printemps de l'année 1648, dès que parer sa lutte pour des intérêts personnels
dans le creux d'un vallon, couronné de bois, commencèrent les beaux jours, M. de Choisy de belles et sonores formules : &lt;&lt; L'amour
entouré de prés et de vignes, c'était un véri- s'empressa - faisant par cet exode un véri- du bien public ll, le « soulagement du
table l'ide en son quartier - de quitter la peuple », le « service du roi », c'est cc
table petit nid de verdure.
« Xous avons été hier à Issy, écrivait avec rue du Temple pour venir s'installer à sa qui avait cours alors tout comme aujourenthousiasme Mme de Sévigné après une mairnn d'Issy.
d'hui le « resprct des droits de tous » ou
excursion en ce lieu charmant; nous avons
Outre le désir d'y joui.r de la liberté et des « les droits imprescriptibles de notre vaillante
été hier à Issy où les rossignols, l'épine blan- plaisirs de la campagne, un autre motif et laborieuse démocratie &gt;&gt;.
che, les fontaines et le beau temps nous ont encore poussait le vieux magislrat à s'éloigner
Ces dernières réussissent chez nos con temdonné tous les plaisirs innocents qu'on peut de Paris. La grande ville était alors en étal porains, les autres ne réussirent pas moins
avoir. »
de violente elfenescence politique et toute bien chez nos aïeux; de la meilleure foi du
Tout, jusqu'au nom, était poétique en ce cette vieille aristocratie de robe, à laquelle monde, ils crurent que le Parlement, très
joli village : les érudits ne prétendaient-ils appartenait M. de Choisy, avait contre la cour, respectueux de l'autorité du roi, n'avait en
pas en trouver l'origine en ce que la beauté et surtout contre la reine mère et son ministre rne, en comballant la Régente et son miet le charme du lieu y auraient fait jadis Mazarin, de graves motifs de rancune.
nistre, que le bien public et la défense des
élever un temple à la déesse Isis?
Dans le désarroi des finances, cau~é par humbles et des pauvres. Le lundi 20 juillet
Aussi les Parisiens, désireux durant la une guerre indéfiniment prolongée, )Jazarin 1618, on put voir devant le Palais et dans la
belle saison de venir respirer un air pur dans a \'ait cru bien faire en édictant certaines me- Cité plus de six cents paysans, accourus à
un site admirable, choisissaient-ils de préfé- sures fiscales propres, pensait-i!, à remplir Paris de toutes les campagnes environnantes
rence Issy à toute autre localité suburbaine. les coffres par trop allégés de l'Etat. Uais il pour acclamer le Parlement et supplier le

.

�111STO'J(1A

--------------~

duc d'Orléans, lieutenant-général du royaume:
de vouloir bien ne pas gêner la bonne volonte
des magistrats qui désiraient tant soulager
leur misère 1 •
Paris était sans cesse troublé; Mazarin el
la reine mère, à chacune de leurs sorties, se
rnvaienl accueillis, par les cris : « A Napl~s !
A Naples l ... Mazaniel ! Maza_niel l _i&gt; ~l!us1on
menaçante à la révolution qm venait d eclater
à Naples et que l'on pourrait bien renouveler
àParis 2 •
Voilà pourquoi, dans le désir de tro~v:r:
hors de cette ville troublée, une tranqu1~hte
que réclamait son grand âge, ~[. de Choisy,
tout acquis d'ailleurs par sa naissance et ses

sa maison d'Issy beaucoup plus tôt que de
coutume.
.
La pieuse Mme de Miramion ne pou\"a1t
que se montrer en~hanté~ d_e c~ déplace~ent :
mieux que le brml et 1a~1tal10n ur~ame, le
calme des champs se prêtait au recue1lleme~l
el à la prière, et la petite église d'Jssy pou~a1t
d'ailleurs fort bien remplacer, pour ses dev~tions quotidiennes, l'église des père,s ~ela Merci.
De plusieurs côtés _pourtant, e~a1ent revenus à Mme de Miram1on des bruits capables
de troubler son repos : un complot, prétendait-on, était fait pour l'enlever. Ridicules
bavardages! pensait-elle; enlève-t-on les gens
sans leur consentement, au moins tacite. Sa

La pieuse femme goûtait donc, _depu(s
quelque temps, le charme du tranqu1l,le ~ejour d'Issy lorsque, au commencemen_td_ a?ul,
l'idée lui vint de profiter de la prox1m1te _du
lieu pour visiter le pèlerinage, alors en pleme
faveur et très fréquenté, du Calvaire du Mont,
Valérien.
Planté par la Providence com~e pour_ couvrir de loin Paris de sa protection, s01t par
la force, soit par la prière, le Mont-Va~érien,
aujourd'hui forteresse, était alors un heu de
dévotion.
.
De temps immémorial, des er~ites av~ien,t
occupé les flancs de la haute co~me: mais,...3
une époque plus récente, en I annee 1650,

Le Monf VALERI.EN.A11fremenf difL,

C.dY&lt;1.1re

1.

l,cuefle Pt:fr11.
j.

fK'fl,:
,~,_,
lJ

•

lf1!!t:
I.;.

.

......

,~~

....

. ,

.

-

'

LE MONT-VALERIE'.'. .\li XVil' SIÈCLE. -

relations de famille et d'anii~ié au _parli d~
Parlement, s'était, cette annee-là, _mstallé a
t. JourMl des Guetres Civile~ (1_618-'.6?l), r~r
Dubuisson-,lubenay, publié par la Soc1elt' de l h1slo11c
de Paris, 2 vol. in:.S• •
'l. )lémoires de Guy Joly.

D"après 1111e

gravul"e du C,1bir.el des Estampes.

conscience ne lui reprocbanl rien là-dess u~,
elle méprisa les donneurs d'avis. Elle avait
seulement cru devoir changer de confess~ur,
le père de la ~lerci ayant des allures qui ne
lui convenaient point.

un saint prètre, l'abbé Hubert Charpentie-i:,
ayanl eu l'idée, pour ,1' édi_fication des P~r1siens, de profiter de l admirable et gra~d~ose
piédestal naturel _formé par l~ ~Iont-Valer1_en.
avait fait constrmre sur sa cune un calvaire.

UNE 'F~EDA.17\JE DE BUSSY-J(A.1JUT1N - - ,
11 Ce qui fit, rapporte un mémoire du temps,
écuyer et deux demoiselles; c'était en effet
dans la nuit, malgré l'opacité des ténèbres,
le plus d'impression dans l'esprit du saint
l'usage alors que les femmes de condition ne
une longue file de fantômes vers lesquels les
homme, fut la situation de [celte monlagne et cette disposition avantageuse
chevaux, pleins de méfiance et hésiqui, dans le voisinage de Paris, et sur
tants, allongeaient craintivement leurs
le bord de la Seine, la met en vue de
naseaux; quant au cocher, ses dents
tous ces lieux de divertissement et
claquaient et tous ses membres tremde plaisir qui règnent alentour de la
blaient de terreur sur son siège.
grande ville.... Ces allées qui servent
Dans le carrosse, Mme de Choisy
tous les jours de théâtre à la vanité
commençait à pousser des cris aigus,
et au luxe... tous ces lieux de prometandis que ses femmes prenaient leur
nade et de volupté sont aujourd'hui
chapelet ou récitaient les litanies des
Saints.
commandés par cette montagne sainte.
Là, cet objet funeste des trois croix
« Allons causer un peu à ces gens,
plantées sur la pointe et que l'on dédit Turenne en mettant tranquillement
couvre &lt;le loin, semble menacer avec
pied à terre et en tirant son épée; M.
autorité ceux qui négligent leur salut
de Gondy le suivait, ayant pris celle
et les avertir de leur deroir 1 • l&gt;
d'un laquais.
Aussitôt établi, le calvaire du Mont- Grâce! Afessieurs, s'écrièrent, à
Valérien était rapidement devenu un
leur vue, tous les fantômes en tombant
lieu de pèlerinage des plus fréquentés.
à genoux; et celûi qui se trouvait le
Tous les vendredis, jour de la Passion,
plus proche expliqua : Nous sommes
de longues files de pieux visiteurs grade pauvres carmes déchaussés qui vouvissaient avec recueillement les pentes
lons profiter des premières heures du
ardues dominant Suresnes et, pour leur
matin pour nous aller rafraichir dans
rendre encore plus facile cette édila rivière •. l&gt;
fiante ascension, les religieux de la
Mais, en plein jour, Mme de Miracongrégation du Calvaire avaient tout
mion et sa belle-fille n'avaient pas,
récemment tracé, aux flancs de la colgrâce à Dieu, à redouter de telles émoline, une route carrossable permettant
tions; déjà elles avaient dépassé le jardin
de monter en voiture iusqu'à son somde Mlle du Tillet et, apercevant de loin,
met'.
profilé sur le ciel au sommet du Alon tYoulant donc profiter de ces facilités
Yalérien, le Calvaire, but de leur voyage,
d'accès toutes nouvelles, Mme de Micontinuaient tranquillement leur route,
ramion, dans la matinée du vendredi
lorsque, à la hauteur du pont de Saint7 août 1648, après avoir vérifié l'étal
Cloud, vingt cavaliers, débouchant d'un
du ciel, qui était radieux et promettait PENDANT L'OFFICE. - Estampe extraite de la Serie .• La noblesse coin de muraille derrière lequel ils se
française à l église ., pa,- ABR IIIA~l BOSSE.
une magnifique journée, monta en cardissimulaient, entourèrent soudain le
rosse à Issy avec sa belle-mère pour
carrosse.
se rendre en pèlerinage au Mont-Valérien.
En moins de temps qu'il n'en faut
sortissent jamais qu'avec une vieille demoipour le dire, les agresseurs, saisissant les cheselle et un écuyer d'un âge avancé.
\'l
vaux par la bride, entraînaient le carrosse sur
La route à parcourir était charmante; déjà,
le pont de Saint-Cloud et gagnaient le bois de
au sortir d'Issy, on avait dépassé la ferme
L'enlèvement.
Boulogne. Deux d'entre eux, pendant ce
des Moulineaux et ses grands toits de tuiles
La chapelle de Notre-Dame des Anges. rouges tranchant sur la verdure; on avait temps, s'efforçaient d'enfermer dans la voidépassé aussi et laissé sur la droite le pont ture les deux femmes et leurs gens en faisant
Pluvieux et couvert dans les premiers jours
de Sèvres avec ses arches gracieuses si pitto- tomber les mantelets, dont ils coupaient les
3
du mois , le Lemps s'était mis subitement au
resquement reflétées dans les eaux de la attaches avec leurs épées; avec une énergie
beau, et, pour mieux jouir du magnifique
Seine, et, devisant de chose et d'autre, on merveilleuse Mme de Miramion les chargeait
panorama des rives de la Seine, Mme de Mi- roulait vers Saint-Cloud.
de son sac d'heures; arme bien fragile et
ramion et sa belle-mère avaient fait relever
bien
vaine contre ces épées au tranchan t desL'approche de Saint-Cloud avait justemen t
les mantelets de cuir du carrosse.
quelles
la vaillante femme, obstinément
remis en mémoire à Mme de ~firamion la
Seuls les carrosses de gala étaient alors
tenace
dans
sa défense, se meurtrissait et
mère certaine histoire de revenants arrivée
fermés de glaces; ceux de service pour la
s'ensanglantait les mains! En un instant ellr
précisément en ce lieu à Mme de Choisy, sa était prisonnière.
campagne, exposés à lous les cahots de routes
belle-sœur, cette femme de haute sagesse
non empierrées et par conséquent pleines
qui savait si bien prémunir son fils contre
d'ornières, n'étaient clos que par des rideaux
Dans le bois de Boulogne, un bois véritable
les tentations de la vanité et de l'orgueil.
ou mantelets de cuir se déroulant de haut en
Après une fête donnée au château de à cette époque, avec de vraies ronces, de
bas exactement comme cela se fait encore
Saint-Cloud par le duc d'Orléans, auquel son vrais taillis et de vrais fourrés, si:.. chevaux
dans nos modernes tapissières. Des glaces
mari était attaché à litre de chancelier, frais attendaient, qui, accrochés en hâte au
n'eussent pas résisté cinq minutes aux heurts,
~fme de Choisy, quittant le château avant le carrosse à la place des deux chevaux fatigués
chocs, chutes et soubresauts d'une promejour pour regagner Paris, sentit tout à coup, par une course déjà longue, enlevèrent à
nade d'agrément à la campagne.
dans la descente vers le pont, son carrosse grande allure le véhicule et tous ceux qu'il
~Iontées en voitures à sept heures du ma- s'arrêter brusquement.
contenait dans la direction de Clichy-lalin, ces dames avaient dans leur carrosse un
Garenne et de la plaine Saint-Denis.
Le maréchal de Turenne et M. de Gondy,
A l'aide d'un petit couteau qu'elle a\"ail
1. Pièce datée de 1658, cilée par Uoberl Hénard :
archevêque de Corinthe, qui l'accompaLe .llm1t-Yalé1-ien, 1 vo l. in-8•, 1904, p. 26.
2. Ibid. , p. 52.
gnaient, s'étant précipités aux portières pour dans sa poche, Jlme de Miramion était par3. Joumal de Dubuisso11-A ube11ay, lundi ~ aoùl
connaître la cause de cet arrêt soudain, ne venue à faire une ouverture dans les mante1648.
lets de cuir qui la tenaient enfermée.
furent pas médiocrement surpris d'apercevoir

4. Cardinal de Retz. Mémoires.

"" 378"'

�r--

111STOR._1A

« Je suis Mme de Miramiou ! .le suis
Mme de Miramion ! criait-elle de toutes ses

ment, à l'écart, un entretien particulier el
assez animé avec le chef de la bande.
Ce chef n'était autre que Bussy, el le che-

UNE "F'Jt.ED.Jt1JVE DE BussY-J&lt;ABUT1JV - - . , .
frugal repas auquel )lmc de Miramion, malgré Ioules les in~tanres, refusa obstinément
de prendre aucune part, on repartit à une
allure aussi virn que le permcllail
l'étal des themins.
Mais bien qu'elle fùl seule à
présent, Mme de \liramion ne
donnait point trêve à ses protestations indignées. La stupéfaction
de Bussi commençait à être C\trême : rel e\cellent père de la
Merci l'avait-il donc trompé, el la
belle Yeu \"e n'ctail-elle pas aussi
désireuse de lui appartenir que
l'avait affirmé le trop complaisant
confesseur?
« Si je la renvoyais comme sa
belle-mère? ckmanda-t-il à rnn
frère.
- ~·en faites rien, r,:pondit
celui-ci, peul-être réussircz-,·ous à
lui faire chani;-er d'avis. En tou L
cas, s'il faut la renvoyer, rnus le
ferez plus honorablement pour
rous cl plus conl'enablement pour
elle, de Launa,, où nous serons
rendus ce soir, 'que d'ici en pleine
campagne. On pourrait croir e
qu'elle vous a été reprise de
force. ,,
Conlinuaal donc à marcher de
plus belle, les voyageurs, après
avoir laissé derrière eux llontfcrmeilcl lraverséla~farnc à Gournay',
cherauchèrent, dans des chemins
cahoteux et étroits, jusqu'à la tombée du jour. Quatre relais, préparés
d'ayancc en des lieux convenus,
permirent de lrournr à point des cbernux de
rechange.

forces dans chaque village traversé; jetant en
même temps au\ villageois ébahis
tout l'argent qu'elle avait sur elle;
je suis Mme de Miramion I Prévene1. ma fa mille !
- Ne faites pas allention, braves gens1 répondait le cavalier qui
galopait à la portière el semblait
le chef de tous les autres, c'est
une folle C(U'on va enrermer par
ordre du roi 1 • n
El, dans l'étal où se trouvait la
pauvre femme, é1:hevelée, sans
mouchoir, sans coiffe. les habits
déchirés, les mains el le visage
pleins de fang, celle arfirmation
paraissait si vraisemblable que nul
n'en faisait le moindre doute el
que tous, les bras ballants el la
bouche ou\'erte, considéraient sans
autrement s'en émouvoir le corli•ge
qui disparaissait au bout du village
dans une galopade de cheniux. et un
tourbillon de poussière.
On traversa ainsi Aubervilliers,
d'où l'on gagna, par Pantin, la
grande route de Paris à lleau\ ;
pui,, après la traversée de la forêt
de Bondy, on prit, sur la droilP,
des chemins de traverse s'enfonçant dans la forêt de Livry. Là, à
pro\imilé de la chapelle de NotreDame des Anges', on fit une pre
mière halle et l'on trouva un premier relais.
L'indignation de Mme de lliramion était toujours aussi grande, son énergie
aussi farouche. Dès qu'on était entré dans la
forêt de Livry, profilant de ce que, ,·u l'étroitesse des chemins, les cavaliers ne pouvaient
plus chevaucher am portii•res, la courageuse
femme avail sauté du carrosse el essayé de
disparaître dans les broussailles ; reprise
aus,ilùt elle avait été réintégrée dans sa
prison roulante.
Son étonnement égalait son indignation :
quels pouvaient bien être ses ravisseurs, eUe
l'ignora il entièrement ; de tous ces visages,
pas un seul qui lui fùt connu, pas un seul
qu'elle pùl s~ souvenir, en creusant au plus
profond tic sa mémoire, d'avoir aperçu seulement une fois en sa vie.
I,'uniquc indice qui pûl lui donner sur cc
mysléricu:\. et inexplicable él'éncmcnl quelque
bien fugitif indice, c·cst qu'un chevalier de
~laite, reconnaissable à la croix fixée par un
ruban noir sur sa poitrine, se trouvait parmi
eux. Or elle ne connaissait aucun chevalier de
Malle ; le genre de vie de ces messieurs ne
les mettait guère en relation avec des femmes
de sa sorte.
Tandis qu'on accrochait les chevau'- au
carrosse, ce chevalier de Malte avait précisé-

valier de Malle était Guy de Raùulin, son
frère cadet, d'une santé un peu débile, el
d'une douceur de caractère que mettait ironiquement en lumière sa qualité de cheialier
de Malle. Bussy arail réus~i à l'entraîner &lt;'n
cette affaire en lui persuadant, - ce qu'il
croyait d'aillrurs lui-même, se fiant aux
affirmations du père de la )lerci - que
~lme de Miramion était parfaitement d'accord avec lui cl consentait à ce qu'il l'enlevât.
« )lais, disai L avec étonnement le chevalier de Malte à son fri•re, votre Hélène, comme
vous l'appelez, ne donne guère de marques
des bonnes dispositions dont vous m'aviez
assuré.
- La présence de sa belle-mère l'oblige
sans doute à en user ainsi, répondit le confiant Bussy;;. »
Et, pour s'alléger de cet embarras, faisant
mettre pied à terre à la belle-mère, il abandonna au milieu des broussailles la pauvre
femme en compagnie de sa femme de
chambre el du vieil écuyer, ne conserrant
dans le carrosse, avec )Ime de ~liramion, que
sa femme de chambre et un laquais.
Les chevau).. accrochés, apri·s un rapide et

La nuit tomba; on marchait toujours.
L'obscurité ne permettait plus à Mme de Miramion de reconnaitre les localités qu'on traversait et l'heure dernit èlre déjà avancée
dans la soirée &lt;1uand, après un brusque tournant, sur la gauche, au bord du chemin,
brilla tout à coup aux yeux accaùlés de fatigue
de la pauvre femme, la nappe argentée d'une
petite rivière; en même temps, une masse
sombre el haute, sortant progressivement de
l'ombre à mesure qu'on s'en approchait, découpait tour à tour sur le ciel tout un amoncellement de toits, de tourelles, d'épis et de
girouette:..
Arec un bruit sonore de bois heurté cl de
ferrailles tendues, le carrosse roula sur un
pont-levis, passa sous une \"Oùte, traversa un
espace découvert, roula de nouveau sur un
deuxième pont-levis, et s'arrêta enfin dans
une cour étroite, dominée de Lous côtés par
de hauts el sombres bâtiments, tandis que
l'un après l'autre, avec les mêmes grincemen ts,
chacun des ponts-levis se relernit derrière le s
arrivants 5 •

1. J'1e de ,l/u11· de ,l/ira111io11, par l'aLbé de Choisy.
2. llemarques journalières de cc •1ui s'est pas,é
pendant l'année 16i8.
(Ilib. l'i'', lis. fr. 10.27'.5 r ïi-75).

:ï. Jlémoire1 de /Jussy et Vie de Mme de M1ra111io11, par Choisy.
i. lh. fr. 10.27:ï.
5. lie de blme de .Jlim1111011, par thoi,1.
Celle description du chùteau de la Coinmande, ie

de l.auna) est fa ite d"aprës Je r.:cil de l'abLt: &lt;le
Choisy, vérifie d"oprès un croquis du temps, qui se
trome FUr un plan Terrier conservé aux Ard1ins oationall's (\ onne 1\1 11 ..
De cc château , il ne reste aujourd'hui que la cha-

UNE DAME. -

Gravure d

0

A BRAIIAM

BossE.

- .\ladame, reprit avec beaucoup de respect le chevalier, nous sommes iei deux cents
La commanderie de Launay.
~cn tilshommes, des amis et parents de M. de
Bussy, mais s'il nous a trompé,, nous vous
Le carrosse arrêté dans la cour, tandis servirons contre lui et nous vous mettrons en
qu'on dételait les chevaux, le chevalier de liberté. Il faut seulement lui faire enléndre
)faite qui avait sui, i tout le voyage s'approcha raison. )fais d'abord, pour vous tirer d'inde la portière et pria Mme de Miramion de quiétude, je dois vous faire connaître le lieu
rouloir bien descendre et entrer dans le chàteau. où vous vous trouvez : nous sommes à trois

B.IT.IILLE DE LEXS. -

Ci Je n'en ferai rien, Monsieur, affirmat-elle avec la plus ardente énergie. Est-ce
donc mus qui me faites enlever?
- Non, Madame, c'est M. le comte de
Bussy, mon frère; il nous a tous assurés de
votre consentement.
- Ce qu'il vous a dit est faux ; et vous
verrez si j'y consens!

1irllc l~ansfor~é? en g~a_nge, certains bà!imenls que

1 on cro1larn1r etc lrs cu1s111es, et une partie des fo,s,1 5•

.\ une {-poque a,sez r~œnte, on °\'Ol"ti t encore le
long d~ la route une (&gt;Orle i tourellés; elle I i•ft•
achetée par lt• propriétaire rfun château situé à quel-

consentit à entrer dans une salle basse, sorte
de corps de garde aux murs dénudés, où l'on
fil aussitôt du feu. La prisonnière s'en approcha, et, pour s'asseoir, fit apporter les
coussins de son carrosse.
Deux pistolets se trouvaient sur une table;
à peine les eut-elle aperçus, que, d'un mouvement prompt, Mme de Miramion s'en saisit,
el, après s'être assurée qu'ils étaient chargés,

T.itlt.iu Jt PIEl&lt;RE FRASQtE. (.llustt de )"ers.111/ts.)

lieues de Sens, et le cb.îteau qui vous abrite
est la commanderie de Launay, dépendant de
)[. le Grand Prieur de Malle. Descendez, sur
ma parole•, Madame, el consentez à vous reposer. »
Le chevalier avait un air si noble, si doux,
si triste même, qu'il inspira confiance à
Mme de Miramion; sur ses instances, die
q~cs kilomèt~r•, le ch,iteau de f"lcurigny, lransporlép
pie rre par p,crr~ et reconstruite pour servir d'entrër à_ l"nenue .. D'après une, J~scription du Jll}S
N I 18t:,. le, ruone,,ub,oslantes etarent alors Lien plus
1·onsidérablcs (Annuftlre ile l'\onne IIH3, p. 142).

Clich! Neurde.in lrèrc~.

les garda à sa portée, prête à s'en servir ~ïl
en était besoin pour ,e faire porter respect•.
. En vain s'efîorça-t-on d'engager la prisonnière à prendre c1uelque nourriture· bien
qu'elle fùt ~jeun depuis la veille, ayant'quitlé
Issl le matm avec l'intention de communier
au Calvaire, el bien que la faim commençât
à la presser de façon douloureuce, pas plus
~c~seigncmenb dus à !"obligeance de li. Por ée,
nrchm,tc de l"\onnr, et de M. Emile ,rauu,, secrrl11rc de la mairie de Saint-ll~rtm-sur-Or,•iisc. rommune de la11urlle &lt;lt·pcnd ~una, .
1. Clooi,y.
·'

�1f1S TORJ.Jl

UNE "F"JfEDJtTN"E D"E Bussr-'R._JtBUTTN - - ,

que durant le voyage, elle ne voulut rien
accepter.
« C'est la mort seule que je veux, disaitelle avec une obstination farouche; la mort
ou la liberté. ,i
Le reste de la nuit se passa ainsi, sans
sommeil, la fidèle femme de chambre demeurant toujours aux côtés de sa maîtresse.
Pendant ce temps, rentré dans ses appartements, Bussy ne pouvait revenir de la slqpeur profonde en laquelle le plongeait l'attitude de Mme de Miramion.
&lt;( On m'avait annoncé un mouton, disait-il,
el c'est un lion que je trouve! ,i
Le lendemain matin, Mme de Miramion,
toujours jalousement armée de ses pistolets,
vit arriver, dans le réduit qu'elle occupait
avec sa femme de chambre, le courtois chevalier qui, la veille, avait par sa douceur
obtenu qu'elle voulùt bien prendre quelque
repos.
« ~f. de Bussy, mon frère, lui dit-il, à la
prière de tous ses amis, s'est résolu, Madame,
à vous mettre en liberté; il vous demande
seulement, par ma bouche, la grâce de vouloir bien l'écouter un moment. ,i
Le chevalier finissait à peine de parler que
Bussy parut, accompagné de dix à douze personnes. Tout homme d'esprit et de courage
qu'il fùt, la fière attitude de cette femme
pâle, défaite, presque défaillante, mais fière
et résolue, intimida l'homme d'épée ; il s 'arrêta sur le seuil.
&lt;( Je jure, s'écria avec force Mme de Miramion, dès qu'elle l'aperçut, je jure devant le
Dieu vivant, mon créateur el le vôtre, que je
ne vous épouserai jamais! n
L'effort qu'elle fit en prononçant ces mols
acheva de lui oter ce qui lui restait de forces;
elle tomba évanouie sur le carreau.
« Le pouls ne bat presque plus, elle va
mourir, dit en saisissant le bras de la pauvre
femme et en se penchant sur elle avec inquiétude, un médecin de ~ens, qui, par fortune,
se trouvait là. &gt;&gt;
Bussy était atterré. La peur d'une mort
dont on l'eùt accusé avec justice, les nouvelles
qui lui arrivaient à tout moment que la maréchaussée était sur pied, tout le pays en
émoi, et que plus de six cents hommes s'apprêtaient à sortir de la vfüe de Sens pour
venir assiéger lé château de Launay, achevèrent de le décider à remettre en liberté celle
que, la veille, avec quelque sans-façon et une
excessive fatuité, sûr d'avance du succès, il
appelait déjà : Mon llélène.
Les soins du docteur ayant réussi à faire
reprendre connaissance à Mme de Miramion,
Bussy s'avança vers elle :
&lt;( Si je n'eusse pas cru, Madame, lui dit-il,
s'efforçant de masquer sous une certaine fierté
de langage la pénible humiliation de son renoncement; si je n'eusse pas cru que vous
dussiez consentir à ce que je viens de faire,
je ne l'aurais jamais entrepris. Je ne suis,
croyez-le, ni de condition ni d'humeur à forcer
une femme ; aussi est-ce seulement dans la

&lt;( Le temps des minorités de nos rois donne
toujours des tendances aux jeunes. gens pour
entreprendre ce que les lois et la liberté pu-

1 . ,l(émoù·es de 1/n.~.,y, cl Jïe de Mme de Jlù-apar Choisy.

2. Remarques jOtJrnaliêres et véritables sur ce qui
s"csl passé dur:ull l'annfo 1648. Bib, N'• )ls. fr. 10.273.

111 i011 ,

croyance que vous ne seriez pas fâchée que je
vous enlevasse que je m'y suis résolu. Puisque je me suis abusé, s'il vous plaît à présent de vous retirer, vous en êtes absolument
maîtresse; je vous ferai, sur l'heure, reconduire à Sens.
- C'est la seule grâce, Monsieur, que je
sollicite de vous, répondit Mme de Miramion.
- Veuillez donc auparavant prendre quelque nourriture, dit Bussy, effrayé de la faiblesse de sa prisonnière qui, depuis près de
quarante heures, n'avait rien mangé.
- Quand les chevaux seront à mon carrosse, répliqua-t-elle d'une voix forte que
l'espérance lui avait rendue, quand les chevaux seront à mon carrosse et que moi-mème
je serai dedans, je mangerai. »
Sa volonté ayant été obéie, la pauvre
femme, prête à défaillir d'inanition, consentit
enfin à prendre deux œufs frais.
&lt;( Croyez bien, Madame, lui dit Bussy avec
un respectueux salut au moment où, les chevaux piaffant sur le pavé de la cour, le carrosse se mettait en route, croyez bien que je
ne laisserai pas de demeurer toute ma vie
rnlre très obéissant serviteur. »
Puis, ayant remis cent pistoles à la femme
de chambre pour les dépenses du voyage el
désigné trois de ses gentilshommes comme
escorte, Bussy donna l'ordre du départ, et les
mêmes ponts-levis qui, la veille, s'étaient relevés pour faire Mme de Miramion prisonnière, s'abaissèrent pour la rendre à la
liberté.
En arrivant à cent pas du faubourg de
Sens, les gens de Bussy, craignant d'être saisis
s'ils allaient plus loin, s'arrêtèrent, le cocher
et le postillon décrochèrent les chevaux, les
gentilshommes saluèrent, et tous, à grande
allure, s'éloignèrent dans la direction de
Launay.
Demeurée seule avec sa fidèle femme de
chambre dans un carrosse sans attelage ,
Mme de Miramion gagna à pied le faubourg
et le traversa; mais quand elle voulut pénétrer en ville, elle en trouva la porte fermée.
&lt;( Tout y est en armes par ordre de la
reine, lui dit-on, pour courir au secours d'une
dame qu'un grand seigneur a enlevée.
- Hélas! c'est moi &gt;l, dit Mme de Miramion, d'une voix défaillante.
Et, sentant ses forces l'abandonner de plus
en plus, maintenant qu'était apaisée la surexcitation causée par le danger immédiat et
par la nécessité de la lutte, presque expirante, la victime de cet audacieux enlèvement
demanda asile dans une hôtellerie du faubourg et se mit au lit 1 •

vm
Le vainqueur de Lens.

blique défendent &gt;J, écrivait, avec beaucoup
de bon sens, un contemporain en couchant
précisément par écrit, dans ses notes journalières, l'audacieuse tentative de Bussy'.
En effet, jamais l'ordre n'avait été aussi
troublé qu'il l'était alors et jamais gouvernement ne s'était trouvé aux prises avec des
difficultés plus grandes, tant intérieures
qu 'extérieures.
A Paris, le mécontentement allait augmentant sans cesse, et sur la frontière, partout
où ne se trouvait pas Condé, toutes nos entreprises de guerre n'étaient marquées que par
de lamentables échecs : en mai, c'était Courtrai perdu; puis le 4 août, venait encore
d'arriver la triste el toute récente nouvelle de
la prise de Furnes.
La déception et la crainte causées par ces
revers répétés se changeant en panique, à
Paris les fausses nouvelles se succédaient, de
plus en plus alarmantes : tantôt les ennemis
rôdaient vers Saint-Quentin, tantôt ils débouchaient entre La Fère et Chauny. et les Parisiens, tremblant de les voir quelque jour
apparaître d'un côté ou d'un autre devant la
capitale, faisaient, comme de coutume, retomber sur les gouvernants la responsabilité
de leurs terreurs, criant de plus belle: A bas
Mazarin!
Heureusement Condé était là; Condé que
(( son cœur héroïque forçait à se croire invincible, principalement quand son roi avait
besoin qu'il le fût:; ,, .
Or, jamais besoin n'ayant été plus grand
d'une victoire, Condé la remporta.
Le 20 août 1648, à 1~ fin de la journée, le
héros, droit sur ses étriers, du haut d'un pli
de terrain dominant au loin la monotone
plaine de Lens, considérait la fuite de l'armée
espagnole qu'il venait de mettre en pièces.
C'était une véritable déroute : le général
en chef ennemi blessé et prisonnier, tout son
canon pris avec soixante-treize drapeaux el
étendards. Nos cavaliers se partageaient la
poursuite, les uns ramenant les prisonniers
épars, d'autres recevant à quartier des bandes
entières; d'autres encore se précipitant sur
la trace de la cohue fugitive de vaincus qui
roulait en désordre vers Douai.
Splendide et glorieux spectacle ! Dans cette
plaine unie dont, jusqu'à l'horizon, le regard
pouvait embrasser et dominer les ondulations
indécises et monotones, semblables aux vagues
de la mer, Condé, l'œil souriant, contemplait
avec satisfaction son œuvre.
Le héros en était là lorsque, amené auprès
de lui par le comte de Tavannes, un courrier
yenant de Paris s'approcha et lui remit une
lettre.
Condé la prit, el, bien que ce ne fût pas
un pli officiel et qu'il ne s'agît là, il le voyait
bien, que d'affaires particulières et non de
l'intérêt du service, cependant son heureuse
fortune l'ayant mis en favorable humeur, il
n'hésita pas à briser de suite le cachet sur
lequel il avait reconnu les armes de Bussy.
D'avance il souriait d'aise : quelle victoire
amoureuse avait bien pu remporter, à Paris,
3. lime de Motlerille. )Jémoircs.

l'aventureux chef de ces chevau-légers qui, à
Lens, venaient en son absence de se courrir
de tant de gloire?
Le prince lut donc avec une curiosité amu-

modernes principes, elle n'avait ni ces fossés
ni ces remparts, ni ces bastions, ni ces demilunes qu'on ne donnait qu'aux villes frontières, mais une simple muraille crénelée,

échouer piteusement dans une entreprise
amoureuse, que le beau BussJ, l'irrésistible Bussy avait quitté ses troupes, interrompu la campagne, el laissé gagner sans

' ft TRIVMPRE Rb

Estampe publiée e11 1618, ,i l'occasio11 de la vicloire de Lens.

sée d'abord, puis avec un air de commisération un peu dépitée :
« Monseigneur, mon affaire n'a pas eu tout
le succès que je m'en étais promis; ce gentilhomme en dira le détail à Votre Altesse; cependant, je l'assurerai qu'une des choses qui
me donnent autant de chagrin de n'avoir pas
réussi, c'est d'avoir manqué par là un établissement qui m'eût mis en état de mieux
servir Votre Altesse que je ne pourrai le faire
sans lui. Quant à mon intérêt particulier,
)Ionseigneur, je m'en consolerai bientôt quand
je recevrai des marques de la continuation de
vos bonnes gràces et de votre protection. J'en
ai besoin aujourd'hui, Monseigneur, les parents de la dame me poursuivent sous son
nom; un mot de la part de Votre Altesse au
sieur Bonneau, son père, arrèlera tout. Je la
supplie t;ès humblement de me l'accorder
afin que je sois plus tôt en liberté de me
rendre auprès d'elle et d'essayer de mériter
la qualité de, etc 1•••• ,,
Toute chose autre que la fortune occupait
si peu Bussy relativement à Mme de Miramion, qu'il ignorait même qu'elle avait depuis longtemps perdu son père.
Malgré le ton dégagé de sa lettre, il ne
laissait pas d'al'Oir l'oreille un peu basse: il
venait d'apprendre les suites de son aventure
après qu'il avait été contraint, par l'énergique
attitude de Mme de Miramion, de remettre la
courageuse femme en libarté; cellfl suite
n'a mit rien de Oatteur pour lui.
Aprt•s qu'elle eut trouvé asile dans l'auberge du faubourg de Sens, le bruit de l'arrivée de la malheureuse fugitive ne tarda pas
à passer par-dessus les murailles de la Yille.
Sens n'était pas une ville fortifiée suivant les
1 . .l[hnoites de R11s.~y.

antique vestige des Lemps féodaux, flanquée
de distance en distance de tourelles qui, de
loin, donnaient à la petite cité le plus pittoresque aspect .
PréŒnu aussitôt, le frère de Mme de l\liramion, 1\1. Bonneau de Rubelles, conseiller au
Parlement, qui, accompagné de l'abbé l\larsilfy, s'était mis à la poursuite et avait pu
suivre les traces des fugitifs, fut en un instant
près de celle qui, si courageusement, venait
de se tirer elle-même d'un si pressant danger, et de tenir tête au présomptueux vainqueur de tant de batailles aussi bien que de
tant de vertus.
Généreuse et sainte femme! Accablée de
fatigue, de faim et d'émotions, le lamentable
état en lequel elle se trouvait était ce qui la
préoccupait le moins, et sa première parole,
en rel'Oyant son frère, fut po1,1r s'enquérir du
sort de sa belle-mère, si soudainement ahandonnée en pleine forêt par Bussy.
Dès qu'elle fut rassurée et qu'elle eut
appris que la vieille dame, après s'èlre péniblement dégagée des fourrés, avait pu regagner à pied le prochain village, d'où des
chevaux de labour l'avaient ramenée saine el
sauve jusqu'à l'entrée des faubourgs de Paris,
Mme de Miramion, l'àme toujours forte, mais
le corps enfin vaincu par de si longues et si
pénibles luttes, fut prise soudain d'une fièvre
ardente ; transportée par son frère à Paris
dans un brancard, avec les plus extrêmes
précautions, elle demeurait depuis ce temps
entre la vie et la mort, les médecins veillaient
à son chernl et les derniers sacrements venaient de lui être administrés!.
Et c'est pour un si glorieux exploit, pour
être l'aincu en énergie par une l'emme et
~- Choisy.

..., 383 ,...

lui par ses chevau-légers la bataille de Lens!
Outre l'occasion de gloire si sottement
perdue, il s'était mis sur les bras une affaire
qui ne laissait pas que d'être fort épineuse,
car la famille de sa victime paraissait bien
résolue à le poursuivre à outrance par les
voies légales, et le Parlement, si prompt à
embrasser avec passion la querelle des siens,
ne manquerait pas, s'il était saisi de l'affaire,
de condamner d'une façon rigoureuse celui
c1ui avait osé se rendre coupable d'une si
grave injure envers la veuve et la sœur de
deux membres de la compagnie.
Très marri et assez inquiet, Bussy, pour
passer le temps en voyant venir les événements, avait profité de son séjour à Launay
après sa belle équipée pour faire une recrue
de trente maitres, destinés à la compagnie de
chevau-légers de Condé. Cette recrue s'étant
trouvée prête à marcher le 1er septembre, il
se mit en route avec elJe pour rejoindre le
prince à l'armée de Flandre.
C'est à Calais qu'il trouva, étendu sur un
lit, Condé qui venait de se faire blesser devant
Furnes. Quelques jours auparavant, en effet, le
prince, qui avait chargé Rantzau de ce siè"'e
'
des 1enteurs de son lieutenant,
°'
mecontent
al'ait quitté le Catelet où il se trouvait pour
débarquer impromptu devant la place assiégée.
Par une pluie battante, qui transformait en
bourbier la tranchée, l'un des meilleurs officiers de l'armée, Puységur, ayant fini son
service, s'apprêtait, avec quelque satisfaction,
à rentrer à son logement pour se sécher un
peu, lorsqu'il sentit quelqu'un qui lui serrait
fortement la tête par derrière.
&lt;( Mon Dieu! laissez-moi donc, s'écria-t-il
impatienté; vous voyez bien que je suis tout
mouillé et que je n'ai guère emie de rire. »

�r--

111STO'Jt1.ll

-------------------------------------------~

Mais plus il demandait qu'on le laissât,
plus on lui serrait la tête. Faisant donc pour
s'échapper un violent effort el se retournant
brusquement, il s'apprêtait à accabler d'injures le malencontreux importun, lorsqu'avec
une stupéfaction mêlée de re~pect '3t de joie,
il reconnut en lui le prince de Condé.
• Quoi! vous ici, Monseigneur! s'écria-t-il.
- Oui, les lenteurs de ton général m'y
font accourir; il ne se presse pas assez de
prendre cette place; je viens l'aider, va le
chercher. »
Et tandis qui! Pu1ségur se hàtait vers le
logis de Rantzau, le prince, les pieds dans la
boue et le dos à la pluie, continuait, parmi
les troupiers, la visite de la tranchée.
Quand Puységur revint en courant, il
aperçut de loin un groupe d'hommes portant
un blessé : c'était le prince qui venait de
recevoir une mousquetade dans la hanche,
blessure heureusement peu dangereuse, le
coup ayant été amorti par la jaquette de
buffle qui, par un providentiel hasard, s'était
1. ANmoires de l'uy.•égur.

Puis il ajouta, riant de plus belle :
trouvée retroussée et doublée d'épaisseur sur
la hanche.
&lt;1 Allons, contez-moi le détail de votre
Dévêtu en hàte, le prince se trouva atteint aventure. l&gt;
seulement d'une très forte et très doulouRiant aussi, mais seulement du bout des
reuse contusion, pour la guérison de laquelle lèvres, Bussy, pour obtenir du prince qu'il
tous les chirurgiens de l'armée, réunis en voulût bien s'entremettre en sa faveur el
corps autour du blessé et pleins d'un zèle étouffer les suites de cette triste affaire, dut
ardent pour le salut de leur général, travail- s'exécuter et revenir sur toutes les circonslèrent en diligence, donnant sur l'endroit tances, si humiliantes, de son extraordinaire
contusionné &lt;1 quantité de coups de bistouri 1 ». équipée.
A une vanité des plus chatouilleuses, née
C'est de cette blessure, et aussi de ce traitement, que Condé se guérissait à Calais quand de ses précédents succès amoureux, Bussy
joignait un incommensurable orgueil, fondé
le 8 septembre, Bussy vint l'y retrouver.
Dès que ce Pàris ayant manqué son Hélène sur sa naissance et son nom : &lt;1 Je le cède à
entra dans la chambre du prince, celui-ci, Montmorency pour les honneurs, disait-il
dans un rire sonore qui faisait pointer en avec une fierté superbe, mais non par l'anavant, avec plus d'énergie encore que de cou- cienneté. 1,
Ce jour-là, en contant au prince la façon
tume, son nez d'aigle el mettait à découvert
les dents longues et mal plantées de son angu- piteuse dont il avait été repoussé par une
leuse mùchoire, se mit à chanter à pleine bourgeoise à qui il faisait le grand honneur
gorge ce refrain, composé jadis au sujet de de vouloir prendre de force et sa main et
ses écus, c'est la vanité du beau Bussy, bien
quelque frasque de son père :
plus
encore que son orgueil, qui eut à souf0 la folle aventure
frir.
Du prince de Condé!
(A suivre,)

CH. GAILLY DE TAURINES.
CHEFS )!ILIT.\IRES FOR\! l:'iT L.\ n : TE DU CORTi:GE DE L'El!PEREVR CHARLES·Q• l'.'.T, LORS DE ~0'1 E'\TRÉr: A 801.or::Œ, F.:'&gt;I' 1f29.
D'aprd une gravrire d11 lemps.

L'ITALIE

D'AUTREFOIS
~

A la cour de Ferrare

Clicbt Giraudoo
LE SEXTUOR. -

La liberté avait donné à ritalie qualre siècles de grandeur et de gloire. Pendant ces
quatre siècles, elle fil peu de conquêtes au
delà de ses limites naturelles; ce fut alors
cependant qu'elle assura à ses peuples le premier rang entre les nations de l'Occident.
Elle n'exerça jamais sa puissance sur les
Élals voisins de manière à mellre en danger
leur indépendance; sa division en un grand
nombre de petits États interdisait absolument
celle carrière à son ambition; mais la même
division avait multiplié ses ressources, cl
développé l'esprit et le caractère de ses peuples dans chacune de se~ petites capitales.
Les Italiens n'avaient alors pas besoin de
conquêtes pour se faire connaître comme
une grande nation. Les Allemands, les Français, les Anglais, les Espagnols avaient des
pri1ilèges municipaux, des chefs féodaux, des
monarques qu'ils croyaient devoir défendre;
les Italiens seuls avaient une patrie et le sentaient. Ils anienl les premiers étudié la
théorie des gomernements et donné aux
aulrc·s peuples des modèles d'institutions libérales. Ils avaient rendu au monde la philosophie, l' éloq uencc, la poésie, l'histoire, l'archilccture, la sculpture, la peinture, la musique. lis avaient fait faire des progrès

Tablea11 de CARU: \'AN Loo. (Musee illlf&gt;eri.Jl de l'Ermila{fe, 8ainl-l'elersto11rs:.J

\'l. -

HISTORIA, -

F:isc..jl,

rapides au commerce, à l'agriculture, à la
navigation, aux arts mécaniques. lis avaient
été les instituteurs de l'Europe ....
Mais le déclin arriva. L'Italie fut tour à
tour victime de la fausse politique de ses
chefs, de la férocité des armées mercenaires,
ravagée par la peste et par la famine pendant
trente-sept ans de guerres presque continuelles. La seconde moitié du seizième siècle
marque une époque de décadence. Les mœurs,
déjà corrompues, s'altèrent encore, et la vie
politique disparait.
Ferrare, une des capitales de cette Italie
d'autrefois, présente dans son histoire, avec
ses alternatives de splendeur el d'alfaiblissement, de victoires et de revers, comme un
résumé de l'histoire de ce pays. Elle brilla
parfois d'un éclat singulière~ent ,,if, et nul
souverain des autres petits Etals ne fut au
mème degré que tel ou tel duc d'Esle entouré de grands hommes, célébré par des
poètes illustres; mais nul aussi n'eut à soutenir plus de lutles pour défendre ses droits
et maintenir sa someraineté.
De la lignée de ces ducs de Ferrare,
Alphonse fer se détache avec un relief particulier.
A peine appelé, en 1505, à succéder au

duc Hercule ("", son père, un événement tragique avait marqué le début de son règne.
Il y a des crimes qui semblent appartenir
en propre aux familles qui, séparées de toutes
le, autres, dégagées de tous les liens sociaux,
n'ont point appris à sentir comme le commun des hommes, et ne se croient point soumises à la même morale. C'est ainsi que les
maisons souveraines, en Romagne, avaient
donné au peuple de fréquents exemples d'assassinat entre parents, d'empoisonnement, el
de tous les genres de trahison. Les familles
nobles croyaient de même faire preuve, par
la cruauté de leurs vengeances, de l'indépendance dont elles jouissaient ; et jusque dans
les villages, les chefs de parti nourrissaient
des inimitiés héréditaires qu'ils satisfaisaient
par d'atroces cruautés. De nombreuses bandes
de sicaires étaient sans cesse employées pour
attaquer ou pour défendre. Les ennemis
n'étaient point satisfaits tant qu'il restait un
seul individu, n'importe de quel sexe 011 de
quel âge, dans la maison qu'ils voulaient
détruire. Lorsque Arcimboldo, arcbe"êque de
Milan, fut nommé cardinal de Sainte-Praxède
et légat de Pérouse el d'Ombrie, il trouva
dans cette province un gentilhomme qui avait
brisé contre les murs la tête des enfants de

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 40, Julio 20</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                    <text>��LE

"lisEz-Moi" tt1sroR1QuE

ELISABETH DE FRANCE
FILLE Dl~ HENRI lV. ROI Dl': FRANCE, ET FEMME DE. PHILIPPE l i', ROI lJ'ESPJ\GNE
Tableau &lt;le IWBGl\S. (\!usée du Lourre.)

�., ,

LIBRAIRIE ILLUSTRÉE•

JULES

TALLAN DIER., E, DITEun.
"'

-

75, rue Dareau,

PARIS

(XIVe arrt),

3ge fascicule (5 juillet 1911).

Sommaire du

LOUIS BATIFFOL
Les sœurs de Louis XIII.
289
Une faveur royale . • ·. ·
292
'. Les années d'apprent1ss~~e- ~e Charlotte
293
Corday. • · · · · · · · ·. •
Les lndiscréti(?nS de l'H1sto1re
Morte au
service du roi. :. · ·
296
Paris au XVIII• s1ecle
hl
Mém_oires .. • • · · ·
3o1

Lours BATIFFOL.
CHAMFORT.· · ·

T. G . . . ·
DOCTEUR CABANÈS. ·
MERCIER. · · • · ·
GÉNÉRAL DE MA1&lt;1&lt;UT ·

.
. d ser de Marie-Antoinette et
½te ~~~f!-Louf:e: Jean-Étienne Despré!lux.
BOURRll::NNE. · ·
R.etour d'Italie · · · · · · · · : · · · · · ·
PAUL GAULOT. ·
. La duchesse de Berry~ fille. du Regent.
MAURICE DU~IOULIN ·
.' Les aérostiers de la. Repubhque . . . . .
DOCTEUR MAX BILLAl&lt;D L'historique des ~ams de mer · · · · ·
Co~JTE DE SÉGUR. · · · Un duel sous Louis XVI. • · ·. · ·
CH. GAILLY DE TAURINES. Une fredaine de Bussy-Babutm.

ILLUSTRATIONS
•

.

;.::::

''

LISEZ=MO~ ''

Paraissant
le 10 et le 25

ÉDITIONS JULES TALLANDIER.

SOMMAIR"a du NU,.....,
..6RO 141 du 10 juillet 1911

- - . - Bonnes petites amies. - PAUL
HENRI L/\VEOAN, de l'Académie frant1s:11e énigme. - HENJ\I DE RÉGNIER,
BOURGET, de l'Aca_dénue_ f_ranç~1s~,ON;uPILO~, Les petits villages. - EDM~ND
de l'Académie fran çaise, l\hdi. - ED I
V \NDÉREJ\l 11 - PAUL DE SAIJ',TABOUT Lachambre d'ami. - FERNAND ~Ô\ILLES' M~tin -REm:: BAZ[;-;,
VICTOR Venise. -Co,1TESSE MATHIEU DEt.. i
T11tOPtllLE. GAUTIER, Le
'
f
.
Madame Coren ,ne. C
LE
de l'Académie rançaisc,
de l'Académie française, Fl~urs .. ATOL
rose. - ANAT~LE FRANCEAIC/\RIJ de l'Académie française, ~•el et l\!er. MENDÈS, Le !ache. - JEA~ h
. 13• ligne. _ LUCIEN MUHUELO, LassoMAURICE ROLLINAT, Le
~ombard. _ JULES RENARD, l\lénage. ciée. - Guv
us. i\l,\UPA
, ' beau
, Léan dre ' comédie en un acte, en ,·ers.
Tu~ODORE
DE BANVILLE,
Le

;s\;r

J.

LISEZ-MOI BLEU
MA(;AZINE JLLUSTRÉ

des JEUNES FILLES et des JEUNES GENS
~araissal)t le I " e"'• ,,,... 15 cle cr,aque mois

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TALLANDJER, 75, rue Darcau, PARJS (XJV•)

-MOI"

Le LISEZ

historique

HIST ORIA

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bi-mensuel

pa.ra.i88&amp;nt le O et le ~O de oha~ue mois

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. _ __

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offre à tous ses abonnés un choix de Pnmes ei&lt;cephonnel
. L'Embarquement pour Cythère.
Watteau
.
.. Le Billet doux. - Le Couché de la
Deux gravures
Mariée.
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La musique en famille.
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Magnifique ouvrage : Madame de Pompadour (preface de Marcelle Tinayre).
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Province et Colonies. · · · · ·
f~·.
Étranger .• • · · · · · · · • · 8

SOMMAIRE du No du
. f

Magazine illustré

- - - - - - COND

Soit pour Province
Pans. • et
· · Colomes.
· · ·. · · ·
f
24 r ·
Étranger. . •
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r affranchi à l'éditeur d'HlSTORJA
A rem~~~E~é}~t{l~t~1°i~ 75, rue Dareau, PARIS, xrv-.
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Prtnoms _ _ _ _ _ _ _ _ __
du _ _ _ _ _ _ _ _ _ __
Rue _ __ _ _ _ _ _ __ __
A _ _ _ _ _ _ _ __
à HISTOIUA (Lisez-Moi historique).

Dèparttmentt_ _ __ _ _ _ __
.

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Ci-joint _ _pour l'envol de cette pnme
Sous ce pli mandat postal de:
le_ _ _ _ _ __
SIGIIATURE
22 fr PARIS. - 24 fr. PR0VINCI!. - 28 fr.
ETRANGER. Rayer Les chiffres inuti_l.es.

Afin d'éviter
. des erreurs, r"riere d'écrire très lisiblement toutes les indications.

{er

Juillet

Képis et cornettes. -

.

JULES LEMAITRE, de l'Aca~émte ra~ça1se.
berlé. - BRIEUX,
R
• BAZ! N de l'Acadé mie française . Les O
É
F.
E'IE
, . '
.
•
d'Hippolyte. MtL de l'Académie française. Le frem
.
COPPÉE. Paris

BL É?llüN T. Figures de ~onge. - F:A1o~lamens. - PAUL
l'été. - A:ŒRÉ TI!IEURf;f. Fleurjs d AI~RD de l'Académie
Vol L
ort de I' Aigle F.AN
'
•
o'l
• a m . ..
.
· C llE~EVIÈ RE. Pauvre v1e~x.
fran çaise. La p1tie. - ADOLPHE •
·•
CATULI E MENDES.
- HENRY GRÉVILLE. Les Koum1assme~GO L~ sieste. La petite âme sur un fil. - V1cToR
AU.RIOi
Le trop
•
•
d
GEORGES
,.
LuDovrc HALEVY: Notrau . - ARÈNE. La cigale. - J uLEs
excellent domestique. - PAUL • .,
SANDEAU. Mademoiselle de la Setghere.

P

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vos fils
qui dmgez
et surve1· 11elz les lectures
.
LEde LISEZfilles mettez entre eurs mams
et e vos
' une hrase pas une ligne, pas un mot
MOJ BLEU. Pas
p
, ubliées toutes signées de
ne peut choquer. Les a~t:r~s P vec le' soin le plus scrumaîtres écrivains, sont c oisies a
puleux.
ARENT!\

d

ABONNEMENTS :

BULLETIN D'ABONNEMENT

Je choisis comme pnme

7 5, rue Darcau. PARIS

LE

Bn vente partout : L1bra1nis, Ularcaanàs à " JourwAu..i: ' .a1osquc,11, u,u e •

Ptrbt : 60 centimes

LIBRAIRIE ILLUSTRÉE

PARIS. 75, ru, Dareau.

MAGAZINE LITTÉRAIRE ILLUSTRE BI-MENSUEL
--

de Louis XIII

TIRÉE EN CAMAÏEU :

Copyright by Talland1er 1910.

0

Les sœurs

PLANCHE HORS TEXTE

TABl EAIJX DESSINS ET ESTAMPES DE :

D APRESBO
LES
'
B
CONSTANT BOURGEOIS, BOYER,
SIO' D
ABRAHAM
0SSE, DURAND-DUCLOS,
'
EDELI:--iC1'
( FoAUDIBRAN, BERTHAULT,
ROY DUPRÉ,
ÉL1SABET!l DE FRANCE
BRION, CHODOWIE"CKI, DA~JU,
E jAC~TTET, LEFEBVRE, MIGN.\RD, 1-'ATER, , PE
FILLE DE HENRI IV, ROI DE FRANCE, ET FDn!E DE PIIlLIPPE JV , ROI D'ESPAGNE.
RESTIER, GARNERAY, GELEE, J·RRE I U IIYACINTIIE RIGAU~J ROBIDA, ScmiETZ,
DRETTI, P. PEHBOYRE, J uTLES __ 0 v':;'DYCK VELAZQUEZ, VILLIERS JEUNE.
-SWEBACH·DESFONTAINE~,
RIERE,
A.
'
-.
, Tableau de RUBENS. (Musée du Louvre.)

2

•

COMTE FLEURY ·

12

francs par an, Paris . . . . t fr. soit
affranchissement Départements. 2 fr. soit
en plus.
Étranger. . . 5 fr. soit

60

13
14
17

fr.
fr.
fr.

centimes
le

Cascicule

L, ABONNEMENT EST REMBOURSÉ PAR DES PRIMES

Voici l'ainée, Élisabeth, celle qu'on appelait autrefois « Madame 1&gt; et qui a été mariée « Mamanga, mande-t-elle à la gouvernante,
l'atmosphère de libre et paisible gaieté qu'on
en 161;, à l'infant d'Espagne, futur Phi- j'ai reçu les Jeures que vous m'avez écrites,
y
respirait! Sa remueuse (la femme qui lorslippe IV. Comme on l'aimait, quand elle cc qui m'a bien fort réjouie de savoir des
qu'rlle était enfant balançait son berceau)
nouvelles
de
mes
sœurs
;
mais
je
vous
était petite l Comme Louis XIII, dauphin, se
lui a écrit de Saint-Germain que comme jadis
montrait pour elle gracieux, plein d'atten- prie de dire à ma sœur qu'elle m'appelle
elle confectionnait certain gâteau avec fes
comme
elle
a
coutume
et
qu'elle
ne
vive
tions et de prévenances, s'amusant à la servir
princesses ses sœurs : &lt;( Mignonnette &gt;J est
à table en gentilhomme servant, lui répétant : point avec moi en cérémonie ll. Elle pense si
prise d'un mélancolique regret : « Je vousouvent
à
la
France,
aux
coins
où
elle
a
passé
« c'est ma petite femme! » Lorsqu'il a fallu
se séparer d'elle, en 1615, et probablement les meilleures heures de son enfance, aux drois bien être petit oiseau, écrit-elle gentiment à Henriette, pour pouvoir voler là et
pour toujours, car en ce temps les visites amies qu'elle a laissées! Elle suit de loin les aider
à le faire f »
entre princes régnants sont d'une rareté telle déplacements de la cour; elle regrette de ne
Louis Xlll l'a aimée lorsqu'elle était près;
qu'on peut dire qu'elles ne se produisent plus en être. Sans doute, ce qu'elle voit auil
continue
à l'aimer de loin. Le protocole
tQur
d'elle
est
imposant
:
«
li
y
a
huit
ou
pas, le jeune roi de France en a eu le cœur
exige
qu'il
lui
parle en employant les titres
dix
jours
que
nous
sommes
à
l'Escurial,
déchiré : les adieux se sont faits avec un vénécessaires
de
c&lt;
ma sœur », quand elle est
ritable désespoir : &lt;&lt; Larmes, sanglots, dit écrit-elle à sa sœur Henriette, c'est un fort
princesse
des
Asturies,
c&lt; l\fadame ma sœur 1&gt; ,
beau
lieu
:
»
Mais
ce
n'est
plus
le
royaume
lléroard, cris mêlés avec les baisers et les
quand
elle
est
reine
régnante.
Mais, derrière
de
son
père
:
«
il
n'y
manque
que
les
prouembrassements, le roi s'en revint tout pleules formules conventionnelles et malgré la
menoirs
de
Fontainebleau!
»
&lt;(
L'on
m'a
dit,
rant; il fut depuis onze heures et demie jusqu'à deux heures après midi sans pouvoir ajoute-t-elle, que la cour a été à Saint-Ger- froideur naturelle d'un style royal peu fait
apaiser son deuil ni ses larmes! » C'est main depuis peu, je crois que vous y aurez pour les épanchements, on saisit chez le
été aussi. Je suis bien aise d'! savoir que jeune roi les témoignages de ce faible qu'il a
qu'elle était si gentille cette petite Élisaconservé pour la « Madame Il d'autrefois. Il
beth, maintenant « princesse d'Espagne »;
sait l'attachement qu'elle a pour lui ; il
vive, prompte, agile, toujours en mouven'ignore
pas qu'elle désire avec passion
ment, puis, simple, dévouée, complaisante,
«
le
voir
régner heureusement ; &gt;J il lui
de bonne humeur, empressée, sympathique
rend
sa
tendresse.
Toutes les fois que l'ocà tous! On l'appelait «Mignonnette J&gt;, &lt;( princasion
s'en
présente,
il lui envoie de ses
cesse mignonnette. » Ses lettres révèlent
nouvelles,
heureux
d'apprendre
qu'elle s'in- ·
une charmante nature. Elle est tendre et
forme
des
siennes
:
«
Le
sieur
de
Grenelle
gaie, sans prétention : «Mamanga, écrivaitm'a fort contenté, lui écrit-il, sur le récit
clle, jeune fille, à madame de Monglat, je
qu'il m'a fait du soin que Yous avez de
vous prie de me mander quand je mettrai
moi
et d'apprendre de mes nouvelles : cela
ma belle robe et quand on m'apportera ma
m'obligera
de vous en faire savoir plus sousimarre; ma sœur les appelle des chimares.
vent. &gt;J « l\fa sœur, si vous recevez du conGriffon (un chien) se recommande à vous,
tentement à voir de mes lettres, je n'en ai
et, princesse et mignonnette, je me recompas
moins à vous en faire part, cc que je
mande de tout mon cœur à vos bonnes
témoigne,
ne laissant passer aucun de ceux
l(râces et à mamie Vitry et à mamie Saintqui vont vers vous sans vous écrire. 1&gt; AmGeorges » (les filles de madame deMonglat).
bassadeurs, gentilshommes, particuliers,
Elle signe les lettres qu'elle écrit de Madrid
tous
ceux qui partent pour l'Espagne emà la gouvernante: « votre bonne amie »,;
portent
en effet une lettre du roi, destinée
elle lui dit: « Je vous assure, Mamanga,
à
renouveler
à la jeune princesse « les asque vous n'aurez jamais une plus affectionsurances de l'affection &gt;&gt; de son frère. « Je
née nmie que moi. » Quoique princesse des
vous prie de continuer à m'aimer )&gt;, lui
Asturies et, à partir de 1621, reine de Iourépète-t-il. « L'affection que je vous porte
les IP.s Espagnes, elle ne veut pas que rien
rrché &lt;1iraudon.
llE:--.RJETTE DE FRANÇE,
vous
doit tenir assurée d'être toujours présoit modifié dans ses rapports avec le petit
FEM.IIE DE CHARLES l", ROI o'A:"IGLETERRE,
sente à ma pensée. &gt;J « Vous désirez comme
groupe si cher à son cœur du Louvre ou de
TaNea11 de VAN Dvm. (Galerie royale. Dresde.) '
moi l'accroissement de notre commune affecSaint-Germain : elle reste pour lui « Mition
et bonne intelligence; » ma pensée
gnonnette » ; elle entend qu'on lui écrive
vous
passez
bien
le
temps
avec
la
jeune
reine
est
aussi
« de maintenir la bonne amitié et
sans user des formes solennelles usitées à
correspondance
qui a été el doit être entre
(Anne
d'Autriche).
Je
vous
prie
de
lui
dire
l'égard de « Sa Majesté Très Catholique » :
que je lui baise très humblement les mains. » nous. » Élisabeth est-elle r;stée quelque
Extrait d,, l'ouvrage de Loui• Ilatill'ol, Le 1·oi
Pourquoi n'y est-elle pas aussi? Pourquoi ne temps sans lui écrire? ll ne lui en veut pas :
Louis X/11 à vfogl ans, édité par Calmann-Lél'y.
peut-elle s'y transporter afin d'y retrouver &lt;C Ma sœur, je suis fort aise de savoir de vos
nouvelles et serai toujours fort content d'en
\ ' . - HISTORIA. - Fasc. ½

�- - - 1l1STOR._1.ll
apprendre de honnes C'Omme je le désire cl
!elles que vous me le mandPz : le long temps
que j'ai été ~ans recernir de ms lettres n'a
poinl diminué l'affection que je mus porte :
rien ne la peul faire changer, car je sais que
,·ous m'aimerez toujours. 1&gt; Éli,abeth, de son
côté, lui garde une anection fidèle.
EL r'c,t entre eux un échange rontinucl de
fl\moignages d'allach, mrnt. lis participenl au,
joies et aux tristesses l'un de l"autre; ils ,e
l'on l part de leurs c,pérances ou de leurs
craintes mutuelles : « )la ,œur, écrit
Louis XIII, aprt•s unl' convabC'encc du roi
d'Espagnr, Philippe Ill, votre bon naturel
me fait f~cilemrnt croire le déplaisir que
mus a1·rz eu de la maladie du roi mon beaupèrt•, l'i jugrr de la consolation que vous
recevez maintenant par sa meilleure disposition : j'ai ru parl 11 vos ennuis, je participe
à ,olrc joir ! » Apprenant qu'elle a des espérances d'être mère : 1t .le ne pomais recel'oir
nou1dll'S c1ui m'appariassent plus de conlenlement que celle de ,·otre gro,sesse. Je loue
llieu de cel11' bénédiction qu'il lui a plu de
donner à voire mariage, el le prie de touL
mon rœur qu'il la continue toujours à l'acromplissement de \'OS bons désirs. Le sieur
de Bassompierre vous fera entendre plus particulièrement la joie que j'ai reçue lorsque
j'ai appris celle nomelle. » Et un accident
Hant venu dissiper les espérances, Louis llll
emerra r,pri•s ~I. de Chaudebonne pour dire ·
11 la pauuc. « )lignonnetle » loul le chagrin
qu'il en éprome : ,, JI faut vouloir ce qu'il
plait à Dieu, écrit-il mélancoliquemcnl à sa
mère "arie de Médicis, et espérer qu'il en
arrivera mieux une autre fois 1 &gt;&gt; II disait un
jour à sa petite sœur : t1 Je sais aimer qui je
dois et ne me faut point d'autre conseil ni
d'aulrt&gt; persuasion que ma seule inclination »;
il pen~ait à elle: « L'afft'clion que vous avez
pour moi, ajoutait-il, ne peut m'ètre plus
agréable que celle que j'ai de 1·i1re » : l'expression révélait la profondeur de son sentiment. Que de fois le fidèle valet de chambre
d'l~lisahctb, Drapier, a-t-il fait le voyage de
~ladrid à Paris cl de Paris à ~Jadrid pour
porter au roi et à la princesse les lettres
qu'ils s'écril'ent ou les radeaU\ qu'ils se font
l'un 11 l'aulre ! Louis :\lll se sent d'autant
plus porté 11 mar11uer à sa sœur son affection
qu'il sait qu '&lt;•Ile n 'esl pas heureuse.
Dans cette cour d"E,pagne, en effet, solenncllr, auslt&gt;re, la petite nature primesaulièrc
d'ltlisahcth s'est trouvée à l'étroit. Les ,ieilles
duègnes, offusquées de sa vil'acité, lui ont
fait 1·ompre11dre qu'une reine d'Espagne dc1ait garder de la résene et faire preU\c de
f'roidt·ur. On ne lui a épargné aucun l'nnui.
La décision prise par Louis XIII de renvoyer
d'auprès de sa femme Anne d'Aulrid1c le
personnel de dames espagnoles, a eu son
contre-coup dans la vie d'Élisabeth. L'aml,assadeur du roi très catholique à Paris, Fernando Ciron, ;i menacé, comme représailles,
du remoi d'Espagne de tous les Français qui
poul'aient approcher de la princesse des A~turie~ ; et en elîet, peu à peu, on a écarté
d'Elisabeth CCU\ qui, dans sa langue mater-

Les sœu1t_s DË Louis X111
nellc, lui parlail'nl dP son pays. On a multiplié les tracasseries; on l'.r prhée de la disposition de ses joyau,, sous pn:texte qu'elle
rn faisait cadran à drs étrangers, - elle
:ll'ail emo)é un bijou à sa sœur Chrélienne!
- On a été jusqu'à lui interdire d"e,pédier
qui que ce Îlll hors du royaume, sans permission. Il n'a pas été jusqu'à des sous-ordres
qui en aient pris !, leur aise avec clic :
«Excusrz-moi, disait-elle un jour à Louis \Ill,
si la lettre n'est mieux écrite, et si je ne
\'Ous mande darnntage de nouvelles, car c'est
que le courrier ne veut point attendre. &gt;&gt; La
cour de France a lïmpression qutli,abetb
est maltraitée. Seulement la petite princesse
n'ose pas se plaindre; clic ne rél'èle rien de
ses souffrances dans ses lellres.
Les deux antres sœur,, Chrétimne el llenriette, Louis \111 les a près de lui.

CIIRÈTl~;:-,;•,a: OE FR.\:SCF,
FE~IME DE V1CTOR·AMÉll ►:E )". Dt:C DE SA\'OIF.

Gravure ..u

d'aprls v11 lat/eau dtt lemps.
(,\Juste de 1·ersal/les.)

PEOREnr,

)lincc, nuelle, délicatr, u'apnt « que la
prau rnr les os rl les Yeinrs dl's filt-ls 11,
Chrétienne - ou ChrisLine : elle si!!nc
« Cbrestienne Jl , - ,1 13 ans en 1G 1!) :
,·'est une enfanl; mais Plie e~I résolue, ,olontaire, pas toujours facile : t ee qu'elle ne
wut pas, il fat• L lon~tcmps le d1•ballrc avec
elle pour la décider » ; an c cela, gentille el
g-aie. Comme elle aime aus~i \lamanga, • ina
l,onnc Mam:inga », ainsi qu'1•1lc lui écrit, se
disant t&lt; sa biC'n affectionnfo amie! » l'.:t
rnmmc elle aime Louis XIII, qui l'appelle
t&lt; la pclite füdame 1&gt;, pour la distinguer
d'l:lisahelh. Aprè.s la chute de Concini cl le
départ de Marie de Médicis pour Blois, en
1617, elle est demeurér à Paris, ce que le
roi a exigé, sans doute, mais elle a pris parti
pour son frère an)c une vivacité singulière.
Marie de Médicis en a été piquée. De Illois,
sous prétexte de s'occuper de l'éducation de
sa fille, l'ancienne régente écrira à Chrétienne
des lcllrcs d,! remontrances sévl•rcs, la mori-

génant sur tout : « Je ne suis pas cont1•nll'
de ce que ,ous alll'z ~i soun'nl 11 cheval ainsi
que l'on me Ir fait C'nlendrc, lui dit-clic;
d'autant qu't"•t:mt jeune comme vous êle~, cet
exercice rnus pourroit à la longue g:iler la
taille. Prenez-y donc garde. l&gt; Lorsqu1• Chrétienne s'est mariée en 1G 1!l au prince de
Piémont, Ct'lui-ci rst wnu à Angoulème préscnler ~es hommages à sa h1•1le-mi.·rc : ~laric
d1• )lédici, lui a dil : , Yotre allt•ssr est bienvenue cl moi très conlenle dr rnus 'l'oir rt
mr tarde que je voie rntn• f1•mme ! u Elll· a
ajouté: « On me dit &lt;1u'ell!' Fait lant la suffisante que jt' ne sais si, la rnpnl. 1'11 celle
façon, je me pourrais ll'nir de lui Lailhr sur
la joue. » « c·c~L tout son désir, répond lt·
prince rn souriant, de rendre à mire Majesté
son d1•1oir, et je souhaiterais qu'elle f,H ici
pour recevoir l'honneur et le fruit de celte
correction, c~r il est vrai qu'elle fait qul'lquefoi~ bien la résolue. »
Aussi quand la mèr1• cl la fille se sont rrrnes en septembre i61 Il, à Couzièrcs, au
moment de la réconciliation de la famille,
leur rencontre a élé plutôt froide. 'fandis
que la petite llenriellc-~larie, trndre et 1:mm',
rouvrait de baisers la main de sa mère,
pleurait à chaudes larnws et tenait Marie d1•
~lédicis si étroitement &lt;'mbrassée que l'ancienne régcnl&lt;' a,·ait pl'i11t• à se dégager,
l'au tri• demeurail immobile cl muette, comme
" stupide », disait un témoin.
Au Louvn•, Chrétienne \il avec sa ~œur
llcnriette; elles demeurent toutes deux ensemble, sous la direction de madame de
~longlat. De même que pour Gaston, Louis XIII
rrgle leur e\istencc, dé!-ide de leurs déplacements. Elles fi~urent dans les cérémonil•S de
la cour, haLillét•s de l,leu. Chrétienne est
censée avoir la direction du petit monde qui
les sert, donnant les signatures néces~aires
pour la comptabililé au lrésorier général de
la mabon , ~I. François d'Argougcs, régcolant, au moins nominalement, les femmes
de chambre, valets, domesliques d&lt;' tous
genres attachés à Jeurs personnes. Elles
vi l'Cnt un peu isolées, ne se mêlant guère il
la vie 11uotidicnnc du roi leur fri•re, passant
le temps dans leur apparlemt'nt, entre autres
1, lire ,1 des livrets de Lonne al'enture », des
recueils d'histoires.
Louis Xlll veille attentivement sur clics.
Sont-elles malade~? li convoque nomhrc de
médecins afin de les entourer dl• soins. De
loin comme de près. il s'inquièl&lt;•, dt•niandc
de leurs nouvelles. Il aime beaucoup Chrétienne, la&lt;]uclle, en personne vin•, le lui
rend : « li aimoil fort Madame, écril Fontcnay-füreuil , lac1uelle a aussi toujours eu
une telle pas~ion pour lui, tiu 'ellc rH' s'en
est point démentie, quoit1u'il ~oil arril'é, ce
que n'ont pas fait ses autres sœur~. &gt;&gt; li la
verra partir al'ec regret, au moment de son
mariage avec le' prince de Piémont. « Je
v~•ux croire, que ,·ous l'aurez bien chère,
écrira-L-il de sa petite sœur au duc de
Sarnie, parce qu'elle emporte a'l'cc clic une
partie de mon tœu r.
li mandera à Chrétienne : ,1 Vos actions d'une bonne S1l'ur

m'ohligent à 1'011s aimer dal'antage, cc sera
de tout mon C'll'ur. »
Ce mariage aire le prince de Piémont a été

.-

-

Cliché GirauJon.
l'IIILI PN; ) \',

TJN:.111 J~ \"HA Z',!UEZ, p!risee d11 l'r.iJo, M.ilri.1.)

une affaire i1uc Louis \ Ill a ment"•e diligemment. li en avait l:té question déji, du temps
d'Henri IV. lien ri I\", il csl vrai, destinait à
la couronne ducal~ de Turin sa fille tlisabeth
que )laril· de ~lèdicis al'ait ensuite donnée à
l'mfant d'Espagne. La tem,ion des rapports
al'cc la Sa mie, en 1fi 17, a~anL obligé le gou\'Crnement à envisager les rno)ens de les
améliorer, on arnit rrpris le projet au nom
de Chrétienne. Lr, négociations avaient sui1i
un cours fal'orahle cl, l'll no,·emhre tlil8, le
cardinal de Sarni&lt;' 1rnail 11 Paris demander
la main dt• la princc~se. Le vendredi J l jan1ier ilil!l, les deux jeunes gens étaient
fiancés, le conlrat de mariage siané. Lr
futur, Viclor-Am1:dée de Savoie, p;incc dt•
Pi,!mont, arril'ait un mois après, le li fé1ricr;
les cérémonie, étai!'nl célébrées rapidèmcnl,
le mariage héni le 19, sans ap11arat, d:111s la
pt'lite chapelle de la tour au l,l)uvre, après
une messe basse. c·était Louis \Ill qui avait
voulu telle absence d'éclat.
l\ichclieu assure dans ses .llê111oire.~ que
Marie de Médicis ne fut p:is comultre sur rn
1111riage, et qu'elle « tint cc traitement plus
cru~l qu'aucun qu'elle citt reçu jusqu'alors ».
11 aJoutc que le mariage fut fail par Luynes
&lt;&lt; qui avoit traité sans en donnl:T aucune part
à la reine mère, espérant, par cette alliance,
se forlilicr contre elle. u llecel'anl un peu
plus tar&lt;l lc prince de Piémont ;1 Angoulême,
füric de llédicis, &lt;l'après Hichelicu, faisait
all~sion _i1 ~c manque d'égards : c Qui vit jamais, d1sa1t-elle, qu'une fille ait été mariée
sans ~a mère! On n'eût pas fait ce déplaisir
à, la m?ind~c dtmoiselle de F~ance et je
n eusse Jamais cru que vous eussiez recrrclté
la peine de me venir mir dcl'ant 11ue dci\ous
marier! » Ces as,ertions ne parai~sen t pas
eucles. Lors11ue le cardinal de Savoie vint à

Pari~ faire sa demande, le roi em•oya Cadenet
Il le Iui répétait : « ~fa sœur, vos lcllrcs
11 Blois pour prévenir sa mère dè celte dé- ne me sont pas nécessaires pour vous conmarche et obtenir d'elle l'agrément néces- sener en mon souYenir; mais elles servent
saire : Cadenet rapporta cet agrément. Lors11ue beaucoup à mon contenlement. L'affection
L: contrat fut dressé, le colonel d'Ornano se que je vous porte vous doit tenir assurée
rendit auprès de fürie de ~lédicis afin de le d'ètre toujours présente en ma pensée et que
lui soumettre et la prier d ·y apposer sa signa- vous en recevrez des preuves, s'il s'1 n préture : ~farie de ~lédicis siµna : elle pleurait, sentait occasion. » « ~la ~œur, je n'avais pas
on ne sait pas au juste, disait l'amb1ssadcur moins &lt;l'impatiente d'apprendre de \'OS nou\énitien, si c"était d'émotion ou de douleur. wlles que Yous des miennes, à ce porté
Quelque~ jours après la cérémonie, elle écri- d'amitié et d'inclination. J'allribue votre désir
,ait à Chrétienne : « \la fille, élanl mariée, aux mt:mes raisons dont je demeure si salis1·omme vous 1~11.'s, à mon entière satisfac- fait que je ne le saurais exprimer : cela ne
tion .... » 11 est dirficilc de dire 'lu'elle n'ait diminuera mon affection ou, au contraire, &lt;•n
rien su du mariage de Chrrtiennc.
l'augmentant, me donnera mille déplaisirs de
Bien qu'après la fuite de Blois, l'ancienne ne vous pouvoir témoigner, à !'haquc morégente, en étal de rébellion 11 An~oulèmc, se ment, comme je suis, 'l'éritaLlcmeot, ,·olre
trouvât dans une situation délicate, Louis XII[ bien Lon frère. 1&gt;
11c Youlut pas que sa ~œur quittàt la France
Chrétienne, non plus, ne devait pas tire
,ans aller embrasser sa 111ère: &lt;&lt; Sachant qu&lt;\ heureuse. Dès la fin de 1Gl!I, el11• écriYaiL:
l'OUS al'ez agréablP, mandait-il à )laric de « .le n·ai pas ici tous les contentements que
.\lédicis, de 1•oir ma sœur, la princesse de je pouvais espérC'r » ; cc Je me mis toujours
Piémont, je ne wux pas 11u 'die dillère dal'an- comportée avec plus de patience que personne
de ma qualité ne devoil : 1&gt; et elle demandait
&lt;&lt; quelque remède pour sa consolation. » '1allu·ureusement, à défaut des bons conseils de
ma~am_c de Saint-Georges, des 1•xemples de
Loms XII[, ou des observation~ des ambassadt'urs de France, elle allait finir par cht•rchcr
des consolations dans une voie où elle ne
pournit que se perdre. !lès 162ï, « elle commencera à donner quelques soupçons de faire
brt•chc it son honneur. 1&gt; Ses aventures seront la fdb)e de rEuropc; de tous cillés se
passeront sons le manteau nombre de récils
ou de relations cc des amours de madame
Christine, duchesse de Savoie 1&gt; : des enfants
d'llenri IV, c'était elle qui avait hérité de
l'humeur volage, légère cl ardente du père.
('lkh~ GirauJon

\"11.:TOR-Alti°:uü:

I".

.lUJ,il/e Je,\. Drt•Ri: (161f,J. (/Ji/:&gt;liotM-111e nalionJ/e.l

lagc à l'Ous aller rendre à Angoulèrue ses
lr~s humbles devoirs, auparaYant son parlement pour le Piémont. Elle a été très désireuse dt! vous voir, et moi,je suis très content
tl 1i't:llc fasse le voyage. » Le prince de Piémont devait se rendre seul à Anrroulèmc
·
0
Chrétienne allait attendre la paix entu s;
mt•re et son frère pour revoir füri,• de ~ft:dicis
à _Couzières, en même temps que le roi, on
sait dJns quelles conditions : le~ relations
man,1uait:nl de confiance entre la mère cl la
tille! Peu de jours après, la nouvelle princesse
de Piémont partait pour l'Italie.
Elle pleura beaucoup. Louis XIII cherchait
à_ la réconforter, simulant une gaieté qui dis~•pâl un peu son diagrin; il lui donnait une
f'kbl Glr.1aJon
CIIARLE~ 1 ' .
magnifique chaîne de diamants : il priait la
fille de madame de Mon°lai, madame de
Table.JI/ dt P&gt;:TER LELY. d'après \'AN Dvc~
(!;3lerie ,·oi·ale, l&gt;resJe.
S,tiot-Georges, de la sui1re: disant à relie-ci
qu'il comptait sur clic pour que la princesse
« reçût les Lons conseils qu'elle ju t'roit aux
Si elle ne devait pas être heureuse combien
occasions lui être nécessaires. ,, l" li dc,·ait
dcrnit l'être moin, rncore la troisième sœur
garder à sa sœur un souvenir fidèle.
de Louis XIll, celle llenriette-Maric, futnrt•
0

�IDSTOR,.1A _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ___,,
,.
épouse du roi Charles [~r d'Angleterre, des- que lorsque j'apprends de vos nouvelles et
tinée à voir son mari monter sur l'échafaud, que je sais que vous vous portez bien. 11 Il la
à fuir elle-même, exilée, abandonnée, loin de tient au courant, lui envoie des gentilshommes
afin de lui conter le détail de ses exploits,
ses enfants et de Lout ce qu'elle aimait.
c&lt; lui dire les nouvelles conquêtes qu'il a
Encore plus mince, fluette et gracile que faites. &gt;J Est-il sur le point de rentrer?&lt;( Vous
Chrétienne, Henriette était, étant petite, la me verrez à Paris, lui dit-il, presque aussilôt
plus gentille des trois princesses. Priuli la que mes lettres : c'est la réponse que je ferai
trouvait charmante, gracieuse, gaie. (&lt; Je à la vôtre que j'ai été bien aise de voir et de
vous dirai sans cajolerie, écrivait Malherbe à reconnaître votre souvenir. Continuez-moi
son cousin M. du Bouillon, le 15 mars 1623, votre bonne affecLion, vous y serez incessamque c'est une des plus gentilles princesses ment obligée par la ferme résolution que j'ai
qui soit au monde et que je ne crois point de vous aimer . » Et il a hâte de la retrouver;
qu'il y .ait, non une personne de sa qualité, il la prie de venir au-devant de lui : « il faut
mais une demoiselle en France, de qui l'es- vous mettre en chemin pour me venir voir et
prit ne perdit sa cause, s'il était mis en com- vous tenir en état de partir avec ma sœur
paraison avec le sien. l&gt; Sensible, aimante, elJe (Chrélienne); je crois que vous en serez bien
souffrira plus que tous de l'éloignement de la aise : c'est pour vous ôter l'ennui que vous
reine sa inère à Blois et la retrouvera à Cou- avez d'être éloignée de moi : venez donc. l)
zières, nous l'avons dit, avec émotion. Son li l'accueille avec joie.
Le mariage d'Henriette lui a tenu à cœur
cœur était ardent. Que ne riait-on de la voir
toute enfant s'essayer à des sentiments heu- autant que celui de Chrétienne. Il avait rêvé
reusement encore peu dangereux pour elle. pour elle de hautes destinées. Puisque la
Sa 'sœur Élisabeth lui écrivait de Madrid : sœur aînée était reine d'Espagne pourquoi la
« petite Madame» n'épouserait-elle pas le fils
C( Mamanga m'a mandé toutes vos petites
amours avec le comte de Soissons; je vou- même de l'empereur germanique? li fut
drais bien les pouvoir voir. J&gt; Mamanga veil- question dr. ce projet au printemps de 162:; :
les négociations n'aboutirent pas : un autre
lait, puis Louis XIII.
Le roi l'aimait beaucoup, cetle petite sœur devait réussir qui allait mettre la princesse
délicate et frèle. Les lettres qu'il lui adresse sur le lrône d'Angleterre.
On avait parlé de cette idée dès 1619. A
sont pleines d'attentions caressantes. Il est le
grand frère soucieux. li s'informe de la santé cette date, la cour de Londres songeant à
d'Henriette. li recommande à madame de marier If' fils du roi d'Angleterre avec une
Monglat de ne pas quitter la petite princesse. inîante d'Espagne, le gouvernement de
li assure celle-ci de ce qu'il appelle « son Louis Xlll avait redouté l'éventualité possible
affection aimable J) . Partant pour une cam- d'un appui apporté par l'Espagne et l'Anglepagne dont il ignore la durée, il écrira à Hen- terre unies aux protestants français rCvoltés.
riette : « Voici un long voyage pour vous et Pour conjurer le danger, il n'était que de
qui vous durera beaucoup étant éloignée de substituer au projet d'un mariage anglo-espamoi : mais deux choses vous peuvent bien gnol celui d'un mariage franco-anglais. En
consoler : le lieu où vous êtes et l'assurance octobre 1619, Louis XIII chargeait le frère
(f_ue vous devez avoir que je ne vous aime pas de l'ambassadeur anglais à Paris, sur le point
moins pour l'absence. Si je ne vous écris pas de partir pour l'Angleterre, de dire à Lonplus souvent, je ne laisse de penser à vous el dres que si l'on sollicitait la main de sa sœur
d'être dans ce désir de vous rendre les preuves pour le prince de Galles, la demande serait
de mon affection. » Et pendant le siège de accueillie. Cette suggestion n'avait pas proMontauban : « Je ne suis point plus content duit d'effet. Quelques mois plus lard on se

décidait à envoyer Cadenet à Londres en ambassade extraordinaire, afin de reprendre la
tentative. Le second essai ne réussissait pas
mieux.
!lais l'attentioa de la cour anglaise était
attirée. L'année suivante, en 1622, de nouvelles ouvertures étaient faites. Un lord anglais, Uay, s'en allant en Angleterre, était
prié de parler à nouveau à la cour de Londres d'Henriette-Marie. Lord d'llay n'aboutissait pas. Encore en f623 le roi revenait à la
charge sans être plus heureux. En t624, il
réussissait : plus tard on attribuera le mérite
de ce succès à Richelieu!
Nul ne fut plus heureux que Louis XIII du
mariage de sa sœur. Il écrivait au prince de
Galles, la demande officielle faite : « Je vous
assure que je vous aime comme mon frère et
qu'avec ce nom je vous dédie les affections
qui le doivent accompagner. 11 Il participait à
l'élaboration des longs articles du traité de
mariage, traité compliqué, en raison de la
différence de religion. li approuvait que Marie
de Médicis chargeât le P. de Bérulle de rëdiger des instructions détaillées sur la façon
dont la future reine devait se conduire en
Angleterre. li voulut que madame de Saintfieorges accompagnàt aussi Henriette à Londres, afin de la conseiller, de la guider. Qui
eût pré\'U que cette union commencée sous
de si heureux auspices devait se terminer si
tragiquement; et lorsque madame de SaintGeorges suivait en Angleterre la petite princesse qu'elle avait élevée, se doutait-elle
qu'elle serait une des premières à recevoir le
cri de douleur de la reine débarquant en Hollande, après les catastrophes de sa famille, et
s'épanchant en une toucbante lettrr qui révélait la fine sensibilité de son àme : C( Mamie
Saint-Georges, priez Dieu pour moi, car
croyez qu'il n'y a pas une plus misérable
créature au monde que moi,. éloignée du roi
mon seigneur, de mes enfants, hors de mon
pays et sans espérance d'y retourner sans
danger, délaissée de tout le monde ! Dieu
m'assiste et les bonnes prières de mes amis
dont vous êtes du nombre! l&gt;

,

an-nees d'apprentissage

de Charlotte Corday
N'est-ce pas qu'on a quelque! peine i1 se
rcprésentrr Charlollc Corday petite fille, bien
sage sur sa grande chaise ou habillant arec
sa poupée? Son acte de tranquille héroïsme
absorbe si bien l'atlenlion que toute sa vie
semble tenir dans les dix jours qni 51.:parcnt
son départ de Caen de sa mort sur l'échafaud. Pourtant, elle aYait alors vingt-cinq ans ;
mais, de ses Yingt-cinq aJJS, 011 ne sait rien,
ou presque rien. On formerait une hibliothl•quc en rûunissanl les ouvrages &lt;1ui traitent de son stoïque forfait; et. tout c:c que,
en s'érnrtuant, les chroniqueurs et les hislo-

• M. Eugène Defrance, après de palicntes
enquètcs en Normandie, groupant cc qu'oill
recueilli it cc sujet les collections parliculières
ou les archi"es locales, nous a donné un récit
de l'enfance el de la jeunesse de Charlotte
Corday, récit d·autant plus précieux qu'il ne
1·apportc, comme on doit s'y attendre, aucun
événement notable. c·est la Yie d'une filletlc
bien portante, à demi-campagnarde, élevée
sans gàtcric, it ln d111'e, hoonètc, droite,
franche, réservée, sans passion, sans coquetterie cl sans arnnturcs.
Sm le territoire de la commune des Cham-

Louis 13ATTl'f'OL.

Une faveur royale

Messieurs ~lontgolfier, après leur superbe
découverte des aérostats, sollicitaient à Paris
un bureau de tabac pour un de leurs parents;
leur demande éprouvait mille difficultés de la
part de plusieurs personnes, et entre autres
de M. de Colonia, de qui dépendait le succès
de l'alîaire.
Lecomte d'Antraigues, ami des Montgolfier,

dit à !I. de Colonia : « Monsieur, s'ils n'obtiennent pas ce qu'ils demandent, j'imprimerai ce qui s'est passé à leur égard en
Angleterre, et ce qui, grâce à vous, leur
arrive en France dans ce momeni-ci. - Et
que s'est-il passé en Angleterre? - Le voici,
écoutez : M. Étienne Montgolfier est allé en
Angleterre l'année dernière; il a été présenté
au roi, qui lui a fait un grand accueil, et l'a
invité à lui demander quelque gràce. !I. !loalgolfier répondit au lord Sidney que, étant
étranger, il ne voyait pas ce qu'il pouvait
demander. Le lord le pressa de faire une
demande quelconque. Alors !1. !lontgolfier

se rappela qu'il avait à Québec un frère
prêtre et pauvre; il dit qu'il souhaiterait
bien qu'on lui fit avoir un petit bénéfice
de cinquante guinées. Le :1ord répondit que
cette demande n'était digne ni de messieurs
Montgolfier, ni du roi, ni du ministre.
Quelque temps après, l'évêché de Québec
vint à vaquer; le lord Sidney le demanda au
roi, qui l'accorda, en ordonnant au duc de
Glocester de cesser la sollicitation qu'il faisait
pour un autre. Ce'ne fut point sans peine que
messieurs ~~ontgolfier obtinrent que cette bonté du roi n'eût de moins grands effets.» Il 1· a
loin de lit au bureau de tabac refusé en France.
CHAMFORT.

MARAT, -

Tableau de DAvm.tMuseede Versail!ts .)

riens nous ont appris de ses paisibles années,
occupe à peine quelques pages.

peaux, dans l'arrondissement d'Argcnta.n, se
trouve 1a ferme du Ronceray. C'est aujoul'-

d'hui, comme il y a cent cinquante ans, une
simple chaumière normande, construite eu
pisé avec pans de bois apparents, ne comportant qu'un rez-de-chaussée surmonté d'un
haut toit que percent trois i:,rrandes lucames
et une lourde cheminée de maçonnerie,
Charlotte naquit là le 27 juillet 1768; mais
elle y resta peu de temps et quelc1ues mois
plus lard ses parents allaient se fixer au
11w1wi1- de Col'day, autre maison paysanne.
située sur le territoire de la paroisse du
Mesnil-Imbert, et qui ne différait du Ronceray
que. par une cour plantée d'ar·bres agrémentée
d'un puits et entourée d'un mur garni de
lierre. Au ni veau de la cour, le manoir comprend une salle à manger, une laverie, une
seconde salle, un office et une cuisine oll
subsiste encore l'ancienne cheminûe supportée
par deux. colonnes de pierre. Le premier étage
se compose de deux grandes chambres dont
l'une fut celle de !!me de Corday, d'un oraratoire, et d'une troisième pièce éclairée d'une
seule fenêtre qui ouvre sur le splendide
panorama de la vallée d'Augc: c'était la
chambre de Charlotte. li y a quelque ci11quante ans, M. Vatel, l'historien passio11né de
l'héroï11e, y trouva encore le lit étroit oll clic
couchait, ainsi que ses rideaux et son couvrepieds de soie bleue; il se rendit acquéreur de
ces reliques qu'il légua plus tard au musée
de Versailles.
Quoi&lt;Jue nobles, !I. cl Mme de Corday
n'étaient pas riches; ils avaie11t deux fils et
trois filles . Le père, homme doux et grave, ne
cachait pas la modicité de ses ressources; ses
enfants connaissaient les sacrifices qu'il s'imposait et chacun d'eux s'ingéniait ll l'économie. A moins d'un quart de lieue du manoir
se_ trouvait le chàleau de Glatigny c1u'habita1ent les ainés de la famille, les CordayGlatigny. On frét1uentait joumellement d'm;e
maison tt l'autre; on s'appelait à son de
trompe et Charlotte a,,ait sa chambre il Glatigny, où toute enfant elle aimait à séjourner .
Mais la gêne croissante de ses parents J'oblirrca
il quitter le manoir ; elle fut éll\'Ovéc° il
Vicques, chez l'~bbé de Corday, son ~ncle;
elle y vécut plusieurs années . C'est là qu'elle
apprit à lire dans un exemplaire des œuvrcs
de Pierre Corneille, son grand ancêtre, exemplaire que le bon curé conservait précieusement comme un souvenir de famille et qu'il
se plut it utilisrr pour l'instruction de sa
nièce. L'abbé de Corday était un excellent
prêtre; il devait survivre longtemps à son
élève puisqu'il mourut en ·1825, curé de
Coulibœuf, où il a laissé la mémoire d'une
grande piété et d'une charité exemplaire .
Charlolte rentra chez ses parents - elle

�1f1ST0'/{1A
arnit lrt•izc ans - pour assister aux derniers
jours de s:1 mère 11ui s'éll'ignit ,:puisée par la
naissance• 11'1111 sÎ\it'·mc 1·11fant, en 1782;
,1. d1• Corda~ avait i1 &lt;·ctll' époque 1111i1t1; le
manoir cl ù:tait lo;i à Caen, dans um• 1wtile
maison de la bulle• Saint-Gilles; Sil fille ainée
décéda peu de lemps après la mt'•rc dei
famill1•, cl il dut ,c s,:par1•r des deu\ autres
fillcllcs, qui obtinrent la foreur c.l'enlrer au
rour1•nt de la Trinit,: de I' \hba1c-aux-1Jamcs,
dont 'lme de Bel111nrC' était la pri1·urc. Charlotie s'y montra hbori1•us1•, bonne, préYenantP 1·11rcrs tous c•t d'mw grande l'crmcté de
C'ara\'11.,rc; 1'111• ,c je•ta d'ahord a1ec cnlhousia~mc dans lps pratiques d'une rcli!!Ïon
1•1alh:c; puis, bientôt assagie•, t&gt;ll1• manilPsla
1111 golit sin~uliPr pour les leclnrcs lc-s plus
gra,·c,: Corn,•illc dont clic 111• ~classait point,
Plutarque, llousst•au, \'ollaire Pl Bainal
,:laient ses auteur, farnris; t•lle lisait aussi la
1ic des sainb l'l d'autres ourrages pieu, ; le
musfr CarnaYalcL conscn1• 1111 ewmplairc du
'lf//JIIS mundi, é1lition de 1627, relié de
1élin hlanc avPi; lleurons d'or aux angl,~s, qui
porte au verso du faux titre cc::. mot~ c:crits
de la main tic Charlolle :
\d1l'li• i li1r1•s. Cunla~ cl'.\rmo111
Sai11lc-Tri11ité clr Ca('n, 20 ,lt·,·,•mhrc• 1i!JO.

Peu (le jour, apr:•s ,·elle déperN• de t[lialn•
li,res, lourde pour sa maigre hour,C', c•lle
11uilla le coun•nl cl ,inl rctroun•r son prre
au manoir du Mesnil-lmherl. Là ,•lie partageait sa 1·;e Pnlrc sa petite dramhrc l'l le
thà1ea11 roisi11 de Glatign}; C'lle se proeurail
les innombrables hrochurcs politiques et les
feuilles publ:11ues aux11uclles la Hérnlution
a1ail donné naissante, cl lisait Joui, sans
c·onlrùlc l'l sans c-riti11ue; ou hi1•n, assise pri•s
de ~a li•rrètre Otrll':IIH sur les rer,.:1•rs dt• la
,allée d'Augc, clic• cousait cl trirntait des
1ètemcnts pour b pauHcs du ,illagc. Elle
resta 111 près d'un an: mais à boul de rc~snurccs, )f. de Corday dut se réfugier ch1•1,
ses parents, i1 .\rgerrlan, Charlollc rel'usti de
I') sui,rr cl Yinl demander asile à une ,il'ille
pan•nle, lime de llrcllevillc-Courille, riche cl
méfiant&lt;•, qui habitait 11 Caen un antique et
maus,adc logis de la rue Saint-Jean. (lha,·/oll&lt;' Corday el la mol'l de Mcu·al, docu111e11/.~ i11édit.1 sui· /ïzistoire de la Terreur,

lires ile:, .1rchil'es nationales, de la biblio-

tl1e1111e de la l'i/le tle Paris et nota111menl

dans son c~rcu~il lrs c'1èrcs h:ttrcs dont il ne
ioulait pa~ 1\tre séparé.
Du logis de la rue Sainl-,Jcan, Cbarlolll'
~Imc de Brette, illc, a1cc ses quarant1• mille Corda} 1it pa,scr l1•s Girondins fu~itifs: c·P,I
francs de rente, craignait toujours d'ètre la là qu'elle conçut l'effroyable proj1•t ol,sliné, ictime de 1p1el11uc cscro11ucric; aussi arcucil- mcnl rcnforrné dans ,on cœur; l' esl là que,
lait-cllc froidement C'Clle cousine inconnue l'roidPnH•nl, 1•lle en pn:para silcneicu~e111cnl
dont l'air concentré cl gran• lui faisait peur; la mise c:1 œ11vre; se procura un passe•1111rl;
mais celte prércntion se dissipa ,it1•, el disp·isa, à lïnsu de Mme de Brt•ll1•rilJ,,, son
Charlollc corn1uit l'affection de la 1icillc dame. petit hagage. Tandis qu't&gt;lle· roulait dans ,a
)1. Jl1·franc(', suirnnl l1•s souYcnirs Pl ll's jolie tète cc, l;1rouclr1•s p1•ns(:es, cll1• conlin11a
notes manuscr:lt•s dl' qucl!JUCs conlm1po- dt• Yoir le lllllndc, 11'aidcr sa pal'l'l1le à rrcl'rain~, nous fournil de prét'i1•ux détails sur la 1oir: 11 il 11c se doutait de Cl' qui l'occupait.
vie IJUC mr,wil Charlotle dans la maison de Pin~ tar,l M'ulcnwnt, 1p1and 011 _apprit les
h rue Saint-Jean : i1 1in!.(l-trois ans, dit• choses, rc· hins ,c rappc•lt'•rcrrl qn'&lt;•llc ,'{ot:ù
était lri•s grande l'l très belle; son lcirrl arait monlrc.'•e•, 11 di,crscs repris(',, plus ner1·(•11st•
une transparence (1 éblouis,anlc » ; elle rou- qu'/1 l'ordinaire: ainsi, 1ws le• !', 011 li
gissait a1ct' une l:1cililc: e~trènw; ses ycu\ juillet 17!l:i, 1%· M' rcnd1L ~1 \1•rso11 pour
étaient bi1•11 fendus el lri·s lwau,; l'c•xpres- faire ,i,i:l' ;\ s.1 parentr, ~lnw Gautil'r dt•
sion de son Yisage cl le snn de sa ,·oi, gar- \'1llcrs; die lroU1a rell1•-ci Ol'CUpl'c à 1•1·osscr
daient une doucrur inelfahlc. Elle habitait des pois en c ,mpagn;e cil' M's det1\ srr1,111tes.
rrnc chambrette sitm:c à l'c,trémité du logis; 11 Jp viens l1• dire adi,·11, fit Cliarlollc•, j'ai un
pas de parquet. un simple l'arrelage dl' bri- rnyagc i1 faire•. ,, 1-:111' 1mai,sait fort c.'·mut•.
q11t•s; pas d1• plafond, des solill's noircie~; La co111wsa1io11 continua, tri·s lianalc. Sou111.e 1as~c C'ht•minfr l'l 111w élroill' ft•nètrl' dain Charfnllt• prit une poignfo de poi, 1·11
donnant sur rrne cour obscur,•. On l'ar1•rçul co,s1•s, les froissa rageus!'ll1C'nt cl les jeta à
,ou 1cn l il l'&lt;'lle ft•ntllrt• ral1pH·r de!, (Wlils h•rre; puis 1•llr si' lc•,·a, t•mhrassa füUt• 1;audt•,sins qu'clli· appliquait sur la ,itrc. l)'ail- t:1•r à plusieurs r1•pri,cs t'ls 'i•nfuit.
l1•ur, l'!le rnpil IP mondl', car Mme de
En rentrant chcl Mme de IlrcllP1illc 1•111•
llrctte1ille M:1•vail llt',111coup, l'i fil pré-1·nl i1 lra,cr,a l'r relier d'un nwnuisin nommé
sa ,i1•1111c pan•nte d,· plusic•urs jolil'S rnlll',, Lu1wl, qui hahiLail 11• n·z-de-chausM:t'. Lu,wl
dont Charlutll' d'ailleurs prenait p&lt;·u de jouait aux carll's aie· i;a femme; dl'lt\'. l'nsouci .
fants s'amusaient dans 1111 coin de la chamEut-l'ile cl1•; t111111111·e11r ~ )f. Ü..!france hrc. Ch:1rlott1• cart's,a les petits 11'u11 air
étudie la qurslion cl conclut pnr la négalil'r: songeur; tout it coup, frappa ni 1111 grand
il n'a rencontré tp1'1111 t'Ourt 1,illcl, signt: de coup d1• poing sur la lahl1•, l'll1~ cria: ,, Xon.
Charlollc, par lequl'I clic remercie un 1)01•tc, il ne s1•ra pas dit 11u'un ~forai a r1:gné sur h
)1. Lccavalicr, q111 lui arait adress1: qucl1p1e~
France! » l•:t 1-llt• rl'gagna précipitamment ~a
vers sous le titre ,1 bien-aimée. La n:ponsc d1amhrC', laissant Lunel cl ,a femme :,.lupéde h jeune fille est tournée t•n termes polis, l'ait,.
mais très froid:,, cl bien ccr:ai111•menl lc-s
.\u jour 11u'dlc :11ail fi\l', cll1• 'I' glissa
relations entre clic el son adorateur en rt',- dclrors, le matin, portant II n carton el 1l1•s
tèrcnt là.
rrarnns, co111nrn ,i l'll1• allait dc,sinl'r da11s
Il [111t cependant mentionner le nom c1· 1111 11•, • pr,liri1·~. Sur la pork, l'llc ,it IL' pl'lil
je11np homme clc Caen, franquelin, ,pri, Loub Lurn•I.
pas,ionnémcnl épris de Charl11l11•, aurait
li Ti1•11~, diL-l'!lc 1•11 lui donnant le carton
olih'nu d'elle quclq111•, l&lt;'ltrcs 11u'il ronsenail l'l les rra~ons, rnilà pour toi; sob hicn ,age
jalou,cment. S'il l~1ut en croire La S:cot:fre, el ern hras:;e-111oi.... Tu ne me rerl'rras
Franquclin, mort t1 ·11ne maladie de poitrine plus. »
peu de temps aprè~ l'cxérntion de son
Puis die partit Loule légrre, dans la direchéroïne, fut inhumé da% le cinwtièrl' de tion du bureau des diligC'ncc., de Paris. On
\ïhra)'C: suir:111l son d11sir, on aYait placé ,a·t le reste.
ile.~ bibliotlt •,1111•.~ 1111111ici1utles de (.'111'11 el
d',1/ençon. pw· Euyène f)p(rance.)

0

T. G.

�DOCTEUR CABANÈS
~

LES JNDJSCRÉTJONS DE L'HJSTOJRB

.,,..

•
Morte au service

« Belle comme un ange, sotte comme un
panier.... Aussi dangereuse par la beauté
que peu redoutable par l'esprit. ... Petite bête,
mais de fort bon cœur... », voilà silhouettée
en quelques coups de cra1on malicieux, la
maitre~sc d'un roi, du plus grand Roi de la
chrétien lé !
Mat'tresse ! un bien gros mot appliqué à
une intrigue qui tout juste allait durer l'espace d'un caprice ....
Dans un manoir, aux tours massives b
mâchicoulis, perdu dans un nid de verdure,
au sommet d'un plateau éle\é, celle qui
devait, de par la faveur d'un prince amoureux, avoir tabouret à la Cour et porter le
titre de Duchesse, avait vécu sa première
enfance.
Proche parente de César de Grollée, baron
de Peyre et châtelain de la Baume, le hobereau avait flairé de bonne heure le parti qu'il
pourrait tirer de ce morceau de choix, mets
de haut goût, digne de figurer sur une table
royale. Certain piège à loups, qu'employaient
les vilains maris jaloux de ce temps, témoigne
des précautions prises par le baron, pour
mettre le trésor dont il avait la garde à l'abri
des surprises, et le servir intact, comme il
l'avait reçu.

Le bruit en vint aux oreilles du Roi; sa
curiosité et ses sens en furent allumés; il se
prit à dire, en souriant : « Voilà un loup qui
ne me mangera point ;;! i&gt;
Ilien résolu à ne plus « faire l'amour en
jeune homme, mais en grand Roi», il trouva
plus digne de recourir à un tiers. Le prince
de Marcillac eut la faveur insigne d'ètre l'intermédiaire choisi.
Sur quoi l'on fit une chanson, qui disait,
entre autres choses, que, pour aroir mis la
bête dans les toiles, le !loi avait fait Marcillac
son grand veneur.
Le prince avait été chargé de remellre à la
belle cc un fil de perles et une paire de boucles
d'oreilles de grand prix 1 », pour vaincre ses
dernières résistances.
A vrai dire, la victoire fut facile; la jeune
personne avait été préparée de bonne heure
au rôle qu'elle aspirait à jouer; elle n'était

L'heure était propice pour l'entrée en
scène d'une nouvelle farnrite.
Le Roi était dans un état de veuvage dont
son tempérament ne pouvait longtemps s'accommoder. Le règne de llme de Montespan
touchait à sa fin, et Louis lui rendait ses
devoirs plutôt par un restant d'habitude, que
sous l'impulsion d'un véritable amour.
Qui allait ètre la souveraine de demain?
FR,INÇOISE·.\rni.XAiS DE ROCIIECIIOUARr,
Les courtisans jasaient beaucoup d'une fille
~!ARtJUISE DE :\IONTESPAN.
d'honneur de Madame 1 , arrivée depuis peu
du fond de sa province.
Grai•11re Je l'EORE111, d"après u11 la/oleau du temps.
C'était à qui renchérirait sur les charmes
(.1/usee de Versatiles.)
de son visage, ,ur la sveltesse de sa taille;
jamais, à les entendre, on n'avait rn beauté
venue à la Cour que dans le dessein de plaire
si accomplie1•
au monarque. Sachant bien qu'elle exaspérait
l . \'oici une anecdote relati, e à \Ille de Foutangc,,
,1u'on trou,e dans ln Co1·respo11d1111ce de l!lad&lt;mte:
1 ,hant de renir ch~z moi, elle anit rè,·I! tout cc
qui den1il lui arrhcr, el un pieux capucin lui al'lit
explique son rève. Elle me l'a raconté cllc-mtlmc.
n111t de devenir maitresse du roi. llle rè1a qu'elle
cta1t montée sur une haute montagne, et qu'étant sur
la cime, elle fut éblouie par un nuage resplendissant;

du

que tout a coup L'Iie se trouva dans une ,i grande
obswrité, qu'ellt• se réveilla de frayeur. t)uand clic
fit part de ce rêve à sou confe~seur, il lui (lit: , Prcnci
garde à ,ous : cette montagne est la cour, où il vous
armera un grand éclat, cet éclat &gt;era de très peu de
durée. Si vous abandonnt•z Uicu, il 1•ous abandonnera
et vous tomberez dans d'éternelles ténèbres. »
2. ~ l'ontangc, quoique très belle, (•toit tout à fait

•

rot

son désir, en ne se livrant pas sans résistance, elle feignit d'y mettre des conditiôns.
Elle consentait à tout, mais voulait être
aimée pour elle-mème et sans partage. Celle
allusion à la maitresse en titre ne devait pas
échapper à cette dernière.
C'était montrer peu de gratitude à celle qui
lui avait mis - si l'expression est permise a le pied à l'étrier i&gt; •
Mais aussi pourquoi Mme de Montespan
avait-elle eu l'imprudence de montrer tt l'objet » à Sa ~fajesté et de lui en détailler assez
indécemment les charmes? Pourquoi l'avoir
parée de s~s propres mains, comme l'a,ait
jadis elle-même parée La Vallière? L'exemple
aurait dû lui servir de leçon.
&lt;&lt; Regardez donc, Sire, disait un jour
la Montespan au Roi, en traversant les appartements de Madame; voilà une fort belle
statue; je demandais dernièrement si clic
sortait du ciseau de Girardon et j'ai été hicn
surprise lorsqu'on m'a dit qu'elle vivait.
- cc Statue tant que vous voudret, rC'pliqua le monarque; mais ,ive Dieu! c'est
une belle créature. »
Tant que ce fut une simple inclination, la
Montespan ne fit rien pour la contrarier.
Pourquoi se serait-elle émue de cc qui devait
n'ètre qu'une simple passade?
Mais le chat gris - ainsi désignait-elle
l'intruse, - s'insinuait peu 11 peu dans les
bonnes gr.ices du Roi, qui la poursuivait de
plus en plus de ses assiduités : l'heure de la
chute était proche.

Un instant, on put espérer - ou craindre
- que la Montespan revint en gr.lce.
L'anecdote, bien que souvent contée, est de
celles qui, sous leur apparente futilité, ont
une portée plus grande qu'on ne l'imagine.
On avait organisé un bal à Villers-Cotterets. Mlle de Fontanges devait y paraître dans
tout l'éclat de sa radieuse beauté.
Il y avait très longtemps qu •elle n'avai l
dansé. Elle parut gauche, ses jambes n'arrivaient pas; eHe fihit par marcher sur sa robe
et par la déchirer.
rous~c • (Lctlre de la Palatine, ,lu lO 0&lt;:tohrc I ïl!J).
, . La Fo11ta11ge etoi.t belle d_rpuis les pied, ju,'lu'à la
tl'le; on ne pouvait ,01r rien de plus mcr1e1lleu,.
Elle avait aussi le meilleur carattère du monde. mais
pas plus d'c,prit qu'un petit chat. • Lettre de la
même. :;o octohre 17111.)
;;. Correspo11da11cr de /11 /&gt;aiflti11e
i. lli~t. amo11rc11ae de la Cour, de Ilu:,.,1-H,wor1.,.

Ne pas savoir danser était un crime de lèse~,.. ans,
majesté, aux yeux d•un )l,01• qui,• à .1,'
était le plus beau danseur des souverains de
l'Europe.
La faveur naissante de la jeune femme fut
d'autant plus compromise par cette maladresse,
que la sultane Validé - entendez Mme de
Montespan - dansa de manière ~ prouv~r
que ni ses quarante printemps, 01 ses hmt
enfants, n'avaient en rien altéré sa légèreté
et qu'elle jouissait encore de toute l'élasticité
de son j arrel 1•
L'incident n'eut pas d'autres suites.
Le monarque, de plus en plus épris, ne
tarissait pas d'éloges sur sa récente conquête : « On ne peut voir une taille mieux
prise, disait-il à ses confidents; elle a le plus
bel œil qu'on ait jamais m. Sa bouche est
petite et vermeille; son teint et sa gorge sont
admira hies; mais ce qui me charme davantage, c'est un certain air doux et modeste,
qui n'a rien de farouche ni de trop libre. 1i
Une place assiégée est bien près de tomber,
quand l'ennemi a tous les avantages.
Ce fut un jeudi :iprès midi, - conte le
cynique Bussy - que « cette place d'importance, après avoir été reconnue, fut attaquée
dans les formes. La tranchée fut ouverte; on
se saisit des dehors; et enfin, après bien des
sueurs, des fatigues et du sang répandu, le
Roi ) entra Yictorieux. On peut dire que
jamais conquête ne lui donna tant de peine ....
Il y eut hien des pleurs et des larmes versés
d'un côté, et jamais une virginité mourante
n'a poussé de plus doux soupirs ».
Mme de Montespan en pensa cre,er de dépit; mais à mesure qu'elle s'éloignait du cœur
du Roi par ses emportements, ~[lie de Fontanges
s'en rapprochait par ses complaisances t.
Elle avait eu l'adresse d'intéresser à sa
cause jusqu •au confesseur, le terrible père
La Chaize; ce qui fit dire :1 la maitresse évincée
le mot si soul'ent répété : cc ce père La Chaize
est une vraie chaise de commodité! »
Plus habile ou plus prudente se montra
Mme de Maintenon, qui songeait que ce ne
serait qu'un feu de paille, et que bientôt son
tour viendrait de dicter les ordres, au lieu de
les recevoir.
La tentative qu'elle aYait faite pour ramener
Mlle de Fontanges dans le chemin de la
vertu, lui avait d'ailleurs trop peu réussi, pour
qu'elle courût le risque d'un second ,1chec.
Mlle de Fontanges paraissait aimer véritablement le Hoi, et à Mme de Maintenon, qui
l'engageait à le quiller, elle avait répliqué
par ces mols partis ... du C(l'Ur :
&lt;&lt; Vous me parlez de quiller une passion, comme on parle de quitter un habit! 3 n
Elle aurait même, dit-on, prononcé un mot
pl us expressif.
~

Les fètes succédaient aux fêtes; l'astre
1. C/mmiques, de To11c11,nn-I.1..oi,E. t. fil.
2 . .lir111oirrs de /,a Ffl re, ch. 1x.

:;. So11re11ir~ de Mme de Cay/11;;.

naissant, loin de pàlir, brillail d'un éclat toujours plus vif.
Une circonstance, tout épisodique, allait
asseoir la fortune de celle qui, la veille encore,

)1ARIE-A:,;GÉLl&lt;,&gt;UE D'ES&lt;;ORAILLES DF. ROUSSILLE,
DU&lt;;UESSE DE Fo:-T.\Xt:Es.

Gravure Je BOYER, ;:l'après un tableau Je M1Gr;.1R1&gt;.

était la cible de tous les brocards et de tous
les lazzis.
C'était à une partie de chasse, où la Cour
avait été conviée.
La nouvelle favorite était vètue, ce jour-là,
d'un justaucorps en broderie, d'un prix considérable, et sa coiffure était faite des plus
belles plumes qu'on a,ait pu tromer.
Il semblait, tant elle avail bon air avec cc
vêtement, qu'elle ne pomail en porter qui
lui fù t plus selant.
Le soir venu, comme chacun se retirait, un
petit vent s'éleva, qui obligea Mlle de Fontanges à quitter sa capeline. Elle eut l'idée de
faire attacher sa coilfure avec un ruban dont
les nœuds retombaient sur le front : cet ajustement de tète plut si fort au Roi, qu'il la pria
de ne point se coilfor autrement de la soirée.
Le lendemain, toutes les dames de la Cour
étaient coiffées de la même façon.
La mode des « fontanges ii était née des
jeux de l'Amour et du Hasard.
Pendant la chasse, le Roi et sa mat'trcssc
s'étaient plusieurs fois isolés : la suite fit
connaitre que nos deux amoureux avaient
occupé leur temps à autre chose qu'à traiter
des affaires de l'État.

Oi•s cc JOur, Mlle de fontanges commença
à se plaindre de maux de tète et d'un mal de
cœur significatif, qui annonçaient - selon
l'expression d'un chroniqueur • - cc la fort Ton IHRn-Luu,,L, t:l11·n11it111n t. 11 f.
:,_ Con·rspo11d1111c1• dr ltager Rab11ti11, comte de

ll111sy, t. IV, p. 418-419.

mation d'une nouvelle tige de la lignée
royale. »
lin moment, on avait douté qu'elle f,it
enceinte : « Fontanges n'est point grosse
comme on l'avait cru, écrit le 28 juillet 167!1,
Mme de Montmorency à Bussy : le Roi l'aime
éperdument, ce dont ~lme de Montespan
enrage'. J&gt;
Mais bienlùt la grosse~se est confirmée.
« La nouvelle maitresse csl grosse, mande
Bussy à la Bivièrc 6; on dit que la passion du
Roi pour elle esl fort diminuée; cela ne me
surprend pas; j'ai toujours cru qu'il fallait
de l'esprit à la maitresse, pour faire durer
un amour jouissant et surtout avec un honnête homme. »
La grossesse ne se poursuivait pas sans
troubles : des hémorragies fréc1uentes épuisaient la jeune femme et l'anémiaient profondément.
Les médecins appelés restaient interdits :
leur science n'allait pas au delà de ce que
leur a,•aient enseigné llippocratc et Galien,
qui, sans doute, n'avaient pas prévu « le
cas i&gt; soumis à leur observation.
En désespoir de cause, on fit appel aux
empiriques : le prieur de Cabrières, a homme
très charitable, à recettes cl à remèdes singuliers », - ainsi nous le prl'scnte Saint~imon - « en qui M. de Loul'ois, Mme de
Montespan, ~!me de ~laintenon, tous les
ministres et le Roi lui-même avaient une
absolue confiance ii, fut prié de se rendre à
Maubuisson, pour y traiter 3llle de Fontanges
d'une grande pertr de sang.
l'ne première fois il réussit it remettre sur
pied la malade, qui se montrait, peu de
jours après, à Saint-Germain, avec toutes
les apparences d'un retour à la santé 7•
Ce rétablissement devait ètre passager. Le
mois suivant, Mlle de Fontanges reprenait le
lit et était incapable de prendre part au
voyage de Flandre qui se préparait.

+
Quelques mois plus lard, la duchesse de
Fontanges - le Roi l'avait gratifiée de cc
titre, comme il l'avait fait pour la Vallière,
lui donn,mt, en outre, une pension mensuelle
de cent mille écus - la duchesse de Fontanges accouchait.
Les couches allaient avoir les suites les plus
fàcheuses. Des pertes accompagnèrent la délivrance, etla vie de la favorite fut sérieusement
menacée.
Voyant son état s'aggraver, on lui fit entendre qu'elle de,ait quitter la Cour.
Cédant à ces instances, elle se retira à
l'abbaye de Chelles, où clic séjourna peu de
temps.
C'est en sortant de l'abbaye qu'elle fut
accueillie dans un couvent du faubourg SaintJacqucs, où les soins les plus empressés lui
furent inutilement prodigués : la duchesse
6. Correapo11da11ce de IJ11say, l. \', p. Hl. Lettre
du 1;; d11ct•mhrc 1tii!l.
7. Lettre de lluss), ~ mai 1680.

�"--------------------------------- .Mo'J{TE AU S'E'J{nC'E DU 'l{,01

111ST0']{1.ll
succombait, n'ayant pas encore 20 ans, le
28 juin 1 1G81.
L'enfanl débile qu'elle avail mis au monde
ne devail pas tarder à la suivre dans la
lombe 2 •

de me fàcher. Je vois par votre lettre que vous
avez donné Lous les ordres nécessaires puir l'ai rn
exécuter ce que je ,•ous ai ordonné. Vous n'avcl

Celle mort précipitée ne pouvait manquer
d'éveiller les soupçons: l'opinion ful générale
en faveur de l'empoisonnement.
Seule ou à peu près, Mme de Caylus s'élève
contre le sentiment presque unanime - il
f_aut bien le dire - des coolemporains.
&lt;1

.. . llyd1'opisie dans la poitrine, contenant plus de frois pintes d'eau avec beatlcoup de malières purulente.~ dans les lobes
rfroils du poumon, dont la substance était
enlièrement c01·1·ompue et gangrénée et
adhéi'ente de toutes parts. Les lobes de
l'autre côté, seulement un peu al//frés.
Le cœu1· un peu flétri, de l'eau sur la
membrane q11i l'envelo71pe en trop grande
abondance et de mauvaise odeur.
Le ventricule (eslomac) s'est trouvé fol't
S(lin et net.
Le foie d'une grandeur démesurée et sa
pai·tie droite non senlement altérée, mais
sa substance corrompue et sa couleur fort
chargée.
La raie et les reins, les intestins el le
mésentère dans une disposition naturelle,
excepté quelques glandes au côté rfroit fort
dui·es et tuméfiées.
La matrice et la vessie ll'ès saines el natm·elles.

li courut, écrit-elle, beaucoup de bruils

sur celle mort; mais je suis convaincue qu'ils
éta;cnl sans fondement, et je crois, selon que
je ['ai entendu dire à hfme de Afainlenon,
que celle fille s'est tuée, pour avoir voulu
partir de Fonlainebleau le même jour que le
Roi, quoiqu'elle fûl en travail et prêle à
accoucher. »
~fme de Sévigné allribue également la
maladie qui a em porté la duchesse de Fontanges à des suiles de couches funestes. C'esl
à la marquise qu'on prête le joli mot : cc la
duchesse est morte au service dn Roi. l&gt;
La Palatine, qui a le verbe plus rude el
qui ne ménage pas d'ordinaire se~ expressions, affirme au contraire, sans en donner
aucune preuve, du reste, que la duchesse a
succombé au poison.

« La Montespan étoit un diable incarné,
mais la Fontanges étoit bonne el simple;
toutes deux étaient fort belles. La dernière
esl morte, dit-on, parce que la première l'a
empoisonnée dans du lait; je ne sais si c'est
vmi, mais cc que je sais bien, c'est que
deux des gens de la Fontanges moururent, et
on disoit publiquement qu'ils a voient été empoisonnés•. ll

verbal de cette opération, signé de six médecins et d'un chirurgien.
D'autre part, le Dr Legué:l, après avoir
relaté cc qu'il a trouvé dans le Journal de
Uurel 6, toujours bien renseigné, reproduil
quelques fragments du rapport d'autopsie,
que nous mettons sous les Jeux de nos lecteurs, car la pièce est d'importance :

ENTREVUE SECRÈTE DE L OUIS

M DE FONTANGES.
gr~vure du Catine/ des Estampes.

AVEC

D'après

Ulle

XlV

11•

qu'à continuer ce que vous a1•ez commencé.
Demeurez tant que voire présence sera nécessaire, cl rcnez cnsu:te me rend1·e compte de toutes
choses.
fous ne me diles rien du père Bourdaloue. Sur
ce que l'on désire de faire ouvrir le corps, si on
le peut éviter, je crois que c'est le meilleur parti.
Faites un compliment de ma part aux f, ères cl
~ux sœurs, et les assurez que, dans les occasions,
1\s me trournronl toujours disposé à leur donner
des 1mrqucs de ma protection.

~
1~

-- - -

ne prouve que l'atlentat ait tté consommé.
Les dépositions de la Voisin et de sa complice, la Filaslre, ne sont pas pour modifier
notre conviction. Elles ne sont que la connrmation de la sûreté d'informations du lieutenant de police.
Le 26 juillet ·1680, la Voisin, après l'exéculion de sa mère, déposait :
&lt;t Romany ! elDerlrand (deux complices de
la Voisin) vouloient faire les marchands et
porter des étoffes et des gants chez Mme de
Fontanges, qui devoient être empoisonnés, et
elle (la ûlle Yoisin) a entrndu Uomany dire 11

---

~l:&gt; (1tdJJCr

(l IJ

n,nufl,tnf llOJ" ro:u.r.r ,i

, 1u,.//,,.1&gt;m~ u

l •

,un,l,·,-,

tu,u:,U cny,.,,uprendr

· La cause de la mol'l de la dame doit êt1·e
uniquement attribuée ù la pom·ritw·e totale
des lobes droits du poumon, qui s'est faite
en suite de l'altération et inle11t71érie chaude
et sèche de son foie qui, ayant fait une
grande quantité de sang bilieux et âcre,
lui avait causé les pertes qui ont précédé.

Ce samedi, à dix heures, quoique j'allcndissr,
il y a loogtemps, la nouvelle que vous m'avez
mandée, elle. n'a pas laissé de me surprendre el

M. Ravaisson a publié un exlrait du procès-

L L'ërudit biographe J.,. a découvert, da. s les registre~ mortuaires de Saint-Jacques du llaul-Pas l'acte
de dilcès de la duchesse. ·Cc document lève to~le iucerlilutlc relative à celle date :
« Dame llarie-Angfüque d'Eseurailles de Boussille
duchesse de Fontanges, décédée le 28 juin 1681 dan;
une cha(llbre d'une n_iaison de l'abbayo_de Port-lloyal,
sur la paroisse de Sa ,_nt-Jacqu~_s, fut prose dans la dilc
chambre el tran~j&gt;ortec tians I eglosc &lt;lu monastère oit
clic fut inhumée e_ ~!) juin? en p~ésence de Mgr A~neJu_les, duc clc Noailles, 1&gt;air de _France, premier capitamc de, gardes du corps du roi, gouverneur el lieutenant général pour Sa llaj&lt;Jsté des comtés tic
lloussillo1~, Conflans et Cerdagne, et de messire AnncJo~cph d Escora_,ll~s , f\ouss1llc-llontanges, che,·alier
seigneur mar,1111s de lluussillr, frère de la dite dame,

qui signèrent : ,bx,:-Juu;, DUC OE No.11LLES, .\XNE-Jo~El•II oi: llousstLI.E.
. 2. Cf._ clans !e /Jul/elù1 de la Société d'agricull111·e.
rnduslne, sciences et arls de la J,o:.ère, ·1809, l'article de M. Jules· Barbot, qui a !J'en voulu nous envoyer un « lire à parl » de son travail auquel nom
a1•ons fait quelques cn1pru11ts.
'
5. l.a Palatine êcril ailleurs ;
« Fouta_nge esl morte empoiso11nêe, il n'y a rien de
plus ccrlarn. Elle n'a cessé d'accuser de sa morl l.o
Montespan, qui avait, disait-elle, gagné un laquais de
F'ontangc. Cc coquin l'a empoisonnée avec du lait,
elle et (1uclquPs-u11s de ses domestiques. , - Du
14 _s~ptrmbre 1719. [Extrait de /&lt;'ragmenls de lellres
ong111ales de Aime Cltarlolle-EliML/Jelh de Bavière
{1715-1720), l. 1. p. 105-106.]

Dans une aull'e iellrc, clic rcvienlsur le mêmesujcl:
« ... Elle esl morte dans la f,irmc persuasion qu,,
la ~lonlespan l'avail fait rmpoisonnc1· avec deux de
ses femmes. On a dit publiquement qu'elles êtaienl
empoisonnées.» - Du 10 novembre 17!0.
4. Cette lettre a êlé publiée dans le Bulleti11 de la
Société d~ l'/listoirc de i"rrmce, année 1852, puis
dan~ ·J., hvrc de M. P. CtÉltEXT, Lit Police sous
Louis .\'/V.
5. Jllédecins el Empoi11011neurs au XVII• siècle.
ti. Voici ce que dit llurcl : « Le vendredi 27 juin,
Mme de Fontanges est décédée la nuit au Pori-Royal
~it o_a a fait. ouvrir son corps par ordre de Sa Ma:
Je.,/1•. On lm a trouvé un abcès dans l'e,tomac ou
plutùl un épanchement ci'eau cl les poumons Jicérès. »

Lov1s'.
Le désir exprimé par Louis XIV ne fut-il
pas obéi, ou le Roi, se ra visant au dernier
moment, revint-il sur sa première décision?
Cette dernière hypothèse est plus que probable, puisque l'ouverture du corps eut réellement lieu.

Un mémoire de La Reynie, cité par M. Clément 1, porte en marge ces mots :
Faits particuliers qui ont été pénibles à
entendre, dont il est si fâcheux de rappeler
les idées, et qu'il est plus difficile encol'e
de rapporter.
Dans ce mémoire, qui parait avoir été écrit
vers le temps où la duchesse de Fontanges
dut quitter la Cour, La fieynie, reprenant
toutes les dépositions à la charge de Mme de
Montespan, insistait particulièrement sur la
tentalive que deux ar,cusés, déguisés en colporteurs, devaient faire conlre la jeune du-

A la suite de cette autopsie, pratiquée par
le chirurgien C11EmNEAU (?), les médecins présents, DELLAY, PETIT, MOREA U, T11u11.1.1rn et
VEZON concluaient que :

San;; nous arrêter au langage grotesque de
ces médecins de ~Iolière, retenons leurs conclusions.
Ils ont constaté de l'hydropisie de la poitl'ine; or, qu'est-ce autre chose qu'un épanchement dans la plèvre, c'est-à-dire une pleurésie?
Cette pleurésie était purulente, ainsi que
les praticiens l'énoncent formellement.
Il y avait, en plus, de la pél-icarclite :
&lt;1 eau sur la membrane qui enveloppe le
cœur ».

Louis XIV en prit assez gaitbrdemcnl son
parti : la lellre qu'il écrivit, au lendemain
même de l'événement, nous le montre bien
peu touché du malheur qui vient de le frapper.
Celte lettre, écrite à M. de Noailles, autorise-t-ells toulefois les soupçons d'empoisonnement? Nous laisrnns à ceux qui nous lisent
le soin de prononcer, aprè:s avoir pris connaissance des rénexions qui suivent le document.

Le foie était augmenté de volume: c'est ce
que nous appelons, dans notre langage anatomique, le {'oie gras.
L'engorgement ganglionnaire du mésentère
est un signe de tuberculose ou de cancer;
dans le cas particulier, il s'agit manifestement de tuberculose.
Nous énoncerons pour plus de précision :
plew·o-pneumonie luberculeuse, avec épanchemenl de liquide dans le péricarde .
J)as de si,qnes co11stnlés cl'av01·tement 111
cle fau;se couclie.
Uans tout cela, rien que de très nalurcl :

- -..

LA

CHASSE ROYALE. -

pas la moindre présomption de manœuvres
criminelles.
Le soubail exprimé par Louis XIV, qu'il
ne fùt pas procédé à l'autopsie, s'explique,
corn me on l'a fait observer déjà, par la crain le
de fournir un nouvel aliment au procès
dans lequel pouvait être impliquée la Montespan.
1. La Police sous l, mi~ .\'W.
\l. &lt;.:c I\umany, ou llomani, valel it loul faire, était
un iles familiers ,le la Voisin. Il sul se rendre indis-

prnsable el la célèbre empoisonneuse dut lui prorncllre de le marier à sa lillr. Marguerite.
l\omani, on ignore pourquoi, ne fut pas jugé par la
Chamhre Arclcnte. Il resta lrois ans prisonnier à Vincennes, 1&gt;uis ,le là ful tr:,n~fï·nt dans la prison de la
citarlclle de Bcsan~on el al! acl,c par une chaine à uue

D'après une gra,•ure du Cabinet des Estampes.

chesse, au moyen d'étolfos de Lyon et de
gants de Grenoble, c1 étant presque infaillible,
disait le mémoire, qu'elle prendrait au m)ins
des gants, les dames ne mrnquant guère
à cela lorsqu'elles en trouvent de bien
faits. »
Ce passage, qu'on a évoqué, pour justirter
la thèse de l'empoisonnement, n'atteste pas
aulre chose, selon nous, qu'une tentalive
contre la duchesse de Fontanges ; mais rien

si mère que, si elle ne prenoi t pas l'étolîtl
elle ne se sauveroit pas des ganls.
'
. &lt;c. fiomany et sa mère (la femme Voisin)
d1soient entre eux que le poison feroit mourir
~~m~ de Fontanges en langueur, et que l'on
d1so1l que cc seroit de regret de la mort du
fioi. l&gt;
Quant à la Filastrc ', elle avait accusé
Mme de Montespan d'ilvoir fait empoisonner
Mlle de Fontanges, afin de reconquérir les

muraille, le 5 janvier 1683. (Nole du O' L~:Gut:.)
3. La •'ilastrc arait d'abord été femme rie chambre
d'une empoisonneuse de marque, lladelcine Gardé
fc_m_mc dr. Fra~1çoi_s Chappclain, coalrùleur général d•~
dec,mcs el tresorter des olîrandcs el aumùnes du roi.
Voici, au sujet de ces deux femmes, uuc noie de
La llcynie, publiée par le D• Lcgué, da11s son licau
hvre; Jlrdecins el lfoq1oiwnne1irs:
« ~ïl aslrc cl. Chappclain, pour laquelle Filastrc

agissait, s~nt les tlcux plus cxlraordioaircs femmes
dont. on a!l enco,·c e_nlendu J)•rlcr. li y a plusieurs
annces quelles ,ont I u~c cl I aulre clans la recherche
&lt;1~.. toules,. sorl~s de poisons cl maléfices, el il serait
d,lfocolc cl 1mag111er de plus grands crimes que Je sont
ceux &lt;lonl ce~ deux f"emmes se Jrouvent malhcui·cusemcnl chargee, .. .. »
La l'ila~tr_e fuL condamnée il èlre brûlée vive en
place tic Grnvc.

�1f1STORJJI
bonnes grâces du Roi ; mais elle se rétracta
à la question, et La Reynie, dans un mémoire

à Louvois daté du 17 avril 1681, écrit ces
lignes :
« La Filastre a parlé, sa déclaration est
d'autant plus importante que non seulement
elle décharge Mme de Montespan et la Chappelain du dessein de l'empoisonnement de
Mme de Fontanges, mais encore parce qu'elle
confirme deux autres faits .... l&gt;
Dans un autre endroit, La Reynie fait l'ob-

servation suivante, dont l'intérêt ne saurait
échapper :
« Ce que la Filastre a dit aujourd'hui,
10 aoùt (sans doute le 10 août 1681), me
paroit mériter beaucoup de réflexions et devoir servir à quelque éclaircissement touchant
Mme de Montespan.
&lt;! Il y a lieu de croire en suivant ces ouvertures, que l'on troUl'era que ce qui a été dit
son sujet e.~t un peu jactance parmi
tous ces gens-là, pour donner de la réputation

.m,·

à ce qu'ils faisoient, ou qu'il y a quelque

chose que l'on a cherché 1iéritablement.. .. u
Que peuvent laisser entendre ces derniers
mots d'allure mystérieuse, sinon qu'il y a eu,
comme nous l'avons dit plus haut, une tentative dirigée contre la maîtresse du Roi, et
plus encore contre le Roi lui-même; mais
cette tentative, - et ce sera notre conclusion
dernière, - aucun indice ne nous autorise à
dire qu'elle ait reçu même un commencement
d'exécutiou.
DOCTEUR

Mémoires

du général baron de Marbot

CABANES.

CHAPITRE XXVI (suite) .

Paris au XVllle siècle

Canne.

Elle a remplacé l'épée, qu'on ne porte plus
habituellement. On court le matin, une badine à la main; la marche en est plus leste,
et l'on ne connaît plus ces disputes et ces
querelles, si familières il y a soixante ans, et
qui faisaient couler le sang pour de simples
inattentions.
Les mœurs ont opéré ce grand changement
Lien plus que les lois. On n'aurait réussi
qu'avec peine à interdirn le port des armes :
le Parisien s'est désarmé de lui-même pour sa
commodité et par raison. Le duel était fréquent, il est devenu rare. Les lois sévères de
Louis XIV n'ont pas eu autant de force sur
les esprits que la double et paisible lumière
de la philosophie. Les Parisiens ont senti
qu'ils ne doivent pas se déchirer comme des
hèles féroces, pour une chimère qu'on appelle
point d'honneur. On se contredit, on se dispute, on y met quelquefois un peu d'aigreur;
, mais on ne croit pas qu'on doive pour cela se
couper la gorge.
Les femmes ont repris la canne qu'elles
portaient dans le onzième siècle. Elles sortent
et vont seules dans les rues et sur les boulevards, la canne à la main.
Ce n'est pas pour elles un vain ornement;
elles en ont besoin plus que les hommes, vu
la bizarrerie de leurs hauts talons qui ne les
exhaussent ·que pour leur ôter la faculté de
marcher.
La canne à bec de corbin, qui accompagnait
fidèlement la perruque à trois marteaux, disparait peu à peu, et ne se verra bientôt plus
que dans la main du contrôleur ou directeur
général des finances, qui seul est dans l'usage
d'entrer ainsi chez le roi. Nul autre n'y peut
porter la canne.
Voilà une distinction. Et pourquoi cette
canne, dans une main habile et intègre, se-

Grève. Il n'y a pas d'exécution ce jour-là :
elles y étalent tout ce qui concerne l'habillement des femmes et des enfants.
~
Les petites bourgeoises, les procureuses,
ou les femmes excessivement économes, y
Piliers des Halles.
vont acheter bonnets, robes, casaquins, draps
Sous les piliers des 1!alles subsiste encore et jusqu'à des souliers tout faits. Les moula maison où est né notre Molière, le poète chards y attendent les escrocs qui arrivent
dont nous nous glorifions. Là règne une pour y vendre des mouchoirs, des serYielles
longue file de boutiques de fripiers, qui ven- et autres effets volés. On les y pince, ainsi que
dent de vieux habits dans des magasins mal ceux qui s'avisent d'y filouter : il paraît que
éclairés, et où les taches et les couleurs dis- le lieu ne leur inspire pas de sages reflexions.
paraissen l.
On dirait que cette foire est la défroque
Quand vous ètes au grandjour, vous croyez féminine d'une province entière, ou la déavoir acheté un habit noir : il est vert ou vio- pouille d'un peuple d'Amazones. Des jupes,
let, et votre habillement est marqueté comme des bouffantes, des déshabillés sont épars, et
la peau d'un léopard.
forment des tas où l'on peut choisir. lei, c'est
Des courtauds de boutique, désœuvrés, la robe de la présidente défunte, que la provous appellent assez incivilement ; et quand cureuse achète; là, la grisette se coiffe du
l'un d'eux vous a invité, tous ces boutiquiers bonnet de la femme de chambre d'une marrecommencent sur votre route l'assommante quise. On s'habille en place publique, et bieninvitation. La femme, la fille, la servante, le tôt l'on y changera de chemise.
chien, tous vous aboient aux oreilles; c'est un
L'acheteuse ne sait et ne s'embarrasse pas
piaillement qui vous assourditjusqu'à ce que d'ou vient le corset qu'elle marchande : la
yous soyez hors des piliers.
fille innocente et pauvre, sous l'œil même de
Quelquefois ces drôles-là saisissent un sa mère, revêt celui avec lequel dansait, la
honnête homme par le bras ou par les épaules veille, une fille lubrique de l'Opéra. Tout
et le forcent d'entrer malgré l.ui; ils se font semble purifié par la vente, ou par l'invenun passe-temps de ce jeu indécent : on est taire après décès.
Comme ce sont des femmes qui vendent cl
obligé de les punir en leur appliquant quelques coups de canne afin de châtier leur inso- qui achètent, l'astuce est à peu près égale
lence; mais ils sont incorrigibles.
des deux côtés. On entend de très loin les
Vous y trouvez aussi de quoi meubler une voix aigres, fausses, discordantes, qui se démaison de la cave au grenier: lits, armoires, battent. De près, la scène est plus cm·ieuse
chaises, tables, secrétaires, etc. Cinquante encore. Quand le sexe (qui n'est pas là le
mille hommes n'ont qu'à débarquera Paris: beau sexe) contemple des ajustements fémion leur fournira, le lendemain, cinquante nins, il a dans la physionomie une expression
toute particulière.
mille couchettes.
Le soir, tout cet amas de hardes est emLes femmes de ces fripiers, ou leurs sœurs,
ou leurs tantes, ou leurs cousines, vont tous porté comme par enchantement; il ne reste
les lundis à une espèce de foire, dite du pas un mantelet, et ce magasin inépuisable
Saint-Esprit, et qui se tient à la place de · reparaîtra sans faute le lundi suivant.
rait-elle inférieure au bâton de maréchal de
füance?

MERCIER.

de mon cheval, en s'appuyant d'une main sur
mon genou, et me répétant sans cesse: « Yous
êtes mon anche tu télairc !. .. l&gt; Ce vieillard
me faisait vraiment pitié, car il allait tomber
de fatigue et ne voulait cependant pas me
quitter, lorsque, voyant un de mes chasseurs
ramenant un cheval de prise, je le fis prêter
au colonel prussien, que j'envoyai sur les
derrières, sous la conduite d'un sous-officier de confiance. Vous verrez que cet officier
ennemi ne tarda pas à me témoigner sa reconnaissanee.
Cependant, le plateau de Jauër et les rives
de la Katzbach étaient devenus subitement le
théàtre d'une sanglante bataille, car de chaque bois il sortait des troupes prussiennes.
La plaine en fut bientôt couverte. Mon régiment, dont je n'avais pu modérer l'ardente
poursuite, se trouva bientôt devant une brigade d'infanterie ennemie dont les fusils, mis
hors de service par la pluie, ne purent nous
envoyer une seule balle. J'essayai de rompre
le carré prussien; mais nos chevaux, empêtrés dans la boue jusqu'aux jarrets, ne purent avancer qu'au petit pas, et l'on sait que,
sans élan, il est à peu près impossible 1t la

J'étais placé devant mon régiment, qui,
ainsi que je l'ai déjà dit, se trouvait en tète
de la colonne, lorsque, tout à coup, j'entends
derrière moi de très grands cris : ils provenaient de l'attaque imprévue de nombreux
lanciers prussiens qui, sortant à l'improviste
du bois, s'étaient jetés sur le 24° de chasseurs
et le 11 ° de hussards, qu'ils avaient pris en
flanc et mis dans le plus grand désordre. La
charge des ennemis , étant oblique, avait
d'abord porté sur la queue de notre colonne,
puis sur le centre, et menaçait de venir frapper en tête. Mon régiment allait donc être
attaqué par le flanc droit. La situation était
d'autant plus ·critique que l'ennemi avançait
rapidement. Mais, plein de confiance dans le
courage et l'intelligence de mes cavaliers de
tous grades, je commandai un changem~nt
de front à 1li-oite au grandissime galop.
Cette manœuvre, si dangereuse devant l'ennemi, s'exécuta avec tant de vélocité et d'ordre que, en un clin d'œil, le régiment se
lrouva en ligne devant les Prussiens, et comme
ceux-ci, en marchant obliquement vers nous,
présentaient le flanc, nos escadrons profitèrent de cet avantage et pénétrèrent tous dans
les rangs ennemis, qu'ils enfoncèrent et où
ils firent un grand carnage.
En voyant le succès obtenu par mon régiment, le 24" de chasseurs, revenu de la surprise occasionnée par l'attaque de flanc qui
l'avait d'abord rompu, se rallia promptement
et repoussa la partie de la ligne ennemie qui
lui était opposée. Quant au 11 • de hussards,
entièrement composé de Hollandais, dont
!'Empereur avait cru faire des Français par
un simple décret, il fut impossible à son chef
de le ramener à la charge. ~fais nous sùmes
nous passer de l'assistance de ces mauvais
soldats, car le 23• et le 24• suffirent pour
achel'er la déroute des trois régiments prussiens qui nous al'aient attaqués.
Pendant que nos chasseurs les poursuivaient
à outrance, un vieux colonel ennemi, déjà
démonté, ayant reconnu mon grade à mes
épaulettes et craignant d'ètre achevé par
quelqu'un de mes cavaliers, vint se réfugier
G ~:N1\RAL LAURISTON.
près de moi, où, malgré l'animation du com- D'apl'èS 111te lithO!i[raphie du Cabinet des Estampes.
bat, personne n'osa plus le frapper dès que
je l'eus pris sous ma sauvegarde. Bien que
cet officier marchât à pied dans des terres cal'alerie de pénétrer dans les rangs serrés
labourées changées en boue, il suivit pendant des bataillons qui, bien composés et bien
un quart d'heure les mouvements précipités commandés, présentent bravement une haie
.., 301 ,,.

de baïonnettes. En vain nous arrivions si près
des ennemis que nous parlions avec eux et
frappions leurs fusils avec la lame de nos sabres, nous ne pûmes jamais enfoncer leurs
lignes, ce qui nous eùt été facile si le général
en chef Sébastiani n'eùt pas envoyé l'artillerie
de la brigade sur un autre point.
Notre situation et eelle de l'infanterie ennemie placée devant nous étaient vraiment
ridicules, car on se regardait dans le blanc
des yeux sans se faire le moindre mal, nos
sabres étant trop courts pour atteindre des
ennemis dont les fusils ne pouvaient partir!
Les choses étaient depuis quelque temps dans
cet état, lorsque le général Maurin, commandant une brigade voisine de la nôtre, envoya
à notre aide le 6e régiment de lanciers, dont
les longues armes, dépassant les baïonnettes
ennemies, tuèrent en un instant beaucoup de
Prussiens, ce qui permit, non seulement à
nos lanciers, mais aux chasseurs du 23• et
du 24e, de pénétrer dans le carré ennemi, où
nos cavaliers firent un affreux carnage. Pendant ce terrible combat, on entendait la voix
sonore du brave colonel Perquit, qui criait
avec un accent alsacien des plus prononcés :
« Bointez;, lanciers! bointe;:; ! 1&gt;
La victoire se déclarait ainsi en notre faveur sur cette partie du vaste champ de bataille, lorsqu'elle nous fut ravie par l'arrivée
imprévue de plus de 20,000 cavaliers prussiens, qui, après avoir écrasé la division
Roussel d'Urbal, si imprudemment envoyée
seule à plus d'une lieue en avant, venaient
attaquer la nôtre avec des forces infiniment
supérieures!
L'approche de celte énorme masse ennemie
nous fut signalée par l'arrivée du général
l~iœlmans, qui avait, ainsi que je l'ai déjà
dit, quitté momentanément sa division, pour
aller, presque seul, réclamer au général Séhastiani sa batterie d'artillerie, que ce général
en chef avait si mal ;t propos envoyée joindre
celle de Roussel d'Urbal. N'ayant pu rencontrer Sébastiani, il n'était arrivé auprès de la
première division que pour être témoin de la
prise des canons d~ Roussel d'Urbal ainsi que
des siens propres, et se trouver entraîné dans
l'affreuse déroute des escadrons .de son collègue. Nous eùmes le pressentiment de quelque malheur, en voyant accourir notre général, la figure altérée, ayant perdu son chapeau
et même sa ceinture! Aussi nousempressâmesnous d'arrêter nos soldats, occupés à sabrer
les fantassins ennemis que nous venions d'en-

�H1ST0'1(1A.

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foncer. Mais, pendant que nous nous cflor- que la descente de la côte fut un des mo•
cioos de remettre nos gens en bon ordre, menls les plus critiques de ma vie .... Le ter- après avoir subi un échec, reprennent l'ofnous fùmes totalement enveloppés par les rain, très escarpé, glissait sous les pieds de rcnsiYc, les raYaliers des diYisions Exelmans
nombreux escadrons prussiens qui poursui- nos chc1•aux, c1ui trébuchaient d'ailleurs à et Roussel d'Urbal exterminèrent !out cc
vaient jusque dans nos rangs les débris de la chaque pas sur de nombreux quartiers de &lt;1u'ils purent alleindre.
Ce retour offensif nous l'ut d'une grande
dil'ision d'Lrbal !...
roches. Enfin la mitraille que l'Omissait sur utilité, car il arrêta les cn11emis, qui n'osèl!:n un clin d'œil, le corps d'armée d1' cava- nous l'artillerie ennemie achevait de rendre
lerie de Sébasliani, fort tout au plus de 5 à notre situation horrible. J'en sorti; néan- rent ce jour-là nous suil'rc au delà de la
G,000 combattants, fut accab 1é par 20,000 ca- moins sans éprouver aucun accident person- Katzbach. Cependant le d1\,astrc de l'armée
Yaliers l'nnemis, qui, outre l'immense supé- nel, grâce au courage, à l'ardeur, ainsi qu'à française l'ut immense, car le maréchal ~lacriorité du nombre, avaient l'avantage &lt;l'être l'adresse de mon excellent cheral Lure, qui, &lt;lonald lui ayant fait le matin traverser la
presque tous des uhlans, c'est-à-dire d'èlre marchant au bord des précipices comme un rivière sur tous les ponts el les gués qui
armês de lances, tandis que nous n'avions chat sur un loit, me saul'a la Yie, non seule- cxistaiclll entre Lil'gnitz cl G,&gt;ldbcrg, c'estque quelques escadrons qui en portassent! ... ment dans celle affaire, ruais dans plusieurs à-dire sur une ligne de plus de cinq lieues,
Aussi, malgré la viYc résistance que nous autres. Je reparlerai plus tard de cet txcdlcnL et presque tous les pass~gcs ayant été momcnlanémenl interceptés par l'inondation,
cherchions à opposer, les grouprs quc nous animal.
!'armée
française se lroul'a étendue sur un
formions étaient constamment dispersés par
Les troupes d'infanterie et de carnleric long cordon, ayant les Prussiens à dos, et en
les Prussiens, qui, nous poussant san~ cesse, françaises qui l'enaienl d'être précipitées du
nous ramenèrent enfin à l'exlrémiri• de la haut du plateau de Jaücr se crurent à l'abri l'ace une ril'ièrc presque infranchis~ahle;
plaine. au point oü commence la descente de des ennemis dès qu'elles eurent franchi la aussi les scènes désastreuses dont j'al'ais ét{,
la profonde gorge au lias de laquelle coule la Kalzbach; mais les Prussiens avaient dirigé témoin sur le plateau de Jaui&gt;r ainsi qu'au
pont de Cbcmochowilz se reproduisirent-elles
rivière de la Katzl•ach !
une forte colonne Yers un pont situé au-des- sur tous les points du champ de 1,ataille !
Nous fùmes reçus sur ce point par deux sus de celui de Chemochowitz, oü elle arait
Partout la pluie paralysa le feu de notre indivisions d'infanterie fran('aisc. auprès des•
passé la Katzbacb, de sorte qu'en arri1ant fanterie el favorisa les allaques de la cal'aquelles nous espérions nous rallier; mais les sur la rive que nous avions quiLtée le malin,
fusils de nos fantassins étaient ~i mouillés nous fûmes très étonnés d'y être allaqués lcrie prussienne, quatre fois plus nombreuse
&lt;111 'ils ne pouvaient faire feu. li ne leur res- par de nombreux esradrons de uhlans. Ce- que la nôtre! ... Partout la retraite fut rendue
tait d'autre moyen de défense qu'une batterie pendant malgré la surprise, quelques rég:- lrès périlleuse par la difficulté que nos troude six canons et leurs baïooneues, qui arrê- ments, au nombre desquels le maréchal Mac- pes épromèrent à franchir la Kallbach détèrent un moment les cavaliers ennemis; donald cita le mien dans son rapport, se por- bordée. La plupart des hommes qui essayèmais les généraux prussiens ayant fait avan- tèrent sans hésiter contre les ennemis .....Je rent de rranchir celte rivière à la nage se
no) èrcnt. Le général de brigade Sibuel f uLde
cer une vingtaine de bouches à fl!u, celles
ne sais néanmoins ce qui serait advenu sans ce nombre; nous ne pûmes sauver c1ue quel&lt;les Français furent en un instant démontées, l'arrivée de la dil'ision du général Saint-Gerques pièces d'artillerie.
et leurs bataillons forent enfoncés! ... Alors, main. qui, laissée le n1atin sur la rive gauche
un hourra général lança contre nos troupes et n'ayant par conséquent pas pris part au
CHAPIT~E XXVII
les 20,000 cavaliers ennemis, qui nous reje- combat, se trouva Loule portée pour venir à
tèrent en désordre vers la Kalzbach !...
notre aide. Celte division, composée de deux Concenlralion sur Drc,J~. - f:pisod,·s. - f.rs fla,.
Celte rivière, que nous avions traversée le rrgimcnts de carabiniers, d'une brigade de
~ir,. - :'lapolt'o11 au cam1&gt; ,le l'ilnitz. - fo ,uis
('omhlé &lt;11• la,·~urs.
malin avec tant de peine, bien qu'elle soit
cuirassiers et de six pièces de l 2, allaquant
peu considérable, avait été transformée en toravec fureur les ennemis, rejeta dans la ril'ièrc
Après la malheureuse affaire de la l,alzrent impétueux par les pluies
ba~h, le maréchal Macdonald,
diluviennes 'lui n'avaient cessé de
cherchant à réunir ses troupes,
tomber pendant toute la journée.
indiqua comme points de rallieLes eaux, refluant sur les deux rim1:nt les 1illes de Uunrlau, de
ves, com,raicnt presque entièreLauban tt de Corlilz. l'ne nuit
ment les parapets du pont de Cbrdes plus obscures, des chemochowilz et empêchaient de remins défoncés, la pluie lombanl
connaître si le gué de ce nom
toujours 11 torrents, rendirent la
était encore praticable.Cependant,
marche lente et fort p{-nible;
comme c'était par ces deux pasaussi beaucoup de soldats, sursages c1uc nous étions venus le
tout des confédérés, s'égarèrent
malin, on se dirigea Yers ces
ou restèrent en arrière.
points. Le gué était inrranchissaL'armée de .\'apoléon perdit
Lle pour les fantassins : beauà la La taille de la Katzbach
coup s'y noyèrent, mais le pont
l::i,000 hommes tués ou no)és,
sauYa la grande masse.
20,ùOO pri~onnicrs el jQ pièces
Je réunis autant que possible
de canon. Cc fol une rérilable
mon régiment, que je fis marcalamité. Le mankhal Macdocher par dctni-pelotons très sernald, dont les faux calculs strarés, qui, se soutenant muluclletégiques avairnl amené telle camenL, entrèrent dans l'eau avec
tastrophe irréparable, sut, tout
assez d·ordrc et gagnèrent la
en perdant la confiance de l'arrive opposée, n'a)ant perdu que
ClicM Xeurde in frtres
mée, con•crl'er son estime par
deux hommes. Tous les autres
PRISE Dis LA REDOLTf KABRUNN. (O1':FENSE DE D.INTZIG, 181.1.)
la franchise et la lolaulé awc
régiments de cavalerie prirent la
lesquelles il convint de ses torts;
même direction, car, malgré
car
le l1•ndemain du désastre,
la confusion inséparable d'une telle re- Lous ceux qui l'avaient franchie pour venir
traite, les cavaliers comprirent qu'il fallait nous couper la retraite, &lt;:t comme il n ·) a apnt ri;uni auprès de lui Lous les généraux cl
laisser les ponts aux fantassins. J'avouerai rien d'aussi terrible 11ue les lrouprs qui, colonels, il nous dit, après nous aroirengagés à
contribuer tous 11 la conservation de l'ordre

.Mi.MOT'lfES DU GÉNÉ'J{JlL BJtl(_ON DE .MJt1(.BOT ~

que, dans les troupes et parmi les officiers,
chacun avait fait son devoir; qu'un seul
u était cause de la perte de la bataille, et que
&lt;C le coupable était lui, parce qu'en Yoyant la
« pluie, il n'aurait pas dû quiller un Lerrain
cc accidenté pour aller attaquer dans de vastes
« plaines un ennemi dont les escadrons
c1 étaient infiniment plus nombreux que les
cc ntilres, ni se meure une rivière à dos par
« un Lemps orageux ».
Cc noble al'eu dé,arma la critique, et
chacun s'efforça de contribuer au salut de
l'armée, qui battit en retraite vers l'Elbe,
par Bautzen.
Le destin semblait vouloir nous accabler;
car peu de jours après que le maréchal Oudinot eut perdu la bataille de Gross-lleeren,
Macdonald celle de la Kalzbach et Vandammc
celle de Kulm, les Frauçais éproul'èrent un
immense revers. Le maréchal Ney, qui avait
remplacé Oudinot dans le commandement
des troupes destinées à marcher sur Berlin,
n'ayant pas des forces assez considérables
pour remplir celle mission dirficile, fut bal!u
à Jutterbach par le tran~fuge Bernadolle, et
contraint d'abandonner la rive droite de
l'Elbe.
!,'Empereur revint à Dresde avec sa garde.
J.cs dil'ers corps d'armée aux ordres de ~facdonald prirent position non loin de celte
,ille, tandis que le maréchal Ney, après al'oir
refoulé les Suédois sur la rirn droite, réunissait ses troupes sur la rire gauche, à Dessau
cl à \Villemberg. Durant près de quinze
jours, de la fin de septembre au commencement d'octobre, l'armée française rcsla
presque immobile autour de Dresde. Mon r1;11imcnt était bivouaqué auprès de Ycissig, ~ur
les hauteurs de Pilnilz, qu'occupait une de
nos divisions d'infanterie, soutenue par la
cavalerie de Sébastiani el d'Exelmans.
Bien qu'il n'e,it pas été conclu d'armistice
orficiel, la lassitude des deux partis établit
entre eux une suspension d'armes de (Hil,
dont chacun profita pour se préparer à de
nouveaux el plus terribles combats.
Ce fut au camp de Pilnilz que je reçus une
lettre du colonel de cavalerie prussienne auquel j'avais prêté un cheval, après qu'il eut
été pris cl blessé par des cavaliers de mon
régiment au début de la bataille de la Katzbach. Cet officier supérieur, nommé M. de
Illaokl'nsée, ayant été délivré par les siens
lorsque la chance' tourna contre nous, n'm
était pas moins reconnaissant de ce que j'al'ais
fait pour lui, et afin de me le promcr, il
m'envop dix chasscurs et un lieutenant de
mon régiment qui, restés blessés sur le
champ de bataille, avaient été à leur tour
faits prisonniers. M. de Blankenséc les avait
fail panser, et après les avoir combl(:s de
soins pendant quinze jours, il avait obtenu
dr ses chefs l'autorisation de les faire conduire aux avant-postes français, et me les
adressait avec mille remerciements, m 'assurant qu'il me demi! la vir. Je crois qu'il
a1·ait raison, mais je n'en fus pas moins sensible à l'expression de la reconnaissance d'un
&lt;les chefs de nos ennemis.
11

11

Tandis que nous campions sur le plateau
de Pilnitz, il se passa un fait curieux dont
Loule la dhision fut témoin.
Dans un moment d'ivresse, nn brigacliC'r

GÉNÉRAL i\lono:---Dt l'ERNET.
/l'après 1~ f'Orlrait gravt! p.1r F0RE'1IER.

du 4• de chasseurs :mit manqué de rc~pcct
à rnn liculenanl, et un lancier du G•, que
son cheval mordait avec furPur, ne pouvant
lui faire lâcher prise, l'avait frappé au Yenlre
avec des ciseaux, cc c1ui al'ail amené la mort
&lt;le l'animal. Certainement ces deux hommes
méritaient d'être punis, mais seulrment par
mesure disciplinaire. Le général Exelmans
les co11da111na à 11101•/ de son autorité pril'ée, et ayant fait monter la division 1, cheval
pour assister à leur exécution, il en forma un
grand carré dont trois faces seulement é1ai1·nt
pleines, et sur la quatrième on creusa deux
trous devant lesquels on conduisit les deux
patients.
Apnt élé en course Loule la nuit, je rentrais Au camp en ce moment, et voyant ces
lugubres préparatirs,jc ne mis point en doute
que les coupalilcs n'emsent élé jugés et condamnés. Mais j'appris bientôt qu'il n'en était
rien, et, m'approchant d'un cercle formé par
J,, général Eidmans, les &lt;leux génrraux de
brigade et Lous les chers drs régiments, j'l'nlendis M. Dcwnce, colontl du i• de chasseurs, et M. Per11ui1, colonel &lt;lu G• de bnciers, supplier le général de divi~ion de
vouloir hirn faire grâce aux deux coupables .
Le général Exdrnans refusait, tout en parcourant au pas le rront des lroures pendant
qu'on implorait sa clémence.
Je n'ai jamais pu me défendre d'exprimer
mon indignation quand je vois commcllre un
acte qui me semble injuste. J'eus pcul-èlre
Lori, mais apostrophant les colonels Ocvencc
et Perquil, je leur dis qu'ils compromellaieul leur dignité en souffrant qu'on promenât dans le camp comme criminels des hommes de leurs régiments qui n'avaient pas été

jugi:~. el j'ajoutai : 11 ~'Empe~eur n'a con« cédé à personne le droit de ~1e o~ de m_orl,
cc el s'est personnellement reserre celm de
cc faire grâce. »
Le 11énéral Exelmans s'émut l'n ropnL l'effet pr~duit par ma sortie&lt; l s'écria qu'il pn1'ilo1111ail au chasseur du 4•, mais que le lancier allait être fusillé; c'est-à-dire qu'il graciait le soldat qui avait manqué à son liculenanl, el voulait faire exécuter ('C)ui &lt;1ui avait
lué un chel'al.
Pour mcllre à mort ce malheureux, on fil
demander dans chaq uc régiment deux somofficiers; mai, corn me ceux-ci n'ont pas de
mousqueton, ils durent prendre ceux de
quelques so!Jats . Dès &lt;1ue cet ordre me fut
transmis, je ne répondis pas à mon adjuclantmajor, qui me !'ompril: aussi aucun Lomme
du 27&gt;• ne se présenta pour parlitipl'r it l't•xéculion. Le général Exelmans s'en aperçut el
ne dit rien 1... Enfin une détonation rclenlil,
et Lous li&gt;s assislanls frrmisscnl d'indignation! Exelmans ordonne alors que, stlon
l'usage, on fasse défiler les troupes devant le
cadai•re. On se met en marche. Mon régiment était le second dans la colonne, et j'hésitais pour sa,oir si je demis IC' faire pa5ser
devant le corps de celle malheureuse l'ictime
de la sérérilé d'Exdmans, lor~que de grands
éclats de rire se firent entendre dans le 24° de
chasseurs, qui, marchant dc1·anl moi, citait
dt;jà arrivé sur le lieu de l'exécution. J'cn'°Pi un adjudant pour s'informer de cc qui
causait celte joie indécente en présence d'un
cadavre, et j'appris birnlôt que le mort se
portail à merveille 1
En elict, tout cc c1ui venait de se passer
n'était r1u'une parodie im-cntéc pour c·ffra,er
les soldats (jUi seraient !entés de manque~ à
la discipline; parodie qui consistait à fusiller
un homme à blonl', c'est-à-dire sans balles!
El pour &lt;1uc le secret de ce simulacre d't•xéculion fiil mieux gardé, noire thef en al'ait
chargé des sous-orficiers, aux11ucls on arnit
distribué des cartouches qui ne contenaient
11ue de la poudre! ... ~fais comme, pour rompiéter l'illusion, il fallait que les lroupes
t•issenl le cada1Te. Exelmans avait prescrit au
lancier qni dc,·ait joun ce rôle de se jcler la
face contre t1nc &lt;lès r1u'on ferait feu sur lui,
de contrefaire le mort, et de s'éloigner de
l'armée la nuit sui1·ante avec des babils de
paysan et un peu d'argent 11u'on lui aYait
remis à celle intention! Mais le soIJa1, qui
élail un Cai:con des plus madrés, aianl fort
bien compris que le général Exelmans outrepassait ~es pournirs el n ·avait pas plus le
droit de le fusiller sans jugrmcnt que de le
renvo~cr sans congé, était rtslé debout après
la détonation, et refusait de s'éloigner, à
moins qu'on ne lui délivrùt une feuille de
roule qui le garantit d'1\lre arrèlé par la "en0
darmerie!
En apprenant que c'était celle di,cussion
entre le gt:néral et le prétendu mort 114i avait
excité les éclats de rire du 2-t• de cb&lt;1sseurs
placé en lèle de la colonne, je ne Youlus pas
que mon régiment participùl ii cette comédie, qui, selon moi, était bien plus contraire

�•------------------------ .Mi.M011fES DU GÉNÉ'J{lf,L 1llrl(ON D'E .M.JflfBOT - - ,

1f1ST0'/{1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - à la discipline que les fautes qu'on voulait
punir on prévenir. Je fis donc faire demitour à mes escadrons, et, prenant le trot, je
les éloignai de cette scène pénible pour les
faire rentrer au camp, où je leur fis mèttrr
pied 11 terre. Cet exemple ayant été suivi par
tous les généraux de brigade et les colonels
de la division, Exelmans resta seul avec le
prétendu mort, qui reprit tranquillement IP
chemin du bivouac, 011 dès son arrivée il sc
mit à manger la soupe avec ses camarades,
dont .ks t:clal.s de rit·c rPcommrncèrrnt de•
plus brllc !...
Pendant notre séjour sur le plateau de Pilnitz, les ennemis, surtout les Russes, reçurent de nombreux renforts, dont le principal, conduit par le général Benningsen, ne
comptait pas moins de 60,000 hommes et se
composait des co,rps de Doctoroff, de celui de
Tolstoï et de la résene du prince LabanolT.
Cette réserve venait d'au delà de Moscou et
comptait dans ses rangs une très grande
quantité de Tartares et de Baskirs, armés
seulement d'arcs et de flèches.
Je n'ai jamais compris dans quel but le
gouvernement russe amenait d'aussi loin el à
grands frais de telles masses de cavaliers
irréguliers qui, n'ayant ni sabres, ni lances,
ni aucune espèce d'armes à feu, ne pouvaient
résister à des troupes réglées et ne servaient
qu'à épuiser le pays et. à affamer les corps
réguliers, les seuls capables de rtsistcr à des
ennemis européens. Nos soldats ne furent
nullement étonnés à la vue de ces Asiatiques
à demi sauvages qu'ils surnommaient les
Amours, à cause de leurs arcs et de leurs
llèches !
Néanmoins ces nouveaux venus, qui ne
connaissaient pas enco.re les Français, avaient
été si exaltés par leurs chefs presque aussi
ignorants qu'eux, qu'ils s'attendaient à nous
voir fuir à leur approche : il leur Lardait
donc de nous joindre. Aussi, dès le jour
même de leur arrivée devant nos troupes, ils
se lancèrent en bandes innombrables sur
elles; mais ayant été reçus partout à coups
de fusil et de mousqueton, les Baskirs laissèrent un grand nombre de morts sur le terrain.
Ces pertes, loin de calmer leur frénésie,
semblèrent les animer encore davantage, car,
marchant sans ordre, et tous les passages
leur étant bons, ils voltigeaient sans cesse
autour de nous comme des essaims-de guêpes,
se glissaient partout, et il devenait fort difficile de les joindre. Mais aussi quand nos cavaliers y parvenaient, ils en faisaient d'affreux
ma~sacres, nos lances et nos sabres ayant une
immense supériorité sur leurs flèches! Toutefois, comme les attaques de ces barbares
étaient incessantes et que les Russes les faisaient soutenir par des détachements de hussards afin de profiter du désordre que les
Baskirs pourraient jeter sur quelques points
de notre ligne, !'Empereur ordonna à ses généraux de redoubler de surveillance et de
visiter souvent nos avant-postes.
Cependant, on se préparait des deux côtés
à reprendre les hostilités, qui, ainsi que je

l'ai déjà dit, n'avaient été suspendues par
aucune convention, mais seulement de fait.
Le plus grand calme régnait tians notre camp,
lorsqu'un matin où, selon mon habitude,
j'avais mis habit bas et me préparais à me
raser en plein air devant un petit miroir
cloué à un arbre, je me sens frappé sur
l'épaule!. .. Comme je me trouvais au milieu
de mon régiment, je me retournai vivement
pour savoir quelle était la, personne qui se
permettait cette familiarité à l'égard de son
colonel.. .. J'aperçus !'Empereur, qui, voulant examiner les positions voisines sans donner l'éveil aux ennemis, était venu en poste
avec un seul aide de camp. N'ayant aucun
détachement de sa garde, il s'était fait suivre
d'escadrons choisis par portions égales dans
tous les régiments de la division. Ayant pris,
sur son ordre, le commandement de l'escorte, je marchai toute la journée auprès de
lui et n'eus qu'à me louer de sa bienveillance.
Comme on se disposait à retourner à Pilnitz, nous aperçûmes un millier de Baskirs
qui accouraient vers nous de toute la vitesse
de leurs pelits chevaux tartares. L'Empereur,
qui n'avait pas encore vu des troupes de ce
genre, s'arrêta sur un monticule, en demandant qu'on tâchât de faire quelques prisonniers. J'ordonnai à cet effet à deux escadrons
de mon régiment de se cacher derrière un
bouquet de bois, tandis que le surplus continuait à marcher dans une autre direction.
Cette ruse bien connue n'aurait pas trompé
des Cosaques, mais elle réussit parfaitement
avec les Baskirs, qui n'ont pas la moindre
notion de la guerre. Ils passèrent donc auprès du bois, sans le faire visiter par tJuelques-uns des leurs, et continuaient à suivre
la colonne, lorsque tout à coup nos escadrons,
les attaquant à l'improviste, en tuent un
grand nombre et en prennent une trentaine.
Je les fis conduire auprès de !'Empereur,
qui, après les avoir examinés, manifesta
l'étonnement que lui faisait éprouver la vue
de ces piteux cavaliers, qu'on envoyait sans
autres armes qu'un arc et des flèches, combattre des guerriers européens munis de
sabres, de lances, de fusils et de pistolets! ...
Ces Tarta1·es Baskirs avaient des figures chinoises et portaient des costumes fort bizarres.
Dès que nous fûmes rentrés au camp, mes
chasseurs s'amusèrent à faire boire du vin
aux Ilaskirs, qui, charmés de cette bonne
réception, si nouvelle pour eux, se grisèrent
tous et exprimèrent leur joie par des grimaces et des gambades si extraordinaires
qu'un rire homéri11ue, auquel Napoléon prit
part, s'empara de tous les assistants 1. ..
Le 28 septembre, !'Empereur, ayant passé
la revue de notre corps d'armée, me donna
les témoignages d'une bienveillance véritablement exceptionnelle, car lui, qui n'accordait que très rarement plusieurs récompenses.
à la fois, me nomma en même temps o{fi.cie1·
de la Légion d'lwnneu1·, baron, et m'accorda une dotation! ... Il combla aussi mon
régiment de faveurs, en disant que c'était le
seul du corps de Sébastiani qui se fût main-

bien connaître ceux des autres corps que je montagnes de la Thuringe et de la Hesse, de
l'avais fait dans les campagnes précédentes, s'y couvrir de la rivière de la Saale et d'atlorsque, étant aide de camp de divers maré- tendre que les alliés vinssent l'atlafJuer à leur
chaux, j'avais dû, par position, avoir con- désavantage dan~ ces contrées difficiles, boinaissance de l'ensemble général des opéra- sées et remplies de défilés.
tions de l'armée en portant des ordres sur
L'exécution de ce plan pouvait sauver Nales diverses parties du champ de bataille. Je poléon; mais pour cela, il fallait agir prompdois donc plus que jamais circonscrire mon tement, lorsque les armées ennemies n'étaient
récit et le borner à ce qui est absolument pas encore entièrement réunies ni assez rapnécessaire pour vous donner un aperçu des prochées pour nous attaquer pendant la refaits les plus importants de la bataille de traite ; mais au moment de se déterminer à
Leipzig, dont le résultat eut une si grande abandonner une partie de ses conquêtes,
influence sur les destinées de !'Empereur, de !'Empereur ne put s'y résoudre, tant il lui
la France et de l'Europe.
paraissait pénible de laisser croire qu'il se
Le cercle de fer dans lequel les ennemis considérait comme vaincu, puisqu'il cher-

tenu en bon ordre à la Katzbach, eùt enlevé
des canons à l'ennemi, et repoussé les Prussiens partout où il les avait joints.
Le 25° de chasseurs fut redevable de cette
distinction aux éloges qu'avait faits de lui le
maréchal Macdonald, qui, lors de la déroute
de la Katzbach, avait cherché un refuge dans
les rangs de mon régiment et assisté aux
belles charges qu'il fit pour rejeter les ennemis au delà de la rivière.
La revue terminée, et les troupes ayant
repris lé chemin de leur camp, le général
Exelmans passa sur le front de mon régiment
et le complimenta à haute voix de la justice
que !'Empereur venait de rendre à sa valeur,
ét, s'adressant particulièrement à ma personne, il s'attacha à faire un éloge véritablement exagéré des qualités du colonel.
Cependant l'armée française se concentrait
aux environs de Leipzig, tandis que toutes
les forces des ennemis se dirigeaient aussi
sur cette ville, autour de laquelle leur grand
nombre leur permettait de former un cercle
immense, qui se resserra chaque jour davantage, et c1ui avait évidemment pour but d'enfermer les troupes françaises et de leur couper toute retraite.
Il y eut le 14 octobre un vif combat de
cavalerie à Wachau, entre l'avant-garde austro-russe rl la nôtre; mais, après des succès
balancés, on se rrplia de part et d'autre dans
ses positions respèctives, et l'action se ter:..
mina par ce qu'il y a de plus ridicule à la
guerre, une canonnade qui dura jusqu'à là
nuit, sans autre résultat qu'une grande perte
d'hommes.
L'Empereur, après avoir laissé à Dresde
une garnison de 25,000 hommes, commandés
par le maréchal Saint-Cyr, si: rendit à Leipzig,
où il arriva le 15 au matin.

Cette position nous aurait du moins permis de gagner du temps et peut-être de fatiguer les alliés au point de leur faire désirer
la paix. Mais la confiance que Napoléon avait
en lui, comme dans la valeur de ses troupes,
l'ayant emporté sur ces considérations, il prit
le parli d'attendre les ennemis dans les plaio,es
de Leipzig.
Cette fatale décision était it p~ine prise,
qu'une seconde lettre du roi de Wurtemberg
vint informer !'Empereur que le roi de Bavière, ayant subitement changé de parti, venait
de pactiser avec les coalisés, et que les deux
armées bavaroise et autrichienne, cantonnées
sur les Lords de !'Inn, s'étant réunies en un

CHAPITRE XXVIII
l'ia1JO!éon, sourd aux avis du roi de Wurtemberg, se
décide à combattre à Leipzig. - Combat de \\'achau. - ·Topographie de Leipzig. - Position de
nos troupes. - Surprise avortée des ~ouverains
alliés au Kclmherg. - Alternatives de la journée
du 16 octobre.

On ne connaîtra 'jamais bien l'exacte vérité
sur la bataille de Leipzig, tant à cause de
l'étendue et de la complication du terrain sur
lequel on combattit plusieurs jours, qu'en
raison du nombre immense des troupes de
différentes nations qui prirent part à cette
mémorable affaire. Ce sont principalement les
documents relatifs à l'armée française qui
manquent, parce que plusieurs commandants
de corps d'armée, de division, et une partie des
chefs d'état-major, ayant trouvé la mort sur
le champ de bataille, ou étant restés au pouvoir de l'ennemi, la plupart des rapports
n'ont jamais pu être terminés, et ceux qui
l'ont été se ressentent de la précipitation et
du désordre inévitables qui présidèrent à
leur rédaction. D'ailleurs comme à Leipzig
j'étais colonel d'un régiment encadré dans
une division dont je dus suivre tous les mou,·ements, il ne me fut pas possi6le d'aussi

BATAILLE DE LEIPZIG. -

T.ible:w de P.

PERBOYRE-

1,

se préparaient à enfermer l'armée française
n'était point encore complet autour de Leipzig,
lorsque le roi de Wurtemberg, homme d'un
caractère violent, mais plein d'honneur, crut
de son devoir de prévenir Napoléon que l'Allemagne entière allait, à l'instigation des Anglais, se soulever contre lui, et qu'il ne lui
restait plus que le temps nécessaire pour se
retirer avec les lroupes françaises derrière le
Mein, car toulcs celles de la Confédération
germanique l'abandonneraient sous peu pour
se joindre à ses ennemis. li ajouta que luimême, roi de Wurtemberg, ne pourrait s'empêcher de les imiter, car il devait enfin céder
à ses sujets qui le poussaient à suivre le torrent de l'esprit public allemand, en rompant
avec lui pour se ranger du côté des ennemis
de la France.
L'Empereur, ébranlé par l'avis du plus capable comme du plus fidèle de ses alliés, eut,
dit-on, la pensée de faire retraite vers les
V. - HisTORIA. - Fasc. 3c).

chait un refuge derrière des montagnes si
difficiles à traverser. Le trop de courage de
ce grand capitaine nous perdit; il ne considéra pas que son ârmée, très affaiblie par de
nombreuses perles, comptait dans ses rangs
beau~oup d'étrangers qui n'attendaient qu'une
o~cas10n favorable pour le trahir, et qu,'elle
se trouvait exposée à être accablée par des
forces supérieures dans les immepscs plaines
de Leipzig. Il aurait donc bi_en fait de la conduire dans les montagnrs de la Thuringe et
de la Hesse, si favorables à la défense, cl
d'annuler ainsi une parlie des forces des rois
coalisés. D'ailleurs l'approche de l'hiver et la
néce~sité d~ nourrir leurs nombremes troupes
devaient bientôt forcer les ennemis à se séparer, tandis que l'armée française, garantie
sur son front et ses flancs par l'extrême diffic~lté de venir l'attaquer dans·un pays hérissé
d obstacles naturels, aurait eu derrière elle les
fertiles vallées du Mein, du Rhin et du Necker.
.., 3o5 ,..

seul camp sous les or,lrrs du général de
Wrède, marchaient sur le Bbin; enfrn que le
Wurtemberg, hien qu'à rrgret, mais contraint par la force de celte armée, était ohlirré
d'y joindre la sienne; en conséquence, l'E~pereur devait s'attendre à ce que bientôt
100,000 hommes cerneraient Mayence et menaceraient les frontières de France.
A cette nouvelle inatlendue, Napoléon crut
devoir revenir au projet de se retirer derrière
la Saale et les montagnes de la Thurinae ·
m~is il était trop tard, puisque déjà les for~~
prmcipales des alliés étaient en présence de
l'armée française et trop rapprochées d'elle
pour qu'il fût possible de la mettre en retraite sans qu'elle fùt attaquée pendant ce
mouvement difficile. L'Empercur se détermina donc à comballrc !... Cc fut un «rand
malheur, car l'effectif des troupes fran~aiscs
ou alliées de la France que Napoléon avait
réunies autour de Leipzig ne s'élevait qu'à
20

�'?-

111ST0'/(1.Jl

157,000 hommes, dont seulement 29,000 de
cavalerie, tandis que le prince de Schwarzenberg, généralissime des ennemis, disposait
de 350,000 combattants, dont 51,000 de
cavalerie!. ..
Cette armée immen~e se composait de
Busses, Autrichiens, Prm:siens cl Suédois,
que l'ex-maréchal français Bernadolle conduisait contre ses compatriotes, contre ses
miciens frères d'armes! Le nombre total des
comùaltants des deux partis s'élevait à
507,000 hommes, sans compter les troupes
laissées dans les places fortes.
La ville de Leipzig, l'une des plus commerçantes et des plus riches de l'Allemagne,
est placée vers le milieu de la vaste plaine
qui s'étend depuis !'Elbe jusqu'aux montagnes du Harz, de la Thuringe et de la Ilobôme.
La situation de celte contrée l'a presque toujours rendue le théâtre principal des guerres
qui ont ensanglanté la Germanie. La petite
rivière de !'Elster, qu'on pourrait nommer
un ruisseau, tant elle est peu large et peu
profonde, coule du sud au nord jusqu'à
Leipzig, dans une vallée peu encaissée, au
milieu de prairies humides. Cc cours d'eau
se divise en un grand nombre de bras, qui
opposent un véritable obstacle aux opérations
ordinaires de la guerre et nécessitent une
infinité de ponts pour mettre en communication les villages qui bordent la vallée.
La Pleisse, autre ruisseau de la mème nature, mais encore plus faible que l'Elsler,
coule à une lieue et demie de celui-ci, auquel
elle se joint sous les murs de Leipzig.
Au nord de la ville vient se jeter la Partha, faible ruisseau qui serpente dans un
vallon étroit et présente à chaque pas des
gués ou de petits ponts à traverser.
Leipzig, se trouvant au confluent de ces
trois ruisseaux et presque en lourée vers le
nord et l'ouest par fours bras multipliés,
est ainsi la clef du terrain occupé par leurs
rives.
La ville, peu considérahle, était à celte époque environnée par une vieille muraille,
percée par quatre grandes portes et trois
petites. La route de Lulzen par Lindenau et
Markranstadt était la seule par laquelle
l'armée française pût encore communiquer
librement avec ses derrières.
C'est dans la partie du terrain situé entre
la Pleisse et la Parlha que se livra le plus
fort de la bataille. On y remarque le Kelmberg, qui est un mamelon isolé, suri:iommé
la redoute suédoise, parce que, dans la guerre
de Trente ans, Gustave-Adolphe avait établi
ciuelques fortifications sur ce point, qui domine au loin toute la contrée.
La bataille de Leipzig, commencée le 16 octobre i81;j, dura trois jours; mais l'engagement du 17 fut infiniment moins vif que
ceux du 16 et du 18.
Sans vouloir entrer dans les détails de
cette mémorable affaire, je crois devoir néanmoins indiquer les principales positions occupées par l'armée française, ce qui donnera une idée générale de celle des ennemis,
puisque chacun de nos corps d'armée avait ea

]JfÉ.M01'JfES DU GÉ71tÉ~AL BA](.ON DE JJfA~BOT

face de lui au moins un corps étranger et
souvent deux.
Le roi Murat dirigeait notre aile droite,
dont l'extrémité s'appuyait à la pelitc rivière
de la Pleisse, auprès des villages de Connewilz, Dülilz et Mark-Kleeberg que le prince
Poniatowski occupait a1·ec ses Polonais. Après
· ceux-ci et derrière le bourg de Wachau, se
trouvait le corps du maréchal Victl&gt;r. Les
troupes du maréchal Augereau occupaient
Dosrn.
Ces divers corps d'infanterie étaient fiJnqués et appuyés par plusieurs masses de la
cavalerie des généraux Kellermann et Michaud.
Le centre, aux ordres directs de !'Empereur, se trouvait à Licbcrt-Wolkwitz. II était
composé des corps d'infanterie du général
Lauriston, ainsi que de celui du maréchal
Macdonald, ayant avec eux la c1valerie de
Latour-~laubourg et de Sébastiani. (M ,n régiment, qui faisait partie du corps de cc .dernier général, était placé en face du monticule
de Kelmberg ou redoute suédoise.)
L'aile gauche, commandée par le maré.:bal
Ney, se formait du corps d'infanterie du maréchal Marmont, ainsi que de ceux des généraux Reynier et Soubam, soutenus par l.a
cavalerie du duc de Padoue. Elle occupall
Taucha, Plaussig et les rives de la Partha. Un
corps d'observation, fort de 15,000 hommes,
aux ordres du général Ilerlrand, était détaché au delà de Leipzig pour garder Lindenau,
Lindcnlhal, Goblî$, les passages de l'Elster et
la route de Lui.zen.
A Probstheyda, derrière le centre, se trouvait, aux ordres du maréchal Oudinot, la réser1•c composée de la jeune, de la vieille
&lt;rarde, et de la cavalerie de Nansouty. Le
~énérable roi de Saxe, qui n'avait pas voulu
s'éloi!?1ler de son ami, l'empereur des Franrais était resté dans la ville de Leipzig avec
;a 'garde et plusieurs régiments français
qu'on y avait laissés pour y maintenir l'ordre.
Pendant la nuit du -15 au 16, les troupes
du maréchal Macdonald avaient fait un mouvement pour se concentrer sur Liebcrt-Wolkwitz en s'éloignant du Kelmberg, ou redoute
suédoise ; mais comme on ne voulait cependant pas abandonner ce poste aux ennemis
avant la fin de la nuit, je reçus l'ordre de le
surl'eiller jusqu'au petit point du jour. La
mission était fort d~licate, car, pour la remplir, je devais me po~ter en avan~ avec mon
ré11iment jusqu'au pied du monllcule, penda~t que l'armée française se retirerait d'une
demi-lieue dans la direction opposée . .J'allais
courir le risque de me voir cerné et même
enlevé avec toute ma troupe par l'avant-garde
ennemie, dont les éclaireurs ne manqueraient
pas de gral'ir le sommet du monticule, dès
que lts premières heurès de l'~urore leu.r
permettraient d'apercevoir ce qw se passait
dans de vastes plaines situées à leurs pieds
et occupées par l'armée française.
.
Le temps était superbe, et, ma!gré la ~mt,
on y voyait passablement à la clarle d~ é~mles.;
mais, comme en pareil cas on aperçoit mfim-

ment mieux de bas en haut les hommes qui
arrivent sur une hauteur, tandis qu'ils ne
peuvent eux-mêmes ap~rcevoir ceux qui so~l
en bas, je portai mes escadrons le plus pres
possible du monticule, afin que l'ombre projetée par le sommet cachât mes cavaliers, et
après avoir prescrit le plus profond sile11cc cl
une parfaite immobilité, j'attendis les événements.
Le hasard fut sur le point d'en produire
un qui eût été hien heureux pour la Francr,
pour !'Empereur, et ei!t rendu mon nom à
tout jamais célèbre! ... Voici le fait.
Une demi-heure avanl les premières lueurs
de l'aurore, trois cavaliers, ,·enant du côté
des ennemis, grimpent à petits pas sur le
monticule du Klemberg, d'où ils ne pouvaient nous apercevoir, tandis que nous disLin11uions parfaitement leur silhouette et entendions leur conversation. Ils parlaient français : l'un était Russe, les deux autres
Prussiens. Le premier, qui paraissait avoir
autorité sur ses compagnons, ordonna à l'un
d'eux d'aller prévenir Leurs Majestés qu'11
n'y avait aucun Français sur ce point-là et
qu'elles pouvaient monter, car dans quelques
minutes on apercevrait toute la plaine; mais
qu'il fallait profiter de ce moment ~o~r que
les Françlis n'envoyassent pas des L1ra1lleurs
de cc coté ....
L'officier auquel s'adressaient ces paroles
fit observer que les escortes, marchant au
pas, étaient encore bien éloignées. « Qu'importe, lui fut-il répondu, puis~u'il n'y a ici
personne ']Ue nous ! » A ces mots, ma troupe
et moi redoublàmes d'allention et aperçûmes
bientôt, sur le haut du monticule, une l"ingtaine d'officiers ennemi~, dont fun mit pied
à terre.
Quoique, en établissant une embuscade,
je n'eusse certainement pas la prévision de
faire une bonne capture, j'avais cependant
prévenu mes officiers que, si l'on voyait quelques ennemis sur la redoute suédoise, il faudrait, au signal que je ferais avrc mon mouchoir, que deux escadrons rnnlournassent•ce
monticule, l'un par la droite, l'autre par la
gauche, afin de ce1 ncr les ennemis qui ,e
seraient ainsi basardé5 à Yenir si près de
notre armée. J'étais donc plein d'espoir,
lorsque l'ardeur immodérée d'un de mes
cavaliers fit échouer mon projet. Cet homme,
ayant par hasard laissé tomber la lame cle
son sabre, prit à l'instant sa carabine en
main, et, de crainte d'être en retard lorsque
je donnerais le signal de l'attaque, il tira m
beau milieu du groupe étranger cl tua un
major prussien.
Vous pensez bien qu·en un clin d'œil tous
les officiers ennemis, qui n'avaient d'autre
garde que qu_elques ordonnances t&gt;t se voyaient
sur le point d'être environnés par nous, s'éloignèrent au grand galop. Nos gens ne purent
les suivre bien loin, de crainte de tomber
eux-mêmes dans les mains des escortes qu'on
entendait accourir. l\les chasseurs prirent
néanmoins deux officiers, dont on ne put
tirer aucun renseignement. Mais j'appris depuis, par mon ami le baron de Stoch, colo-

ncl des gardes du grand-duc de Darmstadt,
· que l'empereur Alexandre de Russie et le roi
de Prusse se trouvaient au nombre des officiers qui avaient été sur le point de tomber
aux mains des Français auprès de la redoute
suédoise. Cet él"énemenl aurait alors changé
les destinées de l'Europe. Le hasard en ayant
décidé autrement, il ne me res"tail plus qu·à
me retirer lestement, avec tout mon mondr,
vers l'armée françaisC'.
Le 1G octobre, à huit heures du matin, ks
balterirs des alliés donnèrent le signal de
l'attaque. Une vÎ\"c canonnade s'engagea sur
Loule la ligne, et l'armée alliée marcha sur
nous de tous les points. Le combat commença
à notre droite, où les Polonais, repoussés par
les Prussiens, abandonnèrent le village de
Mark-Kleeberg. A notre croire, les Russes et
les Autrichiens allaquèrcnt six fois Wachau
et Liebert-Wulkwilz, et furent constamment
battus avec de très grandes pertes. L'Empereur, regrettant sans doute d'avoir abandonné
le matin la redoute suédoise que les ennemis
avaient occupée cl d'où leurs artilleurs faisaient pleuvoir sur nous une orèle de mitraille, ordonna de sc réempare/' de ce monticule, ce qui fut promptement exécuté par le
22• d'infanterie légère, soutenu par mon
régiment.
Ce premier succès oLtenu, l'Ernpereur, ne
pouvant agir sur les ailes des ennemis qui,
par leur supériorité numérique, présentaient
un front trop étendu, résolut de les occuper
à .leurs exLJ:émilés, pendant qu'il essayerait de percer leur centre. En conséquence, il
dirigea sur Wachau le maréchal Mortier avec
deux divisions d'infanterie, et le maréchal
Oudinot a·vcc 1~ jeune garde. Le général
Drouot, avec soixante bouches à feu, soutenait l'attaque, qui réussit.
De son côté, le maréchal Victor enfonça et
mit en déroute le corps russe, commandé
par le prince Eugène de Wurtemberg; mais,
après des perles considérables, celui-ci rallia
son corps
à Gossa. En ce moment, le 11énéral
•
0
Laur1ston et le maréchal Macdonald débouchant de Liebert-Wolkwitz, l'ennemi fut culbuté, et les Français s'emparèrent du bois de
Grosspossnau. Le général Maison reçut une
blessure. en s'emparant de ce point important.
En va.m la nombreuse cavalerie autrichienne
du général Klenau, soutenue par un pulk de
Cosaques, essaya de rétablir le combat; elle

fut culbutée et mise en désordre par le corps
de cavalerie du général Sébastiani. Le combat
fut des plus acharnés; mon régiment y prit
part; je perdis quelques hommes, et mon
premier chef d'escadrons, M. Pozac, fut
Llessé d'un coup de lance à la poitrine, pour
~voir négligé de la garantir, selon l'usage,
avec son manteau roulé en fourrageur.
Cependant, le prince de Schwarzenberg,
voiant sa ligne fortement ébranlée, fit avancer
ses réserves pour la soutenir, ce qui détermina !'Empereur à ordonner une grande
charge de cavalerie, à laquelle prirent part
les deux corps de KPllermann, de LatourMaubourg et les dragons de la garde. Kellermann renversa une division de cuirassiers
russes; mais, pris en flanc par une autre
division, il dut se replier sur les hauteurs de
Wachau, après avoir enlevé plusieurs drapeaux à l'ennemi.
Le roi Murat fit alors avancer de l'infanterie française, et le combat se renouvela. Le
corps russe du prince de Wurtemberg, enfoncé derechef, perdit vingt-six pièces de
canon. Ainsi mallraité, le centre de l'armée
ennemie pliait et allait être enfoncé, lorsque
l'empereur de Ilussie, témoin de ce .désastre,
fit avancer rapidement la nombreuse cavalerie
de sa garde, qui, rencontrant les escadrons
de Lalour-~faubourg dans le désordre qui suit
toujours une charge à fond, les ramena à
leur tour et reprit aux Français vingt-quatre
des canons qu'ils venaient d'enlever. Ce fut
dans cette charge que le général Latour-Maubourg eut la cuisse emportée par un boulet.
Cependant, comme aucun des deux partis
n'avait obtenu d'avantages marquants, Napoléon, pour décider la victoire, venait de lancer sur le centre ennemi la réserve composée
de la vieille garde à pied et à che,·al et d'un
corps de troupes fraiches arri1•ant de Leipzig,
lorsqu'un régiment de cavalerie ennemie, qui
s'était glissé ou égaré sur les derrières des
Français, jeta quelque inquiétude parmi nos
troupes en mouvement, qui s'arrêtèrent, se
formèrent en carré pour ne pas être surprises,
et, avant qu'on ait pu connaitre la cause de
cette alerte, la nuit vint suspendre sur ce
point les opérations militaires.
D'autres événements s'étaient passés sur
l'extrême droite des Français. Pendant toute
la journée, le général Merfeld avait inutilement tenté de s'emparer du passage de la

Pleisse, défendu par le corps de Poniatowski
et ses Polonais; cependant, ve11s la fin du
jour, il parvint à se rendre maître du village
de Dolilz, cc qui compromettait noire aile
droite; mais les chasseurs à pied de la vieille
garde, conduits par le général Curial, étant
accourus de la réserrn au pas de charge, culbutèrent les Autrichiens au delà de la rivière
et leur firent quelques centaines de prisonnier.,, parmi lesquels se trouvait le général
Merfeld, qui tombait pour la troisième fois au
pon l"Oir des Français.
Quoique les Polonais se fussent laissé enlel'Cr Dülitz, !'Empereur, pour relever leur moral, crut devoir donner le hàton de maréchal
de France à leur chef, le prince Ponialow,ki,
qui ne jouit pas longtemps de !"honneur de
le porter.
De l'autre coté de la rivière de l'Elsler, le
général autrichien Giulay s'était emparé du
village de Lindenau, après sept heures d'un
combat acharné. L'Empereur, informé de ce
grave éYénement, qui compromellait la re. traite de la majeure partie de ses troupes, fit
allaquer si vigoureusement Lindenau par le
général Bertrand que ce poste fut repris à la
Laïonnette.
A notre gauche, l'impatience de Ney faillit
amener une grande catastrophe. Cc maréchal,
qui commandait l'aile gauche, placée par
l'ordre de !'Empereur, voyant qu'à dix heures
du malin aucune troupe ne paraissait devant
lui, envoya de son autorité privée, sous la conduite du général Souham, un de ses corps
d'armée à Wachau, où le combat paraissait
fortement engagé, mais, pendant ce mouvement irréfléchi, le maréchal prussien Blücher, dont la marche avait été retardée, parut
avec l'armée de Silésie et s'empara du village
de Mückern. Alors Ney, qui, diminué d'une
partie de ses troupes, n'avait plus à sa disposition que le corps de Marmont, fut obligé,
sur le soir, de se replier jusque dans les murs
de Leipzig et de se borner à défendre le faubourg de Halle.
Les Français perdirent beaucoup de monde
dans cet engagement, qui produisit d'ailleurs
un fort mauvais effet sur ceux de nos soldats
qui, placés en avant ou sur les flancs de Leipzig, entendaient le canon et la fusillade derrière eux. Cependant, vers les huit heures du
soir le combat cessa totalement de part et
d'autre, et la nuit fut tranquille.

(A suivre.)

GÉNÉRAL DE

MARBOT.

..

�"·----------------------~

LE MAJTRE A DANSER de MARJE-ANTOJNETTE et de MARJE-LOUJSE '~

,

+

Jean· Etienne Despréaux
Par Je Comte FLEUR.Y

A la Cour de Marie-Antoinette 1 •
La mort de Petitpas, un des derniers

« danseurs » de l'Opéra, deYenu maitre de
ballets el professeur de maintien, me faisait
naguère souvenir des anciens reprérnntants
de la danse masculine à l'avant-dernier siècle, et à côté de ceux de Vestris cl de Gardel, 1~ nom, un peu oublié aujourd'hui, de
Jean-Etienne Despréaux s'offrait à ma mémoire.
JI ne fut pas qu'un des douze danseurs
du Roi (c'était une place établie par Louis XLV
qui donnait le droit de danser avec Sa Majesté et à laquelle était attachée une pension);
il composait des chansons qui curent leur
heure de vogue; il fut enfin, en 1.789, le
mari de la Guimard, el à ce titre Goncourt
lui a consacré quelques pages 1 • Ce que ne
pouvait connaitre l'historien de la Guimard,
ce sont des notes de Despréaux lui-même
dont M. Albert Firmin-Didot a fait imprimer
naguère quelques fragments•.
« Gribouillage de folies de tous les genres
et de souvenirs qui ne peurent être agréalilcs
que pour moi, a écrit Despréaux en guise
d'introduction; c'est donc pour moi que
j'écris el non pour mes descendants qui s'embarrasseront fort peu de cc que j'ai é..:rit,
mais non pas de ce que je leur laisserai t11
biens palpables. »
Ce «gribouillage », présenté de façon humoristique, s'il n'est pas intéressant toujour~,
offre parfois de curieuses anecdotes dont je
veux glaner les meilleures.
Je passe sur des détails de famille et d'enfance - il était le quatorzième rejeton d'uo1i
famille de musiciens' - sur les conseils
donnés par Gardel l'ainé, maître de ballets à
l'Opéra, sur les bonnes chances 11ui protègent
les débuts du jeune danseur apprécié, Mjà à
même, à l'âge de quatorze ans, de donner
des leçons de danse dans « les plus honorables familles de Paris &gt;&gt;.
Voici un portrait : « J'ai , u M. Necker
en 1. 765, chez Mme Mons, femme d'un banquier qui avait une maison à Charenton,
maison qui avait appartenu à la belle Gabrielle; il était l'associé de M. Thelusson.
-1. Extrait du \'Olumc : F1111l1'mes el Si//1ouellr.,,
par 11; Comt1\ Fkury (.,mile Paul, éditeur.\

2. /,es Acll'icu du -dix-huitième 1iècle: La Guimard, d'après les rci:istrcs des Menus plaisirs de la

bibliothèque de l'Opcra,

t892.

« Necker avait l'air extraordinaire,
~lme Mons le mystifi1it sans cesse. li aYait
le visage long, le menton très :wancé, le
front élevé, la chevelure fiollantc, le port de
lèle fier.
&lt;&lt; Mme Necker, dont le nom de jeune fille
était Curchod (de Xasse), arriva à P.iris m
1765 ou 1~64 chel Mme dl! Yrrnrmonl,
veuve d'un banquier et parente de ~I. Tlielussoo. Elle y rntra comme demoiselle de
compagnie. M. Necker, qui (,tait amourC'ux de
Mme de Yerncmont, ne pomanl arrivrr à ses
fins, fit sa cour à Mlle Curchod cl l'épousa.
J'avais alors seizo ans. J'allais dans celle
maison comme maitre de danse, j ·y étais
fort aimé.... Mlle Curchod me pria de lui
donner des leçons de maintien. Elle était très
gauche, pédante el timide. ll

jEAN·ÉTIEl&gt;'XE 0E:Sl'RÉ.\CX.

Sllho11elle deco11pü p;ir

tar

DE&gt;PRÊ.WX

el gr.Jvt!t

TRIÈl'E,

Parmi ses élèves de la même époque, Uespréaux compte Mme Pater, devenue par la
5. Issoudun, 189i. ~on mi; dans le commerce.

4. A111111aire dra111aliq11e et Biographie générale
cles mwidens. Son frère ainé, Claudc-Jean-FranÇOis,
premier violon à l'Opt\ra rn 1771, se retira en 1782.
Il embrassa avec ardeur les idées révolutionnaires ;

suite Laronne de Nicnwerkerke, qui rérnlutionna par sa beauté la Cour et la ville et qui
conçut un instant l'espoir de détrôner la du
Barry el de devenir la Maintenon de Louis XV.
La mo:ilrc d'or donnée par Mme Pater à son
jeune maitre à danser, srmhlc lui avoir laissé
profond souvrnir, !'l c'est avec émotion qu'il
parle dll !J belle llolbndai,c à la mode 5 •
Voici le règne de la du llarry el le maria_e
de la Dauphine. En sa 'lualilé de danseur de
!'Opéra, Despréaux vient som·ent à la Cour cl
va nous conter srs impressions.
« J'ai connu Mme du Barry, écrit-il, j'ai
été chez elle, j'ai ,·u Louis XV y rire et dire
de bons mots. Mme du Barry était Haimenl
jolie : belle tête, beaux yeux, braux cheveux
gris cendré, grande, beaux bras et mains
divines; son sourire enchanteur charmait
tout le monde....
« En 1770, a,·anl le mariage du D.mphin,
qui fut depuis Louis~ VI, j'étais chez elle. Je
rus surpris et fàclié de l'entrndre dire à L,val, maitre dt s ballets de la Cour, en présence d'environ trente per,onnes: « Faitrrnous qudque chose de gai pour tâcher d 'amuser le grand idiot. » Et tout scandalisé de
l'injurieuse (:pithète de )lme du Bmy, Orspréaux dJcrit un Lallct &lt;le mascarade composé de polichinelles el d'arlequins, dansé par
les meilleurs de l'Opéra, mais « 11ui n'eut pas
de succès, avec juste raison ».
li est des fètcs qui saluent l'a~rivée rn
France de la l)auphine, et danse un pas de
deux devant elle 11 Châlons avec Mlle Duperey.
A VersailltJs, il danse dans la plupart des ballets cl note ce petit fait : &lt;&lt; Tous les danseurs
cmploJéS dans ces spectacles avaient des uniformes rouges, avec des brandebourgs en or.
Ce costume, imenté par Laval, n'était pas
très bien trouvé, car tous les officiers de la
maison de Mme du Barry étaient vêtus de
même. Comme nous étions plus de cent, on
ne voyait circuler dans \'ersailles que drs
personnes qui avaient l'air d'être de la suite
de la maitresse du Roi. En qualité d'artistes,
nous entrions partout, tandis que les gens de
Mme du Barry ne le pouvaient pas. Cela
amena des querelles. &gt;&gt;
Lorsqu'il fut nommé maitre des ballets de
la Cour, Despréaux ne se contenta pas de régler les danses qui étaient données sur le
son nom figure parmi ~ux des jur~s _du Tril,unal. li
se tua après le 1) thermidor, pour e\lter le sort des
complices de RobcspiC'rrc.
5. Sur lime Pater, Yoir le chapitre XIV de Loui&amp; XV
intime et les l'e/ile&amp; ,1/allre&amp;su, Pion, 1899.

t~éàtre_ du Roi, il se mil à composer des pelltes pièces ou plutôt des ballets entremêlés
de chansons dans lesquels de grands seigneurs oc rougirent pas de figurer sous sa
direction. A Choisy-le-Roy, en 1777, il fit
exécu~er, parles _danseurs du r\oi, Berli11gue,
parodie d Ei-nelmde, dont la primeur avait
été donnée au Lhédtre de la Guimard, dans
cet lultel décoré par Doucher el son élhc David 1, ce temple de Terpsichore que vont visiter cl fréqurntcnt les sou\'Crains élrangcrs.
Celle parodie bouffonne cul le plus grand
succès, et le r\oi, qui jusr1u'alors n'avait encore témoigné aucun gotil bien vif de théàLrc, ) riait d'un si gros r:re, pendant les trois
actes, qu'il donnait une pension au danseur'.
En 1778, un théâtre est construit exprès à
~larly• pour llomans, parodie de Roland·
llloGm(e, parodie d'Iphigénie, obtient, gràc~
à utmard, un grand succès, el l'auteur est
gratifié ~e cent louis par le Roi. Toujours
avec Gmmard comme principal interprète,
D~spréaux fait représenter Chrislophe et
J&gt;iei-re Luc, parodie d1i Castor el Pollux.
~a~s l~ prologue qui précédait la pièce, il
cta1l fait allusion à l'ou\'erture du théâtre de
Trianon sur lequel on n'avait pas encore joué.
A propos de cette jolie sa lie de spectacle, un
des acteurs disait :
Chaque endroit me ravit, cncl1ante mes regard,,
~t mon cœur est llatté de penst•r que les arts
Viendront tous s'c~ercer sur cc nou,enu Parnasse.
t:ne parodie de Pénelope, sous le nom de
Sy!~cope, jouée à Versailles dans le petit
the'.llre du Château, montrait birn que le
« sieur Despréaux a\'ait le génie tourné vers
1~ h?ull'onnerie », mais elle tomba à plat,
dit l Obsen•aleur anglai.~. Cette bouffonnerie
consistant en allusions d'actualité, il serait
assrz difficile d'en apprétier la Yalcur. Le
goùl de l'époque applaudissait à une Me'&lt;lec
el Jason, parodie de la Médée de Clément
escortée sur J'affiche de ces épithètes de car~
naval: b~llel terrible'. orné de danses, soupçons, nol1'ceurs, plaisirs, bêli$eS hm·rem·s
gaité, tmhuon, plaisanteries, ~rison, ta~
b~c, poi,qnard, salade, amour, mort, assassma/ ... et (eu d'arJifice.
Le grand succès de Despréaux semble a'foir
été, en 1779, la représentation du Comédien
b?urgeois, c_o~édic burlesque, pièce jouét!
d abord à Creteil dans le Perche, clu z la comtesse de Créteil ; les acteurs étaient le comte
de Gramont d'Astcr, le duc de Guiche le duc
de Pienne, fils du duc de \'illcquier, J~ comte
de Rochechouart... et Despréaux. Une seconde représrntalion eul lieu au cbàteau de
1. Jal, D1ctio1111airc rril11JIIC: art. Dn1id cl Guim11·d.
'.!. llachaumont, t. 1\ ,
;;, Du 12 octobre Où 13 novembre, il y eut untor,e ,pectacle!, la~t _il llarly qu'à \'crsaillcs et (1irz
la Remc c r_n com_c1lics, actes d'opéra houlfons, ballets •, cc qm ne ,l,m1nuc pas les d{,pen,e, tant ur
'!' fond _ne la, cho~e que par les petits théàtres qii'il a
fallu soit à \ersa1llrs, soit à ,tnrly. (Journal dr Pap1/1011 de la l ertt, wt,•11d(!11l dn J/1mus, OlleodorlT. J
i. Mgr de, J_orentc _tc1)a1t la feuille des bénéfices.
C.om~c la Gnamard cta1t trè, maigre, ,a camarade
~op~•~ Arnould, un peu jalouse, s'écriait: « Je n;
tOD{01s pa_s comment cc petit ver a"Oie u'rst as 1
~{J°rtant sur une bonne fcuillt•., 1ArfioÏ:

~?a~,;//8

]EJUV-ETTENNB DESP'1fÉAUX

Yillequier, puis à Trianon, en 1785, avec
Dugazon, Pré1·ille el OJzincourt, plu, tard à
la Uuclle, chez le doc dti Brissac pour Je roi

U:-.E LEÇO:- [)E 0A"(5F.

r.ravurt d'après

C11000\\'IEC1&lt;1,

de Suède, enfin chez le duc de Lu1nes el chez
le duc de Chàtelct.
IJans ,t? _courant de janvier 1780, Oespréaux s cta1t blessé an pied droit. Plus heureux que son maître G1rdel l'ainé, qui mour~1t d~s suites d'une blessure analogue, il se
rctabltt au bout de deux mois; m~is il marchai~ de trarers e_t dut quiller !'Opéra. li n'en
conlmua pas moms à donner des leçons de
danse et garda son emploi de mailrc: de
ballet de la f:our jusqu'en 1787. Par mesure
~'économie,_ l'emploi fut supprimé à celte
cpoque, mais Dt!spréaux, protéo-é
de la Rcinr
0
continua à être pensionné.
'
li

Le mari de la Guimard.
En 1789, il rnulut se créer un intérieur el
songea à sa compagne de succès, à la Guim~r?, elle aussi retirée et désireuse de vie
p~1~1Llc. L~ Terp'.ichore d'antan n'était plus
tll J~une m l!'ès riche; les libéralités qu'elle
tenait d? l'évêque de Jarente ', du maréchal
dti Soubise et du fermier général Benjamin
:.;. -~lie ~n avait eu ~ne fille, mariée il quinze ans
en t, ,8, ~ Claude D~us, orfi•rrc-bijoutier, et mort~
un. an nprcs son ma_mgc. (GI'. Campardon, L'Acad1'11m royale de muS1que ai, .\ 1111• Riècle t L li
gcr-Lc&gt;r~ult, _188.l; .llèmoirea ucrrls 1. 'xil'· · Grrcuurt, La Gmmal'cl.)
'
• on(j, Bachaumont, anm\1°s I i81-1 ï83.
7· ''.- /'ropectu, d'1111e loterie dr /a maixoll de
:Ill~ _f,uzmarcl. e~:.. dans Ir, Comidien, du /toi de
'! IOllJ!e fm111:01xe, pnr li. E. C.impartlon (Champ1011, 1!&lt;,9 .
• 8. Cc fut le n• 227_5 qui gagna; il appartenait a la
comtc,se _du Lau, qui re,·endit l'hôtel wo 000 I' .
au banqmer Pcrregaux.
·
lfl'tS
!l Elle a11il 2.i.000 liircs de reul&lt;'s viag/ori•~ ou

de ~aborde 5 , s'étaient depuis longtemps évanomcs dans son luxe prodigieux•, et, pour
mettre ordre i, ses aITaires, elle avait, trois
ans auparavant, conçu l'idée originale de
mellre en loterie son hôtel de la rue de la
Cbaus~ée-ll'~ ntin 7 • Celle loterie, sur le pied
d_c 2. .&gt;00 billets à 120 francs chaque, auto~tsée par le ministre Calonne, lui rapporta
,,00.0~0 francs'. Elle tenait de la générosité
du r\ot une pension dti six mille livres, el
quand en août t 78!1 elle se retira du théâ tre
l'Opfr.i lui reconnut une pension cle somm;
é~_alc. ~ans pouroir prélrndrc à la ,·ie princ~ere d autrefois, la Guimard arail de quoi
vtvrc dans l'aisance'.
Le 14 aot1L 1789, âgée de quarante-six ans,
trrs belle e~ aussi bien consenée que Ninon,
~ssu~e Cas_t1l-Blaze, la Guimard épousait, à
1é~lise Sa1~te-)laric du Temple, Despréaux
qm en ava1l quarante cl un 10, &lt;&lt; après avoir
reno~cé à leur étal~, dit l'acte de mariage 11.
Smvaot rnn haL1Lude, Despréaux mit en
couplets l'év~nemenl de son mariage. li semble fort heureux :
Enfin, je pris une femme,
L'au mil sept cent quatre-vingt-neuf.
J 'éprom·c, avrc cette dame,
Tous lrs jours un plaisir neuf.
J'ai vécu célibataire
Quarante ans, toujours joyeux;
Avcc cctl c épouse chère
Je 1·inai cent ans heureux.
.....

Le joui',

0

0

0

la nuit, maÏin °ou soi r · · ·
Tous les d,ux nous t&gt;ensons ,te' même.
A dPux, quand on u·a qu'un vouloir
C'est le. bonheur ,uprêmc t!,
'
Qui_nzc ans plus_ tard, son admiration pour
la Gu1mard n avait pas cessé; lorsque Dcs1
prcaux,
dans son Art de lei Danse ,·oudra
pei.~dre l'idéal de la Gràce, c'est s; femm~
qu_ 11 s'empressera de citer en changeant à
perne quelques mots aux vers de Boileau:
Telle qu'une bcr~i•re, aux plus beaux jours de fête,
Or superbes rubis ne charge point fa tête,
Etr.
La ~él'Olution mettait le ménage modèle
a,ux _prises avec les dirficultés. Au début,
l ancien danseur avait trouvé une position
suffisamment rémunérée ; Célérier et Franc0;ur' chargés par la ville de Paris de l'entreprise de !'Opéra, avaient nommé Despréaux
memLre du conseil d'administration et directeur de la scène de ce théâtre. mais peu de
temps_ après, ils furent tous adcusés 'de malversahons et arrêtés. L'année suivante les
artistes étaient autorisés à se gouverner 'euxmêmes u; Despréaux donna sa démission le
i•• septeml&gt;re pour aller habiter la campagne.
pcnsi_ons. Ç~ntrat de mar\age. dont la minute se
trou,c en I ct~de_ de M. Gulrne, produit par Goncourt.
!O. Elle avait ~1.nq_ an~ de plus que 500 mari et non
'tumzc comme I ccr1t Goncourt, répétant une erreur
de JaL ~es f!·agments de Mémofrea, publiés par
:li.'; _F1rmzn lhdot, donnent la date de nais-ancc
d Etienne et de ses frères. Nous avons YU que Despréaux Pl!,r}c de ses premières élèves en 1763 ou l 7Gt •
ne_ en 1, 1:i8, celle précocité t·llt été bien extraonli'.
n~1re. ll a•lle~rs Jal, qui l'a fait naitre à celle date
d1! quelques lignes plus haut: En l 7Gi, un garcon d~
sc11.c ans, fils d'un violon de l'orchestre de !'Opéra cte
11. Jal, Dic!io1111aire critique: art. Guimard.' ·
, 1~- Le ,J/01, ~hooson de Despréaux. (Bibl. le
1Ol~ra. manu-&lt;c,:its.)
'
/11ograp/11e 1111Îl'e1ullt des 111usiciem (J. Féli.)
,1,

�1f1ST01{1.ll

] 'EAN-ÉT1'ENN'E DESP'JfÉAUX

qui le force à vendre une partie de ses livres
pour faire face à la nécessité. C'est pour lui
l'occasion de lancer la chanson : Ma bibliothèque ou le cauchemar. Le fantôme qu'il
suppose voir dans un rêve, lui expose la misère que va amener la dépréciation du papiermonnaie et lui donne le conseil, pour ne pas
mourir de faim, de faire argent de ses livres.
Avec verve, il passe en revue les auteurs :
Ce n'est point une chimère,

Vends Lous tes auteurs fameux.
Avec le di,·in llomère
Tu vivras un jour ou deux;
Avec le pensif Jean-Jacques
Tu peux exister longtemps
Et peut-êlre attraper Pâques
En grugeant d'autres savants ....
Tu peux compter sur Virgile
Pom· un an de Lon loyer,
El son traducteur Delille
Paiera ton vieux jardinier;
Plutarque pourra sans peine
Tc donner vingt bons repas,
Avec le bon La Fonlaine
lh'galc-tni les jours gras.

.......

Ma~ge le Temple de C11ide,
Fénelon, Grécou1·1, Dorat,
Et métamorphose Ovide
En un dînrr délicat.
L'11ô TEL DE LA Gn~IARD, D.\NS LA C!IALlSSÉE·D' ANTIN. -

Malgré les événements, il est toujours gai
et c'est ainsi qu'il fait ses adieux à rOpéra:
Adieu, superbe machine,
Adieu, pompeux Opéra,
Adieu, musique divine,
Chanl et danse, cl crclern.
Adieu, forêt en peinture
Et tonnerre en parchemin ;
Jr préfëre la nature
,\ Yotrc charme di1•in '·

Le seul gof1t de la nature ne décidait pas
le chansonnier à chercher une retraite paisible. Ils étaient, lui et sa femme, de la catégorie des suspects, et la plus élémentaire
prudence les engageait à ne pas offrir aux
yeux vigilants des patriotes d'anciens artistes
des théâtres royaux, longtemps pensionnés
par la Cour.
Ils s'étaient cachés dans une petite maison,
sur la butle Montmartre, endroit fort bien
choisi, car, pour y arrirer, (( le chemin, dit
Despréaux, était si escarpé que les patrouilles
anthropophages négligeaient d'y monter ,, .
Là, le ménage vécut fort paisiblement, si l'on
en croit les fragments de la chanson : .Mon
emménagement à .'lfontmarti·e :
l' n peu plus haut que les clochers,
Près de la céleste demeure,
)la femme et moi sommes juchés;
On y monte en moins d'un quart d'heure.
l ,es habitants de ces cantons,
Cc sonl simplement des ânons.
Au bord de Paris el des ch;1mps,
Avec mon aimable compagne,
Mon cœur goû le les agrémens
De la ville cl de la campagne.
Paisible du malin au soir,
J.à, sous des voùtes de verdure,
1. )lanuscriL5

,te la Bibliothèque de l'Op(,ra.

Dessin de ROBIOA,

En main la bèche ou l'ai-rosoir,
.le tâche d'ai~er la nalure.

Tranquille au séjour des ânons,
Je philosophe sur cc monde.

Ce fut dans cette retraite de Uontmartre
que Despréaux composa presque toutes les
chansons qu'il fit publier plus tard sous le
titre de JI.tes Passe-Temps.
&lt;( Je fis ces chansons, rapportc-t-il dans
une note de ses Souvenirs, pour me distraire
des maux énormes qui nous assiégeaient el
pour étourdir un peu ma femme que j'adorais. »
Dans une de ces chansons, il se moque
spirituellement de ceux qui se vantaient
d'être appelés sans-culottes :

Oubliant les catastrophes,
Causes du malheur présent,
Mange tous les philosophes,
N'èpargne pas un savant;
Fais•leur payer la dépense.
Boi., beaucoup pour t'étourdir,
El sur l'histoire de France,
Vois si lu peux t'endormir.

La vente des livres produit peu, il reste
fort pauvre, mais il cha(!te encore. Quand
la pudeur est blnnie du costume des femmes,
il écrit :
Grâce i1 la modr,
Un' chemis' suffit,
Un' chemis' suffit.
Ah! 'fU&lt;' c'&lt;'st commode,
Un' chcmis' suffit.
C'esl tout profit.

Le mari que s'était choisi la Guimard était
un gai optimiste, un philosophe couleur cle
i-ose, comme il le dit lui-même, qui se ~onsolait par des flonflons des malheurs de
l'heure présente. H trouve que l'année 1794
est propice aux chansons du dessert el il
fonde les Dinel's du Vaudeville.
Voici en 1795 la dégringolade des assignats

Cependant il faut vivre. Le ménage, criblé
de dettes, adresse suppliques sur suppliques
au ministre de l'intérieur. Du citoyen Benezech, la Guimard ava.it obtenu la promesse
de deux représentations du ballet de Ninette
où elle aurait reçu la moitié de la recette et,
en mai 1798, elle rappelle celte promesse qui
n'a pas reçu d'exécution. Son mari, en
même temps, énumère . ses services : au
bout de vingt ans de travail, sa pension de
5.600 francs est réduite à 555 francs, et il
doit -12.000 fraacs. Pour lui, il demande à
être au nombre des vétérans de !'Opéra et à
toucher les 2.400 livres de secours que le
gom•ernement leur accorde; pour sa femme,
le droit au (( bénéfice » qui les tirerait momentanément de la gêne". De ministre en
ministre, de la direcl~on de l'instruction publique au Conseil d'Etat, les requêtes sont
ballottées, sans cesse ajournées quoique
prises en considération « pour les talents
réels de Despréaux et les pertes qu'il a éprou-

2. Conseils aux Sans Culottes, chanson de Despréaux composée en 1793.

5. Lettres à François de Neufchdt ea11, à
g11e11é (Bibliothèque de l'Opèra).

Rhabillez-vous, peuple français,
Ne donnez plus dans les excès
De nos faux patriotes;
Ne c1·oycz plus que d'èlrc nu
Soil une.preuve de vertu :
Remettez ,·os ,culollc~.
De l'homme soutenez les droits,
liais, sans désobéir aux lois,
Soyez bons palrioles;
Concitoyens, rnns vous fàcher,
1;achez ce que l'on doil cacher :
Rcmellez vos culolles~.

Gi11-

vées lJ ; ce n'est qu'en 1807 que sa pension
est enfin réglée.
Dans l'intervalle, notre chansonnier ne
s'est nullement désespéré; les secours de
Talleyrand et la publication d'œuvres nouvelles l'aident à vivre en attendant que les
amateurs de danse d'alors le remettent en
vogue et le désignent à la protection du Premier Consul et de sa famille.
Sa première œuvre après la Révolution est
La Descente d'Orphée aux Enfers, pièce
boulfonne qui devait être de si grande utilité
aux librettistes modernes; puis Je ne sais
qui, ou les exaltés de Chm·enton , petite
pièce du même genre, jouée en 1800; après
la paix de Lunéville, un vaudeville de circonstance : Enfin nous y voilà, où il encense Bona parle et son armée; deux parodies : La 1'mgédie au Vaudeville, en
allendant le Vaudeville à la Tmgédie, et
Après la Confession, la Péniten ce, épilogue
à la pièce précédente; encore un à-propos,
après le traité d'Amiens : La Paix clans la
JI.Janche. Enfin, en 1806, il publia, sous le
tilre de JI.les Passe-Temps, un certain nombre
de ses chansons, de quelques-unes-desquelles
nous avons donné des fragments.
&lt;( Les chansons, dit Despréaux dans un de
ses manuscrits, qui sont copiées dans ce recueil et qui sont en partie dans JJJes PasseTernps, ont été presque toutes faites pendant
la Révolution. Je ne comptais pas les faire
imprimer. Les circonstances me forçant à
faire argent de tout, je cédai à M. de Talleyrand qui m'avait pris en amitié et à qui je
ne pouvais rien refuser parce qu'il m'avait
rendu de grands services.... Ces pauvres
petits vers me répandirent dans le grand
monde, surtout chez les Richm·ds, et m'aidèrent à faire vivre une grande quantité de
jeunes et de vieux parents 1 • L'abbé Delille,
mon ami, m'en corrigea et me donna des
conseils sur mon Art de la Danse 1. l&gt;
Parmi ces chansons, aujourd'hui si parfaitement oubliées, il en est plusieurs de
charmantes que n'aurait pas désavouées Béranger dont il fut le précurseur et souvent
l'inspirateur. La philosophie anacréontique,
le tour des vers même, Béranger les a soul. Les en fan ls de ses frères et sœurs.
2. Cel Art de la Danse, qui fail suite à 1Jles
Pmse~'femps, élail une parodie de l'A1·t poétique,
de Boileau.
3. Béranger exprime la même idée de la foçu11
suivante :
Vierge défunte, une sœur grise
Aux J)Ortes des cieux rencoull·a

Une beauté Ie~le et bien mise

Qu'on regrettait à !'Opéra.
Toutes deu.. dignes de louanges
ATrivnient, après d'heureux jour/
L'une s111' le.:; ailes de,; angc3,
'
l.'aulre dans les hms des amours.
J.à.Jmul, saint Pierre en sentinellr,
Apri•s un Ave pour la sœur,
!&gt;11 à l'actrice : On peut. ma belle,
Entrer chez nous s:ms conrc~seur.

Vn luth en main, il celle lalilr,
Entre l'amour cl l'amiti(·,
Je veux chanter la f~te aimalilc
De ma sO'ur cl de ma moitié.
Toi, Magdeleine, leur patronne,
llaigne seconder mes lÏcsscins !
Pour Terpsichore cl pour la nonne,
Tl me faut chanson ù deux fins .

El moi, danseur de !'Opéra,
Je ne fais que des cabrioles.
Vous étouffez tous vos désirs;
:-iuil cl jour, je ris, je badine,
Jr me donne tous les plaisirs,
El vous la disciplinr.
Vous faites maigre, je fais grn•,
Et j'é1·ile la moindre peine;
Vous avez caché vos appas
Sous une chemise de laine ;
.Te m'occupe des biens présens,
Et vous de la vie éternelle.
Sans commettre la moinrlre erreur
Vous allez souvent il confesse·
'
Moi, j'y vais rarement, ma ~ur,
El je pèche sans cesse.
En ligne droite, an para&lt;fü,
Vous irez voir Dieu face à face·
En ligne droite, aux lieux maudits,
lion âme ira prendre une place.
Sans doulc on vous sanctifiera
On irn ba iser votre châsse; '
)loi, le diable me rôtira;
)la sœnr, demandez grâce....

III
Le maître à danser de Marie-Louise.

Je reviens à la vie de Despréaux sous le
Directoire, le Consulat et l'Empire. Sinon la
fortune, du moins l'aisance va rentrer dans
le ménage d'artistes, grâce aux leçons de
danse, Despréaux nous a déjà parlé de Talleyrand, protecteur de ses chansons; il va
nous introduire derrière lui, rue Chantereine,
chez Mme Bonaparte, à Mortefontaine, chez
Dans le même ordre d'idées, Despréaux Joseph.
improvisait encore Les Cont1·astes, chanson
Dans une maison de la rue du Mont-Blanc,
Despréaux donnait des lerons de danse.
« ~lusieurs personnes venaient chez moi,
écrit le chansonnier, pour jouer à des jeux
d'enfants et faire des folies. C'était une
assemblée de jeunes personnes. Eugène de
~uh:irnai~• (un de ses premiers élèves)
arrivait toujours le premier et nous aidait à
arranger l'appartement. Ces folies réussissaien~ cependant parce que j'y joignais une
coll?bon. Il y avait les plus jolies femmes de
Paris. Mme de B~uharnais y venait régulièrement et y amenait sa fille.... Il y avait aussi
quelques princes et princesses étrangères. La
future duchesse de Raguse y vint aussi. »
Cependant la dépense devenait un peu forte
pour le maitre à danser. Les &lt;( affidés l&gt; du
s~lon proposent un pique-r.!Ïque. Bien qu'il
n y consente qu'avec regret et en limitant les
prenants-part à ceux qui étaient venus dès le
début, Despréaux essuie des ennuis dans sa
nouvelle combinaison. Un certain vernis
d:aristocratie s'attache à sa maison qui devient suspecte. La Guimard et son mari vont
être
arrêtés par ordre du Directoire, lorsque
LA GUIMARD.
Mme
de Beauharnais s'entremet et plaide
Gr.:zvure de JULES PORREAU, d"ap,·ès un pas/el (/1{
auprès de Barras, la cause du professeur
temps.
son fils.
L'année suivante, Despréaux, dont le budget
dédiée à sa sœur la religieuse, et qui devait
4. ~ugène de Beauharnais semble s'être lié avec
presque fournir le texte de la chanson de Despreaux.
• li m'aimait beaucoup, dit le danseur;
BérangPr:
nous alitons souvent nous promener ensemble à PicQue clans la balance cclesle
Un Dieu pèse erreurs el vertus,
Ma femme, il trouvera du reste
Pour le mellrc au rang cles clus :
Si ma sœur, sainte Éléonore,
Au lauleuil parvient loul d'un trait,
~la femme, sainte Terpsichore,
Au ciel aura le tabouret 3•

d;

Enlrez, entrez, ô tendres femmes,
lleprend le portier des élus;
La charité rempl il vos âmes,

&amp;Ion Dieu n'exige rien de plus.
On est admis dans son empire,

Pountt qu'on ait séché des pleurs,
~ous la couronne dn martyre

Ou cou~ tfpc; cnnr&lt;U11w-.. d" nrur, !
(8ÉRASGER , l.

vent empruntés à Despréaux. Lisez : La Fin
d'un blonde, le Buvons tous à la 1'0nrle, le
Jtts de la treille, la Afachine 1·onde, le refrain bruyant Eh! zon, :.on, zon, c'est le vocabulaire de fiéranger emprunté à Despréaux.
Où l'imitation est trafüparente, c'esl dans
la chanson de Béranger : Les deu:i: Sœui·s de
Charité, chanson dont l'inspiration a élé
fournie par Les Deux Madeleines, de Despréaux.
Le chansonnier avait une sœur, Madeleine,
religieuse, sous le nom de sainte Éléonore,
au couvent de !'Adoration perpétuelle du
Saint-Sacrement. Entre l'existence de cette
sœur et celle de sa femme, la Guimard, il y
avait assez grande opposition pour que le
poète y ait trouvé t('xte de ses Deux Aladeleines :

. . ...
1.)

'

. ..

Yous ne cl1antez qu'Alle/uia
Ou bien d'autres saintes par~lcs,

Lus, f~ubnurg Saint-Antoine, chez les frères Michel,
.anqu1ers, (ce sont les trop célèbres frères Michel,
con~amnes ,11a r. contumace comme assassins) qui
avaient un_ J~rd1~ supe~be; nous y jouions au billard
et on y fa1sa1t mille folies. »

�111STO'f{1.Jl
s'est amélioré, a loué le rez-de-chaussée de République française, lorsqu'on rapporta Du- dans le parc et la· conversation fut curieuse
l'hôtel de Mme de Bonneuil, Chaussée d'Anlin. phot, blessé dans une émeute, râlant, ago- pour moi lorsqu'il me dit : « Monsieur, les
li y a une grande cour, un beau jardin; la nisant, mourant sous ses yeux. Et Désirée a hommes sont des machines qu'il faut étudier,
surtout les soldats; il ne faut pas les laisser
meilleure société, les ambassadeurs étrangers conté son chagrin au danseur confident.
Quelque temps après, autre sujet de tris- réfléchir, il faut toujours les occuper. J&gt;
cl toujours Mme de Beauharnais, devenue
Joseph Bonaparte, en achetant MortefonMme Bonaparte, y fréquentent ; mais les bals tesse. On veut lui faire épouser Rernadoue,
y deviennent cohue, « 1~ franche gaité a cessé cl elle ne s'en soucie pas. C'est encore Des- taine, avait dit au chansonnier : cc Mon cher
d_'exister », et bientôt Despréaux, renonçant préaux qui la calmera et la décidera à ce ma- Despréaux, je voudrais vivre ici tranquillement; les grandes affaires ne me conviennent
aux grandes réunions, revient aux leçons par- riage •!
ticulières.
« J'allai la voir, quelques mois après son pas. » II n'en eut pas moins, en novemEn cette qualité de maître de danse et de mariage, ajoute Despréaux,jela trouvai encore bre 180 l, à prêter son château pour les prémaintien, Despréaux ~t reçu dans toute la en larmes, elle me dit encore en pleuran l' : liminairt!s de la paix entre la France et les
Étals-Unis et à laisser organiser une fête
famille du futur Premier Consul, et, dans ses cc Bernadotte part demain pour l'armée I J&gt;
« Souvenirs », il a laissé une très curieuse
A Mortefontaine, où il fréquentait beau- somptueuse ordonnée par le Premier Consul.
notice cc sur la foule des rois, reines et grands coup, Despréaux devait souvent rencontrer Despréaux nous a laissé le récit de cette fêle
potentats éelos par la fermentation de la Ré- Bernadollc qui, depuis son mariage, n'était q11'1l a été chargé d'organiser : feu d'artifice,
volution d~ France».
plus jacobin. « Il lisait beaucoup et érudiait concrrt avec le concours de la Comédie-Franç1ise, festin en trois taliles oü s'étaie11l
Quelques détails sur la future reine
de Suède, Désirée Clary, ne sont pas
partagés, en outre de la famille Bonasans intérêt.
parte, des ministres,_ des ambassadeurs, des généraux, Emilie Contat cl
&lt;&lt; Un jour de la lln du siècle, écrit
le chanteur Garat, enfin l'indispensaDespréaux, le sieur Junot vint me
ble metteur en scène, Étienne Destrouver et me deinanda de donner des
leçons de maintien à une jeunedemo;préaux.
selle, parente de Joseph Bonaparte 1 •
Il est à supposer qu'à celte époque
cc J'acceptai et fus avec lui dans
le Maître Jacques de la danse, de la
le faubourg Saint-Germain, rue des
chanson et du vaudeville avait surSaints-Pères, à droiteen entrant du côté
monté les embarras d'argent dont nous
du quai, dans un hôtel garni où del'avons vu se plaindre. A partir de la
meurait Joseph .Bonaparte.... M. et
fète de Mortefontaine, il fut chargé de
MmeJosephBonaparte occupaient l'apla composilion et de la direction de
pariement du premier, et la future
toutes les brillantes fêtes publiques
reine Bernadotte demeurait dans une
qui furentdonnées jusqu'en 1812sous
soupente où il y avait une seule fenêles gouvernements consulaire et imtre, une armoire, un lit, un petit scpérial. Si sa pension d'ancien danseur
crétai re el trois chaises. »
c.le !'Opéra n'est liquidée qu·en 1807,
Despréaux se pique d'avoir reçu des
les honoraires importants dont ses
confidences de Mlle Clary. Vrais ou non,
nouvellos fonctions étaient rétribuées
ces reflets d'impressions changeantes
compensaient largement la rente réclasont vraisemblables. &lt;&lt; Elle a d'Jbord
mée. Il avait raison au reste, le gai
été fiancée à 13onaparle et l'aimait
chansonnier, de penser à l'avenir ferme,
réellement. L'abandon de celui-ci,
car ses mains trop larges laissaient se
puis son mariage avec Joséphine la
répandre au fur et à mesure l'or gajettent au désespoir ' .... De royaliste
gné par sa peine; mais ne croyons pas
qu'elle était, elle de,ient républicaine
Goncourt lorsqu'il dit - n'ayant nulle
et court à cheval à côté de Du phot,
connais~ance des Souvenirs et laissant
fils d'un plâtrier. J&gt;
dans sa biographie de la Guimard une
MARIE-LOUISE:, h!PÉRATRICE DES FRANÇAIS.
Bien qu'elle ne l'aimât pas comme Dessi11 de DuRA,&lt;o-DucLOs, d'après le buste sculpté à Compiègne par Bos10. lacune de dix à quinze ans - qur,
elle avait aimé Bonaparte, elle s'était
« dans le ménage d'artistes, l'Empire
laissé fiancer au jeune général. Elle
ne ramena ni la fortune ni l'aisance 5 JJ.
demeurait à Rome, au palais Cortini, chez la vie du prince de CondJ et celle de Turenne.
Les beaux temps, au contraire, sont reveson beau-frère Joseph, ambassadeur de la Nous allâmes nous promener fort longlemps nus pour le vaudevilliste et, en 1807, il a
1. On se rappelle que Mme Joseph Bonaparle était
la sœur de la fulure Mme Bernadollc.
2. Ilonaparle el Désirée s'étaient fiancés à Morscille et devaient se marier au printemps de 1795.
Lé séjour à Paris du général, qui fréquenlail la société de füne Tallien el y connut Mme de IJeauharnais, devail modifier ses projels. Mlle Clary, délaissée,
se montra jusl.emeot froissée cl conçut dès lors une
haine implacable pour celui qu'elle avait sincèrement
aimé. Sur Désirée-Eugénie (ce dernier 110m était le
vrai, celui dont elle signait ses lettres à Bonaparle),
voir: füron Larrey, Madame Mè1·e, l. I; Baron de
Uischild, Désirée, 1·eùte de Suède et de Norvège :
Comtesse d'Armaillé, ])ésfrée Clar·y (Revue des /l ,v11es, 15 octobre 1896) ; l,a premiè1·e fiancée de Sapoléo11, d'après les documents livrè; il la pnb!icité
par S. M. Oscar H, roi de Suède; Frédéric füsson,
Napoléon el les Femmes; N.émofres de /Jarras, éd.
par il. ~- Duruy, t. 1, et La. Ré_volulio11 [,ra11çaise,
H janvier 1895, )1. J. V1gmcr, La 1erreur à
Marseille, d'après un manuscrit de la Bibliolhèque
municipale.
3. Le W mlrs 1ï9û, jour du ,mriagc de Julie

Clary avec Joseph, Bernadotte ne se doutait guère
que deux ans après il épouserait l'ancienne fiancée de
Napoléon. Au mariage de Joseph Bonaparte, le bouillant Bernadotte s'élait montré d'une grande inconvenance. • La cérémonie touchait à sa fin, dil un manuscrit de la Bibliolhèquc de Marseille (v. RJvohtlio11
f rançaise, 14 janrier 1895), le cèlébrant prononça
une allocul,on. Il exprima des vœux pJUr le repos et
la délivrance de l'Eglise et de la Patrie asserv1œ ....
Celte partie de l"allocution déplut à l'un des assistants,
omcier r lpubl icain ; même elle Pxcita tellement son
fanatisme révolutior.naire qu'oubliant tout à la fois le
respect qu'il devait à la réunion, à ses hôtes cl même
il son chef, il lit entendre contre l'orateur des menaces
de dénonciation qu'il Lenla aussitôl d"exoculer en se
clirigcant brusquement vers la porle .... Son hùtcsse
le prérint au mème instanl à la porte dont elle s'empara de la clef. Stupéfté de cet acte de hardiesse, la
confusion de cet officier augment, guand il vit s'approcher Napoléon qui, avec non moms de calme que
d"aulorité, le ramcua à sa place, après lui avoir fait
envisag-cr toute l'élcnduc des malheurs crue son acte
incons1tléré aurait attirés sur toute sa famille. » L'au-

leur de cette algarade n·était autre que Bernadotte,
futur marècbal d"Empire et roi de Suède.
4. Mélancolique et « sensible -o, Desirce avail les
larmes lrès faciles. Elle aima d'abord son mari, c'est
un fait, d'abord en haine de Bonaparte, puis pour luimêmc. « Cel amour, dit la duchesse d'Abrantès, devint un vrai fléau pour le pauvre Ilèarnais qui, n'ayant
rien d'un héros de roman, se lrourait même forl embarrassé quelquefois de son rôle. C'étaient des larmes
continuelles. Lo1"squ'il était sorti, c'était parce quïl
était absent. Lorsqu'il devait sortir, enrore des larmes;
et lorsqu'il renLJ·ait, elle pleurait encore parce qu'il
devait ressortir, peut-être huit jours après... mais
enfin i I devait ressortir. » Plus lard, reine de Suède,
mais vivant le plus qu'elle pouvail à l'aris, Désirée
(;lary éprouva les mêmes langueurs el les mêmes
émolions devsnt le duc de Hichelieu qu'elle a poursuivi en Allemagne sous l'Empire, q~'elte retrouve
président du Conseil sous la Rtslaurat10n. l'n passage
assez mystérieux des Mémoires de Mme d'Abrantèi
se trouve cclairé par quelques lignes du médisant
Thiébaull.
5. Goncourt ajoute au,si la Restauration cl ci te une

HISTORIA

Cliché Giraudon.

ELISABETH DE FRANCE
FILLE DE.HENRI IV, HO! DE FRANCE, ET FE,\li\lE DE PIIILIPPE IV, ROI D'ESPAG E
Tableau de RUBENS. (;\\usée du Louvre.)

�,

_____________________________

]ë.JfN-C.TTE'N'N'E DëS'P'J{ÉAUX - - ~

bitude d'avoir la tête baissée et de porter le
ventre en avant.
&lt;&lt; Eh bien, interrompit !'Empereur,

« Il n'y avait pas de violon. L'Empereur
sonna pour qu'on allât en chercher un dam
le château. On apporta un violon, mais

une place stable; il est inspecteur du théâtre
de l'Opéra et des Tuileries. Comme il a gardé
religieusement les traditions de l'ancienne
cour, on s'adresse souvent à lui pour certains
détails du cérémonial des fêtes impériales.
Est-il vrai, comme il s'en vante, qu'il ait
parfois joué le rôle d'un vrai maître des cérémonies? En tout cas, il assista aux solennités
de l'Empire et son récit du mariage de Napoléon et de &amp;tarie-Louise en fait foi : la mine
triste d'Eugène de Beauharnais et de sa sœur
en signant le contrat qui chassait leur mère
du trône, l'attitude ou contrainte ou gênée
de chacun des membres de la famille impériale, tout, jusqu'au dandinement de Cambacérès;« qui signe les yeux à moitié fermés »,
y e,t décrit par un témoin qui a vu ce qu'il
raconte.
Sur le séjour à Compiègne des nouveaux
époux, Despréaux apporte des détails curieux.
Napoléon lui a fait dire de donner des leçons
de maintien à l'Impéralrice. Il arrive au cbàteau où « il est comblé de caresses » et où
Duroc lui fait attribuer un appartement.
« Voici, raconte Despréaux, ma première
entrevue arnc l'impératrice. Une personne
habillée en blanc, très simplement, entre
dans le salon rond où j'attendais . .. . Elle
avait le front baissé et laissait pendre ses
bras. Je me levai aussitôt et saluai d'une
révérence.... Je mis des gants blancs, lui
pris la main et commençai ma leçon, en
faisant d'abord marcher l'impératrice. La
Beine de Naples entra au moment où j'étais
dans une petite discussion avec Sa Majesté
qui , pour marcher en avant, avait grand soin
de poser la pointe du pied la première. La
Beine de Naples arrêta adroitement la leçon,
me prit à part et me dit que j'étais dans le
vrai, que celte manière de faire n'avait pas
raison d'être et qu'Abraham, son ancien
maître de danse, lui avait enseigné le contraire ainsi qu'à ses enfants.
« Je dis alors à !'Impératrice : « Je demande bien pardon à Votre l\lajeslé, mais je
ne puis laisser passer cette faute. Car, si,
pour marcher en avant on est obligé de poser
la pointe du pied la première, il faudrait
donc, pour marcher en arrière, poser le
talon le premier. »
« Celle phrase était à peine achevée que
!'Empereur entra : «Bonjour, monsieur Despréaux, dit-il, vous avez bien des choses à
faire. &gt;&gt; Puis se tournant vers Marie-Louise :
&lt;&lt; li faut, Madame, que vous exécutiez tout
ce que monsieur Despréaux vous dira, et je
ne vous mèuerai à Paris, que lorsque vous
smrcz bien vous tenir, marcher et danser. »
« Je m'adressai alors à Napoléon : « Sire,
le maintien ne peut se changer aussitôt qu'on
le désire; il en est ainsi de toutes les habitudes. Sa Majesté, en marchant, a pris l'ha-

portez, Madame, le ... contraire en arrière. »
Je n'ose pas écrire le mot dont se servit
Napoléon. La Reine de Naples, sa dame
d'atours restaient pétrifiées ....
« Je pris aussitôt la maiu de l'I mpéralrice
et la fis marcher aussi noblement qu'il me
fut possible, en lui disant à voix basse ce
qnïl fallait faire. Ayant élevé un peu la voix
pour lui conseiller de porter la tête plus
haut et de détacher le menton qui touchait
la poitrine, l' Empereur dit très haut : « Oui,
oui, \'OUS avez raison. Vous \'Ons teniez autrefois en archiduche,sc; il faut maintenant
vous tenir en impératrice. »
« L'Empereur avait compris la faute grossière qu'il venait de commettre. Il se mit à
marcher fièrement devant une grande glace
et à rn faire des révérences profondes,
disant chaque fois : « Eh bien, monsieur
Despréaux, est-ce comme cela? 1&gt; Et le danseur d'expliquer les différents saluts, en
quoi se distinguait la révérence du supérieur
envers l'inférieur et réciproquement. Napoléon sembla acquiescer et, tout d'un coup,
demanda à Despréaux de lui apprendre à
valser.
&lt;&lt; li passa son liras par-dessus mon épaule,
et nous nous mîmes à valser; mais comme
je sentais que la force qu'il déployait nous
allait Lous les deux étendre à terre, je le
priai de s'arrêter. Il courut aussitôt vers
Marie-Louise, lui donna de petites tapes sur
les joues, l'embrassa et voulut danser avec
elle.

comme il n·y avait personne pour en jouer,
Napoléon dit : « Vous, Despréaux, qui
faites tant de choses, vous devez sans doute
savoir jouer du violon. »
« Alors, continue Despréaux, je pris l'instrument cl, le tricorne à plumet sous le
bras, l'épée au côté, je me mis à jouer du
violon et à danser avec !'Empereur, qui sautait comme un cabri, en me disant qu'il
avait appris autrement avec un célèbre professeur. Pendant plus d'une demi-heure il
sauta et fil les pas sautés de la danse lrès
en mesure, mais en tenant les genoux ployés.
li me parla ensuite de la danse des • Tricotets) I&gt; et lui ayant répondu que c'était la
danse favorite d'Uenri IV, il voulut la danser
sans savoir. Alors me voilà nez à nez avec
Napoléon.... Je me mis à faire le pas des
« Tricotets l&gt; el Sa lllajesté, en sueur, cherchait à les imiter et à faire le pas favori
d'Henri IV. Il trouva cette danse charmante,
et j'eus la malheureuse idée de lui proposer
d'organiser, à la prochaine fête, un quadrille
avec celle danse et des costumes de la
même époque. Il me répondit oui, mais je
vis à son visage que c'était non .... Je m'étais
cru encore à Versailles 1 et n'avais pas pensé
qu 'Henri IV ne pouvait aller avec cette nouvelle cour.... »
Avec ce récit de la leçon de danse de Napoléon se terminent les pages curieuses des
&lt;1 Souvenirs » de Despréaux. li est fàcheux
qu'il ne nous ait pas laissé ses impressions
su.· la Restauration, don t il s'était empressé

lcttrc de la Guimard chargeant son ami Desentclles
de plaider 1:i cause de son mari auprès du comte
Deugnot pour l'obtention d'une pension viagère.
Lt lettre est du 19 octolirc 1814; la Guim•rd s'y réclame des services r,:indus sous Louis XVI cl non
des emplois sous l'Empire. Est,cc à dirç que Despréam n'a pas Li~n vécu pend31ll cc temps ? Ou

changement de r(gime venait son nouvel embarras.
1, Les Tricolels, danse ancienne qu'affectionnait
Henri IV. Elle est composée de quatre couplets sur
des airs différcnls; le dernier Pst: Vive Uenri quatre.
Ou a nommé ainsi un trépignement de pieds
qu'llenri IV faisait en dansant la fin du dernier couplet des Tricotets et qui marque exactement la nleur

des cinq syllalics de ~oire et de ballre. Ce piétinement, quo19uc fort s1~p,lc, fait grand effet quand il
est execute avec préc1S1on par tout un quadrille,
(Note de IJespréa u, dans l'ht de la Dame.)
2. Des quadrilles avec costumes Henri IV avaitnl
étn remis à la mocle par Maric-Anloinctle. (V. Co1·1•e,~po11da11ce de l\lcrcy. j

C IIATEAU DE M ORTEFONTAINE. -

Gravure de

VILLIERS JEUNE,

d'après

CONSTANT

BouRcE01s.

�r-

'1
1

111STO'}t1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

de solliciter les faveurs. La Guimard, qui,
pendant le temps de l'Empire, a obtenu peu
à peu pour son mari les emplois et pensions
qu'il demandait, recommence en 18f4 à
réclamer l'appui du gouvernement pour la
régularisation de leurs pensions viagères et
implore le comte Beugnott. Après les CenlJours, Despréaux était nommé inspecteur
général des spectacles de la Cour, professeur
de danse et de grâce à l'École royale de musique et répétiteur des cérémonies de la
Cour.
La Guimard habitait alors rue de Ménars,
entourée toujours de l'admiration de son
mari, saluée de la vénération fidèle d'anciens
amis. C'est pour satisfaire l'exigence de
ceux-ci, curieux de l'évocation d'un passé
qui rappelait ~es anciens triomphes, que
Despréaux, toujours à l'affût d'inventions
divertissantes, imagina de &lt;( faire assembler à
l'artiste septuagénaire quelques pas des ballets où elle avait eu le plus de succès i&gt;. La
Guimard refusait mollement, se retranchant
derrière la décrépitude de son corps atleint
par la vieillesse. Son mari insista, fit dresser
dans son salon un théàtre dont le rideau
d'avant-scène ne laissait voir que les genoux
et les jambes des acteurs. Despréaux et sa
femme, affublés dans les parties visibles,

au-dessous du rideau, d'une tunique pailletée
et de la chaussure traditionnelle, cachaient
leur corps· vieilli et ne montraient que des
jambes et des pieds qui paraissaient jeunes.
« Et ce spectacle, ajoute Charles Maurice
dont on tient ces détails, était des plus séduisants en ce qu'il prêtait par l'imagination
de l'esprit à la danse visible, eL du dramatique à la pantomime qu'on ne voyait pas'. l&gt;
Le succès de celle représentation fut prodigieux et l'on sollicitait en foule des places
pour les représentations futures. Au bout de
cinq ou six soirées, la Guimard épuisée dut
reMncer à se donner encore une fois en spC'ctacle.
Elle n'avait plus au reste longtemps à
vivre. A deux heures de relevée, le 4mai 1816,
mourait à soixante-treize ans la plus illustre
danseuse du dix-huitième siècle•. Sa mort
passa presque inaperçue dans le P_aris de la
Restauration qui avait oublié ses retentissants
succès d'antan. A peine les journaux du
temps consacrèrent-ils quelques lignes nécrologiques à l'ancienne Terpsichore 4 •
Despréaux devait survivre quatre ans à
C( l'adorable amie l&gt;, à l'épouse qu'il avait
tant aimée et dont il disait :

1. Lcllrc à Desenlelles, citée par Goncoul'l.
2. Épaves de Charles Maurice·, Nouvelle Revue
rél1·ospectivc, l. Il.

5. Jal, Dictio1maù-e critique de biographie cl
d' ltisloire.
4. Journal de Paris du 7 mai.

Elle prom•e depuis vingt ans,
Par sa grâce el son caractère,

Qu'on a l'art d'arrêter le tcmp~,
Quand on a l'art de plaire.

A l'abri du besoin, grâce à ses pensions,
mais donnant toujours à mains ouvertes,
Despréaux, philosophant au milieu de quelques amisr écrivait jusqu'à la dernière heure.
Ce n'étaient plus des chansons, mais des
maximes comme celle-ci : c( Ne laissez
jamais connaître le fond de votre bourse,
car mus seriez tourmenté et votre bon cœur
finira par céder, et quelque orage imprévu
vous mellra dans la gêne. »
Toute sa vie, Despréaux n'avait guère mis
cette maxime en pratique; le gai chansonnier
a,·ait un cœur d'or et se montrait d'une générosité très supérieure à ses ressources. C'est
dans un moment de gêne causé par des libéralités de ce genre qu'il écrivait en 1818 :
cc J'approche du soir de la vie el, lorsque
je pense aux tristes et exécrables événements
que j'ai vus et aux mallieurs que_j'ai éprou1·és, je me dis : &lt;c Allons, Jean-Etienne Despréaux, pense donc à loi l C'est beau d'être
généreux! mais il est bien pénible d'être
vieux et pauvre. Fais ce qu'un ancien philosophe di~ail : « Il vaut mieux enrichir ses
ennemis après sa mort que d'av_oir besoin de
ses amis pendant sa vie. »
Impossible d'avoir mieux mis en pratique
le contraire de ce qu'il conseillait si bien.
Dans le philosophe-chansonnier, il était resté
le fastueux maître de ballet!
COMTE

Retour d'Italie
Quelque temps après son arrivée à Paris
(après la campagne d'Italie et le congrès de
Rastadt 011 il avait présidé la légation française), Bonaparte demanda qu'on l'autorisât à
faire revenir une partie dé sa maison qu'il
avait lai~sée à RasLadt.
J'hésitais à le suivre, car j'ignorais alors
que ma radiation de la liste des émigrés avait
été prononcée le 1 t novembre.
Bonaparte me dit avec l'accent de la plus
grande indignation :
- Venez, passez le Rhin sans crainte ....
Ils ne vous arracheront pas d'auprès de moi,
je vous en réponds ....
Bonaparte a dit à Sainte-Hélène qu'il n'était
revenu d'Italie qu'avec trois cent mille francs.
Je lui ai connu à celle époque un peu plus
de trois millions.
Comment d'ailleurs, avec trois cent mille
francs, aurait-il pu suffire aux réparations,
à l'embellissement et à l'ameublement de sa
maison de la rue Chantereine?

Comment aurait-il pu mener le train qu'il
avait avec quinze mille francs de rente et les
appointements de sa place?
D'ailleurs, peu importe.... Personne ne
l'accusera jamais d'avoir dilapidé.
C'était un administrateur inflexible; les déprédations l'irritaient et il faisait sans ces~e
poursuivre lt&gt;s fripons avec la vigueur de son
caractère.
Les frères de Bonaparte, voulant a voir tout
pouvoir sur son esprit, s'efforcèrent de diminuer l'influence que donnait à Joséphine
l'amour de son mari. lis cherchèrent à exciter sa jalousie et profitèrent pour cela du
srjour qu'elle fit à Milan ap1·ès notre départ,
séjour autorisé par Bonaparte.
Admis dans l'intimité de l'un et de l'autre,
j'ai été assez heureux pour adoucir ou empêcher beaucoup de mal.
Je n'ai été contre elle, et malgré moi,
qu'une seule fois : c'était au sujet du mariage
de sa fille Horlense, Joséphine ne m'avait pas
encore parlé de ce projet. Bonaparte voulait
donner Hortense à Duroc ; ses frères poussaient à ce mariage afin d'isoler Joséphine de
sa fille, pour laqueUe Bonaparte avait une
tendre amitié. Joséphine voulait la marier à
Louis Bonaparte.

FLEURY.

Les plus magnifiques apprêts furent fails
au Luxembourg pour la réception du vai,,queur d'Italie. La grande cour de cc palais
fut élégamment décorée; quand le général
enlra, tout le monde se tenait debout et découvert. Les fenêtres étaient occupées par les
plus jolies femmes.
Cependant la cérémonie fut d'un froid glacial. Toul le monde avait l'air de s'observer
et l'on remarquait sur toutes les figures plus
de curiosité que de joie et de reconnaissance.
Il faut dire aussi qu'un événement fàcheux
augmenta celle tiédeur générale. L'aile droite
du Palais n'était pas occupée; on y faisait de
grandes réparations; il y avait beaucoup
d'échafaudages aux mansardes et l'on y avait
placé un factionnaire pour empêcher d'y monter. Un employé au Directoire parvint cependant jusque-là, mais, à peine eut-il mis le
pied sur la première planche, qu'elle fit bascule el l'imprudent tomba de toute cette hauteur dans la cour, qu'il éclaboussa de sang.
Cet accident causa une stupeur générale: de's
femmes se trouvèrent mal ; les fenêtres fu•
rent en grande partie évacuées. Quelques esprits pessimistes - il y en a toujours - se
plurent à voir dans celte chute le présage de
celle de MM. les Directeurs.
BOURRIENNE.

.... 3q ,..

PAUL GAULOT
~
1

-

La duchesse de Berry,
fill~ du Régent
travailla en femme qui a pour elle le pouvoir
de l'alcôve. Le duc de Berry n'était pas de
taille à résister à celle direction impérieuse,
et bientôt des symptômes de désunion éclatèrent entre les deux frères. Mais elle avait
compté sans un événement qui déjoua ses
plans : Monseigneur mourut (1711 ). Le duc
de Bourcrorrne devenait dauphin, la duchesse
0 0
de BQurgogne dauphine! es mlr1gues se
retournaient contre elle. Sa fureur fut grande
d'un tel contretemps; toutefois, elle n'était
pas encore allée si avant qu'elle ne p~t revenir
en arrière : elle étala une douleur unmense
et chercha à noyer dans les larmes fort peu
sincères que lui arrarhait cette mort le souvenir de ses machinations impolitiques. Les
deux frères s'aimaient assez pour que la
réconciliation fût possible.
L'orgueil n'était pas le seul défaut de cette
princesse; elle en avait de moins relevés.
Boire et manger avec excès était pour elle un
plaisir. Sa grand'mère nous a laissé sur ce
point des détails bien curieux : &lt;( Madame de
Berry ne mange guère à dîner, et il est im-

Ce fut assurément le plus étrange ménage
princier dont l'histoire ait •co~servé. le souvenir. Il semble pourtant, a n exammer que
la surface, que les deux époux dussent se
convenir.
Le duc de Berry n'était point mal de sa
personne : assez grand, assez gros, il _avait
les cheveux d'un beau Llond, et son visage
marquait par sa fraicheur une brillante_ sa~té.
Il ne manquait ni de bonté ni de d1gmté_;
malheureusement, lïntelligence ne répondait
pas à ses autres qualités, et, c~mm~ il ~'ét~it
que le troisième fils du Dauphm, c est-a-dire
le plus éloigné du trône, o~ avai~, à d_ess~in
peut-être, négligé fort son educ1llon, s1 bien
que c'est à peine s'il savait lire et écrire.
li n'était pourtant pas sot, et se connaissait
assez pour savoir dans quelle infériorité intellectuelle il se trouvait, ce qui augmentait
encore sa timidité, partant sa maladresse et
même sa nullité en bien des circonstances.
Et il lui arrivait parfois de s'en plaindre et
d'en vouloir au roi ainsi qu'au duc de Beauvilliers, qui avait été son précepteur. JI en
laissa un jour échapper le douloureux aveu
devant madame de Saint-Simon : cc lis n'ont
songé qu'à m'abêtir, lui dit-il en gémissant,
et à étouffer tout ce que je pouvais être.
J'étais cadet, je tenais tête à mon frère; ils
ont eu peur des suites, ils m'ont anéanti; on
ne m'a rien appris qu'à jouer et à chasser,
et ils ont réussi à faire de moi un sot et une
bête, incapable de tout et qui ne sera jamais
propre à rien, et qui sera le mépris et la risée
du monde! »
La duchesse de Berry, qui n'al'ait que
quinze ans, mais qui possédait autrement
d'esprit que son mari, ne tarda pas à le
juger et à le mépriser. Le malheur , ou lut
qu'il fût précisément amoureux fou de sa
femme; elle saisit cette occasion de prendre
sur lui un empire absolu. Il ·n'y avait pas
huit jours qu'ils étaient mariés qu'elle faisait éclater son caractère allier, dominateur,
et toutes les ardeurs d'un tempérament violent, d'une nature sans scrupules et sans
freins.
Pleine de dédain pour sa mère, - une
bâtarde, - pour son père si faible, si dépourvu de volonté, elle prit d'elle-même
une telle idée qu'elle se trouva fort mécon.
PHILIPPE D'ÜRLÉANS, RÉGENT DU ROYAUllE.
lente de ne venir qu'après la duchesse de G,-avu,-e d'AuDIBRAN, ct'afn!s le tableau d'IIYACINTUE
Rrc•uo. (Musée de Versailles.)
Bourgogne. Sans égards pour les bontés que
sa belle-sœur lui témoignait, sans pitié pour
l'affection profonde et sincère qui unissait le
possible qu'il en soit autrement, car elle se
duc de Bourgogne et le duc de Berry, elle
fait apporter, avant de se lever, toute espèce
entreprit de brouiller les deux princes, et y
de choses à manger ; elle ne bouge pas de son

s . .

lit avant midi; à deux heures elle se met à
table, elle n'en sort guère avant trois heures,
elle ne fait aucun exercice; à quatre heures
on lui apporte encore des aliments de tout
rrenre des fruits de la salade et du fromage;
0
'
'
à dix heures elle se met à rnuper; entre une
ou deux heures elle se couche; elle boit l'eaude-vie la plus forte. l&gt;
Elle en buvait si bien qu'elle s'enivrait souvent à perdre connaissance et à rendr~ partout ce qu'elle avait pris, sans ~e souCJer _le
moins du monde du scandale quelle donnait,
et sans êlre jamais retenue ni par la présence
de son mari, ni par celle de son père.
Ce n'est pas tout: l'eau-de-vie et la paresse
ne régnaient pas seules sur elle, et ses mœurs
étaient déplorables. Débauchée sans vergogne,
elle s'abandonna à la galanterie la plus effrénée, et ·cela, avec si peu de retenue, avec une
telle hardiesse d'effronterie, que le duc de
Berry ne put longtemps rester dans_ l'ig~orance de ses débordements. Quelle s1tual1on
pour un petit-fils du roi qui ne pouvait guère
faire cesser ce scandale que par un scandale
toujours timide et
Plus o«rand encore! Mais
. pour cette
bonasse, avec un reste de pass10n
femme qu'il avait tant aimée, il n'osait se
plaindre trop haut, el, dans bien des cas, il
se contenta de prendre pour confidente madame de Saint-Simon, à qui il fit de bien
élranrres
aveux. Toutefois
il y eut, de
temps,
0
.
•
en Lemps, des révoltes dans ce mari trompe
et bafoué, qui n'ignorait rien de ce qu'on
disait de la singulière .affection qui Ûnissait
le père et la fille, et Saint-Simon fait discrètement allusion à une scène violente, dont on
ne devine que trop la cause, en raison même
de sa discrétion. C( Ses particuliers journaliers
et sans fin avec M. le duc d'Orléans, dit-il en
parlant de celle princesse, et où tout languissait pour le moins quand il (le duc de Berry)
y était en tiers, le mettaient hors des gonds.
Il y eut enlrd eux: des scènes très violentes et
redoublées. La dernière, qui se passa à Rambouillet, par un fâcheux contretemps, attira
un coup de pied dans le cul à madame la
duchesse de Berry, et la menace de l'enfermer dans un couvent pour le reste de sa vie. n
Mais la duchesse n'ét,it pas femme à céder
aux menaces; toutefois, elle pouvait craindre
que son mari exaspéré n'avertît enfin le roi,
et ne lrouvàt chez lui un appui dont elle
aurait eu tout à redouter; le hasard la servit
selon ses désirs.
Le duc de Berry, fatigué d'une femme
aussi altière, aussi fausse, aussi coupable, se
laissa aller à une aventure avec une femme
de chambre de la duchesse, aventure qui
aboutit à une grossesse.

�LA

111S TORJ.Jl
La duchesse, mise au courant de l'intrigue,
songea avec joie à en tirer parti. Elle déclara
à son mari qu'elle n'ignorait rien des torts
qu'il avait envers elle, mais qu'elle ferait sur
eux le silence et lui laisserait toute liberté,
si, de son côté, il consentait à lui en laisser
autant, sinon qu'elle irait se plaindre au roi
et ferait chasser cette femme de chambre si
loin qu'il ne la reverrait de sa vie. Le pauvre
prince n'o,a répliquer; une fois de plus, il
courba la tête et se résigna.
Le duchesse se sen Lit alors tout à fait
libre, et il n'est folie que rnn imagination
surchauffée par l'eau-de-vie n'inventât pour
le désespoir des siens. Ne s'avisa-t-elle pas de
1,'amouracher d'un écuyer de son mari, La
lla)·e, qu'elle fit chambellan, mais qu'elle ne
put faire Leau, si l'on en croit Saint-Simon :
« C'était un grand homme sec, à taille contrainte, à \'isage écorché, l'air sol et fat, peu
d'esprit el bon homme à cheval. »
li ne lui suffit pas d'rn faire son ammt,
elle désir,1 bien plus et rêva quelque chose
qui sortit &lt;lu commun : elle voulut se faire
enlever par lui, el très sérieusement lui proposa de fuir en Hollande.
La Haye fut effrayé d'une telle proposition,
plus effrayé encore de la fureur qu'elle fit
éclater en voyant son peu d'empressement à
l'accepter. Il se précipita chez le duc d'Orléans et lui avoua l'étrange fantaisie de la
duchesse.
- Que diable ma fille veut-elle faire en
Uollande ? Il me semble qu'elle passe fort
joliment sa vie dans ce pays, répondit le bon
père qui s'entremit pour faire entendre raison
à s;t fille el parvint à la détourner de cette
équipée insensée.
Au milieu de tous ces incidents .honteux
ou ridicules, la duchesse trouva moyen d'être
enceinte, mais non celui de mener à bien sa
grossesse. Elle ne changea en rien son régime
de mangeaille et de boisson ; elle accoucha à
sept mois d'un enfant qui reçut le titre de
duc d'Alençon (26 mars i 715), mais ne le
porta qu'un mois, car il mourut le 26 avril
suivant.
A celle époque, elle était cependant une
des espérances de la famille royale, que des
deuils répétés avaient étrangement réduite :
le grand Dauphin, fils de Louis XIV, était
mort le 14 avril 1711; le duc de Bourgogne,
fils ainé du grand Dauphin, avait suivi sa
femme dans la tombe, l'année suivante (1218 février i 7 i 2) ; il ne restait, en dehors de
Philippe V devenu roi d'Espagne et comme
tel exclu de la couronne de France, qu'un
petit prince de trois ans, le duc d'Anjou, fils
du duc de Bourgogne. Que ce frèle enfant
vînt à mourir, et le duc de Berry devenait
dauphin, la duchesse eût été la future reine
de France.
La destinée conserva la vie du petit duc
d'Anjou, qui fut Louis XV, et le duc de
Berry mourut avant son grand-père, Louis XI V.
On ne peut pas dire que la France ait eu
sujet de s'en réjouir, car le règne du duc de
Bt!rry n'eût certes pu être plus déplorable,
plus néfaste que celui de Louis XV; mais du

moins cette mort épargna à la monarchie la
honte de compter au nombre des reines dé
France une femme comme la duchesse de
Berry. On n'était pas habitué à un Lei éclat
de scandale, car, sauf quelques exceptions
restées sinon douteuses, du moins discrètes,
l'adultère, dans la famille royale, semblait
aussi régi par la loi salique, - et résené
aux mâles.
Le duc de Berry eut-il, dans ses derniers
jours, l'épouvantable doultmr de saroir son
épouse non seulement infidèle, de cela il ne
pouvait douter, mais inceslueuse?Oui, si l'on
en croit Maurepas, qui rapporte ce trait dans
ses mémoires : « Sa conduite avec son père
était si publique que M. le duc de Berry,
souffrant impatiemment tous les discours qui
se tenaient à ce ~ujet, fit mettre l'épée à la
main à M. le duc d'Orléans sur la terrasse de
Marly, où il le trouva. lis furent bientôt
séparés l'un et l'autre, et l'affaire fut élouUëe
de façon qu'on n'en a presque point parlé. »
Certes, la chose est plausible; toutefois,
on peut hé~itrr devant cet unique témoignage. Testis unus, Lestis 1111llm. Ce qui
semble prouvé, c'est que le pr;nce, las de
supporter tant de hontes à ses côtés, s'apprêtait à se plaindre au roi et à lui demander
de le délivrer d'une telle épouse, lorsqu ïl
mourut.
On a donné plusieurs ,ersions des causes
qui amenèrent 5a mort. Saint-Simon croit au
poison; celle cropnce ne parait reposer sur
aucun indice sérieux. Il est plus naturel de
l'allribuer à un accident de chasse. Le duc
de Berry fit une chute de cheval et se rompit
une mine, ce qui lui fil perùre beaucoup de
sang. Cropnt son mal sans gravité, et désireux de ne pas alarmer le Yieux roi attristé
des nomLrcuses morts qui avaient moissonné
presque toute sa descendance, il défendit à
ses valets de parler de cet accident. &lt;1 Lorsqu'il avoua ce mal, écrit la princesse Palatine, il était trop tard pour qu'on pût y porter
remède, et, comme ptlrsonne ne savait celle
chute, les méd~cios ont rensé qu'il était malade par mite de srs excès de table; on lui a
fait prendre force prises d'émétique, ce qui
a encore a,·ancé sa mort. Il a dit lui-même
à son confesseur, le Père de la nue : « Ah 1
c1 mon Père, je suis la seule cause de ma
c1 mort. 1&gt; Il s'en est repenti, mais il était
trop lard. »
Sous son lit el sous ses meuble~, on trouva
des assielles toutes pleines de sang.
C'est le vendredi 4 mai 1714, à quatre
heures du matin, qu'il expira dans sa vingthuitième année. Il laissait sa femmeenceinte;
mais celle grossesse ne réussit pas mieux
que la première; la princesse se blessa dans sa
chambre el accoucha le 18 juin d'une fille qui
ne vécut que douze heures.

Cette mort rendait plus liLrc encore la duchesse de Berry; toutefois, le roi vivait toujours, et ne semblait pas moins à redouter,
maintenant qu'il ne se trouvait plus dans
.., 316 ....

l'obligation de ménager sa petite-fille à cause
de son petit-fils. Ce dernier obstacle disparut:
le l" seplemLre 1715, Louis XIV s'éteignit
à Versailles. Le duc d'Orléans devint régent
du royaume pendant la minorité de Louis XV.
Qui oserait désormais s'opposer aux caprices
de la fi lie préférée du régent?
Bien que personne ne s'attendit à voir celle
princesse changer de conduite et mener une
existence plus digne de sa naissance, plus
digne aussi de la veuve d'un petit-fils de
France, on eut lieu d'être surpris du déchaînement avec lequel elle se livra aux passions
les plus extraordinairas, au libertinage le
plus effréné, et ses folies dépassèrent toulrs
les prévisions.
Elle avait auprès d'l'lle une façon de fayorite, jolie, bien faite, intelligente, mais intri~ante et rouée autant qu'on peut dire. C'était
la fille d'un sieur Forcade!, petit commis, et
d'une de ses fl'mmes de chamLre : celle-ci,
deYenue veuve, avait longtemps fait mt'nage
arec un homme marié. La princesse Palatinr,
parlant d'eux, lrnr fait l'application d'un
proverbe de son pays : « On peul dire &lt;JUe
tout cela, c'est du beurre puanl et des œufs
pourris. » Mais peu importait à la duchesse
de Berry quand elle était coiffée de quel'JU'un; elle songea à bien établir sa favorite
el dénicha un vieux gentilhomme, M. de
Mouchy, qui avait toutes les qualités requises
pour de1·enir l'heureux époux d'une telle
femme. Usé de corps, très faible d'esprit,
« franc bœuf à embâler 1&gt;, comme dit SainlSimon, il ne fut là que pour faire gloire l l
donner à l' « étrange poulette 1&gt; que fut rn
femme un nom honorable qu'elle s'empressa
de dé,honorer.
Elle ne Larda pas à jeter son dévolu sur un
petit-neveu du duc de Lauzun, un jeune cadet de la maison d'Aidie, le comte de füom,
el elle en fit son amant. Ce n'était pas qu'il
fût beau, non; le· portrait qu'en a tracé la
princesse Palatine ne laisse pas d'illusions à
cet égard : c1 Il n'a ni figure ni taille; il a
l'air d'un fantôme des eaux, car il est vert (l
jaune de visage; il a la boÙchc, le nez et les
yeux comme les Chinois; on pourrait le
prendre pour un magot plutôt que pour· un
Gascon qu'il est; il est fat et n'a pas du tout
d'esprit; une grosse lèle enfoncée entre de
larges épaules : on voit dans ses yeux qu'il
n'y voit pas bien; en somme, c'est un drôle
fort laid. 1&gt; Elle va même jusqu'à ajouter:
cc li a l'air aussi malade que s'il avait le mal
français. 1&gt; Ce que Saint-Simon, plus réservé,
exprime en ces termes : &lt;1 C'était un gros
garçon court, joufilu, pâle, qui, a1·ec force
bourgeons, ne ressemblait pas mal à un
abcès. J&gt; Par quels mérites cachés sut-il séduire la Mouchy? C'est ce qu'on chuchotait
tout bas : il paraît qu'il était « très vigou. reux », el l'on contait que madame de Polignac était restée enfermée deuxjoursaveclui !
Cette réputation attira l'attention de la
duchesse de 8:!rry, fatiguée de La Haye, et
qui avait vainement cherché dans maintes
passades la satisfaction de ses sens impérieux. Elle voulut tâter, elle aussi, de cc

mâle dont on vantail la vi~ueur, et elle demanda à la Mouchy de lui céder sa place
dans un de sfs rendez-vous amoureux.
La Mouchy avait trop d'esprit pour être
jalouse, jalouse surtout d'une princesse d'o!•
venaient Lou tes sort~s de Liens. Elle con•cnt1l
à la substitution, et füom, averti, s'y prêta
galamment. Le lendemain, continuant l.a
plaisanterie et feignant d'avoir été dupe, 11
disait en riant :
- Voyez celle madame de Mou, hy qui a

rien, et fiiom trônait entre ses deux maitresses, heureux comme un coq, insolent
comme un parvenu. Déférent envers laMouchy,
il se montrait souvent de la dernière grossièreté arnc la duc·hesse. li se plaisait à la traiter
comme une ft'mrne &lt;le bas étage, critiquant
sa toiltlle, 1,làmant ses projets, contrecarrant
tous ses goùts. Et la malheureuse, qui s'efforçait d'auta1,t plus de lui plaire qu'il témoignait plus d'exig.,nces, était parfois au dése~p,,ir, versait J'abo11da11tes larme;, cl s':illa1t

Co:ssEu. DE

l'air grosse comme une mauviette : cela
tient une place énorme dans un lit.
A partir de ce momt!nt, le palais du Luxembourg, que le régent avait donné pour résidence à sa fille, devint ltJ thé.itre de Lous les
scandales et rasile du plus extraordinaire
ménage à trois qui se pût voir en pareil
lieu; c'étaient chaque jour des orgies, auxquelles, par un raffinement de dépravation,
on conviait un Jésuite, le Père Riglet, lequel
ne dédaignait pas de faire sa partie en de
telles réunions, mais s'en tenait, il est bon
de le croire, aux propos gaillards dans lesquels il était passé maitre.
Le &lt;I bœuf embâté 1&gt; de Mouchy ne disait

DUCHESSE D'E 1J'E.1(1(Y, 'FTLL'E DU 'R._tG'EJYT _ . _

REGE:SCE. -

que causait à lui et à l'État la conduite scandaleuse de sa fille; à maintes reprises, il
tenta quelques remontrances et essap de
parler en père. Ce n'était pas son affaire : la
duchesse n'avait pas l'habitude de l'entendre
ainsi ; elle le rabroua fortement, et se vengea
sur lui des insolences de Riom. De cette
façon, elles ne sortaient pas de la famille.
Car son orgueil n'avait en rien diminué;
jamais femme n'eut moins le sentiment de sa
dé1:ù{-ance. Il semblait que tout lui fùt pcr-

D':zprès un lab!uu du Musée de Versailles.

recommanJ~r à la Mouchy pour qu'elle la
raccommodàt avec ce drôle qu'elle adorait.
El la Uouchy travaillait à la réconciliation,
certaine de n'y rien perdre du côté de Riom,
certaine d'y gagner du côté de la princesse.
Celle-ci avait eu beau faire fermer les
portes du Luxembourg et des jardins, au
grand mécontentement des gens qui avaient
l'habitude de s'y promener et qui avaient
rimé, à celle occasion, des couplets trop
libres pour être reproduits, on n'ignorait
rien de ce qui se passait dans ce palais. Les
habitants, d'ailleurs, ne se cachaient guère.
Le duc d'Orléans, alors à la tête du gouvernement de la France, comprenait le tort

mis. Une seule chose restait chez la princesse
qui jetait parfois un nuage dans son âme : la
peur de la mort, avec ce qui suit la mort,
l'enfer, la damnation éternelle. Comme beaucoup de ses contemporains, elle n'était vraiment athée qu'en bonne santé! Un peu de
fièvre la ramenait à Dieu.
Dans ces moments-là, elle quittait son palais el se rendait chez les Carmélites du faubourg Saint-Germain; elle accomplissait tous
les offices, priait, jeûnait et se mortifiait.
Mais la chair était la plus faible : elle revenait
bien vite à Riom.
Trois années · environ se passèrent ainsi.
L'été, elle se transportait à Meudon qu'elle

�•

111STO'J{1.l!
préférait à Amboise, et elle. y continuait ~a plément de l'abso!ulion rcç?c : il ~allait la table caractère de la princesse ne se démenmême existence. On peut Juger quel dc- prévenir de ce qm se passait. Le regcnt, le tirent point même dans cc moment : elle
sordre régnait dans sa maison; ses dettes cardinal et le curé e11 disputaient entre eux ; envoya une bordée d'injures à son père po_ur
la faihlesse Pt ponr la sot11se
s'accumulaient. ...
qu'il montrait en se laissant faire
Cependant un accident facile à
la loi par ces (! cafards, qui abuprévoir survint ; la duchesse se
saient
de son état et de leur catrouva enceinte : elle était veU\'e
ractère
pour la déshonorer par un
depuis cinq ans. C'était un peu
éclat inouï ». Le duc d'Orléans
tard pour donner un héritier à
ainsi malmené revint piteusement
son mari; aussi chercha-t-on à
Yers le cardinal et le curé, el,
cacher cette aventure. Par malinvoquant
la grande faiblesse de
heur, la duchesse n'avait cessé ni
la malade, sollicita d'eux qu'ils
de manger ni de boire avec excès,
mu lussent bien patienter.
et cette grossesse, assaisonnée de
Ce n'est pas la patience qui leur
vins el de liqueurs fortes, se prémanquait : le cardinal demeura
senta fort mal; lorsque le terme
deux heures encore au Luxemen fut proche, l'étal de la pauvre
bourg, et ne s'éloigna qu'après
femme devint tel qu'on conçut
avoir constaté que sa présence
· pour sa vie les craintes les plus
était inutilP, non sans avoir recomsérieuses.
mandé
au curé la plus grande vigiVivre mal, c'était jeu de prinlance. Sur ce point, il fut obéi à
cesse, pourrait-on dire, mais non
souhait, et l'on ne pourrait croire
mourir mal. La superstition réveilla scène qui se passa alors si l'on
lait al()rs les sentiments religieux,
n'avait à ce sujet le récit de Saintet la malade appelait de tous
Simon qui, par madame de Saintses vœux l'absolution el les derSimon, dame d'honneur de la duniers sacrements. Le Luxembourg
chesse de Berry, était bien placé
dépendait de la paroisse de Sain~pour tout savoir : C! M. le duc
Sulpice : le curé fut mandé aussid'Orléans
se hâta d'annoncer à
tôt·, la malchance voulût que ce fùt
Madame sa fille le départ du
un honnête homme et un prelre
cardinal, dont lui-même se lrou\·a
imbu de ses devoirs. L'abbé Lanfort soulagé. Mais, en sortant de
guet accourut, mais, désirant évila chambre, il fut étonné de trouter un suprême scandale dans ces
ver le curé collé tout près de· la
conjonctures, il exigea pour donner
porte, et encore plus de la déclal'absolution que le palais fût netration qu'il lui fit que c'était là le
ÉLISABETII- CllARLOTTE o'0RLÉANS (PRIKCESSE PALAîlNE),
toyé de ses souillures, en un mot
poste qu'il avait pris et-0ont rien
Tableau d'IIYACINTUE RIGAUD. (Musée de B uda-Peslh.)
que Riom el la _Mouchy dé,guerne
le ferait sortir, parce qu'il
pissent au plus vite. Il le declara
ne voulait pas être trompé sur les
nettement au duc d'Orléans.
Le rérrenl qui connaissait sa fille, prévit c'était à qui se déchargerait de la mission. A sacrements. En cffd, il y demeura ferme
" qu'une
'
. la fin, le régent prit un moyen terme, entr'ou- quatre jours, et les nuits de même, excepté
l"opposition
telle mesure rencontrer~1t
de la part de la duchess?, et t~nl~ d,e. fa1~e vrit la porte de l'appartement de sa fille, el de courts intervalles pour la nourriture et
fléchir la ri oueur du cure. Celm-c1 n en de- par l'entre-bâillement fit part à madame de quelque repos qu'il allait pren~re _chez lui,
mordit poin~. Le régent crut se tire~ ?'~ffaire ~fouchy de l'empêchement survenu et des fort près du Luxembourg, et la1ssa1t en son
poste deux prêtres jusqu'à son retour; enfin,
en lui proposant de remettre la dec1S1on au conditions imposées par le clergé.
Cc que la Mouchy répondit, on peut s'en le dan()'er passé, il leva le siège. &gt;&gt;
cardinal de Noailles. L'abbé Languet accepta
La duchesse,· en effet, survécut à cette
l'arbitrage de son évêque,. en réservant s?n douter : la colère lui inspira les paroles les
droit de lui exposer les motifs de sa condmte plus insolentes sur les exigences ridicule, de crise : elle accoucha d'une fille et parut se
ces « caaots », et sur la honte de supporter rétablir. Toutefois ces scènes odieuses et ridien cette affaire. Le cardinal fut appelé.
"
.
.
Pendant cette discussion, les gens de l'en- un pareil affront. Elle alla averllr sa ~ai tresse cules avaient fait sur son esprit une profonde
touracrc de la duchesse avaient introduit un et revint informer le régent, le cardinal et le impression, et elle éprou~a le dé~~r ~•e~ préCordelier, lequel, léger di) scrupules et h_eu- curé que la duchesse refusait nettement de venir le retour. Elle eut d abord l 1dee bizarre
reux de jouer un bon tour au curé de Samt- se séparer dti Riom el , d'elle-même, la de se vouer au blanc pour six mois, elle et
sa maison, et, à ce propos, fit fabriquer un
Sulpice, reçut la co~fe~sion de la_ malade. Mouchy.
. . .,
Le scandale prenait des proporl10ns mqu1e- carrosse dans la construction duquel le fer
Cela facilitait, sembla1t-1l, la soluuon de la
questioi;i des sacrements, et le duc d'Orléans tantes. A défaut du père qui n'avait sur sa fut remplacé par l'argent. Puis, pour met~re
se flattait d'un dénouement favorable, lorsque fille aucune autorité et se dérobait à un devoir sa conscience à l'abri, elle forma le proJet
qu'il se sentait tout à f~it inca~able de r~m- bizarre d'épouser Riom.
le cardinal arriva.
Certes, c'était un beau rêve pour ce cadet de
II écoula le régent, il entendit le curé; plir, le cardinal de Noailles prit le parti ~e
mais comme celui-ci avait à haute voix parler lui-même à la duchesse, et voulut pe- Gascogne, mais il était petit-neveu de Lauzun,
affir~é ses droits à un refus, le cardinal nétrer dans sa chambre. Le régent craignit lequel lui avait souvent raconté son aventure
n'osa passer outre et lui donna complètement que cette intervention directe n'ame_nàt ,un amoureuse avec la grande Mademoiselle. li
raison, ajoutant qu'il l'exhortait à ne pa_s se état fâcheux chez sa ûlle et demanda qu on envisagea sans trop d'étonnement un dénouedépartir de ce qu'il avait exigé, et de veiller la pré,1nt au moins de cet~e ,visite. De ~ou- ment qui le mettait au comble de la fortune.
en outre à ce que les sacrements ne fussent veau, par la porte entre-bâ1llee, on avertit la La Mouchy n'eut garde de contrecarr~r son
malade .... La réponse qu'on en reçut n'eut amant en l'affaire : que lui importait une
pas administrés par surprise.
union qui ne chan()'erait rien à ses relations
Cependant, dûment confessée par le Cor- lieu de satisfaire personne.
"
.
Le tempérament orgueiUeux el l'indomp- avec Riom et consoliderait leur situation à
delier, la duchesse de Berry attendait le corn-

.

,

_______________________ LA

tous deux? La duchesse sauta le pas, et un
mariage secret la fit femme de ce petit gentilhomme, auquel t.out venait à souhait par la
peur du diable et Ja crainte du curé Languet.
Mais le séjour du Luxembourg rappelait
de trop désagréables souvenirs; la duchesse
de Berry, à peine remise, quiUa ce palais et
se rendit à Meudon. Là, plus libre, elle reprit
son existence habituelle, Lien que la fièvre
ne Ja quillàt guère. Sa grand'mère, la princesse Palatine, en marque son inquiétude :
C! Je crois que les excès de la duchesse de
llerry pour le manger et le hoire la mellront
en terre. » La Mouchy, complice de ses excès,
lui apportait dans la nuit &lt;( à manger toutes
sortes de choses, des fricassées, des petits
pâtés, des melons, de la salade, du lait, des
prunes, des figues ; elle lui donnait à roire
de la bière à la glace &gt;&gt; •
Ce régime déplorable devait amener un
prompt dénouement. Soit qu'elle en eût le
pressentiment, soit que, dans son immense
orgueil, elle éprouvàt quelque dépit de tenir
secrète fût-ce la plus folle de ses actions, la
duchesse manifesta la Yolonté de déclarer puLliquement son mariage. N'était-elle pas
veuve, riche, maîtresse de sa destinée?
Ce fut un nouveau coup pour le ri:gcnt.
Faire revenir sa fille sur une aussi extravagante résolution, certes il le tenta; mais,
toutes les raisons du monde ne puuvaient
rien contre l'entêlement de la nouvelle épousée. Il se résolut à un acte de rigueur; il
donna l'ordre à M. de Riom de rejoindre surie-champ son régiment qui faisait partie de
l'armée du maréchal de Berwick alors en Navarre. niom n'osa résister et partit. De la
sorte, on gagnait du temps.
La jeune femme accepta sans trop de récriminations cc contretemps, et, confiante dans
son influence sur son père, clic se flatta de
le ramener à ses volontés par la douceur.
Elle imagina, dan, la première quinzaine de
mai, de lui donner un souper sur la terrasse
de Meudon. Dans l'état où elle se trouvait,
avec ses fréquents accès de fièvre, rien n'était
plus dangereux; on lui en fit l'observation;

DUC1fESSE DE BE'Jt,'Jt.Y, r1LL'E DU ~'ÉG'ENT

naturellement elle n'en voulut point démordre.
Le souper commença à sept heures du soir et
se prolongea fort avant dans la soirée. La
nuit même, son mal s'aggrava dans des proportions inquiétantes.
Mécontente du séjour de Meudon, elle crut
qu'elle rn remettrait plus facilement à la
Muette; elle s'y fit transporter dans un carrosse, couchée entre deux draps, le dimanche
14 mai. Elle était bien changée déjà : la
fièvre la minait constamment, et elle était
devenue aussi maigre et aussi sèche qu'elle
avait été grasse. La princesse Palatine !'alla
voir le dimanche suivant, 21 mai. &lt;! Je la
trouvai dans un lriste état, dit-elle; elle
avait des douleurs si affreuses aux plantes et
aux doigts des deux pieds que les larmes lui
en venaient aux Jeux. Je vis &lt;jue ma présence
l'empêchait de crier, et là-de~sus je partis.
Je lui lrouvai très mauvaise mine; on a fait
tenir une consultation par trois docteurs : ils
ont résolu de la saigner au pied, on a eu de
la peine à l'y dédder, car sa douleur aux
pied, était si imupportable qu'elle jetait lis
hauts cris lorsque les draps du lit ne faisaient
que la froisser .... »
Le mal empirait d~ jour en jour, et laissait de moins en moins l'espoir d'une guérison pour cette femme usée par tant d'excès.
La Mont'hy prévit la fin, et songea à se faire
nantir largement pendant qu'il en était temps
encore : elle amena la princesse à lui donner
un baguier de deux cent mille écus. Celle
fois, la mesure était comble; le duc d'Orlérns,
irrité de celle cupidité et de celte effronterie,
sortit de sa bonasserie accoutumée et chassa
la Mouchy, ainsi que son benêt de mari.
Celle mé~hante femme partie, son déplorable ascendant sur la duchesse disparut, et
les scandales du Luxembourg ne se renourelèrent pas. La malade reçut les derniers sacrements avec piété, le 15 juillet.
Elle vécut deux jours encore. Son médecin
ordinaire, Chirac, ayant déclaré ses soins
impuissants, on fit venir un empirique du
nom de Garus qui lui donna d'un élixir de sa
composition. Cette boisson sembla ranimer la

--

..

moribonde, mais l'effet n'en fut pas durable.
Dans la nuit du i6 au 17 juillet 17HI,
entre deux et Lrois heures du matin, le dénouement fatal arriva. La morl fut douce :
on eût dit que la pauvre femme s'était endormie. Elle n'avait pas vingt-cinq ans.
L'autopsie démontra qu'elle ne pouvait
être sauv(c. cc Sa tête était toute pleine d'eau;
elle avait un ulcère dans l'estomac, un aulre
dans la hanche; le reste était comme de la
bouillie, et le foie attaqué. »
On ne lui fit point de funérailles publiques;
le corps fut porté, la nuit, rn secret, à SaintDenis.
Pendant cc temps, la MoucLy dinait en
nombreuse compagnie, hU\'ait du champagne
et se linait à une joie indécente. Qu'auraitelle regrellé? Elle arait tiré de rn maitresse
tout ce qu'il était possible, et même au delà;
par un tour digne d'elle, ne s'était-elle pas
fait confier par Riom les pierreries et lrs cadeaux qu'il avait reçus de la princesse I Ce
n'étaient point des scrupules de conscience
qui l'empêchaient d~ voler son amant....
Lui, du moins, eut une tenue plus décente : il montra toute la peine que lui causait cette mort. On dit même, que dans
l'excès de son chagrin, il ne fut pas exempt
de quelque exagération, manifestant le des•
sein d'en finir avec la vie. C'était trop : des
amis le rappelèrent à la raison; il y revint
sans effort, se consola et reprit son existence
de plaisirs et de galanteries.
Seul, le duc d'Orléans ressentit une profonde tristesse de la perte de celle fi Ile
chérie. La dernière nuit, il l'avait veillée jusqu'à la fin et lui avait fermé les yeux. cc Mon
fils est affligé dans l'âme, écrit la princesse
Palatine, et d'autant plus qu'il voit bien que,
s'il n'avait pas eu une complaisance excessive
pour sa chère Jille, et s'il avait plus agi en père,
sa fille serait encore en vie et bien portante. &gt;&gt;
Malgré ce témoignage, on éprouve quelque
embarras à s'attendrir devant cette douleur.
On voudrait être certain que les larmes répandues ainsi ne furent vraiment que les
larmes d'un père ....
PAUL

G,\CLOT

�LES A'É'J(OST1'E'J(S DE l.A 'J{'ÉPU'Bl.1QU'E

MAURICE DUMOULIN

•

Les aérostiers de la République
Après avoir jeté les Volontaires aux frontières, converti le bronze des cloches en
canons, le plomb des faîtages en balles; après
avoir arraché le salpêtre nécessaire à la poudre
aux vieux murs, aux voûtes des caves humides;
après avoir mobilisé pour la défense du sol
de la pairie tous les savants de la République,
siégeant en commissions permanentes et travaillant sans relàche dans des laboratoires, la
Convention demanda aux élémmts mêmes une
aide contre l'étranger. Pour un peu, elle eût
ravi la foudre au ciel pour la lancer contre
l'envahisseur.
Une science nouvelle était née dans les dernières années du règne de Louis XVI : celle
de !'aérostation; on s'était engoué pour elle.
Montgolfier, Pilâtre de Rozier, Charles, Robert,
Blanchard avaient été les protagonistes fêtés
d'une découverte dont la mode s'empara.
Des esprits ferti les et d'aimables plaisantins
profilèrent de l'engouement général pour
lancer les idées les plus saugrenues qu'on
accueillit sans sôurciller : les uns préconisaient (( une diligence aérienne )&gt;; les autres,
comme Blanchard, qui se contenta de l'exposer, mais ne l'expérimenta jamais, construisirent une mathine à voler.
Dans le domaine de la pratique, les a,ccn'sions avaient été assez nombreuses, assez
coordonnées, assez étudiées, pour qu'on pùt,
scientifiquement, songer à tirer parti des
ballons pour sau\'Cr la Patrie en danger. En
l'an Il, une commission fut nommée pour
rechercher de quelle utilité ils pourraient être
aux armées en campagne. Elle se composait
de Monge, de Berthollet_, de Fourcroy et de
Guyton de Morveau; ce dernier, passionné
pour les nouveautés aérostatiques, en fut le
rapporteur.
Guyton, ancien avocat géuéral au parlement
de Dijon, était un chimiste remarquable. II
s'était, comme toute la Bourgogne, passionné
pour les nouveautés aérostatiques et, par deux
fois, en 1785 et en 1784, il avait fait, la
dernière fois avec un aérostat à rames, des
ascensions libres qui avaient eu le plus grand
succès. Il était donc qualifié mieux que personne pour rédiger les conclusions de la
commission. Elles furent d'autant plus favorables que, depuis longtemps, son attention
avait été attirée sur l'utilisation des aérostats
aux armées.
Carnot écrivait, le 15 février 1795, à son
BrnLIOGRAPHIE : Arclt. nal. A. fi 1, 2~0, clc. Auuno,
Recueil des actes du Comité de Salut public; BAnO,i
Sr.1.LE DE BEAUCHAMP. Souveufrs de la fin du
xrm• siècle; 0.-co~EAU, Notice sm· Coutellr, llulletin
de la Société des leures du Mans, t. li; DA11ooux,
rïotice sur le général i\Icusnicr; CAZALAS, Sabretache, 1909.

ami, Antoine Bussard, un avocat d'Arras qui
préconisait ce moyen d'observation en campagne:
Guylc,n m'a souvent parlé du parti que l'on
pourrait tirer à la guerre des ballons; vous vous
rencontrez à ce sujet; il pense qu'ils pourraient
être infiniment utiles : je n'en doute pas, mais
c'est à nos généraux :i faire usage de Ioules les
ressources de leur art; on ne peut pa~ leur rien
prescrire à ce sujet et il est à craindre qu'ils ne
suivent encore longtemps leur routine.

A la suite de son rapport, en juin de la
même année, Guyton fut chargé de faire des
expériences qui allaient aboutir à la création
du corps des aérosticrs.
Le 29 juillet, le C()mité de Salut public
énivait aux représentants du peuple aux
armées pour les informer qu'on avait décidé
l'emploi de ballons militaires el les inviter à
« conférer a me les généraux de l'utilité qu'on
pourrait retirer de ces ballon, pour obscner
la marche de l'ennemi ». La C( routine ,&gt; des
génrraux, comme le disait Carnot, allait être
mise à une rude épreuve.
Mais, rn ce, matières, il fallait tout créer.
On avait décrété l'aéro,talion militaire : restait
à l'organiser. Il n'y arnil ni ballon ni aéroslicrs. Tout au plu, une vieille enveloppe
recherchée par le miuistre de l'lntéricur cl

expédiées à Paris en suite de l'arrêté du
Comité de Salut public du 8 germinal an IL
Le 20 octobre 1795, on réquisitionna un
domaine national, le château et le parc de
Meudon : l'ancienne demeure de Servien et
de Louvois; on y installa le premier parc
aérostatique, sous la direction de Coutelle, de
Conté et de Lhomond.
On ne pouvait mieux choisir.
Coutelle, à celle époque, était âgé de
45 ans; né au Mans, passionné de physique,
il avait, le premier dans celte ville, construit
un paratonnel're qu'il plaça sur la maison de
son pèrP, notaire; il avait appliqué aussi avec
succès l'électricité à la guérison des maladies.
Venu à Paris en 1772, chargé de l'éducation
des neveux du physicien Charles, il se lie
d'amitié avec lui, use de son laboratoire et
étudie les gaz.
Conte était de l'Orne; il avait à celle époque
58 ans et se trouvait dans toute la force de
son génie inventif; successivement il avait été
luthier, peintre, mathématicien, topographe,
physicien et chimiste. Il s'était signalé en
rendant facilement utilisable une découverte
à laquelle il avait coopéré, mais qui n'avait
été a'ppli,1uéc 'que dJns de, expériences de
laLoratoirc : la décomposition de l'eau par le
fer rouge, cc qui supprimait l'emploi de
l'acide suliuriqur. fort rare à celle rpoque.
Ces ·trois hommes également ardents à
mener à Lien la tâche qu'on leur avait confiée
rn mirent aussitôt 11 l'œuvre.

Par arrêté du 4 brumaire an li (25 octobre 1795), signé de Robespierre, de Carnot,
de C.-A. Prieur, de Collot d'Herbois, de Billaud-Varenne et de Barère, le Comité de
Salut public décrétait en ces termes qu'&lt;m
eùt à sortir de la théorie pour entrer dans la
pratique :

Co:-1nL
D'après un portrait dll Cabinet des Esl3mpes.

DE

sur laquelle Guyton avait fait ses expériences
el les deux mcelles qui ~e trouvaient « dam
les salles de la ci-devant Académie de Dijon l&gt;

Il sera préparé le plus promptement possible
un ballon capable de porter deux hommes pour
faire, sans corde, des observations à l'armée du
t'lord; les préparatifs de celle machine seront
faits de manière qu'elle puisse, sous huitaine,
être employée au quartier général.. ..
JI sera remis il cel effet une somme de
50.000 livres enlre les mains du citoyen Coutelle
pour subvenir ü Ioules les dépense;.... Il sera
alloué aux citoyens sus dénommés (Coulelle, t:oolé
el Lhomond) un traitement de 20 lirres par jour
indépendamment de leur; frais de voyage.
Enfin il sera délil'ré à chacun un passeport et
une commission oslrn~ible, a6n que l'objet cle
leur fonction demeure inconnu, excepté au général de l'armée du Nord el aux représentants du

peuple à qui ils seront tenus de les communiquer
el dont ils prendront les ordres.
Coutelle partit le 8 brumaire, Lhomond
devait le suivre avec les charrois, conlenant
les dix grands tuyaux de fer, pris aux Invalides par réquisition du 6 el nécessaires à la
production de l'hydrogène par la décomposition de l'eau.
On l'accueillit fort mal à l'armée du Nord.
Le représentant Duquesnoy écriYit au Comité :
&lt;C Je crois qu'un bataillon nous vaudrait
mieux qu'un ballon »; ajoutant : &lt;( il n~us

mais « sous cord~s ,i, il del'ait être monté Charles et de Robert, il avait lu à l'Académie
par c&lt; deux observateurs qui essayeraient la des Sciences un « Mémoire sur l'équilibre
correspondance des signaux, s'exerceraient à des machines aérostatiques, sur les différents
faire la reconnaissance du pays et à dessiner moyens de les faire monter el descendre et
la carte dans cette position ».
spécialement sur celui d'exécuter ces maOn n'avait pas, pour cela, abandonné l'idée nœuvres sans jeter de lest et sans perdre d'air
d'utiliser les ballons libres; on étudiait à inOammable, en ménageant dans le ballon
Meudon ce délicat problème et on y accueillait une capacité particulière destinée à renfermer
les propositions d'inventeurs qui envoyaient de l'air atmosphérique », mémoire dans
au Comité les résultats de conceptions sou- lequel il expose des règles de manœuvre envent utopiques. On se souvint que le Général core suivies et découvre l'utilité du ballonnet
Meusnier, qui av~it été membre de l'ancienne a air compen•atèur qui assure les mouve-

BATAILLE DE FLEURUS

est arr}vé, hier, de votre part, un citoyen
nomme Coutelle, en qui je n'ai pas beaucoup
de confiance el je crois qu'il est du nombre
de ceux qu! ont sans cesse cherché à tromper
la Conventwn et ses comités. » L'aéroslier
revint à Paris, fit sori , apport au Comité et
tin décida d'abandonner, pour cette fois
l'e~treprü,e projetée. Dans son arrêté (4 fri~
maire an II, 24 nov. 1795) le Comité déclare
que &lt;c la campagne est trop avancée i&gt;, que
les &lt;( obstacles de la saison » sont un empêchement.
, ?i~n qu'elles aient une part de vrai, ce
n eta1t .pas là les véritables raisons.
. On s'était trompé, mais on ne rnulait pas
1avouer officiellement. L'aérostat fut, de
~ouveau, transporté au Petit-Meudon et utilisé comme ballon captif. Non plus libre,

v. -

H1STOR1A. -

Fasc. 3ç.

·

-

.

Gr

av ure

d B
•
·
e ERTHAuLT, d apres

SwEeACH-DE,FONTAINES.

Académie des sciences et qui venait de mourir
ments du ballon, garantit de l'instabilité verà Ca~sel des suites de. blessures reçues deYant ticale, sans perte de gaz.
Mayence, avait fait, disait le Comité de Salut
L'année suivante, élu membre de l'Acadépublic, &lt;&lt; un travail considérable sur les aéromie des Sciences à trente ans, Meusnier resta~s et les moyens d'en faire d'utiles applipr~nait ~es ~ravaux et les complétait par les
cation~ . »_. On rechercha ses papiers, on fit
tr01s memmres que recherchait le Comité et
~erq~1S1t1on?er à son domicile, place Saintqui sont aujourd'hui aux Archives nationales :
Sulprce, pu,s' dans sa maison à. Cherbourg
les sept pages de « Précis des travaux faits à
pour retrouver les manuscrits où étaient
l'Académie des Sciences pour le perfectionneconsigné~ les ,ré~ultàts de ses expériences.
~ent des mac?ines aérostatiques ll, qui conMeusmer eta1t de la Touraine. Eofant
c'était un petit prodige; il avait fait à so~ ltenl une esqmsse de la possibilité de diri•er
0
les ballons, en s'appuyant sur la théorie du
ex~mi~ateur d'entrée à l'École de Mézières,
C(, ~étacentre. ,i ; les treize pages de l'État
qm lm demandait &lt;c Que savez-vous? J&gt; cette
gener~I
des poids des différentes parties d'une
fière réponse : &lt;&lt; Ioterrogez•moi sur ce que vous
mach'me aérostatique calculée pour porter six
save~. l&gt; Devenu lieutenant du génie, il s'était
hommes et calcul de la stabilité de la machine
pas~10nné en 17~5 pour les dé&lt;.:ouvtrtes aéroet des moments d'inertie de toutes ses parties
stallques. Le surlendemain de l'ascension de
pour déterminer son métacentre et la durée
... 321 ...
21

�- - 111STOR._1.Jl

L'ES Jf.'É~OST1'E~S D'E LJl 'J{ÉPUBUQUE _ _ ,

L'expérience fut répétée plusieurs fois et
avec plein succès; les Autrichiens tirèrent
sur le ballon; ce fut en vain, le globe plana,
se moquant des boulets et des balles.
En présence d'un paro:&gt;il résultat,
Guyton décida de faire concourir
l'aérostat aux opérations du siège
de Charleroi, investi par l'armée de
Sambre-et-Meuse. Pour le conduire
de Maubeuge à Charleroi on fit des
prodiges; on sortit, tout gonflé,
l'Ent1'ep1·enanl de la place, en le
faisant rebondir sur la triple enceinte de remparts et de fossés,
puis on le conduisit, à la corde,
sur la route de Namur. Il arriva
devant Charleroi pour assister,
après une ascension qui révéla le
désarroi de la garnison, à la capitulation de la place. Le soir, la
compagnie s'en fut cantonner à
Gosselies. Le lendemain, 8 messidor an li (26 juin 1791), se livrait
la bataille de Fleurus.
Sous l'effort de cinq colonnes
convergeant de trois point~ de l'horizon, les Autrichiens, dans celle
célèbre journée, comptaient bien
culbuter le faible demi-cercle des
troupes françaises, commandées
par Jourdan, qui s'offraient à leurs
coups a,·ec Charleroi pour centre.
A trois heures du matin, l'action
s'engageait; à quatre heures, la
compagnie d'aérostiers avec le ballon prenait position au moulin de
Jumet, proche le quartier général.
Aussitôt, on lui donne son wl ;
CAPTIF DE GOUTELLE. DEVANT ~1AYENCE ASSJl;;GtE, EN 1795.
Jourdan, le général en chef, el
D"après une tslampe du temps.
Saint-Just, le représentant du peuple, sont à ~es pieds. lis attendent
le
résultat
des observations de Coutelle el
nées à chaque bout. Dans ce fourneau en
du
général
Morlot,
transmises par des billets
briques, on plaça sept tubes de fonte qu'on
insérés
dans
des
petits
sacs de sable dont
emplit de limaille et de tournure de fer; ces
tubes, scellés à chaque extrémité, communi- l'envoi leur était annoncé par des signaux. A
quaient par des tuyaux à une cuve en fer chaque missive, dit le baron de Selle de Beauplacée en contre-haut qui les alimentait d'eau. mont, lieutenant de la compagnie des aérosOn chauffait ces tubes au rouge : l'eau se liers, témoin oculaire, dans des Mémoires, si
décomposait; l'hydrogène dégagé descendait rares qu'on peut les considérer comme inédans une cuve inférieure saturée de chaux où dits, leurs figures se renfrognaient.
L'aérostat, toujours en l'air, se bornait à
il se purgeait de son carbone et de là, par de,
enreaistrer
le flottement de nos lignes et, à
tubes flexibles, pénétrait dans le ballon qui
o
un
certain
moment,
le commencement d'un
se gonflait lentement sous une tente dressée
très haut. Il fallait de 56 à 40 heures pour mouvement de retraite.
Le feu ouvert sur les Autrichiens par les
remplir l'aérostat.
canons
de Charleroi, qu'ils croyaient toujours
Durant le siège on fit quelques ascensions.
en
leur
possession, changea la face des choses
Le ballon portait, attachées à la corde qui
l"enceignait, deux autres cordes, tressées et à cinq heures du soir la bataille de Fleurus,
exprès, d'une longueur variant de quatre à d'abord perdue pour nos troupes, était gagnée
six cents mètres. Ces cordes, maintenues par par elles.
Sur la part de l'Enll"eprenanl dans celle
deux groupes d'hommes dont l'action était
journée,
les militaires d'autrefois comme ceux
indépendante et de sens contraire, assuraient
la stabilité de l'aérostat. La première ascen- d'aujourd"hui font des réserves formelles.
sion permit de se rendre compte de la dispo- Soult, Championnet, Jourdan déclarent unasition de l'armée ennemie; gràce à lui on nimement que cette « machine » est fort
s'avisa d'une supercherie alors fréquente : le embarrassante el inutile. Guyton, au concamp avait plus de tentes qu'il ne complait traire, envoya au Comité de Salut public celte
lellre enthousiaste :
d'hommes.

par le procédé de Conté ; la décomposition
de l'eau.
On construisit donc un grand fourneau
à réverbère, garni de deux hautes chemi-

des oscillations, tant dans le sens de tangage
que dans celui de roulis »; et enfin les plans
de construction de celle machine; le devis
estimatif, qui s'élevait à 5i5.462 livres, et
les tables de résultats et d'expériences. Lorsqu'on eut tout cela,
on travailla d'arrao.:he-pied pendant
quatre mois. li fallut renoncer à
employ-er des ballons« sans cordes»
et revenir aux aérostats « sous
cordes ».
Après une dernière expérience
faite à Meudon le 9 germinal an
Il (29 mars 1794), on décida, le
1:i germinal (2 avril), la création
d'une « Compagnie d'aérostiers »
pour « le service d'un aérostat portant deux observateurs •.
Les cadres de la Compagnie de
nouvelle création étaient restreints:
22 hommes « dont la moitié au
moins aura un commencement de
pratique dans les arts nécessaires
à ce serviœ, tels que maçonnerie,
charpenterie, serrurerie, peinture
d'impression cl chimie pneumatique 1&gt;, deux caporaux, un serg("ot,
un sergent-major faisant fonctions
de quartier-maitre, un lieutenant
et un capitaine. L'uniforme était
celui du génie : habit, veste,
culotte d'étoffe bleue, passe-poil
rouge au collet. parements noirs;
comme armement &lt;l un sabre court
et deux pistolets ».
Pour l'organisation et la solde,
la compagnie était traitée« comme
une compagnie de chasseurs » et
recevait, ainsi que les autres trouAÉROSTAT
pes, un « supplément de campagne».
Coutelle fut nommé capitaine de
celle compagnie et Conté, par arrêté du i er floréal an Il (20 avril 1794 ), Conté, dont « le
zèle et l'intrlligence avec lesquels il avait coopéré depuis plusieurs mois aux épreu \'es aérostatiques &gt;&gt; étaient proclamés, fut chargé de
la direction du parc de Meudon.
Le 14 Oort!al, C.-A. Prieur (Prieur, de la
Côte-d"Or), le neveu de ce Guyton, qui dans
son zèle écrivit de sa main presque toutes les
minutes des décisions relatives aux aéro:,lals,
donna au nom du Comité l'ordre à la Compagnie de partir le 16 pour Maubeuge, alors
assiégée par l'ennemi et, le 21, Guyton était
envoyé à l'armée du Nord avec la mission spéciale de« surveiller et diriger les opérations de
1'aérostat el de la compagnie des aérostiers »,
qui était directement placée sous ses ordres.
Le ballon, qu'on avait baptisé l' Enh·eprenant, transporté par des charrois de ré4uisition, arriva devanL Maubeuge, lorsque la place
était débloquée d"un côté. Les aérostiers
purent donc y pénétrer sans difficulté. On les
logea dans l'ancien collège, dont les jardins
furent transformés en usine. flien n'était
moins simple que de produire de l'hydrogène

J'~i _eu !a satisfaction de ,oir les généraux
apprecaer I usage de cette noul'elle ma, hine de
guerre, au point d'y monter eux-mêmes pour
observer. Le général )loriot I esl rcslé deux heures
la lunel_tc :1 _la main, hier malin. Il a jeaé de là
d1:u1 avas qua on~ été portés ,ur le champ :iu ~éneral en chef et 11 est persuadé qu·ils ont contribué à di-eider de.&lt; dispositions utile, ....
yadjudaut général chargé dP la partie secrète
m rnforme de la déclara lion des déserteurs sur
l'im~ression qu'à failcs sur les esclaves l'éltirntion
de 1aérostat et ses longues stations à 1:,0 et
~00 _toises p_cndanl la durée d'une des plus grandes
bata1lles r1ua se soient données.

que : jusqu'alors, les ballons étaient faits en priés &gt;&gt; les jeunes gens se destinant à l'aérosbaudruche, pellicule tirée de- l'estomac du Lation.
~uf ou de celui du mouton; sur la proposiLe programme comprenait « les mathétion de Vandermonde, anrien membre de matiques, la physique générale, la chimie,
l'Académie des Sciences, en fructidor an Ill, la géographie, le lever du terrain et les
on adopta le taffetas de soie, dont les coutures dilférents arts mécaniques relatifs à l"aérosétait collées à la gomme, pour en faire l'en- talion et les manœuvres militaires 1 •
veloppe des nouveaux aérostats. Vandermonde
Les études pratiques devaient porter « sur
commanda à Lyon 5000 aunes d'étolfe pour les lr~vaux relatifs à la fabrication, à la récet usage.
paration, aux dispositions et aux manœuvrt&gt;s
Enfin, le 18 brumaire an III 3 1 octobre des machines aérostatiques 1&gt;, ainsi que sur
1791-) !'aérostation militaire prit définitive- &lt;1 !a construc1ion et la disfosition des appament rang parmi les corps auxiliaires de l'ar- reils •.
mée par la création de « !'École des aérosDe Selle donne la note exacte :
Les élèves,
soumis au rérrime
militaire '
•
0
tiers ».
mangeaient et travaillaient en commun. Leur
Sa_n, prétendre ~diculem1•11t, dit-il, qu'on
Cette école était placée à Meudon. Conté journée était ainsi réglée : après le premier
d~ 1 a11 au ballon le gam cle la hataille, on ne peut
n_11•~ que son effet matériel el mor:11 n'eùt parti- en était nommé directeur, et Bouchard sous- appel à 7 b. 1/2 jusqu'à 9 heures, leçon de
c_1p1•, au succès. :'lou! sùme, positivement que directeur : les représentants du peuple mathématique; jusqu'à 10 heures récréa1effet de celle magnafique tour avait porté une Trulla~d :t Rougemont étaient choisis pour tion, puis jusqu'à midi classe de rréograespèce d1• découragement parmi les soldats étran- co~m1ssa1res. Les élèves, au nombre de phie, qui délmtait par la « lecture de; Bulle~c~·s &lt;1ui n'arnient nu_lle i~éc d"unc chose pa- soixante, divisés en trois sections de vingt tins de la Comention »; dessin et écriture
1e_1lle ... ·. Tous les pr1sonn1ers regardaient d'un hommes sous le commandement d'un sous- jusqu'à 2 heures.
,
œal stupide celle énorme machine ....
Venait alors le diner, après le911elque,-u11, étaient prèts à ~P jeler
r1uel pendant 1 heure et demie se
a. genoux c_l i1 l'adorer, tandis CJU&lt;'
faisait « l'école d'armes, de postd autres, lua montrant lt• poin,. d'un
air farouch!', répétaient c•n le;r lantio~, . de marche el de peloton;
gue : c&lt; Espions, espions! Pendu, ~i
puis Jusqu'à 6 heures, les élèves
rous êtes pris. •
étaient laissés libres « pour réfié~hir aux différentes leçons de la
JOurnée ». La retraite était battue
à 8 h. i '4 et après la lecture des
A la suite des premiers résulrésumés
de leçons faite par trois
tats obt~n?s au siège de Maubeuge,
élèves choisis, on sonnait l'exlincle Com1te de Salut public augtion des feux.
mmta !"effectif du corps des aérosLe quintidi de chaque semaine
tiers. Le 5 messidor an JI (2:ijuin
était. réser\'é aux expériences de
1791), il arrêta qu' « inslruil par
physique et de chimie et aux exerles épreuYes fait&lt;•s à llaubeuge
cices
aérostatiques : « construc~es arnnta~es qu'une armée peut
t!on
des
fourneaux, les disposillrer du service d"un aéro~tat 1&gt; six
tions des appareils chimiques pour
nouyeaux ballons seraient exéla décompo.;ition de l'eau, la macu~és, et qu'une seconde companœu\Te de la lente ».
g111c commandée par Conté serait
L'école, sous les ordres d'un
constituée et exercée à Meudon.
directeur à 6.000 livres de traiLe4 messidor on mettait :i0.0011 litement, et d'un sous-directeur à
vres à sa di~position et le 15 ven4,-000,
éta}t en outre pour\'ue
~émiaire an III chaque colllpannie
d ?n quartier-maitre. Elle s'oulut augmentée de six bommet
vrit le 29 brumaire an Ill et se
Les halions que construisit Conté
recrula parmi les militaires en
affectèrent une forme nouvellt&gt;.
activité, des dragons, des chaslis d:1aient être « cylindriques,
seurs, des soldats de ligne des
terminés par deux hémisphères
élèves de l'~cole de Mars; ~uelde même diamètre. Leur diamèques canonmers; beaucoup de solt rc était de dix-st'pt pieds et la
dats venant de l'armée de Sampartie cylind riq ue avait seize pieds
bre-et-~feuse. Les sujets agréés
de longueur ». C'était un essai
comme élèves Louchaient une solde
pour donner plus de stabilité à la
machine: mais cette forme était
de ~5 so~s 6 deniers par jour. Il
peu pratique; on l'abandonna el
fallait qu on y lra\'aillàt et dans
le 18 Yendémiaire an li( o ocioles premiers mois quelques élèves
bre 1794) on poursuivit la consfurent renvoyés pour insuffisance
1rnction d'un aérostat nou Yeau
ou pour paressP.
l"Agile, _doa~ la conception rappell;
Pendant qu'on dél'eloppait à
celle qui prevalut chez Dupuy de
Meudon l'inslruction te&lt; hnique
• LA FOLIE DU JO• ·R
\"Il DE L.1 REPUBLIQUE
.
.•
L~me tt _les in?énieurs contempodt&gt;~ futurs aérost iers, la co rnparains : 11 den1l être « de forme
,: 111e, après la bataille de Fleurus
elliptique _de qua torzc pieds de grand axe et
prit ses quartiers d'hiver à Aix~
lieute~ant, d'un_ sergent el de deux caporaux,
de huit P!~d:; e_t demi de petit axe I&gt;. Une
la-Cha pelle. De lit, elle fut en\'oyée sous
rece1a1ent uae mslruction destinée « à préautre amelaoralton fut apportée à celle épo~Jaience, assiégée. par le général Lefebvre.
parer par des études et des exercices approElle y demeura près d'un an, continuant et
V

'

. \~

�____________________________ _____________..
:_.

rr-.

111STO'J{l.ll

plia. De retour en France, il mourut le 6 déreau. Rentrée en France, ce fut elle qui fut cembre f805, peu de temps après la perle
perfectionnant son service d'informations;
choisie, sons le commandement de Conté et d'une femme qu'il adorait. Goutelle explora
entre temps, peudant le5 armistices, on faide Goutelle, pour prend!e part, avec Bona- la Haute-Égypte et fouilla Memphis; puis il
sait les honneurs de /'Entreprenant à l'étatmajor aulrilbit n, parte, à l'expédition d'Egypte. Le dé;;astre parcourut la presqu'ile du Sinaï et celle de
qui s'en montrait d' Aboukir anéantit les ballons et tout le ma- l'lloreb. C'est lui qui, dans une séance de la
tériel des aérostiers. C'est là que durent périr commission d'Égypte, du 8 octobre 1800,
ravi.
Mais à tant ser- l'Agile, ballon elliptique construit en vendé- émit l'idée de transporter en France les obévir, le ballon sc fa- miaire an Ill, el les autres : le Lu:re, le Cé- lisques de Louqsor et en dé\'eloppa l~s
tiguait; un coup de leste, le Narlial, l'Jntupide, le Précm·- moyens. A sa rentrée rn France, il fut
feu chargé à mi- seur, le Svelle, car on n'en entendit plus nommé sous-inspecteur aux revues; un motraille, tiré par mal- parler par la suite.
ment intendant du Wurtemberg, il reprit ùu
veillance sur l' aéservice actif, fit toute la guerre d'Espagne el,
dp
rostat au parc, rentoujours aYec le même grade, prit sa retraite
dit nécessaire son
eu 1816. Il mourut, à 87 ans, en 1855,
L'engouement pour les ballons semblait
envoi en réserrn au
après a,·oir organisé au Mans, sa ville natale,
passé.
De $el1e, demeuré à Strasbourg, note l'Enseignement mutuel el des salles d'asile.
quartier général de
avec mélancolie : c&lt; Nous nous apcrce,•ions
CoUTELLE.
Pichegru, à Mann- que nos puissan ls protecteurs avaient cessé
heim , et de là à
Ces hommrs furent d'une rare énergie.
Mubheim, près de d'être influents dans les conseils de la guerre. Comme l'écrivait Coutelle à de Selle, le
Nous n'étions plus servis comme nous a\'ions
Strasbourg, où, dans l'ancien couvent des Jél'habitude de l'être; nos dcmandt&gt;s restaient 15 me-sidor an XII :
suites, rn trom·ait le parc des ballons.
Oo n'a jamais ass1·i su ce qu'il en a coùté de
sans réponse dans lt s cartons du ministère .. ..
L'e_st alors que Conté fut nommé directeur
peines, de fatigues pour établir celle machine;
Je
prévis
une
dislocation.
&gt;&gt;
d_e l'Ecole de ,Meudon. Il y faisait des eipéElle ne se fil pas attendre: l'école de Yeu- on ne sait pas assez, qu'il est très possible qu'en
r~enccs m~ 1b1drogène, lorsqu'une explodon fut licenciée en l'an VI. Meudon, Belle- d'autres circonstances, avec les mèmes moiens,
sion, causee par une porte imprudemment
on n'eùt pourtant pas réussi, qu'il fallait ètre solvue, Brimborion, où se faisaient les expé- dat et en faire prPuve dans l'occasion; qu'il fallaissée ouverte, le renversa, fil voler en éclats
tubes et cornues; il fut cruellement blessé riences, furent vendus. ::,,e matériel fut trans- la1t, enfin, avoir f,1it le sacrifice de .son repos el
de sa s;mté, ne voir el ne pen~er qu'à l'aéro,lal
par les morceaux de rerre et perdit l'œi1 porté à \'incPnnes.
En
Ég}ple,
les
aérostiers
sans
mathines
pour
"Il port1•r partout aussi promptement, pour
gauche. A la suite de cet accident, on le
firent cependant des prodiges. Conté avait exciter l'enlhousi~~me de l'arméti et porter le
nomma chef de brigade.
proposé en ,·ain la construct1011 d· µo,tes télé- trouble dans l',u-m ie ennemie.
Coutelle, promu chef de bataillon, commanda aux deux compagnies récemment graphiques qui eussent éviti! h défaite d'ALes aérostiers de la République ofîn-nt de
créées. La preruière, capitaine Delaunoy, lieu- boukir. Dans le désarroi de l'armée, il fut un nobles exemples 11 ceux d'aujourd'hui.
homme précieux; il créa à force d'ingéniotenant de Selle, fut affectée à l'armée du
En l'an Vll, ainsi que de Selle l'arnit prévu,
Rhin; la seconde, capitaine Lhomond, lieute- sité des att•liers pour a, oir les outils, les les compagnies d'aérostiers furent supprinant Plazanet, appartint à l'armée de Sambre- armes, les balanciers à monnaier, les canons, mées ; leur effectif fu I versé dans les sections
et-)leuse. Cdte dernière compagnie suivit la poudre qui lui étaient nécessaires. On a du génie et leurs offit·iers dispersés.
un ordre de Menou adres~é du Caire, le
J~urùan dans la mm·he qu'il fit pour souteQl\anl 11 l' Enl1·epl'enanl il fut conservé 22
thermidor an Vlll, « au citoyen Conltl,
mr Moreau, alors en Bavière; mais après la
glorieuse épave - à l'arsenal de Melz, où il
défaite de Jourdan à Wurlzbourg, l'Llercule chef de brigade des aérosliers », l'informant demeura longtemps comme un témoin de
fut pris et l'Enlrepl'enanl dégon0é revint sur qu'il met à ?a dispoülion la somme de l'inconstance des hommes. L'idée qui l'avait
:5.566 lim s pour les drprnses de l'atelier et
un chariot à Rastadt et de là regagua Strasfait naître était cependant grande et féconde :
le salaire des ouvriers el des artistes sous ses
bourg.
on l'abandonna trop vile.
La première compagnie accompagna Mo- ordres pendant le mois courant. li se mulli~1AURICE

DUMOULIN.

Docteur MAX BILLARD
~

L'historique des bains de
Le temps n'est pas bien loin où un voyarre res_tait dans l'eau, un détachement de cavaau_ bord de la mer ~tait un événement, ~ù lerie de 1~ g~rde éclairait la mer en s'y avanS_a~nt-M_alo, pour ne c1ler qu'une station ma- çant aussi loin q~'il était possible de le faire
nll':°~ importante, n'était i,ière connue des sans trop de pénis 1. lJ
Pam1ens que par le couplet d'une célèbre - c·e~t donc en prenant des bains de mer
chanson :
que Napoléon s'apprêtait à paraitre au delà
11011 1·~yagr, 111011 clwr /}umollet,
des Pyrénées. Le 4 novembre il était en E .t S/11111-Jlalo déb/lrque: ,ans 1ia11frag1"
pagne, et la victoire y entrait avec lui.
s
/)011

voyagr. el ,·e.,te~ si la rille i·ou,.piai/.

2~:

XVI, •

AU BALLO:( •.

f

J.

. C'était si loin I Les diligence,, attelée, de
dp
v1g?ureux c~ev~ux bretons, ne mettaient p1s
~oms de_ trois Jours à faire au galop les cent
_En f~it, cette fantaisie des bains de mer a
lieues_ qm séparent de Paris la vieille cité drs ris naissance sur les côtes normandes seuauda~1eux corsaires. ~lais la npeur et les
e':°ent en 1815. par le séjour qu'y fit la
chemins de fer, supprimant le temps el l'es- re10e Hortense, alleinte de consomption et
pac~, ont changé tout cela et aussi élargi lPs ven_ue sur le littoral mendier la santé et s:ashomons. Les ~!ages sont envahies tous les ~eo1r_ sur ces amas de galets qui n'avaient
ans ~ar le_s habitants des villes, en quête de pma1s vu, de mémoire d'homme que de
sante,
.
pauvres p'echeurs el de gigantesques
' falai~es
d qui'd,·ont
. chercher au loin ces lrois
gran s me ecms : l'air pur, l'eau salée le blancbes 3 •
•
repos.
'
Jusqu'en
1899
b
.
--, « une araque en assez
Dès 1760, Richard Russel préconisait en mauvais état' dans IaqueIle se trouvaient
Angleterre l'usage des bains de mer, et Mare~, dans un Mémoire couronné par l'Acadé~ue de ~ordcaux en 1767 '' se faisait en
Fr~nce _l écho de celle excellente pratique.
~lais, f~1l rem~rquer le Dr J. Laumomer dans
sor~ pellt Tm1/~ des Bains de ,ile,·, ce n'est
~cre qu~ depms Lefrançois, dc Dieppe, que
l hydrotherap1e el la balnéation marines sont
entr~es dans l'arsenal de nos moyens thérapeutiques.
Chose digne de remarqur, le premier pcr!;Onnage en vu~ que l'histoire ~ignale comme
pr~nanl ~es bams de mer sur le littoral frança~s est l en:ipereur Napoléon' alors qu'il fais~1t ~ne enJamhée d'Erfurt à Madrid. C'est à
Biarritz, au mois
de novembre 1808, que
l'E
.
mp~reur prit «. quelques bains de mer
s_ur celle plage »' qui devait devtnir la slallon farnr1le
des tètes couronne·e·,. 1,nous
,·
de.
vons· I anecdote
au
«énéral
de
Brandi
.
O
•d
, qui a
cons1,gn_e ?n~ ~es 1Mmoil'es posthumes tant
de ,deta1ls] mtimes,
d'un coloris si vif et SI.
.
vrai,. sur a vie des camps rt des bivouacs
depm~ 1~ guerre d'Espagne jusqu'à la bataill~ \'L'E DES BAl:l'S
. ET DL Cfl.\TEAU DE DIEPPE EN 18 3
.
, '
4 • - D11,près l'est:impe Jessinü etgra,•ee p3r GARNERA\' .
de _Le1pz1g. « Chacun de ces bains, écrit-il
é_1a1t accompagné d'une reconnaissance aqua~
11q?e, pour prévenir quelque surprise an- quelques baignoires, un petit nombre d
glaise. Pendant tout le temps que Napoléon tentes mal construites jetées au hasard su; les_descriptionsenthousiastes d'Alphonse K.
puis, en 18H, avec Ir. vieux maréchal Gr:;~
S L • En 1767, l'Académie royale des Dcllcs-Lellre
c1~necs cl Arts de Bordeaux décerna
·
s,
couronne au respectable M !Iarel
un pnx ~l o_ne
sur la mani~rc d'agir des bains d: poudr son llemo1rc
de mer , Cu,n B • .
. eau ouce el d eau
BatJonn~, I•• l'a~ic, ;r
Itmhaire pillore,que.

Él' E:STA1L LOUIS

la _rlage &gt;J,' loi là de quoi se composait l'élabhssl'm~nt balnéaire de Dieppe.
Auss1 est-ce suriou~ du jour où la duchc.~~e
~; _Berry, nature primesautière, ori!!inale,
1a_1me?t chevaleresque, toujours avide de
cm tr ~l de_ liberté, entrainant à sa suite
ou~
h,.gh-life parisien, vint passer, au
~o: ao'.1t i824, une saison à Dieppe, que
. odes empara de celle prescription ~alula1~~ de l'hygiène qu'on appelle le bain de mer.
ieppe fut désormais à la mode: mais end:nt 9uelques années, jusqu'à la créatio; du
~ efm de fer qui mit Paris à quatre heures
e a plage, la station se recruta spécialement dans le, rangs de la nobles~e et de 1
dfinance
d ' à qui· 1a grande fortune permettaita
es ép!a~ments coûteux et laissait d'importan ls lo1s1rs.
~ Ce goût dt!s hains de mer descendait à
en t813 ' avec Mmes de .,1co
,.. 1a1.. et •
dEtretat,
L
e éota~d s' saus doute attirées sur la la"'e
la plus pittoresque &lt;les côtes normande; p~r

la

'l~ieS~~fti~'11:./;:tlf~c:t: ft '~::ais,
0

Srènn

de

• 1812. Char~ntier, Paris, ~877, p. 11.f1111s1e, 18085. La rcmc Hortense gouvernail elle-même sa

sant~. On cite ,J'elle le trait s ..
plusieurs jours d'une ,lou.le Ul\~nl. Souffrant depuis
pour i· faire dil'eroion elleurb~o,gntnlc au~ sourcils,
quel à lui arracher un; dent~ igea e dentiste llous!· 11ul1cfleur de Dieppe. Die pe, 18'&gt;.i
3
a L abbé CocnET Etretat -, -~- ·
- ' p. 1.
Etretat, dtcout·e'rt par 1• .&gt; ~ ilion, 1857, p.118.
renommèe aux charmants :briotrj Isabey, doit sa
surtout à Alphonse kar
~ux e Le/J01ltevi11, el
upect pittoresque qu'il ri qu( '':rnta le lement son
e mit a la mode dans le

monde litléraire et artisli e Le
•
le pars lui-même élailqu · nomd Elrclat, sinon
puis I av3nt-dernie~ siècl coËnu des Parisiens deparc aux huîtrrs avait é~é n 17. 77, un fort beau
nrtte, reine de France c~euse_llOU_r llar1e-Antoid Etretat.
' qui pr férail les huître~
L~
bureau
de
,·c
l
•
établi à Paris rue n ~1es 11~1
tres d'Etretal était
chère du n• 11 ~ 0 l' ?t° orgu
ci
Sur la porte 00_
8

J

lrela/.

-, n isa, : ureau des /tuftru d'E-

�. - - "1STO'J{1.ll
chy 1, souffrant de la poitrine, errant de
France en Italie, et toujours poursuivi par le

VuE D'ÉTRETAT, EN 18;3. -

D'atrès l'tslampe dessinée tl gravét par GARNERAY.

remords de n'arnir su tran~formcr en un
triomphe une immense défaite.
En 1852, les rochers el les pittoresques
chaumières d'Étretat recevaient la visite du
général Ca\'3ignac, de la comtesse de Montalembert et celle plus sensationnelle du maréchal Jérôme Bonaparte, l'ancien roi de Weslphalie, el de son fils, lt! prince Napoléou!,
qui avaient alors le bonheur de voir le rétabfüsement de leur famille s'accomplir dans
son ancienne splendeur.
Devons-nous rappeler au~si, dans un autre
ordre d'idées, que c'est à Etretat qu'Orphée
aux En{el's a été imaginé, conçu et instrumenté? C'est là, dans la ,•illa 01·phée, que
Crémieux et Halévy ont écrit leur jo) eux
librello et que Bertall et Gustaye Doré en ont
dessiné les premiers costumes.

•

à califourchon le déposa chez la mère Oseraie, écrit M. Léon Séché, roici nacte-

De 1851: date la renommée de Trouville,
dont les dunes et la nature encore vierge
avaient séduit dix ans auparavant un enthousiaste de la mer, le peintre Mozin, qui était
loin d'en prévoir l'immense avenir. En 1834,
en effet, un grand diable basané el crépu c'était Alexandre Dumas - débarquait dans
ce joli coin de la côte normande et se faisait
héberger chez la mère Oseraie pour quarante
sous par jour, café compris. Le célèbre romancier, dont on connaît la royale fourchette, n'en revenait pas.

ment quel fut le menu de son déjeuner
Potaqe l&amp;alade de cruelle&amp;
CMelelle, de pré-sait!
Soles en matelote
Jlomard en niayo,maue
Bécassines rdties
Fruits
Cidre à di,crélio1t
Café

« Et Dumas eut pour ce prix-là autant de

au mois d'août à l'hôtel de Paris ou à l'hôtel
des Roches-~oire~.
Figurez-vous un quadrilatère de huit mè_tres
de chaque côté, avec des murs blanchis à
la chaux, un parquet de sapin, une table de
noyer, une commode Louis XV qui venait
je ne sais d'où, un lit de bois peint en
rouge, comme il y en a encore dans la
presqu'ile guérandaise, avec des draps de
toile blancs comme neige, une cheminée
surmontée d'un miroir à barbe et ayant
pour garniture, entre deux cornes d'abondance en verre, un globe sous lequel on
\'Oyait le bouquet de noces de la mère
Oseraie, aussi frais que le premier jour.
« Quand l'auteur des Trois Jlousquelaires,
de retour à Paris, raconta son odyssée aux
camarades du café Riche, Alphonse Karr.
sceptique comme saint Thomas, s'écria :
« Moi, je demande à voir! » liais, lorsqu'il
eut vu, ce qui ne fut pas long, il rivalisa de
zèle avéc Dumas pour envoyer à la mère Oseraie les dandys et les lionnes du boulevard
qui étaient fatigués de Dieppe et du Havre.
Et, dix ans après, la dune de Trouville, qu'un
notaire de pasrnge aurait pu acheter, en
i 825, pour une centaine de mille francs,
était couverte de jolies villas, de huit ou dix
rues, d'un casino superbe, de cinq ou six
hôtels, de trois mille promrneurs, de belles
dames en falbalas, - et elle valait quatre
millions 3 • i&gt;

L'H1STO'Jt.1QUE DES BJUNS DE .ME~ - - ,

Le dernier roi des Français « fut reçu, la n-ure en désignant une drs images aux
dans une pau1're salle basse, à peine éclairée, rnfants.
par un 1·i1 u, loup de mer en retraite et par
« Le rieillard regarda la fi~re indiquée et
sa digne fille, déjà savante en douleurs. Elle reconnu l le port rail de la reinefürie-Amélie...
portait le deuil de son mari, patron d'un joli
« Son émolion fut si vire qu'il tomba rennavire, enleré par les hasards de la mer. ,·er~é dans son fauteuil.
Après les soins les plus délicats prodi:.,iés au
« - Yous souffrez, monsieur? demanda
voya~eur - dont les !raits lui rappelaient de la fille du marin .. ..
vagues souvenirs et lui inspiraient une véné« - Au contraire; je suis consolé de
ration instincfüe - la jeune femme prépara toutes mes peines! s'écria le vieillard en esle coucher de ses hôtes el celui de sa famille. suyant ses larmes.

Faut-il rappeler que c'est dans la rue des
Rosiers, au n° 5, en face de la rue de la Mer,
dans une pauvre petite maison qui n'a point
chancré d'aspect 4 que Louis-Philippe, en
févri;r i 848, élait venu sur Cel coin de la

BJARJ&gt;JTZ E~ 18.p. -

TROUVILLE : Vi:E DE

u

PLAGE ET DES BAIXS. -

« Le jour où le matelot qui le portail

repas qu'il en Youlait prendre et une chambre
qu'on paierait aujourd'hui cinquante francs

1. Grouchy a,•ail alors 7~ ans. Il mourut en ,:1~47.
2. L'abbé Coc11u, /oc. ctl., p. 121. • En 185.&gt;, le
dimanche 21 aoûl, la reine douairière d'Espagne,
~larie-Chri,tinr. accompagure de ses deux filles el du
duc de llianzarès, a ,i~ilé les rochers et les hains
d'Etrelal. ,

j, Écho de Paris, 17 aoùt 1008. Rappelons que
c'c,t dans la ,talion rle Pu,·s. cré11e sans le vouloir
par Alexandre Dumas fils, qÜi, séduil par le site, y fit
con&gt;lruire une l'Îlla, qu'Alexandre Dumas père, venu
sur celle plaf!e en miniature chen·hrr un refuge pen•
danl la guerre, mourut le 5 rltlccmbre 1870.

f.. irrs et les gens de bourse dont les femmes
et les enfants venaient demander aux effluves
maritimes de la santé, de la forre et du ton,
et qui, après avoir passé paresseusement quelques heures à l'ombre des cabines blanches,
étaient maitre~ de regagner Paris en aus~i peu
de temps qu'il en eùt fallu jadis pour aller
de Fontainebleau à la ca pitale.
Les cbemins de fer avaient amené de tous
rôtés les baigneurs sur la côte. En 1855, par
une l&gt;clle soirée de septembr,·, deux tonrisles,

Dtssin

de DEROY (185~.)

côle, non prendre des bains de mer, mais
chercher un abri avant de s'embarquer pour
l'Angleterre?
i. \'oir 1/istoria, fa,cicule 30 20 février 1!11 1),
dans l'article: La fuite de louis-Pltilippe, par Victor Hugo, la rrproduclion d'une estampe de 1848,
reprcsentanl l'arrivée à Trouville du roi dëchu.

D'aprts 13 /i/hografhlt dt J. J,co1rn.

Le vieillard s'excusa de l'embarras qu'il lui
&lt;&lt; Et se tournant vas le syndic Barbey qui
donnait et la pria de ne rien changn à ses rentrait à lïn~lant :
épuisés de fatigue, armaient à Dives 1 &lt;' t
habitudes.
étaient_heureux de lrouver un gite à l'auberge
&lt;&lt; Capitaine, lui dit-il avec effusion,
&lt;1 Xou~ n'avons plus qu'à faire la prière
de Guillaume le Conquérant, qua nd l'un
j"ai
bien
fait et je suis heureux d'avoir mis
du soir, dit la pieuse vtuve.
d'eux, &lt;&lt; M. Durand-)forimbaud, eut l'idét!
celte croix d'honneur sur voire poitrine, car
« - Fai,ons-la ememble, f ai besoin de
de pousser jusqu'à Cabourg. Là, ils furent
c'est moi qui l'ai placée là, et je serais un
prirr, moi aussi.
frappés d'admiration par cette vaste étendue
« La mère alors agenouilla ses petits en- ingrat de 1ous le cacher plu~ longtemps. Au de ~hie fin, dominée par des dunes qui forfants del'ant un christ et des im1;:(es fixés à noiu de toute voire famille, embrassez Louis- maient une temisse naturelle. - Eurêka!
Pbilippe, hier roi des Français, aujourd'hui
la m11 raille. El qnaud ils eurent fini le Pater
fit M. Durand-,forimbaud &gt;J •. Et tout de
l,anni de France et sauvé par vous 1! ».
el 1".fre, cl la litanie de la \'itrge, et le ,1/esuite les arlistes, les hommes de lettres, b
~lais revenons à l'his toire de notre station
momn du défunt :
gens de bourse y firent irruption.
baln1laire.
« - Pr!ez aussi pour celle femme qui en
Le chic ne s'emparait de la petite bourgade
a tant besom en Cè momrnt, et qui est plus
que
vers 1~60, épolfue oi, fut créé ce fameux
malheureuse que les plus m,dheureux ! ajouta
En 1856, un architecte parisien, M. Félix
train des maris, pour les commerçants afPigenr y, séduit par la beauté des sites agréa-

"""

1. P1~ra:-C11L,·,urn . .ll11s ·'edr., famille.•. l.ntltr11ii-re
},age tl u11e 1/rmnrrltie, ci Ji• par JI. L.-.on Sédui.
t. \lme de S1hig11é a dalè de lli,·cs plusieurs de

~&lt;'~ ll'!tr,·s_; on r montre la chambre
J. Maurice l.n ,;1,, /,a 1w,s.,a11rr

qu'ell1• b1l111a.
d"s g1·anrle.i
p 'age.•. • Je .,ai• tout •, 11um,;ro du 15 1oùt 1006.

-~ru1.eva,I ~l lroulgatc r&lt;•monlrnl il 1850. C'est un
llaussard, qui acl11•la le prrmier un
trrr1m a 8euirH1I. Le même, {()(". âl.

mt,quc. d arJ,

lL

�msT0'1{1.Jl

---------------------------------------•

bics el les collines couvertes de ,tlgélation
loufîue, achetait, avec l'aide de $péculateurs,
les terrains situés le long de la grève déserte
de \ïl\ers 1 , qui de,·ait devenir une des reines
tie la plage normande. Deux ans après, Pn
18:-i8, le docteur Olille conw·ai t le projet de
fonder sur les dunes de la ri,·e gauche de la
Touques une station balnéaire ri\'ale de Trou\'ille. On acheta ~50 hectares de dunes au
pet il village végétant sur la colline depuis des
siècles, et deux ans après, une terrasse monumentale, un grand casino, de vastes hô1els
sortaienl du ml où poussaient seulement des
herbes et des ajoncs.
Le chemin de fer de Lisieux et Pont-l'É\'êque jusqu'à la porte de Deauville fut le ~ignal
du plus grand succès. La cour el ses familiers, à la suite du duc de Morny, adoptèrent
de plus en plus celle nouvelle station, dont
les événements de 1870 et Je retrait de la
mer allaient faire si vite un élégant cadane.
~lai~ déjà la îoule, qui se portail aux bains
de mer, était de\'enue si nombreme qu'il
fallut créer de nouvelles stations balnéaires,
surtout pour les familles qui voulaient une
vie calmr el un isolement relatif.

Ainsi sont nées ~ur le golfe de Saint-~lalo
les belles plages de Dinard, de Saint-Lunaire
et de Paramé. En 1879, drs hommes de letIres en vue, André Tbeuriet, Mme Michelet,
Bergerat, Pierre Giffard; des artistes de talent, 1\iou, Feyen-Perrin el bien d'autres,
célébraient dans les livres, les journaux et
les revues les plages et les falai~es de celle
pre,tigieuse baie de S tint-~lalo, el ils en f,isaient rapidement la fortune.
Deu~ grands libraires se sonl surlout pris
d'amour pour ces parages, que connaissaient
seuls quelques Anglais ~pleenétiqur~, et ont
beaucoup contribué à leur succès, )1. Marne,
de Tours, et M. Lacroix, l'éditeur si connu de
\ïctor Hugo.
On peut dire que si l'un a suivi le mouvement pour Dinard, l'autrt a eu le mérite de
l'imp1'ime1· pour Saint-Enogat, où les maisons. les chalets. les villas edilés par lui aujourd'hui ne se comptent plus.

t. &amp; I.e village de Yillers rsl une l&lt;lCalilé tn\s an•
tiClllHl qui devait exi~ler sous les rois méro,ingiens
l't probablement longtemps a1·ant eux. car on y a
lrouvê des m·1dailles d'or frapvées a l'effigie de ecs
rois et d1•s briques qui probahlement sont romaines :
tout cela se renconlrt avec d'autres objets dans les
tcrl'l'S qull lt-s ngues ont rongées sur le hord de
la mer, dan~ les parties les plu1 ha,ses du rivage. • Guide ries /Jaigneurs aux environ, dr
'frour•i/le, p3r ~(. DE C,r~o,r, Hartlel, Caen, 1ll53.
pugc 'lll.

~

La naissance d'Arcacbon, comme station
balnéaire, date de 1823, époque où le véritable fondateur, François Legallais, commença sur les rives absolumenl désertes du
2. Le&amp; Plage, de Fra11ce, )larpon el flammarioo,
Pari~. p. i07.
;;. • Dili une haute anli·1uil~, Uiarritz scmbllil
appelée par sa richesse à la haute destinèc qu'elle a
retrouvée Jepuis.
c Il v cul pourtant une éclip,;e dans sa fortune. c,,
rocher:1,atlu par une mer furieuse, fut dJcouronoè
par un orage des habitations qui y élaic11l con,truites,
et jusqu'au milieu de ce siè,·le il n'y cul plus la
qu·un pauYTc hameau de pêcheurs. • Bmr,u., /oc
cil., p. 420.

célèbre has5in la construction d"un hôtel·
Malgré les difûcultfls du voyage - à peine
y avait-il deux ou lrois roules praticables qurlques Bordelais entreprenants se rendaient
au bassin chaque année. En i824 s'ouvrit la
roule de Bordeaux à La Tesle. « Si Arcachon.
écrit Bertall, n'avait pas élé privilégié au
point de vue des routes, il n'en fut pas de
même au point de , ue des chemins de fer,
car celui de La Te~le, ouvert en i8l1, fut le
troisième des chemins de fer français 1 • »
En i806 seulement, ce ,illage d'Arcachon,
qui rappelle aux épicuriens bien drs souvenirs à la fois, devenait une commune, et, rn
1865, Émile Pereire commenç.,it l'établissement de la ,·ille d'hiver, où les Parisiens aux
bronches délicates et ne pournnt supporter
nos rudes hhers peuvent aller, aux mauvais
jours, retrouver les bri:;es du printemps.
Étonnerons-nous nos lecteurs en leur disant, pour finir, que jusqu'au milieu du dernier siècle il n'y a,·ait sur les rochers de Biarritz qu'un pauvre hameau de pêcheurs 3 , et
que cette station privilégiée, sous un ciel toujours calme el rayonnant, fol une d~s dernières où la mode des bains de mer fut adoptée? Ce fut l'impératrice Eugénie qui, séduite
par le voisinage de la frontière espagnole,
prit l'habitude d'y passer avec toute la cour
une partie de la belle saison. Avec elle, les
élégantrs el les gens de chic accoururent, et
les villas s' é)e\'èrent autour de la villa de
l'impératrice, dans un pays qui, à YraÎ dire,
a autant de saisons qu'il y rn a dans J'annc&lt;e.
ÜOCTEl'R

Je rencontrai le prince de Nassau un matin
sur la terrasse des Feuillants, aux Tuileries;
il marchait vite, elje voulus en vain l'arrêter.
cc Je suis très pressé, dit-il ; le prince F ...
cc de S... m'a choisi pour témoin d'un duel
&lt;&lt; qui doit avoir lieu tout à l'heure aux
« Champs-Élysées enlre lui et le chevalier
,1 de L. ... Tous deux ayant été obligés de
,1 promettre au tribunal des maréchaux de
&lt;• ne point s'envoyer de cartrl et voulant ce« pendant se battre, il faut que leur duel ait
&lt;c l'air de l'effet du hasard et d'une rencontre
&lt;&lt; à la promenade. Si tu veux voir ce combat,
u viens avec moi. »
J\ consentis, car j'étais assez curieux de
\"Oir sur le pré ce prince qui, par sa lenteur
à se décider dans ces sortes d'affaires, avait
trouvé le moyen de se donner une réputation

assez douteuse du côté de la bravoure quoiqu'il n'y eût peut-être pas d'homme de son
temps qui se fùl battu plus souvent que
lui.
Nous sorlimes donc des Tuileries et nous
Pntràmes dans la grande allée des ChampsÉlysées. Devant nous, à une assez grande distance, nous vîmes deux Yoitures s'arrèler et
nos deux champions en descendre avec leurs
épées. Ils marchèrent, et nous bâtâmes le pas
pour les rejoindre; mais la distance était
assez grande, et il y avait ce jour-là des promeneurs. Avant d'approcher du lieu où ils
s'arrêtèrent, une foule assez nombreuse nous
en sépara.
Nous entendimes alors un grand tumu !te;
nous courûmes, et, en arrivant, nous vimes
le dénoûment lrès singulier de ce combat :
l'un des deux combattants tenait à la main le
tronçon de son épée bri~ée, l'autre le frappait
avec la sienne. Tous deux s'accusaient réciproquem~nl d'avoir viulé les usages et les
règles du duel. L'un prJtendait qu'étant
tombé, p1rce que le pied lui avait glissé, el

L1 Po:-ir-N1:.1 F, -

CmtTE DE

SÊG UR

il'.\sATOI-&lt;~ CnAZAL-

CH. GAILLY DE TAURIN ES

Une fredaine de Buss))--Rabutin

~1AX BILLARD.

que son épée s'étant rompue, son adversaire
était venu vour le percer, quoiqu'il fût désarmé, ce qu'il aurait fait si son valet de
chambre ne fût venu le secourir. L'autre soutenait que son ennemi, sans attendre qu'il
fût en garde, l'avait légèrement blessé dans
les reins, et qu'ensuite le valet de chambre
de ce même ennemi était venu, contre toute
com-enance, se mêler au combat.
La foule qui les entourait était trop partagée d 'opiniom pour nous éclairer. De toutts
parts on criait au meurll'ef à l'assassinat/
sans désigner le coupable. Celle foule s'accroisrnit à chaque instant, et les derniers arriyants, qui n'avaient rien vu, n'étaient pas
ceux qui criaient le moins haut.
Les deux témoins de chaque combattant
défendaient, awc une vivacité un peu partiale, charun la came de son ami. Enfin les
exhortations de quelques spectateurs plus
sages persuadèrent aux deux adversaires el à
leurs amis de terminer ce scandale. Tous deux
étaient blessés. Les témoins les reconduisirent
dans leurs voitures, et ils se séparèrent.

Uat•·ès l'es/3mfe

Mon oncle le Corsaire.

L'espace aujourd'hui délimité par les rues
du Temple, de Bretagne, Chariol et 8éran11er
formait, au xv11• &amp;iècle, ce que l'on appelait
• !'Enclos du Temple &gt;&gt;.
Rien de plus curieux ni de plus pittoresque
que cet enclos~ si, "enant de 111ôtel de Ville,
vous remontiez la rue du Temple vous dirigea~l vers les boulevards et la barrière, après
arn1r dépassé lt!s rues Pastourelle et Portefoin, parvenu à la hauteur de la me de la
~o~derie (auj~urd'hui de Bretagne), vos Jeux
cta1enl soudam frappés sur la droite par la
perspective d'une longue muraille crénelée et
flanquée, de distance en distance, de tourelles en encorbellement; derrière ces créneaux, émergeaient des masses de verdure
d'où surgissait encore tout un amoncellement
de t?its, de clochers el dtl pignons; enfin,
dominant verdure, toits et clochers de toute
sa hauteur el de toute sa masse, une lourd&lt;!
et sombre tour carrée, percée d'étroites ouv~rtures, attirait et retenait le regard. Accol~s à ses angles, quatre petites tours access~1res élan~nt leurs toits pointus autour du
sien, semblaient vo11loir rivaliser entre elles
à qui menacerait le plus audacieusement Je
ciel de la pointe aiguë de leurs girouettes.
Tel était l'aspect extérieur de l'enclos du
Elirait du

voluc:n~ : Al't11l11rier1 et Frmme, de

qu~ltlt', par Ch. Gailly de Taurines. (llachcllcel C"

éd1teu1-s

'

T.:mple. Mais si, faisant quelques pas de
plu , et gagnant l'entrée de l'enclos, ,·ous
7
v~mez à pénétrer à l'intérieur, une surprise
bien plus grande encore vous y attendait : là,
dans un pittoresque désordre, se groupaient
ces constructions dont, dt! l'extérieur, on
n'apercevait que les toits, toutes diverses de
formes, de styles, d'àge et de dtlstination :
boutiques de marchands de tous étals ,
échoppes et ateliers d'artisans de tous métiers; antiques bâtiments de tenue sévète et
aristocratique, entourés de jardins non moins
solennels avec leurs rectilignes avenues d'arbres taillés et leurs parterrtlS à volutes de
fleurs et de buis; une église enfin, d'antique
et vénérable aspect, groupant autour d'elle
toutes ces bâtisses et construclions diverses·
~'était, ~n un mol, une véritable petite cité
mtercalee dans la grande ville, avec lous ses
propres organes, religieux, militaires et civils, c'était le domaine de !'Ordre de Malte
la résidence du Grand Prieur de France.
'
. ~à, ~uivanl les antiques pril'ilèges accordés
Jadis a leur ordre, les chevaliers de Malte
étaien~ chez eux, à peu près indépendants du
pouvoir r~yal; ~ans_ l'enclos du Temple, le
Grand Prieur regna1t presque en souverain
seul il y organisait la police, et pouvait ;
autoriser l'exercice de tous commerces et de
tous métiers en dehors des règles sévères
imposées dans tout le royaume aux corps de
marchands et aux corporations de métiers.
L'enclos du Temple jouissait d'un pri,·i)è&lt;re
bien plus grand encore : c'était un lieu d'asile
où pouvait se retirer et demeurer en une

douce et complète sécurité, au milieu de la
verdure et des fleurs, quiconque se trouvait
momentanément en délicatesse avec la justice
royale ou que pressaient avec trop d'insistance
f!Uelques indiscrets créanciers.
A tous ceux-là, les portes de l'enclos du
Temple dt.!meuraient largement ouvertes, elles
ne se fermaient que devant les huissiers:
c'était à vrai dire le paradis des débiteurs
insohaLlt•s.
~s seigneurs et maitres de rel étrange
P?l1l rofaumc ~e m~nquaienl, eux non plus,
nt de s1ngular1té, m de pittoresque, et voici
le portrait que nous donne des chevaliers de
Malte, au milieu du xvn° siP-cle, un de leurs
contemporains qui passa, il est vrai, en son
temps, pour un censeur à la plume quelque
peu acerbe :
« Les chevaliers de ~Ialte sont des oens
fort simples, forl innocents et fort chréli~ns ·
gens qui n ont rien_ de bon que l'appétit;
cadets de bonnes maisons qui ne veulent rien
savoir, rien valoir, mais qui voudraient bien
tout avoir. Au reste, gens de bien et d'honneur, moines d'épée qui ont fait trois vœux :
de pauvreté, de chastelé et d'obéissance·
pauvreté au lit, ils couchent tout nus el n'on~
qu'une seule chemise au dos· chasteté à
l'église, où ils n'embrassent pas 'ies femmes•
o~éissance à ~hie _: quand on les prie d';
fatre bonne chere, ils le soufl'rént; ils mangent, après qu'ils sont saouls, d'une cuisse
de perdrix, puis, du biscuit, en buvant pardessus du vin d Espagne, du rossoli et du
popolo avec des confitures et des pâtes de
•

t

•

,

�111STO'Jt1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Gênes, et tout cela par obéissance. 0 sanctas
gentes 1 1 »
Sur ce monde très mélangé cl un peu tur-

~

~

.

léans, alors lieutenant général du royaume.
Un seul instant d'hésitalion et llugues de
Rabutin voyait son droit sacrifié à la fa\'eur.

--

-

...

~
~
.

1. Lrllres tle Guy PctlÎ11. 3 ,·ol. in-8', Pari•, JS.i6.
Le Ure du 27 aoùl l()j8 à !1 . Charles Spon, docteur
en médecine à Lyon.

~

,.,_,
-

II

~•·~

·~r-•

~~~~~,,-t.,.~.

-,.,-roi

Les rabutinades du comte de Bussy.

Il n'était pas homme, heureusement, à se
laisser supplanter ainsi. A,·ec la plus calme
assurance et toutes les soumissions en ce
requises, il commença par prendre de luimême possession du Grand Prieuré au
Temple, puis se hâta d'aller, en qualité de
Grand Prieur, saluer le jeune roi, la reine
régente et le lieutenant génP.ral du royaume
lui-même. Contre le ,fait accompli, Gaston
d'Orléans n'osa plus s'élever.

Le Grand Prieur avait près de lui, au commencement de l'année i648, el logeait dans
son hôtel, au Temple, un autre neveu avec
lequel son caractère sympathisait bien davantage et qu'à cause de son aptitude et de son
penchant aux rabutinades de famille, il honorait d'une confiance toute spéciale, c'était
noger de Rabutin, comte de Bussy.
Celui-ci, alors âgé de trente ans, était un
vigoureux gaillard, gentilhomme de haute
mine, aux joues pleines et musclées, au nez
charnu et ouvert, au regard hardi el railleur,
à la lèvre sensuelle.
Ayant trouvé dans son berceau une épée,

LE TE.llPLE AU X\'11" SIÈCLE. -

Lulent quelquefois, régnait M. le Grand Prieur,
qui jamais n'était un homme sans relief, de
faible énergie ou de médiocre naissance ;
seuls les plus grands noms de la noblesse de
France pouvaient aspirer à ces hautes dignités
dans l'Ordre de Malte; seuls aussi des caractères de forte trempe élaient capables d'en
remplir efficacement les devoirs et d'imposer
quelque discipline à des sujets si difficiles à
conduire.
Le Grand Prieur qui, en l'année i648, se
trouvait en fonctions, était tout particulièrement remarquable, tant par l'ancienneté de
sa race que par la rudesse de ses mœurs.
Très proche parent de la pieuse et sainte
Jeanne de Chantal, tout récemment canonisée
par l'Église, Hugues de Rabutin n'avait avec
sa sainte cousine qu'un air de famille fort
vague et ses célèbres mbutinades, - le mot
était anoien el arnit servi déjà pour qudques fantasques aïeux, - ne ressemblaient que de fort
loin à des actions exemplaires ou à des vertus.
Homme de ré~olution prompte, il n'hésitait pas longtemps devant un parti à prendre,
et celle rapidité d'action lui soumit la fortune
en mainte circonstance de sa vie; c'est à elle
qu'il dut notamment la haute dignité dont il
était rel'êtu dans l'Ordre de Malle.
Lorsqu'en 16H, par la mort d'Amador de
la Porte, oncle du cardinal de Richelieu, la
charge de Grand Prieur était derenue rncante,
llugues de Rabutin, suivant l~s constitutions
de !'Ordre, se trouvait, par son ancienneté,
désigné de droit pour la recueillir. Mais un
compétiteur redoutable, un compétiteur
presque impossible à supplanter, se dressait
contre lui, c'était un favori de Gaston d'Or-

...~

,

ne s'était beaucoup contraint. fi a,·ait aussi,
sur quelques points de doctrine et notamment
sur le sacrement de pénitence, des notions
plutôt imprécises. Un jour de maladie, un
ami soucieux de son salut l'avait engagé à se
confesser et avait fait venir pour cela un religieux du couvent des PetiL5 Pères, célèbre et
recherché comme directeur de conscience.
cc Eh bien, demanda au Grand Prieur,
l'opération faite, son ami, non sans une certaine inquiétude; comment cela s'est-il passé?
- Le mieux du monde; mais ce moine
m'a dit que j'avais de « l'attrition ». Est-ce
une crise? »
En un mol, le caractère d'Hugues de fiabutin était si entier, ses mœurs si rudes, que
le marquis de Sévigné, son neveu par alliance. homme d'une exquise politesse et de
vie raffinée, n'appelait jamais ce demi-sauvage que « mon oncle le corsaire ».

~'/,~:..~~.,.
Dessin :le ROBIDA.

PORTE DE L'ENCLOS DU TE.IIPLE.

En fait de Yœux monastiques, celui de
chasteté surtout, jamais Hugues de Rabutin
.., 33o ....

Dessin dt ROBIDA,

il avait su s'en servir dès que ses forces lui
avaient permis de la porter. Comme, en 1637,

�..

..
r--

111S T0-1{1.Jl
UNE r'J('EDJl.7NE DE Bussr-R,/t1JUT1N - - - .

il se prfscntait au cardinal de la Valette,
alors en quartier à Rethel, pour servir dans
son armée:
, Y a-t-il longtemps, lui demanda celui-ci,
avec un intérêt apitoyé, y a-t-il longtemps
que Yous avez perdu madame mire mère?
- Monseigneur, ma mère n'est pas morte.
- Oh! je-ne pensais pas qu'une mère consentit à laisser aller à l'armée un fils aussi
jeune 1
.:__ ~lais, répliqua Bussy, portant au comble
l'ébahissement du cardinal homme de guerre,
je n'en suis pas à mes débuts : j'ai déjà fait
trois campagnes 1 • »
Il avait alors dix-neuf ans. L'année suivante
il devenait mestre de camp d'un régiment
d'infanterie que lui cédait son père.
Cette épée, qu'il maniait si bien à la
guerre, Bussy savait s'en servir aussi sans
gaucherie dans ces duels épiques où, pour
quelque vétille, un salut mal rendu ou un
regard trop prolongé, on s'alignait entre gen•
tilshommes, quatre contre quatre, ou six
contre six jusqu'à ce qu'une bonne moitié
des combattants fût étendue sur le carreau.
La plupart d'entre eux se souciait souvent
fort peu du sujet de la querelle, ne la connaissait même pas du tout ,1uelquefois; c'est
sans motif qu'ils se faisaient tuer, seulement
pour le plaisir.
Un jour, au sorti r de la comédie à l'llôtel
de Bourgogne, Bussy échange quelques mots
un peu vifs avec un gentilhomme gascon ;
séparés par la foule, les deux interlocuteurs
ne peuvent se joindre sur l'instant et, lti len•
demain, se cherchent réciproquement dans
Paris.
Rentré chez lui après une course sans ré.
sultat, Bussy voit arriver un gentilhomme
qui lui était totalement inconnu.
« J'ai appris, Monsieur, lui dit le visiteur,
après s'être présenté, que vous avez une
11uerdle avec M. de Ilusc (c'était le nom du
Gascon) . Je n'ai l'honneur de connaitre ui
vous, ui lui, mais jti sais où il se trouve et,
puisque vous le cber.-hez cl qu'il vous cherche,
je pourrais vous aider tous deux à vous
joindre, pourrn que vous voulussiez bien me
prendre comme second. Yotre réputation
m'indiue à vous servir et c'est l'honneur que
je vien, vous demander ici.
- Je vous rends mille gràces, Monsieur,
répondit Bussy à son obligeant visiteur, mais
veuillez c1msidérer, je vous en supplie,
qu'ayant déjà quatre de mes amis auprès de
moi, ce serait une bataille si je recevais l'honneur crue vous voulez me faire. Je vous suis
d'ailll!urs autant oLligé que si vous l'aviez
fait. D
Ayant témoigné êlre content de ces raisons, le visiteur ajouta :
1
« Puisque je ne puis être des vôlres, Monsieur, vous ne trouverez pas mauvais que
j'aille offrir mes services à M. de Busc et que
je lui dise que vous êtes ici. D
Estimant beaucoup le procédé de ce gentilhomme, Bussy l'embrassa avec effusion et,
1.. llémoire, de Roger de Rabutin, comte de Bussy,
publiés par Ludovic Lalanne, 2 1•01. in-18.

peu après, deux groupes de ca,·,1liers sortaient
séparément de la barrière Saint-Jacques, se
dirigeant vers Bourg-la-Reine, où ils se joignirent.
Là, comme on était en train de choisir un
Lerrain de combat, arrive à toute bride un
nouvtlau cavalic&gt;r.
c&lt; Tout beau 1 ~lessieurs, criait-il de loin de
toute la force de ses poumons; tout beau ! On
ne se battra p:is sans moi. ,&gt;
C'était L'Aigues qui, ayant eu vent de cette
querelle, accourait pour servir son ami Ilusc.
Mais l'un des partis se trouvant alors
compter un tenant de plus, et l'équilibre
étant ainsi rompu, on résolut, d'un commun
accorJ, d'envoyer à Paris chercher un nouveau compagnon pour la fèle.
L'ambassadeur chargé de la mission se
trouvait fort embarrassé : cc A l'heure qu'il
est, se disait-il en lui-mèmtl, où trouver quelqu'un? Personne ne gard~ son logis après
diner, it moins d'être malade, et c'est un
homme valide qu'il me faut. »
Au lieu donc de perdre son temps en recherches longues et vaines, il s'alla tout simplement poster sur le Pont-Neuf. li n'y était
pas d'un quart d'heure qu'au milieu de la
cohue des gens de toute condition et de toute
allure, m1rchands, bourgeois, bateleurs,
petits-maîtres et laquais, qui roulait en ce
lieu comme un perpétuel torrent, il aperçut
enfin la casaque à croix d'or d'un m'Jusquetaire du roi. Sans le connaitre en aucune
façon, il n'hésita pas pourtant à l'aborder
avec assurance, certain d'avance que la proposition qu'il avait à faire ne manquerait pas
d'être agréable et agréée avec enthousiasme.
« Monsieur, lui dit-il, le comte de Bussy,
mon ami, se trouve en te moment en une
peine extrême : il lui manque un ami pour
vider une querelle. A votre mine, je juge que
vous ne refuserez pas un emploi comme
celui-lit ni un homme comme M. de Bussy. »
Après de grands remerciem~nts, sur la
bonne opinion qu'on avait de lui, le mousquetaire monta en croupe et l'on partit sans
tarder; mais il était assez tard déjà, les deux
voyageurs, à la sortie de Paris, ayant voulu
prendre quelques raccourcis, s'égarèrent et
ne purent gagner Bourg-la-Reine.
.\ la nuit, impatientés d'attendre, les autres
combattants se résignèrent à rentrer en ville
et, le lendemain matin, Bussy et son adversaire, voulant éviter de nouveaux m1lentendus et de nouveaux délai~, résolurent, d'un
commun accord, de se défaire de leurs amis
et de se rencontrer seuls à cheval aux barrières du Louvre; de là ils gagnèrent le chemin de Vanvres où ils mirent l'épéti à la
main. C'est de Busc qui fut tué pour cette

fois 1.
Bussy, çn i 61,7, assista au siège de Lerida,
à ce fameux siège de Lerida où Condé fit
venir des violons pour ouvrir la tranchée. Là
il lai arrirn encore une assez plaisante rabutinade.
Un jour de garde, pour tromper l'ennui, il
avait invité quelques amis à diner à la tète
2. Mémofres de Bussy.

de la tranchée, laquelle ~e trouvait être dans
les masures d'une vieille église en ruines. Là,
parmi quelques autres, se trouvèrent au rendez-vous mt. de Barbantane, lieutenant des
gendarmes d'Enghien, et de Jumeaux, maréchal de bataille, deux des meilleurs amis dtl
Bussy.
On avait fait venir, pour la circonstance,
les petits violons du prince et, pendant qu'ils
jouaient, Barbanlane, ne sachant à quoi
s'amuser, eut la fantaisie de soulever la
pierre d'une des tombes du cimetière abandonné entourant la vieille église. Un corps s\
trouvait, admirablement conservé, et entouré
encore du linceul dans lequel il avait été
enseveli. Le prenant par la main et donnant
l'autre à l'un des convives, Ilarbantane, aux
sons des violons. fit exétuter au cadane la
plu~ échevelée et la plus macabre des contredanses.
Quelques instants après, l'un des danseurs
ayant été appelé pour le service, recevait une
balle dans la tête au moment où il montait
sur le revers de la tranchée. Ilarbantane mourait de maladie dans l'année même.
Extrêmement affecté de la mort de ses
dl!Ux amis, mort qu'il allribuait à une punition du ciel, Bussy en tomba lui-même si
dangereusement malade d'une fièvre quarte,
que son médecin, plein de zèle pour sa santé,
n'hésita pas à lui prodiguer les soins les
plus assidus : il le saigna huit fois. Mais ce
bon docteur, étant mort lui-même au cours
de la cure, Bussy fut sauvé.
Dans les conversations qu"ils avaient eues
souvent ensemble sur les mystères de l'autre
vie, Bussy el Jumeaux s'étaient mille fois
promis que le premier des deux qui mourrait, viendrait, si cela lui était possible, dire
à son compagnon des nouvelles de l'autre
monde. Dès que, dans la place de Fleix, d,mt
il était gouverneur, Jumeaux apprit la maladie de Bussy, il ne manqua pas de lui envoyer faire son compliment et de le prier de
se souvenir de la promesse qu'ils avaient
échangée si souvent :
&lt;l Comme vous voilà, mandait-il aimablement à son ami, sur le chemin du pays dont
j'ai tant envie de savoir des nomelles, je
vous conjure de ne pas manquer de m'en
éclaircir. »
« SoJez sûr que je n'y manquerai pas, répondit Bus~y courrier pour courrier, pourvu
que de là-bas, on veuille bien me laisser
revenir. ,&gt;
Un mois plus tard, le maladti ayant été,
comme nous l'avons vu, presque miraculeusement sauvé par la mort de son médecin,
c'est Jumeau't 11ui, un beau jour, mourut
subitement d'une grande débauche qu'il avait
faite avec des Suisses en garnison dans sa
place.
Bussy, croyant toujours que son ami tiendrait unfl promesse si solennellement échan«ée et le viendrait voir, l'attendait chaque
~uit sans fra)'eur. Ce fut en vain; J umcaux
ne parut jamais, ne sortit point de sa tombe
et demeura invariablement muet; si bien
qu'après ue longs espoirs toujours déçus, le

trop curieux Bussy dut enfin se résigner à courant des projets du neYcu, vi11t trou- blancs d'un aït'ul vénérable, toute une famille
croire que les morts, dans l'autre monde, ne ver Ilussy qui comm nçait à désespérer de de celle magistrature héréditaire qui se désifont pas toujours ce qu'ils veulent.
ses recherches et lui dit tout bas avec un gnait elle-même sous ce nom, prononcé non
Des bonnes fortunes de Bussy, conquêtes sourire de fine sati~faction : &lt;c J'ai mire ~ans quelque emphase et quelque fierté : la
menées tambour ballant, grandes dames, de- affaire. n
Robe.
moiselles ou bourgeoises, ,·éritable brochelle
Toutes fières qu'elles fussent, - avec
de cœurs qu'il se plaisait it égrener au fil de
III
grande raison, - de leur probité séculaire
son épée, il est inutile de rien dire ici; il a
et de leurs longues traditions d'austères rerpris lui-même un soin vraiment scrupuleux ,
Gens de robe.
tus, les familles de cette aristocratie ne s 'eu
à en conter avec complaisance les plus menus
lai&lt;saient point accroire, elles sarnient mesudétails; la discrétion, en effet, ne figurait
« Oui, j'ai votre affaire, dit le Bocage, une rer la distance qui les séparait, - elles,
point parmi ses principales vertu~. Conten- ,·euve de quatre cent mille écus de bien. simplement anoblies par la faveur royale tons-nous d'affirmer, a près lui, qu'il fit sou- N'est-ce pas là précisément ce qu'il vous des antiques familles d'épée dont l'origine
rire de plaisir et pleurer ensuite de déses- faut? Je suis fort ami d'un père de la Merd, remontait aux temps féodaux et qui n'avaie11t
poir, un nombre incalculable de beaux ieux. son confesseur, qui la gouverne, et ja puis, jamai~ occupé que des charges de guerre.
Marié en 1645, veuf en 1646 avec p Iu- par lui, vous ménager une entrevue•. l&gt;
« Ecoutez, disait modestement à son fils
sieu rs enfants et une mince fortune, il était,
La veuve en question, jeune et jolie auta11t la propre d(scendante d'un chancelier de
en 16-17, en relevant de sa fièvre quart,,, que rithe, était née et avait vécu jusque-là
France, Mme de Choisy, petite-fille de Michel
venu s'installer au Temple, dans l'apparte- dans un milieu aussi sévère, aussi calme,
de_ l'Ilopi~al; écoulez, mon flls, ne soyez
ment mis à sa disposition par son oncle le aussi pacifique qu'était tumultueux, dissipe&lt;, pomt glorieux et songezquevousn"êtes qu'un
Grand Prieur; là il attendait une occasion batailleur, celui dans lequel se mouvait Bussy,
bourgeois . .Je mis bien que vos pères, vos
favorable, très résolu à chercher sa subsis- auprès de son oncle le corsaire.
grand_s-pères, ~nt été maitres des requèles,
tance dans quelque favoraLle el bienfaisant
L'habitation de la darne était pourtant conseillers d'Etat, mais apprenez de moi
mariage; il en haïssait naturellement les toute voisine : dans la rue Sainte-Avoie, au
qu'en France, il n'y a de noblesse que celle
liens, étant ennemi de toute contrainte, mais coin de la rue llichel-le-Comte', sous le toit d'épée 3 • »
il haïssait encore davantage
L'aïeul vénérable qui, dans
la pauvreté et était décidé,
sc,n_
hôtel de la rue du Temple,
pour en snrtir, à sacrifin quelabritait
sons sou toit, a,•ec la
que chose de sa chère indépenjeune
veme,
deux générations
dance.
d'enfants
et
de
petits-enfant~,
JI cherchait avant tout du
était
précisément
M. de Choi~y,
bien, n'ignorant pas que c'était
Je beau-père dll la femme
là, autant que le mérite, ce ,1ui
modeste qui, maluré son oriservait à faireobtenir les grands
gine
illuslrf', savait donner à
honneurs.
ses
enfants
de si sages conseils •
Son père, très justement fier
de résene et de retenue.
des succès de ce fils brillant,
Ancien conseiller et ami de
tant en guerre qu'en amour,
Henri
lV,M. de Choisy groului en voulait cependant un
pait,
en
sa patriarcaled~meur,·,
peu, au fo11d du cœur, de ce
le ménage et la f~mille de sl's
qu'étant si bien fait, il ne
deux filles, mariées toutt's deux
réussissait pas plus promptedans ce milieu de haule mament à se procurer un étagistrature
auquelles rallachait
blissement approprié à sa tourleur n,,issance, Mmes de Caunure, et s'étonnait que quely ue
martin el de lleauharuais tic
infante ne fût pas encore veMiramion.
nue l'enlever.
En 164:5, Mme de Beau« Voyez, répétait-il soul'ent,
harnais voulant établir à son
voyez M. de Chabot qui, pour
sa bonne mine et pour sa
tour, dans lrs conditions les
belle danse, a épomé la duplus propres à assurer son
chesse de Rohan. Ne pouvl'zbonheur, sou fils uni11u1·, JacYous donc faire ainsi? ,,
ques de Beauharnais, St'i«neur
Pour obéir au vœu paternel,
de Miramion, conseille~ au
Bussy, en fils soumis et resParlement, avait fait thoix
pectueux, n'était donc occupé
pour lui, après mûres réfleà Paris, l:hez son oncle le
x(o11s ~t soigneuses enquêtes,
Grand Prieur, derrière les
dune
Jeune orpheline ânée de
~V
.
,
. ans, Marie Donneau,
" fi Ill!
Yieilles murailles du Temple,
seize
que de 1a pensée d'un de ces
d'un très riche fiaanrier, Jacmariages de riches veuves qui
quts Bonneau, seigneur de
s'entêtent d"un joli garçon.
Rubelles, contrôleur général
r,tuall,rù Fr,Ùu:ou, ,
_
,Ir /,,
ou-,;J, ~ ,1
·
l J'
l:Jlr1Jnqrrt 1~1,11./.-,1""'
Or un jour, un vieux bourdes
gabelles, mort deux ans
.r • rrrt,ep-, .c. u
Pfw__... ,., J,:_, -...~., ~,.,._ . A,u·J ,,,-1,'
geois de Paris, nommé ~I. du
auparavant.
~age, voisin à la campagne du Grand
.
A tous les points de rue,
~rol~cteur d'un vieil hôtel familial, habitait,
Prieur de France et qui, par l'oncle, érait au
~e
choix
d~
M~e
de
Beau_harnais ne pouvait
etro11ement groupée au tour des cheveux
elre
plus
Jud1c1eux
:
Marie Bonneau joignait
- 1. .1fbnoi,e, de Bu,sy.
0

9-'. ,

\.tJ

2. Elanl éch_u, par s~ilr de partages rie famille, à
31. tic Caumarlrn, cous111 gcrnuin de lime de ]lira•

.

_

mion, . c~t hôtel fut. connu au n111• siècle ~ous le
~om ~ 11'.,let Caumarltn. J.a me Sainle-Avoye est auJOurd hm la rue du Temple. A ce lle époque la ru,!

d u Temple 11e port:iit cc nom qu'à partir pr11cisémcnt

&lt;1e_la rue lll!chel-le-ComteJ·usqu'a11 boule,ard.
J.

,1/tmom:s de l'abbé

e l:hoi,y. Lil're J.

�msTO']t1A

____________________________________________..
,

à la richesse héritée de son père une mer- tout l'enfant; elle vint enfin tout éperdue, vier de Clisson', était toute voisine de l'habiveilleuse beauté, et quant à la vertu, la seule pâle, tremblante, les yeux et l'âme encore tation de M. de Choisy, le grand-père par
chose qu'on pût lui reprocher peut-être, pleins de l'image de la mort qui venait de lui alliance de ~[me de Miramion chez qui elle
c'était seul ...ment d'en avoir trop.
apparaîtrP dans toute son horreur. Son visage continuait à demeurer depuis la mort de son
Marie Bonneau avait eu l'enfance d'une changé fit croire aisément qu'elle se trouvait mari. En quelques minutes, de la rue Saintsainte. Élevée près d'un oncle el d'une tante mal; elle ne dansa point, et pendant que les Avoye, la jeune femme pouvait, paç la rue
demeurant rue des Mauvais-Garçons, qui, autres se réjouissaient, se livra tout entière de Braque, se rendre à cette église, et c'est
tous deux, l'aimaient beaucoup et qui s'ef- à ses sévèrPs et pieuses réflexions.
là en effet que chaque jour elle venait enforçaient, par des distractions généralement
Le mariage apporta à la jeune fille de nou- tendre la messe et faire ses dévotions. A deux
recherchées des jeunes filles de son âge, de velles causes de perfectionnement et de sanc- reprises donc, Bussy, dans un but beaucoup
lui faire, autant qu'ils le pouvaient, oublier tification par la souffrance et la douleur; non moins pieux, se rendit, lui aussi, à l'église
sa triste situation d'orpheline, Marie Bon- point par la faute de M. de Miramion son de la Merci; il y vit la jolie veuve, sans touneau, au milieu des réunions du monde, mari, mais précisément au contraire parce tefois ni l'approcher, ni lui parler, et la trouva
n'était présente que par le corps : sun esprit que cet époux vertueux, aimant tendrement d'une grâce et d'une beauté qui n'affaibliset son cœur étaient ailleurs, bien loin, aspi- et tendrement aimé, fut, en plein bonheur, saient en rien l'agrément des quatre cent
rant au Ciel.
après rnulement six mois de l'union la plus mille écus.
« Je pense sans cesse à la mort, disait-elle .,parfaite et la plus fidèle, brus11uement enlevé
&lt;I .Mme de Miramion vous a, pour sa part,
à la vieille gouvernante, femme de la plus a l'affection de sa femme par une brève et également remarqué, lui assura le moine.
ardente piété, qui l'avait élevée et la suivait foudroyante maladie, le jour des morts de Elle m'a avoué que vous ne lui déplaisiez pas;
mais, en cette rencontre, elle n'ose rien faire
depuis son enfance; je pense sans cesse à la l'année 1645.
mort et, dans le temps même que tout le
Ainsi, à seize ans, à cet âge où ses insou- sans le consentement de ses parents qui voumonde ne pense qu'à se réjouir, je me dis ciante.s et h"ureuses compagnPs n'avaient draient absolument qu'elle épousât un homme
à moi-même : Voudrais-je mourir en ce encore à souffrir de soucis plus graves que de de robe. Laissez-moi faire cependant, je tenmoment?
ceux de quelque poupée brisée ou perdue, la terai des démarches auprès des principaux.
- Ah! MademoisPlle, répondait avec ad- pauvre enfant était veuve; six mois après parents et, en tout cas, j'essayerai de la permiration la pieu,e femme, quelle grâce Dieu elle était mère et mettait au monde une fille, suader qu'elle peut bien, sans leur avis, dis•
vous fait! Prof1tez-en bien, et songez aux ayant épuisé déjà, en une si courte existence, poser d'elle-mème. »
dangers auxquels vous êtes exposée dans ces toute la série des joies el des douleurs qui
A ces assurances de service, l'obligeant
di1•erlisseme11ts profanes. Les saints, en pa • peuvent illuminer ou assombrir l'existence moine joignit quelques demandes de fonds,
de~tinés, disait-il, à l'aider dans les démarreille Ocl'asion, portaient des chaines de fer, d'une femme 1.
afin que la douleur présente les empêchàt
Telle était la jeune veuve que l'ingénieux ches multiples qu'il aurait à faire, puis,
d'être sensibles aux. dangereuses distractions marieur du Boc:ige avait eu l'idée de pro- comme le temps approchait où l'armée allait
qui les environnaient et risquaient de leur poser à Bussy. Assez singulière idée, certes! entrer en campagne et où Bussy devrait refaire oublier le soin de leur salut. 1&gt;
N'était-ce pas là vouloir, en quelque sorte, joindre les troupes, le père l'assura qu'il
Cet avis ne fut pas perdu. Fermement allier l'aigle aver. la colombe et faire fusion- pouvait partir l'esprit en repos sur cette
affaire, promettant de lui donner a l'is de
résolue à ne pas moins bien faire que ner !'Enfer avec le Paradis?
n'avaient fait les saints, l'enfant, après avoir
Que dirait d'ailleurs d'un pareil projet le tout, et le 6 mai 1648, le beau conquérant,
mis de côté et thésaurisé l'argent donné ponr père de Bussy, si vain de la belle prestance le cœur léger, se rendit à Péronne où le
ses menus plaisirs, acheta une chaine de fer de son fils et si désireux de lui voir imiter prince de Condé rassemblait son armée3 •
qu'elle ne manquait pas de porter en secret l'engageant exemple de Chabot? Mme de )Iisous sa robe chaque fois que sa tante la ramion n'é.tait pas de la qualité d'une Rohan.
IV
Que dirait le Grand Prieur de Malte, que
menait au bal.
Dans la tranchée d'Ypres.
A la comédie, elle fermait les yeux; mais diraient tous les Rabutin en voyant un des
lorsque sa tante venait à rire, elle se tournait leurs rechercher l'alliance de la veuve d'un
vers elle et riait aussi, de peur d'attrister robin, de la füle d'un homme de finance?
En 1644, Uauvilly, lieutenant de la coml'excellente femme en lui laissant voir trop
Toutes ces objections n'arrivèrent pas à pagnie de chevau-légers d'ordonnance du
clairement combien étaient vains et inutiles faire balancer un inslant Bussy : les quatre prince de Condé ayant été tué le 5 août aux
les soins qu'elle se donnait pour faire goûter cent mille écus de biens de Mme de Mira- attaques de Fribourg, Bussy, suivant le vœu
à sa nièce les plaisirs de son âge.
mion étaient à ses yeux un argument vain- de son père, avait traité de cette charge et
A peine àgée de douze ans, Marie Bonneau queur el il fut convenu avec le Bocage que le l'avait acquise moyennant le prix de douze
réclamait la faveur de prendre soin des ma- père de la Merci, confl'sseur de la jeune mille écus'·
Depuis lors, abandonnant à son lieutenantlades lorsqu'il y en avait quelqu'un dans la femme, ferait en sorte d'amener une entrecolonel le commandement de son régiment
maison et, certain jour des Rois, tandis qu'au vue avec elle.
salon tout le monde était en joie, un paleUne entrevue, c'était beaucoup s'avancer, d'infanterie, il avait fait toutes les campagnes
frenier de son oncle se mourant dans les il eO.t fallu pour cela le consentement de à la tête des chevau-légers de Condé et suivi,
communs, la charitable et compatissante Mme de Miramion, et le moine ne pensait pas en cette qualité, le duc d'Engbien, devenu
petite Uarie voulut quitter la fète pour venir pom·oir encore lui demander une démarche bientôt prince de Condé par la mort de son
donner des secours au moribond et essayer, aussi marquée; tout ce qu'il put faire, pour père.
Cette charge lui procurait la faveur de
par ses pieuses exhortations, de lui rendre le moment, ce fut de mettre Bussy à même
la mort moins douloureuse. L'agonie fut d'apercevoir au moins une fois la jeune vivre aux côtés et dans l'intime familiarité du
effroyable et le dernier soupir du pauvre femme qui lui était si délibérément offerte. héros . de l\ocroy. Dans la tranchée, devant
homme accompagné des plus horribles conL'église des pères de la Merci, située rue Mardick, repoussant avec lui l'épée à la main,
vulsions.
du Chaume (aujourd'hui des Archives) en coude à coude, une furieuse sortie des ennePour commencer le bal, on cherchait par- face du beau portail gothique de l'hôtel d'Oli- mis et voyant les manchettes du prince toutes
0

i. Sur l'enrance cl b sa inteté de llme ,te lliramion. ,,oyez : la Vie de Mme de .llu·a111io11 nar
F,-ançois-Timolèon de Choisy, prieur de Saint-Lo,
doicn &lt;le ln cathé&lt;lrale de Bayeux cl membl'C de
l'Académie française. - Plusi~urs éditions aux HH'
el n 111• siècles; la &lt;lcrni~rc est de 18:58. - L'abbé de

Cltoisy, auteur de ce livrc,élnit le cousin germain de
)!me de füramion.
Voir aussi l'excPllent om rage du corole de Bonneau-A venant : ,lime de ,l/iramio11, Sà vie et ses
œuvres cl,ar,tables, 1 vol. in 8•, 1875 cl éditions
postérieures, cl aus, i un très intérassanl al'ticle du

docteur I.e Pileur dans La France ,llédicale, du
10 octobre 1906.
2. Encore existant. L'une des portes du couvent ,le
la fü,rci existe encore également au n• i5.
3. ,l/émofrc, de Bussy.
4. JlémoÎl'ei de Bus~.

U NE 'F~ED.JUNE DE BussY-'Jtl rBUT1N - - ~

trempées de sang : « Vous êtes blessé, Mon- n'avait pas aidé à moins de trois enlhements seul mot d'enlèvement, le prince, sans attenseigneur? » lui demanda-t-il, plein d'an- mémorables : tout d'abord celui de Mlle de dre d'autres explications, arrêta+il brusquegoisse. - &lt;1 Non, répondit Condé, c'est du Salnove par Saint-Étienne, un de ses gentils- ment le narrateur pour l'assurer de sa chahommes; puis l'enlèvement de ~Ille de Bout- leureuse approbation et au besoin de son
sang de ces coquins. &gt;&gt;
appui.
En arrivant donc à Péronne, c'est
« Voulez-vous, lui dit-il, dès que
aux côtés de Condé, son chef, que Bus,·ous serez en possession de votre belle,
sy alla immédiatement se ranger.
vous retirer avec elle dans une des
Le prince avait reçu l'ordre de complaces de mon gouvernement de Bourmencer la campagne par le siège d'Ygogne, à Bellegarde, par eiemple 1 Là
pres. Le 8 mai, après avoir passé la
personne n'osera, contrairement à mon
revue de ses troupes, il les mettait en
autorité, venir troubler vos amours
marche en deux colonnes et le 13, à
et vous serez à l'abri de toute poursuite.
rinq heures du matin, il s'établissait
- Monseigneur, répondit Bussy, je
devant la place, qu'il était bien décidé
à enlernr de son habituelle façon, tamremercie Votre Altesse de son offre;
bour ballant.
mais je ne crois pas avoir besoin de
Le 25, la tranchée était Mjà assez
mener si loin mon Hélène. Je compte
approchée des défenses pour qu'on pût
trouver abri à Launay, une des maijeter des fascines dans le fossé de la
sons du Grand Prieur, mon oncle,
contrescarpe et, le lendemain, faire
entre Stns et Bray-sur-Seine.
avancer une batterie de trois pièces.
- Eh bien! dit le prince, Ypres
Le même jour, Bussy, demeuré dans
ne peut plus tenir longtemps. Dès que
l'incertitude sur ce qui s'était passé
la place sera prise, je vous donnerai
à Paris après son départ au sujet de
à porter à la cour la nouvel\e de la cases proj~ts de mariage, et qui attendait
pitulation ; ainsi vous pourrez, sans
al'ec impatience la réalisation des proexciter aucun soupçon, retourner à
messes du père de la \lerci, reçut enfin
Paris et y séjourner le temps qui
une lettre de ce religieux.
rnus sera néces$aire. l&gt;
c, La dame en qu~stion, lui mandaitDès le lendemain, Bussy mandait
on de façon discrète, n'a pas la force
à son bénévole correspondant, le conde résister à ses parents qui vous sont
fesseur de Mme de Miramion, que, le
contraires; mais elle serait bien aise
~iège prenant fort bonne tournure, et
que, par une apparente violencr, vous
la ville paraissant devoir être bientôt
lui aidassiez à dire oui. &gt;&gt;
emportée, il pourrait, en toute vraiBussy, qui n'ignorait pas ce que
semblance, se rendre prochainement à
parler veut dire, ne douta point un
Paris où il serait prêt à suine les insinstant que Mme de liiramion désirât
truclions qu •on voudrait bien lui donner.
qu'il l'enlevât et ne le lui fit ainsi fort
Deux jours plus tard en effet, après
ingénieusement entendre; il n'hésita AVANT LA MESSE. - Estampe extraite de la série : , La noblesse une brillante attaque par nos troupes
pas à sui1-re une voie si conforme à
fraoça,~e à l'église •, tar ABRAHAM B OSSE.
de la demi-lune qui faisait face à nos
son tempérament et à ses goûts.
travaux d'approche, on put attacher
Mais il ne pouvait s'embarquer dans
le mineur au corps de la place, et
une affaire de cette sorte sans en parler au teville par Coligny, son ami, qui, en cours de le gouverneur, reconnaissant qu'une plus
moins à son général et, courant au lorris du route, lui écrivait dans l'ellusion de sa re- longue défense était impossible, amena le
prince, il lui montra la lettre du moin; et lui connaissance : « J'ai procédé ce matin au drapeau blanc et signa la capitulation. Emfit part de ses projets.
saint sacrement de mariage en présence de pressé d'exécuter sa promesse, le prince fit
Un enlèvemt'nt ! ~lais rien mieux que cela tout Cbàteau-Tbierry. Nous partons présen- partir Bussy sur-le-champ pour en porter la
ne pouvait être dans les idées et les goùts de tement pour Stenay. » li avait enfin aidé à la nouvelle.
Condé; rien ne pouvait lui plaire davantage : fui te de Mlle de Rohan avec Chabot vers le
Après un grand détour, rendu nécessaire
e~le~er d~s femmes, enlever des viUes, il n'y château de Sully « où un prêtre qui passait par la présence de l'ennemi, l'heureux mesfa1sa1t pornt de différence, c'était sa fonction sur la rivière de Loire les maria 1 ».
sager de victoire, passant par Furnes, Dunet sa spécialité. Dans la seule année t645, il
Aus~i. aux premières paroles de Bussy, au kerque, Gravelines et Calais, arriva à Paris
1. llé1110Îl'cs de 11/1/e de /llo11tpe11 sier.
2 . .lfémoires de Bussy.
le 50, avant-dernier jour de mai, au matin 2 •
(A suivre.)

Cu. GAILLY DE TAURINES.

�L'HJSTOJRE JNTJME
~

Mesdames, filles de Louis XV
Par Madame CAMPAN.

Clicht Glraudon.
LA VIE ET

u:s MCEURS

AU Xl'lll' SIÈCLE. -

LA TOILETTE. -

Tabkau d e

PATER·

(Colite/ion

La Cau, M11sée du Louvre.)

J'avais quinze ans lorsque je fus nommée un sac contenant en or le prix de la maison.
sement elle n'avait souvent que le temps
lectrice de Mesdames. Marie Leczinska venait
Louis XV voyait très peu sa famille ; il d'embrasser son père, qui partait de là pour
de mourir; la mort du dauphin avait précédé descendait tous les matins, par un escalier la chasse.
la sienne de trois ans; les jésuites étaient dé- dérobé, dans l'appartement de madame AdéLe roi était fort adroit à faire certaines petruits, et la piété ne se trouvait plus guère à laïde. Souvent il y apportait et y prenait du
tites
choses futiles, sur lesquelles l'attention
la cour que dans l'intérieur de Mesdames; le café qu'il avait fait lui-même. Madame Adéne s'arrête que faute de mieux; par exemple,
duc de Choiseul régnait.
laïde Lirait un cordon de sonnette qui averLe roi ne pensait qu'au plaisir de la chasse; tissait madame Victoire de la visite du roi; il faisait très bien sauter le haut de la coque
on aurait pu croire que les courtisans se per- madame Victoire en se levant pour aller chez d'un œuf d'un seul coup de revers de sa fourmettaient une épigramme quand on leur en- sa sœur sonnait madame Sophie, qui à son chette; aussi en mangeait-il toujours à son
lenda il dire sérieusement, les jours où Louis XV tour sonnait madame Louise. Les apparte- grand couvert, et les badauds qui venaient le
ne chassait pas : « Le roi ne fait rien au- ments des princesses étaient très vastes. Ma- dimanche y assister retournaient chez eux
moins enchantés de la belle figure du roi que
jourd0hui. »
dame Louise logeait dans l'appartement le de l"adresse avec laquelle il ouvrait ses œufs.
Les petits voyages étaient aussi une afi'Jire plus reculé. Celle dernière fille du roi était
Dans les sociétés de Yersailles on citait
très importante pour le roi. Le
avec plaisir quelques réponses de
premier jour de l'an il marquait
Louis XV, qui prouvaient la finesse
sur son almanach les jours de déde
son esprit et l'élévation de ses
part pour Compiègne, pour Fonsentiments. Elles ont été placées
tainebleau, pour Chois), etc. Les
dans des recueils d'anecdotes, el
plus grandes affaires, les événesont
généralement connues.
ments les plus importants ne déCe
prince était encore aimé; on
rangeaient jamais celle distribution
eût désiré qu'un genre de vie conde son temps.
venable à son âge et à sa dignité
L'étiquette existait encore à la
vînt enfin jeter un voile sur les
cour avec toutes les formes qu'elle
égarements du passé, et justifier
avait reçues sous Louis XIV; il n'y
l'amour
que les Français avaient
manquait que la dignité : quant à
eu pour sa jeunesse. li en coûtait
la gaieté, il n'en était plus quesde le condamner sévèrement. S'il
tion; de lieu de réunion où l'on
avait
établi à la cour des maîtresses
vît se déployer l'esprit et la grâce
en titre, on en accusait l'excessive
des Français, il n'en fallait point
dévotion de la reine. On reprochait
chercher à Versailles. Le foyer de
à Mesdames de ne point chercher
l'esprit el des lumières était à Paris.
à prévenir le danger de voir le roi
Depuis la mort de la marquise
se composer une société intime chez
de Pompadour le roi n'avait pas
quelque nouvelle favorite. On rede maitresse en litre; il se contengrettait madame Henriette, sœur
tait des plaisirs que lui offrait son
jumelle de la duchesse de Parme·
petit sérail du Parc-aux-Cerfs. Sécette princesse avait eu de l'in:
parer Louis de Bourbon du roi de
ll~ence sur l'esprit du roi ; on diFrance était, comme on le sait, ce
sait que si elle eût vécu elle se seque le monarque trouvait de plus
rail occupée de lui procurer des
piquant dans sa royale existence.
amusements au sein de sa famille;
Ils l'ont 1•oulu ainsi; ils ont pensé
qu'elle aurait suivi le roi dans ses
que c'était pour le mieux. C'était
petits voyages, et aurait fait les
sa façon de parler quand les opérations des ministres n'avaient pas
honneurs des petits soupers qu'il
de succès. Le roi aimait à traiter
aimait à donner dans ses apparteMADAME LOUISE-ÉLJSAOl:.Tll ET 1\IADAllE HE!ŒIETTE, Vl:.RS Iï3;.
ments intérieurs.
lui-même la honteuse partie de
Tableau dt GOBERT. (Musee de Versailles.)
ses dépenses privées. li vendit un
Mesdames avaient trop négligé
jour à un premier commis de la
les moyens de plaire au roi; mais
guerre une maison où avait logé une de ses contrefaite et fort petite; pour se rendre à la
on pouvait en trou ver la cause dans
maîtresses; le contrat fut passé au nom de réunion quotidienne, la pauvre princesse tra- le peu de soins qu'il avait accordés à leur jeuLouis de Bourbon; l'acquéreur porta lui- versait, en courant à toutes jambes, un grand nesse.
Pour consoler le peuple de ses souffrances
même au roi, dans son cabinet particulier, nombre de chambres, et malgré son empreset fermer ses yeux sur les véritables déprédaV. -

.., 336""

llJSTORIA. -

Fasc. .jO.

22

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>LE "lisll-Moi"u1sr oR1Que

1t1S TOR,.1.Jl
paperas oil à son secrétaire. Elle m'a dil de
m'a· oir à côté d'elle; et pui l'ile m'a dil
qu'elle me trouvoil queltp1e défaut (un mot
ra)é) fois de l'affection, &lt;1uïl n'en îalloit
3\'0Ïr dans rien, 11u'il ne falloit chercher à
res-cmbler à personne, qu'elle m'aimoiLmieux
avec mes défaut~ qu'a,·ec des grâce empruntés. llaman a quel11 uefoi de singulières idées.
Elle ne \"eut pas que je cherche à l'imiter.
J'en ai pourtant bien envie souvent. J'ai toujours le son de sa voix!
11 est certain - M. Émile Michel en fait
très justement la remarque - 11ue Mme Dupie . is dégagPait pour sa fille un charme mystérieux. Lucile cherchait à lui ressembler.
« J'ai bien souvent envie de l'imiter, » ditelle. Et elle 11joute avec une fierté manifeste :
11 J'ai toujours le son de sa voix l » ~I me Duplessis élait encore jeune et charmante quand
Lucile touchait à ses du:-huil ans. On se doutait, depuis la publication qu'a faite en j 879
M. Claretie dans le Joul'nal offiriel d'une
lcllre de Camille Desmoulins, on e doutait
que le futur auteur du l'ieu.t· Coi-delier avait

été 1p1elque peu amoureux de la mère Hanl « 0 loi qui es au fond de mon cœur ... , toi
de pen,er à la fille. Aujourd'hui il rc orl de
q11e je n'ose aime,· .... Je n'ose 111e fm•or1er
documents produits par ~I. E. Michel que à moi-111è111e, cc que je .wms pour toi. Je 11e
Camille fit à la maman une cour très assidue. m'orcupc q1i'à le déguise!' .... o
Le do~. ier de la collection )Jarsy contient une
pièce de ,·ers adressée ù D...• qui ~e i-elirait
li est vrai que lorsque enfin, rnr le point
à la campagne; l'épitre csl d'auil 1786, et de l'épouser, Camille annonce la bonne nouCamille, à cette époque, aimail platonique- ,·elle Il son père, il écrit : &lt;( Je l'aime depuis
ment la dame depuis trois ans. Pour lui, les /mit ans! ~ Il e t vrai encore rp1e de toute
deux fillettes, Lucile et Adèle, ne comptaient façon, dans l'enthousiasme de sa joie, il exapas; il les compare aux: deux colombes dont gère ueaucoup : huit ans! Lucile en avait
Yénu était accompagnée, el certes ses désirs vingt à cette époque; Camille raurait donc
n'allaient qu'à la déesse.
aimée alors qu'elle n'en avail que douze?
Mais Lucile, très précoce, ne s'était-elle Sans doute addilionnail-il, pour former ce
point prise d'amour pour le soupirant assidu total impo ant, les années de soupirs adressés
de sa mère? Celle-ci n'avait-elle point deviné à la fille avec celles passées dans l'adoration
le ecret tourmPnt de sa romanesque enfant? de la maman.
Ce n'est là qu'une hJpothèse; elle éclaircirait
Alais à quoi bon des hnlOthèses? Peut-on
entre autres choses la rigueur que témoigne $e les permellre en des sujets si délicats?
à son brûlant amoureux Mme Duplessis, l'es- Tt&gt;Jlc qu'elle ful, telle que nous la connaispèce d'admiration jalouse que Lucile a pour ions, l'idylle de Camille Desmoulins et de
elle et aussi ces lignes que la fillette écrit Lucile Duplesfr reste, de tous les romans
ces lignes presque inexplicable si Camille d'amour de notre histoire, le plus attachant
n'en aime pas une autre, une autre dont la el le plus dramatique.
•
pauvre enfant ne veut pa· èlre la rivale :
T . G.

Cllcbt Glraudon

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~

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PRINCESSE LOUISE D'ORLÉANS,
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(XIV"

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JULES

TALLANDIER,

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75, rue Oareau,

3ge fascicule

Sommaire du

(20

PA~IS

juin

(XIVe arrt),

JQII)

PRINCE DE JOINVILLE
Vieux so.uvenirs (Cl83,4-1 836)
Une audience de a 11gu1a · ·

PmNt:E or, JoJN,-ILLE . .
PAUL ui-:
ALNT-V1cT01&lt;.

VI CTOR Ht:Go. . · · ·
HENRY BORDEAUX . •
CO.IITESSE D'A R~l.l!Ll.É •
T A.LLE11.l.YI' DES REAUX .
(;E!'IERAL DE MAHBOT ·
LomsE CHASTEAU . . .

L.ov,sE Cocm'.LET. . . . Le comte Tascher • • · · · · ·
t d L·sle
Eo.110:rn P1LoN . . . . . La mort de Rouge e 1 · ·

l,ect,·ice ae t:i rei11e florte11 ,·e
ALEXANORE DE )LIZ.\llE.
P.œL GAULOT. • . . . .

ÀLaprdèsh
la os~e~!ese~ry
.. fille -d~

uc es

,

~ég~nt .

•

. Le roi Jérôme . • •
. Rosalie de Constant. .
. La journée du 20 Jum 1192 .
. Madame de Villars.
. Mémoires . . . . .
. Ames d'autrefois ..

•
Vieux souventrs
~834 · 1886

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D'APRÈS LES TABLE AUX, DESSINS ET ESTAMPES DE :

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QUEVERDO,
E~ELS, •
DE TROY • VERIT!t.• l!OR.ICE 'vER~ET. \\'1:-S,· HEFFER, SrGVY, GusrA, E URAN D.

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MAGAZINE LITTÉRAfR=8 ILLUSTRÉ. ~1-MENSUEL
SOMMAIRE du NUMBRO 140 du 25 Jum 1911

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PAUL BOURGET, de /'Aca.-témie française.
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Romance. -n~f;;:_v~P~~~~ü~h_iÜE-.\1,\Rl)RL
FülEY un·
gé~&lt;;;1i~~~

JIARAV GOU,RT.
S. l,a fraiANDRE THEl RJET, ~lgne~l~R LiU, RITTE. Le cigare. - J EAN Hl~ IJ EP IN . de
cheur des roses ..AUI.'
•
p
AREl'Î t Curo-Ba ss10. - AN o,.i-;
l'Académie française. Le _Patronët· R--;,S
mensonge. - 1\l ,~CF.L
RIYOIRE. Retour le soir.
iu. L . ,
d.
r _ JOSÉ-,\1.\RIA
PREVOST, de l'Ac~demiet
L a~EN,; B~Vr\ge cie l'Acadèm1e franOE HI::Rl:.U [A. Ant~•.ne c ;',!•• A LPH, ;lil;, U,\UIJET. ·L'enfance d'une Pariça1sc. Madame CoreR
les p·l a~ches. _ ~l, Ut:L ZA I ACOJS . Le
sienne.
HE 0 0 ~-xA'Y
budget. - Aan
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, de r1\ eadémie française. L'Affrancbie.

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LeP LISEZ-Mül"
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LAVEDAN, de l'Académie française. L'li!11o~r de! bêtes. RI CHEPIN, de l'.\cadémie française. Etoiles filante~. -:HE ,Rv GR ,.,,v1·
- MA CRl&lt;.E
ROLLINA1,
c.
L- LE , Les Koumiass ine.
\
•
,
L'écureuil. - G•oRGES l)'E SPARBES . Suspension d armes A'-ATOLE FRANCE. de l'Académie française , Le jour de Ca~herine. - fü::-t K.'\Z IN, de l'Académ ie française, Les Oberle. "'YREBRIIN "'•
,.- Mar.,ot
llo•EMO:-u E ROSTA ,\ D.
1 EORGES DE P i.:,
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20

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1

[fa-.R1

Mag~zine illu 5lré

paraiel!lant le

SOMMAIRE du N• du 15 Juin

-~

Au retour de ce voyage 1, mon éducation
technü1ue avait repris de plus belle. Il avait état superlatif de préparation. Il y eut bien examen eut lieu dans la grande salle de la
quelques intermède pendant le trajet; cerété décidé qu'avant d'être admis définitivePréfectUl'e maritime, par devant un jury
ment dans le cadre des officiers de marine, tains points de la Bretagne étaient encore d'officiers, dïngénieurs, de professeurs.
agités (au commencement de t 834) par les
j'irais passer publiquement à Brest l'examen
L'examen fut public, mais ce qui me trouhfa
suites de la le,ée de boucliers de 1851, et
d'élève de première classe. Je fus donc préJe plus au début, ce fut la présence de tous
paré en conséquence, et reçus cette do e pro- mon passage fut en plusieurs endroits le les élèves de l'Écolc navale qui occupaient les
gressive d'en$eignement, que les Anglais signal de cc que l'on appelle, en style parle- gradins d'un côté de la salle. Il y avait heumentaire : mouvements en sens divers. Je
désignent d'un mot caractéristique : c1·amreusement parmi eux d'anciens camarades
vis quelquefois des mouchoirs blancs agités
min9, auquel je ne trouve d'équivalent dans
de pioche, dont la vue m'encouragea, et
et enrubannés autour du chapeau en guise de
notre langue que gaver. Mon professeUl' de
l'examen ayant assez bien marché, je m 'apercocardP.s.
En d'autres points les démonstramathématiques faisait une classe à un cerçus vite aux vi ages de toute cette jeunesse,
tain nombre de jeunes gens, dans une mai- tions tricolores prenaient une forme origi- comme les acteurs, dit-on, voient venir le
nale. Je me souviens d'un relais de poste où
son de la rue Git-le-Cœur, où j'allais m'hama
voiture s'arrêta entre deux haies de gardes succès aa Lhéàtre, que ma cause était gagnée
bituer à parler en public le langage de l'x
et que j'étais reçu non seulement par les
et de l'y. Au contraire des leçons du col- nationaux, contenant une foule considérable. chevronnés de la science, mais par le sull'rage
]èrre, j'ai gardé Je plus doux souvenir do A une portière se tenait le maire, écharpe universel de mes contemporains. Mais quelle
sur le ventre, qui me salue de ; (&lt; ~fonsei•
celles que j'ai reçues dans cet antre, car
joie quand l'audience fut le,·ée !
gneur,
cet endroit n'est qu'un trou, mais
c'était un antre! Cela tient, sans doute, aux
Quelques jours après, j'embarquais à Lodans ce trou battent des cœurs dévoués à
bons camarades l!Ue j'y ai rencontrés et qui
rient, comme aspirant, sur la frégate la
sont restés mes amis, comme aussi au votre auguste famille 1, , pendant que le curé Siri-ne, commandant d'Oysonville, et je parcharme qu'exerçait sur nous tous notre si
tais pour une campagne dans !'Océan, croiaimable professeur. De tous ses élèves, à
ière sans intérêt, sauf quelques-uns de ces
commencer par I'i11ustre maréchal Canrobert
petits incidents corn.me il y en a toujours
el passant par mes contemporains, Exeldans la vie de marin. Ainsi un jour, me troumans, Bonie, Morny, Daumesnil, les frères
vant dans la grande hune, au moment où
Grefi'ulhe, Friant, .Baudin, Valhezen et tant
l'on prenait des ris aux huniers par une forte
d'autres, jusqu'aux jeunes, venus après moi,
hri e, une manœuvre vint à casser et, s'enje crois qu'il n'est pas un seul qui n'ait gardé
tortillant autour de mes jambes, m'enleva en
à ce brave Guérard les sentiments les plus
l'air, la tête en bas. Sans les bras vigoureux
reconnaissants et les plus affectueux. Quand
du cher de hune et d'un gabier qui me sail'époque de mon examen fut tout à fait
sirent au vol, je retombais à la mer ou sur
proche, il me fil interroger à di verses reprises
le pont, deux alternatives également désapar les examinateurs officiels des écoles polygréables. Plus tard, à la fin de la croisière,
technique et autres, afin de me familiariser
nous rentrâmes à Brest par un coup de vent
avec l'imprévu des examens publics. Je pasdu sud-ouest dans des circonstances qui me
sai alors par les mains du baron Reynaud, de
firent une utile impression.
MM. Bourdon, Delille, Lefébure de Fourcy.
Il avait fait mauvais depuis quelques jour ,
Ce dernier m'in pirait un véritable elfroi,
les observations avaient été douteuses, la
à cause de sa réputation de brutalité géoméposition de la frégate était incertaine. Poustrique. Un de mes camarades ne m'avait-il
sés par la tempête avec une grande vitesse,
pas rapporté ce colloque si connu entre lui
nous comptions sur des éclaircies partielles
et un candidat qui, s'embrouillant en face
qui se faisaient de temps en temps dans la
du tableau, la craie à la main, avait entendu
brume, pour apercevoir et reconnaître un
la voix de M. Lefébure de Fourcy dire tranCllobt illraudon.
coin de terre , un rocher, et d'après cette vue,
PRL',CESSE .i\lARJE o 'ÜRLÉA..',S.
quillement : « Garçon, apportez une botte de
nous diriger à travers les écueils dont l'entrée
Dessin ct'ISABE\". (Nllsée Conde, Cha11tilly.)
foin pour le déjeuner de l'élève. • - À
de Brest est semée. Il fallait se tenir prêt au
quoi l'élève indigné ajouta aussitôt : « Garmoindre signe à changer de route, à manœuçon, apportez-en deux, M. l'examinateur dé- et son clergé, en aube et surplis, placés à "ï'er instantanément. Tout le monde était
jeunera avec moi. 1&gt;
l'autre portière, entonnaient avec accompa- sur )e pont, s'écarquillant les yeux pour aperEnfin, cb.argé jusqu'à ]a gueule de calculs gnement de serpent :
cevoir quelque chose, avec ce sang-froid nerd'astronomie nautique el de toute· les cience,
veux qu'ont les corps disciplinés en face de.~
réclamées pat· les programmes, je parti pour
Soldais du drapeau lricolore,
dangers. Pourtant un homme était absent, le
fl '0rléans, loi (Jlli l'as porlé.
füest, entretenu, même en voiture, dans un
chef, celui dont la promptitude de jugement
1. Yoir 1/i11toda, fascicule 11• :;3, clu 5 awil 1911.
el la uile de la Pm·isienne. A Drc t, mon et de commandement pouvait eule nous faire
passer d'une incertitude pleine de p :ril au
V. -

llrsTORIA, -

Fa,;c. 38.

16

�msro'1{1.J1

'VŒUX SOUYENTJt.S

salut. Le commandant était en bas, dans sa
chambre, et persistait à y re~ter, malgré le
e-~is indirects que l'of6cier de quart, le

C:lli:hC: GirauJon,

PR11-iCESSE CLJ':llENTINE o'OIU.ÊA:ss.

Ntnia/urt dt Mn'RET, J.'atres \Vl11TF.R11ALTER.
(Nusee Co11ilt, Chantilly.)

second, l'orr1cier chargé de la route tentaient
pour l'en faire sortir. C'était inrompréhensiLle el très inquiétant en mème temps. I.e
commandant d'Oysonvillc, mort marguillier
à Saint-Roch, était un homme aimaLle, plein
d'honneur, mai au. ~i peu marin que posiL!e. Organi,ateur de premier ordre, il
poussait le méthowsme aux e. trème limites
cl s'était fait, entre autres théories, celle
qu'un capitaine doit commander de a chambre, pour ne paraître devant son équipane
que dans les occasion les plus solennelle0 ,
el c'est pour rester fidèle à son principe qu'il
refu ait de se montrer dans les circonstances
dont je parle.
on entêtement faillit nou coûter cher,
car l'éclaircie i ardemment attendue se produi ant LouL à coup, on aperçut un coin de
terre. On crut reconnaitre l'ile de Molènes et
on se précipita pour prévenir le commandant
qui envoya un ordre de route. Cne éclaircie
sur un autre point de l'horizon fit entrevoir
de rochers : « Le.~ pierres vertes devant! »
hurla un pilote côtier, pécialcmcnl embarqué pour la campagne, qui guettait. perché
sur la vergue de misaine; et l'officier de
route se précipita de nouveau pour averlir
encore le commandant. Pendanl ces allées el
,·cuues, le rideau de brume se refermaiL et
nous continuions à nous diriger sur les écueils
a,ec une ,ile e de douze nœuds. Cela ne
pou,·aiL continuer ain i ! Autorisé ou non, le
1.&lt;ccond prit le commandement el fit ces er
une siluation impos~ible. otre brave commandant ne parut qu'au moment de mouilln
en rade, quand toute incertitude avait di paru,
Ill je mis encore le- regards qui accueillirent.

son apparition tardive. L'inquiétude avait
été d'autant plus grande 11ue chacun ·avait
comment, peu d'années auparavant, il avait
perdu sur l'ile de Paros , dan des circonLances singulières, le vai seau de i4, le
upe1·be, qu'il commandait. Pour moi,
(appris là ce que toul m'a confirmé depuis :
le dancrer de l'autorité indéci ,e el partagée,
ur mer ou ailleurs.
nenlré à Paris, la partie technique de mon
éducation terminée, je continuai à uine des
cours d'hi 'toire, de littérature, de phj ique,
de chimie el je m'adonnai avec passion au
dessin en compagnie de mes sœurs, de ma
sœur Marie surtout. Je travaillai avec elle
sou la direl'Lion quotidienne d'Ary Scheffer
el je m~ rappelle un matin notre douleur en
trouvant que la Jeanne d' \rc qu'elle Caisait
pour , er:aailles el qui était en cire, a,·ail été
ramollie par un calorifère surchauOë et s'était
affaissée le long de l'ru-malure, au point de
~e changer en cuJ-de-jalle . .\ J'aide d'une
température moins éle,ée el d'un cric, placé
d'une certaine mani~re, que nous manœu,ràmes n°011reusemenL • cheffer et moi,
Jeanne d'Arc remonta sur on armature el
tout fut bientol réparé.
\'er~ ce temps-là au . i, sous l'inlluence du
génie de Victor llurro, nous nous étions pris,
ma sœur Clémentine el moi, d'une belle passion pour le vieux Paris, le charmant Paris
ùcs légendes. Nous avions acheté les gros
volumes de auval, cherché dans lou le·
bouquins les traces de ces légendes et nous
employions no après-midi à aller remarquer
l'emplacement et relrouver les ve Liges de ce
que nous avions lu dan nos livre . li n'est
pas une égli. c, pas un monument que nou
ne connus ions dans Lous se détails, pas une
ruelle, un coin du quarlier des Halle , de
l'fiôlel de Ville, de J'Arsenal, du Temple, du
Panth~1on, que nous n'eu ions exploré avec
un oin et un intérêt pa ionné.. Quelle ;joie
un jour que, en essayant de reconstruire
l'hôtel aint-Paul, l'ancien palais de nos roi ,
nous retrouvâmes une a ise qui en avait incontestablement rait partie.
Dien qu'à terre, j'étais toujours à mon
métier: je vo~·ais pre que tous les orficier de
marine de passage à Paris, essayant de pou.er en avant ceux d'entre eux que l'opinion
du corps sign:,.lait comme chers d'avenir. Ces
questions de promotion, comme toutes celles
qui intéressaient la marine, me mettaient
journellemenl en rapport avec le ministres, et de celle époque datent mes relations arnc
M. Thiers; mai , cho e ingulièrc, c'est l' équitation qui nous avait rapproché • Durant les
séjours de Compiègne, Je Fontainebleau, les
parties de campagne à Versailles, à aintCloud, au Raincy, quand le Roi invitait des
Yisitcurs étranrrers, les ministres, les grand
personnages à dC3 promenade générales, ça
ennuyait autant ~J. Thiers que moi de monter
dan les voiture et chars à banc qui se suivaient en longue file. 'ous préférions de beaucoup les accompagner à cheval, et rien ue
plaisait tant au pelil ministre que de lai er
aller sa hèle au triple galop, les rênes 11ot-

tantes. li était très olide, très confiant, surLoul sur un cheval de la maison appelé le
« Vendôme », nom qu'il prononçait nec son
accent méridional : le ranndomme! ,le me
sou,'iensqu'un jour il galopait à coté de moi,
à Fontainebleau, sur ledit Vai111domme;
nous passàmes à côté d'une jeune ramasseuse
de bois, courbée sous son fagot. Au bruit,
elle se redressa; il faisait très chaud; a
camisole était déboulonnée et montrait à
décou\'ert une poitrine blanche lrè · bien meublée. Elle fit la risette à lf. Thiers qui am1la
tout court sa monture, revint en arrière pour
mettre une poignée de monnaie dans la main
de la jeune Femme et, électrisé, repartit ventre
à terre en sautant le arbres abattus avec une
décision et une énergie que je ne lui a,·ai
jamais connues.
Une autrP. fois il se montra moins brillant
cavalier. On devait faire une cérémonie du
rétabli ement ur la colonne de la statue de
'iapoléon, de celle statue qui y monle ou en
descend à chac1ue révolution. Le troupes, la
garde nationale étaient ous les armes, avec
les musiques, les tambours apnt en tête un
magnifique tambour-major, ma ~és au pied
du monument. Nous arrivons en grand cortège par la rue de Castiglione, ayanL en face
de nous la colonne, surmontée de la statue,
recouverte d'on voile qui devait tomber à un
signal. Au moment où nou débouchon sur
la place, M. Thiers, en grand uniforme, chapeau à plumes de mini Ire et toujours monté
ur le Vanndomme, pique des deux, sorL au
grand galop du cortège et pa e devant mon
père en criant à lue-tête, de sa voix de fausset :
« Je prends les ordre du Roi! 1&gt; en accompa-

l\app,dan le tableau de la Bataille d'Austerlit::,, de Gérard. A ce ge. te, le tambours
ballent, les mu.igues jouent, le voile de la
statue tombe, mai M. Thiers n'est plu·
maitre du Vmzntlomme qui, débordant d'enthousiasme, charge, tête baissée, rem'er ant
tambour et tambour-major, avec le petit
mini tre cramponné sur on do ·, comme un

sur le boulevards. Nou étions Lous réunis,
princes, maréchaux, généraux, aides de camp
devant faire partie du cortège, dan le alon
de Tuileries, contigu à la salle du Trône,
lor~que )J. Thiers, mini Ire de l'intérieur,
entra comme un ouragan, el nous faisant
signe à mes deux frères el à moi, nou
emmena dans l'embrasure de la croisée.

ATTE:-iT,\T Fn:scu1. -

Clicb.! O il'lloJ 0II.

MADAYE ADÉLAÏDE.

Mln{aturt dt MEIIRET, d'af)f'ts ,YTNTERHALTER.

(Musée Con:U, Chwtll!y .)

rroanL ces mols d'un coup de. chapeau que le5
mauvaises langues prétendirent avoir été
étudié au LoUl're, sur le gc te du général

'

iuge de l'llippodrome, un spectacle rtro•
tesque!
Ce qui ne prêta pa à rire sous ce même
ministère de M. Tbier ·, ce forent les attentats
dirigés san relâche contre mon père. Les
spéculateurs en nh·olutioo , alléchés par le
uccès facile de celle de l 50, après arnir
tenté des coup semblable" dan des émeutes
sévèrement réprimées, étaienl découragés.
Il se rejetèrent sur l'a as inat. - La plus
,,:rieuse tentative fut celle de Fieschi. C'était
le:! ' juillel l ::;5_ Je de"ais, a\'CC mes deoi
frères aînés, accompagucr le noi à une revue
Je la garde nationale et de l'armée, rangées

revue. li en fut ainsi : « Veillez bien sur
votre père! • nous répéta M. Thiers. El on
mon la à cheval.
La re,11e marcha a ez bien, avec cette
eulc remarque. que nous fimes tous, de la
présence de nombreux indi\'idus à visages
insolent , portant tous un œillet rouge à la
boutonnière; évidemment le personnel des

lJ.zfrtS unt lilllogr.zfrhie Jt 1lJ.'JS. (C4ttntl Jes Estampes. )

sociétés ecrètes, prévenu, non de ce qui allait
regardant par-dessu es lunelte , il est plus e pa. er, mnis d'être prèt à tout événement.
que probable qu'on m attenter à la vie du Nous n'avions pu prendre d'autres précauRoi votre père, aujourd'hui. li nou esl revenu tions que de nous partager, mes frères et
des avis de plusieurs cùtés. Il ~t que'lion de moi, ainsi que le aides de camp de service,
machine infernale du côté de l',\mbigu. C'est 13. surveillance autour de la personne du Roi.
trè vague, mais il doit I avoir quelque chose A tour de rôle un de non et un aide de camp
de fondé .. ·ous aron fait ,·i iter cc matin de,'aient e tenir immédiatement derrière son
toute le - maisons dans le voisinage de l'.\m- cheval, l'œil fixé sur la troupe el la foule,
bigu. Rien! - Faut-il pré,·enir le l\oi? Faut-il afin de s'interposer devant tout ge te uspcct.
décommander la re,ue? 1&gt; 'ou fûmes una- C'était mon tour d'occuper ce poste d'obsernimes à répondre qu'il fallait prévenir le \'alion avec le général lleymi· , aide de camp
Hoi, mais qu'avec son courage bien connu. de enice, ù ma droite. A ma gauche se troujamais il ne consentirait à décommander la vai Lle lieutenant-colonel füeussec, de la légion
a ~k cher Prince', nou · dit-il, en nou

�'Jl1STO'J{1Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - de la garde nationale devant laquelle nous ment du crime était une machine. Notre pre- .:ur ces entrefaites ~t. Thiers parut à côté de
passions, lorsque tout prè de !'Ambigu, non mière pensée fol que la fusillade allait conti- nou , on pantalon de casimir blanc couvert
pas du théàLre actuel donl on avait fouillé le nuer; je mi donc me · éperons dans le ,entre de ang, nous disant ·eulement : « Ce pauvre
voisina"c, mais d'un ancien Ambigu aban- de mon cheval el, saisi sanl le cheval de mon maréchal! - Qui ça 1 - Mortier, il est
donné, 0en face du café du Jardin Tu1·c, une père par la bride. pendant que mes deux tombé mort sur moi avec un cri de : « Ab !
c pèce de feu de peloton, comme la décharge frère le frappaient par derrii·re a\·ec leurs mon Dieu! » 1 ous nou complàmes tout en
d'une mitrailleuse, se fit entendre, el en épées, nou l'enlrainàmes rapidement à tra- marchant. Quarante-deux morts ou blessé·.
levant les )'eux au bruit, je \'b de la fomée vers l'immen e dé ordre qui se produisait : Mort· : le maréchal Jortier, le général Ladevant une fenêtre à moitié formée par une chevaux s.ans cavalier!, ou emportant des chasse de Verigny, les colonels Raffet, Rieusblessé vacillants, rangs rompu , gens en sec, le capitaine Willalle, aide de camp du
persienne.
lilon
e ·e précipitant sur mon père, pour tou- ministre de la guerre; sept autres per onnes
Je n'eu pas le temps d'en voir davantage,
cher
lui ou son cheYal, avec des : « Vive le et deu'I: femmes. Blessés : les généraux He}·el je ne m'aperçus même pas sur le moment
mès, comte de Colbert, Pelet, Blin, el tant
que mon ,·oisin de gauche, le colonel Rieussec, Roi 1 » frénétiques. En nou éloignant, je vi
d'autre
; le duc de Broglie Frappé en pleine
encore la pri c d"a saut de la maison d'où
était Lué, qu'Uelmès, criblé de balles dan
poitrine
d'une balle qui s'aplatit sur sa
était
partie
la
décharge
:
les
jeunes
aides
de
ses habits, avait le nez emporté, ni que mon
pla11ue
de
la Lérrion d'honneur. Du théâtre
camp
avaient
mis
pied
à
terre,
lâchant
leurs
che\'al était blessé. Je ne vis que mon père
du
crime
à
l'extrémité des lignes de troupes,
chevau
,
el
avec
les
gardes
municipaux
et
les
qui . e tenait le bras gauche en me disant pardessus son épaule : « Je suis touché. &gt;&gt; 11 sergent de ville escaladaient la mai on el a il n'y avait pa loin; le cortège revint donc
l'était, en effet; une halle lui :-\'ait éraillé la voisine. le rafé Ba,'{elli, grimpaient ·ur la sur . es pas. La chaussée n'était qu'une mare
de sang à l'endroit où avait porLé le coup;
peau du front, une balle morte lui aYait fait ,·éranda, enfonçaient les fenêtres.
le l,les és et pres11 ue tous le morts étaient
Puis
la
revue
reprenait
.
on
cour
.
'ou
la contusion dont il se plaignait, une autre
déjà enle,·és et je ne ,·is lfu'un cadane, à
plat ventre dans la bouc, au milieu de che,·aux morts, mai tout ce ang répandu
effral'a nos monture , que nous eûmes de la
peine à faire avancer. Sur la place du Ch:lteau-d'Eau, une foule immense, furieuse,
s'agitait autour du corp de garde que défendaient de nombreux gardes municipaux, ce
qui nous apprit que l'as as in, ou l'un d'eux,
était arrêté. La revue 'acheva, et l'imperturbabilité de mon père fut mise à une rude
épreuYe, par runanimité el la \iolcnce des
acclamations dont il fut l'objet de la part de
tous, peuple el soldats. Inutile d'ajouter que
nous ne ,imes plu aucun œillct rou1ro,
Le défilé devait e faire place Yendùme et
la chancellerie était pleine de dames du
monde officiel, groupées autour de ma mère.
Nous mimes pied à terre un moment pour
aller les saluer, et là encore il )' eut une
scène émouvante. On avait bien pu expédier
un aide de camp pour avertir ma mère, ma
tante, me sœurs que nou · étions sains el
sauî , mais le mes ager n'avait pas eu le
temps de connaitre les nom de toute les
victimes. Au.si, quand non montime · l'escalier de la chancellerie, quelques-uns de
nous tout éclahou é· de sang, toute ' k .
femmes en toileues de f~te qui contra laient
avec leur eux plein d'angoisse, se précipi•
tèrent-elles, pour voir si ceux qui leur étaient
chers e trouvaieat bien là. !luel!Jue:.-une·
ne devaient plus les rc"oir.
Peu après ce anglanl épi ode de notre histoire, je fus embarqué avec le grade d'enseigne de vai seau , ur la frrgate_ la Didon,
capitaine de Parseval. Entré très Jeune dan,la marine, mon nouveau commandant était
aspirant à Trafalgar, sur le vai seau de \"illeneuye, le Bucentaure. Chef de la hune d'artimon, il avait vu le vaisseau de elson, fo
rictory, pas~er lentement 11 poupe du B11·
LE PRl:-.CE DE J OINVI LLE VISITE DA.,; · LI:. LIBA..'1 LE VIU-\ G E l!ARONITE O'IIEOE:S.
centaure, si près que la \ergue de l'un accroGramre de REIJEL, .t',;ifri:s le tableau de BIART. (,lftts i e &lt;k Versaill~.)
cha le pavillon de l'autre, pendant que les
cinquante pièces du vai seau anglais, îais3:°t
halle Lraver ail le cou de on cheval. Mais nous étions as urés que ni le Roi, ni nou ·, feu l'une après l'autre dan l'arrière du va1 ..nous ne ùmes cela qu'apri•s coup; nous ne n'étion bles~{-s, mai~ nou~ ignorions encore scau français, balayaient les batteries de long
,ùml's également qu'aprè · coup que l'in lru- le " rand nom hrr cl le · nom · des , iclimes. en lonrr el jetaient par terre quatre cent:-

"----------------------------------- V7:EllX SOUYENTR_S - - ~
hommes de on étjuipa"e. Aprt• · ce début de
c.arrière, le commandant Parseval avait traversé toute une \'ie d'a,·enture:, de combat ,
fait troi naufrages, en particulier un terrible
sur l'ile de "able, côte de la 'ourelle-l~cosse,
où, alors lieutenant de vaisseau, il a,·ait !!tlgne• 1a terre à la nage, pour chercher des 0secours el sauver l'équipage de sa frérrate. Il
e. t mort amiral, après avoir commandé en
chef l'escadre de la Baltique pendant la "Uerre
de Crimée. C'était un homme charmant, à la
tournure svelte et élérrante, toujours trè soigné dans sa per~onne, aussi ferme dans le
oommandement que poli dans la forme, marin con. ommé, manœuvrier de premier ordre.
J'ai beaucoup navigué. bmucoup appri avec
lui el ai ressenti pour ~a per,onoe, dès le
premin jour, une affeclion qui ne s'estjamai
démentie el qui était réciproque. Une sympathie de plus nous avait rapprochés, il était
déjà sourd quand je commençais à l'être.
Nous fimes, sur la Didon, une croisière
d'exercices, avec beaucoup de na,·igation par
tous le temp , pendant laquelle je rempli
le · fonctions de chef de quart, premier c · ai
de commandement, première épreuve de responsabilité.
L'hiver de 1 56 me retrouva à Paris où je
repri · mes cours, et me lirrai surtout à ma
pa, ion pour les beaux-arts. Cette pa, sion
fut cau,c d'une terrible réprimande que je
reçus de mon père. Le jury du Salon de t 85G
refusa un tableau, le premier, je croi , de
fürilhal. Des arti le· qui avaient rn l'œuTI'e
du jeune peintre trouvèrent la sentence
injuste; ils murmurèrent, cl leurs murmures
arrivèrent ju qu'aux journaux. J'eu. la curiosité d'aller voir le tableau chez DurandRuel. C'était un crépu cule .ur Rome, vue à
travers de grand· pin parasols. Je trouvai le
tableau uperhe, et pou é un peu, je l'avoue,
par l'e prit de protest:ilion, je fus pri d'un
,if désir d'en devenir l'acquéreur. Mais je
n'avais pas le ou, là était la difficulté. Pour
la vaincre, j'cntrepri~ le iège de rua tante
Adélaïde, qui aimait 1~ enfants de son frère
comme s'ils eussent été le· siens, el qui ne
résistait guère {les scélérats le sa\'aient) à
leur câlineries. Je réussis, comme je l'avai
espéré, et le tableau de Marilbat fut mien ;
eulement il .e trouva de. membre· du jury
pour 'en plaindre au Roi. Je fus mandé etje
fus reçu par un : a Ah! tu te mêles de faire
de l'opposition. J'ai assez de mal avec les
artiste ! C'est la liste civile, c'est-à-dire moi,
qui leur donne l'ho pitalité au Lou\'re. Je ne
peux pas être seul juge, entre ce qui doit et
ce qui ne doit pas être admis. 11 faut un '
jurJ, l'lo titut veut bien se tharger de cette
besogne; tous .es membres meurent de peur,
et c'est moi qui les oouvre de ma re·ponsabilité, comme je couvre celle de mes ministre ,
bien qu'on ait mis le contraire dans la loi, el
c'e t un de mes fils, c'e t loi, qui vien donner l'exemple de l'insurrection! Je t'en suis
fort obligé!! »' On voulut voir mon table:iu
œpendant. Inutile de dire que les grandsparent , l'entourage, le trouvèrent affreux,
une uotite. Je baissai les oreille ou. celle

douhlt- réprobation, cl fi, la tète tic chien
mouillé, mais je gardai mon opinion cl mon
)Iarilhat.
Je crois me ouvenir que ce fut peu après

cents francs, donnez-lc '-moi ! » .le b a"ai:-.
par hasard el je les lui donnai. « Comment
. •appelle votre protégé? demandai-je alor'-. TbéodoreRousscau . » Voyez-vou d'icicegrand

PRE.~lllRE EXPÉDJTJO:-. o r. Co:--.STA:-iTl:-.E: COMIIAT EN .AVA. "T DE

0 . UIJ (l i NOVE'IBRE 18 :X..).

Gra1•ure Je MAsso:-., d'atr~s lt tablea11 lt'HORA, F. VERNET. IM11sét de l'ersatlles.)

celle petite a\'enture que j'njoutai à ma galerie une nouvelle croûte. n malin, comme
j'étai occupé à modt&gt;ler (car je m'e saJais
au si à la culpture), dans l'atelier de ma
œur ~larie, "cheffer arrive et se met à me
raconter qu'il a YU uu arli le inconnu. tout
jeune, mai inconte tablement un homme de
talent, qui e trouye dans une affreuse misère. Six cents franc le tireraient d'affaire
et il donnerait en échange deux petits tableaux
faisant pendants, qu'il ,ienl de terminer.
« Qu'est-ce qu'ils représentent? » dis-je. 1 Ce ont de · paysage·, mais rattaché · à des
épi_odes tirés des romans de Walter coll :
l'un repré ente ln charge de Clavei-house
dans le. P111'itai11 ,l'autrel'ArméedeC/wrles
le Téméraire pas:ant les Alpes. - Voions,
ajoute cbelfor, en se tournant vers moi, un
Lon mouYemcnt! et si wu· ayez les si

artiste, vendant pour vine se tableaux comme
pendants, c'e t-à-dire comme meubles!
En 1836 au si, le 2!) féuier, j'a sistai à la
première rcpn' entation des Huguenots, opéra
qui m'enthousiasma. Le drame, la musique,
la mise en cène, l'interprétation, formaient
un ensemble unique, une œmre d'art incomparable. Comme élo11uence l)rique rien n'a
jamai , elon moi, surpassé sur la scène le
duo du ~uatrième acte tel que l'ont créé et
chanté Nourrit et mademoi-elle Falcon. Ce:;
deux artistes, entrainés par la situation dramatique el mu icale, ne se po_sédaient plu·
et l'émotion qu'ils re sentaient évidemment
était absolument contagieuse. )Iademoiselle
Falcon avait une manière d'interrompre son
chant pour parler le : « naoul, ils Le tueront ! » avec un accent où elle mettait tout
son être, qui était la passion même. Oh! la

�1f1STO'J{1.ll
passion! C'est la passion donl sont remplies
les pages de cel admirable füre, la Chronique de Charle~ IX, de Mérimée, qui a enfanté successivement CES chefs-d'œu1;re : le
Pi·é aux clercs, le Huguenots. Et qu'est-ce
que la vie sans la passion'!
Si l'année 185~ est marquée d'une lcllre
rouge par le crime de Fieschi, 1856 est l'année de l'attentat d'Alibaud. La chronologie du
règne de mon père n'est qu'une suite d'innombrables allentats venus à terme ou a,·orLés. Alibaud, comme on sait, Lira à bout
portant sur le roi avec un fusil-canne qu'il
appuya ur le bord de la portière, pend~t
que la voiture débouchait lentemenl du gmchet des Tuileries, et le manqua; la bourre
seule lui brûlant les favoris. Le courage de
mon père ne se démentit pas une minute,
non plus que celui de ma mère cl de ma
Lan le qui l'accompagnaienl. Je les vis descendre de voilure à Neuilly, sans me douler
un instant du danger auquel ils venaient
d'échapper.
Mais l'heure de reprendre la mer revint
bientôt pour moi, et je reçus l'ordre de m'embarquer, comme lieutenant de vaisseau, sur
la frégate l'lphigénie, dont mon ancien capitaine, M. de Parseval, avait pris le commandement. ;\ous flmes roule pour la station du
Levant. De celte nouvelle campagne il me
resle le souvenir d'un accident de mer Lien
ex traordinaire. Nous étions dans !'Archipel,
à la hauteur de l'ile d'Andros; je venais de
quiller le quart de huit heures à minuit et
j'étais couché, lorsque j'enlendis conter que
le brick de vingt canons, le Ducouédic, commandant Bruat, qui nous accompagnait, faisait des signaux de détresse. Jo remontai bien
vite sur le pont; les feux du bric.k avaient
disparu; on ne vopit plus rien; il ventait
tempête avec une très grosse me~; j~squ'~u
jour nous resl,imes dans les plus vH·es mqmétudes. Enfin aux premières lueurs du malin,
nous aperçûmes notre compagnon démâté; il
nous demanda par signal une remorque,
chose impraticable en l'état de la mer; nous
ne pûmes que l'escorter dans les efforts qu'il
faisait, avec la seule voile qui lui reslàl, la
misaine, pour gagner Syra où il réussit à
arriver. liais la chose extraordinaire, c'esl
qu'il démâta sous l'action contraire d'un violent coup de rouli et d'une forte rafale, juste
à minuit, quand l'équipage tout entier était
rassemblé sur le pont aux postes d'appel, au
moment du changement de quart, el que le
arand màt, avec tout son gréement, toutes
~s vergues, ainsi que le petit màl de hune,
s'aballireol sur le pont sans blesser personne.
A part cet accident, tout l'intérêt de ma
nouvelle croisièrt' fut dans son côté pittoresque. La Grèce, avec ses souvenirs des
temps mJLhologiques, poétiques, historiques,
et les grandes lignes sévères de ses paysages,
me fit une vive impression, mais vile surpassée par la vue de l'Asie, de l'Orienl musulman, que la lecture du voyage de Lamartine et les tableaux de Decamps m'avaient
donné uo ardent désir de connaître. Qu'on
juge de ma joie lorsqu'en mettant pied à

!erre à Sm)·rne, je vis passer de\'anl moi la sique indig~ne, douce et plainli\'c, se faisajt
représentalion animée du chef-d'œuvre de entendre, et l'on regardait mesdemoiselles
Decamps, aujourd'hui à Rotterdam : la Pa- Peiser, Athanaso, Fonlon, Tricon, etc., danll'ouilfe de Smyme; le même chef de police ser la romaïka. Tout cela, si séduisant alors,
au grand lrot sur son cheval turcoman loul n'existe plus aujourd'hui. L'Orient a consm·é
ramassé, entouré de ses estafiers, véritables son soleil, sa couleur, mais l'affreux cosmobandits, courant autour de lui couverts de politisme a tout envahi: le corset est parloul,
et le corset c'est le vol!
splendides haillons el d'armes é.tincelanles
On était jeune, on était gai à l'époque dont
Cc brave policier, appelé Uadg}-Bey, dont
nous fimes immédiatement &lt;c Q11al'Gibels )}. je parle, passionné même; deux lieutenants
devint bien vite notre ami. Je lui fis son por- de vaisseau, mes c.amarades, eurent un duel
trait; il n'était que sourires chaque fois que plus sérieux que les duels à coups d'épingles,
je le rencontrais, et il tolérait toutes les fras- &lt;le mode aujourd"bui. Ils se hallirenl au pisques de nos jeunes aspirants. lis en firent tolet, au point du jour, sur cette promenade
cependant une assez forte qui excita l'indi- de la marine où, la veille au soir, ils plaisangnation des Osruanlis. myrne était à cette taient au milieu des jeunes femmes. Au moépoque la ville orientale par excellence, toute ment où les Lémoins commandaient le feu, le
en bazars tortueux, en ruelles étroites, enche- soleil se levait à l'horizon. Son premier rayon
vêtrées les unes dans les autres, oü la circu- étincela sur un boulon de poitrine de l'unilation, toujours laborieuse, devenait impos- forme de l'un des deux adversaire , eL la balle
sible quelquefois pendant des heures, quand de l'autre, obéissant à une attraction fatale.
de longues files de chameaux, reliés les uns alla frapper ce boulon el tua raide notre malaux autres par des cordes, venaient à s'y en- heureux camarade. Un enseigne enleva une
gager. Ilien d'irritant comme ces obstructions charmante Grecque qu'on trouva cachée dans
qu'bommes eL bêtes semblaient prendre plai- sa cabine, quand son navire eut pris le large;
sir à prolonger, lorsqu'elles paraissaient en- et tant d'antres incidents encore!
Après myrne, l'lphigénie parcourut !'Arnuyer les Giaours. Que firent nos aspirants?
Réunis en grand nombre, car nous avions chipel, les côtes d' Anatolie, de Caramanie, de
alors à Sm}rne une forte division navale, ils Syrie. Tout le temps que ne me prenait pas
louèrent des ânes, les allachèrenL les un aux mon service, j'étais le crayon à la main, avec
autres par de longues cordes, puis les entour- les modèles les plus charmants ou les plus
cbant, eL affectant, la longue pipe à la bou- pittoresques sous les 1•eux. De Tripoli de yche, une gravité toute musulmane, ils se mi- rie, je grimpai au sommet du Liban, d'où je
vis un panorama immen e, les ruines de Balrent en marche.
Celle longue farandole, qui avait bien un beck, le Désert. Nous îimes un déjeuner
kilomètre de long, circula toute la journée champêtre avec le patriarche du Liban el es
dans les bazars, allant, venant, s'entortillant, moines, à l'ombre des fameux cèdres. Brual
interrompant tout trafic, comme sur le pas- y eut un duel comique avec un chirurgien de
sage d'une interminable caravane. Les vrais marine de beaucoup d'esprit appelé Camescroyants furent d'abord snrpri ; mais corn- ' casse, qui était de notre bande. Je me souprenant qu'on se moquait d'eux, ils devinrent viens d'un mot bien drôle de ce Camescasse,
furieux el coururent chercher Quat' Gibets parlant d'un de ses confrères de médecine
qui, renseigné, rit à se tordre, son gros réfugié en Bretagne, où il soignait particuventre entre les mains. Nos aspirants lui firent lièrement l'aristocratie locale; il l'appelait :
une ovation. ·ous étions vengés des chameaux le Vengeui' du peuple! A Ueden, le chef-lieu
des Maronites, le vieux cheik Iloutrouss-Kaet chameliers.
Les environs de Smyrne étaient charmants ram, me reçu t avec l&lt;'.ls plus grands honneurs
el le hriganda .. e inconnu; la ci1•ilisation el je tus à peu près noyé sous les aspersions
n'avait pas encore enseigné l'art raffiné qui d'eau de rose dont je déleste l'odeur. En
dehors de mon passage, c'était grande fête à
se pratique aujourd'hui d'enlever les gen
avec mise en demeure de se faire racheter ou lleden : Boutrouss-~aram mariait sa fille;
d'avoir le nez, les oreilles ... et finalement le toute la nation maronite était accourue en
cou coupés. On pouvait aller partout, galoper habits de fête. Quels beaux types I Quels cosau loin ur la roule de Magnésie, s'arrêter tumes! Quels turbans! Je servis de témoin à
pour prendre le café au bord d'une source la mariée, elle et moi devant tous deux garder
fraiche, à l'ombre d'immenses platanes d'où un bracelet en équilibre sur la tète pendant
l'on voyait défiler l'Orient toute entier, cara- le temps de la cérémonie. La mariée trem•
vanes de Diarbekir, tribus de Turcomans blait, son bracelet tomba. Après la cérémoquasi sauvages, bachibouzouks des quatre nie, elle me reçut sans voile : c'était une
coins de l'Asie, tous sujets pour artistes, que grande belle Lrune, au costume pittoresque,
je ne cessais de dessiner. Rentrés dans la ville mais pas une jolie femme.
De Jaffa, je fis le voyage de Jérusalem et
que la brise du golfe, l'Imbat, avait raîraichle, on allait passer la soirée dans la société parcourus la Terre- ainte avec une grande
levantine, arménienne, auprès de grands-pa- émotion troublée seulement par un incident
pas fidèles à leur vieux costume, enveloppés fàcheux. Le jour où je devais me rendre à
dans leurs caftans, et d'aimables jeunes l'église du Saint-Sépulcre, une grande foule
fommes, coiffées de taclicos, leurs belles m'y avait précédé et tout aussitôt une quetailles, qu'aucun corset ne tourmentait, P.n- relle, qui dégénéra en bataille, s'éleva entre
tourées d'un co. tu.me semi-orienlal. Une ma- Grecs, Juifs et Arméniens. Ce ful à grands

coups de bàton 1ue la police musulmane me
fraya un passage pour pénétrer dans le lieu
saint, et, comble de scandale I au moment où
je m'agenouillai plein de recueillement, l'orgue de l'église fit entendre la Jlarseilfaise.
Un autre incident se produisit pendant ce séjour à Jél'usalem. Le gomerneur de la province vint me trouver pour me dire qu'il
avait reçu l'ordre de Méhémet-Ali de se mettre à la disposition du fils du Roi des Français et de faire ce qu'il voudrait. Je pris aussitôt la halle au bond et lui répondis que cela
se trouvait bien, car j'allais justement lui
demander l'autorisation de pénétrer dans la
mosquée d'Omar, élevée sur l'emplacement
de l'ancien temple de Salomon. Il faut dire
que celle belle mosquée, la seconde en sainteté après la Mecque aux yeux des Musulmans, ou\·erle aujourd'hui à tout le monde,
n'avait alors été visitée que par le célèbre
,·oyagea r Ali-Bey.
A ma demande le ~omerneuf Hassan-Bey tira sa
barbe et parut vivement contrarié. Après un instant de
silence, il prit son parti
el me dit : « Venez demain,
je vous y mènerai moi-même. » Le lendemain, je fa
fidèle au rendez-vous a\·ec
Bruat et deux ou trois autres officiers qui faisaient le
même voyage que moi. Nous
entrâmes dans la mo qaée
qui est réellement très belle
et que nous parcourùmes
en entier. Les imans, les
soîtas, prêtres ou étudiants,
nous regardaient aYCC horreur depuis notre entrée,
lorsque l'un d'eux entonna
tout à coup sur un ton de
fausset, une espèce de litanie à laquelle la foule répondit en cbœur. Puis cette litanie se changea bientôt en
des cris de rage, et précédée
d'un vieil iman nègre en robe
jaune, qui semblait arrivé
au paroxysme de la lureur,
celte foule se rua sur nous
avec des gestes menaçants.
Ça n'était pas très rassurant, mais llassan-lley fut à
la hauteur de la situation. U
me prit par le bras, me mit
derrière lui avec Bru al el ces
messieurs groupés à côlé de
moi, puis il ordonna à une
dizaine de Kavas qu'il avait
amenés de charger, cc qu'ils
lirent à grands coups de
Là.ton. Non content de cela,
i I fit saisir le plus turbulent
des so[tas, le fit jeter à ses
pieds et bâtonner sans merci. Les coups de
bâton pleuvaient sur ce malheureux avec le
bruit d'un tapis que l'on bal.
Cette ferme altitude en imposa à la foule

qui se relira dan le bout de la mosquée
en grommelant. « Maintenant, sortons Jl, me
dit le bey. Une fois dehors, il nous enferma
dans une autre mosquée voisine où il n'y
avait personne, en nous priant de l'y attendre. Bientôt nous enlendimes un grand ncarme el des hurlements au dehors. Au bout
de quelque temps, llassan-Bey reparut souriant el nou fit sortir; la foule disparue était
remplacée par un bataillon d'infanterie égyptienne.
Le lendemain de cette échauffourée, sur
l'avis du be)', nous quittâmes Jérusalem, avec
regret de ma part: la Yue de tous ces lieux
illustrés par l'admirable légendt! de noire religion m'ayait fait une impre sion profonde.
Hon imagination a,·ait revu en action jusqu'aux tableaux de la Bible de Royaumonl
dans laquelle mon enfance aYail appris rAncien cl le Nou\'eau Te tament. Encore au moment de partir, en ounant la fenêlre de la

AOOLPUE Tll!ERS.

Portrait gravé s011s lt rtg11t dl Louis-Philippe.

chamhre où je logeais au comcnL latin, je
vis exactement devant moi le tableau de cette
Bible où David est représenté les main en
l'air d'admiration, décomrant Bethsabée, la
""::?47""'

femme d'Urie. David, c'était moi, Bethsabée
une femme vraiment superbe dans son péplum oriental, assise par terre, sur une terrasse en lace. Seulement elle ne peignait pas
ses cheveux comme dans la Bible : elle cherchait sa vermine.
Je revins de Jérusalem par la mer Morle,
azareth, aint-Jean-d'Acre. Pas loin de Nazarclh, comme nous chevauchions de nait
pour éviter la grande chaleur, nous rencontràmes une troupe de ca\'aliers et en tête un
per onnage en costume égyplien qui se fit
annoncer comme Ibrahim-Aga, envol"é par
Soliman-Pacha au-devant de moi. Comme
j'appelais le drogman pour lui tran mettre
mes paroles, lbrahim-lga me dit d'une
voix traînante: &lt;&lt; Ce n'est pas la peine, je
suis le marquis de Beauîort, capitaine d'état-major. )&gt; C'était, en effet, un des très
nombreux officiers français, détachés à l'armée égyptienne, alor· en cantonnements en
Jrie, après les victoires de
Homs el de Konieh sur les
Turcs. J'avais vu ces troupes partout en S}Tie et les
a,·ais fort admirées, j'allais
maintenant voir à SaintJean-d'Acre ~oliman-Pacba,
c'est-à-dire le colonel français elves, qui les avait
organisées et qui, sous l'énergie el la volonté de l'er
du fils de Méhémet-Ali, llirahim-Pacha, les avait conduites à la ,ictoire. Je vi un
petit homme qu'un long
séjour en Égypteavaitorientalisé comme apparence,
mais qui avait gardé toute
la vivacité de l'esprit français.
L'lphigénie rentra en
France par Malte où je fis
li! connaissance de lord
llrudenell, célèbre depuis,
sous le nom de lord Cardigan, par sa fameuse charge
de Balaklarn, H du major
Rose, homme charmant,devenu plus lard le Sir Uugh
Rose de la Crimé.e, puis
le maréchal lord Strathnairn de la grande révolte
de l'Iude. A ce moment,
le major flose commandait
le 42• Écossais, le fameux
c&lt; B,ack Watch », régiment
magnifique, surtout alors,
où il n'était composé que
de vieux soldats, aux formes
herculéennes. Il fournit la
garde d'honaeur qui me reçut au palais des GrandsMaitres lorsque j'allai faire
visite au gouverneur, et le
salul de celle belle troupe en grande tenue,
bonnets à plumes, drapeaux abaissés jusqu'à terre, la musique jouanLle Gocl save the
Qtteen et les cornemuses résonnant sous les

�111ST0~1.ll----------------------~
"Yoûles du palais était un specaclc saisissant.
• C'était la première fois que j"entendais les
cornemuses des régiments écossais. Je les ai
entendues bien souvent depuis et toujours
elles me rappellent cet épisude si dramatique
de la grande insurrection des armées indiennes : Le Secours de Luknow, de Luknow, c:ipit.ale du royaume d'Oude où, dans
un vaste et solide bâtiment appelé la Résidence, une poignée de soldats anglais s'étaient
réfugiés avec les femmes et les enfants
échappés aux massacres. Isolés au cœur de
l'Inde, assiégés pemlant des mois, i,:ans aucune
nouvelle du dehors, mourant de faim, décimés par la maladie et le feu de l'ennemi,
femmes et soldats, ayant perdu tout espoir de
secours, ne songeaient plus, avec l'énergie
britannique, qu'à vendre chèrement leur Yie,
lorsque tout à coup, au milieu du redoublement de la canonnade et de la fusillade quotidiennes, des cris inusités se font entendre,
semblables au flurralt l national. Ces hurrah!
se rapprochent, mais les Cipayes révoltés les
ont souvent imités par dérision! Quand un
nou-veau son vient frapper les oreilles des
assiégés I Les cornemuses!! Les cornemuses 11
et bientôt on distingue la célèbre marche des
régiments écossais : 'l'/ie Campbells are
co111i,1g! les Campbells arrivent!! C'étaient
les renforts ramassés partout : soldats anglais, écossais, marins commandés par le
vieux lord Clyde de Balaklava, qui emportaient de vive force les défenses accumulées
autour de Luknow par l'armée révoltée, dix
fois plus nombreuse, el qui apportaient le
secours inespéré de la Mère-Patrie, le salut!
Quel moment!
Je revins à Paris pour apprendre la nou,·elle de l'insuccès de la première expédition
de Constantine, et le beau rôle que mon
frère Nemours avait joué dans cette terrible
aventure. Je ne doutais pas que l'on n'allàt
bientôt prendre de cet échec une éclatante
revanche et je me désolais que ma qualité de
marin ne me permit pas de demander à être
de la partie. En attendant, je pris ma part
d'un nouvel attentat dirigé contre mon père,
à qui un nommé Meunier tira un coup de
pistolet le jour de l'om·erlure des Chambres.
Un mouvement de la loule dérangea le bras
de l'assassin, mais la halle entra dans la voiture en cassant la glace de devant, et mes
frères et moi fûmes coupés par les éclats de
verre. Je' me souviens d'un mot de député
dit à celle occasion et bien caractéristique.
Après la séance royale, comme ces messieurs
de la Chambre parlaient de l'attentat, un
d'eux dit ; « Allons-nous aller féliciter le
Roi? - Certainement. C'est l'usage! » Peu
après un émule de Fieschi inventa une machine perfectionnée qui devait nous faucher
tous à coup sûr, à la première occasion, mais
il fut découvert et se tua au moment où l'on

venail pour l'arrêter, emporlanl arnc lui le
secret de ses complices.
Au milieu d'agitations politiques, d'ambitions ministérielles dont je m'occupais infiniment peu, survint le mariage de mon frère
aîné le duc d'Orléans, el les fêtes qui en
furent l'occasion : mariage à Fontainebleau,
grande fête à l'Rôtel de Ville de Paris, inauguration du musée dr Versailles. Le mariage
avait été résolu sans que mon frère el la
princesse Hélène se fussent jamais vus. Impatient de la connaitre et de la saluer avant
tous sur la terre de France, mon frère se
rendit au-devant d'elle, à Nancy, où elle
arrivait accompagnée de sa mère el d'une
dame d'honneur. Mon frère se précipite, voit
les trois dames et, saisissant la main de sa
fiancée, la porte à ses lèHes ! Erreur! C'était
la main de la dame d'honneur! Ce contretemps d'un instant fut vite oublié et quand
le carrosse à huit chevaux de la princesse
entra, au bruit du c:rnon et des tambours,
dans la cour du Cheval-Blanc, à Fontainebleau, nous descendimes, le Tioi en tête, le
grand escalier, comme les seignt'urs descendent l'escalier de Chenonceaux au sl'cond
acte des Huguenots. C'était très beau.
L'entrée à Paris 1 par les Champs-Élysées,
l'arrivée aux Tuileries par le jardin, nous a

Clkbé Giraudon,

PRL'fCE DR JOINVILLE.

Lithographlt d'après \VINTF.RDAL TER .
(Musee Condé, Chantilly.)

cheval, les princesses dans los carrosses à la
grande livrée d'Orléans, au milieu d'un public immense, les femmes en toilettes de

printemps éclalanlcs cl par 110 Lemps idéal,
fut aussi un spectacle ravissant. Il y eut ensuite un très beau bal à l'Hôtel de Ville, un
peu assombri par la prédiction, venue de
tous côtés, qu'il serait l'occasion d'un nouvel
attentat. Le ,ieux prince de Talleyrand,
presque moribond, demanda à mon frère
aîné de venir le \'Oir pour ajouter sa prophétie
à toutes les autres. Se dressant sur son
séant, le visage portant les signes de la mort
prochaine : « Ce ne sera ni le couteau ni le
pistolet, lni dit-il, mais une pluie de pavés
lancés des toits, qui vous écrasera tous!! »
Bien obligés de la prédiction; nous fûmes
heureux de ne pas la voir se réaliser. Il n'y
eut rien, ni dans la rue, ni au bnl où nous
fùmes entourés d'une armée d'invités choisis,
et dont on nou ramena à fond de train sous
l'escorte d'escadrons de cuirassiers étincelants
à la lueur des torches. Mais le bouquet des
fêtes !ut l'inauguration du musée de Versailles, de ce musée créé par mon père et
voué par lui : A toutes les Gloires de la
France. D'autres que lui ont donné une triste
ironie à celle inscription.
Toutes les révolutions se payent!
Le jour de celle inauguration, le Roi
donna, dans les galeries du palais, un diner
de douze cents couverts. Chacun de nous fut
chargé de présider une table, tàche que j'aurais trouvée fort ennuyeuse, si je n'avais eu,
parmi mes convives, des hommes de beaucoup
d'esprit, dont la conversation m'amusa fort :
Alphonse Karr, Léon Gozlan, Nestor Roqueplao, etc. Après le dîner, il y eut spectacle
avec le Misanthrope, joué pour la première
fois en costumes de l'époque de Louis XIV,
par Pt'rricr, Provost, Samson, Firmin, Menjaud, Monrose, Rcgnicr; mesdames ~fars,
Pies y, Mante; pnis un acte de Robert le
Diable avec Duprez, Levasseur, mademoiselle Falcon, et le ballet. Après la représentation, promenade dans les galeries illuminées. Je m'attribue, dans cette soirée, deux
initiatives; la première fut de tourmenter
tellement le Roi el les ministres après l'acte
de Robert le Diable, que Meyerbeer, que
j'allai chercher, fut nommé séance tt'nante
officier de la Légion d'honneur, distinction
devenue banale aujourd'hui, mais exceptionnelle alors. La seconde fut de demander au
Roi également de vouloir bien autoriser les
artistes ayant pris part à la représentation à
se joindre aux invités pendant la promenade
aux flambeaux dans les galeries, autorisation
que j'allai porter moi-même el que j'étendis
naturellement au corps de ballet. Quand on
0

vit toutes ces demoiselles en tenue de ville,
beaucoup d'entre elles un carton à la main,
circuler au milieu de ~ gent chamarrée,
beaucoup de nobles dames prirent des airs
dédaigneux, mais le mélange était charmant.
PRINCE DE

~

JOI VILLE,

Copyright 111&lt;jg, by Jea n Roussod, Mnnzi, J oyant ~l (: ".
AvE C :ES.\R IMPEIUTOR , MORITURI TE SALUTANT. -

Tableau dt Gt:RÔ!II E.

PAUL DE SAINT-VJCTO'R

.,.,.

Une audience de Caligula
Philon est une des plus vénérable figures
des derniers jours d'Israël ; il y apparait
comme un Platon oriental, l'abeille attique
sur les lèvres et le rayon du Sinaï sur le front.
Né trente ans avant l'ère chrétienne, d'une
famille sacerdotale, Philon personnifie admirablement cette grande école juive d'Alexan•
drie qui, tout en gardant intacte l'idée du
monothéisme hébraïque, essaya de l'élargir
aux proportions de la pensée grecque. La doctrine développée dans le vaste ensemble de
ses œuvres, reçoit et mélange, à doses inégales, toutes les philosophies helléniques. Si
Philon admet, comme Platon, la préexistence
des âmes et la formation du monde par des
puissances inférieures travaillant sur des types
d'idées invisibles, il croit, comme Pythagore,
à la vertu des nombres. S'il se rattache aux

stoïciens, par l'austérité, de sa morale, il suit
Aristote en Lien des questions. Mais ce syncrétisme n·a point le caractère d'une apostasie. C'est vers la Bible que Philon fait converger toutes les doctrines étrangères qu'il
s'assimile en les transformant. C'est Jéhovah,
le Très-Haut, le Tout-Puissant, l'Unique,
l'Éternel qu'il intronise sous le portique de la
sagesse athénienne. Sa philosophie, libérale
et pure, est, en quelque sorte, l'arche d'alliance où le génie israélite et le génie grec se
touchent du front et des ailes, comme les
chérubins du tabernacle biblique, en s'inclinant vers le même Dieu.
Il n'y a pas trace du christianisme dans ses
livres. Ayant toujours vécu hors de la Judée,
Philon paraît même avoir ignoré la vie el la
mort de Jésus-Chris l. .A_ucnn souffie de! 'Évangile ne pénétra jusqu'à lui. li se rattache
pourtant à la religion du Christ par sa théorie

du Verbe, intermédiaire entre Dieu et l'humanité, ange par excellence, fils premier-né
de Dieu, comme il l'appelle quelquefois. Le
germe de cette conception était dans Platon;
Philon l'a singulièrement agrandi. Plus tard,
elle se combina avec les idées chrétiennes, et
le quatrième Évangile, postérieur de plus
d'un demi-siècle aux ouvrages de l'écrivain
juif, nous la montre planant, à l'état de
dogme initial, sur la théologie du culte nouveau. En ce sens, on peut dire qu.e Philon est
un précurseur de saint Jean. ln pl'incipio
erat verbum ... est l'exorde du philosophe,
comme il était celui de l'évangéliste.
Philon n'est pas seulement un philosophe,
c'est un lùstorien. Sous la forme du pamphlet ou de l'apologie, il défendait sa nation
déjà opprimée, avec une infatigable éloquence. Ses plaidoiries étaient de véritables
mémoires qui jetteraient de vives lueurs sur

�ff1ST0~1A _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ___,
les parlies peu connues des premières époques
de l'empire romain. Il ne nous reste malheureusement de cette série de ses œuvres, avec
le Plaidoyer contl'e Flaccus, que la Légation
à Caïus, document inappréciable qui nous
mel en face de Caligula.

fuL, pour ainsi dire, le prologue du martyre
en masse que ce peuple devait subir pendant
tant de siècles. Le récit de Philon semble

Il

Cet.te rela.tion~ trop peu connue, a l'intérêt
unique d'un témo1gmge ooulaà-e. ~ . à
vrai dire, n'a pas d'historiens. Les livres des
Annales, où Tacite racontait son rrgne, ont
été perdus. C'est une lacune irréparable, imparfaitement remplie par la chronique de
Suétone. Celle-ci même a failli périr. Un
homme ayant été surpris lisant le Cali911/a
de Suétone, Commode fil Jeter le li,·re au leu,
le lecteur aux bêtes : feris obJici jussit, dit
Lampride. Ce fou furieux, intercalé dans la
dynastie impériale, gênait beaucoup les Césars. lis auraient \"Oulu abolir sa mémoire el
rayer son nom. Le récit de Philon est donc
une révélation. 11 Que serait-ce si vous aviez
Cliché ü1rauao11.
vu el entendu le monstre? » disait Eschine à
CALIGULA .
ses auditeurs émerveillés, après leur avoir lu
Buste antique. (Musée du ratilole , Rome.)
le discours de IJémosthène contre lui. Philon
a vu et entendu le monstre que Suétone ne
nous décrit que de ~econde main; il nous en prophétiser ces elîroyables émeutes du mol·en
rend l'horrible impression. C'est en s'échap- àge, où une ville, prise d'un accès de rage
pant de son antre qu'il a écrit ces pages pal- religieuse, envahissait sa juiverie et la mellait
à fou et à sang. On ,·oit mème flamber, à
pitantes d'effroi el de vérité.
Avant d'y pénétrer avec lui, exposons, en Alexandrie, les premiers !agols des autodaiés.
quelques ligne , ll's circonstances qui rappro- Beaucoup de Juifs forent bràlés vifs sur les
chèrent Philon de Caljgula. Une colonie juive, places publiques, faute de gros bois, avec des
florissante et ri(·he, prospérait, depuis des branchages; d'autres trainés par les rues
siœles, à Alexandrie. Celle grande ,ille élait a"ec des courroies, et déchirés par la plèbe.
alors une sorte de pandémonium religieux, Le gouverneur. romain laissait faire ou se
où Lous les cultes et toutes les doctrines bouil- lavait les mains du sang de celle race, dans
lonnaient, dans un mélange sans fusion. Sur le hassin de Pilate.
Les Juifs, désespérés, résolurent d'adresser
ses cinq quartiers, les juifs en occupaient
deux. complètement; ils tenaient le haut de à César un appel suprême. lis envoyèrent à
ses banques el de on négoce; leurs syna- Rome une ambassade dont Philon fut institué
gogues étaient nombreuses et leurs écoles re- l'orateur. Les Alexandrins expédièrent, de
nommées. Alexandrie était la Jérusalem laïque leur côté, une députation. Les loups de
d'Israël. Mais la haine qui s'allacbait déjà à l'Égypte et le troupeau d'Israd allaient plaider
la race juive ne sévissait, nulle part, plus vio- leur cause dernnl le tigre romain.
lemment que dans la ville d'Alexandrie. Rentrés en l~gJple, après tant de siècles, les
Hébreux y retrouvèrent le \Ïeil antagonisme
qui les en avait chassés, au temps de Moïse.
A l'époque où les députés juifs anivèrent
Leurs immenses richesses, leur génie fiscal, à Rome, Caligula était au fort de sa frénésie.
qui a,,aït fait d'eux les hommes d'affaires et Depuis longtemps déjà, il s'était décerné la
les ministres des finances des Ptolémécs, la divinité. li avait son temple, et, dans ce temprotection spéciale qne leur avaient accordée ple, sa statue d'or, habillée comme lui,
Auguste et Tiuère, leur culte, insociable et chaque malin, à laquelle on immolait des
incompatible avec toute religion étrangère, phénicoptères el des paons. Il n'était pas seules fai!'aient détester des Alexandrins.
lement dieu, mais tous les dieux, en une
Un jour, la haine qui couvait contre eux seule personne. li portait, tour à tour, le
éclata comme une éruption. La populace nimbe d'Apollon, le. tl'ÎdenL de eplune, la
f.rnatique qui, 11lus tard, devenue chrétienne, robe de Vénus ou le caducée de Mercure. Une
derait lapider, à coups de tessons, la noble foudre de tbéàtre, qui jetait des éclairs de
llypatbie, se rua sur le quartier juif, pilla ses sourreeL qu'il agitait en cadence, contrefaisait
mai~ons, incendi1 ses proseuques ou les pro- celle du roi de l'Olympe. Le Panthéon, c'était
fana par les slatues divinisées de Caïus, chassa lui . La nuit, il donnait à la Lune des rendezet refoula ses habitants, par milliers, dans vous d'amour, et l'allendail couché sur son
une sorte de ghello, étroit el sordide, où elle_ lit, dans la posture d'Endymion. Quelquefois
les tinL assiégés. Ceux que la faim en faisait aussi, dans les furieuses insomnies qui le
sortir étaient impitoyablement massacrés. Ce précipitaient !Jors de sa chambre, à travers

les galeries du palais, il conversait arec
l'Océan. On le Yoyait souvent se dresser à
l'oreille de la slalue de Jupiter Capitolin, lui
parler, se pencher, comme pour écouter sa
réponse, puis, insulter l'idole lorsqu'elle ne
répliquait pas assrz vite. Un jour, il lui cria :
a Je te renverrai au pays des Grecs! &gt;&gt; Une
autre fois, il jeta une pierre contre le ciel, l'n
vociférant : &lt;&lt; Tue-moi ou je te lue! ,&gt; Le
lazzarone napolirain qui injurie son Saint,
trop lent à faire &lt;les miracles, perçait dans le
César aliéné.
Un dieu peut tout --faire, il est impeccable
et irresponsable. Pour affirmer son omnipotence, il lui faut des crimes inouïs, des actions
énormes, le droit de mort fatal et aveugle,
arbitraire et désordonné, tel que l'exerce, en
apparence, la nature. C&lt; Tout m'est permis et
contre tous » était, en trois mols, le Lii•re
dll prince de Caligula. Il força son cousin, le
jeune Tibère, au suicide, parce que, invité
par lui à un banquet, il a,·ait apportâ du
contrepoison. &lt;&lt; Quoi! s'écria Caïus, un antidote contre César? 11 La peste s'indi!(Dait
qi1'on ne la crût pas incurable et qu'on cherchât contre elle un remède. Ses cruautés,
étant divines, étaient fabuleuses. Lorsque la
viande était chère, il faisait jeter, par économie, de vieux gladiateurs aux lions du cirque.
Avec des prisonniers qu'il enfermait dans des
cages, où ils étaient forcés de ramper sur les
pieds et sur les mains, à plat ventre, il se fit
une ménagerie de bêtes humaines qu'il fürait
ensuite aux bêtes fauves.
En même temps que celle ménagerie
d'hommes, il avait une meule patritienne.
Son plaisir était de faire courir et d'essouffler,
autour de son char, des sénateurs vêtus de la
toge. Un bourreau se trompa el eiécuta un
innocent au lieu d'un coupable; on rapporta
le quiproquo à César, qui sourit et dit : « Le
condamné ne l'avait pas plus mérité! » Un
chevalier romain, jeté aux lions, criait qu'il
était innocent : il ordonna qu'on le fit sortir,
qu'on lui coupât la langue, et qu'il fût ensuite
ramené dans l'arène. a sœur füusille étant
morte, il fit décapiter ceux qui ne la pleuraient pas, car c'était sa sœur; et crucifier
ceux. qui la pleuraient, parce que c'était une
déesse. li invilait les pères au supplice de
leurs enfants. L'un d'eux, ayant allégué la
goutte qui le retenait au logis, César, généreusement, lui envoya sa litière. La torture
était l'intermède de ses fêles; les cris des
patients, l'orchestre de ses repas. Il faisait
périr ses condamnés à petits coups. « Frappe.
- disait-il au bourreau, - de façon qu'il
se sente mourir. » !ta fel'i ut se mori senLiat. Sa prodigalité était délirante, comme sa
cruauté; il se roulait nu sur des monceaux
d'or, faisait servir à ses convives des parns et
des mets d'or, et buvait des perles fondues.
Parfois il se donnait le divertissement d'affamer le peuple, en faisant fermer les greniers. Après le jeùoe venait la bombance; il
jet.ail alors à la plèbe, d'un balcon du Palatin,
des vivres, des fruits, des oiseaux, des pluies
de sesterces. Seulement, des couteaux aigus,
mèlés à celle manne, allaient, au hasard,

�1f1STO'l{l.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - blesser el tuer, dans la foule. Ain:.i ses largesses mèmes étaient meurtrière ; il était, à
la lettre, un bourreau d'argent.
Quand ses coffres étaient à sec, César se
faisait brocanteur et vendait ses meubles;
lui-même fixait les prix et pou sail les mises.
Un sénateur s'étant endormi pendanl un de
ces encans impériaux, pap d'une enchère
chacun des mouvement de sa tête que le
sommeil Faisait vaciller : à son réveil, on lui
adjugea treize gladiateurs pour deux millions.
Le plus souvent Caligula ballait monnaie avec
la hache du licteur. Un jour qu'il jouait,
n'étant pas en veine, il quilla 1a table, fit
tuer deux chevaliers romai11s, confisqua leurs
biens, et rentra joieux disant « qu'il n'avait
jamais amené meilleur coup de dés ». Après
avoir fait mourir Junius Pri~cll , qu'il croJ•ait
riche et qui ne l'était pas : « li m'a trompé,
- dit-il, - il méritait de vivre. Il Le monstre
était facétieux et comme mfitiné de singe el
d'hyène. La hache bouffonnait et plaisant.ail
dans sa main. Un sacrificateur venant lui
offrir, dans un temple, le couteau sacré, il
l'assomma d'un coup de maillet. Le victimaire pris pour victime, c'était là un des
traits d'esprit de Caïus.
Un homme ayant voué, pendant qu'il étaiL
malade, sa vie pour la sienne, il ne le tinl
pa quille de son rœu, et le fit jeter scrupuleusement dans un précipice. es farces étaient
parfois des mas.acres: il tuait en gros, aussi
volontiers qu'en détail. LorsquïJ inaugura
son pont de vaisseaux, de Baïes à Pouzzoles,
réalisant ainsi la gageure qu'il a,·ait faite de
galoper sur la mer, il invita, par gestes, les
spectateurs attroupés sur le rivage, à y monter
pour mieux voir. Le pont rempli, il ût jeter
cette foule à la mer. On repoussait, à coups
de crocs, ceux qui se cramponnaient aux navires. Tous les dix jours, Caïus marquait sur
la liste des prisonuir.rs ceux qui devaient périr,
appelant cela &lt;1 apurer ses comptes &gt;&gt; . L'idée
de la mort qu'il portait en lui, qu'il pouvait
innïger d'un signe, l'exaltait comme une
sombre ivresse. Le sang lui en venait à la
bouche. li voulut, un jour, faire mellre à la
torture sa maîtresseCésorûe, pour tirer d'elle,
par la ®uleur, le secret de l'amour qu'elle
lui inspirait. « Celle belle tête tombera quand
je le voudrai l » Tant bona ce,·vix , simul ac
jussel'o, rlemelelur .' disait-il en lui caressant
la nuque. Mais la tête qu'il aurait voulu trancher d'un seul coup, c'était celle qu'il souhaitait au peuple romain. Rêve de monstre,
idéal atroce de la tyrannie à bout d'invention.

IV
Voili1 l'homme devant lequel les juges et
les anciens d'Israël allaient comparaître. Us
ne pouvaient l'aborder sous de plus noirs
auspices. En arrivant à Rome, les Juifs
avaient appris de leurs frères que « l'abomination de la désolation », prédite par leurs
prophètes, allait se consommer dans le Saint
des Saints. Caïus venait d'ordonner qu'on
inaugurât sa statue, au milieu du Temple de
Jérusalem. La nation entière avait pris le

cilice et s'était couverte de cendre, commea11
temps des im·asions ninivites et babyloniennes. Les villes étaient vides, la culture
des terres était délai sée. Résolus à mourir,
plutôt que de tolérer ce sacrilège inexpiable,
les Juifs se préparaient, par la famine, au
martyre.
rn jour, Pétronins, le gouverneur romain
de la Palestine, vit venir à lui tout un peuple
vêtu de deuil et pleurant. L'immense sanglot
qui sortait du sein de cette multitude faisait
le bruit d'une clameur. Les vieillards marchaient en tête, les mains derrière le dos,
comme des condamnés. « Si le Temple est
profané, - lui dirent-ils, - nous y amènerons nos femmes pour les immoler, nous y
conduirons, de même, nos frères et no
sœur,-, nous y égorgProns, enfin, nos fils et
nos filles, nous deviendrons les assa sins de
nos épouses et de nos enfants : il faut, dans
les calamités ,tragiques, se servir de remèdes
tragiques. Puis, debout, au milieu de cet
holocauste, arrosés du sa.ng de nos proches,
purification qui convient à ceux. qui vont
mourir, nous nou immolerons sur leurs cadavres. » Ce n'étaient point là de vaines menaces; le siège de Jérusalem réalisa, trait
pour trait, quelques années plus tard, l'effroyable plan de ce suicide en masse d'une
nation. Pétronius, ému à la vue de ce peuple
de suppliants qui n'avait qu'à se redresser
pour devenir une armée, éluda et' temporisa.
Il décommanda le transport de la statue jusqu'à nouvel ordre, et osa écrire à César.
Caïus venait de recevoir ses lettres, lorsque
les Juifs d'Alexandrie lui demandèrent une
audience. Qu'on juge de la colère de ce dieu
des dieux, auquel une misérable peuplade
asiatique refusait l'entrée de son temple. La
résistance, cette chose inconnue, se dressait
devant lui pour la première fois. Il s'y cognait, comme un démoniaque contre un mur,
furieux, enragé, hurlant la menace et l'imprécation. Son favori, Agrippa, le roi de Judée, s'étant présenté au palais durant cette
crise, César fit tomher sur lui sa colère.
Agrippa en îut foudroyé : il tomba, mort de
peur, entre les bras de ses esclaves, el resta
deux: jours dans une syncope léthargique.
Cependant le divin Caïus avait pris le parti
de venger lui-même son injure. Il fit fondre,
à Rome, sa statue colossale et d'airain doré,
et résolut d'aller l'introniser, lui-même, dans
le sanctuaire de Jérusalem.
Ce fut presque à la veille de ce voyage projeté qu'il donna audience à l'ambassade juive.
La redoutable entrevue eut lieu dans les villas contiguës de Mécène et de Lamia, qu'il
était en train de faire restaurer. Pour bien se
représenter la scène tragi-comique qui va
suivre, qu'on se figure d'abord Caïus Caligula, tel que l'ont peint "énèque el Suétone:
un grand jeune homme chauve et dégingandé,
au buste énorme, vacillant sur des jambes
fluettes, aux 1eux louches enfoncés sous un
front saillant, velu comme une chèvre : il
était interdit de prononcer ce nom devant lui.
ln tic perpétuel convulsait sa face livide,
comme celle de cette Furie triste que les Ro-

mains appelaient Lil'OJ". Philon ne nous apprend pas en quel dieu il s'était grimé ce
jour-là. Peut-être, pour terrifier les députés
juifs, avait-il endossé la peau de lion d'Hercule, ou revêtu la cuira~se dont il avait dépouillé Ale-x:andre, dans son tombeau.
Amenés en sa présence, les Juifs se prosternèrent, la face contre terre; car, vis-à-vis
des Césars, le vautrement oriental avait déjà
remplacé le noble salut de l'ancienne Rome.
A leur vue, Caïus entra dans un accès de
rage, et ce fut en grinçant des dents qu'il
leur dit : c&lt; Voilà donc ces impies qui, seuls,
quand tous le hommes reconnaissent ma
divinité. préfèrent à mo11 culte celui de leur
Dieu incomm ! » En mèu1e temps, levant les
bras vers le ciPI. il y lança un blasphème qui
dut faire tressaillir d\,ffroi ces prêtres d'Adonai, pour qui c'était un crime de profi:rer
seulement son nom. « Ce blasphème, - dit
Philon, - il n'est pas permis de l'entendre,
à plus forte raison de le répéter. » Cette réception menaçante mit en joie les Alexandrins, qui se l'rirenl aussitôt à Oalter la ma,
nie du tPrrible fou, en lui prodiruant tous les
noms des dieux. Ce ,n-ossier encens l'eninait
et le grisait à vue d'œil, il le humait en se
rengorgeant. Un des Égyptiens, nommé Isidore, âpre calomniateur, saisit ce moment
pour Jancer son accusation.
« Seigneur, - lui dit-il, - lu les détesterais bien davantage, eux el leurs pareils, si
tu savais jusqu'où va leur irrévérence envers
toi. Lorsque tout le genre humaio offrait des
victimes pour ta guérison, eux seuls ont refusé de faire des sacrifices. )) - Les Juifs se
récrièrenl d'une seule voix : « Seigneur Caïus,
on nous calomnie. Nous avons immolé des
hécatombes et rnrsé leur sang autour de l'autel, non pas une fois, mais à trois reprises :
d'abord à Lon avènement; ensuite, lorsque lu
échappas à celle grave maladie qui répandit
le deuil sur la terre entière; enfin, pour obtenir que lu revinsses triomphant des Germains. » L'explication ne satisfit pas. « Soit,
- dit Caius, - vous avez sacri1lé, mais à
un autre que moi. Que m'importent vos
sacrifices s'ils ne m'étaienl pas adressés! &gt;&gt;
Et, tournant le dos aux suppliants, il se mit
à parcourir les villas d'un pa saccadé, visitant les appartements, inspectant les plafonds,
critiquant les constructions qu'il ne trouvait
pas assez magninques, et ordonnant à ses
architectes de les refaire avec plus de luxe.
Les députés juifs le suivaient, tête basse,
raillés et conspués par les Alexandrins,
c&lt; comme dans une farce de théàtre ».
Tout à coup, Caïus se retourne et leur
demande gravement : fi Pourquoi ne mangez-vous pas de porc?~ A ces mots, les Alexandrins éclatèrent, comme s'ils- venaient d'entendre la plus exhilarante plaisanterie. Jupiter
daignait faire un bon mot; ils le saluaient
par les rires inextinguibles qui retentissent
dans l'Olympe. :Mais leur hilarité trop bruyante
tut mal prise par les oîficiers du palais :
exeès de zèle. D'un coup d'œil sévère, ils leur
firent comprendre leur irrévérence. Â peine
s'il était permis aux familiers de César de

UN"E JlUDŒ'NC'E DE CA1..1GULJt

sourire imperceptiblement deYant lui. Cependant les pauvres Juifs répondirent humblement que les usages variaient avec les pays,
et qu'à leurs adl"ersaires mêmes certains aliments étaient défendus. L'un d'eUI allégua
que quelques-uns se faisaient scrupule de
manger de la viande d'agneau. « lis ont raison! - s'écria Caïus, - car elle ne vaut
rien. Il Et il se mit à rire bru1amment de sa
fac~tie. Puis, reprenant l'humeur Furieuse
qui était son état normal : « Enfin, - leur
dit-il, - sur quoi fondez-vous votre droit de
cité à Alexandrie? »
Les Juifs commencèrent à plaider leur
cause. Mais Caïus, trouvant, sans doute, leurs
raisons trop bonnes, !Pur tourna encore les
épaules. Il entra dans une vaste salle, les
trainant tou,jours à sa suite, et en fit plusieurs
fois le tour, ordonnant qu'on fermât les baies
aveo des pierres spéculaires. Il re,·int ensuite
Yers les JuiFs, subitement calmé, et, d'un
ton tranquille, il leur demanda : « Que me
disiez-vous? » Pour Ja seconde fois, les députés juifs lui exposèrent leur affaire; pour
la seconde fois, il les rp1illa, en s'élançant
dans une autre salle où il fit pincer des
tableaux anciens. C'était le jeu d'un Ligre
jouant avec sa proie, comme le chat avec la
souris. Cette moquerie insultante parut aux
JuiFs un présage de mort.« L'angoisse, -dit
Philon, - monta de notre cœur, comme un
appel suprême vers le vrai Dieu, pour le supplier d'apaiser la colère de ce faux dieu. Le
Seigneur eut pitié de nous et retourna son
âme. » Caïus, en effet, se radoucit encore et
leur dit : « Allez-Yous-en. Après tout, ces
gens-là sont plus fous que méchants de ne
vouloir pas croire que je suis dieu. »
N'est-ce pas là un portrait en action, d'une
vérité effrayante 7 Caligula surgit sous nos

de lui, un billet moitié grec et moitié latin,
où il écrit : &lt;I Claude peut présider au repas
» des pontifes, mais il faut mettre auprès de
n lui son cousin Silanus, qui l'empêchera de
» dire ou de faire des sottises. 11 ne faut pas
» quïl assiste aux jeux du cirque, assis dans
11 Je p1tl1 1inar (la loge des empereur ) ; il se
&gt;&gt; ferait voir là en première ligne. )&gt; Aux banquets du Palatin, Claude était le jouet vivant
de sa terrible famille. Après le repas, il était
souvent pris d'un pesant sommeil : alors on
Quelques jours après, Caligula, traversant lui jetait à la tête des no-yau.x de dattes ou
une crypte du Palatin, pour aller au bain, y d'olh·es, les bouffons du palais le faisaient
rencontra une troupe de jeunes gens asia- leYer 11 coups de verges. D'autres fois, on lui
tiques qu'on exerçait aux jeux du théâtre. Il mettait aux mains de ,·ieilles pantoufles de
s'arrêta pour les regarder, el les exhorta à femme, afin que, ré,,eillé subitement, il s'en
bien faire. Chœréas, tribun d'une cohorte frottât le visage.
Cependant Gratus releva le pauvre diaule
prétorienne, vint lui demander le mot d'ordre:
&lt;( Jo,•em, répondit-il. (Jupiter.) Accipe tremblant à ses pieds, se prosterna devant lui
iratum ! (Reçois une marque de sa colère!) » et le salua empereur. Les soldats l'acclacria Chœréas; et il le frappa du glaive à la mèrent el le jetèrent dans une litière qui le
tête. Les autres conjurés s'élancèrent, s'en- conduisit au camp du pr6toire. Il y passa la
courageant par ce mot d'ordre : « Encore 1 nuit, comme au corps de garde, effaré, pleuencore! » Caius tomba percé de trente coups rant, ahuri, rèvant de hache et de Gémonies.
Le lendemain, Claude, proclamé par le Sénat,
d'épée.
Quelques heures après, les prétoriens en- montait cahin-caha sur le trône du monde, et
vahissaient le palais et le mettaient au pil- ceignait sa caboche du laurier d'or des Célage. Arrivés dans l'ltelioraminus, sorte de sars. Son avènement fut une trêve dans les
galerie haute où, dans les jours froids, on ~e tribulations d'Jsrafl. 11 se montra favorable
réchauffait au soleil, un soldat, appelé Gra- aux Juifs des provinces, et la colonie d·A.lexantus, aperçut des pieds qui passaient, sous la drie e releva sous son règne.
tapisserie qui couvrait la porte; il les tira à
Derrière le Jupiter Yengeur, évoqué par
lui, et ramena un bonhomme qui se jeta à Chœreas, Philon vit, sans doute, surgir Jéhoses genoux, en demandant grâce. C'était vah, frappant le profanateur de son temple.
Claude, l'oncle de Caligula, souffre-doulenr En sortant de l"audience de Caligula, il aYait
el plastron de la famille impériale.
dit celle belle parole à ses compagnons terriAuguste recommandait qu'on le montrât fiés : 1&lt; Nous devons maintenant e pérer plus
le moins po sible en public! &lt;&lt; Il ne faut pas, que jamais; l'empereur est si irrité contre
- disait-il, - que les gens s'accoutument à nous, que Dieu ne peul manquer de nous
rire et à causer de pareilles choses. » On a, secouri rl 1)

yeux, comme si son sinistre buste en basalte,
qu'on voit au Capitole, prenait souffle et vie;
avec son front large et tone, f'rons Lala el
torva, son regard, menaçant el triste, embusqué dans un ceil oblique, son rire d'aliéné,
ses gestes bizarres, ses intermittences de
furie et de bouffonnerie. Tacite lui-même, qui
peint les Césars à distance, d'un style graYe
et sombre, n'a laissé d'aucun d'eux une si
vive image.

PAUL DE

Le comte Tascher était cousin germain de
l'impératrice Joséphine. Arrivé à 14 ans de
la Martinique, il fut placé aussitôt a l'école
militaire de Fontainebleau, dont il sortit,
comme les autres, sous-lieutenant, et désigné par !'Empereur pour le \ 0 régiment de
ligne. « C'est pour lui apprendre son métier
que je mets ton cousin dans l'infanterie, disait t apoléon à l'Impératrice; c'est l'àme de
la guerre. &gt;)
Il rejoignit son régiment à Freysing, en
Bavière, et fit la campagne de i 806. Le 4e,
qui avait perdu son drapeau à Austerlitz et
qui depuis n'en avait pas, s'étant bien conduit dans différentes affaires, en reçut un de
mains de l'Empereur à Berlin. Au commencement de cette campagne, Napoléon passant
en revue le régiment, la veille d'une bataille,

· fait appeler Tascher: « As-tu peur? lui dit-il.
- Non, Sire. - Crois-tu que lu seras tué?
- Non, Sire. - Et si tu le croyais, que ferais-tu? - J'irais toujours, mais avçc moins
de cœur. - Ehhien, va, il ne t'arrivera rien.»
Ueux jours avant la bataille d'E1lau, après
une affaire de cavalerie où avait été pris un
aide de camp de l'empereur de Russie, le
4,, de ligne passait devant le quartier impérial, et Tascher fut encore appelé. Il était
présent au moment où l'on amenait le Ru se.
« Votre maitre, Lui dit Napok'-on, n'a donc
pas as ez de la guerre? Vos jeunes officiers
de cour ne l;J. trom·ent pas assez longue, assez
meurtrière? lis e flattent de nous vaincre!
Qu'ils e détrompent; l'armée française a
d'autres mobiles que la vôtre pour assurer
son triomphe .• ,. Tenez, regardez ce jeune
homme tout couvert de boue, qui arrive à
pied avec son régiment: c'est le cousin germain de l'impératrice Joséphine. Eh bien l il
n'a aucune faveur à espérer qu'il ne la mérite : avec de tels éléments l'armée française
est invincible. »

SAINT-VICTOR.

A Eylau, le 4° de ligne fut presque entièrement détruit. Quand !'Empereur en passa
la revue, le lendemain, il parut attristé. Il
sembla chercher des yeux le jeune Tascher
qu'il n'apercevait pas, el il s'informa avec
intérèt de ce qu'il était de,·enu. On lui apprit
qu'iJ ét.ait légèrement blessé. ll l'emoya chercher à l'ambulance et le nomma son oflieier
d'ordonnance. Son état de dénùment et de
ou.Jfrance ne l'étonna pas:
« Pour un créole, lui dit-il, c'est un peu
ùur, n'est-cc pas, Tascher1 ~lais tu as fait
ton devoir, je uis content. ton mauvais
temps est passé. Que te faut-il maintenant?
As-tu des chemises? on, Sit·e, je n'ai
que celle que je porte depuis dix jours. - Je
ne puis pas t'en donner, car je n·en ai pas
non plus; mais tu vas aller à \'arsoYie, où tu
auras de l'argent pour en acheter. ,,
Il lui donna un bon, igné de sa main, sans
fixer de somme, el le jeune homme ne prit
que cinquante napoléons. Plus tard, l'Empereur le maria à une princesse de la Leyen,
nièce du priucc primat.
Lm; 1SE

l"OCll E LET,

Lectrice de la Rei11c 1Jorte11st'.

�LA

EDMO D PILON
~

La mort de Rouget de Lisle
Depuis qui' ~on :imi le général lllPin a~ait
perdu .a femme l'l ·a 1~,è~c, fio~ ,~t de ~i:le
'était retiré d&lt;' chez lui; il hal.11ta1t mamll'nant, non loin de :,On \'ieu1 compa,.noa
d'arme,-., clwz )1. cl . !me \'oiarl, 5, rue d1·s
Yerlus, à Cbois1-h.... [loi. Le poète dl· la .1/arei/laise élait, wrs 1 ':i6, ua pt•tit ,ieillard
maigre el rnt:ticuleux, un peu voûté, l'air
dout d . paLiLle, san · morgue ni tri,le~sc el
11u'on voyait souvent, par les n!idis de _(icau
. olcil, aller et venir, une canne a la 111am, la
laille étroitement ~crrér dans uni• stricte el
lon,.m·. ri:din,.ote Je demi- olde, dan. l'im~nuc Pompadour ou le faubour 11 Saint-Éloi.
Ilien qu'il eùL prèi. de oixank-. ciz1· an., que
la vie lui etit été d11re el 11u'il 1'111 reçu de:
homme, plus d1: p1•ine que Ji: plai.ir, l'ancien capitaine du génil?, heureux d'ami.Lié,
tardive qui lui foi aient doux ses dcrmer
an el li •rçaienl d'un peu de nloire a débile
vieilli· se, ne ~e ouvcnait plus, que pour en
ourire, du lrmps où il a,·ait . oullcrl.
Parfois c'était V&lt;'r la .:eint·, du coté dt•
Cr llt'il cl dt&gt; \Ïlry et, parfoi., ur le haut
plateau, de Tbiai à Run 11 is, que s' promenait, on li\rc à la main, le chapeau à b~ute
forme tr\ t\·a,é du haut penché , ur l'omlle,
et tout lt• corr~ serré d'une raideur militair,•,
ra~é d1° frai • le col à re\'C'r' relevé, la boutonnière marquée d'un ruliao rouge, cet
homme i, chelcu.s bbn~, à marche courte l'i
lente que saluaient, au pas age, le promeneur t:l les ou\·ri,·r_. Lui, ouvent, . 'arrètail
au .cuil de forme., dc\·ant les champ~; les
pclils enfant accouraient, form~iPnt Cl:rclc.
Comme on était au temps dl' l'héroi me populaire, beaucoup trainaient à leur uilt· de
,·ieux ,aLres ébréchés, des ta111bour el de
pi tolet ; l • pères étai1°nt de la garde ?alionale el, par la porte ouverte, on \"O)',UL aude. sus de l'àlre, chez presque tou · les paJsan~. la cocarde tricolore et le ru~il des journée de Juillet. Rouget e tenait dcboul, un
in ..Lanl, devant la porte. Un homme en hahil
de travail, la chemise ouverte ~ur ua1• poitrine forte, avanpit, l'outil à la main, tendait . a droite robu le :
- Bonjour. mon ieur Rou"et de Li le ....
Lui, di.ait :
- llonjour, citD)'en ... rou · avez de Lt'aux
enfant· ....
Pois, de ~a main tremblante, il cares·ait
le boucles blonde des narçon el disait
encore:
- Ca fera de l'tlalll militaires.
Des \ieillards, 111oin â11és que lui et qui
, souvcnaicn1 durement de lïmasion, ajoutaient en cbenolant :

- Diles-leur la .1/orsrillaise, monsieur
llou"'cl de Li.le, ça leur nonflcra le cœur, ça
les rendra ,·aillants ....
Parfoi on le faisait entrer; 11!5 jeune fille·

1

ROllCET Dt. LISLE

s'cmprc saicnt, ~em1ie11L le_,·in le plus frais
du cellier, tendaient del'anl lui, . ur la table,
le verre le pins heau du bulfot. Bientôt tout
le monde .a\'ail rzu'il t:tait l:1. Ou venait du
!oad de maLons; de vieilles femmes descendaient expr' pour le voir; le mère. le montraient au1 loul petit el di. aient :
- Ile,,.ardez, c'est .1. Rou:?et de Li ·le ....
Lui .e tenait là, debout. tr\ raide dan ~a
rt~dinLTote, appuyé ur sa canne comme sur
une épée.
Beaucoup, aux mur~ de leur masure,
a ,aient la belle litholTraphie de Cita.riel, coloriée en imag&lt;' d'Épinal, el montranL le Dépnl'l
de. Volontaire~ chantant la .lla1·,,.illaise. l&gt;
l'autre c&lt;ilé était l\apoléon arec son habit vert
bouteille, e. epauletles el .ou p til chape;1u.
- Ccltii-là ne m'e limait ruère, di ait
Rouget de Li. le, implement.
Il n'avait pas de rancune. Celle "Joire de
sa \ieilles e l'an1it rendu bon et . ou riant. Il
aimait à reair chez les pay.an ....
Cependant le ans l'a\laient blessé; il avait
été malheureux: a quanl au froid, celui des
prisons lui avait glacé les membre J&gt; 1 ; en le
regardant de trè · prè~, on le sentait plu
ridé, plus cassé encore quc les autre v-ieil1

lard~ de son âge; l'hiver de i ;ij, si rad&lt;',
si humide, . i long, lui a,·ait été funeste, et,
hieo qu'on fùt au printemps de t ~H, une
tout illfJUÎélante le ~ccouait encore, qui le
lais. ait Lri.:é. Au moi de mai le docteur
Carrère, qui lui donnait se . oins, lui ordonna
le repo .. Mme Élise foïart lui di ail, en l'emmilouflan l :
- \'oilà; vous vou · fatiguez .... Restez
donc au jardin.
Et le général Blein 11 rondait.
[. \"oïart ajoutait :
- .,Jon Lon Rouget demeurez a,·ec nou ;
le général apportera son Yiolon et nous ferons
de la musique ... , vous vous ennuier('z moins.
Un jour, il r&lt;'rut une lettre de Béran,.er :
- o . .. nentrez dans vo · ouvenirs :
\ ivez à r~culons... c'e._l refaire du printemps .... »1 •
Et c'était lout le prinlemp qui renaissait
dans le jardin, gonllail de i·ve le jeune
br:rnche , ~oulcvait l'écorce de arbre , rendait l'herbe plu verte el le cœur plu.
heureux. Hougel était un peu tri. Le à eau e
de . es amis les par an qu'il ne ,i~itail plus.
Mais le général \'Criait ouvenl; on e promenait dan le allé du jardin de ~r. Yoïarl,
toutes bordées de llui cl de prime,·ère ; parfoi · la fille de l'hôte, ~Jme Ta lu, venait et
disait de ver ; celn ranimait le vieux poète.
t ln disait :
- Parlci-nou. du pa. é....
Et quand c'étaic11t de belle: jeune· filles qui
l'écoulaient, il racontait comment, en 178';?,
.e trom·ant en ,i~ite, à \ersaille , chez une
de se parente , il avait entrera la reine
~laric-Antoinetle. lai , d'autre fois, c'étaienl
de vieux compagnons de armées de la flépuLlir1ue qui . e rctrom·aient, à l'lreure oü le
oleil esl chaud, dan le jardin de )1. Yoiarl.
Alors Rouget de Lisle rappelait qu'il avait
été à Quiberon, retraçait le taLleau de la balaille, la défaite de bc.,ux geolfühommes de
Sombreuil, el, devant l'auditoire ,·iLra.nl de
se· souvenir·, é\·oquail la grande ombre du
aénéral Boche.
Cependant le mois de juin arrivait chargé
d'e pérance. Houget était heureux de voir le.,
pommiers en llcur, la vigne croitre et les
pou e • jaillir; iJ pen ait à se arbres du coteau de Montai~u, à la petite éali e de aintÜienne-des-Coldres dont il aimait le clocher,
1 arceaux el le toit rustique. li gardail le
ou venir de a terre rranc-comtoi e el l'une
des plu grande! joies qu'il eut en a vie lui
\'inl d'un petit fût de vin de on pay que

quelqu'un lui enrnJa. )fais cela pas~a comme
le re te; le printemp au ~i pa, a.... Il ~e
entait décliner. Ver· le 2;; ou le ~4 juin,
il resta Lard an jardin (le~ fraîche .oirres de
juin ont pernicieuse·) el, Ill samedi, dè le
matin, la fiè\re le prit très fort, le cloua au
lit i il tous ail violemment i M. Voïart, ùu
jardin, monta de. fa11ot , de· sarment : le
feu pétilla; mai le 111ain · du vieillard ne se
réchauffaient pas. Alors il fallut que le D• Carrère viul en Mte ....

.MO~T DE ~OUGET DE

- Calmez-rou. , Hou!!el... calmo-,·ou ,
mon ami, di. ait Madame \oïart.
Cependant, on entait qu'il anit quelqu
chose à dire; ses lèvre. balbutiaient; enfin,
il 6L un clforl, éleva ,·cr .a houche le. main
de Madame Voïart, le Lai:-a, les couvrit de
se· larm . Il haletait un peu, baigné de
ueur; des mots tomhaienl, saccadés :
- \'oilà... ,·oilL. il faut que je rnus
di. e... rnus avez été i bons. i tendres ...
\'oïart et vous ... lléran"er... le général..., et
je me troU1·ais si malheureux ....
Madame ÉILe Voiarl .fit un ge. le comme
pour calmer la crise. lais il ~emblait bien
qu'aucune force n'eût pu le maîtriser ....
- ~on, non, disait-il, il faut que vou
sarhie;, combien j'étai malheureux .... Sous
l'Empire, d'aLord; j'étais le cousin du général lallet. .. je dus m'enfuir .•. Je. e. pion de
Fouché me • uivaienl .an trêve .... Et puis,
mon rrl're, \'OUS sa,·ez, le général Rouget, qui
Iut i dur pour moi. .. me fit des procè ...
enfin, la mbère ... la mUire ....
füis il dut 'arrêter. Quelque noms pasèrcnt pourtant sur ·t lhrc., ceux de 3lèbul,
de Grétry, de Da,·id d'Anger . li ajouta :
- J'habitais alors à Pari , rue ùu Dalloir,
au numéro 28, au premier étage... une
cbamLre sordide, et sombre.... Ab! ma
pauvre füi~t:... c'e t là que viol me ~oir
Daüd d'Anger .... J'étai~ couché ... malade .. .
infirme r.l perelu ... ,êtu de guenilles .. ..
Une Yicille femme ,·int, trainante, et dit :
• C'ell nougel de Lisle.... • li 'i-tonna :
« Quoi I e l-ce. là l'auteur de la ,1/a1·sc•illai. e'! .•. • » Il me. trouva Lien malheurcu1 ....
- Mou p:imre ami, disait Madame Yoïart,
ne ,·ou troublez point, n·po,ez-,·ous, oyez
calme ....
~lais il emblait bien que rien n'eût pu

Ce tut cc jour-là, au soir, que la grande
crise éclata. D'abord la tour fut .sèche, saccadée; le vieillard se tenait a. ,-i dans on lit;
~f. \'oïarl maintenait l'oreiller où reposait la
tète hlaocbe du malade. La nuit ,·enait. Il
avait demandé qu'on rclir~l la lampe; la
lumière lui fai ait mal. Bientôt la petite
chambre rut toute baignée d'omLre: au dchor· .ou!Oail le \·ent d'orage; on percevait le
gémLsemenL de peuplier~; la plainte de
branches arrivait ju qu'à Rou .. et de Li.,le el
gt!nail on ~ommeil. Le docteur a,·ait prescrit les potion cl ·'était retiré, mai. de,·ail
revenir au matin. )f. \'oïart, se penchant ur
on ami, di. ait de ~a \"OÏI douce, affectueuse;
- Allez, ça ne:era rien, mon lion Rouget,
ra oc ~era rien ....
Cependant, il pensait à Ja congl!l-lion pulmonaire de l'hiver pas.é et, prè· de l'.ilre,
l'active ~!me \'oiart tournait du lait chauJ,
dan un bol. l'nc odeur de fiè\Te el de ti anc
commença de se répandrt. p:ir la pièc('. Par
in tant Rouget, 11ui reposait mal, Ou\rait . e.&lt;
yeux la· et ,·oyait, à la lueur de la petite
veillcuS&lt;', Jlme \'oîart penchée sur le feu.
Ver dix heur., la tout 'ap:ii!-3; la pai.
scmLla de cendre en lui; il y eut un moment
de calme pendant lei1uèl il dit :
- .le s1•ns bien que c'est la fin, allez ...
j'ai fait mon lemp ....
Le ,·ent du dehors soufllait . i ,iolcmment
que le flamme du foyer, repou~ ée par lui,
grandi. saient. La petite chambre 'éclaira
d'une clarté rose el douce; cela lui permit
de mir, accrochée· au mur, on épée et a
croix d'honneur. JI dit, e souvenant de
lemp ancien , d'un siècle qoi n'étaiL plu :
- Voilà, j'ai lait chanter le monde, et,
maintenant, je ,·ai mourir ....
Eo1in, il demanda le général Blein, Béranger, Gindre de Mancy, son compatriote, tous
ceux dont e ouvenait son cœur, el ne ,e
calma point que M. \'oiart n'eût quitté la
chambre pour le.~ taire prévenir. lfainlenant,
il ùuvait lentement, par petites "Or écs ;
Madame Voiart .outcnait le bol à es lèvre ;
ceUe:--ci, pourtant, . 'amincis aient; le front
e perlait de ueur; les ieu commencèrent à brillrr d'un rclat magnétique el surnaturel, comme deux charbon dan. la race
Bi.l&lt;..\~Grn
blanche; es maias en même lcmp !'e crisJ,)':Jfr~s le l:ztk.111 .:t'.\ttr Scu&amp;:FTn.
paient -Ur le drap, .erraient celle:; de Madame \'oïart. On eùt dit que le malade, rappelant tout ce qui restait de force dans ·on l'empècht&gt;r. Il avait toolc . a -vie à conter, sa
corps débile, St' reprenait avec rrén: ic à !"es- vie de déboire..,, d'amertume et de chagrin.
poir de ,;ne.
t. llnrn n'A.,li.Elt,, ,Yulr• ,·t ~otttr11irs
.... z55 ...

L1sœ

li dit encore :
- Je dus travailler; je copiai de la mui'Jlle ... j'avais un peu d'ar,.,enl de lontni"'u ... je l'usai en maladie.... enfin je fis
des delle;; cl ne pu· 1 paier .... tin me mit
en pri on ... VOU, VOU· som·ent1., à Sainlef'élagie .... 1 C'e l là que j'eu un froid terrible ... j'en oulTre aujourd'hui .... Ab! ma
patrie ... j'étais si paune que je voulai mourir ... mai YOilà, a un coup de pistolet, je
n·avai pa de quoi en faire les frais!... »
Mai. ladamc Voïarl e penchait au-des u ·
de on vi~age; flougtl vopiL ses cheveux
ri •. éparé. rnr le front, ~es yeux mouill :_
de larme 'dTorçanl à ourirc, toole sa figure
de Lonté. Elle füait :
e remutz point tout ce pas é... mon
ami... tenez-von axoupi ... il faut du rcpo~,
du sommeil, cl puis tout le monde vous aimt:
bien aujourd'hui .... Uéran"'cr, le généri1l
Jllein, mon mari, ma fille, moi-même ....
1lo11 et, nous sommes \'O ami ....
Il dit :
- C'e t nai, ma mort era plus douce
que ma \ie ....
Il était infiniment petit et maigre; ce lon11
effort l'avait rc,mpu; 53 tète retomba; )la
dame Yoiarl n'eul bientôt plu qu'à le Yeillcr
comme on fait d'un enfant.
0

11

....

Le malade rPposa josqu ·au matin, moin
srcoué par la toux, plu- pai.,ible. De la nuit
~es yeux nt! 'étaient pa · ouverts. Debo ,
l'orage 'était calmé; Je soleil nai~ ait; un
lombere:iu pa . a or la roule t·n écra,ant de.
pierres; on entendait très bien le p:i.s des
chevaux, la ,·oi. de p'r onne , le bruit de·
\'olet · qui s'omr:iient en claquant; un merle
chanta. C'était le jour, la \ie reprenait possession du monde. Madame Voïart e· lera de
~on fauleuil ; elle était très fali.,uée; elle
avait 1·eillti Ioule la nuit et les larmes qu'elle
avait versées marquaient sur sa joue. A
l'au.Le f. \'oiart vint, pui le docteur Carrère; il trou,·èrcot la rc pi ration du malade
moin difficile, mai le pou)· ballait plu
fort; le cœur était irrégulier; on dut écarter
les rideaux pour tjUe le médl'cin vit mieux.
Madame Élise \'ofarl, tout anxieuse, attendait
qu'il parlàl. li dit enfin :
- \ oiJà, je vais re ter: c'e t très grave....
Quelqu'un à ce moment entra. C'était Je
général Hlein. Le général, depuis l'attentat
Fie hi où il avait été blessé près du roi,
Loitait lé"èrement. li avança en se tenant ·ur
sa canne; il avait, en entrant, entendu les
dernier· mots. Il dit :
- Pauvre, pauvre ami ....
Puis il resta là, debout, à contempler le
\'ieillard qui dormait ur le food ùlanc des
lin 11 e ; le docteur Carrère s'écarta pour lui
lais er place. Le général s'arrêta, demeura
immobile, regardant les ravarre que le mal
avait fait , en une nuit, ur les trait de l'ancien officier; pui un sanglot le . ecoua :
- Pensez, docteur, pensez, il était avec
moi, à l'armée de Ot:lgique, . ous Dumou:i. JcLtE~ Tm.or, /1011gtt de /,ük.

�-.

r-

"---------------------------

111STO'R..1.ll

riez ... ah! comme c'est ,·ieux ... comme c'est
vieux .. ..
Et il allait parler; mais le bruil d'un cabriolet s'arrêtant devant la porte, dans Ja
rue des Verlus, fit qu'il 8e tut pour écouter.
M. Voïart alla vers la fenêtre et vit desœndre
un homme enveloppé d'un carrick, chaussé
de bolles el qui semblait pressé.
- C'est Gindre de Mancy, dit M. Voiart.
Peu après, Gindre entra; il était très
surexcité; il parla sans saluer :
- Je suis très en retard .... Vous savez,
on a tiré sur le roi, hier, au Palais-Roval. .. 1 •
On demanda :
•
- Qui? ... Qui? ...
- On ne sait; un nommé Alibeau... le
roi n'a rien ... mais je ne pouvais plus trou,·er de voiture ... je suis venu dans la nuit. ..
j'ai dû louer un cabriolet. ...
En même temps il ,int vers le lit 011 de
Lisle reposail.
- Et Béranger? demanda M. Voïart.
- Béranger ne viendra pas, dit Gindre,
il esl très malade; il y aurait du danger
pour lui. ...
.\ ce moment le moribond remua les
mains; Gindre s'en saisit, les serra; il semblait qu'il eût voulu montrer sa présence à
son ami; mais llouget n'ouvrit pas les yeux.
Alors Mme Voïart, s'approchant, se pencha
doucement à l'oreille du poète. Elle dit :
- C'est Gindre, mon ami, c'est Gindre ....
Une légère pression répondit; Gindre comprit qu'il l'avait reconnu. Mais &lt;&lt; drjà il était
presque sans vie : à peine eut-il un dernier
regard' ».
Alors il y eut ::.n silence durant lequel on
n'entendit plus que le petit souffle du malade. Il faisait dans la pièce une chaleur étouffante; Gindre retira son carrick et le jeta; le
général, assis dans le fauteuil, regarda fixe,.
ment l'âtre. Soudain ce fut le bruit des
cloches et le chant du bronze qui venait jusqu'à eux.
- Qu'est-ce là? dit le docteur.
- Ah! dil madame Voïarl, c'est Dimanche ....
Puis ce fa l tou L; et ils n'osèrent plus rien
dire; ils savaient bien que c'éLait Dimanche,
mais ils s'étonnaient; toutes leurs petites
habitudes étaient changées. Le Dimanche 1
est-ce qu'à celle heure-ci, d'ordinaire,
Mme Voïart, vêtue de son long châle et coiffée de son bonnet noir, ne partait point à
la messe, son livre à la main? Est-cc que cc
n'était point l'heure où Rouget, Liabillé de
neuf cl la rosette fraiche, se rendait, d'habitude, aux petits concerts du général Blcin?
Pau\Te Rouget, il allait manquer sa promenade ! Lui qui se plaisait &lt;&lt; à causer avec
enjouement » sur le seuil des portes, à rechercher &lt;&lt; la société des femmes et des
jeunes gens :, ))' il n'allait point, cc matin,
quitter sa petite chambre, descenclre dans la
rue, aller retrouver son ami. Ainsi vient
la mort, à pas lents; elle vous guelte; elle

est là et se tient dans l'ombre; tout à coup
on a rniI, la gorge est sèche, la poitrine
brûle; c'est la fièvre, on va mourir.
Vers neuf heures, le maire M. Boivin arril'a;
il était suivi de M. Bra et de M. de Gueri; la
nouvelle s'était répan4ue dans Choisy; on
Youlait savoir, des groupes s'étaient formés
dehors, deYant la porte. Le maire décida :
- Je vais faire mettre des gardes nationaux... il ne fout pas troubler son sommeil ....
~lais ~I. de Guer dit :
- Il y a bien du monde, 1c1, nous nous
retirons, nous ne voulons pas vous gêner ....
Ils parlaient à voix basse. Le docteur ,·int
,·ers M. Bra, le prit à part, lui dit, à mols si
faibles qu'il fallait les deviner :
-,- Vous save.r. c'est la fin ... c'est la fin .. ..
Ces Messieurs se retirèrent suivis de
M. Voïart. Au bas du pemm ils rencontrèrent le jardinier qui défendait la porte; il
y avait là des enfants, des gardes nationaux,
des ouvriers en blouse, des petits bourgeois,
des gens de la rue. Ils disaient :
- C'est donc vrai, il va mourir?
Une Yoisine demandai L :
- Co::::.ment a-t-il passé la nuit? ...
Mais M. Boi,•in, dont l'émotion se défendait
mal, dit en pleurant :
- Ah! mes amis c'est pour bientôt. ..
Le mot courut la foule qui se découvrit
ùevant le maire el ses amis. M. Boivin dit
encore:
- Ab! mes amis, mes amis, restez silencieux, ne criez point, ne bougez pas .... le
malade est très fatigué ....
li s'éloigna, son mouchoir aux lèvres. Le
capitaine de la garde nationale de Choisy-le-

ROUGE'!' DE LISLE.

IJ'atrès le médaillon d e

DA\'ID n 'A:&lt;GERS.

Roi lit placer deux hommes à la porte. Puis
tout se tut, les curieux se dispersèrent;
M. Voïart remonta. A cc moment il était dix

1. Journ11I d,•s D,Hmts (Juiu 18:i6 .

'
:i. Mme T1src, Rourrt dt· J,i• lc (œuncs ~n prose)-~. Ju. 11:N T1M1SOT,

ib.

1.
/lfJ1tl'

S11'1',:-Cn01 ~. /,,, dtn11/ dt· guerre
l'orint'e d11 /lhi11 .

LE

Rov

DR

heures: le soleil inondait le jardin que parfumait le goût des lilas; des oiseaux piaillaient dans les branches et l'odeur de la Lerre
ne sentait pas la mort.. ..

.....
La journée se passa bien, la soirée fut
douce. Le malade restait étendu sur le lit,
avec ses 1•eux pleins d'ombre, sa bouche
muette d'où montait le petit souffle de son
cœur.
Près du feu le général causait à voix imperceptible. ll disait au D• Carrère :
- Vous vous souvenez, il y a six ans,
quand on sut ce qui se passait à Paris ... il
habitait alors chez moi ... eh bien! il voulut
s'habiller, il prit son épée, sa cocarde, il dit:
« C'est la Révolution, je \'ais aller voir .... »
Mais ces journées de juillet étaient chaudes;
les forces lui manquèrent; il n'alla pas bien
loin .. il était déjà vieux ... des jeunes gens,
le soir, se promenaient dans Choisy, déployant le drapeau tricolore; ils chantaient à
pleine voix, comme on chante aux matins de
libert6 :
Ju.c armes, ritaye1~1! .•.

el lui s'en allait dans les rues ... des gens
disaient : C'est Rouget de Lisle... et les
autres criaient : Vive la bfarsei1/uise .... Je
n'ai jamais rien ru de si émouvant ... je crois
bien que c'est ce qui lui a redonné ces six
années de jeunesse qu'il a vécues depuis ....
Cependant Mme Voïarl appelait :
- Docteur ....
A ce moment-là, il était exactement onze
heures; il faisait nuit, el ceux qui étaient là
se distinguaienl faiblement dans l'ob curité
que perçait à peine une petite lueur. Le
Dr Carrère s'approcha du lit; il écoula el
demanda de la lumière. A la clarté d'une
lampe qu'apporta l\lme Voïart, on puL voir
Rouget de Lisle. Ses Jenx se cernaient d'un
cercle bleuâtre; sa lèvre était tordue, sa
gorge se soulevait; on voyait battre ses
tempes. Le docteur demanda de l'air; la
fenêtre fut ou verte. Un so.uflle pur, embaumé
de fleurs, entra comme ua bai er de paix;
des rumeurs Yenaient du dehors : un bruit
de foule impatiente et contenue. M. Voïart,
le général Blein, Gindre s'étaient dressés,
Ume Yoïart tenait la lampe, le docteur auscultait. Il semblaü que tous s'étaient le"és
pour recevoir la mort; mais ce n'était que
l'agonie et celle-ci fut pénible; elle commença
un peu après onze heures. Tout à coup, le
général Blein dit
- ~coutez ...•
Ils écoutèrent.
C'étaient comme des chants qui venaient
de la campagne. Des voix fraîches, des voix
de conscrits, des voix jeunes entonnaient
l'hymne fameux :

Liberté, liberle chérie,
Combats at•ec les dé{em;eurs ! ...

Tous se regardèrent saisis d'élouuemenl;
le mourant eut un geste très faible, très léger; ses i·eux s'ouvrirent. ... llaintenanl les

voix, se rapprochant, reprenaient en chœur :
_-lux armes, c1foye11s ! forme:. vos balaillo11s !...

mais tout ,e perdit dans la nuit, les chanteurs et les voix_ Cependant, les yeux de Rouget ne s'étaient pas fermé . Il semblait que
le poète écoutât encore, qu'il tendit l'oreille
a~x ;oix disparues; ses prunelles prirent
b1entot une étrange fixité, il semblait quïl
contemplât, bien en deçà du présent, les
événements d'une vie lointaine, abolie et si
vie!lle 4u ~on eût dit que c'était sa jeunesse
qui passait dans la chambre. Par instants,
des mots venaient à ses lèvres. sans suite ni
raison; et c'étaient ceux de « Patrie ... StrasLourg... Révolution.... » Évidemment le
mourant revhait la nuit fameuse d'avril 92.
Il était à Strasbourg. à diner, avec es amis,
chez l'ex-colonel général des Suis es et Grisons 1, Diétrich, le nouveau maire de la ville ....
Alors !a Révolution était si ardente qu'elle
tournait toutes Jes têtes .... Un jeune homme
levait son verre à la gloire des armées répuLlicaines: c'était Desaix_ ... Un autre qui s'était
retiré un in~tant, comme pour aller puiser
dehor~, sous les étoiles, sa pure inspiration,
rentrait en ce moment dans la salle .... Il
était en uniforme de lieutenant du génie; il
était enthousiaste, beau, jeune et vibrant. ...
[1 chantait pour la première fois la strophe :
« Allons enfants de la patrie! ... » « Ce fut
comme un éclair du ciel'! D Et cet éclair
dura toute la vie .... Le jeune homme en retrouva l'éclat jusqu'au moment, où n chassé
d'Uuningue, traqué, perdu un jour entre
le hallon 'd'Alsace et Donon, un jeune garçon
le guida dans la montagne 3 •• .. &gt;J C'était
dans une gorge étroite des Vosges, à peu de
distanr.e de Ribauvillé, sous les sapins. Le
paysan entonna le chant de guerre pour l'ar1. D~s1Rl MQ~~lt:ll, S011vn1irs d'1111 oclogl11aire

de pro,•itice.
2. llhcnr.LET, Tlistoire de ln f/émllllum frattçaisc.

LA, MO~T DE 'J{OUGET DE L1SLE - ~

mée dtt Rhin .. .. Que chantes-lu là? demandait Rouget. - « La ,Jfa,-seillai.se ! répondit
le paysan'. 1&gt; Et, depuis, le chant l'a,•ait
accompagné, toujours chanté par cent mille
voix. Il l'avait entendu en prison; il l'avait
entendu, en 1850, dans les rues de Choisy,
et ,•oici qu'à celte heure mortelle c'était le
même hymne, l'hymne épique, l'hymne guerrier qui rentrait dans la o.bambre et le berçait dans la mort ....
Celle-ci vint bientôt, prit complètement
possession de lui, le coucha sur le flanc,
ferma sa bouche et ses yeux, Quand il passa,
il était minuit. Quelqu'un alluma un cierge;
on monta des fleurs du jardin nocturne et le
bruit des sanglots de ceux qui l'aimaient Je
veilla jusqu'à l'heure où parut l'aube. Ceux
qui rentrèrent au matin, virent alors qu'il
avait les mains croisées, le front calme, et
qu'il semblait tout aussi beau que s'il eût
dormi et ne fût point habité de la mort.
dp

Le surlendemain mardi, à midi précis, eut
lieu la le,-ée du corps. Le cortège parlit lentement de la rue des Vertus; la garde nationale, formant la haie, présentait les armes
au passage; les tambours, voilés de crêpe,
battaient aux champs; le char funèbre, jonché de fleurs, était mené au pas; alentour
marchaient le général Illein, le maire, M. Boivin, MM. Bra et de Guer tenant les cordons;
le deuil était conduit par M. Voïarl. Des mains
pieuses, se souvenant du passé militaire de
l\ouget de Lisle, avaient dispo é sur le drap
noir sa croix d'honneur, son épée d'officier
du génie, une verte couronne de laurier.
Maintenant le cortège avançait dans le soleil,
gagnant le petit cimelière de Choisy. Une
3. Dfsmi:: ~lo:1Nm1, ib.
4. LAMARTr:s&amp;. llisloire &lt;les Girondin,.
5. F~LIX DERIF.G~, Le Siècle, mai 1848.

foule compacte suivait, formée d'ouvriers, de
bourgeois et de paysans. De~ gens étaient
venus de Thiais, de Vitry, d'autres d'Orl}, &lt;le
Villenem·e-le-Roi; il en était venu de Paris et
de toute la région; un peuple enlier était là
qui venait mettre au tombeau le poète de la
Révolution. Et c'étaient des faces sérieuses
de vieux combatttints de Juillet, des hommes
aux mains noires des journées de barricades,
d'anciens officiers de l'Empire, licenciés par
la Restauration et qui retrouvaient, dans le
rang, l'allure correcte et militaire, de petits
bourgeois républicains. À chaque fois que le
cortège croisait une rue, un chemin, un sentier, des hommes et des femmes débouchaient, venus des champs, la bêche ou la
serpe à la main, qui saluaient de loin d'un
geste large. Au cimetière, le général Blein,
Gindre de Mancy voulurent parler, mais ce
fut difficile et l'on entendit plus leurs sanglots que les mots qu'ils voulaient dire. Le
cercueil fut descendu; on le joncha d'immortelles.
A ce moment, le maire, M. Boivin, se
tourna vers la foule; il sembla que son geste
fût compris des assistants, et, tandis que la
première pelletée de terre était jetée dans
la tombe, de toutes les poitrines du peuple
qui était là, monta l'hymne fameux 3 :
Allon.,, enfa11lt de la patrie.
Le jour de gloire esl arrivé! ...

Et celll qui ne chantaient pas, écoutant
les autres, ne pouvaient retenir leurs larmes.
Pauvre Rouget de Lisle, pauvre vieillard
malheureux, dont la vie fut si triste et si
sombre, « le jour de gloire l&gt; arrivait enfin;
toute la France l'annonçait; mais son cercueil
léger ne pesait pas lourd; il fut vite enseveli
et rien ne resta plus, le jour passé, de J"ultime apothéose, qu'un peu de terre remuée
dans le cimetière où, le soir, chantaient les
alouettes.
ED~IOND

Après la Guerre
« C'était, disait Pouyer-Quertier, à I' llôtel
de France, à Berlin; j'étais couché; vers
cinq heures du matin, bruit de bottes et cliquetis d'armes dans les couloirs. Je me
redresse, et j'écoute. On frappe fortement à
la porte.... &lt;&lt; Entrez! » Bismarck parail, en
grande tenue de cuirassier blanc!
&lt;&lt; Vous, Prince? à cette heure?
•
- Oui, moi! j'ai passé la nuit près de
mon Empereur pour traiter nos grandes
aJiaires.
- Eh bien?
- Eh bien! bonne nouvelle, et j'ai \'Oulu
_être le premier à vous l'annoncer : l'Empereur accept,e toutes vos conditions.
- Je n'attendais pas moins de vos influences.... Eh bien, Prince, veuillez passer

V ,-HU!TORIA- -

FASC.

38.

dans mon petit salon; je me lève pour télégraphier à mou Gouvernement.
- Vous pouvez vous lever devant moi;
j" ai été soldat. »
,,.
J'endosse une robe de chambre.
« Et maintenant, dit Bismarck, avant tout,
r~digeons nos conventions. »
Sur une méchante table, à la lueur d'une
l1ougie, Bismarck en grande tenue, moi en
co turne de nuit, nous rédigeons en double :
« Demain, à midi, les troupes prussiennes
auront évacué le territoire français, etc .... u

.

. .

Quand partez-vous, monsieur le Ministre?
- Mais demain, Prince.
- Eh bien! puisque nous voilà bons amis,
je veux que tout le monde le sache; je vons
accompagnerai au départ. A. propos, combien
vous a coûté votre voyage à Berlin?
- Mille francs.
- Vous vous trompez; les chemins de
fer allemands coûtent bien moins que les
chemins de fer français. 1&gt;
&lt;1

PILON.

... Au départ, Bismarck et moi causions
sur le quai de la gare de Berlin ....
« Salignac! dis-je au colonel SalignacFénelon qui m'accompagnait, voulez-vous
aller rêgler le retour? ii
Salignac revient.
« Monsieur le Ministre, nous avons payé
l'aller et le retour.
- Vous voyez bien, dit Bismarck, que
nos chemins de fer coùtent moins que les
-vôtres! »
Trois fois en route, aux buffets, déjeuners
et diners plantureux, parfaitement ser,·is; et
iiuand Salignac se présente pour payer, LouJours cette réponse : &lt;&lt; C'est pour M. le
~inistre plénipotentiaire français? C'est compris dans l'aller et retour! »
Nous finissons par nous apercevoir que les
serviteurs du Prince et sa cave nous suivent
depuis Berlin. Et je rédige cette dépêche :
« Dans ces conditions, les chemins de fer
allemands coûtent moins que les chemins de
fer français. &gt;&gt;
ALEXANDRE DE MAZA DE

'

�LA

VUE DU CHATEAU DE MEuoo~. PRISE Dt; LA PREmERE GRll.l..E, DU CÔTÉ DE l..A GRANDE AVENUE. -

Gravure dt J.

RICAUD.

La duchesse de BerrJ), fille du Régent
Par

cacher sa colère. Quand, après la déclaration
du mariage, le duc de Chartres s'approcha
d'elle pour lui baiser la main, dans la arande
galerie où toute la cour attendait le roi à la
sortie de la messe, elle lui appliqua un vigoureux soufilet. Le prince se retira, couvert de
confusion, tanàis que les spectateurs de cette
scène inouïe restaient muets d'étonnement.
Chose singulière : mademoiselle de Blois,
bien qu'épousant un aussi grand personnage
que le duc de Chartres, crut déchoir. Oubliant les hontes de sa naissance elle ne
.
'
pensait qu'à son père, ce roi-soleil dont la
splendeur et la majesté emplissaient Versailles,_ el, dans l'opinion de ceux qui l'appr~chaient, la France et le monde; elle puisait dans cette pensée un orgueil que ne
tempérait nullement l'humilité qu·eue eùt dû
concevoir du chef dé honoré de sa mère,
comme dirait Figaro. Quoi qu'il en fùt, le
devoir des princei; étant d'assurer à leur race
une de. cendance, le duc de Chartres s'acquitta de son devoir, el son union produisit
des fruits dont le premier fut la princesse
dont nous nous proposons de retracer ici, à
grands traits, !"histoire.
Le père ne reporta pas sur la fille l'antipathie qu'il ressentait pour la mère, et, dès
le berceau, il l'aima. Sans doute il était attiré
vers ce petit être qui semblait son portrait
el montrait déjà qu 'i_l aurait la plupart de ses
défauts. A sepl ans, Elisabeth d'Orléans tomba
gravement malade; le duc de Cbarlres, qui se
piq~ait de connaissances médicales, la soigna
avec un dévouement et un soin admirables,
et il put se dire qu'il l'avait arrachée à la

Corresponda11ce de Madame. d11Ll1es1e âOrléa111,
11ü princt&amp;Be Palatine, publiée par ~- G. Bau~ET;
Mémoire, du duc de Saiut- Simon; 111Ua11ge,,
par Ro1SJl)URo.u~; lUmoiru de .llt111rtpll8; JJiogra•
phit u11iverselu. ek.

naissance-là, Dieu y regarde à deux fois de
le damner. »

Marie-Louise-Élisabeth d'Orléans naquit le

20 août t 695. On ne peut pas dire que ce fut
une enfant de l'amour : ses parents formaient
le modèle des mauvais ménages. L'inclination, d'ailleurs, n'avait été pour rien dans
celte union, que l'orgueil seul avait préparée
et conclue.
Son père était le duc d'Orléans, fils du
frère de Loui XIV, de ce triste personnage,
veuf en premières noces d'Henriette d'Angleterre el remarié à Élisabeth-Charlotte, princesse Palatine. &lt;t Le go~t de ce prince, dit
Saint-Simon, n"était pas celui des femmes, et
il ne s'en cachai.t même pas; ce même goût
lui avait donné le chevalier de Lorraine pour
maîlre, et il le demeura toute sa vie. » Quand
donc Louis XIV, qui ne pouvait se faire à
l'idée que des enfants issus de lui, même par
un double adultère comme avec madame de
Montespan, ne fussent pas aux premiers rangs
dans la famille roJ•ale, chercha 1t marier ses
filles, il jeta naturellement les yeux sur les
.... 258 ..

princes du sang. Jl maria la fille qu'il avait
eue de madame de la Vallière au prince de
Conti, et l'ainée de celles que lui avait données madame de Montespan au duc de Bourbon. llestait la cadette, mademoiselle de
Blois. Il songea pour elle à on neveu, qui ne
porlait encore que le nom de due de Chartres.
La chose n'était point facile à obtenir, surtout à cause de Madame, « la Palatine »,
comme on l'appelait, ftimme du duc d"Orléans et mère du prince que le roi désirait
pour gendre de la main gauche. Cette princesse n'était guère d'humeur à accepter pour
bru cette bàtarde, et son opposition semblait
insurmontable. Le roi ne dédaigna pas de
recourir au plus vif des moyens pour vaincre
cette résistance : il s'adressa au chevalier de
Lorraine, lui promit l'ordre du Saint-Esprit,
et, par lui, obtint le consentement du duc
d'Orléans,
Le duc de Chartres n'osa contredire ni la
volonté de son oncle ni celle de son père, et
se résigna à un mariage qui lui était odieux.
La princesse Palatine dut céder et laisser
faire ce qu'elle était impuissante à empèeber.
Du moins ne mit-elle aucune hypocrisie dans
cette affaire, et ne prit-elle pas la peine de

sivc, qui parut étrange de sa part. Doué d'un
cerlain talent de peinture, il fit son portrait,
mais, par malheur, il commit l'imprudence
de la représenter dans le costume des déesses
antiques qui, plus favorable à la beauté qu'à
la pudeur, n·est pas précisément celui dans
lequel une fille doit s'offrir aux regards de
son père.
De là naquirent des bruits qu'on voudrait
croire calomnieux et qui trouvèrent d'autant
plus de créance qu'on n'ignorait point les
mœurs dissolues, l'irréligion et l'immoralité
du due de Chartres, devenu "duc d'Orléans,
en 1701.
Voltaire, qui tint si longtemps boutique de
petits vers pour les grands, compliments et
injures, passe pour avoir rimé l'accusation, et
on lui attribue un couplet qui se termine
ainsi :
Un

tion sincère, ce grand personna"e eût dif6ci.
lement admis que tous les ho::imes fussent
égaux. F,gaux devant Dieu, il ne le.niait point.

nouveau Loth vous sert d"éroux;

llère des Moabite~,
Puisse bientôt naîlre dii mus
Uu peuple d'Ammonites 1

La princesse Palatine, grand'mère de la
princesse, ne semble pas avoir eu meilleure
opinion de son fils et de sa petite-fille, et
dans un passage de sa correspondance, elle
laisse échapper ce cri mélancolique : «Je partage ,,otre affiiction pour la perte de 1•otre
nièce, mais on a tort de tant regretter une
petite-fille. Mon Dieu! quel bonheur c'eût été
pour mon fils, s'il avait perdu ses trois premières fi!Jes dans leur enrance 1 1Je ne veux
pas en dire davantage. »
Cependant la princesse grandissait. Complètement étrangère à sa mère, soustraite à
son influence, elle avait pris une indépendance
de caractère, une liberté de conduite extraordinaires, grâce aux indulgences excessives
d'un père trop débonnaire, trop complaisant.
Elle allait avoir quinze ans : on songea à la
marier.
Grande, forte, bien faite, avec, toutefois,
une tendance marquée à l'embonpoint, la
princesse avait de la beauté, mais sans son
complément indispensable, ln grice. Ses yeux,
qui ne manquaient point de vivacité, dénotaient un tempérament ardent aux plaisirs,
et faisaient présager ce qu'elle deviendrait
par la suite. Douée d'un appétit formidable,
l'appétit des P,ourbons, elle n'était pas moins
célèbre par sa gloutonnerie que par son goût
pour la boisson. Elle n'était femme à se contraindre .sur rien, et s'abandonnait à tous ses
penchants dont aucun n'était relevé. Telle
était la jeune princesse qu'il s'agissait de
pourvoir d'un époux: à quel prince destinait•
on une pareille épouse?

Cliche Nenrdeln lrtrcs.

mort. Il n'en conçut pour elle qu'un plus
grand attachement, trop grand même. Il témoigna à celle fille chérie une affection exces-

En ce temps-là vivait à la cour, y occupant
une situation brillante, un seigneur d'importance qui jugeait de son devoir et de son inlérêl de se mêler à tout ce gui touchait à la
famille royale: c'était le duc de aint-Simon,
fils d'un favori du roi Louis XllI. Bien que
profondément religieux et même d'une dévo-

puisque sa religion le lui enseignait comme
une vérité; égaux devant les hommes, c'était
une autre affaire. Pour lui, le roi et les princes
du sang étaient des êtres supérieurs, mais
entre eux et la noblesse, qui ne devait point
elle-même être confondue avec le reste de
l'humanité, il y avait les ducs, caste intermédiaire à laquelle il donnait un rang particulier, et dont les privilèges lui tenaient fort
à eœur.
Le duc de Saint-Simon s'éL'lit lié fort étroitement avec le duc d'Orléans. Ils étaient à
peu près du même âge. Le prince appréciait
les qualités de Saint-Simon, le1ruel pardonnait les défauts du prince, en faveur de sa
très réelle bonté, et en raison aus i de l'honneur qui rejaillissait sur lui d'une si haute
amitié. Toutefois, ces sentiments n'eussent
peut-être pas suffi à jeter Saint-Simon dans
une intrigue matrimoniale s'il n'y eût été
poussé par un calcul personnel.
A celle époque, f 7JO, après la série des
malheurs de la guerre entreprise au sujet de
la succession d'Espagne, après Ramillies,
Oudenarde et Malplaquet, la gloire du .roisoleil avait subi une éclipse profonde, et les
temps n'étaient plus où l'Europe éblouie considérait comme un bonheur une alliance aYec
la famille royale de France. De plus, l'état
mi érable où se trou raient réduites les finance
du royaume rendait malaisée la con titution
d'un riche apanage.
On n'avait trouvé pour marier les deux
petits-!ils du roi, le due de Bour0aoane et le
.
0
duc d'AnJou,
que des princesses de la
maison
de Savoie, maison glorieuse assurément par
son ancienneté, mais qui ne brillait point en
Europe par l'éclat de la puissance, et qui, en
outre, ne passait guère pour riche, puisque

1. La P,rincesse ~al~tine f1it allusion, en milme
Lemps qu a la tille 1mee de son fils, i mademoiselle

de Chartres, de,enue plus tard abbesse de Chelles, el
à mademoi~ellc de Valois, qui fut mariée au duc de

Modène, et tlont la vie prh·ée ne fui point
de scandales. .

PAUL OAULOT

Ce fut une singulière destinée que celle de
celle prinœsse qui, pendant deux ans, put
presque se croire la future reine de France,
et qui mourut femme d'un très obscur gentilhomme. Son existence offrit, d'ailleurs,
tant d'autres bizarreries! Commè si elle eût
prévu la fin si prompte qui devait borner à
vingt-quatre années la durée de sa vie, elle
eut une fureur de jouissances dont l'éclat
scandalisa ses contemporains, et lui vaut, à
défaut de l'admiration, l'attention de la postérité. Ce nom seul de fille du régent a son
éloquence; ratavisme, dont l'influence ne
saurait être niée, a sa part dans les actes
étranges de cette femme : il y eut assurément
dans ses folies de la folie. Aussi se sent-on
désarmé devant celle créature agitée et malheureuse; l'on est tout disposé à la juger
avec quelque indulgence. Volontiers l'on répéterait à son sujet, en en modifiant légèrement le sens, le mot de la maréchale de la
lleilleraye sur le cllevalier de Savoie : a Pour
moi, je suis persuadée qu'un homme de celle

DUCHESSE D"E BE~~Y. FTLl.'E DU 'JtiGENT

MARIE•J ,OUISE·ÉLISABETH o'ORLÈA'iS,
DUCUESSE DE BERRY.

Gravnre ~

d'après un tall~au au:temps.
(Musée de l'ersallles. )

BARBLER,

exemple

�, - fflSTO'RJ.ll
les dols promises n'avaient pas été paJées ou
L'avaient été fort mal. Victor-Amédée n'avait
pas de troisième fille à donner au troisième
petit-fils de Louis XIV : le duc de Berry semblait donc un parti réservé :i quelque princesse du sang.
Telle avait été la pensée de la duchesse de
Bourùon, femme du petit-fils du prince de
Condé, le vainqueur de Rocroy. La duchesse
de Bourbon étaiL mademoiselle de Nantes,
fille aduJtérine du roi et de madame de Montespan; elle pensa que ce serait une affaire
merveilleuse que de marier sa fille arec le
duc de fürry, et de faire rentrer par cette
union sa postérité dans la vraie fami11e royale,
celle qui venait d~s mariages, et non de la
famille naturdle issue des caprices ropux.
Or, le duc de Saint-Simon se trouvait en
fort mauvais termes avec Ja duchesse de
Bourbon, e1, comme il n'avait négligé aucune
occasion de lui témoigner son hostilité, il
comprit fJUe, si pareil mariage s'accomplissait, c~)a porterait au comhle la faveur dont
jouissait la duchesse de B&lt;rnrbon vis-à-vis du
Dauphin, père du duc de Berry, et que la cabale de son ennemie ne manquerait pas
d'écraser le duc et la duchesse d'Orléans, et
lui-mèmë, pa!" contre-coup.
Certes, il aimait le duc d'Orléans; il s'aimait encore plus, et son intérêt lui donna
grande clairvoyance. a Je me trouvais ainsi,
dit-il, dans la fourche fatale de voir dès maintenant, et plus encore dans le règne futur, ce
qui m'était plus contraire, ou ceu1 :i qui
}'étais le plus attaché, sur le pinacle et dans
l'abime, avec les suites personnelles de deux
états si différents, sans compter le désespoir
ou le triomphe, et la part que je pouvais avoir
à parer l'un, à procurer l'autre. li n'en fallail
pas tant pour extjler puissamment un homme
fort sensible et qui savait si bien aimer et
haïr, el je ne l'ai que trop su toute ma
vie. »
11 songea aussitôt à pousser le duc d'Orléans à solliciter pour sa fille aînée cette
alliance avec le duc de Berry. Il trouva dans
la duchesse une aide puissante. Sœur de la
duchesse de Bourbon, puisque, comme elle,
elle avait pour père Louis XIV et pour mère
madame de Montespan, la duchesse d'Orléans
avait fait les mêmes rêves que sa sœur, el son
désir n'était pas moindre de rentrer, par sa
fille, dans la famille légitime ùu roi de France.
La grandeur de l'alliance et l'éclat qui en rejaillirait forcément sur lui mirent le duc
d'Orléans dans le projet. Bientôt donc des
batteries parallèles furent dressées; Orléans
et Bourbons commencèrent le siège de ce fils
de France.
Ce qu'il y eut de plus remarquable, peutêtre, dans Loule celle affaire, c'est que le principal intéressé fut compté à peu près pour
rien. Bien qu'il eût vingt-quatre ans, on le
traita comme un enfant à qui on impose une
volonté, et l'on se montra, de part et d'autre,
prêt à abuser de son naturel timide, de son
caractère dou1 el craintif, et en un mot de la
faibles~e d;.un prince qui, dans une cour où il
avait eu sous Les yem tant d'exemples faciles

,
à suivre, était encore novice sous le rapport
de la galanterie.
Les vrais obstacles qui s'opposaient aux
désirs du duc el de la duchesse d'Orléans venaient du roi et surtout de Monseigneur le Dau•
phin. Le roi ne manifestait pas trop ses sentiments; cependant il y avail grande chance
pour qu 'il Iùt plulôl hostile que favorable.
Un jour, le duc d'Orléans lui toucha un mot
de ce projet de mariage, ajoutant que, s'il se
faisai L, cela le consolerait de bien des froissements que lui avait causés la faveur des bâtards, le duc du Maine et le comte de Toulouse.
- Je le crois bien! répondit le roi d'un
ton sec, avec un sourire amer et moqueur.
Quant à Monseigneur, il ne cachait pas sa
,·olonté contraire, et il la manifesta certain
jour où, devant lui, la duchesse de Bourgogne disait, après force éloges de Mademoiselle,
que c'était là une vraie femme pour le duc de
Bt!rry. A ces mots, Monseigneur s'emporta,
et, faisant allusion à l'ambition qu'on avait
prêtée au duc d'Orléans de devenir roi d'Espagne à la place de Philippe V, il répondit
que.cela serait, en effet, fort à propos pour le
récompenser du rôle qu'il avail joué au delà
des Pyrénées. Puis, après cet éclat, il sortit
brusquement.
Il n'y avait guère à espérer un changement
d'idée chez ce prince extraordinairement
borné, qui, retiré à Meudon, partageait son
temps entre la table, où il se livrait à des
orgies de poissons, el mademoiselle Choin, sa
maitresse, « qui possédait la plus grosse
gorge qu'on eùl jamais vue ». JI ne savait pas
résister au charme de « ces timbales ». A
peine dérobait-il un instant à ses occupations
pour jeter un coup d'œil sur la Ga;,elle de
France, afin d'y chercher ce qui seul l'intéressait: la liste des morts et les mariages.
Le duc de Saint-Simon comprit qu'en présence de tels obstacles il fallait, pour réussir,
des concours nombreux et puissants, qui parviendraient à faire déclarer le roi el à rendre
vaine par là l'opposition du Dauphin. li mit
dans son jeu la duches e de Villeroy, qui avait
de l'inllueoce et sur madame de Maintenon
el sur la duchesse de Bourgogne, le duc de
BeauvilJier , le maréchal de Boufflers; enfin,
il cbercha à obtenir l'appui, sinon du cid, ce
qui n'était pas :i sa portéP, du moins de ceux
qui parlaient en son nom, des Jésuites.
La chose ne fut pas trop malaisée, car les
Jésuites se trouvaient alors mal disposés pour
la duchesse de Bourbon, et portés, au contraire, du côté du duc d'Orléans. Ce prince
avait conservé pour confesseur, Lien qu'il
n'usât point de lui en cette qualité, un des
leurs, le Père du Trévour.. C'élail un gentilhomme de Bretagne, de bonne naissance,
mais très court de sens et d'esprit, et, somme
toute, assez ridicule; il n'avait qu'un mérite :
il étaiL ami intime du Père Tellier. Par lui,
on pouvait faire dire à ce puissant Jésuite
tout ce qui paraîtrait nécessaire pour le rendre favorable au projet, ce qui permettrait,
en temps opportun, d'user de la grande influence du Père Tellier sur le roi.

- 26o ...

Mai Saint-Simon ne se fia pas au seul Père
du Trévoux ; il lui adjoignit le Père Sanadon,
non moins ami du Père Tellier, mais plus
intelligent. li leur parla du projet qui lui
tenait au cœur comme d'une chose toute dans
l'intérêt de leur Ordre,« leur donnanl, dit-il,
envie pour l'amour d'eux-mêmes du mariage
de Mademoiselle &gt;&gt; . li eut bientôt le plaisir de
constater qu'il les avait gagnés à sa cause.
« Les Jésuites, à qui rien n'est indiO'érenl, et
moins les choses majeures que les autres,
c'est•à-dire le Père Tellier et ce conseil si
étroit, si inconnu même des autres Jésuites,
par qui tout le grand et tout l'important se
régit parmi eux, s'alfeclionnèrent à celle-ci
comme à la leur propre, et se rendirent
d'eux-mêmes capables de tout concerter avec
nous, et d'entrer en part des conseils et des
exécutions. Ils deYiarent donc un tl'ès puissant instrument .... n
« Telles furent le~ machines el les combinaisons de ces machines, que mon amitié
pour ceux à qui j'élais attaché, ma haine
pour madame la duchesse (de Bourbon),
mon attention sur ma situation présente et .
future, surent découvrir, agencer, faire marcher d'un mouvement juste et compassé, avec
ou aceord euct et une force de Jevier, que
l'espace du carêmt' commença et perfectionna,
dont je sais ioules les démarches, les em•
barras et les progrès par tous les divers côtés
qui me répondaient, el que tous les jours
aussi je remontais en cadence réciproque•
ment. 1)
Le résultat de ces belles et savantes manœuvres fut qu':i la fin du carême madame
de ~fain1enon se montra bien disposée et le
roi sans éloignement pour la conclusion du
mariage. Il importait de consolider ces impressions favorables, et surtout d'empêcher
les intrigues de la partie adverse, qui semblait décidée à ne reculer devant rien. Dès œ
moment, en effet, des bruits circulèrent qui
prêtaient au père et à la fLlle des passions
incestueuses. Us parvinrent aux oreilles du
duc de Saint-Simon, qui crut devoir les rapporter à la duchesse d'Orléans. Il était de
toute nécessité de presser l'affaire. Tous deux
s'unirent pour déclarer au duc d'Orléans
qu'il fallait agir sans tarder, c'est-à-dire
parler au roi.
A cette proposition, le duc « se hérissa ».
En vain lui présenla-l-on les arguments les
plus propres à modifier son opinion; en vain
le pria-t-on et le supplia-t-on, il répondit
« qu'il n'avait ni le front ni le courage de
parler, et que, s'il le faisait dans celle disposition, ce serait si mal qu'il ne ferait que

gâter son affaire 1&gt;.
La duchesse fut désespérée d'un refus qui
ruinait ses espérances; quant à aint-Simon,
il n'abandonna pas la partie, et se mit en tête
de rédiger pour le compte du duc d'Orléans
une leure au roi. Il se flattait que lorsqu'il
ne s'agirait plus de parler ce prince montrerait moins de réserve.
Il ne se trompait pas, le duc trouva hon
le procédé, et recopia la lettre qui commençait ainsi :

_______________

LA DUCHESSE DE
SIRE,
« Plusieurs pensées m'occupent et me pé- mariage l~j fait tout craindre.... li n'y a qu'un
nètrent depuis longtemps, que je ne puis moyen d effacer ce~ divisions fâcheuses qui
plus_ me. ref1~ser de représenter à Votre Ma- menacent de désum~ la famille royale, c'est
de reprendre le proJet qui semble avoir été
Jeste, pms_qu elles ?e peuvent lui déplaire, et abandonné.
que, depms_peu, diverses occasions ont telJemen_t grossi dans mon cœur et dans mon
&lt;&lt; C'est donc, Sire, mon extrême et resespr1_t les se~tim.en~s qu'elles y font naitre
pectueuse tendresse pour îotre personne
que Je ne pu~s que Je ne les porte aux pieds
de Votre &amp;faJesté, avec cette confiance que m~n attachement pour celle de MonReigneur'
qui, plus que tout, me fait brûler du dési;

BE](,J(_Y, r11.L'E DU J{ÉG'ENT - - ,

(l

LOUIS D
E

p

RANCE

(

LE GRAND DAUPHIN) , FILS DE

Loms XIV,

Suit une longue énumération des biens
dont le roi se plait à combler sa famille. lui
seul_ en est excepté. Quel en est le m~Lif?
A.-t-11 encouru la défaveur du roi?
Le silence que le roi garde sur ce projet de

à

Cliche Neurdcln frères
AVEC SA FEMME ET

•
SES ENFANTS. -

vos ancienne~ b~ntés, et, si j'ose l'ajouter,
que le san~ mspll'ent; et je le fais par écrit
dans .~a cr~mte de ma plénitude, qui esl telle
~e J aurai!- appréhendé de vous parler trop
diffusément.
.(( Il Ya deux ans, Sire, que Votreàfajestéfit
n_attre en moi des espérances flatteuses du mariage de M. le duc de Berry avec ma fille .... »

on
. . interrogeait le Père Tellier sur le·~ dispos11t~ns mor~les ?u roi, Saint-Simon interro~e:iit le ch1:urgien Maréchal sur ses dispos1llo~s physiques. ~t huit jours après, ayant
arpr1s par ~ d~rm~r que le roi se portait
?•en «et avait éte gaillard à son petit lever &gt;&gt;
Il poussa le duc d'Orléans, qui ~e décida
remeure la fameuse Jeure.
Le roi l~ prit, non sans surprise' la lut
avec attention dans son particulier, et en

Tab~au 1k MIGNARD. (Musée du L ouvre.)

d~ me voir r?pprocher de Votre Majesté et de
goùta les raisonnements. Toutefois, il ne
par les lie~ le,s. plus étroits et les plus
voulut point se décider avant d'avoir consulté
rnt1m~s, ce qui, d ailleurs, terminant toute
le
Père Tellier. Celui-ci, naturellement, lui
aversion, et me donnant lieu de m'unir par
montra les avantages d'un tel mariaoe el
~a seconde 6Ue avec Madame la duchesse,
l'engagea vivement à faire prévaloir sa ;ol~nté
bera son fils à M. le duc de Berry par un
su~ celle de son fils, toujours opposé à une
honneur semblable à celui que mon Jils en
alliance avec la branche d'Orléans.
recevra lui-même .... &gt;&gt;
Le roi n'hésita plus; il signifia à Monseigneur sa ,·ol~nté de marier le duc de Berry
La letlre é~rite, recopiée, restait à la pré~ vec Mad:mo1s_elle, et Monseigneur, troublé,
seo~er au ~01. Ce n'était point une mince
em.u, mus ple10 de crainte, accorda le conaffaire, car il fallait choisir un moment opse~tement qu'on exigeait de lui en termes
portun. Il est plaisant de voir comment on
qui.
ne permetta_ient plus de faux.fuyants.
s'y prit; Landis que par le Père du Trévoux
Ceci se passa le dimanche fer juin 1710 .
~111.

... 261 ...

�ms T 0-1{1.ll
Le lendemain, le roi demanda au duc de
Berry Il s'il serait bien aise de se marier i&gt; .
Le jeune duc, galant des moin· entreprenants, pensait se mieux tirer d'aIT.ure aYec
une rem.me qu'avec une maitresse; il en ~illait d'envie. Et, comme son frère el sa bellesœur, le duc et la duchesse de Bourgogne,
l'avaient adroilemenl préparé en faveur de
Mademoiselle, il répondit à son grand-père
qu'il lui obéirait avec b plus grande joie.
Tout allait donc bien. Monseigneur luimême ne ,·oulut pas mettre une ombre à ce
laùleau. Quand le duc et la duchesse d'Orléans e présentèrent au cbàtean de leudon
pour faire le compliment obligé, il jugea l'ocsasion bonoc de « hausser le coude » et but
« au. beau-p~re, à la belle-mère, à la bellefille et à toute la compagnie 11. Jamais on ne
le vit si gai.
eule, la duchesse de Bourbon oe ul p:is
cacher sa déconvenue et témoi!!Ua à sa sœur
la duchesse d'Orléans un dépit insolent qui
n'eut d'antre effet que d'ajouter à ln sati faction qu'éprouvait r,e.lle-ci.
Le mariage fut céléhré le dimanche 6 juillet, à midi, par le cardinal de Janson, grand
aumônier, en présence du roi, des personnes
rol·ales, des princes el des princes es du sang,
el des bâtards, qui figuraient dans toule
les cérémonies, comme s'ils eussent fait par-

tie de quel-tue caste reconnue et admise.
Le soir, le souper eut lieu chez la duchesse de
Oourgogne : il n'! eut que vingt-buit coo,•iYes.
« Au sortir de table, le roi alla dao l'aile
neuve à l'appartement des mariés. Toute la
cour, hommes el femmes, l'attendaient en
baie dans la galerie et l'y soh-it avec Loul ce
qui avait été du souper, rapporle aint-Simon.
Le cardinal de Janson Hl la bénédiction du
lit. Le coucher ne fut pas long Le roi donna
la chemise à M. le duc de Berry .. .. J'y tenais
le bougeoir .... Madame la duchesse de Bourgogne la donna à la mariée, présentée par
madame de Saint-Simon, à qui le roi fil les
honnèletés les pins di tinguées . Les mariés
couchés, M. de Beau,·illiers el madame de
Saint- imon tirèrent le rideau chacun de leur
côlé, non sans rire on peu d'une telle fonction ensemhlP . ... »
Le duc de aint-Simon pom·ait 'applaudir
de son habileté et du uccès qui avait couronné toutes .!JS manœuvres. Cependant sa
joie ne fut pas complète : le pauvre duc
ubit alors une blessure dont on ne comprend
bien la profondeur que lorsqu'on a pu sonder
son incommensurable vanité. Ne s'avisa-1-on
pas de vouloir faire de madame de .. aintSimon la dame d'honneur de la nouvelle duchesse de Berry~ C'était là, paraît-il , une
façon de déchéance, car il s'agi sait d'une

« cconde place t&gt; qui ne comenait ni à sa
dignité ni à a naissance. li faut rendre justice au duc, il résista avec une ténacité admirable, multipliant les refus et donnant de sa
conduite les raisons les meilleures à son alil-;
mais le siège de chacun était fait. Le roi
imposa sa îolonté dans cette grave affaire,
et, tout comme Mon.eiimeur pour son fils,
Saint-Simon dut céder pour sa femme.
Ce déplaLir empoisonna son triomphe.
Toutefois, l'on ne peut se défendre de trouver quelque peu plaisante l'ingénuité des
plaint.es donl il assaisonne le réeil de œlte
aventure. « ~ous sentîmes à quel point on
agit en aveugle dans ce qu'on désire avec le
plus de passion, et dont le succès cause plus
de travaux, de peioe et de joie; .•. nous gémlmes du malheur d'avoir réussi dans une
affaire que, bien loin d'avoir entreprise et
suivie au point que je le fis, j'aurais traver. éc avec encore plus d'aetÏ\'ité, quand
môme Mademoiselle de Bourbon en eîu dû
profiler et l'ignorer.... •
Il est vrai qu'il ajoute : a si j'avai su le
demi-quart, que dis-je! la millièi,ne pnrlie
de ce donl nous fùmes si malheureusement
témoins ». Mais il n'est pas téméraire de
penser que a douleur consi ta urlout à en
être témoin de trop près, et madame de
aint-Simon pareillement.
(A suivre. )

Le roi Jérôme
~

Un matin de mars 1848, je ,is entrer
dans mon salon de la place Royale un bomme
de moyenne taille, d'environ soixanLe-cinq ou
six ans, a.yaul on habit noir, un ruban rouge
et gros bleu à la boutonnière, un pantalon à
sous-pieds, des bottes vermes et des gants
blancs. C'était Jérùme Napoléon, roi de
Westphalie. ll avait une voa tr\s douce, un
sourire cbarmant, quoique un peu limide,
les cheveux plats et gri onnant , et quelque
chose du profil de l'empereur. Il venait me
remercier de son retour en France, qu'il
m'attribuait, el me prier de le faire nommer
ouveroeur des Invalides. Il me conta que
M. Crémieux, membre du goll\'ernement provisoire, loi a,·ait dil 1a veille : « Si Victor
llugo le demande à Lamartine, cela sera.
Autrefois tout dépendait de l'entrevue de
deux empereurs, maintenant tout dépend de
l'entrevue de deux poètes. " J'ai répondu au
roi Jérôme : • Dites à M. Crémieux que c'est
lui qui est le poète. »
0

~

En no,·embre 184 , le roi de Westphalie habitait au premier au-dessus de l'enLresol, rue d'Alger, n° 5. Il avait là un petit
appartement meublé de velours de laine et
d'acajou. Son salon, tendu en papier gris,

éclairé par deux lampes, était orné d'une
lourde pendule dan le gotll empire el de
deux tableaux peu authentiques, quoique le
cadre de l'un porl.àl le nom : Titien, el le
cad1·e de l'autre le nom : Remb1·anclt. Il y
avait ur la cheminée un buste en bronze de
Napoléon, re buste com·enu que l'empire
nous a légué. Les seuls vestiges de son exi tenee royale qui restassent au p!'ince étaiC'nl
on argenterie et la vais. elle ornée de couronnes royales richement gravées el dorées.
~

Jérôme, à cette époque, n'avail que
soixante-quatre ans el ne les paraissait pa .
ll avait l'œil vif, la sourire bienveillant el
charmant, la main petite et encore belle. 11
était babiluelh ment rêtu de noir avec une
chainette d'or à sa boutonnière où pendaienL
trois croii, la Légion d'honneur, la Couronne
de fer et !:on ordre de Westphalie, créé par
lui à l'imitalioo de la Couronne de îer.
Jérôme c:iusail bien, avec grâce toujours,
et souvent avec esprit. li était plein de sou\'enirs et parfait de l'empereur avec un mélange de respect et de [raternilé qui était
touchant. Un peu de vanité perçait en lui,
j'aurais préféré l'orgueil. Du re le, il prenait
avec bonhomie toutes les qualification variées que lui attirait cette situation étrange
d'un homme qui n·e.st plu roi, qui n'est
plus proscrit et qui n'est pas citoyen. Chacun le nommait comme il voulait. LouisPhilippe l'appelait Àltesse, M. Iloulay de la
Meurthe lui disait : ire et Votre ,Uaje ·té.

,,

.... 262 ....

PAUL

GAULOT.

Alexandre Dumas l'appelait 1tlonsei9neur. 1c
lui disais : Prince, el ma femme lui di.ait :
Jlo11. ieut·. Il mettait sur sa rarle : le gené.1·al (Jonaparle. A sa place, j'aurais comprL
autrement .a po ilion. Roi ou rien.
~ En 1847, le lendemain du jour où Jérôme, rappelé de l'eiil, était rentré à Paris,
comme le soir venait et qu'il avait ·auendu
vainement son secrétaire, s'ennu}ant el seul,
il ortit. C'était la fin de r été. Jérôme était
de cendu chez sa fille, la princesse Demidoll,
dont l'hôtel louchait aux Champs-Él1sées.
11 tra\·ersa la place de la Concorde, regardant tout autour de lui ces statues, ces ohé-li ques, ces fonlaines, toutes ce choses nou"elles pour l'exilé •qui n'a,aiL pas rn Paris
depuis trente-drux an . Il suivit le quai de.
Tuileries. Je ne sais quelle rèverie lui eutrail
peu à peu dans l'âme. Arrivé au pavillon de
Flore, il entra sous le guichet, tourna à
gauche, prit un escalier connu sous la voùte
el monta. Il avait monté deux ou trois marches,
quand il se sentit sai ·ir par le bras. C'était le
portier qui courait après lui.
&lt;t Eb l monsieur, monsieur I où allez-vous
donc?» Jérôme le regarda d'un air surpris
et répondit: c Parùleu! chez moi. »
- A peine avait-il prononcé ce mot quïl se
réveilla de son rêve. Le pa sé l'avaiL enivré
un moment. En me conta.nt cela, il ajoutait:
« Je m'en allai tout honteux, en faisant des
e1cuses au portier. »

VrcroR HUGO.

HENRY BORDEAUX

+

Rosalie de Constant
La Chablière.

d'arbres de toutes essences, est un fouillis de
verdure. A son extrémité se trouYe l'emplace~e.nt, formé par quatre tilleuls, où Benjamm Constant voulait dormir son dernier
sommeil. Un des tilleuls a péri ; les trois
autres se dressent toujours, droits et fiers,
au1 t:oncs ~ormes•. Mais cet emplacement
est mieux fait pour mspirer le goùt de la vie
que pour exciter en nous le sentiment de la
mort. Ce pay i1ge est plus aimable que mélancolique.
Dans ces allées de pare, entre ces tilleuls
se sont promenés BenJamin Constant, ~Jme d;
taèl, ~(me de Charrière, lime Récamier.
Tant d ombres charmante habitent encore
ce~ l_ieux. Il en est u~e que je voudrais plus
spec13lement ressusciter : celle de Ro alie
de Cons~t, cousine de Benjamin, qui, dans
ses « caluers verts Il. nous a laissé de i
curieux souvenirs sur les ruptures et les raccommodement de son alfreux et séduisant
cousin el de fme de taël.
Celte Rosalie de Conslant est mentionnée
dan une ph.rase des Jfémoires d'outre-tombe:

Tandis que les fer"enls de Mme de Staël
dont l'inépuisable correspondance continue d;
défrayer les revues et les di eu sions, vont
chercher on souvenir vÎ\'aot sur les bords du
lac de Genève au chàteau de Coppel, dont
M. le comte d'Uaussonville. fait les honneurs
avec une grâce parfaite, le ami de Benjamin
Constant - ce maitre charmant de la ver:.atililé politique, qui fil Lant et de si mauvais
élèves - se croient moins favorisés pour
retrouver les traces d'Adolphe ou continuent
de l'enc~ainer à. Ellénore. Je leur indiquerai
la Cbablière, qm est au midi de Lausanne el
sur la mème rive que Coppet.
On y parvient par la roule de \allombreu~e
qui d'un peu haut suit le lac entre des bai~
vertes el ~e grilles de ,·illas qui, par in tervalles, laissent apercevoir un coin d'eau
bleue. De Lausanne, il raut vin"t miaules
de voiture. La CbablièM est aujourd'hui compo~ ~e deux villas entourées d'un parc.
Mais l une. de ces villas, celle habitée par
Y~e Eugéme Pradès dont les romans pessirrustes sont très goûté dans la Suisse roma~de, est tonte neuve. L'autre, seule, est
ancienne; en~re_les dew: pavillon qui l'cnserr~nt ont-1ls elé construit · au cour· du
dermer siècle. L'ancien bâtime11t lui-mème
porte bien des traces de changements et de
restauratious. Détail bizarre, son fronton,
comme ceux ~e pal'illons, est orné de guirJand_es funéraires. La Cbablière, propriété de
famille des Constant, habitée par Benjamin
enfant, apparlmt plu tard à lord tratford
Canning, plus c·onnu sous le nom de drall'ord
de Redclife, cousin du célèbre hommtl d'État
a.ngla.i'. li y .perdi~ sa femme âgée devi11gl
ans, après six mms de mariage, en i 18;
celle-ci est ensevi-lie dans l'église de Lausanne. De dése. poir, il en fit porter Je deuil
à sa maison méme.
. _De la terrasse, l'œil. peul ~ui~re le lac qui
fu1l ver · Genhe. el qui, vu ams1 dans salonBENJ.Uilll CoNSTA.',T,
gueur, _parait illimité et emblable à la mer.
o·atrts '" lltlwgraf'h~ d~ DESM.ARAIS,
Les v01les latines qui viennent de Savoie
décorent ses eaux comme de grands cygnes
et. les 1?-onta~oeb qui ferment l'autre rive: « M. de Constant, cousin de Benjamin, el
boisées Ju·qu au sommet, sont un spectacle
Mlle de Constant, vieille fille pleine d'esprit,
de douceur el de repos. Le parc, composé de vertus, de talents, habitent leur cabane
BlllunGR&amp;~u1e. - Rosalie de Co,utant, ,a fa.mille
et su am~, (l 758-_llij~J. riar Lucie Achar,!, ~ volume;' (Eggiman, éditeur il Genève).
Vo!r 1uss1 Lell~es de Bc11ja111in Cotutmil à Ill
f &lt;!imlk ( l775-11!SO), prJcédées d'une introduction
,t aµr des lellre$ el des d,ocnments inédits. ar
Jean U. ~e.nos (Albert Lame, éditeur, 1888)/et

l'!"rl!a,t de Be11jamin Co111tant, publiê par ~Ille tllé-

Jegar1 10lleo?or1T, ëditeur), clllin la CoM'e!poodance
de t,)1.al&lt;'aubr1and avec lladame de Colleos (18':!ti-1836),
publilltl fllJ' Je Corrupomiant, numfro du 25 aoill
1901.
'
. 1. Y. Philip~ . G~et prépare, 5ur llme de Charrière el la SOCJ.~le smsse, un ouvrage donl il a déjà

.. 263 ..

~~ ou_s-Terre, au bord du Rhône .... » Par
l mléret qu'elle prit à tous les événements
au~quels elle assista, elle avait droit à une
peute_place _dans l'hi toirn de son temps. Elle
y ava1L droit encore, parce qu'elle est une
fi~re o~i~ioale, et parce que la ociété "audo1~e, Vls1lée tour à tour par une .Mme de
Stael, par un Joseph de Maistre, par un Chateau~ri~nd' présentait alors un caractère tout
particulier. Celte place, on vient de la lui
accorder. Une de ses parentes, Hie Lucie
Ac.bard,' consacre à sa mémoire deux volume.
édités a Genè\'e, au cours desquels elle lui
donne. le plus souvent la parole, el la lais e
se pemdre elle-même au naturel dans les
fameux cahierJ1 verts où elle consignait pèle•
D_1êle tou_t ce qui la frappait, recelles de cuis.tne, :m?m.es philosophiques, conseils pra~4ues, det~ils de famille, sentiments intimes,
\-1e de s0C1élé el événements historiques. Et
san doute ces deux volumes eu cnl oaené à
ê~-re conden és en un seul; en outre, u1~ peu
d ~r~re, quelques divi ions, une façon plus
pr~clSP. de pr~enter les diver · personnages
cr11 Y apparai eut leur auraient procuré
l a~rément des ouvrages clairs et harmonieux,
et iJ~ semblent un peu trop destinés à un
pub~•~ de famille, ~éjà mis au courant par la
trad1t1on. Enfin, ils sont écrits dans une
langue un peu surannée, et qui fait souvenir
de lme de Genlis. De phra es comme celle-ci
nou_- rajeuni. sent d'un iècle : « Le dieu
Cupidon ~-t-il joué nu rôle à celte époque
dans la vie de notre jouvencelle1 » Malgré
1~u_s CS dé.faut , le livre garde cet attrait des
V1e11les maisons de campagne où l'on oublie
de regarder les parquets usés, le tapisserie.
fanées 1:'t les meubles sans style parce que le.
fen~lre~ ou\:ent sur les prairies et les boi .
Il n a rien d apprêté et De témoigue d'aucune
prélention, el il est bourré de détails de
petits _faits véridiques, comme il convie~L à
?ne luographie de vieille fille : « Ce sont
Justement les petits détails intimes les
fine ses qui vous attachent à l'histoire. d'uoe
àm~. », 11 no_us oll're un triple intérêt, le
r~!t d une vie humaine pré entée dans sa
mité, le tableau d'une société provinciale à
la fin du nm• siècle et au commencement
du m.•'' enfin quelques portraits et jugemen~ sur les grands homme.~ de passage el
s~1aleme.nt sur les amants de Coppet, aussi
agités que ceux de Venise.
publié quelque, fragments dans la Bibliothlque
.
verselle do Lausauue.
umU~ ècri~ain allernond, M. Ludwig Gi!ifcr, a µuhli é
aussi un h-re, TJ,tr~,c B~bcr, Ôw· conl1en
. l d e nomb
. re_u;i; d0e:u~eots sur '.llme de tarrière el toute ,

soc1etâ 11 ller11re vaudoise el neuchatero· d
temp~.
lSC
Il

�1l1STO"RJ.J!
II
Histoire d'une vieille fille.
Une vie , pour être bien remplie, n'a pas
besoin de beaucoup d'événements. Le devoir
quotidien, si simple qu'il soit, surfit à l'occuper et à l'embellir. Rosalie de Constant
vécut à la campagne, se dévoua à son père et
à ses frères, refusa de se marier, fit partie,
sans lui donner tout son cœur, de cette société
de Lausanne, si intelligente et cultivée, qui
se groupait autour de Mme de Charrière de
Bavois et de la baronne de !fontolieu, et mourut à un âge avancé sans avoir jamais quitté
son pays qu'une seule fois, à quatorze ans,
pour se faire soigner à Paris par Tronchin.
N'allez pas croire, après ce résumé, que celle
vie est sans attrait.
Rosalie naquit à Genève le 5i juillet f 758.
Mais ses parents l'emmenèrent bientôt dans
leur propriété de Saint-Jean, qui domine la
jonction de l'Arve avec le Rhône, en aval de
Genève, L'enfance à la campagne, plus libre
et plus saine que dans les villes, est un grand
élément de bonheur. l\osalie ne put guère
l'apprécier. Son père, qui se plaisait un peu
trop dans la société des femmes, et lirait
avantage d'une figure agréable, s'absentait
fréquemment et longuement. Sa mère souffrait de ses absences, et montrait d'habitude
un visage triste, quoique joU; elle mourut
toute jeune, en i 766, laissant quatre enfants
dont l'aînée était notre héroïne. Enfin ses
grands-parents étaient rudes et austères. La
mode n'était pas alors de gàter les petits. On

vant mignon, minaudait et paradait devant
une glace. Volta.ire était plus indulgent. Il
habitait alors les Délices et voisinait avec les
Constant et les Pictet. Avec ses frères el sa
sœur, nosalie jouait dans son jardin, el
jusque dans son cabinet de travail. « Dans
ses temps de misanthropie même, écrit-elle,
il voulait toujours revoir ses anciens voisins
et recevait bien jusqu'aux enfants. Il les laissait jouer dans sa bibliothèque avec un grand
léopard empaillé placé au milieu, ouvrir ses
livres, regarder ses estampes. Les voyant un
jour oter les hannetons d'un arbuste : &lt;( Oh !
« dit-il, je suis bien heureux, je n'avais plus
« que deux ennemi", les turcs et les banne« Ions. Catherine me tue les turcs, vous me
&lt;( délivrez des hannetons .... »
C'est en jouant à Saint-Jean que Mlle de
Constant fit une chute dont elle se ressentit
toute sa vie, et qui lui déforma la taille. Elle
passa à Paris l'hiver de i 772 à 1775 pour
essayer de se guérir. Elle avait quatorze ans;
son Journal de voyage, conservé dans sa
famille, nous renseigne sur ses impressions
de promenades, de théâtres, sur la cour
entrevue à Versailles; mais, écrit par une
main trop jeune, il n'est guère qu'une nomenclature sans couleur. Revenue en Suisse,
Rosalie devient vile une petite mère pour sa
sœur Lisette, pour ses frères Juste et Charles,
et pour son nouveau frère Victor, car M. Samuel de Constant s'était remarié, mais sa
seconde femme ne fut jamais qu'une bellemère pour les enfants du premier lit. Quelques
soirées et fêtes à Lausanne éclairent seules
celle adolescence solitaire, d'ailleurs peu por-

COPPE1' ET LE CHATEA U DE

les élevait sans faiblesse. Rosalie se souviendra
plus tard que sa grand'mère soufOeta un jour
son frère Charles parce que celui-ci, se trou-

MlŒ

DE STAËL,

tée à la rêverie, et d'autant plus accessible
aux plaisirs de la société qu'elle y trouvait
un développement intellectuel el l'occasion

d'exercer sa meilleure faculté, le jugement.
Son cousin Benjamin, de neuf ans plus jeune
qu'elle, mais d'esprit très précoce, prenait
part à ces réunions mondaines qu'on appelait
en Suisse des assemb[ee$. Déjà il brillait par
ses reparlies, et déjà il écrivait en vers et en
prose, à tort et à tra1ers. J'extrais du journal
de Rosalie ce poïtrait du père de Benjamin
Constant; on pourrait le croire celui du fils :
&lt;1 M. Juste de Constant avait une figure imposante, beaucoup d'esprit el de singularité
dans le caractère. Il êtait défiant, aimait à
cacher ses actions, changeait facilement de
principes et de façons cle penser. Il eut des
amis et des ennemis violents. Personne n'est
aimable d'une façon plus piquante, personne
n'a plus de moyen de se faire aimer jusqu'à
l'enthousiasme; personne aussi ne sait mieux
blesser et mortifier par· une ironie amère. i&gt;
Or le père el le fils qui se ressemblaient ne
pouvaient se souffrir.
Rosalie de Constant préférait la société de
Lausanne à celle de Genève. « Ce beau pays,
dit-elle du pays de Vaud, est un de ceux où
on peut mener la vie la plus douce quand on
n'a pas d'ambition. On y trouve de l'amitié,
une société agréable, dtis mœurs simples et
pures. 1&gt; Très liée avec Mme de Charrière,
qu'il ne faut pas confondre avec Mme de
Charrière du Colombier, l'auteur de Calliste,
elle faisait chez elle de longs séjours, et
lorsque son père, quittant Saint-Jean et
Genève, s'installa définitivement à la Cbablière, près de Lausanne, elle se réjouit d'un
changement d'existence qui favorisait ses
goûts el ses amitiés.
La Chablière avait une terrasse qui donnait
sur le lac Léman; une allée, plantée de beaux
arbres, conduisait à un temple de la Nature
qu'ornait une statue de Jean-Jacques. C'était
l'époque où l'on rendait un culte à la nature
et à son philosophe. C'était aussi l'époque où
l'on découvrai l la beauté des montagnes ;
M. de Saussure, qui assiégeait le mont Blanc,
mettait Chamonix à la mode. Rosalie n'avait
pas à suivre la mode : elle savait dès longtemps apprêcier les beautés diverses de son
pays. « Après avoir gravi les Alpes, écritelle, que le repos est délicieux sur ces pelouses
d'un gazon velouté, en cueillant les fleurs
qui les décorent! C'est ainsi qu'un herbier
devient un mémorial de toute la vie. Chaque
plante porte avec elle le souvenir du lieu où
on l'a cueillie, de la personne qui l'a donnée.
On aime surtout à penser que toutes sont
nées en ce pays fortuné où les beautés et les
richesses de la nature nous rappellent que l'or
n'est pas le premier des biens. , Peintre
comme elle était musicienne, elle consacra
longtemps ses loisirs à son fameux herbie,·
qu'on peut voir encore aujourd'hui au musée
cantonal de Lausanne, et qui se compose de
douze cents aquarelles reproduisant Ja flore
variée des Alpes.
De bonne heure, Rosalie de Constant prit
l'habitude de noter sur des cahiers verts les
petits événements de sa vie. li y a de tout
dans ces cahiers. En voici un qui débute par
une adresse d'apothicaire : « Le Roi de la

HIST ORIA

Fesc. 38.
Cliché Giraudon.

PRINCESSE LOUISE D'ORLÉANS,
FILLE de LOUIS-PHILIPPE Ier, ROI des FRANÇAIS , et FEM.ME de LÉOPOLD Jcr, ROI des BELGES.
Tableau de J. - D.

'OURT . ( Muée Condé, Cl1antilly. )

�~OSALŒ DE CONSTANT _ _ ,..

midi, il v avait un cercle très brillant, de
jolie lem.me recherchées dan leur parure,
dans leur maintien, leurs regards el même
leurs parole . La plus belle avait cette lraoC(Uillîté d'e prit, celle ai ance et celle brilDonne il d"aulre§ ces Deur; si fraid1l'ment cueillies.
lante
gaieté qui annoncent qu'on e t content
Je ,·eux celh.-;, Phili~. que tes doigts ont flétries.
de soi el des autres. Cette belle rérrnail en
paix lorsque tout à coup la porte s'oune, on
Après de adage copié dao quelque
annonce une autre femme reconauteur du temp., et assez heunue pour montrer partout où elle
reusement choisis (ex. : li n'y a
,·a une de plus jolie figure , un
point de gen plu vide que Cl'UX
des plu charmants vi age , la
c1ui sont pleins d'eux-même. ). il
mentionne l'arri ·ée des émigré à
tournure la plus faite pour ètre
Lausanne : « La ré,·olution de
remarquée, et celte simplicité si
France occupe Lous les
pril ,
éduLanle qui dénote un cœur
e1.cite tous le ·enlimeots, toute
honnête, peut-être sensible. Celle
les craintes, toutes les e pérances
femme entre entourée d'une troupe
el divise la ociété, les Françai
de jeuue iteo llUÎ la proclamaient
émigré inondent Lau anne. » Plus
la plu· belle et qui parai saient
loin, à la date du U janvier 1790.
vouloir la ou tenir envers el contre
je lis celle note l)Ui fixe l'e prit
tous. La prt!mière, craignant de
M"er de émigré : 1 Lau. anne
,oir son lrùne renversé par cette
e. l très brillant. On dan. e, oo
nouvelle venue, et . achanl l,ien
joue la comédie, il y a partout de
que le premier coup d'œil décifugitifs. 1
derait de la ,·icloire, eul un moComme il arrive dan les fament d'inquiétude très vi1•c, qui
milles nombreuses, Mlle de Con.ne fut aperçu, je croi , que de
tant, sans quiller .on coin de terre
moi, parce que tou le yeux étaient
fomilial, .c lrou,·ait mêlée am.
portés ur l'autre. Mai , en haplu grands événemenls historibile général, elle ne f&gt;erdit pas la
ques et à la géoirraphie de la
tête cl elle se prépara au combat.
terre eoti\re. Elle uivait s FrèElle avait cerlain chai! orange
res par la pensée, cl son tœur voyaqui erl de manteau, de draperie
geait avec eux. Juste, l'ainé, ~eret plus ouvent à montrer à propo
,·ait en Hollande et ful tué dao la
le plu beau bras, la plu belle
• LES D~:LtCE . • ()E Vot .TAIRt:. - Gr.ivure Je QuaVIRDO , a·arrès s,cnT.
campa"ne de 179:i. Victor, J, plu
gorge qu'on peut avoir qu'à les
jeune, !ai.ait partie de la garde
cacher tout à fait. Elle comprit que
~ui · e qui fut mas~acrée le i O août t i92; par peu près en ce terme : « La per ·onne avec le bonheur avait ,•oulu qu'elle o'eùt montré
miracle, il échappa, et, dans une ltllrc qu'il « qui ~f. .\kao c ·t wnu en Angleterre prend ni l'un ni l'autre encore el que la ,·ue ubite
adre sa le lendemain à ses sœur , il raconte • la liberté de témoigner sa surprise qu'une de tant de charmes attirerait Lou le yeux,
dans e détails celle journée où l'ancien « dame aus,i bien élerée que l'e t . i\rcment fixés un peu trop longtemp ur . a rivale.
ré!!Ùne arronisa. li n'était pa hor d'affaire; « ~lrs Powel n'ait pas ju&lt;&gt;é convenable de la Elfoctivement, cela produi it un effet prodiréfugié chez des amis, les Achard, il fut « consulter sur lt&gt; plai. ir· de ~l. Akao. Quoi gieux. Je m'approchai de la ~ame avant
dénoncé : 011 perquisitionna dan la maison, « qu'il en soit, l"hl'ureu Chinoi era prêt à qu'elle fùl certaine de on triomphe et je lui
et Victor, dégui é en vall'l, "Uida el rclaira i. l'heure fixée. » Mr Powel m'emoia de
dis : « Que n'ai-je la pomme à o0rir! mon
lui-même ceu1 qui le cherchaient. Plus tard excu. e et ajouta qu'étant iodi ·po éc, elle « choix serait bientôt déterminé. ,, Je ne
il devint aide de camp de Wellington, et fut n'irait pas au bal. Je m'y rendis moi-même crois pa qu'elle ait jamai jeté un regard
nommé général en i815. Quant à Charles, il et drmandai à èlre présenté à Ir Powel, plus dou , plu tendre, plus expre sil de
était parti pour la Chine aGn de faire fortune; « dont l'indi po itiooo'avaitpas duré». Ain i reconnaissance et de sali faction, et je vous
de caractère aventureux, il devait tenter plu- l' heureu.r Chinois procura il à son maitre de assure qu'elle a diaulemenl joué de la pru.ieurs foi la chance anal d'arranrrer a vie belle relation .
nelle, mai le plai ir entrait dan· on cœur
à on gré. A son retour, il trouve !"Europe
Lié a,ec on cou.in Benjamin, Charles de el banni ·sait une crainte très "Vive qui l'avait
bouleversée. Quand il débarque en Angle- Con lanl vécut à Paris pendant le Directoire occupée un moment. Je l'engageai à remettre
terre, e que lions sont i ·au"renues qu'il el fréquenta la _ociété brillante et di olue
on beau schall orange. « Employer inutile'attire celle répon e : a On rnit que vou · qui y régnait alors. e lellre à sa œur « ment un moyen dont on ne doit user qu'en
arrivez de l'autre monde. 11 En e0et, entre
« dernière extrémité, c'est uo défaut de tacont un tableau très animé de ces mœur
on déparl et son rctou r, il y avait eu la Révo- lé"ères; I' àge et la tendres e de Rosalie en « tique •, lui dis-je. Elle me comprit, mais
lution. IL ramenait de Chine un Chinois, et ce fai aient une contideote indul""t:nle eL ùre. quelle l la femme qui ail user avec modéChinois, nommé Akao, faisait sen·ation. On Je soupçonne le jeune homme d'être tombé ration de la victoire? Elle . e leva ous un
s'attroupait sur son pa sage; on arrêtait la amoureux. de Mme Tallien. Il dine a,ec préte1te, et sa belle taille, .c bras nu , sa
diligence pour le voir. Les un le prenaieut Mme Tallien el Bonaparte, et ne dit pa · un grâce, cet ensemble de beauté que peu de
pour une femme, le aulres pour un amhas- mot de la .econde. ~lais ,·oici un frarrment de femmes possèdent à un point de perfection
adeur. Le snobi me sévi sait déjà. Charles lettre que je ne pui me tenir de citer, taol aussi grand fut remarqué, admiré, même
de Constant avait beau réclamer les senice
il nou offre d'a,.rémeot dans sa peinture de par .a rivale. La première de ces femmes e l
de son domestique; on s'arrachait Akao. Le
Mme Tallien, vou l'avei déjà reconnue;
la coquellerie el de la rivalité féminin
dames surtout l'accaparaient; il en vint une
a - 2 no1•embre 1?!lG (le jour des l'autre est une dame Récamier, qui affecte la
qui l'enleva dan on carro e pour le faire lforts n'interrompait pa le plai'ir mon- simplicité d'une bourgeoi e par la même raidiner. A Londre , Akao fol recherché dans le dains : la mort était alor un accident si son que l'autre a adopté le costume grec. O
grand monde. On l'invitait pour l'e1hiber, et banal). - J'ai été hier soir à un beau Pri- femmes, que vous ête séduisantes et frivole·,

Fauciguière, rue , aint-Honoré, a un élhir
qui prévient et guérit tous les maux de dents. D
Il mêle ensuite des notes de boucherie à de
petits vers dan le goût de ceux-ci :

il e rentrait jamais qu'entre une et deux
heures du matin. « C'e:,.t gênant pour moi,
écrivait on maitre ingénument. Il n'e t pas
,·enu dan l'idée de ceux qui l'invitent de me
demander j cela me convient, ni de l'envojer
chercher et de le renvoyer. Ava nt-hier, je
trouve une invitation au nom de ~frs Powel
pour aller au bal de la Cité. Je répondis à

.,. 265 ...

�,

1flSTORJA - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -.4
que votre cœur est ambitieux! il n'y a point
de femme qui ne prîl un vice comme vêtement s'il pouvait lui donner un triomphe. i&gt;
Benjamin eût été ravi de cette page qui
retrace l'unique défaite de Mme Récamier, sa
future el cruelle amie, et se fût approprié
sans nul doute, s'il l'avait connue, la rélle1.ion finale, capable de le consoler un
instant de ses faiblesses. Charles de Constant
était le frère préféré de Rosalie. Après s'être
marié en Angleterre, il revint dans 1a suite
se fixer en Suisse, et même, ayant perdu sa
femme et marié ses filles, il appela sa sœur
auprès de lui. Le frère et la sœur vieillirent
de compagnie dans une petite propriété aux
portes de Genève, qu'on appelait Sous-Terre
et qui était au bas do la grande propriété de
Saint-Jean où ils avaient passé leur enfance.
Là Chateaubriand les vint voir.
L'amour fraternel remplit la vie de Rogalie. Des pbrases comme celle-ci, qui est
datée du 18 mars 1828, ne sont pas rares
dans son journal : a Je suis bien riche
aujourd'hui, j'ai des lettres de mes deux
frères. » Elle réserva toute sa tendresse aux.
affections de famille, et n'en connut jamais
d'autre. Ces affections furent sa joie, mais,
à la façon des amoureux, elle en tira aussi
toutes les tristesses. Sa sœur Lisette, avec
qui elle 'Vécut pendant leur jeunesse en
grande intimité, s'engagea dans une secte
religieuse dite des Ames intérieures. Celle
secte, qui se rattachait au quiétisme de
Mme Guyon, avalt pour base l'union intime
des âmell, avec Dieu, et l'union des « àmes
pures » eolre elles. Dès lors, Liselle, indifférente aux choses de la terre, mena une existence toute mystique qui la rendait parfaitement heureuse. En vain Rosalie s'efforçait de
la retenir dans la vie pratique : le lien de
sympathie qui unis ait les deux sœurs était
brisé, il ne subsistait entre elles que ce lien
de la Camille qui dure malgré les séparations
et les désastres, et qu'aucune force humaine
ne peut rompre entièrement. Rosalie continua de voir et d'aimer l'illuminée, mais
celle-ci ne prêtait plus d'allention aux événements du monde. &lt;1 Nous allâmes mardi
chez Liselle par un jour charmant, note
le journal en aoùt i814. Son calme fait du
bien. Elle tient table ouverte aux rougesgorgel&gt; dans son bosquet : elle les appelle, ils
viennent boire, manger, s'ébattre, comme
s'ils étaient chez eux, c'est vraiment drôle à
voir, cela lui fait un plaisir bien d'accord
avec le reste de sa vie,. &gt;&gt;
Rosalie de Constant termina, le 27 novembre 1854, à l'âge de soixante-seize ans,
une vie qu'elle consacra à aimer el aider sa
famille.
Elle prit sein plaisir où elle put, à son
foyer, à quelques foyers amis, dans la
peinture, la lecture et la musique, dans le
goùL de la campagne. Elle s'ennuya quand il
le fallut, et trouva autour d'elle de quoi occuper son activité et son dévooemrnt. N'est-ce
pas là un type charmant de vieille fille?

Ill
Un roman d'amour.

J'ai dit que Rosalie de Constant refusa de
se marier el ne connut que les affections de
famille. on cerveau était raisonnable et bien
équilibré. Sa taille déformée guidait sa sagesse. Elle ne voulut pas, au déclin de sa
jeunesse, associer sa vie au sort de personnes considérables, mais âgées. M. de Montyon et le général de Montesquiou demandèrent sa main; elle ne se décida ni pour un
prix de vertu, ni pour un conquérant. « Tu
es trop bien élerée pour aimer jamais », lui
disait son père, qui avait sans doute reçu une
éducation déplorable. Son journal témoigne
constamment d'un rare boa sens; c'est ce
bon sens qui lui représentait les choses dans
leur exacte vérité, el la faisait souvenir à
propos qu'il faut au bonheur quelques illusions et de la jeunesse. Elle n'était pas exaltée; pourtant c'était un cœur chaud et -raillant qui battait dans sa poitrine, et la forte
tendresse dont elle entoura son père el ses
frères suffit à donner à sa vie cette plénitude
que nous n'accordons volontiers qu'à l'amour.
Elle ne regretta jamais les décisions qui
protégèrent sa solitude; je relève mème
l'éloge de celte solitude dans une page de
son journal où elle raconte une après-midi
passée aYec une amie : « Nous nous sommes
étabLies au coin du feu, nous avons bien
goùté, nous avons chanté, vu des dessins,
je lui ai lu des choses qu'elle ne connaissait pas el qui lui ont fait plaisir. Ah l le
célibat est un état très doux. Les enfants
sont un objet d'intérêt trop vif pour n'être
pas tourmentant. Si, comme cela peut se
rencontrer, le mari n'est ni aimable ni délicat, s'il ne peut inspirer ce d!.'gré d'estime
qu'on a besoin d'accorder à l'homme auquel
on a confié son sort, oh I que la chaîne est
pesante! Que les vingt-quatre heures sont
longues! Vive la légèreté du célibat I Point de
responsabilité; peu d'intérêt, il est vrai,
mais on ,,oil la vie s'avancer, son terme s'approcher sans regrets. On jouit de ce qui se
présente d'agréable sans être retenu d'un
autre côté par des sentiments trop vifs. Les
peines qui n'atteignent que soi sont toujours
légères. Oh! oui, c'est un grand bonheur que
de n'ètre pas la femme de J ... I » Je ne sais
qui était ce J ... , mais un éloge philosophique da célibat, dans la bouche d'une
femme, devait se terminer par une personnalité, car elles tirent de la philosophie une
utilité immédiate. Dans cette page, d'ailleurs,
Rosalie restreint à plaisir la beau té de sa vie,
qui fut d'être mêlée à celle, plus agitée, de
ses frères, de souffrir et de connaitre la joie
par leurs joies et leurs soull'rances, et de
prendre uu intérêt très vif, non seulement
aux choses de sa famille, mais à toutes celles
de son pays, sans compter les agréments de
la nature et de l'art.
-n y eut cependant un roman dans sa vie,
un roman comique el mélancolique à la fois,
comme il convient à l'amour. Un auteur dra... 266 ...

malique donnait de l'amour cette définition :
(( De grands mots a,•ant l de petits mots pendant! de gros mots après! &gt;&gt; Et sans doute
gms mots est excessif. La passion qui n'est
pas raisonnable ne supprime qu'un temps
notre rai,on, et quand celle-ci arri\'e enfin,
fort en retard et essouftlée d'avoir couru,
elle constate sans déplaisir qu'en son absence
on a accumulé les erreurs et les ridicules. La
raison de Rosalie n'arriva guère en retard;
aussi n'eut-elle à constater qu'un peu de ridicule, et son partenaire en supportait plus
qu'elle. Ce partenaire ne manquait pas de
lustre : il n'était autre que Bernardin de
Saint-Pierre, le célèbre auteur de Paul et
Virginie et des Études de la nature. Un
homme de lettres apparaît rarement dans la
Yie d'une femme pour son bonheur. EUP.même a raconté cette aventure dans son
journal, en la mettant sur le dos de deux
ètres fictifs et transparents qu'elle a appelés
Valérie et Théodore; avec les lettres del' écrivain qu'on a retrouvées, il est facile de rétablir la vérité. Un jour donc que Valérie, que
nosalie s'ennuyait, elle écrivit à Théodore, à
Bernardin. C'était déjà la coutume de confier
ses ennuis à des gens de lettres. Ils utilisent
ces secrets; c'est da document humain. «Valérie, nous dit Je journal qui analyse très
finement les motifs de cette correspondance,
Valérie avait passé sa première jeunesse sans
avoir connu le bonheur; il ne s'était montré
à elle qu~ comme un éclair passager et trompeur, toujours suivi de la nuitla plus sombre.
Après avoir beaucoup souffert et beaucoup
rélléchi, le calme revint dans son âme. Elle
avait une vraie curiosité de connaître et de
sentir, et lorsqu'un livre offrait à son cœur
les consolations dont il avait besoin, un sen Liment de reconnaissance l'atLachait à l'auteur.
Un ouvrage surtout réunit à ses Jeux lt's
agréments et les beautés qu'elle avait trouvés
épars ailleurs. L'auteur élait \ivant, il ~e
disait malheureux et n'ayant pu réaliser les
projets qu'il avait formés. Valérie trouvait
une sorte de rapport entre elle el lui, la
reconnaissance qu'il lui inspirait lui donnait
Je désir de le voir plus heureu:x. - Un jour
qu'elle était seule et que, pour se distraire dt!
mille chagrins, elle avait relu un dt!s ouvrages
de cet auleur, son imagination s'exalta, l'envie de communiquer avec lui devint si vive
qu'elle y céda. Elle écrivit, mais sans se
nommer. Ce n'est pas de sang-froid qu'on
écrit une pareilltl lettre; les idées et les
expressions ne Jui manquèrent pas; elles
eurent toute la chaleur du sentiment qui
l'animait. Bientôt après, ne croyant pas que
sa lettre panint ou qu'elle pût produire
quelque effet, elle l'oublia .... » Tristesse de
la jeunesse finissante, curiosité de connaître
enfin l'amour, exaltation liLtéraire, pitié d'un
auteur qui se dit malheureux, en vérité
Rosalie ne manque pas d'excuses et les détaille avec une psychologie minutieuse. Mais
est-elle bien sûre d'avoir oublié sa lettre
après l'avoir écrite? N'est-ce pas là encore un
trait féminin?
Celle lettre était partie le 2 mars i791.

•

_____________________________

Elle décrirait la Suisse et la campagne de la
ChabLière, et n'était pas signée. A la fin de
septembre, Rosalie en reçut des nouvelles.
L'excellent Bernardin s'était évertué à découvrir sa correspondante, avait même fait insérer une réponse anonyme dans le Journal de
Lausanne, et croyait enfin avoir trouvé sa
mystérieuse amie en la personne d'une dame
Williams. Cell~I transmit la réponse de
l'écrivain à Mlle de Constant· on ne sait com. à
ment elle avait appris que la' lettre revenait
cette dernière. Rosalie fut vexée de voir une
tierce personne mêlée à sea alfaires intimes;
une nouvelle lettre au grand homme se ressentit de sa méchante humeur. Mais le g:rand
homme, qui avait passé la cinquantaine et
qui, tout en excilant la sensibilité de ses
contemporains, cherchait à s'établir solidement, ne se laissa pas arrêter en si beau
chemin de conquête. « Aimable Ro alie,
répliqua+il dans le langage du temps, nos
àmes se sont louchées. Ne vous reprochez
point volre lettre ni mes tentatives. La 1mblicité de mes oul)mges m·a alifré at1 moins
quatre mille lettres, la pluJJart de per·sonnes inconnues pat'mi lesquelles il y a
un gra,td nombre de femmes et même de
demoi.selles. Aucune ne m'a causé une émotion aus i touchante que la vôtre.... o Il
tient à ce chiffre prestigieux de quatre mille;
il y revient dans ses lettres postérieures, et
en tire mème un parallèle avantagelll'. avec
Jean-Jacques, qui avait une malle pleine de
ces correspondances et la trainait partout
après lui. Notre homme de lettres accompagne sa vanité d'un peu de roublardise :
« Des demoiselles, continue-t-il, m'ont écrit
et m'ont offert leurs personnes et leurs fortunes en feignant d'avoir pour moi une
passion e:1.trême, mais elles m'ont caché
la vérité sous tons les rapports. :i Aussi ne
veut-il plus être du!)'!, el, avec une ingéniosité qui désarme, il exige de Rosalie que,
« de ce pinceau qui sait si bien rendre les
paysages de la Suis e », elle lui fasse son
portrait a de la tête aux pieds l&gt;, en y
joignant Je caractère de on cœur et l'état de
sa forlzme. Quand le journal de Rosalie, oh
ces lettres soot recopiées, ne servirait qu'à
nous montrer les pratiques sentimentales de
l'auteur de Paul et Virginie, el à mettre à
nu le cœur d'un littérateur qui fit profession
de sensibilité, il mériterait d'être lu, médité
el retenu. Beroardin cherche un cœur où
reposer son cœur; mais la chaumière ne loi
surfit pas, ni l'amour : il lui faut s'informPr
de la bourse.
lnvitée à se peindre, Rosalie confesse qu'elle
n'est point jolie, ce qui lui vaut de notre
quinquagénaire un peu refroidi cette nouvelle réponse : , Pour moi, je l'aroue, il
m'est impos~ible d'aimer un être idéal. Vous
me faites entendre que vous n'êtes pas jolie,
mais vons pouvez me dire si vous ètes grande
ou petite, blonde ou brune, grasse ou maigre,
jeune ou âgée. Si vous me regardez comme
votre ami, celle peinture ne vous coûtera
rien; je ne vous dtUDande que votre buste.
Pas une de ces dames et demoiselles incon-

nues qui m'ont écrit ne m'a refusé le sien; il

i en a même qui se sont peintes de la tête
aux pieds, mais avec des draperies. C'est en
cela qu'elles m'ont trompé .... &gt;&gt; li n'y a
qu'un romancier idéaliste pour montrer tant
d'erigences. Et il termine sa lettre en e.mbrassanl Rosalie.
Celle-ci acheva son portrait qu'elle n'arait
qu'ébauché. Elle s'aroua paU\•re et bossue.
Aussi Bernardin cessa-L-il de faire des frais;
il quitta la poésie el se mit à l'aise. «J'ai eu,
écrit-il dans la lettre suivante, j'ai eu des
coliques auxquelles je ne suis pas sujet. Ce
qu'il y a de pis, c'est qu'il se joint à tous
mes maux le mal des nerfs qui les empire el
les surpasae. • Et le voilà parti sur ses maladies.
Jusqu'à présent la fiction imaginée par
Mlle de Constant et les lettres de Bernardin
de Saint-Pierre que nous connaissons coïncident exactement. Au point où nous en
sommes, le roman el la réalité se séparent.
[ncontestablement le roman surpasse la réali té. Valérie part pour Paris où elle doit rencontrer Théodore. Comme elle monte dans la
diligence, elle reçoit une lettre qui cherche
à la retenir : cc Ne venez point, ce serait Lrop
hasarder sans être sùr de s'aimer et de se
plaire .... » Elle part quand même, et marche
bravement à la désillusion el au désespoir
Comme une bête blessée gui se traine jusqu'au gite, elle regagne en bâte le pays natal
où elle meurt, ayant à ses pieds Théodore
qui. pousse des cris. C'est là une concession
maladroite au goût du jour. Heureusement,
il y a un mol de la fin qui nous fait oublier
cette pompe tragique, et le voici : « La douleur de 1'béodore intéressa, on s'empressa de
le consoler; on assure que ce ne fut pas difficile. 11 ne remporta à Paris que le souvenir
de ses succès el la certitude de son mérite. »
Une phrase suffit pour exécuter Bernardin.
Mlle de Constant sait lancer un trait droit au
but. Elle en lance même un second dans Je
même cahie1· vert, une page plus loin, après
une recette de gâteau anglais : « Ne cherchez
jamais à voir de près l'auteur dont l'ouvrage
vous enchante. Songez que c'est la meiJleure
partie de lui-même que vous connaissez .... »
Mais pourquoi réserve-+elle sa clair\'Oyance pour ses fictions? Elle juge l'homme
de lettres avec ~a ferme raison, et néanmoins
elle e laisse prendre à ses vulgaires flatteries
et continue de lui écrire. Bien plus, elle lui
brode un portefeuille : un bouquet de roses
au milieu des épines_. Pendant ce temps, Bernardin, qui ne se soucie point d'une vieille
fille pauvre et bossue, cherche de droite et
de gauche l'héritière à qui donner son cœur
sr.nsible. li trouve enfin, et c'est la fille de
son éditeur, Mlle Félicité Didot. Elle avait
vingt ans, lui cinquante-cinq. Mme Arvède
Barine nous a appris que, pendant le cours
de cette union qui dura sept ans, Mme Bernardin de Saint-Pierre ne fut que la première servante de son mari. Après la mort de
celle-ci, l'écri,·ain, dont les goûts rajeunissaient arec les années, se remaria avec une
pensionnaire, Mlle Désirée de PeUepore. Ro-

J{OSJll.lE DE CONST.JfNT - - ,

,alie l'avait échappée belle. Elle ne se douta
pas immédiatement de son bonheur, et même
l'abandon de l'infidèle lui inspira des réflexions
mélancoliques qu'elle confia à son cahier :
« Des lettres que j'avais reçues m'avaient
donné l'espoir d'un bonheur qui aur.1it rempli toutes mes espérances et dont l'agréable
chimère a quelque temps consolé et embelli
ma 'Vie. » L'histoire de Valérie et Théodore
qu'elle nous conta nous atteste qu'elle comprit mieux plus tard la faveur que lui accorda
le destin. &lt;t ~e cherchez jamais à voir de près
l'auteur dont l'ouvrage vous enchante; songez
que c'est la meilleure partie de lui-même que
vous connaissez » : c'est la moralité de celte
petite aventure.

IV
Le cousin de Rosalie.
.Mme de Staël prétendait que, vour faire
en Suisse une société airréable, il aurait fallu
réunir les hommes de Genève et les femmes
de Lausanne. A Genève comme à Lausanne,
la société était extrêmement cultivée. On y
avait le goûl des choses de l'esprit, sans
avoir précisément celui de l'art. Et chacun se
découvrait un talent d'écrivain, comme celle
Mme de Saussure qui avait commis un roman,
sans doute pour ne pas se singulariser, et en
demandait pardon comme d'une sottise :
« Je n'y comprends rien, disait-elle, on devient bel esprit sans scrupule, dans ce pays. &gt;&gt;
Dans les assemblées, personne ne pouvait se
vanter d'avoir les poches ,ides de manuscrits.
Le père de Rosalie, M. amuel de Constant,
donnait l'exemple. Il publiait roman sur roman, le Mari sentimental, Camilleou Lettres
de deux filles de ce siècle, Laure. Ce sont
productions qui défient aujourd'hui toute
lecture. Laure, la dernière, ne compte pas
moins de sept volumes : c'est un livre à
thèse, destiné à meure en garde contre les
dangers de l'agiotage. Tandis qu'il l'écrivait,
M. de Constant, probablement pour se documenter, spéculait sans vergognr. Entre deux
chapitres, il faisait de la tapisserie. Sophie
Laroche, l'amie de Gœthe et de Wieland, qui
visita la Suisse en 1792, le remarqua dans
cette occupation : « Une chose qui m'a frappée, écrit-elle dans la relation de snn voyage,
c'est de voir dans sa chambre d'étude un
beau métier à tapisserie. Il s'occupe à broder
les jours de pluie, et quand il est fatigué
d'écrire. ll On m'assure que l'habitude n'en
est pas perdue chez les hommes de l'heureux
canton de Yaud.
Avec ses amies, Mmes de Collens, de Charrière, de Montolieu, Rosalie de Constant faisait l'ornement des assemblées de Lausanne.
On y composait des comédies et des vers de
circonstance. Les émîgrés y apportaient les
gr~ces françaises et l'esprit qui sied aux badinages de salon. Un journaliste, que ces
passe-temps littéraires agaçaient, tournait en
ridicule une manie aussi innocente : (( Jamais, écrivait-il, jamais noire littérature n'a
été si stérile qu'à présent. ll ne sort rien de

�111ST0~1.JI _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __

,

_________________________________
'R,_OSALTE DE CONSTANT - . _

no pre. es que d'e lrêmemenl médiocre. Ce
mol esl même bien adouci, mai il faul ~tre
bonnète. Cependant, le roman de Caroline
cl l'e.,p«e de répulalion quïl a procurée à
on auteur (lime de ~Jontolieu) a eau é une
telle fermentation parmi nos tète, femelles
qu'ellci; barbouillent une inl'ropLle quantité
de papier. lais, Dieu merci! no papëll'ries
sont en i bon étal et nos oi si bien portantes qu'elles n'ont pa · encore amené la di. elle. de ce:. Jeux article . EUc.s p:1- ent leur·
journées à composer de romans; leur toilelles ne ont pin· couverte de chiffon. ,
mais de feuille éparses, et i l'on déroule
une papillote. on rst ùr d') trounr d .
fral!ments de lettre. amounuse , de de criptions rom:111tiquC's. » Mai. les has,es plai~anteries d'un Loui · 8ridel ne pancnaienl
poiut à loucher ces àm dél!ca.te , ni, à u ·pendre le mom·cmcnl de cc· JOiie · marns forcenée •.
Ce: a:sembléeg .~i aima Lies, . i correctes cl
. i adonnées à la littérature étaient sou,cnl
troui,lres par la présence de Mme de , laël cl
de Uenjan1in Constant. llo,alie d Con tant
uhit Ioule le, pha e. de l'orag,u,e liai..on
de son cou:in, el comme le:; hi. loriens de
ces querelll!s amoureu. es invoquent .. on lémoi:rnage, l·Dcore faut-il connaitre ce Lémoigna"e cl en e limer la valeur. 11 C$t partial,
et Ro alie ne s'en cache pas : 11 lJ'abord.
écriL-dl1: en f ·ou, on doit toujour se ~oulcnir en famille. • Aillcur!-, elle avoue aimer
[l njamin à la fa~'.OD d'une .œur : a llepui
son enfance•. j'ai pris intérêt a lui.... Ma
grand mèrl', qui nous aimait lou- deux plus
que Je - autre~, m'a r?Commandé l·enl fo!s de
l'aimer comme une œur ainée; ma con~c1rnce
me dit que je n'aurais pas pu pen~cr et dire
autrement que je ne l'ai fait. 11 ( 1 07 .) Cependant, si clic le juge avec indulgence, elle
ne s'illu ionne pa~ trop ur es défaut tout
en e pérant loujour qu'il 'en corrigera :
c Je . en. , écrit-clic eu 1 09, qu'il . erail di!'..
ficile de faire une apolo ie d'une \Ïe si agitée,
si remplie d'é\énements politiques et amoureux, mais, avec des pa:-ion l'ive., des circon-taoœ contraire rt un ~u de l'aible,dan~ le caractl-re, on peul être jeté duo. de
routes bien dir.ërcotes de celles que le cœur
et l'esprit auraient rboi ie ••hec un esprit
supérieur cl de hon priocipr , on rC\Îrnt à
la place qu'on aurait dO toujours occuper.
C'tsl ce qu'on peut e~pércr de Benjamin.
• on âge mûr el .a \ ieille~se répareront les
agitation de sa jeunes1-e, el a réputation
d'homme verlueux el d'éeri,·ain di lingué e
con olidera. D lléla ! Benjamin ne répara
jamais rien, dé..,ira con tarument arranger ~
vie et n'y paninl jamai , et fut jusqu'à son
dernier jour l'e~clave d'un be oin maladif de
·en:ation . li aYait de bom principes cl un
esprit s11périem·; mai son à rue trouble et
,ioleatc, confondant la passion et l'énergfo,
aimait également à rebondir du sol au plafond, el du plafond au sol. C · ursauls le
hri .. aient, et il s'imaginait qu'ils étai1:11l Je
témoignage d'une vie inltn.e,
Le journal de Uo alie de Constant nous

montre un Benjamin ondoyant el dher;:,
tantôt gentil el séduisant, gai et spirituel,
faisant la joie de :son entournne el ·e po aat

Cll&lt;he SeardeJa rrtru
litR:\ARDIN DE

AINT-f&gt;IERRE.

en enfant gàlé qui obtient tout cc qu'il mut,
tantôt éner,·é cl a ilé, livré h des db-ir· contradictoire • avide d'indépt:nd .. ncc et . e for"C3nl lui-m~me de chaine·. a on caracti\re,
écrit-rlle, e~t celui d'un enfant malin toujours guidé par le moment et ur lequel on
ne peul jamais compter. » Pour Mme de
taël, Ro alie commence par l'admiratiou.
En 17!15, alor, 4ue Benjamin n'était pas encore wou .e bn\lcr, comme un papillon, à
c-e phare, elle écrit à Mme dr. Charrière du
Colombier, et celle. lettre ne manque pa de
piquant. i 1'1m,e,ouvirntr1u~~lnwd ,Charrière,
l'auh:ur de Calli.ste, fut l11:e, elle aus,i, nwc
Bt'njamin : a C' • t (Yme de laël) une femme
Lien étonnante. Le .entimcnt qu'elle fait
naitre est ah.olumenl différent de celui que
toute autre femme peul inspirer. Ces mol
douceur, grâce, modestie, emie de plaire,
mainliPn, usa e du monde, ne pt&gt;uvent être
emplo)·és en parlant d'elle, mais on esl entrainé, uLjugué par la force de .on génie, il
.uit une route nourclle. C'e t un feu qui
mu éclaire, vous éblouit quelquefoi , mai
qui ne peut vous lai ·er froid et tranquille.
on e·pril e t trop supérieur pour faire \aloir celui des autres el pour 11ue personne
pui.. e en a\·oir avec elle. Lor qu'elle e l en
quelque endroit, la plupart des gen~ d 'viennent spectateurs, elle e l eule ur la
sœne, ou, .i quelqu'un ose 'y placer un
moment, tout l'arantage du rai oonemenl et
de la di5pute esl de son côté, el l'admiration
qu'elle in pire fait qu'on lui pardonne sa .upériorité, !or mèm qu'on en est l'objet. On
e t étonné de trouver chez celte femme ingulière une orle de bonhomie el d'en[_ance
qui lui ôte toute apparence de pédanterie. •
Rosalie se lia Yer · celle époque awc Mme de
taiil, qui lui donnait de ver· à mettre en
mu ique et cherchait dan la ~ociété de Laua

0

:

anne et de Genève toutes les occa ions de sedi-lraire. Cnr la a trop céli!bre D, comme on
l'appeJail, ;'ennuyait eu :ui .. e, prélend_ait
qu'on ne ~irait qu'à Pari , dont ~e Preauer
Consul l'aYait exilée, et promen:ut sur les
ri e pre.que désertes du lac Léman on mépris de la nature et . on bc,oin insatiable
d'agir et de "Ouverner. A parler franc, e~le
a"açait la société pai ible qu'elle fn:quenla11,
el il n'e l pa malaisé de démêler rrt énenemeot dans le journal de Ro,alie. :ans doute
cellHi embras~a la cau . e de Benjamin, parce
qu'il était son rou. in el qu'il faut se.i;o11te,1fr
en famille, mai elle embra sa aussi la c-ause
de petites a~. M11blees de Lausanne où ~ersonne ne brillait plus quand celte lcrr1hle
fomme apparai ~ait. ouYenons-nou. de celle
jolie phralle : - . 011 esprit esl trop ·upirieur pour faire i-aloir cl'fw des autre~ 1•f
pour que pe.rs111we pui,~e t'll avoiravt•c ellr.
- C'e t un défaut que le monde ne pardonne
j!Utire.• ·•a-t-on pas dil de Mme Rér,amicr que
l'un de ses agréments était de savoirécouter?
~Jme de taël tombait dan les tran11uillC's
réunions laudoi es comm1! un aérolithe dans
un champ de hlé mûr : la pierre enflammée
a Leau venir du ciel, elle fait du Mgàl. "e:-lce pas l'impr -~ion qu'on éproU\e à lire ce
p:uage du journal de no~alie, daté du 27 novembre 17116 : 11 Dimanche ma tante eut ,on
diner de ,ociété el de voi~inage. li aurait été
joli et gai, mais ne voilà-t-il pa l'amb? sadrice qui tombe tout au travers et qui engloutit tout, 11uoiqu'clle e soit modérée tl
ail fait ce qu'elle pourait pour plaire. Lorsqu'elle e t que !que part, . c'est une ar~oe,
maL ce n'est plu une .oc1été. » li est d1~cile de faire en moins de mot un plu. ,1r
tableau du déran"cnt ·nl 11ue Mme de • taël
occa ionnail chaque foi 11u'elle . e déplaçall
El elle e déplaçait con tamment. Elle fondait à l'improüslc, a\·cc toute sa ba.-. e;:our,
chez cc honn protineiale qui 9oûlaie11t à
la mode ui se et de\'isnient en douceur :
même quand clic se modérait, elle eoglouthail tout. Elle ne pon\11it Lou jours ~e modérer.
Amd Id journal de Rosa.lie devient-il_ do!
plu en plus acide à son UJeL • li e. L 1mpo. sible, déclare-t-elle, de vhre l~an.quiUement avec cc. per ·onnes exlraordmaire •,
et plu,s loin : « Ce sont de.s per,onnes 9uïl
faut voir de loin, surtout s1 1on veul a1m •r
leur lines. » En revanche, elle ne delint
jamai. inju. te pour le ouvrages de Mme de
'laèl. Tandis que la plupart de femme,
tran portent leur humeur dao leurs ju"cments, elle e garde de toute rancune au
cour de ses lcctur . Elle déteste la femme,
quand elle porte sur !'écrivain une app~éciation qui peul encore être la nôtre au}ou~d'hui : a Je li , écrit-elle en i 807, Je lis
Corinne ou l'Italie du Mme de taël, il est
impo sible de lire ce qu'écrit cette femm
sans en avoir l'esprit trè occupé. Elle nou
fait, on peut le dire, re pirer l'l~lie .. Les héro sont ce qui intéresse le mou1., _I hom.me
est trop passif el la femme trop acllve; .c e:.t
toujours elle qu'on rtlr~uv,e dan_ ~or1~e,
et on ,·oil que œtu qui I ont a1mec n onl

jamai été au. ,i pa, ion né~ qu ïl le lui au rail
fallu. La nature e,l ce qu'elle peint le
moins.... n Il r.st vrai qu'elle ajoute plus
loin : • Elle jouit à Coppet de la gloire el de
l'encen. qui lui arri,ent de tou, les pa1s,
cela la dé ennuie pour le moment. D Mai
dr,s expre~ ion comme celle-.:i : Elle nou.~
ja,t re,pfrer l'Jtalie, eussenl fait t•mie à
ainle-Beu\'e.
Ilo alie de Constant aYait l'e. prit a ez ou,erl pour comprendre la passion el mème
pour c1cu~cr le folie qu'elle in~pir , mai
a rai. on était trop droite pour comprendre
les complications irmtiles et lc'I compromi .ion calculée.• Ju,qu'à la mo,t romanesque
de 11. de ..,taél, elle ~oulTril 3\'ec indulgence
la liai on de ~oo cousin el de . Imc de daël.
Le mari n'1:tait-il pas l'obstacle à ln situation
régulière des deux amants? .lais, 1. dt: . ta,·1
dLparu, voici que les deui amanb rcfu.ent
de e marier. L'excellente Rosalie ne ('omprend plu : décidément l'amour esl d'une
psychologie trop emhrouillée pour elle, et . a
correspondance pond~rt'·e a\'ec Bernardin de
, aint-Pierr ne l'a pas préparée à de telle.subtililét-. Ils ,ont libres : qu'ils s'épousent
donc, et qu'il lai-. ent le re te du monde
tranquille. ~fme de 'taël invoque e. de\·oirs
cnnw on père. M. ~ecker meurt en 1804:
• La trop et:lèl,re c t à Coppet dan une ,·éritable afüiction. ne cherrhanl point à la montrer, ce qui e t marque d'un bon changement en elle. » lais le mariage n'avance
pa : 1 fi me parai ..sait i naturel, continue
l'excellente Rosalie, 11uc la œl~Lre dame
épou àt Denjamio lor qu'elle de1·int libre,
que je ne mis pas la cho,e en doute. U parait &lt;1u'ils en eurent tou deux une telle peur
qu'ils ~e mirent en règle là-dti.. su, .... » li
ne pou\·aîent ni ,i,re ensemble, ni . e quiller
tout à fait. Alors commence la période la
plu orageu e de leur liai.on. llo. alie en .subit le contre-coup, el conçut pour la retraite
et la vie pai ilile un amour immodéré. • Il
.;erait bien difficile. écriL-elJe à son frère
Charle le 7 ao,it 1 07, de dormir el d'être
tranquille q11and on a )fme de 'taël tout près
de soi, qu'elle rou· fait une .. cène le matin et
r1u'elle You amuse le soir.... [I y a déjà
as ez longtemp que le pauvre Benjamin est
tr~ malheureux dan .• c_ liens. li m'a confié
es peines, son dé,.oùt pour sa ·ituation et le
a

0

rôle quïl joue, ~on b, oin de tranquillité et
d'une ,ie réglée. Tu comprl!nds que l•volanl
à la Cois malheureu1, mal jugé et menant
une vie que on :1ge et . a . anté rendent tou
les jour plus fàcheuse, je lui ai dit ce que la
rai:on, l'honnêteté et la ,raie amitié m'ont
dicté. Il m'a- encouragée en me di. ant •rue je
lui fai~ai~ du Lien, ')Ue je fortifiais . on àme,
et que, 'il sortait de on étal malb mreux, il
me le dcnait Il m'a bisst'. entm·oir en
même temps que depui Iongtemp il o·e. limait plus nssez la dame d'aucune manière
pour l'épou. er a,·ec plai. ir, lor mt1me qu 'tille
le voudrait bien. - Comm1•nl, dira -lu, awc
celle raçon de pemer, ne sait-il pa ., e relirer
d'e,cla\·anü, se remeure à la place d'ami avec
Lous les Lons proréd. pos-ible.? c·e~l là ce
qu'il voudrait faire, mais, pour en comprl'ndre la difficulté, il faut connailre le c:1raclère passionné, la Yiolenœ extrême, le
de~polisme et l'égoï me de cette femme. Elle
croit que .. on esprit lui donne l • droil de
régner sur le monde entier, elle ,·eut dt&gt;.
c da, s, et surtout Benjamin dont l'e prit
lui coll\font plu qu'aucun autre. Elle déclare r1u'elle le pour uina ju.qu'au Lout du
monde, el que, ·ïl lui échappe, die !&gt;C
tuera .... Elle lui a fait d · scène.. affreuse .
Enfin il e t parvenu à arriver chez lime de
1 ·a san, où il s'est fortifié dan, la résolution
de sortir de cet indigne clan1ge. Je n'ai pu
que le con olcr et l'ahorter à la fermeté cl
à la douceur, mai bienldt eUe est arrhée,
ellè a loué pour un moi la grandi! maison
Monta ni. Elle a amené aY ·c elle \lme llécamier, pour faire plus d'effet et de bruit,
M. de SaLran, amant dttdai,.né, Yaincu, attaché à son char après qu'elle aye tout fait
p&lt;1ur le conquérir .... Comme elle m'a fait
dire qu'elle viendrait me \·oir et que je .ortais, j'allai lui faire \'Ï itc hier malin. Cela
commença a.. cz doucement. Lor 'que nou
fùme cule , elle me prit violcmnient par le
bras, fil briller Je' éclair· de se yeux, me
dit que je fak1i on malheur, qu'elle voulait t'en écrire et te prendre pour juge. Il me
erait Lien diflicile de lt' rendre cette longue
et pénible comer ation, il me emble que
j'eu plu de bon .. eu, c1u'elle, Je lui parlai
avec la plu· scande frand1Le. Elle me dit
que, plutôt que de perdre Benjamin, elle
l'épou~erait quand je ,·oudrai:. ... Elle ,inl
0

ici le .oir, il y avait du monde. Lor &lt;1u'elle
esl quelque part, quoiqu'on aye !,ien cmie
de l'entendre el de jouir de . on e~prit, t&gt;lle
impose tellement 11ue c'!' t à qui e rl..oculera
el e taira. Je me lh-rai un peu pour amu,er
la ~ociété, Benjamin s'y joi~nit, elle fut gaie.
Lrillanle, amu ante. Elle doit revenir cè soir,
je compte pourtant me retirer el me ener
un peu de cette . odété. •
J'ai cité cette lettre presque en entier,
parce qu'elle nuu · montre Benjamin 1àche et
lrt•mhlant de\'ant Mme de . l;1ël, et qu'elle
e. plique la cène UÎ\'anle qui est trop connue pour ~tre racontée à nouleau dans es
détail:-. La pauvre Ro~alic, que . on cousin
pr1•nait pour confidente, déjrait en \·ain ·e
retirer de ce tempèlt' ·. Elle allait apprendre
à ses dépens qu'il e. t dangereux de mettre le
doigt entre l'arbre et l'écorer.. On conuail la
brillante repri!,entation d•Andro11wq11e 11u i
fut donnée alors chez Mme de 'taël: ·" me de
taël jouait Hermione; M. de ~'aLra11, Ores Lu;
Benjamin, PJrrhus; . lme llt!camicr, Andromaque; Jamais les fureurs d'Dermione ne
furent rendue· av1 c plus de naturel. Qu tique jour· plus tard Benjamin ·'enfuit de
Coppel el .e réfugia chez, a cou ine. ltrne de
Staël vint l'y chercher; elle a balayait l'escalier de es cheveux épar~ •. Rosalie tenta de
tenir tèle à l'ora e. Elle ful aet·ablée dei;
plu cruelles injures. Benjamin, &lt;[Ui e cachait, . e montra, el, aba11doooan1 sa confidente, il regagna CoppPl a,cc sa lerrible
amie. llo. alie pardonn:i son IO.cha9e à Benjamin, mai elle ne ,e mêla plu de e.c
affaire,. Crpcndanl, elle continua de le défendre, mt\me contre .a propre famille, outrée dt~ tant dé Caibles,c de caractère. C' e~l à
croire qu'elle eut pour lui un peu du entimenl maternel, et qu'il lui fournit l'ocrosion
d'épui cr cc r · erve d'indulgence et de
pitié qui font la gràce de femmes.
Ainsi, le témoignage de Ro alie de Con tant,
s'il , t plus fa\oraLle à Benjamin qu'à ~lme de
taël, ne prétend pa à l'impartialité. Mais
o'ayon --nou pas une secrète préférence pour
la Ra.salie qui n'est pas trè rai,onnal&gt;le,
pour celle des leur ~ à Bernardin de ai ntPierre, pour Ja conûdente . i malmenée
de Benjamin, tant nou redoutons dan une
Lio3raphie l'exœ de . age, e cl la perfection.
lh,;-.;Rv BOR0E,\

·x.

�COl'tlTESSE D'AR.:\1AILLÉ

....,

La journée du 20 juin 1792
L&lt; ·•o juin 179• rat&lt; un&lt; du gn.ndu chtu de la
R«volauon française. Cc jour-là, le JKUplc du faubouTg&gt;, voulant fètu l"annivcnafrc du sumcnt du Jeu
de paume, K porta, armé de piquu et de f.ml•, IUT
l 'Aucmblic ligltl1tlve, paur p,éKnt« aux d,putés une
pétition et plan1u dans le jardin du T111l«lu un arbre
de la liberté. Lu porRt de l'A&lt;scmblic furent ouverte&gt;
i, cdl&lt; foule, qul dtfila, une heure dura111 , dans la
salit du suncu, pul1, de lâ, ftlardi• 111r Je chituu,
qu·r.11e envahit afin de pénétrtr ju,qu'au roi et obtenir
de Ici la .anction du décret,, sa renonciation au droit
de veto et le rappel du nùru11ru patriotes.
Mme la Comtesse d 'Armalllé, dans un beau livre:
Jtfad.,m~ Éli,11~/6 ( Penin u C", éditeurs), a reproduit lu sou,cnin que la tœUT dt Loui• XVI avait
gardés u consignis dt. ctttt journée, plus bruyante que
violente, mai, qui devait ~trc tn qudquc sorte le prèludc
d"une autre journée - tembl&lt; ctllc-Ji celle du
10 août, C'ut donc à Mmt d'ArmaHlé ctue nous empruntons « _rccit d'un témoin.

22 juin. - 1 ... Le coup qu, nenl de
nous frapper est d'autant plus affreux qu'il
déchire le cœur cl ôte tout repo: d'e ·prit.
L'avenir parait un gouffre, d'où l'on ne peul
sorùr que par un miracle de la Providenc .
1 DcpuL lroi. jour~. on comptait sur un
grand mouvement dan Pari. ; mai. on cro1ait
avoir prb les précautions nécessaires pour
parer à tou. le dang'r . Mercredi matin, la
cour cl le jardin étai •nt pleins de troupes. A
midi. on appr nd que le faubourg Saint_\ntoine e. t en marche. li portait une ptHilion
à l'As emblée et n'annonçait pas le projet de
traw~er lt&gt;~ Tuileries. Quinze cents bommc..~
défilèrent devant l'A .:emblée; p u de gardrs
nationaux; quelques infalidrs. Le ref.le étuit
dei; . an. -culotte el d • fomme . 1'rois officier. municipaux ~inrenl demander au Roi
Je permetlre que la troupe dt&lt;filàl d~ns le
jardin, di:,anl que l'A emblée était gênée
par l'affluence el les pau1ges i encombrés
que les porte. pourraient èlre forcées. Le
l\oi leur dit dP 'entendre :l\'ec le commandant pour les faire défiler le Ion" de la t •rra se des Feuillants et sortir par la porte du
manè e. Peu de lemp. aprè~, les autres
portes du jardin fur1:nl ouverte!&gt;, malgré le!
ordre donné.. nientôl le jardin fut rempli.
I.e. piqnescommencèrentà dèûlerenordre sous
fa terra e de dennl le cb:ileau, où il , :n11il
trois rangs de garde nationaux; ilq so~1aicnl
par la porte du Pont-Ro~al, el aYaicnl l'air
de pa~ser sur le Carrou cl pour re 0 a~er le
faubourg .. aint-Antoine . •.\ troi h ure , il·
firent mine de vouloir enfoncer la porte de la
grande cour. D ·u1 officier municipaux l'ounirenl. La garde nationale, qui n'n,ait pas
pu p3rvenir à obtenir de ordres dep11i · le
matin, eut la douleur de le voir Lra,·er~cr
la cour sans pom-oir leur barrer le chemin.
Le département avait donné ordre de repom.er
la force par la force; mai· la municipalité
n'en a pa tenu compte.
0

a ."ous étions, dan

ce moment, à la fe-

nêtre du Roi. Le peu de per onnes qui étaienl
chrz ~on valet de chambre ,-inrcnt nous rejoindre. On ferme le port s; un moment
après, nou entendon co!!Tler. C'étaient
Aclocque el quelque· grenadiers rt volontair
qu'il amenait. li demanda an Roi de ~e montrer eul. Le Roi p3ssa dans . a première
antich:unbre. Là, li. J'llerTilly vint le joindre
avec encore trois ou quatre grenadier qu'il
avait engagé à venir avec lui. Au moment
où le noi pa sait dans son antichambre, de
gens attaché à la Reine la firent rentrer Je
force chez on fil . Plu heureu.e qu'ellè, je
ne trouvai per onne qui m'arrachât d'auprès
do lloi. A peine la Reine l'était~lle, qué la
porte fut enfoncée par des pique . Le Roi,
dan cet in tant, monta sur de· coflre· qui
sont dans le::; fenêtres. Le m:m:chal de Mouch),
d'llervillJ, cloo1ue el une douzaine ,le
grenadiers l'entourèrent. Je re tai auprès du
paon au. environnée de · mini. tr ,' de 1. d
Marsill · et dl! quelque gardes nalionam. Le ·
piriue entrèrent dan. la chambre comm la
foudre. Ils cherchaient le Roi, . urtoul un
qui, dit-on, tenait },;; plus mauvai· propo~.
Un grenadier rao,.ea son arme en disant :
• Ialbeureux ! c'est ton Roi! 11 I.e re le d
piques répondit machinalement à ce cri. l.:i

M (. Vergniaud el Jsnard parlrrenl fort •ien

au peuple, pont leur dire qu'il " avaient tort

de demander ain i au Roi la ,anction, et les
enga renl à se retir r. Mais œ fut comme
s'ils ne parlaient pas. lis étaient bien longtemp avant que de pou~oir e faire entendre,
et à peine avaient-ils prononré un mol, que
les cris recomm,•nc;aient. Enfin, Pétion d des
~emlire. de la municipalité arrhtrenl. Le
premier haran!!lla le peuple. el, apr1\s a\'oir
luué la dignité et l'ordre awc le1.p1el il a\ait
marché, il l'engagea à "e relirrr dan le
même ra/me, afin qur. l'on ne pût lui reprocher de 'ètre fü-ré à aucun esci- dans une
fète civique. Enfin, h• peuplr, commença à
, défiler.
« Peu de temps après qu'il fol entré, de~
grenadier 'était•nt fail jour t:t l'avaient éloigné du Roi. Pour moi, j'étais montée sur la
fenêtre du côté de la ch:imbre du Roi. Un
grand nomhrede gens atta.ch1:s au !loi ~•é1nienl
présenté· chez lui le matin. li leur fit donner
l'ordre de s'éloigner, craignnnt la journée du
t avril.
« l.a I\eine a\'ail été entraînée chea mon
nefeu. On avait emporté .i vite ce dernier
.dans le fond de l'apparlem nt, riu'ellc ne le
vit pa en entranl cbt&gt;z lui. On peul imaginer
l'état de dé espoir oi1 die fut. M. llue, hui·:ier, et 1. ùe Vincent. élaitnt awc lui:
enfin. on le lui ramena. Elle fil tout au monde
pour rentrPr chez le l\oi, ruai IM. do Choieul el dllau . onville, aifüi que no, dame
&lt;tui étaient là, l'en ernpêchiirenl. Uu moment
apr'• , on ntenJit cnfonc •r le:· porte . Jl 11'1
en avait plus 11u'unl', qne le p1•11ple ne put
trouler, et, trompé par un de• ens de iDJOn
neveu, qui lui dit que la Reine étail à l'A~i.emblée, il
dispersa Jans l'app:v-temcnt.
Pendant ce temps-là, les grenadicrSl'l d'autres
per.:onnc. bien attachées J'cntourèr •nt, el le
peul'le défila devant elle. Une femm • lui mil
le Lonnel rou."e sur la tête, ain ·i qu'à mon
neveu. Le Roi l'avail prc:-quc du pren1icr
moment. Santerre, qui c nduisail le défilé,
vint la haran,.uer el lui dire qu'on la trompait en lui di,nnl que le peuple ne l'aimait
pa , qu'elle l'était cl qu'il l'a~surait qu'elle
n'alait rien à craindre. a L'on ne craint jamais
rien, répondit-elle, lorsque l'on est avec de
hrues gens. 11 En même temp , t:lle tendil
la main aux grenadier qui éta.ienl aupr,.
ù'elle, qui se jett•rent tous dessus. Cela fut
:'ILtRIE.-ASTOISE TTE.
Gr.:wure .k R~one.
fort touchant.
« Les députés qui étaient venus étaient
chambre fut pleine en moins de temps que ,·enus de bonne volonté. Une \'raie députaje n'en parle. Tou. demandaienl fa sanction tion arriva el cnaagca le Roi à rentrer chez
cl le renvoi de· ministres. Pendant quatre lui. Comme on me le dit et que je ne Youlais
pas me lrou,·cr rester dans la foule, je ortis
heures, le même cri fut répété. Des membre
de l'A emblée vinrent peu de temps aprir. environ une heure annl lui. Je rejoigoi la

m1.

�1l1STORJA.
Reine, et avec quel plaisir je l'embrassai!
J'avais pourtant ignoré les risques qu'elle
avait courus. Le Roi rentré dans sa chambre,
rien ne fut plus touchant que le moment où
la Reine et ses enfants se jetèrent à son cou.
Des députés qui étaient là fondaient en
larmes. Les députations se relevèrent de
demi-heure en demi-heure, jusqu'à ce que le
ealme fût rétaLli totalement. On leur montra
les violences qui avaient été commises. Ils
furent tous très bien dans l'appartement du
Roi, lequel fut parfait pour etU. A dix heures,
le château était vide et chacun se retira chez
soi. Il
Madame Élisabeth, dans ce récit d'un jour
terrible, a omis deux circonstances qui lui
étaient personnelles, et que nous devons rap~leler.
Lorsque, restée près du Roi, elle était
montée sur une banquette, près de 1a fenêtre,
des forcenés l'entourèrent, la prenant pour
la Reine, et des voix furieuses s'écrièrent :

« C'est !'Autrichienne! la tête de !'Autri- la plus grande douleur d•avoir eu les mains
chienne! » Son écuyer ordinaire, le chevalier liées et d'avoir vu devant ses yeux tout ce qui
de Bousquet de Saint-Pardoux, voulut dé- s'était passé, a obtenu de Pétion l'ordre de
tromper les assassins et la nommer. (l Ne les tirer. A sept heures, on dit que les faubourgR
désabusez pas, D lui dit-elle avec l'énergie du marchaient. La garde se mit sous les armes
dévouement qui l'animait. L'instant d'après, avec le plus grand zèle. Des députés de l'Asau défilé des piques, elle avait vu l'une de semblée \Tinrent de bonne volonté demander
ces armes effleurer la poitrine du Roi, et au Roi s'il croyait qu'il y eût du danger,
s'était avancée pour 1a détourner. Enfin, pour qu'elle se transportât chez lui. Le Roi
dans la scène touchante qui succéda à ces les remercia. Leur dialogue est dans tous les
violences, quand l'infortunée famille se viL journaux, ainsi que celui de Pétion, qui ·vinl
hors de danger auprès du Roi, la généreuse dire au Roi que ce n'était que peu de monde
Princesse ne rappelle pas de quelles bénédic- qui voulait planter un mai. 1&gt;
lions elle fut comblée par Louis XVI et par
« Est-ce que hier n'est pas fini?» demanJa Reine, el combien de larmes de reconnais- dait naïvement le malheureux Dauphin à la
sance el d'affection coulèrent sur ses mains Ileine, lorsque le bruit d'une seconde invaensanglantées, avant qu'elle ne se séparât sion du peuple se r pandit aux Tuileries. On
d'eux pour aller trouver quelques heures de relrouva cependan le soir de ce jour une
repos.
sorte de calme mêlé d'espérance, car un maLa matinée da 21 parut menaçante. Ma- nifeste du Roi, le danger qu'il avait couru,
dame Élisabeth en rend compte da.os son la noble conduite de sa famille avaient projournal:
1
duit une de ces réactions passagères qui abu« La garde nationale, après avoir montré saient encore quelques optimistes.
COMTESSE

Madame de Villars
C'était une des sœurs de madame de Beaufort. Elle avait épousé le neveu de M. l'amiral de Villars. lis s'appelaient Brancaccio en
leur nom, et viennent do royaume de Naples.
Le mari et la femme demeuraient d'ordinaire
.au Ilavre. Elle y fit (il est vrai que cela
n'était pas son apprentissage) le coup le plus
effronté qu'aucune femme ait guère !ait en
.amour. Un capucin, nommé le père Henri de
La Grange-Palaiseau, de la maison d'llarville,
qui peut-être s'était fait religieux pour ne
pouvoir vivre selon sa condition, faute de
biens, fut envo~•é par le Provincial au couvent
,qu'ils ont au Havre. C'était un des plus beaux
hommes de France, el de la meilleure mine,
homme d'esprit, et à la vie duquel il n'y avait
rien à reprendre. TI prêcha l'Avent au Ilavre.
Dès le premier sermon, madame de Villars
-devint passionnément amoureuse de lui, et,
pour le tenter, elle s'ajustait tous les jours le
mieux qui lui était possible. Elle quitta pour
lui l'habit extravagant qu'elle portait au llavre. C'était une espèce de pourpoint avec un
~1aut-de-chausses et une petite jupe de gaze
par-dessus, dtJ sorte qu'on voyait tout au tra~ers. Pensez qu'avec ce pourpoint elle n'avait
pas une coiffe : elle n'avait garde. Elle portait toujours un chapeau avec des plumes.
Parée donc de son mieux, elle s'allait toujours
mettre vis-à-vis de la chaire, sans masque et
la gorge fort découverte, car c'était ce qu'elle
avait de plus beau; pour les traits du visage,
ils n'étaient pas merveilleux : elle avait les
Jeux petits et la bouche grande, mais sa

taille, ses cheveux et son teint étaient incomparables. En ce temps-là elle était encore fort
jeune. Tout cela ne toucha point notre capucin. Que fait-elle1 Elle envoie à Rome pour
faire avoir au père Henri de La Grange la
permission de la confesser; elle expose qu'elle
avait été touchée de ses sermons, qu'ayant
jusques alors été trop avant dans le monde,
tlle croyait que Dieu se voulait servir de cette
voie pour sa conversion. En même temps,
elle se tue de dire partout que les prédications de ce bon père seraient cause qu'elle
changerait de vie. A Rome, elle obtint facilement la permission qu'eUe demandait, et,
l'ayant fait signifier, elle demande qu'il l'entende en con[ession dans une chapelle qui
était chez elle. Les aulres capucins, qui
croyaient que cela ferait venir l'eau au moulin, l'y envoyèrent aussitôt. Mais la dame, au
lieu de se confesser de ses vieux péchés, car
elle afait dit qu'elle voulait faire une confession générale, le voulut persuader de lui en
faire faire de nouveaux. Le bon père fait des
signes de croix et la tance sévèrement. Elle
ne perd point courage, elle fait tout ce qu'elle
peut pour l'exciter, et lui montra peul-être
ce qu'elle ne lui pouvait montrer durant le
sermon. Tout cela ne servit de rien : il la
laisse demi-folle. Âu sortir de là, il demande
permission au supérieur de se retirer. Elle
en a avis et fait garder les portes; il trouve
pourtant moyen de s'évader. Elle le sait,
monLe secrètement à cheval et court après.
Elle l'attrape dans un bois, elle descend, et
le presse de revenir; il se dépêtre d'elle,
prend son cheval et s'enfuit à Paris. L'amante
délaissée, afin d ·avoir un prétexte d'aller
aussi à Paris el de suivre son amant, feint
d'être malade et de vomir du sang. Effectivement elle en vomissait, mais ce n'était pas

n'ARMAILLÈ.

do sien, tout cela se faisait par artifice. Elle
se fait porler à Paris dans un brancard pour
s'y faire traiter. Le bruit courut qu'elle se
mourait. Elle écrivit en vain au père de La
Grange, et, voyant qu'il n'y avait plus d'espérance, elle se guécit toute seule. Mais avant
cela elle découvrit lÏ't'il était à Rouen; lui,
qui savait que celte folle y était aussi, disaiL
sa messe le premier, el se tenait caché tout
le jour; elle y alla de si bonne heure qu'elle
le vit au nez ; pour elle, elle était déguisée
en bourgeoise. li fit un grand cri quand il
l'aperçut, mais il ne laissa pas de dire sa
messe : ce fut en allant à l'autel qu'il la reconnut. Il par lit dès le jour même.
Elle fut aimée ensuite de M. de Chevreuse.
En ce temps-là, faute d'argent, elle souffrit
les galanteries d'un partisan nommé Moisset;
c'est celui qui a bâti Rue!; c'était le Montauron de ce temps-là. Elle fut même si dévergondée que de loger chez lui. M. de Chevreuse lui en fit des reproches, el feignit de
la vouloir quitter. Elle, pour lui montrer
qu'elle ne pouvait vivre sans lui, fit semblant
d'avaler des diamants, non enchâssés, qu'elle
tenait alors dans une boite : mais elle laissa
tomber les diamants, el ne fil que lécher les
bords de la boîte. Sor cela on fit un conte
quelque temps après: on disait que îeu Comminges, frère de Gui taud, capitaine des gardes
de la Reine, &lt;1ui la servait auprès de M. de
Bassompierre, dont elle s'était éprise, lui
ayant rapporté que li. de Bassompierre ne
correspondait point à sa -passion, elle avala
des diamants; que Comminges, qui élait
a,•are, la prit par le cou et les lui fit rendre:
et que sachant combien il y en avait, il
la pensa étrangler pour lui en faire rejeter
un qui restait, et qu'après il les emporta
tous.
T ALLE\L-\:.T DES RÉAUX.

..., 27:? ....

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPIT~E XXIV (suite).

:endant ~n des nombreux engagements
qui eurent heu durant ces trois jours, la brigade Wathiez, qui poursuivait les ennemis,
fol arrê~é~ tout à coup par un large et bourbeux rmsseau, affluent du Bober. Il n'exi-tait
d_'au!res passa~es que de_ox ponts en _bois,
SJtues à un demi-quart de lieue l'un de l'autre
et que l'artillerie russe couvrait Je boulets'.
Le 24• de chasseurs, qui était passé sous le
commandement du brave colonel Scbneit,
ayant reçu l'ordre d"attaquer le pont de
gauche, s'y porta avec son intrépidité habituelle; mais il n'en fut pas de irulme du
ile régiment de ~ussards hollandais, qui,
nouvellement admis dans la brirrade, avait
pour mission d'enlerer le pont de°droite. En
vain son colonel, M. Liégeard, bon et brave
officier, le seul Français qu'il y eôt dans ce
corps, exhorta ses cavaliers à le suivre. pas
un ne boug~ait, tant ils étaient dominés par
la peur. M31S comme mon régiment, placé
par ~on tour de service en seconde ligne, recevrut presque autant de boulets que le J l • de
hu sar?~• je courus sur le front de ce corps
pour aider le colonel à décider ses ca,•aliers à
fondre sur J'arlillerie ennemie, ce qui était le
sen l moyen d'en faire cesser le feu ; mais
voyant mes e0orts infructueux, el prévoyant
que la lâcheté des Hollandais ferait perdre
beaucoup de monde à mon régiment,je le fis
pass~r devant eux et allais le lancer, lorsque
Je vis le pont de gauche s'écrouler sous le
premier peloton du 24•, dont plusieurs hommes
et chevaux furent noyés. Les Husses, en se
retirant, avaient préparé cet événement, en
f~isant scier avec une telle habileté les principales poutres destinées à soutenir le tablier que, à moins d'être prévenus, on ne
pouvait s'en apercevoir.
A la vue de ce funeste accidtlllt, je craignis
que les ennemis eussent tendu un piège semLlal.Jle sur le pont vers lequel je dirigeai.s la
tête de ma colonne;j'arrêtai un moment sa
marche afin de faire examiner le passage.
Cette inspection é~ait très difficile, car non
se?lement c'était le pont vers lequel les ennemis braquaient leur artillerie, mais la fusillade .d'un de leurs bataillons le couvrait de
baUes ! J'allais donc demander un homme de
bonne volonté pour cette périlleuse entreprise, et j'avais la certitude d'en trouver,
lorsque !"adjudant Iloivin, que j'avais cassé
naguère pour avoir, faute de s11rveillaoce,
V. -

lixsTORJA. -

Fasc. 38.

laissé évader le chasseur condamné à mort,
mit pied à terre et vint à moi en disant Cl qu'il
11 ne serait pas juste qu'un de ses camarades
« rût Lué en allant reconnaître le passage, el
« qu'il me priait de lui permellre de remplir
« cette mission, afin de réparer sa faute ».
Cette noble détermination me plut, et je répondis : 11 Allez, monsieur, et vous relrou&lt;&lt; verez votre épaulette au bout du pont !.. ,,
Hoivin, s'avançant alors avec calme, au
milieu des boulets et des balles, examine le
tahlier du pont, descend au•dessous et revient
me donner l'assurance que Loul est solide et
que le régiment peut passer! ... Je lui rendis
son grade, il reprit son cheval, et, se plaçant
en tête de l'e cadron qui allait franchir le
pont, il marcha Je premier sur les Russes,
qui n'attendirent pas notre allaque et e retirèrent promptement. L'Empereur avant, le
mois sui11ant, passé la reme du régiment et

Exelmans, commandant de la division, nous
ne le connaissions encore que par la voix
publique de l'armée qui nous avait informés
de s~ brillante valeur; mais elle le signalait
aussi pour manquer souvent d'esprit de suite
dans le commandement. Nous en eûmes la
preuve dans le fait suivant, qui signala la
reprise des hostilités.
Au moment où la division exécutait une
retraite que mon régiment devait couvrir, le
général Exelmans, sous prétexte de Lendre un
piège à l'avant-garde prussienne, m'ordonne
de mettre à sa füposition ma compagnie
~'élite el mes 25 plus habiles tirailleurs, dont
il confie le commandement au chef d'escadrons
Lacour; puis il place ces 150 hommes au
milieu d'une plaine entourée de bois, et après
a\'oir défendu de bouger sans son ordre il
'
,
s en va et les oublie complètement!... Les
ennemis arrivent, et, voyant le détachement
ainsi abandonné, ils s'arrêtent, de crainte
qu'on ne l'ait mis là afin de les attirer dans
une embuscade. Pour s'en assurer, ils font
glisser isolément quelques hommes à droite
et à gauche dans les bois, el, n'entendant
aucun coup de feu, ils en augmentent insensiblement le nombre, au point d'environner
entièrement nos cavaliers! En vain quelques
officiers font observer au commandant Lacour
que celte marche enveloppante a pour but de
lui couper la retraite; Lacour, très brave
militaire, mais n'ayant aucune initiative , s'en
tient à la lettre de l'ordre qu'il avait reçu,
sans penser que le général Exelmans l'a peutèlr~ oulilié, q_u'il serait bon de l'envoyer prévemr et de faire loul au moins reconnaître le
terrain par lequel il pourra se retirer. On lui
a dit de rester là, il y restera, dussent ses
hommes 1' être pris ou périr.
Pendant que le chef d'escadrons Lacour
exécutait sa consigne plulot en simple sercrent
qu'en officier supérieur, la diYision s'éloignait! ... ~e génér~l Wathiez et moi, ne voyant
pas revemr le detachement, et ne sachant
où trouver Exelmans qui galopait à travers
champs, avions de simslres pressentiments.
Je demande alors et obtiens du général WaLhiez
de retourner vers le commandant Lacour. Jtl
pars au grand galop avec un escadron et
j'arrive .pour être témoin d'un spectacle.affreux, surtout pourun chef de corps qui aime
ses soldats !
Les ennemis, après avoir débordé les deux
flancs el même les derrières de notre détachement, l'avaient fait charger de front par

.

loRTrER,
Grav ure

.u

0 1.;C DE TREVISE.

R llB ŒRRE, d'a pr ès le la/:&gt;leau de

L ARIVlÈRJ,;. (Mu Sél' de 1 ·ersai lles. )

fail plusieurs promotions, je fis nommer
M. Boivin sous-lieutenant.
Notre nouveau général, M. Wa1hiez, sut
acquérir, dans ces dil-ers combats, l'estime el
l'allection des troupes. Quant au général

18

•

�'----------------------- .iJfËJK017{ES DU G'ÉN'É'J(AL B.Jf.'J(ON DE MAJ{BOT - - ~

111S T O'R..1.Jf
des forces infiniment supérieures, si bien que
700 à 800 lanciers prussiens entouraient nos
150 hommes, qui, pour comble de mal beur,
n'avaient pour toute retraite qu'une mauvaise
passerelle en planches, posée sur le ruisseau
très encaissé d'un moulin voisin! ... Nos cavaliers ne pnu"aienL marcher que pa1· un dans
cet étroit d;,tilé. li y eut donc encombrement,
et ma compagnie d'élite perdiL plusieurs
hommes. Un grand nombre de chas,ems,
apercevant alors une immense cour, pensèrent
qu'elle avait issue sur le ruisseau, et, dans
l'espoir de trouver un pont, ils s'engagèrent
dans ce passage, où tout le détachement les
suivit. Le ruisseau longeait en effet la cour,
mais il formait en cet endroit la retenue du
moulin, dont les berges étaient soutenues par
de larges dalles glissantes, ce qui en rendait
l'accès extrêmem~nt difficile pour les chevaux et donnait un avantage immense aux
ennemis, qui, pour assurer la capture de
tous fos Français entrés dans cette vaste cour,
en avaient fermé les portes.
Ce Cul en ce moment critique que je parus
de l'autre côté du ruisseau avec l'escadron de
renfort que j'avais amené à la hâte. Je lui fis
mettre pied à terre, quatre chevaux étant
tenus par un seul homme; tous les autres
cavaliers, armés de leurs carabines, coururent
à la passerelle que gardait un escadron de
Prussiens. Mais ceux-ci, restés à cheval et
n'ayant que quel4ues pistolets pour toute
arme de jet, ne purent résister au feu bien
nourri des nombreuses carabines de nos chasseurs. Aussi furent-ils contraints de s'éloigner
de quelques centaines de pas, en laissant sur
le Lerraiu une quarantaine de ble~sés et de
morts. Ceux de mes cavaliers qui étaient enfermés dans la cour voulurent profiter de ce
moment de répit pour forcer la grande porte
en frusaat à cheval une vigoureuse sortie;
mais je leur criai de n'en rien faire, parce
que cet acte de vigueur ne les eût pas sauvés, car, pour me rejoindre, ils auraient été
dans l'obligation d'aller avec leurs chevaux
frabrhir le ruisseau sur la passerelle, ce qu'ils
n'auraient pu exécuter qu'en marchant un
par un, en prêtant le flanc et tournant
le dos aux Prussiens, qui n'auraient pas
maD11ué de les charger et de les exterminer
pendant ce mouvemenl. Le rivage était garni
d'arbres de rivière, au milieu desquels les
fantassins pouvaient braver impunément une
nombreuse cavalerie. Je plaçai donc en tirailleurs le long du ruisseau les hommes de
l'escadron qui avaient déjà mis pied à terre,
et, dès qu'ils furent en communication avec
la cour du moulm, je fis dire à ceux qui s'y
trouvaient de mellre également pied à terre,
de prendre leurs carabines, et, pendant que
cent &lt;l'entre eux tiendraient par leurs îeux
les ennemis à distance, les autres, se glis~ant
derrière la ligne des tireurs, se passeraient
de main en main les chevaux jusqu'au dfllà
de la passerelle.
Pendant que ce mouvement, couvert par
un cordon de i80 tirailleurs à pied, s'exécutait avec le plus grand ordre, les lanciers
prussiens, furieux de voir leur proie près de

leur échapper, essayèrent de troubler notre
retraite par une vigoureuse attaque; mais
leurs chevaux embarrassés par les branchages
des saules, par des .flaques d'eau, des trous
nombreux, et pouvant à peine avancer au
petit pas sur ce terrain fangeux, ne parvinrent
iamais à joindre nos tirailleurs à pied 1 dont
le feu bien ajusté, exécuté à très petite distance, leur fit éprouver une grande perte 1...
Cependant, le major prussien qui commandait cette charge, pous,ant audacieusement
sur le milieu de notre ligne, cassa d'un coup
de pistolet la tète au lieutenant Bachelet, un
des bons officiers de mon régiment. Je regrettai viyemcnt M. Bachelet, qui fot promptement vengé par les chasseurs de son peloton,
car le major prussien, percé de plusieurs
halles, tomba mort auprès de lui 1
La chute de leur chef, les nombreuses
perles qu'ils venaient d'éprouver, et surtout
l'impossibilité de nous joindre, déterminèrent
les ennemis à renoucer à leur entreprise ; ils
se retirèren L. Je fis relever les bles!&gt;és el exécutai ma retraite sans être suivi. Mon régiment perdit dans celle déplorable alfaire un
oCficier et neuf cavaliers tués; treize avaient
été faits prisonniers. Le lieutenant Maréchal
était au nombre de ces derniers. La p1::rte de
ces vingt-trois hommes me déchira Je cœur
avec d'autant plus de raison qu'elle était.
inutile el qu'elle portait entièrement sur les
plus intrépides guerriers du corps, donl la
plupart étaient désignés pour la decoralion ou
l'avancement. Je ne pus jamais me consoler
du chagrin que me causa ce rude échec 1 11
acheva de nous indisposer à l'égard d'Exelmans. Il en fut quitte pour être ré_primandé
par Séhastian1 et par !'Empereur, auprès
duquel le recommandait d'ailleurs l'alilltié
de Mural. Le vieux général Saint-Germain,
ancien colonel et même créateur du 25• de
chasseurs, pour lequel il avait consené beaucoup d'aifoction, ayaul dit hault:menL qu'Exelmans méritait un châtiment exemplaire, ces
généraux se prirent de querelle et en seraient
venus aux mains si !'Empereur ne s'y fût
personnell1::ment opposé. Le commandant Lacour, dont l'inhabileté avait si grandement
contribué à cette catastrophe, perdit de ce
jour ma cou.fiance.
CHAPITR.E XXV
Balaille des 26 el 27 e.oM devant Dresde. - Vandamme
à Hulin. - Fi~re altitude de Vandamme prisonnier.

Après les journées des 21, 22 et 25 août,
dans lesquelles nous avions battu le corps
prussien du feld-maréchal Blücher, qui s'était
retiré derrière la Katzbach, !'Empereur venait
de donner des ordres de poursuite pour le
lendemain. Mais apprenantquela grande armée
austro-prusso-russe, fort.e de 200,000 hommes, commandée par le prince de Schwarzenberg, venait de déboucher, le 22, des montagnes de Bohême en se dirigeant vers la
Saxe, Napoléon prit avec lui toute sa garde,
la cavalerie de Latour-Yaubourg et plusieurs
divisions d'infanterie. JI se porta à marches

forcées sur Dresde, où le maréchal Saint-Cyr
avait été s'enfermer avec les troupes qu'il
avait retirées à la bâte du camp de Pirna.
L'Empereur, en s'éloignant de la Silésie,
se fit suivre par le maréchal Ney et confia au
maréchal Macdonald la direction de la nombreuse armée qu'il laissait sur le Bober,
c'est-à-dire les 5•, 5e et i j• corps d'in[anterie et le 2• de cavalerie, avec une très
imposante artillerie, ce qui formait en Lot.alité
un effectif de 75,000 hommes. Le commandement d'une telle masse de combattants
était une Lâche trop lourde pour Macdonald,
ainsi que la suite le démontra.
Vous avez dû remarquer que plus le nombre
des troupes engagées est considérable, moins
je decris en détail leurs mouYements; d'abord,
parce que cela demanderait un travail immense
que je craindrais de n'être pas capable de
mener à bonne fin; en second lieu, ce serait
rendre la lecture de ces Mémoires trop fatigante. Je serai donc encore plus concis sur
les événements de la guerre de i Si 5, auxquels 600,000 à 700,000 hommes prirent
part, que je ne l'ai été dans les récits des
précédentes campagnes.
Le 28 aoùt, 200,000 alliés ayant cerné la
ville de Dresde, dont les fortifications ~laient
à peine à l'abri d'un coup de main, la situation du maréchal Saint-Cyr devint infiniment
critique, car il n'avait que i 7,000 Français
pour résister aux forces immenses des ennemis.Ceux-ci, bien mal servis par leurs espions,
ignoraient l'arrivée prochaine de Napoléon,
et pleins de confiance en leur grand nombre,
ils remirent l'alLaqne au lendemain. Leur
assurance s'accrut en voyant venir à eux
deux régiments westpbaliens qui, désertant
le service du roi Jérôme, se joignirent aux
Autrichiens.
Le maréchal Saint-Cyr, inquiet, s'allendait
à être attaqué le 26 au matin; mais il fut
rassuré sur les résultats du combat par la
présence de !'Empereur, qui ce jour-là même
entra de bonne heure à Dresde à la tête de 1a
garde et de nombreuses troupes de toutes
armes. Peu d'instants après, les ennemis,
croyant encore n'avoir affaire qu'au seul corps
de Saint-Cyr, marchèrent sur la ville avec
une telle impétuosité qu'ils enlevèrent plusieurs redoutes, et déjà les Russes et les
Prussiens, maîtres du faubourg de Pirna,
essayaient d'enfoncer la porte de Freyberg,
lorsque, par ordre de !'Empereur, celte porte
s'ouvrit tout à coup et donna passage à une
colonne d'infanterie de la garde impériale,
dont la première brigade était commandée
par le brave général Cambronne!. .. Ce fut
comme l'apparition de la tête de Méduse! ...
L'ennemi recula épouvan~, son artillerie fut
enlevée au pas de course, et les canonniers
tués sur leurs afiùts ! De toutes les portes de
Dresde de pareilles sorties ayant été faites
simultanément a,·ec le même résultat, les
coalisés abandonnèrent les redoutes prises
par eux et s'enfuirent dans les campagnes
voisines, où apoléon les fit charger par sa
cavalerie jusqu'au pied des collin.es. Dans
cette première journée, l'ennemi per~it

f,,000 hommes mis hors de combat, et on
lui fit 5,000 prisonniers. Les Français eurent
2,500 hommes tués on blessés : cinq généraux étaient au nombre de ces derniers.
Le lendemain 27, ce fut l'armée française
qui, à son tour, prit l'initialive de l'attaque,
bien qu'elle eût 87,000 hommes de moins
que ses adrersaires. L'engagement fut d'abord
Yif et sanglant; mais la pluie qui tombait
par torrents sur un sol des plus gras eut
hirntôt co1werti le champ de bataille en larges

enfoncés, furent forcés de mettre bas les
armes, et deux autres divisions d'infanterie
éprouvèrent le même sort.
Pendant que Murat battait ainsi la gauche
des ennemis, leur aile droite était mise en
déroute par la jeune garde, de sorte qu'à
trois heures, la \'ictoire était assurée, et les
coalisés ballaient en retraite vers la Bohème.
Dans cette deuxième et sanglante journée,
les ennemis laissèrent sur le champ de batai11e 18 drapeaux, 26 canons et 40,000 hom-

refusé, Bordesoulle, s'avançant, lui fit observer que pas un des fusils de sa troupen'était
en état de liMr. L'Autrichien répondit que
ses soldats se défendraient à 1a baïonnette
avec d'autant plus d'avantage que les chevaux
des Français, enfonçant dans la boue j usqu •aux
jarrets, ne pourraient venir les choquer du
coup de poitrail qui fait 1a force de la cavalerie. &lt;c Je vais foudroyer votre carré avec
&lt;c mon artillerie! ... Mais vous n'en avez
&lt;( pas, car elle est restée dans les boues! -

Cliché Neuniein Crtrcs

L'EX.AMEN llE SAINT-CYR EN 1813. -

flaques d'eau fangeuse, où nos troupes, dans
leur marche vers l'ennemi, avaient grand'peine
à se mouvoir. Néanmoins, on avançait toujours, et déjà la jeune garde faisait reculer
la gauche des ennemis, lorsque l'Empereur,
s'étant aperçu que le prince de Schwarzenherg, généralissime &lt;les coalisés, avait commis
la faute de ne pas soutenir suffisamment son
aile gauche, la frt écraser par l'infanterie du
maréchal Yictor et par la cavalerie de LalourMauhourg.
Le roi Murat, qui commandait cette partie
de la ligne française, J parut plus brillant
que jamais, car, après avoir forcé le défilé de
Colla, il tourna et sépara de l'armée autrichienne le corps de Klenau, sur lequel il se
précipiLa le sabre à la main à la tète des carabiniers et des cuirassiers. Le mouvement fut
décisif : Klenau ne put résister à œtte terrible charge!. .. Presque tous ses bataillons,

Taf&gt;lea1, dt Gf:o-RoussEL

mes, dont 20,000 prisonniers. La perle principale tomba sur l'infanterie autrichienne,
qui eut deux généraux tués, trois blessés et
deux faits prisonniers.
Il est à noter qu'à cette époque les armes
à percussion étant à peine connues, les fantassins de toutes les na.lions se servaien Lencore
de fusils à pierre, dont le feu devenait à peu
près impossible dès que la po11dre de ramorce
était mouillée. Or, comme la pluie n'avait
cessé de tomber pendant toute la journée,
elle contribua beaucoup à la défaite de l'infanterie ennemie attaquée par nos ca"aliers.
Il se passa même, à ce sujet, un fait très
remarquable.
Une di,,ision de cuirassiers, commandée
par le général Bordesoulle, se trouvant en
présence d'une forte division d'infanterie
autrichienne formée en carré, la fit sommer
de se rendre. Le général ennemi s'y étant

&lt;&lt; Cependant, si je vous montre les canons
« placés derrière mon premier régiment,
« vous rendrez-vous? - Il le faudrait bien,
(C puisquïl ne me resterait aucun moyen de
« défense [ »
Le général français fil alors avancer jusqu'à trente pas des ennemis une batterie de
six pièces dont les artilleurs, la lance à feu
en main, s'apprêtaient à tirer sur le carré. A
cette vue, le général autrichien et sa division
mirent bas les armes.
La pluie ayanL ainsi paralysé le feu de l'infanlrrie des deux armées et beaucoup ralenti
la marche de la cavalerie, ce fut 1'artil1erie
qui, malgré la grande diCficulté de se mouvoir
sur un terrain détrempé par des pluies diluviennes, joua le rôle principal, surtoull'artilleriefrançaise, dont Napoléon avait fait doubler
les attelages avec des chevaux momentanément
retirés aux fourgons de l'administration qui

�1f!ST0~1.ll----------------------étaient en sûreté dans la ville de Dresde; le t•r eptemhre, et les Russes emportèrent
aussi nos pièces de campagne firent-elle. un son corp .
grand ravage, el ce fnl un de leurs boulets
Personne dans l'armée française ne regretta
qui frappa \foreau.
Moreau, dès qu'on rnt qu'il aYait pris les
1a voix publique annonçait depuis quelque armes contre sa pairie. Un parlementaire
temps le retour en Europe. de cet ancien el russe étant venu réclamrr le chien de la part
illustre général français, qu'elle assurait al'Oir du colonel Rapale), aide de camp de Moreau,
pris du ervice parmi les ennemis de son dont il avait . uivi la fort une, on lui rem il cet
pays; mais très peu de gens ai out.aient fui à animal, mais san. le l'Ollier, qui fut enrn-ré
ce bruit, qui fut cependant confirmé le soir au roi de Saxe. Ce collier fi!?Urc à présenl
de la bataille de Dresde d'une manière fort parmi les curiosités de la galerie de füesde.
bizarre. Notre avant-garde poursuivait les
Cependant, le prince de , chwarzenberg,
ennemis en déroute, lorsqu'un de nos hus- ~éoéralis~ime des troupes ennemies ballues à
ards apercevant à l'entrée du village de nresdc, ayant indiqué la ,;Ue de Tœplilz
Notnitz un magnifique chien danois qui, d'un comme point de réunion aux débris de ses
air inquiet, paraissait chercher son maitre, armées, les Autrichien e!fecluèrcnt leur rel'auire, s'en empare et lit sur son collier ces traite par la valh~• de Dippotiswald, le Russes
mots : &lt;( J'appartiens au général ~Jorcau. » el les Prussiens par la route de Telnitz, et les
On apprend alors, par le curé du lieu, que le débris du corps de Klenaa par celle de Fre~général Moreau vient de subir chez lui une berg. L'empereur ~apoléon suivit ju ·qu'auprès
double ampulalion i un boulet français, de Pirna les mouvements des colonnes rrantombé au milieu de l'état-major de l'empe- r.aises qui pour uivaienl les Yaincu ; mais,
reur de Russie, avait d'abord brisé l'un des au moment d'arrirer- dans celte îille, il fut
genoux du célèbre transfuge; puis, ayant pris d'une indi. position ubile, accompagnée
traver-~é le corps de son che,al, il avait été d'un léger vomissement, et eau ée par la
frapper l'autrejamlie de Moreau. Cet év1fae- fatigue qu'il avait éprouvée pour être resté
nemenl ayant eu lieu au moment de la défaite cinq jours constamment à che\'al, e.tposé à
des armées alliée , l'emperf'ur Alexandre, une pluie inces anle . .
L'un des plus grands inconvénients attapour é"iler que )forean ne fût pr-is par les
Français, l'arnit fait porter à liras par des chés à la position des princes, c'est qu'il se
grenadier', ju~qu'au moment où, la pour:;uite trouve toujours dans leur entourage quelques
de nos lroupe1, s'étant ralentie, on avail pu personnes qui, voulant témoigner d'un excès
pan,er le blessé et lui couper les deux d'auachemeot, feignent de s'alarmer à leur
cui;.ses! ... Le curé saxon, témoin de cette moindre indi. position et exagèrent les précruelle opération, rapportait que Moreau, à cautions qu'il Caut prendre : c'est ce qui
qui l'on n'a,aiL pu cacher que sa Yie était en arriva en celle circonstance. Le grand éCU)'er
danger, se maudissait lui-même et répétait Caulaincourt conseilla à, apoléon de retourner

lieue. J,a jeune garde 'I était déjà rendue,
et l'Empcreur y eût trouvé, aYec le repos
dont il a\·aitbesoin, l'immense avantage d'être
à même d'ordonner les mouîemenls des
lroupes engagées à la poursui le des ennemis,
ce qu'il ne pou,·ait faire de Dresde, situé à
une bien plus grande distance du centre de!':
opération . ~apoléon lai sa donc aux maréchaux Mortier cl Saint-Cyr le soin de soutenir
le général \'andamme, chef du 1er corps, qui,.
détaché de la Grande ,\rmêe depuis troi :
jours, avait battu un corps rus e, menaçait à
présent les derrières des ennemis, interceptai l la route de Dresde à Prague et occupait
Peterswalde, d'où il dominait le bassiu de
Ifolm en Bohême, ainsi que la îille de Tœplitz,
point des plus important • par où les coafüés
dtvaient nécessairement faire leur retraite.
Jlais la renlrée de Napoléon à Dresde annula
le succès qu'il YenaiL de remporter et amena
no immense revers, dont les efi'els contribuèrent infiniment à la chute de l'Empire.
Voici le récit très succinct de celle cala troplm
célèbre.
Le général \'andamrne était un très bon ell
fort br-c1ve oflicier, qui, déjà illustré d~s les
première guerres de la fiéYolutîon, nait
presque constamment rom.mandé en chef
divers corps dans celles de l'Empire, aussi
l'on s'étonnait qu'il n'e1it pas encore reçu le
hàton de maréchal, dont. e manières bru ques
et cassantes l'avaient privé. Ses détracteur~
ont dit, aprè sa défaite, que le dé ir d'obtenir enfin cette haute récompen e l'arail
poussé à. se jeter à 1'6tourdie, avec 20,000
hornme seulement, sur le chemin de 200,000
ennemis, auxquels il prétendait barrer le
passage; mais la ,·érité c·t qu'ayant été prévenu par le major général qu'il erait oulèou
par les deux armées des maréchaux Saint-Cyr
el ~fortier, et reçu l'ordre f'ot"mel d'aller
s'emparer de 'l'œplilz pour couper toute retraite aux ennemis, le général Vandamme dut
obéir.
Se croyant certain d'être soutenu, il descendit donc bravement le 29 août ,er l\ulm,
d'où, poussant devant lui les troupes ennemies, il chercha à gagner Tœplit.z; et il est
po. i tif que si Mortier et Saint-Cyr eussent
exécuté le · ordres qu'il auienl reçus, les
corps pru iens, russes et autrichiens, engagés dans des chemins affreux et se tramant
coupés de la Bohême par la prise de Tœplilz,
se fussent vus altaqutls en tête el en queue,
et contraints de mettre bas les armes. fondamme eôt alor reçu les plus grands élogr~.
de ceux mêmes qui l'ont blâmé depuis.
Quoi qu'il en _oit, Yandamme, arrivé devant Tœplitz le 50 au matin, s'y troufa en
présence de la divi ion d'O termann. un des
meilleurs et des plus bra,-es énéraux de
l'armée russe, et il l'attaqua avec d'autant
plus de vigueur que, voyant descendre des
hauteur de Peterswalde un corps d'armée IJUi
uivait la route parcourue la reiUe par ses
propres troupes, il dut croire que c'étaient les
armées de Mortier et de aint-Crr, dont rEmpcreur lui avait fait promettre le secours.
\[ais au lieu d'amis, ces nouveaux venus

ÂfEMOTJ('ES DU GENE'J{JCL BAR.ON DÉ Jf(A'JfBOT- --...:;;

0

0

DHAI L L E DE D RESDE. -

n·atrts une llthograf&gt;hif du C:lbintt des Eslampts.

. ans ces~e: n Commc:11, moi! moi, Morr:m,
mourir au milieu des ennemis de la France,
frappé par 1111 boulet rrançais! ... » Il (''tpira

à Dresde, et les autres grands oftlciers n'osè-

rent donner l'avis infiniment meilleur de continuer jusqu'à Pirna, di talll seulement d'une

ét~ient deux forte. dili ions pru~. itnnes. con. Les généraux, les of6cier~ cl jusqu·aux. presque directe deîant son nombreux étatdu1 te~ par le général Kleist, et qui, dirigées
1mp~es ,oldats ennemis, admirant le courage
sur Kulm, d'après l'a,is de Jomini, Tenaient de , andamme, eurent pour lui les plus »;t~j~r et un p_eloton de ses gardes, Alexandre
s elo1ma rapidement. Le !!énéral français
de p~sser entre les corps de Saint-Cyr el de
gardé
à vue, fut conduit à Wintka aux fron:
Mortier sans que ces maréchaux s'en fussent
tières
de la Sihérie, cl ne revi; sa pairie
aperçu,, tant était grand le mau1ais vouloir
qu'après la paix de 1·•u.
de Saint-Cir lorsr1u'il devait econder un
La bataille de Kulm coùla au l er corp· de
de ses _camarade·, mauvais vouloir qui dans
l'armée
française 2,000 hommes tués et
c_clle circonstance influa sur le général Mor8,000
fails
prisonnier , parmi lesquels se
tier! ... Ni l'un ni l'autre ne bougèrent lorslrotHait
S'JO
général
en chef. Le urplus des
-que leur coopération, jointe aux efforts couoldats de \andamme, au nomhrede J0,000,
rageux de Vaodamme, eut infailliLlemenl
commandé par les généraux Teste, Mouton:an1ené la "défaite totale des ennemis. En effet
Duvernet,
du Monceau et Corhineau, étant
l~urs colonnes d'infanterie, de ca1·alerie, d'ar~
panenus
à
se faire jour les armes à la main
t1UeriP. r.t d'équipages, jetées dans le plus
allèrent rejoindre Saint-Cyr et .llortier. Ce;
grand desordre, se trouvaient entass~es pèle~eux maréchaux a,·aient gravement manqué
mêle dans les étroits défilés des hautes mona
leu~ deYoir en ne poursuivant pas l'ennemi
tagnes qui séparent la Silésie de la Bohên1e.
en
de route et en 'arrêtant. ainsi qu ïls le
A~ lieu du se~ours qu'il attendait, le généfir('ot,
le premier à Reinbard -Grimme et
ral 'andamme vit paraitre les deux division,
Mortier à Pirna, d'où iJ entendaient le bruit
du général hleist, qui fondirent à !'in tant
du combat que soutenait le bra,·e et malheusur lui. \'andamme, tout en continuant de
reux. Yandamme.
com~attre en tète les rlusses d'U ·termano,
On _doit s'étonner que de Dresde, si Yoisin
places devant Tœplitt, retourna son arrièrede
I\emhm·ds et de Pirna, ~apoléon o 'ail pas
ctra~~e contre Kleist, qu'il allaqua avec furie.
emoyé quelques-uns de es nombreux aides
DéJtt les enn~mis faibli sai11nt de toutes paris,
de camp s'assurer que aint-Cyr et )fortier
l~rsciue le immenses renforts qui leur surs'étaient
mi en marche pour se porler au
1·rnreut, portanL leurs forces à plu,. de
Gt:-;i.R.u. YA.-;DAll'll!.
ec~mrs
de
_Vandamme, ainsi qu'il le leur
100 •000 hommes, établirent une telle d~ Gr&gt;.1vure dt D~SJAROtNti, cfafrts le taN~au dt
a,·ait
prescrit.
Ces deux maréchaux n'njant
RocJUARD.
(Musée
de
Versames.)
p:op&lt;_&gt;rtion av~c ,les ~5,000 combattants qui
pa~ _e:x_écuté ,les ordre t[U'ils aYaie1;t reçus.
restaient au general \ andarume, que celui-ci
rnalpré sa v~leur et sa lénacilé, 1lul pen e; grands égards; mais, chose incroyable, et mer1ta1cnt d ètre traduits deYant un conseil
1
à faire r_ctra1le ~.ur les corps de .:aiot-Cp· et cependant certaine, les boa procédés ccs- de guerre ; mais déjà 1'armée française, accade_ M?rller, qu 11 croyait être non Join de sère~l et ~e changèrent en Olltrages dès que blée sous le nombre immense des ennemis
l_m,. d après ce _que l'Empcreur lui avait fait lr pr1sonmer eut été condwt à Pratrne devant que I apoléon avait oule"és contre lui en
0
'
)•
ecr1re par le prrnce Berthier.
empereur de nus,ie et le grand-duc Con- é~a~t arJ"ivée à un lel point d'épuisement ~ue,
Ârriv~s au défllé de Tclnitt, fos Français sl~ntin, son frèrt•, qtti, oubliant ce qu'on s1 l Emp_ereur eùl ,·o~Ju punir tous ceux qui
le. trouvcreot occupé par les diYis1ons enne- doit au courage malbeureux, lui ndressèrent manquaient de zèle, il eùt dû renoncer à se
nues. du cor~~ du général :Klei t, qui leur la parole en termes in ultants; le grand-duc servir de presque tous les maréchalll. 1l se
barr~uent enuerement le pa sage. (ais no· Con laatio lui arracha lui-même on épée. ~orna donc à réprimander aint-Cyr et Morhata1llon_s, précédé par la cavalerie du géné- Vandamme, indigné de ce procédé, s'écria : l1er, parce IJU'il a,·ail plus que jamais Le oin
ral Corbmeau qui, malgré l'aspérité des mon- (1 ~Ion épée est facile à prendre ici· il eùt de cacher ses désastre . En el.Tet, ce n'était
tngnes, avait réclamé !'honneur de continuer (1 été plus noble de ,enir la cherch:r sur le pas seulement à Kulm que ses troupes avaient
à fair? l'avant-garde, se précipitèrent sur les &lt;c champ de bataille; mais il paraiL que vous épr~~vé des re~ers, mai sur tous les points
Prussiens avec une telle impétuo~ité qu'ils (1 n'aimez que le trophées qui ne vous coù- de I mnncn e ligne qu'elles occupaient.
fo, culbutèrent et parvinrent à franchir Je " lent pas cher! ... » En entendant ces
CHAPIT~E XXVI
défilé, aprè avoir pris toute l'artillerie enne- paroles, l'empereur Alexandre, furieux
mie, dont ils ne purent emmener que les ordonna d'arrèler Vandamme, auquel ii
Dèrail~ ,l'Ouùmol à Gro •Decrcr1 el ,lo )lacdonoltl à
ch_evaux, à cause du maurais état des cbe- donna les épithètes de pillar·d et de brila l\atûmrh. - I.e plateau de Janër. - Nous rerums.
passons la Katzbadi.
gand/
Les militaires qui ont fait la guerre comVandamme répondit, en regardant fièreOn a dit arec raison que, dans les derprendront qu ·un tel succès ne peut être ment Alexandre en face : a Je ne suis oi
nières campagnes de l'Empire, la guerre
ob!enu qu'au _prix ~e bien du sang, et qu'a- 11 pillard ni brigand; mai·, dans tous les
était rarement bien faite lorsque ~apoléon
P:tr 1~ aussi. te,rr_1 ble combat, le 1or corps « cas, mes contemporains et l'hi taire ne ne dirigeait pas en personne Je eumbat. 11
~ armee fuL m_fimment réduit. Cependant a me reprocheront pas d'avoir trempé mes
e:;l donc à regretter que œ grand capitaine
\ andamme, environné de tous côlés par de
« mains dans le sang de mon père! o ne fût pas bien pénétré de cette ,·érité et eût
rorccs décuples des siennes, refusa de e Alexandre pâlit à cette allusion faite à la
trop de confiance dans les talents de ses lieurendre, et .e plaçant en tête de deux batail- catastrophe de l'assassinat de Paul Jer, son
tenants, dont plu.ieurs n'étaient pas à la
l~ns du . ~&gt;e, les seul;; dont il pût encore père. auquel la ,·oix publique l'accu_ait hauteur de leur lâche, bien qu'ils ne mand1sposer, Il fonclit au milieu des ennemis
d'avoir donné son assentiment, de crainte quas_sen~ pas _de présomption, ainsi qu'on
dans l'espoir d'1 trouver Ja mort. )Jai so~ d'être lui-même mis à mort par les conjurés.
Yeoait den avoir de nouveaux exemples. Au
cheval ayaJ1l été tué, un groupe nombreux Alterré par les souvenirs de la sci•ne horrible
lieu d'ordonner aux chefo des corp d'armée
d7 Russes se précipita sur lui et le fit prison- à laquelle il devait le lrône, et que Vanqu'il détacbait de se tenir autant qne possible
mer.
damme venait de lui rappeler d'une façon sur la defensir•e, jusqu'à ce qu'il ,-iot aYec

I

1. M. Thie.~ (1. ~ l'J, p. ~51 ), cuminonl ln part
,le rc~ponsah1!1le qu ont pu avoir dam cc M=tre te,
m!r«baux ~aml-_Cyr c_1 ,~orlier, ainsi que J' Empereur

lu1-rnème. s exprime amsi :
? ~nns l_u.sl_ricte obsenation de ~es dcrnirs, destine
'" a ctre d1r1gc ,ur uu poiul ou ,ur un autre, il était

c nnturel que le marèchul !Ionier ollendit dans une
complète immobilité l'expre5!ion des 1olo11tés de
c :'\apoléon, cl quant â l'ordre préci d~ se.!01,rir
« ,•aodamme a1·ec deux disisioos, cet ordre ne lui
« ntriv~ q~e •~am le courant . de la journée du :'iO.
u c csl-a-d1re u nnc heure ou la cala tropbe élail
a

..., 277

IAo

11 _est donc ab50lumenl irnpossieu pren~re 3 ,;e maréchal. .,,
Cetle dêpèd1c, ;9gnèe du major gënéral Berthier
esl entre les ma.ms du nue de Trél-ise.
'
« 1léjù acc,omplie.

c

ble de

5

(Soir ,le l'tdikur.)

�111S T0'/{1.ll
de puissantes réserves écraser les forces
placées devant eux, !'Empereur leur laissait
beaucoup trop de latitude, et, comme chacun
voulait faire parler de soi et avoir sa bataille
d'Austerlit:, ils attaquaient souvent à contresens et se faisaient battre par leur faute.
. C'est ce qui était advenu au maréchal Oudinot, auquel Napoléon avait donné une
armée considérable, composée des corps de
Bertrand et de Reynier, en le chargeant d'observer les nombreuses troupes prussiennes
et suédoises réunies auprès de Berlin, sous
le commandement supérieur de Bernadotte,
devenu prince de Suède. Le maréchal Oudinot, étant moins fort que son adversaire,
aurait dû temporiser; mais l'habitude d'aller
en avant, la vue des clochers de Berlin et la
crainte de ne pas répondre à la confiance de
Napoléon l'entraînant, il poussa droit devant
lui le corps de Bertrand, qui fut battu, ce
qui n'empêcha pas Oudinot de persister, malgré ce premier échec, à vouloir s'emparer de
Berlin. Mais il perdit une grande bat.aille à
Gross-Beeren et fut contraint de se retirer par
la route de Wittemberg, après avoir essuyé
de très nombreuses pertes.
Peu de jours après, le maréchal Macdonald, que Napoléon avait laissé sur la Katzbach à la tête de plusieurs corps d'armée,
voulut aussi profiler du moment de liberté
que lui laissait l'éloignement de !'Empereur,
pour essayer de gagner une bataille et faire
oublier la sang:lante défaite qu'il avait éprouvée à la Trébia, dans la campagne d'Italie de
1799; mais il se fit encore batLre !
Macdonald, Lrès brave de sa personne,
était conslam.menl malheureux à. la guerre,
non qu'il man4uât d'aptitude, mais parce
que, semblable aux généraux de l'armée autrichit!llnc el surtout au célèbre maréchal
Mack, il était lrop compassé et trop exclusif
dans ses mouvements stratégiques. Avant le
combat, il se traçait un plan de conduite qui
était presque toujours bon; mais il aurait dù
le modifier selon les circonstances, et c'est ce
que son esprit lent ne ~al'ait pas faire. Il
agissail comme certains joueurs d'échecs qui,
lorsqu'ils dirigent Jeur partie et celle de l'adversaire absent, conduisent tout à bien dans
leur intérèt tant qu'ils jouent seuls et ne savent plus que faire, lorsque, dans une partie
rJelJe, l'adversaire place ses pièces tout autremenl qu'ils ne l'avaient supposé! ... Aussi le
26 août, le jour même où !'Empereur remportait une victoire éclatante devant Dresde,
le maril.chal Macdonald perdail une bataille
que les Français ont nommée de la Katzbach
et les Allemands de Jauër 1 •
1. Oa Janowiti.

L'armée française, forte de 75,000 hommes, dont mon régiment faisait partie, était
placée entre I.iegnitz et Goldberg, sur la rive
gauche de Ja petite rivière de Katzbach, qui
la séparait de plusieurs corps prussiens commandés par le feld-maréchal Blücher. Le terrain que oous occupions était entrecoupé de
mamelons boisés qui, bien que praticables
pour la cavalPrie, rendaient cependant ses
mouvements difficiles, mais offraient par cela
même d'immenses avantages à l'infanterie.
Or, comme les principales forces de Macdonald consistaient en troupes de cette arme,
et qu'il n'avait que les 6,000 chevaux du
corps de Sébas1iani, tandis que les ennemis
disposaient de i5 à 20,000 cavaliers, placés
sur l'immense plateau de Jauër, dont le sol
est presque partout uni, tout faisait un devoir à Macdonald d'attendre les Prussiens
dans la position qu'il occupait. Ajoutons à
cette considération que la Katzbach, peu encaissée à la rive gauche sur laquelle nous
nous tromions, l'est infiniment du côté opposé, de sorte que, pour gagner le plateau de
Jauër, il faut gravir une colline é1el'ée, couverte de rochers, et n'offrant qu'un chemin
pierreux el fort rapide.
La Katzbach, qui coule au fond de cette
gorge, n'a de ponts que devant les rares villages de la contrée, et n'olfre que des gués
fort étroits, qui de-viennent impraticables l'i la
moindre crue d'eau. Cette rivière couvrait le
front de l'armée française, ce qui nous étail
on ne peut plus favorable; mais le maréchal
Macdonald, voulant attaquer les Prussiens,
abandonna les grands avantages qu'offrait
celle position et se mit la Kalzbach à clos, en
ordonnant à ses troupes de la traverser sur
plusieurs points. Le corps de cavalerie de
ébastiani, dont faisait partie Ja division
Exelmans, dans laquelle se trouvait mon régiment, devait franchir la rivière au gué de
Chemochowitz.
Le temps, qui était déjà menaçant le matin, aurait dît porter le maréchal à remettre
son attaque à un autre jour, ou l'engager du
moins à agir sur-le-champ. Il ne prit aucun
de ces deux partis et perdit des moments
précieux à donner des ordres de détail, si
bien que ce ne fut qu'à deux heures de
l'après-midi que ses colonnes se mirent en
mouvement. Mais à peine l'armée était-elle
en marche qu'elle fut assaillie par un orage
affreux, qui fit gonfler la n.atzbach et r~ndit
le gué tellement difficile que la divi ion de
cuirassiers du général Saint-Germain ne put le
passer. Arrivés sur la rive opposée, nous dûmes
gravir par un défilé fort étroit une côte des
plus raides, do9t la pluie avait rendu le ter-

rain si glissant que nos chevaux s'abattaient
à chaque pas. Nous fûmes donc obligés de
mettre pied à terre el ne remontâmes à cheval qu'après avoir atteint l'immense plateau
qui domine la vallée de la Katzbach. Nous y
trouvâmes plusieurs dh'isions d'infanterie
française, que les généraux avaient prudemment placées auprès des bouquets de bois
dont celte plaine est garnie; car, ainsi que je
l'ai déjà dit, on savait CJlle l'ennemi nous était
infiniment supérieur en cavalerie, désavantage d'autant plus grand que les armes à
percussion n'étant pas connues à cette époque, la pluie mettait les fantassins hors d'état
de faire feu.
En arrivant dans ces vastes plaines, nous
fûmes très étonnés de ne pas voir d'ennemis 1
Le silence complet qui y régnait me parut
cacher quelque piège, car nous avions la certitude que la nuit précédente le maréchal
.Blücher occupait cette position avec plus de
·100,000 hommes. Il était donc nécessaire, à
mon avis, de bien faire reconnaître le pays
avant de s'y engager. Le général Séhastiani
pensa différemment; aussi, dès que la division Roussel d'Urbal fut formée, il la lança
dans l'immensité de la plaine, non seulement
avec l'artillerie qui lui appartenait, mais encore a,·ec celle de la division Exelmans, que
nous avions eu tant de peine à conduire sur Je
plateau. Dès qu'Exelmans, qui s'était éloigné
de ses troupes, nous rejoignit à la sortie du
défilé et s'aperçut que Sébastiani avait emmené ses canons, il courut après ce général
pour les réclamer et laissa sa division sans
ordres. Les deux brigades qui la composaient
étaient à cinq cents pas l'une de l"autre, sur
le même front, et ployées en colonnes par
régiment. Le mien formait la tète de la brigade Wathiez, ayant derrière lui le 24e de
chasseurs. Le f 1e de hussards était àla queue.
Le plateau de Jauër est tellement vaste que,
bien que la division Roussel d'ürbal, partie
en avant, fùt composée de sept régiments
de cavalerie, nous l'apercevions à peine à
l'horizon. A mille pas du flanc droit de la
colonne dont je faisais partie, se lrouYait un
des nombreux bouquets de bois dont la plaine
est parsemée. Si mon régiment eùt été seul
sur ce point, j'aurais certainement fait fowller
ce bois par un peloton; mais comme Exelmans, très jaloux de son autorité, avait établi
comme règle que pas un homme de sa fü·ision ne devait sortir des rangs sans son ordre,
je n'avais osé prendre les précautions d'usage,
et, par le même motif, le général commandant la brigade avait cru deYoir s'en abstenir
aussi. Celle obéissance passi\'e fut sur le point
de nous être fatale.

(A su1rre.)

GÉNÉRAI. DE

MARBOT.

LOUISE CHASTEAU

•

d'autre/ois
YU
Un jour vint où madame de Fonspeyral ne
put supporter sans souffrir son grand isolement. Dans sa chambre où elle se tenait
presque toujours, oit au coin du feu, soit
auprès de la fenêtre, selon la température, elle
tournait et retournait dans son esprit de très
sombres pensées. Lorsque, par un effort de
volonté elle s'en pouvait tirer, l'accalmie ne
durait guère. Elle y retombait presque aussitôt malgré elle, comme il arrive aux gens
inoccupés, solitaires et dont rien ne trouble
ou contraint l'imagination.
Pourtant, chaque dimanche, fidèlement, le
notaire venait à Fonspeyrat. Il apportait les
nouvelles du pays el causait des affaires publiques. Puis il s'installait devant une table,
en compagnie de l'écritoire et des livres de
comptes de la baronne. Il mettait à jour la
correspondance de madame de Fonspeyrat et
tenait ses registres.
MaysonnaYe choisissait aussi le dimanche
pour faire sa visite médicale et d'amitié. Quand
il c rencontrait aYCc le notaire, la conversation prenait un tour plus vif. lis riaient ensemble de Pouyadou, l'ancien jacobin, qui,
depuis le Concordat, était devenu zélé catholique, ne manquant pas la grand'messe et
chantant à pleine voix le Domine salvos fac
consules. La baronne s'égayait un peu.
Parfois la conversation s'égarait sur des
nouveautés : les préparatifs du camp de Boulogne, l'expérience que Fulton avait faite sur
la Seine où il a,ait lancé un bateau mû par
la vapeur. Les Parisiens se gaussaient de lui.
Certaim assuraient que le Premjer Consul
avait refusé de l'entendre, et le disaient fou.
)Iaysonnave était de cet avis. Le notaire
voyait ici le petit commencement d'une très
arandc chose. Il tenait l'idée pour géniale.
0
Madame de Fonspeyrat qui, jadis, s'élevait
avec force contre ces nouveautés, écoulait et
ne disait rien.
Jamais on ne parlait du baron Martial et
on nommait à peine madame de Bellomhre.
On évoquait le passé, le très vieux passé :
c'était moins irritant pour la sarité et plus
conforme aux goûl.s de madame de Fonsperrat.
Mais, en suite de ces conversations où
étaient tant et tant revenus les mots Jadis el
autrefois, une grande mélancolie s'élevait
comme un brouillard sur l'àme de la baronne.
Ses visiteurs partis, elle s'attardait toute seule

à d'autres souvenirs. Elle évoquait les dispa- sée, avec qui la baronne faisait de longues
rus, son père, sa mère, son mari. Elle se promenades.
rappelait les bons et les mauvais jours. Elle
se revoyait à vingt ans, à trente ans, à quaCe jour-là - on était à la fin de l'hiver
rante, avec sa belle ardeur à lutter, son habi- de 1805 - madame de Fonspeyrat et Louileté dans Jes entreprises, sa constance vers le son s'en allaient, l'une dirigPant l'autre, à
but choisi ....
travers les allées d'nn bois de châtaigniers
Uaintenant, c'était la nuit ou tout au dépendant de la propriété, et tout dépouillé
moins le triste crépuscule dans sa vie. Il par la saison.
pleuvait de la cendre autour d'elle et sur
- Voici les mesdames qui viennent devers
elle. Tout disparaissait, choses et gens, opi- nous, dit la Louison en patois.
nions et croyances, habitudes el traditions.
- Quelles dames?
Tout changeait. La vie accomplissait son
- Les deux mndames des Roches : la
œuvre active, ingénieuse et mobile.
comtesse et la dt:moisdle de l'Anglett'rre.
Pour comble de peine, sa vue, depuis longLa baronne recula. Elle nt! s'était pas rentemps maUl'aise, baissait chaque jour davan- contrée avec madame de Puyrateau depui~ la
tage. A peine si elle pouvait circuler seule à mort du marquis. Il lui était pénible de se
travers la maison. Bientôt elle fut tout à fait trouver si prè · d'elle, à porlée de sa révéaveugle et dut chercher une conductrice qui rence et peut-être de ses compliments. Elle
lui prêtât l'appui de son bras ou de son épaule. en éprouvait uue contrariété qui s'augmentait
Maysonnave, malgré ses soins, n'avait pu con- à mesure qu'elle sentait les promen('uses se
jurer la double cataracte dont elle était mena- rapprocher d'elle. Le chemin était fort étroit,
cée et qui, pendant deux ans, avait suivi une très déi:ouvert, elle le savait. Imoossible de
marche lente et sùre. Il lui procura, pour retourner en arrière sans être vue ou de concompagne el gardienne, une petite fille de tinuer en avant sans être forcée de se heurter
métayers, la Louison, douce, patiente et avi- aux gens qui venaient.

Madame de FOn$peyrat et Louison s'en allaie11t, L'une dirigeant raulre, à travers les aUies d'un bois de
châtaigniers, tout dépouilli par la saison. • - lloù:i les mesdames qui viennent devffs nous, • dit la
Louison en t,atoî.&lt; . • - Quelles dames ? • • - Les deux m~dames des Roches : la , omtesse el la denr otselle de t'.4ng ~terre. • (Page z:-9.)

�r-

ll1STO'J{1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

- Il y a Ja vieille &lt;lame qui parle de vous
à la jeune, continua la petite. Elle nous montre
avec son doigt et elle a dit comme ça : « Oui,
oui, c'est bien elle. J&gt;
- Je l'ai entendue, dit la baronne.
- ... A.lors la jeune est devenue toute
rouge ..... Maintenant, elle est pâle ....
La baronne pensa :
- Celte jeune personne est timide.
Et elle en augura du bien.
- Petite, sais-tu le nom de la plus jeune
de ces dames? ... On me l'a dit. ... Je ne me
le rappelle plus.
- C'est la demoiselle Jenny .... Elle est de
l'Angleterre.
- Mais son nom? .. .
- Son autre nom? ... A.h ! je ne sais pas ....
Je ne sais pas si elle a un autre nom .... On
rappelle comme ça la demoiselle Jenny, voilà
tout. ...
Elles firent encore quelques pas en silence.
Tout à coup, une voix s'éleva :
- Quel bienheureux hasard, madame! ...
s'écriait madame de Puyrateau, qui était parvenue tout près de la baronne.
Madame de Fonspeyrat fit une révérence
cérémonieuse. Froidement poije, elle répondit :
- L'heureux hasard est pour moi, madame.
Madame de Puyrateau était un peu embarrassée. Devait-elle parler du fâcheux état
de la baronne ou n'en pas dire mot? Elle
prit un faux-fuyant :
- Comme il) a longtemps, madame, que
nous ne nous étions rencon1rées t. .. Deux ans,
ma foi !... Mais oui .... Et dans ces deux années ont tenu de tristes événements... . Ce
pauvre marquis .... Votre santé ....
- Ma santé est bonne, répondiL avec
brusquerie madame de Fonspeyrat. Ce sont
mes yeux qui ne valent rien. Quelle chose
triste que de devenir aveugle peu à peu,
chaque jonr augmentant le mal.. ..
Toutes les deux soupirèrent ....
- ... EL quant à mon défunt cousin, continua la baronne, qu'il repose en paix !...
C'est tout ce que j'ai à dire pour le momeul
à son sujet.
L'entretien s'annonçait orageux el pénible.
Un court silence passa entrelesdeuxfemmes.
Madame de Fonspeyrat, qui avait bâte de
s'éloigner, plaça sa main mr l'épaule de Louison. C'était le signal bien cnnnu de la petite
qui fit un pas.
Tout de même, la baronne E:UL comme un
remords de politesse; elle n'osa pas s'éloigner
sans dire un mot de courtoisie à madame de
Puyrateau. Elle murmura :
- Et vous, madame, comment mus lrouvez-vousL. Yos douleurs? ...
- Beaucoup mieux, merci .... Je crois bien
que je dois cela à mademoiselle Jenny, ma
jeune compagne, ma très chère amie, que j'ai
là près de moi, et qui me soiwie a\CC un déwuement el une bonne grâce dont je suis fort
touchée .... A.hl baronne, je vous souhaiterais
une garde, une compagnie comme celle-ci ....
Ne rougissez pas, mon enfant. ... Je n'exagère

point.... C'est un grand bonheur pour moi
que de vous avoir.
Devant cet élan de satisfaction, madame de
Fonspeyrat sen1ait plus vivement la misère
de sa solitude.
Elle s'attrista :
- Oui, dit-elle d'une voix toute changée,
le sort a de singulières et même de cruelles
fantaisies .... Vo)ei: vous n'avez pas en d'enfants, et pourlanl, dans Tolre vieillesse, vous
n'ètes pas seule .... Moi ....
Elle s'arrêta. Puis, changeant de ton :
- Ne parlons pas de ça ....
Elle essaya de mettre un peu d'amabilité
dans sa voix et dit :
- Celle demoiselle est étrangère, je crois?
- Oui, madame, répondit Katerine.
on cœur battait si fort que ces deux mots
i,'élranglèrent dans sa gorge. Toute sa personne tremblait un peu.
Le son de cette voix grave et pourtant limpide caressa doucement l'oreille de la baronne. Le léger accent étranger la surprenait
agré&lt;'lblemenl. Elle souhaita l'entendre encore.
Elle interrogea. Elle voulut savoir ce que
mademoiselle Jenny pensait du pal·s el spécialement de 1a vie à la campagne. Elle apprit que la jeuue fille é1ait heureuse, qu'elle
aimait cette vie relirée Loule remplie par
l'amitié et la surveillance des travaux domestiques. La comtesse n'avait plus à se préoccuper de rien. Mademoiselle Jenny n'était pas
seulement sa compagne pour la causerie, la
lecture, la promenade, c'était aussi son intendante, et quelJe intendante fidèle!. ..
- Lemeilleurdetoutœla, ajouta lajeune

Le vlsiteu,· avait jete so11 chapeau sur une chaise
et se tenait de/:&gt;ortt devant la chemi11èe, tournant I.e
âos à la flamme, les mains en arrière pour les
cl,aujjer. (Page ::82.)

fille, c'est que nous nous aimons de toulnolre
cœur.
.. Madame de Fonspeyrat tressaillil en entendant ces paroles sincères et émues.
- Comtesse, dit-elle, je pressens que vous

avez fait là une belle trouvaille, et je vous en
fais compliment. ... Certes oui, il me faudrait
à moi aussi une compagne telle que la vôtre.
liais où la prendre? ... Car ....
Avec un empresse.ment trop hâtif peut-être
et un zèle presque étrange, madame de Pu1·rateau compléta la phrase de la baronne :
- Où la trouver? ... Car il n'y a pas deux
miss Jenny au monde, fit-elle avec enjouement. Toutefois ....
Elle regarda Kalerine dans les Jeux, el,
pesant sur chaque mol, c1le dit :
- Toulefois, je crois être assurée que ma
bonne petite Jenny ne demanderait pas mieux,
madame, que d'aller de temps en temps vous
voir, causer avec vous, vous faire lecture,
que sais-je1 si ,·ous Je lui permellez .... C'est
une fille sensible el sérieuse. Elle sait beaucoup de choses. Elle mus distrairait de ,·otre
ennui et serait heureuse de rousêtreagréable ....
N'est-ce pas, Jenn)?
- Oh! madame, s'écria Katerine, Loule
vibrante d'une joie émue, quelle bonne pensée! ...
Puis, se tournant vers la baronne :
- Dites, madame, voulez-vous? Je vous
assure que j'éprom·erais un très réel bonheur
à passer près de vous quelques instants,
chaque jour.
Madame de Fonspeyrat était stupéfaite. Du
temps où eJle était jeune, bien portanle et
valide, jamais on ne lui avait ainsi parlé. Nul
n'avait jamais manifesté le désir de la connaître et de la fréquenter. El voilà que vieiJle,
infirme, triste, el maussade sans doute, il se
trouve qu'une fille aimable el jeune d~sire la
visiter et la distraire de son mieux. La surprise qu'elle en éprouvait était grande. Elle
l'exprima.
- Pour une étrange aventure, c'est une
étrange aventure!... s'écria-t-elle presque
gaiement.
Et, s'adressant à Katerine .
- Mademoiselle, je vous remercie de votre
intention. Oui, vous èles sensible et bonne,
je le comprends .... Mais, en ,·érilé, je ne
saurais accepter ... Vous ne me connaissez
point et. ...
- Je vous connaîtrai, madame, dit vivement Katerine, émue et souriante.
- ... Et quand vous m'aurez me assidument, vous aurez peut-être grand regret
d'avoir quitté pour moi, ne fùt-ce qu'une
heure, l'aimable compagnie de la comtesse.
Je ne suis pas toujours commode, à ce que
l'on dit. Je uis emportée, violente, j'ai la
langue leste el le verbe haut.-... On assure
que je ne puis supporter la conlradiction ....
Et puis, à de certains jours, je suis triste,
très triste .... Quoique je ne me laisse pas
aller jusqu'à la faiblesse des lârmes ....
- Peut-être a"ez-vous tort, madame, dit
Katerine avec une respectueuse fermeté.
L'am.ertume du chagrin se dissout dans les
larmes et on n'en garde plus que la sévère
douceur ... ,
- Vous avez donc Lien souffert, mademoiselle Jenny'/ dit madame de Fonspeyral avec
quelque ironie. A votre âge, pourtant, car

JIJJŒS D'AUT1('E'F01S

vous êtes jeune, n'est-ce pas? on ignore d'habitude le goût des larmes.
- Elle est orpheline, dit vITemenlmadame
ùe Pu1rateau qui intervint pour sauver l'embarras de Katerine.
Elle changea de ton, se fit aimable et gaie
en disant :
- Voyons, il faut conclure. Baronne, ma
pelile amie se présentera chez vous, demain,
dans l'après-dinée. Vous causerez en tête à
tête. Et puis, quand je J'irai quérir, un peu
avant souper, vous m'en direz des nouvelles!... Ne me remerciez pas.... Tout le
plaiür est pour Jenny .... N'est-ce pas, mon
enfant? ...
La jeune fille acquiesça d'enthousiasme.
Confondue, la baronne fit la ré1·érence. On
'la lui rendit. On se quitta.
Oui, elle était confondue, madame de
FonspeJral. La main à l'épaule de Louison,
elle rcvenaiL au château. Elle comprenait que
le soleil descendait sur l'horizon, car elle
frissonnait. Elle fit presser le pas à la petile.
Elle avait hâte de retrouver la bonne chaleur
de son foyer et aussi de meure quelque ordre
dans les pensées qui lui venaient en foule.
Aulreiou:, c'était en s'activant à travers la
maison qu'elle songeait au passé et rêvait de
l'avenir. Maintenant, pour eet objet, il lui
fallait du calme, du silence, d~ la solitude et
aussi de la chaleur, sa profonde bergère et
ses coussins pour la reposer. Alors elle se
ressaisissait et méditait à son aise.
« Vraiment, se dit-elle pour commencer,
voilà une jeune personne intéressante à connaitre et qui doit être curieuse par se discours .... »

Vlll
- Ma petite, avait dit Madame de Puyrateau à Katerine, le plus fort est fait. Vous
voilà dans la place. Tout dépend de ,•ous à
présent. JI faut que lorsque Martial reviendra ....
- Oh! madame, je n'ose y penser! dit
Katerine si troublée que ses yeux se mouillaient.
- Laissez .... laissez ... , Oui, quand il
reviendra, il faut qu'il vous troUYe auprès de
madame de Fonspeyrat, la promenant à votre
bras, ou causant avec elle, dans lïnlimité de
la chambre .... Vorez-vous ce tableau? Il vous
apercevra de loin: Puis il pensera : &lt;I Qui
donc est là, près de ma mère? Une personne
élrangère?... une jeune fille .... Ah!. .. une
étrangère'/ ... &gt;&gt; Il soupirera, songeant à vous,
et se dira : « Que n'est-ce ma bien-aimée
h:alerine ! 1i 11 se rapprochera. Votre tournure éveillera des souvenirs plus précis ....
cc Mais .... mais .... serait-ce possible! ... estce que je rêve? » Il ·'a,·ancera encore. Vous
tournerez la tète. Il vous verra tout à fait. Il
poussera un cri el tombera à vos genoux. Que
ce sera joli, ce revoir, ma toute belle! Il me
semble que j'y suis 1. .. »
L'impétueuse comtesse laissait ainsi trotter
ses aimables inventions. Katerine, pensive,
souriait doucement. Elle n'osait rien imagi-

ner. Elle se laissait emporter au gré de la
Providence. Sa foi, sa confiance en Dieu el'pliquaient tout, justifiaient tout. Il n'arriverait
rien que de bon et de juste. JI lui suffisait de
faire son devoir de chrétienne et de fiancée

L'un après l'a11lrt, les cachets furent trisés. D'tm
coup J'œ/1 hàlif, les mai11s tremNantes, !lfartial
parcourut ch.1q11e Lettre. (Page 282 .J

constante. Le reste était aux mains du Seigneur.
- Oui, eonlinuait Ja comtesse, il faut
qu'un jour madame de Fonspeyrat dise à son
fils : &lt;c Je ne peux plus me passer d'elle ».
Alors Martial profitera de ces dispositions el
lui raconlera ....
- Non! non!. .. N'en dites pas davantage, disait Kalerine en Toilant son Yisage
derrière ses mains .... Cc serait trop beau ....
Votre imagination ,ous égare .... Si je peux
faire quelque Lien à la mère de blartial, mon
cœur s'en réjouira. Pour l'instant, je ne puis
songer à autre chose. Dieu tient l'avenir dans
sa main fermée : n'essayons pas de l'entr'ouvrir.
Vive et attendrie, Mme de Puyrateau se
jeta sur Kalerine et la serra dans ses bras.
Pui·, dans le langage mignard dont elle usait
parfois :
- Mon cœur, dit-elle, vous êtes un amour ....
Il _faut que je vous baise deux fois pour ces
belles paroles.
Le lendemain, toutes les deux se rendirent
à Fonspe) rat. Madame de Pu1rateau arait eu
trop grande envie d'assister à la première
arrivée de Katerine chez son ancienne ennemie. Elle n'avait pu rési ter. Elle venait.
Cette ayenlure qu'elle trom'ait romanesque la
passionnait. Légère d'esprit comme à quinze
ans, elle y mellait tout ce qui lui restait de
chaleur et de vivacité d'esprit.
.Pour Katerine, celte épreuye lui causa une
émotion qui dépassait en violence tout ce
qu'elle avait éprouvé jmquïci. Lorsque, de

loin, elle aperçut les poirrières de Fonspeyrat, elle ressentit une forle agitation intérieure, qu'elle ne trahit point au dehor •. Son
cœur battait. Ses mains étaient froides. Que
de mal lui était venu de celle maison! ... Et
aussi que de douces joies plus anciennes!
Elle se disail :
- Que de fois l\lartial a couru vers moi,
sur celle route, emporté par le galop de son
cheval!... Dans ces bois, il a promené sa
rêverie, el j'étais l'objet de ses rèves .... Voici
le portail de la grande cour ... il l'a franchi,
certain jour, désespéré .... El depuis .... Voici
la maison .... Voici le seuil .... 0 Dieu! bénis
le premier pas de ta pauvre servante en celle
demeure! Donne-lui le pomoir d'y répandre
quelque douceur et par ainsi de mériter, pour
elle et pour celui qu'elle auend, la divine
protection !
Elle entra. Son trouble s'accroissait. Où
qu ·elle portât les yeux, elle wyait Martial ....
- Mademoiselle, disait la baronne, ,ou
êtes, je le vois, une fille sérieuse, car rous
tenez votre parole.... Je vous attendais ....
Quel temps fait-il?
Elle parlait sec, aucunement affable. Il
semblait que la nuit passée eùt été fàcheuse
à son caractère ou que le sommeil l'eût mal
conseillée. Peut-être avait-elle quelque repentir de son attitude de la veille. Peut-être se
reprochait-elle d'avoir été trop aimable pour
une fille inconnùe el qui, très probablement,
n'était pas de qualité .... Le vrai, c'est qu'elle
cachait maladroitement son dépit de n'èLre
pas seule avec la jeune fille.
Katerine remarqua sa froideur et n'en fut
pas troublée. Elle s'attendait à tout. ... Elle
pensait à Martial.
La ,'isite fut courte el insignifiante. On se
dit à demain.
Toute la soirée, r11adame de Fonspeyrat fut
d'une humeur exécrable. La présence de la
comtesse l'avait dépitée. Elle avait encore
sur le cœur l'histoire de l'héritage et ne pardonnait pas ce qu'elle appelait une captation.
Le lendemain, Katerine fut exacte.
Cette fois, les heures parurent courtes à la
baronne.
A partir de ce jour, sa vie s'orienta tout
entière sur ce point : la visite de mademoic;clle Jenny.
Mademoiselle Jenny arrivait. C'était comme
un peu de lumière dans les yeux sans regard
de la baronne. C'Mait une douce gaieté dans
sa vie jusque-là morose. C'était quelque chose
d'inconnu et de très doux qui s'insinuait dans
son cœur.
Ah! comme les temps étaient changés! ...
Comme elle était loin l'époque des col~res,
des Yiolences et des cris! Où était-elle celle
Franço_ise-Agnès emportée, injurieuse, tempêtant et criant lorsque que]qu 'un ou quelque
chose lui résistait 7 La maladie, la caducité
ne flétrissent pas seulement les corps, même
les plu&lt;i vigoureux; elles ont raison des volontés les plus fortes el les plus audacieuses.
Elles désagrègent les âmes peu à peu, comme
les corps. On meurt plusieurs fois a,•aat qui'
de mourir.

�filSTOR.1A _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _.
Pourtant madame de Fonspeyrat n'en était
pas encore venue jusqu'aux confidences qui,
à de certains moments, lui brûlaient les
lèvres. Le jour était proche où elle s'y abandonnerait.

IX
Le domestique de Lasescure frappa un fort
coup à la porte du cabinet où se trouvait le
notaire, puis il ouvrit !
- Yonsieur, dit-il en patois, il } a là un
homme qui voudrait vous parler.
- Qui?
- Je ne sais pas .... C'est un homme que
je u· ai jamais tant rn qu'aujourd'hui.. .. [l
doit être arri,é par la malle, qui vient de
passer.
- C'est bon. Mets-le dans la salle et jelle
un fagot au feu. J'y vais.
Maître Lasescure était soucieux. li rangeait
des papiers el sans doute pensait 11 ceux dont
il les tenait, car c'étaient des testaments. Il
venait de lire celui qu'il avait écrit le dimanche précédent, à Fonspeyrat, sous la dictée de la baronne, en présence de son collègue
de Rillac. Madame de Fonspeyrat, qui n'avait
nul besoin de faire un testament, puisqu'elle
avait des héritiers naturels, avait insisté pour
laisser par écrit ses dernières volontés. Et
Lasescure avait dû rédiger de longues pages
oit elle traçait à son fils et à sa fille leurs tuLurs devoirs en tant que propriétaires terriens
et descendants d'une antique el noble famille. Minutieusement, elle indiquait ce qu'ils
auraient à faire cc quand le roy serait là »,
comment ils se mettraient bien en cour, et
comment ils devraient employer leurs revenus
pour le plus grand profit du nom et de la
descendance. Elle s'adressait surtout à son
fils, lui renouvelant ses ordres et défenses
quant au mariage qu'il aurait loisir de faire
Lôt ou Lard, mais, de préférence, assez promptement el dès son retour. Ellesoubaitait qu'il
s'alliât à telle ou telle famille qu'elle lui
nommait et où il y avait des héritières capables de rehausser l'éclat des Fonspeyrat par
leur fortune et leur origine.
Le notaire avait présenté quelques observations :
- Voyez, madame, que l'expression de
ce différents désirs peut jeter un grand
trouble dans l'esprit de vos enfant~, spécialement de votre fils, lequel est à présent un
homme fait el qui, par suite, doil a,·oir ses
préférences .... Il serait sage - je crois de laisser quelque liberté morale à nos enfants
quand ils sont en âge d'user de la leur et ne
leur point faire ordre ou défense par delà le
tombeau ....
- La responsabilité des pères et des
mères se continue &lt;c par delà le tombeau »,
comme vous dites, maître Lasescure. Quoique
je ne sois plus là, je veux, entendez-vous
bien, je veux être toujours quelqu'un par les
souvenirs que je laisse et par ma volonté
encore présente. Si mes enfants y contre,iennent.. .. Mais non, ils respecteront mes désirs
ou seront maudits de Dieu.

Et Lasescure avait écrit. La baronne avait périgourdin, sonore el pittoresque. li se serait
signé. Son testament était là.
volontiers attendri à écouter ces phrases banaLe notaire ayant replacé les papiers dans les, pleines d'une saveur naïve.
un tiroir qu'il ferma à clé, se leva, rajusta
- Oui, Lasescure, c'est moi .... Yous ne
sa cra'Vate, prisa copieusement et passa dans m'attendiez pas, mon brave ami?
la salle.
- Non, monsieur le baron .. . c'est-à-dire
La porte étant restée ouverte, il aperçut si, je 'Vous attendais ... ou tout au moins un
de loin le visiteur qui l'attendait. C'était un mot de vous me disant où vous adr1•sser ... .
homme jPune et d'allure militaire. Il semblait Car j'ai reçu pour veus un tas de lellres fort
fatigué. Ses cheveux bouclés étaient ramenés anciennes, dont je ne savais que faire et qne
en désordre sur son front et ses tempes. Un j"aurais bien voulu vous expédier ....
manteau de voyage l'enveloppait de plis nom- Donnez, donnez, dit Martial vivement.
breux. Il aYait jeté son vaste chapeau sur une
Dans un vieux coffre scellé au mur de son
chaise et se tenait debout devant la cheminée, cabinet, le notaire alla cheri:her un paquet
tournant le dos à la flamme, les mains en ficelé qu'il tendit à Martial. Le jeune homme
arrière pour les chauffer. Au lieu de tout . rompit les nœuds fragiles qui retenaient les
examiner curieu'sement autour de lui, comme lettres. Elles tombèrent, frémissantes, sur le
le font d'ordinaire ceux qui pénètrent pour la plancher, Martial pensa avec amertume :
première fois dans une maison, il tenait sa
- Hélas! ... Peut-être mon espoir va-t-il
tête inclinée sur sa poitrine, regardait à terre, tomber comme elles!
ou, plutôt, ne semblait rien voir.
L'un après l'autre, les cachets furent briQuand il perçut un bruit de pas, il leva les sés. D'un coup d'œil hâtif, les mains tremyeux. Vivement, il marcha vers le notaire, les blantes, ~larlial parcourut chaque lettre.
mains tendues.
C'étaient les calmes et chastes elTusions
- Ah!. .. mon cher Lasescure!. ..
d'amour de Katerine. Il sait où la trouver
- Mais ... je ....
maintenant. Il ira vers elle bientôt... oui,
on, ,·raiment, le notaire ne connaissait bientôt. Le voyage, quelque long qu'il puisse
pas ce~ homme dont le ,isage maigre et brun, être, ne l'effrayera pas .... Oui, il ne fera que
traversé d'une balafre, disait la fatigue et toucher barre à VerLbis et, dans deux jours,
l'anxiété.
il repartira .... Ob I revoir Katerine 1. ..
Pourtant il fil un effort de mémoire. 11
Il chercha la dernière lettre et regarda la
regarda le visiteur attentivement. Puis, comme date.
écrasé de surprise, il s'écria :
Son cœur se serra : 1802.... Deux ans!...
- Oh!. .. Mais c'est le baron Martial 1. .. Que d'événements ont pu bouleverser ou tout
Oh ! monsieur de Fonspeyrat !...
au moins changer la vie de Kalerine ... el son
- Mais, oui, mais oui.... C'est moi. cœur!. ..
Changé? ... Pas beau~ ... Maigre?... Noir? ...
L'espérance, qui tout à l'heure brillait
Ah! c'est qu'il en a vu de toutes sortes, le ardente el vive dans l'âme de Martial, s'éteibaron Martial, mon pau 1-re Lasescure !
gnit. Le sourire mouru l sur ses lèvres. Et il se
- Oh ! que je suis content!. .. Que je suis remémora les années passées ....
heureux, monsieur le baron'. ...
Maintenant, il était assis devant ce foyer
Et Lasescure, plus ému qu'il ne le voulait amical, près de ce bon vieux qui n'était ni son
paraître, pressait et quittait tour à tour les égal ni un de ses proches, dans cette salle qui
mains du jeune homme et répétait :
n'était pas son chez-lui. Malgré l'amitié el la
- Que je suis content!. .. Que je suis heu- déférence dont Lasescure l'entourait, il se
reux 1. ..
sentait seul, horriblement seul dans son proPuis, tout à coup, changeant de Lou :
pre pays, plus seul qu'il ne l'avait été en nul
- Mais vous descendez de la malle, sans autre endroit du monde où les hasards milidoute? .. . Et vous avez besoin de vous restau- taires l'avaient conduit. ...
rer? Quelque chose de .... Un bon ,in chaud,
Lasescure respectait son silence, regardait
hein ·7 ... A. vec une rôtie?... C'est ça qui vous le îeu, prenait el posait les pincettes, tisonremet un homme, surtout quand il fait froid. nait, toussait, de l'air de quelqu'un qui you- Va pour le vin chaud el la rôtie! ... drait bien parler et qui n'ose pas.
Bien volontiers.
Son àme fruste de brave homme était
- Gascon l ..• Gascou ! ... cria Lasescure à péniblement impressionnée par la tenue méson domestique. Dépècbe-Loi de faire une di Lalive de ce jeune homme, dont la gaieté
bonne rôtie aYec du vin bouché pour mon- légère était tombée soudain, comme la Damsieur le baron.
bée de sarments qui, tout à l'heure, s'élevait

Le domestique parut. Le notaire répéta on
ordre et ajouta :
- C'est monsieur le baron, mon drôle ....
Tu ne le reconnais pas ?
- Ma foi, non.
- A.lions, va-t'en, tu n'es qu'une bête! ...
Fais vitanent la rôtie .... Et, tu sais? du vin
bouché!
Ce dialogue, qui se faisait en patois, ravissait Martial. Il s'était bien gardé de l'interrompre, car il jouissait d'entendre le langage

dans l'àlre
Pour le tirer de sa mélancolie, il heurta
comme par maladresse le bol de vin chaud
que Gascou a"ait déposé sur un guéridon tout
proche. La cuiller d'argent tinta dans la porcelaine. Les regards de Martial allèrent au
guéridon. La vue de la collation changea, en
effet, le cours de sa rêverie.
- Causons, dit-il à Lasescure aYec effort.
Ou plutôt, causez pendant que je vais me restaurer. Ensuite, ce sera à mon tour de parler.

,,

_____________________________

}l;,œs D'AUT](EF01S

~

Mais, se reprenant, et soudain adouci :
Martial demeurait dans son silence doulou- Interrogez-moi, monsieur le baron, dit
- Pardonnez-moi, mon bon Lasescure,
reux
et
méditatif.
le notaire avec déférence.
car,
vraiment, j'ai beaucoup de peine.
Il
fallait
bien
cependant
lui
parler
de
l'héri- )fa mère '!.. .
Encore des minutes et des minutes se pas- Votre mère .... Elle est très péniblement tage. C'était le rôle et le devoir de maitre Lasèrent. Martial se plongeait dans ses souveatteinte... très gravement.... D'abord, sa sescure.
nirs. Il se rappelait l'adieu de ~I. de la MouMonsieur
de
la
Mouraine
a
pensé
à
vous,
Yue .. .. La cataracte ... .
raine, le don qu'il lui avait fait au départ el
monsieur
le
baron,
dit-il,
son
testament
- Grand Dieu! .. .
la
manière dont il lui a,·ait remis le précieux
porte
..
..
- Oui. Voilà deux ans qu'elle en était
.
petit
livre qui, depuis, ne l'avait pas quitté.
- C'est bon, maître Lasescure, répondit
menacée .... Mais depuis six mois ... oui ... six
Il
se
dit
que ce serait honorer très directement
mois, à peu près, c'est fini... bien fini ... . Martial d'une ,•oix tranchante, c'est bon, nous
la
mémoire
du marquis que de lire de plus
en
reparlerons.
Pour
l'instant,
laissez-moi
à
Maysonnave dit qu'elle n'est pas opérable .. . .
près
et
plus
souvent encore ce Montaigne que
mes
pensées,
je
vous
en
prie.
Le.
reste
m'imCe n'est pas tout.. ..
le marquis estimait enlTe tous, et de s'appli- Quoi donc, encore'!.. . dit Martial avec porte peu ...
tristesse.
- Elle s'est beaucoup affaiblie, ces derniers temps .... Elle a le cœur malade, très
probablement, mais elle refuse de se laisser
ausculter. ~laisonnave a diagnostiqué de
l'anasarque, qui est une manière d'hydropisie .... ~lais elle est surtout très faible et son
esprit a con idérablement baissé.
La tète penchée, Martial écoutait et gardait
le silence. Enfin, il soupira et dit :
- Qui la soigne? Qui la garde?
- La Mïon et une petite drôle qu'elle a
prise pour la conduire à trayers la maison et
'
'
au dehors. llajsonnave et moi nous !'allons
voir presque tous les dimanches. n paraît que
chaque jour aussi la demoiselle de compagnie
. . . . . . ...._:r~- l ~• .,._ ___,_. _ _.
de madame de Puyrateau la vient visiter,
causer avec elle el lui faire la lecture. Votre
mère l'a prise en amitié, et. ...
- Mais, ma sœur? ... N'a-t-elle pas ma
sœur? ...
- Votre sœur est mariée, monsieur le
baron .... llariée à un vieillard, le marquis de
Bellombre ....
- Est-ce possible! ... s'écria Martial.
Il se leva, comme saisi d'indignation :
- Je suis sûr que rnilà encore une des
bonnes œuvres de madame de Fonspeyral,
dit-il avec une amère ironie .... Pauvre fille 1•••
Pauvre Lucelte !. ..
li songeait à Florian, revoyait le visage
heureux de Lucetle quand elle parlait du chevalier et devinait, d'un seul coup, les combats
qu'elle avait dù soutenir avant d'en arriver à
renoncer à son rêve.
- Allons, fit-il pour conclure, notre sort
à tons les deux est quasi pareil.. .. Et mon
oncle?...
- Monsieur de la Mouraine est décédé
après avoir langui plus d'une année.
- Oh! ... fit Martial d'une rnix étouffée et
avec un douloureux accent.
Il porta la main à son cœur. Ses jambes
défaillaient. Ils' assit. La tête dans ses mains,
il pleura.
Lasescure entendait avec émotion le bruit
de ses sanglots réprimés et courts. Ainsi , ce
jeune homme qui avait paru presque insensible en lisant les lettres de la femme aimée,
en apprenant le misérable état de sa mère et
l'odieux mariage de sa sœur, ce jeune homme
s'attendrissait jusqu'aux larmes quand on lui
révélait la mort d'un ,ieillard passablement M:zrti.a.l s·assit. La tète J..ms ses mafos, il pleura . Lasescure mlmdait .1vec emolio11 le bruit de ses sa.nglots
égoïste et mauvais chrétien. C'était 11 n'y rien
reprîmes et courts. Ainsi, ce jeune hom111e qui avo1il p.v-11 rresque inseirsit&gt;le e11 lisant les !ellres ae la
fe mme aimée en appre,10111 te misérable Illat de sa. mère el l'odieux mariage de sa sœur, ce Jeune homme
corn prendre. Le bon I,asescure en était pénis·.1tte11drissaÛ jusqu aux larmes quand on lui rèvèlait la 7!10rl d'un vieillard passablement egctisle el 111011 11:iis cltréllen .... (Page 285.)
•
blement impressionné.

l J(~ -. -~-- ,~\'1

�1f1STORJ.ll-----------------------'fUer toajour· da,·antage à le mieux entendre.
Il amhitionna de devenir pbilo.opbe et ami de
la implicité comme l'était jadis )1. de la
~fouraine, et il souhaita que ce fût là le plus
sûr héritage qu'il eût à tenir de son parent.
Au dehors, une âpre !,i.e courait dans 13
rue Da se. Elle fouettait les vitres de la salle
où le deux hommes se tenaient. Elle sifnait
·ous le. porte· en s'insinuant dan. la mai.on
mal close. )fartial s'interrogeait. Où irait-il à
présent? ...
- ll fait froid, mon ieur le Laron. el le
jour bai e, dit La escure. Ne seriez-mus pa
aise de n'avoir point à sorlir aujourd'hui, cl
n'acCfpteriez-vou pai- l'hospitalité pro,·i-oirc:... oh ! provisoire... que je pui · ,·ous
olîrir'! Je dis provisoire, monsieur le baron,
car il faut bien tf ue je ,·ous informe du legs
qui ,·ou· a été fait : la ~louraine e~t à mu ,
en totalité, et •telle qu'elle se trournit au
momeul du décès de mon ieur le marquis,
mire oncle ....
llartial de,·int fort p:ile. Il était trè · ému.
Toutcfoi ce fut l'alîaire d'un instant. \'ile remis, il lendit la mainà Lase cure el la lui . erra dan. un mouvement d'amicale sympathiè.
- Paul're notaire! fit-il, comme je boulcver~c ,otre vie! .. Eh IJien. allon, à 13 Mouraine, dit-il en .e levant.
- ~on, moo.ieur li~ baron, re ne serait
pas raisonnable. Souffrrz que je YOU re!ienne
ici cc soir. \'ou. pa.serci la nuit dans un bon
lit. dans une ch3mbre bien chauffée, après
avoir conforlabll'ment soupé. Demain je ferai
prévenir madame de Pu)ratcau, pour qu'elle
me remette le~ clefs d11nt elle 3 l:t glrde, el
YOus entrerez chez YOU •••.•
- Chez moi! ... dit llartial a\'ec un m,!laocolique sourire .... Eh bien, oui, mon cher
La. escure, · j'acrcptc, l, la condition que ,·ous
me donnerez toute \'Otrc ~oirée pour écouler
ma longue odys ée ...
- Oui, dit le notaire en risquant une
innocente plaisanterie, mus êles U11sse el
vous avez échappé aux ._irènes ....
- 'lais héla,-.! répondit ~far11al, il n'y a
point ici de Pénélope qui m'attende ....
Le nol3ire nYail jeté au feu une bras ce dè
sarment· . La flamme jailli. sait claire, vhe.
La chaleur 'accroissait. ~Jartial ôta son
manteau cl Lasescure aperçut à la boutonnière de . on habit un bout de ruban rouge•,
une décoration 11uïl n'ay3it encore rue à
personne dans le pays.
X

Le soir, ce (1ue Martial racontait à La escure c'étaient quelques pa1res de la grande
épopée consulaire. C'étaient les marches à
tra\·ers la France, le dé ordre du recrutement, la bravoure des .oldats, leur foi ,ibrante en le Premier Con ul. C'était l'expédition d'Italie. C'était Marengo, où ble é
ù'uo coup de sabre au ,isa"e, emporté par
on cheval, jeté à terre, piétiné, Martial fut
ramassé, le lendemain, au milieu des mort
et de. blessés. Il dit comment il fut transporté à l'hùpital de Plaisance, parmi cinrJ

cents Français, couchés dcax par deux, mou- avec tout cela que le plus hnmLle des ciranL de faim ou de pourriture. Lui, côte à toyen. aide, - bêtement, oui, bêtement, cote avec on cadavre, faible, insensible, ne à faire un Empire. ,, Yoilà.
pensait plus, ne savait plu oi où il était ni
Il se leva.
d'où il venait.
- Et là-de us, mon Lon La ·cscurc, alLa ,olonté de ,in-e el la force de la jeu- lons nous coucher. Demain il n'y aura plus
nesse le tirèrent de là. li quitta Plaisance, ici ni soldat ni légionnaire, mais un simple
errant à la rêcherche de . on régiment. a philu.ophe qui, à l'exemple de mon ieur de
!iles 'Ure au "isarre, mal pansée, le fai ·:ril la Mou~aine, viHa et mourra dans son chvtcruellement souffrir. Il avait pu conserver soi. ...
quelque argent ur lui, cc qui lui évitait de
Er, intérieurement, il ajouta :
mendier. Mais l'inquiélude le prenait à ,oir
- Après avoir retromé celle qu'il aime.
s'épuiser sa résene. Il trouve des trainards
romme lui, fait route avec eux. La camaraXI
derie fait relleurir a gaieté. Mais à Venise.
où il s'égare, on àme se trouble el il redcPendant que ~l:lrlial dormait dan la mai,ienl tri te.
son du notairt&gt;, Oumarou cllait un chevàl et.
Ensuite, ce fut l'Allemagne, l'armée du liride aL3ttue, galopait ur la roule de YerHhiu 011 il e rengagea, . ow le ordres de thi . Il allait chercher May onnave.
Lrclerc et de Moreau. Ses chefs le distinAu milieu de la nuit, la baronne avait élé
gucn 1. La bal:ifre de on l'i sage Jes intrigue : pri e d'un grand étoulli!menl suivi de sincopc.
&lt;1 Quoi! disent-il~, :.impie sergent? » Et fo
La )fion, le dome tique et Loui.on 'étaient
rnilà officier.
cmpressrs. Mais leur ignorance était affolée.
On marchait ver Hohenlinden. Qui::llc Ils avaien l u. é une bouteille de ,inai!!re et
journéLd Il y a\·ail lii. contre le .\utrichien • une carafe d'eau à bassiner, a_perger, l3mGroucl,y, Ledcrc, Droue!, llichrpame, D - ponner le visage, le front, les mains de la
caen. Et quels soldais I Tous des hél'os.
malade. Elle demeurait inerte.
Martial s'attache à la fortune de Leclerc
Il· l'avaient crue morte. Déjà la petite
qui, après Hohenlinden, le fait capitaine. Il Loui on pous ait des cri. el récitait a prière
reçoit un sabre d'honneur. Avec ce général, el la ~lîon commençait à avoir peur. Mais à
il va à Saint-Domingue, J'aide à capturer peine Dumarou en chemin, la ùaroune avait
Tous aint-Louverture, et ne rentre en France remué el dit faiblement :
qu'après la mort de Leclerc.
- Mademoi elle Jenny ... .
Le voici à Paris, cbaroé de remettre au
- Oui, madame, oui ... touL de ·uitc ...•
Premier Consul la dernière letlre du général,
r~pondil la ervante. On ira la querir bienson beau-frère.
tôt. .. quand il y aura une pointe de jour ....
Yoici les félicilalioos, les grades, la croix Tanl fine soit-elle, on ira ....
de la Lé,,ion d'honneur ....
- Ah! dit la baronne, il ne fait pa
- Mais, ajouta .\larlial, tout cela n'était jour? ...
rien. Cc qui me manquait, cc que je voulais,
- Non, madame.... Prenez patience
c'était ....
tant ,eulement un petit peu ....
Il tcndi l le bras ,·er la fenêtre baignée
La Llronne e tut. liais tout à coup :
d'omhre, désignant du doigt la petite ,,me
- Vite ... vite, ... dit-elle.
endormie dan le ilencc nocturne.
La Mïon ne répondit pas. Alors, tout ba ,
- Oui, il me fallait rcrnir tout cela .... madame de Fon peyrat .e mil à parler de
Ah! La. escure, mon ami, si vous saviez façon incohérente et si peu articulée qu'on
comme je suis bien Périgourdin! ...
ne la pouvait comprendre. Parfois une phrase,
- ... Et puis, continua-t-il, que d'illu- un mot étaient plus nets. Et on entendait :
sions j'ai perdue !... 8onap3rte'!... La Li- Deux aunes de siamoise .... Oui, c'e:..l
berté? Qu'est-ce donc à présent?... Nous pour le baron .... On metlra des !ioulons en
sommes en mar J 804. On con. pire contre écaille incrustée d'or ....
le futur empereur. Georges, Pichearu, le duc
Ain'i des souYenirs lui re\·enaicnl de on
d'~:nghien sont surveillés et ne tarderont pas temps de marchande, alors qu'elle habitait à
à être pris .... Ce qu'on en fera? ...
Paris la rue Saint-Denis.
li fil le geste d'épauler un fusil.
D'autres fois elle criait :
- C'est sommaire. Tuer, c'est à pré ent
- Mon fils! ... Je le veux! ...
la politique du futur empereur.
Ou encore:
- Ob! empereur! ... dit Lascscure, pas si
•- Elle est marquise ... oui, oui ....
,ite que ça 1
Mai le plus souvent elle prenait un accent
- Mon bon Lasescure, quand on a vu douloureux pour dire :
comme moi la cour, car c'est une vraie
- Je voudrais ... je voudrais ....
cour, du Premier Consul, le luxe des cosEt elle n'achevait pa .
tumes, la pompe des fêtes et des cérémonies,
- Oui, madame, répétait la l\Iïon a,•ec
la toilette des femmes dont il s'entoure et douceur, oui, on les fera ,·enir, ils ,iendronl
l'enthou iasme fou du peuple de Paris el la tou .... Et ,·ous serez guérie, pauvre dame ....
serYililé du Sénat, on ne doute plus .... Te- Allon ... repo ez-,ou, ....
nez, regardez-moi .... Voyez celte cicatrice ....
Le Limbre fêlé de la pendule au son gr~le
Yoyei ma 'laideur .... oupçoonez ma tristes e, comme 13 \'OÎ1 d'une ,·ieille femme e mit à
de~inez mon dl:goùt et dites-vou : &lt;1 C'est sonner. La b:ironne frémit un peu :

}l.M1;5 D'J\11T1('EF01S - ~

- Quelle heure?.. . dit-elle.
Et, avant que la llïon eùL répooJu, elle
ajouta ;
- Il arrivera trop tard.
- Qui, madame1 ... demanda naïvement
la scnante.
lladame de Fonspeyrat ne répondit pas. La
liïon pen a qu'elle ongeait au médecin.
Dumarou parut. Il ne ramenait pas Maysonnave, car le lieux docteur était absent
depuis l:i veille, appelé en consultation par
un colli·gue. 11 s'était adres é à un autre médecin, nouvellement établi ;1 \'erthi , el qui,
tilein de zèle, était accouru.
C'était un élè,·e de Pinel. Il s'appelait Hyacinthe Plantier. On le disait habile cl un peu
extravagant, quoique bon chrétien. Il $e poS3it en p ychiàtre. Il as urait que la plupart
de no· maladie provienneut de notre élal
mental; que ce n'est point le corps, mai·
l'âme, &lt;jlli est en eau e dcYant le hon médedn. En con·équcncc, le praticien devait agir
sur l'e prit avant que de rnéùicamenter le
rorp ·. La guéritiOII corporelle suhrait tout
naturellt•ment quand l'àme serait fortifiée. Il
soutefiait encore que l'âcreté du sang ou ,a
111 .11/11, .iprls la ,•tlllèt /rmtbrt, dtux f'tliles ornlwu St glisshtnl, éfturàs tl e111'it11us, ,fans /3 chamfort
pauYreté, 11ue le humeur trop abondante:- , \11mor/11.ifrt
1111 fnst:mt .if'a,,Jonnée. f:'élafrnl 7.élla tt L,,uis,111. la fillt ,tu rn.iq11fs tl I.J ft/1/t ta1·nn11t.
ou trop rares, que la pléthore, l'agitation et
(Page ~fi;'-l
la lièvre n'ont d'autre eau e que les préoccupations e.xces. ives, lrop de peine· ou trop
de la ,,je nouvelle ans y faire oh tacle. Oeaude plai~ir ·, trop de jouissances de l'esprit ou
Il ajouta :
u médecin est un confesseur. On dit coup de mi ère. phssiquc: et de soufl'raoce.!s
des sens, trop de hru ·ques mouvements de
la ensibilité. Peu de gen le comprenaient. cela couramment, cependonl qu'on ne foit morale, , eraient ép:irgnées aux ,·ieillards s'ils
• point entrer cette maxime dans la pratique .... s'appliquaient à reconnaître l'instant où il·
Dcaucoup .e mOlfU3ient de lui.
(luand il pénélr3 daru la chamhrc, la ba- Et c;'jl vous plai:ait de m'ou-.:rir ,·otre âme, doivent mettre lia les arme el ~c coofintr
dans la paix .... Oui, se tenir en paix, quand
vous pourriez être assurée ....
ronne dit :
on vidllit, et spécialement quand oo e t une
- Qui e~t là? ...
Elle l'interrompit.
persoune du . exe, c'est un précepte de sant1\
D'une voix ha.se, mai~ f1:rme, die dit :
Car elle avait distingué le pa d'un étranger.
physique et morale.
- Non. llerci.
11 e nomma. Alor~ elle eut un Lei saisi~llai · madame de Fon. peyrat ne l'écoutait
Pl:mlier
n
'in~ista
pas.
Il
continua
eulemenl
semenl qu'elle tomba derechef en s1ncope.
Le médl'cin lui fit emelopper le dos et le~ de déYelopper sa thèse. Avec abondance, plus . . laintenant son esprit ,'embrumait. Des
jambe dan un va ·te et fort inapisme et en douceur et naïrnté, il dit une foule d'autres forme· indistinctes surgis.aient dans a méattendit patiemment l'effet, qui se produisit chosrs qui étaient plutôt d'un philosophe que moire. C'étaient peut-être des gens qu'elle
d'un médecin. Encore faible, madame de avait connu . Elle leur prètait la voix du métel qu'il l'avait e péré.
Quand il la jugea bien re,·enue à elle, il ~e Fon peyrat l'écoulait complaisamment. Elle decin et s'élonn3il qu'ils parlassent de mème
et pus,enl dire pareille.\&gt; choses.
mit à lui parler avec tanl de douceur el d'une pen ail :
En uile elle eut un moment où elle reprit
« Ce médecin e t extraordinaire. Il dit vrai.
voix si pénétrante qu'elle parut aYoir plaisir
Oui, c·e t depui. la mort de Pomerol et de- si bien po· e.sion de oi que le médeciu la
:1 l'écouter tout un long moment.
puis que je n'ai plus per. onne à gui me con- quilla plt'ÎD d'e~péraoce en la guérison.
li lui disait :
Le jour pointait.
- Ce n'e·t rien, madame la baronne, rien lier que je souffre tant. 1&gt;
Katerine arriva.
Elle ,onaeait au si à on fils. Ce médecin
qu'un trop vif émoi, ou encore une pensée
Elle regard3 la baronne avec épom•aote.
pénible qui, étant plus forte que Yous, a eu a\'ait, dao la ,·oix, des intonation , qui le lui
raison de wtre sensibilité.... Peut-èlre ne rappelaient. Parfoi il lui prenait les mains Quoi! un si grand changement en quelqne,
vou · êtes-von jamais comaincue de celle l'une après l'autre, les frottant pour activer heures!... La ~fort avait frôlé madame de
Fonspeirat. Elle avait louché son visage et
idée que l'u~urc de notre corp- ne e fait la circulation ..\u rontact de ces doigts agile
point par nos membres, mais par nolre cer- et chauds, elle pensait à la main de Martial .... l'avait lilêmi. Elle avait convulsé .a bouche.
\·eau. ~o. charrrin · sont romme ce esprih Uh ! que ne la tenait-elle ùans la sienne, Elle avait ereu ·é l'orbite des ,eux et l'avait
entour.; d'un cercle bleu:ltre. EÏ!e avait abattu
']U'on retient dans de· Oacons olidement comme celle-ci!
- Oui, diL-elle tout à coup, en se répon- les paupières, pincé le3 narines, meurlri el
bouché et qui font éclater le verre 'ils subissent une trop forte élévation de tempéra- dant ù elle-mème, oui, j'ai beaucoup souf- ,·iolaré la chair du cou et de, mains.
!.';ime de la jeune fille 'élança ,·ers Dieu.
ture ou un choc violent. Qu'on débouche le fert. ...
Elle
lui cria la suprême invocation du PsalVous
avez
trop
ouffcrt,
madamt&gt;,
et
llacon, il perdent toute ll'ur force cl s'éYaporent ·ans rien lai scr d'eux-mèmc .... Dites trop longtemps, répondit avec douceur le miste : &lt;1 U Seigneur! Viens à son aide! ...
m. peine à quelqu'un, vou le faites s'th·a- médecin. Peul-être, comme cela 'arriYe sou- llâte-toi de la ecourir ! ... »
- C'est vous, mademoiselle Jenn1? ... murporer. Gardez-les en vous, elles vou pressent vent aux personnes d'âge, n'avez-vous pu
de toutes parts, votre cer\'eau ·en emplit, vou ré igner à vieillir, j'entends à recon- mura la baronne.
- Oui, m:idame.
naitre av~ .agei-se que, n'étant plu accomvotre cœur s'en gonfle et vous re entez le!
- Approchez-vous ... là ... tout près .... [I
douleur~ les plu. étranges et les plus cruel- modée pour le temps présent, le mieux était
de ne point lutter et de laisser couler le ilot faut que je vous parle .... Le médecin l'a
les ....
.... 285 ...

�'----------------------------

111ST0'/{1Jt
dit.. •. li le raut, pour que je ,·h·e ••.. Je veux
,iue .... Je ne veux pas mourir •... Je ,·eux
attmdre .•.• C'est un "rand poids que j'ai là ...
et qui me rend malade. Écoulez .... Je va.i
l'ôter ....
Elle s'ar~êta et reprit haleinu. Quelque
chose d'anxieux el de lointain pa" a dan· ses
prunelle. avea3le!-i. Elle dit :
- tademoi ·elle Jenny'?
- ladame?
- \'ou· sarez ce CJUe c'e l que le· brouilles ... les querelle de famille ?...
- ... Oui... madame ... , r '•pondit a,·ec
hé~italion la jeune fille.
Madame de Fonspeyrnl promenait ses mai.n,
tour à tour sur son lit el dan. le nde. Elle
cherfhait la m:iin de Katerine. L'ayant trou,·éc, elle la aisit, la serra faiblement el dit :
are,H"ou ce que c'e tque ouflrir?
- Oui ... 111:idame ....
- ... Que souffrir par l'absence d'un être
qu'on aime... qu'on aime... beaucoup ...
trop? ...
Katerine pâlit et crut défaillir. Ule raidit
. a volonté. Elle répondit:
- ••• l)ui. .. madame....
-- .\lor~ om comprendrez. J'aui~ ... j"ai ...
j'avai un fil .... Je l'aime .... Il est loin ... .
Je ne ,ai_ où .... Parti .... Il m'a quillée .. .
fou .•. terrible ... varce que .•..
- Yadame 1... madame 1... Je vous en
prie... je vou en supplie, ... dit Katerine
houlever ée, ne parlez pas dara.nla 11e.... Vou
,·ous a"Îlez trop à remu r de someuir ·
cruels .... \"ou êtes lrup faible pour ....
- ,'on ..• non ... lai sez .... Il le faut. ...
Le médecin l'a dit •... Je veu1 vine .... Je
veux èlre encore là quand ... quand mon fils
reviendra .... El quand le ro .... sera rerlacé ....
Elle n'acheva pas a phrase el reprit :a
confidence au point où elle l'avait interrompue:
- ... Oui ... parti ... pnrce qne .... Pour
rien .... Une sotie avcnlurt• .... De l'amour ...
une amourette ... pour une lille qui. ...
- A·se1!. .. as.ez! .•. madana !... supplia
Kalerin .
, a voi était déchirante. La Laronne :-enlit
que K.aterioe . oulîrait. Elle 'arrèla :
- Yos main. tremblent, dit-elle.
- J'ai froid .... L"air îrais du matin ....
Vutr • \'OU tremble aussi. Yous êtes
émue, mademoiselle Jenny? ... Et vou ne
savoi pa tout!... Le croiriez-,·ou ?. .. C'e L
moi qui ail tout défait. .. tout brisé... tout
rompu .... J'ai forcé ces gen- ... œs AIL:os ...
à 11uiller le pay ....
- Ah! ...
Ce cri jaillit tragiqu~ et violent de la gorge
de Katerioe. Elle arracha a main d'entre le.
m3Îns de la baronne et e rejeta en arrière.
L'horreur la . aisit. Elle pen. a : « Je vais fair
celle femme! » \faL, aus-ilôt, uni' lumière
intérieure l"éclaira. Elle ,;1
propre conscience el o.us.i on amour. El elJe se dit :
a Pour mon Dieu el pour fartial ! , Et elle
ne partit pa .
- Qu'avez-,·ou , mademoi elle Jenny'/
disait la baronne. Pourquoi -rotre main m'a-

t-elle quittée~... ne,·enez pr~i- dll moi ....
\'ou, me faites tant de bien ...• Von. êtes
bonne ....
Katcrine eut la force de ~e rapprocher.
Elle tileva encore son àme ,•ers Dieu, source
de courage. Et elle plaça. à nou,·eau sa main
dan celle de son ennemie.
- Il le fallait ... continua la malade. Celle
fille n'était pa. noble .... Nous non de,ons à
notre nom el à notre roy .... Elle était huguenote, quaj païenne et mépri. ait notre aintc
reli,;ïon. Elle était étrangère et paune. li
fallait en finir. J'ai réU$sÏ. ... Dite , mademoiselle Jenn_, est-ce que j'ai mal fait L.
Kalerine pensa :
« 0 Dieu!... Aie pitié de ma mi.ère.
Envoie-moi ton esprit! D
Au lieu de crier :
ft Oui, mus avez mal fait 1... Oui, vou
ête., une criminelle! 11
Elle dit, très simplement :
- Dieu seul peul vou juger. Lui ,eul
connait le fond des cœurs et pèse le ju te ët
l'inju,te.
- Dien :enl. .. dit la Laronne.
Elle se remer--a u r .e oreiller el demeura
immobile. Pui· ses yeux e convul èrent et
elle eut une autre yncope qui dura peu.
mai. la lai ·sa plu, faible et plus th-ide enrore ,
lndame de PUI rateau arriva. Ln baronne.
ayant reconnu
voix, détourna la tète et
dit :
- ·on ... non ... pa elle .... Jamais ....
lême aux confin, de la mort, elle ne désarmait p:i!!.
L., comtes e s'en revint :iux Hoches, mai
elle envoya un exprè à Pont vieux. puur pr 1Yenir madame de llellomhre quu. dans les
emliarra. du moment, on u-ail oubli~•.
\ladame de Fon,pe)rat bai sait de plus eo
plu .
Pré\'enu par le docteur Plantier, le cur !
Yarteau 'était mis en route pour le château.
Il se pré enta.
1:11 reconnu par la baronne dool l s e,prits
s'égaraient, il put lui parler sans qu'elle
l'appelât traitre ou rcné"al. comme elle le
faisait qnand elle s'entretenait de lui :1,·ec
quelqu'un; car elle ne pou \·ait lui pardonner
d'avoir adhéré au Concordat et d'être payé
par la République. li causa quelque instant
en ·ecret uec elle el lui remit es péchés.
Par in ..tant , elle .e croiait avec Pomerol et
parlait, comme autrcfoi , de on fils el de sa
fille par de ons-enlendu~ que ~fart.eau ne
pom-ait pénétrt!r. Il exprima le re!!rel de
n'uoir pa apporté O\CC lui l ointe huiles
et assura qu'il allait ri::venir spécialement pour
donner à madame de Fo~pejral le dernier
.acrement .
Ce propo rendit un éclair de ,igueur à la
baronne qui, a\'ec une fermeté inattendue,
répondit :
- :;\on .... Je n'en suis pa encore là.
Le curé llarleau n'in.i ta pas. Il se retira.
- Peu après, la baronne .e lrou\-a plus forte.
Elle demanda La e. cnre. Elle voulait lui
parler. On courut à Yerthi le chercher.
A tout instant, elle disail :

s;

... 286 ...

- .lademoiselle ,lenn,1 ... Où ête -vous~ ...

~e me quittez pa .. . : llonnez-moi ,·otre
main .... Comme vou~ ètes bonne el douce!
Charitable et patiente, K:iltrine approchait .
Elle rc tait là, debout près de la moribonde,
comptant 1 , Lallemcnt· du pool qui, d'l1 ure
en heure, 'allàiblL..ait. Tantôt elle priait.
Tantôt elle pen. ait à artial.
- J'ai oit! dit la mourante.
\ta.i., Mjà, ~a gor"e contractée refu ait ce
qu'on lui pré ntait. Elle haletait.
Alors la jeune fille lui humect:iil doucement
les lèfre:., mettant un peu de fraîcheur dan.
la Louche 11ui .se des échait. Et la mourante
lui . errait plu étroitement la main comme
pour lui dire : « ,1erci ! »

XII
. oudain, la ·ubtilité de son ouïe révéla à
madame de Fonspe}rat un bruit de pa qui
glis,aienl dan~ le corridor. Une ,·oix bas~e
dit, près de la porte, un mol que Katerine,
penchée .sur la mourante. n'entendit point.
CeUl!-ci .e dressa, hagarde :
- Yon 61 · I•.• cri a-t-elle ourdement.
l\aterine crut à nne hallucination. Elle ,e
pencha davaotarre et es aJa de la calmer par
de douce paroi .
- C'e ·t lui! ... je l'entends ... c'est lui! ...
répéta la mère d"une voix rauque el douloureuse.
Et llarlial enlra.
Tout d'abord, dan le demi-jour de 13
chambre, il ne vît rien que la masse du lit,
la blancheur de drap., le ,i age convul é de
ln mourante. Il cria :
- Mn mère! ...
Et, prè d'elle, il tomba à genou.1..
Cne force inconnue souleva madame de
Fon~reirat ur es oreiller :
- )lartial... mon fil ... c'c·l ,·ou, .. ..
Lerez-rous .... Venez .... Là... plus prè ... .
Yotre front ... vo cbe,·eux ... rn main ... .
0 mon fil~! ... mon fil ! ...
Le mnin tremblante cl tlélrie. de la
mère tr]i~,aienl ur la tête de .on fil parmi
les boucles de c · cheveu , touchaient ses
beaux )·eux, uivaient l'arête fine du nez, la
courbe d • joues et du menton, frôlaient la
bouche. Elles re,·iorcnl comme inqaièl&lt;'S et
palpèrent la cicatrice, pui~ elles retomhl-rent,
inertes.
fieux larme· roulèrent .ur le jou Je la
mourante.
Elle murmurait :
- )Ion fils .... Mon fil .... Mon fils ....
A.lor Kaleriue, au ..~i p,ile que la moribonde,
se montra. larLial, qui était re té ahimé sur
le \Î,a.,.e de sa mère, se dressa. Et. oudain,
se Ienx ayant rencontré ceux de Kalerine, il
pou~ un cri éloulîé :
-Oh!. ..
La jeune 6Ue lui impo. a silence. d'un nest '·
Alor · ~lartial. égaré entre la douleur et la
joie, sans pouroir comprendre ni interroger,
an réfie1ioo, ·ans parole, fa aisit dans c
bras et anglota éperdument ur l'épaule de
a fiancée.

Ils demeurèrent aiu~i un lon3 moment,
noyés dan. 1~ flot de leur émotion. lL ne
parl~ient pa:. Que ,e .eraient-ils dit? Leurs
à.Jnes e confondaient dan, la douleur et la
joi tant était amère et tcndr • cette ,·olupté
du rernir.
- Martial! ... dit la m re, comme dan un
souffl '·
fartial .e pencha ver, elle :
- .Youhlicz rien .... )loi .... 1,,. ro, ....
c· t Di ·n ... qui ju~e.... EUe a dit uai.:.. li
faut .... li faut. ... Elle ne put ache,·er. En elle. un râl :e
lem, monta et sëpandit ~ l'ento;1r. l,'agonie
e mmcnçait.
Le· paysanne~ dei- enriron , préwnue. par
1 servante, élllient réunie~ dans la cuisine.
Elles parlaient beaucoup, quoique à ,oix
ba ~e, en lricotant. •. Ion l'usage, elle étaient
venue pour assister la mouraute, 'Ïl 1~tait
Lc·oin.
QuomJ e firent entendre le..~ sourds "rondement d la Tic qui s'échappe, elle~ pénétrèrent dao.- la chambre d'a"onie. Ran!!éc
autour du lit, elle commencèrent à gémir et
pleurer. La lion décrocha le crucifix qui
dominait Je lit. Elle lo po a ,ur la poitrin de
l', gonLante. t'nc femme plaça. ur une table
le bénitier arec n rameau d bui , taudi:
que la ~1ïon allait chercher au fond d'une
armoire un cicr"c bénit, jaune et demi-u:.é.
qu'on avait coutume d'allumer par les tcwp
d'ora"i:. Elle le dre a aupr'&gt; du bénitier el
en 6t jaillir une 0amme courte el racillante,
tdle une âme qui va quitter le corp~.
Le femm continuaient de pleurer. Leur
larmes "lis-3ient, rare. rt froides, ~ur leur
faces hmu' et ridée . Parfois, elles dLaienl:
a Hélas! mon Dieu 1 11 arnc co.lme et san,
conrirtion.
Une d'elles proposa ;
- Il faudrait dire les litani de la bonn
mort.
Eli · regardèrènl le nue: le au tr • ..••
Qui les i,mait par cœur"/ ... Qui les .aurait
dire n françaL?... Car le prièr •·, c ont
dl!~ paroles t1ui ne ~out pas lionnes eu
patoi ....
La !lion propo,a :
- Il ,· a econde, l'ancienne erYante de
notre dtif~nt curé, qui e:.t en cc moment tout
près, à Tre1fo11t. chez ~a nore .•.. Ulc .sait lire,
die .......ï on allait la qucrir'! .•.
Oa l alla.
(llluslnitions dt

Jl.MES D'AUTJtëFOJS _ . , .

.,eoonde arri\·a, lamèntalJle, encapuchonParfois, un brer S3aglot frémbsail dan· la
ntc, portant à deux m:iins un !!l'O' livre noir "Or"e de Martial.
qui res emblait à un bré,iaire.
Il murmurait :
Et, toul de • uitc, aprh aroir • uffisamment
- Oui, eigneur ! Pitié, pitié pour cil
"~mi et pleuré, elle s"a 1•nouilla. AYec ardeur
El Katerine. dont l'àme était pleine deet foi, elle lut dan ·on ,·ieu1 lhre le. au~lnes parole du Line, di ·ait i:n :on cœur :
litanie· de la mort chrétienne. La . \'érité de
a Délirre-la elon taju lice.... i~ ~a force
sa ,·oix, la dureté de :on accent campagnard et son refugu !. . . n
1 · rendaient teITible,. :
Pr 11ue inaperçue, taut ell fut silencien e,
- &lt;' 0 han ,fe'.~11s! je 1°011s recommandP la Mort 'arrêta prè de l'an-oni~ante. Elle fit
ma drniièrr 1,eure. et t'e qui doit la ,uirre! ... •"éranuuir .ans bruit le dernier ~ouflle de ~a
» ... Quand mes lèt•1•ri.; (,·oitle~ el tl'em- ,·ie. Un efü dit l'baleine légère du nouYcau-né
b/ante 111·011ancero11t po11r lu dt&gt;r11ih-r. foi. 11ui s'endort.
l'Oire. adorable nom:
Le~ remme· interrompirent leur mélopée
D •• Quand · me~ chei·e11.1· trempà ;,e
et e r tpandirent en noun!aux ~mi emcnt,.
suem· emblel'm1t s'élever sur ma /!te et P:lle ri troublé, "artial e pencha sur ~a
m'a11nonceru11lmade ·truc lion procltaiue .... mère.
- Miséricordi •u Jésus, a}e7. pitié de moi!
Pieusement, il Lai. a le· che\'eux cullé,
répondaient les femme:.
au front par la .ne.or de l'arronie. ,hcc re:;- o ... Quand mon i111a9iuatio11, O!Jiree
pcct, il lui ferma le y ux. ._ïlencieux, il
de. fanldme ·ombres rl ef1h,yants me p/011- 11uitta la chambre. pendant que J, femme"
!/ern dans des fl•isle~se, 111ortrlles ....
préparaient la dernière toilette de la morte.
- lti~iSril'ordicux Jésus, a~c.t pititl de moi!
disail'nt les femme,.
fadame de Ilellomhre arriva le ~oir. 1~11•
De tcmp en temp , econde . 'arrêtait . amenait anc elle a petite Zélia, 11u'cll ne
Elle r ·prenait haleine. Et, dans lie trhe 11uillait jamais. Le rheH1lier l'accorupa"nait.
de parole., dan. ce . ilenœ recueilli, le r:llc
En pénétrant Jans h mai,on silen :eu e,
de la mourante pa sait plus fort et déchi- elle comprit que tout était fini, ,~un :'lmc en
rant.
fut tri tement affectée. Et comme, dans le
lmmobil ·, muets, serrés l'un contre l'au- 111èmc temp~. ~lartial parut tout !i coup
tre en un coin d • la chambre, .\lartial et devant elle, elle re~·nt un tel coup ,rpt'cllci
Knterine étaient fio-' · dan, la tupeur et tomba en p;iwoi.:.on.
l'effroi. Rêvaient-il ~ ... Était-ce un atroce
On oublia la défunlc et on 'empre sa
cauchemar?,.. El pour1ant, quelqu.e cho.c autour d' ell,:. Elle reprit •
ens. Alur. le
mqrrnurait en eu · u·ec douceur et tendresse, · frère et la sœur s'étreignirent san. pou,oir
queJque cho~e 1p1i e ·entait libéré de · e
parler, tant leur émoi était violent.
chain s, Et ils pre~ niaient que, derrière cet
Pui , simplement. mai non -,ao quelque
appareil d mort, il y uait pour eu la vie maje:.té.)lartial, étaul allé chercher Katerine,
et le bonheur de vh·re.
b pr :,enta à madame de Bellombrc :
.,econde p3rlait encore. Maintenant, elle
- Lucelle, dit-il, ,·oki ,otrc !(Œur.
di.ait :
- • ... Quaml 111011 esprit, trouble 1Iar
Au matin, apr'&gt; la ,·eillée funèbre, deux
la 1•11e de mes iniquité,; et pn 1· ln c,·aùite petite ombre e glis,èrent, épeurée et
de t:0/11: justice, lutlera coutre /'anye ,Je curieu • dan~ la chambre mortuaire, un
ti'nè/J,·n:
in tant abandonnée. C'étaient Zélia et !,oui» ... Q11a11J le. ,lemie.r~ soupir de mM . on, la fillo du marqui.- l'l la petite pa) ,anne.
mm,· pte.. rto11t mn,1 ame ile. MJrti,· de 111011 En jupon court el pied~ nu , elle venai nt.
l'Ol'jlll:
furliw , con idérer la \'Îeille mère-grand.
,, ... Quand j' a11rai perdu /'11.~a9e de mt"
Timide:., elle!'. ,oule,frenl le ride.'lu 11ui
. e11.~ et q111• le mnmlr 1foparalfra pou,· ,oi!ait la fon,1tre d'où nai il une lueur
moi ....
l,lafarJe. Leur mains nahes et pleine· d' A ch.t11uc oraison, li.: même cri de ràce pérance cha èrent la nuit. Et l'aube d'un
~b~:
C
jour nouve.,u éclair.1 le ,·i,a&lt;&gt;' de la morte et
- li. érioorJieux Jé~u., a ·ez pitié de moi! le~ reste~ du pa é.
11

s

0

CONIWI,

Loum: CIIASTEAU
FIN

�_ _ 1f1ST0~1.Jr _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ____.

•

U'.\'E \OCE SOUS LE DIRECTOIRE.
Tablca11 de GEORGES C AI:-i.

���</text>
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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 38, Junio 20</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Comte Fleury</name>
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        <name>Docteur Cabanés</name>
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                    <text>~:::::::::=============::::::::::~~~~==~~.~

111STO'J?.,1A
né:. par l'incendie. On devra il les laisser là,
\'Oisines ont retrouvé leur mouvement, leur
toujours, en plein cœur de Paris, comme une caractère, leur allure ordinaires. Je m'arrête
éternelle leçon, en témoignage de aos fautes, et regarde curieusemenl, pendant cinq mide nos diEcordes, de nos folies.
nutes, un opticien de la rue du Yieux-ColomA l'intérieur, les grandes charpentes brù- bier qui, avec infiniment de calme, est en
lent et fument encore. Tout autour de la train de refail'e sa monf,.e; il range méthoplace, de grandes barricades effondrées, é,,cn- diquemenl ses lorgnelles, ses lunettes, ses
trées. Une clôture de planches entourait l'Rô- binocles et ses microscopes; sa femme lui
Lel de Ville; sur uoe de ces planches se trou- donne des conseils; il sort de sa boutique
,ait une aiûche trouée et rongée par le fou. pour vofr fe/fel, du dehors, sur le trottoir.
C'est la dernière proclamation de la Com- Et l'incendie fail rage à cent mètres de là,
mune, elle porte le 11" ::iU5 .... Trois cent &lt;Jua- et l'on entend distinctement des coups de
tre-vingt-quinze proclamations ea deux mois! canon du côté de la Ilastille.
La Commune au.c soltlalM de J'e1'Sailles.
Dans celte course rapide à travers Paris,
F1·ère~. l' hetLre du grand combat des peuples au milieu de ces ruines el de ces incendies,
cont1·e leurs oppresseurs est arrivée. l'faban- pendant que l'on rn bal encore StU' les hautlonneZ, pa~ la cause des travailleurs, etc., etc. teurs du P~re-Lachaise, ce qui m'a certaineA.,,ec des soins infinis, - rien u'arrèle un ment le plus étonné, c'est celle reprise immécollectionneur, - je réussis à détacher celle diate de la vie dans cette grande fourmi lière
aflîche, et je l'emporte, en sou'l'enir de cette humaine. Derrière les troupes de Ver ailles
tl'agique promenade. Nous reprenons notre victori~uses, la vie ressortait soudainement
course; nous traversons le Pont-Neuf, et nous d'entre les panls. Oui, ce sont bien des
tombons, au carrefour de la Croix-Bouge, fourmis, quittant leurs trous, el recherchant,
sur un vaste incendie; c'est un immense ma- et retrouvant, après ce grand bouleversegasin de nouveautés l{Ui Oambe à grand feu ment, leurs petits chemins el leurs petites
depuis quarante-huit !Jeures. Et, tout près de habitudes d'autrefois.
là, les magasins sont ouçerts, les passants
Nous nous remettons en marche; nous suinombreux, actifs, remuanLs, affairés, ayanl vons la ligne des quais, et, respirant une
repris l'allure alcrle du Parisien; les rues odeur âcre qui nous prend à la gorge, nous

défilons, à partir du Pont-Royal, entre une
véritable haie dïncendies : incendie des Tuileries, incendie de la rue du Bac, incendie
de la Caisse des dépôts et consignations, incendie du conseil d'État, incendie du palais
de la grande chancellerie de la Légion d'honneur. La besogne, de ce côté, a été faite en
conscience el par des gens entendus .
J'ai vu, depuis dix mois, bien des choses
extraordinaires, mais rien de plus étrange,
de plus fantastique, que ce que j'ai vu là,
tout à l'heure, de mes deux yeux .... Entre le
pool Royal et le pont de la Concorde, des pêcheurs à la ligne - ils étaient douze, je les
ai comptés - étaient installés bien tranquillement, ne s'occupant, en aucune manière,
de ce qui se passait au-dessus de leurs tètes,
le rPgard fixé sur les petits bouchons qui frétillaient au bout de leurs lignes et profitant
de tous ce déEastres pour pêcher en temps

LE

"LisEz-Moi" u1s10R1QuE

JWOliibé.

Nous remontons en voilure au pont de la
Concorde; nous trouvons au Point-du-Jou r
un char à bancs qui, en une heure et demie,
nous ramène à Versailles. Quelle journée! Ce
soir, en me déshabillant, je entais encore
flotter autour de moi, comme une odeur de
fumée, de soufre et de feu resLée dans mes
vêlements.

LUDOVIC HALEVY.

MA DEMOISELLE DUCLOS
Tableau de LARGILUÈRE. (:'ilusée Condé, Chantilly.)

�LIBRAIRIE ILLUSTRÉE· -

JULES

TALLANDIER, ÉDITEUR. -

75, rue Dareau, PARIS (XIVe arrt).

37e fascicule

Sommaire du

(5

Juin 1011) .

REINES DE THÉATRE
PAUL DE MORA. . . . .

GÉNÉRAL llE .l\lARBOT . .
FRÉDÉRIC i\lASSON . . . .

de l'Académie fran ça ise
Luo ovrc HALÉVY .
LOUTS BATIFFUL . .

G.

LENOTRE . . .

M'"• DU

HAUSSET .

Reines de théâtre : Mademoiselle Duclos
et Adrienne Lecouvreur . . . . . . . . . . 193
Mémoires . . . · · .. · · . · · · · · · · · 19;,
Les comptes d'une grande dame en 1738 . . 201

. Notes et Souvenirs . .

. .. . .. . . . . . . 200

I) u cLo~ . . . . . . .
DE PARUŒLLAs',

P.

J\1°"

2q

OE CAYLUS .
JEAN P ouJO UUT
C IIAM l'O RT . • . .
LO UISE CtUSTEA U .

l ~O

T. G. . . . . . .

. Un mariage royal: Louis Xlll et Anne d'Au-

triche . . . . . .. . . . . . .
La citoyenne Villirouët . . .
La comtesse d'Egmont .

HENR Y R oUJON . . . . .

.:I.e l'Acadé mie fra11 ç,11se

20 ~

La femme de Greuze . . . . . . . . . . . .

2 2,

ILLUSTRATIONS

PLANCHE HORS TEXTE

D'APRÈS LES TABLEAUX, DESSINS ET E STAMl'ES DE :

TIRÉ E EN CAMAÏEU :

ALAux, AUBERT, BEAUME, BERTHAULT, BRUNELLIÈRE, CONRAD, CR ISPIN DE P AS ,
FONTAINE, G IRAR D o ' Ü RLÊANS, GREUZE, j. -B. MALLET, 1'-:lAUR IN, .l\l Ol&lt;EA U LE
JEUNE, PR1EUR, RAl' FET, ROBfllA , F.-G. S c mnoT. I SRAEL SILVESTRE , TnOllAS,

r.:

MADEMOISELLE Dt.:CLOS
Tab leau de

VELAZQUEZ.

(Af11sée Condé, Cha11 ti//y.

L ARGILL IÈRF .

Copyright by Tallandier 1910.

Ba vente
partout

'' LISEZ=MOI ''

Paraissant

le 10 et le 25

MAGAZINE LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ BI-MENSUEL
SOMMAIRE du NUMÉRO 139 du 10 juin 1911

ED l TIOf-1S J ULtES
Pi:;1&lt;rs -

T Altll.A.N DIE~

75 , Rue Dareau, 75 . -

P~l(IS

MADAME CORENTlNE
ROMA:-.

par RENÉ BAZIN , de l'Acadé111 ic .fra11çaise.
JEAN RICHEPL\', de l',\ cadémi~ françai s e. Le r ève. - AN!)R~: TljEURlET . Le
ma noir. - J oL&amp;S l{ENARD. La la nterne s_ou! de : _L e Pecheur J la llj!II ~; Le
Monstre . - MAURICE ttARHES, de l'Académie Jran ça1se. _L_e s_e cret my st érieux.
-ANDRÉ LI CHTEi BERGER . Le petit r oi. - Hi,:NRI sc:co::,; n.1:,a chanson de
l'arbre - J\l!c11EL PROVINS . Le s ilence. - LfON Dl E KX. Ma tin. - ANATOLE
FRANèE, de l'Académie français~. Le jardin d'Epicur~. - PA UL BûURÇiET,
de l'Académie fran ca ise. L 'év enta.il de d~ntelle . - _LFON ,VAL.\ .!)E, Nuit de
Pa ris - L ac; i&amp;N 1\lU ll LFELD . L'ass ociee. - RE Nf- l\!AIZEH.O'i . Fleurs de
tilleui . - ALPHONSE: DAU DET , L 'Arl és ienne. - Jl. ENRl HE i !', A~ fon~ de l_a
mer . - ALBf-RT J\I ERAT. Un clai,r de lun e. - i\lA URt CE OQ;\NA \ , de 1Academie fran çaise . L'Affranchi e, comedie en troi s actes .

.Bn vente partout : Libraires, Marchands de JOflrnauz, Kiosques, 1Jar11s

Pirbt : 60 Centime• =====

J. TALLANDJER, 75,
Le"LISEZ-MOI"
historique

rue Dareau, PARIS (XJV•)

HIST ORIA

Vient de paraitre :

ARCHJVES ET PAPIERS PERSONNELS
DR

CRISPI

Mag~zine illustré
b,-mensuel

para.il!ll!l&amp;.nt le O et le 20 de chaque :i:noie

LES

offre à tous ses abonnés un choh&lt; de Primes exceptionnel
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Mariée.
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MILLE

NAPOLÉON Ill -

CAVOUR -

Victor EMMANUEL

GARIBALDI -

MAZZINI, etc.

Traduction de l'italien

Par Mme JEAN CARRÈRE

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Mademoiselle Duclos et Adrienne Lecouvreur

. Les débuts d'une souveraine . . . . . . . . .
. Les théâtres des cours allemandes au bon
vieux temps . . . . . . . . . . . . . .
223
. La marquise d'Heudicourt . . . . ..
. Le roi Oiannino . . . . . . . . . . .
Anecdotes . . . . .. . . . .. . . . .
. Ames d'autrefois . . . . . . . . . . . .
Les confidences de Lucil,e Desmoulins .

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cc Si, - comme l'a exprimé de façon nelle
étroitement liée à l'histoire de noire pa)'S. Pour la Clairon, &amp;file Raucourt, Mlle Duchesnois el
et originale .M. Paul Hervieu, - entre les la bien connaître, cette histoire, depuis les Mlle George.
créations du roi qui a bâti Versailles, l'on origines jusqu'à nos jours, il faut lire le très
A propos de Mlle Duclos, M. Loliée nous
venait à chercher laquelle demeure encore bel ouvraite I où M. Frédéric Loliée l'a retracée dit ce qu'étaient, du côté féminin, lorsqu'elle
vivante et alerte parmi sPs traditions, et peu- avec autant de charme et d'esprit que de so- débuta, le personnel et le ton pour les rôles
plée d'expressi\·es physionomies, et ne discon- lide érudition. Quml à nous, nou voulons tragiques : « La tendre Champmeslé contitinuant pas de bruire dan~ un fourmillement ici tout modestement naus borner à étudier, nuait de bercer fes fidèles aux sons de sa déd'émois et d'intérêts, d'hommages et de riva- dans leur "ie et dans l'inlluence qu'elle
clamation chanlée .... Mlle fiai in, si attrayanle
lités, trouverait-on aulre cho e que la Comé- eurent uccessivement sur le répertoire de la à regarder dans l'épanouissement de ses chardie-Française? Elle s'est présentée au monde Maison, deux de ses sociétaires d'antrefois : mes, usait au service littéraire de Campistron
en -y portant la lourde perruque du xm• siè- Marie-Anne de Châteauneuf, dite Duclos, et les dernières heures de liberté que lui laiscle; et, après avoir su se poudrer comme pas Adrienne Lecouvreur, Ce sont deux représen- saient encore le grand dauphin et sa protection
une sous Louis XV, elle a réussi à garder sa tantes de cette admirable lignée de tragé- obsédante. Mlle Desmares, au printemps de a
tête pendant la Terreur. L'incendie de &amp;losrnu, diennes qui commence à la Beaucbâteau pour renommée, montrera bientôt qu'elle n'a rien
qui allait gagner toule la consperdu des leçons de sa tante [la
truction de l't-mpire napoléonien,
t.:bampmeslé). l'interprète consnn'a été pour 1a Comédie-Française
crée des héroïnes de Racine. Marirque les flambeaux sur lesquels se
Anne de Châteauneuf. la célèbre
renouvt-la.it son pacte fondamenDuclos, !'Ariane plantureuse dont
tal.. .. ll
le pinceau de Largillière nous lé!rua
Aujourd ' ,h ui, comme hier,
l'image peu tragique, va à son tpu r
comme. naguère. comme jadis, et
relever la tradition du d~bit caen dépit de· événements, des convoldencé des alexandrins, dont une
ions sociale•, d'une catastrophe
conception mal entendue du soleninoubliée qui fut comme l'inju~te
nel et du pomveux fil triompher
rançon de sa prospérité, la Comél'usage Elle avait débuté le 27 ocdie-Française reste fidèle aux tratobre- :l605. Les rang de la Co'roditions qui ont fait sa gloire el sa
pagnie s'ouvrirent pour lui faire
force. Mais, plus prèle que jamais
place. Avec de beaux éclats, un Lon
à se laisser pénétrer par l'esprit
majestueux et imposant qui supde son temp , elle trouve dans la
pléait en elle à ce qui lui manpart que bravement elle prend aux
quait du côté de l'intdligence et
luttes de la pensée contemporaine
de l'émotion, elle dominera, suune verdeur san œs.e renaissante,
perbe, acclamée, triomphante, ju un perpétuel rajt-unissement. li en
qu'à l'avènement d'Adrienne Lerésulte que, parfois, elle est tercouvreur. J&gt;
rain de rencontre pour d'ardents
Donc, pendant un bon quart de
adversaires, et que ses soirées tusiècle, Mlle Duclos imposa au pumultueuses ont des échos qui se
blic - qui ne emLlait d'aille~rs
répercutent violt-mment au d.tbors.
pas disposé à s'en plaindre, faute,
Là encore, d'ailleurs, le présent
sans doute, d'al"oir eu la révélarappelle un pa~sé où, plus ou
Lion d'un art plus naturel et plu
moins pas~ionnées et bruyanles.
imprégné de ,·ér1Lé - celte dicles échaulfourées ne man4uèrenl
tion chantante, rythmée à l'excès,
point, el du Mariage de Figa,·o
qu'elle mettait toutduis au service
à Heniani, à Thermidor et au
d'une véhémence de entiment,
Foyer, on n'en est plus à dénomd'une puissance dramatique, par
brer les petites ou grandes batailles
lesquelles elle sut s'égaler aux plus
dont les illustres planches de la
grandes tragédiennes de tous les
&amp;lai on de :Uulière furent le théàtre.
c ucht Glraadon.
temps . .&amp;lais, à l'imitation de cerA vrai dire, l'histoire de Ja Comédie-Fran- finir à Sarah Bernhardt, à Julia Barlet, à laines de ses aînées et donnant elle-mème un
çaise - « institution d'État » dont le Roi Mme Weber, en passant par la Champmeslé, exemple qui ful et sera toujours trop docileSoleil el Napoléon, à cent trente-deux ans
ment uivi, elle attendit près de vingt année
1. la Comédie-Française : Hi&amp;tou·c de la Ma ison
d'inter\'alle, ~e complurent à organiser l'exisde ,'1olière de lli58 à HlO'i, par ~'rédéric Loliêc. encore avant de se résigner à prendre sa retence jusque dans les moindres d~tails - est (Lucien LaH!ur, éditeur.)
traite. ll est vrai que, toute vieillie qu'elle fût

V. -

HtSTORU . -

F'asc. 3ï

�,,__ 1f1ST0~1A
elle avait presque le d roiL rle se croire apte à ex- parce que, dan une épo,1ue de relàcbemrnl
primer sur la cène le · ardeur, de l'amour et 1~ et dt? ceptici. me, elle-mèmt: crut à l'amour, d'ailleurs inutile. Le. prodiges de bravoure
tourment de la jalousie, car, œ · sentiments- à Ja générosité, au dé\·ouement, au acrifice. du mart.:Cbal de axe n'eurent en cffrt pour
là, unjPune mari dont die eùt pu ètrt• l'aïeule Aucune actrice ne fut moin affectée que celle ré! ultat, après une campa 0 ne d'une année.
le lui faisait cruellement éprouver. Ille !lu- femme upérieure. Elle avait accompli la ré- qu'un é&lt;;hec total.
Mais, au r ·tour du ùrillanl ,-oldal, Adrienne
r.los, en effet, ·'était pa ~ionnément épri ·e, volution du naturel, au théâtre, bien avant
à plu de cim1uante-cinq an , du fils d'un de que le xvm si~•cle, avec Diderot l'i Jean- (,ecourreur d1·vaiL se voir t1prement di puler
l'amour de l'homme pour qui elle :. 'était i
ses c.1marade. , et a1ail commi. la folie d'épou- Jaques, eùt mis la nature à la mode. 11
0 énéreu cmeul dé,·outfe .
El c'e t au1 cirser ret adole ·cent. Le tardif roman conjugal
r endant treize ans, éclip,ant Mlle Duclo , consLanecs, reslées my~lérieuses en partie,
de . farie-Aone de Cbù•eauneuf', auquel un qui devait e · dernier , uccès à l'e pèce de
procès en séparation eniL d'épilo6ue, ridi- fidélité que lé puhlic de Paris a Loujour . u de cette rivalité amoureuse, que la lra éculisa et allri, ta la fin d'une carrière qui n'eût monlrer, en sou,·enir des btiaux . oir · passés, dienne doil de paraitre encore aujourd'hui,
guère connu que de.s Lriomµbe:, i elle ne à ses grands arli ·tes ril'illi . Adrienne Lecou- comme héroïne, gr-lce au dr:ime dl! riù • el
~·était prolongée au delà de limite que ile- vreur marcha de triomphes en triomphe,. Lc,..ou\·é, ur l'affiche du tbéàlre où elle a,
vrait impo~er la nature et fixer la rai ·on. Chacun de ' rcile~ était pour elle une occa- corume artiste, lais ·étant de beaux et dura hie.,
~Ille Duclo · o'en reste pas moin ·; dan l'his- ~ion de nou,·elles mation . Mai , à l'encontre souvenir .•
Le mar~cbal de "axe, aux mérites éclalan~
toire de la Comédie-Françai e, comme la der- de ' a rivale, elle ne devait pai. alteindre l'àJ?e
el
di,·er ' qu'il réunissait, ne se piquait a unière représentante d'un ~tyle tragique au- de la déaépitude. Et, pour ai10er, elJc n'aHil
rément
pas de joindre celui d'être fidèll!, et
jourd'hui condamné, mai au si comme l'une pas allcndu l'heure où, i,.i l'on aime encore,
de .i.rtistes qui ont contrilrné, depuis deux on ne peut plw; gu~re e pérer d'être aimé. la rcconnai sance mèmc qu'il ëprouvail pour
ièclcs el demi, à a urer l'uni,ersel .renom, 11 Adrienne Lecouvreur, a érrit d'elle un Adrienne ne emhle pas avoir pu uflire à le
la gloire inconte tée du premier Lbéàlre du ancien administrateur de la Comédie-Fran- protéger ellic.,ccment contre l'a. saut de coquellerie et d'arnnce · que lui livraient, en
monde.
çaise, Ar~t'oe Hou~:aye, n pa é sa vie à aimer:
a qualité de héro, a\·t&lt;ré, le· p]u · capiteu e
Avec Adrienne Lecouneur, une diction el du comédien Legrand au cbe,alier de Rohan,
une lradilion nou 1·dl · fai aient à la ComédiP- du chevalier de Rohan au poète Voltaire, du dames de la cour. Parmi elles, il en était
française leur entrée. La tra 0 édienne, lor - poète Voltaire à lord PeterLorou~b, de lord une, Françobe de Lorraine, duch · -~e de
qu'elle l' déùata en i 7J7. a,·ait iin"l- ,pt Peterborough au maréchal de aie; san · Douillon, 11ui, soit que le maréchal réd làl à
es éduction , soit, au contraire, qu'elle ne
an . Elle était dans la pleine maturité de .on compter celui qui fut le père de .a premiùre
e résignàt pa à partager awc l'actrire le
talent, tout l'éclat de sa beauté. ,, Le nom fille, ~ans parler de celui qui fut le père de
d'.\drienne Lecouvreur, célèbre par e pa. - la econde; car i l'on cherchait bien, un caresses de. l'amant conquis, manifesta d'
·ions et sa mort m · térieu e, autant que par lrou,erait, â ce qu'il paraît, heaucoup d~ lors ouvertement contre Adrienne la plu ·.
. on "rand jeu de tragédienne, dit A. Fr :déric de cendant de l'illu Ire tra 0 édienne : par violenle et la plus somùre jalou ie. De deux
Loliée, ouvrè la génération d'ar1isles qui c-011- e emple, le mathématicien t'rancœur. 1 Ar- alternative , il ne paraiL pas, quoi qu'on ait
trilmèreot à réaliser la réforme capitale dont . ène Uou aye ajoute : « Ce n\itait pas préci- pu dire, que l'une ou l'autre soit irr~futabJemcnt établie. Mais, en lout r.a ·, il e t pt-rmis
le conséqueoet; forent l'abandon d'une Cau. se
ément le théâtre qui l'uait enrichie : elle ne de con. id~rer que c·e~t à la bain, de la rande
déclamation pro. odique, trop longtemps en s'était pas montrée dédaigoeu e pour la
fueur, el la recherche incère du pathétique. poudre d'or. Elle poU\·ait dire, comme Marion dame que la mort d'Adrienne Leco111rl'ur
Avertie d'instinct que toute grandeur el Ioule de Lorme : • Je prends quaud je n'ai rien à peut et doit re ter imputée.
Un soir, le public de la Comédie-Françabc,
noble e doivent re...ll•r impie , elle avait eu donner •• c'est-à-dire quand eUc ne pouvait
pour
une partie dul)uel la rivalité de, deux
la compr :bension immédiate qu'il faut avant donner que le ma que dt: l'amour, mai- c'était
ftmm
' était notoire, cul la urprise de voir
tout réciter comme l'on parle, el, malgré les un masque charmant. Lord Peterborough lui
Adrienne
Lecouvreur - airui qu'il arril'ail
oppositions de es rhales, les mille traca. se- disait: c Allons, madame, qu'on me montre
rie que lui inOigèreot C.! camarades, homme:. beaucoup d'amour et beaucoup d'espriLI I El 4uand une personne de qualilê voulait comet femm~s, elle eut bientôt gagnti la faveur elle montrait beaucoup d'esprit et beaucoup plimenter ur-1 ~mp etdirectement quelque
du public. En peu de lemp elle t!ta.it l'actrire d'amour, mai ,on c:œur ne battait que acteur ou actrice - Caire dans la lore de la
doche e une courte apparition. Or, à peu de
à la mode; on disait d'elle qu'elle était une lorsque milord était parti. »
jour
de là, la tra"édienne fut _oudainemenL
fille de roi parmi le comédien . Elle arait
Du ruoins celle amoureu 'e, i .om·ent prèle atteinte d'un mal inexplicaùlc, et l'on put
11:~ traits noble el d'une mobilité exprcs.ive, aux caprice. dé inlér 'sés ou aux lwson
la taille svelte, le porl et le maintien pleins dorées, eut-elle, pour l'un des hommes donl c:on taler chez elle un déptlri sement si rapide
de dignité. La flamme brillait dans es eux. le nom figure dao l'énumération abrégée qu'il ne devait pas laisser d'espoir. Pourtant,
Les inflexions les plus variéei pas aient en qu'on \Îenldelire, une passion véritable. EL là, le 1:, mari; 1730, Adrienne eut encore le
sa voix, dont le timbre )é&lt;1èrement voilé 't.:.. 1 s rôle· Curent n~nver é : c'est la maitre e courage et la force de remonter ur le planchaufla.it alll: effluve:, de la pas. ion. Elle qui 6t enver l'amant preuve de munificence. ches. On la 1·it, dan Œ,/ipe el dan le Florentin, tour à tour plu tra;:i11ue et charaborda ou,·ent des rciles de comédie. Ils conEn i 726, le due de Courlande ayant élé mante que jamai . C'étaient es adieu1 au
venaient moins à l'interprète née de béroïn
cha sé par s s ujet:, la Polo..,ne manœuvrail
de llacine. Marivaux ne la goùlait que peu de façon à s'annexer ce duché san mailre. th,:àlre, au public, à la vie. Cinq jours plus
dan la . econtle surprise de l'amour, et lui Le· Courlamlais, à qui cette combinaiioon tard, elle 'étei"n.iit, après avoir ·obi le
faisait uo rl'proche d'avoir joué en ouveraine polilique n'agréait nullement, appelèrent à martyre d'horribles comubions. L'autopsie
le personnage aimable et capricieux de ihia. leur ·ecour Maurice de axe. Celui-ri ae de- r :féla que la angrène lui u11.it dévoré le
~lai. là n'était pa · l'origin.ilité, la force de mandait qu'à se rendre à cet appel, pour se entrailles. Le bruit d'un empoi oonement
celle qui faisait parler aux rein' un langa 11e récompen er lui-même en uite de .on inter- courut au -sitôt LouL Paris en une sourde
i aisé, i humain, ou dont loutl'ètrc e péné- vention en 'attribuant la socces ion vacante. rumeur. El, rapprochant des fait , .se rappetrait avec t:ml de véhémence et de chaleur Par malheur, il manquait d'ar,,ent pour le,·er lant la récente eutrerne de l'artiste et de la
des sentiments dont paJpiLaiL le cœur de des troupes. Adrienne voulut l'y aider. Elle jalouse duchesse, on ne se fit pas faute d'acPhèdre, d'Bermione, de Pauline, parce qu'elle- vendit ses diamants, en,oya sa ,'ai ' Ue à la cuser celle dernière d'un crime &lt;Jui, d'ailleurs, devait re Ier impuni.. ..
mème éprouvait jusqu'au fond de moelle
!on.Le, et put ain i lui fournir, pour sa part,
Ain i se termina, tragiquement, l'eiistcnce
le impressions qu'elle transmettait au dehors; quarante mille lin . Ce sacrifice demeura
de celle reine de tra édie.
0

..,.

0

PAUL DE

MORA •

• \'r\'E 1.' fü111'EREC!d . (l .UTZE:\', 1813). -

D'.Jp,·ls la li/ho ra('h/t .Jt KAI HT ,

MémoireJ

du général baron de Marbot
CHAPIT RE XXI (,uite).

La perle éprouvée par mon régiment fut
dan d proportions rclalivem ni beaucoup
moindre . En elTet, à l'ourerture de la campa"ne, le ~5e de cba. enrs comptait dan· se
rau . t ,01 hommes. l'eodanl on .éjour au
camp de Polot~k, il en reçut JO, ce qui portait à 1,0t le nom\,re de caralil'r.· de ce
c-0rps entrés en Bussie. ur ce nombre, j'eu,
109 homme tué , 77 fait pri 11ooier , 65 .lropié et iO~ é"aré . Le déficit ne ful donc
4ue de 555 homme ; Je .orle quP, après la
r nlrér. de~ c.a\·alicrs que j'avai diri"é .ur
Yarsol"ic aprè la campa .. ne, le régiment r1ui,
d~ bord de la \'i tut... , avait été emoyé au
delà de !'Elbe, dans la principauté de D sau,
put réunir en fénirr 1 15 un total de 693
homme., à cheval, aiaot lou fait la campagne
Je llus,ie.
En voyant ce chiffre, l'Empereur, qui de
Paris rnr1•eillail Ja réoraani ·atioo de .on armtlc, pensa qu'il y nvait erreur, el renvoya la
,ituation, en me r;1i,ant ordonner d'en faire
0

produire une plu. curie, el comme la ,(L
conde Iut conforme à la première, I' Empert'U r
ordonna au général .. 'ha. thni d'aller inspecter
mon régiment et de lui faire dre er uo élâl
nominati{ de. homme- présents. Celle opltration ayant détruit tou · 1• doulC.! et con/irmé cc que j'avai avancé, je çu~ peu de
jour' aprè.-. du major énéral une lettre de
plu flalleu~ pour le officier, el sous-officier,, et surtGut pour moi. Elle portait que
« !'Empereur char11eait le prince Berthier dtl
a nou · exprimer la ati,faction de a lajC!ité
« pour le· soins que nou arion · donnés à la
« conservation d hommes pl:icés ou no
• ordre ; qne !'Empereur, sathant que le
« 2~• de ch:i eur· n'avait pa été jus11u'à
1 loscou, ne fondait pa la comparai on .'ur
« les perle· c uyées par les ré"imenls qui
« a,a.ienl pou.,; é j11M1uc-là, mai qu'il J'éla• Llb.ail entre ceux du _e corp d'arm~
« qui, 'étant lrouv6 dan· le mèm s condi• tion"' auraient dû ne faire 11u'à peu près
• les mêmes perte ; cJue néanmoin , le 23•
« de chasseur , bien qu'il eùl plu ou1Tt'rt
0

1

du feu de l'ennemi que les autres. rUil

« celui de tou qui avait ramené le plu·
« cl'hommcs, cc que ·1 lJajP. té atlril,uail au
11 zèle da colonel, des orûciers el .ou.-orn• ciers, ainsi qu'au l,on ~prit Je .oldats ! li
,\prè!. avoir mi à l'ordre et fait lire (·elle
lettre devant tous le escadrons, je complai.
la !!arder comme un litre glorieut pour ma
famille, mai j'en fus empêché par un crupule que vou~ approuverez an, doute. Il me
parul peu con1·enable de prÏ\·er le régiment
d'une pièce qui, pnrtanl fo marques de fa
sati fac1 ion imp 'riale pour 1011 , appartenail
à tous. J t'D\'Olai donc la ldtre dn major général aux arcbh·t! du régiment. Je me soi ·
bien ourent l'l'penli de œt acte de délicate•&lt;e,
car un an s'était à peine écoul t, que, le gouvernement de Loui · X\'lll a}anl élé sub ·litué
1&gt;n 1 U à celui de I' Empereur, le 2S• de chassPurs fut incorporé au 3• de la mème arme.
Les archÎl·e de ces deux corp~ furent d'abord
réunies, mal con~cnécs, puis, au grand Licenciement de l'armée en i 15, elles ~ perdirent dans l'immense noulfre du Lureau de la

�H1ST0'/{1A
guerre. En rain, après la révolution de 1850,
j'ai fait recht:rther la lellre du major géuéral, si flattea e pour mon ancien régime11t
et pour moi, je n'ai pu parveni1• à la retrouver.

"---------------------raient donc aucun danger jusriu'aux bords du
Rhin; cependant, par ordre de M. de Cessac,
un détachement devait les accompagner jus-

pour plus de douze millions d'effets d'habillement, linge et chaussures, qui, destinés à
nos malheureux soldats , servirent à vètir
plusieurs régiments que la Prusse leva contre nous. Le froid,
q-ui sévissait de nouveau, fit
CHAPITRE XXII
périr quelques milliers de Français de plus, mais on n'en vanta
1813. - Fàchcuse situnlion génépas moins notre habile atlmirale. - lnrarie de l'admiuislrnnistration !
tion. - Ob enalion ,ur la consernlioo des places fortes. - Êlat
Le peu de régularité qui réde la ftance. - Levées forct\rs cl
gna dans la marche de l'armée
illégales. - Se rejoins mon d(lp,;1
française pendant qu'elle traà l\lops.
versait la Prus~e proYint d'abord de l'incurie de Murat, qui
L'année f 8 15 commença pour
avait
pris le commandement
la France sous de bien fâcheux
après
le
départ de l'Empereur,
auspices; car à peine les glorieux
et
plus
lard
de la faiblesse du
débris de notre armée revenant
prince Eugène de Beauharnais,
de Russie eurent-ils franchi la
vice-roi d'Italie. Au~si était-il
Vistule et commencé à se réortemps de repasser !'Elbe pour
ganiser, que la trahison du
entrer
sur Je territoire de la
général prussien York et des
Confédération do Rhin. Mais
troupes tiu'il commandait nous
avant de se résoudre à éloigner
contraignit à nous retirer derses troupes de la Pologne et de
rière l'Oder, et bientôt à abanla Prusse, l'Empereur, voulant
donner Berlin et toute la Prus~e
s'y
ménager des moiens de re:;oulevée contre nous, à J'aide
tours offensifs, avait ordonné
des corps que Napoléon avait
de laisser de fortes garnisons
t:u l'imprudence d'y laisser. Les
dans les places qui assurPnt lt&gt;
Russe· hâtèrent aulaotc1ue pospassage de la Vistule, de l'tld .. r
sible Jeur mnrcl::te et vinrent se
et
de l'Elbe, telles que Praga,
joindre aux Prussien~, donl le
Modlin, Thorn, Danzig, Steltin,
Rui déclara alors la guerre à
Custrin, Glogau, Dre:,de, Magl'empereur &lt;les ftra11çais.
debou-rg, Torgau, WiLtemberg
Napoléon n'avait dans le
et flambourg.
nord de l'AIJemagne que deux
C11tte grave décision de Nadjvi,ions, commandées, il est
poléon peut èlre envi agée sous
vrai, par le maréchal Augert&gt;au, mais presque enli;.rcmeut CA}IPAG~E DE SAXE (1813). - LES CONSCRITS. - /Yaprés Ill ltthographie de RAFFE1'. deux points de vue bien différents; aussi a-t~elle été louée
composées de con i;rils. Quant
par
des militaires édairé~, tanaux Fra11çai qui venaient de faire la campagne qu'à Mayence, où l'on renvoyait Jps roulier·
de Hussie, dès 4u'ils furent Lien nourris et français, ainsi que l'es1·oru,, pour li,·rer les dis qu~ d'autres, non moins instruits, l'ont
llu'il~ ces.~renL d11 coucher sur la neige, ils caisses à des entrPpreneurs étranger~, chargés fortement blâmér.
Les premiers disaient que la néces~ité de
recouvrèrent leurs furres, et l'on aurait pu les de les dirrger sur Magdl"boorg, Berlin et la
donner
enfin du repos et un refuge aux nomopposer au.-ç ennemis. Mai.s nos cavaliers Vistule, sans qu·aucun ag,•nt français eût à
étaient prchque Lous à pied ; très peu i1~ surveiller ces e:x pédi lion,; au~si se faisaieu t- breux malades et blessés que son armée rafantassins avaient conservé leurs fosib; elles avec tant de mauv:iise foi et une si menait de Ru sie força !'Empereur de garder
nous 1ùvio11s plus d'arlillerie; la plupart grande lenteur que lt's ha Ilots cont.. nant les les places fortes dont l'occupation assurait,
d~s soldats marn.1uaienl de chaussures, et effets d'hal,illeruent el tt,s rhau,surru m1it- du reste, aux français la conservation d'un
leurs habits tombaient en lambeaux! Le tail:'nt -ix à huit moi~ pour parrourir le trajet immense matériel de guerre el de grands
gomernemrnl français a\'ait cependant em- Je füience à la V,stult', ce yui aurait pu être approvisionnements de vivres. Ils ajoutaient
que ces forteresses embarras eraienl les mouployé une partie de l'année t812 à faire con- fait en quarante ,1ours.
vements
des ennemis, qui, forcé de les blofectionner une grande quantité d'etlels de
Mais œ 4ui n'avait été tju'un grave incon- quer, affa,bliraient ainsi le nomLre des troupes
tous genres; mais, par suite de la négligence vénient lorsque les arn,ées françaises oc&lt;·ude l'administration de la guerre, alors dirigée pait:nl paisihlt"OJi-111 l'Allemagne t't la Pologne aclives qu'ils pourraienl employer conlrn
par M. Lacuée, comte de Cessac, aucun dP'l'Înt une calamite apri&gt;s la campagne de nous; en tin, que ~i le renforts que Napoléon
régiment ne re~ut les 'l'êtements qui lui Russie. Plus dt' deux eents ba,e.tux chargés fai~ait l'enir de France el d'Allemagne le metétaient dc~Linés. La conduite de nos adminis- d'rO' 1s Jeslmés à nos régimenb Plaienl retenus taient à même de gagner une hataille, les
trateurs en et-lie circonstance 1.Lérite d'être par lt's gla1;e:1 sur le c.tnHI dP Bromherg, au- plaœs fortes conservées par Jui fac,literaienl
aux Français une nouvelle conquête de la
signalée.
près de Na1·kel, lors~u·en janv1t:r J815 nous Prusse, ce qui nous reporterait hienlôt au
Voici co111ment les choses se passaient.
passâmes ~ur ce point. Mai commt1 il ne se
Dès que Je dépôt d'un régiment avait con- trouvait pis sur cet immenl-e convoi un seul cfdà de la V1stule et con1 raindr.ait les Hu,ses
fectionné à grands frais les nombreux effd, ageul de l'adruirnstration française pour nous à retourner dans leur pays.
Oo répondit à cela ,~ue ~apoléon affaiblisdestinés à ses bataillons ou escadrons de prérnnir, et 4ue le. hatt Ji.. rs, tous Prussiens,
guerre, l'administration Lraitait avec une :se considéraieut déjà comme no, ennemis, pas sait son armée en la morcelant sur tant de
maison de roulage pour les transporter jus- un ue parla, et nous µa,~àmes oulre, cru~ant points éloignés, dont les garnisons ne pouqu'à Mayence, qui r~i.aiL alors parlle de l'tm- que ces barques portaient des marchandises. nient se prêter mutuellement aucuu secours;
vire. Les colis, traversant la France, ne cou- Cependant, le lendemain, les Prussiens prirl'nt qu'il ne fallait pas compromeure le salut de
la France pour sauver quelques milliers de

malades el de blessés, dont un très petit
nombre pourrait servir de nouveau. En_effet,
ils périrent presque tous dans les hôpitaux.
On disait encore que les régiments italiens,
polonais et allemands de la Confédération du
Rhin, joints par l'Empereur aux garnisons
françaises pour ne pas trop diminuer ses
troupes, serviraient mal. EITectivemenl, presque tous les soldats étrangers combattirent
très mollement et finirent par passer à l'ennemi. On ajoutait enfin que l'occupation des
places fortes gênerait fort peu les armées
russes et prussiennes, qui, après les avoir
bloquées par un corps d'observation, continueraient leur marche vers la France: ce fut
en effet ce qui arrin.
Chacune de ces deux opinions présente, en
thèse générale, des avantages et des inconvéuients. Cependant, dans les conditions où se
trouvait l'armée française, je croi devoir me
ranaer à l'avis de ceux qui proposaient d'abandon~er les places, car, puisque, de l'aveu même
de leurs contradicteurs, ces places ne pouvaient nous être utiles qu'autant que nous
battrions complètement les armées russes el
prussiennes, c'était une raison de plus pour
chercher à augmenter nos for·ces disponibles,
au lieu de les disséminer à l'infini!
Et qu'on ne dise pas que les ennemis
n'ayant plus, dès lors, de blocus à faire, a?raient aussi accru le nombre de leurs bata,1lons disponibles, ce qui aurait rétabli la proportion, car on tomberait dans une très grande
erreur 1. .. En effet, l'ennemi aurait toujours
été obligé de laisser de fortes garnisons dans
les places abandonnées par nous, tandis que
nous eussions pu disposer de la tolalilé des
troupes que nous y laissâmes, el qui furenL
ainsi paralysées. J'ajouterai que la défe~se
in ulile de ces nombreuses forteresse,; priva
notre armée active de beaucoup de généraux.
expérimentés, entre autres ?u ma~échal ~~­
vout, qui, à lui seul, valait plusieurs dl\'1ions. Je conçois d'ailleurs qu'on renonce à
e servir, en campagne, de quelques brigades,
lorsqu'il s'agit de leur conlier la garde des
places d'où dépend le salut de so~ pays, telles
que sont les villes de Metz, de Lille, de Strasbourg, pour la France, car alors c'est, pour
ainsi dire, le corp~ de la patrie qu'on défend.
Au contraire, les îorleresscs placées sur la
VistuÎe, l'Oder et l'Elbe, à deux el trois cents
lieues de France, n'avaient pas une importance positive, mais seulement une importance conditionnelle, c'est-à-dire subordonnée
aux succès de nos armées acfües. Ces succès
n'ayant pas eu lieu, les qualre-üngt et quelques mille hommes de garnison crue l'Empereur avait laissés en t8i2 dans ces places
furent obligés de metil'e bas les ai·mes !...
La situation de la France, dès les premiers
mois de 1815, était des plus critiques, car,
au midi, nos armées d'Espagne avaient éprouvé
de très (Trands revers par suite de l'affaiblissement de nos forces dans la Péninsule, d'où
l'on tirait sans cesse quelques régiments,
tandis que les Anglais ne cessèrent d'envoyer
des troupes à WelJington; aussi ce général
avait-il fait une brillante campagne dans le

.MÉ.MOfR..ES

DU GÉNÉ]{JU. B.Jf.'R_ON DE

.MJf.~BOT

---..

courant de 18-12. 11 nous anit repris Ciudad- sur les événements et sur les perles éprouvées
Rodrigo, Badajoz, le fort de Salamanque, par nos troupes en Russie, voyaient seulement
avait gagné la bataille des Arapiles, occupé la gloire que la prise de Moscou faisait rejailMadrid, et il menaçait les Pyrénées.
lir sur nos armes; au•si y eut-il beaucoup
Au nord, les soldats nombreux et aguerris d'élan pour donner à l'Empereur les moyens
que Napoléon avait conduils en Russie avaient de ramener la victoire autour de ses aigles.
presque tous péri dans les combats ou suc- Chaque département, cha4ue ville firent des
combé de misère. L'armée prussienne, encore dons patriotiques en chevaux; mais de nomintacte, venait de se joindre aux Russes. Les breuses levées de conscrits et d'ar~ent attiéAutrichiens étaient sur le poinL d'imiter cet dirent bientôt cet enthousiasme. Cependant,
exemple. Enfin, les souverains et surtout les au total, la nation s'exécuta d'assez bonne
peuples de la Confédération germanique, ex- gràce, et les bataillons ainsi que les escadrons
cités par l'Angleterre, chancelaient dans leur sortaient pour ainsi dire de terre comme par
alliance avec la France. Le Prus~ien baron de enchantement. Chose étonnante I après les
Stein, homme de moyens et fort entreprenant, nombreuses levées d'hommes qui avaient été
saisit cette occasion pour publier divers pam- faites en Franœ depuis vingt ans, jamais le
phlets, dans lesquels il appelai l Lous les Alle- recrutement n'avait produit une aussi forte
mands à secouer le joug de Napoléon et à et une am,si belle espèce de soldats. Cela proreconquérir leur liberté. Cet appel fut d'au- venait de plusieurs causes.
tant mieux écouté que le passage, le séjour
D'abord, chacun des cent huit départements
et l'entretien des troupes françaises gui, de- alors existants avait depuis plusieurs années
puis 180ô, avaient occupé l'Allemagne, lui une compagnie d'infanterie dite ilépartemenavaient occasionné des pertes immenses aux- tale, sorte de garde prétorienne de mr. les
quelles s'était jointe la confiscation des mar- préfets, qui s'étaient complu à la former des
chandises anglaises, par suite du blocus con- hommes les mieux constitués. Cen.x-ci, ne
tinental établi par Napoléon. La Confédération quittant jamais les prineipales "illt's du dédu Rhin lui aurait donc échappé, si les sou- partement où ils étaient fort bien casernés,
verains des divers États dont elle se compo- nourris el ·vêtus, et où ils faisaient très peu
sait eussent dès lors pris la résolution de de service, avaienl eu le temps d'acquérir
céder aux vœtll de leurs sujets; mais aucun toutes leurs forces corporelles, car la plupart
d'eux n'osa Longer, tant éLait grande l'habi- menaient œtle vie depuis six à sept ans-, et
tude de l'obéissance à l'empereur des Fran- comme on les exerçait régulièrement au maçais, ainsi que la crainte de le Yoir bfontôL niement d11s armes, à la marche et aU.I maarriver à la t~te de forces considérable , qu'il nœuvres, il ne leur manquait que Le baptème
organisait promptement et dirigeait sans cesse du feu pour être des troupes parfaites. Ces
sur l'Allemagne.
compagnies étaient, selon l'imrortance du
La majeure partie de la nation française déparlement, de i5û, 200 el 250 hommes.
avait encore une très grande confiance dans L'Empereur les envoya loufes à l'armée, où
Napoléon. Les gens instruits le blàmaient elles furent fondues dans des régiments de
ligne.
En second lieu, on appda au ser,•ice une
très grande quantilé de conscrits des années
précédentes, dont les uns par protection, les
autres par ruse ou maladies passagères,
avaient obtenu d'être placés à la queue des
dépôls, c'est-à-dire de rester chez eux jusqu'à
nouvel ordre. L'âge les arnil rendus presque
tous forts et vigoureux.
Ces mesures étaient légales ; mais ce qui
ne l'était pas, ce fut le rappel des individus
qui, avant déjà tiré à la conscription et s'élant
trouvé; ]jbérés par le sort, n'en étaient pas
moins c..mlraints à prendre les armes, s'ils
avaient moins de trente ans. Cette levée produisit une grande quantité d'hommes propres
à snpporler les fatigues de la guerre. Il y eut
bien à ce sujet quelques murmures, principalement dans le ]lidi, 1a Vendée el la Bretagne; cependant, l'immense majorité du
contingent marcha, tant élait grande l'habitude de l'obéissance!. .. Mais cette abnégation
CL.\RliE. DUC DE FELTRE.
des populations entraina le gouvernement
dans une mesure encore plus illégale, el
d'autant plus dangereuse qu'elle frappait la
sans doute d'avoir, l'année précédente, poussé classe supérieure; car, après avoir fait marson armée jusqu'à Moscou et urtoul d'y avoir cher les hommes que le sort avait exemptés,
atlendu l'hiver; mais les masses populaires, on força ceux qui s'étaient [ait remplacer
habituées à considérer l'Empereur comme in- (ainsi que la loi les y autorisait) à prendre
faillible, et n'ayant d'ailleurs aucune notion néanmoins les armes, bien que plusieurs fa... 197 ...

�, _ IDSTO'J{l.11
milles se fussent gênées el même rurnees passé l'Elbe à la fin de 1812, restèrent paipour conserver leurs fils, car les remplaçants siblement cantonnés sur la ri""e gauche de ce de !'Empereur, furent réunies sous les ordres
coûtaient alors 12, 15, 18 el jusqu'à Ueuve pendant les quatre premiers mois de du général Exelmans. Le général Wathiez
20,000 francs, qu'il faUait p,1yn comptant. i 8J 5, sans que les Russes et les Prussiens, devait remplacer le général Castex, et le géIl y eut Înème des jeunes gens qui, s'étant postés en face, osassent les attaquer!. .. Ils néral Mauria, Cor.bineau; mais comme ces
fait rPmplacer jusqu'à trois fois, n'en furent ne se croyaient pas assez forts, bien que la trois généraux s'étaient rendus en France
pas moins oLligés de partir, et l"on en vit qui Prusse eüt mis sur pied sa landwehr, com- après la campagne de Russie et que j'étais le
servaient dans la même compagnie que l'in- posée de tous les hommes valides, et que Ber- seul colonel présent, le général Sébastiani,
dividu payé par eux pour les substituer 1... nadotte, oubliant qu'il était né Français, nous au corps duquel la nouvelle division allait
Celle iniquité provenait des conseils de Clarke, eût déclaré la gueire el eût joint les troupes être attachée, m'en donna le commandemeut,
mini-tre de la guerre, et de Savary, ministre ,uédoises à celles des ennemls de sa véritable ce qui ajoutait aux obligations que j'avais à
remplir dans mon régiment un surcroît de
&lt;le la police, qui persuad.'!rent à l'Empcreur patrie!. ..
charges, puisque je devais, par un temps afr1ue, pour prévenir pendant la guerre tout
Pendant le i,éjour que nous fimes sur la
mouvement hostile au gouvernement, il fal- rive gauche de l'Elbe, bien que l'armée fran- freux, visiter souvent les cantonnements des
lait éloigner de l'intérieur les fils des Familles çaise reçùt continuellement des renforts, ~a trois autres. La blessure que j'avais reçue au
influentes et les envoyer à l'armée pour ser- cavalerie était encore peu nombreuse, si 1'011 genou, bien que cicatrisée, rue faisait encore
vir en quelque sorte &lt;l'otages 1... Mais a6n en exct'l{lte quelques régiments dont le mien souffrir, et je ne sais vraiment comment j'aud'atténuer un peu aux yeux de la classe aisée faisait partie; aus,i lui avait-on assigné comme rais pu continuer ce service ju~qu'à la fin Je
l'odieux de cette mesure, l'Empereur créa. cantonnements plusieurs communes et les deux l'hiver, lorsqu'au bout d'un mois le général
sous la d~nomination de gardt'it d'lwnneul', petites villes de Brenha el de Landsberg, si- Wathiez, ayant rejoint l'armée, prit le comquatre régimenls de cavalerie légère .pPcia- tuées dans un excellent pays, non loin de mandement de la division.
Peu de jours après, sans que je l'eusse
lement destinés à recevoir les jeunes gen
Magdebourg. J'rprouvai là un bien vil thabien élevés. Ces corps, auxquels oo donna un grin. L'~:mpereur, voulant activer l'organisa- demandé, je reçus l'ordre de me rendre en
brillant uniforme de hussards, eurent des tion des nouvelles levées, et pensant que la France, afin d'organiser le très grand nombre
de recrues et de chevaux envoyés au dépôt de
officiers généraux pour colonels.
présence des chefs de corps serait pour cela
A ces levées plus ou moins légales, !'Em- momenlaaément fort utile aux dépots de mon régiment. Ce dépot se trom·ai t dans le
pereur ajouta le produil d'une conscription leurs régiments, JJcida que tous les colonels département de Jemmapes, à Mons en Belanticipée et de nombreux et excellents batail- se rendraient en rrancc, excepté ceux qui gique, qui faisait alors partie de l'Empire. Je
lons formés arec les matelots, ouvriers ou auraient encore un certain nombre d'hommes me mis en route sur-le-champ. Mon voyage
artilleurs de la marinP. militaire, tous how- présents sous les armes. Le chiffre fixé pour fut rapide, et comme je compris que, automfs faits, instruits au ma□ il'ment des ar- la cavalerie était de quatre cents i j'en avais risé à venir en France pour affaire de se1·vice,
mes, et qui, ennuyés de la vie monotone des plus de six cents à cbeval !. . . Je fus doue il ne serait pas convenable de solliciter le
por1$, désiraient ardemment depuis longtemps forcé dtl rester, lorsque j'aurais été si heu- plus petit congé pour aller à Paris, j'acceptai
aller acquérir de la gloire auprès de leurs reux d'embrasser ma femme el l'enfant l'offre que me fit Mme Desbrières, ma hellecamarades tle l'armde de terre. lis de,iorent qu'elle m'avait donné pendant mon ab- mère, de conduire à Mons ma femme et mon
fils. Après une anuée dtl séparation el tanl de
bientôt d'excellents et redoutables fantassin~. sence 1. .•
dangers courus, je revis ma chère femme a\'ec
Le nombre de ces marins s'élevait à plus de
A la peine que je ressentais, se joignit en50,000. Enfin !"Empereur, obligé d'employer core une grande contrariété. Le bon général un bien grand plaisir et embrassai pour la
première fois notre p..-itit Alfred, âgé de huit
tous les moyen~ paur reconstituer l'armél',
mois. Ce jour fut un des plus beaux de ma
dont une grande partie avait péri dans le
vie! fous comprendrt&gt;z surtout la joie que
glaces Je la Russie, alTaiblit encore ses arj'éprouvai
en embrassant mon enfant et en
mées d'Espagne, eu y prenant non seulement
me
rappelant
qu'il avait été sur le point de
quelques milliers d'hommes pour compléter
devenir orphelin le jour même de sa naissa garde, mais plusieurs brigades et divisions
sance! ...
entières, composées de \·i,eux soldats habitués
Je passai au dépôt la fin d'avril, ainsi que
aux fatigues el an.~ dangers.
les
moi de mai et de juin, dans de très
De leur côté, le~ llu8ses, et surtout J,,s
grandes
occupations. Les recrues envoyées au
Prussiens, e µréparaieut à la guerre. L'infa2:')e. étaieut Jort nombreuses, les hommes sutigable baron de Stein parcourait l~s prol'inces
perbes et de race belliqueuse, car ils proveen prèrhanL la croisade c·onlre les Français,
naient
presque tons des enviro11s de )Ions,
et en organisant son 1'ugenbund ou ligue de
ancienne
province du Hainaut, d'où l'Aulrirhe
la vertu, dont les adepte:, juraient de prendre
tirait ses meillem·s cava lier.~. principalement
les arme, pour 1a liberté de l'Allemagne.
les célèbres dragons de La Tour, lorsque les
Cette sociéLé, qui nous suscita de si nombreux
Pays-Bas
lui appartenaient. fos habitants dé
ennemis, agissait ouvertement &lt;lans la Prusse
celte
contrée
aiment et soignent bien les chedéjà en guerre avec ~apoléoo, et s'insinuait
vaux.
Ceux
que
le pays produit étant un peu
dans les g1ats .-l les armét&gt;s de la Confédératrop forts pour des chasseurs, j'obtins l'aution du 111.iin, malgr~ quelqm·s souverains t!l
tori.alion d'en faire acheter dans les .Arde l'aveu tacite dt: plusieurs autres, si Lien
denne.~,
d'où nou tirâmes une assez belle
que presque toute l'Allemagne en secret était
remonte.
notre ennemie, el les contingents qu'elle joiJ'avais trouré au dépot quelques bons o!ûSAVARY, DUC DE ROVIGO.
gnait à nos forces militaires se préparaient à
ciers et sous-officiers. Plusieurs de ceux qui
D"après la UthD![raphie de ~hrRr:-..
nous trahir à la premirre occasion, ainsi qu,,
avaient fait la campagne de Russie s'y étaient
les événements Je prouvèrent bienlot. Ct!S
rendus
pour se rétablir de leurs blessures ou
événements u'auraienl pas tardé à se pro- Castex, dont j'avais eu tant à me louer pende
maladies;
enfin le ministre m'a"ait envoyé
duire, si la mollesse et la lenteur naturelles dant la campagne de Russie, nous quitta pour
1
aux Allemands ne les eussent empêchés d'agir entrer dans les grenadiers à cheval de la q 1elque, jeunes sous-lieutenants sortant de
bi::aucoup pins lôt c1u'ils ne le firent, car les garde. Sa bri«ade et celle du général Corbi- l'École de cavalerie el de Saint-C)'r. Avec de
débris de l'armée française, qui avaient re- neau, qui venait d'être nommé aide de camp tels éléments, je formai prompleme11l &lt;lh·ers
escadrons qui n'étaient sans doute pas pdr-

�r--

111STO'J{1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J

faits, mais dont les hommes pouvaient figurer
sans inconvénient parmi !es vieux cavaliers
revenant de Russie que j'avais laissés sur
l'Elbe et avec lesquels ils devaient être fondus
à leur arrivée. Dès qu'un escadron était prêl,
il partait pour l'armée.

CHAPITRE XXIII
Ilepr,se dt&gt;s hostilités sur !'Elbe. - Batailles d.e
Lutzen el de Bautz~n. - Armistice. - Je rejoins
mon régiment. - Etat de l'armée. - ~falaise gi'néral. - Napoléon devait traiter. - Force des
armées en présence.

Pendant que je m'occupais activement à
reconstituer mon régiment et que tous les
colonels, principalement ceux de cavalerie,
étaient retenus en France par les mêmes
soins, les hoslilités recommencèrent sur
l'Elbe, que les alliés avaient franchi.
L'Empereur, ayant quiué Paris, se trouvait le 25 avril à Naumbourg en Saxe, à !a
tête de ! 70 000 hommes, dont un tiers seulement étaient Français, une partie des
troupes récemment dirigées sur l'Allemague
n'étant point encore arrivées sur le théâtre de
la guerre. Les deux autres tiers de l'armée de
Napoléon étaient formés des contingents de
la Confédération du Rhin, dont la plupart
étaient fort mal disposés à combattre pour
lui. Le général Wittgenstein, auquel notre
désastre de la Bérésina avait donné quelque
célébrité, bien que les éléments nous eussent
fait beaucoup plus de mal que ses combinaisons, commandail en chef les troupes russes
et prussiennes réunies, fortes de 500 000 hommes, qui se présenlèrenL le 28 avril d..:vant
l'armée de Napoléon, aux environs de Leipzig.
Il y eut le Jer mai un vif engagement à
poserna, dans la plaine déjà célèbre par la
mort de Gustave-Adolphe.
Le maréchal Bessières y fut tué d'un coup
de canon. L'empereur le regretta plus que
l'armée, qui n'avail pas oublié que les conseils donnés par ce maréchal, le soir de la
bataille de la Moskova, avaient empêché Napoléon de compléter la victoire en faisant combattre sa garde, ce qui eût changé la face des
événements el amenu la destruction complète
des lrou pes russes.
Le lendemain de la mort du maréchal Bessières, et pendant que Napoléon continuait sa
marche sur Leipzig, il fut attaqué à l'impro- ·
viste et en flanc par les Russo-Prussiens, qni
avaient passé la rivière de !'Elster avant le
jour. Dans cette bataille, qui prit le nom de
Lutzen, l'action fu l des plus vives; les troupes
nouvellem,·nl arrivées de France combattirent
avec la plus grande valeur. Les régiments de
marine se tirent particulièrement remarquer.
Les ennemis, battus de toutes parts, se retirèrent vers l'Ell,e; mais les Français, n'ayant
presque pas de cavalerie, ne purent faire que
peu de prisonniers, et leur victoire fut incomplète. Néanmoins, elle produisit un très grand
effet moral dans toute l'Europe, et surtout
en France, car ce premier succès prouvait
que nos troupes avaient conservé toute leur
supériorilé, et que les glaces de la Russie

avaient pu seules les vaincre en 1812.
L'empereur Alexandre et le roi de Prusse,
qui, après avoir assisté à Lutzen à la défaite
de leurs armées, s'étaient rendus à Dresde,
furent obligés d'en sortir à l'approche de Napoléon victorieux, qui prit, le 8, posse,sion
de cette ville, où son allié le roi de Saxe vint
bientôt le ri&gt;joindre. Après un court séjour à
Dresde, les Français y passèrent l'Elhe et suivirent les Prusso-Russes, dont ils joignirt&gt;nl
et battirent l'arrière-garde à Bischof:.werda.
L'empereur Alexandre, mécontent de Wittgenstein, avait pris lui-même le commandement des armées alliées; mais ayant été
défait à son tour par Napoléon au combat de
Wurtcheu, il reconnut probablement son
insuffisance pour la direction des troupes,
car bienlol il renonça à les conduire.
Les Russo-Pr-ussiens s'étant arrêtés et retranchés à Bautzen, l'empereur des Français
fit tourner leur po ilion par le maréchal Ney,
et remporta le ~1 mai une victoire que le
manque de ca,alerie rendit encore incomplète;
mais les ennemi eurent t 8 000 hommes hors
de combat, el s'eufuirenL dans le plus grand
désordre.
Le 22, les Franç.ais, s'étant mis à la poursuite des Ru ses, atteignirent leur arrièregarde en avant du déftJé de Reichenbach. Le
peu de cavalerie qu'avait Napoléon était commandé par le géui&gt;ral Latour-~laubourg, militaire des plus distingués, qui la mena avec
tant de vigueur que les ennemis furent enfoncés et abandonnèrent le champ de bataille
après de graudes pertes. Celles des Français,
bien que peu nombreuses, leur furent très
sensibles. Le général de cavalerie Bruyère,
excellent officier, eut li-s deux jambes emportées et mourut de celte affreuse blessure.
Mais l'événement le plus funeste de cette
journée fut produit par un boulet qui, après
avoir tué le général Kirgener (beau-frère du
maréchal Larmes), blessa mortellement le
maréchal l.luroc, grand maréchal du palai ,
homme aimé de tout le monde, le plus ancien
et le meiUeur ami de Napoléon. Duroc ayant
survécu quelques heures à sa blessure, !'Empereur se rendit auprès de lui et donna les
preuves d'une grande sensibilité. Son dé,espoir fut des plus touchants. Les témoins de
cette scène déchirante remarquèrent que,
obligé de quitter son ami pour reprendre la
direclion de l'armée, Napoléon, en s'éloignant
de Duroc, baigné de ses larmes, lui donna
rendez-vous dans C( un rnonde meilleur 1 »
Cependant l'armée française, poursuivant
ses succès, était parvenue en Silésie, ef occupa
le fer juin Breslau, sa capitale. Alors, frappés
de terreur, les alliés, surtout les Prussiens,
reconnurent ce qu'il y avait de critique dans
leur position, et se sentant, malgré leur jactance, incapables d'arrêter seuls les Français,
ils voulurent gagnei: du temps, dans l'espoir
que l'Autriche, mettant un terme à ses hésitations, joindrait 1:nfin ses armes aux leurs.
Les .Prusso-8.usses envoyèrent donc des parlementaires chargés de solliciter un armistice
qui, sous la médiation de l'Autriche, allait,
disait-on, amener la conclusion d'un traité de

paix. L·empereur apoléon ayant cru devoir
accordt&gt;r cet armistice, il fut signé le 4 juin,
pour durer jusqu ·au 10 août.
Pendant que Napoléon marchait de succès
en succès, le maréchal Oudinot se fit battre à
Luckau el perdit 1100 hommes. L'Empereur
espérait que, pendant l'armisticet les nombreux renforts qu'il attendait de France et
s~rtout la cavalerie, dont il avait si -vivement
regretté l'absence, le rejoindraient et pourrai1ml pa.rltciper à une nouvelle c&lt;1mpagne, si
elle devenait indispen able. Cependant, malgré cet avantage, plusieurs généraux regrettaient qne !'Empereur n'eût pas poursuivi ses
succès. Us disaient que si l'armistice nous
donnait le temps de faire arriver nos réserves
sur le théâtre de la guerre, il laissait aussi la
même faculté aux Russo-Prussiens, qui, outre
les Suédois déjà en marche pour venir défendre
leur cause, avaient l'espoir de voir se ,joindre
à eux les Autrichiens. Ces derniers n'étaient
pas prêts en ce moment, mais ils allaient avoir
plus de deux mois pour organiser et me.ttre
en mouvement leurs nombreuses troupes.
En apprenanl à ~Jons les victoires de Lutzen
et de Bautien, je fus peiné de u'y avoir pas
participé; mais les regrets que j'éproÙvai
furt•nt atténués quand j'eus acquis la certitude que mon 1•égimi-nt ne s'J était pa trouvé;
en effet, il était alors en avant deMagdebourg,
sui· la route de Berlin. M. Lacour, ancien
aide do camp du général Castex., avait été
rnrs la fin de 1812 nommé cbt•f d'esradrons
au 23• de chasseurs, qu'il commandait en
mon absence. C'était un officier très hrave,
qui s'était faillai-même une demi-éducation
avec des livres, ce qui lui donnait des prétentions peu en rapport avec l'habit militaire;
en outre, son peu d'entente du commandement exposa le régiment à des p?rles qu'on
aurait pu éviter et dont je parlerai plus loin.
Pendant mon séjour au dépôt, je reçus
comme second chef d'escadrons M. Puzac,
brillant officier sous tous les rapports, auquel
sa valeur avait fait obtenir un sabre d'honneur à la bataille de Marengo.
Vers la fin de juin, tous les colonels envoyés en France pour organi ·er de nom-elles
forces, ayant rempli celle tàche, reçurent
l'ordre de retourner en poste à l'armée, bien
que les hostilités dussent encore ètre suspendues pendant quelque temps. Je fus donc
contraint de me séparer de ma famille, auprès
de laquelle je venais de pas er des jours si
heureux; mais l'honneur et le dP-voir parlaient, il fallait obéir!
Je repris la route d'Allemagne et me rendis
d'abord à Dresde, où l'Ernpt:'reur a1•ait convoqué tous les colonels, afin de les questionner
sur la composition des détachements dirigés
par eUJ. sur l'armée. J'appris à ce sujet une
chose qui me navra le cœur 1... J'avais organisé dans mon dépôl quatre superbes escadrons de 150 hommes chacun. Les deux premiers (heureusement les plus beaux et les
meilleurs) avaient rejoint le ré11,iment; le
troisième m'avait été enlevé par décision impériale, pour se rendre à lJambourg, où il
Fut incorporé dans le 28e de chasseurs, un

.MF..7H011(ES DU GÉNÉ'R.JU., BA'R_ON D'E ..MJU(BOT

des plus faibles régiments de l'armée. Cet
ordre étant régulier, je m•~, soumis sans murmurer. Mais il n'en fut pas de même lorsque
je fus informé que le 4e escadron, que j'avais
fait partir de Mons, ayant été vu à son passage à Cassel par .lérôme, roi de Westphalie,
ce prince l'avait trouvé si beau que, de son
autorité privée, il l'avait incorporé dans sa
garde 1... Je sus que l'Empereur, très ir• rité de ce que son frère s'était permis de
s'emparer ainsi d'un détachement de ses
troupes, lui avait ordonné de se remettre
sur-le-champ en route, et j'espérais q•i'il me
serait rendu; mais le roi Jérôme fil agir
quelques aides de camp de l'Empereur, qui
représentèrent à Sa M'ajesté que la garde du
roi de Westphalie étant uniquement composée
d'Allemands peu sûrs, il serait convenable de
lui laisser un escadron français sur lequel il
pût compter; qu'en second lieu, le Roi venait
de donner à grands frais à cet escadron le
brillant unüorme des hussards de sa garde;
enfin que, même en perdant un escadron, le
2::;e de chasselll'S serait encore un des plus
forts régiments de la cavalerie française. Quoi
tJu'il en soit, l'incorporation de mon escadron
dans la garde westpbalienne fut ainsi maintenue, malgré mes vives réclamations. Je ne
pouvais me consoler de cette perte et trouvais
souverainement injuste de me voir ainsi dépouillé du fruit de mes peines et de mes 1ravau:x.
Je rcjoignjs mon régiment non loin de
l'Oder, dans le pays de agan, où il était cantonné prè de la petite ville de Freistadt,
ainsi que la divi.iun Exelmans dont il fai~ait
partie. M. Wathiez, mon nouveau général de
brigade, avait été mon capitaine au 25e de
chasseurs. Il fol toujours très bien pour moi.
Nous allâmes loger dans un charmant et confortable château. nommé Herzogwaldau, placé
au centre de plusieurs villages occupés par
mes cavaliers.
Pendaul notre séjour en ce lieu, il ~e passa
un épisode fort bizarre. Un chasseur nommé
Tantz, le seul mauvais sujet qu'il y f'Üt au
régiment, s'étant fortement grisé, osa menacrr
un ofilcier qui le faisait conduire à la salle de
police. Mis en jugement, cet homme fut condamné à mort et la sentence ratifiée. Or
quand la garde, commandée par l'adjudant
Boivin, alla chercher Tantz pour le conduire
au lieu où i.l devai-t être fusillé, elle le trouva
complètement nu dans la prison, sous prétexte qu'il fai_ait trop chaud. L'adjudant,
très brave militaire, mais dont l'intelligence
n"égalait pas le courage, au lieu de faire habiller le condamné, se borna à lui faire endos ·er un manteau; mais, arrivé sur le pontleYis des larges fossés du château, Tantz jette
le manteau à la figure des hommes de garde,
s'élance Jans l'eau, la traverse à la nage,
iragne la campagne et va joindre les ennemis
de l'autre côlé de !'Oder. On n'entendit plus
parler de lui!... Je cassai l'adjudant pour
noir manqué de surveillance, mais i1 reconquit bientôt ses épaulelles par un trait de
courage que je rapporterai sous peu.
Les escadrons que je Yenais de joindre au

.,. 200 ..,_

régiment portaient sa force numfoque à
995 hommes, dont près de 700 avaient fait
la campague de nu~sie. Les soldats nouvellement arrivés étaient fortement constitués
et presque Lous tirés de la légion départementale de Jemmapes, ce qui avait beaucoup
facilité leur instruction comme cavaliers,
J'incorporai mes nouveaux escadrons dans les
anciens. De part et d'autre on se préparait à
la lutte, mais les ennemis avaient utilisé leur
temps à nous susciter un puissant adversaire, en décidant l'Autriche à marcher contre
nous! ...
L'empereur Napoléon, que de nombreuses
victoires avaient habitué à ne pas compter
avec ses ennemis, se crut de nouveau invincible en se voyant en Allemagne à la tête de
500,000 hommes, et il n'examina pas assez
les forces dont se composaient les éléments
qll'il allait opposer à l'Europe entièl'e, coalisée contre lui.
L'armée française venait, ainsi que je l'ai
déjà dit, de recevoir une très forte espèce
d'hommes; aussi, jamais ellen'avait-éléaussi
belle! Mais comme, à l'exception de quelques
régiments, la plupart de ces nouYeaux soldais
n'avaient point encore combattu, cl 4.ue les
désastres de la campagne de Ru sie avaient
jeté dans les corps une perturbation dont !es
effets se faisaient encore sentir, nos superbes
troupes formaient uue armée plus propre à
montrer pour obtenir la paix, qu'à faire en
ce moment la guerre; aussi presque tous le.~
généraux et colonels qui voyaient les régiments de près étaient-ils d'avis qu'il leur fallait quelques années de paix.

8.\LïZEN. -

~UIT DU 20 .\U 21 li\!

•

1813. -D'après la Lil/!ografrhit: de

i de l'armée française on passait à l'examen de celle de ses alliés, on ne trouYail que
molles e, mauvaise volonté et désir d'a,,oir
l'occasion de trahir la France! ... Tout devait
.,. 201 ,..

donc porter Napoléon à traiter avec ses adversaires, et pour cela il aurait dù . e rattacher
d'abord son beau-père l'empereur d'Aurriche,
en lui restituant la Dalmatie, l'Istrie, le Tyrol
et une partie des autres pro\•inres qu'il lui
av ail arracbées en 1805 et l 809. Quelques
concessions de ce genre, faites à la Pru~se,
auraient calmé les alliés qui, à ce qu'il parait,
offraient à Napoléon de lui rendre les colonies
enlevées à la France et de lui garantir toutes
les provinces en deçà du Rhin et des Alpes,
de même que la haute Italie; mais il devait
abandonner l'Espagne, la Pologne, Naples et
la Westphalie.
Ces proposilions étaient convenables; cependant, après en avoir conféré a,·ec les diplomates étrangers envoyés pour traiter avec lui,
Napoléon rudoya M. de ~lellernith, le principal
d'entre eux, el les renvoya tous sans rien
céder. On assure même qu'en les voyant sortir
du palais de Dresde, il ajouta : &lt;1 Comme
nous allons les ball rel. .. » L'Empereur paraissait oublier que les armées ennemies étaient
près de t,·ois fois plus nombreuses que celles
qu'il pouvaiL leur opposer. En effet, il n'avait
pas plus de 520,000 hommes en .Allemagne,
tandis que les alliés pou vaienl rnellre en ligne
près dt! 800,000 combattanl.li 1
La fête de !'Empereur tombait au 15 aoùt,
mais il ordonna de l'avancer, parce que l'armistice finissait le 10. Les réjouissances de
la SainL*Napoléon eurent donc lieu dans les
cantonnements. Ce fut la dentière fois que
l'armée française célébra le jour de la naissance de son empereur. 0 y eut fort peu d'enthousiasme, car les officier~ les moins clair-

RAFFET,

voyants comprenaient que nous étions à la
veille de grandes catastrophes, et les préoccupations des chefs se reflétaient sur l'esprit
des subalternes. Cependant, chacun se prépa-

�111STO]t1A

--------------------------------------~

rail à bien faire son devoir, mais avec peu
d'espoir de succès, tant étail grande l'infériorité numérique de notre armée, comparée
aux troupes innombrables des ennemis, et
déjà parmi nos alliés de la Confédération du
Rhin, le général rn:xon Thielmann avait déserté
avec sa brigade pour se joindre aux Prussiens, après avoir tenté de leur livrer la forteresse de Torgau. Il régnait donc dans l'esprit
de nos troupes un grand malaise et peu de
confiance.
Ce fut en ce moment qu'on apprit le retour
en Europe du célèbre général Moreau, qui,
condamné au bannissement en 1804, à la
suite de la conspiration de Pichegru et de
Cadoudal, s'était retiré en Amérique. La haine
que Moreau portait à Napoléon lui fai~ant
oublier ce qu'il devait à sa patrie, il Oétrit
ses lauriers en allant se ranger parmi les
ennemis de la Frarce ! Mais ce nomeau Coriolan subit bientàt la peine que méritait cette
conduite infàme !. ..
Cependant, un immense demi-cercle se

COMBAT DE ,vuRTCIŒN. -

Berlin et les environs avec une armée de
120,000 hommes, composée de Suédois,
Russes et Prussiens. Les deux grandes armées
russe el prussienne, fortes de 2·20,000 hommes, dont 55,000 de cavaleriP, cantonnaient
en Silésie, entre Schweidnitz E't l'Oder;
40,000 Autrichiens étaient postés à Lintz, et
la grande armée autrichienne, dont le nombre
s'élevait à f40,000 hommes, était réunie à
Prague; eniln, derrière et à peu de distance
de cette première ligne composée de 560,000
combattants, d'immenses réserves étaient
prêtes à marcher.
L'empereur .Napoléon avait ainsi distribué
ses troupes : 70,000 hommes, concentrés
auprès de Dahmen en Prusse, devaient agir
contre Bernadotte; le maréchal Ney, avec
100,000 hommes, gardait une partie de la
Silésie. Un corps de 70,000 hommes se trouvait aux environs de Ziltau. Le maréchal
Saint-Cyr, avec 16,000 hommes, occupait le
camp de Pirna et couvrait Dresde. Enfin, la
garde impériale, forte de 20 à 25,000 hom-

Gravure J'A aBERT, d'après le tableau de BEAUME. (Mus~

formait autour de l'armée française. Un corps
de 40,000 Russes était en Mecklembourg;
Bernadotte, prince royal de Suède, occupait

(Û

Versailles )

mes, était autour de cette capitale, prête à se
porter où besoin serait. En ajoutant à ces
forces les garnisons laisse:es dans les places,

les troupes de Napoléon étaient infinimen t
moins nombreuses que celles des ennemis.
Cette énumération ne comprend pas les armées
laissées en Espagne et en Italie.
CHAPITRE XXIV
Du ~h~ix des chefs de corps. - Rupture de l'armi~ttce. - Le général 1omfoi . - Combat en Silésie sur le Doher. - Épisodes di1·ers. -Douloureux
échec.

L'empereur des Français avait divisé son
armée en quatorze corps, dits d'infanterie,
bien qu'ils eussent chacllll une division ou au
moins une brigade de cavalerie légère. Les
généraux en chef furent : pour le premier
corps, Vaudamme; poar le 2e, le maréchal
Victor; 5•, maréchal Ney; 4• général Bertrand; 5• irénéral Lauriston; 6• maréchal
Marmont; 7•, général Reynier; 8•, prince
Poniatowski; 9•, maréchal Augereau; f Qe (enfermé dans Danzig), le général l\app; 1t•,
maréchal Macdonald; 12•, maréchal Oudinot;
13e, maréchal DaYout; 14•, maréchal SaintCyr; enfin la garde, sous les ordres directs
de !'Empereur. La cavalerie était divisée en
cmq corps ainsi commandés, savoir : le fer,
par le général Latour-Maubourg; 2•, général
Sébastiani ; 5•, général Arri ghi ; 4•, général
Kellermann; 5•, général Milliau. La cavalerie
de la garde était sous les ordres du général
Nansouty.
Si l'armée applaudit à quelques-uns de ces
choix, tels que cetL-. de Davout, Ney, Augereau, Reynier et Saint-Cyr, elle regrettait lie
voir des commandements importants : à Oudinot, qui avait commis plus d'une erreur
dans la campagne de Russie; à Marmont, qui
par trop de précipitation venait de perdre la
bataille des Arapiles; à Séhastiani, qui semblait au-dessous d'une telle tâche; enfin, elle
se plaignit que pour une campagne qui devait
décider du sort de la France, !'Empereur
essayclt les talents stratégiques de Lauriston
et de Bertrand. Le premier était un bon
artilleur; le second, un excellent ingénieur;
mais n'ayant ni l'un ni l'autre dirigé des
troupes sur le terrain, ils étaient par consfL
quent dan l'impossibilité formelle de mener
un corps d'armée.
apoléon, ~e rappelant que lorsqu'il fut
nommé général en chef de l'armée d'Italie, il
n'avait encore commandé que quelques bataillons, ce qui ne l'empêcha pas de conduire
une armée dès son déLut, crut probablement
que Lauriston el Bertrand pourraient faire de
même: mais les hommes universels comme
Napoléon sont fort rares, et il ne pouvait
e$pérer en rencontrer de tels dans ces nouveaux chefs de corps. C'est ainsi que l'affection personnelle qu'il vouait à ces généraux
l'enLraîna dans l'erreur qu'il avait déjà commise en confiant uoe armée à l'arûlleur Marmont.
En vain on discutera sur ce point; l'histoire
des guerres passées nous prouve que, pour
être général en chef, les théories ne suffisent
pas, et que, à _três peu, mais très peu d'exeplions près, il faut avoir seni dans les régi-

.MiMOm_ES DU GÉNÉ'R_JtL BJt'R_ON DE .JJ{Jt1?_BOT - ~

meots d'infanterie ou de cavalerie el y aToir
commandP comme colonel pour être à même
de bien diriger des masse, de troupes, car
c'est un apprentissage que très peu d'hommes
peuvent bien faire comme officiers généraux,
surtout comme rht•fs d'armée. Jamais Louis XIV ne
confia en rase campagne le
commandement d'un corps
de troupes au maréchal de
Vauban, qui étaiL cependant
un des homme~ les plus
capables de on siècle, et,
si on le lui eùl 01ft ri. il est
à présumer que Vauban
l'eùt refusé, pour s'en tenir
à sa spécialité, l'attaque et
la défense des places. Marmont, Bertrand et Lauriston
n'eurent pas la mème mode. tie,etl'alfection que ~apoléon leur portait l'empêcha
d'écouter aucune des observations qu'on lui fit à ce, ujet.
Le roi Mural, qui s'était
rendu à Naples après la campagn~ de Russie, rejoig11il
!'Empereur à Dresde. Les coalisés, c'est-à-dire
les Autrichiens, Busses et Prussiens, ouvrirent
la campagne par un manque de bonne foi indigne des nations civilisées. Bien que, aux termes de la dernière convention. le hostilités
ne dussent commencer que le 16 aoùt, ils attaquèrent nos avant-postes le 14 et mirent la
plus grande partie de leurs troupes en marche,
par suite de la trahison de Jomini.
Jusqu'à ce jour, on n'avait vu que deux
généraux saxons, Thielrnann et Langueneau,
s'avilir au point de passer à l'ennemi; mais
l'uniforme du général îrançais était encore
exempt d'une telle tache. Ce fut un Suisse,
le général Jomini, qui la lui imprima. Ce
malheureux était simple commis, au traitement de 1,200 francs, dans les bureaux du
ministère de la R~publique helvétique en 1800,
lorsque le général Ney fut envoyé à Berne par
le premier Consul pour s'entendre avec le
gouv~nement de la Suisse sur les woyens de
défense de cet État, alors notre allié. Les
fonctions du commis Jomini, spécialement

chargé de la tenue des registres de situation
de la République helvétique, l'ayant mis en
rapport avec. le général Ne!, celui-ci fut à
même d'apprécier ses moyens, qui étaienl
grands, et, cédant à ses vives sollicitations,

11oRr oi; JIIARECIL\L DUROC.

il le lit admellre comme lieutenant et bientôt
comme capitaine dans un régiment suisse
qu'on formait pour le service de la France.
Le général Ney, prenant de plus en plus son
protégé en affection, le fit faire officier français, le choisit pour aide de camp, et lui
donna le moyen de publier les ouvrages qu'il
écrivait sur l'art de la guerre, ouvrages qui,
Lien que trop vantés, ne manquent certainement pas de mérité.
Grâce à celte haute protection, Jomini
devint promptement colonel, général de brigade, et se trouv.iit chef d'état-major du
maréchal Ney lors de la reprise des hoslilités,
en 1815. Séduit alors par les brillantes promesses des Russes et oubliant ce qu'il devait
au maréchal Ney, à rEmpereur, ainsi qu'à la
France, sa pairie adopLive, il déserta en emportant les étals de situai ion de l'armée, ain~i
1. I.e l'ail particulier d'aYoi,· emporte les clats de
siluallon de l'armér et les uoles relaLivPs au plan de
campagne a été génêrateme11t contredit. Voir notamment T111Ens, l/i.,toire du Consulat el de l'Empire,
l. XVI. p. '.:li5-'l76

que toutes les notes relatives au plan de campagne qui allait s'ouvrir', et de crainte que,
en apprenant sa luite, Napoléon ne modifiât
ses projets, il insista auprès des alliés pour
qu'ils commençassent les hostilités deux jours
avant celui fixé pour la raµtare de l'armist1ce. L'empereur Alt!xandre, au grand
étonnement de l'Europe, rérompensa la trahison de Jomini en le nommant son aide
de camp, ce qui choqua tellement la délicatesse de!' empereur d'Autriche riue, dlrrant
un jour cht:'z Alexandre et
aperc1&gt;vant Jominiau nombre
des convives, il s'écria tout
haut : Cl Je sais que les sou« verains sont quelquefois
cc dans la nécessilé de se
cc servir de déserteurs, mais
et je ne conçois pas qu'ils les
,, reçoivent dans leur étatet major et même à leur
" table! ... ll
La trahison de Jomini,
chef d'état-mojor du maréchal Ney. ayant fait tomber aux mains des
alliés les ordres de marche dictés par
lapoléon, fut pour celui-ci un coup des plus
l'nnestes, car plusieurs de ses corps d'armée
furent attaqués pendant leur mouvement de
concentration et obligés de céder à l'ennemi
des positions importantes, faute de temps
pour en préparer la défense.
Cependant, l'Empereur, dont le projet était
de se porter en Bohème, trouvant partout les
ennemis prévPnus et sur leurs gardtis dans
celle direction, résolut de marcher sur l'armée
prussienne de Silésie et d'y faire reprendre
l'offPnsive par les corps français, qui avaient
été forcés de se retirer de,,anl Blücher. En
conséquence, Napoléon se rendit, le 20 août,
à Lowenberg, où il attaqua une masse considérable de coalisés, composée de Prussiens,
fiusses el Autrichiens. Dil'ers combats eurent
lieu, ltis 21, 22 et 25, dans les environs de
Goldberg, Graditzberl!' el Bunzlau. Les ennemis perdirent 7,000 hommes, tués ou pris..
el se retirèrent derrière la KatzLacb.

(A suivre.)

,.. 202 -

"' 203 ,...

GÉNÉRAL OE

;\lARBOT.

�"----------------------ment, toise à toise, il paniut à \Îvoler. Puis,
quand, à la force du poianel, après dix actions d'éclat, dont la moindre eût classé son
homme, il arriva aux grades supérieurs, ce
ne fut rien encore. Cela honorait, ,mais on
n'en virn.it point. Enfin, il eut la lieutenance
générale de flan&lt;lre. et quel1[11f'S annt!es aprè
le gouvernement de Valenciennes : œtle foi~,
c'était la ,·ie a urée. li put songer à faire
!-ouche, l'héritière se trOU\'ll; celui qui avait
été le chevalier de Montmorency, qui était le
die, alier de Lu,embourg, devint le prince &lt;le
Tingry, et il épousa .~Ille de Harlay.

PARIS AU .X\'111' SIÈCLE, -

\'üE DES llOULEYARDS DE 1 'HOTEL DE
'

•

Lo1:1s-LE GRA "D

-

· · -

S

-

ALI,! ET DES llOUU"\'S DE MONTllARTRF., PRISE DES JARDDiS

.De
uin &lt;k Monv.u

LE JEUNg.

(Musét CarMvakl,)

•

USPE..'-DU' DE t .J R,..,,.
-~ ~ ...

Les comptes d'une grande dame
en 1738
Par FRÉDÉRIC MASSON, de l'Académie française.

Des rohes à douze Fr:inc:,, qui en a vu,
sauf Àtt Bonheu,- du Da11te ? Des ouliers à
cinq francs, qui en a vu, sauf chez les cordo~iers du faubourg, fabriquant à ju te
pru: en quelque loge ignoùle de portier? Qui
a bu du vin, et du nai vin, et le plu ~rand
vin qui soit, à 78 livres la feuillette? Cela a
été ai~si pour ta nt et c'est le prix qu'on paiait
à Paris, au temps où régnait par la gràce de
Dieu, très grand, Lrè! illu~Lre et très excellent prince, Louis,, •ye du nom, roi de France
el de ararre, Louis le bien-aimé.
li y a quelque cent soixante-quinze ans
donc, _\ivait à Paris, en son hôtel de ce quai des
Théatins, auquel on a donné depui le nom
de M. Arouet de Voltaire, une très grande
dame, qui, au nom le plus illustre de la monarchie, à ce nom de Montmorency qui se
rencontre à chaque page de notre histoire
avait allié le nom de Harlay, le premier no~
de la Robe.
.lllle de Daria) de Beaumont avaiL épousé
en i 7H, à l'àge de dii-lmit ans, très haul

el Lrès puissanl seigneur ,1gr Chri tian-Louis
de Monlmorency-Lu1embourg1 prince de Tin#
gry, sou,·erain de Luxe, lieutenant général
des armét:s du Hoi el de la province de Flandre, gou,·erneur de la ville et citadelle de
~alencie~nes. Les titres étaient forl grands,
1 à~e Ir~ haute, le couraae hors de pair;
mais, d argent, Christian-Louis n'en aYait
point. C'était un cadet, le quatrième fils de
ce maréchal de Luxembourg, qui, fils posthume d'un père décapité sur l'échafaud, se
v~ngea de son roi en remportant en son nom
dix glorieuses victoires, en tapissant avec des
drapeaux pris sur l'ennemi les murs de otreDame. Il fut grand, ce bossu; il mlirita, par
son dévouement à la France, qu'on donnàt
son nom à une des rues de Paris. Cette rue
se n~mmail ain i depuis l'an de grâce J719:
on aJu?é que ce nom de Luxembourg était de
m~u~a1s exemple. L'entrepreneur devicloires
a eté remplacé par un entrepreneur de banqueroutes : on a mis Cambon là où était
Luxembou rg. Ce fabricant d'assignats plaît

nu. ?&lt;&gt;n~eil muni~pal de Pari autant que
lm depla1t ce fabricant de gloire.
Comme cadet, Christian-Loui n'avait eu
qu'une légitime très mince et un litre de chevalit:r ~e Malte: titr~ nu, car, n'aimant que
le service de œrre, n ayant point voulu s'engager dans la Rdi"ion, ni faire ses caravanes
il n'avait à attendre ni commanderie, ni bail~
liage. Dès l'enfance, il avait servi : à seize
ans, il étail à teinkerq ue; à dix-·Ppt, il
obtenait un régime~t. ~ette année-là (1693),
so~ père m_ourut. ~ était sa fortune qui semblall ruoum. Il lm fallut servir double, réclamer comme une faveur la corvée des
quartiers d'hiver. et, pendant que le jeunes,
les galants, les riches s'envolaient à Versailles, demeurer sur les frontières, remplir sa
bourse, se serrer le ventre pour tenir table
au printemps prochain et faire bonne figure.
~iosi,. avec ses appointements, quelques gratifications du Roi, sa médiocre légitime, un
petit héritage qu'il avait mangé économique-

Son nouveau titre ne l'avait point enrichi;
en son contrat de maria~e il eut beau mettre
1out à bout sa vaisselle d'argent, ses chevaux
et équipagi&gt;s, ses meubles meublant , une
créanl'e peu recouvrable sur les Iré urier · de
l'Extraordinaire des guerres, se· 11ppoinlemeots romme lieutenant général en Flandre
et comme gouverneur de Valen,:iennll·, le brevet de retenue que le Roi lui avait accordé
sur sa charge, c'est tout au plu s'il parvint
à fournir un total de 150.027 livres et c'étail'lll; romme on voiL, des ,,a[eur · difficilement néaoeiaLle ; mais lllle de llarla,• était
riche par son père, le premier présid~nt, et
par sa mère : une du LouëL de Coëijenval.
Elle eut en dol 20.000 liHes di:i reutes bien
as,i_ es, trois fois autant à la morl du premier président de llarlay, hien pins encore à
la morl de • a mère. En 1i5.t, quand le prince
de Twgry ful devenu maréchal de France el
que, ch~~geant de nom pour la quatrième
fois, il 'appe_la le maréchal de Montmorency,
non eulemt'nl il fut ce 4u'il était Jadis. un
des hommes ltl!l plus noules, les plus hravts
et les plu ju lement honorés qu'il y eùl en
Franct•, mai un des hommes les plu riche.,
non pas riche à la façon d'un fiunncwr ou
d'une favorite, par les croupe ur les fermier· généraux. ou les intérêls dans les fournitures, mais riche d'une ri1hesse solide, en
bons contrats l'L bonnes rente~, en lcrres patrimoniales, en rede\'ance certaines, en fcrm,•s de rapport as uré.
La maréi-hale, en ~rnnde damr qu'i•lle
étaiL, dut 'h~biller rbez les meilli•urs fournbseur ; sa ta.hie fat d plus ,1,i .. nées; ~a
cave de~ mieux remplie~. Ce 11'était point
chez elle la profu~ion d'une de ces mai~on
où l'on ne .ail point ce que Yaut l'argent, le
e:icbage, comme chez le prince· du sa11g
royal uù la de serte el la mise-bas fai~aien t
le prnLil el ll's appointements d'une nuée de
.erviteur·, c't\tail la vie réglée et attentive où
,la Uontmorency se souvenait qu'elle avait été
Harlay et, de celle race d'bonnètes gens économe~, a,•ait gardé l'art de calculer et l'bubitudc de payer ses dettes.
Et elle les payait, car voici les mémoire"
des fourni. sears arec leur aCIJuit, el biea ouvent à coté : « Mme la Maréchale a raballii
tant », et de .on écriture, plus ruùle que
femelle, elle a refait les additions, vérifié le
totaux, inscrit en haut de la femlle un numéro de rappel. En était-elle moins bien habillée, . a mai,on en était-elle moins agréa-

L ES COMPTES D'UNE G'J{AND'E DAME EN 1738 - --,

Lie? Non pas, mais elle était d'aplomb el en on ne sait quui en couleur, de l'or et de
l'argent : 56 livres; plus six douzaines de
équilibre.
Les étoffe , elle les achetait au lieu d'ori- bouquets à l0 liTres la douzaine, 60 li~-res;
gine el de fabrication, à L)'on, à Marseille, à plus, pour le_ deux. robe , 16 aunes d'agréTours; puis, à Paris, les modi tes de bon ments à 6 livres l'aune : 96 lines; cela fait
renom les aerommodaient: c'étaient ~tlles Pa- de façon et fourniture quelque 150 livres par
nier ou Mlle de Launay. Et ~i on payait cher robe. Voilà des prix qui, i on les quadruple
le· étoffes, i l'on payait 550 füres pour pour trouver la raleur actuelle de l'argent,
l'étoffe d'une robe à h11uquets détachés f.ur commencent à avoir quelque tournUl'e, mais
fond agate, de la manufacture royale de lar- on baisse \Île. La robe de satin fond ro.e
seille; 450 füres pour l'étoffe d'une rohe aYec une raie en argent se paie 21- livre ; la
fond roqe, à Lyon; 600 livres pour l'étoffe robe de satin food blanc avec une raie verte
d'un habit de n-lours à bouquet brodés, le:. et un ramage violet ne coûte quP. 15 li\re ,
couturières de ce Lemps-là n'étaient point di- mais on y emploie :;G aunes d'agréments à
sols l'aune, soit 14 liues 8 sols; 6 aun&lt;:s
gnes de celles du nôtre : 8 livres la façon
d'une robe noire; 12 livres la façon d'une d'agréments à deux côtés pour les manrol,e bleu et or, garnie en polonai~e de mème chettes, à U sous l'aune, soit .t livres 4 sols,
étoffe; 8 livres une robe de moire noire; el six. douzaines de bouquets à 5 livres 1~
8 livres une robe de taffetas vert glacé, gar- douzaine, oit 30 livres : cela ne fait encore
nie en polonaise; 5 lines une robe de Per e que 63 li\'re , 12 ois; el on arrÎYe aux rohes
fond bleu; S livres une robe de velours re- à douze livres, une robe el jupon de ,atin
faite; it livre une rohe et un jupon vert eL rayé souris el blanc, une robe et jupon de
bleu, garnie en polonaise et garnie à volant:-. da mas tond vert : 12 li \Tes tou l cela, et
V,,ilà lei. prix qui re,·iennent sans ces.e : 6 lines un jupon de taffetas blanc garni.
Ce sont donc bien le mème prix che1.
5 livre· la robe de toile per e; 8 livres la
robe garnie en polonai e; 12 lh·re la robe Mlle de Lauoay, ~Ules Panier et Mlle PercheaYec le jupon à rnlauts. Les agr~ments ont ron. La façon d'une robe avec on jupon e t
en sus : 26 ou :56 aunes à 5 sols; puis le de 12 livres; ce n'est que par exception, en
bord de la Jnpe, haut el ba , tran•r · el plomb cas d'habits de noces · ou d'habits de cour,
à 2 lhres l0 .sol ; cela ue grossit pas beau- qu'on ort de ces données ordinaires et normale.
coup et ne va Jamais au !oui' d'or.
Et les souliers, ces chers et mignons souLa maré,·hale o. ses quarante ans. Peut-èlre liers du siècle pa é, qui dansent au bout du
se néglige-t-elle, va-t-dle au bon marché el pit·d de dame de )forcau le jeune, ces . oune se ouc1e-t-elle point des bonne,. faiseu ·es? liers galnnts qni s·envoleut dans le. llasanli;
)1 ai:- elll! a une lille, la ducbe~se de Tre~mes, lieu1·eu.nle /'Exi•a,·polette, ct:s soulier dont
qui donne le tun, qui est de tous h:s Voyages, le talon mutin sonne, après un iècle écoulé,
qui fait les beaus. jour· &lt;le la Cour, el, en dans le cerveau de tout homme qui aime LA
mère bien appnse, la maréchale paye la note FEUIi', ces souliers adorés qui, retromé
chez ·a couwrière : voici. pour la duche ·se, aprè · tantôt un siècle, onl rendu à la Pariün babil en gros de 'fours gri : coùt, sienne l'eiqui t!l le particulier de on allurl',
1 hvres; ,·oici un habit noir complet, ces ouliers qu'on veut chasser à présenl
18 liue ·; ,·oici une roue ru e et ar ent, pour mettre en leur place l'it?noble, l'imbétO livres; une robtl ro e et ~ris, 8 livrt•s; cile, le déplorable soulier à l'aaglaise, le.
voici, el cc sont des robes de Cour, c·est le voilà qui défilent devant nos yeux comme un
dt:rnier cri de l'él~anet: et du luxe en l'an régiment dont, coûte que coûte, il faut suivre
de gràce 173 , un hab il dt: drap d'or, man- la mu ·i•tUI! : soulier~ noir chamarrés, souteau, jupe et jupon, un baliit de drap d'ar- lier:. de l"aslor gris, ouliers de maroquin
~t'nl, manteau, Jupe et jupon. Quel prix'! noir, soulier. marron avec un galo11 d'argent,
,ouliers bruns avec un !!:lion d'or : à 5 lines,
25 livre· chaque 1
Où doue peul bien habiter à présent )111e de les ou lier:. unis; à 7 li,·res les soulier a,·ec
un galon. Douze paires de souliers pour
LaunaJ?
llllt: Percheron, maitres e couturière, sera- 69 li1-res! Ah! qu'il étaient hicn de leur
t-dlc · plu dirlicile eu ses prix que n'était temps, ce maitres cordonnier , el comme
Mlle de Launay1 Quaud, l:!n dt'Ct'mLre J732, on doit le!. remercier d'avoir [ait d'une des
le fils ainé du maréchal, titré à son tour armes les plus exqubes de la femme une des
prince de Tingry, épouse )Ille Louise llagde- ch use~ les moins Côù.teU5Cs !
Leiue de Fay de la Tour-Maubourg, c'est pour
Veut-on du pratique à présent, el voulezles habit· de noces une telle splendt'ur IJU 'il
est bien po sible que la facture ait participé vous p,t, er à la cui:;ine el voir le compte de
de celle gloire. C'tisl un malheur, en tout l'épicier? 11 apporte du café dt! Moka à
cas, que l'ortho!rraphe de Mlle Pt:r,·hl'ron n'en 45 sous la livre, du gruyère à 12 sous. Un
ait poml profité, r.ar la facture des abbys de fromage de 0rie Yaut ~ lin-es; le suae coùtc
16 ous la livre. On a pour 6 livres dix-huit
no. se, on ne la lit pa , on la devine.
La façon d'une ruhe d'étoffe fond or avec citron et douze bigarrades; pour une livre
des 0rurs nouées avec de l argent, garnie, cinq ous un quarteron d'amis, pour di a,·ec tous le a1usteruenl : 513 ltues; plus huit oas un quarteron de pommes.
Quand la )laréchale est à sa terre de Be.1usix douzaines de bouquets à 12 livres la douzaine; une robe de Damas food blanc avec monl1 elle paie à ~es gens qui rc lent à Paris
11

... 204 ...

... 2o5""

�111STO'I{1.lf
leur nourriture en argent : c'est 16 sous
pour les lemmes et 25 sous pour les hommes.
Quand elle est à Paris, on consomme chez
elle par jour environ 27 livres de pain.
EUe mange dans des assiettes d'argent à
846 livres la douzaine; et à sa Lahle on aime
le Dourgogne, le vrai vin de France, celui qui
met du soleil dans le cœur et une chanson

dans la voix, le vin de Vougeot que lui fournissent tout droit les moines de Citeaux, le
vin des vignes séculaires devant qui les colonels avisés font porter l'arme à leurs régiments : A 78 livres la feuillette, le vin de
Yoageotl
Il n'y en a plus à ce prix depuis 1744.
Tout cela, babils, maison, table et cuisine,

ce n'est pas la grosse dépense. A côté de cela,
qui est le luxe des grands seigneurs, qui est
l'utilité de leurs corps et l'agrément de leur
vie, il y a quelque chose que je dirai quelque jour, qui est la nécessilé de leurs àmes.
Nous nous plaignons parfois d'avoir trop à
donner aux pauvres; on verra comment savaient donner les gens d'il y a cent ans.
FRÉDÉRIC
de

MASSON'

l'Académie J,-ançaist.

Notes el Souvenirs
Ve1·sailles, merc1·ecli 51 mai '18 71. - A
dPux heures, à la Chambre. Je n'avais pas vu
la salle de spectacle d11 château de Versailles
depuis le soir de la fameuse représentation offerte au roi d'E pagne. C'éLaitle 20 août t 864.
Nous étions M. Auber, M. Perrin, alors directeur de !'Opéra, et moi, blottis dans une petite baignoire, toule sombre, à gauche de la
scène. Mes anciens collègue , les secrétaires
rédacteurs de la Chambre, sont maintenant
installés dans celle luge.
L'Empereur el l'impératrice - je ne l'ai
jamais vue plus radieusement belle que ce
soir-là - étaient dans une grande loge,
con$1ruite de face, au fond de la salle fastueusement décorée. Avec un air de triomphe mal contenu, mademoiselle de Montijo,
devenue impératrice des Français, faisait les
honneurs de Versailles au roi d'Espagne, à
celui qui avait été son roi, et qui n'était plus
que son hôte. D'un aspect assez mince, ne
faisant pas grande figure, le mari de la reine
[sabelle était assis entre }'Empereur et l'impératrice. Trois grands fauteuils, presque
trois trônes, étaient installés sur le devant de
la loge. Tout à coup, l'impératrice .fil appeler
un chambellan, qui se présenta respectueusement, non pas courbé, mais littéralement
plié en de,u, en habit rouge, la croix d'or
au côté, cordon espagnol bleu de ciel autour
du cou. Quelque chose évidemment avait cloché dans J'étiquette, et des paroles sévères
étaient adressées au chambellan. L'impératrice parlait avec une extrême animaLion; le
chambeJtan rougissait, balbul.ia.it, perdait
contenance, s'inclinait de plus en plus, touchait terre; !'Empereur intervint doucement,
avec un air d'indifférence el de lassitude, on air habituel, - cherchant évidemment à
apaiser !'Impératrice; le roi d'Espagne était
fort gêné; par son sourire, par ses gestes un
peu gauches, il disait clairement : &lt;1 Mait: cela
n'est rien, rien du tout; cela n'a pas la moindre importance. » La salle entière, fort iotriguée, avait les yeux fixés sur ce groupe des

trois Majestés. Et quelle salle! Venus là,
tous les trois, avec la troupe, avec l'Opéra,
nous étions seuls en habit noir. Il n'J avait
dans la salle que des uniform11s éclatant~,
des habits brodés sur toutes les coutures;
sur les poitrines, des plaques et des grands
cordons de toutes IP.s couleurs. Et les femmes! Presque toutes jeunes et presque toutes
belles ! Un luxe inouï de tuilettes! Un ruissellement de rubis, de perles et de diamants!
C'était un éblouissement.
Nous nous demandions si nos atfreux
habits noirs n'étaient pas la cause de l'incident, s'ils ne faisaient pas scandale au milieu
de toutes ces splendeurs; nous nous étions
rejetés un peu inquiets au fond de la lo;:re.
Nous avions peur d'être expulsés, et c'eût été
grand dommage, car le spectacle était merveilleux sur le théâtre aussi bien que dans la
salle. Mais non, le scandale, ce n'était pas
nous ... l'lmpératrice se calma; nous ne fûmes pas renvoyés.
... La Chambre a déménagé avec tous ses
accessoires, comme une troupe de Paris qui
'en va donner des représentations en province. La tribune du palais du quai d'Orsay,
cuivre et acajou, a pris place dans la salle de
spectacle de Versailles. Les anciens emportaient leurs dieux, les députés emportent leur
Lribune. La sonnette aussi est 1a même. C'est
la sonnette de M. Sauzet, la sonnette de
M. Dupin, la sonnet•e de M. Marrast, la sonnette de M. de Morny; c'est aujourd'hui
Il. Grévy qui carillonne, et, après lui, qui
sait? Le déménagement du Corps législatiI a
été une admirable opération : on n'a rien oublié. Tout à l'heure en entrant dans la salle
des séances, j'ai vu venir à moi, tout glorieux, un vieil employé de la Chambre.
- Ah I ru'a-t-il dit, savez-vous que c'est
moi qui ai en le bonheur de sauver le grand
timbre sec de la Chambre des députés, le
grand timbre sec qui seul peut rendre les
lois valaLles? J'ai réussi à le faire sortir de

+
... 206 ...

Paris, le 19 mars, et, songez donc! s'il était
resté aux mains des membres de la Commune ... .. Mais ils ne l'avaient pas, et. rien
que par cela, tous leurs actes, tous leurs décrets étaient entachrs de nullité.
J'avais connu ce brave garçon autrefois à
la _Chambre; il me parlait du ton le plus convaincu. Il pensait de la meilleure foi du
monde avoir sauvé la France, en sauvant le
grand Limbre sec du Corps législatif. Je l'ai
accablé de félicitations.
Cette séance est d'un ennui mortel. Je sors.
Dans la cour de Marbre, au-dessus de la porte
par laquelle, tous les jours, entraiL et sortait
Louis Xl V, on a accroché une méchante planche badigeonnée, portant ces mots: 111N1 TÈRK
DE L'INTÉIUEUR, et, près de cette porte, appuyé
contre le mur, un garçon de bureau fume sa
pipe. Dans le parc, solitude absolue; je vais
jusqu'au Petit-Trianon, même solitude. Voici
la ferme, la vacherie, le presbytère, el sa petite colonnade. Voici les vieux carrosses des
rois de France, les voitures du sacre, le traîneau de la Du Barry.
li y a deux mois, sur la place d'Armes de
Versailles, au milieu des pièces de siège et
des caissons d'artillerie, se troU\·ait un très
étrange prisonnier qui venait d'être ramené
de Paris : c'était l'omnibus numéro 470 de la
ligne du pont de l'A.1ma au Cbâteau-d'Eau. li
avait été pri• par les troupes sur la barricade
de Neuilly. Littéralement criblé de balles,
tous les carreaux brisés, les ferrures de l'impériale tordues; à l'intérieur, les coussins
crevés, percés, tra1·ersés de coups de baïonnetle, les boiseries déchiquetées, émiettée~,
tonte les peLites aîûches réclames pendant
en lambeaux ; L1 foule se pressail pour regarder dans l'omnibus, enlre les deux banquettes, une grande mare de sang du plus
beau rouge. Ou aurait dù la mettre, celle
,•oilure, au PeLit-Trianon, parmi les vieilles
voilures des souverains; elle y serait parfaitement à sa place: l'omnibus, aujourd'hui,
c'est la roiture du souverain.

LE ROI LOUIS X[If COURT LA BA.GUE DANS UNE GRANDE PARADE A LA PLACE ROY.ALE. -

UN MARIAGE ROYAL

+

Louis XIII et Anne d'Autriche
Par Louis BATIFFOL

11
En ce mois de janvier 16f9, avait lieu le
mariage de la sœur de Louis XIII, Chrétienne,
avec le prince de Piémont. Ou assaillit le ménage royal de demi-mots discrets. Le nonce
dit au roi, en plaisantant : « Je ne crois pas,
Sire, que vous voudrez recevoir relie honte
d'a,·oir un neveu avant que Votre Majesté ait
un dauphin! » Le roi rougit et répondit en
riant avec bonne grâce qu'en elft!t il ne pensait pas recevoir cette honte. L'observation
Extrait de l'ouvrage

LUDOVIC

HALÉVY.

Gravurt de C111SPIN DE PAS.

de

Louis Ratiffot, Le roi

Louis X/li à vingt a,u, éclité par Cafmar,n-Lévy.

l'avait touché. On crul remarquer que les
égards qu'il avait pour la reine devenaient
plus nuancés, qu'il éprouvait de plus en plus
de plaisir à venir la voir, à rester avec eUe.
Luynes pres,-ait. Il prit une singulière ré olution . Le dimanche 20 janvier, on célébrait
le mariage d'une autre sœur du roi, celle-ci
fille naturelle d'Ilenri JY, mademoiselle de
Vtmdàme, avec le duc d'Elbeuf. Sui\'ant les
usaaes royaux, le souverain devait accompaane; le jeune couple chez lui, le soir, dans sa
~hambre, puis, « les rideaux du lit Lirés »,
s'en aller. Le duc n'eut-il pas l'extraordinaire idée de décider le roi à rester? Un am-

bassadeur donne des détails et ne paraît pas
autrement choqué. Mademoiselle de Yendôme
riait et concluait par de bons conseils.
Louis X[I[ fut ému. Le 25 au soir, devant
ses résistances dernières. Luynes prit le parti
d'en finir. li était onze heures, le roi était
sur le point de se coucher: il le prit par le
bras, l'entraina dans la chambre de la reine
et le poussa, puis ferma la porte! ... Triste
privilège des existences royales! La scrupuleuse conscience d'un médecin exact consignant jour par jour les moindres détails de
la vie de son souverain, susceptibles de ser\'Îr à l'étude de sa santé, ne mel pas le mé-

�H1STORJJI
nage royal à l'abri des pires indiscrétions de
l'histoirP I Le lend ... main, officielh,ment, tous
les ambassadeurs étrangers étaient prévenus

PHILIPPE

III,

ROI D'ESPAGNE.

Détail du lab/tau. de V &amp;LAZQ UEZ.
(Mu.st!e du Prado, ftfa:triJ.)

de l'heureuse nouvelle et priés de la transmettre à leurs gouvernements respectifs : au
dire d'Héroard, la communication n 'é1ai t pas
encore tout à fait exacte. Mais, par une transformation inattendue, sans autre insistance,
Louis XIII ~e décidait maintenant de luimême : el, le J8 mai. Anne d'Autriche pouvait enfin Mclarer, rorume une autre reine
de la fin du .iècle suivant, placée dans des
circonslanl'es analogues, qu'elle était décidement « reine d... Franct&gt; ! »
Ce fut une joie uni'Vt!rselle. Ltis ambassadeurs ac~ueillirent la notification avet: un
contentement exlrème et donnèr('flL à leurs
cours les détail$ nécessaires. Celui d'.E pagne
mandait au roi Philippe Ill qu'il 't&gt;n féliritail d'autant plus que l'événement allait. sans
aucun doute, procurer plus d'influence à la
reine, ce qui permcllrait d'utiliser eflicaremeot son in terméd,aire pour les néaociations
f.utures. Des cuurri ... rs avaient été r,expédi~s.
« La ,·our en a éprou\·é unP grande salisfactio?•. ~andait le nonce au Saint-Siège, parce
qu ams1 le mPnage royal e~t con,,olidé : on
peut croire qu'il n'en résultera que du bien
uoo seulement pour la France, mais encoru
pour le re}le de la chréti... nté. » Le secrétaire
d'État Puisieux écr1vh à tous les ambassadeurs de France : « Les meilleures nouvelles
que je vous puisse mandt:r par cette dépêche,
expliquait-il à l'amba.s.adPur français à Rome,
Simon de Marquemonl, archevêque de Lyon,
est que le roi, depuis quatre jours, a commencé . .. de quoi leurs ~lajestés ont reçu un
réciproque contentement et le puLlic une
très grande consolation. Ce n'est pas une pe-

Loms X111
tite affaire et m'as~ure bien que ~f. le nonce l'ambassadeur d'l&lt;:spagne. afin que celui-ci
n'aura oublié à l'écrire à Sa Sainteté à iaqueJle n'en ignoràt, et transmit la déclaration à
vous le devez confirmPr comme un a\is très Madrid, qu'il adorait Anne d'Autriche « parimportant dedans et dt:'hors le royaume. J't&gt;s- dessus toutes les choses de ce monde, qu'il
pi.•re que ce bon commencement ~era suivi le lui témoignait de tout son pouvoir et que
d'rlTPts très farnrahles et heureux. » Les cela était notoire à tous ». Si même sur un
corre. pondances parti&lt;"ulières étaient rem- point quelconque le roi avait une légère
plies de l'expression du contentement pu- observation à faire à sa femme, il priait
blic : l'allégresse était justifiée.
Luynes de demander à l'ambassadeur d'EsL'événement en efft:t avait amrné dans les pagne de s'en chargPr : « Rôle délicat, manra1•ports entre les dnu époux comme une dait Giron au roi d'Espagne, et de beaucoup
révolution. Ces deux ètres, ju que-là si étran- d'importance, mais que je lâcherai de remgers l'un à l'autre, semblaimt maintenant se plir au mieux des intérêts de Votre Majesté
reconnailre après un malt-otendu prolongé. et de ceux de la reine très chrétienne; n tellis se témoignaient des trésors de tendresse lement Louis Xlll était soucieux d'écarter la
ignorés l'no de l'autre. Profondément louché, moindre oruhre de son bonheur. C'ét:iit la
Louis X[(I avait dit, le lendemain du 25 jan- June de miel.
Seulement, pour ce qui était des suites,
vier, à sa Îl'mme, qu'il l'aimait, qu'il lui fai~ait le serment de ne jamais aimer qu'elJe, rien ne se décidait. &lt;&lt; La reine ré1maote se
de Jui rester fidèle, ex~losion touchante de porte bien, écrivait Benlivoglio à Monteleone;
retle sensibilité vive 4ue les circonstances je lui demande souvent que fait M. le d:rnseules l'avaient empêché de moolrer. Et il pbio; elle rougit, elle sourit et ne diL roui. »
tenait parole. La confiance1 l'abandon fai- Beaucoup de gens osaient parler comme le
saient place aux aigreurs précédentes. Le nonce et la réponse ét.ait la même. &lt;&lt; Elle
terrible Iléroard indique en marge de son sourit, disait Conlarini; elle de,·it•nt rouge et
journal. par un petit signe cabalistique, cer- elle répond qu'il n'est que de s'en r~mellre
tains points de repère dont la Faculté pourra à la volonté de Dieu. &gt;&gt; Personne ne voulait
eosuile avoir besoin afin de suivre avec pré- croire que r,ela pùl durer : &lt;c A quel propos,
eision l'eiistence de quelque futur roi de s'écriait Malherbe, nous imaginerions-nous
France. Celle extraordinaire statistique nous une stérilité en un roi et une reine tous deux
renseigne sur la constance des nouveaux sen- en la fleur de leur âge el Lous deux d'une
timt·nts de Louis Xlll. Visiblement, aux. constitution excellente, qui s'aiment avec
appréhensions d'antan avaient succédé des paHion! » A la 60 de cette année IG19, une
dbposilioas con1raires. Suivant un protocole seconde fois, l'espoir remplit de joie les
méd,cal imposé pour des rai,ons de prudence cœurs; il fut suivi d"une déception nouvelle,
et que les rois de France devront subir puis d'appréhensions terribles. Anne d'Aucomme une partie de cérémonial obligatoire, triche manqua mourir.
Elle était tombée malade à Sainl-Germain
dPS délais de quinzaine lui étaient impo. és.
Il s'y .oumettait plus ou moins. Si le dauphin
n'est pas ver,u, on ne peut le reprocher à
Louis Xlll.
La lr,msformalion fut surtout remarquable
cht•z la. petite reine. De froide et revêche,
elle é1ait devenue douce t'l bo11ne, abandonnée,
cherchant une p, otection. Son caraclère indolent paraissait s'éyeiller et même attester
quelque violence. Elle se munirait kndre
pour Louis. Xlll, impalit"nte de le voir, attenlionnre, souriante.
Ce fut une id)lle. Le JPune roi, amoureux
de la jeune femme, en oubliait ses plaisirs
favoris, la chasse. U fut plein de ~nllicitude,
d'égards : il était assidu. « Sa llaje. té, écrivaiL ~I. de Pui. ieux à M. de Léon, montre à
la reme une afft&gt;clÎon très graude qui est capal.ile d'effacer plu~il!urs petits sujets de mécootentemt&gt;nt et d'assurer uue vraie amitié et
intelligence pour la chose pul,lique. » Quelques mois après on crut pouvoir parler d'espérances : l'émotion étail vive; ell11 devait
Cliché Girandon.
être de courle durée. Anne d'Autriche en
Duc
o'ÜLJVAREZ.
éprouva une grande dérep1ion. Louis Xlll
De/ail du: tableau de V EL&amp;.ZQUEZ,
lui manifesta plus de Lendresse «&gt;Dcore: elle
(llfusee du Pra:io, Madrid.)
se conduisait avec un tact parfait el Lout le
monde l'aimait pour relie douceur ft celte
.honlé qui étaient un peu nourellcs cht'z ell11 el les médecins avaient déclaré que la prinet •1u'on appréciait d'autant. A qui voulait cessP., présentant tous les signes d'un état
l'entendre, Louis Xllr répétait combien il intéressant, il n'y avait pas lieu de lui admiaimait la reine. Par Luynes, il faisait dire à nistrer de remède. ll avait été décidé qr' A.one
.,_,

208 ,...

assisterait aux filles organisées le Ier janvier
pour la réception de nouveaux chevaliers du
Saint-Esprit. L'ambassadeur Cootarini, présent aux cérémonies, écrivait combien il avait
été frappé de sa pàleur, de sa maigreur
ex.cessive, de son air l:mguissa.nt : « Si je ne
J'ayais pas vu manger, ajoutait-il, je ne pourrais pas affirmer qu'elle fùt morte ou ,·i11e. •
Dans le courant du mois, die ,oulut assister
au ballet traditionnel de la Cour. Ce îut une
fatigue extrême; les forces l'abandonnèrent;
elle tomba; une fiè1rc intemc la prit, « fièvre
double tierce, ardente et aiguë », disaient les
médecins. Elle eul le délire : on appliqua des
venlouses sur les reins afin de le dissiper.
L'inquiétude était générale. ~euf médecins
ne quitlatent pas la malade qu'entouraient
princes, princesses, grandes dames de la
cour empressées à la servir. On essaya de
tous les remèdes : elle refusait de les prendre.
On la saigna deux ou trois fois : loin de diminuer, le mal ne faisait que croitre. Le septième jour on la crut perdue. Dans l'appartement, les femmes sanglotaient. Au dehors
le public multipliait les prières, suivait des
processions ordonnées pour la guérison de la
souveraine, remplissait les églises afin de
participer aux offices des quarante heures,
entendait les messes spécialèS dites à la SainteChapelle. Le onzième jour, un léger mieux
se dédara; le quatorzième, la fièvre commença à décroitre cl le seizième il parut que
la pelile reine était sauvée!
Celui qui avait montré encore le plus Je
douleur était Louis XHI. On ne le reconnut
pas. li fut pris de « dtitresse »; il pleurait à
chaudes larmes devant tout le monde, à ce
point que l'ambassadeur d'E~pagne, surpris,

DUCIIESSE DE CUEVREUSE.

D'af,rès un portrait de L'a1icfen,1e collection

Monl.ptnsier,

a11

chéilea11 d"Eu.

ne pouvait s'empêcher de trouver que « ces
larmes, quoique justes, n"étaient pas IJien
séantes à un roi D. li ne qui lia pas le chevH
de la reine, y demeurant jour et nuiL, voulant
V. - lltSTORL\, - Fa!&gt;&amp;:. 3~.

servir la malade, lui tenant la main, lui disaol &lt;&lt; de prendre courage, qu'il n'y avait rien
au monde qu'il ne fit pour elle, y allât-il de

LE LOUVRE SOUS LOUIS

ET JlNNE D' A.UT1'(1c1-1E __,.

positions un allt·gement incroyable. Je sais
que vous y prendrez votre part. »
La crise passée, les deux époux cooli-

XIII. - Gravure

la moitié de son royaume ! » et un sourire
eflleurait les lèvres de la reine. Ce fut lui
qui l'exhorla à prendre les médicaments, qui
insista, la supplia, jusqu'à se mellre à genoux : Anne, touchée, disait qu'elle voyait
bien que cc le roi l'ai.moit de tQul son cœur &gt;&gt;.
n ût un vœu à Notre-Dame de .Lorette; Anne
d'Autriche en ayant fait un à Notre-Dame de
Liesse, il prit l'engagement d'aller lui-même
le teni'r. Il voulut qu'on apportât dans la
chambre de sa femme les reliques de saint
Denis, celles de saint Charles, d'autre encore,
et prescri1it de dire des messes. Il renonça
au protocole, refusa de diner en public, décommanda Ioule cérémonie, répondant que
&lt;t sa douleur ne lui permclloit rien, lorsqu'il
se seoloit si particulièrement aflligé &gt;&gt;. Anne
m élait attendrie. Entrant en convalescence
et le jeune roi lui témoignant ainsi son affection, elle le regardait les yeux pleins d'amour,
et, par reconnaissance, precanl la main du
prince, la soulevait d la portail à ses lèvres :
la figure de Louis XITI rayonnait d'une joie
d'enfant.
La convalescence suirit, lente. Les neuf
médecins rn relapieat : quatre de la cour,
quatre de la ville, et, les départageant, lléroard, le premier médecin du roi. Ceux de
Paris Youlaient 1u'on saignât encore, ceux de
la cour s'y opposaient; lléroard n'osant pas
décider, Louis XIU faisait venir un vieux medecin qui avait servi les rois précédents, lequel opinait quïl était plus utile de remettre
du sang dans les veines de la malade que de
lui en retirer. Peu à peu Anne d"Autriche
reprenait; elle faisait distribuer de larges
aumônes aux hôpitaux: et aux monastères :
les poètes célébraient sa guérison el des
actions de grâces publiques s'élevaient vers le
ciel. Le souverain écrivait de tous côtés pour
annoncer l'heureuse nouvelle; il disait la joie
qu'il en avait éprouvée: (c J'avais été grandement ailligé de la maladie de la reine, mandait-il à sa sœur la princesse d'Espagne;
maintenant je reçois par ses meilleures dis-

,flSIIAEL SILVESTRE.

nuèrent à se manifester la même tendresse
confiante, à faire preuve d'attention, de complaisance, de bonté. Une circon Lance solennelle allait leur permettre de rendre témoin
de leurs seotimenls une foule comidérable
qui, ravie, acclama.
Le i 7 mai de celle année 1620, avait lieu
à la Place royale une grande p:irade dans laquelle Louis XII[ devait courir la bague avec
un certain nombre de seigneurs. Au jour dit,
un dimanche, un public immense s'entassait
derrière les barrières. Un échafaud, (1 la loge
royale », tapissé de velours violet, semé de
fleurs de lys d'or, el sur lequel devait se
mettre Anne d'Autriche entourée des grandes
dames de la. cour, avait été dressé. Aux fenêtres des hôtels de la place, garnies de tapis
d'Orient, courtisans, princesses et seigneurs,
en riches habits, se pressaient. A dP,uX heures
la reine arriva dans son carrosse de gala,
accompagnée de la sœur du roi et de sa suite
de dames. A trois heures s·al"aoçait à son
tour Louis Xlll, vêtu de satin lilanc, la tête
ornée d'un g·raod panache de mème couleur,
monté sur un petit coursier Liane à la selle
brodée d'or et d'argent; il était précédé et
suivi de chevaliers et de princes, escadron
multicolore, brillant, qui caracolait. La pe.lile
troupe fit au pas le tour de la lice, saluée par
ks vivais de la ÎOLÙe, puis, aux sonneries des
clairons cl trompettes, - la bague posée sur
une potence et qu'il s'agissait d'enlever au
moyen d'une lance, en passant au galop,
a1ant été mise au point, - la course commença. A la file, Louis XIIl, M. d'Effiat, le
prince de Condé, le comte de Soissons, les
ducs de Guise, de Chevreuse, d'Elbeuf, une
trentaine, s'élancèrent. Le marquis de Courtenvaux et Sainl-Luc touchèrent. li derait y
avoir trois courses. A la deuxième et à la
Lroisième le roi enlel'a la bague. Finalement
ils se trouvèrent quatre ayant obtenu le même
succès. Courtoisement, les trois champions
déclarèrent laisser la palme au roi : Louis Xll1
refusa. Deux courses supplémentaires furent

q

�111S T0'1{1.Jl

~---------------------------

décidées : à la seconde, Loui XIII enlevait
l'anneau. Les acclamations de la foule aluèrcnl sa vicloire. D'un geste aimable il se
dirigeait ver on Yieil écuier Pluvine!. afin
de montrer qu'il lui rapportait le mérite de
ce succè.'-, lorsque Pluvine!, lui indiquant la
loge royale, fit signe de le conduire à la reine.
La reine deYait en e!Tet donner au "aioqueur
le pri de la cour e : une bague d'or garnie
d'un magnifique diamant. Anne d'Autriche,
tout heureu:e, a\'ait le - larme · aux yeu1:.
Quand Louis Xlll, arri,ant au pied de l'échafaud, ,it son émotion, déjà louché lui-même,
il ne pul se contenir, et .ans souci du cérémonial ou de la tenue qu11 lui imposait Sa
fajeslé royale, il escalada rapidement les degrés, puis, d'un mouvement charmant, se
jetant dans les bra de la petite reine, il
l'embrassa. L'enthousiasme de assistants ne
connut pins de borne·.
Durant le mois qui uivireut, ces dispojlion se confirmèrenl. Obligé de partir en
campagne pour rétablir l'ordre dans le
royaume, Louis XIII écrivait à sa femme. Il
ne Iaul pa attendre de lui des lettres nuanct:Ps : il a an St) le court el froid; il donnait
à la reine ,IL· ~t•~ nou,clk, la tenait au cou-

Cllcbt Giraudon.
PJJIUPPE

IV,

JUJ?Œ .

1'aékau it YELAZl,lllEll. (Musü du Prade, M:drl.l.)

rant de ce qu'il faisait. Cependant sous def?rmes ~l ~rticu_lées la tendres e cl la pa s1on se faisaient JOur : a J':wais été, oe me
semble, lui mandaiL-il, plus de temps que de

coutume sans avoir de ,·os nouvelles; cela
me mettait en peine, mon contentementétant
d'en recevoir sou\'enl. J'aime à mir ce qui
,·icnt de vous; je vous prie de le croire, cl que
l'écharpe que \'Ous m'awz envol'ée m'est
aussi bien agréable; je rou en remercie; je
réserve à la porter aux jours de la montre
(la revue) générale de mon armée qui e fera
mardi. J'espère qu'elle e \'erra en bon lieu
el de témoigner que j'étais seul au monde
digne de porter le faveurs venant de mire
main. » li pen ail à elle : &lt;&lt; Il m'ennuie bien
fort que vous sorex Juin de moi. 11 li dé~irail
la retrouver : " Je souhaite a"ec impatience
de ,·ous voir.
Il J'aimai! : « Je ,·eux vous
témoigner mon affection puisque je n'en ai
poinl de plus grande en ce monde... . Je
pense ~ournnl à vous et qu'il n'} a point
d'objet capable de m'en divertir el que
quelque compagnie que j'aie, vou ête avec
moi hicu qu'absente plu que tous ceux qui
me parlent à toute heure : c'est ce que je
vous ai promis et que vous pouvez as. urémenl attendre de mon affection .... Près de
vous esl le lieu où je me plais le plus el que
je quitte avec déplaisir. Il El Anne d'Autl'iche
exprimant le désir de venir au-devant de lui :
&lt;1 Venez, venez aus i gaiement que vous sere:i:
attendue de moi qui ouhaite pa :,.ionnémcnt
de mus voir. »
De la petite reine à Louis XUI, nous avons
peu de leltres; elles sont urtou L pleine de
soumis ion. Pourquoi écrit-elle de préférence
à Luynes afin que celui-cl tran . mette au
prince l'CJ:prcssion de ses sentiments? C'est
au duc qu'elle dit ses craintes, es ennuis de
voir la campagne e prolonger, qu'elle demande des assurances ur la rentrée prochaine du roi : « Je m'attend· à \'O promesses d'être bientôt de retour, lui dit-elle,
si ce n'esl que von meniet en Esparrne celle
grande armée; je ,·ous prie de croirequej'en
ai grand'pcur. » Elle interroge : « Vou a\'ez
si bien fait la bouche à tous ceux qui viennent
ici qu'il est impossible de tirer d'eux aucune
cerlilude de la renue du roi.
ou de,inons
son affection à travers les le lires de Louis Xlll.
Les sentiments demeurent les même l'année uivaute 1621 : a Je YOUS aime plu que
cc qui esl au monde », dit le roi. « Quelques
affair~ qui adviennent, je n'ai contentement
autant que de pen er à vous et vous témoigner que je vous aime autant que ,·ous le déircz. » En mars on crut que les espérances
attendue allaient se réaliser. Elles devaient
être déçues comme le · précédenlP.s. La mort
du père d'Anne d'Autriche arrivant sur ce
entrefaite., Ja jeune reine, e'branlée par celte
déception, en reçul un coup douloureux. Elle
~mail son père. , a peine fut extrême.
Enervée pour d'autre · rai on elle manifesta
un véritable dé espoir. Toul le monde l'entourait, chcrcbant à la calmer, à fa con:oler.
Le roi s'empre sail, affiigé au dernier point :
il ne s:ivait que faire, entourant Anne d'Autriche de caresses, pleurant lui-même.
Lorsqu'il partit pour sa campagne de 162 J
contre les prote. tanls du midi, il voulul que
la reine le suivît, au moins à quelque dis~

210.,.

tance. En avant a,·ec le~ troupes, ou prè du
feu dans les sii&gt;ges, il prenait quelques
heures de liberté afin d'aller revoir la petite
reine. Le note d"IILtroard ne lais_cnl aucun
doute sur l'intimité afl'ectaeu e des épou1.
De son côté, Anne d'Autriche s'in11uiétait du
roi 11u'clle sa\'ait bra\e, téméraire; elle priait
LuJnes de veiller sur lui pour l'empècher de
s'cxpo·er au danger. Pendant le siège de
.fonlauban, elle s'était fo ..ée à MoL.ac, dans
l'évt\ehé, demeure plus confortable que le
château de Piquecos, quartier général de
Louis XUI. L'un el l'autre venaient à tour de
rôle : le roi partait à cheval sur les trois
heures de l'après-midi, arrh·aiL à \fois.sac vers
cinq heures et demie, soupait, couchait et
repartait le lendemain matin à cioq heures.
Anne d'Autriche \'enait à Piquecos en carrosse, le malin, déjeunait, repartait à trois
heure" : ,isi tes tendre , sans cérémonial, entrevues intimes loin de tout regard profane.
11 tardait bien un peu à la petite reine de
rentrer : « Vous aurez bientôt le contentement de me ,·oir, écrivait-elle à madame de
3longlat, ayanl résolulion de faire si bonne
diligence à m'en retourner que j'espère être
dans un moi · à Paris. ,, Hélas I elle l'eût
moins d~iré si elle avait su qu'une crise
allait en résulter, qui devait êlre grave, troubler de nom-eau le ménage cl faire reprendre
à Louis XUI son humeur fàchcuse d'antan.
Parlant de celte crise de 1622, madame
de ?tlollc,ille, écho peul-èlre de la reine,
accuse Marie de Méùici ·, la belle-mère, d'en
a\'oir été cause. Après la morl du connélable
de l,uynes, dit-elle « la reine Marie de Médicis, s'étant accommodée avec le roi, la paix
enlre la mère el le fils brouilla le mari et la
femme. La reine-mère étant persuadée que,
pour être ah olue ur ce jeune prince, il fallait que celle jeune princes e ne fût pas bien
avec lui, travailla avec tanl d'application et
de succès à entretenir leur médnlelligence,
que la reioe sa belle-fille n'eut aucun crédit
ni aucune douceur depuis ce temp -là. » li y
a eu celte rai on; il y en a eu d'autres.
De retour du siège de ~[ootauban, à la suite
duquel le connétable de Luynes était mort,
Louis Xlll était rentré à Paris ulcéré: ponr
beaucoup de motifs, contre la mémoire de
son ancien favori. es dispositions n'étaient
rien moins 11ue favorables à l'égard de la
famille de Luynes. Les frères de celui-ci
comprenant, s'effacèrent. La veuve, à ce moment, était des plus intimes avec la reine
qu'elle avait suivie pendant la campagne,
qui l'aimait lcndremenl et trouvait un plai ir
infini à sa gaieté légère. Or celte gaieté
légère était précisément une d~ causes de
sérieuses préoccupations contre madame de
Luynes. De mœur plutôt uspectes, la duchesse passait pour admettre dans l'entourage
de la souveraine des gens de conduité douteuse. Les ministres a\'aient demandé au
nonce de faire agir le confesseur auprès
d"Anne d'Autriche afin que celui-ci exprimât
le désir à Ja reine de voir éloigner la coanétablc, madame du Vernet, la princesse de

xm

'ET ANNE D'JlUT1(1C1Œ -- ■-

avait ordonné à la doche .e, en février, de reine une impression de::, plus pénibles. Anne
11uitter son appartement du Louvre el d'aller se considéra comme ollènsée. Elle montra
loger dan. un endroit du château plus retiré. une extrême affliction. Elle dépêcha )1. &lt;le
li était impatienté de l'ascen- Putange au roi arec une lettre protestant
dant pris par la connétaule sur contre la mesure imposée, disant que sa
la reine, au moment même où maison était tenue comme il le fallait, sinon
l'on jasait plus que jamais de que le prince Je,ail lui dire le· fautes comla conduite de la jeune ,euve, mise afin qu'elle prit d'elle-même les résoauprè de laquelle les assiduités lutions nécessaire·; ajoutant que madame de
du prince de JoimiUe étaient Lll)lle' était -urintemlantc, qu'elle ne poula fable Je la 1·our. li ùécida vait s'abstenir &lt;lt! venir remplir son office,
dr\ chas cr madame de 1.uincs 11u 'il étail impossible ile lui interdire l'entré1i
et mademoiselle de \'crneuil. ,ln Lounc, ni l'accès près &lt;le sa maitresse.
Un gentilhomme, .\1. de la Fo- ,\nnc demandait une prompte réponse. Pui ·
laine, fut expédié porteur de elle thargea )1. de Bonneuil d'aller e1:plique1·
trois lettres: les premirres à toutes se · raison :iu roi. ft Arnnt ùésiré une
chacune dès deux jeunes fem- prompte répom,e à la lcllre qu~ l1utanrre m'a
mes, l'autre à la reine; ce · donnée ile votre part, lui répondit Louis Xlll,
lettres étaient sèche·. « .\pnl je vous la fais au, .itôl quïl arrive près de
reconnu, disail Louis XIII à moi. Je n'ai point enlcnùu, ordonnant autre
madame de I.uines, qu'il est demeure que celle du Louvre à ma sœur de
du bien de mon . cnice de ré- Yerneuil et à ma cousine la connétable de
gler à l'avenir la m:ii on de la Luynes, leur en inter&lt;lireabsolument l'entrée,
reine d'autre sorte qu'elle n'a ni ,·ous ùter la liberté de les ,·oir. füis il r: t
été par le pai:sé, j'ai estimé ne du bien &lt;le mon senice el du vôtre que les
le pournir i bien faire qu'en cho es se passent comme fai commandé à la
la forme et par
le · moyens que
YOUS dira le ·ieur
de la Folaine. »
~lademoi~elle do
Verneuil élait
confiée à la duche.se d'Angoulême : « La rénlution que j'ai
prise, mandait
LA REl:-;E, LES PRI ·cE ·sEs i::T LEs o.1Mts IIR LA Cou R PR~~l.'iT Louis Xlll à la
mère de la jeune
LES l'Ull\lRS DE LA PRO.IIK.'\'.\D~: AU \ K.'\\1ROXS DE Cu.llPIÈG. "E, t
per onne, la marquise dt! Yerneuil,
l'ancienne mai11uc la reine se lrOU\':tÎl dan3 une situation tresse d'llenri 1\1, pour cc qui
intéressante : la distribution des charges &lt;le rrgardc ma sœur de Yerm:'uil,
la maison du futur dauphin était déjà com- ,·otre füle, étant sur Ùe!i conmencée. Le lundi U mar_, Anne d'.\.ulriche sidérations qui sont de mon
était allée passer la soirée dans l'appartement sen ice et de son bien, je lié ire
de la prince se de Conti, au Louvre; elle qu'elle l'effectue de la sorlc
rc,·enait, après minuit, accompagnée de que je l'ai ordonné. a Quant !1
madame de Lu1ncs 1 de mad('moiselle de Ver- la reine, le billet qui lui élait
neuil, uivie de eigneur el de dames. En a,lressé était saru; le moindre
tra\'crsanl la grande salle du palais, au pre- mol aimable : « Le soin que je
mier étage - la . alle Lacaze d'aujourd"hui doi- arnir qu'il y ail bon ordre
- les deux amie' eurent l'imprudente idée en votre maison, lui di ait le
de faire courir la reine en la soull'nanl par roi, m'a fait résoudre d'y apporles bras. Anne broncha « au petit rèlais do ter &lt;lu changement qui ne Sl'ra
haut dai u, tomba. Deux jour après Ir
que pour un plus grand bien
e pérances » étaient é,·aoouie . La cour fut comme vous recognoi trei par
affligée. On cacha le malheur au roi qui était le Lemps. J'envoie la Folaine
ur le point de partir pour la campagne de vous faire entendre ur cela
1622, dans le midi, et on ne e décida à le ma volonté, laquelle je vous
. d' Ili l
I t 't l C L.1 lù:!Nt:: , LES PRINCE . SES ET LE D.UIE. DE l-\ COU R P RENSE..'-'T
lui apprendre que lorsqu'il était à Orléan . pdr,c
e ec nder an P. us O e
LES Pu1s1RS DE u DA.'iSE An L:.'VU\ONs DE CoYP1 i:1.,:fE. •
e \'OUS ren re aussi prompte
Louis Xnl eut une violente colère; celle
D'afrts u,ie gra,·urt du temfs. (C.iNnt t .us Esl.im~s . )
colère était faite de la déception du mari el à me donner le contentement
du ournrain, de son animo ilé contre des que j'en attend que je vau
persoones futiles dont on lui faisait tant de crois di po ée à me faire reœ,oir tout celui Folaine de ,·ous le faire entendre cle ma part. D
11 ajoutait le lendemain : c J'ai entendu tout
rapports déCa\'oraLles et qui avaient si légè- ,1ue je me suis promis de voa_. »
La déci ion rigoureuse prise et surtout l:i ce que vous avez donné charge à Bonneuil de
rement compromis de graves intérêts, de sa
rancune contre la famille de Lu1ncs. Déjà il forme ùépourrue de grâce produisirent sur la me dire. La résolution que j'ai prise a)ant

Conti, mademoiselle de Verneuil. L'intervention n'avait pas ahouli. Sur ces entrefaite.•.
eo mars l li 22, un1\ fois L'IICOre on annonçait

•

Lows

-w 2ll ..,.

�111S T0~1.JI
élé avec bonne consi&lt;lération arrêtée, je n·~puis rien chan 6er. » Madame de Luynes envo,a M. de ~lonlhaion, M. de Guise, le prince
de· Joinf"ille. Louis XIII
les reçut très mal et
leur répondit« qu'il ,ouloi t être obéi ». n ne le
fut pas. Les relations dé
la reine et de madame
tle Luynes coolinuèreut
comme par le passé. Tn&lt;ligné, le roi écrivit au
présidenl Jeannin :
« Ayant u qne ma
sœur de Verneuil el ma
l'OU ine la connétal,le ch:
Luynes sont tous les
jours avec la mème lihcrté près de la reine,
nonoLslaot l'éloignement qu.e j'en ai ort.lonoé, el ne désirant pas
qu'elle en use de la
sorte, j'écris à la reine
pour hù faire entendre
ma volonté :c'estqu'aLsolument je ne veux
plus qu'elle la voie, que
parîois et rarement,
comme font ]e5 aulrC's
rlames. A celle fin, vous
lui présenterez ma lettre que je vous prie
d'accomp1gner &lt;le vos
1,oo et salu Laires al'is. »
Jeannin parla. Anne lui
&lt;lit 11u'elle désirait contenter leroi,maisqu'elle
ne pOU\'ailinterdirel 'eotri'.-e de !;On appartement
à madame de Luynes
qui n'étail pas ré1·oluée
de ses fonctions. Jeannin insista. Anne d'Autriche céda. « La ré olution qDe vous awz
pri.e, lai écrivail
Louis XIIl, d'elîecluer
ce qw est de ma ,·olonté
UNE
me contente bien Iorl;
comme je ne pom·ais
allendre autre événement, aussi avez-vous
occasion de croire qu'il o'y a rien que j'affectionne à l'égal de votre bien, ce que ,·ous
recognoi. trez loujours de plu en plus par
tant de L~moignagt· de ma bonne volonté. »
rtlais c'était uu nuage qui avait passé sur
leur bonheur! Orgucilleu e el rancunière,
Anne d'Autriche a1:i.it jugé, nous diL madame
de ~foltel'ille, qu'ét:int elle-même hor de
tout soupçon, elle n'aurait pas dû èlre traitée
comme elle venait de l'è1rc : &lt;&lt; La disgràce
de mada~e de Luynes, étoit un outrage
qu'elle avmt de la peme à supporter. » D'autres qu'elle avait protestés, la fortifiant
ain i daos ses entiment . Les suite allaient
aggra,·er celte impression.
. A quelque temps de là le prince de Join111le, Claude de Lorraine, cinquième fil du

LOUTS

duc llenri de Gui e le lhlafré, déclarait son
intention d'épou er madame de Luynes: il
demandait au roi son consentement, puis,

Al,'Dl~:NCE DE J ,Ol}}S

XIII. - Gr.ivurt k

CRISNll DE

ans attendre la réponse, épousait la irnne
veuve. Ce maringi:: surprit. Louis XlU, bien
que mécontent de la dtlsinvolture du marié.
el que toute la cour ~e moquât du couple
allant s'i1rtaller au cbàtcau de Lé igny, prépar~, scmL!ail-il, à cel effet, p:'.lr le dMunt
duc de Luynes, aimait assrz Joinville, duc de
Chevreuse, qu'il allait nommer grand fauconnier de Franc&lt;', pour que deux mois après
il décidàt, en considération du no11vel époux,
de !aisscr revenir l'ancienne madame de
Luines à la cour. Mais alors pour11uoi arait-il
ain i humilié Anne d'Autrithe quelques
semaine aupara1·ant 1 Et la petite reine se
demandait si uaiment ce n'était pas ellemème que le roi avait roulu aueindre !
N'a\rail-îl pas éloigné d'auprès d'elle un de
es secrétaires, sous le prétexte qu'il était

trop libre avec la souveraine? ~e faisait-il
pas suneiller es enlours? De fait, les dispo!&gt;itions de Louis XIII devenaient Je moins ('0
moins fa,,orables. « Le
roi e t plus mal content que jamais du cabinet de la reine, écrivait farillac à fliche~
lieu ; je ne sache point
qu'on ~ apporte remède. » Quin7e jours plu
lard, )larillac répétait:
« 1,e roi n'rst pas conlenl de la rdne; il ne
veut pas ouir parler de
la~ faire vrnir près Je
lui. » Pendant toute
ret le campagne de 16'22,
les lettres de Louis XIll
à Anne seront des billets sec~, ~~os diu ion,
baulains cl autoritair&lt; :
« Jfl m'assure, lui dirat-il. c1uc vous n'aurez
autre déi.ir que de me
plaire. Il
Cependant. effet peutêtre du temps, de l'éloignement, no talgie
des heures de bonheur
passées, il .e prenait
à lui rappeler « ce
qu'elle lui a,·oit promis
de son :ill'eclion ». li
l't·ntretenait de« 1\·unui
que vous aHz certainl'mcnl de mon éloignement 1&gt;; il lui aYouail :
«Je souhaita de toute
mon affection de mu ·
revoir. » ~ Je me promets hicn cet eil'.,:t de
mon alJection qu'elle
YOUS entretient dans un
dr ir continuel d'a,oir
de mes nouvelles etque
vous serez encore Lien
aise d'en apprendre. ,
Pan·enu Vl'rs la fin de
PAS,
sa campagne et sur le
poinl de rentrer à
Pari· , il souliaitail rernir la reine el lui demandait de 1·enir au-dcrant de lui à Lyon;« Le
dé ir que j'ai de ,·ous voir ne me permet pas de
,ou lai ,cr davantage éloignée de n_ioi; c'est
pourriuoi je \'OUS en\'oie mon cousw le doc
d'Uzès pour rou accompagner au l'oya~e et
1·ou rendre la présente qui e t pour ,·ous
prier de partir inconlinent q~e. v~tre _commodité le pcrmellra. » li lm rnd1qua1L les
per onnc qui devraient l'accompagner :
cc Celte bonne compagnie me !'ail croire que
le chemin ,·oos durera moins et que s'il 1ous
ennuie cc ne sera que rimpatience que vous
aurez de me YOir qui me era lonjoars fort
agréable. » La paix de .Montpellier conclue,
il a\·ait b:lle de rcrnir la petite refoe : « Je
suis plus libre à vous donner des preuve
de mon affection, lui écrivait-il; je ressens

accroitre Jes désirs de rnus voir. 11 reste encore quelques affaires, qui m'arrêteront pour
un peu de temps ; ce sera le moins que je
pourrai, ne pou,·ant vine plus content que
près de vous. 11 El Anne d'Autriche étonnée,
craintive, répondail moitié sincère, moitié
par convenance. Alors le dé ir de revoir sa
lemme redoublait chez Louis XIll; il lui
m::mdail : « Venez jusqu'à Arles. 'e pouvant
\'Ï \Te da,·antage si îort éloigné de ,·ous el me
trouvant engagé, il faut, pour mon contentement, que vous ayez la peioe de reoir à
Arles : je vous la donne d'autant plus librement que ce sera selon rntre désir dont les
témoignages que j'ai de 1·otre affeclion me
rrndent a uré. » Les cirronstance contraignant la reine à allendre à Lyon, il en était
contrarié : « Je me oubailc si rnm·ent près
de ,·ous, lui mandait-il, que l'éloignement
m'est à peine. Mais il faut donner au bien de
mes affaire el repos de mes sujets l'établissement nécessaire. »
Contradiction ine1plicable du cœur humain, pourquoi, après œllc hàte à la revoir,
la retrouvait-il ensuite à Lion avec indilfércnce 1 Les . enûments que Louis Xm a,ait
exprimés dans ses lettres étaient-ils le résultat
de l'éloignement? L'impression produite par
le contact dissipait-elle chez lui l'affection
attendrie éprouvée au loin? ou quelque incident que nous ignorons avait-il fait renaître
les antipathies pas:. ées? L'entrerue fut froide.
Les rapports redevinrent cérémonieux et conYentionnels, Louis
reprenant sa sécheresse autoritaire, Anne d'Autriche se rcnfl!rmant, ho tile et dédaigneuse. Des mesure.
prises par le sou1•crain attestèrent la méfiance
réciproque. Le roi trouva à redire :i ce qu'il
Yint trop de monde el n'importe qui dans
l'appartement de a femme. A scz imprudemment, il chargea sa mère d'en faire des
ohsenation~. Il défendit expressément qu'aucun homme n'entrât dans le cal,inel de la
reine, lui n'étant pas pr&amp;.ent. Anne se f.tcha.
Un mois aupara\·ant, venait de lrarcrser Paris
incognito, accompagnanl le prince d'Angleterre, ul1 jeune seigneur anglais de vingt-huit
:1 vingt-neuf ans, gr:1nd, mince, Llond, à la
bnrbe un peu rousse, aux joues colorées,
aimable el séduisant, le duc de Iluclângbam.

xnr

X1TI

Louis Xlll al'ait-il été informé de l'effet produit par le beau gentilhomme~ Peut~tre,
puisque ensuite il déclarera ne pas Youloir
iiue le duc repasse par Paris. u )l'IUr beauroup
de raisons, éeri,•ait M. de Brêrnl au duc de
Lorraine, générales et particulières, p11blir1ues
et dome tiques que Votre Alte se jugera
bien».
Les relations des deux époux s'aigrirent.
En juillet de celle année 1625, la reine euL
une étrange attaque de ncris; elle tomba, se
hies.a à la main, au nez et au front, dut
s'aliter, éprou\'ant des maux de tèle ,iolents.
On l1t quelque mystère de cet acridenl dont
il oc fut parlé qu'en secret, les uns prononçant les mots de délire et de conrnlsion, les
autres de « mal caduc». Ce ne fut rien . Elle
se releva. li -y avait peul-ètre un rapport
entre cet accident bizarre el les crise, intérieures du ménage.
Lne de ces crise e manifesta en octobre,
lor-que, pour éloigner définitivement madame
de Cheueuse, Loui · XIII supprima la charge
de surintendante de la mai·on de la reine.
_Anne pleura. a Le roi qui, dan ce qu'il
entreprenait, était extrêmement violent el
ob tiné, maintint .a déci ion en\'l'rs et contre
tous. ll La pr1!-ence de Marie de Médicis,
rel'enue pri!s du roi, achc1·ait de Lrouiller le
ménage.

E1ilée h Blois, ~fa.rie de :Uédici a.l'ait t.lc!Hi
de demcu.rer en bons termes avec sa Lru.
Elle lui al'ait écrit. Lorsqu'elle s'~tait enfuie,
en 1619, elle lui avail demandé de 'iulerpo.er afin de calmer le roi. ~fai fJUelle -)Dlpalhie pournit exister enlre l'ancienne maitre se du royaume et fa nouvelle reine de
France jouissant de tous les honneurs, privilèges, pr~rogative de la fonclion jadis allribu •· à l'autre 1 D~s qu'il amit été question
qnc les deut princesses se retromas enl à
Tours, en 1610, il y avait eu une série de
di eussions, pour . aYoir laquelle des deux
aurait le pa~. Louis Xlll avait cédé à sa mère
la préséance. La contrariété d'Anne arait été
vive. li avait fallu (J ue Louis Xll l priât Ilicbelieu de régler les relations de deux reines
entre elle ; de fixer le Lon, les manières, les
gcsles, afin d'él'iter les heurts. Malgré les

'ET .J!NN'E D'.J!UTR,TC1Œ - - - .

prét:autions, les heurts se produisaient. Un
jour il s'agi.sait d'un mol d'ordre à donner
au régiment des gardes ; le lend~main, de la
place d'un carro se. Si le roi quittait Pari
pour aller en campngne et nommait S.'l femme
régente, ce nouveau ûtre ne modifiait-il pas
les préro~alives d'Anne en lui donnant le pas
sur a belle-mère? De dépit, Marie de Médicis
allait s'enlermer à Fontainebleau jusqu'au
retour de ·on fils.
Lorsqu'après la mort de Luynes, Marie de
Médicis se r:ipprotha de Louis Xlll, il n'y eut
per~onne qui ne pré1it que celte réconciliation allait contribuer à la mésentente du
ména!?e royal. Un incident amena une scène
violente. nucellaï, que Marie de Médicis ne
pouvait plu soufi'rir, ayant reçu l'ordre de
ne jamais reparaître devant l'anrienne régente,
se trouva dans la chambre d'Anne d'Autrirhe
un jour où la mèr,, ùu roi I était. Celle-ci lui
dit de sortir; l'aLl,é ne l,oagea pa - el même
parut ricaner a,ec les dames. La vieille reine,
rouge de colère, ordonna à M. de Bonneu.il
de cbas er lluccllaï, ce qui fut exécuté. Mais
alors dt!s protestations s'élevèrenl. e croyant
maîtresse du Louue, Marie de Médicis a111it
donc osé commander dans l'appartement de
la som-eraine régnante! Sans égard ni respect
pour crlle-ci qui était chez elle, elle avait
régenté ·es intérieurs! Ce fut un esclandre.
Le conseil du roi dut s'en occuper. Loui Xm
exigea de~ cxcn es. Marie de '1édicis pleura.
On devine les enliments réciproques que
pournient éprou1·er l'une pour l'autre une
Lielle-mère et une helle-r.lle Ee troufant à ce
point dans leurs rapports? Saint- imon croit
que « rien ne pnl diminuer l'union qui s'étoit
mi e entre les deux reine dès le commencement du maria«e ùe Louis XIII dont le nœud
était la passion espagnole qui Jes posséda
sans cesse Ioules les deux ». Il a tort, pour
ce moment. !\lais Louis XJII ne pouvait qu'être
défavorablement impres ionné par l'antipathie
mutuelle de sa mère et de sa femme. L'ani•
mosité de la petite reine à l'égard de sa
ùellë-mère \"CnaiL 'ajoutei: à L:ml d'autres
causes prédispo ant le jeune roi à s'écarter
d'Anne &lt;l'Autriche. Tout contribuait à désunir
leur ménage! Le heures de tendresse et
d'amour étaient bien passées!
Louis HA TIFFOL.

�, ___________________________________ L.JJ.
O. LENOTR.B

•

La citoyenne Villirouët
Â. Lamballe, en Bretagne, existe un vienx de ces nobles dames qui singent les beaux maître et fait ce qu'il lui plaît. Les lettres
couvent d'Ursulines que, en i 795, la muni- airs et font les fières avec les paysans : elle sont vives, bien tournées, courtes, attendriscipalité avait transformé en prison . La mai- est tonte simple el toute franche. Ex-noble 1 santes 1 ; les adminislrateurs du district se
son, toute voisine de l'église Saint-~fortin, Le beau motif pour tracasser les gens! Sa laissent toucher : la citoyenne Victoire Villiétait alors assez exiguë. Au rez-de-chaussée, naissance est l'effet du hasard; elle n'admet rouët csl autorisée à rcceroir en prison ses
le logement du geôlier, -lepère Cloteau, pas qu'on la lui reproche. Elle trépigne d'être enfants el à les garder près d'elle durant le
trois cachots, une chambre basse el un ca- séparée de ses enfants. L'aîné, Charlemagne, jour.
binet: au premier étage, deux chambres; n'a pas cinq ans, et Césarine, la dernière, a
Ainsi son cachot devien l &lt;&lt; un lieu de déplus haut, un vaste grenier. Vingt personnes dix-neuf mois. Sont-ils suspects aussi, lices l&gt;. Peu soucieuse du confortable et du
y auraient trouvé place; on y entassa deux ceux-là?
bien-être, elle prend allègrement son parti de
cent ]mit détenus, des femmes en grande
A peine sous les verrous, Marie-Victoire, la surveillance, de l'espionnage, des fouilles
majorité, épouses, mères, filles d'émigrés, femme Villfrouët - elle signe ainsi sans à corps, du « pot commun », vaste gamelle
ou d'autres que leur nom aristocratique ren- morgue inopportune - récrimine, s'agite, où le père Cloteau fricote la nourritare de
dait suspectes, de ces vieux noms bretons à réclame, écrit à tout le monde : « Mes en- ses pensionnaires; les détenus, en plein
résonnance rocailleuse et retentissante comme fants, ne les verrai-je donc plus? » Elle dis- hiver, sont sans feu; mais la bonne humeur
le ressac sur les galets. li y avait là des cute mot à mot la dénonciation cause de son et l'entrain de Yictoire sont ingénieux : on
Daën-Kerménénau, des l'Étang de Troaëc, incarcération. On l'a dépeinte comme étant dansera pour se réchauffer; et tout le monde
des Houdu de Villecadio, des Quintin de Ker- souple, fine et rusée : c'est trop fort! « Je danse : vénéraùles douairières à cheveux
ne suis point souple, car je ne sais point gris, religieuses sécularisées, vieux gentitscadiou .. ..
Au nombre des prisonnières étail une jeune fialler; je ne suis point fine, puisque je me hommes ruinés et moroses; dans celte ville
mère de vingt-six ans, Marie-Victoire de Lam- suis laissé prendre; je ne suis point rusée, de Lamballe d'ordinaire si paisiLle, où, la
billy, ci-devant comtesse l\fouëssan de la Vil- car je n'ai jamais dissimulé la vérité. &gt;&gt; nuit venue, le bruil d'un sabot sur le pavé
lirouët. C'était une petite femme
fait événement, on entend, eu pasdélurée, réfléchie pourtant, mesant devant les murs du couvent,
nue, alerte, rieuse el très brave.
geôle un hacchanal de cris, de rires
Elle avait les cheveux châtains, le
et de sauteries : ce sont les primenton rond, les yeux marrons,
sonniers qui, pour ne pas grelotle nez el le front semés de quelter, dansent la gaillal'de ou_ les
ques taches de rousseur. Pour en
ll'Îcolels 2 •
terminer avec ses particularités,
\'ictoire de la Yillirouël était déelle adorait son mari, de treize ans
lrnue depuis quinze mois, quand
plus âgé qu'elle. Émigré dès février
un certain jour,- c'était le8jan1792, le comte de la Villirouët
vier 1795, - le bruit courut que
avait rejoint l'armée des princes,
10 conventionnel Bollet, venant de
tandis que sa femme se réfugiait
Brest, se lrouîail pour üngt-quaà Lamballe, chez une vieiJle patre heures à Lamballe, et qu'il
rente, Mme de Caredeuc de Keranétait descendu à l'auberge de la
roy. C'est là c:iu'on l'arrèla. Le
Gl'an1l"maison; c'était une chance
12 octobre 1795, elle est écrouée
à ne pas laisser échapper. Aussitôt,
de sa plume alerte, \ïctoire écrit
aux Ursulines.
La prison, comme on pense, ne
au rrprésenlanl qu'aux Ursulines
lui va guère; elle enrage d'être
restent entassés soixante-seize déLA PLACE DE LA CROIX·AUX·FÎ::VES, A L .\.M.llALLE. - Dessin de RonmA.
enfermée. Cvmme elle a la constenus, dans le plus lamentable décience très nette de « son dù Jl,
m'tmenl el mourant de froid; elle
l'injustice la rérnlte; jamais elle ne s'est Son mari est émigré? Elle n'en sait rien; el sollicite de lui la faveur d'un entretien. La
intéressée à la politiqge; elle n'est même pas puis, est-ce sa faute à elle? Le mari est le lellre signée, pliée, il s'agit de la faire par~- le com!c de Bellevüe a publié, il y a quelques 111m~cs, les llfémoires de la comtesse de la l"illù-ou.ë t, née de Lambilly, d"après le manuscrit original, en l~s a~mpagua?l de lr~. inlër~~antes
notices génealogiqucs (l'ar1s, Just Poisson, editcur,
IOOi!).
C'esl à ce 1·écit que nous àvons empnmtc les ·
éléments de celte élude ; les références indiquées
renvoient au rëcil même de Mme ùe la Villirouël.
1. « Citoyens, pa1·don ri je ".o_us importune e11co1:e;
mais mes enfants, ne les vl'rrat-Je plus l Oh I du moms
vuisque vous ne pouvez me permettre de les voir

tous les jours, accordez-moi de les avoir une décade
entière avec moi. J'en ai trois et sùremeul à leur
â•e on n'est pas suspect l'ainé a quatre ans cl demi,
la seconde lrois ans et la dernière deux ans) : d"ailIeurs ils ne sortiraient pas. Veuillez, citoyens, m'accorder celle demande qne je vous fais de tout mon
cœur. J'ai fuil le sacrifice de mes biens et dr, rua
libcrtê; mais laissez-moi mes enfants, mon uuique
bien, ma seule consolation. ne m'en privei pas, cl
croyez à réternclle reconnaissance de voire co11citoyenne, Vicloire Lambilly, femme \'illiroyt (si,· .
Lettre de blnic de la T'illirouël au..: admi11is""' 214 ....

lratew·.i du district dr Lamballe, 2 avril I i94.
'2. « JI me demanda, cnlre autres choses, ce que
nous faisiou~ dans la maison d'arrêl pour nous y rédiauffcr - « Ma foi, rjtoyen, loi dis-je, nous dausious ! Les administrateurs a,·aicnt l"air de le trournr
mauyais, mais cela nous était égal; et, comme nous
sa dons que danser ou ne pas danser oc pouvait emph-er ou nmèliorer notre ~iluation. nous passions le
temps L"Omme nous pouvions. Vous n'ignorez pas,
d'ailleurs, qu'il esl ~ouveaL bon de s'étourdir sur ses
malheurs pour eonscr,er le courage nécessaire pour
les supp0rtcr. 1

ClTO-Y'BNN"E

Ynz.mouiT

venir. Victoire descend chez le geôlier; le bravade; le sémillant sourire et le franc mi- revu. C'est juré; on se sépare. 11 est malpère Cloteau est absent ou endormi, il est nois de la citoyenne Villirouët l'ont déridé; il heureusement trop tard pour se mettre en
dix heures du soir, tout est clos dans la semble que pour un instant s'est di sipé le tra- courses; toute la nuit, la généreuse femme
maison. La brave femme, qu,e rien ne dé- gique malentendu de la Révolution; ce régicide ne rêve que pétitions el démarches, el le lendemain, « ayant pris la lune pour le jour ll,
courage, va jusqu'à la grande porte de la et cette comtesse s'accordent parfaitement 1 ,
elle est debout à quatre heures
rue ; elle appelle, elle frappe, elle
du matin. Elle sait que le comité
crie, elle s'époumonne, décidée à
de surveillance ne se réunira pas
ameuter tous les citoyens de la
de la journée, mais elle se proville. Gn gamin qui passe entend
pose d'implorer individuellement
le bruit, s'approche, s'informe;
chacun des commissaires. Avant
elle lui glisse sa lettre, lui recoml'aube, elle trolline par les rues
mande de la porter aussitôt à la
Grancl'maison, de la remettre au
désertes; à sepl heures, elle frappe
à la porte du citoyen Margeot.
citoyen Bollet, et« s'il ne le trom-e
Margeol dort encore et ne se lève
pas dans un lieu, de le chercher
dans un autre ».
ordinairement qu'à neuf heures.
ci Eh bien, je vais le trou\'er
Le gamin court; une demiheure plus tard il est de retour; il
dans sa chambre. - Citoyenne, sa
a vu le représentant qui viendra
porte est fermée à clef. - Je lui
demain visiter les détenus. L'heuparlerai à travers la porte ...• » La
reuse nouvelle se répand tout de
voilà donc au lrou de ln serrure :
suite dans celte étrange prison que
« - Citoyen Margeot, citoyen Mar\'ictoire a grisée de sa bonne hugeot I Voulez-vous avoir la commeur; ce sont «des cris de joie,
plaisance de vous lever? - Cides sauls, des gambades qu'on
toyenne, il est de bien bonne
heure, et il é1ait on1,e heures hier
n'cùl pas entendu Dieu tonner )) .
soir quand je me suis couché.
'Mais, le lendemain, gros déboire :
- Moi aussi, citoyen, je ne me
les heures passent et Bollet ne pasuis pas couchée plus tôt etje suis
raît pas; vite, un billet de rappel :
le\'ée depuis quatre heures; il s'a« Citoyen représentant. .. , on nous
git de la liberté de malheureux
assure que lu pars demain, et
prisonniers; le citoyen Bollct va
nous sommes dans des frayeurs
partir et ne peut rien faire sans
horribles que tu nous brûles! » Le
vous. Allons, ciloyen,levez-vous . ...
conventionnel ne \'Înt pas; mais
Je me flatte que vous n'avez peutvers quatre heures, !rois membres
èlre pas tous les jours un ré\•eildu comité de surveillance se prématin aussi agréable. - Oh! très
sentèrent, de sa part, à la prison;
certainement, citoyenne. - Eh
ils apportaient une liste de mise
bien, citoyen, allez-vous vous leen liberté, une liste de cinquante
ver? - Oui, tout à l'heure, cinoms : celui de la citoyenne Yiltoyenne .... - Foi de citoyen Marlirouël était le premier inscrit.
• ;:";;._L'ËCLISE NOTRE- DAME DE LAMBAl.LE- - Dtssl11 de ROBIDA.
geot? - Oui, citoyenne. - En ce
Cette fois, point de joie ni de
cas, citoyen, je vais, de ce pas,
gambades; la pauvre Victoire est
chez vos coll~crues' .... •
toute triste du résultat de sa déElle frappe ainsi aux autres portes, force
marche; elle est libre; mais plus de vingt
&lt;&lt; Je ne vous cache pas, dit Bollel aux
de ses compa~nons vont rester en prison, visiteuses, crue c'est à la citoyenne qui m'a les consignes, réveille les rudes patriotes qni
el leur déception gâte son bonheur. Elle écrit que vous devez votre Jiberté; je ne me font la grasse matinée, hàte leur tollelle,
prend hâtivement les noms de ceux que la souviens plus de son nom .... Vil. .. Yilli. ... leur arrache, un par un, des mandats de
clémence distributive du conventionnel n'a - Citoyen, c'est moi, et vous me faites mise en liberté, court chez Bollet qu'elle
pas farnrisés; à peine hors des Ursulines, grand plaisir en me disant cela. - Ma foi, trouve en bonnet de nuit; il la fait asseoir
elle court à l'auberge où il est logé. Bollet ne citoyenne, je devais partir ce matin; mais prè du feu, l'appelle c1 ma petite amie »,
reçoit pas, il faudra reYeni r. Elle se repré- ,,otre sort m'a louché. Combien, me suis-je signe tout ce qu'elle veut. Elle l'exhorte à la
sente une heure plus tard; on la congédie dit, moi qui suis devant un grand feu et qui patience; qu'il ne parle pas, surtout : quatre
encore; elle prend le parti d'attendre avec cependant ai encore froid, combien doivent seulement, il ne lui reste que quatre dossiers
trois amies, libérées comme elle, à la porte souflrir ces paunes misérables qui ne peuvent à réunir; elle retourne, toute courante, cbei
de l'auberge, résolue à n'en point démarrer se chauffer!.,. » Le com·entionnel se fait les commissaires. Enfin elle triomphe : sur
qu'elle n'ait obtenu audience. Enfin Bollet se bonhomme : elle en profite pour lui deman- la dernière pièce est apposé le cachet du colaisse attendrir et les [ait entrer. C'est un der la libéra Lion des derniers détenus; il ré- mité ... juste au moment où passe à grand
paysan de l'Artois, rigide et sec; il est pré- siste. « - Non, ma bonne amie, je ne puis fracas la berline qui emporte Bollet à Rennes!
Victoire se précipite dans l'escalier, dans la
occupé et n'a qu'une minute; mais l'entre-- sans l'avis du comité de surveillance. » vue, bientôt, l'amuse; il est manifestement L'avis du comité1 Elle s'en charge, mais il rue, criant : « Citoyen représentant, arrêtez,
surpris et charmé de trouver chez une aris- faut que le citoyen représentant lui promette je vous en conjure, rien qu'un instant! n
tocrate d'autres sentiments que terreur ou de ne point quitter Lamballe sans qu'elle l'ait Mais la voiture a disparu et Victoire reste là
1. Le début lle l'entretien est cltannant. - , Nous
nous trouvâmes en prê,_sence du représentant. Les
citoyennes Quengo m'arnient pri~ de porter la parole
el voici ce que je lui dis. - « Citoyen, j'ai l'houneur
de Yous saluer. - Votre serviteur, citovenne. - Citoyen, nous sommes venues vous remercier de la
liberté que vous nous 3-.cz accordée cl c'est le pre•
mier act&lt;' que nous ll\'ODS Youlu eu faire. -CiLoyeWle,

je suis enebOJ1té de vous avoir rendu ,·otre liberté et
j'espère que ,•ons ne me donnerez jamais lieu de m'en
repentir. - Oh I non, certainemenl citoyen l Mais
dans le mandat de liberlé qui nous a été lu dans la
maison d'arrêt, nous nous cru comprendre que celle
liberle n'était que provisoire, et nous sommes ,•enues
vous la demander pleiue ot entière. - Que le mot
prot•isoire, citoyenne, ne vous effarouche pas; il est
.... :215 ..,.

d'usage qu'on le melle loujours. Vous êle.-; parfeilcmenl libres el il ne sera porté allcinte à votre liberté
que si vous contrevenez à la lc,i. - Eu cc cas-là nous
sommes Lranqailles, car, quand ou a élé si cruellement puni pour n'avoir rien fa.il, on ne s'expose pas
à l'être pout· quel(!oe chose. »
2. Jlémoii-es de La comle-•.•e de Lo. l'ill,rourf,
p. 50.

�1f1STO'J{1A
désespérée .... Pas longtemps : le jour même
elle écrivait à .Bollet, et avant la Jin de la
décade, les derniers prisonniers de Lamballe
étaient mis en liberté.
Ce miracle accompli, \"ictoire de la Villirouët se fixa avec ses enlaats chez sa tante de
Kéranroy. Sa fortune était séquestrée en raison de l'émigration du mari qui vivait retiré
à Jersey. Depuis cinq ans les épou_x ne s'étaient
pas vus; à peine osaient-ils correspondre; les
lois contre les émigrés, pourtant, avaient
quelque peu perdu de leur rigueur; on pou-

consacrait pas à l'éducation de son élère. fl
disait s'appeler Guénier, el nul ne soupçonna
que ce philosophe à la Jean-Jacques n'était
autre que le comte de la Yillirouët, contumax, clandestinement débarqué sur la côte
bretonne et parvenu aux portes de Paris en
esquivant les espions et en dépistant les gendarmes; l'enfant était son fils, Charlemagne,
amené de tamballe par Mme de la Villirouët.
Six semaines n'étaient pas écoulées quand,
à la suite des événements de fructidor, lut
promulgué le terrible décret condamnant à

LE GRAND CHATELET. -

vait maintenant espérer se rejoindre. Non
pas à Lamballe, certes, mais loin de Bretagne,
là où l'on n'était pas connu, peut-être seraitil possible de risquer l'ayenture ; le succès,
d'ailleurs, avait donné confiance à Victoire.
Elle parlit pour Paris, sous prétexte de solliciter du Directoire la levée de son séquestre,
et s'y logea dans une maison garnie de la rue
de Rohan, qu'on appelait alors rue Marceau,
au Carrousel; on était en août i 79-7. Versle
même temps, les habitants de Nantouillet,
près de Juilly, voyaient un paisible bourgeois
s'établir dans une modeste maison du village,
avec un garçonnet de huit ans auquel il
apprenait à lire; il ne sortait jamais et passait à bêcher son jardin les heures qn 'il ne

feuille; le comte prit son parti, passa le
barrières et vint se réfugier rue Poupée 1 •
Celle existence de caches et de cligne-muselle était celle de bien des gens dans les
trois dernières années du Directoire; un si
grand nombre d'émigrés, partis jadis très
farauds, étaient revcnns, trainant l'aile et
tirant le pied, que la police débordée perdait
toute mélhode; souvent le hasard lui livrait
un de ses proscrits, aus itôt traduit devant
une commission militaire et fusillé à Grenelle, mais les autres ne s'en émouvaient

D'apres un dessin ch la fin du XVllI· siècle. (G.ibinet des Estampes.

mort, sans autre forme, tout émigré qui guère. De même que, en temps &lt;l'épidémie,
serait arrêté sur le territoire de la Répu- on s'imagine volontiers être réfractaire au
blique. S'expatrier de nouveau? La Yillirouët mal ambiant, ces hors-la-loi s'illusionnaient
n'en sentait pas la courage; sa femme n'eut et croyaient bien échapper toujours au maupas celui de l'y décider. Le séjour à Nan- vais sort. La Villirouët particulièrement, ou
touillet, pourtant, devenait trop hasardeux. plutôt le citoyen Guénier, puisque tel était
Paris était tout proche, attirante et gigan- désormais wn nom, professait une foi si
tesque cachette, a,·ec son inextricable dédale ferme en la hardiesse et l'habileté de sa
de rues tortueuses, grouillantes de foule, ses femme qu'il ne redoutait aucun péril, bien
maisons à six étages où l'on Yit ignoré des persuadé que, le cas échéant, « elle l'en tirevoisins, Paris où l'on est introuvable par le
1. c li occupait une chambre druis la maison d'une
seul fait qu'on se mêle à la cohue. Victoire, de nos amies, Mme Arland, rue Poupée, n• 6, au
d'ailleurs, avait réser\'é à son mari un asile faubonrt Saint--Germain 1 tandis que moi je demeurais
rue de ItO!tan, maison u'Orient, près ,le la place du
chez une de ses amies, la citoyenne Artaud, Carrousel. »
Mme de la Villirouël llabita ensuite, pendant quelque
rue Poupée, étroit passage qui communilemps, rue de Malte, chez le sieur Goison, re tauquait de la rue de la Ilarpe à la rue Haute- raleur.

sûr

11 lSTORL\

MADEMOISELLE DUCLOS
Tableau de L\RGILLIERE. (:\\usée Condé 1 Chantilly.)

�LJl
rail ,, . Chaque jour il tra\'ersail Paris pour
se rendre chez elle; la palronnc du garni, la
ritoyenne Corpet, s'étonnaiL bien un peu de
voir la petite dame, i sage naguère, accueillir
régulièrement le fidèle ,·isiteur. Cel ni-ci passait Ja journée entière ruP. ~fore.eau, y prenait
ses repas el ne sortait qu'à la nuit pour
retourner rue Pou pt.le; il donnait des leçons
au jeune Charlemagne à qui l'on avait recommandé la plus extrême prudence : jamai il
n'appelait on précepteur que« mon ieur Guénier » el quand celui-ci, di trait comme tous
les confiants, jouait imparfaitement son rôle,
renfanl ne manquail pas de remarquer :
« Vraiment monsieur Guénier, vous èlcs
bien imprudent; i l'on vous entendait,
,·ou seriez pourtant fusillé l »
Le danger est une manière d'idole : i l'on
e familiari e avec lui, on n'y croit plus. li 1
avait plus d'un an que le citoien Guénier
rendait à lme de la Yillirouêl sa quotidienne
vi il&lt;', ans tidoulerque, drpuis si semaine~,
il était « filé •. La police avait reçu de Lamballe une dénonciation. I.e I t janvier 179!1,
\ïcloire se mellait 11 taLle a,·ec son fil el son
commemal habituel, quand on frappa à la
porte; Gothon, la servante, oune. Cinq homme
sont sur le palier, quatre ,ont armé·, l'autre
s'avance, salue poliment, sort d'une poche de
son carrick un bout d'écharpe : c'e l lP. rommissaire de police. VHoire tremblait si forl
que ses genoux s'entre-cboquaient; Guénicr,
lui, faisail boone contenance; il exhibait sa
carte de sfircté, -un faux, - répondait aux
questions du comm.i saire qui, après aYoir
sai i les papier· Lrainaol ur la cheminée,
invita lrs deux pré1·enu à le suivre. On
pJrlil, à pied, ver la préfecture de police,
entre quatre soldats, baîonnelle au fosil,
Mme de la Villirouêt au bras de Guénier.
ProGtant du bruit d'une ,·oiture, elle lui
souffla à l'oreille une recommandalion uprême : a Il faut tout nier i&gt;. A peine au
bureau central, on les sépara et la paune
Victoire, qui pour ne pas se trahir, n'avait
pa osé embra· er on mari qu'elle ne re,·erra
san doute jamais, fut jetée au Dépôt. ...
L'enfer.
Qu'on e t loin de la provinciale primo de
Lamballe! Le guichet formidable franchi,
une odeur fétide, a phyxiante, l'odeur des
fauves encagés; cinquante mégères sont là,
enlacées, hurlante , déguenillée , sordides;
troupeau ignoble de toutes les infamies réunies; elles entourent la nou,·elle venue, l'embrassent, entonnent en un idiome farouche
d'ob cènes chanson . nr la couchelle qu'on
lui désigne, quatre femmes accroupies jouent
aux cartes; la nuit tombe, nuit de hideux
cauchemars; les draps du lit sont noirs et
raidis d'ordure; il faut se déshabiller pour1. - c D. - Quelles sont ,·os relation axcc le
eitoyeu Guéoier,
R. - Celles de l"amitié ....
li. - Depuis quand le connaissez-•ous?
l\. - Depui UJI an.
Il. - Comment I"àrcz-vou.s connu?
R. - Par 011 de ce hasards de sociélll Ïui sonL
commllDll dans le moade; la mienne I paru ui counmir; il n,'a demand I penni• ion ,te renir me ,·oir
1·l je la lui ai donnée.

tant et s'étendre contre une compagne abrutie
de débauche et de vice : à di· heures, ,ararme effroyable : c'est le couvre-feu qu'on
annonce du debor en promenant sur le bar•
reaux un pilon de fer; le gardien parait,
monsieur Saint-Denys; îl fait sa ronde en
compagnie de deux énormes dogues ....
Le lendemain, c'est l'interrogatoire, la
~ro e épreuve. La pauvre Victoire e t obligée d'ayouer, non ans rougir, que on mari
e t émigré, depuis lon~temps loin de France,
elle ne sait où. Elle a fait la connai sauce de
Guénier à Pari 1 ; elle ignore où il demeure;
il est devenu son ami el , ient la \'Oir Lous les
jours « - JI a couché chez \'Ous? - Jamais,
jamais! » EL malgré on éaer!!Ïe, en ongeanl
à ce dont elle s'accu e, elle sent on cœur
honnête se gonner, elle éclate en sanglot .
llenlréc au Dtipôl, .a seul,i idée e L de faire
parrenir un billet à son mari; mais il faut
payer; elle est ans argent; pour quelques
sou· se compagnes la dJpouillent; elle est
prèle à leur vendre son chapeau de velour
noir, C' tour de ehe,·fux; mai ce &amp;ont ,e
hague qu'elles conrnitent. Et le questions
Lrulales : a - C'est Ion amoureux qui a été
arrêté hier avec toi?- on, ce n'est pa mon
amoureux. - C'est ton mari1 - Pas dnanLage; c'est un mon ieur qui était chez moi. »
Un rire ordurier commente sa rêponse.
Le troi·ième jour, elle aperçoit, de l'autre
côlé d'une grille, Guéoier qu'on ramène de
l'interrogatoire. Elle l'appelle, court à lui;
tranquillement, il lui annonce qu'il vient de
tout avouer, qu'il n'y a plus à mentir, «qu'il
est convenu de son nom »: «- J'aime mieux
mourir qu de quitter ma Cemme », avait-il
répondu aux policiers. Elle 'évanouit de aisi;.sement et de douleur à la pen éc que c'est
fini maintenant, qu'il e I irrémédiablement
perdu, qu'il n'y a plu à lutter.
Uès cet in tant, ils bénéficièrent des tragiques farnurs accordées aux con.Jamnés. Uonsicur ainL-0enys, le geôlier, les autori. a à
pa er la jou roée ensecnLle d.in l'unique
pièce composanl on logement. On a\·ail
ruême dres é pour elle un lit de sangle au
pied de 1a couchette où dormaient pèle-mêle
Mon ieur aint-Den-ys, sa lemme et leurs
enfants, sans parler des terribles dogues qui
hurlaient au moindre bruit; UD poêle rougi sa.il nuit cl jour dan ce taudis oi1 tout était
gris de poussière et de chaleur. Yicloire en
resta enrouée pendant plus d'un an. La chambre n'avait pour mobilier que les indispensables u !ensiles; on mangeait assis sur les
lits, les genoux ser\•anl de table. Mme SaintDenys, le matin, allait au proYi ions; en son
absence, la comtesse de la Villirouët Yendail
le rogoœme aux femmes du Dépôt; elle remettait, au retour cle la patronne, autant de
D. -

n. -

Qoel

esl le lieu de sa dcmeun.'?
Je l'ignore,

D. - Celle ignorancP. o' t pas nalutclle.
H. - Elle L Loule impie, car cc so11l les homru,!ll
qui vont chez les femmes el jo ne sache pas qne les
femmes aillent ,·oir les hommes. •
2. , Pour mon compl , jamai je n"ai mangé d'un
mtilleur appèlil, ni mieux donm qu'au horeau do
Dëpôt. Poul' ce '}UÏ Cil du sommeil, il esi vrai de dire

C1TOYENN15 Yll.U]t01ŒT _ _ .,.

deux sous qu'elle aYait débité de petil verres.
A,anl le .ouper, elle faisait la partie de dominos de Monsieur Saint-Denys; on jouait une
bouteille de cidre qu'elle perdait habituellement; quand, par inadvertance, elle gagnait,
Mon ieur aint-DenJS_ buvait néanmoin la
bouteille et négligeait de la payer. On fai ail
cuire à la chaleur du poêle des pommes dont
on se régalait en famille. Quand La Villirouët
avait drc é le lit de a femme el fait le ménai;-e. - car Monsieur Saint-Denys était trop
grand personnacre pour se plier à ces fon~
Lion domesliques, - on le reconduisait pour
la nuit à son cachot. Victoire aimait celle
exi 'lence parado:xale 1 ; elle avait pour muime
que la politesse el la bonté ont les deux: clers
qui ouucnt les cœur ; elle y ajoutait son
inlas able bonne humeur, talisman merveilleux. Elle 1:omprcnait bien d'ailleurs que, ces
jours-là, elle ,les re 0 rellerait et que bientôt
elle erait ,·euve. La Yillirouët, lui au si, résigné à on ort, joui ail de ce bonheur précaire : peut-êlre était-il persuadé que sa
femme trouverait un mo~en de le tirer de ce
mauvais pas.
An bout d'un mois, il fallut se séparer; la
citoyenne Villirouill était mi e en liberté; le
proscrit, conduit à l'Abba~e, devait y attendre sa comparution devant la commi ion
militaire. L'heure de la crise approchait. Cc
tribunaux d'exception pa aient pour être
« aussi impih1yables que le peloton d'exécution&gt;&gt;. Que faire? Trouver un avocat, d'abord.
Victoire avait l'adr se de plusieurs : Cbau,·eau-La!!arde, Cotelle, d'autres encore, au si
habiles. Elle tardait, pourtant. Un matin,
comme elle était encore au lit, l'idée lui vint
d'écrire au.x: juges pour implorer leur piti(•.
Écrire? lis ne liront pas la le Ure_ Si elle
allait le voir? Des militaires? Elle ne era
pa reçue. S'ils la reçoivent, il l'éconduiront
au premier mot, avant qu'elle ail pu plaider
la eau e de son mari .... Plaider? Mais c'est
cela l'in piration ! Elle plaidera, elle plaidera
elle-même devant le tribunal. Et loul au ilôt la rnilà marchant à grand pas dans la
chambre, commençant sa harangue. Dès que
l'heure le lui prrmet, elle courL à !'Abbaye,
fait part 11 son mari de son projet; lui, tou.iours confiant dans le pou\'Oir Je sa bonne
fée, approuve. a Je te préfère à tou les avocats; si Lu as le courage de plaider ma eau c,
je suis sauvé!» Elle rentre, commence d'écrire
on plaidoyer; mais le lui laissera-t-on prononcer? Il faut obtenir l'autorisaLion du rapporteur de la commission. Elle 'informe;
c'est un jeune officier de trente-deux ans, le
capitaine Yivenot. Elle est chez lui, trouve un
homme extrêmement froid, impénélrable. II
parait surpris de la démarche. a - Madame,
que mes affaires me fatiguaient tellemenl que le repos
mci devenait aus i née aire que racile. Me couchant
à diic heuret du soir, je ne l'a1sai qu'un i;omme _jtu•
qu'i. six hrures du matin; et mon sommetl élatl si
calme que ' inl-Dcnys disait quelquefois , - • 11
n'est pas po silile que cette fomme-lit soit coup.thle,
car sùremcnt elle ne dormirait pus i bicu. , Si pelile
11ue fi)l La cli:unbrc, je m'y promenais lous les ~our.,
ile long; en lar,:c, pendant CJJ\·iron une heure, 1l' l'rcice m ët■ nt ab,olumcnl .nécessaire. 1

�111STO'J{1A

~---------------------------------

ce que vous me demandez est contraire à
l'usage. - ~fais ce n'est pas contraire à la
loi; j'ai toujours fait pour mon mari ce que
mon cœur et mon dc\'oir m'ont inspiré. Aujourd'hui il esl accusé, je le défends; cela
parait simple. » L'officier s'incline, concéda.nt
que • pour sa part, il n'y voit pas d'inconvénient ». Autre vi ite au général Catholle,
pr&amp;.ident du tribunal. Il habitait l'École-lfilitairc. Comme Victoire s'indignait de la cruauté
des lois de fructidor, « lois de ang, dignes
du règne de Ilobegpierre &gt;&gt;, le général répondit d'un ton glacé : « Nous ne somme pas
pourles apprécier, mais pour les appliquer. »
Elle avait d'autres émotions, plu cruelJes.
De l"Ahbaye, où elle se rendait char1ue jour,
elle re\'enait terrifiée; trois des compagnons
de captil'ité de son mari, lrois émigrés comme
lui, étaient passés devant le tribunal : tous
trois avaient été condamnés à mort; elle les
a vus partir pour la plaine de Grenelle .... El
ses meilleures amies, charitablement, la détournent de son projet. A quoi bon se fa.ire
illu ion'l La YUlirouët est perdu saw ressources; pourquoi se compromettre inutilement, se donner en spectacle? Victoire pour-

les message du Directoii-e; pénètre au Châtelet, où siège la commission, et assiste à
l'une des audiences pour se familiariser avec
l'aspect de la salle et l'étiquette du tribunal.
Elle est brisée de fatigue et de fièvre quand
le jour fatal arril'c enfin.
C'était le 23 mars, veille de Pâques. La
séance devait commencer à onze heures et
demie. \'ic!oire se leva à six heures; à huit
heures elle était à l'Abba.ye pour embrasse,·
son mari et fortifier son e-0urage, au ri que
d'affaiblir le sien propre. Elle rentra, fiL sa
toilette, se coiffa d'un bonnet de crêpe Liane,
revêtit une robe de mous eline basioée à
grandes manches, serrée à la taille par une
écharpe 0ottanle d'organdi; elle prit un po·
tarre el avala un œuf pour nelto)·er sa orge
toujours enrouée depuis les raouts de Monsieur Saint-Den~·s. Enfin elle monta en fiacre,
avec son amie Mme Artaud, pour se rendre
au Châtelet. En approthant du pont au Change,
elle aperçut de loin l'accusé qu'une forte escorte amenait, et du coup elle pensa défaillir.
Dans la salle s'entassait une foule. Victoire,
le cœur serré, la gorge sèche, gagna la place
0

pier : l'assistance se bousculait pour mieux
voir celte femme en blanc, toute petite, qui
pénétrait au banc de la défense; le, habiturs
échangeaient des rénexions. &lt;1 - Elle a l'air
d'une première communiante! - Ob! c-0mme
elle a les yeux rouges! - C'est qu'elle a tant
pleuré! » !_ Elle n'avait pas pleuré; elle brûlait de fièvre. L'instant qu'elle redoutait plus
que tout autre était celui où s'ouvrirait la
petite porte des accusés pour livrer passage
à son mari, entre les gardes; par deux fois,
pour la préparer à ce choc, Mme Artaud, assise près d'elle, lui souîlla : « Du courage,
f entends les soldats! ,, Deux fois encore, Victoire crut qu'elle allait s'é\'anouir, qu'elle ne
pourrait pas .... Elle se raidit pourtant, el
comme l'accusé n'arrivait pas, elle eut le
temps de se remettre.
Le voici enfin! Grand tumulte : vingt gardes
l'accompagnent, dont deux lui tiennent les
lira . On le fait asseoir sur une chaise, en
face du tribunal. Il est à trois pas de sa
femme, qui le voit de profil. Lui, la chertlie
des yeux, l'aperçoit, ouril. Les juges paraissent : ils sont sepl : grande tenue, longues
moustaches, sabres trainants. Il prennent
place, et le crénéral Catbolle, président, commande le silence.
L'intrrrogaloire commence. La Villirouët
répond avec calme : le rapporteur lit ses conclu ·ions. n des juges interpelle le secrétaire : « Ce malheureux ne peut pas se défendre tout seul; je ne vois point de défenseur. » Le secrétaire fait un geste et désigne
Victoire. « - Le voici. - Ah! poursuit l'auln•, en aura-t-elle la force?» Hélas! elle n'en
~a\'ait rien. Son cœur battait. Toute anxieuse,
t•llc priait, priait tout bas, s'efforçant de rass1?1111,ler ce qui lui restait de courage, tâchant
de ne pas penser. Et tout à coup elle entend
qu'on parle d'elle. cc - Quel est ton défenseur officieux? demande à l'accusé le président. - C't st ma femme&gt;&gt;, répondit-il. Alors,
se tolll·nant, CathoUe, de sa voix glacée, s'informe: « -A,ez-vous quelque chose à dire?
Oui 1&gt;, fait-elle en se levant; et prenant
ses feuillets, elle commence : « - Citoyen~

juges".

LE PAJ.A13_ DE JUSTICE DE P.\Rll'.,

qu·on lui désigna, en face d'une tab]P. où l'on
avait mis de l'encre, des plumes e~ uu pa-

Sans trouble apparent, elle s'excuse d'abord
de sa témérité; puis, venant à la question,
elle expose que son mari n'a jamais émigré,
qu'il est resté caché à Orléans, malade ....
Elle entame ensuite le point de droit, discute
les lois, les dates; peut-être la regardait-on
plus qu'on ne l'écoutait; le silence planait,
aussi absolu que si la salle, bondée pourtant,
ef1t été entièrement ,ide. Elle n'osait détourner ses regard de son papier, craignant de
lire sur le visage des juges la sé\'érité ou le
parti pris; elle ne sa risquait pas non plus à
regarder son mari, de peur de s'attendrir.
Yers la fin seulement, après avoir terminé la
question de droit, elle se hasarda à lever les
yeux pour la première fois .... De grosses

celle de Il lui. Surprise el affiigée de celle proposition. je lui en demandai la raison. Il me répondit
qu'il n"i!taiL pas naturel que moi, dans ma posilion el
le clt'l,œpoir dans l'àmc, 1e pus c disculer des lois. C Yous vous trompez, citoyen, lui répondis-je, la Rt\volution nous a appris à raisonner avec celme louL ~'Il
pensanL ucc force. 1e lâcherai de dunner à la loi

l"onclion du senlimcnl, et au sentiment le carnclère
de la loi. "
~- :llaouscrit de Mme de la ViUirouilt.
3. Le plaidoyer csL donné, lexlucllcment, par JI. le
comte de Bellevüe, d'après le manuscril de lime de
la Villirouët : il comprend douze pages pleines du
volume de formal in-8•.

sot: 1 \ RÉVOLUTION. -

tant, héroïquement, s'obstine; elle travaille
aux Archives, compulse le Bulletin des lois 1 ,
t. Nme de la Y!llirouël prit la précau!io!1 de. lire

son plaidoyer au c1to1c.n Lebon, avocat d1slwguc de
1'1:poqul!.
Lebon en 1011a c la teneur cl la rédaction; mais
il me fil ohscncr que la lui n'y êlail pas sufl~samrucnt di,rntée, rt il è.mit J'a,·i, que je ne Jiro,s
que la partie du sentiment, lui abandoonanL, à lui,

,1

~ssi11 de RoumA.

larmes coulaient sur les joues du président;
ses collègues a\'aient tous la tète bais~e,
R comme des g&lt;'ns très affectés Di un d'eux

LA c1ronNN'E V1u.mouir _

ce mou\'ement des muscles qui dénote une
émotio11 comprimée; enfin, se dominant :
« A,ez-rous, dit-il à l'accusé, quelque chose

LA PRISO:-l DE 1.',\un.wE. -

sidérant. .. l'acquillemenl e~t prononré à l'unanimité .... » On n·entendit rien de plus : une
clameur de triomphe, les applaudissements

lirJ1•11re .:I~ llERTll.\lLT, ,t'afrès le dessin de PRIHR,

à ajouter il ce qui vient d'ètrc dit? » Sar la
réponse négative, il rèprit : c&lt; En ce ca , ,·ous
allez vous en retourner à !'Abbaye, car c'est
l'usage. » Alors La Villirouët se leva, salua
« Vous êtes pères, époux, el il n'y a aucun les juges et vint vers sa femme à laquelle il
de vou qui ne soit sensible à la voix de la tendit les bras; de ce coup toute l"assistauce
nature. Vous ne rnudriez pas que, sani: aucun éclata : c'était peul-êlre le dernier emurasscavantage pour la patrie, le meilleur des mé- ment des deux époux; allaient-ils être éparés
nages soit désuni, que le plu doux des liens pour toujours? Elle tenai l son mari serré
soil rompu, qne des enfants restent orphe- contre elle, et ncr\'eusemeut, sanglotait. La
lins. Vous ête justes, vous ne voulez pas foule pleurait; les gardes eux-mêmes se déimmoler une victime innocente. Yous con- tournaient, les yeux gros; ils emmenèrent
naissez les droit du malheur, droits aussi pourtant l'accu é; les juges s'étaient retirés
sacrés que ceux de la vertu même; et pui que pour délibérer : leur conseil dura une demivous m'avez permis de le défendre, mon mari henre, une demi-heure d'anxiété pour Yicloine peul être sacrifié! »
re. Avait-elle touché ju.te? Pouvaient-ils acquitter? Que ferait-elle si elle entendait tomber
Elle se lut : sa plaidoirie avait duré qua- le mot terrible?. .. Elle projeta.il d'ameuter le
rante-deux: minutes. A.ucun bra\'o, aucun peuple, de recommencer son plaidoyer dans les
battement de mains : le silence continuait, carrefours .... Une-rnix, soudain, lui dit à l'oreilétouffant, angoissf; le président lui-même, le « Acquitté! » C'était le secrétaire qui préle front bas, hésitait à prendre la parole; on cédait les juges rentrant en éance. Le présidi tingua.it sous sa moustache el sur ses joues dent lut d'une voix forte «Considérant.. .. Con-

s'essuyait les yeux avec ses poings: elle-même,
à ce moment, faillit éclater ... mais elle se
reprit et attaqua sa péroraison :

◄ :219 ""'

éclalèrcnl : it 8r.1vo ! Tant miem.."! » Le général se dressa, menaçant : (! Vous n'êtes
point ici au spectacle; vous ne pouvrz ni approuver ni dJsapprou rnr nos j ugemcnts .... i&gt;
Mais sa voix rude tremblait, sa grvsse moustache était toute frémissante, el il ajouta,
bonnement : « Je reconnais œpendant que
tout ceci est bien Louchant et bien propre à
émouvoir. 11 Les curieux entassés, de nouveau
s'étaient lus; Victoire, debout, s'adres~a aux
juges : ,1 Croyez, citoyens, dit-elle implement , que ma reconnaissance égale mon
bonheur. »
Au sitôt on se rue vers elle; perdue dan,-,
la foule, elle cherche à échapper à l'ovation
tumultueuse; mais maintenant quel' audience
est levée, la houleentbou iaste grandit, tourne
en disputes : « On ne la voit pas! - Vous la
masquez! - Qu'on lamelle sur une table,
que nous la voyions à notre aise! ... » Un
homme du peuple, les poings sur le, côtes,
Lou Lcontre elle répète : « C'est bien joli ce que
vous venez de faire là; dame! oui, c'est bien

�111STO'R,.1.JI
joli .•\h ! la brare femme! » Les juges, descendus tle l'e lra&lt;re, la &lt;0mplimentenl; tous
demandent à l'embras cr; elle re la une heure
avec eux, tandi que le secrétaire expédiait la
copie du jugement, on la lui remit enfin; elle
monta en voilure. Sar le quai, une foule, en
haie, l'acclama; beaucoup se lancèrent derrière le fiacre ju qu'à l',\bbaye; tous les haLilanls du quartiêr ~\laient massés sur la
petite place dennl la prison. Quand elle parut, cxuhante, au bras de son mari déliné,
ce rut un grand cri i!e joie : « Ab! lt·s Yoilà
ensemble: quel bonheur 1 \ïvei longtemps!
So ·ez toujours heureux! » Le même peuple
les aurait hués , 'il:. étaient pa sés Loos :!na
sur la cbarretlc des condamnés ....
On dina chl'z )!me Artaud, rue Poupée.
Victoire était bri,ée de fatigue, sans Yoix. Le
soir, elle prit arec son mari, pleurant de joie,
1. Elle rrpose eu cimrtii-rc dP Laml,allt'. On lit ur
,a tombe : .- Ci-git, farie-Jïctoire de /,nml1ifl!I,
1/ame de la r'illù-ouët, 11ée le 27 1w,·1ï I i67, mo,·le

le 12 juilltl 1 13. Sa famille e11 11leu1·1 llti a t'ln·é

le chemin de la rue MJrceau; pour la premièrtl fois elle marchait à on bras dans
Paris, .an · crainte des espions. Quand il. se
trouvèrent seul-, elle lui dit : « Mon ami, je
pui mourir à présent; j'ai connu li! bonheur!»
Le lendemain. jour de Pàqu, s, dè l'auLt•
radieuse, une députation de dame de la
Ualle se faisait annoncer. I..a premii:•re prit
Virtoire dans ses hra~, l'enleva de terre, lui
po.a un baiser sur chaque joue et la repassa
aux autre-; clics lui olîrinnt un bouquet el
lui adres èrenl ce compliment : « Ma belle
amie, voilà de ' Ocur qui sont aussi naturelles que ,•olre cœur. )&gt; En trinquant avec
elles, Mme de Villirouët ongi!ait aux « tricolt'u es » de jadis .... El comme elle e félicitait des juge : « Les juges! Laissez donc!
rr modttle mom1111e,,/, f/lible lrib11t dt 1e, regret,
el de son nmour.... Exemple &lt;111 plu, /ltroïque tlé1·1111fmt11f, .&lt;OIi ,·n11r/lge t!I 1 011 l'l"'Jlll!llf: t -n111:he11I
Ir 1011r11 de ,on mar i ... . a

gronda une commère. Il en a péri d'aussi
innocenls que votre mari! » Celle visite fut
le prélude de hien d'autres : durant une décade, la petite Bretonne fut l'idole de Paris :
le journa11.1 publièrent ses hauts faits, on
la mil en pelils ver , &lt;'n complaintes, en
chansons; la citoyenne Bonaparte l'in,·ita à
dtljeuner.
Le succès ne la gri ·a pas. Du jour où elle
cul reconquis son mari, on n'entendit plus
parler d'elle. Elle mourut à Lamballe, le
12 juillet 18t::;•: elle a,aitquarante-six ans.
M. de la \ïlliroui!t I ui survécut pendant trentedeux ans. A l'époque de la Restauration, il
reçut la croix de aint-Louis, méritle par se!\
services personnels sans doute, mais aussi,
dit l'expo é, a parce qu'il dol la liberté el la
vie à l'énergie el au courage de son épouse,
rle glorieuse mémoire D.
C'est la seule croix, certainement, qui fut
jamais décernée « pour fail d'amour conjugal. J&gt;
G. LE OTRE.

La comtesse d'Egmont

HENRY R.OUJON,
ck rAca.:tëmk fr"'!lfalst.

+

La femme de
Le:- admirateurs de ;t.:reuze n'ont pas appris sam; émotion qu'un de ses tableaux,
l'En/anl blond, ,cnail de réaliser dan. une
vente récente un prix quasi américain Les
commissaires-priseurs deviennent de plu en
plus des personna;:;es poétique · : il· jouent
dans la société modm1c le rùlc d'archan:;r
vengeur du gé11il'. \'oici d'autre parl qu'un
comité 'est formé pour ériger un monument à Greuze, sur sa lomhe au cimeLière
du Nord. li sied Je ne po:nt déco11ra 0cr la
. culptarc funéraire. Au:,i bien ce monumentlà aura-t-il au moins le mérile de ne pas encombrer la mie publi,111c. Toutefois i toutes
le;; jeunes pl'rsounc ,p1i ont copié la C,·udw
cas.ice apportent leur obole rcconnais. antl',
le monument de Grcu1.ll ris1p1e d'allcindrc
de babl lonienn&lt;'. proportions.
lariclle disait dan son Aben:,/ario :
« Greuze a c:hoi~i pour ~on genre celui des
bambochades el 1ùd1c d'y mellre de l'inlérêl, cc qui fait que , c · taLlraux 50nl forl
goûtés. Le connaisseurs trou\'rnl l,•ur comple
dans la façon dont ils ont peints; la mul1itude cl touchée du choix du suj"I, qui se
rapproche de nos mœur· cl qui lui sert d'1•ntrëlicn. 1&gt; Nous a, on perdu l'habitude el le
:-ecret de ces verdicts rnns cmplta e; mai~.
1•11 juge ,,ui n'aLllsaiL point des superlatif·,
Marielle a ré~umé là tout le p:111égl1ri1rue de
Greuze. Les « cannai .eur li honorent le
maitre peinlre en enrirhi-..anL ltJS marchand
&lt;le L.1blcaux; la ic multitud.: • ·arrèle toujours complai:;ammenl devant le narrateur
d'hi lorieltrs touchantes. Greuze édifiera éternellement le pul,lic des dimanche . « Voilà
votre peintre el le mien, s'écriait lJiderot, le
premier parmi nous qui se oil avi é de donner des mrenrs à l'art I n Entre le séduLanL
memonrre de Boucher cl l'in 0énue sinctlrilé
de Cha;Jin, Greuze, madré compère, se lit
une manière de roiauté dans le pathétique
bour!!CCIÎ ·• Diderot, un peu lourJaud dan
0
•
1armoiants
l'éloge,
acca.Llait de commentaires
le moindre tableautin du moralisateur de la
peinture; il lui donnait du génie à tour de
bras et le sacrait restaurateur du culte :et de
la vcrlo. ll sem~le bien que le bon Greuze
se soit a sez peu préoci:upé de remplir une
mi sion sociale. on qu'il fût modeste. Ce
pelit homme pimpant, frétillant, pomponné,
bavard, a,·aolageax, avait de ses mérites
une parfaite con ciencc. Mais la a bambochade » sentimentale lui procurant honneur
et profit, il en épui:;a vaillamment le suœè .
De morale il e souciait médiocremenl. Au
fond, arnc es airs de n'y pas toucher, il
était égrillard toul aulanl qu'un Baudouin.
Ses jeunes filles s'habillaient décemment,

mais qu 't.•lle ont donc la pudeur prorocaute !
Elles firent pleurer Diderot, el!,.- attendrirent
Voltaire, · Bou-,eau dut chérir en elles drs
Jolies el des Claire.~. N'importe! oos le fichu
de ce· vierge~ ~ourooises, en cherchant l,irn,
l'on découuirait un exemplaire du So,,1w.
CréLillon fils c. l lc véritable confe.seur de ce
-pen ionnal aux paupière' Lais~ée .
Greuze, à Hai dire, n'a jamai· peint 11u'unc
~t•ule et ruèmc femme, celle qui réali. ait son
type de grâce mutine cl de fraiche hypocri~il'.
Toutes proporlions gnrJées, il ,uhit, ain.i
11ue flubeo-, la trranaie de l'idéal féminin
11u 'une mortelle réalisait sou ses icu-x. li
foi. ail pcrpé1ucllemcut le portrait de ,a propre fommr. EL il faut bien Jt, dire,
Mme Greuze était douée très in uffi :immcut
pour Sjlllboliser la PuJcur.
Les Arrhfrrll de l'.trt français ont puliliê
j.1.dis un documc.nl qui non renseigne doulourru,cmcnt sur le· ménage de ce peintre du
loonbeur Jome ·ti,1ue : c·esl le mémoire tn,·o}é par Greuze 11 un procureur, lorsl(u'il
·e d(cida, apri:• · des années dl1éroï,1ue pa-

1

~fadame de Pompadour était malade, cl le
floi venait la roir plusieurs foi par jour.
Je,ortai,dorilqu'ilentrail; maisét:intre téc
prè!\ d'elle pendant quelques minute , pour
lui donner un ,·erre d'eau de chicorée, j'entendis, a Majesté 11ui parlaitdr• lme d'Egmont,
el \fadame lern l~s yeux au ciel en di aot :
« Ce nom me rappellera toujours une
chose Lien triste el bien barbare; mais ce
n'est pas ma faute. 11
Ces mols me restèrent dao l'esprit, et
surtout le ton dont ils avaient été prononcés.
Comme je restai auprès de ,tadame jusqu'à
trois heures après minuit, à lui faire la lecture
une partie de ce temps, il me lut aisé de
tâcher à satisfaire ma curiosité. Je pris le
moment où la lecture était interrompue, pour
lui dire :
« Madame a,ait un air consterné, quand
le Roi a prononcé le nom d'Egmont. 1
Elle leva, à ces mots, les yeux au ciel :
« Vous pen eriei bien comme moi, si vous
s:iviez ce dont il s'agit.
- ll faut donc que cela soit bien touchant,
répondi ·-je, car je ne crois pa que cela
re!!arde Madame.

- .\un, dit-elle; mais, après tout, comme
je ne suis pas l:i seule au fait de Ct.'lle histoire, el que je vous connaÎ$ di~cri-lc, je ,ai
vous la raconter.
a Le dernier comte d'Egmont avait épousé
la fille du duc de \ïllar . lais la duche ·se
n'avait jamais habité avec son mari, el la
comtesse d'Enmonl esl fille du che,·alier d'Orléans (fil légitimé du llégent, grand prieur
de France, et général des galères). A la mort
de son mari, jeune, belle, aimable, el héritière d'une immense fortune, elle était l'objet
des ,œux de tout cc qu'tl y avail de plus dis- ·
tingué à la Cour.
Cl Le confe seur de la mère de la comtes e
d'Egmont entra un jour chez elle el lui demanda un entretien particulier. Alors il lui
ré,éla qu'elle était le fruit d'un adultère,
dont sa mère faisait depuis vinat-cinq an
pénitence.
« Elle ne pouvait, lui dit le directeur, s'oppo er à votre premier mariage, dont elle a
gémi : Dieu n'a pas permis que rnus ayez
des enfants. Mais, si vous ,ous remariez, vous
courez, madame, le hasard de faire pas l.'1'
dans une famille étrangère des bien immense

11ui ne rous apparlienncmt pas cl qui sont le
produit du crime. »
a )fme d'Egmont écouta ce détail a,·cc
terreur. a mè•re entra au mème instant.
lbndant en larmes, el demanda à genoux à sa
fille de s'oppo cr à sa damnation éternelle.
Mme d'Egmont làchait de ra surer . a mi-re
el elle-même.
« Que faire? » drmanda-t-elle.
a Le directeur lui répondit :
- Vous con acrer entièrement à Dieu, cl
effacer ainsi le péché de votre mère. 11
a La comtesse, qui était tout effrayéP., promit ce qu'on exigeait et forma le projet d'entrer aux Carmélites.
« J'en fus instruite; je parlai au Roi de
la barbarie que la duchesse et son directeur
e1erçaient sur celle malheureu e femme;
mais on ne sarail comment l'empêcher.
« Le Roi, plein de bonté, engagea la Reine
à lui offrir une place de dame du palais; il fü
parler adroitement à la doches e par ses amis,
pour qu'elle détournât sa fille d'entrer aux
Carmélites.
« Tout fut inutile el la malheureuse créature
fut sacrifiée. »
i\lAOAME DU

...,. 220 ..._

JlAUS ET.

11ues, lorsqu'il pas.a, pour son malheur, devant la Loutique J'un libraire. La demoisellt•
du comptoir le subjugua d'un rcgard. AnncGnLrielle Oalmly, la fille du bouquinistl',
était nne célébrilt! du c1uarlier. t Poupine,
Llanche et droite comme le lys, vermeille
comme la ro.e e, a dit d'elle Didcrol qui -."attardait ,·olonticr · à sa deYanturc. lJiderot
aimait à venir chercher che:1 la jolie marchande des exemplaire - de Pélrone ou de la
lleligiet1se en rhemiu. Tout ailriulantc
qu'eUe fùL, Ille Baliutr approchait de la
trentaine. Greuze se pré.entait au bon moment. « .le fu , racontc-l-il à . on procureur,
frappé d'admiration, car elle avait one trè:;
belle figure; je lai fi· des compliments tant
qu"elle rn Youlul. • Au bout de quelques
jours, Anne-Gabrielle adrP sa celle question
à l'aimable client: « Monsieur Greuze, m'épou ·eriez-Yous, si j'y con entai-? Le peintre e crut llè habile en répondant: « Mademoi elle, n'c.t-on p:i trop heureux de pas tr
:i "ie an•c une femme aus i aimable que
\'OU·? D Le prédestiné pemail, en parlant
ainsi, ne point s'eng:i 0l•r. 11 Je crus, dit-il,
que celle mani~re de répondre était tout à
fait in~igniflanle. » Quelques jour aprè:-,
~Ille IlaLuty pénétrait ,iolemmcnl dans l'appar!cmcnt de ~ou adorateur, ie jelail à e
genoux, sai!:issail ses deux. mains et les baignait de l:irmes. n LaLleau de Grcu.te ! Le
malheurt•ux s'c\écuta; il entra en ménage
avec lrenle-si.1 lhrcs.
lime Greuze manquait de wrlu. Pa ~e
encore pour i:e menus défauts de ménagère
acariâtre, sottisière et gaspilleuse. Elle négligeait sa cuisine au }&gt;Oint que ses ca scroles
étaient teintée de ,·crt-de-gris; son mari,
pour arnir pris un bouillon de ces casseroles périlleuses, .e dt « aux portes de la
mort». Petites mbère que celles-là. Mais la
dame, qui po.ail si Lien les Ve.talcs, était
alanle comme un modèle de Franonard. Le
paune Greuze énumère d,rn son mémoire
le nomhreu.c faibles es de ~on épouse. JI y
rut d'al,orJ un M._ llatincourt auquel succéJa un jeune élèrc. 11 Je rentrai un jour !&gt;Ur
le· neu[ heures, je trom:ii '1me Greuze fort
cml&gt;arrJssée de sa figure, mon élè,e debout
devant la cheminée, ne . acbant que devenir i
je crus qu'il convenait de renrnyer le jeune
l1omme. » ilme Greuze dé approma celle
mesure. Après a,·oir parlé de e tuer, elJe e
con ola a1ec le fils d'un rruitier-oranger,
lequel s'était décourl'rl des di po~ilions pour
la peinture. Yiot ~n -uite un M. de aiutMaurice, chez qui Greuze remarquait II un
air sournois el rampant ». li y cul llagrant
délit. L'épouse coupable ne lrou,a pour s'ex0

!'ti&lt;M Glraudoft
GRJ:: CZE.

l'or/rai/ Je /'arlWt f:Jr lui-mème.
(.\!usée ;1u Louvre.)

Lience, à ~e s{oparcr de sou idéal. Le amateurs de comi11ue féroce peuvent trouver là
leur compte. C'est de quoi rire ... aux larme· .
Greuze rcYcnait d'[talie, ne songeant guère
à créer le t}·pe de la Vierge selon Jean-Jac-

�1f1S T0-1{ 1.Jl
cu~er que celle phrase: « Cdu ei t \l'ai, mai·
je m'en f... '. • Dè:i lor. Grcnzc rcno111·a à la
Célicité dome~Li11ue.
•
Cepend3nt sa compa1.me • lerait la nuit cl
menaçait de lui !.&gt;riser le cr;inc a1ec un la.e
d~:nué ~e poé ic. li rJ,0!111 de sr éparcr
d clic. • e le hl,lrnons pas.
Eh Ilien ! celle inbal,itaLle mé(Tèrc inc.1rnait .i de. po1i,1uemenl son rère nrlislique
qu'il garda jusqu'à la dernière heure dans
le 1eu1, pcut-ètre au cœur au. si, la ri ion
de . on charme menteur .•\prè · la Ré1olulio11,

c'était. une l~mcntahfo épa\·c que I • peintre
chank par T\iJerot i ,lé ar· ent,:, oul,lié.. an·
clientèle, logé au LonHc par charité, titulaire d'une pcn~io11 &lt;le t ,500 li1rcs, Greuze
errai! dau le· rue~, en haliil &amp;arlatr l'éph
au ~ôté, portant 1, 'au quan,1 mème. 'Il pcin11a1l encore, il .s'c .. apil à l'art civi11uc. Et
toujour, l'a~cortû marchande d la bouli,1ue
de la rue ..,amt-Jacquc hant:,it le désolé 1icillartl. La jolie Cri mou. se trompeuse renais ·ail
ans Cl· ·,e ou le trcmLlemeal de ,es pinCt~u~. Il quêtait Jése pérltmenl de~ l'Dm-

mandes. ~'a dernière auhaint! fut l'autorbtio~ de pt·indre le premier comul, ans qu'il
po.-al. Greuze put tout au plu· cntrc1·oir
Bonaparte comrue il traversait la !!alerie de
'aint-Cloud. Il lui fallut peindre le héros de
mémoire. Celle œunc sénile, prcsiiut! i:rrol~~'la~, se meurt lristement dans un coin- de
\ r,a1Ue~. Re!!arJcz-la bien. Le premier cons~! a la peau_ ro :e, lus che\'cux soyeux. l'œil
revl'ur et pohs~on dc · accordée de 1·illa"e. JI
rc semhlc à Anne:Gabricllc Bal,uty ! - Ou 'on
ose, après celn. mer le. sorlilt\gcs 1

IIE.·n,· ROUJO. ',
de l'A~JJbnle française.

r··
-C

l~:; . Les débuts d'une Sou1Jeraine

1 ..

CalbPrine d'Alfendc ·I naquit en l li G dan·
1~ 1i~l.age de ningen, du di tricl de Dor~t, en
Lnomc, de pap111 · catholi1Jnes de Polorrne.
On a même prétendu 'lu'elle était bàtardc
d'un g?nlilhomme nommé l\o en, seigneur
de ce nlla"e, par ·e qu'il fournissait la ,uh,i tance à la mère et à l'enr:rnt; d'autres, tcL
1111e lluhner, lui donnent pour père Alhendirl
ou AlfonJcll, gcnlilbonuno \'OÏ in el :uni ile
llo en. Le mari de la pay ·anne était . i i"noré.
e_t celte gén~alog_ie i peu intére sante, que
1enfant fut m. cr1t ur le regi ·tre baptistaire,
F1111,l/in9, c·e t-à-dire mlaul naturel.
ll'ailleur:., le plus ou moins de basse ·c
dan· son orinine •st a cl i11dilférenl, rel:iti,ement au rang où elle paninl. Elle dut tout
à la Ior111ue cl à ·on mérite personnel.
ll~pbcline _pre 4ue en nai~sant (~r l'lle
p~r(~1l à lr?IS ans .., mère el Hosea), le
v1ca1r • de fü11g('n, ·011 parrain, s'eu char ea
par charité. Elle a\'ait lr •ize ou quatorze ans
lo_r que le -~1rinlendant ou archiprêtre de
lhga, nomme Gluk, rai~anl . a tournée, la
tr~u1·~ rh~z le vicaire, qui, étant paurni,
pria 1arcl11prêtre de ~e cbu&lt;Tt:r lui-même de
l'orpheliue.
En crois ant. sa taille cl
trait , , dé\'~loppèrenl, et sa beauté .e faisait remarquer.
G_luk vit qu'elle fai. ait un peu lrop d'impre •
,101_1 ~ur Je ~a.-ur de .. on fil , et, pour en prénomr le , mtes, il la maria à un trahan suédoi · de la garde de Charle XII, d'autres
di;ent à un soldat du rérriment de Schlippt'nl&gt;ack. Il pouvait bien a\'oir ~er,i d'abord dan
ce régiment. Au re te, une discu .ion ·ur

~·t!Ue différence d'état du mari n'c,t pa plu
tmporlantcque sur la h'.·gitimilê de la femme,
cl n · !'oh curité où ell était née.
Le• •marfa"e
se ..fit à \[aricnhour.r,
où le
•
0
mari etart en garni ·011, cl trois jour· après il
eut ordre de joindre l'armllc.11 fut du nombre
de~ pri ·onniers fait à la bataille de Pulta,;a, et cmoyé en .ïbérie, où il ne mourut
'lu en Iï21.
Le p 'U de l~mps (file le rnarié, pa"si•renl
e!1 emh!e a. fo1t 1-uppu cr dl'puis 11ue le mariage u amt pas été con ·ommé el pouvait
ê~rc re~ard~ comme nul; cc 11ui ,erait difflc,le à 1111aguwr d'un solJ;i t jeune cl amour ·,u d'une femme l~lement jeune el bel) .
Celle que:tion a eu un oLjel plu important 11111• le; pr,:cédenlc:·, parce 11u'il ·a,.i ,ait de la l.!giLim:té tics enfants du second
mar!agc, Lous né du viva11l du premier
mari. L pour cl le contre a été . outcnu par
Ir· même per,oonc , mais en diflënmts
lunp:, et uiranl diwr intérêt .
Quoi 11u'il l'n nit, le feld-maréchal chcrt..'melow ayant pri farienhourg en 1722, v
lrou,·a Catherine, 11u'il mil parmi .e. e.clav~·.
et.en rua aYec elle comme avec le. autre.,cn
,a111q ueu r rw;-e.
\lenûkolT, r1ui, &lt;le garçon p.\lis icr, était
devenu, depui la mort de Le. Fort, mini ·1re
cl fal'ori du c2ar, ét...,nl \·enu relever cbercmetow dans le commandement celui-ci céda
Catherine à on succes eur, q~i la mH encore d~n une espèce de ~rail de campagne.
Un 1our, le czar Pierre le Grand en vi ila.nl les quartier Je .on armée, vi~t ouper

cbei Mcnzi~on, ,·it Catherine, la troU\a à
on gré, lui dit, en sortant d, table, de
pr 11dre le OamLeau pour le conduire dan-. ,a
chambre, el la fit coucher awc lui.
te fondemain, il lui Jonna en parlant , 1111
ducal_; encore p~mail-il arnir noblement pa)é
sa.nuit, non qu 11 !1\t a,•are, mais il prétend:ut que les plai,irs d l'amour étai cul comme
lou le· aulr ·s hesoin · de la \ic, dont le prix
doit noir un tarif.
. Peu de ~mp aprè: ,a première cntrenre
a_wc Catherine, le ciar rc,int la ,·oir, :--'enlr'11111 a\·cc elle el la ju"ca digne d'un meilleur
usage que de ati faire un goùt de fantai ie.
as a\'Oir j:unai u ni écrire ni lire elle
parlait r1uatre lnn!!Ues el Clltl•ndail le r:rnçai . ~aucoup d'e. prit naturel, aclif, ju le
cl tltmL~c. mw âme couragen e, le tout joint
aux a&lt;&gt;rcmenl de la ll;rure, dernil'al plaire à
un prince qui lrouv:iil à la foi , tian la
même pasonne, une mailre:,se airnal,lc et un
~upplémeot &lt;le mini tre. il di l à llenzi koff
qu'il fa~lait la lui cédt•r, cl 'en empara.
Depu, · ce moment, elle suhit parlout . ou
nouveau maitre, partaneant H!. fatii:rne , l'aidant de es con.cil', el finit pa; ~Ire sa
femme el impératrice.
L'archevêque de ovgorod, qui fit l:i cérémoni~ &lt;lu mariane, \'Oulant profiter de
œlle crrcoa lance pour oLLenir Je titre de
patriarche, repré.enla au ciar que celle
fonction n'appartenait qu'à un patriarche.
Le czar, pour réponse. lui appliqua quclqu coups de canne, et l'archevê11ue donna
la bénédiction nuptiale.
1

r

DUCLOS.

..,..

P. DE PAR.DIELLAN

Les théâtres des Cours allemandes
au bon lJieux temps
Une discipline toute militaire ~évis ait
jadi à Ikrlin, en un lieu qui, d'apr~ _a
nature même, dc\ait plutôt olfrir de cli traction , à ceux r1ui le fréqucntnicnl. Ce lieu
n'était autr~ que l'Opéra.
Entretenu aux frais de la cas elle ro,ale,
et, dans l'e. pril du sou,·crain, plu: spécialement ré.erré au per onncl de 1. cour el aux
offici rs, ~on accè n'était cependant pas
interdit a111 l,our"eois de la ,ille, à condition
qu'il· y pu~~enl lrouver de place·. Le public
était astreint à une seule et unique obJit•ation;
a. si. ter en silence à la repr&amp;cntation.
.\fin que nul n'en ignoràl, de grand·.
affü:be.-, apposé par les .oins du /&gt;oli:eidirektoriu111, prérnnaienl que « les as i tants.
dcn1ient ~·aL. tenir de toute~ le in. ulles ou
interruptions smceptible de. lrouhler l'ordre;
qu'il leur était interdit de sifncr, de trépigner ou de mar11ncr d'une raçon quelconque
l ur mé-contenlemcnl, s'il. ne ,·oulaicnt . 'etpo·er à dr' con équenccs dé::r"réahl pour
eux».
Au dix-huitième .iècle, la salle de !'Opéra
avait uoe dL po ilion toulc spéciale.
! l'ord1 lr , au premier ran". ur une
e trade, deux fauteuils pour le roi el la reine.
J1uis, 11 quelques pa eu arrière, des ran"ée
de . iè
élaienl alîcclée , dans l'ordre d ,
pré&lt;éauce:, aux généraux, aux officier supérieur&gt;, aux capitaines, aux lieutenant , aux
élèl'cs &lt;le l'académie militaire, aux cadets,
aux « personne: de la Lourneoi.ie, non allachée au ~enice du roi », cl enfin aux
simple.. oldats. Ceiwndant, le jour· de répt.L
tition "éoérale. exception ét.ait faite à celle
rl"1 le. ~n pareille circon tance, le public était
admis u .:an· di Linclion di&gt; ran" ni &lt;le condition 11. Au si chaque fois y avait-il alle
comble.
ll'apr le Journaux dn lemp· et le lines
d'ordr1::, de la garni.on de Berlin, il apparait
r1ue le repré entalion étaicnl a .. ez moUl'emcntée , même quand Leurs Maje·tés les
honorai 'Dl de 1,·ur pré encc. Tantôt c'étaient
des cadets qui montaient ur leur siège
pour ruicu1 voir et pro\'011uaicnl les réclamations des per onne. a. sises dl·rrière eux ;
tantôt de cris d'enfants couvraient la voix
de acteur ; d'autres foL, c'étai1:nt d
batailles de chiens, ou des prote talion
bruyantes contre une belle coilfée d'un chapeau de dime~ion eiagérées, ou une allercation entre bour,,eoi et ~oldals, ou encore
l'altitude peu convenable de jeune· officier,
riant el s'af6chaot arec des beauté· peu
farouches. "'importe, la séance continuait.
Dame, le lendemain cela se gàtait. Les cou0

pablc n'étaient pas toujours punis, mai. le
:l\'ertL:emcnts, le: défen.~ cl les menace·
pieu l'aient.
Le 16 noYemLre I ï:i2, Frédéric le Gram!
a,·ail fait connaitr • par la voie ,le l'ordre que
,r. le libraire Haudt&gt;n vendait une instruction
imprimée ur la façon dont m · ieurs le
officier d •vaicnt e conduire à la coméilie ».
Héjà eu I H!I, ou le yeux mrme du
roi, le con "illl'r de délégation Cocœï, fil· du
chancelier, a\·ait eu un moUl'ement de vi\acité ~u ordinaire, dont la con équence a\'ail
été un .c:indale énorme. Ce jeune homme,
follement épris de la cél~hre danst·u, • DarLerini, el au ~urplus doué '.d'une ,force herculœnne, s'était aper\'U qu'un de .e \'OÎ. in ne quittait pa · de, yeux l'obj •l de ~a
llamme.
Ce manège durait Jepui a.sez lon"tcmps, quand, un !,eau oir, exaspéré, ans
tenir compte Je la présence de Frédéric li,
)J. le con.ciller cmpoi na le malheureux
soupirant par le collet Je son l1aliit, et après
lui a1oir imprimé quelque), Lalanet:menl ·,
d'un coup sec l'emola rouler sur la . rêne
aux p[,,tl· de l'adorée. L'allairc n'aurait pas
man«Jué i1·avoir des suite f,ichcuscs pour
1. le con~eiller de lê&lt;&gt;ation; fort licureu•emcnl pour ce dernier, la \Ïclime ,ut l'en
pré~cr\'er.
.\us ilot remÏ$ de .,a chute. ledit . oupirant
voulut adrt•.scr des e eu es :iu roi; mais il
s'cmhrouilla si fort dan. son compliment 11ue
hédéric se conlënla de lui rire au oez.
0

Ou re_ te, 1,, rè .. lcmenl conccrnanL la
police (Je- thé-.llr • furent encore 1,ien de foi
Yiolés, c-0mmc en témoignent le registre
d'ordre. de hi !!:lrni,on. En effet, le 2~ décembre 17:,5, il était o: interdit aux officier
d'emporter à leur· place de a . iell , Yerre·
ou ,er,ielle prownanL du buOcl 11. Le
~2 décembre 175i, le ,commandant Je place
dbail : « Il e l répèl~ à M!. le· officier que
pendant le~ représentations de l'Opéra, il
doÎ\'e11l re Ier aux places qui leur . ont a.Jgni'&gt;e . JI leur est formellement interdit Je
circuler à tranrs la :ille d &lt;l'y eau er du
d1:·ordrt•. Sa ~lajesté mettra au, arr 1ls œux
qui contmiendronl à cel ordre. 1.1
Le ~ jall\icr 1ï 1 , .:a \Jajesté pré\ienl
qu 'elh: punira . é,·èrement les offil'icr 11ui
auront une mau ,·aise tenue ?i la redoute donnée ce oir à l'Opéra D. Le :i I octobre li c 1,
• les ·ieur · Je officiers doivent s'ab tenir de
siIOer à la Comédie, faute de quoi ~a llaje~lé
le· enverra aux arrêt forcé i,. A peine trois

mob plu lard, le i jamicr li 2, lè \ieux
roi fulminait ~ nou,cau. c li e l loul à fait •
incoll\enanl que les oflfrier · a.mèn nl des
fcmmr el de,- filles de mauvabe vie à !'Opéra
el les in tallent d:111s lè, log ~ réscnéel aux
dame·. En con équencc, il leur c~t sé,èrcm nt défendu de per~i 'Ier dan une telle
manière de faire, jnon 'a fajest.ê prendra
des me ures de rigueur contre le délinquant . D

On pt~llse bien que les lauriers ~es monarque pru. iens de,aient sérieu-.emenl troul,lcr le "ommeil de innomhraLle principiules de l'ancienne Allemagne .
Chacun ù'cux ,oulut a\'oir .on théttlre,
ne fiit-ce que pour y introJuirc une rt\"lcmentation de son cru .•. el il y en euL d'amuanle .
Par etemple, cc fut le prince de 'chwarzLourg-. omler~bau~en, lequel n'admettait :iur
r,•prtiscntations ,le $a troupe ,1uc de fumeur,-,. ,\ux différcnlc. entrée· de la lie,
dr · hui , ier" tlaient char,.b de remellrt!
à cbaque personne &lt;jUi l pénétrait une certaine quantité &lt;le tabac. Yu l'éclaira"e défectueux que l'on :naiL à cette époque el l'emprcq•em"nl de5 3$Si ·tanls à contenter on
Alte ·se, de· la fin du premier acte on ne
,o ·ail plu· clair dan. la .,alle.
Un autre, ~[aurice-Guillaume, l'avant-dernier duc de "a ·e-~lerscLourg, avait pour la
contre-ba~sc à corde une pa · ion qui fri.ail
la folie. Jamai. il ne se :éparait de son im,Lrument. Il en jouait en .ourdine pendant le
,ervice~ rcli "ieux ou 1~ repr ··scnlations tlu:àlrale , et par d • accord dé-terminé·, fahai l
conoailN son plaisir ou on mécontentement,
ré;.:l:int ainsi l'attitude à ob.erver par le
puLlic.
Aler:mdre-Charles, le dernier duc d'AnhaltIkrnbur", lerrori. ait le, actmr el Je:; pectatcur. de .~011 théâtre. Quand un morceau
lui plai~aiL, il arrêtait la rcpré.,enlation et
fai ·ait reprendre da capo un nombre ialioi
de foi .
n soir, {Ill jouait un drame 1[Udcom1ue;
fo lraîlrc, frappé d'un coup de poi&lt;&gt;nard, avait
ro1ùé par lerrc, contre un portant. La malchance Youlu1 qu'il tombàt au-dessous d'un
quinquet en ma uni. état, de sorte qu'à chaque
in tant il recc\'ail une goutte d'huile sur la
figure.
Le pauue diable, agacé, fiL un léhcr mouvement pour ~e fgarantir la tète, mais, au
mème iwtanl, le duc, e penchant en dehor,
de ·a loge, cria d'une voii de tonnerre

�111S T 0'/(1.JI
- Hé! là-bas! Ce gaillard n·esl pas morl.
\ïle, un aulre coup de poi:mard !
C'était un ordre sans réplique. Lorsqu'il
eul été ex.éculé, on Altesse érénissime, qui
n'avait pas quitté des yeux le meurtrier, dit
a,·~ un air de satisfaction :
- C'esl bien. Le guerrier ne bouge plus;
celle foi il est mort. Continuez!
L'on cile une ma.se de traits scmù1ables à
l'aclif de ce prince qui, d'après la rumeur
publique, a fourni le prototype du célèbre el
joyeux 'erenissimus.

Contre l'incendie, le duc Ernest-Auguste
de Saxe-Weimar lroul'a la rccelle suivante,

qui ful peul-èlre la plus grande pen éc de
son règne:

« Nous... décrétons que nos sujets pouvant êlre ré laits par le feu à la misère la plus
noire, on prendra partout les mesures roulue~
pour éviter de semblables malheurs. En conséquence, il nvus plait d'ordonnrr que, rums
chaque ville et village, les municipalités aient
à se procurer un certain nombre d'assielles
en ùois, u agées et marquées de lettre et
signes conformes au dessin ci-joint. Cl',
marques seront apposées ur lesdi~es assiettes
à l'aide d'cn('rc fraiche el de plume3 neuves,
un jour de semaine, du dernier quartier de
la lune, entre onze beure · et midi.

1 Lorsqu'un incendie éclatera ce dont
le eigneur nous pré~erve 1 - on jcllcra une
de nos as ieltes dans le foyer en disant:· a .\u
nom de Dieu ! D
« Si celle opération ne réussit pas, on la
recommencera, el à la troisième assielle, le
feu s'éteindra infailliblement.
11 Tou les bourgme trcs, échc\ÎOS, baillis, etc., elc., devront être! approvisionnés
d'as ieltes pareille., dt! façon à pournir rn
faire usage, le ca échéant. füüs comme il
est inutile d'initier le public à ce qui précède,
les magistrats désignés ci-dessus conserveront
pour eux les présentes in truclions.

&lt;&lt;

Danné à Wdmar,le2-idéccmbre 1H7. »

P.

DE

PARDIELLAN.

La marquise d' Heudicourt
Madame d'Ileudicourl était relie même
mademoi elle de Pom, rarente du maréchal
d'Albret, et dont la chronique scandaleuse
prétend qu'il a,·ait été amoureux; amie de
madame de Ma.inlenon et de madame de
llonlespao jusqu'à ~a fügrâce. 1l e:,.t certain
que sa fortune ne répondait pas à sa naissance, el qu'elle n·aura il pu l"Cnir en ce pa) ti sans le maréchal d'Albret, ni 3vcc bienl'éance san madame sa femme, à laquelle il
é1ail aisé d'en faire accroire. Elle parut donc
à la cour avrc elle; et elle ne put y paraitre
sans que sa hraulé et ses agrément$ y fis:;ent
du bruit. Le Roi ne la Yit pas al"ec indifférence, et balança même r1uelque Lemps entre
madame de la Yallière el elle; mais les a.mies
de madame la maréchale d'Albret, poussfos
peul-êlre par le mar~chal, lui représentèrent
qu'il ne fallait pas lai-. er plu longtemps
celle jeune pcr onne à la cour, où clle élait
ur le peint de se perdre à es -yeux, el qu'elle
en partagerait la honte, puisque c'était elle
(lUi l'y a,·ait amenée. Sur ces remontrances,
la maréchale la ramena bru quement à Paris,
ur le prétexte d'une maladie supposée du
maréchal d'Albret.
Madame d'lleudioourt n'élait pas mauYaise
à entendre sur celte circonstance de sa vie,
surtout quand elle en parlait au Roi même :
scène dont j'ai été-quelquefois témoin. Elle
ne lui cachait pas combien sa douleur fut
grande quand elle trou"a le maréchal d'Albret en bonne s:mté, el qu'elle reconnut le
sujet pour lequel on avait supposé cette maladie.

Cc ·rut en vain qu'elle retourna, après lo
rnyage d~ Fontainebleau, à la cour; la place
était prise par madame de la Vallière.
Madame d'Heudicourt, vieille fille sans
l,ien, 4uoique avec une grande naissance, ~e
1rouva heureuse d'épouser le marquis d'lleudicourl; el madame de Maintenon, ~on amie,
y contribua de tous ses soins. A.mie au i de
madame de Uonte~pan, elle récul avec elle à
la cour jusqu'à sa disgrâce, dont je ne puis
raconter les circon tances, parce que je ne les
sais que confusément. J1J sais seulement
qn'elle roulait rnr dPs lellrcs de galanterie
écrites à r. de Déthune, ambassadeur en Pologne, homme aimable lt de bonne compagnie; car, quoique je ne l'aie jamais rn, je
m'imagine le connaître parfaitement à force
d'en avoir entendu parler à ses amis, lesquels
se sont presque tous trouvés des miens.
ans doute qu'il y a,ait plus que de la galanterie dans les lettres de madame d'Heudicourl à ~(. de Ué1hune; el il n·y a pa d'3pparence que le noi et madame de Montespan
eussent été si sévères sur leur découverte
d'une inlrigue où il n'y aurait eu que de
l'amour. Scion Lou les les apparences, madame d'Jleudicourl rendait compte de ce qui
fC passait de plus particulier à la cour. Je
sais encore que madame de Maintenon dit au
Roi que pour cesser de ,·oir, el pour abandonner son amie, il fallait qu'on lui fit voir
ses torts d'une manière convaincante. On lui
montra ce Jeures dont je parle, et elle cessa
alors de la voir. Madame d'Heudicourt partit
après pour s'en aller à lleudicourl, oi1 elle a

demeuré plut-ieur · année~, et où le chagrin
la rendit i malade, qu'elle fut plu ieurs fois
à l'extrémité. lioe chose l1ien parliculièrc qui
lui arriva dans une de es maladie , c'est
qu'elle e démit le pied dans son lit : et,
comme on ne s'en aperçut pas, elle demeura
boiteuse; et celle frmme, si droite et si délihé.rée, ne pouvait plus marcher quand elle
revint à la cour.
Je ne l'ai rue qu'à son retour, si changée
qu'on ne pouvait pas imaginer qu'elle eùl été
ùelle. Elle y fut quelque temps ;;ans ,·oir madame de Maintenon, mais elle m'emoyait
assez souvent cbez elle, parce que j'avais
l'honneur d'être sa parente; elle me Lémoibnait raille amitiés.
Insensiblement tout s'efface. Le Roi rendit
à madame de Maintenon la parole qu't:lle lui
a,ait donnée de ne jamais voir madame d'Tleudicourl; cl elle la vil à la fin avec aulant
dïntimité que si elles n'avaient jamais été
séparées. Pour moi, je lroufais madame de
Maintenon heureuse d'être en commerce avec
une per onne d'aussi bonne compagnie, naturelle, d'une imagination si vive el si singulière, qu'elle trouvait toujours moyen d'amuser et de plaire. Cependant, en fo·erti~sant
madame de Maintenon, elle ne 'attirait pas
son estime, puisque je lui ai souvent entendu
dire :
~ Je ris des choses que dit madame
d'Ueudicourl, il m'est impossiLle de résister
à ses plaisanteries; mais je ne me souviens
pas de lui a,·oir jamais rien entendu dire que
je voulusse aYoir diL. »
MADAME DE CAYLUS.

JEAN POUJOULAT

•

Le
La question Louis XVll, qui vient encore
de faire couler des Ilot d'encre, pré ente de
curieuse analogies a,•ec une énigme plus ancienne, l'a\'enture d'un au1re entant roxal
miraculeusement ressuscité.
Par malheur, ce précnneur de l\icbemont
el de Naundorff vécul à une ttpoque oit les
polémi,1ues de presse étaient chose inconnue,
c'esl pourquoi le documents qui le concernent sont rares et, san · l'obslinalion de quel11ucs cherrheurs, ~a mémoire demeurerait
en e\'elic dan un oubli prufoud.

Les cérémonies du sacre de Philippe V (le
Long) qui curent lieu le !I janvier t ;i 17, furent troublées par un scandale sans précédent
depuis la fondation de la monarchie.
Les baron français refosèrent de siéger
dans la cathédrale de l\eims auprè de la
comtesse ~labaul d'Artois, ùelle-mère du nouveau roi, cl de soutenir al'ec elle la couronne
ur la tête du sou1erain consacré, prérogati\'e
à lal(uel]e elle arait droit en qualité de pairesse du royaume.
Ce refus injurieux était moti1è par deux
gr:l\·es accusations dont la comte se était
l'oLjet.
Les nobles disaient hautement, el le peuple
répétait d'aprè eux, que Mahaut avait, quelqurs mois aupara1ant, empoisonné le roi
Louis X, alors qu'elle pensait par cc crime
elen:r au trône ~ fille ,lranne, mariée au
comte de Poilier , frère du roi.
Mais la veurn de Louis X, Clémence de
Hongrie, 'était déclarée enceinlr, et le comte
de Poitiers n'a,ait oLlcnu que le litre de
ré«enl durant l'interrègne auquel mit llu, le
1:-, novembre 1:i 16, la nais ance de l'héritier
po lhume proclamé aussitôt sous le nom de
Jean [er.
Le crime impulé à Mahaut embJait donc
demeurer inutile et ses espérances de Yoir
régner a fille e troU\aient anéanties.
Or, l'enfant royal de,·anl être préi;enté en
grande pompe aux. dignitaires du royaume, la
comtesse d'Arloi revendiqua rbonneur de le
tenir dan ses Lras durant la cérémonie.
Jean I•• mourut la nuit suivante; une tradition veut que la comtesse L'ail serré de façon
à lui broyer le corp ; suivant une autre, elle
lui enfonça uoe aiguille daos la tête; enfin,
d'après une \·ersion plu~ croyable, c'est en Jui
\'. - lilsTJRI\. - Fasc. 37.

rot• Giannino

foi~ant absorLer du poison qu'elle aurait
causé sa mort.
Telles étaient les rumeur infamantes que
le comte Philippe, de,·enu roi, avait d'abord
jugé préférable d'ignorer.
Pourtant, après l'éclat donné par k barons français à leur ho,tilité contre la comtesse d'Artois, il de,·enaiL impo ihle à Phi•
lippe V de ne pa relever des accu.ations qui

CLÙll:.NCI::

Df:

lloNGRlE, lll:11\l.: DE FRANl.:I::.

(IJ'.Jfrês wr /111ste d11 /tlusre de Versatiles .)

l'atteignaient lui-même puisque, si !lahaul
étail coupable, il deYait la couronne à un
double meurtre.
Dan celte circonstance critique la bellemère el le gendre curent recours à un expédient dont bien d'autres chef d'État ont usé
depuis atec le même Mtccès : la nomin:ition
d·une commission d'enr1uêle qui fut chargée
d'c1aminer li:s faits reprochés à la comtesse
d'Artois.
Les enquêtes officielles ayant générakment
pour but de remettre à neuf les réputations
avariées, on peul considérer celle-là comme
un modèle du genre.

Le seuls témoins à charge entendu furent
dc111. sorciers de village, lesquels déposèrent
que la comtesse d'.\rloi:- leur avait Jemandé
du poi,;on pour faire mourir le roi Loui .\.
li va de soi quo Mahaut réfuta san peine
ce récit, fourmillant dïouaiscml,lanccs, rl
dunl lrs auleurs ~e rétractèrent prrsque au -sitôt, préLenJanl avoir été indüit~ par les
ennemis de la comtesse à témoigner conlre
elle•.
li n'l· avait plus qu'à proclamer l'innocence
de l'accusée; c'est ce que firent leô jugi:s,
sans s'occuper d'ailleurs de la seconde accusation: le meurtre pré umé du petit roi Jean.
l'eut-être ne ·e ,enlirent-ils pas de force à
c.1naliser ce proc~s-là comme ils avaient fait
de l'autre.
0'ailleur le principal était oLtenu : on
a,·ait donné à l'opinion publique le lemp, de
, 'apahr; Philippe pouvait jouir en pais. du
pouvoir ro)al.
li n'en jouit pas ]ongt('mp ; après cinq ans
de rèune, en 15~'.!. il alla rejoindre l'r&gt;nf:mtroi dans les ca\'eaux de aint-Ueni -.
on frère Charle lui ~ucréda et lui . urvéc:ul peu.
La descendance de Philippe le Bel, c1uc Jacque de ~Iola}· avait maudite du haut de son
bû1 ber, ayanl avec eu · 1 pas é comme un
rêve,&gt;, suil'anl l'expression d·un chroniqueur,
le Yaloi · montèrent sur le trône et la dé,a Ireuse guerre anglaise commença.

Le 4 octobre 1356, quelque citoyens no1ables de iennc, é1ant un soir réuni~ chez
l'un d'entre eux, commentaient une nou,·elle
rél:4!mrnent parvenue en Italie : celle de la
défaite et de la capture dn roi de France,
.lt1an li, à la bataille de Poitier .
On c remémorait à celle occasion la défaite d' .\zincourl, les ra,·ages effectués par les
compagnies franches, le calamités endurées
depuis dtis année par le peuple !rançai -.
« En vérité, la France semble expier un
crime par tous les maux qui lui ont infligés I D
remarqua l'un des assistants.
EL, plu ieurs autres apnl partagé cet a1·is,
un moine dominicain, présent à la réunion,
Fra Bartolomei Mini, se lais a entrainer à
Jire:
1.
•101,

1'11H·.:--1·crl,3.I ,k l'&lt;•m1u, li•,
,le GuJ.cfrui-~l,•111!-Glailt.:.

collcctiun du màr-

IJ

�111ST0-1{1.Jl

--------------------------------------premihe femme, Jeanne Viccoli, il s'était remarié, en l 3i8, i1 ~ecca \gauano, el a~aîl
tl s en fanls de ses deux mariage .
On le ,·oil, la réalité connue ne concordait
0uèrc ave.c l'étrange rénHation de fra Uarlolomei.
·
Ce dernier pourtant per istail dans ses
dire,-,; il prétendait même aYoir enlre les
mains la preuve écrite de l'idC'nlilé du roi
Jean dont il était le c-0nlident et l'ami.
On comprend 4ue, dès le Jendtmain, ces
propos étaient répétés dans la ville, et que de
toute parl Jean llaglioni se trouva mis en
demeure de les e~p)iquer.
Le marchand ne se fil pas trop prier pour
livrer son secret; il confirma les déclaration.
de Fra Bartolomei.
Son ilJustre origine, longtemps ignorée de
lui-même, lui a,ait été révélée quatre an
auparavaut dans les plu dramatiques cireon Lanues.
le .~ septemLre l:i54, Jean Uaglioni a,aiL
l'U la surprise de recernir un me~sage le
mandant à llome, de la pari de 'icolas Ilienzi,
&lt;1 che1 alier ùu peuple romain, défen.cur de
la Cité Sain le de par la ,olonlé du Saint- ii·gc
Aposloli11uc 1&gt;.
Le . icnnois a,ait d'al.,ord cru à une my~lilicatiou; élrang1•r à toulo affaire polilique, il
ne pouvait concevoir aucun rapport entre lui
cl Hicnzi, l'orageux avrnlurirr hallotté, de révolution en révolution, de la dictature a111
pri on d'l:tal, dcliné enfin par le pape lnnoc1:nl \'I, puis rétal,li au pouvoir a1•cc l'appui
J 'un chef de compagnie franche, le condotlil'rc ~loréalc.
Cependant, le message ayanL été réitéré en
Lerme pres~aols, Uaglioni n'hésita plus: il
parlil pour Rome oil il arriva le~ octobre et,
s'étant logé dans une médiocre auberge de
Cil.ffipo-Fiore, il fit avoir à Hienzi qu'il élail
prêt à paraitre devant lui.
Le mowcrll scmùlait inopportun pour obtenir une audience. Un vent de révolle soufllait :,u_r la ville: lïnsurrc:clion, fomentée par
le- Savelli et les Colonna, menaçait le lliclatcur. Déjà retentissaient dans le faubourg
Ir. cris de : &lt;1 Mort au t raitrc qui a élaLli les
impùls ! &gt;&gt;· Et l'on rnppelait que, suivant une
prédiction, Hienzi devait périr dani; une
émeute ....
Ialgré ce5 circon lances, Baglioni f u 1, dès
son arrivée, mandé au Capilolc cl conduit eu
pré~ence du tribun.
L'abord de celui-ci, lei que l'onl décrit ses
1·ontemporaio , a,·ait quelque chose de singulier et de frappant.
Rienzi, alorsàgéd'unequarantaioed'années,
doué d'une belle figure, la taille impo ante,
bien qu'un peu sàtée par l'embonpoint, s'habillait Lbéàtralementels'exprimail avec emphase.
Ses manière présenlaienl un mélange d'e1altalion cl de \'anilé puérile 'I u'en sl)le modC'rnc
on appellerait 1c cabolinage ~.
011 eolrelien a1eu Jean Baglioni uommcnra
11ar un 1·érilable interrogatoire: il s'informa
de toute la lie du marchand ·iennois, de e~
origines el mèlll'è de certaines particularités
de sun enfance.
1

PUILIPP.E Ill:. V.\1.01S .EST l'ROCLA.llÉ RÉGENT 01:: PR&lt;\XCE

« Oui, Dieu é,it de la orte conlre Ja maison de France parce que le roi légitime a été
exclu de se droit au profit d'un usurpateur! ... »
Pressé de questions, le Doniinicrun aflirma
à ses auditeurs que Jean Je•, cm enseveli depuis près de quarante ans, existait encore.
'fous les roi qui, à partir de son prétendu
décè_, s'élaieut succédés au Louvre avaient
donc usurpé leur pouvoir.

[1 ,128). - Grav11re

,k TttOMA~,

J'.Jprls lt IJl:luu a ':\ LAtX , (.Il usée .it v,,·,aWes.)

Fra Bartolomci mit Je comble à la surprise
de tous en ajoutant que l'héritier légitime de
France vi,·ait obscurément à Sienne où il éLait
connu sous le nom de Jean Baglioni.
L'incrédulité fut d'abord général!'. le personnane en question ne pouvant aroir aux
l·eux des Siennois le prestige de l'inconnu et
du my Lère.
Il était notoirement 61 · d'un certain Guccio
Oaglioni, lec1uel s'était marié à l'étranger

dans de· circonstances à uai dire as ez romanesques.
éparé de a femme el revenu à Sienne
avec .on fils encore en bas àge, Guccio y
étail mort dix ans auparavant, après a,·oir
\' U , a fortune cnglonlie dans la bam1ucroule
de ses parenLs, les Tolomci.
Jean Baglioui, parrenu p,tr on indu lrie à
relever son patrimoine, e.1erçail 1a profossion
de marchand de laine. Après la mort de sa

Baglioni répondit en toute simplicité ; à ~a
nab~ance près, son histoire n'a,ail rien 11ue
d'ordinaire.
' on père Guccio Mini de Baglioui, cn"o~·J
en France à vinJl,l ans comme otage pour on
oncle, Spinr.llo Tolomei, s'y était épris d'une
lille noùle, orpheline de père, . la rie de Carsix,
cl l'avait épousél:l secrètement.
La mère cl les rrères de. larie, alanl décou,erl .on mariage, la firent enfermer dans un
cou1·col en même temps qu'ils obtenaient le
Lannissemer,t du !éducleur.
Quelques années plus tard, Guccio, étant
pancnu à rentrer en France, retroul'a, au
château de Carsis, Marie, rendue libre par la
morl de sa mère, et près d'elle leur enfant
dont le pèrearailignoréjusque-là l'exislence.
~lai~, à toute lts sollicilalions de Guccio
dt! le uivre dans ou pays avec leur fils, la
jeune femme opposa un re[us aùsolu.
Toul ce qu'il ohtinl, à force d'in,lance ,
fut qu'elle ,lui pcrmellraiL d'emmener le
petit Jl'an à Paris pour l'y garder quelques
,jours.
)larie dut cruellement regretter celle concession, uar t:uccio, irrilé contre elle, rcparlit soudain pour Sienne, enlevant i't:'nfant qui
depuis n'était jamai~ retourné en France.
llaglioni u'eul p:is à puursuil rc davantage
sa narration· le Triuun, qui l'availœoulé avec
une émotion croissanle, l'interrompit eu sc
jetant il ses grnoux :
&lt; l\endons gr.iccs 11 !lieu J'arnir épargné
1011·c ,ic! s'écria-t-il ; \'OUS êtes k Roi de

LE 'R_Ol GÛtNN1NO -

..

Après ccl effet tbé,'ltral, llicnû se releva el
ré\'éla à Baglioni stupt:fait le mystère qui
,•enait de lui êlre découvert à lui-même :
Le fils de 1;uucio el de Marie reposait en
France daus la .sépulture royale; l'eofan l
élevé au cb.ileau de Carsix, et plu tarù
emmené par Guccio à Sienne, était le fils du
roi Louis X cl de la l'einc Clémence de
Hongrie.
Voici cummentla su b ·tit ulion s'lltail opérée :
On se rappelle la prétention émise par la
comtes~e \lahaul d'Artois de tenir l'cniantroi dans ses bras pour le présenter aux grands
du ro~·aumc.
Cette prélenlion arail paru inquiét,1nle,
élanl donné la trrril,le réputation de Mahaut,
soupçonnée de l'empoisonnement du roi
Louis X, crime que la nai~ ·ancc du posthume
rendait iaulilr.
Personne, c&lt;'pendanl, n'osa résister :t la
belle-mère du régent. La reine Clémence, qui
seule aurait pu. défendre i;on fils, était dangercu. cmcnl malade cl dans lïgnorancc du
péril couru par lui.
Cc péril jeta dans une telle épouvanlc deux
d'entre les sen'Îleurs commi à la garde du
petit roi, 11u'au moment de remettre celui-ci
am main de la comte 'e Mahaut, il lui
substituèrent ua autre nouveau-né, l'eafaul
&lt;le la nourrice, que celte dernière avait
obtenu permission de garùcr au Louvre.
Or, la nourrice n'était autre que Marie de
Car:c-ix; des amis pui~s,tnb av;tÎenl tiré la
jeune (J.!mme de l'abbaye où elle élail enrerméc

l:h&lt;ht G11auJ on.

France, Jear. [••, lJUe l'on croit mort.. .. Vou~
avez, par miracle, échappé au.x mains de ros
ennemis! 1

et, pour &lt;JUC sa famille ne pûl de nou\·eau
s'emparer d'elle ni du lils qu'elle venait de
mellrc au monde, lui a,aient procuré, par

�111STOR,.1.Jl

--------------------------------------

cette charge au château royal, l'asile le plus
assuré.
Quand la comtesse d'A;tois, ayant présenté

aux grands du royaume comme leur légitime
ouverain le fils de Guccio et de Marie, remit
le nouveau-né dans son berceau, on s'aperçut
qu'il était à l'agonie.
On sait à quelles rumeurs sa fin subite
avait donné lieu.
Une charte rlldigée par orJrd de Ricnzi
continue en ces termes La narration des événements:
u Les auteur5 de la substitution se dirt!nl
après la mort de l'enfant : Nous voyons quel
esl le mauvais vouloir de la comtesse d'Artois
et du seigneur Philippe. lis croient avoir tué
notre seigneur et maitre; mais, par un elfüt
de la gràce divine, ce crime n'a pas été
accompli. Cherchons le moyen de préserver
les jours du royal enfo.n 1.
« lis se rendirent donc auprès de la dame
Marie et lui apprirent que son fils était mort,
lui faisant connaître le parti qu' ils arnient cru
devojr prendrr.
« A leur récit, la dame Marie \'ersa beaucoup de larmes; eux s'efforcilrent de la consoler, lui disant: «Vous èles jeune, madamr,
,·ous pourrez a1·oir d'aulres fils! Nous eiigeons que vous laissiez croire à la mort de.
l'enfant royal, afin qu'il échappe au péril
qui le. menace ... . Vous élèverez le roi 1~
plus secrètement que ,·ous pourrc1 1 comme
s'il était votre fils, ju. qu'au moment où la
vérité pourra èlre manife Lée. Alors ,ous
serez la plus grande dame du royaume .. ..

Si vous agissez autrement, l'enfanl-roi sera
sûrement mis à mort, vous aurez perdu
votre tils et voire maitre,.. et char.on de
nous sera en péril de sa vie !. . . »
La dame)larie, voyantqu'elle
ne pouvait agir d'autre sorte,
se soumit à leur volonté el
donna à connaitre par ses gémi~sements et ses larmes que
le roi était mort. ...
Le corps du fils de Guccio
fut donc porté en grande pompe
à Saint-Denis, tandis que Je
petit roi quiuait le Louvre dans
les bras de sa nourrice, laquelle passait désormais pour
sa mère.
Marie de Carsix se réfugia
d'abord dans un cloître ; plus
tard la mort de ses parents lui
permit de rentrrr dans le cbâl('au patrimonial dont ils l'avaient bannie.
C'est là que le roi Jt&gt;an fc,
grandissait près d'elle, paisible
et obscur, lors de la n1apparition inallendue de Guccio llaglioni.
On comprend poun1uoi, aux
instances de son mari de le
suivre Pn llalie, la jeune cbàLelaine avait opposé un formel
refus. Elle ne voulait ni e séparer de l'enfant royal, ni l'éloi"llCr de ceux qui, cannai '&lt;ant
le secret de sa naissance, pool'raienl un jour
l'aider à ,·entrer dans ses droits.
Le Siennois, irrité d'un refus dont il ne
pouvait deviner les moliis, s'était ,·engé
comme il a élé dit, pir l'enlt\vemeot de son
prétendu fils.
Ce rapl comlerna les auteurs de la suhstilulion; leur fraude devenait inutile, ils en
gardèrent donc le secret.
Marie de Carsix les imiLa, mais duranl le
reste de sa vie 11 honnête et sainte &gt;&gt;, dit Ja
chronique, le silence lui pesa comme un
remord~.
Enfin, au mois de juin 154ti, se sentant près
dt! mourir, elle déclara la vérité à son confo,seur, frère Jordan, moine augustin, el lui
remit son t~slament contenant le roeit de la
subsLiLution, le priant de rechercher le roi
Jean afin de lui déoouVTir son origine.
Un long délai s'écoula entre la mort de
~larie cl l'accomplissement de sa dernière
volonté.
Frère Jordan craignait d'aflirer sur son
orJre la ,·engeance de Philippe de Yalois 11ui
régnait alors en France.
Cependant, a,·cc les années, \"Oyant les
désastres de l'invasion anglaise, de 1a peste
el des tremblements de terre sévir sur le
royaume, il crut comprendre que Dieu vengeait ainsi lïnju te dépossession de Jean Jer.
Le moine se résolut donc à remplir sa
mission, et, trop âgé pour entreprendre luimème le voyage, il envoya en Italie un reli•

gieux de son orJre, Frère Antoine, lequel
partit, en juillet J554, porteur du testament
de Marie de Carsix. Arrivé à Porto-Venera,
Antoine apprit la réintégr~tion au pouvoir de
Nicolas Rienzi. Le Tribun lui paraissait comme
à beaucoup d'autres un être d'éleclion mar&lt;1ué
du sceau de la Proîidence ; il eut l'inspiration de solliciter son aide dans les recherches
qu'il entreprenait et lui envoya, en même
Lemps que sa supplique, un double du testa•
ment qui lui élail confié.
füeozi, « ajoutant à ces lettres une foi
pleine et entière », ainsi qu'il est déclaré par
la Charte citée plus haut, « el s'étant fait
informer par les voies les plus secrètes et les
plus sûres», avait aisément retrouvé à Sienne
Jean 1:Jaglioni.
• Aiant réussi tant bien que mal à convaincre le marchand de ses grandeurs nouvelles, llienzi l'engagea à aller trou ver à
Monle-Fiascone le cardinal-légat Albornoz,
afin de solliciter par son intermédiaire l'appui
du Saint-Siège dans se, revendications.
Le Tribun remit à Jean 1er, comme lettre
de créance, une charte relatant les aveux de
Marie de Carsix et le témoignage des deux
moines auguslins.
La Charte se termine par ces mots :

'---------------------------------------ce samedi /~ octobre i 55-1, le Lou t pour la
plus grande certitude de la vérité el, afin que
le fait soit porté à la connaissance de tous les
fidèles, priant ~olre Seign&lt;'ur Jésus-Chrisl,
lrès pieux et très gracieux, de nous accorder
la gràce ile vivre assez longtemps pour voir
rendre au monde une si grande jm lice.
Àlllt:'11.

J)

Crue prièr(' ne fut pas exaucée; trois jours
pins tard, le 7 oclohl'E', la popula1ion, soulcv~~ par le~ Co~on~~• ~vabi~sait le Capitole,
el ~,colas füenz, peri•sa1t dans l'émeule. Son

LE ~01 GTANNTNO

pateur Jean Il, semLlaiL le mellre en demeure la majorité se rallia au pins prudent avis,
de revendiquer l'héri1age de ses pères.
celui de l'ahslention, mais les partisans du
roi Giannino ne se découragèrent pas et déciIII
dèrent celui-ci à tenler une démarche près du
roi Louis de Hongrie, frèrP de sa défuntP
La popul:ition de Sienne ne fil pas de dil'fi- mère la Heine Clémence.
cnltés p'&gt;ur admellre la résurrection da fils
Suivant la biograpLie de Jean ]er (rédigée
de Louis X el rnn identité an~c Baglioni.
par son beau-frère Thomas Aggazano), la
Le récit de ce dernier, à vrai dire plus clair maison rople de Hongrie, après des &lt;1 recheret plus vraisemblable que celui de Naundorff, ches exactes », le reconnut pour l' héri lier
coïncidait assez avec lt•s évrncmenls; il don- légitime du trône de France, el des raisons
nait au1 malheurs qni frapp~icut la France politiques cmpêchèrenl seules le roi Louis
dcpui un demi-siècle une explication d'un de lui fournir une assistance direclP.

« Et nous, Nicolas, Chevalier du Peuple
Romain, Défenseur de la Cité Sainte, sat:hant
11u·une machination s'ourdit à Rome contre

ÊTATS-() Ë!'iÉRAt:X DE CO,IIPJEGNE (13;'8). -

C"lkbé Oiraud-&gt;n.

J EAN

Il,

DIT LE

Box.

Portrait pein t ,•ers 1359 et ailribut à GIRARD
o'ÜR LÈ ANS. (B it/i olhèque .Y ationa lt .)

nou ·, cl i;raignant de mouri1· al"aut d'ayoir
accompli l'œuvre du r~labli semenl du noi
sur son trône, nous lui avous remis ces le lires,

cadavre, décapilé, trainé dans la boue, fut
entin, sur l'ordre des Colonna, brûlé publi~
rruemeul par ù~s Juif,.
Avec la fumée du bî1cher s'envolèrenl les
grandeurs que le Tribun avait fait un instant
briller aux yeux de Baglioni.
Celui-ci, reçu froidement par Je cardinal
AlLornoz, lequel ne se montrail pas disposé à
lui prêter appui, prit simplement le parti de
retourner à . ienne et d'y reprendre son négoce.
Depuis deux ans, Jean I•r anit lcnu secrète
l'étrange aventure dont les réH~lations de
Fra Bartolomei, son seul confident, venaient,
pour ainsi dire, de loi arracher l'a,·eu.
ll reconnais. ait d'ailleurs qne la Pro\'idence, par la dt!taile el ln captivité de l'usur-

D'après le t;zbleau de

)FAN ALA l! X FILS.

mysticisme peu compliqué el conforme aux
idées du temps.
D'ailleurs, Baglioni, à l'appui de ses paroles,
exhibait la charte clictée par Rienzi.
Ce témoignage d'outre-tombe, le sceau du
Dictateur au bas de la dramatique légende,
paraissait une marque indiscutable de son
au thentici lé.
D'accord en principe ~ur la personnalité
de .Baglioni ( a le roi Giannino » comme on
l'appela familièrement dès lor ), les Siennois
se divisèrent en deux camps, dont l'un voulait cot1te que coûte travailler à la restauration du souverain dépossédé, tandis que l'autre
objectait le danger auquel s'exposerail J~
République si elle entrait en lutte contre les
Valois détenteurs de la couronne. Finalement,

(Mu sée de 1·ersailles .)

Cette assistance, le prétendant la trouva
chez des Juifs, qui lui prêtèrent cinquante
mille florins, moyennant la promesse de les
autoriser à rentrer en Franœ quand il aurait
fait triompher ses droits et recouvré le pouvoir.
C'est précisément la même condition que
d'autres Juifs imposaient au roi Jean de
Valois, alors prisonnier en Angleterre, pour
lui fournir l'argent de sa rançon. Israël se
précautionnait de deux clefs pour ouvrir la
même serrure.
A_ son retour de Ilada-Pestb, Baglioni se
rendit en Provence, dans l'espoir d'être re~m
par le pape à Avignon.
füi l'Église, on le sail, est lente à croire
anx miracles, el la résurrection de Jpan Il

�- - - fflSTO'J(l.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - parul à Innocent YI un fait lrop miraculenx
pour y ajouter foi. A défaut du pape un autre
allié s'offrit au prétendant.
D pui la trêve avec l'J.n"leterre, de~
bande~ de mercenaire , resll:P._ ~ans emploi,
parcouraient la France, pillant el ranc;ono. nt
"ille: el Lourgad1·,: une de ce, bantlt•, occ11p:iit ln Pruve'ilCli sous le commandement de
.Jean de Yernn1s, g ntilhomme ancrlai banni
de on pays pour un meurtre.
\'ernay: ayant entt\ndu parlt&gt;r Ju roi Giannino vint lui proposer . on aide pour conquérir
la France, i1 char:,:t de partager le pouvoir
après ln conqu11ll'.
Le traitl1 n'anit ri1•n de dt!ri. oire. A celle
«tpo11 uc, tout 1·1ublait po, silile aux rhef, de
r.ompasnics frandn•.' . loré.1lt: a,·ait CU a~-ez
Ji&gt; puissance 1•011r rt'•tablir Bienzi à Hom,•.
l:uslarlic d'Aubréricourt se rnyait prè. 1fo
1b·c11ir comle d11 Champaonc: Banlioni, qui
n'était pas d&lt;lpourrn de coura"c, mais que
~on pl'l'mirr élal n'auit pas pr 1paré au commandcmenl d'une armée, i;'eu fia donc :1
\'crna) , lequel prit le titre pomp u. Je
« Lieutenant général du royaumr. 1&gt;, el tous
d u commenci·renl la c:impa"ne.
Le sucrè en fut brillant au d111mt: le pre"
tÎ'•11 de la légende attirail de p:irlisans nomhrrux au roi Giannù10, cl \"erna,·~ 1·011d11isait
1·11 hahilc homme de guem: la tr~up de jour
1'11 j11ur plu, considérable.
Bientôt, pour ~oyager en Prownce, il fallut
un auI-conduit du pr,1tcndanl.
« Chacun rc'courait r, ,a protcctiou ,,, dil
lallco \'111:rni, • les l,ourn:ide. pac·li5:tient
:l\'ec lui cl lui pnJaicnl lril,ut, d,• sorte qu't·n
peu de lentp~ il ;1ma. a d grands tr..:or . »
C'.epcndanl rautrt&gt; roi de France, Jean Il,
d,%,ré de capli"ité en 13fî0 par le trnilé de
flr~tign), a,ait mi à pri. la lêlt! de . on rhal
l'i cn"O}'é une armée pour le combaure. 1.ongkmp l!!s deux: awnturier. tinrent en rrhcc
h•s lroup· royale,. Enfin, en décemhre 1:561.
.Jean de \'ernays, qui avait établi ·on quarti1•r
;,'.111,ral au forl Jti Cad Id, prt J',hi"nnn,

,:tait défait el c.1pturé par le~ gens Jn roi d,·
Pranr1i.
Le 'i jan, ier sui,anl, le ,é11éd1nl . lalleo de
Gi aldo arrftait, au nom de la reine Jeanue
de Naple·. alor · comte se de Provence, J,,an
dl' Ba,.lioni, liné par la lrahi~on d'un de ~1•.s
parti~an ..
Le prisonnier, d'abord renft1rmé au fort
Saint-f:tienne, fut bienllil, sur l'ordr,i de h
reine Jt&gt;.inne, eovo)"é ous bom11• e~corle ru
icile. Parrcou à Mar rille, il tenta une érnion et erra toute une nuit le long de la etile,
rbrrchant un1\ cmbarc.,tion à bord de la,rurlle
on con.entit à le prendre.
R,•hut: partout, époi~é Je foti~uc. il mini
an matin wr, la ville, tl-pfrnnt lrouwr r1[11gr Jans une 1lglise; mai~ . a [uite ,:1::1i1 J(.j;1
~ignalée, il fut rt•connu l!l repris.
l.1\ 1!) f:nier, Giannino alaot été. amen{- i1
1·aple~. le roi l'i la rt!Ïu rnulur ut l'inll'rroger cux-mèmrs, curio~ité bien naturelle,
car Jean fi:r leur tenait p3r une par 1 nlé a. ;;.-7:
proche, de mènt • &lt;Ju'il était le propre neveu
d'Andr ! de llou~ie, ce premier mari de la
reine Jeanne, qu'elle a,·ait fait élrangler pour
~pou ·1·r l.oni d1 Tar,·nll'.
C dernier se montra « ému d'une gr:mùe
compa. "iou II par l,•. réponse.- du prisonnier,
mai ne put rien pour le ~ecnurir, n\:tant lui
aus. i 1p1'une ombre de roi, mari d'une reine
r1ui ·e défakiit facilement de se. mari ..
.Jeanne de ~aples a signa comme lieu de
dètention à lla 0 lioni une prbon d'~:tat, Il'
cb;'\tcau de l'Œuf, ainsi nommé do ln forme
dl' l'ile au mili1·11 d la,1ue1Je il ~· :1c\':1it. Là,
h~s plu grand~ per.'onnag1~, dn royaume vinrcuL ,·hill'r lé prétendant, dont la lr.gcnd1: e
populari. a hirnllit en itile comme elle
l'a,·aiL fait à •.ienne.
Il emble 11oe, mème captif, le roi Giannino ait inspiré encore d1•s inquiétude· à la
1·our de France.
On lrom·e dan, une lellre écrite par lnnoœnl YI aux ,ou1·erain!&lt; d,• X:iple-. la r•rl'U\·e
de~ d,:marchcs faite· par Jea11 Il pour 11u1·
Banlioni r1H t\troitctni:nt r ·-~••rr,: ·
1

11 Le,- prétenlion émi~e~ par Ginonino B glloui ne méritent ponr tonie r1lponse que le
ourire de la pilié ! 1 décl3re le pape dnn
cette lettre adre~sét&gt; au Roi &lt;'t à la Rrine ,le
~apk.
Il e,t proLaLle que la Heinr J1•:mne ne par1:igPait pa l'opinion du ponlifc, !'ao· quoi
l~iannino rùl été pendu comme un bandit ,ul~aire et non inrarcér: dao, un 1·hàteau-forl.
Apri•s quPlqucs moi d'une détention suprortée awc « une nrande patience et une
;rande foi m rneu &amp;, la mort app1rta au pri·onnier sa délhranœ.
On ne dit pa où il rut en,e,eli. Pl'l1l-êtr1',
l'II fait ,le Funéraille,, l:inç:i-l-011 le corps i1
la mPr qui hainnail le , mur Je h prison.
L~, Ilot. par:iisscnL amir rnglouti sa m,1moire rn même temp,; rJlic . on 1·a1lan,•, t.1111
l'oul,li Je son nom l'ut r:ipiJc.
lieux hi:Lorico fraur, is l'nlcmenl. le• l't·re
ll:ioiel el Jlom \'aisselle, onl mcntionn; ,on
cxi,tencc 1•n 11uel11u •, li::;n,'~. Qnanl au anleur italien , un peu plu. prolix~, il- ont , i
l,ien 1•ntremêlé leur r\'CÏls ,le lé"Plldt&gt;, ronlradictoire. qu'il e I a,~ez dirllcile d' rc•lrnu,er la vrrité.
D'ailleur~. commrnl d&amp;biffrl!t i1 ,i lonzue.
dislanc une énimc histori11ue, a.lor5 qne de.
éréoemrnf relativt&gt;ment r,:,.Pnt, nr,u dem, urenl iwpén1•lrable, !
Ainsi, à unt&gt; de~ époques le~ plu troulilét:ùe nti:toire, trois frère-. st'. ,ucci•dcnL ~ur hi
trêîne d,, France; 1'11iné lais,• un frl, 11ne Je
,rrvilrur: d1h·oué, nurnîrnt, au IIIU)en J'unr:
sult,1itu1ion. ou Irait nu danerr qui llll'O~çail sa ,·ir.
IJ • lon~ucs :tno(: , plu. larJ, un él raneer
survient, s • disant n,,1rilier de ln couronm•,
mai. il ne pt·ul faire entendre c re,·endicnLion cl traine ù'éprcu,·L•., en éprl'U\'C., 111w
exbkncc mi l!rable.
Toul cela ne pourrait-il ~·appliquer à
l.oui. .\\'H au~.i hi1•n c1u'1tJ1·an l", 1•1 u·c~tce pa. le ra.~ 1111 jam:iis de répN~r rc lieu
commun : L:i vie est un [ll'rpC.:tut'I n•comm,•11remenl !

IEA~ P(H' J( &gt;lï. AT.

Anecdotes
~

Madame de Prie, ruailrt!sse tlu r :.,ent,
Jiriaéo par son père, un traitant, nommé, je
crois, H•neuf, avait fait un accaparemenl de
Lié, qui a,·ail mis le peuple au dé espoir, el
enfin eau é un soulèvrmenl. l:ne compagnie
1h• mousquetaires rt'Çnl ordr • d'aller :1paisrr
le Lumulte; el leur chef, )1. d'.hpjao, n"ait
dan. s ·s io~lructioos de tirer ur la canaille .
c'e t ainsi l{u'on désignait le peuple en Franœ.
Cel honnête homme se fit une peiue de faire

feu ur ~es concitoyeu-.: cl rnici comme il
s· · prit pour remplir sa commi ~ion. Il fil
faire lou le appr 1t.: d'une sake de mou,qu1'teric; el avant de dire : lire::,, il !\·avança
, ers l:i foule, ten:1111 d'une lllain son chapeau
et de l'autre l'ordr&gt; de la cour. • Iessi1mr,
dit-il, mes ordre portent de Lirer ur la ranaille. Je prie tou 1 , honnêtes Ten · de e
rclirer, avant que j'ordonne de faire feu. ll
Tout . 'enfuit et di parut.

lui, rie. Le prin · d,, Conti iolt•rmmpil l1i
harangueur, 1•11 lui disant ; « Vous ne ~awz
pa ce •1ue r,'p l 11ue les prinr,· ! 11

~ Le prince de Conri actuel 'aT11i1reail Je
ce que le comte d'Artois ,·enait d'acqu~rir une
terre auprè de ses cantons de cba. e : on lui
lit entendre que les limiles étaient bien marquée~, 1111ïl n'y orait rien à craindre pour

~ Le maréchal de Richelieu, a1anl propo~t:
pour mailrcsse à Louis~ V une grande dame,
j'ai oublié la,1uell1•, l • roi n'en ,oulu1 pa,,
disant qu'elle cotlterail trop cher à renYO}rr.

~ C't t un !ait a,éré que ~ladame, fille du
roi, juuaut a1ec une dt! es bonne , re,rarda à
,o. main, el, après 3\'0Îr compté es doigt :
« Comment! dit l'enfant anii: .urprL1•, rnn
nvez cinq doigl aussi, comme moi! » El elle
rtcompla p,mr .-'en a. ~urer.

CHA ,\ IFORT.

LOUISE CHASTBAU

•

jlmes d'autrefois
TROI IÈ 'lE PARTIE

Qui111.c jonr~ emiron :1près le maria••&lt;' dt:
l.ucelle, le chcrnli,•r de .1in1-,forc reparut à
Pont,ieu,, .ïtùt ulré Jan, le wstilmle du
vit&gt;il btitd, il aperçut un chapeau de paillti el
urn· omhrclle ouhlit1s . ur une chah...... li le .
reconnut pour ks avoir vu· à Lu cetlc. Et il
. c trouhb. li r •~pira un parfum inaccoulumé. Ln mai,011 ('Il ,:1ai1 comme rajeunie.
C'i'.lail la pré,e11rc dt• l:t femme qui e trabis~ail, imisible et cert.aine, partout où la
jupe Je mad. me d1: Bell?mhre a_,ait_ya ,é.
Florian man'lua de - allendr1r. , on cœur
d1'.raitlait. Il se r •mit pourtant el ~urvit le
vall'l qui Ici conJui. il :iu ~alon Liane, celui
1p1e préférait la m:myui~e et où (•lie se tenait
lt: plu~ mloulÎl'r~.
Ce "tlun occupiit 1'.1ile «:rnr.he de l'hôtel
,pii dominait la plaine. ••raci~u e _cl fraiche ~it
;;li~se, trans!1;m•nte, ) l,lp 1lenC'~1 ·11s1•. De !u,
on ap,·rccva1l. à drmte, Il' mai.on .•étage~s
du fluy-Saint•J1•an, d, prl'squc d1·mcre HII,
le haut dochl'r hvzantin :mie ~c · coupole'
écailleuse, et ~c • multiple· clochdon . En
ln. , c'tH:iil le fauhourg de TourneLriùr,
prt 1111e entièrement formé de teintu_r:ries
dont les Iain · séchaicnl au liord de la rmhe,
c'était on vieu pont, c'étaient e · moulindonl quclques•nn étaient fortifiés comme
des citadelle . ,\ rr:iuche, la tour Sarbacane
de. ~inail sur le fond du ciel se créneaux et
~e· ruàchicouli~. el, au ddà, les rocher . de
~lorsault fermaient l'hori1.on de leur mru, e
coufu~è.
11 faisait trè' chau 1, c • jour-l:1. Li&gt;s onlre, cols de. portcs-Î1·m!lres étaient Jcmi-do,,,,
ce qui rai:ait ré!!Tler ùan,- 1~ salon hC'a~~oup
de fraicl1P11r l.'t uuc rerlanu: oh~cur1k. A
!'in tant 011 le ehcvalier p~nélra, il crut
Yoir une :ilhouclle de femme s'enfuir comme
,: 11erdue dans la aah-rie
11ui 1:Lnit prorbe.
!no
• •
tcrdit. Florian ·'arrêta., es l·eut, qui · :icrnutum:iienl à l'où,curitr, distinguaient uo rrui'.riJon cbarrré de laine, à taphcrie, un
• · a~ t err,•. comme Jt!
• L1
omra~e qui~ a1sa1l
c en
hâte, un liHc ,m,erl au L11rd d'une cuosolc,
et dan 1111 n .. le fauteuil, ~I. de llellombre
d;rmanl, la lt~lr. rmver-i1e au do sicr el la
bourl1e ournrtc.
~lais le mar11ui s'ih·eilla en sur·aot :
- Hol:1! ... liol:i! ... fil-il. an .- lrop -1~\'oir
ce q11 'il disait.

l'nis, Lont à roup, reconnai ·qnt le d1erali,r :
- ,\hl r.' • t mu~, mon cher Flori:rn,
aia-t-il nwc joie.
Il ~e dre:-,-a .
.\lai. au: ·itôl porl3nt la main à snn fronl,
an•1· J'e,prt&gt;ssion t&lt;gart&lt;e d'un hommtl «Jni
~oulfrc d'un mal .~uhil :
- Pardonnc1, dit-il, il me faut m'a::eoir.... \'om 11u'u11 rcrûge Dl' prend ....
J'ai au '!&gt;Î les jamhe, un peu faihlc ..... Pour
tout dir ', je ne uis p:i. tri• l,ien ... .
Florian . 'inquiéta, 1·oulul :ippdcr.
- •'on! non! ... diL , f. de llellombre. Cr.
u·c~I rien .... Une minute encore el il n'y paraîtrn plu~ .... Là... c'c L floi .... Mai pnbq~c
me voilà i troublé el inc.,pable de me temr
dchoul, approchrz-vons d • moi, mon neveu.
Je ,·eu, Yous embra ...cr, m'informer de voire
,·anté et vous l'aire part de ma joie .....\h ! je
suis heureux, Florian! ... Plug beur •111 qne
je ne le aurai dire ... ll me lanlait de ,ou·
confier cela, comme à un ami, à un ami trè
rlier .... 1 "esH:e pa., mon ne,cu, que vou
comprenez mon bnohrur? ... ladamc de llt•~lombre e.. t parîaite .... J'en 1:lai~ sùr .... \la 1.
où donc e 1-ellc'!... Toul pr,'&gt; ·, r rtain •ment ....
Elle ne mP. quille point ..1••

Il appela :
- ~lad:imr!... ,radamc !... Y1·11ez vi11•,
voWt qne notl'c chPr 1.:h rali r ,, l arrhé.
l.ucelte parul dans le cadre luminc·u,
d'une porte ouverte.
~~lail-&lt;.·e liicn Lucclle de Fon:pc)rat, rt'ltc
pMe jeune femme ,êtue d'une roi,.' de :-oie
brune, coinëc a,ec tant de modestie et dool
le· main se di~~iruulait·nl . ou:,, de:,, milaine '! ... La douce gra\·ité de ·on ro:lume
'harmonisait a\·ec rcllc de son , i~:F•c . .",·,
lêHe. tremblaient un peu. Elle 11c put 'I""
sourire d'un . ourire contraint el murmurer
deux mot: ininlellia:ihlt ~ en fai~anl la re,·rrcnœ de,·anl Floria; qui s'inclinait lr1:s l&gt;a:.
le. enfanb. dit avec rondeur le marqui., \·euillcz quiller ce airs cérénmnieux ....
\'ous ~avn ce qui a été entendu'! \"ou .. \Oil:1
1el~ que Frère et sœur, parlant familier. ~i
li: cn•ur Yous en dit. Ma ch~reLuœlle, donnel
,·otre ruaio au cheralier 11ui Ya ln bai rr 1•11
·hme
de bonne amitié .... Là ... Yuilà qni csl
t'
foi 1. ... C'tist hicn, l'l je ui l'Onlml.. ..
Maintenant, madame, reprenez votre brodt'rie, el ,ou_, mon neveu, conlez-nnns ,otrt'
\lfY:IIYC.

-_ \fai,, Jit Florian, awc un ,·a!!lle embarr.i~. ne ,·aut-il pas mieux que je me

�AMES D' AllTl(ëF01S - - .

fflST0~1.JI · - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - •
retire? ... Vous venez d'être souffrant el je
craindrais de vous fatiguer ....
- Quoi! monsieur, dit Lucetteen s'adressant à son mari, vous vous trouvez plus
mal? ....
- Ce n'est rien, répondit le marquis.
C'est passé ... Vous savez? un vertige, comme
ce matin, comme hier .... La chaleur, sans
doute .... Ne \'OUS en occupez pas .... Allons,
chevalier, dites-nous quelques jolies choses.
Florian parla. Il dit des riens avec imporlanœ. Son discours était coupé de silences
brefs. 11 regardait Lucette qui complait saus
relâche les points de s~ tapissnie. Mais
comme il cessait de parler, c-lle leva la Lère.
Leurs regards se rencontrèt·enl.... Le mar11 uis était retombé dans son sommeil.
Lucellc détourna ses regards el, sans pensée, les porta autour d'elle. Le chevalier ne
dissimulait plus son émotion. li dit tout Las:
- Lucellc ....
Elle ne répondit pas tout de suite, mais,
d'un grste douloureux, elle montra M. dl!
Bellombre. Puis, avec effort elle dit, simple
el digne :
- Je suis madame de nellomhre.
Florian se mnrdil les lèvre et ses yeux se
mouillèrent. li se leva et se rapprocha &lt;le l.1
jeune femme. Dd,lJut, derrière la d1aise 1,î1
elle était assioe, il appuya ses mains au dossier el se pencha :
- Sommes-nou.s amis encore, Luccllc 'l
dit-il. ... Et malgré .. ..
i ous sommes ... nous serons toujours
ami!&gt;, Florian ... murmur:i-t-elle. Mais, enlrc
nous, il y a... il y a le serment ....
- Il y a aussi Jes souvenirs, ajouta Sainl~larc d'une ,·oix ourde el tremblante.
Lucellc courba la tête sur son ouyrage.
Elle soupira et dit si bas &lt;[u'clle s'entendait
à peine :
- Oui .•. il y a les souvenirs ....
Il se turent.
Le chevalier marchait maiutenanl à travers
le salon. Le tapi~ étouffait ses pas. Il s'arrêtait parfois dl!rrière Lucelle qui, le sentant
si près d'elle, retenait son souffle pour ne
pas trahir sou émoi. Elle tirait machinalement son aiguille, toute sa volonté tendue à
goûter la joie de cette chère et dangereuse
présence.
Florian la considérait. Il voyait ses fins
cheveux en désordre sur sa nuque. Il se rappelait la ligne souple des épaules que cachait
à présent la robe discrète de l'épouse, et lt:s
bras aux contours gracieux, et la paume odorante de la petite main que voilait un résenu
de soie .... Tl ne retrouvait pas en elle celle
fleur de gaieté tendre qui l'avait séduit jadis.
Mai, Lucette lui semLlaiL plu l.idle encore,
plus touchante, plus digne d'être aimée dans
la mélancolie el la gravité de sa personne.
Qmii I cel amanl qui, aup1·ès de mademoiselle de Fonspe)•rat ne savait que soupirer, se
Lrouvail, de,•anl madame de Hellombre,
obsédé &lt;l'images voluptueuses cl assoiffé par
le désir'! ...
li lulla contre ses pensées. Pui , afin de
préciser par des mols , a résolution d'éner-

gique résistanœ, et s'étant arrêté devant Lu- terrible, précursenr de la chute prochaine,
celle, il dit, lui saisissant les mains :
s'éleva dans son faible cœur.
- Ma sœur ... ma sœur ... ma sceur très
1(
aimée ....
Et Lucelle répondit :
- Oui, Florian, vous êtes mon frère, deLes jours et les semaines se succédèrent,
puis le jour où pour ne p_as me séparer de pleins d'amour silencieux, d'attente inavouée,
vous ....
d'espérance imprécise, de désirs vite réprimés.
Un sanglot mourut dans sa gorge. Elle ne Une lettre de Julie augmenta l'angoisse de
put achever. Elle se leva c,L s'enfuit dans sa Lucelte. Uademoiselle des lmagnes contait à
chamùre. Lassée par le combal intérieur qu'elle son amie loules sortes de folies joyeuses. Elle
venait de soutenir, el par la nouveauté du lui disait son bonheur de goûter un amour
rôle qu'elle jouait, elle s'affaissa dans un fau- partagé. Elle se Oaltail d'avoir choisi la meilteuil. Elle aurait voulu pleurer, mais ne le leure part, car Guillaume l'adorait, elle vivait
pouvait .... Son lrouhle était Lrop grand, son somptueusement el n'éprouvait jamais aueun
angoisse trop profond,•.... Si elle s'était rrgrcl du pass4 :
LrompéeL. Si 1·lle avait trop présumé de
11 Le temps l'St cour!, répélail-elle à plnses forces'? .. Si l'ancien amuur réapparais- ~ieurs endroits de sa lettre, il faut en jouir.
sait el , i elle ne pouvait lui résister? ... Dieu! J'en profit!! de mon mieux. S'aime, je snis
que sa mère éLaiL coupaLle! Et elle, pau\l't! aimée, je vis plcinemc-nl. Mais toi, pauvre
ignorante, comment avait-elle pu rroire à srn1imrn1alP, que dl!,iens-lu?. .. llélai.! j'ai
celle chimère de l'amitié îralernelle v nant, granfpcur que la deslinL&gt;e ~oil de roucouler
par ordre, tenir la place de l'amour thas~é'! ... triste el seule de cœur jusqu'à tes df'rniers
A qui dire sa peine? ... A qni demander jours comme une rolomLc lilt•s~c .... Quelle
conseil?... Elle pensa :
misère r1ue la vie! ... 1l
- J'ai on livre, un saint livre.
Lucctte pensait :
fille prit la vieille linitalion qui lui wnait
- Ainsi, Julie qui a méprisé les dt!voirs
de . on aïeule. Sur la tranche el du bout &lt;les impo. rs par le nom, le rang, l'éducation, la
doigts. f-lle tra~:a le divin signe, puis, au fradilion, la morale, Julie est heureuse ...
hasard, elle ouvrit le livre el lut :
Julie e l aimée et elle aime librement. ... Et
« C'est quelque chose de grnntl que moi qui me suis soumise, rrni ai obéi à toutes
/'amour el un bien a11-1/ess118 rlP Lous les
les lois dt! la famille, de la race, de la relibiens. Seul, il rend léger re qui nl pesant gion, moi rrui ni rèvé d'être éternellement
el /&lt;iiL qu'on -~IIJ)JIOl'LP n vec une âme égo/p chaate, honnèle, lld1\Je à mon ~erment
to11tc.~ res vicis.'lil11dPs dP la nie .... ~
d\1pouse; moi je traîne et trainerai toujours
Lucelle tourna lJ page. Ses doigts la sai- sans doule ma malheureuse cxi tencc .... El
sissaient à l'endroit même où sa grand'mère le pire est que je ne puis, sans remords,
avait posé les siens. Une poussière de o~urs • céder, mème sccrètemen t, à la passion cpü
desséchées lomlia d'entre les feuillets. Elle m'enflamme .... Julie, fière, souriante. prolut encore:
clame à haute voix son bonheur dans l'amonr
« Rien ne lui pè.~P, rien ne lui cotlle. JI cl n'en éprouve aucune gêne ... Oui, elle a
le11le plus 1111'if ne J)euf.. .. Aucune /àti_q11e raison : quelle misère r1ue ma ·rie! ...
ne le lns.iP, aucu11 lie,, ne l'appe.~anlil,
Elle relut la lellre de .Julie une fois, deux
1wc1111e {l'ayem· ne 1-e l1·011ble .... »
fois, dix fois, rnulanl y répondre el ne l'osant
Comme elle se répétait œs dern'ers mol~, point. Finalement, rlle la jeta nu feu. ~fais à
elle s'arrêta tout à r.oup et s'interrogea :
&lt;"11:H[Ue inslant ce souvenir lui rcrnnait el la
- N'aimerais-je poinL, puisque me voilà comparaison s'élaLlissait en son esprit,
tout alo11rdic par le joug du mariage el implacable el cruelle comme sa destinée.
effrayée de mes inclinations? ...
l~ncore cles jours et des jours pnssèrenl.
Et elle ne sa\'ait plus si die devail se réLa lune ~e perpétuait, sourde et violente
jouir ou s'affliger de ce doute.
dans l'âme passionnée de Lu celle. La chambre
Elle rêva ainsi longtemps et, plmieurs conjugale lui devenait odieuse. Elle tenta cle
fois, relut ce passage.
la ~upprimer, s'autorisant de l'avis du médeUne cloche sonna du côté de la cui~ine, cin (JUi l'ecommandait à 61. de Bellombre un
annonçant le souper. Madame de RelloruLre sommeil duraLle, bolilaire et reposant. Alais
marqua d'un signet le chapitre V du Troi- le marquis ne cédait rien sur ce chapitre,
sième Livre de l'lnternelle Consolntion. Elle encore que Lucellc lui parlà.t au nom de sa
crut sentir &lt;rue celle lecture avait remis santé.
Loule choses au point dans son cœur et
- Ua santé! répondait-il, die est solide,
4u'elle était maintenant vaillante d calme.
ma mie. Pins que ma santé, je vous aime.
Tl'è' calme, en effet, elle suivit le couloir, Vous èles mon bien le plus précieux. Le tré,or
descendit l'escalier et longea Je vcstibult•. de rnlre Leaulé me procure cles joies incomTrès calme, elle ouvrit la porte de la s:ille à parables ....
manger. Déjà M. de JMlombre, vacillant sur
Aci;:Lle répli,1ue, Lucelle rougissail, détoursa canne, s'approchait de la table el ·a~- nait la l~e. ou mème s'enfuyait pour dérober
ser1it. Florian parut.
.a tristl! émoLion aux. regards amoureux de
(Juand Lucelle le vil auprès d'elle et quand son vieil épou,L Elle évitait Florian, qui l'él'ielle l'entendit parler, son âml! s'émut. m llÎl de mèmt'. Pourtant, moins ils e voyaient,
calme s'évanouit ... . lin trouble délicieux eL plus ils pensaient l'un à l'antre. Qu'une occa-

sion inattendue les réunit en un court tête-àtête, ils restaient muets, le cœur battant el
éperdu .... Si leurs lèvres s'étaient descellées,
elles auraient crié : • Je t'aime! ... » Que la
robe de Lucelle rflleurât le che\'alier, il pâlissait. Qu'il lais~ill trainer sur un meuble
quelque objet familier, ses gants, son portefeuille, un livre qu'il li·ail l'instant d'avant,
Lucette brûlait d'y toucher. A peine ses doigts
s'en approchaient-ils qu'elle se sentait tremblante et manquait de défaillir.
Octobre arri\'a, La mélancolie de l'arrièresaison s'accroissait de la longueur des soirées.
C'était le Lemps propice aux lecture . Florian
offrit i.a Libliothèque el Lucetle accepta. Elle
lut des romans anciens qui avaient encore la
von-ue, 111 Noui•e/le lleloïse et Clm·isse Ha r/owe, el elle s'attendrit.
Certain soir, 111 chevalier apporta un pelil
volume, qui Hait une nouveauté. On en di ait
le plus grand bien. On parlait même de chefd'œuvrc.
- Lisez-le la première, madame, dil-il,
vous me direz ensuite YOtre sentiment là-dessus. et i je dois le lire.
- Maii,, dit le marquis, tout en bégay.inl
un peu, car son malaise augmentait chaque
jour, mais ne vaudrait-il pls mieux, mon
neveu, &lt;[Ile ,ous nous en donnif'Z lecture l1
voix haute, le soir au coin du feu? ... Pt&gt;u
importe i je m'endors, quoique, à vrai &lt;lire,
la cbo ·e soit rare, ajoula-t-il ingénument. Je
ne me. sui jamais passionné pour les aventures chimériq uc .... Je leur préfère les lie lies
réalités.
li eut un sourire cl regarda Lucellc qui
rougit. Florian détourna la tête. La marqui.e
demanda le litre du roman.
- Clafre rl'Albe, dit le chevalier. C'e L le
premier roman d'une madame Collin, veuve
d'un hanquitr de Bordeaux, et très jeune
mcore, dil-on. Vingt-cinq ans, je crois ....
Vous plairail-il que nous le lisions ensemLle?
- J'en erais ravie, répondit Lacelle dans
un élan de sincérité.
Il lurent Clafre d' Albe, celle arnnlurc
héroïque et passionnée où l'on voit un jeune
homme fuyant la îemmedont il est amoureux,
parce qu'elle est l'épouse de son bienfaiteur.
Ptndanl que Florian lisait, la marquise,
baJetanlc, bm·ait les paroles du héros qui
toœLaienl des lèvres de son amant : « ... Dismoi pourquoi, toi seule, as reçu celte âme,
cc tor1enl de charmes el de vertus qui Le font
l'objet de mon idol.itrieL. »
M. de Bcllombre dormait, dl! pins en plus
alourJi, dans 1&gt;on fauteuil, les bras pendanls
rl les pieds aux chenels.
~lais un soir, les aveux de Florian se mêlèrent à ceux. du bérog_ Lucelle, comme Claire
d'Alhe, se laissa baiser les mains. Elle pleura
sur le tendre visage de son am:tnl qui implorait. ...
Puis elle céda ....

peine. Depuis le mariage de Lucelle, ellel'a,·ait
vu plus soU\'ent, dans le besoin où elle élail
d'une oreille propre à recevoir ses confidences
el parce que la solitude lui pesait.
Outre quP. le nouveau curé de Verlhis, l'al,bé

•

L11cel/e 011~ri/ le livre d 1111 : , C'est quch;iuc chose
de grnnù que l'amour et un hicn au-dcs;;us de
tons Je,; hirns .... • ( P:igc 232.)

Mari eau, n'efü poinl accepté le stratagème dl'
la confession familière, Mme ,le FonspeJrat
c11L répugné à lai dire ses secrets : tl C'étail,
disait-elle, un révolutionnaire, puis1iu'il avait
prêté serment. »
L'aLLé Marteau donnait dans les idées nouvelles. li avait attendu le Concordat arnc
grande impatience. Pendant que le cardinal
pina et eu suite le cardinal Consah·i en jetaient
les h~es, l'abbé Marteau :l.\'ait, disait-on,
écrit des injures à Bernier, dont le faux zèle
nni~ait, pensait-il, à la rapidité des conclusions. Dans ses prônes du dimanche, le curé
.Mari eau mêlait l:i poliliq ue à la rdigion. Il se
déclarait haulemenl pour le calholicisme
d'Élat, tel que l'entendait le vainqueur ùe
lareugo.
Le Concordat signé, il chanta un Te Deum
soleunel. En chaire, il ~e glorifia d'apparlenir
à celle légion que le Premier Consul chargeait
de veiller sur la foi catholique. Fièremeul, il
commenta la parole do Montholon : t( Lo
clergé français, c'est une gendarmerie sacrée 1l,
el il eut un beau mouvement d'éloquence
dans une paraphrase qui se terminait par ces
mots : (C Oui, je suis un gendarme sacré! »
~1 -de la Mour:iine, à qui on rapporta la chose,
ne
l'appela plus dès lors que ù le sacré genIll
darme ». Q.oanl à la baronne, qui ef1t peulLe curé Pomerol moumt en 1801. Sa mort èlre ,·olonLiers essayé des prati11ue religieu,e
jeta madame de Fonspeyral dans une grandi• pour remplir sa vie el se dislraire de a souf-

france intérieure, elle se lroU\·ait moins disposée q11e jamais à en user, puisque le CUl'é
en était le dispensateur.
Souvent, elle pensai I à son prédéces eur.
Je simple et doux Pvmerol, qui Sa\'ait si bien
parler aux gens de qualité : &lt;1 Ali! comme il
était humble de\'ant eux! Comme iJ pratiquait
bien les devoirs modeslrs de son ministère! ...
Cc n'était pas un fonctionnaire, celui-là .... Il
n't'tait pas à la solde d'uu gouvernement.
oùligé d'en dire du bien, ou de se taire comme
un ,·alet devant son maitre. II sa,·ait blàmcr
le:: fautes, flétrir les iniquités, dénoncer les
sacrilèges cl soulfrir pour sa foi. On l'avait
bien vu au Lemps de la persécu1ion. Au ~erment, il avait préféré les ponlons de l'ile
Madame d'où il était re,•enu, en quel étal.
grand Dieu! ... C'était un prèlrc, lui! .. Mais
lecuré~1arteau'! ... Allon· donc!. .. Il dit sa
messe et fait son prône comme un grallep:ipicr va à son bureau ou un magi. Ier à son
école. li flattera n'importe quel gouvernement
afin ,rne le son~-préfd, 11ui a l'œil sur lui, en
dise du Lil'n dans es rapports. Ainsi, il
deviendra doyen el puis archiprêtre, C'l puis,
qui :ii1?... IJn prêtre, ça? ... Un ambitieux,
et pas autre chose i ... 11
,
Lor que ces pensées lui venaient à l'égli t'.
pcndantquïl orliciait, lui, l'3ncien assermenté,
madame de Fonspeyrat ne pouvait plus se
contenir. Même 011 l'avait vue, le jour dt! la
Notre-Dame, quiller violemment l'église en
jetan là haute voix le mot « coqui11 ! 1&gt; tandis
r1ue le curé ~farteau se prosternait devant les
saintes e pèces au ffi(lment de l'éléva1ioo.
D'autres C'hoscs encore la tourmentaient :
L'agriculture ét:iil contrariée par l'inaction
du paysan enrichi des biens nationaux el pa1·
les guerres 11ui lui enlevaient les bras les plu-.
forts. Elle languissait. Ne périrait-elle pas
tout à fait si, comme l'a~surait M. ùe la \lourainc, le PremiC'r Consul, pour être empereur,
s'imaginait de conquérir le monde? ... Alon,,
que ferait madame de Fonspcyrat des terres
qu'elle avait si habilement conservées ou
rachetées'? ...
Elle refusait de croire à la solidité du
Crédit public. Pour rien an monde, elle n'e1H
acheté des titres de rente, el n'aurait confié
un sou à la Banque de France que Perrégaux
el d'autres financiers avaient récemment
fondée. Au surplus, il lui suffisait de savoir
que le fils Rafanaud faisait partie de celle
bande pour qu'elle refusât de la r.onsidérer :
&lt;l Tas de voleurs, di ait-elle. Ils recommencent le trafic d11 papier avec ces espèces d'assignats &lt;1u'ils appellent des billets de ban([ ue !.. . 1&gt; Et elle continuait de garder son
ar6enl dans une easselle; bien rangé, bien
empile, gros rouleaux d'écus, plus petits
rouleaux. de louis d'or, el mème de la grosse
monnaie de cuivre, pour n'avoir p:is à changer
trop -~ouvent des pièces de valeur.
Les domestiques lui devenaient insupportables. Ils perdaient le respect, disait-elle, la
regardaient en race et lui parlaient de Lrop près
avant même qu'elle les interrogeât.
Le petit monde de Verlhis, bonLiquiers et
artisaus, lui était odieux. Ne voilà-t-il pa.

•

�ms TOR..1.JI

•

qu'ils s'a1isent de s'habiller avec du drap fin,
des bas en laine d'Allemagne et des chapeaux
de castor? ... Leurs femmes osent mettre des
rubans à leurs bonnels et elle porlent
mi Laines! ... Elles affectent de parler français
el semLlent oulragées si on leur adres,e la
parole en patois . .Alors, si ces e~pèces parlent
comme des nobles, quel langage sera réser,·é
a• ceux-ci. ?....
Enfin Lucette l'inquiétait par sa langueur
el son dépérissement que n&amp; suffisait pas à
expliquer une grossesse proche de son terme.
De plus, la baronne supportait mal les discours que tenait parfois Lucettc sur les choses
du sentiment el qui reflétaient les opinions
du chevalier plutôt que celles du marquis.
Aussi, chaque fois que madame de Fonspeyrat
re,·enait de Pontvieux, elle se sentait plu.
irrilée contre sa fi Ile.
Ainsi, elle vieillissait, isolée, triste et toujours violente quand l'occasion s'offraiL Ses
lourdes méditations se portaient volontiers su 1·
le passé pour le regretter, sur l'avenir pour
i-'en émouvoir. Si elles s'attachaient au souvenir de son fils, madame de Fonspeyrat
rPjetait ces pensées avec un sur~aut d'âpre
volonté, car là seulement était le défaut de
celte cuirasse d'énergie dont elle s'était
revêtue dès le premier instant de sa lutte
maternelle.
Elle avait rempli son devoir et envers Martial cl envers Lucette, en tenant bon malgré
leurs larmes. Pour le moment, elle n'avait
plus qu'à tenir la main tl leurs intérêts qui
étaient dans l'héritage, sans doute prochain,
de M. de la Uouraine.
Le marquis baissait visiblement. Un catarrhe compliqué d'accès de goutte le tenait
clouéàlachambre. Madame Françoise l'y venait
voir chaque jour. Elle écoutait avec patience
les propo philosophiques du vieillard tout en
tricotant, ou demeurait sans dire mot pendant
les longs silences auxquels se plaisait la rêverie
de son cousin.
D'abord, le marquis avait reçu ses soin~ avec
quelque impatience. Malicieusement, il avait
essayé de la décourager en l'ohligeant à lui
faire lecture des pages les plus ardues de
Leibniz ou de Spinoza. Mais il avait senti qu'il
faisait fausse route et se prenait à son propre
piège. Car le supplice d'enten&lt;lre ânonner les
plus Leaux morceaux de la Théodicée ou ce
qu'il y avait de meilleur dans la Clef du
ancluaire lui parut de beaucoup plus affreux
que celui soulfert par madame de Fonspeyrat.
Tl renonça à ses lectures el apporta, à la
recevoir, une stoïque résignation.
Seule, madame de Puyrateau faisait fuir la
haronne. Aussi le marquis suppliait-il sa
vieille amie de venir le voir souvent. VolonLiers
elle quittait les Roches pour lui faire visite
quand la température était douce et quand
elle ne souffrait pas trop de ses rhumatismes.
Dès qu'elle entrait dans la chambre du
\'Îeillard, madame de Fonspeyrat suspendait
le mouvement de ses aiguilles, pliait son tricot,
rajustait son bonnet, fai$ail la révérence E'l
partait. On entendait ~es socques frapper
ferme les dalles du Yestibule. Alors les deux

'-----------------------------------compères se regardaient, souriaient el poussaient, dans le même accord, un soupir de
délivrance. Ils reprenaient leur causerie de la
,·eille au point où ils l'avaient laissée, füaient
les journaux, parlaient religion, philosophie,

Elle en retourna les feuillets el lut à haute
voix :

« Monsieur,
« En un temps dont je ne puis me souvenir
sans grande émotion, vous m'avez dit : « Si,
quelquejC1ur, vous êtes dans la peine, écrivez-moi. Je ferai tout pour vous être
1r utile. » Je n'ai pas oublié vos paroles. Je
suis assurée que, vous-même, en bon gentilhomme français, vous vous les rappelez el que
vous ne manquerez pas de leur être fidèle.
J'ai donc beaucoup à espérer de vous.
« Ce que je vous demande? ... Des nouvelles
de votre neveu Martial, mon cher et bien-aimé
/lancé. En vain je lui ai écrit lettres sur lettres.
Elles sont restées sans réponse. Parlez-moi de
lui, monsieur, je rous en conjure, ne fût-ce
qu'en quelques mols brefs, \'Oire douloureux
~i la vérité r exige. Mais il faut que je sache,
et, depuis mon départ de Verthis, je ne sais
rien.
« Je vous dirai aussi, monsieur, &lt;1ue mon
chagrin est augmenté par ma solitude. Voici
tantot deux moi· que Dieu m'a enlevé mon
père vénéré pour le placer auprès de lui. Je
suis sans famille, pre que ans amis . Je n'ai
11ne vingt ans elje suis seule an monde. Jugez
de mes tristesses.
11 Pardonnez, monsieur, celle lettre el la
demande qu'elle contient. Votre bonté seule
m'a autorisée à l'écrire. Je souhaite que ces
lignes vous trouvent bien portant, heureux
el tout disposé à recevoir a,•ec indulgence
l'expression du prorond re~pect de votre lmmble servante. ll
11
&lt;&lt;

• - Ache1•e: , ma chi!re. Lisez el dites-mot ce don/ il
s'agit. Je me sens m~I et sr1is te11 e11clin .i m·occute1· .t'affaires • (Page ~3.i .)

sentiment ou politique, discutaient sur le
Premier Consul ou sur le cas de M. de Talleyrand auquel le pape ,·enait d'accordrr an bref
de sécularisalion, afin que cet ancien évêque
pù t épouser madame Grand, sa maitresse.
Mais, le plus souvent, ils s'entretenaient des
choses d'autrefois, ou reslaient en silence,
dans ce doux el heureux silence par lequel se
marque la communion profonde des esprits et
des cœurs.
Un jour, madame de Pulrateau trouYa lo
marquis en train d'ouvrir une lellre qu'il
venait de recevoir. Ayant son amie auprès de
lui, il suspendit cette besogne qui, pour
mince qu'elle fùt, le fatiguait, et il dit:
- Achevez, ma chère. Lisez et dites-moi
ce dont il s'agit. Je me sens mal el suis peu
enclin à m'occuper d'affaires.
li ferma les :yeux et s'accota dans son fauteuil comme pour s'èndormir.
Un cri d'étonnement de son amie le tira de
sa Lorpeur.
- Est-il Dieu possible! cria la comtesse.
- Quoi donc, ma chère?
- La petile ... la peLite protestante ... vous
savez?... La fille de.... Comment donc? ...
C'est sigué Katerioe, tout simplement.
- Raterine Albos?... La pclite Kateriae·! ... dit le marqui en se redressant. Vitr,
ma chère, IL ez ... .
La comtesse avait déjà parcouru la lellre.

- Voilà qui est curieux, dit le marquis.
Ce matin, dans le demi-sommeil qui juxle
mon lever, je rèvais de celte petite fille, que
je voyais trottinant par ma chambre.
- Et moi, dit la comtesse, par ma fui 1
je l'avais oubliée .... Vous arnz raison, Alexi.~,
dans ma cervelle, un clou chasse l'autre ....
Le huguenot et sa fille en étaient joliment
rnrtis, allez! ...
- Oui, je sais, bonne vieille linotle .... Je
connais vos défauts .... Mais il ne s'agit point
de cela. Yoilà qu'il faut répondre à celle enfant. Donne-t-elle son adresse?
- Bien sûr, elle est là, au-dessous de
son nom.
- Eh bien I c'est vous, ma. bonne, c1ui
allèZ répondre, non seulement parce que
mon rxlrême faiblesse m'empêche de tenir la
plume, mais surtout parce qu'une femme est
plus habile qu'un liomme pour traiter de ces
d~licates matières. Yous loi direz ....
- Je lui dirai ....
Tous les deux s'arrêtèrent.... Comment
dire le vrai et cependant ménag-er la sensibilité de cette enfant? ... lis méditèrent un peu.
- Alexis?. .. Il me vient une idée ....
La coroles e Marceline interrompit par ces
mols les raisonnements philosophiques oit
s'égarait l'esprit de M. de la Mouraine. li
quitta son rêve cl dit :
- Parlez, mon amie.

- Ne riez pas de moi, surtout, t'L ne
m'appelez pas vieille linolle .... ~Ion ami,
nous sommes âgés. fous êtes malade el moi
fort impotenle, A quoi nous a ser1i jusqu'aujourd'hui, dans noire vieillesse, le peu d'argent et de bien-être que nous avons conser',és?... Grâce à mes revenus, je peux faire
une heureuse et nous donner à tous deux la
joie de voir luire un peu de jeunesse près dl!
nos derniers jours. Si vous ne m'en détournez
pas, j'appellerai ici, pour viHe à mon côt~,
la petite Katerine Allios. Je lui assurerai mon
héritage. Et, quand Marlial re1•im Jra ....
F.llc soupira.
- .... S'il revient! ... nous la lni donnerons. IJue pensez-vous de mon idéè?
- Je songe, mon amie, dit M. ùe la Mouraine aver un Ù1Jmi-s011rirr, r1ue vraimrnl
J,eibniz a du génie el qne tout va pour le
mieux ....
- Oui, oui. .. c'est enlendu, dans le meilleur des mondes possibles, acheva la comtesse
1'n badinant. ~fais donnez• moi votre avis, c'est
plus sérieux que toutes ces balivernes philosophique ....
- Plus sérieux! ... Voyez, ma chère, qu'en
effet. selon ce que je me di ais tout à l'heure,
il n'était pas besoin de me marteler l'esprit
avec des points d'inLerrorration, car la solu-tion est. venue toute seule, claire et précise,
de votre hel esprit. ... Écrivez, ma chère,
écrivez, rt faisons Lout comme vous l'avez
vensé .... En uite, apnL « dans le même
instant pleuré el ri de la même chose »,
comme dit nolre Montaigne, nous &lt;&lt; tournerons le feuillet ll, comme il dit encore, et
nous changerons de discours .... Tout cela me
fatigue et m'intéresse à demi .... Il) a là, sur
ma table, des plumes toutes !aillées et du
papier excellent. tcrivez, ma bonne; moi, je
Yais reposer un peu.
La comtesse écrivil. Sa lettre fut pleine
d'adresse, de réserve t•t d'amabilité. Elle se
Il t bonne et serviable sans cesser d'etre digne,
affectueu e tout en gardant les distances, H
douce sans fadeur, Elle sut parler de Martial
et dire son absence et, pourtant, n'assombrit
point le tableau. Elle formula sa proposilion,
la rendit séduisante et sut l'entourer d'un
brin de gaieté :
&lt;1 Je n'ai pas de fille à aimer, disait-elle en
terminant, voulez-vous être la mienne? poi11t
de compagnie autour de moi : rnulez-vous
être ma compagne? En échange de vos bons
sotns, de votre aimable société et du ra)'0nnement de votre jeunesse, je vous offre l'éternelle amitié d'une mère-grand pas trop vieiUP,
pas trop mélancolique, mais asse~ sensible
cependant pour comprendre vos inquiétudes
el y prendre part. Venez, mon enfant, venez
causer avec nous de celui que vous aimrz et
l'attendre auprès de celle qui se dit à l'avance
votre bonne amie, ll

meura quelques minutes sans oser l'ouvrir.
Elle n'avait connu d'autre écriture française
que celle de Martial, et ne pa~ la voir sur ce
papier scellé de cire lui donna une grande
angoisse.
« )larliaI n'est pas à Yerthis, pensa+elle,
ou bien s'il y est. ... 1&gt;
LïnfiJélilé, l'oubli, la maladie, la mort,
elle évoqua tou les à la l'ois ces cruelles possibilités. Elle posa la lellre encore fermée près
de sa Ilihle, son livre ami, sa force el son
courage. Elle consulla au b:i.sard la parole de
Dieu el lut :
11 Le Seigneur dit à Abraham : r, Sorlez
a de \"Oire pays, de voire parenLé, de la mai« rnn ùe votre père et Ycnez en b terre que
&lt;&lt; je von,; montrerai. •&gt;

.Jl;,œs

D'JlUT1fE'F01S

--~

Elle fui déçue par ces paroles qu'elle ne
pouvait interpréter el qui semblaient fort
éloignées de renfermer . aucune consolation
opportune. Mais elle pensa que la volonté de
Dieu se plaît quelquefois à s'envelopper d'obscurité jnsqu 'à l'instant où il lui convient
d'éclater lumineuse et souveraine. Elle se rPsigna, rompit le cachet et lut.
Katerine Albas ne cannai sait point les
émotions ,·iolente•. Son àme élait semblable
à l'eau des Hangs de son pays, !'roide, pure
el placide. Elle oc bouillonne point et ne se
hausse jamais dans un impétueux élan. Mais
ces lacs ensommeillés ne se dessè&lt;lhent pa~.
L'onde y est constante et fidèle sous le gra11d
soleil et pendant l'hi,•er. Katerine était, comme
elle, c:ilme, ronslanle et fidHe.

JY

Lorsque, plusieurs jours après, Katerirttl
reçut en Hollande la lettre de la comtesse,
elle fut saisie d'un forl tremlilemenl et de-

En sa chambre reculée, /If. de Bdtoml:&gt;re se mettait .; faire des réussi tes ou des P.:J llences. On lui a11ail dis•
f OSt à cet effet ttne taNetle r evêtue de dra~ vert qu'il plaçait sur ses genou:,; el 011 l'ent,-etenait de c.:Jrtes j
Jouer, les plus telles qu•o11 pli/ trot1 ver . (Page .236./

�n7STO']t1.Jl
C'est pourquoi, ayant lu la lettre et ayant
remercié Dieu, elle rélléchiL, car elle élail
pleine de prudence.
. ~lie considéra que la mort de son père la
Jetarl dans de grands embarras. Qu'il lui serait doux d'avoir une amie à qui tout dire el
qui la comprendrait. Elle pensa qu'en acceptant elle se rapprochait plus sûrement de
)lartial .... Hien ne la retenait en Ilollande.
Ainsi, elle pénétra le sens de la parole de
Dieu à ALraham el qui ,·enait de lui êlre
dite, à elle, pauvre fille. Elle jugea r1ue le
Seigneur rst bon, qui veille sur le p:iss,·rcan
solitaire.
1.-:lle partit.
De malle-poste en diligrnce, elle atteignit
Verthis. Sa placidité s'émut à reconnaître la
roule, la rue, les maisons r1ui, jatli , lui
avaient été hostiles. Peu après, assise dans le
carrosse de madame de Puyrateau, elle apercevait le château des Roche~. C'était le soir.
Les tourelles et la toiture se profilaient sur
un ciel de velours l,leu cr.iLlé de poussière
d'or. Les bois des châtaigniers élageaient
leurs dômes de verdure presque noirr.
L'équipage courait, rapide, sur Je ruban clair
de l'étroit chemin. Katerine se senlait Jasse,
vaguement angoissée et, pourtant, confiante.
Quand elle descendit dans la cour du chàteau, elle Lrouva grands ouverts les bras de
la comtesse, qui la reçut au marchepied.
Madame de Puyraleau laissait éclater sa voi:t
en éclats hruyants cl gais. Elle remarqua le
deuil de la jeune fille et jugea qu'il seyait
fort à sa beauté Llondc. l\aterioe, doucement
souriante, la suivit dans la chambre tiue la
comtesse lui nvaiL préparée a,,ec enthou. iasme.
Le lendemain, au réveil, elles s'entretinrent
longuement.
- Voici, mon cœur, dit la comtesse, ce
que j'ai imaginé. Afin de vous garder en paix
contre toutes tentatives de madame de Fonspeyrat, qui, vous le savez, ne vous aime
guère, je vous fais passer pour la fille d'une
de mes bounes amies, une Anglaise, morte
récemment. Donc, vous arrivez de Londres
el vous vous nommez Jenny. Cela va-t-il L.
- Oui, madame.
- Bon. Maintenant emhrassrz-moi. Dès
cet inslant, vous êtes ma compagne, mon
amie, ma fille adopti11e.
- Oh ! madame!... Que de bontés el
comment pourrais-jet,.
Toul attendrie, mais calme, elle chercha
la main de la comtesse el s'apprêtait à la
baiser respectueusement.
- Non, pas ma main, petite! cria madame de Puyratea11, mais ma joue! ... Venez
cà, rnnez dans mes br.is !... Vous êtes charmante et je vous aime Ùtl tout mon cœur.
Ah! mon enfant quel plaisir j'éprouve à vous
regarder !. . . El quelles bonnes amies nous
allons être!. .. Yous verrez, vous verrez!. ..
Vous serez fort douillellement auprès de la
,•ieille femme que voici, en attendant le jour
où celui que vous aimez .. ..
Avec ses beaux yeu1 lcndrcs elle regarda
ln jeune lille. Elle la vit émue à re rappel de

'------------------------------------I

souvenirs et, l'attirant encore sur son cœur :
- Pauvrette!. .. Pauvrette !. .. dit-elle.
Elles s'en allaient ainsi, par la maison, visilanl les salons el les chambres, puis, à Lravers le jardin, les charmilles et les cours,
bras dessus, bras dessous, cheveux blonds
contre cheveux blancs, rose de printemps et
fleur d'automne. Madame de Puyr-.ileau racontait la fuite de Martial, son silene~, sa
longue absence, Katerine dévoilait pour la
eomtesse le Ionù et les détours de son cœur
ingrnu. Elle lui dit son am'lur inéLr.inlable,
sa lidélilé, son espoir tenace. La comlessc
qui, d'abord, s'étonnait de sa placidilé sereine, finit par l'admirer dans sa belle con·tance. EL elle sentit que, pour cela, celle enfant valait peut-être mieu1 que sa vieille el
légrre amie.

vail se fixer nulle part et ne trouvait le calme
d'esprit en nul endroit. Rien ne le pouvait
distraire de celle idée que Luœtte soufl'rail
el qu'un enfant allait naitre de celle &lt;[U'il
aimait... . Un enfant.. .. Celle pensée, ceLIP
cerlilude le bouleversaient. Avec sa figure
pâle et son éLrange allure, il montait el descendait les escaliers, ortait, rentrait, s'en
allait rêver au jardin, revenait, essal'ail de
manger 5ans pouvoir y réussir, lisait sans
comprendre sa lecturr, rrgarJait sans \'OÎr,
el, de temps à aulre, pleurait secrètement
en un coin de sa ebaml,re.
Madame de fi'un~pcyr:it était Je mauv.iisc
humeur:
- Voyez, ma fille, disail-elle, où rnus
ont conduite vos aL&lt;;rmoiements. N'auriez,·ous pas dû être installée à Fonspeyrat depuis quelques semaines'/ Mais on ne sa,·ait
V
comment vous arracher d'ici .... EL il orrive
11uc,
ronlrairemenl
:iux meilleurs usaors.
,
.
.
b
Pendant que madame de Puyrateau, très Il est moi, moi avec ma fa ligue, mes "inliraffairée, installait l\atcrine au chàteau, puis mités el ma mauvaise me, qui me &lt;loi~ dt!l':imenait faire visite au marquis, madame placer pour venir mus ~oigner. La lr:idition
&lt;le Fon pe}fat voyait arriver chez elle un ex- voulait rependant que rnus ,inssirz faire ,·os
près que lui dépêchait H. de Bellombre. Elle couches chez votre mère .... ~fais non! La
apprenait que la défürance de Lacelle s'an- tradition ne compte plus. Le monue est rennonçait imminente et qu'il lui Fallait partir versé .... Ce sonl les mères à présent qui vont
aussitôt, si elle voulait arriver à temps.
servir leurs filles, alors que ....
La baronne s'acliva, se vêlil pour le voyage,
LucelL&lt;' cria. Sa mère s'arrêta brusquement.
fit a licier el partit, non sans regret de laisser
• - Madame la marquis!', diL le médecin,
le domaine à la garde des seuls domestiques. n éprou\'e pas encore les bienfaits de la saiSurlout, elle maugréait d'abandonner M. de gnée que je viens de lui faire .... Mais cela ur.
la Mouraine à l'influence de la comtesse.
tardera pas.
Elle parvint chez sa fille quel11ue heu rrs
- .le sou1Tre ... je soulJ're.... gémissait
plus lard. La délivrance ét.iit pro, be et la Lucelle en bl,1mis~ant.
jeune femme s'alarm.iil.
- Certes I dit le médecin aroc calme rt
Selon un vieil usage périgourdin, on avait d'un lon dt)ctoral, certes oui, '\"OU souffrez ....
préparé Je (( lit de misère », c' esl-à-dire celui EL cela est néceFsaire et Lien faisant .... C'est
où s'étendrait la mère. Madame de Bellombre le vœu de la nature que la femme soutTre
suppliait qu'on la laissât s'y reposer; mais pour me.lire au monde le fruit de ms enla baronne, Je médecin Pergot et Doucine,· la lrailles, l'enfant chéri qui ... Dieu l'a ordonné
sage-femme, s'y opposaient formellement. et réglé ainsi depuis la foule de nos premiers
Ils l'obligeaient à marcher à travers la cham- parents dans le Paradis Terrestre.... achez
bre, en la tenant sous les bras, et elle flé- encore, madame la marquise, ajouta-t-il en
chissait quelquefois par l'elfet de la morsure manière de consolation, ce qu'en pensent les
des douleurs.
aut:urs les plus éminenl ; ils assurent que la
Le marquis s'étail retiré dans une des délivrance sans douleurs offrirait les plus
pièces les plus éloignées de ce lieu de ouf- grands dangers .... Mais il n'y a pas à épilofrance. Sa femme n'étant pas là pour le tirer guer sur ce point; jamais, sachez-le bien,
de son abattement, comme elle le faisait jamais on ne pourra supprimer celle soul'd'ordinaire par des attentions et menus pro- france ·nécessaire, naturelle, primordiale cl,
pos, il y demeurait plongé presque sans cesse. à lout prendre, bienfaisante puisque ....
- Je me sens très faiLle, murmura l,uA de certains moments, il s'en allait coller
son oreille à la porle derrière laquelle gémis- celle. li me semble que je vais passer ....
sait la marqu.ise. Jl se hasardait à entrer.
- Vous ne passerez point, je vous le cerMais l'un des assistant , qui s'apercevait de lifie, dit le médecin avec autorité. Vous avez
celle manœuvre, se hàlait de le congédier été Lrès suffisamment nourrie de panade et
avec vivacité, au nom des convenances et eau panée toutes ]es trois heures depuis deux
pour é\'iler à la jeune femme une émolioo jours. Cc-la ~uîfit. Il vous faut garder une
de pudeur offensée. M. de Bellombre s'éloi- demi-diète pour que tout s'accomplisse régugnait docile. li revenait en sa chambre reculée lièrement et sans fièvre.
et se meuait à faire des réussites ou des
- füdame la marquise a-t-elle pris médepatiences. On lui avait disposé à cet effet une cine? demanda brusquement la baronne à 1.,
tablette re\·êlue de drap vert qu'il plaç.ail sur sage-femme. Lui avez-vous fait boire de la
ses genoux et on l'entretenait de cartes à tisane de ;afran, ou de sauge, ou de rue, ou
de castor ....
jouer, les plus belles qu'on pûl trouver.
Quant au chevalier, il circulait à travers la
- Je suis fortement opposé à ces pr.imaison comme une ~me en peine. Il ne pou- tiques, dit le médecin, très sèchement.

AMES D'Jf.UTJ{'EF01S

cer .... JI nous faut un pelil marquis, ma
- El ces pratiques me plaisent à moi, de Lacelle, je veux vous embrasser. Vous
belle enfant.
venez
de
subir
une
méchante
épreuve
..
..
riposta avec hauteur madame de Fonspeyrat.
- Monsieur, dil Lucette, je me sens trop
L'enfant
est
bien,
bellement
conformée
el
très
Matrone, commandez à la cuisine un bol de
mal pour que ce sujet puisse m'intéresser ....
Yivante
....
Ne
vous
en
inquiétez
pas
....
ll
esL
,in brûlé où l'on aura mis de la cannelle, du
Dieu! que je rnudrais voir ma fille!
zeste de citron, du gingembre el du lùym. vrai que c'est une fille, mais ... .
- Doucine, apportci l'enfant, dit le marFaites également préparer du café el veillez à
11uis.
ce que l'on lienoe toute prêle de l'eau chaude
La sage-femme présenta à la marquise un
en quanti Lé. Allez! ...
paquet de laine blanche, bien roulé et ficelé,
Ilumblement, la sage-femme sortit. Le
d'où émergeait à un bout une petite masse
médecin essaya de prolester :
arrondie, embéguinée, avec une face rou- je proteste, madame la baronne! Je
geaude et fripée.
proleslc contre l'usage de pareille méJica- 0 mon enfant! dit Lucette.
tion ! li peut en arriver Je plus grand mal a
EUe press.a sur sa bouche et sur son sein
madame la marquise.
•
celle
chose informe et vagissante. Un grand
- C'est bon .... On ne vous demande pas
sanglot
monta dans sa gorge et y mourut. La
votre avis .... Si l'on m'a Iail venir ici, c'est
sage-femme n'eut que le temps de saisir l'enqu'on a pensé que l'expérience d'une mère
fant que lais~airnt tomber les mains froides
pouvait être utile .... Sans quoi, ce n'eût pas
de la mère. Avec des compresses de vinaigre
été la peine de me déranger .. .. lieu! ajoulaet en lui fai~:tnl boire du vin chaud, on lai
t-elle à demi-Yoix, c'est déjà assez indécent
rendit ses esprits. Au moment où elle reiet.lc se conformer à celte mode nouvelle qui
nait à Plie, elle rntendit la voix de son mari
est d'appeler un homme auprès d'une femme
qui,
dans l'embrarnre de la fenèlre, causaiL
en couches,... Il ne faudrail pas aggra,,cr
avec
le médecin. li disait:
cette inconvenance par le mépris des instruc- Vous êles plus a,ancé dans l'art de la
tions de 1a mère ... ce qui l'obligerait à se
ruédeeine 4ue dans la science des anecdotes,
retirer incontinent.
mon bon Pergot. ... Quoi! ... \'Ous n'a1•ez pas
A présent, Lucetle poussait des cris aigus.
quelque jolie réplique à me con Ler?... Eh
On jugea qu'il faUait la. mettre sur le terrible
bien, écoutez-moi : Figure.i-vous que le duc
lit, bombé, étroit, vrai chevalet de torture,
de Gesvres n'était pas comme moi, encore
auquel, en ce temps-là, toute femme en
bien portant et robuste en tous points, malgésine était condamnée. Avant qu'elle eùl
gré la soixantaine. li était rna1ingre, chétif et
pu avaler le violent breurage apporté par la
boudait aux meilleures thoses. Or, il avaiL
matrone, la nature la délivra, au milieu
choisi, pour l'épouser, une belle fille de
Donne:r•rnol votre n1 J i11, Marceline.... Je vo1ts
d'une pâmoison qui la laissa demi-morte.
al f ortement aimée d'amour et ,l'amitié... el je crois
quinze ans. Tl disait à un ami : « Je me suis
bien ... ,1 u'il n'y a eu .•. que cela ••. de tout .i fait
- C'est une fille, dit le médecin.
surtout marié pour arnir un fils . 11 El l'aulre,
certain
dans
,na
v~
....
•
(Page
~
-)
- Fâcheuse histoire!.. . dit madame de
de répondre : « Ma foi, mon cher duc, j'ai
•·onspeyrat.
- A qni ressemble-t-elle? diL Lucelle trop bonne opinion de madame la duchesse
Et, se tournant vers Doucine :
pour croire 4u'elle ,·ous en donnera un. 1&gt;
- Emmaillotez-moi ça bien serré, pour r..iiblement et les Jeux fermés.
Tous les deux riaient bruyamment. ous
Les
nouveau-nés
ne
ressemblent
à
rien
t1u'elle ail les jambes droites.... Trois béses
rideaux fermés, la jeune marquise pleuguins, c'est bon. l'laœz d'abord le serre-- ni à personne, ma fille.
rait
en silence.
- Je voudrais la voir, dit Lucetle a1'ec des
tête.... r,ui avez-vous fait rendre ses humeurs?... Là, c'est bien, iit-dle, pendant larmes dans 1a voix.
YI
- Quand vous serez calme, on vous 1a
que Doucine fourrail son gros indt!x dans la
montrera
....
Pour
l'instant,
c'est
trop
précibouche de l'enfant qui rendit quelques glaires.
Lorsque, lrois semaines plu tarti, maPendant ce temps, le médecin bassinait pité .... L'entendez-vous crier? Vrai Dieu! elle
dame
de Fonsveyral quilla sa fille, elles se
avec du vinaigre les tempes de l'accouchée, a un bon gosier 1
séparèrent presque brouillées par l'effet des
Lucetle
s'allendrissait.
Des
plcu
rs
silenlui frappait la paume des mains et l'appelail
cieux coulaient sur son visage et mouillaient discussions qu'avait soulevées la question de
avec douceur :
l'allaitement du nou,·eau-né. La grand'mèrc
ses
mains qu'dle tenait sur sa figure.
- Madame la marquise.... Madame la
- Allons I allons! ma fille, remelllz• voulait que, sdon l'usage, on le mil en nourm.irqu.isc ....
1
•ous
.... C'est fini. Pourquoi pleurez-vous? rice au loin, chez quelque grosse campaLucellc re\int à elle. On la porta dans son
gnarde. M. de BeUombre était du même avis .
dit
la
baronne.
grand liL à courtines de soie où on l'éleodiL
La jeune marquise invoquail [lousseau cl
Je
ne
sais....
Je
youdrais
vc,ir
ma
avec mille précautions. On la ,·êtil d'une
voubit
allaiter son enfant. Le chevalier l'y
belle chemise el d'un manteau de lit en fine fille ....
encourageait. Le méJecio raillait un peu,
Pas
avant
que
son
père
l'ail
vue.
Ce
toile brodée. On la coiffa d'un bonnet à
disant que sans doule mad,tme la marquise
tuyaux qui descendail jusqu·à ses so11rci1s, serait contraire à l'llsage et peu courtois
avait la « vani1é de la mamelle», selon le mot
pour
le
marquis
....
Oo
l'est
allé
chercher
....
et sous lequel se trouvait un serre-Lèle en
de madame de Genlis. Bref on discourait fort
Ah!
oui
...
son
père
...
,
dit
Lucelle.
soie blanc.be. Elle devait rester ainsi accomEL elle retomba dans un silence qui parais- là-des~us, cl Lucelle l'emporta.
modée pendant plusieurs jours, enfouie dans
Dès que la baronne descenùit de Yoiture à
des oreillers de duvet, dans une couëtle pro- sait lui être douloureux.
Fonspeyrat, elle s'informa du marquis :
Voici
monsieur
le
marquis,
dit
Doufonde, sous d'épaisses couvertures de laine
ï malade, ni mourant, répondit-on, car
cardée. On la tiendrait à la dièt~, on lui cine.
il
était
lrépassé at enterré depuis la veille.
Le vieillard lremhlotait, appu)'é sur sa
ferait boire des tisanes émollientes, on la
Alors,
vile, la baronne manda le notaire,
garderait surtout d'aucun contact avec l'eau canne. ll était fort ému. S'approchant de
qui s'empressa.
Lucelle,
il
lui
prit
la
main
:
pure, laquelle, en ces occasions, peut Luer la
- Eh bienL. EL ce testament'?
- Ma [eil,lllle, dit~il, Yous a\·ez fait là un
femme, disait-on, à quelque usage qu'on
- En voici copie, madame la baronne.
très joli ouvrage t t je vous en fait complil'emploie.
Les mains tremblantes, le visage 11àle,
- ~la fille, dil la Laronne en s'approcLanL ment. Toul de même, c'est à recommen-

�1f1STOR._1.l!
madame de Fon~pryrat pril le papiPr. EUe l
lut que la "ouraine apparleuail 11 , on fil,.
a,·ec ~e1- meubles, linge, argenterie, équipage:,., etc., plus uni: somme de ein'luante
mille liirœ- 11ue la lé;;ataire univcr elle avait
charge de lui ver.cr !or que ....
- La légataire u11i,ersellc? li y a une
J,:gataire univcrdle ! s'écria madame de
Fon~pe)·ral.
Oui, el celle légataire était madame de
Puyratrau. lors, la fureur de la baronne
s'épancha en injures contre l'amie du défunt.
- Quoi! celle intrigante? ... celte femme
de peu 1... celle ... Ah I La escurc, eroyezmoi, Lous les moyens lui ont été bons pour
capter cet héritage! Tous, vous m'entende-',
lou, !...
- Calme;,:-Yous, madame la Laronne, calmcMous, voyez plutôt que ,otre fille, la
mar!Jui"e de Bellombrc, hérite de la hdle
métairie de - Pani sout. ... Le cheptel e t de
huit hœufs et de 11ualre-vin1rt · mouton~,
madame la haroune.
- Pl'uh 1. .. Une pauvreté! un os à ronger! ...
Devant la 1:ulère de la Laronne, le timide
L:ist:J.cure n'o ail plu trop parler. Cl'pcndanL
il .c ha~arda ;
- S'il vous plait d'entendre quelques
détail· sur le · dernier:-. momcnls de votre
t·ou~in el ur cc qui s'en est -ui"i, jt• puis
vou ren.eigner, madame la liaronne, dil le
paurn; notaire, quti cette :,échere, ·e d'âme
terrifiait.
- Merci, répondit l,1 l,aronn(). Je n'ai pa
le tcmp~ .. .. .Il' !&gt;llh pressél' .... \lcrci .... Au
rcvoi r, maitre l.a r cu rc.
Voici ce 11ue le notaire eùL ra&lt;:onté à mad.11n1, de Fou~pr1ral .i elle arnit rnulu l'entcndr • :
Un àr ce~ dernier malin , le mar11ui,,, ~e
~entant trè faihle, arnit fait appeler Law l'Urt.l:
. - . Mon L~n ,11ui, lui ,11ail-il dit, voilà que
Je III en ,·a1~, cl promptement. J'ai rnulu
vou. dire adieu a, ant le grand w,a"e
el vou ·
• 0
recommander une fois de plus mon nel'cu
Martial, au cas où il n•1i1·111lrait. Su)ez-lui
1111 con cil, au h1• oin un confidPnl, en cas de
néccs:ilé. li se trou1wa très cul, :i .on retour, à moins qur ....
La. e:-rure ne comprit pa · le sen de cette
restriction, mni il promit, a ura le ruarq11is
de la lionne forme de son testament cl de la
~ùreté des leg. qui s'l troU\·aient i1mrils.
Pui il e retira, passablement ému.
Déjà, à Yerlhis, le Lruit s'était r~p:indn
11ue li. dc la )fouraine touchait à es dernier ·
moment.
Le curé ~larleau, ayant nppris la maladie
de ~I. de la àlourainc, se prése11La fort civilement au château.
(Ul11slnUto11s ,h

CONR AD .}

On l'introduisit dan la chamLre du marqui ·, près duqud c tenait madame de Pu1ralcau.
Le curé parla peu, l'orl 1,ica, al'cC dignité
cl sans aucune onction. On le .cnt.iil uniquemeut préoccupé de remplir un de~ offices de
~a charge i on ne percevait pa~ qu'il y mil le
moindre sentiment. Quand il cul dit le bol
de sa visi le :
- "on ieur, lui répondit le marquis. je
crois à peu près en llieu. i celle demi-affirmation toute nue peul vous sur6rc pour exercer rotre ministère à mon égarJ cl i de
telle- formalités parai sent utiles à madame
que rnici, la11uellte L mon amie,je suis votre
homme et YOU pomcz me donner tous le
sacrèmcnls qn 'il vou, plaira .... Non ... ditesvous, ma chèn•L. Cela vous importe peu? ...
Alors, monsieur, il lierait, ,ou · le VO)&lt;'Z, parfoilemen l inutile d'in~ister, car il me faudrait
di ·culer el je ·ui îati«ué ...• Le cér ·•monial
ùont Y0us avez coutume m·achèverait une
demi-journée plus lot. J'in i Le pour 1:onser~-cr précieusement cc~ dernière. heurrs 1111c
Je compte pas er en la compagnie de ma
bonne ami1• cl de notre .\lontaigne. li a fort
hien parlé de la mort, 11noiquc la craignant
trop... . Je la rl'doule moins 'lue lui, monsieur, cl je le prourrr,lÎ Licnl&lt;îl. ... " La préméditation de la mort e t prémèililation de la
11 liberté t, a-t-il dit en son chapitre di&gt;.-neu,ième. Par ma fui, mon ieur le curé, je vais
être lil,rc bientôt. ...
- )lonsieur, dit le curé .'1arl!'au arec polilt:s~e cl an cha1cur, je ,ous réitère mon
offre de vou r,:concilier a,ec Dieu au moment
suprême où .. ,.
Je ne suis point du loul f.lché a,·cc lui.
mo11~ieur, cro)cz-lc bien, parian!, je u'ai
point à me rfroncilier .... ~Ion amie, ajoutat-il. en s'adre:;anl t1 madame ile Puyrateau,
YcUJllcz sonner afin que la ,crvanlc arrive et
reconduise monsieur le curé par le. couloirs
dti la maLon ju qu'au Yestibule. Je craindrai
qu'en s'en allanl il ne s'égar,il dao· le dt'dalc
des i:-0rridors .... Adil'u, monsii-ur le curé.
1 'otre •igneur ne dispute pa la place à
.\lonlaignc, dit le curé en e retiranl. Quand
il ,cul une àme, il la prend. Je ~ouhaitc
qu'il li·emparc de la vôtre, monsieur.
Là-dessu~, il partit. l1. de la .\louraioc
arnil tourné son l'isa:::c vers la ruelle et demmrail li,, opprc é el les y;ux fixes.
- ~t~n amie! dit-il tou l à coup, approchez .... Ecoutez-moj.Jecrain d'avoir manqué
ma ,ie .. ..
- Que ditcs-,-ou , Alexis? û Lla c·omles~c
Loule larmoyante. Vou arcz été le meilleur
et le plus indulrrent des hommes ... , N·est-ce
pas quelque chose, cela?
L'ombre d'uo sourire passa -ur le Yisagc
du moribond. Il IIJu.rmura :

- Le meilleur? .. . 'foa, mon amie, parce
que le plus parfait ,e donne tout enlier à la
philosophie l'l que je lui ai dérobé mes plus
belle, anuées ....
Il -oupira et continua :
- Le plu indulgent'/ ... llélas ! ma chère,
mon indulgence étaiL faite de beaucoup de
mépw .... Uui, de beaucoup de mépris pour
notre paune humanité ....
Il garda le ~ilence un instant, puis coutinua:
- Donnez-moi votre main, .\Jarcdinc ....
J,: Yous ai fortement aimée d'amour cl d'amitié ... cl je croi~ bien .. . qu'il n'y a eu ... que
cela ... de loul à fait certain dan 111a ,·ic .. ..
Toul le rcsle a été peut-étre .•• peul-êll'e ... .
li ferma les yeux cl paral se recueillir.
La comtesse, dehoul auprès du lit, sa main
dans celles du moribond, pleurait doucemenl.
EUe étouffait l'éclat de sa douleur, car elle
savait comme il haïs. ail le démon!--lralions
violentes el ne ,·oulail pas lui impo cr la plus
cruelle de toutes.
Peu lt peu, le Yisage du marquis hlèruil
jus11u'à prendre la couleur de la circ. Sc~
lèvres
. se teintèrcnl ,·aguemcnl d'un Lieu ~orialre. , e }CU s'enfi nc~reol dans leurs orbite-. es prunelles erraient, sans regard,
sous le rnile des paupière alourdies. s
lèvres tremblèrent ....
li passa.
Le pi•uple de \Tcrthis, 11ui l'al'ait aim: pour
~a impUcité, la familiarité de sa cau~rie el
la t'u licité de son co~tume, lui fit de belle ·
funfraill · . 1'.i1 foule, il l'accompagna au
timclii-rc, san, lenir compte de l':il,seoce du
prèlre.
)Jadam" de l'111rateau cl Kateriuc ui,·irenl
le con1·oi dan. un carro ·se fermé.
Comme le cerrucil arrivait devant la maison
dti l'apolhicaire, l'homme de tous les ré ime:-,
celui-ci ~e planta sur le euil de sa boutique,
cl, très haul, de manière à être entendu, il
dit :
- Cc n'csl pas un cuterremcnl, ça, c'est
un enfouis.ement. Aujourd·hui que notre
Premier Con ul a signi; le ~oncordal, il est
1;lrange qu'on lroul'e un ari·tocralc pour
allt•r contre l"s intentions amicales du f.ouverncmcnl cl dl! l'Égli e.
A1ant dit, il r.iufonça ·on chapeau ur lia
tète d'un gc~le de déll el, tri le, di•·ne el
mtlprisant, il passa derrière on comptoir, où
il se mil à piler de cantharides.
0

Le lendemain, le notaire donnait lecture
du l~lameol à madame de Pu)ralcau ,1ui,
sur I heure, commanda un mausolée au tailleur de pierre de \'crthi . C'était une slèle
tr~· simple. Elle y fit !!l'U-er œs moG:

Il fitl tout à la philo~op/iie el à l'wnitif.

(A suivre. )

LOUISE

( ll.-\STEAU.

Les confidences de Lucile Desmoulins

Au temp où M. Jule- Clarctic assemblait e),l langoureuse : le chaud solt:il d'été, le
le éléments de , on Camille De$111011li11~. uu ~rand silence de la campa!!lle, l'ombre de
collectionneur lui communiqua un petit cahil•r ~ on tilleul préféré l'eni vrenl délicieusemenl;
de papier solide cl rugueux, recou1·ert d'un un ora"Cqui passe, un on°e la boulever ·cnl;
cartonnage rouge. ' ur ce cahier, Lucile Du- elle pleure sans sa,·oir pourquoi, rit de rien,
plessis, encore presque enfanl, la Lucile ado- rève à lont, s'i ·ole dans le vague et la mélanrée de Camille, avait, comme font les lillclll'., colie. Dien d'autres, alors, étaient comme
copié de sa main certain ,ers 11ui lui plai- elle : iullurnce de Rou eau, remembrance
saient particulièrement. M, Clarl'lic puhlia de la .,o,welle I/èloïse, présage de la tourde. extrait de ce poétique me1111:11to. Ce que mente prochaine? (Jui le peul dire? Ce qui
pr~îérait Luüle, c'étaient les pay nnnerie ga- n·e. t p:is niable, c'est la sen ihilité qua~i
lantes, les petits poèmrs de Syhain &amp;foré- maladive, l'éréLhisme nerve111 1 l'ima 0 inalion
chai, le lJc 1·9~r yh-ai 1t, le id l lies un peu surchauffée de re~ gens qui bientôt allaient
maniérées, les romance tendr1•mcnt cham- ,hrc de formidalilcs tragédie .. li semble 11ue,
pètres: on trouve là au .i certain!&gt; coup)e~ · .~ou l'approche de l'ouragan, toutes le âmes
rimés pour elle, :inon par elle, ou recuc1ll1s étaient on pre _ion, même les âme d'enfanL
La bibliothèque d'Amien~ a re~u en lt• 0 s,
dc la bouche des invités qui fré11uenlai1·nl
chez l'aimaLle ~lme IJupll·S is. M(1me le cahier il y a quel11ues années, uuc abondante colleccontient un Co11/e am1crén,1tiq11,·, lout en tion d'autographe qu'ayait formée le ".omte
sous-entendus égrillards: la Ro~e el le fl11m- Artùur de Mar~l'· En la clas.anl, ~r. Emile
~lichcl a rt11conlré, parmi de - amoncellement
bea11, u dont l'idée est duc à une csquis:e de
~I. fragonard »; mais cc morceau fut s111s de documents de Loule orle el de Loule vadoute transcrit par Lucile plus tard, alors leur, un mince do sier de six ·pièces prOYC·
qu'elle était femme: car, mariée, elle n'ou- naut de ~I. ll:illon, de "cnios, le cousin de
1,lia pa ·on cher cahier, pui,qu'elle y con- Camille De moulin' et le premier éditeur de
signa une romantl' manitestemenl po -térieure sa correspondance. M. Matton a1ail hérité,
après la morl de )lme lluplc:-,i , mère de
à la mort de ~larie-Anloinellc :
Lucile, de tous les papier - saisi - chez Camille
... Ui, m'unlralncnl Cl'~ houncall\?
à l'épo11uc du procè~ de - danloni ·tcs el resOù ,ui,-jc? J'cnlcnJ ~ur ma lèlc
titués apri•s le ju"cment.
S · crni ·cr le, fala6 d~·.mi ....
Au nomLrc de ces six pièce , c Lrouve un
l'cul-ètrc ·que le jour d'avril oü elle fut fragment ùu journal de Lucile, écrit sur uue
appelée à l'échafaud, la pauue Lucile s • rap- fouille douLle détachée d·un cahier non cou ·u.
pda ces troi \'Crs qu:ind /11s f'at(l/s cisc•a11:c M. Émilti M1d1cl, cnlanL tout le prix de sa
de l'exéculcur .e croisèrcul sur sa tète char- ùéroun·rte, a pul,l;é ce fragment dan. les
mante, hath:ml à leur tour se - heaux i:he- .1/lmoii-es tle l'Acntlé111it1 11'.lmie11s. (Tirage
,cux 11ui tombaient en lourdes boucles sur les en brochure, (~mile ~ichcl: Ca11tilleel Lucile
J)e,wwulin:., notes el tlor11111e11l · iniclil~.)
dalb autour de l jupe de ,cu1·e.
La dale de ces pages n'esl pa indiquée;
Très J~unc Gllr, clic a\'ail entre11ris d·t!crire
~es .Uêmoire · : tllc not.,it ses pcn,ées, ses mai, il seml,le qu'elles sont de 17 7 ou 17 ;
impres~ious, pour mieux dire; mai cc lra- Lucile arnil alor~ dix- ·epl ou dix-huit ans,
,·ail n'alla pa - lrl! loin. Elle y trouvait ce elle virnit dans la jolie propriété que ses pagrand attrait &lt;&lt; d'al'Oir l'air occupée ,, occu- r,·nls haLitaienl, pendant l'été, à Dourg-laP•e surtout «à 11uelque cho·e qu\•llc ne l'OU- Hcin,•, la première que l'on rcucontrail à
lait pas montrer 1&gt;. Elle rédigeait son journal droite de la route, en rcnanl de Paris el
le soir, quand elle étail seule dans sa cbam- 1:-0mportaol ferme, pa,·illon, charmilles, bosLre. - « 'Cne lumière et ou éteignoir sont &lt;JIICl et grand terrain, aujourd'hui percé de
sur mon lit; je l'éteins si j'eutends du bruit. &gt;&gt; rue nouvelles. C'est là qu'elle tenait ce jourli. Cf arelie po - ède quellf ucs feuillet5 de nal « Je très petits é,énemeols et de très
ce manu cril : l'un des extrait' 'lu'il a pu- grandes imaginations », dont il faut citer
hliés témoigne, chez la fillette, d'une singu- qu"lques pas. age :
lière impatience de YÎvrej on ne parle autour
Samedi 26. - Je me sui · lel'ée avant huit
d'elle que d'amour; elle e l'imagine, tout au
moins; le poète: ne chanlenl pas autre heures. J'ai été au pa, ilion. Je i.uis comme
cho e; elle seule n'aime pa el 'en inquiète : une pèrsonne dont l'esprit est ahscnt. Je ne
me comprends pas, je ne sai pas pourquoi je
&lt;r Quand est-ce donc que j'aimerai? On dit
qu'il faut &lt;1ue toul le monde aime. E. t-ce pense, ni pourquoi je parle, je ne sai· ce qui
donc quand j'aurai quatrc-Yiogts ans que me fait agir, eu fin je ~uis comme une maj'aimerai? Je uis de marbre. Ah! la singu- chine. Je ne pui exprimer ce que je sen~, je
lière cho e que la Yie! » En attendant, elle ne puis comprendre ce que c'c,,t que mon

êlre .... Maman est loujour · cnfllrmi!e dans son
cabinet. J'ai pa-.é la matinée de mème 11ue
l'après-midi de vendredi ans pouvoir rien
faire, commençant et ne fini .anl rien ....
Après le diner, j'ai Larholé dao le ruisseau,
touJours a\'ec celle absence d'e prit, el le
momenl où je suis est encore de même ....
Dima,ulte 27. - .... ~ous avons été nous
promener au parilloo de Verière. \'ous nou
ommes a ès amu e. 1 'ou a,·ons fait le lour
de la Iorèl de cht,taigners. .. . ous entrâmes
par le pa1illon. Maman fut "'assoir dans le
salon de charmille; moi je me promenais
près de la grille; je ne sa vois quoi faire de
moi tant je m'enuioi .... \!aman voulait s'en
retourner .\ la maison, mai~ je lui dis : u assoyons-nous sur ce banc; non n':nons rien
à foire. » Au hout d'on cart d'heure un M.
passa à cheval. Il étoit assé Lien mis. li fil
&lt;.:aulcr son cheval el pui pa s:i cl repassa de
l'aulre cùlé de la route. Il.ms riolenal, il
p:1.s.a un al,bé avec un aulrc ~I. li dil en pa~saol qu'il ne manquait qu'une dée e, que
cela feroil le lroi oràce . Cl • &lt;1uoi se mèlct-il? Après repa:sa le .M. prè, de la grill,·,
maman le regarda un peu cl moi je ne fis
pa .cmlilanl de le ,·oir .. . .
Lundi ~8. - Je me suis le~êc tl ~ix lw11•
rcs. fai été me promener au paüllon. J'ai
nncontrJ p. (papa) qui a fait quelques pa~
avec moi. Je l'ai laissé près des framboisiers.
fai été me jeter ~ur une meule de foin; j'y
ai re$lé longtemp ; j'y ai trouvé quelques
heures de Lonbcur. J'ai été voir maman, mai.
elle était trop pen irn, je n·y suis re tée qu'un
in ·1an1. J'ai été voir mes papillons; ils ont
fait tout plein d'œufs. J'ai été à mon piano.
Mam:in m'c· t venue chercber pour déj1•uner.
1 ous al'Ons été nous promener un pctil ruomeot ....
J'ai élé me promener le oir avec maman;
elle ~tail Lien mélancoli,~uc. Nou · nous sommes a, ises Yi:-à-Yis la grille; elle n'est pas
re tée longLemps; moi j'ai resté jusqu'à neuf
heures du soir. Celle ab·ence d'esprit ne me
quille point. Je n'o e pa en par!.ir parce que
je ne puis expliquer ce que je sens, ne le
comprenant pa . On e moquerait de moi.
Jlardi 20. - .. 7'ou arnns été nou: promener du côté Ju moulin de Cachant. Je dis
le oir à maman que mon journal m'eonuioil,
&lt;1ue f alloi le laisser. Elle en a ri el pui elle
m'a dit que c'êtoit pour avoir l'air occupée
« pour dire que lu [ais 11uclque chose que lu
ne rouloi - pas ruonlrer. » La belle idée qui
l'est venue là, maman. Va, c'e L eau e que
je ne te montrerai plus rien. li · a naimenl
de quoi décourager. Je le continuerai cependant, mai· tu ne le lira · pas,
Jle1·credi ;50. - J'ai trouvé maman qui

�LE "lisll-Moi"u1sr oR1Que

1t1S TOR,.1.Jl
paperas oil à son secrétaire. Elle m'a dil de
m'a· oir à côté d'elle; et pui l'ile m'a dil
qu'elle me trouvoil queltp1e défaut (un mot
ra)é) fois de l'affection, &lt;1uïl n'en îalloit
3\'0Ïr dans rien, 11u'il ne falloit chercher à
res-cmbler à personne, qu'elle m'aimoiLmieux
avec mes défaut~ qu'a,·ec des grâce empruntés. llaman a quel11 uefoi de singulières idées.
Elle ne \"eut pas que je cherche à l'imiter.
J'en ai pourtant bien envie souvent. J'ai toujours le son de sa voix!
11 est certain - M. Émile Michel en fait
très justement la remarque - 11ue Mme Dupie . is dégagPait pour sa fille un charme mystérieux. Lucile cherchait à lui ressembler.
« J'ai bien souvent envie de l'imiter, » ditelle. Et elle 11joute avec une fierté manifeste :
11 J'ai toujours le son de sa voix l » ~I me Duplessis élait encore jeune et charmante quand
Lucile touchait à ses du:-huil ans. On se doutait, depuis la publication qu'a faite en j 879
M. Claretie dans le Joul'nal offiriel d'une
lcllre de Camille Desmoulins, on e doutait
que le futur auteur du l'ieu.t· Coi-delier avait

été 1p1elque peu amoureux de la mère Hanl « 0 loi qui es au fond de mon cœur ... , toi
de pen,er à la fille. Aujourd'hui il rc orl de
q11e je n'ose aime,· .... Je n'ose 111e fm•or1er
documents produits par ~I. E. Michel que à moi-111è111e, cc que je .wms pour toi. Je 11e
Camille fit à la maman une cour très assidue. m'orcupc q1i'à le déguise!' .... o
Le do~. ier de la collection )Jarsy contient une
pièce de ,·ers adressée ù D...• qui ~e i-elirait
li est vrai que lorsque enfin, rnr le point
à la campagne; l'épitre csl d'auil 1786, et de l'épouser, Camille annonce la bonne nouCamille, à cette époque, aimail platonique- ,·elle Il son père, il écrit : &lt;( Je l'aime depuis
ment la dame depuis trois ans. Pour lui, les /mit ans! ~ Il e t vrai encore rp1e de toute
deux fillettes, Lucile et Adèle, ne comptaient façon, dans l'enthousiasme de sa joie, il exapas; il les compare aux: deux colombes dont gère ueaucoup : huit ans! Lucile en avait
Yénu était accompagnée, el certes ses désirs vingt à cette époque; Camille raurait donc
n'allaient qu'à la déesse.
aimée alors qu'elle n'en avail que douze?
Mais Lucile, très précoce, ne s'était-elle Sans doute addilionnail-il, pour former ce
point prise d'amour pour le soupirant assidu total impo ant, les années de soupirs adressés
de sa mère? Celle-ci n'avait-elle point deviné à la fille avec celles passées dans l'adoration
le ecret tourmPnt de sa romanesque enfant? de la maman.
Ce n'est là qu'une hJpothèse; elle éclaircirait
Alais à quoi bon des hnlOthèses? Peut-on
entre autres choses la rigueur que témoigne $e les permellre en des sujets si délicats?
à son brûlant amoureux Mme Duplessis, l'es- Tt&gt;Jlc qu'elle ful, telle que nous la connaispèce d'admiration jalouse que Lucile a pour ions, l'idylle de Camille Desmoulins et de
elle et aussi ces lignes que la fillette écrit Lucile Duplesfr reste, de tous les romans
ces lignes presque inexplicable si Camille d'amour de notre histoire, le plus attachant
n'en aime pas une autre, une autre dont la el le plus dramatique.
•
pauvre enfant ne veut pa· èlre la rivale :
T . G.

Cllcbt Glraudon

]. TALLANDTER
~

LIBRAIRIE ILLCSTRLE

PRINCESSE LOUISE D'ORLÉANS,
FILLE de LOClS-PHlLlPPE ]"', ROI DES FR \:'.\ÇAI . et FBIME DE LrOPOLO
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75,RuEDAREAU,'"'5
J•r.

ROI DE:~ BELGF. ·. PARls

(XIV"

arro nd'-)

�</text>
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          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                    <text>.--

llîSTOR,.1.11 - -- - - -- - -- - - -- - - - - - - - - -

veux longs, pour arriver à table avant le dessert, ces polissons le poursuivent en l'appeJant M. Le présiderrt.
Le porte-fanal se couche très tard, rend

r.omple le lendemain de loulcequïl a aperçu.
Rien ne contribue mieux à entretenir l'ordre et à prévenir plusieurs accidents que
ces fanaux, qui circulant de côté el d'autre,

empêchent par le\lr subite présence les délits
nocturnes. D'ailleurs, au moindre tumulte
ils courent au guet, et portent témoignage
sur le fait.
~1ERCIER.

Cliché Braun et
LE PEINTRE DE PORTRAITS. -

c••.

Tal:leau de MelSSO?&lt;IER .

... 144 ...

L'IMPÉRATRICE ]SABELLE DE PORT UGAL, FEMME DE CHARLES-Q UINT
Tableau du T ITIEN. (1'lusée du Prado, ~ladrid. )

�36efascicule

Sommaire du

(20

11z:zi 101,)

LA FJN D'UN GRAND RÈGNE
cf&lt;&gt;
l\llGXET • . . . . . . •

LOUIS BATlFFOL. .
BOURRlE:-INE. . • •
ANATOLE FRANCE · • .

. La fin d''!n g~and règne: Charles-Quint avant
son abdJcat1on . . . . . . . . . . . . . . . . .
. Un mariage royal : Louis XIII et Anne d' Autriche . . . . . . . . . .
. Bonaparte et Joséphine . .
. Les carrosses àcinq sols. .

,::~

. La duchesse de Nemours . . . . . . . . .
. Les mémoires d'un aventurier irlandais.

1SU
15q

rRÉ:DF.RI C LOLIF.F. .

1."u
156

de l'Aca.1èmie Française
SAINT-SmoN • . . . .
TEODOR DE WYZEWA .

C"

DE StGUR . . .

GÉNERAL OE 1'1ARBOT .
LOUl~E CIIASTEAU . . .
HALi~\'\' . . .

Luoov1c

ILLUST~ATIONS

J.

Enlèvement et disparition d'un diplomate
anglais ( 1809). . . . . , . . . . . . . . . . . 165
Les femmes du second Empire: Mélanie de
Bussière, comte~se de Pourtalès . . .. .. . . 166
. Souvenirs de garnison : Un duel d'off1c1ers

P.-.\!. DE~MAREST .

'-l~

0 77?).

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. Memo1res. . . . . . . . . . . . . . . . 174
Ames d'autrefois . . . . . . . . . . .
1tl3
: Notes et Souvenirs : De Versailles à Paris
(27 mai 1871) . . . .. .. . .
TIRÉE EN CAMAÏEU :

ALAUX, BERTBAJ.;LT, E. OE BOISLECOMTE, ABRAHAM B~~SE, _JAN
CHEUUNSKI , CONRAD, CRISPIN DE PAS, CAROLUS DU-RAN, C.-i\1. E~QUII EL,
FOURN1ER-SARLOVÈZE 1 GÉROME, BARON GROS, MICHEi, LASNE, )l.A"f;IUEUS,
PHIUPPOTEAUX, PRIEUR, JULES ROUFFET 1 SWEBACH·DESFONTAINES, 1 IIO}IAS,
ALARCON,

V.

L'IMPÉRATRICE ISABELLE DE PORTUGAL,
FEMME DE C H.\RLES-QUL ' T
Tableau du

LE Tm&amp;~.

TrTrEN. (Musée

'' LISEZ=MOI ''

du Prado, .Madrid}.

Paraissant

le 10 et le 25

SOMMAIRE du NUMÉ~O 138 du 25 mai 1911

TOUS

L'AFFRANCHIE

doivent voir et examiner chez les Libraires le

MAGAZINE LITTÉRAIRE Il.LUSTRÉ BI-MENSUEL

Comédie e:n trois acres, par MAURICE . DONNA Y,
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MUIILFELD. L'Associée. - HENRI LAVEDAN, de l'Aca1émie fran~aise.
Au petit J0ur. - EoMONO HARAUCOURT. Son ombre .. - l AUL ITER\ ŒU,
de l'Académie française. Lo. femme o.ssa.isonn,ée. - LECQNT~ DE LISLE. Les
roses d'ls_pahan. - LUDOVIC HALEVY. ,L abbé Con,stant1.0. - ROSEMONDE
ROSTA~D La Trève. - EDMOND PILO . Aspects d Ile-de-France. - J\l~RCEL PREVOST, de l'Académie Française. Nos _aïeules. - PAUL oE SAII\T.:
VICTOR. La danse espagnole ..- LtoN DE Tll'iSEAU. San_s tare. - AN~RE
LICHTENBERGER. Le petit rot. - ANoR~: RIVQLRE. Matin. - GYP. Joies
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LUCIEN

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LISEZ-MOI BLEU
est spécialement créé pour les Jeunes
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LISEZ-MOI BLEU
ne publie que des œuvres de maîtres
dignes d'intéresser et de divertir. o o

LISEZ-MOI BLEU
nmbourse par des primes le prix de son
abonnement. o o

o o o

o o

Charles-Quint songea de bonne heure à qui en méditail un à peu près semblable, Pl
le pouvoir et à se relirer du monde. qui lui fit en f 542, aux cortès d'Aragon, la souverain pontife Clément VII el de Lous les
li en conçut la. première pensée après l'heu- confidence mystérieuse de sa future abdica- l~lats italiens indépendants, il avait eu pour
prisonniers un roi et un pape, et il avait
reuse et brillante expédition de Tunis en 1tJ:ï5. tion.
soumis
à. es arrangements ce pays longtemps
C'est cc c1u'il af6rma lui-même à l'ambassaLorsqu'il ressentit ces premiers dégoûts de
deur portugais Lourenço Pires de Tavol'a dans l'autorité suprêmr, il arait moins de quarante disputé. Inébranlablement établi dans le
un curieux entretien au château de J.irandilla ans et il était dan toul l'éclat de la puis- ro~•aume de Naples et dans le duché de Milan,
quelques jours avant d'entrer à Yu te. C'est sance. Il avait terminé à son avantage les il s'était attaché les Médicis, qu'il avait investis de la souveraineté de Florence; les ducs
ce qu'il dit aussi aux moines de ce
de Ferrare, auxquels il avait allribué
couvent, lorsqu'il se fut établi au
Modène et Reggio, réclamés par le
milieu d"eux. Ce dessein traversa donc
•
aint- iége; les marquis de Mantoue,
son esprit mélancolique près de vingt
lJll'il
avait agrandis du Montferrat. Il
ans avant qu'il pût le meure à exécudisposait
de Gènes, où commandait
tion. La solitude l'attirail déjà du viAndré Doria, qui, sous ses auspices,
vant de l'impératrice Isabelle sa
avait été le glorieux libérateur et le
femme. A la morl de celte princesse,
sage
instituteur de sa patrie en f528,
qu'il aimait tendrement et dont la
et
qui,
joignant la flotte génoise aux
perte prématurée le jeta en 1559
lloU.es espagnole, napolitaine, sicidans une profonde afniction, ce désir
lienne, l'avait rendu maître de la
pénétra plus avant en son âme. PenMéditerranée. li avait réduit la puisdant qu'on transportait les restes de
sante
république de Venise à une
l'impératrice du palais de Tolède à
, neutralité fincère, et soumi à son
la chapelle royale de Grenade, où reinfluence le Saint-Siége, sm lequel
posaient son aïeul Ferdinand d'Arail chercha à mieux assurer encore
gon, son aïeule Isabelle de Castille,
son
ascendant par le mariage de sa
son père Philippe le Beau, et qui defille naturelle Marguerite d'Autriche
vait servir de tombeau à toute sa
avec le petit-fils du pape Paul Ill, le
race, il s'était enfermé au couvenl
duc Octare Farnèse, mis en posseshiéronymite de la Sysla.
sion
de Parme en allendant de l'être
Le pieux don Francisco de Borja,
de
Plaisance.
Il occupait ainsi les
alors marquis de Lombay, qui dedeux plus vastes États de l'Italie au
vint bientôt duc héréditaire de Gansud et au nord, dominait tous les
dia et finit par gouverner la ociété
autres
par l'intérêt ou par la crainte,
de Jésus comme son troisième généel
avait
fondé dans cette péninsule
ral, fut un de ceux que Charles-Quint
un ordre territorial et poli tique qui
désigna pour accompagner jusqu'à sa
devait s'y maintenir durant plu ieurs
dernière demeure l'impératrice, dont
siècles.
il avait été le grand écuyer. En déD'un autre côté, il avait été le vicpo ant dans le caveau funéraire le
torieux
défenseur de l'Allemagne mecercueil de sa noble et belle mainacée par les Turcs. Il en avait retres e, le marquis de Lombay la laissa
poussé lui-même le formidable Solisous la garde des l:tiéronymites san
man
Il, qui s'avançait vers Vienne, et
avoir pu la reconnaître, tant les traits
dont
il avait arrêté les conquêtes.
de son visage avaient été déjà décomMarchant
ensuite contre son capitan
posés par la mort. Tombant en dépacha Khaïr-Eddin .Barberou se, il
goùt de la beauté et de la puissance
avait attaqué sur la côte d'Afrique
humaines, qui abouti aient à une
cet inlrépide cor aire devenu maître
Cliché
Uiraudon.
aussi prompte destruction et flnisCIIARLES-QUINT.
d'Alger
et de Tunis. li avait contis:iien t dan un aussi étroit réduit,
Tableau du Tine.'&lt;. / Pinacothèque de Jlfrlnich.)
nué avec non moin d'éclat que d'utiil prit dè ce moment la ré ·ol111ion
lité les expéditions du cardinal Ximed'embrasser la vie rt!ligieuse. A on
nès
et de Ferdinand le Catholique
retour, il entretint de son projet Charles-Quint, luttes qui duraient depuis le commencement
ur ce liltoral, où ils avaient poursuivi les
du siècle entre l'Espagne et la France pour la anciens dominateur· de l'Espagne. Aux conExtrait du volume : Clia,·les-Quint. NOII abdication.
so,1 i&lt;t1jmtr el sn mort au 111011a~lère tle l'iule. par
posses ion de l'llalie. Vainqueur de Fran- quêtes d'Oran et de Bou.,ie, faites sous son
llignct. (Perrin el C1•, édileurs.)
çoi [er dans trois guerres successives, du prédécesseur en 1509 el 1510 , CharlesfJUÎller

Copyright by TallandJer 1910.

partout

Par MIONET

PLA.NCHE HORS TEXTE

D'APRÈS LES TABLEAU1C, DESSINS ET EiTAMPF.S Ill! :

Bn vente

Charles-Quint avant son abdication

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LISEZ-MOI BLEU
Jules TALLANDIER, Éditeur,
75. Rue Dareau, PARIS.

\". -

füSTORIA. -

Fasc. 36.
10

�111STO'RJll

------------~----

courir d'affaires à décider, de mesures à
prépa;er, d'actes à accomplir, devaie?t épuiser assez promptement les ~orce~ d un s~ul
homme, l,ien que Charles-Qumt eut tout disposé pour rendre ce vaste gouverneip.ent plus
facile. Il avait laissé à ses divers Etats leur
administration particulière; chacun d'eux se
réo-issait intérieurement d'après ses vieilles
fo;mes suirant ses propres lois. et avait à sa
Lête u~ représentant supérieur ~e la p~i~sance souveraine. Son frère Ferdinand pres1dail comme roi des Romains, à la direction
de 1: Allemagne; sa sœur Marie, reine douairière de Hongrie, était régente des Pays-Bas;
son fils, l'infant don Philippe, était cbargé,
depuis l'âge de quinze ans,_ de gouverner
l'Espagne avec l'ai~e de conse~Llers pru?ents,
parmi lesquels étaient le cardm~l de _1a"e~a
et le duc d'Alhe; d'excellents v1ce-ro1s résidaient à Palerme, à 'aples el à A_lilan. Mais
les affaires générales d~ tous _ces E!a~ abou:
lissaient à Cbarles-QumL, qui en etail reste
le rém.Jlateur suprême, et en surveillait l'admini~lralion : il avait organisé pour cela une
sorte de rrouvernement central attaché à sa
0
•
0
personne et le _smva~t partout. . utre, ses
ministres, il avait trois chancelleries : l une
allemande l'autre espagnole, la dernière italienne· il' avait de plus un conseil compo. é
de doc~eurs et de légistes pris parmi les , iciliens les Lombards, les Francs-Comtois, les
Ftam'ands, les Aragonais, les Caslillans, et
présidé par l'évêque d'Arras, fils du garde
du grand sceau Granvelle, ~cstiné à êlre un
des plus hahilr.s hommes d'Etat de ce terpps.
Charles-Quint était ainsi le centre de ses Etals
et le lien de ses peuples. Ce1U-ci, fort ùi,·ers
de mœurs et de goûts, se ratLacbaient à lui
par des côtés différents. Un am?as~~deur
vénilien remarque, avec la finesse Judicieuse
propre aux politiques de sa nation, qu'~l était
auréahle aux Flamands el aux Bourgmgnons
p~r sa bienveillance _et sa familiarité, aux
ftaliens par son esprit et sa prudence, aux
Espagnols par l'éclat de sa gloire cl par a
sévérité.
Si son grand sens el les qualités variées de
son caractère le rendaient capable de pourvoir aux intérêts el de contenter les sentiments de tous œs peuples, sa complexion
naturelle et son genre de vie ne devaient pas
lui permettre d'y s_uffir~ long~emps. D'une
laille ordinaire mais bien prise, avec des
membres robustes, il avait eu dans ses jeunes
années la force el l'ad1'csse nécessaires pour
•e livrer à tous les exercices du corps et pour
; exceller; mieux que personne il avait s~
rompre une lance, courir la ba~e et lutte~ a
la barre; il passait pour le meilleur ~avaher
de son temps. Il avail beaucoup au~i,é, la
chasse et il itail mème descendu dans l arene
FR.ANÇOJS l" ET CuARu:s-Ql.'tNT VISITA:ST LES TOMBEAUX DE l. F.GLISE DE S ,11~T-DE:-.1s,
pour ; comballrc d_t!s taureaux ~•n avait
Tal?leau du l3ARO~ GROS. (Musée àu Louvre .)
terrassés de ses mams. Ces salutaires exercices de sa jeunesse avaient bienlôt fait place
aux travaux presque exclusifs de ~a politiq_ue
enlevées à Barberou se dans une campagne des déprédations barbarèsque ,_les bords ma- el de la guerre. L'activité el la v1gu~ur srnaussi glorieuse que rapide. Posséde: les prin~ rilimes de l1Lalie et les iles occidentales de la gulière de son esprit, qui s~ ':°ontraient sur
cipaux points de l'Af~ique sept7ntr10nale qm - MéJiterrantie, presque tout.es placées sous sa son front spacieux el se lisaient dan son
faisaient face à ses Etats depms le royaume domination.
... Tant d'lttats à conduire, de pays à par- ferme el pénétrant regard, n'avaient plus
de Grenade jusqu'au royaume de Sicile, c·était

Quint avait ajouté l'occupation de Bone,
de Bizerle, de Sousa, de Monastir, el urtoul la prise de la Goulette el de Tunis,

tout à la fois préserver de nouvelles invasions
musulmanes l'Espagne, qui s'était dél~vr?e s~
péniLlement des anciennes, et mettre a labri

0

,

__________________________

trouvé une salutaire diŒrsion dans ces utiles
mouvements du corps : quand il n'élait pas
en campagne, il menait une vie trop sédentaire.
Adonné à certains plaisirs dans lesquels,
selon l'rxpression ·d'un am bas adeur contemporain, il ne portait pas une volonté asse~
moclùee, « il se les procurwl partout où il
« se trourail, avec de dames de grande el
« aussi de pet ile condition. » Il était encore
moin tempérant à laLle : il mangeait pluieurs fois par jour et beaucoup. La conformation un peu dJfectueuse du bas de rnn
visage nuisait à sa santé encore plu qu'à son
ai:pect. Sa mâchoire inférieure, trop large et

C11Jtl(L'ES-QuTNT JtYJtNT SON Jt'BD1CJlT10N - - ,

qui ressemblaient à des attaques d'épilepsie
et que son historien Sepulveda appelle de cc
nom. A la fin de J518 et au cornmencemen t
de 15l9, deux de ces allaf]ues !"avaient ren,·ersé sans connaissance, L'une pendant qu'il
jouait à la paume, l'autre pendant qu'il entendaiL la grand"messe dans Saragosse. La
dnnièrc, qui avaiL eu tant de témoins, el que
l'ambassadeur de France racontait dans une
dépêche à sa cour, !"avait laissé plusieurs
heures avec la pâleur de la mort sur son
visage bouleversé. Délivré de cette terrible
maladie en 1526, après son mariage avec
l'infante Isabelle de Portugal, il ne cessa

l'armée en litière. Envahi par la goutte. tourmenté par l'astbme, sujet à un flux de sang
dont les retours aussi rapprochés qu'incommodes l'épuisaient, éprouvant des irritations
cutanées à la main droite el aux jambes, la
tête el la barbe entièrement grises, il sentit
décliner ses forces en même temps que s'étendaient ses obligations.
... A la suite de ses campagnes contre les
protestants, il avait eu, en 1547 el en 1548,
deux maladies si graves qu'il avait cru y succomber. En craignant les effets ou le relour,
il dicta pour son fils une instruction très
étendne qui, dans un langage simple et

Cllcbt Giraudoa.
ARRJVÊE DE CHARLES•Qcmr AU MONASTERE DE YUSTE . -

lrop longue, dépassait extrêmement la mâchoire upérieure; en fermant la bouche, il
ne Jlouvait pas joindre les dents. L'intervalle
qui éparait celles-ci, d'ailleurs rares el mauvaise , l'empèchait de bien faire entendre la
fin de ses phrases et de broyer ses aliments;
il balbutiait un peu et digérait mal. C'était
sans doute pour atténuer quelques effets de
cette imperfection physique el aussi ponr
donner une saveur plus agréable à ce qu'il
mangeait, qu'il faisait usage de mets fortement épicés.
L'excès de ses lraYaux et ses écarts de
régime contribuèrent également à hàter el à
accroître ses indispositions. Il n'avait jamais
eu une santé tout à fait inaltérable. Dans sa
jeunesse, il avait res enti des accès nerveux

Tableau de].

d'éprouver des douleurs de lête qui l'obligèrent à couper ses longs cheveux en i529.
Lorsquïl fit b sacrilice de celle noble mais
pesante coiffure qu'avaient porté ses aï~ux
Ferdinand d'Aragon et Maximilien d'Autriche
et son père Philippe le Beau, tous les grands
l'imitèrent, quoique à regret, et ce qui pour
lui était soulagement deYint mode pour les
autres.
Les malndies fondirent bientôt sur lui en
changeant de forme. La goutte l'assaillit à
l'âge de lrenle ans. Ses atteintes, de plus en
plus îré&lt;rueutes f::L prolongées, se portèrent
principalement sur les mains el sur les genoux. li ne pouvait pas toujours signer, et
lorsqu'il était en campagne, bien souvent il
était incapalile de monter à che\·al el suivait

ALARCON,

haut. contenait les vues de sa politique, les
conseils de son habileté, les recommandations
de sa tendresse, toutes les maximes d'après
lesquelles Philippe devait se conduire enrnrs
l'Église, traiter avec les divers princes de
l'Europe, gou\•erner ses propres Etats et se
diriger lui-même. Charles-Quint cherchait par
là à lui communiquer son esprit el à lui
transmellre son expérience.
Suivant le désir de Charles-Quint, l'infant
quitta pour la première fois l'Espagne, passa
en Italie sur une flotte de cinquante-huit
voiles que commandait André Doria, et, environné d'une cour splendide, escorté par une
garde imposante, dans tout l'éclat de la grandeur, il parcourut la Lombardie, remonta par
le Tyrol en Allemagne, et de l'A.llemagne -e

�fflST0~1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
rendit dans les Pays-Bas. Ce vo1age, accompli après les derniers et éclatants succès de
l'Empereur, marqua jusqu'où pouvait aller
l'idolâtrie envers la puissance victorieuse.
Reçu partout sous des arcs de triomphe, au
milieu des fêtes et des flatteries, avec des
présents et des soumissions, l'infant vil accourir sur son passage les peuples et les
princes, il entendit appeler grnnd, invincible, divin, son père, qu'on plaçait alors sans
hésiter au-dessus des plus célèbres potentats
et qu'on égalait aux plus grands hommes. On
le nomma lui-même le futur héritier du
rnonde et l'espérance du siècle. Parti de
Barcelone le 2 novembre 1J48, l'infant n'arriva à Bruxelles que le fer avril 151~9. Là, sous
Les yeux satisfaits du père, le fils parcourut les
diverses provinces des Pays-Bas, dont il jura
les privilèges et dont il reçuL les serments.
Tout l'été fut consacré à cette tournée politique, qui était comme une dévolution anticipée de l'héritage paternel.
Ce premier voyage, qui dura près d'un an,
ne présenta point l'infant sous de favorables
auspices et ne fit pas concevoir de bien grandes
espérances de son futur gouvernement. Ayant
jusque-là vécu constamment avec des Espagnols, il en avait pris l'humeur altière, l'e,prit lent, la tranquillité orgueilleuse. Petit
de taille, délicat de complexion, il avait le
vaste front, l' œil bleu et intelligent de son
père, son menton avancé, 1a couleur blonde
de ses cheveux et la blancheur de son teint.
on aspect était d'un Flamand, son caractère
d'un Espagnol. Taciturne cl hautain, timide
et opiniàtret grave et impérieux, aimant le
rcpo et imposant la crainte, &lt;&lt; il montra,
disent les relations contemporaines, des dispositions sévères el intolérables, ne plut guère
aux Italiens, déplut beaucoup aux Flamands,
et rut odieux aux: Allemands. •&gt; Mais sa tante
la reine Marie de Hongrie, gouvernante des PaysBas, etl'Empereurson pèrel'avertirenl des dangers d'une pareille sévérité, et lui firent sentir
qu'elle n'était pas séante à un prince destiné à régir des nations différentes et cbrétiennes.
Celle leçon ne fut pas sans fruil. Il en
reçut d'autres qui ne Jui profitèrent pas au
même degré. Les seigneurs des Pays-Bas, par
ordre de l'Emperenr, le dressèrent aux divers
exercices de la chevalerie, auxquels ses goûts
l'avaient laissé trop étranger en Espagne;
mais il ne l'y rendirent pa bien habile :
dans un des tournois où il parut la lance à la
main, il reçut sur le casque un coup qui le fil
tomber évanoui de la selle de son cheval. On
le rapporta dans le palais de son père sans
qu'il eût repris ses sens, et depuis il ne lut
jamais un jouteur ni hardi ni adroit. CharlesQuint aurait voulu faire de lui un prince
guerrier, il parvint plus aisément à en faire
un prince politique. Pendant plusieurs années
qu'il le retint à côté cle lui, !'Empereur l'appela chaque jour deux ou trois heures dans
sa chambre pour le former aux grandes
affaires, soit en le rendant tém.oin des délibérations de son conseil, soit en l'instruisaut
seul à seul lui-même. A celle forte école,

l'infant ùon Philippe apprit à se contenir el
se prépara à gouverner.
... Charles-Quint se voyait [en t5:'i5] hors
d'état désormais de conduire lui-même ses
armées et de pourvoir à l'exécution de ses
entreprises. Ses maux s'étaient aggravés avec
l'âge et par un défaut de sobriété insurmontable. Ce grand homme, qui savait commander à ses passions, ne savait pas contenir se.
appétits; il était maître de son àme dans les
diverses extrémités de la fortune, il ne l'était
pas de son estomac à table. Ni les sages conseils de son ancien confesseur. ni les sévères
avertissements de la maladie n'avaient eu le
pouvoir de l'éformer ses habiludes à cet égard
désordonnées. Durant l'hiver douloureux de
t550 à 155{, passé tout entier à Augsbourg
dans son appartement chauffé comme une
étuve, d'où il ne sortit que trois fois pour se
montrer et manger en public dans une salle
voisine aux fêtes de Saint-André, de la Noël
et des Rois; lorsqu'il était si exténué qu'on
le croyait près de sa fin. el que les médecins
eux-mêmes lui donnaient à peine quelques
mois à ,·ivre, !'Anglais fioger Asham, qui
assista à l'un de ses repas, fut surpris de ce
qu'il mangea et surtout de ce qu'il but. Bœuf
bouilli, mouton rôti, levraut cuit au four,
chapon apprêté, l'Empereur ne refusa rien.
« Il plongea, dit Asham, cinq fois sa tête
dans le verre, et chaque fois il ne but pas
moins d'un quart de gallon de vin du Rhin. »
Deux ans après le repas décrit par Asham,
le pirituel et érudit van Male, ayuda de rdmera de Charles-Quint, fait un tableau plein
de malice et de gpâce des irrésistibles fantaisies de son maître au siège de Melz el des
condescendances dangereuses que les médecins avaient pour lui. « Le ventre, écrit-il à
Louis de Flandre, seigneur de Praet, el une
fatale voracité sont la source ancienne el très
profonde des nombreuses maladies de !'Empereur. Il y est assujetti à tel point, que,
dans sa plus mauvaise santé el au milieu de&lt;:
tortures du mal, il ne peut pas se priver des
mels et des boissons qui lui sont le plus nuisibles. Vous vous récriez et contre cette intempérance de César et contre la légèreté,
l'indulgence, la îaiblesse des médecins. C'est
le sujet de toutes les conversations. L'Empereur dédaigne-t-il la viande 1 qu'on l'emporle.
Désire-t-il du poisson? qu'on lui eo donne.
Veut-il boire de la bière'? qu'on ne lui en refuse pas . .A.-t-il le dégoût du vin'/ qu'on le
l'etire. Le médecin est devenu un complaiant. Ce que César veut ou refuse, il l'ordonne ou le défend .... Si la boisson n'e t pas
glacée, elle lui déplait. ... li est bien certain
qu'af11igé de tant de maux, la froideur de la
bière expo ée à l'air pendant la nuit el qu'il
hoil avant le jour ne lui convient pas. Il s'y
est néanmoins tellement habitué qu'il n'a pas
craint d'en boire au péril d'uue dysenterie
imminente. Comme je sui&lt;; pour cela on
échanson avant le jour ... je l'ai entendu
pousS&lt;:r des gémissements qui attestaient se,;
souffrances .... Je Jui ai dit tout ce qui m'a
paru le plus propre à le détourner de boire
aussi mal à propos une boisson si nui ible.

ajoutant que personne de nous, même avec
une force et une santé athlétiques, ne supporterait sans en être incommodé de la bière
glacée hue avant le jour et pendant l'hiver,
et que lui ne craignait pas d'en prendre à
son âge, avec une santé détruite par les maladies, les voyages et les travaux. Il en est
convenu, et, grâce à c2 bon conseil, il a défendu que la bière fût exposée à l'air. Le
docteur Coroeille (Baërsdorp) ne lui a pas
permis non plus le ,,in trop froid à diner et
à ses repas. Je ne sais s'il s'y résignera longtemps. Nous ma11dissons souvent ici le soin
affectueux qu'a la reine (de llongrie) de lui
envoyer des poissons .... Dernièrement il en
dévora, et avec un très grand péril, pendant
deux jours de suite. Il fit venir des soles, des
huitres qu'il mangea cruel', bouillies, rôties,
et presque Lous les poi~sons de Ja mer. 1&gt;
Dans l'été qui suivit la levée du siège de
Metz, Charles-Quint, sentant que les défaillances croissantes du corps se prètaienl de
moins en moins aux vues toujours fermes de
l'esprit, se prépara à accomplir l'abdication
qu'il médilail depuis si longtemps. Le repos
et la salubrité des climats du Midi lui parurent les euls remèdes à des infirmités que la
fatigue des affaires et la rude température du
Nord augmentaient sans cesse. Il choi il donc
l'Espagne pour Je lieu de sa retraite définitive, et en Espagne la délicieuse vallée appelée la Jlrm de Plasencia, dans la partie de
!'Estrémadure la plus bois:!e, sur la pente
méridionale d'une montagne que le soleil réchauffait pendant l'hiver, que d'épaisses forêts el de nombreux cours d'eau tempéraient
pendant l'été.
... Parmi les moines, sei- préférences étaient
pour les hiéronymites. Ceux-ci formaient un •
ordre presque exclusivement espagnol, fondé
par quelques ermites de la Péninsule, qui
avaient obtenu en 1373 du pape Grén-oire XI
l'autorisation de se réunir en congrégations
religieuses sous le nom de saint ,Jérôme cl
avec la règle de saint Augustin. Leur premier
monastère s'était élevé à San Barlholome de
Lupiana, près de Guadala,jara, sur un des
frais coteaux de la Vieille-Castille. De là ils
s'étaient promptement répandus dans la plaine
de Tolède, dans la forêt de pins de Guisando,
parmi les myrtes de Barcelone et de Valence,
sous les berceaux de vignes de Ségovie, au
milieu des bois de chàtaigniers de !'Estrémadure. Placés non loin des ,·illes, dans des sites
agréables et solitaires, ils avaient couvert la
Péninsule de leurs établissements, de Grenade
à Lisbonne, de Séville à Saragosse. Ils s'élaieul
d'abord consacrés à la contemplation et à la
prière. Ils vivaient d'aumônes, et depuis le
milieu de la nuit jusqu'à rextrémité du jour
ils chantaient avec une assiduité et une pompe
singulières les louanges de Dieu. Bientôt enrichis par les dons des peuples el les faveurs
des monarques, les hiéronymites, dont l'ordre
entier était gouverné par un général .élu, dont
chaque couvent était administré par un prieur
triennal, avaient ajouté la science à la prière,
la culture nou ve!Je des lettres à la pratique
conser\'ée des chants, et, de moines pauvres,

C1IA'J&lt;l.'ES-Qll1NT AYANT SON ABDlCATlON - ~

étaient devenus les possesseurs opulenls de
vastes terres, de nombreux be ·liaux, de riches à, l'e~ et au sud les plaines de TalaYera et ~ui.ra?l! _deux années a1•ant son abdication,
d Ara11uelo, la vue dominait le cours du Tietar
ver~ers. Aucuns religieux en Espagne ne célétl ecrll'lt a. son 61s une lettre réservée et toute
el du Tage, plongeait sur les belles cultures
hra1e~t Je culte catholique avec une di!!Dité
de sa main dans laquelle il prescrivait de
plus_ illlpos~te, ne faisaient entendre e une
~u.s1que aussi uave dans les chœurs de leur
eglts?s,
distribu,ùent de plus abondante;
au~ones a la porte de leurs couvents, n'offraient aux voyageurs dans leurs établissements une plus généreuse hospitalité. A
No~e-Dame ~e Guadalupe, qui était l'un des
t~o!s. sanct??'es les plus Yénérés et les plus
'~ lies ~e I Espagne, et qui avaü la grandeur
dune VIile par son étendue, la sûreté d'une citadell~ avec ses fortifications, les hiéronymites
gardaien~ un trésor considérable dans une
lo,ur, avaie?t d~Jarges celliers toujours pleins,
d_e hea?x pr~m~ couverts d'orangers et de
c1l_r~nnier~'. faisaient paitre sur les montan-nes
,,01smes d immenses troupeaux de mout~ns
de vach?5, de chè_vres, de porcs, possédaien~
e~1 Estremadure cmquante miJle pieds d'oliners el de ~rand~ bois de cèdres, et dans
l~urs vastes refecto1res couvraient arnc profu~10~ la_ table des hôtes et des pèlerins, qui
cta1t mise cl le,·ée six ou sept fois par J·o
Ce fut prcs
' d'
ur.
un cou,·ent de cet ordre
ad~nné à la prière et à l'étude que CharlesQuml ?ng~- à se retirer. JI l'avait toujours
eu .en smguliere vénéralion. Celle vénération
!!.a.i·t comme un ~-éritage de.. fami!Je, qu'il
ait r~u de son aieul et qu il devait lransme~tre a ~on_ füs. Ferdinand le Catholique,
ap~es la v1ctou-e de Toro en 1175 et la couVISITE DE S.\l~T rRANÇOIS DE BonJ.1 A t..' EMPEREl:R Cu
Q
Clkbo Giraudon .
quete de Grenade en J492, a1•ait élevé deux
ARLES· UINT. Tableau de C.·l\l. Ei&gt;!JUIV!!t.
monastères de ceL ordre i il s'était enfermé
dans un de ces cloi'lres à la mort de la reine
lsabell~ d~ Ca~Lille, et lorsqu'il s'était lui- cl les ~iauk; villages qui s'é)e\aicnl du milieu c&lt; f:1irc bàtir ur Je liane du mona:.lère de
même :ent1 _prcs de sa fin, iJ était allé expirer des bois dans le magnifique ha sin de la Vei·a cc \_uste une habitation suffisante pour y
à Ma~~igaleJo. dans une maison appartenant dt'. /&gt;Lasencia, et apcrcerail à rborizon !oin- « ~iv~e avec la suite des serviteurs les plus
a~x h1cronym1tes, qu'il avait rendus les gar- t.am les m?nts azurés de Guadalupe.
tl rnd1spensab1es à une personne dans une
~~ élait le mona 1ère que Charles-Quint
di:ns des sépultures royales. Philippe Il dcC&lt; condition privée. » 11 recommanda à l'inva_1t fonder pour eux, en souvenir de la ba- cboJS1t pour sa retraite. L'ao-réable salubrité f~nt et ~.u ~eerét~:"c d'Ètat Vasquez de 11Jodu lieu_ et sa paisible soütud~ lui semblèrent
t~ïJ!e. d~ ~amt-Quentin, l'immense Escorial,
lma, qu il mslru1s1t de son dessein sous le
comem~ égalemenL à un corps ausj iufirme
~,u _il irait~ s?n lour. vivre et mourir. Charles~lus grand secret, de s'adresser pour rexécu~u!nl, qui, _a plusieurs rcprLes, avait été que Je sien et à une àme aussi Iatirruée. Mais llon au prieur général Juan de Ortega dans
l bote des biéronJmites dans Jeurs couvents c_n se retira~t au mi_licu_ des hiéro;ymites de lequel il avait Ja plus grande confia~ce. li
de Sau1:1 Engracia, de la Sysla et de la Afejo- \ u le, dont iJ eonna1ssa1L le savoir étendu cl chargea. le 'C?nta~o:" Francisco Almaguer de
la pieuse réoularité il ne
rad_a, resolut de terminer ses jours dans leur dont1 il estimait
. pren dre leur genreo de vie' ni le mctt~e a la d1spos1t10n du prieur l'argent névou
ut
Dl
do1lre de Yusle.
troubler. Il se proposa de faire construi•e , cessaire pour construire cet édifice sur le
_Yuste, c1u~ 1~ demeure de !'Empereur de' 'd 1
• a plan _qu'il en avait fait dresser et dont il
vait rendre s1 celèbre, avait été fondé au com- col~ e, ?u_r c~uvent_ un édifice contigu et sé- sounut l'exécution à Gaspar de Vega et à
pare, d ou 11 put avoir le libre usarre de l'église
mence~ent du x~• si~le, près d'un petit
du
~onast_ère et se donner, q~d cela lui Alon~o de Covarrubias, les deux plus célèbres
cours d _eau do~t d avait pris le nom, dans
architectes de l'Espagne. Après avoir prescrit
une chame de I Estrémadure, coupée de val- conviendrait, la compagnie des moines en d'élever à côté du com-enl la modeste résilées, com:erte d'arbres, arrosée par des ruis- conservant ainsi son indépendance et en 'res- dence. royale ~ont les religieux de Yuste avaient
pectant la leur. Dès le 30 juin 1555, il or~eaux qui descendaient des cimes neigeuses
donna de remettre de l'argent au prieur aé- su~pris. et divulgué la destination, Cbarles1
e la montagne. De ce site pittoresque, ayant
néral des hiéronymites, et le 15 décembre Qm~t d ~posa tout pour laisser à son fils Ja
dommallon la moins emharrat:sée.

n:

r

.\UG~ET.

�LOUTS

llNE PRO)lENADE DU ROI ET DE LA REINE AUX E:'(VIRONS DE PARIS (1616). -

G,-.zvure de

llhTTIIAECS. (Cabine/

x1n

'ET Jf.NJVE D'Jf.UTRJC1Œ ~

des E~lilmtes .)

UN MARIAGE ROYAL

"""

Louis XIII et Anne d'Autriche
•

A côté de sa mère, qui allait plu tard lui

eau er encore tant d'autres soucis, il était,
auprès de Louis xm, une seconde princesse
dont le roi, au cours de son 1·ègne, ne de,·ait
pas mieux. al'oir à se louer, la jeune reine
Anne d'Autriche.
Tous deux du même tige, - elle l'ainée de
cinq jours, - ils avaient été marié, en Hi 15
à quinze ans, par politique. Après 'être regardés sans trop se comprendre, ils s'élaient
mis à vivre côte à côte, en frère et sœur, dans
le cadre d'une existence royalP. dont le protocole réglait le programme journalier. Les
portraits à celte date de celle qu'on appelait
« la petite reine )l foot penser qu'elle devait
être jolie. De taille moyenne, mince, avec de
beaux yeux mêlés de vert, au regard un peu
court, les cheveux blonds, abondants, frisés
el bouclés, la peau blanche, la bouche petite
el 11 ,ermeille », elle passait a pour une des
plus grandes beautés de son siècle l&gt;, affirmait madame de Motteville, avec exagération
sans doute. Ou lui trouvait en réalité le nez
un peu gros, les yeux un peu grands, le teint
douteux; mais elle avait« le tour du visage l)
exquis, le front" bien fait, le pied petit :
c'était une princesse agréable. Louis XLU, au
moins, la jugeait telle : il questionnait son
fatrail ,le l'ounage de Loui Baliffol, Le r&lt;&gt;i
L-Ouis .\:111 à i:ingt ans, édilê par Calmanu-Lévy.

Par Louis BATIFFOL

entourage, désirait qu'on lui diL que la reine
était belle, se préoccupait de savoir si elle
n'était pas un peu menue cl, lorsqu'on le
niait, révélait qu't!lle portail de · patins pour se
hausser; quant à l'aimer il n'y songeait pas.
Elle avait une voix désagréable, un ton de
fausset aigre, éle\•é et dur. Toutes les fois
qu'elle parlait, le charme de sa fraiche beauté
parai sait s'évanouir on peu sous l'elfol de ce
timbre déplaisant. Elle était ensuite coquette,
passait du temps à se parer,ce4ueLouis Xlll
n'appréciait pas. Aux ballets, dans lesqueL-,
elle figurait en bonne place, elle s'appliquait
à jouer son rôle avec une grâce séduisante,
indice, croyait-on, de tendances peu sérieuses.
"urtoul son esprit el son caractère laissaient
à désirer. Elle n'était pas très intelligente.
Froide, indifférente, elle donnait l'impr-.:ssion
d'une personne dédaigneuse, ce qui n'était
chez elle que l'effet d'un défaut de souplesse :
elle n'attirait pas la SJmpathie. Le cardinal
de Retz la trouvera plus tard « intéressée,
dure, rancunière, opiniâtre &gt;). Madame de
Motteville la déclarera entêLée. Elle manquait
d'ordre; elle se montrait tour à tour trop
-bavarde ou trop méfiante, égoïste, orgueilleuse, avare. Retz la traite de 1c solle », - sa
partialité le rend, il esl vrai, suspect. Mme de Motteville, mieux disposée, allénue
l'expression en disant qu'Anne d'Autriche
"'1

15o

w-

« s'est trop défiée de on esprit et de sa
raison ,&gt;. Ce &lt;[Ui est certain, c'est qu'on
n'avait pas grande idée de ses moyens. i
quelque aml&gt;assadeur venait lui faire la révérence, quoiqu'elle parlât bien le français, elle
était incapal&gt;le de répondre et l'iutroducteur,
M. de Uonneuil, devait prendre pour elle la
parole. Tout le monde s'accorde à reconnaître
qu'elle était ignorante, paresseuse, indolente.
C'était uoe Espagnole, al'eC les défauts de la
race : l'insouciance lranq uille, la passivité.
Son entourage se plaignait de la Yoir s'allachcr à une ou deux intimes et ignorer les
autres; il regrettait qu'elle n'aimât personne,
« qu'elle ne parftt pas assez touchée de l'amitié
qu'on avail pour elle». En reYanche, prenaiLeUe quelqu'un en grippe, elle se montrait
vindicative. Puis on s'étonnait que, fière
comme elle l'était, elle ne craignit pas de
causer familièremeal avec des gens da commun, « fort indignes de son entretien »;
par là « elle se faisait du tort ».
Reine et jolie, elle a provoqué des passions.
Elle était trop froide pour y répondre, mais
assez coquelle pour en èlre flattée et s'en
amuser. On n'a rien articulé contre elle, au
moins jusqu'à Buckingham qui csl Yenu
après l 624. «La vertu de la reine est solide,
disait-on, el srns façon. &gt;&gt; C'est « un ange &gt;&gt;,
assurait l'ambassadeur d'Espagne, Giron, qni

ÉTATS GÉ..'&lt;ÉRAUX DE PARIS (27 OCTOBRE 1711 1. -

répondail de la princesse au roi son maître.
~a cour s'était di,,ertie du fol amour qu'avait
epromé pour elle le grand écuyer, M. de Bellegarde, un. bel homme, qui avait, vers 1620,
pl~s, d~ c1~quantc-cinq ans. Anne l'avait
lruss~ dire, r1ant de_ ses airs, et ménageant Je
gentilhomme favori de deux rois, sunimnt

Gravure .:le

TsôMAS, a':iprè.&lt;

le tableau

d'un siècle « de galanteries el de dames ».
Le duc de Montmorency éprouvera une passion
semblable. D'autres amoureux se feront comprendre. « Je puis dire qu'elle a élé aimée
affirmait madame de Molleville, el que malgré
1~ respect que a Majesté inspire, sa beauté
n a pas manqué de loucher des gens qui onl
•\\ 1 JI

l\•

d'ALAUX.

{Musee d.t Versailles.)

fait parailre leur passion. » Personne ne
reçuld'espoir; c'était beaucoup qu'elleécoulàl.
Plus tard, causant de ces souvenirs aYec une
amie, « elle se moquoit de sa vanité passée ».
Elle se donnait plus de liberté dans les
propos. Une personne de son entourage disait
d'elle : « Elle est modeste sans être choquée

�•

111STO'l{1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - •

de l'innocente gaieté. 1&gt; Celle innocente gaieté
était la Corme par laquelle se traduisait son
esprit porté 11 la galanterie : terrain glissant

s'éloignait. Au fond il ne l'appréciait pas : natures devaient s'ajouter beaucoup de malenlout le monde le remarquait D'après le duc tendus : nombre de négligences inattentives
de l\oban, il éprouvait même c, de l'aversion 1&gt;. du roi accentuaient le désaccord. Ce qui acheAnne a\'ouait dans la suite vait de les tenir éloignés, était la présence,
que l'indifférence témoignée autour de la reine, de certaines personnes.
par le roi à son égard lui avait nouvelles causes de mésintelligence et de quefait penser que le prince ne relles, d'abord les dames el serviteurs espal'avait jamais aimée.
gnols imposés à Marie de Médicis au moment
Leurs existences étaient sé- du mariage de son fils, en t615, et formant
parées. Vivant chacun dans à la porte du eaLinel du roi un groupe hostile
leur appariement, au Louvre, qui épiait, écoutait, puis instruisait la cour
il ne se royaienL que deux ou d'Espagne. Depuis sa plus tendre enfance le
lrois fois par jour, un quart roi haïssait les E pagnols : c'était l'ennemi
d'heure, une demi-heure, à hérédilaire.
intervalles fixes : visites céréUne cousine du duc de Lerme, la comte se
monieuses, prescrites par les de la Torre, dirigeait cc personnel, sur des
usages royaux el où ils n'a- instructions venues de Madrid . Louis Xlll revaient pas grand cho e à e prochait am füpagnols d'exploiter Anne d' Audire. C'était avant le di'ner et triche, de lui extorquer ses rerenus; il rele souper, généralement, que doutait l'apparition de quelque favori qui
le roi se rendait chez la reine. recommençât l'histoire du maréchal d'Ancre;
lis ne prenaient pa leurs re- il croyait que la reine était, par l'intermcpas ensemble. Si Louis Xlll diaire de l'ambassadeur d'Espagne el de t:et
s'absentait de Paris, il lais- entourage, entre les mains de la cour de )Iasait sa femme. Parfois celle-ci drîd. De fait, l'ambassadeur d·Espagne se
venait le rejoindre à Saint-Ger- trouvait constamment au Louvre, conseillait
main, mais c'étail pour y re- Anne d'Autriche, tenait son souverain au
trou\'cr la vie froidement pro- courant des incidents de sa vie. Le lendetocolaire, dans son apparte- main de la mort de Concini, on avait cherment, avec les
visites journalières réglées.
· La reine étaite Ile souffrante
d'une maladie
qui f1t craindre la contagion ?La faculté
ARRIVÉE UE LA REINE AU LOUVRE (1616.)
interdisait au
D'atres u1ie gravure du CaNntt des Estampes.
roi l'accès de
l'appartement.
el dangereux! Des intimes imprudemment En novembre 16 l8 Anne eut
acceptées, uné compagnie de dames et de la rougeole ; Louis XIll passa
princesses imposées par les rapports de près de ,·ingtjours sans la voir.
Pour l'ambassadeur d'Espafamille formeront autour d'elle un groupe au
pa -sé suspect, aux manières 'J}eu retenues. li gne, leurs rapports éta.icnt aiy aura des histoires, des scènes, des mesures gres. Louis Xlll n'admetlait
prises.
pas que sa femme lui fit de
recommandations. 'i elle se
Esprit sérieux et ré0échi, Louis xm ne ha ardait, elle était obligée de
pouvail guère éprouver d'allachement pour prier ~l. de Luynes d'all(muer
une nature arusi contraire à ses goùts. A.près auprès du roi l'eil'et de la déune première minute de surprise agréable au marche. Un jour où le roi ~·émomenl de son mariage, il s'était replié sur tait rendu à Lésigny, Anne
lui-même. Anne raimail-eJle? Elle crut qu'elle vint inopinément le rejoindre.
l'aurait aimé. « Le roi était fort beau, disait Louis XIll lui manifesta un tel
une de ses confidentes, fort Lien fait et sa mécontentement, sous prétexte
beauté brune ne déplaisait pas à la jeune qu'il n'y avait pas assez de
reine. Je crois que de la façon dont f en ai place dans le château, qu'elle
ouî parlé, elle l'auroit fort aimé si le malheur dut repartir leleudemain. A.son
de l'un et de l'autre et cetle fatalité quasi retour à Paris, le roi étant allé
inévilable à tous les princes n'en eût disposé la voir dans sa chambre, 1a
autrement ». li y a eu de leur faute à tous trouva sombre et taciturne. li
BAI. DO:-NÉ A LA RElXE, AU LOUYRE (1616, .
deux dans celle fatalité. Mais peut-être Anne ne fit rieu pour la ramener. La
D'apres une gravure du Cat;,inet des Esbmtes.
a-t--elle eu la plus grosse part. Un peu de dame d'honneur, cherchant à
grâce et de Lendresse chez elle, à l'égard du ~ raccommoder les choses, coprince, l'eussent ramené. Pourquoi demeurait- vop au roi, deJa partdela reine, un bouquetde ché à l'écarter : il avait répondu qu'il venait
elle devant lui nonchalante, réservée, pleine Ueur avec quelques mols aimables. Loui 11U au chàteau, comme~ majordome de la reine
de méfiance? Le je110e prince s'irritait et ne répondit pas. Au peu de sympathie des régnante », ce qui lui avait valu cette ré-

Lou1s x1n
ponse qu'on ne connaissait pa celle charge du bruit de ses galanteries et de ses avenen France et qu'il eùt à se renfermer dans tures. Agée de dix-huit ans, « jolie, friponne,
son rùle d'ambassadeur.
éveillt'.-e », d"humeur fort indépendante, elle
En mème Lemps que lui, écrivaient régu- joignait une légèreté charmante à beaucoup
lièrement en Espagne,
la comtesse de la Torre,
le confesseur, Francisco
de Arriba, puis Anne
d'Autriche elle-même.
On le lui a reproché :
nous avons de ses lettres ; ce sont des billets
sans grande im porlance; son père, qui l'aimait beaucoup, lui donnait de ses nouvelles,
lui envoyait de l'argent;
elle écrivait aussi à son
frère, le futur Philippe IY, au duc de Lerme,
au duc d'Olivarès; elle
avait des courriers .péciaux. Inquiet de celte
correspondance, Louis
XII[ soupçonnait
a
femme de connivence
ayec ses ennêmis : il
lai échappa de le dire.
Anne se récriait. Au
moment où la cour d'Espagne se dérobait à ses
engagements au snjcl de
la Valteliue, Lo11is XLII
disait à la reine: « Écrivez au roi ,·olre père
et dites à l'ambas adeur
d'E pagne que je uis
résolu 11 vouloir l'exécution du traité de Madrid, ou 11u'autrement
j'y emploierai Lou Le ma
puis anœ »; el la reine
élo1mée répondait que
puisque Sa Majesté le
commandait elle écri,\.:,;SE u 'AUTRICUE.
rait au roi d'Espagne el
Gravure de .\lrcm,L LASl'IE, d'afrès M. DE ,\lANTONNlllRE. l
parlerait à l'ambassadeur, maisqu'dlelesuppliait de croire quelle
n'était pas Espagnole, qu'elle éwit Ioule de gl'àce pro,ocante. Après avoir éprouvé une
Française. R Pense-t-on, disait-elle à on en- vive contrariété de celle nomination, à cause
tourage, &lt;rue, parce que je suis née en Espa- d~1 duc de Luyocs qu'elle dc1estait, en raison
gne je ois Espagnole? On se lrornpe, je de la plaw excessive qu'il tenait dans le cœur
suis F'rançaise et ne veux être autre ». A du roi, Anne d'Autriche avail fini par accepLuynes elle répétait : « U n'I a rien au tur la nouvelle surintendante. Celle-ci s'était
monde de si conjoints que mes intérêt avec d'aillcur, chargée de gagner sa cause. Du
ceux du roi.
même âge que la souveraine, vive, impéEn décembre 1618 Louis Xlll chassa les tueuse, pleine de gaité, elle amusait la reine.
E paguols. Ce fut toute une affaire. Anne Elle se montrait prérenante pour le couple
d' Au lrichc témoigna beaucoup d'afJlicl;on, royal, l'invilaiL à diner. Anne d'Autriche ·se
puis se consola. Les étrangères parties, le pril de sympalhie pour elle, puis d'amitié:
roi avait nommé comme surintendante de la leur intiruilé grandit. Lorsqu'en décembre
maison de la reine la femme du duc de 1620 la duchesse de Luyne~ mellra au monde
Luynes, Marie de Rohan, et, comme dame un fils, la reine la Yeillera.
d'atour, la sœur du favori, madame du Verfüche14eu accuse les Luynes d'avoir abusé
net. Il n'allai! pas mieux s'en trouver.
du pouvoir qu'il exercèrent, chacun de leur
La duchesse de Luynes était celle future coté, sur le ménage royal pour tenir les époux
duchesse de Chevreuse, la émillanle per- éloignés l'un de l'autre afin de demeurer les
sonne qui remplira la moitié du xvue siècle maîtres. M,uiame de Motteülle écrit 11ue « le

ET ANNE D'AUT'1{1ClfE - - ~

malheur d'Anne d'Autriche étant de n'avoir
pas été assez aimée du roi son mari, elle avait
1\lé forcée d'amuser son cœur ailleur , en le
donnant à des dames qui en avoicnl fait uu
mauvais usage cl qui,
au lieu de la convier à
rechercher les occasions
de plaire au roi, l'en
éloignèrent autant qu'il
leur fut possible afln de
la posséder darnntage ».
Les Luynes, au contraire, commençèrcnt
par employer leur in0uence à servir d'intermédiaire entre les deux
époux. Revenant un peu
de ses préventions conIre le dur, au ·moins
extérieurrmeut, car au
fond, elle ne lui pardonnajamai~, Anne consenlit à faire meiJleun·
mine à cdui-ci. Elle se
serrit de lui pour communiquer arec le roi;
elle lui demandait des
conseils. Toul heureux,
le fa,ori lui écrivait,
la mellant au courant de
ce qui se passait auprès
du prince. Ce fut un
échange de bons procédés.
Mais, rieuse, légère,
madame de Luynes n'avait aucune con istance;
« Jamais pcr,onne n'a
moins fail d'attention
sur les périls &lt;:-l jamais
femme n'a eu plus de
m~pris pour les s:crupules el pour les devoirs, »
a dit quelqu'un qui l'a
bien connue. Elle se montrait incou.sidérée. Très
sévère pour elle, Richelieu dit qu'elle dt.ail
&lt;&lt; la honte du roi, la
perte de la reine dont le bon naturel était
forcé par son mauvais exemple J&gt;. Madame
du Vernet, la dame d'atour, n'était pas plus
sérieuse : on l' accuseril plus tard d'avoir été
d'intelligence avec 13uckingham el d'avoir facilité les entrevues du genLilhomme anglais
avec la reine. A côté de ces dames en étaient
d'autres, aussi peu pondérées, achevant le
cercle intime d'Anne d'Autriche : Mlle de
Verneuil, sœur naturelle du roi; surtout la
princesse de Conti, personne aux mœurs faciles, à la plaisanterie risquée, dont Louis XIII
qualifiera plus tard d'un mol assez dur le
rôle d'entremetteuse joué par elle auprès de
la duchesse de Chevreuse et que, dans ses
lellres chiffrées, il désigne du pseudonyme
significatif de le péché.
Ce groupe exerça sur Anne d'Autriche une
iniluence détestable. li n'y eut dans l'entourage de la reine que des conversations lé-

�111ST0'/{1.ll
gères à propos de l'amour; on émous a la
conscience de 1a princesse; on lui fit lire le
f.abinel salyrique, publicalion qui l'eoait de

LOUIS

XLII

S'EXERÇANT A. L'L(JlilUTION,

~---------------------------le roi causer el plai anter a\'ec la demoiselle
d'honneur, Anne d'Autriche les a,·ail secondés. Louis Xlll n'avait rien dit. Pour elle-

sous

naissance récente d'un fiL, el lui témoirrner
« une très tendre alfcclion &gt;&gt; 7 ans doute le
P. Arnom avait raison, car lors,yue le duc de

LA DIRECTLON DE L'ÉCUYER PLUVL~EL IJE LA BAt:ME. -

parailre el d'un genre liLre. l'eu i1 peu se même, la ducbe se d11 Luynes ·y priL adroirépandit le bruit à la cour que le salon de la t ment : le roi 'entretenait volontiers avec
réioe était un enùroil fort plaisant, où l'on die, riait, !&lt; badinoit D ; elle l'enYeloppa. Ce
c.,usail &lt;' liccnuicusemenl D cl où on u ·ail, fut A.one d'Aulricbe, la première, qui remar« sans retenue, de mots conlraires à la mo- qua les nuances : elle en éprou,·a une amère
deslie el aux comenances ». Les dame
douleur. Le nonce, qui nous en informe,
s'amu-aienl des pas ious que la reine pouvait assure que ces craintes étaient exagérées.
provoquer, les encourageaient, pous aienl Toul le monde épiail. L'amhas adeur d'EspaM. de Bellegarde à des familiarités au moins gne, intéressé à sa1·oir, niaiL; il conseillait à
puériles. C'est ain ·i l}Ue la petite reine allait Anne d'Autriche d'agir avec prudence, de disètre conduite à prêter une oreille complai- simuler lorsqu'elle voyait que les vi iles du
sante aux propos éducteur de Buckingham. roi à la duchesse ou ses conversations avec
Puis, futile et malicieuse, la duche. e de P.lle étaient trop fréquente . Anne, dé ·olée,
Lu1nes, non contente de donner des conseils, pleurait à chaudes larmes, disant qu'elle était
prêcha d'exemple. e s'avi a-t-elle pas :de la plus malheureuse femme du monde, la
s'en prendre à Louis Xlll lui-même! Quel- plus mi ·érable : nëtaiL-ce pas la mépriser
que froid qu'il Iùt, le jeune roi ne pou,·ail que de témoigner à madame de Lurne ses
être indéfiniment insensible aux. charmes préférence devant elle, de lui marquer des
J· une 0011uellerie enlreprenan le. Juslement, allcntions dool elle-même avait été ~enée
eu juillet 1617, la cour anit été agilée par ju que-là? On découvrit que la petite reine
l'annonce que le prince regardait avec une était pas ionnée. Le nonce inlerrogeait le
allention émue certaine demoiselle d'honneur confesseur du roi, le P. Arnoux, qui l'assude la reine, mademoi elle de Maugiron. Le rait que le cœur du prince était pur. Mais
nonce s'en était inquiété. Les Luynes, peul- comment le croire lorsqu'on voyait le roi,
être par intérêt per onnel, s'tltaient empre:;sé ~arrivant à Paris après un long voyage cl ·end'éloigner mademoi. elle de Maugiron en la trant au Louvre, Jaire à la reine une courte
mariant trè loin, en Dauphiné. Devenue ja- visite, pour, de là, monter chez la duchesse
louse el souffrant vivement quand elle voyait de Luyne , encore au lit, à la suite de la

.... rs,. ....

Loms Xl1l

qu'avait eau ées à la fin du dernier des Va- toule imane de nalure à lrouùlcr on cœur,
lois l'ahsence d'hl~ritier direct? EL thacuo avait été de réduire en lui ju. qu'à la moindre
jasait. Les ambassadeurs étrangers entrete- flamme d'amour. Jl n'admettait pas d'autre
naient leurs gouvernements de l'étal étrange manière d'être avec le prochain que celle à
de cc jeune 'couple royal qui était marié sans laquelle, la vie coutumière de chaque jour
l'être : affaire gra,·e cl délicate f Elle allait l'avait habitué. En fait il :e trouvait aussi
prendre peu à peu l'importance d'un événe- éloigné que po sible d'Anne d'Aulrichc. Son
ment, prornquer des négociations, amener confes cur, le P. Arnoux, causant de ce :ujel
avec le nonce, désignait d'un mol l'étal d'esdes échanges de dépèches de cour à cour.
Chez Louis XLII le sentiment dominant prit du jeune roi : a ll anit honlc. i&gt; Et celte
était une rrpul ·ion invincihle. Doué de peu « honte II a\·ail trop facilement raison de ten&lt;l'imagination, d'esprit positif, de tempéra- dances qui, si elles se produisaient, élaient
ment paisible, il monlrail aussi peu de dispo- alténuées, ou arrêtées, « par la crainte du
.ition que ~on père a,ait mnnifoslé de vio- péché ». Dans a conscience scrupuleuse, eu
lence. Pas plus Anne d'Autriche qu'une autre effel, le prince faisait difficilemenL le départ
n'aurait pu émomoir ce garçon calme, qu'un de ce qui élait foule el · de ce qui ne l'était
sentiment religieux prononcé nardait contre pas. Il étendait indéfiniment le ch:i.mp déLoule surprise. li ·'était fait des idées ~é- fc•ndu et son confesseur ne laissait pas que
d'en conclure des réllexions inquiètes : son
vères. Il jugeait - el il l'écrira plu, tard qu'il devait donner l'exemple à son royaume, père a commencé lard, disait-il, pois il a
s'abstenir d'un sentiment quelconque uscep- ~uppléé par trop d'excès le m,le de sa vie :
til&gt;le de provoquer le scandale. veiller jalou- plaise à nieu que le !ils ne J'imite pa", au
sement sur lui-même. Il pourra ètre touché; moin" pour la seconde partie de son exisil l'a été sùremeol; il n'eùt jamais voulu dé- tence. Et alor., il jugeait de son ministère
passer certaines limites, comme il ne les a d'appeler, en confession, l'allention du prince

"ET ANNE n·JtuTJ{1C1fE _ _ ..,

.ons, calmait les scrupules, appuJail sur les
meilleurs arguments : Louis XIn répondait
é,·a ivemenl qu'il voulait ~ans doute beaucoup de bien à la reine, qu'il savait quels
étaient ses devoirs el n'avait pas l'intention
de s'y ·oustraire; qu'à vrai dire, même, il
avait en plusieur fois la pensée d'y onrrer;
mai~ enfin ils étaient jeunes Lou~ deux , dix-huit ans, - il n'y avait pas de temps
perdu; puis, ne se trouverait-il pas des inconvénients à trop . e biiler : n'en pouvait-il pas
résuller, eu raison de leur jeunesse, de~ conEéquences préjudiciables ou dangereu e ? Et
le nonce Bentiroglio, auquel le P. Arnoux
rapportait ces conlidences, répondait en invoquant « le grand hien de la chrétienté » :
que le confesseur re, înt à la chargt&gt;, qu'il
multipliât es in tances, qu'il emplol·àl ~es
bons ol'fices à asrnrer la stabilité de cc mariage: c'était le vœu de tou el nul n'} pouvait mieux réu ir que lui : le P. Arnoux
promettait.
Mais alors, pressé de nou,eau. Lnuis XIII
in\'Oquait mille prélt!Xle~. Pui.. fa1igué, il se
cou6ait, il a,·ouait : le sourenir pénible qui

Gravure dt Cll!Sî'IN Dl! P.-8.

Lu1nes sera mort, toute celle 1,ympatbie
réelle ou simulée s'évanouira llour ne plus
lai er place qu'à une animo ·ité étrange. Au
moins ·i madame de Luyn a\'ait lanl contribué a,·ec l'entourage à Lenir brouillé le
ménage du ouverain, le duc, avant &lt;le di paraîtro!, avait-il, par une compen ation signalée, rendu au couple royal cl au royaume
un considérable servite.
Célébranl dans leurs écrils les grandeurs
de la maison royale, les poètes du temp regrettaient amèrement l'ab ence d'un Dauphin ; ils l'appelaient de leur rœux ; la cour
le désirait; le peuple l'allendnit. Les sentiments réciproques du roi et de la reine,
héla ! ne rendaient guère vrai emhlable l'éYéoemenl ~ouhailé. Sans doute les moralistes
vantaient la tenue exemplaire du roi. Combien il était différent de son père llenri I Y!
Lui, au moins, montrait « une vertu angélique )) . Malheureusement cC'ltc vertu était
poussée à un trop haul degré. L'entourage,
le monde diplomatique, gouYecnemenl et
royaume commençaient à s'inqaiéler. li
s'agissait du trône el de ~a uccession. En
ca de morL du roi, n'étaik&gt;n pas menacé de
roir se renouveler les d1f1icullés sans nombre

UN TOUR:SOI SOR LA PLA&lt;;E Rou.LE. -

jamais dépassée . Mais le ré ullat d'une pareille discipline, de cette obligation qu'il s'élail faite à loi-même de chasser de sa pensée

&lt;ir:ivurii Jii C RJo Pl!I P.i: P.-s.

sur le 1·érilahle de,•oirs que lui imposaient
les conditions dans lesquelles il se trou\'ait.
li insistait; sobrement il énumérait les rai..... 155 ...

l11i était demeuré d'une velléité, d'aiUeur
inutile, en 1615, à Bordeaux, après on mariage, lui aYait Jais é d'insurmontables ap-

�________________________________________.

,,._ 111ST0~1.ll

préhensions. JI répétait qu'il e croyait Lrop
jeune. qu'il n'éprouvait que de l'éloignement,
el le coqfc·,eur in,istail encore, di.ant 4u'il
o 'était pl po, ihle de différer indéfiniment,
que l'opinion ne pourrait admettre de pareils
a termoiemcots.
Tout fo mondt! 'y mit. Au nom du roi
d'E pa"nt•, l'amli:b ·adcur llonLeleooe viol
appuJcr de ses in ·tanœs; ~on ma.ilre. déclarait-il, ne désirait rien tant 11uc de voir la
rcioo régnante, sa fille, dan. le bonnes gr;1cc ·
du roi. Loui,, Xlll rJpondait toujours 11u'il
étaient trop jeunes, qu ïl fallait attendre.
\lonteleone offrait alors des cbosc c,trnvaganlcs, de faire apprendre à la petite reine à
,e montrer aimaLlc pour lui, à le .éduiu, ou
hien à user de prii•re:, et de larmes. Le roi
aga.ci: répli11oail 11u'il ne l'Oulait pas. Le soir
de celle con1ersatiou. Loui · XIII se trourait
dans l'appariement de la reine; au DIUIDl'Dl
oi1 il allait prendre cong :, le dame· d · l'cntour,1ge d'Anne d'Aulrichc ~~a~t':rent de le
décider à rester; il refusa; elll' le upplièren l; il parut impatienté; les instances en
1inn1t à cc point qu'il se d(o agea ri·vt·mcnl,
pronunçn quelque- mot dur cl sortit. Le
lendemain, la comte e de Soi~ on était
olilinée d'aller le trouver, afin du c.1lmer sa
colère et d·cxpli11ucr que la démarche de la
,cille était c.,u ée par l'ardent intérêt 11ue ces
dJmc portaient à leur so1nwaiue. a Lai 0

l-ons faire le t1•111ps, » di ail le nonce mélan•
coli11uemcnl. C'ét:tit Luyne qui allait réu sir.
1 'e perdant pas courage, le P.•\rnou\, qui,
à eha4uc oonh ·ion, répétait ~c · cooscib,
disail à Bcuti1o·•lio, en d~ccml,rll 1{i 17, 11uc
le duc de Luynes se déciJait à joiodrc ·e~
clforb. aux siens. Ou crut &lt;f u'en janl'ier 1618
oa allait aboutir. Le O a dll la cour ~ 'inLerru"eaienl i le roi arail tant d'appréhension , déclaraieut qucl11ue.,,un , c1ue ne 'adressait-il d'abord à Je · complaisance, facile.~,
déJà éprouvées, qui ne demanderaient pas
mieut c1ue de lui d no r l'a ~urancc néces, ire; ou fo lui cori-ciUait. \Jai le c.onre seur
u récriait scanda li ·é : il n'était pas po. si bic
que a laje té tombàt dans un tel péché! Le
roi était de cet a\'i1-. Alor,,, Jîidai3neu "S, les
d mc5 e. pagnt,I · de la m:ii on d'.\noc d',\utriehe. •JUi étaient coeur.: là, a urai nt ,pie
Louis XIII &lt;c ne valait rien » : u ,iatière un
peu délie.ile, ,·e1cu. ait le nonce, on envoyant
œ · détail~ au plpe; c'e, 1 panrqooi j'ai voulu
en éc:rire en particulier à \'otrc .:aintclé. ,
füi~, pendant cc lcmp·, timide el émue,
la pamre petite reine•, au courant de ce 11ui
~e pa,sait, sfJntail ob. cur :,nt!nl grar1dir en
cil• un allacbcmcnt myslérieu\ pmr le mari
11ui semhlait ainsi la fuir. 1ne alfo:tion troublante l'envahissait, ré ultat de l'allenLe.
Comme fa "Ciné, . on cœur se tournait ver le
roi. On rcm:m1uai1 •1u'ulle tco:1it maintenant
1

à parailr1· plu bellP pour lui, 1iu'ellc le re"ardail lon 6 ucmcnl; oo constatait aus-i •tOI!
peu à peu Louis .\Ill de1enai1 plu· aimable,
csqui~saiL de va!!lles caresse , s'altarJait;
pui · Lou, deu 'arrêtaient : &lt;&lt; Quel11utlfois
il - eussent ,oulu s'engager da,antage : la
honte retenait leur. dé~ir... »
L'été de IUI pwa. Loui XIII en restait
toujours ii de ,·a0ue paroles. Parfois de nouveau\ indices faisaient c.,;p~rer, pu i · la réaliL1:
JémcrllaiL. Le · ambassadeur· étrangllrs annonçaient ;1 leur~ cours une date fixe, ••o:uite
amuaicnl qu'il s'étaient trompé·. On upputait quels t:taienL ceux c1ui pon,•aicut dJ:&gt;ircr
l'é,·éncmcnt. ceux qui pouvaient le cr.iindre.
Le remoi de· dame~ c 'Pa••noks ful le préle le d'une ·orlu Je prome. c. .\u 110m du
roi, Lu}ne. dit à l'arul,a~ adi:ur d'E~pague
que, qi elle 'en allaient, le roi e déciderait : « Cela était crrtain, aflirmail Lu ocs à
Fernando Giron, parce que le roi me l'a promi· et •1uïl lil'odra sa paroh·. 11 Le Espa•
gnolc~ . 'en allèrent. Le 17 jamier WIU
Giron mandait au roi l'hilippc 111 : u Yoilà
11uaran1e-huit jour:. 1111c l;i comtcs.e. de la
Torre e~L partie; le roi d la reine \:Îvenl loujour en frère et .-œur ! &amp; LuJne.s Lèuait lion.
Il a1'aiL cru pouvoir profiter dl' l'incident, il
avait échoué; il allait chercher à eu utiliser
d'autre , et, celle fois, ahoulir.
(A sufrre.)

Lou1 , H1\ TIFFOL.
l'ARI Al ' X\'11•

La notncllc dt• ~on débar,1u •ment à Fnlju~

Bonaparte et Joséphine

élail dt~à p.1ncuu1'. ;i Pari_ par une dé-

pêche.
Mme Uonaparte, dinant d1cz Gohier 1• jour
oir il reçut n:Hc Jl:pêche comme pré.idenl du
Directoire, prit ~ur-lc-t:hamp la r'·,oluliou
Ce fut 11 Fréju · (au rl'lour de sa c;irupague d'aller au-devant de on mari, ·tchanl comdt"}Ph•) 11ue le général Bonaparte apprit hien il était im porla11L puur die de n'être pas
Ioule l'étendue de nos rcver d'lta.lic.
d ,, :incée par Il;!; frère du général.
Uécidé à c rendre eu Ioule hàtc à Pari~. il
' Il •~ i11di nétion d,i Junot, m la f,•m111c
partit dans l'aprè -midi ùu jour même de
du prenucr Cou:.-ul, près dt'." uurrc tfo
nuLr • déhar11ueme11I.
Mc~soudi,d1, aprrs avoir c;,usé une vive e:..Partout ~ur la roule, ;1 .\ix, à Lyon, dans plo inn de fureur jalouse, n'a,aient Jia · lai ~é
les rilles, dan .. les village.·, il fut reru comme
d'abord de lr;1i;e, .1ppar •nie:,·, mai, Bonaparte
à l"réju., c'e t-à-dire avec de, acclamations u'en était pas moins tri proie à de .. oupçon
11ui t.cnaienl du délire.
enet et le· imprc. ions f';ichcu c · produiLe province~ en proie à l'anarchie, ra1·a- lt· par les parok~ tic .fuool n'était•nt pas engéc;; par la "ucrrc cil·ile, :laient ince. sam- tièn·mcnt di~,ipfr ).
ment rucnne&lt;:es d'une "uerre élrannère, .• le
Quand Jo é11hinc rC\·iul à Paris, nous
route - étaient info too de bri••ands, ... Lout étions dt!jà.
portait les jgues de la di- olutiou : le déL~ ~ouvcnirs du pa ,é, les récits haincu
·ordre était partout.
et en,enimé de ·es frères, l'exagération de·
On cherchait un homme qui pûL rendre la fait ·, avaient cxa~pfol Bonaparte au d rnier
lranquillité à la Frnnce épui ée .... Per~oone IlOiot; aus ·i rt·çul-il Joséphine avt.'C une sé,éue félait encore rrncontré.
rilé ctlculée et l'cxpmsion de la plus froide
~ou arri,àme à 11ari~ le j4 1eudéiniaire indillcrcm:e.
( 1li o&lt;:tobr • 1799 ). Ilonap,trle o·a,ait encore
Il rc ta lroi jours ~an communication
élé mi au courant de rien, car il n'arnil r o- a,ec elle, et pend.ml ces troi. jour· il m'l'nconlré ni ,a femme ni ses frères, le~11ucl ·
trcliut sans ccs~e de .::-e .:oupçon~ que ~on
couraient en ,·aio ~ur la roule de Bourgogne imagination channcait en certitudes et ouf'OUr le joindrll.
1ent des menace~ de divorce orlirent de sa

l,ow,he, :nt.&gt;c 11011 moin~ dl! fureur que sur
lt• confin~ de la ·)rie.
Je repri · le rùle de conciliateur que j'a1ai
déjà n·mpli avec sucre. Ji! lui repré~eutai
combien de danger résulterai 111 pour lui de
la déploralile pul,licité IJU'eulrainerait le
:cando.le de plaidoiries. Était-ce au moment
oir ses grand · projet· allaient p ·ul~tre ~c
ri-afücr qu'il devait entretenir l'Europe cl la
France tics détail· d'uue accu ·ation d'adullère'!
Je lui parlai d'llortwi.c cl d'Eug~ne 11u'il
aimait Lcaucoup,enliu je neréu si~ pa moins
liieu «JUC la première foi'.
.\pr'·s ces troi jours de bouderie conjugale, leur union ne fut plu· troublée.
Dès le lendemain de oo arri,é ', Bonaparll!
avait fait une vi. ile au Directoire. L'entrevue
a,ait été des plu froides, el il me dit le
2i octobre:
- J'ai affecté, à un diner 11ue j'ai fait
chez Gohier, de ne pa. renarder ieJès qui y
élaiL el j'ai rn toute la ra 11e que ce mépri
lui causait.
- hc -mus ùr ,1u'il oil contre mu '!
demandai-je.
- Je n'en .ai~ rien encore, mais c'e.:t uu
homme à ysl .,me que je n'aime guère.
Donaparle pco~ait déjà, dans cc moment,
à ~u faire cilirc ffil'robre du Oircctoire à ~a
place.
8 CH.RIE. ·. ' E.

... 156 ....

Ji;cu:. -

l.r.

f'o:-.T , ·r.ur [ T u POIIPF. OF. 1

gAII\RITAl'it; . -

,,.

tr~s

1mt.inricnnt e$131rtft,

TOLE FRA CE
dt r Acadhnlt /r3TI ÇJ/St.
et,

_Les carrosses a' cinq sols
Peut•t'·lre n·e. t-il pa . . ans inlrrN dt• ron idércr depuis combien de temps le' lourd
omniLm,, ou, du moins, leur antùtre cl
leurs analo"Ul!l., ill,mnenl, ~an Il': r111l,cllir, le rues de la ,·ille pour la commodité
dt&gt;s lialiitaot~. IJ _erail, ,ans doute, facile
d'e ·'luisser, d'aprè de document eoulemporains, une pl'Ûle hi·toire d,: l'orininc d:!omniLu . Chemin f:iisaol, on y renconlfl'ra1t
cdle de. fiacre et l'él}moto,,ie de re mol.
Les premières voitures de louage datcnl
dl' HH:,. llo nommé auuge les avait étaLlies. losratitudc des homme ! le nom de ce
1,ienfoilcur modt te e~l lomllt! dao l'oubli,
cl il y a peu de lhanc pour qu'il en,- orle.
Le père La bat, dans • •s ~ 011age., il E ·11ay ,1e et ,fltlLLie, écrit :
J~ mr. . uvien, J'aruir ,u I,• pn·mi,•r ca1-r1&gt;- ••
,le lunag,· 11u'it ,· ail Pit à }1;1ri,. On l':rprelait le
cu11-,,$ e ii rin11•1ol.,, p;1rcc qu'on ne 1~1iail gur

t·1nq sol, p;1r h1•ure. ~11 per-onn('S ! 11111nai,•nl
p;11·1·t! qu'il i 3\:111 dl's porlii•re~ 1111i SIi liais•
-aient, commP on en ,11il 1·ncon~. :,ujnurd'hui.
;11 c1,d1(', l'i :tut carr-o,u•,: ri. eomme il 11' ·
a1ail pas 1•111·11rr tic lanterne, dans h•s l'UP' , n•
1-:11-ro.sc 1'11 a111il une planlt:,. ,ur uni• 1ergl' tl,•
f1•r. au roin ,le l'impèriale, à la !!aud1c du corh 'I': f'()tlt• tu111ii•rt• I'! Ir rli11uelis qu,1 Iai ·ait•nl
li·, 111,·ml,rl•~ mal :1. ,1•111l11,1s le fai,ai1•11l 1t1ir t'l
,·nl ndre ,le (nrl loin. Il lo;;e:ait i1 l'ima~e ,J,, ,~iinl
Fi'1n,•, ,1'111'1 il prit f., 011111 ru jtt'U ,le l1·mp,. nom
q11_·1~ ~. t·n,uil1', romm11ni11m1 ;1 Inn, c1•111 •1ui nnl
•'Ir •

. Ill\ l,

Ces carros e commun' curent tant de .. uccès qu'un peu plu~ ,~rd, en Ili:, i, \1. de
GilT)' fui autori é, p_ar privilège royal,_à éloblir des fiacres laltonnanl . ur la ,·oie publique, el qui .e louaÎî.'lll à rnlontè, ~ . 'rt
heur · du malin à ~rpl heures du ,orr. Mai
on n'en était pa re,té nu prix mode:te de
• cinq .' ol I&gt; .
... J5~ ...

Aujourd'hui, dit lontcil, foi,1nf p:1rl1•r un t•·r•
,le c ,u,, ép,,que, auj,mril'hui, ;1 l'.iri:, cl
,·raisi•mhl:1Lli•111~111 ilan, 11· :1ulrl•~ •ranJe 11111•&lt;,
wuq 1•· ye1 un tii-1. tlt• plu, 1111'11 Lundr,·~. vingtcinq ,ou po111· la pi-cmii•n• beun• ,Ji, t·11ur,c _en
fi~rr,·. 4!1, pour !,•. :iulrc. h,•ur •. , un peu morn
q11';1 L11n1lr1·,. IÎn"l -,ou~. ~ n·e,1 pas trnp pour
mu,, ,i vnu, an•z 1mc certai11c fortun1•; 1·',,.1
trop. ,i rou~ ne l';m•z l' ,, cl rnu~ ail,,, à pird.
-;onnai•c

Comm,• le jour . orl ùe la nuit, l'omnihn
orLit du fiarre ..\u tau,: qu'on 1ienL de mir,
un c.irros,e ùe louane arrivait à. coùtcr une
ou deux pi~toll' p3r jour. Le duc de lloannez, gouvcrnl'ur du Poitou, le 111ar11uis dl'
'ourches, nraud prd,ot de l'hôtel, d le marqui de Crenan. grand écban,on de Fraoce,
conçurent l'idée d'établir de. ,·oitures corumune. 11 l'u. O!.!e de, bourgcoi~. et c'c t là,
celle foi,, l'ori 11 ine ,fritable et le. ,éritablt•'
anct~lrt1 de no omnilms. Le 1!I janvier 160':!,
il· obtinrent lellrc · patente · à cet effet. ( 11

�. - - fflST0:1{1.Jl
certain nombre de riches parliculiers avaient
engagé des fonds dans l'opération. La famille
Pascal, étroitement liée avec la famille Roannez, était parmi les plus importants des fondateurs. Illaise Pascal prenait une part active
et un grand intérêt à l'établissement. Mais
ce n'était point, comme on peul croire, par
esprit de spéculation que le pieux nlaise était
entré dans l'entreprise.
Dès que l'affaire des carrosses fut établie, dil

Mmo Périer. sa ~œUl', il me dil qu'il voulait demander mille francs sur sa part à des fermiers

avec qui l'on lr:iilait, si l'on pouvait demeurer
d'accord avec eux, parce qu'ils élaienl de sa connaissance, pour envoyer aux pauvres de Blois. Lo
pars de lllois avait été, dans l'hiver dl' 11î62, en
proie~ une clfroyàhle détresse; et, cmnme je lui
dis que l'alfoire n'était pas assez sûre pour cela cl
'(U'il fallail atlendrc à une autre année, il me fil
aussilùt wlle réponse qu'il ne voyait pas grand
incOJJ\'énient à cela, parce que, s'ils perdaient, il
le leur rendrait de son bien, el 11u'il n'avait garde
d'allendrc :i une autre année, p:irce que le besoin ét:i.il trop pressant 11our dif.fürer la charité:
et, comme on ne s'accord:iil pas a\CC ces personnes, il ne pul exécul!•r cette résolution, p.ir
Jaqu,!lle il no11~ fuisail voir la vérité de ce qu'il
nous avait dil t:mt de fuis : &lt;Ju'il ne S-OLtb:i.itaiL
avoir du bien CJUO pour en a$sÎster les pauvre•,
puisque, en mème lemp · ljUC Dieu lui donnail
l'e~pérance d'en avoir, il commenç:1il à le tlistl'ibuer par arnnt uième qn'il eu fùl a,suré.
Le privilège ÎUL enregistré le 27 février
1662, el moins de vingt jours après, le
:1.8 mars 1662, les premières voitures commencèrent leurs courses dans Paris. On fos
désignait, comme leurs devancières, sous le
nom de car1·osses à cinq sols.
Mme Périer a tracé le tableau curieux de
cette journée d'inauhru.ralion.
L'établis cmenl, écrit-elle, le ~J mars, à Arnaud de Pomponne, commen&lt;;a saml'di, à sept
lu•ures du matin, mais avec un éclat el une pompe
merveilleux. On distribua les sept carrosses dont
on a fourni les premières routes; on en emoia
trois /1 la porle Saint-A nloine et quatre deHtnl le
L111emoourg, où se lrourèrcnt, en même Lemps,

deux commissaires du Cb,ltelet en robes, quatre celle de la rue Saint-Antoine au Luxembourg.
gardes de M. IP grand préYôt, dix ou douze ar- Devant le succès de la première tentative, on
chers de la ville et autant d'hommes à cheval.
ouvrit bientôt un second parcours. On avait
Quand loulcs les choses furent en l'état, me,- d'abord pensé à un trajet qui eût suivi toute
ieurs les commissaires proclamèrent l"établissement, el, en ayant remontré les ulililés, ils exlwr- la longueur de la rue Saint-Denis; mais, sur
tèrenL le bourgeois de tenir main-forte el décla- un mot de Louis XIV, on se décida pour la
rèrcn 1 11 Lou l le pt&gt;ti l peu pie que, si on faisai I la rue Saint-Honoré.
moindre insulte, la puni lion sl'raiL rigoureuse, el
Lr.s marchamls de la rue Saint-nenis, ~cril enils dirent tout cela de la part &lt;lu roi.
Ensuite, ils défüTèrcnt au1 coche1 s chacun core Mme Périer, demandent une route arnc tant
leurs casaques, r[ui rnnl bleues, aux couleurs du d'instance, qu'ils parlaient même de présenter
roi cl de la ville, avec les armes clu roi el de la requête. On se disposait à leur en donner une
ville sur l'estomac, puis ik co1mnandèrcnl la dans hnil jours; mais, hier, au malin, Mll. de
marche. Alors, il partit un carrosse avec un Roannez, de Crenan et le grand préfôl éLaicnl
g11rde de M. le grand pri:Yi1t dedans. Un demi- tous trois au Louvr.i; le roi s'entretint de celle
qna1·Ld'heure après, .on en fit p:11 tir un autre, el nouvelle avec beaucoup d'agrément, el, en s'apuis les dt!ux àutrcs d,ms drs tli~t~nces paralli.•b, dre~sanl à c1•s messicun:, il leur rlit :
-· El noire route, ne l'ètaLlirrz-vous p~s
ayant char1m un garde, qui y dt•mcurèrenl tout
bicnlôt'/
cc jour l.'1. En même lcu1ps, les archrrs de fo
Celle pal'Ole du mi le~ obligea rie penser i1 celle
ville et les gens ile cheval se r61i.~ndirrnl tians
de
la ruo S~int-lloaol'é 1•l rie différer quelques
toute la route. Du coté de la porte Sainl-Anluine,
on pratiqua le mèmes cé,:èmonics, à l:t mêtne jours celle ,le la rue S:1inl-Dcnis, Au reste, lt• roi,
hc1,n•, pnur les trois carrosses qui 'y étaient , &lt;'ll- en pal'lant de cela, dit qu"il voulail qu'on punit
dus, i'l on où~c•rva les mèmes chose-• qu'à l'autre rigour(lu,emeol ceux qui rcrail'nl la moinilre
côté pour l,·s g:1rdes. rour le atdwrs et pour le.~ insolence t'l qu'il ne Iouh1il p~s qu'on lrouhlât en
gens &lt;lr cheval. Enfin, la chose a élé si ùirn cou- rien l'iltablis5enll'nl.
duill', 11u'il n'est pas arri1é le moindre Msordr~, •
Celle ligne de la rue s~int-Ilonoré, allant
et cc~ cuiTosses-là marchent au si pail'iùlemcnl
de
la rue Saint-fioch à la roc Sainl-Antoill(',
comme les autres.
fut inaugurée le 16 avril f li02; le 22 avril,
~fème on ne s"explique pas très Lil'rr qat1ls une ligne alla du carrefour Saint-Eustache au
étaient ces dé ordres que reJoutaicnL si fort Luxembourg; et, le 5 juilll't de la même anle roi el la pré,·ôlé. Les nomelle voiture ne née, une quatrième ligne partait de la rue de
pouvaient ~tre que populaires; elles n·y mr,u- Poitou, au coin de la rue de llerri et de la rue
quèrenl point.
J'Orléan , pour se rendre au Luxembourg.
Nulle gravure reprrsentant les cal'rosses ù
Le premier el le !it'Crlll() jour, dit eocort'
cinq
sols n'est pan·enue jusqu'à nous. Un
ftlmc Péril!r tians la 111émc lcltre, le monde étail
peut, cependant, s'en foire une idée d'après
1~1ngé sur le Pool- cuf el dans Ioules les ru1'S
pour lt&gt;s rnir p,l ~er, cl c'etait une chose plaisante les dires des ronlt mporains. Il-, pou,·ai&lt;'nt
de voir Lous les artisans cesser leur ouvrnge pour contenir huit per onues: de longues soules regarder, en eorlo que l'on ne fit rien samedi pentes posées sur des nwulo11s les suppordans toute la route, non pllls que si c·e(Jt été une taieuL. On appelait moulom des pièces de
fète; on ne vopil partout que des vi ages rinnt~, Lois, posées à plat sur l'l's~ieu de carr"~ges,
mais ce n'était pas un rire de moquerie, mais un Le haut des moutons était indiqué par un1,
rire tl'agrémenl el de joie, cl celte commodité stlro111•a si grande que loul le monde la souhaita, ou plusieur" fleurs de lis. C'était là, à peu
près, la forme des carrosses que nous pouchacun dans on quartier.
vons voir dans les tableaux de Van der MeuIJue seule ligne avait été établie, en elfet, len.
ANATOLE

FRA~CE,

•

DUBLIN A LA FIN DU

XVJI[•

SIÈCLE :

LE c

TrlOLSEL •

(SIEGE DU Co:sSEIL COMIIIU~AL). -

J)'a()rès une ancienne eslamfe.

TEODO'R DE WYZEW A
dp

Les

.
memo1res
,

'

d'un aventurier irlandais

d~ 1",.\ca,tcmie française.

La duchesse de Nemours

Mme de Nemours, de la maison de Longuc,·illc, élait eitraordinairemcnt riche, et
vivait dans une grande splendeur el arnc
beaucoup de digniléj mais ses procès lui
avaient tellement aigri l'esprit qu'elle ne
pouvait pardonner. 1':lle ne finissait point làdessus; et quand quelquefois on lui demandait si elle disait le Pater, elle répondait que

oui, mais qu'elle passait l'article du pardon
&lt;les ennemis sans le dire.
Un peut juger que la dévotion ne l'incommodait pas. EUe faisait clle-mème le conte
qu'éLant entrée dans un confessionnal saas
être suivie dans l'église, sa mine n'avait pas
imposé au confesseur, ni son accoulremenl.
Elle p3rla de se grands bit?ns, et beaucoup
&lt;les princes de Condé et de ConLi. Le confesseur lui dit de passer cela. Elle, qui seutait
rnn cas grave, insista pour l' e.x pliquer, et fit
mention de grandes terres et de millions. Le
bonhomme la crut folle et lui dit de se calmer, que c'étaient des idées qu'il fallait éloi-

gner, qu'il lui conseillait de n'y plus penser,
et surtout de manger de bons potages, si elle
en avait le moyen. La colère lui prit, et le
confesseur de fermer le volrl. Elle se leva et
prit le chemin de la porte. Le confesseur, la
voyant aller, eut curiosité de avoir ce qu'elle
devenait, et la sui\'it à la porte. Quand il Yil
celle hoonc femme qu'il croyait folle reçue
des écuyers, des demoiselles, el par ce grand
é,iuipage avec lequel elle marchait toujours,
il pensa tomber à la renverse, puis accourut
à sa portière lui demander pardon. Elle, à
son tour, se moqua de lui, el gagna pour ce
jour de ne point aller à confesse.
SAINT-SDlON.

Un soir du commencement de l'année :1. 788,
tout le beau monde de Dublin était réuni à
table, dans l'hôtel somptueux du duc de Leinster. TI y avait là, à côté d'un grand nombre
de dames de l'aristocratie anglaise et irlandaise, les principaux représentants de la «,jeunesse dorée » de l'endroit: membres du Club
du Feu d'Eufer, dont les mystérieuses orgies
faisaient à la fois le scandale et l'orgueil de
la ville, ou bien de ce Club de Daly dont les
volets, - toujours fermés d'1puis midi, pour
que l'on pût y jouer avec plus d'entrain à la
lumière des lampes, - ne s'ouvraient que,
de Lemps à aulrt', pour livrer passage à un
tricheur qu'on lançait à la rue. JI y avait là
quelques-uns de ces bucks (daims, ou Loues)
1. Buck Whaley's Iemoira, eilited, u•il/1 fot,·o duclimi 0111/ Notes, by Sir Edword 11llivan, 1 vol.
ia-8•, Londres.

de Dublin, que toutes les capitales de l'Europe
enviaienl justement à la capitale irlandaise :
le Buck Sheehy, lord Clonmell, ou peul-être
ce Duck English- qui, un jour, au cabaret,
ayant tué un domestique, avaiL simplement
réglé l'affaire en demandant qu'on lui comptât
ce domestique, sur sa note, pour cinquante
livres sterling. Mais le héros de la fête, ce
soir-là, était un autre buck, Thomas Whaley,
un garçon de vingt-deux aus, dont on savait
qu'il lui avait suffi de cinq ans pour dépenser
toute la grosse fortune qu'il avait héritée deso·n
père. ,hecle dernier argent qui lui restât, Wbaley venait de se faire construire, à Plymouth,
un vaisseau de deux cent quatre-vingts tonnes, armé de vingt-deux canons. Il avait
commandé ce vaisseau sans avoir la moindre
idée de l'usage qu'il pourrait en faire; et
comme, après le souper, quelqu"un lui de-

mandait, par plaisanterie, vers quel lieu du
monde il complait d'abord se diriger, c'esl à
tout hasard qu'il répondit : « Vers Jérusalem! » La réponse fut accueillie par un éclat
de rire unanime_ La plupart des assistants
affirmèrent que Jérusalem avait cessé d'exister depuis des siècles, de la même façon que
Babylone, ou que Tyr et Sidon; les aulres
soutinrent que, si l'ancienne cité bihlic1ue
existait encore quelque part, ce n'était pas
Whaley, en tout cas, qui parviendrait à la
découvrir. Le jeune buck, qui aYail toujours
adoré la contradiction, fut ravi d'une aussi
excellente occasion de rn faire valoi1· : il s'offrit à parier, contre Lout le monde, qu'il irait
à Jérusalem eL ~erail de retour à Dublin avant
deux ans. Dès le surlendemain, les enjem: du
pari avaient déjà dépassé 12 000 livres sterling.

�________________________

- - - fflSTO'J{1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

,

C'est ainsi que lut décidé Je l'opge de
Thomas Whaley en Palestine. Et le voyage
eut lieu, en effel, - mais non pas sur le

déjà adopté fa coutume de fumer; mais mon com-

faite en vue de l'impression : au bas de la
page du Lilre, écrite à l'imitation d" un titre
imprim~, on avait mis : 11 Dublin, 1ï07. 11

COUR DU CHATEAU DE DUBLIN.

vaisseau commandé à Pllmoulb, le jeune
homme s'étant ,11 contraint de le ve11dre,
aussitôt construit; - et \\haley, s'il eut infiniment de pl'ine à loucher IPs ommes qu'il
a,1ait gagnée., s'acquil du moins, par cet exploit, w1e célébrilé immortelle : car il n'y a
per.onne, aujourd'hui encore, en Angleterre
comme en Irlande, qui ne connais e le nom
de ce &lt;c Jerusalem Wbaley 1&gt; t[Ui, - pour
citer une des innombrables chansons composée. à a gloire, - « étant très ~ court d' argent, el ayant l'habitude d"élonner son monde,
a parié plus de 10 000 livres qu'il Yisiterail
les Lieux Saints ». lai on s'était toujour
demandé, jusqu'ici, ce que pouvaient ètre
devenus les mémoires que l'aYenlurier irlanJai passait pour aroir écrits, au retour de
son wyage; el la surprise et le plaisir ont été
grands lorsque, il î a quelques années, l'on
a appris que ces mémoires qu'on croyait
perdus allaient enfin être pub]j ~ ·.
Ils aYaient été découverts, au cours de
l'année I ou:&gt;, par un érudit irlandai , sir
Edward Sullivan, dans de circonstances assez
singulières. Étant entré, par ha ard, à Londres, Jans une salle de n-nte·, sir Edward
s'était fait adjuger deux volumes reliés, que
l'on vendail uniquement pour la beauté, ou plutôt pour le luxe un peu prétentieux, de leur reliure. ous celle reliure en maroquin rouge lourdement doré e lrou,•ait un
manuscrit, signé des initiales W. M., et intitulé : rayage dans dfre1·se · parties de
f'Eut"O)Je el de l'Asie, el notamment à Jfrusale111, avec un récit sommaire ile la i•ie cle
f'a11/em•, et ~es mémoires 11rh•é.~. Le manu:-crit était une copie très soignée, é,·idemment

Et un coup d'œil jeté sur le texte suffit à ir
Edward 'ullivan pour lui prouver !file le
dem: vo1 umes qu'il venait d'acheter étaient
bien le- mémoire inédits de Jerusalem Whaley, dont un ami intime de celui-ci avail fait
mention, dans une notice nécrologique, en
1800, au lendemain de la mort du voyogeur.
Cependant, le nouveau possesseur du manuscrit ne voulut point s'en tenir à celle première certitude, el se lina à une lon!,(ue enquèLe supplémentaire, 11ui eut pour ré. ullat
de rendre al,solument inconleslab1e raulhcnlicilé de sa précieuse trouYaille. Non seulement, en elîel, des descendants de Wltaley
mirent à sa disposition un aulre manuscrit
des mêmes mémoire , mai il eut encore la
bonne forlune de découvrir le journal de
roule d'un certain capitaine Moore, CJUi avait
accompagné \ haley à ,Jérusalem, et dont 1e
récit concordait pleinement avec celui &lt;lu célèbre a beau o irlandais.
[t, de la confrontalion de ce journal de
roule du capitaine loorc avec Je· mémoires
de "haley, une seconde condujon 'est
trouvée ressortir, qui doit a ,oir achevé de
décider sir Edward Sullivan à la publication
de son maou·cril : c'e t que Whaley, a\·ec
toœ es ,ices, n'a jamai menti, dans ce
qu'il non raconle de e aventures. Le fait
est qu'il n'y a pa~ no seul point, dans toute
sa relation du Yoyage à ,lérusalrm, 011 son
récil s·écarte sérieusement des notes prises,
an jour le jour. par .on compagnon: de telle
sorte que nous avons tout droit de supposer
que Wbaley n'a pas été moins véridique dans
cette antre partie de sei; sourenir 011, faute
d'a%ir personne pour no11s permettre de con-

lrôler ses affirmations, nous sommes plus ou
moins forcés de le croire sur parole.
Celle autre partie, malheureusement, Lient
assez peu de place dans l'ensemble du manu crit : soit que Whaley ait considéré son
rny:ige à Jérusalem comme l'événement capital de sa \'ie, ou plutôt que, aianl recueilli
des notes tout le long de sa roule, il ait voulu
ensuite les utiliser jusqu'au moindre détail.
:ur les 510 pages qui remplissent ses Mémoires, dans l'édi Lion nourelle, le Fameux
voyage, à lui seul, en occupe tout près de
250; et l'on ne peul 'empêcher de regretler
que l'auteur n'ait pas traité avec le mèmP
déreloppement maints aulres épisodes Je son
aventureuse carrière, qui am·aient eu beaucoup plus de quoi noas intéresser que son
itinéraire de Dublin à Jérusalem.
Non pas, pourtant, que cel itinéraire soit
jamais ennu)enx, ni m1~mc qu'on ne pui sel'
trom-cr une foule de petites particularilrs
inslructÎ\•es ou diverti santes. Tout en étant,
à coup sùr, ce qu'on pourrait bardimmt appeler un &lt;c drôle o, Jerusalem Whaley est un
homme fort intelligent . lettré, spirituel, bon
observateur, avec un mélange singulier de
résignation philosophique el de CJnisme in génu. Lors même que, uivant l'usage invariable des vo-yageurs de ~on temps, il emprunte à d'autres livres les éléments de ses
descriptions, il sait donner à se emprunts
un tour original; et souvent aussi il regarde
et juge pour son propre compte, notamment
quand il s'agit des femmes, dont il reste également curieux sous toutes les latitude , ou
encore quand il s'agit des mille formes diverses que prennent, dan les divers pays,
toute sorte de vice. dont per onne ne connait
miell\ q1ie lui la forme anglaise, ou ·européenne. Il y dans son livre, des portraits
d'ivro"ncs, Je joueur", de proxénètes, de
charmants el dangereux coquins, que j'aimerai à pot1\'0Îr citer, en leur oppo :ml même
une ou deux ligures naïvement touchantes de
brave gens, comme celle de ce Supérieur dl'
la mission catholique de Jérusalem. qui félicite si chaudement le jeune homme de l'oLjcl
pieux de son pèlerioagP, que \\"hale), rouge
de honte, se demonde 'il ne va pa lui révél«&gt;r le véritable objet de on excursion au
tombeau du Sanreur. Void, du moins, quelques passag«'s, que je prends un peu au hasard, et qui pourront donner une idée de
l'allraiLpiquant de cc long récit :

ÙS .M"ÉJKOT'l (ES D'UN AVENTZmlER. 11{1.JlNDJl1S - - ~

pagnon m'informa que je parailr:iis CJ.t.rèmemenl
impoli si je ne fai. ais pas, tout au moins, semblant
de fumer. Il me fallut donc me mellre une pipe
entre les lèn-e ; el ain i non rcstâme , pendant
plus d'un quart d'heure, sans qu'une seule syllabe fùl prononcée, bien qu'il I eùi plus de Yingt
personnes réunies dans la salle. Puis on nous
sen-il de douceur , et un peu de café sans sucre.
Enfin, après celle collation, le douanier Lnrc condescendit à rompre le silence, et nous dt!manda
si nous arions, dans nos malles, au Ire chose !fUe
tles ,êtements. Sur noire rtiponse négative, il
ordonna aussitôt t{ae notre bagage nous fùt délivré san être ouvert. Je lui présentai alor~ ma
lorgnette : il me fil l'honneur de l'accepter, mais
sans la reg~rder. ni me dire un mot de remerciement.
Et Je fus tri:s rrappé, d'abord, d'une façon ;1u ·i
incivifo; mais bienlôl, en connai~sant miem. le
caractère de~ Turcs, j~ découçri~ que celle façon
J.'agir ne procédait p&lt;1inl du mauvai 1·ouloi1·, ni
de l'impolitesse. Les Turc , dans leur onmeil. ne
1eulent point r1ue i-ous supposiez que quel11ue
0

qa.i oblige, el jamais ,·ous ne l'amènerez à admet- que les Turc-- absorbent parfois de grandes qu;intre que ,·ous l'ohligiez, i même vou5 lui faites tités de ce liquide extrêmement ,iolenl. On lui
en ser1·il une bouteille, dont il hui au ~itôl la
présent de la mflitiè de votre fo1·U111e .
moitié; et, certainement, il aur-Jil acht•1·é la houQuelque jours après, à Fotcha Non, lcille si je ne la lui avais retirée des mains. Et
Wbalev eut l'occasion d'assister à une autre al,,rs. le rhum el 13 l,1vande ayant commencé à
mani[~talion du caractère turc :
opérei·, Je ne pus m'empècber d'éprouîer de lriJs
sérieuses appréhensions : car lorsqu'un Turc s'eniEn revenant d"une de nos citasses, nous fùme
accosté par un musulrom d"appa.rence lrè res- vre, il ne se fait point de l;Crupule de tuer le
pectable, qui nous témoigna le désir de nou · premier giao11r qu'il rencontre, et la loi ne punit
accompagner i1 bord, pour voir notre bateau. Nous ce délit que d'llne légère bastonnade. Cependant,
l'emmrnàmes donc arec nous, cl il sembla très j' eu - le plaisiJ de ,·oir que noire hôte se tenait
louché de celle allention. li lima gr:1ndemenl relalirnrnenl tranquille. Nous Je ramenâmes ;.a
l'odeur de notre porter eu bouteille, et approuva port, et le laissâmes là, à la garde de Dieu.
fort notre cuisine anirlaise; mai lorsqu'on lui
A Chypre, Whaley s'acbète une « petite
présenta un couteau el une fourchette, il se mon- amie»:
tra très . urpris de ce.5 inslru.ments, el, après une
Jamai je n'oublierai ma tendre, fidèle el chartentative malheureuse pour en faire u,-,1ge, il eut
recoun; à sa vieille méthode. qu'il lrou,·a la mei l- mante Teresina, telle que je l'ai achetée à ses
l1•1u-e, et dont il fit un emploi cxcellenl flOUr dé- p;irents. Quand je la vis d':1horJ, elle était a.·i~e
vorer tout ce qui était ~ur la table qui pùl èlre devant sa porte. La beauté de oon teint, la r+gumangé. Le diner fini, nou loi offrîmes du vin, larilé de ses !rails, m:iis . urloul 1~ ~implicilé
qu'il reru~a; mais il Lnt une bouteille culière de innocente el modeste ,le son e&gt;.pression, meïirent
rhum, qui ne fit que lui donner soir. Or, comme la con idérer a1·ec ravissement. Cil que voyant..,

a,

A :-mvrnl', le douanes étaient alîermées à un
Turc orgueilleux, qui e monlr:1 sur1•ris IJUe nou
ne Cu. sion~ p,1. venus, en f)l'rsonoe, lui présenter
no~ hommages. ,\yant été informé de 1a maniè1·c
de penser dr ce fonctionn~ire, et do gr-,md attachement qu'il anil pour le.~ pelil.! pouJ"boiré~, jl•
mii- une lorgnellc dans ma poche et, en compagnie de ,1. L... , je me :rcndi · nui bureaux de
la douane, oit nous rlrco111rlmes que ce {el'mier
gé11t!rnl à longue hnrhe nous attendait, et se propos:iit ,le nuus reccruir en cérémonie.
lntroduit dans a salle d'apparat, nous le trou'1:lme t1ssis n terre: il ne daigna p;is nou favoriser t1· 110 regard, mais nou.~ ordonna d noa.,
n ~eoir el dr prendre des pipes. J'étais encon•
depuis trop pro de Lemps en Turquie pour aroir

LE RETOUR DE V ARE.."i!NES : LA VOITURE QUI Rill.ÊNE LA F.UULLE ROYALE ENTRE DANS PARIS.

Grayure

chose qui leur vient de

îOUS

pu.i.sse leur apporter

La moindre sali faction. En rece-vaot un cad.eau
d'un chr·étien, un Turc est persuadé que c'e t lui
Y. -

li.JSTORIA. -

Fas.:. 36.

~

BERTRAUL"T,

tra~is

le cûssin

CU PRIEUR.

notre provUon de rhum était très réduite, je proposai de lui servir, en échange, un peu d'eau de
lavande, apnt la. dans les Mbnofru de Do Tott
..., 161 ....

se parents résolurent ao..s.sitôl de tourner à leur
profit la vh•c impression que leur aimable enfant
avait faite sw· moi. Un qu~rl tl'heure après, le
li

�1!1S T 0'/{1.ll
marché était conclu, j'avais payé environ 1:50 livres, el Teresina m'appartenait. Pou1' étrange
que cela puis e :~emhler, j'élai la seule personne
à m'étonner d'une transaction aussi extraordinaire. Teresina versa bien quelque$ larmes en
quillant se,, p;1renls, mais elle · flll'enl ,•ile séchées lt,r,;que je l'eus pourvue des ro!Jes les plu~
coiHeuses qu'on vendait dan, la ville. Elle étai l
pleinement heureuse de sa situalîon nouvelle.
Elle n 'arnit que treize ans, 111ais son àme rPpond.ut le mieux du monde ~ l'allmirahle snnéll'ie
de sa personne : courtoise el affable pour ~hacun,
sans regret du passé ni souci de l'avenir, son
unique préoccupaliou ét;1il d"a$Surcr le bonheur
de celui q1i'elle comidérail comme un maitre cl
un bienfaiteur. Quant à moi, parvenu au terme
de mon ,opgc, je compris que c'était à la fois
mon devoir t•l mon r~nchanl &lt;l'a &lt;urer le sort de
celle adorable fille; el com1DI' j'étais convaincu
qu'elle ne pouvait pas êl.re in~en ible aux précieuses qualités de mon rher îaleL arménien,
i'.10!0, qui était ,ur le point de s'en relolll'ner
dans son par, je leur proposai de s1• marier ensemble, ce qu'ils acceptèrent tons deux avec un
empre,semcnt mèlé de reconnaissance.... Ueurc~se simplicité! Je laisse à nus philo_,ophc, modernes le soin de la commenter; pour ma pari,
je ne rougis point de reconnaitre que j'admire de
tout mon cœur la soumission pa.,,ive el la s;1ge
i11philosophie de ma chère Tere~ina, en même
temps !fUC je ne lrouve pas d'expressions ;wez
forles pour flt!Lrir l'égoïm1einttlre · é lie Fe.~ parenl .

' Mais bien d'autres vo1ageurs, avant et
après Thomas Whaley, nou ont promenés à
leur suite sur les chemins de Jérusalem ; et
il faut reconnaitre que les plus sceptiques
ont encore mis à leur pèlerinage un recueillement, une préoccupation de la beauté, ou
du rôle hisLurique, des lieux vi ités, qui
manquent naimenl un peu trop dans les
impressions de roule du jeune Irlandais. On
sent trop que celui-ci, tout en ne négligeant
aucun moyen de se diYertir, - et il est
homme, je le répète, à goùler la vue d'une
belle ruine, ou d'une inscription curieuse,
presque autant que celle d'une jolie fille, n'a cependanl de pensée, au food de son
cœur, que pour le gros enjeu qui l'attend à
Dublin. Lui-mème, d'ailleurs, nous le dit,
avec a franchise ordinaire. Parmi les émotion de toute espèce que lui inspire le premier aspect &lt;le Jérusalem, aucune ne lui parait aussi importante à nous ignaler que c&lt; la
perspeclive radieuse de terminer bientôt son
expédition, et de pouvoir se remettre en
roule vers l'lrlande ll. on vo1age à Jérusalem n'a décidément été, dans sa vie, qu'un
incident pareil à cent autres, une de- cent
folies où l'a entrainé, avec on brsoin naturel cc d'étonner le monde », l'extraordinaire passion d'aventures qu'il a,·ait en soi.
Et c'est chose certaine que les quelques pao-es
de on réi.:il qui ne sont point con:;;acrées 0au
fameux vopge, 'il avait consenti à les développer, lui auraient fourni la matière d'un
livre infiniment plus intéressant pour nous
que celui que ,·ient d'exhumer sir Edward
ullivan.
Ces quelques pages se répartissent en
deux chapitres distincts, dont l'un sert de
préface au livre, et l'autre d'épilogue. Le

premier nous raconte 1a jeunesse de Wha1eJ;
le second est un résumé rapide des éYénemenls qui ont suivi son retour en Europe,
et notamtnenl des nombreux ~éjours qu ïl a
faits à Paris, pendant les plus tragiques années de la Rérnlution.
Dn premier chapitre on ne saurait donner
une idée plus exacte, me scmble-t-il, qu 'en
le comparant à un chapitre de Gi/ Blas ou
du Rotlei-ick Ra,11lom de Smo!Jell, mais à la
condition d'ajouLer qu'il y a toujours, chez
Whaley, un accent particulier de véracité à
la fois fanfaronne el quasi honteuse, le ton
d'un homme qui Youdrail se vanter, et qui,
en mème temps, est forcé de reconnaître que
de plus malins que lui l'onl conduit par le
nez. [) raconte d'abord que, lorsqu'il avait
seize ans, sa mère, désirant qu'il terminât
son éducation, J"a envoyé en France, sous la
garde d'un précepteur qui lui amit été recommandé comme un homme de tout repos.
Dts le lendemain de l'arrivée à Paris, le précepteur propose à son élève de l'emmener au
théâl re : mais l'élève, « pour certaines raisons », préfère rester à l'hôtel; et quand le
précepteur rm'ienl du théâtre, à minuit, il
trouve Whaley u en très fàcheuse compagnie ». Sur quoi le pauvre garçon s'in11uiète
de la réprimande qu'il prévoit pour le lendemain matin; el il est tout heureux de découvrir que son maitre, en fait de reproche, le
blâme seulement de se faire tant de -ouci
« pour une bagatelle ». Celle largeur d'cspri1, nous dit-il, &lt;( eut vite fait de me réconcilier a1•ec le caractère de mon précepteur,
si bien que, depuis lors, nous vécûmes ensemble dans les meilleurs Lerme ».
De Paris, les deux amis se rendent à
Auch, où le précepteur a demeuré autrefois,
el qu'il repré ente à on élève comme la ville
de France où il pourra le mieux (( apprendre
le Irançai , et se perfectionner dans les arts
de l'équilaLion, de l'e crime, el de la danse. »
Wbaley loue donc, à Auch, une « élégante
maison I&gt; ; mais il en loue d'autres, au -si, à
Cauterets, à Bagnères, et à Tarbes, pour plus
de variété. &lt;l Toutes ces maisons n'étaient
qu'à quell1ne~ lieues l'une de l'autre; et,
dans chatune, j'avai ~oin que les honneurs
de ma table fu~sent faits par une favorite.
}(on précepleur, de son côté, rnulul sui\Te
mon exemple i en conséquence de quoi il prit
sous sa protection une autre beauté, avec
laquelle il vi ·ita, tour à tour, rues diverses
maisons. Mais hien que nos goùls et nos penchants, au sujet du beau sexe, fussent parfaitement pareils, je crus m'apercevoir que,
en général, nous nous entendions mieux de
loin que de près; et, dès ce moment, sa visite à l'une de mes résidenees fut toujours,
pour moi, un signal d'avoir à me transporter
dans une autre. »
L'auteur nous décrit, au passage, quelque -unes des personnes qu'il a eu l'occasion
de connaître, pendant ce séjour de plus d'un
_an dan les Pyrénées; l'évêque de Tarbes, un
certain comte de V... , le prince el la princesse de Rohan. Ces derniers, le sachant Lrè
riche, lui auraient volontiers donné pour

femme une de leurs filles; mais la mère de
Whaley s'est opposée au mariage. en raison
de la différence des religions: car j'oubliais
de dire que Whaley était protestant, d'une
famille anglaise introduite en Irlande par
Cromwell, et que son père s'était mème
arquis le surnom significatif de « brùleur de
rhapclles li. De telle manière que le jeune
homme, se voyant condamné. au célibat, s'est
empressé de séduire une jeune fille noble,
cousine du comte de V... ; et cette nouvelle
intrigue a eu pour elfet &lt;le le contraindre à
quiller brusquement es quatre maisons pyrénéennes. Dénoncé aux parents de la jeune
fille par un \!&gt;hé, qu'il avait pris pour professeur de Français, il a publiquement fouetté
ledit abbé, à Auch, sur le Cours, ce qui lui a
valu d'être mis en prison. Heureusement, sa
victime s'est trou,·ée n'ètre qu'un faux abbé;
et Whaley, apri:s quelques semaines d'emprisonnement, a pu se retirer à Marseille,
puis à Lyon, où d'aimables jeunes femmes
el des gentilshommes des plus « distingués »
lui ont gagné, après boire, des sommes incroyables. Le fait est que sa merveilleuse facilité à perdre de l'argent lui avait procuré,
dès lors, une renommée européenne : car il
nous apprend que deux nobles étranger·
sont venus tout exprès de Spa jusqu'à Lyon,
pour lui proposer une partie de cartes, 1\
Paris, ensuite, il a rencontré une charmante
jeune femme, dont le mari avait un emploi
à la Cour : et celle-là, après huit jours de
rendez-vous mystérieux, lui a encore soutiré
500 livres sterling. Mais comment analyser
un récit dont tout l'attrait est dans la finesse
pittoresque des nuances, dans la piquante
justesse de traits de caractère, et dans un
entremêlement continuel, aux anecdotes galantes, de réllexions « sociologiques &gt;&gt; sur les
mœurs parisiennes et provinciales des dernières années del' Ancien Régime?
Toul autre est le ton du dernier chapitre,
où Whaley raconte les séjours qu'il a faits à
Paris apr~s son retour de JérusalPm, entre
f7!ll et 1793. L'irlandais continue bien à
commettre, et à nous avouer, mille extravagances plus ou moins scandaleuses : mais il
nous en parle, à présent, avec la gravité d'un
homme qui, ayant été jusque-là toujours
trompé et volé, estime avoir acquis, contre
le monde. un droit de représaille~. Aussi
bien a-t-il, dé ·ormais, des devoirs nouveaux.
Il ne s'est pas encore marié, en vérité : mais
il vit maritalement avec une jeune femme
« d'un goùt exquis et pleine de sensibilité »,
miss Courtney, qu'il parait aimer beaucoup,
ainsi que les enfants qui lui sont nés d'elle.
C'est maintenant pour eux, autant que pour
lui-même, qu'il a besoin de gagner de l'argent par tous les moyens; et ce sen liment,
joint au progrès naturel des instincts de morafü.te que notre aventurier a toujours conservés dans un recoin de on àme, revêt les
pages finales de son récit d'une dignité sobre, sévère, un pe11 mélancolique, qui ne
laisse pas de nous en rendre la lecture à la
fois plus bizarre et plus agréable.

�1f1STO'J{1.ll

•

L'impression qui se dégage le plus nettement, pour nous, de cette dernière partie des
souvenirs de \îhaley, c'est que jamai Paris
n'a été une Yille plu gaie, plus frivole, plus
adonnée au plaisir sous toutes ses formes,
que pendant les crises les plus aiguës de la
Révolution. Après cela, je suis tout prêt à
admellre que cette impression tient surtout
au caractère même du narrateur; el il n'est
pas surprenant qu'un homme comme celuilà, qui trouvait le moyen de perdre de l'argent au pharaon ur les ruines du Temple
de Jérusalem, ail trouvé le moyen de se rcfaire une fortune en commanditant un tripot,
au Palais-Royal, dans l'ancienne Chancellerie
de la rue de Yalois, pendant que se déroulait
le procès de Louis XVI. Mais Whaley ne nous
introduit pas seulement dans ce tripot, où se
coudoient, chacune nuit, autour du lapis
vert, les représentants les plus notoires de
tous les partis opposés : à chaque pas qu'il
fait dans Paris, des occasions 'offrent à lui
de jouer aux cartes, de s'enivrer en joyeuse
compagnie, ou de repousser vertueusement
les avances de quelque jeune et charmante
ueauté, ari ·tocrale ou bourgeoi e, royaliste
ou sans-culotte. Évidemment l'un deg premiers effets de la fièvre révolutionnaire a été,
non poiat peul-être d'aviver, mais d'enhardir, d'émanciper, de précipiter au grandjour
de la rue, la dépravation produite, dans les
mœurs françaises, par cent ans de paresse et
d~ a libre pensée 1. C'e.t en sortant d'une
partie de basselte au Pavillon de Hanovre que
Whalcy assiste an retour de la famille ro)ale,
a près le drame de Varennes; et c'est au Café
de Foy qu'il apprend, entre deux parties de
pharo, les détails circonstanciés de l'exécution de Loui XVI.
Il y aurait encore à noter, dans ce livre,
maintes observations des plus précieuses
pour notre connaissance de l'histoire anecdo ·
Lique des hommes et des cho ·es de la Révolution : mai je craindrais de leur ôter une
bonne partie de leur saveur en les i olant des
pittoresques récits où l'auteur les encadre;
et, puisque je viens de mentionner le retour
de Varennes et l'exéculÎQn de Louis XVl, ce
sont ces deux épisodes que je vais choisir,
parmi vingt autres, pour ache\er de donner
un aperçu ommaire de l'intérêt, comme
aussi de l'exactitude habituelle, des blémofres
de Whaley. Voici d'abord la triste fin du
drame de Varennes :
A trois liem·es de l'apl'è:.-midi, je me procu1-ai,
aveG l'aida de quelques louis d'ol', un iège dans

une sorte de lhé:itre. étlilié, pour la circonstance,
à la portll de:; Tuilerie .
L'ord1·e avail été donnti qu'un profond silence
fùl obs1·n'é, el que personne, sous aucun prétexte, ne se découvrît. Le c,1rrosse d11 roi élail
d'aiUeuN entouré de gnrdes nationaux, qui formaient, autour de lui, une masse impénétrable.
Et j'ajoute que cel ordre ni': m'empècha point de
soulerer mon chapeau, au pa•sage do roi : hardie e que j'aurais paiée cher, si w1 officier n'_avail painl persuadé aux sa11$-culollu de me lwser tranquilll', en leur as~ur:ml que j'ëtais un
&lt;t fou irlandai · n.
li y avait dans le ra1•ro!ol,e avec la famille
royale, deux de commissaire , Barna,·e el Pélion,
cc dernier tenant le petit l&gt;auphin sur se genoux.
Le troi ième commissairt:l, La Tour-Maubourg,
(!tait dans nne autre voiture. ur le iège du carrosse roval éta:ent assis deux gardes ùu coq1s,
Lous de~x jeunes el d'excellente famille. Jls
av:tienl les mains liées, comme les plus -vils ~célérats, el les vi5age expo és à la brùlure du soleil.
1

Le 20 janvier, veille de l'exécution de
Louis XVT, Whaley vit entrer au Café de Foy
deux. hommes qui, armé de saures et de pistolets, crièrent à plusieurs reprises : « Que
ceux-là nous suivent, qui veulent sauver le
roi t »Mais personne ne répondit à cet appel.
Le lendemain, l'irlandais, « vêtu comme un
vrai sans-culotte 1&gt;, se trouvait, dès neuI
heures, sur la Place de la Révolution, déjà
absolument remplie de curieux; mais, après
s'être poussé ju qu'au pied de l'échafaud, son
courage l'abandonna, el il s'enfuit au PalaisRoJal. Il nous raconte, cependant, ce qu'il a
pu savoir de la tragédie.
A dix heures, un grand corp· de soldats, à pied
cheval, iirenl lrw· apparition. Ils étaient sui-

el à

vi d'un car e, traîné par de111 cheça111 noirs,
et amenant la -victime royale, son conresseur. un

officier municipal, deux officier des gardes nationaux, el deLL't prèlres assermentés. Devant le
c:irro. e che1•auchai1 l'infàme Santerre.
Par1·enu au bas de l'échafaud, le roi descendit,
ôta son babil, qui élail de couleur gri e, el gra,il les m:u-ches d'un pas ferme, en promenant
sur la foule un regard tranquille. Puis il s'avança
et voulut parler; mnis une ballerie de tambours
êtoulfa sa ,•oix, de telle sorte qu'on ne pal en tendre que ces mots : « Je meurs innocent! Je pardonne 1l mes ennemis, el fosse le Ciel que la
France .... » lei, par l'ordre cle anterre, l'exécull·ur fai ·il le roi et l'allach.- ur la planche. La
c!J.ulc du couperet ne sépara pas immédiatement
la tête du tronc; mai le bourreau, en pres;sanl
, ur le for, la fil tomber dan un panier placé 111
pour la rece1·oir. A.lori un des aides, que l'on
m'a diL être un ancien commis d'un marchand de
vins de Reims, saisit la lêle coupée, el, faisanl le

et disparition
d'un diplomate anglais

tour de l'échafaud, l'riposa au peuple. Quelqu~
voi1 crièrent : « Vive la Xation! Vive la République! 11
Quant à mt&gt;i, j'avais encore l'c~pril loul torturé des sensations les plus afDigeanles, lorsque.
- oh! honte sur ces Anglais dé••r,,dés ! - quelqu~s-uns de mes compatrioles entrèrent an. café,
et, d'un air tic parrail contentement de soi, me
montrèrent leurs mouchoirs, qu'ils araicnt obtenu la permi sion de plonger dan· le sang do
roi.
Quelques mois plus tard, notre homme
était à Calais, où il attendait le retour de sa
maîtresse. li rencontra là un « duc français », qui lui sembla singulièrement désireUJ: de se lier avec ln.i; mais il faisait voir,
dans sa couver alion, une telle violence de
« principes démocratiques 11 que Whaley crut
devoir « écarter ses avances, autant du moins
qu'il pouvait le îaire sans manquer à la politesse 1&gt;. Or ce duc, une nuiL, en grand mystère, vint frapper à la porte de l'lrlandai , el
lui a\loua que lui-même et plusienrs de ses
amis n'affectaient le républicanisme que pour
mieux servir les intérêts de la ramille royale :
après quoi il demanda à Whaley si celui-ci
consentirait, moyennant mille louis, à se rendre au si tôt à Paris, avec certains papiers
qu'il remettrait, en mains propre , à certain
personnage « dont on désirait que le nom ne
fût point révélé,. Et comme Wbaley s'excusait de ne pouvoir pas quitter Calai aYant
deux ou trois jours, le mystérieux conspiraleur parut atterré de celle repouse : il déclara au jeune homme « qu'un simple délai
de quelque~ heures suffirait pour faire échouer
toul un vaste projet ».
1 ous aimerions à savoir cc que pouvaiL
ètre ce « projet », dont l'échec n'a peut-être
tenu qu'à la présence, éminemment fortuite,
celte nuit-là, dans 1a poche de ,Toaley, d'a sez d'argent pour préserver l'aventurier de la
tentation de gagner les mille louis qu'on lui
proposait; mais Whaley nous dit seulement
que, depui , « jamais plu il n'a eu de nouvelles du duc, ni de ses papiers ». En fait, il
commençait dès lors à se désinlére er de la
politique françai e. ayant formé le dessein de
transporter en Angleterre sa fructueuse industrie de commanditaire de tripots . Et le lecteur apprendra avec plaisir qu'à sa mort, en
i.80O, il avait déjà surn amment reconstitué
a fortune pour devenir l'ami intime du
prince de Galles (on raconte même qu'il lui
aurait gagné, aux cartes, une de ses maitresses), pour épouser la sœur d'un lord, el
pour se faire bâtir un superbe château.
TEODOR DE

WYZEWA.

(1809)

.

Voici une mort, ou du moins une dispari- mencée pour son épouse. Or, le papier ni
tion soudaine el totale d'un diplomate anglais, l'encre n'en étaient altérés comme ils auflls de l'évêque de Norwich., et parent de ce raient dù L'être par les pluies continuelles
comte Bathurst qui depuis, comme ministre des quinze derniers jours. Ceci détruit aussi
des colonies, in. trument de l'implacable l'idée que, dans un excès de trouble mental,
Castelreagh, disposa du sort de Napoléon à il se fùt précipité dans le lac de Perleùerg,
ainle-Ilélène. Les deux branches du même quoiqu'il semble que ce vêtement eût été mis
nom sont dan une ligne politique opposée; là exprès pour le faire croire. Dans tous les
l'évêque, vénéré par ses vertus et es idées cas, comment ne l'a-t-on pas découvert plus
généreuses, est un de deux seuls évêques tôt, par les recherches Faites dès le premier
qui aient volé les réformes. Plus d'un malheur momenl?
Krauss, à on retour à Londres, é,·èremenl
a afaigé a maison, pour ne citer que le
plus récent : la belle et intéressante mi~s interrogé, mais ne donnant aucun éclaircis eBathurst, perdue dans le Tibre [en 182 ], ment sur cette perte, fut congédié, non sans
el dont la mort !ut un deuil pour Rome, soupeons de certaine connivence. Il a fait
était fille de celui qui fait l'objet de cet ar- bâtir Jepui une belle mai on, hors de
ticle.
Vienne, au bord du Danube, où il demeura
Un profond mystère couvre encore la desti- jusqu'à sa mort arec sa femme qui est Année de son père, malgré tous les soin d'une glaise. Toutefois, son frère, courrier comme
famille si puissante, aidée des sollicitudes du lui, a conservé on emploi et y est encore
gouvernement britannique, et même de la aujourd'hui.
police impéri:ile.
Les légations anglaises, à Vienne et en
d'autres parties du continent, n'ont pas néM. llenjamin Bathurst, âgé de vingt-cinq gligé les enquêtes qui leur étaient prescrite
ur cel éYénemenl. Deux agents, IM. Johnan , amhas~adeur à \'ienne lors de la campagne de 1809, en par lit à la paix, avec un son el le doctem Armslrong, furent em-oyés
passeport, ous le nom allemand de baron de sur les lieux par le gouvernement, el un
Kock. ll se dirigeait vers la Baltique, pour Lroisième par la famille. L'empri &lt;1nnement
regagner l'Angleterre, tians la. ,·oilure de poste el les interrogatoires d'un indiîidu suspect,
du nommé Krauss, Allemand, mai courrier e~pèce de braconnier mal famé dans le pay ,
du cabinet anglai . Arrivé à Perleberg, fron- ne procurèrent aucune lumière, el quoique
Lière du Mecklembourg, le 2f&gt; novembre, il y M. Armslrong ait persisté à le croire coupassa environ trois heures. A.près avoir dîné pable, les Bathurst n'ont point partagé son
à la poste, bors de la ville, il se rendit à pied opinion. Il faut qu'ils aient eu quelque donchez le gouverneur, s'informa avec beaucoup née particulière, mais sur laquelle ils ont
d'inquiétude de l'état du pays, des quartiers restés très réservés. Us se llaLtent que leur
ennemis ou uspects qui s'y trouvaient, des fils n'est pas mort, quoique aJanl peu d'espoir
moyens pour le éviter, au prix même de d le reYoir, excepté la mère qui Lrouve sa
1000 guinées, qu'il portait sur lui.
consolation à en parler. Le père, plus concenDe retour à la poste, il bn1la des papiers, tré, garde l'idée qu'il vit enfermé en Russie
toujours dans un état d'agitation. 'l'out étant datis quelque forteresse éloignée.
prèt pour le déparl, Krauss, déjà en ,·oilure,
Au mois de septembre 1810, Mme Baù1urst,
JI. Bathurst se porta un peu à l'écart, der- avec M. Cali son frère, aborda à Iorlaix, et
rière un mur .... Jamais on ne le revit depuis. reçut aussitôt l'autorisation de venir à Paris.
Du reste, nul bruit, nulles traces ni indice
Son motif était de solliciter de notre gomer:un:: alentours.
nement tou les renseignements qui poureulement, au bout de quinze jours, son raient la füer sur le sorl de son mari, et ur
pantalon fut trouvé à quelque di tance, au sa propre situation pour le cas possible d'un
bord de la grande roule, sur un petit tertre de nouveau mariage. EUe fui accueillie avec insable, comme si on l'y eût déposé après coup,
l. Mme Saiot-lluberli, jadis cèli:bre cbanleose de
car il y a,•ait dan la poche une lettre com- !'Opéra.

lérèl par M. le duc de Rovigo, ministre de la
police, seulement depuis trois mois.
Cette dame, autanl qu'il m'en ouvienl,
pensait que son mari avait été tué en mer,
ou en embarquant, par des pêcheursauxquels
il s'était confié. D'ailleurs nuls soupeonr
coutre la France i sa démarche même le!excluai L. Autrement, est-ce à nous qu'elle
serait venue demander un certificat de '"ie ou
de mort? l ous ne pûmes la servir efficacement, n'ayant plus d'autorité clans ces pays
lointains. Elle-même prit on retouç par
l'Allemagne et n'y eut pas plus de succès.
Enfin, un accident bien inallendu el atroce
vint soulever un coin de ce voile de crime.
Le comte d'Entraigues, émigré, le même
que Napoléon prit avec tous ses papiers à
Venise, dan la première campagne d'(lalîe;
celui qui, après aYoir imprimé en 1780 que
la noble~se est le plwi grantl fléau dont le
ciel ait af/1.igé là terre, s'est fait le boutefeu de son parti; publiciste disûmrué, mai
d'un genre noir el fougueux, dont la plume
el le intrigues ont soulevé contre nous le
méfaits et la guerre, le comte d'Entraigues
périt à Londres dans sa maison de BarnesTerrasse. on domestique, Piémontais, le
poignarda en plein jour, ainsi que la comtesse 1 , ur leur porte, comme ils allaient
monter en voilure. on motif esl resté inconnu et inexplicable, s'étant lui-même coupé
la gorge aussitôt.
Le gouvernement britannique, en raison
des secrets et des mouvements diplomatiques
où s'était mêlé M. d'Entraigues, s'assura de
ses papiers. li est certain qu'on y troura des
pièces relatives à l'enlèvement de M. Bathurst.
Mais loul a été examiné et gardé dans le
ecret des bureaux ministériel . Le seuJ point
que l'on ait lai sé transpirer, c'e t que les
Français n'étaie11t pour rien dans cette
affai1'e.
li faudrait donc croire que œ fut un coup
de main politique. Que l'Angleterre, qui y
fut étrangère, en a connu plus lard les auteurs et les motifs. El, enfin, que son silence
sur une atteinte si gra,·e à sa dignité et au
droit des gens, tient à des ménagements
qu'elle croit devoir encore à certains per on
nages, ou à des intérêts qui la Louchent d'assez
près.
P.-Î\1. DES~1AREST,
Chef de division
de la Police générale.

au minislUe

"" 165 ""

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C'll&lt;hl 11:eurdtln frtm

LA COOR IMPÉRIALE ,. FosTAINEBLEAU : RÉCEPTIO~ DE L'.\lrB&amp;SSADE SIAMOISE PAlt

~

'APOLÉOS

III' EN 1865. -

T.iNt:JU de Gt.R&lt;&gt;M•- ( 'Justt 1k ,·ersafl~s .)

LES FEMMES DU SECOND EMPIRE

Mélanie de Bussière, comtesse de Pourtalès
Par Frédéric LOUÉE.

juge bon d'en avertir Pari~ et la province.
&lt;1 On a beaucoup parlé de Mme de PourTout de bonne heure !me de l1ourtalès
• talès, » me di ail nne autre habituée célèbre
entra dans la société impëriali. Le par la porte
de Tuileries.
En l'avril de ses ans, alors que le cadre Je du mariage. Petile-fflle de la baronne de
plus souhai table s'olTrait à ~es grâces de jeu- Franck, fille d'Alfred Renouard de Bussière,
nesse, les foi eurs de portraits raffinaient à grand industriel alsacien, dont l'initiative fil
l'envi leur couleurs pou r adorner, embellir naitre on développa les plu va te. cnlre-encore les allraits du modèle. Plus tard. au prises el qui fut, dur:rnt un quart de .iècle.
déclin de l'Empire, lor que tant de fortune membre du Corps légiJatif, elle a,·ait épou,é,
et de prospérité commença de glis er ur la en sa dix- eptième année, Edmond de Pourpente, des circonstance ad,;nrenl, de éYé- talè . Association de deux .-œurs el de deux
nemenl graves i;e prononcèreal auxquel · fortune·, celui-ci étant né d'une famille de
son nom ful mêlé, el de façon si directe, si banquiers suis es, fixée à Paris en 1 10, el
imprévue, que les échos en furent longue- enrichie dans les transactions financières. Le
ment agités. El, depuis lors, a pcr ·onnalité Litre de comte y était tombé de la main de
demeura, - sans qu'elle le voulùl ou parût Frédéric JI, lorsque le canton de eucbàtel
le rechercher - trè en vue, par une parti- relevait de la su,eraineté prus ienne.
Dès cru'on se fut établi, installé, et sur un
cipaliou toujours active aux fêles du monde
et de la charité. Au jour le jour, des nourP]- pied magnifique, il fallut .onger à prendre
listes empre sés s'occupaient, comme ci-de- po ilion, autrement dit à lher se préfévant, de ses réceptions, des diner qu'elle rences entre les déLri d'un royalisme irrédonnait ou auxquels elle assi tait, - par duclible, renfrogné, boudeur, et la Cournoul'effet de celle complai ance inlas.able, qui velle, où s'empres aient d'accourir, sautant
ne rermet pas aux gen d'un certain rang de d'un pied léger par-dessus la mau,,aise
se réunir, de se distraire, de causer ou de humeur- du noble Faubourg, les plus jolies
faire de la musi.que entre soi, sans qu'on et les plus élégantes femmes de Paris.

Les salons d'opposition n"avaient point
dé8armé. Loin de là. Pendant que le a: parvenu » du trône, très en goût d'étiquette,
soucieux à l'extrême de rehausser par l'adjonction de blasons authentiques les éléments
d'e.xoli me un peu troubles et d'aristocralisme
improvisé dont se compo ail la majeure
partie de leur entourage, prodiguaient les
avances am familles titrées, les pur jouissaient de leur re,le, maussade. et dénil!'reurs.
Esclaves volontaires d'une upérîorilé de conven lion, si fi ers de perpétuer, à travers les
révolutions des mœurs et des idées, cet
esprit de servage, celle sorte de domesticité
seigneuriale dont Louis XIV fut l'introducteur el pour qui 1out l'unii,er· n'allait pas au
delà des limites de la Cour, les paladin de
l'armorial s'enfermaient dans un dédaigneux
isolement.
Les femmes surtout artichaient une intransigeance d'attitudes qui n'était pas un des
ignes les moins curieux de la société d'alors.
Foncièrement légitimi tes ou panachées d'orléani me, elles se montraient beaucoup plus
irréconciliable que les hommes, ceux-ci
ayant à ménager (il fallait vivre[) des intérêts

_______ _____________

JK'ÉLAN?ë D'E 'BUSSTÈ~E, COMTESSE D'E

positifs, qui les forçaient à 'a souplir, à se
rapprocher lot ou lard de la fouille des bénéfice . Plusicur · d'entre elles, dont les maris
s'étaient ralliés pour l'arnntage de la communauté, affectaient de se tenir à l'écart ou
de n'aborder fJUe contraintes une colme de
dédas. és . qui se croyaicul, di aient-elles,
une Cour! Oe sorte qu'on eut plu. d'une
fois, nous racoat11it un témoin de celle cornédie d'intérêts et de vanités mêlés, le spectacle
étrange du comte de ... , du duc de ... , du
marquis de... courtisanant aux Tuileries,
alors 11ue ~Ime la comtesse. ou Mme la duche.... ,e, ou ~lme la marquise, wnue là en
fidèlt) épou ·e, lrahissait, en ses façon , comme
uu dépay ement d'étrangère dans 1·e monde,
el, toute roide en son ho tilité dédaign~use,
piquait de ses sarcasmes les pui sants du
jour, - qui ne s'en souciaient mie.
Par adre.. c ou par coqnellcr11•, ,twe de
Pourlali!s se plut à joner la dillkullé : concilier les extrêmes, entretenir de· relations
choi ies de part et d'autre, garder des amitiés dans les deux camps, enfin prendre de
Loule cbo es le meilleur. On dernit remarquer plus lard qu'elle mellrait une sorte de
jolie brav:ide à iO\iter, chez soi, durant les
séjours d'automne 1t Compiègne, des femmes
irrémédinblemenL brouillées avec l'ordre
réanant.
Quant au comte de Pourtalès, son or1gme
étrangère le lai. sait as ez indifférent à la
couleur du Jrapeau. 1l alla ver l.: soleil levant et présenta ~a femme aux Tuileries; le
succès fut tel qu'elle en revînt fenente impérîali. te. Au re le, elle s'y .entait toute portée
par a situation mêrue, la situation officielle
de on père, le baron de Bu ière, nommé
directeur de la llonuaie.
Elle était enlr~e dan~ la fêle, ~i J' o e dire,
un soir de grand ha[ chez !"impératrice. Toul
étincelait de fraîch.. parures et d'épaules
découvertes. De véritaLles constellai ions de
picrrerie care i:aient les chairs et ~e jouaient
dans les cheveux. Les jeune et riants ,isage.
circulaient de toute part . On n~ pou,ait se
tourner ~ans en ,·oir. Il étaient là, ce jour,
comme ils e retrouveraient ailleurs, demain,
faisant partie de la montre des grandes oirées, au nième titre que la rose et le camélia
cuire les fleurs as orties d'une corbeille.
On la di lingua tout d'abord.
lin galbr délicat, des yeux bleus lll.pres ifs,
d~s traits de visage s'harmonisant à composer
la physionomie la plus aimable, de. cheveuI
d'un bel or cendré, qu'avantageait, sur un
front ba , la mode des coiffures échafaudée
où se nicbaitlllt les diamants el les perles, un
teint dont llrunilton, ou llarivaux, aurait dit
que c'était des rose effeuillées dans du lait,
une taille s,•elte, une démarche ex4uise, un
a.. cmLlage enfin de gràre naturelles el enjo-

lh·ées, qui la faisaient re embler, perdue
dans les mou seimes lé.gère~, à un objet d'art
animé : il en aurait fallu moins pour s'emparer des rerrard et des conversations.
.b·ec un fond de moralité érieu e, qu'elle
tenait de son éducation el du prote tanlisme,
elle apportait en elle, sou· un air d'enjouemen1, où .e mêlaient des ~àce un peu
affectées et quel1p1e minauderie, tous le~
"OÙLS et les don' du plaisir. L'impératrice
Îlll éduîle la prcmiere el décida qu'elle ne
quitterait plus la liste de ses lundi. 1 • Pui.,
)fme de Melternicb. très en puissance, aus itôt prise d'une .jmpathic qui devint nue
amitié de la vie culière', lui offrit on marraioage. La remuante ambassadrice ne cessait de la porter en valeur, de la répandre,
de chanter ~es gràces. Elle en fil la beauté à
la mode.
On n'cul pas dt! peine à y consentir. Ce
n'élait que compliments pour les faveurs
dont uae nature prodigue a,·ait comblé
Mme de Ponrtalès. Je renonce 11 effeuiller
tous les bouquets qui furent semé sur ou
chemin. Elle fut proclamée l'une des perfections de la Cour. On le disait et répétait un
peu partout ju~qu'à dépa ser rre.que les
limites de l'admiration permise.
Ceci me fut conté:
Certain soir, chez le mini·tre Duchàlel, on

l_. Les invilalioos des petils Lundis étaient n?!tre111lcs en nom.Jre et n'allaient guère •u delà de

ayant l'une f'l l'autre lieaucoup Je gràce, de gaîlë el

ciuq à six cents personnes.
• Je me ,o,n,ens. oliL Mme Carelle, en ses Souv,·_nir.~, que jl! \"is alorq 'vers 1859), !iOUr ln prem1~ro fois, ta comtesse de Pourtalès cl la marquise
de Gallilfet. Elles s,, raisaicnl ~is-iH•is dans le mèn,c
quadrille. li ,Hait impossible de mir rien de plus

charnurnl

... 166 .....

.__

')UC

ces deu pcrsonoPs dl' beauté dilfêrenle,

.'ll.\D.\\IE DE POl,"RTALÈS.
D'Jprts unt pholographk dt 11!69.

admirait une nom·elle acquisilion arti tique,
un chef-d'œuvre de peinture, la Source,
J"élégaoce. •

2. Dans le · temps prnloug~ Je~ séparations. de
Pari, à \ïenrt!', de la 1\olJerlSllu, propriété des Pourtali•s, en Afsnee, aw: viUègialur~s hahiluellcs de IA
princesse en Bobêm~ ou en llon~ric, elles n'ont oessd
d'eutrelcnir ut• commerce de lettres del! plus affec-

lueux.
Il ser11it d'un vif iolérèt de jeter un l'()up d œil,

..

Po~TAl.ÈS

-

-.

d'lngres. Les lumières directement projetées
re. ortir les formes
pures el charmante., en lear chast~ nudité.
On commcn1ait le poumir du génie. l'é!t'rnellc jeune.. e de l'art. On rapprochait l'idt!al
el le réel. Ou arançait des comparaisons ha$arùées. 'Mme de Pourtalè· vint à pa . cr.
QuclCJU'un, plus hardi et procédant du connu
à lïnconnu, eul l'air de confondre en une
seule les deux beautés : (&lt; Ah! disait-il, rniei
~fme de P,mrtali·~ en toilette de jour et en
toilrlle de soir. n li n'en parlait 11ue par suppo. ition. Uc,·ait-011 s'en fà1·her?
Dao lïntimc d~s propos 011 de~ corre pondanccs amicales, on n'aurait su converser,
s'occuper d'elle aucunement san ajouter à
la menlion de son titre quehrue épithète
fla lieuse et passée dan l'u. age : la belle
comte ·e, ou la jolie comtesse, et même avec
un !!I'ain de familiarité, qu'expliquaient d'hahiluclles relations de monde : la charmante
Mélanie, tout court. Ainsi, dan un pa_sage
de leltre du marquis de Galliffet à l'un de ses
amis, officier dans les guide.. Cel enfant gâté •
de la Cour avait été envo)é, pour y faire un
temps de pénilence, i;ur les confins du Sahara.
II e tau diable vauvert en Kab11ie. laacé à la
poursuite dèS derniers di sidents. De souvenirs de Paris l'y yicnnenl ,isitcr, plus d'une
foi· par jour. LI songe aux ami , aux journaux, aux théâtres, aux chroniques d'Aurélien Scholl, aux gaietés du boulenu-d. Il rédame de nouvelles, des racoolars urtoul,
el prote·te qu'il ne veut être onùlié ni des
un ni des autres. Que fait-on 7 Que dit-on à
la Cour1 Et, re\'enant à Mme de Pourtalès,
que les lien~ d'une niri 1able amitié unissaient
à la marquLe de Gallilfel. il ajoute : n Quand
mus rerrt'z la belle \lélanie, melloz à es pieds
me~ regrets om·ent renaissants. Edmond ne
comprt'ndra pas. mai elle pour deux. »
De certain· vi~ages féminin sont à désespérer le rivale~. Pourtant, eJle ·ul inspirer
plu de ympathies que de jalou ie . Bien des
fomme · d'une charmante distinction ornaient
le réunions de lime de Pourtalè . . Toute une
pleiade de personnages et de mondain en
litre faisaient cercle autour d'dle. 1 ne accuutumance plu familière attachait à sa mai ·on
quelque intimes. Tels mJ. de Fi1z-Jame ,
ltetlernich, agan, GaJlifl~t, louis de Turenne. On remarquait trè particulièrement
entre les hôtes qualifiés de son salon l'officier
de marine Charles de Fitz-James, homme de
beaucoup de vene et d'e prit, - l'e:,;prit
héréditaire des Fitz-James.
Comme on aimait à la voir, on aYait plait-ir
à l'entendre, a,•ec la justesse de mots. l'àpropos de reparties, l'animation souriante,
qui lui sont propre~. Pour un peu, on l'aurait
égalée à ces charmeuses du pa ~. qui étoilaiènt de leurs spontanéités étincelantes la
.ur la toile en faisaient

à la dérobt\e, dans celle pll'lie de correspondan(·e,
où Mme de ~lotlcrnid1, avec l'aiJ;ancc de plume et
la spoulanéilé d'cs~rit ,Jont elle use en ,éc1-irnnl

comme en parlwt, rcvélcr&amp;it, sou. t'intime, soo ,·ëritable caradi!re de femme, soo originalité de nsturu
el dt:COnîrirail les rt1isons Je bien des mou\"cmenl5
de
humeur. qu'on essaya de faire pnsser pour
eJ.teolriques parce quïts se donnaient cours sa.us
gène ui di ,imulation .

'°"

..

..

�•

ms TORJA --------------------------------------·

conversation d'alentour, ou bien encore à
celles qui, jouant leur rôle en perfecLion,
eurent le don suprême de faire causer. Il -y
eut même quelque exagération en cela. Je
sais un 0atteur, donl la plume alla jusqu'à
la féliciter de ce que son tact infini l'avait
préservée d'aborder le rôle ingrat de Mme de
tatll et de Juliette Récamier. « Ingrat r ,
l'adjectif est une perle de courtisanerie.
Comme _i l'on pouvait être ou ne pas être, à
volonté, une Mme de taël, une Récamier!
li ne dépendit point de lime de Pourtalès de
se faire autre qu'elle n'a été) c'est-à-dire, et
la part lui dJmeure assez belle : une femme
au dernier point éduisante, ayant de l'intelligence comme de la bonté, sans aspirer, ni
prétendre -·ependanl, aux supériorités éclatante de l"espril. i la princesse Mathilde el
la comtesse de Beaumont s'occupèrent, en
réelles connai. seuses, de bel-esprit et de littérature, Mme de Pourtalè:&lt;, bien qu'on la
sût déjà très amoureu e d'art 1 , appartenait
au monde presque exclu Îl'emeut.
Aux fêtes célèbres que donnait l'ambassadrice d'Autriche, el dont on faisait grand
tapage aux environs, plusieurs semaines auparavant, on et1t été fort surpris de ne pas la
rencontrer, chaque fois, arborant une grâce
inédite, une autre merveille de toilette. Comment aurait-elle pu se dérober aux assaut
étourdi ants d'élégance, où celle -là mèmes,
qui n'étaient point parfaitement belles, le
de,eoaienl à force d'arl~
Elle aussi recevait à grand éclat. Sa maison pa sait, dè lors, pour l'une de mieux
montées et des mieux stylées de Paris. Elle
en faisait les honnenrs avec cette bonne
grâce, nuancée de simplicité, qui sert
d'excu e à la fortune. C'en était la note vive
et particulière : l'apparat du luxe s'y mariait
aux beautés de la nature, emée à profusion.
On a raconté, en exagérant de beaucoup,
qu'à l'une de ses premières el plus brillantes
soirées, Mme de Pourtalès répandit, en festons, en bouquets, en gerbes, en guirlandes,
de la base au faite de son hôtel, pour quatrevingt mille franc de fleurs. Car l'anH)ur des
fleur fut toujour a chère passion. Le prince
de Sagan n'ayait pas à l'apprendre, lorsque,
à l'occa ion d'une fêle donnée en on honneur, il prodigua, dans un beau geste de
galanterie fa tueuse, ,-iogt-cinq mille francs
de camélias. Le détail e l joli, s'il est exact;
le chiffre aussi. Je le tiens de la coroles e
d'Orzegow.ka, qui, san doute, oublia de le
vérifier.
La médisance ou la calomnie rôdent partout où se trouvent de jolies femmes. Quelqu'un l'a dit : c'est le frelon des belles, des
jeunes et des avenantes. On lui prèta, c'était
inévitable, de ,•arnes imprudences, comme
celle que raconte Mme de le.tternicb et d'ellemême un historien suspect, à la page 125 de
son lh-re sur la Com· de Napoléon Ill. on
plus que d'autres grandes dame , 11e devaitelle échapper aux insinuations perfides d'un

certain mémorialiste, le Tallemant des Réaux
du second Empire, dont on a trop légèrement
colporté les commérages parce qu'il affirmait
comme arrivé Lout ce que son e prit de malice suppo ait imaginable. La réputation de
la comtesse n'en souffrit pas. Ou moins, estce un grand charme de a,·oir donner à la
vertu des air aimables. Mariée, jeune mère,
très attachée à rendre facile el douce l'existence de ceux 11u'elle chérissait à son foyer,
on n'aurait pas songé à dire de Mme de Pourtalrs, au dehor , comme de la prince e Clotilde, qu'elle était sage à faire peur.
Mme de Metternich inventait une idée par
jour afin de contenter chez autrui ce hl!lioin
de changement et de diversité dont les exigences croissent au sein des plaisir . L'émulation était Jouable à la eronder. [me de
Pourlalès avait bien au si ses échappées fanLaù.i. tes. L'une de celles-là fit naitre ce qu'on
appela le cercle des Louton el des Loutonnes.
Une confrérie de rieurs el de rieuses, une
association de personnes du monde en mal
de jeunesse et de iaieté, un groupement
amical d'heureux oisifs pour semer de l'~spril et rnrier entre soi l'agrément de vivre, et
dont une chronique à jeun tira prétexte de
bien des propo en l'air.
La ,éril.ti, c'est que la mélancolie avait été
bannie de ce cercle et qu'on s'y entr'aidait,
ave.-. une complaisance toute juvénile, à l'en
tenir éloignée.
Un trait, une anecdote simplette, qui me
vint, longtemps après, d'une mémoire fidèle.
On donnait, chez Mme de Pourtalès, en
son hôtel de la rue Tronchet, un diner suivi
de réception. 1aints per onnages officiels y
étaient priés. Les Dambeaux étaient allumé .
Les équipaoes se uccédaienl. Des deUI côtés
de l'escalier, sur chaque marche, des val&lt;'ls
de pied en culotte courte et perruque poudrée
stationnaient en parade. D'un degré à l'autre
ils 'entre-jetaient les noms des vi iteurs,
qu'il [allait au premier étage annoncer. Des
noms brillants, pompeux, célèbres, qui, par
un malencontreux hasard, n'arrivaient presque
jamais à leur destination san avoir été déformés en route. « Le comte Walezou• ki »,
disait quelque ,·alet maladroit en tournant la
tête -vers son voi in de gauche, qui le répétait tant bien que mal. Au vestiaire, le ervice avait paru dénué de st1le. Le miui Ire
n'avait pu s'empècber de glisser à cet égard
une allusion discrète : « Oui, dit-elle en souriant, nous a\"0n eu du changement dans le
personnel. C'est un peu de patience à
prendre. » Mai , vive, impétueuse, entre au
salon la prince se de Metternich, qu'on vient
d'annoncer : « Jfaclame de Materna », et
dont un laquais au 0 este lourd, tout à la minute empaquetait, comme une mante vulgaire, le superbe manteau Iraicbement sorti
des mains de Worth lui-même. • Ab! çà,
ma chère Mélanie, que se passe-t-il dans
votre domestique? EL de quels gen. vous
ètes-vous donc embarrassée 7 D Mme de Pourtalès s'excuse de nouveau. Cependant, tout
1.. Toules les pt?intures ornant ses salons, sa galele
monde e L arrivé. Le moment aussi de
rie, sonl des perles tic eollcclious; son hôtel csl un
passer à table. Les portes de la salle à manmusëc.

ger sont ouvertes à deux ballants. Mais quelle
n'est point la stupéfaction des convives l Tous
ces valets de pied, à la culotte écarlate, aux
cheveux poudrés de blanc, ont pris les devants sur la brillante compagnie. Assis à
l'aise, ils sont en train de mettre les plats au
pillage.
L'audace est grande. Pas si grande, cependant. On a reconnu ces m~sieurs de la
livrée. Tous du cercle, tous des Loulous
atlendanl leurs aimables Loulonnes ... le duc
de ... , le marquis de.... Chacun s'était fait
une tête, et tout le monde y fut pris. 1,a
scène était bien jouée. Les habits furc.nl
échan°és, comme dans les Précieuses de
Molière, mais dans le sens inverse des personnages de la comédie, et la soirée s'acheva
le plu gaiement du monde.
Quand revenaient, en novembre, les «Compiègoes ► de l'impératrice, décidément clasés, reçus parmi les obligations d'étiquette,
Mme de Pourlalès était du groupe favorisé,
qui, tout à l'aise « ayant fait son nid 11, pouvait voir arriver, bien curieuse en ses alliages,
la Ioule des invités de circonstance. Ces Compiègnes, quand elle y parut, se re entaient
de l'innuence un peu tumultueu. e de ~lme de
Metternich. Un goùt de mondanité artiste et
fantasque s·1 était introduit où, par moments, l'étiquette s'en allait à ,au-l'eau.
auf les rares journées de grande vénerie,
où le dames cha seresses faisaienl merveille,
où tant de seigneurs honorés du « bouton »,
tant de piqueurs, de valets, de chien , s'élançaient à la poursuite du cerf de meute et
triomphaient à grand tapage, en ces belle,
parties de massacre organisé, le tbéàtre et
les rPprésentations du cbàteau étaient la di traction préférée. Tous les huit ou dix joun,
on y mandait officiellement des artistes de
la Comédie-Française el du Gymnase. Bacciochi uggérait à l'impératl'ice le choix de·
pièces. On alternait, au programme, comédie et vaudevilles. L'empres ement à s'l'
rendre était e1traordin11ire. !oindre était
la feneur de ce brillant auditoire à goiHcr
le talent dépensé par le écrivains el le
arLi tes. Je dirai même que les choses e
pas aient as cz froidement. Des rai ons étrangères au speclacle en primaient l'intérêt,
dans l'esprit des im·ités. On n'écoutait qu'à
peioe. L'attention n'était pas le moins du
monde à la pièce; les regards allaient ailleurs, yaguaieot de côté et d'autre, et e
tournaient surtout dans la direction de la
loge impériale. Le spectacle était moins sur
la scène que dans la salle : on avait trop
à s'occuper des personnages marquants, des
favorites du jour, des toilettes, de mille
ch.oses, de mille détail , qui n'avaient rien
à voir avec les jeux du théâtre,
Un courant plus chaud circulait,"une gaieté
plus franche- et plus expansive mettait en
communication acteurs et public, lorsqu'on
jouait à Compiègne la comédie de société.
C'était un goûL nouveau. Il ilorissail dans la
plupart des grandes résidences mondaines.
Les châteaux de Chenonceaux, de Valençay,
de Brissac, avaient été dotés de véritables

HJSTORJ

C:lid1é: tiinuJ11II ,

L'IMPÉRATRICE ISABELLE DE PORTUGAL, FEMME DE CHARLES-QUINT
Tableau du TITIE . (Musée du Prado, ).\adrid. )

�"---------------------

.Mi.um1'E D'E BussTÈ~'E. CO.MT'ESS'E D'E

théàtres. En maints lieux, au temps ues
&lt;&lt; Nous partons pour la chasse. Notre derncances automnales, les serres, les oran- nier jour, hélas l
geries ou d'autres dépendances étaient
c1 Tous vos couplets sont adorables.
promptement accommodées à lïllusion d'unt!
« Bl'ss1ÈRE DE PounTALÈS. &gt;&gt;
métamorphose passagère. En 186:2, le comte
Léon de Béthune donnait, da11s lt-s ,·astes déDans une autre lettre, s'entremêlent deux
pendances de l'hôtel Seillière, en bordure de
l'esplanade des Invalides, une représentation
d'llenri 11 l par une troupe d'amateursi
dont l'interprétation parut merveilleuse. La
jeune comtesse Edmond de Pourtalès, qui
remplissait là le rôle assez eO'acé de la dame
d'atours, avait produit un eliet d'apparition
et de costume surprenant.
A Compiègne, c'était le plaisir d'excellence·
c'était, sous la direction entraînante de 1~
princesse de Metternich, un mouvement, une
agitation, une véritable fièvre. Longtemps
avant le lever du rideau s'en mettait en peine
la chronique du château. On en jasait par
toutes les chambres, et sous tous les bosquets. Les remarques, les commentaires
anticipés allaient bon train. N'était-on pas en
pays de connaissance? N'aurait-on point à
se juger, à s'applaudir, à se critiquer entre
soi? La curiosité, d'ordinaire sympathique,
un tantinet jalouse et dénigrante, montait au
plus haut.
l[me de Pourlalès s'était portée vaillamment à la suite de Mme de lletternich, avec
moins de brio, sans doute, mais avec sincérité, gaieté. Que dis-je? Elle aussi collaborait,
agissant, fournissant des idées, ajoutant une
MARQUISE DE GALLIFFET.
imagination, un trait de fantaisie à la revue
D'après une ,Phologra,Phie de 186').
dont on parlait sans cesse et qui devait être
le clou de la série. En 1865, on s'était donné
un mal infini pour ces Commentaires de Cé- questions, qui paraissent la toucher égalesa1·, déjà nommés, qui ne furent joués que ment : un grand mariage, dont on cause
deux à trois fois, et firent beaucoup plus de fort, et le rôle qui l'occupe, entre temps.
bruit dans le monde que bien des pièces On s'aperçoit même que sa curiosité la plus
promises aux honneurs de la centième. A grande ne va pas à la question de théâtre :
l'instar de la princesse de Metternicb, de la
« ~fon cher Massa,
baronne Laure de Rothschild, ou de la marquise de GalliJJct, ~fme de Pourtalès sentait
&lt;&lt; Voulez-vous me mettre un autre couplet
le besoin, par instants, au cours de répéti- à la place de :
Plus de boudoirs charmants?
tions plus ou moins irrégulières, d'exprimer
cc J'ai reçu le rôle de «!'Hôtel des Ventes »
à l'auteur, en des lettres "ives et spirituelles,
soit des transes d'artiste pas trop sûre d'dle- modifié un peu, et le préfère ainsi. Je pioche
même, soit des incertitudes, des dout~ au pour vous. Mais, écrivez-moi deux lignes me
sujet d'un bout de rôle, ou sur l'effet d'un disant si cela tient toujours avec le mariage
costume, enfin tous les menus soucis qu'ins- de Mouchy 1 • La comédie est-elle bien décidée
piraient le plaisir et la crainte de ces parties encore?
de spectacles.
&lt;I Allez aussi aux informations, que je
sache, à peu près, la date de notre série; il
• Votre lettre, lui écrivait-elle, a couru nous faut huit répétitions avant de mettre
après moi, et je ne la reçois qu'à l'instant. cela d'ensemble, de sorte que si c'est pour
Je pars pour Munich, et serai de retour à jouer le 25, il faudrait bien arriver le 16.
« Oui, tàchez de me saroir cela.
la Robertsau le ~ octobre. Adressez-y, le i er,
&lt;, C'est égal, ce mariage m'étonne .... Et
tous les rôles. Suis-je vraiment en état de les
accepter tous deux7 Pour vous, mon vieil vous?. .. Enfin, nous en parlerons de ,ive
ami, il y a bien des choses que je ferai et voix. Mille bonnes et affectueuses amitiés.
que j'accepterai de faire : mais, ménagez
« Brss1ÈRE DE PooRTALÈs. »
toujours mon amour-propre. Vous le savez,
je suis une bien triste actrice, excepté peutD'aventure, c'était Mme de Mellernich,
être dans ilfadame Bouillabaisse, et encore .... ayant toujours eu la plume agile, qui s'entre_Enfin, je ferai ce que je pourrai, et ce que
1. Le duc de llouchv, duc de Poi1, allait épouser
Je ne pourrai pas je le ferai encore... pour la princesse Anna Muràt, pelile-fille du roi de Naples
el de Caroline Bonaparte, el rune des filles du prmce
vous, mon bon )lassa.
de Ponle-Cono, qui ful reconnu prince el altesse
« Je vous serre au galop la main.
en 1858.
... 16&lt;) ...

Pou~rALÈS

__,

mettait en personne afin qu'on opérât dans
la revue des additions, des changements,
pour le meilleur avanlage de la plus jolie de
ses artistes :
(&lt;

25 septembre 1867.

« Mme de Pourtalès a une idée excellente,
qui est de faire suivre Prudhomme 1 par sa
femme, durant son voyage à Paris, parce
qu'elle auraiL découYert qu'il lui faisait des
traits. Ladite femme serait jolie; pour suivre
son mari elle se déguiserait en vieille ridicule.
,, Au second acte, enragée de passer pour
vieille et laide, Mme de Pourtalès reparaitrait
sous sa vraie forme et ,·ous jugez si l'on
abreuverait de sottises un tel époux!
« ~lme de Pourtalès, ainsi parodiée,
comme dans le Voyage à Versailles, produirait un eliet extraordinaire; et l'on rirait aux
larmes seulement à la regarder si di0ërenle
d'elle-même. Et faire passer la rerne par
Mme Prudhomme, encore une idée. Cette
idée, je vous la livre. Yous ferez merveille.
« Je ne pense pas que la revue ait lieu,
lors du séjour de nos souverains 3 • On jouera
à la mi-novembre.
« Nous chassons avec acharnement et nous
menons une vraie vie &lt;le sauvages, dans les
bois du matin au soir, nous levant à l'aube,
nous couchant avec les poules.
« Je vous serre les deux mains et vous
supplie de beaucoup travailler.
« Pauline MtTTER:\ICH. ll
Et bien malicieusement la spirituelle princesse, en matière de post-scriptum, glisse
cet avis à l'auteur :
« Tâchez de sortir du cadre des Commentaires de Cesar, pour que l'on ne compare
pas t »
Puis, encore :
« Mme de Pourtalès vous prie de ne pas
oublier le discourb de M. Dupin 4 et vous
demande s'il ne serait pas amusant qu'elle
arrivât dans une toilette affreusement laide
et simple," quitte à l'ôter ou à l'enlever, pour
mieux dire, sur la scène, et à avoir dessous
quelque chose &lt;le très joli? On dirait, par
exemple:
« Vous voyez tous et toutes que ~f. Dupin
« en veut aux femmes et lient à les enlaidir.
« La mode va vous le prouver; jugez si ses
« édits à elle ne valent pas mieux que ceux
« de ce vilain monsieur. »
a Et alors, changement de costume à vue.
Cela serait d'un petit effet gentil, n'est-ce pas?
« p. METTERl'ilCU. ))
Nous le voyons, on passait le temps en
douceur, à Compiègne, à Paris.
Les jours radieux et les beaux soirs s'égrenaient, et les grandes réceptions, et les bals
aux Tuileries, et les fêtes où réapparaissait
toujours, parmi les plus entourées, l'heureuse comtesse ~lélanie &lt;le Pourtalès.
2. Le compère de la rerne.

5. L'empereur el l'impératrice d'Autriche.
4. Ce discours « contre le hue des femmes

1&gt; provoqua un tapage énorme el fit tomber de tous côtés
une pluie de brochures.

�✓lf''ÉU.NTE DE

111ST0'1{1.ll
Cependanl qu'avnil-elle ressenti JUSt(u'à
cette heure~ De ' ati faction_- d'amour-propre
el de monde. Le monde : du bruiL, une

füne de Pourtalès se repo~ait sur celle idée,
confiante, opLimisle. Elle ne prenait point
la peine de carher son fail,lc pour les verLus

LE VE TIDULE Er L ESCA1.IER D'UONlH.L'R Oil CllATEAU llE LA ROBERTS
0

vapeur fuyante, une traînée de parfum, qui
embaume l'air, passe, s'évanouit. Les événements de l'époque, mêlé aux circon lances
de sa propre vie, l'amenèrent à co11aa11re des
impressions plus fortes. Elle eu L sa pa ae
historique. Et ce feuillet, que nous allon
relire, subsi Lera dans les mémoires du temp .
Il n'en pourra plus être arrathé.
Les Pourlal~s avaient l'habitude de voyages
el des longs déplacements. Quand la Robertsau ne les gardait pa' en Alsace, dans ce coin
piltoresque de Yieilles Gaules, pour un séjour
de saison, ils se rendaient volontier à l'appel
amical de la princesse de Melternich les
invitant aux chasses à. courre, dans ses propriélé de B.ibème ou de Hongrie. D'aulres
fois, ils s·arrètaienl en Allemagne. En l 6
ils allèrent à Berlin. lis avaient là des allaches de famille. , 'on pas que la comtes e fùt
Prussienne par son mari, comme le put
croire et aflirmer le général l)ucrot; car,
d'alliance au· i bien que de nai . ance, elle
n'a eu qu'une patrie; et M. de Pour1alès 1 né
à Paris, de parents uis e , était originaire
d'une ancienne famille protestante, qui a1•aiL
dù 'eiilt:r, passer la frontière helvétique.
aprè la révocation de l'édit de 1 ·antes; il
avait revendiqué ses droit de Français, au
lendemain de 'adowa; et, bien auparavaut,
il avait fait inscrire ses deux premiers enfants ur le registre de l'état civil; mais la
vérité est qu'une partie de la famille résidait
à Ilerlin. En outre, on pensait arnir groupé
là des amitiés de tout repos. En effet,

rn.

et mérites gt'rmaniques. A Paris, elle aurait
prêté serment sur les dispo ilions parfaite ,
l'irréprochable bonne volonté de roi in allemand ,. lorténument, quand elle abordait re
thème, elle laissait parler ,on admiration
pour Bismarck el pour Gnillaume, au ri que
d'irriter de · susceptibilités françaises trop
cbalouilleuses, supposail-cllc, tellement que
des per onnages de Berlin voyaient déjà le
retour procb:iin de . on âme al,-.acienne dans
le sein de l'unité allemande. C'e t ici que
l'attendait une profonde urprise.
M. de cbleinilz, alors mini.tre dirigeant,
avail prié à diner le comte et la comtes e de
Pourtalès. Celle-ci avait été placée à la droite
de 1'11omme d'État, qui, ne doutaol point
des entiment secrets de es imités, commença à l'enlrelenir, a1•ec l'intention évidente de lui être agréable, des progrès de la
Pru --e, du graodissement de l'Allemagne et
de l'es or que ne ~rderait pa à prPndre sa
pui ance dans le monde. Elle écoutait sans
intmompre. Et )1. de cbleinilz se mil à
dévelop~r ce· idée d'espan-ion territoriale
qu'on connaissait i bien darn1 l'état-major
allemand et dont on était si mal informé au
palai d'Or ay.
« - Oui, bientôt, belle comtesse, continuait-il du ton le plu engageaut, mus erez
tout à fait des nôtres. »
1. Dès avant 1860 se !l.ënonçail Je but poorsuh'i par
Bismarck, la pensée vers laquelle tendaient tous S\-'S
efforts : J'uoilil de l'Allemagne, la guerre uec L\ulricbe, la.rechrrche d'alliancea elfect1ve fJOUJ' l'&amp;L'C(Jmplissemenl de ses desseins. V. la Corre8po,1dauce de

Elle leva la tète, émue, Lroublée, t:indis
que li. dé ..' cbJeinilz, tout à son idée, concluait en ces termes :
&lt;&lt; L'AI ace va de1enir une d~ plu ·
lielles pr-0vinces de l'Allemagne et ,·ous,
comte· e, nous serons fiers ùe· rous compter
parmi no compatriote .
&lt;&lt; Mais, répli11ua-L-elie, je suis .Al-acienne, je suis française d trè Franrai e,
croyez-le bien. 1)
L'Excellence pru sienne comprit qu'elle
:nait lrop parlé. La conversation ne fut plus
reprise sur ce sujet.
Le coup, 1·1'pendant, a,aiL porté. La ré,·élation était faite de projets mauibtt"ment
hostiles 11u'on nourrissait en Prusse. Ot!s mots
lui revinrent h la pensée, des mots de ses
amis ~Iellernich, auxquels elle n'avait pas
assez prèlé d'allention sur la politique
fuyante, cml,arrasssée, pleine de péril~, du cabinet impérial.
Déjh, dans leurs garni ons, les officiers
pru~sicns marquaient le étapes future · de
leurs troupes sur les cartes de France. A Berlin on 'enlrPtenait couramment, el sur le
Lon d'une confiance absolue, des grandes
destinées qui allendaienl la Pros e el que
l'Allemagne alldldail d'elle. Et le rl!l'eur
couronné, qui pré idait 11 c!:!Ues du peuple
français, sür de soi el de ·a diplomatie,
contiuuait à snivre s:i chimère ob Linée d'une
alliance néce. saire et féconde avec les héritier de Frédéric.
Bismarck en effet, à Biarritz, avait touché
deux mol de celte entente franco-germanique. C'est qu'il avait cru trouver de\'ant
lui des hommes d l~Lal et traiter avec eux en
conséquence. Il ne lui a,,ait pas été difficile
ni long de 'apercevoir qu'il 'é(ait étran&lt;1ement trompé; et il avait pu prendre son
Lemps, tout promettre, sans rien tenir, el
masquer ses bat1eries 1 •
L'explosion n'avait besoin que d'une étincelle pour éclater. Ni les dangers extérieurs,
ni le désarroi public, ni le trouble des esprits
n'étaient parvenus à déranger l'heureuse .omnolence de 'apoléun Ul et la quiétude de e
courli~ans, de ses ministre '· Le marquis de
La Yaletle tenait encore en main la plume
,font il igna a fameuse circulaire :
La France ne peul que se réjouir de
l'aarandissement de la Pru se, qu'elle a appehl de tous ses vœux et faiori é de on concours. »
,, Troi personnes, me disait Alfred llczière , trois personnes avanL I iO, avaient
nellemenl prévu louL ce qui devait ;mi1·er :
le lieutenant-colonel Stoffel, le général llucrol
el .Mme de Pourlalès. n En réaLité, t:lles ne
furent pa le seule., et, sans parler dt&gt;s prophète du lendemain, nous pourriorn: en
nommer quelques autres, jusque dan l'entourage,. de l'empereur, comme le duc de
Persian ·, qui n'avait pas attendu la tempête
Bm,w,·ck a~er le baron de Schleinit~. Coll:t, édi
teur, tullgart.
. .
'.!. On doil c:x.ceptcr le Dlllll5lre tic la gul'r~,. le

OW'êchal ;'lie!, qui fut ~p~is pu I? mo_rt au uul!eu
de ses ulTorls de réorgamsallon de l annee françiuse.

pour en dénoncer les symptômes. ~fais celles.là jetèrent l'alarme plu haul cl plu· fort,
san · qu'on les entendit davantage.
C'est à ce moment 'lue le cabinet noir intercPpta la lellre de Ducrot au géni:ral Fro,-..
sard, la letlre hi. torique da 2 octobre 186 ,
retrouvée en 18i0 dan h:s Papiers cle· Tuileries, et où, de toute son énergie militaire,
il :ippupil sur lïmportonce des ré\'élations
que venait de faire éclater à ~es yeux une
femme du monde.
En •effet,
à son retour d'Allemaroe el pa ('
•
0
saut a .,trashonrg, elle a\·a1l voulu donner
part au général Ourrol de ses crainte, palrioûquc , afin que d'autres fussent avertis à
temp . Elle était revenue, lui déclara-t-elle,
la mort dans l'âme. La guerre était inhitable; elle e produirait au premier jour;
car les Prussien la 1·oulaient, et il 'y étaient
si habilement, si complètement préparé.,
qu'il!.' ne doutaient poiot du succès.
« - Eh quoi, lui avait-il rJpondu, feignant de glisser dao l'entretien une pointe
d'ironie, vou embouchez la trompette de
Bellone ju. le au moment où, de tous côtés,
l'on ne parle que des intcnlions pacifiques de
nos bons voisins, de la alutairc terreur que
nou leur inspirons, du dé~r de
Bi ·marck d'éviter tout prétexte de
confiit, lorsque nous renvoyon
tou lP.s oldats dans leurs ÎO)er ·,
el qu'il est même question d'une
réduction de cadres, à tel point
que je m'apprête à aller planter
mes choux en Nivernais!
« - Oh! général, c'est ce 11u'il
y a d'affreux. Ces gen -là nous
trompent indignement el complcut
bie1 nous surprendre dé armé ....
Oui, le mot d'ordre est donné; en
pul1lic, on parle de paix, du désir
de vivre en bonne relations avec
nou ; mai , lor~que, dans l'intimité, l'on cau,e avec tou ces gens
de l'entourage du roi, il · prennent
un air nar11uois et vou disent :
« E. l-ce que vous cro1ez à tout
u cela? Ne 1 oyez-rouspoint que les
• événemenl marchent à grands
a pas, que rien ne saurait conjutt rer le dénouement? »
« li se moquent indi!!Ilement
de notre gouvernement, de notre
armée, &lt;le l'empereur, de l'impératrice; prétendent qu'avant peu
la France sera une seconde K pagne! Enfin, croiriez-vous que le
ministre de la maison du Jloi a osé
m'affirmer qu'a\·ant dh-buit mois
notre Alsace serait à la Prusse? Et
si vous a',Ïez quel énormes pr~paratif un fait de Lous côtés, aYec
11uelle ardeur il travaillent pour
tran [ormt'r et fu ionner les armées des Étals rtfoemment annexé ,
quelle confiance dans tou les rangs
de la société el de l'armée !. .. Ob I en vérité,
général, je reviens navrée, pleine de trouble
et de crainte. Oui, j'en suis certaine, main-

Bussœ~E.

tenant, rien ne peut conjurer la guerre, cl
quelle guerre! 1&gt;
,
Le paroles de Mme de Pourtalès, en
France, aYaienl un accent de prophétie; elles
n'auraient paru en Allemagne 1yue J'exprP. sion &lt;l'uu fait sur le point J,. ;;',u·cornplir,
presque rl1a1Lé dan,,; le~ imaginations pru siennes. Quelquelemps a11paran1n1. le général
de lllum,'nlbal, litant allé 1·n An:?lclerre,
chassait dans le environs de :\orfolk avec
lord Albermale; et celui-cr lui ci primait le
dé~ir 110 'il avait d'all»r à Berlin afin d 'a:ssi~tcr
aux manœuvres de l'armée.
« ~!.} prenez pa;: cellt• peine, lui avait répondu le ~énéral brandcbourgeoi : nous
donnerons bienlôl pour vou one grande
revue au Champ-de-M:m de Pari . &gt;&gt;
Ce qu'elle avait dit, à Slrasboara, sous
l'Jmoi des enlimenls &lt;1ue lui inspirait nne
douloureu e conviction, die le répéta à Compil!gne. Elle s'en ouvrit à 1'1!ruper1•ur, qui
l'avait invitée à sa taLle el placée auprès de
lui. Il écouta ses récits ell'ra~·ants, daus une
altitude --ilencieuse, sceptique, en homme
tranquille el fort.
,1 Vo jolis yeux bleu , comtesse, finit-il
par lui répondre, ont rn à Lraver le prisme

1

.'llAOAllE. OE POURTALÈS.

D'ap,ts le tatleau dt

CAROLVb DURAN.

de votre imagination des choses qui n'existent
pas; croyez-moi, nous n'avons rien à craindre
de la Pm~ e; elle n'osera pas nous attaquer. »

COMTESSE DE POUR.,TALÈS - -,

Et il en donna des raisons, qu'il jugeait
sans réplique. Le commentaires autour de
l'incident furent arrêtés. On ne fut pa~ embarras ·é de jeter le lilàme sur le général llurrot.
un alarmiste (1 qui voyait des Prussiens partout 1&gt;, el d'ajoult'r qu'on n'arnit pas à perdre
le Lemps ur lt&gt;s propo d'une jolie femme,
qui n'entendait rien à la politique.
Le · destins s·act·omplirent. Étrange coïncidence! An moment de la déclaration de
gnl'rre, IJUand l'empereur se préparait 11
partir pour se mcllre à la tête de l'armee, on
a1ait lieu d'apprendre, à Paris, qu'une familière du d1âteau, une parente de Napoléon,
a1·ail jugé parfaitement admissible de concilier a,·ec on attachement pour la .maison
impériale et avt't''. les dt~voirs 11ui lui étaienl
commandé à l'rgar&lt;l du pay · même, les
habitude· d'une corre·pondance suhie entre
elle el les princes de la famille royale de
Prusse, entre elle et les che[· de l'armée
allemand~. ~lmc de Pourtnlès n 'eL1t pas à connailre de cc· transactions. Les .enLiments de
droiture, de patriotisme et &lt;l'humanité qui
jaillirent des âmes, dans les heures critiques,
éclataient en preuves autour d'elle. on père,
le l,aron de Bu •jère, fut emmené prisonnier
des Prus ien 11 Rad tadt, après la
dévastation du cb:iteau de la Ilohertsau, qu'il avait comerli en
ambulance. Sa sœur, la comte se
de Leu se, et son beau-frère, maire
de ReLcbolTen, ancien député du
Bas-Rhin, déployèrent une ardente
acfü·ilé ~our l'amélioration du sort
des combattants et des blessés.
Enfin, elle au ·i réclama une large
part dans l'œune colleclive d"aLnégation et de dévouement, donl
les grandes familles alsaciennes
donnèrent alors &lt;les exemples multiplié·.
C'est ainsi que se trouva justifiée
pleinement l'heureuse idée qu'eurent des artistes en renom de la
peindre vètue en pa1·-anne al acienne, comme l'image mème de
l'Alsace pleurant la patrie perdue.
[mage de beauté blonde aux tresses
pendantes, sous Ir. ruban noir, qui
incarnait si bien le sentiment public, dans ces jours de deuil, qu'on
la reproduisit par tous le procédés
connus des art graphiques, au lendemain de la guerre. Tandis que
les couronnes el les gerbes de ileur·
~·amoucelaient autour de la statue
de ~,rasbourg, sur la place de la
Concorde, dans le ,,jtrines du
commerce on VO)'ait partout l'anoD}me port rail de Ja belle comtesse,
coiffée du oœud d'Alsace.
Mme de Pourtal avait gardé
une affectueu e fidélité aux souYerains déchu~. Il fut en son pouvoir de leur en fournir des témoignages positifs
De prime abord, la ituation matérielle

�1f1STO'J{1.J!
des hôtes de Chislehurst s'était révélee difficile et précaire. Avec sa confiance imperturbable en son étoile, qui ne lui laissait pas
entrevoir les é"enlualités d'un suprême désastre, Napoléon Ill était loin d'aroir précautionneusement entassé des fonds considérables
à l'étranger, comme on le lui imputait si
fort. Les valeurs et bijoux personnels abandonnés aux Tuileries, dans la précipitation
du départ ou de la fuite, avaient été placés
sous séquestre. Jusque vers J 8H, il fallut
compter sur le dévou!)ment des intimes. Une
amie de l'impératrice, portant uo nom céJèbre en littérature, Mme Octa,·e Feuillet,
nous donnait de vive voix des détails presque
incroyables, touchant cette période aiguë. Qui
se fût imaginé l'ex-souveraine, la resplendissante Eugénie, obligée d'économiser sur les
nécessités de la vie domestique, regardant
aux dépenses de table, à la lu.mière, à l'huile
de ses lampes? Ce ne fut qu'un moment. Des
retours d'abondance, grossis par des héritages
de France et surtout d'Espagne, devaient
ramener la sécurité opulente dans sa maison,
- une opulence dont sa main, il faut le dire,
n'a plus usé que d'une manière discrète et
parcimonieuse.
Toujours est-il que les choses étaient au
pis, en 1873, lorsque la comtesse de Pourtalès
vint en visite à ·Chïslehurst. De ses propres
yeux, elle avail pu se rendre compte des conditions d'existence étroite qu'-y menaient le
souverains dépossédés, et qu'on ne soupçonnait guère au dehors. Elle n'eut alors qu'une
pensée : retourner en hàte à Paris, intervenir
auprès de Thiers, chef du pouvoir exécutif,
lui exposer la situation réelle de ceux donL le
règne imprudent avait été si funeste au pays,
mais pour en être frappés, de retour, si profondément, et solliciter comme un acte de
justice qu'on leur restituât les ·,objets leur
ayant appartenu en propre; des présents, des
souvenirs. En dehors des raisons qu'on faisait
valoir auprès de lui sur l'équité de celle mesure, Thiers n'était pas insensible aux démarches féminines, aristocratisées d'élégance.
(1 goi1tait, en général, c'est une remarque à
glisser ici, la conversation et la société des
femmes. La comtesse Le Hon, .la duchesse
Colonna, la comtesse Walew ka, pour n'en
citer qu'une élite, la virent aimable et empressé dans leurs salons. ~ous l'Empire, il
avait gardé des rélations aO'ables avec la comtesse et le comte de Pourtalè . Il s'en souvint
opportunément. L'intercession de la comtes e
Mélanie ne [ut pas inutile. Mme de Pourtalès
obtint beaucoup; et des cai ses remplies
forent envoyées à Chislehurst, qui n'en auraient pas pris le chemin, sans l'énergie tenace
dont elle fit preuve auprès des fonctionnaires
chargés de la liquidation impériale.
Les attaches bonapartistes lui sont restées
des plus chères. Elle ne s'y tient pas exclusivement. Déjà sous l'Empire, il plaisait à son

humeur voyageuse de porter le cap en des
milieux nuancés d'opposition, où \'attiraient
des sympalbies individuelles d'intelligence et
de caractère. Des remarques se faisaient jour
sur la politique un peu frondeuse de Mme de
Pourtalès. Par la suile, on goùt et son discernement s'appliquèrent à entremêler et
concilier au mieux les opinions et les personnes, en des réunions où domine, pourtant,
l'élément mondain, c'est-à-dire la préoccupation un peu vaine de la naissance et des titres,
où les arts el les Jeures, sans y être délaissés,
n'ont pas, comme il en étail dans le salon de
la princesse Mathilde, leurs -randes entrées.
En celle fraction de monde, la comtesse de
PourLalès détient un prestige incontesté. Les
élus se retrouvent fidèlement à ses soirées,
dans le vaste salon rouge maintes fois décrit,
où des toiles du Bronzino, de Rembrandt et
de Van Dyck se marient à des chefs-d'œuvre
de l'art moderne. Les altesses en déplacement
des différentes Cours étrangères paraissent et
reparaissent à ses réceptions, au point, faisait
ob~erve1· un témoin, que l'on s'étonne de voir
l'Europe monarchique si féconde en princes
el en princesses.
En des réunions plus intimes, ~{me de
Pourtalès se complait à laisser parler ses
souvenirs sur la génération des femmes et
des hommes qui s'épanouit triomphante,
avec beaucoup de verve et un gl'ain de folie,
pendant les plus belles années du second
Empire. li nous est revenu, parmi d'autres,
un écho de l'une de ces causeries familières.
C'était à un diner, chez le marquis de Breteuil. On conversait des gens et des choses
d'autrefois. Elle contait. d'une manière précise et pleine d'intérêt, des traits, des anecdotes. ll s'agissait, en particulier, de Mme de
Castiglione. Le hasard d'un article puhlié
sous notre signature, dans un grand journal
Ju soirt, avait amené les propos autour de
cette physionomie originale.
« La Castiglione, disait Mme de Pourtalès .... Vous voulez savoir à qui elle ressemblt! 1
Tenez, à Mme de Janzé 1 • D
Et se tournant vers l'amiral Duperré :
c( N'est-ce pas, amiral?
• - C'est çela, belle et froide.
œ Oui, Lrès belle, mais bien insupportable. »
Puis, causant de ses mille et mille caprices,
elle rappelle la fameuse soirée des tableaux
vivants, chez les Meyendorfl', lorsque, de la
façon la plus imprévue, Mme de Castiglione,
qu'on s'attendait à voir sous un costume
moins austère, apparut en capucine, la coilîe
sur le front, l'habit gris de lin l'enveloppant
des pieds à la tête ... et disparut sans vouloir
plus reparaitre malgré les prières qu'on lui
en faisait. C'était une opposition ... un ange

de pureté et de beauté! L'anecdole est piquante. On s'en amuse. Ensuite, chacun de
dire son mot sur la comt.,sse 0orentine. Et
M. de Montesquiou de s'écrier qu'il en était
passionné, qu'il arait de ses souvenirs, de
ses meubles, de ses papiers, qu'il possédait
vingt portraits d'elle .... Et ~f. Gabriel Hanotaux de ré,éler ses trouvaille dans la biblio~
thèque et les papiers dispersés de la Casliglione .... Mais, n'était-il pas curieux, pour
ceux qui faisaient partie de ce diner, d'entendre ~Ime de Pourtalès devisant ainsi de
&lt;' la divine Nicchia ►1, qui fut la seule peutêtre, en la Cour de Napoléon lll, à la surpasser en beauté? Car, en dépit des airs
maussades et dédaigneux trop habituels à la
cousine de Cavour, il fallait bien reconnaître
une éblouissante vérité .... cc Il n'y a pas deux
Castiglione, » me disait la comtesse de La
Poëze, dans un élan de sincérité. Mais que
les retours de la vie furent diO'érents, pour
l'une el pour l'autre!
)lme de Pourtalès est une des rares privilégiées de ce cercle brillant, qui n'eurent
point à se ressentir, en leur p~rsonnelle et
indépendante condition, des éclats de la catastrophe. L'effondrement du régime bonapartiste et les désastres de la pairie avaient
frappé au cœur bien des illusions, abattu
bien des espoirs, renversé bien des prospérités, et cela dans l'âge où les recommencements sont une trop lourde tàche ou un trop
difficile problème. S'il n'en alla point pour
elle tout à fait, comme pour Mme de Metternicb, d'un simple changement de décor, du
moins les contre-coups de la chute ne porlèrenl à son étal dans la monde qu'une alteinte
morale, aisée à supporter.
on luxe intime n'en a pus été diminué, ni
sa large indépendance. Elle a continué de
recevoir à Paris, de chasser à la Robertsau,
de faire là grande figure, entourée de se~
fils : les comtes Jacques, Paul et llubert de
Pourtalès, el de ses filles : la baronne de
Berckheim et la marquise de Loys-Cbandieu,
d'entretenir des correspondances assidues et
fidèles, de patronner des œul'fes, de se
répandre avec sélection, et d'exercer un rôle,
dans la commodité d'on cadre opulent et
aristocratique.
Et, par suite, les chagrins que causent,
aux lendemain de ruine, les tristesses de
l'abandon, l'expérience cruelle des pires ingratitudes, et les déboires de l'isolement, quand
on vit tout Paris à ses pieds, comme une et
plusieurs que je pourrais nommer : toutes
ees épreuves lui demeurèrent inconnues.
Privilège plus rare encore : l'hiver des ans
lui garda des clémences infinies. on sourire
avait à peine .changé. Il y a des roses qui ne
tombent que feuille à feuille. En vérité,
lorsque
la Fortune vint à elle, au matin de sa
1. Le Temps , 16 janTier 1905.
2. Le rapprochemenl est conLeslable. On ne voil vie, accompagnée du plus riant cortège, la
pas très bien les similituùe., physiq_ue_s. D'une m:1•)ière capricieuse déesse avait tardé bien longtemps
lu~ t.·ondée, compara1l-on, quant a I a.specL eitcrieur,
f'impêralrice
à remonter sur sa roue.
el la vioomtcsse de Janze.
0

F .RÉDÉRlC

LOLIÉE.

SOUVENIRS DE GARNISON
~

Un duel d' o/ficiers
(1777)

Dans la ,,ille de Lille on avait une bonne
troupe d'acteurs; les jeunes lieutenants et
sous-lieutenants de la garnison se rendaient
de si bonne heure et si assidûment à la
comédie que les capitaines et officiers supérieurs ne trouvaient souvent plus de places
aux premières loges en y arrivant.
Le lieutenant du roi de la place de Lille,
instruit dt! ce qui se passait, prit, conlre sa
coutume, une mesure peu réfléchie : il défendit aux lieutenants et sous-lieutenants de se
placer dans les premières loges avant la fin
du premier acte du pectacle.
Un pareil ordre étonna et mécontenta tout
le monde. Les capilaincs de la garnison convinrent tous, pour consoler leurs jeunes
camarades, de partager leur sort et de ne
poinL prendre les places qu'on défendait à
ceux-ci d occuper.
Étant depuis quelques jours à la campagne,
j'ignorais totalement et l'ordre donné et l'effet
qu'il avait produit. ,J'arrive à Lille à l'heure
où le spectacle allait commencer; j'entre dans
une première loge, un peu surpris de la trouver vide, ainsi que toutes cellPs du même
rang. Ma surprise a~mPnte en voyant des
chapeaux sur toutes les chaises de œs loges.
C'é1aient ceux des lieutenants et sous-lieutenants, qui, pour éluder l'ordre, faisaient
ainsi retenir leurs places.
Comme la loge où j'entrai était large,
j'avançai une chaise entre deux: de celles qui
étaient sur le devant et je m'assis, toujours
fort surpris du vide de &amp;tte première enceinte
tandis que tout le reste de la salle était
rempli.
Autre étonnement! dès que le premier acte
est joué, toutes les portes des premières loges
s'ouvrent, el une foule d'o!ficiers y enlrenL
L'un d'eux, M. de la Villeneuve, lieutenant
de chasseurs dans le régiment Dauphin-infanterie, prend place à côté de moi et me dit :
- Monsieur, vous avez fait tomber mon
chapeau qui était sur cette chaise.
En effet, sans y prendre garde, je l'avais
fait tomber en m'asseyant. Je lui fis une
excuse polie; mais il me répondit avec une
humeur ioconceYable qu'une telle impertinence ne se réparait pas par une mauvaise
excuse. Je lui répliquai qu'après le spectacle
il aurait une explication sérieuse el peut-être
moins satisfaisante pour lui.
Nous étant ainsi entendus, il garda le
0

l'empêchait de se tenir ferme sur ses jambes,
ce qui me donnait trop d'avantage. Je lui
proposai de cesser le combat; il y consentit
et accepta mon bras pour marcher.
Nous rentrâmes dans la ville; à la lueur
d'un réverbère je le vis inondé de sang, et je
réfléchis tristement sur la cruauté de nos
préjugés. Bientôt nous trouvâmes un fiacre;
je l'y fis monter avec assez de peine, et je
voulus y prendre place à côté de lui; mais il
reîu.sa absolument.
Pour ne re,·enir jamais, pour ne rcvrnir jamais.
Attrib;;ant ce relus à un ressentiment pro- Tu le trompes peut-être, lui répondis-je. longé, jP. lui en montrai ma surprise.
- Vous me jugez mal, me dit-il; je suis
[Jès que j'eus rejoint, au bas de l'escalier,
mon lieutenant tapageur, nous sorûmes étourdi, un peu bizarre, passablement entêté
ensemble de la salie, et, lorsque nous fùmes même, mais je suis bien loin de vous en
sur Ja place d'armes, comme réellement il ,•ouloir; au contraire, je veux me punir plus
avait le cœur aussi bon que l'esprit vif et que vous ne l'avez fait. Tout le tort est de
léger, il me dit après quelques moments de de mon côté; je vous ai provoqué sans raison,
rê,·erie :
et j'exige, quand ce ne serait même que pour
- En vérité, nous sommes de grands dix minutes, que vous alliez reprendre à la ·fous! Nous allons nous couper la gorge pour comédie la maudite place qui a été le sujet de
une bagatelle qui n'en vaut as.surément pas notre dispute. Après cela ,·ous viendrez me
soigner si vous le voulez; j'en erai honoré et
la peine, pour un chapeau tombé!
- Celle réflexion esl juste, lui dis-je, mais ravi; autrement, j'y suis décidé, nous ne nous
un peu trop tardive Je n'ai pas l'honneur de reverrons plus.
,·ous connaitre; le vin est tiré il faut le boire.
J'eu~ beau lui dirt~ que je ne pouvais le
- Comme vous vtiudrez, répliqua-t-il; laisser seul dans l'étal où il ét:iil, ignorant si
sa blessure était mortelle ou non; il ferma la
sortons donc de la ville.
- Non, lui dis-je ; il est tard, et celui de portière et me donna son adresse.
nous deux qui sera ble é ne doit pas resldr
Pour le satisfaire j'allai à la comédie; je
seul sans secours dan! un champ. Allons nous repris à d'Assas ma place, en lui racontant
battre sur un bastion.
mon aventure et en lui rappelant la belle
Il me fit observer que c'était sévèrement prédiction qu'il m'avait faite sans s'en douter
défendu et sous dts peines gra,'es.
et dont il parut tout attristé. Un quart d'heure
- Bon! repris-je, qu'imporlP- la défense? après, j'allai chez mon lieutenant blessé, que
en fait de folies, les plus courtes sont les je trouvai très souffranl, mais sans danger.
meilleures; ce sera bientôt fait. Marchons.
Au bout de trois semaines il fut guéri. Il avait
Arrivés dans l'intérieur d'un bastion, nous fait le récit de celte affaire à tous ses camaquiUàmes nos habits et nous tiràmes nos rades; elle eut un singulier résultat : l'ordre
épées. Comme mon adrnrsaire était ardent et fut retiré, les querelles pour les places cessè- ,
leste, il s'élança sur moi, par un seul bond, rent, et la bonne intelligence se rétablit entre
si promptement que je n'eus pas le temps de les o!ficiers des di1férents grades.
parer; je me sentis le côté frappé. HeureuseCinq ans après passant à Nantes, lorsque
ment par impétuosité il avait manqué mon j'allais m'embarquer pour l'Amérique, j'y
corps, et c'était la garde de son glaive qui retrouvai le régimenl Dauphin. Mon lieutenant
m'avait touché.
de chasseurs, instruit de mon passage, m'in- Ma foi ! dis-je en moi-même, d'Assas a vita à dlner avec tous les jeunes gens de la
garnison. Pour celte fois il n'y eut de choc
p~nsé prédire juste.
Je chargeai à mon tour mon ad,•ersaire, et qu'entre les verres; la gaieté fut cordiale et
lui donnai, en plongeant, un coup d'épee; la vive. Je n'ai rappelé cette anecdote que parce
pointe pénétra dans son corps et s'arrêta sur qu'elle me parait propre à peindre l'espril de
notre âge el les mœurs de notre temps.
11D os. il voulait continuer, mais la douleur
silence; mais, comme il élail jeune el impatient, il ne put attendre la fin de la représentation. Après la première pièce, il se leva et
me fit signe de le suivre. Au moment où je
sortais, un jeune lieutenant de mon régiment,
le comte d'Assas, qui se trouvait derrière moi
Pt qui voulait ma place si je ne rentrais pas,
me dit, en répélant ces vers d'un opéra-comique qu'on jouait :
- Ségur, tu t'en vas,

CmtTE DE

SÉGUR.

�Cliché Jlicurdelo Crères.

LES

AIGLES

(1812). -

Tableau de

JULES ROUFFET.

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITRE X IX (sttitP).

Dans la nuit du 28 au 20, le canon des
Russes vint augmenter ces horreurs en foudroyant les malheureux qui s'efforçaient de
franchir la rivière. Euôn, à neuf heures du
soir, il y eut un urcroît de désolation,
lorsque le maréchal Victor commença sa retraite et que ses divisions se présentèrent en
ordre devant le pont, qu'elles ne purent gagner qu·en refoulant par la force tout ce qui
obstruait le passage! ... Mais jetons un voile
sur ces horribles scènes!. ..
Le 20, au point du jour, on mit le feu à
toutes les voitures restant encore sur la rive
gauche, et lorsque enfin le général Eblé vit
les Russes s'approcher du pont, il le fit aussi
incendier I Quelques milliers de malheureux
restes devant Studianka tombèrent aux mains
de Wittgenstein. Ainsi se termina le pins horrible épisode de la campagne de Russie! Cet
événement eût été bien moins funeste si l'on

eftt su et voulu employer le temps que nous hin, l'Empereur avait espéré se débarrasser
avaient laissé les Russes depuis notre arrivée pour longtemps de la poursuite des Russes;
de,·ant la Bérésina. L'armée perdit dans ce mais il était écrit que toutes les chances nous
passage 20 à 25,000 hommes.
seraient contraires! ... En effet, la gelée, qui
Ce grand obstacle franchi, la masse des à cettf' époque de l'année aurait dù transhommes isolés échappés à œt affreux dé- former en un chemin facile les eaux de la
sastre était encore immen,e. lln la fit évacuer Bérésina, leur avait laissé presque toute leur
sur Zembin. L'Empereur etla garde i:uivirent. fluidité quand nous devions les traverser;
Venaient ensuite les débris de quel4ues rrgi- mais à peine les eûmes-nous franchies, qu'un
ments, et enfin le 2e corps, dont la brigade froid ri~oureux vint les gel,·r au point de les
Castex fai ait l'extrême arrière-garde.
rendre assez solides pour porter du canon!. ..
J'ai déjà dit que la route de z,..mhin, la Et comme il en fut de même de celles du
~eule voie qui nous rt'slâl, traverse un marais de Zembin, l'incendie des ponts ne
immense marais au moyPn d'un très grand nous Îut d'aucune utililé1 . Les trois armées
nombré de ponts que Tcbikhakotf avail nti- russes que nous avions laissées derrière nous
gligé de brùler lorsque, plusieurs jours a11ant, purrnl. sans obstacle, se mettre à notre
il occupait c,itte position. Nous ne commîmes poursuite; mais, fort heureusement, elle fut
pas une pareille faute, car, après le passage peu vigoureu e. D'ailleurs, le maréchal Ney,
de l'armée, le 24e de chasseurs el mon régi- qui commandait l'arrière-garde française,
ment y mirent aisément le feu, avec des joncs ayant réuni tout ce qui était encore en état
secs entassés dans le voisinage.
Tc.hitchakolT a trouvé dans ce fait une excuse à
En ordonnant de brûler les ponts de Z!!m- sn t.négl
igcnce.
•\t 175 I"'

�n1ST0~1.Jl _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __
de comhallre, faisait de fréquents retours
offensifs sur les ennemis lorsqu'ils osaient
approcher de trop près.
Depuis que le maréchal Oudinot et le général Legrand avaient été blessés, le général
Maison commandait le 2e corps, qui, se trouvant, malgré ses grandes pertes, le plus nombreux de toute l'armée, était habituellement
chargé de repousser les Russes. Nous les
maintînmes au loin pendant les journées du
50 novembre et du i er décembre ; mais, le
2, ils nous serrèrent tellement avec des forces
considérables qu'il en résulta un combat très
sérieux dans lequel je reçus une blessure
d'autant plus dangereuse qu'il y avaiL ce
jour-là 25 degrés de froid!... Je devrais
peut-être me borner à vous dire que je fus
frappé d'un coup de lance, sans entrer dans
aucun détail, car ils sont si horribles que je
frémis encore lorsque j'y pense! ... Mais enfin
je vous ai promis le récit de ma vie tout entière. Voici donc ce qui m'advint au combat
de Plechtchénitsoui.
Pour vous mettre plus à même de bien
comprendre mon récit et les sentiments qui
m'agitèrent pendant l'action, je dois vous
dire d'abord qu'un banquier hollandais,
nommé Van Berchem, dontj'avaisétél'intime
ami au collège de Sorèze, m'avait envoyé, au
commencement de la campagne, son fils
unique, qui, devenu Français par la réunion
de son pass à l'Empire, s'était engagé dans
le 25•, bien qu'il eùL à peine seize ans 1... Ce
jeune homme, rempli de bonnes qualités,
avait beaucoup d'intelligence; je l'avais pris
pour secrétaire, et il marchait toujours à
quinze pas derrière moi avec mes ordonnanœs. Il était ainsi placé le jour dont je
parle, lorsqu'en traversant une vaste plaine,
le 2e corps, dont mon régiment formait
l'extrême arrière-garde, vit accourir vers lui
une énorme masse de cavalerie russe qui, en
un moment, le déborda et l'attaqua de toutes
parts. Le général Maison prit de si bonnes
dispositions que nos carrés d'infanterie repoussèrent toutes les charges de la cavalerie
régulière des ennemis.
Ceux-ci ayant alors fait participer au combat une nuée de Cosaques qui venaient insolemment piquer les officiers français devant
leurs troupes, le maréchal Ney ordonna au
général Maison de les faire chasser, en lançant sur eux tout ce qui restait de la division
de cuirassiers, ainsi que des brigades Corbineau el Castex. !Ion régiment, encore nombreux, se trouva devant un ptllk de Cosaques
de la mer Noire, coiffés de hauts bonnets
d'astrakan et beaucoup mieux vêtus et montés que ne le sont ordinairement les Cosaques.
Nous fondîmes sur eux, et, .selon la coutume
de ces gens-là, qui ne se battent jamais en
ligne, les Cosaques firent demi-tour et s'entuirent au galop; mais étrangers à la localité,
ils se dirigèrent vers un obstacle bien rare
dans ces vastes plaines : un immense et profond ravin, que la parfaite régularité du sol
empêchait d'apercevoir de loin, les arrêta
tout court! ... Se voyant dans l'impossibilité
de le franchir avec leurs chevaux el obligés

de faire face à mon régiment qui aUait les
rejoindre, les Cosaques se retournent, et, se
serrant les uns contre les autres, ils nous présentent bra,,ement leurs lances!
Le terrain, couvert de verglas, était fort
glissant, el nos chevaux, très fatigués, ne
pouvaient galoper sans tomber. Il n'y eut
donc pas de choc, et ma ligne arriva seulement au trot sur la masse ennemie qui restait
immobile. Nos sabres touchaient les lances;
mais celles-ci ayant treize à quatorze pieds
de long, il nous était impossible d'atteindre
nos adversaires, qui n'osaient reculer, de
crainte de tomber dans le précipice, ni avancer pour venir affronter nos sabres! On s'observait donc mutuellement, lorsqu'en moins
de temps qu'il n'en faut pour le raconter, se
passa la scène suivante. Pressé d'en finir
avec les ennemis, je criai à mes cavaliers
qu'il fallait saisir quelques lances de la main
gauche, les détourner, pousser en avant, et
pénétrer au milieu de celte îoule d'hommes,
où nos armes courtes nous donneraient un
avantage immense sur leurs longues perches,
Pour être mieux obéi, je voulus donner
l'exemple, iit, écartant quelques lances, je
parvins en effet à pénétrer dans les premiers
rangs ennemis!... Mes adjudants-majors,
mes ordonnances me suivirent, et tout le régiment fil bientôt de même. U en résulta une
mêlée générale. Mais au moment où elle s'engageait, un vieux Cosaque à barbe blanche,
qui, placé aux rangs inférieurs, se trouvait
séparé de moi par d'autres combattants, se
penche, et, dirigeant adroitement sa lance
entre les chevaux. de ses camarades, il me
frappe de son fer aigu, qui passe, d'autre en
outre, sous la rotule de mon genou droit! ...
En me sentant blessé, je poussai vers cet
homme pour me venger de Ja douleur affreuse
que j'êprouvais, lorsque je vis devant moi
deux beaux jeunes gens de dix-huit à vingt
aus, porlaDt un brillant costume couvert de
riches broderies : c'étaient les fils du cbeI du
pulk. Un homme âgé, espèce de mentor, les
accompagnait, mais n'avait pas le sabre à la,
main. Le plus jeune de ses élèves ne se servait pas du sien, mais l'.aîné fondit bra"Vement sur moi et m'attaqua a,,ecfureurl ... Je
le trouvai si peu for.mé, si faible, que, me
bornant à le désarmer, je le pris par le bras,
le poussai derrière moi et ordonnai à Van
Berchem de le garder. Mais à peine avais-je
accompli œt acte d'humanité, que je sentis
un corps dur se poser sur ma joue gauche,
une double détonation éclate à mes oreilles,
el le collet de mon manteau est traversé par
une balle!... Je me retourne vivement, et
que vois-jet .. Lejeune officier cosaque qui,
tenant une paire de pistolets doubles dont il
venait de tirer traîtreusement un coup sur
moi par derrière, brûlait la cervelle au
malheureux Van Berchem 1!! ...
Transporté de fureur, je m'élance alors
sur cet enragé, qui déjà m'ajustait avec le
second pistolet !.. . Mais son regard ayant rencontré le mien qui devait être terrible, il en
fut comme fasciné, et s'écria en très bon
françai~ : « Ah! grand Dieu! je 'YOis la mort

dans vos yeux !. . . Je vois la mort dans -vos
yeux 11 ! - Eh bien , scélérat , tu vois
1
•
Ill
'1'
iltmh
JUSte
......
» En euet,
o a ....
Le sang appelle le sang! La vue du jeune
Van Berchem étendu à mes pieds, ce que je
venais de faire, l'animation du combat et
peut-être aus~i l'affreuse douleur que me
causait ma blessure, tout cela réuni me jetant dans un état de surexcitation fébrile, je
cours vers le plus jeune des officiers cosaques, je le saisis à la gorge, et déjà mon
sabre était levé, lorsque le vieux gouverneur,
cherchant à garantir son élève, penche le
haut du corps sur l'encolure de mon cheval,
de manière à m'empêcher de remuer le bras,
et s'écrie d'un ton suppliant : &lt;&lt; Au nom de
votre mère, grâce, grâce pour celui-ci, il n'a
rien fait!. . . »
En entendant invoquer un nom vénéré,
mon esprit, exalté par tout ce qui m'entourait, fut frappé d'hallucination, au point
que je crus voir une main blanche, si connue de moi, se poser sur la poitrine du jeune
homme que j'allais percer, et il me sembla
entendre la voix de ma mère prononcer les
mols : « Grâce I grâce! » Mon sabre s'abaissa! Je fis conduire le jeune homme et
son gouverneur sur les derrières.
Mon émotion était si grande après ce qui
venait de se passer, que je n'aurais pu donner aucun ordre au régiment, si le combat
eût encore duré quelque temps; mais il fut
bientôt terminé. Un grand nombre de Cosaques avaient été tués, et les autres, abandonnant leurs chevaux, s'étaient laissés glisser dans les profondeurs du ravin, où la plupart périrent dans les énormes tas de neige
que les vents y avaient amoncelés. Les ennemis furent aussi repoussés sur tous les autres points. (Mes étals de service portent ma
blessure comme reçue le 4 décembre; elle le
fut en réalité le 2, jour du combat de Plechtchénitsoui.)
Dans La soirée qui suivit cette aOaire, je
questionnai mon prisonnier et son gouverneur. J'appris que les deux jeunes gens
étaient fils d'un chef puissant qui, ayant perdu
une jambe à la bataille d'Austerlitz, avait
voué aux Français une haine si vive que, ne
pouvant plus les combaUre, il avait envoyé
ses deux fils pour leur faire la guerre. Je pr~
vis que le froid et le chagrin feraient bientôt
périr le seul qui lui restât. J'en eus pitié el
luL rendis 1a liberté, ainsi qu'à son vénérable
mentor. Celui-ci, en prenant congé de moi,
me dit ces mots expressifs : &lt;! En pensant à
« son fils aîné, la mère de mes dem élèves
&lt;I vous maudira; mais en revoyant le seçond,
« elle vous bénira, ainsi que votre mère, en
u considération de laquelle \'OUS avez épargné
« le seul enfant qui lui reste! »
Cependant, la vigueur avec laquelle les
troupes russes avaient été repoussées dans la
dernière action ayant calmé leur ardeur, nous
fûmes delll. jours sans les revoir, ce qui a~sura notre retraite jusqu'à &amp;falodeczno; mais
si les ennemis nous laissaient un moment de
trêve, le froid nous faisait une guerre des
plus rudes, car le thermomètre desœndit à

"---------------------27 degrés! Le~ hommes et les chevaux tombaient à chaque pas, el beaucoup pour ne
plus se relever . .le n'en restai pas moins avec
les de'hris de mon régiment, au milieu duquel
je bivouaquai sur la neige chaque nuit : où
aurais-je pu aller pour être moins mal1 Mes
braves officiers et soldats, considérant leur
colonel comme un drapeau vivant, tenaient
à me conserver et m'entouraient de tous ks
soins que comportait notre affreuse situation.
La blessure que j'avais reçue au genou m'empêchant de me tenir à califourchon, j'étais
obligé de placer ma jambe sur l'encolure du
cheval et de garder l'immobilité, ce qui me
glaçait. Aus.c;i mes douleurs devinrent-elles
intolérables; mais que faire?
T.a route était parsemée de morts el de
mourants, la marche lente et silencieuse. Ce
qui restait d'infanterie de la garde formait
un petit carré dans lequel marchait la voilure de !'Empereur. ll avait à ses côtés le roi
Murat.
Le 5 décembre, après avoir dicté son vinotneuvième bullt:tin, qui jeta Loule la Fra;ce
dans la ·tupeur, Napoléon quilla l'armée à
Smorgoni, pour se rendre à Paris. U faillit
èlre enlevé à Ochmiana par un parti de Coaques. Le départ de ·J'Empereur produisit un
effet immense sur l'esprit des troupes. Les
uns le bHmaienl en le qualifiant d'abai1do11;
les autres l'approuvaient comme le seul moyen
de préserver la France de la guerre civile et
de l'invasion du no~ prétendus alliés, dont la
plupart, n'attendant qu'une circonstance far~

lK'ÉJW01'1fES DU G-15NÉ~Jl.L BJl.~ON D'E JlfA'l(,BOT - - ,

rentré dans ses Etals, y organisait de nombreux régiments. ,Je partageais celte dernière
opinion, dont les faits prouvèrent la justesse.

CHAPITR_E XX
, lnlcnsilé du froid. - Brigandage armé. - Arri,·éo
à Wilna. - Le d~filé de l'onari. - Retraite en
lraiaeaux. - Arri,•éc il Kowuo. - Passage de la
Vistule.

L'Empereur, en s'éloignant, confia le commandement des débris de l'armée à Murat,
qui, dans cette circonstance, se montra audessous de sa Làche. Il faut convenir aussi
qu'elle était on ne peut plus difficile. Le froid
paral)sait les facultés morales el physique ·
de chacun; la désorganisation était partout.
Le maréchal \ïctor reîusa de relever le
2e corps, qui faisait l'arrière-garde depuis la
Bérésina, et le maréchal Ney cul beaucoup de
peine à l'y contraindre. Chaque malin, on
laissait des milliers de morts dans les bivouacs
qu'on quittait. Je m'applaudis alors d'avoir,
au mois de septembre, forcé mes caYaliers à
e muuir de redingotes en peau de mouton :
celte précaution sauva la vie à beaucoup d'entre eux. li en fut de mème des provisions de
bouche que nous avions faites à BorisoJf, car,
sans cela, il aurait fallu disputer à la multitude affamé!! des cadaues de che,,aux.
Je dirai à ce sujet que M. de égur e1agère
!or qu'il dit que, pour assouvir leur faim, on
, il des malheureux réduits à manger de la

l,;.1 h::he. ~ e\uJ.c• u fre1e~.

ÉPISOD E DE LA Rl:.Tl&lt;AlTE DE R USSIE . -

T.:JNe.:JU de Pun.n•POTEAU X. (.lfusêe de Versai/tes .)

rahle pour se déclarer contre nous, n'oseraient bouger, en apprenant que "apoléon,

chai1· humaine 1 ! La route était sufilsamment garnie de cheraux. pour que personne

I_. c Des malheureux se précrpilércnl dan ces hrau ner5 ... leurs comp3gnons affamés 11's rrgardaienl

« sans effroi ... il y en cul mème qui allirèrcnt à eux
c ces corps déliguréa et grillés .. . el il est trop , rai

V.-HrsTORlA- - F1.sc. 36.

... 177

...

ne songeât à se faire anthropophage . .\u surplus, on serait dans une grande erreur si l'on
croyait que les vivres manquaient totalement
dans la contrée, car ils ne faisaient défaut
que dans les localités situées sur la route
même, parce que ses environs avaient été
épuisés lorsque l'armée se rendait à Moscou;
mais comme elle n'avait fait que passer
comme un torrent, sans s'étendre sur les
llancs, et que depuis cette époque la moisson
avait été faite, le pays s'était un peu remis,
et il suffisait d'aller à une ou deux lieues sur
les côtés pour retrouver une certaine abondance. li est vrai que les détachements encore en bon ordre pouvaient seuls faire dt!
telles excursions sans èlre enlevés par des
partis de Cosaque qui rôdaient autour de
nous.
Je me concertai donc a\'eC plusieurs colonels pour organiser des maraude.ç armées
qui revenaient toujours non seulement avec
du pain et quelques pièces de bétail, mais
avec des traineaux chargés de viandes salées,
de f.1rine et d'avoine prises dans les villages
que les paysans n'avaient pas abandonnés.
Cela prouve que si le duc de Bassano et le
général Hog-endorp, auxquels !'Empereur avait
confié, au mois de juin, l'administration de
ln Lithuanie, avaient rempli leur de\'oir pmdanl le long espace de temps qu'ils passèrent
à \Vilna, il auraient pu facilcmmt créer de
grands magasins; mais ils ~'étaient surtout
allachés à approvisionner la , ille, sans s'occuper des troupes.
Le 6 décembre, l'intensité du froid s'accrut infiniment, car le thermomètre descendit
à près de 30 dt rrrés; aussi celle journée futelle encore plus funeste que les précédentes,
surtout pour les troupes qui n'avaient pas été
habituées peu à peu à l'intempérie du climat.
De ce nombre était la division Gratien, qui,
forte de 12,000 conscrits, avait quitté Wilna
le 4 pour venir au-devant de nous. La brusque transition de casernes bien chaudes avec
le bivouac de 29 degrés et demi de froid fit
périr en quarante-boit heures presque Lous
ces_ i:nalheureux ! La rigueur de la saison prodms1t des e/Iets encore plus terribles sur
200 cavaliers napolitains de la garde du roi
Murat. lis venaient aussi à notre rencontre
?Près avoir séjourné longtemps à Wilna; mais
11s moururent tous dès la première nuit qu'ils
pa~sèrent sur la neige 1
Ce qui reslail d'Allemand , d'italiens, d'E pagnols, de Croates et autres étrangers que
nous avions conduits en Russie, sauvèrent
leur vie par uu moyen qui répugnait aux
Français : ils d{sel'laient, gagnaient Jes ,·illages à proximité de la route et attendaient,
en se chaufiant dan les maisons, l'arrivée
des enne~is, qui, souvent, n'avait lieu que
quelques JOurs ap1ès, car, chose étonnante,
ifs soldats russes, habitués à passer l'hiver
dans des Labi!alions Lien calfeutrées et garnies de poèlcs toujours allumés, sont infiniment plus scfüibles au froid que ceux des
autres contrées de l'Europe; aussi l'armée
1

• qu'ils . osèrent JJOl'ter à leur Loccl1c celle rl:.vollanle
&amp;

nourrrlure In ,DE St:r.cn, Jlistofre de Napoléo11. )
Il

�~------------------------

111STO'l{1.ll
ennemie éprouraiL-elle de grandes perles, ce
qui e:xplique la lenteur de la poursuite.
Nous ne comprenions pas comment Koutousoff et ses généraux se bornaient à nous
suivre en queue avec ane faible avant-garde,
au lieu de se jt'ler sar nos flancs, de les déborder et d"aller nous couper toute retraite
en gagnant la tète de nos colonnes. Mais celle
manœune, qui tût consommé noire perte,
leur devint impossible, parce qae la plupart
de leurs soldais périssaient, ainsi que les nôtres, sur les routes el dans les bivouacs, car

de fusil pour les éloigner. Enfin, pour jeter vailler en gl'anll. Pour cela, ils s'organisèrent
facilement le trouble parmi nous sans courir en bandes, jetèrent leurs casques, se coilfèaucun danger, car nous avions été réduits, rent de honnels de paysans, et, se glissant
faute d'allelages, à abandonner toute notre hors des bivouacs dès que la nuit était close,
artillerie, les Cosaques placèrent sur des trai- ils se réunissaient sur un point donné, et,
neaux de petits canons légers, arec lesquels · revenan.t ensuite vers rtos camps en poussant
ils tiraient sur nos troupes jusqu'à ce que, le cri de guerre des Cosaques : « Hourra!
voyant un détac·hement armé s'a,·ancer vers hourra! » ils portaient ainsi la terreur dans
eux, ils rn sauvassent à toutes jambes. Ces l"esprit dt!s hommes faibles, dont beaucoup
alla1ues par:itlles, 1ui, en réalité, faisaient fuyaient en abandonnant eliets, voitures et
peu dl} mal aux Frnnçais, ne laissaient p;is vhTes . .Alors les prétendus Cosaques, après
que d'ètre fort d.Ss:igréables par leur conti- arn1r tout pillé, s'éloignaient et rentraient

Cliché l'icurilein !rere,

LA RETRAITE DE RuSSlE (1812). -

l'intensité du froiJ t:lail ~i grande qu'on distinguait une sorte de fumée sortant des
oreilles el des yeux. Celle vapeur, se condensant au contact de l'air, retomLait Lruyamment sur nos poitrines comme auraient pu le
faire das poignées de grains &lt;le millet. Il fallail s'arrêter sournut pour débarrasser les
cbernux des énormes glaçons que leur Lialeine formait en se gelant sur le mors des
brides.
Cependanl qucl11ues milliers de Cosaques,
allirés par l'espoir du pillage, supportaient
encure l'intempérie de la saison et cotoJaient
nos colonne~, dont ils avaient même l'audace
d'attaquer les points où ils apercel'aient des
bagages; mais il suffisait de quelques coup

Tableau

ae

)A..&gt;;

V.

CllELAUNSKJ.

uuellc répélition. Deaucoup de malades ft de
blessés ayant été pris el dépouillés par ces
coureurs, dont quelques-uns firent un immense butin, le dé,ir de s'enrichir aussi nous
allira de nouveaux ennemis, sortant des rangs
de nos alliés : ce furent les P&lt;Jlonais.
Le maréchil de Saxe, fils d'un de leur3
rois, a dit avec raison que &lt;c les Polonais sont
« les pins grands pillards du monde et ne
« respecteraient même pas le bien de leurs
« pères ». Jugez si ceux qui étaient dans nos
rangs respectaien ! celui de leurs alliés. Aussi,
dans les marches el dan5 les bivouacs, ils
YOlaient loul ce quïls royaienl; mais comme
on se méfiait d'eux et que fos larcins isolés
devinrent fort diificiles, ils résolurent de tra-

avant le jour dans la colonne française, où
ils reprenaient le litre de Polonais, sauf à
redevenir Cosaques la nuit suivante.
Cet affreux brigandage ayant é!é signalé,
plusieurs généraux et coloncls résolurent de
le punir. Le général Maison ût faire si bonne
garde dans les 1Jivouacs du 2e corps, qu'une
belle nuit nos postes surprirent une cinquantaine de Polonais au moment où, s'apprêtant
à jouer le rôle de faux Cosaques, ils .allaient
faire leur hourm de pillage!... Se voyant
cernés de toutes parts, ces bandits eurent
l'impudence de dire qu'ils avaient voulu
faire une plaisanterie!... Mais comme ce
n'était ni le lieu n_i le moment de rire, le
général Maison les lit tous {usi/le,· sur-le-

champ! On fut quelf[Ue temps ~ans voir des
voleurs de celle espèce; mais ils reparurent
plus tard.
Nous arriYàmes le 9 décembre à Wilna,
où il existait quelques magasins; mais le duc
de Bassano et le général Ilogendorp s'étaient
retirés vers le Niémen, et personne ne donnait d'ordre .... Aussi, là comme à Smolensk,
les administrateurs exigeaient, pour dJ!irrer
des vivres et des ,êtements, qu'on leur remit
tles reçus réguliers, ce qui était impossible à
cause de la désorganirntion de presque tous
les régiments. On perdit donc un temps précieux. Le général Maison fit enfoncer plusieurs magasins, et ses troupes eurent quel•
ques vivres et des ellets d'habillement, mais
le surplus fut pris le lendt!main par les
Russes. Les soldats des autres corps se
répandirent en ville dans l'espoir d'être reçus
par les habitants; mais ceux-ci, qui, six mois
avant, appelaimt les Français de leurs Yœux,
fPrmèrent leurs maisons dès qu'ils les virent
dans le malheur I Les Jui[s seuls reçurent
ceux 1ui araient de. quoi payer cette hospila•
lité passagère.
Rrpoussés des magasins ainsi que des
habitations particulières, l'immense majorité
des hommes afümés se porta vers les hôpitaux, qui furent bientôt encombrés outre
mesure, Lien qu'il ne s'y trouvât pas assez
de vivres pour tous ces malheureux; mais
ils étaient du moins à l'abri des grands
froids!. .. Cet avantage précaire détermina
cependant plus de 20,000 malades el blessés,
parmi lesquels se trouvaient deux cents oît1ciers et. huit généraux, à ne pas aller plus
loin! Leurs forces morales et physiques
étaient épuisées.
Le lieutenant llernoux, l'un des plus vigoureux et des plus braYes officiers de mon
régiment, était tellement consterné de ce
qu'il voyait depuis quelques jours, qu'il se
coucha sur la neige, cl rien ne pouvaul le
déterminer à se lever, il y mourut!. .. Plusieurs militaires de Lous grades se brûlèrent
la cervelle pour mettre un terme à leurs
misères!
Dans la nuit du Oau 10 décembre et par
30 degrés de froid, quelques Cosaques étaut
venus tirailler aux portes de \Vilna, bien des
gens crurent que c'était l'armée entière de
Koutousolî, et, dans leur épouYante, ils
s'éloignèrent précipilammcnt de la ville. J'ai
le regret d'èlre obligé de dire que le roi Murat Cut ùe ce nombre : il partit sans donner
aucun ordre; mais le maréchal rey resta. Il
organisa la r, traite le mieux qu'il put, et
nous quittâmrs Wilna le 10 au malin, en y
abandonnant, outre un très grand nombre
d'hommes, un pJrc d'artillerie et une partie
du trésor de l'armée.
A peine étions-nous hors de Wilna que les
infàmes Juifs, se ruant sur les Français qu'ils
avaient reçus dans leurs maisons pour leur
soutirer le peu d'argent qu'ils avaient, les
dépouillèrent de l~urs vêlements et les jetèrent to11;t nus par les fenêtres 1. .• Quelques
officiers de l'annt-garde russe qui entraient
en ce moment furent tellement indignés de

JJfÉJH011fES DU G"ÉN'É"J?_AL BA"/?_ON DE .MAR,BOT ~

celle atrocité qu 'ils firent tuer beaucoup de
Juifs.
Au milieu de ce tumulte, le maréchal Ney
avait poussé vers la roule de KtJwno tout ce
qu'il pouvait mettre en mouvement; mais à
peine avait-il fait une lieue, qu'il rencontra
la hauteur de Ponari. Ce monticule, qu'en
Loule autre cirsconstance la colonne eût
franchi sans y faire attention, devint un
obstacle immense, parce que la glace qui
le couvrait avait rendu la route tellement
glissante que les chevaux de trait étaient
hors d'état de monter les chariots el les
fourgons!... Ce qui restait du trésor allait
donc tomber aux mains des CosafJUes, lorsque
le maréchal Ney ordonna d'ouvrir les caissons cl de bisser les soldats français puiser
dans les coffres. Celte sage mesure, dont
M. de Ségur n'a probablement pas connu le
motif, l'a porté à dire que les troupes pillèrent le trésor impérial. Dans le Specta/eui·
militaire de l'époque, j'ai également relevé
cette phrase de M. de S1gur : &lt;( Après le
(&lt; départ de !'Empereur, la plupart des colo« nels de l'armée, qu'on aYail admirés
« jusque-là marchant encore, arnc quatre
« ou cinq officiers ou soldats, autour de leur
(1 aigle ... ne prirent plus d'ordres qued'cux&lt;1 mémes .... Il y eut des hommes 1ui firent
« deux cents lieues sans tourner la tête! ))
J'ai prouré que le maréchal rey, ayant vu
tomber dans un combat le colonel et le chef
de hataillon d'un régiment qui ne complait
plas que soixante hommes, comprit que de
telles pertes s'opposerai en L à la réorganisation de l'armée et ordonna qu'on ne gardât devant l'ennemi que lo nombre d'officiers supérieurs proportionné à celui de la
troupe.
Plusieurs jours avant notre arriréc à Wilna,
l'intensité du froid ayant fait périr beaucoup
de chevaux de mon régiment et empêchanl
de monter ceux qui nous restaient encore,
tous mes cavaliers marchaient à pied. J'aurais
bien voulu pouvoir les imiter; mais ma blessure s'y opposant, je fis prendre un traineau
auquel on attela un de mes chevaux. La vue
de ce nouveau rébicule m'inspira l'idée de
sauver par ce moyen mes malades devenus
nombreux, et comme en Russie il n'y a pas
de si paU\·re habitation dans laquelle on ne
trouve un traineau, j'en eus bientôt une centaine, dont chacun, trainé par un chernl de
troupe, sauvait deux hommes. Cette manière
d'aller parut si commode au général Castex,
qu'il m'autorisa à placer tous les autres cavaliers en traineaux. M. le chef d'escadron
~Ionginot, devenu colonel du 24e de chasseur3
depuis que M. A... avait été nommé général,
ayant reçu la même autorisation, tout ce qui
restait de notre brigade attela ses chevaux et
forma une caravane qui marchait avec le plus
grand ordre.
Vous croyez, sans doute, qu'en marchant
ainsi nous paralysions nos moyens de défense; mais détrompez-mus, car sur la glace
nous étions Lien plus forlS avec des traîneaux
qui passent partout et dont les brancards
soutiennent les che,·aux, que si nous fussions
"" 1:-9 ...

restés en selle sur des moulures tombant à
chaque pas 1
La route étant couverte de fusils abandonnés, nos chasseurs en prirent chacun
deux et firent aussi ample proYision de cartouches, de sorte que lorsque les Cosaques e
hasardaient à nous approcher, ils étaient
reçus par une mousqueterie des plus vives,
qui les éloignait promptement. D'ailleurs, nos
c,avaliers combattaient à pied au besoin; puis,
le soir, nous formions avec les traîneaux un
immense carré, au milieu duquel nous établissions nos feux. Le maréchal Ney et le
général Maison ·muaient souvent passer la
nuit en cc lieu, où il y avait sécurité, puisque l'ennemi ne nous suivait qu'avec des
Cosaques. Ce fut sans doute la première fois
qu'on vit faire l'arrière-garde en traineaux:
m1is la gelée rendait tout aulre moyen impraticable, et celui-ci nous réussit.
Nous continuâmes donc à couvrir la retraite
Jusqu'au 13 décembre, où nous revîmes enfin
le Niémen el Kowno, dernière ville de Russie.
C'était par ce même lieu que, cinq mois plus
tôt, nous étions entrés dans l'empire des
Czars. Combien les circonstances étaient changées depuis!. .. Quelles perles immenses l'armée française avait éprom·ées !
A son entrée dans Kowno arec l'arrièrcgarde, le maréchal Ney 1roura pour Loule
garnison un [aible l,ataillon de 400 Allemands, qu'il joignit am quelques troupes
qui lui restaient, afin de défendre la place le
plus longlemps possible et de donner ainsi
aux m:ilades et blessés la facililé de s'écouler
vers la Prus•e. En apprenant l'arrirée de Ney,
le roi Murat s'éloigna pour g:igncr Gumbinnen.
Le 14, les Cosaques de Platow, suhis de
deux bataillons d'infanterie russe, placés ainsi
IJUe plusieurs canons sur des traineaux, parurent devant Kowno; qu'ils attaquèrent sur
plusieurs points. Mais Je maréchal Ney, secondé par le général Gérard, les repoussa et
se maintint dans b. ville jus1u'à la nuit.
Alors. il nous fit traverser le Niémen sur
la glace et qnilla le dernier le territoire
russe!
~ous étions en Prusse, en paJs allié 1. .. Le
maréchal Ney, accablé de fatigue, malade, et
considérant d'ailleur~ la campagne comme
terminée, nous quiLLa amsitôL et se rendit à
Gumbinnen, où se réunissaient Lous les maréchaux. Dès ce moment, l'armée n'eut plus
de chef , et les débris de chaque régiment
marchèrent isolément en avançant sur le territoire prussien. Les l\usses, en guerre avec
ce pays, auraient eu le dro l de nous y suivrci; mats satisfaits d'a,oir reconquis leur
territoire et ne sachant d'ailleurs s'ils devaient se présenter en I'russe comme alliés
ou ennemis, ils voulurent attendre les ordres·
de leur gouvernement et s'arrêtèrent sur le
Niémen. Nous profitâmes de leur hésitation
pour nous diriger vers les villes de la VieillePrusse.
Les Allemands sont généralement humains;
beaucoup d'entre eux avaient des parents et
des amis dans les régiments qui avaient suivi

�1f1ST01{1JI.
ft. Français à "oscou. li nous ri·çurent donc n;'in11' : on prit les chen1.u1 en main, et, préassez bien. el j'arnuc 11u'aprè a,·oir couché cédé · de quelques hommes armé de perche. et ·molen. 1., pas une seule i;arni .on, pas un
pend~nt rinq nioÏJ; à la Lelle éloile, ce fut qui ~ignalaienl le · rre,asse,, nous commen- ma«a in, pa un hôpital! Il •ux cent. lieu ·:.
avec délices que je me ,is logé dan une ç.ime · cette périlleu e traversée. Jliou~ étions de pays étaient ainsi livrées à quelque partis
chambre d.lluJe el placé dans un Lon lit! ju~qu'à mi-jambe. dans l'eau à demi gelée, de Cosaques errants. Il résulta de cet ahaodon
'JUe les malade rétabli ne pouraieot r •joindre
\fru celte bru!-que lr:m~ition d'un hh·ouac ce qui aggrava la position de: Lie. sés et de l'armée,
el que, faute de convoi. d'évac·uaslacial à uo hien-ê1re dt'pui :i lon°1emp. malades; mais la douleur phy.i11ue n·é1ait
tion,
on
fut obligé de lai. cr pend~nl près de
oublié me rendit gr:n·emcol malade. Presque rien auprès de· craintes que nous inspiraient
Jeux moi tou · le· hie sé · de la fo kova
loule l'armée éproma le~ mêmes effets : nou
les craqucmcnrs des glaçons, menaçant à cha- dan le couvent de Kolot4oï. Il s'} lromaient
pcrdim!'~ lieaucoup de monde, cnlre autre. que inst:inl dt' s·cnfoncer ~ou oo pied ! I.e
le.~ généraux tulé cl LariboÎJiièrc, chefs de domcsti'lue d'un de me. officiers tomba dans encore au mom~nt de la retraite; presque
Lou~ rurcnt pris, et ccut qui, comptant ~ur
l'artilkrie.
une crern,. e cl ne reparut plus! Enfin, n~11
\falgré la réception com·enable 11u'ils nous arrÎ\·,lme. à la ri,·e nppo~ée, où nous pa,s:1- leurs force ", rnulurent suinc l'armée, périrent de fali!!Ue et de froid 'Ur 1• :randc-.
!irenl, les l'ru ·icn:, se rappelant leur défaite mPs la nuit à nous récbAulfor dan des hutte
roules
! Eo fin le troupes en retrai le n'avaient
1lïrna el la manière dont ~apoléon le · a,·ait de pêcheur., , cl le lendemain nou fùru ,
pas
J,,
ub i lance a· urée dall$ des contrée,
traités en 1 07, en démemLr:mt une partie témoins d'un dégel complet Je la Vhtule, de
qui
produi
col dïmmen. es 11uantité de Lié.
de leur ropume, noti,; bai..saient .ccrèLernent . orle 'fUC i nou:, eu ..ions retardé noire pasLe défaut de pelites garni ·ons !&gt;Ur no dercl nou auraient désarmés cl arrèlé. au pre- ~age de 11uel11ucs heure~, 110us étion. fait~
rière!, fut encore cause que, sur plu' de
•
1
mier ignnl donné par leur roi. lléjà le gé- pr1• unmer,
....
100,000 prisonniC'rs faits par Jes Français
néral York, cher du nombreu\ corp pru .· ien
Du lieu où nou: arion~ franchi la \'i tule, dan le cours de la campagne, ptt · u11, mais
dont !'Empereur avait ~i imprudemmenl formé mon rrgimenl se rendit dans 13 petite ville
l'aile gauche de la Grande .\rmée, le général de weld, où il a\'ait déj1, cantonné avant la à la Jeure pa~ u11 seul, ne orlit de Ilus~ie,
York, canlonné entre Til ill el füaa, vennit ;uerre · re fut là que je commençai l'an- parce qu'on n'avait pa organisé sur les drrde pncti er avec le· Ru:-. es et de renvoyer le née 1, l :'i. Celle qui venait de finir avait été rièr~ des détachement pour les con,luire en
se les pas~ant de main en main. Aussi, lou
mnrécbal JacJonald, que, par un reste de certainement la plu pénible de ma ,ie 1
ces
pri. onoier· s'échappaient facilement et
pudeur, il n'o a cependant pas foire arrêter.
relournaient ver, l'armée ru,se, qui récupéLe,- Pru -~ien de toute cla~. e applaudirent à
CHAPITRE XXI
rait par ce moyen une partie de se · pertes,
la trahi.on du général York, et comme les
tandi-. que)~· nôtre. ·a,.gravairnt chaque jour.
provinc~ 11ue tran•r~ient en ce moment le· Cmi,r d,•. 110, .J,,u,tr1•s. - 11111111c 11'i11lcrp1·i•lcs. Le manque d'inlerprètc contribua au si à
. oldat;. rrançai malad · cl :an arme· étaient
Conlia nce neui:le ,l;uu li li.télil•l ,le n ,, allit• nos
désa lre beaucoup plu qu'on ne le
;;arnic · Je troupes prussiennes: il est probable
C:m,,idfraliou. sur l'incendie dt• \loscou. - Cl,illr1•
pense; en effet, quPI · ren. ei"nrmcnls obtenir
«IP. n pctlc,. - T,•moignnre ll11tcur ■,TorM par
que 1,•s b:iLilant auraient cherché à s'empar ·r
1 Emp,·reur au ~j• d~ cl1ft-.scur .
dan,, un pays inconnu, quand on ne pl'ul
de nou., .'il' n'avaient craint pour leur roi
,;chan
•er une ~eulc parole nec le~ habiqui était à Berlin, au milit•u d'une armée
Jetons maintenant un coup d'œil rapide ·ur laots'/ ... Ain i, lorsque sur les bords de la
frani;.ii:e commandée par le maréch.,l ugc- le causes qui firent mani1ucr la camrJgne
lléré ina le général P:irtouneaux ~o trompa
rcau. Celle crainte cl le dé~a,·cu quo le roi de nu~ ic.
de chemin, quittant celui de tudianl.a pour
de PrtLSC (le plu honnête liomme de .on
La principale fut incootei;Lahlement l'erreur
e diriger ver· le camp de Wiugen tein, flarrol'aumeJ inllig1•a au gén 'rai Yorl., en Ir fai- dan~ laquelle tomba , 'apoléon, Ior. qu'il crut
touncaux
avait neclui un paysan de Dori,off,
sant juger et condamner à mort pour crime pouvoir faire la guerre dan le norJ de l'Euqui,
ne
acbant
pas un mol de françai., tàde haut' trahison, a}ant empêcb_é un ·01&amp;- rope ar:mt de terminer celle qu'il .outcnait
rnmcnt général contre le Françai~, nou en depuis longtemps en Espa,.ne, où c armée . chait de lui faire comprendre par de· ,,i!.me ·
profilàmcs pour nou éloigner el rour gagner ,enaicnl d'e,suyer Je rand revers, à l'époque e.xpre sir, que cc camp était rn se; mai ,
faute dïuterprète, ou ne ~•entendit pas, et
le rhe,,, de la \'i tulc.
où iJ e préparait à aller attaquer le· Jiu~ e
.\Ion rérrimcnt la trave~a auprès de la for- chez eux. Les troupe uniment (1'll1lfai.w•x, nou perdime une belle divLion d,· i à
,000 hommes!
lere ·se de Graudenz, au point même où nous ainsi di· éminées au nord el au midi, $e
Dans une circon tance à peu prè · ~cmblal,le,
l'a,ion· pa ée en nous rendant en Hus ie; lroU1·ant insuflisanlc ' parloul, :\'apoléon crut
le
5e
de lanciers, urpris au mois d'octobre,
mai · 1 trajet fut cette foi. lrè · périlleux, car y suppléer en joignant à leur~ Lat:iill,ms ceut
malgré
le~ avi~ incomvri de son guide, avait
le dégel s'étant déjà fait .,entir à quel11ues de e allié . C'était affaiblir un ,·in généreut
perdu
~Ou
homm, . Cependant, !'Empereur
lieue tn amont, la glace était recou,·erle en y mêlant de l'eau bourheu c !... En effet,
d'un grand pied d'eau, et l'on entendait d'af- les divi. ion fraoçai es for •nl moin - bonne ; avait dans ou armLle plu icur · corps de cavafreux craquements, présage d'une débâcle 1 · troupes des alliés rc tèrcot toujours mé- lerie polonai:e, dont pr •·que tous les officiers
ghlérale. Ajoutez à cela que ce fut au milieu diocres, ll cc furent elles qw, pendant la re- el he.1ucoup de . ou -otlicier parlaient trè
d'une nuit obscure que je reçu l'ordre de traite, vorlèrcot le désordre dans la Grande bien le rus e ; mais on le. lai ·sa dans leurs
ré"imenls respectif , landi. qu'on aurait dù
pru;scr le Oeuve à Cin~tant même, car Je "é- Armée.
en prendre queh1ues-uns dans chaque corp~
néral venait J'èlre informé que le roi de
line cause ooo moin. fatale de no· rc,er
Pru ·e apnt quitté Berlin pour e réfunicr fut la mauvaise or~anisatioo, ou plutôt le pour 1 · placer aupr' de tou les généraux
t!n Silésie, au centre d'une armée considé- manq11e total d'orgaoi ·ation de pay conqui . • el coloneL, ou il auraient rendu de très
rable, les population' commençaient à s'agi- Ctr. au lieu d'imiter cc que nou arions fait grands service . J'insi le ur ce point, parce
ter, et il était à cr;1indre qu'elle ne . c sou- pendant le campa11ne d'Au terlirz, Iéna el •1uc l'armée Fraoç:iiseétant celle où l "lan•rue ·
étrangères ·ont le moins connue , il en e t
levassent contre nou , dè que la débâcle nou
Friedland, en établi :--anl. dans les p:i} dont ,011\cnl ré~lté de trè · nr,10d · incoménicnt
empècherait de tra 1·er,cr la Vistule. Il fallait l'armée 'éloignait, de petit· corp de troupe,
donc ab olumcnl affronter le danger. JI était qui, ~elonné d'étape' en étapes, commu- pour elle, ce qui néanmoio ne nous a pas corimmense, car le fleme est très considérable niquaient régulièrement cotre eux pour a u- rigés de l'insouciance que nou apportons
devant Graudenz, el il exi lait dans la glace rer Ja tranquillité de nos derrières, l'arrivée dan. celle partie i es cati lie à la !!llerre.
J'ai déjà fait oh errer combien fut grande
de large - el nombreuse creva~ e qu'on de munition , des homme i.olé , el le déla
faute 11ue l'on rommit en formant le:, deux
n'apercevait que fort difficilement à la lueur part des convois de ble ·sé., on avait impruailes
de la Graodê Armée arec le, contingents
de feux allumés . ur le · deux rirns.
demment pous é Ioule' les force disponibles de la Prusse et de l'Autriche. L'Empercur
Comme il ne fallait pas on"er à faire ce ver
o,cou, si Lien que, de cette ville au
trajet a1·ec no· traineaux, nou les abandon- Niémen, il n' · anil, i on en excepte Wilna dut \ivement s'en repentir, d'abord en apprenant que les Autrichien a,·aient lais.é p:t!; er
... ,Ho ...

�fflST0'/{1.Jl

--------------------------------------~

l'armée russe de Tchitchal-.off; qui venait
nous couper le chemin de ln retraite sur les
bord· de la Iléré·ina, cl en second lieu lor ·quïl connut la trahi on du ~éoéral lori-.,
chrT du co1·ps prussien. ~(ai les regrets de
~apoléoo durent être encore bien plus amers
pendant et après la retraite, rar i dès le
commencement de la campagne il eût composé les deux ailes de la Grande Année de
troupes françaises, en amenant à ~fo-cou les
Pru siens el les Autrichiens, ceux-ci, ayant
éprouvé leur part de misère et de perles,
auraient été au r~tonr aussi afliiblis que tous
les autres corps, tandis que 'apoléon aurait
retrouvé intaclt! les troupes françai.e laissées par lui aux deux ailes I Jïrai même plu
loin, car je pen,;e que !'Empereur, afin d'uTfail,l;r la Pru · e el l'Autriclie, aurait dù
exiger d'elles des contingents triples et quadruple~ de ceux qu'elles lui envo1èrent .... On
a dit, aprè l'événement, que ces deux Étals
n'auraient pa adhéré à celle demande; je
pen e tout le contraire, car le roi de Prusse
,·enant à Dresde supplil'I' 'apoléoo de rnaloir
bien agréer son fils pour aide de camp n'aurait osé rien lai reîu er; et l'Autriche, dans
l'e poir Je recom rer IJUelques-unes des riches
provinces que l'cmpt&gt;mtr des Français lui
avait arrachée , aurail de on côté fait tout
pour lui complaire!. .. La trop ,zrande confiance que ':ipoléon eut en l 12 dans la
Prusse et l'Autriche l11 perdit!
On a prélrndu, el l'on répétera looglemp ,
que l'incendie de Moscou, dont on a fait honneur à la courageu e résolution du gouvernement ru ·se el du général fiostop chine, fut
la principale cau,e de 1:1 non-réussite de notre
campagne de 1 12. Celle as. erlion me parait
cont~table. D'aLord, la destruction de ~loscou
ne fut pas tellement complète qu'il n'y rcslàt
asi;ez de maison_, de palais, d'égli e · el de
casernes, pour établir toute l'armée, ain~i
que le prouve un étal que j'ai vu entre lemains de mon ami le général Gourgaud, alors
premier oFlîcier d'ordonnance de !'Empereur.
Ce ne fut donc pa le défaut de logements
qui contraignit les Français à quiller Mo cou.
llitn de gens penstnl que ce fuL la crainte

de manquer de ,iHes; mai c·c~l encore une
erreur, car les rapport faits à !'Empereur
par ~I. le comte Daru, intendant général de
l'armée, prouYent que, même après l'incendie, il exi tait dan· cette ville immense plus
de pro,isions qu'il n'en aurait f.11lu pour
nourrir l'armée pendant six mois! Ce ne fut
donc pas la crainte de la di$e/lc qui détermina !'Empereur à faire reLrailP, cl sou ce
rapport le gouwrnement n'aurait pas atteint
le but qu'il se proposait, s'il l'avait eu toutefoi . Ce but était tout autre.
En effet, la cour Ioulait porter un coup
mortel à la vieille ari tocralie de boyard· en
déLrui.aot la \'ille, centre de ll'ur consl ante
opposition; hi gourcrnemeol russe, toul despotique qu'il e t, a L1 aucoup à compter avec
la haute noble e, dont plusieurs emper"urs
ont payé de ltlur ,ie le mécontcnlt:ment. Les
plus puissants el les plus riche membres de
celle noblesse faisant de Moscou le foyer perpétuel de leur intrigue , ltl gooY1!rnemenl,
de plus en plus in']uiel de l'accroissement de
cette Yilli:, lroma dans l'invasion Trançai. e
une occa ion de la détruire. Le général nostop chine, un des auteur· du projet, fut
chargé ùc l'e1:écution, dont il voulut plus tard
rejeter l'odieux sur les Français 1 ; mai l'aris•
locratie ne s'y trompa pa ; elle accusa i
hautement le gom·ernement et montra un tel
mécontentement de lïncendie inutile de ses
palais, que l'empereur Alexandre, pour éviter
une cala trophe pt&gt;r. annelle, fut obligé non
i:ulemenl de permeLtre la rccoru,truction de
Mo cou, mais de bannir Ro topscbine, qui,
malgré ses prote talions de patrioli me, \Ïnt
mourir à Paris, haï par la noblesse ru se.
Mais quels que [u . en l le motif· de l'incendie de loscou, je pense que sa consenation aurait été plus nuisible qu'utile aux Franç.iis, car pour dominer une cité immen-e,
habitée par plus de 500,000 individus, toujours prèts à se révoller, il aurait ÎJllu aOiiblir l'armée, pour placer à Moscou uoe garnison de 50,000 hommes qui, au moment di:
la retraite, auraient éLé as~aillis par la populace, laoùi que l'incendie ayant élo:,.,né presque tous les habitant , qnclrJL•e · patrouilles

1. Dan; u brochure puhliée e.o 1 23. no,top-d,ine
ii.,i,le putirnlil!rcm~nl ,ur le,, eau c acci,lcnlclles de

111- perle~. !-clou lui, i'.?U,000 hommes pa&lt; àcnL lu
~îëmcn, cl l:ll chilfr~ fui porl1• à 53:;,000 pu clc ·
rc11forl successif•: 3'10,000 aurairnl péri lnnl Fra,1-

l'iuccndi,•.
2. M. Thiers è~l,lit

l'O:U

ne il suit le romple Je

t•i, qu'alhib. Soir de fl'tliteur. )

'

suîlirent pour maintenir la tranquillité.
La seule influence riu'ait eue Moscou sur
les él'énements de 1 12 proriot de œ 11ue Napohion, ne Youlant pas comprendre qu'A 1exandre ne pouvait lui demander la paix, ou.
peine d'èlrc mis à mort par es ujets, pensait que 'éloigner de œlte capitale avant
d'arnir condu un traité avec les flu ses serait
avouer l'impuissance dans l:up1elle il était dtl
'y maintenir. L'empereur de Françai· s'ob.tina donc à rester le plus longtemps posi,iblt!
à Mo,cou, où il perdit plus d'un moi, à allendre inutilement des propositions de paix. Cc
retarJ nous devint fatal, pui qu'il permit 11
l'hiver di: se prononcer avant que l'armét\
française pùl aller se cantonner en Polounc.
Mais lors même CJùe Moscou aurait été ~ncrvé inlact, cela 0'1 tH rien changé aux événl'mcnts; la catastrophe provint de ce que la
relraiLe ne fut pa préparée d'avance et exécutée en temps opportun. Il était cependant
fa ·ile de pré\·oir quïl ferait très gr:md froid
en nussie pendant l'hiver!. .. Mais, je le répète, l'espérance de conclure la paix séJui,it
Napoléon et fut la eule eau e de on Ion"
0
séjour à Moscou.
Les perle de la Grande Armée pendant l.i
campagne furenl immenses; on les a cepeudant beaucoup exagérées. J'ai déjà dit 1p1e
j'avais vu entre les m:iins du général Gourgaud un état de ~ituation . urchargé de noies
écritr.s de la main de apoléon, el 11u'il résuh:iit dtl cc document officiel que le nombre
d'hommes qui pa sèr1•nt le Niémen fut de
325,900, dont 155,100 Français et 170,500
alliés. A notre retour, les contingents pru siens cl autrichien passèrent en mas e à
l'ennemi , et pre que lou les autres allié
avaient déser1é indi,iduellemenl pendant lu
retraite. Ce n'e l donc qu'en établi anl une
balance entre l'efTectif des Français à leur
entrée en campairoe et ce qu'il était à leur
second pas age du I iémen, qu'on peul faire un
premier calcul approximatif de leurs perte .
Or il ré ulte des état de situation produits
en février 181- que 60,000 Françai avaient
repassé le Niémen ; il en maoqnait donc
0.5,000. ur ce nombre, 30,000 des prisonnier faits par les Ru· es rentrèrent dans leur
paLrie après la paix de 1814. La perte totale
dl!S Français regnicolc~ [ut donc, pendant la
campagne de Rw.~ie, de 65,000 mort:; 1 •

(A sui)lre.)

.... 182 ...

GÊNtRAL DE i\1ARROT.

...

LOUISE CHASTEAU

j/mes d'autre/ois
VII

mille lil-r03 de plus, deux. maison· el quelques autres petit riens dont je ne parle pa ,
vaisselle d'argent, beaux meubles, linge abondant, 1,ijoux, curasse el chevaux ....
- Elle pourra fair~ bonne figure à la
cour! s'écria la baronne, transportée.
- Certe !... Quand le roy ser.1 rercnu,
ajouta le marquis san conviction, mais anic
poli te. se. Toutefois ....
- Quoi donc?
- Je ne aurai tout à fait oublier mon
jeune parent, le chevalier. IL e t de petite
nohlesse et de mince fortune .... ~lais c· c, t
un bonnète homme et je l'aime. Jusqu'aujourd'lmi, el depuis quïl a\'ail quinze on ,
nous ne 00115 omme- point quillés. Je ouhailerai. qu'il en fût de m0me d.an' l'avenir,
et que mademoi.elle de Fonspeyral n'éprouvàt aucune conLrariéLé à ce qu'il continuàl de
\iue sous mon toit comme par le pas·é.
Voilà, madame, ce que j'avais à cœur de vous
dire au plus vite, car, dès le premier jour où
j'ai YU votre fille chez mademoi elle de Boi sonage, j'ai pensé à l'aimer. Ce enlimmt
e·t derenu oudaio très ,if quand je l'ai
apc·rçue, il y a tantôt une ou deux heures,
en de cendanl de voiture ici même .... Je ne

En l'ai, ence 1h• Lurl'ltl' rl de• Florian, des
choses graves arnit•nl été dile .
Le marqui., dans a Lcrgère, maJame de
Fon·peFal, po ée à peine à ' l'angle d'une
thaise, s'étaient d'abord regardés comm1•
pour se mesurer des yeux. Puis li. de Bdlombre avait parlé :
- Madame, il me f,ml m'ouvrir à \'OUs
&lt;l'un projet que j'ai conçu depuis un a ·e1.
long L&lt;•mp • Pour des raison que vous devincrt:t an effort, il me serait pénible d\n
diflérer davantage l'exécution ....
Il r~ pira et lira sa tabatière dt! sa poche,
la tourna l'l la retourna entre se pouce~,
comme par un jeu puéril.
!l'un regarJ noir et pénélrant, la baronne
le considérait, c~sa)aut de le deviner. Elle
dil, Tort courtoi e :
- Je vous écoule, monsieur.
- Pardonnez-moi, madame, de ne point
cmplo er de grandes el noble phrases pour
· vous faire conûJence de ce IJUi m'agite, car,
en vérité, je suis tout en émoi ... , j'ai hàte
d'aller au but .... Vous avez une fille, madame, qui e. l la plu· belle per oonP et la
mieux faite que j'aie jamais ,·ue .... Une couronne lleuronnée lui siérait à merveille ....
Permeltritlz-vous, mad:ime, qu'elle la linl du
marquis de Bellomhre'1
La baronne eut uo mouvement \if et d'une
si prodigieuse surprise que M. de Bellombre
se méprit :
- Oh! je saH ... J'~i Ja soixantaine, étant
né le jour où mourut l'empereur Charles
d'.\11trid1e dont la uccession ruil en füu
toute l'Europe, vou · savez?
La baronne fit uo vague "este d\;noraOLè.
- ... Oui, j'ai soi ante ans ....
Il oupira deux fois :
- ... ~a santé e,l bonne, ma fortune esl
encore belle, grâce à des arra.n°ements ~ecrels que j'ai su prendre dès el a.~aot 1792.
~les rente sont avantageu es. J'ai négligé de
rue marier dans le tcmp où je l'aurai dù
f.tire .... Il me plairait de réparer cette oltise
cl de me ménager qucl4ues beaux. jour · arnnt
de n'en connaître plu d'aucune orle. iademoisellc de Fonspeyrat me charme par la no-bics e de sa perwnoe et la douceur de on
visage où la vertu ·o peint très expressément.
Je lui reconnaitrai volontiers par mariarre
vingt mille livres de renie et, aprè· moi, elle
aura tout ce que je po sède, soit quarante

suis pa un galantin, ni un freluquet. .. . Je
ne saurais lui tourner un compliment hardi,
•' l serai fort empèché de faire d gràc('
deYa.nt elle en pirouettant sur mes talons .. ..
J'ai soixante ans .... Mais ....
L'orgueil safüfait, une iHesse inconnue de
joie maternelle bouillonnaient dans le ci•rveau
de la baronne. Elle~·accommodait mal de ces
longue explic-alions. Elit• interrompit M. de
Bcllombre :
- ~larquis, vous an•l ma paroli•.
Elle lui lendit la main.
- J'ajouterai, continua-t-elle, que ,·otre
demande comble tous mes dé-ir,. J'ai Loujour· ouhaité pour ma fille uo solide établis_emenl dao le monde, auprè · d'un mari qui
fùL pour elle un protecteur et un père. J'ai
horreur de ces maria;.(e où l'on jette à tort
el à travers le mol II amour &gt;&gt; .... Voilà, ce
me emble, quelque cho-c 11ui ne se doit
trouver &lt;1ue dan ces union fantasques, violentes cl pas arrère.;
auxquelles -c laissent
0
•
entraîner dei fille mal née, ou de pe1tt.e
vertu. La décence s'oppose à ce mélang1• inconrcoaol de pa sion el de préoccupation
graves. 't•st-ce pas votre avis?...
- Toul à lait.

_ ftfaJamt il me faut m·ouvr/r .i vous d'un ('rojd que j'ai concu det11is Ufl asst: long lemps. Pour des r~i• sons que vÔ 14 s Jnlncre:.sans effort, il ,nt strail ptniNt J'tn diflerer :l,ll':mtal!t J'ex~ullon .. . • (P~e 11i.1 ,)

�1f1ST0~1A

,

Un mari:ig&lt;&gt; d'amour, comme disent
- Ma fillr, dil-rllr, nous :\\'Oils, mon. icur
- L'accord est l'ail, ma fillt', d nom: :ivon
ùan. leur û••rossier lanaa"c
lt's· O tms de pC'n 1
O O
de
Belloml,re et moi, à vous entrrtrnir ù·nne échangé nos paroles_ ~Iousit!Ur dP Bdlombrr
est une honteuse défaillanct~ ....
chose gra\'e.
vous instruira de tous détails.
- A moins cependant... diL le marquis.
Florian eut un geste qui marquait son
- Mademoiselle, dit alors le m~rquis, vous
- A moins cependant, reprit avec vivacité
empressement à s'éloigner par discrélion.
me voyez plein de joie et tout à fail votre
la baronne, que l'amour ne se ll'ouve préci- Restez, restez, chevalier, dit affectueu- serviteur. 1e rends grâces à votre mère de
sément chez celui des deux époux qui a le
sement le marquis .... Vous n'ètes point de m'avoir entendu avec complaisance. Je vous
double mérite de l'âge et de 1a fortune. Sa trop. . .. 'est-ce pas, madame? ...
engage ma foi de gentilhomme que votre bonraison commande à son cœur et l'éclaire. Sa
- Vraiment non, dit la baronne Et n'est- heur sera le but de m1 vie et que je ne cédefortune le met en un rang oi, il a le droit
il pas également question de lui en cette rai rien au hasard sur le fait de l'assurer.
pour lui : droit de choisir, droit de commanaffaire? .. • ajouta-t-eHc avec un petit rire
Il se courba jusqu'à la main de Lncelte,
der et, ma loi! aussi, droit d'aimer selon
plein de sous-entendus.
qu'il lui plait.
qu 'il pril entre les siennes. Il l'y garda une
Elle continua :
minute, puis la baisa dévotement.
- Vous mus trouvez tout à fait d'accord,
Ma
fille,
monsieur
de
Bellombre,
touché
Le chevalier fit mine de s'éloigner.
madame, arec une personne de haute qualité
de votre sagesse ... de votre savoir ... et plein
- Demeurez, mon cher Florian, dit le
et dont le nom vous est connu, bien certaid'estime pour votre personm' ... m'a demandé marquis. Vous êtes presque mon fils, et je
nement : Mademoiselle .... La Grande )lade- 1rotre main,. ..
n'éprouve aucun embarras à vous laisser voir
moiselle .... Celle qui épousa Lauzun .... Vous
Lu celle attendait la fi o, qu'elle jugeait ma joie. Je veux vous dire que ce mariage ne
savez?...
Mais la baronne ignorait le nom de la toute naturelle, de cette phrase : « pour son changera rien à notre si agréable manière de
neveu, le chevalier .... l&gt; Le cœur lui battait. vi\'re. Je suis bien sûr que mademoiselle de
Grande Mademoiselle, tout comme eJJe avait
Elle
rougis.ait. Elle pàlissait. Elle avait envie Fonspeyral, loufe bonne ot charmante; ne
ignoré celui de Charles VJ, empereur d'Au- de crier
sa joie....
triche. Elle balbutia et dit :
,·erra point d"obslacle à ce que vous gardiez
Mais sa mère n'ajouta rien de p1us.
auprès de moi la place que vous y avez tou- Oui ... non ... c'est-à-dire ... je ne me
Lucette pensait défaillir.
rappelle pns.
jours eue? ... Savez-vous bien, ma belle enRegardez-la donc, marquis l.. . mais fant, ajoula-t-il en regardant Lucette, que le
- Eh bien l continua ~f. de Bellomhre
qui était verbeux et qui aimait les anecdotes' regardez-la donc!... criait la baronne avec chevalier a,jusqu'aujourd'bui, singulièrement
Mademoiselle, fille de Gaston d'Orléans, te.'. une lourde gaieté. Bon Dieu! esl-elle émue l. .. agrémenté ma vie? JI lit pour moi les gazettes
nait en très grand mépris les passions basses, C'est qu'elle ne s'attendait pas à si belle aven- et m'en rend compte; il fait ma partie de
$pécialement l'amour ... mais l'amour ... com- ture!. .. N'est-ce pas, ma fille, que vous n'au- trictrac, me renseigne sur les choses du deriez jamais rêvé de devenir marquise de Bel- hors, connait mieux que moi mes affaires et
ment dirai-je?... l'amour ... enfin l'amour lombre?
vulgaire des petites gens. Et elle chassa de
mes gens .... Il m'en coûterait de ne l'a"oir
Lucelle, très pâle, s'appuyait des deux plus. Vous en jugez comme moi, n'est-ce
chez elle une femme de chambre qui arnit
mains au dossier d'une chaise.
pas, ma belle enfant?
eu l'impudence de se vanter d'arnir épousé
- En effet, dit-elle, je.... Mais je crois
- Je ... je ... je ne sais ... répondit Lucellc
son mari par amour. Chez nous, celte avenque.... Je ne sais ... je ne peux ... je ne d'une mix blanche et la tête perdue .... Mais ...
ture n'est tolérable que parce que nous y Lien
pensais ... .
ma mère, ajoula-L-eUe en se tournant vers
apportons en plus la naissance, le rang, la
- Remettez-vous, ma fille, -r;emettez-vous. madame de Fonspeyrat, et vous, monsieur,
fortune, qui modifient ce que la passion toute
Certes, je comprends votre émotion, et je suis souffrez que .ie me retire .... La chaleur ...
nue a de choquant et d'incivil ....
l'émotion .... En Yérilé, je me sens fort mal.
Il eût continué ainsi longtemps. La baronne
l'interrompit encore :
- Oui, dit la baronne. Allez, aller., mon
enfant. ... Ou plutôt je vous accompagne dans
- fi me faut à présent vous parler de ma
votre chambre. Vous avez grand besoin de
fille, de sa dol ... très petite ... de sa sarresse
0
repos, en eO'e 1.
de son savoir....
'
Quand elles se furent éloignées :
- li n'importe! dit le marquis. Il n'importe, répéta-t-il, avec un geste qui si!!Difiai t
- Uarquis, dit Florian, d'une voix mal
assurée, je vous dis merci pour votre offre
sa résolution de ne rien entendre là-dessus.
généreuse. Mais je ne l'accepterai point ....
Il me suffil de regarder mademoiselle Lucette
Non que mademoiselle de Fonspcyrat m'inspour la connaitre : elle est belle, vertueuse
pire quelque défiance au sujet de mon propre
et savante. Je n'ai pas besoin d'en savoir darepos auprès de vous .... Je Ja juge, au convantage .... )lais ne convient-il pas, ajouta-l-il
traire, comme une personne accomplie en la
vivement, que vous l'instruisiez au plus tôt
de notre arrangement?
compagnie de laquelle on doil vivre heureux.
Mais, oserais-je l'avouer? la vie en famille ne
- J'y pensais, dit la baronne, et je m'en
vais la quérir.
me paraît pas .... Comment dirai-je? ... Enfin
ma présence apporterait à une jeune femme
Étant sortie, elle avait rencontré les jeunes
nouvellement maîtresse de maison, un surgens et revenait presque aussitôt avec eux.
croit d'occupations ... de préoccupations ... et
Tous trois parurent dans le salon. Tous
je craindrais ....
trois portaient la joie sur leurs vjsages. L'or- Vous voulez rire, chevalier?. .. dit le
gueil du triomphe se marquait sur celui de
marquis en riant lui-même. 11ademoise11e de
la baronne. Lucette était lransligurée par
ramoureuse espérance. Florian élait beau de Les Ilotes de Mme .te Fonspey,·a/ ~lsitèrenl le do• Fonspeyrat augmentera tant qu'il lui plaira
m.Jtne. J\f. ik Bell.o mbre lroll&gt;•a Jort de so ,1 go1lt
son domestique.... EJ!e prendra, pour vous
Lendresse ardente et de chaude passion.
la simpllcitè Je la demettl'e. (Pagl! 18.5 )
faire servir, le nombre de valets el d~ cb:imLe marquis regarda les deux jeunes gans.
brières qu'il faudra. Vous êtes mon .fils, je
Un peu d'ombre passa dans ses yeux. Le frais
assurée que le marquis la comprend aussi. vous garde, ajouta-L-il avec une fermeté oii
,1sJg ~ de Lucette, Sl candeur, sa gaieté pure
Cependant ....
se faisait pre sentir l'entèlement propre auJ:
effacèrent celle rapide impres~ion. Il ne sonLucetie se raidil :
vieillard~. A. moins que ... ajoula-t-il, comme
ge:i plus •1-i'au discours qu'il allait lui tenir.
- Et qu'avez-vous répondu à monsieur de se parlant à lui-même.
D·abor J ct: fu l la baronne qui parla :
Dellombre. s'il vous plaît, ma mère?
- A moins que?
0

... 18.t ...

____________________________________

- Parlez-moi fr:mchemeat, mon nevru :
l'amitié que vous ·emblez avoir pour mad,._
moiselle de Fonspüyrat ne erait-elle que pure
courtoisie, et n'y aurait-il pas, contre elle, au
fond de votre esprit, quelque malveillance?
Qui sait? quelque antipathie? ...
Le chevalier eut un geste viI de protestation
el d'étonnement :
- Cela :;;'est vu, mon cher neveu, cela
s'est vu ... que des femmes belles et aimables
ont déplu à certains.... Ain i madame de
,ront-Geoffrin, fa douairière, que vous connaissiez.... C'était, en sa jeunesse, une
beauté accomplie et une vertueuse créature.
Or, elle avait un beau-frère qui était, soit
dit en passant, aussi beau et aussi sage
qu'elle, et qui haLitail en sa maison, du vivant du mari. Eh bien! cela ne put durer. Ce
beau-frère s'en alla, disant qu'il ne la pouvait souffrir .... Mais voilà que, devenue veu'"e,
elle le rappela et ils s'épousèrent.. .. On voit
parfois de ces étranges aventures ....
Ils s'arrêtèrent là-dessus et gardèrent le
silence.
Tous deux pensaient à Lucelle. Le marquis
se sentait heureux et agréablement ~chauffé.
Florfan souffrait à en mourir.

VIII
Lucetle fit elfort et parut au repas du soir.
L'air de son visage et son altitude montrai!.'nl
sa fatigue. ~L de .Odlombre se distingua par
ses respectueuses attentions. Le chevalier
causa peu. La baronne eut un entrain r1ui ne
lui était pas habituel.
Plus d'une fois les regards de Florian rencontrèrent ceux de Lucelle. Aussitôt elle
Laissait les yeux ou les élevait jusqu'au plancher, tandis qu'une larme furtive apparaissait
au bord de ses cils qui bntlaient éperdument
pour la sécher. Florian voyait tout cela et son
cœur était torturé. M. de 8ellombre ne remarqua dans Lucelte qu'une sage réserve,
lIUi lui seyait, el dont il augura avantageusement.
Comme on servait une tourte aux écrevisses
parée de truffes, M. de Bellombre examina ce
plat avec curiosité, car il lui était inconnu. Tl
en demanda la recelle. la baronne s'excusa,
disant que Luccue était à Fonspeyrat la
grande maitresse des cuisines et qu·elle seule
en connais5ait les secrets. Alors ~I. de Bellombre admira davantage celle belle ülle qui,
à tant de grâces, joignait encore la science
du ménage. Lucetle dot parler. II s'exclama,
disant que chez lui, ni cuisinière, ni valet,
Férus de s:ivoir pourtant, ne comprenaient
comme elle l'arl du bien manger. U les reconnut tout à fait inexperts en rôties, pâtisseries, sirops et confitures. Il jugea qu'ils
avaient Lesoin d·aYoir auprès d'eux une autorité comme cello de la future marquise. Et il
s'étendit avec complaisance sur l'agrément
que présentait une cuisine soignée el ur le
Lien-ètre qu'eU!! jetait dans l'économie corporelle. On le de1inait prodigue pour la table, connaisseur en bons vins, grand amateur
de fruit · a voureux. Sa langue, câline et

A..iJŒS D' ltUT'R_ëF01S - - ~

gournrnn&lt;l C', s 'all:irdait vol ont Îl'r$ snr se~ lèSa wJix frêle cl légèr,, scmlilait tr1•m11,:,, dr•
Yres quand il vanl:iit les mérites de sa c·a1'e larme,; intérieures. llans la pénoml,re d\1111•
el le~ pêchPs dP se e~paliers .... Mai r1uel e L fenêtre voilée de rideaux, Florian laissait
couler de pleurs silencieux.
Le dernier accord de la harpe éveiJla un
rossignol. Il parut répondre à Lucet Le. Son
chant amoureux troubla darantage le cœur
des deux amant~.
Lucette sonpira. Le marquis lui prodiguait
de beaux compliments. Florian voulut parler.
Gauche, mnladroiL, il s·embarrassa et ne pul
achever.
A un moment, assise auprès du chevalier,
Luceue laissa tomber son mouchoir. Ensemble ils se penchèrent pour le ramasser. Leurs
têtes se louchèrent.
- Je vous aimerai toujours, murmura
Lucelle.
- Ma rie asl à vous, ô mon amie! dit
Florian.

« - Q110. ! VO IIS Nes encore lJ ? Alle:: dtlllS 11O/rt
chambre. J'aurai soin de M us
tenfr wfennée
jus:,u'à ce que 1•ous &lt;"édiu. Allet ! (Page 18;".)

r

le sexagénaire bien portant qui ne goûte avec
vivacité les plaisirs d'une chère délicate et
substantielle L.
On prit le café dans le salon. les fenêtres
en élaienl grandes ouvertes. Mille bestioles
nocturnes voletaient autour des chandelles
placées en de lourds candélabres aux angles
de la cheminée. Une senteur de foin coupé el
de Heurs mom·:intes entrait par boull'ées dans
la vaste pièce, tout égayée el comme surprise
pnr cette rare aventure d"être habitée le soir.
Le marquis se lança dans le récit d'un procès
qui datait de J77;:, cl qui loi néce silaiL de
lourds efforts de mémoire. li établit la généalogie de plusieurs nobles familles do Périgord, el le fil avec abondance et précision . ll
coupait son disco!)r- par de fortes pri es de
tabac dont le surplus s'épandait aux dentelles
de son jabot.
Une fois, il tendit sa tabatière à madame
de Fonspe1rat qui, par polites e, y prit 1ruelques grains. Elle les maniait maladroitement
entre ses doigls avant de les porter à ses narines, d'où elle les laissait retomber sans les
aspirer, car elle dédaignait ce plaisir. Lucelte
refusa d'y goûter. Mais le chevalier lui ayant,
à la dérobée, présenté sa tabatière, elle y mil
le bout de ses doigls, pui · respira avec délices
la poudre qu'il lui avait offerte. M. de Bellombre ne vil pas ce jeu. Madam11 de Fonspeyrat le surprit el frouça lé ourcil.
On prfa Lucelle de chanter. Elle s'excusa,
prétextant sa fatigue et on peu de mémoire.
Mai· Florian la regarda de telle manière
qu'elle , 'assit prè de sa harpe el prJlud:i.
Elle chanta :
rlaisir d'amour ne dure qu · 1111 mom1•11t,
C: hogrin d'amour dure toute la , ir !

Le lrndemain, au matin, les botes de madame de FonspelTat visitèrent le domaine.
Ils en admirèrent la belle tenue el la parfaite ordonnance. M. deBellombre loua l'agencement des ,jardin~ et trouva forl de son goût
la simplicité de la demeure, déclarant que le
faste n'était plus de mode et que, vu les événements, il était sage et de bonne politique
d'abandonner, au moins pour quelque temps,
le luxe des équipages el de la livrée .... fin
\"errai l plus lard ....
Madame de Fonspeyrat préci ·a :
- A.n retour du roy, dit-t&gt;lll•.
La promenade achevét', on attela le carrosse du marquis. Au milieu de cent compliments el phrases galantes, après salutations el révérences, M. de Bellombr1~ el lo
chevalier baisèrent le, mains de LuccLtc. Le
marquis y appuya sa bouche avec ardror.
Les lèvres froides cl trrmlJlanles de Florian
glissèrent sur les doigts de la jeune lilJ,,: il
parut à Lacelle qu'elle, s'étaient posées sur
son cœur.
Comme la rniture disparaissait sur la roule,
Lucetle se tourna wrs la baronne :
- Ma mère, dit-elle, d'une voix ferme 1)t
avec une étrange bravoure, j'ai quelque cbo~r
de sérieux à vous dire.
Madame de Fonspe~rat fut surprise. Elle
regarda Luceltc avec quelque incruiétude.
Pui , calme cl pre,que dure, elle dit :
- \'oilà. qui se troure bien, ma fille, car
moi aussi j'ai à vous parler.

Ma ftUe ... .
- Ma mère ... .
Toutes les deux commençaient à la fois .
Respeclueu e, Lucctte s'arrêta. Madame dr
Fonspe)·ral dit alors :
- Ma fille, il m'a paru que V&lt;•US vous
ètes tenue hier de façon déplaisante, mal
polie et peu circonspecte.... Ne m'interrompez pas! ... Toul d'abord, vou.s n'avez su
tourner aucun compliment à l'honnête homme
qui vous a distinguée el qui vous fait, à
rous, imple fille d'un baron, l'honneur de
-

�1l1STO]tl.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - prétendre à vous épouser. Écoutez, Lucelle :
vous n·êtes assurément point sans fortune,
mais les rel'enus qui vous \Ïendront de mon
chef seront infiniment au-de-sous de ceux
que vous offre le marquis. Sal"ez-vous bien
que, par contrat, il vou s reconnait vingt mille
livres de rente el vous lègue, en outre, tout
ce qu 'il laissera après luiL. Savez-vous qu'il
possède un chàteau, des moulins, des terres,
des bijoux et vous assure un train de maison
quasi princier?... Alors, quand le roy sera
là, YOUS pourrez ....
Elle compléta sa pensée par un geste éloquent.
Lucetle, debout devant sa mère, droite et
îerme, regardait au loin par la fenêtre ouverte. Mais elle ne voyait, elle ne distinguait
rien. Elle n'avait point lu Shakspeare, mais
elle pen•ait comme Jlamlet: « Des mols! ...
des mots! ... des mots l. .. ,, La fortune, un
mol. Les terres, un mot. Le titre, un mol.
Trois vaines paroles multipliées dans le discours de sa mère où n'aurait dù s'en lr!Juvcr
qu'une seule, importante et grave entre
toutes : mariage. Le mariage, c·est-à-dire
l'abandon définitif de soi-même, corps et
âme, le joug à porter avec douleur ou avec
alléaresse, l'esclavage heureux ou m~prisa. Lerme d' un conLle,0 le premier et le dermer
lrat de propriété .. ..
- Vous ne m'écoulez pa , ma fille?...
- Pardonnez-moi, ma mère, je yous
écoule. liai:: je ne saurais YODS comprendre,
car ....
- Laissez-moi achever, interrompit brusquement la L1ronnc. 11:n regard de la situaLion qui vous esl promise, considérez celle
que vous auriez auprès de moi si ce mariage ne se faisait pas .... Mais il se fera ....
Votre frère ....
Ici la baronne soupira fortement.
- ... Esl possesseur du nom et, pour
cela, aura la plus grosse parl dans ma succession, afin qu'il maintienne à notre maison
son importance et son éclat. Je n'ai point
adhéré dans ma conscience à la stupide abolition du droit d'ainesse décrétée par quelques forcenés .... J'y vois, au cor.traire, la
garantie assurJe des traditions familiales pour
le plus grand bien de tous et pour l'honneur
du roy. Pas d'argent, pas de noblesse, ma
fille.... Tiappelez-rnus bien cela. Ceux qui
prétentle:ll à la seule noblesse du sang sont
des maladroits .... L'argent!. .. Volre père
savait comme il importe à un noLle d'en
avoir quand il m'a épousée!. .. Mais passons ....
Voici donc un marquis, ma fille, un riche
marquis, fenant solliciter mademoiselle de
Fonspeyrat d'accepter de lui litre, honne~rs
et fortune, et il se trouve que celle peille
fille n'a rien d·aulre à lui dire que: cc Pardonnez-moi, monsieur, mais je me trouve
incommodée et souffrez que je me retire
dans ma chambre .... »
A mesure qu'elle parlait, la baronne s'animait jusqu'à un dépit proche de la colère.
Lucelle profita d'une pause :
- Ma mère, dit-elle, je sais qu'une fille
de bonne maison n'est pas d'ordinaire si em-

pruntée devant un homme re.~pectable et de
qualité.. .. Mais, à mon trouble, à mon silence, il y avait une bonne raison ... . c·est
qu e.. ..
Elle allait dire: « Je ne veux pas épouser
le marquis », mais celle formule de volonté
ne puL sortir de sa bouche habituellement
fermée par la soumission. Et elle dit:
- .. . C'est que je ne puh épouser le
marquis.
Madame de Fon~pe1rat bondit:
- Et pourquoi, s'il Yous plaît?. .. Prétendriez-vous d'aventure me faire la leçon ou
vous soustraire au droit li!gitime que j'ai sur
vous? ... Quoi? ... Voyons? Répondez!. .. Qu'avez-vous à dire? .. .
- Ua mère, le marquis est un vieillard ...
La!Lutia Lucelte.
- Un vieillard!... Eh Li&lt;'nt .. Après?...
Oui, c'est un vieillard. Et alors, parce qu'il
est d'â~e à vous servir de père et de protecteur, il vous déplaiL?... Vous préféreriez
un godelureau, un pantin \"êtu à la mode, un
petit monsieur parfomé au mnsc, qui zézaye
en parlant et marche par pirouelles'?... Dites
tout de suite qu'il vous faudrait un Rafanaud,
à vou· aussi, comme à votre intéressante
. •. ..
amie
- Oh! ma mère!. ..
- Oui ... oui.. .. C'est bon .... Au demeuran L, pourquoi un vieillard vous déplairailil ?... Que savez-vous du mariage, fille honnête et vertueuse, qui -vous puisse éloigner
d'un homme à cheveux blancsL. Car si vous
avez vraiment la sagesse que je vous crois, le
mariage est pour vous quelque chose de si
fortement inconnu qu'il ne doit vous faire ni
joie ni déplaisir :wtremenl que par la situation qu'il îOUS apporte? ... Ou, alors, vous
êtes une dévergondée, vous avez l'esprit
souillé de toutes sortes d'imaginations viles
et malpropres .... Auquel cas, je vous renierais pour ma fille ... . Yous me feriez horreur! ...
Frémissante, Lucetle écoutait sa mère.
- Je vois, dit-elle avec une extraordinaire
fermeté, qu'il me faut vous parler comme je
n'aurais jamais pensé le faire .... Pardonnrzmoi, mais j'y suis contrainte .... Ua mère, je
ne me fais du mariage, croyez-le bien, aucune idée donl j'aie à rougir. Toutefois, mon
cœur et la Nature m'ont fait sentir qu'il doit
être l'union absolue de deux êtres qui ne
peuvent accepter ce lien éternel que s'ils
s'aiment passionnément .... Je ne le saurais
conceYoir autre. Eh bien, je n·aime pas le
marquis!
- Bclle affaire! ... dit en ricanant madame de Fonspeyrat. Vous l'aimerez!
- 'on l ... non!. .. non!. .. je ne l'airnnai
jamais!. .. cria [,u iette, hors d'elle.
- Vous vous passerez de l'amour! riposta
sa mère. Ce n'est pas indispensable entre
époux el honnêtes gens .... Votre père et
moi, nous nous sommes mariés par raison ...
poùr des raisons, plutôt.... fous ferez
comme nous ....
- Non, ma mère, non!. .. Je ne ferai pas
comme vous. Je ne me marierai ni par raison

'

... 186 ....

ni pour des raisons .. .. Et la cause en est que
j'aime quelqu'un ... c1ue je l'aime de toutes
mes forces ... de tout mon cœur ... que je me
suis engagée à être à lui ... et qur ... .
- Misérable fille l ..• cria madame de Fonspeyrat en se dressant, misérable fille, qui
aime sans prendre conseil de sa mt•re!. .. qui
aime à la dérobée, comme une indi~ne créature!... qui se cache pour aimer l. .. qui a
honte de son amour ... sans doute quel(Jlie
affreux amour comme en avait jadis son
frère ... .
- ~Ion amour est noble, honnête et pur,
dit Lucette sans violence et avec une étrange
fermeté. Je n'en rougis pas. Et je vous le Jéclare hautement: j'aime le chevalier de Sa.inlMarc et j'en suis aimée.
La baronne éclata d'un rire cruel :
- Ah! ... ab! ... Le chevalier! ... Vous
aimez le chevalier? Un monsieur qui_n'a rien,
une charge médiocre et un titre qui n'en
est pas uni... Ah! c'est monsieur le chevalier? Eh bien I vous en serez pour ,,os
frais de grande passion, ma fille, et vous
épouserez son oncle. Voilà. J'ai dit. On verra
qui commande ici . ... Ah! ah!... le chevalier!
Elle allait, fort agitée, par la chambre.
Soudain elle s'arrêta, et, regardant Lucellc:
- Ainsi, vous prétendez me jouer la
même comédie que mon.ieur votre frère?
Jouez-la, mon enfant, si cela l"OUS plaît.. ..
Mais rappelez-vous comment j'en ai usé a\"Ct!
lui . ...
- Ma mère!... cria Lucelle :ivec horreur, pour Oieu, ne rappelez pas cela l .. .
- Eh!. .. Quoi? ... Qu'y a-l-il? ... Ne suisje pas maîtresse de mes enfants?... Et n'aije pas le velo comme jadis nolre pauvre
roy? .. . On a voulu me frauder de mon meilleur droit : j'ai usé de ruse pour le conserver .... J'en ai aulanl à votre service, ma fille.
- Ma mère, j'entrerai au couvent, gémit
Lucelle.
- Il n'y a plus de couvenls! ...
Lucelte sanglotait. Sa violence s'éteignait
dans les larme .
- A.lors, je mourrai.
- Non, vous ne mourrrz pas, mademoiselle. Vous serez marquise de Bdlombre,
parce qu'il le faut et parce que je le Yeux.
Ici la haronne respira ucc force, puis elle
continua :
- Ah! vous aim!'z !. .. Vous aimez le chernlier !... C'est pour cela, sans doute, que ,·011s
vous risquiez à faire à un honnête homme
l'offen;e de refuser one prise de· tabac el de
l'accepter des mains d'un pelil juge au triLunal? .. . C'est pourquoi vous laissiez tomb&lt;'r
volre mouchoir pour qu'il le ramassât, el pùt,
à la faveur de ce geste, vous glisser quelque
parole amoureu e? ... J'ai ru clair dans votre
jeu, mademoiselle ma fille, mais je pensais
que c'étaient là amuselles innocentes et manières d'enfant qui s'égaye .... Mais voilà que
vous parlez avec fou, que vous discutez awc
votre mère, Dieu me pardonne! et que ,·ous
méconnaissez son droit.... Ualte-là, mademoiselle !. .. Vous vous oublit'z !... Allez !

"'----------------------------:~------rentrez dans mtre chambre .... Vous souhaitiez le couvent~ Je rnus le donne. Vous demeurerez là, enfermée et seule, jusqu'au
jour où vous me ferez votre soumission ....
Si elle tardait trop, le mariage n'en aurait
pas moins lieu, car je vous trainerais devant
le prêtre, mademoiselle ma fille! Je vous y
trainerais 1. .
La baronne était hors d'elle. Elle allait et
venait par la chambre comme une égarée, le
visage blême, les mains frémissantes. Elle
oubliait Lucelte, assise en un coin, qui sanglotait tout bas. Madame de Fonspeyrat pensait à l'autre, à son fils.... Quoi ! tous les
deux, le frère el la sœur, se révoltaient contre
leur mère à cause de l'amour. L'amour!
c'était pour cela qu'ils luttaient contre ellP,
em, les enfants de ses entrailles, contre elle
qui, elle s'en faisait gloire, n'avait jamais
connu cette odieuse passion ....
Elle eut un geste de vio~ent drgoùl, puis,
se retournant vers Lucette:
- Quoi! dit-elle, vous êtes encore là?
Allez dans votre chambre. J'aurai soin de
vous y tenir enfermée jusqu'à ce que vous
cédiez. Allez!
Lacelle sortit. Madame de Fonspeyrat reprit sa marche fébrile.

lladame de Fonspeyrat redoutait l'entrerne
avec M. de la Mouraine. La recevrait-il enfin?
Depuis si longtemps il lui refusait sa porte 1
Dès l'abord, elle fut rassurée. Le marquis
était très souffrant. Depuis deur. mois il ne
sortait plus et la baronne lui trom·a la mine
Lrisle et la figure jaunie. Son âge se marquait
en rides plus profondes et sa maigreur s'était
augmentée. Quoique l'on fùt en éttS, il y avait
du feu chez lui. Sa chambre ne présentait
aucun désordre de papiers ou d'estampes,
comme on était accoutumé d'en rnir répandus
un peu partout, surtout sur sa taLle à écrire
qui, maintenant, se montrait nette et point

A.MES D'AUT1fEF01S - - ~

encombrée. L'écritoire était sans plumes bien
barbues et LailJées. Il ·somnolait au coin de
sa cheminée, dans un· fauteuil à oreilles, les
jambes pliées dans une couverte&gt; la tête
coiffée d'un madras noué de côlé. Il se reposait d'une longue causerie qu'il venait
d'avoir avec madame de Puyrateau qui le
quiLt:rit à l'instant,
La baronne crut devoir s'apitoyer sur i;on
état et l'ennui qu'il en devait éprouver.
li sourit et se jela dans quelques propos
philosophiques. La baronne les g01lta peu,
~lie y coupa court en disant avec brusquerie:

X
Jl fallait que Lucette épousât M. de Dullombre.
Toul d'abord, il coJJvenait d'empêcher celui-ci de venir à Foaspeyrat pendant le temps
que durerait la claustration de Luceue. La
baronne fil savoir au marquis que de violentes migraines retenai~nt la jeune fille à la
chambre. Au premier jour de répit, on l'avertirait.
Ensuite, il était opportun d'annoncer un
peu partout le mariage. Si l'on menait grand
bruit autour de celte nouvelle, on consacrerait
le projet de telle façon que, par la suite,
Lucette ne pourrait, sans grand scandale, s'y
dérober.
L'ingéniem,e activité de la Laronne s'employa à ces deux entreprises. Elle, qui ne
sortait jamais que par néœssité, fit quelques
visites de voisinages, au cours desquelles on
l'entendiL révéler le grave sujet de ses préoccupations actuelles. On la félicita pour cette
belle union, qui ne pomait manquer d'être
bénie de Dieu et heureuse.
Madame de Fonspeyrat ne craignit pas d'en
dire deux mols à l'apothicaire, chez qui elle
se fit mener un jour sous prétexte de régler
un vieux compte. Pouyadou s'exclama: « Je
le savais!. .. J'en étais sûr! ... » Et, dès le
même soir, tout Vertbis connaissait par le
menu l'histoire, fortement agrémentée, de
ce mariage.
Le curé Pomerol reçut l'annonce avec joie.
Il insista sur les avantages immédiats et con~idérables qui en ressorLaienl pour la fiancée.
Il félicita la baronne d'avoir su négocier un
établissement qui donnait toutes solides garanties pour la perpétuité des nobles Jradilions familiales et religieuses.

A vant de rentrer dans le salon 011 on l'attendait, Lucette voulut revoir seule, une fo is encore, l'alli e. la
charmille qui av:,le nt été les àoux témoins des derniers aveux de Florian. l ei, leurs Uvres s'étaient jointes ....
L à, ils ava~nt soupiré . ... Plus loin, ils s'élatmt tenârnnent enlacés •..• A illem·s, ils s't!tJient confit! leurs r èves
d'aveni r , tes projets de leurs cœurs in gem1s .. •• Mainltnanl, c'étai t fi 11i.... (Page 1&amp;)./

�JI.MES D'AUT]tET-01S - - ,

111STO'J{1Jl
- Co1Lin, je ~ui, ,·rnue ,·011 :innnui:: r le r, '.!:irJ !. .. Et l'ela ne rr:i j:11n:ii,, j~ m:ii, ....
.lamais"!.. ,
mariage de Luct.!llr.
EL roilà qu'un sourcnir lui re,ient, celuiUn pt•U de rou,,,&gt; émolion parul cltr le ,·ilà très vif :
sage de ~!. de l:i Mouraine. Il dit :
On e l dani; le salon. ~1. de Bellombre
- .!h ! Lanl mi1.:ux ! EL 1vec qui?
- Avec Je marqui de B•!llombrc. Ce nom parle au chevalier et lui dit: Je .~uis bien sûr
qur mwlemoiulle de Fo11:;1wyral ne rerro
ne rnu · &lt;lit rien?
- , i fait. Il me rappelle un forl bel point 1l'ob~tnl'le à r,· que rou: !lardiez. a11homme que je rencontrai chez Damon d'llan- 11rè, tle moi la pla'"e I111r. 1'()1t., y al'e~ (011tefa~e en 177 i,. Nous y fèLion , enlre gentils- jours eue ...•
Le marcruis a diL cela.
hommes, le joyeux avènement du dauphin,
A cc rappel de mémoire, Lucclle rou,.it et
cc paU\ re L-0uis, qui depuis .. .. MaL a,·ez,ou , 1111damc Françoise, qu'il ne doit pas se trou hie .... Coe angoisse inconnue '(,\'cille
êlre jeune, ,·otre futur gendre? ... Atten- en sa con,rieurc. .. . a Jélicale pudeur . 'indez... 'il n'a 11:1 • la ohantainc, il en appro- quiète .... Mai· elle ne di ,·eroe pas les ecrels
motif· de son agitation ....
cl1 ,. Hol\ l je crie l'a.,. e-1·011 !
Ce jour-là, Lucclle ne médite pa. d:11·an- C'e l un superbe établissement, r{-pondil la baronne, cl une a,·enlure qui ~e fail ta&lt;&gt;c ur celle pensée. lais, la nuit, dans une
rare de voir une fille 'épou·ée 'luasimcnl sans fié...-rcu. • in.omnie, la pbra,e qui l'a oh édée
revient, lumineuse rl übranle : Je sui bien
dot.
1ir I11Ie mademoi:.,.lfe tle f'ouvryrat 11P
- liais qu'en diL Lucelle?
- Peuh!. .. Elle a gémi, elle a pleuré. t'f'l'l'll poi,1L d'o/Marfe 11 ,·e 'fllll ,·ous yarJ'ai tenu bon. C'e.l mon droit el mon de,oir. rliez a11p1·è. de mni la JllaN' que. rou !J
Le m:irqui était grave. D'une 1oix pro- 111•e::. toujour~ I•11e ....
Ain_i, mariée à li. &lt;le 81•llombre, elle
fonde et prcc·que doulourcu. e, il dit :
- Alors, madame Françoise, 1ous ètes virrait auprè du Florian'/ ... - Oui. - Elle
incorri;:il,11:''?.. . L'expérience - la dure e: pé- le rerrail à toute heure? - Oui. - Il 5erail
.on ami, son confident'! li rl!mplacerait le
ricncc ! - ne vous a . eni de rien?
Elle ne répondit pa . Ot!,anl .. on . ilence, rrère :ih. ent, dLp:m1, mort penl-èlre'! ... Son
frère! ... Il srrait . on frère .... Le rève d'ale 1mrqui chan"ea dt.! ton ;
- Envo1ez-moi Lucelle, dit-il. JI! lui ferai mour se changerait en une r~alité fraternelle
mou ,·ompliment et lui remellrai un c:1d1•au. et tcndrt• .... Pourquoi cela ne se pourrait-il
pas? En quoi la rdigion et 1a con cicnce en
Je le choi irai approprié aux cirron tance·.
li fit ruine de . l' le\'er. ,raJam' de Fon - . tr.tit.!nL-elle: ofîcn,t'"~ '!... El ne peul-on
peyrat comprit el , &lt;' relira, lais~:ml le mar- garder commP ami c1•lui qu'on ne ,cul pas
qui · r~1cr et Li auner plus lri~tem •nt 11ue de pcrilrc tout à fait'! ... Oui, "lie erail la œur
de Flori:in, une sœur :iltenli\'C, gra1e et vercoutume.
LueU .l' .... Oui, toujour. 1·1le l'rail sa :œur ...
~a sœur ... .
XI
~fainlenanl une moUc clarté, Lfanch , ~ul,LucPlle, cnîcrmêe dan· a d1:uubre, 'était tile el doure comme une nuhc d'a1rit 'i•~l
jur,: qu'elle ne cédera.il point à :,a mère, )crée dan l'âme de Lu celle. Elle en r. l
qu·,.ue n'épowerail pas 1. de B llomhre. comme hai,.née de calme et Je 6rénité. C'est
on cœur était à Florian. Leur· lèue 'é- tendre el con·olanl. C'est dia le et amoutaient jointe,, ~a taille a,·ail plo)é ous reux à la foi .... c•e.~l .ans doute cela que
1'1\trcinte amoureuse de on amant: clic était le ' poètes appellent !'Espérance ....
innocente et incère dan la ramlcur de
à lui.
L'ardeur de a ré~btanc 'accroissait de ion àme virginale, ignorante de la pas ion et
d · ,·ils compromis du mari:.i~e, Luceth• 'enla çi\'tlrité de .ouvenirs rée .nt . Derr1t·r · le
rideaux de a fent1lre, ,elle regardait le jar- r~rme dans celle idét&gt; romanes11ue. Elle la
din où die a,ait entendu de: parole i dou- nwdite, elle lui donnl' h ,ie. Elle . e voit,
ce .. .. h ! ne pou l'Oir sortir! Elle étoulTail plu· tard, Jan - sa mai. on, dan· le cbeMni
dan· cette chamLre 11u'ellc me urail toute, fJmili:il, toujours cha k, toujour· pure,
,ilcncirusc d:10 la nr:11 ité de son ·acrifice
t·n fai,ant dix pa~. ortir.... farclw~ dao
lt, · allées où ils avah·nt marché en,emble, ri:comp,•nsé par la pré ence du chcrnlicr.
rt&gt;.pirer ce mème :.iir, .e cb3u!lèr à ce même Lui, il est ·ilentieux comme elle et si cru~oleil, 'abri Ler ous ces mèmrs ombrages! ... prcs~ 1 à lui plaire, i rc~pcclueux, si tlérnué
Quel r1~\'el. .. liai · non: rien. Prisonmère ... qu'on le croirail Haiment le frtlre Je celle
die étail prbonnière .... A c111i en appekr? ... 11u'il a, jadi , autrement :iim,:e .... Et. c(•la
Et quel dom tique, à di:faut d" une amif. dure, dure, dure de anné ·-, d encore? de.
oserait ~e charger d'un me . nrre où elle diraiL année.~, ju,qu'au moment. .. .
Ici [.ucette inkrrompl on rêve rl rdoml11~
. a douleur à celai qu'ell • aime? ... .\h !
dan
l:i réalitr. Elle p,•n e :
comme Julie :nait hien fait! ... Oui, Julie
«
,lonsicur
de Bellombn~e Ltrr \icux ....
avait Lit!n fait.
U a .ohante an ... el moi , iogt.. .. •
Follement, _un espoir la LraH~rse .... Elll'
A pr ;sent, sa force &lt;le ré~i tance est émou 'indigne contre cllL'-m~me .... Ell1• le cha se ...
sée. Que ne forait-dJe, que n'accepterait-elle,
pour rcrnir Florian? ... Ah! l'a,·oir là auprès Il re,itnl. Alor die prie Ilieu et e sent alh:d'elle, lui parler, l'entendrt, ,;rn· .ous son .;b!- ...
1

Oni. dl•! ,rra la ,n'ur de Florian, Ellr
épousera le war11ui .
Elle appelle '1.on 1•L foit préçenir a mère
qu ·elle a à lui parler.
L'entretien fut bref. ladame de Fon peyrat en ·orlil ravoonanle. Elle a,·ail, une fois
de plu ·. !!.igné Îa partie.
Et Lucelle, eule dans sa cbamllre, t'•crilil
à ainL-,tarc :

« C'est fini, ô mon tendre amanl, j'ai
cédé. J't!pou erai mon.ieur de Bellomhre. Il
me fallait cboi ir : ou Le perdre à jamais, ou
me rapprocher Je toi, ..ans être à toi. Et, entre le deux oulîrances, j'ai préféré celh•-ci.
llui, non, ,ivron l'un prè de l'aulre, comme
des frèw, cl l'union de no. lmes ne sera
pa détruite. Idole de mon cwur, cher objet
quej'ai adoré di•s qneje t'ai ,·u, ne me maudis pa 1...
• Je bai,e te mains, je le arro e de me
!Jrme ! Je dL adieu à mon amant! fais en
int-~farc je lrou,·e un frère à qui mon cœar
appartient et donl nul ne pourra êtrejalou ....
Adieu, Florian, adieu! ..• Pen~e à moi rom me
à une œur chfrie pour laquelle tu ouhlieras
la malheureuse lianœc ! »
En ce terme. pompeux. lamentable et
dan le goùt du li•mps, la sensible Lucellr
rp:111cba a douleur .•\.pnl plié et cacheté ,a
lctlrc. rlle la bai,a mille foi· - ·elon l'u~1ge
- pni elle traça l'adres e : Au clwMlir,·
Floria11 tir . amt-Jlal"f, rut' . ai·l,l/ra11t',
111h11e 110111, il Po11l1•ie11.1.

1iroche la tnur tlu

Et la petite di111lon11ière, ayant été appelé(',
la porta tout au,. itM à ln po,te.

\Il

A la fin du printemp de l'an \ Ill, l.uct.'lte
tlpou.--a Y. de lldlomltre.
La veille de on mariage, son oncle lui cnroya le cadeau qu'il lui offrait en soun·nir;
car madame de Fonspe1rat, redoutan t le 1-riti1lue de M. de la louraine, a,ait de mille
façon empêché Lucelle de l'aller voir. La
jeune fille reçut de lui une ca selle contenant
une merveilleu e é&lt;:h&amp;rpe en crêpe de soie,
que le marr1ui amil jadis rapportée de -on
rnyagc en E ·trêmc-tlricnt, plu· une boursr\
en lil de perle , remplie de pièces d'or, rnfin
un étui de maro,1uiu où e lroul'aiml d1:u1
liue ; c'étaient une ./011,·,1er rl11 C!tl'elie11
furl bien illu trée, qui datait du ,iècle précé-deot, el une lmitalirin de Nsus-Clu-i't, collationn ~ sur la première traduction françai e de IG,\2, el ayant pour titre: l'latl'l'11elle f:011,olutirm • .'ur la page de !!:lrde,
t.uc,•llc vil .on propre nom tracé en gro ~c
el ancienne écriture. Elle comprit •1ue cc
livre a,ail dû apparlenir à ~on 3Ïd1lc 11u'dlt•
u·arait pa l'Onnuc, mai dont le mare1ui lui
anùl mainte fni parlé. ~ème il e plai ail
à répéter ; 1 Elle élnit lidle comm ,ou~,
Lucelle, el ,ou lui ressemblez.... Prenl7
&lt;&gt;arde de n'être pa triste comme elle le fut,
db qu'elle eul épowé ,olrr rrrand-f)(\re. »

Émue. Lucclle posa es lènc i1 la place
où peul-être étaient tombée 11uelt]Ul'. larmes
de •on a1cule, el elle , e jela dao une cruelle
rèl"cric.
La cér,\mooie cirile eut lieu dan, la ~aile
de la ai on Commune. ain. i qur œla se
pratiquait depui.· 1i!l2. Florian n·~ assL Lait
point. M. de lldlombre déplora _on ab:ence,
causée, dit-il, par un_e affaire de haute importance : un vopge d'all:1irc à. la cour de
Donille.
L'orficier de l'étal civil, qui pré,idail, élait
le r~,·olutionuaire Léclairci, mcnui~ier à Yt•rthi-,. loitié l'pelant, moitit'.· ânonna11L, il donna
lecture de pii•ces relati,c , i1 l'étal de· partie. et de la proclamation ou publication do
m:iriarre.
Près de ~l. de Bdlon,Lrc c·l de Luccllr, se
tenaient 1.i mère &lt;le la m:iriéc l'l le, quatre
témoins. Ceux-ci a,aient été choisis parmi
le dumc. tiques de~ épon:t. flar là, le l'i-de1anl marqui el la ci-de,·ant baronne témoi"llaieot de leur mépri pour cette formaliLé
d'inYention révolutionnaire. Tous, pour la
même rai. on, étaient en co lume fort ,imple.
I.ucelte rut surprise et ble,., :e de \•olendre nommer r.itoye1111e Cl de ,·oir que le
maire a,ait supprimé leur· tilre. de noltb:-c
et même la particule qui accompagnait leur
nom:. Elle doutait qu'il -'agit d'elle et du
marquis. Elle \'ivaitcomme en un rèl-c étraurre
cl pénilJle où elle a si~tail an maria 0c d'une
jeune inconnue arec un ricillarJ. 'on, cc
n'était pas elle, l'e ne pourail pa. èlrc die
11ui ·e lrouv:iiL là, et qui, aprè· Ir. paroles
mi-patoi~e , mi-françai.e de ce rustre, .crail, pour jamai , l'rpou e de cet homme . i
,·ieUI .... Elle le regarda. L"émotion contenue
11ui ied à un jeune ,i~:t"C donne à celui d'un
vieillard une e-xpres~ioo Lristcn1,·nl grole. 11ue. 1. de Bellomhre éta1L pàle. es trait·
abauu · indiquaient ,on agitation intrrieurr..
li se mordait les lènC! à loul in. tant et pli ·:iit . es p:iupière · de façon di gracieu e.
Lucclle détourna de lui t·s rc:;;ard~. on
cœur étail oule,,~ de douloureu.-e' anrroi:; e.
Elle mil dans a pen:- :e l'imai::e de Flori:rn et
e complut dan celle vi:ion. Elle e aia d'entrc,·oir l'a,enir el n'y réu .sit pas. El voilà
11ue lui revinrent à l'e~pril de. mol. qui, la
wille, avaicnl rlé dit plu ieurs foi par
.\1 La. escure qui li.ait le contrat : • Au décè de mon. ieur de Bellombre, madame . a
,·cuve recevra.... i, après le déd~ de mon. ieur &lt;le llellomlire, il . un-cnait 11 UE' .... • Le
J~-ci!:i de 1. de Dellombre !... Tout le long du
i.:ontrat, il 'êtalaienl, ces mots, en gro" caractères .... Oui, il étail natur.-1 r1uc re ,ieillard mourùl arnnt elle .... Et alor~ ....
.'a rêrnrie s'interrompit. Le m:iire l'i111i1ai1 à dire la formule P ale qui exprimait ~a
,olooté'de 'unir au mlrqui . Le lt·vres de
Lucette purent la prononcer. • }·eux, où
rouJaient deux larme ·, la démenlirenl. Puis
elle igoa sans trop sarnir ce qu'elle fai ait.
Elle quilla la salle, tenue du boul dP. doH:
par M. de Dcllombre qui ]a mena Ter~ on
carrosse avec de, ge tes urannés, rcspcctueu , admiratif:' et éléganls. 'ilenciense,

U 11 juin 1800. l'armte .ù llon.2tart~ ,ll"all .::a~né la tataillt de .Varrt1go. l ; I lt .trge11I ,1farrlJI Fo11Sf'tY·

rat, n ,Jrvar.t t-11ro11, tta,t ram.2sU, Jtmi•mo,·1, .'Ur le ch.21111 Je 1-atallle,

11'11:;e 19).)

Lucette ~ monta, apnt ,1upr\ J'1•lle . on
Il a,·ait été tr:111 rormt! en oratoire p:ir lt·
époux fortement ému et a m'·r1•. tr' res- ~oin~ du cur: et de ,on t!n-ant. Le crucilix
pectable ~ou ~on haut bonnet de ,eme. Par qui dominait le lit de madame Je Fonspe~r:il
&lt;lignilé, madame de fonspc~ral contenait a avait été apporté ~ur une ~hie dreN!t• en
('o)ère contre le odieu c. formalités d'adrui- mnni~re d'aulel. Ll· ainl I&lt;:van°iles •t:iienl
ni:tration ré olutionoaire c1uïl arnit Fallu omerl à côté. De cier"e brûlaient dan de
. ullir, mai, •lie en était lwulc,er~ér..
haut. flaml,raux &lt;l'argent. Une fumé• oJoLe repas du soir fut copieux et hien seni. ranle 'élernit de l'encen oi r, ver I porPomerol ~ oc:cupail la première pl:icr., car il traits de· ancêtre· qui pré'idaient. Le:- Îl'uèétnit con.idéré cornmé le chapelain du cb.i- Lrc ouverte· lai.~aient entrer la mùlc od(·nr
teau el 'ét.,il offert à donucr la bénédiction d cl.Hilairrnier lleurL cl l • ,oluptncux
nuptiale à Foo~pe1ral, selon la tradition. parfum &lt;le. ro~c· mas ées dan le· platr Parce 11u'il 11'} a,·ail plu de chapelle, depui, bande . Le créptu-ule serein tomooit .ur k~
Ion"lcmp., le alou avait élé :imt:na,.é pour cho ·c - el nopit d'indécision le· formes c Lle
en servir.
trail5 de "Cil' de .cnic• qui .. e tenaient,
Après le repas, Lucclle 'en alla dans ,a humble, et groupés, au fond du salon, dechambre où elle re\'rlil un fourreau de soie bout et tête nue.
blanche recoU\·erl de mou _. eline indienne
Le rêrn de Lucette ,.c prolon°cait en une
hrod :e à la main. EII • allacha ;1 sa ceinture e1lase ·entimenlale.
un Louqul'l de ro,e hlanclws à odeur musEII c ,it à genoux sur un cnn,~in, a~nnl
11uée, cueillie. dan· le jardin . •\insi accom- auprè d'elle, dan , la même attitude, un
modée, le cou ,.t le? lira· nu , elle était dé- gentilhomme vêtu de ·oie et d'or. Il lleurail
licicusc• el toucbanlt•. on miroir le lui diL cl le ba ilic cl le romarin. :c · manchette cl
elle co convinL a,ec un soupir mélancolique. . on jabot de dentelle étaient comme dl' J1 Avant de rentri:r dan le salon où on l'at- til · nuages moul'ant cl .ulllils. Ce genlillcndait, elle ,oulul rc,oir .. eule, une foi. cr.- homme lui prit la main et die cotit ur ·cc
core, l'allée, la diarmille, le banc de gazon doi"ts une prc ·ion hrùlante et continue.
qui avaient (:lé le dou témoins de dr!rnier
Elle entendit la voix du bon curé qui di.ait
aveux de llorian. ki, leur. lèHCS 'étaient ]es parole liturniquc . •\lors elle ounit la
joint,• .... Là, il a,·aicnt ~oupir •.... Plu
Jnuru,.e du Cltrétie11 'lu'elle a"ait nçue de
loin, iL s'étaient tendr~menl enlacés .... Ail- • _ou oncle et, . uhnol dan leur tratluclion le
leur3, ils s'étai~nl confié hur rêre d'nc- mot sacré:;, elle lut :
oir, lei; projet de leur cœur ingénu •• leur~
• Qur. /1•~ fr111111e~ x11ie11/ sr,11111i,.,e.. à /1•11,-,
désir~, leur espoir· qu'ils croyaient .i ai.é- 11mri. co11t111e c111 , eif711eur l11i-111è111l' •. . lk
menl réalLer .... Maintenant, c'était fini.... d1•11.1· q11",/. · elaw11/, il· det•ie111Lro111 11,w
Elle étail la 'œur de rlorian.
r11le chai,· .... •
Cependant le tumulte de . on cœur la trouElle lre 'aillil, ferm1 le liHe el pleura.
blait. Et elle pen!a : « Oh! c'est lui, c'c ·t
Elle le rouuit :
lui, qui e~t mon époux!. .. D Mais elle eut
« Q·1e le ei91teur ro11 · e,woie le ·ecour ·
honte de cette exclamation intérieure. Ell•! de ~r,11 s1111ctullire el ~OTl al!sisla11ce dr
en rougit. Coofu ..e dernnl elle-même, elle . ion! ... •
revinl au salon.
Cn peu de douceur de œndit en elle en

�111S TO'J{l.JI

De

lisant ces mols qu'elle répéla plusieurs fois
ardemment. ~lainlenant, le curé di,ait :
« eigne11r, regardez d'un œil fm•m·able
?Joire ~ervante qui, devant èlre unie à son
époux. imJ1l01·e votre protection .... Faites
que, rlia.~te et fidèle, elle 1e mm·ie en J éntsChri.~l. ... Qu'elle se rende aimable ù son
111m·i comme Rachel; qu'elle soit sage cornme
Rébece11,; qu'elle soi/ firlèfr comme Sa.ra ...
Qu.l'ile ail une putleur qui in;,pire le respecl .... Q1,'elle obtienne une heureuse (écondali'é.... 1
Une tristesse, une amrrlume, une dotrcsse
jusqu'alors inconnues au cœ11r de Lucclle
de ccndirenl sur elle .... Elle avait froid et sa
tête brûlait. ... Les roses de son corsage l'enivraient de kur parfum .... Trois fuis elle se
répéta ces mots : « J'aime Florian comme
un frère .... 11 EllesenlitqucM. dellelloml.Jre
lui pressait la main el comprit que le prêtre
les Lénissait.. .. A son doigt, un anneau fut
glis~é. Il lui parut énorme et lourd, Lrop
lourd pour sa faililesse envaLissanle .... Elle
crut entendre une musique lointaine etlégè.re,
comme si sa harpe qu'elle apercevait dressée
en un coin s'était mise à vibrer Loule seule ....
Un souf □ e étrange el frais glissa sur rnn
front cl wr ses lèvres. Elle se sentit emportée dans un lourhillon d'air léger qui la faisait planer sur des formes indi tinctes .... Un
murmure confus de voix inqui«·lcs lui par, int. ... Pui,, plus rien ....
La jeune madame de IldlomLre s'était pâmée. Elle gi~aiL sur le parquet du salon, plus
IJlancbc que les llellfs de sa ceinture.
L'évanouissement de Lucelle dura peu.
T1.1ulcfois, el'e se trou\'a très faiLlc pendanL
les heures qui suirircut. Le marquis, respectueux et inr1uict, la laissa reposer seule toute

la nuit dans sa cbaml.Jrc de jeune fille. n s'installa, tant bien qne mal, dans la pièce à
côté, remellant au l~ndemain le départ pour
Pont vieux.
\'ers la mi-nuit, a1ors que tout reposait au
cl.âteau, dC's voix s't\levèrent dans la grande
cour. C'était un gro:.ipc de pay!ians qui, selon
l'usage, donnaient l'aubade aux mariés. Trop
respectueux pour leur apporter la soupe à
l'oignon Iortemenl épicée rrui était de tradition parmi l('s gens du peuple, ils se contentaient de leur offrir la chanson que, de temps
immémorial, on disait :un époux. Les éJats
de leurs rires et de leur musique joyeuse
éveillèrent Lucelle. Elle se mil .sur son séanl
et écouta. li disaient en palois :
!'ious sommes \'Cnus vous voir
Du fond de noire vifügc
Pour 1ous souhaiter un lteurcui mariage,
A moasicm Yolre époux
Au~si bien comme à ,·ous.

Arcz-rnus ècou1ë
Cc que \'OUS a 1lit le curé?
li n dit ln ,·erilë,
Et comme il \'OUS foui être :
Fidèle à votre époux.
Et l'aimer comme vous.

Assise sur son lit dans la !-oli1udc de sa
chambre, les coudes sur ses genoux, la tète
dans ses mains, madame la marquise de Ilcllombrc se mit à pleurer. A travers la porte
qui la séparait de son mari, elle entendait
celui-ci dormir d'un rnmmeil profond et o(A

Receve-1 ce bouqud
Que nous aa;rochons à voire porlt',
Il e t fait de fououil, ile th ,·m el de lavnude.
Dien vile il pas3era, en
fai~ant comprent!re
Que ln jeunesse cl l'Dmour ~c11l cowmc des fleurs.

vous

Vous n'irez plus n_, bal.
lia lame lo mari~c,
Danser â la lumii•rc du d1nlc1·,
Ou pendant l~s frairies.
•
Vous garderez la maison,
l'cndaol que nous irons .

(lll11stral'lons de CONRAD,)

nore. Elle songea que ces paysans, ces lo1ueleux, arnient tous ou presque tous épousé la
paysanne, la pauYresse qu'ils aimaient. ...
Elle les jugea heureux et heureuse la femme
qui était fidèle à l'homme de son choix ....
Ses larmes coulaient. .. . Elle n'osait plus penser à Florian .... Qui sait si cette chère et
consolante image ne lui élait pas défendue à
présent? ... Elle tressaillit de crainte ....
En mèmc temps, elle perçut un bruit léger
près du contrevent de a fenêtre. Elle n'en
fut pas effrayée, car elle connaissait l'usagt&gt;.
Gn hardi garçon, grimpé sur les épaules de
ses camarades, auachait à l'auvenl un honquetTusLique pendant que le cbœur cbanlai1.

Lucctte entendit des applaudissements et
dl}S rires. Les chanteurs s'éloignèrent. La
jeune marquise pleurait toujours.
Madame de Fon8peyrat ne dormait point.
L'écho de ce naïf concert lui parvint et la
troubla. Elle n'osa in terrenir pour le faire
cesser el en allendit impatiemment la fin.
Quelque angoisse se mêlait à Li satisfaction
de son orgueil. Plus d'une foi , l'image de
son fils se dressa &lt;leva nl clic.... Il la rt&gt;ga rdait a1'ec des yem sévères et tristes ....
. .. Ce mème jour,~ui était le 14juin i800,
la France jouait sa fortune sur le Lapis vert
de la Lombardie, au I.Jord du Fontanone et de
la Bormida. Le mir, l'armée de Bonaparte
anit gagné la bataiJlc de Marmgo. El le sergent Martial Fonspeyrat, ci-devant baron,
étail ramassé, demi-mort, sur le champ de
bataille.

suivre.)

LOUISE

CIL\STEAU.

NOTES ET SOUVENIRS
cfc&gt;

De Versailles a' Paris
(27 mal 1871)

Ce malin, munis de laissez-passer qui voir et retourne chez lui. Il u'a pas quillé
nous donnent le droit de libre circulation Paris pendant la Commune; il prend les
dans Paris, nous montons, Il*'* et moi, sur choses avec une parfaite philosophie.
- On a bien exagl!ré tout ça, nous dit-il .
la place du Chàtcau de Versailles, dans une
voiture de déménagement découverte. Nous Je ne sais pas, mais, moi, je vais et je viens
sommes entassés quim;e dans ce char à bancs. de Paris à Versailles et de Versailles à Paris;
Prix: trois francs par tête. Le cocher s'est en- on ne me dit jamais rien. li n'y a qu'à margagé à nous conduire j usqu'àla grille del' avenue cher bien tranquille, les mains dans ses po•
ches. Assurément, c'est triste tout ce qui se
Ubricb (ancienne avenue de l'lmpératrice).
Je suis assis à côté d'un entrepreneur de passe, mais on n'a pas le temps de. s'ennuyer,
menuiserie qui habile les Batignolles, el na- on voit des choses curieuses, des choses qu'on
turellement il se met à me parler de ses n'avait pas vues avant nous, des choses q11'on
affaires. Il a une fille mariée à Versailles; ne verra pas après, des choses qu'on pourra
il a sn qu'elle était souffrante; il est ,•enu la raconter plus tard.

... 190 ...

Quand nous· traversons les ruines de SaintCloud - Saint-Cloud n'existe plus - mon
voisin entend nos exclamations.
- Oui, c'est affreux, dit-il. Alais quelles
ruines! on n'a jamais vu de ruines pareilles!
et puis, que voulez-vous? c'est la guerre.
- La guerre, répond un de nous, en effet,
ici, c'est la guerre. Ce sont les Prussiens qui
ont brlllé et détruit Saint-Cloud .... Et encore
ont-ils fait cela inutil('ment, sauvagement,
pendant l'armistice, quand on ne se battait
plus; mais les Prussiens étaient nos ennemis,
nous détestaient et voulaient nous faire 1e
plus de mal possible; tandis que, mainte-

nanl, ces ruine3, la colonne Vendôme renversée, ces incendies, ce sont des Français
qui ....
- Oh! ne dites pas cela, s'écrie l'entrepreneur. Des Français, quelle erreur! Ce sont
ks Prussiens, toujours les Prussiens ! li. de
Bismarck avait, peudant la Commune, des
l-missaires à Paris. Ils entraient, quand ils
voulai,ml, comme ils voulaient, à J'Hôlel de
Ville plr une petite porte dcirobée .... On me
l'a montrée. Et la colonne Vendùme, c'est
avec l'argenl de la Prusse qu'elle a été jt tée
par terre .... J'étais là, sur la place, le 1G mai,
quand elle est lombée. C'était un pttil ingénieur tout jeune, un malin, je vous en réponds, qui a dirigé l'opération. ll connaissait
son affaire, œlui-là I li n·avait pas fait de
frais inulib : un méchant échafaudage de
quatre sous autour du piédt'stal, trois câliles,
lrois cabestans, une vingtaine d'hommes, et
voilà tout. ... Ou avait coupé le bas de la colonne en si Illet. ... Ab! il îaul être juste, ç'a
été de l'om rage bien (aile!
Il s'arrête un moment, nous regarde a1'ee
autorité; on sent l'admira lion de l'entrepreneur de menuiserie, de l'homme du métier
pour cet ouvrage si Lien {aile ... , Il continue :
- On croyait que ça allait s'écrouler Yiolemmcnt, ébranler les maisons du quartier,
casser tous les carreaux.... Pas du tout. ...
Çu. s'est passé en douceur. La colonne s'est
couchée bien gentiment, à la place marquée,
sur un grand lit de fagots, de sable et de
fumier. Il y a eu un grand nuage de poussière, et puis on a vu la colonne par terrr,
en morceaux, en miettes, en poudre ....
C'étail vraiment curieux. J'avais Yon.lu faire
voir ça à mon garçon. Il a douze an . Il est
intelligent. li travaille déJà à l'atelier comme
apprenti, et je lui disais tout le temps, pendant l'opéralion, - il ne faut pas que les
enfants aient des idées fausses, - je lui diMis : « Tu entends bien, c'est pas ces genslà, c'est pas des Français qui jellenl la colonne par terre, c'est )1. de llismarck qui
fait tout ça, c'est M. de Bismarck! &gt;&gt;
Nous entrons dans le bois de Boulogne. La
marche devient laborieuse. Les roules sont
coupées par des fondrières, des tranchées, de
gro, arbres renversé,. Entre les deux lacs,
nous sommes obligés de mettre pied à terre;
la voilure ne peul aller plus loin.
l,a bataille à Paris n'est pas terminée;
nous entendons distinctement la fusillade et
la canonnade. Voici par terre, dans l'herl.Je,
des papiers brtllés, noircis, rongés par le
[eu. Le vent les a apportés là. Je ramasse un
de ces lambeaux de papier. Delle inscrite.
Rente 5 010 .... c·est le fragmeul d'un titre
de renle au nom d'un M. Dtismaret .... Cela
virnt de l'incendie du ministère des finances.
Nous suirnns à pied l'avenue de l'impératrice. Pas une fenêtre ouverte! Pas une ro'ilure! Pas un passant! Et il est dix. heures du
matin. Autour de l'arc de l'Étoile, campent,
les fusils en faisceaux, deux ou trois compaguies de ligne; dans les Champs-Él}sée~,
même silence, même solitude. Les soupiraux

des cares sont par Lou t bouché- avec du
plâtre. Ala jonction du bou1evard Uaussmann
et du faubourg Saint-Honoré, un peu de
mouvement, quelques allants et venants,
cinq ou six boutiques entre-bâillées, el une
voiLUre découverte qui rôde, cherchant fortune. Nous hélons le"cocber, il nous fait bon
accueil.
- Vous m'étrennerez, nous dit-il, c'est
ma première sortie depuis la bataille; seulement, il ne faudra pas aller du côté de la
.Uastille et du Père-Lachaise, on se bat encore
par là, el ferme.
Nous voici en plein Paris.
Je suis un obstiné collectionneur de journaux, d'images populaires et de caricature..~.
J'avais, il y a un mois, écrit à une bra,·e
femme, une ancienne choriste de !'Opéra
qui tient une petite librairie rue des ~JartJrs,
de mellre de côlé un exemplaire de toul ce
qui paraîtrait pend.ml la Commune. Je me
fais conduire rue des MartJrS. A partir de la
gare Sainl-Lazare, nous retrouvons tout le
mouvrment, toute l'animation de Paris. fa
marchande de journaux me remet un énorme
ballot déjà ficelé à mon intention.
- EmporlC'z cela hien vile, me dit-ell1'. Il
n'y a pas de temps à perdre pour les collecLions. Toute la police de Versailles va revenir
à Paris et recommencC'r à nous tourmenter.
li esl déjà ,·enu, bier soir, un monsieur qui
roulait tout saisir chez moi.
Pendant ce temps, les pit•ces d'une ballerie
versaillaise de Montmartre tiraient mr le
cimetière du l'ère-Lachaise où se linait Je
dernier combat de la Commune.
A chaque coup Liré sur les hauteur, de
Montmarlrr, c'était un effroyable fracas dans
la rue des Martyrs; mais cela ne causait pas
la moindre émotion. Personne n'y faisait
attention. li y avait foule chez tous les m:ircbands du quarlier. Les m1'.nagères faisaient
littéralement queue chez le boucher. C'étaient
de tous c.otés des plaisanteries, des rires.
L'issue de la bataille n'était plus douteuse;
on savait la Commune expirante; on ne s'en
occupait plus, on ne pensait qu'à revivre.
Pendanl que je réglais mon compte, une
grosse ménagère à mine réjouie, son panier
chargé sur le bras, entre pour acheter un
journal.
- En font-ils du vacarme, là-haut, à
Montmartre 1
- C'est la fin, répond la marchande, c'e6t
le houque!. Il n'y en a plus pour longtemps.
- EL puis on y est habitué, n'est-ce pas,
à ce bruit-là, depuis hientot dix mois.
C'est là surtout cc qui est curieux el précieux à noter en ce moment : l'état d'esprit,
les conversations, les sentiments des petites
gens, de ceux qui pensent tout haut, librement, ou,·erlemcnt. Nous autres, nous nous
tenons toujours un peu, nous nous rnrveillons, nous ne nous aùandonnons jamais en
pleine îranchi~e.
Si quehju 'un, ~ans la moindre prétention
à la lilléralure, aYait fait, de 17 9 à 1795,
office de fidèle sténographe dans les rues de
Paris, il non aurait laissé un füre qui nous
.... 191 ....

VEJ?..SA1l1.ES A P.Jl'l(1S

~

manque. J'ai pris, depuis dix. mois, beaucoup, beaucoup de notes en vue d'un tel
livre. li n'aura, si je le publie, d'autre mérite
que l'exactitude et la sincérité, mais ce sera
bien quelque chose.
Je caul!ais hier, à Versailles, devant les
Réservoirs, aYec cinq ou six personnes distinguées, cultivées, lettrées; ces personnes
me répétaient,· avec de bien légères ,-arianles,
ce qu'elles avaient lu et ce que j'avais lu, le
matin, dans les journaux. Cet entrepreneur
des Ilatignolies, tout à l'heure, dans le char
à bancs, était autrement sincère, autrement
/ni-même dans sa conversation. füen ne l'arrètait, ni respect humain, ni souci de l'entourage, ni crainte dn ridicule. Il allait naïyement, intrépidement, jusqu'au fond et jusqu'au bout de sa pensée.
Mes interlocuteur d'hier parlaient, sans
nul doute, aYec infiniment de grâce et d'esprit; rien de ce qu'ils disaient, cependant, ne
m'a autant îrappé que le mol que j'ai entendu, en sortant de chez ma marchande de
journaux. Je passais devant la boutique d'un
boucher, une vieille femme se chamaillait
avec un garçon qui voulait lui glisser trop de

réjouissance.
- Je cropis, s'écria-t-elle, que vous alliez
être plus raisonnable qu'avant la guerre ....
Mais je vois bien que ce sera toujours la
même chose.
Hélas, oui I très probablement ce sera toujours la même chose .... Mais il est midi;
nous déjeunons en hâte chez Brébant, dans
un petit caùinet de l'entresol, avec Meilhac,
Bischoff heim et Cbavelle, qui ont déjeuné
là, tous les jours, pendant les deux mois de
la Commune. Nous voulons, avant de retourner à Versailles, faire le tour des incendies.
'ous avons gardé noire YOilure du malin, et,
grâce à nos laissez-passer, partout on nous
fait place.
Allons d'abord rue de Rivoli .... Ce matin,
quand nous montions en voiture, à îersaillcs,
notre ami, ~f. Joseph Bertrand, le secrétaire
perpéluel de l'Académie des sciences, nous
avait dit : cc Vous m'apporterez des nouvelles
de chez moi. »
Nous prenons la rue Mon Imarl re; grand
rassemblement près des Halles, à la poinlc
Saint-Eustache; un obus du Père-Lacbai~e
vienL de tomber là, il y a cinq minutes, mais
il n'a pas éclaté et n'a fait aucun mal. Nous
arrivons devant ce qui avait élé la maison de
M. Ilerlrand. Plus rien que quatre murs entourant un immense monceau de décombres
encore touL fumant. M. Bertrand a tout
perdu : ses papiers, ses livres, ses manuscri Ls, ses notes, trente ans de travail el d'étude ... tout cela est sous ces ruines. Nous
avons revu M. Bertrand, le soir, à Versailles.
li avait reçu celle affreuse nouvelle, et jamais
plus grand malheur n'a été supporté avec un
plus tranquille courage, avec une plus héroïque simjllicilé. C'est à recommencer, il
recommencera.
'ous -voici dennt l'Ilotel de Ville .•.. Quelle
elfrayante et admirable ruine I On ne devrait
pas loucher à ces murs déchiquetés et caki-

�~:::::::::=============::::::::::~~~~==~~.~

111STO'J?.,1A
né:. par l'incendie. On devra il les laisser là,
\'Oisines ont retrouvé leur mouvement, leur
toujours, en plein cœur de Paris, comme une caractère, leur allure ordinaires. Je m'arrête
éternelle leçon, en témoignage de aos fautes, et regarde curieusemenl, pendant cinq mide nos diEcordes, de nos folies.
nutes, un opticien de la rue du Yieux-ColomA l'intérieur, les grandes charpentes brù- bier qui, avec infiniment de calme, est en
lent et fument encore. Tout autour de la train de refail'e sa monf,.e; il range méthoplace, de grandes barricades effondrées, é,,cn- diquemenl ses lorgnelles, ses lunettes, ses
trées. Une clôture de planches entourait l'Rô- binocles et ses microscopes; sa femme lui
Lel de Ville; sur uoe de ces planches se trou- donne des conseils; il sort de sa boutique
,ait une aiûche trouée et rongée par le fou. pour vofr fe/fel, du dehors, sur le trottoir.
C'est la dernière proclamation de la Com- Et l'incendie fail rage à cent mètres de là,
mune, elle porte le 11" ::iU5 .... Trois cent &lt;Jua- et l'on entend distinctement des coups de
tre-vingt-quinze proclamations ea deux mois! canon du côté de la Ilastille.
La Commune au.c soltlalM de J'e1'Sailles.
Dans celte course rapide à travers Paris,
F1·ère~. l' hetLre du grand combat des peuples au milieu de ces ruines el de ces incendies,
cont1·e leurs oppresseurs est arrivée. l'faban- pendant que l'on rn bal encore StU' les hautlonneZ, pa~ la cause des travailleurs, etc., etc. teurs du P~re-Lachaise, ce qui m'a certaineA.,,ec des soins infinis, - rien u'arrèle un ment le plus étonné, c'est celle reprise immécollectionneur, - je réussis à détacher celle diate de la vie dans cette grande fourmi lière
aflîche, et je l'emporte, en sou'l'enir de cette humaine. Derrière les troupes de Ver ailles
tl'agique promenade. Nous reprenons notre victori~uses, la vie ressortait soudainement
course; nous traversons le Pont-Neuf, et nous d'entre les panls. Oui, ce sont bien des
tombons, au carrefour de la Croix-Bouge, fourmis, quittant leurs trous, el recherchant,
sur un vaste incendie; c'est un immense ma- et retrouvant, après ce grand bouleversegasin de nouveautés l{Ui Oambe à grand feu ment, leurs petits chemins el leurs petites
depuis quarante-huit !Jeures. Et, tout près de habitudes d'autrefois.
là, les magasins sont ouçerts, les passants
Nous nous remettons en marche; nous suinombreux, actifs, remuanLs, affairés, ayanl vons la ligne des quais, et, respirant une
repris l'allure alcrle du Parisien; les rues odeur âcre qui nous prend à la gorge, nous

défilons, à partir du Pont-Royal, entre une
véritable haie dïncendies : incendie des Tuileries, incendie de la rue du Bac, incendie
de la Caisse des dépôts et consignations, incendie du conseil d'État, incendie du palais
de la grande chancellerie de la Légion d'honneur. La besogne, de ce côté, a été faite en
conscience el par des gens entendus .
J'ai vu, depuis dix mois, bien des choses
extraordinaires, mais rien de plus étrange,
de plus fantastique, que ce que j'ai vu là,
tout à l'heure, de mes deux yeux .... Entre le
pool Royal et le pont de la Concorde, des pêcheurs à la ligne - ils étaient douze, je les
ai comptés - étaient installés bien tranquillement, ne s'occupant, en aucune manière,
de ce qui se passait au-dessus de leurs tètes,
le rPgard fixé sur les petits bouchons qui frétillaient au bout de leurs lignes et profitant
de tous ce déEastres pour pêcher en temps

LE

"LisEz-Moi" u1s10R1QuE

JWOliibé.

Nous remontons en voilure au pont de la
Concorde; nous trouvons au Point-du-Jou r
un char à bancs qui, en une heure et demie,
nous ramène à Versailles. Quelle journée! Ce
soir, en me déshabillant, je entais encore
flotter autour de moi, comme une odeur de
fumée, de soufre et de feu resLée dans mes
vêlements.

LUDOVIC HALEVY.

MA DEMOISELLE DUCLOS
Tableau de LARGILUÈRE. (:'ilusée Condé, Chantilly.)

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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'

MADEMOISELLE

DE

LAMBESC

ET SON FRÈRE, LE JEUNE COMTE DE BRIONNE.
J· TALLANDIER
LIBRAIRIE lLLUSTitl:E

Tableau de ~ATTIER. (Collection LA CAZE, ;\lusée du Louvre.)

75, RUE ÜAREAU, 75
9LRIS ·:uv- arron11' .1

�LIBRAIR.IE ILLUSTRÉE. -

TALLANDIER,

JULES

ÉDITEUR.

75, rue Dareau,

PARIS

(XIVe arrt),
~

3 5e fascicule

Sommaire du
Fo:-n:NJLLES . . .

.

GÉNERAL DE i\lARBOT
.
PAUL DE Af:,;T-VICTon •

Lom&lt;E CocuELET. . . .

Maitres et petits majtres
Marc Nattier, peintre de
Mémoires . . .
Concini . . . . . . . . . .
Oncle et neveu . . . . . .

de jadis : JeanLouis XV . . . .

. . . . . . . . . .
. . . . • . . . . .

f/7

99
107

109

Lectrfce de la Reine Hortense.
YlCOllTE DE RErsi;r . . . Belles

du vieux tell?ps : Fanny Sébastiani,
duche.sse de Prashn. . . . . . . . . . . . .

r

110

JLLUSTRATIONS

. . . . La duchesse du Maine . . . . . . . . . . . . . Ilï
. Les premières années de Robespierre. . . . 124
. Les Indiscrétions de l'Histoire : L'aspic de
Cléopâtre . . . . . . . . . . . . . . .
127
1'. G. . • .
. Les étapes d'une déchéance : La fin d'un
Caaet. . . . . . . . . .
13~
LOUISE CHASTEAU.
. Ames d'autrefois . . . . . . . .
13~
;\lERCI.ER . . • • .
Paris au XVIII• siècle . . . . .
143

ARVÊDE BARINE .

TlRÈE

Gto

'' LISEZ=MOI ''

EN

CAIII.AÏEO :

MADDIOISELLE DE L.\:\IBE C
ET SOX FRERE, LE JE -~E COMTE DE BRIOXXC

Table1u

da K., n 1ER. (Mu st!e du Louv,·e.)

Paraissant
le IO et le 25

MAGAZINE LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ BI-MENSUEL
SOMMAIRE du NUMÉRO 137 du 10 mai 1911
HERMAKT . La provinciale . - HENRI DE RÈGXIER, de l'Académie françltlse. Résid~nce royale . - l\ladame ALPHONSE DAUJ)ET. Les en~ents ;t Ja.
nature . - ANDRÉ LI CRTENBERGER. Le petit roi. - PA11L, BOl1RGE r. de
l'Académie francaise. KOSA, LA ROSE. - GEORGES D'ESPAHBES. Printemps.
RENÉ MAIZÊKQY. Les paradis t errestres. - PAUL i\lAH.GUERlTTE. La
pèlerlne .' - AUGUSTE DOR t.:HAI~ . Dans les bois. - Guv DF, .\!AU PASSANT.
Une vie. - Mrcm:L CORDAY. Le bon moyen. - JA CQUES :-QHi\lAND. Jlfa1.
- Gusa1•E FLAL'BEHT. Au ~hâteau de Chenonceaux. - !-,rnov1i; HALEVY.
L'abbé Constantin. - ;\J1ccn ZAi\lAC_O~S- Ce q~l se dit ~ous les ~ns au
Vernissage. - P ,ERRE LOTI, de l_'Ac;1_dem1e_ frança 1~e. Un vieux colhe_r. ,EDMOND HOSTA.t,D, de l"Acnd,mt&lt; lran~;use. lllatm. J\lrc1m1: PRO\ INS.
Premier Mai. - Bt-UEUX, de l'Acadèn11e Française. Les trois f11les de
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22

Afin d'é'liter des erreurs, pritre tfécrirt trés lisiblement toutes les indications.

9,

Jean-Marc Nattier, peintre de Louis XV

PLANCHE HORS TEXTE

BERTR1,,'ïD, CABANEL, fAN V. CJŒUIINSK!, CONRAD,]. DAtrLLÉ DEBUCOURT, LÉO:,
G1RARDE1', P. G1w·LLERO;lf, LE GuE~C HIN", J AX lTOYNCK V.-1.N PAPE/\'DRECHT,
G. L1':NOTRE, MEISSON,ER, NARGEOT, );Al'TlER, HYACII\THE RIGAUD , j. RIGAUD,
TIE POLO,
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75. Rue Dareau, PARIS.

Un peintre ou un dessina leur, de n'importe
quel temps, qui fixa sur la toile ou jeta sur
le papier l'image de es contemporains ou les
scènes de la vie, soit publique, soit prirtie,
qu'il lui fut donné d'observer, est un témoin
autorisé dont l'Histoire n'a pas le Jroit de négliger le témoignage. Ce principe élémentaire
apparait comme d'une teIJe évidence, qu'on
ne peut manquer d'ayoir, en l'énonçant, l'impression de ressasser un truisme. Et pourtant, il faut le reconnaître, on ne devrait pas
remonter bien loin pour retrouver le temps
où les l.iistorieus, tout en faisant le cas qu'il
com·enait de l'archéologie prise en mi, abstraction faite de la qualité d'art, n'araient
qa'ind.ifférence el mème dédain pour tout apport graphique que ne recommandait pas une
pauvreté d'exécution qui ne le rendait que
plus précieusement documentaire. Si bien
qu&lt;', même encore dc nos
jours, où la hiùliO!,'I'aphic
hi~torique e-st outillée d'instruments si nombreux, on
en est toujours à souhaiter
la création de répertoires
généraux d'iconographie
historique. Car ces réperloires, seuls, conçus dans
une forme syslématique qui
n'est plus à chercher, peuvent mettre un peu d'm drë
et de clarté dans l'éparpillement de tant de documents de choix, que le hasard des mises à l'encan on
des transmissions d'aulrc
sorte a répartis, sur les
deux Cùnlincnls, en lant de
mu_éc , de cabinets d'estampes, de galeries privées.
Lorsqu'un Lei lrarail srra
fait, ou tout au moins déterminé dans ses grandes lignes, les historiens se rmdrool Lrop nette men lcomple
pour en faire fi, de l'énorme
importance de l'appoint que
ces œu-vrc d'art où persiste
NATTIER
et se conserve la vie, 1lCu,·en1 et doivcn l apporter à
l'Histoire, dans son admirable travail, mns1
t!ue füail Michelet, de perpétuelle résurrection.

Certains, assurément, ne manqueront pas
d'objecter, afin de rendre suspecte el de dé\1, -

HI STORIA. -

précier cette docu ruent.ation graphique dont ils
n'ont pas appris à discerner et à comprendre
la valeur, que tel ou tel pinceau s'est fait
courtisan, que tel ou tel crayon a trop obéi à
son propre caprice ou à sa fantaisie. Mais pareil argument n'a ni poid ni portér. JI n'autorise pas plus à récuser Je témoin qu'à infirmer, sans autre forme de procès, son
témoignage. C'est à la critique historique, en
s'as urant de l'i.nsiocérilé du premier, qu'il
appartient de vérifier la fausseté du second.
En nse-t-elle donc d'autre façon avec les
pièces d'archives? Acceple-t-elle donc passivement les affirmations de tel historiographe
officiel, de tel mémorialisle ou de tel épistolier'! Dans les textes qu'elle étudie, ne se
Fait-elle pas un devoir de rectifier d'involontaires erreurs ou des inexactitudes calculées? Il en sera de même chaque fois

de contrôle ne manquant pas, entre les 111iluenccs aù.xcquelles certains artistes auront
obéi, auxrruelles auront échappé certains autres. Jlonc, avec ses inévitables erreurs de Yision, a,·cc des inexactitudes, rouJues ou non,
donL elle n'a d'ailleurs pas le privilège, l'Histoire peinte, ITlistoiredessinée, est, elle aussi,
de l'Ilistoire - sans épithète. Aussi est-il aisé
de concevoir que les historiens d'aujourd'hui,
bien loin de la tenir pour un élément négligeable, la considèrent comme apportant à
leurs travaux une très utile contribution.

Parmi les peintres d'aull'cfoi ' que l'on evnsi&lt;lèrc rolontiers comme ne présentant pa ,
historiquement parlant, toutes les garanties
de sincérité désirables, il en est un sur l'œuvre duquel nous croyons devoir nous arrêter,
afin de rectifier, du moins en parlic, l'opinion
que trop généralement on
,c fait de lui.
Ce peintre, c'est JeanMarc Nattier.
Pour bien des personnes
en effet, Nattier n'est qu'uu
aimable artiste, ayant semé
à profusion, pendant une
longue carrière, les effigies
les plus char man les de princesses, de grandes dames
ou Je jolies bourgeoises de
son temps, mais ayant uniformément appliqué à toutes, en Lon « peinlre mondain &gt;&gt; el aux dépens de la
vérité, la même formule
d'enjoliveme.nt, les mèm!'s
séductions el les mêmes caresses d'un pinceau flagorneur. Or, en°lober ainsi,
dan un jugement sommaire, les œuvres d'un artiste dont la production fut
considérable et s'étendit sur
plus de soixante années,
c'est trop déterminément
CHcht GirauJon.
frapper de suspicion l'un
El' S.\ r.\MILLE. - TJbleau .û: )ÎATTŒR, (.llusee Je l'ersailles. )
des ensembles les plus riches de document , nefùtce qu'au point de vue de
qu'on se lrournra en présence d'un être ou la quantité, que nons ait laissés sur son
d'un fait du passé, füé en effigie ou en ac- époque un peintre dn xnne siècle.
tion, sur la toile ou mr le papier, par le
Pour bien connaitre et bien juger Nattier,
pinceau du peintre ou le burin do graveur. dans sa personne et dans son œuvre, il ne
Et l'on fera aisément le départ, les éléments suffit même pas de l'avoir vu triompher dans

F:i:1c. ~5.

7

�r--

•

ffiSTO'J{1Jl

celle salle du château de Ver ailles, redevenue waiment rople, qui lui fut récemment
affectée, et où, ur les exqni es boiseries délivrées de l'affreux badigeon qui longtemps
les déshonora, un certain nombre de ses toiles
sont disposées avec tant de goùl. Ce qu'il
faut, c'est se reporter à l'étude qu'il y a sept
ans, pui .. l'an dcrniu, dam une réédition
plus ~impie mai· encore fort hellr, un homme
qui est tout à la fois un historien très hautement apprécié, un délicat poète, un critique d'arL aussi avisé qu'érudit, M. Pierre de
~olhac, a consacrée au peintre de Louis XV,
avec le concours matériel des éditeurs Manzi,
,!oyant et Cie, dans un admirable volume de
luxr, ample, opulent, complet, définitif, le plus somptueux monument qui se pouvait
ériger à la mémc,ire du séduisant et cbaLoyanl artiste, El cc li\Te, écrit sans pins
de parti pris d'tmgouemenl que de dénigre.ment, où la critique s'exerce avec autant
de franchise et de liberté que la louange s'y
dose cl se départit aYec justice, est fait pour
corriger, daus ce qu'elles peuvent avoir d'excessif, les opinions contradictoires des admirateurs à outrance et des délractcurs de altier.
Né en 1685 sur 1a paroisse de Saint-Eu tache. où il devait mourir, âgé de plus de
quatre-vingt-un ans, en septembre IiG6 ,
Jean-fürc Nallier était fùs, frère, filleul, et
beau-père de peintres. Encore enfant, il fut
mis à l'apprentissage du dessin el, dès quinze
ans, llansart le gratifiait de la petite pension
qu'on allrihuàit aux e1èves de l'Académie
roiale. Admis bientôt après à copier au
crayon, dans la galerie du Luxembourg, la
grande suite des compositions de fiubens snr
Marie de Médicis qu'on peul à présent admirer au Lou\Te, il obtint de Louis XIV, de qui
lui vinrent les premiers encouragements, le
pri,•ilège de faire graver ses dessin . L ·heureuse publication de ces vingt-quatre planches
allait assurer son existence pendant plusieurs
année , en même temps que donner à son
nom un commencement de notoriété. Ce grand
travail achevé, Nattier chercha a~scz longtemps a ,,oie. li hésitait entre le tableau
d'histoire el le portrait. Sa direction définitive
lui vint de l'empereur de Russie. Pierre le
Grand, en ell'et, songeait alors à s'attacher
des artistes français dont le talent pourrait
contribuer à civiliser son pay , tncore à demi
sauvage. Notre peintre recula devant l'offre
tl'nne in~tallatio11 de quelque durée aux bords
de la ~éva, mais accepta de partir pour la
Hollande où l'empereur et J'impératrice se rendirent en 1717. Nattier n'} fut pas plus lÙl arrivé, que Pierre le Grand lui ût faire les portraits de la plupart des personnes de sa Cour,
lui commanda un grand tableau qui représentait la bataille de Pultawa, et dont il ne reste
aucune trace, puis le portrait de l'impératrice

Catherine. Le tzar fut à lei point frappé de la
re semblance de ce dernier portrait, lorsqu'il
lui parvint à Paris, qu'il ordonna, dans un festin d'où la tzarine était absente, que la toile
occupât sous un dais la place du modèle.
~lais les relations entre le peinlre el l'empereur en restèrent là. Méconten(du refus qu'opposait Nattier aux proposilions qui lui étaient
faites de suivre la cour en Russie, l'empereur, sans plus de façons, oublia de payer à
l'artiste cc qu'il restait lui devoir ....
Le 29 octobre j 718, Nattier étaiL reçu
membre de l'Académie royale, et celle nomination le désignait tout naturellement à l'attention des gens de qualité ou de riche bourgeoisie pour qui le titre de peintre du roi
était un brevet de talent. « Il s'attacha dès
lors, dit M. de Nolhac, à ce qu'on appelait le
« portrait historique &gt;►, arrangement parfois
puéril, souvent ingénie~x, par quoi on transformait un modèle, grâce au costume el am
accessoires, en héros de la Fable, en divinité
ou en figure allégorique.... Les deux premiers ouvrages qui, de l'avis des contemporains, établirent la réputation de Nattier, sont
restés dans les collections françaises. Ce sont
.Uailemoiselle de l:lem,onl, en tlécsse des
Eaux de la Sante, peint en 1729 el conservé
à Chantilly, el Mademoiselle de Lambesc,
llll'C son frère, qui est au Louue. ... De
telles œuvres, si conformes au goût du Lemps,
fixèrent aisément la réputation de 'allier; de
Lous côtés, les gens de qualité et le monde de
la Cour commençaienl à 'adresser à lui. )&gt;
El même, aprè avoir YU poser de,·a11t son
chevalet les premi~res fa\'Orit~ du roi, Nattier
devient bit'nlot le peintre attit1·é tle la famille
royale.
Il fait , pour madame de Chàleaurc,ux, uu
portrait de Louis XYqui a dispnru et dont on
ne connai't plus que des copies; il fait le portrait ùe la reine, ce Leau portrait où l'on vuit
Marie Leczinska en habit de Yelours rouge et
bonnet de dentelle blanche ; il faille portrait
de leur fils, en tenue de combat, avec la bataille de Fontenoy comme fond du tableau,
car c'c t là que le Dauphin a pour la première
fois rn le feu.
)lai les modèles donl Nattier est urtoul
appelé à reprodu ire les trait,, ce sont Me dames, filles Je Louis XV. Dans le toiles si nombreuses que d"aprèi:; elles il a brossées, ou
trou \' C Madame Infante en costume d'apparat
ou en habit de chasse; Madame llenrielle eu
Flore ou jouant de la basse; Madame Adélaïtle
en Diane, ou tenant en main, soit un cahier
de mmirrne, soit une navelle d'or, soit un
éventail. Puis on enrnie 'allier à Fontevrault
pour qu'il y exécute les portraits aujourd'hui
célèbres, des trois {( petites dames », qu'on
peut voir à Yersailles : füdame Victoire, Madame Sophie et Madame Louise, et nombre
d'autres toiles, petites ou grandes, d'après ces

mèmes princesses. Et quand nous sommes en
face d'un de ces portraits, ou de l'un de ceux
des autres modèles du peintre, nous avons le
droit de nous dire, sous réserve d'une certaine mise au point, que c'est bien celle
jeune fille ou celle femme, et non quelque
figure de fantaisie, que nous avons devant
nous. Pour celle mise au point dont nous venons de parler, il suffit que nous nous rappelions ce que, confirmant le dire d'autres
contemporains, Casanova a écrit de Nallicr :
ci Faisait-il le portrait d'une femme laide, il
la peignait ai•ec une l'essemblance parlan/P.,
et, malgré cela, les personnes qui ne voJaienl
que son portrait la trouvaient belle. Cependant l'examen le plu scrupuleux ne laissait
découvrir dans le portrait aucune infitlélilé .... l)
Donc, en raison de sa demi-sincérité, notre
arli le demeure, pour l'histoire graphique de
l'époque charmante où il a vécu, un témoin
dont il faul tenir compte.
.. . füis le bon Nattier continuant d'accepter, parallèlement à sa be~ogne de cour, les
commandes qui lui venaieHl de Ioules parts,
tombait, par la force des choses, dans une production de plus en plus facile et superficielle. li
n'y trouvait d'ailleurs pas la forlune. De mauvais placements, une libéralité excessive, la COÎLleuse passion des curiosités, les charges d'ur e
mai ·on extrêmement lourde, neuf enfants à
élever, avec toutes les dépenses qu'entrainait
une éducation complète pour chacun d'eux,
emportaient le plus clair de ses gains, el la
surproduction à laquelle il e vit entraîné ne
fit qu'accélérer le déclin de son talent et de
sa vogue. L'ancien peintre à la mode était
démodé. 11 Le discrédit dans lequel, dit
M. de Nolhac, étaient déjà tombées les. œuvres de 'altier, aux dernières années de sa
carrière, parut les vouer, plus promptement
que d'autres, à l'oubli défrnitif. es plus
beaux portraits restèrent de simples souvenirs de famille, dont les jeunes gens raillaient les ajustements ridicules. lis furent
enveloppés, en outre, par la défaveru· générale qui atteignit hientôt toute la peinture
du mêmè temps. L'époque qui méprisa Watteau, Fragonard et Boucher ne pouvait cependant épargner Nattier .... »
Depuis lors, les maitres et les petit maitres du ~, 111° siècle onl eu de justes re,·anches. Jean-)larc 'altier a repris, au second
ou Lroisièrri_(\ plan des peintres de son lemp ,
une place très honorable qu· on ne songera
plu" guère à lui contester. Mais ce qui la
lui a sure arnnt loul, c'est de nous avoir
gardJ, avec un peu d'apprêt sans doute mai
en Loule fraîcheur et Loule grâce, lanl de
séduisanlfls-images de es jolies contemporaines, et de nous faire assister, nous el le
générations qui sui\Tont, à celte Yivante apothéose de la Femme au xvme siècle.

FO~TE:'\ILLES.

1'.1SS.I GE LIE LA BÉJUi ~J"iA.

T,1Nea11 ile

j,N il OYNCK \" AN l'At •ENDREl: Ul .

I' liché VI t uivona

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITRE XVII (suite ).
A l'époque dont je parle, lous les maréchaux de l'Empire paraissaient ré olus à ne
p:i reconnaître entre eux les droits de l'ancùmnete, car aucun ne voulait servir sous un
de s~ camarades, quelle que fùt la gravité
de c1rconslanccs. Aussi, dès qu'ùudinot eut
r~pris le commandement du 2•corps d'armée,
V1etor, plutôt que de rester sous ses ordres
pour combattre WittgensleÎJ:!, se sépara de
lui et se dirigea ver· Kokhanow avec ses
~5.000 hommes. Le maréchal Oudinot, resté
~eul, promena ses troupes pendant quelques
Jours dans diverses parties de la province et

alla enbn étaLlir son quartier général à Tscbéréia, ayant son avant-garde à Loukou.lm.
Ce ÎUI pendant un petit combat, soutenu
en avant de cette ville par la brigade Casle.'f,
que me parvint enfin ma nomination au grade
de colonel. Si vous considérez que j'avais
reçu, comme chef d'escailrons, une blessure
à Znaïm, en Mora\•ie, deux à Miranda de
Corvo, en Porlugal, une à Jakonbowo, fait
cruatre campagnes dans le même grade, et
que, enfin, je commandais un régiment
depuis l'entrée des Français en Russie, vous
penserez peut-être que j'avais bien ac.quis mes
nouvelles épaulettes. Je n'en fus pas moins
reconnaissant envers l'EmpereuM, surtout en

apprenant qu'il me maintenail au 23e de
chass~?rs _que j'atf~ctionnai beaucoup, et
dont J avais la certitude d'ètre aussi aimé
qu'e timé. En effet, la joie l'ut grande dans
tous les rangs, et les braves que j'avais si
.ouvent menés au combat vinrent tous, soldats comme officiers, m'exprimer la satisfaction qu'il éprouvaient de me conserver pour
leu~ chef. Le bon général Castex, qui m'avait
lOUJOUrs traité comme un frère voulut me
faire reconnaitre lui-même à la iête du régiment. Enfin, le colonel du 24e lui-même
bien que nous fussions peu liés, crut devoi;
v~nir me î~~ici~r à la tête ~e son corps d'officiers, dontJ avais su acquér1r la con.idération.

�. .
•

P-

..

.

.

.

,,_________________________

ll1STO'ft1.Jl

Cependant la siluatiun de l'arm~c Îraoçaisr
s'aggravait lhJquc jour. Le fcid-maréchal
't·bwarzcnLerg, commanda.nl en chef du corps
autricLieu dont ~apoléon avait furmé l'aile
&lt;lruilc ùc nn armér, venait, par la trahison
la plus infâme, de lais5er passer d\·ant lui les
troupt•s russes de Tchitcbakolî, qui s'étaient
cwparées de )lin~k, d'où elles menaçaient
nos dtrrières. L'Empercur dol alors vivement renrcllcr
&lt;l'arnir confié le commandco
ment de la Lithuanie au général hollandais
lh1èendorp, sGn a:dc de camp, qui, n'ayant
jamais fait la guerri', ne sut rien entreprendre
pour samer Minsk, où il pouvait facilement
réunir les 30.000 l1ommcs des divisions Durulle, Loison cl Dombrowski, mi,es à sa disposition La prise de Minsk était un événement grave auquel !'Empereur allacha
néanmoins peu &lt;l'importance, parce qu'il
comptait passer la Bérésina à Borisoff, don(
le pont était couvert par une forkrcs e en
très lion état, gar Jée par un régiment polonais. La confiance de Napoléon était si grande
à ce ujct que, pour alléger la marche de
son armée, il aY.til fait l,rùler à Orscba Lous
ses équipages de pont. Cc fut un bien grand
malheur, car ces pontons nous eussent as uré
le prCJmpl passage de la Bt!ré-ina qu'il nous
fallut acheter 3U prix de tant de sang!
)la_l~ré rn sécurité relalÎl'cment à ce passage, NapoléJn, en apprenant l'occupation de
~lin·k par les nu~$C. , manda au maréchal
Oudinot de &lt;Joilkr Tslhéréia pour se rendre
à marches fur(ées sur Uori5off; mais (jQUS y
arri\àme lrop Lard, parce r1ue le général
Dronikow~ki, chargé de la défense du forl 1 ,
e voyant entouré par de nombreux ennemis,
crul faire un aclc méritoire en sauvant la
garni on, et au lieu d'opposer une Yivc résistance, qui eût donné au corps d'Oudinot le
Lemps d'arriver à son secours, le général
polonais abandonna la place, puis il passa
aYec toute a garnison ur la ri\·e gauche, par
le ponl, et prit la roule d'Orscha pour ,·enir
rejoindre le corps d'Oudinol qu'il rencontra
devant Natscha. Le maréchal le reçul fort
mal et lui ordonna de revenir avec nous vers
Borisoff. .
Non seulement celle ville, le ponl de la
Béréjna cl la forteresse qui le domine étaient
déjà au pouvoir de Tchitchakolf, mais ce
oènéral, r1uc es succès rendaient impatient
comliallre les troop&lt;'s françai es, s'était
porté le 23 novunLre au-devant d'elles avec
les principales forces de son armée, dont le
général LamLert, le meilleur de ses lieulcnaots, faisail l'avant-garde avec une forte
divi ion de ca,·alerie. Le Lerrain étanl uni, le
maréchal Oudinol fit marcher en Lêle de son
infanterie la division de cuirassiers, précédée
par la brigade de cavalerie légère CasteL
Ce fut à trois lieues de Ilorisoff, dans la
plaine de Lochnitza, que l'avant-garde russe,
marchant en sens contraire des Français, vint
se heurl(!r contre nos cuirassiers, qui, ayant
t. l,:i tille de ponl sur la rive droite.

de

Le comte de l\ochcchouarl , alors aide Je camp de
l'em/icrcur \lexaadrc, donne dans l&gt;C• Mt 111oires de
uow )l'CUX tlélnils sur l o ulc J"affoire de llorisoll', à
• laqndlc il prit w1,• gramlc part. (Sole de l'Mtlcur.)

fort peu comLaUu pendant le cours de cette
campagne, avaient sollicité l'honneur d'ètre
placé - en première ligne. A l'ai:pcct de cei;
beaux régiments, encore nombreux, Lien
montés, cl sur les cuirJsses dr quels étincelaient les rayons du soleil, la ca,·aleric russe
s'arrêla tout court; puis, reprenant courage,
elle se reportait en a,w1t, lorsque nos cuirassiers, chargeant avec l'urie. la rcnvcrsèrcnl et
lui tuèrent ou prirent un millier d'hommes.
'fchitchakoff, à qui l'on aYail assuré que
l'armée de Napoléon n'était plus qu'une ma se
sans ordre et ~ans armes, ne s'était pas attendu
à une vigueur pareille; aussi s'cmpres. a-t-il
de battre en retraite vers BorisolT.
On sait qu'apr\s arnir fourni une chargr,
les grand., che\·au i &lt;le la grosse ca,·alcrie, tL
surtout ceux de cuirassiers, ne peuYClll
longtemp, conlinuor à galoper. Cc furent
donc le 23° cl le ~4° de chasseurs qui reçurent l'ordre de pour~uivre les ennemi$,
tandis que les cuirassiers Yenaicnl l'Il seconde
ligne à une allure moùtlréc.
:\'on seulement Tdiikhalrnff avait commis
b l'aule de se porter au-dcvanl du corp
d'Oudinol, mai,; il ~ a,·ail mcoril ajouté celle
rle se faire suinc par tou les équipages de
son armée, donl le nombre des "oilurr
s'éle,·ait à plus de quinze cents! ... Aus~i le
désordre fut-il si grand i.lans la retraite précipitée des Ilusscs Ycr Borisoff, c1ue les deux
régiments de la Lriga&lt;le Caslex virent souvent
leur marche entravée par les chariots que Ir
ennemi arni&lt;'nl abandonnés. Cel embarras
de,int encore plu · considéraLlc dès que nou
pénélràmes dans la Yille, dout les rues étaient
encombrées de bagages cl de chevaux de
trait, entre lesquels se faufilaient les soldats
russes qui, après a \'Oir jeté leurs armes, cherchaient à rejoindre leurs troupes. Cl'peadant
nous parvînmes au centre de la ville, mais
ce ne ÎUL qu'après avoir perdu un Lemps précieux, dont les ennemis profitèrent pour traverser la ri,·ière 1 •
L'ordre du maréchal était de gagner le
pont de la Béré ina el de lâcher de le pamr
en même temps que les fuyards russes; mais,
pour cela, il aurait fallu sal'oir où se trouyait
ce pont, el aucun de nous ne connaissait la
l'ille. Mes cavaliers m'amenèrent enfin un Juif
que je questionnai en allemand; mais, soit
que le drôle ne comprit pas celle langue ou
feignît de ne pas la comprendre, nous n'en
pûmes tirer aucun renseignémenl. J'aurais
donné beaucoup pour avoir auprès de moi
Lorentz, mon domestique polonais qui me
senaiL habituellement d'interprète; mais le
pollron élail resté en arrière dès le commencement du combat. li fallait pourtant sortir
de l'impasse dan laquelle la brigade se trouvait engagée. 'ous limes donc parcourir les
raes de la ville par plusieurs peloton , qui
aperçµrent enfin la Dérésina.
Celle rivière n'étant pas encore assez gelée
pour qu'on pùl la lra\•erser sur la glace, il
fallait donê la franchir en passant sur le
pont; mais pour l'enlever il au rail fallu de
2. Les ll ëmoircs J e Tchitcl1nkoff eoullrw1mt pleinemeut tous ces dél1ils.

l'infanterie, el la nôtre se trouvait encore à
trois lieues de BorisoIT. Pour J suppléer, le
marécl1al Oudinot, qui arriva sur ces entrefaites, orJonn:i. au général Caslcx de faire
mellre pied à terre aux trois quart des cavaliers des deux régiments, qui, armés de
mousquetons cl formant un petit bataillon,
iraient a(laquer le pont. Nous nou emprcssàmes d'obéir, cl, laissant les chcraux dans
les mes voisir.es à la garde de qudquc'
hommes, nous nous dirigeàmes vers la rivière
sous la conduite du général Caslex, qui, dans
celle périlleuse cntuprisc, voulul marcher à
la tète de sa brigade.
La déconfilurc que renait ù'éprourcr
l'arant-garde russe aiant porté la consternalion dans l'armée de Tcbitchakoff, le plus
grand &lt;lé,ordre rrgnait sur b rirn oecupéc
plr elle, où nous rnyions ùcs masses de
fuy::irds s'éloigner d,ms la campagne. Aussi,
Lien qu'il m'eût paru d'ahord fort difficile
que des cavaliers à pied et sans baïonnclte::pus ml forcer le pas age d'un pont el s'y
maiate11ir, je commençai à espérer un Lon
résultat, car l'ennemi ne nous opposait que
quelques rares tirailleurs. ,J'a\'ais donc prescrit aux pclo:o:is quidernient arriver les premiers ur la rive droite dtJ s'emparet· de
maisons voisines du pont, afin que, maitres
des dl ux extrémités, nous pussions le défendre jusqu'à l'arriréc de notre infanterie, el
as~urcr ainsi à l'armée française le pa sage de
la füré~ina. Mais tout à coup lé canons de
la forteresse grondent el couvrent le taLlier
du pont d'une grêle de mitraille qui, portant
le désordre dans notre faible bataillon, le
force à reculer momeutanémenl. Un groupe
de sapeurs russes, munis de torches, profile
de ccl instant pour mellre le feu au pont;
mai comme la présence de ces sapeurs empêchait l'artillerie ennemie de tirer, nou
nous élançons sur eux!. .. La plupart sont
tués ou jetés dans la rivière, et déjà nos
chasseurs avaienL éLeinL l'incendie à peine
allumé, lorsqu'un bataillon de grenadiers,
accourant au pas de charge, nous force à
coups de baïonnette à. évacuer le pont, qui
bientôt, coaYert de torches enllammées,
devint un immen e brasier dont la chaleur
intense contraignit les deux partis à s'éloigner.
Dès ce moment, les Français d11renl renoncer à l'espoir de pa ser la Bérésina sur ce
point, el leur rel1·aile {ut coupée! ... Celle
immense calamité nou$ de,·int fatale el contribua infiniment à changer la face de l'Europe en ébranlant le trône de Napoléon!
Le maréchal Ondinol, ayant reconnu l'impossibilité de forcer le passage de la rhière
devant Borisoff, jugea qu'il serait dangereux
de lai~ser encombrer cette ville par les troupes
de son armée. li leur emoya donc l'ordre ùc
camper entre Lochnilza el 'émonilza. La
brigade Castex resta seule dans Borisoff, avec
défense de communiquer avec les autres
corps, auxquels on voulait cacher aussi longtemps que possible la fatale nouvelle de l'embrasement do pool, qu'ils n'apprirent 11ue
quarante-huit heures plus lard.

..MÉJK011t_'ES DU GÉN~Al.. BA~ON DE ..MA~BOT

D'après les usages de la guerre, les baganes le jour sui,ant, les nombreux soldats déban- tenue dans les nombreux el sanglants comde !"ennemi appartiennent aux capteurs. Le dés qui revenaient de !loscou.
bats li.rés dans la province de Pnlot~J...
général Castex autorisa donc les chasseurs de
Cependant, les chefs, ainsi que les officiers
mon régiment el ceux du ~H• à s'emparer du capahJes d'apprécier la fâcheuse position de
CHAPIT~E xvm
butin contenu dan_ le 1;j00 rnilures, four- l'armée, étaient dans de vives anxiétés. En
gons el chariots que les Russes araient aban- clfet, nou · avions devant nous la Dérésina, La hri.,ade Cnrbiocau rrjninl le 2• c,irps. - Fau~se
donnés en fuyant au delà du pont. Le butin dont les troupes de TchitchakoJT garnissaient
rlcmoustralion en a1al ti c llor1soff· cl passage rie la
Déré$Îna.
•
fnt immen~e ! ~lais comme il y en avait cent la rive opposée; nos llancs étaient débordés
fois plu que la brigade n'aurait pu en porter. par Wittgenstein, et Koutou off nous suivait
Vous devez vo11s souvenir que, quand le
J·e réunis tous le homme de mon réuimcnl
m queue!. .. Enfin, excepté les débri de la général bavarois comte de \Vrède s'éloigna
0
'
el leur fis comprendre qu'ayant à faire une garde, les corps d'Oudinot et de Victor, résans autorisation du 2e corps, il avait emmené
longue retraite, pendant laquelle il me serait duits à quelques milliers de combattants, le
la brigade de cavalerie Corbineau, en tromprobablement impossible de continuer les surplus de celle Gmn&lt;le Armée, nanuère i
pant cc général, auquel il assura a\·oir reçu
C'
di Lributions de viande que je leur avais fait belle, se composait de malades et de soldats
des ordres à cet effet, ce qui n'était pas. Eh
faire pendant toute la campagne, je les engageais . ans armes, què la misère prirnit de leur anbien, celle supercherie eut pour ré ultat de
à s'allacher principalement à se munir de cienne énergie. Tout parais ail conspirer
sauYer l'Empcreur et les débris de a Grande
vivreR, et j'ajoutai qu'ils devaient songer contre nous; car si, grâce à L'abaissement de Armée!
aussi à se garantir du froid el ne pas oublier la température, le corp de Ney avait pu,
En effet, C•irhincau, entrainé malgré lui
que des cbe,·aux surchargés ne duraient pas quelques jours avant, échapper aux ennemis
dan une direction opposée à celle du 2e corps
longtemps; qu'il oc fallait donc pas accabler en trarnrsant le Dniépcr sur la glace, nous
donl il faisait
parlie, avait suivi le 0nénéral de
•
les leurs sous le poids d'une quantité de trouvions la Béré inb. dégelée, malgré un
Wrèdc Jusqu'à Gloubokoé; mais là, il avait
cho es inutiles à la guerre; qu'au surplus, je froid excessir, el no11s n'avions pas de pondéclaré qu'il n'irait pas plus loin, à moins
passerais une renie, el que tout ce qui ne tons pour étahlir un passage!
que le général bavarois ne lui montrât l'ordre
crait pas 1•il'J'es, clums.mres tl 1•iltemen/s
Le 25, !'Empereur entra dans Dori off, où qu ·il prétendait aroir de garder sa brigade
serait impitoyablement rrjelé. Le général le maréchal Oudinot l'attendait a\'eC les
auprès de lui. Le comte de 'i\'rède n'ayant pu
Castex, afin de prél'enir toute discussion, ô,000 hommes qui lui restaient. ~apoléon,
satisfaire à cette demande, le général Corhiavait fait planter des jalons qui divi)aient en ainsi que l~s maréchaux et officiers de sa
neau se sépara de lui, gagna vers Dockchtsoui
deux portions l'immense quantité de voilures suite, furent étonnés du Lon ordre qui régnait
les sources de la Bérésina; puis, longeant a
prises. Chaque régiment al'ait son quar- dan le 211 corp , donl la tenue contrastait
rive droite, il espérait allcindre Borisofl', y
tier.
singulièrement aYec celle des mi ·érahles passer la rivière sor le pool et, prenant la
Le corp d'armée d'Oudinot environnant bandes qu'il ramenait de Moscou. Nos troupes
route d'Orscha, aller au-devant du corps
trois tôtés de la ville, dont le quatrième, cou- étaient certainement beaucoup moins belles
d'Oudinot, qu'il apposait être dans les ell\'i•
Yerl par la Bérésina, était en ootre observé qu'en garnison, mais chaque soldat avait con- rons de Bohr.
par divers postes, nos soldats pouvaient se
ervé ses armes el était prêt à 'en srrvir
On a reproché à !'Empereur, qui avait
liuer avec sécurité à l'examen du contenu courageu ement. L'Empereur, frappé de leur
plu ieurs milliers de Polonais du duché de
des vo;lores el chariots ru ses. Aussitôt le
signal donné, l'investirration commença. Il
p;fraît que les officier du corps de Tchitchakoff se traitaient bien, car jamais on ne vit
dans les équipages d'une armée une telle profusion de jamLons, pâtés, cervelas, poissons,
. viandes fumées cl vins de toutes sortes, plus
une immense quantité de biscuit de mer,
riz, fromage , etc., etc. ~o soldais profitèrl'nt aussi des nombreuses fourrures, ainsi
que des for les chausrnres trouvées dans les
fourgons russes, dont la capture sauva ainsi
la ,ie à bien des hommes . Les conducteurs
ennemis s'étant enfuis sans avoir eu le temps
d'emmener leurs t'h ' ranx, qui étaient presque tous Lons, nous choisîmes les meilleurs
pour remplacer ceux dont nos cavaliers se
plaignaient. Les officiers en prirrnl amsi
pour porter les vhres dont chacun venait de
faire si ample prorisioo.
La brigade passa encore la journée du 24
dans DorisolT, et comme, malgré les précautions prises la veille, la nouvelle de la ru plurc
du po:it avait pénétré dans les birouacs du
2P corps, le maréchal Oudinot, Youlant que
toutes ses troupes profilassent des denrées
contenues dans les vcitures des ennemis
consentit à laisser entrer successivement e~
ville des délachements de Lous les réoimenls
~OITT-:NJR TlE LA RETRAITE DE Rt~SIE: l, F DRAPFAL', [N ssln el gra~UHde DE!l( CO\.'RT.
qui faisaient place à d'autres, dè~ qu'il 1
avaient opéré leur chargement. 1onobstantla
grande quantité de vines et d'objets de tout air martial, réunit tous les coloneJs et les Varsovie à son service, den 'en avoir pas, dès
enr~ enleîés par les troupes d'Oudinot, il en chargea d'exprimer sa satisfaction à leurs le commencemenl de la campagne, placé
re lait encore beaucoup dont s'emparèrent, régiments pour la belle conduite qu'ils a\·aient quelques-un comme interprètes auprès de
0

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H1STO'l{1.Jl

.MÉN011{ES DU GÉN'É~JU. 1lJU{ON DE MAR.BOT - -...

chaque officier général et même de chaque rai, se dirigeant ensuite à travers champs, en
colonel, car celle sage mesure aurait fait évitant habilement d'approcher de Borisoff,
éviter bien des erreurs el rendu le srrvice de même que des troupes de Wiltgen~tein,
infiniment plu exact. On en eut la preuve établie à Rogbalka, passa entre deux el redans la périlleuse course de plusieurs jours joignit enfin le maréchal Oudinot, le ~;i au
que la brigade Corbineau fut obligée de faire soir, près de :atscha.
dan un pays nouveau pour elle, dont aucun
La marche hardie que ,·cnait de faire CorFrançais ne conuais_ai t la langue; car fort bineau fut crlorieuse pour lui el on ne peut
hrureu. emeol, parmi les trois rkiments com- plus heureuse pour l'armée, car l'Empereur,
mandés par re général, e Lrouvait le Re de ayant reconnu lïmpo sibililé physique de rélancirr. polonais, dont les officiers Liraient tablir promptement le pool de Bori off, résodes habitants tous les renseignements néces- lut, après en avoir cooîéré avec Corbineau,
aires. Cet arnntagt' immen. e servit merveil- d'aller traren•r la Bérésina 11 . Ludiaoka.
leusement Corbineau.
Mais comme Tchitchakoff, informé du passage
En elft:I, comme il était parvenu à une de la brigade Corhineau sur"ce point, venait
demi-journée de Bori off, de pay ans a)anl d'emo)er une forte di,·ision el beaucoup d'arinformé ses lanciers polonais que l'armée tillerie en face de Ludian!.:a, Napoléon emru e de Tchitchakoff occupait cette ville, plola pour tromper l'ennemi une ru e de
Corbineau désespérait de pan·enir à traverser guerre qui, bien que fort ancienne, réussit
la Bérésina, lorsque ces mêmes pay~ans, l'en- presque toujours. Il feignit de n'avoir pas de
gageant à rétrograder, condui irent a colonne projet sur tudianka et de vouloir profiter de
en face de SLudianka, petit villane situé non deux autre gués situés au-dcssou de Boriloin de Weselowo, à quatre lieues en amont solf, dont le moins défavorable est devant le

Ai:

ile Borisotf, el de1•ant lequel se trouvait un
gué. Le~ troi régim,,nts de cavalerie de Corbineau le tra,·ersèrent ans pertes, et ce géné-

RORn nF. f.A BÉRF.SIXA, -

milliers de traînards, que les ennemis durent
prendre pour une forte dh·ision d'infanterie.
A la suite de cette colonne marchaient de
nombreux fourgon., quelques bouches à feu
et la divi ion de cuirassier· . Arrivées à Oukoloda, ces troupes tirèrent le canon et firent
tout ce qu'il fallait pour simuler la con~lruction d'un pont.
Tchitchakoff, prévenu de ces pr~parati[s et
ne doutant pas que le projet de 1 apoléon ne
fùl de franchir la ri\ière sur ce point pour
gagner la route de Minsk qui l'avoi~inc, se
bâta non eul1'ment d'envoyer par la rive
droite toute la garnison de Borisoff en face
d'Oukoloda, m~i , par uite d'une aberration
d'esprit inqualifiable, le général russe, qui
avait assez de force - pour garder en même
Lemps le bas et le haut de la ririère, fil encor!'
descendre vers Uukoloda toutes les troupes
placée la veille par lui en :imonl de Bori off,
entre Zembin et la Déré ina. Or, c'est précisément en face de Zembin qu'est situé le
1·illage de Weselowo, dont le hameau de Stu-

D'après 1me 11ndenne estamf'e.

village de Oukoloda. A ceL effet, on dirigea
o tensiblement ver ce lieu un des bataillons
encore armés, qu'on fit suivre de plus.ieurs

dianka est une dépendance. Les ennemi abandonnaient donc le point sur lequel !'Empereur voulait jeter son pont, et couraien

inutilement à la défense d'un gué situé à nager que pendant deux ou trois toise·. Le rirent-il lors')Ue les grandes gelée» arrivèrent.
six lieues au-dessous de celui que nous allions pa.. age n'offrail en ce moment que de légerPendant r1u'on travaillait à la con~truction
franchir.
irrronvénienl pour la cavalerie, le. chariots des pont. et que mnn régiment, ainsi que
A la faute qu'il commit d'agglomérer ainsi
toute son armée en aval de la ville de BorisoJI',
TchitcbakolT en ajouta une &lt;1u'un sergent
n'eiit pa commi e el que son goul'crnemenl
ne lui a jamais pardonnée. Zemhin e. t bâti
sur un Yaste marais, que traver e la route de
\\ïlna par Kamen. La cbaus,ée de cette route
prt'i ·ente vingt-deux ponts en bois que le
!!énéral russe, avant de s'éloigner, pouvait,
en un moment, faire réduire en cendres, car
ils étaient environnés d'une grandr quantité
de meule de jooc secs. Dan lé ca où
Tchitchakoff eùl pris celle . age précaution,
l'armée française de\'ail èlre perJue sans
retour, et il ne lui eût scni de rien de passer
la rilière, puLqu'elle eùt été arrêtée par le
profond marai dont Zembin ml en louré;
mai,, ainsi que je l'ien~ de le dire, le général
ru 5e non abandonna les pools inlact cl
descendit stupidement la Bérésina al'CC tout
. on monde, ne laissanl qu·une cin11uantainc
de Cosar1ues en ob ervalion ('0 race de Wesclowo.
Pendant que les Russes, trompés par le
démonstrations de !'Empereur, s'éloignaient
• Cliché lieurJdn rr~rb.
du véritable point d'attaque, . ·apoléon donÉrr~ODE OE: LA RETRAITE DP. Rr!'&gt;SfE. - T:1-éltal/ Je Gto WEISS.
nait ses ordres. Le maréchal Oudinot et son
corps d'armée doivent se rendre la nuit àStudianka, pour y faciliter l'établissement de et l'artillerie. Le premier consistait en ce que toutes les troupe du 2•' corps, attendaient. ur
deux ponls, passer ensuite sur la ril'e droite le cavaliers et conducteur avaient de l'eau la rive gauche l'ordre de tra,·erser la ril·ière,
et e former enlre Zcmbin el la rhière. Le jusqu'aux genoux, ce qui, néanmoins, ét:iit !'Empereur, e promenant à grand pas, allait
&lt;lue de Bellune, partant de Nal cha, doil supportable, pui. que malheureu.cment le d'un régiment à l'autre, parlant au soldais
froid n'était pa a sez ,if pour geler la rhière, comme aux officier . ~lurat l'accompaguait.
faire l'arrière-garde, pousser devant lui Lou
les trainard , Làcher de défendre Borisoff pen- qui charriait à peine quelques rares glaçons : Cc guerrier si bra"e, si entreprenant, et 11ui
dant quelque: heures, se rendre en uit.e à mieux eùt valu pour nous qu'elle f1H pri c à avait accompli de si bean,,: faits d'arme
Lttdianka et y pa, er les pont . Tel· furent plusieurs degrés. Le second inconvénient lor ·que les Français -.ictorieux se portaient
ur Mo cou. le fier Mural 'était pour aird
le' ordre' de !'Empereur, dont le événe- ré ultait encore du peu de froid qu'il fai ail,
car une prairie marécageu e, qui bordait la dire éclipsé depui qu'on avait quitté celle
ments empêchèrent la stricte exécution.
Le 25 au soir, la brigade Corbineau, dont rive opposée, était si fangeu e, que les chc- 1ille, et il n'a vail, pendant la retraite, pris
le chef connai sait i bien les en,·irons de 1au1 de elle y passaient a"ec peine et que part à aucun combat. On l'avait vu uivre
tudianka, se dirigea vers ce lieu en remou- les chariots enfonçaient jusqu'à la moitié des !'Empereur en silence, comme s'il eût été
lant la ri,,e gauche de la Béré ina. La bri 0 ade roues.
étranger à ce qui e pa ait dao l'armée. li
L'esprit de corp. c·t certainement fort parut néanmoin ortir de sa torpeur en préCa ·tex el quelques bataillon léger marchaient à sa suite; puis venait le gros du louable, mai· il faut savoir le modérer, et sence de la Béré ina el des seules troupes qui,
'étant maintenue en ordre, conslituaient en
2• corp . Nou quiltàmes à regret la ,-ille de même l'oublier, dan le circon tance dirllIlori off, où nous aYions passé si heureuse- cile . C'est ce que ne urent pas faire, devant ce moment le dnoier espoir de salut.
la Iléré ina, le chef· de l'artillerie el du
Comme Murat aimait beaucoup la carnlerie
ment dt•ux journées. Il emlilail 11ue nou
eu' ions un tri'te pre~sentiment des maux génie, c1r chacun de ces deux rorp éle1•a la el que, de nomhreux escadron qui a-.ail'nl
prétention de c:on lru1re . eu/ les ponts, dl! pa. é le 1 iémen, il ne re Lait plu que ceux
qui nou étaient ré ern1-.
orle qu'il e contrecarraient mutuellement, du corp d'Oudinot, il dirigea le:- pas de
Le 26 nowmbrc, au poioL du jour, nou
étions à dudianka, et l'on n'apercevait, à la el rien n'avançait, lor que !'Empereur, étant l'Empereur de leur côté. Napoléon »'extasia
ur le bel état de conser,•alion de cette troupe
rire opposée, aucun préparatif de défen e, de arrivé le 26, \'Cr midi. termina le différend
sorte que i !'Empereur eùl con erré l'équi- en ordonnant qu'un des deux ponts serait en général et de mon régiment en particulier,
page des ponts qu'il avait fait brùler quel- établi par l'artillerie el l'autre par le génie. car il était à lui seul plus fort que plu.~i('ur
ques jours avant à Or cha, l'armée eût pu On arracha à l'io.lant les poutres et les YOli 11es brigades. En effeL, j'avais encore plus de
franchir la Bérésina sur-le-champ Cette de masures du village, et les sapeurs, ain i J00 hommes à cheval, tandis que les autres
colonels du corp d'armée n'en comptaient
ri,ière, à laquelle certaines imaginations onl que le artilleurs, se mirent à l'oU\·rage.
Ces braves soldats donnèrent alors une guère que 2001 Aussi, je reçus de !'Empedonné des dimension gigantesques, est tout
au plu large comme la rue Royale, à Paris, preuve de dé,·ouemenl dont on ne leur a pas reur de très flatteuses félicîtalions, auxquelles
devant le ministère de la marine. Qnant à sa as ez tenu compte. On les vit se jeter tout mes officier et mes oldats eurent une large
profondeur, il suffira de dire que les trois nus dan les eaux froides de la Bérésina el y part.
Ce fut en ce moment que j'eus le bonheur
régiments de cavalerie de la hrigade Corbi- lra\'ailler constamment pendant six ou sept
neau l'avaieoL traver. éc à gué, sans accidrnt, heures, bien qu'on n'eût pas une seule goutle de Yoir l'enir à moi Jean Dupont, le dome ·nixante-douze heures avant, et la franchirent d'eau-de-vie à leur donner et qu'il. ne dus enl tique de mon frère, ce erviteur dévoué dont
de nouveau le jour dont je parle. Leurs che- avoir pour lils, la nuil suivante, qu'un champ le zèle, le courage et la fidélité furent à toute
vaux ne perdirent point pied ou n'eurent à couvert de neige!. .. Aus i pre que Lou pé- épreuve. Resté ,:cul, aprè que on maitre

�1!1S TO]t1.Jl

..

_.;._ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ J

eut lité CaiL prisonnier dès le début de la campagne, Jean suivit à ~loscou le 16•· de cha seur , fit toute 1a retraite cn soif!llant •et
nourri. sant les trois clm•aux de mon frère
Adolphe, lt il n'en ,·oulut pas Yendre un seul.
malgré les offrrs les plus sédui~antes. Ce brave
garçon ,inl me joindre après cioq mois de
fatigues el de misèrrs, r.1pporlant Ions les
effots de mon frère; mais rn me les montrant, il me dit, les larmrs aux yeux·, qu'ayant
usé sa chaussure et se YOyant réJuit à marcher pied· nus ur la glace, il s'élaiL permis
de prendre une paire de botte de son maitre.
.le ~ard,i à mon enice cet homme e·timable, qui rue fut d'une bien grande utilït&lt;-,
lorsque. quelque temps après, je fns blessé
derechef au milieu des plu h'.&gt;rribles jours
de la grande l'Clraite.
\IJÎS re,·enon au pass.1ae de la Bén\~ina.
Non seulement loas nos chevaux travcr èrent
celle ri1•ière facilement, oui· no, cantiniers
la franchirent avec leur charrettes, ce qui
me fit penser qu'il serait po. ible, après aYOir
dételé plusieurs des nombreux chariots qui
suivaient l'armée, de les Jixer dans la rivière
les uns à la suite des autres, afin de former
dh-er~ passage pour les fanla _ins, ce qui
faciliterait infiniment l'écoulement de masse
d'hommes isolés qui le lendemain se presseraient à l'entrée des ponts. Cette idée me
parut si heureu e que, bien que mouillé jusqu'à la reinlure, je repassai le gué pour la
communiquer aux généraux de l'état-major
impérial. Mou projet fut trouvé bon, mais
pcr onne ne bougea pour aller en parler à
)'Empereur. Enfin, 1e général Lauri ton, l'un
de ses aide de camp, me dit : « Je vons
a charge de faire exécuter celle pa.serelle
« dont vou venez de ·i bien expliquer l'uli&lt;&lt; lité. » Je répondi
à celle proposition,
vraiment inacceptable, que n'ayant à ma di position ni apeurs, ni fanta sins, ni outils,
ni pieux, ni cordages, et ne devant pas d'ailleur abandonner mon régiment, qui, placé
sur la rive droite, pouvait ètre allaqué d'un
moment à l'aalre, je me bornais à lui donner
un a,·i~ que je croyai bon et retournais à
mon poste!. .. Cela dit, je me remis à l'eau
el rejoignis le 23•.
Cependant, les , apeurs du génie cl les artilleurs ayant enfin terminé le deux ponts d~
chevalet·, on .fit pas,er l'infanterie cl l'artillerie du corps d'Oudinot, qui, dès leur arril'ée
sur la riYe droite, allèrent placer lcur bivouacs dans un grand bois :itué à une 1lemilieue, au delà du hameau de Zawniski, où la
cavalerie reçut ordre d'aller les rejoindre.
'\ous ob ervion ainsi lakowo• et Dominki,
où aboutit la grande route de Min k, par
laquelle le général Tchitchakoffavait emmené
toute· se troupe rers la ha e Béré ina, el
qu'il Jm•ait reprendre nécessairement pour
se reporter sur nou en apprenant que
nous avions franchi la ririère auprès de Zembin.
Le 27 au soir, l'Empereur pas a le pont
avec sa garde et vint 'établir à Zawni ki, où
t. Ou StakolT.
~- Hllu une curieuse et d_ramaliquc relation illu •

la cavalerie reçut l'ordre d'aller les rejoindre.
Les ennemis n'y avafonl pas paru.
On a beaucoup parlé des désa Lres c1ui
curent lieu sur la Bérésina; mais ce riue personne n'a dit encore, c'est qu'on eût pu eu
éviter la plus grande p:trlic, si l'état-major
général, comprenant mieux gcs de\'oirs, eùt
profité de la nuit du 27 au 2 pour faire
lrarcrser les ponts au bagages el urtout à
C&lt;'s millier.. de lraiitard · qni le lendemain
obstruèreol ltJ passage. En cffcl, aprè avoir
bien établi mon régiment au bivouac de
Z1Wni ki, .ie m'aperçus de l'absenl'e d'un
clmal de bât qui, portant la petite cais c et
les pi~ccs de comptabilité des escadron de
guerre, n'a\ait pu ètre ri:-qué dans le gué. Je
pensais donc 11ue le conducteur et les cavalicrs qui l'escorlaient avaient attendu r1ue les
pont~ fussent établis. li· l'étaient d~puis pluieurs heures, et cependant ces hommes ne
parai saicnl pa " ! Alors, inquiet sur eux aussi
bien que sur le dépôt précieux qui leur était
confié, je veux aller en personne favoriser
leur plssage, car je croyais les pont encombrés. Je m'y rends donc au galop, el quel est
mon étonnement de les trouver complèteme,il déserts! ... Per:;.onne n'y pas ail en ce
moment, laodi qu'à cent pa de là el par
un beau clair de lune j'apercevais plu de
;&gt;0.000 traînards ou oldats i olés de leur3
régiment., qu'on surnommait rôtissew·s. Ce
hommes, lranquillemenl assis devant des feut
immense , préparaient des ~rillades de chair
de cheval, sans se douter qu'ils étaient devant
une rhi\re donl le pa. age co1Hcrait le lendemain la vie à un grand nombre d'entre eux,
taodi qu'en quelques minute· ils poumient
la franchir sans oh tacles di·· à pré ·enl, cl
achever les préparaùf de leur souper sur
l'autre rire. Da reste, pas un officier de ln
maison impériale, pa un aide de camp de
l'état-major de l'armée ni d'aucun maréchal
n'était là pour prévenir ces malhP.ureux et
Le pous er au hcsoin ,·ers le ponts!
Ce fut dans cc camp désordonné que.je vi
pour la première foi des militaires revenant
de M.&gt; cou. Mon àme en fut oa\réel. .. Tous
les grades étaicnt confondus : plus d'armes,
plus de tenue militaire! Des soldats, des
oflicilr; cl même des généraux couverts de
haillons el n'ayant pour chaussures que des
lambeaux de cuir ou de drap mal réunis
au moyen de ficelles! Une cohue immense
dans laquelle étaient pèle-mêle des milliers
d'hommes de nations di,·er-es, parlant bruyamment toutes le langues du conùnenl européen, sans pouvoir se comprendre mutuellement!
Cependant, si l'on eùt pris dans le corps
d'Oudioot ou dans la garde tJuelques-uns de
hl.taillons encore en ordre, il eus.sent facilement poussé cette ma5 eau delà de pools,
pui que, en retournant ver· Zlwoi~ki, cl
n'ayant avec moi que quelques ordonnance ,
je parvins, tant par la persuasion que par La
force, à faire p:t scr deux ou lroi mille de
ces malheureux sur la .rire droite. Mai un

Xou · YOiri arri\·és au moment le plu terrible de la fatale rampagnc de Ru ie ... au
pa sa ..e de la !¼résina, qui cul lieu principalement le 28 novembre....
.
A l'aube de ce jour néCa te, la po,ilion dts
armée belligérantes était celle-ci. A la riîC
gaucllc, le corps du mmiclial Yictor, aprè
aîoir é,acué Bori off pendant la nuit, 'était
rendu à iudianka avec le 9' corps, en poussant devant lui une masse de trainard~. Cc
maréchal arnil laissé, pour faire on arrièrcgarde, la divLioo d'infanterie du général
Partouoeaux, qai, ayant ordre de n'é1·acuer
h ,il!e que deu1 heures aprè lui, aurait dù
faire parùr à la aile du corp d'armée plusieur petils détachements qui, unis au corp'
principal par une chaine d'éclaireurs, eusse11L
ainsi jalonné la direction. Ce général aorait
dù, en outre, envoyer jusqu'à :1udiauka un
aide de camp chargé de reconnaitre le· chrmins et de revenir ensuite au-de,·ant dt! la
divi.ion; mai Partouneaux, négligeant toutes
ces précautions, se borna à se mettre eu
marche à l'heure pre crite. Il rencontra deux
routes qui se bifurquaient, cl il ne connai·sait ni l'une ni l'autre; m:iis comme il ne
pouvait ignorer (pui~qu'il venait de BorisolT)
que la Bérésina était à sa gauche, il aurait
dù en conclure que pour aller à Studiaoka,

lrêe dol la campa!l'ne de Russie. publiée à Slolli(llrJ
en 1blt3, Fwer du Faure 5igrialc ~eue lll'tti lè des

ponts dans la nuil du 2i ~u 28 nu,cmbrc, el mc,me
dan, celle du ':!X au '!O. '. .Y11tc dr l'fditn,r. )

autre devoir me rappelant vers mon régiment, je dus aller le rejoindre.
En ,·aiu, en passant devant l'état-major
général et celui du général Oudinot, je signalai la \'acuité des ponts cl la facilité qu'il
y aurait à faire traverser les hommes sans
armes aa moment où l'ennemi ne faisait
aucune entreprise: on ne me répondit que
par des mots é1•asiis, chacun 'en rapportant
à son collègue du soin de diriger celle opération 1 •
ne,·enu au bivouac de mon régiment, je
fus beureu cment urpris d' · trouver le brigadier el- les huit chasseurs qui, pendant la
campagne, avaient eu la gardtl de notre troupeau. Ces bra\'eS gens ~e dé olaient de ce
que la îoule des rdt,sscurs, s'étant jetée sur
leurs bœurs, les avaient Lous dépecés cl
mangé· ous leurs yeux, sans qu'ils pussenl
'y opposer. Le régiment se consola de celle
perle, car chaque cavalier a1·ait pri à BorisoO' pour l'În!fl-cinq jours de Yine .
Le zèle de mon adjudant, M. Verdier,
l'ayant pou é à retourner au delà des ponts
pour tàcher de découvrir le chas eurs gardien de notre comptabilité, ce bra\·e militaire s'égara dans la foule, ne put rep:L er la
ririère, fut tait prisonnier dans la bagarre du
lendemain, et je no le revis qne deux ans
après.

CHAPJTR.E XIX
l1t!J'lc de ln didsi11n flartounl'aux. - Coml,ot ,le
Zawuiski (Iré flrillol\a, - ~(. tic :Suailli?S. - l'~ss:ig,, ile ponls t'I eauurovhe ,le la Bér1;5i110. - I.e
'-2• corps proll\gc la n•tr11ile. - Je suis blc•s,;é il
Plcd1lchéniL•oui.

�ffiST0'/{1.J!
frappant! J'envoyai sur-le-rhamp une cadron
à on secours, mais cet effort resta infructueux, car une vi\·e fusillade partie des maisons empêcha nos caraliers de pénétrer dans
le village : depuis ce jour, on n'entendit plus
parler de . T. de oailles !. . . Le superbe
fourrure et l'uniforme couvert d'or qu'il
portait a}ant tenté la cupidité de Cosaques,
il fut probablement massacré par ce harbarc . La famille de )I. de ~oailles, informée•
que j'étais le dernier Français a,·ec lec1ucl il
eùt causé, me fit demander des ren eignemeols sur sa disparition; je ne pu. donner
que ceux usmentionnés. Alfred de Noailles
était un excellent officier el un lion camarade.
Mai celle digression m'a éloigné de Tchitchakoff, qui, l,allu par le marécbnl J 'e},
n•o~a plus \enir nous allaquLr ai sortir de
. takm, :&gt; de toute la journre.
Aprè · vous arnir fait connaitre :ommaircmcnt la po ition des armées sur les deux
ri,e. de la llérésina, je dois mu- dire en peu
de mots ce c1ui se passait ur Je Oemre pendant le combat. L ma. ses d'hommes isolés
qui avaient eu deux nuits cl ùeux jours pour
traverser les ponts et qui, par apalbie, n'en
avaient pa- profilé, parce que pcr onne ur
les y contraignit, voulurent tous pas. er 1\ la
fois. lor~11ue les boulets de Wittgen tein
vinrent tomber au milieu d'eu .. Cette multitude immen. e d'hommes, ùe rhe\'aU el dt'
chariots s'en las 'a complèlerumt à l'entrée dr.
ponts, qu'elle ob·tru.ait sans pouvoir le~
ga•mcr l... Un tri• 0 rand nombre, a1ant
manqué celle entrée, furent pous és par la
foule dans la Bérésinn, oi1 prestJUc Lou~ 'C
no1~rent !
• Pour comble de malheur, un des ponts
'écroula sous le poid de. pièce et ùes
lourds caissons qui le, suivaient! Tout se
porta alors vers le econd pont, où le Msordre
était déjà i grand que les hommes le plus
vi oureux ne pouvaient r~si ter à la pre sion.
Un grand nombre furent étouffé · ! En ,·oyant
lïmpo~,ihilité de traver~er les pont ainsi encombré·, beaucoup dr t•onducteur, de voiture pomsèrcnt lrur chevaux dans la
rh il·re; mais ce mode de pas age, qui eùt
été fort utile si on l'eùL exécuté avec ordre
deux jour auparavant, deùnl ratal à presr1ue
Lous ceux qui rcntrt•prirenl, parœ que,
pous.anl leurs chariots lumultueusemcnt, ils
'entre-choquaient et c remcraient b uns
les autre·!
Cependant, plu ieur paninrenl à la rh·e
chouarl conltrm~nl ,le poi11tN1 point le; détails dom,(,•
oppo ée; mais comme on n'a,ait p:is préparé
ur l'es é,-è11cmcu1, : la pr,~c el ln perle ,le Borboll
de ortie en abattant les talu de· uergcs.
par lt·s Russes; leur mouvement intcmpe. tif,ur lforesinu inférieur; le romh3L dL• Za"11i~kl près Urill-01,a cl
ain i que l'étal-major aurait dù le faire,
Sta.kom,; la fatale n11,ture ,t,,, pont, et la retraite de
peu de voilures parvinrent 11 les gravir, el il
un, troupe~ par le., mnrai. gelé, dl' Z1•mbi11 '.''fotr de
périt encore là bien du monde!
Uditr11 r.'

siLué ur ce cour~ d'eau, c'était la roule de tact avec ceux qui revenaient de "oscou,
gauche 11u 'il faJlait prendre!. .. Il fil Lout le n'avaient aucune idée du désordre qui régnait
contraire, et, suhant machinalement quel- parmi ces malheureux, le moral du corp
ques volliaeurs qui le précédaient, il 'enga- d'Oudinot était resté e.'œellent, et Tchitchakoll
gea sur la route de droite et alla donner au fut ,·igourcuserucnl repoussé, sous les yem:
milieu du nombreux corp~ ru .5e do "énéral mêmes de !'Empereur, qui arrivait en cc
moment avec une réserve de 5,000 rantasWittgenstein!
Bientôt emironnée de toull'S parts, la din- sins et l,000 ra,·aliers de la vieille el de la
ion Partouneaux fut contrainte de mettre jeune garde. Les nusses renou\'elèrcnt leur
bas le armes 1, Lamlis qu·un simple chef de alla11ue et enfoncèrent les Polonais de la lébataillon qui commanJail .on arrière-aarde, gion de la Vi Lule. Le maréchal Oudinot fut
ayant eu le bon esprit de prendre la route de grièlement Llcssé, el Napoléon enrop N,·y
gauche, par cela ~cul 11u'clle le rapprochait pour le remplacer. Le général Coudras, un
de la rivière, rejoignit lti marécho.l Victor au- de nos bons officiers d'ioranterie, fut tué; le
prk. de Studianka. La surpri. e de ce maré- vaillant général L grand reçut une bic sure
chal fut grande en ,·opnt arriver ce baLaillon dangereuse.
au lieu de la dh•i~ion Partouneaux, donl il
L'action e pa. ait ùans un bois dr sapin.
fai~ait l'arri,~re-~arde t ~lai l'étonnement du de dimension colo .sales. L'artillerie ennemie
maréchal se ch;ngea bienlût en stupéfaction ne pouvaiL donc apercevoir nos troupe que
lorsqu'il fut attaqué par Ir llus e. de Witt- fort imparfaitement; au~. i tirait-elle à toute
gcn tein, qu'il croyait tenus en échec par la • volée san que c. Lou lets nou;;alleignissent;
divi. ion flartouneaux ! \'iclor ne put dè lors mais. en pa sant au-de ·us de nos tête, , ils
douter que ce génfral et tou es régiments brisaient beaucoup de branche. plus grosse.
ne fus~ent prisonniers.
que le corps d'un homme, et 11ui tuèrent ou
~lai' de nouwau~ malbcnrs l'allendaienl, bic sèrent dans lèur chute Lon nombre de
car le maréchal russe Koutou off, qui, depuis no gens cl de nos chevaux. Comme les arbres
florisoff, aYo.iL uhi l'arlouneaux eu queue étaient trt~ · c. pacés. les ca,·aliers pouvaient
arec de oomLreuses troupes, apnt appris. a circuler entre ru , quoique avec difficulté.
capitulation, pressa rn mard1c tl vint ~c Cependant le m~rédial Ney, voyant approcher
joindre à Wiltgenstein pour accabler Je ma- um• forte colonne russe, lança contre elle ce
réchal Victor. Celui-ci, dont le corps d'armée qui nou · rt' tail de notre diYision de cuira était réduit à 10,000 liomme., oppo, a une ~icr .. Celle charge, faite dans de conditions
ré ·i~tance des plu vives. , es troupes (même aus i extraordinaire.• fut néanmoin l'une
le· .\llemand · 4ui en (ai.aient partie) com- de plu brillante:- que j'ai vue !... Le hme
Lattirent a,cc un courage vraiment héroïque colonel Jluboi., il la tête du 7" de cuirassiers,
el d'autant plus remarquai.ile que, attaquées coupa en deux la colonne ennemie, à laquelle
par deux armé à la foi· el étant acculées à il fit 2,000 pri.onniers. Les Ruse . ain .. i
la llérésina leurs mouYcmenl •se trouvaient mis en dé ordre, furent pour uivis par toute
en outre gênés par une grande quantité de la C.l\'alerfo lé ère cl rcpo_nssés avec d'énormes
chariots conduit san ordre par des hommes perles ju:qu'à lakowo 1 •
isolé:, qui cherchaient lumuhueu. ement à
.le reformais les rang. de mon régiment.
agoer la rivière! ... Cependaut le ma·réclial qni avait pris part à cet engagement, torque
VicLor contint KoutousolJ el \Vilt,.ensll'În je vi arrh·er à moi .~t. .\lfred de ~o:iilles,
Loule la journée.
avec lequel j'étai$ lié. li m·enait de porter un
Pendant que ce désordre et ce combat ordre du prince Berthier dont il était aide de
a\·aient lieu à • tudiauka, les ennemis, 11ui camp; mais, au lieu de retourner ver· cc
prétendairnt ·emparer des d~ux extrémité
maréchal après avoir rempli ~a mis ion, il
de ponts, attaquaient sur la rire ùroite le. dit, en s'éloi .. nant de moi, qu'il allait juscorp: d'IJudinot, plad• en a\'anl de Za" ni:-ki. qu'aux premières maisons de takowo pnur
A cet ellrt, les 50,000 flusscs de Tchitchakoff, t•oil' ce que Iai aient les ennemi . Celle eudébouchant d"' takowo, 'avanc:\rcnt à •1 rand
rio 'ilé lui devint fatale, car, en approchant
cris contre le 2• corp., qui ne comptait plu
du village, il fut entouré par un groupe de
dans ses rangs que 8.000 combattants. liais Co!'aques qui, après l'a,·oir jeté à has de . on
comme no soldats, n'ayant pa· élé en cou- chc\'al et pris au collet, l'entrainèrc1it en le
0

1. r,.,. ,:-éuéral Parlonncam se d,•rcn,lit 11'1illcur.1
hrroiqucmenl; 5D di,i,ion t\lail r,·,luilc il &lt;1uclque.
crntaim• ,le comballnnh lo™Ju'cllc ,lui ,,, rendre .
(fov. TmtR,, Jli,toin· du C:011sulal rl ,Ir rF.mpirt.)
-i. Tchitthnkoll a rendu jushce n la , igueur if,,
uotre c.1,nlci-ie ,bns celle ntl'uirc. llu re~le, es
m,1ircs 11rnhliés en 11162 l'i 1·~u~ 1lu r imte de Rod,e-

,1~

(A suivre.)

GÉNERAL

DE

,\ \ARBOT.

Concini

►

Par Paul de SAINT-VICTO~

Concini el Léonora Galigaï, sa morne com- vaillac au meurtre, et le lançant ur le roi.
pagne, onL subi, depuis deux ~ièeles, 'toute!l Je sais bien que celle accusation elTro)ablc
les aYanies de l'histoire. La pitié vou 'prend s'est in inuéc, ·ans romhre d'une prcu\·e,
devant leur· mémoires cruellement dilîam~e .. dans quelques .l/é11t0ÏJ•e.~: mais la "rand&lt;'
comme elle vous aurait p1•i, devant leurs histoire a toujour~ dédaign t de l') acc~cillir.
membres r~mpus et ~aignants. C"rtes, je ne Aucun même des pamphlets féroces t(Ui se
veux pa, faire un m:trlyr de Concini ni une ruèrent sur Condni aba1tu ne l'a rc1pétée.
•aint1• de la Galigai.Je sai. leur noire, intri- !l'ailleurs, s'il fauL eroirc les timoins qui se
gue · et leurs pillages effronté~ . .Je comprend· lahent rgorger, il faut bien croire aussi
la colère de la nobles e française, réduite à l'homme qui se lai .a tenaill&lt;'r, écarteler,
plier devant le sigi, bé de l'in1linne veuve a. perger d"huile Louillantc et de plomb fondu,
d'flenri l\'. Il faut dire cependao0 t que ses en jurant, jusqu'à son dernier hurlrment,
rnnemi. le valaient et qu'il ne fol ni pire ni qu'il n·a,·ait pas de complicrs. 'il )' a quelmeilleur que l'époque où il parad:i.
que cho.c de prou,·é, en histoire, c'est cette
li n'y a pas. dans l"histoire de France, un déoéaation de flavaillac, 11uc n'rLranlèrenl
règne plus honteux que la régence de larie pas de tortures qui auraient fait crier une
de Médicis. La Fronde e t une Jliade auprè.
lalue de bronze. \ lui seul, cc (l&gt;moiœnage
de la Batrachomyomachie Iéod.ile qui s'agite absout Concini.
autour de cell&lt;' lourde pécore. C'est pour de
Il e. t difficile, d'ailleur , de lrom-er un
l'arg,·nt que le~ princes S&lt;' halleut; c'e l pour scéléral dan~ ce drcile. Concini a\·ait les quades charges de cour que les grand conspi- lités de ses \'Îces; il élail servlaLle, facile,
rent. La révolte l't la soumLsion afflchent magnifique, aimant fort, comme \rlequin, à
ryniquement leur larif; le dr:ipcau de la faire de~ présents avec l'argent qu'il avait
guerre chile n'e l plus qu'un sac à remplir. volé. ou plu grand lorL fat d'èlre im,olrnl
f.oncini joua le rùle d'un valet fripon, dans enn-rs la Fortune, et de ,ouloir, comme il le
Cl'! anarchique imbroglio, gorgeant celui-ci,
dit un jour, &lt;1 la pou ser à bout n. Le uccè.s
nllèchnnt celui-là, bâclaut les trèrns ou les colla monstrueu &lt;"me11t -a ,•arnlé naturelll'.
roups d'État, selon le br oin du jour; fai.on atLilude, à la cour, pendanL a dernière
ant, de sa fa\·eur, métier cl marchandi.c. Il année, éLait Cf'lle d'un C:jan de théâtre, arrnlait
a,·ec lt&gt;s rnleurs, il inlrinuait
a\'CC les pent:ml la scène, :1 grandes enj:imhécs. fi
•
•
0
mlr1ganls, et, en C&lt;'la, il faut dirr que ce lr\'I' une armée dr . ept mille hommes, à sa
ruffian po~iûque foi.ait ,on métirr.
olde et à . a livrée; il s'adjuge des ville-, de
guerre donl lui eul ouv-re Pl ferme les portes i il entas l', ~ur a mince per onne de par•
,·enu étranger, les marqui ats, les maréchalats, le gouveraemcnts, le surintendances;
il a de.~ gardes du corps et des gentil hommes
ordin:iircs, qu'il appelle es cogfi01ti di 111ila
fra11clii. « Il mépri ait fort le. princc:e., dit Tallemant, - et, en cel:i, il n'avait pas
grand tort. ll ~lais il eut tort de mépri. cr,
comme un enfant imbécile, ce jeune roi de
seize an.;, tacilurne et mélancolique, qu'il
al'ait relégué dan- un coin du Loune, parmi
ùe fauconniers cl des oiseleurs.
Ce furent ces oi.elcurs qui le prireut dan
un filet lentement ourdi. li fau L lire, non
dans l'bistoirt orficiclle, qui abrège et qui
déeolorC', mai$ dans un petit livre du lcmp :
Relation e.racle de /oui ce qui s'est passé à
la mort du 111aréd1al d',l11cre, cet étrange
complot d'un roi contre son ~ujet. On y ,·oit
Louis Xlll machina.nt la nuit, dans son lit,
avec Luyne. , son favori, et de familiers d':inlichamhre, le pi~ne où se prendra 1-,a hèle
noire. Rien de puéril, en apparence, comme
cc comp1ot qui doit frapper no coup i ter~lais c'est le char.,cr d'un trop grand crime rible. Le roi ·e blottit dan sa ruelle, pour
11ue lui imputer la mort d'flenri IV; c'est délibérer avec ses affidés, il thuchote, il 'inexagérer la fiction que le montrer stilant Ra- terrompt pour regarder si l'on ne ,ient pa

~es grief sonl ceu\ d un enfant que l'on empêche de joner à sa gui·e. Vous diriez un
écolier conspirant, au dortoir, contre son ré1-{•'llt.

Mais un soufllc même trouvait des écl1os,
dan cc p:ilai elll•ahi par l'e. pionnaae italien. Concini fui :l\'erli dn sourd murmure
de faarâce qui partait de l'alcôve ro -ale. li
dédaigna d'y prêter l'oreille. L'infatua lion
l'aveuglait; ses yeux ne vopient pas plu- que
ceux qui brillent . ur la roue des paons ..\ux
avis de mauvais augure, il objcrlail des rodomontades. n jour, il avait dit à Lu)·ncs :
&lt;r Momieur de Luynes, je m'aperçoi , Men
que le roy ne me fait pa bonne mine, mais
vous m'en répondrez. » Un aulrû jonr, il
répondait à une dénonciation ami,·alc: « Luynes a pensée de toute · choses: mais il y a "i
loin ùe luy à moy, que nous n'arnns pas sujet ùe nou· craindre. » C'était le JI 11 ·oserait!
du dnc de Gui e, parodié par un matamore.
Le hasard déjoue, troi' foi , le complot
royal; par trois foi , Concini recule instinctivement devant le fer qui doit le frapper. Il
sort de la chambre du roi, à l'in. tant où se.s
meurtriers allaient y entrer; il quitte, malgré la prière de Louis X111, une partie de
billard, au milieu de laquelle les conjurés devaient le surprendre; la Yeille de sa mor~.
encore, \'itry le mauquc, au:t porte du
Lomre.
Enfin le jour de l'exécution se li•re; cellr
fois, le piège e l sûrrmenl tendu, la cour du
palais se remplit de cavaliers, drapé dans
leur manteaux iusqu'am ·eux. Vitry mar-

�'-::------.------------,,..--------,,--------------------

1f1S TO'l{ 1.ll
Toul le matin, il y resta à lriompber, le. cadavre, gratte la tombe avec ses ongles;
comme sur un parnis ; à déclamer, comme elle le déterre, elle le traine., en le bâton~ur un tréleau, le récit de cette première tra- nant, sous une potence du pont Neuf. Là, un
gédie de son règne. Sa joie enfan- laquais de Concini le pend par les pieds, et,
tine el cruelle ne tarissait pas. Jamais comme la corde manque, les gardes du roi qui
il ne parla tant qu'en ce jour si- pas~aienl lui jellent les mèches de leurs
nistre. Au-x premiers \'eous, il ra- arquebuses. Puis celle canaille, enragée, décontait ses griefs. Le maréchal capite le misérable cadavre; elle lui crève les
s'était couvert, en jouant à la pau- ye·ux; elle lui !ranche le nC'z; un furieux
me avec lui ; il s'était assis plonge sa main dans sa poitrine entr'ouverte,
dans sa propre chaise, au conseil ; l'en relire toute sanglante, la met dans . a
il se présentait, à so.n audience, bouche; un autre arrache le cœur, le rait
escorté de deux cents gentilshommes, cuire sur ùes charbons et le mange .... Un
lesquels sortaient en même temps tronçon informe pendait encore au gibet; la
que lui el le laissaient se morfondre ioule l'en arrache et court le rependre à la
seul. Puis c'étaient des airs de maî- potence de la Grève; elle le dépèce ensuite et
tre qui se réveille, el qui va se fait rôtir ses lambeaux à des kux de joie.
mellre à régner. Le cardinal de La
Ce n'est pas tout. Concini arnit un fils, un
Rochefoucauld, voyant qu'on lui par- enfant de quinze an . Il faut laisser parler la
lait d'affaires, lui dit « qu'il serait Relation, pour entendre le cri dn temps dans
bien autrement empesché doresna- toute sa fureur : (( Les archers, qui le gar.Au L ouur&amp; u1:r,u1t lf)a pwr le b:tndt /1, Frt1t1&lt;e
vant qu'il n'avait esté jusques à daient, ouvrirent les fenêtres qui donnent ur
1"t Ffr ~ IP.1',trop T,om1orttl,frmm1:
cette heure ». - « on, - dit-il, le pont et lui firent voir cc îuneste spectacle
- j'e Lois bien plus empesché de de sûn père pendu, afin qu'il appi-ist à mieu:r
C.u ,! dm,11 tp_o1mra11 hauttfrrmt pounet,
faire l'enfant, que je ne suis à tou- vivre. &gt;J Quels crimes n'absoudraient de si
Er lervemrtdulou u trt'(Ïn mD Nmmt.
tes ces affaires-cy. » n dit à un horribles douleurs! Devant ce malheureux,
autre : &lt;&lt; L'on m'a fait fouetter les tué, par trahison, au tournant du Louvre,
MORT DE Coxcrn1.
mulets, six ans duranl, aux Tuile- comme au coin d'un bois; devant ce corps
J)'.;zpr~s I111e 1&lt;r,1v11re du temts. (Cabinet des E.t~mtes. )
ries : il est bien temps que je fasse broyé par la furie populaire et réduit, vingtma charge. » Un moment après, quatre heures après sa mort, à une poignée
allendanl, un morceau de parchemin, d'une comme il s'amusait à jouer de .J'épinelle, sur de cendre sanglante, que des cannibales Yenmain convulsire. Son canif semble, de loin, une table, quelqu'un lui dit:« Que faites-vous dent, par les rues, un quart d'écu l'once, on
guider les épées. De bonne heure il a fait là, ire? 1&gt; Il répondit avec une fière ironie: oublie tout, ses vices, ses concussion , ses
d:re à la petile reine ci que, si elle oyait du « Je fai~ l'enfant. &gt;&gt;
rapines, pour ne se souvenir rpie du supplice
bruit, elle ne 'étonnast de rien &gt;1. On signale
Or, tandis qu'il faisJit si bruyamment le gigantesque qui les expie au centuple. L'exl'apiiroche du m3réchal d' A.ocre; il apparait monarque, celui qui dcYaiL régner en son cè3 du chàlimcnl réhaLilill' le coupable; le
sm le quai, escorté de trente genlihhommcs. nom cl le remettre à la place d'où, ce jour- gibet, lorsqu'il est trop haut, grandit la vicLe voici qui avance; il est à l'entrée du pont; là, il crovait rnrtir, entra modestement dans time.
on lui remet une lettre, il ralenlit le pas pour la salle. • « Eh bien, Luçon, - lui cria le·
nien ne manque à ce marlyrologr. En ha~.
la lire .... C'est alors que Vitry s'approche et roi, - me voilà hors de voire t1-ranl'arrêtr. Le maréchal recule brusquement; il nie 1 » Et, comme füchdieu s'ins'écrie : J mi! (à moi!) Au même instant, clinait et l'Oulait répondre: &lt;&lt;Allez!
trois des conjurés lui tirent, à bout portant, allez! ôlez-rnus d'ici! &gt;&gt; reprit-il
leurs pistolets au ,·is:ige, les autres le per- d'nne Yoix menaçante. C'est une
cent de lrurs épées; il tombe ·ur les genoux. des meilleures plai anteries de l'hisVitry, d'un coup de pied, le remuse à terre toire, que Richelieu surgissant decl fait jeter on cadavre dans le rorps de vant Louis XIII, au moment où il
garde, sous un portrait de Loui XIII. L'his- triomphe du sig1101• Concini.
toire se contrefait elle-même, quelquefois. Il
Cependant la multitude ae:bevait
était dit que, d'un bout à l'autre, la mort de à sa manière la vengeance royale.
c~ Scapin ressemblerait à celle de César.
Les meurtriers avaient dépouillé le
« Il parait plus grand mort que vi, ant n, cadaue de Concini : Larroque lui
di ail flenri Il[ mesur3.Dt de l'œil le grand avait pris son épée, Le Buisson sa
Guise à terre. C'est l'effet que produisit Con- Lagne, Boyer son écharpe, ·un aulro
cini, d'après le fracas que fît sa chute et les son manteau de rnlours noir, garni
chants de Yictoire qui la proclamèrent. A de passements de Milan; puis ils
peine est-il tombé, que les trompettes son- l'avaient enreloppé d'un drap, attaOr!_tr, , "rnet.mo,, ,b,; hn "V1lai,, d1adr111t,
nent, que les tambours ballent, que des ca- ché par les deux )Jouis avec des
"alc.1des galopent par Ja ville en criant : Jîccl!es, et ils l'avaient jeté d..tns
Dud..sryqùffitroû ,t ,/e,, fou plriJ â cH.u, \
« Vi rn le roi! le roi est roi! » Louis XHr ap- une fosse de aint-Germain-l'AmerIl f.rrit ft1r,ubt11l1" , "" rr. domm Je mime,
parait armé au balcon, criant aux. meurtriers: rois. Un prêtre aYaiL îOulu réciter
Arcu~:qur rommnn ,· 1,&gt;:1:in,,t, o:Jl:r ·
« Grand mercy l grand mercy à vou ! A celte le De Profimdis; on lui avait mis la
heure, je suis roy ! » Les courtisans, à genoux main sur la bouche et fait rentrer
LÈONOR.A GALIG.\Î EST CONDUltE AU SUPPLICE.
hier deYanl le favori, accourent, par trou- son oraison dans la ,gorge. « D.: nx
D'atrès 1me gr.:rvure du lemf.ç. (f'Ji'i11el des Es/.lmpes.)
peaux, pour fêter sa mort. lis acclaJ]lent le petits pages se voulurent amust r à
roi, ils se prosternent, ils l'adorent. La pleurer autour du corp , » des lagrande galerie, encombrée, ne suffit plus à quais les battirent et leur volèrenl leurs la fureur des bêtes Ju cirque ùé"hir3nl uue
la foule. Le petit roi monte sur un billard manteaux.
proie; en haut, el comme sur les gradins supour la recevoir.
Le matin venu, la populace, qui a llairé périeurs de l'ampl1ilhéàlre, la vengeanre
che de lon 6 en large, r('gardanl, à rhar1ue
instant, du rôlé ~e la porte el du pont-levk
Le roi attend dans rn chamhrc; il nt.dl', en

1

royale savourant délicatement son plai~ir. Ce
jeune fils de Concini, qu'on traînait dernnt
le cadaHe pendu de s:m père, rdusait toute
nourriture et 'foulait mourir.
La petite reine .Anne d'Autriche
envoya des confitures à l'enfant et le fit venir dans sa
chambre. On lui avait dit qu'il
dansait bien; elle lui ordonna
de danser; l'enfant obéit. Il
dansa, aveuglé de larmes et
ravalant ses sanglots. Jamais
il ne se remit de cette danw
funèbre, il ne fit depuis que languir, et s'en alla, quelques
mois après, mourir à Florence.
Que &lt;lire encore du supplice
de la G3ligaï? On ne sait pas
le mot de celle énigmatique
créature, naine de taille, maigre comme une Jane, armée
d'yeux enflammés qui semblaient lancer les sorts et les
maléfices. Elle passa sa vie
dans les ténèbres el les arcanes des camarillas. Son histoire est un pot au noir. Cela
est resté obscur et furtif, comme le serait
lïnlluence d'une négresse au sérail. Elle &lt;lit
même à ses juges avec l'orgueil d'une femme
qui va mourir, et qui n'a plus rien à ménager sur la terre, ce qu'était le charme magi11ue qu'on l'accusait d'arnirjeté sur la reine:
« L'influence d'une âme forte sur une âme
faible, d'une femme d'esprit sur une balour-

aimée, J'almndonne, l.i renie el la livre, pieds
el poings liés, à son fils. « Laplace vint , tost
après, vers la reine, pour luy dire qu'ou ne
~çarnit comment annon rcr
la nouwlle à la maréchale,
et voir si Sa Majesté voudroil
preudre la peine de la lui dire.
La reine luy dit qu'elle avoil
bien d'autres choses à penser, que, si on ne luy voulait
dire fa nouvelle, qu'on la luy
chantàt ! ,J
On sai l l'iniquité criante du
tribunal qui la condamna au
bûcher pour arnir tué des coqs
Lianes, un jour de pleine lune,
ct serré des 6gu re s de cire
dans un coffre taillé en cercueil.
Elle fut nperbe devant S"S
juges; elle fut douce envcr ·
la mort. C&lt; Que de personnes
assemhlées pour ,·oir passer
une pauvre a!Uigée! n dit-elle
en \·oyant la multitude qui
suivait ·a marche au supplice.
MORT DE Li;:oNORA GAWGAl.
Cc fut la seule plainte qui lui
D'après u11e gravure du temps. (CaN11et des Eslampes.)
échappa.
On pardonne loul, vis-à-vis
lée )1 , ainsi que Richelieu l'appelle dans ses d'une pareille douleur; et, si l'bistoire veut
récriminer, on lui répèle ce que la Galigaï
Mémoil'es?
Elle mourut, à petit feu, de l'éclair qui. dit, elle-même, à un jeune gentilhomme
foudroya son mari; elle rn meurtrit et se qui lui reprochait, après son arreslalion, je
déchira à toutes les aspérités du gouffre, au ne sais plus quelle offense : Fiasque,, /i'ias fond duquel il était tombé subitement. 'l'out que, 12011 bisogna parlar del passalo !
lui manqua à la fois. A peine le maréchal c&lt; Fie que, Fiesque, il ne fout plu parler
est-il mort, que la reine, {fui l'avait tant du passé! ►&gt;
de. i&gt; Quoi qu'il en soit, maigri\ ses larcins de
pie ,·oleuse et sa morgue de fée Carabosse,
comment ne pas s'apitoyer sur (( celle déso-

PAUL DE

Lul'ien se trouvait en ambassade à Li,honne
ou à Madrid.
Quant li sa mère, elle n'entendait pas raison en fait d'argent à donner à · un jeune
étourdi qu'dle aimait tendrement, mais à
qui elle faisait plutôt de la morale que de
li me uvient à l'esprit une histoire des la prodigalité.
plus plaisantes que nous a racontée, dans sa
Qu'imaginer? 11 lui \Ïnt à lï&lt;lée de rendre
jeunesse el dans la nôtre, Jérôme Bonaparte, ,i ite à un saint liomrnc, rnn onclr, qui fut
lorsqu'il venait voir sa sœur Caroline, alors, depuis le cardinal Fesch. Il se prést·nte à lui,
ain~i que la Heine Hortense et moi, en pen- et il cH parfaitement reçu par cc digne parent
~ion à Saint-Germain, chez Mme Campan.
chez lequel était r(unie nombreuse société.
Il avait un jour, disait-il, absolument LeIl y avait ce jour-là grand dillcr. On l'insoin de vingt-cinq louis, sa bourse étant dé- vite : il acceple. Le repas fini, il passe au
garnie, bien que le général Murat, gouver- salon pour prendre le caié; dans ce momenl,
neur de Paris, el qui était passionné pour Jérôme voit son oncle entrer dans une salle
lui, l'aidât souvent de la sienne. Mais celte Yoisine; il l'y suit, et auirant dans l'embrafois cette ressource lui avait manqué et le sure d'une croisée ce cher oncle, qu'il avait
quartier de la pension que lui faisait Je Pre- déjà bien cajolé, il lui adresse sa requête;
mier Consul était dépensé d'a,,ance. Que faire mais celui-ci est iusensibJe et refurn net.
donc?
Le cardinal Fesch, on le sait, a toujours
A qui s'adresser? A ses autres frères 1 été grand amateur de tableaux; or, la salle
lls étaient absents. Joseph el Louis commàn- dans laquelle il se trou1·ait en ce moment,
daient les régiments dont ils étaient colonels; était celle où se formait le commencement de

Oncle et neveu

SAINT-VICTOR.

sa belle galerie, qui depuis est devenue si remarquable par la réunion de chefs-d'œuvre
de toutes Je;; écoles.
En entendant un refus aussi positif. Jérôme se tourna. brusquement:
&lt;&lt; Voilà, dit-il, un gaillard qui a l'air de
rire de l'affront que je Yiens d'essuyer; ilîaut
que je me venge 1 »
Jfrome servait alors cof!)me soldat dans
les guides du Premier Consul, sous les ordres
du colonel Eugène de lleauharnais; il tire
son sabre et le pointe conlt'e la figure d'un
b~au vieillard, peint par Yan Dyck. Il fait
mine de lui crever les yeu.x.
On peul juger dans quelles transes utail le
bon oncle, en le voyant prêt à transpercer un
chef-cl'œuvre; il s'efforce de lui retenir le bras;
mais le jeune homme n'entend pas raison,
que les vingt-cinq louis ne lui aient été remis.
L'oncle capitula, la paix fol faite et ils
s'embrassèrent.
Le tour fut tromé charmant; et le Premier Consul, à qui on le raconta quelque
jours après, 'en amusa beaucoup.
LômSE COCllELET,
Lectrice

.,, IOtJ ,..,._

,.

C0Nc1N1

~

la Re/11e JI orte1Ise.

•

�"------------------------

◄

Fanny Sébastiani, duchesse de Praslin

CHAPITRE PR.EMIER
llan · le somplucux Lùld que fil éle,·er
j:idis la prince c de Bohan-Soubise, honorée
ile la faveur du grand roi, tl Iran form ~
rnainlenanl par l'ttal en palais del; Archil·c·,
il e~t un pi\:e crèle 11ui rc.te formée au
regards profanes. L'cnlrée rn c. l interdite
aux curieux et aux étrangeri: qui admin•nt,
cha,1ue m:iine, le· .pl
de l'hùtcl
SouhLe, la riche· c de c boi
, mai::nificenœ de es peinture el la uperbe ordonnance de cs grand appartements. Le.
nombreux lrarnillcur• 11ui ,iennent compul·"r les documents, dépouilln les dos. ier cl
fouiller san relâche le lourd carlon poudreu. , .sont :oumis à la mème rirroureu:c
con_i ne, et aucun d"eux u'a le droit d'en
franchir le cuit.
Celte pièœ m1,tériea~c. dont le directeur
dt• Archi,e lui-mtlme con~1•ol parFoi à enlr'ouuir la porte à de rare pri, ilé•rié. , pourrait 'appdcr le « mu~ée de l'horreur », car
lou · les objcls 1JU ellc renferme ne rappellent
que d · . OU\"enirs d\:pou,·anle, el n e rarportcnt 11u'à de· drame .anglant · ou Lragique,.
Lo premier objet 11ui attir, le regard, c'e ·t
le couteau arec lequel llamicn leota d 'a sa ~iner Loui. \V, el, tout auprès, sont les vêlement· qu'il porlait le jour de l'attentat : un
habit el une rc le de drap rouge somLrc,
avec le contenu de e.· poche au moment où
on l'arrêta. El parmi cc pamre . ohjds Camilier , c'e ·t arec une étrange surpri~e qu'on
aper ·oit un humble chapelet, aux "rain de
bois u~é · par un long u age!
.\ coté ce ,ont de couteau · encore, un
petit, à manche de corne, puis un autre qui
·emhle un cauiC et enfin une petite lame
émoo,sée !'ans manche ni monture.
C" · t à l'aide de ce. arme' 11ui parais cnt
inofforisÎ\·c que ix convt•nlionnel . e poi0nardèrent enseruhlc n se les arrachant ucce.s.iremcnl du ca:ur.
n .ail comm •nt le célèbre inventeur du
lendricr réruulicain, le malhrmaticicn
llomme, condamné :nec dnq de ·e. confrère ,
Dourdolle, du floy, Uuquesnoy, Goujon et
, ouLran1, comme complice de la dernière
con~piration montagn rde, ré~olul a\ec eux
&lt;l'échapper à la guillotine en e dono:mt \'O0

0

Arc/11ru .,atùmal,·11, G t,. ~Oc à l:!
- T:11~.,a«•iital ,1,. la tlur/u~.,c dr /'rn,,/i11. par A.
~ ,·ine, 1•11~1. - t:ma r, ct!li:l,rn j,ar A. t'ou,1uil'r,
1, 51&lt;. - 1;11:rllt ,Ir, T,il,u1111u.r, !Hi. - /,,- !fo.
11itr11r cb ':!':!, ;;1 111ùl, 1.. cl 2 . q•lcruhre ll!i7. l.t tfria f u io11 , pa r llut.inel tic Clr:n , IUI , . /,'a/J',,ire Pr,1ali11, Jlatlwloyi,· d11 mariage, pni·
me .le • nuj,11', J15C11d nymc J1.:m . Ba.mut, 1 i .
- l.'J11ltrmt'd1111rt. de U1err/,rur1 ri de, t;urinu.
- /,'affaire l'r11Nliu dtrant l'llùt11fre, per G. lionnc L- -

Par le Vicomte de R.EISET

lontair ment la mort. Il s'enfonça r',olumcnl
dans la poitrine le couteau encore tout anslant de Goujon, qui arait le premier donné
l'exemple.
'ur la Lahleltc voi ine, c'e. l le poinnarJ dt!
l.riuvel, l'a:sassin du duc de Hern. La Jarne,
fru.tc et madl'e, ei,t cmmanchJe dan un
mnrct•au de boi à peine dénros. i IJUe l.i ,iolcncc du coup porté a fait éclater dan loule
,a lon:rutur. A cette arme terrible, on ,l
j inl, ous. le même ceau de cire rouge,
cl
·
· , longues tirre de fer
carn.le ·, oigneu. ement
l'eit~mité,
1111e l'a ·a.,. in, dan . a fureur • • •
"L
cathécs sou, es vêtement. .
Plu. loin, c· •·t la macWne iufernale de
Fie chi arec e multiples canon de fu. ils
dont deux apparai enl fraca sé, cl tordus.
Cc ont ccu qui, .ecrètement bourr: d'une
trop forte cl1arge de poudre, devaient Llclalcr
prè du conjuré ch:1rrré d'allumer le!· mèche·
el faire ain i di paraitre un complice qui pou,·ait Je,·enir dan°ereux. On ·ait comment
Louis-Philippe et se fil, échappèrent par mirade à l'allentat. L'en:rio mourlrier plac; à
une fenêtre du boulevard du Temple ravagea
l'e corte roJale, ou dix-hait personne. fur •nt
frappée ~ mort. Le maréchal fortier, duc
de Trévi e, était au nombre de ,·ictime:,.
"ur une planche toute proche, on voit une
carabine u·ec un fragment de tronc d"arbrc
percé d'une ballti; témoignage· d'un autre
allcntat tenté encore conlre Loqis-Philippe
dan· la forèl de Fontainebleau.
Enfin, dan une dernière 1·itri11c, ce ont
de couteaux encore, un poi1mard, d , lalagan et un pi tolet à eros e d'irnire, auquel
adhcrent 11uelque. rlteveux de f •mme. A r.ôté
de col ar cnal, une foule d'objets hétéroclite
ont d 'posés pèle-mèle, macol: de trace
sanglantes : un chandelier avec sa bougie,
Jeu"&lt; volumes, de lourds rideaux de damas à
douLlure rouue et un cordon de .onnclle eu
. oie jaune. Toul auprcs d'une c.-rare el de
deux verres, une poudr, blanchâtre troméc
dan· la chambre du duc de Praslin; el eofîn,
les \'èlcmcnls de L, ,·ictime, de mi::nonue
pantoufles mordorée , une pail'e de lias, une
coifTure du femme et une chemi ·e de toile
blanche devenue bi e et encore raidie par le
Ce sont le· pièces à conviction du urefie de
D 1
·11 11IOI&lt;). - • Ln llorl rl11

lvr ueil L, /ai, du 1:,

/lue,/,· l'rafiitt (f,rloi,· ,lu ':!O oclolu,· H!O:i. - l'11
lr1111,i11 dt: l'aR'niu /'ra.rli/1, 1,ar li. Uuntoqn, il
, Edafr tfu 30 aoùL IOOlî). - L,· dur d,· 1'1-a.vli11 rt
L/e11ritlle Ddu:y, 1.ar larcellin l'eld 1/,,• Siècle ,lu
31 ja,I\Îcr ·I du ti juin I\JOO . - / ,e Jy th e Ch11i1eul-l'rasli11, par R. de Rauvillt• (Libre Parole olt's
t5 el ~9 tJClobre 1905 , - (,!11dqur llU(tt •ur
/'offoire Prn,liu, par ft•lix l.haru.bou (Jo111·1111l dt
Dt'balH clu ':!!h,clol&gt;rn 1005)
'4

1 10 ....

la Cour de· pair .ais1c !or de l'a a .iaat
de la ducbe•. e de Praslin.
Celle trani11ue aventure, un lifre récent
vient de la remettre au jour. Était-il bien
néce .. :iire de remuer à nou,eau ce· souvenir Ju ..11bres'! c'e l ec t(Ui emblera singulièrement di cutaLle; beaucoup de geo pen.eronl, comme moi, qu'il était inopportun de
r:ippeler celle trbto hi toire et il en e I bien
davantage encore 11oi 'indi!!Ileroot à bon
droit de affreuse accu ation portée conlre
l'infortuu~c victime, dont la 60 tragi')ue tl
le lontrue ·ouffrances morales avaient fait
j11~1u'ici l'objet de la pitii! générale.
Lee faits 'ont connu . depui Ion ternp el
il . ufhl
p Ier en qucl11ue lignes.
fieu de fcmrn
un dc.,tinée au~,i
Lrillaule en e débuts, a
.on déclin que Fann1-Ho.:1lha--n.,,_ _~..,
bai,liani, qui épou a le duc de Pra lin.
•ul · prénom· seml,lenl la 01ar4uer d'une
empreinte toute parliculièrc; ils ·ont sMui.:1nt dans leur étran,•eté el cmLlcnt érnquer
lus id1'•e de grandeur et qe poé ie l(U'clle réunit
à fa foi dan, .a per~onnalité i nllachanle.
lleureu e, elle le ful aulnot que frinmc
peul l'être, alors 11ue son mari, lidèle à .·e ·
de,·oir:, épri de ..a réelle beaulé, demeurait
invariaLle111eul auacl1J au :-ilion gracieux
11u'elle traçait dan· sa ,ie. Malhcureu e, elle
le devint :, l'ncè quand la trahi on 'iwtaJla
i1 Ôn fo)er, 11uand les plu infàm · macbi11:ition ·organisèrent autour d'eJle pour éparer une mère de es enfants j1u1u',à la nuit
Tata.le el lt!rrible qui mit le ceau à son inforluoe, et durant laquelle elle tomba . ou le
poiirnard d'un assassin!
Quelle fut la eau c de cc Lcrrible drame?
La r 1ponsc appartient à l'histoire.
La Lille du rélèl,rc mar •chai Sél,a tiani el
deJeanoe de Coi•m a,•ait épousé, en 1 ~ L
Théobald-Charle -Laure de Ghoi cul, duc de
Praslin, ~ ir de France cl arrière-petit-lils
du mini tre de Louis X . Sa mère ét,1it morte
en lui donnant le jour à Con. tanlinople, où
ébastiani représentt.1il la France auprès du
• ullan, ll l'enfant fut éle,J par a grand'
mère, la marqui e de Coinny, dool I amours
a\'CC Lautun . ont restée célèbre.. JI n'tltait
pas Je g,Herie5 11ui n'eu,. ent entouJ"é a première enfance. Entre "a grand'rui:re 'lui l'adorait et . on arrière-;rao&lt;l-pèrc, le rieux duc
de Coign), itui l'idolâtrait, elle a,ait !IT:lndi
insouciante el comblée de cadeaux par le
maréchal à chacun de -es retour triomphant~
dan, la capitale. entre dcu ca111pa"né , deux
mis ions ou deux conquèles.
Le:, époux aYaient tout pour èlre heureux,
le mari a\'ait dix-neuf an , la jeune femme

en a,ait dix-sept; par :e de toute 1,". grâc~
de la jeune~ e 1·t de la beauté, elle apportait
une immen. e fortune à celui 11u 'die a\'ait
choisi elle-même el Je ·011 plein grJ. Le duc,
hel homme, uu puu froid et compas ·é, c
laÏl&gt;~it adorer par sa femm1: expan.i\'e cl
ardente, et tou deu '"mlilaicnl noir l'un
pour i'aulre uuc mutuelle ltlndrc~~e. En
11ui11ze an,, neuf enfant étai1·nt n 1 · de ce
maria••e, lor~1111e J"arrifée d'une in Lilutricc,
jeune, jolie cl intrigante, Mlle llenrielle llt.'lu.:y, \Ïnl jt'ler le Lroulile dan · cd intérieur
·i lun"lemps uni.
'l oul chang-c à partir de .on entrée da11,
l'h1ilel ,._"éha tiani, duut le ménage Pra lin
occupait le . pl •ndide rcz-dc-rhau 'l' '· Celle
petite ••oufernante, fraichement d !l,ar11u1'.e
d'.\ ngleterrt•, a ,·ec ~es cheveu hlond ·, ci,
ùenls Lla11chc· cl on ne:i: ltlgèrement n·lc,é,
a liltéralemeot en ·orcelé cc mari ju~que-là
irréprochaùlc, et, peu à peu, on allitude en,cr. sa frrum • .e modifie d'une façon complète. La Juchc~se, 11ui approche de la «1.uarantainc, e.~t afllicrée d'un colo al emùoopo111t,
c•t c'e ·t awc une la .ituJe non dis imuléc
11ue le duc subît le:, protcslatiou · de tendre. 1•
Joni elle ~è monlrc prodi.,ue 1.
La d'cnlt•n&lt;lre de· doléance el de r · ri111in:i1ions ans ce., e renomcli:es, cxrédé par
des colhes ct de jalou ic · Loujour:; r •nai •
.ante , il. 'éloigne peu à peu de -•ttc épouse
trop passionnée à "on rrr \ cl . 'il c~nlinue à
\ i,-re ~ou· 1• même toit el à · as eo1r cha,1ue
jour à la même talile, il 'éloisne cep ndant de la chambr commune el il
cesse de parta cr le lit conju.,al. C'c t
la rupture définithc de l'intimil: dan,;
1111 ménane lonntemp ciL1; comme
modèle.
'1nw de Praslin alors prc11d le
parli d'écrire à ~on éroux ce IJll'elle
n'a plu· guère la pos ibililé de lui dir',
l'l les lettre qu'dle lui adre·.c, ~ouH'Ill plusieur foi par jour, ·ont
remplie. à la foi de plainte el d'e&gt;.cuses, de pardons el de reproches. La
malheureuse Cemme, qui adore le duc
lbéobald comme aux premier jour
de leur mariage, .e dé. ole et e dé-e •
pèré de cet éloignement, el la violence
natur •lie ile ,on caractère emporté
uxai:p' re la jalon, ie qui la dévon :
a Cher Thêol,ald, écrit-elle, je me
foi.; plui- de reproche que tu ne peux
t'imauiner. Je forme les plus fermes
réwlutioo ·,mai· unélatd"exa ·péralion
«Jue je ne puis contenir m'emporte
a faire de cho. e. que je lilàme. moituème. ... Je de,ien · airrrc el méchante ... et fag!:talc mes tort. lou ·
I •· jour .. .. i Lu .a,ais romme je
uis profondément allligée de Le rendre ainsi malbeurcu:r, mai. en \'érilé
je n'ai plu ma tète; autrefoi tout
m'amusait, me plaisait, le ·peclacle, une fêle
comme aujourd"bui me chnrmaienl, mainte1. 1, J,,',tel él,a,tiaui -Pr ,lin ,. trou111t au uumér,,
rué du f' ■ 11l111u1· • ·ainl .lfono, ~ et ét. it situe
r I', 111pl•1•i,111,·11l .i .. l.1 r11e rfe I ély;{,' ctu , IJ,·.

:,:, ,1,, 11

'F.AJYJYY

SiBASTTAJY1, DUC11'ESS'E DE 'P'R_ASL17Y

uant tout me coùle, m'auristc, me pèi-c parce
que je :;uis mal a1·cc: toi! o
Dans celle ,olumineuse correspondance.
décou,erte dan· le :ecr~taire du duc après
l'a· a- ioal, on frourn l'écho des . ène ' tumultueu b que \Jme de Pra.Jin rcnoun:Ue
·ans ce e; on mari la menace d'uoc rupturü :i elle ne renonce p:i à se 1iolenec ·,et le.,
ri!gret:, alor· succèdent aux emportements :
a Je commence à très bien ,entir, écritdle, que si je ui · triste cl malheureu. e cc
n'e ·t pas une raison, lor, mèmc 11uc mon
amour-propre est l,lt:s ·é comme me· alfoction , pour être emportée, cl do mauvai e
humeur ... mai, tu miln uoc 1ie capable,
je te le jure, d'~xciter la jalousie de la femme
la plu · calmc, la plu · iudillërente !...
« îa fomruc o·a d'autre bonheur, d'autre
alltclion, d'autre famille, d'aulrc appui 11oe
toi. » dira+clle dan une autre lellre plus
brûlante encore. « 1lh ! ne ·oi · pa sourd à
c prière .... Tu la· rcpous c co111rue une
coupai.ile, elle n'o e pa ·e pré;enter à les
)'CUl, t'ouvrir son cœur, te couH'ir de cares.e , t'aJre~ er · : pri.:•res. Tu l'a· chas,ée
Je Ion lit et Je Ion cccur; li:rai,-lu davanla c
si elle ue t'était p:i. fidèle! Eli• pll'ore jour
el unit; elle :itli.md à ta port et n'ose cnlre1·,
car demain tu le lui reprocherab peut-ètre 1 &gt;&gt;
C'c t dan, ce langage c.n0ammé que l'épou~e
délab:ée exhale • plainte. , mais c'c ·t en
, ain 11u 'elle e dtS.~père; à me,nre que
l'r~lin est capthé da\anta e par IC's diarmc

lice

Dl,; PRAl&gt;LL'i,

ùe !'in tilulrice, sa froideur pour ~a femme
sè change Cil dénoùt cl ·ou indilfér ·nœ de\ienl de la haine.
La ·itualion empire au point qu·il en
arri\'e :, ~éparer d'une façon complète \lm,· Ùû

Pra~lin de s . propre~ enfanl:. Ceux-ci,
d'aprè~ on ordre, ne wrr.&gt;nt plus I ur mère
11u·cn pr: eoce de lïn ·titutrice, et la Juche e
aura la défcn~c expre~ e de pénétrer daru
leur appartement. La pauvre femme, pendanl
Je Ion:! mois, lulle contre cc cruel étal de
cho. e;; se nombreu e lettre à on mari,
le journal 11uolidien dan~ lequel elle -.'épanche,
nou monlreol quelle cruelle oulfrances
elle endur •; ruai·, lors1ju'clle constate a1cc
douleur que l'a~cendanl tic l'in Lilntriw
'exerce ur le, enfant au. i bien que nr le
p;,r •, la mesure lui .cwbli:: corul,lu cl elle
'adresse au maréchal pour faire cesser .on
marLJre. Celni-d inlerl'ienl aupr'' du duc ri
lui déclare dans les terme:; le · plus lurmcl
•ru'il faut en linir:
u \Ion icur le duc, iui écrit-il le li juin.
mus parlct l'Our Pra~lin n,ec l'iolcnlion de
garder .\Ille flduzy cl ùc faire uliir à ma
fille la plu cruelle et la l'lu~ Jégoùlante dc.s
humiliation . Il y n cinq an, 11ue Ct'la dure;
,·o filles 0111 ,:icribëc· iaw pitié, je ai.
11u'elle· Ï"norenl tout c • •1ui ci.t. .. mai la
pres e de PJrb a pri oin d'en informer le
monde entier, el aujourJ·hui, ,ou ètc, le
ujet de loutss le co1ll'cr,ntions scrmdaleuse,.
You~ ète. nwu~ltl par uo pa:,,ioo fatale ....
Et le maréchal md son gl'11Ùre en dcm(•ore
Je rem·o)·er l'intru -~ immédiatement. Ce Jerni&lt;'r, ·ou. la menaced'uo éclat. .c déciddcon,.édin la gou\'ernanle,c.:m~edc toulce caudalti.
11c pcn-Ïon ufl1~ante color~ra on renvoi.
I.e départ d'llenricltc [) •luzy, a être
l'arrêt de mort d Fanny 'éLastiani.
Lïu tilutrice . 'eloigne J, 1 juilH,
el un moi, plu tard, jour pour jour,
la duch • . e est a as ·inée !
Au militiu de la nuit. le l · aoùl,
de cris ofTreux parlent ùu rez-decbau sée Je l'hôtel {1,a liani, ré\cillant en, ur,aul les .erviteur· qui pén~trcnt à grand'pcine par un cabinet
de toilelle dan. l'appariement de leur
maitre· c, fermé à l'intérieur. 011
lrOul'e la malheureuse à demi nue,
ràlaut, le jamlics r pliée ous elle,
étendue à terre dan une marc de
ang au milieu de meuJ,les en d :_
. ordre, l rd~e de coup de couteau.
à demi a· ·ommée, cl la gorge OUl'Crte.
L3 chamLrc bou!ner t , le· tentures éclalJOu~,ée ·, les lapis souillés,
le cordon de onnette a Jemi arraché témoignent de la ,iolcncc d • la
lutt •. Aucun \O( n'a été commi ·, aucun, tcntativ d'tffraclion n'a élé
faite, toutes li-:. b:.-uc · donnant sur
l'e 1&lt;:ricur soul rl·'-lée~ herméti4ucmcnl clo~1•s. Le. com111i ,au-e · Buzelîn
cl 1 ruy e.,plorc·nt Je fond en combl!!
l'bôtcl dn faubour" • ainl llonoré,
pui c'e t l'arri\ée ù'.\Uard, chd de la
ùr •té, de ~1. Boucb , procureur du
rui, &lt;le )1. llcJan ..Je, procureur général, el Je
,1. Droa .. eau, le juo-c d'inslroctioo; on interro"e le· domci tÎljUe' terrifié , on écoute la
d~po. ilion du duc de Praslin qui balbutie cl
;c trouble. pà.lc el tremblant ~ons . a cnloth:

�"----------------------- r

1flS TO']t1Jl ---------------------=--=-~----"'.:--:--=----::-:------:-.-;.-;.---:-~

.

•

de ,clours noir brodée, enveloppé dan .a
robe de chambre de molleton marron.
On n'est pa · long à découvrir le nom de
l'a ·assinqueloulaccuse; .onatlitudc,:1range,
Ir!- écorchures dont il e· t t-oun.:rl, les tach
su~pecle' que porte sa robe de chambre, el
le trace· sanglaole qu'on rclt\re sur les
lapi· entri! son apparlcmcn~ el celui de sa
femme I Une ürrnière découverte achève de
le confondre. On trouve dans le, doigts crispé· de la morte une poi«née de ,c cherem.
Devant ces preuves indrniahlc, , il re te
atterré cl, san. pourlanl faire l'a"cu de son
crime, il ne trou,·c pas la force Je protester
contre l'accm:ilion terrililc portée contre lui.
Le Lut de cet atroce allcntat n'e. L que
trop évident. Pra.lin ne s'est pas ré igné :1
rc ter séparé d'Ilenricllc Dduzy el, pour
offrir une couronne d'! duche~se à celle arcn• tarière, il a assassiné la mère de ses enfanls.
Co instant, on peut croire LJUC l'ancienne
gouvernante c~t complice, mais aucune
preurn n'est relevé' contre elle el, après
qm•lques semaine. de détention, on la rend
à la liberté. QuanL au coup:iLle, c'csl luimême qui va se foire ju,ticc. a qualité de
•plir ùc France n'a pas permis d l'incarcérer
anrnl la comocation de la haute cour de ju ·lice, el c·e~t dans ~on hôtel même qu'on l'a
gardr. Sc YO)'anl décomerl, il a abrnrbé tic
l'ar~cnic. Le poison ne Larde pas à faire son
œuHr,el lorsque, le 21 aoi'il, l'ra~lin, lran port~ à grand'pcinc au Luxembourg, comparait devant · juge., ce 1i'e·t déjà presque
plll qu'un cadaHc. Il e. l dan un tel étal
de faible ·se que la Commis ion remet à un
autre jour la fin de l'interrogatoire qui n~
sera jamai rcpri !
Le ~H, en elfet, à quatre heure du oir,
le duc succombe aprè3 avoir rail on testament cl rempli es dcroirs religieux, mai·
·ans avoir con•cnli à a\'ouer nellemenl son
crime. li avait ,·oulu ju ·qu'au Lout gard~r
pour lui son secret!
• L'accw;é disparu, la Cour de· pairs n'a mil
plus de jugement à rendre et clic ne ,e rcunil
que pour rntcndre le rapport du chancclitr
P:i quicr flétri aot la mémoire J.i celui que
1:1 \·indicte publique n'a\·ait pu atteindre.
L'cmpoiEonnement rut-il réel, le marédwl
i:éua liani se rendit-il auprèr de son .,enJrc
comme on l'a raconté [ our lui donner le
1;hoi1 entre une balle de pistolet ou un paquet d'ar~enic '/ Ou ù,ien n' eut-il là 1p1'ur.c
:-impie comédie de tinée ;1 ma quer l'évasion
du coupalile ') C'est là, comme on le verra
plu· loin, une qu , 'lion rc Lée ml lérieu e
que l"opioion cherche encore Yaincmcnl à
résouJre. ~i ce point d'bi Loire est rncore, il
faut bien l'avourr, obscur pour beaucoup, il
c,l impo siLl~ de méconoailre, en rcTancbe,
a"ec quelle pénible urpri e le public a accueilli les calomnie! indi!!lle dont on a essalé
dan· un füre récent de souiller la mémoire
1. Le d,,,,;ier cri;1TIJ!( fC , omp,1,e &lt;le cin1 culon
déposés au Ard1i1es :.'lationalcs sow ln cote GG. 808
il !112.
2. On a dit juc ce journal manusrrit i:tait ma111tcno11l enfermé ans l'armoire Je fer de Ard1ivcs :'latiuoalc5, •ur l' "rigine thl,. laquclle heaucoup Jr g&lt;:11,, . e

cruelle décision! Après avoir in tallé J'adultère au foyer conjugal, le duc devait avoir la
crainte incessante de voir faire sur son compte
les plu fùcheu es ré\'élations .
Affolée par la jalousie, exaspérée par la
colère, la duches e, entraînée par l'ardeur
du ang corse qui coulait dans ses Yeine ,
pouuit, dans sa douleur indignée, être tentée
de prendre pour juges se propres enfants,
en leur dévoilant les hontes qu'dle était contrainte à uhir jusque dan sa maison. Comment)[. de Pra lin n'eût-il pas été h:inlé par
celle inquiétude, el quel moyen plu efûcacc,
pour en empêcher la réalisation, que de rendre impo : iblc la moindre confidence 1
Pour Lou l lecteur impartial, celle ex plil'ation paraitra é,·idente el YÎ1mdra détruire
celles du nou\"eau bio!!rapbc de Fanny Sébastiani qui lente de modifier compl\temenl son
rôle t Le retrait, des dossiers I du procès, de
ce jourual intime où Fanny Séha tiani inscrivait au jour le jour se chagrins, se· joies
ou ses e.! poirs, ne eaurail étonner personne,
tt c'est encore une suppo,ition purement gratuite que de ,·ou loir en conclure qu'il &lt;levait
contenir sans doute CJllclque houleux a\eu de
sa parL! Ce manuscrit, confident des douleurs de la
malheureuse Yictime, a été publié loul au
moins en partie, an!· la plupart de ses lettres cl le mémoire de la gou,ernanlc, dans
le ra pporl de la Cham hre de, Pair . li ne fau L
Jonc voir dans celle suppreS5ion, i elle
exi ·te, qu'une naturelle déférence au ,·œu
pieusement exprimé par les neuf enfant
l)U'un drame avait rendus orphelin·•
Cc n'esl en outre ni la lellre de l'institutrice du ~ juillet 1 · n, citée comme une
preuve iocoule table, ni la rêpon e de Louise
de Pra.lin datée du lendemain ~9, c1ui pourr:ticnl, quoi ,111'00 en dise, éla)cr celle mon trueu e accusation. ~111e Ileluzy parle Lien
des deux jeunes Pra.lin (dont l'uu a dix ans
et l'autre qualorzr), c&lt; prr\'erli · par celle affreuse influence de leur mère », et la jeune
fille 'indigne contre /es lwrre111'" qu'elle a
apprise sur cette dcrni/•rc I Mais qllel est le
S&lt;'n exact de ces deux phrases cl n'est-il pis
nni rmblahle de prn er qu'il s'agit toul simplement de plainte &lt;JU&lt;' la mère dan . son
d~ ·espoir •csL lais ée aller à adrcsrnr aux
•nfanl _ur leur père. Une autre lettre écrite·
par !'in. titulrice quclc1ucs jours avant le
drame ~cmblcrait le Mmonlrcr avec la plu
complète é1idcnce: « flétcndez le · petits le
p!u 11uc ,·oos pourrlz (contre leur mère),
di ait-elle à Louise do Pra lin, la future
comte· e de Gramont; pour cui, c'e l un
danger qui me remplit Je terreur; paurrcs
PRA:'&gt;ÇOJ -II0RACE, COMTE SED,\STl.\.'11,
enfant~, à la place du scnlimenl le plus doux
E..._ 1!!17.
et le plus saint, on leur apprend le mépri' et
la haine! ,,
Que dire, d'aillcur , d'une pareille institucelle de l' rpousc, il est encore une rai 'OD qui
trice
qui aurait assumé le rôle odieux de se
eût pu, en quelque sorte, expliquer celle

foire vis-à-vis d'une jeune fille de dix-neuf
ans accusatrice de a mère et de lui d~.
~·oiler l_es infamies monslrue~ses c1u'elle lui
111_1put~~l- Dans de pareilles conditions, la
depos111on du petit garçon. même si elle :i
existé, ne serail pa une preurn urn ante,
C'ar la ~aine jalouse de la gom·ernante aurait
p_u Iac1lcmenl la suggérer à rnn incon •
c1ence.
Hébert amit o é tenter de clé honorer
Marie-Antoinette en lui donnant on fils pour
accusateur j c'e. t ur lui qu'en-a rcjai11i toute
la honte. La postérité, celte foi encore, fera
bonne ju lice de ces affreuses calomnies el
elle s'en rapportera aux paroles prononcées,
dan son rapport à la Chambre de pairs,
plr le chancelier Pasquier. Pour emplo11·r
sa propre expres ion, le duc restera « un
gr:ind coupable 1&gt; et l'infortunl!C duche e
&lt;t un ange de bonté! »

de la ducbe e de Praslin, en r&lt;!\'eillaot inutilement celle tragique el sorubre hi~toire
vieille de plu. de cinquante ans.
Ces accusa lions sont d'une telle nature
qu'on hésite à les mentionner. La duche sP,
pour (out diro, (( aurait corrompu .CS enfants » ! el cl'· calomnies ,ont d'autant plus
rérnltanlc que celle effroyable thè,e qui
chanore en ju~licicr un sini.trc assa in e l
dépourrne de toute vraisemblance. L'innoccncé dl• ~Imc ile Praslin éclate presque à
chaque ligne dan les lettre:- intcrminaLlcs
qu'elle adr&lt; · c à on mari. Ce dont die
s'excu c toujour' el ~ans cesse, c'c»t de ses
colère 'lu'elle ne sait pa · maîtriser, et de sa
jalousie qu'l'lle ne peul surmonter. Mais
nulle part on ne roit la moindre trace qu'elle
ai I rien à se reprocher, et, dang ses regrets
comme dans .es prières, on ne lroure le
moindre aYeu : « [)c qnoi m'en veux-tu, mon
Lien aimé, écrit-die 11uclquc moi a,·ant
J'horriLlcnuit "du I ao1'll 17,sicen'c·L
de mes soupçon et de me~ emportements? D
fal-i:c là le cri d'une conscience inquièle?
La défcwe faite à Mme de Praslin, par son
mari, de ,oir ses enfants en dehors de la
présenc1: de l'institulrice ne auraiL ju Lilier
en aucune manière ces affreux soupçons.
Quand bien même le 'duc n'eût pa oLéi 1t un
.entimenl de haine el de t1ranoic enYers a
femme, en lui reliranL ses droits maternels cl
en lui enlevant la plus douce des consolations; quand bien mèmc, en agissant de la
.orle, il n'eût pas ol,éi à l'influence Loutcpui ante de l'in lilulrice qui rnubit usurper
à J'htitel "'éLa,tiaui la place de la mère et

ehjcl qui n'o11t de nlt,ur qnc par le_ sou,cuir : les
lromp 111. li ne $'agit 1.as iri de la mnlèrieu-.c arclefs 11.! la ville de Gand l!t le~ éclionltllons de~ rohcs
moire qur. J.oui1&gt; XVI avail in. lallêe aux Tuileries rn
,orlée« par lime Efüal,elb d par la.. Rein2 pl'n'.lan~
l i91 . mais d'un m ·uLlc à l'lfprruve de l'in~codic qui
es demières a.nnées de ln llé1'0lu1ton. Je dois n
,lale de ln même époque. Il rcurerme, tllllre de. re•
l'ohligeance
de • 1. Dourlo, lo g~rdicn:chrf des. Arjl'islrcs d'éta l ri,·il de 14 m~i,on Bonaparte, les nb&lt;lid1i,cs, ,l"tm ,noir rn le conlcnu a plu&lt;irars r~pr1ses.
calions de l.oui,,.flhilippc cl 1k :'lapoléon, qucl,1uc

l

:

r

ANNY 8'ÉBAST1ANT. DUCHESSE DE P~ASLlN - - ,

et les docl~urs Orfila cl TarJieu, commi~
pour la pratiquer. Leurs conclusion sont
précises el formdlcs. Le prévenu a suc-

nion publique, loujoui,; avide de meneillcux
cl d'extraordinaire, se contentât du rapporl
officiel, 11uclque circonstancié IJlt'il pùt être

CHAPIT~E Ir

La survie du duc de Praslin .

•

« L'assas in - avait dil le chancelier
Pasquier dan on long compte rendu à la
Chambre des Pain, en fai~anl allusion à l'cmpoi onneruent du coupaùlc - 'c Ljugé luimème et s'esL condamné 1 ,, ~lai , dès le lendemain ùe la morl du duc, d'étran"es rumeurs aYaient circul~ et l'opinion puùliquc
n'avait accepté qu•a~rc résene les laborieuses
lion,. ·. ÈIIA Tl.\'.\I ; l'A•,'ADE Sl Il LI: j.lRlll'I. - /J'11tres te Je.ssln dt BERTR.\NO. (.1111~0:e Car11a1•a/el.)
explications données par la Cour suprême.
On conuail la version officielle : Le duc
rc té pri onnier dans son propre bote! après comùé à un empoisonnement par l'acide ar,é- cl (JUt!lque ,raisemLlables 11ue pus col pala découverte d~ crime trouve moyen de s·~ nieux. Le commissaire de la Cbaml,rc des raitre le faits rapporté 1 ~al1,ré les détails
procurer du poison, et, trompant la surveil- Pairs, Monvalle, C'l Allard, cbef de la , ûrcté, précis de l'empoi onnement, les visites rélance de ses gardien·, aù-orbe une forte dose fonl alor · procéder à la mise en bière, cl pétées des médecins, les con tatalions des
d'ar enic. Tou les rapports de· témoins el c·e ·t en leur pré cnce que le cercueil est témoins, el enfla malgré les déclaration fordes gens de police nou le peignent p:île, dé- cloué, pui dépo é dans un fouruon rll'
melles contenues dans le procès-verbal d'auprimé, en proie à d'atroces douleurs; le do&lt;r pompe funèbres. On signe le procès-\'erbal lop ie, des bruits persistants circulèrent, lenLeur Louis, qui l'examine, croit reconnaitre d'enlèvement du corps et, au milieu de la danl !t infirmer la Ycrsion du suicide.
le · S)mptùmes « d'une orle de choléra», el nuil, le com'oi plrl pour le cimetière du
Gendre et petit-fil de deux maréchaux de
·on étal e t i alarmant lorsqu'on le Iran ud. Hès la ,eille, Momalle a eu la précau- France, le coupable joignait à on litre de
port~ au Luxembourg, a\'CC d'infinie pré- tion de faire crruscr une Cosse dan l'ùn • duc el pair, celui de chevalier d'honneur de
caution- et dans la propre Yoiture Je De- iles allée de la 1• division. Les fos oycurs la duchesse d'Orléans. C'en était as cz pour
caies, que la Commi ion de la Chamlife des pré\'enus sont à leur poste; à trois heures le faire dire que la h:iule situation du coupaPairs appelée à le juger doi~ suspendre son cercueil est descendu ·ans bruit d:in la l,le l'avait fait échappe!' à un chàLimcol méinterrogatoire après lui a,·oir po é quelques tombe qu'on reforme sur-le-champ, el, au rité cl que, gràœ à la complicité du Gom·er- ·
brèves questions.
matin, rien ne sub i te des événement de la nement désireux d'étouffer un pareil .caudale,
Le lendemain la jtuation a mcore em- nuit; c·e. t à peine .i la terre fraichement re- le duc 'était éfadé de sa prison et oustrail
piré; M. de Praslin se rend compte que sa muée iodique une sépulture récente.
par la fuite aux rigueurs de la justice.
fin esl proche, el veut avant de mourir se
C'était le dernier acte de ce ombre drame.
La Ilé\·olution de FéHicr, en remersant le
mettre en rèrrle aYcc Dieu el avec les
Toul se trouYail terminé par la mort du trône de Louis-Philippe, amena d'autres pr :_
hommes : il dicte on testament et fail appe- coupable dont la di parilion arrêtait Ioule oc::apalions et détourna, pour un temps, l'aller un prêtre. Il 'entretient encore avec Oc- espèce de procédure. Le duc de Praslin était tent.lon du crime de l'hôtel ébastiani; mai ,
tales el arnc le chancelier Pasquier qui s'ef- morl officiellement, et le chancelier ava:t lor que les trouble politiques se furent apaiforcent en ,·ain de lui arracher des aveu1
réuni la Chambre des Pairs pour lui annon- sés et que le calme fut rétabli, les mêmes
puis, deux heures après avoir été admini
cer que l'accusé s'était fait ju tiœ. Il sem- rumeurs se réveillèrent pour circuler avec
par l'abbé Martin de oirlicu, curé de Saint- blait qu'il n'y eût plus qu'à faire le silence bien autrement de force et de consistance
Jacques-du-llaul-P.is, il rend le dernier sou- ~ur œ douloureux roman pa ionnel, dont qu'au débul de l'affaire! Celle Iois, pour
pir. C'e t le 24 aoi'lt à quatre heures et de- celle malheureuse famille avait été la vic- affirmer la sur1ie du duc de Praslin, on inmie de l'aprè3-midi; six jours se sont écoulés time, et il ensevelir dans l'oubli ces terribles voquait des témoignages et on s'appuyait sur
~epuis l'as assinat. •
• el sanglants souvenirs.
des pré omp~ons. Or, parmi les arguments
Le même soir, le docteur Rouget constate
lais cc n'e l pas ain i-que les cho es Ee invoqués, quelques-uns étaient de nature à
1 décès dont le Procureur du Roi assisté du passèrent; la disparition du coupable avait jeter le trou hie dans le esprits; certaine
Directeur de la pri on, reçoit la déclaration· été trop brusque cl lrop rapide, el sa morl bypolhèse3 n'étaient pas dénuée. de naiscml'autopsie esl décidée par le docteur Andral'. était urvenue trop à propo pour que l'opi- lilance, certains faits paraissaient inconle .

Iré

\', -

lit TORL\, -

Fa,,,:.~.

�-

---------------------------

H1STCJJ{1Jl
sancc, a longtemps habité dans l'Llc, ?~ sa
famille venait lui faire de fréquentes ns11es.
M. Robinet de Cléry, ancien avocat général à

involontairement : « Et la pension du beaupère! »
.
,
Qllel était le chiJire de celte pension? c, est
point sur lequel on .n est
pour arracher le duc à ngno---------=---=--~-::::---=:--:= :--:==-==-=--=========:-:-:::71 un
pas bien, d'accord, mais cc
minie de l'échafaud qui l'attenn'est là qu'un insignifiant dédait d'une façon certaine, et
tail. Il importe peu, en effe~,
l'on affirmait que, pendant le
que la rente annuelle servie
simulacre de ses funérailles, le
à leur père s'élevât à 15.0~0
défunt, rappelé à la vie, trafrancs pour chacun des six
versait tranquillement la Manenfants ou, au contraire, que
che pour gagner l'Angle~rrre.
' totale ne dépassal
L'empoisonneml'nl, les mterla somme
ro11atoires, n'avaient été que
pas 30.000 francs. Le fait
la ~ise en scène d'une coméseul de celle condition serait
die judiciairti, et un cadavre
suffisamment gros de conséuelconque,
autopsié,
puis
quences
dont 1a gravité se
4
mis en bière, avait tenu la
trouve accenluée par deux
place de celui du duc de Prasdécl;1ra1ions formelles : le balin.
ron LumLroso raconte que les
Des personnages de haut
gendres du duc de Prasli~ se
rang, cela est certain, et des
plaignaient hautem~nt de 1~ntémoins dignes de foi crurent
nui qu'ils éprouvaient à faire
fermement à celle substituune pension à leur beau-pèrr,
tion de. cadavre. Un prêtre
et M. l\obioet de Cléry, plus
respectable de Château-Chiprécis encore, cite le témoinon, curé de l'église Saintgnage 11 d'une. Frau~ise de
Sauveur de Dinan, ne cachait
haut rang o q111 savait (( p~r
pas sa manière de voir. Après
un de ses gendres D la survie
avoir exercé les fonctions d'aude M. de Praslin. Et, ci1·consmônier à l'hôpital Lariboisière,
lance agrrravante, le témoin
il avait été précepteur des encn quest~n était lié intimefants du général de Monlesment avec la famille de Montaquiou-Fézensac, el il avait enlembert, dont un des memtendu à maintes reprises cc
bres avait épousé la troisième
dernier parler à ce sujet ouverfille du duc et de Fanny Sébastement devant lui : « Celle
tiani.
affaire ennuyait fort LouisPORTE DE L' li ô TEL SE' n 'STIA:-il SUR LE J,' /\UBOURG SâINT-llo:-.oRS.
Mais celle clause est-elle
Vue prise au lendemain d11 crime . (Muslie Carnavalet.)
Philippe, disait le duc de Févraiment inscrite dans les
zensac; il fit filer l'assassin
contrats de ma1·iage, et dans
en secret vers les îles anglaises et 1,11 inventa la Cour de Cassation, a interrogé un parent quel termes est-elle libellée? ~·C!,t ce 'J u 'il
son suicide. Très peu se laissèrent prendre à de la famille Sébasliani, avocat au barreau faudrait savoir d'une façon précise. Personne
cette rouerie. On mit dans la bière un ca- de Paris, et ce dernier lui a assuré qu'il s~- ne nous en a donné le texte exact, el seule, la
davre d'hôpital. &gt;&gt;
vait « de source certaine que le duc avait famille de Choiseul se trouverai! qualifiée pour
Or l'hono1·abilité du coré de SainHiameur survécu D. Le comte de la llulit1iè1·e, secré- décbrcr officiellement si oui ou non elle figure
était au-dessus de tout soupçon el le général taire du Sénat sous l'Empire, avait !ait la dans les actes en question, puisque les node Alontesquiou était pair de France!
mème déclaration, affirmant qu'il était ce~- taires se ~rouvent liés par le secret profesUne ancienne gouvernante de enfant~ taiu que M. l:lorace de Choiseul " s~ ~endatl sionnel ! A plusieurs reprises, depuis ~n ~erPraslin Mme Frandidier , raconta auss1 chaque année à Guernesey pour y v1s1ter un tain nombre d'années, les mêmes allegat10ns
d'étranges choses. Déléguée par la fa~ille parent &gt;l •
ont été produites sans avoir été démenties,
, ,
,
pour reconnailre le cadavre dans sa pm~n,_
a
etc
présente,
du
moins à ma connaissance, par aucune
Enûu un dernier araumenl
1)
•
elle le trouva tellement défiguré el ratatine et celui-là, il faut bien le dire, a une sm~- protestation.
.
qu'elle eut peine à le reconnaitre.
.
lière importance : Le décès du duc de Pras_hn
ans doute, on ne manquera pas de prcUn an après l'as_assinal, Mme de Proisy, ayant été officiellement déclaré, sa successt~~ lendre que ce mutisme des intércs~és e~t un
allachée à la maison de la reine Marie-Amé- s·était trouvée naturellement ouYerle et, s ~I acquiescement ou un aveu el d VO~~ l_a
lie, rencontra le duc en Belgique, puis ce fut était encore vivant, il fallait bien que ses hér1- preuve surabondantequ'aucu?enégat1on n eta'.l
un ancien groom de l'hôtel Sébasliaoi, dn liers subvinssent à son existence; or, dans possible. Mais l'argument n e_st pas san~ renom de Paulmier, pass.é au service de la les contrais de mariage de Ioules fos filles plique, et l'atlilude de la famille de Ch01~e~l
princesse Je Beauvau, qui déclara formelle- du duc de Praslin, une clause singulière peut être inLerprétée dans un sens_ tout d11Iement l'avorr vu en parfaite santé se prome- aurait été insérée, spécifiant que chacune rent. On pourra répondre avec vraisemblance
nant sur le boulevard Montmartre quelques d'elles aurait l'ouligation d·e faire passer tou~ que peut-ètre les desce~da~t~ du duc de
an_qées plus tard. Enfin, d'aprè un autre les ans une cerlaine somme en Angleterre _a Praslin ont jugé de leur d1g~~le de g~rder Je
témoignage, certainement désintéressé, un une personne dont le nom n'étaiL pas indi- silence et se sont résolus à n 1nlerverur, sous
de ses serviteurs le reconnut à Londres qué.
aucun prétexte, dans ce douloureux débat si
en t847.
M. Cuenores de Pradines, le héros de fréquemment et si inutilement rouvert.
Plus récemment, les nombreuses cnquéles Patay, racontait qu'il tenait le _fait d~ g_énéra!
De quelque côté qu'~n se tourne,. to~l- est
entreprises ont provoqué ù'autres découvertes. de Gramontlui-m ême. Ce ùermer ava1Lepouse contradiction et obscurité, et la depos1llon,
Le baron Lumbroso a produit une lellre du la fille ainée du duc el, dans une conversa: citée plus haut, de Mme Fraudidier est de
directeur de la Gazelle officielle rie Guer- tion d'affaires, en énumérant les charges cpn nature à sugrrérer d'étrange ré0ex.ions ! On
nesey, qui affirme que Je duc, à sa connais- grevaient sa fortune, il s'était écrié peut-être
'expliquerait~ à la rigueur rp1e le poison abtaules, et il était des témoins (1u'oo ne pouvait récuser. On citait tout haut les noms de,
hautes personnalités qui étaient intervenues

.

4

·•

,

•

j

.,.

1q

r

'FANNY SiBJtST1AJV1, DUCfŒSS'E DE PT?.ASUN - - . , .

sorbé par le duc ait alléré profondément les qu'il ait consenti à laisser reposer à côté de
traits de son ,·isage et que les soulfrances ses illustres ancêtres, le cadavre d'un inconnu en :187 f, cercueil qui, au dire des gens du
l'aient défiguré au point de !e rendre mécon- ramassé dans un hôpital. Le mystère avec pays et du garde Lehcau, reuferme le cadavre
naissable. On comprendrait dès lors les hési- lequel s'était opérée la translation suffirait, du duc de Praslin. On ne l'a pas placé à son
tations ùe J\lme Frandidier mise en présence du r!'sle, à détruire la supposition d'une fan- rang dans une des niches placées des deux
du corps du suicidé. Mais comment concilil'r lasmagorie destinée à confirmer la version côtés de la crypte; il repose set1l dans un pesa déclaration avec celle des médecins? &lt;c Quel officielle de la mort, et pour procedl'r à une tit caveau, creusé sous l'autel et recourert
beau cadavre! &gt;J s'écriera Or61a, au moment pareille cérémonie, dans ee cas c'est l'éclat d'une dalle soigneusement scellee. C'est là que
de commencer l'autopsie. - « C'était un ma- du grand jour qu'on rùl recherché, de préfé- gît, sans doute, la solution du mystère.
Ce qu'on peut affirmer de façon certaine,
goifü1ue athlète! JJ dira le docteur Louis dans rence au silence et à l'obscuritë de la nuit.
c'est que, si le duc survécut et passa à l'étranla même occasion. Nous sommes loin du ca)falheureusement, toute l'importance de ce
davre C&lt; défiguré et ratatiné » dans lequel témoignage s'~t troU1°ée détruite pa1· une ger, il ne profita pas de sa liberté pour aller
Mme Frandidier ne retrom•ait même plus les noU\'elle déclaration. D'une conversation qu 'a rejoindre celle qu'on avait accusée d'être sa
complice. Après avoir été détenue el gardée
traits de son ancien maitre!
eue M. de Rauville avec un ancien garde de
Il paraîtrait que les serviteurs, eux-mêmes, la famille, du nom de Georges Lebeau, dont au secret pendant près de trois mois, Mlle
de la famille de Pra Jin, longtemps après son j'ai déjà cité 1e témoignage, il résulte que la flenriette Deluzy fut remise en li ber té le
décès supposé, ne mettaient pas en doute son mémoire de l[me ~founier s'était obscurcie 17 novembre 184 7 par ordonnance du Triexistence. D'après le témoignage de M. Jean avec l'àge el 1iue ses souvenirs étaient inexacts, bunal de la Seine qui n'avait rien pu relever
Frollo 1 , l'intenùant du château de la Bayc- puisque c'est seulement vers 187 f que le contre elle. Dès le lendemain du crime en
du-Puits (~tanche), propriété de la comtesse corps du duc Théohald fut traospo1·té au châ- effet, le juge d'instruction avait lancé contre
de Robersart, Olle du duc de Praslin, aurait teau de Praslin. Or, s'il faut s'en rapporter l'institutrice un mandat d'amener, après avoir
ordonné une perquisition minutieuse de tous
déclaré formeUement en 1867 que ce dernier
à la légende de la survie, c'est un an ou deux
vi waîL toujours, et que la comtesse et son auparavant, en 1869 on '1870, qu'eut lieu ses papiers, car la voix publique l'aY.ait désimari s'en allaient chaque année passer une réellement la mort du duc à Londres ou dans gnée immédiatement comme la complice
morale d'un crime dont on pouvait avec
semaine auprès de lui en Angleterre.
les iles anglaises. L'argument se retournerait
Les autres serviteurs tenaient le même lan- ùonc contre les partisans dela thèse du suicide. raison l'accuser d'avoir été l'instigatrice.
gage.
En quittant l'hôtel Praslin, llenrielte DeLa chapelle du château de Vaux ne conLe garde Georges Lebeau, qui durant vingt tient plus aucune sépulture des Choiseul. lu.zy ne s'était pas éloignée de Paris; elle avait
été s'installer au Marais, au numéro 9 de la
années avait été au service de la famille de
Lorsqu'en f875 le chilteau fut vendu à li. SomChoiseul-Praslin, ne s'est pas moins montré mier, tous les corps furent exhumés et trans- rue de Uarlay, dans une petite pension où ses
affirmatif en i905 avec M. de Baul'ille' : portés dans un monument élevé pour ·les élèves, inconsolables de son départ, lui avaient
r&lt; Le duc Théobald, lui aurait-il dit textuelle- recevoir dans le tia1etièrc de Maincy. C'est là, meublé une chambre sur leurs économies
d'enfants. Là le duc était venu la voir à plument. est mort en Angleterre vers J 871. J&gt;
dans une chapelle construite en pierre blanche,
sieurs repri es, et la reille encore de l'assa Enfin les deux importantes ilèclaralions
qui me restent à citer ne foot qu'obscurcir
davantage les ténèbres dont reste entourée
celle somhre histoire.
Un an ou dit-huil mois après le drnme, a
raconté Mme Mounief, longtemps concierge
au château de Vaux, le comte de Praslin,
frère du duc Théohald 1 qui continuait à
habiter un pavillon dJpendant du château, fit
ramener du cimetière du Snd le corps du
défunt dans le caveau familial. La translation
du cr.rcueil se llt dans le plus grand mystère;
le mari de Mme Monnier, domestique, comme
elle, avait été prévenu, avec plusieurs aulres
serviteurs, d'avoir à préparer des cordes el
un éclairage suffisant, et ce fut à une heure
do matin qu'arriva le fourgon des pompes
funèbres. Le curé de Crisenoy, desservant de
la paroisse voisine, attendait dans la chapelle
l'arrivée du convoi ; il dit hâtivement quel11ues prières, el le cercueil fut immédiatement descendu dans la crypte. On le plaça
dans l'une des niches creusées dans la pierre,
mais aucune inscription ne vint révéler son
nom comme pour les autres membres de la
famille, el ce qui paraitra le plus étrange,
c'est que, à en croire Mme Mounier, ce fut aux
cotés de sa victime que fut déposé l'assassin l
Il semblerait que celte inhumation dans
un careau de famille fùt one preuve indéniable de la mort du duc. Il est difficile de
PLA" DE LA CUA)lllRE A CO UC flER OE LA IJU&lt;:UESSE DE P,usu:-:, IJ RESSË APR ES L ASS.\SSL"iAT, POl R
supposer, en effet, que, même dans le but de
LES BESOINS DE L'L'&lt;STRUCTlON JUOICUIR E. - (,1/IISét C.zr,1a.v.zkt.)
dissimuler la vérité, le comte de Praslin se
soit prêté à une comédie aussi macabre et surmontée d'une croix mas ive, hermétiquesinal, il a\aiL passé la soirée chez elle avec
1. I.e l'etil Pari~itm , i1i no,·. 1005.
ment fermée par une large porte de fer, que deux de ses filles.
2. Ln Lib,·e Pa,-olr, 25 oclolirc 1905.
se trom·e maintenant le cercueil apporté
Lorsr1uc après al'oÎr été envoyée à la Con0

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.

•

itualion, mai elle réu~sit même à trourcr
ciergeric, l'ancienne goU\·ernante fuL iuterrogéc par le jui.:e d'inslruction Brou .ais, en un mari: ~I. 11.mry Fi •Id, p. ,teur presbyré- •
présence du chancelier Pa quier, elle prote ta rieu, el rédacteur d'un journal rcligieu.x, deaveç indignation non seulement contre toute .manda sa main el l'épou. a. El œ n'tist pa la
complicilé, mais encore contre l'idée que des moindre canse de urpri e t(Ue de voir celle
rclati ns adultères eussent jamai pu eii ter :,iogulière personne, patronnée et soutenue
entre elle cl Praslin!
après le crime par Victor Cousin, et fini sanL
« Il n'y a rien eu de répréhen.ilJle dans le dans la peau d'une bonnète femme après
pa. ·ë entre nous, déclara-t-elle awc fermeté, aroir pa ·sé pour une intrigante el pour la
et il n') avait, je le jure, pour l'a,enir aucun dernière des coquines.
projet coupable 1 lime de Pr:din erail morte
Qu'était-elle en réafüé, celle éuigmati,1ue
nalurellemenl, et lt. de Pra lin m'eûl offert personne qui a,·ait . u rallier à sa cau. e des
sa main, 'lue, par intérèl pour
enfants, homme" comme Victor Cousin, qui pourtant
je n'aurais jamais consenti à une mésalliance avait ét { au nombre des amis de la victime?
dont 1~ circonstances . eraient retombées sur Il est bien difficile de le dire, car il esl hors
eu . Jamais, non plu • je n'aurai eu l'idée de doute qu'à t'ew-\ork où elle hahitait, elle
d'une autre liai on.... 1. de Praslin s'était alla.il su séduire tout le monde aussi bien par
montré pour moi j bon, si généreu.x, que je le charme de .a personne qur. par l'érudilioo
ne voudrais pas répondre qu'il ne se soit pa
de on c' prit' el es vertu dome tique.~.
m~lé à l'affection que j'éprou\-ais pour les
Tou les journaux de la ville !or qu'l'lle
enrants, une \"Ïl'e tendre.. e pour leur père, mourut le 6 mar 1 75 firent on éloge po •
mais jamais, jamai., je n'ai porlé dans celle thame dans les termes les plus lyriques, el
mai on le ll'ouble el l'adultère! Je ne l'aurai'
on mari fut incon olable!
pa fait par r pecl pour w · cnfanl et j'auEt pourtant son rôle à l'botel Séba tiani
rais cru ouiller le front de u mr..~ » Glle .:,i nous apparait, maJgré tout, odieux cl abomije le uais embra , ées aprè ètri? dc,enue naLle à côté de celle malheureuse femme
coupable. 11
111t'elle martyrise .ans pitié et san trêve, à
Elle parlait ,ec l'accent de la véritë, rl i laquelle elle enlève un mari adoré, et à qui
sou re enliment contre ~lme de Praslin se elle ne laisse pas même l'affection de ses proli ait clairement d;ui chacune de ·e~ rtpon- pres enfants 1
ses, cependant elle ne porta contre elle auQuant à la nalure de se relations a\'cc le
cune accusation pournnl entacher sa moralité duc, il me parail difficile de comervcr de
ou son honneur. 'lous es efforts tendaient à doute aprè le l~moignage récemment recueilli
justifier ou toul au moins à excuser le crime dll Joséphine Aulicrt, ancienne femme de
du mari; il est donc probahle qu'elle n'eûl chamùre au i;hàlcau de Yaux-Pra~lin, :lgée
1•as milnqué de Je dire pour sa déf en c, 'il maintenant de qmtlre-vingl- ·ix an'.
:1,·ait été po. sible de pr~enler la doches. e
Celle dernii·rca raconté, au mois d'août 1!)0 •
comme coupaLie !
qu'étant entrée an jour à l'improvi le dans
• Apr '- · si~ semaines d'isolement dan· .a la chamùre de l'inslilulrice où elle ne croyait
pri on, on r prit les interrogatoires; la nou- lrouver personne, elle l'arnit surpri. e à demi
,·clle d' la mort du duc amena chez elle des dé haùillée dans les bras du duc Théobald.
crises de dé·e·poir el de larmes, mais aucun Et elle ajoulait de détails trop techniques
arnu ne lui échappa el aucun indice de com- pour pou-mir les reproduire ici, ur le replicité n put èlrc établi. Il ne rc lait plus marque intimes qu'elle avait pu faire en
qu'à prononcer l'ordonnance de non-lieu ; accomplissant son cr.icc. A la dcman le de
mai' cc [ut avec une sorte d'indifiërence ac- Mlle l)eluzy on se bât.a de la congl1dier, elle
cablée qu'elle vit le portes de la Conciergerie savait trop de cho.e~! ur ce point comme
s'ouvrir devant elle.
sur tant d'autres le ID} ' Lère re ·tc impénéJl lui était diflicile de continuer à exercer trable!
on état dïn tilutricc el elle ·e trouvait san
Ce qui pourra emùlcr également bizarre
rei- ources. i peu intéressante qu'elle pùL c'csL le respect pieux que le.~ enfants avaient,
être, Mlle Dduzr arail cependant de ami - parait-il, consen-é pour la mémoire de leur
qui croyaienl à son innocence el s'inlére saienL père, el l'affectueuse Lendresse qu'ils lui
à elle. Elie a,ait fa.il la connaissance du pa - anuent gardée : r'otre pamre p,:re I D dileur ,1onod un jour qu'il prèchail à l'Ora- saient-il eo parlant de loi, cl il semblait
toire; elle lui confia es peine , il eul pi lié de qu'ils le considéra ent presque comme une
son découragement et la recueillit dan a viclime '!
famille. Quelques mois plus lard il l'emoya
Il eu était de même ponr la duchesse de
en Am~rique où, or sa recommandation, Pra!lin douairière, qui vécut quelques anelle put se placer dans un grand pen ionnal nées encore après le drame de l'hôtel 1basde e ,·-Yorl. en dissimulant on nom. 'on ûani. Elle ne voulut même pa retirer de son
seulement elle sut plaire dans sa nouvelle grand salon le portrait de son fils; elle se
1. un mari ,a pulilic après sa Dltlrl un Jilrc t'trit
par ellti au 0011n, de -'&lt;'&gt; 1ouge. el û1titulé :Yfoei
dt lu l'ie ,le f amille rn Fr1111u . • ew-York, J ï:°&gt;.

:! . lié ·laralion du Ç'r&lt;.I,· 1.el~u. r~pJK&gt;rl,11 par
t. tle l\au1·illc dmu la libre Pan,lc ,lu % octu-

1,rt! 1110:,.

.

conlenla de le voiler de noir cl le laissa suspendu à la place d'honneur.
L1 comtesse d',\.... m·a raconté l'impre~~ion
que lui :ivail caus1e re tabl au recou,·ert de
crêpe, un jour, 011 Louk enfant, le hasard d' une
,i. ile l'.:ivail conduite avec ses parents chez
.!me de Praslin.
Depuis soixante an écoulés, de nomLreusc
enc1uètes onl élé maiole fois entreprise sur
celle que lion pa ionnanle: llarccllin Pellet,
Paul Ginisty, le baron Lombroso, Robinet
de Cléry, Félix Chamhon, George Montorgueil, H. de fiauviUe, el bien d'autres encore,
s'en sont occupés tour à tour et ont soutenu
de \·he polémiques dans les µ-rand journaux
quotidien et dan l'Tntermérliai,-e cles CJi,,,...
c/1eul'., rt des Curiett. r.
« Il y a au fonil d'un pareil crim~ », Ji ait
Yiclor lfogo à \I. de ainl-Aulaîre, c on une
grande folie, ou une grande raj on 1 »
Et de fait fo meurtre fut commi avec une
telle maladresse f)U'on hésite à croire 1t la
préméJitalion. On a dit que l'as a inal a1·ail
eu lieu au cour · &lt;l'une.cime lcrribh• qui avait
écbté entre le~ deux époux, mais on 'accorde
mal ur la eau e qui l'avait provoquée. Le
défen eurs d'llcnrieLLe Del11i1 onl déclaré,
contre toute probabilité, qu'elle y était entièrement étrangère, el ont donné une aulre verion : on a prJtendu que la doches c avait
décou,erl des letlres adres 1fos à son mari
par une femme de haut ran~, lettres qui ne
pouvaient lai11sl!r de doute sur l'exi~tcnce
d'une intri,.ue. L:i royant déridée à en foire
u age, Praslin n'avait pas hé ité à emplo)"er
la violence pour rentrer en leur po ~e ion.
Pui~, dans celle lullc furieu.c, il avail perdu
ln tète, et rnulanl à nïmporte quel prix ériJer
un retentissant . caudale il était devenu a sassin. ~rai· le mobile qui l'a·rnil guidé a,·ail îait
en haut lieu t•xcu er on crime. Telle esl l'e.x.plicalion donnée par ceux qui prétendent que
le duc ne mourut pas en pri on. )Jais m:il!!ré'
celte suppo ilion la question de la unie n'en
r . le pa" moin · douteuse, tant il faut supposer de complicités, depuis celle des médecin.
cl des policiers, des geôliers el des ma"Î5·
trals, jusqu'à celle de l'abbé )farlin de Noirlieu, ~ans compter celle de Ddcazes et de
Pa quier el au" i de lou les membres de ln
Commi · ion de pairs cl..iargé' d'iuterroger et
de juPer le cou~ble 1
Dien des invraisemblances et bien dei: contradictions permettent de suppo·er ')_UÏI y eut
là un myslère, mais dans celte troublante
,1ucstion ce n'est pas moi qui me char erai
de conclure.
1c me soÎl&gt; contenté de r t umer impartiJlemenl les polémique , de rapporter le faits
rél'élés par les coquètes successi,·c , el d'y
ajouter ce que j'ai pu découîrir d'inédit ou
dïatéressant; mJi après avoir p~ crupuJeusem nt les arguments apporté à l'appui
de dem: Lhèscs, j'a,·oue très humblement que
je reste perplexe el que je demeure hésilanL .•
YICOllTE DE

CtJATCAU

►

C L.lC'.li\". -

Gr.i v11re Jt

J. füc.,vo.

ARVÈOE BARINE
et-

la duchesse du Maine
Ill (s11ite).

Rt::[SET.

Ime cln ~foioe avail quillé sa \'allée chhie
pour les Tuileries, où le ré,.ent avait in. tallé
1~ petit Louis XV, el elle 'était improvisée
l~n1 le. Jour .el nuit elle compol ait de dos~1ers, annotait des füres de droit, dressait
d~ mémoir , paper~sait, écrh·ait, combinait, invent.ait : a Les immenses ,·olumes
entassés sur on lü, comme des monla!!Des
dont elle était accal,lée, la I.ûsaient, disaitellc, ressembler, toute proportion gardée, à
Encelade ahîmé ous le mont Elna 1 , » Elle en
a~rait remontré à Chicnneau; elle dénichait
d' précédents jusque chez le, Chaldéen !
Elle. avait mis Ioule sa cour au ré!!ime
des
•
0
gr1mo1res, lran Formé ses poète ordin:iircs
en r-lercs de procur nrs. Adieu le ,·ersJ:itins!
Adieu le énigmes el les madri,.aux 1 .\ilien
les Grâces cl Jes ,tu esl Le beau Poli"nac et
robligea.nt ~1:ilézicu travaillaient ous 1: yem
de_la duch~~ e à_ prouver en jar!!"on de palais
quelle avatl raison, el que M. du lfaine
n'était plus un h;ilard du moment que le Roi
l'eo . avait di [&gt;P.mé. Ils apprirent , eux au , i,
a raISonne.r sur les textes de loi el h di erter
ur les questions de compétence. Pendant la
nuit,_ c'é~ait le_ tour de ~Lme de 2Lul, qui
aurait mieux aimé dormir. Installée près du
\

•
.,. 110

m:

t. ,,· taa l, Jli moire,.

lil de sa maitres e, elle « feuiUetait an si les
"!eilles chroniques el les jurisconsultes anciens el moderne 1&gt;. On discutait cotre
femme' ur les prérogatives de parlcwents
el ln ,•:,,leur des tcstamenl~ de roi.s, jusqu'à
ce qut• la tèh• leur tournât. On appelait alor
u_ne ~nnièrl' &lt;le ser,•ante, dont l'emploi con.1 tait à raconter des hi Loire à "1 maitresse
pour l'endormir. Cette fl:lmme r~commençait
pr que Loule. le. nuit · Il! conte de la Crête
de t'O'J ,/'1111/e, qu'on peul lire dans les Di1•e1·ti. se111e11fs tle ceau.i:, el qui e t en eflct
tout propre à endormir.
Le bruit des travam de Mme du laine si'
répandit Lrè vite dJn Paris, cl J,. Toilerie ·
vircnl :1lors une ~i,wnlièrc procession. La
doches ·e fut as.:iillie de lieu, saTants à
Le îcle , d'aventuriers be ogoem cl de com1~
d'occ:i ion, qui ,·&lt;'naient lu.i offrir de
r~relles infai.llihle pour garrm•r on procè.&lt;.
1, un apportait des e~emple historiqu1•s emprun~ à hl co~r de ;miramis. l.'autrc promellall des révela11on, important , à condition qu'on lui payàl d'abord à ~uuper. Un
:incieo moine défroqué cherchait à ,·endre de
do .u1?cnls. De: femmes à tournure su pecte
el a Litres po,hrhe demandaient de rendez,·ous my lérieux pour liner des secrets.
,tme du M?ine écoutait tout, cnrnpil par•
tout, ~ .aya1L de tout.

.... 11::- ...

Eli~ ne néglig~it rien, d'autre part, pour
gro sir son paru, el elle l nlu . i sait: mai
le mérite
en rercnail au duc du Maine , ce
.
mari meconnu. , a femme ne voyait en lui
qu'une poule mouillée el 'attribuait LOU " les
succè:;. C'était une grande erreur et one
grande injustice, M. du Maine rendait de.
erl'ices imruen à la cause commune, landi.
que la duche,se la compromettait sans ces~e
par es enfanûllage el ses emportements.
M. du ~laine était pa sé maitre, entre
autres, dans l'art de susciter de méc.onlenls
cl de les atlirer ~ soi. A l'époque où nou
somme , lors du procè · entre les princes du
3ng el les lé!!itimés, les mécontents ne manquaient ni à la cour, ni à la ville, ni dans les
faubourgs. On arait été déçu par la ré"ence,.
qui n'avait pas pu tout arranger d'un coup
de Lanuellc. La no~les c 'ét.ail imaginé 1iu'cn
re,enanl au pouvoir, clic ferait rentrer dans
le ntfant, d'un froncement de sourcil Je·
11 b?ur_g~is superbes » élevés si h:iut' par
Lou1s_Xl\ i les r&lt; bourgeois superbes » e défendaient, el la noùles e 'en prenait à la faiblesse du duc d'Orléans. Elle-même se divisait de plu _en ~lus} la petite et moyenne
nobles e avaient s1i:tne un mémoire contre le
prh•ilège de duc/ Le parlement e plaignait
de n'être pas con ·ullé. Le peuple se plai!!DaÎt
de ce que l'argent clu trésor était gaspillé aux

.

�1t1STO'R,.1.J!

------------------------------~

11 Je ais, dit gracieusement le réaent à
courtisan . Ajoutez. qu'on était en plein sp,tème ôe La", qu'Alberoni travaillait à trou- ~J. du Maine, que depnis le dernier édil vous
bler la France au profil de son maître le roi n'aimez point as i. ter aux cérémonie ; on va
J'Espague, el que la Providence wnait de tenir un lit de ju. tice; vous pouvez vous en
lâi·her sur le monde le jeune \'ollaire, qui absenter.
- Cela ne me fait aucune peine quand h~
a,ait déjà lrouré le terup. d"~tre c. ilé pour
roi
est présent, répliqua le duc. D'ailleurs,
d' rcrs «fort satiriques et fort impudents &gt;&gt;,
dans ,·o!rc lit de ju. lice, il ne .rra pa · que et mi à la Bastille pour d'autre· ,·er · u lrè
effronté· ». Tant de ferment de discorde don- tion de non .
- Pcul-èlre », fil le régent, et il sortit'·
naient Leau jeu Hl. du laine. Il se surpas a. 11 .
M. du \faine, atterré, alla aux noU\·ellci:.
uagea savamment entre deux eaux, ne parut
a malheureuse timidité lui donnait des yeu~
en rien, fut caressant el insinuant el s'assura
heaucoup de partisans dans Paris, en pro- égarés et un ,·i age de criminel. Il sut qu'un
\Ïnce, au parlement, parmi les reste de la allait lui ôter l'éduc.,tion du roi et réduire lt·s
vieille cour, la petite et mo enne noblesse, légitimé· à leur simple rang de pairie. Il de.les gen de rohe et de plume. Barbier écrÎ\it cendit tout :mgoi. é chez sa [emme, qu'on
dans son ,Tou niai : &lt;&lt; M. du Maine e t un avait couru chercher à l'Ar enal et dont !"étal
prince très age et très estimé ». Saint-:imon ne se peut dépeindre. Elle ne comprenait pas
constata avec douleur que &lt;1 tout dait à leurs que M. du Maine se lais âl cba ser ans résistance. Elle l'e. bortait, l'injuriait; elle aYail
projets ».
Care·ses ou intrigues, rien ne Lint contre des crises de nerrs. Par es ordres, ùe jeunes
la haine de f. le Duc pour a tante lme du laquai - grimpèrent en dchor,, le long de
'laine. On ~ait que ce M. le Duc était une murs du palais,jusqu'aux fenêtres de la salle
vraie Lrute, un borgne hideux et farouche. li du Dais. ospendus par les mains, il· regarmena le procès contre les légitimt~s avec a daient à tral'ers le vitres et rendaienl comptb
violence ordinaire, el oblint du conseil de ré- au rez-de-chaussée de ce 11ui e passait au
gence, au mois de juillet 1717, un arrêt luur premier étage. Mme du ~laine espérait que
unlevanl le droit de uccéder au lrône el la qutlqu'un prendrait le parti de son époux,
qualité de prince du sang. Lorsqu'on par- qu'il urviendrait un incident. Elle jeta les
1·ourt aujourd'hui le pièce de ce grand hauts cris en apprenant que le liL de justice
procès, on est surtout frappé de la nouveauté . 'était terminé pai iblemeot el qu'il lui fa).
du langage emplo é par les deux parti~s, au , lait déménager le jour même. li aYait surfi
lendemain de la mort de Louis XI Y, en par- de deux traits de plume pour enlever au fils
lant de la puissance ournrainti 1• L'autorité bien-aimé 'du plu - ab olu de monarques le!'
rople est représentée dan ces écrit comme grâce, enta ées &amp;Ur sa tète pendant quarante
un mandat et un dépôt. li n'e t plus que Lion ans et con olidée avec toute la prudence,
pour elle d'origine sacrée et de taractère imio- toute la prévoyance, tout le zèle que peul
laLle. On reconnaît :1 la nation le droit de inspirer une tendre se ,ans bornes.
On emporta )!me du Maine des 1'uileril·S
dLpo er d'elle-même, et la monarchie n'est
plus qu'un simple. contrat civil, révocable à dans un étal pito}able. ·« C'était, dit )lmc dé
Laa!, un accablement semblable à l'entière
la volonté des contractants. Quelle révolution
privation de la vie, ou comme un sommeil
en deux ans!
L'arrêt de 1717 fut lt! prologue du dramo léthargique dont on ne sort que par desm011cp1i précipita M. et Mme da . faine dans l'a- vemeots convnl ifs. , On la mena le surlenbime. Leur ennemis s'enhardirent en le· demain ;1 ceaux. Le cha«rin lui avait tourné
\'OJant Yaincus. La duchesse ne ,ut pas plier la ccrvelk Tantôt, immobile et muette, les
ous l'orage el se répandit imprudemment yeux lixes, elle parai sait une statue de la
en plaintes cl en menaces. Ses cri furent le Douleur. Tantol, &lt;&lt; hurlant de rage » et faiprétexte d'un deuxième coup de foudre, qui sant trembler chacnn autour d'elle, el!~ accaéclata au lit de ju ·Lice du 26 août 171 blait son mari de reproche sanglants, d'inPour ju er de ce qu'éprouva la petite du- jures sur .a nais.:ince, ur a lâcheté, ur
chesse lors de celle seconde cala tropbe, il leur mariage. Le pauvre homme « pleurait
faut i-C ~omenir que le lil de justice du journellement comme un veau· Il.
~6 aotU [uL une surpri·e. Personne à Paris
lime du Maine aurait d(l s'avouer ballue,
ne 'en doutait. ~Ime du ~laine était allée renoncer aux a1Taires el reprendre .. e · diasouper el coucher à l'Ar enal, où elle se don- dème:. de reine de Lbéàtre. C'était l'a,i - de
nait une fête. 11. du Maine l'arail accompaon époux. Elle s'entêta; elle re:;.emhlaiL à
gnée el n'était rentré qu'un peu avant le jour ces braves petits chiens terriers qui se font
dans son appartement de Tuileries, ·itué au tuer plu tôt que Je ltlcber pri e. 11 y avait
rez-dc-chans.ée. ll était dan son premier déjà quelque temps qu'elle intriguait avt'c
ommeil quand les tapi iers envahirent la Alberoni par l'intermédiair • de Cellamare,
salle du Dais, destinée :1 la cérémonie. Elle amha. adeur d'Espagne :t Paris. Aprè la caétait au-dessus de sa tète : il n'entendit rien. t:1 tropbe du 2G août, elle _e fit décidément
n officier ,int l'1heillcr et l'a,·ertir qu'il e conspira triœ.
passait quelque chose. t. da )laine 'habilla
La duche ·se du lfaine apporta dan~ ce
en bàte et monta dan la chambre du petit nouveau rôle un peu trop de ouYenirs des
roi, où le duc d'Orléans entra à son tour. Il nombreux roman qu'elle avait lus.
était environ huit heure du malin.
Elle s'arrangea un complot amu. ant, où
0

1. \",,i1· l,(,,nnnt e~·- 1/i,tnir,• dr lu Réqr11u.

2. llhnoire., manu~~rif, du duc 11',\ntin.

l"on fai ail de ces cho,es extraordinaires qui
atlirenl tout de suite l'œil dl' la police .• on
quartier général fut rue Saint-Honoré, dan
une mai.on qu'elle loua tout exprès. Elle s'en
allait de H1, au mili&lt;'u de la nuit, conduite
par un grand seÎ"neur d_égni ·é en coch&lt;'r,
Jans de endroits singulier· où elh• rencontrait d'autres conjuré~. Elle envoyait Mme de
• taal ou le pont l\o}·al, à minuit, pr~idrr
un conciliabule. Elle avait trave ·ti deux de. t•s
laquai en .eigneur Oaruands, el ce émule:
Je ~la carille se pré entaient dans le mond~
sous les noms de prince de Li Leoni el de
chevalier de La Roche. Elle recevait, comme
au temps de son procès, une nuée d'aventurier , d'intrigants el d'imbériles qui apportaient des plans et offraient de conseils. Elle
avait toutes ortesdecom· pondance· inutiles,
11 l'encre sympathique, cl toutes sortes d':1flidé · plu ou moins ùrs, dont &lt;lem: au mom ·
serraient d'espion à l'abbé Dubois. Elle con- •
lraignail Polignac el '1aléz.ieu, qui 'en défendaient de Ioules leur forces, à con.pirer
avec elle. Elle badinait agréablement ur le
temps où elle serait en prison . ._urlout elle
dérendail de parler de rien devant son trop
timide époux : on se taisait quand il paraisail.

Il n'entre pas dans notre cadt·e de raconter
la conspiration de Cellamare, dont le petit
complot de la duches e du Maine ne fut
&lt;1u'un épi ode. Il suffira de rapp 1er qu'Albcroni \"Ol\lail assurer le trône de t'rance à
son maître, Philippe V, au ca où le jeune
Louis XV viendrait à mourir. AILeroni cherchait, en coo~équence, à écarter le duc d'Orléan , qui avait aussi de droit à la couronne, el il avajl donné pour instruction. à
Cellamare de s'appurer ur tous les mécontents, en vue de renverser le régent; on verrait après ce qu'on mellrail à la place. Une
armêe espagnole débarquée en Bretagne 'de,ait soutenir les conjuré .
Il n de soi que la duche ~e du lfaine fut
accueillie à bras ouverts !or ·qu'elle olîril son
concout·s. Cellamare l'accabla d'éloge el de
prome ses au nom du roi d'E pagne el mil
son zèle à profit. Elle eut sou sa haute
direction deux comit~s de con ·pirateurs.
L'un comprenait un certain ahbé Brigault et
deux ~ci 1meur , le comte de Laval el le marc1uis de Pompadour. L'autre était comp9 é
de la duch e en per onne, de Malézicu el
de Polignac. Ces six per onnes se partagèrent
la be!logne et noircirent beaucoup de papier.
On e communjquait ce qu'on a,ait écrit, et
chaque comité mépri. ail les production de
l'autre. Les seigneurs trouvaient les « ouvrage » des poètes bien pâles, pauvre'
d'idées el fades de style. Les poètes traitaient
les œuvres des . eigneurs d'ob cur fatras.
C'est ainsi que forent rédigé un manifeste
du roi d'E ·pagne aux Françai -, une requête
des français au roi d'E·pagne et dirnrses
autre pi~ces, dont plu ieurs furent cnvo)écs
à 31adrid. Quand Alberoni reçut la requête
de:; Françni au roi d'E pagne, il frrhit pour
demander par qui elle ·erail . ignée; mais il

----=------------------------------n'eut pas de réponse. Per·onne ne se soucia
de donner ,on nom, pa plu les ,eigneurs
que les poète . La conjuration de Mme du
Maine n'était vraiment que la continuation
d1's petit. jt&gt;ll't d'c:pril Je .'ceau:c.
Cependant Alberoni pres$ait Cellamare
d'agir. Celui-ci, qui n'avait rien de prêt,
cherchait à amn er le tapis. Il ul qu'un
jeune abbé, nommé Porto-Carrero, partait
de Paris pour .e rendre à tadrid, et il lui
remit une liasse de projets de manifeste·,
projets de lettres, projets de requêtes, el
autre rêveries composées par Mme du Maine,
par Polignac, Pompadour. l'abbé Brigaul 1.
Malézieu et le autres. Cellamare y joi«nit
une leLtre pour Alberoni et une liste d'officiers fram,:ais qui, disait-il, demandaient lt
ervir l'Espagne. L'abbé Duboi , au courant
de tout, jugra l'instant venn de se débarrasser de ce brouillon . li fil courir après
Porto-Carrero, qu'on at1,ignit à Poitiers. , es
papier furent remis au régent le ' décembre 1718, .ans que rien eût transpiré dans
Pari . Le lendemain 9, dan l'aprè -diner,
un gentilhomme entra chez ~lme de la~I.
dans lamai on de la rue ~aintIlonoré, et lui dit : « Voici une
grande nouvelle. L'hôtel de
l'ambassadeur d'E pagne est
inve li, el s.&gt;n quartier esl
rempli de troupe . On ne sait
encore de quoi il ·'a 0 i l. » Au
même in. tant, Mme du Maine
apprenait l'é,·énement dans .on
alon, qui était plein de monde.
1&lt; Tuut ce qui arrivait débitait
la nouvelle, ajoutait quelque'
circon -tances, el ne parlait
d'autre chose. Elle n'o ait e
. ou traire à cc monde importun, de peur qu'on ne lui trouvàt l'air affairé. &gt;&gt; On sut bientôt que Porto-Carrero a,ait été
arrêté, ses popier aisi . Pour
le coup, ~fme du Maine et ses
complices se u virent plongés
dans l'abîme ». La ducbe c
c rassurait pourtant à la penée que l'abbé Brigault, dépositaire de beaucoup de papier.,
s'était enfui.
Le 10, les arre talions continuèrent. [. de Pompadour
fut mis à la Bastille. Mais
l'abLt': Brigault était loin, el
lme du Maine re.pirail.
Le 12, elle était à raire . a
partie de biribi. Un M. de
Châtillon, qui tenait la banqu&lt;',
« homme froid, qui ne s'avisa.il jamais de parler», dit tout
à roup : ,, Vraiment, il r a
une nouvelle fort plai ante. On
a amHé cl mi· à la na tille,
pour celte affaire de l"amùa s:idt·ur &lt;l'E pa•me, un certain, abbé llri ... Uri .... o Il ne
pouvait retrouver rnn nom. Ceux qui le aYaient n'ayaient pas envie de l'aider. Enfin il
acheva, et ajouta : &lt;1 Ce 4ui en fait le plai-

DUCHESSE DU

M .Jl1NE

taire~. et à les attendre, parfoi , fort gaiement. M. du ~laine se tenait coi à • ceaux.
On eut beau veiller et se tenir sur .es
gardes, les mousquetaires arri\'èrenl au moment qu'on ne les allendail pas. )L et
Mme du Maine furent arrêté le 2!l décembre 171 au matin, l'un i1 · eeaux, l'autre
rue aiol-Honoré. Leur conduite, dans cette
circon. tance critique, l'ut opposée comme
leur humeur; elle le. peint tou deux au
11al11rel.
M. ùu ~laine sortait de sa chapelle lorsqu'il
fut prié très re pectueusemenl, par un lieutenant des gardes du corps, de monter dans
un c.:1rrosse qui l'auendait. fi obéit, a la
mort peinte sur le visa:.;-e », mai avec une
oumLsion, une humilité, une orle d'empressement, bien faits pour attendrir. ll ne
~e permit pas une plainte, pas une question,
fùt-ce ur a femme ou ses enfant , mai· il
pou sait force soupirs et joignait le mains.
C'était la vivante image de l'innocence méconnue et persécutée.
On le mena dans la citadelle de Doullens,
en Picardie, et son altitude ne se démentit
pa une eule fois pendant le
\'Oyage. li soupirait et resoupirait, gémi sait faiblement,
joignait les mains, marmottait
des prières ar&lt;'ompagoée de
force t1i1Tnes de croi , saluait
a,·cc « des plongeons Il toutes
les éo-lises el les croix deYanl
le quelles on passait, et ob ervait aYec ses garde le ilence
qui convient à l'opprimé. A
Doullens, même conduite. 11
était san ce se dans les prière , le· génuOexions et les prosternements. Cela ne louchait
per ·onne; le contemporains, à
Lori où à rai on, ne prenaient
pa au shieux la dévotion de
\1. du Maine; mais cela l'aidait
à passer le temps, qui lui parai ail long. On ne lui avait
lai équequelques füres, point
d'encre ni de papier; quand il
voulait écrire, il était obligé de
s'adresser à l'officier qui le
gardait et de lui montrer œ
qu'il avait écrit. Pour toute
di traction, il jouait avec le
valets qui le ervaient.
Quand on l'interrogeait, il
e confondait en protestations
d'innocence et d'ignorance.
Qu'est-ce qu'on lui ,•oulaiL 1
Qu'e t-ce qu'il a,·ait fait de
mal? li était allachê du fond
du cœur à M. le doc d'Orléans, qui le reconnaitrait un
jour, et M. le duc d'Orléans
ajoutait créance aux a1ireuses
aver~ic de dircr· côlt:s que . on tour allait calomnies de SP. .ennemi ! Il était ,raiment
,enir. On ne dormait plu dans :i mai on; bien malheureux.
On lui citait des faits, on lui communion pa'-~ait les nuit à allendre le~ mou que11uait
les aveux de la ducbes e. Alor~ il s'eml. ,rt'molrr6 ,1,, lmc ,Ir Staal.
portait. Cel homme j doux , 'ex.clamait
'l l'rernii•n• Dérlnralim1 ,te t·Bt,l,è llril(ault.

.ant, c'e t qu'il a tout dit; et \"Oilà des "Cil
bien embarra sés. » Alors il éclate de rire,
pour la première Cois de sa '"ie.
Mme la duche e du Maine. 'lui n'en aYait
pa la moindre envie, dit : n Oui, cela hl
fort plaisant. - Oh I cela e t à faire mourir
de rire, reprit-il. Figurez-von ce ~ens 11ui
croyaient )Pur affaire bien secrète : en ,·oilà
un qui dit plu qu'on ne lui en demande,
et nomme chacun par son nom 1 • »
C\,tait exact : !"abbé Brigault était un nai
conspirateur pour dame·. li 'en l1lait allé
doucement, jouissant du vop"e et encore
pins des hôtelleries. Il avait mis plus d·un
jour à tra,·erser Paris à cheval et avait
couché le premier soir « au faubourg
aint-.lacque!, à l'auùerge du Grand- aintJacques1 1 Au bout de trois jour· , il n'était
qu'à 'emours, à vingt lieues de Pari . Le gen envo1é. à a pour~uite n'eurent aut·une
peine à I')· rallraper et le ramenèrent beaucoup plu vite à la Bastille. li n'avait pas
encore pas. é la porte, qu'il racontait tout.
D'autre parlèrent après lui, cl le arre talion,; se multiplièrent. ,rme du Maine fut

:; .. ·oint• ' imun.
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---------------------------------------~

d'horreur et d'mdignalion à l'idée d'avoir
une ftmme pareille, une femme capahle de
coo. pirer, et a ez hardie pour le mettre de
tout ans lui en avoir seulement jamais pari 1;
car il ne samit rien, il ne e doutait de rien,
on lui avait tout cachè, parcequïl ne l'aurait
pas toléré. Il avait a . ez dHendu à la duches. e de ,·oir les « l'abaleur , ! 'il avait
eu 1ent de quelrrue chose, il serait acrouru
le dire à 1. le ·duc d'Orléans. On pomait èlre
Lien sûr qn·uoe foi hor de prison, il ne
reverrait jamais Mme du Maine. JI ne roulait
plu en entendre parler. Conspirer contre
M. le duc d'Orléans ... quelle indignité!
On ne le fil jamais sortir de là. Il resta
plaintif et impénélrable. On n'a jamai u,
en ·omme, ce qu'il en était au ju te, ce que
.\1. du Maine ignorait et n'ignorait pas. Il
~emble démontré qu'il n'arait pas pri. une
part active au complot, el il est difficile,
d'autre part, d'admellre qu'un homme au ~i
fin n'ait pa é,enté, dans . a propre mai on,
un ,ecrct au i mal garM. Quoi qu'il en
soit, rendons-lui celte justice qu'il oc lai .-a
pas échapper an seul mot pouvant compromellre âme qui vive . . f. du Maine y eut d'autant plus de mérite, qu'il avait une Frayeur
atroce. '.\u moindre mouvement dan la citadelle, on visage se décompo. ait : il se croyait
. ur l'échafaud.
li ) eut plus de bruit à l'arre talion de
Mme du Maine. a haute nais ance lui a,·ait
valu l'honneur d'êlre arrèLée par un duc,
M. d'Anceni , qui e pré enta rue aiotllonoré à epl heures du matin, aYant le
jour. La duchesse venait de s'endormir, et
ses gens de .e cnuchcr, aprè une nuit pas ée
à écrire un mémoire en vue de sa déFense.
JI fallut Faire lever Lon Les ces Femmes. Jamai.
homme n'eul &lt;·ommi ion plus ingrale. La
petite duchesse n'était pas, rommc son époux,
de la race de agneaux. Elle reçut fort aigrement le compliment de Y. d'Anceni ·, ·emporta coôtrc la îiolem·e faile à une per onor
de on rang, déclama contre lti duc d'Orléan el on gouvernemenl, et refusa de se
prcs er. Elle Lâchait de gagner du Lemp ,
dans l'espoir que sa Famille inLerviendrail,
el elle r' i Lait, discutait, di pulait, péroraiL,
réc1amait une cho ·e ou une autre. li y eut
une longue scène, très vive de a part, à
propos d'une ca elle conlcnant un million
de pierreries cl qu'elll! voulait à toute force
emporter. Le duc d'Ancenis, C(Ui a,·ait de·
ordres, s'y opposa Iormcllemenl. Elle eut
l'air de céder, et la cas elle ru L découverte
deux jours après parmi e ban-aae .
Cela dura quatre heure , quatre heures de
ré i lance et de cris. Enfin \1. d'Anceni ' la
prit par la main et lui déclara qu'il fallait en
finir. Il la mena ain i jusqu'à sa porte, 011
elle eul une nouvelle crise de rage en apercevant deu1 simples ,oitures de Jouarre. l.a
Faire monter là dedan ! Elle! Une Condé!
Elle monta pourtant. L'on se mil en roule,
et ce fut a.ne autre comédie. Elle adopta pour
le voyage l'attitude d'une grande reine persécutée et oll'en ée. Le duc d'.Aocenis l'avait
rcmi e aux mains J'uo lieutenant nommé Ll

Billarderie. ~lme du füine recueil it ses ou- d'arriver enfin à Dijon, où Mme du Maine
venir · de thràtr~ et accabla La Billarderie Je îut mise dans la citadelle a\·ec deux femme
tirade 1ragiqucs ur ses malheurs, sur la de chambre.
Elle e plaisait plus tard à raconter qu'elle
dureté de la voilure el la barbarie de . es
avait ubi toutes 11 les horreur de la captiennemis. Elle mèlait les épithète le plu
énergique aux apo lroph~s les plu lilté- vité ». Le régeol, homme très débonnaire, y
rain • pa ~ait du ton de l'imprécation à eclui mit cependant bien de la romplai ance. Il
de la douleur contenue, pui · tout à coup rai- permit à la 1·oupable d'a\'Oir une dame d'bon-.
sait la maltidti et 'adre, ~ail au bon cn-ur de ncur, une d 'moiselle de compagnie, un
L'I. Billarderie pour aller moiu \'ile, e repo- méde&lt;'in, un aumônier, rinq femmes de
er plu loo«temp , obtenir une meilleure 1 hambre, d'échanger llijon contre Cbâlon- cl
Cbàlon contre une mai on de campagnr; de
voiture .
La füllarderic u'était pJ un mon tre. Il communiquer avec le d~bors, bientôt même
n'é1ait pa non plus un grand prr,-onnage, de recevoir des ruiles. Mme du Maine tomba
el le~ prière· d'une prince e lui produisaienl néanmoins dan un ·omhre désespoir. Toul
beaucoup d'elfot. Il ful au petits oin· pour son courage l'al,andonna. cl elle e crut fa
sa pri onnièrc et lni procura lou&lt;. les adouci·• plus malheureuse créature dé la terre. On
'efforçait en vain de la di. 1r:iire. El!e .c
sement m on pouvoir. li ne put toull'foi·
él"iler une. c\ne lor qu'il dut lui apprendrr, lais.ait taire, elle consentait ~ jouer, mais
le troisième jour, qu'il la conduisait dan la d'un air de marl)rr, en di ant d'un ton
citadelle de Dijon. La duchc,.-e fut anéantie. morne el douloureux : « Que . 1. le duc d'OrIl ne lui étaiL pa ,enu à l'e.!pril qu'on pour- léan juge de mes peine· par mes plaisir. ! Jl
rait la mellrc dans une vroie pri ·on. Elle Plu d'insolence; plus même de fiertr. l.a
a,·ait 1oujours 1·èv{o r1u'on la conduirait dan· pelitc duch e, ga«m1c par la peur, pleurait
quelque belle &lt;1 mai on royale 1,, oi1 elle au- à chaudes larmes, pria il et uppliai 1. Le
rait une &lt;·our el jouerait à la c:iptivc après commandant de la citadelle de t:bâlons,
avoir joué au con.piraleur. Lïdt!e d'èlr&lt;' homme &lt;1 doux el compati sant l) , écrivait
le 30 juin 1719 !1 M. Le Blanc, secrétaire
enîermée entre quatre mur, a,cc es temme
de chambre la ré\·ol la comm' un . trahison ; J·~:1n1 :
1&lt; Ensuite Jme h duche e du ~laine,
l'idée d'è1rc au pouvoir de on nereu abhorré,
tombant dans une e pèce de dé·c poir el
pleurant amèrement, fil de serment de oo
innocence dans les Lermes Je plu forl el les
plu acré', di ant qu'eU ,oyait bien qu'il
fallait mourir ici; r1ue se ennemi allendaicnl sa mort pour pou\'oir l'accuser impun{oment après, et ju ·Lifier la conduite qu'on
a tenue à son éii:ard, mai qu'avant de mourir elle harger.ail on conîr seur de dire à
toute la France qu'elle mourait innocenle de
lout ce qu'on l'avait accu éc, qu'elle eu
jurerait nu'me sur l'hoslie en là recevant,
et qu'elle avait déj:L pensé le faire plusieur
foiJ. Jê la calmai .... ,,
L'héroïne avait disparu; il ne restait
11n'une "fieiUe enfant, craignant le fouet, et
é désolant parce qu'on lui avait ôté ses joujoux. i nos propre faible ses pouvaient nou
rendre moin évères pour celle d'autrui,
Mme du Maine aurait amassé des trésor
d'indnlgcncr pour on craintir époux pendant
le cinq moi de Dijon el l troi · de Cbàluns.
S1 s aLbé· et poètes de cour, qu'elle a,·ail
enrôlés lion gré mal gr: parmi es complic ·,
11e faisaient pa de leur côté beaucoup meilleure fi~re. Le cardinal de Polignac avait été
exilé dan .on abbaye d'Anchin, en Flandre,
M. le Duc, a1·heva de la mcllrc bor~ d'dlc. où sa beauté et ses grâce étaient du bien
Elle . 'écria en 'adr . anl 1, La Dillarderic : perdu, cl il e consumait dan la douleur cl
l'inquiétude. li avait encore plu peur que le
Aux fureur~ tic Junon Jupilr r m'alia111lonne,
duc du faine,et il pleurait la perte de l'Anti11uis elle tempêta en pro c contre son détes- Lucrèce, .aisi avec les papiers du complot.
table neveu el vomit contrll lui mille injures L"abbé Dubois lui remoya son manu cril,
plaisantes - même en colère, ellll :nait de prit oin qu'il ne manquât point d'araent el
l'e·pril - qui âcbevèrenl d'éblouir L1 Billar- le l:ii sa recevoir toute les visites qu'il vou•
derie et de le subjuguer. li prit à tùche de la lut. Ces allentions ne ra ·surèrenL pas le carconsoler. On s'arrêta ouvenl et loogtcmp . dinil, qui ne pouvait e remettre de .a frayeur.
On changea de voiture. On lat pourtant obligé li en rnulait amèrement 11. la duchesse du

HISTORlA

1

MADEMOISELLE
ET

FRÈRE, LE JE

DE

TE

LAMBESC
OMTE DE BRIO

Tableau de :-;-ATTIE R. (Collection LA CAzl. ,1 usée Liu Lounc.

E.

�'--=--------~---_;_____________________
Maine d'avoir abusé de son autorité pour
l'entrainer dans une mauvaise affaire.
L'abbé Brigault continuait à avouer tout ce
qu'il savait, el même davanlage. Il dénonçait
jusqu'aux valets, sous prétexte que le soin
de son à.me exigeait qu'il dit toute la vérité.
Tartuffe n'aurait pas renié la lettre qu'il écrivit à fa femme d'un des conspirateurs qu'il
avait dénoncés.

« MAJl\llF.,
« C'est avec la douleur la plus vive CJUe je
vous écris aujourd'hui pour vous apprendre
que je me suis déterminé à déclarer à Son
Altesse Royale tout ce qui est venu à ma connaissance. Dieu m'est témoin que s'il n'avait
fallu que mon sang pour YOUS conserver et
M. de Pompadour, je n'aurais pas balancé un
moment !1 le répandre. Mais, madame, vous
connaissez la religion.... Convaincu d'êlr e
l'âme de celte malhcureus~ intrigue, je nl.l
pouvais espérer l'absolution de mes péchés
sans rendre témoignage à la vérité. li fallait
donc me résoudre à mourir désespéré ou à
rendre témoignage à la vérité que l'on a droit
d'exiger de moi. Je me suis représenté les
conseils· que vou m'avez donnés vous-même,
et je crois ne m',Hrc pas trompé en suivant
le lumière de la religion. »
Le bon apôtre!

M. de Pompadour, grand matamore en paroles, parut dans le danger un triste sire. Il
fit ce qu'il appelait

« une confession ingé-

nue ». Nous a ,·ons la pièce sous les yem:.
Il. de Pompadour y dénonce toul le monde el
gémit piteusement sur le mauvais état de sa
fortune.
Maléiieu avait été arrêté à SceauK, en même
temps que le duc du Maine. Après une résistance Lonorabfo, il finit par parler, comme
Lous les autres. Une seule personne demeurait
inébranlable : Mme de Staal. Elle était courageuse, el pois elle se trouvait bien à la .Bastille. Elle y avait deux amoureux; elle n'avait
jamais été aussi libre, elle n'était pas pressée
de s'en all~r.
Le régent désirait en finir, mais il voulait
que œ fùl avec honneur et qu'on ne pùL l'accuser d'avoir persécuté des innocents. Il promit de les gracier Lous, à condition que tous
avouassent. Mme du Maine dut boire le calice
et se confesser. Sa Déclaration est bien amusante. Elle s'-y montre toute préoccupée de la
crainte qu'on ne la rende responsable de l'horrible style du comité des seigneurs. Elle.tremble que a réputation de bel esprit n'en soit
compromise et elle in iste sur la douleur que
lui causent le fatras de M. de Pompadour cl
le « parfait galimatias » &lt;le M. de Laval. Elle
proteste à plu ieurs repri~e qu'elle n'a pas
fait &lt;1 la moindre correction » à leurs écrits.
Ayant ainsi pourvu au plus pressé et sauvé
l'honneur littéraire, Mme du Maine daigne
songer à son époux : « Il n'a jamais sa le
moindre mot de toutes ces intrigues; je me
suis cachée de lui plus que de petsonne au
monde .... et lorsque M. du Maine entrait
dan ma chambre dans le temps que je par-

lais aYec ces messieurs de ces sortes d'aîfaires, nous changions de discours. &gt;&gt; Par
malheur pour M. du Maine, elle ajouta de
vive voix qu'elle se serait bien gardée de dire
un seul mot à un homme de sa timidité;
qu'il aurait été capable, dans sa frayeur,
d'aller tous les dénoncer. Ces propos furent
répétés i la Déclai·alion de Mme du Mame fut
lue au conseil de régence, et le duc d'Orléans
se crut a sez vengé du mari et de la femme.
Les portes des prisons s'ouvrirent. Poètes el
gentilshommes, abbés el valets, chacun reLourna à ses affaires.
M. de Pompadour reçut avec son pardon
une aumône de 40 000 livres, qu'il empocha.
MmeduAlaincrevintà Sceaux üanvier1720),
où elle déb1rqua avec de grands ignes de
jo:e. Elle eut. l,ientôl permission d'aller à
Paris saluer son ennemi le régent. Elle lui
sauta au con et l'embrassa sur les deux joues.
M. du Maine profita de l'occasiQn pour se
dél.iarrasser de sa femme. 11 lui eo voulait
des peurs qu'i~ avait eues en prison el redoutait es folles dépen es. n se retira à Clagny,
reîusa de recevoir la duchesse et déclara
qu'elle aurait à se contenter, à l'avenir, d'une
pension. Elle fit tant, qu'au bout de six mois
elle le ramena à ceaux, où il reprit le joug
et 'appliqua de nouveau à tenir les comptes.
Le cardinal de Polignac garda rancune à
Aime du )lajne. Il donnait la comédie au pu·
hlic par la terreur qu'elle lui inspirait. La
d11chesse lui a_vait cmoyé une copie de sa Déclaration. « Il craignit de jeter les yeux sur
ces papiers, el le remit à un homme de confiance, qui l'a sura qu'il les pouvait lire sans
danger. » 11 bouda Sceaux le re te de es
jours.
Le plus content de tous fut un vieux marquis, M. de Bonrepos, qu'on oublia à la lla tille. Il était très pauvrt', ravi d'être logé cl
nourri gratis. Un lieutenant de police le découvrit au bout de cinq ans. On voulut le re~
lâcher : il réclama. On ne le décida à sortir
qu'en le plaçant aux Tnvalidtis. Encore fil-il
beaucoup de laçons : on dérangeait ses habitudes.
Mme de Staal fut aussi mise en liberté, et
ainsi finit celle terrible conspiration. Nous
renvoyons aux hi~toriens pour les autres intrigues d'Alberoni, qui amenèrent la guerre
entre la France et l'Espagne.

IV
Toutes ces vilaines histoires &lt;le procès, de
complots et de cachots vont si mal à celte
princesse Tom-Pouce, à ses pompon et ses
hochets, qu'on a peine à les prendre au sérieux. Elle font l'effet des intermèdes tragiques intercalés par Molière dans Psyché. Le
premier intermède de Ja. comédie ligure à
merveille la roule de Dijon, lorsqu'on a Liait
livrer la pauvre petite duchesse à son méchant
borgne de neveu : « La scène est changée en
des rochers affreux, et fait voir dans l'éloignement une ell'royable solitude. C'est dans
ce désert que Psyché doit être exposée pour
obéir à l'oracle . ... Femmes désolées, hommes

LA

DUCHESSE

DU M .Jf.1NE

affligés, d1anlanls el dansants .... 1&gt; Comme
ce hlllet de femm es clesolées et d'hommes
a{fiigés nous représentll bien la cour de
Sceaux un jour de douleur! Un autre intermède, celui des Enfers, rappelle &lt;! l'eiîroyable » citadelle de Chàlons, où Mme du Maine
crut expirer el versa tant de larmes. Au moment le plus tragique, « des lutins, faisan 1
des sauts périlleu.r, se mêlent aYec les furies». Ces lutios ne manquèrent jamais d'apparaitre au beau milieu des scènes les plus
dramatiques de la vie de la petite duchesse.
lis troublaient par leurs sauts la gravité du
pectacle.
Enfin le cauchemar était fini et les coupaLle&lt;J respiraient. Les lugubres visions qui
avaient hanté lclll' ommeil s'étaient envolées;
ils ne s'imaginaient plus rnlendre marcher le
bourreau ou drlsser l'échafaud. Leurs yeux
se reposaient avec délice sur le ciel souriant
de Sceaux, leur âme se rouvrait voluptueusement aux douceurs des petits vers et des
jeux innocents. L'aimable vallée Îèlait le retour de sa souveraine. Les Gi-lces el les Bis
repeuplaient les charmilles, non pas étourdi~
ment et en foule, mais peu à peu, avec hésitation, en divinités prudentes qui s'assurent
d'abord que personne ne le trouvera mauvais. Le fidèle &amp;lalézieu lançait à tous les
échos des chansons d'allégresse. Le quatrain
· suivant fut improvisé le jour où il revit sa
maitresse pour la première fois.
Oui, oui, j'oulilic cL ma capti,·ité,
El mes soucis, mes ans et ma colique.
Songer com·i()IJI à soula! et gaieté,
Quand je re\'ois votre face aogcliquc.

Toul rentra dans l'ordre accoutumé, el
Mme du Maine se retrouva exactement la
même qu'au déparl pour Ver aiUes, lors de
l'agonie de Louis XIV; elle n'avait que cinq
années de plus.
On n'est pas plus incorrigible. Après d"aussi
rudes leçons et avec tout son esprit, elle
n'avait pas perdu un grain de son orgueil, ni
renoncé à un seul enfantillage, ni appris quoi
que ce soit sur le monde, ni désappris un
mol ou un geste de son rôle de bergère
fardée et enrubannée. Elle était de ces gens
dont la provision d'idées e~t faite, et qui
nient paisiblement l'évidence, quand l'évidence les gêne. On disait de Mme du Maine
« qu'elle n'étail point sortie de chez elle, et
qu'elle n'avait pas même mis la tête à la fenêtre J&gt;. La seule trace laissée dans son esprit
par le lit de jus lice et le resle fut une crainte
salutaire de la police. Elle était guérie à jamais de la politique. On possède le tableau
de ses divertissements pendant toute une année. Il faudrait êlre bien méchant pour y
trouver à redire.
Ce tableau Corme un petit volume manuscrit, intitulé Almanach de l'année 1721 1 et
divisé en mois. Il coulient lei passage qui ne
se pourrait citer ici; la vieille aristocratie
française plaçait volont;ers ses plaisanteries
sous l'inYocation de M. Purgon; mais ce qu'on
ne saurait citer n'avait etrtes rien de dangereux pour l'Élal.
1. Voir la Comédie à la cwr, d'.\dolphe Jullicn.

�1f1STO'Jt1.ll
Jnnrier débute par un quatrain où ~fme Ju
~laine est per·onnifiée par Véou . Vénus avait
quaranle-cinr1 ans; qu'importe, puisque le.,;
d,:es es ne vieilli~ enl pas.
\'~uns, par ,on n•p1-cl 3lliranl 1111&gt; h,1n11nag-1•,,
Tieul a , our à , ,tufo ,,1 ,l;,o,rle 1'4p11t••·
On •1ui1tcr~ du l.01ng l&lt;•s tram1oi11cs ri,og1•s
Pour vi;Îlrr les mer~ du La~ oo. trophOI.

C'e t un peu pédant. Il est bon de pré\·enir
le lecteur que le beau nom de Lakano trophos
désigne un ruiss1•au qui traversait le parc de
ceau ..
On lit da11s ,l/ay :
@ Pur.

L LU\t, LE 11, , G llf.l:RE. '29 111,nns nu som.
- Frèqu1:11lc~ 1•1rtics ,fo quilles dans I• nU•i d1 lfarronnicr,,.

a:

Drn\lT.R QOAllTII n, L~

18, • 0

ILU'IIE.

'2i 111,ori;_,

Pif :li \Tl\.

Ca,·alcade .nr
ri,'•res.
•

,{r

.\snc~ Jans la for,•,t &lt;I,• Y&lt;'r-

~nl'YFII.I: IC--1: 1 1B

21.

il

l

IIF.t'Rr,

8

1111\trh

Le plai,ir, d ,Juillet .ont plus intellectuels :
PtEI\E L('~t. 1 E

u.

A

8

nt:CRF$

4i

Ill. 1 rr.

Ill I\JI, .

Explications ,\'Uomi•re, tic Sopliodc, 1l'Euripidc, ,le
Tèn:n · •, de \ïrgilt, elc., fiitct ,ur•I -(hamp par
rnt·

,r, Xicola,.

fücola était 1c prénom de !la~ézieu.
Q:

lh:R"l:R t/0 \ftTIEh, LE
(11!

111,

l

5

flfTRI .

;&gt;~

lll"l"TI.

11\TI'&lt;.

Crn11de dis1mte sur l"Immortalitt• de l'.\mc el ur
1~ s~ntimcnl 1l1• Dl -~arlei l1111d,e11l l'âme des Dest .

On remarquera que le mol âme e t écrit
avec un grand A c1uand il 'agit des homme ,
el qu'un petit d t jugé suffi ant pour fâme
de bête . Celte inégalilé indique quelle était
la philo. opbie officielle de la cour de , ccaux.
lme du ~laine re. la bonne cartésienne jusqu'à son dernier soupir.
L'année l 721 est tout entière aus.i bien
employée, et le~ armées qui suivirent n'eurent
rien à lui em·ier. Chaque sai. on ,·o)'ait l:Clore
quelque invention galante. ~lrue du Maine eut
de ber9eri, tenu de l'aduler en langag, lmr.oli14ue, el un ,, chef des Lerger », qui fut
M. de ainlc-Aulo.ire, connu par ~es petits
vers. 1. de 'ainte-Aulaire avait alor· près de
qualrC'-vin"t-di o.n~, et ainle-Deuve remarque malicieusement que cc cela rajeunissait
singulièrement la duchesse de 'être donné
un i vieux berger; elle ne paraissait plu.
qu·une enfant auprè tle lui 11. Le bonhomme
s'acquillllil avec infiniment d'esprit dr• e.
délicates fonction de flatteur en chef. Ce fut
pour lme du laine qu'il impro,i a on célèbre quatrain, dnns un bal où cllr le pre~saiL
dt• .e démasquer :
La •lhinité qui ·a.musc
A me d mander mon ~-rel,
.'i j'ëtai, Apollun ne serait pas mo Mu.se:
Elle serait 11" lis et le jour lioirait.

Elle eut un amoureux en titre, La Motte,
auteur d'/nës de Cauro, a,ec qui elle faisait
)'ingénue. Elle lui écrh·ait des lettre deslioé 's à courir le ':&gt;Ions du Paris, et il lui
répont.lail 4u'il arnil it usé ~ ~ . i!.!flalure ?,

force de la man,,er de baiser·. La folle était
a\'eugle depuis près de ,ingt ans et perclus
de Lou se:- membres. J'c time qu'il n'en ,alail que mirux pour :on roln d":i.moureux: il
~tait moin· comproml'ltant 11ue le lwau Polignac. tout r:,r&lt;linal 11u"élail 1·e dernier.
Elle cul Voltaire caché chez elle, dao nn
moment où il était brouillé a\'cC l'autorité
(17i6). On l'avait enferméd:ins une chambre
éc.1rtée. aux rnlel clo . Il y ,·écut deux moi!;.
Le jour, il écrivait aux chandelles Z(l(lig el
d'autres conte . La no,t, il e ~lbait chez la
duchcs.e pour lui lire ce qu'il avait lniL. Cc
furent de bonne., nuit~.
Elle eut dr comédies à foison, et des tragédie.,, de, opéras, dt•· farce , de ballet. .
Elle eut Voltaire pour fournisseur ordinaire
de pièces, el, comme en ce temp.-là, qui
VO}'ait Yoltairr ,oyait \lme dn Châtelet, elle
,·ut la a\ante traductric1• de 1 'tm ton pour
jeune première. \imc de t.1al a raconté Lrès
plaisamment, dan se. lettres à Mme du lleFfand, In ,-i~ite que ci' couple ine-0mmode autant que fomeux fil à .\lmc du .faine, dan
l'été de 1H7. La duch·.se .e lrouvail alor
au ch:Hcau J'And, qui lui était vcou par bérita11e el où elle fil de fn:.1ucuts ~éjour· sur
la fin de sa "ie.
• (t:i aoùl IH7.) lme du Ch.itclet r.l Voltaire, qui s'étaient annoncés pour aujourd'hui,
et •1u'on avail perdus dl' me, parurent hier
~nr le minuit comme denx speclr, , avec une
odeur de corps rmbaumés i1u'il semblairot
arnir apportée de leur. lomb,~.mx. On c;ortait
de tnhle. C"était pourtant de prclres nfl'amé ·: il leur fallut un .oupcr, et qui plu e l
dl!S lit , qui n'étaient pas prépar 1 • La conrierge, déjà couchée, c;c leva à grande hàLe.
Gap, qui aYail oll'erl ~on lo emcnL pour le
en pre san , ful forci&lt; de le céder dans ccluici, déménagea avec autant de pr'•cipitation el
de déplaisir qu'nne armée urpri e dan on
e.1mp, lais ant une partie de on ba,,agc au
pouvoir Je l'ennemi. ,ollaire s'esl bien trouvé
du "ile : cela n'a point du Loul con olé Gaya.
Pour la dame, son lit ne 'e t pa · trouvé bien
fait : il a fallu b déJo,rer anjoortl'hui .. 'otez
que ce lit, t&gt;lle l'avait fait elle-même, faute
de g•n . »
La leure qu'on vient de lire boulever.;e1·a
les idée de plu d'un lecteur ur les cours
d'autrefois. li esl peu connu qu'on élait expo é
~ fnird on liL soi-même quand on allait chez:
les prince .
Le lendemain J 6, Mme de .. taal ajoutait le
po l-scriptum que rnici :
« Nos revenants ne se montrent point de
jour: il:1 apparurent hier à dix heure du
oir. Je ne pen e pas .qu'on les voie guère
plus tôt aujourd'bui : l'un est à décrire de
banls faits, l'autre à commenter ewlon. Ils
ne "eulenl ni jouer, ni e promener : ce sonl
bien de non-valeurs daos une société où
h:urs doctes écriu: ne .ont d'aucun rapport. 1&gt;
lme de laal calomniaiL lrs « revenants ».
Ils n'ét:iient pa · d &lt;1 non-\·aleurs , car ils
répétaient aYec zèle le Comte de ltouriwufle,
de Voltaire, pour en ré.,aler leur hôtei se. Le
~O, autre lettre à Mme du 0rffand :
0

, Mme du Ch:Helet e l, d'hier, à on troisième logement. Elle ne pouvait plus upporler celui qu'elle a,·ail choi i: il y avait du
liruil, de la îumée sans feu (il me seml,lc
rrue c·c L son emblème). Le hruiL, ce tù. t
p:i, la nuil qu'il l'incommode. à ce qu'l'lle
m'a dit; mai· le jour, au furl de on tral'ail:
cda dérange ses idée . Elle Fait actuellement
la re\'ue de .es princi11es : c'est un exercice
fJU elle réitère chaque année; .an quoi ils
pourrai1:,nl s'échapper, el peut-êlre s'en alli r
~i loin, qu'elle n'en relrou\erait pa. un seul.
Je croi · bien que sa tète est pour eux une
mai on de force, et non pas le lieu de four
n:iissance. C'est le ca de ve.illrr soigneusement à leur garde. EII pr1Hère lù Lon air de
cette occupation ~ tout amusement, et pcr. i. te à ne ~e montrer qu'à la nuit clo. e. foltaire a fait des l'ers galants qui réparent un
peu le maurni· effet de leur conduite inu~ité . J
Le Conile de llo1mo11fle Fut joué le 2i août.
,1me du Châtelet fai. ail Mlle dl! la Cochonnière. Elle n'a\'ait pas le ph)·siquc de l'emploi.
~Ille de laCoehonnière e. t II gro ·e el courte , ;
Mme du Cbàteh·l était une grande femme
èche, avec la roilrine plate et une longue
figure os eu e. Elle eul néaomoio un vir ~uccès. Mme de taal elle-même en convient :
« flic de la Cochonnière a si parfaitement
exécuté l'exlravagance de. on rôle, que j'y ai
pris un grand plai ir 1.
Le re,·cnants partirent le lendemain de la
représentation, el ,1me du DclTand fut im·itée
à les remplacer. Son amie lui écrivit à cc
propo :
11 (50 août.) On \'OU. garde un bon :ippartement : c'ust ce.lui t.lont Mme du Châtelet,
aprè une rC\'Ue exacte de Ioule la mai on,
·'était emparée. Il l' aura un peu moin de
meuble 1~u'elle n'y en a,·ail mis: enr elle
avait déva. té tous ceux par oû elle arail
pa' é, pour garnir œlui-là. On n relroU\•é six
ou sept table· ! il lui en fout de toutes 1~
graudeu r,, J'immeo es pour étaler es p:ipier;;, de olid · · pour soutenir ·on nécc s:iire, de plu légères pour les pompon,, pour
le bijoux; et celle belle ordonnance ne l'a
pas garantie d'un accident pareil à relui qui
arri\'a à Pbilippe II quand, apr\ arnir pas~1:
la nuit à écrire, on répandit une bouteille
d'encre ur se dépêches. La d3rne ne 'e::.t
pa piquée d'imiter la modération de cc
prince : au· i n'arniL-il écrit que snr de~
affaires d'État; el ce qu'on lui a l.iarhouillé,
c'était de l'algèbre, bien plus difficile à remettre au net.
11 • • • Le lendemain du départ, je rcçoi
une lettre de quatre ,,a.,es; Je plus, u II Li Ilet
dao le même paquet, qui m'annonce un
grand d · ·arroi. . [. de \roltaire a éira.ré 'a
pièce, oublié de retirer les rôles, el pël'du le
prologu •. Il m'est enjoint de retrouver le
tout ... el d'enformer la pièce sou.~ cent rle/'x.
J'aurai cru un loquet suFfi anl pour ·!ardt:r
ce trésor. J'ai bien el dùment cxécuttl Ir~
ordre, reçu . »
Ce n'était pas une ioécure 11ue d'avoir
chez ·oi le grand homme el sa brillante comp3gne. IL re\'inrcnt lroi. mois aprè,, à 'ceam
0

"--------------------------------

LJt

celle fois, et un désordre singulier, ine,plicable, sïntrodui~it en même temps au chàleau. On jouait l'opéra. Jlme du Cb:'ttelet, qui
avait &lt;c une ,,oi, di,·ine », chanta de1r&lt; fois
fs.~é, "rand opéra h~roique ,le 1.n ~lolle et
De touche ..\ la première rrpré cotation, il
vint uoll telle foule que la duchesse en fut
excédée. A la crnnde, même cohue in upportable. ~lme du ~faine supprima l'opéra el
déclara qu'on ·l:!n tiendrait à la comédie, 1p1i
attirail moins. Uo donna le t 5 décembre une
pièce nomelle d' \"oltnire, liI Prucle, imitée
de l'anglai 1• Cl li y eut un monde . i affreux,
raconte le duc de Luyne dans ses Jiirnoires,
que . lme la duchne du laine a été déaoùtée
de pareils pectacl~. Elle rnnlut 1oir le billet. qui a,·aient été en\'o,·és. 11
C'est par là qu'il aurait fallu rommencer.
Le m\' lt•re s'éclaircit aus itôl. Yoltaire el
)tme du Châtelet avaient fait leurs invitatio;
de leur c,ité. Tl'Ar"enson prétend qu'il o'a\'aieot pa · eornyé moins de cinq cent~ biJlet ·
du modèle qne voici :
« De nourcaux acteur~ rcpréseoleronl, \'endrcdi H, décembre, sur le théâlre de
:m.i,
une comédie nouvelle en ver~ et en cinq actec;.
11 Entre qui veut, san aucune cérémonie;
il faut y être à six heures préci,es .... Pas é
six heure~. la porte ne. 'ouvre à per.onoe. »
Le public Ï•lail hJ.té d'accourir u ·an·
aucune cèrémonie o cl avait envahi le chàLcau. Mme du ~laine se fàcba, et se hùk
partirent plus lcil qu'il n') avaient complt!.
Il était au-de • u. des for· de Voltaire de
re. ter brouillé aYec une prince ·"e qui empêchait le eos d'ètr mi· à la Ba tille. Ifautre
part, la petite ducbe e regrettait son grand
huwme, l'étoile de on :salon. \'ollaire se
décida à la prendre pour e"érie liUéraire, el
ce fu l le prix de la réconcilia lion. Elle lui
fournit un sujet de tragédie el lui corrinea sn
pit'•n!. 111:i remercia par des lettre où il l'ai~
pelait « ma prolectrice, .•. mon génie •... :lme
de Cornélie, ... âme du grand Condé! » li lui
écrh·ait en DO\'embre l 7MI :

mourut d'un cancer au vi. age ( 1750), fort
Lien soigné p3r rn femme. ainte-Aulaire le
rnhit, à qualrMinat-dix-oeuf ans selon le
uns, centenaire .f'loo les autres. ~[me d'Ei.tn:1•!,, la grande amie de ,rme du laine,
mourut en 1717, Mme d1• taal trois ans
apr··.
Ces déparL~ pour l'autre monde étaient
gênanls. Ils dérangeaient le:; répétitions,
désorgani.aienl tout d'un coup une promenade à âne . \lais c"était l1ien vile Jini : on
}p, exp~diait trè: le lement. o On enlerre iri,
celle après-dinée, écrivait ~[me de Staal,
celle pauue Mme d'E lrée ; el 1mis la toile
sera bai. ée, on n'en parlera plu •. » Elle
ajoutait c1ueh1ues jour~ plu lard : Cl li faut
com·eoir 11ue nous allon un peu au delà de
l'humaine nature. Je ,oi d'ici ma pompe
funèbre : si le regret l plu. grand, les
ornements seront en proportion. 1&gt; Pourquoi
~(me du ~laine aul'aÎt-elle eu du cbaqrin?
Quand les gen étaient morts, ils ne pouvaient
plus l'amwer, il ne lui étaient plu bons à
rien, el elle ne dempodail •1u'à être débarr . ée de leur « pompe funèbre • le plu
vile possible. Elle-même di ·ait ingénument
« qu'elle a\1ait le malheur de ne pou\'OÎr .e
pa ser des per onncs dont elle ne e souciait
point. » Ain i s'explique qu'on la vit « apprendre avec indifférence la mort de ceu,
qui lui faisaient ,·crser de brmes, lor,·qu'ils
se trouvaient un quart d'heure trop tard à·
une partie de jeu ou une promenade 11.
Soiunte-di - 1•pl :in sonni\reol, et )lme du
Maine s'amu ait toujour . \'oltairl! écrivait dl•
Ilcrlin, le t &lt;lécemltre 1752, à l'un de plu.·
bl!au:x esprits &lt;le 'ceaux : &lt;&lt; Mcllez-moi toujours aux pieJs de \!me Ja ducl1e . e du
Maine. C'est une âme prédestinée, elle aimera
la comédie ju qu'au dernier moment; cl,
'lu.and elle sern malade, je \'OUS con cille de
lui adminislrN quelq_ue Lelle pii'•ce, au lieu
&lt;l'extrême-onction. On meurt comme no a
,écu; je meurs, moi qui Y0us parle, el je
grinonne plus de Yers que La .1olle-Houdard. ~
Hie ~lait toujour· violente et fantasque, el
cda lui seyait de moin en ruoin. birn am·.
l',lge; une jeune princes e peut a,·oir une
certaine !!l'àœ à frapper du pied et à demandl'r
la lune; une vieille naine en colt·re est un
vilain ol,jet l e cxlravaganœs n'amn enl
plu per oone. Elle éLail loujour exigeante ll
tyrannique, tenant ses invité dan uo .i dur
c clavaire, que De louche· prit un jour le
parti dt! s'évader de ,'ceaux comme il se serait
é,-adé de la Dastillt. Elle a\'ail loujour de
in omnic· peodanl lesquelle il fallait l'amu•r, lui faire la leclurc ou lui conter dl'S
hisloir '. EIIL· mettait toujour · « une quanti lé prodigieuse de rouge:. » el faisait toujours des séances t.le deux heure devant son
miroir, pendant le quelles elle \'0ulait un
cercle autour d'elll'. Elle était loujour gourmande; ~eulcmenl I ayant lroayé meilleur
pour ,-a santé de man~cr ~eule, il n'y avait
plu que a table de délicate : elle avait rogné
el ~implilié ln l.'lble de imité~. Elle a,·ait
toojour · l'esprit ,ir et curieu ; elle élait-lou-

Cl

UA l'IIOJECTRJCF, •••

(l li faut que \'Olre protégé t.lise à Yutre
Alll'.se que j'ai suhi en tout le con. cils dont
elle m'a honoré. Elle ne aurait croire
rnmbien Cicéron et Cthar y ont gagu •. Ce.
me· ieurs-là auraient pri vo avis, _'il ·
a\·aient ,écu de votre temps. Je lien de lirct
/tome sauvée. Ce que J'ot1·e Aliesse •. ei1ài.·ri111e a embelli a /ait 11n effet prodigieu.r
(novembre i 74!1). »
•
Le compliment e L déjà flatteur. Yollairc
lrou"a mieux encore le lendemain. Rome
a111•ée e ·t de\'enue « votre trarrédie ».
" 1 ·011 avoo · réprlé aujourd'hui la pièce
avec ce changements, el devant qui, madame'!
devant dl!S cordelier , des jésuites, des pères
de l'Ora~oire, des académicien , d, magi ·•
l~1 ·, qui savent leur _Catilinaires par cœur 1
\ ou ne ~auri&lt;U croire quel uccè i•olre trayétfie a eu t.laos celle gra\'e as emblée ....

1. nu Pfoi11 D,-11lu Je. "irl,erley.
'!. Ali\ urlcur,. Tlome ,a111•fi, ë11il la trazi•tlil!
1 que Il.• me du ain~ 11ni1 rolfnl,m 1.

a

.-\ me de Cornélie! nou · amèneron~ le ~énal
romain aux pieds de Votre Alte~. c, lundi. »
oe autre lettre, à d"Ar"l'Olal, expliquait
crûmrnt . on enthou~iasme 'pour Mmr du

\laine : « J'our:ii besoin de sa protection;
elle n·c~l pl à négliger. »
Rome sau1•ée fut donnée à Sceaux le
~ 1 juin 1750. La paix était foite, mais t ..é,ic
n'anil pa oublié le passé ~•t prenait ses préc:iulions, témoin le billet Je Voltaire ;1 L,
marquLe de ~l:i.Iause, écrit à ceaux même,
d'une chamhre à l'autre :
Cl Airn:il.ilc Colette, dites à .on Alle .e
:Jrénissim1111u'elle ~oulfrc nos hommages el
notre empre, emenl de lui plaire. Il n'y aura
pa. en tout cinquanle per ·onnes au delà de
cc qui viL•nt journellement à l'eaux. »
Voltaire jouait dans a pii·ce le rôle de
Cie •ron.11 y rcmporla un triomphe. Le célèbre
acteur Lcl.ain, qui fai'ait L\lntului; nra, dit
dnns se iJJi111oirei que « c'était la ,·érité,
Ciréron lui-même, loonanl à la triLunc aux
harangue .... 1&gt; fme du Maine fut charmée
de on acteur.
Les année coulaient, él ~[me du llaine
s'amusait toujour·. Elle am.il trOU\'é le lemp
de dcwnir dérntc entre deux parties de
quilles, el elle Yeillait à pré~cnt ur l'âme de
se· imitL:s; mai j usqu·aux devoirs de piét~
prenaient à ceau\ de pt!lits airs badins. ·o
jour qu'elle pre ait le \'ieux Sainle-.\ulaire
de renir à confes e, il lui repartit :
Ua 1,ergi•re, j'ai beau d1erd1er,
k n'ai ri,•11 sur ma cou,cicncc.
D grài,&lt;', rai le -moi P,:•d1er :
Apri-s, j~ ferai 1&gt;ëni1cnce.

La pelite duche:; ·e riposta par un quatrain
bien connu, mais tellem 'Ill gaillard que nou
ne le aurion répéter.
De temps à autre, la mort rnnail indi crèlemenl ·e rappeler au somenir de la «nymphe
de .'ceaux I en lui enleYanl l'un de se· fo.rnilier'. . Ialétieu disparut l'un des premier,.
Pui c, fut I tour du duc da Maine. c111i

DUCH'ESS'E DU

:;. \/f,nflÎrt

ile Lu.

11.,c_

JKJHN'E

--,

�, ____::.._
1f1ST0~1.Jt - - - - - - - " - - - - - - - - - - - - - - - - - - - jour éloquente, originale, ,frante pour le
plai~ir, enchantée d'clle-m1'mc d pcr·uadt\e
qul· ·i elle n'était pas uoc dée. c, il ne s'en
fallait 11 uère.
Cl'tle déesse avait un catarrhe comme une
. impie mortelle, et il eo résulta uo petit accident, le 2a janvi •r i 7t,;-,. 'ou lai .. ons la
parole au duc de Luynes : « Elle e plaignait
roolinuellement, tantôt. de rhume, tantôt de
mal aux reui, el avail ct•pendanl le fond
d'une tri• honne santé, quoique la conformation de son corp ne scmbl.'tt pas l'annoncer. O•puis un an ou deux, elle avait été en
effet aswz incommodé,•, el à la fin elle • l
morte d'un rhume ,,u• Uc n'a pu cracher. 11
Mourir d'un Q rhume qu'on n'a pu cracher • ,
cc n'e l gui·re poétique pour une nymphe;
mais on mt'Url comme on peut. ~lme d11
\laine lai. .ait cieux fil , le prince de llombes
el le romle d'Eu, 11ui ont !ail peu de bruit
dan le monde.
Ain i finit cette étran 11e petite cré.iturc. A
lran•r s ,. étourderie.. .
innularilr, ' SC
inégalit6 d'humeur el d,i mani1'·re , une

chose. du moin , demeura en die toujours pa ·· semLlahh:- à nou-, el C-Ontrihucnt ain:i
fixe èL inéLranlaLlt· : la foi en la divinité de à nous 11• faire oublier. Comment aurioo ·son ran . C'tsl là ce 11ui e pliqul' a superl,e nou. la foi, s'il ne l'ont plu ?
indifférence pour autrui et ce 11oe, chrz une
Le respect pour le demeure. ropl1• 't1n
moin 11 rande dame, nou, nppcllerions son est allé a vc&lt;· le respect pour le · pe; ·onnes
é"oi me. Et c'e t là au· i rL qui la r nd pour royale . Le domaine de .'ceau,, conû qué
nou. ,i ruricus • cl si iolérc,,anlc, au même par la Coo,·ention, fut vendu en l 7!l à un
litre riue, dan · un muséum, le. qul'lelte
lrnmme Je peu, qui d~molil le chiileau el Il'.,
d'une race d'animaux di. p3rue. On a dit, 1·l ca rade • a.b:illit b arLr · cl tran forma le
prél'isémcnl à propos d'elle, « que les princès parc en lem•, de labour. Il ac• lai- :i ~urrc .
i:taient en morale cc que !1:~ mon ·Lrcs onl Jd,out &lt;file 11• pavillon de l'-t\urore, êt un
dan· le pby irt ue : on mi L en eux à di:cou rrrl lambl':iu du parc, qu'on lui radie.la et qui
la plupart des viet.• qui .unl imperet•ptihle:- et.i le encore, arec e- charm1lle taillée·, •
dan. b autre. hommes • · Ilien dt! plu nai SC houlinarin ' ses déLri· dt colonne . . c·e:-.t
au ll'mp où elle 1irnil. 'ou ne oou ' dou- là qu'était aulrcfoi, la MénagNie. On y a
tons 1raimenl plu · dl! ce que c't:tail, il l a in ·Lallé un b.,I public rl le gri. elle· parideux sit•cle •• qu'un priure ou uoc princes c,
iennt1s ,·iennent rlan ·er le Jim:inchr. d:in.
CC' être 11 part,marqués au front d'un Cèau
le allée~ où Mm1• du Main1) jouail :11ec ses
divin, affranchi. par droit de nai ·,ance de ouistilis en cherchant une de,inetlc.
tout tlgard en\'l!rs le commun de~ l1ommc · cl
Le ha ·arJ a été spirituel. Ce joli 1wtit roin
relevant d'un,• morale . péciale, faite par eux dt la Ména"eric n'a pa. cbaugé de de tination.
et pour cu1. Le prince el 1»-inccs e d'au- JI est re _lé comacré aux faribole et aux
JOurd'hui ne _s·en doutent plu eux-mêmes. cabrioles, rommt' au tt'mps de la petite duIls oul,lienl à r.ba11ue in.tant &lt;J11'i6 ne soul rhes,,,.

.,.

.\RVU&gt;E HARI C.

___________________

rendu dans la Del'.!Ïquc ... 1111e &lt;le là il pa~sa
en Allema~n • et habita pentlant 'lnelque
temp· la ville de Colo~ue, où, pour sui, i ter,
il ouvrit une école pour Jes enfant'. Dégoùté
de a nouiclle profe. . ion, il &lt;Juilla Cologne,
annonç.ant le des ein de se rendre à Lundrl' ,
et de là aux lie , où il "crait 110.~il,le 11u ïl
véci'tl (Vlcore. »

de !i:I volière el nou mettait entre le · main;.,
le~ un aprè " les autres, el&gt; moineaux cl .es
pigeons. Un j~~r il no~; ~on~a ~n- L1·au
pigeon .... Oublie dans le prdm, 11 pcr1t pendant un• nuit d'orage. A la nouvelle de celle
mort, le· larm de füximilien roul'•rent, el
il nou accabla de reproches 11uc nou · n'a,ioru
que trop mérités. »

Troi: aonL:C _'étaient écoulée~. llesdernoi•
l&gt;eru: des enfants ain. i abandonnél's, Charfolle et llenrieue, furent recueillie par lcur- selle de Robe pie1Te ne pournieot sufftre à
tanlcs paternelle.. Françoi Carra ut d'lnna la tâcbr. que le dé"ouemeoL leur a\'ait fait
a ile à es petits-fil·.
accepter. Dan l'iotérèL de leur nih:e_, elles
MaximilienJ dè5 qu'il ut lire cl écrire,
ollicitèrent l'appui de personne. charitable .
uivit comme externe les cour du colll&gt;!!e Leur grande réputation de piété assura l'effid'Arras. ous la direction des prêtre· . écu- cacité de leurs demande . JI exbtait à Tournai
lier~ qui dirigeaient cette mai.on, il apprit un établis emenl charilable, erré par tarianne
!!taluilemenl
les éléments de la lan,.uc latine. cl Jo.epb fünarre, ~n fa~eur de filles p~u_ues
i,
c· était un enfant érieux el applhaé à l'étude. de l'à11e de neuf à d11-hu1l an., et adm101. Iré
La pcrsé,érance de ·on travail lni as~ura de c-0nœrl awc le ma~i lrat par le recteur du
hicnttit le premier rang parmi les écolier" de collènc de.'- jésuite . Le jeunes filles admis
rnn ,ige. MaL il avait d\; lor.,, au lrmoi .. nage au1 1l/n,u11·1·e.~ devaient apprendre à lire cl
d'un de ~e. condLciples, Lenglet, futur
agent national de la
commune d '.\rra ,
« un raractère détestable cl une en\1e
d lmesurée de domio r ". Charlotte de
Hobespierre retoonait
« qu'il partageait rarement lesjcux el le·
plaisir d .c camarade ; il aimait à êlre
.C'ul pour méditer à
onai e el pas ail de·
heure· entières rélléchir o.
Les amu emcnt ·
au\11ueJ c forait le
jeune Maximilien ne
A Parb comme à
ré, éJaien l d 'ai lieur ·
,\rra , llobe~ierre se
aucun in tioct cruel.
dLtiogu:i par son a.c 11 a,ait ::ippri. de
siduité au travail.
.·a mère à confectiooQuoiqÛ'il eùt à lutter
ner de la dentdle el
contre des concurilcofaisaillrèsbicn. D
rents plu. redoutable·
- 1 On lui a\'ait donque ceux 11u·n avait
nt':, &lt;lit Charlotte de
lai sé dans sa ,prollobe pi rre, des pi,·inc , en deux an il
geon. et des moiallei!!Dit le premier
neau dont il a,ail
rangparmi escondi le plus grand oin, cl
ciple . Au nombre de
auprès d quels il ·eœnx-ci étaient : Canail . oment passer le ·
mi Ile D~· mouliri ,
moment· qui n'étaient
boursier du chapitre
p:t, cons cr· à l'élude Laon, décapité le
de. 'l'ou les diman5 avril t 7U i; Duport
ches, on nou enrnlail
du Tertre, le futur
chercher, ma !;œnr et
ministre de la ju. lice
moi, pour nou ·· réunir
~l.\)SO:&gt;; DE ROBESPŒRRE i RUE DES R.1.l•l'ORTEOR • .\ ,\RR.A~. - Croiu•~ .k l i . Lu unu:.
en li90, décapité le
àno dcu frl-re .C'[...
2U novembre l ï!la ;
laient des jour' de joie
l'abbé Tondu, Lourel de bonheur ponr oou ·. Mon frère Jaximilicn, à éaire jusqu'à cc qu'elle Ju~' .. col c.:apaLle
ier dn chapilrede O)Oll, qui, ,ou lt'. oomde
qui faisait une collection d'imane el de gra- de ervir el de gagner de quoi ti1Tc. Char- Lebrun, de\'Înl ministre de la guerre apr'· le
1·ur~, nou étalait ses richc~.e cl était heu- loue el Uenrielle de llobe pierre furent JO août d fut d&amp;-.apité le '27 déœmhr · 170:i;
reux du plaisir 1111e nou. éprou,·iofü à 1'- admises comme Lour ièrcs dan. cet étauli - , ullcau, le futur rédacteur d1· · .lcle · ile,;
contcmpler. Il nous (ai ail au ~i le- honneurs
emeul.
Jpotres, ma •..acré le 10 aoùt.
0

1

,
•
Les /Jrem1eres
annees

de Robespierre
François de Rohe. pierre - eelui qui de- firent réprl&gt; enter pour la C-On~litution de dot
de Bobe pierre de. deloir au- i sacrés qu'au·vait être le père du célèbre comentioonel 1 par maitre Corroyer, procureur au con cil
1ère. ; mai il n'était pa- à la' hauteur de a
fut pou é ver l'étal reli"ieux par _ père d'Artois : le 111aria1tt apporlail à la commulàcbe. ,· il bizarrerie naturelle, . oit é arc1
e:l mère. Peut-être quelt1uc. , carl de jeu- naulé une somml! de 2.000 li1•rc.Q, le parents
llil'nl de a rai.son accaLlée p:ir le malh.eur.
ne ·e leur inspiraient-il des craintes 11ue de la future promettaient :i.000 line ,
on le ,·it bientôt, au lieu Je chercher dans le
ravenir devait ju tifier.
payabl en plu ieur · annuités.
tm·ail l ressources iodi,pen. able· à l'éducaA l'àge de dix- ·epl an·, iJ commença on
Quatre moi aprè une union contractée
tion de quatre. enfants t&gt;n bas :lge, renoncer
noviciat chez le Prémontré de Dammartinou d'au j triste· au picc naquit celui qui,
à l'exercice de . a profe. sion, végéter d:in ·
en-Ponthieu. Mai , au moment de prendre trente-cinq ans plu Lard, demil ètre un des
l'inaction
pendant plusieur année., abanJ"habit, il d ·•clara qu'il 01• se entait pa de flt1aux de la France. llaximilicn-~farie-lsidonner enfin famiUe el patrie. A quelle épovoca.Lion pour la ,·ie mona tique el e fixa ÎI dore de fiob~pierre ,·illejour le Gmai f75 ,
que 'éloi!!lla+il d'Arras et vers 11uel p:iy
.\rras. Apr~ · avoir !ail .·on droit à l"univer- et fut bapti é quelque' heure plu t.ard. Le
dirirrca-L-il ses pas? Il rè1roe à ce sujet une
ité de Douai, il fut reçu avocat au con eil purain était maître laximilicn de Rollesincertitude d'autant plu grande i111e ,a fad'Arloi , le ~O décembre 1756.
• pierre, « p~re-grand ll du côté pJternel, avo- mille elle-même n'en sul rien.
•
On le ,·it hientôt débutant dans la ,,ie par c.tl au con il d'ArtoL, el la « marraine D,
c On lui con, eilla, dit dao e .llt!moÏ/'es
un actl! d·incooduite .... Ce fut, en elTel, pour dmnoi eUe farù.--lfar •uerile Cornu, femme
Charlotte de Rob• pierre, de vosa 6er pendant
réparer les uiles d'une séduction devenue de Jacques-.Françoi Carrant, a mèrc-"rand ,,
11uelquo temps pour c di traire; il uhit c
manif ·te, qu'il épousa, le 2 jamier t î5 , du côté maternel.
con eil et partit. lai·, héla l nou ne le
après une ~cule publication de han faite la
Françoi de Robel pierre eut trois autres
re~im · plus .... Je ne sai daw qurl p:11s il
,·cille, Jacqueline- largucrite Carrant, fille enfant. : llarguerite- farie-Charlottc,
fé- mourut. ... t
d'uo Lra seur do? la rue Je Ronville. Aucun nier J 700; Uenrielte-Eulalie-Françoise, ~ déUn bi.Lorien ,,ui llcrivait en 17tl5, tout en
parent du mari n'a i ta, ni à la rédaction ccmbre i 7G 1; Augu tin-Bon-Jo eph, 21 jan.I! trompanl sur la cau~e du déparl de Fran- •
du contrat de mariarre, ni à la cérémonie reh- ,ier J 76:5.
çoi di; llohe. pierre, . e prétendait mieu1 ren!!Îeusc. faitre de Robcspitme el ~a femme e
La naissance d'un cinquième enfant qui ne
eimé . ur la mite de se aventure : a A la
1. Le ëlémcnt tlè cette étu,lc unt étc cmpruut~
,écut que quelques heure1, coùta la , ie à mauite d un procè.s perdu, il quitta brusque-i J'uun ge i compl •t 11u'un 111cien avocat d'Arm
dame de Robe, pierre. Elle expira le 1ü juilment le pay . Oo a,·ait ignoré jusque-là la
J .-.\. l'an,, •1ui rut mioi Ire rl ' lrn1ux pul,li ,bo,
1 1-1· l à . • • .1 •
f
1,· rabin..t llruglie-fuurtou 1n3i tl!7i), 1 ,·onnrrè à
et I J·•, ~me agce ue llll,ll-neu ans.
route qu'il avait suivie. .Nous venon de
la j un~ e ,1 l htun ilici1 R,&gt; • pierre.
Cette fin pr~maturée impo-.ail à Françoi,
di'counir 11u'au . ortir dt' ·a pairie, il -·~tait
0

:

ln au aprè. 11ue
sœur · a,aient été
admi,es gratuitement dan cette mai.:on
d'idui.:..1tioo, ~laximilien r \Cernit d'un abbé
de . ainl-Yaa t la faveur d'une éducation libérale. ~e tante profitèrent de leurs relations
avt1&lt;' un chanoine de la cathédrale pour le
recommnoder. Leur démarcb furtt0t couronnée de ~uccè:. A l'ouverture de l'année
scolaire J7tî!l-1770, ~Jaximilieo fut admi. ,
comme Loursierde ainl-Yaa 1, dan la classe
de cinquième au collène Louis-le-Grand de
Paris. li était à é de onze ans.
Ce ne fui pas .an· nppréhcosion que mesdemoiselles de l\obespierru se . éparèrent de
leur enfant d'adoption. Elle le reêorumandèrcot à un rliaooine du chapitre de 'otrcDame de Pari , M. de la Hoche, qui était leur
parent. )la1imilien devait trou,·er en lui un
protecteur el un mentor, el malbcun?usemenl
le perdre au boul de deux ans.
Une autre femme pous.ail plu: loin e~
pr cntimcnts maternel· : a J'o e espérer,
monsieur, écrivait au
préfet de élude., de
Loui - le-Grand une
dame d'Arra , madame . lercier, 11u 'à
toute le Lontés 11ue
,·ou ·avez déjà eu.?
pour mon ftl ·, You
voudrez bien 3JOUlcr
encore celle de ·urrcillcr un peu ,e société ·, el surtout de
lui interdire Loule
frtii1uentalion avec Je
jeune Rob~pierrc,
qui, entre nous, ne
promet pa: un bon
sujet. 11

• 1::5 "

�111STO'l(1A
Le nom de aximilitm ful cité dans le
alor.: retiré à ._aint-Denis, montre aYcc quelle
concour· de l'lJniversité, au· année,· 17î'2, ~édicresse orgueilleuse le boursier de ~ aint- réfazié à Ermenonville, était d'ailleurs fort à
H et ï5. Il était alor· élève de quatrième, \ aa l, le protégé de l'é,·êque d'Arras, sa,·ait la m'odc parmi les jeune,; gen~. Lazare Carnot,
pl'ndanl qu'il était élè\·e d'une école préparade seconde et de rhétorique. fiob 'pierre
ollici Ler un liienfait.
toire
pour le génie militaire, a,·ait ré olu de
doubla celte dernière clas. e. Il y avait pour
lui
porter,
en compagnie J 'un c.1marade, le
• Pari,, rc 11 ai-ril 17il&lt; .
profe. seur un homme tlrudit, admira leur pa tribut
de
sa
juvénile admiration. Le philoionné des anciens. Le lfomai,i (tel était le
11 "onsieur,
sophe reçut fort peu gracieusement -~ jeunes
.-urnom qu'Hérirnux avait reçu de es élèn: )
« J'apprends que l'1hè11u • d'Arras e ·t à
croyait reoonoaître en fiohespierr • un carac- « Pari., el je voudrais bien le voir .. lai je disciples, et ne répondit /deur naï,·e affection
tère fait à l'anti11ue, d se plaisait i1 vanter 11 n'ai pointd'habitetjem:mquc de plusieurs que par des rebuOade~.
Cependant, la Lour~ de , aint-Vaa t person amour de l'indépendance. Le di ciple, « cho~es ans 1 ·quelles je ne pui sortir.
s.wourant les complimPnlli du maitre, po ·ait t! J' ' pèr · tfUe ,ou. voudrl'z bien ,·ou. donner mettait à floI,e pil'rrn de uine les cour de
théologie, de droit ou de médecine. Il opta
à -.on tour en citnyen de f\omP
11 la peine de venir lui e,poser ,·ou ·-même
Pendant ~fil ïl ·uivait le cours de rhétori- Cl ma ·iLu:ition, aûo d'obtenir de lui ce dont pour le étude qui de,·aient le préparer à la
profes ·ion qu·(n·aicnt ·uivie .c pi:re · el ,·ers
que, Hob ,pitrre, à u recommandation d'll t. a j'ai be oin pour paraitre en ·a pré, r.nce.
laquelle
le portaient e "oi'il. nalurd ..... Il
riraux, ol,tiut une favt•ur insinue. Loui- X\'J
• ll~ suis avec re pcct, mon ieur, voire li.ait les mémoire.&lt; curieu1, ui\"ait le cause
venait d'être acré à l\eim-. ccompagné Je 11 trè humble et trè obéi~sant errilcur,
célèbres et courait au Jlalai entendre le
Marie-Autoinelle et d, princ du ang, il
« DE l\onF,1•mn1u: ainé. »
plaidoyer .d'apparat. Quoi &lt;[U'il en soit de
foi ·ait son entrée dans la capitale. L'unh,.r· préférence. pour l'art oratoire, il c.t cer, ité de P,tri , " fille ainée de 110' roi_ • ,
Il e.L nai 4u'au moment où Maiimilien tain que flobe pierre ne ~acriûail point aux
s'était rendue en corp au collège Louis--le- s'attirait ainsi l'animadver ion de l"aùbé
Grand pour complim •uter le jeune monar,1oe Pro rt, l'esprit du collège toui. -le-Grand audience du Palai' le temp · néœ saire à la
préparation d • examms. En moiu · de troi
!Ln· 1• trajet de l'é li e métropolitaine à Ci!lle
e tran form.tit. Oo tolérait notamment que an. il conquit tou ~ e~ "rade . H oLtint l'n
dl' ainte-Genevièvl'. Entre le milliers d'élè1·es d' \lemLert entretînt des relations avec pluqui prupl:tient le - collège· de Pari , on ne si 'llr' des élè,e . I.e nouveau principal, Denis efieL, Je 31 juillet 17 0, es lettre~ de haccapouvait en admettre 111i'lm .cul à l'honneur, IMrardier, - qui plu tard devait donner à launi.at en droit; le i 5 mai I i 1, . on diambitionné J Lou , de haranguer les nou- Camille O moulin. ln bénédiction nuptiale, pMme de liœnre, et, le '2 août ~uh-ant, il
veaux ouvcraius. L'être pri,ilé,.ié snr !(UÏ - îavorÎ!iait l'établi · emcnt d'un r1Hme de fut reçu a,O&lt;'al au pari ment de Pari..
Le~ dernier succh de H~ierre lui
tomba le choix de l'univer. iré fut ~faximilirn tolérance en rapport :n•ec l'e. prit "l!néral dn
as,ur1•rent
un témoignage partic.-ulier de hiende l\obt~picrr . Lor que Je , principaux digni- siccle.
, cillancc. Cha11ue année, l'excédent d 11'taires du corp~ enseignant eurent fini leur
.\ partir de ce moment, Hobe pierre, dédiscour:;, il présenta au roi et à lo rrine, au barras é do toute contrainte, Cl'S :1 de remplir ,cnu~ du collr e était employé en récon.nom de &lt;' · condi ciple·, une pièc • dt? n·r · ses d ,,·oir religie1n. ttr,·c de philo ophie. il ptn e que ll' admin1 lrateur · accordaient
latin composée pour la circou,lancc. - « Et ne prêtait ,,u·une attention médiocre aux aux hour~ier 11ui , 'élnient di tingués Jan. le
j'élai pr 1~cnt à cc spt•daclc, dit l'abbé 1,-çon,- de l'.ihl,é lloyou, rnn profc seur; il ~c cours de l&lt;'ur · étude~. Lti 1!l juillPt, ur le
l1ro1arl, dllpo iLairc de aumôrws que faisaient )las ·ion nait pour le écrits de Bous.seau. rapport ,le l'abM Bérardier , llol,espierre
annuel! ment à llohe)pierre l'é,ëque el qul'l- « llomm • divin, écrira-t-il Lil·ntot, tu m'ns ohtint une "ratilkation dl! 600 linc · a ur
ques ch:tnoines d'Arra:. Je l'nais fait h biller appri à me connaitre; l,ien jeune tu m ·a.s le compte rendu, par 1. le principal, des lapour qu'il pût se présenter décemment. li fait apprécier l:1 di"nilé de ma nature cl réflé- lenl éminent dont il a fait pr1mw, de sn
me emblc'en ore roir le jeune monarque et chir aux grand~ principes de l'ordre ~ociaL .. bonne conduite pendant douze an et de if?
uccè dao le cour de . e~ cla ·' , lant :llll
on épouse abai r d • regard de Lonté ur Je (ni 1'11 ,Inn · tr., der11ier. }011 ,-.~, et c~
di.
triliutions de prix de l'unil'er,ilé 11u'au1
le .erpeut qui rampait en ce moment à leurs
ou"enir est pour moi la ourcc d'une joie e :unens de philosophie et de droit ».
pied. (:ûc), chantant leurs vertus et prt: a- orgueiUeu e. J'ai contemplé tes traib auCette rt!compen, c ne de,·ait pas ,culenu·nt
gcanl le r\gne de Ir.or bonheur. »
gusl~; j'y ai ,·u l'empreinte des noir· chacrvir à a,. ur •r le frai. de premier élalili ·Bohc.~picrre, au yeux d _ prok~eur
grin. auxqueL t'avaient condamné les inju~ement du jeune a,·ocat; le éloger qui accliar,.és de l'en~eignement, ne méritait yue til' . des homme . » Cet extrait d'une Mdicace
compagnafont
la gratification nutori~èrcn t
de éloge . ~lai· il ne répondait guère au. adre:..ée • aux mànc du philosophe de Gefa imilien à .. e présenter au prinr.e cardinal
oin · d - ma1tr' prépo,é: ·pécialement à uèrn » nou: monlr • CfUe, bien jeune, Hobe~l'éducation : œn eur ,évèrc de la conduite de picrre était de\'cnu lc di: iplc du . ophi. te de Rohan, abbé commendataire de aintes camarades, infatué de . a propre excel- dont il ruettra plu· tard m pratique le · Vaa.t, pour le prier d'accorder à son frère
lence, ennemi de toute contrainte, rempli Lhéorie · sociales. P'Ut-t'tre même faut-il con- .\ugustin - - qui avail alors dix-huit an d'arndo11 pour le· cxerci~ r•licicu:c , t n'l clure, avec Ch:irlolledl' Robespierre, C'fUe~axi- la bour e dont il :tl'aitjoai. Le prélat le r 'ÇUl
participant que machinalement ••. il se mon- milicn Fut admi à l'honneur de contempler 3\'CC la plus grande bonté et accueillit fa,·orablement a requête.
trait incapal,le de reconnai ~anco cnver · se
Jean-Jacque.. Cette entrevue e placerait au
Tout souriait au jeune lauréat, lor~qUt',
bienfaiteur .
plu tarJ en I i7 , pui ·que Rous eau mon ru l pounu de on diplùme et riche d'e:péraoce~.
ne lettre qu'il écrivit à l'abbé Pro1art, le ;; juillet de celte annt:e. Jean-Jacques, :1Iors
il reprit le t·bemia du pay natal.
0

J.-.\.

P.\RIS.

LES IN DISCRÉTIONS DE L'HISTOIRE
et,&gt;

L'aspic de Cléopâtre
•

li 1· n de· ligures historique,. 11ui ont le
ril'ill-nc
d'ent,·er de plain-pied dans la Jt:P
gende.o Il emLle qu •die exercent ~ne sor t_c
de fa cinalion el qu'on ne 1 · pw e ,01r
ctu'au travers d'un mira c. Au gré du tempérament de chacun, 1:adulation se change
en inH'cthc, le panégyrique en pam_Phlet, l'i
la ,érilé ...orl de cc éprem' · iarrubèrement
déformée.
Il e t de a cendaut · prrsti.,icu auxqucl
on ne peat que malaisément se .:ou traire;
c·~ l une inlluence de cette nature que produisent, ur ceux qui les :ipprochent ou !l'
étudient, celle · qui ont pa ...sé pour de· rrea111,-e.~ (&lt;1/a[l'.11.

E\l-il une femmc qui ail exrm\ celle ,.orle
J'aurac:tion I au même degré 11ué Cléopàlr•?
1. Celle sf1h11:lio11. ,·Il,• l'a eu •rcèe même apri.-s ,a
mort. Le baron de l'1 oke,,cb-O,l1!!1 fui ~n ~mo~rc_u!
pn thumP de Clèopàli-e. comme Victor t,ou,in I a etc
d · bellrs dame.. ,le la fromle ; Yal,·1. ,1 la ~u llnrJ
rl ,le Charlolle Conlay ; li . tle 1biar, du lane-A11lo1nellc. •·le.. le.
•
'.! . Cc ·crail une l'rreur de croin: ,1uc Gléopatrc

Par le Docteur CAB

ES

,bsel\Îr Je,. maitre - du monde n'c I pas li!
rait d'une courtisane rnl,.air• 2 ; il · fallait en
plu. l'attrail de on commen·c. au4uel il htit
i mpo .... ible de ré i ter ; le · a "'rémenh d~ a
ligure, joints aux charm ··de a ~onver. :il1ou;
toute 1 "rlÎces, en un mot, qui peU\ent relever un heureux naturel et lai ,er dao l':lme
« un airmillon qui pénétrait jusqu'au vif-.»
Cléopâtre était plus que belle, ell1: était
pire'·
•
.
,
ne telle pui ·.anœ dt c&lt;lnelton u[ht-elle
à expliquer SC' victoire· g:1lantcs? N'e _L-il pa ·
à pr'sumer qu'il e rendaient pl?- fa~ilemenL
à merC'i, le hommrs dont le hberl111age cl
J';1bsenre de \'Olonlé nous ·ont attesté p~r
Lou le hi~lorien 1 Chez la plupart de~ denndieux., la nature reprend, du re, te, . es droit~,
d~ 11ue s'en offre l'ocr.a.ion, et d'autant plus
impérieusement qu'elle a été plus longtemps

eumprimi'.•c : c'c l c«· 11ui se pa~sa pour Antoine.
Apri,, a\oir \'écu Je privation , A~~in~
'éto.it rn au ..ommel de la fortum'. Emue
de • ·ul'cè , enorgueilli p:i r ~C!, \'Îcloircs, il
élnit une proie facil •, un faihle jouer cotre
les nnin~ de la cbarmcu~e, qui d :pto ·a pour
le con,[uérir ton· es t.alr.nh rie fa.cination.
)lai· pourquoi insi Ler ur dl' fait trop connu. , ::;inon pour établir une prélare au drame
11ui ,a . e dérouler, cl dont Cléo11àtre el .\ntoine seront b protagoni te·.

rut au,, i c~l~l,~c 1~1r

\I \leumlrc lia, de Z0&lt;.11En. mcmlire corrt •pon,laul
de l'ln, tilut F.gyptien , parue 1111 Caire, ,•n t ' :-i, u,
le Lilre ,le : l ,: lnmbr,m tle t:/rn1 11 1/r,• )
:;, l'trTARQUF. , 1ï c ,f ,111/ninr . 1,111.
~- \uir un curit•u, artide ,le ÙL•LB oi. Uu1u, ,ur
Ch-•'{lilr~, dan la fltt11r du Dtu,-.;1f11111/u (Cf.
Table gèoêr,le •Il! cette Hevuc).

~ laul~ril' qu,! par , e~ t1,ime-.
t::n fait ,l'an,anl • ou lut atlrihuc. 11 e,, t Hat , Cu_, 111,
Pompée. Julc Ct'. ar, le roi Hérode d llarc-,\nlo1m•;
n~i · il u·e~I ,.. prouvë •tu tuu rCi !&gt;&lt;?l'li-On~ g,•s
ai(•ul obtenu ri!cll&lt;•mcnl ·~ fncnrs . ,cr. a cet c •rd
l'iulérc ni omra,:c ,I,• Il, Uenr!: n.,r, ,u:. ,l1p11 1e.
Clt'1&gt;p,ilrr. TMndurn. d au, .1 ln 1,rod,ure Je

Il

Un drame! jamni mol rut-il plu en ilttation? l'omaient-il · ortir de la vie comme
de.~ compar· cs banals, ce artiste consom-

mé.,?

�IDST0'/{1.11
Tou~ d1•ut étaient résolu, .111 .uiritfo. •
Antoine . :t\'ait que .on poign:1rd ne lui
,er:iit pa infidèle et qui·. lt• moment venu,
il anrait mourir en ,;n/,/af, 'il L.1rdait à
lroun•r ·ur 1· champ de l,ataill1· la morl
qu'il .1111h~itait.
Qu~nt 11 Cléopàlre 1 , toute sa vie épri ·e
d'esthéti11ue, 'fllel raffrnemeot son imagination fertile allait-elle lui uggércr?
La bideur el la ,oulfranci.• lui fai. ant égalt•ment horreur, elle ne choi,ira pa le poi. on, qui rend le. trait· convul és ou tord
dans d'horrible pa roe ·.
La femme coquette n' pouvait 'haLituer
à cette idée, p:i plu que l':irliste en quête
de ~en ·ation neU1·e , rê\'ant la uprêmc jouisanrt•, avant de -·t&gt;nJormir de f"t:teroel ·ommeil.
Un moment, elle uait cru remarquer une
certaine froideur chez Antoine. Celui-ri, déliant, .oupçonneu1, di imulait mal la crainte
que a maitre ·e ne l'empoisonnât. Lorsqu'il
maw•eait arec elle, il lui faisait l'injure de
~oumettre .à I' • ai le mets c1u'on lui cnait.
Cléop:ilre c jouait de e· frayeur et de
se' prét·au1io11. Fn jour. dan" nn r(•pa', elfo
cri 0nit son Iront J'unc couronnP, dont le
lieur- étaient empeisonn
\'cr - la fio ùu .ouper, cllè im·ila Antoine à
boire les couronne 1; il y con,-cntil cl prit
ccll • ,le Cl1&lt;op:11rc, dont il ernt!uilla le fleur·
dan · a propr • coupe; d,:jà il la portait à sa
bouche, lors11ue la reine, lui . ai i.. ant fo
lm1. : « onnai,,cz, lui dit-elle, la femruc
contre qui vou~ nourrissez d'inju te sou1r
çon ; ,i je po1naL vine san · vou~, eigneur,
manq1wrai -je d'occ.,.·ion cl de molcns? •
En même temp , ell • fai ait venir un esclave
el lui ordonnait de boire la coupe &lt;l'Antoioc;
le malheureux avalait la li,111cur fatale et
e1pirail ur-le-champ l.
Ce trait est au moin. une prcm·c que la
uine d'É"Jpt' savait manier Jr~ poi on et
lt·• venin ', et qu'elle se préparait déjà à rt'courir h C(• mode de uicide.
·avait-elle pa , d'aillcur , in titué dl·
c pùienc •s pour ch •rcbcr à dé,·ouvrir le • cret de mourir sans douleur? Il faut croirl'
que le: criminel· ~laient hien nomhreu à
celle épo1uc ,-ur les Lords du , ïl, car chaque
jour a1aien1 li u d ' • ~ai nou\'caux, diri"''
1. Cl ··opitre 1uil M-né d~ !\' donnt?r 11 mort nec
110 poi/tflard. llai Procufriu t,• lui av1i1 arraché de
maint, cl lui 1Y1il en m,~mc temjJS cnlné lou le,
in. lrumcnls ucc Jcs,1uel: elle ctlt pu tl11•oter i c
jour:-. (, l,rale&lt;tn_ nrl anfizu_ilnlu "!"'lic1q, quib11
n11nlo111r ,Egy11l1or11111 tl /111pnrrnll., nrr 1w11 nu,,-.
li, ge111t• '{"'' Clrop,,lra rrgwa ptriit, c.r11lirrtnfm·,
r-1r li11f~111; traduit 1:l 1n,h·.è par Gon,~, Jlt'moirr
litU,·airr el eriliqur~ Jmur rrrir à t/ii.,luu-t de
ln Mui11r. l7i0, p. 106 t sui,.).
2. n u .. romam 1 dont il e,I a et diffirilc d'1•rJ1li•1orr l'origine, cons1•bit i rlT~uillcr l':5 couronnl'
,lall! le coupes cL à a&lt;al,•r en 111le le ,·1n cootcu1nt
les pdalc,. C'est l'C 110'00 appelait boire le r11urt11111tit.

:i. Du Jure ,Ir. Clilop,lirc, par 11116\0T,

4. , Cléop:ltre i•t.ai1 une rcmm

. 1·1olc. • i·,·rit

~I. \'11cc••GR.1.,1&gt;-llu\l· (E:l111fr ,ur ln 11111ri de Clt'o1111/rc). Elle ·oc,upa Je bclles--lcllrc cl mi'me de

méJccinc, el nous t1Lcrons, à et.le ,le M?S Epilloftn
1,rolÎt'll.', uu 1r1t1il sur I rèmètle, à employer pour
consen·er la 1,cauli- du risagc, De 111rtlicami11r fa,·,'ti. rl u~ lr■ilé d, rualAJie, des femme,,, De nwrf,i 111ufirr11111.

5. Un per.onoig,•, céPbr ,Lm l'histoire de 11 Jy-

:iréc la plu scrupuleu e mcthr)(fe par le prvpre médcrin d Cl 1opfüre, qui ~e ,antera plus
tard d'arnir procuré à la reine le moyeu
tl'é happer au ,1111pfice.
Cléopâtre put con latcr que k poisondont l'elfct était le plu .. prompt c:iu~:iienl de
cruell1· douleur, et une horrible déllrruration; landi que k plu· doux, ccu, 'lui n •
tuaient qu'à longue ,:chéancc, pr11duisai1•nt
moin, d'altlÎJ'ation.
Elle passa ensuite à l'étude de venins et
en fit inoculer sous e. yeu de plu ieur. espèce à di"er~ ujet. « Elle acquit la ccrritade 11ae Ja mor.ure tle l'a pic c:t la cule
qui, .an e.1u er ni conrnLion., ni déchirements •. jette dan un cngourdbcmenl. accompat!llé d'uue légère moiteur nu vi age, et,
par on affaibli :1·mmt ·uccc·. ir de tous li·s
. cns, conduit à une mort i douce, que ceux
qui nul dan cet état r ·semblent à de. p&lt;'rounes profondément endormies, et e fûchent
~i no Ir réH!ille et si on le force à se lever.,
La ré&lt;olulion de Cléopâtre fut ltieotôt
pn-e : elle ne mourrait ni par le fer, ouwot infrdrlc, ni par le poi ·on qui altéremit
se. tr,1it.s; elle aurait recours au wnin de
l'a. pic 6.

,
en pr,: nr:c, et loufe troi , ,uccomlrJnl dans
un c-0urt inten-allc, ont emport~ an·r clics h·
secret d1• 1 ur fin lra,.ique.
.\lai pour•mirnns.
a Apr~ le bain, cUI' e mit à table, où 011
loi crvit nn rrpas ma,.,nifiquc, pendant lequel
,·int un homme de la campagm' ayant un panit•r. Le gardr lui demandèr nl ce quïl
portait. Le pa1san ounil le panier, écarta le.
rcuill el leur fit voir qu'il •était plciu de
6crues. Le. garde. ayant admiré leur gro~,cur
et lrur beauté, cet homme, eo .ouriant, Ir
invita à en prrndrc. on air de francbi c
~carta tout soup~on; el on le lai :;a entrc•r. 11
Quand César attachait tant d'importance à
cc •iuc CléopàLre &lt;levint le principal ornement
de son triomphe, on conçoit que les ordres
l1•. plu é1ères aient été donnés pour IJUC la
plu grande :;uneillance rùt exercée. Comment, dè. lors·, .uppo~er 'lUe Cléopâtre :iit
eu de· inlelli 17enccs au dehor ; qu'un paysan
se soit pr6eoté, pnl're qu'elle l'ami/ or,lo,wé
ai11si; et qu •, pour èlr • :idmi~, il ait. urfi à
ce paJsan de dfroonir le panier 11uïl aYaiL
au bra ?

I\'

Parmi l hi~torien , le un~ prétend nt
•1ue l'aspic fut apporté sou~ tle~ /igues, les
autre , .-ous tles /igu,· · ro111•erte· tle feuil/~;
Narrun d'abord Ie- circu11 tances du drame,
eux-ci sou~ dc&gt;s /le111·s, cc·ux-là IIJUS des /igur ·
en uhanl la 1er ion la plu ·répandue, le réet de., 1'/11.,in.,. Quelque -otl!, disent que Cléocit de Plutarque, que nous n'acceptons, bàpâtre gardait cet aspic eu formé da11. WJ ,a ·1•.
tons-nou de le dire, que ou hénéfict· dïn.\jnuton
qu'aujourd'hui m1\me•,on n'c,,.t pas
rnntairc.
encore lhé ur 1.i partie Ju rorp offerte à la
, Apr'.- .Je &lt;Üncr, Clt;,pâtr • prit ·es ta- mur ·ure.
"Llctte~, ·ur le quelles elle avait écrit ·une
ha.kespear • foi L plarer le scrpc11 l II r le
lellrc pour C•1 ar : t't, les ayant cachetée..~, lhre de la reine.
clic le lui CO\'O\a. En uite, clic fit ortir
~for 1ri et de :gur b font pi,1ucr au ·in.
tou.. eux qui étai nt dan son appartemenl,
Le auteurs &lt;lu f&gt;ictio1111aire dïli tofre 11,1exrepté s1· deux femm , et ferma la portl'
furelte, vi.ant à plu. de prrci io11, êcri1cut
ur clics.
qu'elle ..e fil mordre « 1u-tle su, de la m:i« Lor~que Cé·ar eut ou,crt la lettre, les mcllc gauche ».
prière virns et touchantes par l quelles la
o·autre arllrment que le dl's~cin de Cléoprince e lui drmaodait d'être entcrr ·e aupâtre était de prendre de figue. et d'être
près &lt;l'Antoine lui rérélèreot ce qu'elle a,ait
piquée par l'a pic, san:; le ,·oir; ma· que,
fait. l)
l'ayant aperçu, en décou,·ranl le figue , rllc
Ain i nul 11'a u, n'a pu i.avoir ce qui avait pr enta ~on bra nu à la piqûre.
eu lieu.
Eulin, St-Ion certain , elle fut uhli1i • de
Troi per onne. • ulemeat ·e tro111·aient
proroquer le ·erpent avec un fu eau. d'or;

m

n· til! maœdoni ·nnc Je l'i:;::n•tc, Jll!lll :triu, de Phalèrci, rut contlamné i mourir d'anr pi1J1lrc d'aspic.
et celll' dernière ~à e lui fol arcordfo en rai&lt;on ,te,;
"l'rriœ qu'il •v11I 11!n•lu • la morl ptr 1'1 pic p1sS11nl pour uoc des plu· doue - connu -. (\11~11-Gn,M,ha.w.)
Il. .'tou . rr.1-t-il pcrmi•, ilan un sujet a1mi grave,
d'introduire uuc uotc muin .Jrère•? ~003 empnmtun
l'anceilulc r1ui ,a ~uivre i la Corrt!11&gt;0iirla11cr. fo,;tlife
dr /111/fnn 1. /), put.lire par :Il • • ·•oint 11111~1,u., :
• Cltup1ltrr, jouée JltJur la preruiêrc fui. sur le
Titéitre-frlllr■ i -, en avril 1750, lut fnorabl&lt;'meul
accurillie. Uu bon mol du m~rqui de Louvoi faillit
en compromettre le . ucœ .• La p,~ce n•il été monrée
uec un i:ranol soin. \'1ucanson u1il fahriqu · l'a•pic,
•1ui tournait la lêlt', ifflail, remuait 18! yeux; ce rut
an ehef--d'u·uvrf'. I.e rideau loml,é, cl alo que l'on
ûi11eut il au roycr le mérite de la pi1•ce nouvelle :
• l'uur m i, d1L loul i coup le our,1ui., j uis de
C 1'11 is &lt;lfl f'ISJ&gt;ÎC, J
Après trenl~oalro an d'oubli, 111 muû d no, cmlire 1784, CMopûlre rrparul ur le U1e,1re de la
l-.JUr,
umonlc.l. qui n'nait puint oubliû le hon mol
du marquis Je Lou,·oÎJ. avait cl1an li le déJ,uùme11t ;
1'1,1,ic de \1ucan,110 a•IÎt ,ü,~; CllioJiàlre mo11rai1

,Jan la touli ~. Cdle fui,, laul i la cour •tuï 11 ,·iltr,
la pii,tc fut frniilr.mcnl arcucillie, cl !larmonll'I, qui
dut uoucr ~n échcr, atlrib111 ,on prude ,uccl· ;, t.
simplicit(o da, ·que ,le l'a lion. li !IIOil de la liri• puur
romprro,lrc combien la rai-un I mal d1oi ic.
7. Ri u oc proa,c. il r•,t .-rai. et c'!'5l l'11i.. ,le
Y1t.Ltll'S 11,TERt:ta.t., cité µar Goulin ( lt'm., lïiO,
p. '.!(JO,, qu'elle n'1i1 pas rfos.i i lr•1mp&lt;:r l• ,iirilnnc1•
Je • ' gank cl qu 'elle n'ait pas rcu i i IC fairu
porl~r un a pic. C'e.l. du r('&lt;;lt•, w que ronfirme hunr (lib. 1\. c. u}: • l.orY1u·e11c 11Lil 11u'elte n'auît
plu, rien i r,pérer ,lu VIUlffUt'11r, et qu'ellP. ,·oml'ril
qu'elle dr,·!il rvir i orner son lrium11f1c, ~//~ pm/i/11
de l&lt;r nr9l1gt!llce de ·I!~ grmfe~, cl se r •l1ta tian. Je
aëpulcre de. roi •
• Là, rc,i'tue de, , l111bi1, le plu m1~if~1ue1, elle
~ pl ri pré _· d'.\nloinc, ur un si, e parfumé ,l'aromate les plus suaves, el •pJ1rocl1llJI auprès des 1·ci1tt
tu serpent qu'elle irritut, t:lte y hl pa er leur
poi,--00 qui lui t\ta la , ie, en 11 jetanl Ûllli un L•. u•
p· ment léthargiquP, a
. :\ou empr11ofo111 les éf\meuls de lie •~llli'ntation â une uœllente élude parun dans J ,t/ét11nirt1 de ln 'n,·i~U llnyalt de, Scirnu,, (J,-/fe •
l,ettre, tl Art~ d"Udéa111 (1
).

__________________________________ L'

l'animal irrité se serait alor · élancé or l'lle Cléopâtre d'inlamie., dont le hLtoricns ne
el l'aurait saisie au bras '.
soufflent mot, il ajoute :
Il e l à remarquer que qucl11ues heur..
c Brachia specla1i ·acri a,I mor,;a colubri,
seul ment 'étaient écoulé ~. Jepui que CéEt tnherll occultum, meml,ra , ,-opori itcr. •
.ar él..tit allé la voir pour la con ol r : " Il
la trouva couchée ur un petit lit, dnn~ un
extérieur fort négligé. Quand il entra, r1uoiqu'elle n'eût qu'une ,impl · tonique, ell •
!'aU!a promptenumt au ha de on lit et courut ,e jeter .\ . c genou , le ,·i a,.e horriLlemcnl défiguré, les che,·cux épar , le · trait
altéré., la ,oix tr·mblante, le }eux pres11uc
élrints, à force cl'a,oir wr é de· 1 rme , et
le seiu meurtri de~ cvup~ 'ln'ellc s'é1air Jonnés; tout son corps enfin n'était pa · t-n meilleur état que on esprit. D
.\près t·e détail·, ,·mprunté.~ à Plutar,1uc 1 ,
11ui dcrom,-nous croire? Ceux qui ont écrit
qu'il n'apparais~ait aucune marque de piqûre; ou bien ceui qui ont prét11ndu 11ue
flolabell:i, la sui\'anh', fit ,oir /1 Cé ar, !'ur le
liras et rnr le ·ein d • maitn~:e, une légt'.•re
f;1cbe J an" l'i une peûle enllum à peint•
.cn-ihle?
Pcr onnc n'avait pu dissimuler le ~crpenl
apporté; or, tout k monde est d'accord ~ur
ce point, du moins, que, mal ré le:; pcrqniition les plu. ruinurieu es, on ne le rctroul'3.
ni dans la chambre, ni dan. le !-épulcre 3 , ni
ailleurs.
Ce n'c I pas~ 1rieu,.emcut 11uc &lt;l':iucun unl
conté qu'on a\-aÎl aperçu I traCl' do l'a. pic
pr;, de la mer, du côté où donuaicnl le~
frnètre. du tombeau i. Il r a lroi cho,e , dit
l'F.rrilutè, au l.inc dl's ·Pr0\1rl,c~, 11ui ne
1:ii. ent pas de tra,· :, : fa ,·oie d'un aigl'
dans l'air, Ja voie d'un ·erpent .:ur la pierre,
la 1·oie d'un ,·:iis,l'au sur la mer.

ASPTC DE Cl.'ÉOPATTfE

Nombre de sculpteur et de peiotre5 ont
reproduit la sc:-.oe de la mort de Cléopàtrc.
Le Guide, Le Guerchin. Véronèse, s'en
. ont tenu à la tradition.

y
Le prohh'·mc e~t. comme on fo \'OÏi, loin
11' ètrc ré. olu.
La mort de Cléf&gt;pâtrc ne srrait-elle donc
pas, connu• l'antiquilê l':i r.ru, le ré:&gt;olt:it de
la pir1ûre d'on a.pic? , "y aurait-il là 11u'ou,
f.tLlc, qui .e serait propagl:c ju. qu'à nou et
1111e 11ous aurions accueillie trop létrèrcment?
C'e t cc que oou ttllou cx:imioer. Pll nous
aidant de rcchcr1.:h ' relafü·emcnt récent· S. 11ui n'ont proj 1;, il faut bien Je dir •
qu'une faible lumièn sur re déliai oh,cur à
.:ou hait.
Clicbi Uiraadon
,hîOl'.\'E ET CLtoPATRE. - Frtsq11t Jt T1&amp;POLO , (P3l.J::o l.:JN·/J, l'.-n(st.)
Cléopâlr • mourut le J5 août de l'an de
Ilome i.L
Properce affirme la mort de cette reine par
./'ai n, se. bra: 111ordus par d'horrible.'
Le Mu éc de Nantc po sède un marbre adle crpcot. quoîr1u'il n'ait rien vu par luierpe11t:, et le liru où le :sommeil mortel. e mirable, .inné Ducommun du Locle, qui repromème. Après a,oir chargé la mémoire de glissa sourdement ila11 &lt;e.~ membl'e.~.
duit la c\necla,-iqucde la pi11ûrepar l'a.pir..
. t., \"oici comm,inl Mt,~G•G.\I (Coulin. op. rit., p.• 01) hi,turir u,, ,~ml,lr 11!11Ïn. 10)1t1rir _ •JUe 'eoJormir •

d~enl un more, au anllque. eléeulé l\'CC b,•.au,·,;up
d'art, rrpr,· niant Cli-op.ilre mourante :
. • L'a (li~ .n'r L poinl _appliqué, dit-il, conlre la poÎ•
lnnc (po,1tion que 101 1lu11ucnl no. peintres contre
l'ciat11Lude hi&amp;luriquc), mni5 il c~l leUtmcnl altath'
111 hra , quit .emhle, par l'elfe[ du lien l(aÎ le serre,
étre irrité fl e1rité à monlre . l,'1ttitude ou est l■
reine d'f:$yplt• n'osl point C&lt;!lic d'une personne ruoar~t 1!'•~ 1l'UJ1e peNOnnc qui dort tranquillement. •
Cc l am. 1, r 'man1uc Grùn('r, en rapportant les r~nf?Iion ,le ,&gt;rga~. qu'Epicure meurt peisibkment
clans un baiu d'eau ticJe, apr'• noir Jiu un verre
1tc •in. el qui: l'en,(lereur Antonin, .clun tou 1
\'. -

IIISTOIUA,

-Fasc. 35.

'.!. l,1 ver-ion ,1,: Hum Ca»111s d10'crc veu 11 • c,·llc
1I f'lutarqu~. r~Ji ée, comme un ,ait. fapr·•, lt•
l{-moi:,i ::c lf'Ohmpu,. m~fl •rin de l1 Mue. (.luel•1ucs lègiires piqùr~, uu 1,ras furent ,œ qu·uu lro_u,a
ur le ca1lnre. Le. nn m:onlenl quelle fil • rnr ■
MJn de,-,•in un a. pic n11porlé dan, une liolc de verre
ou ,1 u un~ corbeille ,JP fleurs; d'aolre.s p rient
,l"unr ai~uille cmpoi$&lt;1nnf!e •
;j , \'oir ,ur le lfl11J,eau de CUopâfre 11 brochure
de Y. Je Zozhcb. d,,ut nuus avons donnt'! plu haut
Ir lflre Ce tomheau ëtail conslruil dllns Je palais
mèmc de la reine {Cf. 010, C.l. ,,r,, /Ji1loire rom11ine,
Il, l!J.

r•:-

4. • On' !lè ,·i l
m,'·mr ,1, ,cr1 Dl dao· a
d11mbre, mu, on d1.S11l l'n uo1r •Jwrra q_ul'lqu
!race. près de la llll'r, Ju 1·ùt~ où tlun1111enl le,
f,•nèlN's du tombe.au. • PLtHn11n1, Jïe d ',-111/oine,

d1. xn, ,
5. !\ou, riLeron~ 001~m111enl un tra.-1il de )1. lrt.••r,H••·
ju,:-c d • paix du uuton de Cblw_au. nrn.anl; ce trnail
11·1 jamai, l!lê puhl,é (lcltrt' i uou, 1drc,sée par

Y. l:ui,.ard, hililioth,•caire de la ,·illo d"Orléans. le
2 j1n•icr 1 !l ,. mais non~ en avoo. lrouv,1 Ullo? tr·
bônne •n•IJ&amp;e dan· le, i•moires de 11 ~ocièté Ile
ri,Lte ville. :.ou 11·uus rnl1•m ni Lirè /11rli d'un•
,;ta.Je I.Ji' ,nanlc d'un prufl!,~Cur tic l'f.co e de édetine de :.ant ·s, le D• Viaud-Grwd-llu4Îs.

�.... ,.

,..

__ 111STO'J{1.ll

,.~----------------------------------

Quant aux pot'les contemporains, éLant tou
la .olJe d'Augu . te, ils auraient couru
quelque ri. que ?1 commenter_, d'une_ a~lre
façon que le mafüe, ~es bulleuns d '?clo~rc.
Au dire de ...,uéwne, Augn te lm-meme
h4,itait à e prononcer sur le_ genre de mo~l
auquel avail succombé sa captive. Il se_ rendit
sur les lieUJ, il es aya des contrc-p01. on :
e·e t donc qu'il .oupçonoail qu'elle 'était
ernpoi onnéc.
.
.
Voyant l'inutilité de ses efforts. 11 fit vemr
Jes p ·ylles I el leur commanda de sucer le
petites plaies qu'on crut remarquer çà et là
sur le corp : on esprit éLail donc dan lt!
doute,
Ultérieurement, s'il adopta la réalilé Je
l'a,pic, c'e l que celle ~ersion _lui paruL _de
nature à produire une 1mpre 10n plu. vrve
sur la foule el à donner à son triomphe, par
l'attrait de l'impré,'U, un plus brillant éclat.
11

YI
M. Georges, de Cb:'1leau-Benard, q~i a
étudié la que tion ayec beaucoap Je soin, a
!ait re sortir dilférent con trad ici ion .
Oo e, t, dit-il, j peu d'ac•·ord sur le genre
de morl de la reine, qne, ·uiv:ml le. uns, elfo
-e fit piquer par un a·pic; selon
a_ul~e ,
les ligues déposées dan le panier eta1ent
e mpoi onnée .
Ceux-ci veulenl qu'une aiguille à cheveu
creuse, 11u'elle :wail loujour,; Jans sa coiffure,
cooû11L le l'oison, jelé plus tarJ dans un breurage, ou appfü1ué sur la peau; ceux-là parlent
J'une aiguille de lèle, avec la11uelle elle se
erait piquée, après l'avoir trempée Jan un
poi on ~ubtil.
•
.
.
Il est assez iogulier qu un f:ul qm, par
.on élranneté, auraiL dù éveiller l'auention
des criliques, uo lait qui, dès l'origine, sem_1.Jlail déjà usceptihle de controverse, ne soit
devenu l'objel d'aucun examen de la part des
contemporain el ait été accepté sao di cu ioo par leurs successeurs.
Airu.i, la crédulilé habituelle el aussi la
bonne foi de Plutar4ue e révèlent par ces
mots : « On oc Mit pa avec certitude comment elle est morte. •
Lrabon laisse le lecteur opter entre les
troi genre de mort qu'il indh1ue.
Appien rPgarJe l'hi Loire de l'a pic comme
fort douteuse.
uélone dit : « Perii e mor u a pidis
putabuntur »; on présumait, on soupçon?ait.
llollin, après uo~r résumé ses deva~c1ers,
ajoute: « li est clrur, par tout ce récit, que
per onne ne ,,eut savoil· avec cerfilude de

quel moyen Cléopâtre se nit pour e donn~r
la mort. ... &gt;&gt;
Lacépède, a)anl signalé lt'- rés_uhat de la
piq1ire produite par la vipère d'E~ ple, conclut : (l Voilà pourquoi on a cru que Cléop;ilrt, ne pouvant plu · supporter la \'ie aprè
la mort d'Antoine el la \'icLoire d'Augnstc,
avait préféré mourir par l'effet du ,·enin de
ct•lle vipèrt&gt; 1 »
« On e persuade, écrit Chateaubriand•,
qu'elle s'~tail fait piquer par un a pic, parrc
que, de tous les genres de morte, sayés sur
de criminel-, die arnit jugé celui-là le plus
doux el le plus tranquille. »
Les anciens nÏ!!lloraient pa!&gt; que le "enin
de l'a-pic. quoique iné\·Îtablcment 1~or_lcl, ne
déterminait aucune clou leur et entrainait seulement la perle pronres:h·e des force ' , qu_e
ui"ail. ans espoir de réveil, un sommeil
léthargique el pai il.Jle;
Yai · exi-lait-il en E!!îple un erpent dont
la morsure produi ail les effets ignalé ? ~i
oui, on pourrait dire : ,·oilà le vériLahle aspic
de Cléopâtre!
Chose étonnante, aucun des sa_yanls qui
onl faiL parlie de l'e1pédition d'Egwte n'a

les effets que signale !'hi toire1 quand elle
s'est occupée de Cléopâtre.
,
D~ ren.eignemcnls ont été demandés a
Alexandrie. Les médecins de ce pay: ont
fourni les inrormations les plu conL;ad1cloire ; le uns niant qu'il y ei1t en Egyplc
des l'rpentti, aspics ou vipère~, dont la piqùrc
fùt mortelle· les autres affirmant, au oonlraire, avoir vu, dans les hôpitaux, des Arabes
1.Jlt!s és par œ reptiles, et qui avaient ut·combé dans un délai plus ou moin lon{!,
Tou , quand on leur a parlé du fameux aspic
de Cléojlàtre, ont répondu que, probablement,
le changement de température l'avait fait
déû ni ti remenl di paraitre !

Un profo·seur de !'École de ~(édecine de
Nantes, le Dr Viaud-Grand-. tarais, a repris la
question, sans arri\'er à l'élucider complètement.
, ,ï, écrit notre confr~re, la fille de Ptolémres s·e~l ,enie du venin d'un serpent
pour mettre fin ~ sa vie, ce 11c peul être qui'
le venin de l'aspic, c'e:-t-à-dire l'hajél.

!es

1. c 'il lit •~pcli!r Je p-llle,,_ut re'!"n'!m. enugrre11t, JlllUr qu ils SUf:l nt c_ pu!Sllll, c (&gt;u,11 afin de
cré••r u,;c rablc dunt 11 e1pémt 11rcr profil P','llr sa
vrnerc rcnommèe . 1 V1,1.uo-Gn,,o-;-liARAI~. , .
L■ rl rie suœr IC' plaifS em1l ,1:141t1néès n !!litt pas
5Jl ·•,·ial 1us fl'!)lles .
_
•
. .
Cd,• (Ub . rie .llrd., V, \11 1 n. l. p. .iOO, llhl.
l\raus) dit. en ~fi'et :
.
• C&lt;-u~ qu'on . no~mc pAy_ll~ , ne po,,,(•tlent 1:0'.nl
une &gt;&lt;'Ît'u~e parllcuhere, 1Il&amp;.l!, ils onl celle hardtessi'
que donncnl }Ï1abituJe ~I l'u~ge. Cer le vemn cl
•urpeoL, aiu•1 que «r1'un po1so11 d~ lcsqi...cls lc,i
Gtoloi · ,urtoul trempcol le;i ffi•,·hes ,loul 11 se -erreut
,i la cha •. e, ue 11ui~eul r,oiol lor,qu'on h·s lfale, ~a1~
eulemeol lorsqu'il &amp;&gt;ni porh1, Jon• fo Dl': 1111!1

LA MORT DE CLËOPATkE. -

Tat~au du

profité de sa pré· nce ur les lieux pour 'as-

surer, par des e1péricnces directes, quel était
le reptile dont le venin produi ait précisément
l'on mange sans dan,:er la ripère. landi que
mor~urc do11ne la morl ....
Par coo&lt;êquenl. quicon')ue. i r exemple des
p!,llct, sucera une phrie inreeiée de relie espèc~ d
inison,
ne courra aucun ~•nier, el D~tera la v~e à
1
un infortuné. li ais, p&lt;&gt;ur f••~ celle u~on a~ec ~ rité. il faut qu'il n y ail r.oint d~ 11!a1e ou d ex_conatioo aux geno•es, au pal11s ou I d autres parllcs d
la bourhe. •
~- Élu du l,ist()riqut,.
, .
=&gt;. Cc qui nous frrail pencher en r,.,.cur de I haJt,
r'c•t l'argumenl m,\me, f:l_roduil, a l'cn_conlre de_ son
"l'iniou, par 1. Georg~!. , ,. en ~ t e, il y a p~ 1eu1'5
millier d'années, l'a~pic Eeul ••ail lo col exte~s•~le _el
si maiutewnl on a''! rencootre que la TIJ&gt;ète haJé JOUII-

•,. r3o '"'

GUERCHn;.

(Pal;u;o Rosso, Gents.!

«
Llc, sure est à peine douloureu e;
ce1le du cémste, au contraire, provoque de
la douleur et de· conYUlsions.
sent de la mème fJcu1t.\ il faut bien conclure que
l'aspic et la vipêre b1jé ne lont qu'un m(·me reptile.
Ajoutons que l'usa~e euit d:enfouir dans les P) r~mi.les, l\'l!C le ta1lnres h11mams, d paquets monufiés de divers s~rpcnls PxisLant dans le Jl!')'S, Ils ont
,:1~ retroo.'l'k en grand nombre, el parmi eux on.•
reconnu l, l'nlension de I• m mhraae du col, l'tsprr
d~ l,oe1'in et de Pline, devenu I• vipère bajti rie
Fonbl el de llanrliu.
L'habitude de ~e redrt!SSér lorsqu'on cm approdre
11ail perqiad~ anx babit ■f!Ls des ltrres qui arro!elll
le l\il, que c:e scrpcnl g,irdarl lcn champs frt•quentés P':r
lui . Il tn faisaient, ~n com1équrn e, l'emblcme de ladi,·injté ~roleclrice du monde; il. le i;('UlpLaient au:t deui
côtés d un globe, 11-ur le portail de 1011s I urs temples.

&lt;&lt; Pui·, le chaste e t une ,·ilaine br.le,
d'une couleur a1e et à la tète ignolile, rendue plu· hideu~e encore p:ir J • cornes de
es arcadPs ourcilière., . .Yo11.~ auo11s donc 1lll
no11: tromper en atfribun11L Ir Na 1110tsure
fa mort de la reine ,tJ{qyple. ,, !Jans une
étude antérieure, le (Jr Yiaud-Grand-\Iarai~ 1
aYait, en effet, cru dcrnir condure que le
"erpenL auquel Cléopà.tre avail demandé la
morl était le céra ·tti' . De. recherches plu·
complètes lui ayant inspiré des doutes, il
arriva à des conclusion. toute· diiTéri&gt;ates de
œUes qu'il avait primiti\·ement adnplées.
Un grand nombre de nalurali tes el non
de· moins qualifiés, à l'exemple &lt;lu D· Viaud1;rand-Marais, n'ont pas hésité à idt-ntifier
l'aspic de Cléopâtr~ a\ec le reptile connu sous
le nom de naja liaji. Plus curietU que les
membres de l'ln~t,tul du Caire, For-kol a
,·oulu connaitre, expérimentalement, la ful're
&lt;lu \'Cnin de celle 1ipèrc.
11 J'ai vu, dit-il, rt:péler ur un pi"con J',.fft'l
&lt;lu funeste poi ·on de l'h3jé. Un liatell'ur, eu
pre·.ant Ja vésicule à venin, en fil .orlir un
_uc jaun;\tre, et une goutlelellc ayant été
inlroJuitc, par une lé ère piqûre, dao la
cui se du pigeon, celui-ci n'en témoigna
d'abord aucune douleur. liais, au Loul d'un
11uarl d'h.eure, il tomba ur la poitrine,
ëprou,·a de fortes convuLions à la 1ê1e, \'Omit
beaucoup de sana el mourut. !l
~an aucun doute, l'i.!preU\·e tentée sur
de grand _ animaux eùl été autrement concluante.
c uppo·on , écrit 1. Gcorge , de Chàleau-Renard, l'ancien a~pic ou le serpent
lwjé aus~i terrible If ue le serp nl noir ou le
:erpenl à ,oonetle ; suppo. oru; que a morsure ne laissât pas de traces, l"é\'énemPnL,
tel que l'ont écrit et répété en uile tant d'auteur', pourrait encore ne pa êlre accept:
comme exact. Cet a ·pic apporté, il avait
fallu le ai ir, le placer au fond du panier,
l'y maintenir et di poser les ligue a · ez prè
le unes des autre pour Je soustraire aux
reirards. 'e suîfisait-il pas qu'elles pesassent
sur lui el qu'elles gênassent es mouvements
pour l'irriter?
« ll avait dû mordre soit les paroi du
panier, soit les figues qu'il contenait•. Alor
son \'(min n'était plus capable de înire périr,
non pa une, non pa deux, mais trois peronne ; car, on e souvient qu'[ras, Cléopâtre
et Charmion ont uccombé de la même manière, d.a~ un court délai, Les première
11

J. Dl/1$ ses Étude~ mitfü,1lu wur let 1t:rpe11t,
rlf' la Vendt" tl de la loirf'•lnférieurt'.
• 2. Crue opinion nait élê déjà soutenue par James
Oit!cE, dani !OR foy~ge de ,Vu~ie.
,&gt;. Un aspic ou 11aJa. l111;é. r11l observer le o, Viaud(;rand- . .tr:11., e.L un animal lrop grand cl surtout
trop ■gite pour être tenformé dans un

panier de

fogu~. Un ccra,te ctll pu être lnn.,porté unsi. mais
.• p,qOre e!t douloureuse t'I laisse d,• tacl1es eccltymo-

bques mnmfe,tes.
-'- D'après Plutuque, .\étiu observe qu'à l'co1troiL

•!e. la mol'SJ.lre, oa aperçoit

dcu1 points, lorsqu'elle

1

cte faite par un vptc nquati•Jué, el quatre, ri c'est

L' ASPTC

DE CL'ÉOPÀTl{E - - ,

secousses de la colère, dit énèqu , ~ont
cruelles et dangereu e . Ainsi le venin des
,erpents esL plus domma"eable quand ils
sortent de leur gite . .lla,s li&gt;ur- dents ne Font
aucun m:il, 11aand, à force de mordre, ils
onl perdu leur venin. 11
L'opinion Je énèque a été reprise par un
des plu notoires avants contemporains.
« Il a été diflirile, écrit Ar:igo, Je constater
açec préci ·ion si I • serpent à onnelles, après
a"oir mordu une fois, pouvait donner la
mort par une seconde piqùre. li semble démontré aujourd'hui que la econde Lies ure
du reptile est beaucoup moins dangereuse
que la première; et que la troi ième, faite
une heure :iprès, ne présenterait pas Je
grands ri. •rue à celui qui en serait aUeinl. •
Plu loin, Arago ajoute :
a Le erpeul à annelle n'accepte pas une
seconde lulle avec la même ardeur qu'une
première; car il ait qu'il a moin de venin
à pré enl et que son ,·enin e~l aus. i moin
actif. »
Le venin du erpenl semi! donc éprù é en
partie à la première morsure; à la seconde,
il le erait tout à fait; el pour que la troisième fût tant soit peu dangereuse, il faudrait
le l mp d'une nouvelle sécrétion.
Oe ces obserrntion ·, due.~ à de hommes
compétents, il résulterait que la reine el es
forumes, en ·e faisant mordre par un seul
a. pic, n'auraient ras attciol le lmt 11u'elle
e proposaient; [ras aurait Lien pu uccomber; quant à Cléopàtre et à Charmiun, loin
d'échapper à l'i;;-nominie par one mort volontaire, tout e erail borné pour t:lle à des
ou Ifrances inutile·.
Nous ne nions pas que œ ohjections aient
lt!ur valeur, mai le autres ver:.ion ati ·font encore moins l'e prit.

à l'abri d~ l'humidité, Les fille· de la reine
auraient été plu aisément bic. ées par cet
iu--trument piquant, que mordues par le
serpent.
Il nous faut maintenant conclure, - et
c'est !;1 que la difficulté commence. Bien
qu'a anl uivi pas à pas, el avec toute l'attention qu'elle mérite, la thèse de MM. ViaudGrand-llarais el Georges (de Cbàleau-Rcnard),
nou ne , aurions adopter ans Jéserves leurs
conclusions.
'ou accordon au premier de ces savants
qu'il règne une certaine incertitude sur les
circon lance mêmes de l'événement; 1ru'on
ne s'explique pas, par exemple, !]Ue le corps
de la reine ne portât aucune trace de picr1\re,
« i ce n'est deux lé·..-ères marque ,ensible
ur les bras 4 • •&gt; Mais on peul répondre à
œla que le corp de la rt'ine ne fol seumi à
aucun examen pris/ mol'te,n ~rrieux, ·emblable à ceux qui erait"nt pratiqué aujourd'hui dans une occurrence emblaLle. Peulêtre eût-on, en ce cas, con talé, au bout de
quel1Jui&gt;s heure , des dé ordres plu con idérables.
Quant à l'opinion outenue en dernière
analyse par le D• Haud-Grand-Marai , elle
nou · a paru avoir loul jusle la ,aleur d'un
dhertis~nt paradoxe. 1 ou n'allons la reproduire qu'!t cause de on étrao"elé :
« Uue lroi.ième solution, écrit le dil'tingné profe; seor,
pû.:enlc touteFoi à l'esprit. Elle e t peul-ètre la ,·raie, quoicru'clle
rabai c la reine d'l::gypte au nh·cau d'une
lingère ou d'une hlanchi-seu,-e, trompée p:ir
un ~ernenl changeant de garnison, Quand on
a devant les l'cux la œne finale de ce Jrame,
on ne peul 'empêcher de peo er à œllc
chambre Ît!rmée a,cc soin par la reine ellemême el à ce troi femme·, Ja première
étendue ans ,·ic sur on lit, la seconde couVIII
d1ée à ses pied , et pareillement inanimée ;
landi crue la lroi. ième, dont la tète est plai nou eon ullons les hi lorieos, aulant cée à un ni\·eau plus éle\•é, con erve, quoique
de réciLs, autant de différence , qui portent déjà frappée à mort, un r te de vie lui perur de poinls essentiels.
mettant de répondre quelques mols nux
Plutarque parle d'une aiguille contenant envoyé de César.
du poison ou un venin, que Cléopàlre portail
« Tout ceci res emble fort à \'empo~ondaos sa chevdure. Cette épingle lui aurait- nenumt pm· foxytle rie carbone. La rtiine,
elle servi d'instr-umenl de mort? C'est pos~ qui a,,ait étudié tant de poison , ne pouvait
sihle, mais ce n'est point certain. Au surplus, ignorer l'action des gaz se développam dao
celle ver ion ne serait pas en contradiction la combustion du charbon, et, ous prétexte
avec celle de la mort par l'aspic : le ve11in, de cérémonie funèbre, il lui était facile de
enfermé dans l'épingle, pouvait bien être se procurer les n ten iles néce saires pour ce
celui de I'hajé, qu.i e conserve, s'il est tenu genre de mort. ,
La vie d'une reiue altière et belle comme
une femelle qui I morJu, Celle remarque s'accorde
ucc le récit Je Plutarque, le&lt;1uel raconte qu'il exi'ICléopâtre, e terminant comme un cinquième
Uil sur le hm gauche de Cll-ovâtre trace de der.1:r
acte de mélodrame, notre e. prit répugne à
piqûres lrès légt!re.s.
pareille vi ion.
5. lloR.r11 a r:lafremeut dérrit le suicide de Clèopâtre, d.,ns l'ode \:&gt;,XVII• :
Quelque sa.li faction que notre dilt!ttantisme
Forlù el aApt'rtu lracta,·e ~rpe,uu,
éproU\'e à démolir une légende, force nous
Ut atrum corpore cmnbi~rel t•e,~11um.
• Elle 'empare de hideu -1erpenls, les presse cl e t d 'acœple.r l'opinion généralement adfait coulrr dans sos ,ein('S un ,·eniu mortel. •
mise•, à savoir la mort par l'aspic, faute de
Dans la Phar1ak, Luc.,is a donné d'amples déta.ils
sur le reptiles, leurs morsures et IC!I accidents qui en
lui pouvoir sub ·tiluer une version plus acceprésulteul.
table.
DOCTEUR

..,. r3t ..

CA.BA. È .

�ClicM A B!()(k.
UNE CA1&gt;TURE

[1793). -

Tableau de P.

GROLLERON,

LES ÉTAPES D'UNE DÉCHÉANCE

La fm d'un cadet
Le prince Charles-Just de Beauvau-Craon
avait, vers 1754, un gros souci.
Chef « de nom et d'armes » d'une maison
parvenue à son plus haut point de prospérité
et de faYeur, il n'avait qu'une fille, AnoeLonise, et lout espoir de po:.térité nouvelle
semblait devoir lui èlre refusé. L'Église ou
l'ordre de Malle absorbaient cinq de ses frères; le service du roi avait coùté la vie aux.
deux autres. Quant à ses douze sœurs, «elles
ne valaient rien pour le nom &gt;J.
Son chagrin s'aggravait de ce qu'une branche cadEtte de sa famille, les Tigny, rameau
secondaire et provincial greffé sur la souche
altière des Beauvau, croissait et multipliait à
ntiracle. Depuis trois siècles ces cadets vivaient
loin de Versailles, dans de saines métairies

angevines, parmi leurs paysans, leurs lapins,
el leurs perdrh, de père en (ils, rol,ustes hobert·aux, aux épaule~ carrées, aux poings solides, de haute ~talure el de ,anté inusable;
l'un d'eux, à l'assaut de Valt'nciennes, en
!697, avait élargi la brèche entamée par le
canon, en renversant un pau de muraille du
poids de son corps.
Le prince de Beauvau-Craon imagina qu'un
de ces géants serait pour sa fille un épuux
parfait. Anne-Louise était alors une fillette
de quatre ans, frète, un peu boiteuse et qu'on
présageait laide. L'idée séduisit le prince de
relm·er le nom de Beauvau, prèt à s'éteindre
dans la brauchc ainée, par une union avec
un cadt&gt;t du même sang, dont il ferait, au
préalable, un gentilhomme accompli et qui

lui donnerait une solide descendance. li se fit
expédier à Versailles l'ainé des Tigny, Charles-Louis-Vincent, qui était alors àgé de treize
ou quatorze ans. L'enfant ressemblait à un
jeune taureau aux membres épais, à l'encolure puissante, aux manières frustes, à l'œil
hardi. Le prince fut charmé de la mine sauvage de son petit cousin campagnard, lequel,
de son coté, était ravi du brillant avenir qu'on
lui faisait entrevoir. Et toul de suite fut bâclé
le projet des fiançailles du modeste cadet de
Beauv.1.u-T1gny avec la fiUe du puissant prince
de Bemvau-Craon. Toul Versailles ne parla
d'autre chose durant un grand mois.
Afin d'entreprendre le polissage de son
futur gendre, le prince Just le fil entrer au
collège Louis-le-Grand. Vincent ne s'y plut

.,. 132 ....

Clcht A BIO&lt; k•
.-\TTAQL'"E D'UNE !IIAISO:&gt; ( GL"&amp;RRE DE VE::.DÉE) . -

Tat-leau de L t ON

Gt!&gt;A RDET.

�•

1flSTO'J{1.JI _ _ _ _

guère ; son indépendance y ré11ssil mal. Les
jours de sortie étaient pour lui des occasions
de frasques énormes dont s'inquiéta son bienfaiteur. Celui-ci reconnut qu'accoutumé à la
,·ic libre des champs, sevré de plein air, de
chasse, de maraude et d'espace, le jeune
homme se plierait difficilement aux assiduités
du collège; après tout, il ne tenait pas à ce
que le futur mari de sa fille fût très fort en
vers latins; il coupa court aux études, el Vincent fut mis aux mousquetaires, il avait dixept ans. Dans Ja joie de son cœur, il revêtit
la soubreveste bleue galonnée d'argent; sur
son large dos et sur sa poitrine bombée, la
croix Ueurdelysée en velours blanc s'étala bien
à l'aise. Mais aussitôt, ine de se· premières
heure de liberté, il se rua à corps perdu
dans la débauche, au point de faire scandale
- ce qui était malaisé - parmi la jeune se
tapageuse qui l'entourait.
Lé prince de Beauvau, comprenant qu'on
commençait à rire de sa lentatilre d'apprivoisement, prit une mesure énergique : une
lettre de cachet, obtenue du roi, enyoya Vincent 11 l'ile Sainte- targuerite. La prison était
lointaine, les murs des cachots épai ·, la mer
les ccigoail d'un infranchissable fossé. Pourtant, uivant I:usage auquel seul le Yasque
de fer dérogea, le délenu s'évada. Entré par
la porte, il se glis a par la fenêtre un jour de
brume. 11 fut repri ; mais les belles dames
de la cour prirent cause pour ce jeune émerillon qu'on voulait tenir en cage et dont la
turbulence amusait. Le prince fil grâce. Vincent part pour la Lorraine, sollicite de rejoindre l'arm~e du roi qui fait campagne, se
bat en Allemagne, revient à la paix., réputé
pour sa bravoure, capitaine et définitivement
amendé.
On le croyait du moins. Mais à peine rentré
à Paris, il enlève la fille d'un bourgeois
nommé Lemaître, la fail débuter à la Comédie-llalienne, se montre avec elle, s'étale,
parade, caracole en plein scandale. Du coup,
le futur beau-père, découragé, déclare que
tout e t rompu; persuadé, désormais, que le
brutal et indiscipliné cadet n'e l pas digne de
l'union brillnnte qu'il lui a préparée, il fait
relever de es Yœux de Malle un de ses frères
auqud H cherche femme, et qui, oit dit en
passant, s'acquitta allègrement de la mission
qu'on lu.i confiait de continuer la maison de
Beauvau. P11is, rassuré du côté de la postérité, il donne a fille Anne-Loui e au prince
de Poix : le mariage fut célébré à Ven:ailles,
avec tout l'apparat imaginable, en présence
de Leurs Majestés, le 9 septembre 1767. Il y
avait treize ans que l'impatient Vincent attendait celte femme, ce titre, celle inlluence et
celle fortune, qu'on donnait ainsi à un autre.
Qu'il ne fùt pas content, il n'est pas be oin
de le dire : son orgueil blessé excita en lu.i
un accès de terrible colère. Commenl ! on
était venu le chi:rrher dans sa province, on

. . a . __ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ .,.

l'avait confié à des cuistres, enrégimenté, sermonné, emprisonné, e.xilé; il avait tout subi.
dans la certitude d'une compensation qu'il
n'avait point sollicitée, et pour quelques fredaines, il était congédié honteusement, comme
indigne!
Sa vengeance fut prompte : il prit par la
main ~Ille Lemaître, la jolie comédienne, sa
maitresse au u de tout Paris, la conduisit à
SainL-Sulpice el requit un prêtre de rerevo1r
la promes e de leurs fiançailles. C'était, en
ce t'!mp·-là, un engagement solennel; et le
dimanche suivant, au prone de la grand'mes e, les nobles parois ieus - dont étaient
tous les Beauvau- pensèrent s'é\'anouir d'horreur en entendant publier les bans du mariage projeté « entre haut el puissant seigneur messire Charles-Louis-Vincent de Beauvau-Tigny et la demoi elle Lemaitre, artiste
à la Comédie-Italienne. »
Une existence ain i commencée ne poU\'ait
ètre que mouyementêe; celle de Vincent Je
Beauvau de Tigny le fut étonnamment. M. le
comte de Mira mon-Fargues s'en e l fait, dans
Les Etapes ,rune dechiar1ce, le narrateur documenté, et le récit en est plein de péripéties
el de prouesses quasi invraisemblables, à faire
paraitre banales les léaendaires a,·enlures du
baron de Trenc.k.
En Bretagne, où il se réfugie, Vincent,
après un . éjour d'une semaine chez ses parent de Molac, s'éprend éperdument d'une
de ses cou·ines, une enfant de seize an ,
Pauline, dont on foi refuse la main. De désespoir, il s'embarque, rentre bientôt à son
château de la Treille, se prend de querelle
avec un de es oncles qui le fait appréhender
comme « in oumi ,1, el incarcérer au château dl! Saumur, d'où il s'évade. JI retourne
chez les Molac. Pauline e t devenue amoureu e, à son tour, de son fougueux cousin;
hü ne pen e plus à elle; quoi4ue les parents
de la fillette insistent, il rer11se. Un ordre du
roi • urvient : Vmcent contractera mariage ou.
retournera en pri on. U se ré ·igne alors à
accepter la main de Pauline; mais humilié,
plein de rancœur, il l'abandonne malade,
part pour les colonies, y prend les fièvres,
guérit à l'heure précise où l'on s'apprête à
l'inhumer, s'installe à Port-au-Prince, où il
reçoit la nouvelle de la mort de sa femme,
restée en France, livrée aux soins d'on méde-ci:o de campagne nommé Ouboueix.
Libre, « il déclare sa Oamme »à une jeune
créole, noble, riche el belle, Aille Victoire de
Marsillan; il l'épouse, et tout aussitdl apprend par un ami arrivant de France que sa
première femme, Pauline de Molac, grâoe
aux bons soins d11 médecin Duboueix, jou.it
d'une parfaite santé. Voilà Vincent bigame!
n part pour la France. emmenant sa econde
femme, lente pendant la traverséP. d'in ur 0 er
l'équipage, ~e s'emparer du navire el de
gagner la Nouvelle-Amérique. Pourtant on

arrive au llal're. Vincent de Beauçau-TignI
esl mis aux fers, conduit au mont aintMichd et enfermé dans l'une des plus profondes oubliettes du fameux rocher.
Trois femmes, à celle époque, le récla- •
maienl pour époux.: la comédienne Lemaitre,
avec laquelle, d'après les canons d'alors,
il était irrévocablement engagé; Pauline
de Molac, plus réservée dans ses revendl.caLions, vu que, pendant J'abst-nce de Vincent,
elle a,ait eu deux enfauls dont Duboueix
s'avouait être le père; et la créole Victoire de
Marsillan, réfugiée à Nantes, où elle donnail
nais ance à une fille qui fut inscrite sous le
nom de Beauvau-Tigny, en allendant que la
justice paniul à mettre un peu d'ordre dans
cet imbroglio.
Viuceot, comme bien on pense, s'é\'ada du
mont aint-Michel. li traversa toute la Bretagne, ayant :1.2 livres en poche, vendant,
pour vine, les boucle' de es soulier et de
ses jarretières. fl se terra dans un couvent.
Duboueii: l'y découvrit, le dénonça; on l'arrêta de nouveau pour l'écrouer au donjon de
Vincennes, d'où, après huit ans de cachot,
on le laissa sortir, par pitié, à la grande terreur de ses [emmes, qut toutes ayant trouvé
des con·olateurs a.,..aient mis au ruonde quantité d'héritiers dont l'état civil n'était pas
très limpide. Le parlement débr~miUa l'alTaire
tant bien que mal et per orme ne fut satisfait.
La fin de l'histoire est tragique. Vincent
avait trop sou[ert de l'ancien régime pour ne
pas acc11eillir avec enthousiasme le cyclone
révolutionnaire. Ses malheur , il le allribnait à l'orgueil nobiliaire des ien , à !'étroites c des législation surannées, aux préjugé
de son entourage, à l'implacable rancune de
tous les puissants qu'il avait bmés. La Révolution lui fournissait une belle revanche.
Le 14 mars 1793, alor que l'armée vendéenne, conduite par lofllet, attaquait Cholet. un bleu, en quelques paroles enflammées,
soulève la garde nationale de la ville aux
cri de « Vi,•e la République! » li l'entraine
à la rencontre de chouans: le premier, il
tombe, atteint de deux balles, et sa troupe,
débandée, rentre dan la ville en désordre.
Ce bleu fanatique était Vincent de BeauYau,
mar4uis de Tigny. Frappé à une heure de
l'après-midi, il agonisait, appu)é contre le
sode d'un calvaire dressé au bord du chemin,
près du manoir de lloisgrolleau. Sous la pluie
froide, il se lordait de douleur; des pa)'Sans
s'attroupaient devant cet homme qu'ils connais.aient bien et dont les ouffrances étaient,
à leurs yeux, un cbàlimenl du ciel.
- Brigands, leur criait-il, n'aurez-vous
donc pas le courage de m'achever!
Mais ils ricanaient et passaient ouLre en
l'insultant. Ver minuil seulement il cessa
de gdndre; on le trouva mort, au pied de
la croix, le lendemain matin.

T. G.

LOUISE CHASTEAU

•

j/.mes d'autre/ois
DEUXIÈME PARTIE

Une lettre, datée de Borville, parvint à
de la Mouraioe quelques jours après le
départ de son neveu. ~lartial lui contait comment, les bureaux de la guerre n'acceptnnt
plus d'engagt&gt;menll pour l'armée d'Ég)pte,
on lui avait con eilM de signer en blanc, pour
un corps q11clcouque, ce qu'il avait fait aussitôt. Le fonctionnaire à qui il s'était adressé
avait laissé échapper un mol que Martial avait
trouvé intéressalll el !!1'3\'e : l li e prépare
quelque chose.... n Et Martial voyait déJà
110e guerre européenne où, derrière le général lluonaparle, lui, le baron de Fonspeyrat,
courrait de victoire en victoire.
Celle lettre jetée à la po le, le jeune homme
avait rélléchi.
li avait beaucoup à oublier .... Tout ce qui
lui parlerait de Fonspeyrat, tout ce qui lui en
Yiendrait, ra\'Î\'erait en son cœur des images
douloureuse ·. Pour les détruire, il fallait
prendre un parti héroïque el définitif, &lt;.I couper le ponts » derrit&gt;re soi. Eh bien, il
« couperait les ponts ». n ne saurai l plus
rien de lui à Verlhis, ni à la llouraine, ju qu'au jour, lointain sans doute, où il pourrail penser à son amour ou en parler, comme
nu le {ait d'un mort bien-aimé. couché depuis longtemps sous terre.
.
li écrivit donc à M• Lase cure, le notarre
de sa famille, pour lui déléguer sa signature
et le prier de recevoir a correspondance, le
maitre de la po le étant averti : « Au surplus, di ·aiL-il , ce n'est là qu'une mesure
Iran itoire. Dè que je serai fixé en un lieu,
pour quelque temp ' , je vous ôterai ee souci.
llais tenet notre arrangement secret : c'est
chose importante. » Ce fut ainsi que Martial
« coupa les ponts » derrière lui.
Les jour , les semaines, les mois se passèrent Point de nouvelles de Marlial. a mère
s'inquiéta. Le marquis, moro e et de santé
languissante, refu ait avec énergie les visites
de madame de Fon pe)'rat. Il pressentait
qu'elle venait l'observer, au cas où il recevrait
en cachette des nouvelles qu'il lui voudrait
céler. A l'inquiétude:, succéda l'angois e dan
le cœur de la mère. M. de la Mouraioe s'abima
da'iantage encore dans la philosophie doucement sceptique et indulgente qu"il pratiquait,
el il î trouva la q~élude.
.
U savait que la Jeunes e affecte volonller

~r.

des airs détachés comme pour marquer plus
fortement son droit à l'indépendance. li n'était
point fà,heusement ému par la désinvolture
d'esprit de son neveu, que d'aucuns eussent
appelée ingratitude. Il y vo ·ait un effet de
l'ivresse virile et l'exubérance d'une personnalité trop longtemps contenue. li c rappelait ses propres équipées à travers le mQnde,
lors de a vingtième année, et le peu de .ouci
qu'il prenait de ceux lai.sés derrière lui :
mon ieur son père, gentilhomme de devoir,
au tère et leLLré, madame . a mère, soumise,
eiîacéc et craintive. N'était-il pas demeuré
des mois et des mois sans leur écrire? Les en
avait-il moins respectés et honorés dan son
cœur et dans son souvl'nir'? on,certes. fois
le cercle où se mouvaient leurs vies, leur intérêts, leurs plaisirs n'était plus le même.
Qu'auraient-ils eu à se dire qui valût d'être
écrit'? 'étaient-ils pas assurés les uns et les
autres de leur altachemenl réciproque'? Et
un jeune homme n'a-t-il pa autre chose à
faire que d'entretenir avec ses proche les
longues corre pondances où se plaisent les
femmes, les vieillards el les philosophes'?
Martial fait son éducation d'homme. Le voilà
aux. prises avec la ,·ie Jihre, qui l'absorbe.
Que le ort lui soit propice 1•••

~fais madame de Fonspeyrat ne se rassurai l
pa si aisément. En vain elle s'agitait à travers la maison, grondant la servante, sourfietant la dindonniere, harcelant le jardinier,
moriaénant sa fille. En vain elle courait de la
linge;ie au grenier, de l'office à la cuisine.
a peine la suivait, lourde. oppte ~ante,
amère et terrible : « Martial?... Martial'? ...
Où êtes-vous, mon fils?... Mon Cils!... Ion
enfant! 1&gt; Elle sentait an plus profond de son
cœur le glaive inexorable de la loi barbare el
Yenaeresse: Œil pour œil, dent pour dent.
Martial avait souffert la même souffrance : la
séparation brutale ... le silence ... l'inconnu ....
Jamais elle ne parlait de Martial. Lucelte,
ses gens , ses familiers , pouvaient croir,e
qu'elle l'avait oublié. Mais, sans cesse, 1l était
là, devant a pensée, quelque effort qu'elle
fit pour s'en distraire et ne point s'atteudrir
à se le rappeler.
Un jour qu'elle rangeait de ol:ijels dan
un vieux coffre, elle rencontra sous .a main
une collection de feuille jaunies couvertes
d'une écriture indéci e el enfantine, devoirs
inachevés d'écolier qui débute, barbouillages
tracé d'une main puérile, - la main de
Martial. Bru que, elle referma le coffre et
détourna es yeux de ces douces reliques.

Madame IÙ Fonspeyrilt , omrne11c1Jit sa ,onfessi-On . C'etaienl .tes ilolè.~n a s sur l'ingralilu.Je Je s~n fils, la
,wuleur qu'elle n rtssmlail pour elle el le renom de sa nujson, l' fn:,utttutle oi, b j elall ce silence, l es
Cf"aintes qu'elle ,1vait
vie d~ MarHal. (Page 136.)

rowr u

�JflST0'/{1.ll

•

.\fois un sanglot monta dans sa gorge. Peut- vent que jadis, car madame de Fonspeyrat
Il s'en allait à un placard, en tirait une
être ne put-elle l'étouffer, car elle e 'auva
'en allait maiote· foi causer avec le curti étole qu'il passait par-de ·,us a lévite. Tout
dan- a chambre, où Lucctte l'entendit se Pomerol.
en la revètant, il élevait son âme à Dieu :
moaclwr hruyamment. En uite elle partil
Depui le départ de ,on fü, elJe 'était
igneur, di ait-il, permettez à cette
d'un trait ver· le pigeonnier. Elle y r1•ncontra
imrulièremenl rapprochée de loi. Le brave p:tuHe âme de trouver quelque repo en celll'
Jeannette, la Jiodonnière. Le. éclat: de _a homme y \'O}ait la bonté d'une grande dame
voix irritée s'entendirent ju,quc dan la cai- qui voulait bien conde_cendrc à le ,i iter confe -ion .... Faites que la douleur vou. la
ramène tout à fait. ... Et pardonnez à \'Oire
• ine, jetant l'inquiétude dan l'âme innocente
ou,·ent. JI en était fier et louché. I.e role de indi"ne erviteur de di pen.:er 1· râces de
de la \lion qui , 'aclÎla plu a idùmcnl à ·on confident auquel il 'élen,it 11ar là lui parai -ouua"e. flientot elle r '\'Înt, ju ea le ragoût sait nlorieut, tncore qu ïl le dùt plutôt à . on la Pénitence dans le cbez-,oi du prc,-bytère,
brûlé, la soupe mal cuite. Et elle alla finir ha Li L c1u 'il i-a per oone. C la, il le . entait au lieu de le répan1lre par le guichet du con~on aprè -midi dan la lingerie où die défit bil•n. El n'eût-if pa. pénélrt! là-dessus le sen- fe.,·ionnal, elon l'usag • et le canon ..... "ai.
ittneur I et
et relit san · e las. er plu. ieurs pile· Je drap· timent de la haronne, il eu aurait été a,·erli ,o ,oies . ool ml térieu.e·,
ct'lte
infraction
aux
ri-nlemcnL
de
la aink
et de ,er,iettes.
par le sin ulier procédé dont elle arnit pri
i:i?lise,
à
l'égard
d'une
noble
dame
fortement
Ain. i ~e pa:. aient le journée sucr.édant à coutume d'u,er, afin rp1e ·a di"oité n'e1)t pa
afllinée, ne saurait drplairc à ,·otre cœur ....
des uuib sa.n . ommeil, qu'elle raccourci,sait à souffrir de ·a rai11lt!s e.
.\yant ainsi pen é, le ruré Pomerol re,·ele plu. possible en se courbant tard et se
Quand madame de Fon:-pe rat, e lénuée nait ,-ers la haroone. Il 'as- rait dan un
le,·aot a\'t'C le jour.
de sa conlraint &gt;, \'Oulait détendre , es nerf. fauteuil de paille, '{" 'il pla~il ~ contre-jour
Lucl'llc souffrait de toutes façon. du départ en parlant de on fils, elle c conre~s:iil.
dans la va te embrasure de la fenètre. Il 'l
de ,on frère. Outre le chagrin que lui eau ail
La ronre ion Dl' lui coùtait point. Ellen' ·
1 .ilcnce de )lartial, eJI • a,·ait à apporter le di:,ait •1ue c.-e qu'elle \'Oulait Lien dire. Pome- accoudait, appuyait on ,·i,age ur sa main
poids des exi"ence· maternelle. et la t.àrhc rol l'écoulait a,·ec une nuance de rc~pcct. Sa droite ou,·crle et qui \'oilait :c· yeux, el
di ait :
a0 çantc du d'llozi r à lire et à répéter. fa- dt:férc.mce pour la haronne u'élait point dimi- Je ,ou· attend~, ma.Jam• la 1,aroune.
darne de FonsJ)t'yrat a,·ait im~giné autre cho e 1111~e par la fonction sacerdotale. Lor~que,
Madame de Fonspc~ral faisait mine de
encore : l'élude approfondie de l'étiquette eu dans ·a pauvre .-aile à manrrer, il la ,oyait
'agenouiller à côté du prètre. \lai·, chaque
usa e à la cour de France, cho,e infiniment
'a,seoir en face de lui, l'œil dur et la l'•\'rc
utile pour le ~mp: lrÎ.' proche où le roy frémi .. anl\•, il sa\'(lit ce qu'il allait ad,,mir. foi~, par un élr:-tn"e ha,ard, eUe en était emre,ieodrait. li fallait sa,·oir comment on le Aprè~ &lt;JUtlques hanalittr , aprè · des plaintes pêchée par une forte douleur au genou; toute
saluait, le nombre tle pa à faire à droite ou ruai furmukle et nomlire tic demi-mot , la 0cxion lui éL'til impo ibll'. Elle d tplorait
celle circonstance ~an ce.•sc r •uou,cléc. Et
à !raud1e uanl de plon"er dan' une profoodc Laronne di~ait ;
le curé dis.iit :
révérence, . a\'oir au~ i à 11ui rev nait le droit
- Tenez, curé, j'aime mieux me con- Dieu ne demande pa l'impo , ihle, maau laboure!, à la chaise à do ou au fauteuil
fe .. er .. .. .\lion., confe . ez-moi .... ~lais quel- dame la baronne. Pren l la pt"inl' J'a\"anr r
à bra .. fadamc dt• Fon. pe)rat était iotraicelle chai~e s'il rou plnîl, et veuillci vou y
taLle là-Je.s~u '.
a · eoir, à portée de mon oreille, car je JeLa l,aronne a,·ail qua. i proscrit la mu ·ique
,·i n ourJ.
el le chaut. Elle dLaiL qu'unt• fille .age a
Madame de Fon~pcyral 'a eyait, fai. ait le
autre choP à foire 11u'à oupirer de air
·irrne
de la croix, di ·ait le Confiteor en écoramoureux en pinçant des corde variées el
chant le latin et comm nçait ~a confe1 jon.
tJ0e Pam-rr. ,Jacque ou Femme seu:iMe
C'étaient des doléances sur l'ingratitude de
étaient d'insupportables niai crie: . ·
.
on
61., la douleur qu'elle en re~~enlait pour
Quand Lucelle . e plaign:iit à Julie, cclfo-ci
elle
et pour le renom de sa mahoo, l'inquiériait de se triste -CS et lui .oufOaiL la rélude oit la jetait ce _ilence, les craintes qu 'elJe
hellion.
ayait pour la , ie de . lartial. A de certain
1"c"-lu pa femme à présent? ... Pourmoments, elle oubliait cure, coofe ion et
11uoi te lais.cr mener comme une petite fille? .. •
.
acrcmcnl. Elle élevait si fort la voi , pleuTu n'a. que ce que ta timidité mérite .... La
rait
i bruyamment, que Pomerol en était
force de ta m1·re e Lfaite de la Iaibl ~si' ... .
lout interloqué. li t niait de la calmer.
Ah! ·1 c'était moi 1. ..
- Allons, ma œur, calmez-vou . . • cal- ·ï c'était toi, que ferais-ta'! ...
me-.Mou
.... Allon ... allon .... Prie.: ... heu ...
uffit. .. je m l'Dll'nd .
heu
...
il
faut prier ... heu.... ·ous alloo ,
El Julie n'osait jam~is dire ce qu'elle fedire troi Al'e ~[aria pour que Notre-Oame,
miL.
11ui a été mère, elle au ~i !... heu ... et qui a
Lurette pleurait om·ent. C'était l'occa. ion
u cc (lue c'était de ·ouffrir, elle au i. ..
de scène· violente lor que , a mère la urdans
son cœur maternel... heu ... Yom. aide
prenait avec le~ yeux roug, :
à upporter... heu... heu... ,otre nrande
- Qu'a\'ez-,ou. encore. De quoi ,·oa,douleur .... A1•e ./aria, g7'atia plena, D0111iplai uez-rnu -'l
1w
· lecum ... .
- Oc rien, ma mère.
La
naïveté de celte formole conl-olatrice,
- .\lors, , ous me ~chez quelque cho. e? ...
le parole latine· su urré · par œ prètre ()uoi? ... Mais dire -le doocl...
G11ill.J1u11~ Ra/::i11auJ stmNalt Jort -~J/is/Jil dt lui~impie el bon, la douceur my térieuse de '
La jeune fille .e Lai. ait. Certes oui, rJle
mbnt, 11011 moins que dt son /:.Jl-i/, it son extra
confidence qui allègent le àm en peine,
or;ti11:ifrt crav:itt, dt ses l'rtloquts tt J&lt; son t.\cachait qucll1ue cho.e : on amour pour Flolravagant cha~au (1'3ll'e 138.)
lout cela fini .. ait par amollir le cœur do marian .. on i1111uiétude à ne pas le voir demandame
de Fon peyrat. L'aigreur de es rander ~a main, comme c·était eonvena. Ah! 'il
l'oubliait. Noo, jamai , jarnai el! ne pour- que cho~e que je \'OU di. e, n'oubliez pa. cune ùdouci ·sait au miel de la prière an,.érait conlicr ce ecrel à .a mère. !ème quand que je ,ou le confie ou le ccau du acrc- lique, tandis que, de sa mémoire, montaient
en elle de pieux ouvenir ' de jeune se. Elle
elle ,oula il se rafraîchir le cœur en oogeanl ment.
pleur11t alors de vraie larmes, longue:! , sià Sainl-llarc, elle altt ndait que la baronne
- -A ,otre gré, madame la baronne, di. ait lencicn. es, abondantes.... L'eau amère des
fùt hors la maison el cela arrirnil plu .ou- le bon curé.
douleurs qui ·épanchent descendait sur se,
..,. 136 ...
0

,

____________________________________
Jl.MES D'AllT7(E'F01S - - -.

joues llélries, gli. ait dan les c.inaux de.
ride , chaque jour plu profond , coulait sur
, robe noire ans qu'elle) prit !!arde ....
i le curé a,·ait eu quelque science de
l'lme au lieu de n'l'n u·oir que la pratique,
il eùt rn face à face ce que nul n'avait jamais
\'U: l'autre madam • de Foospe1rat, &lt;'elle que
la baronne rachail jalou.-ement rt qu'elle aurait rourri de lai, er deviner •. lai le curé ne
saYail qu'étre doux aux. faibles et consolant
aux afOigé . De la p ycholon-ie, il e ouciait
peu.
Toutefois sa conscience du prétre officiant
l'obligeait, à la fin de ce colloque, de faire
3\'0Uer à sa Jkinitenle au moin · quelque~
fautes ou légère· pt•ccadille 11ui ju tilieraient
rappareil de l-1 confe sion el de l'al,_ol ution
11ui s'en ui,·rait. Madame de Fonspe~ rat .')
prêtait volontier·. l'uis, au dernier signe d •
croix, elle . e 1•rait, calmée, prc"rue ,ercine.
Elle rentrait à l'on. peyr:11. a soirée, sa nuit
étaient meilleure . ~fais le lendemain elle
•pn tait encore la Joult&gt;ur lancinante, et ses
1ioleoce - reprenaient de plus hell .

Il
Cependant u11e affaire gral'c urvint qui
1lt1nna un cour oomcau à l'acth·ité de la Laronne et di ipa pour quelque temp ,c.
ob édaote préorcupalion .
lin heau matin de l'an \'III, elle r'çut une
lcllre du . ieur Thorna. flaCanaud, marchand
à \'erthi . Ledit .ieur Rafanaud l'informail,
ur un ton comminatoire, qu'il se di po, il 11
reprendre contre elle certain pro&lt;·è l'llg:ltré
1·er:. 178;; el c1ue le jour· révolutionnaire
a1·aienl u,pendu.
Il s'n!!i. ait d'un vieu - rè,.lemeul de compte
entre flafanaud et le reu baron. A !'in u de
ft'mme, . tani. la de FouspcJrat avait conlracté un emprunt. C'étaient 1ruelque:; centaines de lhre. de linée à rép:ircr le dommarre cau. é à une fille d'auberge par le baron
libertin. La mort l'a,·ait urpris arant qu'il
·e fùl acquitté. M inlcnant, il fallait prouver
la lé .,itimité de la dette, capital et intérêt
hautemeut coté par flafanaud. ladame de
Fonspeyral la niait ab·olumcnt. Le demandeur outenait par do faibl preu,e l'authenticilé de la créance. La cause était obscure
et embrouillée.
Ce Thomas Rafaoaud était uo ancien cufti•
Jeune fille entr1&gt; J.i11s '"' fr.ic1&gt;s de futts tl dt ft/l/s crt • - J.11ctlle ! .•. J.u ctllt : •• &amp;-tu l.i i' • lin
,·aleur illellré qui 'était enrichi Jans de lou- Une
vor,rnt le Jeune homm,: tilt s'arrt t11. Elit n'~tJil polnl confuu, m~ls élonntt u11kmtnl. Elit restait sourl:i111t , tl, cur/,:usi:, rtt.JrJa/1 ~ n&lt;iltur Inconnu . !l'age 138.)
che négociations, achelanl à vil prix toute.,
.orle - de précieuses marchanJi_ en un
temps où les noble, 31'aienl Le oin d'ar"cnt.
nrand train. ~faL il a,·aiL gardé de a petite
peyral. Dico malgré lui, il accepta d·écrire à
, \·ul, il n'eût peut-ètre pas sa conduire ju~cnfanœ le goùt de la campagne, de la ,er- la baronne pour lui annoncer la rcpri e des
11u'au boul on ·ingulier commerce, mai- il
dure et de lleur:.. et, chaque année, au prin- ho tilité . Requis de , 'occuper de cette affaire
a,·ail un li! , Guillaume, dont le con. eil · lui
temp ·, il m·enait à \'crthi , en bel équipaire,
pendant on ~1~oar à Verthis, il hougouna,
itaient précieux. Guillaume, d'abord impie
pas cr quelques jour· prè· de on père el ne ul commcut 'en défendre el finit par
courtaud ile boutique chez un joaillier vari- courir les Loi.s, le prés, les routes. Il hàillait
con entir. Il annon\·a donc à la baronne qu'il
icn, était maintenant chef de la corresponur les nrimoires que on père avait ama -·és
e présenterait inœ~ amment chtz elle en
dance dans I maison .du grand financier
pendant de mois pour Je:, lui faire déchirmandataire de Thomas Rafanaud, pour régler
Ounard. La fine ,,e du commis avait rendu
frer : reconnai ·,anccs, reçu à valoir, cnga- défini live ment le orl de cette ancieon •
de réel ervices au patron qui, en retour,
gemeuls
el autre· papier ·ou~crit par de créance.
l'arait enrichi.
malheureux débiteur· .
Le Ion de ,a lettre irrita madame de Fon A p ine i,.é de trente ans, Guillaume flafaGuillaume e lromait donc à Verthi lor.-.- p yrat. i e l'appelait-il pa cituye,we? ..•
naud vh·ait à Pari~ dans le lu\e et menait
que on pi'•rc rouvrit le ~ieux procès FonsPour un peu, il l'cùt tulople! ... Et, en ma-

�111S T0'/{1.Jl
nière de salutation finale, ne se contentait-il
pas de l'inconvenante et grotesque formule
révolutionnaire : « Salut et fratrrnité? 11 •••
Fraternité avec ce drôle!. .. Avec le fils Rafanaud qui, tout petit, courait pieds nus sur
les routes, le pan de sa chemise 0ottant derrière lui 1... Fra terni lé!... Alors il se mouchait avec ses doigts el ne comprenait pas le
français .... Fraternité!, .. Allons donc, cela
dépassait les dernières limites du bon sen !...

Ill
- Voyez, ma fi11e, disait la baronne à Lucette, voyrz combien grand est mon embarras. Lasescure est absent. Votre oncle, mon~ieur de la Mouraine, est invisible, et, au
surplus, oe s'entend point aux affaires. Le
curé .... Ah! le pauvre homme! il serait bien
empêché de me donner le moindre conseil. ...
.\. qui m'adresser? ... Ce l\afanaud viendra
demain et, d'ici demain, je n'ai guère le
temps d'aviser .... Cette affaire est vraiment
bien malheureuse, ma fille.
- Il est vrai, ma mère, répondit Lucettc.
Vous manquez d'un bon con eiller, clairvoyant et désintéressé, qui verrait les choses
sans parti pris .... Il le faudrait assez instruit
des nouvelles lois pour éviter les fausses manœuvres .... Tout cela e t bien diîficilement
réuni dans un seul homme....
- Voilà qui est fort bien dit, Lucette, et
je reconnais en vous un peu de ce sens droit
que j'avais à votre âge lorsqu'il s'agissait de
mes intérêls matériels .... Oui , il me faudrait
un conseil.. .. Mais qui? .. .
Lucelte avait un nom sur les lèvres. Elle.
ne le prononça point. C'était celui du chevalier. Saint-Marc n'était-il pas avocat et habile?... Elle était sûre, très s\\re, qu'il servirait avec joie la cause de madame de
Fonspeyrat, parce qu'elle était la mère de
Lucette ....
La jeune fille re ta un moment indécise.
Nommerait-elle Florian?... ' i son attitude,
son accent, sa rougeur allaient la trahir 1•••
Elle se troublait i aîs{menl en pensant à
lui l ... Que serait-ce si elle devait en parler à
une personne aussi sévère et aussi respectable
que l'est une mère?
Peul-être pourrait-elle ruser avec cette
dir6culté 1...
Après un silence, el tout en se hâtant à sa
broderie, elle dit :
- Je pense, ma mère, que notre vieille
amie, mademoiselle de Bois5onage, vous trouverait parmi ses connais ances l'homme di cret et savant qu'il vous faut .... Je crois lui
avoir entendu vanter quelqu'un dont les lumières lui sont précieuse . Voulez-vous que
je lui écri,•e un mot? ...
- Vraiment, dit la baronne, vous avez
raison, ma fille, et voilà qui peut se tenter ....
Cependant, Lucelle, ne dites là-dessus que le
strict nécessaire. Ne laissez échapper aucune
parole imprudente. En affaires, voyez-vous,
c'est à peine si l'on peut se fier à son bonnet
de nuit.
- Et puis, ajouta Lucette, vous pourrez

A.MES D'JUIT1{'EF01S

La ~lion l'introduisit, tout effarée, dans le
grand salon aux volets clos, dont elle ouvrit
précipitamment les fenêtres. Rafanaud regarda autour de lui avec intérêt et s'abîma
dans quelques maussades réflexions devant
les portraits de famille pendus au mur ....
Quoi! la Révolution avait pu laisser pareils
souvenirs du passé chez ces aristocrates?...
C'était par trop Fort 1
Soudain la porte grinça. Une jeune fille
entra dans un fracas de jupes et de petits
cris :
Luce lie 1... Lu cette !... Es-tu là?
En voyant le jeune homme, elle s'arrêta.
Elle n'était point confuse, mais étonnée seulement. Elle restait souriante, et, curieuse,
regardait le visiteur inconnu.
- Pardon, monsieur! dit-elle. Je cherchais mon amie Lucette, et ....
Le chapeau à la main, saluant, a,•ec des
mouvements du torse et des jambes, Guil- •
laume répondit :
- Citoyenne, il n'y a pas d'offense ....
C'est moi qui suis fâché de troubler peut-être
par ma présence l'aimable entretien de deux
amies ....
Julie des [magnes parût d'un bel éclat de
rire:
- Citoyenne!. .. Vous m'a rez appelée citoyenne? Si vous saviez, mon ieur, comme
vous me faites plaisir! ... Je rêvais d'être
appelée citoyenne ....
- En vérité!... fit Guillaume, gaiement
el très intéressé.
- Oui, je trouve cela singulier, amusant
el nouveau .... J'ai sn que c'était à la mode
aujourd'hui.... Mais ici !. . . à Verthis !. ..
Presque personne.... Les gens du peuple
seulement emploient ce mol. Ne trouvez-vous
pas qu'il est piquant... tranchant, plutôl?
ajouta-t-elle avec vivacité.
- Citoyenne, voilà un trait d'esprit, dit
Gu.illaume en grasseyant.
En même temps, il faisait une pirouette.
- Mais a-t-on vraiment fini de trancher? ...
reprit Julie d'un demi-air boudeur.
- Oui, cito-yenne, c'est fini, tout à fait fini.
- Ah! tant mieux!. ..
· Julie se tenait debout, appuyée au chambranle de la porte. Un fourreau de batiste
blanche moulait on corps. Une écharpe de
soie orange marquait sa ceinture el soulevait
sa gorge provocante. Un de ses pieds battait
le parquet à petits coups. es mains étaient
roses sous des mitaines de soie blanche. Elle
avait dénoué les rubans de son vaste chapeau
qu'elle tenait à la main et ses cheveux e
montraient tout dorés autour de sa face mutine.
IV
Il y eut un silence, puis elle soupira ....
- Je me sauve, dit-elle. Que dirait la
Guillaume Rafanaud se présenta le lendeterrible madame de Fonspeyrat si elle me
main à Fonspeyrat.
li y parut en somptueux équipage et l'air rencontrait là? ...
Elle imita la baronne :
glorieux. Il semblait fort satisfait de lui- « Mademoiselle des Imagnes, allez remême, non moins que de son habit à pans
longs d'une aune, de son extraordinaire cra- joindre ma fille!. .. Votre place n'est pas ici,
vate ~ù son menton disparaissait, de se bre- en tête à tête avec un jeune homme ! ... »
Puis, changeant de ton :
loques et de son extravagant chapeau. En
- Au revoir ... citoyen !. ..
un mot, il était tel que l'homme à la mode
Elle rit el partit en couranl.
en l'an VIII.

ainsi gagner du temps. Lorsque, demain, le
fils Rafanaud se présentera, vous lui direz ...
je ne sais quoi ... pour retarder de quelques
jours la comcrsation sur l'affaire .... Il est
bien probable que, pour goujat qu'il soit ....
Le visag~ de Lucette exprima une moue
dédaigneuse :
- ... il ne refusera pas d'attendre un peu
votre réponse.
Étonnée, madame de Fonspeyrat regarda
sa fille. Quoi! Lucette avait une opinion, des
idées, suggérait des moyens habiles pour se
diriger en affaires? ... Quoi! Lucette pensait,
Lucelte parlait, Luœtte n'hésitait pas à aller
de l'avant?... Elle imaginait? ... Elle supposait? ... Elle n'était donc plus une enfant? ...
Elle devenait donc une femme? ... C'est vrai :
Lucette a plus de vingt ans.
La baronne l'avait oublié.
Elle examina sournoisement sa fille. Elle
observa que son visage avait perdu son expression puérile, que sa gorge était ronde et
pleine, que ses hanches marquaient de robustes saillies sous le fourreau de siamoise
rayée. Elle vit que ses yeux étaient beaux et
pleins de langueur; sa bouche voluptueu ement charnue el mobile. Elle considéra ses
mains blanches, fines et déliées, son pied
menu qui s'agitait sous la jupe courte, et elle
pensa : a li faut songer à l'établir. »
Puis elle dit :
- Eh bien, ma fille, écrivez, écrivez ....
Moi, je m'en vais chiffrer.
Vite, Lucette posa son ouvrage. Une flamme
soudaine la parcourut toute. D'un bond, elle
fut dans sa chambre, puis auprès de son petit
secrétaire en bois des Iles, et écrivit. Ensuite
elle remit la lettre au valet qui l'emporta à la
poste.
Alors elle sentit en elle une étrange allégresse. La journée était superbe. Lucette alla
dans le jardin. La lumière vibrait sur les
fleurs du parterre, le feuillage des bois, les
murs de l'antique maison. On eût dit qu'il
s'en élevait une harmonie de couleurs el de
parfums. Des abeilles bourdonnaient autour
de la jeune fille ddns le jardin où elle promenait son rêre. li lui semblait être un insecte,
elle aussi, tant elle e sentait légère et viv~.
Mille pensées d1Hicieuses la care saient. Un
autre soleil que celui de l'été brùlail ses joues
et rendait ardent son cœur ingénu.
Puis elle reslra dans la maison. Passionnément, elle se jeta sur sa harpe. Et, ce jourlà, madame de Fonspeyrat, qui l'entendit
chanter, la laissa faire.

.,, 138 ...

" Quelle jolie fille! Quelle jolie fille! »
pensait Guillaume.
Un peu de chaleur lui vint aux joue . Il se
regarda à nouveau dans la glace, remonta
davantage encore sa cravate, toussota, prit
une pastille dans une bonbonnière qu'il tira
de sa poche et attendit madame de Fonspeyrat sans trop d'impatience, car il ongeait
à Julie.
Un pas rude sonna sur les dalles du vestibule. La porte s'ouvrit. La baronne entra.
- Citoyenne ... dit Guillaume avec respect el dignité.
Et il salua.
- Comment!. .. C'est toi? ... C'est toi,
mon pauvre Guillaume?... Eh! bon Dieu!
comme te voilà en bel équipage! Bonté dn
ciel! Enfin... c'est la mode, sans doute ....
N'en parlons plus .... Disons plus tôt et vilement ce que nous a,·ons à nous dire.
Cette réception familière el quasi méprisante irrita Guillaume. Il marqua son mécontentement d'abord par ' OD silence agre if, puis par la manière dont il ·exprima :
- Citoyenne, dit-il, tu ....
n s'arrêta un instant, se reprit comme
pour indiquer qu'il faisait une concession de
politesse à l'àge de madame de Fon peyrat :
- . . . Citoyenne, rnus avez reçu ma
lettre. Vous savez que je suis ici comme
mandataire de mon père .... Il lui est dû une
ommc de six mille livres, ou plutôt de six
mille deux cent soixante-quinze francs et
quarante-cinq centimes, suivant le système
décimal. ...
- Je ne connais rien et ne veul rien connaître à Les francs et à les centimes, dit brutalement et avec hauteur la baronne. A.u surplus, il ne s'agit pas de compter en lines ou
en francs. Je ne dois rien au ieur Rafanaud.
- li y a dix-sept ans que vous répétez la
mèmecho e, dit Guillaumeavecimpatienœ ....
Cela n'a dITTé si longtemps que par la faible se de mon père, l'incurie des juges et la
fatalité des événements .... Mais aujourd'hui
jP suis là.... ous avons une preuve, une
preuYe écrite par vous, oui, de volremain ....
La baronne éclata.
- Ç-1. c'est trop fort!... Mais montre-la
donc, cette preuve! ... Montre-la donc, puisque
tu l'as!. .. Moi, avoir écrit!. ..
- Le i4 février f 789, je précise, vous
avez écrit à mon père une lettre qu"il avait
e:o-arée el que j'ai retrouvée, ce jours derniers, au fond d'un tiroir. Il y a dans cette
lettre une phrase qui reconnaît la dette ...
oui, qui la reconnait. ... Vous aurez beau
faire à pré enL, c'est fait.
La baronne se entit dernnir stupide.
Mais ce fut un éclair. Vite, elle se ressaisit
et pensa : « Il faut gagner du temps. &gt;&gt;
- C'est bon, dit-elle tout haut avec dédain, revien lundi avec ta lettre. Nous
verrons.
ans plus regarder Guillaume, elle e
dirigea vers la porte, puis, se ravisant, elle
se retourna pour lui jeter d'un ton de mépris ces mols qu'elle croyait offensants :
- Pauvre drôle!... Tu as donc oublié

que lu courais nu-pieds sur les routes, étant
petit, et que, chaque dimanche, tu mendiais
deux liards à madame de Fonspeyrat pour
t'acheter un tortillon!. ..
Rafanaud se redressa, piqué au vif :
- Je n'ai rien oublié, dit-il. Et ceux qui
ont vécu el travaillé comme moi n'ont rien
oub1ié non plus .... Nous Yous l'avons bien
prou,·é, à vous autres !
- Je te conseille de t'en vanter! cria-t-elle
en s'éloignant.
Il suffisait à Guillaume de sentir qu'il
avait touché juste et bles$é. Il n'ajouta rien
et sortit, en marchant d'un pas assuré. li
s'appliquait aussi à mettre sur son visage un
peu de la morgue qu'il avait discernée chez
Ounard, son patron.
Lorsque, dans sa voiture, il passa le portail de la cour, il aperçut Julie donnant le
bras à Lucette. Les deux jeunes filles parlaient bas et riaient. Le visage de Lucelte
exprimait une joie douce, celui de Julie un
malicieux plaisir. Guillaume se pencha à la
portière el les salua. Puis il les suivit du
regard. Julie se retourna. Elle lui lança un
coup d'œil singulier. Du bout des doigts,
Guillaume lui envoya un baiser. Et Julie ne
craignit pas de lui sourire des yeux et des
lèvres.
V
&lt;( ~fa chère enfant, avait répondu mademoiselle de Boissonage, je viens d'écrire à
l'aimable chevalier de aint-~larc et je lui
envoie votre lettre. Lui seul me parait propre
à débrouiller habilement le chaos de cette
affaire. Je suis assurée que, pour être utile
à madame votre mère, ce bon et sensible
jeune homme fera l'impossible. Quant à moi,

je serais plus qu'heureuse si cette circonstance inattendue le mettait en état de réaliser ce qu'il désire vivement, je le sais : j'entends de mus donner un témoignage de son
dévouement et une marque du souvenir attachant qu'il a gardé de vous.
cc Que je n'oublie pas de vous dire qu'il
n'est plus à Limeuil mais à Pontvieux, où il
a été nommé juge au tribunal.
" Vous savez peut-être que le gouvernement réorganise les tribunaux et qu'il fait
appel aux hommes les plus vertueux pour
tenir les offices de la magistrature. Le sage
Saint-Marc a été désigné par son parent,
monsieur Bigot de Préameneu, fort estimé
du Premier Consul. Florian s'est ,,u nommer
aussitôt dans l'emploi dont il est digne. Par
ainsi l'on a proclamé publiquement son savoir
et sa vertu.
« Le marquis de Bellombre ne l'a point
voulu quitter. Les voilà donc tous les deux
en Périgord, non loin de vous. Le marquis a
pu acquérir à Pontyjeux la maison où il est
né, où il a vécu tout jeune et qui, par suite
des horribles désastres rle 95, était devenue
la propriété d'un boulanger. Ils vivent ensemble là-bas, comme ils faisaient à Limereuil, n'ayant rien changé à leur train et
ayant emmené leur valetaille.
« Ne lrouvez-vous pa , ma mie, que voilà
un beau trait d'amitié? Le spectacle de cet
homme vénérable partageant l'existence de
son aimable parent, le traitant comme un flls
et ne le "oulant point quitter; celui de ce
jeune homme se plaisant en la compao-nie de
ce vieillard el le respectant comme un père :
il y a là, n'est-ce pas, de quoi attendrir toute
âme sen ible?Quant à moi, je n'y puis songer
sans que mes yeux se mouillent de douce_
larmes.

Pouyadou approuva11 tous Les actes du (&gt;rem~r consul: • - JI a r.1iso11, puisqu'il est au po uvoir .... Il est
fort ... j'aime les gouverflements forts . ... Je suis pour ceux qui gouvernttll. • Par cette form11le , il avatt
eu tout temps expliqué l'exlreme v.irlaNlilt de ses opi11io11s. (Page 140.)

�H1ST0~1.Jl _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __
11 Ma chère enfant, je fai3 mille ,·œux pour
la réu site de l'affaire qui préoccupe madame
votre mère, el j'en fais aussi pour votre bonheur présent el futur. Enfin je souhaite que
rien n'ohscurris e jamai Ja félicité qui doit
èlre le partage de votre vertu. »

Madame de Fon pe}·rat ayant lu celte
lettre, car elle n'aurait pas souffert que a
611e la décachetât et la lùt avant elle, la rem il
à Luœlle en lui disant :
- Celle pauvre de Boi sona"e est toujour"
la mème ; une bonne et vieille foUe. Elle
YOÎt du roman parloul.
- Comment? dit Lucette.
- Je m'entends, répondit la lmronne.
Et elle tourna le talons.
Luœlle lut el relut cette épitre. Elle tomba
dans une grande rêl'erie, coupée d'éclairs de
plaisir et d'espérance joyeuse. ul doute que
Florian ne répondit au itôt. Mai que dirait-il?
Le lendemain, Dumarou, envoyé au Lureau
de la poste pour y chercher la correspondance, en rapportait la répon e du cbe,alier.
Elle était brève et courtoise. Il 'excusait de
l'écrire au si laconique, mais il était fort
occupé par les besoins de sa charrre. Cependant il s'emprc·serait de se rendre à Fon·peyrat, le prochain dimanche, el y séjournerait le tcmp · nécessaire pour conférer avec la
baronne.
Très probablement (. de Bellombre l'accomp:ignerail, car il se ferait une joie de
visiter cet important domaine. En allendarn,
l'un et l'autre déposaient aux pieds de la llaronne et de mademoi elle sa fille leur plu
re. pt'Ctueux bomma"e .
- Voilà qui est parfail, dit la baronne
après avoir lu. Il s'agit maintenant de tout
apprêter pour bien recevoir nos hôtes. Je
compte sur .ou , ma fille, pour veiller à ce
que rien ne cloche.
Lucette aurait bien préféré pas er son
Lemp en rêverie ou à inventer une jolie toilette pour ce jour-là. lais a mère avait
parlé, elle obéil. Elle 'empre sa autour de
la ~lion, aiguillonnant le zèle de la ,ieille
.ervanle, choi i anl avec elle le plus beau
chapon de la basse-cour cl préparant des pàLisseries. crèmes et friandi.c dont elle .avait
le chevalier un peu gourmand.
Mais, pendant qu'elle ·occupait ainsi, elle
n·a,·ait dan l'ima~ination qu'une idée, qu'un
nom : Florian. « Il ,·a venir, pen ait-elle. li
verra ces lieux où je oupire en pensant à
lui. ... Il respirera l'air que je re pire ...• li
portera se pa où je porte les miens ....
Avec moi, il rêwra, dans ces bois qui m'entourent .... 0 Florian! ... »
Ain i, dans le langage emphatique de
l"époque, Lucelte se parlait à elle-même et
e disait de choses qui, tour à tour, la jeLaient dans la mélancolie ou l'enivraient d'une
joie ardente.
Ce dimanche arriva enfin. C'était une da le
importante pour Vertbi : il y avail foire el
préparation de la li Le des notables de la

commune, liste exigée par la nou,elle constitution. ur celle liste, le préfet choisissait le
maire et les adjoints.
Cette double circonstance foi ait afnuer
dans les rues de la petite ville les propriétaire des environ , les métayers et les bourgeois. Le uns avaient porlé au marché les
produits résené pour ce jour-là, les autres
y conduisaient des L11e.~ à ,·eodre, d'autres
venaient en acheter. Certains e rendaient à
la Mai on commune pour y consulter le listes
et 'assurer qu'ils y figuraient bien el e actement.
Dans la rue Haule, qui mène au Foirail,
et dan" la rue Ba e où ont le plus belles
boutiques, les marchands se tenaient sur
lem·~ portes pour solliciter la clientèle, car le
pay an e t loujour· indéci · au moment a·acbeter. Il maniait et remaniait le coton, la bourrelle el le cadi qui !louaient, accrochés par
un bout à un clou fiché dan la deranture.
li foi ait mine d'enlrer, puis reculait. li s'arrètai t, avançai L pour recu Ier encore. Il parlait à .a femme dont le YÎ.arre fermé ne lai ait entendre ni oui ni non. Finalement, il
s'éloignait, ou, tout à coup, e décidait, pénP-lrait dan la boutique, uh•i de la ménagère silencicu e, chargée de paniers el d'un
gros parapluie de coton hleû.
La boutique du pharmacien, peinte en
couleurs criarde' , se di Linguait eolre toute .
La porte en était bas e el cintrée el il fallail
de cendre deux marches pour y pénétrer. 11
· Ooltail une étranrrc odeur d'épice·, d'herbes
èche , de térébenthine et d'ammoniaque.
De paquets de menthe, de surt!llu, de sauge
el de rue pendaient au1 solives noires et
large . Toul autour se \'oyai~nt de ca ·e à
Liroir où étaient inscrit les noms de diver es
poudre et onguents : résine de jalap, kerm ' , cloporle en poudre, limaille d'acier,
nitre, antimoine, théria'lue, onguent nutritum, etc ....
ur le seuil était Pouyadou. eau anl a,·ec
1, notaire et le médt?cin. Les ,·êpres . onnaient. Les dérotes e rendaient à l'égli e.
Une femme ,·êtne de brun, importante et
sévère, pas a, le yeux bais és ous le capuchon de sa mante.
- La gou\'ernante de la citoyenne des
Imarrnes. !'OufOa Pouiadou à l'oreille du médecin. Ob crvez qu·dle e l cule aujourd.bui. .. .
JI cligna de l'œil cl prit un air !!l'ivois. Le
méd.ecin lira sa tabatière el lui olfrit une
prise, ce qui changea le cours de leurs idées.
Il parlèreut du temp qu'il lai.ait, des récolte·, des maladie passée et de celles qui
s'annonçaient. Ils di culèrent ur Brown el
sur Broussai , ur la ~aignéeeL les emplâlre ,
et dirent deux mots de la politi4ue. Poupdou
approuva.il ton les actes du Premier Con ul :
- li a rai on, pui ·qu'il esl au pouvoir ....
li e t fort.... J'aime le gouvernements
forts .. .. Je ni pour ceux qui rrouvernent.
Par cette formule, il avait de tout temp
e1pliqué l'extrême variabilité de ses opinion .
- AlJon , mon paune ami, disait ~lal··
sonnave, préparez-vous un nouvel habit.
L

Cette fois il vou le faudra superbe et couleur de monarque ....
Il ricanail. Pouyadou, piqué, allait répondre. Mais il ne le fit point, Loule son
allenlion étant portée sur un carro se inconnu
et de bonne mine qui arrivait par la rue
Haute.
- Regardez! ... regardrz !. .. criai l Poul adou.
Derrière les "laces relevées à cause de la
pous ière, il di tinguèrent un vieillard et un
jeune homme.
- Il tourne ver Fonspcjral! cria le
pharmacien. Qu'y a-t-il donc de nouveau? ...
'e crail-&lt;:e pas quelque mariage qui e prépare pour la citoyenne Luœlte?
- A.lion , allons, Pouyadou, calmez votre
ima"inatioo, dit le notaire avel' douceur et
ironie, car ....
Un bruit de onnailles. un tapa e de chevaux lancé au "'rand trot interrompit
La escurc.
ne chaise de poste passait Jans un tourbillon de pous ière. ,tais l'œil du pharmacien, habile à l'espionnage, avait pu disûnguer à l'intérieur un jeune homme et une
jeune femme enlacé .
- Cito)·en médecin! cria-t-il, enivré de
a découYerte, \Oyez : le fils Hafanaud enlève
la citoicnne des [magnes! ...
Et il ne e trompait pas.
11

Le marquis et le cheralier arrivèrent à
FonspeyraL sans encombre. Dao la cour, la
baronne et Lucelte le attendaient. Ayant mi·
pied à terre, le visiteur firent leur révérences, tournèrent leurs compliments et,
a ·ant baisé la main aux dame , furent conduits ver la ·aile où une collaûon avait été
préparée.
Lucelle marchait, les )'ell.X bais és, un peu
en avant du groupe formé par a mère, le
marquis et le chevalier. Madame de Fonspeyral ne remarquait pas que ceux-ci n'avaient d'yeux que pour Lucelle. Par polîtes e
cependant, le marquis jetait parfoi · de c oh ! »
et des « :ihl » parmi les discours que lui
tenait la baronne, mais c'était sans trop s:ivoir
ce qu'il faisait, semblait-il. s reaards étaient
altarhés sur la délicate ilbouclle vêtue de
ro e et de blanc qui "lissait devant lui. Lucette montrait, sous le bord de .a jupe, es
ha de fü à jours dan de petits oulier de
prunelle grise. Son écharpe couleur aurore
llottait à ses cotés, comme des ailes de papillon.
- Mademoiselle de Fonspeyral est fort
belle, madame la baronne, dit le marquis.
La baronne Ires ailiit et le regarda, surprise.
- Elle est surtout une vertueuse et age
fille, dit-elle. Depuis qu'elle a quitté mademoiselle de Boissonage, elle a appris beaucoup
de cho e importantes qu'on lui avait lai .é
ignorer, très fàcheusement par exemple ....
Lucctle craignit que sa mère ne fûl juaée
ridicule en parlant du d'IIozier el des Ordon

,,___________________________________
nances, et, se retournant, elle l'interrompit :
- Oh! ma mère, dit-elle, je \'Ons en
prie 1. .. e fatiguez pas no hôtes par l'énumération de mes connaissances en Yieilles lois
et coutumes ou en la science de monsieur
d'Hozier. Au surplu , nous voici dans la
salle .... Il faut collationner.
La table était sencie. Luœlle fit les honneurs arer grâce. EUe était as-i ·e auprès de
Florian. Son ,;saae, rose de plai ir, cmlilait
une fleur prinlanière, ses Jeux brillaient.
. es dents étincelaient entre es lèvre appétissante . Comme elle eùt voulu parler à Florian! Elle espérait bien que ses regards amou
reux étaient entendus de lui, mais clic n'en
était pas sù.re .... Et ce trouble l'agitait.
aint-~larc était ilencieux et rè,·eur. L'altitude de ~f. do Bellombre le surprenai 1.
Devait-il s'en réjouir ou s'en inquiéter? Le
marquis ne délachail se )'eux du vi·a0 e d ,
Lucette que pour le porter sur son ae\'eu. li
paraissait troublé. Cet excellent vieillard aurait-il deviné l'amour de ce· deux jeunes gen.
el on cœur était-il ému à la pen tic de leur
bonheur? ...
On mangeait des tartelelles. Florian crul
devoir parler à madame de Fon.spe1 rat de la
cause ditûcile qu'ils auraient à discuter.
- flie n ne pre. se, dit la baron ne. Le rcnde.1.-\'0u, a\'ec le demandeur est pour demain.
Nous avons tout le Lemps de commenter celle
alfaire dé~a&lt;rréable. J'ai un fort dos~ier làde us .• ou l'e amineron quand vous serei
repo é.
i nous passions dan· le salon? dit
Lucetlr.
Ll compagnie ·y rendit. Devant, marchait
M. de Rclloml.,re, donnant la main à la baronne.
Lucelte et Florian suivaient. Dan l'entredeux larrre el profond d'une double porte, lei.
jeunes gen · s'atlardèrent un rien de temp·.
Florian prit la jeune ûlle par la Iaille et e
rourbaJust1u'à se · lim·e·:
- Je vous aime toujours, Luceue.
- Je vous aime toujours, Florian.
Ils goùlèrenl une minute ex.quise.
.A peine étaient-il dans le salon 11 ue la ser~an te apporta un pli cacheté à la baronne.
Etonnée, madame de Fon~peyrat de.manda la
permi , ion de l'ouvrir. Le marquis et le cbernlier acquiescèrent avec la plus grande polile e. A.lors madame de Fon, peyrat se blottit
dans l'embrasure d'une fenètre el lut, cependant que M. de llellombre examinait les portraits el que Lucetle montrait à Florian quelques estampe qui trainaient sur une table.
Toul à coup la baronne 'exclama :
- Voilàunechoseélrange, inconcevable! ...
Plus de procès, chevalier l. .. Écoutez plutôt :
Elle lut à haute voix :
Citoyenne,
&lt;1 Une circon Lance impré\'Ue m'empèchera
de me trouver demain au rendez-vous fixé.
Yeuillez m'en excuser. A l'heure où vous
recevrez ces ligne , je serai sur la route de
Paris où m'appelle une pressante alfaire. De
plus, je veux vous dire que, sur les instances
&lt;1

d'une per onne qu.i m'e l chère, et dont
l'amitié pour votre fille est des plus touchantes, j'ai fait comprendre à mon père
qu'il devait abandonner toutes pour·uites à
votre i:rrard, faulP de chances réelles pour le

..,,.._,~··•

Lucelk montr,1il, so11s le bord ~ sa Jupe, ;te tetll~
soult~rs ,ù trunt llt grise. Son ~c/la&gt;"tt couleur

:wrort _rlott:1it .i sts côtés. (Page q o.)

rendre fructueu e . Il a accepté mes raisons.
1&lt; Vou trouverez sous ce pli la pièce doot
je vous ai parlé el qui est la eule ur laquelle
mon père prétendait 'appu)er. Yous 'i trouverez au. i une lellre de la cito1·cnoe de
Tmagoe pour voire belle el intére santc fille.
La lui raire tenir ,•ou vaudra la reconnaissance de son amie et la mienne.
« Je \OUS salue, citoyenne, en toute fr:iternite.
« Gu1LL-Ha1r. lhu.urn. »
On ne saurait peindre la stupeur joyeuse
de la baronne. Quant à Lucelte, elle rougi ·sait et pàlissait tour à tour. Elle oupçonnait
la vérité et n'osait le témoigner. Elle brûlait
du désir de lire la lettre de on amie el n'osait
e pérer que a mère la lui remit. 'lai la
baronne étail si heureuse qu'elle oublia sa
prudence habituelle. Cette victoire sans combat l'enivrait.
- Tenez, dit-elle à a fille en lui tendant
la lettre de Julie.
Lucelte gli sa le papier dao on corsage.
- Ma mère, dit-elle, ne pourrais-je faire
visiter le jardin à monsieur de aint-Marc?
- Mais, répondit la baronne vi\'emeut,
nous y al Ion tous, et ....
Pardonnez, madame; dit le marquis,
... 1.p ...

A.MES D'AUT1fEF01S - ~

mais je vous demanderai grâce pour quelques
instants encore. Me \'Oici très bien accommodé
dans celte bergère .... Mes jambe , qui sont
un peu lasse , se trouvent fort ai es de ce
repo . . . . Pendant que les jeunes gens se
divertiront à la promenade, faites-moi, je
,ous en prie, l'honneur de demeurer avec
moi. ... J'ai beaucoup de choses à vous dirr.
madame.
Ainsi fut fait. La baronne resta en tête à
tète a,·ec le marquis,el le jeunes gens s'élo1gnèrtnl.
eule avec Florian, parmi le allées du
jardin et sou le charmille , Lucette oublia
la letlre de son amie. Car, ·i forlc que soit
la curiosité dans l'àme d'une fille, l'amour
est encore plu fort. Elle ne sonrreait qu'à
regardl!r le cht•va lier, à se tenir à _on côté,
rrémis ante sou le charme de ·on regard et
de sa ,·ois:. Lui, la con idérait comme 'il ne
l'eùl jamai vue aus~i belle, ans i parfaite de
gràce, de douceur el de décence. A travers le
jardin fleuri de roses el embaumé du 1baud
parfum des fruits, ce couple jeune, Fort et
amoureux, c'était Yraiment le Printemps qui
passait.
- ... A.insi, ,·ous ne m'a\'ez pas oublié,
Lucelle'I ùit Florian après un silence.
- Chaque jour et presque à chaque heure
j'ai pensé à vous, mon tendre ami. Il me
emblait que quelque cho ·e, je ne sais quel
événement, allait se produire qui nous rapprocherait. ... El je l'attendais, brûlante d'fmpatience ... .
- ... Et vous avez econdé la Providence,
vous avez aidé le hasard, dit Florian, badinant arec tendre. e. Comme vou al'ez bien
fait, Lucetle !. .. Moi, depui notre dernière
entrevue chez mademoi elle de Boi. ooage,
sa\'ez-vou · bien, mon ,tmic, que ,·oilà plu
d'un an'? j'ai été plongé dans de gra\'es soucis. li m'a fallu m'agiter pour obtenir la
ch:irge dont me Yoici revêtu et que je n'ai
convoitée que pour seconder uos projets ....
Oui, Lucette, mes trop petits revenus ne
m'eussent pas permi de solliciter votre
mai11 .... Jamai votre mère ne ,·ou aurait
donnée à moi. A présent, Je pui parler et,
dès ce oir, i vous y con·entez, je lui
&lt;lirai.... .
- Pourrai-je supporter l'exc·· de mon
bonheur'? dit Lucelle \'iolemmenl oppressée,
les yeux humides et la ,·oi.1. tendre.
- Ce bonheur, Luceue, nous sommes
deux à en porter le poids délicieux. Ah! quel
doux moment !
Le chevalier a, ail jeté ces derniers mol
avec une fougue inaccoutumée et 11ui surprit
Lacelle.
[o • ouffii: traversa l'air brùlant el fil ,·oltiger les cheveui de la jeune fille. Une mouchese posa sur on cou, bourdonnante. Elle ne
réu ~issait pa à l'en chas er . Florian l')
aida. Il prolongeait à plai ir cette occupation
innocente. Peu à peu, il ~•y attarda. e
doigts s'embrouillaient ,Jans les fins cheveux.
boucl~ , frôlaient la nuque, glis aient sur la
peau moite, duveteuse et satinée. ll eut un
geste viî dont l'ardeur parut l'inquiéter. li ~
1

�1t1ST0'1{1.Jl
coupa court, rrusquementet comme honteux.
Puis il se détourna et regarda au loin.
- Qu'avez-vous, mon ami? dit Lucette,
inquiète et ingénue.
- Rien, dit-il avec un émoi contenu.
Ils étaient en un point où l'allée se perdait
sous la charmille. Les arbres taillés à pente
droite formaient deux murailles de verdure.
Leur ombre était coupée de plaques d'or ou
percée de rais luminfux. Une fine buée tombait de la voûte feuilJue et les enveloppait de
fraicheur. Un frisson voluptueux et léger
courut sur leurs épaules. Des silences coupaient leur dialogue.
Ils se dirent las. Un banc cintré de terre
battue et gdzoonée marquait un rond-point.
Ils s'assirent. Les chardonnerets et les moineaux piaillaient aulour d'eux.
Florian prit dans ses bras la taille de Lucetle. Étourdie et comme grisée, Lacelle s'y
abandonna.
a Ah! si celte minule durait toujours, &gt;&gt;
pensait-elle.
Elle ferma les yeux. Elle sentit sur sa
bouche les lèvres de son ami .... Un frisson
la parcourut.. .. Puis un sourae ardenL courut sur ses joues, sur son front, sur ses cheveux, et jusque sur ses oreilles el sa nuque ....
L'haleine de Florian était brève el saccadée.
Elle le sentit si vivement ému qu'elle prit
peur et ouvrit les yeux. Ils se regardèrent
profondément, passionnément .... D'un geste
résolu, Florian dénoua son étreinte et se leva.
- Marchons, dit-il.
Mais ils restèrent un long moment sans
trouver rien à dire. Ils allaient, les mains
unies, silencieux et embarrassés.
Puis, s'essayant à reprendre son calme :
- Que dü,ions-nous?... e faisions-nous
pas des projets? ... Voilà qu'il nous faut penser à l'avenir, Lacelle. Laissez-moi vous
parler de notre vie prochaine. Sans grosse
fortune, je suis pourtant assuré, mon amie,
de vous conserver votre rang dans le monde
et mème de vous donner un train auquel vous
n'êtes pas accoutumée ....
- Oh! le train que nous menons à Fonspeyratl. .. s•écria en riant la jeune fi.lie, il
n'est pas dirficile de le dépasser 1. ..
- J'ai douze mille francs de rente, ma
charge, et deux métairies en Limousin. Je
suis le seul héritier de monsieur de Bellombre,
mon oncle vénéré, don.l la fortune est considérable, sans qu'il y paraisse. Je ne vous
parle pas de mes économies en espèœs, dont
j'ignore le montant, ayaat peu de goût pour
le maniement des écus. Je ne vous dis rien

non plus de certain petit trésor de famille
que je liens de leu ma mère. Elle avait pour
moi une tendresse particulière, car j'étais
son dernier né en même temps que le plus
faihle de corps et le moins titré. A mon
intention, elle avait rempli une cassette de
vieilles monnaies curieuses. Il y a des augustules, des ducats, des écus au soleil, d'autres
à la salamandre, des florins qui onL plusieurs
siècles, des Henri fort nombreux, des moutons d'or, des doubles royaux et même des
testons. S'il vous plait de convertir tout cela
en menus affiquets de toilelte, vous Je pourrez, mon amie. Ce trésor est le vôtre. Depuis
longtemps je pense à le mettre à vos pieds.
Lucette eut un mot1vemenl de joie puérile,
en même temps qu'elle fut sensiblement touchée de cetle marque d'estime que lui donnait
Florian. Elle pensa que l'amour vrai ne se
contente pas seulément aux actes héroïques,
mais qu'il se marque par les mille prévenances et soins sur lesquels médite un amant
en l'absence de l'objet aimé .... Son cœur se
gonfla et ses yeux se mouillèrent. Plus tendrement, elle se serra contre son fiancé qui
d'un nouveau geste brusque la prit à la taille
et la pressa sur son cœur. Lucelle se dégagea
encore. En remontant sa ceinture que ces
divers mouvements avaient déplacée, elle rencontra sous ses doigts la lellre de Julie.
Elle la prit et proposa de la lire à voix
haute.
Ce fut une diversion.
Elle lut :

« Ma chère,
« Entre la vie que ma triste el respectable
gouvernante mefai~ait mener en notre sombre
cb.àteau et l'existence libre, pleine de mouvement et de lumière qui m'était offerte, je n'ai
pas hésité. Je me mourais en face de la
bibliothè4ue de monsieur des !magnes et
dtivant les infinis tricots de ma pauvre duègne.
Je Millais des journées entii&gt;res, à me décrocher la mâchoire, et je passais des nuits sans
sommeil ou à bàtir millt:" projets e~travagants.
La vivacité dr'.S peintures de certains romans
que j'avais dérobés et l'agréable audace de
certaines estampes dénichées en de vieux
tiroirs ne suffisaient pas à mon imagination.
Il me fallait davantage et mieux. J'aime la
vie et je veux vivre.
« l1 s'est trouvé qu'un garçon fort galant
et poli a distingué mon visage et que sa tournure m'a fortement plu. Je l'ai comparé aux
maigres et bénins petits gentilshommes qui
nous entourent et la comparaison a été toute

à son arantage. Il m'a dit qu'il se mettait à
mon service pour me rendre heureuse et me
fournir de bonne gaieté. J'ai répondu que,
très volontiers, je lui donnerais en échange
ce que ma condition de fille, jusque-là forl
sage, bien portante et d'esprit avisé, me permettait de posséder. Ce troc nous a paru singulièrement agréable et nous avons résolu de
ne pas le retarder plus longtemps.
« Je m'inquiète peu de ce que la petite
ville et la vieille noblesse à demi morte de
notre province penseront de mon équipée.
Au-dessus de tout, ma bonne, il y a l'amour
et le plaisir. C'est pour eux que nous sommes
faites, crois-moi, et ne te dérobe· pas à eux
si tu les rencontres. Surtout, ma chère, n'use
pas ton cœur dans les excès de sensibilité
vers lesquels je t'ai vue portée. N'imite pas
ton pauvre frère. Garde-toi de pleurer éternellement sur n'importe qui ou n'importe
quoi. Aime qui t'aime.
« Mais, que dis-je? ... N'as-lu pas en ce
moment près de toi l'objet de ton tendre
amour, ton aimable chevalier?... Tu es heureuse, loi aussi, Lacelle, à ta manière, qui
n'est pas la mienne. Mais qu'importe la façon,
pourvu qu'on jouisse de la vie!... JeanJacques a dit vrai, ma chère : nolre droitd'aimer est absolu. Ne crains pas d'en user.
« Un mot encore :
(&lt; A son insu, certain jour, madame de
Fonspeyrat a prèté un instant son salon à un
homme el à une fille qui se sont trouvés fort
aises de celle rencontre inallendue. En souvenir de ce charmant hasard, la ci!oyenne
Julie a prié le citoyen Guillaume de metlre
fin, au plus vite, à un procès embarrassant.
Les deux amoureux n'ayant plus rien à e
refuser, Guillaume a accédr. Et voilà oomment cette petite folle de Julie acquitte envers
ta mère sa dette de reconnaissance.
« Adieu, ma bonne. La voiture qui m'attend va m'emporter vers Paris. Je brûle d'3•
être. Crois bien que là comme ici je ne t'oublierai pas et que je serai toujours ton amie.»

MERCIER

....,

Paris au
L'Allée des Veuves
Autrefois, 1es femmes qui avaient perdu
leurs maris n'auraient osé paraitre, même
en grand deuil, aux prom~nades publiques.
Il y avait, aux Champs-Elysées, l'allée des
Veuves, allée sombre et solitaire, où il ne
leur était permis de se promener qu'après
dîner, pour prendre l'air et puis rentrer chez
elles. Mais l'on voit aujourd'hui des femmes
en crêpes paraitre à nos spectacles. D'autres
font de leur deuil un sujet de parures·, elles
donnent, au deuil d'un mari, l'air d'un deuil
de cour. Le défunt n'en obtient pas davantage : ce reste de décence n'e t pas observé
par des femmes qui, plus jalouses de leurs
attraits riue de respect pour l'honnêteté publique, bravent, après Je décès de leurs
époux, des lois qu'elles ont méconnues pendant leur mariage.
On a profané le deuil; cet emblème de la
douleur n'est plus qu'une mode, un faste, un
changement d'habit, tel qu'on le pratique
lorsqu'on joue une comédie. Oh! qu'un censeur public serait nécessaire pour conserver
à la mémoire des morts ce respect dont
l'oubli est la plus grande dépravation dPs
mœurs.
Les filJes de joie, cb.ez la Gourdan, portaient régulièrement le deuil de cour, el se
Félicitaient d'un habillement qu'on leur fournissait gratis, et qui relevait leurs charmes.
Une marquise disait ce matin à sa femme
de chambre : « Voilà un deuil qui, depuis
quinze jours, m'ennuie bien, mais dis-moi
donc, Roselle, de 4ui suis-je en deuil? » et
Rosette le lui apprit.
Enfin la bizarrerie se mêle à ces témoignages de la douleur, respectés chez Ioules
les autres nations de la terre. M. de Brunoy
ayant perdu sa mère, fit venir des tonneaux
d'encre, et mit en deuil les jets d'eau de son
parc, en les teignant de cette couleur lugubre.

Maintes fois, au cours de celte lecture,
Lucelte avait hésité et rougi. Florian souriait
avec malice et la regardait en dessous.
Il se pencha, effleura son front de ses
lèvres palpitantes. Lucetle leva sur lui ses
yeux tendres el brillauts.
fü retournaient vers le sa1on. De loin, ils
aperçurent Ja baronne qui, l'air agité, semblai l les cliercher. Us mirent entre eux une
certaine distance et, se hâtant, marchèrent
vers e11e, du mème pas cérémonieux.

Dépouilleuses d'enfants
(lllus/rt:ùions de

CoNRAD. I

(A suivre.)

LOUISE

CHASTEAU.

..

Les dépouilleuses ont des dragées et des
habits d'enfants tout préparés, mais d'une
mince valeur : elles épient ceux qui sont ]es
mie111 habillés, el en un tour de main elles
s'emparent du bon drap, de la soie, des
boucles d'argent, et y substituent une souquenille grossière.
Les enfants amadoués, ou se laissent faire,
ou pleurent, ou crient : une complice prend
le ton el les manières d'une gouvernante, les

XVI/le siècle

gourmande, et les passants de dire : « Ab!
le petit mutin, il faut lui donner le fouet! l&gt;
Que dit le père, quand il revoit son pauvre
enfant sous un accoutrement étranger, deux
fois trop large et où la Yermine est logée?
Ainsi disait le vieil Isaac : « C'est la voix de
Jacob, mais ce n'est point sa robe. »
Ce brigandage ne pouvait s'exercer que
dans une ville immense el populeuse. Les
plaintes réitérées de quelques parenls ont
fait pour uivre un délit qui semblait ne devoir pas ~e trouver dans la liste des crime~.
Une sentPnce du {;hâtelet a été confirmée par
arrêt du Parlement du 8 juin i 770. Elle condamne une raccommodeuse de dentelles à
être fouettée et marquée, et renfermée à
l'bcipital de la Salpêtrière pendant neuf ans,
préalablement mise au car..an avec un écriteau devant et derrière, portant ces mots :
Dépouilleuse d'en/a.nt.

Petits nègres.
Le singe, donl les femmes raffolaient, admis à lt•urs toilettes, appelé sur leurs genoux., a été relégué dans les antichambres.
La perrurhe, la levrette, l'épagneul, l'angora,
ont obtenu tour à tour un rang auprès de
l'abbé, du magi~trat et de l'officier. Mais ces
èrres chéris ont Loul à ,coup perdu de leur
crédit, et les femmes ont pris de petits
nègres.
Ces noirs africains n'effarouchent plus les
regards d'une belle; ils sont nés dans le sein
de l'esclavage. Mais qui n'est pas esclave auprès de la beauté1
Le petit nègre n'abandonne plus sa tendre
maîtresst&gt;; brûlé par le soleil, il n'en paraît
que plus be,au. li escalade les genoux d'une
Ît!mme charmante, qui le regarde avec complaisance ; i1 presse son sein de sa tête lanugineuse, appuie ses lèvrl's sur une bouche de
rostl, et ses mains d'ébène relèvent la hlan-cbeur d'un col éblouissant.
Un prtit nègre aux dents blanches, aux
lèvres épaisses, à la peau satinée, caresse
mieux qu'un épagneul et qu'un angora. Aussi
a-t-H obtenu la préférence : il est toujours
voisin de ces charmes que sa main enfantine
dévoile en folà1raat, comme s'il était fait
pour en connaitre tout le pru.
Tandis que l'enfant noir vit sur les geno111
des femmes passionnées pour son visage
étranger, son nez aplati, qu'une main douce
et caressante punit ses mutineries d'un léger
châtiment, bientôt effacé par les plus vives
caresses, son père gémit , sous les coups de

-.

fouet d'un maitre impitoyable; le père travaille péniblement ce sucre que le négrillon
boit dans la même tasse aveo sa riante maîtresse.

Falots.
Porteurs de lanternes numérotées, qui vaguent dans les rues vers les dix heures du
soir. Voilà le falot : ce cri s'entend après
souper; el ces porteurs de lanternes se répondent ainsi à toute heure de nuit, aux dépens de ce111 qui couchent sur le devant; ils
s'attroupent aux portes où l'on donne bal,
assemblée.
Le falot est tout à la fois une commodité
et une sûreté pour ceux qui rentrent tard
chez eux; le falot vous conduit dans voire
maison, dans votre chambre, fùt-elle au
eptième étage, et vous four1ùt de la lumière quand vous n'avez ni domestique, ni
ser\'ante, ni nllumetles, ni amadou, ni briquet; ce qui n'est pas rare chez les garçons.
coureurs de spectacles, et batteurs de Loulcvards. D"ailleurs ces clartés ambulantes épouvantent les voleu1·s et protègent le public
presque autant que les escouades du guet.
Ces rôdeurs, tenant lanterne allumée, sont
attachés à la police, voient tout ce qui
se passe; les filous qui dans les petites rues
voudraient interroger les serrures n'en ont
plus le loisir devant ces lumières inattendues.
Elles se joignent aux réverbères pour éclairer le pavé. Il est devenu beaucoup plus siir
depuis qu'on a imaginé de lancer dans tous
les quartiers ces phares qu'on aperçoit de
loin, qui vous guident dans les ténèbres, qui
suppléent aux accidents et à l'invigilance du
luminaire public.
A la sortie des spectacles, ces porte-falots
sont les commettants des fiacres; ils les font
avancer ou reculer, selon la pièce qu·on leur
donne. Comme c'est à qui en aura, il faut It.. s
payer grassement, sans quoi vous ne voyez ni
conducteurs ni chevaux. Ces drôles alors
s'égaient entre eux. Quand j}s voient sortir
un Gascon bien sec avec ses bas tout crottés,
ils croisent leurs feux pour éclairer sa triste
figure, et puis ils lui crient aux oreilles :
« Monseigneur veut-il son équipagP.? Commebt se nomme le cocher de monseigneur? JJ
Ils distribuent à tous les fantassins dont ils
se moquent les titres de M. le comte, de
fl1. le marquis, de M. le duc, de milord. Un
épicier est un colonel, et un clerc de notaire
en appétit, qui file précipitamment en che-

�.--

llîSTOR,.1.11 - -- - - -- - -- - - -- - - - - - - - - -

veux longs, pour arriver à table avant le dessert, ces polissons le poursuivent en l'appeJant M. Le présiderrt.
Le porte-fanal se couche très tard, rend

r.omple le lendemain de loulcequïl a aperçu.
Rien ne contribue mieux à entretenir l'ordre et à prévenir plusieurs accidents que
ces fanaux, qui circulant de côté el d'autre,

empêchent par le\lr subite présence les délits
nocturnes. D'ailleurs, au moindre tumulte
ils courent au guet, et portent témoignage
sur le fait.
~1ERCIER.

Cliché Braun et
LE PEINTRE DE PORTRAITS. -

c••.

Tal:leau de MelSSO?&lt;IER .

... 144 ...

L'IMPÉRATRICE ]SABELLE DE PORT UGAL, FEMME DE CHARLES-Q UINT
Tableau du T ITIEN. (1'lusée du Prado, ~ladrid. )

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 35, Mayo 5</text>
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                <text>Crónicas</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>05/05/1911</text>
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                <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Escritores franceses</name>
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                    <text>.,,

111S T0-1{1.ll
timidèrcnl point : bd~· llamillon, )faric-Caroline.
Lors1tu'clle peignit ,1mc d • lad, elle
la pr:a de d1damcr de, ver, p.-:ndanl la po:~.
Corinne ol,ri1. mai-elle s'aperçut tr\ rite que
l'artiste ne son"eait qu'à la peinturC'. « )lai,
\'Oth n• m'écoutez pas! o L:Cria Jm . de
:-1:iï.-!. ~li,:ibeth répondit : u Ilécitez 1011jour~ l o li en r(:. uha un portrait 011 Corinne
~emble avoir été joli('. - A nome, llmc Le
llrun rut i, peindre une Polonai•c int~re •
.ante, la comtc,,c Potorka. Cl•llc Jam \illl
1, l'ak lier an•c 011 mari. qui se retira aus~itàt.
~lme d, Potocka ·escntil en confianc&lt;'. «C'c. l
mon troisième mari, dit-('lle. m:ii · je croi
que je \ai rrprrodr&lt;' le prt•micr, qui me
rn0\i1•nt mirux, quoiqu'il ·oit ivro;rw. » i
1 elle rwr&lt;onnc-!:, avait po~é d!,!,ant La 'four,
le madré p•ychologuc lui aurai~ dérobé 11uel11ue ho,e de ·on moi '&lt;'l'ri:t. tli aheth, oplimi&lt;te el hit&gt;nreillante. n~ ~c troubla point
0

HENRY

\'JE OF.: P.\1\15

Ot:

t.'~lll'IRE, -

HISTO

•

ROUJON,

dr l'/l(o1:t/•11it /• in

L.t

-MOI

pour ~i peu. « J'ai p1•inl cette PolonaLe, nofü s~jour prolonrré IJUC je fi à Chamonh, j'ai
dit-elle, d'une manière trè, pittoresque : elle p int toute la li.,.ne de monta!!Ties entrecouest appu ·éc sur un rocher rou,·erl de mousse, pées de glacier,-; j'ai peint aus i toute la
vallt'•e. n One 'Ont deYenus le· deux cents
el près d'elle . 'échappent de. ca~cade ·.
pay~age où Mme Le Brun 'essap au rom:inLi. me ara.nt les romantique,~ u Elle choi i.. .\ &lt;oi,:anle an~. \I me \'i!!éc-Lc Brun était sait, uppo,_e a,~c rai. on ,, Lt:andre \'aillai,
toujours éi?nle :t elle-même, ~et toujours roya- dan cc chaos dé~ordonné, le . pectacle:.. qui
·accordaieul le mieu,: à ~a ,i,ion mesurée.
li,k, 11\l'C l'idéal de Trianon 311 rond du cœur,
La al'Oie la Lenla, &lt;'omm la .eulc grande C1• qu'elle peigna.il de prérérencc, cc n'était
dame. donl elle n'eût pas encore foil le por- pa l'~rchitecture de· aiguille·, de précipices
Mchi11ueté., m:iis un point des monta!!lle,
trait.
Elle vonlut peindre le monL Diane au bordée par un torrent, un bouquet d'arbres
pastel. Il se déroha. « Le .oleil couchant ré- superb s dan la prairie.... •·ous ne poup3ndail de teinte, dorée sur les bau!Pur~ von , hélas! qut&gt; rêver l'œu"rc de )[me L1•
de C&lt;'lLC ma e énorme ..Je ,·oulus peindre ce Brun pay~agi le. A-t-elle péri, ou .e t-.icbcren.-1. Je . ~i,-i;; IDl'S ra~tel,; m:ii .• héla ! t-dle dans l'oh curitct d'humbles collections?
L:\ rer.herche c l tentante pour un curieux.
impossible Il n'} avait ni palctl1·s. ni rouleur
Comm nl la délicate m:igicienne a-t-elle
11ui poi ::-enl rendre rc ton, radieux.
l~lisaheth n'en a pa moin con~ricncicu e- tran po. é en t?r.nLillcs e re snhlimc qui tout
mrnt entrrpris de copier la , a,o:c, a [)ans le d'nl,nrd lui aH1it fait peur?

L't;Cl,'Yf.RE DE CIRQlE E:f CO

n:m;

.A~TIQCE ET SO:'i JOCKEY. -

E /a'lflft :tt

CARLE

.il.&lt;~

,·-·rr.

LE DAUPHI

AU

TEMPLE.

CCollcc.:tiun Je ,\l. IIL:--RJ L.\\'l:n.,x.l

par .\IOITTE

�LIBRAIRIE ILLUSTRÉE. -

JULES

TALLANDIER,

ÉDITEUR. -

75, rue Dareau,

34e fascicule

Sommaire du

PARIS

(XIVe afrt).

120 avril 1911 ).

r
G. LENOTRE • • . • • •
MARCELLE TINAYRE · ·
PJIBOÉRIC MASSO N . • .
de l'Aca.tèmie Française

Louis XVII s'est-il évad.é du Temple? .
Madame de Pompad.our
Les Trois Toisons d'Or .
La duchesse du Maine.
Les dernières amours d.e la comtesse du
Barry . . . . . . . . .
. . ... .

A.RVÈ OE B ARINE .
PAUL GAULOT . • • . .

~

66
f:x)

Le comte de Paris . .. .
Mémoires . . . . . . . . .
Souvenirs de reine . . . .
Ames d'autrefois . . .. .. . . . .
Une visite aux demoiselles de Saint-Cyr.

V1cToR. Huco . . . . . .
GÉNÉRAL DE l\iARBOT
.
MARGUERITE oE F RA.~CE .
L omsE CHASTEAU . . . •
P. lit,; P.A RDTELLAN • . .

ILLUSTRATIONS
D'A.PRÈS

LES TABLEAUX,

DBS61N8 ET

ESTAM.Pj!:11

77

78
86

87
95

PLANCHE HORS TEXTE

DE :

TIRÉ E EN CAMAÎE ll :

BomLLON, G EORGES CA.IN, CIIAl;'UY, CHAVANE, CONRAD, CHARLES DE C oUBE~ TIN,
D EBRET, A.-J . l) ucLos, S 1r.ŒON FORT , G ARBIZZA, A. L ALA UZE, L ARGILLIERE,
MF-ISSONIE R, lllIGNARD, MOREAU L E JEUNE P AJOU, H.IGAuo,
ScmrRRER,
VAN L oo, VtR1TË, Ao. Yvm,.
·

L E DAUPIIIX AU TEMPL E

J.-J.

P ar .'l[OITIE.
(Collection dt 1'1. HENR I

LAVEDAN . )

Copyright by Talland.ier 1910.

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Paraissant

le 10 et le 2S

MAGAZINE LITTÊRAIRE ILLUSTRÉ BI-MENSUEL
SOMMAIRE du NUMÉRO 136 du 25 avril 1911

PRINCESSE D'ITALIE
I

Par JEAN LORRAIN

ANDRÉ LIC HTEN BER G ER. Le petit roi. - Comt esse J\IATnre:u DE NOAILLES.
Chanson pour avril. - F RANCO!~ DE NION. Représailles . - ANATOLE F R ANCE .
Le jardin 4'Eplcure. - T11 1WPHILE GA UTIE R._ S,onnet. -; M ARC Df::BROL.
Le dernier Trésor. - J EAN A l CARD , de I Acad em1e Françruse. Le :pap!llon. GUY os J\1AU PASSA 1 . Une vie. - F RA NÇOIS COPPf: E . En ple1h JOUr. CATU LLE J\IE NOÊS . Sérénade. - PAUL BOU RGET , de l'Ac_a dèmie fra nçaise.
Le fils. - T ntoDORE DE BAN VI LLE. La l1111teme "!agique. _ - LuDo_v1c
HALE VY. L'abbé Constantin. - JEAN Rl C HEf l N, ?e. 1Acadé rp1e français~.
La cbanspn des chansons . - BRIE UX, de I Academ1e frança ise. Les trois
filles de M. Dupont.

Ba vente p1~ut : 1Jbr1ires, Jfarchands de Journau.r, Kio.sqoes, Gare,.
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rue Darcau, PARJS

(X.JVe)

HISTORIA
offre
gracieusement aux abonnés de sa deuxième année
((er Décembre 1910 - fin Novembre 1911), une surprime
exceptionnelle absolument gratuite et qui constituera
pour eux et pour les leurs un souvenir artistique. Ge.;t

UN MER,_VEILLEUX

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dans ies ateliers d ·une des plus
grandes maisons de Paris, spécialiste
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parai..ant le 6 et le 20 de abaque inoi1111

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BULLETIN D'ABONNEMENT
A remplir, détacher et envoyer affranchi à l'éditeur d 'HISTORIA
JULES TALLANDIER, 75, rue Dareau, PARlS, XIV".
Veuillez m'abonner pour un an à partir Nom _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __

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22 fr. PARJS. - 24 fr. PROVINCE. - 28 fr.
ETIWIGBR. Rayer les chiffres ,nutJles.

Afin d'évilu des erreurs, prière d'krlre très lisiblement toutes les indications.
~outer Q fr. 60
. pour l'envoi clesyavures.l. Q fI. 26 J)OUJ' le styl .·rapbe et pour
les livres O tr, 25 (l'a.ris) et u fr. 85 (Départements .

T

les personnes contractant un abonnement
à HISTORIA jusqu'à la fin de sa deuxième
année (20 Novembre 1911), bénéficieront de cette
Surprime. Aussitôt réception de leur mandat d'abonnament nous leur adresserons un Bon de photographie
qu'ils pourront utiliser pendant toute l'année 1911 en se
faisant photographier à la Maison SŒTAERT.
OUTES

SlfflP~lME ME'J{VFJLLEUSE

Tableau Je

J.·J . ScnERR~R.

Clicbê Brauu

Cl

c••,

Louis XVII s'est-il évadé du TetrJ.ple)

Ces

CONDITIONS t1•ABONNJtMENT - - - - - - - - :

2o

ÜNE SCÈNE .\l' T EMP L E, -

Par O., LENOTRE

Ainsi que ! '«rit l'auturr du (pagu qu'on va lin,
n 'a pas la prétention d• ré,oudrc l 'imbroglio
Louis XVII; il s'est r.Jforci scultm&lt;nt de proposu, à
d&lt;fa.ut d'autrt, une solution hypothétique de l'énigm•
du Tc.mpl&lt;.. Tous I&lt;$ faits, toutu lu da.tu qu'on y
trouvua sont exacts; mais eu faits, groupéJ ici d 'après
dhcrus déclarations de témoins n'ayant connu chacun
qu'wtt part de la vmté, ignorant même souvent à q!foi
c.t par qui lb avaient été employés, ont-il• donné lt
ré.sulmt cspité 1 C'est cc qu'on n'oserait pritendn. Seul•
s 'étonneront de cettt ré!erve ceux qui n 'ont jamais
abordi J'itude dt J' cxaspirant problèm• qu 'on appel!•
la quution Loui• XVI 1. Néanmoins, contmc celte
qu•stlon ..,t redtvcnu• d'actualité, •n raison de la pirillon sou.mise par la dcsctndanr. dt N,umdorJf au Sénat
et appuyit par la ll'oisième commission dt la haute assembl«, nous rcprodwsons ici cet article, paru il y a
qudqucs annus dans J.., • Ltttuus pour tous » (Librairie Hach•tt• et Cl"), &lt;I qui, s'il nt di gag• pas la solu;1

tion du problèmt, a, du moins, le miritt d'•n cxposu
avec précision lu principales donné..,.

utilité, puisqu'il met à la portée du public les
données d'un problème angoissant et que sa
Les documents authentiques, certains, in- publication aur~ pour résultat, peut-être, de
discut~bles, ayant trait à la mort ou à l'éva- faire surgir quelque témoignage resté ignoré,
sion du Dauphin, fils de Louis XVI, empri- . quelqu~ révélation inattendue.
sonné à la Tour du Temple, sont trop rares
Fixons d'abord les faits connus, indéniables.
polll' qu 'on puisse songer à les juxtaposer Le jeune Dauphin avait sept ans et cinq mois
utilement de façon à en former un récit lorsque le roi so~ père et Marie-Antoinette,
solide el inattaquable. · ·
·
ainsi que U3:dame Elisabeth et Madame Ro-yale,
Du moins, dans les pages qui vont sui\'ré, furent enfermés, le i3 août f 792, à la Tour
n'a-t-on utilisé que des témoignages irrécu- du Temple, antique et colossal donjon abansables, en ne donnant qu'une part aussi donné, planté au milieu des jardins du palais
minime que possilile. à l'hypothèse. S'est-on mo4erne et confortable qu'avait habité, au
approché de la vérité? On l'espère : un sem- temps de ses séjours à Paris, Je oomte d'Arblable travail n'est pas, en tout ca:;:, sans tois, frère d~ Louis XVJ.
""' 49 .,,.

4

�msro~1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ·
LOUTS

On interna d'abord la famille royale dans
la petite tour, eonstruction étroite accolJ~ à
la façade nord du donjon. Durant deux mois,

VUE DES TOURS

ou Tem&gt;LE,

donnant sur l'escalier, une petite salle à
manger.et une chambre à coucher qui avait
éti celle de Cléry.

PRISE DE l.A ROTONDE. -

ce fut un mouvement considérable de charrois et d'ouvriers : chu1e de murs, terrassements démolitions; on abattait toutes les
maiso~s voisines de la prison et on l'isolait
du Palais du Temple au moyen d'un quadrilatère de hautes murailles qui ne fITTent terminées qu'en octobre. A cette date seulement,
la famille royale s'installa dans_ la grande
Tour. On logea le roi et le Daupbrn au _second
étage, avec le valet de cham~re _Cle~y i le
troisième étage fut ri½ervé à l babrtahon de
la reine, de Madame Elisabeth et de Madame
noyale; un vaste grenier, sous les com~les,
ervait de débarras. En décembre, au debut
du procès du roi, l'~nfant ~ut séparé de on
père et remis à la reme, qm fit dresser pour
lui un lit dms sa chambre. Il en fut ainsi
depuis le 16 décembre t 792 jusrp1-'au 3 juillet 1795.
. .
CP jour-là, dans la soirée, les comimssaires
de service se présentèrent à l'appartement de
Marie-Jntoinette et lui signifièrent l'ordre
d'avoir à leur rcJmeltre son fils : scène navrante qui a été bien des . foi~ décri!e. L~ ·
Dauphin ~e devait pl_us revoll' ru sa mere, m
sa tante Elisabeth, m sa sœur.
On le conduisit au second étage de la prison, qu'il avait pendant deux ~ois occupé
avec son père. Là, le nouveau pr~pleur que
lui octroyait la Commune de Paris, le cordonnier Antoine Simon, l'attendait ; la femme
Simon e tenait près de son mari. On leur
livra aussitôt le jeune Prince, pour lequel un
lit était disposé dans la gran~e chamb~e. Les
Simon couchaient dans le ht de Loms XVl.
Outre cette grande chambre, élégamment
meublée, l'étag~ comportait une antichambre

Grav11re de

CBAPUY,

d'après

GAR8TZ7A.

Le Temple ne ressortissait que d'une autorité, la Commune de Paris, à laquelle l'Assemblée, par un décret du i5 aoftt 1792,
avait laissé le soin « de flxer la demeure de
Louis XVI » el confié la rrarde de la famille
royale. Par conséquent, Simon n'avait qu'un
maître, Chaumette, nommé procureur de la
Commune, en décembre 1792.
C'est Chaumette, certainement, qui décida
de la nomination de Simon : le procureur de
la Commune avait lu dans Jean-Jacques
qu'Émile&lt;&lt; honore beaucoup ~las un C?rdo~nier qu'un empereur », ce qm _le naua1t, lmmême éLant fils d'un c-0rdonmer de Nevers.
Puis il aYait des projets sur le louveteau :
« Je veux lui faire donner quelque éducation, disait-il; je l'éloignerai de sa famille
pour lui faire perdre l'idée de s~~ r~g .. » Il
faut dire aussi que sa responsab1hté et~1t e_n
question : la blon,le tête ~e l'enf~nt-~01 ~tall
l'enjeu de la terrible partie que JOUa1t I Europe à coups de canon, et il était extrême~en~
difficile de rencontrer un homme assez denue
de préjugés pour assumer la b~sogne ~ue
souhailait Chaumelle el asse:,, solide patriote
pour résister à toutes. les ~éd uctions des roy~listes. Or, imon avait fait ses preuves : fre&lt;[Uemment de garde. :iu T~mrle_ avant ei
depuis la mort de Loms XVI, il eta1t de ceux,
très rares, que le contact des prisonniers
n'avait jamais attendris.
A. ce dernier trait s'ajoutait encore une
considération : Simon était marié à une
femme active et dévouée dont les soins étaient
matériellement indi pensables à l'enfant. Tout
· le quartier de l'École-de-Médecine l'avait me
à l'œuvre, soignant les blessés du rn août à
l'hôpital des Cordeliers, dépensant pour leur

soularrement ses Lrès modestes économies•
Chau::.iette la connaissait bien, cette MarieJeanne, qui était sa voisine, - il ha~~tait r~e
du Paon· - il la savait bonne ouvr1ere, tres
propre, ~énagère experte et ayant (c quelques
connaissances chirurgicales ».
On peut assurer quti c'est à ~bau1;11ette
seul que les Si.mon durent leur s1tuat1on :
9.000 francs de traitement, le logement, la
talile, le chauffage, le blanchissage; ... et la
gloire! C'était l~, pou~ un mé~age redmt aux
abois, une auharne qui assuralt au _procureur
de la Commune l'éternelle reconnaissance du
sa"etier. Et, de fait, Chaumette est, pour
Simon, un dieu. (1 en est obéi a,·euglément;
c'est sur son ordre que, à l'instigation d'Ilébert le savetier commet cette épouvanlahle
acti~n de souffler au jeune et innocent prince
une effroyable déposition contre la rei~e. C',est
dire qu'il était dévoué à son maitre Jusqu au
crime.
Car il ne faut pas séparer le nom de Chaumelle de celui d'llébert. llébert était le
substitut de Chaumette, « son ami plus que
son subordonné »; tous deux maîtres absolus
au Temple.
Ce n'est pas le lieu d'étudier ici cette figure
de Chaumette. « Accusé de trahison par tous
les partis, ambitieux et démag~gue, il n~ fut
que le vil instrument de 1~ f~ctio~ hébert~ste,
vendue aux étrangers, qui lm avait promis la
place de censeur ?u grand a_c:c~sate~r dan! \~
gouvernement quelle voulaJL etablir » ; arns1
parle un apologiste de 1~ Rév~lulion. Déhe~t,
lui, est « un scélérat qm a faH marchand1 e
de sa plume et de sa conscience et qui varie
selon le danger ses couleurs, comme un
reptile qui rampe au soleil »; voilà ce que
pense de lui Saint-Just. Sur ceci tout le monde
esl d'accord, c'est que, au point de vue du
sens moral, Hébert et Chaumette sont la lie
de l'humanité.
Or, c'est à cet ancien copiste chassé de
partout, c'est à cet ex-vendeur de contremarques, c'est à ces deux déclassés, ambitieux de jouissance et d'argent, qu'appartient
l'enfant dont la valeui· marchande, - qu'on
nous passe le mot, - est incommensurable.
Que de millions ne donnerait pas l'Europe
pour acheter ce frêle Prince _qui représente 1~
paix du monde! En outre, Il assure à celm
qui le de1ivrera la vie sauve et le pardon, lors
des réactions inévitables ....
N'allons pas plus loin. Nous n'avons pas la
prétention d'établir que Chaumette el Béhert
ont sau"é le Danphin; nous \roulons seulement montrer qu'ils sont tout puissants au
Temple, que l'occasion est tentante de s'assurer à jamais la fortune et l'impunité, que
les scrupules d'aucune sorte ne les gênent et
qu~ Simon leur obéit passivement.

Ceci posé, racontons les faits. Simon était
un brulal; mais rien n'indique qu'il fût un
monstre de férocité, rien n'autorise à croire
aux. tortures systémaliques, aux coups de
trique et de chenet qui ont fourni déjà tant
el de si attendrissantes pages. Il y eut pis,

XY11

S'EST-11. 'ÉYADÉ DU TEMPLE?

d·ailleurs, et les anecdotes vrairs qu'on n'a doit se célébrer le décadi sui,·ant eu l'honpas \'Oulu raconter, dam la crainte de dépoé- neur de la prise de Toulon. Quel était donc excessif et geignant contre la lâcheté des
üser le jeune Roi, sont bien plus tragiques le patriote assez pur pour ('Stimer que le sa- hommes qui ne pensent qu'à se divertir : ceci
visait Simon qui payait la goutte à tout le
que les phra es sublimes et légendaires qu'on vetier Simon était un tiède?
personnel du Temple et le retenait à la buvette
lui prête gratuitement en réplique aux coups
Ce qui est certain, c'est que le C&lt; précepteur
et aux jurons de son bourreau. J'en sais une, de Capet P donna brusquement sa démission en manière d'adieux.
Le conducteur de la charrette arrêtée au
d'une authenticité irrécusable, qu'a notée et quitta, après six mois de séjour au Temple,
Daujon, un témoin oculaire, commissaire de une place qui rapportait à sa femme et à lui Las de la Tour, touché de la peine que prela Commune, très honnête homme et farouche 9,000 francs, sans un sou de dépense. Sulilime nait la femme Simon, s'o!Irit à lui donner un
républicain; la voici telle qu'il l'a contée; je désintêressement! Cet homme n'était donc coup de main. Ce conducteur était un homme
n'y change qu'un mot, trop brutal pour être pas la brute impitoyable qu'on nou a si sou- de trente-deux ans, né le 24 décembre 1761,
sur la paroisse Saint-Genès, à Thiers, en
imprimé:
vent décrite, ou la compensai.ion offerte était
&lt;&lt; Je jouais un jour avec lui (le Dauphin) à bien belle? Or, de compensation on n'en voit Auvergne ; il s'appelait Genès Ojardias et
un petit jeu de boules; c'était après la mort point : quelle est donc la cause de cette était le treizième enfant d'un bourgPois de
Thiers. Ojardias avait quitté sa province dede son père, et il était séparé de sa mère et héroïque démission?
puis
1786 pour venir chercher fortune à
de sa tante .... La saUe où nous étions était
Paris; il élait resté jusqu'en t 789 en relaau-dessous d'un des appartements de sa
c:f:&gt;
llons avec sa famille, relations qui cessèrent
famille, et l'on entendait sauter et comme
brusquement dès le début de la Révolution.
traîner des chaises, ce qui faisait assez de
Quoi qu'il en soit, les Simon déména- Les siens avaient, depuis lors, complètement
hruit au-dessus de nos têtes. Cet enfant dit, gèrent: c'était le dimanche f9 janvier {794,
avec un mouvement d'impatience: « Est-ce par un temps sombre de dé)(el, le ciel bas, perdu sa trace; on n'avait même pu l'aviser
« que ces sacrées salopes-là ne sont pas en- une brume humide et tiède. Toute la journée de la mort de son père, décédé subitement à
« core guillotinées? » Je ne voulus pas en- ce fut, dans l'escalier de la Tour, un va-et- Thiers, le 18 juillet 1793.
C'est cet homme qui, bien qu'il se fît
tendre le reste, je quittai Je jeu et la place. J&gt; vient insolite ; portes ouvertes, Marie-Jeanne
pa
ser rour médecin, conduisait la charrette
Ceux qui connaissent les enfants, ceux qui comptait son linge, descendait au corps de
savent a\rec quelle sùreté de mémoire ils re- garde, trottinait dans les cours toutes boueuses 011 la femme Simon entassail péniblement
ses hardes, dans la soirée du 19 janvier i 794.
tiennent ce qu'ils ne devraient pas enli était tard, il s'agissait d'en finir;
tendre et combien leur curiosilé est
Simon ne quittait pas la buvette; la
sans cesse aux aguets sur les mots qui
Simon accepta l'offre de service que
ne sont pas de leur vocabulaire habilui faisait Ojardias : œlui-ci monta au
tuel, voient ici le Dauphin cherchant
second étage de la Tour un cheval de
à se mettre au diapason de ce qui l'entoure, faisant l'homme et jouant le
carton apporté dans la charretle, g
~l:j'V'crâne•... L'anecdote est effroyable, el
un cadeau que la femme Simon voulait lais~er à on pelit Daupbin, pour
ce qu'elle donne à devinPr est plus triste
61.t- - - encore; mais, en somme, du Temple
amortir le chagrin que lui eauserail
on ne sait rien. Parmi les rares déduct,' € ,"J,t:,,-,, ~ ft chi~ ,
certainement la séparation : ce che,•aJ
tions C[U'on peut tirer des fai~ connus,
était sans doute 110 de ces coursiers à
911 ,,t..., ~:i t ?,t,,....è ,~.
il est avéré que Si.mon n'exerça ses
jupe dans lesquels un homme entre
tout entier.
fonctions qu'à contre-cœur. La peur,
sans doute, d'une réaction que chacun
Parvenu au deuxième étage, Ojardias
prévoyait, amena en lui ce revirement
porta le cheval dans la chambre du
inattendu. One note adressée à lord
fond, où, pendant le va-et-vient du
Granville par un agent du gouvernement
déménagement,
le jeune Prince avait
J
anglais, de séjour à Paris en 1794,
été relégué. Tandis que la Simon faiaffirme que cc Simon, qui d'abord avait
l ,;., i,.t "'""-" l\LI'
sait le guet, il tira du jouet un P,nfant
I
.
été très utile (à la cause royaJe), ~i
qui y était caché, endormi au moyen
j
J~
effrayé du danger qu'il court, ne trad'un narcotique et couvert d'habille{/
vaille plus qu'à sortir de cette place ».
ments semblables à ceux dont on avait,
QlJel danger? Celui d'être soupçonné
cejour-là, revêtu Je Dauphin. Ojardias,
de complot roJaliste ?
vi\'ement, assit cet enfant, tout endormi, sur une chaise, prit le Dauphin,
Il y a comm.e un ét:ho de cette susle roula dans les draps du lit, le repicion dans la conduite du Conseil gécouvrit d'un paquet de hardes et desnéral à l'égard de Simon, dans les dercendit le tout jusqu'à la charrette, sous
niers mois de 1793. En octobre, le
couleurd 'aider la Si.mon, toujours gromsavetier arait sollicité pour lui et pour
melante, à qui son homme laissait tout
sa femme « la permission de se prol'embarras du déménagement.
mener dans les cours et les jardin du
~
fl était neuf heures du soir : on
Temple, et sa demande avait été repoussée en termes assez rudes ». Le
avait hâte maintenant de déguerpir.
2 novembre, il avait exprimé le dé:.ir
Les qualre commissaires qui devaient
PAGE, REPRODUITE EN FAC-SIMILE, DU CARNET DE BLANCHISSAGE OU
de se transporter à son domidle, rue 1.10N INSCRfVAIT LE LTNGR DES MEMBRES DE LA FA.MILLE ROVALE remplacer les Simon dans leur surdes Cordeliers, pour y chercher quelYeillance, - ils se nommaient LeE)lPRISOl'INÈS AU TEMPLE,
ques meubles dont il avait besoin, tt
grand, Lasnier, Cochefer el Lorinet,
(Ce carnet fait partie de la collection de M. HENRJ LAVEDAN.)
on ne lui avait accordé cette autori- attendaient depuis longtemps qu'on
sation qu'à condition qu'il serait accomleur remit le prisonnier; la Simon
leur montra, dans le fond de la champagné de deux commissaires de la Commw1e.
Le 27 décembre, on lui refuse sèchement la de neige fondue, tassait ses bardes sur une bre obscure, l'enfant endormi, affalé sur sa
fal'eur qu'il sorncite d'assister à la fête qni charrette, remontait péniblement, souffrant chaise; on ne le réveilla pas. Sans doute elle
de son asthme, alourdie par un embonpoint allégua le chagrin qu'il auraiL à la voir par-

-

/)Je&lt;..

c.f

d:b/të,

/ 1,,,.,_

----------

�111STORJJ! - - - - - - - - - ' - - - - - - - - - - - - - - - - - - Et celte lamentable situation se prolongea
Le lendemain, au réfeil, les choses changèrent : ils durent examiner l'enfant, le jusqu'au. 10 thermidor (~8 juillel) ! Pas un
q11t",tionner ... , la substitution se décounit. des commissaires qui, quatre par quatre,
Que faire? Où courir? Où
trouver Simon 1 A f!UÎ se plaindre? De q11oi? La dé, barge était
donnée par les commissaires,
siguée d'eux; enx seuls é1aient
c........-.....-l~s coupables i c'était l'échafaud
assuré dans les vingt-quatre
I
hi·ures.
EL c'est alors qu'ils prennent
le parti de murer !"enfant prisonnier dans sa chambre, imagination inconcevable si fou
n'admet pas une nécessité impérieuse; - de l'enfouir dans m1
taudis 11 sans feu ni lumière,
dit BeauchPsne, éclairé seulement p:ir la lueur d'un réverbère
suspendu en face des barreaux &gt;&gt;.
Est-il permis de croire qu'uue
semblable détermination ait pu
Un fait d'ailleurs est incontestable : les être prise à l'égard d'un enfant,
commissaires nouveaux venus ne s'étaient sans l'autorisation, au moins tapas étonnés de trouver, à neuf heures du cite, de Chaumette, le chef respon$able? Car la
porte est fCellée à
P~d
.,.,~~L--"d,./tn14•• • (J clous et à vis, et
l'on ne pourra dé(/ &lt;;J"- I : ✓ 0#,/,,-#:.:.~, .,;,:, ,.._
- sormais apercevoir
l'enfant qu'à travers un guichet
{!Fillé qui servira
à lui passer la
nourriture.... On
avait si grande bâte
PAGE 1 REPRODUITE EN ~-AC-SHllLL, DU CARNET DE BLANCHISde terminer cet arSAGE OU L'ON IXSCRIV AIT LE LIN&amp;E
rangement qu'il
DES M.E:11.BRES DE LA FAMILLE ROYALE E:IIP.RISON:SES AU TEMPLE.
fut, toujours
(Ce carnet fait partie de la coUcction de !11. Ht!NRl LAVEDAN. )
sui-vant le même
auteur, non sus----. p,·ct, - &lt;1 arrêté et
entrepris dans la journée et pendant ces cent quatre-vingt-dix. jours, se
achevé le soir même à la clai•lé succédèrent au Temple, pas un n'a laissé une
ligne, un mot qui puisse nous édiû~r sur les
des lanternes n.
Le soir du mèmejour, 20 jan- relations qu'ils avaient avec l'enfant : pas un
vier, les quatre commissaires ne le vit autrement qu'à travers le guichet
Legrand, Lasnier, Cochef,.r et grillagé, pas un ne lui adressa la parole, ou
Lorinet cédaient la garde à n'en reçut une réponse valant d'être notée ;
quatre aulres, auxquels ils ne pas un de œs bourgeois de Paris n'eut la
purent p.résenter l'enfant qu'à pitié, ou tout au moins la curiosité, d'approtravers
le guichet grillé, au fond cher le descendant de tant de rois. C'est peutlv,il,,
1 ,,j ~.
être là le point le plus invraisemblable de
d'une drnmbre sombre.
Et de jour en jour, durant six. toute l'aventure.
Simon et sa femme s'étaient logés, tout
mois, les surveillants de service
devaient ainsi se relayer, sans proche la tour du Temple, dans un petit apvoir, pour ainsi dire, leur pri- partement dépendant de l'enclo~. Ils ignosonnier, abandonné sous clefs raient d'ailleurs ce qu'était devenu le Dauet verrous, - c'est madame phin : la charrette que menait Ojardias avait
RoJale qui l"écrit, - sans autre été oonduite, croyaient-ils, rue Pbélippeaux :
PAGE, REP.RODUITE EN FAC-SIMILE, OU CARXET OE BLANClllSSAGE OU L'ON INSCRIVAIT LE LINGE
secours qu'une mauvaise son- mais ils n'en savaient pas davantage. Celui
UES MEMBRES DE LA FAMILLE ROYALE E~1PRISONNÉS AU TE11PLE
nelte qu'il ne tirait jamais, cou- qui, anonymement, sans se manifester d'auvert de puces et de punaises, et cune façon, était l'impresario de l'évasion,
&lt;Ce carnet fait panie de la collection de M. HENRI LAVEDAN.)
vivant en contact avec ses or- avait de telle façon distribué la besogne que
dures, accumulées dans cette personne n'était dans le secret. L'eussent-ils
soir, le Dauphin assoupi : ils avaient signé la chambre sans air, dont .la fenètre, close d'un connu tout entier, du reste, que le temps.
décharge exigée par les Simon; ce soir-là, abat-jour de planches, était cadenassée, et n'était pas venu d'en souffier mot, ni de réclamer le salaire : la pleine Terreur était dénul soupçon.
dont la porte ne pou1•ail pas s'ouvrir.

tir. Le fait est qu'on ignore tout de la séparation : nul détail, pas un mot des adirux;
les commissaires signèrent la décharge, attestant que « Simon et sa femme leur arnient
exhibé la personne de Capet prisonnier,
étant en bonne santé D ; puis on se sépara :
les commissaires fermèrent la porte de la
chambre où dormait l'enfant. Les Simon,
dans la nuit, - une nuit sinistre de brouillard épais, - se îai,aient ouvrir les porles
du Temple, s'eloignaienl des corps de garde,
el se perdaient dans la nuit avec leurcharrettr.
Les choses se sont-elles pasliées de la sorte?
C'est ainsi, du moins, que la Simon les raconta, onze ans plus tard, à l'un des faux
dauphins en qui elle avait cru reconnaitre
son pupille du Temple. Ainsi présentée, l'évasion rst vraisemblable; el ces circonstances
concordent as ·ez bien avec des déclarations
qu.'on ne peut mettre en doule.

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111S TORJ.ll

chaînée, et presque tous ceux dont nous
avons jusqu'à présent cité les noms y devaient
laisser leur tête. Hébert est guillotiné le
24 mars, Chaumette le -15 avril, Simon le
28 juillet, ainsi que Cochefer; Legrand et
Lasnier le 29. Nous ignorons ce que devint
Lorinet; quant à la femme Simon el à Ojardias, nous les retrouverons.

Le 10 thermidor (28 juillet J, Ilarras, investi
depuis dix-huit heures du commandement
des forces armées parisiennes, fil, dès l'aube,
l'inspection des postes. Arrivé vers six heures
du malin au Temple, suivi de son état-major
qu'il laissa dans Ja cour, il monta, accompagné seulement de son adjoint Oelmas, à la
prison de celui qu'on appelait le petit Capet
et pénétra dans la tanière de l'enfant.
Je trouvai, dit-il, le j1mne prince dans nn lit à
berceau au milieu de sa chambre : il était assoupi, il s'éveilla avec peine; il était revêtu d'un
pantalon el d'une vesle de drap gris; je lui de•
mandai comment il se trouvait et pourquoi il ne
couchait p~s dans .le grand lit; il me répondit :
« ~les genoux sont enflés et me font souffrir aux
intervalles (sic); lorsque jf' suis dehout, le petit
hercP-au me convient mieux 11.
J'e111minai les genou1, ils étaient très enflés
ainsi que les chevilles et que les mains : son
visage était bouffi, pâle. Après lui avoir dem:111dé
s'il avait ce qui lui était nécessaire el l'avoir engagé à se promener, j'en donnai l'ordre au1
commissaires êt les grondai sur la mauvaise ~nue
de la chambre.
Il est à remarquer que Barras passe bien
légèrement sur sa visite au Temple. Que
dans sa rapide entrevue avec le prisonnier, il
ne conçoive aucun doute sur la personnalité
de l'enfant, c'est possible. Avait-il rencontré
le Dauphin, au temps de Versailles ou des
Tuileries7 Non, dans ses Mémoires, si détaillés, il ne dit point qu'il alla à la Cour; nulle
part il ne fait mention de sa présentation à
Louis XVI ou à quelque membre de la famille
royale; il se pouvait donc fort bien qu'il n'eût
jamais vu le Prince et que la dissemblance
entre celui-ci el l'enfant qu'on lui présenta,
le 10 thermidor, ne le frappât point. Mais il
place, dès le 11, auprès de l'enfant dont il
suppute déjà l'énorme valeur, un homme à
lui, Laurent, qui ne l'a pas quitté pendant
l'orageuse nuit du 9 thermidor.

Laurent, âgé de vingt-trois ans, était originaire de la Martinique : célibataire, il habitait, avec deux de ses tantes, rue de la FolieMéricourt, et, comme il était patriote ardent,
- instruit, d'ailleurs, et de manières distinguées, - il élait commissaire de la section
du Faubourg du Temple.
Or, il paraît inadmissible - si 1.. prisonnier n'est pas le fils de Loui XVI - que
Laurent, vivanL avec le petit détenu, le
soignant, le questionnant vraisemblablement,
n'acqmère pas, dès les premiers jours, la

Loms XY11 S'EST-n ErAvt vu
certitude que cet enfant n'est pas le Dauphin.
En ce ca , deux allernatives : ou Laurent
croira prudent de taire la chose et d'en garder pour lui seul le secret, ou, ce qui est
infiniment plus probable, il se confiera à Barras, son protecteur avéré, son maitre. Que
va faire Barras? Annoncer solennellemenl au
monde que le fils de Louis XVI est évadé?
Mais ce serait avouer la disparition du seul
gage qu'on possède vis-à-vis de l'étranger,
vis-à-vis des royalistes, vis-à-vis de la Vendée.
Barra a trop le génie de l'intrigue pour ne
pas comprendre que le seul fait d'être enfermé au Temple équivaut à une investiture.
L'enfant qui s'y trouve n'est pas le fils de
Louis XVn Tant mieux; on va donc pouvoir,
sans trop trahir la République, remettre cet
enfant aux royalistes qui ne désirent que sa
liberté. Mais pour que ce Dauphin apocryphe
conserve toute sa valeur, il faut, jusqu'au
jour de la déhvrance, que personne ne puisse
le voir. Laurent, qui n'a été placé là que pour
procéder à l'évasion, recevra l'ordre de cacher à tout êLrt&gt; vivant la certitude qu'il a
d'une substitution antérieure, et de séquestrer le malheureux enfant jusqu'au jour où,
sans danger, on pourra le livrer, comme étant
le vrai Dauphin, au groupe de royalistes qui
ont entrepris de sauver celui qui, pour eux,
est le roi de France.
Voici donc Laurent seul chargé de la garde
du pseudo-fils et de la fille de Louis XVI.
« Je n"ai eu qu'à me louer de ses manières,
écrit celle-ci, Loulle temps qu'il a été à mon
service .... Il entrait chez moi ... , toujours
avec honnêteté ... et ne fit jamais la visite de
mes bureaux et commodes. ,, Laurent était
donc sensible et compatissant; il est aux petits soins pour l'enJanldonl il a la charge; on
nous lt' représente hassi.nant ses plaies, faisant couper et peigner ses cheveux, commandant pour lui des vêtements neufs. Comment
expliquer que cet homme si bon, maître absolu au Temple, fort, en outre, de l'ordre
donné par Barras « d'accorder aux deux prisonniers la promf'nade ~oir et matin, 11 n'ait
pas eu la pensée de réunir, aux heures de
&lt;( récréation », le frère à la sœur? Pourquoi
ne leur permet-on pas de se revoir?· Quels
complots peuvent donc tramer ensemble cet
enfant et cette fillette?
li faut chercher à celle séparation impitoyable une explication : Laurent s·est aperçu
dès les premiers mols échangés que Je détenu
qu'il garde n'est pas le Dauphin, el il évite
soigneusement, et pour cause, toute communication avec ~ladame RoJale. Donc pas d'entrevues; personne, d'ailleurs, n'est admis en
présence du prisonnier. Laurent a, dans la
Tour, sinon deux complices, du moins deux
hommes sur la discrétion desquels il pourra
compter, l'heure venue : c'est Li"énard, l'économe du Te&gt;mple, placé là par Barras, le jour
mème de la nomination de Laurent, et Caron,
garçon servant dans les cuisines, « cœur
affectueux et bon », préposé à l'alimentation
des deux prisonniers.
D'ailleurs le petit détenu est discret. Laurent déclare que le mutisme de l'enfant est

presque complet : à nulle heure du jour on
ne l'entend bavarder ou rire; six mois de réclusion ont complètement déprimé ce malheureux, déjà malade peut-êlre el aCrophié, lors
de son entrée au Temple, le 19 janvier, Et
c'est sans doute cet ahatlement, celle atonie
qui suggèrent à Laurent l'idée de substituer
à cet enfant ordinairement silencieux, mais
qui pourtant d'un seul mot pourrait tout perdre, un enfant muet qui, lui, du moins. ne
pourra rien compromettre. Adrôilemenl Laurent prépare le coup : il en prend 11 son aise;
il va, Yient, sort, assiste aux réunion de sa
section, s'absente pour aller coniérer avec les
membres du Comité de sûrelé générale, sans
jamais donner d'explications. Personne ne
voit son prisonnier : les gardes nationaux
que, tous les jours, on mobilise au nombre
de deux cent quarante, et qu'on répartit dans
six postes autour de la prison, les gardes nationaux murmurent : c1 ils ne savent s'ils
gardent des pierres ou autre chose. »
La conduite de Laurent parait louche : il
est dénoncé le H, puis le 2i octobre. Lui,
d'ailleurs, ne s'en soucie guère : il se sent
évidemment soutenu en haut lieu. Même, il
se pose en réformateur; il propose la réduction de la garde, la suppression de trois po Les sur six, celle de l'état-maJor qui, quotidiennement, vient commander la force armée
de service au Temple; &lt;• un simple capitaine
suffira ». En même temps, il réclaQle un
adjoint, sachant bien que sa demande ne
sera pas accueillie; attestant « qu'il ne peut
suffire seul à ses fonctions, D qu'il ne répond
pas, dans les conditions où on le laisse, du
dépôt qui lui est conâé. Et c'e t ainsi qu'il
met. d'avance, sa responsabilité à couvert
« dans le cas où un événement se produirait. ,1 Une dernière précaution : le 29 septembre, il fait nommer un homme, à lui dévoué, le citoyen Baron, aux fonctions de
porte-clefs de la prison, en remplacement de
Jérôme qu'il accuse d'êlre ,, souvent ivre».
Il faut noter encore que la surveillance du
Temple n'est pas, à cette époque, aussi sévère
qu'on se l'imagine : les preuves abondent
que de la rue au Palais, du Palais à la Tour,
c'est un va-et-vient continuel : enlrét&gt;s, sorties, promenades, flâneries, patrouilles de
deux cent quarante hommes de garde, envoyés alternativement de toutes les sectjons
et qui, très éloignés de chez eux, sont obligés
de se disperser &lt;( dans les auberges rnisines &gt;&gt;,
ce qui implique une circulation permanente,
des portes toujours ouvertes. On délivre six. à
sept mille cartes d'entrée par mois; plus de
deux cents par jour!. ..

C'est quand il se fut bien assuré de toutes
ces conditions, ou qu'il eut fait naître ces circonstan~s, que Laurent se décida à effectuer
la suh ti lu Lion. Elle fut exécutée prudemment : s'il était très dangereux d'essayer de
sortir du Temple le petit détenu, il était, en
revanche, possible d'y introduire l'enfant destiné à le remplacer. Laurent résolut de se

contt&gt;nter, d'abord, de cette première el facile
prouesse. ll se bornera à placer un gamin
muet _dans la chambre du prisonnier qu'il
garde Jalousement df'puis le 9 thermidor, et
de cacher celui-ci quelque part dans les combles de la Tour, où jamais nul ne se hasarde.
Si, grâce à lïsolement. au mJstère dont il a
pri~ soin d'entourer sa ~urvcillance, la substitution passe inaperçue, il sera temps de s'occuper alors de faire sortir du Temple l'enfaol
déjà à. de~i sauvé; si, au contraire, quelque
comm1ssa1re patriote, s'aperceYanl de l'échange, donne l'alarme, vite on le retire de
sa cachette et on l'exbibe sans retard, en
conservant pour une meilleure occasion le
gamin muet; lui, du moins, jouera les rôles
sans se trahir ni protester.
L'escamotage dut avoir lieu dans les derni~rs j~urs d'octobre 17\14 ou dans les premiers Jours de novembre, car voici qu'à la
date du 7 novembre, Laurent écrit la lettre
donl nous allons citer le texte intégral :
.Mon Général,
Votre lettre du 6. courant m'est ar1·i,·ée trop
Lard, car votre premier plan a déjà été exécuté
p~rce q'.i'il était temps. Demain, un nouveau gar:
dien doit entrer en lonctions: c'e,t un républi~in, nomm~ ~om';°!er, brave homme à ce que
di~ .8 ... , mai Je n ~• n_ucune confiance à de pareilles gens. Je serai bien tJmbarrassô pour faire
Jl3.s er de. quoi vivre à notre I' ..., mais j'aurai
0010_ de lm, vous pourrez être ll'm1quille. Le assas,rns ont été fou1·vovés, et les nouveaux municipaux ne se doutent point que le petil muet a
remplacé le D...• füinlenanl il s'aait seulement
de le faire sortir de celle maudite tour; mai~
comment? B•.. m'a dit qu'il ne pouvait rien entreprendre à cause de la suncilla.nce. 8'il fallait
rester longtemps, je Mrais inquiet de sa santé
tar il a peu d'air dans son oubliette où le ho~
Dieu. m_ème ne le trouverait pas, s'il n'était pas
lout-pu1ssa~L Il m'a promis de mourir plutôt que
de _se trahir lui-mème; j'ai des raisons pour le
croire. Sa sœur ae sait rien; la prudence me
force de l'entretenir du petit muel comme s'il
était son véritable frère. Cependant ce malheureux se trouve bien heure01, et il joue sans le
sav~ir, si _bien son ~ùlc, que la nouveitc garde
~rm,t parfru.tement qu il ne veut pas pal'ler : ainsi
1I n y a pas de danger. Renvoyez bientôt le fidèle
porteur; car j'ai besoin de votre secours. Su.ivez
le conseil qu'jl vow porte de vive voi1, car c'est
le seul chemin de notre triomphe.
Tour du Temple, le 7 novembre 1794.
Nous ignorons à qui celle lettre est adressée; ce n'est pas, comme on l'a cra, au général de Frotlé, le Iameux commandant de
l'armée royale de Normandie. li se trouvait
à cette époque, à Londres, et une letlre
l~i, datée du 6 cournnt, ne pouvait, par consequent, être arrivée à Paris le 7.
Nous ne savons pas davantage quel est
ce B. que désigne Laurent. Barras a-t-on
dit : c'est peu probable. A quelque royaliste
que Laurent, sur l'ordre de ce mème Barras
cherchait à tromper, en lui laissant croir;
que le _Dauphin était tQujours au Temple et
que lm, Laurent, était prèt à se « laisser
~r~ompre »? C'~st là le point délicat de
l emgme, el on n en possède pas la solution.
ll convient d'ajouler aussi qu'on ne pos-

d;

sède pas l'.o~iginal de cette lettre, non plus
que le~ or1gmam: de deux autres qu'on lira
plu~ lom. O_n n'en a jamais produit que des
coptes. LoU1s Blanc écrivait, dans on Histoire de la Révolution, que si les originaux

LE CORDON~ŒR A~TOIN"E SIMON.

Dessin anonyme (Collecticn G.

LEXOTRE.)

des lettres de Laurent constatant la substitution d'un muet au fils de Louis XVI avaient
été montrés, cela suffi.rait pour tranche,· la
question, et M. de la Sicolière, l'un des adversaires les plus convaincus de l'évasion du
Temple, affirmait, dans son Ilistoi1·e tle
F1·ollé, que si les lettres étaient vraies la
substitution ne pouvait faire doute, mais c;ue,

fausseR, elles prouvent la fausseté de tout lP.
roman.
Or, les leltl'es de Laurent sont v,-aies •
nous avon~ d~ leur authenticité des preuve~
absolues, irrecusables. Ces preuves ont été
données par U. F. Barbey dao.s son volume
s?r Mme A_tkins ~t la, p~ison dtl Temple.
C_est un pomt auJourd hm acquis, et il faut
dire que, contrairemenL aux · assertions de
L~uis Blanc et ~e la Sicotière, la question
n en est pas sensiblement éclaircie.

Donc le muet a pris la place de l'enfant
st~sti.tué au Oaupbin, le '19 janvier, par
O~ard1as et par les Simon. Le nouveau gardien, annoncé au général par Laurent entre
en service au Temple le 8 novembre'. II ae
s'appelle pas Gommier, mais Gomin. C'est un
brave homme, en e[et, mais rr d'une timidité extrème et craignant toujours de se
compromettre. » TI est fils d'un tapissier de
l'ile Saint-Louis el a, en 1794, trente-sflpt
ans.
Laurent, recevant au second étage de la
Tour son_ nouveau collègue, et un peu inquiet
de ce qu1 va se passer, l'interpelle cr et s'iu-

TEMPLE?--,

f?~n:1e s'i_I a déjà vu le Prince royal. - Je ne
1a1Jama1s vu, répond Gomin. - En ce cas
réplique Laurent, il se passera du temp~
a~a~t qu'il vous dise une parole. &gt;) Ayant
ami:, prudemment mis Gomin en garde conIre la surprise que ne peut manquer de lui
eau er le silence obstiné du prisonnier, Laurent pousse la porte et Gomin aperçoit l'enfant, couché sur un lit de fer, le teint plombé,
l'~•~ la11guissa~L Après avoir jeté un coup
d œd, les gardiens se retirent.
Leur surveillance en collaboration devient,
dès le jour • uivaot, plus my~térieuse, plus
secrète encore qu'elle n'était au temps où
La~rent ~·exerçait seul. Je ne pense pas qu'on
pmsse citer, pour cette période, un seul
lémoio ayant approché le petit prisonnier :
nu], en tous cas, ne l'a ent~ndu articuler
une parole; et, dans la crainte que ce mutisme n'étonne, à la fia, 4uelque commissaire
plus avisé et moins complaisant que les auIres, Laurent accrédite cette légende touchante : l'enfant a résolu de ne plus prolloncer un mot depuis sa déposition contre sa
mère! Gràce à celte ingénieuse invention, leschoses vont a,u miem pendant deux mois.
Laurent parvient à fournir de nourriture
l'enfant caché sous les combles, el à présenter son muet comme un héros d'obstination.
Pourtant il y a des jours où Laurent a bien
peur : malgré « les peines qu'il se donne
pour ne lai~ser entrer personne dans la chambre du muet iJ, il n'ignore pas qu'un examen
superficiel dévoilerait Loule l'intrigue.
Et. voilà . qu'~n jour, dans la première
semaine de Janvier t 795, trois membres du
Comité de sûreté générale se présentent à la
Tour et se font ouvrir la chambre de l'enfant. L'un d'eux, Rarmand de la MeusP. a
!aiss?, de celle visite, un récit fameux, ~ui,
a lm seul, suffirait à établir le séjour au
Temple d'un enîant muet.
Je m'.npprochai. ~u _prin~e ... je lui dis quP ...
n?,us éllons autorises a lw procurer les moyens
d etendre es promenades et de lui otrrir le•
objets de dislraclion ... qu'il pourrait désirer. •
. Il me ~·egardait füement, sans changer de posihon, el 11 m'écoulait avec l'apparence de la plus
grande ~tteatio~; mais pas un mot de réponse.
Alors Je repris mes propositions... 11 J'ai l'honneur de vous demander, monsieur, si vous désirez un cheval, un chien, des oi eaux, des joujoux
de quelque espèce que ce soit, un ou plusieurs
compagnons de votre âge ... voule2-vousdescendre
au jard.in ... désirez-vous des bonbons, des aà0
tea~? »
:" Je n'~n reçns pas un mol de réponse, pa
meme un signe ou un geste, quoiqu'il eùL la tète
to~~é~ vers moi el qu'il me regardàt avec une
fix1te etonnante qui exprimait la plus !?r:mde
6
indifférence.
·
Ce procès-verbal est fort lon11 et l'on ne
peut le citer tout entier. Il impor~e cependant
de souligner ce passage :
Je demandai dans l'antichambre aux comrnissa~s - l(armand entend par là Laurent et
~mm - st ce silence datait réellement du jour
ou la plus barbare violence lui avait fait faire et
signer l'odieuse et absurde déposition contre la

�,
111STO'l{1A
reine, sa mère; ils renouvelèrent leur assertion à
cet égard, et nous protestèrent que depuis le soir
t.le ce jour-là, le Prince n'avait pas parlé.
Comment le savent-ils? L'interrogat~ire du
Dauphin est du 6 octobre 1795 : Laurent
n'est entré au Temple que le 11 thermidor
(29 juillet 1794) et G-omin le 8 novembre de
la mème année. C'est donc qu'ils assignent
au silence du muet un motif qu'ils savent
faux; motif dû à l'imagination de Laurent
dont Gomin appuie l'assertion par simplicité,
par sottise ou par peur. Mais il y a plus : en
quittant le deuxième étage de la Tour, Harmand et ses collègues montent chez :Madame
Royale; celle-ci leur demande a des nouvelles
ùu jeune Prince son frère. u

« Il ne nous était pas venu dans J'idée, écril
[larmand ... que la Commune pou. sail sa barbare
surveillance jusqu'à priver ces deux Jeunes el
illustres victimes du plaisir de se voir.
~ Madame, répondfa-je, nous avons eu l'honneur de le voir avant d'entrer chez vous. Pourrais-je lo.voir1 - Oui, madame. - Où esl-il?
- lei, sous votre appartement, et nous allons
faire en sorte que vous puissiez le voir el communiquer ensemble quand cela vous conviendra. »
1e m'empresse d'ajouter que le gouvernement
mit le plus grand zèle à acquiller les prome,ses
que nous avions faites en son nom el à réaliser
les el'pérances que nous avions données : au
moins cela fül arrêté le soir méme.
On n'ignore pas que cet ordre ne fut
jamais exécuté. Ainsi, en dépit d'un arrèté
du Comité de sùreté générale, Laurent sait
si bien ce qui arrivera si Madame Royale est
mise en présence de l'enfant, qu'il prend sur
lui de désobéir; c'est que, de jour en jour,
la situation de,icnt intenable, et l'on a l'écho
des angoisses de Laurent dans cette seconde
lettre au général, qui, loin de Paris, s'impatientait de voir l'évasion traîner en longueur.
Je ,iens de recevoir voire lettre. Hélas! votre
demancle est impossible. l:'élail bien facile de
faire monter la victime, mais la descendre est
acluellemeol hors de notre pou,·oir .... Le Comité
de ôrcté générale avait, comme vous savez déjà,
envoyé les monstres Mathieu el Recherchon.
accompagnés de M. H••. de la Meuse, pour constater que notre muet est véritablement le fils de
Louis XVI. Général, que veut dire cette comédie?
Je me perds el je ne sais plus que penser de la
conduite de B.... Maintenant, il prétend faire
sortir notre muel et 1~ remplacer par llD autre
eufanl malade. Êtes-vous instruit de cela?
'.',"est-ce pas un piège? Général, je crains bien
t.les choses, car on se donne bien des peines pour
ne laisser entrer personne dans la prison de notre
muet, afin que la substitution ne devienne pas
publique; car, si ttuelqu'un examinait bien l't•nfanl, il ne lui serait pas difficile de comprendre
qu'il est wurd de naissance et, par- conséquent,
ualu.rellemenl muet. Mais substituer encore un
autre à celui-la : l'enfant malade parlera el ce
sera per,lrc notre demi-sam é el moi avec. Renvoyez-moi le plus tôt possible notre fidèle et votre
opinion par écril.
Tour du Temple,
5 février t 795.

Le fait est que le. muet de,•enait terriblement encombrant : le remplacer par un

enfant parlant, mais malade, était une combinaison bien dangereuse : qu'aurait-il dit,
celui-là?
Passe encore si Laurent eût été seul ûtutulaire de la garde du prisonnier; il serait
parYenu à chambrer si bien le pupille que
nul peut-être. ne l'aurait approché; mais le
timoré Gomin éLait là, et la peur pouvait lui
faire commettre quelque tragique couardise.
Que se passa-t-il? Nous n'avons pour indice
qu'un troisième et dernier billet de Laurent.
En voici le texte :
Mon Général,
Notre muet est heureusement transmis dans le
Palais du Temple el hien caché; il restera là, el,
en cas de danger, il passera pour le Dauphin. A
vons seul, mob général, appartient ce triomphe.
Mainlenanl, soyez tranquille, ordonnez to11jours
eL je saurai obéir. Lasne prendra ma place quant.!
il voudra. Les mesures l~s plus sùres el le plus
efficaces sonl prises pour la sùrelé du Dauphin.
Conséquemment, je serai cl1ez ,•ous en peu de
jours pour vous dire le reste de vive voi.1.
Tour du Temple, le 5 mars 1795.
C'est la lettre d'un homme qui, après
s'ètre trouvé dans une situation sans issue,
exulte d'en être sorti sain et sauf. Mais faut-il
en conclure que Je pseudo-Dauphin, - j'entends l'enfant que Laurent appelle le Dauphin, celui qui, depuis quatre mois, vil dans
les greniers de la Tour, - Iaul-il en conclure que cet enfant est hors du Temple?
Non pas. Laurent dirait un mot de celui qui
a pris la place vacante au deuxième étage de
la prison. Il n'en parle pas. Sa joie vient de
ce qu'il a pu opérer un second escamotage,
consistant à déloger de la Tour le muet pour
le cacher dans le Palais Yoisin, c'est-à-dire
en dehors de l'enceinte de la prison, et à
réintégrer à sa place l'enfant qui, depuis les
derniers jours d'octobre, languit sous les
combles. Laurent n'a pu faire wieux : il a
bâte de fuir Paris, maintenant que, après des
transes de quatre mois, il a remis les choses
en l'étal où il les avait trouvées lors de son
entrée au Temple. Il ne quitte pas son poste,
il est vrai, sans assurer 1&lt; qu'il a pris les
mesures les plus sûres et les plus efficaces
pour la sûreté &gt;&gt; - il ne dit pas pour la
déliv1·a1ice - de l'enfant qui a hérité. de la
personnalité el du nom du Dauphin. C'est là
tout ce qu'on peul tirer de celle dernière
lettre.
Et Gomin? Il faut biei:i admettre qu'il fut
mis dans le secret. Laurent, sans nul doute,
dans les derniers jours de leur cohabitation,

se confessa à lui, mais non pas complètement : avouant que le malheureux enfant
qu'ils gardent conjoinlemenl depuis le 8 novembre est un muet et que le a véritable
Dauphin » vit isolé dans une autre partie de
la prison; on avait espéré s:i. délivrance, mais,
en présence d'obstacles insurmontables, on y
a renoncé et o le prince » ra reprendre la
pJace du muet évincé!
Les choses sont rentrées dans l'ordre. EL
Laurent quitte le Temple, - le 29 mars 1795,
- laissant Gomin bien persuadé qu'il a entre
les mains le véritable fils de Louis XVI.

Lasne, qui entre en fonctions deux jours
plus tard, le 5i mars, ne peut, pour sa part,
concevoir aucun soupçon.
Les deux gardiens du petit prisonnier
étaient donc bien certains de son identité
royale. L'enfant n'était pas loquace; n'avait-il
pas promis de mourir plutôt que de se
trahir lui-même? On le voyaü souffrant; on
ne l'interrogeait pas. Car il est bien malade.
Dès le départ de Laurent son état s'aggrave;
le 6 mai, le docteur Desault est invité, par le
Comité de sûreté générale, à donner ses soins
au prisonnier; il l'examine, estime la situation très grave; il revient régulièrement tous
les jours jusqu'à la fin du mois. Sa dernière
visite est du 50 mai (iO prairial). Le lendemain, il ne reparaîL pas; le 1or juin, on apprend sa mort. Le docteur Pellelan le remplace auprès du petit moribond, dont l'étal
de faiblesse empire. Le 5 juin, Pelletan obtient que l'enfant soit changé de local. L'appartement où il se trouvait comprenait une
belle et vaste chambre à coucher : ce n'est
pas celle-là qu'on choisit. On transféra l'enfant
dans la petite tour, bâtiment accolé à la Tour
proprement dite.
Gomin assure que c'est lui qui porta le
petit malade.
dp

Or, à cette date du ~ juin, il se passait
hors du Temple un fait bien étrange.
Ce groupe de royalistes dont nous avons dit
un mot et au profit duquel devait, avec l'aide
de Laurent, s'opérer l'évasion, ce groupe se
composait d'une amie de la reine, Mme Atkins,
el de deux agents, adroits el hardis; M. d' Aucrweck qu'on appelait le petit baron, et M. de
Cormier.
Le petit bm·on et M. de Cormier avaient été
en relations avec Laurent. En même temps
qu'il écrivait au général, il adressait aux deux
agents de Mme Atkins des renseignements de
tous points concordant avec les lettres qu'on
a lues plus haut. M. de Cormier avait été de la
sorte instruit du transfèrement sous les combles de l'enfant que tous croyaient êlre le
Dauphin; le départ de Laurent, la réintégration de l'enfant à la place du muet substitué,
ne lui avaient rien ôté de sa confiance dans le
succès final, car à la date du 5 juin il écrivait
à ~lme Atkins: «Nous louchons au but... nous
avons été mieux servis que nous n'avions ordonné ... , il y a 99 à parier contre toO que
vous jouirez bientôt... du bonheur auquel
vous avez coopéré avec d'autres, mais plus
que beaucoup d'autres. Mais, de la patience;
les choses sont telles, à présent, qu'il n'est
point de force ni d'esprit humain qui puisse
les avancer où les retarder et qu'un faux
mouvement, une fausse mesure pourraient
faire un bien grand mal ... , elc. »
Les agents de Mme Atki ns s'attendaient donc,
dans les premiers jours de juin, à ce qu'on
leur livrât le Daupffln, qu'ils croyaient toujours détenu au Temple. Leur projet, une fois
en possession du royal enfant, était de le conduire, ati plus vile, dans la Vendée, où il serait solennelle ment reconnu el proclamé roi

_______________________
•
_ Loms XV11

S''EST-11. irADÉ

vu

TEJHPI.'E? - - ,

de France, puis de l'emmener aussitôt sur corps en bière et on l'avait inhumé suivant l'argent, prix de l'auguste enfant, diraient
ensuite 1 u'il n'était jamais sorti du Temple. o
un point de la cole &lt;&lt; entre Nanles et la Ro- les formes ordinaires.
Oui, l'enfant que soignaient Gomin et Lasne La pauvre femme, qui ne d.. Yail jamais de sa
chelle » où un navire croisait, prèt à transétait mort le 8 juin : coïncidence surpre- vie, pourtant longue, comprendre un mot à
porter Louis XVII en Angleterre.
Pour assurer le voyage du fugitiî jusqu'en nante, il était mort au jour même ot1 les acrents l'intrigue dont elle a-rait été la dupe, voyait
\' endée, il avait été décidé qu'on cxpPdieraît de Mme Atkins attendaient sa délivr~nce. pourtant clair en ceci que, jusqu'à son derostensiblement, dans une direction Lout op- A ceux-ci, c'est le muet qu'on remet, le muet nier jour, elle crut que l'enfant mort au
posée, un enfant, de l'.lge el de la tournure resté logé au Palais du Temple et qui, sui- Temple n'était pas le fils de Louis XVI. Elle
du jeune roi, sous la conduite d'un (&lt; homme vant la dernière lettre de Laurent, doit, en n'avait ni preuve, ni certitude; mais elle avait
résolu n. Tandis que ,Ioule la police, à la nou- cas de danger, passer pour le Dauphi1i. Ils l'inslirn'l de la vérité, sans pouvoir démêler
velle de !'évasion, s'égarerait snr celle fausse ne furent pas longs à s'apercevoir que l'en- un imbroglio où tous ceux qui avaient agi
piste, 1~ Dauphin aurait le temps de gagner fant qu'on leur livrait n'était pas le jeune avaient ignoré ce qu ïls fai~aienl.
clandestrnement les provinces de l'Ouest.
prince. Bientôt MmeAtkios recevait cette lettre:
Résumons-en rapidement les phases. ~
« L'homme résolu » qu'avaient découvert, «Oui, nous avons élé trompés, cela est mal- t 9 janvier 1794, le Dauphin est enlevé du
pour mener à bien cette diversion, les agents heureusement trop certain, je vous l'ai déjà Temple. Qualre personnes seulement sont du
de Ume Atkins, n'était autre qu'Ojardias. De marqué positivement. .. »Et Mme Alkins le note: secret : l'impresario (Chaumette, Hébert ou
quelle façon l'avaient-ils renconlré? Üll? On &lt;&lt; J'étais fort opposée à meure un autre en- un autre); puis les trois agents d"exécution :
l'ignore. S'était-il présenlé à eux, leur avait-il
été recommandé comme uu auûliaire inventif
et dégourdi? fJ'est probable. Mais une question se pose, effarante : Comment, dès les
pre~ers mots, Ojardias n'arrête-t-il pas les
conJurés en leur révélant que l'enfant qui vit
au Temple n'est pas le ùauphin? C'est lui,
Ojardias, qui, dans la nuit dn 19 janvier 1794,
~ char~é le fils de Louis XVI sur son dos, qui
1a sorll du Temple et placé sur la charrette
de Simon, c'est lui qui l'a conduit jusqu'à la
rue Phélippeaux, et voilà que, dix-huit mois
plus tard, quand on l'ient lui proposer de
participer à une nouvelle évasion du même
Dauphin, il ne sourcille pas, et accepte tran![uillemenl la besogne 1
Cette fois, d11 moins, son rôle e~t moins
dangereux; averti de ce qu'il doit Faire, il va
trouver un certain citoyen Morin, greffier de
la section de Bonne-Nouvelle, avec lequel il
a été en relations ; il le décide à lui confier
son petit garçon,.dont la physionomie, le teint
pâle, les longs cheveux, rappellent suffisamment l'aspect du Dauphin; et, après une nuit
passée dans une auberge, il se lance avec le
petit Morin, en chaise de poste, sur la route
d'Auvergne.
lls vont à Thiers, c'est le pays d'Ojardias.
En chemin, celui-ci ne manque aucune occasion d'êtr.e remarqué: il pousse l'audace jusqu'à rosser le postillon d'un conventionnel; il
d(barque à Thiers chez un notable de la ville,
M. Barge-Béal, fort étonné de cette intrusion.
Ojardias s'attendait bien à ce que, dès le lendemain de son arrivée, parviendrait à Thiers
l'an~once de l'évasion du Dauphin. Il se préparait à la chose, quand, subitement, un
bruit se répand dans la ville ; le courrier
venu de Paris a apporté la nouvelle de la
mort au Temple du fils de Louis XVI.. ..
La mort! Ojardias, affolé, disparaît aussitôt, _laissa~l chez M. ~arge-Béal, interloqué,
le peul MorJD non moms slupéfait. Achevons
en deux mots de raconter l'a,•enture de ce
dernier. On l'interrogea: il déclara le nom
C-hchè Braun et C
de son père et raconta le peu qu'il savait· les
autorités de Thiers communiquèrent les ~enLons xvu cm:z LE CORDONNIER S11t1ox. - Tableau d~ Cil.ARLES DE COUBERTIN.
seignements à la police de Paris, laquelle
confirma par retour du courrier le récit du
petit Morin. D'ailleurs nulle confusion n'était Iant à la place du Roi : j'observais que cela Simon, sa femme et Ojardias. Chaumelle et
possible : le prisonnier du Temple était bien pourrait a,·oir ui;ie suite fâcheuse el que ceux Simon sonL guillolinés avant d'avoir pu se
mort : on arait fait son autopsie, mis son qui gouvernaient alors, après avoir louché larguer de ce qu'ils ont fait. füstent donc de
11

�..-

fflSTO'J{l.Jl

"-----------------------

la délivrance du Prince deux témoins seul·ment, la imon el Ojardia .
L'enfant subslitué vil reclu · ju-qu 'au

• C.\PET, LEVE-TOI! •· -

sioo volontaires : tantôt, d'après lui, l'enfant a tenu les plus ùeaux discour·, tantôt il
gardait un muli·me ab o]u. Toujours, par

u-.:iprts ,me est~mte ('utllü sous la Rest~ut'ollion.

9 thermidor. Laurent, qui en prend pos ession à celle date, 'aperçoit forcément que
cet enfant n'est pa le Dauphin : n'importe,
de ceci il ne dira rien à per~onne qu'à Barras i il entreprend de livrer cet enfant aux
royalistes, el, ne vouvant ou n'o anL le faire
ortir du Temple, il le cache au grenier de ]a
Tour et met à sa place un muet. Laurent et
Gomin, de connivence, gardent pendant cinq
mois ce deux enfants, le muet officiellement,
l'aulre, celui que Laurent a présenté à Gomin
comme étant le rrai Dauphin, de façon clandesline. Pui , pris d'inquiétude, gagné peulétre par les terreur de Gomin, Laurent prend
le parti de faire cesser cette situalion intenable. Il réintègre l'enfant dans la pri on et
e débarra se du muet, qu'il garde cependant
à proximité, en cas de besoin. Laurent qui
en sait plus que les autres, qui s'e t compromi davantage, c1uitte le Temple et bientôt
la France; il meurt aux colonie ; Gomin
garde son emploi, persuadé que l'enfant qui
lui reste confié e t le Dauphin; La ne, qui
vient l'a;;sister, n'a aucune rai on de soupçonner le contraire, et quand )'enfant meurt
sou leur yeux, ils peuvent, de bonne foi,
jurer qu'il ont a i té au derniers moments
du 61~ de Louis XVI.
Pourtant Gomin aura toujour une arrièrepen ée; de novembre 1704 à mars 1705, il
s'e I gra\'ement compromi dan l'affaire du
muet, cl voilà pourquoi, tout le reste de a
vie, ses récits du Temple ne eront que réticences et contradictions, erreur· et couru-

prudence, Gomin en revint à ceci : oui, le
prisonnier parlait, mais ceci se ,·appo1'te
aux dernier temps de 11a vie. Et comme
voilà expliquées la confiance, l'amitié, la reconnaissance que lui témoigne. après le
juin t 705, ,radame Royale! EUe l'a interrogé, el il lui a dit que Laurent el lui ont
tout tenté pour sauver le Prince, mais qu'ils
se ont vus obligés de réinté!:!rer le Dauphin
qui, définitivement, est mort malgré leurs
soin . Et ladame Royale le comble d'attention ; elle le veut près d'elle ju qu'à Bâle.
Quant au porte-clefs Baron, elle l'attache à
per onne et l'emmène à Vienne. Plus lard,
elle fera obtenir à Gomin une sinécure somptueu i&gt;mcnt payée, la conciergerie du château
de Meudon. C'est qu'elle lui a fait promettre
de ne jamais parler de l'affaire du muet :
puisque le coup a manqné, à quoi bon jeter
un doute dans l'esprit du public?
Et il n'y fera jamais allusion; mais, comme
il n'e l pas de force. toutes .es déclarations à
venir prendront, de cette lacune, un tour de
fau seté, un air de pot-pourri et de radotage.
El Barras? va-t-il, dan· e Mémoires, reconnaitre qu'il a berné l'hi toire? Qu'auraitil à dire, d'ailleurs? Oo a placé ous a surveillance, lors du 9 thermidor, un enfant
qu'il sait ètre mort au Temple, onze mois
plus lard. Voilà ce qu'il écrit- el hien ècbemeat - et a Yec un lacoru~me étonnant.
En conrer alion, il era moin discret. ...
Et Laurent? C'est lui qui découvre la subLitution; pourquoi on silence'! liais pre que

au itol après sa sortie du Temple, il est
parti pour les Colonies, d'oh il ne rentre en
France que pour quelque · moi et oit il repart
bientôt san en ja111ai revenir
'on, personne n'a parlé, parce que aucun
des sunivanls n'a.rail rien à dire de précis,
lie certain ou de profitable. Mai comme on
comprend maintenant celle ma .e de témoignages indécis, qui surgi sent peu à peu à
me~ure que e po~e. plus impérieu emenl, le
problème de l'érn.ion ! Que de gen ont él ~
mêlés, plu, ou moins directement, à l'intrusion
du muet, à sa :.ortie, à telle ou telle démarche nécessitée par l'intrigue où •e déballait
Laurent! Combien de commissaires, après
vingt an~ écoulé , e sunl rappelé les cir. con lances de leur. journées de garde au
Temple! Que de compère il fallait mettre en
jeu qui plu. tard e sont ,onvenu d'un trait,
d'un mol, qui ne les avail pas frappés 1,
l'époque! Un Yolume suffirait à peine pour
contenir ces déclaration , a. sez insigni11ante
pour la plupart, ~ouvent fantaisistes, bien
rarement dignes d'ètre étudiées sérieu ement,
mai où l'on sent pourtant qu'il y a un soupçon, un écho de la vérité, .ans qu'on puis e
savoir, tant la question est touffue et complexe, à quel fait rapporter tel témoignage,
ni même i ce témoignage n'est pas de pure
imaginalion.
Donc, de tous ceux qui ont été mêlés aux
divers événement du Temple, deux témoins
seulement .avent - et avent de façon certaine : - ce sont toujours les deux seuls
survivants de l'évasion du i 9 janvier 1704:
la Femme imon et Ojardias. Celui-ci, re lé
caché après l'affaire du petit Morin, fut découvert par quatre individus, aîûliés 11 une
bande royaliste de l'Am·ergne et nommé
Gavais dit Racle, Colin, Barie et Duboi .. Ce
ont ces hommes, dit un rapport con ervé
aux Archives, &lt;c qui ool a sassiné Ojardias,
de 'fhier ·, qu'ils 71rélendaient êll'e tm agent
de la police gmérale : il l'ont tué ~ur la
chaussée d'un étang où il l'ont jeté el d'où
on l'a retiré quelque temps après. Je ne . ais
par quelle fatalité on n'a pas poursuivi cette
affaire .... Il A quelle date placet· celte vengeance de rojali tes? On ne sait. 'foute les
recherche que nou avon fait~ pour connaître quelqu'une des circonstances de la
mort d'Ojardias sont restées san ré ultal. li
parail avéré que ses assassins, arrêtés pour
d'autres exploits atu: environs de Dijon, pé:rirenl tous quatre de mort violente : Colin
f ul tué en se déîendant dans une auberge,
Gavais, étouffé dan sa prison, à Dijon, Barie
et Dubois auraient été guilJotinés à Paris.
Quand? Pourquoi? Nul indice.

1 jardias mort, un eul témoin reslait donc
de l'évasion du Dauphin : la femme imon;
el, par bonheur, elle sur1·écul assez à la Révolulion pour que on lémoigna"e ail pu
ètre recueilli. 11 le fut bien des fois : réfugiée à l'ho pice de Incurables de la rue de
èvres. dep11is le 1:! avril t 706, elle ne ce as

de raconter, avec prudence d'abord, puis alec
une conviction oli Linée, o qu'elle a"ait saisi
l'occasion de son déméuagement du Temple
pour emporter le Dauphin dans une charrette remplie de harde ; quand il fallut ortir, le gardiens \'Ou laient visiter la voiture;
mai la .~iruon s'était gendarmée, criant que
c'était on linge sale el que per onne n'y
mettrait le nez. 11
La Ît!mme imon servit cc récit à plus de
vingt auditeurs, entre autre et surtout aux
religieuses des Incurables: toute l'ont au1henti11uement rapporté. De,·anl le chefs de
la police c1ui l'interrogèrent en f8 l 7, la veuve
du cordonnier [ut plus réservée : elle afürma
d'abord _a com·iclion de l'~vasion, « coo1·iction si intime que rien ne pourrait l'en dis~uader n; mai., comme on la pressait ,le ·e.rpli'{uer, elle se perdit dans des racontar
invraisemblables ou oiseux : mais plu tard
elle déclara q11'ell&lt;'. nrail ben11co1111 d'autre.~
clwses plus grai•e el plu.~ décisives dont elle
ne parlerait que lors ;u'e/Le serait appelée
ilet·tuit la justice.
Or, c'était l'époc1ue où l'on jugeait à
Rouen le Faux Dauphin \lathurin Bruneau.
On se garda bien de comoquer la femme
imon, dont le témoignage, pourtant, aurait
eu, . emble-t-il, grand _intérêt.
Au nombre des curieux qui ,·inrent la
que tionner dans sa cellule de l'hôpital, se
trouva le personna"e connu sous le nom de
baron de l\it:bemonl. ll deYait, plu lard, se
présenter en concurrence al'ec queh1ue autres comme étant le fil de Louis X\'I.
Di ons loul de suite que ce Richemont fut,
bien prohablemcnl. un cbarlalan. Or, la
Simon. ayant cru reconnaitre en ce vi ileur
son pelit Bourbon tant regretté, lui détailla
san réticences toutes les circonstances de
l'évasion ; lui, de son côté, dé ireux de e
do ·umenter, l'invita à s'épancher. On peul
être a uré que, trente an plus tard, lor qu'il publia le récit de son entre\'ue ayec la
femme imon, il eul grand soin de reproduire Ires fidèlement la ver·ion de la bonne
femme, 6an y rien ajouter ni sans en rien
di traire, par crainte de tomber en contradiction avec les dC-claration qu'il avait faites
par elle de,·ant la police de Louis .'Vlll, déclarations dont il i!!Dorail la teneur; et voilà
comment on peut considérer le récit de Richemont comme émanant de la Simon ellemème, d'autant plu qu'il e l po sible de le
(Reproduction lnter.ille.)

Lo111s XV11 s1EST-1L

contrôler, ur certain points, 11 l'aide de
documents authentiques dont elle n·a pas
soupçonné l'existence. C'est ce récit qu'on a
lu plus haut.
Ainsi le ,eul témoin qui ait pu parler a
parlé. li e t vrai que sa déclaration n'e. l
explicite que ur le fait mème de l'éva ion.

Il resterait ici à poser la c1uestion angoissante, la question dont la olution semble reculer el fuir à me ure qu'on :.'efforce de la
dégager : qu'est devenu le Dauphin évadé du
Temple1
(ci tout c l m, stère et obscurité : on le
conduisit rue Phélippeaui, a sure füchemont
d'après la Femme imon. La rue Phélippeaux
était très Yoi. ine du Temple : la rue Réaumur
en occupe actuellement l'emplacement. Qui
habitait là~ A qui le Prince fot-il livré1 or
Lou ces points. pa l'ombre d'une lueur.
De 25 ou 30 prétendants qui . e présentèrent dao Ja première moitié du u e . iècle
pour réclamer le trône du roi Louis XVI leur
père, bien peu ont dignes de mention. Hichemont, l'un des plu fameux, l'un de ceux
qui firent le plus de dupes, était, nous le penson , un vulgaire impo leur. L'aventure d'un
antre, Mathurin Bruneau, fit grand bruit à
l'époque de la l\estauralion: lemonde royaliste
s'en émut, car bien des royali tes, et non des
moindres, croyaient alors à la sur~ivanl'C du
Dauphin, soit par tradition de famille, soit
pour a,oir été mêlés plus ou moins directement aux tenLatiYes d'évasion. Mais l'attitude
de Bruneau aux audiences de Rouen déconcerla les mieux di po és.
n seul parmi ces prétendant possrde
encore quelques partisans. C'est celui qui fut
connu sou le nom de Naundorff. li e l mort
à Delft, en i 45, el ses petits-fils, qui portent aujourd'hui le nom de Bourbon, sont
encore entourés d'une phalange d'amis si
fidèles el si dévoués qu'ils forment presque
un parti.
D'où vient aundor[? De quelle famille
est-il issu? On ne l'a jamais su, malgré les
efforts réitéré et les agissements de la diploL Ces ligne➔, on l'a dit, rurcnt publiées il y a
quelques année~ drji. llepuis lors, et tout rkemmcn1,
. G. ~- ■ dt:Cou•erl que :'iaundorll n'était autre
qu'un cerlam Charle~-IJenjamin Wcr!l'C, né à llnlle.
en We.tphalic. le 9 Mai 1ï77 . l\'oir le Jot1rnal de,
Débats du 25 Mars 1011.

ÉYADÉ

nu

TEMPLE? - - ,

matie de Louis-Philippe pour lui a si•mer un
étal civil. füi c'e t là une preuve que l'on
peutapp1•lané9alive: de ce qu'on n'a pu découvrir l'acte de n~i ance d'un per onnagc,
s'ensuit-il qu'il est d'origine royale'?
La res emLlance des traits de aundorff
a,·ec ceux de Louis XVI n'e t pas, davantage,
un argument Lien sériru1 : c'est précisément
cette re.semblance qui pouvait ug 0 érer à un
impo.teur l'idée de se po er en prétendant.
Non, cc qui étonne, c'est qu'il est indéniable
que ce paysan de ilé ie ou d'ailleurs, vivant
dans une réirion, à une époque et dan un
milieu où il lui était impossible de se documenter sur des (ail-. qui, d'ailleurs, ne sont
connus que depui · quelque trente ans, c'e!-t
que ce paysan silésien ait eu des lueurs de la
lérité : il savait qu'une première ub~titution
avait été opérée avec uccè ; il aYait l'introduction au Temple d'un enfant muet, ronnai. ait la cachette des combles de la Tour.
lalheureu. emenl, il a tenté, à deux repri c.•
de construire, à l'aide de ces indication
épar.es, un récit de « son évasion » qui e, l
inacceptable.
es partisans s'épuisent, par r pect pour
a mémoire, à étayer de déclarations .uccinctement contrôlées ce fantaisi le roman. C'est
une erreur : il fallait franchement admettre
que l'enfant sauvé du Temple n'a pas été
tenu au courant de circonstances de on enlèvement. Il faut noter aus, i que les copie des
lettres de Laurent t:laient en la po e · ien de
aundorIT, et qu'elle ont été Ja ba e de es
récits. Aujourd'hui qu'il sera établi que
ce lellres sont d'uneaulhenticilé non douteuse,
il de,ieat extrêmement important pour l'étude
de la question ~aundorfT de a,·oir par quel
moyen elle étaient parvenues entre es main .
Il ne les a reçues, é1·idemment, qu'à un âgr où
il en comprenait l'importance, car il n'aurait
pu garder pour lui ces papier , depuis -179:S
jusqu'en 1 IO, époque oi1 commence pour
ainsi dire . a vie politique, époque où il arrive
à Berlin après une série de malheurs qu'il a
contés.
Qui donc a remis à aundorff les lettre de Laurent? Quand le a-t-il reçues~ li
a certainement îait confidence de e. ren eignements à sa famille, à «la prince e » Amélie,
sa fille, qui fut le plus valeureux champion
de sa eau e, à Jule Favre, son dé(en eur devant la Cour de Paris. Oo nou doit cette
révélation.
G. LENOTRE.

�'-------------------------,---------~CELLE TINA YRB

+

Madame de Pompadour
qui s'appelait Jeanne-Antoinette Pois on. C'était une enfant charmante, tellement charmante, que Mme Pois on, qui aimait beaucoup sa fille, faisait pour elle le rèl'es les
plus bizarres. A force de rèver l'a\·eoir, elle
voulut le connaitre. Elltl conduisit sa fille,
qui a,·ail alors neuf an. , chez une chiromancienne. Celle-ci, qui n'était pas olle, ,it Lout
de suile à qui elle al'ail affaire; elle comprit
l'âme ecrète de Mme Puisson, lui fit le grand
jPu el lui déclara : « la chère dame, votre
fille ne sera pas reine, mais elle sera presque
reine, elle sera la maitresse du fioi. o
Mme Poisson avait un tempérament de
mère d'acLrice; elle était, en plus jolie, une
orle de ~fme Cardinal. Cette prédiction lui
fi L un très grand plai ir ; elle embras a sa
fille el la surnomma « Reinetle ». Désarmai
dans la maison on ne l'appela plus que par
ce nom.
Quand on élève une demoiselle pour le Roi
ile France, on lui apprend autre cboso que
l' Ave Afaria el le tricot. fieinette apprit le
CONFÉRENCE
chant a1'ec le fameux. maitre de l'époque, Jéde Madame Marcelle Tinayre
lyoue, la déclrunation avec le poète Crébillon,
le clavecin, la danse, etc. Elle de sioail "entiment et gravait même des pierres fine . Quand
Mesdame , Me ieors,
elleîut grande, elle fat trèsdemandéedansles
11 y avaît à Paris, ,ers 1721, un ménage salons pari iens. U. Poisson n'y paraissait
bourgeoi~ qui ne pratiquait pas du tout les pas. Mme Poi on n'était pa d'une très bonne
\ertu bour"eoises. C'était le ménage d'un éducation, mais la jeune fille ét.ait délicieuse.
commis de üoauce, appelé François Poisson, Un soir, chez Mme d' Angl'r,,illier , on lui
et de sa jeune femme, ~radeleine. Ce ll. Pois- fil jouer du clavecin et efüi en joua d'une
·on él:til très vilain, au si vilain que son façon si i:mouvante el si palhélique, qu'une
nom. li étaiL mème gros ier dans son lan- dame, pas lrès jeune, pas très jolie, qui se
rrage, fort vulgaire el un peu tripoteur. li trou,·ail là, se mit à fondre en larmes et se
avait élé chargé de fournitures militaire el il précipita dans les bras de la musicienne en
avait reçu beaucoup de pots-de-vin; il avait l'embrassanl. La jeune mademoî ·elle rois on,
même risqué la potence, mais avait échappé étonnée, demanda qui était celle dame qui
à ce danger en faisant un petit voyage il aimait tant la mu ique. On lui répondit que
Bruxelle . C'était un ùomme d'affaires I En- c"était ~lme de Mailly, la maîtresse du Roi.
Reinette pen a alors que le Roi n'avait pas
fin, M. Poisson accepta les petits inconvénient de son métier. 11 fut Lrès patient, il très bon goùl el la prédiction de la chiromanattendit el intrigua un peu; il revint de cienne lu.i revint à la mémoire. Pourtant,
llruxelle pour retrouver sa fortune, sa place quelques mois plus tard, elle épousa un beau
jeune homme, mai · qui n'était pas lt! Roi;
et sa femme.
~Ime Poisson était très jolie. Elle avait c'étail le propre nereu de M. de Tournehem,
deux. enfants jolis comme elle, qui ne res- il s'appelait M. d'Étioles. M. d'Étioles était
semblaient pas du tout à on mari. Les mau- très amoureux de sa femme et n'était pas
\aÎ es langue prétendaient qu'ils ressem- jaloux, parce que lui ne crorait pas à la carblaient un peu à un ami d&lt;l la famille, qui tomancie.
Reinette parut contente. Elle eut un fils
était un homme beaucoup plu distingué que
~- Poisson et qui , 'appelait M. Le r ormant qni mourut en bas-âge el une petite-fille
de Tournehem. Cel ami de la famille avait qu'elle aima passioooémcnl, comme sa mère
une tendresse particulière pour la petite fille, l'avait aimée. Elle s'entoura d'arti tes et de

Mme Marcelle. Tinayn nit. sit. cont:Lnte. pas
d'ttn un admirable icrivain. Elle a su conqui-rir, e.n outre, une place au premier rang
de. nos plus brillants confire.ncie.rs, C'est ainsi
que, riccmmcnt, sur l'invitation du groupe littéraire I' « Acropole • et de. son distingue: préside.nt, M. Maurice. d'Amhille., die •• parlant
de. Nttdttme de Ponipttdour devant un auditoire
rrès nombre.ux, repris e.t développé le thème
déjà traite: par clic dans son exquise. priface
au premier volume de.s M é MOIRl!S Dl! U, Fl!MME,
que. M.F. Castaniipublicà la Librairie. Jules
Tallandier. De cdte. itincctantc causerie improvisic, il ne resterait rie.n, si notre magaiine n'avait eu recours à la srinographie pour
en garder une transcription aussi corn piète
cr fidr.lc que possible. C 'est donc le ~xte
ainsi obtenu qu'on va lin lei. Auurimcnt, il
ne. saurait prétendre, sous cette forme. à ivoquer pour lu lecteurs et lecrdces d' • Historia " le charme qu'y ajoutait la parolc mtme. de
la gucie.usc conférencière. : il n'en constituera
pas moins, pour eux comme. pour lcs audin:urs,
un rigal du plus délicats.

gens de lettres. Elle avait une certaine situation de fortune, une belle maison à la campagne, et l'on passait chez elle des soirées
charmantes. Elle était un peu llirteuse, mais
on n'a,·ait rien à en dire. Quelquefois, par
manière de plai anterie, elle disait à ses amis:
11 J'aime tant mon mari que je ne le tromperai jamais qu'a,·ec le Roi. » Et M. d'Ktioles
trouvait la plaisanler.ie charmante. Il ne se
doutait pas que les femmes ont quelquefois
des ÎJÇOll' trè · ournoi es d'ètre sincères el
que plus la vérité est candaleuse, moina on
ris11ue à la proclamer.
Bientôt tout le monde sut que la petite
d'Étioles était amoureu e du Roi, mais le Roi
n'en savait rien. li avait déjà enterré plusieurs maîtresses el il allait enterrer bientôt
sa maitresse actuelle, tme de Cbàteauroux.
Cependant, Mme de Châteauroux n'élait
pas encore enterrée. Elle connut avant le Roi
l'existence de la pelit.e Mme d'Étioles, qui
avait une mai on de campacrne prè. de la
forèt de Senarl. Elle avait remarqué eeltc
petite femme fine, gracieuse, loujour babillée
de bleu ou de rose, qui conduisait elle-même
une petite voilure et suivait même la chasse
royale.... Le Roi au.si finit par remarquer
cette petite femme rose. A ce moment-lb.,
Mme de Châteauroux était extrêmement inquiète, et c'est alor qu'elle mourut ubitement, ce qui était forl désagréable pour elle,
mais lui épargna beaucoup de déplaisir.
Le enice funèbre n'était pas terminé
qu'une foule de dames très nobles a piraie11L
à con oler le Roi. Elles ne 'avi aient point
que le Roi portail malheur à se maitresses ....
Elles mouraient toutes! En Italie, on eûl dit
que 1 Majesté avait le mau,·ais œil, mais en
France on di ait simplement que Sa Majesté
avait de très be.aux Jeux el qu'il pouvait être
aimé pour lui-même.
Ètre aimé pour soi-même, c'est un bonheur qui est plutôt rare pour le Rois, it
moin qu"ils ne soient détrôné . Les gen
trè' puis anls, par exemple les banquiers,
le ministres, les directeurs de théàtres, le
directeurs de journaux, enfin tous les potentats de la société parisienne qui, par leur
situation, peu vent rendre service à de jolie
Iemmes ou aux amis des jolie' femmes, sont
très ollicités .... U ont rarement très heureux. Quand u11e charmante personne leur
dit: «Oh I que vou-. m'êtes sympathique!... »
ils ont de la méfiance, à moins qu'ils ne
soienl très bêtes ou très épri , et le souvenir

de leur grande fortune gâte leurs bonnes fortunes. Il en !'St de même pour les Rois.
liais Loui X\', par chance, était de ceux.
qui peuvent inspirer l'amour; il avait été
aimé par Leaucoup de femmes, à commencer
par la reine arie Leczinska . • larîé à
dix-sept ans avec celle Polonai e honoe
et vertueuse, mais san beauté, il a,·ait
la grâce d"un Prince Charmant et la
vertu d'Uippolyte. [I était tellement
ignoranl des femme qu'il trouva la
sienne délicieu. e et qu'il en fut amoureux. Il eut d'abord a\'t'C enthousiasme
une demi-douzaine de filles ; elles nai saient par couples ou toutes eules, à
Lerme ou avant terme, il en naissait
tous les an -. Au bout de cin4 ou six
filles, la Reine commençait à être très
Fatiguée. Elle était !roide comme le pôle
nord, tellement froide qu'elle ne pouvait jamais se réchauffer. Elle avait
dou:se couvertures en hiver el sept en
été. Sur ces couvertures, elle arnit encore une quantité de petits chien très
gentils, mais Lrès remuants. Le Roi fut
un peu déçu, puis Lrè déçu, et enfin
tout à fait déçu. Il commença à regarder les autre femmes; il les regarda
si bien qu'il de"inl amoureux de ~lmede
llailly, puis de la œurcadettedeMmede
Maill}, ensuite de la troisième œur de
Mme de tailly .... Toute la famille de
Mailly y pas&amp;a. Mais, en même temps,
sans entbou.iasme, et par devoir prof€ sionnel, il continuait d'avoir de filles . Il
en urvint ·ncore une demi-douzaine. La
Reine était à moilié morte quand le Dauphin
naquit. Alors elle déclara au Roi qu'elle l'aimerait toujours d'une pure tendre se, mais
le supplia de la laisser repo er seule sous
des couvertures toujours plu épaisseset avec
des petit chiens toujours plus remuants Le
!loi fut libre, l!t il faut convenir que c't' t
encore une excuse pou:r lui. Ce pauvre
Lnui XV a une réputation épouvantable de
débauché et de très mauvai mari, mais on
ne fait pas .is ez attention à l'hi toire des
couvertures et des pelits chiens. C'est pourtant cela qui explique tout.
En i 745, le Roi était moralement libre;
il était, aussi, libre de cœur, car il élaiL veuf
de sa dernière maîtres e. Il est très triste, il
va marier on fils, mais il n'a pas du tout
l'àge ni la ligure d'un grand-père. C'est un
homme de trente-cinq ans, de belle taille, de
très noble mine, qui ressemble, en beau, à
sa mère, la duchesse de Bourgogne. Mais la
Ouches e était vive et gaie, tandis que le Roi
est naturellement méJaocolique, plus distant
que hautain, plus égoïste que méchant, avec
une disposition invincible à la méfiance. Son
enfance solitaire et sans caresses, le spectacle
des intrigue de cour, l'avaient rendu à jamai
dissimulé. 11 n'avait conllance en personne,
pa même en loi. [l élait éternellement ennuyé, et si, en cherchant l'amour, il a trotiîé
la débauche, c'était peut-être pour fuir l'ennui.
Au momenl du mariage du Dauphin eurent
lieu de très grandes fèl~. On donna au

château de \'er aille" un bal dont l'accè · était
presr1ue libre . 11 y ,l\'ait des buffets épouvantablement encombré· ; 500 ou 600 personnes
mangeaient as i ·es par terre, d'autres étaient
dans les escaliers. Un lromaiL là un monde

L.\

BELLE JAROJNIÎ::RE.

1Portr.tit ùe

MAOA-'IE DE P o ,1 PAUOU1t.)

Tatl~.J11 Je

V.-.:, l,oo.

trè mélangé. La plu minre bouraeoisie y coudoyait 1::1 plus haute noblesse. La Reine y fol, le
Dauphin égalcmentaYec sa nouvelle Dauphine.
On attendait le Roi, mais il ne veuait pas. On
savait pourtant qu'il devait paraitre ous un
déguisement ingnlier, costumé en if de Verailles. On vit enfin 110 personnage qui était
habillé en if ; il portail une sorte de vêlement verdàtre avec du feuillage qui affectait
la forme d'une pyramide.... Puis uu autre
dégui étout pareil, el i:ncore un autre. Il y en
avait huit. Et toutes les grande dames ·enues
pour consoler le Roi se demandaient quel
él&lt;'lit l'if qui était le bon. Parmi ces grande
dames, il y en avait une qui se croyait beaucoup plus maline que les autres; c'était la
présidente Portail, une dame qui avait une
très mauvaise réputa.Lion. Elle avait un toupet
extraordinaire, et elle crut loutde suite qu'elJe
avait reconnu le bon i[. Elle fit mille grâces
à cet arb.re, l'arbre. y fut très sensible, el l'on
vil disparaître l'arbre et la Présidente dans
un peLit appartement. [ais la présidente Portail s·aperçut trop tard qu'elle s'était trompée:
elle avatl pris l'écuyer du Roi pour le Roi.
Celui-ci n'J avait ri.:n perdu, mais elle n'y
avait rien gagné.
Cependanl 61me d'Étioles, sous un domino
noir, causait dans un coin a,·ec uni[. Comme
elle avait élé averlie el bien stJlée, elle savait
à qui elle avait affaire. Ce fut une minute
exquise, et, prolitaoL de la liberté de celle
cobue presque démocratique, le R.oi et la
jeune femme 'entendaient fort bien.

.MADAME DE POJKPADOTJJ(

.

Les jours suiî'ants, Mmr. d'Étioles allait à
Versailles en grand mystère, el ce fut entre le
Roi et elle une affection loutesentimentale. Mais
vers lemilieudc 1715, Mmed'Étioles s'installa
à ,er ·ailles et s'y montra avec le Roi el les
amis du Roi. C'était une véritable déclaration. M. d'Élioles eut un très "'rand
chagrin lor qu'il apprit ce qui e pas:,ail. li s'évanouit de douleur. Mai_
comme il était très amoureux, il écrivit à sa femme qu'il était prêt à lui
pardonner, à la condition qu'elle revînt. Mais Mme d'Élioles n'a\•ait pas
envie &lt;l 'ètre pardon née .... Elle fi L prononcer la séparation de uiens par le
Châtelet et reprit sa dot et sa . fille.
M. d'Élioles en fut très affecté, il en
ÛL une grande maladie. Il guérit de sa
maladje et de son amour, puis il resta
longtemps très tri te. Quelques années
plus tard, il se trouvait en ,province
dans un diner, el un brave provincial,
qui n'était pas très au courant des bistoires scandaleuses, demanda quel était
ce monsieur si bien. On lui dit: «C'e t
le mari de madame de Pompadour. - ·
Ah très bien 1» Et, au dessert, le brave
homme s'approcha de M. d'Étioles et
lui dit : « Je suis charmé de faire la
connais ance de monsieur de Pompadour!»
Le Roi lui-même n'a l'ait pas été in. en ible au malheur de M. d'Étioles,
el il avait dit il ~a maîtresse : « Madame, vous avez un mari bien bonnète
homme. ,, Mais c·était loul ce qu'il potiîait
faire pour ce mari.
Mme d'Élioles con en-a pendant quelque
temp une attitude a~sez di crète. Le fioi Jui
savait gré d'êlre une uourgeoi e; il ne retrouvait pas avec elle le ennui qu'il éprouvait
avec les gen de la Cour et qu'il ne leur pardonnait pas. Il se rappelait par expérienet•
personnelle et par l'expérience de son bisaïeul
Louis XIV, quels étaient les inconvénients
des maitres es titrées. li n'avait aucune en,rie d'avoir à sa Cour une nouvelle fonlespan
qui serait a,ide d'argent, de charge C'l d"hon•
neur , el qui traînerait to~te une famille à
pourvoir. Avec la petite d'Etioles i) ne ri quail rien de pareil. Mais Mme rl'Etioles se
mil à pleurer, dit qu'elle ètait dé,honorée,
qu'elle açait fait au Roi un sacrifice épouvantable. Alors, le !loi pen ·a qu'il lui devait
unecompen_ation et4ue, pourlui-mème, il ne
pouvait pas avoir comme maîtresse une personne qui portail le nom de Poisson. Pour
faire passer ce poi son-là, il fallait la sauce
d'un Litre, et on trouva le litre de Marquise
de Pompadour.
En septembre 1745, lme .d'Etioles était
devenue Marquise de Pompadour, mais on dut
déclarer son ûtre officiellement. Ce fut alor
unecomédieextraordinaire. li fallait quelqu'un
qui con enût à présenter la nouvelle Marquise. Toutes les dames de la Reine refusaient de participer à celte affaire, mais la
Prj nces e de Con li fut très adroite. Elle dit
au Roi qu'elle voulait lui faire plaisir, qu'elle

�1f1STO'R}.Jl
ne pouvait rien refuser à Sa Majesté, et à la
Reine, elle déclara qu'elle était contrainte et
forcée. De cette façon, elle ménagea les deux.
La présentation eut lieu. On mena Mme
d'Étioles en grand costume chez le Roi à
qui l'on présenta Madame la marquise de
Pompadour. Le Roi devint cramoisi, il ne dit
rien, il était très embarrassé. Ensuite, on
mena la nouvelle ~farquise chez la Reine.
Les bonnes âmes de la Cour se demandaient
ce quP. la Reine allait dire. Eh bien, la Reine
s'en lira très bien. Elle était un peu philosophe, elle ne demandait à son mari que des
égards gue celui-ci ne lui accordait pas toujours. Elle eut presque pitié de l'embarras
de cette jeune femme et lui adressa quelques
petites phrases très simples qui furent très
désagr•iables aux amies de Mme de Pompadour et qui prouvèrent qu'elle avait gagné
la partie. Mais, après cela, il fallut aller
rbez le Dauphin; ce fut une toute autre
affaire. Le Dauphin était très dévot et c~la
l'ennuyait beaucoup de recevoir la maîtresse
de son père. Alors, obligé de donner l'accolade officielle à cette jeune femme charmante, il l'embr~ssa, posa sa joue contre
celle de Mme de Pompadour ... et lui tira
la langue. Toutes les personnes qui étaient
là s'amusèrent beaucoup. Mme de Pompadour
ne vit rien naturellement. Tout le monde
riait. Lorsque le Roi Je sut, il se mit dans
une colère épouvantable et ob1igea son fils à
faire de eirnuses à ~a maîtres e.
}lme de Pompadour avait trop d'esprit
pour montrer de la rancune; elle se vengea
en dP-Ssinant et gravant le portrait du Dauphin. Le Dauphin fut sensible à celte attention.
Voilà donc la prédiction de la cartomancienne accomplie. fleinelte Poisson est devenue Reinette de France. A cette époque,
elle avail juste vingt-quatre ans. C'élait une
femme plus jolie que belle, mais tellement
jolie qu'elle était presque belle. Elle avait
des cheveux châtains qui se souvenaient
d'avoir été blonds et qui étaient encore assez
blonds pour être un peu dorés sous la poudre.
Elle avait des traits forts délicats, une jolie
peau, une jolie taille, une bouche charmante,
des dents délicieuse . Elle aurait été parfaite
si ses lèvres n'avaient pas été un peu pâles.
Elle était déjà très anémique et elle avait la
mauvaise habitude dt: se mordiller les lèvres
pour les rougir, ce qui les abimaiL un peu.
es yeux n'étaient pas biens, ils n'étaient pas
verts, ils n'étaient pas noirs, ils étaient de la
couleur de ses émotions, c'est-à-dire très
variables. es manières étaient un peu hardie , vives, passionnées; elles devinrent bientôt imposautes, et l'ou peut dire que l'ensemble de sa personne, comme l'a déclaré
très justement un contemporain, semblait
faire la nuance entre le dernier degré de
l'élégance et le premier de la noblesse.
Elle était ambitieuse et avait le droit de
l'être, car elle était exlrèmement intelligente
et perspicace. Cette petite femme, sous la
poudre el les fleurs, cachait un cerveau très
solide et un e.~prit très clairvoyant. L'expérience lui avait appris bien des choses et

.M'A.DAME DE Po.MPA.DOU~ - - , .

l'intuition lui enseigna le reste. Ses petits
pieds délicats et intrépides ne glissèrent pas
sur le terrain nouveau et périlleux de la
Cour, pas plus qu'ils ne glissèrent sur les
fleurs semées par ses amis ou sur la boue
jetée par ses adversaires.
Mme de Pompadour était-elle amoureuse
du floi? Je crois qu'elle l'était. il y avait
beaucoup d'ambition dans son amour, mais
il y avait de l'amour sine.ère dans son ambition. Elle aimait le Roi parce qu'il était fort
aimable et aussi parce qu'elle croyait, en
l'aimant, qu'elle remplissait sa destinée,
qu'elle obéissait vraiment à une loi du destin.
C'est ce qui explique et mème ce qui excuse
un peu sa cruauté pôur li. d'Étioles. Elle
l'avait considéré comme un mari provisoire,
un premier échelon .... EUe l'en avait bien
averti pendant quelques années, puisqu'elle lui
disait à tout propos : « Je ne vous tromperai
qu'avec le Roi. » Elle tenait sa parole.
Mme de l'ompadour comprit très -vite que
le grand triomphe pour une femme amoureuse, ce n'est pas tant de conquérir un
amant très recherché, c'est de le conserver.
Et je vous assure que ce n'était pas commode de con erver Louis XVI Il avait tous
les défauts des hommes et avait aussi les
défauts des Roi , ce qui en faisait beaucoup.
Le Roi avait logé sa favorite dans un appartement qui passait alors pour modeste, et qui
est encore délicieux. Je suppose quP- tout le
monde connaît le château de Versailles. Si
vous avez la chance de séduire l'aimable
M. de Nolhac, - je ne parle pas de soudoyer
les gardiens parce qu'ils sont incorruptibles,
- vous pourrez peut-être monter jusqu'au
quatrième étage, par un tout petit escalier,
el visiter un appartement composé de trois
pièces. Il y a une chambre, un salon avec une
alcove, une seconde chambre où logeait la
chambrière, et des fenêtres qui donnent juste
sur la façade du Palais et dominent toute
l'étendue des jardins. C'est vraiment un plaisir très délicat que de regarder dans ce petit
appartement la glace de la cheminée qui esl
encore intacte et qui a reflété le joli visage
peint par La Tour. On peut reconstituer par
l'imagination toutes les scènes de la vie quotidienne. Il y a encore la place de la toilette
qu'entourait chaque jour 1a foule des courtisans. Vous y verrez l'alcôve intacte .... C'est
là que La ~larquise passa ses premiers jours,
qui Îurl'nl des jours de joie el de triomphe;
mais bienlôL elle s'aperçut que les couronnes
de roses ont beaucoup d'épines.
Sa jolie figure et son caractère énergique
et souple, ses talents el ses grâces la prédestinaient à ce rôle un peu dilficile de maitresse
de Roi. Mais la nature qui était si bienveillante pour elle l'avait trahie en lui refusant
une qualité essentielle, je -veux dire la santé.
Celle blonde un peu pâle avait dans les veines
un sang très pauvre, et même les douze couvertures el les petits chiens de la Reine
n'eussent pas suffi à la réchauffer. Le pauvre
Roi, très amoureux el très sensuel, retrouvait la Russie après la Pologne! li était très
vexé dans son amour-propre de bel homme.

La femme de chambre de Mme de Pompadour, ~fme du Hausse!, qui a laissé des Mémoires qui n'ont pas une grande valeur
littéraire, mais qui ont très intéressants,
raconte avec une parfaite naïveté des choses
qui donnent une idée plutôt mélancolique de
la vie de Mme de Pompadour. n cerlain
jour, Mme du Hausset s'aperçut que la favorite s'était mise à un régime bizarre : elle ne
mangeait plus que du chocolat vanillé et du
céleri. Comme ce régime ne lui réussissait
pas du tout, une de ses amies, la duchesse
de Brancas, lui demanda pourquoi elle avait
adopté un mode de nourrilure aussi peu
hygiénique. La marquise de Pompadour se
mit à pleurer et dit : &lt;&lt; Je suis troublée par
la crainte de perdre le cœur du Roi. Je
l'adore et voudrais lui Mre agréable, mais
hélas! il me trouve froide comme une macreuse ... il se dégoùtera de moi et en prendra
une autre. Je voudrais avoir un peu plus de
chaleur. » Mme de Branras lui répondit :
« Ma chère amie, ce n'est pas votre régime
qui vous empêchera de perdre le Roi. Ce que
vous avez de mieux à faire, c'est de vous
atlacher le Roi par d'autres moyens, c'est de
lui rendre votre société toujours agréable par
votre douceur. L'habitude sera un lien plus
puissant que tous les autres. &gt;l
Le conseil était très bon. Mme de Pompadour en fit son profit et c'est à partir de ce
moment-là qu'elle commença à devenir l'amie
du Roi tout en restant sa maîtresse.
Les péronnelles de la Cour lui reprochaient
beaucoup son origine bourgeoise et son nom
de Poisson. C'est pourtant cette origine bourgeoise qui explique certains traits de caractère qui assurèrenl la longue fortune de Mme
de Pompadour. Une Montespan peul être
altière, impérieuse; elle doit l'être, cela fait
partie de sa race et de sa fonction. Mais elle
fait trop sentir au Prince qu'ellP. déchoit en
s'élevant jusqu'à lui. Elle esl très exigeante,
tandis qu'une femme née dans un rang inférieur, qui s'est lentement élevée, qui a vu
beaucoup de choses et beaucoup de gens, qui
a perdu chemin faisant ses préjugés et ses
scrupules, cette femme, qui n'a pour la soutenir dans le monde ni l'armature d'une
grande fortune ni l'appui d'une famille très
noble, ne doit compter que sur elle-même.
Nulle Marquise authentique n'avait reçu
une éducation aussi complète et aussi parfaite que Mlle Poisson. Avec ses talE:nls de
peintre et de musicienne, son élégance e1q)lise et volontaire, son art de la convPrsation, la Marquise de Pompadour était, au
sens flatteur du mot, une parvenue de génie.
Elle a lous les caractères de la Parisienne
de race qui s'adapte el s'assouplit à toutes
les situations. Ou peut dire que c'est la première fois qu'apparaît dans !'Histoire de
France une femme qui esL vraiment la femme
de Paris. La Marquise de Pompadour peut
être à la fois une politicienne, une artiste,
une amoureuse el en même temps une bonne
mère de famille, et toujours une femme charmante.
La plus grande hahileté de llme de Pom-

padour, ce fut de comprendre et de flatter les
goûts du Roi au lieu de lui imposer les siens,
et d'amuser cet inamusable.
Ce n'était pas une inécure que d'amuser
le floi, et à ce point de vue on peut considérer
l'histoire de Mme de Pompadour comme une
histoire mm·ale.
Le !loi vivait complètement .tvec elle. JI
arrivait le malin dan" son petit appartement
du quatrième étage, il restait à la toilette de
son.amie jusqu'au moment de la messe. Il
revenait après l'office, mangeait un potage ou
une côtelette sans cérémonie, et. restait là
jusqu'à si:x heures du soir. Pendant tout ce
temps il fallait lui raconter des histoires,
faire de la musique, l'empêcher de s'ennuyer,
el c'était comme cela tous les jours.
Le Roi aimait beaucoup les potins. Ce
n'est pas très royal, mais c'est ainsi. Il avait
même l'habitude de se faire emoyer par Je
lieutenant des Postes des petits e1traits des
lettres divertissantes que ses sujets s'écriîaient entre eux, ce qui n'était pas très joli
de sa part. De cette façon, le Roi était au
courant de tout ce qui se passait à Paris ou à
Versailles. La marquise de Pompadour lui
racontait d'une manière spirituelle et charmante tous ces petits cancans de Cour, el
lorsque le Roi avait passé une heure avec
elle, il était comme un Parisien qui aurait lu
pendant une heure le Cri de Paris,
la Vie Parisienne ou autres journaux de ce genre.
Cela était nl!C('ssaire pour égayer
Je Roi parce qu'il avait une humeur
bizarre. 11 avait la manie des conversations macabres. Souvenl il aimait
à parler de la mort et cela durait pendant des heures. On essayait de parler
d'autre cbo3e, mais il n'y avait pas
mQyen, il revenait toujours à sa manie. Il prédisait les maladies des gens
bien portants et d'autres fois la mort
des gens qui étaient malades, et parfois lorsque ces derniers guérissaient, il n'était pas content du tout.
Pendant un voyagé qu'il faisait 11 Crécy, il était en voiture avec Mme de
Pompadour et une autre dame. Oo
passa auprès d'un cimetière. Le Roi fit
arrêter la voiture et fit descendre
on écuyer pour aller ,•oir s'il y avait
des fosses fraîchement creusées. Les
deu1 dames faisaient une figure!
L·écuyer revint et, avee quelque répugnance, dit : &lt;c Sire, il y en a cinq
ou six. n Alors la dame qui était là
dit à son tOllr : « Véritablement,
cela mus fait venir l'eau à Ja bouehe .... &gt;l
Mme de Pompadour, qui était
impressionnée par ces histoires funèbres parce qu'elle était très malade,
avait fort à faire pour éloigner ces
idées pénibles de la mort. Alors, lorsque le
Roi exagérait, elle se mettait au clavecin,
jouail uo air de Rameau ou de Lulli et chantait une ariette ou montrait quelque bibelot.
Cadlme la Marquise de Pompadour était très

collectionneuse ; c'est elle qui la première a
réuni des porcelaines de la Chine et du Japon.
Elle renouvelait le piquant de sa beauté par
des costumes imprévus el bizarres. Elit! s'habillait en _sultane pour recevoir le sultan;
avec une Jaquette ouverte sur la gorge, un
turban, des babouches et un grand pantalon
plissé en soie ouple et en gaze .... C'était la
première jupe-culotte, lancée par Mme de
Pompadour. Elle s'était fait peindre par Van
Loo dans ce costume qui lui seyait à ravir.
Mme de Pompadour fil mieux encore. Elle
osa ce que n'avait osé aucune des maitresses
de Louis XlV. Elle se fit actrice et danseuse.
Elle avait très bien senti que, lorsqu'un homme
commence à se fatiguer d'une femme, son
désir est ravivé par le désir des autres, et
que, plus elle est admirée par les gens qui
sont venus pour œla, plus il est flatté.
Elle avait organisé dans une des "aleries
de Versailles un petit théâtre que l'on° appela
le théâtre des Petits Cabinets; elle avait une
troupe d'amateurs. Mme dè Pompadour avait
même rédigé les statuts de cette troupe. Le
premier article disait que l'on ne r1&lt;cevrait
jamais des gens qui feraient leur noviciat
dans la troupe. On se méfiait des débutants.
li y avait de rrès bons acteurs, des actrices
du Théâtre-Français qui venaient pour donner des conseils aux comédiens improvi és,

LA SULTANE A LA TAPISSERJE.
(Portrait

de

MADAME DE POMPADOUR,

Tab~au de

VAN

vue de face.

Loo.

et parmi les chanteurs se trouvait le îameux
Jélyotte, le ténor à la mode, qui tenait les
premiers rôles.
Ces représentations avaient un énorme
succès. On joua d'abord Tartuffe, œ qui

était une drôle d'idée, ensuite les Trois Cousines de Dancourt, puis un opéra, Érigone,
qui eut un très grand succès. Pour celle circonstance, on invita la Reine, le Dauphin el
les filles du Hoi. La Reine viut et trouva cela
très gentil, parce que depuis très longtemps
son mari ne l'invitait plus jamais à rien.
Alors, elle sut grâce à la favorite d'avoir
peo é qu'elle existait encore à la Cour et elle
applaudit d'une façon fort aimable. Le gens
de la Cour, même CPUI qui étaieut du parti
de la Beine, n'osaient plus rien dire du tnut;
ils étaient absolument muselés. Ce fut le moment du grand triomphe.
Mme de Pompadour devait paraitre en travesti dans le rôle de Colin du Devin de village, de Rousseau. On raconte à ce propos
une histoire très amusante. Jean-Jacques
Rousseau de\'aiL assister à la représentation,
mais naturellement il pensa que c'était une
occasion de faire montre de républicanisme
et de philosophie, el il se dit que, loi qui
prêchait le retour à la nature, il allait montrer aux gens de Versailles ce que c'était
qu'un philosophe. li arriva avec une vieille
perruque, de gros souliers, un vieil habit.
Quand il fut là, comme il était timide, il eut
bien envie de s'en aller .... Il s'en alla et n'assi:-ta pas à la représentation. Mme de Pompadour ne lui en garda pas rancune, parre
qu'on savait que Jean-Jacque était un
original.
Parmi les fidèles de Mme de Pompadour il y avait d'autres g1,ns de lettres: Voltaire, Crébillon et Bernis
furent ses trois amis.
L'abbé de Bernis était un homme
charmant. Le Roi, qui s'en allait à la
guerre, ,·oulait laisser auprès de sa
mailres~e quelqu'un de gai el pa·
dangereux. C'est alors qu'il se dit:
« Je vais y laisser l'abbé. » On dit
à l'abbé qu'ilallaitaccompagnerMme
de Pompadour, et il accepta ce rùlc.
Il }ni adres~ait des madrigaux dans
le goùt du temps et qui sont tellement
du xvm" siècle qu'ils ont l'air de
pastiches. Cela semble avoir été fait
exprès, car on retrouve dans res
pil'Ce de vers de M. de Bernis tous
les clichés de l'époque. Les petits
exercices de M. de Bernis le firent
nommer amba~sadcur à Venise. Ce ne
fut pas un plus mauvais amba.sadeur qu'un autre.
Il avait auprès de Mme de Pompadour un rirnl en madrigaux. c'é1ait
Voltaire. Voltaire avait beaucoup plus
de génie que M. de Bernis, mais,
comme caractère, il était infiniment
moins sûr et moins agréable. li connaissait ~lme de Po~padour depuis
qu'elle était Mme d'Etioles. Il avait
beaucoup fréquenté chez elle et aYait
marqué par de petits madrigaux et de petits
vers toutes les étapes de sa carrière amoureuse. Voltaire n'était pas, comme Jean-Jacques, un sauvage; ce n'était pas lui qui aUait
à la Cour avec de gros souliers el de vieilles

�111ST0'/{1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J
perru'lues. Il voulait passer pour un gentilhomme. C'est un petit trarnrs très fréquent
chez les gens de lettres.
Une fois, Mme de Pompadour, qui n'était
pas alors la maitresse déclarée du Roi et
s'appelait encore Mme d'Étioles, lui envoya
quelquPs b,,uteill"..s d"un vin de Tokay qui
venait des cave~ royales. Voltaire lui répondit:
Sincéte cl tendre Pompadour,
Car Je peut vous donner d'avance
Ce nom qui rime avec amour
Rt qui sera hi~11t,il le plu• beau nom de f'ra.n ce,
Ce Tokn y rlt1nt votre Excellence
D11IlS Etioles me régala,
N"a-t-il pas quelque ressemhlauce
Avec le Roi qui le donna?
Il est, co,nm~ lui, sans mélange,
Il unit comme lui la force el la douceur,
Plaît aux yeui. enchante le cœur,
Fail du liien, et jamais ne change ....
Â force de petits vers, Voltaire obtint ce
qu'il n'aurait jaJ!lais obtenu avec ses plus
grands poèmes : le titre d'historiographe du
Roi, une charge de gentilhomme de la Chambre et un fauteuil d'académicien .... Mais Voltaire avait les dent~ longues et il voulut davantage. On lui permettait d'être amical : il
devint familier et même insolent. Il finit par
e brouiller avec le fioi et avec la Iavorite, el
écrivit à son lourdes petits vers méchants et
grossiers contre celle qu'il avait appelée la
« sincère et tendre Pompadour », tout cela
parce qu'il était jaloux du vieux Crébillon.
En effet, la ~rande raison de cette animosité de Voltaire contre Mme de Pompadour,
c'était l'a1Tect1on constante que celle-ci avait
pour le vieux porte. Créuillon n'était pas 11n
poète dramati11ue bien agréable; il faisait des
pièces tout à fait sinistres, on s'y égorgeait
tout le temps, le sang coulait, ce n'était que
fureur, poignards et empoisonnements. Je ne
crois pas que Mme de Pompadour aimait
beaucoup ses pièces, mais elle aimait beaucoup en Crébillon un vieil ami el un brave
homme. Voltaire,' qui était très supérieur
à Crébillon, n'a jamais pu lui pardonner cela. H ne se contentait pas d'être admiré, il voulait que l'on n'admirât pas Crébillon. Pourtant, lorsque Mme de Pompadour
mourut, il lui rendit justice et écrivit à un
de ses amis qu'il gardait à Ume de Pompadour un souvenir reconnaissant, qu'elle lui
avait rendu bien des petits services et qu'il
lui pardonnait tout juste d'avoir marqué une
sympathie exagérée pour Crébillon.
Vers 1752, il y eut un grand changement
dans la vie de Mme de Pompadour. Elle quitta
l'appartement du quatrième étage pour s'installer dans un appartement beaucoup plus
vaste el plus beau, au rez-de-chaussée du
Palais.
.l celle époque, Mme de Pompadour était
déjà très malade; sa beauté s'était fortement
altérée. Elle était aussi beaucoup moins gaie
et avait beaucoup moins d'illusions qu'au début cle sa liaison avec le Roi. Elle avait perdu
sa fille Alexandrine, qui était une très jolie
enfant, qu'elle aimait passionnément, pour
laquelle elle avait de grandes ambitions,
qu'elle voulait marier à un D11c ou à nn

Prince. a mort lui iut très douloureu e.
Elle avait été aussi extrêmement blessée
par les manœuvres de certains coll1'Ûsans,
par les méchancetés de ~laurepas qui avait
fait courir dans Paris des lihelles, de petites
chansons infâmes que la décence m'empêche
de vous citer et que l'on appelait les Poissonnade.~. Ses angoisses pendant la maladie
du Roi, la crainte cons~te d'être renvoyée
et remplacée, les trahisons d'amitié, la haine
du peuple qui voyait en elle le mauvais
génie du royaume, avaient détraqué ses nerfs
toujours tendus et vibrants.
En tout Lemps, elle avait combatlu pour
écarter des rivales. Richelieu, qui la délestait, avait mis en avant Mme de Coislin.
C'était une femme extrêmement hardie. Un
soir Mme de Pompadour rentra dans sa chambre en pleurant et dit à Mme du Hausset:
,, Vraiment, il n'y a rien de si insolent que
cette Madame de Coislin. J'étais à la table
de jeux, elle m'a regardée d'un air triomphant, en disant : « Eh bien, madame, j'ai
brelan de Rois. »- « Et le Roi, dit l[me du
Hauss1-l, Ju i a-t-il fait ses belles mines? fl
Madame de Pompadour répondit : &lt;&lt; Ob I vous
ne connaissez pas le fioi. Quand il devrait la
meure ce soir même dans mon appartement,
il lui montrerait de la froideur en public et
il me rerait des amitiés. Ce n ·e~t pas qu'il
soit faux naturellement, c'est son éducation
qui le rend ainsi. o
Pour parer le coup, Mme de Pomp:11.lour
eut une iMe bien féminine. Elle s'adressa à
Jannel, l'intendant des Postes, celui qui donnait au Roi des extraits des correspondances.
Jannel, qui désirait lui être agréable, glissa
dans le papiers que l'on remettait au Roi
une lettre probablement fabriquée, et allribuée à un vieux conseiller du Parlement. Ce
vieux magistral écrivait à un ami également
imaginaire, auquel il disait : &lt;&lt; li est juste
que le Roi ait une amie, une confidente, mais
qu'il garde donc(lt!lre qu'il a. Elle est bien,
elle ne fait de ntal î1 personne, et enfin sa
fortune est faite, elle ne demande rien. Celle
dont on parle aura toute la superbe de quelqu'un qui est de grande naissance, elle sera
exigeante, il faudra lui donner un million par
an et faire une situation à tous ses parents. i&gt;
Cette lettre du vieux conseiller au Parlement produisiL son effet. Le Roi, qui était
lrès avare, s'imagina que l'on en voulait à sa
cassette, el la liaison avec Mme de Coislin îut
arrêtée du coup.
La jeune com1.esse de Choiseul, plus habile, n'accorda presque rien au Roi et demanda tout. Mais ses propres amis la trahirent, et Mme de Pompadour, avertie à Lemps,
manœuvra pour évincer la rivale.
Mme de Pompadour, après quelques années
de œtte vie, était excédée, épuisée. Elle sentait que le Roi se détachait d'elle. Elle était
si malade, si fatiguée, que sa beauté avait
pâli avant l'âge. Elle fit alors une chose très
r~re : elle sacrifia l'amant pour garder l'ami,
el ce fut l'époque où, dans les magnifiques
jardins de son beau château de Bellevue, on
vit la statue de l'Anaitié remplacer la statue

de l'Amour . .Mais l'amitié de Mme de Pompadour n'était pas une déesse chaste et grave.
C'était une amitié .aux jambes nues, aux seins
nus, drapée de voiles aimables et qui ne cachaient guère que l'essentiel. C'était une
nymphe qui arait beaucoup fréquenté Vénus,
une amitié de tyle pompadour que Mme de
Maintenon n'eût pas voulu pour patronne.
Pourlant, ces deux marquises queje ne prétends pas comparer, eurent toutes les deux
ce même rôle de consoler par l'amitié les
ennuis d'un prince vieillissant. Chacune eut
un procédé particulier, une manière spéciale.
Mme de Maintenon a fondé Saint-Cyr pour
que le Roi se divertit innocemment à voir de
petites filles très sages jouant la comédie.
Mme de Pompadour, au contraire, a présidé, de loin, à l'organisation du Parc-auxCerfs où Lo11is XV fréquenta, de près, des
petites filles pas sages du tout.
La légende du Parc-aux-Cerîs a défrayé les
pamphlétaires. L'imagination populaire se
représente un château mystérieux, entouré
de grands arbres et clos de grands murs, un
château « lugubre c-0mme un abattoir P, ou
des portes capitonnées étouffent les cris des
victimes. Louis XV, transformé en ogre des
contes ou en Barbe-Dieue, y dévorait toutes
vives des enfants de sept à huit ans. Ce n·e~L
pas cela du tout. Le uai Parc-aux-Cerfs est
beaucoup moins romantique et la débauche
royale beaucoup plus modérée, et, si l'on ose
dire, plus bourgeoise.
Le Parc-aux-Cerfs existe encore. C'est une
modeste maison qui porte le n° 4 de la rue
Saint-~lédéric, à Versailles. Celle maison a
été remaniée, mai l'appariement est intact.
TI se compose de trois petites pièces basses el
de dimensions très modestes. 11 y a une petite
chambre, -un ~alon aYee une alcôve, et uu cabinet de toilette avec une espèce de petite
porte pratiquée dans le mur pour péaélrer
dans la place lorsque l'on voulait y veuir sans
être vu des domestiques. C'est là que le
Roi Louis XV logeait une ou deux, tout au
plus, de ses humbles favorites. Ces jeunes
filles venaient généralement de l'atelier de
Boucher. Le peintre Bo11cher, qui était ua
grand coureur de femmes et qui s'y connaissait, faisait venir de très jolis petits modèles,
et, comme il n'était pas très scrupuleux,il en
envoyait quelques-unes au Roi. C'étaient de
petites bourgeoises parisienaes , de petils
troLLins, des ouvrières en mode. On y rencontrait "llille Morphi, Mlle Robert, MHe Hénault,
el une jeune fille de meilleure origine qui
était extrêmement belle et s'appelait Mlle de
Romans. Celle-là ne fil que passer au Parcaux-Cerfs. Elle était très fière et voulut avoir
une maison pour elle.
Ume de Pompadour ne craignait pas beaucoup ces jeunes filles sans éducation et sans
influence, qui n'avaient sur elle que l'avantage de la jeune se, el sa froideur naturelle
lui épargnait la tristesse des jalousies rétrospectives. Elle n'alla presque jamais au Parcaux.-Cerfs, - je crois même qu'elle n'y alla
pas, - mais elle s'en occupa beaucoup, el,
de temps en Lemps, dans les circonstance

.MADAJJŒ D'E POMPADOU'l( - - ,

difficileS, on avait recours à elle. Elle y en- sans la permission du Roi, tellement elle
voirs, parce que l'étiquette ne permettait
voyait Mme du Hausset.
avait l'habitude de faire tout ce qu'il voulait. pas qu'un mort restât dans le Château de
Les Bourbons
étaient des 0uens prolifiques ,
•
R~i, qui n'avait plus rien à perdre, lui Versailles.
et lorsqu une de ces demoiselles du Parc-aux- d~t q~ elle_ pouvait. recevoir un prêtre et qu'il
Le lendemain, le cortège funèbre traversa
C~rfs rro~et~ait au Roi une nouvelle pater- a1ma1t mieux quelle mourût décemment.
la
place devant la grille du Château, sous une
mté, 11 faisait les choses médiopluie battante. Une des fenêtres
C!"ement. Il donnait à la mère une
s'ouvrit.
Le floi s'avança sur le
petite dol, _à l'enfant une petite
balconnet,
seul avec son nlet de
rente, et prus on rherchait quelque
chambre.
n
resta nu-tète sous la
tambour-major ou quelque beau
pluie,
regardant
la voiture aussi
sous-officier qui p.renait Ja mère
longtemps
qu'il
put
la voir, et des
l'enfant et la dot sans demande;
larmes
coulèrent
sur
ses joues.
des eiplications qu'on ne lui auPuis il rentra en disant: « Voilà
rait pas données.
les seuls honneurs que j'aie p11 lui
Les petites demoiselles du Parcrendre. &gt;&gt; Il était certainement
aux-Cerfs ne devaient pas savmr
au
si aflligé qu'il pouvait l'être,
qu~I était l'homme mystérieux
'
mais
la du Barry était là ....
qui leur rendait visite. On leur
Voltaire, qui s'était brouillé
di~ait que c'était un seigneur polodepuis longtemps avec la Marnais, parent de la reine, et que,
quise, lui rendit cependant justice
comme celle-ci était très dévote
lorsqu'elle
fut morte.
il était obligé de se cacher pou;
La postérité a été très sévère
ne pas scandaliser sa vénérablr
pour lfme de Pompadour, car elle
parente. Ce n'était pas très bien
a
drs accès de pudibonderie extrade la part de Louis XV de mettre
ordinaires.
Peut-êtremetrouverezsa femme dans cette hii-toire.
vous trop indulgente. Vous vouLes petites trouraient ce Polodriez sans doute que je vous dise
nais si Leau, si distingué et si
que je trouve la marr1uise abomiai~able, que quelques-unes, plus
nable.
Eh bien, non, elle ne me
curieuses que les autres, fouillèsemble
pas si abominable que
rent ses poche et comprireat que
cela. Bien entendu, il ne serait pas
leur ~i n'.était _peul-être pas
à souhaiter que toutes les femmes
Polonais, mais qu il touchait de
suivent
son exemple, mais il faut
près à la Reine. Ces petites curieureconnaître
qu'elle aurait peutses fm·enl punies comme Psyché.
être pu faire beaucoup plus de mal
Le Roi les éloigna et les maria
qu'elle n'en a fait, et qu'elle a
bien vite.
eu
sur le Roi une in0uence déliA.u moment de l'attentat de
cate,
qu'elle a plutôt retardé le
Damiens, une des petites jeunes
moment
où il est tombé dans la
filles, qui avait aussi reconnu le
Lr, P ,IRC-AUX·CERFS: L ' ESCALIER nu Ror.
.débauche. Elle Jui a donné une
flo! dans le visiteur mystérieux,
certaine curiosité intellectuelle, et,
(On \'Oit encore au mur les annMllx de la main coulante. )
se Jeta en sanglotant à ses n-enou1
même au point de vue politique
lorsqu'elle le revit après l'aUentat
elle
a joué un rôle dont je ne vous
en lui disant
: &lt;&lt; Mon cher S;i11neur
J ,11
•
0
,
Les derniers jours ile sa vie, elle fit venir parlerai pas, car cela n'entre pas dans le cadre
cru mourrr en pensant que vous étiez assas- un notaire, lui remit son te tameol, donna
de cette conférence.
sin~. Je vous en prie, ne mourez pas! i&gt; Le quelque chose à ses garde-malades, s'habilla,
Diderot disait: (( Que reslera-l-il d'elle?
R~1 ne fut ~as attendri; il prit la cho ·e sc fil mettre _un peu de rouge et reçu t le curé
Le
traité de Versailles qui durera ce qu'il
Ire. ma_I et I on envoya cette petite dans de la Madeleme, car elle avait une maison
pou~ra,
l'A~ou1: de Bouchardon qne l'on
une maison dr fous en di aut qu'elle rêvait Faubourg Saint-Honoré, ce qui fait que la
a~1rera à Jamais, quelques pierres gravées
tout haut.
Madeleine était sa paroisse. Ils causèrent, et
Tant d'efforts, tant de patience habile el lorsque le curé voulut se retirer, elle lui dit, qu.1 étonneront les antiquaires à venir un
tant de sacrifices assurèrent la Eituation de avec un sourire faible et gentil, 110 mot qui bon petit tableau de Van Loo que l'on r;garMme de Pompadour jusqu'à la fin de sa vie. est vraiment admirable : c1 Mon.sieur le Curé, dera quelquefois, et une pincée de cendres .... &gt;&gt;
Il est resté bien autre chose: l'École miliElle mourut satisfaite dans ses ambitions
cacore un moment, nous nous en irons taire dont elle s'occupa, la manufacture de
mais je crois qu'elle n'avait pas été heureus/ ensemble .... »
S~vres _qui est son œmTe, tout un style d'art
Ver les derniers temps, elle montra une
Elle s'en alla bientôt, Loule seule dans le decora~1~, et, enfi_n, une charmante image de
étrange résignation, un stoïcisme bien inat- terrible inconnu de la morl.
· '
la Par1S1enne qm est, dans la galerie des fitendu chez une créature faible et "TaLa duchesse de Pra lin, qui était à une gures historiques, comme une statuette de
cieuse qui atteignait à peine la maturité. des fenêlres de Versailles, vit deux. hommes
Elle semblait lasse de lout et d'elle-même. portant une civière sur laquelle se trouvait Sèvr13s parmi les marbres et les bronzes .
Selon l'expression d'un contemporain,
Quand elle se sentit perdue, elle fit deman- un corps recouvert d'un drap dessinant toutes
Mme
de Pompadour a encore des ennemis :
d_er au Roi quelle conduite elle devait tenir : lrs courbes et tous les reliefs du cadane.
elle
.a
aussi des admirateurs fanatiques. Elle
s1 elle devait recevoir un prêtre ou n'en pas C'étai_t ~me de :ompadour que . l'on rapdes amoureux. Quoi qu'on en pense
recevoir. Elle n'osait se sauver ou se damner portait a son hotel de la rue des Réser- a meme
sa 0 ràce est la plus forte.
'

½i

1

\', -

HlsToRIA, -

Fasc. 34.

..,, 65 .....

�LES T"R..01S T01S0J\JS D'0Jt,

[NSTITUTION DE L ' ORORE DE U

TOISON
' o'OR PAR

PnILTPPF.

LE BoN, DUC DE Bol'llGOGNE. -

Gravure de A.-J. D UCLOS, d'atrès J.• ,M ;\!OREAU LE JEUNE.

FRÉDÉRIC MASSO
dt l'.Jfcddimie française

Les Trois Toisons· d'Or
Napoléon a voulu, devant l'hi Loire, n'avoir tes les ambitions diverses, le véhicule de tous maison qui en avait fté le plus longtemps
pas fondé d'autre ordre que la Légion d'hon- les lustres, la récompense et l'aiguillon de revêtue.
neur. Regardant, de Sainte-Hélène, el pesa~l tous les efforts généreux .... I&gt;
L'ordre de la Toison d'Or était dans cc cas.
ses institutions, il a compris que celle-là, reCela esl torl Lien dit, mais pourquoi « l'u- Institué par Philippe le IJon, duc d~ Bourgopuhlicaine par son origine, démocra~q ue_par ni1ue décoration de la Légion d'b?nneu_r? » gne, de Lolhier, de Brabant et de L1m?ou~g,
sa diffusion respectable par sa duree, s im- Que faisait-il de J"ordre des Trois Toisons le tO janvier U29, jour de la solenm at10~
posait à se~ successeurs, tandis que d'a~- d"Or et de l'ordre de la Réunion?
de son mariage avec Isabel de Portugal, 1I
tres, n'ayant point eu le t~~ps de d~cmr
avait
été à l'origine &lt;I un ordre et fralernilé
c::fc&gt;
nationales et ne répondant m a un hesorn sode chevalerie ou aimable compagnie de checial ni à une tradilion française, étaient desL'ordre des Trois Toisons d'Or est né à valiers », créé, disait le duc Philippe, « à la
tinées à disparaître. Passant donc l'éponge Schœnhruon le 15 août 1~09 .. C~ n'_est gloire du Tout-Puissant, notre créateur et
sur elles il les abolit de son soUYenir, comme point - loin de_ là_ - l'~~q~e msl!tut10_n rédempteur, en ré\'érence de sa gl~rieuse
il eût vo~lu sans doute les effacer du l,loni- napoléonienne qm ait été 1m1tee de 1Autri- Yierge mère et à l'honneur de monseigneur
te111·. Souvent, dans ses mémoires et dans le che. Napoléon, ayant réuni sous sou sceptre saint Andrieu, glorieux apôtre et ~artyr, à
Jlém01·ial, il revient sur la Légion d'honneur, l'empire enlier de Charlemagne « son au- l'exaltation de la foi el de la sainte Eglise el
par exemple « disant que la ~iv~r~ité d~s guste prédécesseur », ayant rétabli à son pr?- exci talion de vertus et bonnes mœurs D.
ordres de chevalerie et leur spéc1alite de re- .fit le Saint-Empue Romain dont le souveram
Le chef et souverain de l'Ordre devait êlre
compense consacraient les castes, tandis que de l'Autriche avait délaissé la couronne, s'esl à toujours le duc de Bourgogne, non point
l'unique décora~o,n de la Légio? d'.honneu~, · plu dès lors à use~ de tonie~ les pré~o~alives en cette qualité pui$qu'1l y était vassal du
avec l'universalile de on applicallon, était qui étaient allacbees ou qw furent JOIDles à roi de France, mais en Ja qualité de duc de
au contraire le type de l'égalité.... C'élait le la dianité impériale, soit qu'elles ~n fussent Lothier, Brabant et Limbourg qu'il avait par
centre commun, le moteur universel de tou- inséparables, soit qu'elles appartinssent à la la grâce de Dieu; el l'ordre devait être corn-

posé de trente chevaliers, géntilshommes de trairés d'Utrecht et de Ilastadt, an trône d'Esnom et d'armes el sans reproches, lesquels pagne, mais reçut, entre autres possessions, une armée impériale, dite Grande Armée, et
enfin « les descendants directs des marése distingueraient par un collier d'or fait à la
les Pa1s-Bas, et il continua, en cette quadevise du fondateur, et c'est ~ savoir par piè- lité, à se dire chef de l'Ordre et à en distri- chaux d'Empire ayant commandé les corps
ces à façon de fusils touchants à pierres dont buer les insignes, en mème temps que Phi- de la Grande Armée dans les dernières campartent étincelles ardentes et au bout d'icelui lippe V, reconnu roi d'Espagne, et ses suc- pagnes, lorsqu'ils auront atteint leur majocollier pendant la semblance d'une Toison cesseurs, conféraient de leur côté et se rité et qu'ils se seront distingués dans la card'Or 11.
rière qu'ils auront embrassée 1&gt;.
disaient aussi les chefs et souverains maitres
Les aigles des régiments qui ont pris part
A la mort, advenue le 5 janvier B7G, à la de la Toison d'Or.
aux batailles de la Grande Armée seront débataille de Nancy, de Charles le Téméraire,
corées de l'ordre des Trois Toisons, el, dans
.fils de Philippe le llon et deuxième chef de
dp
chacun de ces régiments, un officier sera
l'Ordre, la Toison d'Or eût été en péril toujours c~mmandeur, avec pension de
car Charles ne laissait qu'une fille non maSi la grande maîtrise de la Toison d'Or a 1000 francs, un sous-officier ou soldat, cheriée, Marie de Bourgogne, - si, dès le Chaété ins.éparable de la souveraineté des Paysvalier, avec pension de 1000 francs. ·ces
pitre tenu le 27 novembre 14'51, le cas n'eût
Bas, elle n'appartient plus, en 1809, à l'em- commandeurs el ces chevaliers seront nomété prévu et si 11u article XLV des statuts
pereur d'Autriche, qui a renoncé à celle-ci à
més par l'Empereur, sur une présentation
n'eût stipulé, le trépas advenant du souveLéoben, à Campo-Formio et à Lunéville; elle secrète faite concurremment par le colonel
rain, ne laissant qu'une fille héritière non
appartient à l'empereur des Français : et, et par tous les chefs de bataillon. Ils devront
mariée, l'élection d'un des frères de l'Ordre
cL1ns celle même année 1809, Napoléon a continuer à servir durant toute leur vie et
pour en conduire les faits &lt;c jusque ladite
conquis Madrid, chef-lieu de la Toison d'Or mourir sous les drapeaux. En oulre, )'Ordre
fille héritière soit mariée à chevalier en âge
espagnole, et Vienne, chef-lieu de la 'l'oison pourra être décerné à des militaires qui aud'entreprendre et conduire la charge et les
d'Or aulrichienne. Par la possession simulta- ront été I.Jlessés trois fois dans trois actions
faits du souverain de !'Ordre et qu'il en ait
née des trois capitales, Bruxelles, Madrid et dill'érentes ou qui se seront distingués par
fait le serment ».
Vienne, la confusion des droits et des pou- une action d'éclat extraordinaire constatée.
Marie de Bourgogne épousa, le 20 aotît
voirs s'est faite en sa personne, el c'est ce Les nominations seront solennellement pro1477, Maximilien, archiduc d'Autriche, fils
qu'il a prélendu commémorer en instituant, clamées le 15 aot'H, jour de la fête de l'Em~
de l'empereur Frédéric IV, et lu.i porta, avec
'le J('j août, l'ordre des Trois Toisons.
pereur'et de la fête de l'Ordre.
les Pays-Bas el les parties de son héritage
Composé de cent grands che,aliers, de
Bien moins qu'à l'ordre de la Toison d'Or,
qui ne relevaient point du roi de France, la
qualre cents commandeurs et de mille cheva- ces statuts étaient empruntés à l'ordre autrigrande maitrise de l'Ordre. Maximilien, élu
liers, !'Ordre ne pourra êlr_e conféré qu'à chien de Uarie-Tbérèse, institué le i 8 déroi des Ilomains en U86 et porté à l'empire
des catégories strictement déterminées : se- cembre J757 polll' commémorer la victoire
en 1495, après la mort de son père, mourut,
.rout grands che,·aliers, les princes du sang de Kollin, remportée le 18 juin précédent.
comme on sait, en 15:19, treize ans après son
impérial après une campagne de guerre, les Les analogies sont flagrantes pour les présenfils ainé Philippe le Beau, lequel, de son maministres à portefeuille après dix ans d'exer- tations, les chapitres, les fêtes, etc., mais
riage avec Jeanne d'Aragon et de Castille, hécice, les ministres d'État après vingt ans, les l'ordre autrichien étail réservé aux officiers,
ritière des Espagnes, avait laissé entre autres
enfants Charles et Ferdinand.
Charles, roi de Naples, de Sicile et de toutes les Espagnes en 1M 8, à la mort de son
grand-père maternel; Ferdinand le Catholique, souverain des Pays-Bas, des possessions de la Maison de Bourgogne et de celles
de la Mai on d'Autriche, et empereur élu du
Saint-Empire-Romain-Germanique, en f5f9,
à la mort de son grand-père paternel Maximilien, conserva, jusqu'à sa double ahdication en 1556, le gouvernement de J'Ordre;
mais, alors, il ne transféra point celte dignité
à son frère Ferdinand, auquel il avait cédé la
couronne impériale et les possessions de la
Maison d'Autriche, il la transmit à son fils
Philippe, en faveur duquel il avait abdiqué
les couronnes d'Espagne et la someraine1é
des possessions bourguignonnes,
Durant un siècle et demi, la Toison d'Or
fut espagnole, le Roi catholique conférant
l'Ordre de son propre mouvement et sans recourir au chapitre; mais, à la mort de Charles Il,. en 1700, elàl'e-xtinction delabrancbe
espagnole de la Maison d'Autriche, Charles,
deuxième füs del' emperelll' Léopold Jer, ayant
été déclaré roi d'Espagne par son père, vint
disputer la couronne à Philippe, duc d'AnNAPOLÉON DISTRIBUE LES CROIX OE LA LÉGI0:-1 o·noNNEUR (15 JUILLET 18o-1).
jou, pelil-61s de Louis XIV, institué roi par
TaNeau de ÜEBRET. (Musee ae Versailks.)
les testaments du dernier roi d'Espagne. Il se
proclama alors chef et grand-maître de !'Ordre. OeYenu empereur en 17 t I, par la mort mardchaux et généraux ayant commandé en
de son fr(}re Léopold 1er, sous le nom de che.f dans une bataille rangée ou dans un l'ordre français s'étend aux soldats. Par d'auCharles, VIe du- nom, il renonça, par les siège, ou apnt commandé un des corps dans tres côtés, l'Empo.reur innove : la décoration
des aigle rappelle les couronnes d'or olferles

�. - - 1flSTO'J{1.JI
suspendu au ruban ponceau li l1ré d'or porté
aux régiments par la ville de Paris, aprè la con tituée à i.500.000 francs; le demandes en sautoir. Le.! chel'alier non militaires n'aucampa!!'De de l'an XI\' - l'idre en sera re- et les proposition- affluaient; en orlobre. ront ni cuira e, ni casque; celui-ci era
pri e par le second Empire qui décora de la l'Empereur donna aux candidat une première remplacé par un chapeau de co tume. Le
. ati~Faction en nommant le ch:1.ncdier et le
Légion d'honneur les ai 0 les des ré;,imenl
ermenl, dont on étudie des textes di,·cr',
ayant pris un drapeau à l'ennemi; la perpé- grand tré ·orier de l'Ordre : le ;:rénéral comte sera prèté genou en terre; l'Emper ·ur don\ndréo~.
i
el
le
comte
chimmelpennm:;.
Antuation dan ce mèmcs r 1!!imcnts d'une nonera l'accolade au récipiendaire.
lile.~i&lt;' militaire parait romaine; ·cul, \'t1trange dréos~i avait remlu parton l de. st!rvice~ essen11 ·embleraitqu'onavance; mais au deuxième
prirililge accordé aux Je:,cend:inL de. maré- tiel , mai surtout il avait été "om·erneur dl· conseil, le 14 août i 11, encore des diffichaux d'Empire est an· précédent hi to- Vienne en t 09. , chimmelpenning avait été cultés : on change une foi~ de plu. la Iorme
grand-peojonnaire de llollandc avan&amp; que
rique.
de l'in irrne; on cherche vainement une deLoui allât l' régner.
Ensuite, nouvel arrêt. C'e t la grosses e de vise; les proposition des régiments, dont on
l'impératrice. En aoùt i8t 1, quand le roi de ouvre le plis cacheté , ne ont pas en forme;
néanmoio , on règle les comptes, oil pré,oit
L:icépède, grand cbanc.etier de la Légion, Rome est né cl bapti é an que on grand- un bibliolhl:Caire archivi te et hi toriographe
père
l'empereur
d'Autriche
oil
venu
à
Pari·,
fut chargé de remplir le fonctions de chanqui écrira l'histoire de l'Ordre et de anciens
celier ju~qu'à ce que !'Empereur eût organLé repri~e : le â, convocation d'un grand con.cil ordr · de la Toi. on; on organise le bureaux
l'ordre des Trois Toison ; mais, avec une qui doit régler le présentations, discuter le de l'adminL tration qui ne coûteront pas moins
indépendance qui ne sauraiL étonner, Lacé- budget, in Lituer un cérémonial, régler les de -11. iOO franc ·, el on cherche un hôtel
pède, au nom de la Légion, protesta contre io·ignes et les costumes. • Mon intention, dit pour le grand chancelier.
l'in titution nouvelle : il dit les inquiétude !'Empereur, est de tenir, le 1;i août, une
des Légionnaires, qui r 'gardaient la Légion grande a semblée d' chevalier..... tl faudrait
comme di !!raclée, comme n'étant plus d 1~or- discuter, ajoute-t-il à la fin de sa lettre, 'il
mais qu'un ordre secondaire, destiné sans ne serait pa comcnable d'adopter pour habit
Et puis plus ri •o. Andréossi est nommé
doute à disparaitre. L'Empereur persista; en l'uniforme dr. cuira. sier et le casque, mai
ambassadeur
en Turquie et rejoint ·on poste;
février l 10, pour mettre l'ordre en acfüilt':, orné el enjolivé. 11 me semble qu'il n'y a rien les prt\paratir de la campa •ne de Ru~ ie
il indiqua un conseil; cl d'abord il ,·oulut de plus militaire. ,,
Le con. eil s'assemble et constate d'abord absorbent l'Emper&lt;•ur; peut-être le. inquiéstatuer sur l'insigne. Le bijoutier les plus
qu'en
douze jours on oc met point un ordre tude exprimées par Laet1pède ont-elle trouvé
adroits de Pari en présentaient plusieurs,
de l'écho; peut-être les dépen es urgentes de
également laids. l)Emperenr les rejeta el sur pied, mais il dresse les listes des grands la rruerre absorbent-elle l s reîenus de
ordonna à Lejeune, aide de camp du Prinœ chevalier , il règle les comptes, il change l'Ordre j mieux, l'Empett:'ur ne remet-il pas
vice-connétaLle, d'en d~ iner un modèle ,elon encore l'in igoe el s'arrête à une décoration pour le con ·tiloer d'une manière digne de
ses idées : et Ce . era, dit-il, mon aigle aux émaillt'.-e : aigle d'or, pierre à feu bleue, por- lui, aprè la victoire défioifüe, quand l'emaile· éployées, tenant su. pendue dan chacune tant d'un côté l'effigie de !'Empereur en or, pereur des Français sera devenu l'empereur
de . es ,erre' une des toison d'or antique de l'autre la lettre , foudre couleur de feu, de Européen ? On n'entend plus parler de
qu'elle a enle,·ées, el el! montrera fièrement toison en or; celle décoration era. uspendue l'ordre des Troi Toi ·ons : mais, contraireen l'air, dans son bec, la Toison d'Or que à un ruban ponceau li éré en or pour les ment à ce &lt;1u'on dit d'ordinaire, le projet,
j'institue. Le collier era formé d'éclats de commandeur· el Jp cbe,•alicr ·. Quant aux comme on voit, n'a pa été abandonné immégrand chevaliers, ils auront pour costume :
grenades enflammées. 1&gt;
diatement aprè le mariage; il a r ru une
Lejeune qui, graphii1uemeot, ne pou,·ait « l'habit à la française coupé droit, cou! ur forme el un commimcemenl d'cx{-culion; il a
réali. er ce projet de décoration, 'arrêta à cbaruoi , brodé en or, culotte pareille, bol• élt'• ré"ulièrement uivi durant deux annéetines forme ancienne, de maroquin rouae,
une aigle couronnée, empiétant de foudre
au moin , et, ju qu'au 27 .. cptembrc J 15,
el enlevant lrois dépouille de mouton. Cela éperons d'or, épée en dague portée droite, il a conservé une CI.istence régulière, officuira
e
entière
en
or,
entour~
d'acier
bleu
n'était point beau : l'Empereur demanda un
cielle el lt\,"\1e qu'atteste l'Almaoarh impéchaor1emenl, poi un autre, el cela mena au à ornements de laurier et d'olivier; la garni- rial. lai alors il a été réuni à la Union
10 juin 1 1O. Entre temps, il s'était marié, ture de cuira. se en velours ponceau à ,li .ér~ d'honneur par un décret qui ne fut ni ùnd'or, ca,qoe d'une forme simple à fond or.
il était amoureux de a femme; dan l
ur la cuira ce, le collier compo é de médail- primè ni publié. Lé! fonction · de grand chanpalai , ur le· monuml'nts, il {ai ait gratter
lons
alterné'· pierre à fusil el briquet, el celier et de rand trésorier ont été réunies à
les in cription , décrocher le. tableaux, enlecelles de grand chancelier de la Légion. euver le· porcelaine.! qui atte taient ou repré- trophée militaires réuni par des couronne
lemeot le comte ~chimmelpennin . a eu tn
sentaient l défaite de -on cher beau-père; de lauriers etdecb':ne encadrant la lettre:. • é han"'e, le 25 octobre, le grand aiO'le de la
Le
collier
ne
era
porté
que
le
jour
de
la
fête
le moment était mal choisi pour parler toi ons.
L'•gion et un, forte pension.
Cependant la dotation de l'Ordre aYait été de l'Ordre; 1 autre. jours l'in.igoe • era
Fainf:R1

;\L\,

~o~,

dt l'Acadbnie française,

... 68 ...

CIIATEAU I.IE

Sc1::.&amp;u\ : ,·ui:; PRlsE DE LA PRE.IIIÈRE GlllLLE. -

Gr.iyurt Jt

J.

RICAUD,

RVÈDE BARI E
et&gt;

La duchesse du Maine
li

,\ juger sur les apparences, le r~gn" de
Loui .XIV a été l'apolhéo e de la nol,les e
f'rauçai.5e. On est trompé par l'éclat et le fa te
de la cour, par le brillant fait d'arm de
geotilshomme. , par leurs qûerelle. bruyantes
à propo de ces détail. d'étiquette qui n'ont
de prix que daru les soci~lés ari tocratiques ;
par la pluie de gr:ices el de bienfaits, de cadeaux d'argent, de pension et de bénéfices
que le Uoi lais ail tomber sur ses courli ans·
enfin par l'air majestueU\ que le co turne e~
la hdle tenue du temps donnent ao moindn•
vicomte, dans les portraits et le tableaux. Lor qu'on se repré~ente les aloos doré du palais
de Ver ·ailles
remplis
de ces ma!!Di.fiqu
ei,
.
0
ŒIJeurs a grande perruque, vêtu de oie el
de ,·elour ', relui ants d'or :et 'de pierrerie ,
dont la personne r "Pire l'heureuse certitude
d'être de très grands personnage , on croit
avec eux à leur importance et l'on est prêt à
le saluer jusqu'à terre.
_wnx ~•entre eux qui avaient l'e, prit rélléch1 savaient pourtant ce qu'il en était au
fond. Un duc de Cbeffeuse ou de Beau"iWer ·
un :rinl- imon ne se laissaient pa prendr;
au mira,,e des Yain honneur- el des habits
brodés. Il· \'oyaient la nobles e françai c ruinée par uu luxe tupide, et réduite, n pour

aroir du pain 1J, aux m' ·alliances el au tripotages. Il la vo ·aient inutile et oi ive exclue
des ~ !.ères et de emplois, et déjà livrée
aux nces cru'enfante l'oisiveté. Ils vovaieol la
première dignité du royaume, la pairfe, abaissée en toute ~ccasion, la maje Lé du sang
royal ~~prom1 e par les prhilèg accordés
au~ leg11Jmés, les fonctions publiques el jus•
qu aUJ. charge de cour envahie:; par les "CDS
de plume cl de robe, ceux-ci le prenant de
haut
a,·ec
le noble '· Colbert' à es débuts t
,
•
•
ecr1vmt .llomieigneu,· aux ducs et ils lui répondaient 11011. ieur; ce fut 1/contraire . ou Louvois. Il ,·oyaient en un mot une transformation profonde s'opérer autour d'eux et à
leurs dépen , et entaient amèrement leur
impui. anœ à l'arrêter.
_.Ime du Maine était de ceux qui rélléehissaicnl. Elle remarquait Fort bien le trouble
causé par les pr~grès de la bourgeoi ie, et
elle ne le regretla1t pas ; le désordre lui était
favor~le da~ la ituation équi•oque où la
pla~.,•~
n~_san~ de on époux. on plan
avait etè arrete du JOur de sei. fiançaille ' . Elle
se ~roposait deru hui..! dans la vie, qui lui
tenaient également au cœur. L'un était de
s·~muser; l'autre, de de,·enir l'un· de prc1D1er· personnage du rol'aume, toute femme
de bàtard qu'elle était.
Il emble que le second de cc' buts dùt

!3

•... 6q ...

être de beaucoup le plus düficile à atteindre.
L~ doche ;e en j~gcail autrement. Elle comptait ur l_a confusion des rang et la protection
toute-pu1ssaole de Mme de Maintenon. li était
à pri:voir que le caractère timoré de ~r. du
Maine serait quelquefois un embarra · le duc
ne valait rien les jour de bataille. 'En re,·anc?e, il était !nco_mparable pour les petits
ma~ege · et le mtr1gue , pour gagner san.
bruit un pouce de terrain, d'un air si humble
qu'on n'y prenait pas garde. ans ce, c à
l'_atfùl,, il ?e lai ait échapper aucune occasion. Cétrut un fauteuil au lieu d'un autre
c'était la forme d'un manteau · c'était un~
ré\'érence de plu ou de moins', et tous cc
rien mi bout à hout l'approchaient lentement mai ùrement du rang convoité. Il ne
laissait pas d'ètre ambitieux, el a femme se
di ait qu'en le poussant, il l'aiderait. Aus i
avait-elle confiance en leur avenir commun.
Le plu pressé était de s'amuser· le reste
viendrait à son heure.
'
Le plu _pre·sé était au i, par malheur, le
plu~ . mala1 é. fl ne fallait plus songer aux
pla1S1r à la cour de France. Le Roi tournait
décidément à la ,,ertu, et il voulait qu'on fût
s~lenn~I comme l~. Il y avait de quoi périr
d ~oui. Il est \TI.J que Mme du laine pou"~•~ aller se ~iv~rtir au château de Clagny,
bat1 par Lou1 XIV, dans des temps moin

�_________ ________

"-----------;__

111S TORJ.Jl
a11Slères, pour Mme de ~fontespan, et donné
par celle-ci à son fils. Clagny était un grand
édifice bas, construit dans le style noble et
donnant sur de vastes parterres symétriques,
ornés d'ifs taillés en forme de cônes. li pasait alors pour une merveille : « Château
superbe, dit Saint-Simon, avec ses eaux, ses
jardins, son parc; des aqueducs dignes des
Homains, de tous les côtés; l'Asie ni l'antiquité n'offrent rien de si vaste, de si multiplié, de si t_ravaillé, de si superbe, de si rempli de monuments les plus rares de tous les
siècles. en marbres les plus exquis de toutes
les sortes, en bronzes, en peintures, en sculptures, ni de si achevé des derniers. ll Tant
de splendeurs ne sauvaient point Clagny d'un
gros défaut : Clagny était à Versailles même,
trop près du Roi. On y était encore à la cour,
encore à l'état de satellite.
La petite duchesse essaya de Châtenay,
modeste maison de campagne aux. environs
de Sceaux. Chàtenay appartepait à M. de
Malézieu, ancien œrécepteur de M. du ~laine
et le parfait modèle de ces beaux esprits que
les grands d'alors enrôlaient dans leur suite,
afin d'avoir quelqu'un sous la main pour
faire leurs bons mots, leurs vers et leurs
lellres aux dames. ~Jalézieu passait, avec ·
quelque raison, pour être un puits de science,
el on l'écoutait comme un oracle chez Mme du
M~ne : « Ses décisions, dit Mme de Staal,
avaient la même infaiilibüité que celles de
Pythagore parmi ses disciples : les disputes
les plus échauffées se terminaient au moment
que quelqu'un prononçait : Il Ca diL. J&gt; Il
donnait des leçons de latin, de cartésiani me
et d'astronomie à la duchesse. Il lui déclamait les tragédies de Sophocle et lui organisait ses fèlcs. Il avait infiniment d'imaginnLion pour composer des bagatelles en pro~e
el en vers, pour inventer des sujets de feux
d'artifice et de ballets. Il était complaisant
avec les grands, dédaignem: avec les pelils,
point méchant, mais un peu plat. Il était
l'homme univer el et indispensable. Il était
aussi l'homme in.fatigable; Fontenelle parle
de son « tempérament robuste et de feu &gt;J.
Ses portraits nous présentent une bonne
figure ouverte et aimable respirant la santé.
Mme du Maine lui fit l'honneur de ch.oisir
sa maison de campagne, en 1699, pour y
passer le temps où la cour était à Fontainebleau. En sa qualité de déesse, elle ! ressuscita l'.ige d'or. Ce n'était qu'innocence et
simplicité - simplicité de princes, s'entend.
On y menait une &lt;( vie champêtre 1&gt;, parmi

hautbois, des violons, des clavecins, des trompettes même dont le son semble s'adoudr
pour s'unir aux autres instrumenls. » Ces
deux dernières lignes sont un chef-d'œuvre;
il n'y avait qu'un courtisan de race pour
imaginer w trompettes qui comprennent
qu'il s'agit d'ètre pastorales el de prendre un
son de.chalumeau. Les soirées étaient égayées
par des feux d'artifice savants. Tantôt « c'est
une ville qu'on assiège »; tantôt (( deux
grands navires qui paraissent à l'ancre dans
un pré 1&gt; bombardent un fort, qui fiait par
sauter l; en élançant dans les airs une giran-·
dole 11; tantôt « deux globes enflammés ll
s'entr'ouvrent et font « une image aussi vive
que surprenante de ce qu'on nous enseigne
de l'embrasement de l'uniyers ». Ces magnificences attiraient les villageois des environs,
el la fète devenait presque trop champèLre au
goût des invités. La nuit jetait heureusement
ses voiles sur des visages et des habits trop
rustiques pour une idrlle royale. Elle&lt;( faisait
que tout paraissait beau et propre», et M. du
Maine(&lt; s'intéressait avec Lendresse à voir les
peuples commencer à goûter quelques fruils
de la paix ii.
Châtenay fut déclaré « enchanteur l&gt;. Le
20 déecmbre de la même année .( 1699),
M. du Maine achetait le château de Sceauî,
dont Colbert et son fils, le marquis de s.. igneley, avaient fait l'une des plus Lcllcs et
des plus agréables demeures des environs de
Paris. li n'en-reste aujourd'hui que bien peu
de chose, mais la Bièvre coule encore dans la
vallée, les coteaux onl encore leurs lignes
molles et enchevêtrées, l'aimable ciel de
France répand encore sa lum~ère tranquilJe
sur le lieu où fut ceaux.11 est facile à l'ima-

Ces pJaîs_irs doui et purs, que la raison désire 1 •

On y était à l'abri du « tumulte et du
désordre des passions 1&gt; ; on y jouissait des
« beautés de la campagne 1&gt; ; on y jouait au
jeu d'oie; on y disait toute la journée de
jolies choses. Les mauvaises habitudes de
luxe reparaissaient à l'heure des repas : «Les
tables sont abondamment et délicatement
servies, où la compagnie est gaie; la musique
s'y mêle, ou y succède. Il y a des flûtes. des
1. Lettre Je l'abbé Genes! à ~lie de Scudtiry.

2. Le célèbre pavillon de l'Aurorc, situé dans le

B\RO~XE DE STA.~L.

D'après le taéleau de

MIGNARD,

ginatioa de replacer dans leur cadre l'ancien
cbàteau et ses jardins, tels que nous les
montrent de vieilles gravures.
Le chàteau avait été construit pour Colbert
parc, contenait uu grand plafond de Lebrun, le Lever
de l'aurore, et deux moindre do DetoLcl.

par Perrault. li entourait de trois côtés une
vaste cour carrée. La s1métrie en était parfaite, l'ornementation sévère, le sl)·le élégant
et noble. Des avenues bien droites, de grandes
grilles bien régulières, des corps de logis
bien alignés reliant des pavillons bien appariés; des parterres bien géométriques, des
charmilles bien taillées, des quinconces bien
tirés au cordeau; un majestueux ensemble de
lignes droites et d'angles droits, de cercles,
de demi-cercles et de quarts de cercle; des
trésors en sculpture, en peinture, en meubles,
épars dans le château, dans le pavillon de
l'Aurore 1 , dans les allées et les bosquets;
une abondance prodigieuse d'eaux courantes
el jaillissantes, amenées par des aqueducs;
un nombre fabuleux de bassins, jets d'eau,
cascades et canaux; un air inimitable de
grandeur, d'ordre 'et d'harmonie répandu
sur l'ensemble; un des plus jolis paysages
des environs de Paris pour horizon, des plus
doux, dt!s plus discrets, un de ces paysages
bien français qui vous entrent au cœur
quand on a grandi tt vécu dans leur intimité : tel était le séjour superbe et charmant choisi par Mme du Maine pour être son
Olympe et son Parnasse.
La petite doches e s'installa avt'c lransporl
dans son nouveau domaine, auquel un heureux entourage de coteaux et de collines donnait dllS apparences de petit univers, borné el
fermé de toutes· parts. La Bièvre enserrait
dans une large courbe ce royaume minuscull'.
Mme du Maine s'y-sentait tout à fait chez elle,
tout à fait souveraine, entre les courtisans de
son choix, empressés à lui plaire, el les
paysans des environs, qui vivaient du château. Elle en oublia un peu le reste du monde
el s'accoutuma à confondre la vie de Sceaux
avec la vie rétlle. Cette erreur devait lui
coûter cher dnns la suite; les idées de Mme du
~laine se faussèrent.
Elle se bàla de s'arranger une existence
selon son cœur, où le plai ir était un devoir
et un travail. Elle s'amusa le jour, elle s'amusa la nuit, et elle ordonna que chacun
s'amusât autour d'elle. Tant pis pour ceux
que cela ennuyait. Elle s'entoura d'amuseurs
!:t gages, payés pour avoir de l'esprit à point
nommé. Malézieu faisait passer des examen
aux po lulanls. Il leur proposait des sujets,
sur lesquels il fallait parler, et l'on était
admis ou refusé d'après son rapport. Elle eut
des poètes pour l'encenser, qui furent toujours prêts à la comparer à Vénus et à l'appeler &lt;&lt; cbef-d'œuvre des cieux &gt;l. On leur
fai ait signe au dessert, et ils se renvoyaient
les chansons à la lounnge de a la Nymphe de
Sceaui ». L'abbé Genest nous a conservé tout
un volume de ces platitudes•. La lecture en
est réjouissante. On utilisait pour la 0atterie
jusqu'à l'embarras de ceux qui ne trouvaient
rien à dire; l'ingénieux Malézieu se bâtait
d'improviser quelque à-propos dans ce goût :
Lorsque llincrve nous ordonne,
(Jn o toujours assez d'esprit;
Si l'on n'en a pas, elle en uonnc.

. 3. les Diiu:1·tiaseme11ls de Sceaux. (l'aris, 1712,
Etieune Ganeau.)

Personne n'avait Je droit d'être ennuyeux,
ou iu~tile, ou grave. La philosophie ne dispen a!t pas des bouts-rimés, ni l'àge des
madrigaux. Nul n'échappait aux cc loteries
poétiques 1 1&gt;, qui mettraient aujourd'hui en
fuite l'Académie elle-même. On enfermait les
lettres de l'alphabet dans un sac, et on les
Lirait au sort. Le gagnant de l's &lt;levait uu

.,........

bouts-rimés à remplir séance tenante et les
petit~ v~rs galants ou ':°ordants, aux~uels il
~allait r1p,oster. Il y avait une foule de petits
Jeux ou l on donnait des gages, et ceux-ci se
rachetaient avec des rondeaux, de, fables, des
triolets, des virelais. On recevait des invitati?ns à diner poé~ques, des lettres anonJmes
piquantes ou sentimentales, des couplets gri-

LOUIS XlV ET SA FAMILLE. -

sonnet, celui de l'a une apothéose ou une
ariette. L'o donnail le choix entre une ode et
uu opéra. Ainsi &lt;le suite, el il fallait s'exécuter
ou ue pas revenir à Sceaux. Les personnes de
qualité passaient la commande à quelque pauvre
diable de poète, mais les fülézieu, les Chaulieu,
les Fontenelle, un peu plus tard les taal el
le· Voltaire, n'étaient pas reçus à frauder et
payaient comptant. Malézieu avail surnommé
Sceaux c, les galères du bel esprit ».
On n'avait jamai une heure devant soi
pour être hèle en paix. Les énigmes et les
anagrammes vous guettaient dans les corridors. Les devinettes vous arrivaient comme
une Jlèche au cercle de la duchesse, et les
1. Voir la Comédie à la cou;·, par Aûolphe JuUicn.

LA DUCHESSE DU JKA1N'E - - ~

Tableau

ae

à Sceaux, pour racheter un gage, que Voltaire fit l'énigme connue :
Cinq 1oycllcs, uuc co11:,011ne,
En français composent mon nom,
El je porle SUJ' ma personi1e
De •Juoi l'ticri re sans crayon.

On laissa à Mme du Maine la gloire de dcYiner oiseau.

Clicht Glraudon.
LARGILLIÈRE.

(Collectlon Wallace, Lo 11 d,-es.)

vois, et l'on était condamné à répondre sur le
même ton.
Qutl soulagement oo devait éprouver, quel
repos, quelle saine jouissance, lorsqu'au sortir de Sceaux on tombait chez de bonnes gens
qui mangeaient leur potage avec simplicité, à
l'abri des logogriphes, des acrostiches et des
chansons, et qui se chauO'aient les pieds sans
le raconter en VP.rs !
li va de soi qu'il se disait, dans le nombre,
des bagatelles agréables, dont plusieurs sont
demeurées classiques. Quelqu'un demandail
no soir à Fontenelle : « Quelle différence y
a-t-il entre une pendule et la maîtresse du
logis?»-« L'une marque les heures, l'autre
les fait oublier, » répondit Fontenelle. C'est

Elle prenait ces enfantillages au sérieux, ia
petite duchesse. Elle s'appliquait de tout son
cœur pour composer une lettre du Grand
Mogol à une dame de la cour de Sceaux, ou
un badinage indécent à l'adresse de M. le
Duc, son frère. Elle fonda. un ordre &lt;le la
.~louche à miel, avec la devise déjà citée, el
elle y déploya autant de solennité que le roi
de France en avait pu mettre à instituer l'ordre du Saint-Esprit. La Mouche iL miel eut
des statuts, des officiers, un serment qu'on
prêlail sans rire et dont voici la formule :
(&lt; Je jure, par les abeilles da monL Hymette,
fidélité et obéissance à la directrice perpétuelle de l'ordre, de porter toute ma vie la
médaille de la Mouche, et d'accomplir, tant

�rl1ST0'1{1.ll _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ____.
chambre de Mme du Maine, avail gagné son
avancement à force d'esprit, et ne put jamais
se consoler d'avoir subi le contact de la valetaille. Elle aimail des marquis et des chevaliers qui la traitaient sans façon, en inférieure; elle en était au désespoir, et ne pouvait s'empêcher de recommencer. Enchaînée,
plutôt qu,'attachée, à la cour de Sceaux, elle
y vieillit el y mourut sans autre récompense
-; que d'avoir écrit en secreL des JfémoÎ1·es ven1 geurs, où l'égoïsme des grands est mis à nu
' par le plus doux et le plus aimable des
récits.
Elle n'était plus tout à fait femme de
chambre et elle n'était pas encore autre chose,
quand l'abbé de Vaubrun eut l'idée de couper
par quelque « divertissement » une nuit que
la duchesse devait passer au jeu. n imagina
de « faire paraître quelqu'un sous la forme
de la Nuit enveloppée de ses crêpes, qui ferait
un remercîment à la princesse de la préférence qu'elle lui accordait sur le jour; que la
déesse a11rait un suivant qui chanterait un
bel air sur le même sujet ». L'abbé pria
Mme de Staal de composer et de réciter la
harangue de la Nuit. La harangue était assez
plate et l'auteur· s'embrouilla en la récitant,
L'E\POSITION DU CORPS DE LOUIS XLV, - l)'a,p,-és une gravure .:lu iemps. (Cabillet des Estampes,)
_mais l'idée plut : les Grandes Ntûts étaient
fondées.
Elles firent grand bruit en leur temps;
les fleurs en orties, el que les guêpes et les mariage de M. du Maine mit le comble à ses
malheureuses dispositions. )) [l n'était même elles paraissent aujourd'hui un peu fades. On
frelons me percent de leurs aiguillons. »
Jamais on ne 'amusa aussi laborieusement, pas toujours admis aux fêles qui se do11naient y jouait des allégories ou des scènes comiques,
et nous ne sommes pas au bout. Mme du chez lui. Sa femme le renvoyait, et il s'en mêlées de danses et de chants, à la gloire de
Maine avait la pa sion de jouer la comédie. allait docilement s'enfermer dans une petite lfme du Maine. Une ambassade de GroënlanElle eut la constance d'apprendre la plupart tourelle, où il passait les journées à dessiner dais venait lui offrir la couronne du Groêndes grands rôles du répertoire de son temps. des plans pour ses jardiniers. Les chan on- land, et leur chef lui adressait ce discours :
Le genre lui était indiflërent, puisqu'une nie!s parisiens savaient tout cela et ne l'épar- cr La Renommée ... nous a instruits des vertus, des charmes et des inclinations de Votre
princesse excelle nécessairement dans to~s, gnaient pas; mais qu'y faire?
Alles e Sérénissime. Nous avons su qu'elle
et la qualité des pièces la touchait médiocreDe sa fümmc el tle sa fortune
abhorre le soleil.... Plusieurs veulenl que
ment, puisque tout devenait également beau
Esclave soumis el rampant,
votre mésintelligence soit d'abord venue
en passant par sa bouche. Elle jouait à ,·olonté
Du Maine ne se livre à l'une
d'avoir
disputé ensemble de la noblesse, de
Que
quand
de
l'autre
il
est
content.
la tragédie, la comedie, la comédie-ballet, la
l'origine,
de la beauté et de l'excellence de
farce, l'allégorie et la pastorale. Elle passait
Sa fomim.: joue eu comédienne,
vos lumières, etc. &gt;&gt; Ou bien des sa"ants vedu rôle d'Athalie à celui de Pénélope, dans la
Re~oit toutes sortes de gcus,
naient consulter Malézieu sur un astre nouEl sa maison est toujours pleine
tragédie de l'abbé Genest, du rôle de CéliIle
coquelt.cs
et
de
galants.
vellement
découvert, et l'astre se trouvait être
mène à celui de la servante Finemouche, dans
la duchesse, présidant aux, Gl'andes Nuits. On
A Malêzieu celle princesse
la Tarentule de Malézieu. Plaute succédait à
Prodigue ses plus ,toux appas;
bien l'enchanteur Merlin indiquait Sœaux à
Quinault sur l'affiche, Euripide à Lamotte.
11 lui montre de la tendresse,
des
chercheurs de trésors, qui' y trouvaient
, La peine qu'elle se donnait est incroyable.
liais on dil qu'il ne l'aime pas 1•
Mme du Maine. Ou bien Vénus se lamentait
.Elle s'assujettissait à prendre des leçons, à
Mme du Maine n'était pas récompensée de d'avoir perdu la ceinture qui lui assure l'emrépéter, à se costumer. Elle menait des mois
entiers la vie écrasante d'une actrice de pro- ses peines. Elle s'ennuyait. Plus elle travail- pire des cœurs, el Apollon lui révélait que sa
vince, condamnée à apprendre tous les jours lait à se divertir, plus elle s'ennuyait. Les ceinture avait été ravie par Mme du Maine:;
une pièce nomrelle. Elle se transportait à Cla- nuits lui pesaient tout particulièrement, parce La Providence a fait aux grands de la terre la
gny et conviait la cour à des séries de repré- qu'elle ne dormait pas. Elle les employait grâce d'aimer la fumée d'encens. Ces beaux
sentations. Les courtisans accouraient, s'exta- souvent à jouer, et ce fut l'origine des fa- dialogues charmaient la duchesse par leur
siaient, et par derrière se moquaient. « On meuses Grandes Nuits de 'ceaux. Un abbé vérité, le public par la splendeur de la mise
ne comprenait pas, dit Saint- imon, la folie de cour en îut l'inventeur, et Mme de Staal en scène, el l'aurore trouvait encore tout le
chàteau sur pied.
de la fatigue de s'habiller en comédienne, régla la première.
La fète se terminait par un déjeuner maCette spirituelle taal-Delaunay 2 a été une
d'apprendre et de déclamer les plus grands
rôles, et de se donner en spectacle public sur créature bien infortunée. La nature l'avait gnifique, où les beaux esprits étaient sommé;
un théâtre. » IL du Maine sentait que sa faite sensible et fière. L'éducation lui avait de briller; ils n'avaient pas congé, même
femme se rendait ridicule, mais &lt;t il n'osait enseigné à sentir son prix. Le destin la pré- après une nuit blanche.
L'infatigable petite ducl1esse trouvait encore
la contredire de peur que la tête ne lui tour- cipita dans une condition servile où la fierté
nàt tont à fait, comme il s'en expliqua une était un malheur, la sensibilité un ridicule. du temps pour les études sérieuses. Elle ne
fois nettement à Mme la Princesse, en pré- Elle avait commencé par être femme de négligeait ni le latin, ni l'astronomie, et elle
avait adjoint à Malézieu un second professeur
sence de Mme de Saint-Simon».
1. Recueil Mauntpas (année 1i10).
de philosophie, le l&gt;eau, l'aimable, le coquet,
M. du Maine aurait dû ajouter, pour être
2. Mlle Delaunay defint lime de 't.aal par son ma;i. Adolphe Jullicn, lc,c, cil.
franc, qu'il se taisait aussi de peur des scè- riage avec un ol'fic1er des gardes suisses.
que je vivrai, les statuts de l'ordre; et si je
fausse mon serment, je consens que le miel
se change pour moi en fiel, la cire en suif,

nes. Sa douceur ne l'en garantissait pas, et il
devenait plus craintif à chaque &lt;1 vacarme »,
d'où le joli mot de Mme de Caylus : « Le

HlSTORIA

Fasc, 3~.

LE DAUPHIN . AU TEMPLE,
(Collection de :\1.

IlENRl L.\\' ED ,\~. )

par ~IOITTE

�'------------------------------- 1-J,.
l'insinuant et compromllllant cardinal de Polignac, auteur d'un grand poème oublié et
d'un 11101 ju tement céli!bre. l..e poème s'appelait l'A11ti-L11cri•,·e et était eu latin. I.e cardinal y dtifcndait la saine morale &lt;!t la bonne
Ù1&lt;-:0logie. Le mot uait étti prononcé dan.~ les
jardins de Marh, :iu mom,·nt d'une a\(•r~c:
« Ce u·e~t rien,· 'ir«•, avait dit cette fl«·ur des
courti•ans; la plui,· de farl) ne mouilfo pas, »
Jme du füioe admirait lte:iucoup l'Anli-/,11crè1·e. Elle $e le faisail 1·xpli,1uer par l'auteur,
et les rnauvai,t"s langu1:s Jasaient de cci; le\~n . liai, de quoi le, mauvai es langues ne
ja~ent-dle, pa, '1 Les gen~ san malice ad miraient heaucoup la petite duchcs~e. « On peut
dire d'elle, écrit le duc de Luynes dans ses
Jfûuoire,1, qu'elle avait un e prit supfricur
et univcr~el, une poitrine d'une force ingulit&gt;n• et une élorpwncc admirahle. Eli,· a,ait
étudié les sciences les plus ab traites : philosophie, phy ique, a tronomie. EUc parbit de
tout en per onuc i11~truite et dans des termes
choisis; elle ar.1i1 une voix haute cl forte, et
troi~ ou •1uatrc heures de conversation du
mr'me ton ne parais ai,·nt ri,·n lui coùtcr. l,cs
romans et h·s choses les plus frivolrs J'oc('Upaicnt au, i avec lt.l m,:me plaisir. »
llo l'admirait aicc raison, car ces enfantillages, ces niaiseries, ces futilités. qui semblaient l'alisorbcr, servaient à mns&lt;Jucr lt•s
plans politi,rues les plus hardis, conduit a,ec
une attention 11ui ne se relàchait pa une
minute. Jamais Mme du ~faine n'oubliait
11u'ellc s'était cnga0,fo ,is-à-vis d't·lle-mèru1·,
le jour de ses fianr.ailles, à dm·enir l'un Je,
premier~ rcr~onoagc.~ du rolaumc. Jamab
clic ne ces~ait un instant d'y tm·aill,•r, ja-

si nppli«1uéc à le ruiner en fou\ d'artifice et
en ma,carades, il se fiëUrait qu'elle ne pensait plus nux allaircs el en profitait pour
~'accortler un peu de répit. Il ,·int un jour en
triomphe lui montrer une traduction de sa
façon, en ver~, d"un chant dl! cet .l11ti-J,ucrèce •rui la pas.ionnait. l.a ducl1e."e entra
en fureur. C'était bon pour clic, l'A11ti-L11crrre et ~ou galant auteur. « \'ous vcrret,
,'écria-l-elle, 11u 'un beau matin ,ou trouverez. en ,·0115 én!illant, «1ue vous ète,,. de
l'Acad,:mie, et que )1. J'Orft:ans a la régence! 11 I.e duc r,hta tout penaud.
La duchesse était injuste. rar il avait au ~i
bien trafaillé. Tandis 11u'elle r(.gnait à Sceaux,
il 1:1ai1 assidu à Yersa1lles. Il suh11it le Roi à
Trianon, à Marly, à Fontainelilcau. li était le
bon fil ·, le tendre lib, &lt;1ui C-Ontcmplait amoureusement un père glorieux, 11ui ne pou\'ait
se pa .er de ~a rnc, qui fni,ait violence à es
goùls Je retraite pour r~pirl'r le même air,
qui était emprl';sé, romplaisant, qui suait le
dl11oucme11t. fort aimable d'ailleurs, t't toujours prêt à Ji)traire le floi par une anecJote
spirituelle. ::'\on moins a~.,.idu auprès de
~lme de Mainlt•non, il ·ounait à elle de ses
plans et de sr,..; rê1·es, et elle le guidait, le
conseillait, sollicitait le lloi pour lui. Aidé de
celle fidèle alliée, f. Ju Maine avait fait un
heau chemin.
Il n'y avait pas eu d'année oi1 il u'ciit gagné
un détail d'étiquette, une charge pour lui ou
,es enrant , une lettre patente le rapprochant
du trône.
lie l~gitimé, il était Jen·nu pair de France.
Lie pair de f'ranœ, prince du ~au; officiel.
jouissant de.~ mèmes honneur · 11ue le:; prin-

CHATEAU DC °Ct;AUX : \"UC l'IU.E Dl,

mai ell~ oo 'enJormait ur un uccè~ ou ne
p1:rml'ttait 1t on époux de s',·nd,,rmir L· di1c
n'y comprenait rien. En la voyant si évaporée,

Côn;

DES J.\RIIL'•· -

ducs de Hourgo3ne et de Bml, un édit
(juillet 171 i) appela à 1.1 .ucœ,,ion à la couronOll le duc du ~laine, le comte de Toulouse
~on frtire, et leur,- de,cent.lant~. Le petit hoitcux louch:iit la couronne du bout du doi;;t!
li eut plu~ encore, toujours plus. Louis .\I\',
soi~eusement endoctriné, soupçonna le duc
d'O-rléans, premier prinet• du sang, d'avoir
cmpoi onné le dauphin el "&lt;&gt;n frère, et il rnlc1-a p;ir testament le:; principalt-s préro;:athcs dt! la régence à son nef eu, pour les
lran~fér,·r au duc du Maine. Celui-ci touchait
à pruent la couronne de, dl'UX mains, car le
futur Louis X\' était si dt:licat, que personne
ne croyait qu'il pùt ,iuc. ,
\'oilà 011 en étai,•nt L l'l lime Ju laine à
la fin de 1714. Yoilà le cornlile de grandeur
où les avaient porté~ la tendresse d'une ancienne i;ouvernante et la faibbsP d'un ,icillard. \'oilà cc qu'ils e.spéraient. I.a duches~c
n,· St' ten.tit p.is d'ai,c. Elle a triomphait à
Sn•au1, dit Saint-Simon; elle y na~cait dans
le, plaisir" el les fètt-, •. Son époux (tait
partagé entre le contc11te111cnl et la t«•rreur.
li sougeait sans cesse à cc que son p~rc lui
avait dit en public, d'un ton aigre el haut,
après avoir signé son testament : , Vous
l'a,ez rnulu; mai~ sacl1ez que, quelque grand
que je ,·ous fa ~e, ,·ou n'ètes rien après moi,
et c'est à ,ou, aprè.s li faire valoir Ct.l 11ue j'ai
fait pour ,ou - si ,'Ous le poU\ez. 1 M. du
Maine était dans des transes mortcll~ au
sounmir de ces paroles. Qu'allaient den-nir
en effet i. grandeurs quand Louis \IV ne
mait plu là?
.Aio i, tant.li ,1uc l:i joie po sédait eul1• le
Cll'Ur de aime du ~ai11e, M. du Maine était

Gro3VUr~ th J.

ces du ln!: de nai ,ance r~ulièrt•. C'était
Jéjà une l,elle fortune pour un Lâtard : M. du
~faine ,·ut plus enl'ore. Aprè · la mort des

DUCHESSE DU .MJHNE - --,~

RICACD.

agité d'autant Je crainte que d'Dpérance, et
peo~ail moins à :-on bonheur qu'aux moJen ·
de ~e le faire pardonner.

�- - 111S T0'1{1A
Ill

La santé de Louis XIV commença à décliner
dans l'été de t 711. Les différents partis que
sa mort devail mettre aux prises eurent donc
un an pour combiner leur plan de campagne.
La situation était d'ailleurs très simple. L'héritier du trône était presque au maillot, et
deux hommes seulement, le duc d'Orléans et
le duc du Maine, pouvaient prétendre à gouverner en son nom. Le duc d'Orléans était
régent par droit de naissance et chef naturel
de 1a haute noblesse, mais dans une profonde
disgrâce et à l'écart de tout. On l'avait calomnié avec tant d'art, que le public l'accusait d'avoir empoisonné les princes ses cousins
et qu'il faillit êlre écharpé par le peuple à
l'enterrement du duc de Bourgogne. M. du
Maine était peu considéré et peu aimé, si cc
n'est par quelques vieux courtisans dévoués
à son père; mais il avait pour lui le testament du Roi, la volonté du Roi, le cœur du
!loi. C'était beaucoup, c'était tout, tant que
le Roi ,ivait. Que serait-ce le lendemain de
sa mort? Serait-ce encore quelque chose?
M. et Mme du Maine le crurent, et ce fut
leur grande faute, l'origine de Lous leurs
désastres. Ils comprenaient que leur situation
serait très affaiblie par la perle du f\oi ; ils ne
prévoyaient pas qu'elle s'évanouirait et n'existerail plus. Dans leur esprit, le succès était
une question d'adresse et d'activité; il dépendait d'eux d'avoir la réalité du pouvoir et de
n'en laisser que l'ombre au duc d'Orléans.
Ils arrêtèrent leurs projets en conséquence.
Mme du llaine dirigeait tout de son château
de ceaux où, plu que jamais, los plaisirs
semblaient l'occuper uniquement. M. du
Maine exécutait Îes plans de sa !èmme avec
son art accoutumé. Il bougeait moins que
jamais d'auprès du noi, dont la chambre
ressembla singulièrement, dans les derniers
mois de sa vie, à celle où ncgnard a placé le
Géronte du Légataire universel. M. du Maine
et Mme de Maintenon furent le Crispin et la
Lisetle de ce royal fantoche.
Le plan de M. el ~Ime du Maine consistait
à brouiller ensemble tous leurs ennemis el à
allumer la guerre entre eux, afin d'ètre onbliés dans la bagarre. M. du Maine réveilla
de vieilles querelles el en fil naître de nouvelles. Les pairs se disputèrent avec le parlement, le reste de la noblesse avec les pairs.
Lui cependant, l'air détaché de tout, très doux

et très humble, faisait l'étonné et l'ignorant
et passait sa vie dans les églises. On le voyait
à la grand'messe, à vêpres, au sermon, au
salut, à complies. à la prière. li ne se récitait pas une litanie, il ne s~ chantait pas une
antienne que M. du ~laine ne fùt là, les yeux
baissés dévotement, la mine modeste et contrite. Lo moyen de soupçonner cet homme si
confit en dévotion?
La petite duchesse faisait aussi de son
mieux. Elle épouvantait son époux par l'audace de ses conceptions, s'irritait de ses objections el lui reprochait rageusement de
n'~tre qu'un poltron. Il y eut tempête sur
tempête, après quoi ~lme du Maine se dit
qu'il était temps pour elle d'entrer dans la
mèlée.
Elle voulut débuter par un coup d'éclat
el gagner les ducs et pairs à sa cause. Elle
leur parla, échoua, s'emporta, cria qu'eHc
« mettrait le feu au milieu et aus: quatre
coins du roJaume », plutôt que de se laisser
arracher l'espoir de la couronne, el attira à
son époux une scène de Saint-Simon. « Jouissez, lui dit d'un ton de croquemitaine cet
homme terrible, jouissez de votre pouvoir
et de tout ce que vous avez obtenu. Mais il
,•ient quelquefois des temps où on se repent
trop tard d'en avoir abusé.» Le pauvre M. du
Maine devint tout blanc et demeura interdit.
Le printemps de {715 s'acheva parmi ceR
inlrigues. Louis XIV dépérissait à me d'œil
et sa bE:lle-ftlle harcelait li. du Maine pour
qu'il se hfü.tit d'obtenir encore ceci ou cela;
mais M. du Maine devenait maladroit en senlant la crise approcher. Il lai~sa des grâces
impqrtantes Jui couler entre les doigts.
Le 2J aOltl, Louis XI déjà mourant envoya son fils chéri passer une revue à sa
place, afin d'accoutumer les troupes « à le
considérer comme lui-même ». U. du Maine
apparut aux soldats dans toute sa gloire de
favori du jour et de dominateur du lendemain, piaffa, salua, sourit, rayonna, triompha,
rt soudain pâlil d'angoisse en apercevant le
duc d'Orléans à la tête d'un régiment. Au
même instant, par un de ces beaux mourcments instinctifs des foules, qui remellent en
une seconde chaque chose à sa place, le brillant cortège do M. du Maine le quitta et courut
au duc d'Orléans. Cela se fil en un rlin d'œil
el comme involontairement. C'était la protestation de la conscience publique, guérie de
ses soupçons absurdes, en faveur du droit et
de la jusLice. M. du Maine ne comprit pas. 11

crut que ce n'était qu'une couleuvre de plus
à avaler, l'avala el passa. Il s'aveuglait étrangement depuis quelques jours. Cel homme
qui avait peur de son ombre choisit ce moment pour pécher par excès de confiance.
Le 25 aoùt, il obtint encore un codicille de
son père moribond. Le 26, Mme dtt ~faine
interrompit ses fèles cl , int à Versailles. Il
était temps. Louis XIV expira le ter septembre.
Le lendemain 2, il y eut séance solennelle
au parlement pour lire le testament du Roi.
M. du Maine, qui en connaissait le contenu el
se voyait le maître de la France, entra dans
la salle d'un air radieux. &lt;&lt; TI crevait de joie,,,
dit aint-Simon. Il en ressortit le visage défait, l'air anéanti : leslament el codicille
avaient été annulés d'une seule voix au profit
de on rival, et l'air retentissait des acclamations de ce même peuple qui avait voulu
lapider le duc d'Orléans trois ans plus tôt. A
demi roi le matin, M. du Maine n'était plus
le soir qu'un mailre d'école : on lui avail
laissé la surintendance de l'éducation d'un
monarque de cinq ans.
Je laisse à penser comme il lut reçu par
madame sa femme. La duchesse, hors d'e1le
de colère et de mépris, résolut de ne plus
s'en remettre désormais à personne et d'agir
elle-même. EUe ne Larda pas à avoir l'occasion de montrer ce qu'elle savait faire. M. du
Maine avait perdu le pouvoir, mai , il était
toujours prince du ang, en vertu des édits
du Roi son père. Les vrais princes du sang el
beaucoup d'honnêtes gens n'en pouvaient
prendre leur parti. lis trouvaient blessant
pour la religion, pour la morale, pour euxmêmes, que les enfants d'un double adultère
public planassent au-dessus de tous dans une
sorte d'apothéose. Cela criait vengeance, et
l'attaque vint de la propre famille de Mme du
Maine. on père, M. le Prince, était mort.
' on frère était mort. Ce fut son neveu, M. le
Duc, qui attacha le grelot et parla le premier
d'abolir les édits en faveur des légitimés. En
apprenant cette menace, la petite duchesse
s'écria fièrement : « S'ils dorment, nous dormirons ; s'ils se réveillent, nous nous réveillerons. »
Ils se réveillèrent. La guerre Iut allumée
entre les princes du sang légitimes et les
bâtards royaux. ll 1 eul procès, el l'on se
battit à coups de mémoires, de répliques, de
protestations et de requêtes, Mme du Maine
en tête, qui fut infatigable pendant celle
campagne.

(A suivre.)

ARVÈDE BARINE.

dernières amours
de la comtesse du Barry·
Par PAUL OAULOT

VI
Gràce 11 la tolérance des geôliers, Brissac
et madame du Barry correspondaient presque
journellement ensemble, Le postillon de l'une
et l'aide de camp de l'autre étaient sans cern)
sur la route de Louveciennes à Orléan . De
toute celte correspondance, il ne reste qu'un
billet du duc, écrit le Ji août, alors qu'il
vient d'apprendre le oulèvement de Paris et
le renversemenl de la noyauté.
c Ce samedi , 11 amll 1702, à

tranquille dans celle retraite. Son espoir fut
de courte durée : les jacobins de l'endroit,
briguant l'honneur de marcher sur les traces
de leurs Frères parisiens et enhardis par leurs
succès, vinrent perquisitionner; ils emahirent la maison, et, sous les Jeux &lt;le madame

Orléans, six

heures du soir.

« J'ai reçu cc malin la plus aimable des
lettres, el celle qui depuis longtemps a plu
davantage à mon cœur. Je \'OUS en remercie.
Je vous baise mille el mille fois : oui, vous
serez ma dernière pensée.
a Nous ignorons tous les détails; je gémis,
je frissonne. Ab I cher cœur, que ne puis-je
être avec vous dans un désert, puisque je
n'aipuêtrec1u'àOrléans, où il est fort fâcheux
d'èlre 1
&lt;&lt; Je vous baise mille el mille fois. Adieu,
cher cœur.
« La ville est tranquille jusqu'à présent•. »
Cette assnrance qu'il donne à son amie
qu'elle sera « sa dernière pensée » montre
quels sombres pressentiments envahissaient
son àme. Le temps dés illusions était passé,
même pour la confiante madame du Barry.
Un lriste incident vint à. ce moment augmenter encore ses craintes.
Les sans-culottes de Louveciennes n'étaient
point sans avoir remarqué les allées et venues entre le pavillon de madame du .Barry
et la prison d'Orléans. La pauvre femme
avait trop d'envieux et d'ennemis pour que,
dans le nombre, il n'y eût pas des espions.
On surveillait donc étroitement ~a maison.
C'est ainsi qu'on sut que l'aide de camp du
duc de Brissac, après avoir été un des &lt;cconspirateurs dn 10 août », ce qui voulait &lt;lire un
des défenseurs du château dans celte funeste
jotl1'née, s'était réfugié chez madame dn
Barry.
Celle-ci l'avait caché dans une chambre du
pavillon de Louveciennes. Mauss:iliré y soignait une légère blessure reçue dans la matinée du tO août, et espérait re ter ignoré el
, 1: Qui _croirai~ que cct!e phrase si simple a insJJiré à
Grc.i\'C, 1eomm11 acharne de madame du Barry, el très
probaLJ~01e~1L _u1,1 de ses volellfS. de janvier 1701, celte
BllllOl.ahon s1 niaise : « li espéra1L donc une émeute ? »

Cllcht Giraudon ,

LA COMTESSE DU BARRY, ~,· PAJOU.

(Musèe du Lou~re.)

du Barry, frémissante el impuissante, ils arrachèrent le malheureux de sa cachette. On
le conduisit à Paris, où il fut jeté en prison.
Bientôt on s'en prit à elle plus directement.
Le &lt;.;,ourrier français, dans son numéro du
2 scplemhre 1792, alla jusqu'à. raconter sa
prétendue arrestation.
&lt;( Madame du Barry a été arrêtée à Luciennes, et elle vient d'être conduite à Paris.
On s'est aperçu que cette vieille héroïne de
l'ancien régime envoyait continuellement des
émissaires à Orléans. On avait arrêté chez
elle un aide de camp de M. Brissac. On a
pensé avec raison que ces fréquentes ambassades avaient d'autres objets que la galanterie, à laquelle madame du .Barry doit enfin
être Lout ü fait étrangère. :àfaîtresse et confidente de M. &lt;le Brissac, elle a partagé autrefois ses trésors et ses plai irs, elle parla&lt;re
peut-ètre aujourd'hui son ambition contr~ré\'ol u tionnaire.

&lt;r Il sera piquant pour nos neveux d'apprendre que madame du Barry a été arrêtée
pre que dans le même temps qu'on abattait
à Orléans la st;.itue de la Pucelle. Cette arrestation a été faite dans la nuit du 30 au 51,
vers les deux heures du matin. )&gt;
De p:ir('illes attaques dans un p:ir'cil moment étaient terribles. Madame du Barry
comprit quel danger pouvait résulter pour
elle de cet article; la fausse nouvelle risquait
d'epcourager les ennemis qui grouillaient autour d'elle, à Louveciennes même, et de leur
suggérer l'idée d'une arrestation réelle.
Elle chargea aussitôt un de ses ami , très
vraisemblablement le chevalier d'Escours, de
se rendre au bureau du journal et d'offrir la
somme d'argent qu'il faudrait pour obtenir
qu'on insérât une rectilicalion.
Le chevalier accepta la mis~ion et lit le nl.L
ccssaire, - sans succès d'aiUeurs, car on ne
rectifia rien, - mais, avant d'avoir reçu des
nouvelles de ces démarches, Je bruit des
épouvantables massacres qui ensanglantèrent
les prisons de Paris le ~ septembre et Jus
jours suivants vint jeter l'effroi dans l'àme de
madame du Barry.
L'aide de camp du duc de Brissac, cet
~nf?rtuné m~ssager de leurs amours, qu'on
etalt venu lm arracher des mains pour ainsi
dire, Maussabré avait trouvé la mort à Paris.
Et quelle mort!
Tandis que queh1ues-uns des prisonniers
auvent. leur vi~ à fo~ de courage et de
sang-froid, affole, terrorisé, le malheureux a
complètement perdu la tête. Il entend ou
croit entendre prononcer son nom; il' s'échappe de sa cellule, mais, enfermé dans la
prison, il erre de tous côtés, cherchant un
.refuge. Poursuivi par les massacreurs , il se
Jetle dans une pièce sans issue : avisant la
cheminée, il s'y précipite et s'efforce des
pieds et des mains, de fuir par celle é~roite
ouverture; mais bientôt sa tête se heurte à
des· barreaux de fer : la cheminée est grillée!
Il se suspend par les mains et se Jlatte
d'avoir échappé à ses assassins. Ceux-ci n'abandonnent point leur victime : l'un d'eux
tire un coup de pistolet dans la cheminée ·
Mau sabré a le poignet brisé. De la seul~
main qui lui reste, il se cramponne, maitrisant sa douleur .... Tant de volonté de viHe
est inutile. On apporte de la paille humide,
on y met le feu, et bientôt une fumée épaisse
et âcre monte, enveloppant le malheureux
l'asphyxiant. Ses forces ont à bout; sa mai~

�1flST0~1A------------------------•
crispée se détend; il tombe comme une
masse. Les assassins se précipitent sur lui et
l'assomment.
C'est dans ce moment, alors que tant d'atrocités sont commises dans Paris, que la
nouvelle parvient à madame dnBarry que les
prisonniers d'Orléans vont être ramenés dans
la capitale : ils vont passer tout près de Louveciennes!
Une lellre, qu'on croit être du chevalier
d'Escours, l'informe de ces faits :
« Paris, 6 suptembrc f 792. •

Les prisonrùers d'Orléans arriveront demain à Versailles ....
&lt;1 11 faut espérer qu'ils arriveront sains el
saurs, el qu'en gagnant du temps on sauve
leur vie. L'Assemblée, d'ailleurs, lassée de
sanrr, propose de donner une amnistie; le
sacrifice n'est pas r,rand, quand il n'y a point
de coupables.
« J'ai été trouver le rédacteur du Cou1·rier fi·ançais qui rétractera demain la fausseté de l'article qui vous conœrne; je lui ai
promis récompense si cet article est ~ien
fait.
« 11 m'est arrivé dix lettres d'Orléans pour
les députés actuels pour les prier d'aller audevant des malheurs qui menaçaient ces
malheureux prisonniers qu'on croit, à Orléans, qu'on égorgera ici en arrivant. Je les
ai toutes fait remettre tout de suite. Madame
de Maurepas, instruite de la translation de
M. le duc, voulait tout de suite aller à l' Assemblée; on l'a retenue. Elle a écrit à Danton et à l'abbé Fauchet. Madame de 1''lamarens el moi avons porté les lettres : elle (a)
-vivement intéressé l'abbé Fauchet.
a Le malheureux Maussabré serait sauvé
comme M. Marguerie qui était avec lui, s'il
n'avait pas perdu la tête ....
« J'ai l'àme et le corps accablés, el ne
erai tranquille que lorsque je saurai qu~
M. le duc est à. Versailles. Si on peut passer,
j'y enverrai si je ne puis y aller; en-VO)'ez-y
de votre côté, mais surtout ménagez et évitez
toutes démarches qui puissent devenir publiques, et vous faire tort, el nuire à l'un et
à l'autre. Jl
cc

Quelle situation pour madame du Barrl,
pour l'aimable et rieuse femme, qui rie voiL
plus autour d'elle que périls et massacres!
Et il ne lui est même pas permis de rien tenter pour sauver celui qu'elle aime, celui
« qu'on croit à Orléans qu'on égorgera en
arrivant ,, ! Une démarche d'elle peut être la
perle du duc de Brissac!
Elle obéit au conseil donné; elle se renferme à Louveciennes, el elle attend.
La journée du 7 se passe ; les prisonniers
n'arriveront que le lendemain.
Le 8, anxieuse, elle veille, frémissant au
moindre bruit; cependant tout est encore
calme autour d'elle.
Toul à coup, vers le oir, des cris se font
entendre; on dirait d'une foule qui avance.
Que signifie ce tumulte? Elle prèle l'oreille,
le bruit se rapproche. Bientôt on est là, dans

le jardin; la porte du salon s·ourre, et une
tète, lancée par des forcenés, une tête sanglante vient rouler à ses pieds; el, dans cet
horrible débris, elle reconnaît, éperdue, la
lite de son amant, du duc de Brissac!

VII
Les prisonniers d'Orléans avaient été emmenés sans que leur départ eût été régulièrement ordonné. Ma.is qu'importait1 Le
mini tre de la justice était alors Danton, el
l'on sait que, dans ce mois de septembre 1792, de sinistre mémoire, il laissa
sommeiller la juslico, complice actif ou passif des bande d'égorgeurs qui s'intitulaient
les justiciers du peuple.
Les horreurs commises dans les prisons
&lt;le Paris n'étaient que trop faites pour encourager l'audace des forcenés répandus un peu
p:trtout. Les sans-culottes de Versailles ne
voulurent pas se montrer inférieurs aux égorgeurs de la capitale; désireux de ne point
laisser échapper les victimes qui passaient à
leur portée, ils se postèrent sur le chemin
des prisonniers d'Orléans.
Ceux-ci arrivaient, entourés d'unll escorl~
destinée à les protéger; mais l'indiscipline
avait fait son œuvre, et les soldats étaient
d'intelligence avec les bandits. Toutefois ils
s'abstinrent de les aider dans leur sanglante
besogne : ils se laissèrent tranquillement
arrêter aux portes de l'Orangerie de Versailles. Quand les prisonniers furent entrés,
on Ierma la grille, el l'escorte s'e1oigna,
laissant le champ libre aux assassins.
Aussitôt le massacre commença.
Plusieurs d'entre eux se ruèrent sur le
duc de Brissac, sur ce grand seigneur que sa
belle prestance aussi bien que sa haute taille
désignaient à leurs coups.
Bien qu'il n'eût guère l'espoir de leur
échapper, Brissac se souvint qu'il était soldat,
el lutta avec la dernière vigueur contre ces
forcenés.
Armé d'un couteau, il vendit chèrement
sa vie. A la fin, accablé par le nombre, frappé
par derrière, dans les reins, il tomba, sanglant, épui,é :
- Tirez-moi un coup de pistolet! Vous
aurez plus tôl fait! criait-il.
On l'acheva, et son supplice fi.nit avec sa
vie.
C'est alors que la troupe hurlante se )ivra
à celle dernière insulte au cadavre : on détacha la tête, trophée sanglant qu'on alla porter à madame du Barry .. ..
La morl multipliait ainsi les victimes autour d'elle, sinistres présages qu'elle s'efforçait encore de ne pas comprendre. Pour
l'instant, elle était toute à la douleur de la
perle qu'elle venait de faire, et les marques
de s1·mpathie qu'elle recevait la touchaient
profondément. C'est ainsi qu'elle écrivait à
une personne dont le nom nous est resté
inconnu cette lellre qui peint bien l'état de
son âme:
cc

suis dans un état de douleur qu'il vous est
aisé de concevoir. Le voilà consommé, ce
crime effroyable qui me rend si malheureuse,
et qui me livre à des regrets éternels. Au
milieu des horreurs qui m'environnent, ma
santé se soutient : on ne meurt pas de douleur.
« Je suis sensiblement touchée, monsieur,
de votre intérêt. 11 adoucirait mes peines, si
je pouvais ne pas les sentir à chaque instant.
J'ai reçu aujourd'hui des nouvelles de votre
femme; je pense qu'elle viendra bientôt me
voir. Je l'attends avec impatience : il est si
consolant d'être avec des personnes qui ont
nos mêmes sentiments que je regrette tons
les instants que je passe sans la voir. »
Quelques jours plus tard, ma&lt;lame du
Barry s'adressait à la fille de la victime, à
madame de Mortemart :

« Personne n'a plus senti que moi, madame, l'étendue de la perte que vous venez
de faire. Je me ilatte que vous -ne vous êtes
pas méprise sur le motif qui m'a empêchéo
de vous en faire plus tôt mon triste compliment, en mêlant mes larmes am: vôtres.
« La crainte d'augmenter votre juste douleur m'empêchera de vous en parler. La
mienne est à son comble : une destinée qui
devait être si belle, si glorieuse! Quelle fin,
grands dieux!
« Le dernier vœu de votre trop malheureux père, madame, fut que je vous chérisse
en sœur. Ce vœu est trop conforme à mon
cœur pour qu'il ne soit pas rempli. Rece,·ezen l'assurance, el (ne) doutez jamais des sentiments qui m'attachent à vous pour le reste
de ma vie. 1&gt;
Et madame de Mortemart répondait aussitôt :

« C'est ce malin, madame, que j'ai reçu

votre lettre du 22 septembre. Je dois vous
remercier du bien qu'elle m'a fait en diminuant un peu le serrement de mon cœur, et
en me faisant verser quelques larmes. J'ai
eu vingt fois la plume à la main pour vous
parler de ma douleur, pour -vous dire que
mon cœur était déchiré, brisé; que, depuis
le jour fatal ot1 il quitta Paris, j'ai souffert
et je souffre plus que je ne puis vous l'exprimer. Mais j'ai cru prudent de différer de
vous écrire jusqu'à ce que je pusse renfermer quelques-uns des sentiments de mon
cœur, d'un cœur qui -voudrait s'épancher
dans le vôtre, qui partagez si bien les entimenls du mien.
« Le dernier vœu de celui que j'aime et
regretterai toujours est celui de mon cœur :
je vous aimerai en sœur &lt;&gt;t mon attachement
pour vous ne finira qu'avec ma vie. Le moindre de ses désirs sera un ordre sacré pour
moi. Je voudrais pouvoir exécuter tous œu.x
qu'il a eus ou dû avoir dans ses derniers
moments, et je n'épargnerai rien pour les
accomplir.
« Pardon de mon grüionnage. J'ai des
Depuis ce terrible jour, monsieur, Je

"-------------------maux de tête qui me font voir trouble.
Agréez, je vous prie, madame, l'assurance
de la sjncère amitié que je vous ai vouée à
jamais.
• (' e 30 septembre. •

Madame de YortemarL, on le voit, ignorait
à ce moment que son père eùt fait un testament. Le duc de Brissac n'avait eu garde de
négliger cette précau lion, .el la date que porte
ce document, - 1t août 1792, - montre
bien que, dans sa pensée, la chute de la
Royauté était pour lui le présage de Ja mort.
Quand le roi tornbaiL, tJUe ~ouvaient espérer
ses serviteurs?
. Désireux de faire à sa maîtresse un legs
important, que sa fille pût transmettre sans
gêne el madame du Barry rec1:voir sans
honte, il imagina de transformer sa libéralilé
en une sorte de restitution, se déclarant responsable du vol de diamants commis à Louvecienne,, pendant celte nui1 passée à l'hôtel
de la rue de Grenelle.
Il recommande ardemment » à sa fille
c&lt; une personne qui lui est bien chère et que
les malheurs des temps peuvent mettre dans
la plus grande détresse. »

1..'ES DE'lfN1È'l{'ES Jt.MOU'J{S D'E LJl COMTESSE DU BA'J{'J{Y - - . . ,

lant qu'après qu'elle aura opté pour l'un
desdits trois legs, les deux autres seront pour
non avenus. Je la prie d'accepter ce faible
gage de mes sentiments et de ma reconnai.sance, dont je lui suis d'autant plus redevable que j'ai été la cause involontaire de
la perle tle ses diamants, et que. si jamais
elle par,,ient à les retirer d'An9lele1·re,
ceux qui resteront égarés, ou les {mis des
dive1·s voyages que leur 1·echel'che aura
1·e11.dus necessafres, ain.çi que ceu.-r: de La
p1·ime a payer, s'élèveront au niveau de
la valeur effectit,e du legs. Je prie maJiUe
de le lui faire accepter. La connaissance que
j'ai de son cœur m'assure de l'exactitude
qu'elle mettra à l'acquitter, quelles que
soient les charges dont ma succession se
trouvera grevée par mon testament et mon
codicille, ma volonté étant qu'aucun de mes
autres legs ne soit délivré que celui-ci ne
soit entièremenr accompli.
« Ce -1 1 aonst 1792. •

« Signé : Lota -llimcuLE TrnoL.Éo~
DE

Cos É-BmssAc 1•

,,

&lt;c

Un codicille contient l'expression formelle
de ses volontés :
c&lt; Je donne et lègue à madame du Barry,
de Louveciennes, outre et par-dessus ce que
je lui dois, une rente viagè1·e et annuelle de
ringt-quatre mille livres, quille et exempte
de toute retenue, ou bien l'usufruit et jouissance pendant sa vie de ma terre de la Rambaudière et de la Graffinière en Poitou, et .des
meubles qui en dépendent, ou bien encore
une somme de trois cent mille livres une fois
payée en argent, le tout à son choix, d'au-

1. Curiosités historiques, par J.-A. LE Rm, p. 287288. Le montant du legs du duc de Brissac fut absorbé
par les frais d'un proei!s sun;enu so~s la Re.~toura~ion
entre le~. Gomard et les Bcqus, q1u se pretcmlaient
tous hér1llers rie madame du n~rry.

Le comte de Paris

18-H.

Hier, Mme la duchesse d'Orléans me
disait : « Mon fils n'est pas ce qu'on peut
appeler un enfant aimable. Il n'est pas de
ces jolis petits prodiges qui font honneur à
leur mère, et dont on dit : « Que d'à-propos!
que d'esprit! que de grâce! » Tl a du cœur,
je le sais, il a de l'esprit, je le crois; mais
per·onne ne sait et ne croit cela que moi. 11
e.~t timide, farouche, silencieux, effaré ai é-

La volonté du duc de Brissac fut obéie, en
ce sens que le lien, que ses amours avaient
établi entre madame du Barry et madame de
Mortemart, subsista, cimenté par une douleur
commune; mais, s'il faut en croire les Mémoires de ])u_t~s,. les rô,es furent renver és :
la protégée ne· fut pa~ la maîtresse, mais la
fiUe du duc, el le traiL, vrai ou supposé',
mérite d'être rapporté :

« Un peu avant.. que la com.tessc du Barry
fût guillotinée (8 déettmbre 1793), un prêtre
irlandais trouva le moyen d'aller la voir dans
sa prison de la Conciergerie et h1i ofl'rit de la
sauver, si elle pouvait lui fournir une certaine somme d'argent pour gagner ses geôliers et faire le -voyage. EUe lui demanda s'il
2. llI. , Il . Forncron, dans _son H is(oire générale
des Émigrés, l. 1, p. 244, •Joute pleme croyance à

ce récil. E. et J. de Goncourt le relatenl dnns leur
ouvrage, p. 270, en qualifiant de « C).ll'Îcux et 1•éridicp1es ~ les ,Uémofrrt Je Oulens.

ment. Que sera-t-il? je l'ignore. Souvent à
son âge un enfant dans sa position comprend
qu'il faut plaire, et se met, tout petit qu'il
est, à jouer son rôle. Le mien se cache dans
la jupe de sa mère et baisse les yeux. Tel
qu'il est, je l'aime ainsi. Je le préfère même.
J'aime mieux un sauvage qu'un comédien. »

Le comte de Paris a signé l'acte de naissance de la princesse Françoise de Joinville.
C'est la première fois que le prince signait
son nom, Il ne savait ce qu'on lui voulait, et
quand le roi lui a dit en lui présentant l'acte:
a Pari , signe ton nom », l'enfant a refusé.
Mme la duchesse d'Orléan l'a pris entre ses

ne pouvait pas sauver deux personnes; il lui
répondit que son plan ne lui permettait pas
d'en auver plus d'une.
u - En ce cas, dit madame du Barry, je
vous donnerai bien un ordre sur mon banquier pour toucher fa somme nécessaire;
mais j'aime mieux riue ce soit la duche se de
~fortemarl qui échappe à la mort que moi.
Elle est cachée dans un grenier de telle
maison à Calais : voici un mandat sur mon
banquier ; volez à son secours !
&lt;c Le prêtre, après l'avoir pressée de lui
permettre de la tirer elle-même de la prison,
la voyant résolue à préférer la duchesse, prit
le mandat, toucba l'argent, fut à Calais,
tira la duchesse de Mortemart de a retraite,
la déguisa en femme du corumu::i, et, la prenant sous le bras, la fit voyager à pied avec
lui, disant qu'il était un bon prêtre constitu lionne! et marié avec celle femme; on
criait : Bral'O 1 et on le laissait passer. JI
traversa ainsi les armées françaises et vînt à
Ostende, d'où il passa en Angleterre avec
madame de Mortemart, que j'ai yue depuis à
Londres. 1&gt; (T. lU, p. 115-1t6.)
Ces derniers mots permetlraient do croire
que Dutens tient ce récit de la bouche même
de madame de Mortemart. Mais cet épisode
qui montre une du Barry généreuse, héroïque
même, mis à part, n'était-il pas intéres ant
de raconter avec quelques détails celle aventure amoureuse et tragique de la célèbre
courtisane?
Seule des victimes du Tribunal révolutionnaire, elle n'a guère trouvé jusqu'à ce jour,
je ne dirai pas d'apologiste, mais même simplement de défen eur. Peut-être n'en méritait-elle point. Sans prétendre être pour elle
l'un ou l'autre, n.ous avons pensé que l'histoire ne devait pas avoir d'oubliettes, el
qu'on ne pouvait point frustrer de quelque
piûé et de quelque indulgence cette pauvre
femme qui, si elle eut trop l'amour de vivre,
eut a,ussi à un haut degré l'amour d'aimer.
PAUL GAC"LOT.

genoux et lui a dit un mot tout bas. Alors
l'enfant a pris la plume et, sous la dictée de
son aïeul, a écrit sur l'acte L. P. d. O. 11 a
fait l'0 démesuré et les autre lettres gauchement, fort embarrassé et tout honteux comme
les enfants farouches.
Il est charmant pourtant et adore sa mère,
mais c'est à peine s'il sait qu'il s':ippelle
Louis-Philippe cl'Otléans. Il écrit à ses camarades, à son précepteur, à sa mère; mais
les petits billets qu'il fait, il les signe Paris.
C'est le seul nom qu'il se connaisse.
Ce soir, le roi a mandé M. J\égnier, précepteur du prince, et lui a donné l'ordre
d'apprendre au comte de Paris à igner son
nom.
\'JCTOR

HUGO.

�.M'ÉM01'1(ES DU G'ÉN'É'RJf,L 1J.Jt1{0JY D'E .M.Jt"l(HOT

L.

LE SOIR DE BORODINO. -

LE GÉNÉRAL CAULAINCOURT, TUÉ A LA PRISE DE LA GRANDE REDOUTE, EST EMPORTÉ l'AR SES RO.\L\IES.

TaNeau de A.

L&amp;LAOZE-

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITRE XIV (suite).

Tandis que de sombres inquiétudes agitaienl !'Empereur sur le sort de l'arrièregarde et de son intrépide chef, le maréc~al
Ney, celui-ci exécutail un des plus beaux faits
d'armes donl il soit fait mention dans les annales militaires. Parti le 17 novembre an matin
de Smolensk, après en avoir fait auler les
remparts, le maréchal, à peine en marche,
fut assailli par des myriades d'ennemis qui
l'attaquèrent sur les deux llancs, en tête et
en queue!... Ney, les repoussant constamment, marcha au milieu d'eux pendant trois
jours; mais enfin il se trouva arrêté au dangereux défilé du ravin de Krasnoë, au delà
duquel on découvrait de fortes ma $es de
troupes russes et une formidable artillerie,
qui commença un feu vif et soutenu. Sans
s'étonner de cet oh tacle imprévu, le maréchal prend l'audacieuse résolution de forcer
le passage el ordonne au 18• de ligne {com-

mandé par le colonel Pelet, ancien aide de
camp de Ma séna) de charger vivement à la
baïonnelle. A la voix de Ney, les soldats français, bien que harassés de fatigue, exténués
de besoin et engourdis par le froid, s'élancent sur les batteries russes et les enlèvent.
Les ennemis les reprennenl eLnos troupes les
en chassent de nouveau. ~fais enfin il fallut
céder à la supériorité da nombre. Le 48•,
accablé par la mitraille, fut e.n très grande
partie détruit, car ~ur ix cent cinquante
hommes qui étaient entrés dans le ravin, une
centaine seulement le repassèrent. Le colonel
Pelet, grièvement blessé, était de ce nombre.
La nuit survint, et tout espoir de rejoindre
l'Empereur et l'armée paraissait perdu pour
le corps d'arrière-garde; mais Ney a confiance
en es troupes et surtout en lui-même. Par
s.on ordre, de nombreuses lignes de feux sont
allumées afin de retenir les ennemis dans
leur camp, dans la crainte d'une nouvelle
attaque le lendemain. Le maréchal a résolu

de mettre le Dniéper entre lui et les Russes,
et de confier sa destinée et cel le de ses troupes
à la fragi lité des glaces de ce fleuve. Il était
seulement indéci sur le chemin qu'il devait
prendre pour gagner le plus tôt possible le
Dniéper, lorsqu'un colonel rus c venant de
Krasnoë se pré ente comme parleme1ilaire
et somme Ney de mettre bas les arme !...
L'indignation du maréchal éclate à la pensée
d'une telle humiliation, el comme l'officier
ennemi n'était porteur d'aucun ordre écrit,
ey lui déclare qu'il ne le considère pas
comme parlementaire, mais bien comme un
espion; qu'il va donc le Caire passer au fil
des baïonnettes s'il ne le guidr vers le point
le plus rapproché du Dniéper !... Le colonel
russe fut contraint d'obéir.
'ey donne à l'instant l'ordre de quitter en
silence le camp, da.os lequel il abandonne
artillerie, caissons, bagages et les blessés
hors d'élat de le suivre; puis, favorisé par
l'obscurité, il gagne, après r[Ualre heures de

marche, les rives du Dniépcr. Ce fieUYe était
gelé, mais cependant pas assez Fortement
pour être praticable sur Lous les points, car
il existait un grand nombre de crevasses et
des JJarties où la glace était si mince qu'elle
s'enfonçait lorsque plusieurs hommes J pa~saient à la fois. Le maréchal fit donc défiler
ses soldais un à un. Le passage du Oeuve
ainsi opéré, les troupes du maréchal Ney se
croyaient en sûreté, quand au jour naissant
elles aperçurent un bivouac considérable de
Cosaques. L'hetman Platow y commandait, el
comme il avait, selon on habitude, passé la
nuit à boire, il dormait en ce moment. Or,
la discipline est si forte dans l'armée russe
que personne n'oserait éveiller son chef ni
faire prendre les armes sans i;on ordre. Les
débris du corps de Ney côlo5èrent donc à une
lieue le camp de l'hetman sans être attaf(lléS.
On ne vil les Cosaques de Platow que le lendemain.
Le maréchal ey marcha durant trois jours
en comballant sans cesse le long des bords
sinueux du Dniéper qui devaient le conduire
à Orscha, et le 20 il aperçut enfin celle ville
où il espérait trouver !'Empereur el l'armée;
mais il est encore séparé d'Orscha par une
vaste plaine, occupée par un corps nombreux
d'infanterie ennemie, qui s'a,·ance sur lui
pendant que les Cosaques se prép:irent à l'attaquer par derrière. Prenant une bonne po$iLion défensive, il ~nvoie successivement plusieurs ofticiers pour s'assurer que les Français
occupent encore Orscha, sans quoi il eût été
impossible de continuer la résistance. Un des
officiers alleint Orscha, où le quartier général
se trouvait encore. En apprenant le retour du
marochal ey, !'Empereur manifesta une joie
des plus vives, et pour le dégager de la situation périlleuse où il se trouvait, il envoya
au-devant de lui le prince Eugène et le maréchal Mortier, qui repoussèrent les ennemis et
ramenèrent à Orscha le maréchal Ney avec ce
qui restait des braves placés sous ses ordres.
Celte retraite fil le plus grand honneur au
maréchal Ney.
Le lendemain, l'Empereur continua sa retraite par h:okanow, Toloczin et Bohr, où il
trouva les troupes du maréchal Victor arri\'ées depuis peu d'Allemagne et entra en comnmnicalion avec le 2e corps, dont Saint-Cyr
, enail de rendre le commandement au maréchal Oudinot.

rives de la Dilna. La cavalerie légère couvrait
le cantonnements, el, ainsi que je l'ai déjà
dit, la brigade Castex, à laquelle mon régiment était attaché, fut placée à Louchonski,
sur la petite rivière de la Polota, d'où nous
étions à même de surveiller les grandes routes
venant de Sébej et de Newel.
L'armée de Wittgenstein, après sa défaite,
s'était retirée en arrière de ces villes, de orle
qu'il existait entre le Russes et les Français
un espace de plus de vingt-cinq lieues, non
occupé à poste fue, mais où chacun des deux
partis envoyait des reconnaissances de cavalerie, ce qui donnait lieu à de petits c_ombats
peu importants. Du reste, comme les environs
de Polotsk étaient suffisamment garnis de
fourrages et de grains encore sur pied, et
quïl était facile de comprendre que nous y
ferions un loog séjour, les soldats français se
mirent à fauche.r el à uallre les blés, ciu'on
écrasait ensuite dans de petits moulins à Lras,
dont chaque maison de pa)'San est garnie.
Ce travail me paraissant trop lent, je fis
réparer à grand'peine deux moulins à eau
situés sur la Polota, auprès de Louchom;ki,
et dès ce moment le pain fut assuré pour mon
régiment. Quant à la viande, les bois voisins
étaient remplis Je bétail abandonné; mais
comme il fallait y faire une traque chaque
jour pour aroir la provision, je résolus d'imiter ce que j'arais vu pratiquer à l'armée de
Portugal el de former un traupeau régimentaire.
En peu de temps, je parvins à réunir
7 à 800 bêtes à cornes, que je con.fiai à la

CHAPIT~ EXV
Situation .rlu 2• l'OJ'p!'. - Dt!moralisalion des Dararois.
}li· ion auprès tlo colonel Lubco~ki.

Comme il est important d'indi41ucr h•s
cause qui avaient rliuni le 2• corps au surplus de l'armée dont il s'était séparé dès le
commencemenL de la campagne, je dois reprendre l'abrégé de son historique depuis le
mois d'août, lorsy:ue, après a I oir battu les
[lusses devant Polotsk, lt~ maréchal Saint-Clr
fil établir auprès de celle place un immense
camp retranché gardé par une partie· 'de ses
troupes et distribuà le surplus sur les deux

LE COLO."EL DE )!ARBOT.

garde
quels
petits
peau,

de quelques chasseurs démontés, auxje . donnai Jes chevaux du pays, trop
pour entrer dans les rangs: Ce trouque j'augmentai par de fréquentes

excursions, exista plusieurs mois, ce qui me
permit de donner au régiment de la viande à
disc1'él1on et entretenait la bonne santé de
ma troupe, qui me sut gré des soins que je
prenais d'elle. J'étendis ma prévoyance sur
les chevaux, pour lèsq uels on ronstruisit de
grands hangars recouverts en paille et placés
derrière les baraques des soldats, de sorte
que notre bivouac étail presque aussi confortable qu'un camp établi en pleine paix. J.es
antres chefs de corps firent des étaulissemenls analogues, mais aucun ne Forma de
troupeaux : leurs soldats vivaient au jour le
jour.
Pendant que tous les régiments franc,:ais,
croates, suisses et portugais s'occupaient sans
relàche du soin d'améliorerleur situation, les
Ilararois seuls ne faisaient rien pour se soustraire à la misère et aux maladies !... En vain
le général comte de Wrède cherchait-il à les
stimuler en leur montrant :JVcc quelle aetirité
les soldnts français construi aient les baraques,
moissonnaient, ballaient le hlé, le transformaient en farine, bàtissaicnt des fours et faisaient du pain, les malbeureùx Bavarois,
totalement démoralisé' depuis qu'ils ne recevaient plus de distributions régulières, admiraient les travaux intelligents de nos troupes
sans essayer de les imitet; aussi mouraientils comme des mouches, et il n'en serait pas
resté un seul si le ruarécbal Saint-Cyr, sortant
momentanément de ,a nonchalance habituelle, n'eût engagé les colonels des autres
divisions à fournir quotidiennement du pain
aux Bavarois. La cavalerie légère, placde plus
avant dans les campagnes el près des forêts,
leur envoyait des vaches.
Cependant, ces Allemands, si mous lorsqu'il fallait travailler, étaient fort braves
devant l'ennemi; mais dès que le péril cessait, ils retombaient dans leur complète
apathie. La nor,talgie, ou maladie du pays,
s'emparait d'eux; ils se traînaient vers
Polotsk, et, gagnant les hôpitaux établis par
les soins de leur' chcîs, ils demandaient la
chamb1·e où l'on meurt, s'étendaient sur la
paille et ne se relevaient plus! Un très grand
nombre périrent de la sorte, et les choses en
vinrent au point que le général de Wrède se
vit oLligé de placer dans son fourgon les drapeaux de plusieurs bataillons qui n'araient
plus assez d'hommes pour les garder. Cependant, on était :iu mois de septembre, le froid
ne se faisait pas encore sentir; le temps était,
au contraire, fort doux; aussi les autres
troupes étaient en hon état et vécurent gaiement en attendant les événements futurs.
Les cal'aliers de mon régiment se faisaient
surtout remarq11er par leur bonne santé, ce
que j'al!ribnais_ d'abord à la quantité de pain
et de viande que je leur donnais, et surloul à
l'eau-de-vie que j'étais parvenu à me procurer
en abondance, par suile d'une convention
conclue avec les Jésuites de Polorsk. Ces bons
Pères, tous Français, avaient à Louchonski
une grande ferme dans laquelle ~e trouvait
une distillerie d'eau-de-vie de grain; mais, à
l'approche de la guerre, les ouvriers s'étant
enfuis vers le monastère en y apportant le

�ms TO'J{1A
alambics et tous les n ten,iles, la fabrication
avait cessé, ce qui privait les reli 0 ieux d'une
partie de leur revenu. Cependant, l'agglomération de l'armée autour de la ville avait rendu
les alcools si rares el si chers, que les c:inliniers faisaient plusieurs jours de marche pour
aller en chercher jus1p1'à Wilna. li me ,·iot
donc en pensée de faire avec les Jésuites un
trailé par lequel je devais protéger leurs distillateurs, faire ramasser et ballre par mes
oldat le blé nécessaire, à condition que mon
régiment aurait chaque jour une partie de
l'eau-de-vie qui en proviendrait. la proposition apnl été acceptée, les moines eurent de
grands bénéfices en faisant vendre de l'alcool
au camp, et j'eus l'immense avantage d'en
faire di tribuer trois foi par jour à mes oldats, qui depuis qu'ils avaient pas é le Niémen ne buvaient 11ue de l'eau.
Je .ais qu'au premier aspect ces détails
ont oiseux, mais je le rappelle avec plai ir
parce que les oins que je pri de mes
homme auvèrent la vie à beaucoup d'entre
eux el maintinrent l'effectif du 23• de cha seurs rorl au-des us de œlui des autre régiments de cavalerie du corps d'armée, ce qui
me l'alul de la part de l'Empcreur li.Il témoignage de atisfaction dont je parlerai plus
loin.
Parmi les précautions que
je pris, il en est encore deux
qui samèrenL la vie à beaucoup de mes ca,·aliers. La
première fut du les contraindre, dès le 1;i septembre, à
se munir tous d'une de ces
redingotes en peau de mouton avec toison qu'on trouvait
en quantité dans les habitat ions des villarres abandonnés.
Les olJats ont de grands
enfants, dont il faut prendre
soin pour ainsi dire malgré
eu . Les mien prétendirent
d'abord que ces grandes pelises étaient inutiles el surcbargeaient leur chevaux ; mais
dès le mois d'octobre ils les
placèrenL avec plai ir sou
leurs manteaux, el, lorsque les
grands froids furent venus, ils
me remercièrent de les avoir
forcés à les garder.
La seconde des pré&lt;·autions
que je crus devoir prendre fut
d'envo)·er sur les derrières de
l'armée tous les chas eurs démontés par le feu ennemi ou
dont les chevaux étaient morts
de fatigue. [o ordre du jour
du major général prescrivail
d'envoyert-0us ces hommes sur
Lepel, en Lithuanie, où ils
devaient recevoir des cheiaux
qu'on attendait de Varsovie. •
Je me préparais à exécuter -œt
ordre, l~rsque, ayant appris que le dépôt de
Lepel élalt encombré de cavaliers à pied, manquant de tout el n'ayant rien à faire, car il n'ar-

.M'Ë.JJf011(ES DU GÉN~AL BAJ?..ON DE MAR,BOT

ril1ait pas un seul cheval de remonte, je pris
sur moi d'envoyer tou· mes hommes démontés
directement à Varsovie, sous le commandement
du œpilaine Poitevin, qui avait été hles é. Je
savais très bieu que ce que je faisais était
contraire aux règlemeuts; mai~ dans une
armée i111111e11se, lransport,:c au i loin et
placée dans des conditions aussi extraordinaires, il était physiquement impossible que
l'état-major et l'admini tration pussenl pourvoir am: besoins des troupes. Tl fallait donc
qu'un chef de corps pi'll prendre bien des
choseS!iOU · sare~ponsabilité; aussi, le général
Castex, qui ne pouvait me donner une autorisation officielle, m'ay:int promis de fermer
les eux sur ce qui se passait, je continuai à
agir de la sorte tant 11ue cela fut possihle, si
bien qu'inseosililement le nombre de chaseurs démontés cnvoiés par moi à Yar ·ovie
s'éleva à 250.
Après la campagne, je le rclrou,•ai sur
la \'istule, tous babillés de neuf, bien équipé
el ayant d'excellents cbe,•anx, cc qui fut un
très bon renfort pour le régiment.
Les homme démontés appartenant à d'auIres corps et réunis à Lepcl, au nombre de plus
de 9 000, ayant été surpris par la .-rrande
retraire des troupes revenant de Moscou, Cu-

lomne sur Varsovie, dont le dépôt de remonte
avait beaucoup de chevaux et manquait de
cavaliers.
Je pa sai à Louchonski un arand moi dans
le repos, ce qui a ,,ança la i;uéri on de la ble. sure que j'avais reçue en juillet à f:lkouhowo.
Nous étions bien, dan. cc camp, sous le rapport matériel, mais fort ÎntJUiets de ce qui se
passaiL vers Moscou, et n'avions que très rarement des nouvelles de France. Je reçus enfin
nne lettre, par laquelle ma chère Angélique
m'annonçait qu'elle venait de donner le jour
à un garçon. Ma joie, quoique bien vive, fut
mèlée de tristes e, rar j'étais bien loin de ma
fomille, et sans prévoir tous les dangers auxquels je serais expo.é avant peu, je ne me
dissimulais pas que de grands ob. tacles 'oppo ·eraient à notre réunion.
Vers le milieu de septembre, le maréchal
Saint-Cyr me donna une mission fort délicate.
Elle avait un double but : d'abord, aller reconnaître ce que faisaient les ennemi dans
les environs de Newel, et revenir ensuite par
les rhes du lat Otéricbtch.i, afin de m'abou~
cher avec le comte Lubenski, le plus grand
seigneur du pays et l'un des rares Polonais
di posé à lonl entreprendre pour secouer le
joug des Russes. L'Empereur, qui, tout en
hésitant à proclamer le rétablissement de l'ancienne Pologne, voulait organiser en département• les parties déjà
conquises, avait éproU\é beaucoup de refu de la part des
eigneurs auxquels il s'était
proposé &lt;l'en confier l'admini tration i mais, d'après Jes a surances qui lui furent données
sur le patriotisme du comte
Lubenski, Sa Majesté venait de
le nommer préfet de Witepsk.
Cc seigneur -vivant retiré dans
1ine terre située au delà des
cercles occupé par les Français, il était diîficile de lui
faire parvenir sa nomination
et d'assurer son arrivée. i 'apo]éon avnit donc ordonné d'en"oyer un parti de cavalerie légère vers le corn te Lubensl..-i.
Cb.argé de remplir cette mision, avec trois cents hommes
de mon régiment, je choisis
les caYnliers le plus braves,
les mieux montés, el après
le avoir pourvus de pain, de
viandes cuites, d'eau--0e-vic
et de tout ce qui était nécessaire, je quittai, le 14 septembre, le camp de Louchonslî
où je lais ai la Lrigade Castex
et le surplus de nos escadrons. J'emmenai avec moi
Lorentz, qui devait me servir
XAPOUO:,..
d'interprète.
Tatleau Ill lltEISSOSIER.
La vie de parti an est périlleuse
et
très
fatigante,
Éviter les grande rourent presque tous faits pri onniers ou périrent
de froid ur le roules! li eî, t été cependant les, nous cacher le jour dans le~ forêts ans oser
, faire du fou, prendrt' dans un hame.,u de
si facilr de 1•,; dirign pendant l'élt; cl l'au...,, 8o

I'-"

,·irres et des Fourrages, que nous allions cooommcr à quelques lieues de là, afin de donner
1P. ch:IDgP aux e.Qpions ennemi$; marcher tonte

à noire arrivée dans cet antique et V:btc

la nuit, en se dirigeant quelquefois vers un
point différent de celui où l'on doiL aller; être
sans cesse sur le q11i-vil'e, telle fut la vie que
je menai lorsque, lancé a,·ec trois cen~ hommes eulement dans une contrée immense et
inconnue pour moi, je dus m'éloigner de
l'armée française el me rapprocher de celle
des Russes, d1mt je pouvais rencontrer de
nombreux détachemenls. Ma situation était
fo1t difficile; mais j'a, ais confiance dans ma
destinée, ainsi que dans la ,·aleur des cavalier dont j'étais sui,·i. J'a,.inçais donc ré olument, en côtoyant à deux ou trois lieues au
large la route qui, de Polotsk, se rend à
~ewd par Tomlschino, Krasnopoli et Petsch~ki.
Je oc vou ferai pas le récit détaillé des
éréoements peu ioléress:mts qui nous s~rvin~
reot; il vous uffira de sal'oir que, grâce aux
Loos a11is que nous donnaient les papans,
antagonistes déclarés des Russes, nous fîmes
le tour de la ville de ewel en évitant
tou les posle ennemis, el que, après huit
jour·, ou plutôt huit nuits de marche,
. nous parvînmes au lac Ozéritchtchi, sur lrs
les rives dUt1uel est situé le magnifique
chàteau qui appartenait alors au comte Lubenski.
Je n'oublierai jamais 1a cène qui se passa

pour célébrer l'anni,•crsaire de sa naissance Yers degrés qu'on me rendait, je les reçu
el se réjouir de la victoire remportée par avec toute la gravité dont j'étais capable, et
Napoléon à la Moskorn, lorsque de domes- je croyai la scène terminée, lorsque, sur un
tiques accourant annoncer que le chàteau est mot du comte, chacun se prosternant se
cerné par de soldais à cheval qui, aprè
mil en prière.
avoir placé des po tes et des sentinelles,
Entré au chàteau, je remis à M. Lubenski
pénétraient déjà. dans les cours, on pensa sa nomination de préfet de Wilepsk, revêtue
que c'était la police russe qui venait arrêter de la signature de l'empereur des français,
le maitre du logis. Celui-ci, homme des plus el lui demandai s'il acceptait: a Oui, s'écriacourageux, allendail avec c.1lme qu'on le « t-il avec force. el je suis prêt à vous
coodui it dao les prisons de Saint-Péters- « suivre!. .. » La comtesse montra le même
bourg, quand un de ses fils, que la curiosité enthousiasme, el il fut convenu que le comte,
avait porté à ouvrir une fenêtre, vient dire ; accompagné de son fils ruoé et de deux serl"~
,leur , partirait al"CC moi. J'accordai une
a Ces cavaliers parlenl franrais ! ))
. Â ces mots, le comte [,ubenski, suivi de heure pour faire les préparatifs du voyage,
sa nombreuse famille el d'une foule de seni- ll n'est pas besoin de dire qu'elle fut em•
teurs, ~e précipitant bor du château, les ployée à donner un bon souper à mon détaréunit .mr un immense péristyle, dont je chement, qui fut obligé de le manëer à chemontais alors les degrés, el, s'avançant vers v3J, tant je craignais d'ètre surpris. Les
moi les bras tendus, il s'écria d'un Ion tra- adieux faits, nous allàmes coucher à quatre
gique : a Sois le bienvenu, généreux Gaulois, lieues de là, dans une forêt où nous rcst:lmes
a qui apporte la liberté dans ma patrie si cachés louL le jour suivant. La nuit d'après,
a longtemps opprimée!. .. Yiens, que je le nous continuâmes notre marche; mai , pour
dépister les partis ennemis, qui auraient pu
&lt;1 presse sur mon cœur, guerrier du grand
u apoléon, libérateur de ln Pologne 1. .. 1&gt; être in truits de la pr&amp;ence d'on détacheNon seulement le comte m'embras a, mais il ment français dans ces parages, je me gardai
voulut que la comtesse, ses ûlles et ses fils bien de reprendre les chemins que j'a,•ais
fissent de même. Pui l"aumônier, le précep- suivi en renanl, et, passant par Lombrowka,
wino el Takarena, tantôt par des sentier ,
teurs, les instilulrices ,•inrcnl me baiser la

1

,·. -

HtSTORIA. -

Fasc. 3~.

manoir. La lune éclairait une irnperbe soirée
d'automne. La famille du L'omte était réunie

.... 81 ...

main, el toute la domesticité posa ses lèm~s
sur mon genou! ...
Ilien qne fort étonné des honneurs &lt;le di-

6

�msro~1A------------------------~
LantôL à lrarer· champ , je panin , nu boul
de cin([ jours, à Polot k. Je me félicit.'li d'autant plu d'avoir cban"é de roule en revenant, que j'appri plus tard, par des marchand· de Xt•wel, 11ue les Ru-. es avaient
envo1é un ré .. imenL de dragon el 600 Cosaques m 'allendre aux ,ources de la Oris a,
,·er · Kra. uopoli.
Aprè · a1oir rendu compte de ma mi sion
au maréchal ..;:iint-C)r cl lui avoir pribenlé
1. 1.ulien~ki, je rt•~agnai le l,il·ouac de Loucbon~ki, oi1 je retrourai le énéral Ca tex rt
la partie de mon ré!!imenl que j'y avai
1:IL ée.
lion expédition avait dur~ lrtiize jour.~.
pend::inl le. quels nou · avion éprouvé bien
de fatigues, quel11ues privation. ; mais je
ramenai mon monde en bon étal. Nou ·
n'a,·ions pa comhallu, car le petit group·s
d'ennemi· que nou :lfions aperçu· ·'étaient
tou enfuis en nou ,·oyant.
Le trajet que le comte Lul,en li avait fait
avec nou m'a1ail mis à milme de le juger
et de l'apprécier. C'était un homme fort
in lruit, capal,le, aimant son pay · par-desrns
tout, mai dont l'e altalion faus ait quelquefoi· le jug~menl lorsqu'il 'agi sait de
cboi ir lt mo1ens de recon Lituer la Pologne. 1 'éanmoin , i tous e comp:itriote
avaient part.a é son ardeur et eu cnt pris
le arme à l'arrhée de Fraoçai , fa Pologne eût prul-êlrc recouvré son indépendance en 1 12; mais, à peu d'exception
pr~s, ils restèrent tous dans la plus profonde
apathie.
En s'éloi"nanl de Pololsk, le comte alla
prendre po e ~ion de sa pré[eclure. li ne la
garda pas Jongtemp , car un moi s'était à
peine écoulé que l'armée française, après
a.voir quitté Moscou, traversait la province de
Witep k en effectuant sa retraite. Forcé, par
cc falal é,·éoement, d'abandonner sa préfecture et de se ou traire à la ven,,eance des
Ru.ses, le comte Luben ki se rétugîa dan
la Galicie, en Pologne autrichienne, où il
po sédail de trè "rand· bien . Il y ,·écut en
paix ju~qu'en 1 50, époque à laquelle il
re,·int dao la Polo ne rasse, !or-qu'elle prit
les armes contre le Czar. J'i,,nore qu'cUe a
été la de linée du comte Lul,efilki pendant
et aprè ce oul'vemenl. Plu~ieur de es
compatriotes m'ont assuré qu'il s'était de
nouveau retiré sur es lerr de Galicie.
C'était un grand patriote et un excellent·
homme.
Peu de jours apr'· · notre retour à Louchon ki, je fu grandement urpris en voyant
arri,'er de France un détachement de trente
cavalier~ de mon régiment. · Ils venaient de
Ions el avaient, par con, équenl, traver é la
Bel!.rique, le pro,inœs rhénane , toute l'Allemagne, une partie de la Pru se, de la Pologne,
et parcouru plu ' de 400 lieue ou le commandement d'un impie ous-orftcirr. Cependant, pa un homme n'était resté en arrière
el pas un cheval n'était hie é !...
Cela uffirait pour démontrer le ièle el le
bon e. prit dont le '!3• de chasseurs était
animé.
0

0

CHAPITR.E XVI
AutricLieus. - Défens.. de Polotsk. ,'lïllgen h•in pri-onnicr nous t•cha11pc. - ~on•

Défection d

..-eaux ümbat.,. - i:vacuation dt' la Tille. - I.e:
llanroi, nou aban,lonnrnt. - Jonction ,,ec 1&lt;?
curp! de Victor. - Le ni.rai· de Gb,,,r,.dié.

Ycrs le J2 octobre, le 2 corp d'armée,
11ui, depui le 1 août, vivniL dans l'abondance et la tranquillité à PoloLk cl dan les
emirons, dut se prépart•r à courir dt!recbef
la chance des comliat ·. Nous apprime que
l'amiral Tchitchakolî, ,·ommandant en chef
de l'armée ru e de Valachie, aprè · a,·oir
fait fa pai\ arec le Turc. par l'intcrmédatr'
des Anglai·, .e dirigeait ,·ers ~fohilew. afin
de se port •r ur Je. derrière de l'empereur
•'apoléon, qui, n'ayant pa encore quitté
. foscou, . e berçait toujour de l'e poir de
conclure un traité avec Alexandre. On 'étonnait que Je prince chwarzenlier", chargé
avec trente mille Autrichien , no alliés, de
surveiller le corps ru. se de Valachie, cùl
lai é pa ser TchitchakolT, mais le fait n'était
pas moin réel. , ·on ulement Jes Aulr1chien n'araicnt pa barré le chemin aux
Rus ·p,, ain i qu'ils le poU\·aient; mai·, au
lieu de le uirre en queue, il étaient r, lés
fort tranquille dans leur cantonnements
de Volhynie.
Napoléon a,·ait trop complt: ur la bonne
foi des mini ·tres et des généraux de son
beau-père l'empereur d'J.utriche, en leur
confiant le oin de couvrir l'aiJe droite de la
Grande-Armée. En vain le général de égur
cherche à pallier les torts du gouvernement
autrichien et du prince chwarzenherg, commandnnt de ,es armée ; il y eut trahison
flacrrnnte de leur part, et l'hi toire flétrira
leur conduite!
Pendant qu'à notre droite les Autrichiens
livraient pas age au corp rus e venant de
Turquie, le Pro, ien , dont on arait i jmprudemment formé notre aile gauche, se
préparaient à pactiser au i u·ec le. ennemi ,
el cela pre~que ounrtemenl, . an se cacher
du maréchal MacdoonJd, que !'Empereur
avait mi à I ur tète pour les maintenir dans
la fidélité. Dè que ce étranncr apprirenl
que l'occupation de Mosoou n'avait pn amené
la paix, il prévir~nt le. désastre de l'armée
françai e, et lou te leur haine contre nou e
réreilla. JI ne .e mirent point enC-Ore en
rébellion complète, mai le maréchal acdonald était Fort mal obéi, et les Prussien ,
cantonnés pr de Rina, pouvaient d'un moment à l'autre e réunir aux troupes russes
de \îillgen tein pour accabler le 2e corp
françai campé ous PoloLk.
On comprend combien la situation du maréchal aint-Cyr devenait difficile. EUe ne
put cependant l'émouvoir, el, touJOUr impassible, il donna a,·ec calme et clarté le ordre:;
pour une défense opiniâtre. Toule l'infanlerie
fut réunie dans la ville et le camp retranché :
plusieur pônt.s furent ajouté à ceux qui
unissaient déja les deux rives de la Düna.
On pl ça les malade. et le non-comballants
au vieux PoloŒk, ain i qu'à Ekimania, po te

rorti.fiés situés ur la rive gauche. Le maréchal, ne pensant pas avoir as ez de troup'.
poar di pater la plaine à \\itt en tein qui
venait de recevoir de très puis ants renfort
de aint-Péter-hourg, crut ne deYoir garder
que cinq escadron , et il en prit un dans
chaque régiment de cavalerie légère. Le urplus pas. a ~ur la rh·e oppo. ée.
Le 16 octobre, les édaireurs ennemis &lt;'
montrèrent devant Polotsk, dont l'a pcct dut
(eur paraitre bien chan,,é. tant à eau e de
!'immense camp retranché nouvellement étnLli que par les nombreu e fortifieation.
dont la plainr était couverte. La plus g-rande
et la plus forte était une redoute urnommre
la Baiw·oise. Tou ceux des malheureux
·oldat du général de Wrède qui avaient sur1·écu à la maladie du pay demandèrent à
défendre celle redoute, ce qu'il firent avec
beaucoup de ,-:,leur.
Le combat commcn~·a le 17 et dur11 toule
la journée, ans (JUe le maréchal ainl-C)r
pùt être forcé dan· a po ilion. Le général
Wittcren tcin, Curieux, attribuant cet échec il
ce que ,es officier· n'avaient p~s a sez reconnu le fort el le faihle de no ouvra"C.
dé[en ifs, ..-oulut le examiner lui-mème et
·'en approcha trè. coura eu emenl; mai cet
ncle de dévouement faillit lui coûter la vie,
car le commandant Curé! ·• l'un de· plus
bra,·c et de meilleur officier de l'armée
française, a ·ant aperçu le général rosse,
s'élance sur lui à la tète de l'escadron fourni
par le 20 de chas eurs, sabre une partie de
son escorte, et pous ant jusqu'à Wittgenstein,
auquel il met la pointe ur la i:ror"e, il le
force à rendre son épée l
Apr l'importante capture du général en
chef ennemi, le commandant Curély" aurait
dù se retirer promptement entre deux redoutes et conduire son pri oonier dans le
camp retranché; mais Curély était trop
ardent, et, voyant que l'e corle du "énéral
rus e revenait à la charge pour le déliHer
il crut l'honneur françai ennagé à ce qu'il
con enâl son pri onnier, maigri tou 1
eliorts des ennemis! ... Wittgen tein . e trouva
donc pendant quelques minutes au milieu
d'un groupe de combattants qui e di. pulaient a personne; mais le cheval de Curély
ayant été tué, plu ieur · de no cha cur
mirent pied 11 terre pour relever leur chef, et
Wittgenstein, profitant de la conra ·ion produite par cet événement, 'enruit au grand
galop, en ordonnant aux siens de le suivre! ...
Cet épi ode, hientôl connu de toute l'armée, donna lieu à une controverse des plu.
vive . Le un prétendaient que la modération dont Curély avait fait preuve en ne portant aucun coup au général Wittgen lcin
devait cesser du moment où l · R~ses, re,·enus au combat, étaient sur le point de déliner leur général, et ils soutenaient que
Curély aar.tit dû lai pas er alor son abre
au travers du corp . Mais d'autres di.aienl •
que, du moment où Curély avait reçu le
général ennemi à merci, il n'avait plu le
droit de le tuer. 11 p •ut y uoir du ,·rai dans
ce dernier rai onnement; cependant, pour

�'--------------------111ST0-1{1A
qu'il fût complèLement exact, il faudrait qur,
à l'exemple des anciens chevalier~, le général
Wittgenstein se fùt constitué prisonnier,
secoµ1·u on non secouru; mais il parait qu'il
n'avait pas pris cet engagement, ou bien qu'il
y manqua, puisqu'il s'évada Jè_ qu'il en vil
la po~sibililé. En avait-il le droit? C'esL une
question très difficile à résoudre. li en est
de même de celle relative au droil qu'aurait
eu Curéli· de tuer Wiugenstein pendant qu"on
cherchait à le reprendre. Quoi qu'il en soit,
lorsque, plus lard, on présenta le commandant Curély à !'Empereur, pendant le passage
de la Bérésina, où le général Witlgenslcin
nous fit éprouver de si grandes pertes, Napoléon dit au chef d'eseadrons : a Ce malheur
&lt;&lt; ne fùt proltablement pas arrivé si, usant
a de votre droit, vous eussiez tué WittgPn« stein sur le champ de bataille de Polol~k,
« au moment où les Russes cherchaient à
&lt;&lt; l'arracher de rns mains.... » Malgré ce
reproche, mérité ou non, Curély devint colonel peu de temps après et oCûcier géneral
en i814.
Mais revenons à Polot.k, dont les ennemis,
repous~és le f 7 octobre, renou\'elèrent l'attaque le f8, avec des forces tellement supéri1mres que, après avoir éprou,·é des pertes
immenses, Wittgenstein s'empara du camp
retranché. Mais Saint-Cyr, se mettant à la
tête des divisions Legrand et Maison, l'en
cha sa à coup de baïonnettes. Srpt fois les
Russes rPvi11rent avec acharnement à la
charge, et sept fois les Français et les Croates
les r.-poussèrent, et restèrent enfin maitres
de toutes les positions.
Le maréchal Saint-Cyr, quoique blessé,
n'en continua pas moins à diriger les troupes.
es efforts furent couronnés d'un plein succès, car les ennemis, abandonnant le champ
de bataille, se retirèrent dans la forêt voisine. t&gt;0,000 Russes venaient d'ètre battus
par 15,0U0 hommes. La joie régnait dans le
camp français. Mais le i 9 au matin, on apprit que le général teingbel, à la tête de
i4,0UO Busses, venait de traversi:r la Düna
devant Disna et remontait la rive gauche pour
tourner Polotsk, s'emparer des ponts et enfermi,r l'armée de Saint-C)'r entre les trnupes
qu'il amenait et celles de Wittgenstein. En
effet, on vil bientôt l'avant-garde de Sleinghel
paraître devant NaLcha, se dirigeant vers Ekimania, où se trom·aient la division de cuirassiers et les régiments de cavalerie légère dont
le marét:hal n'avait gardé qu'un escadron à
Polotsk.
En un clin d'œil, nous fûmes tous à cheval
el repoussâmes les ennemis, qui auraient cependant 6ni par prendre le dessus, car il
leur arriva.il de puissants renforts, et nous
n'avions pas d'infanterie, lorsque le maréchal
Saint.Cyr en envoya trois régiments, détachés
des divisions qui gardaient Polotsk. Dès lors,
Steinghel. qni n'a1ait plus que quelques efforts à faire pour arrirer aux ponts, s'arrêta
toul court, tandis que sur L'autre rive WiLLg_en tein gardait au~si l'immobilüé. U semhl:ùt que les deux généraux rosses, après
avoir combiné un plan d'attaque très bien

conçu, n'osaient en achever l'exécution, chacun d'eux s'en reposant sur l'autre du soin
de vaincre les Français.
Cependant la position de ces derniers de,enait horriblement crilique, car, sur la rive
droite, ils étaient acculés par l'armée de Willgenstein, triple de la leur, contre une ville
enlièremenL construite en bois et une rivière
considérable, n'ayant d'autre moyen de retraile que les ponts, dont le troupes de Sleinghel menaçaient de s'emparer par la riYe
gauche.
Tous les généraux pressent alors Saint-Cyr
d'ordonner l'évacuation de Polotsk; mais il
veut ~agner la nuit, parce qu'il sent que les
50,000 Russes placés devant lui n'attendent
que ~on premier mouvement réLrograde pour
s'élancer sur son armée affaiblie et porter le
désordre dans ses rangs. Il re La donc immo·
bile, et, profitant de l'inconcevable inaction
des généraux ennemis, il allendit le coucher
du soleil, dont heureusement le moment fut
avancé par t1n brouillard fort épais, qui déroba les trois armées à la vue les unes des
autres. Le maréchal saisit cel instant favorable pour exécuter sa retraite.
Déjà sa nombreuse artillerie et quelques
escadrons restés sur la rive droite avaient
traversé les ponts en silence, et l'infanlerie
allait suivre en dérobant sa marche à l'ennemi, lorsque, sur le point de partir, les soldats de la division Legrand, ne voulant pas
abandonner aux Russes leurs baraq!}es intactes, y mirent le feu. Les deux antres divisions, pensant que c'était un signal convenu,
firenl de même, el en un instant Lou te la
ligne fut embrasée. Cet immense incendie
ayant annoncé aux !lusses notre mouvement
rélro~rade, toutes leurs batteries éclalèr~nt,
et leurs obus mirent le fou aux- faubourgs
ainsi qu'à la ville, sur laquelle leurs colonnes
se précipiLèrent. Mais les Français, et principalement la division Maison, la défendirent
pied à pied, car, à la lueur de l'incendie, on
se voyait comme en plein jour.
Pololsk brûla complètement : les perles
des deux partis forent considérables; néanmoins la retraite de nos troupes s'effectua
avec ordre : on emmena nos blessés transportables; les autres, ainsi 'Jll'un grand nombre de Russe~, périrent dans les flammes.
li paraît que le désaccord le plus complet
régnail entre 1es chefs de l'armée ennemie,
car pendant celle nuit de combat Steinghel
resta fort tranquille dans son camp et ne seconda pas plus l'allaque de Wittgenstein que
celui-rj n·a~·ait secondé la sienne le jour précédent 1 • Ce fut seulement quand Saint-Cyr,
après aioir évacué la place, se fut mis hors
des alleinLes de Wiugen Lein, en bnilant les
pools de la Düna, que Steinghel commença le
20 au matin à prendre des dispositions pour
nons auaquer; mais les troupes françaises
étant alors toutes réunies sur la rive gauche,
1. Si nous en croyons les M6moire:: de Tchilchakolî,
le foneslc dé~accord qui régnait trop souvcnl parmi
les liculenauts de Napoléon exi~uit egnlemenl JJarmi
ceu1 il"Alc.xaodrc. C'est à ce désaccord que les dëbris
de la Grande Armée auraient d1l en partie leur rnlul
fors du ~&lt;age de la Béré,ina. t Note de l'éditeur. )

Saint-Cyr les porta contre Steinghel, qui fut
culbuté avec perte de plus de 2,000 hommes
tués ou pris.
Dans ces rudes engagements de quatre
jours et une nuit, les ['\usrns eurent six généraux et 10,000 hommes tués ou blessés.
La perte des français et de leurs alliés ne fut
'Jlle de 5,000 hommes hors de combat, différence énorme, qu'il faut attribuer à la supériorilé du feu de nos troupes, surtout à
celui de l'artillerie. Mais l'avantage que nous
avions eu sous le rapporl des perles était en
partie compensé, car les blessures que le maréchal Saint.Cyr avaiL reçues allaient pril'er
l'armée du cht:f en qui elle a,·ait une entière
confiance. li fallail le remplacer. Le comte
de Wrède, alléguant son rang de général en
chef des corps bavarois, prétendit aYoir le
commandement sur les "énéraux de dfrision
français; mais ceux-ci rtafusant d'obéir à un
étranger, le maréchal Saint-Cyr, quoique très
soulfrant, consentit à garder quelque Lemps
encore la direction des deux corps d'armée
et ordonna la retraite vers Quia, aûn de
se rapprocher de Smoliany et de couvrir
ainsi le flanc de la route d'Orscha à BorisolT, par laquelle !'Empereur re,·enait de
Moscou.
Cette retraite fut si bien ordonnée, que
Wittgenstein el Steinghel, qni, après avoir
réparé les ponts de la Düna, nous suivaient
en queue avec 50,000 hommes, n'osèrent
nous attaquer, bien que nous n'eussions que
12,000 combattants, et ils n'avancèrent qne
de quinze lieues en huit jours. Quant au
comte de Wrède, dont l'orgueil blessé ne voulait plus se plier à l'obéissance, il marchait à
volonté avec un millier de Davarois qui lui
restaient et une brigade de cavalerie française qu'il aYait emmenée par subterfuge, en
disant au général Corbineau qu'il en a,·ait
reçn l'ordre, ce qui n'était pas l La présomption du comte de Wrède ne tarda pas à êt re
punie; il fut attaqué et battu par une division
russe. Il se retira alors sans autorisation sur
Wilna, d'où il gagna le Niémen. La brigade
Corùinem, refusant de le suivre, reviol joindre l'armée française, pour laquelle son retour fut un grand bonheur, ainsi que vons le
verrl'z lorsque je parlerai du passage de la
Bérésina.
Cependant, par ordre de !"Empereur, le
maréchal Victor, duc de Bellone, à la tête du
9~ corps d'armée fort de 25,000 hommes de
troupes, dont la moitié app:irtenait à la Confédération du Rhin, accourait de Smolensk
pour se jôindre à Saint-Cyr et rejeter Wittgenstein au delà de la Diina. Ce projet eù t
certainement été sufri d'un prompt effet, si
Saint-Cyr eftt eu le commandement supérieur:
mais Victor étant le plus ancien des deux maréchaux, Saint.Cyr ne voulut pas senir sous
ses ordres, et, la veille de leur réunion, qui
eut lieu le 5 l octobre devant moliany, il déclara ne pouvoir continuer la campagne, remit la direction du 2e corps au général Legrand el s'éloigna pour retourner en France .
Saint-Cyr ful regretté des troupes, qui, tout
en n'aimant pas sa personne, rendaient jus-

.MiJMOTJfES DU G'ÉNÉ'R.JU. "BA~ON DE Jff'A'l("BOT

Lice à son courage et à ses rares talents mili- préparait à bivouaquer en ce lieu!... Le
soldats. Ainsi remis d'une des plus vives
taires.
nombre des feux augmentait sans cesse· la alarmes qne j'aie jamais éprouvées J·e reaaIl n? manquait à Saint-Cyr, pour être un plaine ainsi que les cotearrx en furent bie~tôt
0
'
gna1. Zapo lé.
chef d armée complet, que d'avoir moins
d'égoïsme el de sa,·oir gagner l'attachement
des soldat~ et des officiers en s'occupant de
leurs besoms : mais il n'y a pas d"homme
sans défaut.
Le maréchal Victor avait à peine réuni sous
son commandement les 2• et 9• corps d'armée, que la fortune lui offrit l'occasion de
remporter une victoire éclatante. En effet
Wittgenslein, ignorant cette jonction et s;
fiant à sa supériorité, viol attaquer nos postes
en s'adossant imprudemment à des défilés
très diîllciles, Il ne fallait qu'un effort simultané des deux corps poar le détruire, car nos
troupes, maintenant aussi nombreuses que
les siennes, étaienl animées du meilleur esprit et désiraient vivement le combat; mais
V1clorr se méfiant sans doute de lui-même ,
sur un terrain c1u'il voyail pour la première
f~is, profita de Ja nuit pour se retirer, gagna
S1enno et cantonna les deux corps d'armé\!
dans les environs. Les Russes s'éloiauèreut
aussi, en laissant seulement quelque; Cosaques pour nous observer. Cet état de choses
qui dura toute la première quinzaine de no~
rembre, fut très favorable à nos troupes, car
elles vécurent largement, la contrée offrant
LA RETR.\ITE. - D'après 1111e lilhog,·aphie anonyme. (Cabinet des Estampes .)
beaucoup de ressources.
Le 25• de chasseurs, posLé à Zapolé, couvrait un des llancs des deux corps réunis, couvert~ et ofiraient l'aspect d'un camp de
CHAPITR,E XVII
lorsque le maréchal Victor, informé qu'une 50,000 hommes, au centre duquel je me
nombreuse armée ennemie se trouvait à Vo- trouvais avec moins de 700 cavaliers! .... La Ou~inot. nous rejoinl el se sépare de ''ictor. - Grave
nisokoï-Ghorodié, prescrivit au généra·l Castex partie n"était pas égale; mais comment éviter
s1tu~llon de l'llrm~e. - Abandon et reprise de
Bomolf. - Incond1e du pool de la Ilérésioa. de faire reconnaître ce point par un des rérr-i- le péril qui nous menaçait? Il n'y avait qu'un
'.'fous faisons un immense butin â Ilorisolf.
menls de sa brigade. C'ét.ail au mien à
seul m_oyen, c'était de nous lancer au galop
cher. Nous parûmes à la tombée du jour et et en ~1lcnce par la digue principale que nous
Au boul de quelques jours, il m'écbut une
arrhàmes sans encombre à Ghorodié Yillarre occup1ons, de fondre sur les ennemis surpris nouvelle mission, dans laquelle nous n'eûmes
situé dans un bas-fond, sur un très vas~e par cette allaque -imprévue, de nous ouvrir plus à braver les feux follets, mais bien ceux
marais desséché. Toul y était fort tranquille, un passage le ~abre à la maiu, el, une fois des mousquetons des dragons russes. Un jour
et les paysans que je fis interroger par Lo- éloignés de la clarté des feux du camp, l'obs- que le général .Castex s'éLait rendu à ienno,
rentz n'avaient pas vu un soldat russe depuis curité nous permettrait de nous retirer sans auprès du maréchal Victor, et que, le 24e de
un mois. Je me mis donc en disposition de être poursuivis!. .. Ce plan bien arrêté, j'en- chasseurs étant en expéJition, mon régiment
revenir à Zapolé, mais le retour ne ful pas voie des ofLiciers tout le long de la colonne se trouvait à Zapolé, je vois arriver deux
aussi calme que l'avait élé notre marche en pour en prévenir la tronpe, certain que cha- paysans et reconnais dans l'un M. de Bouravant.
cun approuverait mon projet et me suivrait going, capitaine aide de camp d'Oudinot. Ce
Bien qu'il n'y eùt pas de brouillard, la avec résolution !... J'avouerai néanmoins que maréchal, qui s'était rendu à Wilna après
nuit tllait fort obscure; je craignais d'égarer je n'étais pas sans inquiétude, car l'in[an- avoir été blessé à Polotsk, le f 8 août, ayant
le régiment sur les nombreuses digues des lerie ennemie pouvait prendre les armes au appris que Saint-Cyr, blessé à son tour le
marais que je devais lraverser de nouveau. premier cri d'un factionnaire et me tuer 1.8 octobre, venait de quiller l"armée, avait
Je pris donc pour guide celui des habitants beaucoup de monde pendant que mon régi- résolu de rejoindre Lo 2e corps et d'en rede Gh.orodié ,yui m'avait paru le moins stupide. ment défilerait devant elle.
prendre le commandement.
,1a colonne cheminait en très bon ordre
J'étais dans ces anxiétés, lorsque le paysan
Oudinot, sachant que ses troupes étaient
~epuis ~ne demi-heure, lorsque tout à coup qui nous guidait part d'un grand éclat de dans les environs de Sienno, se diriaeait vers
J aperçois des feux de bivouac sur les collines rire, et Lorentz en fail autant .... En vain je celle ville, lorsque, arrivé à Ras;a, il fut
qui dominent les marais!... J'arrête ma que,tionne celui-ci, il 1·il toujours, et, ne prévenu, par un prêtre polonais, qu'un parti
troupe et fais dire à l'avant-garde d'emoyer sachant pas ass&lt;&gt;z Lien le français pour expli- de dragons russes et de Cosaques rôdait
en reconnaissance deux sous-officiers intelli- quer le cas extraordinaire qui se présentait, auprès de là; mais comme le maréchal apprit
gents qui devront observer, en lâchant de il me montre son manteau, sur lequel Yenait en même temps qu'il y avait de la cavalerie
n'ètre pas aperçus. Ces hommes reviennent de se poser un des nombreux/ eux follets que française à Zapolé, il résolut d'écrire au comprompLemenl me dire qu'un corps très nom- nous avions pris pour des feux de bivouac.... mandant de ce poste pour lui demander une
breux nous barre le passage, tandis qu'un Ce phénomène était produit par les émana- forte escorte et expédia sa lei tre par M. de
autre s'établit sur nos derrières! Je tourne la tions des marais, condensées par une petite
Bourgoing, qui, pour plus de sû.reté, se détête, et, voyant des milliers de feux entre gelée, après une journée d'automne dont le guisa en paysan. Bien lui en prit, car à peine
moi et Ghorodié que je venais de quitter, il soleil avait été très chaud. En peu de temps, était-il à une lieue qu'il !ut rencontré par un
me parut évident que j'avais donné sans le tout le régiment fut couvert de ces feux, gros
fort détachement de cavaliers ennemis qui, le
savoir au milieu d'un corps d'armée qui se comme des œufs, ce qui amusa beaucoup les prenant pour uu habitant de la contrée, ne

m;r-

�1l1STO'J{1.Jl
firenl pas attention à lui, Peu de moments
après, M. de Bourgoing, enlendant plnsieurs
coups de feu, pressa sa marche et parvint à
Zapolé.
Dès qu'il m'eut informé de la position
critique dans laquelle se trouvait le maréchal,
je parti au trot, avec tout mon régîment,
pour lui porter un prompt secours. li était

temps que nous arrivassions, car, bien que le
maréchal se fOt barricadé dans une maison
en pierre où, ayant réuni à ses aides de camp
une douzaine de soldats français qui rejoignaient l'année, il se défendait vaillamment,
il allait néanmoins être forcé par les dragons
russes, lorsque nous apparùmes. En nous
VO)'ant, les ennemis remontèrent à cheval et

prirent la fuite. Mes cavaliers les poursuivirent à outrance, en tuèrent une ,·ingtaine
el firent quelques prisonniers : j'eus deux
hommes blessés. Le maréchal Oudinot, heureux d·avoir échappé aux mains des Ru. ses,
nous exprima sa reconnaissance, et mon régiment l'escorta jusqu'à ce que, arri\"é dans les
cantonnements français, il fùt hors de danger.

(A suivre.)

GÉNÉRAL DE

LOUISE CHASTEAU

....

fi mes d'aulrefois

MARBOT.

XII

Souvenirs de reine
18 août 1572. - Le roi de 'avarre 1 ,
portant le deuil de 1a reine sa mère, vint à
la Cour, a,·compagné de huit cents gentilshommes, tous en deuil, et rut reçu du roi'
et de toute la Cour avec beaucoup d'honneurs;
et nos noces se firent peu de jour :iprès,
avec autant de triomphe et de magnificence
que de nul autre de ma qualité, le roi de
avarre et sa troupe y ayant laissé et changé
le deuil en hal&gt;its très riches el beaux, et
toute la Cour, parée comme ,·ous savez et le
saurez trop mieux représenter; moi, habillée
à la royale avec la couronne el le « couel D
d'hermine mouchetée qui se met au de,•ant
du corp , toute briUante de pierreries de la
couronne, et le grand manteau bleu à quatre
aunes de queue porté par Lrois prince ses;
les échafauds dressés à la coutume des noces
des filles de France, depui !'Évêché jusques
à otn-Dame, et parés de drap d'or; le
peuple s'étouffant en bas à regarder passer,
sur ces échafauds, les noces et toute la
Cour ....
24 ao!Îl. - ... Le roi Charles, qui était
très prudent, el qui avait été toujours très
obéis anl à la reine sa mère, et prince très
catholique, prit soudain résolution de se
joindre à la reine sa mère, el se conformer à
sa volonté, et garantir sa personne des huguenots par les catholiques. Et lors, allant
trouver la reine, emoya quérir U. de Guise
et tous les autres princes et capitaines catholiques, où fut pris ré.solution de faire, la
nuit même, le massacre de la lint-Bartbélemy.
Pour moi, l'on ne me disait rien de tout
ceci. Les huguenots me tenaient su pecte
parce que j'étais ca.tho~quc, et les catholiques
parce que j'avais épousé le roi de Navarre,
qui était huguenot. De sorte que personne ne
1. Le rutur llcru·i IY.
'.!. Charles IX .

m'en faait rien, ju qu.es au soir qu'étant au
coucher de la reine ma mère, assise sur un
coffre auprès de ma œur de Lorraine que je
rnyais fort triste, la reine ma mère, parlant
à quelcJlles-uns, m'aperçut et me dit que je
m'en allasse coucher. Comme je lui faisais
ma révérence, ma sœur me prend le bras el
m'arrête en se prenant fort à pleurer, et me
dit : &lt;&lt; Mon Dieu, ma sœur, n'y allez pas. ll
Ce qui m'effraya extrêmement.
La reine ma mère s'en aperçut, et appela
ma sœnr, et s'en courrouça fort à elle, lui
détendant de me rien dire. Elle me commanda
encore rudement que je m'en allas e coucher.
~la sœur, fondant en larme , me dit bonsoir,
sans m·oser dire autre chose; et moi, je m'en
vais toute transie, éperdue, sans me pouvoir
imaginer ce que j'anis à craindre. Soudain
que je fus en mon cabinet, je me mets à
prier Dieu qu'il lui plût me prendre en sa
protection, et qu'il me gardât, sans savoir de
quoi ni de qui.
Sur cela, le roi mon mari, qui s'était mis
au lit, me mande que je m'en allasse coucher; ce que je fis; et fut son lit entouré de
trente ou quarante huguenots qui! je ne connaissai point encore, car il y -arnil fort peu
de jours que j'étais mariée. Toute la nuit, ils
ne firent que parler de l'accident qui était
advenu à ~I. !'Amiral, se résolvant, d~s qu'il
ferail jour, à demander justice au roi de
M. de Guise, el que, si on ne la leur faisait,
ils se la feraient eux-mêmes. Moi, j'avais toujours dans le cœur les larmes de ma sœur,
el ne pou,·ais dormir pour l'appréhension
en quoi elle m'a\·ait mise, sans saYoir de
quoi.
La nuit se passa de cette façon sans fermer
J'œil. Au point du joru, le roi mon mari djt
qu'il roulait jouer à la paume, attendant que
le roi Charles serait éveillé, se résolvant soudain de. lui demander justice. Il sort de ma

al•

chambre el tous les gentilshommes aussi .
Moi, voyant qu'il était jour, estimant que le
danger que ma sœur m'avait dit fût passé,
vaincue da sommeil, je dis à ma nourrice
qu'elle fermàl ma porte pour pouvoir dormir
à mon aise.
Une heure après, comme j'étais plus endormie, voici un homme frappant des pied
et des mains à la porte, criant : &lt;c avarre !
'avarre 1 » Ma nourrice, pensant 11 ue ce fût
le roi mon mari, court vitemenl à la porte
et Lui ouvre. Ce fut un gentilhomme, nommé
~I. de Léran, qui avait un coup d'épée dans
le coude el un coup de hallebarde dans le
bras, et était encore pour uivi de quatre
archers, qui entrèrent tous après lui en ma
chambre. Lui, se voulant garantir, se jeta
sur mon lit. Moi, sentant cet homme qui me
tenait, je me jette à la ruelle, et lui aprè
moi, me tenant toujours au traYers du corps.
Je ne connaissais point œt homme, et ne
savais s'il venait là pour m'offenser, ou si le
archers en voulaient à lui ou à moi. Nous
criions tous deux et étions aussi ell'raJés l'un
que l'autre. Enfin, Dieu voulut que ~l. de
Nançay, capitaine des gardes, y vint, qui,
me trouvant en cet élat-là, encore qu'il l'
eùt de la compassion, ne se put tenir de rire;
el, se courrouçant fort aux archers de celle
indiscrétion, H les fit sortir, et me donna la
vie de ce p:m ne homme qui me tenait, lequel je fis coucher et panser en mon cabinet.
jusques à tant qu'il îùt du tout guéri. EL,
ayant changé de chemise, parce qu'il m'uait
toute couverte de saa", M. de Nançay me
conta ce qui se pnssait, el m'a ura que le
roi mon mari était dans la chambre du roi,
et qu'il n'aurait point de mal. ~e faisant
jeter un manteau de nuit sur moi, il m'emmena dans la chambre de ma sœur madame
de Lorraine, où j'arrivai plus morte qur
Yive ....
)lAnauEnnE nE FRA. -cE.

Pendant que ces événements se déroulaient
à Verthis, Martial se mourait d'ennui à Litnereuil, qu'il n'osait quitter sans un ordre
de la baronne. Lucette, au contraire, )' goûtait les prémices de l'amour en la compagnie
du chevalier de Saint-~Jarc. Chaque jour il la
venait voir sous un prétexte quelconque et,
chaque jour, ils se quillaient plus énamourés.
füdemoiseUe de Bois onagc, qui rêvait de les
marier, prêtait volontiers la main à ce jeu
innocent, qu'elle n'avait pas connu, mais qui
lui parais,ait un aimable spectacle, et elle se
gardait bien de l'entraver par de fâcheux
conseils ou une prudence exagérée. Et Lacelle, qui avait laissé à Verlhis sa confidente,
Julie des ]magnes, lui écrivait:
c

Cc 28 Je Jloréd de l'an VII.

,, Je t'ayais promis, ma Loule bonne, de te
mander sans retard ce que nous faisons ici et
je ne l'ai point encore fait! ... Pardonne-moi.
~fes journées sont si remplies et les plai~irs
.e multiplient si bien autour de moi, qu'ils
ne me laissent que rarement seule. Mais, aujourd'hui, il pleut, et c'e t une bonne oœasion pour m'enfermer dan ma chambre en
tête à tête avec toi, mon amie, et pour te
conter.... Mais, écoule. Tu pen es bien .que
c'est du sensible Florian que je vais te parler.... C'est toute une aventure. Et quelle
douce aYcnture!
i L'autre dimanche, celle bonne vieille de
Boissonage, qui ne .ait qu'inventer pour me
faire îète, imagina une partie de campagne
el une promenade en bateau ur la rivière.
n U y a,·ait là, outre les pensionnaires,
mon frère et moi, le marquis de Bellombre
et aint-Marc, quelques fille à marier et un
capitaine de grenadiers, nommé Chabrol,
arriYé de Paris la veille, ce qui, arec notre
bonne amie, faisait Lien douze per-onnes.
» Yraiment, Julie, il semblait que le ciel
~c fût mis en frais pour augmenter notre
plaisir. L'air était chaud comme en mes idor
et i pur, si transparent, que l'on eût di Liogué les moindre petites herbes du bord
de l'eau sur laqm•llti notre bar&lt;1ue gli saiL
très doucement. A peine les bateliers avaient
ils à toucher leurs avirons, car le courant
mîfisait à nou emporter. On a ri, on a jasé,
on a chanté. Le capitaine, surtout, nous a
raYies par sa belle humeur non moins que
par son brillant uniforme. n nous a dit

mille folies, a imité le général Bonaparte baran1n.tant les troupe , nous a parlé des modes
pari.siennes et des plaisirs de la capitale. Il
s'est même risqué à certaines anecdotes que
monsieur de Bellombre ra empêché d'achever
en lui disant : - Chut! ... chut! ... capitaine,
il y a là des per"onnes dn sexe!. ..
» Il ne s'ci;t pas troublé pour i peu el,
toujours bon enfant, en a été quille pour
changer de di cours.
r, Mais ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit,
mon amie. Parlons plutôt de Florian, de
l'lorian qui, as i près de moi, m'entretenait
le plus souvent à voix bas e, me disait que
le temps lui avait emblé bien long depuis
mon départ de Limereuil, et quelle joie il
avait de me revoir, et quelle peine il res entirait lorsqu'il me faudrait repartir. Cela, il
me l'a répété de cent façons diverses et toujours adorable . En même lemp , sa main
cherchait la mienne sous mon écharpe, se
doigt pressaient tendrement les miens .... El
moi!, __ quel trouble délicieux j'éprouvais à
l'entendre, surtout dans ce mystère d'un
tète-à-tête à la foi publie et caché!... n y
a là, ma bonne Julie, quelque chose de particulier que Je ne saurais exprimer, quoique
je le sente avec une grande vivacité.

» Oui, les paroles de Florian eussent
perdu tout leur attrait pour moi s'il les
avait dites à voix haute, encore qu'elles n'eu sent rien de répréhensible, n·e t-ce pas?.•. li les
murmurait à mon oreille, les chuchotait si
près de mon cou que je entais sur ma peau
la douce tiédeur de son haleine.
n Cependa.nt la compagnie s'égaiaÎt aux.
saillies du joyeux militaire. Et moi, j'écoutais
la musique de cette voix i doue&lt;'. Sa gràce
enchanteresse me jetait dans un trouble singulier, tout nouveau et si délicieux quc, par
instant , je ne laissai pas que de m'en inquiéter ...• Son bras s'approchait plus étroitement du mien. Sous mon écharpe, sa main
frôlait ma poitrine .... Une chaleur me venait
aux joues .... Alors, tout bas : &lt;&lt; Vous rouu gissez, Lucette? » disait-il. Et son regard
avait quelque malice. a Ah I que vou êtes
« jolie, ma chère!.._ Que ,·ous êlesjolie!. .. »
EL je voyais passer dans ses yeux une tlamme
dont je ne pouvais supporter l'édat.. .. Je
baissais mes paupières .... J'aurais souhaité
de m'abandonner dans ses bras et d'oublier
l'univers ....
D Cependant le moment de 1a collation
était venu. Le bateau aborda. Le un après
les autres, tous sautèrent sur la berge, ceux-

�-

fflSTO'J{1.J1

Jl.MES D'AUT1(EF01S

ci lé Lemenl, ct•u1-là avec maladrt:S e, témoin t.anl délicieux. La tlouce nature avait surpri ·
monsieur de Bcllombre qui manqua de tom- nolre ecret. Ce oou était une joui aoce de
ber dan · l'eau, ce qui serait arril'é si farlial plus que de la senlir mêlée à notre bonheur.
» Pourtant il fallait rernnir. aint-)Iarc
11e l'eùl retenu par les ha c1ue de son habit.
La comparrnie s'en égaya, mai le marq~is en reprit le aviron . ~ous remoolàme le couparul morlifié. llème, à re momenl, 11 re- rant. Xos 1eu1 rt nos soupirs parl:iienl en"ar&lt;la son nercu a\·cc mauvai e humeur. Je core. iXotre de Iin étaiL fixé.
11 On nous rrçut a,·ec force plai anterie
u1pris ce regard au pa. age. Florian ne le
remarqua point, forl occupé qu'il élail à ma- sur notre e.~c.apaclt&gt;. )lon frère semùlail innier le. rames que le batelier~, déjà à terre, quiet, monsieur de lld!ombre était gi·a,e, ma•
avaient abandonnée . Il n'y al'ait plus, dan. demoiselle de Buis ooage, follement gaie.
Elle nous regardait aYec complaisance, Flole Lateau, que Florian cl moi. Le· femme
s'activaient aux apprêts &lt;le la collation. ~Ion rian et moi, el parai. ait 11prouver de la joie
frère faisait eau H le capitaine. ~lom1cur de 11 me ,·oi1· un peu confuse.
•&gt; Allou, , dit-elle, peLil Yauricns, prelldlomùre contait à une des filles à mari •r
commcut el pourquoi il avait perdu l'éciui- nez place a11prè de nou et mangez de celle
librr. en sortant du bateau, cl il en accu ail bonne tarie. Voici volre part.. ..
» Elle nou tendit une portion de gàteau
la ùru _querie de balt&gt;lier,, l'humidité du
gazon, la fine se de ·a chaussure, tout, excepté cl ajouta malicieusement :
~ - Parlagez-la enlre yous --an couteau,
lui-même el .on :jge. On ne remarc1uait ni
:me
les doigts ou avec les denls.... Cela
l&lt;'lorian ni moi. Je uùpprêtai à quiller l'eml1.1rcation !or que le &lt;.hevalier fil faire volte- porte bonheur, dit-on.
t On rit.
face à l'emùarcaLion el nous voilà tous deux
11 Florian m'obligea de rompre le gilleau
seuls, clans celle barque, au mifü·u de la
:nec mes dents, ce que je fis. Puis il se saisit
rivière.
avec
arJcur clu morceau qui portail Ja trace
&gt;&gt; Florian criait en riant :
de ma bouche et, passionnément, le porta à
11 Adieu!... dieu l... ous parlon !
• El de la berge, tout le monde 'excla- ses lèvre .
» J'étais très rouge.
mait joyeu ement, sauf mon ieur de Bel&amp; Pendant ce temps, le capitaine Chabrol
lomùre, qui grondait en fai anl de grand
climLait
à pleins poumons :
geste . Moi, beureu-e, confuse, le cœur ballant, a gi e auprès de aiat-Yarc, je croyai
Femmé sen ible, cnlenJ--lu le rama"e
De ,. oi eaux qui célèbrent leur, feux?
faire un 1•1~rc délici ux.
Il fonl rc,lir,• à l'écho du riva~e :
» Nous nous regardions san parler. tan di
Le 11nntcmp ruil , ltiilcz-vou5 d"êtrc hc•Jl'cux.
que la barque filait, rapide, à pré ent. ...
» Mais, le ch!'l'alier el moi, nou ne pre» En un poiut où la rh·ière fait uu cou&lt;l1•
cl où la berge s'élhe en forme de bulle, nion point garde aux chan on du capitain&lt;'.
&gt;&gt; Mademoi elle de Foospe~ral I me cria
Florian jeta les aviron , laissa l'embarcation
'en aller au fil de l'eau et se rapprocha de la plu· malic1eu e des pen ·ionnaires, qui
s'appelle Béatrix de erlbeuil, (coulez Jonc
moi.
ce couplet.
1 t.:n frémissement courut dan tout mon
» El, 11 son tour, elle chanta :
êlre. Nous étions ~culs, trè loin de la ociété
el hor3 sa me. Alor mon bien-aimé inl'la nc1lle llltle :113rgucrile,
tJni tourhe i ~c1 qualre-vinglS an,,
Marc m'attira sur eon cœur, me prc a lon~e dit un jour : • l'aune 11elile,
g.uemrnl, me baisa le front, les &lt;:hel'eux, les
Craignez Il•. propos St;dui a11Ls.
joue , cul comme une bé itation et, passionlïllelh! doil fuir an 11lus ,ile
nément, &lt;:hercha ma bouche .... En 1'3.in, j'e Quanti 1111 licr;;cr lui fa1l la cour... •
- Ali I vieille Lanlé Mnrguerile,
sayai de me dérober .... Jufü,, je n·y réus is
\olb u·e11te11dci rien i r,roour l
point.
» Chacun npplaudil. Béatrix souriait arec
&gt;&gt; Je ,·ou aime, Lucelle, disait-il, je
vous aimr .... Ditr , m'aimez-rnus un peu? .. . malice en me regardant. J'éprourni un grand
1&gt;
n nuage pa a devant mes yeux .... J"é• embarra_. Mais Florian demeurait impa tais tour à tour brûlante el glacée .... J • n · siùle.
o On finit sur une ronde qui ·appelle la
pou,ai~ lui répondre. Ce fut mon émoi qui
a11s-Gè11e cl dont rnici quelt1ue couplets :
dit : « Oui ~, tandi · que a bouche était en•
core ur la mienne. li cul un suraul, parut
• GrJrc i ln moJ~
se rc sai ir el dit :
Uu n"a plu de cl.tc, c1.1\.
,\h ! qu' c'c,l coromrMfo,
» - \'ous penserez 11 moi, Lucellc'!.. .
Oo n'a plus d che.vcus !
\'ou · n'oublierez pa cet io ' tant?
tin dit qu' c'e. l miem !
1 Ah! ré_pondi -je, égarée, jamai., jamais je ne l'oublirai !... Je t'aime, moi aus~i,
Griice ü la moJ,·
tin n·a plus de cor,cl.
je t"aime !...
,\h ! qu' c'e l coromod~,
D Et je lui rendi · ses baisers,
Un n'a plus de cor,,et !
• Autour de nou , le ilence planait, doux
G'c I plutôt fait.
el grave. li emblaiL que l'univers fùt limité
r.rà,c i la rooJe
à celle n3ppc d'eau où 'irisait la lumière, à
On n'a qu·un 1·ètemcnt.
ce bois verdissant, à l'échancrure Lieue par
Ah ! •1u' r'c;l commo,le :
où, ur nos Lètes, se ré,·êlait le ciel. •ous
On 11·1 qu un l'èlcmrnl
lju· 1 lranspat1•11l !
étion- ,raiment seul- au monde en cet ins.., 8H ,..

1,râcé il la mo,l •
On n·a n en de end.,:.
Ah' qu' c'est coromn,IP !
On 11'1 rien de radié!
J"en suis fiché.

» La compagnié s'égaia encore, et monjeur de Bellombre, qui connaissait celle
rban on, fit observer qu· elle datait de troi
an au moins; qu'aujourd'hui le mode
élaienl moins libres, témoin, ajoula-t-il, la
tenue décente des jeunes beaut~· réunies en
ce lieu. Cc compliment suranné fil sourire
un peu: maL, par polite se, on acquie ça.
» Enfin, on se remiL en rouit', puis on se
sépara. La nuit d'après, je ne dormi guère.
Maintenant je suis dans une joie légère, con~lanlc et délicieuse. Ah l Julie, que i:'e I doux
d"aimrr!
» J'oubliai· de te dire que notre t!jour iri
.e continue par miracle. Pre que tous les
jour , mon frère reçoit une (cure de ma mère
1.: chargeant de commis~ion noU1·clles. De
telle sorle que larlial, au lieu de repartir
promptement, comme il a,ait été t·on\enu.
est forcé de séjourner. Cela ne laisse pas que
de nou intriguer un peu, ma mère n•a~a.nl
pas l'habitude de ces roul1iples achats el
n'aimant guère à e séparer de on fil pour
un aussi long temps.
_11 lia lettre s'allonge outre mesure. Il me
faut te quitter. Adieu, mon amie, adieu.
• LccETTE. »
Julie répondit à Lucelle :

« Moi, ma chère, je n'ai poinl d'amour' à
te conlcr, encore que G1prien de Palisse·, le
uiai que tu connai ' bien, continue de mn
pour uivre d • se œilladcs lan&lt;roureu ·es. Mais
il lui faut .'en teniT là, car il ne me plaiL &lt;'O
.iucunc manière. Ce qui ne ,euL pas dire, ma
honne, que je ne finirai point par l'épouser,
'il me demande. Car je m'ennuie tant ici
que tout me sera bon pour m'en orlir. Je
ne ui pa une rêl'eusc comme toi cl je préférerai de beaucoup un amant hardi à un
timide oupiranl.
u Oc plus, le mariage ne m'apparait guère
que comme un conlral, une manière d'as.ocialion où il n'e -t point nécessaire de mellr •
de la pa . ion. Amour el mariage, cela fait
deux. Même je ne comprends pa comment
on peul le concevoir dilféremmenl. liais,
pui que lu le voi aulre, il est probable que
le sen iùle Florian el Loi vou vou enlendct
pour vou marier tout de suilc. Allon , tant
mieux, si cela fait ta joie, ma tonie belle.
Mais hàLez-vou,. Que ignifient ce façon de
oupirer el de filer le parfait amour san fixer
un temps préei el proche oÎI ces fadeurs
prendront fin? Je le l'ai dit mille fois, Lucelle, Lu ne seras pas heureuse dans la vie
parce que lu y soupires trop. Moi j'y ,eux
rire et m'amuser en aimant, tant que durera
ma jeunes.e el dès que je pourrai m'échapper
de mon triste chez-moi. Je finirai bien par
m'en faire om·rir la porte, de gré ou de
force.
» Ponr l'instant, la ,·ie que je mène en

notre granJ château est peu gaie. Yademoi•
elle Charvin me gouverne, ou plutôt tâche
de me gouverner arec une rigueur plu
étroite. Pour me di traire d'elle el de son
méchant "i age, je n'ai d'autre re ource que
1~ bibliolhèque de mon père. Je la mel! au
ptllage, la11dis qu'il e t loin el pense aux
princes plutùl qu'à a fille.
D Je onge aussi quelquefoi comme 11 e't
fàcheux que Ion frère n'ait marqué aucun
goùL. pour moi. Peul-êLre l'aurais-je aimé,
car Je le troure beau malgré a froideur
constante à mon en&lt;lroiL. Je crois que je lui
aurais fait la ,·ie plus heureuse que la petite
huguenote dont il e t féru. Et, à ce propos,
il faut que je te dise, ma chère, que la fille
et le père out quitté Verlbi ,·oilà Lien une
emaine. Ton fr'•re le saiL-il? 'il l'ianore
ne
0
'
te charrre point de lui en apporter la nou,·elle. Xous devons toujours réserver à d'autre. qn'à nou -même les ràcheuses commis. ions . .Après loul, qu'il s'en arranae comme
il pourra. Quand on esl a:; ·ez îorL r:ur 'attacher à une fille de celle sorte, il faut s'attendre
à demeurer Gros-Jean.
1&gt; A.dieu. Je te ouhaite mille bonheurs
avec ton Florian. En retour, désire-moi d'en
trouver quelques-an , je ne sais quand, je ne
sais où, aYec je ne sai qui. »

Xlll
Un matin, à Limereuil, le courrier apportait à lfartial une brè\'e mi sive de a mère.
La baronne lui fai ait savoir que Dumarou
viendrait quérir le frère el la sœur deux
jour.; plus lard pour les ramener à Fon pcyrat.
lieu.roux, lfarlial soupira ,·iolemmenl, car
on cœur se dilatait dans la joie. Le }eux de
Lurette s'emùrumèrenl el son frai visage
pàliL un peu. Mademoi elle de Il"&gt;i ·sooage
éleva ses bras vers le ciel et s'exclama, tandi
que le,; coque agitée- de son bonnet tremùlaient pour marquer sa doulourcu e urpri.e.
Le familiers de La mai on furent au plus
vite informé de ce départ subit. M. de Bellombre s'empressa de venir présenter ses
condoléances, ainsi que le mélancolique Florian. En quittant Lu.celle, M. de Bellombre
·ollicita 111. permis ion de la baiser au fronL
Elle y consentit avec grâce et implicilé, heurcu e de plaire au « bon oncle D de celui
qu"elle aimait. Et le marquis a1ant accentué
et prolongé ce baiser d'adit'u, elle en augura
toute orle de bien pour son avenir de
11 nièce».
Le lendemain, les voyageur , penchés aux
portières de la berline, aperçurent le clocher
de Verthis qui dominait le vallon.
- Je descend ici, dit Martial, et je prendrai par la lra \'erse. ~ous nous retrouverons
à Foospeyral, ma sœu.r, et peut-être y serai-je
avant vous.
Lucelle n'eut pa le lemp de répondre. 11
autait à terre et s'éloignait.
Maintenant, libre et seul, il suivait d'un
pa~ allè!!re le raidillon qui, se détachant de la

grand'route, monte à Yntbis en conlou.roanl
le anciens remparts el le vieux cimetière.
Alor il aperçut la maison de Katcrine.

, . lJieu. Jt lt soulu/J~ 111illt t,onhturs avec ton Vic&gt;•
rta.n. En retour, Jésfrt-moi d'en 1ro111•er ~uel9uts•
rms, Jt 11e .sai:. 1uanJ, Jt nt s.:iis 011 , .:ivtc Jt ne
.,ais qui. • (Page lly.)

' on cœur battait forl. li vil toutes le
fenêtre a"euglées sous leurs contrevents el
une angoisse l'étreignit. li prit un enlier
parallèle au. jardin el re!!arda par-dessu la
haie. De ce côté aus i, tout était clos el muet.
l'n désordre inaceoulumé se lai ait voir dans
les allé où traînaient de· feuille, sèches et
de brindilles de bois mort. n baquet d'eau
croupis ante était oublié près d'une porte de
enricc. ur une touffe de frai ier, Martial
di tingua un ruban, mainlenanl décoloré,
qu'il avait vu, le jour de son départ, autour
du cou de on amie. Tout di ail la détresse
des maison veuves.
L'inquiétude naquit au cœur de ~arlial. li
revint du côté de la rue et se hasarda à frapper à la porte. Le lourd heurtoir de Ier jeta
sa sc,norilé dans le corridor el l'escalier, qui
retentirent d'u.n écho profond, lointain el
prolongé. Puis le silence se fil à nouveau.
Martial peo a que, peut-être, en son abence, Albos avait passé de vie à trépas. Mais
alors où serail Katerine? ... QuelleaO"Ot. e!. ..
Il frappa encore. Toujour le silence après le
bruit du marteau .... L'anxiété de Martial e
révélait par la rraicheur douloureuse qui perlait sur on visage. e mains étaient glacées,
a gorge serrée. li e retourna; on l'appelait.
C'était mademoiselle Claire :
- Il n'y a personne, monsieur le baron,
di ait-elle.
- Où ont-il ? cria Mart-ial d'une voix
uppliante.
Mademoiselle Claire leva les bras, regarda
le ciel, ouleva ses épaules d'un geste d'ignorance et dit :
- Nul ne le saiL.
- Partis? ... Depuis quand? ... Vite, dit '
vile ....
La vieille fi lie se recuei Ili l :

- 11 y a bien qui~e jours, &lt;lit•elle, d"une
\OiI basse et hésitante .... Oui, quinze jour ,
car c'était la veille de la fète de ....
Mai ,tarlial ne l'écoutait plus. Maintenant,
il allait, tout courant, vers Fonspeyrat.
Là, a mère l'altendail dans la cour oÎl
déjà la berline était arrêtée. Lucette en sortait, faisait compliment à sa mère et s'em•
pressait à se retirer dans sa chambre pour
rêver, sans aucun doute.
Madame de Fon peyrat, Lrè agitée, allail
et renait, du portail grand ouvert aux platesbande qui longeaient le mur . Ses main
fébrile remuaient des clé au fond de se
poches. Elle formait mille projets. , on fils
était là. Il fallait le garder à présent el le
bien garder. Que de cbo es elle réaliserait
pour le rendre heureux! Tont ce qu'il dési•
rerait : armes, chien , chevaux on li\'re , oui,
tout, elle lui donnerait tout.
~lartial arrivait.
Il parut, couvert de sueur, nu-lêle, dan.
un ine1primable dé ordre de ,ètemenls et de
physionomie. JI aper~·ut sa mère et se bâta.
Il pre · entil qu'il touchait à un moment
upr~me .... Peut-être la trame de sa destinée
allnit-elle tout à coup s'emmêler ou se rompre.
· Il négligea les marques de re pect qui lui
étaient aet.outumée lorsqu'il abordait sa
mère, el ne sut que lui jeter ce mol' :
- Ah! ma mère, ma mère, qu'avez-vau
fait? ..
- lion fil , mon pauvre enfant, qu'y a-t-il?
di ait madame de Fonspeyral jouant la surprise. Qu'est-ce donc? ... Dites? ...
- Ma mère, qu'avez-vous fait'? r~pélait
Martial d"une voix angoi sée.
Et il cria :
- Elle est partie! ... Elle est partie!. ..
- Qui? ... Quoi?...
- C'est vous, c'est rnus, n'est-ce pas'l
qui l'a\'ez Iait partir. Quelque chose me le
dit.. .. Oui, c'e Lvou , c'e t vous ....
: a voix accusait, vibran le, terrible.
- Je ne vous comprends pa , won .fils,
répondit sèchement la baronne, ·e retrouvant
elle-même, car, en vérité, elle avait failli
'émouvoir. Je ne vous comprend pas ....
Aussi bien, rentrons dans la maison. Celle
scène en face de nos gens est incoD\·enante el
stupide.
li la uivit san Lrop moir ce qu"il faisait.
Mais, dans la salle où ils pénétrèrent, il •
jeta sur un fauteuil, au point le plu obscur
de la pièce, et
subitement, sa douleur
jaillit en larmes rui selantes.
- Mar Liai!... Martial!... mon fils! ...
Ji.ail la mère.
- Laissez-moi, lai sez-moi 1... criait Martial dont le anglol s'arrêtèrent soudain.
Laissez-moi.... 'e me parlez pas 1... Ne me
parlez plus jamais, jamais .... Car c'e t ,·ou
qui avez machiné cela, vou qui m'avez éloigné pour mieux me l'arracher. . . Vous !.. .
Vous! ... Ayez donc le courage de le dire .. . .
Oui, dites-le donc. Avouez.le ... .
Tr~ calme, très froide :
- Votre chagrin vou égare, mon pauvre
enfant dit madame de Fonspe rat .... Je vou·

a,

�msro~1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - pardonne, parce que vous souffrez, mais .. ..
- C'est infàme! ... C'est infâme!. .. répétait Martial. Vous ne l'avouez pas, madame,
ce crime d'amour maternel que vous avez
commis; mais il est écrit dans vos yeux et
sur toute votre personne ... . Ah! je l'aimais
tant 1... je l'aimais tant!. ..
La baronne avait blêmi. Son calme s'en
allait à mesure que montait l'orage dans le
cœur de son fils.
- Enfin, cria-l-elle avec violenee, finissons-en I Que me reprochez-vous L. De quoi
s'agit-il? ... Serait-ce de celte espèce ....
Elle n'acheva pas. Martial était debout.,
ardent, farouche :
- Oui, de celte espèce ... de cette espèce
que j'aimais et que j'aime, entendez-vous,
ma mère? De cette espèce que je chercherai ...
partout... que je retrouverai... et que je
ramènerai ici. .. oui, ici ... ici même, sous ce
toit ....
- Sous ce toit!. .. cria la baronne, dans
l'exaltation de sa colère. Vous avez dit sous
ce toit I Osez le répéter, misérable! ... Ajoutez
aussi que vous désirez ma mort et que vous
la voudriez hâter 1. .. Sous ce toit 1... Jour de
Dieu!. .. je ne suis pas encore morte, monsieur mon fils, et, tant que je vivrai, sachez-le
bien, jamais cette créature ne franchira le
seuil que vous voyez là-bas, entendez-vous,
misérable garçon? Dussé-je pour cela barricader la porte avec des pierres que je roulerais de mes mains, dussé-je me coucher en
travers du corridor .... Entendez-vous, monsieur mon fils 7...
lladamede Fonspeyratsuffoquait. Un à un,
elle arrachait les boutons de son corsage,
déchirait la dentelle de son col, jetait au vent
les brides de son bonnet. Elle marchait à
travers la salle comme une lionne en furie.
- Aussi bien, je n'ai plus rien à ménager,
continua-t-elle. Vous voulez vous révolter
contre moi, c'est bon!... Nous verrons qui
sera le plus fort.. ..
EUe s'arrêta, porta haut la tête, regarda
son fils en plein visage, hardie, provocante,
mhumaine. Elle dit :
- Voici le vrai. Le scandale était dans
Verthis. ... Le pays se lamentait à voir un
Fonspeyrat courtiser . . . qui vous savez ....
Chacun se gardait conlre les maléfices de ces
gens .... Nul ne voulait plus ni les servir ni
les approcher ...• L'honneu1· de notre maison
était menacé ... . Votre àme était en péril ....
J'ai econdé les vues de la Providence .... J'ai
purgé le pays el je vous ai sauvé .... Je suis
fière de mon œuvre.
Un cri terrible jaillit de la gorge de Martial :
- Ah!. .. c1·iminelle!. .. criminelle!. ..
li bondit hors de la maison. Comme un
ou, il courait vers la Mouraine.
Epouvantée, ne sachant où allait son fils,
craignant pour la raison ou pour la vie de
Martial, la baronne s'élanç.ait derrière lui,
l'appelant d'une voix ardente.
Mais ~laltial ne l'écoutait pas. Et, eût-il
entendu les plus tendres paroles, il ne les eût
pas comprises. Il était à cette heure doulou-

reuse où, devenu homme, le fils juge sa mère.
XIV
Ce fut à la Mouraine que Mal'lial se réfugia. Sa course éperdue à travers champs
l'avait épuisé, mais, du même coup, elle
avait fait tomber le plus gros de sa colère.
Dans les bras de son oncle, il sanglota et
~e répandit en imprécations demi-étouffées.
Puis, en tête à tête avec le doux philosophe,
un peu de calme descendit en lui. Sa douleur se dissolvait en langueur, et des pensées
confuses bourdonnruent en son esprit. Une
idée lui vint, d'abord timide et tremblotante :
La retrouver.... L'idée se précisa, plus
nette. Il la formula dans un vœu ardent.
Ensuite, le souhait devint un vouloir. Alors
ses yeux se séchèrent. Il se reprit à vivre de
la vie normale. Il crut entendre la voix de
M. de la Mouraine. Il l'entendit. Il perçut
des mots, puis des phrases. Enfin il comprit.
Le marquis lui conlàit sa visite à Albos.
ll acheva son récit. Puis :
- Mon pauvre enfant, dit-il, j'ai presque
à vous demander pardon. J'ai grand'peur
d'être la cause de cette fuite étrange par
l'inquiétude où j'ai jeté le père de celle que
vous aimez .... Malheur à moi si je suis l'auteur de votre peine!.... Cela prouve, mon
cher neveu, que nous autres, philosophes,
nous sommes peu aptes aux négociations
d'amour. Le sens des nécessités pratiques
nous fait tléfauL.... Habitués à jouer avec
les idées, nous négligeons les faits .... Mes
armes ont blessé ceux que je voulais défendre .... Pardonnez-moi!
- Moi 1. .. vous pardonner?... s'écria Martial. Ah! très cher, très aimé, très vénéré
parent, vous pardonner!. .. Vous qui êtes la
bonté même! ...
- Laissez, mon neveu, je ne suis qu'un
maladroit.
M. de la Mouraine soupira. Pui , changeant de ton :
- A présent, dit-il, il faut réorganiser
votre vie, la remplir d'occupations utiles et
fortes. Jusqu'aujourd'hui, vous avez misérablement trainé votre existence d'adolescent.
Vous êtes un homme, puisque vous souffrez.
Conduisez-vous en homme. A vos vingt ans,
à votre belle santé, à votre intelligence, il
faut autre chose que des promenades sans
but, ou la niaiserie des conversations de la
petite ville. Je ne vous dirai pas de vous
inquiéter de vos terres, votre mère n'y consentirait point. ... Que faire?... Ah I si vous
aimiez les LeUrcs et la Philosophie, ces
douces et puissantes consolatrices!... Elles
rafraîchiraient votre cœur et renouvelleraient
votre vie. Si vous saviez comme elles sont
belles, pures, clémentes, mille fois dignes
d'être aimées d'un grand amour!. .. Si ,·ous
saviez comme elles sont des maitresses.
fidèles et généreuses! .. ,
D'un œil amoureux, le marqu.i regardait
ses livres. Il semblait les caresser et les baiser. Il palpitait au souvenir des joies qu'il
leur devait.

Martial demeurait [roid.
- Je suis un vieux fou, dit le marquis.
Que vais-je vous offrir?... Les jouissances de
l'âge mûr et de la vieillesse? ... Non. Il vous
faut autre chose. Aimeriez-vous le jeu?
- Le sais-je?... Les libéralités de ... ma
mère ... dit Martial avec amertume, ne m'ont
point permis jusqu'ici de m'interroger làdessus.
- Vous en essayerez, grâce à moi, mon
neveu. Le jeu remplit d'une manière agréable
et passionnee quelques heures de nos jours.
Il introduit dans l'existence de l'imprérn,
des changements, des désirs .... On se console
au jeu .... On y apprend la hardiesse .... C'est
une volupté.... Mon neveu, je vous dis mille
folies, prenez-les comme telles.
Martial sourit un peu.
- Il y a les voyages, poursuivit le mar~
quis ...
- Les voyages coûtent cher ....
- Cela me regarde. Voulez-vous voyager '/
Un éclair presque joyeux passa dans les
yeux du jeune homme :
- Obi ouil
- Eh bien, vous voyagerez. Mais ne vou
décidez pas à la légère, car les voyages que
j'entends ne sont pas de banales excursions
de quelque six ou huit semaines en Bretagne ou en Languedoc. Il y a mieux. Vous
vous en irez à BorviJle. Vous trouverez au
long du quai un beau navire bien màté, bien
ponté, avec une bonne voilure, qui vous
mènera aux Indes ou à la Californie en une
année ou plus. Vous reviendrez consolé, mon
neveu, et quasi heureux. Le grand air, la
houle, les nuits des tropiques, la demi-solitude du bord et, ensuite, d'autres hommes,
d'autres femmes, d'autres mœurs que les
hommes, les femmes et les mœurs d'Europe, voilà ce qu'il vous faut, voilà les chirurgiens, médecins el médicaments propres
à votre mal.,.. C'est dit, mon enfant. ...
Quand partez-vous?
- Donnez-moi quelques semaines encore,
mon cher oncle. l1 me faut me reprendre,
car, en vérité, je suis hors de moi.
- Boni
Mais en cet instant le jardinier vint querir
M. de la Afouraine. ll fallait Jécider entre
plusieurs semences celle qui comenait Je
mieux à tel carré du jardin. La chose était
importante. M. de la Mouraine s'empressa.
- Ah! Martial, dit-il, la terre et un liHc:
le meilleur de la ,;e !...

XV
Des jours et des jours s'écoulèrent monotones et pareils. Martial promenait à tm·ers
bois sa colère, sa douleur, sa mélancolie
grandissante. De"fant sa mère, il restait obstinément muet. L'heure du repas, qui plaçait
face à face la mère et le fils, était pour le
jeune homme l'instant maudit de la journée.
Aucune comersation possible. Le silence.
Qu'attendait donc Martial pour cruitter Fonspeyrat? ...

'·-----------------------------

Jl.MES D'AUT1('EF01S - ,

Lucette avait été émue au r&lt;:icit des infor- jeune fille continua de bâiller sur les Ordon- manœuvre, qu'il déjouait en sortant aussitôt
tunes de son frère, que Martial lui avait fait nances 1·oyales, alors qu'elle eût bien mieUI. et en allant trouYer son oncle à la !Iouraine.
dans un élan de confiance fraternelle. Pour- aimé rêver de Florian.
Un jour où il avait fui le château, sa mère
tant, elle ne s'était pas attardée sur ce chaH;u~eusement, Julie des [magnes, la gaie, et mademoiselle des Imagnes, el qu'il se progrin. Elle arait elle-même de si grosses la sem1llante et folle Julie, la conlldente de menait aven le marquis dans un chemin
p~éoccu~ations I De son dernier rnyage à I:uc~tte'. venait parfois apporter quelques creux, à l'orée d'un bois de chàtaigniers, son
Lunereu,l, elle avait rapporté la certitude eclairs Joyeux dans la frmde mo1.1otonie de oncle lui dit :
·
de_ l'amo~r que Florian avait pour elle .... Fonspeyrat. La baronne, qui jadis lui faisait
- Eh bien, àlartial I eh bien, mon neveu,
Om, Florrnn de Saint-Marc l'aimait ... , Flo- grise mine, l'attirait volontiers à présent ce voyage?...
rian la Youlait pour femme .... Elle en était au chàteau, spécialement les jours où Martial
- Ce voyage, mon oncle, il se fera, il va
sûre, très sûre, de celte certitude sentimen- y demeurait. Elle laissait les jeunes filles se faire, si vous voulez bien me le faciliter .
tale plus pénétrante que toute évidence ma- chanter leurs romances, causer toilette, se Cependant mon intention diffère sensiblement
térielle .. .. Et Saint-Marc tardait à demander coiffer l'une l'autre devant le miroir, sans y de votre projet. Je veux partir .... Je partisa main!... Pourquoi?... Oh! quand donc mettre obstacle. Parfois, elle leur faisait rai .... Mais vous connaissez ma peine et le
viendrait-il?
servir une collation pour laquelle un domes- poids qu'elle a jeté sur mon cœur. Je ne
Quant à madame Je f onspeyrat, elle avait tique transmettait une invitation à Martial. saurais m'en distraire par la nouveauté et les
gardé, de sa scène avec son fils, une irrita- Mais le jeune homme, qui avait lu dans le seuls agréments du l'oyage .... Mon oncle, je
tion sourde et mal contenue qui, sans cesse, jeu de sa mère, ne se prêtait pas à cette serai soldat.
menaçait d'éclater'. 1l n'était plus possible à
Luœtte de discuter, même très respeclueusemrnt, avec sa mère. D'un mot dur, d"un
gcsle autoritaire, la baronne fermait le débat,
dès qu'un avis opposé au sien se manifestait.
Mais les questions de future préséance nobiliaire, le souvenir des prérogatives de jadjs,
la préoccupation d'affirmer son ran,,. en toute
occasion el, enfin, le souci toujo:i.s présent
des intérêts matériels à sauvegarder, voilà
ce qui remplissait la vie de madame de Fonspeyrat.
E11e voyait les émigrés rentrer peu à peu
et, chaque jour, se rouvrir quelque château
du ,,oisinage. Certains nobles rapportaient de
Coblentz ou de Londres plus d'argent qu'ils
n'en avaient au départ. Ils négociaient ou
feignaient de négocier avec les nouveaux
propriétaires de leurs domaines, lesquels
étaien~ s.ouvent de~ gens à leurs gages qui
se reliraient devant leurs anciens maîtres.
Ceux-ci, en retrouvant leur chez-soi, retrouvaient aussi leur morgue, leur suffisance el
leur dédain pour le peuple.
Une fièvre de noblesse courait chez les
gens de peu comme une sourde épidémie. A
la faveur de cette restauration latente, une
noble~se ~ivoque se créait. Il n'était que
gens a particule. Pas un Dupuy qui ne fut
du Puy, pas un Lapierre qui ne fût de la
Pierr~. Lorsqu,e madame de Fonspeyrat apprenait quelqu une de ces transformations de
nom, elle entrait en rage, éclatait et criait
disant que bientôt Boisselou, le cordonnier'
~t Uossign?l~ le cabaretier, se prétendraient
1 sus de v1e1lle souche, grâce à un de placé
par-devant leurs vilains noms. Et elle ne s'en
acti,·ait que mieux à instruire Lucette en la
science d'Ilozier et à lui apprendre comment
les filles (( nées » se distinguent de celles
venues &lt;1 de bas ».
Le mariage de Madame Royale, qui venait
d'épouser à Mittau son cousin, le duc d' ngoulême, lui causa une sorte de joie amère :
car .il lui faisait redouter qu'en vérité
Louis XVII Îùt bien mort, puisque ce mariarre
lui_ prépare1·ait sans doute un remplaçant.
Mais ce remplaçant, quel qu'il fùt, aurait
une Cour où la noblesse serait à nom·cau
intr_oduile. Il fallait donc que Lucette se préclos et muet. Uii deS()rdre inacoutumé se laissait voir d.111s les allëes oit trai1iaie11I des f euilles
parat à y prendre rang. C'est pourquoi la Toul étaitsèche.s
et des brindilles de bois mort. To ul :lisait l.J détresse des ,11c11isons ve11 ves. (Page 89.)

�~ - 111ST0'1(1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - oldat:
- Oui , soldat de Duonaparle, en yrie ou
ailleur~ .... C'est un grand capitaine, ajouta
vh•ement lartial, commc·pour se ju tifier.
- Allez, mon ne,eu, allez, dit M. de la
louraine après un silence. Monsieur Buonaparte est, en c[el, un grand capitaine .... Je
pourrais vous dire qu'à celte beu~c_, pour
nou autrP gens de nob)es.e, le rocher des
arme· est scabreux. Nos pareils sont avec les
prince· ou da.ns les bois vendéens .... Considérez que ,·ou de,·enez un oldal de la Révolution .... Mais qu'importe!. .. Tou les régime .e valent, par les ,·ices el les vertus
qui leur sont communs .... Allez! i vous
cro1ez trouver là un peu de bonheur el de

paiI.
Et, changeant _de ton :
.
- Avez-\'ous mîorme votre mère f
_ J'allendais votre avi . ~laintenant, rien
m'empêche de lui en parler aus itôt.
- Et vous partirezt..
- Dans d ux jours.
_ Eh bien, à aprè -demain, mon ne,·eu.
Ne vous inquiétez de rien. Je poucrnirai à
votre hour e... en manière d'acompte i;ur
mon hérita!le ... que vous trouverez peut-être
?
à ,·otre retour .... Ce mot· vous attrtslenl.
Paix, là!. .. Courez du pays, voiez le monde ... .
C'e t le lot de la jeunesse, et ce n'est ans
doute pa~ le plus mauvai ....
V

•

XV[
Lorsque Marlial retourna au chàteau, il
demanda sa mère. On lui répondit qu'elle
était depuis tantôt deux heures, enfermée
dans' la chambre au secrél.aire. On désignait
ou ce nom une va te pièce située en un recoin do. corridor central, parfaitement isolée
et silencieuse. n énorme secrétaire en noyer
du pays, mcul,le antique et lo~rd à multiples tiroirs et à serrures compliquées, el une
chai e de paille en étaient tout l'ameublement. Ici la baronne se relirait pour « chiffrer ». Et elle chiffrait beaucoup ce jour-là,
'activant à celle besogne a\'ec une joie d'avare, heureu e de calculer le produit de e
terres et de ses poulaillers.
Pourtant, une foi , elle s'interrompit et
ongea.
. . EII
'
Le silence de son fil 1··ll'r1ta1t.
• e etit
préféré quelque éclat par où se seraient évaporées Ja colère et les rancunes. D'autre part,
elle commençait à s'inquiéter de la tournure
'lue prenaient le événements extérieurs, encore qu'elle en fùt ma.l informé~, _soit pa_r le
curé, soit par les pa)·sans ses vo1 ms, qm en
avaient plus qu'elle là-dessus. Toutes ces
nouveauté l'intéressaient surtout au point
de vue pécuniaire : les impôts au!?meola.Î('nlils? les denrées e vendaient-elle bien? ... Et
pourtant eùt-on aboli tout impôt et vendu
vingt fois plus cher les marrons ou le fourrage, elle n'en e'Ût pas moins bai le régime
11ui tenait hors de France le roy légitime.
Car, en elle, la fille de Brocheteau et l'épou c
du baron de Fonspey-rat 'entendaient tl me.r\·~illa.

Toul à coup, la rnix de Jlartial résonna
derrière la porte :
- Ma mère, êtes-vous là?
C'était chose inusitée que Martial vint la
quérir en cette retraite, et c'était surtout
étrange; en ce temps où il feignait de n'avoir
jamais rien à lui dire.
- Oui, répond.il-elle silchement. Entrez.
Martial enlra. a mère le regarda et comprit que quelque chose de grave allait ètrl!
dit. Elle avait devant elle noa plu un adolei;cent, mai · un homme. La douceur et l'aimable nonchalance qui se marquaient autrefois ur le visage de rnn fils avaient disparu.
L'énernie se pei!!llait dans son regard el le
pli de sa lèvre. On distin1:,ruait, entre ses
sourcils, la trace ferme el légère d'une ride
précoce creu ée par quelque habituel souci.
Madame de Fon pi&gt;yrat vil tout cela d'un
coup d'œil. n frémissement d'angoisse la
p~rcourul.
mère, dit Martial en exanérant le
ton de Iroid respect qu'il arnit adopté, je
,·iens vous informer que je partirai demain
où lti jour suivant. ... Je vai · joindre l'armée
d'Égypte .... Je ne vous demande rien, ni
hardes, ni argcnl. ... c·est tout ce que j'avais
à vous dire.
~larlial avait redouté quelque éclat. En
pr6vision d'une scène violente, il avait mc·uré ses brèves paroles et s'était compo é
une attitude calme et digne, où la colère de
la baronne n'aurait rien à reprendre.
Madame de Fompeyrat se contint merveilleusement.
Entre la mère el le fils s'était op~ré, ce

- ,ra

Toul à c(lup, la voix Jt MJr/iJI r.!so11ua Jerrftlrt la
porte: • - .l/3 mere, des-vou; lâ 1 • • - Oui, rt!f'Cln.iil sühemenl la l'aron11e. Entr~. • (Page 9z.)

dernière· emaines, un Jent travail de dé agrégation sentimentale. L'œuvre 'achevait
an peine. L'amour du fil n'était plus que
poussière. Celui de la mère, sou tenu par la
forte armature du préjugé de race, consolidé

par un ciment d'orgueil, tenait bon un peu
plus longtemps. Tout de suite cependant elle
avait pensé :
11 Ah! poorq uoi la Bastille est-elle démolie !. .. Pourquoi n'y a-t-il plus de lettres
de cachet! ... •
Elle n'essaya pas de retenir son fils. li
voulait partir : qu'il par lit!
Cependant elle avait pâli. es mains s'étaient le1·ées en on vague geste de menace
qui 'était fondu en signe de supplication. i
l'un ni l'autre ne e préci èrenl.
- Faites, dit-elle, lorsque des mots purent être articulés par e lèvres blanchie
soudain. Faites, mon ieur .... Nous ommcs
en un temp. où les mères ne comptent plus
aux yeu.x des fils.
.
.
Le coup était rude pour elle qui ,·oyait
ainsi tomber ses rêves d'orgueilleuse mater•
ternité. Le soldat nro sier qui lui re1iendrail
quelque jour .erait-il encore digne de perpétuer la lignée? ... Quand il aurait erü l'abominable l\é\"olulion auprès des fils de Jacquou et de Léonardou, ces croquants, aurai t-il
fürure de noble? ... lême, qui sait? a'empècherait-il pa , abre en main, le roy de rentrer en France, ce roy idéal duquel elle
attendait tant de biens pour on fils, pour a
fille, pour le nom'!. ..
Martial était encore là, ans parole et les
yeux fixe ur sa mère. Elle au ile reuard_a,
el one pitié la prit. Peul-être son Marl!al
avait-il la tête un peu dérangée par le chagrin d'amour .... Cela n'était pas sans exe~ple qu'une peine amoureuse fil perdre la ra1·on à un jeune homme. . . .
.
Mais elle \'examina da\'anlage el elle le nt
si fwne, l'air si résolu, qu'il lui fallut bien
e rendre à. l'éndence. Et elle senlit que
déjà, elle n'avait plus de Ols.
ans ajouter un mot, elle le laissa quitter
la chambre.
Dans le corridor, Martial e heurta contre
Lucelle qui entrait en coup de vent, tenant
sou son bras celui de folie. Elle vil son [rère
avec un regard si changé et quelque cbo e de
si particulier dans toute sa personne, qu'elle
s'arrêta interloquée :
- Qu'y a-t-il encore'? dit-elle, inquiète.
- Je pars, Lucette.
- Où? ...
- A l'armée.
- Â l'armée!. ..
Elle se rapprocha de lui, fière el troublée
à la fois. Elle n'avait pas vu sa mère qui,
sortie de la chambre, était arrivée jusque-Hi
sans qu'on l'entendit.
- Avec les princes!... s'écria Lucettc
pour compléter a phr.1 ·e, car cc n'était
même pas une question qu'elle posait.
on, ma fille, dit avec dureté madame
de Fonspeyrat qui intervint. lion ieur le baron, votre frère, va servir la Révolution, avec
les Jacobins et les San ~ulottes. Il mettra
son épée au service des ma. sacreurs de eptembre. Voilà où nous en sommes dans notre
famille.
EL elle pa sa.
- Oh! Iartiall s'écria Lucelte sans trou-

,

•

___________________________________

ver aucun mol pourexprimer sa stupéfaction.
Pui , d'un geste instinctif, elle s'éloi!!Tla
de Martial et cacha son 1·i a11e déjà larmoyant
0
&lt;:ur l'épaule de son amie.
Martial oull'rail. Tl n'avait pa relevé le
propo de .a mère. n ne . ut rien dire à Lucelle pour la consoler. Il restait là, stupide el
éperdu de4'ant le rbagrin naïf de sa sœur
qu'il aimai!.
~ 31on ieur Martial, dit Julie, rnus serez
.uperbe ous l'habit militaire. Je le dis sans
rire .... Tous me· compliment ....
Hardie, elJe re,.arda le jeune homme d:ms
le yeux. Puis elle entraîna Lucelle au jardin
où elle 'efforça de la con, oler.
Martial fit seller un che\'al et galopa ver
le presbytè-rC'. A celte heure, il était ûr d'y
trouver le curé. Il n'aurait pa quitté Vcrthis Eans dire adieu à ce ~rave homme, doux,
innocent et maladroit, mais qui lui était chrr
par on dérnuemenl et a .implicit.é.
Le curé e mettait à table :
- Ab! mon ieur le haron !. .. mon chrr
enfant!. .. que voilà bien une bonne idée!. ..
Vous \'enezdiaer avec moi, pa vrai'? ... Oui. ...
A seyez-You là .... Préci émenl, conde m'a
confectionné une de ces soupes! . . une fameu e, avec un morceau de confit, des poi ,
des fè\'es cl un cœur de chou .... Vous m·en
direz des nouvelles .... Vite, econde, un courert !. .. Ab! la bonne idée, monsieur le baron, la bonne idéel. ..
- Oui, mon cher curé, je \'eux bien diner
arec vous, répondit Martial. Cependant, je
n'étais point venu pour cela .... Mai je gmiterai a,'ec plaisir l'e1cellente soupe de Seconde, car, de longtemp ans doute, je n'en
mangerai de pareille.
- Et pourquoi ça"!... dit le curé en élcYanl ses gro sourcils pour marquer sa urpri e.
En même temps il remplissait jusqu'au
bord les as ietles de faïence. La soupe fumait, épaisse el odorante.
- Comment ça? .. Comment ça?. .. r~péuiit-il.
Je pars.
- Et où allez-vous, mon pau\Te enfant~
dit le curé, qui déjà 'apitoyait.
- Faire la guerre.
En \'endée!. .. s'écria joyeu ement le
i:uré.
Non, curé. En Égypte ou en yrie ....
.le vai ... a\'ec mon ieur Buonaparte.
Pomerol eut un ursau 1, Son visage se colora. li c rejeta en arrière, s'appuyanl au
do .ier de sa chaise. 11 n'en poul'ait croire
se oreilles.
- Arec mon ieur Buonaparte?... A\'C~c
mon ieor Buonaparte?... répétait-il, effaré.
- Oui. Je veux me ballre contre les nais
ennemi de Ja France, dil Martial avec fermeté.
Le curé écoula sans broncher ces mots
!!l'o de ~ous-entendus. Puis son '"i age prit
une expression de douceur sacerdotale. Il
toussa un peu, achern .a dernière cuiUerée
de oupe, toussa encore et dit aYec sa rnix
üe prédicateur :

.Jl-'ŒS D'AUT1fE"F01S ~

• - ••lfo11. nt1•eu~ n'o11Nftz f'_:u ,1u, _j, i-ous ai lr~s slrtcèreme11/ aime. Je 1·011s consf.fr1•e comme mon fil.•. JI
meut elt l'on dt 1·1111s :zvo,r a11tres ik 111011 li/ lt1n7ue l"inst.2nt sera 1·e11u rour moi d, sui,•rt la Camarde... ,

(Pa.1re&lt;).!.)

- Mon Dieu, monsieur le baron. assurément vou pouvez aYoir raison d'une certaine manière ... j'entend , au poinl de ,•ue
des résultats purement humain ... cl même
chrétien .. oui, j'o e dire chrétien ... que
les guerre. en Orient pcu,·ent avoir sur ...
sur les population obscure et incroyante
qui ... (JUi n,·ent hor des lumières de ln
ainle Êgli e ... el que le général Duonaparle
combat en ce moment avec une telle valeur
que ... ,Traiment. .. en effet.. ..
Il s'embrouillait dans les méandres de a
plira e interminable. Il souffla. Pui , plein de
bonne ,·olonté pour achever son fHandreux
petit discours, il reprit :
- . . . En effet ... je comprends ... on comprend qul! .... Cependant la 11évolulion est avec
lui, monsieur le baron!. .. Il est l'homme de
la Révolution, monsieur le baron!. .. quoique,
à dire vrai, les églises se rouvrent .. . el les
prêtres.... Enfin Notre- eigneur n'est plus
ab olument banni de ses temples .... On l'y
tolère ....
Et, enchanté d'a,·oir trouré ce mot, il répétait :
- On le tolère .... On le tolère ....
JI continua :
- CertainemenL, mon ieur Buonaparte,
de famille très chrétienne ... j'ai lu se origines dan une petite feuille que les colporteurs distribuent. . . très chrétienne et même
un peu noble, dit-on, pourrait être ... serai 1. ...
,1ai · le princes sont en exil, mon ieur le
baron, el le biens religieux sont encore sous
séquestre ....
li ba le yeux au ciel.
- Enfin, Dieu y pourvoira! ... Dieu y pour•
1
vo1ra
....
ll répéta plusieur foi celle brève et commode formule de confiance en Dieu, puis il

soupira bruyamment et se mit à découper un
caneton aux navels que cconde avait posé
ur la table.
Martial n'écoutait guère le curé. Il mangeait de bon appétit acquiesçant de la lête et
marmonnant parfois des : « Oui, oui ... 11
dont le bon prêtre e contentait.
- Servez-vou , mon ieur Je baron, je le
crois patfail.
Et le curé, a serviellc ou le menton,
allendit, ponr emplir son assiette, que Martial eu t choisi parmi le aiguillette du canard. Puis il mangea, sans hâte, soufOant
entre chaque bouchée et buvant copieusement. on œil cependant interrogeait ~on
conYive. 1L ollicitait l'éloge de la sauce au
canard. &amp;fartial e méprit el crut qu'il désirait d'autres détails.
- Oui, curé, je par demain.... C'e t
pour demain.
- Et que dit de cela madame la baronne'!
fit le curé a\·ec un craintif respect.
- Ma mère? ... Avouez, curé, que vous la
voyez dans une fureur sans pareille, son bonnet de travers, les poings tendus et des cris
sur les lèvres ?...
- 11 me semble probable, en effet, que
madame la baronne a dû recevoir celte nouvelle avec .. . quelque ... vivacité ....
- El vous vous trompez, mon bon curé.
Madame de Fonspeyrat e t calme, ironique
et brutale .... Peut-être ne croit-die pas à la
solidité de ma résolution.
- Voilà qui est particulier, en effet. Et la
que Lion de .. . votre ... dt1 votre dernier chagrin, mon paune enfant? ... Est-ce pour cela
que VOU •.• ?
Le visaue de lartial e rembrunit. La voix
basse, il répondit :
- Oui ... c'est pour cela.

�111S T 0']{1.Jl
- Alors, vous ne pouvez pas .... vous ne
,·oulez pas ... oublier?
- Je ne peux pas, dit sourdement Martial.
Le silence tomba entre eux. La servante
allait et venait, emportant les restes du
canard et servant des petits fromages de
Verthis, très estimés dans le pays.
Le curé avait joint les mains sur son
ventre. Sa figure était douloureuse et recueillie. Il regardait fixement son assiette.
Puis il dit en soupirant :
- Ah! mon fils, mon fils, quel mal vous
faites au cœur de Notre-Seigneur !...
Sans y prendre garde et en toute sincérité,
il emploJait les mots et les faç,0ns du confessionnal.
Il continua, baissant la voix :
- Quel mal vous lui faites! ... Et aussi
au cœur de votre vieux curé qui vous a vu
pas plus haut que ça .... Que dis-je? Qui vous
a ·baptisé .... Oui, certes, voilà la plus grande
douleur de ma vie .... La persécution,, le ponton de l'île Madame, les dénonciations
anonymes, ce n'est rien. Mais vous, mon enfant, vous, une si belle âme, ,·ous oublier
jusqu'à aimer celte .... Écoutez-moi. Soyez
raisonnable. Elle est partie, n' e t-ce pas?
Vous ne savez où? ... Vous ne la reverrez
plus? Eh bien, oubliez-la! oubliez.... Faites
tout ce que vous pourrez pour oublier .... Et
puis, songez que la Providence s'est montrée
en celle occasion.... C'est elle qui a permis
tout ce qui vient de se passer, afin ....
- Curé! curé 1... cria Martial dans une
explosion de colère subite, ne dites pas
cela! ... Ne mettez pas la Providence en celle
horrible affaire .... Ce serait injurier Dieu ... .
Non, non, Dieu n'est pour rien là-dedans ... .
Dieu laisse faire les mauvais, quelquefois,
parce que.,.. Non, je ne saurais dire pourquoi.... Je ne comprends pas. .. . Quel mal
fais-je donc à lui el à la religion en aimant
une jeune fille si sage, si pure, si pieuse L.
Non, ne parlons pas de lui ... ni d'elle ... ni
de rien de tout cela ....
Le pauvre Pomerol restait muet dans un
effarement extraordinaire. Il ne s'attendait
pas à pareille violence. Sa douceur habituel1e
et son affection pour Martial en étaient singulièrement remuées. Il ne savait que dire.
- Calmez-vous, mon cher enfant, calmezvous.
Martial se dirigeait vers la porte. Ses regards ardents brillaient dans la pàleur de son
visage. Le curé fut altendri de le voir _si bouleversé. A_h I que n'eût-il pas donné pour
rattraper ses paroles !
Illuslrattons 1k CONRAD.)

- Adieu, curé, adieu. Allons, embrassezmoi.
Les yeux de Pomerol se mouillèrent.
- Yous embrasser! ... Moi!... Ah! monsieur le baron.... Mon cher enfant! Quel
honneur et quel plai ir vous me faites! ...
11 serra le jeune homme dans ses bras,
Ensuite, posant sa main droite sur le front de
Martial, il y traça le signe du chrétien. Puis,
baissant la \·oix, timidement, il dit :
- N'oubliez pas que vous avez fait votre
première communion .... Et pensez que Dieu
déteste les hérétiques.
- Dieu ne déteste personne, mon bon
curé, dit Martial avec douceur el pitié ....
Alors, adieu, adieu ....
Sur la route, Martial croisa un vieux carrosse qui s'en allait cahin-caha, et reconnut
l'équipage de madame de Puyrateau. Martial
mit pied à terre en même temps que le
cocher arrêtait ses chevanx.
- Que m'a donc raconté le marquis? Estce possible? Vous partez? lui criait la comtesse.
- Oui, comtesse, et pour longtemps.
- Faire la guerre ! Quelle horreur 1•.. Et
avec qui, grand Dieu ! Mon cher enfant, quand
on est beau, bien fait et qu'on a votre âge,
c'est une folie!
- Une folie explicable, madame....
- Non, non, rien ne la justifie. Rien, entendez-vous?... Au moins, passez par Paris
avant que d'aller vous faire tuer je ne sais
où .... 11 paraît qu'on s'amuse follement dans
la capitale. Les théâtres sont pleins, le PalaisRoyal est délicieux, on danse chez les directeurs et on jooe chez madame Boonaparle ....
Elle souriait avec ironie et marqua davantage ce qu'elle pensait, en ajoutant:
- ... Puisque, à présent, vous êtes de ce
monde-là....
•
Martial s'inclina sur la main que lui tendait la comtesse.
- Adieu !.. . Adieu !.. . Am usez-vous 1...
Amusez-vous!
Martial, remis en selle, rendit la main à
son cheval, qui prit le galop.
Le surlendemain, à l'aube, madame de
Fonspeyrat quittait sa chambre et s'en allait
- disait-elle à Mïon - à une métairie où
elle avait affaire et où elle passerait la journée. Lucette dormait encore lorsque, un peu
pins tard, Martial quitta Fonspeyrat. Le
jeune homme faillit s'attendrir en voyant le
domestique emporter son léger bagage. Mais
il se contint, malgré que sa pensée évoquât
ses années d'enfance el les plaisirs innocents
qu'il avait goûtés en cette cour, en ce jardin,

sur cette route où, tout petit, il gaminait. n
monta à cheval et, d'une traite, galopa vers
la poste aux chevaux.
Il y trouva le maître de poste en train de
gourmander un valet, le pressant d'atteler au
plus vite l'unique chaise qu'il mellail au service des voyageurs de marque. Assis sur un
banc de pierre, contre l'écurifl, M. de la Mouraine attendait son neveu. D'un geste presque
tendre, il l'accola.
- Mon neveu, dit-il, n'oubliez pas que je
vous ai très sincèrement aimé . .Je vous considère comme mon fils. Il m'eût été bon de
vou,; avoir auprès de mon litlorsque l'in~tant
sera venu pour moi de suivre la Camarde ....
Mais cela est de peu d'importance .... Ce qui
l'est davantage, c'est que vous sachiez dès
aujourd'hui composer votre vie pour en faire
une œuvre sereine el forte .... Peul-être le
moyen que vous employez est-il le meilleur ....
Commencez d'abord de bannir de votre esprit
toute rancune ou colère contre le passé. Outre
que la violence et la haine ne servent à rien
dans la c~nduite des événements, le corps en
est fâcheusement impressionné et l'àme risque
d'y perdre son aplomb. J'aime à penser que,
soldat, vous éviterez la brutalité et que vous
resterez gentilhomme. Assurez-moi au si que
vous conserverez et ne quitterez point le petit
livre que voici. Vous y trouverez mille bonnes
recettes pour tenir votre âme en repos .... Je
m'excuse de vous remettre un volume aussi
fatigué .... Mais c'était mon livre de chevet, je
souhaite qu'il devienne le vôtre. Adieu.
Ce trait mit deux larmes dans les yeux de
Martial. [) les contint, donnant ainsi un gage
de sa fermeté. li se jeta dans les bras du
marquis et demeura un instant sur sa poitrine. Le cocher fil claquer son fouet. Martial
monta en voiture. Son oncle lui tendit une
bourse amplement garnie et s'éloigna vivement sans un mot et sans se retourner,
encore que Martial l'appelàt avec insistance.
La voiture s'ébranla. Les chevaux battirent le
pavé, puis, rapides, passèrent sous un porche.
Brusquement ils tournèrent et prirent la
graod'route. Alors Martial ouvrit le livre qui,
des mains de son oncle, avait passé dans les
siennes. Il en lut les premières lignes :
« C'est icy un livre de bonne foy, lecteur .... ,&gt;
li reconnut Montaigne et se réjouit de
l'aroir pour compagnon de route.
JI tourna la page. Ses regards tombèrent
sur ces mots :
u Par divers moyens, on arrive à pareille
Îln.

»

-

Les mémorialistes, contemporains de lime
de Maintenon, se sont montrés particulièrement sobres de détails concernant le régime
auquel élaient astreintes ses pupilles. Des
témoins étrangers ont été plus explicites à cet
égard, tout particuliêrement l'ambassadeur
que l'électeur de Saxe et roi de Pologne entretenait à la cour de France au début de la
régence.
Êtant donnée l'influence que notre pays
exerçait, en ce temps, au point de Yue ... à
tous les points de vue en général, et la curiosité absolument extravagante des princes et
surtout des principicules allemands de l'époque, il ne faut pas s'étonner que M. de
Suhm, conseiller intime des guerres, ait reçu
de son prince l'ordre de visiter en détail la
maison d'éducation de Saint-Cyr. Dans son
rapport, daté du i.5 mars 17 i 7, ce personnage raconte ainsi qu'il suit les puticularités
de cette visite :

« En arrivant à Saint-Cyr,j'ai demandé une
audience à Mme de Maintenon, mais n'ai pu
l'obtenir, cette dame étant malade et en danger de mort 1 • Ce fut l'évêque de Chartres qui
m'accompagna et me présenta anx deux cent
cinquante jeunes dames. Ces dernières sont
uniformément vêtues de drap brun foncé.
Leur costume consiste en une jupe et un
manteau de cette couleur; un petit bonnet de
toile, garni d'une dentelle étroite et d'un
ruban de couleur, leur sert de coül'ure.
Ces jeunes filles sont réparties en quatre
classes, qui se distinguent par la nuance des
rubans (rouge, bleu, vert et jaune). Les
petits tabliers qu'elles portent sont bordés
des mêmes rubans. Leurs gants sont uniformément jaunes, et &lt;Juand elles vont à la
chapelle, elles metlent par-dessus le bonnet
un capuchon de soie noire.
Ces demoiselles se rendant à l'église, sous
la conduite de leurs maitresses, offrent un
coup d'œil vraiment charmant. Deux classes
entrent de front, sur deux rangs, dont l'un
1. Mme de Maintenon se remit de cette màladie,
Cllr

Et cela lui donna quelque espérance.

( A suivre.)

aux demoiselles de Saint-Cyr

LomsE CHASTEAU.

elle mourut seulement &lt;leux nns plus larrl (17 Hl).

1717 -

tourne à droite et l'autre à gauche, pour
prendre place dans les bancs ; ensuite, elles
foot face à l'autel, puis à un crucifix:; elles
e signent, se mettent à genoux, se relè,·ent
puis s'assoit'nt. Tous ces mouvements s'exécutent en cadence.
Ala fin du service religieux, pendant lequel
les voix claires de ces jeunes filles avaient
exécuté des chants très harmonieux, lasorlie
de l'église s'effectua d'après le même cérémonial que l'entrée. - Après quoi, l'on me
conduisit au réfectoire. Les jeunes filles
étaient assises à deux grandes tables, où
leurs surveillantes avaient également pris
place. Â l'extrémité de la salle, une table
particulière était réservée à la directrice et à
ses adjointes; au milieu se tenait une demoiselle qui faisait la lecture. Le couvert
offrait un aspect de grande propreté. Chacune
de ces demoiselles avait devant elle une
assiette pleine de soupe, une timbale remplie
d'eau, une petite assiette de poisson; il y
avait, en outre, un saladier pour deux.
Ensuite, on me fit voir la salle de récréation. C'est là que se tient habituellement
Mme de Maintenon. On y cause, on y travaille,
on y récite des poésies ~t l'on y représente
des dialogues et des comédies saintes.
Après cela, nous avons visité les quatre
classes. Dans toutes, les jeunes filles étaient
assises à différentes tables, dont chacune était
présidée par une maîtresse, et, suivant leur
âge, elles écrivaient, lisaient ou se livraient à
des travaux (d'agrément). Â côté de chaque
salle de classe se trouve un dortoir, dont la
disposition est uniformément la suivante :
Les lits sont individuels, garnis de rideaux
rouges, bleus, verts ou jaunes, suivant la
classe, el séparés les uns des autres par des
intervalles convenables. Chaque salle est
chauffée par une grande cheminée de milieu
el éclairée par un certain nombre de lanternes qui brûlent tonie la nuit.
Ces demoiselles ont eu 1a gracieuseté de me
réciter quelques dialogues et de me repré2. M. de Suhm a vouJu dire : c dnns IC'S bras de
~es filles, (acte IT, _cène VII).

senter un acte d'Estfte1·. Une jeune personne,
d'une_ be~uté. accompli~, tenant un sceptre à
la mam, JOuart le rôle d Assuérus. J'ai obserré
que toutes aYaient une prononciation remarquable. Aussi, lorsque Esther tomba évanouie dans les bras de la garde 1, je ne pus
retenir mes applaudi,;sements.
Ensuite, certaines de ces jeunes filles reprirent leurs ouvrages; les autres, au contraire, se livrèrent à des jeux variés, offrant
un ~?UP d'œ~ qui nous parut angélique.
L 10firmer1e, la pharmacie, la cuisine, la
dépense et les jardins que nous visitâmes
éta~ent tenus avec le plus grand ordre. Il est
certain que l'entretieb de la maison coûte par
an 20~000 livres, somme dans laquelle sont
comp~1s Jes 1 000 écus de dot que reçoit
toute Jeune fille quillant l'établissement. (Il
y en a une vingtaine par an.)
On n'admet ici que les demoiselles nobles
~gées, de . plus de sept ans. Elles y resten~
Jusqu à vmgt ans accomplis; à leur départ, on
leur donne - en plus des mille écus préci tés - des vêtements, du linge et cinquante
écns pour leurs frais de voyage. CeJles d'entre
ell~s qui manifestent l'intention de prendre le
voile peuvent rester leur vie durant à SaintCyr ou entrer dans un autre couvent. En ce
cas, elles reçoivent aussi la dot de mille écus .
Une immense bande de parchemin contient
la généalogie de toutes les personnes admises à Saint-~yr. Elle est destinée à prouver,
après des s1ecles, la noblesse des anciennes
élèves.
Mme de Maintenon est la seule de toute la
maison qui ait le droit de porter le ruban
noir. Elle a marié très avantageusement un
nombre considérable de ses anciennes élèves.
J'ai trouvé au nombre des pensionnaires
de Saint-Cyr une demoiselle de Kœnirrsmark, une jeune .fille très intelligente que0 1e
feu roi (Louis XIV) avait Fait admettre à ce
couvent. )l
Le conseiller intime de Suhm donne encore
d'autres détails - sans intérêt pour nous sur cetle famille de Kœnigsmark.

P.

DE

PARDIELLAN.

�.

'

MADEMOISELLE

DE

LAMBESC

ET SON FRÈRE, LE JEUNE COMTE DE BRIONNE.
J· TALLANDIER
LIBRAIRIE lLLUSTitl:E

Tableau de ~ATTIER. (Collection LA CAZE, ;\lusée du Louvre.)

75, RUE ÜAREAU, 75
9LRIS ·:uv- arron11' .1

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Tallandier, Jules, Creador</text>
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                <text>Historia</text>
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                <text>Crónicas</text>
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                <text>Publicaciones periódicas</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>20/04/1911</text>
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                <text>Fondo Alfonso Reyes</text>
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                <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Escritores franceses</name>
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        <name>G. Lenotre</name>
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                    <text>"'--':;:---~-::: --=--==-=:-: :~-=--==-=-=-=-=-==-==--==-==--====-:: :-: : --.. r-.~~========;~=s:!

1-l1S T 0'1{1.Jl
tar du ~ jeune homme innocent ». Des papiers trouvés sur lui, il était résullé qu'il
n'éLait ni \füller, ni Rosen, etc., etc., mais
bien 1c premier-lieutenant prussien de Sanlha, dll régiment de Slol'kbausen, el ceci
n'avait pas mm,1ué d'in•pirer au hailli de
nouveaux scrupules et ridée de remellre le
prisoonin aux mains de l'autorité m1li1aire.
A la suite de quoi M. de Santba ful donc
confié au poste prini:ipal de la vilJe, qui était
commandé par un officier.
Pendant que les magistrat ai aient mené
ces enqnêtes s1wcessives, Je menu personnel
policier de leur suite n'était pas reslé inactif,
car il avait découvert dans un recoin du l,ateaa le domestique du lieutenant, un nommé
Emerschkowitz, qui s'était prudemment caché. Soumis à un interrogatoire, cet indi1·idu
déclara « être depui. quelque temps au serTice de M. de Saotha, mai a1·oir été prêté
par lui, pendant un mois, au lieutenant de
Sacken el n'avoir repris ses Conclioo auprès
du premiP.r que peu de jours avant son départ de Breslau . .. . En cours de route, son
maitre était allé chercher une dame qu'il
avait ramenée au bateau en disant que c'était
sa femme .... A Dresde, son maître lui avait
donné l'ordre d'acheter une bouteille dt:
sang ... 1&gt;, etc.
Le bailli, tout enchanté de n'avoir plus à
s'occuper de rien, puisque la princesse avait

LB
élé rendue à la liberté et son compagnon remis à la garde de l'autorité militaire, entra
dans une fureur abominable à la vue d"Emerschkowitz amené par les poliders qui s'imaginaient avoir fait merveille. Bon gré mal
gré, il fallait donc prendre une décision à
son sujet, et elle fol moins nalurelle que
simple : le domeslit1ue fut enfermé à la
prison.
Le 11 septPmbre, le bailli reçut l'ordre de
prendre des information concernant la princesse et de faire savoir ce qu'elle était devenue. Dès onze heures du malin, il répondit
que le même jour, à huit heures, eUe était
partie en « Exirapost &gt;&gt;, se rendant à Eilenburg. Le 16, il Iut avisé d'avoir à se faire
Livrer par l'autoriLé miliLaire le lieutenant de
Santha, de le faire incarcérer à la prison civile et d'instruire son affaire. La bonne étoile
de l'amlmann lui évita celle corvée, attendu
que l'autre avait pris la clef des champs dans
la nuit du i~ au 14.
Le bailli, qui décidément n'aimait pas les
bisLoires, se garda bit&gt;n de porter aussitôt Je
fait à la connaissance de ses snpérieurs. il
n'en rendit compte qu'à la date du 2 octobre,
ajoutant incidemment qu'à défaut du Jieut.euant il avait enrore entre les mains « une
culotte, du linge et différents objels appartenant à ce dernier, ainsi que le valet Emerscbkowilz ». La mise en liberté de ce mal-

heureux ne fut prononcée qu'un mois plus
lard. Restaient la culotte, le linge, etc., etc.,
au sujet de quoi ~I. de Sanlba écrivit nombre
de fois au bailli, sans que celui-ci, fidèle à
ses habitudes, se donnât la peine de lui répondre, à plus forte raison de lui resLituer
son bien.
Enfin, en novembre {801, le sénateur
Schulz. a,•ocat-conseil de Mme de Hohenlohe,
ayant fait parvenir à qui de droit le montant
des îrais occasionnés par l'avenlure en question, l'amtmann fut autodsé à remettre la
fameuse culotte et le reste au lieutenant de
Bose, qui se chargea d'expédier le tout à son
camarade de Santba.
Le dossier de Dresde n'en dit pas plus long
ur cette affaire, mais il est de notoriété publique que le divorce entre le pri•nce et la
princesse rut prononcé à la fin de l'année f 799.
D'autre part, le général de Wolzogen raconte
dans ses Mémoires que l'héroïne de ce récit,
après avoir passé quPlque temps à ~fagdebourg, s'était fixée dans le Mecklembourg el
avait épousé ~L de Sacken.
En revanche, à partir de novembre {80L
toute trace de M. de Sautha disparait. Désormais rentré en possession de sa culotte, il
vécut, selon toute apparence, à la façon des
peuples heureux. Peut-être aussi fut-il balayé
par la tourmente d'léna, si fatale au prestige
militaire de M. de Hohenlohe?
P.

LA. VIE ET LES MŒUl&lt;S A.U

XVII•

SIÈCLE. -

LE REPAS DE F.A.IIULLE. -

DE

"LisEz-Moi" u1sroRIQuE

PARDIELLAN.

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LORD PHILIPPE II
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ÉDITEUR

3 3e fascicule

Sommaire du
PAUL DE :\loRA • • • •
PRTNGE DE J OINYILLE .
Pru;..CE OE Lrmrn . . .

ARV.ÈDE BAR!:&lt;IE. • • •

3l'"• nu IIAussET . . •
GÉN!';RAL OE MA!lBOT
D' MAX BILLARD • . •

.
.
.
.
.
.

Van Dyck et Charles I " . . . .
Vieux souvenirs ( 1830- 1833) .
Chez M. de Voltaire . . . . . .
La duchesse du Maine. . .
Fr!re~ et sœurs . . . . . .
Memo1res . . . - - .. .
La mort de Talleyrand .

1
~

13
l.j

11:l
19

27

(5 avril

(XIVe arrt).

TQII ).

Les dernières amours de la comtesse du
Barry . . . . . . . . . . . . . . .
,W• Pm LIPPE DE 3L\ssA. Monsieur Thiers . . . . . . . . . . .
L'-CoLONEt. PARQUIY .
Souvenirs de gloire et d'amour. . .
LOUISE CH .\STEAU . .
. Ames d'autrefois . .. .. . . . . . .
ITENRY RnuJoN . . . . . Madame Vigée-Le Brun . . . . .
PwL GAULOT. . .

. .

de /'..Jca:1e1nie Française

ILLUSTRATIONS
o' APRÈS

PARIS

29
3,
36
3q

4'?

PLANCHE HORS TEXTE

LES TABLEAUX, DESSINS .E T ESTAMPES Dl! :

'l'IRÉ-E EN CillAÏltU :

AUBERT, BE.WYAflLE'T, BELLENGÉ, llrA.RD, Boult.LO:-!, BRUNF.LLIÈRE, CHAVANE,
CHOLET, CoNR,I.D, CouRT, LJES~IARAIS, Â..'llî, Dmu, DROUAIS, F. GRENŒR, PRlNCE
DE jOlNVILLE, Cil. LAN&lt;lLO IS, AC)!. LEFÈVRE, LEPAUTRE. }1AUZAISSE 1 2\IEISSONIE~ .
ÜUTHIVAITE RoBEKT-F'I.El1 RY, fONCI . ANT. TuOUVAIN, VAN DvcR , VÉRITE,
CARLE VERm, H ORACE v~.R'.llET, }l'"' V!GÈE-L E BRUN.

LORD PHILIPPE lI WH _\RTOX
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Avril parisien. - ANDRÉ l..lCIITE. 'BE RGER. Le petit roi.
PAUL AREXE.

Flânerie dans Rome. - J. MAR:'\!. Par amour. - COLETTE \VILLY. Le dernier
feu. - RENÉ .ll!AIZEROY. Le boulet. - PAUL Bll.HAUD. Jmpression d'avril. Guv DE MAUPASSA;s;T. Une vie. - HENRI LAVE DA!\, de l'Académie Française.
• Oiseaux de paradis •· - ANDllÉ TIIE "RIET. Le rouge-gorge. - LÈO:; DE
TINSEAU. Un malheur est vite a.rrivé. - ,\I JGuEL ZAMACOiS. Le potin. BRlEU'X, de l'Académie françai e. Les trois filles de lll. Dupont.

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2o

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Van Dyck el Charles

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LES Cl:'\Q ENFANTS DE CliARLES

SU~P'R_1ME ME~VEILLEUSE

Les oirconslanccs dans les11uelles Van Dl'ck
Îllt appelé à dcrnnir le peintre atlitn\, le por-

traitiste officiel du roi d"Angleterre el de sa
cour, n'offrent pas seulement en elles-mêmes
un intérêt spécial au point de vue « petite
llisloire o : elles montrent aussi de c1uelle
façon se constituait en bloc, dès le xv11• siècle, et par les soins d'un intermédiaire avisé,
une collection de cheis-d'œavre de l'art.
Notre temps el les plus puissants des souverains actuels, les rois de l'argent, propriétaires de merveilleuses galeries formées de la
même manière, n'ont, à cc dernier égard,
comme on le wrra, rien inventé.
Donc, lorsqu'en décembre 1627 on apprit
à Londres la mort du ùuc de Mantoue, le
V. -

HISTORIA, -

Fasc. 33.

musicien Nicola Luniere, maitre de chapelle
du roi Charles }cr, partit en Ioule hàle pour
l'llalie. Cet homme joignait aux qualités professionnelles qui lai avaient -valu l'avanta- •
geuse silualion qu'il occupait, un goût très
vif po~r la peinture et la gravure; il s'y
essayait même en amateur, mais possédait,
pour juger les œuvres des autres, plus de
~cns critique que, pour réaliser les siennes,
il n'avait de talent. Une première fois déjà,
en 1625, comme mandataire du roi, qui, lorsqu'il s'agissail de tableau.1 1 Caisail de lui son
expert et son conseiller, il s'élait, outreruonls, rendu acquéreur , moyennant 15. 000 li,·rcs sterling (350.000 francs), de tout un
ense mble de toile~ dont s'enorgueilüs aient

maintenant les colleclions royales. Celle fois,
il y a\'3il à conquérir les trésors artistiques
dont la mort du duc de &amp;Jantoue faisait héritier le cluc Ferdinand de Nevers : des MichelAnge et des Guido Reni, des Jules Romain et
des André del Sarte, des Titien el des ~fantegna, des Tintoret et des Corrège, une madone da Sanzio que le duc avait payée d'un
marquisat rapportant 50.000 écus, et nom1.tre d'autres œuvres prestigieuses.
Aidé par Daniel ys, secrétaire de l'ambassade anglaise à Venise, Laniere conclut,
en février 1G28, un premier marché, et fait
pa ser en Angleterre la fleur de l'admirable
collection. Puis on engage de nouveaux pourparler., en vue de fairu prendre la même

�r-

111S TO'J(l.Jl

roule au reste des toiles el au.x marbres. Le
mécontentement hautemenl e1primé des Mantouans fait traîner l'affaire en longueur. Elle
n'en aLoutiL pas moins, à force de négociations patiemment el adroitemenL menée• .
puisqu'en juillet l63t, Charles I"' igne l'ordre de paiement, qui. représente au total
f8. 2XO füres sterling, l 2 shellings, 8 denier ·, soit 460.000 franc~ environ.
Laniere, d'ailleurs, ne devait pas se borner
à enrichir les domaines royaux des chefsd'œuvre venus d'[talie: il allait en outre offrir
à son roi un grand peintre venu des Flandres.
Se trouvant sur le chemin de Van Dyck,
notre musicien s'était dit que, s'il ne pouvait
pas prétendre à l'immortalité par sa musique,
ou sa peinture, ou sa gravure, il avait un
moyen de se faire immortaliser physiquement : c'était d'obtenir d'un artiste tel que
celui-là de fixer son image sur la toile. Van
Dyck y consentit. Mais le rêve de son modèle
ne devait trouver dans l'œurre qui en résulta
11u'unc réalisation qua~i \iagère, car le portrait
est depuis longtemps perdu. Du moins l'arti ·te
allait trouver dans cette rencontre avec le
mandataire du roi Charles Jer une orientation
nouvelle de son existence. En etfel, Laniere,
à son retour, ayant placé le tableau du jeune
mailre flamand sous les 1eux de on ourerain, celui-ci ne continl pas son admiration
pour le magistral talenL qui y éclatait, et manifesta son désir d'allirer Van Dyck à sacour.
Une première fois, dès sa vingt cl unième
année, Antoine Van llyck arait été appelé en
Angleterre. C'était sou le règne de Jacques {"r, en 1620. Uais ce roi-là, dont la
prédilection allait aux Lclles-letLres, ne se
passionnait guère pour les arts plastiques. Le
jeune peintre n'avait pas considéré comme
une base suffisante de forlune la pension
de iOO livres sterling que Jacques fer lui accordait. Aussi a,•aiL-il, au bout de quelques
mois, quillé l'Angleterre à peu près sans es1.-'rit de retour.
Lauiere parvint, douze ans plus tard, à le
Caire revenir sur l'impression médiocre que
ce premier séjour lui avait laissée. El Van
D~·ck n'eut qu'à se louer de s'être rendu aux
raisons de son nouvel ami. Toutes les satisfactions, morales et pécuniaires, l'attendaient
ca effet à la cour de Charles Ier. Dès qu'il y
arriva, le roi intervint en personne pour lui
procurer wie demeure digne de lui. Cette
préoccupation est démontrée pa~ une pièce
que l'on garde aux archives de l'Etat, el qw,
écrite sous la dictée du souverain, est intitulée : a Choses à faire. &gt;&gt; On y relève celle
note : « Parler à Jnigo Jones d'une maison
pour Van Dyck. 1&gt; Cela suffirait à indiquer
quelle importance Charles I" donnait dès lors
à ce qui pouvait intéresser le bien-être matériel du peintre devenu son hôte; car, pensons-nous, il n'y eut guère d'exemples qu'un
monarque poussàL la prérenance pour un
"rand artiste au point de se faire tout spontanément son fourrier . Cependant, pour on
ne sait quelles raisons, le projet que Char-

les Jer caressait à ce moment n'aboutit pas.
Van Dyck e \Ït simplement réserver une
résidence urbaine dans l'ancien cou,·enl de
Dlackfriars, en même temps qu 'une maison
des champs dans un ,•illage du comté de
Kent, Eltham.
cc Le peintre flamand venait d'entrer dan
la plus belle partie de sa carrière, dans ce
qu'on pourrait appeler ses années d'or, dit
l"écrh·ain Allred Michiels, a qui l'on doit l'une
de3 biographies les plus complètes qui aient
été tuiles de Yan llyck. Sa noblesse élégante,
les termes choisis dont il se servait, ses manières distingué9S, ne pouvaient manquer de
plaire au lils de Jacques l"'· Charles lui montra une faveur exceptionnelle, car il n'avait
pas moins de SJmpathic pour l'homme que
pour l'artiste. Souvent il 11uit1ait dans sa
barque son palais de White-Hall, remontait
le lleuve jusqu'au monastère de Dlackfriars.
eL allait oublier, en causant a,ec le maitre
anversois, les graves que Lions de la politique .... Il lui donna des conseils pour sa fortune. JI fixa au prix de 100 livres sterling.
ou 2.500 francs, les portraits en pied qu 'il
fera.il de sa personne, de :;o livres sterling
les portraits à mi-corps., .. Par un acte du
17 octobre 16:i3, il ini a signa un revenu
de 200 livres sterling ou 5.000 francs. »
Au bout de !roi · mois, le :, juillet 1632, il
l'avait nommé chevalier, cl lui avait fait en
outre présent d'une chaine d"or à laquelle était
suspendu on portrait entouré dt: diamants.
Charles [cr recourut de faroo presque constante au pinceau de Van Dyck. On ne connaît pas moins de dix-oeuf portraits de lui el
dix-sept de la reine, sans compter nombre de
toiles où figurent, par groupes plus ou moins
complets, les enfants du couple royal. Dans
le tableau, consacré à ceux-ci, que reproduit
Historia, c'est le futur Charles Il qu'on peut
,·oir au centre, la main droite appuyée sur la
tête d'un énorme chien. A la droite du petit
prince ont les princesses Marie et Élisabeth;
à sa gauche, la princesse Anne el le futur
Jacques U.
olre musée du Louvre possède, on le sait,
un des portrait du roi, qui se peut considérer comme un des cbefs-d'œuvre de Van
llyck. Madame Campan, dans ses lllimoires,
nous dit comm!lnt l'admirable portrait est
passé d'Angleterre en France : &lt;&lt; Sous prétexte que le page qui accompagna Charles 1cr
dao sa fuite Lon croyait alors, par anachronisme, que le tableau repré entait la fuite de
ce roi ] se nommait Barl'y ou Barrymore, on
lit acheter à Londres, à la comtesse dll Barry,
li! beau portrait que nous avons à présent
dans le Muséum. Elle fil placer le Lableau
dans son salon, et, quand elle voyait le roi
incertain sur la mesure qu'il avait à prendre
pour cas cr son parlemenl et former celui
qu'on appela le parlement Maupeou, elle lui
disait de regarder le portrait d'un roi qui
arait n;cbi devant son parlement.... )) La
du Barry le paya 24.000 livrns de France. Le
peintre, lui, n'avait touché, pour celle toile

illlportante, que le · 100 lilre sterling pré,•ues par le tarif de :,(JO rosai dicnt.
La production, de,enuc con~idéralilc, de
Van Dyck nt: c limitait pa~ d'ailleurs aux
effigies royales, aux portraits de priocts el de
princesses du sang. C'était il c1ui, dans l'aristocratie, poserait devant le jeune pei1ilre aurersois. Et cet engouement justifié pour uu
des plus beaux peintres qu'on ail jamais connus, lui a permis de jalonner sa roule d'innomlirables chefs-d'œuvre. Parmi ceux-ci, il
en est un qui e détache de l'ensemble par
un charme tout particulier. C'est le portrait
d'un fils de noble se, lord Philippe li Wharton, à l'âge de dix-neuf an , c&lt; précur eur
lointain, comme l'a fort bien dit un critique,
M. Louis Thuilliez, de::: fètl's n-alantes el des
pa::-toralcs de Watteau, fin comme une grande
jeune fille, avec les yeux chargé de songe, et
on ne ~ait quoi, dan~ son pâle ~ourire, d'inquiet el de délicieu cment troublant. Ou dirail que Yan D)·ck a franchi d'un coup d'aile
le , 1•11c siècle, qu'il 'esl arrêté au n111'' pour
rueillir la fleur de sa grâce, et que, reprenant son vol, il e L venu, incompar,Lblc de
jeunesse et de maiLrisc, se mêler aux plos
raffinés et aux plu moderne de nos poètes
cl de nos peintres contemporains. »
Aotoiue Vau Dycl.., lorsqu'il exécuta une
telle œuvre, où l"on peut le Yoir en parfailc
posses ion de sa technique admirable, était
dans le plein épanoui scmmt de son rréaie.
tln était en droit d'{!spérer que, pendant de
longues années encore, il produirait che!sd'œuvre sur chefs-d'œune. Mais l'avenir lui
était mesuré. Son existence de laheur acharné
s'était doublée d'une Yic de grand ·eigneur
"alaot el prodigut:. li s'épuisait à travailler,
~ans un moment de répit, pour faire face
aux dépenses d'une maison devenue lourde;
il s'épuisait au5 i pour répondre à l'ardeur
sensuelle d'une maitresse a1folée d'amour,
Margaret Lemon.
Une fois do plus, le roi Charles se. manifes ta pour Van Dyck comme un ami all'eclucm: el vigilant. .Afin de soustraire le peintre
à celle passion dévoratrice, il lui fit épouser
la jolie descendante d'une illustre famille
d'Jtcos c, ~fary Rutbven. Le mariage se célébra en 161,0. Le calme &lt;Jue Van Dyck devait
y trouver \'enait trop tard. On le vit de jour
en jour s'affaiblir. La phtisie s'empara de son
organisme débilité. Comme homme cl comme
arlisle, il n'était plus, à quarante-deux ans,
que l'ombre de lui-même. Et quand, le 1"' décemLre 1641, Mary Rnthven mit au monde
un enfant, le père n'avait pins que huit jours
à vivre.
On l'entena dans la cathédrale de SaintPaul. Il n'y devait pas trou\'er le définitif
rrpos. Vingt-cinq ans plu tard, en effet, un
terrible incendie détruisait l'édifice. De la
dépouille mortelle de Van Dyck il ne restait
plus rien, mai il lai~sail un nom glorieux
et des œuvres qui à jamais lui marqueront sa
place, une place d'honneur, parmi les grands
maîtres de la peinture.
PAUL DE

illORA.

P~INCE DE JOINVILLE

+

Vieux souven1•rs
1830-1833

C'est pendant mes année de collège qu'é- rasse qui s'étend au-dessus de la Galerie empila dans le parterre où était le canon de
clata la révolu Lion de 1 50. J'avais douze ans; d'Orléans·. Les femmes y circulaient décolmidi et y mit le feu. li fallut appeler la
j'étais par conséquent beaucoup trop jeune letées tant la nuit était belle et chaude,
troupe, faire évacuer le jardin, el celle prepou_r en apprécier_ le caractère politique el éclairée comme en plein jour par des illumi- mière scène de désordre public, nouvelle pour
octal. Je me sounens seulement qu'elle me nations ébloui sanies. La cour du Palais- moi, me remplit d'étonnement et aussi de
cau_sa. une surprise profonde. N'ayant jamais Royal était fermée, mais une foule immense colère.
assiste à aucun
désordre, je n'ima!!ioais
pas remplissait le jardin et tâchait de voir cr.
•
0
Peu après celle fête, sun-inl la prise ù'.\1cc que pouvait être une rérnlution. J'avais qu"elle pouvait de la fête. Je courais dcvan l
ger, un acte de puissance nationale, de politoujours vu le roi et la famille royale l'objet Charle X pendant qu'il faisait celte prometique courageu e el préroyante, un Lrillant
d'un respect qui ne s'est, du reste, jamais nade et je le vis s'avancer avec sa taille droite
fait d'armes accompli sous le drapeau Liane,
démenti, et j'étais à cent lieue de penser el son air vraiment ro al vers le parapet de
qui ei'tt dù exciter l'enthousiasme, resserrer
qu'on pùl les chasser. Mais il est certain que la terrasse du r,lté du jardin. li agita plules liens eolre la France et son lloi , réconciles commencements de l'année i850 ne res- sieurs fois la main pour saluer la foule, qui à
lier la nation avec le vieux &lt;lrapc•au. li n'en
semblaient pas aux années précédenle el celle pelite distance el avec l'éclat des lufut rien. La prise d'Alger fut accueillie comme
qu'il paraissait y aYoir quelque chose dans mières devait parfaitement le reconnaître,
une nouvelle ordinaire, les regrets pour le
l'air. Au collège, même parmi les petits, on non seulement ;'t :'!'S traits, mais à son grant1
drapeau tricolore restèrent aussi vifs. C'ei.t
répétait beaucoup de propos singuliers; nos uniforme de colonel-général de la garde, cl
que la tribune et la presse, la presse surtout,
précepteurs, affiliés à la presse, étaient, au cortège qui l'entourait, mais il n'y eut ni
le plus puis ·anl instrument de destruction
comme on disait alor , dans le mouvement cris de : &lt;c Vive le Roi 1 » ni cris hostiles. La des temps modernes, avaient fait leur œuHe.
et ne cessaient de parler politique. Où n'en foule houleuse s'agita seulement un peu plus, Les jours du gouvernement de la llestauratioo
parlait-on pas1 C'était une maladie. On se en faisant entendre ce brouhaha qui s'élève étaient comptés; on n'avait rien à lui reprorappelle le mot de M. de Salrandy, lors de la un jour de feu d'artifice, quand éclate une cher : au dehors, comme au dedans, il avait
fête ljUC mon père donna au mois de mai au belle pièce. Un dernier salut de la ma.in, été assurément le meilleur des régimes &lt;Jui se
Palais-Uoyal, en l'honneur du roi de Naples, accompagné d'un : « Bonjour, mon peuple! &gt;&gt; soient succédé depuis i7 9. Mais il a,aiL
mon oncle et parrain: c, Une fête Ioule napo- que le Roi dit moitié érieusement, moitié voulu gourerner en bon père de famille, pour
litaine, Monseigneur, car nous dansons
sur un volcan. » Fête route napolitaine
en effet, non seulement à cause de la
pré.rmcedes souverainsdes Deux- iciles,
de la beauté idéale de la nuit, mais au si
à cause d'une tarentelle, sorte de ballet
dansé au milieu de la soirée par madame
la duchesse de Berri et une trentaine des
plus charmantes jeunes femmes du faubourg Saint-Germain, en costume napolitains, au milieu desquelles je revois,
Ioule gràce et élégance, ia ravissante Denise du Rourr, bientôt comtesse d'Hulsl.
A celle tarentelle succéda une polonaise
conduite par le comte Rodolphe Appony
el la duchesse de Rauzan, superbe en
bleu et or, danse plus grave, exécutée
par de nobles seigneurs et dames, tous
en costumes hongrois, escortés de pages
porta~t l~urs bannières. Qui l'emportait,
po~r 1aristocratique beauté, des femmes
q~1 prirent part à ces deux quadrilles,
c est ce 11u'il aurait été bien difficile de
dire: la race était dignement représentée.
BAL AU P..u,AIS·ROYAL. Dessin du PRINCE DE ]O!XVfL LE,
~ ~amille royale, Charle X en tèle,
(De gauche il droite : Capitaine des gardes. duc d"Orléans, Cha rie~ \'., prince de Joinville, d uc de Chartres,
1\1. de Salvandy, 11\mc de X .... )
assistait à cette fête splendide où toutes
les supériorités étaient réunies, toutes les
cla~ses représentées et où la cordialité semblait plaisam[JJ.ent, et Charles X s'en alla. Je ne
le bien de la France dans le présent, pour sa
umverselle. Après l'entrée des quadrilles cos- &lt;levais plus le revoir. Presque immédiategrandeur dans l'avenir, et résister aux assaut
tumés, le Roi alla se promener sur la ter- ment la foule prit les chaises du jardin, les
des déclassés, qui ne voyaient en elle qu'une

�V1EUX SOUVENl~S - -~

111ST01{1.Jl
ferme à exploiter. On l'aYaiL démoli pièce à
pièce, comme on d~molit Loul depuis cent ans,
au nom de 1',is el de prinl1ipcs qui dissolvent

nom~ pour les aroir entendu_ citer parmi
ceux: des conservateurs ardents appelés alors
les ultras. L'un d'eux, M. de Vitrolles, aUira

lions, Nemours cl moi, à partir pour Je collège, qucl'lu 'un ounil la porte el jrt~ à nos
préœpteurs ces mots : c1 Le coup d'Etat est
nu Afonileur. - Comment? - Oui! Les
Ordonnances. &gt;&gt; 11r quoi nos précepteurs
coururent au salon de famille où nous les
suivîmes. Nous ) tromâmes mon père assis,
comme anéanti; il tenait le Moniteur. En
,·oyant arri\"er les précepteur$, il leva le bras
rn• l'air arec désespoir el le laissa retomber.
Au bout d"un silence pendant lequel ma mère
mrUail Cl'!\ messieurs rapidement au courant,
mon père dit seulement: « Ils sont fous! »
puis, après un noureau el long silence: « Jls
rnnt se faire exiler enrorc ! Oh! pour moi, je
l'ai di'&gt;jà ~té drux fois! Je n'en veux plus, je
rc~le en France! &gt;&gt; Je n'en entendis pas da' vantage, parce que l'heure du collège était
arrirée el que nous montâmes en voilure,
mais ces paroles de première impression me
sont restées gravée dani; la mémoire.
'olre journée du collège se passa comme
à l'ordinaire, mais le lendemain '27, quand
nous re,iomes de Henri IV, il était facile de
, oir qu'une grande agitation rrg-na.it dans
l'aris. L'école de nat.ation Dcligny, au coin du
quai d'Orsay, où, suivant l'usage, nous allàmes, :iprès la classe, prrndre notre baio,
était pleine de jeunes grns qui discutaient,
péroraient et racontaient les incidents vrais
E~TREE DE L'.IR~IÉE FRANCIISE A ALGER (5 JUILLET 1830).
ou faux de la journée . Les troupes occuGravure de CllA\"lu'Œ JEONE:, a'Jprès un. taNeau .tu M11see de Versailles.
paient la plare Louis XV, aajourd'hui place
de la Concord~. 11 y avait un régiment de la
tout gouvernen,ent el rendront liienlûl toute mon aLLention par une longue conversation garde à pied, no bataillon sui~&lt;', les lanciers
~ociété impo sible. L'heure du: &lt;&lt; Ote-loi de q11'il eut avec mon père pendant un enlr'- de la garde, l'arLillei;ie de l'gcole milila irr,
là que je m'y melle », le seul Lml sincère de adc. ~I. de Vitrolles a depuis raconté dans troupes superLes, les plus hdles que j'aie
nos révolutions successives, de quelt1ue dé- ses Jfimoires celle conversation cl la comic- mrs en ;mcnn paJs et dont les gardes à pied
guisement qu'on l'affuble, allait llientùt Lion 'JUÏI en rapporta de l'horreur 'lue l'id1:e :iuglaises pourraient seules, aujourd'hui,
sonner.
d'une ré,·olutiun nouvelle inspirait à mou donner une itlé!'. Officiers animés au plu ·
Le 21&gt; juillet, nous avions Lous diné à père. Ils n'avaient dill'ùé 11ue sur les moyens !mut degré de l'esprit de corps et du d~vouoSaint-Len, chez monsieur le du,: de Bourbon,
un vieux cou in, qui ne se mêlait pas de politique, el qui menaiL une grande et belle
existence à Chantilly et à Saint-Leu, sans
venir jamais à Paris autrement qu'en pa sant,
bien qu'il -y possédât le charmant palais qui
porlt) son nom, le palais .Bourbon. Sa grande
passion élait la chasse où il excellait, et mon
père, en lui abandonnant la chasse à courre
de toutes ses forèLs, s'en était fait un ami. Il
-y avait encore une autre raison à celle cordialité et peut-èlre la principale: c'est que
mes parents avaient consenti à recevoir la baronne de Feuchères, qui exerçait sur monsieur le duc de Bourbon un grand empire,
mais qui n'élait pas admise à la cour. Je vois
encore ce beau vieillard à la parole brève, au
profil où le type de la maison de Bourbon
élait si vivement accentué, avec sa chevelure
Llanche et sa queue, son habit bleu boutonné d'où sortait un jahot, et son pantalon
toujours beaucoup trop court laissant voir
des bas blancs. Le soir dont je parlais, il -y
avait grande réunion à Saint-Leu, grand diUNE LIÉROÏNE DE: BARRICADE. Desst,i au PRINCE D.E JOINVlLLE.
ner, puis comédie de société, jouée par madame &lt;le Feuchères el les gentilshommes de
monsieur le duc de Dourhon. Dans l'assis- cle l'éviter. Lequel des Jeux avait raison? ment chevaleresque; vieux solls-officiers, dont
tance, des officiers de la garde ro)"ale et nomNous l'entrâmes le soir à Neuilly el le len~ lieaucoup avaient ,,u les guerres de l'Empire,
bre de personnages dont je connaissais les demain 26, au moment où nous nous apprê- commandant à des soldats vigoureux, jeunes

d'âge, mais vieux. Jïnslruction, de Jiscipline
et tout fiers de porter les plus charmants uniformes : telle était la gnrde royale. Que dire
aus i de ces superbes bataillons suisses, par
tradi1ion séculairc, l'infanterie Ja plus solide
du monde. Ces magnifiques troupes, qui auraient pu rendre de si grand. . ervices à la
France sur le champ de bataille, allaient Jis-

de Notre-Dame sonnait le tocsin; nous n'alIàmcs pas au collège, bien entendu. Mai$ Je,
maitres qui donnaient des leçons à mes sœurs
vinrent à Neuilly, et par eux- on apprit surccssivement ce (LUÎ se passait dans la ca11it.ale;
toutes les rues couvertes de barricades, la
troupe sur la défensiYe, le drapeau lricolorr
partout arboré.

Le premier élaiL celui d'une ardente s)'mpaLhic pour nos soldats engagés dans la lutte,
pour tes 11auvres soldats, la vraie France, le
nai peuple, obéissant am plus nohle- mo1.iiles, l'honneur, Je devoir, en opposition à la
populace, dont l'cmie et lc&gt;s mauvais insLincls
étaient déchainés par une poignée d'ambitieux.
Aus,i n·eûmes-nous de repos que lorsque tout

Cllcbé BTaun et C".

LE

nue ll'ÜRLÉAXS PARTANT Poun L'HûTEL DE VtLLE (3 1 JCILLET 1tl3o). -

TJ/;t/e,:w

d'IIORACE \ ER~ET. (i\Jmée Je

parailre en deux: jours : je les royais aus. i
Le 29, la lutte se rapprocha de nous : un
pour la dernière fois.
boulet viol en sifllanl s'abattre dans le parc.
l1rès Je la porte 3laillot, nous renconlràmPs D'après les dires des gens échappés de Paris,
madame la duchesse de Berri, à cheval, en- Jïnsurreclion était triomphante, la troupe de
tourée d"ua groupe nombreux d'écuyers; ligne fraternisait avec elle; la garde se relirait
nous nous saluàmcs amicalement. Sans &lt;loule sur Saint-Cloud pour se grouper autour du
on instinct de femme el de mère lui faisai L roi. Je néglige tou les bruits, tous les canards
chrrcher à se rapprocher des éréoemeols. fJUÎ accompagnaient ces nouvelles trop réelles.
Le lendemain 28, on savai L Paris en pleine Que faisions-nous pcndanl ce. heures d'aunsurreclioo : le canon grondait; le hourdon gois e'? Nous obéissions :i di11er sentiment .

0

l'ers.Ji/les.)

le personnel du chàleau se fut porté aux diverses portes du parc, pour les ouvrir aux.
~oldals isolés, dispers~s, menacés de massacre. On les faisait entrer, on les faisait manger, on leur donnait des casquettes, des blouses, au lieu de leurs unHormes, et on les
passait en bateau sur l'autre hord de la Seine.
A côlé de cela, tant le cœur de l'homme et
urlout de l'enfant est rempli de contrastes,
nous ohéissions au courant uous fabriquions,

�"-----------------------------,-----------

1flSTO'l(l.ll
mes sœurs, moi nous tous, des cocardes tricolores ! Dien certaincmenl celle fascination
du drapeau Lricolort! a été une des causes de
la rapidité avec laquelle a pris la tralnér &lt;le
poudre révolutionnaire.
Et comme il y a toujours le côté pour rire
au milieu des é,·énements les plus sérieux, la
note comique fut donnée par nos maîtres de
langues, de dessin el aulres, 1rui, sortis Je
Paris le ~8. n'avaient p:i osé y retourner 1,
cause de la bataille. (Juand ils s'y décidèrent,
le ~9, nous persuadàmes à. ceux d'entre eux
11ui port:iient des moustaches, qu'ils courraieul de grands dangers et seraient pris pour
des soldats &lt;légui és. Tout aussitôt la salle
d'l'lude fuL Iran formée en une Loutique de
Larbirr, ot1 s'opéra un rasnge général, a,·ec
les cbangemeols de physionomie qu'il comporlc cl qu'augmenlaiL encore l'elfaremenl
des 11ersonnages.
En même Lemps que nos mnîlrcs rasaient
leur.;; moustaches, mon père ,lisparaissait de
Neuilly. Ses mouvements oolls furent rigoureusement cachés et, même depuis, je ne les
ai jamais bien connus. Aussi n'en dirai-je
rien 1 • Nous sùmes seulement bientôt qu'il
était à Paris, qu'il y exerçait des foncl.ions
publiques encore mal définies et, le 51 au
soir, ma mère nous annonça que nous allions
aller le rejoindre au Palais-Royal. Sur les
huiL heures du soir nous partîmes, ma mè-re,
ma tante Adélaïde et tous les enfants, dans
un omnibus, afin de ne pas allirer l'attention.
A la barrière de l'Étoile nous commençàmes
à trouver des b:irricades, mais on y avait pratiqué déjà des ouvertures qui permettaient le
passage d'une voiture, ouvertures toutes gardées par &lt;les postes de gens, pardon, je me
trompe, &lt;le citoyens armés qui jouaient au
soldat, à la police, arrêtaient, questionnaient
comme de vrais enfants. L'omnibus ne put
dépasser la place Louis XV, à cause de la
multiplicité des obstacles. ous mimes pieù
à terre et ma mère, nous divisant deux par
deux, nou dit de nous disperser avec rendezvous au Palais-Ro ·al.
J'aris était, ce .oir-là, bien curieux : cntièrément illuminé, avec des lampions et des
drapeaux. tricolores à chaque fenêtre. Comment avait-on eu le temps en deux jours de
confectionner une si grande quantité d'emblèmes? Les rues complètement dépavées et
Lous les pavés empilés en barricades, avec
mélange de voitures rnrsées, de tonneaux, de
débris de toute sorte : derrière tous ces barrages des gardiens improvisés, des passants,
des pl'0me!lt!Urs armés et tirant des coups de
fusil à chaque instant; tout le monde, hommes et femmes, avec de gigantesques cocardes
tricolores au chapeau, à la casquelle, au bonnet, dans les cheveux. Sur la place du PalaisRoyal, on voyait, au milieu d'une grande
foule, une diligence laf'fi.lle et Gaillard qui
l. Je n'ai pas il juger la conduite cle mon père en

oct:cplanl la couronne en t8;j(), La révolullon de Juillet
a sans doute été uu grand mo.lheur; Plie o porlé un
nouveau coup au principe monarchique i!l donné un
l'une,te encouragement aux ,;péculaleurs en insurrections. liai~ j'ai l'al&gt;solue certitude l]UC mon rere ne
1'11vail jamoi~ &lt;;0uhaitée cl que, au contraire, i l'avait
nw 1·enir a,·ec unt' pruronde douleur. QuanJ le trône

avait servi à une barricade et qu'on avait reL\ée. Ell1' était pleine de monde el surchargée dt&gt; grap(ll'S humaines qui chantaient en
l'11œnr. Où le refrain s'arrêlait une vive fusillade éclatait, et la diligence, trainée par trois
ou quatre cents personnes attelées à des cordes, faisait à fond de train le tour de la place,
au milieu rl'un concerl de burlemenls variés.
Bien qu'il fùl lard quand nous arrivâmes au
Palais-noyai, il était Loul éclairé, Ioules portes
ouvertes; entrait 11ui voulait, et lorsque nous
montàmes l'escalier, Lien dès gens étaient
déjà installés sur les degrés, s'apprêtant à y
passer la nuit. Nous vîmes mon père dans
son cabinet el on nous envoya coucher, c'està-dire birnuacluer dans nos chambre haùiLuellcs.
Le lendemain h fusillade se ralentit, mai
le désœuuement conlinua; tout le monde se
promenait. Dicnlôl on commença à se préoccuper dPs questions de nourriture, tous les
arrivages de provisions, toul commerce étant
arrêtés par le barricadage général. On se questionnaiL rériproquemenl pour savoir ce qui se
passait, ce que tout le monde, hors les meneurs, ignorait complètement. La foule ressemblait à un immense troupeau de moutons
dont oo avail chassé les b~rgers et qui s'étonnait de ne pas voir paraître les nouveaux
chiens destinés à les morigéner. Aucun mauvais instinct; quelquefois une panique : tout
le monde se sauvait à toutes jambes sans savoir pourquoi, puis on s'a1·rèlait et on ' e

LE:

GÉ'.IIÉRAL LAFAYETTE, COl\OIANDANT EN ClfEF
DES Ci.ARDES NATIONALES OU ROYAUME,

n·af&gt;rts le dessin de DesMARAIS (183o).

mettait à rire. Une clameur se faisait entendre
el s·approchaiL en ronflant. C'était un homme
d~ Charles X s'est ëcroulé, sans qu'il pilt en aucw1 Cl
façon le dèfeudre. il a sans doute dèsirè passionnément cchapper à l'ru:il commun el conlim,er à mener
l'n Frdnce une existeoce heureuse entre toutes. La lulte
terminée cl la France souleîi!e d'un boui à l'autre,
i\ a compri, qu'il n'éch~ppernil ù )'exil _9u·e11 'as~ctant au mouvement et 11 est ceru110 qu il ne l'a fait
au Jéhut qu'avec la penSl'c rie ramener Henri Y sui·

populaire se rrn::!ant de !'Hôtel de Ville au
Palais-Royal, précédé de quelques claqueurs,
qui allumaient un enlhousia!.me auquel tout
le monde prenait part, sans avoir idée du
nom du héros qn'on acclamait, heureux seulemenl de pouvoir faire aiusi acte de ciçisme.
Puis il survenait un allendrissemeot général;
on s'embrassait avec fureur; pour quelquesuos, c'était un élan du palrioti me qui se soulageait; pour d'aulres, un elîet de l'extrême
chaleur el de la soif sali~faite qui en ré ultail; pour d'autres enfin, le relùchement Je
mœurs d'une ère de fraternité. Le héros de
ce baisage universel, contagieux, était Lafayelle, à qui tous voulaienl donner l'accolade,
el un grand bruit de 1ambours ayant annoncé
son arrivée au PJlais-J\oyal, il dut prendre
place devant moi dans un salon el emlJra.srr
des milliers de pcr onncs de tout ùgc. J'y
passai comme les autres, mais je Yis des gens
de connaissance 1rui repassèrent bien des fois
devant l'illustre vjeillard pour se faire emLrasser et. .. chaque fois ... avec une émotion
toujours croissante.
Au Palais-noyai entrait el sortait qui ,oulait; c'était un défilé curieux de personnages
de toute sorte, venant observer, prendre le
vent, faire leur adhésion plus ou moins désintéressée. Quelques-uns venaient, poussés par
leur dévouement, essayer de servir encore l,t
cause qui leur était chère. C'e t ainsi que je
vis Anatole de Montesquiou inlroduirc M. de
Chateaubriand dans le salon de ma mère. Par
contre je vis Savary, duc de Rovigo, l'homme
du duc d'Enghien, sorûr en uniforme et botté
du cabinet de mon père où il était venu offrir
ses ervices. Le soir, comme nou étion lous
réuni , on entendit un grand bruit du côté
de l'escalier; on se précipita; une foule
d·hommes armés, éclairés par des torches,
montaient en poussant de grands cris et agitant des drapeaux. En tête marchaient cinq
ou six élèves de !'École polytechnique, tricorne
en Sambre-cl-Meuse et l'épée à la main. Derrière eux on portail en triomphe une femme
en habits d'homme : ceinture rouge el pantalon collant, une héroïne de barricade, que
celle foule hurlante ,•oulait pré enter à mon
père et qu'il fut obligé de recevoir. Celte
scène me fit une impression de dégoùl, suivie
bientôt d'une autre non moins pénible. Les
meneurs de la ré11olu1ion avaient fait partir
une armée de volontaires pour déloger de
Rambouillet le "ieux Roi et sa garde. lis ne
l'en délogèrent point, parce que, d'abord, le
Roi prit lui-même la décision de licencier sa
garde el de se retirer à Cherbourg sous la
seule escorte de qualrc compagnies des gardes
du corps, et ensuite parce que le volontaires,
sortis de Paris en grand nombre, s'égrenèrent
rapidement en chemin et se gardèrent bien
surtout de s·aventurer à. portée de canons de
la garde. Leur retour de Rambouillet n'en fut
le trône. Cel espoir déçu , il a cédë au:i: instances de

tous ccu~ qui le conjuraient, comme seul en position
de le faire, d'arrêter la France sur la pente fat.ale
qui, de la ,·èpublique. la mêueraiL encore à la ,lielahirc. à l'invasion, à l'amoindrissement. Il a rrrnlé de
,li"&lt;-huil ans cc l'unesle enchainement. au péril de ses
jour sans cesse menacés, Ce sera son honn~ur datts
l'histoire, quelle que "OÏL l'injustice ,les hommes.

'Vœux

souYENH(S

pas moins triomphant, ramenant les voitures, Sa-Majesté! » ou la scie du jour : « .As-tu vu ce fut pendant un grand dîner diplomatique,
les équipages royaux dont on s'était emparé, Léontine?» - du nom de Léontine Fay, ac- donné par mon père, dans cette ~aile à mansans coup férir. Ce furent ces carrosses à six, trice très populaire auprès de la jeunesse. ger du Palais-Royal, dont les fenêtres donnent
à huit chevaux, conduits encore par
sur la cour des Fontaines. J'étais à
côlé de la fille de lord Granville el
les ma!heun·ux cochers el postillon~
m 'eITorçais d'être aimable, lorsque le
en grandes livrées, que je vis arec
horreur déboucher rnr la place du
vacarme de l'émeute éclata Loutàcoup
Palai -Hoyal, cropnt qu'il ramenaient
et vint interrompre les conversations.
le sonrerain cl . a famille pri -onniers,
Tout le monde se regardait, regardait
dans son assielle, chacun paraissait
dans le coupe-gorge révolutionnaire.
li n'en était rien heureusement : li•s
bien fàché d'être là en pareil momcnl,
rnilures contenaient sl:!ulcmcnt d~s
lorsqu'un grand bruit de ferraille et
voyous affublés de ro ' lUmcs ridicule ,
&lt;le piétinement de chevaux sur le pavé
rubes de chambre, bonnets de colon
survenant, on comprit que la cavalerie
et je ne sais quelles autres mascachargeait ; après quoi,le ciel se rassérades destinées à provoquer les quoréna.ni, les colloques reprirent, mais
libel · de la foule. C'était dégoûtant.
avec effort.
Puis les jours s'iiconlèrenL. Pari
Une autre fois, les choses Curent
reprit peu à peu sa vie ordinaire; le
plus sérieuses. L'émeute, je ne me
rues se repavèrent, la circulation se
rappelle plus laquelle (il y en eut tant!)
rétablit; on revit des soldat~, des gendevint à un moment très menaçante.
darmes, des sergents de ville, une et•rJe vois encore mon père, prenant Calaine sécurité reparut; en tout cas
simir Perier par le bras et lui crîant
l'éternelle Julie de l'ordre contre le
à l'oreille : &lt;( Dites qu'on donne des
désordre reprit son cours. Les plus
cartouches, des cartouches! )l Casimir
turbulents éléments de la rérolution
Perier, aussi excité que lui, se précifurent amenés, petit à petit, à conpita, mais fut arrêté au passage par
tracter des engagement~ militaires el
un officier qui lui dit : « Il y a là lrois
on les expédia en Algérie ous le nom
élèves de !'École polytechnique cnde régiments. de la Charte. Il fut plus
rnyés en parlementaires. -Parlemendi llicifo de se défaire d'une garde d·hontaires de quoi? De l'émeute'! De l'inClieht Braun e1 C".
11cur de deux ou trois cents hommes,
surreclion? Faites-les saisir! FourrezHE\'Rl D'ÜRLÉAN~, Dl'C D'Al1MALE, A L'AGE DE IIIJIT A'IS.
qui s'était formée de S(!ll autorité priles au cachot! - )lais, monsieur le
T:il!le/JII d~ R OBERT-FLEURY. (Musee Condi! , Chantilly.)
vée, pour garder soi-disant mon père
ministre, reprit l'officier, ancien poet le Palais-noyai. Elle hahilail l'eslytechnicien lui-même, ils onL ma pacalier, le vestibule, nuit et jour. C'était un Mais, à part cela, mon existence avait repri
role, je ne peux pas .... &gt;) Mais Casimir Peramassis de gens sans aveu, de rôdeurs de sa monotonie habituelle. C'est à peine si les rier n'écoutait plus. A ce moment j'aperçus,
barrières de ~a pire espèce, de chenapans cou- émeutes, les essais d·insurre.clion qui se suc- dans uo coin du sal-0n où se passait cette
verts de haillon , porteurs d'armes pillées cédèrent presque régulièrement, vinrent y scène, un homme assis el faisant triste
partouL, au Musée d'artillerie entre autres, faire parfois diversion. Je ressentis pourtant mine. Devant lui se promenait de long en
où qu~lques-uns avaient emprunté jusqu'à une certaine émotion, la première fois que je large un aide de camp de mon frère ainé,
des cuirasses, des casques de li11ueurs. Bien Cus témoin d'une de ces tentaûres de désor- le général Marbot, qui ne le quittait pas de
entendu, il !allait le payer, les n~urrir. Celle dre. La soirée du Palais-Royal venait de finir l'œil. &lt;( Qu 'est-ce que vous faites donc là.?
bande avait pour cbet un aspirant de marine cl j'étais remonté dans mu chambre, lorsque demandai-je au général. - Je garde à vue
en congé à Pari' an momenl de la révolution, de grands cris, accompagnés d'un « Ah! mon ce monsieur que vous voyez. - Qui est-ce?
nommé Damig_uet de Vernon, riui depuis e t Dieu! » de mon valet de chambre, me firenL - Le pré[et de police. - Ah! - Il trahit,
mort général. Quand mon père sortait ponr courir à la fenêtre. La cour du Palais-Royal dit-on. )1 Et voilà dans quelles situatiom on
aller à la Cbambre des députés ou ailleurs, était fermée, mais les galeries étaient rem- se trouve le lendemain des révolutions, quand
celle troupe prenait les armes, et avec tam- plies d'une foule tumullueuse, hurlante, il s·agit de rétablir l'ordre, non seulemenl
bours et lrompelles rendait les honneurs à sa dont les plus ardents hillardaicnt la porte de dans la rue, mais dans la biérarrhie gouvermanière. C'était une scène digne du crayon de l'escalier faisant face à la boutique de Chc- nementale.
Callot. Pour se défaire de ces braves aens, on Yet : « Ils vont l'enfoncer et monter. Dans
Ou reste, j'entendais toujours avec plaisir
nomma d'emblée l'aspirant de Vern~n lieu. uo instant ils seront ici! disions-nous. Qu'al- battre le rappel, qui à chaque émeute nout~oanL de la garde municipale à cheval, à lons-nous faire? )J On distinguait, au milieu velle appelait sous les armes la garde natioltlre de récompense nationale, et on donna à des hurlements, les cris de : &lt;( Mort à Louis- nale et, bien entendu, précepteurs, maîtres,
sa bande des habits avec lesquels ils se hâtè- Philippe 1 » lorsque soudain, je vis, à la lueur professeurs qui en faisaient partie. C'était la
~ent de décamper au premier signe d'une du gaz, étinceler les épées des sergents de suspension des études et surtout suspension
rntroduction de discipline dans leurs rang . ville, lardant de tous côtés; bientôt la troupe du collège où, heureusement, je ne devais
Le trantran régulier recommença au si accourut, baïonnettes en avant, et devant elle plus rester longtemps. Au printemps de 185 f ,
pour nous. Après plus d'une semaine de va- la foule se sauva à Joules jambes. Cette foule comme je n'y faisais plus rien de bon, on se
cances, je fus remis au collège, où nous revenait de Vincennes où elle était allée de- décida à m'en retirer; mon goût pour la carfîmes, nous aus i, notre révolution en exi- mander au général Daumesnil, l'homme à. la rière navale allant toujours croissant, mon
geant que la cloche, qui sonnait les heures jambe de bois, la têle des ministres de Char- père résolut de faire de moi un marin. Seude classe et de réfectoire, fût remplacée par les X, enfermés dans sa forteresse, et n'ayant lement il voulut qu'avant d'embrasser sérieule tambour. Quand, en allant à m:1 classe, pu l'obtenir, elle voulait avoir celle de mon sement la profession, je fisse une campagne
mo~ ~orte-[~uille-pupitre sous le bras, je me père en échange.
de mer. On m'envoya donc à Toulon, pour
croisais avec la colonne des grands, descenL'alîaire en resta là, mais de nouvelles oc- être embarqué comme pilotin volontaire
dant des quartiers, je recevais plus d'une casion d'émeutes ne tardèrent pas à se pré- sur la frégate l'Atthémise, commandant Labourrade a,·ec un : « Tiens, attrape! Peût- senter et furent saisies avidement. Une fois treyte.

�. - - 111STO']t1.Jl
Je n'avais pas treize ans, c'était le bon mo- passion poliliquc. Il parait que la vill~ d'Or- dais des voix de femmes ajouter : c1 Qué sis
menl pour commencer.
gon passait pour ne pas être favorable au ré- poulid 1 ))
Après les adieux les plus tendres à ma gime de 1~:ï0. Auc;si fus-je salué do tous rùA peine arrivé à To\Jlon la frégate sur
mère, mon père, ma tante, mes frères
laquelle j'étais embarqué prit la mer.
et sœurs, que je n'avais jamais quit~Ion apprentissage commença et je me
tés, on m'emballa dans une chaise de
trouvai vite en famille au milieu de
poste avec monsieur Trognon, et en
nos marins qui, tous, officiers, mairoute!
tres. matelots, non seulement me
Le trajet se fit sans incidents jusmontrèrent dès le premier jour une
qu'à Lyon, mais là, le préfet, M. Paulze
affection qui me gagna le cœur, mais
d'lvoy, el M. Vitet, l'auteur des Barris'étudièrent à me rcnJre le séjour du
cades des Étals rie Blois, s'emparèhord agréable, tout en m'initiant. charent de moi pour me faire voir la
cun dans sa sphère, à toui les détails
viUe, en réalité pour faire de moi un
Ju métier. L'A rll1é1ni;;c élait une belle
ptétexte à manifestations en faveur du
frégate à voiles, de cinquaute-dcux
nouveau régime. On me promena en
canons, avec nne giganlc. que mâture,
\'Oit ure à Fourvières, àla Croix-1\ousse,
un des t)pes les plus füg:mls de la
où je reçus de l'énergique population
\·icille marine. C'était bien la vieille
le meilleur accueil. Je dus, moi, Lammarine, eu eflcl; nous a,·ions eue ore
bin de treize ans, rece\·oir les ofûciers
des càbles en chanvre au lieu de chaide la garde nationale, très militaires,
nes. Notre équipage, exclusivement
par exemple, sous l'uniforme à revers
composé d'hommes des da)ses, élait
blancs, imité de la garde impériale,
leste, hardi dans la mâture, mais légèdont ils étaient revêtus. Toutes ces
rement insubordonné. Les commauréceptions, ces représentations, fort
demenls se faisaient escortés d'un dépeu de mon goùt, allaient se reproluge de jurons el s'exéculail'nl ~ous
duire lout le long de la route, jusune grêle de coups administrés par la
qu'à Toulon, augmentant ile vivacité
maistrance. Les chefs, prorcnant Je
à mesure 11ue nous descendions plu
l'ancienne marine impériale, anient
au midi et que nous traver.sions des
gardé la détestable habitude, qui nous
populations plus divisées par les pasa coùlé tant de reŒrs, de négliger
Clicht Braun el C''
sions politiques.
rompl,,tement l'instruction militaire.
A Valence, je trouvai une foule ANTul:&gt;IE ll'ÜRLÉANS, nue DE MONTPENSIF.R, A t.'Ma: DE SEPT ;1:-s. lis ne Yo1aient que la navigation. On
TaNe:111 de Hoe~RT-rtn•Rv. (Musee rnndè, n,a,r/illy.)
immense, avec la garnison et la
suivait bien une rouliue &lt;l 't:xercices régarde nationale sous les armes, el
glementaires, mais ces exercices étaient
un grand lieutenant-colonel du 49e de ligne, lés de cris : « 'ous sommes les gens de ridicules. Pour l'artillerie, le nec plus ultra
un homme superbe, insistant pour me faire Cavaillon! - Nous sommes descendus de 1a de la lJcrfection était qu'au commandement
passer la revue des lrnupes. Il me prit &lt;l'une montagne pour que \'Ous puissiez dire à rnl re de 11 lle/oule~ u, les treize refouloirs de la
main, tandis que de l'autre il Lrandiss:üt papa que les Provençaux ne ~onl pas car- hatterie frappassent l'âme des pièces avec un
son épée et donnait le signal de l'enthou- listes. &gt;&gt; Et en avant la Jlarseillaise! La rni- ensemLlc irr(•procbable. Parfois on rtJcilail la
siasme. li s'appelait Magnan el il esl mort ture est ùételée, la foule l'entoure, monte théorie au milieu d'une somnolence et d'une
maréchal de France. A Mornas, patrie du sur les marchepit'ds, les roues, l'avant-train, inattention uni1•erselles. Pas une application,
fameux baron des Adrels, la réception prit l'impériale. Je suis pri.onnier dans ma cage, pas un coup de caaon Liré peudanL toute la
une forme originale. En arrivant au re- ne Yoyant devant ltls portières 11ue les bolles campagne.
lais, j'aperçus une gr-ande foule el la garde de tous ceux qui sont assis sur l'impériale.
Le commandant me donna des maitres el
nationale rangée sur deux files, à droite et à Tous les roupli!ls de la .Varseillaise e sui- des matelots comme instructeurs de détail cl
gauche des postillons qui allaient relayer. La vent, accompagnés de vociférations. Un mon- j'appris vile Ioules les nomenclatures, l'art
voiture vint s'arrêter entre ces deux files et sieur pârvienl à se gfüt.er jusqu'à la portière, de manier l'i!pissoir, ùe faire des nœuds d
je crus lire comme un sourire contenu sur se donne comme le maire et clierche à nous aussi de grimper dans la mâture, ce que je
les vi_ages des gardes nationaux, sourire qui délivrer en s'écriant: c1 Messieurs I c'est i11&lt;lé- 11'accomplis pas la première fois sans une
dura peu, le commandant, au comble de cenl ! 1&gt; ce qui ne lui attire qu'un : 1, Qui peur épouvantaLle. Je me rapprlle qu'arrivé
l'excitation, émettant rapidement les com- esl-ce qui nous a f .. . un mayté comme ça! » aux barres de perroquet, je me lenais crammandements de : « Présentez, armes! Je ne sais pas combien de Lemps cela aurait ponné et n'osai rede~Ct'ndre que sous la presfeu! » suivis d'une pétarade abominable, duré si nous n'eussions été dulivrés par un sion du rire moqueur des assistants. Mais
Lous les gardes nationaux ayant le doigt sur détachement du bataillon d'ouvriers d'admi- c't·st par l'observation que j'appris le plus et
la gâchette en présentant les armes. La foule nistration en garnison à Orgon, qu'on était j'eus tout de suite ce je ne sais quoi qui ne
poussa un immense hurrah, les chevaux allé quérir.
s'enseigue pas : l'instinct des choses de la
épouvantés se cabrèrent, se renversèrent, re
D'Orgoo à i\larseille, nous rencontràmes mer. La campag11e fut agréable et les relàchcs
fut un désordre terrible, qui parut Lranspor- les régiments de la Charte, 1·enant de Paris intéressantes.
ler de joie le commandant.
et dirigé ur Alger, passage qui ne contriA Ajaccio, je retombai encore dans les déRien de saisissant à Orange ou à Avignon; buait pas peu :'1 exciter les populations. A monstrations publiques el je fus là le ùéros
discours dt s au lori lé·, visite aux monuments Marseille la garde nationale bordait les allées d'une manife tation napoléonienne. On rue
publics, à peu près la routine, devenue au- de .Meillan, chaque garde national aianL dans porta comme en triomphe à la maison où
jourd'hui si familière à tous, de la réception le canon ùe son fusil un bouquet qu'il ôtait Napoléon é1ait né, où je fus reçus par sou
officielle. Mais à Orgon, entre Avignon et Aix, pour le jeter dans la calèche où je me trou- oncle, un 8amoliuo très àgé, frère de mace fut dillërent. Foule immense des plus agi- vais avec le général Gazan, si bien que je fus dame L:nlitia. Comme mes sœur , qui dessitées à l'arrivée, cris de loote sorte, puis la Lientol complèlemenl enseveli, ma tète seule naient partout des Napoléon, je professais
voiture -prise d'assaut par des gens qui- sem- émergeant, pendant que la foule criait à tuc- une profonde admiration pour le grand homme
Llaient ivres, mais qui n'étaient ivres que de Lêle : c1 Vivé lé Prinnche ! ll el que j'enten- ùc guerre; je demandai donc à son oncle un

�1f1STO'J{1.Jl ·- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - . ouvenir de lui, cl il me donna un fauteuil
rouge, provenant de la chambre où il était
né. A Livourne, après une visite au dey d'Alger, le dernier représentant de ces Barbaresques, la Terre111· iles mers, comme on
chante dans la Jfuetle, je reçu du grand-duc
de Toscane une invitation à venir à Florence
où je fus conduit par le très :iimaLle ministre
tle France, M. de Ganay. Il n'est pas de soins
que n'-eurenl pour moi, pendant mon séjour
au palais Piui, œt cxcellenl grand..Juc et sa
famille, soins que je ne pus reconnaitre autrement qu'en conslruisanl, avec mes talents
de collège, un pantin articulé qui faisait le
trapèze pour une des jruncs princesses que
nous appelions l'archiduchesse Mimi, qui a
plus tard épousé le prince Luitpold de Ba' ière. Je revins à. bord de l'Arfhémise, plei11
de reconnaissance de l'accueil que j'avais
reçu, plein d'admiration pour les monuments,
fos merveille d'art que j'avais vus à. Florencc,
Pise, Pistoïa, auxquels, malgré ma jeunesse,
j'avais pris le plus viC intérèl.
Nouvel enchanlement à N3ples, au milieu
de la famille de ma mère, de mes jeunes
cousins et cousines, et, parmi ces dernièrl.'s,
une admiraLlement Lelle, Antoniella, plus
Lard à son tour grande-duchesse de 'l'oscane.
füen de charmant d'ailleurs comme le Naples
d'alors; je ne parle pas du cadre merveilleux
11ui durera éternellement, mais du füple;: drs
'apolitains, gai, bruyant, spirituel du haut
en bas, avanl que la peste politique l'eût gagné, divisé. as ombri, dépouillé de rnn originalilé. Le aples des lazzaroni, du macaroni,
des corricolos chargés de moines et de remmes en coslumes, allant ventre à terre au
bruit des sonnettes : le Naples ùe Pulcinelln
cl de Léopold Robert.
Après Naples, Palerme, pui Malte où nous
Lrouvâmes l'escadre anglaise, superbe, el reçûmes l'accueil le plus empressé du gouverneur, général Ponsonby, et de sa très aimable
femme, lady Emily. Notre séjour à Malle se
termina par un incident désagréable, à peine
concevable aujourd'hui, où la discipline navale peut être citée comme modèle. La veille
du jour ot1 nous devions appareiller, Je soir,
notre él!uipage déserta en masse. Plus de
Lrois cents hommes, sans tenir comple de·
efforts de l'officier de quart et de quelques
gradés présents, s'emparèrent des canols el
bateaux de passage qui étaient le long du
lwd el filèrt!nl ù terre en bordée. Le lendemain, impossible de partir, nous n'avions
plus d'équipage. li fallut recourir à la police
el à la garnison anglaises : elles organi èrent
des ballues, ramassèrent nos coureurs et
nous les ramenèrent presque tous dans la
soirée. Nous parlimes, un peu humiliés
d'avoir donné aux A.nglais ce triste exemple
de l'indi cipline qui suit toujours les révolutions. Les Anglais eux aussi ont eu leur révolulion, mais ils se sont bien gardés d'en faire
plusieurs, el surtout d'édicter des lois qui en
rendent le retour périodique inévitable. Ayant
plus de trois cents délinquants, il lut impossible de sévir; les hommes le sentireat, et
avec une intention évidente de narguer leurs

o!ficiers, ils passèrent les soirées suivantes à
chanter des chansons révolutionnaires dont
ils Yenaient hurler des couplets à genoux sur
le gaillard d'arrière. Peu à peu la fermeté
des chefs eut raison de ces saturnales.
Des orages nous retinrent dans le canal de
Malle el il s'en fallut de bien peu c1ue nous
ne nous trouvassions sur les lieux, juste le
jour où une éruption fit sortir du milieu dû
la mer une ile et un volcan, aujourd'hui rentrés au fond des eaux. A.près nne longue lramsée, la frégate mouilla à Alger qui, en 1831,
était encore la ville des deys. Pas une rue
n'avait été élargie, pas une mai on européenM
bâtie. Une nombreuse populalion indigène y
habitait encore; la rue de la ~forinr, semblable
h un escalier étroit el tortueux, était encombrée de négresses marchandes; les cafés remplis de Maures coilTés d'immenses turbans.
Pour ajouter au piltoresqur, on se battait
aux porles de la ville; le gou1'erneur général,
Oerth~zène, venait d'être ramené tambour
uallant de Médéah; &lt;le la frégate je voyais
pétiller la fusillade sur les coteaux de Kouba
el il falJait faire colonne pour ravitailler la
Maison-Carrée! Dans ces circonstances le gouverneur pensa r1u'il serait d'un bon effet de
montrer le fils du R1Ji aux troupes, et on décida qu'il y aurait une revue le lendemain.
On retirerait momenl:rnémenl les troupes des
lignl.'s de défensc el la revue serait passée à
Mustapha. J'avais hasard&lt;: la proposition d'aller
voir les soldats aux ligne de défense même,
dans l'espoii de me rapprocher des coups de
fusil, désir bien naturel, puisque, malgré mes
treize ans. je portais un uniforme de volontaire, mais on ne m'écoula pas, et monté sur
la mule blanche de l'e:x-dey. que. malgré mes
protcslalions d'écuyer, un soldat du train
persistait à tenir par la bride, on me conduisit à Mustapha.
Une vraie revue, celle-là ! Les soldats
'étaient hattus toute la matinée; le teint
hâlé, les yrux rougis par la fumée, le trait
noir au coin droit de la bouche, là où ils déchiraient Ll cartouche, zouaves et lignards
avaient une fière mine. Les zouaves venaient
à peine d'être formés el ne ressemblaient
guère aux zouaves d'aujourd'hui. Le rang se
composait en majorité d' Arabes portant à peu
près l'uniforme actuel, mais les jambes nues
el les pieds chaussés de savates, enlremêlés
de voyous parisiens tirés des régiments de la
Charte, la plupart en blouse et casquette.
Ilien des sous-otficiers sortaient de la garde
royale el en portaient encore la capote bleue.
La tenue absolument Iantaisisle des officiers
complétait celle bigarrure; la plupart avaient
adopté le costume mamcluck, turban blanc,
immenses culottes, bottes jaunes, soleil dans
le dos et cimeterre. Après les zouaves, je vis
défiler l'escadron des chasseurs algériens,
noJau des futurs chasseurs d'Afrique, babillés aussi à la turque avec turban, sauf
leur chef, un capitaine d'artillerie à grande
barbe, portant le burnous el les pistolets à
l"arabe sur son uniforme. Il s'appelait MareyMonge et est mort général de division.
Apriis la revue on me ramena à bord. La

frégate appareilla pour Port-Mahon, où nou
fimes une longue quarantaine, puis de là
pour Toulon, où notre arrivée coïncida avec
le relour de l'escadre qui avait forcé !"entrée
du Tage, sous les ordres de l':uniral flous in.
Avec de grands regrets que I'Arfhémise n'eût
pas été de la partie, j'allai visiter ces beaux.
"aisseaux, et en particulier le vaisseau l'Algéi;iras. Son commandanl, M. Mou lac, un grand
homme à robuste charpente, aux cheveux
gris, un brave entre les bra-ves, un rude com11.'lllant de nos luttes maritimes avec les Anglais, me fit un récit qui m'émut fortement
el que je transcris ici, tel qu'il s'est Îlxé dans
ma mémoire:
&lt;c JI a venté tempête, comme vous saYCZ,
tou~ ces jours-ci. Le vaisseau était à la cape
courante, lorsque j'entendis le cri de : « Un
homme à la mer! » On jette la houée de sauvetage ct,en regardant en arrière, je \'Ois que
l'homme l'a saisie. Mais la mer était démon1étl; essai·er de mettre une embarcation à
l'eau pour aller chercher le malheureux,
c'était exposer aux plus grands dangers les
hommes qui la montaient. Je Je voyais, le
sentais. L'équipage, lisant sur ma physionomie
l'affreux combat qui se livrait dans mon cœur,
vingt, trente, quarante volontaires, des officiers, des aspirants en tète, se précipitèrent
autour de moi, me suppliant presque à genou:&lt;. : « Commandant, laissez-oous sau,·er
notre camarade! Nous ne pouYons l'aliandonner! 11 J'eus la faiulesse &lt;le céder. Par un
bonheur inespéré, nous réussime~ à mettre à
l'eau, sans accident, une embarcation qui
s'éloigna, montée par douze hommes. Nous
la vîmes, par un plus grand bonheur encore,
alteindre et recueillir le malheureux, et je
manœuvrais pour faciliter son retour, lorsc1u'une énorme lame déferla sur elle. Cc fut
à bord un cri d'horreur. Plus rien!!! Un
instant aprèi, je vis, sur la crête d'une lame,
mon canot chaviré et deux ou trois hommes,
dont un aspirant, accrochés i-ur a quille.
Pour abréger leur agonie, je fis -0stcnsiblement faire roule; l'aspirant comprit ceL abandon forcé, car il fit un geste d'adieu et se
laissa aller. J'a\'ais été faible, j'en étais cruellement puni. Treize homme , au lieu d'un,
noyés par ma faute! » Jamais je n'oublierai
l'expression de sévérité que prit la figure du
commandant quand il ajouta en me mettant
la main sur l'épaule : &lt;! Vous commanderei
un jour, jeune homme! Que mon souvenir
vous rappcllè toujours l'inflexibilité du devoir. »
A.près ce dernier épisode de ma première
campagne, je débarquai, mais je débarquai
marin dans l'âme, et il ne fut plus queslion
pour moi, une fois rentré à Paris, que d'acquérir les connaissances techniques du métier. Les années i85~ et 185:; y Curent consacrées. n homme charmant, aimé de tout
le monde, un instructeur sans pareil, M. Guérard, fut mon professeur de mathématiques;
un lieutenant de vaisseau, f. Ilernoux, me
fil les cours de l'Éeole navale. En même
Lemps, je me mis aus i el assidument à l'étude
du dessin. Mon premier maitre en ce genre

Vœux souYEN-rn_s
fut M. Ilarbier, le père de Jules Barbi~r, le
poète et libreLListe, condisciple, avec Emile
Augier. de mes jeunes frères. Je îai::ais aussi
de l"aquarelle avec un Anglai~, William Callow, de l'b11ilc dans l'arelicr de Gudin; mai~
mon ,·érilaLle maître, celui c1ui m'a appris i1
dessiner, qui m'a condui1, dirigé cl donné le
goût des choses de l'art, fut Ary ScheITer, av('c
'lui jü suis resté intimemenl lié ju 1[11'à. sa
mort.
Ce fut vers celle époque c1u'une armée
fraaçai c entra en llelgique, lit le siège t'L
prit la citadelle d'Amer~, campJgne pendant
laquelle mes deux frères ainés eurent pour la
première fois l'honneur de conduire au feu
nos soldats. Anrcrs pris, le gouvernement
franr,ais, ~alisfail d'avoir fait adc de \'Ïglll·ur
devant l'Europe cl monlré à tous cc 'JUC
Y:ilaienl toujours nos légions, rappd.i imrnédiJtcmenl l'armée, et mon père vml la pa~srr
en revue ilau~ les eàrllonnements 11u'ellc
necupait à la frontière. Je fu de œ ,opgt';
les lroupcs élaicnl splendides, pleine. cfo
confiance el d'ardeur. On me montra une
brigade dïofanlcrie 11ui, pour arriver à hl'ure
fi ,c, à point nommé, lors de la moLilisation,
a\'ait fait des étapes de soixante à oixanleJix kilomètres. Ce "oyage îut bien intércs. nnL, mais punihle : tous les jours, entr(.c
dans les villes, rel'ue parlielle par un froid
de Sibérie; lous les jours banquels cl bals le
soir. La revue principale fut passfo à Yalenciennes; les troupes, rangées sur la neige,
a1,1ienl une magnifique apparence, cl Lien
!tu'il fil un froid terrible, un brillant soleil
éclairait cette belle scène militaire. Elle [ut
égayée psr un petit incident : Valenciennes
avait pour commandant de place nn vieux
colonel, rentré dans l'armée en 1830, aprè·

A

ALGER : LES ZOUAVES. -

avoir un peu trempé dans les conspirations,
~ous la Restauration. Il s'appelait ~L de la
II uberdière cl il s'élait fait faire un chapeau

identiquement pareil à. celui de Napoléon,
dont il se coiffait de la même façon. Dans
le défilé, désireux de se faire mir, ou cm-

semble que vous seriez encore mieux placé
sur le cheval du fioi. 11 llire le fou rire qui
accueillit l'observalion.

LE ROI AU M1L1Ell DE LA GAROll! NATIONALE, DAl'iS LA NUIT DU 5 JUIN 1832.
Grcnoure de SAMUEL CHOLET, d'atrts le tableau de BIARD. (/\frm/e de 1 ·ers&lt;lilles. )

porté par l'enthousiasme, il se porta insensiblement en avant &lt;le l'état-major, du cdtJ
où. arri,·aient les troupes, pui en ligne avec
le Boi, si bien que les Lroupes parai · aient

Dessin Ju PRL';cE nE Jo1i-.v1LLP..

défiler devant lui. Cda impatienta lleymès,
un dP.S aides de camp de mon père, qui alla
à lui et, aluant, lui dit : &lt;t Colonel, il me
"''Il""

Cet lle1mès, un des rares survivnnli:. dr
l'expédition du général Leclerc à dinl-Domingue, étail devenu, à sa .ortie de et' cbar11ier, aide de camp dt1 maréchal Ney. C'est
lui qui, dan~ la fameuse retraite de Russie,
fut envoyé demandel' au général qui détruisait les ponlS cle la Bérésina de suspendre
celle destruction pour laisser passer la colonne
des blessés, Youés sans cela à la mort. Il fallait voir l'expression que prenait 5:0n 1-isage.
Mjà sé\'ère, quand il répétait la réponse
rru'avec un accent
méridional lui fit le 01réné.
ra1 en question : t( llé, mon cher! les blessés! !'Empereur, il on a fait le sacrifice! 1&gt;
Ce brave Ileymès rendit à mon père un
grand service peu de temps après la revue
11ui m'a amené à parler de lui. C'était au
moment de l'insurrection de juin 1.852.
,ous étions à Saint-Cloud. On savait bien que
les agitateurs de toute calt'gorie comptaiepl
faire une démonstralion à l'occasion des
funérailles du général Lamarque, mais on
pensait que cette démonstralion serait sans
gravité, quand, vers cinq heures du soir.
nous ,•imes lleymès en bourgeois entrer au
galop clans la cour, moulé sur un cheval de
dragon cou vert d'écume. JI venait de la démonstration et avait assisté au prologue ordinaire des révolutions : pillage et massacre;
pillage des boutiques d'armuriers, assassinat
des officiers du üe dragons, tués à coups de
pi tolet, sans provocation aucune, devant
leur escadrons en bataille. &lt;c Il faut \·enir à
Pari », dit-il en descendant de chernl. ~fou

�r-

ffiSTORJ.ll

père ne se le fil pas répéter cl une heure
après il .irrivail aux Tuileries et donnait de
là l'impnlsinn r1ui écram dans l'œuf la Lenla-

lnuLilc de dire que lorsque le Roi el on
escorte eurent disparu dans une rue laléralr,
le combat rcpriL de plus belle, cl le 112•' de

SIEGE DE LA CIT\DELLE o'AxVERS : PRISE DE LA LU~ETTE SAINT-LAuRF:NT (q DÉCBIBRE 18.'h).

Gr.:1vure .:/'OUTIi\\ IITE, ;;/,':,.près le /3[,/e.:111 .:I.e liELLENGt ( 1/usü Je l 'e,·sJi!lts.)

live révolutionnaire. Le lcn&lt;lemain malin, il
était à cheval au milieu des troupes, des
gardes nationales qui cernaient l'émeute
dans le t1uarticr SainL-llerri. Il se passa là
un fait Lien caractéristique de ce peuple de
Paris cbri 11ui, a□ miLieu de ses aberrations,
vilire toujours la corde généreuse. Le Hoi,
accompagné de mon frère Nemours cl de son
étal-major, s'était engagé dans la rue des
Arcis, au bout de laquelle une fu.sillade très
vive ~c faisait entendre. Les troupes mas ées
dans la rue saluaient de leurs acclamations
le Hoi qui, avançant Loujours. arriva à un
carrefour où le combat était engagé. Les
acclarnatioos g:igna.nl de proche en proche,
les soldats qui ti raillaien L ces èrenL le feu
pour s'y a ocier. Ce changement de mu ique
frappa à leur Lour les insurgés ; ils cessèrent
le feu de leur côté et on les ,it apparaitre
aux fenêtres, le fusil à la maio, ôtant leur
casquette au Tioi courageux, sar lequel, un
iwlaal avant, il n'eussent pas lu!'ité lt faire
feu.

ligne enleva le cluîlrc Sai,ll-~lerri. Le 1.'~é l
Régiment hislorÎt[Ue 11ui, aprè, avoir combal Lu l'insurrection Llanche en Vendée, l'insurrection républicaine au cloitre Saint-Merri,
fait échouer la tentative du prince Napoléon
à Boulogne, occupé la Chambre des députés
le 2 décembre, et béroïlruement perdu deux
fois on effectif au siège de Paris, a finalement eu la chance de consener presque
seul, au milieu de nos malheurs, ·ses armes
el son drapeau.
Le cours de mes études ne fut plus interrompu que par un voyage que Je Roi flt en
Normandie, où je l'accompagnai. Le but ornciel du voyage était de passer en revue, à
Cherbourg, l'escadre qui avait opéré dans la
mer du •ord, de concert avec l'escadre anglaise, pemlant le règleQ1ent de la question
belge, mais le but principal était de parcourir
les départements de ormandie et de se
mettre en !'apport avec leurs braves po1,ulations.
Ce \'OJ'age fut fertile en incidents. Le prc-

mier surl'int à Bernay, la ville du vertueux
Ouponl de l'Eurr, un de ces ,·ertueux qui
mus feraient vertueusement couper la tête.
plnhil que de renoncer à la moindre parcelle
de leurs utopies populacières. Le préfd,
M. Passy, avait averti le Roi qne. parmi lPs
discours qui lui seraient adressés à son arri,·ée, il s'en tromerait un où on lui ferait la
leçon. Ain~i prévenus, nous arri..-on~, et montés sur une estrade en plein venl, surmontée
d'un dome de verdure, la réception et les
discours commencent. Rien de particulier
d'abord; enfin un président de tribunal s'a"ance et je vois tout de suite à la manière
dont il salue, à son air pincé et à la curiosité
avec laquelle toutes les tètes tendent l'oreiUe,
que le Roi va recevoir la leçon annoncée. Elle
arrive, en effet, très étudiée, très impertinente; tout le monde écoute en silence; il y
est que lion de courlisans, de danger d'écouter les flatteurs, etc., etc. Au moment où elle
se termine, les lêles de M. le président et de
ses amis se relèvent avec un petit air d' « aLtrape mon bonhomme 1&gt;.
Le Hoi répond alors avec la plus grande
politesse, c, remerciant M. le président des
conseils qu'il veut bien lui donner. Flalleurs
cl courtisans ont fait l.iien du mal en l'[et, et
la race n'en est malheureusement pas éteinte,
car nous avons aujourd'hui des cou.rti ans
bien plus dangereux que les flatteurs des
rois et des princes, cc sont les courtisans et
les llatteurs du peuple, qui, pour acheter
une vaine et miséraLle popularité, lui suggèrent·. pour son malheur, des rè\'CS irréalisables, etc., etc .... J&gt;. ~ur cc thème, mon
père décoche une ràclée bieu appliquée, inLerrornpuc i1 char1ue in~lant par des acclamaLions ronlagieuscs, si hieo que ce brave présideul ne sal'ail plus où se Î&lt;Jurrer. ~[on père,
eutre aulrt!S qualités éminemme11L françai t·s,
pon:dail au plus uaut degré !'~prit de repartie. Il a toujours su s'en . erlÎr, mai~ :i ,,.c
uue politesse cl une bonhomie qui émoussaient ce 1p1c la pointe avait de trop scusil.ilc.
Celle fois-ci le coup avait bien porté.
Le voya~e ainsi commencé eonûnua am:
nue cordialilé de rl-ceplion l't un succès toujours crui-sa11L Comme mt:tier, c'était assez
falig:mt. On allait à pclil&lt;'S journées, de réceptions en réceptions. ParlouL la garde n:iti,&gt;nalc el les troupes sous les armes. Q,1aud le
nombre en était considérable, nous ruontion
à cheval !-Ur des cheraux l rètés ou requis ,
préparés d'al'ance; le soir,au gilr, grand u:111quet et généralement un bal. C't:tait nous, les
jeunes gens, qui avions à conduire le bal,
làcbe assez agréable si nous avion· pu choisir
au milieu de très jolies Iemmes que mes quatorze ans commençaient à remarquer et dont
le nombre était grand, particulièrement à
Granville el à Saint-Lo. Mais nos danseuses
nous étaient désignées d'office el choisies
dans les familles des autorités. Nous nous
évertuions quand même pour êlre aimables.
L'étais-je trop ou pas as ez à un bal où je vis
paraitre tout à coup entre moi el ma daneu e la têle de son mari avec un : « llein !
elle n'est pas mal, ma Femme! o suivi du

'"------------------------------------claquement de langue d'uu dégustateur satisfait.
Falaise fut le point culminant du voyage,
quant am incidents. Nous devions y raire
étape. cl comme il s·y était réuni une quinzaine dr b,taillons de garde nationale, J'aide
de camp. fJUÎ fai ·ait fonctions de fourricl' des
logis, s'était occupé de trourcr, pour le fioi,
pour nous, pour les maréchaux Soult cl
Gérard, qui étaient du YOyage, des montures
convenables. J uslement la célèbre foire de
Guibray, qui rn lient près de Falai~c, vcnail
de se terminer, el un cirque, ,·cou pour
l'é3a1er, se lrouv:iil encore là. On lit main
basse ur sa cavalerie, cl, à noire arrivél•,
nous eûmes la trè agréable sm·prise dtl
trouver de beaux , henux blancs, bien cap:1raçonnés, au lieu des bidets d'allure cl des
chevaux de g"ndarmcs que nous montions
d·urdmair!'.

'ous Yoil:i donc en elle cl la rerne commence. Au moment où le noi prend la tlroitc
de la ligne, la musitJUC se fait entendre et ce
que personne n·a,·ait prérn se man:fe. le. Nos
fiers cour.;;icrs se croyant en scène, cliacun
s'empresse d'exécoler son lravail particulier.
l,,~ Hoi, le maréch:il So□ ll cl deux. auLres
personnes monlaienl les chevaux du GrandÉcm·t, qui tous les quatre se réunissent à
lïn -tant. Leurs cavaliers tirent sur la Lride,
aus,itôl les cheraux, sesentanlrènés, prennent
le pcLiL galop obligii. Un autre cheval exécute
voltes Hir volll'S, la confusion est géuérale,
personne ne dcvinaul ce qui se passe, jusqu'à
rc que 1'11idc de camp fourrier des logis, se
frappant le front, fit c~sser la musique.
Là ne s'arrêtent pas les malheurs; la
garde nationale était Ioule fière de posséder
uu canon. qu'elle avait attelé tant Lien q11e
ma.! : un cahot c.n fait briser l'essieu iu:;te

1/lEUX SOUYENU(S -----

pendant le dénié. Il y avait un peloton de
cavalerie monté sur des chevaux caliers ou
hongres, mais le Lrompclle était sur une
jumcnl, cc qui amena de nouvelles c:ilastro]!hes à la Rossinante. toujours pendant le
déûlé. Le soir, grand lial dans une va te
hara'[1le construite pour la circonstance. a,·ec
gradrns lout autour. Toul à coup la muilié
de, gradins s'effondre comme des capucins de
carie , et Loules les dames se trouvenl, san
grand m 11, sur le dos, les jambes en l'air, au
milieu l.l"une poussière épouvanlablc. fal'oue
&lt;1ue nous ,tvons pror.té peu galamment &lt;le la
confusion pour aller nous coucher, le noi
rais~nt de mème de son &lt;·11lé cl échappant
ain i à la per;;écution des réfu0ié~ pùlo11ais
interné· à Fillaisc, 11ui étaient venu au Lai
dans des uniformes de lanciers dignes des
clodochts du bal de l'Opéra, pour l'accabler
&lt;le l~urs réclamations.
P1w,cE DE JOl'\\' ILLE.

Chez M. de Voltaire
A

Un man:hanJ de cbape:rnx cl de sou liers
~ri cnlrr. tout d'un coup dans lt: salon de
.M. de Voltaire. M. de \'ollaire (qui se méfiait
tant des visites, qu'il m'avoua q11e, de peur
que la mienne ne ÎÎlt ennuyeuse, il avait pris
médecine à Loul hasard, afin de pouvoir se
dire malade) se auve dans son cabinet. Ce
marchand le suivait, en lui di~ant : « Monsieur, monsieur, je suis le ûls d'une femme
pour &lt;111i mus avez fait des vers. - Oh! je le
crois, j'ai tant fait de vers pour tant de
femmes! Bonjour, monsieur. - C'est madame de Fontaine-Martel. - Ah, ab, monsieur, elle était Lien Lelle ! Je suis ,·otre ser,•ileur. (Et il était prêt à rcnlrer dans rnn
cabinet.) - Monsieur, où awz-,ous pris ce
bon goût qu'on remarque dans œ salon?
Votre château, par exemple, est charma ni.
Est-il bien de ,ous? (Alors Voltaire revint.)
- Ob, oui! de moi, monsieur; j'ai donné
tous Jes dessins. Vnyez ce dégagement et cet
escalier. Eh Lien? - Monsjeur, ce qui m'a
attiré en uisse, c'est le plaisir de voir M. de
Haller. (M . de Vollaire rentrait dans son cabinet.) Monsieur, monsieur, cela doit ,·ous
avoir beaucoup coûté. Quel charmant jardin!
- Ob! par exemple, disait M. de fol taire (en
revenant), mon jardinier est une bête; c'est
moi, monsieur, qui ai tout fait. - Je le
crois. Ce ~I. de Haller, monsieur, est un grand

,» Ju ;.,,;

♦

•.A

homme. (li. de \'ollaire rentrai!.)- Coml,ien
Je Lemps faut-il, monsieur, pour Làlir u11
cJâteau à peu près aussi beau que celui-ci? »
(lf. de Voltaire ren•nail dans le Falon.) San
le faire c:xprè~, ils me jou~rrnl la plus jolie
scène du monde. ~LM. de Voltaire m'en donna
bien d'autres plus comiques encore par ses
vivacités, ses humeurs, ses repentirs. Tantôt
homme de lettres, et puis seigneur de la
cour de Louis XIV, cl puis 1110:nmc de la
meilleure compagnie.
Il éLaiL comique lorsqu'il fais~it le seigneur
&lt;le ~illage; il parlait à ses mananls comme à
des ambassadeurs de nome, ou des princes
de la guerre de Troie. li ennoLli sait touL
Voulant demander pourquoi on ne lui donnait
jamais du civet à dîner, au lieu de s'en informer tout uniment, il dit à un vieux garde:
« Mon ami, ne se fait-il donc plu d'émigration d'animaux de ma terre de Tourney à ma
terre de Ferney? »
JI était toujours en souliers gris, bas gris
de fer roulés, grande veste de basin, longue
jusqu'aux genoux, grande el longue perruque, et petit bonnet de ,·elours noir. Le dimanche il meltait quelquefois un bel habit
mordoré, uni, ,·este et culollc de même,
mais la veste à grandes Lasques, et galonnée
en or, à la bourgogne, galons festonnés el à
lames, avec de grandes mancbeLLcs à dentelles

jusqu'au bout &lt;les doigts &lt;I car a\'cc cela,
disait-il, on a !"air noLle. )l
r. de Vùllaire é1aiL hon pour Lous ses
alentours, et le faisait rire. JI embellissait
tout cc qu'il vopit el loul ce qu'il entendait.
Il fit des questions à un officier de mon
régiment, qu'il trouva sublime dans ses réponses. « De quelle religion êlcs-vous, mon-.
sieur? lui dcmanda-L-il.- Mes parents m'ont
fait élever dans la religion catholique. Grande réponse! dit M. de Voltaire; il ue dit
pas qu'il le soit. »
Toul cela parait ridicule à rapporter cl l'ait
pour le rendre ridicule; mais il fallait le voir,
animé par sa belle cl brillante imagination,
distribuanl, jetant l'esprit, la saillie à pleines mains, en prêtant ~, tout le monde, porté
;1 voir et à croire le Leau et Je bien, abondant dans son sens, y faisant abonder les autres; rapportant tout à ce qu'il écrirait, à
ce qu'il pensait; fai ant parler et penser
ceux qui en étaient capables, donnant des secours 1t tous les malheureux, bàfüsaot pour
de pauvres familles, el bon homme dans
la sienne; bon homme dans son village, bon
homme et grand homme louL à la fois, réunion sans laquelle l'on n'est jamais complétcment ni l'un ni l'autre : car le géuic donne
plus d'étendue à la lion té, cl la bonté plus de
naturel au génie.
PRINCE DE LlG-:\'E.

�,

ARVÈDE BARINE

La duchesse du Maine
nation. Il se déguisait en laquais ou en marchande à la toilette. li louait et meublait tout
un ctilé d'une rue, afin de percer les murailles
à l'intérieur el de gagner sans être vu la maison qui l'intéressait. l\enlré chez lui, oi1 il
n'était pas amonri·ux, c'é1ail un être insupportable, un tyran fantasque et avare. SaintSimon prétend qu'il ballait sa femme. En
tout cas, il la maltraitait très fort en paroles
et l'opprimait cruellement.
i'fous avons dû nous arrêter un peu lonnucmenl à M. le Prince, parce que sa fille A~ne-

palatin du Rhin, et de celle Anne de Gonzague-Clèves quijoua un rôle pendant la Fronde.
Anne-Louise-Bénédicte de Ilourbon, née en
,ime la Princesse était une malheureuse créa16 iti, était la petite-fille de « li. le Prince le
ture sans défense, petite el laide, un peu
héros », comme on disail en ce temps-là,
bossue, un peu to~tue. d'une douceur et
c'est-à-dire du grand Condé. Son père, )[. le
d'une patience J'ange, sans esprit, mais de
Prince tout court, était un petiL homme très
beaucoup de vertu el de piété. Son mari en
maigrr, a\'eC des yeux de fou qui l'éclairaient
avait fait une sorte de marionnette. Il lirait
tout. Il a\'ail :rntanl d'esprit qu'on en peut
le fil cl Mme la Princesse entrait ou sortait,
avoir, beaucoup de valeur naturelle et d'envii:
se• levait ou• s'asse,ail,
prenait une firrure
J
C
de se distin1;ucr, un sa,oir étendu, une politriste ou gaie, sans savoir pourquoi el sans
tesse exquise et des gràces infinies quand il
oser le demander.
était en rnciété et qu'il se conCe petit couple a,·ait eu dix
traignait. Fn grain d'extra\'nrnfants, dont ]a moilié mougancc rendait ces beaux dons
rurent en lias âge. IJes cilll[
inutiles. C'était l'homme des
11ui survécurent, uu seul concaprices el des cmporlemcnls.
sentit à grandir un peu; c'était
li changeait d'idée à ch;1que
Marie-Thérèse, la future prinminute, 1•t il fallait que toule.
cesse de Conti. Le reste desa maison en chan~eâl a'"ec lui.
meura si pelil. si petit, que
On ,oulait el on ne voulait
c'était une famiJle de pygmées.
plus; on parlait cl on ne parLe grand Coudé disait que « si
t.,il plu,; on communiait el on
sa race allilit toujours ainsi en
ne communiait plus; on cropi l
diminuant, elle viendrait 11
souper à faouen cl on soupait
rien», el le fait est qu'il oc
à Paris: on a,·ait chaque jour
s'en rallail plus guère ttue l'bôquatre drners prèL,, dans quatcl de Condé ne ftit le rolaume
tre villes dilJérentes, el l'on
de Lilliput, un Lilliput triste,
ne savait jamais, le malin, legouverné par un ogre. Le ter11ucl des quatre on mangerait. '
rible M. le Prince était l'ogre.
Il arriva à li. le Prince de se
Il avait tOUJOurs l'air de chermeure en roule quinze jours
rherla chair fraiche, et il élait
tle suite pour Fontainebleau
la terreur de Sl·S enfants, qui
avec sa femme, et de se ra\'ine rèîaicnl qu'aux moyens de
ser &lt;1ui11ze jours de suite avant
lui échapper. Les filles séd'être au bout de la rue. En
chaient d'impatience dese marc-.-ancbe, il la fai:ait monter
ril'r, d'autant plus que leur
en carrosse au moment qu'elle
père ne se pressait nullement
s'y attendait le moins el l'emde les pourvoir. L'ainée, celle
menait en voyage sans crier
qui a\'ait grandi, complait déjà
gare.
vingt-dem. ans quand rlle épouSa lésinerie est demeurée
sa son euusin, le prince de
célèbre el, cependant, aucun
Conti. Les trois cadettes rrrhomme ne !ut plus magnimirent de joie el d'anxirté en
fic1uc à l'occasion. Il dinait de
apprenant que le duc du Maine
la moitié d'un poulet, dont
songeait à elles cl que M. le
rautre moitié scnail pour le
Prince d6irait celle amance.
lendemain, mais il dépensait
Le fiancé comoité avec taut
des millions en fantaisies et en
d'ardeur n'était pourtant pas
Lou1s-.\n_;usTE DE Bot:RllO:-i. DUC l&gt;U ~l.rnŒ.
galanteries, à embellir Chan- Gr,ll'ure txt,uUe, .i l'occasion Ju 11Url:!.ge Ju Ju.:, par LEPAUTRE, J'atrès ,hT. Du:u. un parti glorieux pour les potilly et à éblouir les belles datites-filles du grand Condé. li
mes. Amoureux, - et il le
était le second des neuf enfut souvent, - c'était une pluie d'or el Louise Leàait beaucoup de lui. Elle n'avait au fants l{Ue Louis XIV a,·ait eus de Mme de
un héros de comédie. Rico n'était Lrop cher, wntraire rien de sa mère. M. le Prince avait Montespan et qu'on avait d'abord cai;hés,
et il surpassait Scapin en fertilité d'imagi- épousé une fille d'Édouard de Bavière, prince puis montrés peu à peu à la cour, puis légi... '-l ...

________________________________

limés, et autorisés enfin, en 1680, à porter
le nom de Bourbon. Leur élévation rapide,
cl qui promettait une ~uite, avait scandafüé
L, France dans un temps où tout
ce quo faisait le roi était admirable el sacré. 11. le Prince ne
l'Oulut voir que les a,·antages solides des alliances a \'CC les &lt;t légitimés ». Il avait déjà marié son
fils, ~l. le Duc, avec une sœur du
duc du Maine. Lorsqu'il sut que
celui-ci cherchait femme, il olîril
se., filles.
On ~ail que le duc du ~laine était
un pauvre pied-bot qui avait passé son enianceà ètre malaJe. Son
frère ainé était mort à trois ans.
Lui-mème 11 'échappa que grâce au
dérnuement de Mme de Maintenon, alors simple gouvernante chez
Mme de )lonlcspan. Mme de Maintenon aima cc petit infirme en rai~on des peines qu'il lui coùtait.
Selon l'exprt'~,ion de Saint-Simon,
elle avait pour M. du \faine «le
faiLlc de nourrice». EUedisaiL en
parlant de lui : « la tendresse de
mon cœur •&gt;. li n'y eut médecin
qu'elle ne consultât, jusqu'à faire
incognito le ,·01age d'Anvers pour
monlrer son nourrisson à un
homme en réputation. C'était en
. IGH. L'enfant avait quatre ans,
cl une jambe p,lus courle que l'autre. A en croire Mme de Caylu~,
nièee de Mme de füintenon, le
traitement d'Anvers eut pour résullat de rendre la jamLc trop
courte plus longue que l'autre,
de ~orle que le jeunl' prince aurait boité de l'autre pied s'il arnit
marché; mais il ne marchait pas.
Barèges le mit enfin debout, sans
pouvoir l'empêcher de clopiner. Sa boiterie
et sa chéliverie contribuèrent à le rendre extraordinairement timide de corps et d'esprit.
li avaiL été pétri d'intelligence et de malice
dès le lias àgc. ll eut en grandissant l'esprit
vif, facile cl studieux. A. sept ans, on le citait
comme une manière de prodige cl ron imprimait ses thèmes el ses lettres sous ce
titre : Œuvl'es clive1·ses d'un auteur de sept
an~. Le volume était précédé d'une épitre à
la louange du roi et de Mme de Montespan,
composée par Racine. A. la mort du grand
Corneille, )1. du Maine - il avait alors qualoue ans - songea 4 le remplacer à l'Acldémir. Le roi refusa son consentement, non
que les Œ1wres dfrerses lui parussent uu
litre insuflisanl, mais parce qu'il trouvait
l'auteur un peu jeune. Avec les années, M. du
Maine s'enfonça de plus en plus dans les
füres. li aurait élé rat de hibliolhèttue, et
parfaitement heureux, ~ans le hasard de sa
naissance, qui le condamnait à faire des choses grande:, el héroïques.
Ce n'était pas du tout son fait. Sa timidité
demeurait insurmontable. 11 ne put jamais
prendre sur lui d'être un foudre de guerre

ou de tenir tète à un contradicteur. Le roi el
Mme de Maintenon saisirent en vain toutes
les occasions de mettre leur favori en lumit•re.

Ils ne purent rien conlre la nature, qui anit
dcsliné le jeune prince aux rouvres pacifiques,
el n'aboutirent qu'à le rendre fasimulé. Les
ennemis de ~!. du Maine l'accu~aienl hautement d'hypocrisie. Une amie de sa maison a
dit en termes beaucoup plus doux quelque
cho5e qui y ressemble : a Le fond de son
cœur ne se découvrait pas; la défiance en défendait l'entrée, et peu de sentiments faisaient
effort pour en sortir 1 ».
Ses immenses richesses compensaient bien
des choses. A la suite d'événements que nous
n'avons pas à rappeler ici, il était devenu
l'héritier des biens de la Grande Mademoiselle. Naissance à parl, M. du Maine était un
des beaux partis de France.
Quand il parla de s'établir, Louis XIV commença par l'en détourner. Quelque cher que
lui fùl ce fils, il voyait bien qu'il était mal
bàti. ll sentait, d'autre pari, lïncoménient
de prolonger les branches bâtardes dans la
maison royale. 11 dit crûment au jeune prince
« que ce n'était point à des espèces comme
tui à faire lignée ». lime de ~laintenoo était
dernnue toute-puissante. Elle plaida la cause
1. JUmoire, de Mm~ de Staal.

... 15 ...

1.Jt

DUCHESSE DU

M Jf.1:NE

de son élè"e. 11 Ces gens-là, lui répondit
Louis XIV, ne se devraient jamais marier. i&gt;
Elle insista, l'emporta et chercha autour d'elle
une princesse. Les filles de M. le
Prince lui semblaienL par lrop
petites. La plus grande était de
la taille d'une enfant de dix ans,
et les trois sœurs avaient l'air de
joujoux. Leur belle-sœur, la duchesse de Bourbon, les avait surnommées les cc poupées du sang»,
el cc surnom leur allait à mer1cillc. Mme de Maintenon écri\'it
11 son amie l'abbesse de Fonlcnault : « Le duc du Maine désire de l'être (marié), et on ne
~ait qui lui donner. Le roi penrhe
plus à une particulière 11u'à une
princesse étrangère;... les filles
de M. le Prince sont naines; ,•n
connaissez-vous d'au lres '! » (Lettre du 27 septembre 16\) 1.)
Mme de ~laintcoon cherchait
hicn inutilement, car M. du Maine
était décidé. L'idt:e tl'cnlrer dans
la maison de Condé lui souriait
trop pour écouter aucune objection. On passa au choix.
Des Lrois filles de ~f. le Prince
• 1plÎ restaient à marier, l'aint:e,
Mlle de Condé, était jolie el pleine
de raison. Une ligne de pluslui fit
1m:rérer la seconde, Anne-Louise.
.\Ille de Condê eut un tel crhecœur de rcsleravcc !:on père qu'elle
tomba malade de la poitrine, languit quelques années cl mourut.
La liancéc marchait sur les
nues. Elle a, ait quinze ans cl demi,
le fiancé vingt-Jeu,. Louis XI\'
leur fit des noet•s royales. Le
mardi 18 mars tfl92, il y eut
u appartement» à Trianon. t:arparlement était une grande soirée oii l'on
ne dansait point, qui commençait ;1 sept
heures et finissait à dix. Il I a"ail de la musique dans un des salons, des rafraichissements dans un second. Les autres piècrs
étaient garnies de tables, préparées pour toutes
sortes de jeux. Une entière liberté régnait
dans ces réunions, que nous sommes disposés
à nous figurer guindées. Aucune étiquette. ,
Chacun fai:;ait cc qu'il lui plaisait, jouail avec
qui il roulait, donnait des ordre.s aux laquais
s'il manquait uno table ou un siège. Le roi
ne \'enait que des instants, et il cessa même
tout à fail de paraitre aux 11ppartements ~ous
le règne de Mme de Maintenon. En 1602, il y
arnit longtemps qu'on ne l'y ,·orait c1u'aUJ.
grandes occ.isions. Sa présence en était d'au- ·
tant plus remarquée.
li viol à celui de Trianon, i Jemeura longtemps et présida une des tables du souper.
Le lendemain 19 mars, un peu avant midi,
la noce alla le prendre dans son cabinet du
chàteau de \'ersailles. On se réndil en cortège
à la chapelle, où le mariage fut célébré. On
se mit à table en sortant de l'église, puis il
y eut grande musique, grand jeu, grand

�,

_______________________________

1f1STOR)A
souper, ~rand coucher des mari: · rp1 'on ne
l:i.is~a rnfin tran11uillcs rp1'aprè douze heure
\k cJr 1monic., de révérences cl de compli-

()AS

leur · p:irure ·; rllc ne m:111,;c gui•rr, cil· ne
dort peul-être pas assez, cl je meur:; de peur
1p1'on ne l'ail trop lôl m1riée. Je voudrai la

bon plai ir de Sa Majcslé. ~laladc ou Lim '
porlantc, même enceinte uu relcrant de rouchcs , il lui fallait être en "rand hauit de

el furent di:;.,raciéc san~ e poir de r:etour; train de üe qui erail arrréaLle à Dieu, au Roi
c'était un crime an r{-mi ·sion.
et à M. le duc du Maine, qui a as ez de bon
~lme du Maine jura qu'on ne l'I prendrait St'ns pour Youluir a femme plu sage tiuc
pa , cl elle l1nl parole. Elle avait ~upporté certaines autres. »
lime de Jfainlrnon se plaignait ensuite du
quinze ans la cruelle contrainle de l'hôtd de
Condé, et elle en avaiL a ez. Elle était bien peu ,de soumbsion de la duchesse, et ajoutait
décidée à ne plus jamai e gêner, pour per- pour corri,,er l'amertume de ,es reproches :
$Onne au monde, el elle enroya promem·r • Du reste, elle e l telle que TOUS me l'avez
l'étiquette, les . oirées officielles, les c·ou,·er- dépeinte : jolie, aimable, gaie, pirituelle, et
ation.: morales chez Mme de Mainte11on, le
par-de sus tout cela aime fort son mari, &lt;1ui
vol·ane en l11ilct1e de gala et le· diuelle· dans de son côté l'aime pa ionnément, et la gâtera
le carrosse du roi. Elle fit pi· encore : l'ile se plutôt que de lui faire la moindre peine. Si
donna congé des lonrrs offices el dl's ex.ercic es celle-là m'échappe encore, me voilà en repos,
de piété qui ~laient de mode depuis que et per uadée qu'il n'est pas po ible que le
Loui · XIV d1moaît austère. Le ':l7 août tu93, Roi en Lrou,•e une dans sa famille qui c
Mme dt1 Maintenon récrivait à ~lme de Hriuon, tourne à bien. »
d'un toa aigre-doux celle foi : « J'ai un chaMme de '1ainlenon rut promptement « en
pitre à traiter avec ,·ou , qui csl ct'Jui de repo 'O. lime du Maine lui avait déjà échappé,
lime du Mairn•. \'ous m'a1·ez trompée sur son el c'était par un reste d'illusion qu'elle se
esp1·il dans l'article principal, qui t!Sl œlui de llaLtait encore de la rt•tenir. Elle avait échappé
la piété: elle n'Herne qui y tende, el veut Faire à tout le monde, à lt. le Prince le premier,
en tout comme les autre . Je a'o e r1eu dire qui était aba ourdi de la manière dont elle e
à une jeune princesse élevée par la Yertu moquait de ses observations. Elle a,·erlil es

Ut

DUC1fESS'E DU

..iJfA1NE

- - -.

Piccola si, ma /a pur graui le f eri te. n Elle
esl petite, mais elle pique bien u. Quant à
~I. du Maine, elle le terrorisa et le mit à la
chaine. ll n'o ail oufllcr ni broncber devaoL
sa femme. Elle avail l'air i pénétrée de
l'honneur qu'elle lui avait fait en l'épousant,
que la timidité du paune homme en redoublait. Et puis elle lui faisait des scènes au
moindre mot, et c'était one cho e dont il
avait une frayeur mortelle. Il prit le parti de
ne jamais la contrarier el de lui obéir en Lout.
Restail le Roi, donl un seul rerrard faisait
rentrer sous terre les autres princesse .
Louis XIV craigniL sans doute de se commettre a1•ec celle fougueuse petite personne.
ll adressa prudemment ses représentation
au duc du Maine, qui lui répondit n'en pouvoir mais. « Ainsi, dit lime de Ca1lus, s'étant
rendue bienlôl incorrigible, on la lais a en
liberté faire tout ce qu'elle voulut. » C'était
ce qu'elle demandait.
La poupée se trouvait être un démon. Personne ne s'en était douté, à cause de la bonne

L\ SYlll'llO:-ilE, - Gravure J'.\'ITiJtN.: T RO~\'.\IS, (t' iNnet de, Esl.1mtu )
le.: Juc de Llllurgog-nc, .,bdamc, du.:hc,sc Je I hartrc~. X ... , du.:bc,,e ,lu .\l.iinc, princesse "c Conti, ;\\me de X.. . (dame a~~i~c ~ur un
tabourCll, ,t.iucmou,cllc, Ju.: de &lt; hartrcs.

LA QU.\TRt~· IE en \Ml&lt;RE DE. Al•P,\RTF.l!F.:-,s, ,\l' CIIHEA U OF \',;RSAI LU.S :

De gauche â Jroite

~

mcnh. Lcjc111li ~O, la nomclle Juche ·se r ,,111i1.
un habit de gala el 'étendit sur son lit. Elle
reçut en cette po. Lure la cour Lout entière.
Le "cndredi cl l, · jour· uivanlS . e passèrent
en fêle . ~lmc de Maintenon ûnil par 'alarmer pour la peLiLe poupée, qui avait l'air i
franile. Elle écrivait le mardi 2."i à Mme de
Brinon, religieuse ursuline, lJUi 'éLaiL mc•lrc
du maria,,e :
a ••• Pas·ons 11... ~lme du Maine, dont le
roi e l très conlènl, au i bien que monsieur
son mari. Voilà œ mariage que von lrOU\'Îc.:i
si raisonnable à faire: j'étais fort de cet a\'Î ;
Dieu ,·caille 11u'ils en oient :nui satisfaits
11ueje le uisjusqu'à œlle heure! On m'a dit
11u'clle irail pa ~cr la ·rmainc sainte à ~lo11luub~on: repo.ez-la l1ic11; ua la lue ici par
les contrainte el les fatigues dr la l'Our i die
~uccomue sous l'or el le pierreries, et a
coiffure r~~e plus que Loule ,l personne. Un
l'cmpècbera de croître et d'a,·oir de la santé;
elle c~t plus jolie sans bonnet 1p1'avcc toutes

tenir à • ainl CH. ,·ètue comme l'une tl
verlr 1, el rourÔnl d'aus~i bon co~ur dans les
jardins. li n\ a point d'auslérilés pareille · à
celle · du monde. o
La première ,emaine rut ain ·i un enchantement général. .,tme de Mainlenon joui .ail
a,·ec déliocs de la lune de miel de son cher
élève el au!!llrail mcneillc de la nomellc duches e, qu'elle ne doutait pa de "ouverner à
~a guise. ur cc dernier point, il fallut vile
en rabatlrc. A peine Mme du laine eut-elle
, u de près ce qu'était l'existence à la cour,
cc que le roi e. igeail de complaisan~ des
femmes qui l'approchaient, que son parti fut
pris de se révolter. li c·t certain que c'était
un lourd esdaYage.
tlnc "randc dame appartenant à la conr
dcrail Loujour:. èLrc là, el toujour:. prèle à
aroir envie de œ &lt;Jui plairait an roi. Elle
arail faim el :.oil, chaud el froid, selon le
1. Lr a wr1t·, •

,•,1a 11•111

ti,, i•li:H , ,l 'une

lJ le, d •~'"'•

... 16 ....

cour, décollcLJc cl tète nue ; voya"er dan cet
app:ircil cl recevoir d'tm air riant le soleil,
le vent el la pous ·ière; dan cr, ,ciller, ouper
de hou appétit, être gaie el a,·oir bonne
mine, le loul aux jour el heure· marqués
par le roi, sans déranger rien d'une minute.
Les voyages étaient l'éprcure la plus rude.
Loui XIV 'amu ait à remplir _on \·a.le
carro~se de femmes p.irées et de mangeaille.
Toutes les glaces étaient baissé et les ridcau x omert , quels que russcnl le tcmp
cl la saison, parce qu'il aimait l'air ..\ peine
en roule, il faisait manger les dame , « et
tuangcr à crerer 11, dit :aint- imon. Cela
durait tonie la jonrn,1r, sans qu'il fûl 11ue~tion pour J'aulres &lt;1ue le l\oi de d~cendre de
voilure, et l'on oupail en arri"ant comme si
de rien n'était. Quehp1es-uncs pensèrent
mourir en roule et ne durent d'arriver en vie
qu'aux
forces surnaturelles que donne le sen,le, pc~
Liment monar~hiquc. Plusieurs 'éranouircnt

D.A:SS L.\ SIXIÈME CIL\llBRE DES APPARTE!dEl,ï , AU CHATEAU DE VERSAILLES: LES RAFRAÏCHISSEJŒXTS. - Gr~vtJrt d'Al n'OISE TRO UVA IN. (C&lt;Jbind des Esl2m('ts. )

même; je ne voudrais pa la faire dévote de
profession, mais je vous arnue que j'aurais
bien voulu la voir régulière et prendre un
\' -

HtsrORIA . -

Fa,,.:. 3.'.

belle -sœur d'avoir à ne pa se mêler de
ses affaire , en prenant pour emblème une
« mouche à miel II entourée de la devi e :

discipline que li. le Prince maintenait dans
sa maison, et chacun s'étonnait de d.lcouvrir
dans le Petit Poucet des princesses la femme
2

�---111ST0~1A-----------------------a plus entreprenante, la plus audacieu~e qui et elle entreprit de pousser son boiteux, puisflil jamais, pleine d'esprit, vive comme la qu'il était trop pusillanime pour se pousser luipoudre Et quel caractère! • Son humeur est même.
impétueu e et inégale, écrivait Mme de Staal;
Par un mélange bizarre, Mme du Maine,
elle se courrouce et s'aCflige, s'emporte et avec tant d'orgueil cl de hauteur, était née
s'apaise -vinat fois en un quart d'heure. Sou- bergère d'opéra-comique. On n'est pas impuvent elle sort de la plus profonde tristes e nément la fille d'un prince qui se &lt;léguis'e en
par des accès de gaieté où elle devient fort marchande à la toilette. La petite doche.se
aimable. » EUe parlait a\'ec éloquence, véhé- adorait les pompons, ceux de l'e. prit comme
mence et surabondance; il n'y a"ait qu'à . e ceux des robes, le fêles -galantes el les petits
taire devant elle; du reste elle n'écoutait ja- vers. ll lui fallait des plaisirs romanesques,
mais les autres. Passionnée jusqu'à la dé- une vie m)Lbologi4ue, un Parnasse de carton
raison, c'titait par-dessus le marché un petit où elle pùl régner, déc,auisée en nymphe, sur
monstre d'égoïsme et un petit prodige d'amour- de beaux esprits en bergers d'Arcadie. Celle
propre : « Elle croit en elle de la mème ma- héroïne brillante el dangereuse était à sP.s
nière c1u'elle croit en Dieu et en Descartes, heures parfaitement ridicule.
sans examen et sans discu sion. »
On a vu que ~lme de Maintenon la Lrournil
Elle y croyait, premièrement, parce que jolie. Mme du Maine était pour sa part trè·
c'était elle, et ensui Le parce qu'elle était sûre contente de son vi age. Le public en élait
que Dieu fabrique les princes avec une houe moin satidait, et Mme de taal s'est plu à
à part. Ils ont l'air de n'être que des hommes, constater ce désaccord dans un passage malimais c'est une apparence. Ce sont des demi- cieux : « on miroir n'a pu l'entretenir dan,
dieux, et Mme du Maine, par une fa"eur le moindre doute sur le agréments de sa
spéciale de la Providence, était plus qu'à figure. Le témoignage de ses yeux lui est plus
demi déesse. Elle pou,·ail par conséquent tout suspect que le jugement de ceux qui ont dése permellre, et elle se permit en effet à peu cidé qu'elle était belle et bien faite. » A en
près tout. Elle se devail, d'autre pari, de juger d'après les portraits de l'époque, c'était
conquédr une situation digne de sa divinité, Je public qui avait raison, el Mme du Maine

avait peu de beauté. Les porlrails de sa prem.ière jeunesse nous montrent de beaux yeux,
des joues lrop gro es, uoe physionomie poupine, alourdicencoreparunccoiffure énorme.
On conç.oit qu'elle ail trompé son mondé a,·ec
ce ,·isage bonasse, qui annonce si peu un
,olcan.
es traits ne lardèrent pa à s'accentuer. li
y a au château dl! Versailles un portrait de
Mme du Maine vieillissante, par Nattier, qui
est d'un réalisme cruel. La doches e a une
figure de naine, une figure trapue et sans
grâce. Elle a le nez epais, la bouche vulgaire,
deux menton et la peau grosse. Rien d'une
déesse. Mais nous n'en sommes pa encore là.
Nous en sommes à une petite personne fraiche et mi!!Donne, qui cache ses va tes projets ous des airs d'enfant.
Les flambeaux de la noce n'étaient pa
éteints, que .llme du Maine rêvait déjà au
parti à tirer de sa mésalliance. La cour de
France était alors un beau champ pour l'inLrigue. Tant de choses changeaient, qu'il n'y
a\'ait rien qu'un esprit ambitieux ne pûl convoiler et espérer. La vieille société arislocratique tombait en pièces; il 'agissait de ramasser les morceaux, el de s'en fabriquer
adroitement un piéde tal.
(A suivre.)
ARVÈDE BARINE.

Frères

ei

sœurs

•
CmtDAT DE POLOTSI!. -

Louis XV avait une grande considération,
ainsi que la llarqui e, pour Mme de Choiseul; el Madame [Je Pompadour] di.ait:
« Elle dit toujours la cho P qui con\'ienl. t
~lme de Gramont, sœur de li. de Choiseul,
ne leurélail pas aussi agréable, etje crois que
cela tenait au son de sa voix el à son ton
bru que; car on dit qu'elle avait beaucoup
d'c prit el qu'elle aimait le Roi el Madame
avec passion. On a prétendu qu'elle faisait
des agaceries à a Majesté et qu'elle voulait
upplanter la Marquise. Rien n'est plus faux,
ni plus bètement imaginé.
Madame dit à ~I. le duc d'.Ayen que M. de
Choi eul ainiait beaucoup a sœur.
li .Je le sais, répondit-il, el cela rait du
bien à beaucoup de sœurs.
- Qu 'e5l-ce que cela veut dire?
- D'après M. de Choiseul, on croit du
bon air d'aimer a sœur. Et je connai de
otles bêles dont le frère n'aTait pa · fait ju -

qu'ici Je moindre ca , qui sont aujourd'hui
aimées à la folie. Elles n'ont pas silôl màl. au
bout du doigt que le fr:!.re est en l'air pour
[aire venir des médecins de tous le coin de
Paris! Ils se persuadent qu'on dira chez
M. &lt;le Cboi eul : ,, ll faut convenir que
M. de ...... aime bien sa œur; il ne lui urvivrait pas, s'il avait le malheur de la perdre! »
Madame raconla œla à son frère, devant
moi, en ajoutant qu'elle ne pom•aiL rendre le
ton comique du duc. 31. de ,tarigny lui dit :
" Je les ai de"ancés sans faire lanl de bruit;
el wa petite sœur sait que je l'aimai tendrement avant l'arrivée de la ducbes~e de Gramont de on chapilre. Cependant je crois c1ue
le duc d'Ayen n'a pas tort; cela est plaisamment observé, à .a manière, et vrai en partie.
- J'oubliais, ajouta Mado.me, que M. le duc
d'..\yeo avait dit : a Je voudrais bien être à la

« mode; mais laquelle de mes sœur pren&lt;c drai-je? ~fme de Caumont esL un diable
&lt;( incarné; Mme de Villar est une œur du
« pot; Mme d'Armagnac, une ennuyeu c;
tt lime de La Marck, une folle! »
- Voilà de beaux portraits de famille,
~fon ieur le duc, , disa.il Madame.
Le duc de Gontaul riait aux. éclat pendant
ce temps-là. C'était un jour que la llarqui &lt;'
gardait Je lit qu'elle raconta celle histoire;
M. de Contaut se mit aussi à parler de sa
sœur, lime du !loure; je croi du moins que
c'est le nom qu'il a dit.
Il était fort gai, et passait pour faire de
la 11aîté.
u C'est, disait quelqu'un, un meuble exèellent pour une favorite: il la fait rire, il Dl'
demande rien, ni pour lui, ni pour le au1res. li ne peul exciter de jalou ·ie, et ne se
mêle de rien. u
On l'appelait l'eunuque blanc.
11ADMIE

ou HAU 'SET.

D'après le lab/tau dt

CIIARLES LA~GLOIS .

(Mus~, dt l"uso.1Wts .1

Mémoires

du général baron de Marboi
CHAPIT RE XII
\larche de la Grande Armée. - Prise tlc Smolensk.
- Ney 3U d_éûlê de Valoutino . -;- Uataillc de la
\loskova. - Epi ode, ilhers.

Pendant que les é\'énements que je vicn
&lt;le raconter s'accomplissaient devant Polotsk
et ur les riTes de la Dri a, l'Empereur était
resté à Witep k, d'où il dirigeait l'ensemble
des opérations de ses nombreux corps d'armée. Quelques écrivains militaires ont reproché à Napoléon d'avoir perdu beaucoup de
temps, d'abord à '\Vilna, où il demeura dix-

neuJ jours, et en uite à Witep k, où iJ en
pas. a dix-sept, et ces écri\'ains prétendent que
ces trente-six jours auraient pu être mieux
employés, bUrlout dans un pal'S où l'été e l
fort court et où l'hi,·er commence à faire
sentir se rigueur!- dès la fin de septembre.
Ce reproche, qui parait fondéju ·qu'à un certain point, est néanmoins atténué, d'abord
par l'espoir qu'avait l'Empereur de voir les
Russes demander un accommodement; en
second lieu, par la nécessité de ramener vers
un centre commun les divers corps détacMs
à la poursuite de Bagration; enfin, parce qu'il

était incli pensable d'accorder quelque repo
aux troupes qui, outre les marches régulières,
se trouvaient, chaque oir, forcées d'aller
chercher des vivres loin de leurs bivouacs;
car, les Russes brûlant tous les magasins en
se retirant, il était impo iLle de fair&lt;! de
distributions journalières aux soldats français. Cependant, il exista fort longtemp une
heureuse exception à ce sujet pour le corp~
de Davout, parce que ce maréchal, aussi Lon
administrateur que grand capitaine, avait,
bien aYanl Je pas age du iémen, organisé
d'immenses convois de petits cltariols qui sui-

�_

IDSTO'Jt1A

yaient son armée. Ces chariots, remplis de
biscuils, de salaisons et de Légumes, étaient
traînés par des bœnfs dont on abattait un
certain nombre chaque soir, ce qui, en assurant les vivres de la troupe, contribuait in.fioimeot à maintenir le soldat dans le rang.
L'Empereur quüta Witepsk le 15 aoùt, et,
s'éloignant de plus en plus des 2• et û• corps,
qu'il laissait à Polotsk sous les ordres de
~aint-Cyr, il se porta sur Krasnoë, où une
partie de sa Grande Armée se trouvait réunie
en présence de l'ennemi. On espérait .une bataille; on n'obtint qu'un léger combat contre
l'arrière-garde russe, qui fut battue el se retira lestement.
Le t5 aoùt, anniversaire de sa fête, !'Empereur fit défiler devant lui ses troupes, qui
le reçurent avec enthousiasme. Le 16. l'armée
découvre Smolensk, place forte que les Russes
ont surnommée la Sainte, parce qu'ils la
considèrent comme la clef de Mo cou et le
palladium de leur empire. D'anciennes prophélies annonçaient de grands malheurs à la
Russie le jour où elle laisserait prendre Smolemk. Cette superstition, entretenue aYec soin
par le gouvernement, date de l'époque où la
ville de Smolensk, située sur le Dniéper ou
Borystbène, était l'extrême frontière des Moscovites, qui se sont élancés de ce point pour
faire d'immenses conquêtes.
Le roi Murat et le maréchal Ney, arrivés
les dfüx premiers devant Smolensk, pensèrent, on ne sait trop pourquoi, que l'ennemi
avait abandonné cetle place. Les rapports
adressés à l'Empereur lui faisant ajouter foi
à cette croyance, il prescrivit de faire enlrer
l'avant-garde dans la ville. L'impatience de
Ney n'attendait que cet ordre : il s'avance
vers la porte avec une faible escorte de hussards; mais tout à coup un régiment de cosaques, masqué par un pli de terrain couvert
de broussailles, se précipite sur nos cavaliers,
les ramène el enveloppe le maréchal 1ey, qui
fut serré de si près qu'une balle de pistolet,
tirée presque à bout portant, lui déchira le
c-ollet de sou habit! Heureusement la brigade
Domanget accourut et dégagea le maréchal.
Enfin, l'arrivée de l'infanterie du général l\azoat permit à Ney d'approcher assez de la
ville pour se convaincre que les Busses étaient
dans l'intention de se défendre.
En ,·ol'ant les remparts armés d'un grand
nombre de Louches à feu, le général d'artillerie Éblé, homme des plus capables, conseilla
à l'Empereur de tourner la place, en ordonnant au corps polonais du prince Poniatowski
d'aller passer Le Doiéper deux lieues au-desus; mais Napoléon, adoptant l'avis de r ey,
qui assurait que Smolensk serait facilement
enlevé, don,,a l'ordre d'attaquer. ~·rois corps
d'armée, celui de Davout, de Ney el de Poniatow ki, s'élancèrent alors de divers côtés
sur la place, dont les remparts firent un r~u
meurtrier, qui l'était cependant beaucoup
moins que celui des baLteries établies par les
Russes sur les hauleurs de la rive opposée.
Un combat des plus anglants s'engagea; les
boulels, la mitraille el les obus décimaient
nos troupes, sans que nolre artillerie parvînt

JJfÉMOTJ(ES DU G'ÉN~AL BA'J{ON DE .M!t'R,.BOT - - ~

à ébranler les murailles. Enfin, à l'entrée de
la nuit, les ennemis, après al'oir vaillamment
disputé le terrain pied à pied, furent refoulés
dans Smolensk, qu'ils se préparèrent à abandonner; mais en se retirant ils allumèrent
partout l'incendie. L'Empereur vil ainsi s'évanouir l'espoir de pos~éder une ville qu'on
supposait avec raison abondamment pourvue.
Ce ne fut que le lendemain au point du jour
que les Français pénétrèrent dans la place,
dont les rues étaient jonchées de cadavres
russes et de débris fumants. La prise de Smolensk nous avait coùté 12,000 hommes tués
ou blessés! ... perte immense qu'on aurait pu
éviter en passant le Dniéper e~ amont, ainsi
que l'avait proposé le général Eblé; car, sous
peine d'être coupé, le général Barclay de
Tolly, cher de l'armée ennemie, eût évacué
la place pour se retirer ,·ers Moscou.
Les Busses, après avoir brûlé le pool, s'établirent momentanément sur les hauteurs
de la rive droite et se mirent bientôt en retraite sur la roule de Moscou. Le maréchal
Ney les y poursuivit avec son corps d'armée,
renforcé par la division Gudin, détachée du
corps du maréchal Davout.
A peu de distance de Smolensk, le maréchal Ney atteignit, à Valoutina, l'armée russe
engagée avec tous ses bagages dans un défilé.
L'action devint très sérieuse; ce fut une véritable bataille, qui serait devenue très funeste
aux ennemis si le général Junot, chef du
Se corps d'armée, qui avait effectué trop tardivement le passage du Dniéper à Pronditcbewo, à den~ lieues au-dessus de Smolensk,
el s'y était reposé quarante-huit heures, fût
accouru au canon de Ney dont il n'était plus
qu'à une lieue I Mais, bien qu'averti par Ney,
Junot ne bougea pas! En vain l'aide de camp
Chabot lui porta au nom de )'Empereur l'ordre
d'aller se joindre à ey; en vain l'officier
d'ordonnance Gourgaud vint confirmer le
même ordre, Junot resta immobile 1•••
Cependant, Ney, aux prises avec des forces
infiniment supérieures, ayant successivement
engagé toutes les troupes de son corps d'armée, prescril'il à la division Gudin de s'emparer des positions formidables occupées par
les l\usses. Cet ordre fut f'Xécuté avec une
rare intrépidiLé; mais, dès la première attaque, le brave général tomba mortellement
blessé. Cependant, conservant toujours son
admirable sang-froid, il voulut, avant d'expirer, assurer le succès des troupes qu'il avait
i souvent conduites à la victoire, et désigna
le général Gérard pour lui succéder dans le
commandement, bien que celui-ci fût le moins
ancien général de brigade de sa division.
AussitoL Gérard se ruit à la tête de la division, marcha sur l'ennemi, et à dix heures
du soir, après avoir perdu i,800 hommes et
en avoir tué 6,000, il resta maitre du champ
de bataille, dont les Russes se hâtèrent de
s'éloigner.
Le lendemain, l'Empereur vint visiter les
troupes qui avaient si vaillamment combattu;
il les comulà de récompenses et nomma Gérard général de division. Le général Gudin
mourut peu d'heures après.

i Junot eût voulu prendre part au combat,
il pouvait enfermer l'armée russe dans un
étroit défilé, oà, placée en Ire deux feux, elle
eùt été obligée de mettre bas les armes, ce
qui aurait amené la fin de la guerre. On regretta donc le roi Jérôme, qui, bien que médiocre général, fùt probablement venu au
secours de Ney, et l'on s'attendait à voir
Junot sévèrement puni. Mais c'était le premier officier que Napoléon eùt attaché à sa
personne el qui l'avait suivi dans toutes ses
campagnes depuis le siège de Toulon, en 95,
jusqu'en Russie. L'Empereur l'aimait, il pardonna. Ce fut uo malheur, car un exemple
devenait nécessaire.
Dès que la prise de Smolensk fut connue
par les Russes, un cri de réprobation générale s'éleva contre le général Barday de Tolly.
C'était un Allemand; la nation l'accu.sait de
ne pas mettre assez de vigueur dans la conduite
de la guerre, et pour défendre l'antique Moscovie, elle demandait un général moscovite.
L'empereur Alexandre, contraint de céder,
conféra le commandement en chef de toutes
ses armées au général Koutousoff, homme
usé, peu capable, connu ponr sa défaite à
Austerlitz, mais ayant le mérile, fort grand
dans le circonst.ànces actuelles, d'être un
Russe de vieille roche, ce qui lui donnait
beaucoup d'inlluence sur les troupes comme
sur les mas es populaires.
Cependant, l'avant-garde française, poussant toujours l'ennemi devant elle, avait déjà
dépassé Dorogobouje, lorsque, le 24 aot'H,
!'Empereur se détermina à quitter Smolensk.
La chaleur était accablante; on marchait sur
un saule mouvant; les vivres manquaient
pour une aussi immense réunion d'hommes
et de chevaux, car les Russes ne laissaient
derrière eux que des villages et des fermes
incenditls. Quand l'arméeenlra dans Wiasma,
celte jolie ville était en feu! ll en fut de même
de celle de Ghiat. Plus on approchait de Moscou, moins le pays offrait de re,sonrces. Jl
périt quelques hommes et surtout beaucoup
de chevaux. Peu de jours après, à une chaleur intolérable succédèrent des pluies froides
qui durèrent jusqu'au 4 septembre; l'automne approchait. L'armée n'était plus qu'à
sit lieues de Mojaï k, seule ville qui restât à
prendre avant d'arriver à Moscou. lorsqu'elle
s'aperçut que les forces de l'arrière-garde ennemies'étaienL considérablement accrues. Tout
indiquait qu'une grande bataille allait enfin
avoir lieu.
Le 5, notre avant-garde fut un moment
arrêtée par une grosse colonne russe fortement retranchée sur un mamelon garni de
douze canons. Le 57e de ligne, que, dans les
campagnes d'Italie, l'Empereur avait surnommé le te1·1-ible, soutint dignement sa réputation en s'emparant de la redoute et de
l'artillerie ennemie. On était déjà sur le lerrain où se donna, quarante-huit heures après,
la bataille que les Russes nomment Bo1·odi1w
et que les Français appellent la Moskova.
Le 6, )'Empereur fit annoncer par un ordre
du jour qu'il y aurait bataille le lendem1in.
L'armée attendait avec joie ce grand jour

qu'elle espérait devoir mettre un terme à sa
misère, car il y avait un moi· que 1~ troupes
n·avaient reçu aucune distribution, chacun
ayant ,·écu comme il pouvait. On employa
de part et d'autre la soirée à prendre des
dispositions définitives.
Du côté des Ru es, Bagration commande
L'aile gauche, fo1'le de 62,000 hommes; au
centre se trouve l'hetman Platow avec ses
cosaques et 50,000 fantassins de réserve; la
droite, composée de 70,000 hommes, est aux
ordres de _Barcla1• de Tolly, qui, après avoir
déposé le commandement en chef, en a pris
un secondaire. Le vieux Koutousoff est généralissime de toutes ces troupes, dont le chilTre
'élève à 162,000 hommes. L'empereur Napoléon peut à peine opposer aux Russes
140,000 hommes ainsi disposés : le prince
Eugène commandait l'aile gauche; le maréchal Darnul, l'aile droite; le maréchal Ney,
le centre; le roi Mural, la cavalerie; la garde
impériale était en réserve.
La bataille se donna le 7 septembre; le
temps était voilé, et un vent froid soulevait

BATAILLE DE SM?LENSK. -

des tourbillons de poussière. L'Empereur,
'ouffrant d'une horrible migraine, descendit
vers une espèce de ravin où il passa Ja plus

grande partie de la journée à se promener à
pied. De ce point, il ne pouvait découvrir
qu'une partie du champ de bataille, et, pour
l'apercevoir en entier, il devait gravir un
monticule voisin. ce qu'il ne fit que deux fois
pendant la bataille. On a reproché à l'Empereur son inaction; il faut cependant reconnaitre que du point central où il se trouvait
avec ses réserves, il était à même de recevoir
les fréquents rapports de ce qui se passait
sur toute la ligne, tandis que s'il eût été
d'une aile à l'autre en parcourant un terrain
aussi accidenté, les aides de camp porteurs
de nouvelles pressantes n'auraient pu l'apercevoir ni su où le trouver. li ne faut d'ailleurs
pas oublier que !'Empereur était malade, el
qu'un veQt glacial, souIOant avec impétuosité, l'empèchail de se tenir à cheval.
Je n'ai point assisté à la bataille de la
Moskova. Je m'abstiendrai donc d'entrer dans
aucun détail sur les manœuvres exécutées
pendant cette mémorable action. Je me bornerai à dire qu'après des efforts inouïs, les
Français obtinrent la victoire sur les Russes.

deux armées éprouvèrent des pertes immenses
qu'on évalue au total à 50,000 morts ou ble sés !... Les Français eurent 49 généraux tués
ou blessés et 20,000 hommes mis hors de
combat. La perte des Ilusses lut d'un tiers
plus considérable. Le général Bagration, le
meilleur de leurs officiers, fut Lué, el, chose
bizarre, il était propriétaire du terrain sur
lequel La bataille eut lieu. Douze mille chevaux restèrent dans les champs. Les Français
firent très peu de prisonniers, ce qui dénote
avec quelle bravoure les vaincus se défendirent.
Pendant l'action, il se passa plusieurs épisodes intéressants. Ainsi, la gauche des Russes, deux fois enfoncée par les efforts inouïs
de Murat, Davout et Ney, et se ralliant constamment, revenait pour la troisième fois à la
charge, lorsque Mural chargea le général Belliard de supplier !'Empereur d'envoyer une
partie de sa garde pour achever la victoire,
sans quoi il faudrait une seconde bataille pour
vaincre les Russes I Napoléon était disposé à
ou tempérer à cette demande; mais le maré-

Gravure â'_.\UBERT, à.'après le tableau de CHARLES LANGLOIS. (Musée de VerSJil/es.)

dont la résistance fut des plus opinjàtres;
aussi la bataille de la Moskova passe-t-elle
pour une des plus Mnglante du siècle. Les

chai Bessières, commandant supérieur de la
garde, lui ayant dit : « Je me permettrai de
Caire oh erver à Votre llajeslé qu'elle es(en

�MÉ.MOTl{ES DU GÉNÉ~A.1. BA.'~ON DE .MA.'JfBOT - - - .

1t1STO'J(1A · - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ce momenL à sept cents lieues de France »:
soit que celle observation détermioàt l'Emperew-, soh qu'il ne lrouvât pas la bataille as ez
a\'aocée pour engag{'r sa réserve, il rt:fusa.
Deux autres demandes de ce genre eurent le
même sort.
hi,·i un des faits lt!s plu remarquables de
celle halaille si féconde en actions rourageuses. Le front dt! la ligne ennemie était
courert par des hauteurs garnies de rt!doules,
de redans. et surtout par un fort crénelé
armé de O canons. Les Françai , après de perle considérables, 'étaient rendus maîtres
de tous ces ouvrage , mai n'avaient pu se
maintenir dans le fort. S'emparer de nouveau
de cc point importan l était chose très difticile, même pour J'infanlerie. Le général
Montbrun, chef du 2e corps de cavalt!rie,
ayànt remarqué, à l'aide de .a longue-vue,
que le fort n'était pas Ît!rmi• ~ la gorge; que
les troupes russes y entraieut par peloton~.
et qu'en tournanL la bau leur on pouvait hiter le· remparts, le ravin-, les rochers, et
conduire les escadrons jusqu'à la porte, par
un terrain en pente douce el praticalile pour
les chevaux; le général Monlhruu, dt:.-Je,
proposa de pénétrer dans le furl pur derrière
avec a cavalerie, landis que lïnfauterie l'attaquerait par de"aul. Cette proposition téméraire apnt ét.é approuvée par Murat et par
!'Empereur, Montbrun ful chargé de l'exécutioo; mais, tandis que cet intrépide général
prenait ses disposition pour agir, il fut tué
d'un coup de canon: ce fut une grande perle
pour l'armée!... a mort ne fit et•pt!ndant
pa renoncer au projet qu'il arait t:onçu, et
fEmpertur envo)a le général Caulaincourt,
frète du grand écuyer, pour remplacer MonlLrun.
Un vil alors une chose inouïe dan le~ fai,Les de la guerre: un fort immense détendu par
une nomLreuse artillerie et plusieurs bataillon , attaqué et pris par une colonue de c.ivalcric !... Eu effet, Caulaincourt, 'élançaut
a,11c une divi ion de cuirasi&gt;iers en tète de
laquelle marchait lt1 5° régiment de celle
arme, commandé pal' l'intrépiJe colonel Christophe, t:ulLute tout i:c qui d~fend les approches du fort, arme à la porle, pénètre daus
l'intérieur et tombe mort, frappé d'une balle
à la l~te!. .. Le colonel Chri tophe et ses cavaliers "Vengèrent leur général eu pa aol une
parLie de la garnison au fil dt&gt; leurs sabres.
Le forl resta en leur pou1·oir, ce qui acheva
d'assurer la victoire aux Français.
Aujourd'hui, où la soif de l'avancemeoL est
devenue insatiable, on s'étonnerait qu'après
un aussi beau fait d'armes un colonel ne rcçùt pas d'a,·ancemeol; mai sous l'Empire,
l'ambition était plu modérée. Christophe ne
dt:\'int général que plusieur année après el
ne témoigna aucun mécontentemènl de ce
retard.
Les Polonais, ordinairement si brav(:s, el
notamment ceux organisés depui crnq ans
dans le gl'aod-duché de Varsovie sous le ordres du prince Poniatow::.ki, arrirent si mollt•
ment que l'Ewpereur leur liL adres er des
reproches par son major général. Le général

Rapp reçut à la Moskova sa vingt et unième
ble sure-!
.Bien que les [\ u se e.u sent été battus et
forcés de s'éloigner du champ de bataille,
leur ~énéralissime Koulousoff eut l'outrecuitln11ce d'écrire a l\:mpereur Alexandre qu'il
wuait de remporter une grande victoire sur
les Françai ! Cette fausse nouvelle étant arrivée à ainL-J&gt;étersLourg le jour dt! la fète
d'Alexandre, y causa une joie des pins vives!. ..
On chanta le Te Deum; lioutousolf fut pr&lt;•clamé sa111·eur de la patrie et nommé feld11wrtfchal Cependant, la vérité fut bientôt
connue; l'allé~resse se changea en deuil:
mais Kou1ousulf é1nit feld-maréchal! C'était
ce 11u'ù voulait. Toul aulre que le timide
Alexandre eùt sévèrement puni ce grossier
mensonge du nouveau maréchal : mais on
avait besoin de Koutousoff; il re.sta donc à la
tête de l'armée.
CHAPITRE

xm

Mauvaises noul'clles &lt;l'Espagne. - Roslopsd,ine. locendic ,le )lo,cou. - lli:•cil tic l'armée russe.
- fourberie dl! Jiootou off.

Les Russes se retirant vers Moscou îurenl
rejoints le au malin à Mujaisk, où s'engagea
un assez vif cowLat de cavalerie dans lequ,·I
le général Bel!iard fut blessé. ~apoléoo pa a
trois jours à ~lojaisk, lant pour donner le
ordres nécessités par le circonstances, que
pour répondre à de nombreuses dépêche arriérée . L'une d'eUes, arrÏ\'ée la veille de la
gTande bataille, l'avait très vivement alfeclé
el avaiL beaucoup contribué à le rendre malade, car elle annonçaiL que nolre armée dite
de Portugal, commandée par le maréchal
Marmool, venaiL d"éprouver une sanglante
défaite aux Arapiles, près de Salamanque, en
Espagne.
Marmont était une Jes erreurs de 'apoléon,
qui, !"ayant eu pour camarade au collège de
Brienne, el plus tard dans l'artillerie, loi portait un grand inlérêl; éduit par quelque
succès d'école jadis obtenus par Marmout,
rEmpereur supposait à ce maréchal des talent ' militaire que sa conduite à la guerre
neju lifia jamais. larmont avait, en J81 I,
remplacé .lla.~éna dans le commaudewent
de l'armée de Portugal, en annonçant qu'il
baurait Wellington; mais ce fut tout le conLraire. llarmont venait d'ètre ,·aincu, blessé;
son armée, jelée dan le plus grand désordre
el obligée d'abandonner plusieurs prorince ,
aurai l éprom·é des pertes encore plu· coosidtira bles si le général Clausel ne l'eût ralliée.
En apprenant celle catastrophe, !'Empereur
dut [aire de bitn gral'es réflexions ur l'enlreprise qu'il réa li ait en ce moment, car,
tandis qu'il e préparait à entrer sous peu de
jour à Moscou, à la tète de la plus nombreuse de ·t!S armée , une autre venait d'ètre
battue à miUll lieues de là. li em,1hissait la
nussie cl allait perdre l'E~pagne !... Le chd
d'escadrons Fab~ier, aujourd'hui lieutenant
gén~al, qui avait porté les dépèche de larmonl, ayant ,,oulu prendre parL à la baLaille
de la Mo kova, y fut blessé à l'atLaque de la

grande redoute. C'était venir chercher une
balle de bien loin L ..
Le 12 septembre, Napoléon quitta Mojaï· k,
el le 15 il entrait dans Moscou. Cette ville
immense était déserte. I..e général Rostop chine, son gouverneur, en avait fail sortir
Lous les habiLaols. Ce Rostopschine, dont on
a voulu faire un héro , était un homme barbare qui, pour acquérir de la célébrité, ne
reculait Ùt!vaot aucun moyen. Il avait lais é
étrangler par la populace un grand nombre
de marchands élrangers, et surtout des Franç.ii , établis à Moscou, dont le seul crime
était d'ètre soupçonnés de faire des vœux
pour l'arrivée des troupes de 'apoléon. Quelques jour a,·ant Ja bataille dt! la Mo kova,
les Co aque· a)'anl enlevé une centaine dc
malades fronçai , le général Koutousoff le
euvoya, par des chemins détournés, au gou,·erncur de ~loscou, qui, sans pitié pour leurs
ouffrances et leur Catigu&lt;'s, les lais a d'abord
quara11te-huit heures sao manger, cl les fil
en uite promener en triomphe dans les rues,
où plusieur de ces malheureux moururent
de faim, pendant que des agt&gt;nts de polire
lisaienl au peuple une proclamation de Ilo 'top chine qui, pour le déterminer à prendr
Je armes, disait que les Frauçai~ étaient
aussi débiles et tomberaient facilement sou
ses coups. Cette affreuse promenade lermiuée,
la plupart de ceux de nos oldats qui vivaient
encore furent assommés par la populace, sans
que Rostopschine fil rit!n pour Jes auver !...
Les troupes russes vaincues n'avaient fait
que traver er Moscou, d'où elles s'éloignaient
pour aller e reformer à plus de trente lieue
de là, vers Kalouga, sur la route d'Asie. Le
roi Mural les suivit daw celle nouvelle direction, avec toute sa C:l\'alerie et plusieurs corps
d'iufauterie. La garde impériale re la dans la
ville et Napoléon fut s'établir au lfremli11,
antique palni fortifié, résidence habituelle
des czars. Toul éLait tranquille en apparence,
lors1ue, pendant la unit du i5 au 16 septembre, les marchands français et allemands
tiui s'étaient soustraits au1 recherches du
gouverneur, vinrent prévenir l'étal-major dt!
Napoléon que lt! reu allait ètre mis à la ville.
Cet avis fut bientôt confirmé par on agent de
police ru se, qui ne pouvait e résoudre à
exécuter les ordres de wn èheî. On apprit
par cet agent que, a,·ant de quitter Yoscou
1-loslopschine a,·ait fait ouvrir le bagne, les
prisons, et rendre la liberté à tous les forçats,
eu leur fai ·ant distribuer un très grand nombre de torches confectionnée par des ouvrier
anglais. Tou,; ces incendiaires étaient restés
cachés dan les palais abandonné , où ils
attendaien l le ignal 1 !
t. ~- d.e égur écrit : &amp; On ne cherche plus à cacher_, a. M:~u, le sort qu'on lui destine . .. La nuit.
Jes cau~!res •·o~L frapper à toutes les portes; ilJi 1num_icenl I incendie .... On enléve les pompes; la déBolahon monte t ~n combl_e.. .. Ce jour-la, une sœnu
e~lrayanle lcrmm, cc lnsle drame.. . Les prisoua
s ouTrent : une foule sale et dégoùlaule en suri lumu11ueusem1eu1_. ... Dès lors, ln grande Moscou n'ap11arl1enL plus 111 aux Russes, ni aux Français, mais â
celle foule impure, donl qoeh1ucs oflieiers et soldat
de pohce dmgéreot la foreur. On les organisa· on
assigoa à chacun son po le, et ils se dispersèrent pour
ql!e le pillage el l'incendie êcla11s enl parlou t à la
fOIS •• • o

L'Empert!ur, informé de c.et a[reux projet,
pre.cri,·it sur-Je-champ les mesures les plus
sévères. De nombreu.es patrouilles parcoururent les rues el 1uèrenl plusieurs brigands
pris sur le fait d'incendiP; mais c'était trop
tard; le feu éclata bientôt sur différents points
de la ville et fit de ravages d'autant pins rapide que Roslop chine a,ait fait eolerer toutes
les pompes; au si, en peu de lemps, Moscou
ne ful plu_ qu'une grande fournaise ardente.
!,'Empereur quitta le Kremlin et e réfugia
an château de Peterskoê: il ne rentra que
Lrois jours après, lor·que l'incendie commençait à diminuer, faute d'aliments. Je n'entrerai dans aucun détail sur l'incendie de
loscou, dont le récit a été fait par plu ieurs
témoins oculaires. Je me bornerai à examiner
plus tard les effets de celle
immen,e catastrophe.
~apoléon, appréciant mal la
.-,ituaLion dans laquelle se troumil Alciandrt&gt;, espérait toujours un accomwodemeul,
•ruand enfin, la d'attendre, il
prit la détermination de lui
l'.-cri re lui-même. Cependant,
l'armée rus e se réorganisait
,·ers Kalouga, d'où e-s chels
enYoy,iicnL ver Moscou de
agent. charg:
de diriuer
vers leurs régiments les soldats égaré . On en évalue le
nombre à 15,000. Retiré!&gt;
dans le faubourg , ces hommes r.irculairnL .an défiance
au milieu de no bivouac , prenaient place anx Ît'ux de oo
soldab et mangeaient a,·ec
eux, cl per onne n'cul la pèn·
sée do le, raire JJri onnier..
Ce fut une grande faute, car.
peu à peu, iJ. rejoignirent l'armée ru~ e, tandis que la mitre
,'aff:iil,li sait jourul'llcmcnl
par 11!!&gt; maladie et le premiers froid. . 'os perles en
che,·au. étaient surtout immenses, ce qu'on altrihuail
alL'{ fatigues extraordinaire
&lt;1ne le roi Mural avail impo•
ées pendant toute la campa¾-'lle à la cavalerie dont il était
le chef. Murat, se sou,·enant
des brillant ·uccès obtenu
en 180G et i 807 contre le
Pru ien , en Je poursuivant
à oulrance, pen ait que la camlerie derail suffire à tout et faire de marche · de douze à quinze lieues par jour sans
se préoccuper de la fatigue des chevaux,
l'es entiel étant d'arriver sur les ennemi
arec 11uelques tètes de colonnes! Mais le
dim:11, la difficulté de lrouver de fourrages, la longue durée de la campagne, et
urtout la ténacité des Rosse , avaient bien
chan"é les conditions. Aussi la moitié
de notre cavalerie étnil s.1ns chevaux lors•1ue nous arrhàmc à Moscou, et Murat
ache\'ail de détruire le urplu dan la pro-

vince dl! Kalouga. Ce prince, fier de sa haute
taille, de son coura&lt;re, et toujours alfublé de
costume bizarre , mai Lrillants, avait attfré
l'attention de eonemis, et, se complaisant à
parlementer avec eux, il échangeait des présent avec les chefs cosaques. Koulousoff pro.
fila de ces réunions pour entretenir les Français dan de fousses e pérances de paix, que
le roi Mural faisait partager à !'Empereur.
Mais, un jour, cet ennemi, qui se disait affaibli, se réveille, se glisse entre nos cantonnements, nou enlère plusieur convois, un escadron de dragons de la garde et un bataillon
de marche: aus i Napoléon défendit-il désormais, sous peine de mort, toute communication avec les Russes non autor~ée par lui.
Cependant, apoléoo ne perdait pas tout

le préserver de l'attaque de ceux de nos par
tisans qui rôdaient eolre les deux armées,
que Koulonsof.T expédia un autre aide de
camp vers son empereur. Ce second envoyé
n'ayant pas de laissez-passer français fut
rencontré par nos patrouilles, et, comme il
était de bonne prise d'après les lois de la
guerre, il fut arrêté, et ses dépêches forent
envoiées à apoléon. Elles contenaient tout
le contraire de celles que KoutousoJf avait
montrées à Lauriston. En elfet, le maréchal
russe, après avoir supplié son souverain de
ne point traiter avec les Français, lui annonçait « que l'armée de l'amiral Tchitchakofi',
« ayant quitté la Valachie après la paix avec
tt les Tores, s'avançait sur Min k a1in de
(t couper la retraite à apoléon. Koutousoff
c1 in truisait aussi Alexandre
11 des pourparlers qu'il a,•ait
c, engagés et qu'il poursuiYail
11 hal,ilement avec ~lurat, à
u dessein d'entretenir la per" oicicuse sécurité dans la,, qudle les Francais vivaient
11 à Moscou, à une époque si
o avancée de la saison .... ,,
A la vue de celleleltre, ~apoléon, comprenant qu'il avait
été joué, entra dans une violtmtecolère el forma, dit-on, le
projet de marcher sur aintPéter bourg; mais, oulre que
l'affaibli sement de son armée
el les rigoew-s de l'hiver s•opposaien t à celle ,,asle expédition,
des moûf d'une bien hauLe
importance portaient l'Empereur à se rapprocher de l'Alle1Uagne pour ètre plu à même
de la sur,·eiUer et de voir ce
qui Il pa sait eu France. ne
conspir&lt;1tion venaiL d'éclater
à Paris, et les chefs de ce mouvement avaient é1é les maitre
de la capitale pendant une
journée 1. .. lin exalté, le général Malet, avait jet&amp; rnr Paris
celle étincelle qui aurait pu
aUumer l'incendie, et :-'il ne
e Iùt renoonlré un homme
perspicace autant 4u 'énergique, eu la per onne de l'adjuc11c11~ Kuhn
dant-major Laborde, c'en était
.-,1ARÈCIJAI,
EY.
peut-être fait du gourernement impérial. Les ei:;prits n'en
lkSS('fl dt ,\\F.1SSONIFR .
furent pas moins frappés de
cet é~énemcnt, et l'on peul
espoir de conclure la pau. Il envoya, le concevoir quelle [ut la douleur de apoléon
4 octobre, Je général Lauriston, son aide de en apprenant le danger qu'avaient couru sa
camp, au quartier général du maréchal Kou- famille et son gouvernem~t!
tousoff. Ce Russe astucieux moolra au généCHAPITRE XI V
ral Lauriston une lettre adressée par lui à
l'empereur Alexandre pour le presser d'adhé- La rclraile esl dècidèe. - urpriso do corps de éba,rer aux propositions des Français, attendu,
tiani. - Combat de Malo-laroslawclz. - Retour sur
Mojaisk el la Jloskova.- Bnragucy d Ililliers mel bio
disait-il, que l'armée moscovite se trouvait
les armes. - Je suis nommé colonel. - Retraite
hors d'état de continuer à faire la guerre.
héroïque ilu maréchal Ney_
Mais à peine l'officier porteur de celle dépêche était-il parti pour aint-Péter bourg,
.A. Moscou, la situation de apoléon s':18muni par Lauriston d"un pa seport qui devait gravail de jour en jour. Le froid évissail
1

�H1ST0'/{1A
déjà avec rigueur, et le moral des soldats
Français de naissance était seul resté ferme.
Mais ces soldats ne formaient que la moitié
des .troupes que apoléon avait conduites en
Russie. Le urplus était composé d'Allemands, de Suisses, dt&gt; Croares, de Lom~ards,
de Romain , de Piémontais, d'Espagnols et
de Portugais. Tous ces étrangers, restés
fidèles lant que l'armée avait eu des succès,
commençaient à murmurer, et, séduits par

rains, anciens el irréconciliables ennemis de
la France!... La position était des plus critiques, el, Lren qu'il dût en coûrer beaucoup
à l'amour-propre de 'apoléon d'a,·ouer au
monde enlier, en se retirant sans avoir imposé la paix à Alexandre, qu'il avait manqué
le but de son expédition, le mot de 1·etraile
fut enfin prononcé!. .. Mais ni !'Empereur,
ni ses maréchaux, personne enfin n'avait
alors la pensée d'abandonner la Russie et de

de jour en jour, et, dan une confiance
aveugle, nos avant-postes restaient aventurés
dans Ja province de Kalouga, sur des positions difficiles, quand tout à coup l'événement le plus imprévu vint dessiller les yeux
des plus incrédules et anéantir les illusions
que l'Empereur conservait encore de conclure
la paix.
Le général Sébasliani, que nous avons vu
se laisser urprendre à Drouïa, venail de

HISTORIA

•

BATAILLE DE LA MOSKOVA· -

les proclamations en diverses langues dont
les agr.nls russe inondaient nos camps, il
désertaient en grand nombre vers l'ennemi,
qui promettait de les renvoyer dans leur
pays .
.A.joutons à cela que les deux ailes de la
Grande Armée, uniqu11ment composées d'Autrichlens el de Prussiens, ne se trouvaient
plus en ligne avec le œntre, comme au commencement de la campagne, mais étaient
sur nos derrières, prêles à nous barrer le
passage au premier ordre de leurs souve-

Gravure d~

llRUNELLIERf:,

.faprès le latleJU de

CHARLES l,A,",GLOT . (Muste

repasser le iémen; il ne s'agissait que
d'aller prendre ses cantonnements d'hiver
dans les moins mauvaises provinces de la
Pologne.
L'abandon de M:oscou étail décidé en principe; cependant, avant de se résoudre à l'exécuter, apoléon, conservant encore un dernier espoir d'accommodement, envoya le duc
de Vicence (Caulaincourt) vers le maréchal
ru se Koutous.off, qui ne fit aucune réponse 1.. .
Penda.nt ces lenteurs, notre armée fondait

Je 1·e/'SJi/les.1

remplaœr le général Montbrun dans le comman~ement da 2e corps de cavalerie, et,
quoique près de l'ennemi, il passait se~ journées en panloufles, lisant des vers ilalien- et
ne faisant aucune reconnaissance. Koutousoff, profitant de celle négligence, se porte,
le I octobre. sur le corp~ d'armée de Sébastiani, l'investit de toutes parts, l'accable par
le nombre et le contraint d'abandonner une
partie de son artillerie! ... Les trois division
de cavalerie de éhastiani, séparées du surplus des troupe' de Murat, ne parvinrent à

LORD PHILIPPE II \VHARTON.
Tableau de V K D\'Cl.;. (;\lu ëe impérial de !'Ermitage. Saint-Pétersbourg.)

�.M'É.M01~'ES DU GÉNÉ~AL BAR.,ON DE MA'JfBOT

le rejoindre qu'en renversant plusieurs bataillons ennemis, qui cherchèrenL vainement à
s'opposer à leur passage. Dans ce combat
sanglant, ébastiani fit preuve de valeur, car
il était très brave, mai on peul le signaler
pour sa médiocrité comme général. Vous en
verrez une nouvelle pretn·e lorsque nous en
serons à la campagne de 1815.
Eo même temps que le maréchal Koutousoff surprenait Sébastiani, il faisait attaquer
~furat sur toute la ligqe. Ce prioce fut blessé
légèrement. L'Empereur, ayant appris le
jour même cette mauvaise affaire, ainsi que
l'arrivée au camp ennemi d'un renforL de
dix mille cavaliers de l'armée russe de Valachie, que les Autrichiens, oos alliés, a,·aient
laissés passer, !'Empereur, dis-je, donna
l'ordre de départ pour le lendemain.
Le ·19 octobre au matin, !'Empereur
quilla Mo cou, où il était entré le 15 septembre. Sa &amp;fajesté, la vieille garde et le gro
de l'armée prirent la route de Kalouga; le
maréchal Mortier et deux divisions de la
jeune garde restèrent en ville pendant vingtquatre heures de plus, afin d'en achever la
ruine et de faire sauter le Kremlin. Ils devaieol ensuite fermer la mar&lt;·he.
L'armée traînait après ellt! plu de quarante mille voitures qui encombraient les
défi.lés. On en fit l'observation à !'Empereur,
qui répondit que chacune de ces YOilures
sauverait deux blessés, nourrirait plusieurs
hommes, et qu'on s'eo débarrasserait inseniblement. Ce système philanthropique pourrait, ce me semble, être combauu, car la
nécessité d'alléger la marche d'une armée en
retraite varait devoir passer avant toutes
les autres considérations.
Pendant le séjour des Français à Moscou,
le roi :Murat et les corps de cavalerie avaient
occupé uoe partie de la province de Kalouga,
sans cependant s'être emparés de la ville de
ce nom, dont les environs sont trè, fertiles.
L'Empereur, voulant éviter de passer sur le
champ de bataille de la Mo~ko-va, ainsi 4ue
par la route de Mojaï k, dont l'armée avait
épui é les ressources eo venant à Moscou,
prit la direction de Kalou"a, d'où il comptait
"agner molensk par des contrées fl'rtilt!s et,
pour ainsi dire, neuves. Mais, au boui de
quelques jours de marche, nos troupes, dont
l't'tfeclif, après la jonction Ju roi Mural, s'éle"ait encore à plus de t00.000 hommes, se trou\'èrent en présence de l'armée ru se 1.:111i occupait la ville de Malo-Iaroslawetz. La position
de l'ennemi était des plu forte_s: cependant
!'Empereur la fit attaquer par le prince
Eugène à la tête du corps italien et des diviions françaises Morand et Gérard. Aucun
obstacle n'arrêtant l'impétuosité de nos
troupes, elles 'emparèrent de la ville après
un combat long et meurtrier, qui nous coûta
4.000 hommes tués ou blessés. Le général
llelzons, officier d'un grand mérite, resta
parmi les morts.
Le lendemain, 24 octobre, l'Empereur,
étonné de la vive résistance qu'il avait éprouvée, et sachanl qoe toute l'armée russe lui
b~rrait le passage, arrête la marthe de ses

Lroupes et passe trois jours à réfléchir au
parti qu'il doit prendre.
Pendant une des reconnaissances qu'il fai-

--°'

incendies et jalonnée de rad.a n es !... Le mou,ement que fi L l'Empereur, le reportant aprè
cli.x jour de fatigues à douze lieue ~eulement de Moscou, donna aux soldat beaucoup
d'inquiétudes pour l'avenir. Le temps devint
affreux; le maréchal .Mortier rejoignit !'Empereur, après avoir fa.il sauter le Kremlin.
L'armée revit ~lojaï.k et le champ de bataille
de la Moskova 1••• La terre, sillonnéE' par les
boulets, était couverte de débris de casques,
de cuirasses, de roue-~, d'armes, de lambeaux
d'uniformes et de trenle mille cadavres à
demi dévorés par li&gt;s loups 1.•. Les troupes
et !'Empereur passèrent rapidement, en jetant
un triste regard sur cet immense tombeau 1
M. de Ségur, dan la première édition de
son ouvrage sur la campagne de Russie, dit
qu'en repassant sur le champ de bataille de
la Moskova, on aperçut un malheureux Français qui, ayant eu les deux jambes brisée·
dans le comhat, s'était 1.ilotti dans le corp
d'un cheval ouvert par un obus, et y avait
passé cinquante jours se n01t1•rù;sanl el panant ses b/emœes avec La chair pul1'éfiée
des morts! ... On fit observer à M. de égur
que cet homme eût été a~phyxié par les gaz
C o .11TE DE RosTOPSClllNE.
délétères,
el qu'il eùl, d'autre part, préféré
D'après le taèleau i1e To~c1.
couvrir ses plaie avec de la terre fraiche et
même avec de l'herbe, plutôt que d'augsait sur le front des ennemis, 1 apoléon fut menter la putréfaction en y mettant de la
sur le point d'être enlevé par eux_! ... Le chair pourrie! ... Je ne fais celle observation
brouillard élait épai ' .... Toul à coup les cris que pour meure en garde contre les exagétle hourra ! hourra! se fonl entendrn; de rations d'un livre qui eut d'autant plus de
nombreux Cosaques sortent d'un bois voisin succès qu'il est très bien écrit.
de la route, qu'ils traversent à Yingt pa de
Après Wiasma, l'armée fut assaillie par des
l'Empereùr en renversant et pointant tout ce ilots de neige el un v~nl glacial qui ralentiqu'ils rencontrent sur leur passage. ~fais rent sa marche. n grand nombre de voitures
le général Rapp, s'élançant à la tête de deux forent abandonnées, et quelques milliers
escadrons de cha seurs el de grenadiers à d'hommes et de chevaux périrent de froid
cheval de la garde, qui suivaient constam- sur la route. La chair de ces derniers servit
ment !'Empereur, sabre et met en fuite les de nourriture aux oldats et même aux offiennemis. Ce fat dans ce combat que ~J. Le CJers.
L'arrière-garde pas a successivement du
Couleuh, mon ancien camarade à l'étalmajor de Lanoes, devenu aide de camp du commandement de Davout à celui du prince
prince Berthier, s'étant armé de la lanced'un Eugène el dé6nitivement sous celui do maréCo aque tué par lui, commit l'imprudence chal Ney, qui conserva cette pénible mission
de revenir en lirandissant celle arme, impru- tout le reste de la campagne.
Le i•• novembre, ou parvint à Smolensli.
dence d'autant plus grave que Le Couteulx
était revètu d'une p~lisse et d'un bonnet Napoléon avait fait réunir dans celle ville une
fourré, sous le quels on ne pouvait rien distin- grande quantité de vivres, de vêlements et de
guer de l'uniforme français. Aussi, un grena- chaussures; mais les administrateurs qui en
dier à cheval de la garde le prit pour un étaient chargés, oe pouvanl connaitre l'étal
ofûcier de Co aques, el le voyant se diriger de désorganisation dan lequel l'armée était
vers !'Empereur, il le poursuivit et lui passa tombée, ayant exigé des bons de distribution
son énorme sabre au travers du corps! ... et toutes les formalités des temps ordinaire,,
Malgré celte affreuse blessure, M. Le Cou- ces lenteurs exaspérèrent les soldats. qui,
teulx, placé dans une des voitures de l'Em- mourant de faim et de froid, enfoncèrent les
pereur, supporta le froid, les fatigues de la portes des magasins et s'emparèrent tumultueusement de ce qu'ils contenaient, de orle
retraite, et parvint à regjlgner la France.
Les reconnaissances faites par , apoléon que beaucoup d'hommes eurent trop, plusieurs
l'ayant convaincu de l'impo sibilité de conti- pas assez, d'autres rieii !
Tant que les troupes avaient marché en
nuer sa marche vers Kalouga, à moins de
üner une sanglante bataille aux nombreuses ordre, le mélange des diverses nations n'avait
troupes de Koutousolf, Sa Majesté se décida donné lieu qu'à de léger ioconvénients; mais
à aller passer par Mojaï. k pour gagner ~mo- dès que la roi,ère et la fatigue eureol fait
rompre les rangs, la discipline fut perdue.
lensk.
L'armée quitta donc un pays fertile Comment aurait-elle pu subsister dans un
pour reprendre une rou1e dévastée, déjà par- immense ra emblement d'individus isolés,
courue au mois de septembre au milieu des manquant de tout, marchant pour leur compte

�ms T 0-1{1.JI
et ne se comprenant pa '! ... Car dans celle
masse désordonnL~ ré!!llaiL ,·raimenl la con•
fusio,i rles lar1911es ! ... Quelques réfTiments,

LA

RTIE DU KRElilLiS . -

serait pas fait prisonnier de rruerre, et !JU'il
lui serait permi d'aller joindre l'armée îrançaise afin de rendre compte de sa conduite.

l)'atrés la /1/h ogr.ithlt Jt J,' . G RE SIF.f .

et principalement ceux de la garde, r' istaient
encore. Presque Lou le· ca.Yalier:, de régimrnts de li!me, 3)'anl perdu leur chevaux,
furent réuni · en bataillon , el ceux de leur ·
officier· ffUi étaient encore mont· · formèrent
le, e cadrons . acré: dont le commandement
fut confié aux généraux Lotou_r-)lauhourg,
Grouchy el ébasliani, &lt;Jui y remplis.aient I"
fonctions de impies capitaine , tondi que
des généraux de hrigade el de colonel. îaiaienl celle. d~ maréchaux de lo«i el de
l.,ri!!adier . Celle organi. alion uflirnit seule
pour faire connaitre à tiuellc extrémité l'armée
était réduite!
Dan c 'lie po~ition critique, l'Empcr ·ur
avait compté ur une forte dhLion de troupe~
de Ioule arme que le énéral Unraguey
d'llillier devait conduire à molen.k; mais
en approchant de la ülle, on apprit que ce
général a,•ail mi ha le arme devant uoe
colonne ru_ e, en pécifiant que lui .cul ne

lais !'Empereur ne ,·oulut pa ,·oir &amp;raguey
d'llilliers, auquel il fit donner l'ordre de e
rendre en France et d'y garder le. arrêt · ju.qu'à ce qu'un con eil de guerre l'eût jugé.
Barague d'llillicrs prévint cc JU«emenl en
mourant de d~·e poir à Berlin.
Ce général avait été l'une de erreur Je
Napoléon, qu'il édui il lor. du camp de Boulogne, en lui promettant de dre ser le dragons à enir tour à tour cumme fanla in· el
caçaJier . Mais l'essai de ce ~ Lème ayant été
fait en 1 05 pendant la campagne d'.\utricbe,
les ,·ieux dra on_ qu'on aYail mi · à pied, et
que llara!!lley d'llillier commandait en pcr.onne. rurent bauus à \\ertingen ~ou. les
)·tut de !'Empereur. On lt&gt;ur rendit des cl1evau1, il forent encore défait , et pendant
plu.icur anaét· le,; corp de celle arme e
re entirenL du dé. ordre que Baraguey avait
jeté parmi eu\. L'auteur de cc plème l.,àlard,
tom Lé en di. rrràce, a,·ail e. péré se relever eu

demandant à venir en llus.ie, où il ache\'a de
se perdre aux yeux de !'Empereur par sa capitulation ans combat et en ,iolant le décret
qui prescrit au chef d'un corps réduit à
mettre bas les arme de ui,·re le sort de se.
troupe~, et lui défend de solliciter des ennemi des condition fayoraLle à lui . eul.
Après avoir pa sé plu ieurs jour - à molen k afin de réunir les troupes re tée en
arrière, !'Empereur se rendit le 15 à Kra noë,
où, malwé ~s grave préoccupation (car on
~f ballait non loin de la ville), il e pédia nn
officier vers le 28 corp d'armée resté • ur la
Düna et devenu dé. ormais son eu) espoir de
.-alut.
Les régiments donl e •omposait ce corp
avaient éprouvé moin de fati !\les el de pri,·aûons que ceux qui avaient fait partie de
l'expédition de .lo·cou; mais aus~i, par compensation, il · avaient bien plu ~ouvent combattu le- ennemis. ~apoléon, ,·oulanl le· en
récorupcn •r•en nommant à tou le emploi
vacanL~, se fil apporter les propositions d'avanœmeut relative au 2° corp . li y en avait
plu ieur en ma raveur, dont l'une ne demandait pour moi 11ue le grade de major (lieutenanL~lond). Ce fut celle que le ecrétaire ·
pré enta. Je tiens du général Grundler, qui,
ayant reçu l'ordre de porte_r ces Mpèches, . e
trouvait dao le cabinet de l'Empereur au
moment où il achevait son travail, que apoléoo, au moment de i!!Der, ra~a de sa m:un
le mol major pour y sub Lituer celui de colonel, en d1 anl : « C'est une ancienne Jcllc
•1uc j' lCtjUilte. •
Je ru donc enfin colonel du ~3• de cha. eurs. le i j no,em.Lre; mai je ne l'appri ·
11ue quelque temps après.
La retraite continuait péuiLlement, d le
ennemis, dont les force augmentaient an
&lt;'&lt;'Se, l'Oupèrcntde l'armée le corp. du prince
Eugène, ain i que ceux de Davout el Je 1 ·ey.
Les deux premiers parvinrl!nt à grand'peine
à . e fair~ jour le arme · à la main el à n~
joindre l'Empereur, dont l'esprit était dooloureu. ement préoccupé par rab ence du
oorp · de ·e), car il rut plu ieur· jour , an _
en recévoir aucune nouvelle.
Le Hl no,embre, 1 apoléon paniot à Or ·cba.
li 'était écoulé ua mois depui · qu'il avait
4uitté Moscou, el il restait encore cent vingt
lieues fair pour parvenir au . ïémen. Le
froid était intense.

CA suiwre. )

Docteur MAX BILLARD
et-

La mort de Talleyrand
_ !In jour, à Prague, dans fa demeure liis10r1que des empereur d'Autriche, Charlc X.
alors coorLé ou· le poid. de oitantc- eite
année. , dit à Cbatcaul,riand : « Ce ,·ieu\
Talleyrand vil donc encore? 11 Et le soixnntehuilième roi de France quittait la ,·ie deux
ans avant le graad eioneur avili, l'é,èque
apostat, le prêtre marié et le chef de celle
école tlui lé"ilime, pu d'insidieux . ophi:m~,
le. su~cè , ans tenir compte des droit ·, de
prmcipe, et de mo ·en .
Le :5 . ?1~rs. 18~ , le prince de Bénévent
prononçait a l lnstHul l'éloge du comte Charles-Frédéric Reinhard 1 • La salle était combll'.
L_e pri~cc ~ il était alors dan a quatre11n~t-cm?UJème _ann~ -:- était orti par une
~luie _fro1d~ el _11 n aYall pu monter à pied
1,escalier; 1~ avait été porté par de1u dome.,'!~ue e_n livrée. Quanti le ,iPux diplomate,
1air froid et dédaigneu1, les dcu coin de
s.t Louche pendant,, lit . on entrJe dan 1:1
salle, appu ·é d'une main ur le hra du ecréhta}rc. pe rpétuel, 1. lfignct, de l'autre ur
1
.a ei1u1l c, Lou 1 'a . i tant~ étaient debout.
li pronoo\·a . on di. cour d'une voix fcrmr..
tr:3ça cr le triple portrait idéal do parlait mim ·t~e_d_c ' Affaires étrangt•res, du parfait chtr
de d1vuon, du parfait con ul n 1 - l'homme
si mé1Jio.,re doul il s'était IDOtJUé à plaisir
dan· se moment. de gaieté. Et la lecture
t~rminée, aprè d applaudi,: ements enthou. iasLrs, on fit la haie pour \loir ~ortir le grand
!tomme: cl \ïclor Cou in alla ju qu'à ·'écrier
en gesticulant : a C'r l du Voltaire! C'est du
meilleur Voltaire! 11 "·
. Talle) rand n'avait plus ,,ue deux moi à
mre, et il allait faire connaitre . on exi teoce
t·ntière par :,a dernière heure.
On ait que c' t à a nièce que le prince
de Béné,·enl avait confié le oin de faire )p
honneur de ,a mai on'. Femme éminente
d·un C! prit érieux cl cultivé, remarquabl;
• par sa beauté, le charme impérieux de a
phy ionomie et sa gràce altière, la duche e
tle Oîno ne quitta plus le prince ju,, qu'à sa
l. Ancien che_r de .l}•!F1011 au mini tère de Affaires
é~augères. anC!cn m101 Ir~ i F101ence en 1708 ; il
rcmpl•~- le prrnce ile Bén 1.-enl au mù,i. (ère de
Affaires elrangt'n:s, le 20 juillet 1709; ü ful ministre
en w . ( lRlfU), en Lombàrdie 11 Ol ), en Sue (1 O:&gt;)
el eu _
\\eslphal,o (1 O 1.
~- ..~1~11-8,:un, .\'011,·eauz Limdi,, t. Il, I'· :'i:i.
, / · t:11é _par le même, llm11ieur dt Tatlryrar,d
u:•y, Pari, 1870, p. l9j.
'
d 4. )1 , de Talleyrand habi1ait l'h~Lel qui rail le coin
~ '·• place de la . CooC;or,!c et de !a rue . 1ml-Flor11~ntm . _li ul auJourd liu, la propridé dr :v. de
uthstlnld .
:i, L:al,_b .Dupanlou_p èt1it, en 1838, wptrieur du
pelll temm11re de 1111l-~icolu-du-Cllardonnel.

mor~. Elle avait donné à a fille, pour lui
en.e1gn~r la religion, un jeune abbé dont la
réputation commençait As'étendre, Félix Dupanloup, le futur é,·vque d'Orléan . ainteBeu~e ra&lt;:°n~e que ~f. de Talleyrand l'ayant
un JOUr IOnlé à diner, l'abLé ~·excu a en
allé!?Uant 11u'il n'était pa homme du monde.
ur quoi M. de Tallcyrand dit ,èchf'ment à
"~! de Dino : • Cet homme ne ail pa. on
meher. 11 ft On comprit alor. , on deYina r.e
&lt;Jl~'il d · irait. JI vit l'abbé et :-'cnlreliat arec
lut. Il y eut une con. ultalion, ·an doute ur
lt:~ démarche à fair pour se réconcilier avec
l'f:nli e. 0~ eti"ea de lui un écrit: le· premier e at de , a façon qu'on envoya à Home
ne ru.re~t pas agréé. : il fallait une simple
sounm:;1on. 1. de T:ùle)rand, pr •s\'é de nouveau_ par es nièœs, en vint à dire qu'il ne
a,·a1t pa comment rédi"er ,~. cbo e qur l'on
• d' une formolP.. "et qu'il ,·errait
'
e a)al
: cc
qu'on 'empres.a de fairP. Le hrouillon re,·u
par l~i fut trouvé bon à Home; mai., quand
1I rcnnt, M. de Tallcyrand le "arda dan: ,on

s~crélairc, décidé à ne le sioner qu'au dernier moment 1 • »
_En tout cas, le ,·ieux diplomate Q\'ait avec
le Jeune abbé dcsconver~ation très édifiante .
Ce respectable ecck:Sia tique lui fit même
présPnt d'un exemplaire d'uu ouvrage intitulé
La Jour~ec ~u _Chrétien, et l'on remarqua
que ce hne t•ta1t OU\'erl ur son hur au la
"eille de sa mort.
Depui · longtemp ·, Talleyrand avait une
afTecti~n. a~x jam~e , dont la uppuration
néces. 1ta1t 1emploi de lotioa salurnées •. Cet
~~~t~ire 3\'aÎl et&gt;. 1: Lru quement, el il se féhc1ta1L de cet événement. Le 'J7 janvier, il e
foulait le pied déjà malade chez l'ambassndeur d'Angleterre. L'bh·er était froid· les
douche qu'on lui fil prendre pour lui r~ndre
la force l'enrbumi!rent. Ce rhume de,·int un
catarrhe, il perdit bientôt le ommeil el l'appétil ' .
Le I t mai ·I ;; , le prince rut pri tout à
cou~, à table, d'un fri .. on uivi de léger
V0OllsSt•ments; en mème temp , il rc,; en lit
~?e d?~I ur au ba de. rein • à gauche, qui
1mqu1e1a a. ez pour faire appeler le ProÎC:,eur Cru1·eilhicr. Cdui-ci diairnostiqua ausitol un anthrax; une opération" rut con.eillée.
Ce f~l Marjolin, alor chirur ~ien en chef de
Be.1uJon, qtli ,int inciser la tumeur et qui dut
recommencer Jc!-1-x foi 10 • Le patient n'arnit
pa ét~ aneslbé 1é comme d • no jour , cl,
1mpa -,!ile romme un .-toïcien, il s'était contenté d · dir • : Docteur vous m'arnz fait
bi~n ~u mal; m:ii si j'en suis 11uitte à ce
p~u, Je ,vou · r_~mercie. » llarjolin bodla la
lele, et, 1a~anl Jugé assez fort pour upporter
la pré ence d_e la mort, lui fil comprendre
on état, el 11 rcçul san effroi lti terrible
averti ement.
Toute la juurné · du J6 mai, l'effort de e
proche fut pour bàter sa réconciliation avec
le ciel et l'exhorter à
dernier de,·oirs
Mai , aux appel fréqueuu qu'on lui faisait.
le moribond récalcitrant répondait imariable~
menl:

_G. • L'o jour où elle pa ducl1e•

ï . ,u:q~-Bn,E. . ~t Talftyrattd, pp. 109 et 200.
li. Lh . Fuc1 C;l J. hmu:,s., lftmo,rt&amp; 111r JI. de
Talkl/rf111tl. Pan , 1838, JI· 102.

de Uiuo) en par-

lait, . . d,e Talloyrand dit : t Madame de Dino, il faut

•, pritr I ab~ U_upa~loup i diner. • ~me de !lino
s empr • d ob~tr, 1ahbê IÏnl. Le ha .an! fil qu'il
lomha sur un ~10cr ou la ~,11,! r11i1 lrgère et Je
langai:-c mondain.
• Qucl'r.:1 · jours •prcs. il reçut une nou,clle in, il~LJon, qu 1I refusa. ~ l'apprenant, JI. de T1Uenand
dit : c Yfu! me 1'1v1ei donné pour un hnmme· d'e _
• prit. C e1l donc un sol que cet ehlx\ .... Cela M ,e
• comjlrenJ donc pa ! • Comleae DB 8u1GsE, p. 221.
~ ll .• de . Tallryraod, eu apprenant le rtfus
1e
aLl_,è, ma _d,t : ~ Il .• _moimt d' prit quo je uc
• cro)_••~• . c■ r 11 dorait d 1rer pour lui cl pour moi
• , en1r 1c1. • Duche. ,e u~: u,~o, p. '111.

1

fi·

_O. lher, chc_z_ lord ,Gr~n•itle,_ donnant le bra i. la
rrincc.1se tle l.1cv~11: 1I s e-1 pris le pied daus les phs
de.-• rol,e et • fa1ll1 •~mber. Il n'a pas rail Je chute
mai_. ~n genou a plO)C, le pied déjà malade a toumé
~l !t s . t donné une enlorse du gros orteil. Paru
28 Jam·ter 1.~. lluchc e os D,~u, p. 208.
'
!O. Am~~e P1cuor, So111,e11irt Jntimr•. Ocntu,
1 ,o, P: ·_11,. ~ Cf. Comtesse ~2 Bo1r.~s, p. '1-2:i :
c Cruvc1lluer d1l ,au malaJe que n'ayanl pas depui
quelq~_ tcmp l liah1t~d~ d'employer le hi~lvur1 , il
' u!111t11l .•r1iclcr YarJolm . c Je comprer,d3, "ous
• aimez m1,•ux t!lrc dew:. •

�_

111ST0~1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - « Pas encore, pas encore

1•

,&gt;

Le lendemain, très matin, de guerre lasse,
quand sa parole allait s'éteindre, Talleyrand
se dit prêt enfin à signer sa réconciliation
avec l'Église. On lui lut à haute voix sa rétractalion et sa lettre au pape, toutes deux
trop connues pour que nous ayons besoin de
les reproduire!.
Ci:lle lecture avait duré près de dix minutes. La lecture terminée, Talleyrâod prit
la plume el, d'une main ferme, il appo a
successivement sur les deux pièces sa longue
~ignature : Chal"les-Jlaurice, prince de Tal-

leym11tl.
Pendant celte grande scène, neuI personnes, immobiles et silencieuses, entouraient le
lit du moribond : l'abbé Dupanloup, la duchesse de Dino, le duc de Poix, M. de SaintAulaire, M. de Barante, M. .Royer-Collard,
M. Molé, le docteur Cruveilhier el un vieux
serviteur de la maison".
Un fait remarquable des derniers moments
de l'illustre prélat fut la visite que lui firent,
à huit heures du matin, avec une sorte de
solennité, le roi des Français, et sa sœur la
princesse Adélaide. C'eût été, dans l'ancienn~
monarchie, une faveur insigne. L'ancien prélat le sentit.
- Je suis [àché, prince, de vous voir souffrant, dit le roi d'une voix faible et tremblante,
tellement émue qu'on l'entendit à peine.
- Sire, vous êtes venu assister aux derniers momeuls d'un mourant. Tous ceux qui
l'aiment n'onl qu'un désir, c'est de voir bientôt
la fin de ses ou Ifrances 4 •
"Louis Blanc, dans son Histoire de Dix Am,
raconte- mais le récit paraîL liien fantaisiste
- que le roi, lorsqu'il visita le mourant, lui
aura il demandé s'il souffrait beaucoup; que
le moribond lui aurait répondu : 01ti, comme
un damné, et que le roi aurait alors prononcé
à voix bas e le mot : Déjà!
Toujours est-il que les forces du malade
déclinaient de plus en plus. Le temps pressait, et l'on craignait que le moribond, qui
disputait minute à minute sa réconciliation
avec le ciel, perdit con.naissance. A une parole
de l'abbé, lui disant que Monseigneur de
1. • - Je vous dirai quand il sera Lemps. - ~lais,
prince, pendanl que votre main- le peul eucore ... . Mais il n'esl pas six heures, l'épondit le prince. Je l'ai
dit que je siguerais demain, entre cioq et sil'. hemes
Ju malin; je le le promcls encore. • L'allbé I..AGIIASG!l,
Vie de .Mgr. Dupan/.oup, Puussicli:ue, Paris, 1883,
l. l. p. 'lâO.
~
2. La rédacl.ionde ces deux pièces est du 10mars 1858.
, Rome, toujours prudente. a écril Chateaubriand, n'a
eas rendu Jublique, cl pour cause, la rélractalioo. •
Mémoires 'Oul1·e-Tombe, édilioo Biré, L. Vl, p. 431.
- U'une lettre adressée par Mme de Castellane à
l'abbé Lagrange, il ,ësulte cependant que le pape
Grégoire XVI aurait reçu le message de Talleyrand
« comme la plu,, vi1·e consolation de son pontifical ~L·abbé L•CRJ.liGE, loc. cit., p. 255.
;j, Le valet de cliambro Hélir. • appulê sur le bord
.J.u lit el fondant en larmes • · l,'abué AGRA.'iCE, Loc.
cil., p. 2â5.

Quélen serait heureux de donner sa vie pour
lui, il se soult:va légèrement. et, d'une voix
paisible :
- Dites-lui qu'il a un bien meilleur usage
à en faire.
- Prince, continua l'abbé, vous avez donné
ce matin à l'Église une grande consolation;
maintenant je viens, au nom de l'Églist-, vous
offrir les dernières consolations de la foi, les
derniers secours de la religion. Vous Yous
êtes réconcilié avec l'Église catholique que
vous aviez offensée; le moment est venu de
vous réconcilier avec Dieu par un nourel aveu
et par un repentir sincère de toutes les fautes
de votre vie.
« Alors- c'est l'abbé Dupanloup qui parle
- il fit un mouvement pour s'a,·ancer vers
moi; je m'approchai, el aussitôl se deux
mains saisissant les miennes et les pressant
avec une force et une émotion extraordinaires,
il ne les quitta plus pendant tout le temps
que dura sa confession; j'eus même besoin
d'un grand effort pour dégager ma main de
siennes quand le moment de lui donner l'absolution fut venu. Il la reçut avec une humilité, un allendrissement, une foi qui me
firent verser des larmes a. »
li sembla de même recevoir l'ExtrêmeOnction avec l'émotion d'une foi vive el d'une
ferme confiance. Puis l'abbé Dupanloup, agenouillé au pied du lit, récita l~s litanies des
saints. Quand il arriva aux invocations des
martyrs et qu'il prononça le nom de saint
Maurice, le chef de la légion thébaine, massacré par ordre de Maximien Hercule, patron
du célèbre diplomate, on vit le vieux prinœ
s'incliner et son regard chercher celui du
prêtre, comme pour bien témoigner quïl
s'associait à ses prières.
Ver trois heures, sentant que la fin approchait, l'alibé Dupanloup commença les
prières des agonisants. Le mourant paraissait
'y unir si visiblement qu'un des assistants
en fit la remarque : « Monsieur l'abbé, voyez
comme il prie l &gt;&gt; Il avait, en effet, les yeux
tantôt ouverts, tantôt abaissés, mais toujours
la figure calmP,, et son intelligence semblait
encore domint'r la mort. Enfin, les forces lui
4. Amêdée P1cHor, Loc. cil., p. Sl5.
On a dit, pour expliquer la démarche de l.ouis-PhiliQPC, que ce fül pou1· honorer le serviteur dévoué de
sd' famille. Mais on a pensé aussi q11e d'autres mo•
biles l'y èonduisirenl. Ou sait que l'ancien minislrc, le
confident intime êt3it resté déposilnire de piêce que
LQuis-Philippe avaiL le plus grand intènlt à faire disparaitre. Çau rail èlé le priDCJpal molif de la 1·isite 4u
roi. qui, n'ayaul pu complétement réussir Je premier
jour, serait revenu ·eul le leudcmaio et serait parvenu à se faire loul remettre.
Quoi qu'il en soit, ces papiers ont disparu dans le

soc des Tuileries, le '14 fè,·rier 1848.
5. L'o.1,bé L.,GRA~GE, /oc. cil., p. 256.
6. Cooxr \J .• J'.), rue Saint-llonurè, 383, Almanach
l'Ol(al, /Jllll&lt;!e 185R.
1.

Gh.

ll.

CnATEAllBRlHD,

O. Ch.

PucE
Pt..\Cl

FLORE~s, loc. dt., p. 120.
Loc. cil., t VI, p. 424.
el J. FtOREXS, /oc. cil., p. 120.

rt J.

manquèrent tout à coup, el. à trois heures
trente-cinq minutes, ses lèvres se fermèrent
pour jamais.
•
L'autopsie fut pratiquée sur une longue
table, dans l'antichambre de la bibliothèque.
par le docteur Cogny n, médecin ordinaire du
prince. On trouva les poumons sains, le cœur
\!Olumineux et entouré de graisse, l'aorte
et les principaux troncs artériels ossifiés
et cassants dans presque tonte leur étendue. Le foie et l'estomac n'offraient aucune
lésion.
Le corps, qui d'abord deYait ètre embaumé
par le procédé Gannal, le fut suivant l'ancienne méthode par M. Micard, pharmacien
du prince.
Les globes oculaires furenl ,·idés et remplacés par des yeux en émail, fabriqués d'aprè un portrait parfaitement ressemblant;
du vieux diplomate, que les gravures représentent, au temps de sa jeunesse, comme fort
joli, mais qui, ~ en vieillissant, avait tourné
à la tête de mort »8 •
Deux heures avant d'èlre mis en b.ière, la
figure du prince était déjà en complète dessiccation, à tel point que les parties charnues
des joues et de la bouche résonnaient sous la
percu.sion du doigt 9.
Le 22 mai, à onze heures, le corps fut
placé sur le char funèbre, et le cortège se
mil en marche sous une imposante escorte
d'in ran terie.
Le service funèbre eut lieu à l'église de
['Assomption, puis, !'absoute donnce, le
cercueil ful descendu dans le caveau de
l'église.
Quelques jours après, on transportait à Valença · et l'on déposait avec solennité dans le
caveau d'una chapelle les reste du prélat récalcitrant, 'lui avait disputé ju qu'à la fin sa
réconciliation avec le ciel, de l'homme politique qui, couvert d'honneurs, de riches ·es,
de diamants, avait abattu, relevé les trônes,
trahi Lous les gouvernements, même vendu
sa livrée en quittant ses maîtres.
La comédie par laquelle cet homme de
compromis el de marchés avait couronné es
quatre-vingt-cinq années avait fait dupe la
piété de son entourage. Une dame de la vieille
cour avait même eu, le jour de l'enterrement,
un mot heureux : &lt;&lt; Eufin, il est mort en
homme qui sait vivre. ,&gt;
Mais on raconte aussi que, moin crédule,
un représentanl d'une cour du Nord vint
gaiement annoncer la nouvelle de la mort
du diplomate, en ces termes, à U. .Guizot :
&lt;C Eh bien! vous savez 1 lc prince de Talle1rand a fait son entrée triomphale aux enîer .
ll y a élé îort bien reçu. Satan lui a mème
rendu de grands honneurs, tout en lui disant
cependant : « Prince, vous avez un peu dépassé
mes instructions. »
DOCTEUR

)Lu B1LLARD.

dernières amours
de la comtesse du Barry
Par PAUL OAULOT

Nos Archives nationales possèdent deux masse, d'autres pièces se rapportant à cette juge.lit peu importants, car pour lui tout
dossiers concernant la comtesse du Barry. liaison, notamment des lettres de a la Morte- s'effaçait devant le crime d'avoir été la maîL'un ne contient presque rien; l'autre, au mart, fille de Brissac, » pour parler le lan- tresse du « tyran français, Louis, quinzième
du nom ,&gt;, et qui pour nous,
contraire , renferme, outre les
au contraire, sont d'un intérèt
principales pièces de son procè
considérable, ces documents et
devant le Tribunal révolutionles renseignements qu'on peut
naire, une série de documents
glaner çà et là dans les Méprivés qui jettent un jour sinmoires du temps permettent
gulier sur cette femme célèbre
de relracer sans trop de lacuet éclairent certains côtés, peu
nes ce joli el tragique roman
ou mal connus, des Jernières
d'amour t.
années de son existence.
A.u lieu de la maitresse
royale, c'est la femme qu'on
retrouve dans ces pages, et,
On connaît l'incroyable forsuiv~nt la formule du jour,
tune
de la comtesse du Barry.
nous avons là le document huFille naturelle d'Anne Bémain après le document offiqus, dite Quantigny, et de père
ciel.
inconnu, Jeanne était née le
Au milieu des notes de po19 août 1743, à Vaucouleurs,
lice, dénonciations, acte d'accudans ce village célèbre par le
sation, interrogatoires et pièces
.ouvenir de Jeanne d'Arc.
diverses, on découvre une liasse
Amenée à Paris par sa mère,
de neuf lettres, et, sur le paelle
avait eu une enfance mipier grossier qui lui sert de
sérable, et sa jeunesse menachemise, oô lit celte note :
çait d'être pire encore, lorsque
« Lettres de Brissac avant et
le
hasarù, aidé par le duc de
&lt;( depuis la Révolulion. Peu
Richelieu
el par Lebel, valet de
cc impo1·tanles,
si ce n'est
chambre du roi, la mit en pré« qu'dles p1·ouvent ses liaisence du monarque désœu vré,
&lt;&lt; sons intimes avec elle (maet veuf à la fois de sa femme
&lt;&lt; dame du Barry), ainsi que
cl de sa maître se.
(( sa façon de pen se1• SUI' la
&lt;&lt; Sa taille, s.a fraicheur, sa
« Révolution. &gt;&gt;
physionomie radieuse, son air
« 1l est à ,,emarquer aussi
de vierge, l'ensemble de ses
« qti'elle a employé toute 1me
charmes,
et surtout ses talents
&lt;&lt; nttit à b1·ûler sa correspoupour
le
plaisir,
dit l'abbé Geor« dance anec lui, le jon1' de
ge!, la firent juger propre à
« sa nwrt à Versailles. )&gt;
jouer le rôle de maitresse favoEt ces neuf lettres, aveclenr
rite. ,,
écriture nette, à la fois ferme
On lui fabriqua aussitôt un
et coulante, ressuscitent pour
Gravure de BeACVARLET. d'après le tableau de DROUAIS.
état civil qui elfaçàl les hontes
nous tout un passé, et font rede son origine incertaine : elle
gretter vivement celles que madevint
la
fille
de Jean-Jacques Gomard de
dame du Barry, s'il faut en croire le rédacteur gage de l'époque, de Maussabré, l'aide de
Vaubernier
et
d'Anne
Béqus, dite Quantigny;
camp
du
duc,
du
chevalier
Bernard
d'Escours,
de la note, a brùlées dans une nuit d'angoisse
bien
qu'elle
fût
fort
jeune encore, à peine
vieil
ami
et
confident
de
madame
du
Barry,
et de deuil. Mais, quelque réduit ·qu'en soit
le nombre, elles sufJisent pour reconstiluer el des billets de celle-ei, facilement recon- vingt-six ans, elle eut la précaution de se
l'histoire des amours d'un grand seigneur et naissables à leur écriture fine et menue, de rajeunir de trois ans.
En outre, l'usage exigeant que la dignité à
de l'ancienne maitresse royale, d'autant que véritables pattes de mouche.
laquelle
on l'allait élever ne fùt donnée qu'à
Ces
documents,
que
l'accusateur
public
le dossier renferme encore, éparses dans sa
l. Arch. nat'" W 16, u• 701, Mé111ofret pour se,·vir d l'histoire des événements de la fî.,1 du :svrn•
aiicle, par l'abbé GE011GEL; Mémoires secrels du C'•

d' ALLOt&lt;VltLE ; Mémoires de Duu~·s; Les Rtvolvtiona
de Pa,.-is, ptr J)11oouo1nu:; Le Cou1Tier ff"a11çai1
(n• 259); Cuiioaitts hirtorîque&amp;.
J.-A. LE llo1;

var

Conetp. secrète entre Marie-Thbè!e et le comte
de Jlercy-Arge11teau. par le chel'alier d'AJINETH i La
du Barry, par E. el J. de Gor;couar, elc., etc.

.

�1l1ST0~1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - une Femme mariée, le dernier en titrr. de pour la fa,·oriLe. L'incidenl, où le duc parut
e aman~, Jean du Barr , faisait venir en
ou un jour peu digne de lui, fit quel'}ue
hâle de Toulou. r. sou frère Guillaume, et un bruit à 1a cour,
aumônier du roi donnait à cette ·ingulière
Le duc do la \'rillièrc, 'étant. mis en tèle
union la con. éaalion rel i:1ieu'e (1•r eptem- de donner à ouper un oir à ln comte._e du
bre 176 ).
Barry, convia madame de Cos.-t.i, qui rcfu~a
Introduite à la cour et bientôt pre"·entée. de ' ren,lre 11 celte fète. Le refu. eut un
la oourelle comtes e éblouit lou' 1 yeux; grand retenti ,cme11t, et le duc rt!CUt des
. on éclatante et fascinante beauté lui con- reproche amers . ur la conduite de a femme .
quit rapidement une nuée d'admirateurs, dont Oo alla même ju:qu'à exiger qu'il us.\t d'auplu. ieurs a ·urémeol poussaient l'admiralioo torité vis-à-vis t!'ellc.
ju qu"à l'adoration. Et il e l à croire qu·elle
ForL embarrassé, il pensa ùn tirer par
ne vo ·ail point arec dépl:ti ir cc murmure une mam-aise défaite, et dfrlara 11ue. a femme
flatteur lui faire cortège, bien qu'on ne pui. e avait agi ain. i par l'ordre Je la Dauphine.
rien articuler contre . a vertu, i l'on peul se
Ier y-Argenteau ne lai· a point pas cr
ervir d'un pareil mot en pareille circon, tance, cette ail !,,alion, et dé aroun nettement le duc.
pour exprimer a fidélité au roi pre qu' exa- La Dauphine, en l'e pèœ, n'avait donné aucun
~~naire qui la déshonorait de se fa\'curs. ordr· à ·a dame d'atour.
Plus ré'er,·ée que la mtrqui. e de Pompa« Le duc partit le :rnrlendemain pour
dour elle n'eut pas de Choi eul pour amant. Pari ; m3Î., en vue dt:
r 1habiliter auprè ·
Dans la foule brillante qui l'entourait de la faîorite, il écrivit à a femme une lellre
d'homma"e , un gentilhomme de haute li!!llt.te trè forte où il exigeait d'elle de témoi ner à
cl de belle prestance, desliné par sa nai sance la comtes e du Barry toute sorte d'attentions
el .on nom aux premières dignité , e di tin- et de ne e refu er à rien de ce qui pouYait
gua hientôt par le culte pa sionné qu'il lui lui plaire.
voua, et la fa\Orite e entil aimée comme ell1•
La Juche. e répondit à son mari qu'en
n'avait certe point coutume de l'être: re.~pec- prenant posse . ion de sa charge, elle avait
tueu emenl.
été Yoir la comte· e du Barry, ruai· qu'apr\
Certes, elle avait droit d'être fière d'une celle démarche, elle n'en ferait aucune qui
telle conquête. Fil' du maréchal de Bri ac, pùl la faire regarder comme étant de la ociété
gou,·erne11r de ParL, Loui -Herct.Ùe-Timoléon, de la fayorite, que jamii elle ne • · résouduc de Cos é, avait q11elquc neuf an de plu. drait, et qu'dlepréfêrcrail remettre la démisque madame du Barry., é le t4 février 173i,
ion de sa place 1 •
il a\'ail épousé, le 2 février 1760, la econde
Mabé le ennui, que lui causnit celle
fille de Loui -lfazarini-.laocini, duc de .'h·erilu lion tau. e, et bien qu'il n • f1)L p:i. payé
oai , que lord Chesterfield cite, dans es de retour, le duc de Go sé ne perdait ritln de
lf'llres à 011 fil·, comme le modèle du genon ardeur amoureuse pour madame du Barry.
tilhomme accompli. La fille étail digne do lleureu1. d'aimer, il att odait patiemment
père, el le comte de Creolz en donne un d'être aimé, el il di!vait attendre longlemp
témoi •na"c indiscutable dans une dépêche au encnre.
roi de uède Gustave Ill :
Madame de
Co é, dit-il, est aimée et rei pectt'•e pour se
Il
vertu et l'agrément de son prit. •
n fil était né de cette union, mai le
Loui · XV meurt (JO mai t 77,i); madame
pauHe enfant, d'une anlé fort délicat•, était du Barry e t exilée à l'abba5·e du Ponl-auxpour e.~ parents moins une eau e de joie que [) mes; l'ordre lui en e. t Iran.mi par le duc
de ouci, et exigeait des oins constant . Vers de la Vrillière. a chut•, pourtant facile à
t 7i0, une petite fille allait naitre, que a pré\·oir, l'irrite plu. qu 'el!e ne l'abat.
mère tiendrait à honneur de nourrir elle- Le beau foutu règne qui commence par
même.
une lettre t.le cacb t ! s·écri --t-elle,
lalgré le charme et le vertu de sa
on eril cependant dure peu. Elle revient
femme, le duc d · Co, é ne -e lai .. a pas d'abord à . aint-Yrain, pli: d'Arpajoo, dan
moins séduir • par la nouvelle beauté qu'un 1111 domaine qu'elle achète à un Y. Ou-val,
caprice de Looi XV avait révélée à la cour, ancien commi de la marine, avec lequel elle
el cettr. admiration pa sionnée ne re La pas a\'ait jadis ébauché une iotri!!Ue, vite abanlongtewp · ecrête. .fcrcy-Arrrenteau repré- donnée dè qu'il !&gt;'aperçurent qu'il y chersente 1 du c comme a e0Lièr1:ment lhré à la chaient des cho, bien dillérentc. : e!Je, de
fal'Oritc, » cl madame du Delland l'appelle le l'argent, lui, de l'amour.
c fa,·ori de la .uhan~ . Bref, le ~- it élail i
Ven, la fin de l'année J 7i5, eUe rentre
connu que, lorsqu'à la mort de la duche se dans son chl'r Lou\'ecicnnes, don dt• 'on royal
Je Villar·. ,lame d·atour de la dauphine amant.
Maric-.\ntoinelle, il fut que lion de nommer
Elle a d'abord e sayé, pour comballre
à a place la du be ·c de Co .é, l"hé ·1tation l'ennui de on exi. lence désœu.rée, de troufut .,ranJe, tanl on ·'ima)!ioait voir dans ver une diversion à a ~olilutle dans les émoce choix une d· i"natioo Je madame du tions du jeu, mai bil•ott'll ell sïmanine
Ilarr1.
aimer, el l:t voilà redevenue l'.amoureu,e
Oo passa outre néanmoins, et l'on eut d·aotan. L'objet de celle pa ion est un Ânbientôt la preuve que madame de Co;; é ne
1. Lellre ,1 llerrr-!r oleto i.
arie-Tbérèsc.partageait point 1 enlimcnts de son mari Recuâl
d'Ar11rth, l. ·1, p. 371.
1

glai ·• lord ymour: mai 1• ;;.1price dure
~u, el le mom nt arrÏ\·e enfin où la lon 11 ue
con,lance du duc de Cos é est récompensée.
\ladame du Barry l'aime autant qu·ene en
ei t aimée. li emble alor que tout \·ienne à
la foi au noLlc soupirant, l'amour el le~
honneur.. Depui le 12 férricr l 77t&gt;, il est
•0111· rneur de Pari , à la place de son père
démi,sionnaire; quelqul' année plu tard,
la mort ne .oo père le fait duc de Bri . ac. Il
e t capitaine-colon 1 des Cent- uL"-' · de la
"arde du roi, lieutenant général de armée.
du roi, gr.ind panetier de France.
~lai. toute cc haute dignités n'ont rien
changé à a tendre. -e amourcu e pour madame du Barr ; bien mieux, il \il maintenant
awc elle dan une intimité ouYcrle. Ce n'est
plu . eulcmenl à LoU1·er.i1·nne , dan cette
di ·crète retraite, que le· deux amant al,rilent
leur~ amour~, il, ne. c quittent presque plu ..
Madame du Barryvient ouYenl à Paris pa. ser
la journée, - et la nuit, - chez Il' dur, dao~
son hôtel, rue de Grenelle, faubourg intGermain; elle l'accompa1rnc dan~ se vo ·age
ou Je rejoint dan e déplacement ; c'est
une pas ion connue, affichée : elle e fait
même adresser ·a corre. pondance chez lui, 11
l'botel Bri ac.
L'intérêt n'e.:-t pour rien dan celte liaison.
le cœur e t tout. Ce n·e~l plu - la fille qui e
vend, c'est la femme qui ,c donne, et, ~ndi~
que Looi XV s'était abni. sé ju qu'à elle, on
peut dire que le duc de Uri ac l'a éle\·ée
jusqu'à lui. La familiarité quelque peu gro. •
ière de on lan!!age a di:paru, . es allures
trop libre e sont réformées, et le changement e~t .i complet que le comte d'111on,·ille, qui ln rencontre, n•rs 17 0 ou 17 2,
d3n u11 voyage &lt;ru'elle fait en ~ormandi_e
pour aller vi iter le dur, ei l frappé de 11 la
11écence de on ton et de la noble e de es
manièr ·: ».
li étaient alor , l'un dan tou le la force
de l'A e, l'autre dans tout l'éclat Je la beauté.
Et.ils devaient rei ter ainsi ju qu'aux derniers
jour~, lui, ardanl a jeune ·e de cœur, elle,
Jcs grâce mcrveilleu e d'un ,i ·a1re et d·un
corp toujours jeune .
1

Ill

C forent de délicieu,r. amour,.
Le nuage· qui ':imoncelaicnl ur la
France n'étaient pa prêts à cre\'er rncore, cl
ils étaient rar • ceux qui, à ce moment, pré\'oyaienl le orage ; on peul aîfirmer que ni
Rri ac ni madame du Barry n'en étaient.
Quant au monde, il \'Oyait avec iodulnencc
cl'lle pa. siou partagée. Ce n'était pa. en celle
/ln du dix-huitiècne siècle, aprè le liberté~
de Lou genre que _'était octrol '' une ·ociété élégante et di olue, façonnée à lïmanc
du roi Loui · X\', qu'on eùl montré de la
-êvérité à l'i! aril d'un mari qui abandonnai!
a fe111me : c'étaient là accidents trop commun.. Ce qui le parai sait moin , c"étail la
longue fidélité de ces deux amants, objet
d'une curio.ité bienveillante.
Certes, il est à regreuer que madame du

,

___________________

tl.1rry ait détruit la plus grande partie de'
lettr~ qui lui rurt!nt alor · adre,-.ées par le
duc de Brissac; car, d'après le p •u qui re te,
on pt:ut juner &lt;1uel intérêt aurait eu pour
nou cette com•~pondance d'un •rand eigneur amoureux; mai ll's billet,- •1ui onL
échappé à la de truction permellent de constater toute la délicates e de celle pa,.ion
re~pectueu. el tendre, et il ~ont uaimenl
d·uoe hieo jolie tournure d'espril.
En voici un s.,n date, nai il est ai. é de
\·oir quïl remonte à r.;po'lue heureu. e, de
17 2 à t i li. Il porte comme ,uscription

A .l/111f&lt;mw
,1/adame ln co11tle.~te ,/11 Barr.11, il lurie1111e.

« mile amour .• mille remerciements, chrr
rœur: ce soir, j · crai prè · de vou~. Oui,
c'est mon honb1·11r d'èlrc aimé de 1·011~. Je
\'OU. hai.e mille fois.
« Ce ·oir, j'ai à huit heures un rtndezrou · avec madame de Las Cases. Je ne .ai:.
ce qu'elle me ,·eut. J'irai chei: elle el ne lui
donnerai point la peine de venir chez moi,
4uoiqu'il n' ait ril'n qui pui
touch r mon
cœur que vou ·.
« Adieu . .Je vous aime Pt pour loujour .
J'attends mon mond' qui, je croi , ·ern
nomhreux.

[Es DER,NrE'l('ES A.MOU](S Dë LJl CO.JKTESSE DU BA]{]{Y - -...

l •ttre peut-être, mai quand je m'eotrclir11:,
arnc \'OUs, je ne m'ennuie pas.
1 , aYez-vou que je sui. as. ez piqné de
n'arnir pa P.ttl nommé pr 1 ident de l',\ :eml,lée provinciale d".\njou? Je ne l'ai pa ·· demandé. mai. à qui puis-je allribu~r d'arnir
été oublié? En v1:rité, cela me p ·e et m'aflli~e ....
,, . . ll fout, chère amie, \'Oir 11!s Lroup ·s,
mu~ ,1uilter, vou dire que je vou aime, et
!1ue je erai heureux el ~alisfait de vous re\'Oir en aus6i bonne noté qÙe je le dé ire. »
L~ année. pa ,ent : roici 17 9 avec on
t{1rlè"e d 'oppréhen iow, de troubles eau é·
p:ir le mou1·emcnt r :rolutionoaire. ~aL le
in1piiétude politique n'altèrent point la. . ért!nité de leur amour. Au moi d'aoi1t, r. de
Bris ac e l obligé d'aller pa ~er quelquP.
temp à Bri · ·ac el à Angtr' : la séparation
lui e l cruelle et le jour. lui parai sent Ion,,~.
c

llri. 'laC, c,• 2:,

lOU!l

17

o.

• Je Yai. demain lrou\'er l • marquis dc
Rav, :\ Ao..,er~ ....
; Ce qui l'e l (f:lcbeux), Madame la comt c, c'e l de ne l'Ous écrire qu'un mot. Il
fauL faire partir ce courrier, vou dire néanmoin · l{Ue le~ sentiments qui m·attachent i,
rou · ont ,if el sincère , que je voudrais
c Cr. ,limanche, it. dem hcun·. 111rènni1li. •
être à la place de la ociélé qui ;auvent jouit
du plai.ir de , ou \'oir ....
Le autres billet ont dat l , el l'on peul
c Je me porte au·si bien que le peu\ent
, uine ain i l'hi Loire de cet amour qui ne permettre le· affaire du t mp .....
,·a rie point. Hien, commè il l'a dit, ne peul . « Dan un moi , j'ai l'e poir de vou retourber on cœur que celle &lt;1ui le po.sède voir et j'en ai grand be. oi11. •
déjà.
• _\ .\n~crs, ce _tm,·,li 2tl aou.t, a mi,li.
, \ La F'h'-clle, ce ~(i 1011 1 1i86,
« Que 1otre lettre du 22, . ladame la coroâ di1 heures du malin.
le.! e, est philo ophique el a,-ante I Oui, il
c Je ui arrivé hier ici à une heurr, el faut de la philo opltie el de l'espérance, ainsi
toutes l pcr onne qui deYaient courir la que de la patience, lorsque l'on e l loin de
po te e sonl rèlcn!e pour me devan er; \'OU 1. ..
au si, cltcr cœnr, sui -je à attendre des chec On dit que Paris n 'e l pas tranquille : il
vaux. Je rais . uivre une route de tra,er·c où manque ainsi que ,·ou de u.h~i lance . Que
l"on ,,a au pa : a.in i donc me ,·oilà r •tardé ne puis-je partager avec vou' tous les beaux
d·un jour. ~fon impatience de ,·ou, rejoindre fruit que celle belle terre nou a procurés
n'en diminue pas. Oui, cher cœur, le mo- celte année; mais il ne erait ni prudent ni
ment dt: me réunir à vou., non d'c prit, êar po. ible de tenter de vou en eovo ·er, el le
je le suis toujours, mai· de pré eoc ', l un municipalité redoutenl le peuple, qui, non
üolcnt dél,ir t1ui ne peut ,e ralentir.
content de ce qui lui est néœs.aire, veut !!llr11 Adieu. C Ile lettre ,a partir :ace celles
dt!r le uperflu.
d'.\nger. que !"on allend pour dtlpêrber celle
&lt;f liai· adieu, adi u, ,1adame la comte
;
de cette ville, où il ,. a un monde infini qui il est tout à l'heure midi, el je veux aller
viennent chercher lc~r. cofJnt:.
diner à Uri sac.. Je vou. offre me homrua"es
« Adieu, cher cœur, je vou · baise mille cl el mes remereiemeols t.l~ -voire e aclitmlc à
mille foi de touL mon cœur.
me donuer de vo nouvelle . Elles ont mon
-a A mardi ou mert·reJi, de bù1111c liettre. »
cul bonheur, comme de pen. er à ,·ou,, aU.I
cntimenl!i ëternd que je rou ai voué. , el
• ~ \ e111lo,1111 1 cc 16 ou l I ii&lt;1.
que je vous o0re de tout mon cœur.
u J.: Youdrais, chère amie, tJue l'ou cu~- • « J'aurai pu hier recevoir de .os nousiet. pu m·annoucer uoe totale guéri ·on, 11ue vel!!•~, et je n'en ai pas eu. ll
votr emlionpoinl me la ccrtiliâl, et rou. ne
fai~ ni l'un ni l'autre. • ·éanmoiru;, chère
Quelle délicate se dans ce dernier trait qui
amie, il faut e réjouir un peu de ,otre nou: pourrait pa ·er pour un reproche el qui n'e l
velle pare e, à la&lt;tuelle vou êle. i peu que l'expres ion d'un dé ir el d'un regret!
aœoulumée, pui·qu'i.ille me fait e pérer que
La Jeure ui ante, de quelques mois po ron. vou tiloinnerez moin de moi.
térieoN, et datée d Tuilerie., où logeait le
, Je mus ai écrit de Bri . ac une lon!!1le gouverneur dePari depui le 10 octobre 17 9,

e. t un petit chcf-d·œmre de . implicité, de
bonhomie, et avec cela d&lt;! gràce el d'ardeur
juvénile.
li parle de sa légère incommodité avec la
rranchi.e d'un homme ùr de l'alîection de
on amie, el qui u'a nul bc~oin pour en être
toujours chéri de se taire sur le~ cho,e rnlgaire~ · mai comme, à la lin, il e relève et
montre sous le pre que exa"énaire qui Lous e
el qui crarbe l'amant' loujour jeune, toujour:. épris!
, Am ruileric .. ce mercre,li 11 no.-emhre 1780.
11 le vai. me mellre au lit, cher cœur,
pour être demain moin enrhumé que je ne
le ·oi. , et pou oir \'OU.' fairtl meilleure comp3brnie que je ne le ferai· si j'étais au si cntrepri de rhume que je le ui .. Ce rhume
est humorique et \rieut de la stagnation d'un
trop long éjour fait à Paris, auquel je ne
_ois rien moins '[U'accoutumé el qui finira
par me tuer ou me dé oler, si bicntàt ma
ré5idence n' t leYée. Je l'e père, et ne vous
en parle pa · dan. la crainte qu'une précipiLation de joie ne la retardP.
« Adieu, tendre amie; je vou aime el je
vou bai.e mille foi: du plu t ndre de no
cœur , je voulai dire de mon cœur, mai je
n'effacerai pa ce que ma plume a tracé,
aimant à penser que voire cœur et le mien
ne on1 pour jamai. qo'un.
« Adieu, à di&gt;main. Je vai tâcher de suer
et de cral·her: joli projet à mettre en réalité.
C'eH une occupation moin désa!!réahle dans
la circon-iance présente qu'elle ac le erail
·i le temp- était calme et par con ·équent
beau. Toul ce qui se pa e e l réellemenl
m1·stérieux et fol, el la a11e e t de ,·oo
aimer.
1 AJiP.o, tendre amie! Adieu, cher cœur.
je \'OUS aime et vou bai. e. 1&gt;

IV
Les événement devenaient chaque jour
plus graves, et il était dès lor • facile de prévoir quel danger menaçaient le royali le
re Ili. fidèl . .Beaucoup. 'autori ant de
l'exempl • du comte d'.\rtoi , 'éloirrnaient
prudemmenL, cherchant un r •fuge de l'autre
tôté de la frontière.
Le gouverneur de Paris, commandant la
garde du roi était plus menaœ 11ue qui que
ce tùt. Quel,1oes ami' le pre èrent de se
ou-traire aux ren"canc • populairt• , et lui
consdllèreot d'émigrer.
Abandonner on roi dans le malb ur, Bri ac n'y ongea pa, un instant, cl, bien 11u'il
ne se fil guère d'illu. ion sur le orl qui lui
erait ré ·ené, i la Rél·olulion triomphait, il
ne \·oulut pa éparer . a cause de celle de
Loui l \'J.
- Je fais cc que je doi à es aïeux cl aux
mien , répondit-il fièrement à œ prudent
con-ciller .
Et il re ta à on po te.
Toutefoi , jugeant inutile de faire partager
ses péril à. a fille. madame de Mortemart,
il la fit ou la lai a émigrer. C'est san doute

�~-------------------- [ES DE1('NTÈR,.ES AJffOU'J?.,S
à ce moment que celle-ci écrivit à ·madame
du Barry le billet sans date qui se trouve
dans le do,sicr. Il prouve, une fois de plus,
que la passion du duc de Brissac était en
quelque sorte reconnue, puisque la fille n'h~
sitait pas à écrire à la maîtres~c, - disons
comme elle: à l'amie de son père :

« Daignez agréer, madame, tous mes remerciements de ms bontés rt mes regrets
d'être obligée de renoncer à l'espérance de
vous voir avant mon départ. .Je suis bien
afl1igée de l'idée d'être si longtemps sans voir
mon père et de n'avoir pas la permission de
l'embrasser hors de Paris avant de le quitter.
li faut se soumettre puisque c'est le seul
parti qui nous reste. Recevez, je vous en supplie, madame, l'assurance des· sentiments
que je vous ai ,·oués. Il
• C,• 1:;.

~

parèrent du contenu de cette affiche pour
lancer contre l'ancienne fal'orile de violentes
accusations.
Les Révo/11 I ions de Paris', rédigées par
Prudhomme, se signalèrent par leurs insinuations perfides :
« Depuis la révolution, la dame du Barry
n'a cessé d'employer tout l'ascendant que lui
donnent de grandes ricbesses acquises 011 sait
comme à faire régner la mésintelligence entre
les habitants des environs de Lucienne el les
Suisses de Courbevoie. Les menées sourdes
concertées al'ec les principàux officiers n'ont
pas eu tout le succès désiré. Tout au contraire, on est prévenu si peu favorablement
sur le compte de la maîtresse du ch:iteau de
Luciennr, qu'on ne craint pas d'élever des
doules sur la réalité du vol de ses diamants;
la réduction considérable dont les revenus de
ladite dame sont menacés lui a fait naître
l'idée, dit-on, de se rendre intéressante en se
donnant pour victime d'un événement fàcheux
et en se procurant un titre 11 l'iudulgence de
l'inexorable Assemhlée nationale.
&lt;( ()uoi qu'il en soit, sa conduite dans la
position où elle s'annonce n'est guère propre
à la fa.ire plaindre .... »
Pour un peu, il semblait qu'elle s'était
rnlée elle-même.
Avec sa légèreté habituelle, madame du
fürry ne parut pas tout d'abord· attacher à
ces attaques l'importance qu'elles méritaient.
Elle continua sou existence d'amoureuse, ave.c
la l&gt;elle insouciance de la femme heureuse,
heureuse d'aimer et d'èlre aimée. C'est à
celle époque que se place l'envoi de ce billet,
dans lequel le duc de Brissac fait allusiou au
vol &lt;[UÎ vient d'avoir lieu :

Tandis que madame de Mortemart cherchait, avec son mari et son enfant, un abri
dans les Flandres ou dans la Prusse rhénane,
son père restait en France, retenu par le devoir; et madame du Barry, retenue par son
amour, et aussi par le désir qu'elle avait de
ne pas quitter Louveciennes ni les richesses
qu'elle y avait accumulées, ne songeait point
davantage à émigrer.
Elle s'imaginait apparemment que la génération nouvelle l'avait oubliée, et comme elle
ne s'était guère occupée de polilique, sauf
pour renverser Choiseul du ministère, et
qu'elle n'a,,ait jamais fait de mal à personne,
elle se croyait à l'abri des haines populaires,
cl monlrait, au milieu des événements qui
s'annonçaient de plus en plus terribles, une
extraordinaire sérénité el une plus extraorc Cc mercredi . 2 f.l,·ricr1701. •
dinaire conliance.
Peul-être l'une et l'autre auraient été jus&lt;&lt; Arrivez, très cher cœur, et prenez toutes
tifiées par les faits, sans un incident vulgairr, les précautions possibies pour votre vaisselle
qui vint ramener l'allention sur elle et dis- et autres effots encore précieux s'il rnus en
siper l'oubli qui C&lt;'mmençail à se faire autour reste. Oui, vous et ,otre beauté, votre bonté
de sa per, onne.
et votre magnanimité, j'en suis .confus, et me
Dans la nuit du JO au J l janvier 1i9 l, sens plus faible que vous. Et pourquoi no le
alors qu'elle se trouvait à Paris, dans l'hôtel serais-je pas pour l'objet qui m'intéresse si
Brissac, un vol fut commis à LoU1·cciennes. vin1ment'!
De hardis filous firent main b~ssc sur la plus
« Adieu. Venez donc de bonne heure. Volre
grande partie de ses Lijoux.
arri,ée est-elle sue? Ne m'avez-vous pas dit
Madame c'.u Barry, ne 'foulant rien négli- que ce soir vous auriez à souper dix ou douze
ger pour renlrrr en possession de ses trésors personnes? Donnez-moi vos ordres vile par
dt'-robés, commit l'insigne imprudence de cet exprès qui reviendra sur-le-champ ici
foire apposer sur les murs de Paris une affi- même : tout sera prêt pour que vos ordres
1•he qui étalait en gros caractères ces mols : soient e.xéculé~.
« Adieu, je lous aime cl vous embrasse
DEUX ~IILLE LOVIS A GAGNER
de tout mon cœur
&lt;( A ce soir. »
Diamants el bijou:r perdus.
Suhait une longue énumération, digne de
l'inven1aire du plus riche joaillier. Cela seul
suffisait à exciter les com·oitises; mais les
noms de Louis Xlll, de Louis .XIV, de
Louis XV, revenaient sourent dans cette énu_mératiou, et il n·en fallait pas da,antage
poffr él'eiller les hames rérnlutionoaires au
souvenir de ces prodigalités princières.
Les conséquences d'une telle i~prudence
ne se firent pas attendre; les journaux s'em\'. - !hsTOI\IA - rase. 33.

DE LA COMTESSE DU BAR..'f?..Y - - ,

Son amour pour Brissac n'empêchait point
cependant madame du Barry de songer à ses
diamants, à ses bijoux volés. Aussi, ayant
rrçu avis que les rnleurs avaient été retrc,uvés
et arrêtés en Angleterre, elle se mit en roule,
accompagnée de .\1. de Maus~abré, aide de
camp de Brissac, et du chevalier Bernard
d'Escours, son vieil ami.
Mais la procédure anglaise était plus com1. X• 81, du 22 au 29 jam·ier 1791.

pliquée que la paune femme n·e se l'imag-inait; elle eut la joie de revoir ses· diamants,
mais non la satisfaction de les reprendre.
Elle ne resta que quelques jours à Londres, du 17 féuier au 2 mars, mai~ elle y
retourna deux fois avec d'Escours, au printemps et pendant l'élé de celle même année
17\l 1, sans plus de succès. Elle ne se doutait
pas que ces voyages seraient interprétés contre
elle, et qu'un accusateur zélé n'y verrait que
le désir de retrouver à Londres des émigrés,
crime irrémissible contre la flépnblique.
Pendant ces absences, de grands changements s'étaient effectués à Paris. La garde
du roi avait été dissoute et remplacée par la
garde conslitutionnelle. Le recrutement en
était autre, et nul ne devait en faire partie
s'il n'avait donné dès preuves de civisme.
Toutefois, le choix du commandant a,,ait été
laissé au roi, et Louis XVl avait désigné pour
cette fonction le duc de Brissac, avec le secret
espoir qu'il interpréterait habilement se~ intentions et celles de l'Assemblée dans l'examen
des preu,,es de civisme.
Brissac ne pouvait se faire illusion sur les
périls de cette nouvelle situation, qui avait
en plus, sur celle qu'il venait de quiHer, le
désavantage d'ètre fausse; mais que lui importait? Il avait apparemment fait à sa foi
monarchique le sacrifice de sa vie, et il songeait seulement, en attendant le dénouement
fatal, à mettre à profil le temps pour·aimer
encore, pour aimer toujours.
Il n'a rien perdu de son ardeur, rien de sa
sérénité ni même dr sa belle humeur, comme
on peut le voir par ce billet :
11

Cc :; oclobi-e liOI. Lundi.

« Mon petit dauphin est parti; je suis sans
lunettes. Je vous écris donc un seul mot qui
les renferme tous : je vous aim~ pour la vie,
malgré les vieux et leurs envies. Demain,
j'irai diner aYee vous et rous mènerai madame
de Bunnevillc, l'abbé Billardy et
Legoust.
Nous avons fait huit lieues à cheval; le roi a
Lué trois faisans, et mon déjeuner a été un
bon diner . .le vous aime et vous embrasse de
tout mon cœur.
« Je viens de faire un pâté dont je vous
demande excuses. îlien de noUl'eau. »

,1.

Sept ou huit mois se passent relativement
calmes encore pour les deux amants. )[algrélcs
symptômes alarmants, mal~rt'.· la marche en
avant de la Révolution, ils emisagent l'avenir
sans trouble, l'un avec son courage impassible,
l'autreavec son étonnante confiance. Cependant
la cata~trophc approt:hP. L'Assemblée législativedécrète le licenciement de la garde constitutionnelle, cl son chef, 1&gt;! duc de Brissac, soupçonné d'y avoir introduit des éléments royalistes, est mis en aceusation. Ces mesures
présagent une arrestation, un procès, autant
dire une condamnation. Louis X\ 1, ioformé
dans la nuit de cet événement, fait aussil&lt;it
pré,·enir le duc qui loge aux. Tuileries et l'en;:rage vivement à se soustraire par une fuite
3

�fflSTOR..1.Jl

______________________________________ _.
" - - - - - -- - -- -- - - - - Les

entarc possible au péril t1ui le mrnac~ ; mai
Hri ·ac n'e t pas de ceux qui fuieut : il attendra et n'abandonnera point volontairement
son poste.
Il ~è contente d'a,Prlir _a mailr,·m, : il
charge . on aiJe de camp Maus. abré ùr courir
à LouvcciPnni·s annoncer le incidenb dL la
nuit. Ces nonvellt•s plongL•nt madame du
Barry dan une violente inquiétude; tlle perd
celle folle écarilé qu'elle a con. ervée jusqu'alor , et eUe écrit au dur une lon,.ue letlre
dans laquelle eUe accumule les raison qu'elle
\'CUL se donner d'espérer .
Voi1•1 cette m~sive, ronfiée ~ un abbé,
probablement à cet aLbé Billard y, qui était
un de· familiers du faux ménage. Comment
se trou\·e-t-elle dans le do~ ier de madame
du Barr '/ C'e.t l'e qu'on ne peut dire avec
certitude. L'abbé, ne pou,·ant parvenir ju qu'à llrissa!', a-t-il rapporté la lettre? Ou
bien, remise à . on de, tinntaire, a-t-elle été
prise a1ec ~es papier cl \'Crséc plu tard
dan - le dossier de a maitres e? Quoi qu'il
rn oil, t-lle est Lirn de J'Pcriture de relie l'i,
PL l'authenticité n'en aurait èlre douteuse.
&lt;1 J'ai été saisie d'u11c crainle mortelle,
monsieur le dne, quand on m'a annunré
M. de ~laussabré. li m'a as un: {1ue vous vous
1,ortiez bien, que rnus a,·iez lé calme d'une
con.tirnce pure. Mais rela ne suffit pa. à
mon intérêt pour vou·; jt! sui - loin de von",
j'ignore 1·e que rnu- allez faire. Yous me
direz que \'OU l'i 0 norez ,·011 ·-mème . .l'emoic•
l'aLLé aroir cc qui .-;c p:ue, ec que l'0us
faites. Pourquoi Ill' ~ui.-je pa. pri·· dr You ··)
\ ou recevriez d • moi le. consolation de la
lcndre et fidèle amitié. k sai · que ,·ou n·aurirz rien à rraîndrt1, i la rai on el la Lonne
foi régnaient dans ceth' \ emblée.
cc Adieu, je n'ai pas lt• temp~ de vous en
&lt;lire davantage. L'aLbé entre dans ma l'bamhre, je \'eux , ilt· le faire parlir. Je ne serai
tranquille que quand je saurai ce que vous
de,·enel. Je ~uis Lien ~ùre qm· Yous 1~tes en
rt•gle ur la formai ion de la garde du roi,
aimi je n'ai rien à redouter pour vou de ce
&lt;Ôt~. Votre conduite a été si pure, depuis que
,ou, rte. am: Tuileries, qu'on ne pourra ,ou.
rien imputer. Yons avez fait tant d'at·le de
patrioti me qu'en vérité je ne . ai pas c·e
qu'on peut trouver à redirt'.
" Adieu. llonniY-moi de ,·o nouvelle~ et
ne doutez jamais de tout t·e que j'éprouve.
Cc m~n·r,•di. il

0111c

J,n11 e•.

Les érénemenù se précipitent. Le duc dr.
Bri ~ar est arrêté et diri"é sur Orléans où
. ii•"'e la Ilaulc Cour nalionale. a premii•re
pen~ée, c'lmme loujour3, est pour madame
du Barry, et il lui écrit une longue lettre
que le lidt•lt• füus aLré fait parvenir à LouYeciennes. La lellre de Brissac n·e.~i ·te plus,
mais celle de ~Jau. sabré nous re·te.
• .\ r~ris. re '1 juin, · lroi - heurri ,lu matin.

Je m·empre - e de mu: emoyer une leLLre
de M. le duc de RrLac, par laquelle vous
apprendrei qu'il c·t arrivé au lieu de sa d ·tioation (Orh1ans), . an. qu'il lui . oil arri\'é
&lt;•

le plus petit événement. J'aurai été vou~ la
porter moi-mème, ·i je n'étai~ rhargé de plusieur. commi •.ioo importante~; dès qu'ellecront faite -, je me mettrai en marche pour
aller ,ous informl'r d1• plusie1m particul;irilés qu'il csl bon rp1e ,·ous ,at·hiez.
, En attendant. permettez-moi, madame 1a
comtcs.e, que j'aie l'honneur Je ,·ous foire
agréer l'hommage de mon respect, awr lequel
j'ai l'honneur d'être votre très humhle el très
obéi. sant seniteur.
Il

~f \U ..

\Bllf:. &gt;&gt;

Le duc de Jlril'sac, apparemment, ne .e
montrait poinl fort inquiet. par ,olonté
d'homme fort, pour llll pa eJTraJer les pt'rsonne 11ui l'aimaient; mais celle -ci ne pouvaient point ne pas Lremlilcr pour une tête si
chère. ne autre femme partaa1•nit le - alarme.de madame &lt;lu Barry : c\:tait la fille du duc,
madame de ,\forlemarl émigri;e :n·ec on
mari, el qui dans 1,. m~nrn momenl e trou,·ait rraisemblablemcnt à pa, où elle alnit
1lé prendre le. eaux.
llès 11ue la nouvelle de l'arrestation lui
parvint, elle fut r •mplie de crainte, el, dans
son anxiété, elle •'adressa naturellement à la
personne qu'elJc ,,:n·ait le mieux en étal d'être
rèn eigoée sur la situation de son père. Elle
éc·ri\'il à madnmc du Barr1 :

« Beconnaitrcz-,·ous mon éeriture, madame?
fi y a trois ans que vous la 1îles dans un
tri-te momt&gt;nl. Eo rnilà 11n him plus tri ·le
t•ncore pour mire amitil! et pour me entiments. Ah I que je sou1Tre depuis deux jours!
. ., on courage, sa fermeté, lt' éloge dont on
l'accable, le re rets que tous lui donnent,
-on innocence, rien ne peut calmer mon ima,.inalion effrayée. M. de \1... et moi, ,·ou lion
parlir aYanL-bier. Plu ieurs personnes de
poid - nou . en ont empêché,, il ~ ,·o)aicnt
du danrrer pour mon (•poux. san. avantage
pour mon père. Il:- dbaient que m1•mc sa
&lt;Jualité d' fo1igré pourrait lui nuire; mai.
moi, madame, e,-t-ce que je ne pourrais lui
füe de quelque utilité'!
« Ne pourrais-je e pérer de le voir'! Peul-on
faire un crime à une femme malade d'avoir
été prendre le eaux. et le faire retomber ur
son père? Je ne le crois 11as, et c'est la . eule
chose que je craindrais .• i ,·ou - croyez que
je puisse lui être Lonnc à quelque cbo e à
Paris ou à Orléan. , a~ez ]a bont11 &lt;le me le
mander, et j'y Yolcrai.
&lt;t E~t-il un monn d'aroir de rn, nouvelles, tl'a,·oir quelque communication a,ec
lui'? Mandez-le-moi, je mu upplie, el je le
ai irai a,·ec empre~ lmtnt. J'ai appfr par
un homme, qui peut-,~lre vou esl inconnu
( un mol ra~é), que Y0U~ êtes partie pour
Orléans. Ne IJ'ouvcz pas maurnis que je vou
dise 11ue cette marque ù'altacheml'nt pour
celui qui m'e l j chN vous acr1uerra des
droits éLernel sur mon rœur. EL agrêez, je
l'0_ll prie, l'a snrance de sentiments que je
,·ous ai Youé pour la \.ie.
&lt;1 TroUl'ez bon que je rclranche les compliments de fin de lettre, et donnez-moi la

même mar11uc d'amitié. J'cmoic celle lellrc
l, quelqu'un de :-ûr à Pari:-, 11ui, j'espère,
\'OUS la fera parrenir .an~ incon,·ènicnl. Pardon de mon "ritfonnagc.
f.,, ;, ,Ir juin.

~

Madame de llortemarl étaiL mal renseignée. Madame dn Barry n'a.,.ait point été à
Orléan,. Et qu') .eraiL-elle allée faire'! , :i
présençe, en ré\'cillant les . uuvenirs d'un
passé odieux à tous, n'ctit pn que nuire au
prisonnit'r.
Quant à celui-ci. il avait élé interrO"l; le
15 juin, « tians l'auditoire de la llaule Cour
nationalt' ,1 .
Cl'l interrorratoire, qui ·c trouYe dao le
dos. ier Je madame du Barry, - la cl10.e est
curieu~c à siirualer, - t;taiL fait en rnrlu des
n décrel et acte d'aCl'n·ation portés contre lui
par I'.\- emblée nationale, le ~. mai el
11 juin derniers. &gt;&gt;
li contient la belle réponse de l'accusé à la
demande qu'on lui fai ail de se nom, prit.nom. , ;1ge, profes~ion et domicile :
11 Louis-llercule-Timoléon de Cos é-Bri ~ac, agé de cinquante-huit an , .:oldat tlepui.~
11a ,,ai~~&lt;mce, lieulcnant-général Je armées,
habitant le château des Tuileries ilepui. le
10 octobre J7x!I. »
C'e.5 l à peine 'il cherche à se disculper: à
l'accusation dirigée contre lui, il oppo. e une
simple dén~gation :
- Je n'ai ndmi!'- dan la garde du roi que
de- citoyen qni remplissenl le· condition.requi e par le décret de formation.
li ne .emble pa qu on l'ait gardé longlt'mp au secret. Uientôl, il lui fut permis de
corre. pondre au debor. c·et ain i qu'il fit
parrnnir à a fille émigrée une lcllre qu'elle
rt!çut en même temps que la répom;e de madame du Ilarry.
~ladame &lt;l~ Mortemart le dil très clair,·menl dan - ln seconde leltre qu'elle adres, ait,
le 20 juin, à madame du Barrr :
&lt;1 Je vou~ rends un million de gr,iccs, madame, des uom·elle · que vou. a,et eu la
bonté de mP donner. Comme Yotre lellro a
été retardée. je ne l'ai reçue qu'avec de
nouvelles de mon père, tle sa propre main,
ce qui m'a fait 0 rand plaisir. J'ai su depuis
qu'il avait été interrogé cl qu'il n'élail pins
au secret. Le ,·oili1 ao. si passablement que
po :;ible pour un prisonnier.
a lalg.ré on innocence reeonnue,je crains
que les procédures ne .oient liiP.n longues, et
je me . crai Lroul'(!e trop heureuse i j'avais
pu lui être de quelque utilité on de quelt1ue
a••rémcnL pei,dant sa retraite .
« Depuis quelques jour , on nous inquiète
ur Paris. On semble J' craindre quelques
trouille ; on attend le doc de Brun wick à
Coblcnlz et de l'argent avec une égale impatience. On disait ce . oi r que les Français
a,·aicot été bauus à 'aenin, mai je n'en
crois rien. Plu ieurs petit Mtachements
marchent pour les environner et leur couper
le chemin de France, mais sûrement ils s'en
tireront avec arnntage.
«• Jt• mi ·. d'aprè - votre corl!eil el celui de

plusieurs personnes, je ,·ai · continuer me
eaux qui puent horriblemenL el donnent la
fièHe et la gale. li faut croire pieusement
que c'est pour le mieux, ainsi que le rilain
temps qu'il fait depuis deux mois. li faut surtout prendrf' patience: c'est un ~and remède.
, Adieu, madame: pardon de mon grif!onna"e. Recevez l'as urance du sincère alla-

D'E~'NŒ~ES Jf.MOim_S DE

chemenl que je vous ai voué pour ma ,·ie.
• C:c 20 jui11 .

Le Lon de celle lettre ne témoigne pa· de
craintes Lien \'Ï\·e- : il y règne mème Il.Il certain enjouement, rtllet de la confiance que
. ans doute in piraient à une émi.,rée les premier moUl'ements des armée en pré ence,
et l'ignorance 011 elle était des dispositions
du -peuple aussi bien :1 Paris qu'en province.

I..}\

COMTESSE DU BA~~y ~

Cependant le jour même où_ elle écrivait, le
~U juin, Paris était le tbéàtre de fort 01rave
événements : le palai dC! Tuileries était enYahi, et le roi, affublé du bonnet rouge, hué
et menacé, n'était plu qu'un jouet que la
populace briserait dès qu'il lui en prendrait
fantaisie. Quelques semaine~ ne e seraient
pa écoulées qu'ell~ salisferaiL ce caprice
(10 août 17921.

(A suivre.)

P .U ' L

(t\l.LOT.

Monsieur Thiers
ans doute, M. Thiers avait grandement
~ur le cœur son exil momentané après le
'2 Décembre; Eans doute, l'ancien président
du Conseil des mini tres respon. able était
ennemi déclaré de l'exercice du pom·oir personnel; san doute, il ,anLait les fonctionnaires qui n'avaient pa voulu prèter serment
11 la Constitulion impériale et parliculièrement
l'excellenl M. Barthélemy Saint-Ililaire, son familite le plu fidèle, de qui il di ail : « C'e t
un ange! ... » liai son hostilittl di!-paraissait
dès qu'il 'agissait de l'armée et de ceux qui
y ervaient. Jamais, pendant les nombreux
jours que j'ai pa. sés avec lai chaque année,
jamais ~1. Thiers n'a tenu devant moi quelque
propos gênant à entendre pour un officier de
la 0 arde, et je lui en savais d'autant plus gré
que j'ai toujours été plus par Li an de la lolérancc qu'on se doit entre gens bien éle\'és de
comictions oppo ées. C'est en vertu de cc
principe que le comte Walcw ki n'oublia jamaL ou l'Empire, le bon accueil qu'il a,-nit
trouvé dans sa jeunes c à l'hôtel de la place
ainL-Georcrc~, à ce point même que les solliciteur en quête de quelque faveur dépendant du ministre d'État, étaient toujours certa.iils de l'obtenir sur la recommandation de
'fhier~.
Celui-ci, dans .a vie privée et surtout :1 la
campagne, se livrait ,olontiers à son enj'luement naturel qui allait parfois ju qu'à l'espièglerie.
ll y ayail avec nous dans une ,ill 1aiature]
une dame, assez revêche, dont les doigts
agiles étaient sans cesse occupés à tricoter.
Un jour qo'ellê avait oublié de errer son
ouvrage inachevé, il lui fit la farce d'en retirer les aiguilles, et, quand Pénélope ren tra
dan le alon, il 'ab orba hypocritement
dans la lecture d'un journal.
- Je ne serais pas fâchée de . avoir quel

,1.

est le mauvais plaisant qui ·est pcrmi. de
loucher à mon ouHage, dil h tricoteu e, du
ton dont Théroigne &lt;le Méricourt devait demander la lt'Le d'un u pect.
A cette apo Lrophe menaçante, le coupable,
qui n'avait pas Lroncbé jadis .ous les projeetiles de la machine Fie chi, n'ent pas le courage de s'avouer l'auteur de cet autre attentat.
- C'esL sans doute un de ce vauriens,
dit-il en désirrnant le plus jeunes d'entre
nous.
- li paraît que rien n'e t sacré pour ces
messieurs, pas même les vêlement de ·tinés
aux enfant· pauvres! tonna la bonne dame
en nou foudroyant du regard ....
La mercuriale élait sévère, mais non eùmes
la grandeur d'àme de cour~•er la tête, pendant que le maUaileur es uyait ses luncltes
pour e donner une contenance.
Une aulrc fois, peu êlprè l'élection de
~f. Thiers au Corps législatif, nous devions
jouer le Rn111an chez la pol'lièrr en petit
comité, sur un théâtre impro,·i é dan une
salle du chàteau. Le soir de la repré enlalion,
le oufOeur étant Ycnu à manquer, Ill nouveau
député de Pari s'offrit pour le remplacer.
n pareil manque de dignité de la part du
chef de l'opposition fit naturellement jeter les
hauts cris parmi les siens. "ais, sur ma parole d'honneur de n'en rien dire à ~I. Rouher,
il n'hésita pa à e Llotlir dan le Iron amc
la mine éveillée d'un écolier ên vacance . Par
bonheur, nous avion· impertubablement nos
rôles, car, lorsque le principal acteur de la
troupe parut sou les traits de Madame De jardins, notre souffleur improvi é fut pris
d'un tel fou rire el s'amusa si bien pour son
propre compte du dialogue d'Henri Monnier,
qu'il lui aurait été impo, ihle de nou envoyer
la réplique. .
Une autre foi. encore, nous !ùmes imilés

r

à a ister au baptême de la doche du \'illagt",
dont nos châtelains étaient parrain et marraine. D'après le cérémonial adopté, h• maire
devait venir nous chercher pour nous conduire en proce ·ion à l'égli e, précédés de
l'orphéon et -uïvi des pompiers. Ce maire,
un paysan de rrénie, n'était autre &lt;[Ue Yaré,
le dessinateur de jardin. , qui a fait du !,ois
de Boulogne ce qu'il esl aujourd'hui. fais,
plu apte à manier la pelle que la plume, il
me pria de lui rédiger à l'a,·ance le discours
qu'il avait l'intention d'improri er pour la
circonstance, quel1Joe chose de fiynolé, selon
son e:rpre sion. Le rin~Lième el dernier ,ohune du Co11x11lat et de l'Empi1·1• venait de
p:iraitre. 'on auleur était présent. L'allu ion
était tout indiquée. Au jour dit, le corlège
îÏnts'alinoerde\·anl le perron: le maire, cdnt
de on écharpe, monta les degrés, déplia son
papit'r et lut a,ec solennité ~a harangue, c1ui
e terminait ain~i . « La commune que j'ai
l'honneur d'admini lrer n'oubliera jamais que
c'est sur son territoire qu'a élé en grande
partie écrilc l'œuvre mémorable dont je aine
avec respect l'illu tre hi Lorien. ''ive ~fon ieur
Thiers el vive !'Empereur! »
Le fonctionnaire municipal n'était-il pas habile opportuni. te en accouplant ces deux
noms?
Le fulur Président de la République Irançai, e devina Lout de suite de qui pro,·enait la
malice, mais elle n'E'.tait pa faile pour lui déplaire, car il me pinça amicalement l'oreille
eu di·ant:
- Quel Yauricn vou - ète !
C'était son rocable habituel quand nous
avion. commis quelque gaminerie.
Ce anecdote véridiques n'ont d'autre but
que de monLrer combien, en dehors de se
occupations sérieuses, M. Thiers était peu
gourmé, facile à vil're el attaehant.

�S ouYENllf,S D'E Gl.Orl-(.'E ET D'.A.MOlJR. - -,

V -Colonel PAR. Q UJ N
~

Souvenirs de gloire et d'amour
Avec lu Sa ..w.11 ir J, Jciu tl d 'amour de Parquint, qui -.icnncnl de pat&amp;Jtrc. et dont now rtprod11isons d-duso1.15 un utnit, la Ubralri• J11!u Tallan-

ortlcier anrrlai·, d :p, ,ant e, vedrtlr. , ,int
faire caracoler son cheval à la me de nos
arant-po,Le ..
di&lt;r b12ugurc un&lt; sÎric nouvcllc dc volumu oû, sou, lc
1itrc gfuériquc de P~T1T• M i M011r.a or; LA Cu. OP. A ■" Que ,·rnl cet officier? » dit le duc de
"'"' · KTont publié, sucCU&gt;i,cmcnt du mimoiru militairu
H3;ti e.
inédlts, rirû d'archivu publlquu ou priviu, ainsi qu•
Etant adjudant-major de son e. corte, je
de 1rès fidtlu rüditions d 'ouvragu ducnus u,trlmcrépondi :
mu1T nrn. C•II• intirusant• collcclion his1oriquc
u1 commc c&lt;llc du M ' 1&lt;0110 oe u fv.Me, dirigic
&lt;1 Jlon.-eii:neur, cet officier ,·eut . an doute
pa; M. F. Cutanié. Par lu So-11irr dc Parquin,
échanger un coup de ahre, el i je n'i'•tai de
tour i rour héroiquu ou galants, contu ■ ne la vcrv&lt;
,enicc auprè. d • Votre Excellence ....
la plus Franche et la plus nvouau,c, on peu1 jugu dc
- Qn'à cela ne tiennr, je rnus accorde la
cc que veur lin cl de ce que sera une telle ré,mlon
permis~ion. &gt;
de timc»gnagu c vicu ••
Ces paroles étaient à peine prononcées, que
llan, le couranl d'aHil I l~. l'armée se je mettais n.011 cheval au "alop cl joignai.
porta une troisième fois au ecour. de Ciu- l'orficier auglai . Je parai le coup de . ahre
d:td-fiodri"o, de nou\'eau a sié :. L'arm :e qu'il me porta. Pui je ripo tai par un ,i~ouanglaise . e retira encore. 1 ·ous atteignîmes reui coup de pointe, qui fil ,•ider la elle à
l'arrière-"arde, formée d'une di\'i ion porlu- mon ad,·er~airc. Je pa ai le lement la lame
rrai. e, dan~ la \'allée de Mondérro, Le com- • de mon . abre dans les rên de la ùride de
~andanl llen1s (Damrémont) qui a,ail remon che,·al, cl je le r.ltD!.:nai en lais c aut
pbcé ~I de Vérign~,, tomba à l'impro,i te sur applaudi · ement du marérhal, de e aides
ce troopc.-, à la Lctc de 200 c:i.valier. de l'c·- de camp füchemont, Perréttaui, Lan elot, et
corte. Le lcmp était favorable à celle allnquc du commandant Den1-. Je ren"o~ai tout de
contre l'infanterie, rar une pluie ballante liUite le portemanteau du Lie é, en !ai ant
l'emp'cbait de faire ft!u. L or· c.,rr :g 11e pu- demander dl' . nou,·clk,·. J'appri. avec pbirent soutenir la charge. Le premier qui fut
ir que . a hie ure, quoique dangereu. e, ne
r&gt;nfon!'é porta le dé ordre chez 1 · autre, , qui
erait pas mortelle. L'on me remercia de mon
e rompire111, ·e débandèrent, et s'enfuirent procédé, en remarquant qu'il ne manquait
dnn I~:.- boi: voi. ins.
rien au por1emanteau, et l'on me fit demanDan. celle charge, je hies.ai d'un roup de der i je voulais vendre le chcral pour iO guisabre, au mili u d'un cnrré oi, j'arrivai le nl'c , bien qu·en même temp l"oo m'avertit
prcmit•r, l'orficier qui portail le drapeau du qu'il n'était que de . econde race.
ré~m •nt F.nrillas, donl la 0umme bariolée
« c·e t po"'ible, 11 -je dire, mai il me srra
portait le n• 1 0 , - probablement fa date très a~éaLle de mont r ur un cheul anglai. ,
de la création du régiment. - L'ofl1cier ·cm- et je le garde. ll
pre.s a de m'offrir le trophée qu'il portait, n
implorant mi,éricorde: « ,Yon, la 111afn ! (non
Du IGau ~j juillet, l'armée se réunit dans
la mort ). J,on /11 mata! D
le· plainei entre . :ilamanque el 11,a d · TorC:e carré était formé par un régiment ré- mè . La Ga rde impériale était partie en po. Le
puté d'élite. Le., qualr autre drapeaux de la pour faire la camparoe de I\u.sie. ~ou~
divi,ion y étaient enfermés. Le ou -lieutenant n'avion que 2,000 cavalier. , 1 Anrrlais le
oufllot, le lieutenant nubar, du Il· drarron., double. Pour Je autres arme:. les force
et deux autres cavalier , re\'inrcnt chacun étaient à peu prt•, é;.;alel. L'armée française
a\'eC un drapeau.
a nommé celte journé • bataille de· .\rapile ,
Quinze cents pri.onnier et le, cinq dra- nom de deux monta&lt;•nr a . ez éle\'ée., el à
pc:iux furent remi · au maréchal, qui r,merda di tance l'une d' l'autre d'une portée de cal'escorte el promit la dticoration à cell.1 qui non; elles ~e trom·en l au milieu de la plaine
·'en 1:taient emparés. Mai , plu tard, la où l'on 'est bauu toute la journée. L'une
liataille de., .\ra pile eifa\'..l l' clfol de notre était à la li ière de l'armée an lai.e, l'autre
rhar c. L'armée revint en E·pagne, le can- dao no li!mes. Le mar,:chal et son étattonnements Curent pri derrière le Douro. Au major l'a,·aient r:raviï' à pied.
mois de juille1, le. Anglai péuétrèrenl de
ur les onze heure du matin, par une
nom·eau en EspafTne. Le 15 de ce mois, à belle Journée d'été, 1, duc de l\agu e, la lu11ueli1ues lieues en drçà de afamanrflle, le nelle à la main. ob errnil l'armée ennemie.
maréchal 'farmont, accompagné de 4uelque
, on ,·alel d~ chambre venait dti dre . er -ur
officiers de . on état-major, fai ait une recon- l'herl.,e la vai .elle plate, cl , on Excellente.
nab~aoce près de la li!!tle ennemie, lor ·qu'un . es aide de camp el le chef d'étal-major
1. l'n él .ant p lit in-,•. l'ri1 : G rrdnM.
allaient _e mettre à déjeuner, lorn1ue plu,, 36 ....

~icur,- oLu tiréli par de~ pi~ce montées à
bras sur l'autre montagne, mirent brusquement fin au dtljcuner &lt;1ui commençait. i\ou
de. crndime la montagne au pa de cour·p,
pour retrouwr nos ch ,·aut. En lia.• je fus
emoyé à la dh·i:ion Fo1 pour lui porter l'ordre d'avancer. ·
Au relour, j'aperçu: des homme: el d
chc,aux de mon régiment, dont j' étai ah é0L
depuis longtcmp. . I.e dhr bien naturel
d'arnir des nou\'elle du corps me fil approcher d"un nroupe qui lt·nait le. che,aux de
main:
Que fait -\'OU là? di~-je à 'arùonne,
officier du 15··. que je trou,ai élaùli pr'. de
la rnnlinihe, un aucis:on de l.)On dan-. une
main, une bouteille d'eau-de-rie dan l'autre.
- Parbleu! mon cher cam.irade, je ·uis
à déjeuner, comme vou_- le rn1ez. \"oulez-,·ous
en faire autant~
1Ton, je sui pres. é. Pa. :ez-moi seulement la bouteille, que j' buml.'cle un peu mes
lè,·res, car il fait chaud, aujourJ'hui. 11
J'a\'alai une gorgée et lui remi~ l:i houteille
en le remerciant :
&lt;&lt;Yous pouvct être tranquille, les boule!,
ne ,·iendront pas mu - troubler ju ·4u'ici. E,-1ce que vou èlcs de ervice am: é'}uipage de
la Lri de.
- Quoi! ,·ou. voulez, Par11uin, que je me
balle a,·ec le An,,lai , de gen qui ont été
parfait pour ma famille el pour moi, lon1ue
nous ommes allés chercher refuge en Anglet rre, en 95? Jamai · 1Je ne ,eux p:i$ être ingrat à ce point. i l'on veut que je me batte,
rontinua-l-il en prenant un air ré..ÇQlu, eh
bien, qu'on me pré ente une autre pui:~anrr,
1, lutrichien., par cicmple !
. - Oui, di -jr. rn éclatant dtl rire cl mctLaot mon chc\'al au ":tlop; ,ou. chercheriez~
ceu1-là une querelle d'.\llcmand. D
Ce , arbonne était un jeun• homme du
faubourg , aiuL-Germain, qui, galopant un
jour ~ur le cl1emin de lEmpereur, qui se
rendait à la falmairnn, enrnya de la pou ière dan. a rniturc. Le lendemain, il recevait un brerel de . ous-licutenant pour c
rendre à l'armée, où il ne fit pa de pousière; car on n'a jamais pu· oùtenir aucun
service de cet officier, qu'on renro a au
déptil, et de J:i chez lui. Je crois &lt;Ju'il e-1
devenu fou.
Le maréchal \ènail à on tour ,le taire
porter de l'artillerie ur la monla!!lle et il y
était remonté avec ,-on état-major. li dit au
commandant Den~ de porter l'e. carte oi1 il
le trouverait néce · aire. Le commandant nou
mit en bat.aille /i la droitP.d11 ,°'&gt; hu ard·, où.

pendant une heure, 0011,- fùmc. ,ous le feu poignet, que je serais infailliltlement toml,i! m:irédral ~Iarmonl, qui a,·ait allendu ,cpl
de l'artillerie ennemie. Celle pénil,lt! po ·ition de cbe,·al, i le· cha . eur ue ,,'en étaient jour - pour engager la bataille, a,,1il attendu
fut abandonnée pour rhar;er un ré,,imenl di! aperçu cl ne m'eu --cnt aidé ;1 mettre pied :, une journi:c lie plu , il aurait éti' n-juint par
gro. e c.tralerie l1abilléc en rou"t!, En reîe- terrë. L'ennemi a,ançail, el le coups de CU5il. le roi Jo,eph el le maréchal 011H, ,1ui arrinanl. j'apcrçu_, ;'1 cent pas de moi, un cbas- qui e rapprochaient de plu ; en plu~. annon- raicol à son . ecours a1ec i0.000 homme",
-cur du. 20•, qui était ~erré de trè~ près par çaient a ·.e:t que nous pt&gt;rdio11. la balai.li•. Le, dont 10.000 Je ca,alerie : mai· le maréchal
deux ca"alier · anglais :
chas eur· n'ara:ent rit'n ;1 me donner pour
oult aurait eu le commandement suprème
a l'ace à l'ennemi, cba seur ! •
comme le plus ancien de i:rade.
lui criai-je, en arrÏ\·anl à on ·cL'ambition lit perdre une bataille,
cour .
11ui, livrée a,·ec l'appoint de l'ar~lai· il ne ·arrèta pa--, et l'un
m,1e d'Andalou,ie, eùt été fa ruiuc
de dtu. caralier., dont le cbernl
de Loule l'arm :c anglai e.
était é~idemmcnt emporté, atteiLe maréchal fui rernpla,·é p:ir
gnit l'cne-0lure de mon d1cYa), et
le ;;ént1ral 'ouham, €l partit pour
le · dl·ux cbe,·am 'aùauircnt.
1., France. Je l'aecomp:igna1 . .'a
.\lors le second ca,·alicr anglab
Lie:.- ur1· le fai,ait extrèmcmenl
arrira rapidcrnenl et me cria :
:ouflrir; il ni' pou1·ait ~npporlcr ni
« Pri.onnier ! »
le cbe\"a[, ni la ,oitun•. un d1iEt il me faisait i •ne arec on
rur r,·e11 avait voulu k frire tran. salire de marcher derant lui. Le
portl'r ,ur un lirancard porté par
rnU\'Cnir de ma caplirité d • llu ~ie
Je. mul, , l'une :itt ·li~ de1·a111.
me rc,·int au ~ilc&gt;I. J m'aperl'autre dl.!rrti'·rc; mais 1, marcbt
çus 11ue 111011 Aoglai ne c ~crvait
i11é·•al • de cc..~ mul proJui,ait
pa de on pi tolet, a1cc le11uel il
de . c(·ou,.e~ el, par . uilc, dt·
m' ·ùt fait marcher del'ant lui ~an.
,oulfranet' - que le m:ir[chal ne
aucun doute; je continuai à parer
pouvait endurer. Aus. itùt que celle
l • coup~ de aLre c1u'il me porcireon tance fut connuu de r~ ·1.:ortail, car je m· t;,i lrè~ promp1cll', le 1.:a1·ali1!r~ proposi•r&lt;.'nl ~ponmcnt rclev~ de de.!'. ous won cl1clanément de le porlt r en lilÎl·rc
1·al, 11ui . \:tait sau\·é au ITalop 1l11
sur leur · t'.•p:rule·, pour lui é1·it r
(tÎlé de l'c~corle. Je cherchai, arec
toute ~ecous~e. \'ini:;t-11uatre hommon abre à alleindre l • · jambe me W(llaicnt pied à terr ', douzt!
d :on cheval pour le démonter.
porlaicnl les deu. brancards de
lion cl1e,al re,cnanl ~uu · moi fit
1lc1·anl et 1•~ autre, ccu Je àcrnaitre d l'intJuiétude dafü l'esri~re. Cc:,. rin"L-11ualrc homme·
corte, ce &lt;JUÏ engagea deux carnétaient relc,•é' par leur camaralier à ac,:ourir cl à me ramener
de., quand il éLai1ml fati,.ués. Ln
mon d1cral. D qu'il~ m':1pcrrumarch1! futain ·i moin, pJnihle pour
rcnt, il - :e dirigèrent !,ur nous
le duc de I\a~usc. On ~c repo~a i,
Lride abattue. L'.\n •lai , à leur
YalladoliJ, Uur,'.!o., \ïuoria. L:n
rnc, m·aL:uidonn:i. ~lais j'a,·ai
arrhant à Bayonue, lt! maréclial y
CUARU:• i'AR(./U I. ' .
rt!çu dan~ ce combat iné!!.11 un
trou ra la duchc~,e d1~lbgu ·e, ,er: o ucccmbr.: r,
- u;. tJecl!m br.: 18.15)
coup de ahre sur le poirrnel. Cc
nue
au tlc1ant de lui. Il remercia
C.1/'ll.1i11 t .w.~ ch:isst urs ,j c~~J. I d t IJ ] t llnt G:ir ilt 111/1.).
fut mon gant à la cri·pi11 11ui
l'e. corle de ses :;er1·ic' et envoya
&lt;, hr/ d t tJIJIII011 , .J1•ec ,,rng Jt luulen.nl -co/0111!I i rfJ.~~1amurlil le coupa" éné urma tête,
le:, troupe · à le1m régiment re~c,·arrc~ on r a 1ra11 pur .\\wu1ssc:
,an: quoi j'aurai eu cerlainemrnt
pectif,.
le poi..,net ahallu. Dan l'ardeur du
J'avais fait toute la route à cheroruLaL, je n'a,·ais pa euli le coup, quoique me Caire reprendre des force . li venaient de val, le bras droit en écharpe, avec l'e corle
je perdi se beaucoup de .ang. Je ne m·en aper• me rafraichir le ,·ba"e an'C de l'eau d'un de larmonl. fa Lie ure n'était pas guérie,
~u · que lorsque je voulu meure la main à rui eau, qui coulait à l'endroil où nou vc- tant s'en fallait; je fus rt•joindre le dépûl du
la selle pour monter à ch •fa!. li me fut im- nion - de faire halte, mais je rdai :an mou- rénimenl a . ·anle . Mai · b esc.adrons dont je
po,. ible de 111 'cnlerer sur le poignel droit, ,·emenl. Alor je le~ entendis .e dir :
fai.:ais partie, qui étaient détad1é il l'armée
bien qu'uidé des deux cba .eur . Je du mon« Quo c'est malheureux d'être ol,ligé tl'a- dé Portunal, 1enaieul d'être incorporé dan
ter à droite et me retirer de cc Lerrain dan- handonncr à l'ennemi uolre brave officier! » le l :ï~ cha ·senrs. Ct' ne fut pa ao · un regret
ereux, i-an, prendre le Lemps de rama er
J'om·ris les eu .. Ils ·'en aperçurent cl profond que je quittai le régiment dan lcmon colback, qui fut perJu, et heur ux d"cu
'écrièrent :
qud je m'étab en!!a•'é et que j'alfoctionuai ·
être 11uille Ît i bon marché.
a Uu courage! du couragl', adjudant-ma- profondément; mais le tu fai~ait par lie de
rn cba ·.eur nou altendail pour nou. dire jor ! 11
l'e1pédition de Rm,~ie, c' qui a,ait néœ. ~ilé
que l'escorte •'était portée au g:ilop ,er la
Et me portant plutôt 11ue m'aidant, il. me la me ·ure prise à l'égard de esradron · de
montaane, où le général l'n chd renait d'être mirent ur mon cheval. ~ou, conlinuàmcs guerre J ' taché à l'armée de Porlu"al.
dangereu,-emenl bl~·é. 1 ·ous d~rion - nous nolrè route au pas. li étail à~ heure lor.11ue
Arri\'é à Xiort,dan le mois d'octolire l l~,
dirirrer sur l'ambulance, qui était établie dan
je p:i sai le pool de la Tormè pour enlrtr je ne Lardai pa · à y tomLcr malade de douAlba de Torm • . Il y avait une lit&gt;ue à Î3Îre, da~ la ville. Le maréchal v était arrhé à leur· rhumali mal pro,enant de me: l,lp,.
dont la moitié dans les bots . .\ou mîmes no
11ualre heure ; .a Lies. urè, quoique trè
sur - de la campaane de Pologne en I Oi, de
chevaux au galop, el il était Lemp · de agner grave, n'était pa mortelle. Un obu lui nait la c:impa"ne de Wagram en 1 09, cl enfin
du Lerrain, car la nomLreuse cavalerie de fra
é le bra droit et d ·ux côte . Le général de la malheureuse guerre d'E pagne. Le · bil'ennemi aurait pu tourner notre gauche. Clausel prit le command1:menl de l'arm ;e, A vouac· où j'avai · couché dan ce dernier pals,
J'a,·ais p rdu une telle quantité de anfT, en minuit, la diii ion Fo~, qui élail de résene, où l'on ne peul e procurer d'autre paille de
-ralopant, le saLre pendu à la dragonne à mon
e forma eu carré cl arrêta l'ennemi. 'i le couchage qut• celle qui e l hachée, a,afont
0

�1t1ST0'/(_1.ïl ---------------------------------------d
beaucoup contribué aux douleurs que je ressentais. Je demandai au mini tre de la guerre
un congé de com-alescence, qui roe fut accordé. Je me rendis dans ma famille à Paris,
oî1 je passai l'hiver.
L'Empereur arriva soudainernenL à Paris,
le 19 décembre 181 ~ ; il s'était fait précéder
par le ringt-neuvième bulletin, aussi vrai,
mais autrement terrible, que ceux d'Eylau et
d'Essling. Le 6 mars 1!!15, j'allai par curiosité à la revue des Tuileries. Dans la cour du
Carrousel, j'aperçus le général Lefèvre-De noettes, colonel des chasseurs à cheval de la
Garde. Je me présentai à lui pour servir dans
son régiment :
« Mon camarade, me dit-il, après m'avoir
adressé diverses questions, connaissez-vous
quelqu'un qui Yous porte intérêt et qui puisse
me parler de vous? &gt;&gt;
Dans le même moment j'aperçus le maréchal duc de Raguse; il portait le bras droit
en écharpe et descendait de voiture pour entrer dans l'intérieur de la cour des Tuileries.
- Voilà, dis-je au général, M. le duc de
Haguse, sous qui j'ai servi en Espagne; YOUlez-vous lui demander quelques renseignements sm· mon compte? 11
Le général, après m'avoir demandé mon
nom, s'approcha du maréchal. Celui-ci, lorsqu'il me vit et m'entendit nommer, m'appela
el dit devant moi :
&lt;&lt; Prenez cet officier dan votre régiment,
général; c'est une bonne acquisilion que vous
ferez. »
Quelques jours après, je recevais mon brevet de lieutenant en second U'avais été nommé
lieutenant au 1:i• chasseurs le 17 février
18J 5) dans le régiment de chasseurs de la
Vieille Ga1·de. Le 1'J mar , à sept heures du
matin, me trouvant au quartier, l'ordre fut
donné à. tous les militaires qui se trouvaient
là, de se réunir au Champ-de-i\[ars, pour paraître à l'inspection de détail qui allait être
passée par !'Empereur lui-même. N'étant
pas encore revêtu de l'uniforme du corps, je
fis remarquer au général que j'étais habillé
en bourgeois; mais il me répondit de paraitre
dans la tenue de ville.
Je parus à pied à mon rang. La reme se
pa sait à pied et en colonne par e c.adron.
Quand !'Empereur parut devant nous avec
son état-major, il fut étonné de me voir en
bourgeois. Il en fit l'observation au général
qui lui répondit :
11 Sire, cet officier arrive d'Espagne et n'a
pas encore l'uniforme du corps. »
L"Empereur me fit approcher et me dit :

« ..\. quelle armée apparteniez-vous en Espagne?
- Sire, à l'armée de Portugal; j'y ai Mé
blessé à la bataille des Arapiles.
- Dans quel corps serl'iez-vous '?
- · Au 20• régiment de chasseurs à cheval.
Ah! vous faisiez partie des deux escadr•ons que j'ai envoyés en Espagne en 1810?
- Oui, Sire, » répondis-je, tout étonné
qu'un par~il détail n'eût pas échappé a sa
mémoire; et je repris mon rang.
Le dimanche 6 avril i.?11;i, je me trouvais,
en grande tenne du corps, arec mon peloton
et deux escadrons du régiment, à une d · ces
revues que passait fréquemment l'Empereur
dans la cour des Tuileries, à ·oa retour de
Russie. Je désirais parler à Sa Majesté, et
comme je craignais d'en manquer l'occasion,
car !'Empereur, qui ne se gênait pas avec ses
guides, passait souvent au galop sans s'arrêter près d'eux, je mis pied à terre, dans un
moment que nos escadrons étaient au repos.
J'allai me placer à la gauche d'un régiment
d'infanterie de la Jeune Garde que Sa füje té
passait en revue.
« Qui es-tu? me diL !'Empereur en passant près de moi.
n officier de la Vieille Garde, Sire. Je
suis de cendu d'un grade pour servir près de
Votre Majesté.
- Que me veux-tu?
- La décoration.
- Qu'as-tu fa.il pour la mériter?
- Enfant de Paris, je suis parti, enrolé
1olonta.ire, dès l'âge de seiie ans. J'ai fait
huit campagnes. J'ai gagné mes épaulettes
sur le champ de bataille, et re\;U dix blessures que je ne changerais pas pour celles que
j'ai faites à l'ennemi. J'ai pris un drapeau en
Portugal. Le général en chef nùtYait, à celle
occasion, porté pour la décoration. àlais il
y a si loin de Mo cou an Portugal, que la
réponse est encore à verur.
- EII bien! je te l'apporte moi-mème!
Berthier, écrh·ez la croix pour cet officier, et
que son brevet lui soit expédié demain. Je ne
,,eux pas que ce brm·e me fasse plus longtemps crédit. »
C'est ainsi que je fus décoré. J'en élais si
heureux que, de retour à mon peloton, j'en
fis part à plusieurs officiers du régiment, qui
arriYaient nom·ellemen L, comme moi, dans
la Garde, sortant d'Espagne sans ètre décorés.
Le lieutenant Goudmetz sui rit mon exemple,
s'approcha de !'Empereur, et lui demanda la
décoration.
« Qu'as-Lu fait pour la mériter?

- Sire, deux de mes frères et moi, nous
nous sommes enrôlés ,olonlaires, il y a dix
ans, au 5e hus~ards. Les enices que mes
frères el moi aYons rendus à Votre Majesté
méritent, je crois, la décoration.
- Ah! tu croi ·, repritl'Empereur.
- Oui, Sire, d'autant plus que mes deux
frères ayant été tués, je reste seul maintenant au service de la patrie.
- Marquez cet officier pour la croix, dit
!'Empereur, d'un ton visiblement ému, au
prince de Neuchâtel.
Un troisième officier se présenta et rt'çut
le mème accuei~. C'était Lrgout-Duplessis,
qui dit à !'Empereur :
« ire, à la bataille de Tala,era, en Espagne, étant maréchal des logis au ::,,· dragons,
j'ai pris l'enseigne des Gardes Wallones,
après arnir tué l'officier ((Ili la portait et mis
en déroute l'escorte qui était auprès de lui.
J'ai été mis à l'ordre du jour pour ce fait
d'nrmes.
- C'est beau, ça, dit !'Empereur en souriant; mais qui m'affirmera que c'est la
1érité?
- Voilà votre aide de camp ici présent,
Sire, le général Corbineau, qui, alors colonel
dn régiment, commandait la charge. »
Le général Corbineau fit un signe affirmatif et Legout-Duplessis fut décoré.
Après le défilé de la parade, !'Empereur
fit donner aux troupes une gratifü:ation en
,·i1res et en vin, payée sur sa cassette, ri
in, ita les officiers à diner, ,à six heures du
soir. Deux cents officiers de toutes armes,
pré, ents à la revue, se réunirent au banquet
sur la terrasse des Feuillants au jardin des
Tuilerie , où le fameux traiteur Yéry a,·aiL
alors ses salons. Quatre tables d'une cinquantaine de couverts chacune furent dressées et présidées par les généraux Lemarois,
Lauriston, Lobau et Happ, tous aides de
camp de 1\apoléon, qu'ils rep1·ésentaient à
cette solennité, el au nom de qui ils faisaient
les honneurs. Le repas fut joyeux, cc.1mme
on le pense bien; on y porta des toasts à
!'Empereur, à l'lmpératrice, au roi de Rome.
Beaucoup des assi tants antienl rllÇu de
l'avancement ou la croix; d'autres, plus
jeunes au ser\'ice, a~aient des récompenses
en perspectirn. Les occasions de les mériter
ne pouvaient leur manquer, car, le lendemain de la reYue, nous partions pour l'Allemagne.
Plusieurs d'entre nou aYaient certainement fait, le 6 anil 1813, leur dernier repas
chez le fameux Véry.
L '-CoLo:-;EL P.\RQCIX.

LOUISE CHASTEAU
~

fimes d'autrefois
Un pas bref et rapide sonna su.r le pavé de la
me. Elle tressaillit, leva les yeux 1::L vit )lar~ladame de }'ouspevral avail médité tout tial devant sa fenêtre. D'un geste, elle !"arun plan de défense d~at la réu site exi,7 eait rêta, puis, allanl à la porte, elle !"ouvrit
le prompt départ de Lucette et de ~[artial. Il toute grande :
- Entrez, mon ami, dit-elle simplement.
îallaiL qu'ils restassent éloignes de Yerlhis
Pour la première fois;}lartial franchissait
pendant quelques semaines, au moins pendant plnsiems jours. Elle imagina donc de ce seuil.
Son cœur battait très fort. Il ne put parler
les expédier à Limereuil, chez la sensible
et,
la porte fermée, attirant l,aterine sur
Boissonage qui les réclamait dans force lettre
son cœur, il la pressa longuement :
cl depuis longtemps.
- Ma chérie ... murmurait-il.
Pendant que Lucette, eninée de joie, en'es regards passionnés descendaient sur
tassait dans sa nialle ses plus jolies robes el
le
chaste
visage qui ne se dérobait point. La
son linge le plus fin, ~lartial, Lri te et lamentable, s'en allaiL Ycrs Katerine pour lui dire jeune fille offrit sa joue candide el les lèvres
adieu. Et, tout le long du chemin, il se remé- de ~lartial s'y posèrenL .... Mais une ardeur
morait l:Omment il avait connu Kelje et com- passa dans les yeux. du jeune homme et,
ment il l'aYait aimée. Que lf. Albos, voya- comme prjs de frayeur contre lui-même, il
geant en f'rancc avec sa fille, pour son plaisir, dénoua son étreinte.
- ~lartial, dit li.aterine d'un ton de doux
ne se fût pas trouvé malade en passant par
Vertbis, qu'il n'eût pas été obligé d'y séjour- reproche, vous ne m'aimez donc plus?
- Sijevousaime! ... dit-ilarecunepas ion
ner, puis d'y prnlonger indéfiniment son
contenue....
Ah! Kefje, plus que ma vie,
séjour dans rattenlc d'une •rnérison qui ne
venait pas, toute la vie de Martial était plus que ....
- As ez!
changée. Naïvement le jeune homme bénissait
Souriante, elle mil sa petite main sur les
la Providence qui ménage am tendres cœms
de telles rencontres.
l{aterine attendait chaque jour avec impatience l'heure où Martial paraissait à l'angle
de la rue solitaire. Et, tandis qu'en ce moment m•!me, sur la route, Martial évoq1.:1ait
le court passé de leurs jeunes amours, elle,
près de sa fenètre, le cœur en grand émoi,
un ouYrage dans ses doigts immobiles, se
répétait :
.•
- Aujourd'hui 1... C'est pour auJourd'hui !.. .
Ces mols tourbillonnaient dans sa tète-,
saa qu'il y eùt place pour aucune autre
pensée. L'attente lui paraissait longue ....
Des heures sonnèrenL au clocher. Son impatience s'accmt. Pour la tromper, elle ,·oulut
relire le dernier billet de Martial :

YU

&lt;&lt; •.• J'ai beaucoup de cho es à vous dire ....
Ma situation auprès de ma mère devient intolérable. Ce ilence respectueux que Yous
m·avez prescrit me pèse trop .... Il faut en
finir, mon amie. Je vous aime, je vous aime ....
li faut que nous soyons l'un à l'autre, tout à
fait, devant les hommes, comme nous le
sommes devant Dieu .... Ce sera très difficile,
mais vous m'aiderez, n'est-ce pas, ô mon
. •).... »
amie
Ketje replia le billet et demeura songeuse.

lèvres de son ami qui la baisa avec leneur.
- Oui, assez, reprit-elle, sérieuse, cette
fois. J'ai beaucoup réllécbi, ~lartial. Ce n'est
ui demain ni plus tard qu'il nous faut parler
à nos parents. Nous ne pouvons ... je ne
puis ... porter plus longtemps le lourd secret
de noll·c amour. Je dois à mon père le respect, la oumission et la franchise sur tous
mes actes .... Je ne saurais m'y dérober davantage. Tl faut l'informer, Martial, et aujourd'hui même.
- Allons vite auprès de lui ... dit Martial
avec entrainement, vile ... Yite ... 1encz.
- Oui, dit Katerine. Mais ... écoutez!
Là-haut, dans la chambre du vieillard, un
bruit sourd de plaintes et de gémissements
se faisait entendre.
eigneur !.. . s 'écda Katcrine effrayée.
Et, quittant Lrusqoement le jeune homme,
elle se précipita vers l'escalier.
Nul doute qu"Albos ne fût pris d'une de
ces crises violentes qui le jetaient hors de lui
et paraisrnienl le mener aux portes du tombeau.
Martial entendait Katerine s'activer auprès
du malade. li percevait ses pas légers, et ses

_ IJra,•o 11,on neveu! travo ! .• , V nus j,;ilte, ho111IeI1r à votre maitre••.\h ! .llarttal I quel ~01_1 philosophe
1,::,us Jt;e= d:ins i,fngt .zns. ,\fais je vo11s 1•ois i•eriir .... c·es/ l',;iutre opi11i~1t ;ue i•ous vo'.ûez a présent? •
• _ Uui mon onde.• , - C'est l·ref, c'est r.et: , L'Amour est /oeau, b vie est courte: 1·1vons. !Page .10.)

'

.

�,

1l1STO'J{l.ll
paroles brhes, sans doute con olatrices, en- jours après. Je mi faire un Yoyage de peu
trecoupée par l'émotion. li distingua.il le de durée, mais oLligatoire .... Vous pàlissez,
bruit de la cuiller d'argent qui heurtait le Ketje? ... Vos 1eux sont pleins de larmes ... .
cristal du verre oit la jeune fille aYait versé 0 mon amie! ,uus m'aimez donc bien L.
11uelque cordial. ...
helje ne répondit pas. Les paroles de llarJI se sentait con[u ·, embarrassé, presque tial éYoquaient ,oudain en sa mémoire un
honteux dans le parloir où Katerine l'avait sou,·cnir qu'elle croyait aLoli : celui d'une
lais é. Dans celle maison étrangère, peut-être pauvre tille jadis attachée au senice de la
hosLile, n'était-il p:is un inlru ? tJue pense- maison, et qui, abandonnée par rnn fiancé,
rait Alhos si, tout d'un coup, pris d'un mieux avait trainé, tout le reste de ~a courte 1ic, sa
subit, il descendait cl le lrournil là? Croirait- peine et sa dé -espérance. Si ~lartial l'abanil aux explications que ~farlial lui donnerait '/ donnait de même? ... Ce rnyage, peuL-èLre,
Ne le con idércraiL-il pas pluLôt comme un était un prétexte'!
surborneur éhonté, un être vil et méprisable
Elle soupira et ne dit rien de son chagrin,
qui profite du malai e du père pour courtiser car c'était une lille discrète. Toul de même,
à loisir w1c fille sans défense?
un sanglot vile réprimé mourut dans sa gorge,
Le Lei enthousiasme de Jlartial Lombail, et lorsque ~larlial la baisa au front, il la res'éLcignail de minute en minule .... Oh! trouva placide.
comme Katerinc lardai L à redescendre! ...
- ~c m'écrivez pas,. dit Keljt•. "i un
(lue faire?... )lainLenant, la crise passée, fàt:heux hasard mctlait tolre lellrc entre les
\Ibos aura-t-il la force de les entendre et mains tle mon père, il pourrait s'en émournir,
sera+il &lt;lispo é à accueillir leur dJclaralion? s'allrjslcr de ce qu"il appellerait un manque
l\etje ne redescendait pas. Les minutes de respect, et sa pau,•re santé en serait peuls'é,oulaient. ~lartial a,·aiL cou,cience de la èlre bouleversée. J'attendrai courageusement,
·ingulariLé de sa situation cl il en souITrail. allez .... Je saurai auendre ... . Et je ,ous ai·es regards erraient à tra,er le parloir merai de loin comme de près.. .. flcnsez à
évère. Jamais il u'ayait p~nélré dans une moi! ...
telle habitation. L'auslérilé du cahiui·te qui
J') peu~erai mille fois le jour, s'écria
l'arnit meublée s'y trahissait dans les moin- fürtial :nec une ardeur émue. Adieu, mon
dres détails. Du gai pelit salon bourgtois qui amie!. ..
était Jà jaJis, Albo avail réussi à faire une
Il prit les mains de Katerine, les réunil
pièi:e effropblement tri.sle par La pauvreté dan · les siennes cl les couvrit de baiser,.
intentionnelle et la grave décoration.
Il sortit. Au coin de la rue, il tourna la
El Martial, instinctivement, comparait celle tète. Du seuil de la porte où elle était restée
demeure à la sienne.
debout, la jeune fille le regardait. Ils échan. A Fon peyral, plusieurs généralious d'ancêtres avaient marqué leur pa age, laissant,
qui la rutilante haLterie de cuisine; qui le ·
lourds bahuts chargés de îaiences et d'étains
ci elé~; qui les amples fauteuils cl les moelleuses bergères. Tout · disait le goût de vine
el de bien vivre. Tout marquait l'aisance tradiLionnclle. On y marchait fort. On y parlait
haut. Ici, la vie était comme assourdie. Le
silence était une loi.
)larlial eut un court fris on., .. Katerine el
lui e comprendraient-ils aussi bit'n qu'ils s'aimaient? ... Lui, français et méridional, amoureux de Loul ce qui résonne et brille, pourrait-il s'accommoder de cc mitieu, de cette
sévérité de mœurs, si Kate les lui imposait? ...
Ces pensées graves l'cfneuri!rent seulement.
a mince philo~ophie ne sul pas les retenir.
Pourtant, de cc choc rapide et léger, il demeura déçu, allristé, troublé sans sarnir
pourquoi.
Lorsque Katerine reparut, le visage de
Martial s'éclaira, et son angoisse intérieure
fut bienLol dissipée.
- Mon père va mieux, diL 11.aterinc, mais
il est encore très faible. Parlez, Martial.
Héla ! à présent, quel jour pourra-t-il nous • - \'c~rc ! ... \"erre: ... l'oir .... ~-oir .... i ·ous me
c,·oJ·e:; Nt e ?... .\fais Tvi1w u Ge11III ne l'est point .... ,
écouler?. ..
(l'age ~~-)
- A mon retour, sans doute, dit Martial.
- A ,otre retour? .. . s'écria la jeune fille gèrent encore un ge, le d'adieu furtif et disdrjà alarmée.
cret.
- Chère, dit le jeune homme, ce prochain
Mais voilà 'lue, . ur la roule, il se trouva
retour n'aura lieu, hélas! ni demain, ni le face à face arec ~J. de la ~louraine qui se
jour sui,ant, ni même ans doute plu~ienr:; prom~nait.

Le marquis prit familièrement le bras de
fürlial.
- Eh bien, eh bien: .. . Qu'est-cc'! ... EL
oü alle,Hous toul courant'? dit-il.
Il souriait avec bonhomie. Martial, plus
échauffé par l'émotion que par ·a course,
répondait des mols incohérents.
- Voyons, mon neYeu, il l a quelque
chose? dit le marquis.
Alors, avec la belle impétuo ilé de la jeunesse, Martial jet.a ces mols, tout d'rne haleine :
- Mon oncle, je suis amoureux. J'aime
Kalerine Alhos qui est pauvre, étrangère el
protestante, et je veux l'épouser.
- Oolà ! holà I comme vous y allez! dit le
marquis, en riant.
Puis tout à coup :
- c·est sérieux?
- Très sérieux.
- .\!or , je vous écoule.
'1artial omrit son cœur. Il dit comment il
avait connu lülerinc et combien il l'aimait.
11 conla la démarche du curé, pcignil la violence de la baronne. Et il ajout,1 :
- Et vous, mon cher oncle, qu'en pensezvom?
- Ce que j'en pcns~?.. . llum !... ~IJn
ncYcu, j'ai toujours, sur une mèmc affaire,
deux opinions : celle qui me vient dt: la tradition el celle que je ûrc de ma propre expérience. Laquelle roulez-mus?
- Tou les les deux. La Lradi Lion d'al,ord,
- par respect.
- Voici : Martial, pen.ez à l'avenir de
rnlre race. 'ïmitez pas le dernier des Briscfer
qui a épousé une Anglaise et le petit Combaluu de Yireleyre qui s'est fiancé, paraît-il,
avec une Allemande. Ces mélanges de sang
ne valent rien, ni pour le corps, ni pour le
cerveau, ni pour le sentiment .... 'ongcz aussi
à votre bonheur ... . .'l'essayez pa~, Yous, dont
les ancêtres fredonnaient des chansons gaillardes, de trouver du plaisir au Choral de
Luther. Demeurez-en au : J'aime 111ie11J: 11w
mii&gt;, à guel de vos pères .... Croyez-moi ..•.
J'ai l'air de rire'!. .. .'i"on, Martial, je ne ris
pa : tout esl là.
IL conclut :
- Voilà ce que dit la tradition~ Répondez.
- Je réponds : Il y a sur la route de
Ponlvicux l'antique château des Chabannes ....
Vous le connaissez, mon oncle'? C'est une
ruine vénérable el moussue. On la regarde
avec curiosité, mais on n'y louche pas. Là,
pourtant, des gentibhommes et de très honnête~ femmes ont vécu el se sont lrou1és à
l'aise. I voudrion -nou halliter, mon oncle? ...
La tradition, la coutume, l'usage me serublent quelque cho:e d'aussi respectable el
d·ans.i désuet. ...
l'n éclair de fierté brilla daus l'œil du
marquis:
- Bra,o, mon neveu! dit-il. Bravo! ...
You faites honneur à votre maitre. Ah!
Martial! quel bon philosophe vous ferez dans
vingt ans. )fais je vous vois venir .... C'est
l'autre opinion que vous voulez à pré"ml '!
- Oui, mon oncle.

___________________________________

C'est bref, c'e,L net : c, 1·amour esl
beau, la Yie est courte : ,ivons. &gt;&gt;
- \ oilà, voilà la vérité! cria ~larlial awc
exaltai ion.
- Oui, fit le marqui~ à demi-rnix comme
se parlant à lui-mème, c\st à la jcuneôsc
qu'appJrlient loujours le dernier mot.
- Le dernier mol! s't'.cria ~Jartial, frappé
soudain par une idée ingéuicuse, le dm1ier
mul, c"est à vc,us qu'il apparlient, mon
oncle .. .. Comment'! ... Yous me diles :
a Fi!iles ! ll , rl je répond : « Je ne puis rien
ans vous. » Pourquoi? P:m.:c que je pars
demain pour Limercuil, parce qu'il faut tout
de suite ,·oir monsieur AILos, lui parler de
moi, lui donner ma parole el recernir la
sienne; parce que j'aime et parce je yeux,
oh! oui, mon onde, je Yeux que vou so,cz
mon ambassadeur.
•
M. de la Mourainc était mis rn gaieté par
l'ardeur de ~farlial :
- Voyez-vous ça? d:saiL-il, ,·oyez-1·ous
ça·t ...
11:i.i après une aruicalc discus:;ion de quel• IJUCS in tanls :
- Eh bien, oui, j'irai, dit-il. L'a.vculurc
esl piquante et me réjouit par son étranaeté.
Et puis ce sera jourr un Lon tour à mad°ame
Françoi c.... Ft'licilez-Yous, Martial, d"avoir
uo oncle qui aime le paradoxe .... Me ,·oici
chez moi .... Au rcçoir, mon neveu, et allez
en paix.

VU!
Le jour du dép:irl de se:: enfants, madame
de Fon pe~ rat se dirigea vers la l.Jouraine, où
depuis longtemp· elle 11 ·avait paru. Elle voulait voir le marquis, lui parler di! fürtial, le
consulter, ou, to:.it an moins, se rcnsei"aer
C
sur son étal d'esprit à l'égard du jeune
homme. M. de la ~fouraiae serait-il, en celle
amoureuse affaire, l'allié ou l'ennemi de son
neveu'? ... Elle redoutait un peu le marquis.
Sa souriante ironie, sa bizarre et universelle
in.iulgence lïnquiétaient. Presque jamais, elle
ne l'avait cornpri tout à fait. J'omtanl au
jourd'hui, elle avait grand besoin de conn~îtrc
ses plu~ profondes pensées ·ur cette malheureu e aventure.... 'il l'igr.orait, s'il était
mal renseigné ou i11décis, peut-être, à force
~'habileté, le pourrait-elle conquérir cl le rallier à son proJet à elle, qui était de détacher,
par force ou par ruse, son fils de l'amour de
celle fille.
Mais comme elle entrait dans la conr de la
~lo~aine, elle vit un domestique qui enfourchait un cheval et qui, lui dit-il, allait en
hàle quérir le médecin : M. de la Mouraine
était co pleine crise de goutte cl criait comme
un _damné. li avait inlerdit a porte. a vieille
amie, elle-même, madame de Puyraleau
n'av~it pa été reçue lo~squ 'die s'éLaiL pré~
sentce, tomme chaque JOur à midi en lui
apportant les journaux.
'
Dépitée, la baronne fit volte-face et reprit
le chemin de Foaspeyrat.
Décidément, elle était Lien seule devant le
danrrer.

L! nurquis ex~nr_ina_ '.?11gucmenl le_ fol con/em111/ la fJna cée suprême. C'è/a{t 1111 i•a-se /&lt;rme t ,1,- des Hm delles de pap,e, s dn_us, Suferf&gt;usees ~t fix ees a11to;,r du pot fa,· 111u col'Jelelle do11t /es touts etaient réttnis
s011s 1111 cachet de c,re. (Page ~~.)

E.Ue pensait :
sentant alourdie pJ.r le faix de ~t·~ pcn ée
&lt;1 Il faut à tout prix séparer Mar,ial de
doulourcu e .
celle créatnrc ensorcelante .... Le voilà abPri' d'dle, un paysan pa sa. JI rlaü llélri
sent. ... .Agissons .... Mais comment?... Ahl cassé, vètu de haillons, hùrc sous ~on bonne~
qu'il eùt été facile, jadis, de se débarra scr de laine. JI marchait les mains pendantes et
de ces être -là! ... mais aujourd'hui, aYcc la ouvertes. Sa démarche pcsaule était rncore
canaille qui gouverne, toute licence est don- ralentie par ses g1 os abots de hêtre.
née à cc espèce . . . . Les honnêtes gens doiC'était on rnisin, un pam re diable, 'foi,·enl se défendre eux-mêmes .... Eh bien! on nou Genlil.
se détendra .... Toutes les armes ont bon_Toinou était à la fui rusé el .impie d'rsnes .. .. Oh! c défaire de cette 11'.alerine !. .. pnl, c~é_dule comme l'ignorance, pétri de
La chasser de Yerthis !... i&gt;
superstitions, farouche et naïrement cruel.
Elle médjtait ainsi dans son âme violente
. On l,e, c1:Ji•~nail. On ~e crolait Jill peu orel outragée. A petits pa , contre son habi- c1er. C etmt 1épourantrul dLs e11Cau1 en mal
tude, clic s'en allait ur la gran&lt;l'toule, e de méchanceté que menaçaient les mère - en

�,
msro~1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - par il:. lï1abituJe de jeter de « mauYaisc
madam de Fon,1ie~·ral. Certain jour (bien
colère. {ltrnnd le horumb le rencontraient
p mdre II dan 1 ~ puit l'l b fontaines ....
aYant la l\é,olution). ell11 1':nail urpri lni
- , ·otre ruré e~t trop Caiùl •, :ijouta maur le, roules, h· oleil étant couché, ib :-c
101:tnt de~ pou! cl de: œuf. t~lle, .i dure
h.,tai nt d, fermer leur main naucbe en 11\adam " de Fonsperrat. Il devrait le~ cha. ~ r.
au mi éralile~. die arait pardonuJ.
ç.anl le- pouce entr l'ind , el le m{-Jiu~. ce
Yai, ce qu'il 01• fait pn~, nou · autre. , bon
Toulcl'o· . prudente Lavi!,ée, elle lui a1ail
chrétil'ns, nous le dewn~ faire. Yeu -lu m')
qui L'Onjur.iil l nm1\'ai 50rl el le mal donné.
r.iit rccnnnaitre I xacl de,anl témoin, un écril
A cause J lui, 1 . fèruru1: . portaient toujour
:1idl'r'! Tu connai: le berb magiqut's : tu
rédieé par elle cl oil clic contait la cbo·c.
11 l •ur cor,a'.'.e deux t:piu"k · en croi . LL' ~oir,
en compo:era. Je,· mal 'fices. 'l'u ~31 · 1' choa\'anl de e coudier, ell , prenaient un de~ loinou a1ait noirci s11n pou e :1 la [umt!c s •.· qui font peur la nuit et 11ui tourmentent
d'une chandelle et ra,ait appo,é ~ur le patison, ùn ÎO)Cr cl l'êbaieul au-de u· de
le jour : tu les 1·mploieras. Tu ~ai· le servir
pi0r, en manièr • de sceau, à côté de la croi ·
1 •ur lèk. Par ce ne ·tr, die· «·mpèchaienl \p,
Ju bruit, du il ·nec, de l'ol, curité, de la luqu'il a1ail traci:e. Cel écrit, u 1·e papier 11 ,
maléfic1•, de pénrtr ·rd, n~ la mai·on tlurant
mit•rc pour clfra~er le pauue mondt• .... , e
comme di:ait Tninou. hantait la mémoire du
la nuit. LÏ•Lail •n ·ore pour se garder de Toidi pa. non : c'c l Haî. Eh bien! tout cela,
pau1re diaLle. Que n'nurait-il pa fait pour
nou 11u\lb portaient toute au fond ,le leur
Ln le fera contre ce vilaine !!CD. cl LU le
poche u11 croùton de pain el un mom•au de le ra,oir'! ...
r •nJra i malhcurem. dao cc pay 11u'il leur
Cela r -,·inl :1 l' ,prit Je la haronn · en cc
rier" ocnit. Elle., n'oubliai ·nt pa · au~ .i ile
ruomeol où elle .entait le besoin d'une aidt', faudra l,ieu dé\or.-cr ....
plarer un peu tic mil dau~ \'ourlet de li·ur
- J'ai compri ·, madame la haronnc.
d'un ,cnil ·ur, d'un es1·l:l\e sou mi~ à ·a l'OLai e.L-moi [aire.
jupon.
C&lt;'peoJ.ml l'ninuu C.cutil 111· méritait point lnnté.
- El lu .ai '! J\s quïb eronl partis, j •
l' n • idée ~uùill' l'illumina.
qu'on lui acconl:'t~ uoc telle import.ancr. Eu
Ill rendrai ton papier l j'y ajouterai cinq pi,1
Com111e elle an1i1 d pa,. é le p:•1~an n train
rt'•.1lité, c't'•tait 110 pauvre par·. 'U\, ,,,lontier•
de rama~,Pr de. hrindille · de hoi, mort, elle tolt• . . Oui, 'foinou, CÏnlJ pi-lol1•s ... cl lu ~afripon, plus di po~é i, rlran l&lt;'r les poule·
:.:ru·ra · le ParaJi. par-de.su· 1 marche. Scudu ,ui in que ll', hou11n , ur \a nrand'- l':•l'I' la :
lcmenl p::i un mot de cda il per onnc. 1 tu
- 11'! loin1111 ! ... 1 ,•ni! ... l't'11i! ...
roulcs. li c~l Hai qu'il était ,a,aol dan~ la
1
Et qu,1nd im1uiet, .oul'nr1b. prc.:qui• , perdu, parlais, tu ne rém,·irai · pas.
t:111111ai-~:111c,• d,· plant•. 1 d1· 1 ur. proprit:- Toinon ne parl • 11 p&lt;:r:.nnne .... ll tient ·
té,. Il .a,·ait ·,u"i h·~ jmw tle la luo où il \'honunc fut pr, d'cll :
~ langue. dil n,· •c calnw le pa :,au.
- J'ai lic_nin dti toi, Jit-cll,•.
Il' faut ni .cml'r. ni plaukr, ni arradwr le,
- \'oil qui ~1 dit. Ah! c'c;t noir' curé
- .\h! pau\ft) qu je :ui~! ... !,!u'c..,L-cc
l1&lt;~rh, ·• tin le com,ultail ,nec fvi •l l rrcur.
qni
era l'Onlenl:
que j pourrai~ faire pour ,ou~. maJamc 1,,
~ •s prédiction. \'.·laient ou, nt réalUc . Il
- Que oui! fit lep }san, laconique.
liar-inoc '! Jil Tc,inou d'un air Je doul .
n'a"iit ju, \l•'alor · fail ni J'nutrc hi,m ni
- Et le 1, n llieu, 'l oinou '! .•.
....u.ll'as-111 2arJcr nn ,cc rel~
ui hicn ... le hou llieu ... , ruadamc la
&lt;l'autre mal.
\h ! bien oui 'lue je :aurai .... Je ne
La I\érnlulion al'ail p , t: ,ur lui s:m 1p1ïl
liaronne. leocz-,ous tranquille. 1 out ,era îait.
ui, p:i un petit Jriilc, moi, je ,-ui l oinou
prit garJl'. ,nineml'nt J., - Jacobin 1111 pals
La baronne 'éloigna, prc r111c heur •u -c cl
Gentil. ... Oni bil'11, 11uc J'' .a111-.1i .... 011i
lui a,·aicnl Jpliq11i! pour,1uoi el comnwnl il
. urluul aliénée. L' ·poir la rl'ndail plu \Ï\!i;
n\:tait plu olili::é •, ri n c1111!r, les nobl .. ,, 1,ien !.. .
- l\appellc-loi que je t'ai é1 il: la pri on .... !'obéi ·:an • du manant la ra,i.. ait.
Il·, prètrc, uu le, moio • . Il le. avait {•coulés
- L l\1hoh1tion, pcn ail-1'11 ', hellc ar- Oui, madame la Laronne.
:an, mol 1lir · 1•l le a\'UÎl re••• rdé a,'.:. méfairt·. vraiment!. ..•\11011., \'éaalité n'est en... le ju" m nt ....
6:mn• .. 1 l'on iusi,tail, il ccouail la tète J" nn
core inscrite que dan, le" papier, public·.
- lui, madame la haronuc.
Et là-ha-., Toioou ouriait, toul s ul, en
air J,· doul1. cl répouilait eu patoi :
- ... le· rraJère· ....
- l'eyré! ... l'eyr:! ... Yoir ... \'uir ....
liant un fa&lt;tol. Pui il murmura :
- Oui, madame la baronne.
Vou me cro ez ùète'!. .. Mai Toinon 1:entil
- C'c,l aujourd'hui vendredi ... la lune est
- Eh hien! écoule et ~:iche 11ue, j tu
unu,elle ... je ,ai cueillir m .., herbe ..... Au
ne l' t point. ...
rai cc que je vai · t • dire, je le r •nJrai le nom du Père, d11 Fil cl du • aint-E 'prit ....
Et il 'éloignait, furieux qu'un cbcrehâl à
papier où lu a marqué ta croh cl 1011 pour·.
le nn~titicr.
Cl! rappel du passé a sumLriL le ,i~aac de
Q,;and, l'églis fermée, le curé ·apti[, le
1.
Toioou.
Jamais il n·a,ail pcn é que la Ré,·oroagLtrat élu:.;, le fête~ républicaine· ,inlution I' ùl rendu quitt en er. la barunn
La mal Jie Je \I. Je la lourain' n'était
rcnl lni prou,cr que l'ordr' de, cbo. · était
el r1ue la loi nou, •Ile ne îùl p.i oppre :Ï\ •
cban,..é, il ne parut pas davanla"c con,aiorn:
pa
grave.
comme le l,on plai ir d'aulrcfoi ..•\u ·j Lais,aIl ·e troU\'a hicnlôl mieux, r:tcc à la ai- Heu... h n... hilinu. .. peut-être ....
t-il la tèle et tnurna-t-il plu ,·i,em1·nl · n "0 :e 11ue lui impo a la1 onnave, le roédeciu
faisait-il. i'ou ,·crroo ç.a .... L' . maitre
dr Yerthi cl l'oracle du pa~ . 11 but au si
out le; 1uailr . .. . ,1adamc la h:irùune a b11nnet entre "e main ..
- 1 lt! ... Je ni'en ,,,u,i •n. Lien a, cz ....
force bols d · ureau niLré et dut accepter un
encore la terr' l château .... On ne les lui
Que Lrop !. .. ruurmura-t-il. Et, i je peux e traordinaire médicament, r '.Celle m~ léôtera pa~ coup ·cc, ~an doute? ....le fais
rattraper ce papier ... bien ,,ir ferai-je cc que
rieu e du pharmacien l1ou~adou.
comme mon père, mon granù-pèrc et mon
rnus
me
commanderez.
L't1pothicaire Poupdou, qui d,•pui peu se
rni-grnud-père.... Les paum• i,onl pour
Alor , a,cc patience, dan un lan!!,t"e fa- d'nommait pharmacien, était tr' · ,,,r·é dan
obéir.
milier, elle lui expliqua, en patoi , comment le· pratiques de la \'Îeille pharmacop :e. Le
El il pliait l'échine.
un certain A}l,o, t;l sa fill •, deu\ étrangen- t1·mp · 11uïl n'elllploiail pa. aux ha,arùagl!_
- Mah c'est fini .... On n'olx:il plu 1p1:1
,·enu • qui ail d'où! ... 11 , et établi. Jan
cl canean de la rue, il le pa · ail dan - ~on
l:i Loi ....
\ erthis, étaient d'abominaLh: cahini· tc . oîfidne , préparer diluer. db,tiller, malaxer,
- 1h '. la Loi! ... Qu'c~Hc 11ue c'c t enTr~ certaincm nt, iL uaient fait, comme p •,cr, moudre. l.iro1cr, émubiolllll'r, "rabecorn 11ue œllc manigance 'l... Oui! ... 011é !...
lnu. leur· pareil , un p;1ctc aYCc le diable . ler de clrotrucs. mi tures, éli ir , poudn s,
•\l\ou ·, ne ,ou fichet pa. de moi. uffil.
Cette
petite .Uboc. u uoc drùle- e, liicn ~ùr ! 11 herbes, grlli:-e · et racine . ljuand on le \lEl l'air ma111·ai., il levait on b,ilou, tours'introJui ail à chaque instant cl sou n'im- nail appeler pour remplir uni· ordonnance, il
nait le do~ cl 'en allait, le ùi .ac sur l'épaule,
porte quel préte,te cbei madcmoi elle Claire, apparai,,ail en tablier de toile blanche,
un brio dt! ·au;.:e entre les denL.
li avait de la déwtion à ,a manièr , et Jé- ~ 1·ctte ainte fille », pour lui tourner le5 ~patule à la main, grave, olwncl, aYec un
l tail le
ennemis ùc la ainle rclinion », idile. l'er le démon ,,. Ce:, gèn -là méditaient pli de rélle.~ion entre le _ourcil·. Ce goi1l
païen· ou hérétiquct. Le .eul sentim ~nt qu'il d11 faire partir une ~eeonJe toi le bon curé .... 11uïl a,ait pour l - fourneau , chaus~, carnontil :1ait un sin ulièrc reconnai. ~oce, . an compter «1u'un de ce jonr. le paî, ra non~ chenell · el fioles, l'a,ait fait surnomemp,ii.onné, car ils 11111. co111me 111us leur~
qui pomail aller j11~1111'an M,oucmcnl, eo,·cr
1

1

_____________

mE;l' « ~ui.inier arahc:.11ue » par la, onnal'C,
1°1_avait lu Guy Patin. Pomadou n·e 'en DcbaJt pa . Au contraire, iÏ :c i?lorifiait Je
pa~~ 'd~r 1~ _cmt de din:rse. pr :paralion
r01_~ntee._ J.1~1 par le mires toulousain ,
qu il ~ t101ait au-deL u. Je 1011 aulre.. Il
a,;· nratl tille, "r:ice à cil , il a,·ait rendu
bien ~rlanu; des mala.d " abandonné., par la
Faculte.
Pou~ '1. de la • lourai ne, il fabri,1ua un
électua1re ." extemporan · ~ dit-il, qu'il lui
apporta ~m-même. C'h1iL un· certaine t.hérr.aque ?u . e confondaient prt•· de oi,anlcdtx e,pece. · dool les principale. étaient l'ari ·l11lo lie rvndc, l'aulnée, la m, rrbc 1, con.ene d "enihrc cl l'écorce d·~raurr~.
Le mar11ui , encore 11u'il parlât peu, rn .a
sou1lr~n ', remercia Pou aJou nH•c h aucoup
~e pohte: :e. ljuand le pharmaden fui parti,
11 se fil donner l pot contenant la pana le
uprcme. li l'ex:imioa longuement. C'était
11 n rn ·e Je forme étrau,.e, en ro~ c faïence
~inte, formé par Je rondelles di; papi r
ù1ver ' superposée cl fixée autour J11 pot
p~r une c.:ordeletl dont le . l,0111 étail·nt réu01 _ ou· un ca~b •L de l'ire. L manpii aJm1ra le pol, lirba l" cachet, rompit la hcelle, •
cuba une à une le:_ ro~~delle d' papier, tout
e1~ ln~1a11t, à part 1111, 1m éoio·ité et la comph~t1011 &lt;le la fermclnr , par où ,e monl~a'.ent san ·. doute l'cwdlencc et \'authentiCJle_ ~u méJ1ct1mt•nt. En.uile il llaira 1:i ,·ompo ~lion et r 'Connut que l'odeur en était
a&lt;&gt;rcalile. Pui. il rétablit dans leur ordre le.
rood~Uc de papier el la cordelelle, et rcmi~
le loul à sa er,·anle en lui di ·ant :
- Porte cela au nreni r, dau- le c110rc
aux remède· inutile .
•
:-- füi:,. !11oo~ieur le marquis, il est
plern: ... On n } mettrait pa · un dé de plu~ ....
Depuis trente an. cl davantaoc qu'on y jettl'!
toute .. le dro.,ue d •s apothicaire., ,·ou, pen'?l ~• c~l e~pli l .. : Dieu me garde! il y a
l11e11 la de c1no1 empo1 ·onocr le pay • répondit
la :;enanle.
- Eh bien! llam[Uc-moi ç.1 au diable, dit
le marquL.
El _il continua tic boir,• ilu ,ureau nilrê.
liai.•, le lenJe~ in, il faisait ,:.noir à Pou)ailo~ !tu apnt pr,. quatre once_ ùu pré1·ieux
il ~c ll'ou1ail prc,uuc Ir~ 1,·.
smetl1rnmenl,
·11·
.,
11:0.
.., u~tout I a. ~ura qu ï\ lui ét.iit fort rl!Conna•~~an~ d,• l'nYOir ~i promptement ~oula:.ré,
,anla. l elCl'llcnce de cette lhériaquc, \l'ai
catJ~ohcum, élonn:mtc paual'ée. mcrvcilleu1.
anlulnle que la ci ·ni·e Je Pou aclou ferait
JEP?e'.ll «le conscrrcr pour la po,..Léritl:.
Pm. tl rit douœment et but coup . or coup
ileux bol de ti :1oe.
. -'?intcnaut il était Jan ~n chaml,re où ~c
JOU~1t l ,olcil entrant par lt•,.. fcn~lrc ~an1l~·~. •D ,~on attaque ,louio ur~usc,
. 1·1 n·.,l\'omert
.
1
Dll '31'1 e qu _un peu de rai&lt;leur ilans le, !:!C:ou .. li _all.11.t et icnuit en . 'aidant d'une
~ne i1~1, d_l,eure en heure. lui de1enait
morn neces~a1re.
. l:n pa. ll'..inanl et menu, un froufrou ile
ê firent eoteuclre dan , le corridor cl
,mue Je · I · ile la . louraioe entru.
1

i~f&gt;e.:

AJJŒS D'JtUT1fEF07S - - - .

.la?~1~c de Puyr:iteau apportait a,t:c ellt: . i incertain •rm• cc 110 · l'on appelle t·onHnttun dclit:1eux parfum de l,cr_a mole ,·L de pou- n :mc~t la véril~:. Elle &lt;linerc pour diaquc
dre à la maréchale. Elle tenait à la main un l mp , ou plulul 1· a. pecl oui infini l'i
paquet de jouroau qu'elle jeta ,ur la taLle , 1rié,, mo~il l'i onJoyaot ·1 à la manï·re J,·
en mèmc Lemps «1u'clle ~e lai.-,ait tomb r ·ur n•, figur llllpré\'UI!,, 11ue forment dc ' grain.
un iè ..c.
.
1l1• ,err' ,liwr cmcnl coloré et qu'on - a"il.
- Oui! ... \lia ,oilà lrès la,.e .... ~Ion chl'r ibn une hoil1• tran~parcnlc : :\émcnb idcntiqu1·· i'l nome! a~pecl.... \lai rel' •non, •
Alt: is, romml'nt allti-,ou ? ,lit-elle.
·
Galamment, elle tendit sa main ,m m, 1r- IJu' a•t-il encore?
qui,. )1. ile la )Jou raine la prit el la baisa.
- \lnn,ienr dl· Yolny-Pé,1ire c. t nommé
C'était une jolie ,i~ille 1111i avait Ju ètrc pn:l~·t &lt;l • !a D1 1nlo~111· el mon .feur ,le );1 Houune lrè, belle jeune femme.
landie rt·Cè,eur 1éoéral. ...
Elle a,·ait .ét~ li• I ~-~mier alllour Ju marqui
- Oh! oh! .•. ~011~ •tue lt-,; uoLlc . ~c rapau l~_mp~ ou 11 a1·,nt encore on pr1:cepteur procltl'lll tou le. Jour uu peu plu. dn soll•il
derr1~rc ,..c. chau,..,l's. l.:1 ,·ie le. : :para. Lor,- le, a nt.
que a nomcau elle \t·, r :unit, il 1•1:iicnl
Qud ~oleil lcraul'!
pr '· que 1ieu1 Lou le Jeux. lui enrore 1·t'·li:-- 1 .n ouwrain, p,1rLl1•u !... uu o\d,11
l,ataire, elle \''u,c el trè· con·olée du ,cu- r1u1 ~' f •r;1 couronner cmpt•rcur ou roi.
- l1011 !lieu! .\le1i,, lai ·s ''- Jonr rnlr,
n••c.
Alor· ,'établit l'lllre eu. un de cc tendre., ,'.·~pcr ·ur tranquille. You ête, coiffü de ctllc
comm rœ. «l'amitié i fré11ucnt, 11 rclle épo- Hll'r sau 1·e~u" ,lepui: 1p1elqul' moi I'! ....
11uc et Joni la formul1• d •vail .e perdre a1rr
- ~la nue. rnn · êtc, une ,il·illc cul:tnl.
le ,1111•· ,ii:cle. C'était l'amuureus amitié,
- :\111111,, c~t-c1• fini "!... Et ,ous? 11'.1,ucendre chaude de l'amour con _umé qui !-Ul'fil \'OU rien à me couler'!
1•11corc à ri:chauffor le ,ieux cœur : c'était
- , i 1'.1il. J'ai à vou, parkr d. mon u ,,en
~ •• rall'l-\00 · }a,· ll'Oll\'t • Ct' !'.li· t le r1~ ua1itJ de 0111cnir , parl'um uhtil donl Marlial.
•
emha.umenl le. tlcrnil·n•s :innée · d vieil- 01e1 · temp , În"11li1:rL•m •ni moro~ •'!
lard .
- ~lai· oui, . in°ulièreml'nt.
- l,.a ,a micu,, 1·a ,a mfou , 111a hount:
- Eh hil'n ! 11·la .'cxpli«[lll' : il e,t amou)lan::clinc, ,li,ait ~I. Je la ,1ouraine et j' étai~ rcu,.
fort eu pt•i~e d\'Lre rc. té quatre journée
- '!.lot micu pour lui .... C'e,t une boont•
. an· rcccw•t~ votre_ ,üit . Maint nanl. "Olt'l, chose qu• l'amour, n'i.L-ce pas, Ali•,i~? ...
- l'a luujour ·.... Et ·o 10Îl'i un exemJ~ ma•:~he Ilien el Je ne r,·, en plu qu'une
;l°¾,'ltherc an"oÎs..e, uue lourdt&gt;ur Jan- 1
ple: Ce Jrit~e.ne. \.. t-il p,1s avist: J'uim rune
Jamhc ·, cc que )la·. onna,·e a11pclle a, •c cm- p ·lite 11u11,1 mconnue, helle, a e, p.iuue t'l
phn ·e &lt;&lt; de la d~ ~plioric Il .
p;1r-Jc, u lt• compte liunucnoll· ... '! Yon
En emLle, il· rirent Je re mol . arnnl eipri- YO~t•t le· complit·ation:-...
111a11l une ho~c . i impie.
- Je ni• 1• voi point. 'tout cela empêche-- (Jue di,ent 1•· nazell • ~
t-il t1' •'ainll'rL.
- . I.e M?111le11r annonce la uppre~ ion • -;- Oui, Je ·aiml'rcommc il l'cnlenù, c'c,tde _-·01 ant. Journaa . li n'en r. le plu, i1ue a-J1r1• ,lan le ~ri;1~c. Car il la î •ut épou1re.Ile pour toute la rranc •,
. er. nrn bonn ', 11 e l lcru tic ccll • idée l'i 11 \• 11
-:-- Allon~ dit le marquu pl1ilo opbe, je démor1lra point.... ·c~t la lille Je cel élran,·or~ 11ue ,:a mard1e. Et le, TJelJ//J •?
"l'\étal,li J1·pui un an i, \'crtbis, ,ou~ .a:-- li ont un hien l,el artide là-&lt;le~~u~, el iez .... li ~c nomme Albw cl habite en fate
Je la l,outi11u,i dt• madcmoi,ell, Clair, ....
plcrn J'c prit!
- El la G11:;;e//e de Fm11ct't
- Je mi -, Mai tout 1·cla .-c~I ile la folie ....
- lln n'a pa o.•: · tourber.
E_ t:c · que, par ba,ar1I, mu· prl'odri •z au
cr1ru cc~ l,illl'll'•UC ') ...
- Ah! ..•
- Il y a aus. i 1111 décret important : le,
- ~lai· oui. ll'autanl plu~ ....
églLc~ ont rendue au culle.
- E l-ct• '[~e ,·ou ,ou~ en inqaiét riei?
- llon. J'admire comme no "0UYern:111Ls llo~ ehc: Alem, que celui qui e,1 an pé'entcnde~l ;1 _orJonner de Jaire c~ 11ue dt'.ji, che 1_111 ,ie1tc. la prc~ière_ pierre. Il a ,·ingt
·hacun la•~·,\ oyez depui · combi1·n dl' temps ans, 11 ennuie ctse di trait comme il peut ....
Pomerol cc\ •hre sa 111c e tou, le· matin 1:t .\ çm,.._t an._, _,ou, faisiez d_e même. La petite
c~mmeut, . depuis plu icurs mui , d1ac1ue )~a~eehne, 1r1 pre:;cnle ·011. le. Lr,1it d'une
1h,mand1e, 11 c~1ant7le ol1ice en public. Les \lei.lie r~mme, 1·ou plaisaü fort... mais
1k'?'?L ne . era1cnl-1b que la r~conuai .aucc mo10 11ue k rnp es. Faite~ ,·o,a•,er 1·01rc
ollic1elle de faits bien établi '! Ln ce cas .... neveu. il c guérira .... Loin de• 1eu. , loin
du cœur.
•
li rt'•llécbit un in tant el ajouta :
- \'ou en parlez ùicn l ;gèrcmenl, ma
- Pa lien 1• l . . Le catliolici me fait un
100 11 détour pour r ·Yenir chez nou · mais il lionne. La tbo,e ,aul pourtant qu'oq · · ,1rre,ienl. . ·ou \Oici bientùt au 11 e iè~le. ~Ion rêtc. Madarue de Fon ·pe}ral en e ·t informée
amie, peut-ètre verrons-nou · licaucoup dl' cl a fa_il de terrible. cène à son fils, qui a
cho_e intére ,,ante,, ,ln uou\'eau cl du re- courbé_ la _tète ou. l'orage, maki n'a point
nou,cau. Je T.1gcrais volonlier . qu'il ne e renonce. Bien plus, Martial m'est \'enu troupas t•ra pas dix an. avant qa le _aint- ·acre- \'er et m'a prié d'être on :unba. .-adeur aumenl ne soit d1:red1ef promené dan· nos rue. pr'•· du ùonbomme el de lui demander, pour
mon nt·\·cu, la main dn a fille ....
sou un Jais &lt;le vclour .. Car il n·c~I ri •n J
0

0
•

�fflSTO'RJJ!

AMES D'JtUTR,E'FOlS _ _ ,

St fouvanl cvnlt1,lr son h11e&gt;llon, /i.itc,ine 1'cnfuil :t.111s le jar Jin, tc11J.1~1 guc le m.1r-111is s'en allJi/, ~
jront

t.is.

~ladame Je Purr:itcau édala &lt;le rire.
- (}1, lo~· •2-moi un peu œ litu'&lt; célahatairc, ce méchant J ILilornphc, rel om·lc ori inal cl grognon jouant le· amba~sadeurs matrimoniaux l... llài: c'est à pouffer, mon Lon.
ll'Ii, c'e.l à pouffer! ...
- Eh bien! moi, je 11 • ri. point. El j'irai,
par la ruorditu ! d j'irai! D'abord parce 11ue
je 1:ai promk ...
- Uelle alfaire! Une prome e? ... Plîf! .\
un neveu, ça ne compte pa •.
- Taule·· le prome sr comptent. Et enuite, mus 1• dirai-je? je me foi un grand et
malin plai ir de taquiner m:i coujne Françoise. La îO)ei-rnu quand die apprendra
ma démarcb , et ~on fiL très olennellemenl
lié'/ Celle malice me console de ennui· que
je vai endurer: ch, oger J'bahit L Je chau ·ure, mellre un chapeau et nouer alcc plu
de oin ma cra,·atc .... Sans compter fa l'On,·cnation a,t · un inconnu qu'il va me falloir
décomrir, j'entends pénélrl'f jusqu'en e·
plus profonde p,·n ées ....
Il raillait, sou mot, malgré le peu d'inquiétude qui perçaiL sou cc mob lé"trs.
li pour uh·it :
- lais il I a 111icn1. vtz-,·ou re que
j'ai ré.iolu? .. : N'ou, vou ne le de, inericz
p:i· .... C'e·t de \OU.S a~.ocicr à mon cnlrepri-e, c'est de fa.ire de ,otts ma cotn)llice li
de vou · .clore ain ·i la !touche pour le c:i~ où
wus me voudriez gronJer ....
- Comment? ... Comrurnt? ... fit la comlt!~se amu ée cl curieu,-e.
- \'oilà : nou:, tieudrons Lille tt la dcmoi_;elle Broch ·leau el nom, lui joueron un bon
tour en ollr:int asile à l'amoureuse de \[artial
el même, qu •diable! à .on 11ère, i leur re-

(Pai;e .,•,.)

JIO · c~l iucn:ir.j par les intri"ues de maJa111e
Françoi~e, - donl je rue méfie. Je ,ous a sure, mon amie, qnc re . ra piqu:u1l cl m1gnifique de 1:uus mir en ctlle po·ture de
i;onjurt'.·s par a111our de l'amour ....
11 rit. La comtes e larccline • 1clan1a,
joyeu~e :
- ll:imc! c·l' t une idée .•. une idée folle,
extrav:irr:mle ... mni. il e,l con~tanl que parfoj._ ce .ont les projets le~ plu· b:z:irre 11ui
réu · h, enl le mieux.
- \'oilà une oh,er,alion de philowphe.
Mon aruie, je ui~ rontenl de ,ou..... ignon ·
le pacte.
Et il offrit ,a tal,alièr~, où le doigt de la
comtesse pubèrent nmpkmenl.

M. Ùl! la Moll'!'nine 'en allait chez Al!Jos,
l\sprit fort confu~.
DéJti rennui .c glhail dan wn àlnc cl
alan!!1Ji,sail a ,oloalé. Qoand il ap,rçul Je
clocber de Yerlbi·, il .e gourmanda prc que
trèlre Jidèle à a par11'c. Au c.arrcfour des
Quatre-Cbemins, il c rt procha d'a\OÎr trouLié ~on tranquille é0 obme .•.. Et pour qui 1
Pour un enfant amoureux, pour quelque tille
wlle cl nicc, engoncée dan ::;e · préjuoés
comme dan ·e babil ! .. . ependanl, il
avançait .... Yoici le lmurg, la place du )linage, la maison de .il!Jos.
~L de la Mouraine ~oupira l'n .oulevanl le
heurtoir ...•
- L~ porte grinça, s'uurril et déma ·11ua le
frai n~age de Kalerine.
Curieusement cl ,ile le marquis examina
la jcunt fille.

li la vil "raode, arec des traits menfü, de
cheveux de soie blonde, dei ·eux pâle et
Iran lucide,, un teint pétri de neige el foihlemenl ro.é. Le Nord tout enlier ·e ré,·élait
dao~ œs prunelle~ sen,l,lal,le ;1 ùcs lac
lran11uille , dan~ la blancbeur lactée de l'es
dent 11ue lai. sail cntreYoir la lè,·re un peu
1·ourle. dan. la ligne ltrèrn du nez et la prot'.miomœ du fr,1nl carré.
Il parla. Elle lui répondit el il reconnut la
llollandai'e dan son accent Ferme. lenl cl
sourd. Il uhit le charme de s:i gri'1cc lll)l-ltc
rieuse. de a raideur naturell qui 'har11111ai ·aie11l a,·ec la ré ·erve de on maintien, la
.oliriété de ~es ~c te el de r altitude,. Et
il ~c !latta de cc que .on nèYCU arnit eu le
~oùl . tir cl délicat.
'ans embarras, avec une dignil6 gracieuse
cl louchanlè, Katerine expli1p1a au ü ilcur
rnmmeal on père, fort .ouffraol, ne pourrait peu t-ètr pa le rt!cc,nir. El elh• l'introdui. il clan· la petite alle où elle le pria d'a_Llendre la répon~e d'.\ILu. qu't•Jli&gt; allait pr1\rcnir. Entre temps, M. de la lonraine :e
nomma. L:i rougeur rurti,e de la jeune fille
et ~lln ,if mooremenl de .urprb.e, vile réprimé, lui pro11\èrrnt que on tlt'vcu a,.1it
parlé Je lui. Et le marqui · rc~arda :t\CC plus
de ensihilité la jeune fille qui . 'éloignait,
tandis qu'il trouvait tr'• · in!!lllier d"ètrc l:1el
de la r &gt;connailrc parlnilemenl pourrnc de
ôràce el d'honnèlclé.
l\aterinc rrparut. ..,011 père fai,ait ·a,·oir i1
M. de la lfouraine qu • la 111:ilauie le retenait
à la chamurr. Il priait le 111arc1uis «le l'y ,cnir r&lt;&gt;jo:nùr &gt;, ce i1 quoi )1. de la Mour:iine
'emvrr. a.
Il n'füit point de ca.hini.Le plu rahioisle
queJran-Ilapli. le AILos. Sa maigreur e:i:lrème ,
-on extraordinaire pâleur, . a liouche toute
pareille à une longue cl mince l,:i]afre, ~c,yeux noirs au re":ird aigu, on attitude, .e;;
"e te , a Yoix, Loul di~ait la dorelé du cal\'ini:,,me eoml,ati[ dont il étail l'ima~e. Le
marquis, vhilo opbe el "ascon, en fut p~e qu~
troul,lé. Pourtant il reprit vile on a ielle
el accepta le ~irge qu'Albo lui ollr:iil avec
une froide polil~.c.
li. tlc la )fouraine aI:Ül ré:-olu Je no point
emmêler dan· de fade., circonlocution le récit quïl voulait foire. Et, tout de uile :
- ~lon~icur, JiL-il, je , ien- remplir auprès Je vou une mis ·ion qui vou paraîtra
e1traordinaire ....
AliJo. 'inclina un peu, regarda ~:in· curio~ité el, alacial, dit :
- Parlez, mon icur.
- Mon i ur, j'ai un ue,·eu, le liaroo, le
ci-devant baron )farûal de Fonspe1rat. ...
Albo esquissa un v:inue ge~Le d'ignorance.
- ... c•e~l un beau garçon el un bonnète
!.tomme .... Je pourrais dire uu gentilhomme;
mai , :t dt!_,ein, je n'!:u1pluie pa. celle ~pi1bèle, laquelle, au temps où nous sommes,
pourrait être fàcheu.ement interpréléc et qui
donnerait peut-èlre une fau .e idée de son
caractère. Mon nen:u e l une à.me trè:. libre.
li n'a d 'allaehe a,·ec le passé qu'autanl qu'il
en faut pour le relier au prbcnt. li a du

cœur. a fortune le mettra, inon incontinent, au moifü plus tard, l'll belle 'ilu:ilion
de propriétaire terrien ....
:-- ~lonsicur, tlit .\!Lo an:-~ rruelque ennm cl uu prn de hnuleur, je ne vois pa, cc
If\!(' ..• ,

L~ marqui cul nn geüe.

- .\!tendez. Or, mon newu aime votre
tille ri il s'en rroil aimé.
- \la 1·11
•
1 e1
· •·· cria
.\Jbos, qui• .e dressa.
1
fa fille ....
~ - _Oui •. mon ienr, \'Olrc tille, madcmoi,ellc lialerme, répéta le m:irquis, tri·, calme
et comme s'il se fût agi d'une chose tout à
foi! ordinaire. Oui, monsieur. il raime et
par mon entremi~c, rnu demande sa main'.
- Ya fille! ... di.ait encore ,\Ibo saw
t
'
trouver d autre parole.
, ,Il ~lait comme suffoqut1 par le mal ou
~ t•mot1on. l'i porta la main à on r1rur. Pui·
11 pencha la tète et se recueillit. L'ne d,iulcur
pas~a ·ur - 011 ,·i.a"e CJUi se durcit encore en
. e conlraclant. Mais il e remit el r!'oarda
.\1. de la llouraine qui, en ilence allenJail
• - dY_oilà qui est iinpré,u, en; (M, mon~
,cur, 1l Alhos, tout i'1 f:iit impré,·u .... Yotre
nrwu c.. l .::m. doute de la lleli!!ion?
:-- ~on, mon ieur. li c l bon catholique.
\lais ....

- li uffit. ,Je c.lis non.
• - • a mère l'a dit au i, mon. ieur. me
Jure_ que ja~ais e!le n: lai sera perpétrer ce
niar,a"e. lai m01, qui ,·eux le lionbeur de
mon_ 11c1·eu, comme sans Joule ,·•Jus Youlez
et lm d~ votre fille, j'ai ré olu d'y trarniller
L'l de 11~ c~lendre a,·ec rous .ur cc point. ...
- \ ra1meot, mon ieur, dit Alho awc
dureté, rous nou ju"et. d'étrao"e orle nou
autres cahini·te, pauvre cl roturier .•Pourquoi donc avez-vous pensé 11ue J. e consenti. r, ne vou mellrz pas rn
ra,.?... , Moru;1eu
pemt', non plu que la mère de rotre ne,-i1u.
'f~aJ1quillisez_e· c~p:il_. _'il n'y a\'ait pa·
nu Ile ol, tacl · à. fa re::1IL•a l1on de celle extra,a .,.ance, soyez rusuré que j'en créerais, mon.1cur,_ afin rpie, de mon ,ivant, celle union
aliomrnable 11e puL e s'accomplir . .,.
- Oh! ... mon.ieur! ... fil le marqui,
l'hoqué par ce derniers mols.
- Oui, mou 1eur, abominable. Car ne
srrait-ce 11as raliominalion de la désolation
1111c &lt;l'ohL:ir i1 la rrholité d"un . enlimenl et
po_ur lui, d'ouvrir une brèche dan la mu~
raille. dan.s fa ~:iinte muraille 11ui noü sépnr~, nou Je. nai. croyants, nou le per.érutes, de no· peréculcur ·? ... ;'\on, monsieur
œ crime n.e e commettra pa..
'
Il eut un geste, bref el tranchant comme
uue épée. a voi. a,·aiL le· onorilés des cuiHes dt• balaille. Il poursuhit :
~ (Juant à m~ fille, je .1·eu1 l'interroger
Ùinant 1·ous, monsieur, et mas urer que votre
lionne foi a été oo n'a p:is été • urpri c.
li -C _I ·~·ai alla Yer la porte et appela :
- KetJe, ...
Cel~ manière de confrontation parut" nu
~arq_u, · .tout à fait_ hors de propo . il .se
,r.11~1t ené, mal are qu'il n'en lai .• àl ril'n
para tire.

« Chez nous, pen nit-il, on e t plu di _
crel ·ur ces sorte dtl choses. On n':i pa coutume _de discuter deYanl le per,:onn;~ du
,~:xe, Jeune' el innocentes, • ur les affaires
d ai11ou~ et d~ mariage, pécialemcnt 1•n pré. cncc un Lier,. Ce . mœur~ tlu . ·ord, qui
~ulr~fo1 ne ~e cbor1uaicnl point, m'offen.er:i,ent volonller .... Au demrurant, c·esl
peut-être ici la naie lionne façon de .... 1&gt;
K:iterine était là.
- J'apprends., ma fille, dit Alhos, que
~ou~ rous 11_le li_ancé' à un jeune homme que
Je ne connais pornl, le haron Martial Je Fon pcyrat. fat-ce e. act '!
Uo ~·oile Je pàleur ·é11mdi1 sur le 1·i~age
de la Jeune fillt!. Toutefois, ,on reT.ird ue
vacilla pa~. sa rnix n'eut aucun lrcmblemcnl
quand elle répondit:
- li e l nJi, mon père.
- Où l'avez-vous connu·!
. - _Ici rnè~c, à la _fenêtre pr' - de laquelle,
d hal11Lude, JC travaille .... ,fe l'ai aimé dè·
11uc j,· l"ai m .... li m'a dit . un amour. Je
lui ai amué le mien .... JI a me leltl-e
comme j'ai ltli- . iennc .... .'ou, ,omme. cnga0é..... ll,•,·ant notre Cbri~I. j'ai juré c.le
n'èlrl' qu·à lui.
- S,\\Ct.·\'Ou. qu'il n·c. l pa Je . la f\l'!iion?
- Je lt! ·ais.
- f,t cela ne YOus a pas arr~tr°:•?
- Noo, mon père,

?

Alfos "!i.iila. frl:J. 111t.tit.2 cn,ore. Il i-onnul ,e ,1r1e.
11!S-lu .il()r.,, Il av.:ill lf~vrc! : l"inqufrluJe d l ' in1l•
CIS{OII , /: co11~11.1 le .1/11/ Uvrr •• _ tP:ii.---c ,i(,.\

Elle ~arl?il a,·ec.une telle fermeté qu'Albo
en parat. 'ail . urpr1s. Alo"", durement:
. - )la fi!le, dit-il, vous avez oublié notre
Dieu et I ,- outra&lt;re:, dont les papistes l'ont
abreuvé. You ayez oublié vo ancêtres qui

on_t souffert el cem. qui sonl morts y1our la
s::mle cause .... C'e.l ici un crime de l~sclidélité clm&lt;tic1111e ... . ?\ou- eo rrparlt•ron ..
\'ous êtes liure de ,·olre cœur. l11,re de le
jeter à... a qui bon ,·ous . emhlc. (.!u:int ?i.
~olr~ per~on~e. j'ai ·ur ell" de dro11i: 11ue
JC lien de 01cu lui-m,~me. Ce~ droits ne llécbironl pa de,anl vo. coupahl · r,~l'erie · ..
L'homme •JDl' vous aimez l'Sl rirbc, noble et
papi.te. \'ous, rnu · n'av z ffUe YO!rc foi et
roi l'e Yertu. \"otrc foi ....
li eut un ge~te douloureux d'amèrl' irn1ui{&gt;tudl'.
- . .. \'olr,' Yertu.... l,'a,·l'M·ous bien
gardée?
- Oh ! mon pt·re !.. . Eu Jouteriez-mu ?
Et Ioule la délicate pudrur de ln jtune
fille monta sur ~on ,·is:ige en 1inc rougrur
ardcnle.
- . All~,, ma tille. flappelrz-rou ciue ,·ous
a\'f/ mulllement cng:i~é votre p:tro!c. nap~el~z-,·ou que vou êtes coupahle dl'\'anl le
Chn~t. füpentrz-rnu ~. Oubliez. Vou· n'épouserez pa monsieur de Fon-pe}ral.
-. Je ~ow oli~irai, mou père. 3Jai f aimer:11 LoUJOurs celui 11ue j'aime aujourd'hui.
- .\liez! fit violemment le pt'•re en conoé0
di:int sa filll•.
En ,érih:, )L de la Mourt1ine était fort
troublé par celle ~cène qu'il n·c11l point imaginée telle. La brièreté des paroles, la Froideur implnc:ihle d'Albo,, la ré cr,·e et la fermeté Je J\alerine étai •ni pour le confontlrt•.
Pourtant il ,·oulait parler encore el ue pou rait
'l ré oudrr.
Allios rompit ce silence péniLle:
- - .\Ion. irur, dit-il, ,·ou. le \O\' 'Z. notre
entretien doit 1:acbeYer ici....
•
- lu mot t•ocore, de grâce, dil le marl[IIÎ . Mellon · que ce ma~foge ne se fora pa ,
de ,·otre con.eatemenl m de celui de la baronne. Mai~ il n'1 a point apparence que,
pour cela, rc· ct1rants Cl! ·enl de 'aimer. Eh
bien! mon ·ieur, c'c!il ici tJUe mon affection
JIOW: mon _nc,~u el mun inclinahon pour \'Oire
cns1Lle Katenoc ,oul se montrer. L3iS,elmoi YUU pré,enir : ma co11!'inc de Fom-peyral e l une terril,le femme; . ans connaitre la
fiancée de son fil·, elle la ha.il. (1 n'e t pas
douteux que, pour en détacher llartial, il ne
,cra lllOJPn, el ublerfuges cruel cl Jélourné · 4u·c1te n'emploie.... G:irdez-,ous
d'elle, mon ieur. surtout gardtz-•n \'Oire
lille ....
A.Ibo_ é_Lail allentif. on regard 'inquiéla.
On dcnna1l que &lt;le p,-nsé - gra,e nai~sa.ien t
en lui à mesure que le marqui parlait.
Cel ni-ci répéta :
- El!r !!.!il capable de Lou!, monsieur
pour détruire la pa sion de Martial. Prell(';
garde.
- ,1onsieur, dit enlia All,o., je ,uu~ dois
remercier de \'OS ari et je le fai eu toute
. incérité. CP. 11ue. vous ~e dit m ·explique
des chose _que JC cro ·a1 pre que inexplicabl~ et q_111 se pa ~ent a~lour de moi depuis
plusieurs JOUr . Quand J ai franchi la frontière, arrivant en France, je me ui dit :
« Me \Oilà ur la terre de la liherlé. Le e~-

�111STO'J{1A
prits sont libres, les homme· sont egaux et lriomphe de sa cause. Le reste est peu ou
frères. On y vil heureux. &gt;&gt; Or, monsieur, à rien.
- .Adieu. monsieur, dit le marquis a,ec
l'encontre de ce que je croyais , voilà que les
vieille3 persécutions ne me semblent pa, tristesse.
Et ils se quittèrent.
ét«•inles, puisque j'en ai éprom·é et puLque
j'en éprou,e chaque jour la continuité. Ce
Dans le corridor, le marquis trouva Katesont, autour de ma maison, des bruits rine, qui t'attendait.
étranges qui troublent notre sommeil. Ce
Elle avait le visage serEin, les yeux calmes,
sont des lettre' qui nous disent des injure . l'air grave et doux. li ne semblait pas que
Ce sont des ligut·es obscènes qu'on trace sur son i\me rùt troublée. M. de la Mouraine lui
notre porte. Ce sont des choses dégoùlanles prit les mains arec un geste tendrement padont on marque notre seuil. Ce sont des me- ternel. Alors il la sentit" tremblante et vit son
naces criées à voix haute, de· grossièrct!Ss regard se mouiller.
proîérées tout à coup par un mendiant chari- Mon enfant, lui dit-il avec une feinte
tablement accueilli. L'autre jour, on a intro- bonne humeur, sachez bien que le rieux
duit des plantes vénéneuses parmi les berhes marquis de la lfourainc, ici présent, méchant
potagères qu'on nous a vendues. IIier, on a Lonhomme, dit-on, et sans cœur, rous aime
glissé des. couleuvres dans le corridor de ln sincèrement pour lui et pour son neveu. Si
mai~on. r ne des dernières nuits, on a lapidé vous ète dans la peine, en quelque peine que
les contrevents de nos fenêtres. Si cc n'e l ce soit, dites-le-lui, faites-le-lui .avorr. ll
pas aux réformés que vos compatriote&lt;; fonl ,·ou tirera d'ennui, autant que :;es forces ou
la guerre, c'est peut-être à la liancée de \'Oire son argent le permcllront. ~e l'ouliliez pas.
neveu et à son père, qu'on juo-e faible, parce
Les larmes que la douce Katerinc retenait
que malade .... Cela est odieux. Le premier sous es paupières glissèrent abondante el
magistrat de votre petite ville ne Lient nul lourde sur sa joue en Oeur. EUc agita ses
compte de mes plaintes .... \'oilà, monsieur, 1èvres el oe put parler. a poitrine se gonOa,
oit j'en sui~ .... \'ous me lrouvez très pénible- son vi-sa o-c pâlit. Dans le bouleversement de
ment ennuyé el perplexe.
son âme, elle hochait doucement sa jolie tête
- ~lonsieur, dit le marquis, triste el avec un geste répété de remerciement. Puis,
grave, vous le vo1ez, mes pressentiments ne ne pou1'ant contenir son émotion, elle s'enfuit
me trompaient pas. lie· concitoyens sont de en courant dans le jardin, sans doute pour la
Lm·es gens tout à fait incapables de si cacher, pendant que le marquis ouuail la
odieuses prali11ue . Mais il y a madame de porle de la rlle et 'en allait, le front bas.
Fonspeyral, . es œunes obscures et f[uelques
mi érahles qui lui ont dérouÉs. C'est elle
XI
dont rous entez les effds .... Gardez hien
votre Jille, monsieur Alhos !
Albos médita, pria, médita encore. Il con- Eh! monsieur, quel mal lui pourrait- nut ce que ju qu'alors il avait ignoré: l'inon faire? Nous ne ommes plus au temps des quiétude et l'indécision. li consulta le Saint
enlèvement clande tins, el les lois de la Ré-- Livre. 1~aïe lui dit: &lt;« Votre force e t dans le
publique n'abandonnent pas sans doute com- silence et dans l'espérance. n Jérémie lui cria
plètement, je veux le croire, les hommes pa- sa douleur: « La terre que j'avai choisie
cifiques à la merci des méchants? . ..
pour mon héritage est deYenue à mon égard
- Heu !... heu! ... elles ne les protègent comme le lion de la îorùl. Elle a jeté de
guère. Et j'e Lime que la \oigilancc per~on- grands cris contre moi. c·e L pourquoi elle
nelle el l'art de e défendre valent mieux que est maintenant l'oLj&lt;:L de ma haine. 1&gt; Mai le
Les lois soi-disant protectrices ....
Psalmiste l'apaisait : « Le Seigneur est ma
M. de la Mouraiue se leva. Albos, debout, lumière et mon salut: que craindrai -je'! ... 1&gt;
hù tendit sa main osseuse el froide. Le mar- Et la philosophie de !'Ecclésiaste concluait :
quis y mit la ienne, mais ce contact lui fut «&lt; Toutes choses ont leur temps el tout passe
si pénible qu'il !"abrégea.
·
sous le ciel.... Il y a Lemps de pleurer et
- Je souhaite, dit-il en se dirigeant vers temps de se réjouir; Lemps pour aimer et
la porte, que la paix rentre dans votre logi~ .... temps pour haïr .... » Enfin, au-dessus de
Je souhaite surtout. ... Mon ieur, on a rn de toutes ces paroles, il rntendail la grande voix
du Christ qui les couvrait toutes : « Bienheusentimentales histoires tourner au drame.
- Il n'arrivera rien que par la volonté du reux ceux qui soulI'renL persécution pour la
Seigneur, dit Albos de sa voix ferme el dure. j u lice !. . . » Et son esprit recouvrait le
Moi. je u'ai d'autre souci 11ue d'as,urer le calme.
(lll 11stlations de CONRAD.)

(A

Toutefois, ces angoisse ruinaient sa santi'·
chaque jour davantage. t.:ne peur, jusque-là
inconnue, le saisit : celle de mourir au milieu de la haine et du mépris des ignoranls
qui l'entouraient; celle de laisser Katerine
seule en pays ennemi, en butte aux persécutions outrageantes d'une population ironique
et brutale.
La prière et la méditation ne lui rendaient
plus la quiétude. Ses jours se passaient dans
l'amertume et ses nuits dans l'angois. e. Kate
ne sortait plus. Il ne lui parlait guère. La
maison -êtaiL un tombeau .ilencieux où erraient deux âmes, qui se fuyaient presque el
souffraient également.
ln matin, après une nuit d"agitation
cruelle, Albo · appela Katerine:
- ~la fille, dit-il, Dieu permet qu'en ce
moment je sois plu valide. Pui que Le mal
me laisse quelque répit, nous allons poursuivre le voyage que ma misérable santé m'avait
CorcJ d'interrompre. Nous partons. Envo)eZ
dire au propriétaire de cette mai on, par la
fille de service, 11ue je lui veux parler aussilùl.. ..
- J'y vais moi-même, ce sera plu sùr,
diL 1,ale émue et troublée.
- Non, non ... reprit vivemenl son père,
rolre sortie, Yolre démarche donneraient
l'éveil et je tiens à ce que nolre départ soit
secret. Alfoz plutot préparer nos bagages.
Faites diligence. Nous n'emportons que les
hardes, le linge et les livres.
Kate obéit sans rien demander de plus. La
femme de serYice étanl absente, elle put,
sans témoin, s'enfermer dans a chambre
pour prier et pleurer.
La révolte grondait dans son âme. Elle la
maîtrisa par la prière. Elle s'abandonna ensuite à la ,·olonté de Dieu et activa les préparatifs du départ.
Le oir, toul était prêt, toul était réglé. Le
propriétaire, payé pour six mois encore, recevait en outre, comme indemnité, le chétif
mobilier du calviniste. El le lendemain, au
peûl jour, l,ate et ~on père montaient dan~
la diligence qui preaail la roule de Paris.
La jeune fille n'avait pu prérenir le marquis et, par lui, son fiancé. Elle pensa qu'au
prochain relais ou au suivant la• chose lui
serait pos ible. Il n'en fut rien.
Ce même jour, dans l'après-dîn('r, Toinou
Gentil se présenta chez madame de Fonspeyral. Il renait chercher la récompense pro:i!ùse. Quasi folle de joie, la baronne la lui
remit et y ajouta encore deux pistoles, parce
&lt;[U'il l'avait rapidement servie.

.wi1•1·e. 1

Louise t'I 1.\, TEAC

HEN~Y ~OUJON ,
de l'A cadémie Jra11ç:zise.
~o

Madame
. ~a Sal'~ie et son duc sn111 JJleins ,le p,·e- ne peul se Jécrire. 1&gt; Les S01weni1·s de
Ycille encore dans l'ntelier de l'académicienne.
c1p1ces, dit un ver célèbre. La avoie n'a
Mme \ï~ée-Le Brun témoignent ingénument La petite-fille de ~fme Le Orun rrul qu'elle
P!us pour ducs que ses sénateurs el ses dépu- des sentiments cp1i firent d'elle une des pret~s. EU~ a con ervé ses précipices, conseillers mières émigrées. Je ais Lien &lt;J'te le lrcleur royageait avec l'Ogre. A la fin, le méchant
mo:rieur s'apaisa el se mit à jouer à la bad orgueil. Il ne faut donc point s'élaille avec la filletle .
to~:mer si elle exi"e que le chef de
l 'i.'dal se déplace 0spécialemcnl pour
Mme Vigéc-Le Brun n'avait jamais vu de rérnlutionnaires; elle
(lle. C'est un coin du monde hal,iétait habituée aux manières de
tué à la gloire. l.n "aroie fut ni\"ersailles.
Elle n'avait jamais yu
mée d'runour par François de Sales,
non
plus
de
hautes montagnes. En
par Rousseau, par. helley, par Bipassant le pont de Beamoisin, die
ron, par Lamartine, par lime de
se trouva en face de la nature alStaël, par George Sand. Ses paysapestre. &lt;( ~Ion premier sentiment
ges sont enveloppés de littérature.
fut
celui dela peur. &gt;&gt;Cela la chan[11jeune~crivain, M. Léandre Yailgeait de Trianon. &lt;&lt; Mais je m'aclat, nous invite à suivre aux bords
coutumai insensiblement à cc ~pecdes lacs et ~m· les glacil:'rs les traces
Lacle el je finis par admirer. n
. des poètes voyageurs. ttant aSi bonne roJ·alisle que fùt l\l
,,oyard, M. Léandre \"aillai est orportraitiste
de Ma rie-Anloinelte,
gueilleux; son amour de la petite
elle était, comme toute~ les dames
patrie s \ •xal te à l'idée qu'elle est
sensibles de son époque, une fille
dcrenue .terre de. France. Son 6o-éadoptive de l'lousseau. Elle revint
néreu~ 1me, écrit en pure langue
en ~a1·oie ,,ingL an&lt;: après, ayant
française, raconte les fastes intelvisité l'Ilalie, les Allemagnes, l'Aulccluels de la SaYoie. Sou l'appatriche, hl flus~ie, l'Angletc rre. La
rence do la petilo histoire, c'est en
me du Léman lui rendit une menfoire de la grande, el de 1a vraie,
talit1\ dans le slyle de la jfo111'ellt'
que Je rechercher avec ce zèle
lléloïse.
Après avoir peint toutes
pieux les Litres d'une province à la
les jolies femmes de l'Europe, elle
gratitude de 1'humanit6. M. Yailvoulut portraiturer la ,·avoie ellelat n'oublie personne parmi les
mème.
illustres pèlerins dont la SaYoie
charma le cœt1r. J'imagine pnurt?nt ~u'il ~·oue une prédilection parllculwre a la plus aimable et la
C'était une délirieurn inltrprète
plus innocente des visiteuses de sa
•
Clkht Giraudon
PORTRAIT D'.tLISADETII V1GE E, PEl NT P.l.R ELLE·)IÜIE.
Jela gràceque ~fme \'igée-Le flrun.
chère conlrée.
rG.ûerie ;Jes U//1.-es, P/or cn&lt;"~. l
!~Ile travaillait dans la joie. Plt1s de
Le souvenir d'Élisabeth Vicréesix cents portraits alleslent que son
Le Brm1 revient plusieurs fois
facile génie ne se torturait point.
sourir; entre les pages de son liur.
de ces Confessions doit réserrnr au fond de Ir dame qu'elle a peintes lui ressemblent
. ,~ 1 ~uto~ne de 1 i89, Mme Vigée-LI\ Drun
s_on plaisir un petit coin pour la méllance. tolltes plus ou moins , avec des yeux de rrazelle
Jomssa1t gaiement de la plus jolie o-loire cru'une
f
.
b
Elisabeth était plus que sepluao-énairc lors- et un petit nez frémissant. Elle légué
sages
cmme ait connue. Elle arait, il est uai un
qu'elle a fait Je récit de sa , ie. 011 s'organisa préceptes aux porl railistes : cc Ne vous rebutez
.
.
.
'
ma~vais man, qm touchait ses gains el les
autour du fauteuil de la gracieuse aï~ule une
?il:11t perdre au tripot. Mais Élisabeth, née intime entrepri e de librairie; la conteuse pas si f(Uel11ues personnes ne trouvent aucune ressemblance à vos portraits; il y a tant
1~dulgente el résignée, ne royait dans celle
eut plusieurs secrétaires. Il y a de l'arranae- de gens qui ne sarenl point voir. l&gt; Sa cliendisgrâce da sort que J'iné\·itable rançon d,00
mcnt dans les trois volumes que publia l'édi- tèle de beautés, d'un cbarme tout réuét:il
trop grand bonheur. Efie était belle fêtée
teur Fournier. Mais, malgré tout, l'àme même elle la connaissait comme une jardinière0 con~
illu~t~e; l'Académie royale venait de. ]'ac~
de la fragile héroïne, la plus fémiJriJJe ùrs nail les roses. « li faut, a-t-elle écrit, flaller
cue1llu à bras ouverts, tout Paris el tout Verâmes, transparaît derrière Ja buée de lillé- les femmes, leur dire qu'elles sont belles
sn_illes saluaient son génie, il lui restait à
rature. A peiue J.i fugitive était-elle dans la qu'elles ont le teint frais, etc. Cela les me~
faire quelques centaines de porltaits dan le
diligence qu'elle Lit la connaissance du jaco- en _b~11e humeur e~ les fait tenir avec plus de
monde de la cour. On s'explique que celle hini me.
plalSlr. Le conlra1re les changerait ,isiblecharmanLc femme n'ait qu'imparfaitement
Elle avait en face d'elle« un homme, exlrè- ment. li_ faut leur dire aussi qu'elles posent
compris la nécessité de la Rérolulion. EIJe
m~ment _sale el puant comme la peste. )&gt; ~ merv~lle; el_les se trouvent engagée par là
îut saisie de panique et s'enfuit aussitôt après
qui parlatt de mellre les gens -à la lanterne. a se b1m _tenir. &gt;&gt; Cette subtile et candide
les journées d'octobre. « A minuit, dit-elle
JI nommait par leurs noms ses futures vic- méthode, Eli.abeth l'appliqua à tous ses moon me traina à la diligence dans un état qui
time ; c'étaient Les personnes qui posaient la dèles . ·Elle en eut de formidables, qui ne l'in-

a ce;

�.,,

111S T0-1{1.ll
timidèrcnl point : bd~· llamillon, )faric-Caroline.
Lors1tu'clle peignit ,1mc d • lad, elle
la pr:a de d1damcr de, ver, p.-:ndanl la po:~.
Corinne ol,ri1. mai-elle s'aperçut tr\ rite que
l'artiste ne son"eait qu'à la peinturC'. « )lai,
\'Oth n• m'écoutez pas! o L:Cria Jm . de
:-1:iï.-!. ~li,:ibeth répondit : u Ilécitez 1011jour~ l o li en r(:. uha un portrait 011 Corinne
~emble avoir été joli('. - A nome, llmc Le
llrun rut i, peindre une Polonai•c int~re •
.ante, la comtc,,c Potorka. Cl•llc Jam \illl
1, l'ak lier an•c 011 mari. qui se retira aus~itàt.
~lme d, Potocka ·escntil en confianc&lt;'. «C'c. l
mon troisième mari, dit-('lle. m:ii · je croi
que je \ai rrprrodr&lt;' le prt•micr, qui me
rn0\i1•nt mirux, quoiqu'il ·oit ivro;rw. » i
1 elle rwr&lt;onnc-!:, avait po~é d!,!,ant La 'four,
le madré p•ychologuc lui aurai~ dérobé 11uel11ue ho,e de ·on moi '&lt;'l'ri:t. tli aheth, oplimi&lt;te el hit&gt;nreillante. n~ ~c troubla point
0

HENRY

\'JE OF.: P.\1\15

Ot:

t.'~lll'IRE, -

HISTO

•

ROUJON,

dr l'/l(o1:t/•11it /• in

L.t

-MOI

pour ~i peu. « J'ai p1•inl cette PolonaLe, nofü s~jour prolonrré IJUC je fi à Chamonh, j'ai
dit-elle, d'une manière trè, pittoresque : elle p int toute la li.,.ne de monta!!Ties entrecouest appu ·éc sur un rocher rou,·erl de mousse, pées de glacier,-; j'ai peint aus i toute la
vallt'•e. n One 'Ont deYenus le· deux cents
el près d'elle . 'échappent de. ca~cade ·.
pay~age où Mme Le Brun 'essap au rom:inLi. me ara.nt les romantique,~ u Elle choi i.. .\ &lt;oi,:anle an~. \I me \'i!!éc-Lc Brun était sait, uppo,_e a,~c rai. on ,, Lt:andre \'aillai,
toujours éi?nle :t elle-même, ~et toujours roya- dan cc chaos dé~ordonné, le . pectacle:.. qui
·accordaieul le mieu,: à ~a ,i,ion mesurée.
li,k, 11\l'C l'idéal de Trianon 311 rond du cœur,
La al'Oie la Lenla, &lt;'omm la .eulc grande C1• qu'elle peigna.il de prérérencc, cc n'était
dame. donl elle n'eût pas encore foil le por- pa l'~rchitecture de· aiguille·, de précipices
Mchi11ueté., m:iis un point des monta!!lle,
trait.
Elle vonlut peindre le monL Diane au bordée par un torrent, un bouquet d'arbres
pastel. Il se déroha. « Le .oleil couchant ré- superb s dan la prairie.... •·ous ne poup3ndail de teinte, dorée sur les bau!Pur~ von , hélas! qut&gt; rêver l'œu"rc de )[me L1•
de C&lt;'lLC ma e énorme ..Je ,·oulus peindre ce Brun pay~agi le. A-t-elle péri, ou .e t-.icbcren.-1. Je . ~i,-i;; IDl'S ra~tel,; m:ii .• héla ! t-dle dans l'oh curitct d'humbles collections?
L:\ rer.herche c l tentante pour un curieux.
impossible Il n'} avait ni palctl1·s. ni rouleur
Comm nl la délicate m:igicienne a-t-elle
11ui poi ::-enl rendre rc ton, radieux.
l~lisaheth n'en a pa moin con~ricncicu e- tran po. é en t?r.nLillcs e re snhlimc qui tout
mrnt entrrpris de copier la , a,o:c, a [)ans le d'nl,nrd lui aH1it fait peur?

L't;Cl,'Yf.RE DE CIRQlE E:f CO

n:m;

.A~TIQCE ET SO:'i JOCKEY. -

E /a'lflft :tt

CARLE

.il.&lt;~

,·-·rr.

LE DAUPHI

AU

TEMPLE.

CCollcc.:tiun Je ,\l. IIL:--RJ L.\\'l:n.,x.l

par .\IOITTE

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                    <text>�LTBRAIR.IE ILL STR.EE. -

J

LES

TALLANDIER,

75, rue Dareau, P

EDITE R.. -

32 e fascicule

Somma,re du

(2n mars

f QTI)

MAUR_ICE DUMOULl
~

Le ro'!lan de la Cirande-Duchesse ÉlisabethAlextevna . . . - - -- . - . -. . - - - . . .
Cn.1RLI ~DEL\ Ro:-., 1i-:1rn. La vie.à bord au temps des Croisades et des
pêlermages du moyen âge .
. ...
Vieux 5ouvenirs (1818- 1830)
PRINCE UE jOIN\"ILLE
T.ILLC.11.~. ·l' DES lù:AL\ · '. Madame de R,ambouillet .
PAUi. DE a\ lST-VICTOI{ . Néron . . • - - - - . Mémoires . .
GL~F.RAL OE \ hRBOT
,L\ t;RI• c Ut.llOULI', . •

;-3~

3.lo
3.1.1

351

J52

3,,

J.

l:011. ET
DE do.·cot.:RT.
.\1.\RCELLE TIN.\ \'RE HOIIERT FRANClll:.HLLE

Lou

E C11.1sTr-:AL

..

P. OE P.1ROIF.Ll.AN

-~-·

Le Petit Trianon .
Napoléon et la Reine Hortense .
36&lt;,
Comment on traitait la peste dans l'ancien
temps .
~71
Ames d'autrefois .
:i:.La fuite de la princesse de Hohenlohe-lngel•
fingen (1799).
:ull

ILLUSTR.ATIONS

TIRÉE EN CAIIAÎl!U ;

J .·B.

ARN'Olil, Tflpf'(IL\ïE REL_LENGÉ. Bon., Y, , \ BR.~llAI; ~~-- E.
11.1 S EL.\1_.
CuwANE . co:-rn.11&gt;. Jh.Ro:s GERARJJ • • Gror:s, GL_1cR1;,.. ~ RJsc:r:;_ DE Jor:-rnLL~,
LARl\'IÈRE., ~lAl"klCE L-Et.O11&lt; . L1r.:-.o:s, A,n..
C.\L\O, H.
EBRON.
TUC'l\lAS Ji\', flE TRO\', HoR \ C.E VERNE1', IJ ER~IA:SN YOGEL .

L'J~lPÉR.ATRICI~ ÉLI ABETU DE R ·~ lE
Tableau de ~I•• \ 'i!lée-Le Brun.

.\lON:ERO )

Copyright by Tallandier 1910.

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Paraissant
te 10 et le 25

MAGAZINE LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ BI-MENSUEL
SOMMAIRE du NUMÉRO 134 du 20 mars 1911

ùe p e tit

I L'afibé Constanlln

t'OÎ

Lr lroi. fillrsde \1. Duponl

Rcman

Rom.,n
1•ar \nurc J.Jtll l B:\BI\ Jll ;J,R

j

Comédle en quatre ilC\a

HISTORIA
offr e

l'ar BRIEGX
.!t• l'Académie française

Par 1.ud&lt;,vic 1111 ,L:l"Y

C\'1' Joie conJugale!.: Le muri.
Gi:_ T,'-'E FLAl BERT. Le châtenu de Clfs.IEA" RICllEPJ:\, ù~ l'.\ cadèml~ lrarn;:a1 e.
onnet grec. -;- ~•HRtELE
d'A~ Nl'\ZÎ . La vierge Jaci nthe. - J EAN .-\JC,\ IW. &lt;:le l'Acaù~nue lra~~a1,_e.
Les billetS doux . - Ai&lt;ATOLE FR.A:\l..E, ue_ l°Acadenuc lran_çais~. ~c Jardin
d'E icurc. - Ge,· t&gt;E )lAt;l-'ASSA. 'T. ne vie. - L1 o,- pi ER:\. Rcvo te.

' on -

Il \RRY Le ca,ême de l'Islam .
AMII LE MAl-CLAJR. Le fum e ur
· .\11 c 11 i"1. l'RO \ïNS. La marc bond~ de dentell•fl·-:- "' ,1 H!II rc , E
AILLES. 1 a Belle a!-' bois d~rmont.
&lt;;LAt'D ► A).b l _. l'iote;. su~ 1 nmou r
:... ltrcu.ARi, (l',\l(J. HO). La reu1c. - J t i:lEH1. Pen cc . - 111wr,01œ nF
BA\ \"ILLE. Ballade pour le Parhiennc ••

, h !A\I

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J. TALLANDJ E R, 75, nie Dareau, PARJS

gracieusement aux abonnés de sa deuxième année
(I•• Décembre 1910 - fin Novemb~e 1911), u_ne surprime
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2o

BULLETIN D'A BONNEMENT
A remplir, détacher et envoyer alfrancbi â. l'éditeur d'HISTORIA
JULES TALLAND!ER, 75, rue Oareau, PAJUs, :UV-.
Veuillez m'abonner pour un a.n à partir Nom _ _ _ _ _ _ _ _ __ __
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à lllSTOIUA (Uses-Moi llistorlqw).
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P.uus.

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24 (r. PROVINCE. - 28 fr,
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Afin d'~viler des erreurs, prière d'~crire très lisiblement toutes les indications
A'outer O fr.
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à HIST O RIA jusqu'à la fin de sa deuxième
année (20 Novembre 1911 ), bénéficieront de cette
Surprime. Aussitôt réception d~ leur mandat d'abon~
nement nous leur adresserons un Bon de photographie
qu'ils pourront utiliser pendant toute rannée 1911 en se
faisant photographier à la Maison SŒTAERT.
OUTES

Sous ce pli mandat postal de :
22 fr.

de la Grande-Duchesse Elisabeth-Alexievna

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50 pour l 'envoi des gravures, 0 fr. 25 pour le stylographe et pour
les üvres O tr. 25 ~Paris) et Ofr. 8 5 (Départements),

SU]tP'R_lME ~VEILLEUS E

En 179~, Catherine. JI de Ruuic songuit dcpuiJ deuil
ans dtji â fiancer son pctil-fils Aloandrc av,c une des
deu1t filin du prince héritlcr de B,de. Loube-Augusta
ou Fridériquc-Dorolhéc • Vou1 dlru à la me«, écrivit-clic alo.-. i Rounûa.naow, son agent aupru des pcl)tu cou-.s allcmandu, que je me charge votonti,rs d'acheve.r leur éducation et de les établir tou·1 u Jr.s deux.
L'inclination de mon petit-fils guidera son choix; celle
qui restera, jt chercherai à J' établir c.n son ttmps. • Le
3 1 octobre dc la mime annic, Ju dcu&gt;L pctitu prinCUS&lt;1 fai ..;ent leur entTie a Salnt-PètenboUTg. Enrrc
Aluandrr. et Louisc sc diveloppa bitntôt 11ne inc.llnation ltJ1drt, fful n•allait pas tarder i dtvtnlr de l"amour.
Le 10 mal 1793, Louise-Augusta, dcvcnuc, au bapt&lt;mc
orthodoxe, Elisabcth-Alcxicvna, est •olcnr.tlltment fiancèe au grand-duc, d qu,atTt mois plus tard, Je futur
cmpcrc.ur n'ayant que seize ans cl la future. impératrlcc
que. quatorze ans et demi, a lieu lc mariage. Cette union
a fourni à M . Maurice Dumoulin rocca1lon d'«rirc
une étude charman1c tt de tracer un exquis portnit de
femme, dans le nouvt11u volume : 'étudt1 ,t 'Portrait,
d'a11tr,foi1, qu'il vltnt de faire paraitre à la Librairie.
Pion. Noua sommes heureux d'olhir à no, ltctcur1 un
lmporla"t cxlrall dit • Rom•n dc la Grande-Duchusc
eu..1&gt;&lt;,h • •

« Je n'ai jamais rien ,·u, écrit Komaro\\sky, en parlant de la jeune prince .e,
de plus charmant et de plus aérien que a
taille, a grâce et se manière exqui es. »
Ce jugement d'un de ceux qui accompagnèreal Roumianlzow à Bade fut ratifié par
Lous ceux qui connurent Elisabeth entre
l'époque de son arrivée en Ru sie et celle de
son mariage .
cc C'e t une sirène que celte Mme Élisabeth, écrivait Catherine à Grimm; elle a une
voix qui va tout droit au cœur, el elle a gagné le mien tout à fait. »
« Si l'on eùl voulu peindre Hébé, remarque Langeron, on eût pu la prendre pour
modèle : jamai on n'avait vu réunir tant de
beauté, de fraîcheur et de grâce. »
« C'est Psyché », 'écrie ~fme VigéeLebrun.
... . Yoilà pou r 1c physique. Au moral,
tou • ceux qui l'ont approchée découvre11t
d'aus i rares el fortes qualilé·. « La boulé
d'àme et la droiture se li enl dao es yeux,
dit Prota off. Toutes ses actions témoignent
de a grande prudence et de sa ~a•rcsse. u
a on e prit el son caractère égalaient es
charmes, déclare Langeron, sa touchante
bonté ajoutait encore à tant du perfection :
c'était une prince-se accomplie. " Ces qualité idéales de la jeune fille n·excluent point
d'autr " mérites. a La jeune grande-Juche. e,
remarque Simon Woronllolf, est une pcronne bien inti!re;sante .•• apnl une Yolonté
à elle et fai anl la plupart du temps à sa

tètl'. Ou je me trompe fort, ou uu jour elle serva n 11u sie !"habitude et le "OÙl des lifera toul. » Worontzoff se trompait rnr ce vres, trouvant le temps de noter es obserpoiot.
vation sur ce qu'elle lisait et capable de
Le fiancé était-il di!me de rare mérites tenir une couver ation sur le ujels les plus
d'Eli abelh?Physiquement, on peul répondre varié . » Mai· si .Alexandre, au dire de Woatfirmati\"emenl et la rrrandc-duches e e t la. ronlzoff, a1·ail « le cœur pur et bon, tout
première à vauler sa tournure. « Le grand- porté ver le bien i&gt;, il était pares eux cl ne
duc .A., i:crit-elle à a mère, est très grand et voulait a 'occuper de rien i&gt; . « J'ai e ayé,
a. t-z bien fait; il a surtout la jambe el le ajoute+il, de piquer sa. curiosité en aiguilpied lrè, bien formés, qnoiquc SOll pied esl lonnant un peu son amour-propre, mais œla
un peu rrrand, mai il proportionne à sa n'a rien produit. JI ne touche jamai à un
grandeur. li a le cheveux brun clair, Il'.?
livre. »
·eux bleu , pa: très rands, mai non plu.
Comme Alc1andre adorait sa jeune femme
petit , de très jolies dents, un teint char- el qu'elle le lui rendait bien, le mrnage fut
mant, le nez droit a~ 'l'Z joli. n Ce qu'elle ne d'abord heureux .
di ail pa , et ce qui "àtl' un peu cet ensem« Je uis uuu·iée d'avant-hier, écrit Eli.able as ez séduisant, c'e t qu'il était myope belh à sa mère, je me trom·e parfaitement
et ourd. &lt;t li faut crier bien haut, dit Wo- heureuse et contente de l'être. » On voit dans
rontzoll', car il n'entend rien d·uoc oreille. » sa correspondance le reflet de ce jeune bonMoralement, c'était autre chose. Les qua- heur, dans les mille charmant enfantillages
lité naturelle de la grande-duchesse, que auxquels se plait l'amour dan quelque cla se
\'Oil.aient parfoi une trop grande timidité, de la ociélé qu'il se révèle el dont elle tait
confidence à sa mère.
Alexandre, ans ces e aux côté de sa
lemme, tient à joindre quelques mol , a.sez
bien tournés d'ailleurs, aux lettres pour la
margra,·e. « Le grand-duc A. , écrit Eli abelb avec one pointe de gaminerie (je m'en
vais lui montrer cela, parce qu'il e l à côté
de moi à e ca ser la tête à écrire au grandpapa, el il va . e fàcher parce qu'il veut que
je mette: mon mari. Je lui ai montré el il
me charge de vous dire que d'abord il a dit
qu'il rnulait You écrire que j'étai one méchante; en uile, ,·oyaut que c'e t une plaianterie, il m'a chargé&lt;• de rous dire nomml'ment qu'il m'a hai,é la main. Le voilà embarrassé comme un chien en voyant que je
vou écrL tout cela, il rit comme un fou en
voyant cela.) » Dans le décousu et l'incorrection de ,e phrases, on rnit comme le
rèOet d'une o-enlille lluerclle d'amoureux.
Ou omre leur lettre cl le gcand-duc 'en
amu e:

L'IMPÉRATRICE ÉLl"AIIETH.

D'apris un fortrait du Cal:inet Jes Estam~s.

Ua chère cl hoonr maman, écrit-il ;i la mnr•r:ne, le 1~-:!'.; dt-~emùr' J79-, YOU ' ne ;auriez
croire a me quel plai fr je :;ai is J'occa~ion :ùrc
que j'ai pour ,ou. écr'ÏJ'e, car malheureusement
Ioules l •s lellrt's qui a1Ti1cnL et partent par la
po,te son! ouver-1es l'l luP . Jugt•z, ma chère ma-

di.sent les un., un peu trop Je rroideur,
di enl les aulre', étaient soutenue~ pnr les olides mérite d'nue forte in. lruction. « Partie
de Carhuhe al'ec de forte lecture , dit le
grand-duc Nicolas ~Jikliaïlovilcb, elle con-

que je rn',unust· chaqur foh qu'on apporte
:1 IDil jolie pelilc femme (qui 111c
rend un ne peul pas plus heureui ile ,oir 1l;i11,:
quel eutlroil Jp l'em,•lowe on l'a coup :e el Jt!
le découvre loujour:, el d'une façon très rlaite.
\'ous ne saurrl'Z croi.rr, ma l'hère maman, comman,

wlrt! ]"HPièl

I\', - HISTORIA. - Fn ,:, 31

22

�111STO'J{1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
Lien nou sommes hcurem en;;emhle, cl tout ce
que je désire, c'est seulement qu'elle puisse ètrn
aussi contente de moi que je le sui' d'elle. 1u
moin loul ce que je peux ùirr, c'C$l que je l'aime
de tout mon cœur cl qnc je 1.àche de faire mon
possilile pour mériter SPS honlé$.

Les sentiments d'union entre les deux
époux subirent, peu de temps après le mariage, un dangereux assaut. cc Elle entraine,
attache et intéresse de manière à occuper
l'àme tout entière », disait d'elle la comtesse
Golovine. Cc redoutable privilège tourna la
Lête du propre amant de Catherine.
Trois mois après le mariage d"ElisaJJelb,
on vit subitement l'altitude de Zoubolî changer radicalement. A l'heure où la grandeduchesse vcoail rendre visite à l'impératrice,
le favori ne fai ·ait que soupirer. « Il s'étendait, dit Czartoriski, de tout son long sur les
sofas, avait l'air triste et semblait succomber
sous l'action d'un grand poids sur le cœur.
Il ne se délettait qu'aux sons mélancoliques
et voluptueux de la flûte. » Au jeu de Catherine, il avait des distractions impardonnables et jetait sans ces c de regards langoureux vers la table ronde où éla!cnt assises
les grandes-duchesses.
Tout le monde s'apercevait de cc manège,
sauf l'impératrice. « Un soir, raconte la
comtesse Golovine, le grand-duc Alexandre
vient à nous, nous prend par le bras, la
grande-duchesse et moi, et dit: cc Zouholî est
amoureux de ma femme. » Ces paroles, dites
assez haut, trouLlèrent profondément ÉILabeth, qui demeura confuse el inquiète.
Le lendemain, toujours d'après le même
témoignage, comme Alexandre et sa femme
devaient aller diner au palais de ofia, chez
le grand-duc Constantin, Élisabeth, prenant
l1 part la comtesse Golovine, femme du maréchal de la cour gr;md-ducale, lui dit:
Ce malin, le comte Rostopchine est venu conlirmer au grand-duc toul re qu'on a remarqué de
Zouboff; il était, en me rapportant cet entretien,
dan une agitation el un trouble tels que j'ai
failli me trouver mal. Je suis on ne peut pl us
confuse el je ne sai, comment faire : la présence
&lt;le ZouhoIT va certainement me gêner.
- Pour l'amour de Dieu, lui répondis-je, cal•
mez-vous ! L'éffel violent q11e tout cefa vous protluil ne Lient qu'à votre jeunc,se; vous o'a1•ez ni
gêne, ni inquiétude à re enlir : ayez la force de
volonté d'oublier cc qui a été dil et cela passera
tout seul.
La grande-duchesse e calma un peu et le dîner
marcha aSi ez bien.
Malheureusement cela ne devait pas passer
tout seul, comme le croyait la comtesse Golovine.
De plus en plus perdu de passion, Zouholf
prit toute la cour comme confidente. 0 s'épancha dans le cœu.r du comte Golovk.ine, du
comte Stackelhcrg, du comte Kolytchoff,
grand-maitre de la cour, du docteur Beck et
des princesses Golitzine, demoiselles d'honneur d'lfüsaheth. Il fit plus, il se confia à la
comtesse Schouvaloff, maîtresse de la cour

de la grande-duchesse, une intrigante, et s'en
remit à clic du soin de le rendre heureux.
La malheureuse Éli abeth vécut prndant
plus d'un an dans un étrange milieu, en proie
à des tentations, à des intrigues de toutes
sortes, épiée, surveillée, eircomenue. Eilc
fut, au témoignage de tous, admirable, el le
premier à le proclamer, cc fut son mari.
11 {crivait, le 15 novembre 1795, au comte
l\otchoubey :
La comtesse Schomaloff, le comle liolo1kiue,
que rnns connaissez, eL M. Miatleff ont tourné la

tète au corole ZouboIT cl l'onl fait entrer d:ms
une passion qui, tùt ou lard, lui cassera la tète. Il
est amoureux de ma femme depuis le premier été
de mon mariage, c'csl-11-dire depuis un an el
11uclques moi~. Jugez tians quelle position embar•
ms~anle cela duit mettre ma femme 4ui, réellement, se conduit comme un ange; mais pourtant
vous avouerez que la condai1r qu'on doil tenir
avec lm est furieu~emeul en1barrassanle, d'aulant
plu que toul le public en c t informé. i on le
traite Lien, c'est comme i on appromaiL son
amour, el si on le traite froidemen l pour l'en
corriger, l'Jmpéralrice, qui ignore le foit, peul
trouvermauvah(Ju'on ne distingue pa un homme
pour lequel Elle a des bontés ...
Eulin, ju. qu'à présent cela ,a IJien, gr:icc aux
con eils ùe Lons amis el aux princip1 s de ma
femme, qui me !'end hicn heureux pour mon
particulier.

Élisabeth, qui oc souffle mot de ces arnntures dans ses Jeures à sa mrrc, qu'elle savait être lue , fol enfin déli\'réc par l'impératrice qui, éclairée ur la singulière conduite
de son fayori, le guérit de sa passion rar une
scène comme elle savait les faire lorsqu'elle
était en colère.
Le comte Uatov Zouboff, remis i1 sa place,
n'eut garde, par la suite, d'ouLI:er le respect
qu'il devait à la grande-duchesse. El celle-ci,
après arnir beaucoup sou Ifcri, se con ola, en
écrh·anl à la margrave: « ~lonruari me tient
lieu de tout ici. »
Cependant, il ,·int un Lemps où ce ne fut
plus vrai. Sous quelles inlluecces là lassitude
se produisit-elle? On oc sait pas au ju te.
Tout au plus rcut-on deviner qu'a\'a11t la
mort de Catherine de · fri,·olités fàclieuscs détournèrent Alcxar.drc d'un foyer où Éli abelh
apportait un peu trop, peut-êlrc, de personnalité! G. Prolassoff se plaint, dan$ on journal, que les costumiers et les coillcurs aient
pri po session du prince. Après la mort de
l'impératrice, cc furent d'autres soucis, ceux
de la résistance au gouvernement d'un père
qu'il jugeait tyrannique et les exigences d'un
métier de c1 sous-oflicicr ,, , ainsi que le grandduc l'écrivait lui-mèrne à La llarpe, pui lts
angoisses d'être mêlé à une coospiration qui
devait abou tir à l'assa inat de Paul [•r le di!tournèrcnt de goûter les charmes de sa jeune
femme et l'empêchèrcnl de la con oler, comme
on cœur voulait l'être, lorsqu'elle connut
l'affreux malheur de perdre a petite fille.
i Alexandre, le 51 octobre 1796, écrivait
à. La Harpe :

« ... Enfin, je suis heureux à quelques
circonslance près. lia femme contribue beaucoup à ma atisfaction, ll la grande-duchesse,
de son côté, mandait à la margrave, - et
cela deux ans auparal'ant, le 6 juin i 704 :
- « Je suis si enc·hantéc de me deux cabinets de retraite que je ne voudrais pas ('Il
sortir; l'un est plus petit que ,otre cabinet à
écrire; l'autre pas beaucoup plus grand, mai
cependant un peu. Dans le premier, j'ai mon
clavecin el ma harpe, cl, dans le .econd,
j'écris : il y a une chcmiaée rt une gr?ude
table où j'ai Lout, des carpelles, dès papier ,
et c'es.l là que j'écris. Je suis Lien : vous sal'eZ
la sirrnification de ce bien. Jl
L; sentiment, chez la femme, du bien-être
qu'elle ressent de la solitude; les réticences,
chez le mari, lorsqu'il se dit si heureux II à
quelques circonstances prt)S &gt;&gt; ; tout cela ~Lait
l'indice que leur juvénile roman tournait à la
pro3e cln mariage.
.
Dès lors. d'ailleurs, Jans les ldlres d'J&lt;;lisabcth à . a mère, il e L bien moins question
d'Alexandre et Lien peu de leur amour; il
n'y a plus de place que pour un sentiment
qui fui toujours très ,if chez elle, mais qui
maintenant s'exJspèrc, celui de la piété
filiale.
... Lorsqu'en juillet 1799 lui naquit sa
petite Marie, l'amour maternel qui s'é\'eillc
en elle redouble encore sa tendres e filiale.
Elle écrit: « On me l'avait toujours dit et je
rnis que c'est vrai : depuis c1uc j"ai uu enfant,
il s'est ajouté un sentiment de plu à mon
excessif allachement pour ,·ous, bonne maman. Je pense que vous sentez pour moi, et
avez senti longtemps ayant que je puisse
m'en douter, tout ce que j'éprouve pour ma
fi lle, et cela me donne un sentiment de reconnaissance si exces ive. &gt;)
La plainte de son cœur meurtri, lorsqu'un
an après elle perdit l'enfant,« sa Mauschcn »,
c'est Yers sa mère qu'elle monle lamentable
et continue, en des terme qui font mal.
« Tous les endroit onl de même pour moi,
je l'ai vue partout, je ms sa perle partout,
cl je la sentirais tout aussi vivement dan un
cndroil tout à fait nouveau pour moi. Quand
on srnl un cbagria bien l'érilablcment, je
trouve que c'esl un faux calcul de C'hanger de
séjour : on porte son âme partout où l'on
va. 11
Elle la porta toute sa vie, endolorie par co
coup, et si, aux heures tragiques de la nuit
fatale où périt Paul [•r, elle se ré,·eilla énergique pour soutenir la 1'euve que brutalement
des soldats écartaieoL du corps de son époux,
pour réconforter la pens(e rncillanle d:Alcxandre, elle demeura, par suite, lor qu'Elisabeth
ful impératrice à son tour, allristéc et dolente.
Si, au dire de Montaigne, les empereurs el
le impératrice. aiment comme aiment cc les
savetiers », ils souffrent aussi comme eux et
peut-èlre savent-ils mieux qu'eux encore ennoblir la souffrance.
;\lAURlCE

... 338 ...

DlY~lOC L~ ,.

UNE BATAILLE NAVALE. -

LES FLOTTES FRANÇAISE

Gravure de

CHAVANE,

ET CASTILLAKE SE RENDENT u•iTRESSES
"""

d'après le tableau de Guorn. (Musée de Versailles.)

DE
L'ÎLE DE WJGUT

(13i7),

Charles de LA RONCIÈRE
dp

la

vie a' bord

au temps des Croisades et des pèlerinages du moyen âge
~&lt;\:&gt;

n
_Dè~ que la sonnerie des lrompeltes annon~1t _l heure du repas, les passagers se précip1ta1ent vers la poupe : les premiers arril'és
choisissaient leur place, sans distinction de
rang, autour du triclinium dressé sous le
gaiUarJ d'arrière. Le menu comprenait une
salade, de 1:agoeau ou autre Yiando les jours
gras, des po1ssoas de consene ou des jaunes
d'œuf les jours maigrrs, une pâle au fromage, du biscuit et du rio à discrétion.
Mais la viande, provenant d'animaux étiques
qu'on emportait comme vivres, était filandreuse et la chère très maigre.
Comm_ent en eùt-il été autrement quand
le gargoll~r du bord se chargeait, moyennant
trente-hwt sous par tête, de la nourriture
durant la traversée, du service et, en plus,

d~s droits à payer à la municipalit" 1 A Marseille, en effet, des restaurateurs, à l'exclusion
d~s patrons de ~avire, avaient l'tntreprise des
vivres et le dro1l d'embarquer gratuitement
un garçon par vingt-cinq pèlerins. On les
appelait ca1•9alores, et un savant auteur
présume que leur mauvaise cuisine serait
l'o~igine du mol gargote. Pour s'y soustraire, les dames el les gentilshommes dinaient
à part, d.10 leur cabine.
Si mauvaise que fût la cui~ine dt!s passager~, le_s rameur , à en respirer les e!Uuves,
subma1cnt le supplice- de Tantale. Assis
enchainés parfois à leur banc, ils dé,·oraien~
les pro,·isions journalières que leur remettaient trois distribu leurs cboi is par eux :
une once de fromage, un brouet de fèves de
pois ou de lentilles où tremper le biscuit, ~ne
fiole de vin ou de vinaigre coupé d'eau, par... 33g ...

fois du lard, cl plus rarement des viandes
~aoguin~leotes, presque crues. Un procédé
ec?nom1que ~our eux_ de c procurer un suppleme~l de nues était Je &lt;lescendrc3 en pays
enne!Dl : pcndanl que les hommes d'armes
rangés en bataille dans la camparrne paraient
à une surprise éventuelle, le r~meurs entraien~ dans les vi llages et, chargés de Lutin,
chassaient vers les galères les bestiaux.
Pour charmer la monoto:ie existrnce du
bord, les croisés et les pèlerins jouaient aux
dé~, plus_ so~~rcnt aux échecs, jeu de soldats
IJ!ll ~ffra1t l llllage de la guerre, mais qui
n était pas à la portée de tous. A.us.si les
?3r~cs, dès leur apparition au ne siècle,
Jouirent-elles d'une si grande vogue que nous
l~s voyons entre les mains des forçats vénitiens.
La nervosité des passagers, remarque le

�-

111S10~1.ll

------------------------------------'

P. Faber, s'irrite ou se calme suirant lecours derny pié dè long 1&gt; , possède si « granl vert11 disaient-ils elle s'est ouvcrle sous le choc
des astres, l'état de l'atmosphère el de la que, quand il se prent à une nef, il l"arresle des lames, el elle a péri corps el biens : seuls,
mer. Certains jours, à mir les passagers gais tellement qu'elle ne se puet bougier ne pour une femme el un enfant ont été sauvés. Si la nef était vôtre el chargée de vo maret rieurs, on les prendrait pour des frères. vent, ne po11r tempesle. &gt;&gt;
Légendes des bestiaires, crainte des pirates chandises, en descendricz--rnus? demanda
Luths, Oùtes et muselles, violes et guitartls
invitent aux chants el aux danses, à moins et récits terrifiants des matelots surexcitaient saint Louis aux naulonniers. - N-enni, ~ire,
r1u'on ne préfère lire ou rêver, assis sur le l'imagination de pèlerins ignorants en fait de répliquèrent-ils Lou ensemble : plutôt risbordage entre deux agrès, les pieds pendants navigation. Ajoutez encore que les oîûciers qu('r le nau[rage que d'acheter une nef qualre
sur l'eau; mais attention, alors, aux chapeaux, de marine leur inspiraient peu de. confiance. mille lhres et plus.
Mais il faut citer textuellement tout le
Plus d'une fois, - les témoignages en
aux lirrcs d'heures enrichis de pierreries ou
aux livrets de pèlerinage qu'une secousse abondent, - des naufr:iges furent évités par reste du passage de Joilll'ille, pour apprécier
arrache et qu'un coup de vent emporte. Sou- l'inleUigenle init~ative d'un officier subalterne l'un des plus héroïques traits de patriotisme
dain la scène change : plus tic rires ou de ou d'un passager. Certaine galère marchait et de charité d'un roi el d'un saint : « Pourgrares discussions i plos de gymnastique el vent debout sous de violentes rafales, sans 11uoy me loez-vous donc que je descende? de courses dans les codages. Les passagers que ,, l'outrecuidant 1&gt; comite et l'arrogant Pour ce, firent-ils, ce n'est pas geu parti :
somnolent dans un état de prostration lugul,re. patron consentissent à carguer la voile. « Le car or, ne argent ne peut esprisier le cors de
Le temps a tourné à l'orage. Les Allemands raffle cnîor$a &gt;&gt; Sous une « bouffée de vent 1&gt; vous, de vo tre femme el de vos enfants qui
cherchent noise aux Français, qu'ils traitent courte, m:iis périlleu e, le bàtimcnl se coucha sont séans, et pour ce ne vous loons-nous
de gens « orgueilleux, violents, les plus pa - sur l'eau et le faite du mât plongea dans la pas que vous metez ne YOUS, ne eulz, en
sionnés du monde &gt;l, et des querelles s'en- vague. La carène émergea. D'habitude, quand al'anlure. » •
gagent. Des ràle d'agonie montent de l'hôpi- la quille « se montre dehors de l'eaue, de
Lors dit le roy: « Seigneurs, j" ai oy vo~tre
tal, car c'est durant les bonaces, lor que cent il ne en eschappc pas les troi.. » ~fais 1e a,is el l'avis de ma gent; or vous redirai-je
l'atmosphère alourdie ne vient plus rafraîchir vaillant conseiller mit la main au grand timon le mien, qui est tel : que, se je descent de
le sang enfiévré des malades, r1ue la mort latéral « el le fi t tourner à pooge, c'est-à-dire la ner, que il a céans ticx cinc cens personcs
commence son œuvre. Cot1ché et cousu dans aYal le vent en moings d'un quart de heure. » et plus, qui demorront en l'ille de Cyprc
un suaire sur quelques poignées àe sable, le Le naüre élail sauvé.
pour la poour du péril de leur cor ; car il
corps est jeté à la mer pendant que l'as,isContrairement à nos haLitudes chevale- n'y a ccluy qui autant n'aJme sa vie comme
lanco psalmodie le Liber&lt;i me. ...,euls, les resques, le patron quittait le premier le Lord je fois la mienne el qui jamèz par avant11re
gentilshommes vénitiens ont droit pour leur en cas de naufrage : l'esquif promptement en leur païz ne rcnlerronl : dont j'aimme
dépouille à une inhumation provisoire dans paré par ses serviteurs attendait à la poupe miex mon cors et ma femme et mes enfans
le sable du lest des galères de la République. son « évasion &gt;&gt;, pendant que les passagers mettre m la main Dieu, que je feisse tri
Dans les fü\neries de l'avant, les curieux restaient voués à une mort certaine.
doumage à si grant peuple- comme il a
s'instruisent près des matelots, en relTardanl
Un roi de France, saint Louis, dédaigna céans. i&gt;
füer la sonde, « grant plonc très pesant attai- œtle barbare couLume pour n'écouler que son
Comme pour déjouer l'héroïque projet de
chié à une soubtile corde de mil pas de long. cœur. C'était dans les parages de Chypre. Un saint Louis, un vent d'une grande \Îolence
Par le plonc encrassié de sien (graissé de. brouillard qui trainait sur les e:uu rceulail 1t poussait sa nef sur la tôle chypriote : c;inq
suiQ, qui du fons rapportoit de la terre, on l'horizon les amers, si bien que les marins de ancres furrnl ~ucccssivemcnt emportées. Il
recougnoissoit la région et païs là 011 la nave la nef royale n'apercevant que le sommet de fallut abattre les parois de la chambre Toyale
se trouvoit. D On en usait souvent, dès que, la montagne de la Croix, Sta 1·ro Vou.ni, se qui, à l'étage de poupe, olTraient trop de
dans un remous, deux courants se heurtaient croyaient fort éloignés de la terre et par con- prise au vent: perrnnne n'osait y demeurer.
arnc violence, ou que la mer se marbrait de séquent en route libre. Un choc subit les La reine Marguerite, informée du péril, protaches vertes, indices inquiétants d'un banc détrompa. Jls étaient au milieu des brisants. mit un ex-voto à saint :icolas si le vent tomde sable ou de rocheTs à fleur d'eau. Les Un immense cri s'éleva : « Hé las! » et tous bait. Elle fut exaucée. L'éx-voto, que Joinville
11èlerins y trouvaient l'occasion de faire appel clac1uaient des mains « pour ce que cbascun s'était chargé de porter pieds nus de son
aux éléments de la science nautique ensei- arnit poour de noier. o aint Louis se pros- château de Joinville à aint-Nicolas-dc-Yarangnés par le maistre des histoires, Vincent de terna les bras en croix, &lt;&lt; tout dcschaus, en geville, représentait une nef gréée d'argent
Beauvais, et uniformément reproduits dans pure cote et tout deschevelé devant le cors de du poids de cinq marcs, avec toute la famille
leurs relations de voyage. En voici un &amp;:hanoslre-Seigneur. 1&gt; Le maître de la ner, Frère royale en statuettes du même métal.
Lillon: « Ahisme est une congrégacion d'eaues l\aymond le templier, fit jeter la sonde: «Ha
Saint icolas était le patron par excellence
si perfondes que on ne la puet comprendre. 1&gt; las! nous sommes à terre! ll gémit le valet. des marins du Levant, bien que chaque naAussi, la ûction des poètes, a"ec la compli- - (&lt; Et mi, ai mi! l&gt; hurla Frère Raymond, vire eût son saint « dévot &gt;l. Sur un retable
cité des matelots, eut-elle vile métamorphosé en déchirant sa robe jusqu'à la ceinture el de l'ég1ise qui lui est dédiée -0. Burgos, sont
l'abîme en une femme errant au fond de la en s'arrachant la barbe, ce qui ne fit qu'ac- figurées deux scènes de naufrage : le bâtimer, Charybde, qui cherche à entraîner le croître l'affolement général.
ment fait eau de toutes parts; tonneaux, balnavire dans des tourbillons aussi irrési tihles
&lt;! Sà, la galie ! » cria-1-on ao x quatre
lots de marchandises ont été jetés à la mer,
que les tornades de vents.
galères &lt;l'escorte. Aucune n'avança à l'orJre, les matelots étreignent en pleurant les màts
Parfois, un poisson d'assez forle taille les patrQDs craignant de couler sous le poids que secoue la rafale, tout semble désespéré
apparait dans le . illage du navire, et d'un de huit cents per onnes qui se seraient quand le saint apparaît à la poupe, et le
coup violent de la longue tarière dont est loules précipitées du haut de la nef dans la démons s'enfuient éperdu· dans la hune où
armée sa gueule, le troys, l'espadon troue le première galère venue. Cependant la sonde, un matelot les poursrul.
bordage. li y a un moyen de l'éloigner : c'est jetée pour Ja seconde fois, accu a plus de
Saint Jacques avait plus parlicu.lièremen L
de se pencher par-dessus bord cl de le regar- fond. La ne[ reprit le Ilot et on put se rendre comme pieuse clientèle les marins de l'Océ:m;
der sans crainte, les yeux dans les yeux. Si compte, au moyen des plongeurs, de l'impor- dès le xue siècle, des marins normands en
vous tremblez devant l'aspect terrible du tance de l'avarie. Quatre pieds de la quille danger promettent un pèlerinage à Composmonstre et que vous détourniez la tête, le avaient été enlevés. &lt;1 Les mestres notbon- telle. aint Pierre, le pêcheur d'hommes,
monstre surgit d'un bcind el vous entraine niers » mandés en conseil devant saint Louis était aussi souvent invoqué; lorsqu'on pa~pour vous dévorer sous les eaux.
conclurent unanimement que Je roi devait se sail au large d'une chapelle mke sous son
Un autre poisson n'est pas moins 1·edou- transborder sur un auLre bàtiment : pareil vocable, les trompettes sonnaient et l'équitable. Le moron ou rémora, qui « n'a pa
accident est arrivé à une autre de vos nefs, page poussait en son honneur trois grands cris.

" - - - - - - - - - - - - - - - 1..JI. 'YŒ A
Enfin, chaque soir, sur tous les navires en
mer, avait lieu une sino-ulière invocation
qu'~ pèlerin, curieux et observateur ne put
élucider. Apres que du haut du château d'arrière l'écril'ain avait é&lt;Trené une Jon!!lle mé1 .
l
o
o
opc'e en an~1e vulgaire, puis des Jilanies
auxquelles galiots et officiers o-enou à terre
' daient,
.
la prière se terminait
' 0
repon
par un'
P~tei· et_ un A,v,e ~lal'iayour les parents de
samt Julien. C clalt, pretendaienl les marins
en l'honneur de Simon le Lépreux, d'abord

patience,_ si pl~s d'un avait son juron favori
comme 11 avait son cri de &lt;Tuerre quelque
•
:,
'
c.hose malgr_e l?ut leur attire la sympathie :
c ~st leu~ p1éte naïve el profonde. Et il fallait un l1e11 moral bien fort, à défaut de discipline ri_gou_reuse, entre des troupes ,1u•aucune oLhgalron ne retenait au senice d'OuLreMer et qui pouvaient s'égrener tout le long
de la routé, à chaque escale, on l'avait bien
vu durant la rroisade de Constantinople. Un
exemple sufûra. A11 moment de débarquer à

EN PROME:SAOE ; -

appelé J~ien, qui_ reç~l chez lui le Seigneur·:
par son mtercess1on ils espéraient bon port
et bon ~te. - Mais, objecta le P. Faber,
pourquoi adr_essez-v?u ,·ntre oraison aux parents de samt Julien el non au saint Iuimême. - Il ne urenl que répondre.
, Qnan? le Yenl était bon et que la voile
ep?rgnrut aux rameurs tout effort, ils entonnaient un hymne de reconnaissance à Dieu à
la Vierge et aux saints. Une bordée rép~ndait à l'autre sans discontinuer, el ces chants
alternatifs étaient si suaves qu'ils triomphaient de l'insomnie des passagers, bercés
comme des enfants au chant d'une mère.
i les croisés n'étaient pas des modèle~ de

UN PORT AU YIV" SIÈCLE. -

puis le Confiteor jusqu'à l'Évancile de saint
Jean, mais en omettant le Can;n, L'Euchari lie ne pouvait 'être consacrée à bord. Seul,
s_aint_ L?uis o~tint ~u _légat, par une exception insigne, l autor1sahon d'exposer le SaintSacrement dans sa nef.
Au coucher du soleil, les passagers se rassemblaient près du mât et chantaient à genoux le alve Regina, qu'fü faisaient précéd_er, en cas de détresse, des litanies. Coup de
s1fnct : le valet de chambre du patron son-

TaNe.iu d'Ih:IW A~ N YOGEL.

Constantinople et à Damiette, chacun se coufcssa, fit son testament « et atorna Lien son
affaire comme por morir se il pleusl à NotreSeigneur Jhésn Chri.l. »
Le service religieux était minutieu ement
rég~é ~ bor~ de; galères de p~erinage, du
moms a Verusc. Le matin, au lever de l'aurore, u~ coup de sifOet partait de la poupe ...
un serviteur du patron élevait une image de
la ~Iadone, devant laquelle Lous fléchissaient
Je gt:nou pour réciter l'Ai•e Jlaria. Ahuit heures, messe aride ou Lorrif/e célébrée au pied
du mât devant un crucifix et un missel d(_:..
posés ur une raissc. On appelait ainsi l'office que Je prêtre li.ait, rétole au cou, de-

BO~D - . , .

Cliche! \' i1.za,ooa

hai~ait hon?e ~uit à tou de la part de son
m~1tre. ~~ elcva1t de nouveau l'image de la
Sarnte ,,ierge, de1rant laquelle on récitait
trois Ave Ma1·ia, à l'heure où, sur terre, tintait l'Angelus du soir. Les pèlerins tenaient
cercl: quelques instants encore ur la place
publique, avant de descendre, une lumière à
la main, dans leur cabine.
S( j'i?si~le sur les céréi:rionies journalières
prallquees a bord des naVJres de pèlerinage
c'est qu'elles furent adoptées dè le x-ve siècl~
par notre marine de guerre. Le matin, après
fJUe les trompettes, puis les tambourins
~vaient salué par une « baterye » le lever d~
JOur, l'amiral faisait célébrer une mes e

�111S TORJ.Jl
sèche. Au crépuscule, quand les navires de
l'escadre avaient fini de défiler devant lui et
c1 fait la ré\"érence en gectant trois crys » suivi d'une sonnerie de lrompelles, quand à
chacun d'eux il a,·ail indiqué la roule à suivre et donné le mot de l:t nui!, il achevait la
journée par un salut chanté &lt;I devant l'ymage
Nostrc-Dame. » C'était le signal de l'extinction des feux, sauf pour les a gens de Lims &gt;&gt;,
qui pouvaient garder en leur (;hambre une
veilleuse où rhuile parcimoni&lt;'usemenl mesurée nageait sur l'eau.
Ah! ces nuits à bord, avec la gène d'un
lit étroit comme une gaine, dC's conyersations
entre voisins, des dispules, des cauchemars
lerrifiants, des saccades imprimées par lt·s
lames, une atmosphère lourde rl empesléû,
des moustiques, des rats, des vers gr.is cl
gluants qw grouillent par les Lemps de
sirocco, qurlle cO'royaLlc peinture nous en
trace le P. Fa ber! En Allemand consciencieux, il ne nous fait grâce d'aucun détail,
et son réali me, louchant d'inconscience en
fait de délicates.e, consacre une longue description au &lt;1 o~ modo quo Lam urinat'o
quam stcrcorisalio fit iu na,i. » « Parum
dicam ! l) J'en parlerai peu, ajoute+il, et il
écril trois pages! Les lieux d'aisances, disposés à l'avant de· nnlère , des deux côtés de
l'~pcron, forma:ent saillie à l'arrière des carrdques du x, 0 ~iècle cl plu lard des vaisseaux:
en raison Je leur forme, on les appelait des
BtJuleilles, et l'expression consacrée était :
aller à la bouteille.
La chose n'était pas fai:ile, explique notl'e
obligeant cicerone, que vous m'excuserez de
ne pas suivre jusqu'au hout. Les promeneurs
nocturnes qu'un Ll' oin urgent chassait de
leur lit n'amient pas le Jlied sûr, et comme
les vase de nnit étaient dans le passage central, au pied des dormeurs, ... rnus dc,·inez
Je reste. A l'obscure clarté qui tombait des
étoiles, - car il était défendu d'emporter de
lanterne et d'otrus,1uer ainsi les rameurs endormi , - d'autres mbaventurcs attendaient les i11Iortunés qui se hasardaient sur
le po11t de, galère . P&lt;1ur arrivt•r à l'avant, à
la Loutcillc, il îallail enjamlier la chiourme,
en sautant de b::i.Ôc en Lane; venait-on à tomber sur un rameur, la maladresse soulevait
une tempèle de malédictions. Les gens peu
sujets au vertige prenaient un chemin plus
périlleux; ils marchaient sur le bord dn navire
en se retenant a~x cordages et gagnaient ainsi
l'avant; d'aulres se soulageaient simplement
par-dessus bord, asSÏ' !-Ur les rames. Mais la
cc venlris purgalio » devenait un problème
impos iule à résoudre déet'mmcnt par les gros

temps, quand l'avant élail bala}·é par les
lames et les a.irons rentrés sur les bancs.
Quand l'horreur de la tempête ~e mêlait
aux angoisses noclurne~. les pè'crins étaicnl
dans un étal d\ime inJescriptible. Aussi l,ien
laisserai-je la parole à l'un d'eux. ·Au milieu
des éclats du tonnerre et dans la lumière fulgurante des éclairs, la mer, par endroits,
semUaiL de feu. La pluie tombait en déluge,
les nnées se fondaient en eau. Des vagues
énormes bala!·aienl le pont et heurtaient les
bordages avec autant de fracas que des rochers
précipités du haut d'une montagne. Phénomène élr:mge ! la tempête donne au choc &lt;l'un
élément mou et lénu comme l'eau un son
dur cl sll'ident. Le Jour, les tempêtes sont
supportables, allrayanlcs même par leur
sini Ire grandeur cl leur3 jeux de lum:èrr.
Mai,, la nuil! Ill spectacle dépasse Loule
conception humaine. Ce1le nuit-là était particulièrement horrible. 11 n ·y arait d'autre
lumière que lt'S éclairs.
Les passagers ne pouvaient rester ni couchés, ni assis, ni dcbonr, tant la galèra roulait dans la ,·ague. Il fallait se cramponnrr
aux poutres qui supportaient le pont ou s'accroupir près des colîrcs et les saisir à bra le-corps. Eni:ore ces lourde masses, ddns de
violentes ,ecousses, roul.aienl avec leurs paqul'ls humains. Les objets étaient arrachés
dl's portemanteaux fixés aux /Jancs du navir.i. L'eau fittrait de toutes parls par des
fun tes invisiLles jusque-là, ll•s lit plongeaient
dans l'eau, le biscuit était dilué, en bouillie.
En bas r1:gnait la terreur, en haul l'angoisse. Le vent avait mis en pièces la grande
roile. On abattit l'antenne pour la garnir de
la \"Oile de fortune, voile carrée et forte dite
1wpnfi90 ou perroquet. A. peine hissé, le
perro4ud se déploya par un coup de vent el
arr.icha aux galiots l'amure qu'il allaient
fixer au bordage. li coi!Ta la pelilll cage, la
gabie, posée au haut du mât, en voletant
a\'ec rage. L'antenne qui le retenait était
tendue comme un arc. Le màt fait de plusieurs pièces accolées craquait et menaçait
ruine. S'il se rompait, la i:ialère élait perdue.
L'angoisse était au coml1le. Les galiot.s burlnienl comme des malheureux qu'on passe au
fil de l'épée: des marins grimpant aux cordages chert;hairnl à alleindre l'antenne;
d'autres couraient après l'amure qui claquait
dans le vent. Les pèlerins se confoss:iient cl
se vouaient aux saiuts. Un d'entre eux songeait
aux paroles du pb.ilornphe A.nacharûs, qui ne
compte les navigateurs ni parmi les vivants
ni parmi les dt!f unts; quatre doigts seulement, l'épais cur des parois du navire, sépa-

rant les malheureux de la mort. n commcntail ces paroles du philosophe, que les navires
les plus sûrs étaient ceux c1ui étaient tirés sur
la plage, l1ors de l'eau.
A lrJ1•crs les éclats dP la foudre, 11nc aigrette lumineuse, haute d'une coudée, apparut à la proue, s'y posa un moment, voltigea
jusqu'à la poupe, puis s'évanouit. Sur le
pont, tous les bruits s'étaient tus, tout travail avait cessé. Marins et pèlerins, à genoux,
les mains tendues ,·ers le ciel, criaient un seul
mot: &lt;c Sanctus, sanctus, sanctus. ,, Les passagers de l'entrepont, épouvantés de cc silence subit cl de celle prière insolite, donl ils
i,.noraienl
la cause, crurent la situation
déo
.
sespérée : pâles d'elîroi, ils altt&gt;ndaicnt la
morl. Voici que la porte de l'esc·alier qui
descend du pont s'ouvre et qu'une voix cric:
« 0 signior pelegrini, non habeale paura que
questo nole non avercto forluna. &gt;) ··ayez point
peur, cette nuit il n'arrivera pas de malheur,
le ciel est pour nous, il a fait paraître un
signe. Lumen in cœlo ! El qu'on ne traite
pas celle lumière de fiction, ajoute le narrateur, plus de deux cents témoins ~ont là pour
l'alleslcr. Le météore était appelé feu SaiutElme ou C01'/JO sanlo par les marins, qui le
regardaient sans doule comme une émanation du corp de Jb.us-Christ.
Il se produit dans une almo~pbère chargée
d'électricité.
Du reste, la Méditerranée ne prêtait pas
comme le mers du nord aux illu ·ions d'optique, si grosses de conséquences pour b formation des légendes, el le. c&lt; fantosmes et
diableril's n, enranls des brum1JS, dont Philippe de Maizières rele"ait l'exi tcnce de sun
temps, rc ·taicnt localisés dans l'Oeéan.
Ilien ne rappcUe dans le Colk-lore levantin
le vaisseau fanLôme qui figure déjà dans l'œuvrc d'un grarnur flamand du xv• siècle, du
graveur inconnu W t- fiien de semblable
non plus à la Navigation du holla11dais Jean
Struys. Struys était descendu dans Ja cale:
les flancs du navire lui paraissaient lrau parents, et la mer en fnric, éclairée d'une
lueur rerdàtre; des cadavres passaient et rcpm:iient en lui faisant signe et en l'~ppelant
d'une voix caverneuse.
Le pèlerin n'avait même pas en perspective l'émotion d'une découverte. La Méditerranée étlit bien connue cl, dès le xme siècle,
relevée sur les portulans. Et le navire arri..-ait
à bon port, à Jalîa, sans aroir eu chance de
r&lt;'ncontrer quel11u 'une de CC3 îles mJslérieuscs ou enchantée, dunl la cosmo3raphie
médiévale a1aiL semé la Mer Ténébreuse,
l'O.:éan au,; profondeur iusondées.
CHARLES DE

l.,\

RO\'Cil~RE.

PR.INCE DE JOINVILLE
~

•
Vieux souvenirs
1818-1830

Je suis né à Neuilly-sur-Seine banlieue le

14 aoùt t 818. Sitôt né cl mou ~cxe cons~até
par le chancelier de France, M. Dambray, je
fus confié à une nourrice el à une bonne.
Trois ans après je passai aux hommes, un
peu plus tôt que de coutume, ma bonne
ayant eu un accident, de concert avec le précepteur de mon frère aîné, un prêtre défroqué, à ce qu'on appril alors. Mon plus ancien, mai bien vague souvenir, mêlé à une
histoire de perroquet, est d'avoir vu à Ivry
ma grand'mère, la duchesse d'Orléans-Penthièvre. Je me souviens ensuite d'être allé au
chàttlau de Meudon, chez ma grand'tanle, la
duchesse de BourLon, une toute pelile femme;
d'avoir été conduit chez la princesse Louise
de Condé, au Temple, et enfin d'avoir vu
jouer Talma dans Charles le Téméraire, où
sa cuirasse dorée m'arait fait un grand
effet. ...
Mais le premier é,1énement dont je garde
un souvenir très précis est un diner de famille
aux Tuileries chez Louis XVIII, le jour des
Rois 1821. Encore aujourd'hui, à 5oixantcsix ans de distance, je vois tous les détails de
celte soirée, comme si elle était d'hier; noire
arrivée dans la cour des Tuileries, saluée
succes$ivement par le poste des gardes suisses
au pavillon lfarsan, et de la garde royale au
pavillon de Flore; notre descente de voiture
sous le vestibule de l'escalier de pierre, au
bruit assourdissant du tambour des Cent
..,ui.s~es. Puis, grand étonnement pour moi,
quand, au milieu de J'escaliet·, nous dùmes
nous ranger pour laisser passer c1 la viande
du Iloi l » c'est-à-dire le diner qui montait de
la cuisine au premier étage, escorté par les
gardes du corps. Arrivés en haut, nous fùmes
reçu:; par un maitre d'hôtel en rouge que
l'on me dit être M_ dé Cossé, et, traversant
la salle des Gardes, on nous introduisit dans
le salon où toute la famille fut bientôt réunie, à saYoir : Monsieur, depuis Charles X, le
duc et la duchesse d'Angoulême, la duchesse
de Berri, mon père, ma mère, ma tante Adélaïde, mes deux frère;; aînés, C.harlres el Nemours; mes !rois sœurs, Louise, Marie, Clémentine, et enfin moi, le cadet de tous. Une
seule personne n'appartenant pas à la liaison
de France était présente, le prince de Carignan, depuis Charles-Albert, un grand maigre, d'une figure dure. li venail de faire la
campagne de 1825 en Espaguc, dans les
raags de l'armée française, et y avait déploi
toute la vaillance de s1 race. Aussi portait-il

ce soir-là sur son uniforme les épaulettes de
laine que les soldats du 4c de la garde, avec
qui il était monté à l'assaut du Trocadéro,
lui avaient conférées sur le champ de bataille.
Bientôt la porte du cabinet du Roi s'ouvrit,
et Louis XVIll parut sur son-fauteuil à roulettes, arec sa belle tête Llancbe el l'habil
bleu à épaulettes, que les portraits ont rendu
familier. Il nous embrassa tous à tour de
rôle, n'adressant la parole qu'à mon frère
Nemours qu'il questionna sur ms études
latines. Nemours balbutia et ne dut son salut
qu'à l'entrée opportune du prince de Carignan.
Au diner on tira les Rois, et voilà qu'en
ouvrant mon gâteau j'y trouve la fève. Je dois
dire que ce résultat n'était pas absolument
impréYu et ma mère m'avait fait la leçon rn
conséquence. Je n'en fus pas moins très embarrassé quand je vis tous les yeux fixés sur
moi. Je me levai de table cl portai la fève
sur un plateau à madame la duchesse &lt;l'An-

MA.RlE·AAIÊLlE , DUCHESSE D'ORLÉANS.

goulème. Je l'aimais Mjà tendrement cette
bonne duchesse, à cause de sa bonté pour
nous dès le bas âge et des superbes étrennes
qu'elle ne manquait jamais de nous donner.
Celte respectueuse affection a grandi quand

j'ai été d'âge à connaître ses malheurs et son
noble caractère, et j'ai été heureux, quand
les événements de 18~0 nous ont séparés, de
pouvoir lui en faire parvenir toujours l'in:-iltéraLle expression. C'est elle gui rompit la
glace en buvant Ja première quand je l'eus
faite ma reine et cc fut Louis XVIII qui cria
le premier : c1 La reine boit! » Quelques
m01~ après, Louis XYII[ était mort et je
"?ya1s, des fenêtres de la caserne des pompiers de la rue &lt;le la Paix, son cortège [unèhre allant à Saint-Denis.
Puis vinrent les échos du sacre de Charles X,
de la grande cérémonie dont la cathédrale de
Reims avait été le théâtre, cérémonie qui,
après les d&amp;astres de la période révolutionnaire, faisait espérer que la vieille monarchie,
comme au temps de Charles VII, allait tout
réparer. Mais nos pensées n'allaient pas si
loin; ce qui nous intéressait, nous enfants,
c'était la pompe déployée, les costumes, les
équipages des princes, des ambassadeurs YCnu de partout pour saluer l'avènement du
nouveau règne. Une Ioule de peintres demandaient à mon père de faire son portrait dan
les robes d'or el d'hermine de prince tin
sang, qu'il portait au sacre, et aller voiJ' papa
poser en Pharamond était pour nous l'amusement du moment. Je disais Pharamond
comme mes ainés, bien que me connaissances historiques fussent plus que rudimentaires. Disons le mot, j'élais très arriéré, je l'ai toujours été. Ma mère m'avaiL appris
à lire, mais, hor. cela, j'étais arrivé 11 l'â"c
de six ans sans savoir rien ou presque rie~.
Par e~emple, j'étais très bon cavalier et je
montais tout seul et très solidement, en
casse-cou, oserais-je dire, un poney que lord
~ristol ~vait d~nné à mon père. Le poney
s appelait Polymce; nous nous entendions ;\
merveille lui et moi, et je suis toujours resté
son ami. Par mes soins il a eu , es &lt;c invalides o dans le parc de Saint-Cloud oi1 il
était ~n li~erlé, a:ec une écurie à lui, pour
se rellrer a s~ gm e. Que de fois ne suis-je
pas allé le voir à celle écurie, d'où il ne sortait plus que pour venir causer avec nous el
s? ch?uffer au soleil. Il y esl mort plein
d annees et, heureusement pour lui, juste
a11ant les aménités ré,·olutionnaires de 1848
aménités dont il aurait certainement eu sa pari'.
Mais mon père voulait faire de moi autre
cho e qu'un homme de chcYal; iJ me donna
un précepteur, et, à partir de ce jour, pendant decS années, mes souvenirs se partagent

�111STOR,.1A

---~-----~--·------,----------------·-------~

que les aînés rapportaient du collège, nous
rendions la vil! dure au corps préceptor:il.
Cela marchait pourtant. Les grands-parents.
comme nous les appelions, absorbés par la
\'Ïe mondaine, laissaient toute initialirn aux
précepleurs; ceux-ci seulement devaient chaque jour consigner sur un regi Lre leurs notes
el impressions sur l'élève qui leur était confié. Ce registre passait sous les Jeux de mon
père qui ajoutait ses observations, ses ordres
et le renvoyait.
La journée commençait généralement à
cinq heures du malin. Les aînés allaient au
collège pour la classe, prenaient leurs repas
et leurs récréations avec les internes et revenaient après la classe du soir. Les non-collégiens et les filles passaient la journée en
leçons. Le soir, élèves et précepteur· des
deux sexes dinaient tous ensemble, puis
allaient au salon, où il y arnit toujours du
monde, mes parents recevant tous les soirs.
Le jeudi et le dimanche, jours de congé da
collège, étaient parliculièremenl consacrés
aux leçons de ce qu'on appelait les arts d'agrément : des~in, musique, pbysiquc, équiLou1s-PmLIPPE, DUC D1ÛRLÉA:;s.
tation, escrime, b:'lton, danse, etc. Le dimanGravllre 1t LIGNON , d'après le tableau d11
che, grands el petits dinaient à la grande
BARON G ÉRARD.
table, ~t celle Yic-là était réglée comme une
pendule, hirer comme été.
ries, enlre autres un vers de Victor llugo,
L'hi\•er nous h:i.bilions le Palais-noyai, qui
dans Ruy-Bill.~, sur celle :
n'était pas alors ce qu'il est aujourd'hui. Là
où l'on voit la galerie d'Orléan, , s' élcvàirut
AITret1se compagnonur,
Dual la oo.rhc llcuril rl Jonl le nez lrognonnc.
d'affreuses galeries de bois, au sol boueux,
peupl&amp;s exclusivement de boutiques de mar(( Fleurit &gt;J était une allusion à Cuvillierchandes de modes cl, disait-on, de milliers
Fleury, précepteur de mon frère Aumale.
de rats. Pour aùnure ccl
Victor llugo croyait arnir à
ensemble de baraques, on
se plaindre de ces deux
lt:ur sci:i le · pieds el on fil
messieurs.
tout tomber d'un coup. 11
:Xormalien distingué,
était venu des foules pour
M. Trognon avait débuté
ass.istcr à ces écroulements,
dans l'enseignement comme
dans l'espoir d'en Yoir sortir
profes eur de rhétorique au
la multitude de rats annoncollège de Langres où, vecés; il n'en sortit pas un;
nant un jour faire sa classe,
ils avaient tous déménagé
il trouva sa chaire occupée
en temps utile. Oh ! l'esprit
par un àne que ses élèves y
des bêtes!
avaient installé. « Je ,·ous
J'haLitais d'abord, au
laisse, messieurs, avec un
Palais-1\oyal, une chambre
professeur digne de vous, »
qui donnait rue de Valois,
dit-il en se retirant. JI fut
sur la maison du 1lœuf à
bientôt rappelé à Paris
la mode, et vis-à-vis de
comme suppléant du cours
moi demeurait une vieille
d'histoire de M. Guizot au
dame toujours babillée de
collège de France. Univernoir, qui me1t.1it régulièresitaire accompli, il était
m&lt;·nt, Lous les jours à la
encore aulre chose, comme
mème heure, son pot de
nous l'apprit un numéro
chambre sur ~a fenêtre, si
du Fi9aro que môn frère
aîné a,·ait rapporté du colLirn qu'il nous servait
L 'ESCALIER DES TUILERJES. DeSSi1' dll PRINCE DE jOINVnLI'..
d'horloge'. rlu~ tard je
lège. Nous lftmes, en effet,
palier supêrieur : 111. de Cossè. - .\ la d roite d u dessin : le jeune duc de Chartres, la
1:hangeai de cbambre pour
clans ce numéro une pièce (Sur le petite
princesse Clémentine, le petit prince de Join ville , la ducbcsse d"Orléans .)
de vers de füoar-Lormian,
aller de men rrr sur la cour,
quî débulail ainsi :
en face du logement occupé
Quo me n ~ut en Trognon. pédago-iuc en hésiclcs,
d'un précepteur, deux gom·ernanles avaient par un arlisl.è de la Cornédie-Française, nommé
!)ans la fosse ,lu Globe enterrant se,, artid cs l
charge de mes sœurs. Qnand précepteurs et Dumilâtre, et ,es filles. Dumilàlre, que je
Plus de doute : mon précep!eur était journa- gouveroanles n'a,•ait•nl affaire qu'à leurs pro- connaissais bien pour lui avoir rn jouer ces
liste. el ces "ers, une réponse vengere se à tin pres éli.•ves, cela allait, mais quand Lous les petits rôles de Lragédie qui conj· 1ent à sortir
article de lui paru dans le journal le Globe, ·frères el sœurs étaient réunis, influencés par nol,lument en disant : &lt;( Oui, Seigneur », amit
journal donl il avait été, comme nous le l'esprit d'insubordination et de gaminerie les mêmes habitudes que ma dame noire, et
exdusivement enl re mon éduc:i lion el la , ie
de famille. Mon précf•pteur s'appelait M. Trognon. nom qui lui "alut bien des plai~anle-

sûmes bientot, un des fondateurs a,·ec Pierre
Lrroux, Dubois, Jouffroy, Rémusat et aulres.
Nous découvrfmes aussi que le journaliste se
doublait d'un libre-penseur, auteur d'un gros
in-octa,·o condamné par la commission de
l'lndex, re qui ne l'a pas empêché de mourir
le plus religieusement du monde et presque
en odeur de sainteté. Mon précepteur était,
en effet, un esprit trop éminent pour persévérer dans le nihilisme religieux, dans celle
négation de Lout lendemain, qui de la religion
passant dans la famille, dans l'État, ne laisse
debout que la hèle et ses appétits. La longue
agonie d'uuc sœur qu'il aimait passionnémenl. pendant laquelle elle Iut constamment
assistée par M. Feulrier, évêque de Beauvais,
a fin sereine dont il fut témoin, commencèrent chez lui l'œmre de transition. Quand
plus tard l'abbé Dupanloup, alor ,,icaire d.e
l'Assomption, fut chargé de mon éducation
religieuse, Trognon rt lui se lièrent intimement et m1e communauté absolue s'établit
jusqu'à la mort enlre ces deux grandes intelligences.
Les premiers temps de mon éducation
furent très doux. Ce qu'elle arail d'aride
était largement compensé par l'intimité de
tou!'- les instants de la vie de famille. Nous
étions trois sœurs et six frères, bientôt réduits à cinq par la mort de mon frère Penthièvre, vivant tous ensemble, mangeant ensemble, souvent asrnciés dan les leçons,
toujours dans les récréa lions et les parties de
plaisir. On devine quelle bande joyeuse nous
faisions. Chacun des garçons élait pourvu

"------------------------------------son pot de chambre apparaissait sur la fcnèlre accoutré, Ja tête poudrée et la bourse à la chef de file; les buis de promenade étaient
aYec la même exactitude : j'avais seulement nuque, je dus donner plusieurs représenta- plu nriés et nous ne tardâmes pas à nollS
changé d'horloge.
tion de mou mrouet, que je danrnis avec ma apercevoir qu'il y a\·ait souvent du cotillon
C'était au si pendant le séjour d"hiver au
Palais-Iloyal que les leçon de maitres se
mullipliaient pour nous, et parmi ces maitres, on comptait quel 1ucs originam, noire
professeur d'allemand entre autres. lmaginci
un petit vieux, mielleux, tout de noir vêtu,
culolle de satin, bas de laine, immenses souliers et chapeau à larges bords. Il arnit été,
dans sa jeunesse, précepteur du prince de
Metternich. Je ne sais quel accident l'avait
jeté ensuite en France où, pendant la Terreur,
il était devenu un des secrétaires du redoutable Comité de Salul public de Strasbourg.
JI vivait seul avec sa fille, qu'il envoyait souvent en Allemagne, non pas par les moyens
de communication ordinaires, mais cai:héc
dans le fourgon qui allait périodiquement en
Hongrie, chercher l'approvisionnement de
sangsues de nos hôpitaux, toutes circonstances qui nous faisaient supposer que le nom
de : Rerr Simon, tout court, qu'il se donnait, pouvait bien cacher quelque gros mystère. De son allemand, comme de celui d'un
valet de chambre de même race que l'on
Loms XVIII. - Dessili .1,1 PRINCE DE Jornvru.s.
m'ayait donné, il ne m'est, hélas I rien resté,
(Les a utres perso nnages ont, en partant de la gauche : Monsieur ( le futur Çharles X), l_e duc d"Angoule uuc él"Orlèan s le duc de Chartres. la duchesse d'Angoulème, la prmccs~e Mane. la pnucc:1.~e
tant ma nature a toujours été rebelle aux lème
Louise, le duc ùe S emo urs, la princesse Clèmeutine, le prince de J omv1llc .)
langues étrangères.
Autre original, notre maître de danse, un
danseur de !'Opéra, nommé Seuriot; une sœur Cléme111i11e, eo déployant tous deux dans l'air. Je lui dois pourlant d'Mre allé
belle prestance! Sa le~on que nous prenions toutes les gràces de l'ancien temps. Mon hal,it dans l'atelier d'Eugène Delacroix, un grand
en commun, comme un pelil corps de ballet, de marquis, dont j'étais Lrès fier, me servit souvenir! De même chez ~I. de Lavalelle, le
nom amusait beaucoup, surtout à cause des aussi pour un bal costumé, cbez la duchesse très intéressant ministre des postes de i apohistoires de théâtre qu'on lui faisait raconter. de Berri, ot1, entrant lrop da11s mon person- léon 1°', si connu p:ir sa célèbre évasion, à la
Un jour, il arriva toul excité el, s'adressant nage, je me querellai, à propos d'une dan- veille d'être exécuté, après les Cent-Jours,
aux gouvernantes : c&lt; Vous voyez, mesdames, seuse, avec un cosaque de mon àge, le jeune quand sa femme vint prendre sa place et lui
un homme qui a échappé hier à un grand de Il.... Furieux, je dégai•nai, il tira on donner des vêlements pour fuir. Mais le plus
danger. On donnait le ballet des Filets de sabre et nous nous élancions l'un contre souvent nous allions chez un libraire de la
Vulcaiii. Je Faisais Jupiter et j'allais m'enle- l'autre, lorsque madame la duchesse de Berri rue Sainl-André-des-A.rls, avec qui Fleury
ver dans ma gloire avec Mercure, lorsque accourut en criant : (( Arrêtez, méchants en- était Lrès lié et que nous trouvions toujours
soudain, je sens ma gloire qui.se détraque et fants! Monsieur de Brissac, désarmez-les 1 » au logis, lui ou sa charmante femme. L'amije n'ai que le Lemps de m'élancer en criant à Quant à ma sœur Clémentine, venue aussi à lié de Fleury pour ce libraire amena même
~lèrcure : aute, mon ami, il n'y a pas ce bal dans son costume de menuet el ab o- une plaisante aventure. Au moment de la
un inslanl à perdre!. .. A.b I mais!! » Pen- lument ravissante sous la poudre el en rohe révolution de 1.850, dans le désordre du predant lïolervalle dei reprise$, quand son vio- à paniers, elle attira l'allention de Charles X mier instant, nous vîmes apparaître le libraire
lon s'arrêtait et qu'il essuyait la sueur de son auquel elle rappela sans doute des somenirs en queslion, avec une buîllelerie blanche C't
front, nous l'entourions pour le questionner. de jeunesse. Il vint l'embrasser, la tint par un sabre par-dessus son habit bourgC'ois :
Les aînés le poussaient toujours sur une dan- la main en la regardant longtemps et, se « Voyons, Fleury, à quoi puis-je être bon
seuse appelée mademoiselle Legallois, sur tournant vers mon père, lui dit: « Monsieur l aujourd'hui? &gt;&gt; Fleury réfléchit un moment,
laquelle il ne tarissait pas; la même qui, si j'avais quarante ans de moins, Yotre 611e et lui dit : « Qu'il ne voyait pas ... mais que,
remplissant dans un balfot le rôle allégorique serait reine de France, J&gt; el il l'embrassa de- cependant, personne ne s'était occupé de la
de la Religion, avait fait dire de cert-ain ma- rechef.
Préfecture de police. - J'y cours », dit mon
réchal qu'il s'était éteint dans les bras de la
Nos leçons de danse, comptant comme ré- libraire. Et, de fait, il se nomma lui-même
reli 0rion. Mais dès qu'on nous voyait groupés créations, alternaient avec ks promenades préfet de police et en exerça les fonctions
el chucbolanl autour du vieux danseur, une dans Paris; les filles d'un côté, les garçons pendant quelques jours. Depuis, je n'en ai
charge de gouvernantes arrivait au sitôt avec de l'autre. Dans nos sorties nous étions con- plus entendu parler.
Ces promenades alternaient encore avec
des : &lt;( Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que fiés à un précepteur de corvée. Quand c'était
c'est? » el nous reprenions les battements, Trognon qui était de promenade, on s'allen- des leçons de ITTmnastique, une science dont
les sissones et les jetés-battus.
dail à être mené chez Sautelel, un libraire de un certain colonel Amoros a été l'apôtre. Ce
Personnellement je dus au père Seuriot un la rue de Richelieu, dont l'établissement de- brave colonel, pour populariser son cours,
de mes premiers succès dans la vie. J'avais si vint plus tard, s'il m'en souvient, les bureaux donuai.t des prix à tout le monde. CC's prix,
ùien profilé de ses leçons, que je dansais, du ·ational. Là, Trognon pérorait au milieu sous forme de hausse-cols, portaient, peint
paraît-il, le menuet d'une façon remarquable, des journalistes, pendant que les commis en grosses lettres, le mérite particulier de
tellement que mes parents me firent faire un causaient avec nous. Je me rappelle qu'ils me l'élève récompensé : agilité, courage, vicostume complet du dernier iècle, en velours fi.rent voir le superbe manuscrit des Mémoii-es gueur, etc. Un de mes ramarades reçut le
cramoisi, complété par le tricorne obligé et de Saint-Simon, que Sautelet éditait. Quand, prix de vel'Ut cachée! Après les leçons de
l'épée à nœuds de rubans en cÏ\·adière. Ainsi au contraire, c'était Cuvillier-Fleury qui était gymnastique venaient les leçons d'équitation,

•

�Vrnux

"1STO'J{1.ll
pour lesquelles on Dons conduisait au Cirq_uo
olympique, confiés Loujours, mes deux frères
ainés et moi, à un fcul précepteur. Seulement celui-ci, trouvant iovariablemenl la salle
trop froide, allai! i,·enformer dans le cabinet

conduisait par une porte donnant de son salon
dan- le passage qui sépare ,les coulisses le
foier des artistes. Il nous laissait dans ~a
loge, formée des trois premières de face, pour
venir nous repnndre 4 la Îln de la rcpréscn-

quand il l'accompagnail 1e flambeau à la
main : &lt;! Hein! Monseigneur! Nous ne sommes pas ici au camp de la Lune, l&gt; faisant
allusion à un bivouac qui avait précédé ln
Lalaille de Valmy. Pour nous la traversée
des couloirs des coulisses était toujours un
grand amusement, surtout quand on y formait, pour la tragédie, le cortège romain
classique, parce que nous reconnaissions dans
les Romains, les licteurs, bjen des emplo) és
ou ouvriers travaillant au Palais-noyai, auxquels nous disions bonjour en les appelant
par leur nom, tout fiers de parler à des artistes, et nous rentrions au bercail en imitant
les cris de la maison : " On va-a- co-mmencer l On co-mmence ! »
On nous menait bien quelquefois aussi au
répertoire moderne, mais c'était rare. Cependant, j'entends encore, à la veille de 1850,
l'acteur Armand, grasseyant au fond de sa
cravate Directoire dans Tom-Jones :
0

... Point d'amis, poinL de grâce,
A la session prochaine il faudra fju 'on y passe 1

et la salle de crouler! Je me rappelle également avoir été mené àla première dellenri Ill,
où les bilboquets el les sarbacanes nùmusèrent beaucoup, el où Je pris une grande part
à la mort d'Arthur, un charmant page violet,
que jouait mademoiselle Despréaux, depuis
madame Allan. Je n'arnis eu d'yeux que pour
elle. En sortant, comme mon père me ramenait par la main, nous trouvâmes dans le
couloir la duchesse de Gui e, mademoiselle
Mars, haletante, drapée dans un manleau de
VUE DU PALAIS-ROYAL, EN 1820. - D'après le dessin de J -B. AR."iOU/
salin rose doublé de cygne, qui attendait les
compliments que mon père lui prodigua.
Elle m'avait bien moins impressiQoné que le
du directeur, nous laissant aux soins de Lau- talion. Ces soirées de la Comédie-Françai~e page ,,iolel.
rent Francoai et des écuyers, c'est-à-dire à faisaient noire bonheur et étaient des leçons
Puisque j'ai parlé de Jferwi 111 auquel
nou~-mêmes. Ce glacial théâtre, situé place très utiles qui nous onL mis nos classiquts nous avions pris un grand intérêt parce que
du CIJMeau-d'Eau, se composai! d'une vaste dans la Lête, bien mieux. que n'eussent pu le son au leur, alors inconnu, était de chez nous,
salle ayant au lieu de parterre un cirque ou faire toutes les lectures et tous les cours du je consignerai ici un souvenir se rattachant
manège pour les exercices équestres, cirque monde. Ces pauvres classiques élai!:'nl pour- an nom d'Alexandre Jlumas. Tout le monde
qu'un reliait à la scène par des plans inclinés tant bien négligés; la mode n'y était pas. A sait qu'il aYait débuté comme employé à la
lors des batailles d1 s pièces militaires. C'est peine voyait-on deux cents personnes dans 1a hibliotbèque de mon père au Palais-fiopl.
dans ce manège que Laurent Franconi nous salle : les loges étaient toutes désertes. Un Le biLliolhécairc en chef élait Yalout, que ses
faisait faire de la hante école et que les sous- alfreu.,: orchestre, dirigé par un gros homme œuvres et peut-être des chansons bien conéwyers Uassin ol Lagoulle nous initiaient à appelé Chodron, grinçait un air à porter le nues ont mené à l'Académie. Mais Vatout
la science de la voltige et à tons les exercices didble en terre. Soudain, la toile se levait éla.it partout ailleurs qu'à la bibliothèque. Le
qu"elle comporte, à califourchon, assis, de- sans a\'Crtiss1•ment au beau milieu d'une vrai bibliol.hécaire, un très brave homme, se
bout. De plus, à notre grand amusement, phra ·e musicale qui s'interrompait sur un nommait de Tallencourt. Sa qualité d'ancien
nos leçons, ayant lieu le dimanche après soupir de clarinette, el 1a pièce commençait militaire l'avait îail élire capitainii de grenamidi, coïncidaient généralement avec leJ ré- lugubrement. Malgré cela nous étions tout diers dans la garde-citoyenne, fonctions auxpélilions des pièces sur la scène, répétitions yeux et tout oreilles et rien dans le jeu de quelles, dans la ferveur des premiers temps,
auxquelles nous nous mêlions avec joie dans mesdames Ducbesnois, Pat·.1.dol, Bourgoin, il attachait une importance exagérée. Or,
l'intervalle des reprises, escaladant les prati- pour la tragédie, ne nous échappait. Je vois, quelque temps après que Dumas eut qujllé
cables, ou prenant part ,wec les artistes à j'entends encore tou L le répertoire de Cor- ~a place, au milieu des émeules si fréquentes
ftuelques intermèdes qui n'étaient pas sur le neille, de Racine, puis Zaï1·e, Afalwmet, l'Or- à celle époque, nous ,·imes un jour rentrer
programme.
pllelin de la Chine, etc., etc... . Mais nous de Tallencourl, en tenue de gnerre, capote el
Ce n'était pas Jà, du reste, noire seule attendions toujours Molière avec impatience. bonnet à poils, la physionomie sombre :
ioiLiaLion à fart théàlral, à une carrière qui Là étaient toutes nos prédilections, et quels &lt;&lt; Vous ne savez pas ce qui ,,ienl de m'ara, sur bien des poinls, tant d'analogie a\Cc acteurs! Monrose, Cartign y, Samson, Firmin, river? Je commandais une patrouille dans
ceUe de prince. Mon père, profilant du voisi- Menjaud et au si Faure, dont nous saluions mon quartier, où on anit entendu quelques
nage du Palais-Royal et de la Comédie-Fran- toujours l'apparition, dans Fleurant du Ma- coups de fusil; nous avancions avec précauç.aisc, avail faiL entrer un cours régulier de lade, Truffaldin de !'Étourdi à cause des tion, sur deux files, rasant les murs, J'œil et
lilléralure dramalitJue dans le plan de notre accessoires ,,qu'il avait à la main. Ce Faure, l'oreille au guet. Tout à coup j'entends un
éducation. Tr' souvent donc, lorsqu'on jouait ancien soldat de 1702, ne manquait jamais cri: A toi, de Talleocourt[ suivi d'un coup de
aux Français le vieux répertoire, il nou y de dire à mon père, de sa Yoix nasfüarde, feu. Eh bien! cc cri ! cette voix ! ! c· c, t la
1

souVENTR..S

�r-

'V"œux

111STO'J{1.ll

voix d'Alexandre Dumas! - Allons donc ! »
nous sommes-nous tous écriés; mais il n'en
voulait pas démordre, aussi une furieuse
envie de rire ne nous prit-elle pas, convaincus
que, s'il avait réellement reconnu la ,•oix, le
brave homme avait été victime d'une gaminerie de Dumas heureux dcse donner le spectacle de la déroute de son ancien cher et de
ses braves gue1·natliers ! !
Quand notre père ne nous menait pas aux
Français, nos soirées se passaient dans ce
beaux salons du Palais-Royal 011 il avait accumulé tant de tahlei)ux, d'œuvres d'art admirables, saccagées ou dispersées depuis par la
gent révolutionnaire, ainsi qu'un superbe
mobilier qui a servi à brûler vil' le 24 février
un détachement du 14° de ligne, de garde
place du Poilais-Royal. Et dire qu'il s'est
trouvé une Chambre française pour voter des
récompenses nationales à ceux qui avaient
fait un auwdafë de soldats français, coupables
de défendre jusqu'à la mort le po te que le
devoir et l'honneur leur avaient confié! Mais
passons! De nos jours, en en ,·oit bien d'autres. A l'époque heureuse dont je parle, on
n'imaginait pas la posbibilité de pareilles infamies. C'est ce qu'on appf'!le le progrès!!
Quant à nous, avec l'insouciance de la jeunesse, nous passions nos soirées à jouer
gaiement, bruyamment, tous ensemble dans
le salon de famille, une grande galerie située
entre la cour et la rn.e de Valois. C'était le
dimanche el le jeudi que les jeux. étaient le
plus animés, parce que, les jours de sortie
du collège, notre bande se renforçait des
camarades de clas e de mes frères, ADI. de
Laborderie, de Guillermy, d'Eckmül, Albert, etc., etc., et aussi Alfred de Musset
que je vois encore avec son hauil !,leu à boutons d'or, ses cheveu\ blonds bouclés et ses
allures mélancoliques un peu affectées. On
jouait habituellemenL aux barres, un jeu auc1uel la grande galerie se prêtait très bien.
Parfois on dansait, et l'œil de ma mère ne
quittait pas Musset qui semblait dédaigner
nos jeux pour rechercher as~idument mes
grandes œur~.
os jeux n'empêchaient pas l'allée el venue
des visiteurs, des habitués : les vienx amis
de mon père, amis d'arant la Révolution ....
Le duc de la Rochefoulcauld, le bon duc,
comme on l'appelait, très redouté des enfants
parce qu'il les embrassait sans cesse el empestait la pipe; M. de Lall y-Tollendal; puis
des amis plus récents, le général Gérard,
Raoul de Montmorency, madame de Boigne,
la princesse de Poix, la princesse de Vaudémont, puis enfin des militaires, des artistes,
des diplomates, des femmes; tout ce qu'il y
avait de distingué par l'éclat des carrière ,
l'esprit, le charme. Dans le nombre quelquesuns attiraient plus que les autres mes sympathies. C'était François Arago, l'astronome,
avec son esprit, , a verve intarissable, soit
qu'il racontâl les aventures de sa captivité
chez les Harbaresques, soit les tourments
qu'il infligeait à son collègue Ampère, soldat
comme lui dans le régiment des « Perroquets
en deuil ». Ainsi appelait-il, avec son aœenl

méridional, l'Institut, à cause de son habit
vert et noir. C'étaient Macdonald, Marmont,
Molitor, ~Iorticr, les q11alre maréchaux en .'IJ,
les héros de cent combats, la légende Yivante
de nos armées. Tous nous làchions d'entendre
ce qu'ils disaient, re qu'ils racontaient, de
recueillir un renseignement ou une :mccclote
se rallachant à nos gloires militaires.
Les diplomates nous "intéressaient moins.
Je ne parle pas de Y. de Talleyrand, dont la
physionomie et la tournure étaient aisissantes, mais ne disaient rien à nos imaginations ignorantes. Un fou rire nous prit cependant un jour où mon père, en complète
distraction, alla au-devant de lui au salon en
singeant sa boiterie. - L'ambassadeur de
Russie, le comte Pozzo di Ilorgo, nous plaisait beaucoup, parce que, dès que cc gros
homme arrivait, le rire provoqué de toutes
parts par ses saillies, ses anecdotes, son esprit, éclatait et ne tarissait plus. Les enfants
aiment les gens gais. 11 y avait un autre
diplomate, dont nous allendions toujours
l'entrée, le bailli de Ferrette, ministre de
Bade, d'abord à cause de ce titre de bailli,
qui semulail sortir d'un autre monde, ou bien
d'une arlequinade, el puis, à cause de l'étrange
aspect du personnage, sorte de squelette
poudré. Nous ignorions alors, bien entendu,
que ce bailli si froid, si correct, fût un grand
musicien, un exécuteur hors ligne du tabat
Jlater, à qui pourtant l'inspiration ne venait
que lorsque sa musique avait pour pupilre
les épaules, décolletées jusqu'aux talons, d'un
charmant rossirrnol, qu'Opéra et Opéra-Comique se sont longtemps disputé. Quelquefois, au milieu de la soirée, on entendait une
cloche comme au quatrième acte des llll!JUenols. «La gro se cloche! i&gt; criions-nous. C'était
le signal annonçant que madame la Dauphine
ou madame la duches e de Berri renait en
vi ile et mon père partait au pas gymnastique, suivi par nous tous, pour aller recevoir la visiteuse sur l'e,calier. Mais la saison
du Palai -lloyal finissait avec l'hiver el aux
premiers beaux jours nous émigrion à
Neuilly, à la joie générale.
'euilly! Je n'écris jamai ce nom sans
émotion, car il se lie pour moi aux souvenirs
les plus doux de mon enfance; je le salue
avec le respect dont on salue ks morts. Que
ceux qui n'ont pas connu le Neuilly dont je
parle se figurent un vasle château sans prétention, sans architecture, composé presque
exclnsi.cment de rez-de-chaus ées ajuslé les
uns an bout des autres, de plain-pied avec
de ra,·issants jardins. Autour, un parc immen,e s'étendant des fortification à la Seine,
là où passe aujourd'hui l'a,cnue Ilineau. Dan
ce parc, des bois, de vergers, des champs,
des iles, dont la principale, l'ile de la GrandeJalle, enfermant un bras tout entier de la
Seine, et tout cela à un quart d'heure de
Paris.
Si ce beau domaine était un lieu de prédilection pour mon père et ma mère qui l'avaient
créé, qui l'embelfüsaienl tous les jours et
qui f vivaient à cette époque loin des soucis
de la politique, entourés de ces nombreux

enfants dont ils étaient tendrement aimés, il
l'étail aussi pour nous. Grâce à la proximité
de la ville, l'éducation, les maîtres, les leçons,
le collège se continuaient là comme à Paris;
nous avions de plus l'air, la campagne avec
toute sa liberté, ses exercices de corps, spontanés, naturels. Le matin, dès cinq heures,
annt les études, a,·ant le collège, nous galopions dans le grand parc. Pendant les récréations, les congés du jeudi, du dimanch.e, la.
bande d'enfants s'en allait a.ux champs presque
~ans sur\'eillance, les ai'.nés initiant les jeunes.
On allait faire les foins, grimper sur les
meules, récolter les pommes de terre, monter
aux arbres fruilieri:, gauler les noyers. li y
avait des !leurs partout, des champs de roses
où, sans qu'il y parût, on faisait tous les
jour de magnifiques bouquets. Puis le canotage, les parties de natation que les garçons
comme les fille , tous bons nageurs, faisaient
à tour de rôle sur le petit bras de la Seine
enclos dans le par~. Bien de délieiem, dans
les langueurs des chaudes soirées d'été,
comme ces pleine-eau. où, se jetant près du
pont de Neuilly, on se lai sait dériver presque
jusqu'à Asnières, à l'ombl'e des grands saules,
pour revenir à pied par l'île de la GrandeJatte. Dévastée aujourd'hui et devenue un
coupr-gorae, cette ile était alors couverte
d'arbres séculaires el sillonnée de ces « sentiers omhreu.\ » chantés par Gounod, où nous
aimions à nous égarer avec l'insouciance de
la jeunesse et peut-être les premiers éveils de
l'adolescence.
De ce euilly charmant il ne reste plus que
le souvenir. Confisqué par Napoléon Ill, s:m~
prétt&gt;xte plau.ible, il a été immédiatement
déchiqueté, pour effacer jusqu'à la trace de
ceux qui l'avaient acquis et habilé. C'est à
peine si, quand ,ie passe avenue J3ineau, je
retrouve dans les villas qui s'y sont füvécs
quelque arbre de connaissance, drrrière lequel
je m'embusquais pour tirer les lièvres qt1e
me rabattait un gros chien dressé par moi à
celle tàche. Quant au château, témoin d'une
orgie épournn!able, il a ,Hé mis à sac et incendié par les glorieux vainqueurs de Février 181 . Il n'en reste ri&lt;'n. Tons les oujets
d'art qu'il contenait ont été détruits. J'en
connais cependant une épare. Le voyageur
qui ,i~ile le musée de ~cuchâtcl, en Suisse,
verr:i, à côté du tableau où M. de Montmalin,
officier aux gardes suisses, est représenté, se
faisant massacrer le 10 Août, plutôt que
d'abandonner le drapeau confié à sa fidélité,
une toute pelile toile soigneusement raccommodée. Ce fragment est la figure pl'incipale
du premier tableau el du chef-d'œuvre de
Léopold Robert, l'Jmprovisaleul', qui se
trouvait dans le billard du châleau. Un sauveteur ou un pillard éclairé a découpé ce
fragment avec un canif au milieu de l'incendie, et c'est tout.
Mais je reviens à mon récit.
Il y avait aussi à Neuilly Je salon de mon
père et en particulier un billard où, portes
ou,ertes sur le~ terrasses, on passait les soirées au milieu des voisins, des amis, des habitués. Si je parle de ces soirées, c'est qu'ellrs

ont eu une inlluenco décisive sur ma destinée. Je vois d'ici ce billard, avec les tableaux
qui l'ornaient: l'lmprovisateui·, de Léopold

régiment de la garde caserné à Courheroie
danser au bal avec les jolies Llanchi~seusrs
du village, je voulais forcer mc:s ~œurs à

Clkht G•raudon
FoNLRAILLES DE

Loms XVIII. - Dessi11 de C HASSEt.AT. (M:•sèe de ve,-.&lt;ailles .)

Robert; la Femme clu briyancl, de Schnctz;
le Fcwst et la Jfarguel'ile au rouel, d"Ary
chetîer; la Venise, de Ziegler, tous des
chefs-d'œuvre. Je vois aussi les habitués :
deux abués d'abord, aux noms significatifs :
l'abbé de Saint-Phar cl l'abbé de Saint-Albin,
héritages des faiblesses d'arrière-grands-parents, bien avant la Révolution; puis encore
un abbé à ailes de pigeon, l'abbé de Labordère, ancien grand vicaire de Fréjus, devenu,
je ne sais comment, maire de Neuilly. Puis
le maréchal de Gouvion-Saint-Cyr, notre
voisin immédiat, autour duquel il y avait
toujours un cercle; puis des amiraux : le
comte de ercey, avec sa queue, un vétéran
des guerres de l'Inde; l'amiral Villaumelz,
des généraux, des officiers qui nous fanatisaient avec les récits de leurs campagnes.
Parmi ces généraux, amis de la maison,
figurait le général Drouot, qui m'aimait beaucoup. me prenait sur ses genoux, me contait
des histoires. J'avais vu le tableau d'llorace
Vernet : la Bataille de llanau., où Drouot
est représenté à pied, au milieu de ses canons,
au moment où passe sur eux la charge des
cuirassiers bavarois. ll n'en ayait pas fallu
davantage pour m'enflammer: je voulais être
artilleur. A la même époque, l'artillerie de
Vincennes fit cadeau à mon père d'un obusier
de monlagne de I 2, et le colonel de Caraman
vint l'es ayer avec nous. On tira à boulet,
dans le parc, sur les buttes de \ïlliers, cc
qui porta au plus haut point mon enlhouiasme militaire. J.i persécutai ma mère pour
qu'elle me fit faire un uniforme d'artilleur.
Dès que j'en fus reYôlu, je crus que ... c'ét:iit
arri\"é, et, comme on m'avait mené à la foire
de Neuilly où j'avais vu les sous-officiers du

imiter avec moi le genre de danse que je leur
avais vu exécuter. Il paraît que je me tira.is
asse:t bien de celle imitation chorégraphique.
Mais là s'arrêta ma velléité de carrière militaire; le général Drouot retourna à Nancy,
je ne le vi plus, et je fus bientôt sous
l'empire d'autres influences qui furent plus
durables.
Parmi les aides de camp de mon père, se
trouvait un jeune lieutenant-colonel de cavalerie, le comte d'lloudetot, qui avait déLuLé
dans la vie comme a.spirant de marine. Homme
de beaucoup d'esprit, il n'y avait pas de
conteur plus charmant. Or, le hasard voulait
t[Ue, créole de l'Ile-de-France, il eùt élé, lui
el sa famille, ramené en Europe sur la corvette la Régénérée, commandée par ce même
amiral Villaumelz, notre voisin et habitué du
billard. D'Iloudetot était en bas âge, lors de
ce voyage, si bien que la Régénérée ayant eu
un combat avec les Anglais aux îles de Loos,
sa nourrice avait été coupée en deux par un
boulet, ce qui lui fai ait dire : « J'ai bien
plus de titres à l'aYancement qu'un autre;
tout le monde a eu des chevaux tués, je suis
le seul dans l'armée française qui ait _eu une
femme tuée sous lui. »
Uapprochés par ce souvenir, l'ancien aspirant et le vieil amiral passaient leurs soirées
à échanger le récit de leurs aventures et ces
récits qui m'ayaient intéressé dè le début
finirent par me passionner. Il fallait entendre
d'lloudetot raconter Trafalgar, où il était
comme aspirant sur l'Algésfras, le vaisseau
de son oncle, l'amiral Magon ; comment lui,
d'Houdetot, étendu sur la dunette, les jambes
brisées par un éclat, avait vu son oncle l'amiral recevoir le coup mortel, au moment où,

SOUYENl~S

blcs_sé déjà, son chapeau et sa perruque
emportés par un projectile, il s'élançait 511r
le bastingage en criant à son équipage : &lt;t Je
promets la croix au premier qui sautera à
bord du vaissPau que je \'ais aborder; » comment encore, l'abordage repoussé, le mât &lt;le
misaine de !'Algésiras coupé par les boulets
était tombé en travers du Yaisseau anglais,
lançant à la mer, par-dessus ce vaisseau,
l'aspirant, camarade de d"Uoudctol, qui commandait dans la hune; lequel aspirant était
revenu à la nage à bord de l'AlgGsiras. Puis
venait le récit de la tempête qui suivil la
bataille, où vainqueurs et vaincus s'eJJ'orcèrent en cômmun d'échapper au naufrage
sous les ordres du lieutenant de la Ilretonnière, qui plus lard a été mon chef el qui
réussit à faire entrer le vaisseau à Cadix. Là,
d'Houdetot, déposé sur le môle, brisé, fiévreux
et sous un ciel ardent, vit la main d'une
femme, louthéc de sa jrunesse, étendre un
éventail au-dessus de la tête de « ce pauvre
petit », pour le garantir du soleil. Il attira à
lui celle main providcntiellr, la baisa et dut
à celte action si simple d'échapper aux horreurs d"un hôpital encomuré el ra\'agé par le
typhus. ll guûl'it, i'ut embarqué de nouveau
sur la frégate l'Jfe1·mione et OL naufrage arec
elle. « Trafalgar el un naufrage en deUI. ans,
nous disait-il, me suffirent comme campagnes
de mer. &gt;&gt; Il obtint de passer dans la ca\'alerie, pour aller se couvrir de gloire daas le
charges héroïques dela bataille de la Moskowa,
mais son cœur était reslé avec ses anciens
compagnons les marins, et il ne se la~sait
jamais de parler d'eux.
Quant au vieux Villaumelz, sa vie tout
entière s'était passée sur nos vaisseaux; il

Loms-PmLIPPE, DUC o'ÜRLÉANS, DANS LE
COSTU.ffi Qu'fL PORTAIT AU SACRE DE CHARLES

X.

était allé à la recherche de La Peyrouse avec
M. d'Enlrecasteaux, il avait commau&lt;lé l"escadre que le prince Jérôme Bonaparte ahan-

�ms TO'Jt1.ll ----------------~-----------------~---··
donna awc son Yaisseau le Vétéran, cl se~
récits de combats et d'aïenlurcs de mer
étaient intarissables. C'est en les écoulant
que le désir de suivre à mon tour la carrière
naYale me prit el ne me quitta plus. Je fis
mes premiers essais sur mer au Tréport,
pendant les peti ls vo-yages de vacances que
nous faisions au château d'Eu. Chaque fois
je fus horriblement malade du mal de mer,
mais cela ne me découragea pas. Je me sentais aussi entrainé par une vive sympathie
pour ces braves matelots à figures si ouvertes,
si simples, si résolues. J'enviais leurs dangers quand, de la jetée du_Tréport, je voyais
leurs barques rentrer pendant la lempète :
bref ça y était : j'étais pris·. Et cet amour-là
ne finira qu'avec moi.
En dehors de ma passion maritime du
Tréport, Eu, RanJan, marquènt encore de
bien bons soul'enirs de mon enfance. Mes
parents avaient l'habitude, à l'épo,1uc des
vacances, de nous emmener foire un petit
voyage, soit à Eu, soit à Randan, grande propriété de ma tante en Auvergne: Pendant
ces voyages, les études, les kç•&gt;ns, le collège
étaient suspendus et cela seul suffisait à
parer le voyage de mille allra.ils. Il faut dire
aussi qu'on ne voyageait pas alors comme
aujourd'hui el que les trajets étaient une
source de pelites aventures qui nous tenaient
toujours en érnil. Mon père avait fait faire
nnc grande voiture à douze places où tenait
toute la famille et qui res~emblait, sauî respect, à une ménagerie ambulante. Un courrier parlait en a,,ant pour commander les
chevaux de po te, un autre précédait la voi-

ruant. Ça s'attelait tant bien que mal, puis
arrivaient les postillons fringants, Je chapeau
enrubanné sur l'oreille, ((l.leltrues-uns encore
poudrés cl ornés de la grosse queue à catogan. Leur., vestes étaient garnies de cent
boulons d'argrnt, leurs jambes passées dans
des pantalons collants. Margot apportait les
grandes bolles cerclées dll for où ils fourraient leurs jambes, on les hi sait laborieusement à cheval, le maitre de poste criait :
&lt;! Allons l Feu! Et lâche la main! » el tout
parlait venlre à terre, au bruit des grelots,
des coups de fouet, à l'admiration des femmes
et des enfants du village groupés pour le
spectacle. Cne fois en route, ça se calmait,
mais les postillons n'avaient aucun commandement sur leurs cheYaux q!li, connaissant le
chemin, faisaient le relais par habitude, à
leur guise. ion rencontrait d'autres rnitures,
des rouliers sur la roule, c'était une question
de savoir si nos allelages se dérangeraient de
leur chemin trop ou pas assez. Les rencontres
s'annonçaient par les hurlements des postillons : si les chevaux ne se dérangeaient pas
a5scz, un abordage formidable se produisait
aYec un torrent de jurons et clirructi de lanternes el de glaces brisées. Si les chevaux au
contraire se rangeaient trop, la voiture s'inclinait d'abord sur le bas-côté, el l'inclinaison
augmentant, elle finissait sou\'ent par verser
doucement dans le fossé. li sortait alors une
clameur de la ménagerie, chacun se tâtant et
de rire ensuite, pendant 11u'on relcYaiL la
machine pour un nouveau départ. Plus loin,
autre accident; c'était la lraver ée d'un village et les postillons, pour faire de l'effet,

\'i.;E DU CHATEAU DE NEUILLY, RÉSIDEXCE DE LOUIS-PHILIPPE.

Tat&gt;.eau de H.

SEBRON.

ture. Au relais on amenait les six chevaux
qui devaient nous trainer, chevaux entiers,
méchants, hargneux, hurlant, mordant ,

(M11s~e de Versallles.)

commençaient un concert de coups de fouet :
les chevaux s'excitaient, l'allure s'accélérait,
cela allait bien si la rue du village était
"'35o ...

droite, mai5 s'il y avait un tournant, les
chevaux le prenaient trop court et une collision violente se produisait arnc la borne du
coin. Aussitôt on voyail accourir les charrons
et les hôteliers, toujours à l'affût de ces accidents. Quatre heures de réparations! Les
gl'ands-parents fulminaient., mais les en(ants jubilaient, c'était le désordre, el on
écrivait aux petits amis : « Nous :wons versé
à tel endroit, cassé à tel autre. » Ça fai ail
de la copie!
Le séjour de flandan n'offrait pas grand
intérêt. On quillait la gr:rnd'route à Aigueperse; on allelait six ou sept paires de
bœufs à la voilure; des Aurnrgnats en grands
chapeaux et costumes (il y araiL encore des
coslumes), armés de gaules, dirigeaient
l'attelage; la voilure oscillait, dans des chemins boueux, coupés de montagnes el de
vallées; on arrivail péniblement, mais on
arrivait au château. La grande di~traction du
séjour était d'aller faire visite à mldame la
Dauphine, qui faisait une cure annuelle à
Vichy.
Plus agréable le séjour d'Eu ! Le vieux château des Guises n'était à celle époque qu'une
baraque avec des corridors ondulés comme
des vagues. Dans les tempêtes touLe la maison
tremblait, et ctuand le soir, après les histoire
de rerenaots d'Anatole de Montesquiou, il
fallait traverser la galerie des Guises avec ses
terribles portraits qui semblaient desœndre
de leurs cadres au si[l]eroent lugubre du
vent de mer, les bas enianls éprouvaient une
petite émotion. Mais nous l'aimions, le vieux
manoir; il n'était pas banal.
Si de llandan on allait voir madame la
Dauphine à Vichy, on allaitd'Eu voir madame
la duchesse de Berri à Dieppe, dont elle
avait fait son séjour d'été. Nous l'accompagnâmes une fois au phare d'Aill5-; sous
l'escorte de sa garde d'honneur, un escadron
de Cauchoises à cheval. In if lo lem pore; en
cc temps-là tout~ les femmes de ormandie,
du pays de Caux, en particulier, faisaient
leurs courses, allaient au marché à cheval; on
voyait très peu de voitures. On avait choisi,
parmi toutes ces paysannes, les plus jolies
tilles et c'était un plaisir de les roi:r caracoler, au nombre d'une quarantaine, autour
de la ,·oiture de la duches e, la capitaine et
la lieutenante à la portière, toutes uniformément habillées de blanc, avec le costume
complet de Cauchoise, le lhi"non, le bonnet
à barbes de dentelles, et montées sur leur
bidet d'allure, qu'elles menaient parfaitement. Dans les haltes, l'escadron me1tait
pied à terre, et, tenant ses chevaux par la
bride, faisait, dan le paysage normand, le
plus charmant eflet. Je n'ai jamais su où
casernait l'escadron, mais, à coup sùr, il ne
devait pas manquer de billet de logement.
c•e~t M. de Murat, préfet de la Seine-Inférieure, qui avait eu l'idée de celle création;
- un homme charmant que ce préfet, mais
si distrait, qu'appelé un malin chez madame
la duchesse de ilerri, il s'était hàlé de ceindre
son épée, de passer son grand uniforme et
de courir en chapeau à Lrois cornes chez

V11:ux sounJV1~s

'

•

Madame, ne s'apercevant que Ht qu'il avait
oublié sa eu lotte.
En 1828, un grand changement se fit dans
mon exislencc; j'avais dit ans; mon tour
arrivait, on me mil au collège, j'entrai à
Henri IV. dy de mi! dit la complainte espagnole. Quand je passe dernnt Saint-Élirnne
du Mont, ff'lC je rrgarde la tour de Clovis et
les grands murs de la docte prison où j'ai
passé trois ans, cc ne sont pas des souvenirs
agrfablcs qui me reviennent, bien loin d" là!
Je m'y suis mortellement ennuyé et n'y ai
fait rien de bon~ Mon éducation s'est faite
par la lecture (j'étais el suis resté un lecteur
passionné), par l'observation, et aussi en
écoutant ceux qui savaient s'emparer de mon
attention. l'ai écoulé de toutes mes oreilles,
de tout mon cœur, l'abbé Dupanloup, quand
il faisait mon éducalion religieuse; Pouillet
quand il nous enseignait la physique; le
grand Arago quand il m'a mis puur la première fois nn sextant dans les mains; plus
lard Michelet, quand je suil'ais le cours d'histoire qu'il faisait à ma sœur Clémentine;
plus tard encore les leçons de droil que nous
donnait J\I. fiossi, le mini tre de Pie IX. ~lais
le Jalin, le grec, les heures passées sur un
thème , une ,·ersion, en compagnie d'un gros
dictionnaire! Oh! 1:, ! là! Au point de vne
universitaire j'ai donc été un canc,·e, rien
cru'un cancre . .J'ai pourtant décroché un prix,
le plus misérable de tous; le second prix de
version latine en septième! J" ai été couronné
à la distribution des prix, pendant que la
musique jouait en mon honneur : « Vive

Henri IV! ViYe ce roi vaillant, cc diable à
quatre! ... » J'ai reçu dn même coup, d'un
µ-ro, homme rouge, un baiser humide, trop

neries, et que rua douleur était poignantr,
11uand je deYais rentrer le lendemain. J'arais
pourtant de bons camarades que j'aim~is, au

LE 8TLLA,RD DU CHATE:AU DE °NEUILLY. -

humiJe, qui ne m'a fait aucun pLi.isir. ,ltl me
rappelle que le portier du collège s'appelait
Boit-s:.ms-soi(, que ma plus grande joie était
de sortir par sa porte après la classe du soir,
pour descendre par la rue de la Montagne ou
la rue des . ept-Voies, en faisant mille garni-

Dessin du PaTNCE DE

]OlN\"TLLE.

milieu dcs,1uel3 je me suis perfectionné dans
l'arl de ballrc la semelle à six, de donner
C'&gt;ups de pieds el coups de poingi cl d'en
rccernir. Mais, somme Loule, mon temps de
collège reste pour m'&gt;i, comme on dit en mathématiques, cr affecté du signe moins! »
PRl:'\CE DE

~o

Madame de Rambouillet
Madame de Rambouillet a toujours aimé
le, belles choses, et elle allait apprendre le
latin, seulement pour lire Vir"ile, quand une
maladie l'en empêcha. Depuis, elle n'y a pas
songé, et s'est contentée de l'espagnol. C'est
une personne habile en Lou tes choses. Elle
fut même l'architecte de l'hôtel de Rambouillet, qui était la maison de son père. Mal satisfaite de tous les dessins qu'on lui faisail
(c'était du temps du maréthal d 'Ancre, car
alor5 on ne savait que f.tire une salle à un
côté, une chambre à l'autre, et un escalier au
milieu), un soir, après y avoir bien rèl'é,
elle se mit à crier : cc Vile, du papier; j'ai
« trouvé le moyen de faire ce que je voue&lt; lais. » Sur l'heure ellP. en fit le dessin, car
naturellement elle sait de siner ; et dès
qu'èlle a m une maison, elle en tire le plan
fort aisément. On suivit le dessin de madame de Rambouillet de point en point.
C'est d'elle qu'on a appris à mettre les escaliers à côté, pour avoir une grande suite dP,
chambres, à exhausser les plan{'hers, et à faire
de.s portes et des fenêtres hautes el Jarges et

vis-à-vi les unes des aul;:;; · ; ~l cela ci.t si
vrai que la nêine-Înèrc, quand elle fit bâtir le
Luxembourg;-01•d(jt]na- aux :trchit'ecles d'aller
voir l'hôtel de Rambouillet, et ce soin ne leur
fut pas inutile . .C'est la première qu,i s'est
avisée de fairè peindr"e une chambrll d'au'lre
couleur que de rouge ou de Lanné; et c'est ce
qui a donné à sa grand'chambre le nom de
la chall!b1·e bleue.
L'hôtel de Rambouillet était, pour ainsi
dire, le théàtre de tous les diverti sements,
el c'était le rendez-vous de ce qu'il y avait de
plus galant à la cour, cl de plus poli parmi
les beaux-esprit du siède. Or, quoique le
cardinal de Hichelieu eût au cardinal de La
Valelle la plus grande obligalion qu'on pui se
avoir, il voulait pourtant ~avoir toutes ses
pensée aussi bien que d'un autre; et un
jour, comme àl. de Rambouillet était en Espagne, il envoya le Père Joseph chez madame
de Rambouillet; celui-ci, sans fairti semblant
de rien, la mit sur 1~ discours de celle ambassade, et après lui dit que monsieur son
mari étant employé à une négociation importante, M. le cardinal de Rithelicu pou"ait
prendre son temp3 pour faire quelque chose
de considérable pour lui, mais qu'il falJait
qu'il y contribuàl de son côté, cl qu'elle donnât à Son Éminence une petite satisfaction
qu'il désirait d'elle; qu'nn premier ministre

•,-

JOINVILLE.

ne pou Yai t prendre trop de précau lions; en
un mot, que U. le cardinal souhaitait de savoir par son moyen les inlrigues de madame
la Princes e et de M. le cardinal de l,a Valelle. « Mon père, lui dit-elle, je ne crois
I&lt; point que madame la Princesse et M. le
cc cardinal de La ValeLte aient aucunes intri&lt;&lt; gucs; mais, quand ils en auraient, je ne
« serais pas trop propre à faire le métier
cc d'espion. ll n s'adressait mal; il n'y a pas
au monde de personne moins inléressée. Elle
dit qu'elle ne conçoit pas de plus grand plaisir au monde que d'cnyoycr de l'argent aux
gens, sans qu'ils puissent savoir d'où il Yienl.
Elle passe bien pins avant que ceux qui disent
que donnçr est un plaisir de roi, car elle dit
que c'rsl un plaisir de Dieu. En me contant
celle petite histoire du Père Joseph, elle me
disait, c..,r il n'y a pas au monde un esprit
plus droit, qu'elle souffrirait encore moins
qu'on eût des gens d'église pour galants que
d'autres. - « C'est une des cho es, ajoutait« elle, pourquoi je suis hien aise de n'être
« point demeurée à Rome; clr, quoique je
« fusse hien assurée de ne point faire de mal,
u je n"étais pas pourtant assurée qu'on n'en
« dit point de moi, et apparemment, si on
« en eût dit, la médisance m'aurait mise
i avec quelque cardinal. "
TALLEMANT DES RÉAUX

�NÉRON DEVANT LE CADAVRE D'AGRIPPINE. -

TaNeau

d'ART' MONTERO \' CALVO,

Néron
Par Paul de SAINT-VICTO~

Ce n'est point sur le type classique du Tyran
qu'il faut mesurer et juger Néron. La politique entre pour peu dans ses crimes ; ils
dérouleraient tous les raisonnements et Lous
les calculs. La logique n'a rien à voir dans cet
amalgamcchimérique de fou cl d'histrion, de
scélérat el de dilcllantc. Il appartient àl'aliénisme historique, une science à créer el dont
relèveraient la plupart des mauvais Cé~ars.
Néron est un enfant gâté, àuquel le hasard
a donné le monde pour jouet; un enfant méchant et robuste, dont aucune résistance n'a
jamais refroidi la cervelle ni calmé les nerfs.
li veut el il peut; et il veut à tout moment,
et sa volonté, surexcitée par l'exécution immédiate, s'enfle, grandit, s'exagère, s'étend
démesurément, s'agite arec convulsions et se
heurte contre l'impossible. - La lune dans
un seau d'eau! finit par demander l'enfant
colérique, auquel on n'a jamais rien refusé.

- La tête du genre humain! ce sera le dernier soubai t des Césars.
Ce n'est pas à un germe de verlu, c'est à
l'inexpérience de la tyrannie qu'il faut attribuer son calme début. li essaie les âmes, il
sonde la bassesse humaine, il mesure la
« Yoie Scélératè 1&gt;. qu'il peut parcourir. Tout
au plus, pendant ses premières années de
règne, s'amusera-t-il à rôder la nuit par les
rues de Rome, en pillant les houùques et en
battant les passants. Ce sont là jeu:1 de
prince. Le peuple tend le dos et ne fait qu'ro
rire. Il faut bien que César s'amuse. Bientôt il
passe à des exercices plus sérieux : il empoisonne son frère publiquement, effrontément,
au milieu d'une fète. A la première gorgée
du breuvage préparé par Locuste, Dritannicus
tombe mot l à la renverse sur les coussins de
sôn lil. Les convires s'effrayent; mais le
maitre n'a pas sourcillé; ils se modèlent sur

ce visage impassible et reprennent les rires
commencés : « Après un moment de silence,
dit Tacite, la gaieté du festin se ranime. Po.~l
bl'eve silentium, repetila convivii lœtitia. »
L'impunité l'excite, il saute d'un bond aux
bornes du crime. Agrippine le gêne, il décide
sa mort. D'abord, il fait construire un vaisseau qui doit l'écraser ou la noyer en pleine
mer. L'ironie s'ajoute au parricide: avant de
l'embarquer sur le navire meurtrier, il lui
donne une fête à llaïa; et, en prenant congé
de cette mère qui va mourir, il la baise sur
les yeux, comme pour les lui fermer. Mais le
vaisseau se détraque; le ilot qui devait engloutir Agrippine « recule épouvanté ,&gt;,
comme celui du poète, el la dépose sur la
plage. ~éron s'impatiente el s'irrite. Ses deux
graves précepteurs, Sénrque et Burrhus,
restent muets devant sa colère : ils ne sont
plus de force à museler le jeune tigre, ils y

renoncent, ils ont 'petir. Burrhu.s lui-mêine
désigne l'homme proportionné à l'énormité
du forfait. Anicetus el ses licteurs vont frapper l\.grippine ,au ventre. A peine versé, lé
sang maternel dé~ise un moment Xéron. lJ.
se• rep.en.t, il s'effrave,
son imarrination
d'ar•
0
t1ste s~ trouble el s'ébranle. « La face des
Iüiux, qui, dit Tacite, ne change pas comme
cell!l de l'homme, » lui représente le visage
mort de sa mère. JI entend siffler le fouet des
Fµries, et la trompette funéraire embouchée
par un fantôme invisible sonner autour du
tombeau d'Agrippine. La nuit qui suivit le
meurtre, il rêva, dit-on, pour la première
f9is : le spectre de sa mère lui ouvrit la porte
de.s songes. liais le monde s'emprPsse de ras~
sµrer son maître. Les centurions et les tribuns vief!nent baiser sa main comme pour
l~her le sang qui la cou.vre; l'encens fume
dans les villes de. la Campanie, son retour à
Rome est un monstrueux triomphe: Le Sénat
vient nu-devant de lui, en habits de fête.
L'assass_in monte au Capitole et rend gràces
aux Dieux. hois protestaJionsmuelles rntèrent
seules contre le crime glorifié. Thraséas sortit
du Sénat quand on décréta que le jour de
naissance d'Agrippine serait mis au nombre
des jours néfastes ; une main inconnue attacha, la nuit. au bras droit de la statue de
Néron le sac de. cuir dans lequel la loi cousait
vivants les parricides arec une vipère et un
singe; et un nouveau-né fut trouvé dans une
rue de Rome portant cette•inscriplion vengeresse : « Enfant abandonné, de peur qu'il ne
vienne à tuer sa mère. » Des prodiges, selon
Tacite, protestèrent aussi contre le forfait.
La nature outragée se vengea par des monstruosités et des météores. Le soleil s'éclipsa,
ainsi qu'au repas d'Atrée, une femme accoucha d'un serpent, .et la foudre lomLa dans les
quatorze quartiers de Rome, comme pour la
purifier par le fou.
Ce monde moral à la renverse élait fait
pour ébranler les cœurs les plus fermes, les
intelligences les plus droites. Quel vertige
devait-il produire sur l'adolescent effréné qui
le dominait du haut d'une toute-puissance
sans obslacle et sans garde-l'ou? Au-dessous
de lui, une terre avilie sur laquelle a passé le
niveau de la servitude; des peuples humiliés,
prosternés, vautrés; rien qu'une vague mosaïque de 1êtes aplaties. Au-dessus, des
Dieux lointains et indifférents, dont il est
l'égal, et parmi lesquels l'aigle envolé de son
bûcher funèbre le transportera de plein droit.
&lt;&lt; Lorsque, ta carrière achevée en ce monde
(( - lui chantait Lucain, - lu remonteras
« tardif vers la voûte céleste, soit que tu
&lt;1 veuilles tenir le sceptre des cieux, soit que,
« nouveau Phébus, Lu veuilles éclairer ce
• monde que n'afiligera pas la perte d~ son
« soleil, il n'esl pas de divinité qui ne le
&lt;&lt; cède sa place, et la nature te laissera pro&lt;i noncer quel dieu lu veu1: être, où tu veux
« mettre la royauté du monde. Ne le place
« pas à une des extrémités de l'univers; l'arc
« du monde perdrait l'équilibre et serait en« trainé par ton poids. Choisis le milieu de
« l'éther, el. que là le ciel pur et serein n'of'..
IV. -

liJSTOIUA. -

F.isc.

32.

&lt;1 Cusque d'aucun· nuage le rayonnement de
i&gt; Ainsi isolé entre ces deux grands
,itles, entre ces 'deux néants de la re&amp;ponsa~
bililé et de la conscience, le César romain perd
toute vue lucide, tout aperçu de rapports,
tout sentiment de juste .et d'injuste. Sa 1&gt;ersonnalité envahit la terre; il est le chiffre
d'un zéro immense qui s'annule exprès pour
le faire valoir. C'est plus qu'un dieu, c'est le
Destin; il s'en attribue la puissance aveugle,
la t) rannie sans appel, les irresponsables
caprices; il en revendique le droit de mort
absolu, fatal, inintelligible, l'el que l'exerce en
apparence la Xature.
Quel spectacle que le règne cle Néron après
le meurtre d'Aggripine! La société se laisse
décimer avec l'obéissance passive d'une armée: La nation n'est plus qu'un troupeau
marqué du stigmate uniforme de l'esclavage,
et parmi lequel le maître lire au hasard ses
hécatombes quotidiennes. Les ,·ies illustres
s'éteignent sur tous les points du monde
comme les mille flambeaux d'une fête qui
finit. Pour l'élite, l'existence assurée est une
exception. Tacite signale, en s'en étonnant, la
chance d'un personnage consulaire qui ré,solut l'énigme de vivre : &lt;&lt; Memmius Régulus',
(&lt; dit-il, put vine en paix, parce que l'illus« tration de sa race ~lait nouvelle et que sa
·« fortune n'attirait pas l'envie. » .\ucune
lulte, aucune révolte. L'héroïsme, la gloire,
la vertu, s'oJfrenl d'elles-mêmes au couteau.
Bientôt Néron supprime les hommes el les
instruments du supplice. A quoi bon cet
appareil qui suppose l'é,·enlualité de la résistance? C'est volontairement que la victime
désignée doit se vouer à la mort; c'est de sa
propre main qu'elle doit la subir. Le suicide
devient une mode à Rome, comme il l'est
encore au Japon. Dans celte Venise de l'Asie,
le courtisan ou le fonctionnaire en faute n'attend pas l'ordre du Taïcoun pour mourir.
Dès qu'il s'est reconnu coupable, dès qu'il
a constalé sa disgràce, il se fend en croix le
ventre arec ses deux sabres. Il a appris et il
répète, depuis son enfance, l'escrime de &lt;·es
coups de sabre, qu'il s'est accoutumé à con.
sidérer comme sa fin probable. De même les
citoyens romains, avertis par le tribun que
l'heure est venue, s'ouvrent les veines avec
un canif cl se mettent au bain pour mourir.
Ainsi font Ostorius, Antinus, Vestinus, Torquatus et tant d'autres.
Était-ce juste impatience de sortir de la
,ie, ou servilité machinale, ou habitude de la
mort? Quoi qu'il en soit, les plus illustres et
les plus forts obéissent passivement à la consigne funèbre donnée par César. Corbulon, le
,·ainqueur de l'Orient, duquel Tiridate, étonné
qu'un tel homme souffrit un tel maitre, aYait
dit ironiquement à Xéron : « Tu as en Corhu« Ion un bon serviteur , » - se tue en
s'écriant: « Je l'ai bien mérité! » Plautus,
exilé en Asie, loin des licteurs et des prétoriens, n·a qu'un mot à dire pour soulever des
légions; etil tend sa gorge au glaive d'un eunuque a,·ec le fatalisme d'un pacha de la
vieille Turquie baisant le nœud coulant que
le Muet lui présente. Velus, un homme de la

« César!

vieille Rome, inform'é de . sa condamnation
prochaine, se hàte de la pré,·enir; il s'en~
ferme avec sa femme et sa fille, les perce du
stylet dont il ,·a se frapper, et meurt en
famille, comme il a vécu. Sénèque dicte des
sentences dans sa sanglante baignoire, Lucain
y corrige son poème. Pétrone ouvre ses veines,
les referme, les ouvre encore; il joue avec là
mort, la provoque, l'éloigne, ~a rappelle; il
chante, soupe, récompense des escl:ives, en
fait ,chàtier d'autres, et compose une satire
érotique pendant les entr'actes dè son volup.
tueux supplice. Thraséas fait à Jupiter L_ihérateur une libation du sang qui s'égoutte dè
-son artère appauvrie par l'âge. La lancette du
chirurgien, devenue l'arme du supplice, est
l'effrayanL symbole de ce temps, où la mort
était vraiment l'unique et héroïque remèdedè
la vie. Le Stoïcisme même, dont la secte rigide
offrait, au milieu de la dissolution romaihe,
le seul noyau de résistance' autour duqueipùt
se former une conspiration, enhardit par sa
résignation ce règne effréné. li l'accepte
comme une grande école de douleur et de
sacrifice : au lieu de glaives, il n'a• que des
sarcasmes à. enfoncer au cœur de Néron. Démélrius lui répÔnd : &lt;&lt; Tu me menaces dè
&lt;&lt; la mort, la nature le rend ta menace. » Canius Julius, allant au supplice, se fait assister
d'un philosophe comme d'un êonfesseur . ..J.
(&lt; Vous me demandez, dit-il à ses amis, s1
·« l'âme est immortelle. Je ,·ais le savoir, et, si
« je le puis, je re,·ie.ndrai vous le dire. · »
Quelques-uns, gracié.,; par César, rejetCent sa
gràceel se tuent, newulant pas manq1rer l'oécasion. En dehors des thermes tragiques oil
meurent les héros el les philosophes, le règne
n'est qu'une farce grandiose, dont le prince
est à la fois l'histrion et l'impresario. Le
Singe de l'apologue, lorsqu'il a déposé la
foudre avec laquelle il parodie Jupiter, revient à ses gambades el à ses grimaces nalurelles; or, Néron est un comédien a,,ant tout.
L'Empire, pour lui, n'est qu'un tréteau colossal, où il parade devant un parterre de
nations. Chanteur, mime, athlète, danseur,
acteur, il prostitue à toutes les momeries du
Cirque, à tous les oripeaux du tbéàtre la majesté souveraine. Son voyage en Grèce est le
Roman-Comique d'un cabotin couronné. Parti
à 1a tète d'une armée de cinq mille claqueurs,
- Auguslani, - il chante, lutte, pose, dédame dans toutes les arènes helléniques. 11 chante du nez, il tombe de son char, il
danse gauchement, car ses jambes grêles
iléchissent sous le poids d'un ventre proéminent. Et ce peuple d'artistes crie, applaudit,
admire, feint de se ptimer devant les pirouettes
cl les roulades du Divin Néron I On lui décerne dix-huit cents couronnes; on traîne aux
égouts, pour faire place aux siennes, les statues des anciens vainqueurs des Jeux Olympiques. Le terrible comédien réussissait à
coup sùr : !a supériorité dans les tragédies
de la vie réelle lui assurait le premier rang
dans tous les genres de l'art dramatique. Paraitre sur un théàtre avec Néron était aussi
dangereux que de jouer à la main chaude
aYec le léopard de la fable. Aussi l'athlète le

�111ST0~1A--------------------l'Espagne. Au seul bruit de ce!l révoltes loinplus robu~le tombe-l-il, les jambes en l'air, et de larmes. Que faire alors pour se distaines, la puissance de Néron s'écroule. L'urtraire?
Il
ne
reste
plus
que
l'impossible;
c'est
à son premier coup de poing ; le cocher qui
gence du danger ne lui in pire que des coà
l'impossible
gue
Néron
s'adonne
dans
ses
court avec lui fait prendre à son char le train
lères
puériles ou des projets insensés. Ce qui
derniers
jours.
Tacite
l'appelle
«
l'amant
de
d'une charrue; la voi.x: la plus mélodieuse
le
touche
Le plus dans la proclamation fuaffecte l'enrouement ou tombe d'e-xtinction l'incroyable: lncredibilium cupi/01·. n - Un
rieuse
de
Vindex, c'est qu'il l'ait appelé
Grec lui fait croire qu'il va se métamorphoser
lorsqu'elle alterne avec La voix de César. ,1 mauvais musicien. 1) Il en écrit au Sénat,
en
oiseau;
il
l'héberge
dans
son
palais,
en
Seul, un rirtuose de Corinthe s'avisa de
chanter juste dans une de ces représentations attendant que les ailes lui poussent. Un sal- pour le prendre à témoin de l'iniquité du
impériales; on l'applaudit, il fut perdu I Sur timbanque égyptien dJvore de la viande crue; reproche. li promet aux Dieux, s'ils lui donun signe de :Xéron, le autres acteurs, le il Yeut le perfectionner, en faire un cyclope, nent la victoire, de jouer dans une fête de
poussant contre une colonne du théâtre, lui et le dresser à manger de la chair humaine. l'orgue hydraulique, et de danser le pas de
- Celte 0«éni se de bois qui répond, dans
le Turnus. li imagine de dé armer les légions
percèrent la gorge à coups de stylet.
.
de Galba en allant à leur rencontre et en
Cirque,
par
des
cris
de
femme
aux
mugisseCar le sang était le vin de ces grotesques
orgies. Dans toutes les farces de Néron, la ments d'un laureau furieux, c'est une inven- pleurant devant elles. Pui, il p:isse à des YelMort joue son rôle. - Yoyez ce cocher, ha- tion de Néron parodiant la fable de Pasiphaé. léités belliqueuses, el ses préparatifs de guerre
Mais si Néron a épuisé le monde, s'il a consistent i, faire couper les cheveux de ses
billé de vert, lancer son char dans les jardins
touché
le fond du rendement terrestre, il lui concubines, à leur distribuer des haches, et
du Vatican. Le quadrige galope entre deux
reste
le
ciel à escalader. Il commence par à les former en escadron d'amazones. Se~
rangées de flambeaux étranges. Une odeur de
chair brûlée s'en exhale, la flamme crie, la destituer en masse tous les Dieux, il les dé- songes mêmes, - ces songes fatidiques qui
fumée râle .... Ces torche vivantes sont des capite et plante sa tête sur les épaules de dans l'antiquité traversent, sous des formes
Chrétiens empalés et enduits de cire. Néron leurs statues mutilées; puis il divinise sa si grandioses, la dernière nuit des mourants,
fait rouler son char infernal à travers une barbe et sa voix; consacre l'une au Capitole, - sont ceux qu'enfanterait la cervelle d'un
et fait o[rir à l'autre des sacrifices. - Le nain ou l'imagination d'un bou[on. li rêve
illumination de martyrs 1
Il est curieux d'observer la démence crois- sacrilège recèle peut-être des voluptés iné- &lt;JU'll est mangé par des fourmis, et qu'il
saule de cet halluciné du pouvoir. Son cer- dites : pour l'éprouver, il \'iole une vestale, chevauche sur un singe 11 tète de cheval qui
veau se ramollit à mesure que s'endurcit son souille une idole de la Déesse Syrienne et SP pousse des hennissements cadencés. Parfois
cœur. Son masque d'histrion finit par dévo- baigne dans l'eau des fontaines sacrées. 11 l'infatuation 1e reprend; il se cramponne à
rer les contours césariens qu'avait gardés sa confisque, à Delphes, les terres d'Apollon l'épave de trône qui lui reste encore, il y refigure. füns les trois dernières années de son dont l'oracle lui a parlé d' Oreste, et il ferme prend sa jactance et sa grimace césarien.ne.
règne, ce n'est plus qu'un mime effréné qui la bouche souterrain~ d'où la Pythie recevait De vagues idées d'exterminalion passent dans
contrefait les Dieux. Il n'a plus même la po- le souffle du Dieu. La ~[agie l'occupe un mo- son esprit: - ma. sacrer les généraux, empoilitique du memtre, la courte mais droite lo- ment; il fait venir des devins, el il épelle avec sonner le 'énat dans un grand festin, incengique du poignard; il tue à tort, à lràvers, eux les grimoires de l'Orient et les entrailles dier nome pour la seconde fois, lâcher la mépar crises, par accès, sans motif, et comme des victimes. Sa de1·nière manie accuse un nagerie du Cirque dans ses rues en flammes.
pour satisfaire un besoin physique de tem- ramollissement singulier; elle nous montre le - Inoffensive écume d'une rage impuissante,
pérament. Ses luxes, ses vices, ses orgies, César romain sous l'angle facial d'un sultan radotages d'une tyrannie tombée en enfance!
ses caprices, tournent à l'hyperbole orien- d'Afrique. Un pUbèien lui fait don d'une pe- Une nuit, les prétoriens abandonnent le poste
tale. Étant un monstre, il vise au monstrueux. tite statuette de jeune fille; il s'éprend de du Palatin, et c'en est fait de Néron. Rome
Ses désirs sont des Chimères qui cb.erchenl cette poupée, proclame sa divinilé suprême, [ait le ,,ide autour de lui, el ce vide forme
leur proie. Il remplit Rome, la ville positive, et lui fait par jour trois sacrifices. IL en était un gouffre dans lequel il tombe. L'effrayant
des fantasmagories du despotisme asiatique. à l'amulette, et il alla jusqu'au fétiche. Ayant César de la veille n'est plus qu'un proscr;t
Pour la refaire, il la brùle, et sur les ruines cassé un vase de cristal dont il aimait à se hagard qui rôde la nuit par les rues, l'rappnnt
de ses qu:i.rliers incendiés il se bâtit la bfai- servir, il éleva un mausolée à ses « Mànes. » it des portes qui ne i,'ouYrent pas. L'histoire
C'est dans sa chute qu'éclate la misérable des calastrophcs impériales n'a pas de plus
son d'Or, un palais qui envahit trois des Sept
nature
de ce faux dieu théàtral; elle rappelle misérable spectacle que celui de Néron fuyant,
Collines, qui a des lacs pour pièces d'eau, des
cette
idole
de la Bible qui se brisa sur le le matin, hors de la ,-ille, nu-pieds, masqué
plaines el des forêts pour jardins, dont les
souterrains mêmes sont couŒrls de fresques, parvis du Temple : de sa tète d'or sortit une d'un mouchoir, et rampont sous les ronces
pour entrer dans la cave de son affranchi,
dont les salles lambrissées d'ivoire tournent poignée de rats.
comme
un reptile poursuivi qui i;e fraye un
La
tyrannie,
qui
endurcit
alfreusement
avec un mouvement tle sphères et répandent
lrou.
Celle
extrémité rapetisse encore sa mél'énergie
des
forts,
qui
donne
1t
Tibère,
des pluies de parfums par leurs voùtes changeantes comme le ciel. Il pèche dans des par exemple, sur son rocher de Caprée, une prisable nature. D6maillotlé de la pourpre, il
filets dorés; il ferre d'argent ses mules et ses attitude de mépris qui a a hauteur, - la reparait à nu ce qu'il est, un enfant lâche et
builles; il alloue cinq cents ânesses à la bai- tyrannie énerve les faibles, les mine, les hé- gâté. Ses dernières pensées sont des regrets
gnoire de Poppée; il épouse solennellement bète. Otez d'un homme la conscience, le sen' de virtuose et des lamentations d'épicurien
un eunuque; il se promène dans un vaisseau moral, le cœur, les entrailles, s'il n'a pas de dégoûté. - a Voilà donc l'eau cuile de Nétlïvoire, sur l'étang d 'Agrippa, entre deux géni,e pour remplir ces vides, qu'en reslera- ron, » /tœc est Neronis clecocla ! dit-il, en
rangs de groupes obscènes posé sur les 1·ives. t-il~ Un simulacre de.puissance, mis en mou- buvant de l'eau d'une mare dans le creux de
Un de ses jeux est d'avilir les fiertés et de vement par des nerfs débile , une volonté sa main. Au bruit des caYalicrs qui le chersouiller les pudeurs. ll mêle les matrones égarée, l'animation de la fièvre, la vacillation chent sur la route, il déclame un vers de
avec les courtisanes; il fait battre des séna- de l'ivresse, un peu de hile aux veines, un l'Iliade : « Le galop des coursiers a frappé
teurs contre des gladiateurs, cl monter un peu d'écume aux lèvres I rien, presque rien. mon oreille. 11 Histrion dans l'ùme, il pense à
Un jour vient où le monde perd patience, où son larynx au moment de perdre la vie el
chevalier romain sur un éléphant.
le
gronpe de cariatides sur lequel piétine, de- l'empire. La mort pour lui est l'ntinction de •
On s'use vite dans ces excès du pouvoir; le
répertoire da despotisme est, en fin de compte, puis quinze ans, ce dieu frénélique. se lasse sa rnix; son dernier soupir est une note aigui:
borné par la nature. Un moment vient où la d'endurer les contre-coups de ses soubreëaut ; de rani Lé musicale. « Quel artiste va périr! »
dit-il en s'égorgeant d'une main maladroite.
matière humaine a donné à celui qui la pres- il s'en retire, il le laisse tomber.
Qualis a1•li/'e.T pereo !
.
Vindex
soulève
la
Gaule,
Galba
insurge
sure tout ce qu'elle contient de boue, de sang
PAUi. DE

SAI T-VICTOR.

Mémoires

du général baron de Marboi
CHAPITRE IX (suite ).
Yous _venez de voir que mon régiment,
ayant pris le service le 51 juillet au matin à
Kliastitsoui, l'avait fait pendanl toute la
journée. Il devait par conséquent, selon la
règle établie, être relevé par le 24e le Ier août,
à une heure du matin. Ce régiment fut donc
commandé pour l'attaque, et le mien devait
rester en résene, car l'espace Yide entre le
bois et le ruisseau ne pom'ait contenir qu'un
seul régiment de cavalerie. Le colonel A... se
rendit auprès d'Oudinot, et lui fit observer
qu'il y a,·ait à craindre que pendant que nous
nous préparions à combattre les troupes de
Wittgenstein placées devant nous, ce général
n'eùt dirigé vers notre droite une forte colonne pour passer la Drissa à un gué exi. tant
probablement à trois lieues en amont du point
où nous étions, gagner nos derrières et enlever nos blessés et nos équipages; qu'il serait
donc convenable d'envoyer un régiment de
cavalerie observer le gué dont il parlait. Le
maréchal adopta cette idée, et le colonel A... ,
dont le régiment venait de prendre le service,
le lit promptement monter à cheYal, et, l'emmenant dans l'expédition qu'il avait conçue,
laissa au 25• les risques du combat qui allait
s'enga11er.
Mon hrave régiment reçut avec calme l'annonce de la périlleuse mission qui lui était
confiée et vit avec plaisir le maréchal et le
général Legrand passer sur son front pour
présider am: préparalifs dP. l'attaque importante que nous allions faire.
A celte époque, tous les régiments français, lt l'exception des cuirassiers, avaient
une compagnie de grenadiers, nommée compagnie d'clite, qui tenait habituellement la
droite de la ligne. Celle du 25° était donc
ain i placée, lorsque le général Legrand fit
observer au maréchal que les ennemis ayant
leur artillerie en ·avant de leur centre, et les
dangers de,,ant être par conséquent beaue-0up
plus grands sur ce point, il conviendrait de
le faire attaquer par la compagnie d'élite,
composée des hommes les plus aguerris et
des meilleurs chevaux, afin d'éviter une hésitation q11i pourrait compromettre le résultat
de l'opération. En vain, j'assurai &lt;JUe le régiment, presque entièrement formé d'anciens
soldats, était sous Lous les rapports moraux
et plryûques aussi solide sur un point que
sur un autre, le maréchal m'ordonna de placer
la compagnie d'élite au centre du régiment.

J'obéis ; puis, ayant réuni les officiers, je leur
expliquai à demi-voix ce que nous al1ions
exécuter, et les prévins que pour mieux surprendre les ennemis, je ne ferais aucun commandement préparatoire et me bornerais à
celui de Cliar·gez! lorsque notre ligne serait
à pelile portée du canon ennemi. Tout étant
bien convenu, le régiment sortit du bivouac
dans le plus grand silence aux premières
lueurs du crépuscule, el traversa avec assez
de facilité le bois dont les grands arbres
étaient très espacés; puis nous entrâmes dans
la clairière unie au bout de laquelle se troumit le camp russe. eul de tout le régiment,
je n'avais pas le sabre à la main, car la droite,
celle qui restait libre, était employée à tenir
les rènes de mon cheval. Vous comprenez cc
qu'il y a\'ait de pénible dans cette posilion
pour un officier de cavalerie qui va s'élancer
sur les ennemis!. .. Mais j'avais lenu à mar-

HUGUES-BERNAlU&gt; lliRET, DUC DE BASSA.'iO.

D';zprès un portrait du Cabme/ des Estampes.

cher a~·cc mon régiment et me plaçai en avant
de la compagnie d'élite, ayant auprès de moi
son intrépide capitaine, M. Courleau, un des
meilleurs officiers de ce corps et celui que
j'affectionnais le plus.
"" 355 ...

Tout était parfaitement tranquille dans le
camp des Russes, vers lequel nous avancions
an petit pas, sans bruit, et j'avais d'autant
plus d'espoir de le surprendre que le général
Koalnie1T n'ayant fait passer le gué à aucun
détachement de ca,·alerie, nous n'apercevion pas de vedettes el distinguions seulement, à
la lueur affaiblie des feux , quelques rares
sentinelles d'infanterie, placées si près du
camp, qu'entre leur avertissement et notre
brusque apparition, il était probable que les
Russes ne pounaient e préparer à la défense.
Mais tout à coup deux vilains Cosaques, gens
rôdeurs et méliants, paraissent, à cheval, à
trente pas de ma ligne, la considèrent un
moment, puis s'enfuient vers le camp, où il
était évident qu'ils allaient signaler notre
arrivée!. .. Ce contre-temps me fut très
désagréable, car sans lui nous serions certainement arrivés sur les Russes sans perdre
un eul homme. Cependant , comme nous
étions découverts et approchions d'ailleurs
du point où j'avais résolu d'accélérer la marche, je mis mon cheval au galop. Toul le
régiment fit de même, et bientôt je fis entendre le commandement : « Chargez! 1&gt;
A ce signal, tous mes intrépides cavaliers
s'élancent rapidement avec moi vers le camp,
où nous tombons comme la foudre!. .. Mais
l'alarme venait d'y être donnée par les deux
Co aques ! Les artilleurs, couchés auprès de
leurs pièces, saisissent leurs lances à feu, el
quatorze canons vomissent :1 la fois la mitraille ur mon régiment! Trente-sept hommes, dont dix-neuI de la compagnie d'élite,
furent tués raides! Le brave capitaine Cour•
tcau !ut de ce nombre, ainsi que Je lieutenant
Lallouette ! Les artilleurs russes essayaient
de recharger leurs pièces, lorsqu'ils forent
hachés par nos cavaliers ! Nous avions peu de
blessés, presqu.e tous les coups ayant été mortels. 1 ous eûmes une quarantaine de chevaux
tués. Le mien fut estropié par un biscaïen;
il put néanmoin me porter jusque dans le
camp, où les fantassins russes, réYeillés en
sursaut, couraient déjà aux armes. Ces hommes e voyant rudement sabrés par nos chasseurs à cheval qui, d'après mes instructions,
s'étaient placés dès l'abord entre eux et les
rangées de fusils, fort peu purent saisir les
leurs el faire feu sur nous, d'autant moins
qu'au bruit de l'artillerie, les deux régiments
d'infanterie du général Albert, sortant du
bois, s'étaient élancés au pas de course sur
les extrémités du camp, où ils passaient au •

�1f1ST0'/{1.Jl
fil de la baïonnette tout ce qui es·ayait de se
défendre. Les Russes en désordre ne pou"ant
résister à cette triple attaque, une grande
partie d'entre eux qui, arrivés la nuit au
camp, n'avaient pu distinguer la hauteur des
berges de la rivière, voulurent s'échapper
dans cette direction el tombèrent de quinze à
vingt pieds sur des roches où presque tous
furent brisés : il en périt beaucoup!
Le général "Koulnielf, à peine réveillé, se
réunit cependant à un groupe de 2,000 hommes, dont le Liers lout au plus avait des
fusils, el suivant machinalement cette masse
désordonµée, il se présenta devant le gué.
Mais, en pénétrant dans le camp, j'avais fait
occuper ce point important par 500 à 600 cavaliers , dont faisait partie la compagnie
d'élite qui, exaspérée par la mort de son
capitaine, s'élança en fureur sur les Russes,
dont elle fit un très grand massacre! ... Le
général Koulnietr, que déjà l'ivresse faisait
chanceler sur son cheva], ayant attaqué le
maréchal des logis Legendre , celui-ci lui
plongea son sabre dans la gorge et l'étendit
mort à ses pieds l... M. de Ségur, dans sa
narration de la campagne de 1812, fait tenir
au général Koulnie[ mourant un discours à
l'instar des héros d'Homère. J'étais à quelques pas du sous-officier Legendre lorsqu'il
passa son sabre dans la gorge de Koulnieff,
et je puis certifier que ce général russe tomba
sans proférer un seul mot 1 !. . . La vicloire
des fantassins du général Albert et du 25• fut
complète. Les ennemis eurent au moins
2,000 hommes tués ou blessés, et nous leur
l'imes près de 4,000 prisonniers; le surplu,
périt en tombant sur les rocher aigus. Quelques Russes des plus le!:-tes parvinrent à rejoindre Wittgenstein, qui, en apprenant la
sanglante défaite de son avant-garde, se mil
en retraite sur Sebej.
Le maréchal Oudinot, enhardi par l'éclatant succès qu'il venait d'obtenir, résolut de
poursuivre les Russes el fit, comme la veille,
passer l'armée sur la rive droite de la Orissa;
mais pour donner aux régiments d'infanterie
de la brigade Albert ainsi qu'au 25• de chasseurs à cheval le temps de se remettre des
fatigues du combat, le maréchal les laissa en
observation sur le champ de bataille de Sivot ~china.
Je profitai de cc repos pour procéder à une
cérémonie dont on s'occupe bien rarement à
la !!lierre. Ce Îul de rendre les derniers devoi~s à ceux de nos braves camarades qui
venaient d'être tués! ... Une fosse considérable les reçut tous, rangés selon leurs grades,
ayant le capitaine Courleau et son lieutenant
sur le front de la ligne! Puis les quatorze
canons russes, si courageusement en1evés par
le 25•, furent placés en avant de cette tombe
militaire l
Ce pieux devoir accompli, je youlus faire
: 1. On lit dans le livre rie M. de égur: , La mort
de KoulnietT fut , dit-on, héroïque: un boulet lni brisa
Les deux jambes el l'abatlil sur ses propres canons;
alol's -voyant les ~.rançais ~•approcher, . il arracha ses
décorations et, s 111d1gnant co11l1·e lui-même de sa
témé1·iLé, il se condamna a mourir sur le lil!n même
de sa faute en ordonnant aux siens de 1'11.bandonner. »

M°'É.MOll(ES DU G'ÉN'Ê1~.Jf,L BA~ON DE MA~BOT

pan rr ma blessure de la ,·eille. qui me causait des douleurs affreuses, et fus prmr cela
m'asseoir à l'écart sou~ un immense sapin.
J'y aperçus un jeune chef de bat.aillon qui,
adossé contre le tronc de l'arbre el ,outenu

rait déchiré par les loups, dont le pays foisonne, et il désirait que je le .fisse placer à
côté du capitaine et des cavaliers du 23e dont
il aYait vu l'enterrement. Je m'y engageai, et
ce malheureux officier étant mort quelque
temps après notre pénible entretien, je me
conformai à ses derniers vœux !

CHAPITR.E X
'.'iou\'elle r!'lraile d'Ou,linot. - Marche;: el contremarches. - Le '23• de chasseurs est co,nblé de
l'écompenses. - Retraite sur Polotsk. - Le général Sainl-Cyr. - Oudinol, blessè. cède le cornmaudemeoL à Saint-Cyr.

,

.MAIŒCIIAL ClÉRARD.

Gra1111re

de BotLLY, a·.zprè.• le tableiw de

LA1unÈRE,

(Must e ilt Ver saWes.)

par deux grenadiers, ft:rmait p1loiblemeot un
petit paquet donl l'adresse était tracée a\'ec
du sang 1. .. C'était le si.en! ... Cet officier,
appartenant à la brigade Albert, venait de
recevoir, à l'attaque du camp russe, un affreux.
coup de baïonnette c1ui lui avait ouvert le
bas-ventre, d'où s'échappaient les intestins! ...
Plusieur étaient percés, el, quoique le pansement eût été fait, le sang coulait toujours :
le coup était mortel! ... Le malheureux blessé,
qui ne l'ignorait pas, avait voulu. avant de
succomber, faire ses adieux à une dame qu'il
chérissait; mais après avoir écrit, il ne savait
à qui confier ce précieux dépôt, lorsque le
hasard me conduisit auprès de lui. Nous ne
nou, connaissions que de vue; néanmoins,
pressé par les approches de 1a mort, il me
pria d'une voix presque éteinte de lui rendre
deux services; el, après avoir fait éloigner de
quelques pas les grenadier , il me donna le
paquet en disant, les larmes aux yeux: «il y a
nn portrait! ,i Il me fit promettre de le remettre secrètement en mains propres, ~i j'étais
assez heureux pour retourner un jour à Pari ;
&lt;« du reste, ajouta-t-il, ce n'est pas pressé,
car il vaut mieux qu'on ne reçoiYe ceci que
longlemps après que je ne serai plus! ... » Je
promis de m'acquitter de celte pénible mision, ce que je ne pus exécuter que deux ans
plus tard, en 18141. •. Quant à la seconde
prière que m'adressa le jeune chef de bataillon, elle Fut exaucée deux heures après ! Il
lui était pénible de penser que son corps se..., 3.56 ...

Profondément ému par ce lugubre épisode,
je réfléchissais fort tristement, lorsque je fus
tiré de mes rêveries par le bruit lointain
d'une très vive canonnade. Les deux armées
étaient encore aux prises. En effet, le maréchal Oudinot, après avoir passé devant le relais de Kliastitsoui, oit j'avais été blessé la
veille, ayant joint l'arrière-garde russe à
l'entrée du marais dont le débouché nous
a"ait été si Cuneste vingt-quatre heures aYant,
s'était ohs\iné à y refouler l'armée ennemie;
mais celle-ci, n'étant pas disposée à passer
ce dangereux défilé. avait fait, avec des forces
considérables, un retour offensif contre les
troupes françaises, 11ui, après avoir éprouvé
d·assez grandes perte~, se retiraient suivies
par les Russes. On eût dit qu'Oudinol el
Willgenstein jouaient une partie de barres! ...
Quand l'un s'avaDçait, l'autre e relirait pour
le poursuivre à son tour 'il ballait en retraite 1. .. La nouvelle rr.culade d'Oudinot nous
fut annoncée sur le champ de bataille de
Sivolschina par un aide de camp qui appariait au général A.lhert l'ordre de conduire sa
brigade el le 25e de chasseurs à deux lieues
en arrière, dans la direction de Polotsk.
Au moment de partir, je ne voulus pas
abandonner les quatorze pièces enlevées le
malin par mon régiment, el comme les cheYaux avec lesquels l'ennemi les arait amenées
étaient lombés en notre pouvoir, on les
attela, el nous fîmes conduire l'artillerie à
uotre prochain bivouac, d'où ce glorieux trophée du Murage du 2:i•· fut dirigé la nuit
, uiçante sur Polotsk; nos quatorze canons ne
1ardèrent pas à concourir très efficacement
à la défense de cette ville.
L'armée d'Oudinot battit en retraite ce
même jour jusqu'au gué de Sivotschina
qu'elle avait passé le matin en poursuivant
Wittgenstein, qui, rendu plus circonspect pat·
le dé astre éprouvé le jour même en ce lieu
par son avant-garde, n'osa aventurer aucun
corps isolé sur la rive occupée par nos troupe . Les deux armée , ainsi séparées par la
Orissa. prirent respectivement leurs positions
de nuit. Mais le 2 août, Oudinot ayant rapproché se· troupes de Polotsk, les ho, tilités
cessèrent pour quelque - jours. tant les deux
partis avaient besoin de repos. Nous fùmes
rejoints par le bon génél'al Castex ainsi que
par le 24• de chas eur -, qui en voulait beaucoup 11 son colonel de l'arnir éloigné au momenl ou c'était à lui d'attaquer le camp

ru~se, tandis que dans sa course rnrs la haute
Drissa il n'avait pas vu un seul ennemj, ni
1rouvé le gué.supposé.
Après quelque jours de repos, Wittgenstein porta une partie Je ses troupes vers la
basse Düna, d'où. Jfacdonald menaçait sa
droite. Le maréchal Oudinol ayant suivi dans
celle direction l'armée rus;e, celle-ci fit volteface vers nous, et pendant huit à dix jours il
y eut de nombreuses marches, contremarches et plusieurs engagements partiels, dont
il serait trop long et trop pénible de faire
l'analyse, d'autant que tout cela n'amena
d'autre résultat 11ue de faire tuer des hommes fort inutilement, et de démonlrer le peu
ùe décision de ' chefs des deux armées.
Lei plus sérieux des combats livrés pendant
celle courte période eut lieu le 15 aoùt, auprès du magnifique couvent de Valensoui,
construit , ur les bords de la S,·oloa. Cettt!
petite rivière, dont le- berges sont très fangeuse , séparait les Françai de, Ru se~, l'i
il était é,ident que celui des deux généraux
11ui tenterait le passage de ,·ive force sur u11
terrain aussi déîaYorable éprournrail un auglanl échec. Wittgenstein ni Oudinot n'avaient
donc pas le projet de franchir la Svolna sur
ce point; mais au lieu d'aller chercher ailleurs un champ de bataille sur le4uel il · pu sent se mesurer, on les -vit Lous le deux
prendre po ilion 1;ur cc cours d'eau comme
pour se narguer mutuellement. Bientôt il
s'établit d'une rire à l'autre une canonnadP
des plus ,ires et parfaitement inutile, pui. rJ:uc
le~ troupes d'aucun parti n'ayant le moyen de
joindre leur advel'~aire, ce déplorable enga11ement ne pouvait aYoir aucun avanla11e pour
per~onne.
Cependant Wittgenstein, pour ména~er ·r~
~oldats, s'était bornr à po ter quelques hataillons de chasseur à pied dans les aules cl
le roseaux (jUi bordent le rivage, et tenait
ses troupes hors de la portée des canons français, dont le feu Lien nourri alteiguait seultment quelque -uns de ses tirailleur , tandis
cru'Oudinot, 'étant obstiné, malgré les sages
observations de plusieur généraux, à rapproC'her sa première ligne de la Syolna,
éproma de perles qu'il aurait pu et dû s'éviter. L'artillerie des Ru ses n'est pas, à beaucoup prè , aussi bonoe que la nôlre, mais
elle se sert, en campagne, de pièces dites
fü·ornes, dont la por1ée dépassait celle des
canon - l'rançais de celte époque. Ce furent
ces licornes qui fh-eoL les plus grand raya,11e
parmi nos troupes.
Le maréchal Oudinot, persuadé que no ·
ennemis allaient franchir la ri, ière, tenait
non seu1emcnL une di,"ision d'infanterie à
portée de les r&lt;'pou ser, mai il la faisait appuler par la ca,·aleric du général Castex, précaution surabondante, car un pa sage, même
celui d'une petite rivière, demande plus de
temps qu 'il n'en faut aux défenseur pour
accourir au-derant des attaquants. Mon régime~L et le 24e de chasseurs n'en furent pa
moms exposés pendant °l'ingt-qualre heures
,mx boulets d~ Ru ses, qui nous tuèrent et
e~tropit!rent plusieurs hommes.
0

Pendant ce comLat, où les troupes restèrent lrès longlemps de pied ferme, on vit arriver l'aide de camp qu'Oudinot avait envoyé
à Witepsk porter à !'Empereur le rapport des
combats de Kliastitsoui ainsi que de celui de
ivotschina. Napoléon, voulant térnoi,.ner en
particulié.l· aux troupes qu'il ne les 0rendait
pas responsables du peu de succès de notre
marche, venait de combler le 2e «!orps de récompenses, tant en avancement qu'en décorations. Après avoir bien traité l'infanterie,
Sa Majesté accordait quatre croix de la Légion
d'honneur à chacun des régiments de cavalerie. Le major général prince Berthier ajoutait dans sa lettre d'envoi que !'Empereur,
polli' exprimer au 23e de chasseurs à cheral
la sali l'action qu'il éprouvait pour sa belle
conduite à Wilkomir, au pont de Dünabourg,
au combat de nuit de Drouia, à Kliaslitsoui,
et surtout à l'allaque du camp russe de Sivotschina, lui enYoyait, en sus des quatre
récompen e données aux au Lres régiments,
quatorze décorations, une pour chaque canon
enlevé par lui à l'avant-garde de Koulnielf!. ..
J'avais donc dix-huit croix à disLrihuer à mou
brave régiment. L'aide de camp n'avait pas
apporté les breYets, mais I.e major généraJ
suppléait à cet envoi en chargeant les chefs
des régiments de désigner les militaires qui devaientlesrecel'oiret de lui en faire passer l'état
J'assemblai tou les capitaine et, après
m'ètre éclairé de leur aYis, je dressai ma
liste et fus la présenter au maréchal Oudinot,
en l!.&gt; priaul de me permettre de la faire connaitré sur-le-champ au régimenL : &lt;« Commenl, ici, sous les boulets! ... - Oui. monsieur le maréchal, sous les boulels .... Ce
sera plus chevaleresque!... &gt;l
Le général Lorencez, qui, comme cbef
d'état-major, avait libellé le rapport des
divers combats et fait un lrès grand éloae du
25•' de chasseur , ayant été de mon avis, le
maréchal consentit à ma demande. Les décorations ne devaient arriver que plus tard,
mais j'envoyai chercher aux équipages une
pièce de ruban que j'aYail- dans mon portemanteau, el après) a\'Oir !ail couper dix-huit
morceaux, ,j'annonçai au régiment les récompenses qui lui étaient accordées par !'Empereur. Puis Caisanl sortir des rangs les élns à
tour de rôle, je donnai à chacun un bout de
ce ruban rouge, alors si désiré, si bien porté,
et dont on a depuis si grandement alfaihli le
pre tige en le prodiguant, en le prostituant
même! ... Celle distribution faite en présence
de l'ennemi, au milieu des dangers, produisit un effet immense ur le régiment, dont
l'enthousiasme fut au comble lorsque j'appeJaj le Yieux sous-officier Prud'homme, réputé
à juste titre le plus inlrépide et le plus modeste de Lou les guerriers du 2 ~• de chasseurs. Toujours calme, ce brave, illustré par
de nombreuses actions d'éclat, s'approcha
d'un air timide et reçut le ruhàn, au milieu
des vives acclamation de tous les e~cadrons:
ce fut un vrai triomphe pour lui! ... Je n'oublierai jamais cette scène touchante qui, Yous
le savez, se passait sous le canon de l'ennemi.
Mais il n'y a point de bonheur complet! ...

.

Deux hommes portés sur ma: liste comme approchant le plus du mérite de Prud'homme
venaient d'être cruellement blessés par des
boulets!... Le maréchal des logis Legendre,
celui qui avait tué le général Koulnieff, avait
un bras emporté, el le brigadier Griffon une
jambe brisée! ... On les amputait lorsque je
me rendis à l'ambulance pour les décorer! ...
A la vue du ruban de la Légion d'honneur,
ils parurent oublier leurs douleurs et firent
éclater la joie la plus vive! ... Cependant Legendre ne survécut pas longtemps à sa blessure, mais Grilftm se rétablit, fut évacué sm
la France, et plusieurs années après, je le
retrou\'ai à l'hôtel des Invalides.
Le ~4• de chasseurs, qui ne recevait que
quatre décorations, tandis que le 25e en recevait dix-huit, cominl que c'était juste, mais
n'en manifesta pas moins SC$ regrets d'avoir
été privé de l'honneur de prendre les quatorze canons russes à Sivotschlna, eût-il
même dû y éprouver les pertes que nous
avions subies nous-mêmes. &lt;c Nous sommes
soldats, disaient-ils, nous devons com·ir toutes
les chances bonnes ou mauvaises! » Us en
voulurent à leur colonel de ce qu'ils appelaient un pas e-droit!. .. Quelle armée que
celle dont les soldats réclamaient le privilège
de marcher à l'ennemi!...
Vous demandez sans doute quelle fut dans
cette distribution de récompenses celle que je
reçus moi-même? - Aucune! parce que
!'Empereur, avant de se décider à retirer le
commandement du régiment au colonel de
La ougarède en le faisant ou général ou
chef d'une légion de gendarmerie, voulait savoir si la santé de cet orficier lui permettrait
de faire l'un de ces services. En conséquence,
le major général enjoignait au maréchal Oudinot de faire examiner M. de La Nougarède
par un conseil de santé, dont l'avis fut qu'il
ne pourrait jamais monter à cheval. D'après
celte décision, le maréchal autorisa M. de La
'ougarède à retourner en France, où il obtint le commandement d'une place de second
ordre. Ce malheureux colonel, avant de quitter Polotsk, où ses infirmités l'avaient forcé
de se réfugier, m'écrivit une lettre fort touchante par laquelle il faisait ses adieux au 25P,
et bien que M. de La Nougarède n'eût jamais
combattu à la tète de ce régiment (ce qui
attache infiniment les troupes à leur cheî), il
en fut néanmoins regretté et le méritait à
tous égards.
Le régiment restant ainsi sans colonel, le
maréchal s'attendait à recevoir Lientôt ma
promotion à ce grade, et j'avoue franchement
que je l'espérais aussi; mais l'Empereur
s'étant éloigné de nous et ayant quitté "'itepsk
pour marcher ur molensk et de là vers
Mo cou, les travaux de son cabinet furent ralentis par les préoccupations que lui donnaient les opérations militaires, si bien que
je ne fus nommé colonel que trois mois plus
tard!
Mais revenons sur les bords de la SYoina,
dont les Français s'éloignèrent précipilam.i
ment, en lais ant une partie de leurs blessés
dans le couvent de Valensoui.

�JJfÉ.M01JrEs DU GÉNÉ'R_JU. BA:J~_OJ\J DE MJU(BOT

1f1ST0-1{1A
Parmi ceux que nous parvinmes à emporter, se trouvait M. Casabianca, colonel du
Jie régiment d'infanterie légère, qui avait été
mon camarade lorsque nous servions l'un et
l'autre comme aides de camp auprès de Ma sénà. M. Casabianca élait un officier du plus
grand mérite, dont l'avancement eût été fort
rapide; mais, frappé à la tète au moment où
il visitait les tirailleurs de son régiment placés . ur les bords de la Svolna, il vit sa carrière arrêtée. l1 était mourant lorsque je l'aperçus sur un brancard, porté par des sapeurs t
Il me reconnut, el en me serrant la main, il
me dit combien il regrettait de voir notre
corps d'armée si médiocrement dirigé. Le
soir même, ce malheureux colonel expira!. ..
Se, dernières paroles n'étaient que trop fondées, car notre chef semblait agir sans méthode ni plan. Après un succès, il poursuivait Wittgenstein, sans se préoccuper d'aucun
obstacle, et ne parlait de rien moins que de
le pousser jusqu'à Saint-Pétersbourg; mais
au moindre revers, il ballait rapidement en
retraite, et voyait des ennemis par Lou t. Ce
fut sous celte dernière influence qu'il ramena
sous les mur~ de Polotsk ses troupes, très
affectées qu'on les fü reculer ain i devant les
Russes, qu'elles venaient de vaincre dans
presque toutes les rencontres.
Le i 5 aoùl, jour de la fète de !'Empereur,
le :!c corps d'armét' arriva fort tristement à
Polots1., où nous h·ouvâmes le 6• corps formé
des deux belles divisions bavaroi es du général de ""rède, dont un général français, Gouvion Saint-Cyr, avait le commandement supérieur. L'Empereur envoyait cc renfort de
8 à 10,000 homme au marêcbal Oudinot,
qui l'eût reçu avec plus de satisfaction s'il
u'eùt craint le contrôle de celui qui le conduisait. En efl'el, aint-Cyr était un des militaires les plus capables de l'Europe! ... Contemporain et émule de Moreau, de Hoche, de
l,léber et de Desaix, il avait commandé avec
succès une des ailes de l'arm~ du Rhin, lorsr1ue Oudinot était à peine colonel ou général
de brigade. Je n'ai connu personne qui dirio-eâl mieux ses troupes sur un thamp de bat.aille que ne le faisait aint-Cyr.
fils d'un petit propriétaire de Toul, il avait
étudié pour êtrè ingénieur civil; mais dégoùté de cet étal, il s'était fait comédien à
Paris, et ce fut lui 11ui créa le célèbre rôle de
Hoberl, chef de brigands, an théâtre de la
Cité, où la révolulion de 9 le troma. SaintCyr entra dans un bataillon de ,·olontaires, fil
preuve de talents, d'un grand courage, par,•int très promptement au grade de général
de division el se distingua par de nombreux
succès. Il était d'une taille élerée, mais avait
plutôt la tournure d'un professeur que d'un
mililaire, ce qu'il faut peut-être attribuer à
l'habitude qu'il avait contractée auprès des
généraux de l'armée du Rhin de ne porte!' ni
uniforme, ni épaulettes, mais une simple redingote bleue tout unir.
JI était impossible de voir un homme plus
calme I Les périls les plus grands, les contrariétés, les succès, les défaites, rien ne pouYail l'émouvoir ... il était de glace devant

tous les érénements 1. .. On conçoit quel avantage un tel caractère, secondé par le goût
pour l'étude et la méditation, donnait à cet
oificier général. Mais Saint-Cyr avait aussi de
sérieux défaut : jaloux de ses camarades, on
l'a vu souvent tenir ses troupes au repos, tandis que, auprès de lui, d'autres divisions
étaient écrasées; Saint-Cl·r marchait alors, et
profitant de la lassitude des ennemis, il les
battait et paraissait ainsi avoir remporté seul
la victoire. En second lieu, si le général SaintCyr était un des chefs de l'armée qui savaient
le mieux employer les troupes sm le champ
de bataille, c'était incontestablement celui
qui s'occupait le moins de leur bien-être.
Jamais il ne s'informait si les soldats avaient
des vivres, des vêrcments,. des chaussures, et
si leurs armes étaient en bon état. Il ne passait aucune revue, ne visitait point les hôpitaux et ne demandait même pas s'il en e~;sLait ! elon lui, les colonels devaient pourroir
à tout cela. Eu un mol, il voulait qu'on lui
amenàt sur le champ de bataille des régiments tout prêts à combattre, sans qu'il eût
à s'occuper des moyens de les tenir en Lon
état. Cette manière d'agir avait beaucoup nui
à Saint-Cyr, et partout où il avait seni, lrs
troupes, tout en rendant justice à ses talents
militaires, ne l'avaient point aimé. Tous ses
camarades l'edoutaient de se trouver avec lui,
et les divers gouvernements qui s'étaient succédés en France ne l'anienl employé que par
nécessité. L'Empereur fit de même, et il avait
une telle antipathie pour . aint-Cyr que, lors
de la création des maréchaux, il ne le porla
pas sur la liste des promotions, bien que ce
général cù l de meilleurs services et beaucoup plus de talents que la plupart de ceux
auxquels Napoléon donna le bâton de commandement. Tel était l'homme que !'Empereur venait de placer sous les ordres d'Oudinol, an grand regret de celui-ci, qui sentait
que la supériorité de Saint-Cyr allait l'écraser.
Le t 6 aoùl (jour de la naissance d'Al[red,
mon fils ainé 1), l'armée rus e. l'orle de
soixante et quelques mille hommes, vint attaquer Oudinot, qui, en comptant le corps bavarois amené par Sainl-C1r, a,·ait sous ses
grdres 52,000 combattants. En Loule autre
circonstance el dans les guerres ordinaires,
un engagement entre i 12,000 hommes aurait pris le nom de bataille, dont la perle ou
le gain aurait eu d'immenses résultats; mais
en 1812, le chiffre des troupes des armées.
belligérantes s'élevant à 600,000 ou 700,000
hommes, une collision entre 100,0CO guerriers n"étail qu'un combat! C'est donc ainsi
qu'on désirroe l'allaire qui euL lieu sous Polotsk, entre les troupes russes el le corps du
marechal Oudinot.
La ville de Polotsk, bâtie sur la rive droite
de la Düna, est entourée de vieux remparts
en terre. En avant du front principal de la
place, les champs sont divisés par une infinité de petites rigoles entre lesquelles on
cultive des légumes. Bien que ces obstacles
3ll

1. Le baron Alfred de )larbot. mail re de requête~
Conseil d"Etal, mort et, 1865.

,,, 358 ,,.

ne fussent point infranchissables pour l'artillerie el la cavalerie, ils en gênaient cependant
la marche. Ces jardins s'étendent à une petite demi-lieue du fronl de la ville; mais à
leur gauche, sur les rives de la Düna, on
trouve une vaste prairie, unie comme un
lapis. c·est par là que le général russe amait
dû allaquer Polotsk, ce qui l'aurait rendu
mailre du faible el unique pont de bateaux
qui nous mellait en communication avec la
rive gauche d'où nou tirions nos munitions
de guerre cl nos vi,·res. Mais Wittgenstein,
préférant prendre le taureau par les corne·,
dirigea se forces principales ,·ers le jardins, d"où il espérait escalader les remparts,
qui ne sont, à proprement parler, que des
talus facile, à gra,ir, mais qui ont l'ayantagc
de dominer au loin. L'allaque rut des plus
viYes; cependant, nos îaolas ins défendirent
bravement le, jardins, pendaol que, du haut
des remparts. l'artilleril', parmi laquelle
figurail'nt le quatorze pièees prises à Sivolschina par le 2::i•, faisait un affreux ravage
dans les rangs ennemis .... Les Russes reculèrent en désordre pour allrr s,• reform1•r
dans la plaine. Oudinot, au lieu de conserver
sa bonne position, les poursuivit el fut à son
tour repoussé aYcc perle. ne grande parti'
de la journée se passa ainsi, les Russes revenant sans cesse à la charge cl les Françai~ les
refoulant toujours au delà des jardins.
Pendant ces sanglante allées et venues,
que taisait le général ai nt-Cyr? Il suivait
silencieusement Oudinot, et lorsqul' celui-ci
lui demandait on avis, il s'inclinait rn se
bornant à répJndrc : (( MonseignC'ur Ir maréchal!... &gt;&gt; ce qui semblai l dire : Puisqu'on
vous a fait maréchal, vous dcwz eu savoir
plus que moi, simple général; Lirez-vous d'affaire comme vous pourrez!
Cependant, Willgen tein, ayant déjà essuyé
des perles énormes, et désespérant d'obtenir
la victoire en continuant ses attaque du
côté des j:irdîns, finit par Olt il aurail dû
commencer el fit marcher le gros de ses troupes vers les prairies qui bordent la Düna.
Oudinot anil jusqu'alors tenu ses pièce
de 12 el Loule sa cavalerie r,ur ce point, où
elles étaient restées comme éLrai.1,,ère:, au
combat; mais le général d'artillerie Dulauloy,
qui craignait pour ses canons, viol propo er
au maréchal de faire repasser sur la rive
gauche de la rivière, non seulement les pièces
&lt;le gros calibre, mai. Loule la cavalerie, ous
prétexte qu'elle gêneraient les mouvements
de l'infanterie. Oudinot ayanl demandé à
Saint-Cyr ce qu"il en pensait, celui-ci, au lieu
de lui donner le bon con·eil d'utiliser l'artillerie et la cavalerie ur un terrain où elle
pouvaient facilemenl manœuvrer et appuyer
l'infanterie, se contenta de répéter .-on éternel refrain : « Monseigneur le maréchal! ,,
Finalement, Oudinot, malgré les observation~
clu général Lorencez, son chef d'étal-major,
prescrivit à l'artillerie ainsi qu'à la cavalerie
de e retirer de l'autre côté du fleuve.
Ce mouvement regrettable, qui paraissait
annoncer une retraite et l'abandon total de
Polotsk et de la rire droite, déplut infiniment

aux troupes qu'on éloignait, el afiècta le
moral de l'infanterie destinée à défendre le
côté de la Yille qui avoisine les prairies. L'ardeur des Russes s'accrut au contraire, en
voyant dix régiments de cavalerie et plusieurs
balleries quitter le champ de bataille. Aussi,
pour porter le désord rc dans ce Lie énorme
masse pendant qn 'elle s'en allaiL, ils avan- ,
cèrent promplement el firent tirer leurs
licornes, dont les projectiles creux, après
avoir produit l'effet de boulets, éclataient

LE

Yeler le combat, et lorsque, après avoir passé
le pont, nous tournâmes la tète pour regarder ce qui se passait sur la rive que nous
venions de quitter, nous fûmes témoins d'un
spectacle des plus émouvants. L'infanterie
française, les Bavarois, les Croates, combattaient bravement et même avec avantage;
mais la légion portugaise et surtout les deux
régiments suisses fuyaient devant les Russes.
el ne s"arrêtèrenl que lorsque, poussés dans
la rivière, ils eurent de l'eau jusqu'aux

PORTRAIT DU ROI DE

comme des obus. L.es régiments voisins du
mien curent plusieurs hommes tués ou
blessés; je fus assez heureux pour qu'aucun
de mes cavaliers ne fùt atteint; je perdis
seulement quelques chevaux. Celui que je
montais ayant eu la tète brisée, je tombai
avec lui, et mon épaule blessée ayant violemment porté sur la terre, j'éprourai une
affreuse douleur! [11 peu moins d'inclinai on
donnée au canon russe, je recevais le boulet
en plein c::orps, el mon fils était orphelin
quelques heures après a,·oir vu le jour!
Cependant, les ennemis venaient de ren~u•

Roll.E. -

Français, Bavarois et Croates repoussaienl
sur d'autres, le combat se ralentit et dégénéra en tiraillement une heure arant la fin
du jour. Mais le maréchal Oudinot ne pouvait
se dissimuler qu'il faudrait le recommencer
le lendemain. Aussi, très préoccupé d'une
situation dont il ne voyait pas l'issue, et se
heurtant au mutisme obstiné de Saint-Cyr, il
s'en allait à cheval et au petit pas, suivi par
un seul aide de camp, au milieu des tirailleurs de son infanterie, quand les tireurs

TaNeau c:t'llll'l'Ol.HE llELLESGÊ:.

genoux!. .. Là, contraints de faire îace à
l'ennemi sous peine de se noyer, ils combattirent enfin, et par un fou de file des mieux
nourris, ils obligèrent les Russes à s'éloigner
un peu. Le commandant de l'artillerie française, qui l'enait de pas5er la Düna arec la
cavalerie, saisit arec habileté l'occasion d'être
utile en faisant approcher es pièces de la
rirn, et tirant par-desfüs le fleuve, il foudroya les bataillons ennemis placés à l'autre
bord.
Celle puissante diversion arrêtant sur ce
point les troupes de Wiltgenslein, que les

ennemis, remarquant cc cavalier coillé d'un
chapeau à plumes blanches, en firent leur
point de mire el lui envoyèrent une balle
dans le bras!
Aussilot le maréchal, faisant informer
Saint-Cyr de sa blessure, lui remit le commandement de l'armée; lui laissant le soin
d'arranger les aOaires, il quitta le champ de
bataille, traversa le pont, s'arrêta un moment au bivouac de la cavalerie, et, s'éloignant de l'armée, il se rendit sur les derrières, en Lilhnanic, pour y faire soigner sa
blessure.

�1f1STO'RJ.Jl
rous ne re,imes le maréchal Oudinot que
deux mois après.
CHAPITRE XI
~ouvelle, dispositions prises par ,ainl-C)'r. - Allaqor èl surpri;.c de l'ennemi. - Jncirlenls di,.ers. Comhal ,le cal'alerie. - lletraile dP l"ennemi. . ÉLahlisscment dans Polol k. - aint-Cyr est nommé
maréchal.

Saint-Cyr prit d'une main habile et ferme
les rênes du commandement, et en peu
d'heures les choses changèrent totalement de
face, tante l grande l'influence d'un homme
capable el qui sait inspirer la confiance I Le
maréchal Oudinot venait de laisser l'armée
dans une situa lion très alarmante : une partie des troupes acculées à la rivière, les
autres disséminées au delà des jardins où
elles tiraillaient en désordre; les remparts
mal garnis_ d'artillerie; les rues de la ville
encombrées de caissons, de bagages, de cantiniers et de blessés; tout cela pêle-mêle! ...
Enfin les troupes n'avaient, en cas de revers,
d'autre retraite que le pont de bateaux jeté
sur la Düoa. Ce pool était fort étroit el tellement mauvais que l'eau dépassait de plus de
six pouces les planches du tablier. Enfin, la
nuit approchait, et l'on craignait que les
tirailleries n'amenassent une affaire générale
c1ui pouvait nous devenir funeste, tant il
.régnait peu d'ordre parmi le régiments des
différentes nations.
Le premier acte du général Sainl-Cjr fut
d'ordonner qu'on fît rentrer les tirailleurs
engagés, certain que les ennemis fatigués
imite.raient cet exemple, dès qu'on ne les
allaquerail plus. En effet, le feu cessa bientol
des deu.x: cùtés. Les troupes purent se réunir, prendre qnelque repos, et la partie parut
remise au lendemain.
Afin d'être à même de l'engager avec des
chances favorables. aint-C r profita de la
nuit pour se préparer à repousser les ennemis et s'assurer une retraite en cas de revers.
Il réunit à cet effet tous les chefs de corps,
et après leur avoir exposé franchement les
dangers de la situation, dont Je plus grave
était l'encombrement de Ja ville et des abords
du pont, il ordonna que les colonel , suivis
de plusieurs officiers et de patrouille , parcourraient les rues de Polot k pour diriger
les oldats valides de leurs régiments vers les
bivouacs, el tous les blessés, les malades,
chevaux de main, cantiniers et charrettes, au
delà du pont. Le général .. aiot-C)T ajouta
qu'au point du jour il visiterait la ville et
suspendrait de ses îonctions le chef de corps
qui n'aurait pas ponctuellement exécuté es
ordres! Aucune excuse ne devait être admise.
On s'empressa d'obéir! Les ble sés et les
malades furent transportés à bras sur la rive
gauche, où l'on réunit ce qui n'était pas
indi,pensable pour le combat, enfin tous les
impedimenta de l'armée. Aussi, les remparts, les rues rurent 1,ientôt complètement
libres, de mème que le pont. On consolida
celui-ci, par lequel aint-Cyr fil repasser ur
la rive droite la cavalerie et l'artillerie, qu'il

établiL dans le faubourg le moins voisin dr cun, et même le général en chef, malgré son
l'ennemi. Enfin, pour se ménager une retraite sang-froid, arnît con tamment la montre à la
plus facile, le prudent général en chef fit main. Ayant remarqué la veille que l'éloigneétablir, avec des tonneaux ndes recouverts ment de la cavalerie française avait permis
de planches, un second pont, uniquement aux Husses de refouler notre aile gauche
destiné à l'infanterie. Tous ces préparatifs jusque dans la Düoa, le général aint-Cyr,
étant terminés avant le jour, l'armée atten- un moment avant l'attaque, fit venir en
dit avec confiance les ennemis. Mais ils silence tous ses e cadrons derrière de ,•asles
restèrent impassibles dans leurs bivouacs magasins, au delà desquels commençaient
établis dans la plaine, sur la li ière d'une les prairies. C'est sur ce terrain uni que
vaste forêt qui t?ntoure Polotsk du côté opposé devait agir la cavalerie pour fondre sur la
à la rivière.
droite des ennemis et couvrir la gauche de
Le général Saint-Cyr, qui . 'était attendu notre infanterie, dont les detu: premières
à être attaqué de grand matin, attribuait la divisions devaient attaquer le camp russe,
tranquillité qui régnait dans le camp des pendant que la troisième soutiendrait la cavaRusses aux perles énormes qu'ils avaient lerie et que les deux dernières, formant la
éprouvées la veille. gues pouvaient y con- réserve, garderaient la ville. Tout était prêt,
tribuer; mais la principale cause de la lorsque, enfin, à six heures du soir, le signal
quiétude dans laquelle se trouvait Witt.gen- général de l'attaque fut donné par un coup
stein provenait de ce que. attendant pour la de canon, suivi par Ja détonation de toute
nuit suivante une forte division d'infante.rie l'artillerie française, qui envoya de nomel plusieurs escadrons de Saint-Pétersbourg, breux projectiles sur les a\'ant-postes et
il avait reculé son attaque jusqu'à l'arrivée mème ur le camp ennemi.
de cc pui·sant renfort, afin de nous vaincre
A l'instant, nos deux premières dil·isions
le lendemain plus facilement.
d'infanterie, précédées par le 26• léger,
Bien que les seigneurs polonais, grands s'élancent su.r les régiments russes placés
propriétaires des environs de Polotsk, n'osas- dans les jardins, tuent ou prennent tous les
ent prendre ouvertement parti pour les soldats qu'ils peuvent joindre, et, mettant les
Franç,ais, de crainte de se compromettre autres en fuite, les poursuivent jusqu'au
vis-à-vis des Russes, nP.anmoins ils nous ser- camp, où ils firent un grand nombre de privaient en secret et nous procuraient facile- sonuiers et enlevèrent plusieurs canons. La
ment des espions. Le général Saint-Cyr, surprise, bien que faite en plein jour, fut i
inquiet de ce qui se préparait dans le camp complète que le général Wittgenstein dinait
ennemi, ayant engagé l'un de ces nobles à y paisiblement dans un petit château touchant
envoyer un de ses vassaux les plus éclairés, à son camp, lorsque, prévenu que des volticelui-ci fit conduire au bivouac rus e plu- geurs français étaient dans la cour, il sauta
sieur voitures de fourrage et plaça parmi les par une fenètre, el trouvant sous sa main
charretiers son intendant, babillé en paysan. un petil cheval de Cosaque, il l'enfourcha et
Cet homme, fort intelligent, apprit en cau'enfuit à toutes jambes vers le gros de ses
sant avec les soldats de Wîttgen tein qu'on troupes. Nos voltigeurs s'emparèrent des
attendait de nombreuse troupes. Il fut mème beaux chevaux, des papiers, des fourgons et
témoin de l'arrivée du régiment des Cosaques des vins du général rus e, ainsi que de l'arde la "'arde, d'un escadron des chevaliers- genterie et du diner placés sur sa table. Le
garde , et fut informé que plu ieur batail- butin fait dans le camp par d'autres compalons seraienl rendus au camp vers minuit. gnies rut immen e.
Ce renseignemenls pris, l'intendant fut en
Au bruit produit par l'attaque si imprévue
rendre compte h son maitre, qui s'empressa des Fran(:ais, la terreur se répandit parmi
de prévenir le général en chef de l'armée les ennemis, qui s'enfuirent presque tou
française.
sam songer à prendre leurs armes l Le
En apprenant celle nouvelle, !--aint-C~l' désordre était au comble; personne ne comrésolut de battre Wittgenslein a,•anl l'arrivée mandait, et cependant l'approche de nos
des renforts attendus. Uais comme il ne vou- divisions d'infanterie était annoncée par une
lai L pas engager une affaire trop longue, il vive fusillade el le son des tambours qui batprévint les généraux et chefs de corps qu'il taient la charge l. .. Tout présageait donc un
n'allaquerait qu'à six heures du soir, afin immense succès aux troupes françaises, à la
que, la nuit mettant fin au combat, les tête desquelles marchait aint-Gyr, toujours
Russes n'eussent pas le temps de profiter de calme!... Mais, à la g~erre, un événement
lenr succès si les chances leur étaient là 1·0- impréYu et souvent peu important change
rables. li e L mi que dans le cas où nous l'état de choses! ...
serions ,•ainqueurs, il nous serait impos iLJe
Un grand nombre de soldats ennemis
de pour uine les ennemis dan l'obscurité; avaient gagné en fuyant les derrières du
mais SainL-Cyr n'en avait pa le projet el camp. C'était là que biYouaquait l'escadron
désirait pour le moment se borner à leur des chevaliers-gardes, arrivé seulement dedonner une bonne leçon qui les éloignât de puis quelques heures. Cette troupe, composée
Polotsk. Le général français, voulant agir par de jeunes gens d'élite, choi is dans les meilsurp1·ise. pre crivit que la plu parfaite leure familles nobles, était commandée par
tranquillité régnât dans la ville el sur toute la un major d'un courage éprouvé, dont l'arligne des avant-postes, ce qui fut exécuté.
deur venait, dit-on, de s'accroitre par de
La journée nous parut bien longue. Cha- copieu ·es libation . En apprenant ce qui se
.... 36o"""

,

HISTORIA

L'IMPÉRATRICE ÉLISABETH DE RUSSIE.
Tableau de .\lme VIGEE-LE BRU r.

�.M'ÉJHOlJ{ES DU G:ÉJVÉR_AL BAR.ON DE MAR.BOT

pas_e, cet officier monte rapidement à che,·al,
et, suivi de cent vingt chevalier cuirassé , il
s'élance Yers les Français, qu'il ne tarde pa
à rencontrer. Le premier de no. bataillon
allaqué par lui appartenait au 26e léger. Il
rési ta ugou.reusement. Le, chevaliers-gardes,
repous és a,·ec perte, cherchaient à se rallier
vour faire une seconde charge en ligne,
!or que leur major, impatient!! par le temp
qu'il faut à de cavalier désunis pour reprendre leur rangs, abandonne le bataillon
français qu'il n'avait pu enfoncer, et ordonnant aux ehevaliers-11ardes de le ui\l'e, il les
lance à toutes brides en Otlrl'ageurs au traYer du camp! Il le lrom·a rempii de fanta sms portugais, suisses et même havnrois,
no alliés, dont le un , éparpillé par l'effet
même de la victoire, cherchaient à se réunir,
tandis que le· autres ramassaient le butin
abandonné par les Rus e .
Le chevalier -gardes ayant tué ou Llessé
plu ieur de ces soldats, le dé ordre , mit
dan cette foule, el bientôt une retirade tumulLueuse e déclara et dégéntira même en
terreur panique. Or, en pareil cas, le soldats prennent pour adver aires tous ceux des
leur qui courent pour venir .e réunir à eux,
el le nombre des ennemis qui Je pour uivent
paraît immen e au milieu d'un nuage de
pou ière, tandis que, la plupart du temps,
il n'e t que d'une poignée d'hommes. C'est ce
qui arriva ici. Les chevaliers-gardes, di pe.r és
ur un vaste terrain et ava11çanl toujour san
regarder derrière eux, imulaient, au,: )·eu:
des fuJards, un corps immense de ca,·alcrie;
aus i le désordre 'accrut et rragna un bataillon ui se au mili u duquel le général aintC1r 'était réfugié. 11 y fut tellement pressé
par la foule que on cheval fut renver ê dan
un fo sé.
Le général, vètu d'une impie redin,.ole
bleue, san marques distinctives, re ta couché par terre el ne fit aucun mouvement à
l'approche d · chevalier -gardes, qui, le
croyant mort, ou le prenant pour un impie
emvloyé cl'admini tralion, passèrent outre et
continuèrent leur poursuite à travers la plaine.
On ne ait où ce désordre se erait arrêté,
lor que l'intrépide et intelligent général Berckheim, accourant à. la tête du ie régiment de
cuira siers, s'élança or le chevaliers-gardes,
qui, malgré leur courageuse défense, furent
pre que tous tués ou pris. Leur vaillant major resta au nombre de mort . La charge
exécutée par cette poignée d'hommes aurait
eu des résultats immen es si elle eût été outenue, et le beau l'ait d'armes des chevalier garde prouva de nouveau que les attaques
de cavalerie imp,·évues ont celles qui ont le
plus de chances de succè".
Le général aint-Cyr, relevé par no cuira ~ier , fit avancer à l'in tant toute le · diviion d'infanterie, avec le.quelles il attaqua
le Ru es avant qu'ils fus ent remi de leur
dé ordre. Le succè ne fut pa un moment
indécis; le ennemis furent battus et perdirent beaucoup d'homme el plu ieur· canons.
Pendant que le combat d'infanterie que je
viens de raconter se pa sait en annt de Po-

lolsk, Yoici ce qui avait lieu à la gauche de
notre armée dans les prairies qui lon,.ent ]a
Düna. u moment où le premier coup de
canon donna le igoal du combat, nos régiments de ca.rnlerie, dont la hriaade Castex

r

Gravure de BOILLY , d'apr~s le ,~blu11 d'IIORACE
Vli:IlNET (.Vusee dt )'crsalllfs.J

forwait la t~te, se portèrent rapidement ver
les escadron ennemi qui, de leur coté, marchaient ver ' nons.
l:n engaaement érieux parai sait imminent. J,e bon général Castex me fit alor ' oberver que i, mal!!t'é ma hies ure, j'avai pu
continuer :1 commander mon régiment aux
combats de ivol china et de la \'Olna, où il
ne •'agi sait que de braYer le Fen de l'infanterie et du canon, il n'en erait pas de même
aujourd'hu( où, ayant all'aire à des ca,alier·
ennemi , j'allais me trom·er compromis dans
une charge an~ moyen de me défendre,
puisque, ne pouvant me ervir que d'un seul
bras, il me serait impo ible de tenir en
même temp la bride de mon hem] et mon
sabre.
En conséquence, il m'engagea à rester
momentanément avec la divi ion d'infanterie
placée en ré erve. Je ne crus pa devoir accepter cette offre bienveillante et exprimai i
,·ivemenl le désir de ne pas m'éloigner du
régimenl, que le 11énéral se rendit à me
instances; mais il fit placer derrière moi six
ca\'alier des plus bra,e , commandé par
l'intrépide maréchal des lorris Prud'homme.
J'avais d'aiUeur à mes côtés les deu~ adjudants-major', deux adjudant , un trompette
et mon ordonnance Fou se, un des meilleurs
soldat du régiment. Ainsi entouré et placé
devant le centre d'un e cadron, j'étai · uf1isamment garanti; d'ailleurs, dan un be oin

urgent, j'aurais làché le rènes de mon cheval pour prendre de la main droite la lame
de mon sabre, uspendu à mon poignet par
la drarronne.
La prairie étant a ez large pour contenir
deux régiment en bataille, le 23e el le ~Ue
marchaient de front. La brigade du général
Corbineau, compo ée de troi régiments, était
en econde ligne, et le cuirassier suhaient
en ré erve. Le ~H,e, placé à ma "auche, avait
devant lui un corps de dragons russes; mon
régiment e trouvait en face de Cosaque de
la rrarde, reconnai ables à la couleur rouge
de leurs ve tes, ainsi qu'à la beaulé de leurs
che,·au:x, qui, bien qu'arri\'és eulemenl depuis quelques heures, ne parais aient nullement fatigué .
Dès que, en avançant an galop, nou fûmes
à bonne portée de ennemis, le général Castex
ayant commandé la charge, toute sa brigade
fondit en ligne sur le Rn ses, et, du premier
choc, le 24• enfonça les dragons qui lui étaient
opposés.... Mon régiment éprouva plus de
résistance de la part de Cosaqu de la garde,
hommes choi is, de forte stature, et armés
de lances de 14 pied de long, qu'il tenaient
d'une main ferme. J'en quelques chas eurs
tués, beaucoup dr ble sés; mai enlln mes
brave cavalier apnt pénétré dan cette ligne
héri sée de fer, tous les avantage furent pour
nou , car la lonzueur des lance est nui iblc
dans un combat de cavalerie, quand ceux qui
les portent, n'étant plu en bon ordre, ont
serré de prè par des adversaires armés de
abres, dont il peuvent facilement e ·ervir,
tandi que le lancier éprouvent beaucoup de
difficultés pour pré enter la pointe de leurs
perches. Au si les Cosaques furent-il &lt;•hligé
de tourner le dos. )le cavaliers en firent alors
un 11 rand ma sacre el prirent un bon nombre
de beaux et excellents chevaux.
ous allions poursuivre ce succès, lorsque
notre attention ayant été attirée veri: la droite
par un très grand tumulte, nous vîmes la
plaine couverte de fuyard, : c'était le moment
où les chevalier -garde exécutaient leur ,·igoureu e cha.rae. Le général Ca tex, pensant
alor qu'il ne serait pa age d'avancer encore.
lorsque notre centre parai sait rétrograder en
désordre, fil ooner le ralliement, et noire
brigade s'arrêta. Mai ,à peine avait-elle reformé es rangs, que les Co aque de la garde,
enhArdis par ce qui se pa sait au centre et
dé irant se ,·enger de leur première défaite,
revinrent à la char11e et 'élancèrent en fureur
sur me e eadron , tandis que les hu sarq
de Grodno attaquaient le 24t. Le Russes,
repou sé ur tous les points par la brigade
Ca. tex, ayant fait aYanccr uccessiYemenl leur
econde et leur troisième ligne, le général
Corhineau accourut à son secours a\'ec les 7•
el 20• de cha eur et le e de lancier . Il I
eut alors un graud combat de cavalerie, où
chacun de deux parti éprouva des chances
fa erses! ... Déjà nos cuirassier accouraient
pour prendre part à l'affaire, et ceux de
Bu es avançaient aus i, lorsque Wittgenstein, Yoyant son infanterie battue et vivl'ment pous ée par la nôtre, fit ordonner à a

�1t1STORJJI
caralerie de se retirer; mais elle était beaucoup trop engagée pour que la retraite pùl
être facilement exécutée.
En effet, les généraux Castex el Corbineau,
cerlain d·ètre soutenus par nos cuirassiers
riui les suivaient de près, lancèrent tour à
tour leurs brigades sur les cavaliers russes,
riui furent jetés dans le plus grand désordre
cl subirent de- pertes considérables. Arrivé
au delà de la forêt où se réunirent nos divisions d'infanterie el de cavalerie toutes victorieuses, le général Saint-Cyr, vopnl approcher la nuit, fil cesser la poursuite, et les
troupes retournèrent vers Polotsk pour reprendre Jes hirnuac.s qu'elles avaient quittés
peu d'heures avanl.
Pendant le combat tumultueux de la cavalerie des deux partis, ma hie sure m'aYait
causé de bien vives douleurs, surtout lorsque
j'étais obli~é de mellre mon cheval au galop.
L'impossibilité de me défendre moi-même me
plaça sou.ent dans une situation très difficile,
dont je n'aurais pu sortir si je n'eusse été
entouré par un groupe de braves qui ne me
perdirent jamais de vue. Une fois, entre autres, poussé par la foule des combattants sur
un peloton de Co aques de la garde, je fus
obligé, pour ma conservation personnelle, de
làcher la Lride pour prendre mon sabre en
main. Cependant, je n'eus pas besoin de m'en
servir, ear, en voyant leur commandant en
péril, les hommes de tout grade qui m'escortaient, attaquant avec fureur les Cosaques qui
déjà m'environnaient, firent mordre la pou sière à plusieurs el mirent les autres en fuite.
Ion erdonnance Fousse, chasseur d'élite, en
tua lrois, el l'adjudant-major Joly cieux! Je
revins donc sain el sauf de ce grand combat,
auquel _j'avais désiré me trouver en personne,
afin d'imprimer un plus grand élan à mou
rllgiment cl lui prouver de noureau que, tant
que je pourrais monler à cheval, je tiendrais
à honneur de le commander au moment du
danger. Les o!ticiers et la troupe me surent
très bon gré de ce dé\'Ouement, el l'atlèction
que tous me portaient déjà s'en accrut, ainsi
que vous le verrez plus Lard, lorsque je parlerai des malheurs de la grande retraite.
Les combats de cavalerie à cavalerie sont
infiniment moins meurtriers que ceux contre
l'infanterie. D'ailleurs, les cavaliers rus~es
~ont généralement maladroits dans le maniemeut de leurs armes, et leurs chers, peu capaLlè , ne savent pas toujours employer leur
cavaliers à propos. Aussi, bien que mon régiment se fùt trouvé engagé pendant le combat
de Polo~k avec les Co aques de la garde, réputés une des meilleures troupes de l'armée

russe. il n eprouva pas de grandes perles.
J'eus dans cette journée huit ou neuf hommes
tués et une trentaine de blessés. Yai ' au
nombre de ces derniers était le chef d'escadrons Fontaine. Cel excellent el brave ofticier
se trouvait an plus épais de la mêlée, lorsque
son cheval fut tué. M. Fontaine, dont les
pieds étaient embarras és dans les élrier ,
cherchait à ~e dégager à l'aide de quelques
chasseurs venus à son secours, lorsqu'un
maudit officier de Cosaques, passant au galop
au milieu de ce rrroupe, se penche avec dextérité sur sa selle et porte à Fontaine un terrible coup de sabre qui lui crève l'œil gauche, Liesse l'autre et fend l'os du nez! ...
Mais au moment où l'officier russe, fier de
cet exploit, s'éloignait, l'un de nos chasseur~,
l'ajustant à six pas avec son pistolet, lui cassa
les reins et vengea ainsi son commandant!
Aussitôt que cela fut possible, je fis panser
M. Fontaine, qui fut transporté à Pololsk,
dans le couvent des Jésuites, où j'allai le voir
le soir même. J'admirai la résignation de ce
courageux militaire, qui, devenu borgne, supportait patiemment les douleurs et les inconvénients qu'entraîne la perle presque totale
de la vue. Depuis lors, fontaine ne put jamais faire de sen ire actif. Cc fut une grande
perle pour le 23• de chasseur3, dans lequel il
servait depuis la formalion, aimé et considéré
de tous; je fus sensible à son malheur. Resté
le seul o[fi.cier supérieur du régiment, je
m'efforçai de pourvoir à tous les besoins du
senice, ce qui était une très grande tâche.
Vous trouverez sans doute que je suis
entré dans trop de détails relativement aux
divers combats que soutint le 2e corps d'armée; mais je répéterai ce lfUe je vous ai déjà
dit: je me complais aux som·enirs des grandes
guerres aux'luelles j'ai pris part, et j'en parle
avec plaisir! ... li me semble alors que je suis
sur le terraiu, entouré de mes braves compagnons qui, presque tous, hélas I ont déjà
r1uilté la vie!. .. ~lais revenons à la campagne
de Russie.
Tout autre que le général Saint-Cyr aurait,
après d'aussi rudes engagements, passé ses
troupes en revue pour les réliciter sur leur
courage el s'enquérir de leurs besoins; mais
il n'en fut pas ainsi, car à peine le dernier
coup de fusil était-il tiré, que Saint-Cyr alla
s'enfermer dans le com•ent des Jésuites, où
il employait tous les jours et une partie des
nnils à quoi faire? - A jouer du violon!
C'était sa passion dominante, dont la néces~ilé de marcher à l'ennemi pouvait seule le
distraire! Les généraux Lorencez et de Wrède,
chargés par lui du placement de troupes,

emoyèrenl deux dil"isions d'infanterie el les
cuirassiers sur la rive gauche de la l)üna. La
troisième division française et les deux ba\'aroises restèrent à Polot k, oh elles furent
occupées à élever les fortifications d'un vaste
camp retranché, devant servir d'appui au-.
troupes qui, de ce point important, couvraient
la gauche el les derrières de la Grande Armée,
destinée à marcher sur molensk et Moscou.
Les brigades de cavalerie légère Castex et
Corbineau furent placées à deux lieues en
avant du grand camp, sur la rive _gauche de
la Polota, petite ri,·ière qui va se Jeter dans
la Düna à Polotsk.
Mon régiment alla bivouaquer auprès q'un
Yillage appelé Louchonsk.i. Le colonel du 24•
de chasseurs établit le sien à un quart de
lieue en arrière, à l'abri du 25e. Nous restâmes là deux mois, dont le premier sans
faire aucune course lointaine.
En apprenant la victoire remportée par le
général Saint-Cyr devant Polotsk, !'Empereur
lui envova le bàton de maréchal de l'Empire.
Mais au· lieu de pro6ter de celte occasion
pour visiter ses troupes, le nouveau maréchal
vécut dans une solitude plus profonde encore
s'il est possible. Personne ne pouvait pénétrer
près du chef de l'armée, ce qui lui valut, de
la part des soldats, le sobriquet de hibou. En
outre, bien que l'immense couvent de Polotsk
contint plus de cent appartements qui eussent été si uliles pour les .ulessés, il voulut y
loger seul, croyant faire une très grande concession en permettant qu'on reçùl dans les
communs des officiers supérieurs blessés;
encore fallait-il qu'ils n'y séjournassent que
quarante-huit heures, après quoi, leurs camarades devaient les transporter en ville. Les
caves el les greniers du couvent regorgeaient
de provisions amassées par les Jésuites i vins,
bière, buile, farine, etc., tout s'y trouvait en
abondance; mais le maréchal s'était fait remettre les clefs des magasins, dont rien n~
sortait, même pour les hôpitaux 1... Ce ful à
grand'peine que je parvin à obtenir deux
bouteilles de vin pour le commandant Fontaine blessé.
Ce qu'il y a de bizarre, c'e Lque le maréchal Saint-Cyr usait à peine de ce. provisions pour lui-même, car il était d'une extrême o.uri~té, mais aus i d'une fort grande
originalité. L'armée le blàma hautement, el
ces mèmes provision., dont le maréchal refu ail de di Ir:Luer une partie à ses troupe.,
devinrent, deux mois plus lard, la proie des
flammes et des Russes, lorque les Français
furent contraints d'abJndonner la ville et le
couvent en l'cu !

(A suivre. )

GÉNÉRAL DE

MARBOT.

et JULES DE GONCOUR.T
c:;,:,

Le Petit Tr1anon
t'a jour de l'année 177 '~, le Roi, galant ce
jour-là, avait dit à la Reine, - était-ce pour
la consoler de ne pas donner le ministère à
M. de Choiseul'? - cc Vous aimez les fleurs?
Eh bien! j'ai un Louquet à vous donner :
c'est le petit Trianon 1 • ,1
Le petit Trianon était, à l'extrémité du
parc du grand Trianon. un pavillon à la romaine, de forme carrée. Celle miniature de
palai , qui n'arnil guère que douze 1oises sur
chacune de ses faces, se composait d'un rezde-cbaussée et de deux étages montant entre
des colonnes et des pilastres d'ordre corinthien, joliment fleuris, parfaitement cannelés,
et couronnés des balustres d'une terrasse
italienne. L'architecte Gabriel l'avait élevé
sous la surveillance du marqui de Menlrs.
Le sculpteur Guibert y avait fait merveille de
son ciseau. Le Roi, le vieux Roi Louis XV
s'éprenait, en ses dernière années, de ce
petit coin de $On grand Versailles. Cette demeure élait à sa taille, el il y avait ses aises.
li s'était plu à l'entourer d'un jardin bolanir1ue; el là, parmi les mille parfums el les
mille couleurs de la flore étrangère, presque
ignorée alors de la
France, promenant
à petits pas les lendemains de ses débauches, il essayait
d'amuser ses fatigues en herborisant
avec le ducd'Ayen!.
Nul cadeau ne
pouvait êlre plus
agréable à Marie-Antoinette, à cette amiu
Je la campagne cl
des !leurs, à celle
fieine qui, des splendeurs el des majestés de 3Jarly, ne goûtait que la salle de
verdure établie par
le comte d'A1·anda•.
Et l'heureu:x à-propos que ce présent,
arrivant à l'heure
précise où Marie-Antoinelte renonce à
la lutte, cède la
place aux intrigues, abandonne es ambitions
et ses espérances, et se confesse ainsi à l'un
/. Clu:;iuit11ie secrète, par J'ab_bé_ Bc~udeau. - l:t•
Reine, dil llercy-Argeoteau, dèSLl'a1l beaucoup B~01r
une maison de camµagne a elle en propre. A la mort
du Roi. le corole et la comtesse Je i\oa,lles lui suggé1·èrenl l'idée de demander le petit Trianon, s'ollranl
du l'obtenir de Louis XYI. La Reine, fur le conseil de
:\lercy, ~·aJre5o1il ilireclemcnt à son époui., ciui nu

de ses familiers : cc M. de JJaurepa~ est bien
insouciant, JI. rl&lt;&gt; Vergennes bien médiocre; mais la crainte de me tro111pe1· sur
de~ gens qui servent peul-être bien mien.i:
le /{oi que je ne pense m'empêchera lo11Jou1's cle lui Jlarler contre ses ministres .... 1 1&gt;
Le petit Trianon occupera cette Reine sans
affaire, celle femme sans enfants, sans ménage. Il sera l'emploi el la dépense de sa ~ie,
le plaisir et l'exercice d~ sa jeune activité, sa
distraction, son labeur. Créer à nouveau,
ajouter, embellir, agrandir, tenir sous rn baguWe de magicienne un peuple d'artistes et
de jardiniers, l'aimableminislère I un ro}aume
presque! et, au bout du passe-Lemps et de
l'effort, une petite pairie, son bien, son œuvre, son pelit Vienne!
1e lemps et le goùt étaient alors à ces
alîranchissemenls de la nature, à ces reconstitutions de la campagne qui cherchaient à
faire du parc français un pays d'illusions, à
le remplir de taLleaux, à y lransporter tous
les changemenl de scène des opéras. Les
Observations su,· /'al'I de former les jardins
modernes, publiées en Angleterre par sir

PALAIS DU PETlI ÎRlANON.

Thomas Wathel~, développaient ce goût el
Loule maison d'été voulait bienlot le cadre
premier wol lui rèponJoit que celle mnison de l'lai•
sance était à elle, el qu'il était cha,mJ ile hu en
raire don.

2. Descripliou générole et particulière ile la
fra11ce, par d'! La Barde. Pari,, li81. - l,e Cict!l'Olle de l'Msaifles ou l'llldil'lltew· des curio.oriti's tl

élal1/i.,se111r11la rie rclfe ville, 180tJ.

.... •îô.3 ...

d'un jardin pilloresque appelé du nom de
« jardin chinois 5 ,,. La Reine avait une
grande ambition, l'ambition de faire plus
que la mode jusque-là n'avait fait contre Le
Nôlre, de dépasser en agrément el en vraisemblance de paysage le Tivoli de M. flou tin,
Ermenomifü, el le ~loulin-Joli, el Uonceau
même : charmant projet d'une Reine, fuyant
le trône, qui voulait autour d'elle une terre
sans étiquette, el, rendant la royauté à l'humanité, voulait rendre les jardins à Dieu!
Le duc de Caraman, grand amateur en ce
genre, el qui a déjà à peu près réalisé les
idées de la fieine à sa terre de Boissy, est
appelé par la fü,i_ne à la direction des travaux 6 • Bienlùt M. de Caraman, l'architecte
Mique, le dessinaleur mythologique des Él)•
s~es d11 nouwau règne, puis le charmant
peinlre de ruines spirituelles, Uubert RoLert,
appelé plus tard pour le décor rustique, impro,;sent sur le papier, sous les 1eux de la
Reine, la campagne qu'elle a commandée :
les arbres, la rivière, le rocher, et aussi la
salle de comédie. Ici, un pont rus1ique, qui
fas e jaloux le pont bl)llandais cl le pont , olant de M. "alelel;
là, dominant l'eau
et y mirant ses sculpltues, un behédère
où déjeunera la Reine; là-bas, un moulin, dont le tic-tac
réniillera l'écho ;
des arbustes plus
loin; partout des
flturs ; et une ile,
et un temple à l'Amour entouré du
murmure de l'eau,
et une laiterie de
Reine, une laiterie
de marbre blanc ....
Jamais Marie-A.nloinetle n'a donné tant
d'ordres; ce ne sont,
envoyées de Versaille 011 de la Muette,
que recommandations et listes des
jeunes arbres qui
doivent donner l'ombrage à la promenade, &lt;&lt; au travail » de
la jeune souveraine. Ce ne sont que billets
::;. Cltro11Ï91te ltwrèle, par r~uue p~a.udeau. .
1,. Pur(rails el cara.cli'res, par :)eaac de :lfe,lhau.
Pari ·, Hll:i.
fi. Proj,.1 pow· le jardin a1,glo-ch i11ois du petit
Tria1101i, par Antoine Richard, jardinier de la lleine,
17H, dam; le Hel!Ueil des ;nrdins de Lerouge.
û. Carrc~po11da11ce recrèCe (par ~tétra ), vol. J•

�1!1S TORJ.J!

LE PETTT TR,.1.ANON - - -.
à M. Campan et à M. Bonnefoy, convocations de tous
les jardiniers u pour désigner
les places de tous les arbres
que M. de Jussieu a fait choisir. &gt;) El sur M. de Jussieu 1
écoutez la fin d'un de ces billet aimables qui songent lt
tout : c&lt; Une collation rl'encas sera pi·ète pour JI. de
Jussieu, qui arl'osera devcmr
moi le cèdre clu Liban t. 11
Que de préoccupations, que de
soins, que de joies ! Et que de
fois les promeneurs de Paris
voient passer dans un cabriolet
léger, brùlant le chemin, la
Reine de Trianon allant rnir
monter la pierre, pousser l'arbre, s'élever l'eau, grandir
son rêve!
Le beau rêve en effet, cc
palais et ce jardin enchantés,
où Marie-Antoinetle pourra
ôter sa couronne, rn reposer
de la représentation, reprenQre
sa volonté et son caprice,
échapper à la surveillance, à
la fatigue, au supplice solennel et à la discipline invariable de sa vie royale, avoir
la solitude et avoir l'amitié,
s'épancher, se livrer, s'abandonner, vivre! Pour montrer
tout le bonheur que la Reine
se promet, pour faire entrer
dans ses impatiences, je dirai
une des matinées de la Tieine
à. Versailles, telle qu·une de
ses femmes de chambre nous
l'a conservée. Aussi bien. celte
matinée sulû'ra peut-ètre à
faire pardonner Trianon à
Marie-Antoinette.
La Reine se réveillail à huit
heures. Une femme de aarde~
robe entrait et déposait une
corbeille couverte, appelée le
prêt du jour, et contenant
des chemises, des mouchoirs,
des frottoirs. Pendant qu'elle
faisait le service, la première
femme remettait à la Reine,
qui s'éveillait, un livre contenant un échantillon des douze
grands habits, des douze robes riches sur paniers, des
douze petites robes de fantaisie pour l'hiver ou l'été. La
Reine piquait avec une épingle
le grand habit de la messe, la
robe &lt;1.éshabillée de r aprèsmidi, là robe parée du jeu ou
du souper des petits appartements. Les Archives nationales
possèdent un curieux volume
Cl:ch! Bra110 el

L\

LAITlliRE DE TRL\NO:\,

TJblea11 de ~!AURICE LELO rR .

r". _

1. IRltl"e aulogrophe de .lfane.111/oinelte , communif1m·e par ,1.
Boulro11.

qui porte ur un de ses plats de parchemin
vert : Madame la comtesse d'Ossu11.
Garde-1·obe des alom·s de la Reine. Gazette povr l'année i 782. Ce sont, collés
à des pains à cacheter rouges ur le papier blanc, les échantillons des robes portées par la Reine de 1782 à 1784. C'est
comme une palette de ton clairs, jeune et
gais, dont la clarté, 1a jeunesse, la gaieté
ressortent davantage encore quand on les
compare aux nuances feuille morte et carmélite, aux couleurs presque jansénistes des
toilettes de Madame Élisabeth, que nou
montre un antre registre. Reliques coquettes,
et comme parlantes à l'œil, où un peintre
trouverait de quoi reconstruire la toilette de
la Beine à tel jour, presque à telle heure de
sa vie! II n'aurait qu'à parcourir les divisions
du livre : Robes sw· le g1'and panie1·, 1·obes
su1· le petit paniel', robes tu1·ques, létiitefi,
1·obes anglaises, el grnnds habits de taflelas; grandes provinces du royaume que se
partageaient madame Bertin , garnissant les
grands habits de Pàques1 madame Lenormand , relevant de broderies de jasmins d'Es•
pagne les robes turqu"s couleur boue de Paris, et la Lévêque, el la Romand, et la Barbier, et la Pompée, travaillant et chiffonnant,
dans 1~ bleu, le blanc, le rose, le gris-perle
semé parfois de lentilles d'or, les habits de
Versailles et les habits de Marly qu'on apportait chaque matin à la Reine dans de grands
taffetas.
La l\eine prenait un lmin presque tous les
jours. Un sabot était roulê dans sa chambre.
La Reine, dépouillée du corset à crevés de
rubans, des manches de dentelle, du grand
fichu, avec lesquels elle couchait, Hait enveloppée: d'une grande chemise de flanelle anglaise. l'nc tasse de chocolat ou de café taisait son déjeuner, qu'elle prenait dans son 1il
lorsqu ·elle ne se baignaiL pas. A. sa sortie du
bain, ses femmes lui apportaient des pantoufles de ha-;in garnies de dentelles et plaçaient sur ses épaules un manteau de lit en
taffetas blanc. La Reine, recouchre, prenait
un livre ou quelque ouvrage de femme.
C'était ]!heure où, la Reine couchée ou levée,
les petites entrées avaient audience auprès
d'elle, et de droit entraient le premier médecin de la Reine, son premier chirurgien, son
médecin ordinaire, son lecteur, son sccr«:·taire de cabinet, les quatre premiers valets
de chambre du Roi, leurs survivanciers, le
premiers médecins et premiers chirur~iens
du Roi.
A midi la toilette de présentation avait lieu.
La toilette, ce meuble et ce triomphe de la
femme du dix-huitième siècle, était tirée au
milieu de la chambre. La dame d'honneur
présentait le peignoir à la Reine ; deux femmes
en grand habit remplaçaient les deux femmes
qui avaient servi la nuit. Alor commençaient,
avec la coiffure, les grandes entrées. Des
pliants éLaient avancés en cercle autour de la
Loilelle de la Reine pour la surintendante, les
dames d'honneur et d'atours, la gouvernante
des enfants de France. Entraient les frères du
Hoi, les princes du ang, les capitaine de~

gardes, toutes les grandes charges de la couronne de France. Ils faisaient leur cour à b
Reine, qui saluait de la tête. Pour les princes du sang seuls, la Reine indiquait le mouvement de se lever, en s'appuyant des mains
:1 la toilette. Puis Yenait l'habillement de
corps. La dame d'honneur passait la cbemi,e, versait l'eau pour le lavement des
mains; la dame d'atours passait le jupon de
la robe, posait le fichu, nouait le collier.
Habillée, la l'l eine se plaçait au milieu de
sa chambre, et, environnée de ses dames
d'honneur et d'atours, de ses dames du palais,
&lt;lu chevalier d'honneur, du premier écuyer,
de son clergé, des princesses de la ramille
royale, qui arrivaient suivies de toute leur
maison, elle passait dans la galerie el se rendait à la messe, après a,•oir signé les contrats
présentés par le secrétaire des commandements, et agréé les présentations des colonels
pour prendre congé.
La Reine entendait la messe avec le Roi
dans la tribune, en face du maitre-autel et
de la musique.
La Reine, rentrée de la messe, devait dîner
tous les jours seule avec le Roi en public ;
mais ce repas public n'avait lieu que le dimanche.
Le maitre d'hôtel de la Reine, armé d'un
grand bâton de six pieds orné de fleurs de lis
d'or et surmonté de fleurs de lis en couronne,
annonçait à la Heine qu'elle était servie, lui
remettait le menu du dîner, et, tout le temps
du diner, se tenant derrière elle, ordonnait de
servir ou de desservir.
Après le diner, la Reine rentrait dans son
appartement, et, son panier et son bas de
rohe ôtés, s'appartenait seulement alors, autant du moins que le lui permettait Ja présence en grand habit de ses femmes, dont le
droit était d'ètre toujours présentes et d'accompagner partout la Reine.
La Reine espérait se au ver de tant d'ennuis à Trianon. Elle voulait fuir là celle toilette, la cour des matins, el le diner public,
et les jeux de représentation si ennuyeux du
mercredi et du dimanche, et les mardi des
ambassadeurs et des étrangers, el les présentations et les révérence , les grands couverts
et les grandes loges, et le souper dans les
ca.binets le mardi et le jeudi avec les ennuyeux.
el les prudes, et le souper de tous les jours
en famille chez Monsieur 1 •
La l\eine pensait qu'à Trianon elle pourrait manger avec d'autres personnes que la
famille royale, unique société de table à
laquelle toute Reine de France avait été condamnée ju qu'alors i qu'elle J aurait, comme
une particulière, ses amis à diner sans meure
tout Yersailles en rumeur. Elle songeait à se
faire habiller là dans sa chambre par mademoiselle Bertin, sans être condamnée à se
réfugier dans un cabinet par le refus de ses
femmes de laisser entrer mademoiselle Berlin
dan leurs charges. Son mari au bras, sans
1. Jléla11ges militafrc8, fillérafres, ~e11lime11taires. par le prin~e de Ligne, vol. XXIX.
2. JUmoire. sur la rie prit-ée de Marie-Aritoi,irtte, par 'lmc Cam1&gt;40, ll!:!ti. Eclaircissemenl5 historiques.

autre suite qu'un laquais, elle
parcourrait ses États; et même,
à table, s'il lui prenait fantai ie, elle jetterait au Roi
des houlettes de mie de pain
sans scandaliser Je service.
Voilà les espoÏt's et les ambitions de celte princesse, éle,·ée
et nourrie dans les traditions
patriarcales du gouvernement
de Lorraine, et qui contait
a,·cc un si doux attendrissement la naïve levée d'impôts
de ses anciens ducs, agitant
leur chapeau en l'air à la messe
après le prône, et quêtant la
somme dont ils avaient besoin.
es désirs et ses idées confirmés par l'abbé de Vermond,
la Reine était comaincue que
la grande popularité des princes de la maison d'Autriche
venait du peu d'exigence d'étiquette de la cour de Vienne.
D"ailleurs, quel besoin de
conseils, de raisonnements,
de souvenirs d'enfance, pour
faire déte ter à la jeune princesse une telle tyrannie? Ou elle
patience eût résisté à~ des
tourment quotidiens, pareils
à celui-ci: la femme de chambre, un jour d'hiver, prête à
passer la chemise à la Reine,
est obligée de la remettre à la
dame d'honneur qui entre et
ôte ses gants ; la dame d'honneur est obligée de la remettre
à la duchesse d'Orléans qui a
gratté à la porte; la ducbesse
d'Orléans e L obligée de la
remettre à la comtesse de Pro1·ence qui vient d'entrer, pendant que la Reine, transie, tenant ses bras croisés ur a
poitrine nue. laissa échapper :
C'est odieu:c! quelle import1tnite ~!
Dans ses courses, dans ses
promenades à Trianon, Marie.Antoinette a pre que toujours
à ses côtés la même compagne,
une amie de ses goûts, qni
préférait à Versailles les bois
de son beau-père, le duc de
Penthièvre, et que la Reine
avait eu grand'peine à accoutumer à l'air de la cour : madame de Lamballe 3 •
La Reine, comme toutes
les femmes, se défendait mal
contre ses yeux. La figure el
la tournure n'étaient pas sans
la toucher, et les portraits qui
nous sont restés de madame
de Lamballe disenlla première
raison de sa faveur. La plus
J. Chronique Recrèle , par l'abh&lt;l

&amp;eau,leau.

Cliché Brnn et C"
foYLLE A TRIA:-.ON.

T.zt/e.111 de

.,. 365 ..,.

lllA ORICE

L t,: LOJR

�msTOR..1.JC

_____________________________________.

était un lien enlre madame de Lamballe et une juridiction el un pomoir i étendu sur
)forie-A.ntoinetle. La .ouveraine et la prin- tout rintérieur de la l\eine, que c'était sur la
cesse allaient l'une à l'autre par mille ren- demande de Marie Leczinska que la surinconlri's de sentiments au fond d'elles-même , lendance a\'ail élé upprimPe. Louis XVl
~l elles étaient prédestinée- à une de ces rares résista lonntemp au Yœu de la Reine, apel grande~ amitiés que la Providence unit puyant sa maurni e volonté ur l'opposition
et les plan d'économie de Turgot. La Reine,
do.1ns la mort.
L'intimité de )larie-.lnloioelle a,·ec madame emportée ct•lte fois par son amiûé, mil dan
&lt;le Lamballe. commencée ous le feu roi, se la pour uite du con-entement du Roi une
faisait plus é•roile alors que madame de persistancc1daquelle le Roi finit par se rendre.
Cossé brisait, par une Lrutalilé m:iJheureu e, Celle nomination dont Pile fait un secret
le' dernier lien. de l'attachement de la mêruc à l'impératrice-Reine, elle l'annonce
Heine. L'archiduc ~laximilicn, frère de )larie- d'avance au comle de Rosenberg dans cette
Antoinette, était \'enn à Pari·. li attendait la phrase ot1 rn réjouit sa tendre amitié : ,1 Ju,bite des prince· du sang. La f\Pioe a1·ait ge; de mon bonheur: je remlrni mon amie
&lt;lt!m:indé un bal à madame de Cos~é. Le jour 111time heureuse et j'en jouirai encore plus
du bal arriré, les princes n'avaient pa~ encore qrL'elle. 1&gt; li y eut presque un oulèvement à
foil la visite. La Reine, eoeaaée Jan le pré- là cour. füdame de Cossé quittait sa charcre
tention de son frère, écrivait à madame de de dame d'atour . La ducbes5e de :\oaillcs,
Cossé . 11 , i les princes viennent lt votre devenue la maréchale de Mouchy, si mal di!-bal, ni moi ni mo11 {,·ère ne 11:iu~ y tro11ve- posée déjl\ contre la Reine. abandonnait sa
ro,1s. i 1•011s roule:. 11011,~ ai•oir, dép,.ie::.- charge do dame d'honneur, bles.ée d'un
pournir qui lui retirait la nomination aux
{es. » ~tadame de Cossé, emLarrassée, hésitait, puis sacrifiait la Reine : elle emoyail l::i l'mplois, la reception des prestations de serment, la liste de: présentations, l'emoi des
lettre aux prince 1 •
La ficille se donnait alors enfü:remenl :1 im·itations au nom de la Reine pour les ,oyages
madame de Lamballe. Iille voulait non point de )larly, de Cboi~y, de Fontainebleau, pour
payer sou amitié, mai ... -e l'auacher par une le- bal , les soupers cl les chas es. Cette nocharge à la cour, qui la retint auprè d'elle mination lui enlevait encore le profits de sa
et la défendit contre la tentation de retourner charge, profüs qui lui avaient donné le moauprès du duc de Penlhiène. Me uranl la bilier de la chambre de la Tleine à la mort de
llarie Leczin ka. Le prote talions cclalaient
charge au cœur .de la prince · e encore plu
qu'à son rang, la fieine songea à rétablir en de toutes parts. Cn moment, la princesse de
sa rarnur la urintendance, tombée en dé ué- Cbima ·, nommée dame d'honneur, cl la martude à Ja cour depuis la mort de m:idemoi- quise de \failly, se refu aient à prêter .erselle de Clermont, la surintendance de la ment, ne voulant point dépendre de madame
Mai on de la Reine, cette grande autorité, la de Lamballe 1 •
De Ver. ailles, le colères allaient à Pari .
Elles gagnaient l'opinion publique, qui, devant ce rétablis ement par la Reine d'une
charne de la monarchie, cmblait amir oublié
déjà les dépenses de la du Barr! el commençait à parler des dilapidations de Marie-A.ntoinellc.
liéla, ! se goût comme .es amitiés, ses
plaisirs, on sexe même et ~on âge, tout de_vait
être tourné contre celle Reille dont le prmcc
de Li!!11e a dit : « .le nt: lui ai jamais vu une
journée parfaitement heureuse. "
La femme française 'étail forée en ces
années à une folie de coiffure sans e, emple,
tt i générale qu'une déchration, donnée le
1 aoilt 1777, agrégeait six cents coilTeurs
de femmes à la communauté des maître
barbier -perruquier,·. La tète de élégantel:.
était une mappemonde, une prairie, un combat na\'al. Elles allaient d'imagination en
ima!rinations el d'e1trava 0 ances en e. lrava0
~ance
, du po1·c-épic au berceau c1· amour,
du pouf it la J)1tce au CQ$']lle anglais, du chien
couchmit à la Cii-cassiemie, des baigneusrs
a la frîz,olilé au bonnet a la Candeur·, de la
PAR r OU PF.TIT Ttl.l.\NON : LA :\L\ISON DE LA REINE,
queue en flambeau d'amour à la conze 1/'abo11danrr. Et que de créations de couleur
pour
les énormes chouI de rubans, ju qu'à
beau climat. Sa bicnraisance encore, cette direction du conseil de la Reine. la nominabienfai ance infatigable des Penthièvre, qui tion et le jugement de· po.se . eurs de charge_, la nuance de soupirs étouflës et de plainte.
ne rebula jamais les malheureux, el jusqu"/1 la destitution et l'interdiction des seniteur ·, amères ! La Reine se jette dans celle mode.
ce parler italien dan lequel avaient été éle~ - Wmoire• dt: ln flëpublique '1es uttre• .
1. Poi-ltfeuille d'un talon r1Juge.
,re l'imagination et la voh: de la Reine, tout ~- Col'l'txpo11dnP1rl' strrnt (par \l ~tra). rnl. Il.
1. Co tu1J1t•s françai~ pourle~ coiffeur,, li70-liiï.

grande beauté de madame de Lamballe
était la sérénité de la physionomie. L'éclair
même de se yeux était tranquille. Mal«ré
les secou se et la fihre d'une maladie
nerveu, c. il n'y avait pas un pli, p:i un
nuage sur on Leau rront, battu de ce · Jongs
cbcrnux blonds qni boucleront encore autour
de la pique de '-eptemhre. It:iJicone, madame
de LamLalle avait le !rl'âces du Nord, el elle
n'était jamais plu, belle qu'en traineau, sous
la martre et l'hermine, le teint fouetté par
un vent de neige, ou uien encore lorsque, dans
l'ombre d'un grand chapeau &lt;le paille, dans
un nuage &lt;le linon, elle passait comme un de
ce rèves dont le peintre annlais Liwrcnce
promène la roLe hlanche sur les ,·crdures
mouill~es.
L'àme de madame de Lamballe avait la
:érl'nité de son visage. Elle était tendre, pleine
de caresse , toujour égale, toujours prêle
aux sacrifices, dévouée dans les moindres
choses, d1bintére. sée par-dessus tout. Ne
demandant rien pour elle, m:idame de Lamhalle se prirnit mème du plai ir d'obtenir
p'lur le autre ·, ne voulant poinL faire de son
attachement le motif ni l'excu ·e d'une seule
importunité. Oublianl son lilrc de princesse,
elle n'oubliait jamai le rang de la fieine. Bru
d'un prince dérnt, elle était pieuse. Son ei;prit
avait les vertus de son caractère, la Lolt!rance,
la ~implicilé, l'amabilité, l'enjouement tranquille. :oie ,·oyant pas le mal el n'y voulant
pa croire, madame de Lamballe faisait à on
image les choses el le monde, et, chas. ant
Loule ùlaioe pensée al'ec la charité de es
illu ions, sa causerie gardait et berçait la
l\eine comme dans la pai1 el la douceur d'un

1

.., 366 ....

L'E

PE11T T'R,UNON -

~

A.ussitol le. caricatures el les diatribes de de son é,·entail; plus d'ennui ·. plus de cou- gré l'ingratitude des chose , le silence de
passer par-de u::; toutes le tètes, el de frap- ronne ni de grands babil· : la Reine n'était l"écho, l'oubli de la nature, tout parle commt!
per sur la jolie coiffure aux mrches rele,·écs i,lus la Reine il Trianon; 11 peine y faisait-elle une sc~ne vide, et rappelle le beaux JOur,
et tortillée en riueue de paon, dan~ laquelle
elle s'e t montrée anx Pari-iens. La satire,
qui permet tant de ridicule à la mode, e~t
impitoyable pour le quesaco q11c la Reine
montre aux course de che'l'anx, pour les
bonnets allégoriques que lui fait Beanlard,
pour la coiffure de son lever, courant Paris
sous le nom de l,et•e,· dr ln Reinr. Les plai_anteriesdeCarlin,commandée par Louis X\l,
contre les panaches de la Reine, le dur renrni
de ·on portrait par Marie-Thérèse, le· attaque · un peu hrutale de cet empereur du
l}anube, son rrère Joseph, contre son rouge
ot ses plumes, n'étaient pa. jugés une expialion suffisante de son dé ir et de on ~énie
de plaire. Quand la mod .. prenait la li.rée de
celte reine Llonde, et baptisait ses mille
fanfioles couleur chei•e11.r tle la Jieine, celle
flatterie était impütée à crime à Marie-Aotoinelle. Et c'était encore nn autre de ses
crime , L'importance de mademoiselle Bertin,
de celle marchande de mode c1ue la Heine
n'a\'ait fait que recevoir de mains de la duchesse d'Orléans, el former à l'école de son
Cllcb4 :--eor.lolo frtres .
goût.
PAL\IS DU PETIT TRLVO:-' : LA CIIAMIIRE A (; Ol:CIIER DE 1\lAR!E-.\~TOJ:\'ETTE.
L'hiver, aprl•s des Mjeuners intimes oi1
elle rassemble à sa table les jeunes femmes
de la cour, la Reine entraine la jeune. se der- la maitresse de maison. C\:1ait la ,·ie de clt.l.- de Marie-Anloioelte; où le pas du curieu\
rière on lraineau, el prend plai ir à Yoir rn- teau a\'ec son lrain facile, et toute l'ai~ance hé:.ite et tremble, marchant peul-être dan le
ler ur la glace mille traineaux qui la suivent. de Cl\ usages. L'entrée de ~farie-Antoinellc pas de la Reine.
Le rêve de la Reine e l accompli. Le TriaLes ronr e en traineau font encore mur- dans un alon ne faisait quitter au. dame· ni
non
de Marie-.\ntoinetle est fini. li a eu on
le
piano-rorte
ni
le
métier
à
tapi
·.crie,
aux
murrr la censure ....
homme ni la plrtie de billard ni la partie de inaugu ration et .on apolhéo e, lors de l'illutrictrac. Le fioi Yenail à Trianon seul, à pied, mination et de l'incendie féerique ùe . es
saru capitaine des gardes. Les inütés de la bosquet , en l'honneur de l'empereur Joseph.
~larl~- a,·ait été ju~«1u'alor le palais d'été l\eine arrivaient à deux heures pour diuer. Dan · la verdure, voilà le petit palai blanc.
de la cour de France. Mai Marly, c'était \'er- et s'en relournaient coucher à \'ersailles à Pou scz un bouton de porte ciselé, c'e Ldcsaille enco re. La royauté ) demeurait en re- minuit 1 • C'étail. tout re lemps, des occupa- \'ant vous une ·calier de pierre à grand repos.
pré ·entation. Ju qu'à la moilié du rè!me de tions et de· dil'ertis ements ch:impêtres. La Dans les entrelacs de la rampe marrnilique el
Loui XV, les dames y avaient porté« l'habit Heine, en robe de percale blancbe, en fichu dorét&gt;, do.1ns les cartouches à lèles de coq,
de cour de Marly ». Les diamants, les plu- de «azc, en 1·hapcao de paille. courait lf's s'enlacent le · initiale M. A., el le- caducées
me. , le rouge, les étofîes brodée el lamées jardin!-, allait de sa ferme à sa laiterie, mèn:iiL se marient aux lyre , à ces lyres, le$ armes
d'onetaientd'uniforme. L'omhredeLoui XIV, son monde boire son lait el manger ses œuf · parlantes du palai , qui se retrou\"ent ju que
sa g;andeur et son ennui, emplissaient encore frai., entrainait le floi, du bo,tptet où il sar le feux de cbernmêe. Aux murs ou de
les pavillons et les jardins. Les l,àtiment y ILaiL, à un goùlt'r sur l'herbe, tantof re":ir- l'e.calier, il n'e t rien que J •· foston de
avaient l'ordre el la hiérarchie d'un Olympe; dail traire 1· ,athe:-, tantùl pèchait dan le feuilles de chène rouillée dans la pierre. Eu
la nature même y parai sait olcnnelle; la lac, ou bien. a . ise sur le gazon, se rcpo ait !ace l'escalier menace une Lèlc de Médu ·c,
promenade y 11tait royale, et s'abritait d'un de la broderie el da filet en épuisant une qui n'empèchera r,a · la calomnie de mon1er.
dai d'or. Rien de celle étiquette des jour- quenouille de üllageoise 1 • Cc jeux rai.aient Aprè· une antichambre, Yient la _ai le à mannée:;, du co tume, de l'architecture, du pay- le bonheur de Maric-.\ntoinelte. Que d'en- ger, où le parquet rejoinlmonlreencore la cousage, ne plai ail à Marie-Antoinette. Le jeu cb.antemcnl pour elle, que d'tllu ion dans ce pure où montait, pour le orgie· de Loui X.V,
c1u'elle aimait moins, le gro jeu de Marly, rôle de bergère et &lt;l,ms ce badinage de la vie la merreilleu e table de Loriot a\'et; ses quatre
dont le Roi "rondait les excès, Ja dégoûtait Jes champ:! Le joli royaume de celle fieine ~ervaoLes ', el là commencent les ornemculs
encore de ces ,·oyages. Trianon devenait la qui pleurait à Nina, el ne rnulait autour sur les boi eries exécutée par ordre de füriemai on de campagne de Marie-Antoinette, a d'elle • que ùes fleur , des pa)sages el iles Antoinelle: ce ne sont, aux panneaux de bois
rclraite et .e amours.
Walleau 11 3 ! Quelle aimaLle patrie de .on sculpté, que carquois en èroix au-des.ous des
Là, quelle autre vie! quel amusement an
âme el de es goùLs, Trianon! ce Trianon uù couronnes de ro~es el dt.'s guirlande de Ucurs.
faste el ans contrainte! QuelJc succes ·ion de son ombre erre encore aujourd'hui; où, mal- Le petit ~alon, près la .alle à man°er, montre
jour, quels moi trop courts, dérobé à la
i. JJ,lmoirtadr .\[me C/1111pn1i, vol. J. -Mémo1rtt
toul'll se mscmblaienl à un Mjeuner qui lcnail
ro1auté, donné· à la familiarité el aux joi~ du bamu de Bl's,•1wal, vol. li. - )lcrcv-Argenrcau lieu de ilioer; diJTérents jeux, w1c convel'!llllion
en ces h?rmes la , ie prefque Lourgèoise de la
•m1éral!', un peu de promcuade I cmplissaill!II une
particulières! Quels plai~irs à cent lieues de peint
reine à TriaGon cn mai 1179 : « ... La Heine &lt;'ompartie ,le J'apr2i-midi et conduisaient au lem!IJ 1111
Yer ailles! Plu de cour, qu'une petite cour meoça par ,. prendre h! lait d'ânesse et y obserYa le là soirc.e el du .oupër, qui anil touJours lieu de
le 1ilus strict; . li. ne s•,. prumt!oait qu"aux
bonne heu ri.'. •
1
d'ami·, que ,a rne basse n'araiL point besoin régime
heur,•s du jour les plus propres à' faire de l"exercice
2. Jfl111011·er de IJme Ca111pa11.
11
de reconnaitre a,ec le lor noo caché au milieu el ell,• était retire~ r1&gt;.gnlièrcmeot il onze heure du
3. .'llémoires erreta ~, u11iversel1 dn mnlf1t11r8
d1c1 E,nault eL R~pill~-. - Coin11rt-s tl,• l;.89 à I ïïll.
- Currr pnnda11a ,;eaèlr. ,ol . 1.

soir. \)uoiqu'il n'
de 14

cour. le

eût · pa. d"êtiquetle dans la knue

dilférenls 1em11S d1· la joumfc s'y

arrangeaient a,ec l'!Jrdre ,nm cnahle: tou~ le alrn-

el 1ft la mort de Ill Rt"i11e de Fra11ce, par Lafo11I
d'Aœ,onne.
\ . .'Jh11oire1 rie la Tltp1tbli911e de~ letlres, vol. I\'.

�111ST0"/{1.Jl

________________________________________J

en relief sur tous ses côtés tous les acces oires
et tous les instruments des joies des Vendanges et de la Comédie : des guirlandes de
raisin laissent descendre les corbeilles et les
panier de fruits, les masques el les tambours
de basque, les castagnettes el les pipeaux,
et les guitares; el sous les barbes de marbre
des houes de la chPminée, les grappes de
rai-in se nouent encore. Dans le grand salon,
le lustre pend d·une rose de fleurs. Aux quatre
coins de la corniche volent de jeux d' Amours.
Chaque panneau, surmonté des attributs des
.Arts et des Lettres, prend sa nai sance dans
une tige de lis trois fois lleurie, enguirlandée
Je lauriers, et portant en cimie1· une couronne de roses en pleine llcur. Dans le petit
cabinet qui précède la chambre de la Reine,
les plus fines arabesques courent sur la boiserie : ce sont, en ces p1ramides impo sibles
et charmantes de l'art antique, des Amours
portant de corne d'abondance de Jleurs. des
trépieds fumants, des colombes, des arcs et
des flèches croisés qui pendent à des rubans.
Les bouquets de pavots mêlés à mille fleurettes se jouent tout autour de la chambre à
coucher. Le lit disparaît sous les dentelles de
soie blanche. Le meuble est de poull de soie
bleu, uniquement rembourré de duvet d'eider.
Des écharpes frangées de perles el de soie
de Grenade nouent les rideaux 1 • Et n'était-ce
pas la pendule qui sonnait les heures dans la
chambre de Yarie-AntoineLte, cette pendule
oubliée aujourd'hui dans la pièce à côté, dont
le cadran est porté par les deux aigles d' Aulriche, et sur le socle treillagé de laquelle se
détachent eu médaillon la boulelle d'Estelle
et le chapeau de Némorin?
Du palais, des escaliers Pn terras e de cendent aux jardins. Au bas de la plus riche
façade, décorée de quatre colonnes corinthiennes, commence le jardin français, planté
dè 1750 pour accompagner le jardin à lïtalienne, et que deux grilles garnies de grands
rideaux de toile séparent du grand Trianon.
De ce côté, partout des fleurs s'alignent dans
leurs pots blancs et bleus aux anses figurant
des têtes. Sur l'une des façades du salon
s'ouvre un décor printanier el galant, le
décor des personnages et des comédies de
Lancret. Ce sont de ces architectures à jour
que le dix-huitième siècle mariait si joliment

à la verdure, dè ces barrières à travers lesquelles passent le ciel el les fleurs, les zéphyr
et les regards : c'est la salle d~ fraîcheurs,
et ses deux portiques de treillages, et ses
trente-six arca~a:btitant chacune un oranger,
et leurs pilastres dont chacun est surmonté
de la têle en boule d'un tilleul ' ·
,Iais de l'autre côté, à la droi le du palais,
vous entrez au premier pas dans la création
de la Reine, dan le jardin anglais. « Le jet
d'eau joue pour les étrangers, le ruisseau
coule ici pour nous, 1&gt; pourrait dire la Reine
eommc la Julie de Rousseau. lei se retrouve
le caprii-e, et presque Je naturel de la nature.
Les eaux bouillonnent, serpentent, cour&lt;'nt;
les arbustes scmhlt'nl semés au gré du vent.
lluit cents espèces d'arbres, cl &lt;les arbres lrs
plus rares, le mélèze pleureur, le pin &lt;l'encens, l'yeuse de Virginie, le chène rou~e
d'Amérique, l'acacia rose, lt• févier et le
sophora de la Chine, marient leur ombre et
mèleol toutes les nuances de la Ceuille,.du
Yerl au pourpre noir et au rouge cerLe 3 • Ll'S
fleur sont au ha·ard. Le terrain monte et
descend à sa volonté. Des cavcrnr , des fondrières, lie, ravins, cachent à tout moment
l'art et l'homme. Le allées tournent et se
brLent, et prennrnt le plus long pour n'avoir
pas l'air trop r1tban. De pierres ont fait des
rochers, de butte simulent des montagnes,
el le gazon joue la prairie•.
Sur la colline, au milieu d'un buisson de
roses, de jasmins el de m1 rtes, 'élève un
belvédère d'où la Reine embrasse tout son
domaine. Ce pavillon octogone, qui a quatre
portes et quatre fenêtres, répète huit fois en
figures sur ses pans, en attributs au-dessus
de ses portes, l'allégorie des quatre saisons,
sculptée du plus fin et du plus habile ciseau
du siècle. Huit sphinx à tèll' de femme s'accroupis eot sur les marche . Au dedans, c'e L
un pavage de marbre Liane sur lequel e
brouillent et e traver eot les ellipse:. des
marbres roses et bleus. Aux murs de stuc,
et même sur les panneaux &lt;lu bas des portes,
des arabesque courent. Un pinceau léger,
volant, enchanté, semble avoir éclaboussé
de caprices el de lumière ces murs de porcelaine. Le peintre a repris le poème des
boi erie du palais; il l'a animé ide oleil cl
peuplé d'animaux: et cc ,ont encore carquoi ,

1. l'elile. afficl1es, nivôse an V.
•.?. Le Cicérone de Ver ailles, Jacob, 1806.
::i. Lellrru d'E ... éoi tle B.. on (lllle Roudon ),
Troyes, 1791.
\ .. Coup d'œil sur Bel-Œil. A /Je.l-Œil, de l'i111pri1mme du l'. Charles de L. (I&lt;' pr. Charles de Liincl.
ti. Fi-agme11ls sur Pa1·is, par Meyer, traduits par
l1.• ![timlral Dumouriez. flambourg. 179R, yoJ. Il.

O. Voyez dons ln De.1criptim1 gh1érale a pm·ticulièrc de la Fttmce (par tic l.a Borde ), 1i81-1i88,
les vues du Pctil-Trianon gravi•e par le chcnlier de
Le pinnssc.
7. Catalogue des meubles el elTels précieu1 d~ La
ci-d,,nnt Li-le ci.vile.
8. Frngnu11la sur Pa,.is, pnr llrycr, vol. Il.
9. Le Cil'fro11e de rersa1/l;,, .

flèches, guirlande" de ro e blanche , bouquets dénoués et pluies de fleurs, chalumeaux
et trompettes, et camées bleus, et cages ouvertes pendues à des rabans, traversés de
petits singes et d'écureuils qui grattent uu
vase de cristal où jouent des poissons. Au
milieu du pavillon, une table, d'où pendent
trois anneaux, pose sur trois pieds de bronze
doré; c'est la table où la Reine déjeune: le
belvédère est sa aile à manger du matin ·.
De là Marie-Antoinette domine le rocher,
et a grolle &lt;1 parfaite et bien placée ~. el la
chute d'eau, el le pont tremblant, jeté sur le
petit torrent, et l'eau, et le lac, el sous l'ombre des arbustes les deux ports d'embarquement, et la galère fieurdelisée, et la rivière.
\'oici l'ile et le temple de l'Amour, rotonde
exposée à tous les vents où le Cupidon de
Bouchardon e ~aye de se tailler un arc dans
la massue il'1Jercule 6 • Voici le ruis·eau et
ses p~ssêrelles, dont chacune a une vanne et
forme écluse. DerrÎ're ce demi-cercle de
treillage, sous cc palanquin chinoi , tourne
le jeu de bagues, avec huit sièges formés de
chimères et d'autruches ·. Voici, au bord de
la rivière, les Bocages partagés en petits
champs el cultivés comme des pièces de
terre; et voici enlia le fond du jardin, le fond
du tableau, le fond du théàtre: c'est le paradis de Berquin, c'est l'Arcadie de liarir. Antoinette, le llameau ! le hameau où
elle faisait déguiser le Roi en meunier, el
Monsieur en maitre d'école •. Voici ltls mai. onnetles, errée· comme une famille, dont
chacune a un jardinet pour prêter à la. plaisanterie de faire de chacune de dames de
Trianon une paysanne, ayant de occupation
de paysanne 9 • La laiterie de marbre blanc est
au bord de l'eau. A côté se rellèle dan
l'étang la Tour de Marlborough, qu'une
chanson a baptisée, la chanson chantée par
la nourrice du Dauphin, madame Poitrine.
La mai on de la Reine est la plus belle chaumière du lieu : elle a des Vil e garni de
lleurs, des treilles el des berceaux. Rien ne
manque au joli village d'opéra-comique: ni
la maison du Bailli, ni le moulin avec sa
roue, et même elle tourne! ni le petit lavoir,
ni l~s toits de chaume, ni les balcons ru tique , ni les petits carreaux de plomb, ni
le petites échelles qui montent au llanc des
maisonnettes, ni les petits hangar à serrer
la récolte .... La Reine et Hubert Robert ont
pensé à tout, et même à peindre des fissure
dans les pierres, des déchirures de plàtre,
des saillies de poutres el de briques dans 11 s
mur , comme si le temps ne ruinait pas as ez
vite le jeux d"une Reine!
EDMOND ET jOLES DE

Napoléon el la Reine Hortense

L'élégante collection du MiMOIJU!S 01&lt; LA Fl!MMe
publiée •ous la direction de M. F. Castanié, vi&lt;nt d~
•••nridûr d' un nouveau volume : Napolion ,1 la ~•in,
1fortenu 1• d'aprù Ir. Journal de Mlle Cochel&lt;t, l&lt;ctTicc
de la Reine..
Mme Marc&lt;lle Tinayn a coMacré à cc très curieux
&lt;t tris lntttusant ouvrage. unr. préface qul en ut à la
fois l'étude. la phu lucide et le résumé le plus précis.
Nous ne. doirtons pas qu'on n• nous sache gré de reproduire cc jugement porté SUT la Reine Horlcnsr. et sUT
sa fid&lt;le confidente par unr. dt. nos plus

et lllle Cochelet ne la quitta plu~, dans le
revers comme dans la prospérité. )fll~ Cochelet était aimable et piquante, elle avait la
bonne humeur qui vient d'une âme bien
éqailil.irée et d'une santé robuste.
Un portrait la représente, dans sa jeunesse
épanouie, les joues et la gorge pleines, les
yeux gai., le front couronné de boucles; c•e.~t

ûninc.ntc.s contt.mponinu..

La reine Hortense n'a pas laissé
de mémoires. Beaucoup de gens
ne la connaissent que par sa mère.
Impératrice, par son tils, Empereur, el par une romance de
style « troubadour •&gt;, qui fut, un
instant, le chant national de la
France du second E111pirr.
Les visiteurs de la fülmai on
éroqucnl à peine ce fantôme délicat, cette créole aux yeux l,Jeus,
si frêle qu'elle était fatiguée par le
seul poids de ses cheveux blond •.
Elle apparaît un peu effacée dans
le double ra)Onnemcnl du couple
impérial. Cependant, la fille de Joséphine eut un rôle considérable et
une grande in0uence. Napoléon
l'aimait et l'écoulait volontiers.
Aux sombres jours, quand la fortune trahit César,quand fléchirent
les amitiés et les fidélités, elle
monlra une rare noblesse d'àme
et une fermeté de caractère presque virile.
Pour comprendre el pour aimer
la reine Horten e, pour la remettre
à son plan dans l'hisloire, il faut
lire les Souvenirs de Mlle Cochelel.
On dit que les ftmmes sont impitoyables pour les femmes mêmes
qu'elles chérissent, et que l'affection, dans notre sexe, ne va pas
sans une certaine malice, sans une
vision neUe des pPtits défauts ou des
petits ridicules. Pourtant, Mme de

(1783-183;,),
Lectraœ de la Reine Horte11se,

MAOEMOI ELLE COCUELET,

J\1ariêc, en

181~.

au capitaine Parquin.

Pompadour nefut pas calomniée par

GONCOURT.

r

sa camériste derenueson historiographe, et c'est a,·ec enthousiasme, aYec ferveur
que Mlle Cochelet parle de la reine Hortense.
Louise Cochelel avait été élevée à SaintGermain avec Hile de Beauharnais, sous la
luteUe de lime Campan.
Quand Hortense devint reine, elle appela
son amie auprès d'elle en qualité de lectrice,
1. Un élégant volu_me illustré, petit in-8•, prix :
6 rrancs. Jul~ T1ll1nd1er, éditeur.

IV. -

H11TOJUA, -

Fasc.

~2.

bien la « grosse rieuse », comme on disait
par taquinerie amicale.
If. de Bouffiers, qui la vit à Plombières
en f809, a laissé d'elle un autre portrait,
en petits vers aimables et déjà vieillots :
age gaieté, bonne malice,
Naturel_ plus lin qu'arlifice,
Funchtse el prudence à la fois;
Esprit lég~r bien que solide,
entiment que la raison guide :

C'est tout c.. Ja., mieux que cela
Qu'on doit voir ,tan, ce portrait-là ....

Les ~lémoires de Louise Cocbelet comprennent les années lf's plus tragiques de
l'Empire, de 1815 à 1815. c·est un récit
san- prétention et sans arl; le stJle en est
ramilier et parfois incorrect, mais l'ensemble a de la naïveté, de la bonhomie et maintes
pa:,res sont vives et spirituelles. Dès
le premier chapitre, la figure de
la Reine e des ine. On la voit, ce
jour de l'an 1813, se mettre, dès
neuf heures du matin, en grand
habit de cour pour aller présenter
ses vœux à Napoléon et à MarieLouise. Elle rentre, change de costume, court à la Malmaison embrasser sa mère, revient chez elle,
refait une toilette de gala pour le
dîner de !'Empereur. Son coiffeur
valet de chambre, pressé par elle,
démêle ses cheveux cendrés, de
cheveux si longs que les deux petits
princes, apoléon et Louis, s'amusent à passer en Ire le coiffeur et
la Reine, sous le berceau des nattes
déployées. Le coi0eur se désofo. Il
est artiste, comme Vatel. li a l'orgueil de son mé1ier .... c&lt; JI m'est
impossible de faire quelque chose
de bien sur la tête de la Reine.
EIJ,. ne m'en donne pas le Lemp ... .
Qu'est-ce que !'Empereur va penFer de moi? Que je mis un malotru, que je ne sais pas coiffer .... n
Les enfants, ravis, accompagnent
leur mère jusqu'à sa voiture, portant, comme les pages, ses gants,
son châle ou la queue de son manteau. A neuf heures, Hortense est
revenue, elle embrasse ses petits
el se couche, exténuée.
Elle aYail une faible santé el un
entimenl très sérieux du « devoir
professionnel» qui lui faisait accepter, avec ré ignalion, les conées pénibles d'une vie de représentation
perpétuelle. Son goût allait à des
mœurs plus simples, à la demi-retraite dan
quelque maison:ensoleillée; elle souffrait d'habiter des ch.ambres somptueuses po ées au
Nord, et se consolait en esquissant des plans de
la demeure idéale où entreraient à 0ots la lumière et la chaleur. Peu coque(te, elle ne
tenait pas de Joséphine la passion ruineuse
des ajustements. Ses parures les mieux
aimées étaient de petites robes courtes en
crêpe rose. Son amour des arts n'était pas

�1l1ST0~1A
Mlle Cochelet éclate de rire. liais la Reine
affecté. 'frès musicienne, elle n'avait point de
plus vif plaisir que d"adapter à dt's paroles la reprend : Il Ne ri pas. C'est une leçon
ingénues quelque mélodie innocente. Elle que je donne. Le malheur des princes nés
sur le trône, c'e t qu'ils croient que tout leur
composait des albums entiers de romance
qu'elle offrait volontil•rs à ses amis. )lais en est dù. Lor. que l'infortune arrive, ils sont
i814, son hôte et ami, le tzar Alexandre, di- surpris, terriliés, et restent toujours au-desnant à la llalmaison, voulut posséder l'album sous &lt;le leurs destinées. n
original, donné par Hortense à Joséphinc-.
Celle-ci n'osa refuser. La Reine se fàc:ha.
Elle avait reçu, dès sa ,jeunesse, ces rudes
« J'estime beaucoup l'empereur de Russie. leçons du malheur, et jamais reine ne crut
dit-elle tout net; mais c'est cependant l'uu moins que &lt;&lt; tout lui était dù 1&gt;. Dans l'imde nos vainqueurs; el je ne me soucie pas mense désastre de I J \, dans le désastre
qu'il emporte des trophées de ses victoires plus terri lile encore de J815, elle ne fut pas
venant de nous. Mes romances sont mes au-dessous de sa de tinée ....
seules œuvres à moi, etje ne veux pas avoir
l'air d'en faire un hommage particulier. Un
L'Empneur ~n exil, Joséphine morte,
exemplaire gravé, à la bonne heure; mais Louis XVIII sur le trône,la reine de Hollande
l'original devait appartenir à ma mère ... 11 n'est plus que la duchesse de Saint-Leu. Elle
Joséphine n'avait pas de ces fiertés-là.
perd ses appuis, son troue, sa fortune .. ..
Avec une dignité incomparable, elle fait tête
La plus grande et peul-êlre la seule pas- au mauvais sort; elle défend son titre de
sion de la reine llortense, ce fut la maternité. Reine non pour elle, mais à cause de l'Empe!lalheureu~e en ménage, frappée au cœur reur qui le lui donna; elle défend les biens
par la mort de son fils aîné, elle reporta tou- de ses enfants; elle défend la répulation, la
tes ses tendresses, toutes ses sollicitudes sur gloire des amis d'hier, dispersés et ,·aincus.
les deux enfants qui lui restaient. Mlle Co- Elle parle comme. une femme du xv11e siècle
cbelet nous la montre, altentive aux moindres nou.rrie de Plutarque : c, J'ai pu, dit-elle,
délails de leur régime et de leur éduC"ation, dans c~s tristes circonstances, me convaincre
se levant la nuit pour les soigner, très ma- que dans les grands revers le moral des femternelle el au. si très maman. Elle tutoie les mes se laisse moins facilement décourager,
deux petits; elle désire que les personnes de et qu'elles retrouvent dans leur camr, dans
·on entour11ge les appellent simplement Na- la vivacité de leurs impressiq.ns, toute la force
poléon el Louis el non Altesse Royale. Elle nécessaire aux courageuses résolutions. La
veut qu'ils oienl robustes de corps, adroits confirmation de mes crainles me r~ndit tout
de leurs mains, avertis de bonne heure que mon courage au lieu de l'abattre. &gt;&gt;
les grandeurs humaines sont précaires. Pendant l'invasion de i8l4, elle les engage à
Combien son attitude si simple, si francb.e,
participer aux soulfrances publiques ... en re- si digne, fait un contraste singulier avec les
nonçant à leur dessert « tant que les ennemis hauteurs maladroites de la duche se d'Anseraient sur le sol fraoç.ais 1,. Tout est ma- goulème el avec les véhémences de Mme de
tière à enseignement. Quand le roi de Prusse Staël. Rieo de plus amusant que la visite de
et le Tsar vit'noent à la Malmaison, les pau- la c&lt; célèbre authoresse » à Saint-Leu. Elle
vres enfants dt'mandent à leur gouvernante si arrive avec Ume Récamier a encore jeune,
ces rois inconnus pour eux sont des oncles ... fort jolie, telle une jeune première victimée
comme les autres, les rois de la famille. JI par une durgne trop sévère, tant son air
faut leur expliquer que ces rois-là sont des doux et timide contrastait avec l'assurance
ennemis : « Vous ne les appellerez pas (! mon trop masculine de sa compagne . La figure de
oncle », mai Sire )) . Le pdit Louis demeure mulâtre de Mme de Staël, sa toilette origipensif après celte révélation; il songe à l'ad- nale, ses épaules entièrement nues, qui auversité possible et à ce qii'tl ferait pour vivre raient été belles l'une ou l'autre, mais qui
si son oncle, le vrai, le grand, était à jamais s'accordaient si mal entre elle , tout cel endisparu. L'ainé, Napoléon, - qui mourra à semble me parut réaliser bien peu l'idée que
Forli - déclare : « Je me ferais soldat et je je m'étais faite de l'auteur de Co,·inne et de
me battrais si bien qu'on me ferait officier. Delphine. Le premier moment pas~é. je lui
- Et toi, Louis, comment gagnerais-tu ta accordai pourtant de beaux yeux, très exvie? »
pressifs, mais il m'était impossible de placer
Le futur Napoléon lll, qui n'avait pas cinq de l'amour sur un tel visage et pùurtant on
ans, sentait Lien que le sac et le fusil, m'assurait qu'elle en avait souvent inspiré. i1
quelque petits qu'ils fu~sent, étaient au-dessus de ses forces. li répondit : &lt;&lt; Moi je venMme de Staël, lumultueuse à son ordinaire,
drais des ,•ioletles romme le petit garçon qui éblouil les convives. Elle roule entre ses doigts
est à la porte des Tuileries et auquel nous en une petite branchette, - geste machinal néachetons tous les jours. t&gt;
cessaire, paraît-il, à son éloquence, - et elle

déclare qu'elle veut aller à l'ile d'Elbe voir
!'Empereur : c&lt; Pourriuoi donc m'en \'Oulait-il
t.anl? J·étais née pour!• adorer, cet homme-là.
et il m·a repoussée! » Elle interroge les petits princes : &lt;&lt; Aimez-vous votre oncle L.
Est-il vrai qu'il ,,ous faisait répéter souvent
la fabl e qui commence par ces mots : &lt;&lt; La
raison &lt;lu plus fort est toujours la 11·ieille11re .... » Le jeune Napoléon, sans se démonter, dit tout bas: n Cette &lt;lame est bien
questionneuse; est-ce cela qu'on appelle avoir
de l'esprit? i&gt;
Anecdotes, Lableaux de mœurs, caricatures,
scènes tragiques, abondent &lt;lans les mémoires
de Louise Cocbelet.
Là, passe et repasse le tsar Alexandre l•r,
l' Autocrate féministe, qui veut être adoré de
toutes les femmes, même des reines découronnées par ses propres mains, et qui verse
ur leur malheur des larmes enthomia tes;
ce prince Charmant à la poitrine barricadée
de crin et d'étoupe, que Caulaincourt et la
lectrice appellent simplement« l'Ange Jl, qui,
en i 814, fait de la Reine, malgré elle, une
duchesse, el, en 1.815, une proscrite, une
exilée, une pauvre errante; - après être
tombé, lui, le paladin de la Sainte-Alliance,
aux pieds d'une aventurière à la dérive, sorte
de Sibylle mystique qu'il présentait pompeusement à ses Cosaques sur les frontières de
la France envahie.
Ou bien encore, voici à la Malmaison, assis
côte à côte, autour de la table de Joséphine,
bruyamment amusés d'un tour joué à. un
Anglais el des histoires de l'aimable Cochelet,
deux enfants dont les destinées tragiques
prennent là le premier contact : l'un sera
l'empereur Guillaume Ier, l'autre Napoléon Tll.

ROBER.T FRANCliEVILLE
c:lp

Comment on traitait la Peste
dans

li
Jean Fabre prescrivait également, dès que la
peste avait éclaté, d'allumer de grands feux,
suivant l'exemple des anciens: parce que le feu
attire à lui l'humidilé de l'air, et en même
Lemps, le venin pestilentiel que contient cette
humidité; il brùle ce venin, neutralise sa
maliguité, le purifîe, el même, le transforme
en antidote, selon la doctrine des médecins
spagirique· (c'est-à-dire, ceux qui traitaient
les maladies par des sel chimiques).
Cette doctrine spagiri(1ue enseignait que
chaque venin porte en lui-même son antidote. Il suffisait seulement de le réduire en
cendres, par calcination chimique, pour lui
donner un pouvoir bienfaisant sur le mal
qu'il avait fail. Par exemple, la cendre du
crapaud guérissait sa morsure; et si l'on était
mordu par une vipère, il fallait, sans tarder,
la faire cuire à !'étuvée, jusqu'à ce qu'on obtint une poudre noire qui, appliquée sur la
blessure, calmait ausi.itôt l'inllammation. En

Et ce sont aussi les bains de mer où la
pauvre füine, enveloppée d'un hideux vêtement en laine marron, est plongée dans l'eau
selon l'éliquelle, devanl des centaines de curieux; ce sont les rjres d'Hortense devant les
Anglaises en robes à taille longue, - qui
paraissent indécentes! - Ce sont les voyages
en chaise de poste, la fuite à travers Paris,
les pelits ouliers de taffetas risquant de révéler l'incognito de la Reine; c'est le dévouement de La Bédoyère, les angoisses de la maréchale Ney. C'esl le retour de Napoléon après
l'ile d'Elbe, son émotion dans la chambre de
Joséphine morte; ce sont les terribles jours
entre Waterloo el le dernier exil. , ..
Ainsi, la « grosse rieuse &gt;&gt;, par dévotion
pour sa Reine, a fait revivre trois années de
nos gloires et de nos revers les plus éclatant ; elle a ressuscité le monde de l'Empi.re
agonisant, autour d'une mélancolique figure
blonde, souveraine découronnée, qui abrite
ses ms aux. plis de sa robe, et écoule fuir les
abeilles, pendant que refleurissenL les lis.
~lARCELLE

TI AYRE.

• flABIT DES MÉDECrNS ET AUTRES PERSONNES QUl
VISLTE!'IT LES PESTIFÉRES. lL EST UE MAROQUI~
DU LEVANTj LE MASQUE A LES YEUX DE CRIS·
TAL, ET UN LONG NEZ REMPLI DE PARFUMS. •

(Cette légcod.e et cc dessin se voient au frontispice
• d'un Traite de la. P~sle, publié en 172ç,: ) •

prolongeant la,calcination, on obtenait le sel du
venin, beaucoup plus efficace -que la cendre.
Guy de là Brosse, Fabre, Potel, Citois et

bien d'autres, coni;idéraienl le sel des venins
naturels comme le meilleur antidote de la
peste. Le mot venin, chez ces autPurs, semble être souvent pris dans le sens d'animaux
venimeux. Donc, en calcinant des crapauds,
des lézards, des serpents, des chenilles, des
araignées, des limaçons ou des escargots. on
obtenaiL un sel, qu'on prenait à raison de dix.
grains, dans une once d'eau thériacale 1 , pour
se guérir de la peste.
Mais, a,·anl d'accomplir la calcination de
ces venim, il urgeait de consulter les astres,
car cette opération, pour èlre fructueuse, ne
devait être faite qu'à une époque déterminée,
celle où le Soleil et la Lune se lrouvaient
dans la constellation du Scorpion! ... « C'est
c toujours à ce moment qu'il faut préparer
(&lt; les antidotes contre la peste; car le Scorcc pion céleste est celuy qui domine sur tous
&lt;&lt; les venins, et l'efficacité est bien plus
« grande. »
Voici comment on obtenait celle cendre
merveilleus~ : « Il faut prendre un vieux
&lt;c crapaud vi,,ant et l'agiter longlemps de(( dans un vaisseau plombé, auquel il y aura
!( un peu de son ... el continuer de le battre
&lt;( ju~ques à ce qu'il meure; l'ôter, et le laver
« avec eau de sauge, puis le mettre dedans
!( un vaisseau neuf, bien couvert, et lulé avec
« un peu d'origan, au feu, tant que la calci(1 nation en soiL faite .... &gt;J
Le sel de l'urine d'un enfant de moins de
sept ans; « le linge ga~lé d'une Jille en ses
(! premières purgations »; le 1,aog de la beletle; &lt;&lt; l'e-xtractiou de cœur de bouc conô t
en son sang », et enfin, le sel extrait du sang
d'un pestiféré étaient également considérés
comme « des bezoards' qui sont antidotes et
~ontrepoisons de la peste. J)
La poudre d'yeux d'écrevisse et la poudre
de la1'mier de cerf j ouis~aient, paraiL-il, d'un
grand pouvoir spécifique. C'étaient des bezoartls, surtoot la seconde. Cette poudre provenait d'une concrétion lacrymale qu'on ne
trouvait que dans les yeux des vieux cerfs,
àgés de p~us d'un siècle. Ainsi que l'expliquait M. de Lamperière, &lt;&lt; le cerf poursuivi
« et se trouvant pressé et aux abois, larmoye,
a comme animal timide et craintif, lesquelles
c&lt; larmes se congèlent au coin des -yeu1, s'en&lt;( durcissant à guise d'ambre, laquelle cona gélation il faut mettre en poudre, et en
·« prendre demie dragme, avec de l'eau de
cc cliardon bénit. 1&gt;
1. Composé pharmaceulique oü en traient uÎle foule
de su~slances hélérocli1es, ,~géta.les, animales et ininèralcs, el qui étaiL regardé comme la p~aci:e µni-

,·erselle.

2. Concrétions calcaires, IJiliaircsou salivaires qu'on

Un autre remède, réputé souverain, mais à
l'usage excl11si[ des gens riches, était de boire
de l'or! Voici la recette de l'or potable :
~ Tl faut dissoudre l'or par l'eau régale.
&lt;&lt; Jeter dans la dissolution de l'huile de tar11 Ire. On met le tout en bouteille, ayec de
« l'eau claire, afin que l'or Lombe en poudre
« jaunàtre au fond. On passe le tout à travers
Cl un filtre de papier gris, dans un entonnoir
cc de verre, de façon que l'or reste sur le pa« pier; on le lave bien à l'eau claire; puis
cc on sèche la poudre au so1eil. On prend en1( suite 4 grains d'or, dans de l'eau de scac&lt; bieuse, ou dans une cuillerée d'eau théria&lt;&lt; cale. J&gt;
Et le même auteur, qui, sans doute, ta11uinait quelque peu la muse, ajoutait, à la
fin de son chapitre, pour égayer son lecteur
tout en l'instruisant, cet agréable petit quatrain :
La fleur de t'antimQine préparé,
Et celle du mercure sublimé.
Prêst'rve malades et sains,
Du lendemain de la Toussainrts 1

.... Or, à côté de ces remèdes empiriques
qui semblaient élaborés par des alchimistes
de contes de fées, il en ex.i tait d'autres un
peu moins ntravagants, mais combien plus
compliqurs !. .. Témoin, la façon dont le docteur Lamperière, de Rouen, soignait les pe~tiférés, au début du xvn• siècle : dès les premières atteintes du mal, il ordonnait une
drachme de bonne thériaque avec 8 ou
9 grains de bezoard oriental. Le malade devait ensuite transpirer pendant trois heures
et prendre un bouillon clair, puis un lavement. On le saiguait à la veine ha~ilique du
bras droit; peu après, on lui administrait la
potion suivante : c&lt; 1 drachme d'hyacinthe;
cc une demi-drachme de scorsonère en poudre:
&lt;&lt; 7 grains de licorne; 1 once de sirop d~
&lt;&lt; limon; t once de chyne, et 2 onces d'eau
&lt;c de tête de cerf. D Après avoir sué de nouveau, le patient absorbait un bouillon léger,
avec de l'oseille, du jus de citron et de la
pimpinelle; el au bout de trois heures, la
mème potion que précédemment, avec de
l'eau rhériacale. Enfin, en dernier recours, on
lui donnait du bezoard animal, quand on en
avait les moyens, car cela coûtait fort cher.
Pour pratiquer la saignt'.-e, il fallait, selon
Fabre, prendre garde que la Lune ne fût ni
dans la constellation des Jumeaux, du Sagittaire on du ScoI'pion, ni conjointe avec Mars
Lroure dans le corps des ruminants el qui jouissaient
~utrefois d'uHe immense répuletion, lanl pour l'llsage
,wL~rn~ que ~om~e aml!lettes et 1,hsma11~. Ce préjqgé
av111l etè accrédilé en Espagne et• ~ Italie pa~ le
médecins arabes.
·· - ·•

�H1ST0~1.ll---------~-------------~
ou Saturne. Sao quoi, de graves complications pouvaient s'en suivre!
Le traitement végétal avait aussi de nom-

&lt;l J'ai connu, dit-il dans ses observations,
un Allemand, à Paris, qui conservoit et
u servoit les malades, en la rue des Vignes,

ment la potion suivante, à raison d ·une cuillerée Joutes Jps den,; heures :
« Prenez deux polimenta de Loue récemment tué, el une livre de sa peau, coupée
11 par morceaux un peu gros; 2 onces de
If camphre; 1/2 füre de bonne thériaque:
,c I dommine de gro citrons roupés en
" quatre, de la rhiie. de la sauge, romarin,
hysupP., absinthe, menthe et racine d'ang1:li4ue, de chacune une poi~née; d~s baies
&lt;1 de genièvre, de la coriandre deux poignées.
Faites inrnser le Loul dans six pintes du
11 plu fort vinaigre, pendant huit à dix jours,
&lt;1 dans un vaisseau de terre bien bouché et
exposé au soleil, puis après, distillez à feu
ouvert dans une cucurbite de terre rnrnissée, et gardez cette distillation dans une
bouteille de verre bien Louchée. »
C'e t ce qui peul s'appeler un remède de
cheval t Si l'on n'avait pas la précaution de le
préparer d'avance pour l'administrer immédiatement, au bout des dix jours le malade
était mort ou guéri!. .. Mais on pouvait toujours, en attendant, le purger avec du mercure, et lui laver le corps une fois par semaine avec du vinaigre, du vin chaud ou de
l't·au-de-vie .... Au moyen âge. on buvait
relativement peu d'eau-de-vie, mais on l'emploiait beaucoup en frictions et lotions pour
l'usage externe.
Au premier siècle, un médecin de Tarst•
(As ie Mineure), nommé Philon, employait,
contre la pe:,te, un électuaire calmant, dont
on se servait utilement très longtemps après
lui. Il en laissa une description amphigourique que ses successeurs eurent grand'peine
à traduire. C'est une véritable charade qu'il
et amusant de citer.
« Prenez : des cheveux roux et odorants
« &lt;lu jeune garçon dont le sang est encore
« répandu dans les champs de mercure, le
poids d'autant de dragmcs que nous avons
&lt;C de sens (ce qui signifie, parait-il, 5 dragme~
« de safran).
« Du naupbium Euboïque, t dragme;
« {Traduisez : du pyrèthre).
« Aulant du meurtrier du fils de .lfenœtius que l'on conserve dans des ,entres de
« brebis (Euphorbe) ;
« Ajoutez 20 dragmes de flammes blao« cl.es (poivl'e blanc), et autant pesant de
&lt;1 fèves de pourceaux d'Arcadie (jusquiame);
« Avec une dragme de la plante qui est
« faussement appelée racine el qui vient
« d'un pars nommé à cause de 1upiter Pis« séen (Spica Nm·di);
&lt;t Écrivez Piwn, el ajoutez à la tête de ce
a mot l'article masculin des grecs (opium!!!)
cc Prenez 6 dragmes de cette dernière
« drogue et mêlez bien le tout avec l'on« vrage des filles du taureau d'Athènes (miel
c&lt; attique). »
Telle est la composition du Philonium.
Quel est le précieux de l'Hotel de Rambouillet
qui eû.t, mieux que cet ancêtre, cultivé la
péri phrase L .
Mais voici d'autres spécifiques qui nous
ramènent au crapaud. Décidément cet humble
aoimaljouissaitautrefois d'un prestigeénorme.
C&lt;

Clicb~ G1rauOoD.

LE CHEVALIER ROSE FAIT, EN 1720, INliUMER LES PESTIFÉRÉS DE M.ARSEILLE.

Tabkau d.e Gu~RJN. C.\Iusu tk la S:inu, i\farseilte .)

breux partisans. Beaucoup de plantes passaient, à tort ou à raison, pour résister au
venin pesûlentiel, parmi lesquelles :
La vigne et le raisin, le gui, le pourpier,
les orties, l'asperge, le frêne, le pin, le
chêne, le cèdre, les ronces, le poireau, l'ahsinthe, la rose, la violette, le souci, l'œillet,
l'oignon, le poivre, la grenade, l'orange, la
noix, le gland, la pervenche, etc., etc.
François Valleriole, en 1566, préconisait
l'usage des simples, et eût voulu que la
chambre d'un pestiféré fût tapissée de fleurs,
de fruits el de fouilles.

« au faubourg Sainl-)larceau, au4uel ils
avoient esté relégués, pour ne pou1·oir, à
&lt;&lt;

cause de la multitude. estre reçus en l'hos-

« tel Dieu; lequel, pour tout préservatif, ni:
ic prenait que de la poudre d'absynthe dis« soule dedans sa propre urine . ... »
On remède moins répugnant, en usage au
xv" siècle, consistait à faire prendre au pesliîéré des baies de laurier bien mûres, et des
pistaches avec du sel, le loul délayé dans du
vin -s'il avait froid, dans du vinaigre s'il avait
la fièvre.
Torella, au xvue siècle, ordonnait fréquem-

.... 372 ....

�-

'lf1ST01{1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

On croyaitcommunément11u'il p&lt;urdait, dan.
a d'aloè.:-; :'i once de thériaque fine: 2 IJllCt!S
tète, 11.llt! petite pierre, appdée crapauJirw, u de poudr • de eropauJ: 1 oncl' &lt;le rendre de di p1J cr le mol c..1bali~tiq11e Abracadabra.
qui, réduite en puuJrc, el ah orb1:c Jau un M &lt;le ..crp •nt; 1 011c, de poudre de grenonill1•: de la manière ~uivante :
A li R .\ C .\ li .\ U 11 .-1.
verre de ,·in hlant, avail le pou\'Oir de "Uérir « le tout Li,•n ruèlt:. Il
\ U R \ C \ D ~ li R
h p• te.
.\ li Il \ • ,\ Il \ 8
lais l'Il dtbnr. de cc. comhinai ·on' pbar1 Il 11 .\ 1: \ Il A
Il fallait de pr ir~rencc choi ir Je- vieux maceuti,1ue , il l arait Lien &lt;l'autre mo •n
\ Il R \ 1: ,\ Il
crapaud \'enlru , t . urtout ne pa · le. fixer bizarres Je uérir le, bubon· .... Par e ·emplc
Allrt\C\
trop longtcm p · Je suite, ou· peine d"at- &lt;l'appli11uer J1·ssus des poule, nn dei pin-cons
A U li .\ (!
traper la jaunis el. ..
\ 0 Il .\
111-entrt: vi11mb, ou &lt;le, pelib chien couA II Il
On pou,ait au_~- i prendre de la même p; par le milieu: san oubli,•r le· iné,·ital,le:
.\ u
façon 1 'pierr qu'on trouçait dan· le corp· crapaud • 11ui eus,cot facilement fourni la
,\
ou dan.· la h'te de diOércnt reptile . . .. Oe matière d'un omrarre, ~ur les quatre-,ingl•
Ce
~impie
j1'u
dl'
mol:
pa sait pour coupr.r
même !fUe le pierre e~ Lrai te· du Corp des Ji -neuf Tarons de lé., accommoJer 1. .•
vi ille el «ro.· e· araigm:es, ayant une croix « O'aultre appliquent 1' crapaud entier et radicalement la fièvre la plu· tenace, rnieu que
ur le do·. Les m:1ladc., d~Jical.5 qui éprou- u Ü\"artt !-ur le bubon pc ·ul ut, el lienuenl ne sauraient le faire :iujou r&lt;l'hui dcuxgramml's
vaient une r{-pugnance bien légitime à a,·alt"r « 11uc, par qucl11uc wrtu occullt&gt;, il tire à de quinine I Quelle belle cho ', 11uela magie!. ..
Le amulrltes et périaptcs en tous genres
cc pierres J'arai"nLles, .e contentai nl de « rny le ,coin l)lli le fait enfin cre,er. 1
ne
proté;;cai1•11t pa -eulemenl le· per.-onnc·
les pC1rter su,-penduc· au cou, n nui c
Une autrt! catégorie Je rcmèd ·s contre isolé{,~ : ils pournit·nt au ·si prê.sener du néau
d'amulettes.
le hui.ion~, consi,tait dans C'rlaines pierre
Cela fai ait à peu prè autant d'cll~t qu'à pr!dc11c·e a1m111ellc · on allribuait le pournir Ioule une ville ou Loule ulll: pro\Înce. l'our
arrin!r ù œ lieau ré ultat, il élait uon d'en
l'intérieur 1. •.
dt:le. faire cr1·1·er.
jeter
dans J, rue:, el d'en .cmer à profu .. ion
Quant au traitement e. téricur de la pc Ir,
Ce: ~up •r~tirion. , venues Je l'Oril'nt, ou dan le. champ « car ce ont comme J~s aiil était éiralcruent for! compliqué; il exhait rcnounl~e- de J'antiquit, 1, avaient du moin
des pr · en·atif. pour toute: le. parties du J'avanta d · ne pa · au men ter J'inllamma- man · qui attirent I • venin el le t·on~ument o.
Enfin, 'il faut en croire le~ },:,. •ndes faliucorp., depui · le front jus11u·aux pirJ , sans lion, tl de ne pa · ink ter encore plu· le
lcusc
•1ui non . unl contées, mc?me par dr ·
préjudice de.~ amulelle •t J
a hct~ rua- malade crédtrlt'S 11ui en usiit•nt.
aulrur. a. :ez &lt;ligne· de foi, il c .t&gt;rJit lroun'.·,
gu1uc .
Le ruhis, l'émeraude, la perle e erç.iicnl au mo ·en arre, des orcier~ a~ e:.1 pui~~anL ·
Cc pré~erratif,, ou ipillième , appliur le bubon une iullni-nct' hil'nfai~:1ute. Le pour apaiser le plu , iolmtc:- p ·sles, rien
qué sur la peau, jouaient Je rôle de ina- simple contacl du saphir oril'ntal le faisail
que par leur sortilège.. \"allt•riole n. urt' de
pi·mes ou de v icatoir ·s : ils étaient crn. ,; · rrewr! .
honoe foi 11uc l'épiilémie de i ~22 à llome r
ab. orber l'inllarum:ition et le \'coin du corps,
On arriYait encore à t·c ré! ultat en met- lermiua d". celle foçon imprévue.
el empè(·her d"autre part le poi,on ubtil tant de _u unmort·rau deja p•t:iuge (c' ·t« Du kmps du pape A,1ricn \'I, ccrit-il, la
d'allaquer la partie qu'iL défendaie111.
à-dirc sans rou"e) ur lctJUd était gra, :e " Peste 1Jui t'. toit horrible fut apaisée par les
Voici la r celle d'un d' cc 1:pith\111t•s, dit: l'imai:e d"llen:ule étoulfant un lion. \lai~
u enchantement- et cbarn1t&gt; - d'uu certain D•l'l:.tiithème de Itm1·01•i,1s,
il fallait pour cela que le , oleil fùl d,111
11 métrius, lt•11uel, nonol,,tanl la drfense du
Cl Prenez un vieil pirreon Llnnc, . 'iJ 'en
la con 1el1ation du Lion, et qur la nomt:'lle
pape J'mer de c remi-dc,, pnu : 1 du
11 peut trou,er; faite -le nourrir av1 • de la
Lune n'tùl pa · plus de lroi jnu!'h !. .. Toutes " peuple, produi~it en la plar1• puulique 1111
« graine de chardon bénit, puis le fendez ces condition étaient de ;,·happaloir , dan
• tauMm furil'ux, duqud il coupa les corne :
par le milieu et Il! farcis ez nec de bon le ca. , toujonrs prol,ablc, où I' · pt1rit'ncc ne
«
el ayaul murmuré qn1·l11ue · ,·cr à .•es
• thériaque dis ou tt\'ec du ju. d'ail; el réu.si,. ail pa !. ..
11 nrl'illc , il le reudit si arloucy, 1111·:1,·ec un
• l'appli,1uez tout chaud . ur le cœur. »
Toul ce qui était u. pendu ou porté . ur o ;eul filet il le prnm,•na par Ioule le ploc
Guillaume Potel, chirurgien juré, natif dc qucl,1uc partie du corp~ s'appelait de! Pé« puLli,~uc..-dt• la ville, cl pui · lïmruola dedans
,\[eaux, a formul~. dam 011 traité de la pc te, rinple:.
o J'amphitlré,'ttre. Ce qui fitce~ cr la Pe le. •
la composition d'un fronlea11, ou épithème ·
Le· \'Îeux traité, ur la peslc en citent de
... ArrêlOn."-11ous ici. U ed superflu de
céphalique de tiné à ètr · po é ·ur le crdm•
curit·u . Par exem11Jp celui-ci :
pous~er plu_ loin ces lilations dé,obligcanle:,
comme une romprc·se; il est relativement
, 'i vou "ra,cz. ur un ja,p' \'ert, lor:que
:impie, n'étant, par cxccplioo, formé quo Je a le olt'il t en semini, le ;1 de la Lune, pour la mémoire de ,·it•ux médcdn .. . cl
au i de \icu:c: ma lad•. ! ... ne conclu ion
quatre sub lance :
u la fi •ure d'un .. P.rJl('ut en rond, mordant :a prati,111e el ra ·uranie e po,e d'cll -mrme
• •1ueue, et que wus portin celle figure après ce ùref coup d"œil en arrière : à savoir
M~lla de ccrr;
• ur le cœur, vou · ne pomrt prendre la ,,ue la médE:Cine Pl la propbyl,uic ayant fait
•· menec de ju quiam :
Il peste. 1
Poudre ,I~ diamarg.,rilum froi,I;
de gi ant .:que· pro rè- d •pui le mo1en age,
Poudre tl,! pain, bien levë, lr!•mpé rn lait de femmr..
Ou, .. i l"oû était alleint du fh1au, on recou- la Pe. le, en admcllant qu 'elh• nou. atteign,·.
,rait la santé en gra\anl ur une pierre ne pourra le faire awc la mèm1: rrua111é. ·o~
On traitait par la m~m1• mlilliodc le· char- bèmatite un homme à g1•nou · lenaot de la
médt'cin n'ont pa - la. praûqu' de celle mabon:, pu tu les et bubon de la peste, en appli- main droite la tête d'un erpeot, e.L . n queue
ladie, œai · le admirabl lhéori' de Pasteur
quant de . u dr · on"ucnt ou des cata- de la main gaud1c; en ft1i anl monlt-r œlle
ont npplicublc · à ce· bacille· un peu plu:.
pla me· qui Je mt1ris aient et le faisaient picrr en ba,,.uc; el -en portant celle lla"UC au
actif. que 1 · autre·. Jadi ·, au contraire, il
percer.
médium de la main gauch '! Ce tali. man pro- n'y avait pour cela d'autre méthode 11ue
Ambroise Paré employait de. cataplasmes ,·cnail de' roi Je Pcr~e. qui l'avaient, dit-on,
l'empiri me ; on allait à l'aHmglcttP., .an.
dl! ui · de cheminée arec du sel cl de· jaunes
ouvcnl employé a\'eC succè , non seulement aucune ba eccrtainc, chaque a~aot marchant
d'œuf.
contre la p •·Ir, mai· encore contr toute· au !!l'é de _on iniliati,·e. Et quand on examine
Jean Fabre, entre autre· compo•é , con- sortes de poi,on ·.
les remède· à la fois comique el navrants Jont
seillait l'on••uent uivaot aux p tiiéré ·•
erenus 'an1monicu • méderin italien du di poiaient 110 aocèlfü, on comprend leur
a Poix nu ale, f/2 livre; poix ré ine, 111• iècle, po édait le ecrct d'une amulelle
épomanlc: et l'on admire la douce philosophie
11 4 onces: thérementine, 2 once : cire,
encore plu mrneilleu.e •1u'il uspcndait au de ce vic:u..: pro,erL qui re:;umc toute l'in ou11 i livre;
cou de es malades avec un fil de lin. C'était cianc, gouailleuse de la race : « En depit rle.ç
, Le tout fondu en emble ajouter :
tout iruplcruenl un carré de papier ou de medecins, nou rÏt'1·on · ju qu'a la morll JI
« t once de m1rrhe bien pulvérisée cl parchemin, or lequel il urtkiit d'écrire et
-,.
Roel!RT FRA, THEVILLE.
• li

LOUISE CHASTEAU
d):&gt;

11

0

./lmes d'autrefois
~ou., el 11n,1re ju:!••111rnt. rt lnn1.-~
chMr.• rnorlPllr". ,,oui rou1:rnt rl ron•
bnt • n et
; in•in, il n •ft pt ult
r . . t..th1ir ri1 1u il~ 1'11rl:1în •lt• l"un A
l"aultre, el Je iu 1,1 1 •~ ÎUl?t , .. t nl
en r1mLin•1 11~ ru11ia1io11 el hran• ,.
(wo,wa~l, il• Il, ,·h1p. ,11.)

PREMIÈRE P ARTlE

•

0

Prè- de la fem'lre ou1cr1e, une jeune fille
lisait.
On aperce,·ait :on profil Jéli at . ou· la
toulfo de e. chewux bruns l'Oup ;, à la Tilu , .:t nur111e ronde et souple, se.- lira. nus
hor de. manch!' courte!', . e. mains lon"1tes, ,outeuant un aro lil:re. C"était nn trè'
"'and •n rnlumc, r •1·té en peau cl mar11uc·'d e
filets d'or.
Elle scmlilait porter grand attention à . a
kcture. Une fois cependant elle Ie,·a le yeux,
dr~ )&lt;'li veloutés el brillant comme un beau
. apbir, el elle re·la pcn h·e.
Là-ha~, 1 • oleil déclinait Jan une pl end •nr rougeo ante. De lourd,, nuée 'enta. ~aienl à l'horizon. Elles dorail'nl ,iolt•mmrnl
la cime de arbre. voi~io•. lin Loi. de chàlllignin· toul proc~e pas.ail du ,·ert -~mbre
au noir. Dan le am,, une troupe de pigeon·
.e b· tait ver le colomhier qui dr .s.ait ·a
mas. c délaLrée en un coin de la cour.
'n ~ouflle d'air oourul ur le. plate. -haudcs d'œillets qui formaient le oulias emcnt
d fenêtre. ; il "Onlla les rideau de aze
blanl'bc el an-i ta les foui li el du li rre que
tenait la jeune tillt&gt;. Ct&gt; lui fut une diver ion
agréable sans ~oule, cnr elle sor!iL d_e sa rêverie, •t son v1- a"• parut plu· ,·1f. Elle r •. la
comme indéci e 11uelqu in tant , pui , d"un
momemcnl bru.,1ue, die Ierm. , on li He, le
po a sur un guéridon et c dirigea vers le
food de 1a chambre. Là, eU s'assit auprè.
d'une harpe et, di lrailemenl, en lira quelque ·on . tJle chanta, mai prc~que tout
lia., comme si elle craignait d'être entendue :
a

Pt:tbir d'amour ac dure qn'uu momeut.
Chagrin d"amour dure toulu ln I ic.
la mu ique dc!j ancienne de Iartini s'épandait en harmonie di~crète parmi la sé"érilé de la chambre qu'elle parait de nrâce
ingénur. el d'aimo.ble ensibililé. La harpe
rgrcnait ~e notes frêl dan le d~mi- ilence
qui précède le crépu cule, parmi le vieux
meul,Jes de jadis, haute armoire • va le

hr.r"èrc., coffre noirci, par le temps, au
milieu de ·•1url~ trônait un ~rand lit Loui XV
Pn boi - itris avec ~e courtines de loile peintP.
Une porte s'oll\'ril ~ans que Luccll · 11ri1
garde. ('.n vi:;a!!P aux lignes dures, •ncadré
dao· un bonnet ,·olumineu . c montra, all~ntif. Pui un pas rapide cl une \'Oix qui cria :
- Eh Lien !.. . F.b 1,ien ! . . . F,t celle lccture 'L.
- Je l'ai ch ,·lle, m mlirc, répondit Lucelle n•s .. anl au:- itôt Ùl' chanter.
- Yornns ça.... lai d'aborJ, allumez ln
cbandcll,;, ma fill •. On n' · ,·oit goulle.
Lucctte quitta . n harpe 11ui g11mil fail,lement. En. uite elle prit un namhe:m ur la
l'beminée cl e dirigea wr · la porte. Elle
appela :
- \lion! ...
La lïon, vieill en-ante alerl encor
malgré on :'\ge, parut tenant une lampe fumeu. à laquelle l.ucclle pr&lt;.!:enla la mèche
noircir. de la chandelle qui 'alluma. Poi
ayant rrpla t cell •-ri :ur la cheminét'., t·!le
présenta à i-a mèn' le lmc 11u elle 1cn~!.t ~ ah:mdonner. laJame de Fon.·peyral. d,•p m~1:illéc Jan une ber"èrc, emhlail attendre.
0

La jeune fille restait d -houl, ilencieu e,
a\'ec un maintil'n rt• pectn,·m.
a mhe, a~·ant om·ert le lh·r1• el en ayant
parcouru qm•lque: pa!!CS, l'interro~ea :
- Que ~avez-vcms sur l'orilnnnanre du
8 îé1Tier 171;; rdalivr. à J'hahilJcmenl d
valet·'/
- ~a ,1.ije~1é défondail à toute- ~orle~ Je
pcr onnes, de qurlqui•s 11unlitt! cl condition
qu 'ellr. Cus.· .nt....
.
- Vous parlez :111 pa:-sé, ma fille; JP von.
prie de parlrr au pré eut.
•
- ,1ai., ma mi-re, nou omme en I année 1i!l , et, dcpui la promol;!alion de ce
ordonn:mœ ....
- Pour moi, ma fille, a faje~lé le roi
!.oui lli1-. cptièm,.. n'ei;t pas mort. TI est ahscnt, tout simplement. En principe, il e t
toujour · . ur le trône, et 1•~ Or&lt;lonoanc~ de
. on royal anrêtre .ont, moraleml'11t, IOUJOUr:11 ,·i:tuenr.... Continuri.
- .. . de qucl,1ues rrnali1é cl contli1ion
qu'elle ,. oirnt. d fair m ·llre, ~ou.- 11111.lquf:l
préle. te que cc puis,e être. d,• · lioutonnière.,
~alon , pa. ment ·t frani::e, en or ou eu
argrnl ·nr les jusL·tucorp d,• livrées.

�...,

.,. __ 111ST0~1.ll
- Bon. a\'ez-vou pour11noi, le 8 octobre
J7 f 1, la Cour da Parlement de Paris a condamné Catherine llurnel, épou e Gérard, à
comparoir en la mai on dP son mari, et, puliliquement, Loule porl&lt;'. ouvertes, à lui
demander pardon à rrenoux ~--·
- . . . Pour avoir commi des voies de
fait el proféré des injure· contre lui, continua Lucelle en ébauchant un sourire.
- Oui .... Et il lui fut enjoint de rcconnailre qu'ain i elle avait été indiscrète el
malavi ée. Oa lui fil défen e de récidiver,
ou plus grande peine, et Pilé fut condamnée
aux dl'pens .... Vou ~ouriez? ...
Et la sévérilé de madame de Fon pelral
,;'accentua sur on visage et rapprocha es
sourcils.
- Je souris, ma mère, dit Lucelle avec
ua respectueUJ enjouemt-nl, parce 'flle je me
représente cette scène el c1t1e je trouve au
moin ,iagulier ce mari 4ui ne garde pas le
secret sur ses querelles de rnénarre. Il m'apparait ridicule, el. ...
- Tnisez-You , soue et bavarde!... Et
dite -moi plulol s'il est permis aux noble· de
foire du commerce.
- Oui, ma mère, permission leur en a
été octrorée par l'Édit royal de i 701, spécialement pour le commerce maritime, cc
qui favori. ail la Compagnie des Iodes. füj
ils dérogeraient s'ils vendaient au détail. lis
peuvent aussi prendre à ferme les terres ou
·cigneuries appartenant aut prince el aux
princesses, sans que, sous ce prétexte, ils
puis ent être inquiétés comme dérogeance à
leurs noblesse el privilèges. Mai~ ...
- fais, quoi'! ...
- Mais, ma mère, voilà près de dix ans
que tout cela est abro~é. et je ne vois pas du
tout pourquoi mu!' ....
- Encore!. .. s'écria tuadame de Fonspe)ral. très irritée, encore!. .. Vraiment, ma
fille, je ,ou trouve singulièrement hardie
aujourd'hui. ~ Pourquoi'! ... Pourquoi? ... »
me demandez-vous à tout in tant. Je mus ai
donné une bonne raison, la meilleure : c'est
«1ue notre roy re,iendra, el qu'en fidèle ujet Jlous Jevons nou tenir tels que s'il était
là, et disposés à r •preudre la vie au point
même où une AssemLlée de coqum l'a interrompue. Loui '\Yll n'e l pa · mort, ma fille.
il reviendra.
- Héla~~ ...• oupira tri temenl Lucetle.
- Donc, je ne crois point a\'oir à ,·ous
fournir la rai on de mes actes .... Cependant,
comme ,ous voilà près de ,·otre vingtième
année, et en àge de comprendre le choses,
je velll bien coude cendre à vou donner
cluelques explications. Asserez-vous.
Lucelle alla thercher au fond de la cbamhre une chai e où die s'as il, à une certaine
distance de sa mère, le Liu te droit, les mains
·ur le· genou:x, les pieds à peine croisé .
- Que sa\"ez-vous, ma fille? dit madame
de Fon peyrat. Que savez-vous d'utile, j'entends'! ... Que voru a appris celte pauvre de
Bois onage pendant les six années que vous
êtes dl!lileurée chez elle. à Limcreuil7 Lire,
écrire en demi-gros, chiffr~r tout juste assez

pour vou reconnaître dan lp,; lh·res, sol et
liard , ,·oilà tout, n'esl-oe pa '? ...
- Je vous demnnde pardon, ma m~re,
elle m'a encore appri - !'hi taire sacl'ée, l'hi Loire ancienne et la mythologie. Elle m'a raconté des anecdote et m'a rapporté de, mol
plaisanl sur le Cours de- derniers roi __ ...
- Lesquelle L. quelles anecdotes, quels
mot. ?... dit hrn quemeol madame de Fonspeirat, avec Ullf' pointe d'inquié1ude.
- Mon Dieu! ... ma rnère, je serai fort
empêchée de ,·ous les répiller aussitôt, car
j'en ai oublié beaucoup .... Je ~ais aussi lt-s
noms des provinces de la France a\'cC leurs capitales, mai j'ignore cem des départements.
- \b ! oui ... les département inventés
par l'A seml.ilée, fit avec un superbe dédain
madame de FonspeJ'rat.. .. C'ei t inutile ....
Et c·e l tout'! ...
- Mais ... oui. .. je croi~ .... J'ai, de plus,
appri à pincer de la harpe, à chanter, à dan~er. Je sais parfiler el broder au tambour.
- Et encore? ...
- C'est bien tout, celle fois.
- Eh bien, ma fille, -vous ne savez rien!
cria la mère, rien de rien, rien de ce que
doit connaitre une Olle de votre âge et qui est
née. i je n ·y pourYoyais, par l'étude que je
vous impose de l' te Armorial » el des « Ordonnances v, \'OUS feriez. piètre figure à la
Cour lorsque notre l\oy sera revenu .... Et il
n'y a pa à ,ourire avec impertinence à la
lecture de Édit royaux concernant la bonne
police des per onnes et dt!s terres, ou le chàLiment de Catherine Durnet. ... Tàl'hez, ma
fille, qu'il ne vou en arrive point autant
plus lard, ajouta madame de Fon peyral en
fermant le livre, car, pour ce choses, il n'y
a nohle se 11ui tienne, et votre époux sera
bel el bien , 0Lre maitre, tout comme Gérard
était celui de sa femme.
Elle se leva, tandis que Lucelle, se levant
au. si, répondait :
- J'y tacherai, ma m~rt•.
Elle resta debout jusqu'à ce que sa mère
eùt 4uitté la chamure. Alors elle se laissa
tomber d'un air la é dan le fauteuil que
madame de Fonspeyrat venait de quitter. Les
main ur le genoux, très triste, elle entit
des pleurs mouler à ses yeux. Deux larme
glis èrent bientôt ur ses joues et descendirent sur son corsage.
Elle revit sa petite enfance grise et morne
dans cette vieille demeure auprès de celle
mère sans tendres e. Jamai de compagnes
de son ùge, pa d'animaux familier a,·ec qui
jouer, les chats étant demi- amages comme
toujours à la campagne, les chiens vi,,ant au
chenil, les oi eaux pro.crits à cau.e de leurs
chants. Pas de fleur , saur quelques rosiers
,enus sans culture el les œillels rustiques,
nés el pous é d'eux-mêmes entre les pierres
de la cour. Pas de livres d'images, qu'on
di ·ail encombrants, pas mème les récits
merveilleux, horrifiants el naïfs d'une nourrice. une de ces humble et tendres vieilles
comme. on en trOu\'aÎl alor dans chaque
maison.
li y aYail bien son frère Martial qui était
1

presque de son àge. Mais elle le :il'ntail trè.'loin d'elle, à cause de la différenre de leur
éducation el parce que Je années qu'elle
avait pa sée- à Limereuil, près de mademoiselle de Bois onage, les avaient éparés en un
temp où se nouent les amitiés de jeunt•sse.
A pré.ent ;;culement, elle commençait 11 le
connaitre.
Ob! ce temps oi1 elle vi~ail bar· de Fonspeyral, qu'il avait été bon!. .. qu'il anil été
doux! ...
Et cet aimoble souvenir lui plaisait si fort
qu'elle s'y abandonna longuement.

II
En 1 798, Fonspeyrat e t encore tel qui'
l'arait rn la baronne lorsqu'elle y était arrivée vingt an. plus tôt.
C'e t une de ces demeures mi-partie château, mi-partie ferme, commeon en construiail jadi en ce coin de provinre.
Le vallon où elle est hà tic est proche de
Verlbis, gros bourg assez banal, mais auquel
des cloche uperhcs ont fait une renommée.
Celle région est peul-être une des plu variée du CPnlre de la Franre. Comme le
Limou in, clic est mélancoli4ue par ses étendues solitaire~, ses landes 1.ileuàlres vêtues
de bru1ère tri te et d'ajoncs épioelll; \'Crie,
par ses forèts de châtaigniers cl de chênes;
fraîche, par se eaul courantes et -es source
vives. es terres, onduleu es comme celle
du doux Périgord, se~ plateaux, es sommets
aux courbes fu antes lui communiquent une
grâce particulière, telles la souplesse et la
&lt;füersilé des attilude qui font le charme
d'un beau corp·. Mai celle grâce est discrète, presque my térieu e, comme si la nature, plus pudique ici qu'ailleurs, craignait
de. e livrer ai émcnt et voulait contraindre la
fantaisie du regard à se charger de gravité.
La demeure, fermée dan. un pli de terrain, est vi iLJe ,eulemenl à qui veut la
trouver. Elle est ha e et se développe en un
seul rez-de-chaus ée à huit fenêtres surmonté
de mansard ·. Deux tourelles presque ruinées la fianijueol à droite et à gauche. Sans
doute à cause de ces poinières, la maison e.:,t
appelée chàleau.
Bien mode te, presque pauvre, ce château
qne a pauvreté mème a,ail présené contre
les déprédations des terroristes.
Avec a vaste cuisine dallée, sa graude
salle à manger tri te et sombre, son alon
toujours fermé, ses chambres dénudée. et
froides, son grand jardin quasi abandonné
et sa domesticité réduite au strict nécessaire,
il inspirait la tri le e et quelque pitié.
Aus -i y avait-il étrange di cordance entre
le habitudes de madame de Fon peyrat elles
nobles manières qu' die imposait à se enfants.
A l'entendre, on l'aurait crue descendue
de quelque illustre famille, parente ou alliée
des roi . A la voir, elle, sa personne, ses
coiffes, ses habits, à ccmnaîlre son caractère,
ses habitudes parcimonieuses, son ordre avare
el méticuleux, on lui devinait un passé de
pclite bourgeoise ou de marchande tirœ

___________________________________

de on ran« par •1uelque singulier ha~ard.
Françoi e-A)!nt•s Brocheteau, baronne de
Fonspeyrat, était fille d'un tailleur pari ien
ét.abli rue aiol-lJenis, /1 l'en -eigne du Bien\'ètu. Le sieur Brocheleau é1ait renommt'•
d"ahord pour l'e. cellence de ,es drap:- de ~oie
et ensuite pour on long tn:dit. Aussi toute
la jeune noble. e du temps. c'est-n-dire d11
règne de Loui X\'I, 'habillait chez lui et il
gagnait beaucoup d'ar"enl. Sa fille unique,
amhitieu e et fière, a,a,t une belle dot et
allendail un épouseur Lei &lt;111'elle le rêvait,
quel,1ue prince Charmant pounu de !!l'âces et
démuni d'&amp;:us. Elle le choisirait pour le titre
11u'tl lui offrirait en échange de sa fortune.
\insi, elle alleignil trente-cinq an·.
Uai.s voilà qu'en i 777 le baron , tanisla
de Foaspeyrat débarqua dan Paris en quête
d'un tailleur pom·ant lui fournir à crédit des
,·ètement de VO)age. Il partait pour l'Amérique, derrière La Fayette et arnc nomhre de
"'eotilshommes demi-ruinés comme lui-même.
Il eut recours à Drocheteau. Françoise-Agnès
vit le baron et tout de suile pen a : 11 Je
serai a femme_ •
Commeul faire'/ Elle se sa\'ail mal pourvue du côté de· grâces du , isage, trop petite, trop brune de peau et de cheveux. Mais
elle n'ignorait pa qu'elle avait une certaiuc
flamme dans ses yeux noirs et l'ardeur de la
volonté dans un pli de .a bouche. Elle sut
tirer parti de C«' a,·antage ·.
Le jour où Stani las parut dan:; la boutique, accompa..,né du marquis de Plaineau,
son ami, elle était préci 6mcnl vèlue de façon
·oigoée, avec une robe à larrre encolure, un
drvant de ttorge en linon d un ruLan incarnat en tour-de-cou. ur ses cheveux, noués à
la chinoise, elle portail une fauchon de dentelle dont ]es barbes e rejoignaient ous son
menton, ce qui lui donnait un air pudique et
in°énu que le baron eut ,·ile fait de remar4ucr.
Elle sut à merveille lui couler Pli d •~sou~
quelques regards singuliers cl même rougir
à propo . Tant et si Lien qu'au sortir de la
houtique, le baron aiaiL dit à on ami :
- Elle n'est pa dilplai ante, celle noiraude, cl, si elle est rirbe, micut vaudrait la
mellr~ en mon lit que m'en aller sur la mer.
- Epou r-la, avait répondu plabammenl le
mar11uis. Elle l'apporlt!ra bien cent·mille écus.
- Cent mille écus! ... Et tu ne le disais
pas'! ... J'épouse demain.
Le baron n'épousa pa le lendemain, mai,
quinze jours plu tard. La bénédiction donnée
par le curé de 'aint-1.eu, il emmenait a,cc
lui, en Périgord, Françoi e-Agoès, dan une
berline de rayage toute neuve el superbement allelée.
En cette aventure, la dé illu,ion qtti attendait Françoi~e-Agnès ne fut pas telle qu'on
l'aurait pu uppo er. Que le mari fut négligent, joueur el Jébaucbé, que le château fùt
une ma~ure et que l'argent manquàt, rien de
tout cela ne la urprit. Mais que la noble se
dt1 pay ne la voulût point reconnaitre pour
noble, que les douairières des environs ne lui
ren&lt;li sent point es visite·, c111e son cousin

A.MES D'A.UTJ(EF01S

La jeune fille ll!l•a les yeux. dtsreux ~e/011/es et uril/.1nls comml! un te.w s:zfh1r, el elle reSla pensil'e. 1l'i\~&lt;' 3;,5.)

Alexi.,, marquis de la ~louraine, 'ob tiaât à
rappeler a madame Françoi e II comme pour
éviter de lui donner on Lilrl', Yoilà ce qui
1'6lonna douloureusement el qu'elle ne pardonna point.
.\lors, en manière de Yengeance, et pour
marquer son droit, elle se jura de faire de
.es enfant·, j elle en a,·ait, de vrai noble .
de noble tel qu'~lle les concevait, durs el
arrogants, instruit de leur valeur, fier de
leur aYantagcs et ans merci lorsqu'il s'anirait de traiter avec d~- rolurier5.
Pour mieux marquer la di tance qui les
séparait du peuple, domestique . arti ans ou

payi:ao~, le nobles du Périgord OP parlaient
qu'en patoi · à ces sorte, de gen!-. Madame de
Fon' pe}l'al .e trouva d'abord îorl l'n peiuc
pour suirre cet usage qu'elle estimait et approu,-ail. Elle était dl.'pilée de ne pournir s ' )
accommoder. Mais elle s'y e saya avec tant
d'application et d'intelligence qui', deux an
après on maria"&lt;', elle parlait le langage périgourdin et le comprenait à ~oubaiL.
Une gro,se 11artic Jr sa dot pap les delles
du baron. Une antre aida à reltiver Fon, peyral
qui tombait en ruine. Elle prit la direction
de la maLon, de propriétés, des affaires, et
, ·occupa de ventes el de achats.

�fflSTO~l.Jl _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _J
Pendant qu 'elle surveillait les domestiques, réglait avec les mélayers, Stanisla
courait la campagne, on Fusil sur l'épaule et
ses chiens dans les jarnhc~. Ou hien il s'en
allait à Verth.is perdre de l'argent au jeu et
courliser les filles. Uu encore, pendant les
journées accablantes de l'été, il s'enfermait
dans une chambre obscure pour y dormir,
tout botté, sur la plu belle courtine du lit.
Il ne s'éveillait que pour demander si la table
était mise, en gros mangeur et fort Luveur
qu'il était.
Tout de même, il eut de Françoise deux
enfants : en 1778, ce ÎUL un ffü, Uartial, et
un an plus lard, une fille, Lucette.
Puis, subitement, certain soir de l'été de
1782, le baron ne parut pas aux alentours de
la cuisine vers l'heure du souper, comme il
avait coutume de le faire. On s'inquiéta, on
le chercha et on le trnura mort dans une
chambre où il a,·ait été frappé d'un coup de
sang, pendant son sommeil.
Màdame de Fonspeyrat ne le pleura point.
Hais elle prit Lrè déccmmenl le deuil qu'elle
garda toute sa vie. Elle s'activa davantar,re
encore à tenir sa mai~on et dirigea. sans que
nul désormais pût la gêner. l'éducation de
ses enfants.
Le Quatre-Aoùt, la Déclaration drs Uroits,
la nouvelle Constitution, portèrent des coups
terribles à la baronne. ~lais ·a foi naïve dans
le retour sûr et prochain du roy n'en fut
point altérée. Non, lrs nobles n'avaient pa
laissé mourir le dauphin. On le tenait caché
en queltruc coin de Paris ou à l'étrauget. Il
reviendrait quand il aurait l'âge de régner,
sinon plutot. Elle l'atlendait de confiance.
Chaque soir, a1·ant de se coucher, elle lisait
fidèlement, dans son line d'beurrs, la P1·ière
pour le t·oy qui étai l la paraphrase du
psaume XlX et qui se terminait par œs mots :
« Seigneur, conserve,: le roy. Que l'0lre
bras soutienne l'homme de votre droite, le
fils de l'homme que vous vous ètes réserré. »
Cependant les armée de la Révolution se
bal!aient aux frontières el Bonaparte se signalait en Égypte.

m
Celle u pauvre de Boissooa~e &gt;J, qui avait
fait l'éducation de Lucet te et dont madame de
Fonspeyrat pa.rlait avec un semblant de pilié,
était une vieille fille très laide el fort aimable
que l'on estimait pour sa bonne hnmem· et
ses belles manières.
Grande et forte comme un homme, haute
en couleur, elle demeurait cependant aristocratique et distinguée grâce au timbre harmonieux de sa voix el à sa politesse un peu
précieuse. Réduite à la misère par la Révolution, elle avait imaginé de s'improviser institutrice pour les filles nobles, lorsque les
couvents furent fermés et les religieuses dispersées. Sa formule éduealive élait celle de
madame de Maintenon : « Sauver les âmes
des jeunes filles, fortifier leur santé et conserver leur taille. »
Elle recevait beaucoup, el toutes gens de

bonne nolilesse. On se plaisait en on _alon
où régnait la décence et d'o11 l'honnète galanterie n'élait pas exclue. Cha'lue dimanche,
des jeunes hommes, des vieillards, d'aimables
fcm~es venaient s'y ép;ayer, canser, danser
ou JOUer. Ainsi, les filles confiées à mademoiselle de Boissonage prenaient en celle
compagnie le bon ton, !"usage el les manières
du monde oi1 ellt's vinaient plus lar,1 « quand
le roy serai l reYenu ».
Lacelle parut chez mademoiselle de Boissonage en t 7!M, en mème temps que Julie
des Imagne , sou amie d'enfance dont la mère
était morte et le père émigré, seule jeune
fille qu'elle fréquentât à Verthis. Toutes les
deux étaient également ignorante,, ne Fachant
aulre cho.e que ce ([u'elles tenaient du curé
de Verlhis, leur premier précepteur. Quoique
très d1Uërentes d'esprit et de caractère, elles
se lièrent plus étroitement dans cette vie
commune. Leur amitié en devint plus vive el
leur confiance réciproque s'en augmenta
d'autant.
Cc fut dans le salon de mademoiselle de
Boissonage qu 'ensemble elle connurent le
marquis de Bellombre et son nevl u, le chevalier FJorian de Saint-Marc, qui ùevaitut,
par la suite, jouer un i grand rùle dans la
vie de Lucette.
Le mar,1tù avait presque soixante ao-. Il
élail de physionomie agréable, malgré une
forte myopie que corrigeaient mal de izrosses
besicles. Presque toujours on le voyaiL ,·êtu
d'ug habit de soie, d'un gilet chargé de broderies, d'une culotte de satin et de souliers à
boucles. 1l avait abandonné la perruque el
montrait de beaux cheveux blancs, abondants
et fins. Il ne quittait guère sa canne, qui était
un gros jonc des Iodes à pomme d'ivoire,
présent d'un ami, intéressé jadis dans la Compagnie. Elle lui servait à assurer sa marche,
qui s'alourdissait, el elle lui permettait, lorsqu'il la maniait, quelr1ues joli; moul'emeots
t1ui faisaient valoir sa main, encore belle. li
avait la douce manie de conter force aneerdotes sur le temp · passé. D"abord, on le trouvait inlérc saut; à la longue, il fatiguait.
Enfin il prisait beaucoup et était fort courtois.
on neveu, Florian, n'était point de ses
proches, mais un allié. Tl avait pour lui le
plu vif allachement et le jeune homme le
méritait.
C'était alors un garçon de vingt-cin4 ans,
à la mine a!!l'éable, avec de Leaux yeux expressifs et tendres, une voix bien timbrée avec
un je ne sais 4.uoi de voilé qui la rendait
touchante. Son sourire était plein de séduction en même temps que de décence. La pâleur habituelle de son teint, ses cheveux
blonds, la fr11icheur de ~s lèvres achevaient
de le rendre charmant.
Sa profession d'avocat l'obligeait à e vêLir
avec gravité. On ne lui voyait rprn des habits
bruns on noir , peu de bijoux, et seulement
de belles dentelles en jabot et manchettes.
Il se plaisait fort chez mademoiselle de
Boissonage, surtout depuis que la jolie Lucelte y avait pris pension. ll excellait dans
l'art de la danse, s'y montrait d'une exquise

légèreté el, comme mademoiselle de Fonspeyral, 'entendait merveilleu ement à mener
un liranle ou un rigodon. Au retour d'un
vo1age à Paris, il introdui il dan ' le salon de
mademoiselle de Bois onage la nouvelle danse
à la mode, ou contredanse, en usage dans la
capitale depuis longtemps, mais inconnue
dans le provinces. Lacelle et Florian s'y
firent remarquer.
lfadernoiselle de Fonspeyral avait conservé
un vif souvenir de l'aimable Florian. Que de
fois elle pensait à lui dans le triste château
de la baronne! Certes, il était de bien petite
noblesse, ou plulôtilo'était point noble, puisqu'il n'avaitqoela parlÎcule,celleparliculedonl
madame de Fonspeyral se moquai l en toute occasion, disant qu'elle était bonne pour les fourni seurs des armées et les tripoteurs d'all'aires.
Toul de même, il semblait à Lucelte que
Florian était de beaucoup su péri eu~ aux jeunes
nobles de Verlhis que frécruenlait son frère .
li lui paraissait que l'âme même du che\·alier
était d'une autre essence, plus fine, plus
subtile, et qu'elle devait al'oir des délicatesses
inconnues à ces grossiers gentilshommes campagnards. Elle pensait aussi que sa galanterie
saurait, en toute occasion, rester dans les
bornes de la décence, quoiqu'elle pût aller
jusqu'à la ferveur passionnée. Elle s'attcodris~ait jusqu'à pleurer (car elle pleurait aisément el beaucoup) !or qu'elle se jetait dao
ces rèves. Elle en sortait étourdie, languissante et brisée.... Peut-être aimait-ille Florian ....
Ce doute lui était délicit1ux el l'aidait à
supporter, sans trop en souffrir, les ridicules
exigences ou les grandes colères de la baronne.

IV
Les violences de madame de Fonspeyrat
cédaient parfois deYaot son fils qu'elle aimait
avec emportement, d'un amour de propriétaire pour son bien, de noble pour celui qui
perpétue la lignée.
Au demeurant, Martial était par lui-même
fort digne d'ètre aimé. Son visage un peu
long se faisait remarquer par l'harmonie des
traits, par le teint mat, le nez droit, la bouche aux lèvres fortes el vivement colorées.
Mais il ressemblait à sa sœur par le même
front haut, par la même chevelure noire et
bouclée et surtout par les mêml!S yeux d'un
bleu sincère et profond, dont l'iris paraissait
trop large sous la paupière un peu lourde.
Il avait de son père la robustesse, l'agilité,
la taille souple, les jambes longues, le pied
fin. Son àme était étrange, à la fois rèveu e
et passionnée, indolente el résolue. Cent ans
plus tôt on l'eùl jugé extravagant. Pour l'instant, on disail qu'il élilit « sensible ».
L'abbé Pomerol, qui était curé de Verthis,
lui avait tout d"abord enseigné peu de chose :
lire, écrire en un français bizarre où le mépris de l'orthographe rendait parfoi les
phrases inintelligibles. Mais sa signature
était belle, énergique et de caractère, avec
la majuscule énorme el un gros point final,
particulier et naïf. Car si les robins, les no-

"------------------------------------taires et autre~ gens de loi adoptaient des Arnauld d'Aodillj, un des plus illustres parmi
paraphes compliqués el enjolirés de fiori- les me sieurs de Port-Royal, assistait au Contures, pour a surer l'authenticité de leur seil des finances derrière la chaise du roi,
sceau et dtlroult!r la fraude, les noLles, au car, depuis sa dixième année, il avait étudié
contraire, traçaient leur nom très simple- des dossiers chez le trésorier général de
ment, à l'imitation dn roy.
France. \'oyez qu'Omer Talon était avocat à
Cependant. ~fortial ayant paru bien dom$ dix-huit ans el dewnait célèbrr, et qu'enfin,
à son précepteur, celui-ci eut l'idée d'essayer da~s nos maisons, un guçon était page à
sur lui la. méthode de Dumarsais pour appren- treize ou quatorze ans .... Intéressez-vous aux
dre le latin. Parue en 1722. elle avait fait affaires publiques. Songez qu'à présent, c'est
grand tapage. Depuis elle était tombée en à vous et à vos pareils que revient la charge
discrédit par la guerre que lui avait faitP- le de donner au temps présent toute sa valeur . ..
Journal lie T/'C:Vo11x. Soit que le procédé fût Nous sommes les vieux, J'arrière-garde. En
lion, soil que le maitre fùt zélé ou l'élève vous est l'enthousiasme, en mus l'auda,·e, le
intelligent, la tentative réussit. A lreize ans, illusions, la force physique, tout ce qu'il faut
)(artial possédait un vocahulairt:! latin assez pour engendrer, soutenir el faire triompher
étendu ponr que l'élève pfll s'entretenir fa- les idées. Les idées, mon neveu, elles bonmilièrement en celle langue avec on profe - dissent d'une généra1ioo à l'autre, et c'e,l la
seur. i\lais, dès lors, Pomerol ayant déda.ré jeunéssc qui leur donne l'élan ....
qu'il n'avait plus rien i:t lui apprendre, MarA d'autres jours, quand Martial ar1·i,ait, il
tial se trouva fort désappointé. Ucureusemenl lui jetait uu par[11et de jouroau:c:
son oncle de la Mou raine était là.
- Tenez. Lisez les gazettes. Vous y lrouAlexis-Paulin de Pierrcfille, marquis de la verez quelques curiosités, entre autre celleMouraiot1, vil'ait dans une belle el forte rren- ci : Vous savez que nos soldats ont occupé
lilhommière, lout près de Fon pe}Tal. Q;and Rome dernièremenl? Or, on raconte que le
on descendait de Verthis à Ncrtbeuil, on général Cerrnni, ayant fait priwnnier Pie Vf,
apercevait les pignons de la ~louraioe, aigus l'envoya à la citadelle de Turin dont le comet couverts de tuiles moussues, dominant des mandant s'appelle ... - il y a, mon neyeu,
pelouses, des terrasses, des cb:mnillcs jadis de plaisantes rencontre - cet officier s'apde somptueuse apparence, aujourJ'hui trè · pelle Oie11.
n~gligée..
Ainsi causait M. de la \louraine, sans péLe marquis était né dan celte dl•meore dantisme et avec bonne humeur.
où, depuis des siècles, ses ancêtres avaient
Martial l'aimait.
vécu. Mais, à l'encontre de ceux-ci, auxquels
ce domaine tenait lieu d'uni,·ers, il a,ait eu
V
de bonne heure la passion des voyages. Dès
sa vinglièmc année, il s'était mis à tourir le
Le douzième jour de mvosc de l'an Vif.
monde, jetant sans compter les écus d'une qui était le premier de janvier 1799, se leva
1ielle fortune. Puis il élail rernnu vivre là en
philosophe el en pay,ao, vêtu de bure ou de
cadi et chaussé de sabots. li fréquentait les
peLites gens et les préférait aux nobles, les
trouvant plus intéressants que eeux--ci el jugeant que leurs vices n'étaient ni plus nombreux ni plu grossiers que ceux des riches.
Chaque jour, il passait plusieurs heures enfermé dans sa chambre, devant sa table à
écrire et près de sa hibliotbèyue bien pourvue
de livres anciens et modernes. Lui, si pacifique d'ordinaire, se montrait lnrible quand
on l'y venait troubler, fùt-ce pour lui dire
11ue le repas était servi. Il s'iotéres ait aux
affaires publi(JUes comme au spectacle d'un
drame ou d'une comédie, gourmandait son
neveu s'il le trouvait le nez dans un roman
ou plongé dans les fadaises sentimentales de
M. Richardson ou dan~ les extravagances de
Ja Nouvelle Héloïse. Mais il s'appu4uaiL à
convaincre Martial de cette idée qu'un gentilhomme doit faire de sa vie une œuvre originale, el il cultivait chez lui l'art de bien
pt!nser plutôt que celui de bien dire.
Parfois il le grondait très fort :
Le marquis de Bellombre.
- Qu'êtes-vous? disait-il. Que faitesvous ? ... Vous avez dix-huit ans? ... Vingt
ans? ... Eh bien, mon beau fils, à quinze ans, morne el triste sur Fo;ispeyral. A peine. la
La Rochefoucauld, dont je mus ai fait lire Mïon avait-elle allumé le Ieu dans la cuLine
les Maximes, était maitre de camp et faisait que la baronne y parut.
sa première expédition militaire. A seize ans,
- Je vous la ouhaite bonne el heureuse,

AMES D'AUTJ(EF01S - - ~

madame la baronne, dit la servante, en patois.
- C'est bon, c'est bon, voici tes étrennes.
là, sur la table .
La Mïon bredouilla un merci, et ne se d~tourna mème pas pour regarder le paquel.
Elle savait ce quïl contenait : un coule! ou
fichu frangé, un devanlau ou tablier en ro-lonnadc ii carreaux.
- .Allume le feu dans la salle, dit la
maitresse.
La servante oLéil. Une vive clarté fit bientôt pâlir la lumière des hautes chandelles
qui éclairaient la salle à man~cr. Alors madame de Fon, peyrat, en coiffe de nuit et
robe de chambre, alleodil que se enfants
lui vinssent pré enler leurs devoirs.
La porle s'ouvrit. ~fartiill et Lucelte se
montrèrent. En abordant leur mère très respectueusement, ils lui offrirent leurs vœux.
Madame de Fon. peyrat était une exacte
gardienne des traditions. Quand ses enfants
étaient petits, elle le avait accoutumés de
venir dans sa chamhre un seul malin par an,
qui était celui du f er janvier. lis attendaient
ce moment avec angoissP, presque avec e.fl'roi.
Quand ils eurent grandi, leur mère les dispensa de celte corvée el les reçut dans la
salle. Elle les y atlendail au lever du soleil,
ayant coutume de dire : (( Le jour de l'an, Ja
prc:mière pensée d'un Fonspeyrat doit être
pour Dieu, la seconde pour le roy, la troisième pour sa mère. »
La veille, elleleur avait rappelé la coutume :
- Les nobles, avait-elle dit, ne sauraient
acquiescer à l'odien~e el païenne réforme qui
a bouleversé le calendrier. ,le ne connais
point et ne rnux pas connaitre les mois, jours
el quantièmes iornntés par les ré\'olutionnaires. Gràc~ à Dieu, il se trou,·e qu'en tète
de mon livre d'heures j'ai un tableau établi
pour un siècle el qui a été di posé à partir de
1780. Il m'indique les îètes religieuses, les
vigiles, le Carême, l' Avent. Ainsi j'ai pu garder mes habitud~s et remplir exactement mes
devoirs de chrétienne, même au temp~ où
notre pauvre curé était sur les pontons ....
La baronne, ayant reçu les révérences de
ses enfants, leur dil avec brusquerie :
- Venez çà, que je vous embrasse. Une
fois n'est pas coutume.
Froidemen L, comme si elle acoomplissai t
un des rites de la religion Iamilialt1, eUe les
baisa au fronl. Ensuite elle offrit à Lucette
quelques vieilles denlelles, un dé en vermeil
el un étui de nacre. Puis elle la congédia :
- Vous pouvez vous relirer, ma fille.
Luœlle remercia, fil la révérence et quilla

la salle.
Alors se tournant vers Martial :
- Mon fils, dit la baronne, j'ai de sein de
vQus entretenir d'un grave projet. L'heure
et le jour me paraisse~l tout à fait propres à
celle communication. Ecoutez-moi.
Elle respira fortement et dit toutd'unepièce: .
- Yous êtes triste, Marlial. Qu'avez-vous ·?
En même temps, elle 'assit au coin de la
cheminée et invita son fils à prendre un siège.
- Moi? ... dit Martial, en s'asseyant.
Moi? ... Triste?... CommeotL. Pourquoi? ...

�.._

1flSTO'/t1A
.:'on '"isage montrail une ,urprise et un
trouble qu'il es apiL en ,·ain de dissimuler.
- Pourquoi? ... c·esL moi qui vous le demande, répliqua la mère. Vou mus ennuyez
ici, ~larlial.. .. Fonspeyral ne ,·ous urnt
plus .... Vous courez par le chemin el à
Lraver les bois comme un égaré.... Vous
passez de Lrop nomhreuses journées à \'erthis, monsieur mon fils .... C'e l f:lcbeu .
Martial eul un geste vague el ne répondit
pas. Il rt.&gt;gardait les braise . el sa main froissait macbinalemrnt le jabol de sa chemise.
Sa mère continua :
- Oui ... pourquoi nous fuyez-rnus 1 moi
el votre sœur? ... Pourquoi êtes-vou toujours hor d'ici? .. Dite ?... Tenn, mon fils,
je sui inquiète.
- Eh! de quoi, ma mère~
- De tout. D'abord, l'autre jour, vou~
avez trop bien parlt! de monsieur Buonaparle .... s~s campagnes vous tournent la
tête, je le crain . Ce serait une douleur ponr
moi 11ue d'en être sûre.
- Vons vous troublez inutilement, ma
mère. Je vous jure que je n'ai nulle envie
d'aller rejoindre en É!!ypte ou ailleur.' le général Buonaparte ....
- C'e l un odieux révolutionnaire, n'estce pas, mon fils?
- Voulez-vou., ma mère, que oou laissinn · là ce sujet? dit lartial avec enjouement.
- - Pas avant que j'aie ajouté ceci : Uartial,
si, d'aventure, l'ennui vous prenait trop [ort,
·ongez qu'il y a encore beaucoup à faire ponr
nous ramener un bon roy. EL jt.: ne verrais
pas avec trop de peine l)Ue vous allassiez rejoindre en Allemagne ,·os pareils qui, à cette
heure, travaillent à nous le rétablir. Cela \'Ous
serait bon, mon fils, el vou jetterait hors de
'fOS li \res &lt;1ue je déteste ....
- Et pourquoi le détestez-vous, puisque
vou~ ne les co1waissez pa· ?
- Mon fil , tout homme 11tii 'enforme
dans la lecture lînil par être un philo ophc
ou un fou : voyez voire oncle de la louraine.
Dieu me gm·de de vous voir tel 1
Martial ouril el ne répliqua 1,oint.
lladame de Fonspeyrat surprit ce onrire.
Elle tres a.illit. 'es sourcils se f'roncèrenl. Elle
dit:
- Martial, il faut en l,nir ..Je ne veux
plus vous 'l"OÎr cet air morose. Il 'l"OU faut
mettre dans votre vie autre clto.e !)Ue des
lectures de romans el des conversation· avec
110 pbHosophe lunatique .... Vous n'avez point
de goùt pour l'agricultare et la surveillance
de vos terres .. ,.
'
- Pardonnez-moi: je m'en occuperai au
contraire volontiers. liais vutre activité déhordanle, votre zèle, votre ....
on, mon fils, cela n' vous convient
point, répondit la baronne a\·ec vivacité, car
elle redoutait l'ingérence de Martial dans ses
affaires.
- Alors, ma mère, souffre;,; que je prenne
ma joie où je la trouve, et me occupations là
où. ecomplait mon esprit, en altendantque ....
V.lie bondit:
- En allendant qu11i ?... lia mort, sans

doute, qui vou rendra ruaitre el chef de ces
propriétés? ... )fais, sachez, monsieur mon
fiL, qu'au Lrain dont nous allon , et i le roy
ne nous e l promplemenl rendu, Yous vous
trouverez fort mal en point après moi. 'ous
somme pauvres. très pauvres, monsieur mon
lils ....
Martial ne 'émut pa · de celle déclaration
que a mère lui nait déjà faite soment et
dont les effets ne se montraient jamais. 11 regardait la baronne. 'ombre et \'Ïolente, elle
al lait par la salle, en remuant ses clés qui
sonnaient dan i.es poche comme un toc~in
de guerr•.
- · Voilà, con\inua+eJle: \'ous allez partir.
Le Yieu1 marqui de Plaineau, jadi· ami de
,·otre père, est à Coblcnlz. fou ferez bonne
figure parmi les émigré~. Telle e~l ma volonté.
Tl y eul un ~ilence. EUr ajouta brusquement:
Quand partez-vou , mon fils?
Madame de fonspe)·rat 'était a.rrètée, haletante. Un peu de sueur perlait à son îront.
F.lle avait parlé rite t'l fort dans une h.lle de
délivrance. ~laintenanl, elle se sentait plus
,·aillanle el pr ite au combat.
Martial ne dit mol. Il rega.rJait allentivemenl les braises du foyer.
- Eh bien! mon mHarlez .... \'oyon L.
- ~on, ma mère, je ne par1irai point,
art icula-t-il nellemenl, avec effort et san
,•iolence.
- Vous dite '! ...
- ,le dis que je ne veux pas partir et.que
je ne partirai point, répéta-1-il formemcnt et
d'un alr respectueux.
Comment'/... Quoi'! ... \'ous avez dit:
, Je ne Yeux pai: ~ '!

/tfaJ11,me de Fo11s('ey,-at ,-tgar.1a .lf.Jrtial s elolgnff.
• - () nUJn fils! "'on fils! • Jil-tl/e. (P~e 381. )

- Oui, ma mère, je l'ai dit a\'ec rc pcct,
mai je l'ai dit.
_Madame de Fonspeyrat demeura immobile, pâle el comme pélrifiée. Puis, soudain,
an revirement se Gt Jans son esprit. Comme
.... 38o ....

son fils avaü parlé! Comme il avait dit cela!
Quelle bauleur. quelle aulorilé, qucUe nohies e, quel or 0 ueil de race dans ces mots!
Toul le passé ancestral revivait dans on
geste, le ·on de sa voix, la lierté de .on
mainlien. Qu,.]que cho e comme une bouffée
d'i,Tes,e em•ahil la mère. C'était lerrihle el
dtllicieux. Elle dit, radoucie :
- .\lors, ,ou Youlez rester ici? ... Qu'y
a-L-il donc à Fonspeyrat ou à VerLhis pour
,·ous relenir? ... Quoi? .. . Je ne voi pa· ....
l on, je ne voi pa:- ....
Pui , frappée d'une idée subite :
- Quelque amourette? ... Uitcs?. ..
on, ma mère, pas une amourette ....
lin amour.
Il dit cela d'une voix changée, mais toc.jours fürme. Il avait quitté Je coin du rt!u,
et, debout, regardail sa mère.
Elle voulut parler et ne le pul.
Elle pensait : « Un amour 1. .. Voilà bien
l'ennemi de mères!... n amour!. .• Et pour
11ui? ... Oh! si ce choix n'était pas tel que le
voulaient ses espérance~! ... Si son 61 · aimait
quelque Gothon de ,·illage, quelqut servante
qui rèvail de devenir maitres e, quelque
ambitieu e fille de roturier! ... »
El ce mol lui suggéra waJgré elle un
retour sur son propre passé, sur son mariage
à elle .... Oh! noo !... pas oola 1. •. jamai. 1. ..
jamai !.. .
- Le nom! cria-l-elle.
- Le nom ne vous apprendrait rien, ma
mère. You ne connai.sscz ni celle que j'aime
ni sa l'ami Ile.
- Alors, c·e t quelque fille de rien, c'est
quelque gueuse en sabots que mon fils a
distinguée?
- Paix ma ruère, paix!. ..
Martial jeLa ces mots dans uo cri de si
noble emportement el avec un ton de si violeu1e autorité que la colère de madame de
Fons11eyrat s'évanouil. EUe se enlil petite,
Loule petite de\·aol son fils, cc fils qui Lientôt, demain, quand le roy serait de retour,
rendrait la justice, comme l'avaient f:tiL se
airux, rn ce même. murs, dans celle mème
salle....
Timid~, à présent, elle dil :
- .\u moins, Uartial, dite. -moi qui?
- la mère, je sui. en cet in Lant trop
forlemcnt agité pour vous entretenir sur ce
ujet.. .. Il · a dans celte a\·enlure beaucoup
à penser ... car loul y est sentiment cl rien
n ·y re,;pirc la galanterie .•le prierai notre ,'ieil
ami, mon ienr le curé, de vrnir en eau er
avec vou au plus tùl. Il aura mieux que
moi vous conter ce donl je lui aurai fail conlideocc. Ensemble vous déciderez ce qu'il
convient de Caire pour que mon amour, le
renom de celle que j'aime el la religion ne
soient point offensés.
- 'ongcz. mon fils, que vous a\'CZ à
peine vingt an , supplia la mère .... li n'est
pas de gentilhomme de ,•olre âge dont la vie
n'ait déjà été marquée mainte fois par des
pas. ades sans conséqut'nce.... Je sais hien,
certes, qu'un garçon agréaLlemenl fait, robuste el beau, peul èlre tenté ....

_____________________________

AMES D'JI.UTJfE'FOTS -

&amp;lartial secoua la tète el :::ou rit tristement:

- Tl n'y a rien de cf'la, ma mère, je

\'OU.

lé répète ; j'aime, j'aime, j'aime .... Lais.ons .... Permellez-moi de me retirer et
d'achever ma toilette.
li s'approcha de sa mère, lui prit la main
el la baisa. Il mil dans ce geste tant de courloi e déîéN'nce, tant de re~pecl el de dignité
qu'elle en demeura confu e et ravie. Où
avait il appri ces manière~ ùe l'ancienne
cour? Qui donc l'a,·ail dres é à l'éLiquette el
aux belles façons1 'était-ce pas toute la
noble~ e de son sang, Ioule 1a grandeur de sa
race qui se marquaient dan œ mouvement
in tinctif ?...
~ladamc de Fonspeyrat fut comme eninée
par celle pensée. Deux larme orgueilleuses
montèrent à ses yen x. Elle attira son fils à
elle et le baisa au lront. Puis. le regardant
s'éloigner :
- 0 mon fil ! mon fils! ... dit-elle.
\-"I

Certe , le curé Pomerol avail rencontré
dans sa vie de nombreuses occasions de
'émouvoir : D'abord son iu Lallation 1i Yerthis, en 'l 780, alor qu'il ne croyait oLtenir
qu'une mi érable paroisse. Puis, cette fameu e mes e de la Fédération qu'il avait
publiquement chantée sur la place du Minage
Jevanl un aulel surmonté du bonnet phry!rien. Puis encore, la nouvelle, tombée sur
lui en coup de foudre, que son évêque, monseigneur de Flamarens, refusait le serment,
ce qui, •u les canons, (Jbligeait le pauvre curé
à devenir réfractaire. Alors il a\•ait connu les
dénonciation , les persécuûon , la "eôle sur
le ponton la Glofre en vue de l'ile Madame,
les long· mois d'attente anxieuse, et puis la
délivrance, le décret de l'an Ill proclamant la
liberté des cultes, le bref papal de 1790
ordonnant l'obéissance aux poU\·oirs etablis,
et le retour à Verlhi , la messe dans sa vieiUe
église, le baptême des nouvelles cloches, les
récits horrifiques de ses paroi, iens lui narrant le événemenls accomplis en son ab ence.
Oui, tout cela, toutes ces alfaires lointaine ·
à présent l'avaient fortemenl remué. Il n'en
était pas une qui l'eù.t plus bouleversé que
cette aventure de se voir, lui, Pomerol, s'en
aller à Foaspeyral, comme em·oyé du jeune
baron pour narrer à madame sa mère uoe
vilaine histoire d'amour .... « eirrneur !..
pensait-il, pourquoi le baron m'a-t-il choisi,
moi, plutôt que tel autre?... Et comment
pourrai-je me tirer de là, mon Dieu! si 1·ous
ne m'aidez'? ... 1J
li descendit lourdement de cheval dans la
cour de Fonspeyrat. EL, tout de suite, la
baronne, après avoir congédié Luœtte, accourut au-de,1anl de lui.
Elle ne lui laissa point le loisir de tourner
on compliment, mais aussitôt :
- Vite, curé, dit-elle, venez çà, puisque
nou avons à causer.
Très agitée, elle Je mena vers sa chambre,
tout en remuant le Lrousseau de ses clés
pendu à sa ceinture.

Plteu.-.:, triste ei Sllll{Ulk're,ne11t emu, le paui·rt Pomerol e11jourch:i sa vieil~ 1umml que. d.ins la cour,
rou, û domtsl4ue, terrriU rar la trl.k (Page 382.)

Elle s'a ·sil dan un fauteuil. Pomerol,
respeclueux el lent, cboi iL sans précipitation
une chaise où il déposa son tricorne, pui
une autre où il 'installa, le mains à pla.l
ur les genoux.
- Parlez, curé, parlez. Voions, que veul
mon ieur mon fils? ... Qu'v :i-t-il?
- l! y a de choses bien"séricu e , madame
la baronne.
c me célez rien. Je veux tout savoir.
li parla.
U conta avec abondance el lenteur comment certain jour de l'année précédente ou
de l'année d'annt - « Oui, dix-huit mois ...
presque deux an , madame la baronne 1&gt;, deux voyageurs, le père r.l la fille, passant
par Vertb.i , ·'y étaient arrêlés, le père étant
soudain malade; comment il· s'étaient fixés
là pour un temps, el comment ensuile ils s'y
étaient établis, sans doute pour toujour . Il
se nommaient Albo . C'étaient des calvinistes
hollandais, descendants d'une famille française originaire du Quercy et qui s'était expatriée au moment de la. Rérncation ....
- Oui, madame la baronn~, cahinisles! ...
[lélas! ... Avant euxj c'était chose inconnue
qu'un cah·ini te en celle paroisse. Des cahinisl - !.. . Pourtant, rien ne troubla d'aborù.
le par, du falt de ces malheureux. fü se
tenaient cois .... Je uis bien assuré, madame
la baronne, que vous ne les connais ez point. ...
- Certe !. ..
- Et que mademoiselle votre fille ellemême les ignore? ...
- Assurémenl.
- Hélas! il n'en est pas de même de monsieur le baron, volre fils ....
- Curé! cria la baronne, tout à coup
pénétrée d'un cruel pres enliruent, est-ce
que ce serait Elle 1. ..

Dullf&lt;l ·

Pomerol ne rëpondit pas. li lais. a tomber
sa tête sur on jabot, la souleva, la laissa
retomber à nouveau, faisant:« Ou.i ... oui ... »,
maL ce mol ne pouvait sortir de ses lè,Tes.
Un cri, une exclamation pre,que grossièrr
où réapparai~sait la vulgarité de sa première
éducation, jaillit des lèHes de madame de
Fon pe ·rat.
Le curé feif!tlit de ne pas l'entendre et
reprh sa narration filandreuse, placide comme
s'il d~filait les Ave de son rosaire.
Il raconta commt&gt;nl M. le baron a nit
remarqué la jeune fille :
Elle était la seule enfant vraimenl belle
de Verthis, avec ses chevem de soie pàle, ~es
yeux d'un bleu tran parent, sa peau fine, à
peine rosée. Tous les jours, Martial passait
devant la fenêtre où elle se trouvait, occupée
à coudre ou à ravauder. Une foîs, leurs
yeux se renconlrèrenl. Elle rougit. El Martial
éprnU\'a comme un coup au cœur. De te
jour, il l'aima. li dev-inl morose, courut les
boi , se plongea dans la lecture, se plut à
demeurer eul quand il n'allait pas à Verthis ....
- OLri, dit madame de Fon peyral, accablée, oui. .. il nous Iuyail, sa sœur et moi ....
- Donc, fit le curé, certaine fois il résolut dè faire connaitre à celle qu'il aimait
la passion qu'elle lui a,·ait jetée dans le cœur.
lei, madame la baronne, je suis obligé de
mêler à ce récit le nom d'une sainte fille que
mon ieur le baron a indignement. .. hum 1. .•
je dis a abu ée : mademoiselle Claire.
-Mademoiselle Claire! Et quel rôle celle pauvre défroquée peut-elle jouer en cetle affaire'!
L'épithète de défroquée sonna mal aux
oreilles du curé. a physionomie perdit
sa placidité, et devint sévère. Mais ce fut
passager, el, avec onction, il répondit :

�•

.., _________________ LI

H1STORJ.JI

. - Mad?me 1a l,aronue, il 1i't:-·t pas dif/lc1le à un Jeune homm intulli&lt;&gt;enl, sensible,
noble el_ courtois de tromper une pauvre créature qui, ayant vécu plu~ de trente années
~a~s un cloitre, se trouYe tout d'un coup
Jetee hors de son courent, par le fait de la
fiévolulion, et mèlée au monde. )lademoiselle Claire, dont la Lou tique de mercerie el
objets reliaieux fait face à la mai on du sieur
Alhos, a cru sur parole monsieur le baron.
Uonsieur le baron renait faire de · emplclles
pour ,a sœur, causait avec mademoiselle
Claire, s'entretenait avec eUe de son commerce, de ses wisins, que sais-je? li s'assel•ait et demeurait longtcmp dans Ja boutique, regardant au dehors plu qu'au dedans
et, souventcs lois, demeurait plongé dans de
longs silences. Par respect, mademoi elle
Claire ne les interrompait pas. Puis, un jour,
il conviai avec celte pauvre fille d'entreprendre la conver ion de l'intéressante jeune
personne qui habitait en face .... Pour cela,
il faUait d'abord entrer en rapport de voisinage avec elle et IU1 faire cnsu.ite passer de
bons ljvres que monsieur le baron achèterait
pour elle. ~fademoi elle Claire s'employa très
pieusement à cette besogne. E,Ie fil quelques
avances à la demoi eUe Albos, qui y répondit
avec douceur et politesse. Et ce fut dès lors
un échange incessant de pieux manuels. Mais
la demoiselle Albos ne parlait pas de se convertir et ne paraissaiL point touchée par la
grâce. llélas ! madame la baronne, tout ce
manège était une ruse du ~falin.... Dans
chaque line se trouvait une lellre... une
T

lettre... comment dirai-je?. .. Une lellre
d'amour .... Oui, madame la baromlP, une
lettre ... de cette sorte.
~l~s a.~ondamnwnt encore, Je curé parla.
Pms t1 s epongea le fronl. gonfla ses joues,
sou.fila. Enfin, comme la liaronne confondue
. sans parole, il garda le ' silence lui'
reslait
aussi et attendit.
- .A wz-rous quelqu ·une de ces lettres?
demanda tout à coup madame de l?onspeJrat.. .. Car enfin, toul cela m'apparait comme
une i invraiseml.Jlable machination qu'il me
faudrait une preme pour y croire.
Aussitôt, mais avec un air de protonde
douleur, le curé tira de a poche un papier
froissé, qu'il lendit à la baronne :
- La dernière lettre de cette malheureuse,
dit-il. Mon ieur le baron me l'a confiée à
titre de preuve, précisément.
'
Et madame de Fonspeyrat lut à demi-voix :
&lt;l

lloosieur el très aimé,

« Je vous rends gràce d'avoir songé à me
venir voir aujourd'hui. Je ne savais que
penser de votre absence. Deux jours sans vous
apercevoir, c'esL trop long, el je soulfrais. Je
rève toujours avec ardeur au t{ mps où, pour
la ,,ie, nous serons unis, comme vous me
l'av~z promis souventes fois. Je prie noire
Christ de hàter celle heure bénie. Je lui
demande d'allermir dans votre cœur l'amour
que vous m·avez juré et je vous envoie, monieur el très aimé, le tendre souvenir de votre
1

(1

KETIE 1• l)

1. ICaterine ou Catherme.

( Tllustrati()ffS tù Co!tRA o. 1

- lluelle imposture! ... cria la Laronne.
li n'y a que ces impies el renéo-ats pour oser
mèler le nom du Seigneur parmi d'aussi
misérables propo .... Ab ! curé. dit-elle en
mart·hant à traver la chambre, comme il a
bien fait. monsieur mon fils, de rous envoyci·
en messager! Que se serait-il passé 'il avait
osé me faire lui-même pareille conressio11 ! ...
Jour de Dieu!. .. Une réformé,• 1... Une pauvresse!... Une fille de rien!... Ucs let lres
d'amour à cette espèce!. .. Car, d'où viennent
ces ~ens? ... De quoi vivent-ils? .. . Qu'ont-ils
fail ?.. . Amis des rérolationna1res, sans
doute? ... N'est-ce pas, curé'?...
Puis, soudain, changeant de ton et 'arrêtant:
- Et la fin de cette belle commission
dont monsieur mon fil mus a chargé, quelJe
est-elle?
Cherchant ses mots, ânonnant, tremblant,
le curé finit par dire que monsieur le baron
voulait à tout prix épouser Kalerine Albo~ ....
Qu '11 ne partirait point pour Coblentz ou ailleurs... Qu'il ne quillerait pas Verthis parce
qu'il aimait .... Et qu'il priait trè · respectueusement madame sa mère de permettre ce
mariage qu'il souhaitait avec force.
- Jamais! ... jamais ! ... cria la Laronne.
Jamais!. .. J'aimerais mieux le voir mort!
Le curé se leva. Sa mis ion était lerminée.
Hors d'elle, madame de Fonspeyrat ne le
reconduisit point. Et, piteux, tri le et singulièrement ému, le pauvre Pomerol enfourcha
-sa vieille jument que, dans la cour, Dumarou,
le domesti1rue, tenait par la brjde.

(A suivre.)

LomsE CllASTEAU.

La Juif e de la princesse
de Hohenlohe~lngelfingen ( 1799)
._..;

Le prince Frédéric-Louis de llobenlohe~ngelfingen, bien connu par le rôle qu'il a
Joué pendant les campagnes de la Révolution
et de Prusse (1806), était un des plus beaux
hommes de son temps.
Admis dans l'armée prussienne après la
guerre de Sept Ans, il s'était signalé à la retraile de Bohême (succession de Bavière, décembre l775) el avait ainsi gagné la faveur
du grand roi. Cdui-ci n'ignorait pas la modeste situation I de son protégé. Ausj n'avait.-il pas tardé à le nommer colonel et à le marier avec l'une des plus riches héritières de
1. Au dire de ses contemporains. l'ensemble de ses
revenus s'élevait à moins de 6000 florins. ce qui était
éTidemmenl fort'peu.

Berlin, Mlle de lloym, qui, au surplus était
d'une beauté remarquable.
'
Ce~te union, malgré les six enfants qui en
naqmrent, ne fut rien moins qu'heureuse, et
en 1799, vingt ans après sa conclusion - le
prince avait alors cioquante-lrois ans et sa
femme près de quarante - se produisit un
événement qui eut, à celle époque, un retentissement énorme.
Le Ier septembre, la princesse de Hohenlohe disparut de Breslau, ville dont son mari
était gouverneur.
Cette fuite inopinée ne sembla pas inquiéte! autrement le prince, car il ne lança pers?n~e aux ~ou ses de sa volage éponse P.t
n avisa de rien les autorités des pays où' elle
....t

38J ~.

pouvait chercher un refuge. L'aventure - sel?n, to~te ~pparence - n'était donc pas deslmee a faJre grand brait au. dehor.... et ce
Iat précisément le contraire qui eut lieu
' à un concours de circonstances Lizarres'
grace
el au zèle intempestif de quelques fonctionnaires de Dresde.
L'hi toire vaut la pei~e d'être contée, car
elle a enrichi Jes archi~es royales d'un dossier aus i intéressant que volumineux. Elle
commence à .la façon d'un roman de cape et
d'épée, mais. elle est véridique malgré cela.
Le 6 septembre 1799,. une chaise de po~te
attelée de quatre chevaux venait s'arrête,, à
la tombée de Ja nuit, devan l l'hôtel de.Polagne, le plus réputé de Dresde, à l'époque.

Une dame, accompagnée d"une seule femme
de chan1bre, descendit de la ,·oiture, demanda
un apparlt!ment el, pré"enant les questions
d'usage que l'hôtelier se di~po ait à lui adres.er, Mclara qu'elle était la princesse de
Uohenlohe-Ingelfingen, épouse du lieutenantgénéral, 1-fOUl'erneur de Breslau.
Le mème jour, à peu près à la mème
J1eure, un é11uipage plus modeste avait amené
à l'auLerg1' Zum b/aue.,i Stern \l'Étoile bleul!),
à Neu'tadl 1 , un voyageur 1111i se faisait appeler M. de Rosen. Le lendemain matin, à la
première heure, ce per onnage alla rendre
visite à la princesse. Lorsqu'on lui demanda
&lt;( qui faut-il annoncer? ll il déclara qu'il était
le sek1·etair Jlüller. Ce nom étant connu,
même en Allemagne, oo introduisit le visiteur et l'on ne s'occupa plus de lui, si bien
que, plus tard, oui ne sut dire à c1uelle
heure il était reparti. Le soir, la princesse se
tnit au lit de très bonne heure et la nuit du
7 au 8 s'écoula sao· tjTie le moindre bruit
vînt frapper les oreilles des habitants de l'hlilel de Pologne. Conformément aux ordres de
sa mailresse, la femme de t:hamhre viut la
riheiller, à ltuit heures du malin; mais à
peine eut-elle prnétré dans l'appartement.
qu'elle en ressortit en poussant des cris affreux et en appelant au secours. En un clin
d'œil, le per~onuel de la maison fut sur pied.
La chambre à cou,·her de la princesse offrait un aspect terrifiant. De larges llaqucs
de sang inondai1•nt le parquet; un bonnet de
nuit, une chemise, une paire de bas en éta.ient
recomert ; eofin une longue trainée s'étendait depuis le lit jusqu'à la fenêtre du milieu.
Quant à la princessP, il n'en existait pas
tract!. Elle avait été assassinée, c'était clair,
et les meurtriers avaient emporté son corps,
ainsi que le prouvait la trainée sanglante. Au
surplus, la majeure partie de ses bijoux tous ceux ayant une certaine valeur - a\'aient
dbparu.
Aussitôt prévenue, la justice ouvrit une enquête et fit, dès le début, deux constalalions
intéressantes au plus haut degré. Tout d'abord, elle éta1lit Mns grand'peine que la
traînée s'arrêtait à la fenêtre, et que par
conséquent le corps n'avait pas élé sorti par
là; d'a:utre part, le plancher du. corridor étant
également net de toute souillure, il était clair
qu'on ne l'avait point passé par là. Dans ces
conditions, une seule hypothèse subsislail;
c'était que la princesse n'avait pas été assa sinée, majs s'était sauvée purement et simplement. Un deuxième détajJ confirmait celte
hypothèse; la fameuse cassette avait été, non
point forcée, mais ouverte avec sa propre
clef... qui était restée dans la serrllre.
Poursui'l"ant leur en~uête, les magi trat
acquirent la certitude que Je sel.relafr 11/üller
avait parlicipé à la ID)Slification. De l'auberge
Zum blauen Stern, où il s'était fait in crire
sous le nom de M. de Hosen, et d'aù il avait
brusquement disparu, l'on suivit sa pis te et
l'on apprit que, dans l'après-dîner du 7 septembre, il avait loué pour le compte d'un
1. Partie de la ville, si tuée sur là rive droite de

!'Elbe.

'FU1TE DE LJl P'f(1NCESSE DE H01ŒNLOJŒ-ÎNGEL'F1NGEN

.ll. de W1llersee un bateau amarré à l'Eluhcrg-. _\u dire des autre~ uateliers, ce )l. de
Willersee s'était embarqué ]e 7. à une heure
très avancée de la soirée, cl arnil commandé
qu'on le trarn-porlàL à llagdebourg. Les
mêm&lt;:'s, questionnés par les magistrats, déclarèreut n'arnir pas ,·u de femme accompagner ce personnage. Une fois en possession de
ces renseign&lt;'men1,, le tribunal décida « qu'à
défaut de crime, il y avait eu rrry~Lil1cal1011,
et que les auteurs de cette dernière méritaient une punition 1J. ED conséquence, de·
gens à cheval furent expédiés dans toutes les
direction· avec mi~ ·ion de procéder à l'arreslation des fugitif..
Ce fut ain. i que l'actuaire Georgi et l'auditeur Ueyuer partirent à franc étrier dans la
direction de ~foi sen, où ils arrivèrent sur le
coup de cinri heures du oir. Là, on leur
apprit qu'à huit heures du matin le service
de la navigation avait visé le papiers d'un
sieur Bart~ch Samuel qui al'ait déclaré« transporter à Magdebourg plu ieurs passagers et
une voiture de voyage u. Persuadés qu'ils
étaienl sur la pi le, inon de la princesse, du
moin du sekretair bfüller (fiosen ou Willersee), les dem. écuyers impro\'isés reprire11t
la poursuite. Bref, à Torgau, où ils mirent
pied à terre le !) septembre, à trois heures du
matin, ils actJtt1reot la certitude que le bateau
n'avait pas encore passé là. Séance tenante, ils
donnèrent communication de leurs instructions
a.ux employés de la oaYigation; ensuite, ils ~e
rendirt'nt auprès de l'Amlman.n (bailli) Alberti. Ce digne fonctionnaire, très ami de son
repos, el par suite, horriblement vexé d'avoir
été réveillé à pareille heure pour une affaire
d'aussi mince importance, éleva une foule
d'objections el ajoura, par manière de conclusion, que tout cela ne le regardait pas.
Mais les deux autres tinrent bon et rétorquèrent ses arguments, non sans aller fréquemment jeter un coup d'œil du côté de !'Elbe.
Un peu avant six heures du malin, l'auditeur vint annoncer que le Laleau, arrivé à
l'instant même, avait été arrêté. Nullement
impressionné par cette nouvelle, l'amtmann,
qui décidément craignait pour ses Lronches,
reîusa net d'a.ccompaµner ses contradicteurs.
Cependant, il voulut bien, lout en bisant ses
réserve,, leur adjoindre son amts(ro/in (sl'rgent, huissier).
Après une foule d'incidents hilarants, mais
dont le détail enlraineraiL trop loin, ils mirenl
succe-·sirnment la main ur le sekretafr Müller et les bateliers. Le premier donna des
explications assez confuses sur le but de son
voJage et nia une participation quelconque
am événements de Dresde. Quant au patron
du bateau, il déclara qu'il avait à son bord
une dame &lt;l alitée et malade ».
Avisé de ceci, n'ayanl d'ailleurs plus la
possibilité de prétexter l'heure matinale, le
bailli résolut de prêter son concours au.x jui;ticiITT"ds de la capitale. li comptait au nombre
de ses amis un certain lieutenant de Bose,
lequel avait le faible d'énumérer à tout bout
de champ les personnes du beau monde qu'il
prétendait connaitre. Or, la princ.esse de
◄

383..,.

...

Hohenlohe était de cc nombre, à ce qu·aftirmait l'amlnwnn. Celui-ci fit donc mander le
lieutenant et e rl'ndit avec lui à l'endroit où
était amarré le bateau.
Yu les faibles dimensions de celle péniche.
le haiJli pénétra seul dans la cabine où la
dame était couchée . .Malgré ses révérences et
~es protestations de dévouemenl, il n'apprit
rien, la malade s'étant bornée à lui dédarer
(( qu'on lui faisait beaucoup trop d'honneur
et qu'elle n'était pas une Altesse sérénissime Il. Le lieutenanl de Bose entra et resorlit aussilot. disanl qu'il o'a\'ail pas reconnu la princes,e, « mais qu'il pouvait Fe
tromper, attendu qu' ilne r availj11maisvue».
Ce fut l'actuaire Georgi 14ui réussit à démèler la 1•érilé. A force de pre·ser la malade,
il en tira l'aveu &lt;&lt; qu'elle était Lien la personne cherchée, mais que le jeune homme
trouvé en sa compagnie n'était là que pour la
chaperonner jusqu'à l'endroit où elle retrou.verait les meml.Jrcs de sa propre famille 1,.
Euhardie par la déférence que lui témoignait
l'actuaire, elle lui donna sa parole d'h.oo □eur
que « ce jeune homme était complètement
innocent, bien que les apparences fussent
contre lui, el crue, par con,équent, elle ne
pouvait se désintéresser de son sort Il.
Là-dessus, les mandataires de la jusùce
l1assurèrent &lt;l qu'à leurs yeux celte déclaration justifiait amplement le jeune homme,
mais qu'ils n'avaienl pas le droit de le relàcher ; que, par contre, elle-mème était
liLre sur l'heure d'aller où bon lui semblerait 1&gt;.
La princesse, quelque peu rassurée, demanda que le chancelier de Zedwitz fùt mis
le plus ,'Île possible au courant de la situation, a6n 11u'il pùt en informer !'Electeur de
axe t&lt; dans les bras duquel elle se jetait ».
Quant au (( jeune homme innocent », qui
depuis snn arrestation se faisait appeler M. de
Villerose, il montra une belle résignation. De
la prison où il fol mis provisoirement, il
adressa à la princesse une épitre singulière,
dont voici quelques passages :
« La fatalité en a décidé autrement, et
moi je reste ici. Je pense que vous aurez la
bonté de repartir aussitôt, afin de couper
court au scandale. Le meurtre el le vol sont
caractérisés, et du moment où vous partirez
cela ne signifiera plus rien, sauf que je resterai ici; mais il ne faut pas vous en chagriner, car advienne que pourra. Allez jusqn'à
~Jagdebourg et per~onne ne vous dira rien.
Si vous avez besoin de mon dome tique, gardez-le. Vous aurez la grâce de me renvoyer
mes effets; vous y trouverez l'argent. Vous
voudrez bien arnir la grâce de me dire combien je dois garder pour moi, car je suis dénué de ressources. Alon malheur me vei.e comment 7 vous le savez! Portez-l'ous bien,
tranquillisez-vous, tout s'arrangera. Le batelier Bartsch a reçu 5 thalers S&lt;U.ons, à titre
d'arrhes, cela fait 6 thalers el 16 gros, et si
vou,; allez jusqu'à .Magdebourg, il aura droit
à 58 thaler et 8 gros .... - Signé.: L. de
Sanlha. »
Un mot pour expliquer ce cinquième ava-

�"'--':;:---~-::: --=--==-=:-: :~-=--==-=-=-=-=-==-==--==-==--====-:: :-: : --.. r-.~~========;~=s:!

1-l1S T 0'1{1.Jl
tar du ~ jeune homme innocent ». Des papiers trouvés sur lui, il était résullé qu'il
n'éLait ni \füller, ni Rosen, etc., etc., mais
bien 1c premier-lieutenant prussien de Sanlha, dll régiment de Slol'kbausen, el ceci
n'avait pas mm,1ué d'in•pirer au hailli de
nouveaux scrupules et ridée de remellre le
prisoonin aux mains de l'autorité m1li1aire.
A la suite de quoi M. de Santba ful donc
confié au poste prini:ipal de la vilJe, qui était
commandé par un officier.
Pendant que les magistrat ai aient mené
ces enqnêtes s1wcessives, Je menu personnel
policier de leur suite n'était pas reslé inactif,
car il avait découvert dans un recoin du l,ateaa le domestique du lieutenant, un nommé
Emerschkowitz, qui s'était prudemment caché. Soumis à un interrogatoire, cet indi1·idu
déclara « être depui. quelque temps au serTice de M. de Saotha, mai a1·oir été prêté
par lui, pendant un mois, au lieutenant de
Sacken el n'avoir repris ses Conclioo auprès
du premiP.r que peu de jours avant son départ de Breslau . .. . En cours de route, son
maitre était allé chercher une dame qu'il
avait ramenée au bateau en disant que c'était
sa femme .... A Dresde, son maître lui avait
donné l'ordre d'acheter une bouteille dt:
sang ... 1&gt;, etc.
Le bailli, tout enchanté de n'avoir plus à
s'occuper de rien, puisque la princesse avait

LB
élé rendue à la liberté et son compagnon remis à la garde de l'autorité militaire, entra
dans une fureur abominable à la vue d"Emerschkowitz amené par les poliders qui s'imaginaient avoir fait merveille. Bon gré mal
gré, il fallait donc prendre une décision à
son sujet, et elle fol moins nalurelle que
simple : le domeslit1ue fut enfermé à la
prison.
Le 11 septPmbre, le bailli reçut l'ordre de
prendre des information concernant la princesse et de faire savoir ce qu'elle était devenue. Dès onze heures du malin, il répondit
que le même jour, à huit heures, eUe était
partie en « Exirapost &gt;&gt;, se rendant à Eilenburg. Le 16, il Iut avisé d'avoir à se faire
Livrer par l'autoriLé miliLaire le lieutenant de
Santha, de le faire incarcérer à la prison civile et d'instruire son affaire. La bonne étoile
de l'amlmann lui évita celle corvée, attendu
que l'autre avait pris la clef des champs dans
la nuit du i~ au 14.
Le bailli, qui décidément n'aimait pas les
bisLoires, se garda bit&gt;n de porter aussitôt Je
fait à la connaissance de ses snpérieurs. il
n'en rendit compte qu'à la date du 2 octobre,
ajoutant incidemment qu'à défaut du Jieut.euant il avait enrore entre les mains « une
culotte, du linge et différents objels appartenant à ce dernier, ainsi que le valet Emerscbkowilz ». La mise en liberté de ce mal-

heureux ne fut prononcée qu'un mois plus
lard. Restaient la culotte, le linge, etc., etc.,
au sujet de quoi ~I. de Sanlba écrivit nombre
de fois au bailli, sans que celui-ci, fidèle à
ses habitudes, se donnât la peine de lui répondre, à plus forte raison de lui resLituer
son bien.
Enfin, en novembre {801, le sénateur
Schulz. a,•ocat-conseil de Mme de Hohenlohe,
ayant fait parvenir à qui de droit le montant
des îrais occasionnés par l'avenlure en question, l'amtmann fut autodsé à remettre la
fameuse culotte et le reste au lieutenant de
Bose, qui se chargea d'expédier le tout à son
camarade de Santba.
Le dossier de Dresde n'en dit pas plus long
ur cette affaire, mais il est de notoriété publique que le divorce entre le pri•nce et la
princesse rut prononcé à la fin de l'année f 799.
D'autre part, le général de Wolzogen raconte
dans ses Mémoires que l'héroïne de ce récit,
après avoir passé quPlque temps à ~fagdebourg, s'était fixée dans le Mecklembourg el
avait épousé ~L de Sacken.
En revanche, à partir de novembre {80L
toute trace de M. de Sautha disparait. Désormais rentré en possession de sa culotte, il
vécut, selon toute apparence, à la façon des
peuples heureux. Peut-être aussi fut-il balayé
par la tourmente d'léna, si fatale au prestige
militaire de M. de Hohenlohe?
P.

LA. VIE ET LES MŒUl&lt;S A.U

XVII•

SIÈCLE. -

LE REPAS DE F.A.IIULLE. -

DE

"LisEz-Moi" u1sroRIQuE

PARDIELLAN.

Gravure d'ABRAIIUI BOSSE. (Cabinet des Estamj,es.)

Cllcbê Glrandon.

LORD PHILIPPE II
Tahl ea11

.
WHARTON.

de Vi\N DYCK. (i\lusë-c impérial J e ITrmitage . Saint -Pétersbourg .)

Cliché Br aun et

c

1•

75, RUE ÜAREAU, 75
P.utlE ·x1v• at'ronli' ,J

�</text>
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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 32, Marzo 20</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                    <text>~=~========~~?"1:"'-:::::-=:-:::-:::-===-=-==-=-=-=--=-=-=-=-=--==::::-::::-:::--:---6
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MADAME ÉLISABETH , SOE UR D E LOU IS XVI
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75, RUE ÜAREAU, 75
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JULES TALLANUIBR_, énrTeu~. -

75, rue Dareau, P.u1s (XIV· arr).

Sommaire du
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Les Femmes de !'Emigration . . . . . . .

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MAGAZINE LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ BI-MENSUEL
SOMMAl~B du NUMÉRO 133 du JO mars 19 11

LA PEUR DE SOUFFRIR
MA~C~L

Pièce en un acte, en prose, par André RIVOIRE
PHÉ\'OST, de l'.-\cndcmie f~:inçaisc. C: Adjudant. - Jlr)IRI OP. Htlt:-.'IER

Je l ,\cndcm1c

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Ames fémi nine
1) S. La vie
la
mort d'une danseu e.
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,\ l'DOl'X ~1ère et fille. - PA, 1 uonua,r. de 1'1\ c.adémic francm. c. t•atuJté
tri te. .
Lo11osn Er Jeu: Je t ,O'iCOl' RT. Fra,;onu.t.
lh:sRv HOR!&gt;l.\l(X. L9; robe de laine. . 'I ALIR!&lt;"L B.\IIIU•:s, de l"Ac.ademic fr:in.:abc. Une
JOurnce à P1!&lt;_c, . H~'": B.\ZI\ Je ! ,\.:adcm1c françm~c. Ln nuit de fin d'hiver.
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Jcm1,· fran,m~c. • S ui" au plu mal··
\ L••~.R'f :\IEH.\T. Le premier .. oleil ,
Emto'.\n 1•11.0 .. Le

vieilles maisons.

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ri:po,p1c en rctrac1•nl minutieusement la di Jriliution et l'a111e11l1lcme111. Voici d'abord h1
pr mii•re antirh.1ml1r1!, ,,. barHpll'lte. couv rle d'omrarrc. de la ~·a,0111wrie, ,un •raud
lu.Ire de frr et e. para,·ent de toile d'Alt'll~·on cramoi~i ; poL la deuxième anûrhambr•.
,nec~• portière de char à or, 1• talurnrct
de pannr, r ::ran,J.; fauteuil. "aroi~ de l'lou
doré,, t• rideau de "ro d • Tour. , . t:s commoJ · pl. quée de lini, de ro,e d de , iolcttc,
; portant el rhaus. on. de cui\re dor ·, à
11 ,.,u. Ji, marbre brèche d'Alep. Au milieu
J •la. aile e. l une Lai.ile a\', c undicll • écritoire
J'ar1re11l. r&gt;c œlle pièce, 011l'on dr .,ela nuit.
,lerrière Ir paran•nl ·, le. lits de veille d
femme. de cr\'Ît'.è, on pa,, • dans le Lioel
ou chamLrl! de~ nohl . Ici le meubll! e l de
dama· de Grnr. i:arai de fran"I'-' d'or. Il y a
douze ploiant de ,·elour~ de oie cram11i,i .
han les cn~ignure ·ont d •· con l • de
marc111eterie el de bronze Joré. La chemin :e
est immense. Le frux, le "irandole,, le
• hra •onl du m1•m , l le que la pP.ndule en
marlire 1,l:m , 11ui repré;.mtc un portique
1farchitcclure orué dau~ la fri • d • lroi · l,a,r •licf-. l'un caract :ri~ant la l'ai , l'autre
l'.\Londanc , le lroi. ième la Gloir •, ou J,
Irait. d' II •nri l\'. C'était celle alle qui précédait la dmml,r' à ,·ouchcr. La roilà, toute
tendue Je 11d11ur Je ,oie roll"• el de tapi. ,crÎP. de B1·au\a.i .. L, lit à la duche. e occupe
le milieu, a"c ; ~ • pente , se honues gr.let-~,
rideaux, .e· cantonnière , c, liuul(uel ·
d, plume:- el J'ai ret11·1-, s •.· rarreaux, .e&lt;
courte: -pointe . . cl sr~ marchepied .. Au fo11d
de I chamlir , hrille un cornmoJI.! de marqueteri • à de u. de m:irl,re vert d ampan.
En uite wnaienl le grand caLintl en "rus de
Tour· l,lane L Lieu, I;, ~alli, d • LillarJ cl le
boudoir. dilideu .e p~lilc pire• dout le fcnètr.. ~ donnaient . ur l'élan" de, :ui · el
sur l'a,·(•uue de i111-C r.
Chaque oir rtl appart •ment, enrichi d·ohjcts d'arl, de talill'au ,igné de plu~ "rand
mailr' , . ïllumioe d l' 'chi d~ lu Ir· cl
Je;. torcbi•re,. ln (IC!Nlllnd de tl'nl qnatr ,_
,iugts per ·u1111e ayant char..!e. dt: cour formait la mai. on Je la pri11ct,.e, ,an. compter
celle- ')Ill Jépendai ·nt de, ~curie. et d •" .er,ïc, e tfrieur ·. Quinze femme d· cbamlire
enaient )fodacne Ûi ahc1h : plu~ieur appartcnail'nl à di-, famill-s nobl,· .. · 11 entour:ige
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.e rorupo~ait, apri·. la dame d"bonneur el la ttail cependant dl'venue l'âme de la rolerie la
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Jl3"11Cr; c' :1air11l llmc · de '••ran. Je Bo11r- comm11oi11ué . a fihrc dïntri;\UC et ou
J,·ille, de Cau. au .• de Ca11illac. Je Tilh. de ••01)t pour la Jomin lion .... .'ul ne douta ,
lelrort, J'lméconrt •t de 801111Jt!llc . Celle lor,qu'ellc fut nommé dame Je Yadamc
der11ièrcélait sa compagn d'enfance. Le comte f;li,abelh, qu· 11 • ne par,int facill!ment à
de Coi:mr était cbcialirr d'honneur; le comte
'emparer de l't• pril de la jeune princr. se et
d' Adhr.~~r. pr1•mier 1· 'U)er; le comte de à la ·oumeltre à
vue .. Peut-èlr · l'D titaitPoJenas, écunr . r111111. llaJan,e Eli:alwth 1.'lle con,·aincue Ioule la prl'mii•re . .'éanmoins
a,·ait Jem . t•èr 1taire. de$ commandement.. il fallut reconnaîlr flUC les projet . de la" do)Ill. )1,·. 11ard de Cbou~,i et Tourteau d'Or- minante 1'omte . e. ehri~ient contre la rnlonlé
1illier~: un pa"e, J., rom te ,\Jall,ert de Cha- tranquille, mai ferme, de lladame Éli~abeth.
mi .:ot; un bihliolhécair,,, l'acadén1icit'n La jeune prin ·e
entendait rester étranCh,1mfort; un aumùni r. l'abùé )faùiL·r. Le
ère à toute iolri11 ue de cour et de politi(Jue,
comte de Vernon diri"rait ~es t;curie .
et demeurer mailrl's ·r de choisir ~e. ami et
A la tèle de celle mni!&lt;OII, dont Sl' ·unlrn- si· con. ciller .• a d1ilPrminalion fut comlcraiL uu. OU\crain de no jour , 1:lait une de
pri~e, el acceptée an!C un rerlain dépit. li
femml' · k plu: remarquable· par leu r e pril ré ulta de r •lie ituation entre la jt•UJJe prinde la cour de LouL XVI. n etH dit que ce ces.cet la rlame d'honneur, des relations fort
roi, crai1rnanl de \'Oir. 3 .œur inclio r ver le ré~crvét's d'an cùt :, t fort embarra. ée de
l'autre. La comte. e Diane e \"Cll~t'a .ourdcment, dit-on, par cp1clqu · cri1 i_qm.-, :ur la
fürure et la toilctte d ~ladamc EILahclh, cl
par une in ouciance affeclée de de,oir de sa
char• . Tuute' 1· · deu néanmoin étai 111
trop ;ntdli 11enles pour ue_ pa arnir méoag •r
le apparen ·. liadame Eli . a~tb prisait hanlem1:nt l"c,prit d • hne IJiane de Poliirnac;
c li d rnière sa,·ait à l'oeca~io11 r1•ndre bomma e à t' · hauie Yerlu ,
En r ranchl•, nou ,·o)OOs JJadamc Éli ·aLeth l :moigner une ,ire atîectioo à la plus
à ée de s autres dame , Mme Je :oran.
aulrl'fois dame de .füdamc Clotild •. )loin inllutnle dan- le monde de ce 1.. mp~ que la
comte!. e Diane, la marqui 1• d,• :oran était
cependant lr~ appréciée à la Cour el il Pari~.
où son ~Ion était r cb1m:bé de. l'au. eur t•l
dé· gens de lettre·. La llarp , qui était un tle
~e enilt-ur · a:sidu., l'app ·lait. dan la
lannue mylholoai']UC du &lt;lix-buitii•me sièdl',
la mère drs ,lmour. Enc-0re julie. mervdl[ ,u · •ment Lit•n pri~e dans .a tailll! mior1•,
poudr~e et coiffée à ra\'ir, lfme dt• 'oran était
une de t't' ra,·i ·ante p lite ,icille qui ont
di,,paru avec l'ancien régime, et qui avaient
M.AUUIE J.1.1~.lllF.TII.
allier une innocente co11uetlerie à une vertu
TJ.t/tJu Je \lme \ '1,,1,; r.-Lt: flRt :s.
, n reproche.. On la vopit rarement ,an n
fille ainée Delphine, 11ui fut mari1:e ensuite
au coml◄' de Clermont-1onn •rre el devin!.
clorl re. a,-ait choi~i •1pr~ la comtt~. e llian
comme ,,a m• r •, dame de \ladamr l~li~ beth.
tic Polh1ac pour la ramener au monde el à Il ·lpbine, mie vers 1ïû6, fill •ule du prince de
, · ambition . ',in fortune cl ·an" éléga111,e 1 Condé l!l de \Ille de für an, a,ait grandi ]'r~
« laide t-ll perft&gt;Ction aurait pu dire d' ,Jle de œur~ du !loi. Elle ê!ralait . a mère en
~aint- i111on. la comtc.s~e llian de Poli nac ,hacîté, en grâce eten intelli nence, n'irrnorait

�1f1S T 0-1{1.Jl
rien des anecdotes de la cour, racontait a,,ec
tact, et possédail au plu haut degré le talent
de se montrer aimable sans banalité et amuante sans trop de malice.
La figure de Mme de Causans _se dessine
grave et au lèrc près de )fadame Elisabeth, à
côté de celle de la comtesse Diane de Polignac
et de la marquise de Soran. Mme deCausans,
connue et estimée du roi depuis longtemps,
passait à la Cour pour avoir reçu 1~ mission
de surverner la maison de Madame Elisabelh,
tout en ne portant que le tiLre de dame, pour
accompagner la jeune princesse. Autour de
celle-ci personne ne s'étonnait de ce choix et
ne songeait à se dérober à celle autorité
lacile. Mme de Causans deviul ainsi pour
Madame Élisabeth une lroi,ième institutrice,
et mérita d'elle une tendresse respectueuse et
filiale. Cette affection d'une jeune fille de
quinze ans, entourée de toutes les séductions
d'une haute situation, pour une personne
déjà âgée et attristée par les épreuves d'une
vie sévère et difficile, est trop touchante pour
ne pas nous obliger à en signaler quelques
traits, malgré la simplicité qui les caractérise.
Mme de Causans, veuve et presque sans
fortune, n'avait accepté de place à la cour que
dans l'intérêt de cinq enfants qu'elle élevait
péniblement. C'était dans ce but, et pour
obtenir la protection royale, qu'elle avait
abandonné une vie patriarcale dans sa terre
defamiUe. On fils et trois de ses filles l'avaient
accompagnée à Paris, où elle habitait, rue de
Grenellt\ no mode,te appartement, auprès du
couvent de Panlhemont. Ses filles étaient
chanoinesse du chapilre de Saint-Louis de
Metz, el portaient, sdon l'usage ancien, des
noms venant de terres de leur maison. L'une
s'appelait la comtesse de Vincens; la seconde,
la comtesse de Mauléon; la troisième, encore
enfant, la comtesse d'Ampurie. Les prescriptions du chapitre de Metz les obligeaient à -y
passer huit mois de l'année. Le reste était
consacré à leur mère, qui les amenait à Ver~ailles, où elles se partageaient son appartement pendant la durée de son service. Une
vieille et dévouée servante leur tenait lieu de
gouvernante. Madame Elisabeth, instruite de
la tristes e de leru sort, dJsira les connaître,
et voulut les attacher à sa petite cour. ~lais
leur mère se montra opposée à cette intention généreuse. « Pourquoi, disait-elle, rapprocher mes enfants d'un monde qui n'est
~as fait pour elles? &gt;&gt; Elle apprit à Madame
Elisabeth que Mme de Mauléon avait déjà sa
place au novic-iat du Saint-Sépulcre, à Bellecha.se. « Et Mme de Yincens, s'écria la princesse, pourquoi de songez-vous pas à la
marier? elle est si gaie, si aimable! &gt;&gt; Mme de
Cau ans apprit alors à la princesse que sa
fille était fort désirée, en effet, par un homme
distingué, et qu'elle aimait le marquis de
Raigecourt, mais que, ne pouvant la doter,
elle la destinait au même état que sa sœur.
~fadame Élisabeth rompit l'entretien et de-=

meura rèveuse. Celte infortune si noblemPnt
supportée lui in. pi rait un profond intérêt,
tandis que la pensée de cette jeune fille, condamnée à porter au pied de l'autel un cœur
brisé, rémltait son àmc. Elle eût voulu la
dérober à un sort aussi cruel; mais, sarhanl
qu'elle ne pouvait disposer de sa fortune, elle
se lroU\'ail pamrtl pour la première fois de sa
vie. Une idée . 'empara d'elle. On touchait
alors au terme de l'année, et elle allait recevoir en étrennes une somme de trente mille
livres, de tinée à compléter son écrin. Ce
cadeau du roi devait se renouveler tous 1cs
ans à pareille époque. Elle se fit apporter ses
diamants, qu'elle s'était jusqu'à ce jour proposé d'augmenter avec le plaisir ordinaire à
son àge, et vit resplendir ces boudes d'oreilles
en girandoles, ces agrafes de corset, ces
gerbes de brillants, ces émeraudes en poires
et ces esclavages de perles, tous d'une extrême
richesse, mais de forme ancienne et démodée.
Le grand luxe de. princesses était de porter
une parure de pierreries ditférenle à chaque
grande Iête, el l'on sait quel éclat en résul- '
tait, et quel prix les dames de la cour attachaient alors à ces fastueux ornement . Quand
elle eut remis fes cassettes aux personnes
chargées de les garder, elle se rendit chez la
reine sa belle-sœur. « Promettez-moi, lui
dit-elle, de m'accorder ce que je vais vous
demander. » Marie-Antoinette hésite et questionne la jeune princesse, dont l'émotion était
,·ive. « Eh bien, lui répond-elle d'une voix.
c&lt; tremhlanle, Mme de Causans pourrait ma&lt;r rier sa fille; mais elle n'a rien à lui donner
« et je voudrais la doler. Il faudrait cinc&lt; quante mille écus. Obtenez-moi du roi qu'il
« m'avance pour cinq ans les trente mme
11 livres qu'il me donne Lous les ans pour
« mes diamants, et, ajoute Madame Élisabeth
« en rougissant, mes vœtu: seront comblés 1 &gt;&gt;
Elle eut bientôt la réponse, car le roi était
entré pendant la conver alion. Il avait loul
en tendu et il accorda tout. Mlle de Causans
épousa ainsi M. de Raigecourt.
Ce ne fut pas la seule victoire de l'aimal1le
princesse sur la sévérité maternelle de sa
vieille amie. La seconde fille de Mme de Causans avait, mal!ITé son intention d'entrer au
couvenl et la défense absolue de sa mère, un
-vif désir d'entrevoir la cour de Mme Élisabeth. Un soir, il y avait réunion dans le salon de la princesse; on jouait aux ombres
thinoi es. Elle dirigeait les ombres, et les
dames, à tour de rôle, étaient appelées à deviner le nom des personne qui passaient
derrière la toile. La marquise de Causans
était de la partie. La princesse envoya secrètement à une femme de Mlle de Causans l'ordre formel de l'amener de s~ite, sans lui
permettre de changer de costume. Cette per·onne obéit. Mlle de Causans, dont le cœnr
ballait vivement, traverse les appartement~,
assez embarrassée de la simplicité de ses
ajustements. Tout à coup, une porte s'enLr'ouvre, Madame Élisabeth parait, arrange la

coiffure de la jeune fille, drape une mous eline sur sa robe, lui enseigne rapidement le.
attitudes à prendre et retourne au salon.
llienlôt une ombre charmante se dessine sur
la toile, passe et repasse en s'acquittant des
révérences de cour avec une parfaite connaissance de l'étiquette. Les spectateurs intrigués
cherchent en vain le nom de celle gracieuse
apparition. Seule, Mme de Causans a reconnu
la taille et les traits de sa fille. Mais comment supposer que la petite novice du SaintSépulcre, qui ne sait ni danser, ni saluer,
qui n'a d'autre parure que son ruban de pensionnaire el sa croix. de chanoinesse, soit arrivée derrière cette toile, bravant les plus
rigoureux des ordres. Quelques minutes d'hésitation se succèdent; enfin, la mère, o[ensée
mais ravie, devine, se lève et s'écrie, s'adressant à la princesse : (&lt; Ah I Madame I quelle
trahison! , La joie f ul très vive de part et
d'autre, et la future religieuse, présentée
ainsi à la cour, emporta le sou venir de cette
jolie scène, qu'elle aimait à rappeler à sa
jeune sœur, lorsque la Révolution, la chassant du cloitre, la rendit à la vie de famille.
C'était ainsi que Mme Élisabeth formait
des amitiés parmi ses nouvelles dames, tout
en conservant son affection pour ses premières institutrice . Ces dernières nous apprennent que leur élève chérie, en prenant
son rang à la cour, s'était tracé cc une sorte
ci de règlement, prenant dans sa conscience
« la volonté d'exercer sur elle-même la surf! veillance que ses maitresses n'exerçaient
« plus. On la vil conserver ses maîtres, leur
« montrer plus de docilité, continuer à visi« ter régulièrement ses tantes, con acrer le
cc même temps à l'étude des langues el des
11 belles-lettres. EUe avait
es heures mar« quées pour la prière, pour la méditation ..• .
• Le goOt que, dès son enfance, elle avait
« montré pour les mathématiques, avail été
« cultivé. A.près Le Blond, son professeur Iut
(( Mauduit, émule du célèbre Lalande. » (Ileauchesne.) La famille de Mau duit conserve de la
main de Madame Élisabeth une table de logarithmes fort ingénieuse et dont parle avec
éloges une lettre de Callet, directeur de la
marine au collège de la ville de Vannes.
Cet attrait d'une jeune fille pour une science
aussi aride que les mathématiques n'était pas
rare à une epoque ouverte à tant de curiosités nouvelles. Comme plusieurs de se contemporaines, Madame Éli abeth obéissait à
l'un de ces mouvements de l'intelligence qui
se manife Lent surtout à la vei11e des grandes
crises sociales. Les sentiments pieux dans
lesquels elle avait été élevée ne l'avaient nullement isolée des progrès de son temps, et la
nature sérieuse et positive de son esprit la
dispo ait à s'intéresser aux connaissances
utiles, aux découvertes et aux travaux des
savants distingués et des hommes d'élite qui
préparèrent, à la fin du dix-huitième siècle,
les bienfaits de la civilisation avancée dont le
nôtre a si amplement profité.
COMTESSE

... 290 ....

o'AR;\1AILLË.

DEUX AMIS. -

Cliché Kubn

Tal&gt;le.iu Je ,\IEl~SONJER.

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITl{E VII
Division de l'armée russe. _ Bagralion ~thappe à Jêrùme. - :!!arche sur la Dü.na. - Attaque infructueuse de Dünabourg. - Je culbute deux régi~enls di:! Wiu.genstcin sur la Düna. - Nous nous
separoos de la Grande Armêc. - Composition du
2• corps.

D~s les premiers jours de notre entrée en
~uss,e, les ennemis avaient commis une faute
enorme en permettant à N3f.oléon de rompre
leur ligne, de sorte que la plus grande masse
de leurs troupes' conduite par l'empereur
,U~xandre et le maréchal Barclay, avait été
reJetée sur la Düna, tandis que le surplus'

commandé par Bagration, se trouvait encore
s_ur le haut Niémen, ,·ers llir, à quatre-vingts
lieues du gros d~ leUJ' armée. Ainsi coupé, le
~orps de Bagrallon chercha à se réunir à
l e~pereur Alexandre en passant par ~Jinsk ·
mais Napoléon avait fait garder cc point im~
p_ortant par le maréchal Davout, qui repoussa
v1v~'.11ent .~es Russes et les rejeta sur Bob~u1sk qu il savait devoir être gardé par Jér.ome ~oo~~art~, à la tête de deux corps dont
l effectif s eleva1t à 60,000 combattants. Bagration allait donc ètre réduit à mettre bas
les arr:ies, lors9"°' 'il fut sauvé par l'impéritie
de Jérome, qui, ayant mal compris les avis

que D~~out lui avait adressés et n'acceptant
pa~ d ailleurs de reconnaître la suprématie
qu un~ longue expérience et de grands succès
donnaient à ce maré.chal
de son
.
' ,•oulut aai'r
o
hr
~ e et man~u vra s1 mal que Bagration échappa
a ce. premier danger. Cependant Davout
le .suivant avec sa ténacité ordinaire' , 1e reJ01• .'
g~t sur 1a route de Mobilew, et, bien qu'il
n eût en ce moment qu'une division de
12,000 hommes, il attaqua et battit les
36,_000 Russes d: Bagration, surpris, il est
vrai, sur un lerram trop resserré pour qu'ils
pussent se déployer et mettre en action toute
leurs forces. Bagration, ainsi repoussé,

a11!

�ms TO'Jt1A

.JJf É.M011fES

passer le .Bvrysthène, beaucoup plus bas que
Uohilew, à No,•oî-.Bychow, el, désormais à
l'abri des allaques de IJa,·out, il pul enflll
aller rejoindre la grande armée russe à Smolen k.
Oan~ les marches cl conlremarches que fil
IJagration pour échapper à Davout, il surprit
la hrigadt1 de cavalerie française commandée
pa1· le 0t!uéraJ .Bordesoulle el lui enleva tout
le 5e régiment de chasseurs à cheval, dont
mon ami Saint-Mars était colonel.
La prise du corps de Ilai,rralion aurait eu un
résultat immense pour Napoléon; aussi sa
colère contri:: le roi Jérôme 4ui l'avait laissé
échapper l'ut-elle terril.ile! 11 lui ordonna de
quitLl!r i,ur-Jr-champ rarruée el de retourner
eu Westphalie. Cette me,ure rigoureuse, mais
iudi~pensaLJe, produisit dans l'arruéc uu effet
lrè défal'orahte au roi Jérôme; ccpèndant,
é1a1t-1l le plu coupable'! on premier Lort
était d'avoir pl!usé que sa dignité de soui•ei·ain
s'opposait à cc qu'il reçût 11!s avis d'un simple maréc.:hal. Mais l'Erupereur, qui savait fort
bien (!UC ce j1June prince n'avait de sa ,·ie
dmgé un seul bataillon, ni assisté au plus
vctil cowbat, n'avait-il pas à se reprocher de
lui avoir conlié pour son délJut une armée de
60,000 hommes, el cela dans des circonstances aussi graves'! ... Le général Junot
remplaça le roi Jérôme el ne larda pas à commettre aussi une faute irréparable:
A. cette époque, l'tmpereur de Russie
emoya vers Napoléon le cômte de Balacholf,
l'uu de ·es ministres. Ce parlementaire trouva
l'empereur des Français encore à \\ ilna. On
n'ajamais bien connu le but de celle entrevue.
Quelques personnes crurent qu'il s'agissa.il
d'un armistice, mais elles furent promptement détrompées par le départ de M. de BaIacholf, el l'on apprit bientôl que le parti
anglais, dont l'influence était immense à la
cour et dans l'armée russe, ayant pris ombrage de la mission donnée à ~{. de Ilalacbolî, et craignant que l'empereur Ale:xandre
ne se laissà.t aller à traiter avec Napoléon,
avait hautement exigé que l'empereur de
Ru sie s'éloignill de J'arm ée et retournà.t à
..,aint-Pétersbourg. Alexandre accéda à ce désir, mais il tin l à ra\)peler égalemen Lson frère
Corn,lantin. Laissés à eux-mêmes et stimulés
par !'Anglais Wiliwn, les généraux russes ue
songèrmt qu'à donner à la guerre un caractère de (érooité qui pti t effrayer les Français.
Ils prescri,~renl donc à leurs troupes de faire
le désert derrière elles, en incendiant les
babîtations et tout ce qu'elles ne pournient
enlever!

de passer le fleuve et d'.iller sur la rive
droite attaquer en queue Wittgenstein. Mais
relui-ci, en s'éloignant de Dünabourg. y avait
lais é une forte garnison el une nombreuse
~rtiJlerie. Mon régiment faisait comme d'habitude l'avanl-garde, q uc le marérbal Oudinot dfrig •ail en personne ce jour-là.
Dünabourg esl s;tué sur la rive droite:
nous arri\'io11s par la gauthe, qui est gardée par un ouvrage considérable ervant de
tète au pool de communication situé enlre la
place et l'a\·ancée tt ue sépare le lleul'e, très
large en cet endroil. A un quarl de lieue des
fortilkations. qu'Oudinot préLt:&gt;ndait n'être
pas garnies de canons, je trouvai un bataillon
russe, donl la gauche s'appuyait à la rivière
et dont le front éLaiL couvert par les haraques
en planches d'un camp abandonné . .\.insi
posLé.s, les ennemis éla ii&gt;nt fort difficiles à
joindre. Le maréchal m'ordonna cependant de
les attaquer. Aprè · avoir laissé à l'intelligence
des officiers le l&gt;oin d'éviter les baraques en
passant par les intervalles qui les "éparaient,
je commande la charge. Mais à peiue le régiment a-t-il fait quelqurs pas en avant au
milieu d'une grêle de hallt&gt;s lancéPs par les
Ianta. i:ins ru~.es, que l'artillt'rie, dont le
marétbal avait nié l'existence, tonne avec impétuosité du hmt des furtifications, dont nous
étions si près que les boites à mitraille pa!isaienl au-des us de nos têtes al'ant d'avoir le
temps d'éclaler. On des rares boulets qui s'y
lrouvaienl mêlés traversa une maison de
pècheur et vint bri er la jambe d'un de mes
plus braves lrompell es qui sonnaitlacbargeà
mes côté l ••• Je perdis là plusieurs hommes.
Le maréchal Oudinot, qui avait eu le torl
grave d'altaquer le camp de baraques ainsi
protégé par le canon el la mousqueterie,
espéra débusquer les [anlassins ennemis en
envoyant contre eux un bataillon portugais
qui précédait notre infanterie; mais ces étrangers, anciens prLonoiers de guerre, qn'on
avait enrôlés en France, un peu malgré eux,
se portèrent au feu lrès mollement, el nous
restions touj11urg exposés. Voyant qu'Oudinot
se tenait bra,·ement sous les balle ennemies,
mais sans donner aucun ordre, je compris
que si cet état de choses se prolongeait encore
quelque minutes. mon régiment allait être
détruit. J'ordonnai donc à mes chasseurs de
E,e disperser el fi gur les fantassins russes
une charge en fourrageuJ's, q11i eut le double avantage de leur faire lâcher pied et
d'éteindre le feu des artilleurs, qui n'osaient
plus l.irer de crainte d'atteindre leurs tirailleurs mêlés aux Francais. Sabrés par mes
Pendant que, du point central de fülna, cavalie~, If' défen eurs da camp s'enfuirent
:'lapoléon dirigeait les di!lërents corps de on dans le plus grand désordre "er · la tête du
armée, la rivière de la Düna avait élé alleinte ponl. Mais la garni on charg~e de la défense
le 15 juillet par les colonnes que dirigeaient de cet ouvrage était t·omposée de soldats de
Murat, Ney, Montbrun, Nansouty et Oudinol. nomelles levées qui, craignant de nous y voir
Celui-ci, n'ayant probablement pas bien com- entrer à leur saile, fermèrent les portes à la
pris les ordres de !'Empereur, lit une marche hàte, cc qui contraignit les fuyards à s'élancer
excentrique, el descendant la Düoa par sa rive ,·ers le pool de hateaux pour gagner l'autre
gauche, tandis que le corps de Willgenslein . ri\'e Pl chercher un refuge dans la ville même
la remontait sur le Lord oppo é, il se présenta de OünalJourg.
de,·ant la ville de Dünabourg, vieille place mal
Ce pont n'avait pas de garde-fou, les barfortifiée, dont il espérait enlever le pont, afin ques chancelaient, la ri\'ihe était large et
... 292 ...

profonde, et j'apercevais de l'autre côté la
garnison de la place sous h•s armes et chercliant à fermer ses portes! Aller plus avant
me parais.ait une folie! Pensant donc que le
régiment en avait assez fait, je l'aYais arrêté,
lorsque le maréchal sur11int en s·écrianl :
&lt;&lt; Brave 23e,
faiLPs comme à Wilkomir,
« passez le pont, forcez les portes et empa&lt;1 rez-vous de la ville! 1&gt; En vain le général
Lorencez voulut lui faire sentir que les difficulté étaient ici beaucoup pin,; grandes, et
qu'un régiment de cavalerie ne pouvait attaquer une place forte, si mal oardtle qu'elle
fùL, lorsque, pour y arriver, il fallait passer
deux hommes de front sur un mamais pont
de baLeaux: le maréchal s'ob Lina en disant :
« Ils profiteront du désordre el de la terreur
dPs ennemis! ,, Puis il me renouvela l'ordre
de marcher sur la ville. J'obéis; mais à peine
élais-j.e sur la première tra,ée du pool avec le
premin peloton, à la tête duquel j'avais tenu
à honneur de me placer, que la garnison de
Dünabourg. étanl parvenue à fermer la porte
des fortifications donnant sur la rivière, parut
au haut des remparts, d'où elle commença à
faire feu sur nous 1...
La ligne mince sur laqutlle nous nous tenions ne permettant pas à ces soldats inexpérimentés de tirer avec justesse, le canon et
la mousqueterie nous firent éprouver bien
moins de pertes quP je ne l'aurais cru. Mais
en entendant la place tirer sur non • les défenseurs de la lête du pont, revenus de leur
frayeur, se mirent aussi de la partie. Le maréchal Oudinot, YOyant le 25c ainsi placé entre
deux feux:, à l'entrée du pont vacillant, au
delà duquel il ne pouvait avancer, me fit parvenir l'ordre de rétrograder. Les grandes distances que j'avais laissées entre les pelotons
permirent alors à ceux-ci de faire demi-tour
par cavalier sans trop de désordre. CPpendant
deux hommes et deux chevaux tombèrent
dans le fleuve et se noyèrent. Pour regagner
la rive gauche, nous étion-; obligés de repasser sous les rempa!'ls de la tète de pont, où
nous Iùmes encore assaillis par un feu roulant qui, fort heureusement, élait e:xéculé par
des miliciens inhabiles; car si nous avions eu
alfairP. à des soldats bien exerœs au tir, le
régiment eùt été totalement excermiaé.
Ce malheureux combat, si imprudemment
engagé, me coùta une trentaine d'hommes
tués et beaucoup de blessés. On esprrail, du
moin , que le maréchal s'en tiendrait à cet
essai in[ruclueux, d'autant plus que, ainsi
que je l'ai déjà dit, les instructions de !'Empereur ne lui prescrivaient pas de prendre
Dünabourg; cependaol, dès que ses divisions
d'infanterie furent arrivée , il fit auaquer
derechef la Lètc de pool, dont les ennemi~
avaient eu le temps de renforcer la garnison
par un bataillon de grenadiers, accouru des
cantonnements voisins, au bruit de la c·anonnade; aussi nos troupPs furent-elle repoussées avec des pertes infiniment plus considérables que celles épromées paT Je 23e de
chasseurs. L'Erupereur, ayant appris cell~
vaine tenlative, en blàma le maréchal Oudinot.

Vous savez que mon régiment était de brigade avec le 2 te dé cha seurs à cheval. Le
général Castex, qui commandait cette brig~de'. avai,t, dès le premier jour de notre
reumon, etahli un ordre admirable dans Je
senice. Chacun des deux régiments le fai'
,
sant a ~on tour pendant ringt-quatre heures,
marchaJt en lète lorsqu'on allait vers l'ennemi, faisait l'arrière-garde dans les retraites,
fournis. ait tous les postes, reconnaissances,
fanù'gar,d:s et détachements, pendant que
1aulre reg1menl, suirant tranquillement Ja
ro~tr, se remetlait un J)eu des fatigue. de la
veille et se préparait à celles du lendemain
ce qui ne l'empêchait point de l'enir appuye;
le corp de service, si celui-ci était aux prises
avec des forces supérieur.! . Ce système llxtraréglt'meotaire
avait l'immense a1•anl.a&lt;re
de ne
•
•
•
0
1ama1s separer le soldais de leur officiers
ni de leurs camarades, pour les plac!'r ous
les ordres de chefs inconnu cl les mêler aux
cavali~rs de l'autre réltiment. Enfin, pendant
la nuit. une moilié de la hrigade dormait
pendant que l~auL,re v~illait ~ur elle. Cependant, comme 11 n y a rien snns incoll\'énienls
il pourait se faire que le hasard appclàt plu;
souvent un des deux corps à être dl! service
lesjours o~ ~a.rviendraieut des engagement'
sérwux, arns1 que cela venait d'arril'cr au
23•\ ~~ot au comhal de \\ïlkomir qu'à celui
de Uunabourg. Celle chance le poursuivit
pen_d~ol la ~ajeur~ p_ar~ie de la campagne;
mats 11 ne tD plaigmt Jamais, s'en tira toujours avec honneur, et fut ourenl emié par
le 21•, qui eut Lien moins d'occa.ions de se
!aire remarquer.
.l'ai déjà dit que prndilnl qu'Oudinol fai~ail
s? c?urse .~ur DüoaLourg, les corps de Ney,
am 1 quel immense réserve de cavalerie commn.adée par Murat, remontaient ver Polotsk
par la rive i.:anche de la Düna, tandis que
l'armée russe de Wiugenstein suivaü la
mème direction par la rive droite. Ainsi sépares de l'ennemi par la rivière, nos cavalier·
se gardaient mal el plaçaient, chaque .oir,
selon l'habitude française, Jeurs bivouacs
beaucoup trop près des Lords de la Düna.
~itlgcns~ein, s':11 étant aperçu. lais~a passer
1rnfauter1e de Ney et Ill gros de la cavall'rie
de Montbrun, dont la division Ju général
Sé~~stiani fermail _Ja marcbe, a)•ant poor
arriere-garde la hrrrrade du général SaintGeniès, ancien officier de l'armée d'Égypte,
homme très brave, mais peu capable, Arri\·é
au delà de la petite ,ille de Urouia, le rrénéral
ainl-Geniè~, sur l'ordre de Sébasfüni ,0établit
ses régiments au bivouac à deux cenLs pas de
h rivière, qu'on croyait in franchis.able sans
bateaux. Mai~ Wiltgen~lein, ayant connai~sa~ce d"un ~é lrès praticable, profüa de la
nml pour faire pas er Je fleuve à une divi~ion
dP._ i&gt;a,·alerie qui, s'élançant sur le corps frança~ ·, enleva presque entièrement la hrigaùe
dunt-Geniè , lit Ctl général prisonnier et contraignit Séba,tiani à se retirer promptement
avec le reste de sa di,·ision vers le corp de
\l?.ntbru.n .. Aprè ce rapide coup de main,
\\ 11_1genst~in ~appela ses Lroup,.s sur la rive
dr01te et contmua à remon lt r la Düna. Cette

DU GÊNÉ'l(AL BA'l(ON DE )JfA'R.BOT

affaire fit grand tort à SéLastiani et lui attira
les reproèhes de !'Empereur.
Peu de lemps après ce fàcheux év-énemeut
Oudinot ayanl reçu l'ordre de s'éfoirroer d;
Oünabourg et de remonter la Ilüua pour rejoi_ndre Tey el .Montbrun, son corp &lt;l'armée
pr1l ~a route q~'avaient suivie les corps de ces
dermers et vmt passer devant la ,·iUe de
Drouia. Le projet du maréchal était de faire
camper ses troupes à Lrois lieues au delà; mais
comme il craignait que les ennemis ne profi.Lassent du gué pour jeter sur la rive gauche
de nombreux partis destinés à assaillir le
grand comoi qu'il Lralnailaprèslui,il décida,
e~ _s'éloignant avec toute son armée, qu'un
reg1ment de la brigade Castex passerait la
nuit sur le Lerrain où ];1 brigade du général
aint-Gcniè avait élé surprise, et aurait pour
consigne d'observer le gué par le4uel le~
Russes étaient passés pour ,·enir attaquer
celle brigade. )Ion régiment élaul de service
cejour-Ht, ce fut à lui qu'échut la da1wereuse
mis~ion de rester seul devant Drouia jis'lu'au
lcuùemain matin. Je savais que le gros de
l'armée de Wi11ge1Uein avait remonlé le
OeuYe, mai j"aperçus deux forLs rérrimenls de
cavalerie lai~sés par lui non luin du gué. C'étaiL
plus qu'il n'l'n aurait fallu pour me battre.
Lors même qur j'aurais voulu exécuter à la
lettrel'ordre qui me prescriYait d'établir mon
hivou~c sur l'emplacement qu'a rait occupé,
deux Jours avant, ('elui de Saint-Geniès, cela
m'eût été impossible, le sol éLant courert de
plu_s de deux cents radaues en putréfaction;
mais à celte rai on majeure il s'en joignit une
autre non moins importante. Ce que j'arni
vu et appris :,ur la guerre m'avait convaincu
que le meille11r moyen de défendre une ri-

v~rsaire, el en second lieu parce que celui-ci,
n ai·ant en vue que de faire un coup de
marn pour se retirer ensuite lestemenl n'ose
s'éloigner du rivage par lequel sa retraite e. t
as urée! J'étalilis donc le régiment à une
demi-lieue de la Düna, dans un champ oî1 le
Lerrain formait une légère ondulation. J'açais
lais é seulement quelques vedelles double,
sur le rivage, car je suis convaincu que !or. qu'il ne s'a il que d'obser1.1el', deux homml's
roient tout aussi bien qu'une forte grand'garde . Plusiëurs rangées de cavaliers furcnl
placées à la sui le les uns des autres en Ire ces
vedettes et notre bivouac, d'où, comme l'arai~née au fond de sa toile,je pouvais être rapidement informé, par ces légers cordons, de
tou l ce qui se passaj L sur le terrain ,1ue je
derais garder. Ou reste, j'arais interdit les
feux, même ceux des pipes, el prt' crit le
plus grand ilence.
Les nuits som extrêmement roarlcs eu
Rus ii:: au mois de juillet; cependanl, celle-ci
me parut bien longue, Lant je craignais d'êo·e
allaqué dans J'obscurilé par des forces supérieures aux miennes. La moitié des hommes
étaient en selle, les autres faisaient manger
leurs che1'3ux et se tenaient prêts à mtinler
de, us au premier signal. Tout parai ·sait
tranqnille à Ja rive oppu. ée, lorsque Lorentz,
mon domestique polonais, qui parlait parfaitement le russe, vint m'informer qu'il avait
entendu une vieille .luire, haLitante d'une
maison \'Oisine, dire à une autre femme de sa
caste : ,&lt; La laule4î-ne du clocher de Morki
est alluwée, l'ai taque va commencer! l) Je fis
a1uener ces ferumes devant nioi, et, q11eHionntles par Lo~entL, elles répondirent que, craignant d_ .. vmr leur bamc~u de,·enir le cbamp
de bal:11lle des deux partis, elles n'a1aienl pu
aperœl'oir ~an. alar1Ue briller sur l'érrli •e du
villa~e de A!or~i, silué $Ur la rive opp~ ée, la
lunnère qat, I avant-dernière nuit, avait serl'i
de signal aux Lroupcs russes pour trarnr er
le rrué rle la Uüna et fondre sur le camp françai !
Hien que je fusse prèt à Lout événement,
cet avis me fut très ulile. En an instant le
régiment fut à cheval, le sabre à la mi,in: et
les vedet_Les da h~rd de la rivière, ainsi que
les cavaher places en cordon dau~ la plaine
r_eç.urE'nL à voix~a~se, el de prodie eu proche:
l ordre de le re1orndre. Deux d1·s plus intrépides sous-officier:, Prud'homme et Graft
accompagnèrent seuls le lieutenant Der Lin'
tiue j'cmoyai observE'r les mouvements d;
l'ennemi. li revinl peu d'in lants après m'annoncer qu'une colonne de cavaliers russes
lravers:iit le gui&gt;, que déjà plusieur escadrons :miient pris pied sur la rive, mais que
élo,nné~ &lt;le ne p_as tro~ver notre camp au Jie~
qu
al'n.1t occupe ccltu de Saint-Geniès il
.)ERÙUE·NAPOLÊON. ROI DE ''\TESTPJIALIC.
s'étaient arrêtés, craign.ant ~ans doute d~ cC
D'.ttrès le Jessln de BELLuRn.
trop ~oigner du gué,. leur nnique moyen de
rctrrute; œpendant, ils s'y étaient décidés
vière contre les alla 1ues d'utl enne111i donl Je
avançaient au p,ls el se trom·aieut à petit~
but ne pe~t è1.re de "étahlir sur la rive qu'on di lance de nous!
occupe s01-mcme, est de tenir le rrros de sa
A l'instant, je fis mellru le fou à une imtroupe à certaine distance da lleuve, d'aliord
mense meule de foin ain i qu'à plusieul's
pour être prénmu à Lemps du pas.age de l'adgranges placées Sllr la hauteur. La lumière

�----------------------·-

1f1ST0~1.l1---------

de leur.; flamm,•. Pclairanl Ioule la t'Onlrée, je rat el de )lonlbrun, pour se rendre de Drissa
distinguai parfailemt'nl la colonne l!Unemie à \\'i1epsk, a\'aient établi sur la Diina, en
formée des bus ards de Grodno. J'a,·ais a\'eC l'ace de Polot k un pont de bateaux qu'il
moi un millier de hra\'es C'aYaliers ... nous lais èrcnt au corps d'Oudinot, destiné à marnous élançons au galop dans la plaine. au cri cher ur la roule de Péter.bourg. Ce fut
dl· 11 Vire rEmp 'reur ! » el chargeon, rapi- dom: en ce lieu que le 2~ corp· prit une auire
dement sur les Bus es, qui, surpris d'une direction que la Grande Arm~e. quP nous realtaryue nu si hrusque qu'imprérne, tournent vîmes seulement l'hh·er • ui\·ant au pa sage
l1ride el, sabré par mei; chasseurs, courent à de la llérésioa.
la débandade vers le gué par lequel ils étaient
Il faudrait plusieurs \'Olumes pour retracer
venu . 11:; s'y lromèrent fare à face avec le le manœavre et le comLat · de la 11artie de
ré;:iment de dragon 11ui. formant brigade l'armée 11ui sui\'il l'Empereur à Moscou. Je
avec eux, les a mit suiYis et sortait à peine de me bornerai donc à indiquer les faits les plus
la ri\ière. Ces deux rorps s'élanl choqué el importants, à mesure qu'ils se déroulerèrnl.
mêlé , il en ré uha un désordre affreux dont
,tin i, le 2.ï juillet, il y eut prè d'Osmes chas eurs profilèrent, grâce à la lueur trowno une affaire d'a\'nnt-garde très fa,·~
de l'incendie, pour tuer un grand nombre rable à notre infanterie, mais où pln~ieur
d'ennl'mis et prendre beaucoup de cbe,•aux. régiments de cavalerie furent trop précipiLes liasses e précipitant en tumulte darr le tamment en"agés par Mural. Le 16• ùe cha-gué 11uïl Youlaient pa~ser tous à la foi pour seur. fut de ce nombre. Mon frère, qui y
é\·iter le- roups de mousqueton que mes servail comme chef d'cscad1·ons, fut pri et
chasseur- Liraient du haut du rivage ur cette conduit bien au delà de Mo cou, à 'alaroff,
foule rperdue. il ~·en noya un bon nombre. sur le \'oJ.,.a. Il y retrouva le colonel aintNotre brusque altaque dans la plaine arnil Mars, ainsi qu'Octa,·e de Ségur. lis s'cntr'ailellemenlétonné le ennemis, qui 'allendaienl dèrent à upporler lt ennuis de la caplivi1é,
à nou surprendre endormi , que pa un ne auxquels mon frère étail d~jà habitué, car il
se mil en défense, et tous fuirent san com- avait pa sé plu ieurs année dans les prisons
liallre; au si j'eus le bonheur de regagner et sur les pou tons de E ·pa!!Oob. •o chances
mon bivouac ans avoir à déplorer la mort ni de guerre étaient bien différente : Adolphe,
la bic. ure d' .. ucun de mes hommes!. .. Le fait Lrois foi pri onnier, ne fut jamais blessé,
jour nai sant éclaira notre champ de bataille, tandis que, recevant très om·ent de. Llesurei., je ne fus jamais pri .
sur lequel gi aient plusieurs centaines d'ennePendant que l'Empereur, maitre de Wilna,
mis Lué ou hie .és. Je confiai ceux-ci au1
manœuvrait pour amener l'armée rus e à une
habitants du hameau pfès duquel j'avai
pas é la nuit, et me mi en route pour me uataille décisÏ\•e, mais san pouvoir y parveralli1:r au corp d'Oudinot, que je rl'joignis le nir, le corps d'Oudinot, aprè arnir pa é la
oir même. Le maréchal. me reçut très bien et Düna à Polotsk, s'élabLit en avant de celle
complimenla lerégiment sur sa l&gt;elle conduite. ville, ayant en face de lui les nombreu es
Le 2• corp ·, 1J.1arcbanl con tamment ~u r troupe du ~énéral Wittgen lein, formant
la rh·e sauche de la Düna, parvint en trois l'aile droite de l'ennemi. A,·ant de rendre
jours en face de Polot.k. Nous y apprimes compte des événements qui se passèrent ur
que !'Empereur a,•ait enfin quitlé Wifoa, où le· rires de la Düna, je croi · néces aire de
il était re té ,ingt jours, et .e dirigeait vers vous faire connaitre la composilion du
Vitepsk, ville assez imporiante, dvnl jl comp- 2e corp., dont je uivis Lous lt&gt;s mouvemenls.
Le maréchal Oudinot, qui le commandait,
tait faire le nouveau cenl re de e opérations.
n·arait d'abord sou ses ordre que 44,000
En s'éloignant de W1lna, !'Empereur
anit laissé le duc de .Ba- ano en qualité de homme répartis en trois di"i ·ions d'infantegouverneur de la pro, ince de Lilbuanie, et le rie, dont lt•s chefs étaient ll' générnux Lell'énéral Uogendorp comme chef militaire. grand, VerdiPr et Merle, Lou Lrois, et surAucun de ces deux fonctionnaires ne conve- tout le premil'r, excellents ofücicr . On renait pour ornaniser le derrières d'une ar- marqua il parmi les géuéraux de brigade
mée, l'ttr le duc de Ilas~ano, ancien diplomate Albt:'rt el Mai on. La cavalerie se composait
el secrétaire ponctud, n'avait aucune con- d'une superbe dimion de cuirassiers el de
nai,; ance en al/minisfratfo11, tandis que le lancier , commandée par le crénéral Doumerc,
Jlollandais llo••rnJorp, parlant très mal noire officier assez ordinaire, ayant ·ous ses ordres
le brave gé.oéral de brigade Berl'kheim. Deux
langue, n'alanl aucun notion de no· u~age
et rè lements militair&lt;'S, ne pomait réussir brigades de cavalerie légère faisaient aussi
aupr~ des Français qui pas aient à Wilna el partie du ~• corps. La première, composée
de la nobles.e du pay . Au i les richesses des 23• et 21• de cha, seurs, était commanqu'olTrail la Lithuanie ne furent d'aucun se- dée par le général Ca tex, excellent militaire
sou tous les rapports. La econde, rormée
cours pour nos troupes.
Polo!. k, vill~ situét' sur Ja rive droite de par le 7e et 20• de l'has eur et le ge de lanla Düna, est compo~ée de maisons en boi et ciers polonais, était aux ordre du général
doruinée par un immerue et superbe collège, Corbiueau, homme brave, mai apathique.
alor- tenu par des Jésuites, qm prfu.que Lous Ces deux brigades n'étaient pas réunies en
étaienl Français. Elle est entourée de fortifi- divi ion; le maréchal les auacbait, elon les
cation en terre ayant jadis oulcnu un siège besoins, soit aux divUons d'infanterie, ' OÏL à
dan le guerres de Charles XII contre Pierre l'avant-garde ou à l'arrière-garde. Ce s slèmc
le Grand. Les corps d'armée de r ey, de Mu- présentait de grands avantages.
-

2 94

...

Le 24c de chas euri:, avec lequel mon régiment était de brigade, ~tait on ne peut mieux
composé et eût rendu de grand s.en;ces si la
ympalbie et l'union eu sent existé entre le
soldats et leur chef. Malheureusement, le colonel ,\ ... 1 se montrait fort dur pour ses subordonnés, qui, de leur côlé, étaient assez
mal di posé· pour lui. Cet état de chose
nait décidé le général Castex à marcher et à
camper avec le 25" de chasseurs, et à réunir
a cui ine de campagne à la mienne, bien
qu'il eùl ·ervi dans le 2.;.e_ Le colon~l A....
grand, adroit, toujour parfaitemenl monté,
se monlrait nenéralement bien dans lei. combats à l'arme blanche, mai passait pour
aimer moins les combats de mou queterie et
d'artillerie. ,1:ilirré tout, !'Empereur apprétiait chez ce chef de corps une qualité qu'il
pos édail au plu haut degré, car c'était
incontestablement le meilleur orticicr de cavalerie légère de loull's les armées ùe l'Europe. ,lamai on ne vil un tact plu fin, un
coup d'œil qui exploràt le pays avec autant
ùe ju lesse; au si, avanl de parcourir une
contrée, il devinait les obstacle que le cartes ne signalaient pas, prévoyait les points où
devaient aboutir les ruisseaux, les chfmins,
les moindres sentiers, et il tirait des mouvement de l'ennemi des pr 1Yisions qui ·e réalisaient pre.qoe lonjour. . Sou~ le rapport de
la petite comme de la grande guerre, M. A...
était donc un officier des plus remarquables.
L'Empereur, qui l':n·aiL fréquemment employé ~ de reconoai sances dans des campagnes précédentes, l'avait signalé au maréchal
Uudiuol, qui l'appelait même ouYent dao·
son con eil, d'où Il ré -ultaiL forcément que
bien des corvées et de périlleu es mission~
retombaient sur mon rérrimeot.

CHAPITRE VIII
Alfure de Jakouhowo ou !{lia lilsoui. hlP~6é.

Je suiF

A peine le diYers corp d'armée qui nous
avaient précédé 11 Polotsk s'en furent-il
éloigné , pour aller rejoindre l'Empereur à
Witep!'\k, qu'Oudinot, entassant Ioules ses
troupe en une , eule el immense colonne sur
la roule de ainl•Pétnshourg, marcha le
29 juillet sur l'armée de Wittgcn tein, 4.u'on
savait être postée à dix lil!ue de nous, entré
deux petites ,;lies nommées ebej et Newel.
Nou allàmes ce jour-là coucher sur les t·h·es
de la Drii-:sa. Cet affiuent de la Düna n'est encore qu'un fort rois eau deYant le relai de
Siwot china, où il est traver é par la grande
route de Péter bour"'; el comme il n'existait
pas de pont, le goureroement ru ~e y avait
suppléé en faisant abattre des deux côtés, en
1,ente douce, le::- haute Lerge qui l'encais·
sent; et, en pa,·ant le fond du ruisseau sur
une largeur 6gale à celle de la route, on avait
établi un gué fort pralicahle, mais à droite
1. L'ofr.cier dtl.igné par la lettre A, .. dans le manuscrit e t le colonel Ameil. Nous en rêtabtisson le
nom ~ur la rlcman.Je de es pellls-llls. Les rapl"lr · du
colonel .Ameil l'l du rolouel du ~3 Je chas eurs
titaieul ,les plus lendus, el semblent tëmt&gt;igner de
ces l'iralité ,·ntrc chefs de corps si fréquente· alors
,lans no, arméPs.

�1f1STO'J{1.JI

-------------------------------------------

el à. gauche duquel les troupes et les chariots
ne pouraiPnt pas::er, lanl le ri,·age esl escarpé. Je crois devoir donner cette explication, parce que trois jours après ce Jieu fut
le théâtre d'un en:ragement des plus ,ik
Le lendemain 50, mon régiment étant de
service, je pri. la lèle de l'a,·anH!arde et,
suivi de tout le corps d'armée, je traversai le
gué de la Orissa. La chaleur était acrablanfe,
el d11ns les blé couverts de poussière qui
bordaient la route, on voyait deux larges
zone où fa paille couchée et érra~ée, comme
si un rou !eau y eù l été traîné plusieurs fois,
indiquait le passage de fortes colonnes d'infanterie. Tout à coup, auprès du relais de
poste de Kliastitsoui, ces indices disparai saiml ries bord. de la grande route el e reprodui,ait&gt;nt à sa ,,auche sur un large chemin
vicinal qui abouliL à Jakoubowo. li était évident que l'ennemi avait quitté sur ce point
la direclion de cbej pour se jeler sur n11lre
0anc gauche. La cho, e me parul grave! J' arrêtai nos lroure5 et envoyai pré,·cnir mon général de l,rigade. Mais le maréchal, qui marcbait ordinairement en rne de l'avanL-garde,
ayant aperçu celte halle, accourut au [.;alop,
et malgré le oliservations des gé11é1 aux CaslPx et .borencez, il m'ordonna de continuer
la marche par la grande roulr. A peine
a1•:iis-je fait une lieue, que j'aperçois 1·enant
à nous un kihick, ou calèche ru . se, attelé de
deux cbe\'aux de po le!. .. Je le fais arrêter
el vois un officier ennemi qui, as~oupi par la
chaleur, s'était couché 1oul de son long dans
le foud du kibick. Ce jeune homme, fil~ du
eigneur auquel appartenait le relais de Kliastilsoui 4ue je \'enais de quit Ler, était aide de
camp du général Willgen ·lcin el re1enait de
Pétershourg a,·ec 1, réponse aux dépêches
dont son &lt;rénéral l'avait chargé ponr son °ouvememenl. l\ien ne saurait peindre sa stupéfaction, lorsque, réveillé en sursaut, il ~e
trouva en présence dé nos chas~eurs à fi1,tm·es
rébarbatives et aperçut non loin de là de
nombreu es rolonnes françaises! li ne pouvait conce,·oir commrnl il n'avait pas rencontré l'armée de Will 0 en,1ein, ou au moins
quelque ·-uns de ses éclaireurs, entre , eLP_j et
le point où nous étions; mais cet élonnPmcnt
ronfirmail le général Castex cl moi dau la
pensée r1ue Willgenslein, pour tendre un
piège à Oudinot, avait ùrusquemenl quillé la
route de Péter bourg pour se jeter sur la
gauche el sur l'arrière-garde de l'armé!! française, qu'il allait attaquer en flanc el en
qut!ue ! En elfet, oou enlendimes ùientôl le
canon, et peu après la fusillade.
Le maréchal Oudinot, quoique surpri par
une allaque au si imprén1e, se Lira a scz bien
du mau1ai · pas où il '&lt;!Lait engagr. Faîsant
faire un à 9auclte aux diîerses fractiow de
sa colonne, il se mil en ligne en faœ de Wil tgen teio. dont iJ repoussa si vigoureu,emenl
les première attaques que le flu. se ne rruL
pas devoir les renom·eler ce jour-là, el se
relira derrière Jakouùowo. Mai· sa cavalerie
a1•ail eu uu as ez Leau uccès, car die avait
pris sur nos derrière nn miUier d"homme
el une partie des équipages de l'armée Cran-

çaise, rntre autres nos for&lt;rPs de campa~nc.
Ce fut une perle immeme, donl la caval,·rie
du 2" corp' . e ressenlil péniblement pendant
Ioule la campagne. Après c·el eorragemcnl,
les tronp•·s d'Oudinot a~•ant pri position, la
brigade Castex reçut l'ordre de r~trograder
jusqu'à KliastiLoui, afin de gardc•r l'embranchement des deux. roules, où l'infaott'rie du
général llaisou vint se joindre à nous. L'officier ru. se. prisonnier dans la propre mai$OTI
de on pèrù, nous en fil les honnrurs al'ec
beaucoup de grâce.
Cependant, un combat sérieux se préparant pour le lendt'main, les commandants
dr deux armées prirent leurs dispositions, el
au point du jour le Hnsses marcMrenl . 11r
la mai on de poste de Kliastitoui où s'appupit la droiLe des Français. Bien qu'en dfl
telles cin·onslances les deux ré~im~nls fussent emplo~é~, néanmoins Cl'lui qui était de
service se mellait Pn première ligne. C'était
le tour du ~4• de cha seurs. Pour éviter
Ioule bé-itation, le bra,·e général Castex vient
Ee plact'r en lèle du régimeut, le conduit rapidement mr les bataillons russes, les enfonce cl fnit 400 prisonniers, en n'éprouvant
qu'une perle légl're. Caslf'X en Ira courageusement le premier dans les rang ennemis;
sou cheval fut Lué d'un coup de baïonnette,
et le général, dans sa chute, eut un pied
foulé. li oc put pendant plusieurs jours diriger la brigi.dt!, dont le colonel A ... prit le
commandement.
Les balaillon russes que le 24° venait de
sabrer a1·aient été remplacés sur-le-cbamp
par d'autres, rpii déhouchaient de Jakoubowo
el s'avançaient sur nous rapidement. Le maréchal ayant alors emO)'é à M. A... l'ordre de
le attaquer, cdui-ci commanda le passage
rie ligne en avanlf ce que j'exécutai au~sitot. Arri1·é en première ligne, le ~3•, s'étant
remis en bat.aille, marcha vers l'infanlerie
rust-e, qui s'arrêta et nous .illendil de pied
ferme : c'étail le règimenl de 'fambolf. Dès
qm: nous f 1'1mes à bonne portée, je commandai la l'l1arge! ... Elle fut cxéc1Jtée arec d'aula•1t plu de résolution t-l d'ensemble que
rues cal'alicrs, outre leur courage habituel,
étaient vivement ~limulê~ par la pensée que
leurs camarades du 2 t• uivaienl des yeux
tou lctw moul'ementsl. .. Les ennemis commirent la foule foorme, selon moi, de démunir leur ligne de loul son fou à la fois, en
nous tirant une bordée qui, mal ajustée, ne
tua ou ùle sa que quelque hommes et quelques chevaux : un fou de file eùt été bien
plu meurlrit&gt;r. Les Bus es Youlurenl recharger leurs armes, ruais nous ne leur en laissâmes pas le temps: nos excellent chevaux,
lanré,i à fond de train, arrivèrenL ur eux, el
,Ill choc fut si violent qu·uuc,foule d'ennemis
îurenl jetés à terre!... Beaucoup se relevèrent en essa1anl de se défendre avec la baîonnelle contre Jr, coups de pointe de no cbasf•urs; mais aprè al'oir essu1é de grand~s
perles, ils reculèrt:nl, puis se débaudèrent, t!l
un bon nomLre furent tué ou pris en fuyant
ver· un- régiment de tarnlerie qui arrivait à
leur ~ecours. C'étaieul les bus. ards de Grodno .
0

J'ai remarqué que lorsqu'un corps en a
battu un autre, il conser-re toujours sa supériorilé sur lui. J'en vis ici une nouvelle
preuve, car les chasseurs du 25, s'éhnci&gt;renl
comme sur une proie facile contre les hussards de Grodno &lt;fu'ils a,·aient jadi i bien
bat lu dans le combat de nuil de Drouia, et
les hussards, ayant reronnu leurs vainqueurs,
:;'enfuirent à toutes jambes! Ce ré:?imenl fut
pendant tout le re te de la campagne en face
d n 2;;•, qui conserva toujour:,; ur lui le
mème ascendant.
Pendant que les événements que je viens
de racontrr se pasi:aienl à notre aile droite,
l'infanterie du centre et &lt;le la gauche ayant
allaqué le. I\usses, ceux-ci, ballus sur tous
le points, abandonnèrent le champ de bataille, el à la tombée de La nuit ils allèrent
prendre po,ilion à une lieue de là. 'otre armée rrarda CPlle qu'el)e occnpait entre Jakoubowo et l'embranchement de Klia titsoui. La
joie fut grande ce soir-fi dans les bivouacs
de la brigade, car nous étion vainqueurs! ...
Mon régiment avait pris le drapeau des Canlassins de TamboO', el le 2-ie s'élait aussi
emparé de celui da corps ru se qu'il avait
enfoncé; mais le cootentemenl qu'il éprouvait se tromait affaibli par le regret de avoir ses deux chefs d'escadrons blessés. Le
premier, 1. Monginot, était sous Lous les
r11pporl un officier du plu grand mérite; le
second, frère du colonel, san avoir les talents
ni l'esprit de son aîné, était un orficier des
plus intrépides. Crs deux chef- d'escadrons
se rétablirent pro ru ptcment et firent le reste
de la campagne.
Lor qu'un corps cherche à toul'Jle,· son ennemi, il s'expo$e à être tourné lui-mème.
C'est ce qui était arrivé à Wittgenstein, car
œ général, qui le 29 avait quitté la roule de
Péter~Lourg pour se jeter sur la gauche et
.ur les derrières de l'armée françai e, avait
compromis par là sa ligne de communieatioo
dont Oudinot aurait pu le séparer complètement, si, après l'avoir battu Je :iO, il l'eùl
poussé vigonreu ement. La ituation du général rus~e était d'autant plus dangereuse
que, placé en face d'une armée victorieuse
qui lui barrait le chemin de la retraite, il
apprit que le maréchal Macdonald, après avoir
passé la 0iina el pris la place de 0ünabourg,
aYançait sur ses derrière . Pour sortir de ce
mauvais pa~, Wittgenstein avait habilement
employé Loule la nuil après le combat pour
faire à travers champs un détour qui, par
Jakouùowo, ramenait son armée sur la route
de Saint-Pélersbourg. au delà du relais de
Kliaslilsoui. Mais craignant que la droite de
Français, po Lée à peu de distance de ce
point, ne ,int fondre sur ses troupe pendant
leur marche de Uanc, il avait résolu de l'en
cmpêi:bn eu auaquanl lui-même noire aile
droite avec des forces supérieures, pendant
que le gro de l'armée, exécutant son mouvement, rec,agnerait la route de aint•Pélersbourg et roul'rirait se communication aYec
ebej.
Le lendemain ~ 1 juillet, mon régiment
prenait le ervice au le\'er de l'aurore, lors-

, ________________________ JJft.M01'J{ES

DU GiNÉR,_A,L BAR..ON DE MA~OT ~

rru'oo, s'aperçut qu'une partie de l'armée en- pour l'extraire, élargir la plaie, dont on voit de prisonniers. Cependant, les Russes étaient
parvenus à gagner la roule de aint-Péler nemie, bauue la veille par nom, apnl con- encore la grande cicatrice.
Je vou vavoaerai que si j'eus,e alors été bourg, par laquelle ils elfectuaient leur
tourné la -pointe de notre aile droite, était en
pleine retraite rnr ~ebej, tandis que le sur- colonel, j'aurais suivi les uornbreux hies és relraite sur Sebej.
Pour se rendre du relais de Kliastilsoui lt
plus venait noas allaquer à Kliastitsoui. En du corps d'armée qu'on dirigeait 1·ers Polotsk,
celle , ille, il fau Ltraverser le lrt!s ras le maun clin d'œil, toute. les troupes du maréchal
rais de l,hodanui, au milieu duquel la grande
Oudinot furent sou les armes; mai· penroute est élevée sur une digue formée par
dant que les généraux prenaient leors di~pod'immenses sapin · couchés les uns auprès
sition~ tle combat, une forte colonne de gredes autres. Un fos. é, ou plutôt un canal
nadiers russe , attaquant nos allié, de la
large el profond, règne des deux côtés de
légion portugaise, le mit dans un désordre
celte digue, et il n'exi le aucun autre pascomplet, puis elle se dirigeait Yer- la va le et
sarre, à moins de se jeter bien loin de la
f11rle mai on du relais, point important dont
di;ection de Scbej. Ce défilé a près d'une
elle allait -'emparer, lorsqu" le maréchal Oulieue
de long, mai la route en bois qui en
dinot, l,1ujour. l'un des premiers au feu,
assure
fa viabilité est d'une largeur très conaccourt vers mon régiment déjà rendu aux
siMrablc. Aussi, dans lïmpnssiLilité de pla:11anl-po les, t!l m'ordo11nc de t.icber d'arrècer des tirailleurs dans le marais, les I\usses
ler, ou du moins de rl'l,1rder la marche des
se reliraient-ils en épaisses colonnes par celle
ennemi ju~qu 'à l'arrivée &lt;le outre infanterie
roule factice, au delà de laquelle nos cartes
qui ·a,·ançait rapidrmenl. J't'nlèYr ruon réindiyuaient une plaine. Le maréchal Oudinot,
f,rimeul au galop el fais .onnn la charge, en
voulanl romplélcr sa victoire, avait résolu de
1m·na11l oJJliquemenl la ligne ennemie par sa
les y suivre. A cet e0et, il avait déjà engagé
droite, ce qui gêne infiniment le feu de L'iusur la roule du marais la division d'infanterie
l'anteric; au ·i:i celui que les grenadiers ennedu gênerai Verdier, que devait suivre d'abord
mis firent sur uous fut-il presque oui, et ils
la brigade de cavalerie Ca Lex, puis tout le
allaient êlrè abrés 11igourcusemenl, car le
corps d'armée. Mon régiment n'était pas
désordre était déjà parmi eux, lor~quc, soit
encore entré en li 0 ne lorsque je le rejoignis.
par in Linct, soit sur le commandtlmrnl de
En me voyant me replacer h leur tète malleur cbel', ils font de1J1i-tour et gagnent en
gré ma blessure, officiers, sous-o[ficier el
courant un large fossé, qu'en ,·enanl ils
a1aienl laissé derrière eux. Tous s'y précipichasseurs me reçurent par une acclamation
tèrent, el là, couverts jusqu'au menton, il~
générale, qui prouvait l'estime et l'attacheMARÉCHAL SEBASTIANI.
commencèrent un feu de file des mieux nourment que ces braves gens avaient conçus
Gravure de D&amp;LANNOV, J.'atrts lt tablea/4 ,tt
ris! J't:us loot de suite six à sepl hommes
pour moi; j'en rus prorondoment louché. Je
\\"rNTERIIALTER . lM/lsèe .ie Versailles .)
tués, une vingtaine de blessés, et reçus une
fu surtout pénétré de re1:onnais•ance pour la
halle au d&lt;1faul de l'épaule gauche. Me, cavasali faction qu'exprima, en me reroyant,
lier, étaient furieux; mais notre rage était el que, passant la Diina, je me serais rendu mon camarade, le chef d'escadrons Fonlaine.
impuissante contre des hommes qu'il nous dans quelt1ue ville de Lithuanie pour m'y Cel officier, quoique fort brave et très caétait physiquement impo · ible de joindre! ... faire soigner. Mais je n'étais que simple chef pable., avail si peu d'ambition qu'il était restr
Dan cc ruoment critique, le général ~lai.son,
d'escadrons; !'Empereur pouvait en une dix-huit ans simple capitaine, al'ait refu~é
arrivant avec sa Lrigade d'infanterie, m'en- journée de poste arriver à Witep.k, passer trois fois le grade de chef d'escadrons el 110
voya l'ordre dti passer derrière ses bataillons; uuc revue du corps, el il n'accordait rien l'avait accepté que sur l'ordre formel de
pui il alta,yua par le deux flanC! le fo sé, qu'aux militaires présents sous les armes . !'Empereur.
dont les t.léfon eur~ furent tous tués ou Cet u age, qui, au premier a pect, parait
Je repris donc le commandement du 25•,
pris.
cruel, était néanmoins basé sur lïntérèt du qui pénétra dans le marais à la suite de la
Quant à moi, gri,~vement ùle sé, je fus service, car il timulait le zèle des ùlcssé., di vi iou Verdier, sur laquelle les derniers
cont.luil aupr1\,; &lt;lu relais. On ml:l desi:ent.lit qni, au lieu de traîner dans les hôpitaux, pelotons de la colonne ennemie s'étaient
de cheval à grand'peine. Le bon docteur Pa- s'empressaient de rejoindre leurs corps res- bornés à tirer de loin quel~ues coups de
roi, chirurgit"n-major du régiment, vint DJe pectifs dès que leurs forces le permettaient. fusil Lanl qu'on fut dans le défilé; mais, dès
panser; mais à peine celle opération était-elle L'effectif di; l'armée y gagnait infiniment. A que nos fantas ins débouchèrent dans la
commencée que nous fames obligés de l'in- toutes les raison· dites plus haut, se joi- plaine, ih,perçurent l'armée russe déployée,
terrompre. L'iufa.oterie ru ·se attaquait de gnaient mes succès del'anl l'ennemi, mon dont l'arlillerie les reçut par un feu lerrible.
nouveau, et une grêle de balles tombait au- allachement au régiment, ma rée.ente bles- Cependant, malgré leurs pertes, le bataillons
tour de nous! ous uous éloignàme donc sure reçue en combatl:m t dans les rangs; français n'en ronlinuèrent pas moins à marhors de la portée des fusil~. I.e docteur trou va tout m'engageait à ne pas m'éloigner. Je cher en avant. Bienlùt il ~e lrou\'èrent Lou
ma Lles ·ure grave : elle tûl été mortelle . i restai donc, malgré ll!S douleur· intoléraùles hors du défilé, el ce fut à mon régiment à
les grosses Lor ades de l'épaulette, que la que j'éprouvais; puis, après avoir mis mon parallre dans la plaine, à la lèle de la briballe avait dù traverser avanL d'atteindre ma bra en écharpe tant bien que mal et m'être gade. Le colonel A. .. ., qui la commaudaiL
per unoe, n'eussent changé la direction el fait bisser à cheval, je rejoignis mon régi- provi oiremeut, n'étaut pas là pour nou
beaucoup amorli la force du coup. Il avait menl.
diriger, je onrreai à éloigner le plus possible
néaumoin été si rude que le haut de mon
mon régiment de œ point dangereux. el lui
corp--, poussé violemment en arrière, était
fi prendrti le galop dès que l'iufanterie m·eul
CHAPITRE IX
aile lou~her la croupe de mon cheval; aus i
fait place. J'eu' néanmoins sept ou huit
1, ofiicter el chruseurs qui me suivaient me Défilé des mnrais de Sebej. - Retraite . - Brillante bomm.e- Laés el un plus grand nomhre de
atfaire du gué de Ïvot.sduna. - '.\Jort ,hi KoulnietT.
crurent-il mort, el Je serai tombé si me
blessés. Le 2i", qui me suirniL, soulîrit
- Retour olfon if. - Derniers adieu .
ordonnances ne m'eussent soutenu. Le panau j Leaucoup. li en fut de même de la
-ement fut trè douloureux, car la balle
di1•ision d'infantl'rie llu général Legrand:
Depuis que j'avai été blessé, l'état de
'était iucru Lée dans les os, au point où le choses élc1iL Lien changé; nos troupes araient mais, dès qu'elle fut formée dans la plaine,
baut du bra · e joint à la clavicule. Il fallut, hattu Witlgenstein el fait un grand nombre le maréchal Oudinot, ayant attaqué les lignes

�ms io'J{1.ll

-----------------------------------------.#

-ennemies, leur arlillerje divisa ses feux sur
plusieurs points, et la sortie du défilé seraiL
,deYenue moins périlleuse pour les autres
troupes, si Wittgenstein n'eût en ce moment
attaqué avec toutes ses forces c~lles que nous
avions dans la plaine. La supériorité du
nombre nous contraignit à céder le terrain
ayant l'arrivée du reste de notre armée, et
nous dùmes Lallre en retraite vers le défilé
Je Kbodanui. Ileureusement, celle voie était
fort large, ce qui nous permit d'y marcher
facilement par peloLons.
Du moment qu'on quittait la plaine, la
&lt;:avalerie dernnait plus embarrassante qu'utile;
œ fut elle que le maréchal 6t retirer la première. Elle fut suivie par la division d'infanterie Verdier, dont le général venait d'être
grièvement blessé. La division Legrand fit
l'arrière-garde. Sa dernière brigade, commandée par le général Albert, eut à soutenir
u.n combat très vif au moment où ses derniers
bataillons étaient sur le point de s'engager
dans le marais; mais une fois qu'ils y furent
en c6lonne, le général Albert ayant placé à la
queue huit pièce de canon qui, tout en se
retirant, faisaient feu sur l'avant-garde ennemie, celle-ci éprouva il on tour de grandes
pertes. En efTet, ses pièces ne tiraient que
fort rarement, parce que, après chaque coup,
il fallait qu'elles fissent nn premier demi-tour
pour continuer la poursui le et un second pour
se remettre en halleri~, mouvements lents el
fort embarrassants dans un dé6lé. L'artillerie
rus e nous fit donc peu de mal dans le passage du marai .
La fin du jour approchait lorsque les
troupes françaises, sortant du défilé, repassèrent devant Kliasti lsoui et se trouvèrent
sur les rives de la Drissa, au gué de Sivotschina, qu'elles avaient traversé le matin en
poursuivant les Russes, après les avoir battus
à Kliastilsoui. Ceux-ci venaient de prendre
leur revanche, car, après nous avoir fait
perdre sept ou huit cents hommes dans la
plaine, au delà du marais, ils nous poussèrent
il leur Lour l'épée dans les reins!. .. Ponr
mettre fin au combat et donner un peu de
repos à l'armée, le maréchal Oudinot lui lit
traverser le gué de Sivolschina et la mena
camper à Biéloé.
La nuit commençai!, lorsque les avan1postes laissés en observation sur la Drissa
firent savoir que les ennemis pas aient ce
cours d'eau. Le maréchal Oudinot, 'étant
rendu promptement yer; ce point, reconnut
que huit bataillons russes, ayant sur leur
front quatorze bouches à feu en batterie,
venaient d'établir leurs bivouacs sur la rive
gauche, que nous occupions. Le surplus de
leur armée était de l'autre côté de la Dris a,

se préparant ,ans doule à la lrarnr,er le lendemain pour Yenir nous attaquPr. Celle
avant-garde était commandée par le général
Koalnieff, homme fort enlreprenant, mais
ayant, comme la plupart des officiers russes
ile celle époque, la mauvaise habitude de
boire une trop grande quantité d'eau-de-vie.
Il paraît qu'il en avait pris ce soir-Hl outre
mesurt&gt;, car on ne saurait explif1uer autrement la faute énorme qu'il commil en venant,
avec huit bataillon seulement, camper à peu
de di~tance d'une armée de 40,000 homme~.
et cela dans les conditions les plus défavorables pour lui. En effet, le général ru.~e
avait, à deux cenLs pas dPrrière a ligne, la
Orissa, qui, à l'exception du gué, était infranchissable, non point à cause du volume de ses
eaux, mais parce que les berges, coupées à
pic, ont une élévation de 15 à 20 pieds.
Koulnielf n'al'ait ainsi d'autre retraite que
par le gué. Or, pouvait-il espérer, en cas de
défaite, que ses huit bataillons et quatorze
canons s'écouleraient assez promptement par
ceL unique passage devant les forces considérables de l'armée française, &lt;JUi pouvait
d'un instant à l'autre fondre sur eux du lieu
voisin qu'elle occupait. à Biéloé'? Non!. ..
)fais il paraît qne le général Koulruefl' était
hors d'état de faire ces rétlexions lorsqu'il
plaça son camp sur la rive gauche du ruisseau. On doit donc s'étonner que pour l'établissement de son avant-garde, le général
en chef Wiugenstein s'en soit rapporté à
Koulnie.ff, dont il devait connaître les habitudes dïntempérance.
Pendant que la tête de colonne des Russes
se portait arrogamment à une aussi petite
distance de nous, une grande confusion
réanait, uon parmi les troupes françaises,
mais parmi leurs chef:-. Le maréchal Oudinot, homme des plus braves, manquait de
6xité dans ses résolutions et pa sait en un
instant d'un projet d'allaque à de~ dispositions de retraite. Les pertes qu'il venait
d'éprouver vers la fin de la journée de l'autre
côté du grand marais l'ayant jeté dans une
grande perplexité, il ne saYait comment faire
pour e1éculer les ordres de !'Empereur, qui
lui enjoignaient de refouler W1ugenstein . ur
la route de Saint-Pétersbourg, au moins jusqu'à Sebej el Newel. Ce fut donc avec grande
joie que le maréchal reçut pendant la nuit
une dépêche qui lui annonçait la très prochaine arrivée d'on corps de Da\'arois commandés par le général Jint-Cyr, que !'Empereur plaçait sous ses ordres. Mais au lieu
d'attendre ce puisfanl renfort dans une bonne
position, Oudinot, conseillé par le général
d'artillerie Dulauloy, voulait aller recevoir les
Bavarois en faisant rétrograder toute son

armée ju~qn 'à Polotsk !. .. Cette pensée
inexplicable lrom•n une très vive opposition
dans la réunion de généraux conrnqués par
le maréchal. Le brave général Legrand expliqua que, bit&gt;n que no- succès de la matinée
eussent été contre-balancés par les pertes de
la soirée, l'arm~e était cependant on ne peul
mieux dispo ée à marcher à l'ennemi ; que
la faire battre en retraite sur Polot k serait
ébranler son moral et la présenter aux Bavarois comme one troupe rnincue venant chercher un refuge auprès d'eux; enfrn que celte
pensée seule dernit indigner Lous les cœurs
français. La chalenreuse aUoculion de Legrand ayant réuni les suffrages de Lons les
généraux, le maréchal déclara renoncer à son
projel de retraite.
li restait à résoudre une question fort importante. Que fera-L-on d~s 11ue le jour paraitra1 Le général Legrand, avecl'ascendant que
lui donnaient son ancienneté, ses beaux services el sa grande habitude de la guerre,
proposa de profiler de la faute commise par
KoulnieIT pour attaquer l'arnnt-garde russe,
si imprudemment placée sam appui sur la
rive occupée par nous, el de la rejeter dans
la Orissa qu'il avait à dos.
Cet avis ayant été adopté par le maréchal
el tout le conseil, l'exécution en fut confiée
au général Legrand.
Le camp de l'armée d'Oudioot était situ~
dans une forêt de grands sapins fort espacés
rntre eux. Au delà, se trouvait une immense
clairière. Les lisières du bois prenaient la
forme d'un arc donl les deux pointes aboutissaient à la Oris~a, qui figurait la corde de
cet arc. Le bivouac des huit bataillon russes
se trouvait établi très près de la rivière, en
face du gué. Quatorze canons étaient en batterie sui· le front de Landière.
Le général Legrand, voulant surprendre
l'ennemi, prescrivit au général Albert d'enrayer dans chacune des deux parties du bois
qui figuraient les côtés de l'arc, un régi.ment
d'infanterie qui, s'avançant vers les rxtrémité~ de la corde, devait prendre en flanc le
camp ennemi, dès qu'il entendrait la marche
d'un régiment de cavalerie; celui-ci. sortant
du bois par le centre de l'arc, devait fondre
à toutes jambes sur les bataillons russe el
les pousser dans le ravin. La tâche qu'avait à
remplir la cavalerie était, comme on le voit,
la plus périlleuse, car non seulement elle
devait attaquer de front la ligne ennemie
garnie de 6,000 fusils, mais essuyer le îeu
de quatoru pièces d'artillerie avant de joindre les Pnnemi~ ! JI est ,rai qu'en agisf!ant
par surprise, on espérait trouver les Russes endormis et éprouver peu de rési tance.

(A suivre.)

GÉNÉRAL

DE

MAR BOT'

LES FEMMES DU SECOND EMPJRE
+

La princesse de Metternich
Par Frédéric LOUÉE.

li

On n'occupe pas impunément de
es
moindres gestes l'attention particulière et la
curiosi1é publique. Conseillère très émancipée de genre et de tenue chez l'impératrice,
elle encourait forcément devant l'opinion les
responsabilités de cette sorte de direction
mondaine pleine de turbulence. Tout n'en retournait point à l'avantage de la spirituelle,
un peu irrégulière et très originale ambassadrice. L'esprit enjoué de la pru1cesse et le
parfum d'exotisme, qui relevaient ses goûts
d'indépendance et de fantaisie, avaient fait
fortune à Paris. lis y rencontrèrent des critique . Maintes épigrammes à son adresse, et
dont elle ne se souciait mie, , olligeaicnt dans
les journaux. Les
tirailleurs de lapetite presse s'en
prenaient à la surintendantedes plaisirs impériaux
d'une influence
dont on exagérait
les suites el la portée, mais qui contri bu aient bien,
pour leur part, à
I'écervèlemenl général. Tel artîclier
du Nain jaune,
qui devait un peu
plus tard tourner
des madrigaux en
vers à son honneur, l'appelait
~f me de Risquenville. Tel autre, un
virtuose du Chm·ivari, trouvait à lïrrégularîté des lignes de on visage
préte1 te à une méchante raillerie, llNE REPRËSE~TATJON DES
que s'empri,ssèrent à colporter
Lous _les faiseurs d'anas. On lui reprochait
d'aimer trop la danse, la comédie et la ci1

1. ~es sponla~éilés, in.ouciantes tic l'clTcL qu'elles
po_uça11ml pro1lu1re. hors du cercle où dies 'e,rrr3u•nl co~e chez oi, côloyaic11t, 1rnrfoi • l'impru•lencc. Un J?Ur ùe 1867, l'année de l'~:rposilion, elle
~ promenait à pied. li lui prend fmnlai~ie d'aller
Jeter un cou11 d"œil au conrour,, cli;s nations. ans

garelte, N'était-œ pas Aurélien choll, qui
lui dressait un blâme de fumer « comme un
bateau à vapeur 1)? Ce qui était plus malicieux qu'exact. Aus$i hieu la Liberté, dont
elle donnaü l'exemple, sur ce détail, - pareille à beaucoup de grandes dames d'Autriche et de fiusje, - elle la laissait chez
elle, dans l'intime, à ses im·ités, et c'était un
des privilèges appréciés de sa maison.
On lui rapportait ces propos de chronique;
elle secouait les épaules, ripostait d'un coup
d'ilpingle, cl cela ne l'empêchait pas, disaitelle, de mener son .fiacre.
Des attaques la touchaient davantage, sous
une forme plus directe, plus pénétrante. Ce
qu'elle avait d'aisance dan ses propos, de
hardie gentiOesse dans ses allures, de prime-

• COllàŒNTAJRES DE CÉSAR •. A

Ol!PIÈGNE. -

Sur quel Lon en parlail le fielleux YielCastel, entre autres, je vous le laisse à supposer d'après celle unique phrase, cueillie à
la bonne place de ses Mémoires terriblement
vindicatif~, ou injurieux pour bien des gens :
(( Mme la princesse de Mellernich, qui a
pris les manières el le ton des lorelles, est
une fa,·orite de l'impératrice, qui la met de
toutes les parties; elle boit, elle fume, elle
jone, et elle conte des histoires. »
Très découvertes, en effet, ces histoires,
s'il est vrai qu'elle raconta celle qu'il lui
prête pour l'avoir dite à Trianon, en présence de l'empereur et des services de Leurs
Majestés, et que nous ne répéterons point.
De cer1ains esprits chatouilleux lui faisaient un blâme public de ce franc parler,
quoique la liberté
des mols ne soit
souvent que La
preuve d'une moindre hypocrisie dans
l'âme.Onl'écrivail.
On l'imprimait. Et
elle en épromait
quelque émotion ,
fort légitimement.
lei se place un
épi ode, qui, pour
la singularité des
circon tances, le relief des détails et
le romanesque du
dénouement, vaut
d'être révélé lout
au long, comme il
me fut conté par
l'un de ceux qui y
eurent le plus dire,·Lement part.
Un volume venait de paraitre,
qui fit aussi tôt
j!'rand tapage ; les

CColleclion au lll•RQt11s oE MAssA .)

Femmes d' aujour-

i:autier dans ses actes 1 , trouvait de rudes
cen::-eurs.

d'hui, par Gu1 de
Charnacé. Tels de
ces portraits, ramenés à une note uniforme
de galanlt:rie délicate, prêtaient à l'équivoque

attendre son équipage, implemenl, elle hèle un
cocher de fiacre; et. a,·cc ce sons-fa~on d'une grandr
dame élrnngére pulant à rua· de ses servilc&gt;nrs :
1 Cocher. connuis-rnoi au Champ-de-llars ».comnlnnde-L-elle. C'clui-ei, gouailleur rl se lrornpnnt sur
la qualité de ln personne, ou, pour répondre tlu

lac au tac, c-n citoyen français, se tourne el dit arec
uo llon sow·ire :
q
Tu me tutoies ..• Alors, c'est 1lonc de l'amour? •
Jufps Janin contait celle anecJote à PbitibeTL Audcbrand, qui me la rapportait. un malin qu'il ounail
iJ grande eau l'écluse de ~ ourC'nirs .

..... 299 ...

�, . _. H1STO~l.ll
par l'imprécision des lignes el le nébuleux
Le\é de bonne heure, ce matin-là, l'âme Charnacé demcur:\t, un moment, comme héJcs fonds; car on n'y nommait personne, on tranquille, el ne se doutant guère du rom- sitant à s'expliquer le bien fondé de cette
ne laissait que deviner les res~emhlauce~. ploL qu'on avait formé C'Onlre !ni, mais son- passe d"armes à laquelle le provoquait, paIYautrt&gt;s, au contraire, envel1,ppés de con- geant en douceur à quelque nomelle beauté, reil aux jouteurs du moyen âge, un chetuurs plus nets ou gra\·és d'une roinlë 1•lus dont il aurait à charmn son imagination rn valier ba1a1Heur.
·
profonde, trahissaient, à pre« - Messieurs, répondit-il,
1.0ière vue, sous l'anonyme, ce
vous me Yoyez fort . urpris. Je
~ignalemenl i;énéral el vivant
ne sa\ais pas que M. de Gallil'dtlS per~onnalités, anqud ou ne
fet fût le parPnl ou le répon~e trompe point. 11 u·y avait
ddnt de Mme de Mell,·rnich. »
pas d'erreur possible, par exemL'ironie étalt de mise en la
ple, quand il s'agissait de ren1p1estion. Le comte du Lau, qui
v,,yer à son prototype le d1.:..
ne man4uait pas d'e~prit, se
calque satirisé de &lt;( la reine
défendit, pourtant, d'engager
Pc:sle », une illustre princesse
la conver~ation sm cc ton.
étrangère, dont les h1rdis oa« - N'e jouons pas sur les
pricP,s pou. ,aient trop à l'imiwoli:. Nous accomplissons notre
tation de certaines élé;::ances
mis~iun. Et nous vous deman[relatées. L'au leur aYail é,•idemdons une réponse.
menl visé Mme de lletternich.
&lt;t ~fais, en admettant que
Au nomb1·e de qualre-ving1s,
li. de Gall ilfet soit chargé de
les médaillons qui composaient
prendr~ fait el cause pour une
la galerie, étaient pour la pluprincesse étrangère eu puispart tout·nés à l'avanlage de
~auce de mari, sur quel point
leurs modèles. Les soixante-dix
'°ns appuyez-\·ous aJi.n de jus011 soixanle-qninze personnes,
lifier voire afffrmation? Sur
dont on prônait lus verlns et
quel signe évident hasez-Yous
les charmes. se dissimulèrent
\'Oire opinion que j'aie rnulu
sous le fard de la pudeur et
faire le portrait et la critique
Ceignirent de ne , pas s'aperced'une princesse que je n'ai pas
voir 'lu' elles fussent en cause.
nommét'?
Les q11el,1ues femmes attaquées,
&lt;t Mon Dieu, il n'y a pas
en r('vanche, s'agitèrent forieuà chercher. La voix publique
semt&gt;nt. 'EUes se prétendaient
e~t unanime à déclarer qu'en
ralomuiées d'une manière inpl'ignanl &lt;i. la reine Pesle », et
digne. outragées, déshonorées.
sous de telles coulc,1rs, vous
li fallait venger l'honneur fémivisiez per~onneUemenl la prinnin. On tint cc1nscil pour aviser
cesse de Metternich.
an chfttiment du témeraire.
« - Celte \'Oix publique el
Un véritable orage surgit dn
moi nous n'a,·ons rien à démè-cboc de ces amours-propres ft1ler ensemLle. Je n'ai pas de réminins sures.cités. La colère de
ponse à vous donner. »
quelques-unes était au ,·oruulc. LE MARQUIS PUJLIPPF. DE l\1.ASSA, El'\ COS'flJME DE SOUS·LlEUTENANT DES GUIDES
Le priuce d'Aremberg regarUans une réunion plus animée
DE L.\ GARDE. D'après une pliologra.f&gt;hle [aile e1i 1856.
dant alors en face le marquis
que de coutume, où fai,aient
de Cbarnacé :
corps, autour de Mme dti ~let- «Mon ieur, c'est au genternich, les ennemies de Charnacé, on venait des inant ses traits, M. de Charnacé se sen- tilhomme que je m'adresse. Oui ou non,
de lire, à haute voix, le portrait de 11 la tait de la meilleure humenr dn monde, lors- avez-vous eu l'iclention &lt;!e loucher indirecreine Pesle l&gt;. Et les protestations naient qu'on frappa à la porte de sa chambre.
tement, dans l'opinion du monde, la prinredoublé. On avait souligné chaque trait
&lt;&lt; Qu'esl-ce1
cesse de Mellernicb? )&gt;
avec une indignation feinle ou siocère. Pou« - Deux cartes pour M. le marquis. )l
Sur celte interpellation, M. de Charaacé
vait-on souffrir cela? 10n certes. Il rut
Il tPnd la main, jette nn regard :
estime qu'il n'y a plus de mesure à garder.
décidé qu'un champion serait emo~·é au
« - Faites entrer le comte du Lau et Je
&lt;&lt; Oui, messieurs. Cr.soir, à ix helll'e.s,
hardi contempteur des princesses. kquel? princed'AremLerg. &gt;)
vous recevrez la vi,ilc de mes témoins. »
ll fallait choisir une t1nc lame, sans doute,
A la manière d'être cérémonieuse des perIl en fut ainsi. I.e lieu dè rencontre devait
un vengeur assuré. Le nocn se présentait de sonnage introduits, à leur salutalion froide être le Tir aux pigt'OllS du bois de Boulogne,
soi. Comment n'aurait-on pas d'abord pen é et grave, à la façon dont ils s'asseoient sur le nn cercle fermé où l'on ne risquait point
au colonel marquis de Gallill'etl? Trop gàté bord de leurs &amp;ièges comme des gens n'ayant d'être interrompu ni dérangé. Dès l'aube
des femmes pour avoir à leur refuser quoi qu'un mot à dire et à prendre congé aus itôt printanière, à cinq benrP5, le$ comliattants et
que ce fùt, et goùtanl fort, pom· son compte, ~près, il est aisé de s'apercevoir qu'ils ne l"urs témoins avaie1Jt à s'y trouver. Quelle
l'aventure d le tapage qui en pouvait ré:.ul- sont pas venus en ambassadeurs d'une partie serait l'issue d'un dnel si léirerement engagé'!
ler, celui-ci n'hésita point à relever le gant: de plaisir.
Les amis de Charnaré n'étaient pas san
a :llesdanrns, mon éple et ma foi sont à
&lt;l - Monsieur, prononce le prince d'Arem- crairile. On savait la réputation de tireur de
vou . l&gt; Et il envoya ses hérauts d'arme, je berg, nous ,enons de la part de notre ami le GalliJiet. .M. de Charna, é 11 'a,·ait pas louché
veux di.re ses deux témoin!-, au gentilhomme colonel de Galli.lT~t ,·ous demander répara- une épée d11puis a, ~z longtemps. N'aUait-il
de lellres.
tioo, à l'occa ion dn portrait plutôL malveil- pa être en état d'in[ériorité manift'SIP vi ·-à1. , l,e li,l~le, et l,ruyn11l r.alliffcl, •111c j"aime a,·ec lant qv'il vous a pJu de tracer de 1a prin- "is de son ad l'crsaire? Cédan l au conseil
,e· l\'raaJl's ~•ialilésrl mal~1·i· ~es immensés dêl"aub. ,
cesse de ~lellernicb. u
qu'on lui donna, il se rendit, la veille, dans
(Lellrc de {Il pri11ccs.•e de .lfr llemicli a11 m11rq11is
Le cas était assez iogulier pour que M. de une salle d'armes pour s'y refaire la main et
de ,llassn, Il juin 18ü7 .)
.... 300 ..,.

�1f1ST0~1.1l----------------------~
reprendre l'assiette. La séance dut !!Ire à
souhait en belles ripostes et st1res parad('S,
car le vieux maitre, le célèbre épéiste Robert,
répondant aux inq-uiétudes des lémoins de
Charnacé sur l'ardeur connue de Galliffet,
o'eut q-ue ce mot à leur dire :
« - M. de Charnacé est pre rp1e intouchable. 1&gt;
On s'en aperçul le lendemain, tandis que
les pieds trempaient dans la rosée, sous le
ciel encore brumetu. Les adversaires sont en
garde. GaUiffet s'est précipité comme un
lion, avec la fougue de la jeunesse et de son
tempérament. Charnacé soutient le choc et
riposte du tac au lac. La solidilé de l'altitude
ne le cède point à l't&gt;nragement des coups
portés. Au bout de quelques minutes, dans
l'intervalle d'une reprise, le colonel de Galliffet s'arrête. Les témoins se rapprochent.
Des signes sont échangés, puis des pl\foles à
mi-voix avec ceux de M. de Charnacé. Un
colloque s'engage, qui ne semble pa abo11 tir.
De 11uoi s'agit-il?Oa en fait part à Charnacé.
M. de Galliffet se plaint d'a\oir le poignet
engourdi, et demande à plonger sa main
dans une cuvette d'eau froide. On ne juge
pas sa demande admissible. Vrai gentilhomme d'ancienne race, àf. de Charnaré répond : &lt;t Qu'on aille donc chercher la
curette! J&gt; ~t l'un des domestiques du
cercle, en livrée rouge el en bas bleus, apporte le récipient. Le marquis de Galliffet a
pu rafraîchir sa main et faire cesserl'engourdissemenl qui paral}·sait son énergie. Le
combat a recommencé. Il dure depuis quelques minutes, sans résultat, lorsque de nouveau le bouillant of.ficier réclame le secours
de l'eau froide. On rengage le fer. Ce long
combat menace de ne se terminer que par la
fatigue des adversaires. 11 prend fin cependant, et d'une façon assez bénigne. En parant
un des retours impétueux de Gallilfot, M. de
Cbarnacé a ramené contre sa cui se l'épée de
son adversaire. Une veinule se déchire. Un
peu de sang jaillit et humecte son pantalon
blanc. Galliffet est sauf. La blessure de
Charnacé est plus que légère. Les témoins
s'interposent et déclarent l'honneur satisfait.
Le duel avait duré trente-cinq minutes. TI
eul un épilogue digne d'être comparé aux
plus belle fictions de cape el d'épée d'un
Féval ou d'un Dumas. La nuit, a,vait eu lieu,
place Vendôme, un bal donné par la baronne
Schickler. On l était averti de ce qui devait
se pas er, le matin. Toute la société était extrêmement anxieuse sur l'is ue de la rencontre. Or, r1u'arriva-t-il?
En rentrant à son domicile, boulevard
Haussmann, M. de Cbarnacé eut l'étonnement
de voir des équipages en ligne devant sa
maison. Deux bancs, en bordure du trottoir,
étaient remplis de femmes en toilelles de
l. Les ta.bleao.l virnnls ou les tablcaur parlants
n'étaient pas d'une création si nouvelle. Dès l'antiquilè païenne, on . 'l"O)'ait sur les, places pub!\ques
d'Athènes el d.e 51cyone les prctres;;ea de Venus,
sou la figure de Cypris ou de Diane, des Heures ou
des Gràces, ri,1aliser avec les conceptions Jcs peintres
et des sculpleors. On leur avait appris, dans les all'liers des arli~tes, à représc11ler les banquets et les

soirées, de~ amies qui venaienl s'enquérir et
savoir .... Une autre, simplement vêtue, en
babils de jour, se tenait pins loin, à l'écart,
debout, dans la brume du malin, pareille à
une 6g11re moelle d'un tableau de Gérome.
Et quand toutes œs dames furent remontées
dans leurs voitures, lui se dirigea ,·ers celleci et la remercia avec flfu,ion du généreux
élan qui l'avait amenée là. li était six heures
du matin; elle avait dû quitter secrètement
la chambre conjngale, au risque de sa réputation, au risque de son bonheur domestique; puis, rentrer à pied, ayant eu le
Lemps d'apprendre, avant que son mari se
fût réveillé, 1ue son ami était indemne. Héroïsme ,l'affection d'autant plus touchant
cru'il était pur et desintéres!lé. I\ien d'intime
n'existait. fl ne savait rien de cette femme,
sinon que c'était une âme inquiète et sensible, frissonnante à tous les émois de la nature, de la tendresse et de l'art. L'implacable
mal, la phtisie, de sécha de son souîlle aride
la fleur de sa jeunesse. li la revit à ses derniers moments; et il eut l'amère douceur de
poser un baiser sur ce front, où commençaient à couler les sueurs glacées de la
mort.

« - QueJle raison vous fait partir? lui
demanda Mme Walew~ka.
« - Nous nous sommes décidé , mon
mari et moi, à nous rendre à Biarritz. Je suis
heureuse, ici, tranquille, reposée: mai· il
îaut crue nous allions où est la Cour, en ce
moment; sans cela comment seraî$-je inscrite sur le livre des cocodetles?
C( Ah! vous n'ayez pas d'autre motif de
nou quiller? Yous tenez à voir votre nom
dans la série ....
« - Oui, je veux ètre cocodelle, comme
beaucoup d'autres étrangèrtis de ma connaissance, comme la marquise de Yillamerina,
ambassadrice dïlalie; comme les filles de
lord Cowley; comme la duchesse Lilla, lady
Bamilton et la prinet&gt;sseTroubetzkoï. On n'est
pas à la mode, ajoutait-elle, avec un air
d'enrant mutin et obstioé, si l'on n'est pas
cocodelle. »
Et la princesse de Metternicb, qui se gardait irréprocl'rable aux devoirs de la famille,
malgré les entrainement du monde', ne
,·oyait aucun mal à faire cause commune
d'élégance a\'CC un groupe de jeunes femmes
célèbres par leur beauté, leur luxe, et le
charme dont elles paraient des goùts légèrement dissipés. Ayant si peu de contrainte en
ses manières, elle n'en était que plus indulgente à la gaité d'alentour. Pour le reste, elle
n'interrogeait &lt;JU'à la surface l'existence des
autres femmes el fermail à demi les yeux sur
des étourderies qu'elle n'avait pas à regarder
comme des crimes.

Celte diversion a failli nous entrainer hors
de notre sujet. On eut bieotôt oublié le duel
Charnacé-Gallilfet et les causes qui l'avaient
amené. Bien r.:e fut changé, pour cela, au
train des choses. Et Mme de Mellernicb continua de mener ou de suiYre le tourbillon.
En réalité, l'ambassadrice d'Autriche, dans
les côtés ordinaires de sa ,·ie, n'était que
Quand elle n'était pas aux Tuileries, à
l'associée spirituelle du régime auprès duquel Compiègne, à Fontainebleau, toute la société
le hasard, les circonstances de son mariage parisienne pas ait dans ses salons de la rue
l'avaient accréditée. Elle n'inventa ni les de Varenne. Et il en fut ainsi jusqu'aux dertableaux vivants 1 , ni les bals tra,·estis, ni les nières heures du régime impérial. En sepcocodett~, dont on la proclamait la reine. tembre 1870, par la force dès événements,
Elle était dans le train et s'y laoçait à toute Richard de Metternich n'était plus ambassavitesse, parce que son naturel l'y poussait; deur de la Cour d'Autriche en France.
et, pour ne pa rester en arrière, hardiment
Depuis quelques années, du reste, la
elle en prit la tête.
Mai , à l'instant, nous venons de prononcer flamme avait baissé. L'élan n'yétait plus. Oo
un mot, une épithète, qui était alors en vivait au jour le jour, pour vivre. Avec une
grande fureur, et dont la signification a pénétration inquiète elle voyait venir le. évéchangé par la suile. Les cocodettes, c'étaient, nements. Elle el le prince Richard de Mellerdan l'escorte brillanre et vaporeuse de l'lm- nich étaient aux. premières places. La fête
pératrice, les plus belles, les plus sédui- exubérante s'acheva dans un coup de tonsante!: el les plus noble de cet escadron nerre.
volant. En ètre étail le désir ambitieux de
lis en furent touchés au cœur el leurs senbien des jeunes et jolies personnes, Fra11çai e · timent~étaient d'autaotmoins suspects qu'ils
ou étrangères. Et la comtesse Walewska me étaient plus désintéressés. Non plus que son
contait, à ce propos, une anecdote. Avec son prédécesseur, le baron de Hübner, c1ui, un
mari, l'homme d'Etat, elle possédait, à aint- moment, a,ait pu se croire le jeltatore de ce
Germain, un pavillon servant de rendez-,•ous gom·ernement issu d'nn coup de force, le
de chasse. On avait, dans le yoisinage. de prince Richard ne s'étail trahi, un seul insjeunes Américains nouvellement mariés, M. et tant, sous le~ aspects d'un ennemi de l'EmUme Thomson. Celle-ci, vint, une après- pire ni de la France. De mème qu'il témoimidi, rendre Yisite à la comtesse : c'était gnait une sorte d'affection chevaleresque
pour prendra congé.
envers l'impératrice, l'ambassadrice aimail
l'êtes de l'Olym~ On sait qu'au dix-huitième siêcle,
dans l'èlégaote société, parmi les beautrs Ju U1éâlre,
ce genre de symboles vinnls fut très goùté.
2. Aimant forl son mari. elle n'anrail pas supporté
avec résignation des infidélités de sa parl. Elle s'arrangeait de manière à loi en ôter l'envie. « Comment
failr.s-vous, lui rlemaudait-on. pour être si sûre de la
constance du prince?- Oh! c'est bien simple, rêpoo-

dit-elle lestement, je loi casse une aile, chaque matin. , Je ne garantis _pas J'aothcnticilé du propos.
Cependant, comme Richard de Mettcrnich a, oit
grand air el plaisait, il dul bien avoir quelque
aventure reminine sur le cœur, s'il est vrai, par
exem11le, qu'il se trouva compromis dans le quadruple
duel donl fut la cause et l'objet la helle !Ume tle

B~aoillOnl.

' -------------- ----------------francheml'nt l'empereur pour des qualités
foncières, que masquaient sou indécision naturelle et sa froideur apparente.
Mai il y a des considérations pins fortes
que les s~mpalhies de personnes. A l'heure
critique, Richard de Melleruich avait dù se
maintenir dans la stricte neutralité, que lui
commandaient les notes de son gouvernement.
MU. de Beust et Andrassy successivement
avaient donné à l'ambassade de Paris des instructiQu qui ne comportaient pas d'équivoque, el fait entendre assez clairement qu'il
ne [allait laisser au gouvernement impérial
aucune illusion , mais le bien conraincre
que, tout au .contraire, s'il s'eurrarreait
dans
0 0
une guerre mopportune contre la Prusse
et l'Allemagne, l'Autriche ne l'y -uhTait
point.
Oirons-nous que là-dessus des doutes subsi~Lèrent dans les esprits 7 On
s'est demandé avec quelque
vrai.emhlance si l'ambassadeur et l'ambassadrice d'Autriche, tout en participant, et
d'une si belle animation, au
mouvement de la fète, à l'intérieur, n'étaienl pas restés au
fond d'eux-même:; les adversaires plus ou moins déclarés,
politiquement, du régime qui
a\·ail ruiné des visées chères
entre toutes au vieil empire
au Ira-germanique.
Un autre point qu'on n'a
pas fixé, une interrogation demeurée sans réponse au sujet
du prineti de Mellernicb, est
l'énigme de la dernière minute passée auprès de l'impératrice, lorsque la souveraine
abandonna les Tuileries, chasée par l'imminence de l'irruption populaire.
Tandis qu'ayant gardé l'illuion d'une ombre d'autorité,
Eugénie résistait a11x. conseils
d'une nécessaire démission et
,,ue, toute pénétrée de la profondeur du désastre, mais ne
se doutant point de la rapidité
des événements dans la capitale en fiè1Tre, elle disait d'une
voix calme : &lt;t Hien ne presse,
messieurs », et tardait à recevoir U. de Gardonne, arrivant
I' àme houlewrsée du Corps législatif, la révolution a,ait déjà
dispersé, comme un venl d'orage, les emblèmes impérialistes. La foule grondait aux
porle . Il fallut partir.
On a échaugé les parole,
d'adieu. Les dames du palais
el les fidèles de l'impératrice
• "ont 'éloigner, rassurés à demi dans leur
àme anxieusf', depuis que l'amiral Jurien
1. t:ne o!'1_hrc de reproche indirect, el qu'on ne
~·eu_L pas p~eciscr _(la com·ersation de l'auteur, comme

Je I eotP111J1s exprimer, est plus eiplicite) flotte autour
de ce bout ,Je phrase, d'appar1&lt;uce s1 simple chez

L.lf.

P'R_TNCESSE DE JKETTE~NlCH -

de la Gravière a remis l'impériale fugitive
sous l'égide et la protection des awbassadeurs des deux grandes pui sances de
L'Italie et l'.\.utricbe : le chevalier 'igra el
le prince de ~fetternich. Celui-ci n'a-t-il pas
prononcé d'une Yoix ferme : « Je réponds de
tout! Il
L'itinéraire de ce départ est connu. On
avait adopté le parti de remonter dans les
appartements afin de traverser le Louvre et de
gagner la sortie du côté de la place SaintGermain-l'A uxerrois. D'u_n pas rapide, se dirigeant vers la salle des Etats, on est allé à
travers toute l'aile gauche des Tuil1:ries, faisant suite aux appartements privés de l'impéral rice; on a francbi la porte du Mus&amp;&gt;, et,
passant par les galeries de lableaux, descendu l'escalier menant au bas du palais
assyrien, et finalement atteint le guichet

LA

PRINCESSE DE l\lETTERNICfI, EN 1()0,~.

donnant sur la place. L'ex-régente est sortie
du Louvre, pendant que la multitude s'agllme Carelle. • L'amhassadeur d'Autriche, doot la
situation a~·ail toujours élé f~vo~i~ ii la cour et qui,

en tonte circonstance, se plma1l o einller leur atlacltcmenl pour l'impératrice. etc. 11 (V. &amp;mv. du Tui-

"" 3o3 ....

glomère et déborde sur un autre point. Elle
est au bras du prince de Metlernich. Nigra esL
auprès d'elle et Mme Lebreton. On s'arrète :
&lt;&lt; Attendez-moi, dit llicbard aux deux femmes,
je vais chercher ma voilure plus haut sur lequai, une voilure sans armoiries avec un
cheval blanc. J&gt; Et tous deux, Metternich el
Nigra, s'éloignent. La foule s'est accrue, pendant leur absence, qui se prolonge. Ume Lebreton hèle un fiacre au passage, y pous e
sa souveraine et donne l'adresse d'un ami :« Besson, conseiller d'Etat, boulevard Baussmann. &gt;1 On sait le reste : l'ordre d'aller
avenue de Wagram, chez M. de Piennes,
chambellan de l'impératrice, absent également, et enlin chez le docteur Evans, avenue
du Bois-de-Boulogne.
Cependant, qu'avaient fait Mttternii;h el
Nigra? Le Oot p!lpulaire, qui avait reflué sur
la place Saint-Germain-!' Auxerrois, les sépara sans doute decelles qu'ils avaieot prises sous
leur protection. li y avait eu,
tout au moins, imprudence,
omission lourde de leur part,
à e dJtacber de l'impératrice~
en un pari:il moment, la laissant, ne fùt-ce que pour quelques mi cules, isolée dans celle
foule tumultueuse, exposée,
menacée peut-être. Tel est le
grief dont n'ont pu se défendre, à l'endroit des ambassadeurs étrangers, les écrivains
impérialistes 1, dans les événements de cette journée du 4
septembre.
Quoi qu'il en soit, Mme de
Mellernicb quitta avec émotion
et regret la grande ville où
s'étaient écoulées, dans un
éclat inouî, dix années pleinement heureuses de sa vie.
Cependant, elle n'y lais ait quedes affections de personne et
des sympathies d'âme. Elle devait reconquérir, dans sa pairie, la souveraineté mondaine
dont elle arait disposé à Paris,
donnant encore le ton, imprimant encore le mouvement autour d'elle.
On trône 'était elfondré~ous .es yeux. Elle retrouvait,
ailleurs, une autre Cour impériale, où a place restai l
marquée dans le voisinage leplus proche du rang suprême.
Dame du palais par droit denai sance, investie du prt'mier
rang après les archiduchesses,
elle ressaisissait, à Vienne, les
prérogatives de sa haute condition aristocratique, qu'elle s'était plu à oublier quelquefois dans les folies
de Compiègne.
leri.es, l. 1) .... Reproche, soupçon d'oubli injustifié
peut-êlre, auquel on ne s'arrête pas, mais qui eerlaiuemenL a lravcrsé l'esprit, maigre qu'on l'en ait
voulu chasser.

�111ST0'1{1.ll

'-------------------------------

L1• pa,.t1 était mort. Elle prfündit Lien très considéré it Yienne comme pr,: ident el
rd1:ilir a rii!. ur noun.•aux frai,. « Cl'UI qui .\Jé ·i·ne de la ociélt: Je,, ::"n de leltre.. el
sa\"enl profiter d' tout, di. ait '3 reine Cbri,- c1ui lui voua un , ~rital,! • cult1;'. ' oulenue,
Line, .ont . an-e' cl ht&gt;ureui. » lllc arait dû en outre, par J'auord de·~ ~Jmpathies ari~tolai . cr derrière elle Pari et le ·ou1enir de ln crali11ue , clic e reprit chaudc•m, nt à imaplu belle Cour du monde. on tltal d"al- giner, org:111i,cr, confectionner el lancer des
te~-e, dan 1:1 capitale d • l'Autrich -llongrie, programme~ de fêfl- · d de . pl'clatl~, allant
es alliance · l'un.idi:rable. , .e riche~~c . ~es à dt·~ liut. ,ariJ~.
cbàtcau , com~maicnt Lien de· choses.
.\lme de fl'ltnnid1 u'a rait pa modifié . on
Dan la haute société vil'Illloi~e, le. tempé- humeur, a1ec l1·s él'énemcn1~. ,\\'cc une nourament. sont brid1:. par l'étiquclte. ~lme de ,·ellc ardeur elle in~pirail ~e poète , . e~
\lelteruich n'y rut pa • du jour au lendemain, peinlr!' · cle Mcor. , se intcrprètP,, parla1m;pondérante. Elle rencontra de~ ré is- neail ln rùle,-, :-ur,tillait le imitation. et,
tancc , et parmi rentoura"e direct de la
i po., il1lc, mème le recette., el le d~pPn. e. .
famille impériale. Quelques-uns et quelque~- Elle élait rt&gt;!ltée celle qu ·on arail connue i
un - n· taient otru qui: ou fci~oaieut de agis.ant • et ~i remuante, ènlrc Paris rl Coml'être, de la réputation trop parisienne de pièime, toujour L:pri,e Je nou,eaulé, toul'ex- am bas adrice. Jl'autre., usceptibilité
jours prèle à ·rimult&gt;r Ir-. act' · d'oi1 décou"é,·eillèrent. Elle 'é1ait rendue populairt• leul plai ir, joie, 1·ùari11i.
pre ·11uc en arri1au1. Lorsqu'elle parai. ail
C'ulaienl de. 1wlo11te~ bleues, hl,rncbe et
·ur la promenade pulilit1ue en wêm crmp
ro. e,-, des liai co (umè. dont les compte
que le souYerain ·, l'emp11 reur et roi rendu ioondaicul I~· 11uotidicn. , d · repréFrançoi -Jo~epb ne coo~tatait pa. ·an un . entalton. de hienl'ai,ance oi1 réapp:m1i!-. ail
~ccret Jéplai ir que les vin1ts de la foule la "rande dame arti~te de jadi:. qui anr:iiL
allaient beauc(Jup moin à l'impératrice qu'i1 été certai11em1mt co111éd1enoe de première
.\lmc d ' Yctlernich.
voire, ·i le sort n'eùt rnulu qu'elll! coulât une
Cc difficulLé Jes premier· lemp: s'apla- exi. tent·e de prinet•. St' . Elle fut pa3 aune •. ur
nirent. On n'échappe pas à l'a c!'ndanL d'une le flin~tbcntt&gt;r, oit le fomeu. 2onnentlial
telle nature, 11uelle ttue soit la . phère où il
'honorait d"èlre on parleaaire 3 ; on la ,·il,
s'exerce. Elle prit de main de la princes.:c en d'autre· lieux, gou\'ernante, in,.titutrice,
'chwarttenberg le ·œptrc de la mode, et le \illageoi,e ou reme. lu cbàteau d'.\u~her",
aarda.
elle de\·enail la ganLirre tenant la l'Ou\·crsa'n mai on fut le crnlr, de la ociété 1ieu- tion du Bré ilirn, de la i ie J1ari.~ie1111e. Une
nois ·- Le:, aloo du magnifique palai de autre foi., elle fa1~ai1 ·en~ation lorsque Got,
,\Ictteruicb, au lltmnwea, qu'elle haliita tant de la Comédi ·-Franç.-ii ·c, lui donnait la réc1ae ~on mari vécut. chef de la fomillt•, · s. plique, pour Je lJmrr de M,11{elo11.
larnirent pour recevoir non pa~ seulement le
Les anot!e n'avaient pa. alan ai . a wne
prhilégié clu rang, de la nai • aace el des ni rrfroidi ·on élan. On pouYaÎl retourner •
cbar•r oflicidles, mai· au~ i l'élite de écrila prince " · de lfetternich c • que di,ail Vol1ain et de~ arti te..
taire d l:t ducbe,~e du ~faine :
Donner de nrandc · réreptions et des dîner:
u C'est une ùroe préJe~tinée: elle aimera le
d'apparat, entretenir a1 ec les sou,erains de théâtre ju c111'au dt'rnÎrr moment. »
l'Europe el Ier per ·onnag · le plu illu Ire
Entre Lemps, elle protilieait la mu ique
du monde nue corr ·pondance acli\-e, ré- nouvelle. Comme elle nait, !renie annéP. aupondre de a rnaje Lueu e écriture. l'une de· p:irarant, priiné Wagner, et dt~ toute. es
plu originale calligraphies que connais, enL force · f'iahé le Ta,111/ia iiser méconnu, Ile
le fenrnl d'auto••rapbc., 11 tou ceux qui,
ado1&gt;taiL metnna el la Firmcre 1•e,ulw·,
Je prr ou dt! loin, 'adresl&gt;3ient elle, ~c mai· avec dr · thance · pins immédiate ,
lC'nir au courant de, ru illeure produl'lion. pui~quc le triomphe de ce drame l)ri11u ,
de lettre~ allemande· et Cr,mçai~es, pari- pour lrquel on l'avait Ill lnrer ha1aille, arait
ienne urtoul, tout cda ne urti~:iit pa à ju.-tifié sa rnnfiancc, au sitôt qu':10noncé •.
son b soin de moun•meot, à on lt-l~ a"ité
~!ab 11ui n'colendit parler, en l!:urope et en
d'entr pri· •. 'ne f,,u) d'idée: papillonnèrrnl .\mérit1ue, dan le· deu moode~, de son
autour d'elle, 11u'eUc voulut ai ir au roi cl
• E po,;itioo du théàtre cl de la rum,i,1uc »,
réalber.
in. tallée dan: la flotonde de Vienne. ('ne coolies ami l'y aiJ~renl, de leur concour,ei•ption merveilleu. e qu'elle arail eue là. li y
linaocier, de 1,·urs mo1er · d'action rt dïo- fnlJait beaucoup d'argent. Elle paya de :-e:;
Ouence, de leur dd\'ouement cordial, c'e.-t-à- d.. nier · le po :-ible, pui · e tourna wr:.
dire, en première ligne, le baron \athaniel d'autres, pour complL:ler ce qui manquait.
Je HoLh.cùild, grand adn1ir1teur de la prin« Je montai, dit- &gt;Ill•, dan · ch3fJUC mai. on
ce ,-e, l'un de se intime · el qu'elle :ippelle à caria1idc·. u
a\cc une pirituclle famiharitti : ;,u•in ll11u ·H était 1lifficile aûx cariatide de ne pas
jwl, mon Juif de mabon 1; et le baron ~·a,souplir en ~a pr:•euce. Elle lit mieux.
Etlgar de 'pic:.:cl, le confident de sa p n~ét.•
'étant mi~ en tête &lt;l'adre ~er une imitation
quotidienne, homm' d'e prit el de cœur, autographe au dames, de la lionne société
1. l.11 baron ~111,.inict élant ri., lt! u11 c.ililialnirc rnIÎ11n qucj,•lui A1lrc«ai. •ur J,, sujrt Je m~ ,le lfrll,•rJun:i. }I~ ,le cllernirl, na:ep1. , pour les ir-anJ
nich, lai , •il êclaler, en ces ll'.rme-. loulu 1A rhal,·ur
r.irl'plion . ,ln l1n111p1i c,·, ,fo Joire le honutur, ,le t's
ile es ~cnli1w111s :
•31&lt;,ns.
- [l'une v,c: ,i pl 111!', ,1,· mo111·rrm•11h 11'1111e mi~ En 1003. . J . ~1•ie;;,·I. r&lt;"·l'on,luot it un e qu~,;.
1

0

lralin• louj .. ur,a

urooml,: de ucc' ,. JC 1uu,lrni , u11~

,iennoi~t·, le · priant , uue rJnnion. die eu
eut troi. cents cliez elle. en même lcmp, .
Elle· élaieot accourues lla11&lt;:,, • curieu e~.
Toule avaient donnt.'· dans le pii&gt; e. La prince e ll'nd11 la main, pour ,on œ111re. EIIP,
lt1 remplirent. L'expo itiou put omrir . r.,
portPs.
On avait rtluni J;1 IP. mille t'l mille acl'e~·oire, de la li!.!uration dramatique. Il J cul dr
tout, du rorl! el du commun, du précieux et
du ~impie. ll1•ii lrt:sors ine. limal,le. y voi.ioaienl arec les joaitl•rics les plus illu oire~.
de ,·érilaLlt.&gt; r.-lil)ut·~ d'art a,ec le clÎDl)Uant
le plu. ordinaire de la ra1111w.
La France arnil en,0,1: de manuscri1.- dr
se . aUll'urs illu Ire. , d~. tal,leau , dt': mac111ellc, ; l'An;;ltllerrt•, d1•s in. trun1ents dt!
mu,i,1ue ancit•11~ cl rnodtiruc:, ; le 1?rond-duc
,\ll•xandre de Weimar, des ades t-nlin~ &amp;rit.
de la main d'un .', hiJln el d'un Gcethe, l'l
de, tlo,·uments en •1uanlité, n•latif 11 J'tl1oluti11n du 1h,:tt1rc allt-maPcl. dt•pui. Uan 1rnrst
et la Comédie imprO\·bl:,. ju~11u':rn1 typr de
la dernière modernité. 1-.t le· c•o~Lume~, le
ima 17es, le~ ohjets de pure cnrio. ilé Ioi:.r•nnaient. Ce fut une éclatante rtlu ~ile. !rue dt!
1L tternicl1 s' · 'tait liHée l'Orp et :mie; elfo
, e cro ait re,·rnue au meillt•ur ll'mps du
econd Empire, quand les étourderie. de
l"amba -~adriee d'.\utriche foi~aient merwill,·.
On la rPpré enta sur le loit de l'Expo. ition
jouant J'une boite à mu~ique, dérorée à on
intention clu nom de Pa11li1iop/io11e.
Des deuils profond éprourèr nt la prince:. e de M'llt•roitb l'i rompirent œt erwhainf'mcnt de ·urcè et Je joirs, ,. :1 iiable décor
de théàtre, oit , 'était déroulée ,a ,i •.
Elle ne -;e ré,igna point à la retraite, au
~ilt•nc&lt;', m~i inclina de plu~ PD plu wr · le~
démonstration, de philan1hropie, gardant encore d · · apparenœ de rètc .
En réalité, elle uc ce. a point de rt'Lenir
l'attention publique, .oit qu't-lle 'a1tadi:i1 it
.ervir de Irait d'union entre l:1 noble. cl la
so,·iété arti,tic1uc, dan: ce pay. oi1 tant de
éparaliun · exclu. ive. de cla .. r.,, de parti~,
d~ 1•ro,·anC4.• , de 'C'nlimcnl Jiviscnl l1•s cœur
rl le~ ·• prit , ;;nit rru 'elle ramen;it à dt• vue·
humanitairt? la ·ëduction toujour. pui~ .. ante
, ur--on imaginai ion du déploicmt'nl de pt't"larle el de la mbc en cène. Lei juin 190i,
elle organi ·ait. a~ec la collaboration cbaleureu ·e d~ baron de . piegel, un cor.ode~ plu.
re.plendis ·ant ')Ui ~ • oient écoulé rnr le
Praler, à la lumii•rc d'un belle journée de
printemp .• Et le malin ruèrue, de celle main
luujours complai ante à écrire, à corre pundr ·, aula11t pour une :ali,faction isolée
que pour le liicn d'une entrepri. e collec!Îl'e,
1, priuc se de )lcllcrnich nou en .i"nalnit
il'· hcurcu préliminair ·, dan: œ fra,,mcnl
d'une lellre per:-onndle :
0

arcompagnéc d'une promenade, à laquelle
Ioule lé. fcm111e~ ,iendrunt uwc dl'· 0111ltrelle lleurb. \utomohili.: · égaleme11t llcurie,. C'e. 1-•-dire Je la gaieté, du charme. de
l'élé •ant·e, peur cell - 11ui vonl à pieJ,comme
pour celle. 11ui roulent en Yoiture. Chacune
aura .a parl de clarté, de parfum et son
individu(') plai,ir. La fête promet d'êlr e.xlrèmemenl brillante. el j'ai idée r1ue le coup
d'œil sera meneilleux. »

li ld111. en effet. Le~ journau. Yienuoi~ en
lr:i"i•real de dc_criplion- cntbou iai.tcs.
Cette inlelli"ente prodi alité de oi-mêmc,
de se re. source d'ima,,ioation et d .. e ·
mo &lt;&gt;n d'influence, comportait Je retour d'une

LA

'P~1NCESSE DE METTE1(:N1CH - - . _

immense popul,1ri1é, au profit dec&lt;'llc qui ,·y
dépeu. ait mu a11w/'e. Lor que, au mui de
mai 1 6, la prince~ ·e inau!!Urail la premit·re fèLe dt:. fleur inde"criptihleme11L
h lie, cl qu'elle e monlra, au !'rater, en :on
équipagt! mngnifique, l'air retentit d'acclamation·. Elle était l'idole du jour. Un écrfrain
LélèLre de .a patrie l'arnil dttjà urnomméc :
,\' ti-e-Do111e Ji• Jïe111w. 1 n autre lan~:a cd
aphori ·me : c1 Le 1e'rital,/p Jw1,1111 c t/e
Vir,wr, c\:sl la Dame de Yiennc. 11 Un troi,îèruc, qui cbercbait à lui lroU1·er d · :"ales
parmi I ~ plu céJ\brt femme du monde, la
qualifia: l'Jnro,uparabfr. Enfin un quatrain
courut le. rue ·, demeuré cb&lt;·r 11 tous les
Yiennois :
1

la

f:, giebl 11w· tl li.niicralndt,
1.• girbl 11u,· a ll'ie11 ;
E, 9itf1t 1111r a l-'ur, till,
F:, i I ,1;,, lfrltrmid, f'a11/m'
(li 11'\' a 11u'unc \'illc impériale, et ,,;'e t
\ïenne: • il n'y a qu'une prince e, el c'est
\letternicb Pauline! )
\' oili1 bien le dernier mol de la réputation :
c'e ·l le « lo » populaire, qu'onl recherché,
de tout temp · et par-des us tout, le élu de
la . cène publi11ue el mondaine.
Qucl11ue peu di. cotée dan ..e turbulence ·
de jeunes. e, . lme de Mettcrnich aura ~ellcmenl occupé ju qu'à la fin, de on esprit, de
. on acfüilé, de ,a p1wonn • l'un et l'autre
thét,lre .

•
mort d'une rezne

1

Je ,·. i pr :,c:uleim11t parler de la mort dt! la
n:inc foric-Thér~ e 11'.\utriche. tilt• mourut
en peu de jours, d'une maladi~ •1u'on 11? l'~Ul
pa, ,l'abord con. idérablc; mai, un sa1°m•e,
fJite m:11 à propo,, fit rcntrl'r l'humeur d'un
clou, Joul à peine 'était- n 1_pr_r\:U. Crt~c
princl•,sc perdit la 1ic pc 30 Juillet_. 1G ••l
d:111 Jo temps que lt&gt; 11nnù-s d la P'.t•lé du
l\oi la lui rendaitmt henreu. e. Il arn1t pour
ell, d, allcntion au quelle die n'était pas
acrnutuméc : il la ,o~ait plu . :ou1·cnt, ~l
rherch:iil ;1 l'amuser i et comme clic allr1IJ11ait cet hcureu changement à madame de
~laintenon, elle l'aima, et lui donna Lout~
Je, marques Je con:·idi:r:ition t(U't.•11 pou,·a1t
imanin r. Je me .ourien même qu'dle 111e
1a1.-a1t
uonncur de me .....
r · • 1·1.
"~r ..~ ·er toutes le
foi· &lt;pic j'a,·ai œlui de paraitr, dcrnnt elle:
mai · celle paune pri~CC!i~c a,·a!t _L~n.t de
crainte du Roi, et une :1 t!l':lnde 11ru1d1te na1ur-Ile. qu'elle n'o.;ait lui parler ni s'cxpo. cr
au tèlt..'-à-Lète a,· c lui.
J'ai ou, tlirc à madame de ~lainlcnon qu'un
ju11r, le floi ayant envo}ti chercher la Hein·,
la lleint•, pour ne pa. paraitre -.eule _en a
pré, •uce, mulut qu'elle la uhît: mai elle
n • Ül 11ue la conduire ju.qu'à la porte de la
1hamLrc. oi1 elle prit la liberté de la pous.cr
pour la (aire cnlrcr, cl remarqua un :i rand
tr'mLlcmenl dan Ioule a per.onoe, qne
es main. mème tremhlaieot de timiJil 1•

cr llui. nou, auron tanlllt une balaille de
fleur. d J'un nou\'cl a. pect, e11 auromoltil •
.,lire•• • 10111. l'tu,ir.ur- ch 11,i1rcs u'y ,urtiraicnl r•~ .

&lt;.:"était un ellel J la pa ,iou rhe 11u"ellc
avait Loujour · eue pour le Hoi ,on m~ri, el
1111c le m:iilre,ses naicnt rendue :i longtcmp~ nnllwureu ' C. Il fallait au ·si c1ue le
eonfc~~cur de cdle prince e n'eût point
d"c,pril, , L ne rût 1111'un Ca"ol, ignorant
d" H:rilal,lt, dP\nir· de cha11uc état. ...
En/in, . oil par la faute du coufe... cur, ~oil
• par la timiJité de la fü·im•, 011 p:ir I vioIcncr, comme je l'ai Jit, d'une pa: ion si
lon"tt•mps malbcurl'u.e, il r~ut a1oucr qu'elle
11'11~aiL rien en clic &lt;le te qui pouvait lri faire
aimer, el •1u·au contraire le Hoi al'aiL rn lui
toulr le. qualité ' Je~ plu· proprr à plairl' ,
,ans ctr• cap,1bl ' d'aimer )l('aucou11, Prr,que
tout&amp;; le femme_ lui a1ait'11L plu, ncep1L1 la
:r la ,·erlu par ~c 1._
s1·e11ne, donl il e. er"a
•alan,
lcric ; car d'aillcur le l\oi o·a jamai man11ui: à hi con,idération qu"il d ·\'ait~ fo Reine'.
et a loujonr · eu pour ell · de. c!!llrd~ •1m
l'auraicnl rendue heureuse, !-Î quelque cbo,e
:t\'ait pu la dédommager de la perte d'un
cœur qu'elle &lt;.rO)ait lui être dù.
... La morl de la Reine ne donna à la cour
qu'un spectacle touchant. Le fioi ful plu
attendri qu'aflligé; mai comme l'allendri~sement produit d'ahord les mèmes eOcl , el
que tout parait COfüidéral&gt;le dans Je· !?rand.,
la cour fut en peine de .a douleur. Celle de
madame d~ Maintenon, &lt;1ue je volais de prè.,

me parut incère, el fondée ·ur l'e time el la
nconnai, ante. Je ne dirai pa la même chose
dl', larme· de madame de Montespan, que je
me !--OU\'i 'ns d'a ,oir I oc ntrer chez madame
d1i Jfoiotl·non sans rrur. je pui e dire pour•111oi ni comment. Toul ce que je . ais, c't•~ l
qu'elle pkurail bc:i.ucoup, et cpt'il p:irai · ail
un lroulllc dan. toute ~e- , ti , t n lé ~ur
cdui dt! •on c prit, et peut-être ur la craintc
de rclomlicr rntr • Ier main · de monsieur on
mari.
La Heine expirfr, madame de ~laintcnon
,ou lut rel'enir chez cllt!; mai· 1. de L.i Ho&lt;.:Leioucauld la pril par le lira , et la pous
cbrz le Hoi, en lui di anl : « C n'est pas
le ll'mps de quiller le r\oi, il a besoin de
\'OU . Il
Cc moul'Croenl ne pouvait être dan
de
La T\ocbl'foucauld qu'un eOet de . on zèle et
dl· l-On allachement pour ·on maitre, 011 lïntérèl de madame de füintenon n'a,nit a: urément point de part. Elle 11e îut 4u'un tuoment avrc le Roi, el revint aus.ilùl dan on
appartement, conduite par M. de Louvai.,
qui l'e bortaiL d'aller chPz madame la Dauphine, pour l'empêcner de uivre le Roi à
aint-Cloud, et lui persuader de garder I lit,
parce qu'elle était gro ~e, el qu'elle arail été
saignée. « Le 1\oi n'a pas besoin, di.ail M. de
Lournb, de ce démoo.tratioo d'amitié, et
l'État a be,oin d'un prince. D

,r.

~lADAME llE

' .\ \'Ll'S.

Il fAu ,lrail un livre, un 1r;, gru lim •.

~'- Quel 111 lcm1,;, 1•111, tarti, .\dol11l1c Wiltmtu ,lt i•cri1·ait •·x1•rc-•eme11I 11nur cil,• ;a pii:tl' rn11 A1,9,••i'd1t
:11 .l11gr. ,i(J,1 , •1u'clle jomt cnror,• 111•~ l:)nunrulhal.
IV. - lhnoRJA . - Fa

t1

20

�----------- -----------------------------

LNE DAT.\ILLE N,\\'ALE. - PRISE llE 1.ïu; o'ÈPbCOPl.-1. SUR LES TURCS P.AR LES CIIE\"ALIEHS oe SAl:\r·JEA:-.
Gr.i1•11rt â'OuTIIWAITE, J'.iprès û t.iNe-111 de MAU!l. (!,fusée de Versai/les.)

Charles de LA ~ONCIÈRE
et&gt;

La

•

Vle a'

bord

...
au temps des Croisades el des pèlerinages du moyen age

Lorsque apparai~sail sur les quai de Veni. e, de Gênes ou de ~far e1lle un «roupe de
pèlerin ou de croisé·, un grand brouhaha
s'élevait à bord des na,ires dont la deslinalion éla.il inscrite ·ur les \'Oiles en une croi.
écarlate. Des appel , des offres, de· objurgations, des imprécation venaient de tous
lei; côtés s'abattre sur les malheureux : le
serviteurs des djfiJrents patrons de mn·irc
e disputaient leur bagages, s'injuriaient,
dénigraient la concurrence, prote laient de
leur dé,·ouement. Ahuris el indécis, les pèlerins sê lais aient tenter par les succulentes
collations disposées à la poupe, vins de Crète
el r.onfitul'es d'Alexandrie, dont le patron
[aj ·ait lui-même lès honneurs. Plus que
u les riches ouvraigcs de la na,·c », c'était là
« une mélodie et plaisant armonie à la vue

de hommes 1&gt;, le meiHr!ur des argumcnl .
La \'Ï.e nouvelle qui s'offrait aux pèlerins
contrastait trop avec Jeurs habitude pour ne
pas provoquer de leur part une étude allcnlive du mécanisme de la ,·ie maritime. Leurs
relations de rnyage ont ainsi parfois la fidélité d'un journal de bord, semé des réflexions
pil1uantes cl naùes d'hommes que le mélier
n'a point blasés. •
Pour n'èlre pa suspect de parlialilé, nous
prendrons comme types un pèlerin anglais du
x11e siècle, un Italien du &gt;JII°, deux Français
du . 111e et du :m·•, un Allc!JD.and du ne :
Richard de Londres, Francesco da Barberino,
Jean de Joinville et Philippe de Maizières, et
le P. Faber, d'Ulm.
L'Knglais note en connaisseur les pél'ipétie de la naYigalion. L'Italien donne de pré... 3o6 ...

et•plcs d'amour. Dans de petits tableautin
le tcmcot troussés, le rrançais Philippe de
)laizière trace quelque cl·nes de la ,ie à
bord, qu'il fait suivre de pensées éle,ées, car
c'e l un moralis:e comme l'ltalien était un
poè:e érotique et !'Anglais un marin. Quant
au dernier pèlerin, écoulez-le geindre sur la
mauvaise cuisine, sur la chambrée d'entrepont, sur loul; il tient boutique d'érudilion
el décou,·rc des étimologies .... Caliphe pour
calphat, Pilate pour pilole, comte ponr comile et pour patron baron. La modestie ne
l'étouffe pas; mai· il est consciencicru:, prati&lt;1ue, avec une pointe d'émotion, copieux,
abondant, trop, hélas! pour Jes oreilles délic.,te . li con·acre deux p:igcs à la façon de
se dépouiller de la ,êrminc el quatre à la
difficulté de .... Yous m'avez compri cl à

LJ,.

rœ

Jt BO~D -

ces traits vous avez reconnu la race : l'Alle- déliHe à chacun un billet numéroté. L'un tité uffisante et que la limite de tirant d'eau,
mand.
/
des registre est dépo.é aux archh-es com- marquée par trois fers de couleur blanche,
llobe grise et longue sous une coule mo- munales, le second reste à bord.
ne fût pas dépassée par des capitaines trop cupinacale, chapeau noir ou gris orné sur le de[ne législation spéciale assurait aux pèle- des. D'autres officiers municipaux, les consuls
vant d'une croix rouge, croix sur la poitrine, rin et aux croisés toutes les garanties po i- tilll' mer, accompagnaient les convois ou
bourdon à la main, pannetière à l'épaule, tel bles de sécurité. ur les navires mar cillais, même au besoin les navires isolés pour leur
est l'uniforme du pèlerin. Le teint, blafard, ils étaient dispensés d'une formalité requise assurer une sauve 0 arde permanente jusqu'à
c t pàli par les fatigues de voyage; et pour des autres passager , du serment de prêter destination. Commis aires et juges à la foi ,
achever d'un mol un portrait classique, le main-forte aux marins de l'équipage; au con- ils arrangeaient les conlestalions entre les
pèlerin porte la barbe longue el soigneuse- traire, le palron leur devait aide el secours passagers et pourvoyaient aux succession qui
ment peignée, u à l'exemple du premier ·rnya- duranl toute la traversée, des soins durant s'ouvraient. A bord de la llolle nolisée à
geur qui fil le tour du monde, Osiris, ancien leur maladie, cl, en cas Je mort, la conser- Saint-Louis, Gênes stipulait que ses natioroi d'Égypte », affirme doctement notre Alle- Yalioo scrupuleuse de leurs elfets.
naux relèveraient de deux consuls génois.
mand.
Trois inspecteurs, que la municipalité mar- Outre-mer, dans les Échelles du Levant, à
l'eut-être se trouvait-on beaucoup plus sen- seillaise avait eu l'excellente idée, bientôt sui- Chypre, à Rhodes, le passager trouvait aide
sible aux inconvénient de paraitre imberbe Yie par le Génois, d'aJTecler à chaque comoi el confort près du représentant attitré de la
en pays musul~an qu'au plaisir d'imiter un de Pale tine, veillaient à l'exacte obsenation mélropolc, près du consul que les grands
des dieux de l'Egypte!
des règlements. Les trois prud'hommes, ex- ports de commerce, Marseille, Monlpellier,
Au moment d'entreprendre un pèlerinage, perts dans l'arL maritime, évaluaient, une Barcelone, Gènes, Pise, Veni e, enlretenaient
irait-on chercher conseil aujourd'hui dan
palme à la main, le nombre des places dispo- dans chacune de leurs colonies dès le xue sièdes J•,.éreples d'amour? Nos pères le fai- nibles pour les passagers et les chevaux. Ils cle; colonies autonomes, cercles fermés, dans
saient et trouvaient dans Francesco da Bar- consignaient leur rapport en double sur le un quartier à part, qui consenaient le usages
bcrino un manuel du conforl : un bon na- registre de la commune el entre les mains de la métropole municipale.
,·ire, un patron qui ne louche pas, des poule
cl Jcs chapon , de bons 1ins, un moulin à
bras. un barbier-chirurgien, un chapelain,
un cercueil pour le ca 011... l'olrc femme
viendrait à décéder en mer, une croix à mrt•
lte entre le mains de la défunte, une inscription priant de l'enterrer honorablement
i les flots la portent au rivage, une bourse
d'argent à y joindre pour les messes funéraires el la tombe. A part le cercueil dont Je
Célc tes seuls se muais cnl en VO)age, Marco-Polo en pouvait témoigoer, - les coneil · de Francc.co da Barberino n'étaient point
du domaine des chinoiseries. Nous arons le
contrat en vin!!t articles pa ·é par le Père
Faber a\'ec un patron de galère vénitienne;
il est spécifié que ]es pèlerins auront, r.omme
de coutume, un petit \'erre de malroi ie avant
le repas du matin et qu'ilspourront emporter
de poules. JI y aura deux repas par jour; le
naYiren'abordera qu'aux escale accoulumél's;
il ne louchera point Chypre, l'île de \'énus,
n dont l'air, suivant une ancienne tradition,
e t funeste aux Allemands. •
Le marché conclu, on embarque le.s bagages. ur les pas ereUes jetél's à quai, les portefaix courent avec une agilité surprenante,
ployant sous les cofTres lourds aux ferrures
mas. ives et les arches à couYercle ren0é, telles
que nos malll' . Les balJes de marcbandues
el les sacs de denrées s'cnlassent dans les
endroits secs du na,ire, lo:n du mât, des
écoutille· cl des ancre , arrimées arec ce so•
!ide nœud marin que les princes angevins d,·
'.'\aple·, dès Hi5l, choisirent comme emblème
d'un ordre de chevalerie.
Et maintenant tout est prêt. La galère tout
équipée e balance au Ilot. La grande hargne
de cantier el la petite pali charme, qui lout
à l'beure seront his ées à la poupe, acco lent
Cliché Oiraudoa.
à l'arrière. au l,as de l'e calier &lt;l'honneur.
Au PORT. - Dél.:iil J"un lwtltau &lt;k CARPACCIO, (.-1cajémtt .tts BtwUX•Arts, Venise.)
Chaq11e pèlerin défile dl!,·anl l'Jai1ain qui
con·i6nc sur un regi trc tenu en dou1lc
exemplaire cl sans rature les noms cl pré- du patron, qui ne pOu\'ait dè., lors arguer
Ln un-cJlance des in pecleurs 1:t des connom· des passagers, le noml,rc de leurs chc- d'ignorance. li veillaient aussi à ce que 1 ,aut cl le nom de leur rc:.-tauralcur, puis vines fussent de bonne qualité et en quan- suls empêchait le patron de rédwre les pince
fort congrues résenécs aux pèlerins et fixées

�111S T0'1{1.Jl
par la loi à sepl palmes de long sur deux et
demie de large, soit J m. 82 sur O m. 65;
encore l'espace éta.it-il jugé suffisant pour
deux personnes, les pieds de l'une tournés
vers la tête de l'autre. Comme on n'avait pas
l'habitude de superposer les cadres, le patron
encombrait de cadres supplémentaires les
couloirs et parquait ses passagers comme du
bétail, sans autre souci que d'en loger le plus
possible. Le jour, draps, nattes et couverture
étaient accrochés aux parois du navire, a6n
de ne pas gêner la circulation. Sur certains
navires de commerce, une centaine de pèlerins étaient consignés à l'avant, tandis qu'à
l'arrière, à l'abri des fatigues du tangage, se
prélassaient une douzaine de gros marchands.
Le bàtimcnt, par une ironie amère, s'appelait le Grand Paradis.
Dans les grandes naves d.i transport que
saint Louis nolisa pour l'expédition d'Égypte,
les logis aérés étaient réservés aux premières
classes qui payaient quatre livres tournois
pour aller de Marseille eu Terre Saiute; aux
secondes classes, on alTecl.ai t le premier et le
deuxième pont, moye110ant soixante sous par
têle; enfin, pour quarante sous, les croisés
pauvres avaient le droit d'élouITer dans la
troisième couverte. La concurrence entre les
grands ports abaissa mème les tarifs marseillais à soixante sous, eau et feu compris, en
première; quarante sous en seconde, trentecinq en troisième et vingt-cinq en quatrième
pour les malheureux logés dans les écuries.
Le fret à la grosse tombait en mème temps
de treize cents marcs à huit cents pour un
millier de pèlerins, cc qui donnait par tête
quarante-quatre sous, prix de re\'ient quelque
peu supérieur à la moyenne des locations au
détail. Si nous traduisons en monnaie actuelle
ces quarante-quatre sous, on \'erra qu'un
croisé du xme siècle passait en Palestine
pour une centaine de francs, c'est-à-dire beaucoup plus économiquement qu'on ne le fJil
de nos jours.
A Venise, le fret à la grosse offra.it plus de
profit que le fret au détail, sept cents marcs
pour mille passagers. On perdait beaucoup
à louer individuellement les places. Un chevalier payait huit marcs et demi pour lui et
pour so11 train d'équipage, .cheval, palefrenier, d11ux ser,'Ïteurs, ,•iues et bagages. Logé
dans une chambre de l'arrière, il laissait sur
le seuil de la porte son écuyer, qui dormait
enveloppé dans un manteau sous la voûte du
firmament.
Les réductions faites aux croisés ea raison
de leur nombre ne s'appliquaient pas aux
pèlerins isolés. Un pèlerinage en Palestine,
t•iâ Venise, coùtait, aux xn,e et xve siècles,
45 ducats pour la traversée, 55 en y comprenant les «despens et tributz du Soudan »,
et il fallait tabler sur une dépense totale
d'environ 100 ducats, soit 744 francs en
valeur intrinsèque, le double en valeur rela-

live. AGn de venir eu aide au:c passagers
pauvres, Louis de Bourbon avait fondé, la
veille de l'Épiphaniedel'an 1325, la confrérie
des pèlerins et des voyageurs de Terre Sainte.
Dans l'élévation des tarifs, mettez en ligne
de compte l'affaiblissement de la valeur de
l'argent, les taxes municipales établies sur
celle classe de passagers et le fait que ks
pèlerins embarquaient le plus souvent non
sur des naves, mais sur des galères dont ]es
frais de manœuvre étaient plus chers, la
sécurité plus graude, la course plus rapide,
la carga-ison plus légère. Ils occnpaient la
place des marchandises précieuse,, drap d'or
el d'argent, laque, indigo, brésil, encens,
dont le transport était réservé aux galères
armées. Or, une galère portait quatre fois
moins de fret qu'une nave el coûtait trois fois
plus.
Une des vexations fiscales qui attendaient
les infortunés passagers, dès qu'ils avaient
mis le pied à bord, c'était le pourboire.
Vexation prévue, mais tellement invétérée
dans les mœurs du Levant que les statuts de
Marseille spé1.:ifiaient seulement quand elle
n'aurait pas lieu: ainsi, !'écrivain avait défense de rien recc\•oir pour la délivrance des
billets de passage. De même, toute promesse
faite en haute mer par quelque brave homme,
homen l,onrat, qu'affolait la tempête, était
caduque. A l'arriYéeà destination., les officiers
vénitiens venaient l'un après l'autre trouver
les pas agers, une fiole d'argent à h main,
avec un geste expressif qui dans toutes les
langues signifie: pour boire. La chose s'appelait, chez ce peuple subtil, une courtoisie :
la courtoisie, c'était à vous de la faire.
Plus d'un pèlerin a décrit la scène féeriqm•,
mais poignante, du dtlpart, attristé par l'a.pprébension de ne plus revoir la patrie. On rn
remettait à la garde de Dieu par ce cantique
de pèlerinage, courte prière qui s'échappa
plus d'une fois de lèvres frémissantes aux
heures d'angoisse : cc Naviguons au nom du
Seigneur pour obtcuir sa grâce; qu'il soit
notre force et le .1inl Sépnlcre notre sauvegarde. Kyrie eleison. &gt;&gt;
Joinville relate assez bien les manœuvres
el les cérémonies de l'appareillage : .C&lt; Est
arée voslre besoigne? » demande le maitre
d'équipage aux nautoniers qui « au bec de
la nef » lèvent l'ancre. - « ire, vieignent
avant les clercs et les proveres. li An cle.rgé
qui s'avance processionnellement : « Chantez
de par Dieu, » crie le maitre; et tandis que
vibrent les strophes du reni creator· spiritus, un nouveau commandement retenlil,
bref et sec : &lt;e Faites voiUe de par Dieu. l&gt; Au
dernier étage du chà.teau d'arrière e dé,.
ploient les bannières que les trompettes saluent d'une fanfare ,éclatante. Le peuple
assemblé sur le rivage répond par des clameurs et des sanglots.
c&lt; En hrief tens, le vent se féri ou voille

(A suivre.)

el nous ot tolu la Yeue de la terre, que nous
ne vei mes que ciel el yauc. 1&gt;
Hors de me des côtes, le bâtiment quittait sa parure de r,~tc, et le voyage de pénitence commençait au milieu des tribulations
physiques et morales, et, avant tout, du mal
de mer, de l'olu1·s de mer dont parle Wace.
La plupart dP.s pl'.·lerins écrivent en latin,
langue qui a l'avanl:lge que l'on sait de tout
dire jusqu'à braver l'honnêteté. Les scènes
naturalistes qu'ils brossent d'un trait vigoureux sont assez difficiles à retracer en français, à moins de jeter sur les défaillances de
la nature humaine la brillante parure des métaphores orientales :
« L'agitation des eaux de la mer faisait
fondre mon corps à l'égal du sel trempé dans
l'eau; la violence du déluge anéantissait el
faisait disparaitre la constance qui me soutenait, et mon intelligence, jusque-là si ferme,
était comme la glace qui se trouve exposée à
la chaleur du mois de lamouz. 1&gt;
Ces touches délicates d'uu écrivain persan
prouvent que la poésie parvient à embellir les
effet désastreux du mal de mer. On ne s'en
douterait guère à lire Eustache Deschamps el
à voir :
t:un mèllrc à horL l'autre desgosillcr,
1'un dessus l'aulre, •L venir cl alcr,
EL soy !Jouter c11 . oulte u l'ons aval,
Pour lu lempe:.l.

Mai' où la tri vi 1lilé devient éeœuraolc,
c'est chez l'auteur allemand : a Tempore
tempestalum, evomitalio eL comeslio celeùranlur simul. » On ne saurait exprimèrplus
l,rutalcmcnt ce principe d'allopathie que le
mJl de mer n'cxdul p1s la houlimie.
" li me con\'ienl aux et becuit rifllcr. 1&gt;
se disait alors Eu tache Deschamps, avec un
haut-lc-cœur de dtlgoùt pour l'assaisonnement oùlirré de la cui-ine méridionale, l'ail.
Un autre homme du norJ, Philippe de Maiziilres, forcJ de sulù le conJimenl durant
ses nomùreu ·es na"igations dans la Méditerranée, le sligmalisaiL des épithètes de« chaull
et puant, esmou1•ant à luxure. n En cas de
maladie, ori pouvait reconrir au barbier du
bord, el puiser à son 11 apoticairie de erbes,
de espices et de aromalz &gt;&gt;, sirops, opiats,
poudres, emplâtres, ~i on n'avait eu la précaution de s'en pourvoir soi-mème, surtout
de « médecines froydes, par le conseil de ,
médecins. c&lt; Voulez-vou une idée des préceptes hygiéniques du temps et de la vertu
curative de certains remèdes? Lisez le P. Fa.ber : il vous édifiera.
Le meilleur réconfortant, c'était le malvoisie : on le servait comme apérilif; à l'escale de Crète, les p~sagers en achetaient
toujours, chaque galiot eu avait dans la pacotiUe logée sous son Lane, el le débitait
durant la traversée. Nos compatriotes n'C!l
u ·aient qu'avec résene, trouvant les vins
liquoreux « fortissima el terribilia vina. . u
CHARLES DE

L\ ROXCI.ERE.

Le lieulenanf-ci1&gt;il Dreux d'Aubray
Par CH. GAILLY DE TAURl'.'IIES •

Ill*
Pauvre magistrat 1

taine, vous faites erreur: la première Jeure
C' t demeurée en blanc et je l'ai laissée ainsi
à dessein, comptant l'ol'Iler plus tard de
qael,1ucs petites lleurs de miniature; cellf'
première lettre sera un L; Yoici donc comment il faut lire ces vers composés par M. de
Goml,erl'ille à l'honneur de nolre solitude et
qu~ je me proposaL d'envoyer à un de ~es
amis:

Pour quicol1fp1c avait pu voir jaJi_, &lt;lnrant ses prèmièrC's visites à Porl-flopl, le
sémillant et spirituel m:igistral, le contraste
rûl emLlé au contraire rxtrèmrmcnt étr:mrre ,
Ce n'était plus Ir mème homme, sa saine
gaité l'arnit Iui, son e~prit était éteint et son
I.oio Ill' la t,,nr el de la guerre,
exquise politesse d'homme du monde avait
J'apprends à mourir en ers lirux;
fait place aux plus lourJcs manifeslations Je
Qui ne mrurt longlcmpl' sui· la t,·rr,~
maladresse di~courtoise cl impcrtinentc.
'e ,·ivro jamais dans les 1·ic111.
A1ant été imité, durant une su~pen ion do
~!· le Lieutenant Civil dut recon •. Jître qu'il
cc long interrogatoire, à aller prendre al"CC
avait
mal lu et que ces vers n'étaient point
se. commissaires on diner ch,,z le colonel
factieux 6 •
des Suisses, M. de Molondin, et ayant, penAu jeune solitaire M. du Fossé, le vieux
dant le repas, admiré la belle vai. selle d'armagistral . 'efforça de donner des conseils
grnt de cet officier:
paternels.
« Aviez-vous déjà Lant de belles choses l'n
C&lt; Que faites-vous ici, Monsieur, lui dit-il,
venant de Suisse? 1&gt; lui demanda-1-il d'un
vous,
un gentilhomme, vivre sans honneur
ton assez pen civil 1 •
parmi des gens méprisés I Ilenlrez dans votre
Durant la nuit, les prisonniers furent
Foin de L1 cour cl de la guerre,
proYince, je vous le conseille, et mariez-vous!
gardés par de ard1ers qui couchèrent dans
J 'ap()rt.'111ls ....
- Me marier ! répliqua M. du Fossé ; ab l
leur• chambres .et Le lendemain le ma"i
tra t
&lt;c Foin de la cour!. .. Foin de la cour! Il
0
Monsieur,
vous ai-je donc offensé en quelque
rcvmt pour continuer on encho e pour que vous me souquête; sa rnlnc était un peu
haitiez un si grand mal?
plus souriante.
-c·est l'rai, avoua~r. d'Au« Que ue m'ayez-vous fait
bray
avec un soupir el penconnaitre hier, dit-il à M. de
sant
sans
doute aux ennui
Sacy, les liens de parenté qui
domestiques
que lui causait
vou unissent à M. de Pomsa fillen, il y a quelquefois de
ponne. J'ai rn hier soir Mme
la peine dans le mariacre et,
de Pomponne de qui j'ai moidepuis
vingt-cinq ans Je j'ai
mème l'honneur d'être as ez
perdu
ma
femme, j'ai préféré
proche parent'; elle m'a fort
demeurer veuf que de me rf'parlé pour vous el j'ai de
marier7. 1&gt;
reproches /1 vous faire de oc
Ces longs interrogatoires,
Yous ètre point nommé .... Ah!
qui
se prolongèrent pendant
croyez-le, Monsieur, ma charrre
près
de quinze jours, une fois
m'obligequel,1uefois à de bi;n
terminés,
le Lieutenant Civil
pénibles devoirs et je n'entre
se
rendit
à
Saint-Germain {la
jamais dans une maison pour
cour
s'y
trouvait
alors) pour
y opérer quelque formalité de
en
rendre
compte
au Roi. La
justice sans ressentir sournnt
réponse
fut
prompte
et hrèn•,
moi-même bien plus d'émoi
LA BASTILLE AU ;\'Vil· SIÈCLE. Gra1'11re d'ISRAEL SrLVESTRE.
c'était
l'ordre
de
faire
écrouer
qu je n'en donne 5, »
au
plus
l«îl
les
prisonnier
à la
L'interrogatoire de M. FonBastille.
taine et la visite de ses papiers donna lieu à n'y a plus à nier que cela sente bien fort la.
. Pour I~~ pauvres Solit.aires, ce fut presque
d'asse_z piquants incidents. Les gens de poliCf' cabale.
la
une dehnance: depuis quinze jourst c'est
omra1ent un coffre, cropnt y trouver des do- Pardon, ~fonsieur, répr,ndit M. Fon- d'une façon si étrange qu'ils habita.ienl leur
'" Exlrail du volume : Pere et fill.,: (Philippe de
:i. )lémoires de font.ainr.
~e galn~L était un capitnine ,le cavalerie uommt•
Ch 11m1mg11e el Sam,· Cal/U'1°ille de Safote-Su,a1111c
. !i. Celle fille! la marquise ,le Ilrimilliers dont. jadis,
~amL&lt;:•Cro1x, ht•I ùomme ll!ais asset ll·iste sirL", joueur,
,i P11l't-lioyal, 1;1ar Ch. Gailly de Taurines. (Librairie
11 se moulra11. 11 heureusement _fier, ~(' lui donnait pa,,
hb~rtm el quelque (&gt;Cil fripon, que M. tle Brinvilliers
llachetle CL C'".)
1~a~ sa condwte, toutes 1~ sat.1 fochon qu'il eOL di•- n,·a,t _ci,nnu à l'a!'!1t'C cl donl il avait ru lïmprudencr
~ï~s ~11lém~a11tes, ]V, p. 172.
Hrecs. Pour rompre une intrigue amoureuse étalée
de taire s.un farmher. C'est dans le carrosse même dt•
-· \01r_ a la Bibl. de !'Arsenal ms 6.0~() (Papiers
par elle avec une lroµ cynique insouciance. il a,·a il 1~ marquise, .~nt ,~el~e liaison él~il publique , que le

J·

de la lam1lle Arnanll) une leUre curieuse de li. ù'Auhray à li. de Pomponne, son parent. lorsque celui-ci

lut

momentanément

exfü.

:.. l"iesi11térna11les. lV,p. 17G.
', lbi,J. l\" , I'· l'ill.

-14

cumC'nls d'importance, il ne contenait que &lt;le
vieilles har&lt;lt•s cl d11 linge en as ez mauvnis
ét:1t.
« Que ne l'emplissiez-mus plulot de pistole~! observa ~r. d'AuhraJ, rrprenanl pour
11n mslant le ton plaisant de jadis.
- C'est avec une monnaie bien différente
que Monsieur compte acheter le ciel, dit l'un
des commissaires. »
Et, lout en p:irlant, il lirait du coJTre, avec
une sol, unité plaisante, un silice autour duqutl aussilôt se précipitèrent curieusement
tous les gros de police pour qui cet objet
était .ans doute un genre d'habillement tout
nouYeau '.
« Oh! ob l s'écria tout à coup le Lieutenant Civil en ft'Uillelant des papiers et parcourant drs yeux aYcc attention une grande
feuille de "élin sur la'{llelle s'étalaient de
beaux. caractères d'or; voici qui est plus
grave! Des vers, el de ,·ers qui me parai.o:sent
singulièrement factieux :

D)~me_ ~LI recourir .:m très oppor!on moyl'n alors à la
d1spoS1hon d~s familles, t'I obtenir du lloi une lettre
de cachet lui permettant d~ fairo. mettre pendant
qUPlquPs mois â la lla.,lille Il' galant indiscret el gênant.

3o8 ....
.., JOQ

L"'

l.1 ~11 tenanl_ C1v1I set.ail vu conlramt dr faire arrt'ler

ainle-Cro1x.
Tout cela avait singuliérem,,,:t ni~ri el a,goml,ri le
cu:ctè_i:e de M. cJ·Au1Jr3y.
, . 1tes mléie,sa11/es, ]\', p. 178.

�ms T0-1{1.Jl

,

logis l Obligés de souffrir que des archers
couchassent près d'eux el partageassent leurs
chambres, «incommodité assez considérable,
affirme l'un d'eux, et qui ne peut être bien
comprise que de ceux qui l'ont éprouvée 1 ~.
Aussi, en roulant vers la Bastille, ces messieurs n'avaient-ils pas de trop cuisants regrets, et leur pensée, un peu railleuse, allaitelle seulement vers le Lieutenant Civil Dreux
d'Aubray, un magistrat si au-dessous de sa
tâche, si facile à embarrasser, à dominer, à
tromper l Comparant la médiocrité de cet
homme à l'importance de la charge dont il
était rerêlu, ils ne pomaient s·empêcher de
redire avec un ourire de pitié : « Le pauvre
homme! ,&gt;

Comment mourut M. le Lieutenant
Civil Dreux d'Aubray.
Et de fait, tant au physique qu'au moral,
M. le Lieutenant Civil était subitement devenu méconnaissable : amaigri, l'œil terne,
la parole difficile, l'ancien bon vivant d'autrefois, le magistral énergique el alerte d'hier
s'était lamentablement transformé en un
vieillard valétudinaire, sans volonté, sans
ardeur et sans force.
Depuis longtemps, certes, les chagrins

année 1666, il s'était senti soudain pris d'un
mal étrange, rebelle à toutes les médications.
Sa fille qui (son fébrile et quasi maladif
besoin de plaisirs et de galanterie mis à
part), paraissail animée envers lui des plus
tendres sentiments d'affection, avait beau
multiplier ses visites et ses soins, tous ses
efforts semblaient avoir un effet directement
contraire à celui qu'elle cherchait et, par nne
fatalité malheureuse, sa présence près du
malade se trouvait invariablement suivie,
non d'un arrèt, mah au contraire d'unr
aggravation de la maladie.
La douce et charmante figure de Mme de
Brinvilliers semblait rélléter la tendresse de
son cœur ~ « blanche comme la neige elle
avait la peau belle et lisse, une petite figure
modeste et douce; c:l.i était toute mignonne
de sa per onne », telle nous la dépeint la
plume d'nne de ses contemporaines'·
Dans sa sollicitude pour la santé de son
père, elle avait pris soin de placer près de lui
un servi leur -de son choix, homme véritablement de confiance, un valet de chambre
nommé Gascon 3 qui, de sa propre main,
versait et administrait au vieillard tous les
remèdes et potions ordonnés par les médecins.
àlais rien ne parvenait à vaincre le mal :
implacable et lent, il allait, empirant sans
cesse; de semaine en semaine les forces du

patient diminuaient davantage el les douleurs devenaient plus violenles.

Malgré ces souffrances croissantes, toujours
consciencieux el ponctuel, le comageux magistrat continuait à s'acquitter avec exaciitude de ses fonctions: cc Personne n'ignore
que je ne suis point apprenlif de vouloir
mourir pour le Roi, en ayant donné dans le
passé d'assez beaux exemples », avait-il
écrit, deUI. ans plus tôt à Colbert, el ce qu'il
affirmait alors avec cette belle assurance, il
savait encore en donner la preuve. Nous
l'avons vu, souffrant déjà depuis plus de
quatre mois de celle mystérieuse maladie
qui minait sourdement ses jours, se lever
avec le soleil pour exécuter les ordres du
Roi contre les Jansénistes au faubourg Saint.Antoine, procéder à de longs interrogatoires,
multiplier, malgré la faligue, ses démarches,
ses travaux et ses soins.
li continuait d'être la terreur de ces libraires qui, par désir de lucre ou par ma_uvais esprit, s'avisaient de propager les écrits
prohibés ou suspects : « La présente, écrivait-il à Colbert le 20 avril, servira pour
accompagner le commissaire Picart qui va
r&lt;'ndre compte d'une diligence qu'il a faite
sous mes ordres pour avoir lumière de ces
méchants livres c1ui viennent en France des
Pays-Bas. J'en ai eu l'avis par un librai~e
d'Amiens et, ensuite, j'ai fait arrêter le libraire de Paris et un autre de la ville d'Amiens
qui servait d'entrepôt à ce commerce•. 1&gt;
Ce n'est pas avec un moindre zèle qu'il
veillait à la salubrité de Paris : « Les ordres
du Roi sur le neltoyement de la ville el
autres choses concernant la salubrité de l'air,
écrivait-il au même ministre le 7 juin de
cette année, ont été reçus avec une joie publique... les bouchers, charcutiers, rôtisseurs, boulangers, meuniers et autres personnes ont obéi volontairement ; même ce
règlement s'est étendu sur de certaines gen
qui nourrissaient el faisaient le trafic de
chiens en dtffércnts endroits ... et je m'assure, si le soin dei hommes pèut conlrfüuer
pour quelque chose pour garantir Paris des
malheurs dont les provinces Yoisincs ont
affligées 5, que la sagesse qui accompagne vo.
actions aura produit un bon effet 6 • »
Mais il est une limite au delà de laquelle
l'éner!rie de l11omme le plus per évérant est
o
.
bien obligée
de faiblir, et, six JOurs
seu lcment après avoir pris ces mesures d'hygiène
et écrit cette lettre, vers les rètes de la Pentecôte, le Lieutenant Civil se sentit tellement
affaibli qu'un vo1age à la campagne, dans sa
terre d'Olfémont, lui parut absolument nécessaire. Le repos et l'air des champs l'aideraient, pensait-il, à se rétaLlir; des comptes
à régler avec ses fermiers exigeaient d'ailleurs en cette saison sa présence.
Cette terre d'Olfémont était, on s'en souvient, un des nombreux témoignages des
exceptionnelles faveurs dont le sort bienveillant avait, durant toute son existence, favo-

2. Correo$po11da11ce de Madame. Duchesse d'Orléam, extraite des leLLres publiéc,; par :11:11. de Ranke
el Holland. Traduction el notes pat Eruesl Jaeglé.
Paris, 1880, 2 vol. in -12, l. Il, p. _72.
.
a. Plumitif de la Tournelle, voir Raraasson. Arcl,i,•rs de la naslille. IV, p. 2i3.

4. Correspondance 11dminhlrative sou., Louis XIV,
t. 11, p. 551. Le Lieutenant Ciril à Coll,erl,
7 jujn 1666.
5. li y :nait alors une épidêmie de p_csle.
6. Correspondante de Colhert. pulihfo par P. Clément, VI, p. 3!!2.

ABBAYE DE PORT-ROYAL DE:S CUA.MPS :'

Gra1•11re dt

MAGDELEINE IIOR~rurnELS.

causés par la conduite de sa fille avaient
beaucoup assombri son caractère, mais ce
n'était que tout récemment que de- troubles
de santé étaient venus se joindre à ses préoccupations morales.
Vers le milieu Ju mois de janvier de cette
1. Fontaine dan, l'iu illltreua11ies, lV. p. til.

LE

CnœuR.

(C.iNnet ;tes fistamfes.)

__________________________ LE

LTEUTENJI.NT-CTnL DlfEUX D'AlŒ]{JtY - ~

risé jusqu'alors M. d'A11Lray : il l'av:iit même tant dïnqniétudt'S à ses prorbt s que la nomcllc-, en avait fait part aussitôl. par
recueillie parmi les Liens rnnfüqués sur le l'ainé de ses fils, alors intendant à Orléans, lellre, à un de ses ami : « Comme j'étais
malheureux MonLmorc-ncy conduit à l'écha- dc.;manda d'urgence l'autorisation de quiller aujourd'hui sur ks onze heures, lui écrivait-il,
faud.
son poste pour se rendre au plus vile au avec ~I. le Premier Président dans son cabinet,
A la suite de celte mo~L tragique, la ,·cu,·e chercl du malade. A peine arriré, ayant couru qui m'avait envoyé &lt;Jtrérirpourdîneraveclui, on
d_u supplicié, Marie-félicie de. Urest wnu lui dire c1ue l'on avait donsins, le cœur brisé, dépouillée de
né l'extrême-onction à M. le Lieutout, prhée de biens, arnit pris
tenant Civil. Tôt après, il est venu
le voile, el tout réccmnll'nl, en
une grande troupe de ses parents
cette mêmeannée IGGG, vrnait de
qui Je cherchaient pour l'emmemourir obscurément, o ubliéc dans
ner. Ego rero dam me subdu:ri,
un couvent de Moulins 1 •
comme dit quelque part Erasme,
La fète de fa Pentecôte tom Lait
cl m'en suis wnu dîner arec ma
celte année-là ltJ 1:=i juin. Désirant
famille. Il y aura eu quelque afne point entreprendre seul le
faire sccrèlll;. &gt;l
voyage d"Offémonl, un vopge de
Le \'endrrdi 11, la morl avait
dix-huit lieues, M. d'AuLray pria
:rcheYé
son œu He, et, fils sincèsa fille la marquise de IlriU\ illiers
rement
éploré en même temps
de vouloir bien l'accomp:igner.
que
magistrat
strictement attaché
Chacun d'eux de rani partir d'un
aux
devoirs
de
sa charge, l'inpoint différent: le Lieulenant Ci\'il
tendant
d'Orléans
écrivait de noude son bôtel de la rue du Bouloi,
reau
au
Ministre
: « Quoique la
et la marqui e, de son lo3is de la
douleur
du
d6cès
de
M. le Lieuterue Neuve-Saint-Paul, rendez-yous
nant
Civil,
arrivé
hier
au soir,
fnt pris pour ~c rrjoi11Jre hors de
m'ôte
toute
liberté
de
réfléchir
la ville, dans le faubourg Sainlsur aucune autre affaire, elle me
~lartin, en face du couvent clés
conserve Loule ma raison pour
fiécollels 1, et il rut convenu 11ue,
wnger à mon devoir el pour vous
afin d'accélérer la marche, lime Je
dire, Monsieur, que les deux jours
Drinvillicrs amènerait ses chevaux
que je Yous aYais demandés pour
que l'on accrocherait comme renassister feu mon père seront écoufort au carrosse.
lés aujourd'hui. Si le désordre
L'heure du rendez-vous était
extrême
dans lequel sont mes
déjà quelque peu passée lorsque la
affaires
me
le permettait, je parmarquise y arriva, seule, sans ses
tirais dès demain pour me rendre
chevaux.
à mon emploi. Je ne laisserai pas
Déjà mis un peu en mauvaise
de partir à l"heure qu'il vous plaira
humeur par l'allmle, AI. d"Aude
me prescrire après que j'aurai
bra , que la maladie rendait exeu
l'honneur de vous rendre mes
trêmement irritable, se fàcha fort
très humLles respects et que j'aude cc contre-lemps:i. On se mit
rai fait ma révérence à Sa Macependant en route et l'on s'arjesté,
si vous l'avez agréable. C'est
rêta pour souper à Senlis clicz un
ce
dont
je rnus supplie extrêmeami, M. le chanoine Cruvillier.
ment,
Monsieur,
de me faire rnLes grandes et e.xc.?ptionnelles
voir
vc,Lre
volonté,
laquelle fe1échaleurs qui régnaient en celle
TOt!RE!.LE flE L UÙTEL DE FtCAllP, Rl'E HAUTE.FE tll.LF, ITABITÉ PAR
cutc
rai
toujours
avec
le dernier
année', jointes à la fatigue du
allachement s_ »
S.UNTE-CROJX. Dessin de RoemA.
voyage, en étaient-elle lacause,louDurant Loule la journée du sajours est-il que M. d'A ubray ne se
medi
12, lendemain de la mort
trouvait pas bien. A O!Témont il essaya du se ù l'hôttl du Lieutenant Civil, ruu du Oouloi,
dn
Lieutenant
Civil,
ce fut à son hotel un
purger; pour le rrmellre, sa fi 1le lui pré- le jeune magistral écrivit dès ~ix heures Ju
défilé continuel de parents, d'amis, de ma- ·
senta un bouillon préparé de sa main. En matin, le 10 septembre, à M. Colbert son
dépit de tous ces soins, la maladie empira ; cher : « Monsieur, en arrivant à P,tris auprès gislrats, venant rendre au mort les derniers
devoirs : c1 Le samedi 12 septembre, écriM. d'Aubray se trouva soudain &lt;&lt; lourmenlé de. mon père, ma prrmière pcn ée, après
de vomissements extraordinaires, de maux l'arnir rn un instant, a été de vous rendre vait en rentrant chez lui le président d'Ord'estomac iuconccvaLlcs, et d'étranges ch.1- de trè humLles grâces de la permission qu'il messon sur le lirre de notes où, minutieuleurs d'entrailles 11. Quillant brusquement vous a plu de m'accorder de satisfaire à mon sement, il mentionnait toutes les particuOffémont, il dut rentrer en toute hàte à Pari~, devoir el à l'assistance que je lui devai . Je larités du jour, je fu avec U. Le Roy donfans aroir pu finir aucune des affaire qu'il l'ai Lrom·é en l'état qu'on me l'avait écrit, ner de l'eau bénite à ~r. le Lieutenant
Ci~il, mort le jour précédenl, après une
se proposait de régler$.
quasi hors d'espérance de recourrer sa santé. maladie de sept jours. On atlribuait la cause
De ce jour, la santé du Lieutenant Civil Vous jugez, Monsieur, quel a été mon arcade sa mort à la douleur que lui causait une
devint de plus en plus mamaise. Au com- hlcmenl el mon aflliction 6 .... »
de ses filles, dél'ote, qui lui demandait parmencement de septembre, son étal donna
Dès la veille, Je malade a,ait reçu l'extrême- tage et lui avait fait donner exploit; mais
1. I.-E. Mermel. - Enais histonques sur lu onction et le médecin Guy Patin, une très
c'est surtout de la douleur de ne pouvoir
c1111to11~ d',l tlich!J, f.0111[)ièg11e, etc .... Compiêgnr. mauvaise langue, qui par hasard avait appris
depuis longtemps, obtenir la permission d~
1 \"ol. m-12, 1907, imprimerie du Progri's tic l"Ui~c.
0

2 ..\ujonrd'lmi hôpital militaire.
:i. Procc, de la Brin,·illicrs. lnterrog11toircs des

9 a1Til el 15 juillet 1676. \oit- Ra\'~bson, A1·rhiies
de lit Bastille, l. IV.
i. Vuir Journal d"Olilicr J'Urme.-011. li , IL 4(H.

:1. llémuire contre la 11 de llrinl"illicrs pour
lime ltangot, veurn de M. d'.\uhray. lieulenaul
Ch·il

'le fils). Ilibl.

~ationale, rrt'ucil Thoi y.
(i. llil,I. ~alionilc. Papiers dr Colbert. fieproJuil,
p~r fiaYai,-on. A rcltfrt•$ de fa lJa.,ti/le, ï. p. 9 cl W.
..,, 311

'"

7. Lettl'et de Guy Pn:lÎII, 5 ,•ol. iu-8•, 1816, l. JII,
p. GJO. Lellre à Fnkonet, 9 septembre 1666.
8 Dall)e Paris ce samedi â 6 heures. Bil.,I. 1"ationole, papiers Colbert. Reproduit pQr naraissou. Arthfres lfe lu llaslillt:, IV

�---- Jf1ST0~1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - résigner sa charge à son J11 ni en retirer
récompen e, es affaires domestique étant en
mauvais étal 1• »
urvenue dans de conditions a scz myslériru,e·, celle mort faisait en elîet l'objet de
Ioules le. conver alions el prèlait à bien des
conjectures; le méd cin Gu~ Patin, qui n'était
pa seulement mauvaise langue, mai encore
un furieux, inlrairal,lè et exclusif parti an de
la saignée fréquente cl de l'abondante purgation t, ne fut pas de · dernier· ~ donner on
:ni,: ci Nou a,·on perdu, écrivait-il, M. d'Au1,r:n, Lieutenant Civil; c 't'-lait un honnête
hot~me qui était merveilleu ement inlelligcnl
pour l'exercice de celle grande charge. On
n'a pa bien connu sa maladie et de plu un
('harlatan lui a donné deux. pri.&lt;'s &lt;lu , in
,:mélique avce Jesquel!es il a Lil'nlôt pas é au
paI d'où personne ne revient füi il n'y a
pas à 'étonner de cela : il e t mort de la
main d'un charlatan, lui, dont la charge était
de cha ser œtle _orle de gen qui e di ent
impudemment et fau semcnt médecin. de
Montpellier. Ce ne ont que misérable gredins, ans lieu et san aveu, moines défroCJUé , frater , apothicaires et barbiers gascons
qui promettent de ecrets contre toute
sorte de maladies el plusienr autre :. , ,,

Tant de morts douloureuses, si oudaioement répétées dans la m~me famille comm"nrèrrnt ~ paraître ~1 prclcs; :ippelé à

L\

'IARQUTSE OF. BRl]l.'VILLIERS.

D'après un portrait qui fut /ail d'elle peu de ltmf'$
av:rnl SOI! $llf{'lla.

De ee jour, une fatalité terrible s'abattit
sur celte famille d'A.ubray jusqu'alors ,i
prospère; implacable et acharnée, la mort
sembla.il planer mystérieli ement ur elle el
y guetter tour à tour une proie. L'aîné des
fils, l'intendant d'Orléans, avait obtenu du
Roi la charge de son père, diminuée toutefoi
de la plu importante partie de ses altributions : tout ce qui concernait la police en
al'ail été détaché pour former, ou le titre
de lieutenance générale ,/f police une nouvelle char11e, attribuée à M. de la Rel"nie.
Le nouveau Liculenaot Ci~·il avait à pein,:depuis quatre ans, pris pos es ioo de ,es
fonction q11e subitement, comme on père,
aprc des souffrances atroce , il mourut âgé
seulement de trente-huit an , le 17 juin lû70.
Douze jour avant a mort, se entant déJà
irrémédiablement perdu, il avait fait un te lament par lequel il laissait à son frère cadet,
conseiller au Parlement, tout ce que les coutumes lui permettaient de donner', Celui ci
recueillit l'hérita ire; Lroi moi ne 'étaient
pa écoulé qu'il Jtait morl.

faire l'autop ie du frère aîné, plusieurs médecins et chirurgien déclarèrent, l'un, Bachot, &lt;&lt; que la poitrine de M. d'Aubray, Lieutenant Civil, fils, était ulcérée et des échée »,
un autre, le chirurgien Jean De,,aux, -c'était
par sa remme née Duchesne le beau-frère de
Philippe de Champagne - qu'il trouvait« d
parties brûlées dan l'estomac eL le foie, et le
cœur tout flétri et macéré 5 »; tous deux C-Onclurenl à un empoisonnement.
n empoisonnement! EL aucun indice ne
permettait de oupçonner quels pouvaient
èlre le coupable !
Cependant, de moins en moins capable de
ré~isler à es pa.;sions, la marquise de Brinvilliers atftchail el multipliait s amour ;
tout était bon à ~e insatiables cl étrange
fanlai ies i avec ointe-Croix, orti de la Bastille, ses relation avaient repri de plu belli•,
mai , outre celui~i, le précepteur des fil de
la marquise, un pauvre bachelier en théologie, de tournure assez gauche, timide,
trembleur, pu illanime, élait, bien malrrré
lui, devenu au. i son amant. Il e nommait
Briancourt. Ahuri de ces cares es passionnée
qu'il n'avait pas cherchées, étonné au i de
certaines confidences cabrtu e qu'il ne demandait point, il lui arrivait bien sou,•ent dti
maudire sa bonne fortune et de ouhaiter
ardemment être ailleurs.

1. Jonrnul 1l'0fü·ier d'Ormrssoo, Il, p. 472 ,
2. 'ur Gu, Patio cl es Lhéorif m ~dicalc.• voir
un amuntit ■ rlicle d,· 1. Fr. Funrk-llrènlano. llerue
hebdomadaire, 190 .
:\. Lcllre ,Istèe du 21 ~cpternhre 166H.
4. Dili!. :'ialiomtle, ms. Chairamhaull. :i:1i. f• 00.
à. E\lrails ,111 Pr,,.-,., ,le 1, llrimillit•ra. llil.,I. Xa1i,ma!t•. m•. Ir, HO;i5 I• !l ,·•.

li. Tnlcrrogntoirr ile llrianrourL, t:i j11illcl li\111.
Y.. ir Ra,-ai sou . •-Jrchivea ile la RMli/ft', I. 1\. p. l!l!I,
el 21 juillet tüii, 1&gt;. jUl-:;!12.'
i. 111umitir cle la Tournrllc, p11hlié par rta\"ai,,011.
.J,·chivea de /11 Ra.,tillr, 1. IV, p. 2l5.
. Sur Ir pNM'1\, ,•L lu mort ,1 .. la BrimilliPrs voir I•·
lll'an li,r,• ,(,, 11. Fra11l1; l'unrk-llrcnlano, J.,. Dttlll11'
des Poi.touJt.

Fatalité tragique. - Les empoisonnements de la Brinvilliers.

&lt;&lt; Pendant que ainle-Croix était à la Bastille, dit un jour ~f me de Brinvilliers à cet
humble galant qui e rendait parfaitement
compte de a subordination amoureu e el
connais.ait fort bien es ch~fs de filt!; pendant
que ainte-Croix était à la Bastille, il a connu
là un certain Italien, le plu habile homme
qtt'il y ail au monde pour les poirnn . J'ai
foi I tenir Je l'ar•Yc11l à Sainte-Croix ponr
acheter se ecrel , cela nou a coùté gro . ,.
Au mot dt! poi·on, le pauvre BriancourL c
mil i1 trembler; les yeux écarquillés d'épo111anle, comme un homme qui \'Crrait un
abime s·enlr'omrir oudain .ou· e pa·, il
reviL en pcn ée la mort mystérieu cl subite
de fül. d' uhray, et un terrible .oupçon lui
lr:n-crsa l'cspril.
&lt;1 Yos fri-rc;; .... Madame'? ri qua-l-il limidcmcnl.
- ks frères ne valaient rien tous deux,
répond.il ~lmc de Brimillier avec un mituvai
regard. ,l'aime heaucoup mieux me enfants
qui sonl ma chair. lé frères m'a,·aient mépri rC'.
- Et Uonsieur votre père? interrogea
Dri:rncourt, Ja gorge serrée, eraignanl presque une réponse. »
fais à cette que lion Mme de Brin\'illiers
ne répondit point et fondit en larmes a.
nurant deux années encore le criminel.
auteurs de l'empoisonnement de M. d'Aubray
demeurèrent inconnu . En Hi72 eulemenl.
ainte-Croix étant venu à mourir, un inventaire fut fait à on domicile à l'occa ion &lt;le
a ucces ion; c'est alor qur, par hasard,
l'on décounil une ca eue contenant, à côlé
de fioles remplie de poi on", plusieurs lettre de Mme de Brinvilliers.
La charge était tellement arnablante que la
marqui e, d• qu'dle apprit la découverte de
la casselle, s'enfuit en Loule b.He el se réfugia, en Angleterre d'ahr,nl, pui dans lrs
Pa· -Ra .Cen'e.tqu'rn lû7fi que,décoU1·erte
el arrêtée à Liène, elle ful ramenée à Paris el
jugée. Elle avoua alor amir empoi onné on
père « pendant ept ou huit moi » ,.. , , vingthuit à trente foi )) , ... &lt;1 laoL avec de l'eau
qu'avec de la poudre »... n de ~e propr&lt;.
main et par un laquais nommé a con; )) .
Le 16 juillet 1676, dix ans aprè la mort
my térieu e do Lieutenant Ci\'il, la marquLe
de Brinvilliers eut la l~le tranchée en pln&lt;·c
de Grèrn, son corps fut livré au bûcher et se
cendres jetée au vcnl .
Ain i, tandis que dan la maison du fa11bourg ainl-Jntoinc, au milieu de archer
el de 'ni .e:i, il inlt!rroge:iit lJ. de acy rl
e montrail tellement inférieur à sa tàcbc
qu'il fai ail pitié à se victimes même::;,
M. d'Auliray, depui · quatre moi , portait
déjà dans ses Oancs le poison mortel que,
lentement, goulle à 0 oulte, lui rer ait a fille,
la marqui. e de Drimillier~, à l:t « petite
frg11rr mode Le el douce i:.
'11. G:\ILLY DE TAl"RI ES

HTSTORlA

MADAME ÉLISABETH

SOEUR DE LOUIS X

Tableau de ~1me VIGÉE·LE BR

..-- 312 ....

)J" •

�JOSEPII

TURQUAN
cf:&gt;

,

Les Femmes de l' Emigration
M . Jost ph TuTquan, l'autcuT justement utimé de
nmuqinblu travaux SUT l'époque napoléonienne , li
dont no, lic.c:tcuu ont pu apprécier, dans 1a !Kllc u
complitc étude SUT ,11.1.Jame l{t.:.&gt;mitr, la Ires ha1.tc.
valeur d "historien. public à la librairie Emilt-Paul un
ouvngc où de nouveau s'■ffinnrnl lrs qualitu à la fob
brillante. u solidts sur lu.qudlu 1'u1 fond« sa ripu11tion. Nous cmprunton, a ~• livn de M. Jo5cph Turquan l'important utnit qu'on V1I lire

Tandi cp1c, d'un cœur guilleret cl tolàlrc,
la noble se de cour gra,it chacplû jour le
,!!l'aOÙ escalier de ._ chonbornlu. l au ha duquel des soldats du régim&lt;.'11l de flohan, babil
blanc cl revers noirs, . onl de faction; landi
qu' lie traverse la salle d , gardes 011 des
grenadier suisse., immobile . ou lt!urs
bonnels à poil , la hallebarde au pied, ont
de faction delant la porte de appartement
des prince · ; tandis que ces émigré de mnrque allendenl, une lellre d'audience à la
main, qu'un hui sier leur ouvre la porte du
cabinet, - porte devant laquelle deux garde
du corps, ca~que eo tète et abre au poing,
dressent leur taille géante dan une immohilité de lalue, - d'autres gentil hommes,
qui ne sollicitent point d'audience, qui n
désirent nullement de traverser cet apparat
cl cc ra te hor. de ai on, continuent à picù
leur vo -age. C'e L le camp de Worm · qui • l
le hul de leur étape . Comme le jeune
vicomte de Chateaubriand à qui Rirnrol demandait : cc ù comptez-vou aller'! » ils répondraienl volonticr : a Où l'on e bat. 1&gt;
~lai on ne se bat pn. encore. .\ peine
même commence-t-on à se réunir. Le priuce
de Condé e t à Worm el il e îail autour de
lui un important ra emblemeot de troup •.
Il donnera son nom à celle petite arm 1c.
L'émigration e trouve donc divi~ée dès cc
momeol ur lroi points principaux : Bruxel1&lt;' • Cohlenlz et Worms.
D'une éLotfe morale a . ez mince, d'w1ju ement peu ùr, d'une intefügence de médiocre
portée bien qu'il oil capable d'écrire de
jolie lettr ·, le prince Loui -Jo eph de Bourbon-Condé était le fil de ce duc de Bourbon
qui fut, ou la minorité de Loui X\', cher
du conseil de régence et qui e . ignala plus à
l'alleotion du pays par sa liai on a\'CC .Mme de
Prie que par e l.:llents. On lui avait fait un
grand renom pendant la !!Uerre de ept An. ,
mais ses mo ens élaient inrérieur· à ce renom. bien cru'il nimùl à e firurer le contraire. Avec plus de vanité que d'or"ueil,
ave? une ambition dont il n'avait pas les c:11iar1tés, il prenait sa ,iolence p ur du talent
et. . emportements pour du nénie, - le
"~'.uc du g~and Condé donl il se croyait J'l1tir11trr. Plein de l'OUrage d'aillcur , Jar ..1•,

grnéretn, magnifique, amoureux de gloire. il
Lrù 1nit du noble dé ir d'être appdé lui au~. i
un jour I rrr, nd Condé. Et c'e t pour cda
qnt, ,oarù aux objurgations de Loui XVI qui
le uppliail de con.,édier le~ rrenlil homme.
ra, -emlilés autour Je lui il lui dé.obéi .ail
omerkmcot, aimanl mieu-.: sacrifier le roi,
- mais il ne ·en doutait peul-êlr pa
cl la reiue, dont il était l'ennemi acharné,
que ncrillcr une mielle de ~on amliition qui
était de conquérir la France à la pointe ù
on épée, &lt;l'entrer triomphalement /1 Pari'&gt;
an:c . on c.orp· d'émi!ITés etd'entreren même
temps non moin. triompbnlemcnt d:m l'hLtoirc. li rrvait de cc f\ocrov.
Auprès de lui était . on Ill , le duc de Bourbon. Ce prince se Lint autant qu'il le pul
dan un elfocement qu'il .entait convenir à
se faculté auurnl qu'il comenail à .(s goflls.
~c e reconnais ant aucune qualité transcendante, il ne cherchait point à se meure en
aiant, même pa~ ur le champ de hataille, à
ce qu'affirme celle bonne langue de Mme de
Boigne, et, s'il sortit parfois de l'ombre qu'il
alfectionnait, ce ne rut que par ordre el malgré lui.
Toul autre étail &lt;on ûh- - car il I avait là

Lot:1 -JOSEPII DE B OUIHIOl-. !'RINCE DE Co:--rllt

Grnur~ de

f o RF_ Tll'.R.

(CJNnd des R st;im,es.)

trois génfralion de Cond 1 - le jeune, le
brillant, le piriluel cl valeureux. duc d'En"hien. Un peu gaHoche, un peu chérubin,
,éritaLfo s011. -lieuten:ml d, hu art!., mai

de h:iut Ion, parlant aYec un é"al agrément
le jaraon dr!- camp et celui des salon , il
étai L ador i de tout le moudc à l':n mée de Hm
llrand-pt•re, - C:11 .oldal, de l'officirr et J&lt;.'s
femme . , n populnrilé avait pas é du ramp
de émigré dan Ir armé de la flépublique
cl de là . ur lé ltrritoire françai . Au p11int
que plu lard en 1, (12, r. de Ch:imrar:ny,
rcpré.rnlant à ,ïenne da gouverarmcrt cu1:. ulaire, aroue au comte d'Anlrai.,ucs, an&lt;'nl
secret des princes, que la France ongcait à
un rélaLlis, rmenl de la monarchie, que le
duc d'Orléan était mieux lu que les frèrrs
de Louis XYI, mais qu'on lui préférait le duc
d'Engh.ien. On l'avait même pres enti à ·e
. ujct '·
L'écho de ces négociation était sùremenl
,·enu aux oreilles du premier consul rl
peut-être ne faut-il pas chercher ailleur la
cause de l'arre tation et de la uppression
ùu malheureux jeune homme. Le premitr
consul n'admellail pas de concurrence.
A Worm , bien qu'il y nit « une division
effroyable » entre les Françai , le Lon e t
tout autre qu'à Cobleotz. i les frères de
Louis XVI, a\'CC leur frivole jeunes e, arec le
cliquetis de maitre ('. cl de farorite qui.
plu · quo celui de arml~, résonne autour
d'eux, répandent peu de gravité dans le cercle politique et mondain des émigre, le
prince de Condé se montre plus érieux el a
Loule la di"nilé qui con"ienl à un chef d'armée. Et il organi e la sienne. Au i Worms
est-il appelé le camp, et Coblentz la cour ou
la ville.
Auprè du prince de Condé ~e trouve sa
fil! , la princesse Louise, el sa maitres e, ou,
i l'on préfère, on amfo, comme on disait
alor , la princesse Catherine de Monaco. Au
lendemain de la pri e de la Bastille, le prince
de Condé, accompaané de on ûls et de on
p lit-fil , Lous en armes el à cheval, e corlanl une calèche où était la prince e Loui c
et c femme , avaient été offrir leur ervice à Versaille . On ne les avait point
agréés. Il étaient donc rereous à Chantilly
san. retard. Ayant, ur Loule la route, contalé l't ifcrvfscence populaire, ils avaient
pris juste le temp de diner el s'étaient remi
en route pour aller, à l'exemple du comte
d'Arloi , chercher a ile à l'éLranger. La prince e Loui. de Condé était montée dans la
même berline de voyage que la maîtresse de
EOD père, avec qui cependanl elle ne fai ail
pas très bon ménage. Mais, quand la fondre
allume un incendie dans le forêts ,iergc de
1. l.~orlt·r f'inga u,I. L'n aqr11t gecul d~s p, 1m·1
. nui la n fr,, lullfm : 11· ,·nmtr 1( ,l11t mi911 r • I'· llli

�Lr.S

111STO'l{1.ll

r \rrique, les gazelles ne f uicnt-clles pas
pêle-mêle avec les pantht·rcs cl Jcs hyènes
nns qu'elles songent à les craindre ni cellesci à les inquiéter?
La princesse Louise-Adélaïde de BourbonCondé était alors une adorable jeune fille,
intelligente, artiste, pas très compliquée,
mais supérieure, quoiqu'on ait dit le coolraire, à la plupart des autres femmes, el
par l'esprit et par le cœur. Par l'espril? Il
esl mé d'en juger : qu'on lise ses lellre '
brillantes de bon sens en même temps que
d'une originalité bien personnelle, primesautière et fonlai i te, où le trait éclate à tout
momcnl, incisif, inattendu, et qu'on di.e si
l'on n'est pas charmé. Par le cœur?... Ah!
comme on respire aoprè · de celle adorable
princesse une atmosphère plus pure que celle
qui, soil dit sans vouloir rien leur enle,·cr,
enveloppe les favorites rrincières de CoLlentl.
On se sent tout de suite dans une autre région. Y eut-il jamais plus délicate, plus pure
idylle que ce roman d'amour platonique qui
s'esquissa enlre elle el le marquis de la Gerni ai ? Y eul-il jamais plus méritoire et
plus touchante abnégalion que la sienne
quand elle renonça, sur l'ordre de son père,
à un mariage qui eût fait le bonheur de a
vi&lt;', et que suiYant son de,·oir de fille respectueuse el obéissante, la docile princes5e
sacrifia à la ,·olonté paternelle? ... llai , de cc
moment, elle commença ~ mourir et traîna
de couvent en couvent, durant Loule l'émigration, en attendant qu'elle devint la sœur
Marie-Joseph de la Miséricorde, la lente agonie d'une eii tence désormai décolorée cl
ans but.
Avre sa peau blanche, cette prau si fine, à
la fois lran parente t'l narrée qui avail fait la
gloire de la duchesse de Longue,-ille et semblait un apanoge de famille, la princesse
Louise ét.ait naiment délicieu.e dan sa manière d'être belle : moins par ses lrait , car le YÎSa"e e. L peul-être un peu large, le
nez trop pcliL - que par sa physionomie
qu'éclairaient des )COX superbes, deux pcrYenches vivante , surmontés de cheveux
ulond cendré. L'ememLle a bien une teinte
de mélancolie, très douce, désormais ineffaçable; mais elle va si bien à son regard alangui, qu'elle esl un attrait de plu . Une femme
de goûl, qui l'a bien connue, a dil qu&lt;', «née
dans une terme, elle eût élé la prcmirrc
dans cette ferme cl n'eût pas ressemblé aux
autres pay annes par rnn esprit supérieur, el
.a distinction innée' ». C'étail ,rai; celle
distinction, reflet d'une âme d'élile,ne l'abandonnail jamais; au salon comme dans l'intimité, dans ·a démarche comme dan on
maintien, eUe avait, de tout point, une façon
suprême. lnstruile sans raire parade de son
s:.woir, a con\'crsation était semée de saillies
toujours jailli sanlcs, ~ans efforl. Seule, elle
s'amusait parfois à rimer; puis, lai anl la

plume pour le pintcau, elle se lançait hanliment dans un portrait ou un pay~agc. l1ne
jolie rnix avec cela, Lien tnn'aillée et délicieme à entendre quand die s'accompagnait
elle-même au piano. Rares talent alor, mais
qui ne sont rien à côté de la bonté du cœur
qui caractérhail cette adorable princes c.
C'e t son neveu d'Engbien qui bénéficiera
d'une partie de ces trésor de tendresse que
lïntransigcante volonté de son père lui a ordonné de garder, avec sa vie, en portefeuille.
Trempée déjà par le malheur el le 5acrifice, habituée à e rnincre devant la volonté
de .on père cl à se contraindre deranl la
princesse de fonaco dont la situation irrégulière lui était impo ée à Chantilly, elle dc,·ait
souffrir moins qu'une aulre des mi ère de
cette ,,ic d'oiseau sur la branche qui rut le
lot de c-hacune en émigration. Elle ne lui
furent pa plus épargnées qu 'à la plus pauvre
de émigrées. Comme l'a dit on historien,
elle «connut la Yraie mj ère », les cc quelqurs
ois 1&gt; vainement implorés « pour s'ad1eter
des cbemi e », le coucher dans le gran ues
ou à la belle étoile, le pain noir cl la oupc
accordé par ritié dan les auberge de îillagcJ ».
En attendant, la a belle Condé », comme
on l'appelle, ~L à Worm , :wec son père, au
cbàteau de l'E:lccteur. rne sorte de cour 'y
est étal,lie, un senicc d'honneur a été organbé, el c'est à lraîcrs une baie de rn!Jat au
port du sabre que le émigrés ,·icnncnl se
faire in crire sur le rôle des rolonlaires ou
-Olliciter Jcs graùcs dans l'armée en rurmalion.
C'est aussi à travers une bai d'uniforme
cl de Eahres qu'on parvienlju qu'à la prince se de Monaco, &lt;&lt; madame la princesse Catherine », comme on la nomme a,·cc un .ourire indi crètement discret, et qui est a nrément plus recherchée cl plus entourée que
celle pamre princesse Louise. Elle a cependant I l'air pldant au ouverain degré et
prêche morale Loule la journiIB' ». Mai~,
pour la morale, clle ne prêche pas d'exemple.
Cela n'empêche pas de la bien voir. « A
Worms, on allait lui raire la cour, a écrit un
émigré qui y fut arec son père!, comme à
l"épouse non reconnue du prince de Condé.
Elle l'était en effet. cl l'almanach de Gotb~.
qui . contient la nomrnclatlire la plus complète de toules le famille princières de l'Europe, lui donnait ce Lilre 5 1&gt;. EJle n'y avait
pourtant pa droit encore; mais c'esl moin
pour ce tilr"8 qu parce qu'on la sait toute
puissante auprès du prince de Condé qu'on
rienl déposer mille hommage. à ses pieds.
Comme on sail également qu'elle « s'était
chargée dans l'armée de la partie de recrue G 11, c'est à elle que vont les solliciteurs
el aussi ks solliciteuses. Et celle -ci ne manquaient pas plus à Worms qu'à CoLlenlz.

1. Daus rc1ccll cn1 oll\'ragc&gt; du roarqui Pierre de
les avoir
lu~ , on se demandt.'ra commr nl la comtesse ile Roigne
a pu parler comme elle ro rail d111 · ses .U, 111 01re s
( t. l_
I. p. 24), d'une _princr•st&gt; r1ui (,tai t juslrmcnl
l'.mhlLt&gt;,c de celle 1111 t'll•' nous pn•-r nle.

i:1: Bar nnc d·Obcrkircl1, Mémoire, , 1. I••. ~- 2H.
:5. l'ierre de • égur, la ,lcr11ière dt1 Co,ulé, p. 104.
~- Cumle Fleurv. A11gi!lique di! Ma rl ou. m11 r qui1e
,le Bombelles, p. 1!i!(J.
à. Comte Alexandre de P111maigrr, • nuremrs .t111·
l'Ewigra lio11, clr , I'· 24 . •

,\!!'Ur. La den1 iPrl' des Co11dé. tl après

0

0

Quand le prince llonoré Hl de Yonaro
épousa Catherine de Brignole-8:ile, en l 757,
il arail été intimeml'nt lié avec la mère de
celle-ci. La cho e se savait, et quand il avait
él6 blessé à la bataille de FoatenoJ , Yoltaire
ne s'était pas cru trop indi 'Cret en écrivant
cc ,·ers :
1lonaco perd son ang el l'amour ,•n !&lt;OUpire.

Commencée sou ce au pice plutôt f:lcbcux, l'union ne pouvait guère être heureuse. La _jeune fille avait pourlanl apporté
la incère ,·olonté de faire le bonheur de son
mnri . foi celui ci, aw son caractère diflidle cl ombrageux, ne ut pas s'y prêtrr.
,\prl~s de gra,·cs di,:cntimcnts où le roi
Louis XV a,ail pris parli pour llonoré, la
princesse Catbrrioe s'était allachéc définili'l'ement au prince de Condé qu'elle a\·ail su
affoler d'amour. On a dit, peul-être même
a-t-on cru, que l'amLilion n'entra il pour rien
dan celle affaire. Mais c'c, t peu probable :
n'avait-il pas été question déjà pour elle de
remplacer Mme de Pompadour auprès de
Louis H1
La princesse de Monaco était grande; on
la di ait belle, « en dépit de ses traits aplalis
dans uoe figure trop large 7 D. Elle avait .urlout grand air. Volontaire et dominatrice ùe
sa nature, surtout depui on cbamaillis a\'CC
on mnri, elle menait comme un enfant le
prince de Condé. Ce vaillant avait l'amour
l:iche. De\·ant t•lle, le pauvre homme sentait
'effondrer toute rnlonlé, fondre louL caractère. Il n'o ait pa soumcr en a pré cncc.
D'un regard elle le terrorisait, d'un mol elle
le fai~ait rentrer sous terre. C'était un anéanti
et, avec son âme ser,·e devant celte f&lt;&gt;mml'.
il prenait ce "il anéanti sement pour dn
bonheur. « C'est inouï, écrirait de Cbantil:y
où elle était allée passer &lt;1uinze jours aupr~s
de la priuces e Loui:e, la marqui e de Bornbelles à son mari; c'c. t inouï qu'un prinœ
de! cet ùge-là oil dominé à ce point par une
rcmme.... » .Et, quelques jours après :
u ... M. le prince de Condé a l'air d'un petit
garçon devant elle R. » El c'est par suite de
celle fai~lesse in igne qu'il avait imposé à sa
,;crtueu c cl charmante fille la pré ence, wus
le toit de Chantill~, de son impérieuse maitresse. Cdlc-ci ra,1aiL exig\ l'escla,,e a,•ait
obéi. La c-hose ccrendant ne 'était p11 · faite
ans qucl,1ues Jirficultés : il y a,aiL eu réYolle, proleslations de la jeune fille .... Force
pourtant lui anit été d'obéir à son père qui
n'aYail décidément de coura"e que contre
elle. Ge qui fai ait écrire à fme de Dombelles : « La prince e ne peut sou1I, ir
Mme de ltonaco, celle-ci fo lui rend bien ....
Je suis pourtant fàcbée pour Mademoi elle du
pouvoir absolu qu'a celle femme sur l'mprit
de M. le prince de Cond~, parce IJU'elle cherche tontes les occasion~ de lui faire quelque
niches. »
6. ComtoG . de Conlades, Coblenl.el Q111be1·011,p.4'l.
1. Corres,,0111h11u·&lt;' .f('crèlt de 1/~tra. - •
n
~i,a~ èlail lrop large el e~ trails aplatis • · ' M- Je
(jcntis, Mémoires, l. Il, p. 54, .
ll. Cumlc Fleury . •-lngéliqrrr de 1/arka u, 111ntq11ist
J&lt;" B1J111/&gt;rlll'.•, p. t '.?.!. t'.!ll.

En dépil de ses cinquante ans bien sonné , Mme de Monaco, que le 1ôle plus ou

moins politique de Mme de Balùi el de
Mme de Polaslro~ empêche de dormir, ne
onge pas à abdiquer . .\u contraire. Qunnd
une femme de son milieu ,oil que la jeunesse est près de l'abandonner, die rêve un
rôle politique; au lieu de ré"ncr par la bea.nlé,
elle régnera par la force de 1a volonlé; au
lieu de régner mr un imbécile, elle régnera
sur Lou ; et r~"ller est une tant douce choie
&lt;ju'une femme qui y a goûté ne consent
jamais à dt.lposer le ceptre cl abdiquer la
couronne. Aussi, landi que la prince. e
Louise s'efface le plus qu'elle peul, la princesse Catherine se mel le plus qu'elle peul Nl
évidence. Elle joue au personnarrc officiel, les femmes adorent cela, - un peu à la souvrra(nr, reçoit a avec de. manières dignes el
gracieuses et une cooversalion pi!Jllante cl
piriluelle »', esl aimable ou haul:ùne clon
.es préférences ou préventions\ donne des
audiences au,: arrivants, des conseils au prince
de Condé .... Elle lui donna même mieux r1ue
cela. Dans la pénurie qui sé\'Î sait à Worm ·,
elle contribua pour une certaine part à l'or1. Comt~ .\li&gt; iamlrî' ,h· Puym!igre, for . rit , p. ',U.
2. Comlc ile Coula1lc, (111· . , 1f., (\ . 4~. 1 . •. Elle
me jcla un ref{ard di•J3igu&lt;!u~ d ne me 1inrlo pas. ,
:J. Klim·kmnlriim. I.e ,·0111/r 1fo Pl'l'1&lt;rn ,-1 la (:11111·
1

tlt

l'ranu, p. i.

4. \"oir l'oimablr livre de J. l.ufoyu : Un ,...,,11111
1t1vil : l,1 1•ri11cr1w• t:lia1'i11Ur de 1/0/11111 el If' 1lu1·
11' F.11ghir11 . Pari~. Emilt•-f'a,il. 1•tli1 c111·.

ganii:alion de l'armée par le don généreux de
ses diamnnts, de ses bijoux el de . on ar,,cnterie. Elle tenait à l'honneur des Conde, au
succès de leurs armes! ... Ce qui ne l'empècha point d'arnir une liaison a,·cc M. éguicr,
et cela faillit amener une alfa.ire entre
M. d'A.utichamp el lui•. Mais, c'e L une ju tice à loi rendre: de même que chez le prince
de Condé, il n'y avait rien en elle de mesquin : son cœur était grand. noble et généreux. Â.11Ssi était-elle de,·enue trè5 populaire
parmi les i:;enlil hommes de l'armée de
Condé. a beauté n'y étail peul-êlre pas ~out
à fuit élrangère. Et la blonde princesse de
Monaco, en dépit ùcs années ft dè ,p1elques
rheYeux blanchissants, s'oluinaiL à demeurer belle cl à conserver une tail!e upcrbc.
Uue autre femme, jeune celle-là, au,si
Llonde que la princes e de Monaco, au . i
Ldle que « la belle Cond~ », sa cou ine,
plu même, créaturl! idéalement célc te,
toute p!!tric de douceur, dl! grâce et d'amour,
d·un ralon de soleil cl de l'azur du ciel, avait
éLé aus i portée à Worms par le premier OoL
de l'émigration : c'était la princes c Cliarlollc de lloban. A\'èc sa merveilleuse carna-

r,. llonori11e-Ca.mi1lc~Athéuoü Grima.lùi (2'2 anil
l'l~i - 4 juin !SHI). Elle épousa le 20 juillet 1803
le marquis ,le la Tour du l1in I.JoUICrnel clc 111 Charce,
s11n doule apr • que le princi• ,le Condé eul acqui
la ccrtilu.le que son relit-fils s'èlail m•rii: sccrcl~mrnl, clu moins qn' i 11laiL déterminé à n'cpou~cr
jomhi' 1111~ au lrr r.•mnw •111r ~Ill,• tle Ruhon

'FE.M.MES DE L'LM1G1?.,AT'IO'N - - ,

lion nacré·e, avec celle simplicité el ce nalurd d'une âme d'élite qui ont la di linclion
même, arec son esprit toujours souriant,
comme son cœur et ses yeu:r:, anc une démarche de déc se, une ,oix à faire ramper
sur ses pa , celle princes e de conte de fées
répandait parmi les gentilshommes du camp.
concurremment arec sa cou$Îne Condé et La
princesse Catherine, - les Trois Gràces une almospbère de ~érénité, de conlcnlemcnt, de poésie mème, qur corrige l'étal ù ·
zizanie latent endémique à Worm . Aucun
émigré, quelle que fùt l'ancienneté de .a
racl!, n'aurait o, é élever ses ,·œux jusqu'/1
Mlle Charlollc de fiohan; mais il y avait à
"orms le jeune duc d'Enghien qui, mellaat
à profil une heureuse p:irenté, ar:üt troU\•é
loul simple d'entrer en cousioan-e aYec la
&lt;rrarieuse Charlolle. El un « roru3o d'etil' li
s·en était uivi. Jeunes cl charmants lom~ k
deux, loin de leur pays, u'était-il pas naturèl
qu'il 'aimassent? Comme le prince de Cund:
ne voulait point leur donner l'autorLatiun de
se marit r, peul-être parce que la prince~~e
de Monaco réscr\•ait le duc d'En°hien pour ~a
fille~, un mariage .ecret les arniL unis dcvanl IJieu, et ils aYaient connu le bonheur
avant que le peloton d'exécution n'eût co11thé dans le fossé de Vincennes ce jeune prince
qui a\'ail Mjà tout un pas.é de gloire à l'àge
auquel les autres pensent à 'esquis cr un
avenir.
JOSEPH

Frédéric II
Au commenocmenl de la guerre de ~epl
no , un ambassadeur d'Anglel.t'rre, qui ré· idait près du roi Frédéric, cl donl il aimait
l'esprit el l'entrelien, vint lui apprendre que
le duc de Richelieu, à la tête des Français,
'étail emparé de 1'1lt de Minorque el du fort
aint-Philippe. 1 Celle nouYellc, ire, lui
« dit-il, e L triste, mais non décourageante:
1c nou bâtons de nouveaux armements, et
,, tout doit faire e.pérer qu'avec l'aide de
« Dieu, nous réparerons cel écllec par de
n prompts succ.è:. »
" Dieu? dlles-Yous, lui r 'pliqua Frédéric,
,c arec un ton où le sarcasme e mêlait à
« l"humeur; je ne le croyais pas au nom lire
" d.i ,·os alliés. - C'est pourlant, reprit
&lt;1 l'ambassadeur piqué cl voulant faire allu11 ion aux subsides anglais que rcce1'aÎL le
• roi, c'est pourtant le seul qui ne nous
&lt;&lt; caille rien. Aussi, répliqua le malin
a monarque, YOUS voyez ctu'il vous en donne
u pour voire argent. »

Qucl'luefois il se plaisait à embarrasser la
personne qui lui p3rl:i.il, en lui adressant une
question peu obligeante; mais aussi il ne
s'irritait poinl d'une reparlie piquante. n
jour, ro1anl venir son médecin, il lui dit:
11 Parlon
franchement, doc leur; combien
« avez-vou tué d'hommes pendant 1·otre vie?
« - ire, répondit Je mrdecin, à peu près
" lroi5centmille de moins que Votre Majesté. 1&gt;
La première fois qu'il vit le marqui de
Lucchesini, llalien très spirituel, qui fot
depuis admi' dans son intimité, et deîinL
plu lard ministre de son successeur, il lui
dit : « Voit-on encore, monsieur, beaucoup
11 de marquis ilaliens Yoyager partout et faire
11 dans toutes le cours Je métier d'espions?
cc - ire, répondit M. de Lucchesini, on en
« Terra peul-être tant qu'il 5e trourcrn des
c1 prince allemand as ez plat pour décorer
de leurs ordres des hommes qu'ils char&lt;c genl d'un rôle i ni. » Par là, le marquis
f'ais1iL allusion à un espion italien, auquel
un empereur d'Allemagne avait accordé la
décoration de la Toison d'or. Frédéric regarda
avec surprise le marquis, le tr:ùla bien dès
ce momenl, et le prit en amitié.
Au momeat de paraitre à un cercle, un
jour de gala, on vint l'avertir que deux

TURQUAN.

dames se disputaient le pas près d'une porte
avec one \'i\'acité et une opiniâtreté scandaleu es. « Apprenez-leur, dit Je roi, que celle
n dont le mari occupe le plus haut emploi
1c doit pa er la première. - Elles le savent,
cc répond le chambellan, mais leurs mari
11 ont le même grade. - Eh. bien, la pré11 séance est pour le plus ancien. - Mais ils
&lt;&lt; sont de la même promotion. - Alors,
&lt;&lt; reprend le monarque impalienlé, diles&lt;I leur de ma parl que la plus olle passe la
« première. l&gt;
Un jour, à Po ldam, il entend de son cabinet un assez grand bruit qui éclatait dans la
rue: il appelle un officier, et veut qu'il s'informe de la cause de cc lumulle. L'officic ,.
part, revient el lui dit qu'on a attaché sur la
muraille un placard très injurieux pour
Sa Majesté; que, ce placard étant placé Lrès
haut, une Coule nombreuse de curieux se
presse et s'étouffe à l'envi pour le lire. « Mai
c, Ja garde, ajoule-L-il, va bientôt la di per" cr. 'en faites rien, répond.il le roi:
u descendez ce placard plus bas afin qu'on
cc le lise à son aise. » L'ordre fut exécuté·
peu de minutes après on ne parla plu d~
placard, mais on parla Loujour de l'e prit
&lt;lu monarque.
Cœ1rE

DE ,

ÉGUR.

�'------------------lraiclé:,, 'Jl, quand le mal s·c~chautle, ils
&lt;I
e mettent en fuite, cl 11uittcnl leur ,·ill1•,
« abandonnant leur~ malad es.... &gt;
L'imai;ination urcxcilée centuplait la gra,•ilé des moindre.~ s1mptômes, el dans cha11ue
affcctiun, même bénigne, ,oyait lïndicc du
Ot!au. La crainte de la peste faisait presr1nc
autanL de victime · que la pe- te elle-même,
ïl fauL en croire une vieille lé;cndc fort curieuse, cl fort iroui11ue ....
cr IJn ca\'ali"r, raconte celle lt!1rc11de, allait
ile Beyrouth à Dama·, lor qu'il rencontra .ur
le bord du chemin une horrible ,ieille en
G

LA P~STE

A

Rom:. - TaNtau

CO.lffJJŒNT ON Tl{.JUTA1T 1.Jt P ESTE DANS L'ANCTEN TEJJfPS -

ai rt'.·ellemeuL tué 11uc
ccut! répliriua la Peste. Les autres sootmorls
de peur 1
... Dans le même ordre d'idée:,, Francis11uc
:Jrce, écrirait en l 07, au moment de la
peste ·de Oornbay CJUÎ fit illOO \'ÏcLirue. :
&lt;&lt; Cc qui vaut mieux que Lous les sérum. ,
11 pour garder no~ villes de la pe Le, c'est la
" force de caraclère et la érénilé d'àme ....
n Ce sont les peureux el les affolés qui paient
« le premier tribut à l'épidémie. La precr mièrc précaution à prendre contre la pc~lc,
&lt;1 c'c. l Je ne pa en avoir peur .... »
-

liai je

0

ll llll

- ,

n peurnul èlre mi · au rang des eau e dli« cienle de lape le. »
El, plus loin, Fahre consacrail gravement
un cbapilri' au Diable cl à ses &lt;'niteurs,
concluant 1p1e, for l heureusement, ce mali us ei prils ne pouraient répandre le mal
qu'avec la pcrmi .ion de Dieu. {Ch. J\. , y les Diable~ et . ·ourrie1·s pezll'enl }ll'OtluÏl'e la pe.~fe ) Ce préjugé fut mainte foi~
la eau e de ma ·. acres en Allemagne et en
Italie. Le. malheureux désignés comme étant
dl' 11 Srmeurs de pe~le &gt;&gt; furent lués; eL
l'on retrouve même dan, les registres du

rÈut Dr urs~ v. (.1/u5ct 111 / ,u.w,nl'o11r f!,)

ROBER T FRA CH EV ILLE
dp

Comment on traitait la Peste
dans l'ancien temps
La pe te e,t d • nouveau à l'horizon. L1·,
épouYantable ra"age~ qu'elle ext'rce en ~landchouril' nous n•porlcnl à Jix ji•rle. en arrilrr-, l't nou · 1iroUH' III qul' ~on rrgnc ,i't&gt;,t
pa,; fini. Voici Mjà plu ieur années que celle
inislrc rôdcu c a repa1·u el qu'elle seIDhle
nou oueller ile loin ar('c de yeux d'envie,
e
•
i:an pourlanl ~e basardl'r a nou allaquer.
)lai, contre nou .· , die ne ~e cnt plu · en
force. Elle redoute notre hrniène, el sent bien
que, grùc~ au ~érum d~ ~l?~x cl de Ye~sin.'
aucune l.iecalomùc de cmh~e~ ne saurait. a
l'avenir, relever sou a1Treux pre~Li e.
Jadi~, en &lt;'~•t, tout pn s (1lait son dn0

maine, el luul être 1.iumain. sa proie: c·étail
l'elfroyaLle souveraine à laquelle nulle cienrc
n'a"ail la prétention de tenir l~lc. Le esprits, perpétuellement inquiets, Liraient, de
chaque phrnomène de la nature, dl's pré~ag&lt;'s
relatifs à ce fléau ; et, selon la conjonction ou
l'éclat de astre , la couleur du ciel, l'a lmndance de in ectes cl des planll's, la mortalité des animaux, l'émigration de · oiseau~ el
des _taupes, la nuance de l:i. peau de grenouille , I s Lrf'mhlemcnt de terre, Je pluies.
les météores, etc ... , il~ conclnaienl alCC terreur que la peste était imminente. Alor~, la
1w111· d1;lra11nail le. rcnca1n; Ir· uns fupit•nl
... 310 ""

ltur maison , qnitlaienl letw métier ou
leurs commerce!', san souci de la ruine; lès
autres, rn fiant aut d1arlalans el aux sorcil'rs,
:il, nrbaienl dïnrntisl'mblaLles drogue~ qni
1c~ t'lllpoirnnnaient. Le peuple a.sié"eail
les L\di c pour conjurt&gt;r l'ire de Dieu. ll
les bo11ti11ues d'apo1hicairc~, pour aclwLPr
du be::;oanl animal, de la cr1111111uli11e. ou de
l'alcool riperar,wr. L ·~ plus doctes médt'cins l' pPrdaicnt leur latin, et, conscients de
leur impui.s:nwe, 1:1aicnl sourenl les premil'rs à vrendre b fuite cl à dé,-crler lc:ur
poste. « Le médecing n'y Yeu!t•nl pa . eulec1 m,' nl prn Pr; ils en r ·rrivc11l ill' heam:

MOkT l&gt;E S,U:'iT

Louis,

Dl::VAXT

Tùl'IIS,

St;lt LES .IWL'ŒS l&gt;E (;Al(TUA&lt;..l::. -

T.1t'leilU Je

Il aYaÎL rai~on ... mai loul cela est hiL o
haillons rtui :s i! lamen:ait de ne pouvoir allcï
facile à dire à notrl' époqueinsaucieu ·e, ~et•pju.qu'à Hama .
Pris de pitié, le cavalier la fit monter en tiq ue, et. .. antiseptique ..\ ulrdois, il n'l·n
croup&lt;', derrière lui, et, tout en eau anl, étai l pa · de même, de par le - fcrmi:, cro)ances
pendant le trajcl, lni demanda qui clic du pcuplt'. La peste était con idérée comme
était ....
un châlimenl envoyé par Dieu, ou comme
- Je suis la Pesle noire! répondit né 01i- une malice du llémon · cl il étaiL pre~que
• impie el sacrilrn-e de n'en pas avoir peur.
"ewmenl la vieille.
C'est ainsi que, dans un lraité publié à
Le jeune homme épouranlé ,·onlut la jeter
à tare. )lai elle lui promit, en réwmpen-;c Tùulouse en J6'20, Jean Faure afürmail quo
Je sa Lonuc action, d'épargner :-:a lie, cl le:; eau ' C~ de la pc te étaicnl souvenl supcr1mhnc de ne faire que cent vielim !:s dans la naturelb. n Dieu en e t lc producteur : le ·
1illc de Dama .
« angc.:s an•d eo onl sou1cnl le cornmandcLe surlcndcmaiu, deux cc11L l'ada\'l'l'S 11 ment de Dieu, de produire le mesmc ,epourri. ~aicnl d&lt;-Jà darr les rues. L1• earnlicr, « nin. Les démon~ au". i en onl la permisindigné d'un tcl manque &lt;l parole, rcuco11lra « jou; le ,orcicrs el magicien pcurcnl
la 1ieille c! lui n•pro:l1a 1io!Pmmcnt celle « ansi, par permis.sion divine, avec l'aide
11:1hison
u de· Mmon~
au1q11 •I il, adhèrent, cl

Gutm,.

(,\/usée de Ver~.iilles, )

J&gt;arlemcnl de Toulouse de:; ju,.cments en

honne el due forme, condamnant , cc crime :
en 1530, un nommé Cadoz, semeur de peste,
fut tenaillé, décapité el émtelé;et,en 151-5,
Je ieur Lentille, accusé de maléfices, expira
dans le plus affreuses torl~:res.
La p.: le, donc, étant d'essence dh-ine, il
étail logique qu'elle fùt annoncée par des
phénomrues céleste plu!&gt; ou moin extraordinaires. C'c~L cc qui ne manquait pas d'arri1cr, lant il c L ,rai que les ycu..~ efl'ra)·és
voient de cho.es ell'ra!-anles. Tous ceux qui
,i,aienl au x, ,e :iècle se rappelaient fort
bien. par auto- uggesliou, 11relle comète qui
" apparut \'onûème jour d'octobre 1527, de
• l'horreur de laquelle plu ieurs moururenl
« de peur et les plus asscurés en Yiorent
« ma la des. Elle ne dura 1p1 'une heure et un

�111STO'J{1Jl
quart, commença à e produire du côlé du
Soleil levant, puis tira vers le midy, occi&lt;I dent el septentrion : elle cstoit de longueur
« excrssive et si esloit de couleur de sang,
&lt;1 au bout d'icelle il paraissoit un bras
u courbé, tenant une grande cspée en la
cc main comme s'il eùt voulu frapper; el au
11 bout de la poincte de ce couteau, il y avoit
~ troi Estoiles situées en triangle; mais
• celle qui estoi t sur la poincte estoit très
" claire et luisante, et à Lous les costés de
cc ces trois Estoiles, p1roissaienl q_uanlités
11 d'haches, de couteaux, de poignards, des
« espées, des halebardes colorées et teinctcs
" de sang avec quantîtê de testes huma~
hideuses avec leurs barbes et cheveux heu rissés .... ,,
C'était en effet un spectacle fort terrible,
1rue nous ne pom·ons guère nous offrir de
nos jours pour faire vibrer nos sens blasés.
Et le témoin qui avait vu cela de bonne foi,
et qui l'eût juré sur l'honneur, ajoute que
ce.lie comète prodigieufe fut naturellement
sui1ic de guerre, de famine et de pe~lilence,
el que la plus grande partie de l'Europe en
fut ravagé&lt;'.
.Jean Fabre, en son Lrailé, arûrmc l'infailliLililé de ces présages merveilleux.
« Depuis l'an 1618, dit-il, nous a\'ons vu
u d~s comètes au ciel, Lrè., hideuses, des
~ poultre de feu, des dragons, des phan« los mes épou\'antaLle$, des tourbillons ( n
u lerrc, si furieux qu'ils ont empo1 lé des
&lt;1 moulins à vent cl des maisons entières,
,, arraché des arbres et des vignes, enlevé de
&lt;( gros animaux, sans espargner les hom" mes. Nous avons vu lanl de monstres pro« digieux, lanl humains que aullres; nous
avons paly tant de guerres, eL enfin, nous
&lt;&lt; pal) sons la peste; ce qui me fait croire
&lt;I cl asscurcr que les comètes, feux-volages,
1c tremblements de terre, inondalions, sont
H les vrais avant-coureurs et signts de la
t&lt; peste que les astres produisent. »
D'accord avec Lous les médecins cl aslrolo"UCS de l'époque, il allriLue un immense
~ouvoir aux astres et aux planètes, et 1;1
dans les constella lions la [unèLre sentence de
l'humanité condamnée :
1&lt; En ceste présente année i628, Saturne
« et Mars rnnt conjoints au mois de scptem&lt;&lt; bre, en la sixième maison, avec des as,, pects malin à la Lune _et au_ So~eil. La
« Lune ayant édypsé au mois de pnv1er prf« céJent, lequel éclypse nous arnns ru; et
&lt;c encore ayant étlypsé Ull,tl autre fois le
&lt;I 16 juillcl de la présente'1nnée; et le uleil
« par trois fois : la première, ~e .(i de jan&lt;c Yier; la deu1 ième, Je 1 de JUIiiet; et la
« tro:sième, le 25 de décembre, qui se ,·erra
,1 aux partie octidentalcs, îers l'Angleterre,
« Esco se, et Yers l'Afrique; le tout ne nou
&lt;I présage que de grands mall1curs en ce
« "lobe inférieur qui srra plein de guerrr,
« de famine et de pe,te; d'où plusieurs se« ront très mal traiclés et seront contraints
11 d'aller Yisiter l'aultre monde, si Dieu n'a
&lt;l piLié de nous, par sa sainclc miséri&lt;t corde. 11
c1

11

'------------------Or, cette miséricorde di,·ine, si efficace
qu'elle pût être, ne coustituail pas un antidote suffisant pour guérir les pestiférés, sans
autre remède. Rendre la confiance au malade,
et rasséréner son âme trouLlée, était à coup
~ùr une action fort utile; mais il eût mieux
valu s'occuper de son corps souffrant, avant
de mettre sur son âme ce baume spirituel,
qui ne _servait qu'à lui rappeler le danger de
mort où jl se trouvait. &lt;1 Après quele chres« tien sera muny de ses antidotes spiri1uels,
dit un médecin, se confiant en Dieu, gou&lt;1 verneur de toutes choses, remellant le tout
« à sa volonté et à son gouvernement, il
« aura recours à la médecine. 1, Il rùt pu
ajouter : 1 S'il en esL encore temps! 1&gt;
A Jlomr, au ut• siècle,on exagérait encore
davanlage cette dévotion Iuneste. Le premier soin d'un médrcin en arrivant au che,ct
d'un pestiféré, élait de lui demander s'il
s'était confessé depuis peu, sans quoi il ne
commençait pas le trailC'ment, quelle qu'en
soit l'urgence. Le malade élail alors tenu de
faire, sur-le-champ, la communion; et pmdant ce temps le mal empirait. Le médecin
s'engageait, p:ir srrmenl, à oignc·r lame
tout aulanl que le corps; il était en qU&lt;·lquc
sorte responsaulc &lt;lu salut de ses malades, el
de,•ail les décider à communier tous les trois
jours ....
Cc qui prom·e qu'on avait ('lus confiance rn
Dieu qu'en les médl'c:ns ... ,·oire les ruéut-'cins eux-mêmes. 1 on sans raison, d'ailleurs;
car Jor-,qu'on lit les graves dissnlatioos qu'ils
écrivaient sur les causes de la peste, ~a nature et sa thérapeulique, on n'e:.l pas éloigné
de croire qu'ils Luait:nl plus de malades qu'ils
n'en guérissaient. Il est évident qu'ils confondaient souvent la peste a,·cc d'autres a[ections plus ou moins similaires : toutes les
terribles hécatomLcs que l'on a mises sur le
compte de ce lléau peuvenL être vraiscmblaLlement attribuées à la pelile véro!e, an choléra-, au typbui,, ou à direrscs fièvres pernicieuses. Tuule épidémie ,iolenle prenait le
nom de peste; c'est du moins cc que diYers
auteurs laissent à supposer; entre autres, Mercurialis, qui prélcn&lt;l qu'une épidémie ne doit
point être honorée &lt;lu tilre de peste, tanl
qn' elle ne fait pas plus de cinq victimes par
jour!
Fabre, dans san traité, s'étonne de ne
jamais trouver les mêmes symptômes, chez
ses divers malades « ce qui nous fait croire
« être véritable, dit-il, que la peste est Ioule
, sorte de maladies causées par de diverses
« causes vénéneuses et pernicieuses. »
Paraccls&lt;', qui était une autorité compétente en la matière, avait, dès le X:\-e siècle,
compri:. la peste d'une façon h&lt;-aucoup plus
simple cl logi 11ue que ses successeurs. Selon
lui, 1( la peste, c'est toute maladie maligne,
« pernicieuse et îenimeuse qui jede son ve&lt;&lt; nin en six endroits du corps. Scavoir: der(&lt; rière les oreilles, aux deux aisselles, et aux
&lt;! -deux aines. »
Il ,·eut désigner ainsi les bubons qui caracL~risent la véritable peste, el son opinion c l
raisonnaLle. Plus loin, le même Paracelse

im·entc une comparaison assu pittoresque,
entre les comètes du ciel et la peste quïl
nomme les comètes du petit monde. Le passage est vraiment curieux :
t&lt; Comme la comète du grand monde proc&lt; vient du venin el malignité des vapeurs qui
« s'élèvenl de l'esprit vital de la terre vers le
&lt;1 ciel, et là, montre son feu et son ardeur;
« ainsi, la pesle, dedans l'homme,s'élè,·e des
&lt;1 vapeurs malignes el ,·énéneuses du baume
&lt;c vital de l'homme, vers la superficie de son
cc corps, où il montre son feu et son ardeur
« en bosses et carboncl~s, qui sont à l'homme
&lt;( tout autant de comètes pestilentes et mali&lt;( gnes qui lui présagent une mort présente
11 ou, pour le moins, Lcaucoup de trou Lie, et
&lt;C de guerre civile et intestine dans son proC&lt; pre corps, ce que les pauvres pestiférés
« peuvent assez asseurer et témoigner à leur
u grand dommage. »
Donc, lorsqu'un auteur ancien décrit une
peste qui n·cst caractérisée extérieurement
par aucun bubon, il est à peu près certain
qu'il rn lrompr, et que ce n'est pas la Pesle.
L'ILisloire même se charge d'en fournir la
mtillcure preuve : les obserralions et les récits relatent sourent que lclle épidémie
frappa surtout les îcmmcs ou les enfant~,
comme celle de Milan en 1566; que telle
autre ne s'auaqua qu'aux hommes sains el
Yigoureux (p~Le de iOûO, en Allemagne);
qu'une peste enfin régna sur les Lê:e.; à
cornes el tua même les plus robustes ....
Notre vocabulaire médical étant plus riche c:l
plus usuel qu'autrduis, il nous esl facile,
dans chacun de ces cas p:11 ticuliers, de substituer au mol veste, très vague, des termes
plus précis : par exemple rougeole, croup, ou
diarrhée s'il s'agit des enfants; Yariolc,
typhus (ou même in0uenzaJ, pour les adultes;
clal"elée, mone, rage, pépie ou fiè\Te aphteuse pour les animaux. Et voilà cc Jléau
divin réduit aussitôt à des proportions moins
apocalyptiques!
Il ne faut pas, en effet, prendre au pied de
la lcllre les exagérations de quelques écriYains en émoi, et de quelques médecins à
courl de science, qui, embarrassés par une
maladie qu'ils ne connaissaient pas, trouvaient
plus simple de diagnostiquer la peste, pour
masquer leur ignorance el dégager leur responsabilité! De nos jours l'influenza, qui
s'appelle maintenant la grippe, a joué complaisamment le même rôle élastique ; au
moyen àge on_l'cûl baptisée vesfe, sans hésiter l ...
Il n'en est pas moins vrai, Ioule réserve
gardée, que la pcsle, la vraie, exerça de terriLles ra,·ages. L'almospùère charriait pendanl
la nuit des germes si rirulenls que le dotteur
chagt, à LeJdc, au xrn• siède, empoisonnait des chiens, rien qu'en leur faisant boire
de l'eau pure, exposée quelques heures à l'air
nocturne. « En d'aultres Lemps, celle eau
« auroit conservé sa pureté; mais dans ce
&lt;( temps contagieux, elle s'altéroit; il s'y for&lt;c moit une écu.me ou une espèce de crème
« surnageanle. Celle matière mousseuse étoi t
u un poison des plus terribles.... »

COMMENT ON T'R,_A 1TA1T 1.A PESTE DANS l/ ANClEN TEMPS - - - . .

Aussi tous les médecins rccommanda.ienL- rie, el, s'appuyant sur l'autorité d'Ambroise
ils de ne jamais sortir une fois le soleil cou- Paré, il ajoute:
ché. Ces expériences, qui prouvaient nette11 11 est arrivé en plusieurs lieux où la
ment que l'air était un poison mortel, contri- « peste estoit lrès grande et furieuse, que
buaient à augmenter la frayeur générale. Les « les corps des pestiférez demeurans sans sépoumons n'osaient pas se dilater, de peur de &lt;C pulture, les bestes mortes el cadayres
respirer la mort, el c'était comme un lourd ,, liants et fumiers, et telles aultres pourrifardeau d'angoisse qui cppresëait loufes les &lt;c tures qui esloient parmy les rües et dans
poitrines. Fort heureusement les hèles im- &lt;c les maisons, ont attiré tout le vcnif!- pestimondes étaient là, pour corriger, croyait-on, « ]enlie! qui estoitparmyl'air,l'ont consumé
la violence du venin, el pour fournir des anti- « et changé en une aultre nature i et la pesle,
dote .
&lt;1 par conséquent, a cessé. IJ
&lt;( .... Tous les crapaud~, grenouilles, serSingulière façon d'envisager la guérison
« pents, araignées, lézarJs, chenilles et aullres d'une épidémie! ... Par contre, Torella, en
(( bestioles venimeuses qui sont en la nature, t H4, al'firmait q_u'en multipliant le nombre
« ne servent de rien plus que fOUr attirer des hôpitaux, on multipliait les foyers pestic&lt; tout le venin de l'air el le consumer; autrelentiels; el qu'y en former des malades, c'était
« ment, nous serions en pcrpectuellc pestr, les liner sans défense à la contagion. Il n'est
« si ces aymans naturds ne purifioient l'air pas étonnant qu'avrc de pareils préjugés on
11 des substances malignrs el renimeusrs que
ne parviut pas à circonscrire le 0éau. li e l
(! les malignes inllucnces y jcllenl continu~Ivrai que les hôpitaux n'étaient pas fort pro1&lt; lement. "
prement tenus et qu'ils ne disposaient p1s
L'auteur va même plus loin, dans s:i 1ltéo- comme aujourd'hui de sommes considérabks.

Cependant, on se rendait compte que l'hygiène et la propreté des rues et des maisons
pouvaient sauvegarder l'état sanitaire des
villes, et pendant le moyen àge, un grand
nombre d'édits furent vainement rendus à ce
sujet. Le médecin allemmd Ch~ller, en i 720,
demandait uo peu moins de prières, et beaucoup plus de prophylaxie.
Citons encore les énergiques mesures, que
Jean Fabre réclamait des magistrats toulousains.
« Après la visite des lieux infects et leur
cc nelloyement; dit-il, les magistrats doivent
« jecter hors de leurs villes tous les gueux,
tl fénéants, et tout le reste de celte canaille qui
« ne veulent pas vivre selon Dieu, ny selon les
« règles de la sobriété humaine et tempé« rance .... Toute cette sorte de peuple doict
« estre rejectée hors des villes, comme pour(&lt; rilure infecte, laquelle Ja peste attaque
« premièrement, fondant en icelle sa base,
« pour y establir el dresser de très fortes
« colonnes .... "

(.4 suivre.)

DO'IAPAHIC V.ISlîA:ST

us

RosERT FR.\:\C IIEnLLE.

PESTtrÈRES DANS 1.'nôPIUL DE JAfTA.

Esquisse du grand tnbleau exposé par le Ba ron GRos au Salon de 18o4. - (.'llust~ Con:it, Chantîlly,)

l:licbc Giraudo11.

�R.OUJON,

Chambord
Le prince fiobert de Dourbon était monté
ur le trône de Parme dans la sixième année
de son âge; il -n'avait pas onze ans lorsqu'il
dut en descendre. L'histoire ne lui reprochera
point d'avoir abusi\·ement régné. Elle oe lui
fera d'ailleurs aucun reproche, car ce fut un
parfait galant homme et le plus discret des
souverains déchu$. Il mettait .a chevalerie à
ne point conspirer. Aussi l'llalie du Riso1·gimento avait-elle jugé inélégant el superllu de
lui interdire son ancien duché. Par une Lizarrerie de la destinée, cc prince italien, dépossédé de ses Étals héréditaires, exerçait en
terre française une manière de seigneurie, Ne
pomanL plus être duc de Parme, il était sou\'erain à Chambord. li réafüait le type accompli de cet être heureux que l'i bon Stéphane
Mallarmé appelait « un hoir ». Le neveu
d'Henri V régnait en Sologne sur un domaine
de cinq mille hectares, contenaut plusieurs
fermes et quatre cents Yassaux; une commune
de la République françai e lui appartenait
quasiment. C'est ainsi que ·e comporte le
Code civil, lorsqu'il se mèle de faire une gracieuseté aux Capéliens.
On sait par quelles aventures a pa,sé ce
graudiose el triste château de Chambord, tfUi
fol la folie de François Î". Tous his Valois
firenL leurs délices du « bastimcnL de Chambourc ». Encore inachevé, il enthousiasmait
Brantôme. cc Toul imparfaict qu'il est, il rend
tout le monde en admiration el ravissement
d'esprit. » Les rois Yenaient y chercher la
dt!lectalion de la chasse aux daims. Louis XLV
lui porta un tel amour qu'il le fit royalemenL
gâter par Mansard. Molière y donna les deux
premières de Pourceaugnac et du Bourgeois
gentilhomme. Louis XV s'en désintéressa. 11
-y logea Stanislas, ainsi qu'il convenait à un
gendre qui préférait savoir ses beaux-parents
à la campagne. Stanislas et sa digne épouse
ont laissé sur les bords du Cosson le souvenir
de leurs verLus. Catherine Opalinska édifiait
de sa piété la population. Le brave roi Leczinski travaillait peul-être à l'augmenter :
les archives de la petite commune de Chambord contiennent un nombre considérable
d'actes de naissance où il intervient comme
parrain. Honni soit qui mal y pense! Stani las rendait la juslice a~sis sur l'herbe: il a
régné là en vesle de chambre . .Après lui, vint
Maurice de Saxe qui fil, dan son apanage,
manœuvrer des uhlans, paître des chevaux de
l'Ckraine el chanter Mme Favart. Avec la
Ilé\·olulion, Chambord connut une heure difficile. Une société de quakers anglais demanda

,·oltairien qui n'aimait pas la vieille architecmanufacture . La requête fut repoussée, a en ture française. Et ChamLord, acquis pour un
raison des maximes de la secte des quakers million cl demi, derint la propriété d11 duc
qui ne pouvaient s'accorder avec les principes de Bordeaux. Louis-Philippe essaya bien de
du gom'ern.ement républicain ». Chambord déposséder son jeune cousin. Ce tut une belle
resta (( bien national Jl, mai ses meubles lutte, dans les maquis de la procédure, entre
devinrent la proie des fripiers. Napoléon, l'administration des Domaines cl la branche
après en avoir fait le chef-lieu de la quinzième ainée; elle dura dix ans. De procès en procès,
cohorte, l'érigea pour Berlhic1· en principauté 011 alla à la Cour de cassation. Le procureur
de Wagram. Le majoral était grevé de la général Dupin fit débouter définitivement
charge des travaux de restauration el doté,. à l'État. Ce jurisconsulte aimait à" affirmer son
ccl effet, d'une rente de 500 000 francs à indépendance ,·i -à-vis du pouvoir présent en
prélever sur le produit de la navigation du souriant aux pouvoirs futurs. C'était un rêRhin. Berthier n'accepta que la rente; il veur. Il appelait cela poétiquement« se garder
négligea Chambord et vint seulement, pen- à carreau ». Celle foi,, il se garda si bien à cardant toute la durée de sa seigneurie, y pas- reau que la l'a mille de Bourbon en garda Cnamser deux journées de chasse. a veuve, pri- bord. Elle le garde toujours. e récriminons
vée des 500 000 francs, obtint de Louis XVLII pas. Il ne saurait être question d'une revendical'aulor-isalion de mettre le domaine en vente. tion quelconque. Tout au plus pourrait-on obserDéjà la bande noire tournait autour du monu- ver mélancoliquement que les souscripteurs
de 1820 entendaient surtout conserver à la
ment de Trinqucau. Il était perdu.
Ce fuL alors que s'organisa ln souscription ~·rance une des merveilles de son génie. C'et1l
nationale pour gratifier l'Eoîanl du Miracle été de la part du comte de Chambord un
de ce joujou géant. L'érruité commande de l1cau gc le de rendre à la pàtrie ce morceau
reconnaitre que M. de Calonne et les munici- d'elle-même. On ne manqua point de le dire,
palités royalistes sauvèrent ainsi CbamLord de lorsqu'on apprit que des princes italieM,
la ruine. li en eût été de lui comme de lointains, inconnus, devenaient, en vertu du
'ceaux et de Marly. Les souscriptions furent Code Napoléon, suzerains au vieux pays de
innombrables. Leur enthousiasme était-il Loire. D'aimables suzerains, hftlons•nous de
spontané? li n'est pas défendu à un gouver- le répéter, libéraux, hospiralier ·, qui consanement de contribuer à l'élan des âmes géné- crèrent de grosses sommes à d'inlelligenlc:s
reuses. L'armée renonça à un jour de solde. restauraLions. Les vingt enfants du feu duc
Celte démarcuc l'honora; avouons qu'il eùl de Parme continueronL ses traditions, nous
été contraire à la discipline militaire de sou- en sommes persuadés. Souhaitons seulement
mettre re patriotique sacrifice au referendum que nul d'entre eux ne s'avise de faire de la
des casernes. Les souscriptions particulières grande demeure abandonnée un lir.u de plaiallèrent de 5 000 francs à 25 centimes. Toutes sir. Ramener la vie à Chambord, ce serait
les villes de France \'OtèrenL des suuvenlions. une profanation.
Tl est si heau ainsi, si désespérément sl rnC1en s'éLait émue la première à l'idée que
Chambord pouvait &lt;&lt; tomber sous la hache bolique, cc chef-d'œuvre absurde, magnifique
sacrilège des Vandale &gt;). Seul, Paul-Louis cl min . C'est aujourd'hui surtout qu'il réalise
Courier grogna dans son coin. 11 écrivit un cc r1ue lui demandait Du Cerceau : « rendre
petit -pamphlet qu'il est obligatoire de consi- un regard merveilleusement superbe 1&gt;. Sa
dérer comme un cheî-d'œuvre. Laissons le visite dispose aux pensées grares. Hien de
Simple discou1·s lfo vLgncl'on de fa Chavon- plus fièrement solitaire; tout, jusqu'à un
nièl'e jouir paisiblement de ce titre. Pour certain comique, y prend une douceur majesconserver à ces pages leur situation littéraire, tueuse. On admire dans ce palais sans hôtes
il suffit de ne les point relire. Rien ne se toute une carrosserie commandée trop lot: on
démode autant que l'ironie. Aujourd'hui, y voit eni:ore des tapisseries au petit point
celle de Paul-Louis nous DlOnlre des gràces qui, en trahissant un goùl décoratif aboli,
un peu fanées. Documentation médiocre et témoignent de la foi la plus pure. Chambord,
point de vue (( pignouf ». EmporLé par son c'est le musée des Chimères. Que la joie
ardeur de rural, Courier s'écrie : l&lt; Je fais moderne lui soit épargnée! Imagine-1-on des
des vœux pour la bande noire. Je prie Uieu trompes d'automobiles éveillant brusquement
(1u'elle achète Chambord. »
de son sommeil la llonarchie légitime au bois
Dieu n'exauça point Le vœu du ,igneron dormant! ...

à acquérir le donnine pour y installer des

HE~RY

ROUJON,

de l'.\ c.tJémie frJ11çalst

..... 320 ...

Ur-E SORTIE. -

Tableau J.e :\ ·F L D
• ·

•

E

nu.

(G

,

·

·

·

,ra.\ure c.ttrazte de IRislowe gènfrale de/~ G11erre /r;inco-al/emande. par le L'-Cnloncl Rouss&amp;T,)

FR,ÉDÉR,JC

.,,,..

DI LLAYE

Vie el mort de l'armée du Rhin
Journal d'un Témoin

+
. Dès lu premien joun de la guerre de , 870, M . F•iD1LLAYe •'•tait vu attacher à la Trésorerie de
l'année. Le 3o juill&lt;t, il débarquait à Metz, qu'il ne
devait plu, qu.itter que le 1•• nonmbrc, après l'abomjnablc c1pitulation. P end11nt eu trois mois il nota
jour ~•r Jour, •n icrivain de race qu'!I itait, ses oh~

On peut accéder à la Catbédrale de diver!S
~tés. Je p~éf~re y e~trer par 13- place de
Chambre, arns1 nommee d'une commanderie
Je l'ordre de Malle qui s'y trouvait, d'où un
double et large escalier mène à une petite
se.rvatiotts et ses impre.ssions, sts c.!!ipéranccs e.t ses angohp!ace en le1·ras e demi-circulairequ 'on nomme:
scs dt patriote. Et C&lt; recueil de notes quotidieMcs
qu'il public au bout de quanntc an•, sous ce 1J1rc : 'Yi;
paté de la Cathédrale, ou place Saint-Étienne.
~t mort de l'armée Ju 'R.hin, ne cons1ituc pas scu lcmcnt
C'est d'ailleurs là, sous l'invocation de ce
un livTc puis.sammc.nt évocateur e.t singuHifrcmtnt ~mou•~t, _mais aussi le _document le plus compl et u Je plus saint, que se dressait au cinquième siècle un
modeste oratoire. Entre deux piliers de la
mmuticu,cment p«cis s11r l'agonie d'une armée faite
pour vaincre, •t qu'1.v1itcondamnic à 111. plus tragique
seconde travée s'ouvre une porte aux nomdu difAitu la trahison de son chef. De cc bd oUVTagc
breuses et élégantes archivoltes . Elle a perdu
de F•wiRic DiLLAYI!, nous cxtnyons lu alertes croles _statues et les seulptures qui la décoraient,
quis suivants, pris sur le vif, au début de la campagne.
mais son fronton triangulaire et son ogive au
couronnement sculpté, lui donnent un aspect
Dimanche, 51 juillet.
des plus intéressants. Curieuse cette porte en
elle-même et à un autre égard. Elle formait
Ce matin le• soleil • rayonne. Cela chan"e
I"\
en effet, l'entrée principale de la petite églis~
un peu mon 1mpress1on sur Metz. La ville ~e No_tre-Dame-la-Ronde que, par un raccord
1~·a r_il~s cet air piteux que je lui ai troul'é à mgémeux, les architectes ont fait entrer dans
l arrn-ce. Nous devons nous rencontrer, nos
le plan général de la Cathédrale. L'extérieur
camarades et moi, à la Cathédrale sur le
de cette Cathédrale de Metz arrête saisit et
coup de huit heures, pour assister à ia messe retient le regard par son élévation ;es li"nes
•
,
0
lie l'Empereur. J'avoue, en toute sincérité
élcgantes,
les fières allures de ses piliers souqu'il y a de ma part plus de curiosité qu; tenant deux étages de contreforts et se termid'habituelle religion.
nant par de gracieux pinacles . Les srelles
oelllc

IV -

HtsTORIA.

pyramides fon~ également venir à l'esprit des
1dé~s. de hard iesse cl de légèreté. Dans eel
ex_Ler1eur :_ colonnettes, arceaux, meneaux,
triangles effilés, tout monte hardiment, fièrement, légèrement; tout aspire à s'élancer en
haut; tout a des ailes comme la pensée qui a
conçu ce tout.
Quant à la porte principale, elle s'ouvre
sur la place de 1a Cathédrale ou du Uarché
CoU\'ert _et est, destinée à afüiger les yeux de
tout ar~,s~e: L a~chitecte Blondel - que son
~om so1l a Jamais honni - y a perpétré l'all1anee du style pseudo-grec et de l'orrive.
E_rreu~ Lo~is-quinzièmesqu~, un. peu bien\,stema1.1~e a celt~ époque qui avait le parti-pris
d~ ~e nen admirer du génie du lfoyen Age,
ga1?1t même l~u~e œuvremédiévale quand elle
a_va1L, comme ICI, à y toucher. Quelle apostasie, alors q11e l'art gotlùque pique un des
plus beaux fleurons à ln couronne des gloires
~ure~ de notre France. lleureusement que
l a_nc1en mu.~ de façade, dont le pignon apparait en amcre du portrait de Blondel esL
percé d'une rose. dont la grandeur et la délicate o~nementalion consolent un peu des
barbarismes et des solécismes d'art dudit

-Fasc. 31 .
21

�-

111STO'l{1.Jl

Blondel. On y \'ùit, là, comme d'ailleurs à
toutes les percées des murs, de fort beaux
vitraux appartenant à la meilleure époque de
la peinture sur ,·erre. Quelques-uns out été
extraordinairement bien remplacé par M. Maréchal, le merveilleux "erricr messin dont le~
chefs-d"œuvre ont été si 11nanimernenl remarqués à la dernière Exposition Universelle.
Dans la flèche, ajourée de bout en bout el
au sommet de laquelle claque le drapeau
national, se loge la ,1/utte, la célèbre Jiu/le,
le bourdon messin dont le battant se met en
branle aux grand jours de fête et de deuil.
A huit heures sonnant, !'Empereur, a\'ec
celle exactitude qui ne révèle pas seulement
la politesse drs rois, se présente al1 ~rand
portail de l'inràme .Blondel. Le Prince Impérial, le prince Jérôme, et les maréchaux l'acrompagnent. Mgr Dupont des Loges se tient
sur le seuil pour recevoir le souverain. Il le
salue et le conduit à la place qui lui e. t réservée d:J.ns le chœur. Le Prince Impérial se met
à la droite de ou père. A la gauche s'installe
le vrince Jérôme. Uerrière s'asseyent les
maréchaux: et officiers de la mai on. Mgr Dupont des Loges oflicie et !'Empereur emble
suiYre sa messe aYer une attention des plus
soutenues. J'ayoue, à ma très grande honte,
que je n'imite pas cet exemple, très attentif
que je sui ;1 voir les personnages qui assistent
à la messe impériale.
Soudain, un petit homme, en retard, arrirc
sur la pointe des pieds et cherche à e glisser
dans les premier· rangs, derrière !'Empereur.
li porte à la. ma.in uu vaste chapeau à la
mousquetaire. li est \'êtu d'une sorte de
blou e &lt;le i:has e d de culottes flollank~ en
vclour. d'un brun roux, dit le brun Di marck.
Il est botté el ceinturonné de cuir jaune très
clair. . ur sa poitrine pend la croix. de la
Légion d'honneur tenue à .on cou par la cravate de commandeur.
cc )fcis onier '! interro«é-je à l'oreille de
mon voisin ·1
- Oui, me répond-il, il est attaché à la
mai·on de l'Empereur.
- Parfaitement! Je me souviens, en effet,
qu'au moment du baptême du Petit Prince,
il fit tant et si bien, qu'il reçut le titre d'historiographe impérial, litre lui donnant ses
en trées aux 'Iuileries. L'Empereur n'était
probablement pas ennemi de voir reproduire
en peinture ses exploits militaires, pour senir
de notes aux. historiens de générations futures.
Cependant, si ma mémoire demeure fidèle, il
n'obtint qu'avec une certaine difficulté la
permission de suivre l'armée d'Italie. C'eût
été vraiment dommage s'il ne l'avait pas eue.
.\ ~ol!érino, ne se tint-il pas toute la journée
à rheval, cherchant les éléments nu fameux
tableau qu'il nous a donné sous ce titre et
qui reste, au point de vue géométrique, le
plus grand tableau signé Meissonier. C'est
aussi, je crois bien, le point culminant de
son talent. Talent consciencieux, fait un peu
de vision photographique. En l 8G7, pour
achever je ne sais plus quelle scène du Premier Empire, ne s'avise-t-il pas d'acheter un ·
champ de blé aux. alentours de Saint-Germain.

Il ) installe un pelil chemin de fer muoi
d'une plate-forme. Sur cette plate-forme, il
pose son chevalet. Voilà certes un atelier d'un
tout nouveau genre. Il obtient de l'Empereur
un peloton de cavalerie; le masse dan, son
rhamp; ordonne aux cavalier de charger en
fourrageurs et part, les suivant sur. on wagonnet, tâchant de ai sir leurs mouvements. C'est
peut-être pour cela que son confrère Gérôme
l'admire comme le seul homme qui ait su
« faire le chernl i&gt;. Singulière figure, ce Meissonier!. .. Quel grand tableau va-t-il tirer de
on séjour il l'A1·mée du Rhin'? ... li n'y est
pas seul d'ailleurs ..Je sais que Protais doit se
trouver à l'état-major du général Ladmiraull;
Protais, le quasi « inventeur du type des
petits chasseurs à pied », des &lt;1 petits vitriers,&gt;,
cc qui l'a rendu si populaire.
Pendant que je pense à ces choses-là el à
bien d'autres encore, la messe suit sou cours,
scandée par le petites sonneries des enfants
de chœur. Cet athée &lt;le prince Jérôme se
Lient très mal; moi non plus je ne sui pas
ma me e, mais j'ai la prétention de me tenir
mieux. Le Petit Prince, agenouillé, s'abime
dans sa dévotion enfantine fortement teintée
d'Espagnol et de Corse. Il est maintenant à
deux genoux sur son prie-Dieu, la tête penchée vers la terre. Soudain, il sursaute, se
redresse· presque. Nous-mêmes, sentons une
commotion. Le chantre qui vient d'entonner

CliciJé Braun

et

c•

GE:-.lR.I.L CuA:--GAnNIER,

attache à. l'Ètat-)lajor du Maréchal Bazaine.

le Domine salvmn tonitrue de telle façon,
pour faire mieux sa cour à l'Empereur, que
le. vitraux des verrières frémissent dans
leurs plomb . Après le saisissement, le sourire voilé et l'église se vide. :Ugr Dupont de
Loges reconduit !'Empereur jusqu'au grand

VŒ

portail. U,, dans la lunùère plus crue &lt;ln
jour et sous cet éclatant soleil dont les rayons
inondent la place, !'Empereur apparait fatigué, plus que fatigué. Le cosmétique a eu
beau cirer e~ moustaches en pointe; les artifices de Jézabel qui ne parviennent même pas
à réparer l'irréparable onn'u beau ètre appelés· à la rescousse, les traces de la maladie restent très nettement visibles. Elles s'accentuent
encore, lorsque d'un pas lourd qui cherche à
ne pas être incertain, !'Empereur traverse
celle foule de brillants officiers stalionnant~ur la place, s'empressant et s'él'erluant 11
faire leur co11r au Souverain. La gaité amu1,,ée
du Petit Prince met sou antiU1èse à la sou[france paternelle et aux airs bougons du
prince Jérôme. ~I. le maréchal Lebœuf est là,
souriant, affable, bon pour tous, désireux de
ne chagr1ner personne. M. le maréchal Bazaine, Yenu de on quartier-général de Uoulay,
contraste étrangement avec son collègue par
son air préoccupé et qui semble encore plus
sournois que préoccupé. Et le cortrge regagne
lentement, au petit pas de !'Empereur, le
Grand Quartier Impérial de la Préfecture
entre le jardin d' Amour et le jardin Fabert.
L'amour, il n'y faut plus songer, Sire! Mais
combien, en reva.nche, il faut pPnser à Fabert!

ET MO'ft..T DE L'Jt~MÉ'E DU '}t111N - - ,

Lundi, 8 août.

. . . La rue des Clercs est dans un émoi
indescriptible, surtout aux alentours de l'hôtel
de l'Europe, où e trouve le Grand Quartier
Général, el de l'hôtel de Metz qui hti fait
vis-à-vis et dans lequel logent aus i beaucoup
d'ofliciers supérieurs. La décision du général
Cofflnières au sujet des étranger ·, publiée
hier, produit Lou les effets d'un jet de pierre
en plein milieu d'une mare à grenouilles.
D'étrangers, ces deux hôtels sont rempli !
Deux bons postes pour les espions et pour les
reporters, les ordres et les contre-ordres arriYant toujour· successivement à l'hôtel de
l'Europe. Mon reportage à moi ne s'en préoccupe guère dans la journée. Aux heures des
repas, entre camarades, on les résume toujours, tâchant d'en déchiffrer l'ambiguïté des
termes ou d'en éclaircir l'ohscurilé de la
pensée. Travail plus compliqué que celai de
la lecture de signes gravé sur le monolithe
de Louq or. Mais les étrangers n'ont pas la
même bonne l'ortone que moi; aussi, s'insinuent-ils constamment, à toutes les miuutes
du jour et de la nuit, dans le va-et-vient des
allants et venants. Combien de ce étrangers
sont des espions ou des journalistes de la
Pras ·e qu'on laisse ain~i circuler en toute
liberté, alors que la prévôté ne cesse de poser
sa main rude au collet d'inoffensifs passants
cu de curieux bénévoles. L'accent tudesque
n'éveille aucune allention ici. C'e L l'accent
dominant du français parlé à Metz communément. La clairvoyance tardive de l'administration a surpris tous ces gens au milieu de leur
parfaite quiétude. Il leur va falloir décamper
s'ils ne veulent se faire reconnaître. Tous
procèdent en hâte, pour l'heure présente, à
ce décampemeot en le couvrant du masque
dP l'inquiétude générale.

LANCIERS EN RECO~NAISSA. CE.
TaNeau de .\ .• \VALliER.

(Gr:wure Cltra.itc de lïlfsloire gcneralt ,te la Guerre franco-allemande, par le L•-Coloncl Rot'SSET.)

CliciJt Braun et C"J

�P-

fflSTO']tl.JI

l,ïmpression ressentie au diner de ce soir,
demeure bien celle éveillée, dès ce malin, par
l'arrivée des est:if~Ucs. De tous côtés on réclame des ordres; et d'aucun côté on n'en
donne,deprécis lout au moins. Pas d'ordres!
Pas d'ordres! Voilà bien la caractéristique de
celle journée du 8 août. Est-cc incapacité ou
esquivement des responsal,ililés? ..•
Il pleut toujours. Nous n'en allons pas
moins, mes camarades et moi, an Café Pai·ii;ien, pour n'en pas perdre l'habitude, sans
doute. Les ren eignements qu'on.r peut trouver
sont d'une autre sorte et prennent leur s011rcc
aux racontars des rédacteurs de la presse
messine qui se trouvent là d'ordinaire. Pas
de moisson à engr:mger cc soir. Rien de plus
que dans la journée. Dans les conversations
et sur tous les visages, une lassitude atroce.
Lassitude de la stupeur prolongée; mais l'on
y sent gronder, cependant, comme des appels
lointains du tonnerre au milieu du calme, de
sourds murmures contre les chefs, l'organisation et le reste.
Ce qu'il pleut, c'est inénarrable. On se décide à rentrer. En tournant 1a rue du Palais,
pour prendre celle des Clercs, un petit vieillard, à cheveux blancs, la redingote boutonnée jusqu'au col, un chapeau haul de
forme enfoncé jusqu'aux yeux, sans parapluie
ni manteau, mais la canne à la main, me demande d'une voix brève s'il se trouve bien
dans le chemin qui conduit à l'hôtel de la
Préîeclure où loge l'Empereur. Je lui indique
la plus courte route à prendre et le voilà
continuant à trottiner dans l'averse. Nous
nous regardons, mes &lt;,amarades et moi, et
partons d'un violent éclat de rire. Que veut
faire au Quartier [mpérial ce petit homme.
sec d'allures, mais fortement trc&gt;mpé de pluie?
E pèrc-t-il que les huissiers lui offriront gracicusemcn t le logement et des habits secs? ...
~:t nous rentrons joJcusement à l'hôtel de
l'Europe, devisant sur celte rencontre bizarre
dont la cocasserie nous fail oublier l'averse
tombant à "erse.
:lfrmli, 9 aolll.

Je vais prendre l'air et recevoir l'eau.
Environ vers onze heures et demie, sur la
place de Chambre, je croi e un breack aux
chevaux gris-pommelés el dont les grelots des
colliers linlinnabulenl. Dt&lt;lan~, mus leurs rapochons el leurs caoutchoucs, ruisselants
d'eau, sont l'Empcreur et plusieurs généraux
dont un a la figure complètemênt inconnue
pour moi. Qu_i peut-il être? Je le saurai au
déjeuner. L'Empereur, parti ce matin à cinri
heures, revient de Faulquemont où il s'était
rendu pour conférer avec le maréchal Dazaine. Que va-l-il sortir de celle conférence?
Encore une chose que le déjeuner m'apprendra. Ce sera bientôt; 1'horloge de la Cathédrale déclenche les douze coups de midi.
En arrivant dans la salle à manger, je
trouve les conversati.ons très animées déjà.
Mes amis ont amené à déjeuner un camarade
du corps du général Frossard ; Gié, payeuradjoint de la troisième division d'infanterie,
venu dans la matinée au 0urean central pour

'VŒ
chercher des fonds. Au milieu du groupe, il
raconte que les approvisionnements des troupes
fonL défaut de toutes parts. L'intendance restreint les rations de pain. Les autres vivres
manquent. Pour compenser leur absence, on
a fait distriliuer aux hommes une indemnité
représentative de O fr. 80 par ration . Les
pauvres! à quoi celle indemnité peut-elle
leur servir? Le 7, mème au poids de l'ur, on
n'a pu rien Lrourer à acheter à Puttelange.
Hier, même distribution a été renouvelée,
mais on a vu aussi se renouveler le manque
de denrées à acheter. Gié nous trace un tableau na\Tanl de la belle retraite en bon
ordre. Pauvre petite ville de Forbach, sijolie,
si confiante, complètement chavirée dans le
désastre du corps du général Frossard ! SaintAvold, radieuse et fière en plein milieu des
troupes françaises, ruinée complètement!
Sous le pas des hommes, sous les pieds des
chevaux, sous les roues des caissons et des
canons, sous la pluie continue, les champs
sont effrondrés à perle de vue. Au loin, l'avalanche de l'armée prussienne gronde, descend, s'abat vers Metz. Les populations effrayées tournoient dans le tourbillon de la
déroute des troupes. Elles, si patriotiques au
début, apportant à nos soldats des vivres el
des provisions de toute nalure, saluant gaiement leur départ, les encourageant avec confiance à la victoire, suivent maintenant, affolées, ces mêmes soldats harassés et couverts
de boue!
De la conférence de Faulquemont, Gié ne
sait rien; mais, à l'Êtat-~fajor, on a eu des
renseignements. Si les soldats sonL lassés et
recrus de fatigue, ils ne paraissent nullement
découragés; toutefois, à la conférence, on n'a
pas cru pouvoir Jeur demander l'offensive
brutale sor les flancs de l'ennemi. De là, une
troisième évolution dans les plans. Plus question d'offensh-e. Le maréchal Dazaine, qui
connaît son terrain, poill' avoir autrefois commandé à ancy, a proposé un repliement de
Ioules les troupes sur Frouard. Là, au confluent de la Meurthe et de la àfoselle, il pourra
surveiller fructueusement l'ennemi. Cet enarrière de Metz a fait grimacer !'Empereur,
craignant qu'on n'y voie un trop grand signe
de déroute. Il se rallie aussi à l'o1fonsi\'e par
concenli-ation de Ioules les troupes sur un
même point, mais il veut que cette concentration s'elfoctue en avant de Metz et non en .
arrière. De là celle décision prise que les
troupes vont se replier sur la Nied française.
J'apprends coup sur coup que le général
ioco11nu aperçu dans le breack de !'Empereur est Changarnier, arrivé la reille au soir
au Quartier Impérial en redingote el par la
pluie battante. C'est notre homme d'hier soir
très évidemment. Je n'aurais jamais pu supposer qu'une si petite et si étroite redingote
bien boutonnée, surmontée d'un chapeau
haut de forme, le tout ruisselant sous l'averse,
ptit vêtir un personnage de si grand renom.
Au lieu de se faire mouiller par &lt;lelà les os,
il aurail pu, vu son renom et son titre, utiliser une des voitures de place affeclée-s spécialement au service de )'Empereur et 4ui

font continuellement la na\'elle entre la gare
et la Préfecture. On ne l'a pas renseigné,
sans doute, sur ce cas particulier. Je ressens
nue confusion extrême en songeant au rire
fou dont j'ai été secoué hier par la rencontre
de celle peûtechosc mouillée, trottinant dans
la nuit plu1•icuse. Changarnier! une victime
du coup d'État, dont il admetlait cepeoùant
la nécessité en t 851 , puisque, dans son entrevue avec M. 1'hiers et le duc de Morny, il
avait proposé l'arrestalion du général Cavaignac, alors que Af. Thiers réclamait etllc
du général Lamoricière. Au 2 décembre, le
duc de Morny leur prouva qu ïl avait fait profit de leurs conseils en arrêtant ceux qu'ils
désignaient et en les arrêtant eux-mêmes.
Personne n'est bien d'accord sur la façon
dont Changarnier a été reçu hier soir par
l'huissier de ~ervice. Les uns prétendent qu'il
fut introduit immédiatement auprès de !'Empereur; les autres que celui-ci avait tardé à
le recevoir, chacun se refusant à le prévenir,
vu la fatigue et les souffrances qui le retenaient à la C"hambre. Quelle que soit l'heure,
l'entrevue a eu lieu cordiale et franche. « Sire,
aurait dit le général Changarnier dès les premiers mols, je n'ai pas été le courtisan de la
bonne fortune, mais je veux donner aujourd'hui l'exemple du ralliement. La France est
en danger et je suis un vieux soldat. Je Yiens
vous offrir mon expérience et mon épée. ~Ion
épée ne vaut peut-être plus grand'chose, car
j'ai soixante-huit ans, mais je crois la tète
encore bonne. &gt;&gt;
Dès l'heure de la déclaration de guerre, le
général avait déjà introduit à la cour impériale une proposition semblable. Tentative
avortée. On se souvenait toujours à la cour
du temps jadi où le vieux vétéran d'Afrique,
connaissant les projets du Prince Président,
aurait pu prendre les de\'aals du Coup d'État,
si ses alentours avaient su le soutenir et
par conséquent écraser dans l'œuf le Second Empire. Celle nuit, changement à vue.
L'Empereur, pour Loule réponse, a tendu au
vieil orléanisle sa main largemenl-oUl'erte et,
rn tournant vers sa sujlc: (( Le général est
des nôtres, Messieurs, o a-t-il dit. Chacun
alors de s'empresser r, faire manger le vieux
général et à lui chercher des vêlements de
rechange, pendant que sur ses in i tantes
questions on lui fournit, vaille qlle vaille, des
renseignements sur le maréchal de ~lacMahon, les généraux. de Failly et Dacrot.
Après ce médianoche, le marqu_i de Massa,
aide de camp de !'Empereur, a conduit le
génér.il Cb.angarnier à l'hôtel de Aletz. pour y
coucher. Le voilà devenu mon voisin; et ce
matin, à cinq heures, pour bien prouver la
sincérité de son accueil, !'Empereur l'a emmené avec lui à Faulquemont~ aux fins de
conférer avec le maréchal Bazaine.
Mercredi, iO août.
... Un grand conseil de guerre vient de se
réunir au château de Pange. On y a soulevé
cette idée que la proximité des grands bois
pouvait nous réserver des traitrises et faciliter l'enveloppement de nos troupes. Encore,

de là, une év~lutioo nouvelle dans les plans.
Ell~s sont s1 nombreuses, ces évolutions,
qu on ne parvient plus à les nomLrer. Comme
conclusion, l'armée va quitter la Nied et se
replier complètement sur Metz. On v; donc
a_ppuyer sur Metz l'élan de l'offensive ou Iorllfier la défensive par le concours de celte
place for.te. I.Jn vague esroir sur0it en songeant qu entre temps notre escadre cuirassée,
~o~t 1~ commandement suprème a été remis
a I amira( Bouët-Villaumez, pourra faire une
~u~erbc dl\•er~ion dans la Baltique ou, tout au
~OtnS, fournir, par ses manœuvres, une illu~ion de c~tt: dive~sioo. Je ne veux rien préJuger, ~ais Je cro_1s bien que c'est nous qui
"?us ~reons une 1llusion en pensant à celte
ù1rers1on.
~'émigration continue toute la journée,
pénible, nombreuse, envahissante, si bien
c1ue coup sur coup des placards sont apposés
sur les murs de l'Uôtel J.e Ville. Le premier dit:

. « Avis. - Par ordre du général de divis10n commandant supérieur de la ville de
Melz, le préfet de IJ lloselle informe les habitants_ des co~munes du département qui
voudraient v~nir à Met1, qu'aucune personne
ne sera admise à entrer en celle "iUe si elle
~•apporte avec elle des vivres pour quarante
Jours au moins.
!Ilet:;, le iO Août 1870.
, Le prt•fcl clc la :llu elle ;
PAUL OotLW.

• « ~[~sieurs les maires sont priés de faire
m~med1atement publier et afficher le présent
avis. »

_M. le m_aire de Metz, obtempérant à celle
prière équivalant à un ordre, nous donne la
seconde affiche qui vient d'être placardée
affiche, reproduisant l'avis du préfet, mais l;
c?mpletant par celte informatian : &lt;I Mess~eu~s les commissaires et agents de police,
~rns1 ~ue les employés de l'administration de
1octroi, sont ,chargés d'as urer, en ce qui les
concerne, l'exéculion rigoureuse de cette mesure. »
Pendant que ces avis sont lus et commentés, on. aper~oit le, Prince Impérial qui,
~ans escorte, r~v,cnl d une petile promennde
a cheval. Depms quelques jours on ne l'al'ait
pas vu, non qu'il fût malade à proprement
parler' mai~ à cause su:tout du désarroi qui
~~e depms quelques Jours au Quartier Imperia!. A nos rep~, à l'~ôtel de l'Europe où
le trantran des peuts polms garde imperturbablement , toute sa vitalité, on a appris de
reste que J Empereur, de plus en plus souffrant physiquement, sentant dans ses reins
comme des légions d'épingles qui les lardent,
demeure le plus souvent morne et affaissé
de~ant des cartes à échelles plus que réduites, les seules que de rares privilégiés
possèdent. [[ y cherche, avec son crayon
rouge en main, à y placer les corps en dér~ute de son armée. Ses scnlime11ls incertains, peu précis, se troublent encore sous de
con stants échanges de dépêches entre le ca-

'ET .MO~T DE L'A'lt,.MÉE DU 1{111N

hinet de la Régente et. ~e sien, échanges qui
le mettent dan s la pos1hon d'11n volant entre
deux raquettes adverses. Il n'a plus du tout
le temps de s'occuper, lui, si maternel de
son fils. En aurait-il le temps, la force physi-

de sa mère. Inéluctablement uionte aux ]è.
vres le refrain de 1a trop fameuse romance :
• Laissons les enf'anls i1 leur mère
Laissons les roses alll: rosi.ors. D '

• Â côté d~ père_ et de l'enfant, le prince Jérome va, vient, v1re\'oltant, bougonnant. Ses
lè,Tes font une moue toujours prête à crerer
en ohjurgations violentes : &lt;( Quelle maladresse, jellc-t-il, d'avoir consenti à subir
cette guerre. Quelle faute de songer 11 la diriger personnellement quand la maladie vous
étreint. La ré.ignation du commandement en
chef s'impose. Espérons que celle résignation
ne se fera pas entre les mains du marél'hal
de Ca_nrùbert r &gt;&gt; Depuis la Crimée, en effet,
le pr1uce Jérôme a voué une haine saurarre
au maréchal. Mais, après Canrobert, il all~9ue celui-ci, démolit celui-là. Toujours
l homme-né des coups de boutoir. li a beau
jeu vraim~nt pour e? donner dans le cas présent, auss, frappe-l-11 sans relàche à droite
a' gauC"he, dans le tas. Toute nouYellc tète'
d'arrivant lui sert de quintaine. Vrai jeu de
massacre.
Les généraux et les familiers du Quartier
Impérial l'imitent un peu, sinon de la même
façon. On se_cbamaille, on s'aigrit. Le g1foéral Lebrun mque des remontrances directes
GE!'iÉRAL COFHNIÈ RES DE :1\° 0 RDECK,
à son souverain. ~I. Piétri appuie const:imGouverneur de :\lé.Lz.
ment sur l'étal de santé. Le maréchal Lc(Collecllon de .'Il. LE BARON tJE Boo RGOING.)
bœuf, sentant le commandement lui glisser
de mains, ouvre res mains toutes grande;,
q~e y faillirai!. Pour endormir . es crises, il pour en laisser flotter les rènes, ne donnant
pas d'ordres ou abandonnant à la libre interre1tère ses absorptions d'extrait thébaïque
~ont ~a con~inuité l'abat. En sorte que le Pe~ pré_tali?n de celui q-ui les reçoit ceux qu ïl
arme a donn~r. Tout se désagrège. Le géné~Il Prince, lll'fé à soi-même, agacé par ce séJOUr prolongé dans les salons et Jes anti- ral Changarmer, seul, sonne le ralliement,
chamb_res, s'_énerve, gamine, aposlrophe de se fait le lien de cette sauce tournée; il va à
sa pehte ,•01x zézayanle, ceux qui viennent la rencontre de ceux qui viennent au Quarcbez son père ou en sortent. H donne du tier Impérial, cherche à reconnaitre sous les
coude et de la tête dans les allants et les vc- masques vieillis les jeunes visages de son
na~ls. N'était la retenue que lui impose son temps, et, quand il y parvient, les réconumiorme de sous-lieutenant du i rr ré&lt;riment forte, les soutient par sa chaude cordialité et
des grenadier de la Garde, sur les co~trôles les engage tous à se réunir pour la fertilité
du~uel il a été immatriculé quelc1ues mois d'une idée commune; il donne des conseils
apres son baptême, il mimerait pour son propose des expédients, se fait avocat-consul:
compte, sans qu'on l'en priât beaucoup, ce tant, s'entremet entre les clans déjà formés
tableau de Zamacois qui eut tant de succès de ceux qui se réjouissent de la priéminence
au Salon et représentait un jeune prince en- ~ccor~ée au maréchal_ Dazaine et de ,ceux qui
~oyant son ballon dans les jambes des cour- mvect1veot contre lw ou ne gardent en lui
tis~ns comme une houle à travers un jeu de qu'une confiance plutôt modérée.
qmUes. Personne n'est libre pour le mener
promener. La Garde Impériale n'est plus sous
nos murs et il n'a plus à visiler ces sortes de
grands douars que formaient ses tentes au
Mals le moment des croquis alertement crayoMis
flanc du Saint-Quentin. Ne se promenant est pusé depuis longtemps. Une heun tragiqum1ent
plus, il n'a plus à s'amuser, à jr:ter aux mou- décisive • sonné. Le dinouc.mLnt approche, .. ,
tards qui l'acclament des poignées de sous
Samedi, 29 Octobre.
comme à la sortie d'un baptême. On a tout
d'abord évité de lui faire part des mauvaises
Oh ! la longue nuit. Oh I la pénible
nouvelles. Toutes n'ont pas échappé, assurc-t- nuit.
on, à sa nature fine, et le peu qu'il sait augUn officier d'ordonnance nous apporte le
mente son éoenemcnt jusqu'à lui donner protocole et son appendice, De sa voix de
comme des Eemhlants d'accès de fièvre. Ah 1 stentor, le commandant Rolland en lit pour
sa I?èr~ a voulu que pour le bien de la dy- tous les termes. L'article 2 du protocole disnaslle il se trouvât à l'armée· mais combien pose que:
il serait mieux, pour l'instan;, d'être auprès
t&lt; 8amedi, 20 octobre, à midi, les forts

..

�1l1ST0~1JI · - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
'

aint-Quentin, Plappe,ille, Saint-Julien, Queuleu el Saint-Privat, ainsi que la Porte Maze1lc
[route de Strasbourg] seront remis aux troupes prussiennes.
» A dix heures du matin de ce même jour,

route n'est qu'un cloaque qui se déroule, un
,·éritable fleuve de houe liquide où llollent
presque des cadavres de che,aux, des queJettes de mulets, des débri de toute nature.
La lumière du jour est barbouillée, obscurcie

Clicht Neurdein.
GRENADIERS DE LA GARDE, LE .MATlN DE REZONVILLE. -

Table.iu

ae

PETIT-GÉRARD.

(Grayurc extraite de lïUslolre gtil1én:ile de l.J G11erre fra11co-alle111:11de, par le L•-Colonel RoussET.)

de" officiers d'artillerie et du génie, avec
quelques sous-officiers, seront admis dans lesdits forts, pour occuper les magasins à poudre et pour éventer les mines. »
... Dix heures sonnent à la Cathédrale. Les
disposilions protocolaires vont s'exécuter. On
ressent au cœur un premier pincement. C'est
le moment où les officiers prussiens entrent
dans les forts pour occuper les magasins à
poudre el éventer le mines. Les trois couleurs de France !louent encore au haut des
mâts ....
La marche en avant s'exécute silencieuse.
Quand des phrases s'échangent, c'est avec une
douceur étouffée, des murmures susurrés
comme dans une chambre de mourant. Le
deuil a cmahi toutes lPs âmes. Le paysage
autour de nous ne saurait le désassombrir.
Les remparts de Metz sont contournés; la
~Iaison de Planches esl dépassée; nous Louchons presque à la Maison- euve. A droite,
les vastes plaines de la Moselle, nues, dé,•astées, mêlent, à l'horizon, les gris de leurs
boues aux gri des lourdes ma ses de nuages
chargés d'eau. A gauche, des groupes d'homme hâves, déguenillés, le dos courbé, dévalenl lentement comme des troupeaux de mouLon" que le berger pousse devant soi. La

par les hachures fines el serrées de la pluie
formant un brouillardjauoàtre d'une intensité
extrême ....
Soudain le ol tremble .... Un formidable
coup de canon, parti du fort Saint-Quentin,
déchire le silence de la vallée. Tous les hommes se redressent, exécutent une volte-l'ace
comme à la parade. Tous les regards convergent sur les forts, sur le Saint-Quentin surtout, plus à notre portée .... Le drapeau tricolore glisse le long de son màt, s'abat, s'affale
ainsi qu'un grand oiseau mortellement frappé .... Une grande flamme blanche et noire,
la flamme aux couleurs de Prusse, monte
pour le remplacet et nous semble claquer
joyeusement dans le vent. ... Midi a sonné
l'heure de la li\'raison !. . . De nouveau lcs
hommes se retournent, les dos se voùtent, les
tète s'inclinent .... Consommalum est! ...
Les divisions da 6• corps, dont la réserve
de cavalerie doit prendre la suite, atteignent
déjà Ladonchamps et pa senl aux main de
l'ennemi. ·otre marche reprend, au pas de
suite de corbillard. On redresse l'oreille aux
bruits qui arrivent de la tête de colonne. Un
officier Prus ien caracolant orgueilleusement
en faisant gicler Ja boue autour de lui aurait
été précipité dans un fos é par des cavaliers

du 2• chasseurs d'Afrique, répugnant à .e
laisser éclabousser. Un Tienx chevronné, i'1 la
poitrine constellée de décorations, de croix et
de médailles, se serait écrié, devant l'ébahissement des oîllciers vrussiens d'État-llajor :
« Eh bien! quoi! Yous avez acheté la marchandise, on vous la lirre; mai qu'on ne
l'abîme pas! » Un redoute un conflit. Il serail certain el sanglant si l'on défilait en
armes. Mais l'ennemi ne riposte point. Obéissanl sans doute à un mot d'ordre, il multiplie
au contraire ses courtoisies.
Lentement, très lentement, mais combien
pas assez lentement encorP, nous alleignons
les barrières du château de Ladonchamps.
Deux uhlans s'y trouvent en vedette; au dcH1,
de la cavalerie et de l'infanterie pru~sienn!!s
bordent la route jusqu'au petit pont jeté sur
le tossé du château; à droite, une manière
d'entlo , constitué par une place libre, s'éll'nd
jusqu'à un quadruple rang de troupes ennemies que l'on distingue, dans le brouillard,
sur la ligne joignant l'église Saint-Daudicr à
Franclonchamps et aux Grande -Tapes. Dans
cet enclo , on va parquer le bétail humain
qui arrive et dont il faut dfoomhrer les tê!es.
Les troupes que l'on distingue, massées làbas, s'e1èvent en barrière pour empêcher les
él'3Sions du côté de la Moselle.
Les « Garde-à-vos » retentissent, suivis
des commandements de « Halle l&gt;. Nous
ommes en présence d'un groupe d'officiers
prussiens appartenant à l'État-Major. Ils saluent de leur épée. 1 'os chefs d'escadrons
s'avancent tenant en main l'état nominatü de
leurs hommes. Comme des pleurs sur une
lettre d'adieu, la pluie qui tombe barbouille
l'encre des noms écrits, macule le papier
qu'ils présentent aux commissaires prussien
et que le vent irrité cherche à arracher de
leurs mains. Nous touchons à la minute ùe
l'adieu suprême. Les cœurs déjà ulcérés éclatent. Malgré les efforts désespérés, des larmes
mouillent les paupières. Tons les soldats tendent leurs main vers les officier qui les
pressent el Jes repressenl une dernière fois ....
L'émotion atteint à son comble. Visiblement
elle gagne le vainqueur; il ne peul se détendre
d'admirer cette touchante allection, cette solidarité complète entre les hommes cl les
chefs. Sa brutalité native s'en trouve radoucie. Les commissaires apportent la plus
"rande aménité possible à la réception des
listes ....
Mais nos soldats n·en rranchissen t pas
moins le fossé au delà duquel la capfüité
doit le parquer ....
Notre livraison est terminée. Elle continue
encore pour d'autres et, quand tout era fini,
d'après les listes établie cette nuit, le maréchal Bazain·e aura livré 11;;.000 hommes ....
FREDÉIHC

DILL,\YE.

ERNEST DAUDET
~

Mademoiselle de Circé
nu (·uite).
Oli_"ier ne_ protestait pas. lfaintenanl qu'il ~e
~ent~1t en heu sùr, les forces qui jusque-là
1avaient soutenu le trahissaient. Un fauteuil
se trouvait derrière lui. Il s'y lai sa a lier.
d~fait, meur~i, livide. Isabelle s'était précipitée pou~ lm porter ecours, prise de la peur
de. _le. voir, rendre_ l'àme. Mais, d'un ge te
alla1bli cl d un sourire qui ne fit qu'apparaître
sur ses lèvre· blèmies, il la rassurait. Alors,
elle s'éloigna, en ayant soin de fermer à clt'f
la porte de sa chambre. Elle voulait être s11re
qu'en son absence, personne n'entrerait. Marchant sur la pointe des pieds, elle traversa le
co_rridors silencieux, gagna les cuisines, se
glissa dans l'office, où, profitant de l'absence
des domestiques déjà couchés, elle fit main
basse sur la desserte de la table des maitres.
0,ne!q~es instants après, elle revenait auprès
d Olivier, portant, dans un panier dissimulé
sous une serviette, du pain, du vin de la
.
'
viande
froide, des confilures.
A l'aspect de ces provisions qui lui promettaient le meilleur repas qu'il eût fait
depuis qu'il s'était enfui de Paris, il se
redressa. Mais c'est la faim seule qui le mettait debout. Librement, il la rassasia. An fur
et à me ure que se dissipait sa fatigue dans
un épanouis ement de bien-être, il reprenait
confiance et courage. Ses membres g1acés
tout à l'heure se réchauffaient, son regard
éteint s'était ranimé. Celte halte réparatrice
dans sa vie misérable, la per pectiYe des
quelques instants de tranqmllité, d'apai ement, de repos et peut-ètre d'amour, qui lui
étaient promis, lui faisaient oublier tout ce
qu'il avait souffert, comme les épreuves qui
l'attendaient au cours de la carrière aventu•
reusc désormais ouverte devant lui. Avec ses
forces revenues, sa passion toujours ardente
retrouvait son audace et son éloquence,
'exaltait dans le silence et dans la nuit,
de,enait contagieuse, si bien que lorsque,
implorant des yeux le pardon qui ne lui
a\'ait pas été encore accordé, il osa prendre
la main d'Isabelle, celle main ne se retira
pas el, toute tremblante, resta caplive dans
la sieunc.

d'ivresse. ,,es paupières appesanties se soule,·èrent. Pendant quelques minutes, elle demeura immobile, incon~cicntc, la mémoire
non encore éveillée, se demandant où elle
était. Puis son regard embrassa la vaste
chambre où la clarté pàle de la lampe répandait dtJ capricieuses alternances de lumière el
d'ombre, revint lentement des fonds obscurs
sur lesquels il s'était d'auord porté jusqu'au
lit où elle venait de dormir, et s'arrêta sur la
tête d'Olivier, enfoncée dans le. oreillers.
Alors, d'un seul coup, elle se sou, int el comprit.
Désarmée par la voix séductrice de l'homme,
gri'ée par la musique des mols amoureux,
hypnotisée par la aveur des caresses, elle
s'était donnée, et cette fois, librement, sans
co_ntrainte, dans un entrainement de passion,
laissant tomber de ses lèvres pàmées les
aveux suprêmes et prononçant, en son extase,
les serments qui engagent irrévocablement
l'avenir.
Ainsi, c'était vrai. Elle ne s'appartenait
plus; elle avait un maître. Il était là, près
d'elle, reposant sans défiance comme un vain1

queur. D'un mouvement imperceptible, attentive à ne pas troubler son repos, elle s'était
redressée et le contemplait, désespéréP, en
pensant que tout à l'heure il allait partir,
qu'elle ne le reverrait peut-être jamais, el
troublée en a conscience par l'inoubliahle
souvenir de sa propre faible se.
Quoi! c'était elle, Isabelle de Circé, qui se
trouvait. là, n'ayant rien à refuser désormais
à ce proscrit qu'elle connaissait à peine el
dont eJJe ne portail pas el ne porterait jamais
le nom! Se pouvait-il qu'elle eùt ainsi enchainé son être, engagé sa vie! Quel philtre
subtil lui avait-il versé? A l'aide de quel
langage magique s'était-il rendu maitre d'elle?
De son passé, de ses goùts, de on caractère,
de ses tiualités, de ses défauts, elle ne savait
rien. Elle ignorait tout de lui, sinon qu'il
exerçait une profession a,,ilie, quasi méprisée;
que, socialemenl parlant, une barrière s'élevait entre eux, que jamais elle n'oserait
l'a,·ouer. Et ces considérations cependant
n'avaient rien empêché. Après aroir résolu,
quand il était loin d'elle, de lui faire expier
l'outrage, il lui avait uffi de le voir, de l'en-

.X11ll
\"ers lrois heures du matiu, Mlle de Circé
fut tirée du sommeil enchanteur r1ui avail
succédé aux emportements de celte nuit

••··Les ge11~1_Jr111es 1u.ie11t .iefuis pl11sie111s hcun•s .rulour .111 cldlca11 .. Jl~cmi,•11I san, Joute zuc /• 111 ,1/.
lrtu!·e11x qu ils toursuwenl r cherche m1, 1·efug.·..•. lis Yeillt!1L/ au Jehors 111 .ziJ n 'e11 tn-ro 11 t f'.is t!..J\s /J
,n~JS011 • .• • • (Page 3.18.J
'

... 326 ....
.... 327 ....

�.MADEJKOJSELLE

111S T0'1{1.ll
tendre pour tomber dans es bras. Elle avait
cru le hair, et mil~ que. toute ,·ibrante de
ses bai er ·, elle l'aimait. Elle l'aimait follement, au point d'avoir oublié par quel ·ubterfuge il 'était emparé d'elle.
A peuser à ces cho es, elle s'e a pérail, se
reprochait ·a défaillance. Dans le élan de
,on amour pas aient des éclairs de colè~e. En
·e succédant, ils éclairaient ~a conscience,
d'où montaient peu il peu des regrets. Oh! la
torture de ces retours en arrière qui muramènent à tout ce lJU 'on a fait d'irréparaLle
et vous démontrent, quand c'est, hélas! trop
Lard pour l'éviter, cyuïl cùt été plus digne ~e
n•~ point con catir! Quel douloureux réveil!
Quell dé illusion ! Et 11uclsamers reproches
cmpoi onoanl les honheurs savouré , le tran formant en sourœs d'inapaisables remor&lt;l !
En de telle situations, les natures làche· et
veule "émis
·ent, ·e résignent,
'abandon0
•
•
nenl. Les natures énergiques, au contraire,
protestent, se révoltent el 'efforcent de se
rcssai ir.
Isabelle nottait dans celle crise comme sur
la mer un navire ballu par les tempêtes. Plu
était incèrc son amour, plus lui emblait
intolérable la situation an i ne qu'il lui
créait. \uéanlir, eu ·e \'engeant, le complice
de a faute, c'eût été ai é, conforme à sa
dignité, à se premiers dessein in piré:; par
la légitimité de sa colère, à ce qu'elle c
devait à elle-même. Par malheur, elle ne e
senlail plus en po. session de a liberté d'agir.
Quand sa Yirile énergie lui con cillait la déliYrance par la vengeance, ·on cœur de femme
ardemment éprise lui conseillait la rédemption
par l'amour. Elle rc tait irrésolue, roulaol el
ne rnulant pa~, su_bjuguée par le charme el
révoltée contre lui.
Brusquement, elle pa .a se· mains sur on
front, comme pour chas er de ·on cerveau
embra~é ce qui le torturait Mai elle avait
beau faire, ce· cruelle pen ées n'all.aienl plu
e détacher d'elle. Elle était CQndamnée à les
trainer aprè ·oi. Tel un forçat qui traine ~on
boulet. L'ivres e éLail tombée. La réalité
reprenait e · droit , lui montrait a ,ie brisée,
soit qu'au ri ·que de d1l honorer le nom
qu'elle portait et de frapper sa -raod'wère
d'un coup mortel, elle e décidàl à s'enfuir
avec on séducteur, soit qu'elle le lai àl
partir eul en lui accordant le pardon, oit
qu'enfin elle ·'arrogeàL le droit de lui donner
la mort. Qu 'allait-elle faire? Entre tant de
partis oppo é', elle re tait impui sante à
choi ir. Bn0n, dao.s le calme profond de sa
fiévreuse veillée, une parole ortit de a
bouche, en quelque ·orle, à son in u, exprimant le· cruelles irrésolution de ,on cœur.
• Oue Dieu décide! Il soupira-t-elle.
EL celte parole frappa son oreille comme _i
elle eùt été prononcée par une voix étrangère.
Autant a,·ouer qu'elle allait désormai ,e
lais cr guider par les circon tances.
J'ai tenté de décrire l'étal de on âme,
encore qu'il . oit plus ai ·é de le comprendre
que de le décrire. Mais il importe peu que je
n'en aie présenté qu'une analy e imparfaite.
Celle complexe nature de femme ne ~aurait
0

1~Lre complètement révélée qu'à la clarté des
événements. Ce1u qui Yont maintenant se
précipiter en donneront la mesure avec plus
de précision que je ne l'aurai· pu faire. Peutêtre sembleront-ils invraisemblables. Il faut
Cl'pendant les tenir pour nais. Leur Yérité
résulte de· notes ommaires où j'ai pui é
l'idée première de cc récit.
Doucement, Isabelle s'clait gli éc bor du
lit el habillre. Maintenant, elle allait el venait
sans bruit à traYcr la chambre. Elle .e
lroul'a ainsi près de la croisée. ou le rideau
ou.levé, elle regarda au dehors. La nuit était
claire, le ci&lt;.&gt;1 très pur, avec, sur le fond de
l'horizon, des blancheurs d'aurore, où tremblaient les étoiles pâlissante . Ces blancheurs,
peu à peu, 'étendaient, traçaient dan l'e pacc la route par laquelle allait bientôt
pointer le jour. Elle oupira. Pui , lais ant
retoml&gt;cr le rideau, elle se rapprocha du lit.
L'heure était ,eoue de réveiller Ofüier. Ne
fallait-il pa tJu'il ei1l passé la frontière avant
que l'ombre de la nuit fùl di· ipée?
Mais, à cc moment, on frappait à la porte
de la chambre. Elle Lre aillit. Qui p&lt;iuvait
venir'? llésolument, elle ouvrit ot se ra ·ura
en apercevant Chas,cral. li allait entrer. D'un
ge le, elle l'arrêta ur le euil, tandis que,
surpri de la trouver debout, il mamfestait,
à voix ha e, ·a urpri e.
(l Je ne dormai · pa , dit
simplement
l abolie; je me suis Je,·ée. »
Chasserai était fait, depuis loo 0 temp , aux
habitudes un peu excentriques de Mlle de
Circé.
Il accepta cc prétexte ·ans oupçonner la
raison qui 'y cachait.
« J'étais venu en prévi ion de Yotre réveil,
reprit-il. i vous entendez parler ou marcher
dans le parc, il oc faudra pas vous effrayer.
Ce sont les gendarmes. Ils rôdenl depui plusieurs heure autour du château.
- Dans quel but'? demanda I a.belle.
- li croient an doute que le malheureu qu'il poursuivent cherche un refuge
par ici.
- Quelle idée! e leur a-t-on pas déjà dit
que si c'e t lui qu'on a vu dan le pays, c'est
quïl tentait de "agner la ui e? Est-il raiocnable de supposer qu'il se serait aLLnrdé
là où tout e l dan°er pour Iui?
- c·e L ce que je leur ai répété tout à
l'heure.
- Tu le as donc ,,us'?
- Le bruit de leurs pas m'a réveillé. J'ai
craint qu'il ne ru ent di'po é à recommencer leurs per11ui ilions. Je suis allé le
interroger, li m·ont ras uré. Il· veillent au
dehors, mai n'entreront pa dans la mai on.
En conséquence, mademoiselle, vou pouvez
èlre en repo . Je tenais 1t vous le dire.
- Merci, Chas eral. »
Il s'éloigna tandis que la porte de la
chambre e refl!rmait. 'il fùt revenu ·ur es
pa , 'il eût rouvert celle porte, voici ce qu'il
aurait YU : l abelle debout, faisant elfort
pour se raidir contre l'émotion poignante qui
Yenait de 'emparer d'elle, le vi age Yoilé
d'une pileur de mort, les traits figés dans
..,. .,28 ..,

une expres ion de douleur et de menace, el il
l'eût entendue murmurer :
&lt;&lt; Dieu va décider. »
Bientôt, maîtres e de son émoi, elle alla
\'ers le lit. a main glacée toucha l'épaule du
dormeur. Doucement, il ouHail les yeu · :
11 C'e l l'heure, dit-clic; il faut partir. »
Mai·, au lieu de e lerer. il la retenait, el,
.ourianl, il oupirait :
« Mon Isabelle chérie .... »
Elle reçut en 11lcin cœur la ensation de
celle ,oix care sanle qui tout à l'heure l'avail
grisée. Elle se sentit défaillir. Encore un mot
pareil, 1:t, de nouveau, elle allait ce er de se
dominer. Elle retomberait sous le charme. Le
_-entiment du danger la ranima, la défendit
contre sa propre faiblesse. e faisant violence,
elle reprit :
« Il faut partir, si vou voulez arri \'Cr à la
frontière a,·aot le jour. »
Elle s'éloignait, gagnait à pa · lcnls l'autre •
extrémité de l'appartement, se réfugiait dan
l'embra ure d'une croisée et re. tait là, rêveuse, le front appu)é aux vitres. \'oulait-elle
sauver son amant'? \'ou lait-elle le perdre? 11
n'y a pas lieu de supposer qu'elle cùl adopté
l'un de ces deux parti . Toute ·a conduite
durant ces in tant déci if· semble indiquer
qu'elle lais·nil au hasard le oin de prononcer
ur le sort de ce malheureux.

Sa rèrerie tout it coup fut troublée. n
bras \'enait d'enlacer sa taille, une main de
prendre sa main. Dan cette étreinte, sa tête
c renver ait contre la poitrine J'Olhicr, el
des lèvres brûlantes imprimaient aux ·iennc
un baiser, taodi que de ·eux ardenl · .e
fixaient or es yeux comme pour y surprendre, en ce moment des adi ux, le ·ccret
de leur exprcs ion énigmatique. En réYcillaol
Olivier, elle était i différente de re qu'elle
était quel4 ue .. heure. arnnl, lorsqu'il ·'endormaient tous deux en pleine ivresse, qu'il
en avait été péniblement impressionné. li
,oulait connaitre le~ cause de celle transformation, el prêt à reprendre a course vagabonde, il interrogeait Isabelle.
« M'aim '-tu_ encore? M'aimeras-tu tonjour ?
- Pou,ez-rnu en douter?
- C'e t qu'il · a dan l'hi Loire de notre
amour une page douloureuse, la première,
qu'il o'e L pas en mon pom·oir d'effacer. i
c'est celle-là que tu interro"es préférablement
aux autre ' , peut-èlre eras-tu tentée de reprendre le pardon que tu m'as accordé'! Peutêtre l'as-tu déjà repris. J'ai peur et je tremble.
Il me emblc que tu n'es plus telle que lu
étai cette nuit. 1&gt;
De nou,eau, ce accent· lrouLlaient I abelle.
a Vous vous trompez. Je suis toajour la
même. Une femme comme moi ne reprend
rien de ce qu'elle a donné.
- Alor', tu m·apparlien à jamais. Redb~
le, ma bien-aimée. »
Vaincue, elle s'abandonnait, soupirant :

« Uui, je ,ou app1rticns à jamais .. lais,
partez, dérobez-vou · au péril: que tout
retard ,·ou fait courir.
l'.:t &lt;[UC m'importent ce:- péril ! Que
peu,cnt-ils m'apporter qui soit pire que la
~éparalion? Jl'arracher de te· hra riuand je
t'aime, quand je me .ais aimé! l\e ,audrait-il
pa · mieux mourir 111. prè d • Loi! »
El très doux. l'enveloppant d'une élrcinLe
plu:-. pa ionnt:e,il la ramenait dan la chambre.
comme ~i maintenant il ne \'onlait plu
s'éloigner.
oudain, elle e dégagea :
11 Fuyez, Otilier, je ,ous en supplie.
- Eb bien, non, 'écria-t-il, je ne saurais
ruir, :.i lu ne m'accompagnes pa . Je ne peux
plu te quiller. Ou fui a,·ec moi ou gardemoi ici. j'y re!.'terai caché. On ne ,iendra pas
m'y chercher, et ce ne soul pas le habitants
de C('l{e mai. on qui me lirreront. »
Le projet qu'il lui surrgl:rail, elle J'a,ait
déjà conçu. Oui, elle a\'ail . oogé à ,e confier
à Cha eral cl, avec son aide, à retenir Olhier
au château, où nu I encore ne le savait rérugié.
Mai , alor, c'était se mettre éternellement
sou sa domination, fortrer elle-même la
chaine qu'elle l'oulait IJri er, lier sa ,·ie à
l'homme qu'elle ne pou,ail épouser et transformer en une faute \'Olontaire une faute qui,
JU qu'à cc moment, con ermit un caractère
de fatalité propre à l'alténuer et à l'excu er.
Pour ce motif , elle avait reculé devant l'exécution d'un tel dessein. Elle n'en fut pa·
moins toute remuée en entendant Oli,ier la
prier de ne pa l'obliger à partir. ~fais elle
était décidée au refu_.
« Ce que ,·ou demandez est irréali ablt!,
reprit-elle. La police vou cherche; ce château
est, de :;a part, l'objet d'une ri"oureu. e ur,·cillance. i l'on ,·ou arrêtait ici, ma grand'mère serait con idérée comme Yolre complice
el perdue par a petite-fille qui aurail cédé à
vos prières. Vous ne pou,·ez vouloir l'entrainer
dans votre malheur. 11 EL comme il protestait, elle ajouta : &lt;&lt; Oh! sïl ne s'agi sait que
de moi!. .. »
JI ne la lais·a pas achever.
« oit, fit-il, je vais obéir, m'éloirrner, mais
à une condition, c'e t que lorsque j'aurai
trou,é un a ile in, iolablc, lu viendra. m\
rejoindre. J'ai le droit de l'exiger; ta vie doit
rester liée à la mienne. »
Hélas! en formulant celle exigence, le malhcureu. prononçait a propre condamnation.
Apitoyée par on malheur et complice de on
amour, l alielle aurait pu renoncer à e ,enger. De plus en plus, elle inclinait au pardon.
&amp;lais vine avec son éducteur, afficher sa
honte, e prêter à une union que Dieu condamnerait et dont rougiraient le . ien , c'est
là ce qu ·elle ne voulait pa . Et comme elle
comprenait 11ue ·i Ofüier fa sollicitait encore,
il _aurait rai on de sa volonté el qu_'elle e
lais~erait conduire aux pires bas esses, le
dé 1r d'étayer sa ré ·istance d'un empèche~eot ~?n retour la ramenait à e premières
resolutions. Dès ce moment, elle agit sous
l'em_pire d'?ne, idée ftxe. Elle voulait couper
le lien qui I attachait à son amant et se

mettre dans lïmpo 'ibilité de ,uccoml,cr à
de nou,elles .édactions.
a le rejoindras-lu? demanda-t-il.
- Je von~ rejoindrai.
- En quelque endroit 11uc je me lrou_re ?

ls.il:dlt nn/r.i J1J11S
Jt/a d.rns

1111

5J ch.imbrt, où son .tl;tsfnt1· 1.1
fa11lt111l, /'risée et tout en t.irmes.
(Page 3Z&lt;,1.)

- Partout où vous serez, quand il vou
plaira de m'appeler. »
Elle mentait Elle savait bien qu'elle ne le
suivrait pa.. En cet in tant, plus énergiquement que jamai., clic souhaitait sa mort. ~ i
elle ne le tuait pas elle-mêne, c'e l qu'elle
voulait épargner à se· main~ l'horreur ~anglante J'un meurtre et préférait lais er à
d'antre:; le oin d'aecomplir la ini.tre besogne. Mais elle le trompait, afin de préparer plus
infailliblement le eul coup qui pi1t la délivrer.
Quant à lui, confiant dans la promesse
qu'il venait d'entendre, il y puLail a ~ez de
courage pour affronter le. épreu\'e . Il n'hésitaii plus. Il allait partir. Oui, il était maintenant décidé. Enveloppé d'un manteau, son
chapeau à la main un pi tolet dan a poche,
oublieux de es fatigue el de e an°oi ·es,
transfiguré par l'e pérance d'ètre bientol
réuni à ce qu'il aimait, il prononçait es dernier adieu:&lt;. Et l abeJle se taisait, ne di ait
rien pour l'avertir qu'au mème moment, au
dehor , des homme attendaient. En un calcul
vengeur, elle le jetait dan!- l'inconnu, an le
mettre en garde contre les pièges dressés ur
son chemin.
Ils échangèrent un dernier baiser, lui, donnant le sien dans un élan d'amour, elle, le lui
rendant sans effusion, en une sorte de raideur automatique qui l'auraiL éclairé s'il n'eût
été gri é par l'enga-rement qu'elle venait de
prendre.
« Allou ! » fit-il.
li se dirigeait rnrs la croi ée par laquelle il
était entré la veille.
(( Non, pas par là, répondit Isabelle en
l'arrêtant. Je ,·aL vou conduire. J&gt;
.,. .i21) ..-

DE C11{CÉ ~

IL ortircnl de la chambre qui donnait sur
un long corridor. Elle lui tenait la main, Je
itnid~it dan l'oh~curité à traver lnrruelle il·
allaient sans Lruit, marchant . ur la pointe
des pied , retenant leur .oulne pour ne pas
é,·eillcr l'attention des habitant du château,
encore endormis à celle heure matinale. Au
boul du corridor, elle ounit une porte: une
bounëe d'air glacé leur fouetta le visage. Dcrnnt eux, enfoui . ou la neige que blanchi~sail uuc lueur crépusculaire, s'étendaient les
pclou e · du parc. Elles formaient un grand
espact• \'ide au delà duquel commençail'nl les
bois. Entre les sapins, ous une ,·oùte scinLillanle que formait or leur:; cimes la neige
&lt;lurcic, qui soudait les un1· aux :mlrcs leur:;
branches entrelacées, se dessinait une avenue
dont le extrémité. ~c perdaient en de profondeurs ombres. Le doigt d'l~aLelle ~c
lendit dans celle direction.
&lt;&lt; Voilà votre roule el tout droit, dit-clic.
La frontière e t au bout, à une lieue d'ici. &gt;J
'a voix tremblait un peu, mais i peu! (Inc
fois encore, elle tendit son front 11uc ollicitaicut les lè\'rcs ina ·. ouvie:,, n re"ard éperdu
l'enveloppa, et cc fol tout. L'omhre du pro~crit 'allongeait ur la blancheur des neiges
inviolée , où c pied ' creusaient des trou
profond , en ) imprimant la trace de son pa age. En approchant du bois, celle ombre
devenait plus grande. Puis, elle diminua peu
à peu, rayant d'un mouYaot et large trait
noir les troncs argenté de ,apin , et enfin
elle s'effaça dans le lointains brumeux. Depui longtemp~ elle avait disparu, que Mlle de
Circé, loujour debout au euil du cbàteau,
bravant le froid el toute plie ~ou l'émotion
qui montait en ellt!, es ayait encore de la découHir.
oudain, au loin, un vacarme troubla la
sérénité de la nuit. Ce fut, pendant quelques
minutes, une confu-ion de cris cl de détonaLion d'arme à feu, de bruit· de coure précipitée et de branches mortes se bri ant avec
fraca . l abelle avait joint les main , eu un
geste de détresse et d'effroi, ·ai ie d'un remords plus inten e et plu déchirant que tou
œu contre le quels elle se débattait depui
le commencement de la nuit. Terrifiée, elle
prètail l'oreille, a,idc de connaitre le dénouement de la lutte qui se livrait là-ba . ~tai
bru quement le bruit CC' a. Le- é&lt;'hos un
momenl éveillé retombaient au ·ilcnce.
« Oh! mou Dieu! ,, murmura+elle.
1 "entendanl plus rien, jr,norant ce qui venait de se pa er, accablée par celle incerti• '
Lude, elle rentra dan a chambre, où on dés
espoir la jeta dans un fauteuil, brisée et toul
en larme . Au matin, eulemeut, elle devait
apprendre que • Dieu avait décidé ». C'est
Cha seral qui le lui apprit. Instruit lui-même
de l'éYénemenl par des rumeur recueillie
au village de Élraches, il s'était hà.té d'aller
aux nouvelles. Il connut ain i l'arrestation
d'Ofü-ier Talvau. ais cc qu'il ne avait pas,
ce qu'il ne derail jamai avoir, el la marqui e et l'abbé füucombe moin encore que
lui, c·e t en quelles circonstance le proscrit
était tombé entre le main - de la police. Cela,

�msro~1A--------~---------,.------c'était le secret d'Isabelle, un secret qu'elle
ne voulait pas révéler, jalouse d'emporter
dans la mort le mystère de sa destinée.

XXV

à bout pour sarnir de lui si quelque autrè
raison n'a pas dicté sa conduite, il proteste.
Il avoue tout. Que veut-on de plus·? 'est•ce
pas assez pour dresser un acte d'accusation?
« A. quelle date avez-vous quitté Paris? lui

11 ne m'a pas été possible de découvrir en
raison de quels indices les recherches que la
capture d'Olivier Talvau venait de couronner
d'un plein succès avaient été dirigées vers les
entours du château de Circé. La procédure,
ou plutôt les pièces éparses à l'aide desquelles
je l'ai reconstituée n'y font aucune allusion.
On en est à cet égard réduit aux conjectures.
Les mêmes pièces n'en disent pas beaucoup
plus long sm· le fait même de l'arrestation. li
en résulte seulement que vers quatre heures
du matin, le premier lundi de février, l'accusé
fut surpris au lieu dit « les Dames d'Entreportes &gt;J, par les gendarmes de la brigade de
Pontarlier, et qu'il se défendit vigoureusement avant de laisser mettre la main sur lui
li est mentionné, entre autres détails, qu'il
tira deux coups de pistolet sur les agents de
la force publique, et que l'un deux se vit contraint de faire usage de son mousquet. Cependant, il n'y eut pas cfT..ision de sang. Accablé par le nombre, après aYoir vainement
tenté de s'enfuir, Talvau déclara qu'il se con•
slituait prisonnier. En vertu des ordres envoyés de Paris antérieurement, il fut conduit ,mie de Circe plerwalt rnr L'epaule ,tu trave serviteur
dt sa maison. (Page 33z.)
ur-le-champ au Fort de Joux et incarcéré.
Comme on l'a YU, le commissaire général
de police du département du Doubs, durant demande encore le commissaire de police.
la matinée de la -veille, s'était livré à une per- Dans la soirée du 28 janvier, quand
quisition au château de Circé. Son mandat j'ai su que j'étais l'objet d'un ordre d'arresrempli, comptant partir pour Besançon le tation.
lendemain, il était revenu à PonLarlier. Il pas- Comment l'avez-,·ous su?
sait la nuit à la sous-préfecture. C'est là que,
- Je ne crois pas devoir vous le dire.
dès le malin, lui arrivait la double nouvelle
- Par quelle voie êtes-vous venu dans cc
de l'arrestation et de lïncarcération de son pays?
ancien collègue. 1l se rendait aussitôt au Fort
- Par la voie la plus directe. A Paris, j'ai
de Joux. En y arriYant, il mandait le prison- pris la diligence de Besançon. Dans celle ville
nier devant lui et lui faisait suLir un premier où je ne me suis pas arrêté, on m'a indiqué
interrogatoire, destiné à servir de base ~ l'ac- une voiture publique qui m'a conduit à Poncusation en ,·erlu de laquelle Olivier Tahau tarlier.
allait ètre déféré à une cour martiale.
- Quelle raison vous a fait diriger de ce
Ses réponses au cours de cet interrogatoire côté plutôt que d'un autre7 N'est-ce pas que
ne permettent pas de révoquer en doute la vous espériez trouver un refuge au château
réalité des griefs qui lui étaient imputés. En de Circé?
une sorte d'abandon de lui-même, qui révèle
- J'avais en eITct conçu cet espoir. Le
la volonté de ne rien faire pour se dérober à ~ervice rendu par moi à la famille de Circé
une condamnation, il fit des aYeux complet' . rue donnait le droit de penser que la marOn ne relève dans ses paroles aucun effort de quise ne refuserait pas de m'accueillir, de
justification. A toutes les questions qui lni farnriser ma fuite.
sont posées, il répond affirmativement. U n'a
- Vous ne dites pas toute la ,·érité. Une
pas ignoré que le marquis Robert de Circé fois arrivé à Pontarlier où la police ne rnus
était l'auteur du complot dénoncé par Fleu- savait pas encore et si près de la frontière,
rier. li a tenu dans ses mains les preuves de Yous n'aviez besoin pour vous mettre en sûsa culpabilité. Mais il s'est laissé loucher par- reté ni de la marquise de Circé ni de perles prières el les larmes de la vieille marqui e sonne. C'est pour un tout autre motif que
et de sa petite-fille qui, elles, étaient inno- Yous ,ouliez vous arrêter chez elle.
cen tes. 11 s'est réYol lé surtout conl rc le rigouLibre à Yous de le croire; moi, je le
reux de,oir qui s'imposait à lui. Dans l'en• me.
trai'nement de celte ré\'olte. il a brùlé ici;
fous étiez pauHe. Au moment de paspapiers accusateurs, et ordonné la mise en ser en pays étranger, peut-ètre songiez-,ous
Jiberlé du jeune marquis.
à vous faire payer le service que 1ous avez
Sur tous ces points, son langage est net et rendu, à vous proc11rer des ressources.
précis. Puis, comme on cherche à le pousser
- Quand on m'a arrêté, on a trouvé sur
..-.1

33o

Ill'

moi cent napoléons, toutes mes économies·
Pourquoi aurais-je tendu la main ·1 Le présent
était assuré. Mais je songeais à l'aYenir. Mme de
Circé venait de rentrer de l'étranger. Elle y
a laissé des par,mts, des amis. Je Youlais
i!tre recommandé à eux, m'assurer leur protection pour trom'ffi' un emploi dans l'exil.
- Vous avez ensuite renoncé à ce dessein. On ne vous a pas vu au château de
Circé.
- Au dernier moment, la crainte de compromettre les braves gens qui l'habitent a
modifié mes résolutions. Dans la soirée d'hier,
je suis allé jusqu'à Jeur porte. Puis, au moment d'y frapper, j'ai eu peur et je me suis
enfui.
- Où ayez-vous passé la nuit?
- Sous un hangar abandonné à la lisière
des bois. ,Je suis resté là, attendant le jour
pour continuer ma route vers la frontière. Je
marchais depuis quelques instants seulement
quand les gendarmes m'ont surpris et arrêté.
- Il faisait nuit lorsqu'ils vous ont rencontré. Vous n'avfrz donc pas attendu le
jour.
- Je ne saisis pas la portée de votre observation.
- Elle tend à établir que je ne suis pas
dupe de ,·os réticences. Vous dissimulez une
partie de la Yérité. Votre nuit, notamment,
n'a pas été employée ainsi que vous le dites.
- Supposez tout ce qu'il vous plaira. Vous
ne saurez par moi rien de plus.
- Par d'autres, alors.
- Ni par moi, ni par d'autres .... Je n'ai
vu personne, parlé à personne, depuis hler
au soir. »
L'interrogatoire était épuisé. Il établissait
à la charge d'Olivier Talvau des re ponsabilités écrasantes et ne laissait aucune place au
doute, quant à sa culpabilité. Or, le commissaire général aYait reçu des ordres péremptoires. « S'il lui apparaît, était-il dit dans ses
instructions, que l'accusation dirigée contre
le prévenu est fondée, il devra le traduire
immédiatement devant une commission militaire et requérir contre lui les peines dont les
lois punissent la trahison et la désertion deYant l'ennemi. » i rigoureux que fussent ces
or-dres il ne pouvait que les exécuter. Aucune excuse ne s'élevait en faveur de Tal vau.
Chargé de rechercher des conspirateurs, il
a,·ait pactisé avec eux en leur fournissant les
moyens de se dérober au châtiment qu'ils
avaient mérité. Cet acte inexplicable cl inexpliqué que ne pouvaient justifier les raisons
.invoquées par sou auteur, consûtuait un attentat criminel d'autant plus grave qu'il était
l'œuvre d'un fonctionna.ire. La nécessité de
faire un exemple s'imposait. Elle eût même
désarmé la clémence impériale si celle-ci eùL
été tentée d'intenenir. Mais Napoléon ne songeail guère à exercer la sienne en celle oœasion. Pendant tout son règne, il fut impitoyable aux émigrés insoumis, à leurs complaisants, à leurs défenseurs. Déjà sa justice
arbitraire avait frappé sans merci le duc
d'Enghien, parce quo Bourbon. Elle allait

.MAD'EMOlSEU.'E
frapper aYec la même rigueur l'obscur Talvau, parce que complice d'un émigré partisan
des Bourbons.

DF.

Cm.c'É ---.

mourût, elle ne pouvait plus êlre heureuse. de délivrance qui fùt à la portée de sa
Mort, elle aurait à pleurer en lui l'objet de main.
son premier, de son unique amour; vivant,
Elle savait par Chasseral qu'aussitôl après
elle aurait à rougir de l'avoir aimé. Et dans son arrestation, Olivier aYait été conduit au
XXVI
cette âme à la fois passionnée et virginale, Fort de Joux. Sa pensée le suivait jusque-là.
vindicative et compatissante, d'une droiture Elle le voyait captif sous les vieilles Yoûtes
Après avoir vu s'enJuir Olivier et entendu à toute épreuve, mais, depuis l'enfance, livrée d'un cachot, aux fenêtres défendues par un
les sinistres rumeurs qui avaient traversé sa à elle-même, à la spontanéité de ses impres- grillage en fer, gardé à vue eomrne un malfuite, Isabelle s'était couchée el endormie, sions, à ses naturels instincts, sans être rete- faiteur, condamnéd'ayance, ne l'ignorant pas.
vaincue par le sommeil. Mais l'oubli répara- nue ni redressée par les raî6nements de l'édu- attendant son orl, résigné ou révolté, et
teur qu'il lui versa fut de brève durée. A cation ou par une inteUigente culture des cette sombre vision pesait à son cœur, obsépeine réveillée, des angoisses nouvelles la re- convictions religieuses, l'idée du suicide, as- dante et cruelle, la plongeait davantage dans
prenaient, la rejetaient en un trouble affreux. sociant son trépas au trépas de l'homme dont les projets qu'avait engendrés son tardü re.« Celte arrestation est mon œu vre, pen- elle aYait subi la séduction après avoir subi pentir. Dévorée du désir de savoir quelle allait
sait-elle, comme le sera aussi le trépas de ce sa brutalité, prenait corps, se formait et allait être l'issue de l'a1·enture, elle ne songeait
malheureux si ~es juges le condamnent à pé- se fortifier comme le plus efficace instrnmenl plus qu'aux moyens d'en connaitre les péririr. C'est moi qui l'ailivré, en le lançant seul,
la nuit sans l'avertir, sur la route où je saYais
les gens de police à l'affût. »
Cependant, de cette trahison calcuMe, de
ses suites prérnes, elle éprouYait de moins
violents remords que de l'hypocrisie sous la.quelle elle l'avait dissimulée. Qu'elle eût livré
Olivier, ou, cc qui était pire, qu'elle ne l'e'Ol
pas mis en garde contre le danger qui le menaçait, cela pouvait à la rigueur se comprendre, puisqu'elle n'avait fait qu'user d'un
droit de vengeanœ qu'elle croyait légilime.
Mais qu'en le livrant, elle lui eût afûrmé
qu'elle voulait le sauver, qu'elle se fùt abaissée jusqu'à ce mensonge misérable, voilà où
elle ne se 1·econnais11ait plus el ce qu'elle ne
se pardonnait pas. N'eùt-il pas été plus noble,
plus digne de lui dire : cc Vous m'avez perdue; je YOus perds. » Mais devant celte francbise, elle avait reculé, ei maintenant, éclatait à ses JCUX l'abomination de sa conduite,
rendue plus atroce encore par la nuit d'amour
qui avait précédé sa trahison.
Oh! cette nuit, combien lui en était à la
fois délicieux et empoisonné le somenir !
Comme elle aurait voulu effacer du livre de
sa vie celle page enfiévrée, el comme cependant elle y revenait avec complaisance, avide
d'en recueillir les èchos épars dans sa mémoire et toujours aussi vibrants qu'était brûlante sur sa chair la trace des ardentes ca•
resses !
Quelle conCusion de sensations contradictoires el inoubliaWes : cet amour qui l'avait
emportée si loin, si haut, sans désarmer
son ressentiment; puis l'acte inrâme qui
avait couronné ce complet abandon d'ellemême dans l'amoureuse explosion de tout
son être! Quelle source de souvenirs enivrants
et d'humiliantes hontes! C'était, en sa conscience, un déchaînement d'amers regrets et
d'àpres remords, d'où montait peu à peu le
~entimenl d'un devoir à remplir, non pour
réparer le mal qu'elle avait fait, - il était,
hélas! irréparable, - mais pour l'expier, en
apportant en même temps à l'infortuné qui
en était victime une con olation suprême,
celle de mourir avec ltti.
Oui, a vie offerte en holocauste, voilà ce
11u'elle entrevoJait, et ce sacrifice 1olontairc
ne l'effrayait pas, ne lui coùtaitrien. Qu'avaitelle à espérer de l'a,•enir, maintenant? Elle Au del,ors, .:Jans la n11il claire, p.1r 1111. smlier tracé à lra,iers la neige, le co,N:gt march,tit à urands pas. S11cct~sivement, JI franc/lit les e11cei11tcs qui circule11l en desc:,ente a11to11r du rocher Sttr lequel tê forl est construit.
aimait Olhier. Mais, qu'il vécftt ou qu'il
(Page .,3.t.J
.., 331 ...

�111STO'l{1.JI - - - - - - - ~ - - - - - - - - - - - - - pélies au fur et à mesure qu'elles se dérouleraient.
Quoique hantée par de si douloureuse.
préoccupations, elle eut assez d'empire sur
soi pour les cacher à sa grand'mère. Celle-ci
ne pou1·ait concevoir aucun étonnement de la
tristesse de sa petite-fille. Prorondémcn l troublée, elle aussi , par lïnforlune de l'homme
à t1ui elle devait la vje de son petit-fils, elle
trou,·ait cette tristesse toute naturelle. Elle
l'attribuait aux causes qui justifiaient son
propre chagrin, celui dtl l'abbé Maucombe 1·t
de Chasserai, engagtis comme elle envers Olivier par un égal sentiment de reconnaissance.
[sabelle dut à ces circonstances de n'être
pas interrogée, quand, au sortir de son appartement, elle se trouva en présence de la
marqui c. Elles échangèrent hrnrs appréhensions el mêlèrent leurs larmes. Mais rien
dans le langage de la jeune fille ni dans son
attitude ne vint déceler à la ,·ieillc aïeule
pourquoi tant de pâleur s'étendait sur ce visage et pourquoi ces yeux exprimaient un si
morne accalilement. D'où venait Olivier Talvau quand on l'avait arrêté~ 011 aUaiL-il? A
la suite de quelles courses se trournit-il dans
les environs du cbàteau au moment de son
arrestation? Voilà cc que la marquise se demandai l. Isabelle, qui aurait pu lui répondre,
affectait une entière ignorance. La vfriLé ne
sortit pas de sa bouche.
li y eut un moment cependant où elle
faillit se trahir.
(! ''est-il aucun mo~•en d'arracher ce malheureux à la mort ?s'était écriée la marquise.
- L'arracher à la mort! Comment? répondit Chasserai. Entraîné par son cœur, il a
trahi ses dernirs. Chargé d'arrêter des coupables, il a favorisé leur fuite, après avoir
anéanti les preuves de leur crime. Sa conduite vous paraît héroïque, à vous qui en
avez profité. Mais pour ceux dont il a trompé
l.l confiance, elle est sans excuse. 11 sera condamné.»
L'abbé conftrmait d'un geste celte opinion.
« Et on ne lui fera pas grâce, ajouta-t-il.
- Même si j'allais me jeter aux pieds de
lï~mpereur? ... »
Chas eral protesta.
« Pourriez-vous plaider cette cause sans
vous perdre, madame la marquise, sans nous
perdre tous, ou tout au moins sans nous exposer à ètre arrêtés de nouveau comme complices?
- Oui, je le pourrais, je le èrois .... L'Empereur ne resterait pas insensible .. . n
Isabelle l'interrompit :
«Détrompez-vous, chère grand'mère, ditelle avec vivacité. L'Empereur est sans entrailles quand il s'agit de punir les attentats
contre sa couronne.
- Mais M. Olivier Talvau n'a pas conspiré.
- Il a fait pire .... N'est-ce pas grâce à
lui que les conspirateurs se sont dérobés au
châtiment qui les attendait? Pour de tels
faits, l'homme inhumain que vous appelez
!'Empereur est impitoyable. Vos supplications
seraient vaines. »

Ce fut dit d'un tel accent de conviction que
la marquise regarda sa petite-fille comme
pour deviner ce que cachait le visible effort
qu'elle ,•enait de faire pour décourager loule
tentative en faveur d'Olivier.
&lt;&lt; Tu affirmes comme si tu éLais sùre, mon
enfant, lui dit-elle.
- Je suis sûre, en cffd, grand'mèrc, fit
lsabelJe. Oubliez-vous que l'usurpateur a
trempé ses mains dans le sang des Bourbons?»
Le lragitJUe souvenir qu'elle rappelait démontrait à la marquise que ses espérances
n"étaicnt qu'illusions, el qu'elle devait renoncer à intervenir eu faveur d'Olivier Tahau.
&lt;&lt; Il faudra prier pour ce pauvre garçon, ,,
soupira-t-dlc découragée.
L'entretien prit fin sur ces mots. Mais
quand la marquise se fut retirée, lsalielle e
trouvant seule avec Chasserai lui dit :
&lt;&lt; Écoute, et comprends Lien cc que j'attend.; de ton dévouement. C'est moi, et moi
seul", qui suis respons1Lle de la calastrophe
qui se prépare. Ce sont mes prières qui ont
eu raison de la rigueur des ordres que M. Talvau était cbargé d'exécuter. A force de le supplier, à force d~ pleurer, j'ai fini par l'émouvoir, et 'luand il s'est laissé fléchir, c'est qu'il
ne pouvait plus résister à mes supplications
et à mes larmes. Si maintenant qu'il est
perdu, perdu pour m'avoir écoutée, il n'est
pas en mon pouvoir de le sauver, je veux, du
moins, adoucir ses derniers instants par ma
préstnce.
- Vous Youlcz le voir! s'écria Cbasseral
stupéfait.
- Je veux le ,·oir, s'il est condamné à
mort, lui dire une fois encore que son souvenir lui survivra parmi nous, el que jamais
je n'oublierai ses bienraits. Je le connais. Son
âme est généreuse et fière. L'expression de
ma reconnaissance atténuera pour lui l'horreur du trépas.
- C'est là un beau dessein, digne de vous,
mademoiselle, répondit Chasserai, mais impossible à réaliser.
- Cc n'est qu'après aroir tenté de le réaliser que tu pourras affirmer, si ltl échoues,
que sa réalisation ~st au-dessus de nos elforls.
Tous les hommes ne ont pas comn,e loi incorruptibles. N'en a -tu pas fait l'expérience
pendant la.. Terreur? N'as-lu pas intéressé aux
infortunes de noire famille des Jacobins farouches?
- Parbleu! j'ai prodigué l'or et les promesses.
- Prodigue..:les encore, et tu m'ouvrira!',
j'en suis sùre, les portes de la prison où
m'appelle mon devoir. »
Cbasseral était ébranlé. li tentait cependant
de résister encore.
« Eh bien, non, fit-il, je ne me prêterai
pas à ,·otre folie; je n'assumerai pas ]a responsabilité du danger auquel vous voulez
vous exposer. i&gt;
[sabelle marcha sur lui, el, posant la main
sur son bras, elle reprit d'un accent où éclatait une résolution déllnitiYe :
« li le faut. » Et comme Chassera} ne sem-- 332 .....

11ait pas convaincu, elle ajouta, plus bas, les
yeux dans ses :scux : « Je ne rnux pas le
laisser mourir sans lui dire adieu. U est mon
amant. »
Chasseral chancela, éperdu, un reproche à
la bouche ....
« Vous! vous! oh! mademoiselle! ... ,,
Elle le regarda hautaine.
« Je ne relèrn que de ma conscience, cl
ma conscience ne me reproche rien. Jl a
voix et son regard se mouillèrent de pleurs.
« Va, mon ami, continua-t-elfe, obéis à ta
petite Isabelle et garde pour loi, pour toi
seul, ce douloureux secret. Jl
Cliasseral s'éloigna silencieux et troublé,
mais docile. Peut-être commençait-il à mesurer, dans ses circonstances el 5es conséquences, le dérouement de Aille de Circé.
Elle ne le revit que dans la soirée de re
jour. Il était allé aux informations. ll aYait
appris que di,·ers officiers, mandés de Ilcsançon, deraient arrh·er le lendemain au fort de
Joux et s'y réunir en cour martiale pour
juger le prisonnier.
« Pourrais-je arril'er jusqu'à lui? demanda
Isabelle.
- Oui, mademoiselle, répondit Chasserai.
J'ai pu m'entendre avec un des fournisseur~
chargés des approvisionnement. du fort. Demain, il vous y conduira, si toutefois rnus
n'avez pas renonré .... »
Isabelle l'interrompit, el se jetant dans ses
bras :
&lt;&lt; Tais-toi, tais-toi, s'écria-t-elJe. ...
Ne
cherche pas à me détourner de mon projet.
Tu n'y réussirais pas.
- Je remplis mon del'oir en vous sup pliant. ...
- El moi, je remplis le mien en te résistant. l&gt;
lis étaient serrés l'un contre l'autre. Mlle de
Circé pleurait sur l'épaule du brave rnrvileur
de sa maison. Et lui, attendri, résigné, s'efforçait vainement de l'apaiser.

xx:rn
Quoique, au cours de sa longue el dramatir1ue existence, le fort de Joux eût été considéré surtout comme une place de guerre,
élevée sur 1a frontière suisse pour défendre,
tantôt au nom du roi d'Espagne, tantôt au
nom du roi de France, l'accès de la FrancbeComté, les princes qui se le disputèrent en
avaient fait en main.les circonstances une
prison d'État. Grâce à sa situation sur un
rocher que la nature et la main des hommes
ont rendu inaccessible, grâce à ses cinq
enceint~s étagées, séparées les unes des autres
par des fossés profonds, il était aussi difficile
à des prisonniers d'en sortir qu'à des assiégeants de s'en emparer. En fait, il ne fut
jamais pris d'assaut, el son histoire ne relate
aucune évasion.
Antérieurement à l'Empire, il avait compté
quelques hôtes illustres. En 1775, Mirabeau
s'y trouvait captir. Jl y expiait ses folies de
jnunessc. En {805, Toussaint Louverture y
mourait, après y être resté détenu pendanL

,

_________________________________

une année; .et enfin, à l'époque où s'y dénouèrent les événements dont j'ai eotrepr;s
le récit, il renfermait dans son vieux donjnn,
,•éritable nid de Liboux, le marquis de 11ivière, un des complices de Cadoudal, condamné à mort comme lui, mais qui, plus
heureux. que lui, a1·ait vu sa peine commuée
en celle de la détention perpétuelle. Sous le
règne de Napoléon I", d'autres prisonniers
de marque s'y succédèrent: en 1807, le poète
all~mand llenri de Kleist, soupçonné d'avoir
conspiré contre !'Empereur; en 1812, aprùs
la capitulation de Ba1lcn, le général Dupont,
et d'autres encore.
Cependant, nul tragique épisode n'assombrit ces souvenirs. Celui que je raconte pnrdÎL
être le seul qui soit marqué par une exécution capitale, et encore est-il entouré d'obscurités et de mJ•slères qui laissent une part
aussi grande aux suppositions qu'à la vérité,
en ce riui Louche les détails de cette exécution.
Ce qui est certain, c'est qu'en t806, il n'y
avait au fort de Joux, pour toute garnison,
qu'une poignée de soldats, presque tous
vétérans des guerres de la Monarchie el de la
Révolution, enroyés là comme en un lieu dtl
retraite, où le service réduit à la garde de la
forteresse, à celle des canons el des munitions destinés à sa défense, n'exigeait ni trop
dures fatigues, ni trop lourds efforts. La
neutralité de la Suisse, assurée par des traités, avait permis cc relàchcmenl de surveil~
lance. Le gouvernement du fort était confié à
un commandant d'artillerie, ayant sous ses
ordres un petit nombre d'officiers de grade
inCérieur. Ce minuscule état-major résidait
dans deux pavillons construits sur la plateforme du donjon, d'où le regard embrasse
une vaste étendue du pays. La consigne en
vigueur était celle des places de guerre en
Lemps de paix. Mais ell~ se compliquait d'une
rigoureuse observation des mesures en usage
dans les prisons d'État, de telle sorte que les
soldats de la garnison devaient se considérer
à la fois comme des défenseurs militaires el
comme des geôliers.
A ce dernier titre, leurs fonctions leur
permettaient d'assez longs loisirs. Il n'y avnil
jamais au fort de JoUI. plus de deux ou troi~
prisonniers en même lemps. li était même
souvent arrivé qu'il n'y en eût qu'un seul et
quelquefois pas dn Lout. Aussi orticiers et
soldats laissés libres et oisi[s descendaient-ils
chaque jour à Pontarlier pour y chercher des
passe-temps plus agréables que ceux qu'ils
pouvaient se procurer dans leur aire. On les
voyait errer à travers la petite ville, avides
de distractions, familiers avec les gens qu'ils
tenaient au courant de divers incidents qui
se passaient là-haut.
Toutefois, à partir du jour où Olivierîahau
avait été arrêté, les rapports brusquement
cessèrent entre la ville et le fort, aucun soldat
n'étant descendu, d'où il fallut conclure que
la garnison était consignée en raison de
quelque important événement. En ce tempslà, des faits analogues se produisaient un peu
partout avec fréquence. filais il n'y avait pas
de Journaux pour les raconter. La divulgation

en était dilficile et lente, surtout dans une
contrée montagneuse et en hiver, alors que
les neiges amoncelées sur les routes rendaient
difficiles les communications. On se résignait
donc à ignorer l'affaire jusqu'au jour où, tout

L'enfant 10111fa en 111~,ne temps que le .-o,idamnt!. !.es
ralles tes a1•aimt aiteints lous les deux. (Page 33.j.)

à coup, quelque indiscrétion, venue on ne
savait d'où ni par qui, en répandait les dt'.....
tails plus ou moins authentiques.
En la circonstance qui nous occupe, l'indiscrétion eut des origines e:xplirables cl des
causes naturelles. Ce fut d'abord, dans les
premiers jours de février, la présence à Pontarlier du commissaire général do police du
département. On pensa que ce fonctionnaire
ne s'était pas déplacé sans de graves motifs.
Cc fut ensuite, dans la matinée du G de ce
mois, l'arri1·ée d'un colonel, d'un commandant, d'un capitaine, d'un lieutenant el d'un
sous-lieutcuant, appartenant à diverses armes. Aux abords de la sous-préfecture oi1
les reçut fo commissaire général el où leur
fut seni un déjeuner, des curieux s'allroupèrent, attirés par l'éclat de:l uniformes.
Vers midi, on -vil les nouveau.x venus s'empiler dans trois traîneaux mis à leur di position par la municipalité et prendre la routo
du fort de Joux. On racontait, depuis la Yeille,
qu'un ioJividu étranger au pays, un émi!!l'é
selon les uns, un espion selon les aulre',
arrèté pendant la nuil dans !es bois d'l~nlrcportes, avait été conduit à la forteresse.
C'était assez pour faire supposer que les officiers venus de Besançon devaient former la
colll.lDission militaire à laquelle le personnage suspect allait être déféré.
On resta.Î;t cependant dans le domaine des
conjectures. Mais la curiosité surexcitée rend
in~énieox. Des gens plus malins ou plus a1•isés que les autres se rappelèrent que ce jour-

MADEJK01scuE n1;

Cmct --~

là un lundi, le boulanger qui fabriquait le
pain destiné à la garnison deYait c rendre
au fort pour y livrer sa marchandise, ainsi
fJU'il le faisait trois fois par semaine. Il y
allait ordinairement en traineau, accompagné
de son apprenti. Au moment de son départ,
ils allèrent le supplier de se procurer des
nom·elles et de les leur communiquer. Donlé
d'âme ou vanité, il promit. Queh1ues heures
plus tard, ils se portaient à sa rencontre sur
la roule, si pressés de l'interroger, qu'en le
rencontrant, ils ne s'aperçurent même p:is
que, parti avec un compagnon, il rc,·enait
seul. Us l'accablèrent de questions. Que îaisait-l)n la-bau t 1 Pourquoi cette réunion d'officiers? D'abord, il feign it l'ignorance. Il ne
savait rien, n'avait rien m d'anormal. Mais.
comme ils insistaient pour le contraindre à
révéler ce qu'il voulait taire, il céda ;
« Je crois qu'on vient de condamner un
homme à mort, »fit-il.
Et pins bas :
a On assure qu'il sera exécuté ce soir. »
Le l,rave homme ne disait que la vérité.
Les audiences des commiHioos militaires ne
comportaient pas de longues formalités. La
séance ouverte, le greffier füait l'acte d'accu• sation. L'accusé était ensuite interrogé. Après
cet interrogatoire, on introduisaitJes témoins
quand il y en avait. Leur déposition entendue,
ainsi que les observations de l'accusé, les
débats étaient clos, sans réquisitoire ni plaidoirie. Le tribunal se retirait alors pour délibérer, et, sa sentence rendue, il en était
donné lecture au condamné devant la garde
assemblée.
Les choses ne se passèrent pas aulrernenl
pour Olivier Tal l'au. Comme ses aveux, lors
de son premier interrogatoire, rend:üenl inutile toute audition de témoins, et que, d'ailleurs, ceux qu'on aurait pu entendre étaient
en fuite, la procédure se réduisit en quelque
sorte à l'enregistrement de ses répomes.
Tout fut bâclé en peu de temps. A la tombée
de la nuit, dans la aile d'audience, en présence d'une douzaine de soldats, l'ancien
protégé de Fouché connut, lu par le grefl1er
à haute el iot~lligil.ilc Yoix, l'arrêt qui le
condamnait à. èlre passé par les armes. &lt;&lt; Ordonne, y était-il stipulé, quo le présent jugement sera exécuté de suite, à la diligence
du capitaine rapporteur. Fait, clos et ju1,é
sans désemparer, au fort de Joux, le 6 f~vrier 1806. &gt;&gt;

xxvm
Quelques instants après, dans sa pri,on,
Olivier Talvau, seul el paisiLle, allendait la
mort.
&lt;&lt; Combien de Lemps ai-je encore à ,·ivre?
avait-il demandé après a11oir entendu la sentence.
- Une heure environ, » lui aYait-on r(pondu.
On s'était ensuite enquis de ses derniers
dJsirs. Voulait-il manger ou boire? Souhaitait-il écrire, s'entretenir avec un prêtre? A
ce dil'erses queutions, il aYaiL répondu néga-

�,
r--

________________________________

1f1STO'J{1.Jl

tivcment, pressé de re~lerseul, de se recueillir
en vue de l'épreuve suprême 11ui lui restait à
affronter. Élevé dans les doctrines sentimentales et déi tes du dix-huitième siècle, il ne
croiail pa aui religion el ne professait aucun
culte. Aus i n'attendait-il des homme. , prêtres
on laîqu , nul ecour . Il n'auendait rien
que de Oieu, de l'Ètre suprême, comme il
di.ait, comme disaient encore, malgré le
retour de génération nouvelle îers l'Église,
tou ceux qui avaient admiré Robe pierre
vÎ\•anL et qui le pleuraient mort. D"ailleur ,
a con~cience était en paix. Dan . a vie i
brèrn, il ne comptait aucuue action mauvaise,
i ce n'est l'acte de violence dont il s'était
rt?ndu coupable ehver Mlle de Circé. Mai ,
depuis, elle a,·ait pardonné. Ab ous par
l'amour, c'est en pen ant à on amie qu'il
,·oulail tomber sous le balles. Ce . ourenir
srul pouvait rendre e derniers instants doux
el serein ·, el . 'il de,·ail renoncer à la conolalion de la revoir avant de quiller le
monde, il gardait d'elle, en celle heure
ombre, une image i vi ·ante, qu'il lui cm..
Lfail que, mème pré ente, elle serait impuisanle à lui donner à un plus haut degré la
cnsalion de la réalité. Donc, ni regrets, ql
remord , mais uniquement un dernier él~n
ver. œlle pour qui il allait mourir, en cela ~e
rbunait l'étal de son àrue.
La nnil venait, entrait lente et gri. e par la
fenêlre grillée de son cachot. Elle ne l'd!rapil pa . Il la renardait mont er au long
des murailles et assombrir les voûtes, comme
le si!!Dc avant-coureur de !"ombre éternelle
qui déjà l'o'ouvrait devant lui. oudain, le
bruit de sa porte interrompit se stoïciucs
rêveries. Venait-on d~jà le cberclicr pour le
conduire au .upplice? Il s'élail levé, hautain,
un :ouriredédai•Tneux . ur e lèvre · blêmie.
)fais il c trompait. C'était son gardien, un
vieux soldat, qui venait d'entrer, tenant à la
main un flambeau qu'il po a ur la table, en
di ant d'une \'OÎx ID) ·tl'.!rieu c :
&lt;1 Lne ,·isite pour Yous, mon. ieur. »
Ulivicr n'a,·ail pas eu le Lemps d'exprimer
a surprise que déjà le gardien avait di para
en fermant la porte. Alors, à la clarté ,,acillanle ùe la chandelle qui subitement di jpait
le ténèl,res autour de lui, ilaperçut œmême
petit pay an qui, quelques moi avant, lui
était apparu un malin, au chàteau de Circé,
el dont le charme magique a\'ail alor , d'un
eu! coup, fait Jléchir la rigueur de ~es ré ·olution .
&lt;t Isabelle! » _'écria-t-il.
Et tran û0 uré par une indicible joie, le
front ral'onnanl, il ouvrait les bras pour
étreindre l'enchantere se qui lui apport.ail, en
a détrcs e, le miel de ses baisers.
C'est moi l répoadil-elle, en e errant
contre lui d'un momement pas ionné. Je ne
voutai pas te laissCI' mourir ·cul, mon bienaimé. J'ai cru d'abord que je ne parviendrai,
pa ju qu'à ta pri on. Mais Uieu a été clémenl.
11 a inspiré la pitié à l'homme qui te garde.
C'est gr;",ce à lui que je ai ici.
- Ab! oyez Léni tous deux, toi pour ton
idée généreu.e lui pour sa bonté. 11

El emporté par l'ardeur de sa tendresse, il
promenait se lhres ur la tète adorée qui $e
roulait contre sa poitrine. 11ais, brusquement,
1 abelle e dégagea de ses bra et, grave, elle
reprit:
&lt;c Ne le bàte pas de me bénir, Ofüier.
Peut-être vas-Lu me maudire tout l1 l'heure.
quand tu sauras ce qu'il faut que je te
confesse.
- Si c'est pour me dire que tu ne m'aime
plus, ne parle pa , 'écria-il.
- Je t'aime toujours, et ma présence ici
en est la preurn. 'empêche que si lu e
tombé aux main. de la poliœ, si tu e_ condamné, si lu vas mourir, c'est que je l'ai
voulu. Il
Et comme, tout surpris par la ingularité
de cet aveu, il l'interrogeait des yeux, ell •
ajout.a :
« Quand lu m'as quittée, de gens t'allendaienl sur la route que lu de,·ais suivre pour
gagner la frontière . Je le savais. ,'est moi
l)Ui t'ai livré à CUL »
Elle s·altendait à un éclat de foreur. Peutêtre allait-il la châtier, lui faire expier a
trahi on. Elle était prête à subir son courroux.
Mais ses crainte furent trompée·. Oli"ier
l'attirait plus tendrement eontre lui, et, trrs
doux, il l'interrogeait :
&lt;l Pourquoi m'as-tu livré~
- Parce que je t'aimais. Écoute el comprends, mon cher trésor. Quand une îemme
porte un nom lei r1uc le mien, elle ne s'apparti nl pa ; elle est liée pa ltl gloire de se
ancêtres ; elle e doit à eux. Jllc de Circé
n'aurait pu an déchoir épou cr un homme
de La condition. Mme Talva:u, moi l Élail-ce
po sible? onrre donc! Et je ne voulais pas
re ter La maitresse. Dans les deux cas, Dieu
el ma famille m'auraient maudite. La mort
seule pouvait égaler no ituation , t'élever
ju qu'11 moi et légitimer notre amour en le
purifiant. C'est pour cela que je t'ai sacrifié.
Mais, ans ta tendr e, je ne ·aurai viue et
je ,·iens mourir avec toi. :'\ou périron
ensemble. 'il est vrai qu'au delà de nou il
• ait une autre \'Îe, en. emblc nous y entrerons
en sortant de celle-ci, pour nous aimer éternellement. »
Il était i troublé qu'il ne trouvait rien à
rép'Cmdre et que c'est à peine i, d'un "CSle,
il protestait. Mais ce geste, elle ne le voyait
pa, , pas plus qu'elle n'eût entendu a voix
i-'il eùt parlé. Elle sui,·ait sa propre pensée.
Elle l'e1primail en accents pa sionnés et brùlanls où éclatait l'ardeur de son amour.
C'étaient, mêlé · de baiser" accentuel · par des
étreintes, des mols d'amante, de ce mots
qui gri ent ceu. qui le prononcent el ceux
qui les .,\coutent.
Mais oudain Olivier lui imposa silence. La
tenant là sou un regard dont la flamme
pénétrait jusqu'à .on cœur, il lui dit :
« Et tu a pu pen er que j'accepterais ton
sacrifice, pauvre chère crl•alure, frappée par
moi dan Lon innocence, dan Lon a\'enir,
dans ton repo· ! Ce ~acrifice, je le reîuse. Tu
m'ai.mes, tu es venue me le rép :ter. c·~l
a ez pour rendre ma mort enviable. Tu ne
◄

13-t

►

me dois rien de plus. JI faut vi,Te el m'ou-

blier.
- Jamais, jamais .. .. Tu es mon mahre.
.J'ai juré de te uivre partout où lu irais .. . .
Je le suivrai. »
Alors 'enga"ea cotre ces deux amants un
pathétique combat. L'un offrait a ,•ie, l'aulre
la refusait, cl le reîu de celui-ci ·e faisait
d'autant plu éne1·gique que l'offre de celle-là
devenait plus pressante. El long fut ce combat, car aucun d·eux ne \'Oulail céder.
&lt;&lt; Eh bien, oit, dit enfin I abdle. Tu
ordonne· , j' obéi . »
Alor , il la erra contre lui plu. ardemment et plus fort. Docile en a11parence,
épui ée par cette lulle, elle ne retrouvait de
force que pour lui rendre les baisers qu'il
lui prodiguait, dans un oubli complet de.
lieux où ils se trouvaient, de l'heure qui
'i•coulail el du dênouemenl c1ui 'approt'bail.
6 Et ,·ite, il faut ,·ou
· parer; on ,·ienl. 11
C'ëlail le gardien qui entrait, ejetait cotre
CU\ el, prenant Isabelle par la main, l'entrainait.
&lt;t
hienlôl, mon amour! » murmurat-clle, mettanl Loule son âme dans cet adieu.
Vue minute plus tard, cacbt:e au fond d'un
C'orridor, elle \'Oyait pa er Olivier entre de
·oldati; dont l'un, celui qui marchait en avant,
portait une lanterne. \lors, tirant une bour. e
de sa poehe, elle la donna an gardien en
disant:
&lt;1 Tiens, prend
encore ceci, el fais-moi
as.i ter à l'e11:cution. »
\u dehors, dans la nuit claire, par un
t'ntier tracé à Lraver. la neige, lo cortège
marchait à grand. pa . ucces i1·ement, il
franchit les enceinte qui cirrulent en d,·~centc, au nombre de cinq. autour du r0&lt;·her
sur lequel le fort c t con truit. .\ la cinquième il 'arrèta. Olh·ier fut plac1'• debout
au fond du fos:ii, tournant le do, i, un trou
creusé dans la terre . .\ côté de lui cl comme
pour le mieu~ dé igncr au peloton d'ex&lt;:cution, l'homme qui portait une lanterne la
dépo a cl 'écarta au .ilôl. li y eut une minute d'attente et d·annoi se, doraol laquelle
r1uelqucs mols furent l'•changés cotre l'olllcier
qui devait commander le feu et IP condamnt'•
qui refusait de se lais er hander les ycm.
Pui , des ordres retentirent dan le calmi· de
la nuit.
A.lors, au moment où s',1levait la voi\ de
l'oîfi ·ier, un entant s'élança entre le soldats
el le condamné. Il y eut, au milieu des di•lonations, des cri d'e1Troi et de colère, el on
entendit une femme qui criait :
« J• l'aime, Ofüier, et je meurs avec
Loi. »
S'il entendit ces mols avant d'expirer, c'e 1
le secret qu'il emportait a,·1·c lui dans la mort.
Mais les soldats les entendirent, comme il
virent au i tomber l'enfant en mème temp
que le condamné. Les balles les al'aicnt
atlcints Lous le deux.
L'identité de file de Circé ne fut reconnue
que le lendemain. On ne sut jamais comment
elle s"étail trouvée là, car Je lroi personn' ·
&lt;JUi auraient pu le révéler, Chasserai, le gar-

Jieu el le houlangcr, 'i•t:,ienl mutuellement
promi· le silence. Le corps d'l~abelle fut
rapporté au chàteau le mèml! jour eL rendu à
·a famille. Celui d'Olil'icr Tahau était t•nterré
depui la \'eille dans la fosse au bord de
laquelle il avait été ru illé.

La marquise de Circé mourut durant l'année
qui suh;t ces événements. L'abbé ~laucombe
et Cha serai lui survécurent, l'un jusqu'en
t. 11, l'autre jusqu'en 182:î. Quant au marquis Hoberl, il avait rejoint son régiment eu
Hussie. Il [ut tué, i1 la tête de es Cosaques,
FIN

(llluslf'alions de CONIW&gt;,)

JffAD'E.M01S'ELLE D'E

Cmct - -,

sur le sol de sa patrie, pendant la campagne
de France. J'ai dit au commencement de
ces pages que le domaine de Circé, passé
aux mains d'héritiers collatéraux, fut ,·endu
par cm à la bande noire et morcelé par
celle-d.
ERNEST

DAUDET.

MAURICE DUMOULIN

+

L e· caractère de louis
De ce roi, qui n'a laissé dan l'histoire que
Je souvenir d'un royal libertin, nous ne penons 11ue peu de cbo.es. Quelle impression
subsisle-L-il de I ui? Un charmant pastel de
Van Loo, le révélant beau comme l'amour et
frai comme une rose pompon, le souvenir
d'une galanterie sadique, compliquée comme
une science, détaillée comme une admini !ration. C'est tout.
En tant que ouYerain une ombre vieillotte, effacée, pâle comme une fresque éteinte;
un semblant de roi al'ec des ministres loulpui ants; une \'Olonlé \'acillanle, énervée,
·'eter1:aat daus l'intimité d'un sérail amollis.ant, impuis ante à l'exercice du pouvoir,
n'apnt rien de rol•al, rien de personnel.
li . cmble que ce roi n'ait eu aucuQ caractère, moin que Louis ~Ill encore, si c'était
po ~ible. Au dix-huitième iècle, on dit ;
fleurl, Maupeou, Choiseul, d'Ar 0 ·nson; on
ne diljamai·: Lonis \V.
Cependant, dans celle longue suite de IlourLon , pourvu · chacun d'une earactérisli&lt;1ue,
où il passe comme rnilé dan un nuage de
poudre à la maréchale, si l'on interroge les
contemporain , il se révèle à nous tout autre
qu'on ne e l'imagine.
Des fouilles dan · les àrchives, des lrarnnx
comme ceux des de Broglie et d~s Boutaric
nous l'ont déjà montré organisant, par-desou la diplomatie officielle, une diplomatie
occulte, interro"eant, quei Lioonanl, écoulant.
Le fait est curieux; plu curicut encore le
résultat, µuisque de celle machine rien ne
sortit de réel et de sérieux.
Â ciui donc en étail la faute? A l'or 0 ani alion ou à l'organisateur? Au roi malheureusement. C'était uo des "ices de sa nature de
,·oir Je Lien et de ne le pouroir faire, non par
incapacité ou par impuis ance, mai par uite
d'une incurable mélancolie que nou no cannai. ·ons que par ~Ime du Jlaussct.
C'I' t là I trait dominant de ce caractère,
·i peu connu.
)lme du Baus et femme de chambre de
)lme de Pompadour, est un témoin fidèle el

impartial; fidèle. parce qu'elle n,·ait l'habitude de noter tout ce qu'elle entendait de
.aillant, qu'dle avait la conûaoce de Loui XV
r.t celle de a maitresse an point que celle--ci
lui di ·ail : o Le roi el moi comptons si fort
·ur vous que nous Yous regardous comme un
chat, un chien, et nous allon ' notre train
pour eau cr 11 ; impartiale, car cc qn'elle écri,·ait, il îaut hicn l'avouer, elle ne le comprenait pa · toujours lrè bien. On me dit, écritelle qnclque part, en parlant de Que nay :
1t qu'il était un grand économi ·te ... mai je
ne :ai pa · trop ce que c'est 1&gt;. ne pareilles
imora.nces cl de . emblables a,·c1u. sont les
g°aranls le plu sùrs de la Téracité d'un écrivain.
C'e t donc nràce à ell,· que nous pomon ·
pénétrer 1'éni me du t·aractère de Loui ' XY
el démêler le îatnli ·me morbide cl lri t · qui
le fit cc qu'il fut.
On a dit ouYenl de ce roi qu'il _'ennuyait;
oui, il 'ennuyait de ,ivr .
ans cesse, au milieu de toutes les opulences. de toutes les fêtes, de tou les plaiirs, a pen ée e portait volontairement ·ur
de choses tristes. &lt;1 Le roi parlait souvent
de 1a mort, et au . i d'entcrrcmeots et de cimeti~res, personne n'était plu mélancolique.
ll ioterrompail le entretiens les plu animé ou le plu inléres~ants, pour placer un mot
macabre. C'est ainsi qu'il lui arri,·ail de s'adre scr bru quement à un vicu. courtisan,
comme • ouvré, et de lui dire : « Souué,
vous 11ieillissez; où voulez-vous qu'on vous
enterre 1 ,, n autre jour, en voyant, à son
lever, ll. de Fontanieu pris d'un saignement de nez : « Prenez garde, lui dit-il, à
,·otre àgc, c'est un avant-coureur d'apoplexie. »
Quel singulier bernin, ~inoo celui que lui
créait cette- tristesse maladive, pouvait pou ·ser
Loui · . V à se repaitre du spectacle des tombes
fraichement cre.u écs, ainsi qu'il lui arriva,
ce jour où e rendant en belle el joyeu e
compagnie aîec Mme de Pompadour, à Crécy,
0

il fit bru quemenl arrêler son carrosse, el
montrant à un écuyer une colline couverte de
croi:x, l'envoya s'as urer 'il y avait là de
fosse nouvellement faites.
ll « éprouvait une sensalion pénible lorsqn'il était forcé de rire » et Mme du llausset
rapporte que ouvenl il a\'ail prié a maitresse
d'interrompre une histoire drôle, avant qu'elle
ne fût finie.
Celle tri Le-"se qu'aucune catastrophe n'avait accidenlellement provoquée, fut, de tout
temps, le fond de sa natnrc.
li n'avait pas eu d'enfance, à proprement
parler; roi à cinq ans, le régent el la cour
,·il'anl loin de lui, il n'eut pour toute compagnie que celle du vieux maréchal de Villeroy.
A la mort du duc d"Urléam,, celte société énile s'était augmentée, Fleury n'était pas
l'homme cap(lble de le dt~rider ..\ H ans,
,c toujour- épié la nuit par Bachclin, son valet
de chambre, et le jour par d" per onnes
fü;ée u. dit expres. ément l'lichclieu dan e
~fémoire ·, il n'eut aucune expan~ion.
Les circonstances vinreut encore augmenter
cc di positions naturelle . li était curieux de
savoir, el cbaque dimanche, l'intendant des
postes apportait au roi les extraits des lellres
qu'on avait décachetées au cabinet noir. Que
de chose il devait apprendre ain i ! Que de
jugements sur lui, a condnite, a politique,
·ur l'étal de la France, ne devait-il pa
lire! Il ne se faisait donc aucune illusion, ni
ur la valeur de son gouvernement, ni sur
sa cour, pas plu , hélas! sur les réformatenrs. Le cardinal de Bernis lui pré~entait un
projet de réforme,, disant« qu'il fallait qu'il
y eût pour le bien des affaires un point central où tout abouti se ». Le roi jeta les yeux
sur le mémoire cl dit : (\ Poi11l ce11t rai,
c'c L-à-dire qu'il veut être premier ministre.
:Xe va-t-il pas être cardinal? Et voilà une belle
fine e; il sait bien que, par sa di!!Dité, il forcera les mini lres à s'a emLler chez lui el
)[. l'abbé sera le point ce11lral I Quand il y a
un cardinal au con eil, il ûnit par être le
chef. 1&gt;

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 31, Marzo 5</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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