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r

111STOR,.1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

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L ES MAlTRES DE L'ESTA)IPE AU XVIII' SIECLE. -

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ILLUSTRÉE. -

TALLANDIER,

J ULES

75, rue Dareau, PARIS (XIVe arrt).

ÉDITEUR . -

J

Sommaire du

P JF.RRE CLfatENT.

G ÉN ÉRAL DE MARBOT .
COMT E FLEURY . .
F RÉDÉRIC L ouh . .
C HEVALIER DE Q UINCY

La Marquise de Montes pan : Maitresse de
roi . . . . . . . - . . . . . . . . . • • • • •
La Marquise de Montespan : Les derniers
jours d'une favorite . . . . . . . . . . . .
Mémoires . . . . . . . . . .
Le premier amour de Lauzun.
Frère d'Empereur : Le Duc de Morny et la
s ociété du Second Empire . . . . . . . . .
A l'abbaye de la Joye .

ILLUSTRATI ON S
o•APRÈS LES TABLEAUX, DESSINS ET ESTAllPES DE

49

.'.\\.\RQUIS n'ARGEN!'O:-i .
JOSEPH T URQUA'I .
D OCTEUR CABANÈS . .

5o
51

to

E ~IJLE CÈRE . . . . .
A NDRÉ LICHTENIIE RGER .

65

~

.

Prime Gratuite

PLANCHE H ORS TEXTE
TIRÉE EN CAMAÏEU

:

MATIQUISE DE MONTESPAN
TARI.FAUDE L'ÉCOLE DE JlilGNAR0 (MUSÊE DE \'ERSAILLES)

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HIST ORIA

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Dames toutes les fi!rures qui a~paruennent a Ib1st01re sont des sutts curieux, m.
ressants et captivants au possib e. Les personnage~ 0)1l vécu dans eG mi ieux ~rais,
ils ont aimé, ils ont souffert. Ce sont leurs souvenirs rntunes, leurs mém01res histonques
que nous revè1c HISTORIA ; il nous les mont~e en pleme vie et en plem mouvement,
obéissant aux appétits et aux passions ~Ut ont 1ad1s ôéternuné leurs actes. .
. Cha~ue fascicule reprod.uit les œuvres es grands maitres de la pernture et de 1estampe,
tirées e nos musées nationaux et de nos b1bl;othèques publiques.

Pour paraitre proc hainem ent:
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LE ROMAN

HISTORIA a la bonne f-&gt;rtuae de pou voir uffrir gracieusemnnt à ses abo~nés

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un cbef-d'œuvre d'un des plus grands maitres du xvm• s1ècl~ :

dB

Camille neamoulins
par

WATTEAU

GRANDES AMOURE USES

PHRYNÉ
par J ean RICH E PIN

G. LENOTRE

de !"Académie française

z~embarquement pour Cgthère
Prononcer le nom de \Vatteau, ce n·est pas seulement évoquer le souvenir d'un de
nos plus g-rands peintres. C'est aussi rarpcler l'un ù~s maitres. les plus.chatoyants, les
plus éléga_nts et les plus gracie~x du x ,•111• siècle frança1~, le siècle de l ~légance, de la
gràce et de l'amour. Jllais, panm les œuvres de \Vatteau, 11 e? est une, 1Embar:q11eme1il
pour /"fie de Cylhère, à laquelle il s'est attaqué à deux repnses pour s'y réaliser tout
entier. Et, de l"avis unanime des plus fins critiques d'art, c'est là que Watteau a créé le
Chef-d'œuvre de ses C h efs-d'œu~r e

JI n'en exis'.e pas, malheureusement pour le publtc, de copies gravées tactlemen.t
accessibles. En dehors de quelques épreuves des grandes collections publt~ues et pnvées on en chercherait , ainement dans le commerce. Cette rare te meme d une œuvre
aussi justement consacrée a déterminé HISTORIA à en établir une édition spéciale

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1. marges, notre gravure mesure o•,SS de hauteur sur o•,72 de llarégeurd..Eue tconesut,udeaUnlsl
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Afin d'évite1· des erreurs, p,·ière d'écrire très lisiblement toutes les i11dicatio11s .

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La Marquise de Montespan

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Le couch é de la mariée , d'après BEAU D) I N•
Le billet do ux, d'après LAVEREINCE.
LISEZ- MOI. premier t.lagazine

60

Lespan. » Les jours heureux n'ont pas d'histoire. Deux enfants, dont l'un, le duc d'Anti n,
survécut seul, durent parfois interrompre,
mais le moins possible, le tourbillon des bals,
des
fêtes, des comédies, des sermons, des
Françoisc-Alhénaïs de Rochechouart était
loteries
et des ballets. Douée de la beauté
nécen 1641, au chàtcat1dc Tonnay-Charente.
conquérante qu'on lui connait, faisant (c'est
Elle était fille du duc de Mortemart et de
mademoiselle de Montpensier qui le dit) les
Diane de Grandseigne, qui aurait voulu lui
chansons
à ravir, madame de Montespan
donner, di t madame de Caylus, des principes
était
l'âme
de toutes les assemblées, qu'elle
de piété solides. f:levée au couvent de Saintecharmait par son esprit, sa jeunesse, sa
Marie dans !avilie de Saintes, où elle ne reçut,
gaieté railleuse. Dame du pas'il fo nt en j uger par l'ortholais de la reine, c1 elle avoit eu,
graphe de srs lellrcs, qu'une
di t le marquis de La Fare,
instruction assez négljgée, clic
J'adresse de lui donner une
fut amenée it Paris vers HiûO,
opinion extraordinaire de sa
et ne tarda pas à être attachée
vertu, en communiant Lous l1•s
comme fille d'honneur à la nouhuit
jours. l&gt; Elle s'était en
velle reine, dont on formait la
outre liée avec mademoiselle
maison. On sait les promptes
de La Vallière, chez qui elle
infidélités du roi. Toul à sa
rencontrait le roi, que sa conpassion pour mademoiselle •de
versation
amusait. Elle avait
La Vallière, il donnait pour
pourtant, d'après Mademoiselle,
clic, à Fontainebleau, à Sainttenu contre la maîtresse en
Gcrmain, ;\ Paris, des carrouLitre, q uand celle-ci eut foulé
sels, des fêtes magnifiques, des
aux
pieds tous les scrupules, un
loteries, el commandait à Benpropos amer : cc Dieu me garde
serade ces ballets qu'il aimait
d·êtrc la maitresse du roi! Mai ~,
à danser avec les pins jolies
si je I' étois, je serois bien honfemmes de la cour. Mademoiteuse devant la reine. » Ces
selle de Mortemart, qu'on apparoles étaient-elles sincères?
pelait aussi Tonnay-Charente
Le doute est au moins permis.
pour la distinguer de ses sœurs,
On était en effet en 1667, époy avait son rôle marqué. En
que où les contemporains plaHi62, elle dansait le ballet de
cent les commencements de la
l'llercnle amoureux , où le roi
passion du roi pour madame de
cumulait les rôles de Mars el
Montespan. La même année,
clu Soleil. Plus Lard, en 1665,
au mois de juillet, les incidents
elle dansa encore dans le Bald'un voyage de la cour à Comlet des Arts; puis en 1666 dans
piègne autorisèrent toutes les
la Naissance de Vénus et dans
suppositions. Mademoiselle de
le Ballet des bfoses, avec le
Montpensie1
· raconte que maroi, Madame, mademoiselle de
dame
de
Montespan
arnit sa
La Vallière et l'essaim des plus
chambre au-dessus de celle du
belles.
Cliché Braun, Clément et C''.
roi, et qu'il allait la voir sot1Recherchée par les plus brilvent. Un jour, au diner , la reine
FRANÇOISE-ATII
ÉNAÏS
DE
R
OCIIECIIOUART,
MARQUISE
DE M ONTESPAN.
lants partis, elle avait dû d'a•
Tableau de J ACQU ES VAN Loo.
se plaignit qu'il ne se f ùt couché
bord être unie au marquis de
qu'à quatre heures du matin, au
Noirmoutier « qu'elle aimoit,
grand j our , ajoutant qu'elle ne
dit madame de La Fayette, et
qui souhaitoit fort de l'épouser ; » un gentil- la nouvelle marquise à Saint-Sulpice, où Bos- savait à quoi il pouvait s'amuser . - c1 Je lis
h?mme de sa province l'emporta. Le 28 jan- suet prêchait à l'occasion du baptême d'un les dépêches et j'y réponds, aurait répliqué le
v~er Hl65, entre deux · ballets pour ainsi j eune Maure.au salut duquel les dames de la roi. l&gt; Écoutons Mademoiselle. « Elle lui dit :
dire, elle fu t mariée au marquis de Montes- cour daignaient s'intéresser. cc La marraine, cc Mais vous pourriez prendre une autre
pan plus jeune · qu'elle d'une année. Cinq dit Loret, fut cette belle - qui contient heure. l&gt; Il sourit, et pour qu'elle ne le vît
·ours après elle était, suivant un usage du tant d'a ppals en clic - la marquise de Mon- pas, Lournoit la tête de mon côté .. .. On alloil

Maîtresse de roi.

.:. c,,,'.;',,~

--

FAVORITES ET GRANDES DAMES

Avril 1q10.)

i

T. G. . . . . . . . .

6g

(20

He nri IV et Marie de Médicis: Le ménage
royal . . . . . . . .
~o
La marquise de Prie . .
!.~
Madame Récamier . . . . . . . . • , · _. : ·
Les indiscrétions de !'Histoire : Un regicide 83
Fllf:::e~-soid.a ts ·: AÎe~a.ndrin·e ·sarrèa~ : '. : 85
Monsieur de Migurac ou le Marquis philo8
sophe . . . . . . . • • ·
L'échafaud de Cbarl~s I".
. • • · · · 9

L OUIS B ,ITIFFOL .

Bu.NC II ARD, B 0 1s FRE~10NT, A. Bou LAHD, CO NRA D, DEnuco u RT , ÉDo~ARD
DETAILLE, Q UVAL- LE CAM US, L.-i\1. F ONTAIN E, B AROt'\ GÉRARD, l, RAFFT ,
L. KRATKÈ, A.-F. LE Dau, LEGR IS, MA URI CE L E LOIR, E ULALI E l\fo111 N,
P ONCE-C AM US, P ULSONE , L. RUET, J ACQUES VAN Loo .

?ftü9

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1

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r.~:~cE:: :: t

Pour par aÎtre p roch ainem en t :

MONT-ORIOL
Roman, pa-r Guy d e MAUPASSANT
SOMMAIRE du NUMÉRO du 25 A vril 19 10

ROSE et NINETTE

ROMAN par Alphonse U AU DET
EoMOo&lt;o HARAUCOURT. Avril. - MICHEL PROVIJ'i,S. La Candeur. - HE:&lt;RL~~
RÉG:-;IER, Sonnet. - HENRI LA \IIWAK, de J·Acadénue lranç~1•e.
Hirondelles. - Guv CHANT EPLEURE. Sphinx blan,_. - J-IENRt.MA,~EL..;:;
· Barbaresques. - PIERRE LOTI. de l'Académie ~,igç;use Chagn Bf;{htu:
forçat.·- CHARLES FOLEY. LP Réconciliat,on. - "T~.:onoRE DE : 11 ,;,:
Au Printemps. - PAUL ARÈNE. L'ermite 4e Satn~-Poud.e;ous. ·- E~nBûRDEAUX. La croisée des chemins. - ANDRÉ TH EURIE l . Le Char~
neret. - JuLÊ:S RENARD, Tablettes d'Éloi. L'inutile charité. Le pCor% t.de
GvP. L'œil au Bois. - PlllLIPPE GERFAUT. L' Am?~r. - JEA~ Al A. 0'anl"Académie francaise . Sur le lac. - MAURICE DON~AY, de IAcademie fr
~aise. Éducation de Prince.
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,;
1
'

11. -

HISTORIA -

Fasc. 10.

Lemps, conduite en grande cérémonie par ~a
famille à l'hôtel d'A nlin, domicile de l'heureux époux, où l'attendaient, au milieu de
leurs amis les plus illustres, princes et princesses, maréchaux de France, gouverneurs de
province, tous les Montespan ayant à leur
tête Pardaillan de Gondrin, cet arche,·êque
de Sens dont le cardinal de Retz a critiqué et
dépassé les déréglements, et qui devint avec
l'âge un rigide prélat. L'année suivante (avril
16M), une cérémonie différente nous montre

.., 49 ""

4

'

�r-

1!1STO'J{1A

du jour, elle quittait tout pour aller prier
dans son cabinet. Ses macérations étaient
continuelles; ses chemises et ses draps étaient
de toile jaune la plus dure et la plus grossière, mais cachée sous les draps et une chemise ordinaire. Elle portait sans cesse des
"bracelets, des jarretières et une ceinture à
pointes de fer, qui lui faisaient souvent des
Soigneusement c;ohé au début, le double
plaies; et sa langue, autrefois si à craindre,
adultère ne tarda pas à s'étaler en plein soavait aussi sa pénitence. Elle était, de plus,
leil. « Les grossesses et les eouches furent
tellement tourmentée des affres de la mort
publiques, dit Saint-Simon. Le salon de maqu'elle payait plusieurs femmes dont l'emploi
dame de Montespan devint le centre de la
unique était de la veiller. Elle couchait tous
cour, des plaisirs, de la fortune, de l'espéses rideaux ouverts avec beaucoup de bougies
rance et de la terreur des ministres et des
dans sa chambre, ses veilleuses autour d'elle
généraux d'armée, et l'humiliation de toute
qu'à toutes les fois qu'elle se réveillait elle
la France. Ce fut aussi le centre de l'esprit
voulait trouver causant, jouant ou mangeant,
et d'un tour si particulier, si délicat, si fin,
pour se rassurer contre leur assoupissement.
PIERRE CLÈMENT.
mais toujours si naturel et si agréable, qu'il
Parmi tout cela, elle ne put jamais se dése faisoit distinguer à son caractère unique. »
faire de l'extérieur de reine qu'elle avait
Accents d'honnête homme, charmé et séduit
usurpé dans sa faveur et qui la suivit dans sa
par l'esprit, sans en être subjugué; indignaretraite. Il n'y avait }l'ersonne qui n'y fût si
A ces débuts d'un• femme qui se vit, pendant trtiz•
tion, outrée si l'on veut, mais sincère et
accoutumé de ce temps-là qu'on n'en conserjuste. La preuve qu'un certain respect moral ans (d• 1667 à 1680),1 • l'objtt de toutes les favtUTS, vât l'habitude sans murmure. Son fauteuil
d• toutes les idolâtrits • d qui, dUTant les onz• annéts
régnait 'à la cour, que le bon plaisir rencon- suivantes, n• fut plus qu• la rival• vaincu• d humiliée avait le dos joignant le pied de son lit; il n'en
trait des limites dans (opinion, et que, sous dt la triomphant• Maintenon, il convitnt d'oppostr, fallait point chercher d'autre dans la chambre,
ce rapport, Louis XlV était attardé sur son tel qu'un gé.nfal mémorialiste J'a retracée, Ja fin dt cette non pas même pour ses enfants naturels,
siècle, c'est l'éclat que fit le marquis de Mon- Montespan qu• madam• dt Sévigné appelait • l'incom- madame la duchesse d'Orléans pas plus que
tespan lorsqu'il sut, à ne pouvoir s'y mé- parable •, • la m•rv•ill• • .
les autres.
prendre, la nouvelle passion du roi. SaintMadame de Montespan, dans une très bonne
Les derniers jours d'une favorite.
Simon affirme que, redoutant les suites,
santé, se trouva tout à coup si mal une nuit
madame de Montespan avait supplié son
que ses veilleuses envoyèrent éveiller ce qui
mari de l'arracher au danger, de fuir Paris
était chez elle. La maréchale de Cœuvres
ensemble, mais qu'il avait refusé. « On le
Retirée [en 169-1], à la communauté de accourut des premières, qui, la trouvant prêle
regardoit comme un malhonnête homme et
à suffoquer et la tête fort embarrassée, lui fit
un fou, dit à son tour madame de Caylus. li Saint-Joseph, qu'elle avait bâtie, madame de à l'instant donner de l'émétique de son autoMontespan
fut
longtemps
à
s'y
accout_
umer.
n'avoit tenu qu'à lui d'emmener sa femme,
Le P. de La Tour tira d'elle un terrible rité, mais une dose si forte que l'opération
et le roi, quelque amoureux qu'il fût, auroit
leur en fit une telle peur qu'on se résolut à
été incapable, dans les commencements, d' em- acte de pénitence, cé fut de demander pardon l'arrêter, ce qui peut-être lui coûta la vie.
ployer son autorité contre celle d'un mari ; à son mari et de se remettre entre ses mains.
D'Antin [son seul enfant légitime], à qui
mais M. de Montespan, bien loin d'user de la Elle lui écrivit elle-même dans les termes les on avait envoyé un courrier, arriva comme
plus
soumis,
et
lui
offrit
de
retourner
avec
sienne, ne songea d'abord qu'à profiter de
elle approchait de sa fin. Elle le regarda et
l'occasion pour son intérêt et sa fortune, et lui s'il daignait la recevoir, ou de se rendre lui dit seulement qu'il la voyait dans un état
ce qu'il fit ensuite ne fut que par dépit de ce en quelque lieu qu'il voulût lui ordonner. A bien différent de celui où il l'avait vue à Belqu'on Île lui accordoit pas ce qu'il vouloit. » qui a connu madame de Montespan, c'était le legarde. Dès qu'elle fut expirée [27 mai 1707],
La princesse Palatine lui assène, elle aussi, sacrifice le plus héroïque. Elle en eut le mé- peu d'heures après l'arrivée de d'Antin, il parun coùp de massue à sa façon. a Montespan rite sans en essuyer l'épreuve; M. de Mon- tit pour Paris, ayant donné ses ordres, qu i
n'étoit pas, dit-elle, quelque chose de bon ; il tespan lui fit dire qu'il ne voulait ni la rece- furent étranges ou étrangement exécutés. Cc
ne faisoit rien que jouer, il étoit fort inté- voir, ni lui prescrire rien, ni ouïr parler d'elle corps, autrefois si parfait, devint la proie de
ressé ; je crois que si le roi avoit voulu don- de sa vie. A sa mort, elle en prit le deuil la maladresse et de l'ignorance du chirurgien
ner beaucoup, il se seroit apaisé. ,&gt; Suivant comme une veuve ordinaire, mais il est vrai de la femme de Le Gendre, intendant de Mond'autres, le père du marquis de Montespan que, devant et depuis, elle ne reprit jamais tauban, qui était venue prendre les eaux, et qui
se serait écrié, en apprenant l'amour du roi ses livrées ni ses armes qu'elle avait quittées, mourut bientôt après elle-même. Les obsèques
pour sa bru : &lt;( Dieu soit loué ! ,•oici la for- et porta toujours les siennes seules et pleines. furent à la discrétion des moindres valets, tout
Peu à peu elle en vint à donner presque
tune qui commence à entrer dans la maison. ,&gt;
tout
ce qu'elle avait aux pauvres. Elle travail- le reste de la maison ayant subitement déUne des plus amusantes et la moins moserté. Le corps demeura longtemps sur la
rale assurément de toutes les comédies de lait pour eux plusieurs heures par jour à des porte de la maison, tandis que les chanoines
ouvrages
bas
et
grossiers,
comme
des
cheMolière, l'Amphitryon, paraissait ,,ers cc
de la Sainte-Chapelle el les prêtres de la
temps (février 1668). Le poète y faisait-il mises et d'autres besoins semblables, et y paroisse disputaient de leur rang jusqu'à plus
allusion à J'intrigue amoureuse dont les inci- faisait travailler ce qui l'environnait. Sa table, que de l'indécence. Il fut mis en dépôt dans
dents étaient la grande affaire de la cour? qu'elle avait aimée avec excès, devint la plus la paroisse comme y eût pu être celui de la
Quels que fussent les mobiles du marquis de frugale, ses jeûnes fort multipliés ; sa prière moindre bourgeoise du lieu, et longtemps
l\lontespan, le partage avec Jupiter ne pa- interrompait sa compagnie et le plus petit jeu après porté à Poitiers, dans le tombeau de sa
rut pas être de son goût, et il le cria sur les · auquel elle s'amusait; et à toutes les heures maison à elle, avec une parcimonie indigne.
1. ll[adame de Montespan et Louis XI V, par
toits. Un écouteur du temps dit qu'on l'en- Pierre
Clément (Perrin et C'• éditeurs), remarquable Elle fut amèrement pleurée de tous les pauvres
ferma au For-l'Évêque, d'où il sortit au bout étude historique à laguellc a été emprunté le fragde la province.
de quelques jours pour se retirer dans ses ment qu'on vient de hre.
SAINT-SIMON.

tous les jours se promener; madame de Montespan y venoit, Le roi étoit d'une gaieté
admirable. » Mademoiselle ajoute que mademoiselle de La Vallière et madame de Montespan alloient se confesser ensemble à NotreDame de Liesse.

terres, et qu'y ayant assemblé ses parents, il
prit le deuil de sa femme, le fit prendre à
ses enfants, à sa maison, et lui fit faire de
magnifiques funérailles. Si l'honneur outragé
l'avait seul fait agir, ces exagérations auraient eu un côté chevaleresque, un air castillan. Il n'en était rien. Le roi, à qui ces
excentricités ne pouvaient que déplaire, ayant
ordonné d'informer contre. lui, &lt;c il passa en
Espagne, dit le même chroniqueur, avec la
femme d'un conseiller de Toulouse qui avoit
amitié pour lui. » Mais ce ne sont encore là
que des bruits. Ce qui est certain, c'est qu'en
1669, la marquise de Montespan donnait le
jour au premier des sept enfants qu'elle eut
du roi.

.., 5o ..,.

NAPOLfoN AU TOMBEAU UU GRAND
· FREDÉRIC (25 OCTOBRE 18ù6)·

-

Gravure de L.-J\I.

FONTAINE,

d"a(&gt;rès le Tableau de P ONCE-CAMUS.
(M11sèe de Ve,·saitfes.)

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITR_E XXX (mite.)

s'élancent sur les escadrons saxons · ceux-ci
, .
.
'
res1stent bravement; 11 y eut une mêlée, mais
enfin nos adversaires furent contraints de se
retirer arec perte. Je me tromai vers la fin
du combat en face d'un officier de housards
vêtu de blanc et appartenant au rérrimcnt du
prince Albert de Saxe. Je lui app~ie sur le
corps la pointe de mon sabre en le sommant
de se rendre, ce qu'il fait en me remettant
son arme. Le combat fini, j'ai la générosité
de la lui rendre, ainsi que cela se pratique en
pareil cas entre officiers, et j'ajoute que bien
.

. _Je ne fus ~oint _blessé à Iéna, mais j'éprou, a1 une myst1ficalton dont le souvenir excite
encore ma colère après quarante ans .... Au
moment où le corps d'Augereau attaquait
les ~axons, ce maréchal m'envoya porter au
géneral Durosnel, commandant une brigade
de _chasseur~, l'ordre de charger sur la caraler1e ennemie_- Je devais conduire celle brigade
par un chemm que j'avais déjà reconnu. Je
rours me mettre en tête de nos chasseurs, qui

"" 5r ,..

que son cheval m'appartienne d après les lois
de la g?erre, je ne veux pas l'en priver.' Il me
remercie beaucoup de ce bon traitement, et
me suit dans la direction que je prends pour
re_to~rncr auprès du maréchal, auquel je me
fa1sa1s une fète de ramener mon prisonnier.
~fais dès que nous fûmes à cinq cents pas des
chasseurs français, le maudit officier saxon
qui était à ma gauche, dégainant son sabre'
fend l'épaule de mon cheval et allait m;
f~apper, si je ne me fusse jeté sur lui, bien que
n ayant pas mon sabre à la main. Mais nos

�r-

111STO'J{1.ll - - - - - - - - - - - - . . . . . - - - - - - - - -..

corps se touchant, il n'avait plus assez
d'espace pour que son bras pût diriger sa
lame contre moi; cc que Yoyant, il me prend
par mon épaulette, car j'étais en haùit cc
jour-là, el tirant avec force, il me fait perdre
l'éciuiliùrc. Ma selle tourne sous le ventre du
cheral, cl me voilà une jambe en l'air cl la
tète en bas, pendant que le Saxon, s'éloignant
au triple galop, va rejoindre les Mbris de
l'armée ennemie.
J'étais furieux, tant de la position dans
laqurlle je me trouvais que de l'ingratitude
dont crt étranger payait mes ùons procédés;
aussi, dès que l'armée saxonne fut prisonnière
j'allai chercher mon officier de housards afin
de fui administrer une bonne leçon; mais il
al'ait disparu! ...
J'ai dit que notre nou vcl allié, le grand-duc
de Hesse-Darmstadt, avait réuni ses troupes à
celles de !'Empereur. Celle ùrigadc, allachéc
au 7• corps, arait des uniformes aùsolnmcnt
pareils à celui des Prussiens; aussi plusieurs
llcssois furent-ils tués ou blessés pendant
l'action.
Le jeune lieutenant de Stoch, mon ami,
était sur le point d'avoir le même sort, cl
déjà nos housards s'étaient emparés de lui,
lorsque, m'ayant reconnu, il m'appr,la, et je
le fis relâcher.
L'Empereur combla de bienfaits le curé
d'léna, et l'électeur de Saxe, del'enu roi, par
suite des victoires de Napoléon son nouvel
allié, récompensa aussi ce prèlre, qui vécut
fort tranquillement jusqu'en 18i4, époque à
laquelle il se réfugia en France pour échapper
à la l'engeance des Prussiens. Ceux-ci l'y
firent enlever et l'enfermèrent dans une forteresse où il passa deux ou trois ans. Enfin, le
roi de Saxe ayant intercédé en fal'cur du curé
auprès de Louis XVII[, celui-ci réclama le
prêtre comme ayant été arrêté sans autorisation, et les Prussiens ayant consenti à le relàrhcr, il vint s'établir à Paris.
L'Empereur, victorieux à Iéna, ayant
ordonné de poursuil're les ennemis dans
toutes les directions, nos colonnes firent un
nombre infini de prisonniers. Le roi de
Prusse ne parvint qu'à grand'peinc à gagner
Magdebourg, puis Berlin, et l'on prétend
même que la Reine fut sur le point de
tomber au pom·oir des coureurs de notre
avant-garde.
Le corps d'Augcreau passa l'Elbc auprès
de Dessau. Il serait trop long de raconter les
désastres de l'armée prussienne. li suffit de
dire que des troupes qui avaient marché
contre les Français, pas un bataillon ne
parvint à s'échapper; ils furent tous pris
avant la fin du mois. Les forteresses de
Torgau, Erfurt et Wittemherg ouvrirent leurs
portes aux vainqueurs, qui, franchissant
l'Elbe sur plusieurs points, se dirigèrent vers
Berlin.
,.,
Napoléon s'étant arrêté à Potsdam, y visita le tombeau du Grand Frédéric, puis il
se rendit à Berlin, où, contre son habitude, il
voulut faire une entrée triomphale.
Le corps du maréchal Davout marchait en
tête du cortège; cet honneur lui était bien

dirigeât vers la France. Comme son grand
âge l'empêchait de se rendre aupl'ès de son
fils, le maréchal, certain de ne pas être
désapprouvé par rnmpereur, me fi L sur-lechamp monte!' à cheval, avec ordre d'aller
CHAPITR.E XXXI
chercher le prince Auguste cl de le ramener
al'cc moi, ce qui fut exécuté à l'instant.
Déroute cl démoralisation des Prussiens. - Origines
d!\ la fol'lune des Rothschild el de la situation de
L'arrivée de ce jeune prince donna lieu à
nernadotle. - J'actompagne Duroc auprcs du roi
une scène des plus touchantes. Son vénérable
tic Prusse it Graud~nlz. - Epi5ode. - L'armée sur
père et sa vi~illc mère ne pouraienl se lasser
la Vislulc.
d'embrasser cc fils, qui leur rappelait la perle
En revoyant Ilcrlin, que j'avais laissé de l'autre! .. . Pour consoler celle famille
naguère si ùrillant, je ne pus me défen~re autant que cela dépendait de lui, le Lon mad'une impression pénil.ile.... Celle populat1on réchal Augereau se rendit chez !'Empereur et
si pleine de jactance était maintenant morne, revint avec l'autorisation de laisser le jeune
aLallue et plongée dans l'affliction, car les prince prisonnier sur parole au sein de sa
Prus~ie11s ont beaucoup de patriotisme. Ils famille, faveu r à laquelle le prince Ferdinand
se sentaient humiliés par la défaite de leur fut infiniment sensible.
armée et l'occupation de leur pays par les
La victoire d'Iéna arail eu des résuliats
Français; d'ailleurs, presque toutes l~s immenses. La démoralisation la plus comfamilles avaient à pleurer un parent, un ami, plète avait gagné non seukmenl b troupes
tué ou pris dans les combats. Je compatissais qui tenaient la campagne, mais aussi les garà celle juste douleur, mais j'avoue que nisons des places fortes. àlagdcbourg se rendit
j'éprouvai un sentiment tout opp~sé l~rsque sans même essayer de se défendre: Spandau
je vis entrer à Berlin, comme pr1sonmer de fit de même; Stettin omr;t ses portes à une
guerre, marchant tristement à pied et désar- dil'ision de cavalerir, el Ir gouverneur de
mé le rérrimenl des gendarmes nobles, ces Cuslrin envoya des batt'aux en dl'ÇÙ de l'Odrr,
'
b
.
.
mêmes jeunes officiers si arrogants, qui avaient pour porter dans rell,• place les troupes franpoussé l'insolence jusqu'à venir aiguiser leurs , çaises, qui sans cela n'auraient pu s'en empasabres sur les degrés de l'ambassade de rer qu'après plusieurs mois de siège! ... On
France!... füen ne saurait dépeindre leur état apprenait tous les jours la capitulation de
d'abattement et d'humiliation, en se voyant quelques corps d'armée ou la reddition de
vaincus par ces mêmes Français qu'ils quelque place. L'organisation vicieuse des
s'étaient vantés de faire fuir par leur seule troupes prussiennes se fit alors sentir plus
présence! ... Les gendarmes avaient_ demandé que jamais : les soldats étrangers, princiqu'on leur fit faire le tour de Berlm sans y palement ceux enrôlés par force, saisiss11nl
entrer, parce qu'il leur était pénible de défiler l'occasion de recouvrer la liberté, désertaient
comme prisonniers de guerre dans celle ville en masse ou restaient en arrière pour se
où ils étaient si connus, el dont les habitants rendre aux Français.
avaient été lt:moins de leurs fanfaronnades;
Aux conquêtes faites sur les Prussiens,
mais cc fut précisément pour cela que !'Em- Napoléon ajouta la confiscation des Élals dr
pereur ordonna de les y fai:e pas,ser en_L~c l'électeur de llrssc-Cassel, dont la duplicité
deux lignes de soldats français, qui les dm- méritait celle punition. I,:n effet, cc prince,
gèrent par la rue dans laquelle se trouvait sommé, quelcrue temps arant la guerre, de
l'ambassade de France. Les habitants de se déclarer pour la Prusse ou pour la France,
Berlin ne désapproul'èrent pas celle petite les avait bercées toutes les deux de provenrreance de Napoléon, car ils en voulaient messes, en réservant de se ranger du côté
bca~coup aux gendarmes nobles, qu'ils accu- du Yainqucur. Souverain avide, l'Élcctcur
saient d'avoir poussé le Roi à nous faire la avait formé un grand trésor, en vendant ses
guerre.
propres sujets anxAnglais, qui les employaient
Le maréchal Augereau fut logé hors de la à combattre les Américains pendant les
ville, au château de Bellevue, appartenant au guerres de l'Indépcndance, où il en périt un
prinCl, Ferdinand, le seul des frères du grand fort grand nombre. ~fauvais parent, il avait
Frédéric qui vécût encore. Ce respectal,lc offert de joindre ses troupes à celles des
vieillard, père du prince Louis, tué naguère Français, à c~ndition que !'Empereur lui donà Saalfeld, était plongé dans une douleur nerait leurs Etals.
d'autant plus sincère que, contrairement à
Aussi personne ne regretta !'Électeur, dont
l'avis d~ Loule la cour, el surtout du fils qu'il le départ précipité donna lieu à un fait remarpleurait, il s'était fortement opposé à la quable, encore peu connu.
guerre, en prédisant les malheurs qu'elle
Obligé de quitter Cassel à la hâte pour se
attirerait sur la Prusse. Le maréchal Augereau réfugier en Angleterre, l'électeur de Hesse,
crut devoir faire visite au prince Ferdinand, qui passait pour le plus riche capitaliste
qui s'était retiré dans un palais de la ville; d'Europe, ne pouvant emporter la totalité de
il en fut parfaitement reçu. Ce malheureux son trésor, fit venir un Juif francfortois,
père dit au maréchal qu'on venait de l'infor- nommé Rothschild, banquier de troisième
mer que son fils cadet, le prince Auguste, le ordre et peu marquant, mais connu pour la
seul qui lui restât, se trouvait aux portes de scrupuleuse régularité avec laquelle il pratila ville dans une colonne de prisonniers, et quait sa religion, ce qui détermina !'Électeur
qu'il désirait bien l'embrasser avant qu'on le à lui confier quinze millions en espèces. Les

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dû, car il avait plus combattu que les a~tres. Venait ensuite le corps d'Augcreau, puis
la gardP.

.
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..M'É.MOl]t'ES DU G'ÉN'É]t.Jll. 1J.Jl]tON DE }Jf.Jl'D1JOT

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intérêts de cet argent devaient appartenir au accepté les !onctions de bourgmestre de BerVous avez vu que le maréchal Bernadotte
banquier, qui ne serait tenu qu'à rendre le lin et se servait des facilités que lui donnait manquant à ses devoirs le jour d'Iéna, s'étai~
capital .
cet emploi pour informC'r les généraux prus- tenu à l'écart pendant que le maréchal
I.e palais de Cassel ayant été occupé par siens des momcmenls de l'armée française, Davout combattait non loin de lui, contre des
nos troupes, les agents du Trésor français y conduite qui chez Lous peuples cil'ilisés est forces infiniment supérieures. Eh bien! cette
saisirent des valeurs co11sidérablcs, surtout traitée d'espionnage cl punie de mort. La conduite inqualifiable lui servit à monter sur
en tableaux, mais on n'y trouva pas d'argent générosité dont !'Empereur fit preuve à celle le trône de Suède, et l'Oici comment.
monnayé. Il paraissait cependant impossible occasion produisit un très bon effet sur
Après la bataille d'Iéna, !'Empereur, Lien
que, dans sa fuite précipitée, l'Élecleur eût l'esprit du peuple prussien.
que furieux contre Bcrnadollc, le chargea de
enlevé la totalité de son immense fortune. Or,
Pendant notre séjour i1 Dcrlin, je fus très poursuirre les ennemis, parce que le corps
comme, d'après cc qu'on était convenu agréablement surpris de voir arriYcr mon _d'armée que cc général commandait, u'ayaul
d'appeler les Lois de la guerl'e, les capitaux frère Adolphe, que je croyais à l'ile de France. même pas tiré un coup de fusil, était plus à
et les revenus des valeurs trouvées en pays En apprenant la reprise des hostilités sur le même de combattre que ceux qui avaient
ennemi appartiennent de droit au vainqueur, continent, il avait demandé et obtenu du gé- essuyé des pertes. Bernadotte se mit donc
on voulut savoir ce qu'était devenu le trésor néral Dccacn, commandant. des troupes fran- sur la trace des Prussiens, qu'il battit d'abord
de Cassel. Les informations prises à ce sujet çaises aux Indes orientales, l'autorisation de à llall, puis à Lubcck, avec l'appui du maréay~nt fait connaître qu'avant son départ revenir en France, d'où il s'était empressé de chal Soult. Or, le hasard ,·oulut qu'à l'heure
l'Elcctcur avait passé une journée entière joindre la grande armée. Le maréchal même où les Français attaquaient Lubeck,
avec le Juif Rothschild, une commission im- Lefebvre arnit offert à mon frère de le des raisscaux portant une division d'infanterie
. périalc se rendit chez celui-ci, dont la caisse prendre auprès de lui; mais celui-ci, par suédoise, que le roi GustaYe IV envoyait au
et les registres furent minutieusement exami- suite d'un calcul erroné, préféra servir à la secours des Prussiens, entrassent dans le
nés. Mais ce fut en vain; on ne trouva aucune suite de l'état-major d'Augcreau dont je fai- pqrt de celle ville. Les troupes suédoises
trace du dépôt fait par l'Électcur. Les sais partie, ce qui devait nous nuire à tous étaient à peine débarquées, lorsque, attaquées
menaces et l'intimidation n'curent aucun les deux.
par les troupes françaises el abandonnées par
succès, de sorte que la commission, bien perJe fis encore à Berlin une rencontre non les Prussiens, elles furent obligées de mettre
suadée qu'aucun intérêt mondain ne déter- moins impré\'ue. Je me promenais un soir bas les armes dcYant le corps de Bernadotte.
minerait un homme aussi religieux que noths- avec mes camarades sur le boulc,·ard des Ce maréchal, qui, je dois l'avouer, arnit,
cbild à se parjurer, voulut lui déférer le Tilleuls, lorsque je l'is l'enir à moi un groupe lorsqu'il le ,•oulait, des manières fort enga8erment. li refusa de le prêter. li fut ques- de sous-officiers du 1•r de housards. L'un deux geantes, était surtout désireux de se faire aux
tion de l'arrêter, mais !'Empereur s'opposa à s'en détach.a et l'int en courant.me sauter au yeux des étrangers la réputation d'un homme
cet acte de violence, le jugeant inefficace. cou. C'était mon ancien menlol', le l'ieux bien élel'é; il traita donc les officiers suédois
On eut alors recours à un moyen fort peu Pcrtday, qui pleurait de joie en me disant : avec beaucoup d'affabilité, car, après leur
honorable. Ne pouvant vaincre la résistance c1 Te \'Oilà, mon petit! ... i&gt; Les officiers a\'Cc avoir accordé une honorable capitulation, il
du banquier, on espéra le gagner par l'appât lesquels je me trouvais furent d'abord très leur fit rendre leurs chc,·aux et barrarrcs
du gain. On lui proposa de lui laisser la étonnés de voir un maréchal des logis aussi pourrnl à leurs besoins, cl invitant chez
" 0
lui'
moitié du trésor s'il voulait livrer l'autre à familier avec un lieutenant, mais leur sur- le commandant en chef comte de Mœrncr,
l'administralion française ; celle-ci lui don- prise cessa, lorsque je leur eus fait connaitre ainsi que les généraux l'l officiers supérieurs,
nerait un récépissé de la totalité, accompagné mes anciennes relations avec cc "ieux bral'e, il les combla de bontés et de prévenances, si
d'un acte de saisie, promant qu'il n'avait fait qui, ne pourant se lasser de m'embrasser, bien qu'à leur retour dans leur patrie, les
que céder à la force, ce qui le mellrait à disait à ses camarades : « Tel que Yous le Suédois Yanlèrenl partout la magnanimité du
l'abri de Loule réclamation ; mais la probité voyez, c'est cependant moi qui l'ai formé! » maréchal Bernadotte.
du Juif fit encore repousser ce moyen, et, de Et le bonhomme était réellement persuadé
Quelques années après, une révolution
guerre lasse, on le laissa en repos.
que je devais à ses leçons cc que j'étais ayant éclaté en Suède, le roi Gustave IV,
Les quinze millions. restèrent donc entre del'enu. Aussi, dans un déjeuner que je lui qu'un grand désordre d'esprit rendait incales mains de nothschild depuis 1806 jusqu'à offris le lendemain, m'accabla-t-il des con- pable de régner, fut renversé du trône et
la _chute de l'Empire, en 18i4. A ~lte époque, seils les plus bouffons, mais qu'il croyait remplacé par son vieil oncle, le duc de Suderl'Elcctcur étant rentré dans ses Etals, le ban- fort sensés et faits pour perfectionner mon ma.nie. Ce no~veau monarque n'ayant pas
&lt;1uier francfortois lui rendit exactement le éducation militaire. Nous retrom·erons en d'enfants, les Etats assemblés pour lui désidépôt qu'il lui avait confié. Vous figurez-vous Espagne ce type des anciens hous~rds. . ,
gner un successeur portèrent leur choix sur
quelle somme considérable avait dû produire
Napoléon, étant epcore à .Berlm, apprit la le prince de Holstein-Auguslcmbourg, qui
dans un laps de temps de huit années un capitulation du prince de llohenlohe, qui prit le Litre de prince royal. Mais il ne jouit
capital de quinze millions, entre les mains venait de mettre bas les armes al'ec seize pas longtemps de celle dignité, car il mourut
d'un banquier juif et francfortois! ... Aussi mille hommes à Prenzlow, devant les troupes en 18H à la suite d'une très courte maladie
est-ce de celte époque que date l'opulence de du maréchal Lannes et la cavalerie de l\furat. qu'on attribua au poison. Les Étals, assemla maison des frères Rothschild, qui durent li ne restait plus de corps ennemi en cam- blés derechef pour élire un nouvel héritier de
ainsi à la probité de leur père la haute posi- pagne, si ce n'est celui du général Blücher, la couronne, hésitèrent entre plusieurs
tion financière qu'ils occupent aujourd'hui dcl'enu depuis si célèbre. Ce généi:al, serré princes d'Allemagne qui se portaient comlnc
dans tous les pays civilisés.
de près par les divisions des maréchaux Soult candidats, lorsque le général comte de MœrMais il faut reprendre le récit que cet épi- et Bernadotte, viola la neutralité de la ville de 1!er, l'un des membres les plus influents des
sode avait suspendu .
Lubeck, dans laquelle il chercha un refuge ; Etals et ancien commandant de la division
L'Empereur, logé au palais de Dcrlin, pas- mais les Français l'y poursuivirent, et Blü- suédoise prise à Lubcck en t 806 par les
sait Lous les jours en rcrue les troupes qui cher, l'un des plus ardents instigateurs de troupes françaises, proposa le maréchal Berarril'aicnl successivement dans celle ville, la guerre contre Napoléon, ~ut ~bligé de se nadotte, dont il rappela fa conduite généreuse.
pour marcher de là sur !'Oder à la pour- rendre prisonnier, al'ec les seize mille hommes Il nnta, en outre, les talents militaires de
suite des c1incmis. Cc fut pendant le séjour qu'il commandait.
Bernadotte, et fit observer que cc marécba l
de Napoléon dans la capitale de la Prusse
Je dois ici vous faire connaître un fait des était par sa femme allié à la famille de Napoqu'il accomplit le beau trait de magnanimité plus remarquaiiles, et qui prouve combien léon, dont l'appui pouYait être si utile à la
si connu, en accordant à la princesse de le hasard influe sur la destinée des empires Suède. Une foule d'ofliciers, jadis pris à LuHatzfeld la gràce de son mari, qui avait cl des hommes.
'
beck, ayant joint leurs voix à celle du général
""53 ..-

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1t1STO'l{1Jl

_

______________

__:___:_

de Mœrner, Bernadoltc fut élu presque à
l'unanimité successeur du roi de Suède, et
monta sur le trône quelques années plus tard.
Nous verrons plus loin comment Bernadotte,
porté sur les marches d'un trône étranger par
la 0crioire qu'il avait acquise à• la tête des
troupes françaises, se montra mgrat em-ers
sa patrie. Mais revenons en Prusse.
En un mois, les principales forces de ce
royaume, jadis si florissant, avaient été dé-

que nous passâmes à Custrin, puis sur la Vistule, dont nous rejoignîmes les rives à Bromberg. Nous étions en Pologne, le plus pauv~c
et le plus mauvais pays de l'Europe .... DepUJs
l"Oder, plus de grandes routes : nous marchions dans les sables mouvants ou dans une
bouc affrcusç. La plupart des terres étaient
inculles, et le peu d'habitants que nous trouvions étaient d'une saleté dont rien ne peut
donner une idée. Le temps, qui avait été ma-

~

L'Empereur lui-même était désillus_ionn~,
car, venu pour reconstituer la Pologne, 11 ava1 t
espéré que toute la population de ce vast?
pays se lèverait comme un _seul ho~e a
l'approche des armées franç~1ses, mais ~ersonnc ne bougea!... En vam, pour exciter
l'enlhousiasme des Polonais, !'Empereur
avait-il fait écrire au célèbre général Kosciusko, le chef de la dernière insurrection, de
venir se joindre à lui; mais Kosciusko resta

NAPOLÉON ACCORDE A LA PRINCESSE DE HATZFELD LA GRACE DE _s oN MARI ~28 OCTOBRE 18o6) .

Gravut·e de LEGRIS, d'après le tableau de BOISFREMONT, (M11sée de Versailles.)

Lruites par Napoléon, qui occupa_it sa capitale
ainsi que la plupart de ses pr~vmces,. et nos
armées triomphantes touchaient dé~à aux
rives de la Vistule, cette grande barrièr~ de
séparation entre le nord et le centre de l Euro~.

.

Le corps du maréchal Augereau, reste
pendant quinze jours à Ber(!n pour re?forccr
la garde pendant le long seJOUr que 1 Emp:reur fit dans cette ville, en partit vers la m1novcmbrc, et se dirigea d'abord sur !'Oder,

gnifique pendant le mois d'octobr~ et la première partie de novembre~ d~vmt a!T~eux.
Nous ne vîmes plus le sole1l, 11 pleuvait ou
nci,.eait constamment; les vivres devinrent
rares; plus de 'vin, presque jamais_ de
bière, encore était-elle atrocement mauvaise;
de l'eau bourbeuse, pas de pain, et des logements qu'il fallait disputer aux ,·~ch~s et_ aux
cochons !. . . Aussi les soldats d1sa1ent-1ls :
&lt;( Quoi! les Polonais osent appeler cela une
• 1
patrie
.... 1&gt;

rol

paisiblement en Suisse, o~ il s'é_tail_ rc_Liré, cl
répondit aux reproches qu on _lm f~1sait _à cc
sujet qu'il connaissait trop bien l ~ncurie et
le caractère Jécrer de ses compatriotes pour
oser espërer qi'ils parvinssent_ à s'affranchir,
même avec l'aide des Français. Ne pouvanl
attirer Kosciusko, !'Empereur, voulant au
moins se servir de sa renommée, adressa au
nom de cc vieux Polonais une proclamation
aux Polonais. Pas un seul ne prit les armes,
bien que nos troupes occupa~scnt plusieurs

"---------------------------

Mt.MOrJfES DU G'É'N~.JIL 'B~O'N D'E

M .Jl~B01

provinces de l'ancienne Pologne et mème sa ne nous avaient enlevé qu'une centaine de
capitale. Les Polonais ne voulaient courir aux prisonniers, qu'ils employaient aux terrasse- chefs. Alors, laissant Moustache et Harpin,
les pistolets au poing, dans la voiture, je me
armes qu'après que Napoléon aurait déclaré ments de la forteresse de Graudentz, dans
le rétablissement de la Pologne, et celui-ci laquelle )ls étaient enfermés. Le maréchal rendis au logement du Roi, et priai l'un de
ses aides de camp de vouloir bien entrer dans
ne complait prendre cette détermination Duroc m'avait chargé de distribuer des secours
le cabinet de Sa Majesté pour dire au maréqu'après que les Polonais se seraient soulevés à ces pauvres diables, qui étaient d'autant
chal Duroc que j'avais à lui parler d'une
contre leur oppresseur, ce qu'ils ne firent plus malheureux que, du haut de la citadelle,
affaire
qui ne pouvait souffrir aucun retard.
pas.
ils apercevaient les troupes françaises dont ils Duroc sortit, et je lui rendis compte de ce
Pendant le séjour que le 7° corps fit à n'étaient séparés que par la Vistule. Ce voisi- qui se passait.
J3romberg, Duroc, grand maréchal du palais nage, et la comparaison de sa position avec
En apprenant qu'on voulait bâtonner un
impérial, étant arrivé au milieu de la nuit celle de ses camarades libres et heureux sur
soldat français, le maréchal, partageant mon
chez le maréchalAugereau, celui-ci m'envoya la rive gauche, portèrent un prisonnier franindignation, retourna sur-le-champ auprès
chercher et m'ordonna de me préparer à çais, cavalier d'élite au 5° de dragons, nommé
du Roi, auquel il adressa une chaleureuse
ac.;ompagner le maréchal Duroc qui se ren- Harpin, à employer tous les moyens en son
protestation, ajoutant que si on exécutait cette
dait en parlementaire auprès du roi de pouvoir pour s'évader des mains des Prussentcoce,
il élait cerlain que !'Empereur ferait
Prusse à Graudentz et avait besoin d'un offi- siens. La chose n'était pas facile, car il fallait
par
représailles
appliquer la bastonnade, non
cier pour remplacer son aide de camp qu'il d'abord sortir de la forteresse et traverser
point aux soldats, mais aux officiers prusvenait d'expédier à Posen avec des dépêches ensuite la Vistule; mais que ne peut une
siens, prisonniers de guerre ... Le Roi était
pour !'Empereur. Augereau et Duroc \'Olonté ferme? Harpin, employé par le maître
un homme fort doux; il comprit qu'il fallait
m'avaient choisi parce qu'ils se rappelaient charpentier prussien à empiler du bois, avait
traiter les militaires de chaque nation selon
c1u'au mois d'août prétédent j'avais été en fabriqué en secret un petit radeau; il avait
leur point d'honneur, il prescrivit donc de
mission à la cour de Prusse, dont je connais- pris un grand câble et s'en était servi pour
mettre le dragon Harpin en liberté, et pour
sais presque Lous les officiers ainsi que les descendre la nuit son radeau au pied des
se
rendre agréable à Napoléon, dont il solliciusages.
remparts et sortir lui-même de la citadelle. tait en ce moment la paix, il offrit au maréJe fus bieqtôt prêt. Le maréchal du palais Déjà il avait mis le radeau dans la Vistule et
chal Duroc de lui rendre les cent cinquante
me prit dans sa voiture, et descendant la rive se préparait à y monter, lorsque, surpris par prisonniers français, s'il s'engageait à lui
gauche de la Vistule qu'occupaient les troupes une patrouille, il avait été ramené dans la renvoyer un pareil nombre de Prussiens.
françaises, nous allàmes passer le fleuve dans forteresse et mis au cachot. Le lendemain, le Duroc ayant accepté, un aide de camp du Roi
un bac en face de Graudentz. Nous prîmes commandant prussien, selon l'usage alors en et moi fûmes annoncer la bonne nouvelle
tin logement dans la ville de ce nom et nous vigueur dans l'armée prussienne, avait conaux prisonniers français, dont la joie fut
nous rendimes ensuite à la citadelle, où toute damné Harpin à recevoir cinquante coups de extrême... Nous les fîmes embarquer de
la famille royale de Prusse s'était réfugiée bâton. En vain ce dragon faisait-il observer suite, et une heure après ils étaient de l'aua_près la perte des quatre cinquièmes de ses qu'étant Français, il ne pouvait être soumis tre côté de la Vistule, au milieu de leurs frères
Etats. La Vistule séparaitlcs deux armées. Le au règlement prussien; sa qualité de prison- d'armes.
Hoi avait l'air calme et résigné. La Reine, que nie1· rendait sa réclamation nulle. Déjà même
Le maréchal Duroc et moi quillàmes Grauj'avais vue naguère si belle, était très changée on le conduisait vers le chevalet de bois auquel denlz la nuit suivante; il approuva ma conduite
et paraissait dévorée de chagrin, Elle ne pou- on allait l'attacher, et deux soldats se prépa- et me dit plus tard qu'il en avait rendu
vait se dissimuler qu'ayant poussé le Roi à raient à le frapper, lorsque, ayant voulu pren- compte à l'Empereur, dont elle avait obtenu
faire la guerre, elle était la principale cause dre un livre dans la voiture du maréchal l'assentiment, à tel point que, éclairé par cc
des malheurs de son pays, dont les popula- Duroc, qui stationnait sur la place d'armes, qui s'était passé à G1·audentz, il avait prévenu
tions élevaient la voix contre elle. L'Empereur j'aperçus Harpin se débattant au milieu des les Prussiens et les Russes que s'ils bâtonn'aurait pu envoyer au roi de Prusse un par- soldats prussiens qui voulaient l'attacher.
naient ses soldats prisonniers, il ferait fusiller
lementaire qui lui fùt plus agréable que
Indigné de voir un militaire français prêt tous ceux de leurs officiers qui tomberaient
Duroc, qui, ayant rempli les fonctions d'am- à subir la bastonnade, je m'élance vers lui le en son pouvoir.
bassadeur à Berlin, était très connu du Roi et sabre à la main, en menaçant de tuer le preJe retrouvai à Bromberg le 7• corps, qui
de la Reine. Tous deux avaient apprécié l'amé- mier qui oserait flétrir du bâton un soldat remonta bientôt la rive gauche de la Vistule
nité de son caractère. J'étais un trop petit de mon empereur!. .. La voiture du maréchal pour se rapprocher de Varsovie. Le quartier
personnage pour être compté ; cependant le Duroc était gardée par un courrier de Napo- général du maréchal Augereau fut établi à
Roi et la Reine me reconnurent et m'adres- léon connu, dans tous les relais de l'Europe, llfallochiché. L'Empereur arriva à Varsovie le
sèrent quelques mots de politesse.
sous le nom de l\Ioustache. Cet homme, doué 19 décembre et se prépara à passer la Vistule.
Je trouvai les officiers prussiens attachés à la d'une force herculéenne et d'un courage à Le 7• corps redescendit alors la rive gauche
Cour bien loin de la jactance qu'ils avaient au toute éprouve, avait accompagné !'Empereur du fleuve jusqu'à Utrata, où pour la première
mois d'août. Leur défaite récente avait grande- sur vingt champs de bataille. Dès qu'il me fois de cette campagne nous aperçûmes les
ment modifié leur opinion sur l'armée. fran- vit au milieu des Prussiens, il accourut vers avant-postes russes, sur la ri vc opposée.
çaise; je ne voulus néanmoins pas m'en préva- moi, et d'après mon ordre il apporta quatre
loir, et évitai soigneusement de parler d'Iéna et pistolets chargés qui se trouvaient dans la
CHAPITRE XXXII
de nos autres victoires. Les affaires que le maré- voiture. Nous dégageâmes Harpin; je l'armai
chal Duroc avait à traiter avec le roi de Prusse, de deux pistolets, et, le faisarlt monter dans Passage de l'Ukra. - Affaires de Kolozomh cl de
Golymin. - Épisodes divers. - Affaires de Pullusk.
ayant rapport à une lettre que ce monarque la voiture, je plaçai Moustache auprès de l.ui,
- Établissement des cantonnements sur la Vistule.
avait adressée à Napoléon afin d'obtenir la et déclarai au major de place que, cet équipage
paix, durèrent deux jours, que j'employai à appartenant à !'Empereur, dont il portait les
La Vistule est rapide et fort large; on s'atlire et à me promener sur la triste place armes, il devenait pour le dragon français un
tendait à ce que !'Empereur bornerait là ses
d'armes de la forteresse, car je ne voulus pas asile sacré dont j'interdisais l'entrée à tout opérations d'hiver et se couvrirait de ce fleuve
monter sur les remparts, bien qu'on y jouisse Prussien, sous peine de recevoir une balle pour établir son armée dans des cantonned'une admirable vue :sur la Vistule; je crai- dans la tête, et j'ordonnai à llfoustache et à ments jusqu'au printemps. Il en fut autregnais qu'on pût me soupçonner d'examiner Harpin de faire feu si l'on entrait dans la
ment. Les corps des maréchaux Davout el
les travaux de défense et d'armement.
voiture. Le major de place, me voyant si Lannes, ainsi que la garde, passèrent la VisDans les combats qui venaient d'avoir lieu résolu, abandonna momentanément son pri- tule à Varsovie, Augereau et ses troupes la
depuis Iéna jusqu'à la Vistule, les Prussiens sonnier pour aller prendre des ordres de ses franchirent à Utrata et se dirigèrent sur Plusk,
.,. S5""

�'--------------------

.,._ 1l1STO'J{1.ll
d'oi1 nous gagnâmes ensui te les ril'cs &lt;le
l'Ukra, l'un des afnuenls du Bug el dcla Vistule. Toute l'ar111éè française ayant trarnrsé
ce dernier lleÙYe se trouvait en présence des
Russes, conlre lesquels !'Empereur ordonna
une attaque pour le 24 décembre. Le dégel et
la pluie rendaient les mouvements in/inimenl
difficiles sur un Lerrain glaiseux, car il n'existait aucune route ferrée dans cc pays .
Je m'abs'Liendrai de relater les combats
di1crs que livrèrent cc jour-là plusieurs corps
de l'armée française pour forcer le passage
&lt;lu Bug. Je me bornerai à dire que le maréchal Augereau, chargé de s'assurer de celui
de l'Ukra, fit attaquer à la fois Kolozomb par
la division du général Desjardins et Sochoczyn par la dil'ision du général Heudelet. Le
maréchal dirigeait en personne l'attaque de
Kolozomb. Les Russes, après avoir brùlé le
ponl qui cxislaiL en ce lieu, a1·aicnt élevé une
redoute sur la rive gauche, qu'ils défendaicnl
avec du canon et une nombreuse infanterie;
mais ils oublièrent de détruire un magasin de
poutres èl de madriers placé sur la rire droite
par laquelle nous arrivions. Nos sapeurs
se serl'irent habilement de ces matériaux
pour établir un pont provisoÏt'c, malgré la
vivacité du feu de l'ennemi, qui nous fit perdre quelques hommes du 14e de ligne ma1·chant en lètc de nos colonnes. Les planches
du nouveau pont n'étaient pas encore fixées
et 1·acillaicnt sous les pas de nos fantassins,
lorsque le colonel du 14• de ligne, M. Sarnry,
frère de l'aide de camp de l'Empcrcur, eut la
témérité d'y passer à cheval, afin d'aller se
mettre à la lètc des tirailleurs; mais à peine
eut-il débouché sm· la rire opposée qu'un
Cosaque, s'élançant au galop, lui plongea sa
lance dans le cœur et s'enfuit dans les bois !. ..
C'était le cinquième colonel du 14• de ligne
Lué dcrnnl l'ennemi ! \'ous verrez plus Lard
quelle fatale destinée accompagnait loujours
cc malheureux régiment. Le passage de
l'Ukra fut cnlcl·é, les pièces furent prises, les
Busses mis en fuite, et la di l'ison Desjardins s'établit à Sochoczyn, où l'ennemi avait
repoussé l'allaquc de la di,ision Hcudclet ;
mais comme il suffisait d'un seul passage,
l'attaque était absolument inuiilc. Cependant
le général Hcudelct, par suite d'un amourpropre mal entendu, ordonna de Ja·renom eler.
Il fut repoussé derechef et fil tuer ou blesser
une trentaine d'hommes, dont un capitaine
du génie, officier de très grande-espérance.
Je me suis toujours révolté contre cc mépris
de la l'ic des hommes, qui porte parfois les
généraux à les sacrifier au désir de se voir
nommés dans les bulletins ....
· Le 25 décembre, lendemain du passage de
l'Ukra, !'Empereur, poussant les Russes
devant lui, se dirigea sur Golymin, ayant
avec lui sa garde, la cavalerie de Murat cl les
corps de Davout et d'Augercau: Celui-ci faisait tête de colonne. Le maréchal Lannes prit
la direction de Pullusk. ll y eut cc jour-là
quelques rencontres insignifiantes, les ennemis se retirant en toute hà te. Nous couchàmes
au bivouac dans les bois.
Le 2û, le 7° corps se rcmil à la poursuite

des Husses. No us étions à l'épor1uc de l'année
où les jours sonl les plus courts, cl dans celte
partie de la Pologne, à la fin de décembre, la
nuit commence vers deux heures et demie du
soir. Elle était d'autant plus sombre, au
moment où nous approchions de Golymin, qu'il
tomlJait de la neige mêlée de pluie. Nous
n'avions pas vu d'ennemis depuis le matin,
lorsque, arril'és devant le village de Iluskowo,
aux portes de Golymin, nos éclaireurs, apercevant dans l'obscurité une forte masse de
troupes dont un marais les empêchait d'approcher, vinrent ayerlir le maréchal Augereau,
qui ordonna au colonel Albcrl d'aller reconnaitre ce corps il la Lêlc de vingt-cinq cbasscnrs à cheval de son cscorlc, qu'il mit sous
mon commandement. La mission était difficile, car nous étions dans une immense plaine
rase, où l'on pou mi t facilement s'égarer. Le
Lerrain , déjà très boueux, était entrecoupé de
marécages, que l'obscuri té nous empêchait
de distinguer. Nous a1•ançàmes donc avec précaution, cl nous nous lrouràmcs enfin il
Yingt-cinq pas d'une ligne de troupes. Nous
crùmcs d'abord qucc'était lccorps de J)ayout,
que nous saYions dans le l'Oisinage; mais personne ne répondant à nos Qui vive? nous ne
doutâmes plus que cc fussent des ennemis.
Cependant, pour en aroir une certi tude
plus complète, le colonel Albert m'ordonna
d'envoyer un cavalier des mieux montés jusque sur la ligne que nous apercevions dans
l'ombre. Je désignai pour cela un brigadier
décoré nommé Schmi t, homme d'un courage
éprouYé. Cc Lrarn, s'avançant seul jusqu'à
dix pas d'un régiment que ses casques lui
font reconnailrc pour russe, Lire un coup de
carabine au milieu d'un escadron et revient
lcslcn1cnl.
. Pour se rendre complc du silence que les
ennemis avaient gardé jusque-là, il faul savoir
que le corps russe placé dcl'ant nous, se
trouvant séparé du grns de son armée qu'il
cherchait à rrjoindrc, s'était égaré dans ces
rnsles plaines, qu'il savait occupées par les
troupes françaises se dirigeant sur Golymin.
Les géné1·aux russes, espérant passer auprès
de nous à la faveur de l'obscuri té, sans ètrc
reconnus, avaient défendu de parler, et en
cas d'attaque de notre part, les blessés devaient
tomber sans faire entendre uncseuleplainte!.. .
Cet ordre que des troupes russes seules peuYcnt exéouler, le fut si poncluellemenl, que
le colonel Albert, dans le but de prérenir le
maréchal Augereau que nous élions en face
de l'ennemi, ayant ordonné aux vingt-cinq
chasseurs de faire un feu de peloton, pas un
cri , pas un mol ne se firent entendre, cl personne ne nous riposta!. .. Nous aperçûmes
seulement, malgré _l'obscurilé, une centaine
de cavaliers qui s'avançaient en silence pour
nous couper la retraite. Nous rnulùmcs alors
prendre le galop pour rejoindre no. colonnes;
mais plusieurs de nos chasseurs s'élanl embourbés dans les marais, . force nous fut
d'aller moins Yitc, bien que nous fussions
serrés de près par les cavaliers russes, qui
heureusement éprouvaient dans leur marche
aulanL de difficul tés que nous.
..,, 56 "'

Un incendie ayanl éclaté tout à coup dans
une ferme Yoisine, et la plaine se trouvant
éclairée, les cavaliers russes prirent le galop,
ce qui nous força d'en faire aulant. Le dauger devint imminent, parce que, étanl sorlis
des lignes françaises par la division du général Desjardins, nous y rentrions par le
front de celle du général Heudelet, qui ne
nous ayant pas vus partir se mit à faire feu
du cûlé de l'ennemi, de sorte que nous avions
derrière nous un escadron russe qui nous
poussait à outrance, tandis que par devant il
nous arrivait une grêle de balles, qui blessèrent plusieurs de nos chasseurs et quelques
chevaux. Nous avions beau cric1· : &lt;( Nous
sommes Français ! ne tirez plus! » le feu
continuait toujours, cl l'on ne pom·ait blàmer
les officiers qui nous prenaient pour l'ava11tgarde d'une colonne russe dont les chefs, pour
les tromper, se servaient de la langue française
si répandue chez les étrangers, afin de surprendre pàr ce slrat.;igème nos régiments pendant la nuit, ainsi que cela était déjà arriré.
Le colonel Albert, moi, el mon peloton de
chasseurs, passàmcs là un bien mauvais
moment. Enfin, il me vinl à l'cspril que le
seul moyen de me faire reconnaître éLait
d'appeler par leurs noms les généraux, colonels et chefs de bataillon de la -division IIcudelct, noms qu'ils sa1·aicnt forL bien ne pouvoir èlre connus des ennemis. Cela nous
réussit, et nous fùmes enfin reçus dans la
ligne française.
Les généraux russes, se voyanl &lt;lécom·crls,
cl voulan t continuer leur retraite, prir•ent
une détermination que j 'approure forl, cl
qu'en pareille circonstance les Français n'onl
jamais pu se résoudre à imiter. Les Russes
braquèrent Loule leur artillerie dans la direction des troupes françaises; puis, emmenant
leur chevaux d'allclagc, ils firent un feu des
plus violenls poul· nous tenir éloignés . Pcndanlcc temps, ils faisaient filer leurs colo11ncs,
cl lorsque lcm·s munitions furenl épuisées,
les canonniers se rctirèrent en nous abandonnant les pièces. Cela ne valait-il pas mieux
que de perdre beaucoup d'hommes en cherchant à saurer cette artillerie qui se scrail
embourbée à chaque instant, cc qui aurait
retardé la relraile?
Cette violente ca.nonnadc des Russes nous
fi l d'autant plus de mal, que divers incendies
s'étant propagés dans les villages de la plaine,
la lueur qu'ils répandaient au loin perQ)ettait
aux canonniers ennemis de distinguer nos
masses de troupes, sm·lout celles des cuirassiers et dragons que le. prince Murat 1·cnail
d'amener, cLqtii,-portant des manteaux lJlancs,
servaient ùe point de . mire aux arlillcurs
russes. Ces cavaliers éprouvèrent donc plus
de perles que les aulres corps, et l'un de nos
généraux de dragons, nommé Fénérol, fut
coupé en deux par un boulet. Le maréchal
Augereau, après s·èlrc emparé de Kuskowo,
l1t son entrée dans Golymin, que le maréchal
Davout allaquait d'un autre côté. Ce bourg
était Lrawrsé en ce moment par les colonnes
russes, qui, sachant que le maréchal Lannes
marchai t pour leur couper la retraite en

L ES GRENADIERS A CHEVAi. A El'I.AU. -

s'emparant de Pullusk, situé 11 lrois lieues de
là,_ cherchaient à gagner promptement ce
pornL arnul lui, n'importe à quel pt'ill, Attssî,

.MiJK01"1fES DU GÉN'Éi"R._.JII. B.Jl"R._ON DE .MAR._BOT

Tableau d'ÉDOUARD

DETAILLE.

--...

(Musée Co11,té, Cha11/illy .)

qüoique na~ soldats llrassetll sut• les u1111cmis
à vingt-cinq pas, ceux-ci continuaient lellr
t·outc sans riposter, parce que, pour le foire,

il ~tirait fallu s'arrête!', el que les moments
étaient trop précieux.
Chariuc di vision, chaque régiment défila

�, - - 111STO'J{1A

----------------------------------~

donc sous notre fusillade sans mot dire, ni
ralentir sa marche un seul instant!... Les
rues de Golymin étaient remplies de mourants
et de blessés, et l'on n'entendait pas un seul
gémissement, car ils étaient défendus! On eût
dit que nous tirions sur des ombres!. .. Enfin
nos soldats se précipitèrent à la baïonnette
sur ces masses, et ce ne fut qu'en les piquant
qu'ils acquirent la conviction qu'ils. a~aient
affaire. à des hommes!. .. On fit un millier de
prisonniers; le surplus s'éloigna. Les maréchaux mirent alors en délibération s'ils poursuivraient l'ennemi; mais le temps était si
horrible, la nuit si noire dès qu'on quittait
le voisinage des incendies, les troupes étaient
tellement mouillées et harassées, qu'il fut
décidé qu'elles se reposeraient jusqu'au jour.
Golymin étant encombré de morts, de
blessés et de bagages, les maréchaux Murat
et Aucrereau, accompagnés de plùsieurs géné0
•
raux et
de leur nombreux état-maJor,
cherchant un asile contre la pluie glaciale, s'établirent dans une immense écurie si tuée auprès
du bourg. Là, chacun, s'étendant sur .le
fumier, chercha à se réchauffer età dorrmr,
car il y avait plus de vingt heures que nous
étions à cheval par un temps affreux!. .. Les
maréchaux,lescolonels, tous les gros bonnets
enfin, s'étant, comme de raison, établis vers
le fond de l'écude, afin d'avoir moins froid,
moi, pauvre lieulenan,, entré le dernier, je fus
réduit à me coucher auprès de la porte, ayant
tout au plus le corps à l'abri de la pluie, mais
exposé à un vent glacial, car la porte n'avait plus
de battants. La position était très désagréable.
Ajoutez à cela que je mourais de faim, n'ayant
pas mangé depuis la veille; mais ma bonne
étoile vint encore à mon secours. Pendant
que les _gmnds, bien abrités, dormaient dans
la partie chaude de l'écurie, et que le froid
empêchait les lieutenants placés à la porte
d'en faire autant, un domestique du prince ·
Murat se présenta pour entrer. Je lui fais
observer à voix basse que son maître dort;
· alors il me remet pour le prince un panier
contenant une oie rôtie, du pain et du vin, en
. me priant de prévenir son maître que les
mulets portant les vivres arriveraient dans une
heure. Cel{ dit, il s'éloigna pour aller audevant d'eux:.
Muni de ces provisions, je tins conseil à petit
bruit avec Bro, Mainvielle et Stoch, qui, aussi
mal placés que moi, grelottaient et n'en étaient
pas moins affamés. Le résultat de celte délibération fut que le prince Murat dormant, et
ses cantines devant arriver sous peu, il trouverait à déjeuner en s'éveillant, tandis qu'on
nous lancerait à cheval dans toutes les directions, sans s'informer si nous avions de quoi
manger; qu'en conséquence, nous pouvions.
sans trop charger nos consciences, croquer ce
que contenait le panier; ainsi fut fait en un
instant. ... Je ne sais si l'on peul excuser cc
tom· de page; mais ce qu'il y a de certain,
c'est quej'aif1t peu de repas aussi agréables! ...
Pendant que les troupes qui venaient de se
battre à Golymin faisaient cette halle, Napoléon et toute sa garde erraient dans la plaine,
parce que, dès le commencement de l'action,

l'Empereur, averti par la canonnade, ayant
précipitamment quitté le château où il était
établi à deux lieues de Golymin, espérait pouvoir se joindre à nous en se dirigeant à vol
d'oiseau vers l'incendie; mais le terrain était
si détrempé, la plaine tellement coupée de
marécaaes,
etle temps si affreux, qu'il employa
0
toute la nuit à faire ces deux lieues et n'arriva
sur le champ de bataille que bien longtemps
après que l'affaire était terminée.
·
Le jour même du combat de Golymiu, le
maréchal Lannes, n'ayant avec lui que vingt
mille hommes, combattit à Pultusk quarantedeux mille Russes, qui se retiraient devant
les autres corps français, et leur fit éprouver
des pertes immenses, mais sans pouvoir les
empêcher de passer, tant les forces ennemies
étaient supérieures à celles que Lannes pouvait leur opposer. Pour que l'Empereur fùt en
état de poursuivre les Russes, il aurait fallu
que la gelée raffermit le terrain, qui se trouvait au contraire tellement mou et délayé,
qu'on y enfonçait à chaque pas et qu'on vit
plusieurs hommes, notamment le domestique
d'un officier du 7• corps, se noyer, eux et
leurs chevaux, dans la boue!... Il devenait
donc impossible de faire mouvoir l'artillerie
et des'engager plus loin dans ce paJs inconnu ;
d'ailleurs, les troupes manquaient de vivres
ainsi que de chaussures, et leur fatigue était
extrême. Ces considérations décidèrent Napoléon à leur accorder quelques jours de repos,
en cantonnant toute l'armée en avant de la
Vistule, depuis les environs de Varsovie jusqu'aux portes de Danzig. Les soldats, logés
dans les villages, furent enfin à l'abri du
mauvais temps, reçurent leurs rations et
purent raccommoder leurs effets.
L'Empereur retourna à Varsovie pour y
préparer une nouvelle campagne. Les divisions
du corps d'Augereau furent réparties dans les
villages autour de Plusk, si on peut donner
ce nom à un amas confus d'ignobles baraques
habitées par de sales Juifs, mais presque
toutes les prétendues villes de Pologne sont
ainsi bâties et peuplées, les seigneurs, grands
et petits, se tenant constamment à la campagne, où ils font valoir leurs terres en y
employant leurs paysans.
Le maréchal se logea à Christka, espèce de
château construit en bois, selon la coutume
du pays. Il trÔuva dans ce manoir un appartement passable ; les aides de camp se placèrent comme ils purent dans les appartements et dans les granges. Quant à moi, à
force de fureter, je découvris chez le jardinier une assez bonne chambre garnie d'une
cheminée; je m'y établis avec deux camarades,
et, laissant au jardinier et à sa famille leurs .
lits fort peu ragoûtants, nous en formâmes
avec des planches et de la paille, sur lesquels
nous fûmes très bien.

CHAPIT~E XXXIII
1807. - Je suis nommé capitaine. - Bataille d'Eylau. - Dissolution du corps d'Augcreau. - Reprise
des cantonnements.

Nous fêtâmes à Christka le 1cr janvier de
.,. 58,.,.

l'année 1807, qui faillit ètre la dernière de
mon existence. Elle commença cependant fort
agréablement pour moi, car l'Empereur, qui
n'avait accordé aucune faveur à l'état-major
d'Augereau pendant là campagne d'Austerlitz,
répara larcrement
cet oubli en le comblant de•
0
récompenses. Le colonel Albert fut nomme
général de brigade, le commandant ~~assy
lieutenant-colonel du 44• de ligue; plusieurs
aides de, camp furent décorés ; enfin les lieutenants Bro, Mainvielle et moi, nous fùmes
nommés capitaines. C~t avancement me fit
d'autant plus de plaisir que je ne l'attendais
pas, n'ayant rien fait de reJ'.Il,'lrquable pour
l'obtenir, et je n'étais âgé que &lt;le ,·ingt-quatre
ans. En remettant à Mainvielle, à Bro et à
moi nos brevets de capitaine, le maréchal
Augereau nous dit : « Nous verrons lequel
de vous trois sera colonel le premier! ... &gt;&gt; Cc
fut moi, car six ans après je commandais un
régiment, tandis que mes camarades étaient
encore simples capitaines : il est vrai que
dans ce laps de temps j'avais reçu six blessures! ...
Nos cantonnements établis, les ennemis
prirent les leurs en face, mais assez loin des
nôtres. L'Empereur s'attendait à ce qu'ils
nous laisseraient passer l'hiver tranquillement; mais il en fut autrement; notre repos
ne dura qu'un mois : c'était beaucoup, sans
être assez.
Les Russes, voyant la terre couverte de
neige durcie par de fortes gelées, pensèrent
que cette rigueur du temps donnerait aux
hommes du Nord un immense avantage sur
les hommes du Midi, peu habitués à supporter les grands froids. Ils résolurent, en
conséquence, de nous attaquer, et pour exécuter ce projet, ils firent dès le 25 janvier
passer derrière les immenses forêts qui nous
séparaient d'eux la plupart de leurs troupes,
placées en face des nôtres en avant de Varsovie,
et les dirigèrent vers la basse Vistule, sur les
cantonnements de Bernadotte et de Ney, qu'ils
espéraient surprendre et actJabler par leurs
masses, avant que !'Empereur et les autres
corps de son armée pussent venir au secours
de ces deux maréchaux. Mais Bernadotte et
Ney résistèrent vaillamment, et Napoléon, prévenu à temps, se dirigea avec des forces
considérables sur les derrières de l'ennemi,
qui, menacé de se voir coupé de sa base
d'opérations, se mit en retraite vers Kœnigsberg. Il nous fallut donc, le 1cr février,
quitter les cantonnements où nous étions
assez bien établis pour recommencer la guerre
et aller coucher sur la neige.
En tête de la colonne du centre commandée
par l'Empereur en personne, se trouvait la
cavalerie du prince Murat, puis le corps du
maréchal Soult, soutenu par celui d'Augercau : enfin venait la garde impériale. Le
corps de Davout marchait sur le flanc droit
de cette immense colonne, et celui du maréchal Ney à sa gaucho. Une telle agglomération
de ti·oupes, se dirigeant vérs le même point,
eut bientôt épuisé les vivres que pouvait
fournir le pays; aussi soufi'rimes-nous beaucoup de la faim . La garde seule, ayant des

JJf'EM011fES DU G'EN'E~Al. 1JA~ON D'E
fourgons, portait avec elle de quoi subvenir que je me fasse tuer pour Yotre Majesté! &gt;&gt; li
aux distributions; les autres corps vivaient tint parole, car le lendemain il mourait sur
comme ils pouvaient, c'est-à-dire manquant le champ de bataille d'Eylau. Quel époque et
à peu près de tout.
quels hommes !
Je suis d'autant plus disposé à donner peu
L'armée ennemie, qui, du haut des plade détails sur les affaires qui précédèrent la teaux situés au delà de Landsberg, fut témoin
bataille d'Eylau, que les troupes du maré- de la destruction de son arrière-garde, se
chal Augereau, marchant en deuxième ligne, retira promptement sur Eylau, et nous
ne prirent aucune part à ces divers combats, prîmes possession de la ville de Landsberg.
dont les plus importants eurent lieu à Moh- Le 7 février, le général en chef russe Benrungen, Bergfried, Guttstadt et Valtersdorf. ningsen, étant bien résolu à recevoir la
Enfin, le 6 lëvrier, les Russes, poursuivis bataille, concentra son armée autour d'Eylau
l'épée dans les reins depuis huit jours, réso- et principalement sur les positions situées en
lurent de s'arrêter et de tenir ferme en avant arrière de cette ville. La cavalerie de Murat
de la petite ville de Landsberg. Pour cela, ils et les fantassins du maréchal Soult s'empaplacèrent huit bataillons d'élite dans l'excel- rèrent de cette position, après un combat des
lente position de Hoff, leur droite appuyée au plus acharnés, car les Russes tenaient infinivillage de ce nom, leur gauche à un bois ment à conserver Ziegelhofqui domine Eylau,
touffu, leur centre couvert par ufl ravin fort comptant en faire le centre de leur ligne pour
encaissé, que l'on ne pouvait passer que sur la bataille du lendemain; mais ils furent conun pont très étroit; huit pièces de canon gar- traints de se retirer de la ville. La nuit
nissaient le front de cette ligne.
paraissait devoir mettre un terme au combat,
L'Em_pereur, arrivé en face de cette posi- prélude d'une action g'énérale, lorsqu'une
tion avec la cavalerie de Murat, ne jugea pas vive fusillade éclata dans les rues d'Eylau.
à propos d'attendre lïnfanterie du maréchal
Je sais que les écrivains militaires qui ont
Soult, qui était encore à plusieurs lieues en éérit cette campagne prétendent que !'Empearrière, et fit attaquer les Russes par quelques reur, ne voulant pas laisser cette ville au
régiments de cavalerie légère qui, s'élançant pouvoir des Russes, ·ordonna de l'attaquer;
bra\'ement sur le pont, franchirent le ravin .... mais j'ai la certitude que c'est une erreur
Mais, accablés par la fusillade et la mitraille, des plus grandes, et voici sur quoi je fonde
nos escadrons furent rejetés en désordre dans mon assertion.
•
le ravin, d'où ils sortirent avec beaucoup de
Au moment où la tête de colonne du mapeine. L'empereur, voyan_t les efforts de la réchal Augereau, arrivant 'par la route de
cavalerie légère superflus, 1a fit remplacer Landsberg, approchait de Ziegelhof, le marépar une division de dragons, dont l'attaque, chal gravit ce plateau où se trouvait déjà
reçue de la même façon, eut un aussi mau- !'Empereur, et j'entendis Napoléon dire à
vais résultat. Napoléon fit alors avancer les Augereau : « On me proposait d'enlever
terribles cuirassiers du général d'Hautpoul, cc Eylau ce soir; mais, outre que je n'aime
qui, traversant le pont et le ravin sous une « pas les combats de nuit, je ne veux pas
grêle de mitraille, fondirent avec une telle cc pousser mon centre trop en pointe avant
rapidité sur la ligne russe, qu'ils la cou- &lt;1 l'arrivée de Davout, qui est mon aile droite,
chèrent littéralement par terre! Il y eut en cc cl de Ney, qui est mon aile gauche ; je vais
ce moment une affreuse boucherie, les cuiras- cc donc les attendre jusqu'à demain sur cc
siers, furieux des pertes que leurs cama- « plateau, qui, garni d'artillerie, offre à notre
rades, housards et dragons, venaient d'éprou- « infanterie une excellente position; puis,
ver, exterminèrent presque entièrement les &lt;1 quand Ney :et Davout seront en ligne, nous
huit bataillons russes! Tout fut tué ou pris; &lt;l marcherons tous ensemble sur l'ennemi! »
le champ de bataille faisait horreur.... Jamais Cela dit, Napoléon ordonna d·établir son
on ne vit une charge de cavalerie avoir des bivouac au bas ide Ziegelhof, et de faire
résultats si complets. L'Empereur, pour camper sa garde tout autour.
témoigner sa satisfaction aux cuirassiers,
Mais pendant que !'Empereur expliquait
ayant embrassé leur général en présence de ainsi ses plans au maréchal Augereau, qui
toute la division, d'Hautpoul s'écria : cc Pour louait fort sa prudence, voici ce qui se pasme montrer digne d'un tel honneur, il faut sait. Les fourriers du palais impérial, venant

M A~'BOT

~

de Landsberg, sui\'iS de leurs bagages et
valets, arrivèrent jusqu'à nos avant-postes,
situés à l'entrée d'Eylau, sans que personne leur eût dit de s'arrêter auprès de
Ziegelhof. Ces employés, habitués à voir le
quartier impérial toujours très bien gardé,
n'ayant pas été prévenus qu'ils se trouvaient
à quelques pas des Russes, ne songèrent qu'à
choisir un bon logement pour leur maître, et
ils s'établirent dans la maison de la poste aux
chevaux, où ils déballèrent leur matériel et se
mirent à faire la cuisine et à installer leurs
chevaux .... ~lais, attaqués au milieu de leurs
préparatifs par une patrouille ennemie, ils
eussent été enlevés, sans le secours du détachement de la garde qui accompagnait constamment les équipages de !'Empereur. Au
bruit de la fusillade qui éclata sur ce point, les
troupes du maréchal Soult, établies aux portes
de la ville, accoururent au secours des bagages
de Napoléon, que les troupes russes pillaient
déjà.
Les généraux ennemis, croyant que les
Français voulaient s'emparer d'Eylau, envoyèrent de leur côté des renforts, de sorte
qu'un combat sanglant s'engagea dans les
rues de la ville, qui finit par rester en notre
pouvoir.
Bien que cette attaque n'eût pas été ordonnée par !'Empereur, il crut cependant devoir
en profiter et vint s'établir à la maison de .
poste d'Eylau. Sa garde et le corps de Soult
occupèrent la ville, qu'entoura la cavalerie de
Murat. Les troupes d'Augereau furent placées
à Zehen, petit hameau dans lequel nous espérions trouver quelques ressources, mais les
Russes avaient tout pillé en se retirant, de
sorte que nos malheureux régiments, qui
n'avaient reçu aucune distribution depuis
huit jours, n'eurent pour se réconforter que
quelques pommes de terre et de l'eau!. .. Les
équipages de l'état-major du 7• corps ayant
été laissés à Landsberg, notre souper ne fut
rnème pas aussi bon que celui des soldats,
car nous ne pûmes nous procurer des pommes
de terre!... Enfin, le 8 au matin, au moment
où nous allions monter à cheval pour marcher à l'ennemi, un domestique ayant apporté
un 'pain au maréchal, celui-ci, toujours plein
de bouté, le partagea entre tous ses aides de
camp, et après ce frugal repas, qui devait être
le dernier pour plusieurs d'entre nous, le
corps d'a1·mée se rendit au poste que !'Empereur lui avait assigné.
GÉNÉRAL DE

(A

suivre.)

MARBOT.

�''--------------=--------

premier amour de
Par le Comte FLEURY

l~n 1761 Lauzun'_ n'était encore qu'un
délicieux enfant d'à peine seize ans; mais il
était fort précoce dans un sens et, ne sachant
rien de la vie, il avait toutes les aspirations
de l'amour. Avant de devenir réelJes, ses velléités amoureuses durent suivre maintes
transformations, et, si grandes étaient son
inexpérience et sa naïveté, que ses premières
tentatives échouèrent complètement.
L'objet du premier amour de Lauzun était
Thérèse de Clermont-Renel, mariée à quinze
ans au comte de Choiseul-Stainville, frère de
la duchesse de Gramont et du tout-puissant
ministre Choiseul.
Cc milieu était tout à fait celui de Lauzun,
puisque la duchesse de Choiseul était la sœur
de la duchesse de Gontaut. En dehors de son
service d'officier aux gardes, Lauzun vivait
soit à la Cour, soit dans la société des Choi. seul qui le protégeaient ouvertement; Mme de
Gramont lui portait un vif intérèl, semblant
aLLendre le premier vol du papillon.
Lui-même cherchait sa voie : il soupirait
aux pieds de la duchesse, mais, désirant une
aventure, il s'attaqua à la plus jeune.el à la
plus jolie qui, enfant elle-même, avait vingtcinq ans de moins que son mari.
Lauzun a vu Mme de Choiscul-Stainvill.e le
jour de ses noces' et en est devenu aussitôt
passionnément amoureux.
Il eut assez d'audace pour le lui dire quelques jours après.
La petite comtesse se mit à rire : &lt;! Amoureux, vous! à votre âge! De toutes les femmes,
sans doute? Mais pourquoi moi plutôt qu'une
aulrc? »
Le jeune Biron se redressa et répondit
sérieusement•: &lt;! Vous vous trompez .... Je
n'aime que Yous seule et il faut que mus
m'aimiez.
- Il faut, il faut! dit Mme de Choiseul
sur le ton badin. Savez-vous que vous êtes
bien audacieux de vous attaquer à une mariée
d'hier? l&gt;
Elle ajouta cruellement : &lt;! Que dirait votre
gouverneurs' il savait cela?&gt;&gt; Et elle se retourna
brusquement.
Très coquette, Mme de Stainville n'était

nullement olîensée de l'hommage, mais clic ne
le prenait pas au sérieux parce qu'il venait
d'un cnfanl.
Lauzun, 1malgré son jeune âge, était plus
pris que ne croyait la jeune femme, plus pris
qu'il ne pouvait, dans son inexpérience, se
l 'imagincr lui-même. .
Au lieu de se rebuter de ce premier échec,
il ne chercha que le moyen de se rapprocher
de la comtesse.
Mainte occasion lui était donnée de rencontrer Mme de Stainville chez sa tante la
duchesse de Choiseul, et l'on conçoit qu'il
n'en manquait pas une.
La jeune femme - nous verrons qu'elle
n'al'ait aucune disposition pour la vertu se montrait fort touchée d·attentions aussi
constantes; par coquetterie, elle y répondait,
el la tête de l'amoureux encore novice ne faisait que s'en enflammer davantage .
Autour d'elle, une femme, sa belle-sœur,
faisait bonne garde : la duchesse de Choiseul 3,
le type des honnêtes femmes qui, vivant au
milieu d'une société corrompue, avait conservé
des principes de morale rigide et s'clîorçail,
dans la limite du possible, d'empêcher le mal
d'atteindre ses proches. Elle aurait eu bien à
faire, l'infortunée, car autour d'elle, c'était à
qui s'entendrait - quille à se déchirer après
- pour faire tomber la vertu de Mme de
~tain"ille.
&lt;! Elle est bien jolie, celle petite », n'avait
pas craint de dire le duc de Choiseul, quelques
mois à peine après le mariage de sa belle-sœur,
et avec s,on cynisme habituel il s'était chargé
de l'initier aux mœurs de la Cour.
&lt;! Du moment où fatalement un jour ou
l'autre vous prendrez un amant, lui murmura-t-il un soir à l'oreille après souper,
autant que ce soit moi. Je suis discret... et
disposez de moi. » Et il entoura sa be\le-sœur
des soins les plus prévenants.
La discrétion de · Choiseul! Ceci pourrait
être sujet à discussion'.
Mme de Stainville, qui, en quelr1ues mois
de la société Choiseul, avait appris bien des
choses, ne s'effaroucha pas et prit la chose
gaiement. Si à seize ans elle était ainsi pré-

parée, l'avenir devait paraître souriant à qui
saurait attendre.
La duchesse de Gramont, sœur de Choiseul,
avait, comme on sait, grand empire sur son
frère el entendait le gouverner seule malgré
femme el maitresse. Elle ne Yit donc pas d'un
bon œil la coquetterie du duc avec sa bcl1esœur el, mue par un sentiment tout opposé à
celui de la duchesse de Choiseul, elle encourageait Lauzun à faire la cour à Mme &lt;le
Stainville.
C'était d'abord le moyen d'empêcher le &lt;lue
de Choiseul de subir une autre influence,
puis pour elle-même une façon détournée de
reprendre Lauzun à un moment donné. Elle
favorisait donc ces amours enfantines et ménageait des entrevues aux deux jeunes gens.
Un jour, à diner chez la duchesse de Choiseul, Mme de Stainville dit à Lauzun :
- Monsieur de Biron, je suis invitée à
diner demain chez ma belle-sœur Gramont.
Y viendrez-vous?
Lauzun sauta de joie et répondit par un
oui d'enthousiasme.
- J'y passerai même une partie de la
journée.
- Si vous n'avez pas d'autre et meilleure
occupation.. . ajouta la comtesse avec un
sourire, vous serez le bienvenu. Yous pourrez
me faire toutes vos déclarations à votre aise. ...
Lauzun, comblé de joie à la pensée de
passer une journée avec la jeune femme, dormit très mal et s'éveilla de fort méchante
humeur le lendemain qui était un dimanche.
Roch, son austère gouverneur, se douta de
quelque chose lorsqu'il vint le chercher pour
aller à la messe.
- Je n'irai pas, dit le duc, et une longue
dispute s'ensuivit.
- Je vais faire mon rapport à M. le duc
de Gontaut, dit le gouverneur pour suprême
réplique, sachant combien Lauzun craignait
son père.
L'élève céda au gouYerneur, mais avec
&lt;! un chagrin mortel ». Il lui semblait que
celle journée, dont il avait auguré de si délicieux résultats, débutait mal.
En fait, Lauzun se laissa mener à la messe

Sou11cgs : 111émotres du duc de Lauzun, édition
Louis Lacour. - G. MAUGRA S, Le Duc de Lauzun et
la Cour de Louis X V et Les Coméd-ic11s hors la
loi. - /Jfémoires de Bezenva l, de Dufort de Che-verny, de la comtesse de Genlis, du duc de Luynes,
,lu président Hénault, de Mme du Jlausset. - S.:~Ar.
OE MEILHAN, Camctères du dix-lwitième siêcle. Correspondance de Mme du Deffand, cd. Lescure,
t. I. - Cte FLEURY, Louis XV intime et les petites
maitresses.

Louis de Gontaut-Biron, né en 1745, après une série
d'aventures amoureuses à fracas. fut brillant colonel
en 1,\m,\ric1ue, derint général de la l\épuhlique et
mourut sur l'échafaud en 179i. li porta successivement
les noms de comte de Biron, de duc tic Lauzun et ,le
cluc de Biron. C'est sous le nom de Lauzun 1ue le
descendant des Biron s'est « illustré » dans a carritire galante. N'ayant, de la vie de cc séducteur aussi
lêge,· que charmant, i, conter qu'une pai;e d'amour,
nous lui donnons, même un peu avant l'epoque où il
lui fut conféré, le titre de Lauzun.
2. Le 3 avril 1761.
3. Antoinelle-Euslachie Crozat du Chatel, petit-fille

d'tm commci·çant enrichi en Amérique, al'ail apporté
une fortune considérable à son mari; sa sœ11r, la duchesse de Gontaul, était morte en couches deLauzun. - Sur ln duchesse de Choiseul, femme éminemment intéressante el sympathique, Yoir La c/11cltesse de Chot8c1tl, par G11,ssET, Dentu 1879; Ln
S ociété f1·a11çaise avant et après 1789, par V. uu
Jlu:o, Calmann Lévy, 1892; Le Duc et la D11dte8se
de Cltoiscul, l'ouvrage de M. G. llAucRAS, Plou,
1902.
4. Voir dans Louts XV intime et les petites maitresses, chap. V, l'allitudc de Choiseul à l'égard de
Mme de Cbo,scul-Romara.

1. llcriticr du maréchal de Biron. doyen des maréchaux de France, fils du duc de Gonlaul, Armand-

L'E 'PR,'E.Ml'ER, A.MOUR, D'E LJUZUN - ,

des ~etits-Pères, mais suffoqué de colère el
Sa « petite maitresse 1&gt;, comme il aimait à promettre. Bientôt ce ne fut un mystère pour
de tristesse, il s'évanouit pendant l'office.
l'appeler, partit au printemps pour Cauterets personne qu'elle éprouvait une inclination
Quand il ·reprit connaissance, il se trouva et n'en revint qu'au commencement de l'hiver.
pour le chevalier. Lauzun, jaloux, choqué, fit
couc_h? sur les marches de l'église, au milieu
Cc ~ut alors sa vraie entrée dans le monde. des reproches el des représentations.
de -vieilles femmes dont les unes lui bassi- Condwte par la duchesse de Choiseul, clic fut
Elle le rebuta durement : C! Je ne sache
naient les tempes, dont les autres, assure Lau- de toutes les fètes de la Cour et de la société cl
pas,
mon cher, que je doive me contenter
zun, « pour lui donner plus d'air avaient remporta des succès de beauté et d'élé&lt;ran~c.
d'un
enfant! Nous avons pu badiner c'est
0
déboutonné ses culottes ll.
• Elle dansait à mencille, fut choyéc dans fini. »
'
On le ramena chez son père
Lauzun,
désespéré,
lui
rapassez défait, grelollant la fièpela
celte
journée
de
lêtc-àvre, obligé de se coucher.
tête où ils s'étaient juré un
La duchesse de Gramont
amour
éternel.
vint voir l'enfant malade d'allfme de Stainville haussa
mour et, comme elle avait
les épaules.
pris soin de se faire accom- Bonne plaisanterie que
pagner de Aime de Stainville,
tout
cela! Distrayez-vous ..
le malaise de Lauzun dispainstruisez-vous
el... oubliezrut comme par enchantemoi.
ment.
Il e_ut beau se désespérer,
Mme de Stainville alla chez
le
petit officier en fut pour
le duc de Gontaut, fit gronder
ses frais d'éloquence; il n'oblloch et obtint la permission,
tint même pas l'aumône d'un
pour guérir Lauzun, de l'embaiser
sur le bout des ongles.
mener diner chez elle.
La journée se passa presque tout entière dans un délicieux tête-à-tête. Amoureux
Croit-on que, sur ces entremais parlant encore mal l'afaites,
on ait eu l'idée de fairr
mour, Lauzun n'en fut que
prendre
femme à cet en fan L
plus séduisant et éveilla chez
trop développé du côté sentila jeune femme des sentiment, mais nullement déments attendris.
niaisé?
- Vous êtes un enfant
Lauzun va prendre dix-sept
lui répétait-elle, lorsque le~
ans. C'est le plus charmant
lèvres brûlantes du jeune
cavalier qu'on puisse voir· il
homme baisaient ses mains.
est
plein d'esprit et de g~â- Je vous aime, répondait
ces,
il a l'incomparable charLauzun, je vous aimerai toute
me de la jeunesse et de la
ma vie.
beauté, on pourrait ajouter
- Pourquoi des serments
de
l'innocence.
à notre âge? insinuait llfme
&lt;! Tous les avantages de la
de Stainville, plus raisonnable
nature paraissaient réunis en
que l'officier aux gardes fransa faveur, dit Dufort de Cheçaises.
verny qui l'a connu à celle
Et Lauzun, satisfait des
époque;
seize ans, aimable auseules faveurs qu'il, demantant
qu'on
peut l'être, une
dàt, se plongeait avec ravissebelle figure, un grand nom
ment dans l'innocence de son
fils d'un duc, neveu et héri~
amour.
tier du maréchal duc de BiA son tour la petite comron,
neveu d'un ministre touttésse éprouvait une joie infinie
puissant, à quoi ne pouvait-il
à l'entendre roucouler.
prétendre? Cet être charmant
A la fin de la journée les
noble dans ses manières, ma~
deux enfants croyaient s 'aiLA TOILETTE .
gnifique
comme un grand
mer, parce qu'ils se l'étaient
Gravure de A. BOULARD, d'après le dessin de MAUR ICE LELOIR.
seigneur,
se
laissa aller à tous
répété sur tous les Lons, et la
les plaisirs. »
plus incrédule des deux, celle
Avant de le lancer dans
qui savait au moins quelque chose, ne tut tous les bals, entourée et admirée de tous les
le monde où il paraissait appelé à de faciles ·
pas la dernière à jurer un fidèle et éternel gens à la mode.
suécès &lt;! sans se donner la peine d'être un
attachement.
Les soupirants ne manquaient pas. Son·mari bon sujet l&gt;, son père avait donc résolu de
, Tout a une fin, même les idylles, et ce jour la délaissait; Lauzun maintenant lui paraissait
le marier et il avait fait choix d'une riche
d a~our _tendre . et d'enfantillage poétique un enfant; àfme de Stainville s'empressa d'ouorpheline, Mlle de Boufflers t, petite-fille de
devait av01r un triste lendemain.
blier ses anciennes et chastes amours et se
la maréchale de Luxembourg.
, Enfant, Mme de Stainville prit une maladie laissa faire la cour par le chevalier de JauLauzun ne devait pas se prêter facilement
d enfant. Une coqueluche opiniâtre la retint court surnommé &lt;! Clair de lune l&gt; à cause de
à une union qui ne lui plaisait pas.
chez elle pendant six mois et l'amoureux de son visage pâle, homme fat et séduisant, fort
Au bal de la maréchale de Mirepoix où il
seize ans en fut réduit à ne la voir que de goûté dans la société et dont la réputation
était appelé à rencontrer Mlle de Boufflers, il
~e°;lps à aut;e quelques minutes; encore /lattait davantage sa vanité.
cl.a1t-cc en presence de Mme de Choiseul.
Fille du duc de DoufOers et d'une Montmorency
Jaucourt la compromit; elle se laissa corn- de1.Flandre.
... 61 ...

�1f1ST01{1JI, _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _.
L'E 'P'R._'Elll1'E'R._ Jt.MOU'R._ D'E LAUZUN

remarque Mlle de Roothe qui jouera un rôle
dans la seconde partie de sa vie; il remarque
surtout Mlle de Beauvau dont il tom~e amoureux, et ne se prend d'aucun goût pour celle
qui lui est destinée.
Il consulte son Egérie ordinaire, la duchesse
de Gramont, qui n'aimant pas la maréchale
de Luxembourg, penche pour l'alliance Beauvau et le soutient de toutes
ses forces.
Mais le duc de Gontaut,
suivant la coutume de l'époque, s'est engagé sans consulter son fils. Il refuse de démordre de ce qu'il a résolu el
le petit Biron est obligé de
céder. Tout ce qu'il put obtenir, c'est que son mariage
serait retardé de deux ans et
qu'il aurait sur-le-champ sa
liberté.
.Mieux aurait valu pour
Amélie de Boufflers que ce
mariage n'eût jamais eu lieu,
car elle fut la plus malheureuse des femmes !
Lauzun a mis à profit sa
liberté et de lui-même a résolu de se déniaiser. Il a pris
du goût pour une petite actrice de la Comédie de Versailles, âgée de quinze ans,
encore plus inexpérimentée
que lui.
cc Moi du moins, dit Lauzun, j'avais déjà lu quelques
mauvais livres et il ne me
manquait plus que l'occasion
·de mettre en pratique cc
qu'ils m'avaient appris. J'~ntrepris d'instruire ma petite
maitresse qui m'aimait de
trop bonne foi pour ne pas
se prêter à tous mes désirs. »
Les voici dans une chambre
prêtée par une camarade_ ~e
l'actrice. Lauzun, devenu 1mtiateur sans être initié, va-t-il
enfin connaître les mystères
dont il parle toujours sans
les pratiquer?
Pas cette fois encore, car
une énorme araignée vint troubler les deux amants en herbe
et leur ôter toute velléité d'amour. Dans leur peur du « monstre »,
que pourtant ils n'osaient tuer, ils résolurent de se séparer, se promettant de se
voir dans un lieu plus propre et mieux fréquenté..
Qui eut vent de cette esquisse de liaison et
en avertit le duc de Gontaut? On ne sait.
Toujours est-il que celui-ci fit éloigner ~a
jeune actrice et sa mère sans que Lauzun ait
pu les revoir.
Quelques jours au reste suffirent pour consoler le jeune quêteur d'amour, mais cc son

son habitude Mme de Pompadour n'avait pas
invité ses cc 'deux petits chats », c'es~-à-di~c
ses commensales habituelles, Mmes d Amblimont et d'Esparbès. Les deux petits ~bats.
avaient soupé dans la ville en comp~gme de
Biron. Le souper avait été gai. On avait ~u ~n
riant aux amours du jeune officier, et lm, tres
surexcité par la présence de ~euxjo~ies f~mmes
qu'il trouvait aussi désirables
l'une que l'autr~, s'étail monlré ;plein d'entrain et d'empressement.
Empressé... non entreprenant. Si bien qu'il laissa rentrer Mme d'Amblimont dans
sa chambre et s'apprêtait à
quitter de même Mme d'E~parbès qui, ayant la . migraine, disait-elle, voulait se
coucher aussitôt.
Mme d'Esparbès le retint.
- Attendez-moi un instant, petit cousin, lui dit-elle.
Elle l'appelait cc petit cousin » en souvenir d'une pièce
de Rochou de Chabannes, intitulée Heureusement, qu'ils
avaient jouée ensemble et où
Lindor était le «petit cousin ll
de Marthon.
Lauzun, docile, attendit.
Quand elle fut couchée et
qu'elle cul renvoyé sa femme
de chambre, Mme d'Esparbès
le fit rentrer.
Lauzun remarqua bien que
la comtesse avait l'air non
pas gêné, mais ravi de le
faire asseoir près d'elle.
Comme un écolier, lui était
gêné.
- Prenez ce livre, lui ditelle, en lui indiquant un pelit
ouvrage relié en cuir bleu et
frappé de ses armes.
C'étail justement Heu1·eusement, la pièce qui était _le
prétexte du cousinage.
Lauzun commença la lecture consciencieusement.
Il n'avait pas lu deux pages
que Mme d'Esparbès l'arrêta.
- Mon petit cousin, ditAu TIJÉATRE.
elle, cette lecture m'ennuie.
Gravure de L. RuET, d'après le dessin de MAU RICE LELOIR.
J'aime mieux causer. Asseyezvous sur mon lit ... et causons.
Lauzun
obéit,
presque tremblant.
,
Ses premières avances avaient été d'abord
Sous prétexte d'avoir trop chaud, Mme d Esmal reçues de Lauzun; il fut enfin flatté de
. .
la distinction dont il était l'objet et devint parbès se découvrait beaucou~. .
Lauzun était tout feu, mais il C! craignait
amoureux. Amoureux à sa manière, cela va
sans dire c'est-à-dire ne sachant nullement de l'offenser et n'osait rien hasarder_ l&gt;.
II se ~ontentait de baiser les mams d~ _l~
brysquer ~ne sitirntion qui ne demandait qu'à
belle et de regarder sa gorge avec une av1d1te
être dénouée.
qui ne lui déplaisait pas.
, .•
Elle attendait que Lauzun se d~1dat,_ trouUn soir, à Fontainebleau, pourtant, le voile
vant qu'en fait d'avances, elle avait attemt les
se déchira.
li y avait eu souper dans les cabinets du dernières limites.
- Soyez sage, lui répétait-elle de temps
Roi, mais avec fort peu de monde et, contre
cœur était vide d'occupation l&gt; et son ardeur
toujours inassouvie.
Une femme de la Cour, jolie et coquette,
s'offrit pour satisfaire l'un et l'autre.
C'était la mignonne et galante comtesse
d'Esparbès de Lussan, cousine de Mme de
Pompadour, alors dans tout l'éclat de ses
trente ans, et d'une vertu moins que farouche.

.. 62 ...

~

en temps quand ses caresses devenaient plus
Au bout de quelques minutes, Lauzun fut moins de droits d'ailleurs, avec Mme de Choipressantes et avec le secret espoir qu'il ne en effet rappelé.
seul-Stainville, il afficha son dépit, fit des
s'en tiendrait pas là.
II s'assit sur le bord du lit sans que représentations, menaça même.
Mais, décidément, Lauzun ne voulait pas Mme d'Esparbès l'en empêchât.
Que pouvaient des reproches et des menaces
comprendre.
- Lisez donc, dit-elle.
sur
une femme sans préjugés qui cueillait
Elle hésita à l'amener brusquement à elle.
- Non, répondit Lauzun. J'ai tant (de l'amour au passage et le congédiait, une fois
Lui, continuait à être sage.
plaisir à vous voir, à vous regarder, que je ne
Soudain, quand elle se fut bien assurée, pourrais voir un mot de ce qui est dans le le caprice passé?
Elle eut peur d'une obsession puérile qui
trop suivant son gr!S, de l'innocence du jou- livre.
pouvait
la gêner et mettre obstacle à sa nouvenceau - à quoi lui servait-il d'avoir joué le
Et en parlant, il la dévorait des yeux.
velle
liaison
débutante; elle envoya à l'officier
rôle de Lindor? - quand elle fut persuadée
Le livre tomba. Lauzun se rapprocha. Il
de sa parfaite imbécillité (le mot est de commença par lui baiser les mains, puis les trop persistant son congé en bonne et due
forme:
Lauzun), elle lui dit assez froidement :
bras. Ensuite il dérangea le mouchoir qui
&lt;! Je suis fâchée, Monsieur le comte, que
- Maintenant, cousin, assez plaisanter, il couvrait sa gorge; elle ne fit que peu d'oppoma
conduite vous donne de l'humeur. Il m'est
faut vous retirer.
sition.
impossible d'y rien changer et plus encore de
Lauzun, confus et mécontent de lui-même,
Elle voulùt parler, les lèvres brûlantes de
ne sut quelle contenance prendre et se retira Lauzun rencontrèrent les siennes. Un courant sacrifier à votre fantaisie les personnes qui
vous déplaisent. J'espère que le public jugera
sans oser répliquer.
électrique les emporta tous les deux en même des soins qu'elles me rendent avec moins de
A peine était-il sorti de la chambre de temps ; Lauzun, quittant toute retenue, « se
Mme d'Esparbès, qu'il se repentait de sa débarrassait bientôt de tout ce qui 'pouvait sévérité que vous. J'espère que vous me partimidité et se jurait à lui-même qu'à l'avenir cacher la vue d'un des plus beaux corps qu'il donnerez, en faveur de ma franchise, les torts
il saurai l mieux profiter des occasions offertes. ait vus dans sa vie l&gt; ••• elle ne lui refusa rien. que vous me croyez. Beaucoup de raisons.
qu'il serait trop long de détailler, m'obligent
L'occasion se représenterait-elle, aussi tenSi excessive était son ardeur que ses plai- à vous prier de rendre vos visites moins frétante, aussi facile?
sirs à elle s'en trouvèrent abrégés. Aussi se
Dans le doute, il était décidé à chercher le crut-il ob1igé de réparer cette faute et ... quentes. J'ai trop bonne opinion de vous pour
craindre de mauvais procédés d'un homme
plus tôt possible et à profiter sur l'heure.
souvent, jusqu'au point du jour, où elle le fit aussi honnête .... l&gt;
Au bal de !'Opéra, quelques jours après, il sortir avec le plus grand mystère.
S'adresser à l'honnêteté de Lauzun n'était
fut vivement « agacé » par une assez jolie
Le lendemain il est réveillé par le billet. pas un mauvais calcul. Lui qui plus tard
fille, appelée Desmarques, qui lui parut suivant· :
deviendra vantard, se constituera Don Juan
charmante. Elle passait pour avoir formé la
« Comment avez-vous dormi, mon aimable indiscret et fanfaron, était alors fort timide,
plupart des jeunes gens de la Cour et sem- petit cousin? Avez-vous été occupé de moi?
blait désireuse de faire une éducation nou- désirez-vous me revoir? Je suis obligée d'aller fort crédule et peu disposé aux coups d'éclat.
Mais il se croyait sérieusement amoureux
velle.
à Paris pour quelques commissions de
En quelques mots, ils s'entendirent. Elle Mme de Pompadour; venez prendre du cho- et comme tel souffrait d'un abandon qu'il
ramena Lauzun chez elle, luï donna les excel- colat avec moi avant que je parte et surtout jugeait immérité. Puisqu'il y était forcé, et
un. peu sèchement, il quitterait la place; du
lentes leçons dont il avait quelque besoin.
me dire que vous m'aimez. &gt;l
moms,
se raccrochant à une lueur bien incerCes leçons durèrent quinze jours. Au boul · Charmé de l'attention, ivre de bonheur,
de ce temps, comme ils se séparaient, Lauzun Lauzun s'en veut de ne pas avoir prévenu taine d'espoir, réclama-t-il une dernière explication.
voulut lui donner de l'argent.
Mme d'Esparbès; il se donna à peine le temps
La consolation ne lui fut pas refusée, mais
La danseuse le refusa fièrement.
de s'habiller et courut chez ell~.
l'illusion
devait être de courte durée.
- J'ai été payée, lui dit-elle, dans une
Il la trouva encore dans son lit.. . et se
- Vous avez voulu me voir, lui dit la
monnaie si rare à trouver, que je n'ai besoin conduisit de manière à prouver qu'il était
comtesse. En pareil ca-s toute autre vous aurait
d'aucune autre.
tout reposé de la dernière nuit.
refusé.
Ainsi éduqué, Lauzun se sentit un tout
Voilà Lauzun au comble du bonheur. Son
Lauzun protesta :
autre homme et sa première pensée fut de amour-propre est flatté de posséder une
- Je n'aurais jamais cru, après ce que
reprendre avec Mme d'Esparbès un roman femme. II est aimé, il aime. Et cette maîque sa naïveté l'avait empêché d'amener au tresse fort désirable et très en vue, que de vous m'avez témoigné, sachant ce que vous
savez de ma constance, de la profondeur sindénouement.
lui-même il n'aurait peut-être pas affichée, cère de mon amour ....
Il la rencontra un soir à Versailles; il lui va au-devant de ses désirs secrets en lui perMme d'Esparbès interrompit.
donna le bras en sortant de chez Mme de mettant de se proclamer l'heureux élu.
- Phrases que tout cela, mon cher. On
Pompadour après souper, et lui demanda la
Que de jaloux et d'envieux, quand quelques
permission de l'accompagner jusque chez elle. jours après Mme d'Esparbès, pour achever de aime, puis on ne s'aime plus ; c'est la vie. Le
Arrivée dans son appartement, Mme d'Es- lui donner toute satisfaction, lui offre une reste est du roman et je n'ai vraiment ni le
temps, ni le goût de ce genre de choses.
parbès s'apprêtait à lui donner congé.
cocarde où elle avait brodé son nom, et l'auto- Du roman! voilà le grand mot. Oui,
- Un moment, lui dit-il, ma chère cou- rise à publier son triomphe en s'en ornant à
j'ai lu des romans et ils ont influé sur mon
sine, il n'est pas tard, nous pourrions causer. la revue du Roi!
caractère; c'est peut-être à eux que je dois
- Je suis fatiguée et je n'ai pas envie de
Pendant quelques semaines, il n'était bruit l'exagération de mes sentiments, ma crédulité,
causer, répliqua la comtesse.
à la Cour et à la ville que du nouveau cheva- Je pourrais vous lire, si je vous ennuie, lier de Mme d'Esparbès et les louanges vraies ma confiance. J'avais cru en vous .... Vous ·
insista-t-il, et ses yeux brillaient d'un tel feu ou fausses ne tarissaient pas sur son compte. avez été mon premier amour, vous serez sans
doute le dernier. Vous me brisez le cœur.
qu'elle le -regarda avec étonnement.
cc Tant d'heur et tant de gloire J&gt; ne pou- Il s'agit bien de cela, continua la com- Je le veux bien, finit-elle par dire, mais vaient durer toujours. Mme d'Esparbès fut la
tesse.
Vous êtes d'un enfantillage rare ; vos
à la condition que vous serez aussi sage que première à se lasser du jeune et ardent amour
principes, votre façon de voir n'ont pas le sens
vous l'avez été la première fois.
dont elle avait eu les prémices.
C?mmun._ J'~ été un peu ... rude, c'est posLauzun évita de répondre, car toute autre
Dans le courant de l'été, la comtesse ne sible, mais rmeux vaut une franchise ... rapide
était son intention.
songeait plus guère à Lauzun et s'occupait du
- Passez dans l'autre chambre, dit la prince de Condé, veuf d'une Rohan-Soubise. qu'une hypocrisie lente. Si le coup est violent
'
comtesse, je vais me déshabiller ; vous ren- Lauzun eut le mauvais goût de se montrer la souffrance ne sera pas longue.
Vous
avez
une
manière
de
rêlourner
la
trerez quand je serai couchée.
froissé, et comme il l'avait déjà fait, avec
lance dans la plaie qui est du dernier bon

�r-

111S TO'J{1A

---------~-~

o-oût dit Lauzun ironiquement. C'est tout ce
~ue ~ous trouvez à dire pour m~ consoler: .Je
,·ous ai aimée passionném~mt, Je vous aime
Loujours....
.
- Encore une fois, vous faites du roman,
reprit Mme d'Esparbès, et vous vous r~ndcz
ridicule et voilà tout.••• Je ne vou~ ai pas
laissé venir pour recommencer un~ idylle et, malgré elle, elle se mit à so1~r1re en souvenir de celle idylle si longue a mctlr~ en
train - j'ai cru devoir quelques conseils à
·
·
l'intérêt qu'inspire
l0UJOurs
u ne ancienne
connaissance.
.
.
- Je n'ai que faire de vos conse~ls, dit
Lauzun irrité. Le page a cessé _de_ plaire, on
le congédie brutalement, que dis-Je, le page,
le laquais !
- Mon cousin, vous allez vous mettre en
colère et vous emploJez de bien ~ilains n_iots.
- J'ai bien le droit d'apprécier !°a s1tu~tion comme il me convient I Trahi, ble~se?
meurtri, je ne pourrais pas le dire, ,le crier.'
- Vous savez bien que. vous n en ferez
rien dit la comtesse, sèchement.
~ Et pourquoi pas? dit La4zun devenu
menaçant.
• h
- Parce que vous êtes un hon~el~ ,on~me
·s parce que cela ne serv1ra1 t a rien.
e LI
pu ···
·
d 1
.le vous dirai tout à l'heure mes raisons, _e e
croire. Revenons au commencement. J a_1 eu
bien du goût pour vous, mon en~ant, dit la
comtesse redevenue douce et caJola~te; ce
n'est pas ma faute si ~ous l'ave;i ~ris pour
une grande passion et s1 vous. vous_etes persuadé que cela ne devait jamais fi?ir .... ~ue
vous importe, si ce goût est passe, 9ue J en
aie pris pour un autre _ou que' Je re:te
sans amant? Vous avez beaucoup d avantaoes
ponr plaire aux femmes; profitez-en pour
leur plaire, et soyez convaincu que la perte
d'une peut toujours être réparée par m~c
autre; c'est le moyen d'être heureux cl aimable.
. L
- Charmante consolation! reprit auzu~.
Mais sa,·ez-vous bien qu'un homme, aprc~
avoir aimé, peut haïr, que la pensée peut lm
venir de se venger?
- Fi! la vilaine pensée, dit la comtesse

riant d'un rire forcé. Puis elle continua sérieusement : Vous êtes bien trop h?~nêt~. po~r
faire des méchancetés, je vous ,.Lai dép dit.
D'ailleurs, elles tourneraient plus contre ,·ous
que contre moi. Vous n'avez pas ~e premes
de ce qui s'est passé entrl! nous; 1on ne vo~s
croirait pas, et même si l'on vous cro?1t,
jusqu'à quel point croyez-vous q~e· cela 1~~resse le public? S'il a su que Je vous a,ais
pris....
.
. d
- C'est vous-même qm avez eu _som e
l'en avertir, interrompit le jeune offici~r.
- ... li ne s'est pas attendu que Je vous
garderais éterneliemen l . L,ci' )Oque
. de
. , notre
rupture lui est parfaitcm_cnt md1ff~rente.
D'ailleurs la mauvaise opimon et la defiance
des autres femmes me vengeraient de vous,
si vous étiez capable de mauvais procédés. Les
avis que je vous donne doive~t \'OUS prouv~r
que l'intérêt et l'amitié surnvent aux sentiments quej'avais pour v_ous. . ,
.
Mme d'Esparbès avait termine son pel1l
sermon. Elle se leva pour marquer la fin de
l'audience el lendit sa main à baiser à Lauzun.
Que pouvait faire celui-ci? Un galant conlTédié
fait toujours lriste figure.
0
Il baisa gauchement la main d~ la comtesse, balbutia quelques protestal10ns dans
une altitude plus que gênée.
,
Mme d'Esparbès avait assez de celle sccne
pénible. Elle tira d'embarras le pauvre amoureux confus en sonnant ses femmes de
chambre pour l'habiller.
Lauzun reprit une contenance no~mal~,
puis, au bout de quelques min~tes, il prit
conaé
cérémonieusement et sortit.
0

Voilà encore une lois Lauzun « sans occupation sérieuse ».
Une jolie fille rencontrée chez la. Cour&lt;l~n,
..
cq,pi·ovmonneuse
ce'l'ei)re , 'nt r1u'1l
, gratifia
d'un petit appartement meublé, trcs modeste,
au troisième étage, fut sa compagne de
quelques mois.
.
D'abord novice et ignorante, la JCune
lrmmc se contenta de l'amour de Lauwn

doré d'un très mince revenu. Puis l'ambition
lui vint.
Un jour, au retour d'une absence, Lauzun,
au logis, au lieu de la maitresse, trouva lll!
billet : « J'espère que vous m'excuserez, lm
disait-elle, de n'avoir pas refusé un ~ort
avantageux que vous n'êtes pas assez ~1che
pour me faire. Je vous avoue que 1~ ~ert1t'.1~e
d'être dans la misère et l'ignom101e, s1 JC
vous perdais, m'effraie. l) Suivai?nt dr~
rerrrets
et des protestations
de Rosalie &lt;( qrn
0
.
.
ne l'ottblierait Jamais I&gt; •
,
•
Lauzun donna juste le temps nccessau:~ d~
relTret à une amourètt.e où le cœnr n cl:ut
po~1r rien, puis menant la vie des jeunes gens
de son àgc, il cournt les filles pendant quel~ue
temps sans se fixer à aucune .. Cell~s_-là n ont
pas d'histoire qui vaille la pcme d etrc retenui·uis il rentra dans la socié_té de ~lm~ d~
Pompadour' qui lui avait touJours t~mo1gne
une grande bienveillance, et re~d11~t aux
femmes de la Cour. Il joua la corne ie ave~
la princesse de Tingry (~fontmorency), cc qui
lui valut de grandes faveurs.
La marquise de Pompadorn: m?rte, Lan~nn
continua 1t fréquenter sa soc1éte et p_art1ct~lièrement la duchesse de Cram?nl qu~ avait
repris ses desseins sur son ancien pelll son- .
pirant.
l . , t
Les soins de Mme de Gramont ne a1~sr.~·cn
pas d'intriguer Mme- de Choiseul-St:unv1llc,
l'ancienne &lt;( idylle » de Lauzun.
Mme de Stainville était devenue de_plus en
1
pus J'olie ' et Lauzun ' comme
. Choiseul et
d'autres, s'en apercevait. M_a1s leur~ ra~p~rts
étaient excessivement froids, lm n _aiant
jamais oublié le 1:1ép1:is av~c, lc1juel, trois ans
aupara,·ant, elle I avait traite..
.
tme, cependant, commrnçm_l ~ rem:u qucr
que l'enfant était devenu un JOii garçon,. et
le petit hruit fail autour dr ses co~cp~ct~s
n'était pas sans lui inspirer un certain intcrêt.
·
t
Devenue tout à fait libre, son ma:1 apn
pris une maison séparée dans le lauliourg
Saint-Germain, elle s'avisa de renouer drs
relations avec son ancien amoureux.
Cmm: FLEUR\'.
(A sufrre.)

FRÈRE D'EMPEREUR
&lt;:fo

le Duc de Momy el la société du Second Empire
Par FRÉDÉRJC LOLJÉE

Morny, le monde et les femmes.

li

mouches sans être forcément le début des
batailles décisives. Il ménageait son courage
et les occasions. « li savait, me disait la
vieille comtesse de V... , choisir les instants;
il n'importunait pas et, tous comptes faits, il
s·arrangea si bien que, sans se presser, il
arriva réellement à posséder beaucoup de
jolies femmes. ll L'heure n'est pas venue, si
jamais elle doit venir, d'en trahir l'incognilo
mondain. Mais ce qu'on peut déjà dire,
c'est qu'il poussait de préférenre ses flirta-

D'une façon générale, Morny, comme son
frère Napoléon Ill, avait la tentation facile en
matière de galanterie. C'était un legs de
l~mille. li en eut l'inclination dans le sang.
IJn certain libertinage enveloppé d'élégance
et de bon ton était la suite de ce grand
amour du sexe. Qu'il estimât d'un très haut
prix les qualités intellectuelles et morales de
ce sexe auquel il était redevable de tant de
gratitude, on ne le certifierait pa3, à en
croire un trait noté par les Goncourt. Un soir
qu'il se trouvait à di'ner chPz Émile de Girardin (entre hommes, Paul de Saint-Victor, le
préfet de police Iloittelle, le général Fleury
et les frères de Goncourt l'éèoutant) il exposait, en la malii'.-re, sa profession de foi complète. Il s'était amusé à soutenir que les
lemmes n'avaient pas de goùt, qu'elles
n'étaient ni gourmandes, ni libertines,
qu'elles ne savaient pas, en somme, ce qui
est bon, et qu'elles n'obéissaient en tout
qu'à des boutades et à des caprices. S'animant sur ce thème, il en avait poussé si loi11
les développements, et d'une manière l&gt;i
hardie, que nous nous abstiendrons de l'y
suivre jusqu'au bout. Mais, Ioule philosophie mise à part, et la question idéale laissée
de coté, il appréciait infiniment, pour le réel
dt&gt; &amp;on enveloppe, l'éternel féminin.
On lui prêta des liaisons nombreuses, et
Ai.JGUSTE DE MORW ( \'ERS 1858).
quelques-unes dans le nombré où il ignorait
lui-même s'être engagé. Tantôt trahi, tantôt
infidèle, il connut le sort général des amants1 lions vers la société étrangère. Instruit par
avec des succès plus variés que le commu11 un ancien et cuisant souvenir, il apprédes mortels. &lt;( Il jouait fort bien la comé- hendait trop les attaches indénouables, les
die, ,&gt; disait Jacques Raynaud, c'est-à-dire la liaisons qui ne veulent pas finir, chez les
comtesse Dash : la grandeur du théâtre faisai t Parisiennes à demeure. Adroit, prudent, heutoute la différence.
reux, il se prodiguait à celles qui passaient.
Très épris du charme auquel nul ne résiste, Eu ces nœuds passagers, il conservait toute
habile à gouverner son expérience des conces- indépendance et toute aisance. Il ~lissait
sions successives qui mènent à la dernière, entre les mains de ces belles voyageuses avec
il avait une réputation justifiée de connais- un dégagé et une chance de réussite incroyaseur dans la technique de l'amour. En ces bles. cc C'étaient autant,de chaînes de fleurs,
sortes d'affaires, il s'en tenait souvent aux disait-il, que la destinée se chargeait de dépréludes, qui ressemblent à de riantes tscar- nouer d'elle-même sans heurt ni déchirement. i&gt;
. 1. 11orny se monlrail soul'ent à ' 'Académie di, mu-

~•quc. Des raisons de personnes autant que l'amour
clu_ /,el canto l'y ramenaient 1•olonlicrs. Dans les inter•
mcdrs clc l,1 rrprésenlalion, lorsqu'i l ne s'égarait point ,
l 1. - lhs r oR1A. -

al'ec d'autres pontifes des avant-scènes, par les détours du sérail, il allait 1·isiter dans sa loge telle ou
lrlle rrinc du chan! , comme ~laric Sasse- qui ne l'ou1,lia point - ri 11·0111-rr, pour louer les forces ril'rs de

Assez insoucieux de l'opinion pour n'en agir
en tout qu'à sa guise, M. de Morny ne s'en
tenait pas exclusivement, comme nous l'al'Ons
déjà noté, aux brillantes compagnies, (fl.li
étaient le terrain d'élection de ses goûts
d'aristocrate; il ne dédaignait pas, l'occasion
l'y portant, d'égarer son choix en des milieux
plus bigarrés. Il dina, maintes fois, à la table
de femmes, comme la Païva, C( très soutachées d'aspasianisme ».
Le charme attractif ddlme de Silveira eut
le pouvoir de le distraire des soucis de la Présidence. On comparait aux soupers voluptueux
de la Régence ceux &lt;}li 'il lui plaisait de prolonger chez des demi-mondaines ou des lemmes
de théàtre. Il fréquentait avec une assiduité,
qui ne passait pas inaperçue, les coulisses
et le foyer de la danse de !'Opéra 1 • D'une
manière plus étendue, par amour de l'art ou
des artistes, on le savait facile el protégeant
aux vocations naissantesi quand elles se ret'Ommandaient, à la fois, des dons de l'esprit
et drs gràces du visage. ll s'intéressa aux
débuts d'une jolie personne arri1•ér de Louvain
à Paris, Bernardine llamakers\ Pl la prit par
la main pour la conduire à !'Opéra. l'lusicur;::
comédiennes du Tht\;\tre-Français, comme
Rébecca Félix et Rachel, se flattèrent de posséder plus que sou amitié. Horlense Schneider
eut à se louer de ses généreuses attentions.
La délicieuse Alice Ozy, - quoiqu'elle ne fùt
pas un miracle d'intelligence, loin de là, lui ménagea des entretiens pleins d'agrément; nous en avons pour gages des fragments de correspondance très intimes venus,
par hasard, sous nos yeux. Aimablement conversèrent par la poste cette comédienne aux
talents légers et ce grand personnage. Deux
des lettres &lt;le ADle Ozy, les deux premières,
sont dignes et respectueuses, mais combien
vite auront été franchies les distances! A
la troisième déjà, le ton a complètement
changé; on a l'impression qu'un fait nouveau ,
s'est produi t, dans l'intervalle, permettant
toutes les libertés. li n'y a pas à s'y méprendre, quand on a lu les lignes suivantes où c'est
elle-même qui donne l'assaut":
&lt;( Si vous ne me répondez pas prochainement, j'irai moi-même, et je compte bien m1::
faire ouvrir la porte, au cas où on me la tiendrait fermée. i&gt;

son lalcnl, des termes pleins d'à-propos et de finessr.
2. \'. la 1•• partie des Afé111oire., de Sarah .Bernhard!.
5. Cf. nolrr volumr rlr la Fete h11pél'iale. Princesses ll'Opha.

l'asc. 10.
,)

�111ST0~1.ll------------------------•
Et cet autre passage, dans la note émoustillante :
&lt;&lt; Mon cher Lauzun, j'éprouve le besoin de
vous demander une audience. J'irai, jeudi
prochain, à cinq heures; il fait assez nuit
pour que je ne sois pas aperçue ... Entretenezvous dans l'espoir de me voir; et soyez
aimable comme vous savez l'être•. »
La jeunesse et la beauté égalisent prumptemenl les condititms des femmes deYanl le
désir des hommes. Morny en aima de certaines qui, pour n'ètre pas nées, comme
disent en leur langage les dévots de l'armorial, n·en furent pas moins des créatures convoitables. On le vit, d·aventure, promener
son dilettantisme dans les senliers en perdition du Château-des-Fleurs'. Des cc momentanées » se trouvèrent au niveau de son
cœw·. Quart d'heure de folie, tcn talion, passade : il les oubliait aisément et ne prenait
pas toujours la peine d'aller aux informations
pour apprendre ce qu'elles devenaient ensuite•.
Ainsi, Morny cueillait des roses dans tous les
jardins de Cypris. li ne se refusait à aucune expérience souhaitable. JI lui plaisait d'eflleurer
toutes les expressions du plaisir, pourvu qu'elles eussent ratlrait et l'excuse de la beauté.
Mais était-ce là le bonheur complet et durable? Une joie lui manqua longtemps, el la
meilleure, celle du foyer, de la famille, de la
vie intime. Plusieurs fois, il témoigna le désir
d'arrêter dans les liens du mariage un cœur
las de se donner et de se reprendre. Il avait
failli serrer les liens de l'hymnée, à Florence.
Avant son départ pour la Russie, il avait été
fortement question de son union possible
avec une Américaine, devenue plus tard l'une
des comtesses de Moltke; puis avec une jeune
fille du faubourg Saint-Germain, Mlle de
Bondeville. On le crut un moment engagé du
côté de l'Angleterre. Cependant il avait passé
presque la maturité de l'âge et il en était encore à ne connaître que la satiété des plaisirs
changeants. Parfois, il se prenait à envier le
- confortable doux et paisible d'un intérieur
bourgeois. Une raison particulière lui rendait,
chaque jour, plus désirable la certitude d'un
bonheur calme et régulier. li y avait des
années qu'il aspirait à se dégager d'un attachement ancien, que le poids de l'habitude
avait alourdi comme une chaîne et qui se resserrait à chaque tentative qu'il faisait pour
s'en évader. &lt;&lt; Ètes-vous heureux! disait-il
un jour à Fleury, qui venait de mettre à la
raison ses goûts papillonnants. Que je voudrais
pouvoir suivre votre exemple ! Le mariage me
semblerait un paradis à côté de ce que j'endure; ni foyer, ni liberté, ni enfant: c'est
odieux. l&gt; Mais il avait pu s'éloigner de Paris
et de la France, sous les auspices d'une mission extraordinaire. Ce fut à l'é1ranger, en
Russie, qu'il rencontra l'occasion libératric1'.
1. Aulograpltes d' une vente de Charal'ay.
2. V. les Con{essionsd'Al'sène Houssaye. Cf. l'. LoliéP,
lu f ennnes du Second E111pfre, p. 144.
3. L' u1te de celles-là connul les pires reiours du
,leslin. Grâce à la protection de l'homme d'Etat, elle
avait vécu sur le pied coquet de 50 000 francs par
mois. Cette proleclion retirée, elle avait végété
,ruelque temps, puis elle disparul toul à l'~ il de la cirn1lat1on parisie1ine, Oit s'i•tait /•vanouic, dans r1urlles

Pendant que se déployait une fète magnifique, au Palais d'Jliver, ses yeux avaient
suivi l'attrait qui les appelait en s·arrêtant
sur la personne d'une des demoiselles d'honneur de la Tzarine: Sophie Troubetzkoï. Elle
avait le plus beau teint du monde, des yeux
noirs\ une abondante chevdure blonde. De
taille moyenne, l'élégance de ses mouvements
était très séduisante. Il vola aux informations.
Elle vivait à la Cour, auprès de !'Impératrice
et dans des conditions i1 part, qu'expliquaient
les circonstances de son éducation. Née d'une
race très orgueilleuse el r1ui se natte d·ètrr
du sang des rois Jagellons, elle appartenait il
celle famille des Troubetzkoï, chez laquelle
il y eut toujours de l'étrange et de l'aventureux. Son grand-père avait épousé la princesse de Courlande, divorcée ùe Rohan, et, en
secondes noces, la fille du général de Weise,
qui avait hérité de la beauté de sa mère :
une simple enfant de Bohême, passée d'une
humble el voyageuse existence dans un palais.
Le second des fils de ce Troubetzkoï 5 se nommait Serge; des épisodes de roma~ incidentèrenl sa vie, dont l'un eut un retentissement
énorme. Serge Troubetzkoï avait l'inclination
conquérante et supportait mal l'attente ou la
difficulté dans la réalisai ion de ses désirs. En
plein jour, il ne craignit pas d'enlever, au
sortir de l'église et presque au bras de son
mari, la belle Mme de Jadmirowski, née
Braviera, et plus tard remariée au comte de
Castel. L·audace trop flagrante appela les rigueurs du Tzar sur celui qui l'a\'ail osée. li
envoya le hardi ravisseur en Sibérie et le déposséda de ses titres. Ce fut it la suite de
celle dernière mesure que spirituellement
l'exilé s'était fait faire des cartes de visite
ainsi libellées : Setge Troubelzkoï, né
prince. Marié à Catherine Moussin-Pouckhine, il fut le père de Sophia, la future duchesse de Morny. Union passagère et troublée. Des orages domestiques amenèrent
bientôt la séparation des époux.
La princesse Catherine Troubetzkoï al'ait
quitté Saint-Pétersbourg. emmenant avec
elle son enfant, pour se rendre à Paris, où
Kisseleff était ambassadeur. Elle possédait le
don de plaire, qui ne va pas sans un grain de
coquetterie. Ayant été l'objet des empressements de Nicolas I•r et ne dissimulant point
une amitié vive pour Kisseleff, elle ne pouvait empêcher qu'on en parlàt dans le monde.
Des médisants prétendaient qu'elle vi\'aitdans
une grande incertitude sur la question de
sal'Oir si sa fille Sophia était de l'empereur
Nicolas, de l'ambassadeur Kisscleff ou du
prince Serge 'l'roubetzkoï. Elle souriait de
ces méchants propos et gardait, dans le mouvemeu t de la société russe, l'e11jouement et
la gràce attirante qui l'y faisaient rechercher.
Soudain , elle était tombée malade, et grave-

ment. Se croyant aux portes du tombeau, el
se sou venant de la bon té sans limites de
l'impératrice Alexandra, femme de Nicolas 1•r, elle avait eu l'inspiration de s'en remettre à cette princesse de l'éducation de sa
fille. Sophia n'avait que sept à huit ans : on
mit l'enfant à la malle-poste, avec une lettre
pour la puissante et grac,,ieuse souveraine.
L'lmpératrice décida qu'elle serait envoyée
dans une institution analogue à celle de SainlCyr, en France, fondée pour l'éducation d·un
certain nombre de jeunes filles nobles et
pauvres, et l'y suivit avec une attention bienveillante jusqu'au moment oü elle l'allacha à
son service d'honneur.
Dans la famille, on s'occupait avec beaucoup de sollicitude de l'établissement de Sophia Troubetzkoï. Morny était apparu bien à
propos; n'ayant plus la jeunesse, mais ayant
gardé l'élégance, il se montrait revètu d'un
grand prestige. L'offre de s'appeler comtesse
de Morny et d'épouser le second personnage
de l'Empire français était pour la séduire.
Lui-mème, avons-nous dit, cherchait, dans la
société étrangère, une épouse de haute naissance. Elle n'avait pas de fortune 6 ; mais elle
appartenait aux premiers rangs de l'aristocratie
russe et lui facilitait l'entrée dans un :nondè
susceptible d'intéresser son amour-propre.
D'autre part, des tantes de la jeune princesse s'entremettaient avec une grande ardeur
à hâter la conclusion de cette alliance. C'étaient la comtesse Woronzov, rendue fameuse
par le grand attachement que lui voua Nicolas 1", et sa sœur, la délicieuse Sophie de Ribeaupierre, dont nous avons parlé déjà. L'une
et l'autre tout aimables et spirituelles, très
allantes, un peu coquettes, al'aicnl été raries
de l'occasion, et ne l'auraient pas laissé perdre,
de confier à un mari la garde d'une trop jolit'
nièce, qui leur était venue dans la maison sans
qu'elles l'attendissent, à la suilc de la séparation des parents, et qui poumit s'annoncer. à
leurs côtés, lJientclt, comme une rivale.
La nouvelle drs desseins _matrimoniaux du
comte de Morny était déjà parvenue dans la
capitale française. Elle ne fut pas sans y sus-.
citer des éclats cl des protestations. 'felle
Aria ne, la comtesse L.. . fil retentir les échos
de ses plaintes contre la trahison d'Auguste.
En outre, des 'questions d'intérêt arnicnt été
soulevées, qui prètaient une couleur fJeheusc
au caractère de celle liai;-on - fàcbeuse pour
Morny. A ce qu'on prétendait, l'ambassadeur
extraordinaire de France, avant de partir,
avait oublié de nettoyer des comptes, qui, de
ce côté-là, paraissaient fort embrouillés. Sous
les auspices dela sympathie des âmes s'étaient
amalgamées des associations de capitaux où
n'entrait plus. rien de sentimental.
L'intervention d'avocats orncieux, tels que
nouher, avait achevé de compliquer l'affaire.

tènèbres avail sombré celle étoile fugiti1•e? On ne
l'appril que longtemps après, en la renconlranl,
vers 189t, dans un des quarli_ers excentriques de
Paris, mai~ ~n quel équipage! Etait-cc l,icn ellr. qui
poussait ams, des deux bras u~e vo1Lurelle chargée
de poissons à vcn!lrc. oh,_des /xnssons !~ès populaires,
en faisant relentu· les airs ce ces cris rauques par
lesquels les détaillants de la rue annoncent leur mai·rhandisc? Après ullCl heure cl'èhlouissement, apri•s

s'être l'taléc 1la11s le luxe tapageur ,tonl un Morny
avait etê 1 pour elle, le magicien, elle avait gtissè de
chute eu chute, jusque-là ! Celle eudentcllée du Se!'Ond Empire allait, mainle11ant, l'Cndanl du poisson il
frire - sur le pavé de Pa1·is.
4. Ou plus ex•cl~menl rl'une teinte hrnn-hleu.
â. Il eut l'i 1111!ils cl cinq fi 11,,s.
6. Au mumc11l du mariage. l'EmpP.rcur de Russie
lui altrihua une dotation ,I,• cinq r~nl mille fra111·~-

"'' 66

1M

On s'était adressé à l'Empereur, réclamant avoir avec son frère et maitre une conver~e comte et la comtesse de Morny étaient,
sa protection et son arbitrage souverain , sation longue, mais, qu'ayant mis beaucoup mamtenant, en route pour la France. « Je
pour empêcher que la partie féminine en d'él~quence à blanchir ses torts, on le verrait les vis l'un et l'autre, nous écrivait, un demicause se trouvât ruinée par l'abandon de s~rt11: du cabinet de Napoléon, l'air radieux siècle p~us tard,_ le baron de Behr-Pohpen,
Morny. .Elle avait droit, à ce que déclarait d avmr gagné sa cause et conservé son fau- c?m~~ ils revenaient de Saint-Pétersbourg et
Rouher, à une indemnité la dédommageant teuil présidentiel.
s arreterent à Francfort-sur-le-Mein. Ils étaient
d'une rupture dont les effets seraient de
C'est ainsi, en effet, que Fleury racontera descendus à l'hôtel de Russie, elle ravissante
compromettre l'avenir d'une série d'afîairr~ lrs rhnsr~, sr louant d'unr inflnl'nce (Jn'il en tenue de voyage de piqué blanc, sans
où cette personne s'était enautre parure, lui rayonnant de
gagée, de commun avec de
bonheur, très épris. &gt;&gt;
puissants spéculateurs. NapoElle ne sortit dans le monde
léon n'avait point caché le gros
que l'ers le printemps, ayant
ennui qu'il ressentait de cettP
é~é re~em'.e en son intime par
histoire. Il voyait, d'une pen1espoir d une première matersre inquiète, se dresser lapernité. Un bal était donné chez sa
spective d'un procès, d'un scangracieuse compatriote Mme Nadale. Comment en dérobl'I'
ris~~ki~e-Ous~hakov; elle y prol'impression regrettable au judu1~1~ 1 efl'et d une aimable apgement de. tous, au verdict de
par1t10n en sa robe bleu cii&gt; I
l'opinion publique'/ Les éclaclair avec des étoiles d'or selioussures en eussent rejaill i
mées dans le tissu, une rose
non pas seulement sur ~forny,
en ses cheveux blonds serrés
mais sur le Gouvernement end'un r_uban noir, et des perles
tier et sur son chef lui-mème.
splendides au cou. Son mari la
La considération des services
conduisit aux Tuileries et aux
que l'habileté diplomatique. de
fètes du monde impérialiste.
~forny venait de rendre à l'inElle s porta sans entraînenuence française, n'apaisaitqu'à
ment. A l'instar de certaines
demi le mécontentement de Cégrandes dames du moment, elle
sar. Napoléon Ill avait pris fait
considérait en la dernièr~ pitié
et cause dans le différend, et,
lrs contrastes trop frappants de
sans entendre la plaidoirie adcette Cour improvisér el monverse, enjoignit à Morny de
trait de la résistance à en suivre
1·crser la somme réclamée,.
avec l'exactitude qu'eùl corn~
soit plusieurs millions. On du t
mandée la haute charge dt&gt;
s·y résoud re. Morny en consercelui dont elle partageait le
1·era un l'if ressentiment contre
nom, les soirées officielles. 1.6llouher, son ancien protégé,
gi timiste et bourbonienne par
qui avait conduit toute cettr
tendance ou par dileuanaffaire pénible. ll ne lui partisme, affectant d'ornc1· sa chedonneraitjamais une ingérence
velure ou son corsage de l'inr1ui répondait à une cause juste
signe fl~urdelysé en diamants,
peut-être, mais qui, de la part
elle avait adopté, dès le début.
de l'ancien petit avocat de
à_ l'égard de la société bonaparS OPIIIE TROUBETZliOÏ, ÜUCIIESSE DE l\lOR:'\Y.
Riom, tiré de l'ombre par Je
tiste, une réserve un peu haucomte de Morny, ressemblait
taine et qui n'était pas exempte
fort à de l'ingratitude. t
de parti pris. Se croyant, à tort
Selon le général Fleury (nous le verrons
n'_e~t, pas lieu d'exercer aussi complète. En ou à raison, hors de son élément· dans cette
d~ns. ses ~!émoires, s'attribuer le mérit; ver1te, Morny ne s'était vu à aucun moment
mêlée brillante mais trop nouvelle pour n'avoir
d a~otr p~re un coup si fàcheux), !'Empereur ma1gre' 1es éclats de la comtesse-as~ciée
'
.
et' pas eu à souffrir de bigarrures inévitables,
avait mamfesté la résolution de ne point rap- le mécontentement réel de Napoléon lfl, dans elle appréciait sans indulgence la Cour étranpeler Morn y à la Présidence de la Chambre
une posture aussi mauvaise.
.gère où elle venait d'entrer. A l'une des
tant lui avaient paru choquants ces démèlé~
, O_n en est convaincu, lorsqu'on a consi- réceptions du château, elle avait tenu longd'~lcôve et d'intérêts confondus. On avait dù dere les termes de sa dernière lettre datée de temps les yeux fixés sur l'une des invitées
lm r~présen~er - et Persigny, qui, pour- Saint-Pétersbourg:
'
principales, qui n'était autre que la comtesse
tant, Jalousait les dons et la fortune du fils
de
Montijo, et, la comparant avec l'impératrice&lt;t Mon cher Empereur,
de Flahaut, mais dont le caractère se relevait
mèrll
de Russie, elle en avait tiré des conclu&lt;&lt; Vous m'avez renommé
Président du
de deux qualités incontestables : le désintésions
rien moins qu'avantageuses pour la
~essement et la_ sincérité, avait appuyé sur la Cor~s Lé~islati~; le sort en est jeté; je me grande dame espagnole et, parj,Mbchet, défamarie,
neanmoms.
Waleswski
me
demande
f~rce de ces raisons ·- qu'en le dépossédant
YOrablPs à l'entourage : «Voici, disait-elle à
dune charge qu'il remplissait avec un tact si ~e re,viens, qua~d je reviens; à cela je ne
son
voisin et parc.nt, le baron de Behr, qui
et une autorité exceptionnels, on eùt con- pms repondre, s1 ce n'est que j'obéis aux
nous
en garda le détail, voici rimpératricesom?Ié en pure perte la ruine d'une influence ordres de !'Empereur.
mère d'ici l Vous jugez du reste : prostoï!
&lt;&lt; Croyez à ma
tendre
et
respectueuse
pr?c1euse. Tl sera rapporté, en outre, et de la
7Jrosloï ! l&gt; et elle reprenait, étendant sa ré~eme source, que Morny avait eu l'aver- affection.
flexion à d'autres points et à d'autres per(( MOR1'iY. ))
tis~~m~nt d~ la disgrâce qui le menaçait,
sonnes du milieu impérial· : &lt;&lt; wsejda.
qu il n aurait eu rien de plus pressé à son
Il .n'y _avait rie~ dans ces lignes qui dé- prostoï, c'est-à-dire : tout et partout comr~t?ur de Russie, que de courir à Plo~bières, nonçat soit une cramte excessive, 30Îl des rap- •mun. » Tant de rigueur était excessive envers
p em ùe trouble et le visage altéré, pour ports profondément troublés.
une Cour forcément disparate et, néanmoins,

---- --------====------~------

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devoir d'en supporter les obligations de retour, par exemple de l'aider à recevoir mondainement ses députés. Le fallait-il, elle ne
s'y résignait qu'à contre-cœur. L'un des
membres de sa famille, qui lui conserva un
sentiment d'estime et d'affection invariable,
me représentait, au fil de ses souvenirs, de
quelle manière froide il l'avait vue, plusieurs
fois, étant assis auprès d'elle et l'observant,
accueillir les honorables du Corps Législatif.
Eux saluaient el passaient. Elle, comme statufiée, était parfaite d'indifférence, Et,
comme il lui exposait cette réflexion qu'étant
la duchesse de Morny elle devait aux invités
du duc;, même en ne leur portant qu'un
faible inlérèt individuel, de la bonne gr:\ce,
elle répondit :
cc Sans doute, mais quelle particulière
conversation pensez-vous que je puisse tenir
al'ec eux? Je suis étrangère à la politique
française. Ils doivent connaître, venant du
dehors, le temps qu'il fait. Leurs femmes
ne m'ont pas été présentées; je n'ai pas à
leur demander comment elles vont. Alors,
que puis-je, sinon me taire?
- Mais il y aurait d'autres sujets d"entretien avec des gens d'esprit, comme il en est
plus d'un parmi ceux-là, soyez-en bien
certaine.
- Oh! pour de l'esprit, je le veux croire.
Tout le monde n'en a-t-il pas en France? &gt;l
D'ordinaire, elle se dérobait à ce genre de
réceptions. Elle n"aimait pas les députés et
le disait. Elle avait ses intimes, dont le
cercle lui semblait de beaucoup préférablt•.
Tranquillement, pendant que Morny, en bas,
faisait les honneurs de sa galerie et des
~alons de la Présidence, elle restait dans sa
chambre somptueuse, fum!lllt des cigarettes,
accueillant ses fidèles, des compatriotes, des
amis, ou battant les cartes et composant des
« patiences &gt;l. Morny avait pris son parti
délibérément de cette abstention, quoiqu'il
eût pu, s'il s'en fùt donné la peine, obtenir
d'elle un concours plus familier et plus actif.
Envers elle, animé d'une grande indulgence,
qu'il tirait d'un sentiment de supériorité
hautaine et légère, il ne contrariait en rien
ses goûts, où passait de la singularité 4 ; il
ne contraignit jamais son humeur ni ses
fantaisies.
Hors de ce cercle politique et bourgeois les parlementaires absents - elle redevenait
elle-même, causante et vive. Ses côtés d'originalité ne déplaisaient point à ~forny; il
riait de ses boutades, s'en amusait, el ne
l'arrêtait que rarement.
En résumé, comme elle avait pour lui un
sentiment profond, irréprochable, il éprouvait à son égard une affection réelle, complaisante et délicate. Il l'aimait avec une

sorte de tendresse gracieuse et digne, avec
bonté, presque avec condescendance. Ce qui
ne voulait point dire qu'il lui gardât une foi
impeccable et sans défaillance. Comme le disait Octave Feuillet de son haros, Monsieur
de Camors, il appartenait encore à la pa·ssion,
qui avait été c&lt; le tort suprême de sa vie )J .
'l'rop de tentations l'environnaient dans celle
Cour, où la volupté semblait toujours être àla
portée du désir, où l'amour ne prenait que
la peine de naître, où les femmes, bien qu'il
manquât de jeunesse et de cheveux, l'entouraient d'une idolâtrie visible, pour qu'il pût,
arnc son penchant tenace ou ses retours d'hahitude, se montrer un modèle de constance.
Après les premiers enthousiasmes du mariage, il avait repris des allures de liberté,
qu'il ne laissait pas savoir, i1 la maison.
_üne imprudence, certaine fois, fut commise.
Mme de Morny avait emmené avec elle, de
Saint-Pétersbourg à Paris, une jeune fille de
grande naissance et petite fortune, el qui avait
été sa compagne d'école préférée. Au pensionnat, alors que, dans la première chaleur de la
sentimentalité naissante, jeunes filles, elles
échangeaient des rêves d'avenir, elles s'étaient
fait l'urfe à l'autre la promesse que la première d'entre elles qui aurait trouvé le mari
de son choix, emploierait tous ses soins en 7
suite à l'établissement de la seconde. Sophie
Troubetzkoï, devenue comtesse de Morny, en
attendant d'être davantage, s'était souvenue.
Elle s'était juré de ne négliger rien pour la
bonne réalisation de la promesse donnée. A
chacun elle vantait les mérites de son amie;
elle aurait voulu confier le bonheur de celle-là
au plus aimable et au plus méritant.« La voult!z-vous? &gt;&gt; demandait-elle, un jour, tout
, franchement, à son cousin de Behr, qui craigmt de s'engager.
}'inalemenl, les choses eussent reçu leur
dénouement entrevu, si Mlle de ... se fùl
trouYée un peu moins souvent sur le chemin
de M. de Morny. Elle était spirituelle, attirante, légèrement étourdie. Il avait des
éloquences particulières du regard, de la
voix et du geste. Il arriva ce qui était it
cramdre.
La comtesse de Morny avait l'habitude, le
jeudi, d'aller voir la première née de ses enfants, portant le nom de Marie, à Viroflay,
où elle était élevée. Son mari l'accompagnait,
d'ordinaire. Par exception, ce jeudi-là, il
s'était excusé sur des motifs d'empêchement
absolu. Les projets de Mme de Morny et
l'emploi de son temps s'en· étaient trouvés
modifiés. Elle était revenue plus tôt qu'à
l'accoutumée. Elle monta droit à la chambre
de son amie, poussa la porte. Mlle de •·•
n'était pas seule. Et le trouble où elle la vit

1. Assez singulièrement, dans ses Souvenirs ma- ·· ment éprise. Elle parla plusieurs fois de mourir, à
cause de lui; elle-même ,•ml lui offrir sa main, quand
m,scrits, qu'elle nous confia, la marquise de Morny,
le Président la demanda en mariage. Mais Papa aimait
tille cad.ltle du duc et de la duchesse, parlant de
sa sœur (la future duchessed'Albc) et déclina celle pré1'11abi~t(on d'Alcanizes d_e S_eslo, à ,Ma~rid, consigne
férence de la comtesse de nba. Alors, malheureusement
ces deta1ls, dont nous lui laissons I enl1àre responsapour la Prance, n'ayant pas eu celui qu'elle désirait,
bilité : « Celle chambre (la pièce que nous 6Ccupions\
elle accepta l'empereur. » Si le point n'est pas inexact,
était celle de mon beau-père, quand il n'èta1t pas
il prouverait en faveur du désintéressement d'âme
marié; et j'avais souvent entendu dire que !'Impérad'Eugénie de Montijo, qui aurait haussé le choix de
trice Eugénie (bien avant de l'être, naturellement)
ses sentiments par-dessus les tentations d'un trône .
,·inl jl!sque-là réclamer le duc, dont elle était folle-

2. Sa tante el la sœur de son ~ère, laquelle habitait avenue de l'Jmpéralrice. Là, s installera quelqu_es
années plus tard fa coterie des grands-ducs Alexis,
Wladimir, avec leur gaieté un peu osée.
5. Le comte de Morny sera créé duc en 1862.

relevée, en maintes places, d'un éclat plus
vif que &lt;( les glaces et les nullités de SaintPétersbourg, » comme l'eût exprimé la duchesse de Dino. A la même époque, l'opinion
européenne rtait toute fascinée par le lustre
de cette société parisienne, dont elle essayait
bien de critiquer les légèretés aimables, mais
sur laquelle elle ne cessait d'arrêter son
regard et qu'elle enviait comme la première,
la plus séduisante de toutes.
La comtesse de Morny en était aux premières impressions. Elle n'avait pas eu le
temps de se défaire de quelques prérentions
acquises; au demeurant, elle n'avait pas la
foi napoléonienne. Elle était en fraîcheur
avec l'impératrice et ce sentiment réciproque
devait se refroidir encore, lorsque la suite
des circonstances voudra qu'elle épouse, en
secondes noces, le duc de Sesto, qui était
resté, à travers les métamorphoses surprenantes de la destinée d'Eugénie de Montijo,
l'idéal sentimental de la belle et fière Espagnole 1 • Ses relations avec la plupart des
grandes dames de la Cour restaient superficielles. Les façons émancipées des cocodettes
lui semblaient choquantes, ce qui n'empêcha
pas qu'elle dût, plus tard, prendre son parti,
forcément, des allures, non moins dégagées el
tout aussi tapageuses, régnant dans la séduisante colonie russe, où elle avait à se rendre
souvent, et en particulier chez sa parente, la
romtesse Woronzov 2 •
Observatrice et spontanée, en même temps
inattendue el fière, elle avait ses jugements,
ses opinions, dont l'esprit et la forme ne
manquaient pas d'originalité. cc La femme
française, disait-elle, par rxemple, a le
charme, lïntelligence, la .finesse. D'elle i1
nous, la différence est qu'elle se meut à petits compartiments. Chez nos compatriotes,
c'est à grands comparlimenLç qu'on espace
~on existence, avec les suites, il est vrai, des
dettes en nombre et des drames sans fin.
Mais il faut aux turbulence~ de l'âme slave
du large el du mouvementé. 11 De l'élévation
dans les idées, de la hauteur, de la domination, du fantasque, de la brusquerie dont
l'entourage ne s'expliquait pas toujours les
causes, de la douceur et de la violence, une
l'ranchise d'âme absolue, qui la rendait capable d'attachements durables et profonds en
amitié aussi bien que sensible à l'offense, de
manière à ne plus l'oublier: elle était extrême
en tout.
Elle pouvait se montrer attirante, gracieuse
e1t fine; telle on la jugeait, parmi ceux
qu'elle voyait avec complaisance; mais aimant
ses aises, ses habitudes, et souffrant mal
qu'on visât à l'en distraire, f1îL-ce par raison
d'ÉtaL. Se mêlant fort peu à la vie. politique
de son mari, elle n'accept:iit pas comme un

.,,. 68 '"'

4. Par exemple, l'une de ces sin{l'ularités était l'amour des animaux étrangers. Des 01seaux aux aspects
rares el bizarres; des sapajous, des petits chiens japonais encombraient les appartements de la Présidencr.

P,o.r~it la ~reuve trop évidente de ce qui
s etalt passe. Des reproches violents montèrent aux lèvr~s de Mme de Morny; elle
chassa de la maison son ancienne compaane
en lui disant :
i,
cc J'ai rempli à ton érrard les devoirs d'une
. • '
0
am1ll~ cons~ante. Tu ne m'as pas été fidèle ;
tu mas pris ce que j'avais de plus cher :

mon mari. Je ne veux plus te voir. &gt;J
Il en resta quelque amertume au cœur de
Mme de Morny. Peu à peu l'oubli se fit.
M. de Morny avait su regagner une affection
qui lui était chère, à laquelle il répondait
avec.• sincérité, mais qui ne le sub1·' urruait
pas
0
enllerement, parce qu'il y avait dans l'air
qu'il respirait une influence plus forte que sa

Duc

DE

.M01rNY

--~

volonté. l\lalgré les marques de son attachement véritable pour les siens, il ne renoncera jamais complètement à de certaines dissipations du cœur et des sens, qui sont 1'entraînement ordinaire de la jeunesse, mais
dont il ne pourra se déprendre. Jusqu'à l'extrême fin, il continuera
d'effeuiJler d'un «este
•
0
las les fleurs de la vie.
,
FRÉDÉRIC

LOUÉE.

A l'abbaye de la Joye
•
1Ialgré la défense que nos officiers nous
avaient faite de ne point approcher de l'abbaye
de la Joye 1 , un mousquetaire, M. de Ch***,
ne laissa pas de lier un commerce de lettres
a,·ee une religieuse de cette abbaye. On ne
sait point la manière dont il s'était servi pour
faire connaissance avec elle. ~ous avons appris
seulement que, dès que la nuit était venue, il
montait sur la muraille du jardin de !"abbaye,
qu'il s'y couchait tout de son long, caché par
les branches des arbres, et que, dans cette
posture, qui était fort gènante, il attendait sa
maitresse, à qui il jetait sa lcllre, et celle-ci
lui remettait la sienne au bout d'un bàton. Je
me souviens que, étant de garde aux. écuries
il nous montra les lettres de~sa religieuse. Le~
Lelti-es pol'tugaùes n'étaient pas plus fortes
ni mieux écrites ; l'esprit, les sentiments de
la plus viYe et de la plus tendre passion et les
exp~essions les plus touchantes y régnaient.
Quoique cc commerce n'ait fini qu'à la fin de
l'année '1699, je ne laisserai pas de continuer
cette histoire, afin de ne la pas interrompre.
Cel amant, fatigué et ennuyé de ne parler à
sa ,1:-1-ait~·es_se que par lellres, et las des voyages
11u 11 fatsa1t de Paris à Nemours pour le seul
plaisir de s'entretenir avec elle de dessus une
murame,
où il essuyait les ri«ueurs
des sai.
0
sons, rnsinua à sa religieuse de feindre uuc
maladie, pour la guérison de laquelle les
médecins lui ordonnassent d'aller prendre les
eaux de forges. Cc conseil l'ut si bien exécuté,
qu'?n fut persuadé dans l'abbaye qu'il n'y
avall que ce seul remède qui pût lui rendre
une santé parfaite. Les deux amants convin·I. foir llist01·ia, uuméro 7, page 555.

rent ensemble que, lorsqu'elle aurait obtenu
la permission de son abbesse pour aller aux
eaux, elle en donnerait avis au sieur de Ch ..*
~l lui marquerait le jour qu'elle partirait d;
1abb~yc, pour se rendre à Paris; qu'elle montrerait une lettre à l'abbesse, supposée écrite
par sa tante, par laquelle elle lui manderait
qu'el!e l'attendait avec beaucoup d'impatience,
et quelle enverrait au-devant d'elle son cousin
le P. Julien, cordelier, dans un carrosse. On
est bien persuadé que celle lellrc prétendue
de la tante était du mou,quetairc. Toute chose
étar~t a~rê,tée cl !c jour marqué du départ cl
de 1 amvce, le sieur de Ch ..*, déguisé en cordelier, fut au-devant de la religieuse, à trois
lieues de Paris, dans un bon carrosse de
remis~- L"ayant rencontrée, el lui ayant donné
la mam pour descendre de voiture, il la fit
monter dans la sienne. Ensuite il ramena à
Paris, dans une chambre qu'il lui avait préparée dans un quartier éloigné. Ces deux.
amants passèrent ainsi quelques mois ensemble, satisfaits l'un de l'autre; ils ne s'occupaient que de leur amour; mais l'abbesse,
ne voyant point arriver sa religieuse, après
que le temps de prendre les eaux. fut passé,
el n'en recevant aucune nournlle, fit des per11uisitions si exactes, afin de savoir ce qu'elle
était devenue, qu'elle apprit malheureusement
son histoire et que le P. Julien, cordelier,
était un mousquetaire nommé le sieur de Ch***,
qui s'était ainsi déguisé pour enlever celle
belle religieuse de concert avec elle. Elle en
écrivit sur-le-champ à la cour. Le Roi, qui
n'a jamais pardonné de pareils procédés, le
fit casser et le fit mellre en prison pour l'obliger de déclarer cc ;1uï l avait fait de celle

reli_gicusc. Mais sa déposition fut toujours
qu'il ne c_onnaissail point celle personne cl
qu'il n'en av~it ja~ais entendu parler; qu'~pparemmcnl, 11 avait des ennemis cachés, qui,
voulant le perdre, avaient imaainé cette fable.
Co~me il n'y avait point de té':noins, on le fit
sort1_r, de prison quelque temps après. Ainsi
?u~he de toute la terre, il · ne songea qu'à
Jouir et p~sscr s~s jours tranquillement près
de sa chcrc maitresse, el, pour se rendre
heureux le reste de sa vie, il travailla à faire
qis_s~r à la cour de Home les vœux que la
rehgteuse avait faits, pour ensuite se marier
a;~c ~lie. Co~me il avait beaucoup d'esprit et
d _mt_r1gues, il trouva le moyen de réussir.
A!ns1 cette c!rn1:mantc fille, ne rnyant plus
d obstacles, 111 rien qui pôl s'opposer à son
bonheur, alleudait avec impatience la fin d8
ses malheurs par le mariage qu'elle allait
c?nt~aclcr aYec la personne du monde q u·eue
aimait le plus tendrement. Mais la malhcureuse.~c ~onnaiss~it point l'amant a\'ec lequel
elle s cla1.t engage~; clic ne savait point, par
le peu d usage quelle avait du monde, que
chaque homme a son coin de folie Aussi
dès que les rœux furenl cassés, ie sicu;.
~e Cb**' sentit sa Lendresse diminuer tous les
J_ours, et 1~ dégoùt prendre la place de la plus
forte pass10n. Dans les commencements il
n'cn marqua rien à sa maîtresse· mai; il
éloignait le plus qu'il pouvait le m~ment du
mariage. Enfin, ennuyé cl fati«ué de se contraindre, il la qui lla cruclleme:t, et il l'aba ndonr_ia à sa mauvaise destinée pour le reste de
ses Jours ....
Qu'est-elle devenue, et son perfide amant'!
Je n'en sais pas davantage.
C HEVALIER DE

QUINCY.

�"----------------------------

E:-iTRÉE D'HENRI

IV

A PARIS, LE 22 MARS 15&lt;}.1. -

Gr..t)'lll'e .te B1..\NCIIARD: .:t'après le l..ible.iu dit BARON GÉRARD. (,\Jusée ./11 LOzll'l·e.)

Henri IV et Marie de Médicis
Par LOUIS BATIFFOL

Le ménage royal*.

Dans les quelques heures que Marie de
Médicis passa à l'hôtel de Gondi, au moment
de son arrivée à Paris, en f60f, Henri IV
présenta à la princesse les personnages de la
cour. « Toutes les dames des principales
maisons de France et des plus honorables de
la ville vinrent lui baiser les mains et faire la
révérence. &gt;&gt; Tout à coup apparut une grande
el brillante jeune femme que conduisait la
vieille duchesse de Nemours : c'était mademoiselle Henriette d'Entraigues. Le roi fit un
pas en avant et dit à la reine d'un ton enjoué:
&lt;&lt; Celle-ci a été ma maitresse; elle veut être
rntre particulière servante. » L'assistance
était un peu surprise; Marie de Médicis resta
très froide. Le cérémonial voulait que la personne présentée s'inclinât et prît le bas de la
robe de la reine pour la baiser. Mademoiselle
d' Entraigues fléchissant à peine le buste se
disposait à saisir seulement la jupe à la hauteur du genou lorsque, d'un geste brusque,
• Ed rail de l'ouvrage de Louis Batilîol, ~a vie.

~n~

lime d'w1c i·eine de Fra11ce au XVII• siècle, cdtlc

par Calmann-Lévy.

Henri IV lui prit la main et la porta vivement
à l'endroit voulu. La présentation s'acheva
dans une crène générale, et la Cour, le lendemain, fut ~rnanime à blâmer l'incident.
« Celle-ci a été ma maîtresse! » Elle l'était
toujours; elle le sera longtemps encore. La
passion du roi pour l'orgueill?use et arde~te
Henriette d'Entraigues, marquise de Verneuil,
allait empoisonner les dix années de vie commune du couple royal.
Henri IV a été un des rares personnages de
l'histoire dont la tradition ait exactement
popularisé les traits, les qualités charmantes
et les défauts. Petit - il avait besoin d'un
montoir pour se mettre à cheval, - pas très
gros, mais robuste, nerveux, agile, marchant
vite, d'un pas léger et ayant le geste prompt,
il garda longtemps, avec une barbe et des
cheveux devenus blancs de bonne heure la
peau du visage « colorée et les lèvres vermeilles, c'est-à-dire le teint florissant témoi·gnant une parfaite santé ». A cinquante-sept
ans, au moment de sa mort, l'âge l'ava!t
atteint et il paraissait vieux; néanmoins, écrit
Priuli, il semblait encore « di natura prosperosa e forte &gt;&gt; . Jusqu'à la fin de ses jours il
dr.meura vigoureux.
Sa vie hygiénique était déréglée. Il n'avait
"" 70 ,.,.

d'heure ni pour dormir, ni pour manger :
(( il veilloil et dormoit, dit Sully, quand cl
autant qu'il voulait. » Le jr.u, l'amour, la
«uerre
l'entrainant, il oubliait la. table, puis .à
t,
propos ou hors de propos, buvrut et mangea1L
abondamment, avec excès. li aimait l'exercice : le cheval, la chasse. Habitué dès sa
jeunesse par les hasards d'une vie de lutte
errante aux chevauchées prolongées, il ne faisait aucune attention à la fatigue. Des journées entières il demeurait en selle, sans trop
se préoccuper si, autour de lui, le degré de
résistance physique était semblable, dur pour
lui-même moins par volonté que par négligence. Héroard raconte que parfois, lorsque
le roi venait voir son fils, tout enfant, à SaintGermain, l'épuisement finissait par avoir raison du corps surmené du prince : les yeux
battaient, la tête s'inclinait; Henri IV demandait au dauphin de le laisser se coucher sur
son lit, et là il s'endormait profondément
pour, peu après, repartir frais et dispos. JI
avait conservé les habitudes du soldat en
campagne, l'école de la plus grande partie de
sa vie.
Ces habitudes de soldat, on les retrouvait
dans l'indillërence qu'il professait à l'égard
de la tenue. Par goût personnel il préférait

les vètements simples; il avait même élevé cc
sentiment à la dignité d'une théorie et ne se
cachait pas pour dire tout haut que ce qu'il
aimait le mieux, chez les gentilshommes,
c'était de les voir bien montés et modestement
vêtus. En raison de sa vie d'aventures, il
avait été cent fois exposé à manquer de tout;
à chevaucher nuit et jour sur les routes sans
se nettoyer et sans se changer : il s·y était
f'ait. On l'accusait même de ne pas se déplaire
dans le laisser aller poussiéreux et les accoutrements défectueux : &lt;( Je l'ai vu assez mal
habillé, dit quelqu'un qui l'approcha souvent,
et entre autres, une fois je lqi vis un pourpoint de toile blanche usée el étant toute sale
de la cuirasse et déchirée par la manche, et
des chausses fort usées et rompues du côté
du porte-épée. On dit qu'il portail ordinairement ses habits tout déchirés. &gt;J ~laintes fois
la Cour put le contempler &lt;( la face et les
armes noyées de sueur, sa barbe et ses cheveux couverts d'une sale et épaisse poussière &gt;&gt; .
li n'aimait pas à se coiffer et à toucher à ses
cheveux; il détestait ceux qui soignaient leur
tête : «Je me souviens, écrit Dupeyrat, qu'un
soir Henri IV, pendant son souper, apercevant
à l'entour de sa table des gentilshommes qui
portaient les cheveux gauffrés, sans faire
semblant de parler à eux, se mit à discourir
de la vanité de ceux qui emploient toute une
matinée à se peigner et gauffrer leurs cheveux, et dit tout haut qu'il n'aimait point les
gens qui s'amusaient à telles superfluités. »
Sans aller jusqu'aux supèr0uités, il était des
soins élémentaires de toilette qu'il négligeait
trop. Marie de Médicis, Henrietted'Entraigues,
Lous ceux ou toutes celles qui ont eu des raisons d'en souffrir n'ont pas caché leurs
doléances.
Le dérèglement de ses heures de repas et la
façon excessive dont il mangeait souvent ne
pouvaient pas finir, à la longue - quelque
robuste qu'il fût - par ne pas altérer sa
santé. Il souffrit de bonne heure de l'estomac,
résultat, disaient les médecins, d'indigestions
répétée3 : on le mit à la diète, au lait
d'âne,se; on lui ordonna des lavements; on
le traita avec de l'aloès et de l'ahsinthe. Nous
avons vu qu'il avait adopté le système de
boire des eaux de Pougues qu'on lui apportait; tous les ans il allait à ~fonceaux, à dates
fixes, passer douze ou quinze jours, afin de
suivre son traitement. Cependant de 1600
1l 1G1 0 il n'a jamais été sérieusement malade,
à part un bizarre accident de rétention d'urine
qu'il eut en f605 à Fontainebleau et qui causa
une inquiétude vive dans son entourage, puis
la goutte.
La goutte, il est vrai, le tortura beaucoup.
La première attaque le prit à cinquante ans,
en 1602 : elle fut héni$ne, et il ne se plaignit
pas; on lui mettait aux pieds - c'est à l'orteil qu'elle le saisit - des bottines fourrées.
Tous les hivers le froid ramenait le mal : « la
neige me remue des galenteries aux orteils &gt;&gt;,
mandait-il encore gaiement à Henriette d'Entra:gues. Du pied elle gagna le genou et les
souffrances augmentèrent. « Hier matin, écrivait-il à Rosny, de Saint-Germain, en 1605,

1f'EN'R.,1

je voulus aller courre un ce1·f, pensant que le
plaisir que j'aurais à la chasse ferait passer
ma douleur; mais ayant été à demi-lieue
d'ici, il fallut retourner tout soudain, quoique
j'eusse fait couper ma hotte par-dessus, il
cause des cruelles douleurs que je sentais el
telles que quand il iroit de la perte de la
moitié de mon Estal, je ne serois capable de
rien escouter ni même de prendre une bonne
résolution. &gt;&gt; Avec le temps la souffrance
d~vinl intolérable. On remarqua « qu'il étoit
tellement travaillé et si péniblement qu'il en
changeait de visage et de naturel 11 ; que
«contre ce naturel il étoi t fort chagrin, colère
et inaccessible ». Pour se distraire il tâchait
de jouer aux dés.
Intelligent, il l'a été à un degré tel qu'on
peut le considérer comme le plus remarquable des rois de France. Il était admirablement
doué de celte vivacité d'esprit aiguë qui fait
saisir presque instantanément les nuances les
plus délicates des choses, voir avec précision
et pénétration les questions, et trouver les
solutions immédiates. Son jugement droit a
surtout frappé la postérité ; les contemporains ont été principalement émerveillés de la
souplesse de son esprit. « Je remarquais,
écrit P. Matthieu, à propos d'une scène à laquelle il assiste, la promptitude et la vivacité
de son esprit qui allait bien plus vile que ses
yeux et pénétroit aux choses qu'il falloit deviner. Il jugeait des pensées et des paroles sur
la mine et sur les yeux. Son esprit étoit partout et en nulle part qu'en soit même. »
Sully ne revenait pas « de cet esprit vir,
prompt, actif, et de facile intelligence cl
compréhension ». On sait la façon élégante
dont Henri IV décidait les affaires, le matin,
en se promenant au Jardin du Louvre sous
les charmilles, les mains derrière le dos ;
point de dossiers à laborieusement étudier ;
point de notes à prendre : il écoutait le ministre qui expliquait; interrogeait, s'informait,
tournait et retournait les problèmes pour que
rien ne fùt oublié, puis prenait prestement
une décision claire. Quand il pleuvait, le
Prince se tenait dans son cabinet, dans le
cabinet des livres, dans la grande galerie du
Louvre, où, toujours allant d'un pas rapide,
il fatiguait le ministre qui pouvait à peine le
suivre. li n'avait pas besoin d'effort pour être
tout au point débattu, démêlant les difficultés
d'une manière limpide el embrassant l'ensemble aisément. li n'y consacrait guère plus
de deux heures le matin, avant d'aller assister à la messe; mais il voulait avoir tout vu,
connu les détails, décidé l'essentiel. Ce n'est
qu'une intelligence sûre d'elle-même autant
par sa souplesse que par sa netteté qui peut
se permettre de traiter ainsi les affaires, souvent graves et compliquées, au pied levé.
Avec un esprit aussi délié et une intelligence plus puissante des faits généraux, le
cardinal de Richelieu est loin d'avoir été aussi
sympathique à ses contemporains. Henri IV
avait en plus que le ministre de Louis XIII
un caractère charmant. Il était affable, souriant, plein de gaieté; on le trouvait toujours,
dit son surintendant, « aimable, doux, fami-

1V 'ET M A'R.,l'E

D'E .M'ÉD1C1S - - .

lier », « di dolce natura », remarque ·un ambassadeur étranger; &lt;&lt; débonnaire et bénin 11,
quoiqu'il fût d'ailleurs très porté à la colèrr.
Il était extrêmement poli. L'usage voulait que
lorsqu'on le rencontrait on lui fit la révérence.
Bien différent de son petit-fils Louis XIV,
auquel on pouvait faire la cour, au dire
de Saint-Simon, trois ans durant sans quïl
daignât vous remarquer, Henri IV répondait
toujours en ôtant son chapeau et en ajoutant
quelques mots gracieux : « Servi leur, un tel,
serviteuç ! » disait-il couramment, expression
amicale qui eùt bien_ choqué dans la bouche
de ses descendants. Etant en carosse il saluait
de la main, appelant les gens par leur nom,
ne disant presque jamais (( Monsieur», excepté
quand il était fâché, et plus souvent &lt;( Mon
ami! » Il avait des nuances exquises de déférence envers les femmes et personne ne leur
faisait la révérence comme lui.
A dire le vrai, il était même familier.
« Soyons bons compagnons ! » répétait-il
riant à ses gentilshommes en lapant sur l'épaule de l'un, sur la jambe de l'autre. Il voulait que son entourage ne fùl rien moins que
compassé : il y réussissait. C'était autour de
lui une jovialitéréciproqur, vivante et hardie,
dans laquelle gentilshommes de haut et de
bas parage pouvait interpeller leur roi, vivement, prestement, avec une liberté d'allure
pleine de bonne humeur. Les ripostes étaient
admises, même un peu crues. Le roi avait
assez d'esprit pour les provoquer et surtout
les subir. Il régnait au Louvre comme une
manière de camaraderie franche donnant lieu
à des scènes journalières du meilleur esprit
français paT la gaieté, la ,·ivacité et le ton
plaisant. Non content d'être tel dans son palais, Henri IV s'invitait à souper chez les
gens, se mettait à table au milieu de tous cl
faisait la joie de chacun par son entrain
prime-sautier, sa bonne humeur communicative. La réputation de son esprit qui a
traversé les siècles n'a rien de légendaire.
Y avait-il excès dans cette familiarité quotidienne el les graves inconvénients qui en
peuvent résulter pour qui détient l'autorité
se produisaient-ils? Scaliger impatienté écrivait : &lt;( llcnri IV ne saurait faire deux choses : tenir gravité et lire! »Il le jugeait pas
très sérieux. li faut voir l'autre côté de cette
nature si complexe et si riche.
Quoi qu'en dise Scaliger, Henri IV lisait.
Sans être un savant, il avait une instruction
supérieure à celle des gentilshommes de son
temps; il savait bien son histoire; il parlait
l'espagnol, l'italien; il se plaisait aux livres
nouveaux à la mode. Comme il n'avait pas
bonne vue il portait des lunettes; son médecin du Laurens lui lisait, par exemple, Amadis, au moment de la publication du volume;
il est vrai que. c'était le soir, au lit, pour
l'endormir. Lorsqu'il avait la goutte, M. le
Grand, Grammont, Bassompierre se relayaient
pour lui lire l'Asti·ée. Nous ne dirons rien de
son talent si franc, si clair à parler ou à écrire,
de ses discours aux parlements ou autres,
modèles de harangues précises; de ses billets
alertes et nerveux qui le ront compter parmi

�1f1ST0~1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J
'\

les bous écrivains de la langue : c'étaient des
dons naturels; il ne les cultivait ni ne les négligeait.
Sous ses apparences gaies, Henri IV cachait
en réalité un fond de réflexion mélancolique
et même de tristesse. Son existence troublée
de roi de Navarre, mêlée de hauts et bas,
traversée de plus de dangers, de risques et de
ruines que de bonheurs, l'avait mûri avant
l'heure et désenchanté. Certainjour, lorsqu'il
se promenait avec ses intimes aux Tuileries,
il leur exprimait des idées qui nous surprennent un peu. li disait par exemple à MM. de
Montigny et de Cicogne qu'il aimerait mieux
ètre mort; et r.omme ceux-ci s'étonnaient, lui
faisant remarquer qu'il n'avait aucune raison
d'éprouver de pareils sentiments, au contraire,
il reprenait, hochant la tête : « Vous êtes
plus heureux que moi ! » li avouait qu'il aurait voulu pouvoir changer de condition, vantant la solitude, ,affirmant qu'on ne trouvait
que là la vraie tranquillité d'esprit et il ajoutait : « Mais cette sorte de vie n'est pas faite
pour les princes qui ne sont pas nés pour
eux, mais pour les Estats et les peuples sur
lesquels ils sont constitués. Ils n'ont en ceste
mer autre port que le tombeau et il faut qu'ils
meurent en l'action! l&gt;
Religieux, il l'était, ni plus ni moins que
ses contemporains. Sa religion était sincère.
« li confessa une fois à Marie de Médicis qu'au
commencement qu'il fit profession d'être catholique, il n'embrassa tJu'en apparence la
vérité de la religion pour s'assurer en effet sa
couronne, mais que depuis la conférence
qu'eut à Fontainebleau le cardinal du Perron
avec du Plessis-Mornay, il détestait autant par
raison de consciénce lacréance des huguenots
t:omme leur parti par raison d'Estat. ,, Sans
doute « il n'estoil pas bigot et ne faisoit pas
estat des apparences extérieures&gt;&gt; . li a\'ai l ensuite desfaçons spéciales à lui d'accommoder
les préceptes évangéliques avec ses -amours,
moins con vaincu qu'il était de violer les lois
du décalogue que de les t:oncilier dans une
large interprétation de la miséricorde divine.
~lais il assistait tous les jours à la messe,
comme levoulaillecérémonial, sans difficulté,
lisait ses· heures, priait : il n'était pas que
jovial.
Et c'est parce que l'entourage le savait,
c'est parce qu'on éon naissait le point précis
jusqu'où on pouvajt aller en plaisantant avet:
lui, mais au delà duquel on l'eût trouvé plus
sérieux qu'on n'eùl voulu, que la familiarité
des courtisans savait garder les limites nécessaires. (( li n'y al'oit discours si familier, 11i
t:aresse si prirée, écrit un-contemporain, lequel a pu personnellement eu juger, qui cmpèchàl qu'une heore après il ne l'il cognoistrc
à ceux qu'il avoit fal'orisés qu'il étoit le maitre. ,,
·
AYec ses alJures faciles et accueillantes,
Uenri IV en eflet était très roi. B. Legrain
insiste sur la nécessité qu'il y avait pour Lous
les sujets à faire bien allention aux distances
aYec lui. Trop intelligent pour ne pas sentir
à qui il avait affaire et qui s'émancipait; doué
de trop d'esprit pour n'avoir pas le mot de

repartie décisif qui contient, tout en demeurant encore plaisant, le prince inspirait à son
monde un respect profond et craintif. Chacun
connaissait la façon, quand il était mécontent, dont il savait faire sentir sa colère : c'était plein de bon sens, mais impétueux el
sans réplique. Les parlements l'avaient appris
à leurs dépens et les harangues célèbres qu'ils
subirent dans certaines circonstances font penser, en raison de leur Loo bref et impérieux,
au style caractéristique de Napoléon Jer. Il y
eut même des cas où Henri IV crut bon d'affocter des manières qui rappellent à s'y méprendre le plus hautain Louis XIV. Chamier,
ministre protestant, contre qui Henri IV avait
de yifs griefs, en sut quelque chose lorsque
ayant une fois demandé une audience au roi
à Fontainebleau, il dut attendre douze jours,
ajourné constamment sur des prétextes morli'fiants, puis fut reçu dans des conditions humiliantes, à une porte, au moment où Sa
Majesté sortait pour monter à cheval, et subit
une mercuriale accablante sans presque pouvoir répondre. S'il n'avait pas l'impassibilité
troublante de son petit-fils, Henri l V savait en
avoir la hauteur et le ton royal.
Tallemant a écrit qu'Henri IV n'arnit pas
l'air majestueux : cela dépendait du momenl.
Lorsqu'il Je voulait, nul n'eût pu l'égaler pour
la dignité, la grandeur et la magnificence. li
eut à recevo:r une fois le connétable de Castille, el comme ce personnage s'était permis
sur les Français des propos déplacés, 1~roi,
résolu à le prendre d'un peu haut avec lui,
le fit longtemps se morfondre dans l'anlit:hambre, puis lui donna audience d'un air
si froid et -si grand seigneur, que l'autre,
quoique espagnol, en demeura interdit. Mais
là où il déploya toutes les ressources d'une
nature capable de s'entourer de l'appareil le
plus majestueux·, ce fut pour la réception, en
1602, des ambassadeurs des cantons helvétiques. Quand on voit ces quarante ambassadeurs solennellement amenés au Louvre par
le duc d'Aiguillon, grand chambellan, entouré
de soixante gentilshommes, les ·gardes françaises faisant la haie depuis l'hotcl de LongueviIJe où ces envoyés sont descendus jusqu'au palais; puis reçus à la porte du Louvre
par le duc de Montpensier, prince du sang,
escorté de chevaliers du Saint-Esprit ; ensuite,
au bas du grand escalier, par le comte de
Soissons, aussi prince du sang, grand maître
de France, gu'a~ompagnent des gouverneurs
de province et de vieux chevaliers; quand on
les suit mon tant les degrés de notre escalier
Henri Il entre deux haies de Cent-Suisses;
traversant la grande salle du premier, où les
gardes du corps maintiennent une foule bruissante; arrivant à la chambre royale dans laquelle Henri IV se tient sur un trône doré,
.richement vêtu, couvert de pierres précieuses,
portant une aigrelle de diamants à son chapeau, une belle écharpe blanche et noire, el
magnifiquement environné d'un cercle brillam de princes du sang, d'officiers de la couronne, de gouverneurs de provinces, de che_valiers, on se persuade que le roi gui a su
imaginer cette mise en scène, afin de frapper
.... 72 ...

les esprits, s'entend atix cérémonies d'apparat. Enfin, quand on contemple k prince,
impassible et digne, en même temps quesimple et naturel. écoutant le discours que lui
fait l'avoyer en allemand - on !e lui traduit
au fur et à mesure, - répondant sobrement,
« d'une façon vraiment royale l&gt;, dit un témoin, on s'assure qu'llenri IV pouvait fort
bien, lorsqu'il le voulait, faire figure de Majesté imposante. TI est vrai qu'à la fin de la
réception, èt tout souriant, il inritail les
quarante ambassadeurs à défiler devant lui el
serrait la main à chacun, moins par difficulté
it garder jusqu'au bout son grand air que par
volonté réfléchie d'ajouter à l'éclat de la fètc
la marque publique d'une attention particulière propre à impressionner ces modestes
montagnards. Ainsi il n'était pas dupe des
formes et des démonstrations extérieures
conventionnelles, mais il savait s'y soumettre
quand il lejugeait utile.
Ce sont ces qualités,ces aptitudes souples et
variées qui expliquent la popularité d'Henri I\'
et comment, ainsi que dit L'Estoile, «le pauvre peuple fut enivré de l'amour de son •
prince 1&gt;. Peut-être ses faiblesses, ses amours,
ont-ils contribué autant à cette popularité.
Sully explique qu'llenri IV avait été &lt;( fort
sujet aux femmes et débauché après elles et
aux amourachements, par récréation, galantise, et simple divertissement, ou toutes
telles badineries l&gt;. Ce n'était pas précisément par récrfation el simple diverti,sement
qu'llenri IV aima toute rn vie comme il le lit.
Fontenay-Mareuil est plus près de la vérité
lorsqu'il parle de « celle furieuse passion
qu'lienri IV avait pour les femmes, laquelle
ayant commencé à l'obséder dès la jeunesse,
continua toujours, depuis, de telle sorte, que
ni son second mariage ni rien n'y apportèrent
aucun changement &gt;&gt;. L'inflammabilité du
prince a été telle en effet ,toute sa vie, qu'en
vérité il semble que le malheureux roi ait
subi plutôt les fatals effets d'une nature morbidemeot prédisposée aux pas~ions que suivi
par légèreté les fantaisies d'une humeur capricieuse. Chaque nouvel amour s'accompagnait de troubles profonds : altération de la
santé, perte du sommeil, de l'appétit, de la
gaieté ; goût de la solitude, inusité chez un
homme qui aimait la société. Jus4u'à la
veille de sa mort il éprouva des désordres
physiques si accusés que ~farie de Médicis
désolée, consciente de l'impuissance des
forces humaines à conjurer de pareils maux,
n'avait plus recours qu'à la religion et faiFait
prier pour lui. Richelieu remarque que l'esprit même du roi, clair, lumineux d'ordinaire, s'obscurcissait et que &lt;( l'excès de la
passion le rendoit tellement faible qu'encore
qu'il eût bien témoigné en toutes rencontres
être prince d'esprit et de grand cœur, il paroissoit dénué de jugement et de force en
celle-là ,, . Henri IV en était arrivé à ne plus
démêler distinctement ce qui convenait et ce
qui ne convenait pas. Les théologiens consultés déclaraient qu'à la rigueur (( les fautes
passagères de légèreté &gt;l pouvaient être
&lt;( dignes de miséricorde " , mais que ce

HISTORIA

Cliché. Giraudon.

MARQUISE DE MONTESPAN
Tableau de l'école de MIGNARD. (:\!usée de \"ersai lles.)

�1fEN~1

qui était inexcusable c'étaient : &lt;1 les sacrilèges, ruptures de mariage, violations de
sacrements » ; il n'avait pas plus souci de
ceux-ci que de celles-là. &lt;&lt; Mon cher cœur,
écrivait-il à madame de Verneuil, ce ne sont
point les dévotions qui m'ont empêché de
vous écrire, rar je ne pense point faire mal
de vous aimer plus que chose au monde »;
et dans une autre circonstance : « Demain
je fais mes pâques, mais ceia ne m'empêchera pas de vous mander ensuite de mes
nouvelles ! » Son insouciance était entière.
Amoureux de madame de Verneuil, aimant
tout de même sa femme, il se laissait entrainer à des passades : mademoi~elle de la
Bourdaisière, mademoiselle de Fonlebon ; il
tournait autour des filles d'honneur de la
reine; il se prenait de la passion que l'on
sait, à cinquante-sept ans, pour la jeune
Charlotte de Montmorency, âgée de seize ans,
femme du prince de Condé;
et lorsqu'il s'agissait d'accorder les inconciliables, de subir
les reproches, les jalousies, les
violences justifiées, il se taisait incertain de ce qu'il avait
à faire, faible et vacillant.

égale, ayant réussi à l'entraîner dans une
passion aveuglante par des moyens qui eussent pu vingt fois la mener à la Bastille. Son
amour angoissant pour cette femme impérieuse et brillante a été la joie et le malheur
du roi. Il l'aima, moins avec le cœut qu'avec
les sens, violemment, douloureusement. Ses
lettres à Henriette, gaillardes et vives, ne sont
pas aussi sentimentales que celles qu'il a
écrites aux autres et manifestent presque
brutalement son genre d'affection. Madame de
Verneuil s'en rendait compte; elle répétait
avec un accent dédaigneux qu'elle n'était que
« la beste du Roy ! »
Au fond elle avait une nature commune et
même grossière. Héritière d'une famille assez
méprisable, - son père, du reste de bonne
race, mais de peu d'honneur, avait épousé
l'anci,rnne maitresse de Charles IX, Marie
Touchet-elle avait été jetée, trois semaines

Mademoiselle Henriette d' Entraigues, marquise de VeraeuiJ,
a été celle qui l'a troublé le
plus profondément. Séduisante créature, grande, minçe,
distinguée, surtout bien faite,
avec une taille admirable, des
lignes élégantes, harmonieuses, Henriette d'Eritraigues
n'était pas positivement très
jolie. Tout en étant régulière,
sa figure manquait de cette
douceur et de cette gràce qui
avaient fait le charme de Gabrielle d'Estrées. Les traits
étaient un peu secs; la bouche, mince et fermée, témoignage de volonté tenace et plulot de méchanceté que de
bonté; le front dur, le regard
froid et autoritaire ; l'ensemble
marquant un caractère arrêté,
plus orgueilleux que sensuel,
plus ambitieux et positif que
romanesque. Mais elle était
charmante de manières, quand
elle le voulait. Très intelligente
et spirituelle, supérieure certainement sous ce rapport à
.\LtRIE DE M ÉDICIS.
Gabrielle, vive, gracieuse, gaie,
pleine de reparties brillantes
Tableau de P ULSONE. (Palais Pitti, Florence.)
et de malices imprévues, elle
plaisait infiniment par une
conversation enjouée et rapide. Henri I\', après la mort de Gabrielle d'l&lt;;strées, en
qui appréciait à un haut degré l'humeur 1599, à la tète d'Henri IV, et avec succès.
plaisante, goûtait son esprit fin, ses pointes Les débuts de cet amour ne furent qu'un
de satire imperceptibles contre les jeunes indigne marchandage. Savamment, père,
gens et les beaux de la cour; ses flatteries, mère et frère d'Henriette, par des intrigues
habiles, discrètes, mesurées. Supcrieurement adroitement menées, avaient beaucoup fait
coquette, d'une hardiesse audacieuse, elle a parler de la jeune fille au roi, puis avaient
conduit Henri TV avec une témérité sans ménagé une entrevue fortuite dans une par-

1Y

ET JJfA~lE DE .iJfÉD1C1S

tie de chasse aux environs de Malesherbes,
et, au moyen d'un agent de bas étage, Naus,
avaient ensuite discuté le prix de l'affaire : à
eux, beaucoup d'argent; Henriette, elle,
disait qu'elle ne céderait que si Henri IV lui
promettait, par écrit, de l'épouser. On nait
parlementé des semaines ! Le roi avait consenti et signé. En vain Sully, hors de lui,
avait-il pris la promesse de mariage et l'avaitil déchirée en morceaux à la face du prince,
affirmant à celui-ci qu'il était trompé et qu'il
ne trouverait pas cc la pie au nid ». Henri IV
confus n'avait rien répondu et avait refait
l'écrit.
Son affection fut violente. Loin de vous,
disait-il à Henriette, « la vie seroit du tout
triste et langoureuse ! l&gt; Il lui répétait ce qu'il
avait déj11 dit à tant d'autres, ce qu'il dira 11
d'autres encore, ces termes passionnés dans
lesquels il mettait tant de sincérité et de conviction sur le moment : &lt;c Mes
chères amours, le cœur à moi,
je vous baise un million de
fois! Aimez-moi bien !.... Soyez
assurée que vous serez toujours la seule qui posséderez
mon amour !. ... Je te jure que
tout le reste du monde ne
m'est rien auprès de toi, que
je baise et rehaise !.. . . l&gt; li
l'accablait de cadeaux, lui donnait le château de Verneuil, la
faisait marquise de l'endroit;
multipliait à son égard les dons
d'argent, surtout, qu'elle réclamait en son nom et au nom
des siens avec une insistance
singulière. Non content de la
loger près du Louvre, à l'hotel
de la Force, il finissait par lui
concéder un appartement dans
le palais lui-même. Il composait des vers en son honneur,
d'ailleurs médiocres, mais ardents.
L'aima-t-elle ? La réponse
n'est pas douteuse. Selon les
apparences, elle était flattée de
la faveur royale; mais trop
sèche et trop ambi tieuse pour
éprouver un sentiment vrai,
et d'ailleurs à l'égard d'un
amoureux qui n'était plus
jeune, elle considéra plutôt
l'aventure comme une queftion d'intérêt que comme une
Cliché Giraudon.
affaire de rœur. A maintes reprises, lassée de la tendresse
du prince, n'éprouvant même
à son égard que des sentiments de répulsion, elle ne
lui cacha pas ·ses sentiments antipathiques.
Ce fut une liaison orageuse. Madame de
Verneuil affectait la réserve et la froideur ; elle tenait le roi de court, refusai L
les entrevues autrement qu'en public, écrivait des lettres glacées, s'absentait, provoquait des jalousies. Les explications
,·ives furent continuelles, la maîtresse

�r--

1f1STO'R,.1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

hautainef impertinente, le roi suppliant. · sus tout autre, soit qu'il se rendît compte du l'union que celui-ci contractait: ou, à l'heure
Elle se croyait puissante parce qu'elle avait caractère facheux d'Henriette et renonçât à propice, madame de Verneuil ferait un proen mains la promesse de mariagP. Ce fut unir sa vie à la sienne. La nouvelle, rendue cès de nullité en cour de Rome: ou, Henri IV
l'arme terrible! Dans ses rêves elle se vopit publique, du mariage avec la princesse flo- mort, elle revendiquerait ses droits et ceux
reine de France ! n'avait-elle pas des enfants rentine provoqua chez la maîtresse déçue les de son fils ; ou Marie de Médicis venant par
qui assuraient son avenir? Lorsqu·on proposa désillusions et les colères qu'il est aisé de hasard à disparaitre, elle prendrait sa place.
11 Henri IV le mariage avec Marie de Médicis deviner. Mais roi et ministres étaient d'ac- La question était même si troublante que
en lui faisant valoir les raisons politiques, cord; l'opinion unanime approuvait; Loule Marie de Médicis, préoccupée, fera plus tard
financières et de convenance nécessitant celte résistance était vaine. Mademoiselle d'Entrai- demander leur avis aux canonistes romains
union-en réalité pour l'empècher d'épouser gues se tut et attendit : Jlenri IV, d'ailleurs, et ceux-ci, hésitants, répondront que dans le
madame de Verneuil, - le roi ne parut pas n'était-il pas plus amoureux que jamais ? Des cas où en effet le second mariage du roi de
être arrèté par la considération de son amour, juristes consultés expliquèrent à Henriette France serait déclaré non valable, le dauphin,
soit que le sentiment de ses devoirs envers que la promesse de mariage, rédigée par le au moins, avait quelques chances d'ùtre
l'État et de sa dignité royale passât par-des- roi, étant formelle, l'acte annulait en droit reconnu légitime.

(A suivre.)

Louis DATJFFOL.

•

La marquise de Prie
Cc fut dans l'hiver de ·17 f 9 ']Ue madame
de Prie revint à Paris de Turin, ot1 son mari
était ambassadeur. JP. la rencontrai qucl,p1cfois dans la maison d'une de mes parentes, où
j'allais fréquemment. Je ne crois pas qu'il ait
jamais existé une créature plus céleste. Une
figure charmante, et plus de gràces encore
que de beauté; un esprit vif et délié, du
génie, de l'ambition, de l'étourderie, cl pourtant une grande présence d'esprit; une extrême
indifférence dans ses choix, et avec cela l'extérieur le plus décent du monde. Enfin, elle
a gouverné la France pendant deux ans, et
l'on a pu la juger. Dire qu'elle l'ait bien
gouvernée, c'est autre chose.
Madame de Prie arriva ruinée d"amhassadc.
Elle s'occupa aussitotà rétablir les affairc8 de
sa maison, et n'y eùt pas mal réussi sans
l'excessif désordre dans lequel elle a ,,écu.
M. le Duc [de Bourbon] en devint éperdument épris. Elle ne le fit guère languir. J'ai
su beaucoup de détails sur celte liaison dès
son origine. Je connus leurs habitudes, leurs
allées au bal de !'Opéra; leur petite maison
rue Sainte-A.polline; leur carrosse gris de
bonne fortune, qui aYait à l'extérieur tout
l'air d'un fiacre, et qui était au dedans d'une
magnificence extrême. Je me suis trouvé rarement en relation avec M. le Duc, soit
pendant, soit depuis son ministère; mais je
suis porté à le croire honnête homme, ayant
surtout grand désir de l'être; du reste, assez
borné. M. le Du,c devint jaloux du marquis d'Alaincourt. Il fallut que madame de Prie
donnât congé à ce rival au bal de !'Opéra.
Tout cela était bien jenne lit bien enfant.
M. le duc d'Orléam, Lie fügenL] mournt.

M. le Duc fut premier ministre. ou plulot il
n'en eut que le Litre. La de Prie cl [Pâris-]
Durnrney le tinrent en tutelle. Ce rut madame
de Prie qui fit la reine, comme je ferai demain
mon laquais valet de chambre. C'est pitié.
Pourtant son crédit échoua contre M. de
Fréjus [le cardinal Fleury], qu'elle voulait
éloigner du roi, mais qui tint bon et se
moqua d'elle. Le croirait-on? cette contrariété la changea totalement. Le chagrin la
prit, elle maigrit à vue d'œil. Les os lui
perçaient la peau. Elle devint hideuse; el
toutefois, sauf quelques infidélités passagères,
M. le Duc n'a pas cessé de l'aimer jusqu'au
moment de leur disgrâce commwie. Son mari,
M. de Prie, demandait 11 tout le monde, arec
une affectation vraiment plaisante : n Qu'ont
de commun M. le Duc cl ma femme? l&gt;
Mais voici comment devait finir une pcrsonuc si belle, el dont le sort l'ut quelque
temps si heureux. A_ peine fut-elle disgraciée
cl exilée à Courbc-~pinc, qui était sa Lcrro,
(lu'clle prit la résolution de s'empoisonner
tel mois, tel jour et telle heure. Elle annonça
sa mort comme une prophétie. On n'en cmt
rien. Elle montra beaucoup de gaieté : et
que l'on ne dise pas que ce fut une gaieté
affectée, elle n'eùl pas été capable d'un rôle
aussi soutenu. Mais, par une sotte vanité,
elle voulut s'illustrer par sa mort, et suivre
la mode anglaise.
Quoi qu'il en soit, elle réunit à CourbeÉpine Lous les plaisirs. Il y vint des personnes
de la cour; on y dansa, on y fit bonne chère,
on y joua la comédie. Elle-même parut en
scène deux jours avant sa mort volontaire, el
récita trois cents vers par cœur, avec autant

de sentiment et de mémoire que si elle eût
nagé dans le plus parfait contentement. Elle
prit même un amant, gar~:on d'esprit, jeune,
sage, modeste, et d'unR jolie figure, neveu
d'un certain abbé de ma connaissance, de
qui je tiens le récit. Elle dit à ce jeune
homme qu'elle allait .mourir, lui précisant
l'heure et la minute. Celui-ci n'en crut rien.
JI l'exhorta à se désister de ce funeste projet; il y perdit son temps : jamais rien au
monde n'avait été plus fermement résolu. Le
moment approchait, madame de Prie annonçait à son amant sa fin comme plus prochaine.
li est vrai qu'elle dépérissait tous les jours.
Cependant, on reconnut après sa mort que cc
ne fut pas d'un poison lent, mais d'un poison
vil" et subit, qu'elle était morte. li en faut
conclure que des causes naturelles se joignirent à celles de l'art. Mais le corps étant si
alléré, l'humcm· et l'esprit étaient encore
déliés, badins, frivoles, comme au temps de
sa plus grande prospérité.
Elle ne légua à son amant qu'un diamant,
qui ne, valait pas cinq cents écus. Mais elle
le chargea, deux jours avant sa mort, de
porter à Rouen, sous une certaine adresse
très secrète, pour cinquante mille écus de
diamants. Lorsqu'il revint de ce voyage, elle
n'existait plus. Elle était expirée au jour et à
l'instant qu'elle avait fixés, mais, ce qu'elle
n'avait pas aussi bien prévu, avec des douleurs
telles que la pointe de ses pieds était tournée
du côté du talon. Voilà, pour ceux qui
apprendront celle anecdote, de quoi faire
songer à ces pactes avec le diable, qui Yient
à l'heure convenue Yous tordre le cou : il est
vrai r1u'ici cc furent les pieds.
l\lARQu1s o'ARGENSON.

..., 74"'

UN SALO N P UBLIC A

P.uus

( FRASCATI) . -

n ·après l'estampe de

DEBUCOURT.

Madame Récamier
PAR

JOSEPH TUR_QUAN

CHAPITRE Il
li parait bien probable que c'c_sl chez
Barras quo Mme Hécamicr fit la connaissance
de celle que Rivarol avait appelée la bacchante
de la Révolution, je veux dire de Mme de
Staël. La connaissance se changea bientôt en
une solide amitié. Mais, devenue sérieuse,
Mme Récamier, avec sa pruderie de bonne
compagnie et de bonne royaliste, rougissait
d'avoir eu dans sa jeunesse des relations el
des amitiés parmi les hommes du Directoire.
Et, pour ne pas que la postérité s'imaginât
qu'elle avait connu Mme de Staël au milieu

des élégantes dépravations cl des femmes
M. Récamier, qui ,•oulait que sa femme
tarées qui gravitaien t dans les salons du eùt une résidence d'été, avait loué pour elle
Luxembourg autour du &lt;( roi des pourris ll , le château de Clichy-la-Garenne; aux portes
du directeur Barras dont la fille de Necker de Paris. Cette terre avait appartenu au duc
s'était érigée en directrice, elle a laissé dans de Lévis et, avant lui, à Mme Dupin, femme
ses papiers une note, évidemment destinée à du fermier général, chez qui J.-J. Rousseau
la publicité el que Mme Lenormant, bien était allé diner plus d'une fois et qui fut
stylée, a insérée dans ses Souvenirs el cor- grand'mère de George Sand. Il voulut aussi
respondance tirés des papiers de Aime Re·- lui olTrir un hôtel. Il alla visiter celui de
camier. Cette note, écrite de sa main - el M. Necker, rue du Mont-Blanc, n• 7, que
clic écrivait si peu! - donne une petite Mme de Staël, sa fille, cherchai Là vendre, el
teinte romanesque à des relations qui s'étaient l'_ac?ela. Mme Lenormant dit que « la négosans doute nouées au Luxembourg d'une cialion de celte affaire devint l'origine de la
façon plus naturelle.
liais on qui s'établit entre Mme de Staël et

�,,_________________________________ M J{.DJ{..ME ~"ÉCAMIE'J{

1f1ST0~1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J
Longchamp, aux théâtres, aux concerts ou
dans quelque autre lieu public? Comment
croire qu'elle n'ait pas connu au moins de
vue, comme tout le monde, la déjà célèbre
ambassadrice? Celle-ci, de son côlé, avait dù
tenir, avant ce moment, à voir la femme donl
partout on vantait la beauté, - mais la
beauté seulement, car alors &lt;1 on la disait fort
bornée )), cc qui était une méchanceté de
femmes jalouses - et qui 11 ne pouvait sortir
à pied sans êlre suivie el faire émeule 1 l&gt;.
Elle avait évidemment cherché à la rencontrer, - ce qui n'était pas difficile, si vraiment elle ne la connaissait pas - pour se
former par elle-même une idée de cette
beauté si vantée. Et Mme Récamier, quoi
qu'on en ait dit, ne songeait nullement à
passer inaperçue dans la foule, à moins &lt;JUe
ce ne fùt dans cette modeste intention qu'elle
11 s'obstinait à garder une coiffure un peu
étrange qu'elle portait seule el qui la désignait
de suite'» .
Quoi qu'il en soit, Mme Récamier conçut
pour Mme de Staël une amitié sincère. Fondée
sur l'estime? Il ne poUYait être queslion de
cela, Corinne ayant, en fait de conduite, des
idées par trop dégagées. Sur un attrait réciproque né des contrastes? Peul-être : mais
la curiosité chez Mme de Staël devait être
égale au désir qu'aYaitMme Récamier d'exhiber
dans son salon une femme aussi célèbre que
l'était Mjà la fille de M. Necker. En tout cas,
de part et d'autre l'amitié fut vraie et durable.
M. Récamier acheta donc le petit hôtel
Necker de la rue du Mont-Blanc•. li le fil
remettre à neuf du haut en bas, à l'intérieur
comme à l'extérieur. L'ameublement entier
fut commandé et exécuté par les artistes les
plus renommés dans ce style lourd et disgracieux où le bronze ciselé et doré se mariait
au massif acajou. C'était la mode, donc c'était
beau. Ce n'était pourtant que riche. Rien,
par exemple, ne fut ménagé. L'ancien voyageur de commerce fil les choses en grand
seigneur.
On parla tant de ces mcrrnilles, que la
mode fut d'aller visiter l'hôtel du financier.
Le dehors n'avait rien de bien extraordinaire
cl les dimensions en paraissaient assez modestes. Quand les temps sont peu s11rs et que
les grondements du lion populaire se font
encore enlendr.e, qnand on ramasse chaque
matin des gens morts de faim à côté des tas
de fumier sur lesquels ces malheureux disputaient les os aux chiens, quand le peuple
souffre, il est prudent de ne pas lui rappeler
qu'il y a des hommes 11ui s'engraissent de sa
famine; il csl prudent, si l'on mut cuver son
or en paix, de ne pas afficher trop de luxe

extérieur, - et l'on sait que le banquier est
prudent! Mais cet hotel a bon air, un air
honnête, discret, comme il faut ; il est au
fond d'une cour bien propre, encadrée de
belles constructions, ornée d'une rangée de
petits arbres le long du mur de la rue; un
perron conduit au rez-de-chaussée surélevé
au-dessus des cuisines. Moulez ces quelques
marches; entrez : vous voilà dans un vestibule
tout garni d'arbustes, de plantes vertes et de
fleurs rares. Les portes sont en acajou massif; des tapis moelleux , des tapis turcs,
étouffent tout bruit de pas dans ce temple, et
de vagues parfums de boudoir, mais fort
discrets, dans une atmosphère de serre
chaude, vous donnent une idée des mille
soins dont M. Récamier entoure cette fleur
rare, grâce à laquelle il est et sera toujours
le plus illustre des banquiers. Avancez un peu
dans ce large vestibule dallé de marbre blanc :
à droite, voici deux salons, puis la chambre à
coucher de l'idole ; à gauche, c'est le boudoir
et, à côté, la salle de bain : deux véritables
bijoux. Ne faut-il pas des merveilles pour
cette &lt;&lt; merveilleuse » qu'on suit dans la rue
par groupes quand il lui arrive de daigner S!!
servir un peu _de ses pieds pour marcher '!
L'anglais Trotter la vit à Frascati 11 presque
étouffée par une multitude d'admirateurs de
ses charmes délicieux que son air ingénu et
sa simplicité venaient encore accroitre' l&gt; .
L'acajou est un luxe encore dans sa noureau té : pour elle on en fait des débauches.
Voyez celle chambre : fenêtres, portes, revèlement des murs jusqu'à hauteur d'appui,
tout est acajou. Le lit, la pièce principale,
comme l'auiel dans un temple, élevé sur une
plate-forme de deux marches : acajou aussi.
Des cygnes de bronze doré, rivés ,au bois
verni, retiennent une guirlande de Il eurs,
également en bronze doré, qui, passant de
bec en bec, fait de ses festons le tour du
meuble. Et cela apparait à travers une sorte
de nuage; des plis de légère èt transparente
étoffe tombent mollement du baldaquin, à
droite el à gauche de l'oreiller. Car la jeune
femme, on ne sait pourquoi, se condamne au
demi-jour el aux leinles protectrices d'une
lumière tamisée par l'étamine et la mousseline. Aux angles des gradins s'élèvent quatre
colonnes portant chacune une urne en bronze
de forme antique : on se croirait à Pompéi,
ou plutot on dirait des lampadaires autour
d'un catafalque. Une table de nuit, de cet
éternel acajou, est près du lit. De l'autre
coté, une glace, une glace immense, comme
si, non contente de s'être fait admirer loul le
jour, la c1 belle Juliette l&gt; voulait se régaler à
son tour du spectacle de son incomparahle

ëpëc Oamhoyanlc, mais avec des sifflets discrcls cl
1. Ibid. - Cf. l\orzEBUE, Souvenù-s de Paris
eri 1804 : « Ces appa1·ilions élaic11l de vêrilables ë1·ë- tics marques adoucies de blàme poli .... » (Sir Joh11
(;,1m,
J-mpres,iu11s de voy&lt;ige : ll's Anglais e11
11ements. » (Bt;NJ.&lt;MIN CONSTANT, Lettres à Mme 1/écamicr. Appendice, p. 329). - Sa mise n'était pcul- - Fmnce après la p1tix d' A 11tiem, lraduclio11 de A.
BAUEAO, p. 175. )
èlrc pas étrangère â cc succès. Dès cette époque,
Deux femmes se prome11ère11l cff~clivemc11l aux
elle affichait une grande simplicilè. mai~ p~rl'o,s l!'OJ&gt;
Champs-Elysèes, un décadi rie l'an V, simplemc11l
grande, à en c1·011·e un Anglais qm a ecr1t ~es 1111vètucs de leur pudeur, d'un rayon de solc,I et de
pressions sur Paris. « Un soir, aux Champs-Elpèes,
gaze lransparènle. La Petite Poste de messidor
dit-il, Mme Récamier apparut d_ans une robe a peu
an V en parle. Mme Récamier l'ut-elle l'une de ces
près scm blablc à celle du paradis; les Par1s1ens, qm
deux femmes? Ce n'est pas probable. Sir John CARR
se distinguent par leur politesse à l'~g?rcl des femn'est pas témoin oculaire : il se borne ici à répéter
mes plutôt que par leurs scrupules &lt;le froideur, expulune chose qu'il a entendue ; il cloil se lromper de
sèrent l'Ève moderne &lt;les Champs-Elysées, non avec une

nom. Les deux femmes do11 l il est parli· ,la,_,s la
l'cuille &lt;le messidor éla.icnl lime llamch11 el vra,scmblablemcnt Mme Tallien. Il est ccpc11dant hors ,le
doute que Mme Récamier se montra, 110n sculeme11l
chez elle, mais aussi en roiture, dans des costumes
fort légers : mais elle était si jeune!
2. Mémoi,·es d"une fllco1111ue, p. 115.
3. Aujourd'hui rue de _la Chausséc-d'Anti1~; l'h~tel
est remplacé par une mruson portaol le numero 60.
4. Sir John CARR, Impressions de voyage . : les
A11glais en Fm11ce après la p~ix d'Am[ens, t!·adu1l
par A. BAUEAU, p. 53. - I\OTZUUE, Souvenirs de
Pai'is en 1801.

Mme Hécamier ». li fallait que celle-ci attachât un bien grand prix à ce qu'on crùl telle
l'origine de cette amitié, pour avoir pris soin
d'en écrire elle-même l'historique : elle communiqua cette note à Benjamin Constant qui
s'en inspira. La voici :
« Un jour, et ce jour fait époque dans ma
vie, M. Récamier arriva à Clichy avec une
dame quïl ne me nomma pas et qu'il laissa
seule avec moi dans le salon, pour aller rejoindre quelques personnes qui étaient dans
le parc. Cette dame venait pour parler de la
vente et de l'achat d'une maison ; sa toilette
était étrange; elle portait une robe du matin
et un petit chapeau paré, orné de neurs : je
la pris pour une étrangère. Je fus frappée de
la beauté de ses yeux et de son regard ; je ne
pouvais me rendre compte de ce que j'éprouvais, mais il esl certain que je songeais plus
it la reconnaitre el, pour ainsi dire, à la
deviner, qu'à lui faire les premières phrases
d'usage, lorsqu'elle me dit avec une grâce
vive et pénétrante, qu'elle était vraiment
ravie de me connaitre; que M. Necker, son
père.. .. A ces mots je reconnus Mme de Staël!
Je n'entendis pas le reste de la phrase, je
rougis, mon trouble fut extrême . Je venais
de lire s~s Lettres su1· Rousseau, je m'étais
passionnée pour celte lecture. J'exprimai cc
que j'éprouvais plus encore par mes regards
que par mes paroles : elle m'intimidait el
m'attirait à la fois. On sentait tout de suite en
elle une personne parfai Lemen t naturelle dans
une nature supérieure. De son côté elle fixait
sur moi ses grands yeux, mais arec une
curiosité pleine de bic1weillance, el m'adressa sur ma figure des compliments qui
eussent paru exagérés et trop directs, s'ils
n'avaient pas semblé lui échapper, et qui
donnaient à ses louanges une séduction irrésistible. Mon trouble ne me nuisit point ; elle
le comprit et m'exprima le désir de me voir
beaucoup à son retour à Paris, car elle parlait
pour Coppel. Cc ne l'ut alors qu'une apparition dans m~ vie, mais l'impression fut
Yive. Je ne pensais plus qu'à Mme de Staël,
tant j'avais ressenti l'action de celle nature si
ardente et si l'orle. »
Voilà qui est h:en dit, mais qui n·esl peulètre pas bien exact. El d'abord, comment
concevoir que M. Récamier, en amenant à sa
lemme la Glle de M. Necker, ne lui ait pas
nommé, puisqu'elle p1;élend qu'elle ne la
connaissait pas, une visiteuse de celle importance, et l'ait ainsi laissée seule, tout de
suite, avec elle? Comment s'imaginer aussi
11ue Mme Hécamicr, en supposant qu'elle n'ait
jamais vu Mme de Staël chez Barr~s, ne l'ait
point rencontrée aux Champs-Elysées, à

'

--~

personne et jouir en s'endormant de la vue médire, l&gt; elle se dit : c1 J'y arriverai! » qui sont trop paresseux pour se donner la
de ses gràces, comme elle en jouit en rêve, Toutes ses actions, dès lors, ne tendront peine de lire, se fit au théâtre : n'est-ce pas
comme elle en jouit dès le réveil. ... Presque qu'à y arriver, puis à s'y maintenir. N'étail- la littérature des riches et des heureux? Elle
partout des glaces, de grandes glaces d'un ce pas d'ailleurs le meilleur moyen de metlre la compléta dans le monde, où elle entendait
seul morceau, chose rare alors. La chambre en valeur sa beauté et de régner par elle sur les hommes les plus distingués de son temp~
en est presque entièrement tapissée et l'on l'élite de la population parisienne? Le jupon aborder tous les sujets ; dans son salon surne voit que peu la boiserie, blanche à filets n'a-t-il pas de tout temps gouverné les gou- tout, où l'on discutait les livres nouveaux, les
bruns, avec des ornements de bronze fine- vernants? Ce qu'il y a de remarquable, c'est pfèces nouvelles, sans qu'elle eùt besoin de
ment ciselé.
de voir à cette jeune femme des idées de les lire pour se former une opinion. Elle
'!'out ce luxe est raide, presque sottement domination sur les hommes, sur les salons et répétait tout cela assez bien et, devenant, par
officiel. Luxe de paquebot, trouverait-on au- la société, à un âge où l'on ne songe guère ce métier de perroquet, un peu paresseuse
jourd'hui. Cette raideur est heureusement à régner que sur un cœur1 où les idées ne d'esprit, au bout d'un certain Lemps elle
atténuée par des draperies de soie chamois, vont pas au delà de ce triomphe, à un âge n'était plus qu'un magasin à clichés. Dans sa
relevées de hroderies, de crépines et de glands enfin et dans un train de vie oü les autres &lt;l correction » elle ne se permet aucune plaid'or p1i se détachent sur un fond de soie lemmes sont à peine capables de penser. Mûre santerie. Ce n'est pas elle qui dirait, comme
violet ornementé de noir. II y a de beaux déjà à vingt ans, elle restera jeune pourtant le faisait Mme du Deffand, de ces choses à
lironzes sur la cheminée, il y a quelques ta- jusqu'à l'âge le plus avancé.
brùle-pourpoint, légères souvent, canailles
lileaux au mur, quelques bibelots sur les
Que cette ambition lui ait élé inspirée par parfois, mais toujours franches el sans apprêt,
étagères, quelques livres épars : la Décadence l'impossibilité de se livrer, comme les autres, qui partent, je ne dirai pas du cœur - ces
ile l' Empfre Romain, de Gibbon; les Nuits, à une galanterie plus ou moins voilée, c'est deux femmes n"en avaient point - mais d'un
de Yung; !'Histoire philosophiqne des deu:c possible; mais n'ayant pas de tempérament, esprit vif, naturel, primesautier , et auxIndes, par Raynal; mais rien n'annonce la ce qui explique son égalité d'humeur, elle quelles on applaudit parce qu'elles sont le
lemme jeune, la jolie femme. Cela sent la devait avoir d'autres aspirations que la plu- contraire du convenu. A côté du naturel de
montre, cela sent le tapissier et rappelle trop part des fem mes ; mais ce sont là les ten- l'une, le convenu de l'autre eùl fait piètre
que Bertaud, l'architecte à la mode, a été dances d'un esprit qui n'a rien de vulgaire. figure : une figure géométrique, mais sans
chargé de l'ameublement de l'hôtel ; on sent Et elle s'était attelée à l'exécution de son angles, à côté d'une lête de Watteau. On eùt
qu'il possède son Voyage du jeune Ana- programme avec une bonne grftce supérieure cherché vainement en àlme Récamier une
charsis en Gi·èce sur le bout du doiat et bien difficile à acquérir lorsqu'on ne l'a pas étincelle de Mab ou de Titania : rien qu'une
qu'il l'a voulu prouver. Tout a une t~inle de naissance et qu'on n'a pas encore eu le ligne désespérément correcte, une femme
grave, triste, lugubre même. La lampe de temps de la perfectionner pnr l'étude, les tirée au cordeau et un esprit tiré à quatre
bronze antique Ot1 brille jour
épingles; rien de fantaisiste.
el nuit une petite flamme,
rien de déboutonné. Et avec
ferait peut-être penser à la
tout cela, elle trouvait moyen
toujours blanche vestale de
d'avoir de la gràce, et beauce lieu, si toute celte mise en
coup. Mais il y avait du mascène n'avait en vérité un air
nège dans son art de plaire et
sépulcral. Mais c'est le goût
du voulu dans ses souriantes
du jour; tout est à l'antique,
amabilités. Sa beauté, vraile reste de l'hôtel l'est rgalement très grande, justifiait
menl. Mais qu'importe que le
du resle son désir de parader
cadre soit antique si la déesse
au premier rang dans la sodu temple ne l'est pas?
ciété de son temps. Sa fortune
A peine installée dans son
le lui permettait, son mari
hôtel, Mme Récamier voulut
égaiement. Et c'est ainsi
recevoir, donner des fêles.
qu'elle prit, en même temps
C'était liien naturel, bien
que l'habitude de la souplesse
louable aussi : la plus haute
aimable, celle d'en user dans
jouissance que donne la forl'intérêt de ses orgueilleuses
tune est d'en faire jouir les
ambitions. Elle se faisait de
autres, mais avec discernela sorte, sans en avoir l'air,
ment, el de se créer un cercle
le collaborateur de M. Récad'esprits distingués. Toute
mier, qui s'entendait, de son
femme aux goûts délicats le
côté, à tirer parti des hautes
fait, dès que sa situation le
relations de sa femme dans
lui permet, et Mme Récamier
l'intérêt de ses affaires.
avait elle-même lrop d'esprit
Il ne fut pas difficile à
pour vivre à la façon d'une
Mme Récamier de monter ramesquine bourgeoise de la rue
pidement son salon ~ur un
LA CHAMBRE DE MADA.\IE R ECMIIER. - D'après K RAFFT.
Saint-Denis, sottement conbon pied : la fortune est un
finée entre sa cuisine et ses
aimant qui attire le monde
domestiques. Elle avait d'ailaussi irrésistiblement que la
leurs un goût très prononcé, qu'elle tenait années et la volonté. Mariée si jeune, elle pauvreté l'écarte. Et puis, il y a,,ait encore si
de sa mère, pour s'entourer de personnes n'avait pour ainsi dire pas d'instruction : à peu de salons ouverts, sous le Directoire, qu'on
aimables, connues pa1· leurs talenls, ou part quelques bribes classiques, un peu de étail heureux d'aller là où il s'en ouvrait un
simplement leur fortune, bien qu'elle révâl musique el ces sottes choses que l'on apprend, et où l'on savait qu'on serait accueilli par une
trop de princes, de ducs, de marquises .... on ne sait pourquoi, à la jeunesse et dont il jeune femme aussi belle qu'aimable. Les anEt, mieux avisée, sur le sujet des grandeurs, faut se débarrasser dès l'entrée dans la vie, ciennes relations de M. et Mme Bernard forque Montaigne qui avait dit: 11 Puisque nous elle ne savait presque rien. Son instruction, mèrent le premier noyau du salon de Mme Réne pouvons y atteindre, vengeons-nous par en comme celle de la plupart des gens du monde camier. M. de La Harpe arait été un des
.., 77 ,..

�111S T0'1{1.Jl ----------------------------------------~
premiers à venir. La conversion éclatante de ce soit dans une affaire de travaux publics, soit
sceptique que Voltaire avait appelé (( un fou1· dans des fournitures militaires, qu'ils lui
qui toujours chauffe et où rien ne cuit l) ne faisaient obtenir par leur influence. Fouché,
plaisait pas à tous ceux qui venaient•à l'hôtel qui sut, en deux ou trois ans, mettre de côté
de la rue du Mont-Blanc, et plus d'une épi- une vingtaine de millions, Tallien, Réal,
gramme piquante salua quelquefois son .en- n'étaient-ils pas. de la compagnie Ouin? Et le
trée - tout comme le jour où il fut reçu à mérite de brider les haines de castes et les
l'Académie française. Mais la maîtresse de ressentiments politiques était peut-être autant
maison, dont l'épigramme n'était pas le le fait de l'amour du gain que celui de la
genre, et dont la bienveillance voulue était gracieuse mai'lresse de i;naison. li est même
peut-être trop universelle, savait empècher probahlc qne, pour comm,encer, les sourires
les discussions irritantes. Si Lemontey, tou- el les aimah!es attentions de la jeune f'l'n1me
jours académique et précieux, solennel par- furent une manœm-re commeïcinlë concertée
dessus le marché, en historien moraliste qu'il entre elle et M. Récomicr pour la prospfrité
était, s'embarquait dans de trop longues de la mai~on de banque autant que pour
~iscussions lilléraircs, Barère, trop occupé l'éclat du salon. ])'ailleurs ce mari de derrière
de la politique, n'y faisait que de courtes et les fagots était toujours ravi de voir une
disçrè-Les apparitions. Ce tortueux n'aimait grandcal'llucnce de heau monde à ses soirées.
pas ~ se rencontrer avec Camille Jordan : li savait hien que si l'on l'rnait, c'é\ait moins
l'espri~ droit et le caractère ferme de celui-ci, par amour de lui que par admiration pour la
dissimu~s sous sa charmante amahilité belle .Juliette. li ne négligeait rien ccpPndant
d'homme du monde, ne pouvaient S)'mpa- tiour caresser chacun , el plus ses (( asse111blées »
tbiser avec les habiletés du politicien : mais étaient nombreuses, plus il était heureux. Le
le coup d'Étab de fructidor ayant enlevé Ba- hrare_ homme, qui ne négligeait pas les petits
rère pour un teipps à la circulation, il ne moyens dans les affaires comme qans le
revint chez les Tl~mier que sous le con- monde, ne négligeail pas non plus les petites
sulat. Comme le banqwer avait besoin, pour économies. Fastueux dans ses déprnses, il
ses affaires, de voir des gens de toutes les savait aus,i veillerà la conservation de ce
opinions, mais plus parliculi~rement de l'opi- qu'il possédait et ses minuties bourGcoises
nion au pouvoir, il avait voulu faire de sa jetèrent sur lui plus d'un ridicule. (( l"n
maison une sorte de terrain neutre où l'ama- jour de grand bal chrz elle, a racon té
bilité de sa jeune femme était chargée d'ap- Mme Cavaignac, Mme Récamier se lrou,·e
privoiser les haines de caste el de parti, el de mal, se retire, se met au lil. La porte de la
faire tomber les rancunes qui divisaient les chambre à coucher esl rouverte; un curieux
éléments si disparates de la société nouvelle s'approche, admire œlte délicieuse figure
en travail de reconstitution. A colé de que ne gùtc en rien le négligé d'une mal'émigré rentré, plat de bourse, souvent aussi lade. Un antre survienl 1 puis dix, puis la
de caractère devant les fastueuses merveilles foule. Les derniers Yenus montent ~ur des
du salon de !'enrichi, paradait c111elque con- fauteuils pour avoir leur part du spectacle,
ventionnel régicide auquel le royaliste faisait et le bon M. Récamier y fait poser des serla cour afin d'obtenir, par son influence, la vio.ttes pour accorder le plaisir de ses hotes
restitution de quelque terre confisquée; de et le soin de son mobilier !. l&gt;
jeunes généraux républicains I y coudoyaient
Après que le général Bonaparte, rel'enu
de vieux mestres de camp et lieutenants- d'Égypte, eut fait le coup de force qui le
généraux des armées du roi; des hommes de porla au pouvoir t:omme Premier Consul de
lettres, des diplomates attirés par la richesse la Rép\lblique française, Mme Ré,;amier oucomme les phalènes sont attirés par la lu- vrit le ~iècle en ouvrant son salon plus largemière, Monmerqué, Ducis, Talleyrand, Rœ- ment que par le passé. L'élément militaire y
derer, y venaient aussi et, par leur urbanité, fut vite représenté et vint comme renfort à
leur usage, leur bon goùt, tranchaient quelque ses fêtes. Le banquier espérait ainsi plaire
peu sur le gros des fournisseurs enrichis cl au Premier Consul el mériter ses bonnes
des banquiers qui n'avaient pas tous, l'hon- grâces : aussi invitait-il ses aides de camp,
nète M. Séguin par exemple , la parfaite Lannes, Junot, Marmont, d'autres génédistinction de manières de M. Ouvrard ou de raux, Mural son beau-frère, Bernadotte son
M. Perregaux.
allié, Eugène son beau-fils, Sebastiani son
C'était un des mérites de Mme Récamier compatriote et son déYoué séïde au 18 brude savoir faire régner une harmonie, sinon maire ....
cordiale, du moins de bon ton, entre ces
Peut-être pensait-il trouver dans ces généhommes dont les passions politiques étaient raux des complaisants capables de le servir
encore toutes bouillonnantes de la grande auprès du pouvoir nouveau et de lui continuer
crise révolutionnaire. Mais peut-être faudrait- les avantages qu'il obtenait du gouvernement
il observer que beaucoup d'entre eux venaient précédent. Mais il entrait dans les plans du
chez le banquier afin d'obtenir, moyennant ··Premier Consul de po1'ler le fer rouge dans
quelque complaisance, une part d'associé la plaie des fournisseurs. ~f. Récamier dut

renoncer à ses espérances et l'on peut remi,trquer que le déclin de sa banque commença dès que l'ordre el la probité naquirent
dans l'administration financière de la Républi!luc.
Ce n'est cependant pas pour protester
contre celle chose si nouvelle que le salon de
Mme Récamier prit, dès le commencement
du Consulat, un air d'opposition. On peut
rattacher l'hostilité de la jeune femme contre
le Premier Consul, d'abord à l'huméur·qu'elle
ressentit de ce qu'il ne faisait que fort peu
d'attention à elle; ensuite à un incident oi,
le beau rôle ne l'ut pas pas pr,icisément dr
son c!!lé. M. Bernard, son père, qui avait été
dans les dernières années de la monarchie
rccel'cur des finances à Paris, était maintenant un des administrateurs des postes.
Napoléon a dit, à ~ainte-lJélènc qu' &lt;I une
correspondance avec les chouans se faisait
sous le couYcrt de M. Bernard l&gt; . Ce n'est
pas tout à l'ait cela. Ce fonctionnaire prêtait
son coul'ert à une feuille périodique rédigér
par un de ses amis, l'ablJé Guyot, contre le
goul'erncment, le Premier Consul el Irs
membres de sa famille. Voilà des faits sur
lesquels Mme Récamier a négligé de s'expliquer dans les fragments de mémoires, intéressants d'ailleurs. que sa nièce a insérés dans
ses Souvenirs et correspondance. Ellé s'est
hornée à citer le Afémotial de Sainte-TlélènP
al'ec une sorte de fierté, - ceci pour plaire i1
ses amis royalistes - parce que ce livredisait
que son père s'était prèté à u~correspondancc secrète arec le$ chouans, el qu'il lui
était agréable de prouYcr ainsi que son roplisme n'était pas de fraiche date cl dicté par
les circonstances, mais bien béréditair1' .
M. Bernard fut donc arrêté. (( Sa fille, dit
~léneval, protesta en Yain de son innocence.
M. Bernard était convaincu d'abus de confiance; il aurait pu être mis en jugemcnl.
il ne fut que destitué. » Celle fal'eur fut ohtrnuc par les démarches du général Bernadot11•
qui s'intéressa généreusement à Mme Récamier dont il fit alors la connaissance. La
jeune femme, il faut le dire, n'accorda de
gratitude qu'au général Bernadotte. Certes,
elle lui en devait: il semble cependant qu'elle
aurait dù en accorder aussi quelques bribes
à celui qui arait fait grâce à son père de sa
mise en jugement, car la preuve du bienfondé de l'accusation aurait entrainé la peine
de mort. Le Premier Consul avait donc
sauvé la vie de M. Bernard. Mais Mme Récamier subissait à ce moment l'influence de Mme
de Staël qui se retournait contre celui qu'elle
avait voulu séduire avant le 18 brumaire, cl
aussi l'in0uence du général Moreau. La bellrmère de Moreau, Mme Bulot, était d'ailleur~
fort liée avec Mme Bernard, mère de Mme Récamier. Cette relation donnait un petit air
frondeur au salon de la belle Julielle, et cet
air s'accentua par les l'isites qu'y lît, de ce

1. Masséna, ,e doyen de ces jeunes gi•néraux. mais
le plus jeune peut-être par le cœur, é tait, comme
Moreau, BernailollP, Juuot, Sebastiani, etc , 8armi
!es fanatiques admirateurs de la jeune femme uaod
,1 alla prendre le commandement de l'armée d'Italie
il pri~ Mme Récam ier de lui laisser, en guise ri~

Gènes : il n'a jamais quillé le général cl lui n constamment favorisé la v1ctoi,·e. » (C11,TE,uan1,~n, Jl/é111oires d'oufre-tomûe, l. 1V, p. 407.)
2. Mémoires d'une /tlco1111ue , p. 1,1;;. - lfolzebue
ilil qu'il va c•xagé,alion dans celle ane..dotc. (Souvc11irs de' Pm·is e11 1804, t. 1, chnp. Il'.)

talisman, un bout de ruban blanc qu'il détacha &lt;le sa
parure. Le Premier Consul ayant, par la victoire de
:llarengo, d,;livré les prisonniers de Gênes, la jeune
femme re~ut à Paris ce billet de !!asséna : « Le
charmant ruban donné p•r Mmll Récamier a été port é
par le général \bssi·11;1 au x halaillt&gt;s el au blocus d()

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JtD.Jt.ME 'J{iCJtMl'E~ ~

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moment, le général Beroadotte. Cette apparence d'opposition était-,aggravée aussi par
quelques royalistes de marque qui sympathisaient avec ces généraux mécontents, dans
l'espérance encore inavouée de faire servir
leurs rancunes el leur jalousie - que ceux-ci
prenaient pour des convictions républicaines à la cause de la monarchie. Parmi ces royalistes étaient au premier rang M. Adrien de
Montmorency, son cousin le vicomte Mathieu
de Montmorency, le comte Louis de Narlionne, ces deux derniers anciens amants de
Mme de Staël; Christian de Lamoignon ;
Ségur sans cél'érnonies, f'rère de celui qui
fu l grand-maitre des cérémonies à la cour
impériale ....
M. Mathieu et M. Adrien de Montmorency
devinrent les amis intimes de Mme Hécamier:
leur vie fut très mêlée à la sienne, et leur
amitié ne cessa qu'à leur mort : il faut donc
faire au lecteur leur présentation en règle.
Comme tout gentilhomme, M. Mathieu de
Montmorency avait débuté dans l'armée.
Quand la guerre d'Amérique vint secouer
d'une fièvre généreuse tout ce qui n'était pas,
dans la noblesse française, énervé par le
&lt;c rien faire » et les plaisirs, le chevaleresque
l'emporta sur la pares~e et chaque militaire
voulut courir au secours des insurgents . .
M. de ~fontmorency partit comme les autres.
11 y avait déjà en lui un peu de chevalerie
errante. C'était d'ailleurs la mode .... 11 avait
épousé Mlle de Luynes, dont il eut nne fillc 1 •
Se croyant dès lors quitte envers le mariage
rt la paternité, il se jeta dans une vie toute
de dissipations. C'était' la mode aussi , et le
comte d'Artois était le grand-maitre de cellc1.'i. M. de Montmorency eut une liaison ass1iz
rrtentissante avec Mme de Staël. cc J',:tais
jeune, a-t.-il dit plus lard; j'entrais dans la
Yie avec toutes les exaltations el toutes les
passions de la jeunesse, courant aprt'·s Lou tes
les l'emmes, me moquant des liens du mariage el des lois respectables de la ramilles. l&gt;
Cependant il était revenu d'Amérique aYec
drs idées vagues de liberté, de régénération
de la France par l'égalité de Lous les citoyens
devant la loi. La lecture du Conl1'Ctt social
fixa ses idées un peu incertaines et confuses.
Envoyé aux États-Généraux comme grand
bailli d'épée par l'assemblée du bailliage de
Montfort-l'Amaury, il devint le disciple de
Siryès. La thaleur de son sang, celle du
mouvement des esprits, ses lectures aussi, le
jetèrent dans le parti des réformes. L'influence de Mme de Staël, qui ne voyait alors
que par les yeux de son père, n'y rut pas
complètement étrangère. La mère de Mathieu, vraie femme de son temps, etqui avait
des principes assez larges sur la fidélité conjugale•, lui donnait, de son côté, l'exemple
de toutes les libertés. Il en prit quelquesunes que ses amis lui reprochèrent vlus tard
amèrement, et qu'il ne separdonna lui-même
jamais : sur la motion du vicomte de Noailles,
il vota, dans la fameuse séauce &lt;le la nuit
,1. Élisa, qui épousa plus lard le ricomle Sosthène
tic La l\ochefoucauld .
2. Mme ANCEl,01'. Unsa/011 de Pal'is, p. j J7.

dn 4 août, l'abolition des privilèges; le
16 juin 1790, il vota la suppression de la
noblesse et renonça puhliqucment à la sienne,
donnan t ainsi l'exemple de l'anéantissement
de cc ces distinctions antisociales, afin de voir
effacer du code constitutionnel toute institution de noblesse rl la vainll ostentation des
livrées l&gt; . Un peu plus tard M. de Montmorency approuva le projet de translation des
corps de Rousseau et de Voltaire au Panthron.
Puis, à l'appel de la patrie en danger, sentant
bouillonner dans ses veines son sang de soldat, il partit aux frontières comme aide de
camp du maréchal de Liickner. Mais bientôt
réduit à émigrer, il se souvint de son amie
"me de Staël et se réfogia à Coppet.
La mort de son frère sur l'échafaud révolutionnaire lui changea les idées du tout au
lout. Irréfléchi, manquant d'équilibre, il redevint royaliste, se fil dévot el reprit les
préjugés no):iiliaires : au point que, du haut
de son humilité chrétien'nc de fraiche date, il
remerciait Dieu trop souvent de l'avoir fait
naitre Montmorency. La ferveur religieuse
rut dès lors le trait dominant de son caractère : d'un Montmorcncyi-Don Juan il devint
un Montmorency-Grandisson.
Ce n'était pourtant pas un original que ce
chcl'alier pénitent, un peu Don Quichotte de
piété, portant chaque soir dans le monde le
ton haut du gentilhomme et un reste d'air
impérieux qu'il tenait dl! régiment d'Au1•ergne et quïl n'avait point dépouillé il l'étatmajor du maréchal de Lückner. li làchait de
fondre lout cela dans une sorle de componction pieuse, mais J'amalgamé Je fui ·
jamais complet. Plein de loyauté d'ailleurs,
l';\me plus hautaine que haute. plus aristocratique que noble, plus nolile que distinguée, Malhieu n'était &lt;t ni un grand esprit ni
un grand caractère l&gt;, a dit le duc de BrogliP.
qui l'a hien connu, mais &lt;c un bien pclit
espril, doucement passionné et entêté l&gt;,
eomme disait de lui Louis XVlll.
Mais qu'importait qu'on eût ou qu'on n'eût
point d'esprit, à la bourgeoise éprise de gentilhommerie qu'était Mme Récamier? Ce jeune
homme blond et.pâle, au grand front dénudé,
était un Montmorency, premier baron de la
chrétienté! Elle ne lui en · demandait pas
davantage.
li n'en fallait pas demander davantage non
plus à son cousin Adrien de Montmorency,
prince, puis duc de Laval. Celui-ci était bien
le second tome de Mathieu. Avec de la jactance, avec un orgueil plus g1·and, et une
dévotion moindre, cet homme, armorié d'un
nom historique, poussait plus loin qu'aucun
membre de sa maison l'infatuation de la
naissance. C'était la morgue en personne.
Chamarré de cordons et de préjugés, hardé
de prétentions et de ridicules, perché sur tout
cela comme sur des échasses, beau parleur
malgré un défaut de prononciation, mais parleur à l'ide, cet ustensile de salon avait une
assu rance surprenante; il ne doutait de rien
5. Oaron dt) BAR ASTE, Souvenirs, tome 1, page
8
" Depuis , on retour de l'émigration, clic l'ir~it

et tranchait de tout en dernier ressort. JI
était le parfait modèle de ces sots, demi-sots
et ignorants dont les salons sont remplis cl
que le mondr considère ayec respect, et rrgardc comme des sages parce qu'ils onl
l'aplomb, le jargon et l'argent, toutes choses
qu'il prend si aisément pour de l'intelligcncr.
Lui aussi, tout modèle qu'il était sur ce poinl,
s'était modelé sur le comte d'Artois, l'idole
de la jeune noblesse de cour sous la monarchir
défontc. Sa noble insolmcc, sa légèreté dr
grand air, une certaine élégance à dégoiser
des phrases toutes faites dans l'argot des
salons et de la mode, dissimulaient le défaut
de solidité de son étoffe trop mince; un C'ertain art des à-propos lui donnait l'apparence
de l'esprit, mais d'un esprit bien camelote :
Mme Geoffrin eùt dit de lui ce qu'elle avait
dit de l'abbé Tru blet, que c'était ttn sot (rot lé
d'esprit. Tout ignorant qu'était le noble duc,
il savait ce que ne savent pas les savants,
c'est-à-dire que le monde prend l'importance pour le mérite, le verbiage pour de
l'esprit et la modestie pour de la sottise.
N'est-ce pas le cas de répéter avec Ducis, à
propos des deux cousins, qui étaient pourtant
parmi les_plus distingués de leur caste :
Que leur resterait-il s'ils n'araicnt point d'aïeux ?

Lrs grands airs de l\f. Adrien de ~fonlmorency ne prenàient cependant pas auprès dr
tonl le monde. Mme dr Rémusat, qui avait
un goût délicat cl sùr, ne pouvait le sentir.
cc Cet Adrien de ~l. .. , écrivait-elle à son mari
le 20 juillet 1807. m'ass.omme de ~es longurs
et oiseuses visites. li a dans une perfrrtion
désolantr cc ton léger de nos jeunrs gens de
Paris et celle manière libre avec les frmmes,
à laquelle je suis fort étrangère: aussi dit-il
que je suis prude r l cérémonieusr. Bien dt'.
si ordinaire que de le voir étendu sur unt'
chaise 4 sortir tout à coup d'une suite d1'
phrases toutes médiocres, toutes terre à trrre.
pour s'écrier qu'il déteste Ir rnlgaire, qu'il
n'aime que le chevaleresque, qu'il est fou dl'
l'illusion, qu'il n'y a de réel au monde que le
prestige, etc. La société de Mme de Stal•l lui
a fait entrer tous ces mots dans la tête, qu'il
place à tort el à travers, sans jamais écouter
une réponse, ou paraitre y joindre une idée.
Les deux ou trois premières fois, j'y ai été
prise. Il fallait bien causer : je le voyais se
lancer dans le galimatias, je me décidais à
m'y mettre. Mais point du tout : un moment
après, je découvrais que je voyageais seule:
mon homme s'était arrêté je ne sais où.
Après celle décomerte, je me suis tenue
tranquille. Quand il parle maintenant, je
l'écoute du regard, et, si je puis, je pense à
autre chose. Comme je suis en train de lire
l'histoire, quelquefois celle de ses grandspères me revient dans la tête, et c'est cela
qui est certainement autre chose. l&gt;
C'étaient là les deux plus grands amis de
Mme Récamier; mais j'imagine que, devant
eux, elle devait souffrir intérieurement, elle,
publiquement avec :'iarbonne, lui-même sépare tic sn
fc-mme. »
4. l'nr chaise longue.

d'un Yisage si brau, de porlrr un nom qui de sa beauté, ses petits mani!ges et son
l'était si peu : Récamier à côté de Jlonlmo- parler uu peu gnangnan n'araient pas eu
rency ! Il y arnil de quoi mourir de lionte ! beaucoup de mérite à triompher. Trop novice
Et puis,_pas le moindre écusson à opposer à pour_ résister à des coquetteries qui en enleu~ crmx d_e_gneules sur champ d'or, pas le gluaient &lt;le plus expérimentés, le fils de
momdre aler1011 ! Pas mèmc avoir émi rrré Joséphine s'C-tait laissé em paumer. füen de
pendant la Ré1•olulioo ! Que d'infériorités! plus naturel. Il fut cependant assez avisé
En vérité, c'était bien triste!. .. Mais ces p_our ne ~oint prendre la chose trop au sédeux gentilshommes avairnt la bonté de ne r1c~x, mais son (lfrl auprès de la capiteuse
pas paraitre s'en sourenir. Au,si étaient-ils Juhetlc fut galamment accentué. Un soir,
de sa part l'objet d'égards tout particuliers sou_s pr~texlc &lt;)'admirer de plus près une
et on les trouvait toujours dans son salon : m:un. qu'. ga~na1t pourtant à n'ètre vue que
ils y étaient passés à l'état de meublrs, cc de lum, il prit les doigts de Mme Hécamier,
qui lui donnait une l('i ntc royaliste fort en d~tacha une bague et déclara qu'il la
accentuée.
gardait en souvenir d'une aussi aimablr prrN'arrirail pas qni l'Oulait dans le salun de sonnc. JI !'emporia el lui fit, chez lui, toutes
celte bourgeoise! El si l'on n'était ni rrénéral
les tendresses qu'il cùt voulu faire à la rrrani gentilhomme, ni célèbre, ni milliinnairc' cicusc JuJiellc. Plus modeste, Masséna s•J1ait
il ne fallait pas espérer en forcer les portes'. contenté d'un pelit bout de ruban blanc déSa maison élant remplie rien qu'al'ec le lach_é de sa coilfure. Bien lui en avait pris,
&lt;c dessus du panier ll de la société parisienne, ca~ 11 garda son ruban. Eugène n'eut pas le
pourquoi aurait-elle cherché à s'entourer de mcmc bonheur : on lui réclama la ba11ue. Il
gens inférieurs? Elle était bien trop fine écrivit, dès le lendemain, à Mme Iléca~ier :
mouche pour inviter ceux dont clic n'arait dans ion enthousiasme un peu enfantin, il
rien à attendre. Elle s'était jusqu'alors con- parla, de~ ~mours de François I••r et rappela
tentée d'ètre belle, elle allait maintenant que I a.mvec de Mme de Chatc-aubriand à la
s'essayer dans la coquellerie : avec sa com- cour avait été amenée par une barrue. Quel
plexion, qui faisait qu'elle arnil plus bcso:n ~ue flltl_'ii_propos de celle anecdote historique,
d'être amusée qu'aimée, qu'avait-clic de 11 suppliai t Mme Récamier de lui permettre
mieux à faire?
de garder l'anneau qu'elle a,·ait porté et qui
Parmi la masse de ses familiers, elle rece- serait pour lui un talisman.
vait aussi quelques hommes dont la présence
Mme Récamier ne le permit pas. Elle batliten
pourni_L atlénucr, pour tout œil moins prrçant retraite après avoir trop accentué son attaque
et moms soupçonneux ·que celui du Consul
et fit la _rrudc après aroir fai t la coquette.
l'attitude d'hostilité que ces ~énéraux rron~ llne petllc correspondance s'cnrrarrea à cc
.
0 0
&lt;leurs et ces émigrés rentrés donnaient à son suJet cl, finalement, Eugène écrivit qu'il
salon. Et pourtant, au commencement ils rapporterait la bague. « Je me suis cruellen'y étaient encore accueillis que pour '1ru r ment trompé, disait-il; mes justes plaintes
nom, leur rang social et non leurs opinions m~ sont pern_iises; qu'ellrs parviennent juspolitique~. Ce n'rstque plus lard que lime de qu à vous! Et soyez assez bonne, madame,
Staël, MM . Adrien et Mathieu de Montmo- p_ou: adoucir le sorl de celui qui vous est
rency détermineront cc la belle des belles l&gt; à smccrcmcnt allaché 1 &gt;&gt; .
a~opter leur~ opinions. N'ayant point de pas&lt;c Je me suis cruellement trompé! l&gt; dit
~•ons pa_r suite d'une organisation physique Eugène. 11 est trop poli pour dire : cc Vous
rncomplete, elle ne pouvait avoir de comic- m_'arrz cruellement trompé! ll Mais iJ Je
!ions, surtout en politique, celles-ci n'étant !a1ssc ente_ndrc et, quand il ajoute que &lt;c de
pmais que la résultante de celles-là, quand JUS tes plamtes » lui sont permises, n ·est-cc
elles ne- se compliquent pas d 'inlérèts de pas une manirrc conYenahle de reprocher à
caste, de coterie, de rano-, de carrière de la. coquette de l'a,·oir rendu amoureux pour
rnnilé ou d'argent. Mme llécamicr à ~elle lm refuser ensuite ce qu'elle semblait d'abord
~~oc!ue de r~~ct'.nes, de fureurs cl d~ passions a mir tant envie de lui donner?
0 cnera_les, n ?ta_1t encore d'aucun parti. Elle
li manque à Mme Bécamier un idéal, une
rcccva1t, all1ra1t plutôt, toute personne de fleur de conviction, une chimère morale si
marque, ~ quelque parti qu'elle appartint. \?n ,·cul, une de œs ambitions qui élè1·ent
C~acunc, a un moment donné, pouvait ètre lame au-dessus des mesquineries du monde
utile aux alfaires de la banque. C'est ainsi cl des badauderies de salon : al'cc un art de
&lt;1ue l'on rencontrait chez clic Ir. général Y('rtu dont il nous rst difficile aujourd'hui
Murat, Mme Murat el Mme Bacciochi sœurs de ne pas sourire parce que tout cet art est
du Pr_emierConsul, le jeune Eugène d~ Beau- Lasé sur la coquetterie et épic cetlc-ci, de ~a
harnais, son beau-fils, qui cherchait à 0rra"'ner na~~re, u'esl pas, en fait de principes, ce
srs éperons de colonel des· rruides de Ia rr~rdc qu 11 y a au monde de plus ~olide, celle
consulaire_ en Jaisant la ~our à la jeune gracieuse 1'nillionnairc renferme sa l'ie ·dans
fcm_me : 11 en paraissait, il s'en crut même · de semblables pauvretés ; elle en fait son
un 111stant fort amoureux. · 11 faut reconnaitre royaume et ne voit rien au delà. Eugène est
1
1ue lime Récamier n'avait négligé aucune le premier à nous dévoiler les petites roueries
rm.e de ~-on a~senal d'attaque pour la satis- plus ou moins innocentes par lesquelles cètte
action cl 111scr1re le cœur du jeune homme
1. C~laloliuc Ch_nraray : 1'~11/e d'aulog1·aphes du
sur le, catalogue de ceur qu'elle mcllait à
189a. 11 n r_&gt;l qucslion 11i de celte lcllrc, ni
mal. Ilclle comme elle l'était, habile à jouer d27,n~~i
Eu cne, dans les l1nrs de M111c Lcnormant.
0

-

l11sTORIA.

-F:isc.

10.

"" 81 ...

'J{ÉCAMl'E~ ----. '

femme,_ si savammrnt manégée, s'entendai t
à provoquer l'enthousiasme. Elle s'allaquai t
de préférence
aux personnao-es
les plus en
•
0
vue, moins pour le plaisir de causer avec des
e~prits distingués que pou1· la vanité &lt;le faire
dire qu'ils r('oaient chez clic : elle ne tenait
qu'à les montrer cl à les meure sur l'affiche.
~!ais il (ni en fallait beaucoup, le plus pos~•bl~. D abord ce luxe de céléhrités n'était pas
mutile à la prospérité de la maison Récamier·
puis, il contribuait à assurer sa propre in~
flucnce; enfin la jeune femme était délicicuS('menl flattée dans ses rnnités les plus intimes qu'on s'imaginât que sa beauté cl srs
mérites suffisaient à altirrr à ses pieds tant
d'.adoralcurs de marque. Sur cc piédest.11
d un nouYcau genre, il lui était agréable de
prendre uncal.litudc devant ses contemporains
et peut-être déjà devant la postérité dernnt
l'histoire!
'
CHAPITRE III

Le Premier Consul étant le personna"e le
plus important de son temps, Mme Récamier, comme de jusle, brùlait du désir
d'arrive~ jusqu'à lui et, pour employer une
express10n de l'époque, de l'altacher à son
ch_ar: Ce n'est pas pour autre chose qu'elle
fa1sa1t des avances à ses ~œurs Mme Murat,
Mme Ilacciochi, dont l'aspérité et les aigreurs
de caractère ne cadraient nullemcni avec le
miel el le velours du sien; pas pour autre
chose non plus qu'elle en faisait à son beaufrère le général Mural, au beau-frère de sôn
frère Joseph, le · général Bernadotte, à son
beau-fils l~ugùne de Beauharnais, à ses aides
de camp Junot et ~farmont, à Masséna .... Cc
n'est pas pour autre chose qu'elle en fit à
son frère Lucien, ~inistrè de l'Intérieur. Car
on se .tro_m_rcrait f?rt, si l'on s'en rapportait,
pour I or1g_11~e de I amour qu'eut Lucien pour
clic, au re~•t d_e Mme Unormant. La jeune
fcm!Ilc, qui avait eu occasion de le rencontrer
dans, le mo~de de_ la pnance; arnit joué
aupres de lm le memc Jeu qu'auprès d'Eugène _et ~es ?ut~es: le jeu ~e la coquetterie .
Il lm reus_s1ssa1t a mel'l'etlle, pourquoi ne
pas le con1111uer ?... Lucien, dont la femme
à cc mo°:1en,l était fort malade et qui avait
sans doute d autres souris en tête ne mordit
pas tout d'abord à l'hameçon 'arec · assez
d'cmprc~se?1ent. Mme Récamier se proposait
de revcmr a la charge - et Mme Lenormant
arnue que Lucien était une relation utile rt
bonne à _cultirnr - lorsque tout à coup
Mm_c_ Luc!cn Boi:!aparte fut enlcrée 'par la
ph11s1e qm la mir.ail.
~(ais voyons, avant lout, !°homme qu'était
Luc1~n à ce moment. li arait fait du chemin
depuis que son frère avait fait le sien. Ilien
n_e rappelait plus en lui le petit commis aux
n vrcs ~c Sa.ml-Maximin, qui s'était affublé
du sobriquet de Brutus pour se faire élire au
Conseil des Cinq-Cents, et l'avait jeté aux
ordures dès qu'il y était entré.
Il s'occupait ~e tripotages de plus d'une
sorte et cherchait à péuétrer dans Je monde
finaucicr, moins pour pr('ndrc part à ses
6

�~ - msTORJ.Jl
fèles qu'à ses gains. Oans ce milie~ b~illant,
on ne faisait pas seulement les operal10ns de
surtout
banque Courantes.' on s'occupait
. r·
d'agio, de spéculations, parl1cu iereme~t sur
les biens des émigrés, sur les fol'urn~l~r~s
.
'fout Jv était hon • el on ia1sa1l
m1·1·t
1aires....
f,
ventre de tout. Et c'est pour cela que le rere
du rrénéral Donaparlc, politicien véreux, type
de ~elle race qui, depuis, a
pullulé comme les mauvaises
herbes dans un jardin mal len_u,
qui ne voyait dans le m_amement des affaires publiques
qu'un mo1_eo de fa!re les
siennes, avait cherché a prendre pied dans ce monde _de
banquiers, tous plus ou _moms
escrocs el flibustiers, mais tous
riches. On l'y recevait, el chacun en Je recevant avait l'arrière-pensée de se mé_nag~r
l'appui d'un ~omme_ qm faisait au Consml des Cmq-Ccnls
des discours contre les dilapidateurs des deniers publics
pour mieux prendre part à
Jeurs déprédations, et dont le
frère, on Je devinait, ne bornerait pas sa carrière au commandement d'une armée. Se
\"Oyant si bien r~çu,_ Lucie,n ne
manquait pas d altnbue~ a_ ses
mérites personnels la d1~t111~Lion avec laquelle on lm faisait accueil dans les salons de
la haute banque. Il prenait de
jour en jour une assurance que
sa jeune~se, sa parenté tout
au plus, pouvait lui faire pardonner, mais qui n'était justifiée ni par ses connaissanc~s
ni par son mérite. S'il en avait
eu, n'aurait-il pas été plus
modeste?... Quand son concours au 18 brumaire lui valut
le portefeuille de llntér(eur,
il n'avait guère que nngtcinq ans. Il était grand, mal
fait, dégingandé, arec de longues jambes, de longs bras, de !o~gue_s
mains : de même que sa sœur Ehsa, 11
était anguleux de partout, de corp~ c?mme
de caractère. La tête ·cependant n éla1t pas
mal : elle rappelait, avec des yeux qui auraient eu de la douceur s'ils n'avaient été
gâtés par un clignotement perpétuel, le visage
du général. Même menton, mème structure
d'ensemble : physionomie bien sœur de c~lle
de son frère, mais avec quelque_chose d _un
peu féminin, félin plutôt 1 • Celle tête, LuCicn
1. Un Anglais, Yorke, a ~il d~ lui : « ~cs.!'1ao_ièrês
et sa tomnure sont d,slrnguees, q?OHJU ,t. a,t la
physionomie d'un juif italien assassw. » (S!r J~hn
CARK, Les A11gLais e11 F,-a11ce après la paix d A1mens, p. 67.J

la porte trop en avant, car le ~os _e~l un p_eu
voùté et, de loin, lui donne l'~ir v1eillol. F_ ier
cependant de ses avantages,
cherchait à
relever par une élégance exage1:ec, par. conséquent de mauvais goùt, Lucic~, touJ,ours
cresticulanl avait un aplomb rnsense. li
b
'
.
.
s'embarquait dans de ~randes phrases, Jet~1t
çà el là quelc1ue citation apprise pour faire

~?

MADAME RÉCAMIER, EN

li99·

1'1Jblea11 de Mme EULALIE J\IORlN. (/1111sée de 1·ersailles.)

elTet et lançait des aphorismes qui n'éblouissaient que lui. Il posait pour l'inspiré, pour
le poète auprès des femmes, el ~e drapait en
homme d'expérience auprès des neux depulé~.
S'il concédait à son frère Napoléon_ la ~up~riorité dans les choses de la guerre, il laissait
modestement entendre que, dans _le re~le; et
surtout en politique, il ne poma1 t, lm, etrc
comparé à qui que ce fût.
.
A une idée si avantageuse de ses talents, al
en joio-nait une non moins avantageuse de s_a
perso;nc. li se croyait irrésistible, se donnait
comme l'amant des plus jolies femmes de
Paris, ne laissait pas ignorer que ~es_ r~vages
portaient surtout parmi les cœurs femmms les

plus blasonnés, qu'il avait été aimé de la
baronne de Sartory, nièce du général de
Wimpffen. qu'une jeune Avignonnaise, la
comtesse de Graveson, avait succédé à la
baronne.... Ne devait-il pas à lui-mème, à
~on nom, de n'aimer qu'en haut lieu? .. ; Ces
indiscrétions, de quelque air discret qu el~cs
fussent fa:tes, deraient, dans sa pensee,
achever de poser un homm~
qui atail des maitresses s1
distinrruécs et faire oublier que
sa fen~me l'était si peu. D'ailleurs il était de bon ton dans
le monde, _ comme maintenant, - d'avoir une vie dissipée, cl l'on considérait bien
plus un homme entretenant
une danseuse qu'entretenant
sa vieille mère et sa sœur.
Lucien, dans l'amour, ne cherchait alors qu'une façon de se
draper en Don Juan, de se
mettre en évidence dans les
salons, comme sa brouillonne
et active ambition l'avait mis
en évidence au Conseil des Cinq
Cents. li ne manquait à sa réputation que d'être aimé de la
« belle des belles. »
Mme Récamier avait dans sa
coquetterie des aspirations un
peu cousinesdecelles-là. Qpand
elle voulait, poussée par le
même mobile de vanité, allirer
chez elle un homme célèbre ou
simplement en vue, elle sarn!t
lui chatouiller au bon rndro1l
l'amour-propre et était de première force pour mellre le
doigt du premier coup su.~ ~c
point stra,tégi9ue : ce n etait
ensuite qu un JCU pour elle de
l'envC'lopper des fi)s . l~nus,
plus ou moins mv1s1_ble~,
d'une savante et comphquee
diplomatie de salon. Elle avait
ainsi partie gagnée et un adorateur de plus pour vanter partout son esprit, - dont il ne
s'apercevait pas qu'il était dupe. Mais jamais
arairrnée ne s'y prit plus adroitement pour enserr~r de ses soies la pau rre mouc,he. dont
elle avait envie. Aussi, quand elle s.3v1sa_de
faire des avances à Lucien, - car c est ?•en
elle, n'en déplaise à Mme Leno_rma_nl, q~1 le~
lui fit - elle trouva un terram h1_en preparc
pour les accueillir. Et si elle alla ~111s1 au:devant des hommages de Lucien, c est m_orns,
il le faut croire, pour ses avantage~ physiques
ou sa brillante réputation de m~m~•~ suJet, ~ue
parce qu'il était ministre de I Interieu_r, frer_e
. du Premier Consul, que sa présenc~ Jellera1t
du lustre sur son salon et que son m~uence
pourrait servir les intérêts de son mari.
(A sufrre.)

... 82 ...

JOSEPH

TURQUAN.

Docteur CABAN ÈS
~

LES INDISCRÉTIONS DE L'HISTOIRE
~

Un régicide ignoré
li semble que la liste des régicides soit
définitivement arrêtée, telle qu'on a coutume
de la lire dans les encyclopédies et autres
manuels de faci le érudition. &lt;( Le supplice de
fürnillac, disent !.es historiens, que les veilles
n'ont pas pâlis, fut sans doute d'un terrible
exemple pour les criminels à venir, car
aucun alfenlal contre la personne du sourerain ne se produisit pendant un siècle et
demi, c'est-à-dire jusqu'en 1757, époque à
laquelle Damiens tentad'assassinerLouisX\'. l&gt;
C'est, il faut le dire, un() inexactitude, et
la preuve rn est que, sous le règne de
Louis XIV, le monarque le pins absolu qui
fût', il n'y eut pas moins de cinq à six complots contre la "ie du roi. Saint-Simon ne
parle, il est vrai, et encore en termes vagues,
que d'une conspira-lion découverte par M. de
la nochefoucauld en 1709.

En 1668, on avait signalé à M. de Lionne
les allées et venues en Angleterre, en
Suisse, etc., d'un personnage mystérieux,
prenant le nom tantôt de Roux, tantôt de
Marsilly, el qu'on disait animé des plus
mauvaises intentions à l'égard dn roi.
Ce Roux, que les uns ont dit originaire de

!'Orléanais, les autres de la Rochelle, était
fils d'un épicier de i\'imes. Protestant zélé
jusqu'au fanatisme, il avait fait héroïquement le sacrifice de s, vie pour atteindre le
but qu'il poursui l'ait : débarrass"r la France
du « tyran ll qui opprim~it les consciences
et consommait la ruine de ceux qui marchaient en travers de son impérieuse volonté.
C'était le moment où, sur l'ordre de
Louis XIV, on venait d'arrêter le surintendant Foucquet, dont l'orgueilleuse deYisc et
le faslc insolent araient alliré les rigueurs du
roi. fctte arrestation avait souleYé l'opinion,
et dans tous les rangs de la société des sympathies nombreuses s'étaient manifestées en
fayeur du persécuté.
Roux, dit Marsilly, était personnellement
attC'int par la disgrâce du surintendant. Il
avait jadis avancé à .Foucquet, conjointement
arec un de ses frères, une somme de
50.000 livres, &lt;( pour faire le recouvrement
des francs fiefs en Languedoc i&gt;. Foucquet
emprisonné, ses biens saisis, les frères Marsilly perdaient tout leur avoir. L'tJn d'eux
en était mort de chagrin. L'autre résolut de
tirer vengeance d'une mort dont il n'hésitait
pas à faire remonter au roi la responsabilité.
JI quitte donc la France pour se retirer en
Angleterre, oü il se fait appeler M. de Fontaineverle. A Londres, il entre en relations
arec le baron de l'isola, puis se met en rapport avec le roi d'Angleterre et le duc
d'York.
Mis en présence de ce souverain, il lui
déclare lout net qu'il a le proj&lt;'l de tuer
Louis XIV.
Le roi d'Angleterre semble l'écouler avec
allention cl réussit à se faire livrer le portrait du criminel, C( sous prétexte q11'il était
un homme illustré~i,, en réalité pour préYenir Louis XIV du complot qui se tramait
contre lui.
M. de Ruvigny, alors ambassadeur en
Angleterre, est désigné pour éclaircir l'alTaire.
Arriré à Londres, il imagine d'avoir recours
à l'artifice su ivant : il se fait enfermer dans
une armoire de la chambre du duc d'York,
tandis que le prince interroge Marsilly sur
ses desseins. )1. de Ruvigny ou de 11emigny

M. de Turenne, pour dissiper les inquiétudes du roi, désigna cinq de ses officiers
pour se mellre ~ la poursuite du criminel,
a"cc un brigadier et deux soldats. Quoi qu'il
leur eût fait prendre les cinq meilleurs chevaux de son écurie, il furent cinq mois et
vingt-huit jours &lt;( tant pour décomrir l'endroit oü il pourrait être que pour le prendre. l)
Grâce aux révélations d'un banquier de LJon,
ils apprenaient que Marsilly devait quiller
l'Angleterre pour aller en Franche-Comté,
pour de là, gagner le Milanais et rentrer en
France par la Prorcnce.
Les agents, mis aux trousses de Marsilly,
se retirèrent à Fontaine-Française, jusqu'à
l'époque oit l'on supposait que celui-ci arri"crait en Franche-Comté. De temps en temps,

1. De propos délibéré, Louis XI Vfaisait de la guerre
une école de ~érocilé, et a deux reprises, froidement,
sans provocation, sans excuse, du fond de son boudoir, entre une sonate de Lulli et un sourire de sa
maîlresse, il donna l'ordre de brûler le Palalinal, el

sur la cendre encore chaude de l'incendie et en plein
hi,•er, l'armée française balaya devant elle toute la
populalion. Villes, riltages, homm_cs, femmes, enfants,
vieillards loul dispamt en un JOur, comme par un
trcmblcm'ent de terre, de la face du soleil. (Eug. PEL~

Décade11cede la monarchie (1·a11çaise, p. 49. )
2. ~e manuscrit, extrait des papiers de M. de La Marre,
aélé publié r,ar M. Bouclot, conservateur des Arcl1i1·es
de la Côle-d Or, dans la Revue de la Côte-d'Or el de
t'a11cie1111e Bow·go911e, 1836, p. 40 et suiv.

M. de la Rochefoucauld, écrit le mémorialiste
toujours en quête de ragots, ~I. de la Rochefoucauld, retiré au Chonit, y rl'çul un billet anonyme
atroce conlrc le roi, qui marquai! en termes e~rès
qu'il se lrouvait encore des Ravaillacs et qui, à celle
folie, ajoutail un éloge de Ilrutus. Lit-dessus, te duc
accourt à llarly, et, tout engoué, fait dire au roi .
pendant le Conseil, qu'il a quelque chose de pressé i,
lui dire.... Il fui mal reçu .... Les ducs de Ilouillon
et · de Beam•illicrs, qui avaient rcru les mêmes
billets et les avaient portés au roi, en a1·aienl été
mieux reçus parce qu'ils l'avaient fait plu, simplement. Le roi fut pourlant fort peiné pendant quelques jours; mais, réflexions faites, il comprit que des
gens qui menacent et qui ax_crtis~eut ont moins dessein de se commellrc à un crime que d'en donner
l"inquiétude.

- Le roi avait été bien autrement préoccupé
une quarantaine d'années aupara,·anl et ne
s'en était pas tenu celle fois à dédaigner avec
son habituelle superbe les rapports de ses
ministres.

..,. 83 ..-

(nous arons lromé ce nom ainsi orthographié
dans la relation du temps! que nous sui,·ons
pour notre récit) adresse au roi celte dépêche, en date du 29 mai t668, qui est comme
le rapport officiel de sa mission :
Cc scélérat ~e nomme Roux, âgé de quarante-cinq
ans, ayant les cheveux noirs, le ,·isage assez long et
assez plein, plutôt j!'rand et gros que petit et menu,
de méchante physionomie, la mine palibulaire s'il en
fut jamais. Il dit qu'il a servi en Catalogne; qu'il a
beaucoup de blessures, qu'il a scni des gens des \'allées de Piémont, lorsqu"ils prirent les armes contre
M. le duc de Sarnie; que Votre arajesté le eonnaît
bien, qu'il a eu a,·cc clic plmicurs entretiens et que
dans le dernier elle lui a conseillé de ne plus se
mêlrr de tant d"affaires, qu'il esl au néscspoir que
Votre Majrslé lui duit 80.000 écus qu'il a avanc(,s;
étant entré dans un parli dans la généralité de Soissons, qu'il est forl connu de M. le prince et qu"il
n"a qu'à lui nommer son nom.
C'est un grand parleur cl il no manque pomt de
Yiracilê.

On pensait généralement que Roux, dit
Marsilly, a,,ait été envoyé à Londres par un
comité de dix personnes, catholiques et protestantes, parmi lesquelles le lieutenant
général Balthazard et le comte de Dobna. Les
conspira leurs se proposaient, disait-on, de
soulerer les prorinces du Midi, (( qui étaient
si maltraitées qu'elles étaient résolues de
se révolter et de se mellre en République lJ.

LEr,x

�UN 'R_'ÉG1C1DE 1GNO'R_'É

-

1f1STOR._1.JI

Marsilly était enfermé le mème jour à la
Ilastille 1 cl le lieutenant criminel recevait une
commission particulière pour instruire son
procès « souverainement ,i . Quand on représenta au prérenu la leLLre du duc
d' York qui dénonçait ses propos criminels à
Louis XIV, il ne sut que s'écrier à plusieurs
reprises : Ah! traître duc d'York! tu m'as
trahi !...
On procéJa à l'interrogatoire du coupable,
cherchant surtout à connaitre s'il n'avait pas
eu ·de complices. L'un des hommes arrêtés
avec lui avait été trouvé porteur de chiffres

qu'il entretenait avec le baron de l'lsola, el
on avait tout lieu de soupçonner que Roux,
dit Marsilly, était l'agent de l'isola, de Molinar, de Castel Rodrigo cl de milord Arlington,
appartenant, pour la plupart, à la religion
réformée.
Quand on demanda à Roux pourquoi, élant
Français, il entrclenail correspondance avec
les ennemis de lïttal, il répondit qu'il était
&lt;c bourgeois de Londres l&gt; . Lorsqu'on vint à
lui parler de son allenlal contre la p_ersonne
du roi, il dit toujours « que son désespoir
était de n'aroir pas fait son coup, mais que
lJieu accomplirait par un aulrc l'action qu'il
avait voulu faire».
Il fit demander au roi d"èlrc enfermé
&lt;I entre qualre murailles l&gt;, el qu'il rév{,ferail
des secrets importants. On agila au Conseil •
du roi si on lui permettrait de parler avant
de mourir. « Le roi ne voulu!. point écouter
celle proposition et dit seulement que s'il lui
arnil promis la vie, il la lui donnerait ; et
qu'une fois, il se voul.1il mettre au-dessus de
toutes ces appréhensions. M. le chancelier et
M. de Louvois, qui étaient au désespoir que
la capture de ce malheureux se fùt l'aile par
un autre ministère que le leur, disaient tout
haut que Mar; illy était un fou qui n'avail pas
eu l'assurance de rien cxéeuler contre la personne du roi, mais ils furent bien obligés de
changer de langage lorsqu'ils apprirent que
Marsilly s'était à demi defail lui-mème par
un genre de mort très cruel. ... ll
Le 5 juin, Roux était déclaré coupable de
« s'être entrcLènu de plusieurs négociations
secrètes contre le service du roi et le b:cn de
l'Étal, el d'avoir tenu plu.sieurs discours per·uicieux qui marquaient des desseins abominables contre la sacrée personne de Sa Majesté;
pour réparation de quoi, a été condamné à
avoir les bras, jambes, cuisses et reins rompus vifs, ledit Marsilly, appliqué à la question
ordinaire el cxlraordinaire. l&gt;
Dès qu ïl avait été prévenu que l'heure de
l'expiation élait prothe, Marsilly a,·ait tout
tenté pour se donner la mort. &lt;( Il avait
pratiqué depuis buil jours Lous les moyens
imaginables pour se défaire lui-même , disait,
dans une dépêche, Lionne à Colbert, jusqu'à
s'être coupé Loul net aYeC un méchant couteau, premièrement le membre Yiril, et aprrs
le peliL doigt de la main, sans en dire un mot
à personne, espérant pouvoir mourir de la
seule perle de son sang. li avait fait une
corde d'une cravate poJ.1r s'étrangler. Il se
YOulut casser la tète contre les murs, IDQÎS en
l'ut empêché par ceux qui cnrenl ord re de le
garder à rne, dès qu'on eut connu son
dessein.
&lt;I li n'y eut pas moyen de lui faire prendre
unecueuille,ù (sic) de nourriture pcndantles
· quatre derniers jours qu' il a vécu, et il joua
si bien son rôle, qu'il évila par là d'ètre appliqué à la question, parce q~'on craignait qu'il
n'expirât à tous moments, faisant déjà le
demi-mort, comme s'il n'eût pu proférer une
seule parole devant les juges . ... n

On peul lire dans les Papiers de la Bastille,
publiés par na,•aisson, les tortures cl l"exéculion de

!larsilly, que Louis XIV avail fail enlever sur le terr1Loire étranger, comme Napoléon fera enlever plus

ils se détachaient rour en avoir des nou- .
velles. « Enfin, l'aîné des Mazel s'étant rendu
à Besançon el y logeant au Cheval-Blanc, y
vil. arrirer Marsilly fJu'il fit suivre par un
homme à lui, qui cul si peur d'ètrc découverl qu'il en tomba malade el manqua d'en
mourir. l&gt;
L'un des agents ayant eu a,·is que Marsilly
élait à Saint-Claude, rn mil à le filer cl ne le
quitta que dans un village &lt;&lt; oi1 Mar; i!l y allai_l
diner chez un Prieur de ses amis ».
Une fois la retraite de cc dernier découverte, nos estafiers s·aposlrnl dans un endroit aux environs du petit village de SaintCcrgucs, 011 ils supposaient que Marsilly ne
pouvait manquer de passer.
L'arres tation fut des plus momcmentécs;
on eut raison pourtant de Marsilly, qui, ne se
défiant de rien, attaqué à l'imprnvisle,devait
su:combcr sous le nombre.
li tenta pourtant de se défendre, aidé des
trois hommes qui l'accompagnaient, mais
l'un d'eux fut tué par un des 'officiers lancé
à sa poursuite ; quant à Marsilly, « ,oulant
mettre la main au pisto!et, le jeune de Mazel
lui donna un coup de mousqueton sur la
nuque du col qui le mil hors d'ét:il de se
défendre; ensuite, l'ayant saisi et lié avec ses
deux hommes, ils leur firent traverser douze
à quinte lieues de pays, en moins de quatre
heures de temps, et gagnèrenl le Pa;-de1' Ecluse, d'où ils envoyèrcnl le brigadier de
Mazel à M. de Turenne, lui donner aYis'dc la
captm·e de Marsilly. »
~

Di·s que M. de Turenne cul reçu cet aYis,
il s'eniprcssa d'éveiller le roi pour lui faire
parl de sa bonne nouvelle. Le roi Lint à eu. tendre le récil de l'arrcslation de la bouche
mème du brigadier qui l'arnit opérée. Par
deux fois, il voulul saYoir comment la chose
s'était passée et donna à Mazel cinquante
pistoles pour s'en retourner. Toul le monde
se félicita de l'heureuse issue de l'expédition.
Le 24 mai 1669, M. de Lionne écrivait à
Colbert :
li m·a enfin réussi de fail'C arrêter Roux, le scélérat,
eu Suisse, dix ou douze lieues eu dcda11s de leur
pal'S au rclour ,l'une ,isile &lt;1uïl avait rcmlue au
tolo~cl Ballhazard. auquel il a\'ail dil ~u'il reprc11draiL
hirnlôt le chemin cl"Anglrtcrrc. Je l'ai f'ail con1h1ire
il Paris où il arriva hier.

1.

Le roi, averti qu'il s'était mis en tel étal
qu'il n'avait plus que quatre heures à vil're,
fit hàter l'exécution.
« On lui donna pour l'exhorter à la mort,
ou plu tôt pour le faire parler, un docteur en
Sorbonne el un ministre, lequel lui disait si
c'était dans sa religion qu'il avait appris à
attenter contre la personne du roi, et il répondit que le roi était un monstre exécr:rble
el un tyran, que l'on devrait exterminer,
langage qu'il continua jusqu'à la mort, qu'on
fut obligé de bàt.cr en l'étouffant avec des
mouchoirs, pour étouffer en mèmc Lemps le
torrent d'injures et d'imprécalions qu'il vomissait contre le roi. i&gt;
li ne cessa d'injurier ,,ne lorsquïl eut cessé
do Yinc.
~

Si les contemporains lùi rendent cette
justice, qu'il montra jusqu'au bout la fl'rmeté d'un héros, ils s'accordent aussi à rrconnaîlre qn'il était loin d'en arn:r les traits. « li
étail, dit M. de la Marc, d'une nature médiocre, mais renforcée, fort laid, ayant les
mains comme des épaules de mouton, rousseau comme une vache, d'une mine fort
patibubirr. l&gt;
,
Pendant que ceux qui l'avaient pris le
ramenaient à Paris, « il cbanlaiL quelquefois
avec eux cl raillait en leur disant, dans les
hôlcllerics, qu'ils ne regardassent point à la
dépense, qu'il les en ferait rembourser dès
qu'ils seraient à Paris. Passant au t1·avers
d'un gros bourg en Suisse, il se mit à crier
au secours, qu'on l'e.nlevait , lui , envoyé du
roi d'Angleterre en Suisse pour le renouvellement de la Triple Alliance. 11
Il n'était pas d~uleux que Marsilly était dé
connivence al'eC le Gouvernement suissr.
AussiLôl après la mort du criminel, on faisait,
en Suisse, le procès aux sieurs de Mazel, de
Briquemanl, ainsi qu'à Lous ceux qui avaient
contribué à l'arrestation de Marsilly el qui
avaient tué un de ses valets. lis furent tous
condamnés à mort - par contumace - cl le
jugement attaché à la porte du chùleau de
Fontaine-Française, lieu de résidence de l'ainé
de Mazel; on fixa également à la porte de
l'hôtel de Turenne à Paris une copie du
mème jugement.
De son côté, Louis XIV faisait donner à
M. de Turenne vingt-cinq mille écus, « pour
récompenser ccu_x qu'il araiL mis en œuvrc
pour cnlernr Marsilly ». Mais cette somme
fut dirnrlic cl « emplol'ée aux frais du premier voyage que le cardinal de Bouillon fil à
Rome».
On s'occupa de poursuiuc les complices ou
prétendus tels de Marsilly. Un des valets de
cc dernier, un nomm~ Martin , qui habitait
Londres avec son maitre, fut persuadé de
revenir en France; le rnpge lui serait payé
el il n'aurait aucune représaille à rPùoutcr.
Confiant dans ces promesses, le malheureux
prenait passage pour Dunkerque cl à peine
tard le duc ,!'Enghien. Comme r1uoi l'histoire éLcrncllcmDnt se recommence !

avait-il mis le pied sur la terre française
&lt;fU 'il était arrèlé. Le 1"" aoùl 1G69, le capitaine de Vauroy, sergen t-major de la ville cl
de la citadelle &lt;le Ounkcrqur, recevait l'ordre
de conduire le prisonnier à Pignerol. Cc
Martin, connu sous le nomd'Enslacbe Danger

ou d'Angers, fut lrouYé mort dans sa cellule
un malin de janrier 1691. li avait seni pendant cinq ans Foue&lt;1ucl, enfermé dans la
même prison (1uc lui , et succouibail après
Yi11gt-r1ualrc ans &lt;le captivité.
Certains hislorir ns, en ces dernières années,

- -...

ont émis l'opiniou qu'Euslache Danger pourrait bien ètrc le Ma~que de Fer! Mais nous
Louchons lit à un problème qui a pro,•011ué de
trop passionnées controrcrscs, pou1: que la
Lc11Latio11 nous prenne de le traiter _i1 la légüe.
Nous y reviendrons peul-être quel&lt;1uc jour.
D OCTEUR

CAB.\NÈS.

'FE.MMES-SOLDATS

.,,,.

Alexandrine Barreau
Celle petite notice sur une des lemmessoldats de la f\évolution pourra paraitre trop
sèche aux lecteurs, mais le l'ait d'une femme
appartenant l'rgulièremenl à l'armée comme
comballante est si étrange qu'il faut l'appuyer
sur des documents offü:i1•ls cl rien que sur des
documents officiC:s. La moindre broderie mise
sur l'uniforme lui donncra:L l'air d'un cosLlune de fantaisie.
D'Aiexandrine llarrt'an, ou si ,·ous préférez
son nom républicain : Liberté Barreau, mention esl faite dans les &lt;1 Annales du ci-visme
el de la vei-lu, présentées à la Com·cnlion
nationale par Léonard .Bourdon, député pour
le département du Loi ret. A Paris, dê l'lmprimerie nationale. L'an Il. i&gt;
Ce l'ecucil glorifie en ces termes Alexandrine Barreau, cn~rfo le (l juillet 179::i au
2• bataillon du Tarn : « Cc bataillon, fameux
dans l'armée des Pyrénées occidentales, est
commandé pour aller attaquer une redoute
espagnole; Lcyrac et Liberté Barreau, son
épouse, Lous deux grenadiers, marchent à
l'ennemi à côté l'u n de l'autre. Le frère de
Liberté Barreau est aussi dans les rangs; le
combal s'engage, l'artillerie tonne de toutes
parts. Barreau YOit expire!' son frère; clic
reste à son poste. Lcyrac, son époux chéri,
tombe auprès d'elle, la poitrine percée d'une
balle. La rnrlu républicaine triomphe de
l'amour comme elle Ycnai Lde triomphe!' de la
nature. Barreau presse sa marche, elle entre
la troisième dans le retranchement cl la
redoute est emporléc. Dix-neuf cartouches
c1u'on lui arniL remises ayant le combat sont
épuisées; clic s'empare de la giberne d'un
ennemi qu'elle ,·cnait d'abaltre à ses pieds, el
poursuit a\'cc ses camarades les Espagnols
fuyant de toutes par ts dcrant les troupes de
la République. Enfin le Lataillon s'arrèle cl le
ch_amp de bataille ne retentit plus que des
cm de Victoire ! Vive la République! Alors

Lihcrté Garreau retourne auprès de son époux, J"attar1•1e d'une redoute rsp:1gnole i1 llil'ialou, s1:r
bande sa plaie, le presse dans ses bras cl le les ['Jrénées. Snn frère y a été Lué à ses cotés, et
porte avec ses frères d'armes à l'hospice son mari blessé d'une balle c111i lui lral'Crsa le
militaire; là , en lui prodiguant les soins de cnrps. Celle femme inlrépitle continua 11 se battre
la Lendresse conj ugale, clic prouYc 4u"elle n'a s,111s qui• Ler s•111 poste : lorsque la rccloulc fut
prise, cl:c revint auprès de son mari p·,ur le sepas renoncé aux 1·crlus de son sexe quoiqu'elle courir; elle le prit sur ses épa ules et le h~111~porl:1
aiL&lt;lé ployé to utes celles qui ne ~cmblcnL de- :1 1"11opital.
roir être l'apanage que de l'autre. »
S. M. l'Empcrcur cl Roi informu des cxploil~
Hien d'exagéré dans celle narration. La de Mme LaiTac, lui a accordé, le 8 l'endémiaiJ·e
Tour d"Aurnrgnc a lui-mèmc fait connaitre la an XIV, une solde de retraite de 100 francs, en la
conduite de Liberté Ilarrcàu dans le rapport qualifiant rie gren;ulicr cl,1ns le ü:i• régi men 1.
Mme Layrac, qui n'a jamais élé blessée quni r1u 'il adressa au général La lhurJonnais, le
15 juillet 179:-i, sur l'alTairc de la Croix-aux- qu'elle se soit trouvée 11 plu~icurs affoires, c.sl
venue jouir, en bonne sanlé, des hienfa its de S. M.
1Jourp1cts cl de Biriatou :
qu'elle partage avec son mari cl cinr1 enfan ts.
« J'ajouterai à la relation &lt;le l"allaque de
!"église el du retranchement &lt;l.c Biriatou que la
Plus lard elle entra à la snccurFale des
citoyenne Libcrlé-fiosc Barreau, née à Scma- ln:alides d'Avignon 011 elle mourut à l'àge de
lens, districl de Cahors, figée de dix-neuf ans, so1xanle cl onze ans. Voici sonactc de décès :
mariée i1 un grenadier du 2• bataillon du
J:egistre des decès rie la ville rl'A.vignon.
Tarn, grenadier cllc-mèmc dans la compagnie
181::i
à laquelle est attaché son mari, s'est monlrfo
71!us qu'un homme dans l'attaque du retran- l'i• GO. Barreau (Rose), 1·cure Lai 1·ac.
chement de l'église crénelée de Biriatou j usL'an mil huit cenl quaran te- trois cl le v:n"tqu'au moment où son époux est tombé i1 ses cinq janvier, it neur heures du matin, clev.1111 ni1~
Jo~cpli-.~ol}l llernier, chevalier rie la Léo-ion
d'ho11cùtés. »
0
Dans plusieurs au lres combats, Liberté neur, arljoinl clu maire, cli\légué pour ] état civil
Barreau (elle arail remplacé · par cc nom de d'Avignon (Vaucluse), onlco111paru les sieurs Tho:nas
Laurent, àgé de ci,iquantc-six ans, cl Picrre-JJtLiberté les prénoms de Rose-Alexandrine) se ques Richier, âgé de cinquantc-lrois ans,cmployés
signala par son courage; elle scnil dans le à l'infirmerie de la succursall! des militaires invamème régiment jusqu'en J80t Le .Journal lides, établie en celle l'ille, y domiciliés, lesr1uels
de l'Empire, à la date du 26 février 1809, nous ont declaré q11e Hose Barreau, femme inva1ide, 11 la 2• cfüision de ladite succursale, ùgêe dd
lui consacrait les lignes suil'anlcs :
soixante et onze ans, née it Semalcus, Tarn, fille
Turin, '17 février.
de dèfunl Louis Baneau et de Jeanne Carrare,
Mme· Rose-Liberté Barreau, épouse du sieur mariés, l'euve de François Layrac. militaire i111aFrançois Lap'ac, soldat, natif du département du lidc, est décédée hier à deux heures du soir, daos
Tarn, est allée prendre possession des biens que la susdite inllrmcric; rlu décès de laquelle nous
S. M. [. cl R. a ,1ccordés i1 son mari, sur le camp étant assuré en avons dressé acle que nous avons
sig11é avec eux, après lecture faite.
des vétér,,ns du département de Marengo.
Celle amazone a servi avec son mari dans la
Signe; f\1 c111ER, L AURENT, REY~IER.
comp11gnie des grenadiers du G5• régiment de
Liberté Barreau fut enterrée arec les honligne, depuis 17\12 jusqu'au mois de messidor
an XII. Elle s'est trouvée, le 15 juillet 17U3 :1 neurs militaires.
È~IJLE

"" 85 .,,,.

CÈRE. .

�Monsieur de Migurac
ou le Marquis philosophe

Comment M. de Migurac se comporta
à la g uerre.
Le régiment 011 M. de Migurac était cornclle fut envoyé à l'armée du Rhin pour faire
campagne sous M. de Soubise contre J':irméc
hanon-icnnc. à!. de Migurac quilla Paris, avide
de gloire el de combats; il ne doutait point
qu'aranl peu de semaines, il n'eût com1uis it
la pointe de son épée les galons de lieutenant ,
en attendant le bàlon de maréchal. La guerre
lui apparaissait non seulement comme le
moyen sacré de défendre l'intégrité du royaume
et de répandre au loin la gloire de ses armes,
mais comme une sorte de jeu infiniment
noble où deux troupes de champions également probes et loyaux se donnaient rcndczYOUS en champ clos pour vider une querelle
comme il convient entre gens qui ont une
épée; après quoi vainqueurs et vaincus n'avaient qu'à se réconcilier et vider des coupes
à leurs santés mutuelles en se contant leurs
exploits et s'efforçant de réparer le mal rru'ils
s'étaient pu faire.
li fut confirmé dans celte opinion par le
langage et les mœurs des jeunes officiers de
son régiment. Durant tout le Lemps qu'ils
voyagèrent pour rejoindre leurs troupes en
Westphalie, ils passèrent leurs journées à
manger et à boire, à jouer et à se di,·ertir
arec les femmes qui les accompagnaient en
quanti té, et leur conduite n'éprouva pas de
grands changements quand ils eurent gagné
leurs quartiers. M. de Migurac ne tarda pas à
dépoui ller dans un milieu si choisi les derniers 1·estiges de son caractère provincial. Un
des privilèges essentiels de son humeur parait
al'oir été une facilité mer veilleuse de s'accommoder aux fortunes diverses qu'il endura.
En peu de semaines, il ne semblait rien demeurer en lui du gentilhomme campa"nard
qu'il avait été en Périgord, non plus q~e du
pauvre hère besoigneux qu'il avait fi" uré à
Paris. Mais il se comportait en officier ~ccompli, vidant en un souper douze bouteilles de
champagne, infatigable à passer les nuits au
lansquenet, au biribi ou aux dés, chatouilleux
sur_ lc _point d'~onneur et prompt à dégainer,
mais
Jort adroit
à tirer l'ar"ent
des usuriers
'
•
0
et a ne pornl le leur rendre, galant auprès
de~ damP.s allemandes qui ne se défendaient
pou~t trop, et à rouer de coups les maris bourgeois dont la patience était soupçonneuse.

C'est alors que M. de Migurac comprit rérilablement combien le serl'ice du f\oi est scnicc
de gen tilhomme, puisque jamais il n'a,·ait pu
si librement satisfaire les goùts aristocratiques
qui avaient germé en lui depuis sa seizième
année cl entre lesquels le jeu, les fcmmes et
le ,in se disputaient la meilleure place.
Que si l'on blâme M. de Migurac d'aroir
donné dans ces errements, il sera bon d'obserrer qu'ayant enduré une ,l pre misère il
a rait un besoin naturel de se refaire et que sa
nature le préparait mal à devenir un anachorète. li ne faisait d'ailleurs que suiHe le
courant général, el, de vrai, la vie eùt été
intolérable pour tant de jeunes hommes bien
nés, confinés dans de mauvaises bourgades
d'Allemagne, 011 il n'y avait ni opéra, ni aucun
délassement, et qui fussent morts d'ennui
s'ils n'eussent trou l'é moyen de se distraire.
JI leur arri vait de moisir plusieurs jours dans
des camps boueux, les pieds dans l'eau, noyés
de brouillards et de pluies pénétrantes, et cc
n'était pas la compagnie de leurs hommes qu i
pouvait les récréer : ramassis de vagabonds
enrôlés par les recruteurs, mal odorants cl
crasseux, rongés de vermine cl de teigne. En

ayant fait la revue sommaire au matin, ils
s'en fiaient aux sergents d'armes du soin de
les exercer pendant le jour, el, se réunissant
dans quelque tarnrnc, tuaient les heures à
l'ider des pots, à se quereller, à rimer des
sonnets et à disputer sur leurs triomphes
amoureux.
Eu somme, loul cela eùt été assez fade si,
de temps en Lemps, le clairon n'eût sonné il
l'ennemi et fait espérer la bataille. Au premier
signal, les pois étaient renversés, les cartes
en poche et l'argent ramassé; chacun, oubliant
ùc payer malgré les protestations de l'hùLc,
courait il son poste en assujellissanl son ceinturon, gourmandait les hnmmes, el leur faisait former les rangs. La fumée de la poudre
dissipait vile celle de l'ivresse; une seule
lièn e brûlait les reines : celle de croiser le fer.
)(alheureusemcnl, l'aspect des batailles
n'était point celui qu'avait rêvé M. de ~tigurac,
et elles ne se décidaient point, en général,
par des combats corps à corps. Après des
marches forcées, des reculs el des retours
déconcertants, il fallait se tenir longuement
immobile dans l'éternelle boue jaunàlrc, sous
le feu de la canonnade ennemie à laquelle

L'asf&gt;ecl des batailles 11'e/ail p;s celui q11'av.iil 1•êve ,V. de 1'fiB_11rac, et elles ne se decida ie11 / fo i11t, e11 gl!lzer al,
par des combats corps à cor rs. Afrès des marches forcl!ts, a,s re_c11,ts el des rel.ours d~conw l a_1_1ls. a /.i!lait
se tenir lon{!11e111e11t i mmotile sous le jeu de 13 caI1on11ade ennemie a /aq11elle 1·epontia1e11l les t •eces de notre
artillerie. (Page S:,.)

�1f1ST0'/{1.Jf,

.iffONSlEU~ DE .iff1GU~.JtC
\

répondaient les pièces de notre artillerie; le
seul passe-temps des jeunes officiers était &lt;le
se surreiller les uns les autres, de railler les
taches ou les accrocs de leurs habits et de se
défier ·de ne pas baisser la tète ou cligner de
l'œil au ronflement des boulets. Des paris
s'engageaient qui se réglaient le soir autour
des boulcillcs. M. de Migurac se distingua
promptement par le calme de sa contenance
~l par l'indifférence parfaite avec laquelle, au
plus fort de l'action, il gratlait soigneusement
une tache de crottin sur le revers de son
habit ou se faisait les ongles assis sur un
remblai. Au rebours de plusieurs camarades
qu'un délire jetait hors d'eux-mêmes uu son
du canon, M. de Migurac, sitôt que parlait la
poudre, sentait redoubler son sang-froid ; et
c'était .avec une curiosité détachée qu'il regardait s'allumer la gueule des canons cl crépiter la fusillade. Il ne s'émouvait que quand
un homme s'affaissait près de lui et qu'il le
voyait agoniser sur le sol, perdant son sang et
comprimant sa blessure. C'est en ces instants
que lui revenait le som enir de son père et de
la fraternité qu'il proclamail cntre les hommes.
Et il y avait une sorlc d'indignation passionnée dans la promplitude avec laquelle il
ordonnait qu'on relm·ât les blessés et qu'ils
lussent lransporlés. Celle humanité lui valut
parfois les sarcasmes de certains officiers qui
le raillaient de sa pitié pour de si pauvres
diables et le traitaient de frère capucin ; mais
ils n'insistaient pas, parce que son épée était
Lrop acérée et son naturel peu endurant.
Toutefois, les jours de bataille étaient rares
et la conclusion en était trop souvent des
marches en arrière, que l'on qualifiait de
stratégiques, ou des fuites désordonnées où
l'on abandonnait les blessés qui ràlaient, les
camps, les tentes el les bagages; sous la pluie
élerncllc, il fallait laisser derrière soi les
Yillages occupés peu de jours plus tôl, et dont
· les habitants montraienldcs faces goguenardes
·et haineuses. Car li:en que les princes .allemands fussent nos alliés, ces peuples ne dissimul:ùenl point four arcrsion pou r la France,
cl nos échecs les rcmpfüsa:cnt de joie. Quant
aux officiers du roi eux-mêmes, le premier
d1:pit passé, ils renonçaient à s'en afnigcr .
Ayant fait leur de\'Oir, ils tenaient !"honneur
pour sauf. N'avaient-ils pas conimc a&lt;ll'crsairc
l'incomparable monarque dont la science militairé égalait la philosophic?Ses victoires sur
nos alliés les AuLrichicns répandaicn l l'allégresse au camp. Quoi d'humiliant à succomber
sous un Lei génie'! Le peu de rancœur qui
subsistait se dissipait par la joie de chantonner
· en petits l'ers poissards ou satiriques la science
militaire de M. de Soubise el ses qualités
amoureuses.
En celte guerre monotone cl peu glorieuse,
une occasion fortuite pcrmil à M. de Migurac
de se distinguer. Voulant reprendre l'offen:.
sive sur le Neckar , M. ,de Soubise chargeait
le régiment de Royal-Champagne, renforcé de
deux escadrons de chevau-légers, de t.Hcr la
position des Prussiens. Après plusieurs jours
de marche circonspccle, des al'is sùrs annoncèren t qu'ils étaient en retraite. Dès lors la

confiance se rétal,lit et les olfü:icrs retournèrent à leurs tral'aux nocturnes auprès des
bouteilles et des filles. Or, un soir, comme
les esprits s'échauffaient parmi les rumées du
tabac cl du ,·in, M. de Beauchamp qui était
le moins ivre prêta l'oreille cl cria :
- llé là! écoutez ...
Sur le seuil du cabaret on entendait un
bruit de crosses qui s'abattaient.
- Bah! fil M. de Cravon, que\quc ronde!
Messieurs (ajouta-t-il en se renversant dans
les bras de mademoiselle Fifine),. burons aux
dames !
Mais ses yeux s'arrondirent cl il se tiï1l
coi. Au delà de la porlc qui venait de s'ouvrir luisait une rangée de mousquets; et un
officier de grrnadicrs prussiens, se découvrant al'cc politesse, invitait l'assemblée,
dans un français tudesque, mais fort compréhensible, à ne poin t faire de résistance. Il y
cul un. brouhaha de jurements et d'imprécations. Plusieurs sautèrent sur leurs armes. A
la menace de faire feu, le colonel jngca inutile une lulle disproportionnée. li s'apprêtail ,
le cœur marri, à rendre wn épée, &lt;1uand ur,c
fusillade inattendue troua la nuit et coucha
sur le sol la moitié des agresseurs.
En cinq minutes, les rôles étaient chang~s
cl les Poméranicns déposaient leurs armes
aux mains des fantassins de Royal-Champagne;
cl la stupeur des officiers délinés ne fut pas
mince de saluer, à la Lêlc de leurs libérateurs, ~[. de Migurac, que deux heures aupa,,ant on avait transporté ivre-mort dans un
réduit derrière la maison et déshabillé afin de
le mcllrc au lit. L'arrivée de la troupe
ennemie l'avai t réveillé au moment oi1 il
achevait de cuver son vin. Il avait sauté par
la fenèlre et donné l'alarme. Et, acclamé de
tous, il accueillait les félicilalions en grclùltant, car, dans sa bâte, il arail négligé de
prendre le temps de se vètir, et transi de
froid,_il tenait d!unc main son épée et de
l'autre sa chemise qui flottail au renl d'une
manière for t impudique. Crlle aventure lui
valut le brevet de lieutenant et fit dire comiquement à M. de Beauchamp qu'elle lui
apprendrai t à ne point faire les choses à
&lt;lemi, car si au lieu d'ètre à moitié ivre, il
l'eùt été complèlemenl cl emporté hors de la
salle, il aurait pu avoir la même for tune.
Celle alfa.ire fut l'épisode le plus remarquable de la vie militaire de M. de Migurac.
Tour à tour ballant el batlu, la tète au soh·il
ou les pieds dans l'eau , c::uchanl à l'auberge
ou sous la tente, le Yentre pl us souvent vide
que plein, il atteignit le temps où, après
cinquante-deux batailles rangée,, &lt;Juclque
cent mille hommes tués sur le champ de
bataille, autant crevés à l'h&lt;ipital ou dans les
fossés, et davantage estropiés pour le reste de
leur vie, cent quatre-ringts vaisseaux coulés,
un territoire deux fois grand comme la
France ravagé de fond en comble dans les
deux mondes, deux cents millions d'écus
dépensés, les monarques européens considérèrent que l'honneu r était sauf el conclur~nl
leur paix . Ce qui, cnlre autres él'énements,
amena le licenciement du floyal-Champagne,

lcl'é seulement pour le temps de la guerre, cl
réduisit M. de Migurac à son Lrcvct de lieutenant donl il ne pomait tirer parti, et à une
pension de cent écus qui lui suffisait d'autant
moins qu'elle était bypothrquée jusr1u 'à six
mille livres de dettes cl au delà.
, Ilien que deux années de campagne eussent
dércloppé son esprit de ressource, il se rùt
sans doute trouvé dans l'embarras si, par
fortune, il n'dtL rencontrt\ à Augsbourg un
pacha qui recherchait des instructeurs pour
les troupes du Grand Turc. M. de l\ligurac, après un bref entretien. accepta ses
offres et partit pour Constantinople.

XIII
Autres aventures de M. de Migurac
dans les pays étrangers.
C'est ici que nous abordons une période de
la vie de M. de Migurac qui semble avoir été
par ticulièrement tumultueuse, mais dont le
détail reste souve nt obscur pour ses biographes. Lui-mème, lorsqu'il était in vité, plus
tard, à rappeler ses souvenirs de ce tcmpslà, en évoquait une foule qui fourniraient la
matière de plusieurs volumes; mais fréquemment, lorsqu'on le pressait davantage, son
visage se voilait de mélancolie et il déclarait
al'CC une humili té admirable que si ces
années l'araicnt formé à la philosophie en
élargissant son esprit et sa connaissance de
l'homme, elles avaient durement éprom·é son
caractère. Un des arguments qu'il employait
le plus volo!1tiers pour mettre en lumière les
vices des Etats prétendus civilisés se tirait
de cc fait qu'un homme né pour le bien et
doué d'inclinations rerlucuscs, tel qu'il_ étai t,
s'était vu réduit, pour faire face aux di fficultés de l'existence, à des moyens que la
nécessité excusait, mais c1u'eùt nétris une
morale exigeante.
C'est ainsi qu'à plusieurs reprises on lui jeta au Yisagc sa conrnrsion au mahométisme; cl il faut Lien avouer qu'elle est n aiscmblable, si la preuve écrite n't'n a pas été
donnée. Car le Grand Turc ayant exclu les
incirconcis de la digni té d'officiers de son
palais, il fallu t bien que M. de Migurac, qui
aspirait au commandement de la garde du
sérail , aLjuràl sa religion. Mais à ceux qui
ont affecté de le blitmer de cette ambi tion,
ses amis répondent victorieusement qu'il ne
faut y voir, non plus que dans sa feinte conversion, qu'un slralagi·me autorisé par les
ruses de l'amour cl par le devoir du chrétien
de conser ver sa propre existence. En effet,
par le hasard d' un accident surYcnu à sa
chaise à .porteurs, une charmante sultane
s'était montrée à lui le 1·isage découvert, et il
s'en était si éperdument épris q ue c'cùt élé
proprement allentcr à ses jours que de se
refuser au seul stratagème qui lui donnàt
accès auprès d'elle. l\L de Migurac ne voulut
poinl pécher ainsi contre la loi calboliquc, et
se fit musulman aussi Lien par scru pule
religieux que par amour. Au rcsle, il le
demeura si peu de temps que si ses délrac-

•

leurs n·a l'aient ,·oulu Lircr parti de cet incident pour incriminer son honneur, nous ne
l'eussions même point mentionné.
Car, à peine installé au palais du Sult:i.n
avec un meuble somptueux et un harem convenalile à son rang, il n'eut &lt;le cesse qu'il
n'etH noué son in trigue aYcc la sultane
Madjoura, qui rnulut JJien répondre à sa
flamme. Mais ils furent découverts presque
aussitùt par l'imprudence ou la trahison d'un
eunuque éthiopien . Transpor té de jalousie, le
Grand Turc fit saisir la femme par ses sbires
cl clic fut jetée dans le Bosphore cousue
dans un sac. Quant à M. de Mi rurac, il a1'ai l
été précipité dans un cul de bas~c-fosse et son
destin était
d'ètrc empalé proorcssi,·cment
.
0
dura~t nngt-qualrc heures, cependant qu'acccsso1rcmcnt on le di vertirai t par d'autres
tortures fort ingénieu.ses. Heureusement, à la
veille du jour fixé pour l'exé,:ulion, il par1•int
à s'échapper grâce à la complicité de la
femme d11 gardien-chef, dont il arait gagné
le cœur, sorLil de Conslanlinoplc, r l, après
une fuite de plusieu rs jours, gagna la frontière de l'empire des tsars.
Lors_quïl fut en pays chrétien. il respira
plus librement et remercia Dieu. Mais sa
mau1·aisc fortune le fit rencontrer un parti
de cosaques du Don. lis n'eurent pas plulot
aperçu sa tète rasée et son costume mahométan, qu'ils se précipitèrent sur lui, la lance
en avant, pour l'exterminer. [gnoranl leur
langue et par sui Le incapable de les détromper, il se prépara 'à, la mort. Contre Loule
a~tenlc, il fu t épargné : lorsr1uc les cosaques
~1rcnt qu'il était sans ar mes cl, de plus,
J~unc cl fort, ils préfèrèrcnt le faire prisonmer l'l le réduire en esclavage. Ainsi, pendant
plusieurs mois, sa h\chc fut de traire les
~~amelles et de ramasser le crottin pour c11
faire du feu. Au boul de ce Lemps, il al'ai t
appris quelques mots de la lan"ue cosaque·
al_ors I'J saisit une occasion deC se jeter aux&gt;
p1~ds du prêtre ou pope &lt;le ces nomades, et
lm expliqua &lt;Ju'il n'étai t point musulman,
mais chrétien comme lui. Ce qui fut l'origine
&lt;l'un gram conflit entre cc digne homme el le
cosaque dont M. de Migurac était l'esclaYc:
jo!1rs de bat~ilfe litaient 1·ares et ta_ co11ctusi?11 e11 litait trop souvent des 111a,"C11es en anière, que l'on qual'un prétendait garder son captif dans les Le~
ltfia,t _de strategiques. Sous la pluie eternelle, 1t /allai/ laisser derrièl·e sol les villages occupes peu de jours
plus tot. (Page 88.)
fers et l'autre protestait qu' une telle rigueur
ne conl'cnait pas cnYers un coreli!!'Îonnaire.
M~is ils se mirent d'accord dès q~c M. de
M1gura? essaya de les allendrir par un signe l'oyagcur dépou illé par les brigands. Il fut frét1ucmmcnt de se récr~er ailleurs cl mèmc
de . croix cl deux ou trois houLs de prière r ecueilli al'eC hu manité par un marchand de
de jeter son dérolu sur quelque passant bien
lahnc qu'il dénicha dans sa mémoire : car, poissons du Volga; pour l'indemniser de sa tourné, fùt-il de la plus basse cxlraclion .
reconnaissant qu'il était catholique, tous deux nourriture, il passa plusieurs semaines it Ayant l'œil connaisseur, clic distingua M. de
tombèrent sur lui à coups de bàLon cl le empiler du poisson sec dans des barils, cc Migurac dans la foule, malgré ses babils de
l~issèrcnt pour mort sur place. Après plu- dont il se distrayait en ayant séduit it la fois commis cl son gros bonnet en peau de mousieurs heures, il rccoul'ra ses sens el, se la femme cl les deux filles de son hôte. Mais ton, et elle le manda en son palais le soir même.
traînant tant _bien que mal, réussit à gagner comme toutes trois puaien t àcrcmcnt la sau- Elle le lroura si fort it son goùl, qu'au lieu
le large; cl 1l ne cessait de méditer avec mure, il eut lieu d'ètrc satisfait du boulc- de le rcn"oycr le lendemain, elle l'interrogea,
amerlu~~e ?cll&lt;: circonstance am igeantc q ue, 1·erscment notable que subit sa fortune.
décourrit al'CC surprise quel homme il était
tant qu 11 1arai t cru musulman son maitre
L'impératrice Catheri ne, qui Yenait de et résolut de le replacer au rang qui lui conl'aYait ~railé sans cruauté, mai~ qu'il avait monter sur le tronc, rnul11t Yisilcr les pro- venait. C'est pourc1uoi clic congédia son
0
' ~_lu 1 ~~so!mncr le jour où il s'était aperçu
l'inccs méridionales de son empire cl fit une fa,-ori Orlof, installa M. de Migurac en son
qu 11.8, n claient pas chrétiens de la même entrée solennelle dans Sara Lo\'. Connue cbai:un lieu cl place, le couvrit de soie, de clenlellcs
mamcrc.
sait, c'était une femme d'un génie sublime, et de diamants, cl le fil l'oyager arec elle dans
. ~epeodanl il gagna la Yille de Sarator, qui mais d'un déYergondage incroyable. Bien son car rosse, ne cessant de le dérorer des
ctaiL la plus proche et où il se donna pour un qu'elle eût un favori en tilre, il lui arrirnit yeux, charmée de son entretien, lui murmu-

�, . - 111STOR._1A
rant entre deux baisers que toutes les dignités de la Cour l'laicnl ~u-dess?us de son
mérite cl ne parlant de rien 1110111s que de
l'associer au lrone.
Mais l'impératrice Catherine était a~_ssi
jalouse que débauchée. Passé~ la prcm1crc
ardeur de leur amour, M. de M1gurac remarqua qu'elle a,·ail les dents doulc~ses, la peau
jaune et une face d'Allcmande Jort plate. li
eut d'autant moins de remords de se ressouvenir de la «alanlcric c(l1'il professait pour le
beau sexe L~ut enlier, qu'il était d'ailleurs
instruit sur les plaisirs que son imp?ri?le
maitresse ne se refusait point, quelque cp'.·1sc
qu'elle se déclaràt de lui. Aussi ne se retmtil pas de répondre d'un air fort encoura9eanl
aux œilladcs peu dissimulées de rnademo1sellc
Anna Dimitrievna Karkov, fill~ d'honneur de
lïmpéralricc. füis celle-ci fai~ait ~spionn~r
tous ses pas cl ne tarda pas à etre rnf~r~nc?
de son infidélité. Aussitôt elle prcscrmt a
qualre estafiers de le trainer en sa présence
et le fil bàlonner sous ses yeux, cependant
que, sur son ordre, mademoiselle Anna était
mariée le même jour à un kalmouk, le plus
laid de sa garde. De ce dernier point, M. de
Mirrurac se fùl consolé,_ car l'attachement
avait pour celle jeune fille n'~ll~t p~
au delà d'une liaison passagère. Mais 11 lm
parut inlolérab!e d'avoir ,été bàtonné s,ur
l'ordre et en la présence dune femme, fu_tclle impératrice. Aussi, lorsq1,1e le lcnde~am
Catherine le fil venir cl le reçul comme s1 de
rien n'était, tenant pour badinage amou~eux
le traitement qu'elle Iui avait inOigé, 11 ~e
saisit d'elle, à sa stupeur profonde, et, empo1&lt;rnant une cravache sur la table et lui lrous~ant les jupes, il lui administra une fessée
telle que, selon Loule vrai_scmbl~nce, on?qucs
n'en reçut derrière impérial. Puis, la la1~sanl
sanglotante, hurlante et demi-pàmée, 11__ se
relira cl ferma la porte au verrou dernere
lui.
Mais comme il ne mettait pas en doute que
la fierté outragée de la tsarine ne l'épa~gne~ait
pas, il ne musa guère, cour~t aux ecur1es,
eufourcha un magnifique coursrnr tartare tout
sellé qui était toujours à sa disposit_ion, et
s'enfuit à franc étrier vers la frontière de
Polocrne, qui était la plus proche. Il parvint à
la 0,,;rrner, sans avoir été rejoint, en doublant
les é~pes; ce qui lui f~1t fa_cile, allendu qt'.e
l'argent ne lui manquait pomt. Notre exac_llludc d'historien nous oblige en effet à faire
mention qu'en quittant ses fonc_Lions ~uprès de
Catherine, il négligea de lm r7st1tu~r l~s
bijoux cl pierreries dont elle lut avait fait
présent et qu'il considéra sans doute_ comme
un salaire bien gagné; incident fort mmce que
ses délrac:eurs ·ont voulu grossir, affectant en
ces manières une pruderie très é~oigné~ des
mœurs du temps et qui ne se doit allnbuer
qu'à l'envie. .
.
.
Cette joaillerie lui permit de faire bonne
figure à Varsovie, où la renommée de se~
aventures ne tarda pas à se répandre et à lm
allirer une considération que fortifièrent la
distinction de ses manières et sa libéralité d_e
rrentilhomme
français. Malheureusement, 11
t,

.MONS1'EU~ D'E .Mmu~.JtC

était de son naturel peu ménager de ses ressources, el, encore r1ue les prêteurs, sur une
rumeur vague qu'il n'avait pas daigné démentir, lui eussent largement ouvert leur
bourse, le réputant en France une sorte de
marquis de Carabas, leur longanimité se lassa

~

~/il

Il se saisit de Catherine, à sa stupeur profonde, et lui
administra une fessée telle que, selon toute vrnise111éla11ce, 011c9ues 11'e,i reçut den-ière imperia L.
(Page90.)

Lient:l; ils prirent peur, obtinrent sentence
contre lui, el le moment de sa déconfiture
sembla immin('nt.
C'est alors qu'un de ces usuriers lui fournit
le moyen de rétaulir sa fortune d'un s~ul
coup : une dame polonaise de souche prmcièrc s'était violemment éprise de lui el s'offrait
à payer toutes ses dettes, müyennanl qu'!l
l'épousât. Dans l'extrémité OLI il se voyall
réduit, M. de Migurac prit ce juif, encore
qu'il fùt de piètre mine, pour un _envoyé d~
ciel. Ayan Lrevêtu son plus bel habit el ce qm
lui restait de bijoux vrais ou faux, il courut
au rendez-vous que lui assignait sa belle,
laquelle habitait e!feclÎl'cment un des palais
les plus somptueux de \'arsovie. Des laquais
poudrés à la française l'introduisirent dans
un salon qui reproduisait exactement le dernier boudoirdt:la Pompadour. Maisil faillit se
trouver mal au sourire de sa pr(tendue, funeste carcasse sexagénaire, dont le rouge, les
cheveux teints et le ràlelier en os d'hippopotame rendaient plus effroyable la décadence.
' Un seul coup d'œil suffit à M. de Migurac
pour lui faiœ souvenir qu'il était m~rié, ce
qu'il avait un peu perdu de vue depuis nombre d'années; et il bénit la laideur de cette
femme de lui épargner le crime de bigamie,
auquel le défaut de sa mémoire eût été capable de l'induire. La récompe~?e de sa d_é:
licatcsse fut que tout son mob1her fut salSI
et que, afin d'éviter la contrainte par co~rs,
il agit prudemment en mettant la frontiere
entre ses créanciers el lui.

Les deux ou trois années qui suivirent et
que M. de Migurac vécut en Alle_magne. ne
doivent pas, autant qu'on en peut Juger, elre
comptées parmi les plus édifiantes de_ sa carrière. Démuni, par suite de la paIX, des
moyens d'exercer le métier _des armes, lrop
imbu par ailleurs des devoirs de son rang
pour se ravaler à quelque métier de com_merce
ou d'industrie il dut s'en fier à la Providence
'
.
et à sa propre dextérité pour subvemr aux
nécessités de son existence ; et les cartes et
les dés semblent avoir été le seul capital dont
il ait exploité le revenu. C'est assurément
avec une douloureuse surprise que l'abbé
Joineau aurait vu combien ces di,·ertissemenls
avaient cessé d'être méprisés de son élèvt•.
Point de nuit qu'il ne pas,àl autour ~~ ~apis
vert. L'hombre, le lansquenet, le bmb1, le
pharaon, la cavagnole n' ur~nt pas de se~rets
7
pour lui. Sans doute, ams1_ que le ~oul~gna
fort judicieusement ~I. de M1gu:ac lu1-m:me
dans un de ses écrits, il ne swd pas cl exaoérer la réprübation dont on a coutume de
0
1
•
couvrir les brelandiers. Encore que a passwn
du jeu soit réprëhensible, le beau joueur d_oit
posséder plusieurs qualités qui ne sont pomt
banales : je veux dire la pru_dence et 1~ h:rdiesse à la fois., le sang-fr01d, une memo1re
~ùre, une divination aiguë des moyens de son
adversaire, d'inépuisables réserves d'imagination ; en bref, à pt u de chose ~rè~ les
mêmes vertus qui fvnl le grand cap1Lamc et
l'homme d'État. Un joueur pauvre, tel que
fut M. de Migurac, rsl semblal,le 11 un ingénieux chef de partisans 'dont une seule défaite
est la ruine, dont les victoires mèmes ne sont
que des répits arrachés à la fortune implacable.
C'est ainsi que, sur une foule de champs
de bataille, M. de Migurac prodigua les rc&amp;sources d'une tactique sa vante el d'une constance sans égale. Dix fuis, à force de persévérance, d'adresse, de génie, s'il faut employer le mot propre, il Lriom?~a du so~t
ennerni, rebondit au moment ou 11 semlila1t
terrassé, puisa dans une inspiration subite des
forces inattendues, comme si son courage
faisait reculer le malheur lui-même. Néaumoins, en dépit de ses eil'vrls, sitôt hors
d'affaire il retombait plus bas, et de nouveau
eflleurait le précipice, jusqu'à r,c qu'un élan
soudain le remit d'aplomli. Et ici je ne devrais point Laire les bruits que l'o~ fit . couri_r
sur son compte et selon lesquels il lui serait
arrivé d'aider la fortune par des artifices que
réprouve le code des joueurs, tels qu_e dés
pipé.;, cornets à double fond et cartes lns~autées. Mais le bien fondé de ces accusat10ns
n'a pas été démon tré. Sans doute, l'homme
est faible, et peul-être il serait téméraire
d'affirmrr que jamais en une heure de suprême détresse M. de Migurac n'ait usé d'un
de ces stratagèmes capables de fixer la fortune, qui, étant famme, aime à être violentée:
et il sied derechef de se rappeler que les
rrrands conquérants ne furent paint des hom~nes scrupuleux. Il est manifeste en rerancbe
que, si sa délicatesse put succomber,_ cc fut
par une de ces impulsions souverames el

1

..

irrésistibles auxquelles il n'est pas donné à Lenarbrr1ck : sa manche s'étant décliirée au • de sa veste, il lroul'a une pistole oubliée, vira
l'homme de résister. Et de même, on peut loquet d'une porte, mademoiselle de Mciligcn aussitot sur ses talons, se rassit à la table de
obsener r1ue, chaque fuis qu'il crut avoir s'était approchée de lui sournoisement, avait jeu et en deux heures de temps regagna loul
lésé son prochain, il tâcha de réparer ses rogné d'un coup de ciseaux le morceau de ce qu'il arnil perdu el trois mille écus de
torts selon ses moyens. Au lendemain du jour galon qui pendait, el le brandissait en triom- plus.
où, sur un coup assez douteux, il eut gagné phe. Lorsqu'il vit poindre M. de Migurac,
L'autre anecdote que je veux dire est celle
deux cents pistoles au chevalier de llanckens- &amp;erein et reluisant d'or, il s'écria d'un ton de sa rencontre avec milord William dans la
tein, il alla le trouver de grand matin pour maussade:
petite ville de TcufelsLaden, où, sous prélui o/Jrir sa bourse ; et, non seulement le
- Hé! mesdemoiselles, au lieu de gruger texte de prendre les eaux, une joyeuse société
désespoir du marquis fut extrème quand, un vieux coq allemand comme moi, plumez Ycnait chaque été remuer les cartes el les dés.
ayant forcé la porte de la chambre après y donc ce brillant oiseau de France, qui a le A l'hôtel des Trois-Hérons, que AI. de Migurac
avoir frappé inulilemcnt, il vit l'infortuné jabot garni de notre argent et ne saurait rien a,·ail honoré de sa présence, habitait égaleétendu sur son lit, la tète trouée d'un coup refuser aux dames 1
ment un gcniilhomme anglais de bonne appade pistolet qu'il s'était tiré; mais il dépensa
Espiègle et grisée de son succès, made- rence qui voyageait arec un grand luxe de
en présents aux maîtresses que laissait sa moiselle de Hetzendorf, d'une glissade sur le voilures et de domestiques. Milord William
victime le double de l'argent qu'il lui avait parquet, atteignit !If. de Migurac :
- tel était son nom - était remarquable
gagné.
- Est-ce Yrai, monsieur?
par sa carrure athlé1ique, sa corpulence et
C'est bien à lort également, selon nous,
Et déjà les lames d'acier effleuraient la l'éclat vermeil de son teint. li était issu d'une
que l'on a soupçonné un calcul malhonnèlc manche de l'habit. M. de Migurac sentait l'œil des meilleures familles du Ropume-Uni, et
dans la détermination que prit deux ou trois goguenard du baron peser sur lui; pcul-êlrc son assiduité autour du lapis vert eut , ite
fois M. de Migurac de déguerpir nuitamment pourtant aurait-il dit non ; mais il remarqua fait de le rapprocher de notre héros, dont le
d'une l'il!e ot1 il arait vécu à crédit et comp- que mademoiselle de lletzendorf avait une mérite ne pouvait passer inaperçu. Le lien de
lait un certain nombre de créanciers. Très fossette incomparable ... 11 s'inclina avec un leur amitié se resserra promptement, et
certainement il ne fit qu'obéir à un instinct sourire qui acquiesçait, et lui-même tendit milurd \\'illiam fut fort heureux d'avancer
impérieux de sa nature qui l'engageait à dé- son bras.
cent pisto!cs à son compagnon un soir que
laisser sur-le-champ les lieux oil il avait eu
En moins d'une seconde, la bande des celui-ci les lui demanda négligemment, les rendes malheurs el risquait d'être la proie des jeunes filles s'était abattue sur lui, travaillait trées sur lesquelles il complait éprouvaul,
fâcheux. Du moment où la fortune recom- des ciseaux, et le marquis, regardants'envoler disait-il, quelque retard. Quelles étaient ces
mençait de lui sourire, il distribuait aulom pèle-mèle les parcelles de drap et de galon, rentrées, c'est cc que nous ignorons, à moins
de lui deux fois plus d'argent qu'il n'en avait souriait toujours el songeait vaguement aux qu'il ne s'agit de celles qu'il espérait effectuer
fait perdre et il ne lésinait pas sur les intérêts vieux arbres qui, les dernières feuilles tom- au biribi.
les plus usuraires, afin que cc qu'il payait de bées, n'ont plus qu'à mourir.
Toujours est-il que, scion son étourderie
trop aux uns compensàt cc qu'il avait oublié
En récompense de sa générosité, mademoi- habi tuelle, il n'eut cure de celle dette, d'ailde paJer aux autres. Et j'insisterai particu- selle de Hetzendorf lui permit de ;baiser sa leuFs mi11ime et que milord William était Lien
lièrement sur ce point que jamais il ne mit joue blanche, et il prit congé, caressé de trop grand seigneur pour lui réclamer, bien
en balance les suggestions de son égoïsme toutes et envié des hommes pour sa magni- que le prèt n'eût été consenti que pour deux
u·ec les obligations que la galanterie lui im- ficence. Mais, tandis qu'il descendait les mar- jours. Mais le souvenir lui en fut durement
posait emcrs le beau sexe el l'honneur envers
rappelé par suite d'une malforlunc oil l'inlui-même. De ce que j'avance la preuve suffiduisit sa galanterie accoutumée. Milord Wilsante sera fournie par deux anecdotes qui porliam voyageait en compagnie d'une jeune
tèrent sa renommée au pinacle.
femme fort bien nippée et d'un teint éblouisLa première eut pour théâtre la ville de
sant qu'il nommait sa nièce; mais on murGalgenstadt, où M. de Migurac fit son appamurait tout bas qu'un nœud plus tendre les
rition les poches abondamment garnies, et
unissait. M. de )ligurac ne put voir cette
précédé d'une fameuse notoriété. Chez la dunymphe adorable sans en être ému. Un soir
chesse de Helzendorf, où se donnaient les
r1u'il venait de souper chez milord William
plus grosses parties, les femmes el les jeunes
avec deux ou trois autres convives et que,
hommes faisaient cercle pour le Yoir jouer et
selon la coutume anglaise, les hommes s'étaient
garder le même visage, qu'il perdit mille pisattardés à vider les bouteilles, il suivit miss
toles ou qu'il en gagnât deux fois autant. Or
Harriet dans son boudoir et aussilot se mit à
il advint que la malchance s'abattit sur lui
l'enlretenir avec une chaleur communicative
avec une telle persistance que, quatre jours
qui ne parut pas lui déplaire. Sa rougeur el
après son arrivée, il n'avait plus un écu dans
la manière maladroite dont elle se défendait
ses goussets. li s'obstina, engagea ses bijoux,
étaient plus éloquentes que des aveux. M. de
ses chevaux, ses vêtements, jusc1u'à son linge:
Migurac n'hésita point à se jeter à ses pieds
le résultat fut que, le hui tième jour, il sortit
et à lui déclarer un amour éternel. C'est à ce
du _salon ne possédant plus que l'habit qu'il
moment mal choisi que milord William rentra
a,·a1t sur le corps. Dans ce désastre, il ne
au salon. Encore qu'il eût bu plus qrie de
songea qu'à l'aller vendre à un fripier pour
raison, ce spectacle suffit à le dégriser, et il
tenter la fortune avec ce qu'il tirerait de l'or
se précipita vers le larron de son bien en
des galons. Mais sa mauvaise fortune voulut
blasphémant.
qu'en se retirant, il traversât un boudoir où L'ayant suivie dans so11 bouJoir, A/. de /1/igurac
Dans celle conjoncture, miss Harriet j ugea
n'heslta poi11l à se jeter à ses pieds el à lui dècla1·er
mademoiselle de lletzendorf entourée d'un
bon de se lrou,cr mal. M. de Migurac se
un amour eterne!. (Page 91.)
essaim de jeunes beautés saxo~nes, s'occupait,
' releva prestement et signifia à milord William
selou le goî1L du jour, à parfiler de vieux
qu'il était prèt à lui rendre raison de son
mo_rceaux de broderies, c'est-à-dire à en cbes du perron, il contemplait son habit lacéré injure, ainsi qu'il se fait entre gentilshommes.
?ti~er les ~(s d'or qu'elles contenaient. Dans dont un fripier n'eùt pas donné deux lines, et Mais celle invitation redoubla la colère de
mstanl qu 11 entra, les jeunes filles riaient voyait maintenant l'abîme béant devart lui .... !'Anglais, qui s'emporta envers lui à des
aux larmes de la mine déconfite du baron de En quoi il se trompait, car, dans la doublure épithètes malsonnantes, lui rappela la delle
""' 9 1 ...

�.,,

, - 1!1STORJA

----------------------------------------.#

impayér, lui rrprocha son effronterie de ce
que, après aroir rscroqué l'argent d'un
homme de quali té, il prétendait lui escror1uer
sa maitresse, enveloppa en définitive tous les
Français de ses anathPmes. Et, pour conclusion, il le fit jeter en has de l'escalier par ses
laquais, juran t qu 'il ne recevrait nul cartel
de lui s'il n'étai Lremboursé al'anl vingt-quatre
heures cl exprimant très crùmr nl son opinion
qu ïl ne le serait point.
M. de Migurac se releva, blanc de rage et
de poussière, et eut la mortification d'entendre
par surcroît les gros rires des autres convives
qui nauaicnl la brulalilé de leur hùte. li courut chez lui , bouleversa ses caisses et ses
tiroirs, mais ne put jamais réunir plus de
cinquante pistoles. Il essaya de compléter
celle somme en négociant un emprunt à plusieurs brelandicrs de son espèce, mais n'y
réussit point, ayant à vrai dire plusieurs
comples du même genre. De guerre lasse, il
tenta la fortune et, en dix minutes, vit s 'envoler loul rnn argenl . Il rentra chez lui
désespéré et s'abima sur son lit en sanglotant. C'est alors qu'il eu t une inspiration
dont seule peul être capable une âme héroïque. Ayant été quérir un rasoir dans un petit
cabinet de Chine, qui était son armo:rc
accoutumée, il la suivit incontinent.
Le lendemain à son ré,·cil, on remi t i1
milord V1'illiam de la part de M. de Migurac
une boîte soigneusement fi celée et une lellrc.
li rompit ' le cachet et lut les lignes qui
suivent :
&lt;&lt; )li lord,
Les llomains arnienl coutume de partager entre eux le corps du débiteur insolvaulc. J'ose croire que, quel&lt;Jlie mépris que
vous m'ayez marqué hier et que les circonstances l'OUS aient amené à concel'o:r de moi,
Yous n'estimerez pas 'JUe cent pistoles soir nl
un prix suffisant de toute ma personne et
vous contenterez du fragment que j'ai l'honneur de vous en faire tenir. S'il mus semblait
insuffisant, je vous en offre autant encore, ne
voulant rien épargner pour outenir l'honneur
d'une rencontre avec vous.
l&gt; Je 1·ous prie &lt;l'ètre assuré, milord, de
l'impatience al't'C laqnclle vosordrrs sont souhaités par votre très humule serviteur,

l&gt;

» M1GURAC

))

Pensant mal déchiffrer cette épitre à cause
de la mauvaise connaissance qu ïl arait de la
langue française, milord William fit sauter le
couvercle de la boite; elle renfermait un linge
mouillé de sang qu'il déploya et d '011 il retira
un objet inattendu : ce n'était rien moins
qu'un morceau de chair toute fraîche 011
adhérait la peau .... Il ne fu t pas besoin à
milord William d'un grand effort pour imaginer à quelle partie de son corps M. de Migurac l'a1•ait empruntée et qu 'il n'avait pas la
consolation de demeurer assis pour allcn&lt;lrc
la réponse.
Malgré sa grossièreté, milord William fut
sensible au caractère sublime de cet acte. li
fit dire à M. de Migurac qu'il sr. tenait satis-

fait &lt;l'al'Oir une de ses !esses, lui laissait
l'autre cl lui donnait rcn&lt;lez-l'Ous sur le coup
de midi dans un petit pré situé derrière la
maison des bains. Tous deux s'y lrou1·èrcnt
à l'heure dite, et, encore que M. de Migurac
fùt quelque peu gêné dans son agilité par la
blessure qu'il s'était failr , il passa fort les tement son épée au lral'ers du corps de son
adl'ersaire qui roula sur le sol et mourut
deux heures après. Ajou tons que notre gentilhomme accueillit aYccdes larmes la nouvelle
de cet accident et ne s'en. consola qu '11 la
réOexion qu' il avait tué un Anglais, c'esl-àdirc un ennemi éternel de la France.
Des traits de ce genre prnul'ent suffisamment qu·au mili~u des l'icissitudcs de la fortune, M. de ~ligurac ne dépouillait rien de la
délicatesse morale dont il était redevable à
son heureuse naissance, aux soins de l'aubé
Joincau el aux précepte de ses parents . ,Il
cùt été l'àchcux cependant qu'il prolongeàl sa
carrière dans des conditions aussi pernicieuses.
Car la nature des hommes est telle crue
l'ach-ersité triomphe des Ycrtus les plus assurées. Aussi l'abbé Joineau, dans le récit quïl
a donné de la v:e de son élèrn, ne craint-il
pas d'atlrilJUcr à une inlerl'cnlion b:cnveillanlc c.lc la Prol'idcncc l'él'éncmenl qui amer.a
M. de Migurac à faire un sérieux retour sur
lui-mème cl à cnl'isagcr di!Tércmmcnt ses
dcl'oirs cmers ses semblables.
Toujours cmpor:é pa r la fougue de son
tcmpéramenl, M. de Migurac, dans le séjour
qu'il fil à Stinkcnschnabel, ne put demeurer
insensible à la passion que lui témoigna la
fille du landgral'c. Follement éprise de lui ,
elle l'int une nuit le rejoindre avec une cassette contenant ses pierreries. Tous deux
furent appréhendés au moment de monter en
carrosse pour gagner les _cantons suisses; et
Lan:lis que mademoiselle de Stinkcnschnabel
était rcnfermée &lt;lans un coul'cnt, le lan&lt;lgraYc
faisait jeter en prison son ravisseur, non sous
l'inculpation de rapt, qui cùt compromis
l'honneu r du nom et n'aurait rien eu d'o!Tcnsant pour M. de Migurac, mais sous celle
d'arnir tenté de dérober les j oyaux de la
couronne.

XIV
Des réflexions que fit M. de Migurac
dans sa prison.
Ainsi que la plupart des hommes &lt;l 'action
qu'un Lei accident vient entraver, M. de Migurac
ne s'occupa, dans les premiers temps de sa captil'ilé, que des moyens de s'él'adcr. Bien que
les péripéties multiples de son existence l'eussent dès longtemps aguerri contre les coups
du sor t, il ne témoigna poin t en celle occasion de sa philosophie coutumière, mais prodigua les trésors de son imagination pou r
rctrom er et enrichir tous les stratagèmes des
prisonn:ers de Lous les âges. Tour à tour il
essaya de corrompre le geôlier, sa femme et
sa fille, de limer les barreaux de la fenêtre,
de défoncer les panneaux de la porte, de soulever le plafo nd , de creuser le plancher, de

percer les cloisons, de correspondre dé cent
mille manières aYcc l'extérieur ou avec les
autres détenus. li manifesta en ces artifices
une telle ingéniosité que le rés ultat de ses
c!Torls fut qu'on le transporta dans une autre
cellule, exiguë cl fétide, qui, d'habitude,
était réscl'l'ée aux captifs du commun et dans
laquelle d'abord , 1u l'illustration de sa naissance, on n'avai t pas osé le confiner. Alors il
entra dans une rage épouvantable, brisa le
peu de meubles qu'on lui avait laissés, et,
afin de forcer l'attention de ses geôliers,
déclara qu'il élait malade. L'homme d'arl,
consulté, a!Tccta de ricaner de ses malaises
qu'il tourna en plaisanterie. Outré, M. de Migurac annonça qu'il se ferait mourir de faim;
et cffecti1'cment, pendant plusieurs jours, il
ne loucha point à la médiocre chère qu'on
lui serrait. Le seul avantage qu'il retira de
son entreprise fut qu'il se rendit malade pour
de bon.
Sa fierté lui interdit de se plaindre da
vanta gc. Mais il devint en deux semaines si
maigre el si jaune qu 'on daigna le reme:trc
en sa chambrette première, afin que s'il mourait, fCS bourreaux pussent se j ustificr l'ictoricuscmenl du reproche d'inhumanité.
li ne mourut point et même se rétablit, à
cause de la vigueur cxccptionncllc de sa constitulion. Mais celle maladie, qui rnnait après
deux ou trois mois de cachot, ache1·a &lt;l'abattre
l'impétuosité de son humeur. Sc sachant au
poul'Oir d'un misérable hobereau qu'il avait
offensé, et ne l'oyant nu)le porte de salut, il
se laissa envahir par une sombre mélancoliP,
cl peut-être véritablement se fùt-il peu à peu
éteint de consomption si mademoiselle Lisbcth,
la fille de son grùlier, jeune personne blonde
el sentimentale, émue de pilié pour un cavalier de si noble allure, n'eùt obtenu à sa peine
deux adoucissements.
Le premier que la bonté de son cœur lui
suggéra fut le présent qu'elle lui fit d'une
petite cage où étaient enfermés deux oiseaux
des Canaries. M. de Migurac les reçut avec
une joie merveilleuse. La solitude ph)'sique
est si contraire i1 la nature de l'homme que
la compagnie de ces deux serins lui fut un
soulagcmenl incro)'able: il tuait de longues
heures à les regarder battre des ailes , sauter
de bàton ·en bàton, causer en leur langage et
venir gobr r entre ses doigts les graines et
mictles de pain qu 'il leur présentait al'cc des
paroles câlines. Et le spectacle de leurs mignardises entretenait en lui le sentiment de
la Yie q ue la solitude ulesse si douloureusement chez les reclus.
Mademoiselle Lisbetb lui apporta, d'autre
part, un assez fort ballot &lt;l 'imprimés qui
avaient appartenu naguère à un prisonnier
dont le crime était &lt;l'aroir propagé dans le
lan&lt;lgral'iat des idées contraires au droi.t divin
des mona1·ques. ~[. de Migurac était depuis
plusieurs années déshabitué des grimoires;
aussi fut-il deux jours sans toucher les livres,
tout à la joie de converser avec ses serins. Au
troisième matin, il regard.1 nonchalamrrienl
leurs titres ; c'étaient en général des ouvrages
de la philosophie moderne el attribués à

.MONSl'EU'R_
ADJ. Jean-Jacques Rousseau, Voltaire Diderol, llelvélius, ou à d'autres écrivain; m:)ins
célèbres. M. de Migurac reconnut avec allendrissemcnt plusieurs volumes qu'il avait vus
aux mains de son père: tels que les Dialogues
dJ M. de la Ilonlan avec un Huron, et deux
ou trois traités de l'abbé de S:iint-Pierre cl du
président de Montesquieu.
11 les ouvrit &lt;l'aborJ avec indifférence el
hàilla aux chapitres dïntroduelion. Mais Je
premier après-midi n'était p;is écoulé qu'une
curiosité surprenante s'était emp:irée de lui ;
et pendant les quinze jours qu'il lui fallut
pour lire d'un bout à l'autre toute sa bibliothè11uc, il guclla le lever du soleil, un livre à
la main ; qu'il ne dépos~it que longtemps
après &lt;1ue l'astre divin avait éteint ses namheaux : car on ne lui &lt;lo::maii plus de lumière
dt•puis le jour 011 il avait tenté de mettre le
fc'.1 à sa paillasse. A mesure que se poursuirnt sa lecture, un lra,,ail considérable s'accomplissait en son ,)me. Les doctrines qui
s'o!Traient à lui éveillaient dans son cœur des
échos_ oub_liés, lui faisaient cntrevoi1· des perspccltl'Cs rnsoupçonnées. A ses Ieux dessillés
et la vie, et les hommes, et toute chose c~
lui-mème apparaissaient transformés, et, bouleversé d'émoi et de joie, il était tel qu'un
a~euglc ?~nt, pour la première fois, les paupières hes1tantes s'ouvrent à la lumière.
Al'ec étonnement, le geôlier voyait le visarrc
de son captif se rasséréner et reOcurir. Le
soir du quinzième jour, M. de Mirrurac referma
le l'iogt-huilièmc cl dernier Yolu~ne de sa collection au moment mème où Je soleil rad ieux
se couchait dans sa pourpre et de son rayon
suprèmè illuminait la cellule. El, repassant
dans une grande méditation l'cnsci.,ncmcnt
0
qu'il avait reçu, il sentit sa poitrine sc gonller; un sanglot déchira sa gorge et des
lar~es abondantes ruisselèrent sur ses joues.
Mais ses sanglots n'avaient rien de &lt;loulour~ux_et ses larmes n'étaient point amères.
A1~s1 p(cu~a lfoïse en face de la terre promise, a111s1 Pélops rccel'ant des mains des
dieux l'antique code des lois humaines. M. de
Aligurae s'agenouilla, lendit ses bras ,\ rs la
fcoètre grillée où pâlissait le ciel à la tombée
de la nuit, cl celle invocation jaillit de ses
lèvres :
- Être suprême, Dieu, Nature ou Jéhorab,
d~ 9uelq~e nom que l'on te nomme, je te
béni~, puisque c'es t en cette geôle que j'ai
~ppris le secret du bonheur et de ma destinée.
Etre sacré, ourre ton sein à ton enfant·
éco~te son serment de consacrer. le res tant d;
ses Jours à cultiver la vertu et à travailler au
bonheur de l'humanité.
. Indéfiniment, pendant Loule celle nuit où
il ~e dormit point, mais dont l'insomnie fut
pleme de délices, M. de Mirurac ne se lassa
pas_de ~e représenter toute~ les vérités qu'il
ai~it meconnues et qui, maintenant, l'éblouissaient·
. . , et en . m,eme temps, comparant ces
prm~ip~s sublime;s arec les actions vari~es de
sa l"e
P
1• t ses erreurs mais ne s'en
· ' 1] co11Jessa
afllicteait
p
·
t
h
, ' ' .
0 ,
. om , sac ant qu elles n'avaient été
q?e d un JOur, que l'cffeLde son irrnorance cl
d une éd ucation
· 1· mparfai le, et que
" &lt;loréna-

D'E JH'lGU'R_JtC

--·,

T o11s de11x. se lrouv_èr e11/, au coup d_e miJi, d:rns 1111,Pelit pré si/ut! de1Tier e la mJiso11 des tains, et, e1tcore que
JI/. d&lt;; M,gurac fut quelque peu g~11é da11s s011 ag,lité p;ir la blessure q:,ït s',!/,ûl fa ite, il pJssa Jort lestcme 11 t
s0 11 epee :111 l r .n•ers du corps de s011 adve,·saire. (Page 92.)

vanl, sans peine, il réparerait cent fois et
au delà le mal qu'il arait fail.
Ah ! que n'al'ait-il pu profiter plus longuement des leçons paternelles ! Arec allendr:ssement il se figurait comment la sarrcsse attenti1·e du marquis Ilcnri aurai t de b~nne heure
affranchi sa raison, !'.aurait aidé à purifier sa
conscience, à se dépouiller des prrj ugés qui
avaient obscurci son esprit. Oui, comme tout
ètrc humain, il était originellement doué
d'inclinations généreuses, et seul le co ntact
d'une civilisation corrompue avail pu, par
accident, l'égarer. Reprenant toute la trame
de sa vie, il s'afnigeait de ses ini11uités;
cependant il se réjouissait aussi parce qu'elles
se révélaient à lui comme les consét1uenccs
fatales de la mauvaise organisation de la
soc;élé. Tout enfant, ne se gourmait-il pas
indifféremment avec les rustres, manifestant
ainsi sa divination de l'égalité qui est entre
les hommes? Si, plus lard , il avait donné
dans l'orgueil et le despotisme, n'était-ce pas
l'abbé Joineau cl madame Olympe qui l'avaient
persuadé qu'un homme a droit de dominer
sur les autres ? Oui, il a l'ait épousé pa1· intérêt
une jeune fille qu'il n'aimait point; mais la
cupidité el l'égoïsme ne sont-ils pas les produits nécessaires de l'esprit de propriété, in-·
connu dans l'ordre primitif des choses? Oui,
ayant juré fidélité à madame [sabelle, il a,·ait
violé son serment et s'était livré à la débauche;
mais l'homme, jouet de ses sensations, saurait-il sans folie s'.enchaîncr par un serment
éternel, et la variété· des unions, stigmatisée
par les lois humaines , n'est-elle pas conseillée par celles de la nature? Oui, il a1•ait
subi le prestige des rois et de la fausse grandeur ; oui, par une i&lt;l~c erronée de l'honneur,
il avait tu é son semblalilc de ses propres

mains; il avait mème accepté pour métier
relui &lt;l'immoler ses frères; mais combien de
fois une voix secrète ne l'ava it-elle pas arerti
qu'il se trompait? Oui , scion les lois civiles
et polit.iyues forgées par les hommes, ses
transgressions étaient nombreuses, et ce n'était pas sans motif qu'il était actuellement
sous les verrous; mais stlon les maximes
naturelles mademoiselle de Stinkcnscbnabrl
elle-même n'était-elle pas un bien romnrnn à
Lous?
A mesure donc qu 'il récapitulait sa vie,
~L de Migurac se rendait avec plus de conviction la justice que son cœur n'avait pas cessé
&lt;l'ètre pur et que de ses erreurs les unes
n_'étaient que le fruit d'une éducation pernicieuse, les autres n'apparaissaient telles qu e
selon les conventions arbitraires de la société.
Et, s'accusant avec humilité de ses torts il
~essen~ait C&lt;'pendanl en lui-mème une rolu~té
mcx pr1maLle de ce que peul-ètrc il était
demeuré, malgré Lou t, le plus vertueux cl Je
plus sensible des hommes, celui qui n'arnit
jamais péché volontairement contre la nature.
Aussi, dès qu'il fut arrivé à concel'Oir nettement l'ordre_ nécessaire des choses, les fondements de l'Etat, les droits imprescriptibles
de l'ho~me, il cessa_de s'indigner de sa prison, mais au contraire tout s'1Uumina pour
lui d'un rayonnement intéri!'Ur. Oui, sans
doute, son arrestation, contcstaule scl,m le
droit civil, était odieuse dans l'ordre naturel
pui~que la raison enseigne à tou t homme qu;
la liberté est un de ses apanages inaliénables.
Mais le sentiment de l'iniquité avait cessé de
l'irriter. Puisque toute civilisation est condamnable, le juste se reconnait à ce qu'il y est
molesté plus souYenl. Lycurgue a été banni,
llomulus assassiné, le Christ est mort en

�_

111ST0'/{1A

_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _J

croix : quoi d'étonnant que Louis-Lycurgue
gémît sous les fers? Dans les profondeurs du
cachot, son âme ne demeurait-elle pas libre?
Sa raison n'en franGhissai t-elle pas les murailles épaisses? est-il des entraves pour le
sage? comment les tyrans auraient-ils prise
sur lui?
Échauffé par l'enthousiasme qui le consumait, M. de ~figurac éprouva le besoin de le
manif~slcr. La pitié de son geôlier ne lui
refusa pas des plumes, du papier et de l'encre:
il s'empressa de coucber par écrit les sentiments qui bouillonnaient en lui. Tout d'abord,
étant assez peu fait à telle besogne, il suait à
grosses gouttes sur son papier blanc. Mais,
après quelques jours d'exercice, son ardeur
passa dans ses doigts, et c'était avec un soulagement inexprimal,le qu'il empil_ait les feuill~s
noircies où il venait de consigner ses rcllexions.
En trois mois, il usa deux pintes d'encre,
les plumes de deux oies et dix livres de papier
Llanc. Dédaignant de s'astreindre à l'ordre
méticuleux des grimauds de métier, il s'épanchai\ indifféremment en prose ou en vers, en
forme de dissertations, de confessions, de
méditations, de contes philosophiques el
autres, de dialogues, d'épîtres, d'allégories.
Si heureuse était sa facilité qu'au bout de peu
de semaines, quelque éloignées que fussent
les leçons de M. Joincau, il enchainait ses
phrases avec éloquence et reproduisait à s'y
méprendre le style des coryphées les plus
illustres de la secte encyclopédique. Seule,
l'ortho«raphe lui lit toujours défaut, sans
doute par un dernier clîel de son éducation
d'homme de qualité.
Mais son Ode à Didemt, son Oraison sw·
l.1, vettu, ses Entretiens sui· la véritable
natm·e de l'homme cl lanl d'autres morceaux
qu'il rédi"ea dans la première fiùvre de sa
réformation font autant d'honneur à la sensibilité qu'à la rirhes,c de son génie. A dire
vrai, la plupart de ses productions n'atlei«naienl pas encore le comble de l'art. Mais
~ne heureuse fortune a fait conserver celle qui
Peul être rccrardée comme son chef-d'œtn&gt;re.
Peu de temps avant son emprisonnement,
il avait appris par le hasard d'une gazelle le
trépas de la marquise Olympe, décédée à !'âg~
de soixante-sept ans. Cette nouvelle, qui lm
étai t arrivée avec plus d'un an de retard, ne
l 'avait point gravement touché, vu qu'il était
dans le fort de ses intrigues avec mademoiselle de Stinkenschnabel et n'avait pas le loisir
de prendre le deuil. Mais, dans sa. prison,
frai'chemcnt régénéré, il éprouva vivement
tout ce que la perte d'une mère a de cruel
pour un cœur Lien fait, el il accoucha d'un
poème élégiaque où il célébrait à la fois la
douleur d'un tel accident et la joie que garde
cependant l'homme Yertueux confiant dan_s la
nature.
Voici, à Litre de document, les dernières
stances de ce morceau :
t)

•

t)

•

O toi dont le nom seul érnquait aux oreilles
Des immortels le séjour bienheureux,
)foins éclatant pourtant que les blanches merveilles
Dont se parait ton sein voluptueux l •

avec eux en leur langage, ouït un tapage de
bottes et de sabres dans le couloir de sa cellule, et, s'étant retourné, il vil en face de lui
le directeur de la police, M. le baron Strumpf
Oui, dans cc cœur en deuil quelque chose murmure :
von Donncnbcrg, escorté de quatre estafi_ers.
« Ami, contiens l'élan de ton chagrin;
Debout sur le seuil de la porte et dardant un
Garde-toi d'oublier jam1is que la nature
œil sévère, ce fonctionnaire lui annonça l'inEst la mère de l'orphcli11 ! »
comparable clémence de Son Altesse SouœSeule une critique malrcillanle pourrait rainc et l'averlil qu'il eût à se tenir prêt à
méconnaitre qu'à défaut &lt;le la richesse des partir lt\ lendemain dans la matinée, et qu'en
rimes, M. de Migurac possédajt Lous les dons outre il serait pendu si jamais il posait le pied
dans la principauté.
d'une àme née pour la poésie.
Lorsque ce Teuton eut terminé son disC'est au changement si heureux qui se
produi~it en lui qu'il dut, par une voie indi- cours, M. de Migurac leva vers lui un visage
recte, de voir améliorer sa condition. Car le riant et le pria avec beaucoup de courtoisie
geôlier, qui a,·ait ordre de remettre chaque d'a~surer le landgrave de sa reconnaissance :
- Car, après rrue j'avais été injustement
semaine un rapport sur l'étal de son prisonnier, fut très frappé de la consommation arrè:é, puis main tenu en prison sous u~e
d'encre ·el de papier qu'il faisait et de l'appli- fausse inculpation, il n'était point de motif
cation qui le maintenait sans relâche courbé pour que voire maître ne me fit çnsuilc cousur sa table. Comme, d'autre part, les ma- per la tète sans jugement. Je le rcmPrcic donc
nières de ~[. de Migurac étaient fort changées, de tout le mal qu'il ne m ·a pas fait. Volonqu'à part des heures d'exaltation il montrait tiers le rc:nercierais-jc m sus du bien qu'il
une douceur ~ingnlière et une indifférence m'a fait sans le vouloir. ~fais cela va au delà
étonnante, cet homme jugea l,on d'avertir ses ~e l'entendement d'un prince, fût-il Électeur.
supérieurs qu'il appréhendait que son captif En rendant grâce à monseigneur d'avoir restit~é à mon corps la liberté qu'il n'avait pu
n'eût le cerveau dérangé.
Sur quoi l'on dépêcha à AI. de Migurac le enlever à mon àme, ,•euillcz de plus l'assurer
médecin de la prison, qui (,Lait un Allemand que, pour qu'il m'arrivât de remettre les
assez épais el peu versé dans la langue fran- pieds en son domaine, il faudrail que je fusse
çaise. Il troura notre gentilhomme au moment bien certain d'être rôti à petit feu en tout
oî1, dans le feu de l'inspiration, il se prome- autre coin du globe.
M. le baron Strumpf rnn Donnenbcrg, qui
nait par sa cellule à grands pas en proférant
des sons inintelligibles. Aux questions qui lui entendait le français mieux que le médecin,
furent posées, M. de Migurac répondit par des jugea ce langage plus irrévérencieux que fou.
sourires angéliques et une allocution désor- lleureuscmcnl, il n'avait pas mission de dondonnée où il expliquait la métamorphose de ner son opinion sur le prisonnier, mais seuleson âme; il gesticula devant la fenêtre et prit ment de lui faire sarnir les volontés du souvele ciel à témoin de sa régénération. Ensuite, rain. Aussi se borna-t-il à pirnter sur ses
d'un air enflammé, il marcha sur le médecin talons cl se retira avec sa suite.
Quelque admirable que fùt dcrenue la phipour le prier d'annoncer au landgrave quels
étaient ses sentiments. ~lais le gros homme losophie de M. de Migurac et avec quelque
recula épouvanté et Lira précipitamment la courage qu'il eùt accepté sa destinée, il _ne
porte derrière lui. Risquant encore un coup pul se figurer sans un vertige la perspect1vc
d'œil à travers le judas, il aperçut le prison- de la liberté. D'arance, il humait l'odeur des
nier qui lui envoyait des baisers, afin de prés el des eaux courantes, la fraîcheur _des
témoigner qu'il ne lui gardait point de ran- campagnes, la tiédeur du soleil sur les forns.
cune, mais, au cor.traire, le remerciait d'avoir Dans son ivresse, il allait el venait à travers
rempli humainement sa tâche. Aussi Lint-il sa sa cellule cl ne pensait point à essuyer l_es
folie pour bien démontrée, el il rédigea en cc larmes qui découlaient de ses yeux. Mais,
sens une relation qui fut portée au gouverneur avisant la ca"e où sautillaient les deux oiselels
de la prison. Celui-ci l'expédia au secrétaire jaunes, ses c~mpagnons, il sentit un rem'lrds
pour l'intérieur, qui en parla au landgrave lui serrer le cœur.
- Quoi! s'écria-L-il, homme cruel, toi que
huit jours après, dans le moment que, quittant le jeu, ce potentat se préparait à monter la seule idée de la liberté grise d'allégresse,
as-lu bien pu garder dans les chaines, _pour
dans son carrosse.
Or le landgrave était de bonne humeur charmer ton égoïsme, deux créatures innir
parce qu'il avait gagné quarante pistoles au centes qui ont droit, elles aussi, au bonheur?
Ce disant, M. de Migurac décrocha la cage
lansquenet, et il rélléchit qu'il serait déraisonnable de nourrir perpétuellement de son du clou qui la maintenait, grimpa sur un
pain un gentilhomme aliéné. Aus~i ordonna-l-il escabeau et entre-bâilla la porte de fil de. fer
avec force jurements qu'on le reconduisit à la du côté de la fenêtre ouverte. Mais les oisefronlit:!rc du margraviat, sise à quatre bonnes lets étonnés rastaient blottis au fond de lc~r
lieues d'Allemagne, el qu'il y fût remis en maisonnette el ne songeaient point à s'enfuir.
liberté, sous la promesse d'être pendu s' il Avec 1rislessc, le marquis se représenta la
misérable déchéance des peuples écrasés sous
reparaissait en Stinkenschnabel.
Donc, trois semaines environ après la visi le le despotisme et devenus même incapables de
du médecin, ~I. de Migurac, qui était occupé goûter les bienfaits de la liberté.... Cepe':
à nettoyer la cage de ses serins et à converser dan t, plus hardi, un des serins pépia et bondit
Chère auteur de mes jours, ne sois point courroucée
Si défiant l'aiguillon du malheur,
Le sentiment renaît en mon âme navrée
Et la remplit d'une étrange douceur.

""94""

M ONSl'EU~ D'E M1GU~.Jf,C - - ~

sur le rebord de la fenêtre. Sifaant et dodelinant de la tête, l'autre consentit à le suivre,
cl, soudain, déployant leurs ailes, Lous deux
prirent leur vol cl s'engloutirent dans le feuillage d'un marronnier.
M. de Migurac refe~ma la fenêtre el redescendit de son escabeau. De son action une
joie pure l'emplissait. Ne venait-il pas d'accomplir le premier acte &lt;le celle Yic rcnournlée qui allait être la sienne cl où il aurait
pour uut la lutte contre les préjugés cl l'avancement du bonheur universel? Déjà il se
voyait le défenseur de toutes les justes causrs,

le pourfendeur de l'iniquité, Îc cl1ampion de
la nature et de la raison .... Et il lui semblait
que cette nuit ne finirai t jamais qui était la
dernière de son csclal'age. li s'endormit enfin
et eut des rêres mcncilleux.
Il s'éveilla de grand malin. Les premières
lueurs de l'aube blêmissaient à la lucarne.
Bien que l'instant de son départ fût proche,
il· ne put contenir son impatience de revoir le
ciel cl, rrmontanl sur son escabeau, regarda
à- Lra,·crs les vitres.
Un spectacle inattendu attrista rn vue. Sur
les pierres de l'appui gisaient inanimés les

(Illustrations de CONRAD.)

(A

corps des petits oiseaux jaunes, qui cS1airnt
revenus mourir del'ant la cage où ils n'ayaient
pas pu rentrer.
M. de Migurac déplora cette catastrophe,
mais ses esprits étaient trop échauflës pour
qu'il s'y allachàl. A huit heures, deux estafiers barbus ven,1ient l'emmener de sa cellule
et le fourraient dans un coche rrui s'ébranlait
aussitôt. Après avoir roulé un momen t, il
alleignait la frontière el prenait congé de ses
gardes, qui lui remrllaiPnl quelque menue
monnaie. Le soir même, il parlait pour Paris,
seule ville déoormais digne de son activité.

suivre.)

ANDRÉ

LICTITEXBERGER.

,.

L'échafaud de Charles le,
On dit que Louis XVI, prisonnier au Trmple
el devenu là grand liseur, comme nul ne
l'ignore, s'intéressait particulièrement :nu récits des malheurs et de la mort de Charles l•r
d'Angleterre; il trouvait, µne singulière analogie entre l'infortune du Stuart détroné el la
sienne propre; et de fait, si l'on écarte la
succession d'événements politiques qui amenèrent la déposition de ces deux monarqurs,
événements dont ils ne comprirent rien, ni
l'un ni J'au l.re, on 'reconnait, dans les détails
de leur fin tragique, une similitude singulière. Jhns la sinislre ·maLinée du 21 janvier 1705, Louis X\'I, qui s'était instruit
minutieusement des péripéties du supplice de
Charles [•r, dut, à charpie minute, être frappé
de celle rencontre. li semble même que par
moment, en ses dernières heures, il s'efforça
de prendre modèle sur ce roi, qui, cent
quarante-quatre ans auparavan t, l'avait précédé sur l'échafaud.
Le 30 janvier 1649, dans la chambre à
coucher du palais de Saint-James, Charles
Stuart s'éreilla à qualrc heures du matin. Sur
un matelas étendu à même le parquet, dormait paisiblement sir Thomas Herbert, qui
fut pour son maître cc que Cléry derait ètrc
plus lard pour Louis XYl, le fidèle confident
et le dernier ami. C'est Herbert qui nota,
a,·cc une exactitude scrupuleuse, les minutieux incidents de la mort royale.
9h~rlcs rércilla son serviteur. Une lampe
brulait dans la chambre unissant sa triste
'
c1arté a• celle des tisons qui
an-onisaient dans
I''
at~e.. Tandis que silencieusement Herbert
ran1ma1t le feu, le roi alla vers la fenèlre cl
en tira les rideaux. Au dehors, c'était la nuit
opaque,. une nuit de janvier humide et froide,
~ans étoiles au ciel. Charles I•r considéra un
t
InS ant cette ombre, puis il passa une robe
t)

de chambre et vint s'agenouiller près de la
· cheminée. Il resta une heure en prières. En
prêtant l'oreille, il aurait pu entendre, au
loin, du côté de White-!Jall. des coups de
marteau sur des planc~cs : les menuisiers du
domaine préparaient là-bas l'échafaud.
Charles I•r était un mystique; il cherchait
ardemment dans les lirres pienx des maximes
analogues à s~ situation. La prophétie d'Ezéchiel l'avait singulièrement frappé : c, J'éléverai ce qui est bas et j'abaisserai ce qui est
haut.... Voici l'épée! Elle a été aiguisée el
fow·bie pdul la confier à la main de celui
qui tue.- ri Il arait aussi rencontré au livre de
Samuel ce ver,rl : «JI faut tejeter l'homme
qui i-eul 1·egnc1· sw· les aull'es hommes .... »
Et il lisait là l'ordre de lJieu. li s'y soumellail
sans murmu~rc_ cl ne s'ocrupait plus qu'à
mourir sain.tement, dignement, élégamment,
en h6rnmc de foi et de courage. Cc motif de
résignation a été mis en lumière dans une
courte et remarquable étude de M. Eugène
Dcfrance, qui, suivant le récit très circonstancié de Herbert, nous a conté récemment
les dernières heures de Charles I•,. 1.
Quand cinq heures furent sonnét&gt;s, le roi
termina son oraison. 1, Je veux, dit-il, être
aujourd'hui paré comme un marié. Peignczmoi, llerbçrt, et accommodez-moi arec plus
de soin qu'à l'ordinaire. » Tl fit choix luimêmc, dans sa garde-robe, d'un pourpoint
et d'une culotte de l'clours nôir. Au moment
de s'habiller il eut cette réflexion : c, Herbert,
il me faudrait une seconde chemise, car dans
une telle saison, je pourrais trembler de
froid, el les spectateurs abusés croiraient que
c'est de peur. » Puis il passa des bas de soie,
des manchettes élégantes, un col en point de
1. L'esprit mystique de la 1·évolulw11 d'A11glelerre, «11crcurc de France » du lô novembre 190U.

Gènes et chaussa des souliers à bouclesd'or.
Comme il achevait de se parer l'érèque de
Londres, Juxon, se présenta; le condamné
l'accueillit aimablement; en sa présence, il
remit à Thomas Herbert une Bible destinée
au prince de Galles, un petit cadran solaire
en argent pour le duc d'York, dirers autres
somenirs 11u'il léguait au duc de Glocester,
au comte de Linsley et à la duchesse de
Ri5!hemont. Puis il pria l'érèque de lui lire
l'Erangilc; le prélat ouvrit le livre et commença : cc Ils l'ont malt1·ailé pai- haine, el
ils ont c1·uci'ié leur roi... . lJ D'un «este
Charles l'arrèta; il pensait que l'él'êque avait
choisi cc texte pour lui en faire l'application;
mais Juxon observa que c'était là l'ltvan11ile
du jour. Alors le roi se découvrit et Lo~ba
dans une méditation profonde. Après un
assez long silence, il se leva tout à .coup du
fauteuil où il était assis : &lt;&lt; Maintenant,
dit-il, les coquins peu\'cnt venir. Je suis
résigné, et pour eux je serai indulgent. »
Ce qui surprend, dans les détails pleins de
pillorcsque et de couleur, très angoissants
aussi, qu'a rassemblés ~I. E. Defrance, c'est
la lenteur voulue de celte agon:e : il sem bicrait qu'en présence de la mort inéritable, la
seule préoccupation du condamné devrait .être
d'en terminer au plus tôt. c, Faites vite! »
commandera le duc d'Orléans au bourreau.
Ici, rien de Lei; Charles Jer se complait, dirailon, à déguster celte épourantablc attente;
point de récrimination sur la durée des interminables préparali fs; loin de là : il allonoc
lui-même le supplice et parait aussi cairn~,
plus indifférent même que si l'échafaud s'élevait pour un autre. Juxon lui conseille de
prendre quelque nourriture; après un premier
refus, le roi, par complaisance, cède et man«c
tranquillement u:1 morceau de pain en buva~L
,.

t)

'

�----

_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ «!)

111STO'R.1A
un verre de vin de France. Puis il pense que
ses chernux, soigneusement bouch:s cl parfumés, vont ùicn gêner le bourreau, et il
emporte, en préYision, le petit bonnet de soie
dont il se coiffe ordinairement pendant la nuil.
Quand se présente le chef des hallebardiers
annonçant, très ému, que l'heure a sonné de
se rendre à Wbite-Jlall : (( Ilien, monsieur,
fait Charles; je ,·ais vou5 rejoindre. l&gt; Il serre
la main de l'él'èquc, et dit : &lt;( Parlons! » Ce
geste et cc mol furent ceux de Louis XYI
quillanl la tour du Temple.
Entre deux ha:cs de troupes alignée, depuis
les jardins de Saint-James jusqu'au p:irc de
White-Hall, le condamné marche d'un pas de
promenade, escorté de hallebardiers. Il gravit
le grand escalier du palais, pénètre dans son
ancienne chambre à coucher. Et là, nomelle
pause. Il est dix heures cl quelques minutes;
l'exécution aura lieu à midi. Le roi s'assied
dans un fauteuil cl attend sans manifester
d'impatience. Enfin, on vint le pré1•enir que
tout était prêl; il se leva, traversa, la tète
haute et la démarche légère, une galerie el la
salle des banquets; une des fenêtres de celle
pièce, percée en porte pour la circonstance,
donnait de plain-pied sur un énorme échafaud,

entièrement tendu de drap noir; sur un Lapis
noir également, le billot aw1u'l était appu~·éc
la hache, cl tout à côté, debout, le bourreau,
masqué d'un loup de velours. Ce devait être
terrifiant el un mouvement de recul eùl été
excusable. Point. Le roi s'avança, superbe
d'élégance el de fierté; il regarda la foule, les
régiments de cavalerie et d'infanterie qui la
maintenaient 1\ distance, et d'un ton courtois,
d'une voix ferme, s'adressant aux plus proches,
il commença un discours, expli.quànt sa conduite, au temps où il était roi, disant cc qu'il
arail essayé, sans succès, assurant qu'il n'avait
pas de rancune, s'excusant sur la brièveté
forcée de sa h:iranguc, toul cela en termes de
causerie, graves, mais très simples. Tandis
qu'il parlait, un officier, pour le mieux entendre, s'approchant d'tm pas, Charles se
tourna Yers lui, el poliment : &lt;( Prenez garde
11 la hache; ne la frôlez pas. Elle serait moins
1ranchantc el me ferait plus de mal. n Il
acheva son discours et s'approcha de l'exécuteur. « Je ferai une courte prière, dit-il, cl
qu:ind j'étendrai les mains .... Mais pas avant!»
Le bourreau, sans répondre, indiqua d"un
signe qu'il avait compris.
Alors le condamné dégrafa son manteau,
~

ôta son collier de Saint-Georges. Tout en se
préparant, il causait avec l'évêque Juxon qui
ne l'avait pas quitlé. JI prit son petit bonnet
de soie, y enferma soigneusement ses cheveux
parfumé,, l'assujettit avec précaution, cl permit à l'exécuteur de l'aider à cette opération.
li revint encore à l'é,èque, causa avec lui un
instant; enfin, il s'approcha du billot. « Est-il
ùicn ferme? demanda-t-il. - Oui, sin', répondit l'homme masqué. - Quand j'étendrai
les mains, n'est-cc pas? reprit le roi, en
esquissant le gesle qu'il allait faire tout à
l'heure. On eùt dit qu'il voulait sarnurrr ces
atroces minules. - Quand j'l'lendrai les
mains . .\lors .. .. i&gt;
Il s· agenouilla, posa la tète sur le rouge
bloc, allongeant le cou. Il priait dé1·otemmt.
Le bourreau, se penchant, rentra sous le bonnet quelques cheveux qui s'en échappaient et
qui dernicnt le gèncr; à œ contact, le roi sans
changer de posture, dit précipitamment :
« Attends le signal! - J'allendrai, sire. »
li y eut encore une attente, en effet, terrible; une de ces minutes qui semblent durer
une heure. Charles continuait à prier, le cou
bien tendu. li écarta les mains, la hache
s'abattit.
T. G.

r

Cliché Giraudon

LA \'IE ET LES MŒ URS

sous

LA RESTAURATIO:-.. -

L E MARIAGE A L ÉGLISE ; LA SACRISTIE. 0

Gr.11•11re Je P .-J. Ü EUlCOl'RT- J'.1très le ,~Ne,111 je o u,·AL· LE CA\llS-

LUCILE DESMOULINS
Tableau de BOILLY. .\ \usée Carnava let. )

�</text>
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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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111ST01{1Jt

si nous négligeons &lt;'clui qu'il eut awc ~!. dr le, blandices de la chair un de ces desseins
Mardicu à l'àge de onze ans; et certes il allait mystérieux par lesquels la Providence se plait
aux rendez-vous de l'épée avec la même ar- à déjouer les vues humaines. Je serais enclin
deur qu'à ceux de la Yolupté. Lorsque ses idées, à croire qu'ayant décrété que ses deux maplus tard, furent fort changées sur ces matières riages légitimes demeureraient stériles, elle
et qu'il affectait de blàmer ses folies d'autre- ne voulut pas néanmoins qu'un sang si généfois, il ne fallait pas néanmoins le presser bien reux fùl tari dans le royaume. Ainsi permitfort pour qu'il reconnùt aYcc un soupir que, elle qu'il se propageàl par des ,oies illicites
parmi les souvenirs précieux qui ne cessaient avec une fécondité admirable. Au momenl
pas dr lui faire ballre le cœur, était celui de que je quittai Migurac, , ers l'an 1780, pour
ces jeunes combats où, homme contre homme, aller joindre mon maitre à Paris, il m'arritaceà faœ, il s'agissait de jouerrt de défendre rnit chaque jour de m'arrêter ave&lt;' attensa vie. Ajoulom, que son humanité n'était pas drissement devant quelque jeune rustrr ou
moins prisée que son courage. Lorsqu'il eul quelque fermière avenante, où j1• retrouvais,
le malheur de blesser grièvement M. de Nérac, trait pour Irait, l'image de ~!. de lligura&lt;' tel
dont il a,ait fort entrepris la femme, il qu'il était à son départ du pays, et de cc spectacle j'éprouvais un émoi où la douceur el
~ ·abstint de poursuivre ses avantages tant que
l'affiiction
se mèlaient rtraogement. »
li' mari fut au lit, n'exauça les Yœux de la
li
est
permis
de se demander, au spectacle
dame que quand celui-ci fut rétabli el lui fit
dire qu", s'il était mort, il eùl épargné l'hon- de celle vie dont l'abbé lui-même n'a pu nous
dissimuler le désordre, si Louis-Lycurgue
neur de ses mânes.
Arrêtant ici celte brève esquisse de~ exploits n'avait pas entièrement oublié les préceptes
amour!'uX de Louis-L~·curgue. nous nous bor- que lui avait légués monsieur son pi·re. ~ou~
nerons à reproduire la ré0rxion édifiante par n'hésitons pas 11 dire, en dépit des vraisemlaquelle M. Joineau a cru dcrnir clore cc cha- blances, quïl n'en perdit jamais le somenir,
pitre. A~anl brièvement narré quelques-une, mèml' au plus fort de ses juYéniles débordede S&lt;'S fredaines, il conclut ainsi : &lt;&lt; Malgré ments. )1. Joincau a nott! lui-mème que
c·c que de telles pratiques ont dt• contraire 11 madame 011mpe, en deu~ ou trois circonla chasteté chrétienne, peut-être faut-il rnir stances où elle tenait parliculièrrmenl à ramedans celle propension du jeunr marquis Yrrs nt'r ,on fils 11 sa ,olonl!I, inYoqua le nom du

marquis : alor~ une pâleur soudaine décolorait les joues du jeune homme, qui s'inclinait
docilemcnl. Mais un obscur sentiment de mal.tise ou de jalousie retenaient madame Olympe
d'évoquer rnlontiers la mémoire de son époux,
el le regard perçant que lui jetait son fils,
quand par hasard efü• le faisait, n'était point
pour l'y en('ourager.
Quelque peu conforme aux doctrines de
son père que fùl donc la carrière de LouisLycurfrüe, il est hors de doute qu'elles ne
furent jamais entièrement abolies en son âme,
et c'est à Ms retours de pensée vers elles que
se doivent attribuer nombre de bizarreries
qui déconcerti•renl ses proches ..le wux dire
en particulier t'ertaines cri~cs d'humeur ou
de larmes oi1 il s'abîmait parfois à la suite de
plusieurs S!'maines accordées au plaisir cl où
on l'entendait se rouler 11 terre 1•n gémissant.
_\ près de telles socoussrs, il restait quelques
jours abauu el comme désespéré, el son ,alet
remarquait que sa seule distraction était
d'ouvrir les livres fayoris du feu marquis et
de s·y plonger avidement. )lais la réclusion
répugnait trop violemment 11 l'exubérance cl ,
son tempérament : au bout de quatre ,iours
ou d'une semaine, il rl'tournail à ses plaisir~
a,·er un redoublement de folie, jusqu'/1 c1•
que quelque lubie nouYellr dnl allcst1•r les
t'Ombats qui sr linaienl dans son àme.

(,.\ s11frre.)

ANDRÉ

LlCl!TE\'BER(iEH.

(lllustrations cû CONRAD-)

L1,

VIE DE PARIS AU

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SIÈCLE. -

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JULES

TALLANDIER,

ge fascicule

Sommaire du

t
(5

A11ril

1910. )

1

~--------~
Madame Récamier . . . . .
&lt;)
Promesse royale . .. .. .
Prère d'empereur: Le duc de Morny et la
société du Second Empire . . . . . . . . 10
15
Le • cabinet noir • . . . . . . .
16
Monsieur du Barry . . . . . .
21
En marge des mémoires de Louis Racine

JosEPII T rRQl' A'I .
SA lNT-SWON . .
F RÉDÉRIC L ùl.lÊ~: .
N,1 POLÉON . . ,

G.

LE:-IOTRF. . •
f ULF.S LF.~I AIT RE . . . .

FHÈOÊRIC ;\IASSO'I . . .

de l'A cadémie / 1"cwpi;;e.
PAt;L DF. SAl 'IT· \'1&lt;;TOR.
Gb,ÉRAL Dl': ;\[ARHOT, .
Y ICTOR HUGO . . . . .

A'IORI\ LICIITEXDF.RGEll.

· de l'Aca.iémfr /1-.111çaisc.

Malmaison pendant le Consulat .
Diane de Poitiers .
31
Mémoires . . . . .
38
Louis-Philippe . . .
Monsieur de Migurac ou te Marquis philosophe . . . . . . . . . . .
39

PLANCHE HORS TEXTE

ILLUSTRATIONS
n'APRÈ!:. U:S TARLF.Al'X, DE~SIXS ET F.STA\IPES 01~ :

13011. 1.v, 130 ULA N(;1m. É ~IILE BoUTl ():,iY. GEOIH,ES CAI N, IIE:-.111 f: 11 All'l'IE H,
.J . -F.-C. CLÈRE, CoEs,,,11 1,F. 1.A Fo;;:;E, CoNnAn, OAv,o. D Ecn .. uz E, FLA:\ DHl 'I,
F111 LL EY, , . n

MADAME Rl~CAMIER
TABLEAU nu BARON Gi:RARD (IIOTF.I. DF.

L At;:\ A Y, L AVF.1u:rncE, ll o 1uc E V 1rnNET , ETC.

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CHAPITRE PREMIER.

1

SOMMAIRE du NUMÉRO du 10 Avril 1910

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L a cr ois ' e des chemins. - ARMAND S IL\'ESTRE. Pr int ..mps . - PAUL
.\!ARGUERITTE. Amoureux de la Reine. - J. :&gt;IA RNI. Strapontin. Eo)tOND RO , TA~ D. de l'Académie française Dessou s~s a gra nde omhre~[Ë'
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Prononcer le nom de \Yattrau. ce n'est pas seulement évoquer le souvenir d'un de
nos plus grands peint res. C'est aussi rappder l'un des maitres les plus chatoyants, les
plus élégants et les plus gracieux Ùll , vrn· siècle français, le siècle de l'élegance, de la
g râce et de l'amour. ~lais, parmi les œuvr cs de \Vatteau, il en est une, l'Eml&gt;:1rquemet1/
pour l'île de Cytlthe, û laquelle il s'est attaqué à deux reprises pour s'y réaliser tout
entier. Et, de l'avis unanime des plus fins critiques d'art, c'est là que Watteau a créé le

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ils ont aimé, ils ont souffert. Cc sont leurs souvenirs i111imes, leurs mémoires historiques
que nous revèle HISTORIA ; il nous les montre en pleine vie et en plein mouveme nt,
obéissant aux appétits et aux passions 2ui ont jadis déterminé leurs actes.
Chaque fascicule reproJuit les œuvres es grands maîtres de la peinture et de l'estampe,
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Le b fioréal de l'an I de la Liber té (24 aHil
1795), un peuple de forcenés, hommes de
Septembre, suant le crime et le sang sous
leurs carmagnoles sordides el leurs bonnets
rouges graisseux; femmes aux visages el aux
corsages luisants de crasse, aux manches retroussées, aux jupes déguenillées, débouche
sur le boulevard. Celle tourbe de patauds cl
de pataudes en ru t grouille, puant le vin cl
l'eau-de-vie à pleine gueule; elle se presse
derrière un homme dont le front est couronné
de feuilles de chêne et qui est porté dans un
l I . - I-IISTORIA, -

Fasc. 9·

1'.iuleuil sm· les épaules de quatre hommes.
Ce sont les « tricoteuses » et les dévots de la
« sainte guillotine l&gt; qui font un triomphe à
leur dieu Marat et sèment autour de lui une
pluie de fleurs. Le cortège se rne le long des
boulevards dans un infernal rayonnement de
révolte et de débauche toute chaude, sentant
atrocement la mort. Le troupeau cannibalesque hurle, chante, se démène avec une
rage avinée, sauvage, hideuse, derrière le dieu
du jour, dieu qui ne rappelle en aucune façon
Apollon. Voyez le : aussi hideux que ses crapuleux séïdes, il gesticule, il braille sur son
fauteuil : il jouit de son triomphe en allcn-

dant que le couteau de celle que Lamar tine,
qui voyait des anges dans toutes les femmes,
a appelée /'Ange de l'assassinat, fasse bientùL
porter an Panthéon l'homme qu'on se Lornc
aujourd'hui à porter en triomphe el à porter
aux nues; en allendant aussi que ce même
peuple, qui brise ses idoles aussi vile qu'un
enfant brise ses joujoux, Yiennc' arracher au
reposoir du Carrousel le buste de son dieu
athée pour le pendre à la lanterne du coin de
la rue Galande, le briser à coups de pierres
el en jeter le.s morceaux aux ordures.
Tandis que les hurlements de la foule
s'étendent sur la ville comme le roulement

�r--

Jff AD.A.ME 'R.,_ÉC..ll.JH1E'R_

1f1STO'l{1.ll

de l'amitié. "'Gourmand et libertin comme
d'un Lonnerre lointain ; Landis que les Pari- posaient le respect aux plus téméraires. Lous les désœuvrés, il se chargeait de mille
Malheuréusemenl, aYec sa taille un peu
siens, épouvantés par celle haine rugissante
petits soins domestiques el faisait les commisel celle atmospère de fureur, se tiennent épaisse, les mains ne répondent pas à la sions de la maison pow· payer son écot; il le
enfermés chez eux, une jeune fille, oh! bien beauté du l'isagc : les doigts sont gros, les payait aussi en verbiage et en esprit quand il
jeune, quinze ans, pas davantage, vêtue de ?ngles plats el carrés du bout; - voyez-les : en avait. Dans ces ménages du xnn• siècle,
blanc, comme une mariée, mais très simple- elle vient de retirer son gant pour signer un souvent brouill~s par suite des fredaines de
ment, sans luxe, monlail avec son père et sa papier;- de plus, les pieds sont trop grands, l'un ou de l'autre époux, il régnait une sorte
mère les degrés de l'Hôlel cle Ville. Et, de ils manquent de cambrure el aussi de finesse, d'hostilité latente, de guerre sourde.... C'était
fait, cette jeune fille venait à la municipalité de distinction : c'est bien le pied de sa main. le terrain de prédilection du parasite. C'est
pour se marier. Son fiancé, les témoins, sui- Mais qu'importe, puisqu'elle le croit joli et alors qu'il se rendait vraiment utile, indisvaient par derrière. Point d'amis. Quand les que son sourire fait croire ce qu'elle veul? pensable même:• en jouant le .,rô,le"'d\Éfattemps ne sont pas sûrs, quand on risque de Tout, en ce monde, et même la beauté, est-ce tampon entre les deu~ puissances h~stiles : il
trouver un danger, tout au moins un ennui à autre chose qu'illusion?
La jeune mariée est la fille unic1uc de amortiss ait le choc des anim'osités et des ranla place d'un plaisir, les amis font toujours
ancien notaire
à Lyon, ancien · cîmes conjugales, et sa' présence suffisait il
grève. Mais peut-êlre aussi n'en a-t-on pas M.. Bernard,
~
.
~
recernut
des
finances
à
Paris;
·-et son heureux mettre une sourdiné.. à des récriminations
invité. Cc mariage n'a nullement un air de
qui, sâns lui, se fussent fait jour avec t1·op
fêle. On se parle tout bas, les )'eux, sont in- époux est M. Récamier, banquier 11 Paris.
Née à Lyon, le 4 décembr_e f 777, Jeanne- d'éclat. Il sauvait aussi la situation devant les
c1uiets, fureteurs, et l'on semble se demander
domestiques. Sans lui, le tète-à-tête dan·s la
si un r\lariage, l'enchainement d'un homme à Françoisc-Aifélaïde Ilcrnai·d était fille d'un salle à manger eût été intenable. Cet amiune femme, ne sera pas regardé◄cn cc jour notaire de cette ville. &lt;( D' un esprit peu tampon était le confident intime et un peu le
comme un crime contre la liberté. C'en est étendu, a écrit la nièce de Mme Récamier, directeur de l'une, sou.ent &lt;les deux parties
un pourtant, et aussi contre l'ég11.lité; que M. Bernard était d'une figure extrêmement adverses. Son intérêt élait de faire régner une
d'abuser, comme le fait la mariée, de la belle. 1&gt; La figure de sa femme ne l'élait pas sorte de demi-entente dans le ménage, qu'il
liberté d'être belle, de se distinguer de la moins. Mme Bernard était une blonde sémil- avait soin de tenir toujours sur le qui-vive,
masse d'une façon si éclatante. Debout devant lante, remuante, coquette, et dont la dia- afin de rendre à êhacun sa présence et ses
le magistrat qui, le bonnet rouge en tête et lilerie, qui ne péchait pas par des excès de bons offices nécessaires. Le parasite n'était
l'écharpe municipale au ventre, lit les deYoirs naïveté, s'épanouissait à ravir sous l'œil donc nullement, on le voit, une cinquième
des époux, la jeune fille écoute. Elle est grave, paterne de son mari. Car, dans ce ménage roue à un carrosse; c'était même une pièce
mais on devine que la gravité n'est pas son comme dans la plupart des autres, c'était indispensable à la bonne entente de ces méaltitude ordinaire : le visage a trop l'habitude Mme Bernard qui était l'homme de la mai- nages d'ancien régime.
du sourire pour que celte gravité puisse son : le notaire n'avait que le droit de s'inMais ce personnage, décoré du Litre d'ami
tromper un instant. Voyez-la sous son bonnet cliner devant les désirs de son épouse, d'en de la famille, avait 'comme les autres, plus
blanc : que de grâce, que de jeunesse, crue prendre acte et de les enregistrer, d'applaudir que les autres peul-être, ses faiblesses, ses
de beau té Haie l On pow·rait trouYer une à tout ce qu'elle disait et de dire amen à tout Vices, ses passions. li était souvent plus que
taille plus élégante, mieux prise, car la cc qu'elle voulait.
Dans les temps de loisirs cl d'inertie qui l'ami de Madame. Le ménage alors n'en allait
sienne, en vérité, est un peu carrée, aplatie,
que mieux. L'ami devenait un peu le maitre
et manque de celle distinction souple et élan- précédèrent la Révolution, il y avait CD de céans, et Monsieur, heureux d'ayoir la paix
cée que doit avoir toute jeune fille bien venue. France un grand nombre de désœuvrés, ca- chez lui , ne regardait pas trop au moyen qui
Mais ce visage! Quels yeux enchanteurs sous dets de famille sans fortune, éternels cher- la lui donnait : il était déchargé du soin
leur teinte orangée, quoique la vie n'y hrùle cheurs d'emplois, jeunes gens qui ne savaient d'amuser Madame, de la dorloter, de la dispas avec intensité, qu'ils n'accusent nulle à quel ràtelier manger el que la nécessité traire, de la promener ; cela lui suffisait. On
passion et qu'ils ne soient rieurs que modé- forçait un peu à vivre aux crocs de qui vou- n'attachait alors aux faiblesses morales, phyrément; quelle bouche fine cl vermeille, bien lait bien les accueillir. Toute maison riche, siques plutùl, car de morale il n'était point
qu'elle n'ail pas l'air faite pour le baiser ; ou seulement aisée, avail un ou plusieurs question, qu'une importance fort médiocre.
quelles jolies pelites dents, bien transparentes, parasites qui y trouvaient &lt;! bon souper, bon Délivré du joug de la femme, le mari subismais qui doivent être incapables de mordre; gite » et souvent « le res le ». Le parasi Le sait sans rien dire le joug de l'ami .
quelle peau fraiche sur Lou t ! Elle est, dirait attitré de ces maisons élait généralement un
M. Bernard, bon et faible, subissait celui
Diderot, comme « une jatte de lait sur la- abbé. Sans être abbé, le personnage de 'l'ar- de M. Simonard. Vieil ami d'enfance, celui-ci
quelle on a jeté des feuilles de rose » ; c'est tufle, dans Molière, est de la confrérie. Lisez s'était mis sur un tel pied dans sa maison,
le teint de la duchesse de Longueville, ce le Neveu cle Rameau, de Diderot: vous aurez qu'il y était plus maitre que lui. Lorsque
teint si rare qu'on ne peut comparer à rien une idée de ce qu'était au juste ce métier de M. et Mme Bernard quittèrent Lyon en 1784,
parce qu'il est supérieur à tout. Sous la col- parasite. Comme dans toutes les professions, M. Simonard n'eut garde de ne pas suivre des
lection de toutes ces perfections, rehaussées il se trouvait parfois d'honnêtes gens dans gens si hospitaliers. Mme Bernard, qui était
par _un nez spirituel, animé, vivant, qui est celle-là, si l'on peut appeler honnêtes gens une fine mouche et dont la blonde beauté ne
une perfection de plus, le visage vous a un des êtres qui mettent toute dignité dans leur nuisait nullement à une entente frès pratique
air enfantin un peu étonné, comme celui des poche et vendent leur indépendance pour le des affaires el des hommes, avait, on ne sait
petites femmes de Greuze : c'est à croire que gite et le couvert. George Sand, dans l'Ilis- comnient, connu M. de Calonne. Et, à cètte
le peintre de l'Acco1·dée cle village d de la toite de sa vie, nous a retracé le portrait époque, un « noble 1&gt;, un grand seigneur, un
Jeune fille à la cruche cassée l'a vue cc d'un de ces parasites, brave homme du reste, premier ministre ne frayait guère avec une
jour-là, en sortant des bouges ignobles où il qui vivait chez Mme Dupin, veuve du fer- bourgeoise, avec la femme d'un nolaire de
allait fouetter son imagination pour· trouver mier général Francueil, l'ancien amant de province. On ne sait quels mérites inattendus
ses inspirations d'innocence. Les cheveux, Mme d'Épinay. Chez Mme d'Épinay elle-même, M. de Calonne découvrit tout à coup chez
légèrement frisoltanls, sont cbùtains et cou- . sous le nom d'amis, il y en avait toujours Mme Bernard et celle-ci chez son mari : mais
ronnent à ravir une physionomie séduisante quelques-uns, mâles ou femelles, en activité. le ministre s'avisa qu'il ne fallait pas laisser
au possible. Mais est-ce son petit air de malice Cette déplaisante Mme d'Etle, qui s'immisçait moisir en province les hautes facultés du
ou son sourire de bonté qui plait à ce point? dans toutes ses alla.ires pour mieux faire les tabellion. Pour arnir plus près de lui cet
On ne sait, et l'on serait tenté de faire com- siennes, était un joli échantillon de l'espèce; homme que, 'du reste, il ne connaissait pas,
pliment de sa beauté à la belle, si ·une dignité J.-J. Rousseau en était un autre, mais d'un il le nonima receveur des Jfoances à P:iris.
et mr port de tète déjà &lt;( grande dame l) n' im- genre différent. Le parasite vivait aux dépens

L

Rien ne justifiait celle nomination ni des
~pacit~s hors ligne, ni des senices 'au pays,
Ill un_ t~tre quelconque ; mais, comme le roi,
les mrmstres Sa\'aient très bien dire : tel est
notre bon plaisir.
. Tan?is que l~ute la maisonnée parlait pour
ü caprtale, Juhcllc, qui n'avait encore que
fsept ans,
b fut
, envo,·ée
, J chez une tante, :a \''I11e~·anc c. C est la qu'elle commença l'apprenl1~s.age de son futur métier - car c'en fut un
veritablc - de femme adorée. Elle inspira en
~ffet à un p~tit camarade à peu près de son
a.~e une passron aussi platonique que devaient
I etre plus tard celJes de « ses innombrables

si éthérés, ces amours ignorés et méconnus!
!ls s?nt les seuls vrais. Kotzebue n'oublia
J~ma1s qu'à sept ~ns il élait tombé amoureux
d une fil!ctt_e qui plus lard devint sa lante.
Charles Nodr~r passa tou le son enfance à être
amoureux :_ il nous a laissé le récil de ses
touchante~ 1dyll_~s, souffle printanier qui parf_uma sa ,1c entierc et qui nous donne en le·
Ir_sa nt' un~ emolron
· · dont nous voudrions
' sou-~
m e et qm cependant fait tomber de nos yeux
u~e larme de r~gret pour cc beau temps qui
11 eSt plus et qm ne peut plus revenir.
Julretl~ p~rlagea, et il faut la louer de
l'avoir drt, I afdeur du jeune Humblot. Elle

---.

Mme _fiécamier éprouvait une jouissance rétrosfectr ve à raconter sa beauté et ses succès
d ~nfancc, - pour une coquette, il n'est
pomt de succès négligeable, - et clic n'avait
eu garde de ne pa_s inscrire le nom &lt;lu jeune
Hum~lot su~· I_a liste qui, peu à peu, devait
devenu· le rltctwnnaÙ'e de ses adorateurs.
Cc ~•est probablement pas pour couper
court a celte petite idylle, toute charmante
dans son innocence, que, à la façon de ces
grandes dames qu'on enfermait au couYent
lorsque les ~clats de leurs amours dépassaient
la note admise par les convenances du monde
ou celles du mari, Juliette fut mise au cou-

Cliché Braun, Clément et C'•.
LE TRIOMPHE DE ]\,J ' lRAT· _

a~~rateurs. l&gt; Ces amours d'enlance sont plus
ser1eux
qu'on ne Ie croit généralement •
' nf
l e'héant , quand 1·1 a du cœur, sent avec une·
ve mence, avec une intensité qu'on ne lui
soupçonne pas, qu
. ,on ouhl'1e quand on est
devenu
·
, .
oo-raod • Ces passrons,
car c'en sont de
ver1tables
. .
. ' don ,1en t autant de Jourssances
J·e
veux
dire
de
fI
· ·
sou rances, que les amours ' de
Jeunesse
ou d'.'"
• 'f
• qui. donc se sou
11 ais
•
a.,e mur•
vient' s1· ce n,est pour en sourire de ces~mours don_t il pleura jadis? Qui 'donc ne
aulssed dédaigneusement les épaules si on lui
par e e ces sent'iments d' un cœur précoce"
Il s sont cepc11 dan l si· purs, S1. désmtéressés
.
·

'

T ab/eau de

BOI LLY. (Musée

de Lille. )

en parla. s~uvent el ne l'oublia jamais. Son
c~ur avait-Il été vraiment touché? C'est possi~~e :, dan~ l'enfance, tou t sentiment est pur,
desmteresse,. naturel et vrai. Cc n'est que
plus tard, bren plus tard, que le cœur se
blase par: l'exercice même de ses facultés et
pour a,·011· essuyé le feu - la glace surtout
- des autr~s cœurs auxquels il s'est frôlé.
Cet!e pa_ss10n enfantine avait-elle seulement
tou~he Juh~tte dans sa fibre vaniteuse et lui
ava1l-elle_simplement inspiré cette pensée :
(&lt; ~Ion Dieu ! comme je suis belle pour ' t.
. , d ,.,
,
e 1e
aim~e cp ·1 &gt;&gt; C'est po~sible aussi. Toujours
est-11 que, dans ses JOtrrs crépusculaires,

ve_nl de la Déserte, à Lyon. C'était pou r
faire son éducation.
9~mm_e -~eaucoup _de jeunes filles, la petite
pa1ait al'on assez aimé son couvent. Une de
ses tantes y était religieuse, et ses soins n'ont
peut~être pas été étrangers à cette affection .
Au_ss1 pleur~-t-elle beaucoup quand il fallut le
qu1~lcr. Mais ses parents la rappelaient à
Pans. Elle s'y rendit, accompaanée
de sa
0
Lan~.
.. Dès lors elle dem~ur~ auprès de son père,
~a mère, et le~r am, S1monard. On s'occupa
d~ son educatron : elle prit des leçons de
prano, de harpe, de cbant, et, grâce à ses

�111STO'J{1Jl - -

---------------------.#

rl on l'aimait parmi les banquier~ de 1'a1·i:;.
assez son êrudition ('l prenait trop, dans le (~rand. fort. possl'sscur d'une belle chcrclure
het11·euse~ &lt;lisposilions, de1inl bil'nlùt d'une salon, le Lon doctoral du profes;;cur en d1ail'C:
jolie foret' d'amalem. Plus tard, quand clic Camille .Jordan , enthousiaste, sincère drns blonde cl de deux grands ieus hleus. il l:lait
donna le Lon dans le monde parisi1•n, les ses convictions, provincial dans sa mise cl n.: qu'on appelait alors un joli homme. li
l'cmmcs l'Oulurcnt toutes, à son exemple, ses f.1çons, cc l(Ui cmpè,hail de paraitrr :111,; pulail bien, le sarnit cl s'écoulait parkr. Sun
jouer du piano. C'était très hicn de s·~ con- yeux &lt;ln rnlgairc sa distinction cl rn:1 origi- f;rand plaisir. en prenant celui-Hi. él,Jil &lt;le
damner, si rcla les amusait; m:lis le mal- nalité d'esprit .... c·l'sl sans doute ces homm:.!s citer à l'occasion quelques \'ers de \'irgilc 0 11
heur, c't•:,l &lt;1u'cllcs co.1&lt;lamnèrcnl aussi leurs &lt;le lettres ,p1i amenèrent ~[. &lt;le la llarpc chez ll'lloracc, rengaines dassiqucs éehappécs au
filles au piano forer. Et c'est ainsi que )1 me Hé- )1 me Bernard : t•t cc nornu d'homm~s rcmar- naufrage ordinaire de (•es choses dans la rie :
carnier del'inl , sans s'en &lt;loutcr, la cause bien qaablc~, q11i sr gross:l dt' q:iclqucs recrues ces éparcs étaient demeurées accrochées 11 sa
innoccnll' &lt;lu mart1Te d'une foule de nnlhru- d.: la politiqu&lt;'. entre autres de 13arèrc, Jonna 1m11110:re comme des algues 11 un rocher, cl
refüe,. Cou1m1· I:; 111o&lt;ll· ,0:11:iil qu'aucune à so:1 salon un caclcel d'urbanité, un charme il les scl'l'ait. toujours les mêmes, 11 ses
jeune liile m· lùl n:putée l,icn élcl'ée si clic q11c les discussions politiques ne p:irl'inrrnt auditeurs ébahis. Cela lui :1rnil ,·alu dans son
n\:tait pas capable de jouer, même s:rns la J);)S à entamer rl qui le faisaient citer parmi milieu. oi1 le latin n'était pas un article de
moindre disposition musicale, les sonates cl les plus agréables de Paris ous la monari:bic consommation courante. une réputation d',:_
morceaux en l'oguc. la plupart &lt;les parents, ex pirante. Mme Bernard, toujours jeune, ru&lt;lit. Jlon l'iranl a,·ec cela, Lon garçon aussi,
plus moutonnier, que réCTécl1is, i11nigèrcnl 11 toujours l'il'e, aimable cl qucl,1ue peu co- content de lui. content des autres, on lui
lt'ur · pauHcS filles, - el cc, jusrp1'à la fin qucllc, savait 11 merveille attirer, retenir cl reconnaissait deux rares qualités : i:cllc
du seeon&lt;l Empire, - le supplice de huit grouper autour d'elle un mon&lt;lc aux senti- d'ètrc toujours gai , celle d'ètre toujours scrheures de piano p:ir jour. lis ne s'a, isail'nl ments soul'cnl opposés, cl cela dans nn Lemps ,·iable cl génfrcux , non seulement pour ses
pas qu'il y arnit quclquP cho,e de mil'UX 11 oi1 lrs passions étaient ('XlraordinairemcnL amis, cc r1ui rclèl'c plus sou1·(·nl de l.1 ,·anilé
foire que d'imiter serrilerncnl ceux que de~ surcxciltles. La petite .Jnlicllc, malgré son ou &lt;le l'égoïsme que du cœur, mais aussi
tlisp:i~iüons parlieulit•res poussa:enl 1i se per- jeune ~1ge, était admise au salon, comme pour ses parents. li fut une Prol'idence pour
fcctiouncr dans la musir1uc; ils ne songeaient (;crmainc Necker, sa future amie, l'a,·ait été « une armée de nc1·eux •&gt; qu'il prit chl'Z lui.
point 11uc s'ils a l'aient consacré chaque jour dans le salon de ses parents. Les leçons du c1u ïl employa dans Sl'S hurcaux cl lança
quelques heures dt• te temps perdu pour la monde concouraient à compléter son é&lt;luca- ensuite d1ns ks affaires.
)1. Hécamier était, on le voit, 1111 onc!c
musique à faire appren&lt;lrc à leurs filles un tion, 11 form~r précocement son esprit , cl
comme
on en , oil peu. un oncle de cocagne :
peu de lillfraturc, de géographie, &lt;l'histoire:', rite en sut tirer plus tard, à \'ùgc auquel les
il
n'allait
pas tar&lt;ll'l' 11 dcl'cnir aussi un mari
de tenue de maison, de couture, de cuisi11r, antres femmes ont 11peu près tout à apprendre,
de cocagne, un mari ( 0 111 mc on n·en rni l pa~.
de ci,ismc, comme on dit :rnjour&lt;lïrni, rn:rc
un parti mcrl'cillcux.
La jeune Juliclle, depuis quelques année~.
rnèmc de morale, ces hcurl'S eussent été i nlillel'enu homme de finances après avoir étl\ était habituée 11 lrourcr )1. Hécamic1· rhcz ses
nimenl micu,; cmploy•:es. Mais essayez donc en sa qualité de notaire, homme d'argent,
de lui des ca&lt;lcaux. des
&lt;le parler raison i1 des parents cl d'aller contre ~I. llr rnard avait cherché 1, s'entourer de parents. Elle rcccrnil
1
ho:1hon•.
«
~es
p
11, bcllrs pon pfr~ n....
la mode, contre les préjugéS' et les idées toutes li:n•1ui,rs. Leurs intt:rèts, alor5 comme mai:1\11 ,:;i, lor;cp:c ~I. d )l111c ll.-1·narJ lui &lt;lir1·11t
l'aile~! ll:lns no:rc pays routinier. les thoses ll·ll:1111, toud1aie11L &lt;l1• tr ès près aux chosl'S d:·
qu'clic l:LaiL demandée en mariage pa1· l'.tilt•, plus i111porta11les 11e sn:1t-c!il'S p:is t:l'llcs l.1 poliliquc. Tro:1l'a11l dl'&gt; homme, po\itiqul's
mablc banquier, n'en l'ut-die pas autrenw11I
do:11 Il' monde s·o,·capc le 1111:11, cl qnïl dans I,! salon ùe )1. 11.irnard, ces banquiers
surprise.
all'cc:e &lt;le traiter Il' plus légè:·cn1enl '!
ne se L.iisaienl pas prier pot: r y l'cnir ri.
A quinze ou seize an3. mè111c quau 1 elle a
.\Ianl une jol:t• fortu1H',
M•. cl "me
:1près a,·oir ,·u ~lme lb:·nard , pour y 1'el'enir. l':1 licauroup de 111 m Il', u:ic jc•:1111! lillc Ill'
.
...., UcrA
liai',
ran•, a,·:i1rnl sen Sl'l'l'I\, li l'n des plus assidus &lt;le l I maison. gr,'icc à sa
1
d ('I0se
lieu de la gaspill1•1· sollcnwnl, au lie1~ &lt;le qualité d~ Lyo:mais cl 1, des relations anté- p~ul guL·rc faire de dillën.'lll'C3 entre ll•s ho111111r~, n~n sc11lc111r nl po11r lem, rp1ali1ti~. lt•nr
l"économisl'l' plus sollc111cnl encore, ils en rieures. était )(. l\é1·amicr. Fils d'un mardépensaient judicic11Sl'lllClll k s n·,cnus. lis rhan&lt;l de t hapt•:in,; M Lion, )1. .1a~1 p1cs- i·1Lclligcncc cl l1•ur e~pril, ma:s au,si puur
leur ,alcu1.. l'~-,friNll'C '. ('li·· est m~111e aSSl'Z
sarnil'lll qm• l'on n'est pa~ riche po:1r soi, l\Jsc l\tlcamil'r ;naiL 1:0111mc11cé par èlrc h.:
111:1i~ pom 1,·s a11lrrs: il:; sa,·ail'nl 1pH' · ]a c·ommis-\'Oyagenr de la maison de son pi:rc. porlt'.·c i, trouvt'r &lt;le• l'esprit i1 un sol, i11rapalile qu'ellt• e,I encore dl' dis(·l•1·11er l'or tlu
tkpl'IISC est 11:1 &lt;lcrnir sol'ial pour Jt,s rirhcs, .\clil', inlclligcnl, beau parleur. il arnit réussi
romme l"éco:10111i1• est 1111 dl•,oir social pôùr dans sa profession cl a1ai l su se créer des pla11ué. le &lt;liamanl du stra,s. l'ou1· ,·c 11ui l'~l
de l'ùgc, clic n'est pas pl11s cx pcrtr. J)'ailceux &lt;[Ui ne le sont pa,, alin de conquérir relations dans quelque, maiso:1s de hanquc de
lèurs. i1 cet le époqn•'. la dillùcncc apparl'11le
aisance cl indépendance, cl ne p:is tomber Paris . .\yanl pris pied dam l'une &lt;l'clles, il
l'lllrc un hommi lllÙr cl un jeune n'est 1us
plus tard il la charge de la société. Ap~ès la n'al'ail pas tardé 11 sai~ir dans son ensemble
grande : Lous ont le visage rasé, les cbel'CIIX
juuis~ancc de faire le bien, que M. cl cl dans toute la complication de ses détails, le
poudrés ou portent perruque. Les accessoires
Mme Bernard s'accordaicnl largement, quoi- mécanisme de la circulation de l'argent, de la
de
l'homme, son cadre, la coupe plus ou
que cc soil celle qu'on songe le moins 11 se fortune el du crédit publics. Doué d'assez de
moins
élégante de ses vêtements, la beauté
donner cl dont on abuse le moins, évidem- volonté el de caractère pour ne pas gaspiller,
de ses chel'aux, le luxe de son étal de maison
ment parce que c'est la jouissance des gens malgré ses goùls de dêpensc très prononcés,
la touchent davantage. Aussi Juliclle cnl'ide cœur cl que ceux-ci ne courent pas les les bénéfices qu'il faisait; assez raisonnable
sagea-t-elle sans aYersion un projet qu'on
rues, les parents de Juliette aimaient à rece- même pour les mettre de côté, il al'ail, un
aurait peut-être mieux l'ail d'érarlcr sans lui
voir. Cela, c'est la jouissance des gens d'es- beau jour, fondé lui-mèmc une banque.
en parler, tant la différence d'àge entre elle el
prit. Mme Bernard, qui en avait, réunissait Gn\ce à son acLil'iLé, la maison Hécamier
)1. Hécamier était tranchée. Elle al'ait quinze
autour d'elle un cercle d'hommes choisis au al'ail prospéré. L' intelligence des alîaires chez
ans cl celui-ci quarante-deux ! Mais c'étaiL
milieu desquels son temps se passait comme le jeune banquier se doublait d'un goùl fort
encore la mode de ces mariages disproporun rêve.
accentué pour le monde, - goùl indispen- tionnés. Un homme apportait à sa femme un
Les Lyonnais, gens fort exclusifs, se sou- sable, dans toutes les positions, à celui qui
rang dans le monde ou une fortune, el,
tiennent beaucoup entre eux : aussi la maison· veut arriver ; - mais un goùl non moins
pourvu que celle-ci gardàt r1uelques dehors
de M. Bernard s'ouvrait-elle de préférence à accentué pour le demi-monde el le c1uart-deconYenables et discrets dans les liaiso11s qui
ses compatriotes. Au commencement de la monde, à vrai dire, lui nuisait un peu. li a mil
se greffaient à peu près forcément sur ces
Rél'olution, il y en avait à Paris de fort dis- de l'entregent, sa tenue était correcte, comme
unions contre tout bon sens, il s'estimait
tingués; tous \'Cnaicnl à l'hôtel de la rue des il faut , distinguée même : tout cela l'avait
content. Sc conformant à cet usage du beau
Saints-Pères, numéro 15, où il s'était logé : rapidement mis en éviden('e. On \'appréciait
entre autres Lemonley, qui ne cachait pas
0

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" - - - --

111S TORJ.Jl

moindre grade d'officier, il fallait que M. de
monde, M. el Mme Bernard n'étaient donc quand on n'a pas les mêmes raisons qu'elle Calonne eût à Mme Bernard des obligations
pas si coupables qu'ils nous le paraissent pour se tenir sur cette discrète réserve, cher- • toutes particulières. Ces obligations, il s'en
aujourd'hui, en présentant pour mari à leur cher à pénétrer les mystères d'une aussi sin- acquittait, comme l'usage en est trop demeuré
fille; tempésliva vira, comme dit Horace, gulièreunion. Lesécrivainsont jusqu'ici glissé de le faire, en donnant un emploi public, qui
jam mat1œa vil'o, comme dit Virgile, fraiche le plus qu'ils ont pu sur ce point. Comme on ne devrait jamais être que la récompense de
rose qui Ya s'ouvrir, à un homme quelque sait, par Mme Lenormanl elle-même, que véritables services au pa1's ou le couronnepeu défraîchi. Il y avait aussi à celte union, « )1. Récamier avait malheureusement des ment de carrière d'un homme distingué. Il
comme on le verra tout il l'heure, des cir- mœurs légères », on peut se demander quel n'est donc pas téméraire de croire que Mme Berconstances tout à fait exceplionnelles, d'un scrupule l'empêcha d'user de ses droits nard ait été coquette, plus même que cocôlé comme de l'autre, 'qui compliquent sin- d'époux, alors que sa femme était d'une quette : l'effacement total de son mari dans
gulièrement le jugement qu'on en peut porter. jeunesse et d'une beauté si invinciblement sa maison en serait déjà un indice ; on sail,
Le mariage se fit, on l'a vu, au commen- attirantes. Sans violer ce foyer domestique en outre, comme l'a écrit Mme Lenormanl,
cernent du règne de la Terreur, le jour du par d'indiscrètes et malsaines curiosités, le qu · ,, elle attachait le plus haut prix aux avantriomphe de Marat.
biographe peut entrer dans de certains détails tages extérieurs )&gt;. Y aurait-elle attaché un si
.\u retour de l'Hôtel de \'ille, il y eut une de coulisse que n'aborde pas l'historien. Aussi &lt;! haut prix l&gt; pour être seule à les admirer?
pelite réception intime chez les parents de la est-il permis de donner de ce singulier état C'est peu probable. Pour les faire admirer à
jeune mariée. Le péril des temps avait obligé de choses la double explication que voici :
son marr? C'est encore moins probable : Je
de restreindre les invitations à quelques amis
D'abord, il est assez connu que la jeune pauvre homme, qui ne joua dans la vie de sa
lyonnais, et, si fête il y eut, elle fut fort femme avait un défaut de conformation phy- femme qu'un rôle• insignifiant et effacé, ne
disérète. Après quoi, l'heureux époux emmena siquc qui la rendait impropre à la maternité, comptait pas chez lui. Non pas à cause de
che~ lui , rue du Mail, n° 12, la belle Juliellc et par conséquent au mariage. Je ne prétends &lt;1 son esprit peu étendu l&gt;, comme dit sa nièce :
à 1(ui il donnait auparavant des poupées, el pas traiter ici la question dans son étendue; les femmes apprécient assez cette sorte de
dont il venait de faire la sienne.
tout en ne l'éludant pas, je ne puis que • qualité, qui assure leur domination ; mais par
Mme Lenormanl, nièce de Mme Récamier, l'effleurer. La science d'ailleurs s'estoccupée, &lt;&lt; son caractère doux et faible )J . Et, ce caqni consacra plus tard quelques rnlumes i1 dans ces derniers temps, du« cas de Mme Ré- ractère, les femmes ne le pardonnent jamais :
l'hisloire, à la gloire plutôt de son illustre carnier ». Comme ce n'est pas mon affaire de elles veulent qu'on leur fasse sentir la bride,
tante, n'a pas dit si la sanction religieuse fuL le discuter, je me bornerai à renvoyer le parfois même une certaine dureté de main el
donnée 11 son mariage. li est infiniment pro- lecteur curieux de ces choses techniques, sur l'éperon. Il en est de même qui aiment la
t hable qu'on _s'en p~ssa. O~ttre qu'il'.eùt été
lesquelles d'ailleurs on ne peut faire que des cravache. Ce n'est qu'à ce prix qu'elles considangereux de deman_&lt;l_er une bénéd!.c~on reli- conjectures, à l'étude de ce &lt;! cas )) fait pac dèrent, qu'elles respectent et aiment un mari.
2
gieuse qui n'eût pu ètre secrète et que le un spécialistc •
M. Bernard &lt;( doux et faible 11, ne pouvait
caractère peu aud~cieux de M. Récamier ne
Ensuite, le bruit courait, du vivant mème donc être aimé, surtout d'une femme indé1 devait pas désirer plus_ que cela, le banquier
de Mme n écamier, qu'elle avait épousé son pendante et coquette qui avait fait de lui un
a\'ait ses raisons, des raisons très_ particu- père naturel. Ce.bruit était même assèz géné- mari du genre victime, genre qui se subdilières, pour pouvoir aisément s'en passer, ralement répandu. Mme Cavaignac, mère du vise en plusieurs sous-genres dont chacun
• tout catho!ique qu'il fût.
général Godefroid Cavaignac, le relate dans offre tant de variétés intéressantes pour l'obJe tiuèhe ici à un point délicat : je ne ses remarquables Mérnoiress. Ce fait cxpli- servateur, mais · où le sujet qui se croit heu; l'éluderai pas. querait, outre les simples rapports amicaux reux est leplus souvent dignedepilié. Légère
'
M. Récamier - car il y eut véritalilement qui existèrent entre les deux époux, l'insis- et aimant le plaisir comme les grandes dames
nn M. Récamier, comme il y eut ûn M. Gèôf- tance de Mme Lenormantà dire que ~L Réca- sur lesquelles ses &lt;( recherches de toilelle i&gt;
t'rin - ne revëndiqua jamais les droits tiüè le mier &lt;! n'eut jamais que des rapports paler- montrent qu'elle s'efforçait de se modeler;
mariage lui avait donnés sur sà f~mme, el il nels avec sa- femmè », qu'il ne (( la traita fort à l'aise dans ses principes, qui étaient
ne semble pas que se~l(rci les ait revendiqués jamais·quëcomme une fille. » Et il la tuto)·aiL, ceux de son temps; n'étant pas retenue par
davantage. (( Cc lien, a écrit Mmë Lenor- cc gui serait aussi un indice.
une passion insurmontable pour son mari, on
mant, ne fut jamais qu'apparent; ~fme RécaEvide!llillent, en supposant que Mme Le- ne voit pas dès lors ce qui aurait pu empêcher
mier ne reçut de· sôn mari que son nom. Ceci normant ait connu la vérité (si telle est la Mme Bernard de se refuser un caprice, el un
· peut étonnêr, mais jé ne suis pas chargée ,•érité), ce n'éta~t pas à elle à proclamer tout amour de contrebande d'avoir été la cause de
· d'e~pliquerle fait; je me~bor.Ze à l'attester, haut un fait qui eût porté un irréparable dom- la venue au monde de la petite Julielle. M. Récoll\me auraient pu l'attester l?us ceux qui, mage à la réputation el à la vertu de la mère camier avait connu, sans aucun doute, les
ayant connu M. et Mme Récamier, pénétrèrent de sa tante et un non moins irréparable dom- Bernard à Lyôn. Mme Lenormant est cependan~ leur intimité. M. Récamier n'eut jamais mage à l'amour-propre posthume de M. Ber- dant muelle sur ce point. Elle se borne à dire
que· des rapports paternels avec sa femme; il nard. Elle a d'ailleurs laissé entrevoir, que, &lt;! lorsqu'il demanda la main de Juliette
ne traita jamais la jeune et innocente enfant peut-être pour montrer qu'elle savait tout et Bernard dont il voyait depuis deux ou trois ans
qui portail son nom que~comme une fille ~ ne voulait rien dire, que Mme Bernard avait se développer la merveilleuse beauté, il avait
dont la beauté charmait ses yeux et dont la .. été assez coquelle; elle a reconnu que c'est lui-même quarante-deux ans )l. M. Récamier
célébrité flattait sa vanité. » Et Mme Lenor- · Ume Bernard qui obtint de M. de Calonne la était donc un vieil ami de la maison, et il ne
mant dit ailleurs : &lt;( Les affections, qui sont nomination de son mari, alors notaire à Lyon, fit, à Paris, que continuer les relations entala véritable félicité el la vraie dignité de la comme receveur des finances à Paris. Et pour mées à Lyon. Si M. Bernard, gràce au savoirfemme, lui manquaient : elle n'était ni épouse qu'un ministre gentilhomme, infatué de sa faire de sa femme, avait échangé sa modeste
ni mère, cl son cœur désert, avide de Len- noblesse comme l'était M. de Calonne, ait étude de notaire en province contre un emploi
dresse et de dévouement, cherchait un ali- nommé d'emblée à un si bel emploi dans les grassement rétribué de receveur des finances
ment à ce besoin d'aimer dans les hommages finances un tabellion de province qui n'appar- à Paris, M. Récamier, grâce à son propre
d'une admiration passionnée dont le langage tenait en aucune façon à l'Administration, et savoir-faire, n'était plus l'humble commisplaisait à ses oreilles 1 • »
cela au moment où le maréchal de Ségur, voyageur en chapeaux de jadis et se trouvait
Si Mme Lenormant n'est pas chargée d'ex- ministre de la guerre, ordonnait la justification à la tête d'une importante maison de banque.
pliquer le fait, comme elle dit, on peut, de quatre quartiers de noblesse pour le Ces roturiers ne dérogeaient donc ni d'un
que peu décente à tout âge, de se mettre toujours en
1. Souvenfrs et Co1ns11011danèe de J\l'"• Récaniier.
côté ni de l'autre en continuant à se voir dans
blanc, comme enseigne de Yirginité, son mari, qu'on
2. Voir D' C•n•~i&lt;s, Cabinet secret de l'hislofre,
disait être son ptirc, n'ayant jamais vécu al'CC elle .... ,,
leur nouvelle fortune. )fais on comprend que
21! srric.
:i. « ~[algr,; j,a manie, aussi r idirule à soixanh' ans

(llfémoires d'une /nco111111e , p. H 5.)

- --

P?r, égard po~r M. et ~fme Bernard, par interet pour Juhelle, l'histoire de leurs relations
plus. qli'amicales ait été tenue secrète. M. füC
carnier, ,_en épousant celle qu'il savait être sa
fille,
. qu 11 comblait de cadeaux,. a, qm• I•i donnait « ses plus belles poupées )&gt; justement
parce ~u'~Jle n'était pas pour lui 'une simple
~!le d ami: connaissait, par Mme Bernard,
) impcrfe~t10n physique de la petite. Celle
unperf?ctrnn, qui faisait qu'elle n'était pas
&lt;! mariable )&gt;, est évidemment la raison qui
le dé.termina à ~•~pouser, et c'est l'explication
du ~ole de mari m pa1'tibus que prit M. Récanner dans cette union hors de tou les les lois
~o~mun~s . .ce banquier n'est plus dès lors si
ego1ste m s1 extraordinaire qu'il pourrait le
sembler au premier abord. Quant à ses flammes
amou'.euses que la quarantaine bien sonnée et
une vrn passablement dissipée n'avaient pas
?ncore ~éussi à éteindre, eh bien! ... n'y avait~! P?s d au~res femmes à Paris? Il continuerait
a faire le &lt;1 Jeune homme», Je papillon, comme
a~anl son ma~iage, voilà tout. Ce n'était assurcment P.~s d ~ne haute moralité, mais c'était
une mamere d avoir sa fille dans sa maison
Il la :e~arderait, aux yeux du monde, comm~
u,ne Jolie .poupée.qui lui ferait honneur' et
s assurerait en meme temps une charmante
compagne pour égayer de sa jeunesse el de sa
b~aulé les mélancolies et les tristesses des annees .crépusculaires. La situation, dans les
P~~miers le~p~, _se~ait bien parfois un peu
~ehca.te: ~ais il eta1rhomme d'esprit, il s'en
t1re~ait lOUJOUrs. La belle Juliette ne pourrait
avoir ~ue d~ la re~onnaissance pour un mari
dont l affeclrnn était aussi parfaitement désintéres~ée, et elle lui pardonnerait aisément les
°:1ysteres de celle conduite, en· faveur de la
vie opulente ~u'il lui donnerait dans sa maisan.
M. Ilécanuer offrait en effet à sa jeune çq.ropa~ne toutes les compensations du luxe e't de
la fortune. Elles furent d'abord très discrètes
~s compensations, car on était en plein~
I erreu~ et t?ut luxe eût été dangereux. La
scul?_d1str~cL1?n que se permellait le nouveau
marie était daller voir guillotiner les o-ens.
~n compren~ qu'il n'y ait point mené saj°eunc
femme. Il s excusa plus tard sur le choix de
cc passe-Lemps en disant à sa nièce que «c'était
pour se familiariser avec Je sort qui vraisem1'.lablement l'~ttendait, el qu'il s'y préparait en
,oya~t moum l&gt;. Il est de fait que bien des
fermiers généraux, comme M. de Laborde
COmme Lavo1s1er,
. . etc.' que bien des banquiers '
corn~~ les deux frères Tassin, etc. , monlèren~
sur I echafaud, et M. Récamier pouvait redouter que sa f~rtune ne le signalât aux pourvo~eurs du tribunal révolutionnaire. Mais
éta1.t-ce. bien pour apprendre à mourir qu'il
allait voir mourir? Point n'est besoin de leçons
pour cela : le moment venu, chacun s'en tire
- plus ou moins bien, c'est vrai, car en cela
:~rtout, ?,omme le dit M. Henri Lavedan, il y
J a .~a.mer~, - mais s'en tire tout de même.
e n a1_ Jamais ouï dire qu'un seul même un
lianquier, .nait
' · pomL
· acquitté
·
' lettre de
cette
cbhanrrc
le
JO
d
l',
h
,
".
ur e ec eance. La profession de
~~qmer ne comporte pas beaucoup d'hérmsme ·. au ss1· n,est-ce poml
. de ce que M. Ré-

----

.M.JID.JIJJŒ 'J{'É C.JI.Ml'E~

-

-~

c?~ier a pu faire à la rencontre qu'on doit tyon, et la banque Récamier était une des plus
s elonner : l'homme, en général, est si lâche
fortes de la capitale.
surl~ut q~and il s'agit de sauver ses écus!
Mme Récamier en était une des plus belles
Aus~1 es~-1! ~ermis de se demander si ~f. Ré- femmes. JI y avait bien quelque concurrence
c:im1er n allait ~as à cel odieux spectacle pour par ex:mple : la citoyenne Tallien, ci-devan~
s.afficher pa:m1 le~ admirateurs de la guillo- marquise de Fontenay, bientôt Mme Cabarrus
tme, po_ur faire ~ro1re qu'il partageait les idées et pl~s tard princesse de Chimay, alors dan;
d_es .maitres 1u Jour, éviter ainsi les dénon- le plem développement de sa tapageuse et inc1allon~ et [~1re oublier ses richesses. Car il solente bea~!é de brune espagnole, triomphait
e~ arait d~Ja beaucoup, el Mme Lenormanl ne avec plus d eclat que le charme discret de la
)aisse pas ig?orer qu' « au sortir de la Terreur' Loule jeune Juliette; la citoyenne Haincruerlot
il fut en pleme possession de sa grande exis- q.ui courtisait les hommes de lettres ~t étai~
tence financière i&gt; •
citée pour son esprit parce qu'elle savait qu'on
Il est. donc .très probable que c'étaient là ne vous en Rrête que lorsqu'on flatte ceux qui
les_mobiles qm conduisaient le pacifique ban- en ont,; la citoyenne Hamelin, faisant admirer
qmer à ces scèues sanguinaires. Le brave des graces un peu mulàtresses, qu'on avait la
h.omme qui, comme Panurge, ·ne craignait bonté de ~uahfier de créoles; la citoyenne
nen, « f?rs.les dangers )&gt;, aurait pu, tout Beauharnais, une vraie créole celle-là qui
comme lm, dire aussi : «Je suis un peu couard cherchait, sans le trouver encore, un en[reted.e ma nature.» Prornquée par la peur, J'ava- ne~r de bonne volonté pour remplacer Barras
r1_ce et .la lâcheté, qu'il ne faudrait pas être . qui ne voulait plu~ ~·eue; la citoyenne Radet,
bien difficile pour . mettre au nombre des dont les robes fa1sarnnt tout le mérite et les
vertus les plus recommandables chez un chapeaux toute la beauté... quelques autres
homme, cette .conduite, en effet, ne mérite encore dont ?n parlait pour leurs perfections
pas grande estime. De plus, la présence du P!us .ou , ~om~ imaginaires, mais pas une
t,re~bleur aux guillotinades, même s'il n'y n_a~all 1eblomssante carnation et la grâce
e(ait. allé que pour sa propre instruction, d1stmguée de la jeune citoyenne Récamier.
n était-elle pas une approbation tacite de ces
Cependant, en celte fin d'année 1794 l'anho;~eu~s.? Mais, ce qui me passe un peu, c'est n_ée de !hermidor, et durant l'année f 795 qui
qu il n ait pas eu la pudeur de cacher mieux nt expirer les pouvoirs de la Convention
que e&lt;:la ce coi? ho~teux de sa conduite passée, )fme Récamier ne parut guère que dans quel~
condmt~ dont 11 n'est que trop facile de saisir ques. salons de banquiers el dans les bals
les mobiles.
.
pubhcs qu? la ~101e alors était de fréquenter.
Cep~~da11t 11 ~}0_~~7vint oü, pour s'empêcher On la voyait prmc1palemenl en voiture décou~c per1~, la soc1e~e ne ~rut pas devoir emoyer verte, sur les promenades, attirant par sa
~uccess1vemenl, Jusqu au dernier, chacun de c?arm~nte et douce physionomie, d'un aspect
ses membres à l'échafaud . Le 9 thermidor
s1 agreablement reposant, les rerrards d'une
en c?angeant les tyrans de la France, chancre; foui: déshabit~ée depuis longte~ps de tout
~us~i l~s dispositions du banquier. Ap~ès gracieux el pacifique spectacle.
l c~ecut1011 de ~obespierre, Lebas, Couthon,
Le gouv~rne°:1ent ~u Directoire donna qnelSamt-Just, l:hanr10t, et de soixante-six autres que essor a la ne sociale. Avec les rraranties
co~pagnons d~ mort que les Thermidoriens, d? la Constitution de l'an III, on se ~rut plus
q~1 ne les valarnnt pas, envofèrent au sup- sur .du lendemain; et, comme l'on ne craiplice, la &lt;1 coupeuse de têtes i&gt; fatirruée se gnait plus d'être guillotiné pour avoir un beau
repos~ enfi~. Le spectacle du sang fit ~elâche. cheval ou une belle robe, les lieux de plaisir
La. vie sociale reprit au milieu de tant de se peuplèrent.
rumes .°:1orales el matérielles. Les affaires el
Le spectacle qu'offrait la capitale était bien
les pla1s1rs occupèrent de nouveau tout Paris. étrange. Paris était alors dans la rue et dan
fictourn~nl ~ sa maison de banque et se re- les lieux publics. Le plaisir était la seule rèoJ!
mettant a \'IY~e après avoi~· eu si longtemps d.e l?ut, el les f?~mes, comme de juste, p~épeur de mourir, M. Récamier vit ses affaires s1daient ~ux pla1s1rs. N'est-ce pas dire qu'elles
p~ospércr de plus en plus. Tout était à recon- goU\'erna,ent tout? Cela ne chan rreait guère
st1t~er,' le crédit surtout. L'agiotage était d~s au~r~s temps, mais leur influ~nce, cette
effrene. Avec son flair de ces choses-là, et fois, eta,t ouvertement affichée. C'était la
celte largeur d'idées qui, dans les affaires
revanche de la femme sur la rruillotine par
s'appelle hahiletf\, M. Récamier réussissait
conséquent de la vie s?r Ja ;ort, d~s joies
merveille. Les fournitures militaires étaient sur les tourments, dela liberté sur la prison ....
de plus po?r les banquiers une mine inépui- Un monde _nouveau, formé de pièces et de
sable de benéfices. Grâce à une véritable sao-a- 1~orceaux.d1s.rarates, affirmait sa volonté de
cit~ de spéculateur, à un esprit de cornbinai~on v1v~e.' de J01m:, et se montrait inassouvi de
:t a des moyens auxquels il ne faudrait peul- pla1s1rs. Il lm fallait les mille lumières des
etre pas regarder de trop près (on ne fait pas salles de fête~, le bruit des grelots, le rouleh~nnête~ent une si rapide fortune), M. Réca- ment des v01tures, les enivrements des ormier, qm savait user de puissantes influences
ches~res et ~u bal, les vertiges de la valse, les
obtenait des fournitures avantaoeuses et rem~ ango~sses fievreu~e~ du jeu pour remplacer les
plissait se~ coffre~ à la pelle.b Très peu de an.go1sses des v1s1tes domiciliaires et de la
temps apres le tr10mphe des Thermidoriens
prison, les fièvres de la guerre et de l'é ._
.
A . '
m1
la fortune couronnait déjà des efforts qu; gra tmn. uss1 s amusait-on à outrance et
n'eût probablement pas couronnés lf. de Mon- comme à la tàche.

à

�.MAD.li.ME 'J{ÉC.llJH1ER,_ ~

~ - 'Jl1STO']t1.Jl
plaise à Mme Lenormanl, à qui sa. tanlè ne
Mme Récamier était une des femmes les quelques écus dan~ :a poc~e pour en franchi_r s'est pas vantée d'avoir eu des r~lat1o~s avec
le tourniquet? Voila le c1toy~n B~rras 1m,
plus en vue de ce monde 9ui ,s•a~usa(~- _Déj à
le monde du Luxembourg dcpms r1u elle ne
depuis quïl est membre du D_1recl01re execuun peu reine de la Chaussee d Antrn, l elegant
frayait plus qu'avec des pri~~es, des ducs, _des
lil de la République française, donne des
repaire des banquiers de Pari_s, Tourton,_Pcrministres et des hommes celebres, Mme Recafètes dansantes. Vite, il faut aller chez Barras.
regaux, Hainguerlot, Ségum,... la _3eunc
mier allait am~ fètes du vicomte de Barras.
femme allait bientôt l'ètre parloul. Apres que Ot1 donc la jeune lemme lrouverai"t-ell~ un On n'en a déclaré qu'une, pl~s tard, ~a_rc_c
les désœmrés mondains avaient contemplé son public plus chois•, plus élégant, plus digne
qu'il était impossih!e, en ,·er1te,
de dissimuler entièrement ce
portrait, par Ducreux, au Salon
compromettant bagage. Encore
de J796, ils allaient la contempler clle-mèmr, en pcrsonue,
n'a-t-on avoué celle-là qu'en s·abritant modestement sous le
au x cours du Lycée, où La
manteau de la charité : on s'est
Harpe, ami de son mari rt de
sacrifiée, on a risqué sa répu ·
sa mère, n'avait pas de pins
assidue élère. L'illustre profestalion pour solliciter du Yolupseur lui avait mèmc, à ~a lrès
tueux Directeur la grâce d'un
vire satisfaction, gardéunc place
prètrc émigré, rentré sans, .a~tout à côté de sa chaire : elle
torisation. Oh! comme c clait
faisait face au public, el c'est
bien imaginé pour plaire aux
peul-èlre pom l' y mir que lrs
amis roplisles : sacrifice de
cours de La Harpe étaient si
ses répugnances les plu~ re~sui vis. La leçon finie, on coupcctables, danger de se faire sirait croiser la jeune femme aux
gnaler connue ennemie du gouChamps-Élysfes, 011 Mlle Lange,
Yernemenl, éloignement pour
Mme Tallien, el r1uelques autres
son mari de toute aO'airc frucbeautés à la mode &lt;( brillent
tueuse, tout cela pourquoi ?
dans la foule comme de douces
Pour faire mettre en liberté un
clartés I n ; on la revoyait au
malheureux prèlre qu'elle ne
concert Feydeau, où se faisait
connaissait pas. N'était-cc point
la meilleure musique de Paris;
là Je dérnuement dans tonte sa
aux spectacles, aux fètes en
sublimité, avec le sacrifice de
plein air de Waux-Hall, de Mousmi, de tous ses intérêts matéseaux , de Tivoli ; aux bals de
riels el moraux, pour ne rel'hotel Thélusson, dt! l'hôtel
cueillir ensuite que les épines
d'Alicrre, de l'hôte!Biron ... . Et
de la calomnie? Mais les mémopour~ant, en cc Lemps de déprarialistes sont si bavards qu'il
vation générale des mœurs et
11c fallait pas, qu'on ne poudu goùl, alors que les convoiYait pas se 1rourcr en contradictises el les égoïsmes s'affichent
tion avec ce que ces indiscrets
plus qu'ils ne se cachent sous le
étaient capables d'avoir rn et
brillant Yernis du luxe el de la
d"arn:r écrit pour l'arnnir. El
richesse; en ce temps de danse
puis, &lt;1 les gazelles du Lemps»,
it outrance où chacun peine
comme l'arnue arec un C('l'comme un forçat pour se dontain plaisir celle fois Mme Lcner un peu de plaisir cl où,
normanl, rendirenl compte de
MAU.\\IE R ÉCAMI ER D.l:SSANT LE PAS DU SCII AI. L- - Tablea11 de J.-F.C. CLÈRE.
comme l'écrirait Fontanes à
relie fèle el pu hl ièrenl un
.Jonberl , &lt;( ceux qui n'ont pas
quatrain qni n'_était . pas p~l'des montagnes de papier ou de
ci. ément du bon faiseur, mais qm ne laisl'or en rouleau, qui ne sont pas représentant~, d'apprécier et d'envier comme cll_cs le méri- sait pas que ~'être n_al,teur, puisque c'était u'.1
marchands ou voleurs de grand chemin ne tent toutes ses perfeclions, son teml -~c narre compliment improvise ,P?u~ elle au soupc1.
peuvent plus vivre! », Mme Récamier va aussi cl de rose, la grâce de ses mameres, le En avouant un bal, on ev1 ta1l de se lrouver en
simplement mise que les émigrées rentrées charme de sa conversation, la souplesse, le conlradiction avec les gazelles el les mémoles plus besogneuses, quand elle ne s'avise moelleux le velouté de sa danse'?... Et son rialistes • en déclarant qu'on n'y élait allé que
pas, pour le déshabillé, de faire concurrence mari de '1a mener chez Barras. Quoi qu'en pour obéir à son mari, ~n se _donnait 1~11 petit
à Mme Hamelin, la grande prètresse des&lt;( sans dise Benjamin Constant, qui •~•e~t q1'.e le air de sacrifice cl de rés1gnallon, de v1~lm~c,
chemise ». Dans les bals, elle danse plus el porte-paroles de ses scrupules d1stmgucs cl presque de martyr~ : t!ne auréole va ~1 b1e1;
mieux que personne. Dans la rue_, on la re- tardi fs, Mme Récamier alla chez cc Lauzun ;1 une jeune el JOhe tete comme ~a sien~e.
connait de loin, &lt;( belle comme le J0tir, alfcc- du Directoire.
&lt;( Crmodocée dans le ci~que ll , aurait pe1:se. et
N'y alla-t-elle qu'une f~is, qu'une paul"l'C
tant de paraître partout coiffée. d'un pc~i,t G~bu
dit plus tard Chateaubriand. Enfin, la 0 race
de linon, toujours placé de la mememam_ere », et unique fois, comme le d1 l Mme Lenori_nan~, d'un émi crré, prêtre par dessus le m_arché,
et partout sa beauté, sa bonne grâce, _lm val~nl qui défend énergiquement sa tant~ d avoir que cette ~ainle allait solliciter, achevait, aux
un triomphe. Comme une souver~me, d un. (! fait partie de la société du Directoire »? _Et yeux des royalistes, de mettre le sceau à la
aimable signe de tête, elle remercie la foule n'y alla-t-elle que parce_ qull. ,&lt;( M: Récamier sublimité de son dévouement.
de son admiration et lui distribue généreuse- trouvait utile à ses relations d affaires que sa
Mme Lcnormant reconnaît donc que sa
jeune femme acceptât celte fois_ l?nvi~a~ion
ment les sourires reconnaissants.
tante alla chez Barras, mais une fois seuleLes.bals publics sont les plus _fréquentés ; qui lui avait été adressé~ }l, et, se hale ~ aJOU- ment et elle a bien soin de placer celle pauvre
tout le monde y va, même la meilleure com- ler sa très effarouchée mece, parce qu &lt;( elle petit; fois tout à la fin du Directoire, au prind'un
pagnie. Mais il n'y a aucun mérite à y aller : avait à solliciter de Barras l"élargissement
N' en d'e- temps de 1799, avant le coup d'épaule de
prisonnier
?
ll - Oh I que non pas 1
.
des bals payants !. .. Fi ! Qui donc n'a pas
1. Le Miroir, Gcrmi n~l, an VI.

2. G. Pm.11És, Du nouveau sur Joubert, p. 8 .

3. MME DE Cn,sTENAY, Mémoires•

Bonaparte qui renYcrsa l'échafaudage gouvernemental. C'est une manière de faire Yoir que
celle condescendance pour le vicomte de Barras était tout accidentelle et n'avait pu se
renournler.
Tout cela est bien habile el bien calc11lé.
Malheureusement, et j'ai regret de le dirr,
des témoins ont parlé : on sait que Mme fü.:_
carnier allait au Luxembourg dès la première
année du Directoire. Arsène Houssaye, qni
~ardait Loule son indulgrncc pour Mme Tallirn, a dit qee Mme Récanù r (( fut une des
néo-grecques qui se détachèrent moitié nues,
mais tontes rètues de leur pudeur, des ruines
du Pompéïa ensanglantée l&gt; . Et il ajoute : (( Je
sais de bonne source que Mme Récamier
hanla les salons du Directoire et qu'elle ne
dédaigna pas, tout empanachée qu'elle f1H
dans sa rerlu, de danser le cotillon arec
Mme Tallien .... » Où donc Mme Récamier se
f1H-elle donnée en spectacle, si ce n'ci'it été
d:ins les salons à la mode? ... Je sais bien
qu'à Longchamp, dans une calèche décourcrlc, Mme Récamier, rêlue dans le rro11l
. presque en peplum, aœc des "sand' ,\.~pas1e,
d:ilrs qui montraient son pied sur une peau
de ligre, les cheveux retombant en bondes
sur un cou neigeux que mordait doucement
le pàlc soleil de mars, le bras demi-nu mais
rnchai'né par les camées, ~c laissait aimer an
passage par tous les incroyables cl tous les
• muscadins, comme une idole des temps
anciens. Mais cc n·est ·ni à Longchamp ni à
Saint-Roch, je suppose, qu·elle fut renommée
comme la plus belle danseuse du Directoire.
D"ailleurs, je vais prendre au mol son historien 1 : &lt;( Elle aima la danse aYec passion pendant quelques années et, à son drbut dans le
monde, elle se faisait un point d'honneur
d'arri,·er au bal la première cl de le quiller
la dernièrn t ».
Si l'on reproclie à Arsrne Houssaye de
n"èlrc qu'un lémoin de seconde main, hicn
qu'il dise : &lt;( je sais de bonne source ll , rnici
cc qn'a écrit un témoin occulaire dont on ne
1. Mme Lenormanl, da11s ses Souve11frs el Correspo11da11cc de Mme Hécamier, l. 1, p.1X.
2. Ansi:NE llou~SAl'E, l'iol1'e-Da111e de Thcmt;dor
p. '&gt;5â-45ü.
'

peut suspcclcr la bonne foi : (1 Je n'ai point
~ublié un a_ulre genre ~.c surpris~ que j'~vais
cprourée des la pi-enu ere annee du Dœecloire. Un jour, je me lrounis au bas de l'escalier r1ui conduisait aux apparlemcnls occupés par le citoyen Barras, lorsque je l'is trois
dames se présenter el en franchir les marches
arec légèrelé. Leur beaulé, l'élégance de leur
mise qui, suivant la mode d'alors, voil:;1il leurs
charmes sans les dissimuler, me figuraient les
tr~is grùces de la mythologie ; je croyais ll's
ro:r encore alors qu'elles araient disparu. Je
sus après que c'étaient ~[mes Tallien, Bonaparte el Récamier, cl qu'elles venaient habiluellem.en l orner les salons du directeur: nourcau genre de surprise pour moi , qui le prenais
alors pour un répu blirain des pins .austères•. 1&gt;
Voilà, j'espère, qui détruit la légende qne
Youlul accréditer Mme Lcnormant sur l'absence de sa lanle aux fèt es de Barras. Et
c'est probablement là qu'elle fit la connaissance de la belle Mme Tallien, maitresse du
directeur, qu'elle recevait à son tom· che;
elle' . Cc grand bénisseur de Sainte-Beure, qui
rous canonise si aimablement les gens, dit
lui-même el sans vouloir préciser que, jeune,
(( le monde qu 'elle (Mme Réramicr) traYersa
el où clic vécut r tail hien mèlé rt bir n ardent
cl elle ne se ménagea pas à le lenlcr l&gt; . Et il
ajou!c : (( Ponr ètrc n ai, j"ai besoin de hai,,cr 1111 peu le Lon, dè descendre un moment
de celte hauteur idéale de Laure el de Béalrix où l'on s'est accoulumé à la placer ". l&gt;
Mais elle sentit bienlo t, plus qu·on ne le lui
fil sentir, qu'il fallait changer de Ion. Cc fu l
au commencement du Consula t : lorsque Bonaparte épum le salon de sa femme, elle
épura aussi le sien, d'une façon fort discri\tc,
et plus lard raya d'un trai t de plume cc
passé un peu compromcllant. Ses amis
l'oublièrent comme elle, mais l'historien ne
doit-il pas s'en som enir?
13arras, dans se, 1llémofres, ne cite pas
~lmc Récamier. Il n'avait pas, pour la mentionner, les mèmes raisons que pour parler
:;. BEs~.rnn, Souvenirs d"u11 11011agé11afre, p. 146.
4. Aue. fünornR, Sü1we11ii·s 71erso1111els et silho!tel(es conternporai11es, p. 309.
.
J . S,1xn- Jlr. ul'r., Callsenrs du /1111d1, 1. 1, p. 126.

(A

prit un air gai1lard et assuré et lui répondit
que pour lui il n'était pas de mèmc, el qu'il
n'était pas conlenl de Sa Majesté. &lt;( Et pourquoi donc, Puysieux? lui dit le roi. - Pourquoi, sfre? parce qu'étant le plus honnête
homme de voire royaume, vous ne laissez pas
Puysieux, arrivant de Suisse par congé, pourtant de me manquer de parole depuis
après le retour de Fontainebleau, fut fort plus de cinquante ans. - Comment, Puysieux,
bien traité du roi dans l'audience qu'il en reprit le roi, et comment cela? - Comment
eut. Comme il avait beaucoup d'esprit et de cela, sire? dit Puysieux, vous avez bonne
connaissance du roi, il s'avisa tou t à coup de mémoire et vous ne l'aurez pas oublié. Voire
tirer hardiment sur le temps, et comme le Majesté ne se souvient-elle pas qu'ayant l'honroi lui témoignait de l'amitié et de la satis- neur de jouer avec vous à colin-maillard chez
faction de sa gestion en Suisse, il lui demanda ma grand'mère, vous me miles votre cordon
s'il était bien vrai qu'il fût _content de lui, si bleu sur le dos pour vous mieux cacher au
ce n'était point discours, et s'il pouvait y colin-maillard, el que lorsque après le jeu, je
compter. Sur ce que le roi l'en assura, il vous le rendis, ,·ous me promîtes de m'en

Promesse royale

de Mme de Beauharnais, de Mme Tallien, ou
de Mme de Sl::ël. ~fois comme il mourut en
182!), il ne pouvait préroir que celle femme
de banquier, dont il ne mcnlionn&lt;&gt;pas plus la
présence chez lui que celle drs fcmmrs drs
antres banq uiers qui venaicn l rp1émander
auprès de lui des fournilurcs mili1a:rrs,
anrait renié plus lard ses rclalions arec le
Yerrès du Directoire quand, · dc,•enue l'amie
des Mon tmorency, de Chateaubria nd, dt'S
Noailles cl de tout cc qui arnil tilres ou réléhri ré, rllc Liendrail à 1110 111rt'r palle blanelw
aux royalistes qui formaien t sa petite cour.
Cependant Mme Récamier faisait l'admiration de Lous par la gràcc &lt;JU 'elle arail à dansrr.
C'est sans doute dans les salons du Luxr mb,rnrg qu'elle exécutai t celle fameuse danse
du schall que ~fme de S1ai\l a immorlalisée
dans son roman dt' Corinne cl que àlmc de
Krüdener prèle i1 son héroïne dans son
roman de Valerie. Mme de Krüdener, qui ,e
met clle-mèmc en scène sous 1t, s traits cl,,
Yaléric, arail pcut-êlrc pris Mmr Récamier
pour modèle. Les momemenls de celle-ci,
dans une danse qui était moins un pas rég'é
et mesuré qu ·une gracieuse pantomime tradu isant en pas el en gestes l'enivrante comprélwnsion de la musique, paraissaient d·aulant
plus soupirs el moelleux que, ne portant pa,
de rorrnt, malgré sa taille qui eùt gagné /1
être plus arrondie, la danseuse avait rruelquc
chose des molles ondulations du srrpent. Elit'
n'rn arait heureusement que cela : il r., I
juste de reconnaître qu'ellr laissa à la déplaisante ~[me Hamelin, qui aYait aussi quelque
cbose du serpent dans toute sa personne, la
détestable idrc d'en avoir aussi le venin. La
pauvre Julielle devait. plus lard, en savoir
quelque chose, car celle mauYaise langue 11&lt;'
la ménagea pas . Mais Mme Hamelin, al'ec
sa grâce lascirc de mulàtresse de Saint-Dcmingue, n'arril'ait pas à égaler, dans sa dansr
mimée et gesticulée, celle réserrc alliée il
quelq ue chose de discrètement l'oluplucux
qu'a,·ail au dernier point Mme Récamier, et
qui faisait dire au chevalier de Boufncrs, fort
expert en ces choses-là : &lt;( On n ·a jamais
mieux dansé arec ses bras. lJ

suivre.)

JOSEPU

TURQUA:\'.

donner un quand mus serirz le maitre; il y
a pourlant longtemps que vous l'ètes, cl bien
assurément, et toutefois ce cordon bleu est
encore à venir. l&gt;
Le roi s'en souvint parfaitement, sè mi t
à rire et lui dit qu'il avait raison, qu'il
lui voulait tenir parole et qu'il tiendrait un
chapitre exprès avant le premier jour de
l'an pour le recevoir ce jour-là. En effet, le
jour même il en indiqua un pour le chapitre
et dit que c'était pour Puysieux. Ce fait n'est
pas important, mais il est plaisant. Il est tout
à fait singulier avec un prince aussi sérieux
et aussi imposant que Louis XIV; et cc sont
de ces peti tes anecdotes de cour qui ont leur .
curiosité.
SATNT-Si i\10:\f

�"-----------------------------------FRÈRE D'EMPEREUR
~

Le Duc de Morny el la société du Second Empire
Par FRÉDÉRIC LOLJÉE

Pour cc.ux qui savent lire entre
)c.s lignes, Je. vé.ritablt e.mptrtur

des Français n'était pas Napolion Il 1, mais le duc de M orny.
W1LLJAM GAAtlAM.

Morny, le monde et les femmes.
Dès avant l'année 1851, Morny avait pu
frôler toute la société en montre de la politique du théâtre, de la littérature, et au~si le
mo~de de la finance, sans l'aide duquel ~) est
fort malaisé de jouir d'aucun de ces biens.
S'il recherchait de préférence, comme son
élément naturel, les milieux de haute élégance,
il ne se refusait point à lier c~mmerce en d_es
maisons opulentes et bourgeoises: Des mot!fs
sans désintéressement le poussaient à faire
acte de présence chez des financiers, dont il
avait à soianer pratiquement les rapports, pour
les meill~ures fins de ses spéculations. Le
juste sens, qui l'~vertiss~it _du ton ,à prendre
en tous lieux, lm conseillait de n affecter 1~
aucune morgue déplacée, mais d'y mettre a
l'aise sa gentilhommerie par de la rondeur et
de la simplicité.
Il n'était pas le même homm~partout: ~ans
les salons oi1 plaisaient son cs~r1t et sa d1st1~ction on lui reprochait, parfois, une certarne
fier~é dont la cause ne s'expliquait pas. Il se
souvenait trop, en ces moments-là, de la rei~e
Hortense. Avec les gens de Bourse, les traitants modernes, les manieurs d'ar~ent, !l
jugeait inutiles les grandes faç~ns; il. ~.sait
avec eux d'une sorte de bonhom1e fam1l 1crc,
qui les lui rendait avantageusement sympathiques.
.
A leur table, dis-je, il se montrait bon
prince. Néanmoins, il lui arrivait d'éprouver,
au contact de certaines médiocrités de personnes ou de procédés, une gène, un malaise ,
qûi blessait ses intime~ délicatesse_s; e,t: alors,
le "rand sei"nem· qu 11 se flattait d etre se
" reconnaitre
"
·
dont I'l en
faisait
à la marnère
signifiait le rappel autour de soi.
-.
Un jour, il dinait en nombreuse compavme
chez un banquier , de la tribu de Jacob, dont
la grosse fortune n'avait pas~nnobli lesfor~ es
autant qu'il t tit été souhaitable. Le service

était larrre,
bien cond ui l et ne péchait que par
0
un seul détail; encore fallait-il qu'on ~n eût
reçu l'averfüsement pour s'en apercel'Olr. ~e
maitre de la maison avait coutume de se fa1~e
servir à part d'un « Léoville n d'une annee
exceptionnelle. C'était l'art du valet _de chambre particulier du per,sonna~e. de tirer d~ sa
cachette, à point nomme, la prec1eu~e boute11le,
d'en verser adroitement à son maitre ou à un
intime désigné, puis d'escamoter le flacon el
de le remplacer non moins lestement. par
d'autres vins à l'usao-e de tous les convives.
Morny s'était laissé ~onter cela. Désireux ?c
rappeler so~ hôte ~ux. devoirs de la pa~fa1 le
courtoisie il surve1l1a1t la manœuvre , et,
comme domestique s'approchait, a?nt en
mains deux bouteilles, et demandait avec
empressement ce qu'on voudrait bien a~ceple::
Branne-Mouton ou Ermitage? Morny repond1t,
en désirrnant du doigt que les gens du monde
savent ~ ettre dans leur œil, l'endroit où se
dissimulait la fameuse marque : « Je préfère
du Léoville. » li avait dit cela d'un ton assez
haut pour être entendu de l'a?1phitryon: Le
maître d'hôtel troublé regardait son ma1lre.
Le secret était éventé ' on n'avait d'autre
ressource que de faire bonne ~onle~anc~.
« Servez à monsieur le comte le vm ~~ _il_prefère. l&gt; Le vaiet obéit, va rechercher l el1~ll'. en
son coin, et, arec une sage lenteur, le d1st11le
rrou tte à goutte dans le verre qui lui est tendu•
Alors, Morny, que le maître _d~ logis observe
attentivement, curieux de sa!Slr du regard_ la
flatteuse impression qui ne manquera yomt
de le chatouiller aux papilles les plus délicates
du goût, Morny, plein d'indifférence, verse le
contenu du petit verre dans un plus grand,
l'étend d'eau commune largement, et rep~e~d
la conversation interrompue avec son vo1srn.
Quelle leçon, ce beau ges te dédaigneux du
gentilhomme au parŒnu 1 !

1. )lorny n'eut pas toujours le dèmier mol dans ses
colloques occasionnels av~c les gens '.le fi nance._Un
matin, quelque raison ,d argent 0~1 1urgence cl ~ne
information à prendre I avait amcne en personn~ a l_a
banque d'un aes l\othsëhilcl. I.e haut baron I aYa11

1:

De l'aisance il en avait en toute compagnie.
Il ne respirait à son g!'é que dans l'air épuré
du grand monde (épuré, dis-j,e, 9u~n~ aux
manières et à l'esprit), quitte a le dela1sser,
de temps en temps, pour tenter d'agréables
reçu assez cavaliilremenl : « Monsieur, lui_ di1-il, sans
plus de formes, veuillez prendre un_e c!1a1se.
.;
_ Savez-vous qui je suis? rcpart1l l homme d ~l~t
té èremcnt olTusquè. Vous parlez au corn!~ de Moi ni•
g_ Monsieur le comte de Morny, répliqua M. de

diversio_.ns par les détours des coulisses et du
demi-monde.
Il exerçait en toute sor.iété une sorte de
fascination personnelle à laquelle il ét~it ~rès
difficile de résister' quand il le voulait bien.
Une noble douairière se plaignait à son fils de
ce qu'il blessait son oreille à lui vanter à tout
propos la bonne grâce du comte de Morny.
et Je ne verrai jamais cet homme! l) prono~çait-elle d'un ton résolu. Elle ne put emp~cher cependant, qu'il n'y eùt rencontre acc1den~lle, dans une maison où to~s }eux
avaient l'habitude d'aller. Morny, qm n 1g~orait point la prévention dont. il était !'obJ~I,
s'employa de tout son poul'otr à la faire disparaître. et vraisemblablement, son succès •
fut complet: car Ja conversation avait. duré
presque la soirée entièr_e. ,L~ lendem~rn, le
premier soin du fils avait ete de quesllonner
sa mère : « Que pensait-elle du comt_e d~
Morny? Lui gardait-elle une antip~~hie si
tenace?» Et celle-ci de répondre, m011le figue,
moitié raisin : et Je l'ai invité à dîner l » .
En quelque maison qu'il all~~• sa pré_d1lcc:
lion était acquise (autant qu 1\ po~va~L. lui
donner contentement) lt la fraction fem1~rn~.
C'était un repos, un charme à S?Il ~srr1L d ~
côtoyer les caprices d'une cau~erie legere~ o11
ses qualités d'éducation avaient bea~ Jeu.
L'enlevait-on à ce plaisir' il se défendait mal
d'un mouvement d'humeur et d'un peu de
maussaderie jusqu'au moment d'y ~etourner.
Dans les premiers jours de l'Empire, on_ le
voyait assez rréquemment chez _le banq?1e:LaffiLte, dont les belles-sœurs ava1e~t ~a reputalion d'ètre aussi spirituelles que JOl~es. Une
après-souper, qu'il était de conversalion ~vec
l'une d'elles, on vint le prier de passer_ a la
table de jeu. JI n'en ~vait a~cune e~v1e et
s'excusa. Mais on tenait fort a sa presen~,
dans la pièce d'à-côté, pour animer le tapis
vert.
et Allons, venez faire un coup de lansquenet, Madame vous le permet !
_ Yous le voulez absolument? Ce sera
bientôt fait l l&gt;
"
Et d'un pas rapide, comme pressé d etre
revenu déjà, il se rend où l'appellent, non le
jeu, mais les joueurs.
n othschild en y mettant, celle. fois, beaucoup! cl~
cérémonie, ayez donc la bon le de prendre ceux
chaises. »
.
~ 0 I'
téc pinL'anecdote est-elle ,·crid1qu~ •. n . a con di
sieurs fois. Exacte ou non, elle cla1t plaisante il re ire.

LE

Duc

DE .MO'Jt.N1 - - ~

&lt;t Yotre jeu? lui demande-t-on.
- La rouge el la noire. C'est expéditi1.
- Votre enjeu?
- Dix mille francs. »
Les partenaires se regardent. On ne s'attendait point à si forte réplique. Personne ne
tient. Laffitte s'aperçoit de l'hésitation, s'approche et croit de son devoir de répondre. En6n
plusieurs personnes s'inscrivent. La somme
est faite. i\fainleliant la parole est à la chance.
Les cartes volent. ~forny s'arrête à la rouge.
On tourne la noire. Qu'importe I C'est donc
fini. Il veut se lever. On l'invite à la reYanche.
et Revanche, soit. Dix mille francs à la
noire. n
On tourne la rouge.
La seconde épreuve ne lui avait pas été
meilleure que la première. Il laissait vingt
mille francs sur le lapis.
&lt;t Ah! très bien, dit-il, en réglant de sa
signature et quillant la place; je vais donc
pouroir, à présent, causer tranquiUement. l&gt;
Par accoutumance et par inclination, répéterons-nous, il se complaisait dans la compagnie salonnière des femmes , aimant leur
ramage etleurs mines, goûtant les badinages
dont les gens d'esprit semblent vouloir récompenser leurs déploiements de grâce et de
coquetterie, et réagissant par sa manière d'être
contre la tendance, qui commençait à s'introduire, timidement encore, mais qui devait
aller en s'accéntuanl de plus en plus, à faire
deux sociétés en une· seule, les sociétés séparées des hommes et des femmes, ceux-là
s'envolant aussitôt que le permettent les simples convenances pour se rejoindre aux salles
oi1 l'onjoue, où l'on fume, celles-ci demeurant
11 peu près seules 1&lt; comme des captives de
harem 1&gt;, jasant, musiquant, s'écoutant sans
un vrai plaisir ou s'entre-regardant, se critiquant des yeux sans parler.
JI ne s'y alanguissait point outre mesure.
Quand il avait assez madrigalisé du côté des
fèmmes, il savait se reprendre du côté des
hommes, sérieusement. On l'y jugeait intéressant et fin, quand il daignait quitter son visage
d'idole ennuyée, terminer ses phrases, achever ses mots cl donner la preuve qu'il était
capable d'avoir du brillant, autrement que
par échappées et par boutades. Il excellait
dans la façon de parler entre deux fenêtres,
en celte manière intime et dégagée d'apprêt où
se peuvent échanger tant dechoses spirituelles
et profitables, sans qu'on ait eu l'air d'y sunger en les disant. li avait encore une adresse
particulière à découvrir chez ses interlocuteurs,
llatteusement, des qualités dont ceux-ci, pour
ne les avoir pas assez mises à l'épreuve, sans
doute, n'avaient pas toujours le soupçon euxmèmes ; habilement, il les faisait valoir en sa
présence, les relevait à leurs propres yeux,
puis les laissait sous cette impression agréable
qu'il s'était plu à leur procurer en passant.

L;n peu de hauteur, qui n'était, cependant,
point la morgue d'un homme solennel el
autoritaire tel que Baroche, mais qui se nuançait d'un peu de froideur et de dédain, apparaissait dans son attitude, au milieu des gens
de cour ; en revanche, il se montrait simple

On se trouvait en petit cercle chez la duchesse de Bassano, dans l'appartement qu'elle
occupait aux Tuileries. Auprès d'elle Mme de
Sancy-Parabère, Mérimée, llforny, Charnacé
échangeaient des propos en l'air. La conversation, après bien des chassés-croisés, s'était
arrêtée sur un incident de bal advenu, la veille,
chez la princesse de Metternich.
Les redoutes, que donnait l'ambafsadricc
d'Autriche-Hongrie en son hôtel de la rue de
Varenne étaient fo1-t recherchées et d'autant
plus appréciées qu'on n'y pénétrait point sans
invitation personnelle. Mme de Mellernich se
montrait rigoureuse à l'extrême sur ce point.
Elle n'accueillait pas toutes les demandes et
ses instructions là-dessus étaient formelles :
on devait se faire connaître en arrivant. Les
hommes y étaient reçus à visage découvert ;
les femmes s'y présentaient en domino, mais
le capuchon devait se relever, à l'entrée du
premier salon, 011 se tenait la princesse'. Par
aventure, en l'une de ces soirées dansantes et
costumées s'était glissé quelqu'un qu'on n'y
attendait point, un personnage de taille éleréc,
aux formes correctes, ni gènanl ni gêné et
qui portait ce nom de roman : le marquis
de Saffray. Était-il bien marquis? Je n'en jurerais point. Moins douteuse était la situation
modeste qu'il occupait dans les bureaux de
l'Intérieur. C'était un original, un maniaque,
dont l'une des bizarreries était la suivante.
Assidu compulsenr du journal qu'avait fondé
Henri de Pène, sous le titre de Ga-:;elle des
Étrange1·s, et qui était un peu le Gaulois
d'alors, parce qu'on y voyait annoncer les réceptions du Paris mundain, il était parvenu à
se convaincre que le seul fait d'ètre abonné à
ladite Gazette l'autorisait à se rendre dans
toutes les maisons recevant.
Celle folle lubie l'avait donc condui t, lui
M. de Saffray, chez la princesse de Mellernich.
Il venait à peine de passer le seuil du premier salon. Mme de ~fetternich, qui l'avait
dévisagé de son regard prompt et connaisseur,
appela un des allachés de l'amhassade :
« Quel est donc ce monsieur, qui se tient
debout, là-bas, contre le palmier, à droite?
Allez, je vous prie, lui demander son nom et
s'il a reçu une invitation. &gt;&gt;
L'attaché l'aborde et révérencieusement demande :

1. Un exemple, rapporlé d'Angleterre, par la
duchesse de Dino, cl qm n'est point pour embellir la
lég-eude de cc héros clu dandysme. • Il y a une histoire fort l'ilainc, - écril'ail-elle le 20 fenier 1834,
- qui circule sur M. Je comte Alfred d"Orsay. La
voici : sir Willoughhy Collon envoie deux lellres, le
même _jour, de llrighton, à M. le comte d'Orsay et à
lady Fitzroy-Somcrsel ; il sr !rompe d'adresse, et Yoilà

~J. d'Orsay qui, en ouvrant celle qui lui arrive, au
lieu de rccounailrc sa méprise, à la première ligne,
qui commence par « Uear Lady Filzroy o, lit jusqu'au
lioul y lrourn tous les commérages de Brigfiton,
eulr~ autres des plaisanteries sur lady Tullemorc et un
de ses amoureux, cl, je ne sais encore à quel propos,
un mot piquant snr M. d'Orsay lui-mèmc. Que fa it
crlui-ci? Il 1'3 an l'lnb &lt;'I, dcrnnl 10111 le mondr, lit

celte lettre, la mcl ensuite sous l'adresse de lord
Tullcmore auquel il l'envoie. li a failli en résulter
plusieurs duels. Lady Tullemore csl très malade, Je
coupable parti subitement pour Paris. On est inter,·enu, on a assoupi beauconpdc choses pour l'honneur des
dames, mais tout l'odieux est resté sur M. d'Orsay. »
2. Cf'. l es Femmes du Second Empire, la princesse de )fellcrnich .

L'une de ses particularités de causeur était
le contentement qu'il prenait à déconcerter les
formes habituelles de la conversation, traitant lrs questions graves it l'étourdie ou parlant des choses légères arec gravité. On ne
goùtait pas toujours, chez Morny, cet air
excédé dont il faisait un des caractères de sa
distinction. On lui reprochait plutôt l'espèce
d'affectation qu'il mellait à ne parler que du
bon ton el la tendance qu'il avait, en l'intime,
;1 donner sans cesse des leçons de langage ou
de tenue. Manie étrange de sa part, qui le faisait ressemLler - selon le mot d'un de ses
secrétaires rnlants, Gustave Claudio - à ceux
qui, ne sachant rien, le matin, mais ayant
appris quelque chose dans la journée, s'empressent à l'étaler, le soir. En cela paraissait-il
inrérieur, comme homme du monde, au
comte d'Orsay, qu'il surpassait à tant d'autres
égards, ne fût-ce que sous le rapport de la
discrétion envers les femmes 1• Aussi bien
savait-il se débarrasser, entre amis, de celle
réserve qui glace les dehors des personnages
publics. S'il allait masqué de velours, par le
monde, il lui tardait d'en sortir comme d'un
Lhéùtre 011 tout est déguisement, dissimulation, mensonge, pour se retrouver Ir visage
c l l'esprit libres. Il avait ses moments d'abandon, de gaieté, 011 il était la séduction même.

L E DUC nE MORNY.

..,

11 ""

aYec les simples; il fut bon pour ceux qui le
servaient cl bienreillanl envers les modestes
rl les inconnus. Trait assez rare pour qu'il
soit relevé, à son honneur. Nous en donnerons,
pour prcmc, une double anecdote, don t les
détails ingénus nous reposeront des subtilités
d'un portrait à la plume. La l'oici, telle que
nous l'arnns recueillie de la bouche du marquis de Charnacé, auditeur el témoin.

�" - - - -- - - - - - - - - - - - - - - -- - - LE Duc DE .Mo"R,.NY - - ~
r-

111STO'J{1A - - - - - - - - - - - - - - - --

&lt;&lt; Pourrai-je savoir à qui j'ai l'honnéur da
parler?
- Au marquis de Saffray, monsieur.
- Vous avez reçu, sans doute, une inYitation de l'ambassade?
- Non, pas précisément, mais comme j'ai
lu dans la Ga;elfe des Etrange1·s ....
- Cela ne suffit pa~, 111onsieur. &gt;&gt;
El il allcnd que son interlocuteur ait compris le parti qui lui reste à prendre.
&lt;&lt; Eh bien ! monsicUJ' ! n
li insiste et réitrre son invitation... à sortir.
« Eh bien ! monsieur! ,,
Le geste était assez clair de sens. Le pauvre
marquis de Sall'ray sè réveilla de son illusion
dans la rue.
Mme de füssano, qui, sans avoir l'esprit
très brillant, possédait autant de bonté que
de distinction véritable, avait trouvé celle exécution un peu bien sommaire et dure.
« Ne le pensez-vous pas comme moi ? d.:ma11da-t-elle à ses hôtes.
- Oh! moi, répond Morny, pour rien au
moude je n'aurais voulu contrister mon ami.
- Votre ami? »
On s'étonne. On se récrie. Df's interrogations parlent.
&lt;&lt; A la vérité, nous n'avons, cet excellent
ami et moi, que des rapports silencieux. Mais
il m'est utile, précieux à sa manière. Et voilà
pourquoi je l'appelle mon ami. Vous le sarez,
ma fomme ne s'occupe guère de mes députés.
)[ais il est là, lui, ne m:tnquant aucune dP
mes réceptions, guidant mes invité, parltJmentaircs et leur faisant les honneurs de ma galrrie
sans en avoir jamais été prié.
« Comme il faut passer par la salle des tableaux pour entrer dans les salons, il se titn t
aux abords, attentif et pré,·enant. Des membres du Corps Législatif se trourent-ils arrèlés
en face d'une toile d'importance, il est à côté
d'm1x Mjà , prèt à leur enseigner les origine~,
la valeur, ltl prix cl jusqu'à la düle d'acqui~ilion du chef-d'œuvrc ..le me souviens qu'une
fuis, curieux dtl mïnslruirc, moi aussi, je
m'approchai. Il tenait M. de Chevigné, un élu
de Maine-et-Loire. Il exposait des faits, précisait dtJs chi ITres.
« Vous èles sûr? demandai-je.
- Absolument, monsieur le Duc, c'est 1111
tableau que je suis depuis trente ans. »
« ~Ion ami ne me parlait jamais. l'n mi r,
pourtant, il m'aborde :
- Monsieur le Duc, j'ai nne rr.quête à vous
présenter.
- C'est fait. De quoi s'agit-il?
- Ma mère.... ~fais peut-ètre, M. le Duc
n'a-t-il pas Iules poésie, de ma mère'/
- C'est un plaisir qui m'a été refuséjusqu'it
cc jom.
- Voilà.... Ma mère donne une soirée dan_s
son appartement de la rue de Clichy, mardi
prochain , et elle dira dtl ses vers, au piano.
- Au piano?
- Au piano, monsieur le Duc. Nous ferezvous l'insigne honneur d'ètre des nôtres?
1. C'était celte duchesse de Persigny que ses amis

avaient surnommêc lady Persinglon, pour l'engouement
'lu'elle affichait, en toute occasion, en fa1•cur des chosrs
cl des costu_mes cl"011trr-)fond1r, r i cela 1lr p11is qn'rllc•

-----~

- Mais, comment donc! Certainement. »
c&lt; Je dinai, le jour en question, chez l'amlJassadeur d'Angleterre, en tenue d'apparat et
le grand cordon à traYers la poitrine. Par quel
hasard, au dessert et dans celle atmospb~rc
diplomatique, me souvins-je de la singulièrl!
invitation qui m'ayait été faite'? Je l'al'ais
acceptée el ne voulus pas manquer i1 ma promesse.
« Le dlncr fini, je monltl dans ma l'Oilure
cl donne l'ordre qu'on me conduise à la maison désignée. Les marches gravies, je sonnai.
Il n'y avait pas foule à la porte. En enlrant,
cinq à six personnes m'apparurent paisibkmenl assises dans le salon. Le not n'est pas
arril'é, pensai-je. Toul de suite, j'al'ais distingué, il son altitude, la Muse de ce temple
domestique : une l'ieille dame très pâle et très
amaigrie, Yrtue de noir, coiffée d'un turhan .
.l"étais intéressé Mjà par le lurban; j'en avais
vu de pareils, en mon enfance, chez des amies
de )lme de Souza.
« Madame, rntrc fils m'a pari~ de vos poésies. J'arais à répondre à d'autres imitations.
Mais je suis venu pour ces poésies. J'attends
impatiemment le plaisi r de vous entendre. ll
« Elle se dirigea vers le piano, une épinellc
pas grande du lout et bien ancienne. Ses mains
gantées de mitaines blanches glissaient sur
les louches l'l en Liraient des sons grfüs. Elle
amil commencé à réciter des l'ers, qui ne me
parurent pas ma,m,is, !"11 l',:rité, arnc leur
accomp:ignrmcnt r:i sourclinC'. C"dail unr
primeur à mon o~cill,• ..le l'en félicitai. Ccpend.1111, l\:xccllcnltl perrnnne s'étanl levée
pour recevoir une nourcllc arriranle, j'en profitai pour m'csquiYer C'l j'allai finir la ~oiréc
chci la duchesse de Pcr~igny. J&gt;
lei, n"élaienl en défaut ni le nombre ni la
qualité des inrilés. Sous le rnisst•llemcnl des
lumières, t:'.:1ait un tn\s différent spccladc ùc
blancheurs d'iplllle~. de clarlé, So j"Cu sr~. de
pierreries scintillanlcs, de plumes cl d'aigrettes piquées dans les cheYrlures. EL sur
les habits des hommes éLincclaicnt les croix à
profusion. On en cùt romplé seiztl sur la poitrine du seul Ilacciocl1i, ressemblant de loin,
disait quelqu'un, à une vignette de missel du
xv• siècle. On avait peine à cirrult&gt;r, cc soir-lh,
dans les appartements de h fille unique de
Mme de la Mosk01va - une personne jolie à
mir dans sa blondeur, mais de nature et de
caractère un peu bien fantasques et dont
l'écervellemcnt faisait contraste de bizarrerie
arnc la gravité plutôt morose du duc son
époux 1 •
En sa double qualité de personnage offit:icl
et d'homme du monde, Morny se devait à hien
des maisons parisiennes, à commencer par le
Chàteau, comme on appelait les Tuileries. Il
ne pouvait se dispenser d'assister à aucune
des réceptions de la Cour. On eùt trop remarqué son absence aux. galas ministériels.
Enfin les salons les plus cotés ne permettaient
point qu'il les oubliàt.

11 fut l'un des i1wités de marque du bal
fameux de la duchesse d'Alhc, comme il l'aYait
élé du grand soir des Walcwski , au Ministère
des Affai rrs étrangè1'ès. Le dernier surril'ant
des jeunes et brillants caralicrs qni mrnfrr nl
alors, chez Mme Walewska, l adorahle quadrille de~ pierrots cl picrrcllC's, nous èn retraçait encore, en 1909, l'image ·re;téc fraiche
et pimpante en sa mémoire. Lui-mèmc, le
baron Charles de führ, y conduisait la princesse Lobanof, née Paskcwitcb, à laquelle on
le sal'ait attaché par des liens de roses, c'rstà-dire par ]"attrait d'une affection sérieuse l'l
tendre. Puis, Alfrrd dr Grole, un joli garçon
qu'on disait al'oir été du dernirr bien a,w la
grande-duchesse Marie, et qui arnit cngag(: la
maitresse de maison; le comte Hol"os, ambassadeur cl'Aulrichc-llongrif', arec Mlle de 11ivas
de Saal"L'dra; rl le prince 1;corgcs de Croy !
aYcc Mme de Grétry, une blonde gracicusC',
que courtisa l'empereur. complétaient l'aimable groupe. Costnmés de satin blanc aYrc·
des pompons rou ges, tout poudrés et portant
le petit chapeau pointu blanc arec des rubans
rouges flottants, ayant mème aux picas des
bottines blanche,, les cal'aliers formaient Il'
vis-à-vis impeccahlc des danseuses . crllcs-&lt;·i
lontrs légères en leurs jupes de gazr ornées
de réseaux d'or. Le corps clr jupe était r n$oir
dr couleur rougr cl hlancbc, avec des nœuds
de ruban or. L'rntrain riait des plus ,ifs d&lt;'
part et .d'autre. On :wait exécuté la danse an
tempo di galopa. L"rmprrcur r l la reine d&lt;•
llollanclc avaient été si ravis du spt'dacl&lt;'•
qnïls demandèrent ·qu'on · recommcnç,H le
quadrille. Mais, cette fois, la sensible prinrC'ssc Lobanof, que pressait trop la cadence,
s'était érnnouic, de sorte que le baron de Rchr
dut la soutenir sur son bras, pendant unr•
partie de la soirée.
lis étaient là tous et toutes, ceux et rrlles
qui donnaient le ton à la Cour el au mou,·cment parisien . C"est à ce bal du Minist/&gt;re drs
AIfaires étrangères que la comtesse 1'ascht:r
de la Pagerie avait fait son entrée sons les
luslres, en chaise 11 porteurs et suivie d'un
cortège. L'empereur, qni était arrivé en 1111
domino noir s'étail diverli à re, èlir ensuite
un domino mauve, pour intriguer sous IC's
drux. espèces. L'impératrice elle-mèmc, apparue d'abord en une toilelle noirr lamée d'or,
ayec des étincellements de diamants el d&lt;\
rubis dans ses chercux poudrés, était passé1'
dans la chambre de Mme Walewska afin dé
se lrarestir C'l de se dérober aux regards trop
prompls i1 la reconnaitre. On disait merveilleuse - et c'était le senliment parliCLLlier dM. de Morny - la comlesse de 13rigod&lt;•; on
appréciait infiniment aussi la jrunc ~lélanie de
Pourtalès, un vrai Greuze, et plus d'une encore de celles que nous avons portraiturées
dans une précédente galerie, telle la comtegsc
de Castiglione, l'unique, lïncomparablc.
Morny n'allait guère qu'~ titre officiel chez
le prince Napoléon, arnc lequel ses rapports,
déjà des plus froids rnrs 1852, furent long-

s'ëtail vue la femme d'un amliassadeur à Londres. Après la
mort du duc, elle devait se remarier moins brillammenL
al"cr un homme plus jeune qu elle, nommé Lrmoine.
2. Attaché it l"amhassa,lc clr. l\omr; drpnis, il i•puusa

)llle de Ourforl, fille du marquis d~ cc 110 111.
S. Déjà le ~uaclrille perdait de sa vive allure d"au(refois: on s habil11ail à le ,mrchrr plulM ,111'i1 I,•
tlans~r, $&lt;•Ion l"anciennr ri charnrnnll' faron.

"" 12

1M

1

'

temps ~ se réchaulfor, quoiqu"il sùl lui
rcconr~a1lrc des qualités d'intcllio-cncc rares
l'i yu'1 l dùt, Cil 1859, à la rcillc de la 0o-ucrrc
cl1ta~ic, le rc~onun~nder à l'empereur pour
la rcgcncc. Ses l'JSÎtes se faisaient moins
~ar?s c~ez la princesse Mathilde, assuré qu'il
ela1t d y trnurcr des amis personnels - les
hommes _d_c lettres de la Païra. On le rnyait,
charinc /o;s, aux retloulcs de la princesse de

Ht'.PÉTITION ou

~e _place en place. Les cours el les jardins
ela1cnt courerts de pal'illons. Du sein des
parterres s'cllaa~ient des jets d'eau, jaillissan( sous les lumières. Uans ce cadre féerique
allaient les députés en uniformr frac bleu
1irodtl, d'or et d ,argent, boutons à' l'aigle, gilet blanc, pantalon de casimir blanc à souspicds, et n'allcndaat que le moment oü
après avoir rendu leur homma~cs aux sou~

JOUEL'R DE FLUTJ!,° , cmtEDŒ. . o'ÉMJLE Aue IER,
:

qutl donna, d.ns ses appariements, Son
~xcel~ence présidentielle et législati,e, il
1cx_lrcmc fin _du ?~rn_aral de . 18~9 . Morny
a1a1t eu le sorn d md1qucr, d arnnce à ses
invités qu'ils eussent à conscner Je 'ton de
l'époque Louis XV, afin de prévenir les écarts
d'imagination et les excentricités de trarcstissemcnts auxquelles n"échappent point les
bals mèmc les plus aristocratiques. Toutes

.
.
.
.
,
ClichéGiraudon.
DAl'iS LA MAIS0:-1 RO)tAl~E DU P1u:-c E );APOLEON . AUX C IIA)ll'S-ELYSÊES.

'l aNeatt ,te llovLANGER- (Musée .te Versailles.)

Got

Théophile

~larie Fa,·art

Émile Augier

Gautier

)letteruich. Et des sympathies particulières
le ramenaient fidèlement chez le duc et la
cl uchesse do-Bassano.

Lui-même, comme il conl'enait à sa situation, à son rang, faisait souvent di'ner et
danser.
On fut plusieurs rurnées à se sourenir des
magnificences déployées, le 20 mars 1855; à
l'occasion d'une fète de nuit offerle par le
Président du Corps Législalif - et payée par
la nation, qui eut i1 solder les frais des
contre-danses officielles, Morny ayant enlevé
le vote du bal.
l;n trône arait été dressé dans la salle des
Pas-Perdus. On ne rnyait partout que glaces
et tentures. Des statues modelées par Cruchot et fondues en fer intéressaient le regard,

verains, ils s'évertueraient aux jeux de
Terpsichore. Combien séd uisante apparaissail
la nouvelle impératrice, en sa robe de crèpe
rose à ,•olants de points d'Angleterre, avec
tles trainants de narcisses, et sous son chapeau de fleurs ruisselant d'émeraudes. Et
n~n loin d'elle, comme semblait exquise la
toilette de celle autre princesse, toute nuageuse et mousseuse! Sur une jupe de taffetas blanc semée de petites abeilles, Jloconnaicnt onze volants de tulle de soie o-arnis
d'une rnche de marabout cl retenus : ur le
cùté droit par un bouquet de trainasses de
clochettes blanches. Car, c'était alors Je
triomphe des robes à la neige.
Une après-minuit d'hiver, en 1856, on
était sorti émerl'eillé de l'éclatante réception
dont Morny fit les frais pour les beaux yeux 1
de la reine d'Espagne Marie-Christine. On
n'admira pas moins la soirée très Réo-ence
0
'
"'1

r3

w-

.\ladclcinc

Brohan

Geffroy

les chcrelurcs étaient doue poudrées à blanc.
Et comme les agitations de la danse lançaic,'.t par les airs de vagues nuages &lt;&lt; à la
~a~echalc », qui finissaient par retomber
lcgercmcnt sur le sol, le maitre de la maison
avait pu dire, par une fine allusion à un mot
du jour, que, si l'on ne dansait pas sur un
rnlcan, on dansail assurément sur de la
poudre.
Ce, furent, d'~u~res fois, d1ez Alorny, des
~éu_mons ~lus mt1mes, où son amusement
cla1l de faire chanter un air de Lulli à IIoussaye, une _romance du temps : l'Amour nou~
mène, a Emile Augier; où l'on s'entretenait
tout à l'aise d'art, de femmes et de théàtre.
, . A d_es dates esp~cées, revenaient les réceptions a falbalas ou les hommes de conr en
1. Elle avait! eu cff~t, le regard !rés doux. ré 011 _
dant a~n. sounrc gracieux et fin,mais il ne· fallal as
la eons1dcrer « plus bas que la lèlc ». le corps étfnt
presque monstrueux d'énormité.
·

�_

LE Duc

1f1STO'J{1Jl

!lors de chez lui, il afTcctionnait spécialement les salons diplomatiques et celte haute
société russe, si remuante sous le Second
Empire, a,·anl ou après son mariage avec
une descendante des Troubetzkoï.

La colonie slave, accrue par des alliances
et des unions récentes, se donnait, en effet,
l,caucoup de champ dans le Paris' d'alors.
Tout un essaim de jolies Polonaises très en
vue, très recherchée~ 2 et dont quelques-unes
devinrent Françaisl'S par leur mariage, en
s"appelant marquise de l\'oailles:l, princesse
de Beauvau, comtesse Marie de Bonneval', y
contribuaient de toute de leur animation.
Elles avaient apporté, de leur patrie, ce
charme attirant, cet esprit fin, cc mélange
de dignité et de gràce voluptueuse, qui sont
d'instinct chez les Polonaises, el le mouvement qu'elles excellent à répandre dans la
société". Moins viYes et moins enveloppantes,
plus diverses' en leurs qualités de nature et
de conversation, les beautés russes rivalisaient avec elles de succès dans l'art de plaire,
par les différents moyens qu"elles tenaient de
leur caractère ou de leur éducation.
Leur centre de réunion habituPI, de 1856
à J859, était le salon de l'ambassadeur Kissclcf, un grand seigneur d'aspect plutôt imposant, courtois autant que distingué, aimable el
spirituel autant que digne. Comme l'y engageaient ses allributions officielles, il travaillait à maintenir entre son Gouvernement et
celui de la France les liens d'une harmonie
durable; mais il avai l été moins heureux
en son domestique. Car il vivait séparé de
sa femme, née comtesse Potocka, fille de la
belle Phanariote, ayant elle-même conservé
des restes de beauté, aimant la conversation,
mais davantage les cartes et jouant gros jeu.
Elle recevait, le soir, en son appartement
des Champs-Élysées ; on y jouait toute la
nuit.
En son lieu et place, à l'ambassade russe,
faisait les honneurs la princesse Radziwill,
née princesse Ouroussow et sœur de la ravissante femme du chancelier Gortscbakow. Elle
aussi al'ait desserré les liens matrimoniaux et
Yivait séparée, sans enfants, de son mari.
Très élégante et de grand air, on la disait
capricieuse et hautaine. Elle se sou\'Cnait, à
Paris, du bien que lui voulut, à Saint-Pétersbourg, l'empereur ~icolas I•r, quand ses
vœux s'étaient tournés vers elle. Cette princesse Radziwill, qui protégea ~forny et goûtait sa comcrsalion, lui avait donné, quand
il partit pour Saint-Pétersbourg, des lettres
de présentation, dont il Lira de précieux
avantages.
Aux réceptions de leur ambassadeur, les
attachés avaient de quoi s'intéresser; les regards féminins leur faisaient fète de partout.

C'étaient : le brillant Albedinsky, depuis
gouverneur général des provinces Baltiques
et qui contracta mariage avec une princes,e
Dolgorouki, &lt;c la grande amie adorée »
d'Alexandre Il 6 ; et le délicieux Alfred de
t:rote, qui fit tourner bien des têtes à Paris,
avant de retourner sur les -bords de la NéYa,
au Palais d"llivcr, où il devint grand-maitre
de la Cour. En ces parages diplomatico-mondains, se montrait d'habitude un comte
Tolstoï, de petite taille, pas très bon, spirituel
et laid, en somme peu goûté; le jeune prince
Repnine; Jean Pascbkiéwitcb, qui épousa,
mais ne garda pas, l'exquise Mlle Souchanow, remariée (après divorce) à lord Hamilton; et plusieurs autres cavaliers d'élite,
comme le cc beau ténébreux » Pierre Troubetzkoï. C'est à ce dernier que la princesse
Lise Belosselsky7, l'amie de Thiers, de
Rouher, de la Guéronnière, de lord Palmerston, de Gorstcbakow, de maintes célébrités
politiques de Paris, de Londres et de SaintPélersbourg, octroya sa main et sa précieuse
personne. Petite, blonde, plutôt autrement
que belle, avec ses !raits aplatis, cep1mdant
bien faite, élégante et se donnant des airs de
marquise louis XV, très bien douée, fort
instruite, a1ant beaucoup d'esprit, le sachant
et tenant à ce qu'on n'en doutât point, parfois mordante en ses reparties, galante, fine,
maniérée, en deux mots piquante et singulière, elle s'était créé une physionomie, un
rôle, que l"aidait à soutenir un insatiable
amour-propre C'est celte princesse Lise
Troubetzkoï, qu'on supposaitinforméetoujours
du dernier secret des chancelleries; elle
n'allait point en l'isite qu'elle ne fùt prêtP,
chaque fois, à tirer de sa ceinture ou de son
manchon une missiVl:l des plus importantes,
qu·ene ,•enait de recevoir justement de lord
Granville ou du prince Gortschakow. Elle
était comme l"Égérie des ambassades, ou pa~sait pour telle; on la prenait au sérieux.
Telle, la turbulente princesse de Lieven, dont
le salon aîait été qualifié par Thiers l'ObHervatoil·e de l' Eui·ope.
A ses cotés faisait bruit la spirituelle princesse Léonide Menschikow, née princesse
Gagarine, très éclairée, presque san~le,_ et,
néanmoins, naturelle et bonne; aussi I.Hen,
amusante en ses dehors, aimant à rire avec
une sorte de franchise garçonni~re, grande,
blonde, pas très jolie, ne s'illusionnant point
à cet égard, el en ayant pris bravement son
parti ; intempérante en ses propos, mais discrète en ses amitiés; galante tout franche-

1. L'w1e d'elles, qui commençait à n'ètre plus si
jeune el tendait a devenir prude, disail, au sortir
d'une de ces fêles, chez Morny ou chez le duc de
Bassano, à une amie :
, Sarez-'"ous qu'il 11'esl pas prudent pour nous d'y
aller en domino, sans crinoline?
- Pourc1uoi donc?
- Les hommes s'approchent de trop près.
- Ah! est-ce qu'ils vous pince~l !
.
- Non, mais ils vous commumquenl leurs impressions. •
,
2. Comment ne pas nommer enl~e ce)les-là I exquise Muse blonde, )lme de Kalerg,s, nee comtesse
de i'lcsselrode el devenue. eu secondes noces, :Ume de
Muchanow. Polonaise par sa mère, musicienne accomplie admirée de Lizsl, de Wagner, de Rubinstein,
ado;èc du général de Ca~aignac, intelligente,_ vi_ve cl
honnc, elle clait l'allracilon mrmc. On en dm1l au-

tant des gracieuses comtesses Branilzka, Potocka el de
bien d'antres.
5. D'aborri, Laure Sweikowska. Sa sœur était la
non moins jolie Lise, comtesse Pzesdjctzka. Toutes
deux, les filles du général amèric:iin Lac\1mam) el
d"une mère issue de noblesse polonaise, se disputaient
le prix . de la grâ_ce ; m~is, comr_ne, pour_ en départa&lt;rer 1'1ofluencc r1valc, 1 une hab1ta1l Paris cl la seto~1de ~icc.
4. Mme de Bonneval fera plus lardil'emeul ses débuts dans le monde. Elle apparaîtra, au dernier bal
costumé du duc de Morny, en Marie-Antoinelle et,
jeune mai·iée de dix-huit ans, s'y emp:rera loul aussitôl
de, r&lt;.'gards.
5. Signalons à parl la comtesse A!frcd Polc_&gt;eka,
belle, spirituelle, altiére; la princesse Czarlomka;
toute d mlelligence el de bonlc, si visitée, si recherchée dans sa rcsiclence célêhre de l'hùtel Lamhert,

cl la bellissime princc5-'!e. Sanguszka, 11ée p1:inces~e
Lubomirska, éclatante, d1slmgué el fière. Sa lille llelimc, parér. de tous les don~ de la nalur~, Ires musicienne, très admirée, désirée, ~eman,tce! n~ cou_scntil jamais, pour une secrète raison de lam,lle, a
;e marier el refusa même le duc de Nemours.
6. La nombreuse famille des Dolgorouki, très serrée, trcs unie, n~ manquant aucune oc~asion c\e s·c11tr'aidcr. de se faire mutuellement du bien, moissonna
beaucoup d'honneurs. de dignités et des privil_ègc~ de
Loule sorte; l'inlluence morale de Mme Aldeh111sk1 ne
fut pas sans action pour l'avancement cl la fortune de
sa famille.
7. Fille de la princesse Hélène Kotsch(!uhey, sœur
du prince Bel_ossel_sky, cl d~ madame Mane Dournoœ
qui, par la s1Lual1011 e! 1 immense f?r~un~ de son
mari, a joué un grnnd rolc dans la sœ,clc pelcrshour,
gcoise.

habits rouges, ponccau,bleus, rerts &lt;( avaient
des allures d'officiers, les militaires de dandys, les dames de biches 1&gt; ; de ces bals masqués, dont les lurbulenlcs imaginations purent ètre comparées à une descente de
\'alentino se prolilant dans un décor de
Winterhalter.
On y jouissait d'un certain laisser-aller
facile, indulgent. La tenue du maitre de la
maison était irréprochable, sans qu'il imposàt à ses hôtes un Lon cérémonieux et
• gourmé. Aussi, par arcnlure, n'était-il pas
de faç·ons hardies qu'on n'y osât. Les propos
à mi-voix s'y rendaient audacieux. Les
hommes serraient de près les jolies invitées
sous le masque ou sans masque 1 • Des cava_liers entreprenants, comme pouvait l'être un
colonel de Galliffet, jetaient de l'émoi dans
les rangs des danseuses. Mais le plaisir n'en
était pas moindre, au contraire.
Dans la bagarre de certaines réceptions où
frayaient, arec les habitués de la vie mondaine, des fonctionnaires, des députés et
leurs femmes, se produisaient forcément des
surprises. Un soir, Morny se tenait à la porte
du premier salon, prêt à recevoir. Il était en
frac, culollcs courtes et bas de soie. Une
nouvelle arrivée de son département, la
femme d'un ingénieur, prenant le puissant
personnage pour un huissier chargé d'annoncer les invités, se nomme à lui et montre
bien par son attitude qu'elle attend qu'il répète : Madame une Telle. &lt;( Le duc de
Morny, » répond-il, et il s'efface pour laisser passer la provinciale, rouge et confuse.
Quelques fausses notes, des incorrections
accidentelles, des bigarrures inévitables n'empèchaient point les réceptions du comte, plus
tard duc de Morny, d'ètre des moins foulées
et des plus éléga1~ment composées de Paris.
li rcce1ait à merrcillc; sa maison était admirable de tenue; et mt! mieux que lui, a dit
l'un de ses convi,cs, ne samit assortir les
imités, de façon qu'ils fussent heureux de se
trourer enseml,le, lorsque sa situation ne lui
imposait point des exigences contraires à son
bon vouloir.

... 14 ...

DE

M o~NY

--~

,
ment, mais honnête et s11re, sans intrigue ni
méchanceté, et que les saillies de sa conversation, les éclats d'une gaieté un peu fiévreuse, n'empêchaient point de rester grande
dame, en ses actes et ses procédés 1 • Immensément riche, très hospitalière, très liée avec
les princes de la famille impériale, elle gàta
beaucoup Morny, l'invitant 1oujours à SaintPétersbourg et 1t Baden.
Aimée de tous et de toutes, parce qu'elle
était exquise de charme et de bonté, passait
dans le même monde la princesse Léonille
Wittgenstein, née princesse Bariatinsky. La
louange de ses mérites ne quittait point les
lèvres de ceux qui parlaient d'elle. S'étant
convertie au catholicisme, le séjour en Russie
lui avait été rendu difficile; elle habitait,
avec son mari et ses enfants, Paris, l'hiver,
et, en été, le chàteau de Sayn, p1 ès de
Coblentz. Ce fut, au bel âge de sa vie, une
céleste apparition, allx cheveux cendrés, aux
yeux bleus. Elle adorait la_France, malgré
qu'elle dùt se faire plus tard l'amie de Guillaume {cr et de l'impératrice Augusta d'Allemagne'.
A la pléiade russe eût manqué l'une de ses
étoiles sans la présence de la princesse Obolinski, dont la beauté s'épanouissait confiante
en soi et n'exigeant que peu de la personne
intellectuelle. L'empereur Guillaume fut 1t
ses pieds. Son mari avait le renom d'un irréprochable cavalier, quoiqu'elle le tînt dans un
effacement relatif. Tels la princesse et le
prince Menscbikow, celle-là toujours en vedette, celui-ci adonné aux ~ports et qu'on ne
voyait pas.
Dans ce rayonnement ne passaient point

inaperçues des parentes de Mme de Morny, nées
comme elle princesses Troubeh koï cl ayant
hérité des dons brillants de celle branche de
l'aristocratie russe : la comtesse Woronzow,
si connue par son esprit, ses talents, sa fortune illimitée; la comtesse de nibeaupierre,
sa sœur, ravissante par les traits du caractère
autant que par les attraits du visage;
Mme d'Oustinow, une charmeuse, disait-on,
et dont les grâces jetèrent des feux, avant
qu'elle se remariât avec un superbe Espagnol.
Blanco d'Encala; la comtesse Apro:xina,
moins éclatante, mais agrémenlée des dons
de la fine et élégante causerie, et très
experte en fait de science mondaine. C'étaient encore la fille très douée de la princesse Julie Gagarine, née de Martinow, et les
deux filles du maréchal Paschkiewitch : la
princesse Lobanow, fleurie de mille séductions, et la princesse Wolkonsky, douée d'intelligence plus que d'altraits, au reste distinguée de manières comme sa sœur. On
n'en disait pas autant de la femme de leur
cousin Korsakoff, la fille de l'intendant de ce
. dernier, un nommé Morgassow. Mme de
Korsakoff fit tapage dans la chronique extramondaine du Second Empire. Grande, admirablement formée, d'une carnation éblouissante, avec une somptueuse chevelure et des
yeux pleins de flamme, elle eùt été parfaite,
si le type kalmouk eùt été sur ses traits moins
prononcé. En ses allures, elle ne visait que
faiblement à la distinctic,n, au tact, à la retenue, contente assez si, de quelque façon
que ce fùt, elle s'imposait à tous les regards.
Bien différente se monlrail une Mme Narischkine, née baronne Knorring, lettré!', ins-

1. La ,·ie de la princesse llcnschikow s'ècoula. plus lard,
à lladc cl à l'étersbourg. L'un de ses compulrioles
l'a romparéc à une Mme du Deffaol russe, « dou~e
,le la , 1e qui manqua il il la marquise cl incapahle de
s'a,;ujcltir il la dom111ation d'un président Il ènault. •

2. L'un de ses fils épousa la fille du duc de IJlacas. Aux environs de 1901, ses :imis auraient c11core
pu la l'Oir nonagénai,·c, vil'anl ses sou,·cnirs dans la
Suis~c f'ran{'3i$C, à Laufannc.
5. Le baron Cha.ries de Beh1·-Pohpc11.

truite, ayant été fort jolie, avec des pieds-et
des mains d'enfant, et qui donna la preuve,
plus lard, qu'elle goùtait beaucoup les cbo~es
et les gens de théâtre; car, après avoir mis
du sien aux essais d'un homme d'État vaude,illiste, notre Morny, elle épousera l'un des
maîtres de la scène française, Alexandre
Dumas fils.
Une autre agréable personne portait aussi
le nom de Nariscbkine, relie-ci née Ouschanow, et mère de la jolie princesse Obolinsky,
remariée à ~!. de Reutern. Brune de cheveux, rose de visage, elle était souriante et
gaie, comme sa sœur également fixée à
P.iris, Mme de Martinow, et c1ui transmit ses
qualités d':ime et de visage aux filles qui naquirent d'elle : la marquise Paulucci et la
princesse Galitzine.
Mais pouvons-nous reconnaître au visage
tout ceux et toutes celles qui composaient
alors l'aimable tribu moscoYite s'agitant dans
les rayons du soleil parisien? Ce fut une
douce époque, nous disait, avec un soupir de
regret un grand seigneur russes, qui tint ,a
partie dans le concert. On aima là et beaucoup la belle vie, les belles toilettes, les élégances et les élégants.
Dans celle société originale et brillante,
désinvolte en ses façons, indépendante de
goùts et d'opinions aulant qu'il fut pos~ible,
instruite, enjouée, spirituelle, pleine de contrastes et de séductions, Morn y cultiva des
amitiés chères. Il s'y montra très épris, en
particulier, de Mlle ~atscbokine. li ne se la~sa
point d'y rechercher les plus aimables impres~ions de l'esprit et du sentiment. D'autre
part, il y noua des iutrigues dont le mystère
ne m ta pas toujours voilé, et qui complèrent au nombre des épisodes heureux à
demi ou davantage de sa carrière donjuanesque.

(11 suivre.)

Le

«

cabinet noir

»

A Sainte-Hélène, 1, géniral Gourgaud transcrivait,
chaqut. soir, Je.s propos que l'&lt;mp&lt;rcur avait tt.nus devant
lui, au cours dt la journée, sur Jcs sujets lu plus divers.

Lu notu dt Gourgaud ont éti publiées par MM. de
Grouchy &lt;t Antoine Guillois. On y trouve cc jugement
dt Napoléon )" sur la police et Je • cabin&lt;I noir • :

La police de Paris fait plus de peur que de
mal. li y a chez elle beaucoup de charlatauisme. li csl lri·s difficile de sarnir ce qu'un
homme fait chaque jour. La poste donne
d'excellents renseignements, mais je ne sais
si _le bien est compensé par le mal. Les Français sont si singuliers qu'ils écril'ent souvent
~es c_hoses qu'ils ne pensent pas et ainsi on est
mdmt en erreur ; lor.squ'on riole le secret des
lettres, cela donne de fausses prévenlions. La
Valet_te convenait parfaitement à cette place
de directeur des postes]. J'avais aussi Laforèt,

qui était l'homme de JJ. &lt;le Tallcyrand. Un 11c
peut lire toutes les Jeures, mais on décachetait celles des personnes que j 'indiquais el
surtout celles des ministres qui m'entouraient.
Fouché, 'J'alleyrand n'écrivaient pas, mais
leurs amis, leurs gens écril'aient et, par une
lettre, on l'oyait cc r1ue Talleyrand ou Fouché
pensait. M. Malouet rédigeait Lou tes les discussions qu'il arnit avec Fouché el, par là, on
connaissait les paroles de ce dernier. Les
ministres ou envoyés diplomatiques étrangers,
sachant que c'était à moi qu'étaient renrnyés
les paquets, écrivaient souvent des lettres,
pensant que je les lirais; ils disaient ce qu'ils
voulaient que je susse sur Je compte de )[. de
Talle~Tand .... Si je m'étais méfié de l'impératrice ou du prince Eugène, La Valette n'eût
pas été bon pour les surveiller, il ne me
parlait pas d'eux, leur était tout acquis.
Mme de Bouillé était une de mes femmes
de police, elle me faisait chaque jour des
rapports. Elle est à présent chez la duchesse
de Berry, cl je suis sûr qu'elle informe le roi

FRÉDÉRIC

LOLIEE.

&lt;le tout ce qui s·y &lt;lit et s·y passe. Ue pareilles
gens sont bien méprisables.
Cette lecture des lettres à la poste exige un
bureau particulier : les gens qui y sont employés sont inconnus les uns des autre ; il y
a un graveur qui y est attaché et il a sous la
main toutes sortes de cachets Lou t prêts. Les
lettres chiffrées, dans quelque langue qu'elles
soient, sont déchiffrées, toutes les langues
traduites; il n'y a pas de chiffre introuvable,
avec quarante pages de dépêches cbifl'rées.
Cela me coûtait six cent mille francs !
C'est Louis XIV qui a imaginé ce système.
Louis XV s'en servail pour connaitre les amourettes de ses sujets. Je ne saurais dire au juste
quels services cela m'a rendus, mais j'estime
que cela nous aidait beaucoup; aussi, un jour
oü je reprochais à Fouché que sa police ne
savait rien, il put me répondre : c&lt; Ah! si
Votre Majesté me donnait le paquet de la
poste, je saurais tout! •&gt;

~ ---\POLE0?\'.

�"------------------------------------

liché Girautlon.
MADAME DU BAKR Y, -

Tableau de ÜECRF.UZE. (ft/11see ,te V ersailles.)

Monsieur du Barr)}
PAR

G. LENOTR_E

l'nc scènesinrrulière
se J·oua, ,·ers
le milieu
0
•
du mois de juillet 1768, à Levignac, bour"adc distante de cinq lieues de 'l'oulouse, et
~ue la vaste forêt de Bouconne isolait, à celle
époque, pres&lt;jue complètement.
.
Il y avait là une assez grande maison appelée le Château, qu'habitait dame Catherine
de Lacazc-Sarta, veuve depuis près d'un quart
de siècle de &lt;&lt; noble homme » Antoine
du Barr1 1 • Elle avait eu de lui six enfants,
dont trois seulement vivaient avec elle :
Guillaume qui, après avoir seni, s'éta~t retiré
à Levignac; il avait alors trente-SIX ans ;
Françoise, qu'on appelait Chon, et Marthe

qu'on appelait Bit~chi, deux fill~s déjà mùr~s,
que la maigreur d~ l~ur ?~t avait condamne~s
au célibat. Chon eta1t d ailleurs bossue, spirituelle et « mauvaise langue i&gt; ; - Bitschi,
paraît-il, ne manquait pas d'agréi:nents. U1:e
autre fille de la cbtttelainc de Levignac avait
épousé .Je maire, - on disaï,t : _le _p1·emie1·
consul, - du ùllage et n hab1ta1t pas le
manoir familial. Élie, le plus jeune fils, était
au service; quant à Jean-Baptiste, l'ainé de
tous, après s'èlre marié it une fi~le noble de
la contrée, Mlle Ursule-Catherine Dalmas
de Vernon11rèsc \ il s'était fatigué, un beau
jour, de l~ monotonie de la vie de province

cl se sentant né pour un sort moins mesquin,
il 'avait quitté femme et enfant et courait le
monde en quête d'aventures lucratives.
A BaO'nères-de-Lucbon, il avait débuté dans
la o-randc vie avec un succès qui l'enhardit;
0
• '
sous le nom de comte de Cères, emprunte a
un vieux donjon de sa famille, il essaya de
l'espionnage politique, se chargea de miss(m~s
louches à Londres, en Allemagne, en Russie•;
puis s'allarda à des entreprises de vivres pour
la Marine, pour la Guerre et pour l'ile de
Corse, où il ne réussit point. Comprenant que
là n'était pas sa rnie, il se fixa à Paris, ~1en
résolu à ne plus s'occuper que de la d1plo-

J. Auloiuc du llal'l')', e11scig11c au l'ègimcnl ~c

Le mat'iage avait ~u lieu le 8 déccmbl'c l 748. Il
eu ~-êtail né, le 12 septembre 1749_, _un fils, JcauBaptisle du Bal'ry (dit Adolphe\, qut epousa Mlle de
Tournon el qui fut tué en dtml en Angletel'r e, le
10 novembre 1778.

Le !pommeau de suu épée, ramas,é SUI' le lit•u du
combat, sert de cachet à la municipalité de Bath, a n·
qu'assure Ch. Vatel.
.
,
5. Le Tribunal révolul!omtaire de Tnulouse, par
.\lcx. Duboul.

0

l'tle-dc-~·rance en ·J 702, lieulcuanl eu octobre 170.i,
capitaine_ le 12 octpbre 1707 ~Ehevalier de Sainl-L?u!s,
S'est l'Cltrè du SCl'HCe en 11.il. (Archives du illwislè1·e de la Guerre. )

q

"" 16 ...

M ONS1EU'R_

DU BAJt,'R,Y -

matie d'alcôve, où il excellait. C'était un type abstenu de répondre avant d'avoir obtenu
Certes, depuis d'Artagnan et depuis Cyrano,
de Gascon effronté, bruyan t, tenace, vicieux à l'assentiment de la nouvelle favorite. Et voilà
de romanesque mémoire, bien des Gascons
miracle : on l'appelait le Roué. L'hiver à pourquoi Jean du Barry, courant au danger,
ont pris la route de Paris, assoillës de fortune
Paris, l'été à Spa, suil'ant, parmi la valetaille, a pris la poste pour 'l'oulouse : il faut qu'avant
et quêtant aventures; mais jamais, sans
la Cour à Fontainebleau, à Choisy, à Com- un mois la fille Bécu soit bien officiellement
piègne, vivant d'intrigues, grand inventeur de transformée en une authenticflle comtesse doute, il n'y eut voyage comparable à l'exode
jolies filles qu'il chaperonnait non sans profit, du Barry; sinon l'immense profit que la famille des du Barry se bàtant vers leurs destinées
nouvelles.
il passait « pour le plus mauvais sujet qu'il y peut tirer de la situation est à jamais comQuelque indolent et passif que les faits nous
eût en France &gt;&gt; . Déjà, vers 1760, il al'ait promis. Guillaume, resté, grâce au ciel, célile
montrent,
Guillaume doitrèver à la femme
produit, en petite loge, au théâtre de Com- bataire, est le sauveur désigné; son nom
inconnue
à
laquelle
le sort va le lier et dont
piègne, la fille d'un porteur d'eau de Stras- griffonné au bas d'un contrat et sur un registre
il
cherche
à
évoquer
l'image, si désirable et
bourg, nommée Dorothée, dont la beauté avait de paroisse. on n'exige de lui rien de plus, et
séduisante
qu'un
roi
blasé
en a perdu la tête....
1
éveillé l'attention de Louis XV ·; dans le cas une pluie d'or récompensera ce dévouement
Chon
et
Bistcbi
songent
aussi;
et rien n'étonne
011 elle l'eùt fixé, le Roué demandait, pour
tout platonique.
davantage que ces deux filles, résignées jusprix de sa découverte, le poste de ministre
Ainsi parla Jean du Barry, cl son discours
de France à Cologne! Mais Mme de Pompa- fit sensation. A ces esprits plats que les ba- qu'alors à végéter, vertueuses et sans histoire,
dour, alors en farcur, veillait, et Dorothée vardages de Levignac suffisaient jusqu'alors à dans le triste manoir de leurs pères, acceptant
aveuglément un rôle dans cette comédie
fut écartée.
passionner, cette vaste machination donnait le
Or, depuis plus de dix ans, Jean du Barry vertige : le roi, la Cour de Versailles, l'intru- cynique, et réclamant un emploi dont la désin'avait pas donné aux siens signe d'existence, sion dans les dessous des galanteries royales, gnation seule eùt été pour elles, la veille
et on l'avait quelque peu oublié à Levignac, la faveur, l'argent... il y avait là de quoi griser encore, outrageante. Le Roué, lui, n'a qu'une
quand on l'y vit surgir un beau jour, Yenu de des têtes moins chaudes et tenter des appétits idée : arri ver, arriver Yitc : il presse les posParis à toutes brides, très affairé, ému, fié- moins voraces. On peut croire qu'il y eut, tillons, double les pourboires, crève les chevreux. Sans s'attarder aux épanchements de pourtant, des objections : - ces Bécu, voyons ! vaux, dans la crainte d'un retard qui peut
famille, il réunit en conseil sa mère, son frère - Et Jean de dévider toute leur lignée : la tout compromettre. Il fallait deux semaines,
Guillaume et ses deux sœurs, et leur exposa mère ayant eu, encore fille, deux enfants' ; alors, pour aller de Paris à Toulouse et pour
en revenir, et il tremble qu'en ces quinze
le motif de son voyage.
obligée, par suile, de quitter son village de
L'étrange roman 'lu'il avait it conter ! Si Vaucouleurs, là-bas, à l'autre bout de la jours, privée de sa tutelle, la coquine, étrange que tout autre eût hésité à s'embar- France, pour venir cacher sa faute à Paris, c'était son mot, - n'ait commis quelque
irréparable sottise.
quer en un tel récit. Dédaigneux, sans doute, où elle avait trouré un épouseur, nommé
C'est dans l'appartement de son frère,
de l'art des préparations, car il fallait faire Ranson, infime commis aux fermes; les
vite, iJ dut, tout de n}ême, éprouver quelque oncles, Charles, Baptiste et Nicolas Bécu, tous rue Neuve-des-Petits-Champs, que Guillaume
gène en entamant devant son prorincial audi- gens de livrée; la !ante àfarie-Anne, une bou- rencontra pour la première fois sa fiancée,
toire, la scabreuse histoire de cette Jeanne langère; la tante Marguerite, aubergiste; une dont la radieuse beauté dut l'émomoir, sans
Bécu, fille naturelle d'une serran lc et d'un autre encore, restée fille, qui avait eu son doute, car il semble que, dès cette première
moine dérnyé', dont il avait fait rencontre en heure de succès et qu'on nommait la « Belle heure, il lui voua une sorte de haine rageuse
un tripot, avec laquelle il avait vécu pendant Hélène D. Cela refroidissait un peu; la noble et dépitée, rancune d'un homme conscient de
plusieurs mois, et que, griice à ses relations dame de Levignac s'elfaroucbait de toute celle sa bassesse. Les présentations, au reste, furent
avec M. Lebel, le pourrnyl)ur des plaisirs roture; mais Jeanne était quasi-reine ; le roi écourtées et peut-être un pen froides : malgré
secrets de Sa Majesté, il était parvenu à intro- en était tant épris: elle promettait d'ètre si l'art que possédait Jean de jongler avec les
niser dans le harem royal, en l'affublant, pour généreuse que les scrupules mollissaient. Et difficultés, la situation resta délicate; mais
la décrasser, du tilre et du nom de sa propre puis, avec sa désinvolture communicative, on alla au plus pressé, et, tout de suite,
Maitre Garnier-Descbênes donna lecture du
femme, la comtesse du Barn.
le Roué s'engageait à falsifier les actes en les contrat. On était au 25 juillet; huit jours
Ces révélations étaient, p~ur Levignac, de bourrant de titres ronflants et de particules,
stupéliantes nouveau tés; dans ce milieu, for- si bien qu'on parviendrait it les rendre pré- seulement s'étaient passés depuis le consencément austère et pauvre, cet écho des has- sentables et que, sur le papier du moins, tement donné par la mère à Toulouse, sous
1?nds parisiens détonait, singulièrement, et l'honneur serait sauf. Ceci trancha la question. la date du f 5. C'est dire qu'on avait brùlé le
pavé et que le « temps des fiançailles n fut
l on se représente la vieille mère en bonnet,
Dès le lendemain, on louait une carriole et réduit au minimum de durée. Un setù article
muette de surprise, le frère attentif, les sœurs un bidet, et toute la famille partait pour Toubouche bée, tandis que l'aigrefin leur dévoilr, louse. Chez M• Sans, le notaire, la mère, qui importait, d'aiJleurs, et le notaire en donna
lecture : « La future épouse sera chargée de
en chiquenaudant son jabot, les mystères de consentait à ce que ses enfanis se déshonotoute; les dépenses du ménage : nourriture,
la petile maison du Parc-aux-Cerfs et flétrit, rassent, à condition que cela ne lui coùterait
loyers, gages de domestiques, linge de table,
en termes indignés, l'intrigue qui avait failli rien, signa une procuration autorisant Guilentretien d'équipages, nourriture des chevaux,
ruiner sa géniale spéculation : une certaine laume du Barry à « contracter mariage avec
éducation
des enfants à naitre du mariage .... »
Mme de G... , - et il citait ici un grand nom telle personne qu'il jugera it propos, sous la
D'enfants, il n'en pouvait y avoir, et pour
de France, - dont le succès de Jeanne Bécu réserve expresse que ladite dame entend ne
cause, Guillaume du Barry devant rester perdétruisait les espérances personnelles, n'avait- rien donner à son fils à l'occasion dudit
pétuellement le futut époux de la dame. Le
e:llc point, en effet, 0airé la supercherie et mariage• ». L'acte passé, on s'embrassa en
contrat signé, elle lui tira sa révérence et
commis la vilenie d'écrire à M. de Riquel- scsoubailanl bon succès, et, vite, Jean duBarry
repri t le chemin de Versailles; ils _se revirent
Bonrepos, président du Parlement de Toulouse, poussa son frère dans la berline et reprit avec
à la cérémonie religieuse, indispensable alors
afin de se documenter sur · l'état-civil de la lui la poste pour Paris. A tout hasard, il
à la validité du mariage; elle eut lieu à Saintprétendue comtesse du Barry3. M. de Hiquet- emmenait Chon et Bitschi qui pouvaient être
Laurent, le f er septembre, à cinq heures du
Bonrepos, en courtisan qui sent le vent, s'était utiles.
matin. Au sor tir de l'église, Jeanne Bécu pou1. blémoù-es de lime du llausset, femm: de chambre
de Mme de Pompadour.
2. On peul assurel' c1ue Je pi:re de lime du Barry
l'ut le moine Jean-Jacques Gomard, puisque les h?riltcrs de ce Gomard onteux-mêmes attesté le fait devant
la Cour de Pari~, en réclamant, à ce tilre, la fortune
de la courtisane. (\'oir la Gazette des Tribunaux du
3 !'évricr183U.) Jean-Jacques Gonrn,·cl , né en 1715, est

mol'l à l'hospice de Bicèlre, ,igé de qualrc-vingL-neuf'
ans, en nircise an XII. Voir, sur ces poiuts longuemellt disculés par les historiens de !!me du Barry.
la Gazètle des T,·ibunattx du 5 décembre 1828 et
le liecueil gé11éral de Sirey, 18;12, p. 25.
5. La Société Toulousaù1e11 lafi11 du XVIII• siècle,
par Paul DE CAsren,s.
4. Jeanne, née le 19 aoùt 1713; c·csl la fameuse

courtisane; et Claude, né le 14 février 1747. C'est
le registre de la pal'oisse de Vaucouleurs qui révèle
l'cxislence de cc frérc de lln,ie du Bal'ry, qui mourut
sans ,toute en bas àgc, car on ne lrom•c nulle trace
de lui à une époque postérieure.
5. Voir le texte de celle procuration dans les Curiosités sm· le règne de l ouù XI II, louis X l V et
Louis X V, par A. L,: Ho1.

Il. - lirsroRIA. - Fasc. 9.
2

�111ST01{1.JI
vail officiellement se dire l'épouse de « haut
el puissant seigneur messire Guillaume, comte
du Barry » cl se donner en celle qualité des
armoiries, ce à quoi elle ne manqua pas : elle
imagina un écu parlant composé d'un geai

accolé d&lt;' deux i·oses en 71ointe surmontées
tle la lettre G mise là pour rappeler le nom
du moine Gomard, son père naturel. Celui-ci,
voyant que sa fille « tournait bien », s'était
tout à coup somenu d'elle cl avait signé au
mariagr, s'intitulant « prèlre aumônier du
roi », titre auquel il n'avait aucun droil.
Détail plus piquant, il )' figure comme porteur
de la procuration du sieur Ranson, l'époux
authentique d'Anne Bécu, mère de la nouvelle
comtesse, leq uel, probablement, comprenait
les choses el n'était pas jaloux du passé de sa
femme.
Le Houé, d'ailleurs, a,ail tenu sa promesse : tout était faux dans ccl acte, noms,
prénoms, titres, âges el qualités des époux cl
des témoins, el les procès auxquels cette fantaisiste rédaction donnèrent lieu se prolongèrenl jusqu 'cn 1833'.
On a dil que le comte Guillaume, aussitôt
après la cérémonie nuptiale, reçut, avec un
brevet de pension de cinq mille livres, l'ordre
de retou rncr à Toulouse, de s'y terrer et de
ne point faire parler de lui. Cette tradition
n'est pas exacte : le platonique mari de la du
ll:lrr)' était, disait-il lui-mème, - tm homme
tont rond ; il ne parail pas, cependant, qu'il
eùl hâle de regagner sa province el d'affronter
l'accueil de ses compatriotes. li s'installa à
Paris, fil choix d'un bel appartement dans un
hôtel de la rue de Bourgogne, monta sa maison cl, toul de suite, il cul l'étonnement de
voir al11ucr chez lui un nombre inallcndu de
parents ignorés cl d'amis de fraiche date :
chaque jour Yopit éclore quelque cousin il la
mode de Bretagne. .. ou de Gascogne. Flatté
de faire montre de son opulence, Guillaume
n'exigeait pas les généalogies el hébergeait
tout ce monde; cela lui formait une sorte de
cour parmi laquelle il se pavanait.
En race des fenêtres de son hôtel, logeait,
dans une modeste chambre, une pauvre ouvrière, Mme Diol, &lt;tu'un veuvage prématuré
avait réduite il la misère. Mme Diol s'avisa
qu'elle pourrait bien ètre, elle aussi, la parente
éloignée de cc , oi in si hospitalier ; elle se
pré enta, un matin, chez le comte du Barry,
s'excusant grandement de n'avoir point paru
plus tôl, mellant sa discrétion au compte de
sa déplorable fierté de caractère. Elle s'était
fait accompagner de sa jeune sœur, Mlle Madeleine Lemoine, ravissante ûllc de dix-neuf
ans. « C'était, écrivait une l'cmmc qui l'a
connue à celle épo11uc t, une brune piquante;
ses grands yeux, fondus en amandes, étaient
surmontés de deux arcs d'ébène qui semblaient dessinés au pinceau, une jolie bouche,
des dents d'une blancheur éblouissante, et,
dans sa tournure, dans sa démarche, duns son
regard, quelque chose de noble qui imposait. ... » Pas au poinl cependant d'intimider
le comte du Barry qui, ravi de se décoi.LVrir
1. Ga.elle de&amp; 1'ribwurn.r, 4 juillcl, j-11 -'li notil
18:ï3.

une si jolie cousine, offrit immédiatement à jour, débarquer à Toulouse des maçons,
Mlle Lemoinc de partager son luxe. Il avail si amenés de Paris en poste, qui se mirent ausbien l'esprit de famille et se montra parent si sitôt à l'œun e. La bâtisse achevée déplut au
empressé qu'un an après, le 2 no,embre 176!), propriétaire : les ou\'riers la jetèrent bas et
Madeleine le rendait père d'un fils. li expédia en recommencèrent une autre. Cet étranrre
à Toulouse la mère cl l'enfant, et vinl les y immeuble existe encore et fait parlic aujou~rejoindre quelques mois plus lard. Chon cl d'hui du cou,·ent des Bénédictines; quelques
Bitschi restèrent à Versailles, afin de sur- guirlandes de fleurs symboliques, sculptées
veiller Mme du Barry, de l'entretenir dans au fronton des hautes fenêtres, des cornes
des sentiments de reconnaissance effective à d'abondance, non moins symboliques, sont
l'égard de la noble famille à laquelle elle les seuls vestiges de la décoration d'autredevait sa couronne comtale, cl de lui soutirer fois.
Jamais délire de bourgeois prélenlieu'&lt;
le plus d'argent possible.
A Toulouse, l'accueil fut glacial. M. du n'égala ce rêYe de parvenu « disposant des
Blrry ne songea pas à s'en formaliser, comp- finances d'un royaume ». Arthur Young, qui
tant sur les circonstances, et le hasard le visita l'hùtcl des du Barry, en 1788, ne lui
reconnait qu'un mérite : celui de montrer
senil à souhail.
jusqu'où
la folie peut conduire.« Dans l'espace
Au commencement de 1771 , l'eicessivc
cherté du pain ayant occasionné une sorte d'un acre de Lerrain, il y a dt'S collines de
d'émeute au marché au blé, une femme de la terre, des montagnes de carton, des rochers
halle frappa au visage le capitoul J. Esparbès, de toile, des abbés, des vaches et des berqui cherchait à calmer l'effcn•cscence popu- gères, des moutons de plomb, des singes cl
laire. La coupable, emprisonnée à l'hôtel de des paysans, des ânes et des au tels en pierre,
ville, allait être pendue, quand le comte Guil- de belles dames et des forgerons, des perrolaume, saisissant cc moyen de conquérir la quets el des amants en bois, des moulins cl
popularité, monte en voiture, ordonne à ses des chaumières, des boutiques el des vilgens de fendre la foule entassée demnt le lages .... » Un ours en terre cuite garda il le
Capitole, en force les portes et parvient, par pied d'un monticule qu'un meunier et son
ses sollicitations, appuyées de la menace de âne semblaient gravir pour se rendre au
« son crédit », à calmer le courroux des ma- moulin minuscule qui en décorait le sommet.
gistrats el à leur arracher l'ordre de mettre Dans le pré, deux tigres veillaient, et la végéen liberté la malheureuse déjà condamnée•. tation des tropiques était représentée par de
Du Barry regagna sa maison au bruit des grands palmiers peints sur bois. L'hôtel proapplaudissements cl des virnls; mais, si cette prement dil renfermait une galerie en marbre
a,enture lui valut, pour un temps, l'estime rouge c l contenait un amoncellement de tade la populace, elle lui ferma à Loul jamais bleaux, de statues, de glaces, d'objets d'art
les portes de l'aristocratie toulousaine; ce de toute nature, ainsi qu'un mobilier aussi
dont il se souciait peu, &lt;l'ailleurs. li vivait, somptueux qu'cxccntrique. Quand on sontrès retiré, avec Madeleine Lemoinc et les nait à la porte de celte effarante demeure,
deux enfants qu'il avait d'elle, soil dans sa un abbé de circ sortait d'une chapelle gomaison de la rue du Sénéchal, où il s'oc- thique cl, au moyen d'un ingénieux mécacupait de conchyliologie, soit dans le manoir nisme, s'avançait pour ouvrir la porte aux
familial de Levignac, devenu vacanl par la visiteurs.
Jean du Barry donnait là de superbes fètcs,
morl de sa mère, et qu'il s'occupait à resauxquelles
ne manquaient, la plupart du
taurer.
La pluie d'or, pronostiquée par Jean, tom- temps, que les invité . Les femmes surtout
bait, en effet, à flots, sur Loule la famille. s'abstenaient d'y paraitre, le maitre de la
En i 772, Guillaume se retrouvait à Paris, maison affectant « un ton si singulier, des
plaidant en séparation contre la comtesse sa manières si libres, qu'on ne savait comment
l'cmmc, opération de chantage assez habile, la lui répondre; sans cesse il citait son ami le
maitresse du roi arant tout intérêt à éviter le duc de Richelieu » cl vantait ses prouesses
scandale d'un débal judiciaire. On se traita amoureuses : c'élail son héro , son type, son
d'in fâme de part et d'autre; il y cul des modèle; il imitait du galant maréchal le lanmenaces échangées ; mais la comtesse paya, gage négligé et quasi patoisant, et, quand il
cl M. du Barry rentra à Toulouse, posscss~ur lui échappait de parler du roi, il le Lrailail de
de soixante mille livres de rente. Jean, qui fréi-ot, familièrement.
Guillaume a\'ai t des goûts plus simples : il
élail, à n'en pas douter, l'insligatcur de celle
nouvelle combinaison, ne s'étai l pas oublié; partageait son Lemps entre la \'illc cl son
pour prix de ses bons offices, il s'était fait domaine de Reyncry, confortable maison de
oclro}'er le corn lé de l'i sic-Jourdain, donl le campagne, entourée de beaux ombrages, où
revenu annuel dépassait ccnl mille livres, qu'il il passait l'été, faisant ménage avec Madeleine
se mit immédiatement à dissiper en extrava- Lemoine, offrant à ses voisins des divertissements champêtres el s'occupant de l'éducagances.
Sur la partie de la place Saint- ernin qui tion de ses deux fils, un peu étonnés peut-être
portait alors le nom de place Saint-Raymond, de voir, trônant en place d'honneur, dans le
il résolut d'élever un palais « dans le dernier salon de leur mère, un buste de jolie femme,
goùt de la capitale », el l'on vil, un beau copieusement décolleté, portant au front le
croissant de Diane, cl qui n'é1ait autre que
'1. Voir S011ve11irs d'wte actrice, Louise Fusil.
J'image de la comtesse du Barry, la· vraie,
3. Biographie Toulousaine.

�msro-1{1.ll

________________________________________

.,,,

entendait au loin un roulement de tambours
prolongé.... Un peu plus tard, Adam Moulis
reparut, très satisfait, et il conta les détails;
en somme, Jean du Barry avait montré du
courage. Quand on était venu le prendre, on
l'avait trouvé distribuant de menus souvenirs
à ses compagnons de captivité : à M. de Chinian il remit &lt;( un llacon d'esprit volatil &gt;&gt;; à
M. de Luppé, des boutons en diamants; à
M. Pouvillon, une boîte d'écaille à cercle
d'or 4 .... Puis, comme il aperçut le bourreau ,'
- c'était un jeune et robuste gars, nommé
Varene, - il ricana : 11 Celui-ci sera bien
attrapé lorsqu'il va me prendre par les cheveux, car mon toupet lui restera dans la
main 5 • »
On partit : le Roué était très pâle et si
courbé qu'il paraissait avoir cent ans: au pied
· de la machine, il eut un moment de faiblesse
et pleura ; il se remit pourtant et se hissa sur
la plate-forme. Un grand silence régnait : on
le vit saluer la populace et, comme Varene le
poussait vers la planche, il jeta ces mols
&lt;! Adieu mes amis; adieu, mes chers concitoyens !. .. &gt;&gt;
Le corps sanglé bascula, le couteau descendit el, dans l'éclaboussement horrible qui
tenait la foule muette et stupide, on aperçut
quelque chose d'épouvantable ; un homme,
couché sous la charpente, recueillait dans
ses mains le sang chaud qui ruisselait des
planches et le portait à sa bouche 6 ....

la Visitation, rue du Périgord; son frère vint
r,cl\e que ses fonctions à la Cour retenaient à
l'y rejoindre quinze jours plus tard ; MadeVersailles 1 •
leine Lemoine, déclarée suspecte, fut incarUn coup imprévu vint troubler ces calmes
cérée à l'ancien couvent des chanoinesses de
existences; le roi mourut. On apprit simulta- Saint-Sernin ; le 10 octobre, c'était le tour de
nément en Languedoc la nouvelle de sa mala- Chon et de Bitschi, C! filles d'un naturel immodie et celle de sa mort. Ce fut chez les du Barry ral, dit le registre d'écrou, et regrettant fort
un affolement, quelque chose comme la dé- l'ancien régime &gt;l. Ainsi les conventionnels en
bandade d'une volée de moineaux pillards. Le mission dans la Haute-Garonne pouvaient
comte Guillaume boucla son porte-manteau et
écrire au Comité de Salut public, sous la
disparut, la tradition assure qu'il quitta la
date du 14 octobre : « La famille du Barry est
ville sous les huées et les sifilets; Bitschi, au dans nos mains; nous avons pensé qu'une
contraire, accourut de Louveciennes se cacher
simple arrestation ne suffisait pas pour des
à Toulouse; Jean, qui se trouvait à Versailles,
dilapidateurs aussi scandaleux de la fortune
prit la poste pour Genève, tandis que Chon,
s'obstinant à son rôle de matrone, suivit sa publique. &gt;&gt;
belle-sœur à l'abbaye de Pont-aux-Dames, où
Jean du Barry, qui aimait ses aises et tenait
une lettre de cachet reléguait la favorite déà passer confortablement ses derniers jours,
chue. « Les tonneliers sont aux abois, disait
s'était fait suivre à la prison d'un mobilier
le marquis de Bièvre, tous les bai-ils fuient. 1&gt;
complet, lit de plumes, fauteuils moelleux,
Mais la tourmente dura peu : le débon\'aisselle plate, toilette d'argent massif; Guilnaire Louis XVI était sans rancune : deux ans
laume, plus indifférent, se contenta du régime
ne s'étaient pas écoulés que la helle comtesse,
des détenus; même il livra ses dernières
sortie du couvent, avait donné au feu roi un
économies, 700 francs, à son frère, afin que
successeur dans ses bonnes grâces; son mari,
celui-ci pût, jusqu'au bout, se donner le plaitoujours philosophe, était rentré à Reyner y;
sir de la bonne chère 5 • Le Roué, malgré tout,
Chon, installée avec Bitschi à Toulouse, avait
était soucieux; sa santé déclinait ; l'inaction
loué, pour sa ~œur et pour clic, un hôtçl rue
de la Pomme', et, de l'étranger, le Roué lui était fatale :
C! Se lever, se coucher, disait- il, voilà qui
adressait aux ministres des suppliques si
est bien monotone pour un homme accoutumé
touchantes qu'il obtint, lui aussi, de rentrer
dans sa « folie » de la place Saint-Raymond. à la grande intrigue . 1&gt;
Il s'avouait découragé et «las de la lutte&gt;&gt; ;
La vie reprit pour tous tranquille et plantude son immense fortune il ne lui restait plus
reuse, sans événements, sans à-coups. Jean
que 2 000 livres de rentes et le chiffre de ses
du Barry, pourtant, le plus remuant de la
deLtes s'élevait à 450 000 francs. Sa belle
famille, ne crut pas sonnée l'heure de la
demeure était séquestrée, ses collections conretraite. Comme il avait perdu sa femme, il
fisquées, le mobilier mis en vente.. ..
se mil en quètc d'une compagne, el la voulut,
Le 14 janvier 1794, le tribunal révolutioncette fois, noble, très jeune et très jolie.
naire de Toulouse tenait sa première audience
Mlle de Rabaudy-Mooloussin, qu'il élut, réuet, dès le lendemain, deux gardes du prétoire
nissait ces qualités; il l'épousa et, bien cerse présentaienl à la Visitation pour y quérir
tain, désormais, de ne pas ètrc obligé de
le Roué et le transférer à la Conciergerie.
partager avec un Liers les bénéfices, au cas
Sybarite jusqu'au bout, il y fit traîner tous
où sa nouvelle union serait aussi lucrative
ses meubles et s'installa dans sa nouvelle
que l'avaient été ses relations avec Jeanne
prison, comme sïl eùt dû y séjourner pendant
Bécu, il vint produire sa jeune femme à Paris.
plusieurs mois. 11 ne s'illusionnait pas, cepenMais il dut rabattre de ses prétentions; l'hondant. C! Un peu plus tôt, un peu plus tard,
nète Louis XVI était inaccessible à certain
disai t-il, qu'importe ! lis vont me délivrer de
genre de tentation, et c'est le beau Calonne
infirmités. &gt;&gt;
qui semble avoir profi lé de la nouvelle trou- mesGuillaume,
resté à la Visitation, attendait
vaille de Jean du Barry. Celui-ci avait perdu,
dans l'angoisse le résultat du jugement. Le
d'ailleurs, son savoir-faire d'autrefois. Un
guichetier, Adam Moulis, courait d'une prison
monde nouveau avait surgi où il se sentait
à l'autre, colportant les nouvelles. Le 17 jandépaysé, et ses séjours à Paris, qu'habitait sa
vier, à neuf heures et demie du matin, il
femme, se faisaient plus rares.
revint tout content et annonça : &lt;! Il est con-

Au commencement de la 'l'erreur, toute la
famille du Barry se trouvait réunie à Toulouse
et, dès les premiers troubles, on put facilement prévoir que la liquidation approchait.
Le 4 septembre 1795, on arrêta le ci-devant
comte Guillaume, au moment où il montait
en voiture pour se rendre aux .eaux de
Bagnères; on l'écroua à la maison d'arrêt de
1. lllémofres de l'Académie des Sciences, Jnscriptio11s et Belles-Lettres de Toulouse, l. 1.
'2. La Société toulousaine à la fi11 duX.f IJJ•sièclc.
:5. La Société toulousaine à la fi11 du XV J11• siècle.
4. Mémoires de l'Académie des Scie11ces, ln-

damné; c'est pour aujourd'hui ! l&gt;
La ville était en rumeur; sans être inédit, le
spectacle du fonctionnement de la guillotine
était encore une nonveauté pour les Toulousains; et puis on était curieux de voir comment le Roué C! prendrait la chose ». La foule
se portait en masse vers la place de la Liberté,
où l'échafaud était dressé en face du Capitole.
Vers trois heures, Guillaume qui, du fond de
son cachot, guettait tous les br uits de la rue,
scriptio11s et Belles-Lettres de Toulouse, t. X.
5. Jllémoi1·es de Jllallet du Pan. - llliscellanees,
l. Il, p. 496.
6. Le 1'ribw1al révolutio11naire de Toulouse, par
Au:&gt;-:. Ouoom..
"" 20 w-

Avec Jean du Barry finit l'histoire de la
famille ; son cynisme grandiose contrastait si
étrangement avec l'indolence et la passivité de
Guillaume que, l'autre mort, celui-ci, ne
comptant pas, fut oublié.
Le temps passa; les cachots se vidèrent. On
relaxa, la première, Madeleine Lemoine; Chon
et Bistchi virent, un peu plus tard, s'ouvrir
les portes de leur prison ; mais elles étaient
sans asile; leur hùtel de la rue de la Pomme
servait de logement aux commissaires des
guerres ; la maison et le parc de la place
Saint-Raymond étaient occupés par l'administration des charrois militaires. Quand M. du
Barry fut lui-même rendu à la liberté, il put,
faisant son inventaire, constater que lui et les
siens avaient perdu, en dix-huit mois, environ
deux cent mille livres de rentes. En revanche,
il était veuf : l'échafaud parisien l'avait
débarrassé de la belle comtesse dont il était
resté, pendant vingt-cinq ans, le mari honoraire.
Son premier soin fut « d'assurer son nom
à la femme qu'unissaient à lui les liens respectables de la reconnaissance etde l'estime 1&gt;,
et, le 7 thermidor an III, il épousa Madeleine
Lernoine. De ses deux fils, l'un, Victor, avait
été tué à l'armée des Pyrénées; l'autre.. . •
Mais l'histoire ne doit-elle pas s'arrêter où
commencent les revélations inutiles?
On regagna Levignac ; là aussi la tempê~
avait soufflé; tout - même les lits - était
vendu. M. du Barry parvint à recueillir quelques bribes de son opulence; ses dernières

,

_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __

année~ !ur~nt paisibles : soit apathie, soit
co~miseratwn, ses compatriot~ semblaient
avoir oublié le passé ; il mourut le 28 novembre 1811.

. Ses _sœ~rs lui survécurent : la Chon et la
füstcln d autrefois, les confidentes de Jeann
Bécu, les familières des petits cabinets d~
Versailles, s'étaient transformées en deux

.MONS1E-im_

DU BA1t,'~Y - - ~

vieilles austères, rel'êches, très dignes, auxquelles leurs rares intimes ne pouvaient
reprocher qu'une sévérité un peu hautaine et
une pruderie trop susceptible.
G. LENOTRE.

JULES LEMAITRE, de l'Académie f rançaise
~

En marge des mémoires de Louis Racine
~f. Ra~ine, ce jour-là, était d'humeur assez
melancohque en arrivan t à Saint-Cyr parce
q~e _M. D~spréaux, subitement enr humé,
n_ava1t pu l y ~ccompagner pour la répétition
d Esthe1:, Ce n est pas que M. Raèine trouvât
ce travail ennuyeux ; mais rien ne lui donn ·t
auta~t de plaisir et de sécurité que la co~pagme de M. Despréaux.
L~ r~pétition, qui était une des dernières,
,. tre meme,
•
dsé fa1sa1t
, en costumes et sur le thea
ress~ au second étage du grand escalier des
Demoiselles, ?ans le vestibule des dortoirs,
lesquels servaient de coulisses et de loo-es.
~es co~tumes étaient magni6qu~s; ils
avaient
" t . couté
d plus de quatorze mille 1·ivres,.
c er aient es r ~bes à la persane, ornées de
pe l?s et ~e diamants, qui avaient naguère
~crvi au ro~ dans ses ballets. Et comme les
Jeune~ actr1~s mettaient ces habits pour la
pr_em1ère fois, l'émoi était grand dans le dortou- des bleues .
Bien qu'. il n'y eût pour tout auditoire que
Ml)l-e ~e Brmon, quelques-unes des maîtresses
et ~a Jeune Mme de Caylus, nièce de Mme d;
~la1~:~non, M. Racine préfëra se tenir derrière
e t .eatre afin de surveiller les entrées et les
sort1~s des actrices et de leur faire plus com~odement ses observations. Dès qu'elles le
ment paraître, vingt demoiselles en robes
p~rsanes, éblouissantes de pierreries, l'entou~.rent avec des cris de joie, se disputèrent
_onneur _de le débarrasser de son manteau,
lm appor:erent ?n fauteuil, s'informèrent de
M. Despr?aux, s apitoyèrent sur son rhume et
eurent
.
..
•r Rvite. chaoge, 1es sombres d1spos1lloos
de 11. acme.
La ~épétition commença. Tout alla d'abord
fort bien ·' et ~I· Racme
· Jugea
•
lui-même son.
ouvraO'0 e plus harmomeux
•
et plus touchant
encore qu'l1 0 ' avait
· pensé. Mais tout à coup la
1angu~ fourcha si malh.eureusement à ~me de
l~ Mad1sonfort, qui jouait le rôle d'Elise qu'au
I1eu e dire :
'
El le Persan supei·l)C est aux pieds
.
d'une J uive.

elle dit :
El le serpent super 1ic est atLx pieds d'une Juive!

Vous jugez de l'effet. La reine Esther sur

la _scène, l~s jeunes israélites et Mardochée
~m ~ttenda1ent_ derrière le rideau du fond,
eclaterent de rire; et M. Racine entendit les
gloussements de Mme de Brinon et des maitresses. ~nfin le silence se rétablit, et l'on
put tcrmmer le premier acte tant bien que
mal.
~L Racine était furieux. Lorsque Mlle de la
l\la1so?fort ren_tra _dans la coulisse : « Ah ! mademoiselle, lm cria-t-il, vous mettez la pièce
par terre_! &gt;&gt; Sur quoi la jeune fille se mit à
pl~ure~ s1 abondamment que ses larmes rou~a1?nt_Jusque sur les broderies de son &lt;! corps »
a l or1_en~ale, M. Racine ne put soutenir cette
vue ; il tira son mouchoir et en tamponna les
yeux de Mlle de la l\Iaisonfort (car il était plein
de bonhomie) en disant : &lt;! Allons! mon enfant, allon_s ! » ~lais comme elle ne pouvai t se
consoler, il fimt par pleurer avec elle . et
parce qu'elle éta!t j?lic, il l'embrassa ,pateroelleme~t, pms il remi t dans sa poche
le mouchoir tout trempé de larmes innocentes.
?r' pendant que Mlle de la i\faisonfort rentrait dans sa cellule pour réparer' avec un peu
de_ rouge et de poudre, les traces de son chag;m, Mlle de Glapion, qui faisait Mardochée
s approcha de M. Racine. Elle avai t eu soin d;
retirer sa lo?gue barbe d'étoupe et d'effacer
ses fausses rides _; et sa figure apparaissait rose
sous
le •œ•
sac de toile. grossière dont 1•fard
,
1
, •
och ee
eta1t c01ue. M. Racme la trouva plaisante dans
cet accoutrement. Il lui fit compliment sur la
façon
dont" elle avait J·oué. « Alors, mous·1eur,
.
s1 vou.~ etes. content de moi, dit-elle, me
sera-t-1 permis de vous demander une grâce?
Et elle lui expliqua qu'elle aimait, avec !'av~:
de_ s_es parents'. un jeune gentilhomme d'un
mer1te accompli, malheureusement trop mal
~c~ommo_dé, pou: pouv~ir acheter une compaome, mais a qm le roi daignerait sûrement
~n donn_er une, si M. . Racine voulait bien
I~tervemr en sa faveur. &lt;! Car le roi, monsieur, ne saurait rien refuser à un homme
tel 1ue vous . l&gt; Il protesta qu'elle ]ui attribuait un crédit qu'il n'avait point. Là-dessus
les lar~es la gagnèrent. Cette vue fit mal à
M. _Racme, qui sortit de nouveau son mouchoir et en essuya les yeux de la jeune fille.
... 2[ ,.,.

&lt;!_ Eh bien donc, j'attendrai, dit-il, une occasion favorable pour parler au roi. » Et Mlle
de Glapion, consolée, remit sa barbe, et fit au
poète une grande révérence comique.
_A 1:8 moment, Mlle de Veilhenne, qui remph,ssait le rôle d'Esther, passa rapidement
P: es de ~f. Racine, lui glissa dans la main un
billet, et disparut sans rien dire.
Mlle de_ Veilhenne était de celles qui, quelques mois auparavant, avaient joué dans
Androma1ue et qui, selon Mme de l\Iaintcnon, y avaient trop bien joué.
, ~f. ~a~ine, fort surpris, ouvrit le billet, qui
eta1t ams1 conçu :
&lt;! ~~onsieur' qu'allez-vous penser de moi?
Vous Jugerez sans doute que je manque à la
pudeur du sexe, et cependant, le ciel, qui lit
dans mon cœur, connait combien mes sentiments so_n~ purs. Mais, monsieur' j'ai lu toutes
vos t~aged1es, e: je_me dis que celui qui a si
parfaitement depemt la passion même
bl
l' . .
'
coupa e, et a s1bien comprise qu'il parait l'ab~oudre, ne saurait la '.epousser lorsqu'elle est
mnoC?nte. Dans la solitude et la tristesse où je
lan~u~s, pauvre et sans espoir d'établissement,
fro1ssee pa~ la sécheresse des âmes au milieu
desquelles il ~ e faut vivre, j'ai fait de vous
le die~ auque! Je rapporte toutes mes pensées.
Mon reve serait que
vous eussiez pitié de mo·1,
.
qu~ vous me traitassiez un peu comme votre
fille et que vous m'appelassiez quelquefois
aupr_ès de vous, afin que je vous ser visse de
le_ctr1ce ou de secrétaire. Ainsi, vivant à \'OS
pieds, vestale du génie, je serais la plus heureuse d~s amantes .... &gt;&gt; Cela continuait ainsi
sur_trois pages, et cela était signé : &lt;( Votre
petlle Hermione. »
i\f. Racine sour it_ et haussa les épaules.
L?rsque Mlle de Ve1lhenne, très inquiète et
n osant pas le. regarder' passa devant lui pour
e?tr~r en scene : &lt;( Ma paune enfant, lui
dit il, cela est insensé ! Ou peut-être avezvous eu dessein de vous moquer de moi? »
Et ~lie de pleurer' et lui de tirer son mouch_o1r. Elle ét~it belle; dans son émotion, son
sem soulevait les broderies dont il était
&lt;(
Ah! 0crémissai t-el le , J·'a1· ete
, ·
trecouvert.
Il r
•
o ~- Au morns, monsieur, ne me perdez
pas . » Elle ne cessait de pleurer' il ne ces-

�r

111S T0'1{1.Jl -----------------------------------J

d'ailleurs ma faute.... D'avoir si bien joué Her- Alors, moi aussi, dit Nanette, c'est Carmione l'an dernier, cela ne lui a pas été bon ....
sait de lui essuyer les yeux ; et comme on
mélite que je veux ètre. - Voilà, mes filles, Pauvre petite, elle est peut-ètre sincère dans
s'impatientait sur la scène, il se vit contraint
qui est entendu. Nous en reparlerons quand sa déraison! ... Elle a de beaux yeux.. .. Plus
de l'embrasser pour en finir. Puis il mit la
vous aurez l'âge. Mais il se fait tard, et je grands que ceux de Caylus, mais moins vifs .. ..
lettre dans sa poche et son mouchoir parcrois que c'est l'heure du repos. »
Cette petite Caylus, encore une qui s'est jouée
dessus.
Après que les serviteurs furent entrés dans
de moi! . .. Elle est mariée, celle-là à seize
Pendant que l'on commençait le deuxième
la salle pour la prière en commun et que ans, quelle pitié !... et à cause de cela elle a
acte, Mme de Ca1·lus, qui s'était coulée dertoute la famille fut à genoux, M. Racine récita plus d'expérience et de finesse que les autres ....
rière le théàtre, vint à M. Racine et lui dit :
à haute voix les paroles accoutumées :
Mais comment ai-je pu lui promettre ce pro« Quoi! monsieur, c'est ainsi que vous faites
« Mettons-nous en la présence de Dieu et logue, que je n'aurai jamais le Lemps de
pleurer les femmes? Me ferez-vous pleurer
adorons-le .... Remercions Dieu des grâces fairc? ..1. Oh ! je sais bien. D'abord je m'imaaussi'? - Je n'en ai, dit-il, nulle envie, mais
qu'il nous a faites .. .. Demandons à Dieu la ginais qu'elle me raillait pour m'avoir vu 8i
j'ai assurément celle de vous èlrc agréable. »
grâce de connaître nos péchés. Source éter- empêché avec cette Veilhenne.... Et puis ....
Alors, prenant avantage de ce qu'elle l'avait
nelle de lumière, Esprit Saint, dissipez les elle a une voix .. . c'est singulier ... tou t à fait
vu dans une posture qui prètait à sourire :
« Vous m'accorderez donc aujourd'hui, dit- ténèbres qui me cachent la laideur et la la voix de cette pauvre Champmeslé.... Et il
malice du péché. Faites-m'en concevoir une y en a une autre.. . la petite Marsilly, je
elle, ce que je n'ai pu encore obtenir de vous.
si grande horreur, ô mon Dieu, que je 1~ crois .. . oui , celle qui joue le rôle de Zarès ...
- Et quoi donc'? - Un rôle. - Eh !
haïsse, s'il ~e peul, autant que vous le haïssez qui a tout à fait les mouvements de cou d,•
madame, il n'y en a plus, vous le savez, et je
wus-mème, et que je ne craigne rien tant cette pauvre Du Parc, dont Dieu ait l'àme!. ..
ne me consolerai jamais que vous soyez venue
Hélas l je le vois bien, le pire n'est pas d'être
trop tard. - Soit. Mais que diriez-vous d'un que de le commettre à l'avenir ! »
Arrivé à cet endroit, il se tut, comme d'ha- moqué par quelques petites filles et de me
prologue que vous écririez pour moi'? &gt;&gt;
trouver débiteur d'une compagnie d'irifanterie
Mme de Caylus, alors âgée de seize ans, avait bitude, pour l'examen de conscience.
La petite Marie était agenouillée près de et d'un prologue en vers .. .. Non, non, le
le teint le plus frais, le visage le plus spirilui, très recueillie, et qui semblait rechercher
tuel et la voix la plus touchante. Elle rnulait
plus triste, c'est qu'elles me paraissent trop
ses péchés avec grande application. li la
persuader M. Racine et elle le persuada. « Eh
regarda et se souvint avec attendrissement de aimables .. . c'est qu'elles me touchent trop.. .
bien, dit-il, vous serez la Piété, quoique vous
ce qu'elle venait de lui dire. Des larmes lui c'est que, malgré leur innocence, malgré mes
sembliez plutôt faite pour représenter l'amour
montèrent aux yeux, el il eut besoin de se bonnes résolutions, je re~pirc, à ces répréprofane. Mais donnez-moi quelques jours. &gt;)
moucher . li prit son mouchoir, le trou va sentations d'une comédie si pieuse, un air
La répétition s'acheva sans autre incident.
encore tout mouillé. Cette humidité, et la que je reconnais trop... l'air empoisonné
On remarqua seulement que M. fülcine était
lettre déraisonnable de Mlle de Veilhenne, d'autrefois ... l'ivresse du théàlre... et peutabstrait et rèveur. Quand il eut soupé sobreèlre le commencement d'une autre ivresse.. .
qu'il sentit au fond de sa poche, lui rappement dans le petit réfectoire des étrangers, il
qui est au fond la mème... . Pourquoi ai-je
lèrent avec netteté les principaux incidents
demanda son carro~se, et au lieu d'aller couembrassé ces petites?... Les aurais-je emcher à son appartement de Versailles, il fn t de sa journée.
« Hélas! songea-t-il, je me crois sage, et brassées si elle n'avaient pas été jolies el si ....
à Paris el rentra assez tard dans sa maison de
Quelle honte, Seigneur! quelle honte ! Ah!
prudent, et revenu de toutes les vanités. Et
oui, je suis bien faible encore, et bien peu
la rue des Marais.
Il trouva sa femme et ses trois aînés, Jean- pourtant, de quelles faiblesses je suis capable mortifié. ... Et dire que cela ne serait pas
encore, et dans quels embarras je me suis
Baptiste, Marie cl Nanelle, assis autour de la
mis aujourd'hui !.. . Cette petite Maisonforl, arrivé si M. Despréaux avait été là ! .. . »
table de famille. A la lueur de deux chan« Eh bien, mon ami, qu'attendez-vous ? 1&gt;
qu'aura-t-elle pensé de mon geste? Elle l'aura
delles de cire, Mme Racine cousait, Jeandit
Mme Racine, qui j ugeait que les minutes
jugé ridicule, ou se sera figuré qu'elle n'a
Baptiste lisait les fables de La Fontaine, et
habituelles
de l'examen de conscience étaient
qu'à verser trois larmes pour a\'oir raison du
Marie et Nanclle apprenaient pour le lendedepuis
longtemps
dépassées. «Ah! pardon ! »
pauvre homme que je suis .... Cela, parce
main leur leçon de catéchisme.
dit
M.
Racine,
comme
réveillé en sursaut ; et
« Nous ne vous attendions plus, dit Mme qu'elle a quinze ans ... et un minois .. .. Et d' un accent plus ému que de coutume, il
cette Glapion, avec son amoureux pour qui
Racine; mais nous sommes d'autant plus
continua la prière:« Me voici, Seigneur, tout
j'ai promis de demander une compagnie au
contents de vous voir. » Quand il les eut tous
roi !... Qu'est-ce que cela me fait, son amou- couve1·t de confusion et pénétré de douleur à
embrassés et qu'il se fut informé de leur
reux? D'abord, une fille sage n'a pas d'amou- la vue de mes fautes ... 11 , etc.
santé el des menus événements de la journée :
La prière finie, M. Racine retint son petit
reux .... liais j'ai promis ... Ai-je réellement
« Papa, dit Marie, qui avait neuf ans, j'ai
laquais,
s'assit à son bureau, et écrivit rapipromis'?... Oui , j'ai promis, parce qu'elle
une grande nouvelle à vous annoncer : c'est
dement
ces
lignes :
était toute rose sous ce gros capuchon .. .. Et
que je veux être religieuse. - Moi aussi, dit
(( J'espère que voire rhume est guéri. Je
elle le savait bien .. ... Que faire, mon Dieu ?
Nanelte, qui avait sept ans. - Et pourquoi,
M'adresser à Mme de Maintenon? ... Mais non, vous prendrai demain, en passant, dans mon
mes filles '! - Parce que, dit Marie, les plaicar il lui déplairait que cette petite m'ait pris carrosse et vous emmènerai à Saint-Cyr, mort
sirs de ce monde n'ont plus pour moi aucun
pour confident.. .. M'adresser au roi lui- ou vif. Il le faut, car sans vous je ne fais que
appât. - Pour moi non plus, dit Nanette. même?... Ah ! quel ennui! .. . Et cette Veil- des sottises. Je suis entièrement à vous. »
Oh ! di t M. Racine, que avez raison, mes
Il cacheta, et remit le billet au petit
henne ! .. . Quelle effronterie! .. . J'aurais dû
enfants ! - Moi, di t Nanettc, je veux ètre
garçon
:
lui parler plus fermement .... Mais je sens
Mère à Port-Royal-des-Champs. - Et moi,
- Demain malin , de bonne heure, pour
que c'est moi qui aurai honte devant elle la
Carmélite, dit Marie. - Et pourquoi'? première fois que je la rencontrerai... . C'est M. Despréaux.
Parce que c'est l'ordre le plus sévère de tous.
J ULES LEMAITRE,
de !"Académie française.

FR.ÉDÉR.JC MASSON, de l'A cadémie française
dJc:&gt;

Malmaison pendant le Cotisulat
~'il eSl un lieu qui symbolise à souhait la et ~e P?rils en Italie, aspirent à s'épanouir en n:iais q?i rapporte, avec ses trois cent quatrcpériode consulaire, c'est Malmaison. Là, Bo- plcrn air, dans un beau site calme, à se don- vrngt-d1x-sep,t arp,ents, du bel argent liquide,
napart_e oublie p,endant quelques heures, cha- ne_r _du mouvement, à jouer enfin ; car, en pour peu qu on s occupe de ses vendanges .
qu~ decade, qu il est le premier magistrat de la I_u'., il ~e~t_e des côtés d'enfant qui n'ont point
Est-~e c~la qui, a tenté Joséphine? Fi I Cela
nation, et que, sur ses seules épaules, repose ele satisfaits et qui veulent leur revanche
vo~dra1t dire qu elle saura jamais compter.
tout le.fardeau de cette France, qui demande
Ce ~•est point de lui-même qu'il a choisi Mais, au t_emps jadis, au temps de sa courte
des lois durables ' des institutions perma- ~falma1son pour son séjour. Au retour d'Egypte
lune de miel avec son premier mari le vicomte
nente_s, une sécurité qui rassure, permette de il a trouvé la maison achetée par Joséihiue' de _Beauha~_nais, _el!e est venue en' une petite
travailler h~nnète~ent et de penser aux des- laq?elle d'ailleur_s n'a e? garde de la payer: maison qu il avait a Croissy, là-bas sur le coc~ndants ; il oublie que' chaque nui t, des mais, ~ou~ de, smte, le !ICu lui a plu et il s'en teau, de l'autre côté de la Seine, et, de là, elle
~ tes de Norn:iandie et de Bretagne, se hâtent est entiche. C est à trois lieues de Paris, sur a ~u, com~e en un rève, cette Malmaison qui
a pa_s assourdis des partisans gagés pour l'as- la r_oute royale, à proximité du village de lm . sembl~1t, à cil~ toujours désargentée,
sass~ner, tant on comprend ailleurs que, de Rueil, une de ces grandes maisons, à qui l'on avoir des airs de palais. A sa sortie de prison
sa vie seule, dépendent le sort de la Révolu- peut donn~r le nom de château, si communes après la Tc~reur' ~lie est revenue à ce Croiss;
l~on assa~ie et la grandeur de la nation victo- au x~·1_11• s1èc!e, composées d'un grand corps o_u elle avrul place son fils Eugène en apprenr1,eus~; il ou?lie_ que l'Europe frémit . de de bat1ment et de deux pavillons à toits poin- llssage chez, un menuisier' le père Rochard ;
n arn1r pu satisfaire ses rancunes et qu'une tus. Sur le rez-de-chaussée, deux étao-es mais ?lie Ya loue_ un~ sorte de baraque que, 1t des
nouvelle coalition se prépare, une guerre le s~cond coupé _par les toits et n'a~a~l que Jours, emplissaient de bruits et de fanfares
nouvelle où il faudra qu'il risque encore, dem1-?auleur. Rien de princier, ni même de .Barras et ses familiers. On avait force victuailles
c~mme à Marengo, tout l'enjeu déjà gaané. g_rand1o~e : une bon_ne habitation de bourgeois et des plus fines, et les vins abondaient m/
.d
.
'
IS
Ailleurs, àux Tuileries, il besoane
sans° re- rIChe, aimant ses aises, se tenant à proximité 1a c1eva11 t vicomtesse manquait de verres et
0
lâche, sans trêve
d'assiettes, si bien
sans fatigue à ce'
:;;::-7--:--------.....- - - - - qu'elle allait en emqu 'il semble, allant
prunter chez les voiuniquement de son
sins. Les voisins
cabinet de travail à
c e ta1 eo t M. Pasla salle de son Conquier, qui plus tard
seil d'État, s'insut tirer si bon instruisant de toutes
térêt de ces prêts
les matières e!, à
qu'il s'en fit faire
mesure, avec ce bon
baron et préfet de
sens et cette droipolice, et M. Cbanoture de pensée qui
rier, propriétaire du
pas un instant ne
château, l ' intime
le laissenl s'éoarer
ami de Mme Camdist!nguant c~ qui
pan, de Mme de Verest Juste, ce qui est
gennes et de ses
pratique, ce qui est
fill es , qui fur en t
utile.
l'une Mme de RéAux Tuileries, on
musat et l'autre
dirait un viei11ard
Mme de Nansouty.
tant il sait de ch;
En vérité, que ne
ses et tant il fait pagagna point Joséraître d'expérience.
phine d'avoir habité
A Malmaison il a
Croissy ! Elle y ganaiment ses trente
LE CHATEAU
DE M ALMAISON, FAÇADE SUR LE PARC • - D'apre·s 1111 docr1111e11/ a11cie11.
.
gna Mme de l\émuans, ses trente ans
sat.
(Cliché de J\I. Ossart, photographe a Rueil.)
qui veulent du
Mais aussi, elle y
bruit, du plaisir et
gagna Malmaison _
de la o'
o-aîté, qm,
· après sa jeunesse âpre et de Paris pour ses affaires, ses amitiés et ses car, après la campagne d'Italie, Bonaparte voudouloureuse, la vie claustrée dans les écoles plaisirs. Autour, un beau parc du bois des lut une campagne et Joséphine se hâta d 1
.
' qui 'n'est condmre
· a' son reve,
• mais
• lui, qui savait corn
e er~yales, la vie gènée et pauvre dans les o-ar- vignes,
des champs, un faire-valoir
msons, la_ vie misérable en Corse, à Tou- ·pas seulement pour.amuser et pour permettre ter, marchanda : il ne voulut point en d P
lon, à Paris, la vie obsédée et brûlée de fièvre à la dame du château de jouer à la fermière, 500 000 francs, et, tournant ses visée:n~7I~
1

I

•

'

�111STO'J{1.Jl

- -- - - - - - -----;------ - - - - - - - - - - - - - -- -- - - - - - - - - - J

Cela fait, et sans plus tarder, sans s'inquié- l'autre et l'on court. Qui est atteint par un
leurs, se prit d'envie pour le château de Ris.
ter des 210000 francs qu'elle aurait à payer, adversaire ayant barre - c'est-à-dire parti de
Il ne conclut pourtant pas et partit pour l'Éson camp après qu'on a quitté le sien - est
gypte, laissant i1 son frère ses pouvoirs et son elle s'installa et eut des jours et des soirs fort prisonnier , jusqu'au moment 011 l'un de ses
argent. Joséphine ne s'en occupa pas moins agréables, passant au mieux son temps, sans compagnons le déli vre en le touchant. Quand'acheter, et, après avoir bien regardé et plus s'occuper du général Bonaparte que de tité de belles règles pour former les troupes,
tourné, après avoir consulté Chanorier, clic ses dettes. Elle avait au reste bien raison ; disposer les prisonniers, forcer le camp , qui
vint 1, ses fins avec le propriétaire, M. Le Coul- car, aussitôt après la scène du retour, la est pénétrer en vainqueur chez l'ennemi ; un
Lcux du Molet qui, en 1771, avait acheté Mal- grande et terrible scène qui mit si fort en jeu qui n'est point tout de force, mais où il y
maison à Mmed'Aguesseau, laquelle, en 1764, émoi l'hôtel de la rue de la Victoire, Bona- a de l'adresse, de la combinaison et de la disl'avait eue des Barentin, qui par succession la parte, qui ne sut jamais résister à des larmes, cipline, où le chef doit connaitre la valeur de
tenaient des Perrot, gens de robe qu'on y pardonna tout, les dettes et le reste, et dési- chacun de ses soldats pour le lancer 11 protrouve installés dès 1556. M. Le Coulteux avait reux de voir l'emplette qu'avait faite sa femme, pos, 011 chacun des combattants doit avoir
bonne tête, savait au mieux défendre ses inté- alla tout de sui te à Malmaison. Et il en fut si assez le sentiment de sa responsabilité pour
rêts, ayant été fermier général des eaux de satisfait qu'il en fit désormais son habitation ne pas s'exposer pour le plaisir, oü il faut du
Paris, et surtout s'entendait à jouer d'une de prédilection, même après que le 18 Bru- dévouement, de la générosité, de l'entrain,
femme telle que Joséphine, cai· il était fort maire l'eut installé en maitre, d'abord au quelque chose d'autre que de la brutalité, et
homme du monde, très habitué à recevoir Luxembourg, puis aux Tuileries.
A Malmaison, en effet, il était libre : il qui développe en l'enfant toutes les qualités
grande compagnie, depuis les bouffons gens
qui font le brave homme et le bon soldat.
de lettres, tels que l'abbé Delille, jusqu'aux pouvait à son gré aller et venir sans craindre
On jouait à ce jeu, non pas seulement à
héros à la façon du duc de Crillon ou aux les importuns. Il avait, au-devant de son ca- Malmaison, mais en tous les châteaux autour
grands seigneurs exoliques comme le comte- binet, un jardin où il faisait les cent pas, el, de Paris ; plus tard on y joua chez les maréduc Olivarès. M. Le Coulteux ne manqua point s'il préférait travailler en plein air, il faisait chaux d'Empire, à Grignon, chez Bessières, à
de faire valoir les cent vingt pièces de vin qu'il dresser une lente sur le petit pont qui mettait Maisons, chez Lannes, à Vandœuvre, chez
faisait sur son cru aux bonnes récoltes et qu'il directement son appartement en communica- Oudinot, à Savigny, chez Davout; on y joua
vendait cinquante francs chaque, et puis les tion avec le parc. Et la vie qu'on menait là, chez Hortense, à Saint-Leu, chez .Joseph, à
douze vaches, et les cent cinquante moutons c'était, pour les invités, une vie de château, Morfontaine (si bien que, en y jouant, Girardin
qu'il engraissait en ses prairies, et puis les une vie qui gardait tout le caractère aimable se démit l'épaule) chez, Lucien, au Plessis el
regrets et les larmes de Mme du Molet qui ne d'intimité bourgeoise, avec une nuance de chez Eugène, à Milan, et chacun y trouvait son
pouvait se consoler de quitter cette terre que respect vis-à-vis des maîtres de maison, mais plaisir, les femmes aussi, les femmes surtout,
chacun de ses adorateurs de jadis avait chantée de ce respect familier que pouvaient témoi- car elles aimaient courir et faire courir.
à propos d'elle, et puis les glaces qui étaient gner ses compagnons d'armes à celui qui
Donc, dans l'après-diner du décadi, puis
d'importance, et puis les jolis meubles cou- n'était encore qu'un magistrat rtlpublicain ; du dimanche, le jour que le Consul venait
verts de mousseline dans le boudoir ovale, et une vie d'où était exclu encore le guin- passer à Malmaison avec sa famille et ses intiles meubles en toile de Jouy dans la chambre dage des cours, où l'étiquette n'apparaissait mes, le plus souvent on organisait une partie
à coucher , et les meubles en quinze-seize vert point, où la jeunesse, l'entrain du Constù fai- et la voici en train. Sous les grands arbres,
dans le grand salon, sans parler du salon saient presque oublier son génie, el, sous les pour les personnes graves et pour celles qui
turc, avec les fauteuils en nankin, les rideaux grands arbres, en face de la Seine tortueuse ont à se ménager, on a, du château qu'ont
en gaze brochée, des panneaux de glace éta- et lente, claire et à l'eau si fine, mettait restauré au dernier goût du jour les architecmée au-dessus des portes, et, pour tableaux, comme une égalité champêtre entre ces êtres tes Percier et Fontaine, porté quelques-uns de
qui, le lendemain, au retour 11 Paris, sauraient
huit beaux panneaux de papier arabesque !
ces meubles dessinés tout exprès et qui sur la
En vérité, cela n'était-il pas galant et ne sans peine retrouver leurs distances.
verdure mettent une exquise note d'art, car
Proverbes joués entre deux paravents, avec
valait-il pas les 290 000 francs qu'il demanjamais
comme alors les artisans n'ont été sedait, rien que pour la terre, avec, en plus, le des châles d'Égypte pour costumer les person- condés par les artistes. Sur la table, au pied
prix des meubles à dire d'expert ? Sans Cha- nages, promenades en voiture aux environs, de laquelle s'enroule dansante une théorie de
norier, Joséphine eût cédé tout de suite; peu histoires de fantômes contées par chacun tour figurines qui, à la grâce prudhonienne joilui importait le prix, puisqu'elle n'avait pas à tour, lectures à haute voix des poésies fa- gnent quelque chose de la naïveté antique,
le premier sol pour payer. Mais Chanorier meuses et des tragédies célèbres, visites dans une fontaine à thé est posée, et autour, pour
disputa comme pour lui-même et on finit par les chambres et bonnes farces aux nouveaux com erser en liberté, on se groupe près de
s'entendre. Quel fut le prix réel, on ne sait arrivés, tout le tran tran de la vie rieuse, un Joséphine.
trop. Celui qu'on inscrivit au contrat de vente, peu galante, parfois garçonnière qu'on menait
Mme Bonaparle, par son élégance et sa soupour restreindre d'autant la perception des il y a cinquante ans encore à la campagne, plesse natives, que beaucoup d'art accompadroits, fut 225 000 francs, plus 57 516 francs c'était la vie à Malmaison. Et là aussi, cette gne et fait valoir, donne le ton à cette soriélé
pour le mobilier. Cela ne fit que 9111 francs habitude si frappante, si particulière, si faite qui ne saurait rencontrer un modèle plus
pour étonner certains des contemporains,
68 centimes pour le fisc.
accompli. Nulle ne s'entend comme elle aux
Il fallait payer ce fisc qui n'attend point, l'habitude des jeux de vigueur, des •jeux ~ toilettes, aux coiffures et aux fards, et c'est
pai·er ces meubles, donner au moins un courir, vieux jeux de vieille France, peu faits, d'elle celle mode de. blancs soyeux et laiteux
acompte. Neuf mille francs, cela se trouve; semble-t-il à présent, pour occuper agréable- qui entourent les formes comme d'un nuage
même trente-sept mille. Selon le bel usage ment les après-diners.
léger, les cèlent assez pour qu'on soit conComme encore à présent quelques collédes dames d'alors qui n'aimaient point dire
traint de les deviner, point tant qu'elles les
aux indiscrets d'où venait leur argent, José- giens - de ceux qui ne sont point des athlètes engoncent et les cachent. D'elle, ces robes,
phine déclara qu'elle avait celui-ci de la vente - on jouait aux ban·es : mais sait-on ce retenues au-dessous des seins, qui laissent
de ses diamants , mais , quand il fallut arriver que c'est que les barres? C'est un beau jeu entière la liberté des mouvements et des ges1t l'acompte que réclamait M. du Molet pour tout franc et net, qui vient des ancêtres et oit tes, cet affranchissement du corps que n'écéder la place, la bourse était vide el ce fut 1t excellaient, au Champ-de-Mars, nos anciens treint nul corset, que ne grossit nul jupon,
l'homme qui régissait Malmaison pour le du collège du Plessis en cote bleue contre les dont la ligne se suit, de la poitrine largement
compte de M. du Molet, à un certain citoyen Grassins et Harcourt en cote rouge. Les joueurs découverte jusqu'aux pieds habillés de satin.
Lhuilier, que Mme Bonaparte emprunta se partagent en deux troupes qui, chacune, D'elle encore cette sorte d'écran sur qui se
15 000 francs. Lhuilier en eut la promesse a son camp marqué par une large barre tra- détachent les épaules, qui les fait ressortir et
cée sur le sol. On se provoque d'un camp à
qu'on le garderait dans la maison.

HI STORIA

Cliché Braün, Clémen t et

MADAME RÉCA MIER
Tableau du

B ARON

GÉRARD. {Hôtel de Ville de Paris. )

C'•

�, ____________________________
les cambre, en encadre la chute harmonieuse,
prépare et accompagne la tête mince, coiffée
serrée en bandelettes étroites, qui surgit plus
rare, plus vivante, plus animée, touchée
qu'eUe est de fards brillants. Joséphine, en
ces six années écoulées depuis son mariage, a
sans doute déjà perdu de celle allure cavalière qui seyait aux femmes du Directoire;
elle a renoncé à ces façons où Teresia Cabarrus se plaisait d'autant mieux qu'elle y était
inimitable, et qu'elle y étalait sans voiles, en
une impudeur superbe et tranquille, la nudité d'un corps modelé à dessein pour être
adoré : mais elle a pris une grâce plus sévère, une dignité plus retenue, elle a compris
l'art des enveloppements diaphanes, la joliesse des plis mous trahissant les formes
sans les découvrir, et donnant à la démarche
une grâce de rêve. Ainsi, malgré ses trenteneuf ans sonnés, formule-t-elle encore, non
par son visage, mais par tout son être, la distinction, la coquetterie, la rareté de la femme
civilisée, et elle s'élève ainsi d'un degré, car,
six années auparavant, ce qu'elle éveillait c'était surtout le désir.
Près d'elle, toute rose, toute fraiche, c1 un
paquet de roses trempé dans du lait ,, ,
Mme Murat, en tout l'éclat d'une beauté faite
surtout de jeunesse. Les lraits sont beaux,
rappelant par des points le type traditionnel
des Bonaparte, mais le corps est un peu court
et les épaules larges et remontées. Un air de
naïrnté et d'enfance en ce visage, mais, à regarder les l'eux profonds, où passent des rêves, une ambition forcenée et qui ne choisit
pas les moyens, On a dit : la tête de Machiavel sur les épaules d'une jolie femme. Voici
deux ans que, à Plailly, Caroline a épousé
Mural. Cela s'est fait le 50 ni\'ôse an VIII,
deux mois après Brumaire. )Jurat a été général en chef de !'Armée d'observation du Midi,
il a eu l'I talie à commander pour en rapporter une fortune, mais cela ne suffit point
à sa femme. Elle a de beaux enfants, un fils
et une fille, - par là elle l'emporte sur Joséphine, dont la stérilité fait le désespoir en
éveillant perpétuellement ses craintes ; mais qu'importecela à Mme Murat lorsqu'elle
se voit primée par une autre femme, une
femme qui n'est pas même de son sang?
Pourtant elle sait dissimuler et ne laisse rien
paraitre. Nulle, vis-à-vis de Joséphine, n'a
plus de chatteries et plus d'amabilités. En ce
moment, elle rêve à quelque bonne trahison
et combine en son cerveau, sous ses roses
fraiches comme son teint, un piège merveilleux d'où sa belle~sœur ne se tirera
point.
Voici justement, causant avec Mme ~foret,
Mme Duchatel, la charmante jeune femme du
conseiller d'État, directeur général de !'Enregistrement. M. Duchatel est fort instruit à
?&gt;up sîtr en sa partie d'administration, mais
11 est peu récréatif d'ordinaire; il a trented~ux ;ms de plus que Mlle Papin à laquelle il
vient de s'unir et qui n'a pas encore ses vingt
ans. Elle est c~armante, elle est blonde, elle
a. d7grands yeux bleus, un air singulier de
d1stmction, un peu de maigreur peut-être,

.iJfA'LMJHSON PENDANT 'LE CONSU'LA.T - --..

mais c'est jeunesse, et d'ailleurs n'est-ce anecdote, même un détail de mœurs ; rien.
Murat au contraire, que voici en bel uniforme
pas une fausse maigre? Qui sait?
Point à compter sur Mme Maret ; certes, de général en chef, a dans son geste, sa paelle a charmant visage et belle tournure ; elle role, sa pose, ses costumes, tout le claqueest une des femmes les plus rcmarquahles ment de fouet du postillon qu'il a été. Sa cerqui soient dans l'entourage - ne peut-on velle court le galop comme les bidets de poste
déjà dire la Cour consulaire? - mais elle vit qu'il menait grand train. Il n'est point homme
en parfaite intelligence avec son mari el son à s'arrêter, à réfléchir et à combiner : il laisse
ambition est tournée toute à sa fortune. Avec cela à madame sa femme, qui mieux qu'aule gros traitement que reçoit le secrétaire tre s'y entend. Pour lui, il est tout à la joie
d'Etat, elle s'entend à tenir maison et à s'ha- d'ètre beau-frère du Consul, général en chef
biller singulièrement bien.On dira sous l'Em- d'une armée, et riche à présent assez pour
pire qu'elle dépense des 50.000 francs par an acheter, à Paris, l'hôtel Thélusson et, en Poipour sa toilette; qu'on en prenne la moitié et tou, la terre de la Motte-Saint-Héraye. JI
l'on tombera juste. Elle est bonne mère, crosse les commis aux barrières qui veulent
comme elle est épouse fidèle ; elle aura qua- faire la visite de sa voiture, et la seule chose
tre enfants qu'elle nourrira elle-même, et nul qui le contrarie, c'est que le Premier Consul
des contemporains, un peu instruit des choses, ne lui permette point de rien changer à la
n'ei'1t éle,·é sur elle - quant au Consul - le tenue réglementaire des officiers généraux.
Cela lui semble plat et peu distingué; mai s
moindre soupçon.
Un honnête homme cause avec celte hon- il prendra sa revanche.
Près de Murat, Soult, encore un du Midi,
nête femme : c'est Bessières. Entre les compagnons d'armes du Consul, il n'en est guère un voisin, un gars du Tarn; encore u11 jeune
qui aient, avec celte tenue, un égal dévoue- homme, peut-on dire, car il est né en 17 69,
ment et une discrétion pareille. Depuis que, Murat en i 767, Bessières en i 768 - le plus
dans la première campagne d'Italie, il a orga- vieux a trente-quatre ans. Soult, fils de paynisé la compagnie des Guides, il n'a pas plus sans,. soldat à seize ans, a été général de briqu'eux quitté la personne de son général, gade à vingt-cinq . li n'a point de génie,
sauf quand, aux heures décisives, Bona parle mais, comme le lui dira Napoléon sur le
le lançait sur l'ennemi avec le peloton d'es- champ de bataille d'Austerlitz, &lt;! il est le
corte. Ainsi à Rovercdo, où avec six de ses premier manœuvrier de l'Europe ll. Madré
cavaliers pour toute troupe, il enlè,·e aux Au- comme un paysan qu'il est, brave, cela va
trichiens deux canons en tuant les artilleurs sans dire, il est capable de conduire une arsur leurs pièces; à la Favorite, it Rivoli, it mée - ce qui est rare - el n'ignore rien
Aboukir, à Marengo, partout il est pareil à de son métier, mais il a des dessous d'âme
lui-même, calme, un peu froid, ne déran- qu'il montrera, les Bourbons revenus, el le
geant rien de l'élégance de sa coiffure soigneu- farouche jacobin qu'il a été saura, comme
sement poudrée, paraissant, avec sa tète pas un, suivre, cierge en main, les procestoute blanche, bien plus vieux que son fige sions expiatoires. L'ambition qu'il a, en ce
(car il n'a qu'un an de plus que le Consul), moment, ne le mène point, heureusement,
tout à fait l'homme qu'il faut pour mener au aux églises, mais aux camps, oü, du matin
feu cette cavalerie de la Garde toute compo- au soir, il éduque ses soldats, les fail marsée de vieux soldats et qui n'a besoin pour cher, virer et tourner, en telle façon que, de
frapper au point décisif que d'un ges te de cc camp de Boulogne oh il commande, sorson chef. JI lui manquerait, pour enlever des tira une armée &lt;! propre, comme il dit luiconscrits, pour déchaîner le grand ouragan même, à la conquête du monde ,, .
Encore dans ce groupe des personnes
des charges héroïques, la fougue emballée,
les attitudes théâtrales, le risque-tout d'un sages et qui ne jouent point, voici Mme LeMurat ; mais son intrépidité méthodique, son gendre de Luçay, dame de compagnie de
air superbe, cette tranquillité dans l'extrême Mme Bonaparte et femme d'un préfet du
péril sont pour plaire à ses cavaliers comme Palais. Pourquoi, arec la grosse fortune qu'a
est pour entraîner les autres l'ardeur de ce- M. de Luçay - car il était fermier général,
lui-là. Tous deux pourtant sont du même et fils, neveu, gendre de fermiers généraux,
pays, du même département, l'un de Rayssac, il est propriétaire de l'immense et superbe
l'autre de la Bastide, mais ils ont des façons terre de Valençay, vingt mille hectares, et sa
si différentes que, à coup sùr, on ne dirait femme, !nie Papillon d'Autcroche, la nièce
point qu'ils sont compatriotes . Est-ce de leur de Papillon de la Ferté, lui a porté une forpremier métier qu'elles leurs sont restées? tune égale à la sienne, - pourquoi, riche
Ces allures pondérées de Bessières lui vien- comme il est, d'ailleurs assez capable, semnent-elles du temps, où, garçon perruquier, ble-t-il, car il n'a point mal .réussi en deux
il frisait les perruques de ses pratiques el préfectures, a-t-il sollicité une place de.dopoudrait à blanc les belles clames et les ma- mesticité? C'est qu'il faut aux fermiers gégistrats? On dit les perruquiers bavards, in- néraux monter cet échelon de devenir gens
discrets et cancaniers, celui-ci pourtant ne de Cour, si petite que soit la Cour, et il s'est
l'est guère. Nul n'est plus retenu en sa parole, empressé; puis comme Madame est peu promoins jaseur en ses Jeures : de toute sa cor- digue, les 1000 francs qu'elle touche chaque
respondance avec sa femme, correspondance mois et les 2085 francs 55 centimes qu'a
qui se trouve conservée, il n'est pas une M. de Luçay font au bout de l'an
phrase où l'on trouve un renseignement, une 57 000 francs qui ne sont pas à dédai-

�.M.Jtl.MJUSON 'PENDANT L'E CONSULJtT --.,..

111ST0'/{1A ·- - - - - - - - et se souvenant de ses ancêtres. Lacépède est néral Bonaparte; elle devint la plus élégan~c
gner. Sauf cela, bonne femme, f~rt polie,
en effet un nom de terre qui lui vient par personne qui fù t à ~aris, mais e~e,n'ouhha
fort attentive pour le Consul, mais perpéalliance des de Las. Mais son nom patrony- point assez quelle distance les e~enements
tuellement en retard, ce qui lui vaut des alavaient mise entre elle et son ancien camamique est la Ville-sur-lllon, et s~ mais~1&gt;
rade
de l'impasse ConLi. li y eu_t des jours
garades.
Qui l'on s'étonne de voir dans cc groupe, connue depuis le x1c siècle en Lorrau~c, alhcc où &lt;&lt; elle le traita comme un pellt garçon »,
c'est Isabey. Sans doute, il est e~ pénitence aux princes de Bourgogne, de Lorram~ et de c'est Napoléon qui le dit, et ne fit-elle pas
Bade, répandue par l'Europe en diverses
et s'est réfugié près de Josép~~ne, sa ~a_.
branches,
marche de pair avec les plus pis encore?
tronne. Quelque niche encore qu 1l aura f~1te
Aux joueurs à présent : vo1c1 Eugène en
ou quelque étourderie qu'il aura ~on:m1sc. nobles.
son merveilleux costume de colonel des chasElle voudrait bien èlre d'aussi bonne race,
Est-ce par un coq-à-l'âne intempesl.lf, Jeu de
seurs à cheval de la Garde, l'aigrette blanche
mots ou calembour, qu'il a fait froncer le Mme Junot qui se tient près de Lacépède au colback, qui s'élance pour délivrer sa
sœur Hor te nse
sourcil au Consul, ou bien est-cc aujourd'hui comme pour lui prendre un peu de ses mapoursuivie par le
que, jouant à sauteConsul; mais Uor
mouton dans le parc
tense n'a pas besoin
avec les aides de
d'aide : nulle ne
camp et franchisl'égale pour la légèsant à la course les
reté et la vitesse,
épaules, il a saulé
elle saura échapper
aussi bien par-desà son beau-père qui
sus un petit homme
vainement tend les
qui se promenait
bras pour la saisir
seul par les allées'!
et, d'une allure folCe petit homm•',
le, soit qu'elle force
c'était Bonaparte. li
le camp, soit qu'elle
n'a rien dit, mais
parte en ligne sous
ses yeux ont parlé,
les grands marronet Isabey est tout
niers, elle passera
penaud. Nul poursaine et sauve, sans
tant comme lui pour
une goutte de sueur
mettre en train les
à ses ch eveux
rires fous, les belles
blonds, sans un hacourses, les charalètement à sa gorge
des, les comédies,
de nymphe.
tout cc qui est le
Bien plutôt peutdivertissement de la
être,
Bonapar te ,
vie de château ; et
CHATEAU DE M ALMAISON. D'après 1111 doc11111e11/ ancien.
LE TEMPLE DE L 't\ ~!OUR DANS LE PARe Du
•
s ' e m p ê t r a n t les
puis, comme il sa~t,
(Cliché de M. Ossart, photographe à Rueil.)
pieds dans quelque
d'un crayon adroi t,
racine,
s'en ira med'une touche grasurer le aazon - cela lui arrive; - cd~
cieuse de pinceau,
. ,
nièrcs, mais elle a beau faire, si sa mère est
enlever en quelques minutes le port;a1t une
lui arrive~a encore, car, en 1811 , il jouait
Comnène, son père est Permon. Elle a be_au
femme, en lui prêtant tout ~ agremcnt
encore aux barres avec Marie-Louise dans le
exalter l'un et l'autre, elle ne peut pornt
qu'elle pourrait av?i~ et ~n lm enlevant
trouver des ancêtres qui comptent en sa parc réservé de Saint-Cloud. Pour bo~ jou~ur,
toutes les défecluos1tes qu elle a ; comme,
il ne l'est pas. Qu'Eugène le fasse pr1sonmcr,
sur un coin de table, il lave drôlement ces ligne paternelle et se rejette de plus en plus il rompt son ban et ne s'inquiète guère d_e
sur les empereurs de Byzance d'où descend
caricatures aimables oit il met en scène
cette fictive prison. Pour prendre barre, 11
madame sa mère. Une peste, Mme Junot,
toutes les personnes de la société; comme
ne s'en soucie, et souvent, quand il ne peut
mais qui a bien de l'esprit, autant de hauil s'entend aux Loilellcs, aux costumes,
toucher de la main son adversaire, il lui
même aux pompes et aux cortèges; comme teur 1 et s'entend mieux que femme au lance son chapeau et, s'il l'attrape, prétend
monde à dépenser le bel argent que Junot lui
il est l'homme indispensable, pour mettre
que le coup est bon. Des règles il n'a souci,
apporte
un peu de partout. Le Co~sul lui
dans la vie de Malmaison, avec un goùt d'art, .
cherchant seulement ici le mouvement et
pardonne beaucoup, tout peut-o~ dire, car
un peu de fantaisie d'artiste!
, ,
l'activité, aimant à voir sous les grands
Artiste le voisin d'Isabey , M. de Lacepede entre sa famille èt les Permon 1l y a une arbres courir les femmes en robe blanche et
l'est aussi, mais il est mieux : il Lient 1~ pre- amitié ancienne, et Mme Permon a rendu ja- celle-ci surtout qu'il tient pour son enfant,
dis, à Mme Bonaparle la mère, des serv!ces
mière place parmi les ho~ me~ de scie~ce,
que grossira sans doute en ses mémoires cette Hortense.
tout en demeurant le passionne de m~s1que
Mme Ney est de la partie : qui en serait,
Mme la duchesse d'Abrantès, mais que Na'il était au temps où il composait son
sinon elle la plus intime amie d'Hortense,
poléon n'oubliera jamais. C'est Mm~ Perm_on
'
?
;;éra d'Omphale et publiait sa Poetiqite_ de
qui , à Montpellier, a donné les dermers sorns sa camarade de la pension Campan•
la Musique. Son œuvre comm~ natu_ralist?
à Charles Bonaparte; c'est dans le salon de Mme Campan a eu là, pour sa famille
est immense, supérieure, a dit Cu_v1er,, a
Mme Perm'.&gt;n que, avant et après Vendé- comme pour elle-même, une idée singucelli de Buffon, et, en même temp~, il mene
lièrement heureuse en s'établissant institumiaire, Napoléon a fait ses débuts._ Dr~le. de
de front la politique et les distracl.lon~ m~nsalon à dire vrai, qui se transportait d hotel trice à Montan-ne-de-Bon-Air, ci-devant Saint.
Il
a
été
tour
à
tour
colonel
titulaire
dames.
,
d l'
meublé en hôtel meublé, où les joueurs qui Germain-eu-Laye, et en appelant près d'_ellc
d'un régiment allemand, pré:1den! e , asen étaient les habitués mettaient sous le pour faire nombre et simuler les pens10nsemblée des Électeurs de Paris' deputé a , la
!lambeau et où, sans cette ressource, la dame naires qui n'arrivaient pas, ses nièces, _les
Législative, président de' cet~e asse!11blee, de la m; ison, quoique née Comnène, n 'eût demoiselles Auguié. Les voici toutes casees,
membre et président de 1 Institut, senateur
guère eu de quoi mange~. _Mlle Permon fit u~ et celle-ci ne l'est point mal. Si le Rou~eaud
et président du Sénat, .tout_ en demeura~t un beau rêYe en épousant l aide de camp du ge- a ses jours de tempête, il a apporté déJà pas
grand seigneur ayant mfiniment de politesse

?

Le Premier Consul ne serait point satisfait
mal d'argent et de la gloire à revendre, et il façons du Directoire, ouvre ses salons surn'est qu'à ses débuts. Un peu brusque et un tout aux hommes qui tous lui font la cour, de sa journée, s'il ne voyait autour de lui des
peu fruste, et se sentant de ses origines, car et fréquente chez des financiers et des finan- enfants : en voici qui sont les deux filles de
ce n'est point à cercler des tonneaux qu'on cières, ce qui pour Bonaparte est l'horreur son frère Joseph, et l'excellente Julie n'a
apprend les belles manières, mais si bon, si des horreurs. Il n'a point tort : à les frôler, garde de les quitter. D'autres dans la famille
tendre, si reconnaissant à sa femme d'être on ne gagne point de leur or et on leur donne sont d'abord femmes ; celle-ci est d'abord
une dame, qu'elle le mène oi1 elle veut. de sa bonne renommée. Regnaud, qui est un mère, c'est sa vocation et nulle ne s'y entend
Grande dame, non, Mme Ney, mais sa mère cynique et qui de ce dernier chef a peu de comme elle. De ~es filles, Charlotte et Zéétait femme de chambre chez la Reine, et à chose à perdre, èspère tirer profit de ces naïde, elle fera des personnes distinguées à
Ney cela parait très grand. Et puis elle n'est sociétés, et d'ailleurs la belle Laure le con- tous égards, ayant l'esprit ouvert à tout ce
pas pour rien nièce de Mme Campan , la- sulte peu sur les gens qu'elle agrée. Mais, qui est beau et rare et le cœur trempé pour
quelle excelle aux leçons de tenue, grâces et parce qu'elle est liée avec des femmes qui la bonne et la mauvaise fortune. En ce momaintien et a prodigué à ses élèves des ta- font des affaires comme Mme Hamelin et ment, qu'elles rient, courent et soient gaies,
lents d'agrément. Pauvre Mme Ney! Elle eut Mme llainguerlot, cela ne veut point dire ces enfants, sous le regard adouci de leur
son bout de rôle dans le drame sanglant de qu'elle suive en tout leurs pratiques. On le oncle, le grand homme; qu'elles aillent sur
l'avenue de l'Observatoire, car c'était bien verra plus tard ; mais il faudra les jours de la pelouse cueillir des fleurettes et emmêler
pour elJe que Ney, après avoir à Fontaine- malheur pour que Napoléon lui rende p'eine la par tie de harres. Assez de douleurs et de
bleau abandonné son bienfaiteur, après justice : « Pauvre femme, dira-t-il à Sainte- tristesses les attendent !
Qui le malheur n'attendait-il pas ici ! De
l'avoir contraint à abdiquer, s'était empressé llélènP-, moi qui l'ai si maltraitée! »
Encore deux fidèle-s, les Savary. li est vrai ces hommes qui causent en amoureux ou
aux Bourbons. Mme Ney était persuadée
qu'on allait lui faire une place toute à parl. que Savary, aide de camp de Desaix, était jouent en enfants, ceux-ci tomberont en solOn la reçut comme la petite de la femme de fort embarrassé de lui-même après la mort dats au champ d'honneur, ceux-là, par une
chambre qui, par mégarde, s'égare au salon de son général, lorsque le Premier Consul l'a pire destinée, comme des criminels, mais
les jours de visites. Pas de camouflet qui lui recueilli dans son état-major ; il est vrai que face aux bourreaux, tels que des gladiateurs
fût épargné et, Lous les soirs alors, en reve- Mlle de Faudoas-Barbazan, vaguement parente vaincus ; et ne sera-t-elle point plus désasnant des 'fuill'ries, une crise de désespoir. de Mme de Beauharnais, a été élevée, mariée treuse encore que la mort même, la lente
Ah! qu'elle eût mieux fait de demeurer par elle; il est vrai que, depuis qu'il s'est agonie de Sainte-Hélène, sous l'œil d'Hudsonfidèle, que cela eût été plus simple, et attaché à la fortune de Bonaparte, Savary n'a Lowe?
Et ce château même, quelle sera sa forquelles effroyables douleurs elle se fût épar- point à se plaindre de son sort, mais cela
oblige-t-il à être fidèle? Il est mieux : il e~t Lune? Dans douze ans, une dernière partie de
gnées !
Ne va point droit qui veut : celui-ci pour- dévoué : et ~ans réplique, se compromettan t barres s'engagera sur celte pelouse. Les
tant, Calfarelli, qui attend son tour de com·ir en s'il faut pour ei érnter les ordres de son mêmes acteurs ou des acteurs part ils : Josécausant avec Mme Ney; il a su, lui, cinquième maître et capable de sacrifier à son devoir jus- phine, impératrice et reine, regardant les
du nom, ne point obliquer aux bassesses qu'à son intérêt propre. Cela est rare. Pour joueurs, Mme Ney, d'autres compagnes
viles et aux trahis1ms qu'on soupçonne vé- l'instant, il e~t fort amoureux de sa femme d'Hortense, Hortense elle-même. Mais ·qui
nales. Napoléon a reporté sur lui quelque et cela n'est point pour étonner à Malmaison, courra après elle et &amp;'efforcera de la prendre,
chose de l'amitié tendte qu'il témoignait à car toutes ces femmes, épousées sans dot, ce ne sera plus Bonapar te premier consul ou
son frère la Jambe de Bois, le héros stoïcien par coup de passion, sont jeunes, charmantes, Napolron empereur et roi, ce sera Sa Majesté
le Czar Alexandre I•r, empereur de toutes les
qui mourut d'une seconde amputation devant élégantes, adorables et adorées.
Adorée Caroline, adorée Mme Ney, adorée Russies, le Czar entré d'hier dans Paris en
Saint-Jean d'Acre. Au 18 Brumaire, il l'a
nommé adjudant général, chef d'état-major Mme Junot, adorée aussi Mme Bessières, qui vainc1ueur, escorté des Rois de toute l'Europe
de la Garde, puis l'a pris pour aide de camp. vient à peine de se marier et qui, pieuse, coalisér.. Et le lendemain de cette parlie de
C'est un brave homme que, à toute heure, il sage, parfaitement belle, est entre les barres, Joséphine, qu i y aura pris froid,
trouvera fidèle, auquel il confiera les deux femmes dont le Premier Consul aime le mourra. Et celte maison, après avoir vu enministères de la Guerre et de la Marine du mieux la société. Elle fréquente de préfé- core d'autres agonies et d'autres départs, arriRoyaume d'Italie et qui s'en acquittera bien, rence avec Moncey qui, quoiqu'il n'ait pas vera jusqu'à nous, à peine un siècle écoulé,
aussi bien que de ses commandements en encore cinquante ans, est de beaucoup le si branlante, si effondrée que des miséreux
Espagne ou à Metz, car il est .de bonne doyen de cette jeunesse, car ici les plus âgés mêmes ne voudraient s'y loger. Sans la génésont de 66 et les autres de la même année ro~ité d'un passant, la M~lmaison serait à
race.
Pour le dévouement, Mme Regnaud de que le Consul : 69. Mais Moncey est bâti pour présent à terre, mais grâce à ce coup de forSaint-Jean-d'Angély ne le cède à personne, et vivre cent ans. li s'en faudra de peu qu'il ne tune, elle attend à présent, restaurée el
pourtant le premier Consul l'aime peu. C'est les atteigne. Sérieux de nature, s'il ne remise à neuf, le musée du Consulat et dJ
que, belle à miracle, et, dit-on, fort heu- s'amuse point à ces jeux, au moins fait-il l'Empire que les dons des particuliers ne
mam1ueront pas d'y constituer.
reuse d'être admirée, elle garde un peu des semblant.
F R ÉDÉRIC MASSON,
de l'Académie française.

�,,____________________________________
Diane de France, cl son amourette pour une
petite Écossaise qu'un complot de cour jeta
dans ses bras. Diane de Poitiers, de son coté,
arait la froideur de sa patronne païenne, sinon
sa l'irginité. On ne trouverait pas un caprice
dans cette vie active, dont tous les actes vonL
droit au but, comme des flèches sùrcmcnt
lancées. Ses rares amours, si elle en eut
avant Henri li, furent toutes politiques : instruments de règne et non de plaisir. Leur
liaison était si décente qu'on la crut longtemps
platonique. - « Le Dauphin n'est guère
« adonné aux femmes, l&gt; - écrit Marino
Cavalli, un de ces Envoyés vénitiens, les meilleurs espions de l'hlstoire, - &lt;( la sienne lui
,c suffit. Pour la conversation, il s'en tient 11
(&lt; celle de Madame la Sénéchalc de Norman« die, ùgéP de quarante-huit ans. li a pour
« clic une Lendresse véritable, mais on pense
« qu'il n'y a rien de lascif, cl que, dans celte
« affection, c'est comme entre mère et fils.
,c On affirme que celte dame a entrepris
« d'endoctriner, de corriger, de conseiller
(( M. le Dauphin, et de le pousser à toutes
« les actions dignes de lui. ll
Ma1·ino Cavalli touche à peu près juste. Le
prestige de Diane fut dans la fascination romanesque et chevaleresque qu'elle exerçait sur Henri. Elle
l'éblouissait de tournois, l'étourdissait de rêves, lui souffiait les faits
d'armes et les entreprises, le nourrissait en amour d'abstractions cl
de quintessences espagnoles, et se
posait vis-à-vis de lui comme une
« Dame de pensée 1&gt; plutot que
d'alcôve. L'ostentation du deuil
sempiternel qu'elle portail de son
vieux mari, le sénéchal de Brézé,
avait tout d'abord élevé haut sa
conquête. Venir à bout de la vertu
de Diane, c'était presque séduire
la reine Artémise. A qui lui aurait
demandé son secret, elle aurait pu
répondre comme la Galigaï à ses
juges : « L'influence d'une âme
,c forte sur une âme faible, d'une
,c femme d'esprit sur un bac&lt; loiwd. » Mais ce balourd avait l'imagination d'un paladin de la Table
Ronde : Henri II, sous sa longue
nùnc somnolente el terne, cachait
11ne tune fantastique. Les visions
de la chevalerie troublaicn t sa cervelle : !'Amadis était son liuc de
chernt. Il y al'ait du Don Quichotte dans cc roi de triste figure;
Diane de Poitiers fut sa Dulcinée;
une Dulcinée décevante, aussi chimérique que celle du Toboso, idéalisée par les arts, incessamment
r aje11nie par les cadres mythologiqucs 011 elle se posait. Toutes ces
Dia,ies vaguement ressemblantes
qui surgissaient aux yeux du roi, comme des
appari lions olympiennes au tournant de chaque
allée du parc, dans chaque salle de Chambord
cl de Fontainebleau, lui dil'inisaicnt sa maitresse. Elle apparaissait cl reparaissait de

Diane ac roiliers
Par PAUL DE SAINT-VICTOI~

Diane de Poitiers est une des enchante- « agréable, et vous suplye me tenir prouresses de l'histoire. Son nom seul évoque et « messe, car je ne puys vyvre sans vous, et
rassemble, comme la fanfare d'un cor ma- « sy saviez le peu de passetens que j 'ay isy,
« vous auryés pityé de moy.. . - Cependant
eoique, tout un chœur de déesses éparses dans
.
les peintures et les bas-reliefs de la Renais- « je vous suplyc arnir souvenance de. celuy
sance. Ce sont les deux Dianes de Jean Goujon : &lt;&lt; quy n'a jamais connu que ung Dyeu et une
l'une appuyée sur son grand cerf qui semble « amye, cl vous assurer que n'aurez poynt
un prince enchanté; l'autre contemplant amou- « de honte de m'aroyr donné le nom de scrreusement le noble anjmal qui, aYec la har- « viLrur, lequel je vous suplyc de me condiesse du cygne de Léda, approche sa bouche « scrl'er pour jamès. ll Une fois mème, ce
de ses lilvres, comme pour reprendre sa forme roi si peu lcllré rime pour elle des stances 011
humaine par la Yertu d'un baiser. C'est la la veine d'une passion naie perce sous la
Nymphe de Benvenuto, couchée parmi _l~s ,·ersification rocailleuse :
chlens et les fauves. Ce sont encore les Dll'lPlus ferme foy ne fut oncque jurée
nités chasseresses du Primatice et de son
A noul'eau prince, ô ma seule princesse,
école qui lancent la flèche, ajustent l'épieu,
Que mon amour, qui ,·ous sera sans crsse
C:ontre le temps cl la morl asscurée.
allongent leurs corps ondoyants au bord des
De fosse creuse ou de tour birn murrr
fontaines, ou marchent nues dans la camN'n point besoing de ma foy la fol'lresse
pagne, au milieu d'une troupe de nymphes
Dont je ,·ous fy dame. roinc cl mail1·rssc,
qu'elles dépassent du front. L'imagination
Pour ,·r qn'cllr est rl\1trrnrllr rlnrr-r.
. . . . . . . .. ' ..
confond dans un mème lJPC ces sveltes
Ïté1;1s mon Drcu, cornbycn j'ai rcgrèté
images; elle leur donne à toutes le nom de la
Le te:nps que ·j'ai perdu en ma jeunesse!
maîtresse triomphante qui les inspira. L'hisCornbl'en de foi·s je me suys souélé
toire a beau crier que cette jeune déesse était
,\,•ovr· Dyane pour ma seule maylresse,
)lais· je crégnoys qu'elle, quy esl rtée,st',
une vieille femme, que Diane de Poitiers
;se se l'Otilut abcsscr jusque-li,
avait près d'un demi-siècle à l'aurore mèmr
De fal're cas rie moi qui sa11s cela
de son règne; on n'y croit pas, on n'en veut
N'aro;•s ptaysir, joie, ni conlcn~emant,
rien croire. On préfère, aux dates rigoureuses,
Jusques à l'hcui·c que se delybcra.
le chiffre amoureux qui marie l'i[ royal ü
Que j'obéisse à son commandcmanl.
deux croissants enlacés. La postérité a pour
Diane les yeux éblouis d'Henri JI.
Maitresse en titre, Diane de Poitiers tenait,
Renaud dans les jardins d'Armide, Roger entre Henri li et Catherine de Médicis, la
charmé par Alcine, Merlin captivé par la fée place d'une troisième personne de la Royauté.
Viviane dans le buisson de la forêt des Ar- Le blason de son adultère officiel décorait les
dennes, donneraient une faible idée de l'en- murs des châteaux, les dômes des palais, les
sorcellement de ce roi crédule par une magi- arcs de triomphe des Entrées royales; le roi
cienne qui avait l'àge des sorcières. Il l'aima le portait jusque sur ses habits de gala Loutoute sa vie uniquement et absolument. La jours semés de crois~~~t~. Au co~ronnement
faveur de Diane n'eut pas un instant d'éclipse. même de Catherine, 11mttale de Diane, accouPas un nuage ne passa sur son Croissant plée à celle de Henri, s'étalait sur tous les
symbolique qui devint l'astre du règne. On a décors de la fête. Quand le roi visita Lyon,
quelques lettres de Henri II à sa farnritc : avec la reine, à son retour d'Italie, la ville
elles respirent une servitude passionnée : lui donna un ballet représentant la. &lt;! Ch.asse
jamais le sigisbéisme italien n'a parlé plus de Diane, ll qui n'était que l'apothéose éclabumble langage : &lt;! Madame, je vous suplye tante de la favorite. &lt;! Mme de Valentinois, &lt;! de me mander de vostrc santé... afin q11r, « dit Brantôme, - que le roy servoit, au
!( selon cela, je me goul'erne. Car si vous . « nom de laquelle celle chasse se faisoit, en
(( contynuyés à vous trouver mal, je ne von!- !! fut très-contente, et depuis en aima fort
(! droys faillyr vous aller trouver pour vous &lt;t toute sa vie la ville de Lyon. lJ Au tournoi
!! faire servyce, selon que j'y SUJ'S tenu, et où Henri II tomba sous le coup de lance de
« aussy q u'yl ne me seroyt possyble de vivre Montgommery, - Diane avait _alors soixante
&lt;! sy bnguemcnt sans vous voir .... Estant ans, - il portail encore ses couleurs.
« elloigné de cele de quy dépent Louet mo_n
A quoi tint cette passion si étrange et si
!! bycn, il csL malésé que je puysse av01r absorbante que Nicolas Pasquier l'attribue au
&lt;1 joyc .... - Madame ma mye, je vous mercyc charme d'une bague enchantée~ Diane était
« très humblement de la peyne que vous avez belle sans doute, et d'une beauté taillée dans
« prise de me mander de vos nouvelles, quy le marbre : mais stir le marbre même soixante
!&lt; est la chose de ce monde que j'ay la plus années marquent leurs entailles. D'un côté

Brantôme s'écrie : « J'ai veu madame la
« duchesse de Valentinois, en l'aage de
« soixante-dix ans, aussi belle de face,· aussi
« fraische et aussi aimable, comme en l'aagc
« de trente ans. 1&gt; D'une autre part, dès
1558, des épigrammes latines lui reprochent,
a\'ec une rudesse cynique, « ses rides, sa
peau 0asque, ses fausses dents et ses che"cux
gris. n La vérité doit être entre l'adulation et
l'injure. Il est certain que Diane lutta héroïquement contre l'àge. Elle n'avait pas srulcmcnt l'orgueil de la Déesse dont elle portait le
nom redoutable, elle en eul aussi l'activité
Yirilc, les habitudes matinales, la passion pour
la chasse, le goùt des eaux glacées Olt elle se
plongeait au fort de l'hiver. Un tel régime la
maintint longtemps : ces froides ablutions
surtout, d'après les chroniqueurs, furent sa
\'l'aie fontaine de Jouvence. L'ambassadeur
vénitien, Lorenzo Contarini, qui la vit en
'1 552, avec les yeux clain•oyants d'tm indifférent, fait d'elle un portrait aussi éloil(né du
dén igrement que de l'enthousiasme : « La
« personne, - rut-il, - que, sans nul
&lt;1 doute, le roi aime le mieux, c'est Mme de
« Valentinois. C'est une femme de cinquante&lt;( deux ans, autrefois l'épouse du grand séné,c cbal de Normandie el petite-fille de M. de
(C Saint-Vallier, laquelle restée vcm·c, jeune
« et belle, fut aimée el goûtée du roi François
« cl d'autres encore, selon le dire de Lous :
« puis elle vint aux mains de cc roi, lorsqu'il
« n'était que dauphin . Il l'a beaucoup aimée,
&lt;1 il l'aime, et elle est sa maîtresse, Lou le
(&lt; vieille qu'elle est, cosi vecchia come è . Tl
« est vrai de dire que bien qu'elle n'ait
« jamais employé de fards, et peut-être en
,c vertu des soins minutieux qu'elle prend,
« elle est loin de paraitre aussi âgée qu'elle
,c l'est en effet. 1&gt; - Les rares effigies authentiques qui restent de Diane s'accordent avec
ce portrait impartial. Ce sont celles d'une
matrone robuste, sculptée à grands traits, au
front hautain, à l'œil dur, au nez impérieux.
La gorge est ample, l'épaule plantureuse; la
bouche serrée cl rentrantr semble faite, non
pom le baiser, mais pour le secret. Nullr
mollesse, aucune volupté; l'air d'une Junon
romaine avec les formes massirns d'une patricienne de Venise.
Ce n'est pas non plus à l'attrait des sens
qu'on peut attribuer son empire. Henri Il
n'avait rien du tempérament pantagru1iliquc
de son père. Chaste plutôt, d'un sang lent el
lourd, caractère engomdi dans un corps agile.
Le Faune avait engendré un amant transi. On
note à peine, dans Loule sa vie, deux esclandres
une passade italienne d'où résulta

fresque en fresque cl de groupe rn groupe,
comme par une enfilade de miroirs magiques.
Le reflet transformait la femme; la blancheur
des marbres se mêlait à cclfo de la chair;
l'immortelle jeunesse des divinités rajeunissait la matrone. Transfiguration perpétuelle!
Où finissait la duchesse? oi1 commençaient
les déesses? Discrimen obsc1wum. Le Croissant, imoqué dans les incantations païennrs,
achevait l'o:mre fatidique. Les voùLcs des
palais royaux. jonchées &lt;le demi-lunes, célébraient l'apothéose de Diane, comme le ciel
étoilé chante la gloire de Dieu, dans les
psaumes.
En cc genre de sorcellerie, le chàtcau
d'Anet fut le chef-d'œuvre de la favorite : on
l'eût dit bàti sur le plan d'un magicien de
!'Arioste. Villa exquise, peuplée de statuettes,
décorée d'élégants portiques, réjouie par
l'abondance et pa1· le chant des eaux vives;
arec des viricrs qui inYitaicnf à la pêche, des
chenils résonnants de l'aboi des meules, des
volières Olt piétinaient les faucons; et, comme
dans le palais d'été d'un sultan d'Orient, des
cages pour les guépards dressés à la chasse.
Toul alentour, par delà le jardin semé de

DIANE DE P OITIER S.

Taélea11 de

FLANDRIN,

(/ltttsee de Versailles.)

bosquets, des plaines cl des forêts giboyeuses
entourées d'une molle ceinture de collines.
C'était le cercle de l'enchanteresse. Le roi v
coulait des jours fëeriques, sous l'influence d~
la fée du lieu. Au milieu de ses guerres

1..

... 29 ...

DUNE DE P01T1ER._S

--

...

d'Italie cl d' A.llcmagnc, on le voit aspirer aux
fontaines d',\.net comme le cerf de Dm·id aux
sources .
On cherche la reine dans toute celle histoire : elle parait à peine, éclipsée qu'elle est
par la déesse au Croissant. C'est une Cenerentola couronnée. Longtemps stérile, craignant le dil·orce, disgraciée du roi que rebutaient ses gros yeux à 0eur de tète et sa
bouffissure maladi,·e, Catherine de Médicis
s'était anéantie derant sa rivale. Ne pouvant
la renverser, clic se jetait dans ses bras. Diane
la protégeait et la consolait, et de temps à
autre, avec une altière pitié, impérieuse comme
la Vénus de l'Iliade jetant Pâris sur la couche
d'Hélène, elle poussait le roi dans le lit nuptial. Contarini le dit ncllement clans une
dépêche au sénat de Venise : - « La reine
« fréquente continuellement la duchesse, qui,
« de son côté, lui rend les meilleurs offices
« clans l'esprit du roi : et soul'cnt, c'est elle
« qui l'exhorte à aller dormir arec la reine. »
Selon le rituel chevaleresque, dans la sphère
su])]imée où Henri el Diane avaient placé
leurs amours, ce n'était pas là une infidéli té
de l'amant. Qu'importait l'épouse matérielle à
la maitresse de l'ùme, la génitrice
dynastique à l'inspiratrice de la
royauté? Rachel n'avait- elle pas
omwt à sa servante .Bilba la tente
de Jacob? Comme la fille de Laban, Diane de Poitiers, envoyant le
roi dans la chambre de Catherine,
poll\'ait dire : « Voici· ma servante.
« Yiens vers elle; elle aura des en&lt;&lt; fants; je les élèverai sur mes gc&lt;&lt; noux, el je serai glorifiée par
,c clic. 1&gt;
Une seconde fois, le verset biblique fut accompli à la lettre. Catherine eut des enfants, Diane les éleva
sur ses genoux, et clic en fut glorifiée. L'imitation de la Déesse dont
elle portail le nom est visible dans
tous ses actes : ici, encore, elle fut
fidèle à son type. La mythologie
attribuait à la sœur d'Apollon la
délivrance des femmes en travail et
le patronage des enfants. Diane
revendiqua, auprès de la reine, cette
fonction propice. Elle l'assistait
dans ses couches, elle la soignait
dans ses relevailles, elle présidaitau choix des nourrices, et s'occupait, par menus détails, de la santé
des princes nouveau-nés. Ses lettres
sont remplies de ce tracas de nourrices et de nourrissons. Ce ne sont
que rilgles d'aménagement intérieur, changements de· résidence
ordonnés au moindre soupçon d'épidémie ou de mauvais air, holà
mis sur les q uerclles des valets
et des gouvcmanles, médecins avertis, médicamcnls expédiés. - Un jour elle
envoie de la poudre de licorne pour la rougeole d'une princesse : remède fabuleux qui
sied, venant d'une fée chasseresse.
Cet empiètement de maternité autorisé du

�- - 111STO'l{1.ll -----------------------------------------~
roi, subi par Catherine, mettait le comble à
sa puissance. Les enfants seuls auraient pu
éloigner d'elle son amant en le ramenant vers
la reine. Diane se les adj ugeant de haute
main, accaparant les soins de leurs berceaux,
ne laissant à la reine que la fonclion de les
meure au monde, l'annulait encore plus
qu'avant. La mère passive, destituée de l'éducation, s'effaçait derrière la seconde mère
vigi lantc, active, efficace, g~nic tutélaire de la
dynastie. - Deux. tableaux du temps célèbrent insolemment celle usurpalion maternelle. L'un montre Diane assise, nue, dans
son bain, au miEcu des enfants de France
allaités ou jou1nl dans la chambre. L'autre la
représente nue encore, scion son privilège de
déesse, entourée des dames de la cour en
costume de fète, cl recevant solcnncllcmcnl
un prince nomcau-né qu'une femme agenouillée lui présente. La reine, très reconnaissable,
s'éloigne à pas lents sur le second plan.
Elle a enfanté, sa tâche csl remplie. C'est
Loujom·s l'histoire de la Bible : - &lt;( Bilha
&lt;( conçut et enfanta un fils à Jacob. - fla« chel dit : Dieu m'a jugée, il a exaucé
&lt;( ma voix., el m'a donné un fils. - Ililha,
(1 scrrantc de Rachel, conçut encore une
&lt;( seconde fois, et enfanta un second fils à
&lt;I Jacob. - Rachel dit : J'ai lutté contre ma
1( sœur dans des luttes divines, et je l'ai
&lt;( Yaincuc. l&gt;

11 taul passer aux affaires sérieuses. ~carlez
cet appareil olympien, soufflez sur le Croissant, dissipez les fantasmagories mythologiques qui la voilent cl la transfigurent, rous
Lromez une femme, non pas d'État, mais
d'affaires, exploitant et pressurant sa faveur.
La chasseresse s'entendait aux. pièges et aux.
curées. Sa seule passion fut l'avidité : une
avidité immense, insatiable, fJ.Ue ne rassasia
pas la France dépecée et dévorée pendant quatorze ans. Que sont les concussions de la
Pompadour, les dilapidalions de la ])u Barry,
auprès de celles de Diane de Poitiers? Dt:s
larcins cl des grappillages. ])iane aspirait, et
absorbait tout, les confiscations, les bénéfices,
les procès, les ventes de gràces cl de charges,
Anet, Chenonceaux, le duché de Valcnlinois,
des provinces. Un moment, clic se fil adjuger
&lt;( toutes les terres vacantes au royau me l&gt; :
cc n'était rien moins qu'un quart de la !&lt;rance.
On la voit, dans une de ses lcllres, brocanter
avec son cousin, M. de Charlus, des captifs
espagnols pris en mer par le baron de La
Garde, cl dont le roi lui avait fait don. Il
s'agit de les vend re le plus cher possi ble :
&lt;( Vous regarderez qui en baillera le plus des
&lt;1 capitaines des gallèrcs ou bien des Génois,
&lt;( et les destinerez à ceux-là. » Les capitaines

de galères en offrent vi ngt-cinq écus pièce :
- &lt;( Mais, - dit Diane, - cc n'est raison&lt;( 01ble, car le tout ne rcviendroi t qu'à envici ron douze mille écus. » - Cependant le
Turc, allié du roi, pourrait réclamer sa pari
de capture : (1 Je rous prie donc regarder
&lt;1 pour le mycul x, cl y user de diligence, car
(( on m'a dicl que le Grand Seigneur cnvoyc
&lt;( w1g homme par dcça, pour en fafrc quel&lt;( qucs remontrances au roy, cl je voud roys
&lt;( bien que cela fusL vuidé avant que il fust
« arrivé. l&gt;
Spectablc étrange cl presque incroyable!
La Diane de Jean Goujon tenant le comptoir
d' un bazar d'esclaves!
Les supplices faisaient partie des , rc\'Cnus
de Ja favorite. Elle battait monnaie à la place
de Grève. Pour les protestants, ce fut la
fërocc Diane de Tauride. Elle les dépouillait
en les égorgeant sur son coffre Laillé en autel.
« La Yachc à Colas, J&gt; comme on appelait
alors la Réforme, fut sa vache à lait el lt sang.
- Une scène tragique, que rhistoire nous a
conservée, est celle de cet ou\'l'ier call'inistc
qu'elle manda dans sa chambre pour le faire
abju rer devant Hcill'i Il. L'homme, nullement
effrayé, pal'la haut cl soutint sa foi, cl lorsque
Diane voulut intcrl'cnir dans la conlrm·ersc, il
éclata comme aurait fait Élie apostrophant
.Jézabel : - « Madame, contentez-vous d'aroir
« infecté la France, cl ne mèlcz rotrc. ordure
&lt;1 parmi chose si sacrée qu'est la vérité de
&lt;( Dieu. » Le roi, furieux, roulut aller lt: mir
brùlcr vif; mais il recula, transpercé d'effroi,
devant le regard fixe que le martyr allacha
sur lui, du milieu des flammes.
Ainsi, parmi ses phast:!s brillantes et diri11es,
Diane, comme sa patronne, avait une phase
infernale. Les feux qui l'entourent, dans les
fresques de }&lt;ontainchlcau, oü clic fi gure sous
l'image dïlécalc, proviennent du reflet des
bûchers ardents.
Ses curieuses lcllrcs, récemment publiées,
mettent à nu sa dureté d\,mc et sa volonlé
implacable. Elles sont courtes, serrées, précises, tendues au fait, dénuées d'agrément.
Aucune larme, aurn nc effusion n'attendrissent
ces missires arides. Pas une fleur dans leurs
broussailles de chicane. li en csl qut: pourrait
signer un vieux grcf'iicr de J3asochc. Çà cl fa ,
au bas des pages, dt:s protestations de bit:nrnillancc ou de modestie feinte qui rcsscmLlenl à de faux sourires. îlien de plus sec cl
de plus glacial. Cela semble écrit, de la
pointe d' une fl èche, sur du sable ou sur de la
neige.
Des attitudes majestueuses, un imposant
décorum mas11 uaicnl cellt: vie de fraude cl
d'exploitation. L'orgueil de Diane ne fl échit
jamais; clic vécut sur un piédestal. Après la

mort du roi, elle sorlit en reine du théâtre o:.i
elle avait régné si longtemps. Henri ll respirait encore lorsque Catherine de Médicis l'envoya sommer de rendre les joyaux de la Couronne qui remplissaient ses écrins. C( Elle
&lt;( demanda soudain à M. !'harangueur :
(( Comment! le roi est-il mort? - Non,
&lt;( madame, répondit l'autre, mais il ne peut
(( guieres Larder. - Tanl qu'il luy restera un
&lt;( doigt de vie doncqucs, dit-clic, je Ycus que
&lt;( mes cnncmys sachent que je ne les crains
&lt;1 point, et que je ne leur obcyrai tant qu'il
(c sera l'i,·ant. Je suis encore invincible de
&lt;( cou rage. Mais lorsqu'il sera mort, je ne
&lt;1 Yeus plun irrc après lui ; et toutes les amer« tum~s qu'on me sçauroil donner ne me
&lt;( seront r1uc douceurs auprès de ma perte.
c1 Et par ainsy, mon roy vif ou mort, je ne
11 crains pas mes cnncmys. 11 Le roi
mort, elle garda cnrcrs et contre tous cette
fière coatcnancc, ne rendit rien, sauf Chenonceaux, dont Catherine se contenta pour
rançon, el se retira lentement, Lranc1uillcment, lourde des dépouilles de la France.
Elle Yécul sept ans encore dans son chàteau
d'Anct, bicntùt réconciliée avec le nouveau
règne; toujours belle, s'il faut en croire
Brantôme qui chante un hymne à son crépuscule. Son testament hérissé de clauses, de
restrictions, de réscrrcs, équiraut à une
autopsie morale. Le cérémonial de sa sépulture, les messes, les prières, les aumônes
mortuaires, les h:ibits de deuil payés à ses
gens, les cierges cl les chapelets fournis aux
bons pauvres, qui dcl'l'ont se répéter l'un à
l'autre : &lt;( Priez Oyeu pour Diane de Poylicrs, J&gt; y ont réglés arnc une précision poin1illcusc : C( Que je sois bien servie en l'csglisc,
C( je me contcnteray des pompes de cc monde. l&gt;
Son caractère positif' s'empreint encore sur cc
&lt;•ontral de la dernière heurt:!. ])ianc mourante
fa it les affaires de son âme, aussi âprement
r1u 'clic fit celles de sa vie terrestre.
Malgré tout, l'art l'emportera sur l'histoire,
les marbres préraudront sur les Lex.Les, les
tablea ux recouvriront la réalité. Diane restera,
pour la postérité, la déesse protectrice de la
Rcna'.ssance. Elle apparaitra toujours dans sa
nudité dil'inc, appuyée sur un arc d'argent,
au scu:I d'un chàlcau de la 'fourainc, entre
Frant:ois l•", ciui la rt:garde arec son large rire
de satyre, et Henri li, qui la couve de son
rague regard d'Actéon .... Le cor sonne, des
,tatues élancées surgissent entre les éclaircies
des charmilles; les eaux jaillissent cl se recourbent en gerbes; un cerf royal sort des
fu taies ombreuses cl vient mollement s'étendre
it Sl!S pieds. Un Enchanteu r arrive qui fixe à
jamais le grou pc idéal, cl l'apothéose illusoire
dcricnl une consécration élt:rncllc.
PAUL DE

Cliché )(eurdcin frères.
MURAT

A lËNA

-

Tableau d'HENRI CHARTIEP ,

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITRE XXVIII
~füsious aupl'ès di: f'Empere111· et du roi ùc Prusse. Situation de la Prusse.

SAINT-VICTOR.

l

Pendant que nous étions à Francfort un
accident fort douloureux survenu à un officier
du 7• corps me valut une double mission,
dont la première partie fut très pénible, et la
seconde fort ag-réablc et même brillante.
A la suite d'une fièvre cérébrale, le lieutenant N... , du 7• chasseurs, tomba complètemeut en enfance; le maréchal Augereau m~
?barg~a d? conduire cc pauvre jeune homme
a ParJs d abord, auprès de Murat, qui s'y

était toujours ;intéressé, et ensuite dans le
Quercy, si celui-ci m'en priait. Comme je
n'avais pas vu ma mère depuis mon départ
pour la campagne d'Austerlitz, et la savais
non loin de Saint-Céré, au château de Bras,
que mon père arait acheté quelque temps
avant sa mort, je reçus avec plaisir une mission qui, tout en me meltant à même de
rendre service au maréchal Murat, me permcllait d'aller passer quelques jours auprès
de ma mère. Le maréchal me prèla une bonne
calèche, et je pris la route de Paris. Mais
la chaleur cl l'insomnie exaltèrent tellement
mon pauvre camarade que, passant de l'idiotisme à la fureur, il fai llit me tuer d'un coup

de clef de voilure. Je ne fis jamais un voyarrc
plus désagréable. Enfin, j'arrivai à Paris ~t
co~dui~is !e lieutenant N... auprès de Murat,
qm rés1da1t pendant la belle saison au cMteau
de Neuilly. Le maréchal me pria d'achel'er la
tâche que j'avais commencée ét de con~uire _N ... dans le Quercy. J'y consentis, dans
l esp01r de revoir ma mère, tout en faisant
o?servcr que je ne pouvais partir que dans
v1~gt-qualre heures, le maréchal Augereau
m ay_~nt ~ba r?~ de dépèchcs pom· l'Empcreur,
que~ ail~, :cJ0111drc à Rambouillet, où je me
rund1s offic1cllcmcnl le jour mèmc.
J'ig?,~re_ ce que contenaient les dépèches
dont J etais porteur, mais elles rendirent

�H1STORJA
!'Empereur fort soucieux. Il manda M. de
Talleyrand et partit avec lui pour Paris, où il
m'ordonna de le suivre et de me présenter
chez le maréchal Duroc le soir. J'obéis.
J'attendais depuis longtemps dans un des
salons des Tuileries, lorsque le maréchal Duroc, sortant du cabinet de !'Empereur dont il
laissa la porte enLr'ouverte, ordonna de vive
voix à un officier d'ordonnance de se préparer
à partir en poste pour une longue mission.
Mais Napoléon s'écria : « Duroc, c'est inutile,
puisque nous avons ici Marbot qui va rejoindre
Augereau; il poussera jusqu'à Berlin, dont
Francfort esl à moitié chemin. 1&gt; En conséquence, le maréchal Duroc me prescrivit de
me préparer à me rendre .à Berlin avec les
dépèchcs de !'Empereur. Cela me contraria
parce qu'il fallait renoncer à aller embrasser
ma mère; mais force fut de me résigner. Je
courus donc à Neuilly préYcnir Mural. Quant
à moi, croyant ma nouvelle mission très
pressée, je retournai aux Tuileries; mais le
maréchal Duroc me donna jusqu'au lendemain
malin. J'y fus au lm·cr de l'aurore, on me
remit au soir; puis le soir au lendemain, et
ainsi de suite pendant plus de huit jours.
Cependant je prenais patience, parce q11c
chaque fois que je me présentais, le maréchal
Duroc ne me tenait qu'un instant, ce qui me
permettait de courir dans Paris. Duroc m'avait remis une somme assez forte, destinée it
renouveler mes uniformes loul à neuf, afin
de paraitre sur un bon pied deYant le roi de
Prusse, entre les mains duquel je devais
remettre moi-même une lettre de !'Empereur. Vous voyez que Napoléon ne négligeait
aucun détail, lorsqu'il s'agissait de relever le
militaire français aux yeux des étrangers.
Je partis enfin, après avoir reçu les dépêches et les inslructions de !'Empereur, qui me
recommanda surtout de bien examiner les
troupes prussiennes, leur tenue, leurs armes,
leurs chevaux, etc... M. de Talleyrand me
remit un paquet pour M. Laforest, ambassadeur de France à Berlin, chez lequel je devais
descendre. Arrivé à Mayence, qui se trouvait
alors faire partie du territoire français, j'appris que le maréchal Augereau était à Wiesbaden. Je m'y rendis et le surpris fort en lui
disant que j'allais à Berlin par ordre de !'Empereur. Il m'en félicita et m'ordonna de
continuer ma route. Je marchai nuil et jour
par un Lemps superbe du mois de juillet, cl
arrivai à Berlin un peu fatigué. A celte époque,
les routes de Prusse 11' étant pas encore ferrées, on roulait presque toujours au pas srn·
un sable mouvant où les voitures, enfonçant
profondément, soulevaient des nuages de
poussière insupportables.
M. Laforest me reçut à merveille. Je logeai
à l'ambassade et fus présenté au Roi et à la
Reine, ainsi qu'aux princes el aux princesses.
En recevant la lettre de !'Empereur, le roi de
Prusse parut for t ému. C'était un grand el
bel homme, dont la figure exprimait la bon lé;
mais il manquait de cette animation qui
dénote un caractère ferme. La Reine était
vraiment très belle; une seule chose la déparaiL: elle portait toujours une grosse cravate,

'-------------'------------afin, disait-on, de cacher un goitre assez prononcé qui, à force d'être tourmenté par les
médecins, s'était ouvert et répandait une matière purulente, surtout lorsque cette princesse dansait, ce qui était son divertissement
de prédilection. Du reste, sa personne était
remplie de grâce, et sa physionomie spirituelle et majestueuse exprimait une volonté
ferme. Je fus reçu très gracieusement, et
comme la réponse que je devais rapporter à
!'Empereur se fil attendre plus d'un mois,
tant il parait qu'elle était difficile à faire, la
Heine voulut bien m'inviter aux fètes el bals
qu'elle donna pendan t mon séjour.
De Lous les membres de la famille royale,
celui qui me traita al'ec le plus de bonté, du
moins en apparence, fut le prince Louis,
neveu du Roi. On m'avait prévenu qu'il exécrait les Français et surtout leur empereur ;
mais comme il aimait passionnément l'étal
militaire, il me questionnai t sans cesse sur le
siège de Gênes, les batailles de Marengo el
d'Austerlitz, ainsi que sur l'organisa Lion de
notre armée. Le prince Louis de Prusse était
un homme superbe, et sous le rapport de l'esprit, des moyens el du caractère, c'était de
Lou~ les membres de la famille royale le
s~ul qui eùL quelque ressemblance avec le
grand Frédéric. Je fis connaissance avec plusieurs personnes de la Cour, et surtout avec
des officiers que je sui rais tous les joms à la
parade el aux manœmres. Je passais donc
mon temps fort agréablement à Berlin, où
notre ambassadeur me comblait de prévenances; mais je finis par m'apercevoir qu'il
voulait me faire jouer dans une affaire délicate
un rôle qui ne pouvait me convenir, et je
devins très réservé .
Mais examinons la position de la Prusse
vis-à-vis de Napoléon. Les d~pêches que j'apportais )' aYaicnl trait, ainsi que je l'ai su
plus tard.
En acceptant de Napoléon le don de l'électoral du Hanovre, patrimoine de la famille
régnante d'Angleterre, le cabinet de Berlin
s'était aliéné non seulement le parti antifrançais; mais aussi presque toute la nation prussienne. L'amour-propre allemand se trouvait
en effet blessé des succès remportés par les
Français sur les .\utrichiens, el la Prusse
craignait aussi de Yoir son commerce ruiné
par suite de la guerre que le cabinet de Londres venait de lui déclarer. La Reine et le
prince Louis cherchaient à profiler de celle
effervescence des esprits pour amener le Roi
à faire la guerre à la France, en se joignant à
la Russie, qui, bien qu'abandonnée par l'Autriche, espérait encore prendre sa revanche
de sa défaite d'Austerlitz. L'empereur Alexandre était encore entretenu dans ses projets
contre la France par un Polonais, son aide de
camp fayori, le prince Czartoryski.
Cependant le parti antifrançais qui s'augmentait tous les jours n'avait encore pu
déterminer le roi de Prusse à rompre avec
Napoléon ; mais se sentant appuyé par la
Russie, ce parti redoubla d'efforts, et profita
habilement des fautes que commit Napoléon
en plaçant son frère Louis sur le trône de
.... 32 ...

Hollande, et en se nommant lui-mème protecteur de la Confedération du JU1in, acte
qu'on pt·ésenta au roi de Prusse comme un
acheminement au rétablissement de l'empire
de Charlemagne. Napoléon voulait, disait-on,
en finir, pour faire descendre tous les souverains d'Allemagne au rang de ses vassaux!. ..
Ces assertions, fort exagérées, avaient néar.moins produit un grand changement dans
l'esprit du Roi, dont la conduite avec la
France devint dès lors tellement équivoque,
qu'elle détermina Napoléon à lui écrire de sa
main, et sans suivre la marche habituelle de
la diplomatie, pour lui demander : &lt;1 Êtesvous ,pour ou contre moi?... » 'f cl était le
sens de la lettre que j'avais remise au lfoi.
Son conseil , voulant gagner du temps pour
compléter les armements, fit retarder la
1·éponse, et ce fut la cause c1ui me retint si
longtemps à Berlin.
Enfin, au mois d'aoùL, une explosion générale eut lieu contre la France, el l'on Yil la
Reine, le prince Louis, la noblesse, l'armé!',
la population entière, demander la guerre à
grands cris. Le Roi se laissa entrainer ; mais
comme, bien que décidé à rompre la paix, il
conscrrail encore un fai ble espoir d'él'iter les
hostilités, il parail quedans sa réponse à 1'8mpcreur il s'engageait à désarmer, si celui-ci
ramenait en France toutes les troupes qu'il
avait en Allemagne, ce que Napoléon ne
Youhiit faire que lorsque la Prusse aurait
désarmé, de sorte que l'on tournait dans un
cercle vicieux d'où l'on ne pouvait sortir que
par la guerre.
Avant mon départ de Berlin, je fus témoin
du délire auquel la haine de Napoléon porta
la nation prussienne, ordinairement si calme.
Les officiers que je connaissais n'osaient plus
me parler ni me saluer ; plusieurs Français
furent insultés par la populace; enfin les gendarmes de la garde noble poussèrent la
jactance jusqu'à venir aiguiser les lames de
leurs sabres sur les degrés en pierre de l'hôtel de l'ambassadeur français!... Je repris en
toute hâte la roule de Paris, emportant avec
moi de nombreux renseignements sur cc qui
se passait en Prusse. J~n passant ~ Fra~cfor~,
je trouvai le maréchal Augereau fort tn ste; 11
venait d'apprendre la mort de sa femme,
bonne et excellente personne qu'il regretta
beaucoup, et dont la perle fut sentie par
tout l'état-major, car elle avait été excellente
pour nous.
Arrivé à Paris, je remis à !'Empereur la
réponse autographe du roi de Prusse. -~pr~s
l'aroir lue, il me questionna sur ce que J avais
rn à Berlin. Lorsque que je lui dis que les
rrendarmcs de la garde étaient venus aiguiser
leurs sabres sur l'escalier de l'ambassade de
France, il porta vivement la main sur la_poignée de son épée et s'écria avec indigna~10n ,=
&lt;1 Les insolents fanfarons apprendront b1entot
que nos armes sont en bon étal!. .. ». , .
Ma mission étant dès lors Lcrmlllee, JC
rctom nai auprès du maréchal Augereau et
passai tout le mois de septembre à Francfort,
où nous nous préparâmes à la guerr~ en
continuant à nous amuser le plus possible,

ca_r nous pensions que rien n'étant plus incertam que la Yie des militaires, ils doil'ent s'empresser d'en jouir.

un très grand nombre d'hommes, qui, deve- domestique de guerre, François Woirland
nus soldats malgré eux, étaient· tenus de ~er- ancien soldat de la légion noire, vrai sacri~
vir jusqu'à ce que l'àge les mit hors d'état de pant et grand maraudeur : mais ce sont là
porter les armes ; alors on leur délirrait un les meilleurs serviteurs en campagne; car
CHAPITR.E XXIX
brc\'Cl de mendiants, car la Prusse n'était avec eux on ne manque jamais de rien. J'avais
pas assez riche pour leur donner les Invalides trois excellents cheraux, de bonnes armes, un
J'.:1al ,(e l'armée prussienne. - 1(31•d1c su,· \\'url,- ou la pension de retraite. Pendant la durée de
peu d'~rgenL; je_ me portais très bien, ,je
hou'.·g. - Combat de Saal feld et rnorl du princo&gt;
leur senicc, ces soldats étaient enc.1drés enlrr. marchais donc gaiement au-devant des éréll!'l.ou,s ~c Prnssc. - Augereau Pl son _anriru compade n·ais Prussil'ns, dont le nomhrc de,·ait être mcnls futurs! ...
l(flOfl d armes. netolll' it Iéna. - Episnrle.
au moin~ de -moitié de l'effectif de chaque
Nous nous dirigeùmes sur ,\ scbalfenl1ournCependant les diflërcnls corps de la m·and1• compagme, afin de prérenir les réroltcs.
d
'oit
nous gagnâmes " 'urtzbourg. Nous y
,
h .
o
armce se rapproc awn l des ril'es du )lein.
P?ur mai_nlcnir une armée composée de trouvâmes !'Empereur, c1ui fit défiler le~
!,'Empereur venait d'arriver à \\'urtzbournparties aussi hétérogènes, il falla it une dis- troupes du 7° corps, dont l'enthomiasmc
ct sa garde passait le Rhin. Les Prns~iens,
cipline d~ fer ; aussi la plus légère faute ctail- était fort grand. Napoléon, qui possédait des
leur coté, s'étant mis en marche et Lrarersant elle purne par la bastonnade. De très nom- ~otes sur Lous les régiments, cl qui savait en
la Saxe, avaient contraint !'Électeur à joindre breux mus-officiers, Lous Prussiens, portaient t'.rcr très habilement parti pour flatter
ses troupes aux leurs ; celle alliance forcée, cl constamment une canne, dont ils se scnaicnt 1amour-propre de chacun d'eux, di t en ,·ovant
pa!· conséquent p eu sùre, était la seule que le très souven_t, et, selon l'expression admise, on le 14° de ligne : « Vous ètcs de tous les c~r ps
roi de Prusse eul en Allemagne. Il attendait, comptait 1mc canne pour sept hommes. La ,, de mes armées celui où il y a le plu~ de
il est vrai, les nusscs ; mais leur armée était en- désertion du soldat étranger était irrémissi- &lt;1 rhev'.·ons; aussi vos trois bataillons compcore en P?logne, d?1Tièrc Je Xiérnen. à plus blement punie de mort. \'ous fi r1urcz-ro11s &lt;&lt; Lent-:ls à mes yeux pour six !... » Les solde cent cmquante lieues des contrées où les r_~lfreuse position de ces él ranicrs, qui, dats enthousiasmés répondirent: 11 Nous Yous
destinées de la Prusse allaient èLrc décidées. s etanl engagés dans un moment d'i1Tcsse, ou le promerons dcl'ant l'ennemi! 1&gt; .\u 7° léger,
. On a peine à concevoir l'impéritie qui pré- ayant été cnlerés de force, se royaienl, loi11 presque tout composé d'hommes du bas Lansida pendant sept ans aux décisions des cabi- de leur pairie el sous un ciel glacial, condam- guedoc et des Pyrénées, !'Empereur di t :
nets des ennemis de la France. Nous avions nés à être soldats prussiens, c'cst-it-dire &lt;1 Voilà les meilleurs marcheurs de l'armée·
• •
•
l
rn, en '1805, les Autrichiens nous attaquer e~claves, pendant Loule leur ,·ie!... Et quelle « on n' en vo1tiama1
s un seul en arrière, sursur le ])anubc et se faire ballre isolément it 1·1_e ! A pemc nourris, couchés sur la paille, « tout quand il faut joindre l'ennemi ! 1&gt; Puis
Ulm, au lieu d'attendre que les Russes les 11 ayant que des haLits très légers, point de il ajouta en rian t. « Mais, pour rous rendre
eussent rejoints, et que la Prusse se l'ùl ca poics, même dans les hi rers les plus froid s, &lt;1 justice entière, je dois vous dire que Y0us
dé~larée contre Napoléon. Yoici, à présent, cl ne touc?ant qu'une solde insuffisante pour &lt;r ètcs les plus criatds et les plus maraudeurs
(J~ en 1806, ~es mèmes Prussiens qui, l'année
leurs !)esom~. Aussi n'attendaient-ils pas pour &lt;I de l'armée! - C'est \'l'ai, c'est vrai! 1&gt;
d arant, aurarnnl pu empêcher la défaite des mendier r1u on leur en donnât l'autorisation répondirent les soldats, dont cbacun araiL u11
Austro-Busses en se joignant à eux, non seu- c?, l~s renroyanL du scn•icc, car, lorsqu'ils canard, une pou.le ou une oie sur son sac,
lement nous dé~larent la guerre, lorsqur nous n ela1?nt pas sous les Jeux de leurs chefs, ils ~b~s ~uïl fallait tolérer, car, comme je vous
sommes en paix arec le cabinet de Vienne
L_e~1daient la main, et il m'est arril'é plusieurs 1 a, dit, les armées de Napoléon, une fois
mais, imitant sa fau te, nous allaqucnt san~ fois, tant à Potsdam qu'à Ilcrlin, de roir les qu 'clics étaient en campagn~, ne recevaient
aLLcndre les Russes !... Enfin, trois ans aprè~, gr_enadiers à la porte mèmc du noi me sup- d? distri butions que fort rarem1·nt, chacun
Ill 1800, les Autrichiens renournlèrent seuls
plier de leur faire l'aumùnc !...
Y1rant sur le pays comme iI pom·ail. Celle
la guerre contro Napoléon, au moment oi1
Les
officiers
prussiens
étaient
r1énéralemenl
méthode présentai t sans doute clc 0n-raYcs
.
.
e
celu::-ci était en paix al'cc la Prusse cl la 1nstrmts cl scrrnicn l fort bien ; mais la moitié rncom·en:enls, ma,s elle ara,t un avantan-c
Il uss1c ! Cc désaccord assura la ricLoirc lt la d'entre eux, nés hors du ropumc, étaient de immense, celui de nous pcrrnr tlrc de pouss;,.
France. Malheurcusemcnl, il n'en fut pas de pauHcs gentilshommes de presque toutes les I011Jours en ayant, sans ètrc embarrassés d!'
mèf'.1~ en 1815, où nous fi'imcs écra~és par la cont~écs de l'Europe qui, n'ayant pris du conrois et de magasins, cl ceci nous donnait
coalition de nos cnnrm:s.
service que pour aroi r de quoi ,·inc, ma n- une lrès grande supériorité sur les ennemis.
Le roi de Prusse cul d'autan t plus tort en nuaient de patriotisme et n'étaient nullement dont tous les mouvements étaient subordonm:,
1_80?, ,de se déclarer contre Napoléon a:·ant èlhoués il fa Prusse; aussi l'ahandonnèrent- ii la cuisson ou à l'arriréc du pain, ainsi qu 'i1
1arr1Yec .des ~usscs,, que srs troupes, bien ils presque tous, lorsqu'elle fu t dans J'ad rcr- la marche des troupeaux de bœufs, etc. , etc.
11ue fort mstru1 tcs, n étaient pas en élat de se
silé_. Enfi n, l'aranccment n'ayant lieu r1uc p~r
De \\'urtzbourg, le 7° corps se diri gea l'Cl'.,
1~1csurcr al'CC les nôtres, tant leur com posi- a1l&lt;'t cnneté, la très grande mnjori té des of'fl - Cobourg, où le maréchal fut logé au palais
t'.on cl leur organisa Lion étaient mauvaises . ,·icrs prussiens, l'ieux, c:i.s~és, se I roa raic11L du prince, dont Loule la famille s'était éloil~n cflet, _il celle époque, les capita:nes prus- hors d'état de supporter les fatigues de b gnée à notre approche, excepté le célèbre
siens étaient propriétaires de leur compagDic guerre. C'était une armée ai11si composée et feld-maréchal autric!:ticn prince de Cobourg.
ou escadron : hommes, chcraux armes
commandée qu'on _allai t opposer aux vain- Cc ,·icux guerrier, qui arait si longtemps
11.11i,·11.cmcnls, tout leur appartenait.
' C'était'
queurs d'Italie, d'Egyp:c, de l'Allemar1ne
et combattu contre les h ançais, dont il appré0
une espèce de ferme qu'ils louaient au "OU- d'Aus!crijtz! ... Il y a rait folie! mais lc cabi- ciait le caractère, cnl assez de confiance en
rnrnc~ncnt, moyennant un prix conYcnu~ On net de Derli11, abusé par les l'ictoires que le cnx pour les allcndre. Cette confiance ne fu L
conç9_1t que toutes les pertes étant à leur grand Frédéric arait obtenues arec des troupes pas trompée, car le maréchal Augereau lui
compte, les cap:Laines avaient un rrrand inlé- mercenaires, espérait qu'il en serait encore de cnyoya une garde d'honneur, lui rendit al'ec
·t.
,
0
rc a menager leur compagnie, tant dans les même; il oubliait que les Lemps étaient b:en empressement la Yisile qu'il en avait reçue,
marches que sur les champs de halaille, cl changés ~...
cl prescrivit d'al'oir les plus gi·ands é"'ards
.
0
comme le nombre d'l.10mmcs qu'ils étaient
Le 6 ocl~bre, le maréchal Augereau el le pour 1m.
tenus d'a"?ir_ était_ fixé, et qu'il n'existait pas 7° corps qu1LtèrcnL Francfort, pour se dirin-cr,
Nous n'étions plus éloignés des Prussiens,
O
de conscr,pllon, ils enrôlaient à prix d'ar- ainsi que toute la grande armée, rers les dont le Roi se trouvait à Erfur t. La Reine
g~nt, d'abord les Prussiens qui se présen- frontières de Saxe, déj à occupées par les l'accompagnait et parcourait à cheval les
taient, ensuite Lous les ragabonds de l'Europe Pl'ussiens. L'automne était superbe ; il gelait rangs de l'armée dont elle cherchait à exciter
que leurs cnrùleurs embauchaient dans les un peu pendant la nuit, mais le j our nous l'ardeur par sa présence. Napoléon, trouvant
Etats Yoisms.
· · Mais cela ne suffisant pas les a,·ions un soleil Lrillanl. Mon petit équipa"e
que ce rôle n'appartenait pas à une princesse,
recruteurs prussiens enleraien t de 1,ive force était bien organisé ; -j'arais pris un L~n lança ro:ilrc elle dans ses bulletin~ des obscrV

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Il. - li rsr oR,,. -

Fasc 9

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�.Mi.M01R_ES DU GÉNÉR_.JIL B.JIR_ON DE .M.JIR_BOT - - ,

rations forL blessantes. Les avanl-gardes
française et prussienne se rencontrèrent enfin
le 9 octobre à Schleitz; il y eut sous les yeux
de !'Empereur un petit combat, où les ennemis furent battus : c'était pour eux un début
de mauvais augure.
Le même jour, le prince Louis se Lrouvait,
:wrc un corps de dix mille hommes, posté 11
Saalfeld . Cette ville est située sm· les ri l'es dt'
la Saale, au milieu d'une plaine à laquelle on
arrire en tr:l\'ersanL des montagnes forL
abruptes. Les corps des maréchaux Lannes cl
Augereau s'avançant sur Saalf,·ld par ces
montagnes, le prince Louis, puisqu'il Youlail
attendre les Français, aurait dù se placer
dans celte contrée difficile et remplie de
défilés étroits, où peu de troupes peuvent en
arrèler de fort nombreuses; mais il négligea
cet avantage, probablement par suite de la
persuasion où il étHit que les troupes prussiennes valaient infiniment mieux que les troupes
françaises. Il poussa mrmcle mépris de toute
précaution jusqu'à placer une partie de ses
forces en aranl d'un ruisseau marécageux, cc
qui rendait leur relraile fort difficile en cas
de revers. Le rieux général Muller, Suisse au
~ervice de la Prusse, que le Roi aYait placé
auprès de son ne,·cu pour modérer sa fougue,
ayant fait à celui-ci quelques observations à
ce sujet, le prince Louis les reçut fort mal,
en ajoutant rrue pour battre les Français il
n'était pas besoin de prendre tant de précautions, et qu'il suffisait de tomber dessus dès
qu'ils paraitraient.
Ils parurent le 10 au malin, le corps du
maréchal Lannes ei1 · première ligne, celui
d'.\ugereau en seconde; mais ce dernier n'arrira pas à temps pour prendre part au combat. Sa présence était d'ailleurs inutile, les
troupes du maréchal Lannes se trouvant plus
r1ue suffisantes.
En attendant que son corps d'armée fùt
sorti du défilé, le maréchal Augereau, suiri
de son état-major, se plaça sur un mamelon
d'o11 nous dominions parfaitement la plaine
t•t pouvions suirrc de l'œil toutrs les péripéties du combat.
Le prince Louis aurait encore pu faire
retraite sur le corps prussien qui occupait
Iéna; mais ayant été le premier instigateur
de la guerre, il lui parut inconvenant de se
retirer sans comuattre. (1 fut bien cruellement puni de sa témérité. Le maréchal
Lannes, profilant habilement des hauteurs
au bas desquelles le prince Louis avait si
imprudemment déployé ses troupes, les
fit d'ab~rd mitrailler par son artillerie, et
dès qu'il les eùt ébranlées, il lança plusieurs
masses d'infanterie qui, descendant rapidement des hauteurs, fondirent comme un torrent impétueux sur les bataillons prussiens et
les enfoncèrent en un instant!. .. Le prince
Louis, éperdu, et reconnaissant probablement
sa faute, espéra la réparer en se mettant à la
tète de sa cavalerie, al'eC laquf'lle il attaqua
impétueusement les 9• et 10• de housards. li
obtint d'abord quelque succès; mais nos housards, ayant fait avec furie une nouvelle charge,
rejetèrent la caralcric prussienne dans les

marais, tandis que leur infanterie fuyait en
désordre devant la nôtre&gt;,
Au milieu de la mèlée, le prince Louis
s'élant trouvé aux prises avPc un snus-offirit&gt;r
du 10• dl' housards. nomm,~ Guindet. qni le
sommait de se rendre, répondit par un coup
du tranchant de son épée qui coupa la figure
du Français; alors celui-ci, passant son
sabre au travers du corps du prince, l'étendil
raide mort!
Après le combat et la déroule complète de
l'ennemi, le corps du prince ayant été
reconnu. le maréchal Lannes le 61 honorablement porter au chàlean de s~alfPld, où il fut
remis à la famille princit'&gt;re de cc nom, alliée
à la maison royale dt&gt; Prussr. et cht&gt;z laquelle
le prince Louis avait passé la jonrnre et la
soirée précédentes à se réjouir de la prochaine
arrivée des Français, et mème, dit-on, à donner un bal aux dames du lieu. A présent on
le leur rapportait vaincu et mort!. .. Je vis le
lendemain le corps du prince étendu sur une
taùle de marbre; on avait fait disparaitre
toutes traces de sang; il était nu jusqu'à la
cein1ure, ayant encore sa culot!.(&gt; de pPau et
ses boites, el parais~ait dormir. Il était vraiment bran!Je ne pus m'l'mpil.cherdc fairrde
tristes réllt·xions sur l'instabilité des choses
humaines, en voyant cc qui restait de ce jeune
homme, né sur les marches d'un trône, et
naguère encore si aimé, si entouré et si puissant! ... La noul'elle de la mort du prince
Louis jeta la consternation dans l'armée
ennemie, ainsi que dans toute la Prusse, dont
il était adoré.
Le 7° corps passa la journée du 11 à
Saalfeld. Nous allâmes le 12 à Neustadt et le
.15 à K,hla, où nous rencontrâmes quelques
débris des troupes prussiennes battues devant
Saalfeld. Le maréchal Augereau les ayant fait
attaquer, ellPs opposèrent très pru de résistanre et mirent bas les armes. Parmi les prisonniers se trouvait le régiment du prince
Henri, dans lequel Augereau al'ait été jadis
soldat, et comme, à moins d'ètre d'une haute
naissance, il était fort difficile de devenir
officier supérieur en Prusse, et que les
sergents ne parvenaient jamais au grade de
sous-lieutenant, cette compagnie avait encore
le même capitaine et le même sergentmajor !... Remis. par la bizarrerie du destin,
en présence de son ancien soldat devenu
maréchal et illustré par de hauts faits
d'armes, le capitaine prussien, qui reconnut
parfaitement Augereau, se conduisit en homme
d'esprit, et parla constamment au maréchal
comme s'il ne l'avait jamais vu. Celui-ci
l'invita à diner, le fit asseoir auprès de lui, rl
sachant que les bagages de cet officier avaient
été pris, il lui prêta tout l'argent dont il avait
besoin, et lui donna des lettrPS de recommandation pour la France. Quelles réflexions dut
faire cc capitain~! Mais aucune expression ne
pourrait peindre le saisissement du vieux
sergent-major prussien, en voyant son ancien
soldat couvert de décorations, entouré d'un
nombreux état-major et commandant un
corps d'armée! Tout cela lui . paraissait un
rère ! Le maréchal fut plus cxpansi f arec cet

homme qu'il ne l'avait élé avec le capitaine;
appelanl le s,•rl,!ent par son nom, il lui trndit
la main et lui fit donnrr vin!!t-cinq lonis
pour lui et &lt;lem pnur i·hacun dPs soldHts qui
se trom•aient dans la cnmpal,!nir. à l'rporp1e
où il en fa isait partiP, et qni y étaient encore.
Nous troul'âmes cela de fort bon goût.
Le maréchal comptait coucher à Kahla, qui
n'est qu'à trois lieues d'(éna. lorsque, à la
tombile de la nuit, le 7e corps reçut l'ordre de
se rendre sur-lc-rhamp dans cette dPrnière
villP, où !'Empereur Vl:'nait d'rntrer sans coup
férir à la tAte de sa garde el des troupes du
marrchal Lannrs.
Les Prus~irns avaient abandonné Iéna en
silencr, mais qut&gt;lques chand,•llcs oul,lir..-s
par eux dans les écuriPs y avaient prol.Jablement mis le feu, et l'incendie, se propageant,
dévorait une parlic de celle mal heureuse cité,
lorsque le corps du maréchal Augt&gt;rrau y en Ira
vers minuit. C'était un triste spPctacle que de
voir les habitants, )ps femmes et IPs vieillards
à dPmi nus, emportant leurs enf11nt..s et cherchant à se soustraire par la l'uite au Otlau
&lt;le.&lt;tructeur, tandis que nos soldats, retenus
dans les rangs par le devo,r et le rnisi11age de
l'ennemi, restaient impassil.Jles, l'arme au
Lras, comme des gens qui comple11t l'incendie pour p1,u de chose, rn comparaison des
dangers auxquels ils vont être exposés sous
peu.
Le quartier de la ville par lequel les Français arrivaient n'était point incendié, les
troupes pouvaient circuler lac1lemcnt, et pendant qu'elles se ma~saient snr les pl:H'CS cl
les grandes rues, le mar.:chal s'établit arec
son état-major dans un hôlel d'assez Lelle
apparence. J'y rentrais en rercnant de porter
un ordre. lorsqul:' des cris perçanls se firent
entendre dans une mai,on voisine dont une
porte était om•erte. J'y monte à la hâte, el
guidé par les cris, je pénètre dans un bel
appartement, où j'aperçois deux charmantes
filles de dix-huit à vingt ans, en chemise, se
débattant contre les entreprises de quatre ou
cinq soldats de · He,se-Darmstadl, faisant
partie des régiments que le landgrave avait
joints aux troupes françaises du 7° corps.
Bien que ces hommes, pris de vin, n'entendissent pas un mot de français, et moi fort
peu d'allemand, ma présence, mes menaClis
leur en imposèrent, et l'hal,itude d'ètrc
bâtonnés par leurs officiers leur fit mèmc
recevoir sans mot dire les coups de pied et les
horions que, dans mon indig11ation, je leur
distribuai largement, en les jetant au bas de
l'escalier; en quoi je fus peut-être imprudent,
car, au milieu de la nuit, et dans une ville où
régnait un affreux tumulte, seul, en · face de
ces hommes, je m'exposais à me faire tuer
par eux; mais ils s'enfuirent, et je pl:içai
dans une salle basse un peloton de l'escorte
du maréchal.
Remonté dans l'appariement où les deux
jeunes demoiselles s'étaient vêtues à la hâle,
je reçus l'ex pression de leur chaleureuse
reconnaissance. Elles étaient filles d'un professeur de l'Unirersité, qui, s'étant porté avec
sa femme et ses domestiques au secours de

�-

l'une de leurs sœurs récemment accouchée,
dans le quartier incendié, les avaient laissées
seules, quand les soldats hessois se présentèrent. L'une de ces jeunes filles me
dit avec exaltation : « Vous marchez an
cc combat au moment oi1 yous venez de nous
« sauver l'honneur; Dieu Yous en récompen« sera, soyez certain qu'il ne vous arrivera
« rien de fàcheux ! ... l&gt; Le père cl la mère,
qui rentraient au mèmc instant, en rapportant la nouYcllc accouchée et son cnfanr,
Curent d'abord fort surpris de me trouver là:
mais dès qu'ils connurent le motif de ma
présence, ils me comLlèrent aussi de bénédidions. Je m'arrachai aux remerciements de
celle famille reconnaissante, pour me rendre
auprès Ju maréchal Augereau qui se reposait
tbns ndtcl raisin en attrndant les ordres de
l' Em perem.
CHAPITR.E XXX
ti•113. -

MiN01'JfES DU G'ÉN'É~.JIL B.Jl~ON D'E .MA~BOT - - ~

111ST0~1.ll------------------------

I.e cure d'téna. - .\ucr,t::cdt. - Co11duilc
de Bernadotte - Eutri:c à Berlin.

La l'illc d'léna est dominée par une hauteur, nom méc le Landgral'enLerg, au bas de
laqnclle couic la Saale; les abords du côté
d1éna sont très escarpés, et il n'existait alors
qu'une seule route, celle de Weimar, par
Miiblthal, défilé long et difficile, dont le
débouché, couvert par un petit bois, était
gardé par les troupes saxonnes alliées des
Prussiens. Une partie de l'armée prussienne
était en ligne, en arrière, à une portée de
canon. L'Empereur, n'ayant que cc seul passage pour arriver sur les ennemis, s'attendait
à épromcr de grandes pertes en l'attaquant
de VÎYC force, car il ne paraissait pas possiLlc
de le tourner. Mais l'heureuse étoile de Napoléon, qui le guidait encore, lui fournit un
moyen inespéré, dont je ne sache pas qu'aucun
historien ail parlé, mais dont j'atteste l'exactitude.
Nous arnns vu que Je roi de Prusse avait
contraint l'électeur de Saxe à joindre sès
troupes aux siennes. Le peuple saxon se
rnpit à regret engagé dans une guerre qui
ne pouvait lui procurer aucun avantage futur
et qui, pour le présent, portail la désolation
dans son pays, théùlre des hoslilités. Les
Prussiens étaient donc délestés en Saxe, cl
Iéna, Yille saxonne, partageait cc sentiment
de réprobation. Exalté par J'incendie qui la
dél'Orait en cc moment, un prêtre de cette
,·ille, qui considérait les Prussiens comme les
ennemis de son roi el de rn patrie, crut pou\'Oir donner à Napoléon le moyen de les
chasser de son pays, en lui indiquant un petit
sentier par lequel des fantassins pom,aient
gravir la rampe escarpée du LandgrafenLerg.
Il y conduisit donc un peloton de mitigeurs et
des oflicicrs de l'état-major. Les Prussiens,
croyant ce passage impraticaLle, avaient
négligé de le garder. Mais Napoléon en jugea
dilléremment,et, sur le rapport que lui en
firen~ les oific;crs, il y monta lui-même,
accompagné du maréchal Lannes, et dirigé
par le curé saxon. L'Empereur apnt reconnu
tiu'il existait, entre le haut du sentier et la

plaine qu'occupait l'ennemi, un petit plateau
rocailleux, résolut d'en faire le point de
réunion d'une partie de ses troupes, qui
déboucheraient de là comme d_'une citadelle
pour attaquer les Prussiens.
L'entreprise eût été d'une difficulté insurmontable pour tout autre que pour Napoléon,
commandant à des Français; mais lui, faisant
prendre sur-le-champ quatre mille outils de
pionniers dans les caissons du génie et de
l'artillerir, ordonna que tous les bataillons
travailleraient à tour de rôle, pendant une
heure, à élargir et adoucir Je sentier, et
lorsque chacun d'eux aurait fi nl sa tàche, il
irait se former en silence sur le Landgrafcnbcrg, pendant qu'un autre le remplacerait.
Les travaux étaient éclairés par des torches
dont la lueur se confondait aux yeux de
l'ennemi avec celle de J'incendie d'léna. Les
nuits étant fort longues à celle époque de
l"année, nous eûmes le temps de rendre celle
rampe accessible non seulement aux colonnes
d'inlantcric, mais encore aux caissons et à
l'arlillerie, de sorte que, avant le jour, les
corps des maréchaux Lannes, Soult, et la
première fo·ision d'Augereau, ainsi que la
garde à pied, se trouvèrent massés sur le
Landgrafenberg. Jamais l'expression massée
ne fut plus exacte, car la poitrine des
hommes de chaque régiment touchait presque
Je dos des soldats placés devant eux. Mais les
troupes étaient si bien disciplinées que,
malgré l'obscurité el l'entassement de plus
de quarante mille hommes sur cet étroit plateau, il n'y eut pas le moindre désordre, cl
Lien que les ennemis qui occupaient Cospoda
cl Closevitz ne fussent qu·à une demi-portée
de canon, ils ne s'aperçurent de rien!
Le 14 octobre au matin, un épais brouillard couvrait la campagne, ce qui favorisa
nos momements. La deuxième division d'Augercau, faisant une fausse attaque, s'arança
d'Iéna par Je Mülthal sur la roule de Weimar.
Comme c'était Je seul point par lequel
J'cnnPmi crût qu'il nous fùt possible de sortir
d'Iéna, il y avait établi des forces considérables; mais, pendant qu'il se préparait à
défendre vigoureusement cc défilé, l'empereur Napoléon, faisant déboucher du Landgrafenbcrg les troupes qu'il y avait agglom~récs pendant la nuit, les rangea en bataille
dans la plaine. Les premiers coups de canon
et une brise légère ayant dissipé le brouillard,
auquel succéda le plus brillant soleil, les
Prussiens furent vraiment stupéfaits en
Yoyant les Jib'lles de l'armée· française
déployées en face d'eux et s'avançant pour les
combattre! .. . lis ne pouvaient comprendre
comment nous étions arrivés sur le plateau,
lorsqu'ils nous croyaient au food de la vallée
d'léna, sans avoir d'autre moyen de venir à
eux que la route de Weimar, qu'ils gardaient
si bien. En un instant la bataille s'engage, et
. les premières lignes des Prussiens et des
Saxons, commandées par le prince de Hohenlohe, se trouvent forcées de reculer. Lt•urs
résen es aYançaient, mais, de notre côté, nous
reçûmes un puissant renfort. Le corps du
maréchal Ney et la cavalerie de Murat,
1

..., 36 ,.,.

retardés dans les défilés, débouchèrent dans
la plaine et prirent part à l'action. Cependanl,
un corps d'armée prussien, commandé par le
général Ruche!, arrêta un moment nos
colonnes ; mais, chargé par la caYalerie française, il fut presque entièrement détruit, cl le
général Ruche) tué.
La 1rc division du maréchal Augereau, en
débouchant du Landgrafenbcrg dans la plainr,
se réunit à la 2°, arriYant par le Mühlthal , cl
le corps d'arm ée longeant la route d'léna à
Weimar s'empara d'abord de Cospoda, et
puis du bois d'lsert:cdt, tandis que le maréchal LannPs prenait Vierschn-lleilingen et le
maréchal Soult Ilcrmstmdt.
L'infanterie prussienne, dont .ï ai déjà fai t
connaître la mauvaise composition, se ballil
fort mal, et la cavalerie ne fit guère mieux.
On la vit à plusieurs reprises s'aYancer il
grand cris sur nos bataillons: mais, intimidt:e
par leur altitude calme, elle n'osa jamais
charger à fond; arri\'ée à cinquante pas de
notre ligne, elle faisait honteusement demitour au milieu d'une grêle de balles et drs
huées de nos soldats.
Les Saxons combattaient a\'ee courage : ils
résistèrent longtemps au corps du maréchal
Augerrau, et cc ne fut qu'après la retraite
des troupes prussiennes que, s'étant formés
en deux grands carrés, ils commencèrent
leur retraite, tout en continuant à tirer. Le
maréchal Augereau, ad mirant le courage des
Saxons, et voulant ménager le sang de ces
braves gens, venait d'enYoyer un parlemrnLaire pour les engaf(er à se rendre, puisqu'ils
n'avairnt plus d'espoir d'èlrc secourus,
lorsque le prince Murat, arrivant aYec sa
cavalerie, lança les cuirassiers et les dragons,
qui, chargeant à oulrance sur les carrt'.•s
saxons, les enfoncèrent et les contraignirent
à mettre bas les armes; mais, le lendemain,
l'Emprreur les rendit à la liberté, et les
remil à leur souYerain, avec lequel il ne tarJa
pas à faire la paix.
Tous les corps prussiens qui avaient combattu devant Iéna se retiraient dans une
déroute complète sur la route de Weimar,
am portes de laquelle les fuyards, leur artillc·ric et leurs bagages étaient arcurriulé3,
lorsque apparurent tout à coup les escadrons
de la cavalerie fr:inçaise !.. . A leur aspect, la
terreur se répand dans la cohue prussienne,
tout fuit dans le plus grand désordre, laissan t
en notre pouvoir un grand nombre de prisonniers, dé drapeaux, de canons et de bagages .
La ville de Weimar, surnommée la nouYelle Athènes, était habitée it celle époque
par un grand nombre de savants, d'artistes cl
de littérateurs distingués, qui s'y réunissaient
de toutes les parties de l'Allemagne, sous le
patronage du duc régnant, protecteur éclairé
des sciences et des arts. Le bruit du canon,
le passage des fuyards, l'entrée des vainqueurs
émurent viremen t cette paisible et studieusll
population. Mais les maréchaux Lannes el
Soult maintinrent le plus grand ordre, et,
sauf la fourniture des vivres nécessaires à la
troupe, la ville n'eut à souffrir d'aucun
excès. Le prince de Weimar servait d'ans

l'armé~ prussi~nne; son palais, dans lequel se
troura1l la prmcesse son épouse, fut néanmoins respecté, et aucun des maréchaux ne
,·oui ut y loger.
Le quartier du maréchal Auaereau fut
établi aux portes de la \'ille, dans la maison
du chef des jardins du prince. Tous les
emploiés de cet établissement ayant pris la

Prusse ne se Lrouraienl réunies devant Iéna.
~hacune d'elle?, sé~arée en deux parties,
!ma deux batailles différentes. En effet, pendant que !'Empereur, débouchant d'léna à la
tète des corps d'Augercau, de Lannes, de
Soult, de Ney, de sa garde et de la carnleric
~e ~~urat, battait, ainsi que je l'iens de
1expliquer, les corps prussiens du prince de

BATAILLE D'IÉNA, GAGNÉE PAR L'EMPEREUR NAPOLÉON LE 14 OCTOBRE 18o6. -

lui le, l'étal-major, ne trouvant rien à manaer
0
fut réduit à souper avec des ananas et de~
prunes de serre chaude! C'était par trop léacr
P?Ur des gens qui, n'ayant rien pris dep~is
nn_g~-quatre heures, avaient passé la nuit
prcccdentc sur pied, et taule la journée
a combattre! ... Mais nous étions vainqueurs,
el _ce ~ot magique fait supporter toutes les
pma lions !...
L'Empereur retourna coucher à Iéna où il
ap~_rit un ~uccès non moins grand qu: celui
qu 11 venait de remporter lui-même. La
bataille d'léna eut cela d'extraordinaire
!f_u'e!lc fut double, si je puis m'exprimer
amSi, car ni l'armée française, ni celle Je

l' Empereur et ne les crùt pas si près de lui 11
Auerstœdt, ce guerrier viailant s'empara la
. du défilé de Kiisen oet de ses rampes
nmt
escarpées, que le roi de Prusse et ses maréchaux avaient négligé de faire occuper, imitant en cela la faute qu'avait commise devant
Iéna le prince de Ilohenlohe, en ne fa isant pas
garder le Landgrafenberg.

Gral'l/l'e de PRILLEY, d'après le tableau cf!IORACE VER~ET. (M11st!e de Vet'Sail/cs.)

Hohenlohe el du général Iluchel, le roi de
Prusse, à la tête de son armée principale,
commandée par le célèbre prince de Brunswick, les maréchaux Mollendorlf et Kalkreuth,
se rendant de \Yeimar à Naumbourg, aYail
couché au Yillage d'Auerstœdt, non loin des
corps français de Bernadotte et de Dal'Out, qui
se trournient dans les villages de Naumbourg
et alentour. Pour aller rejoindre !'Empereur
du côté d'Apolda, dans les plaines au delà
d'Iéna, Bernadotte et Davout devaient passer la
Saale en avant de Naumbourg et traverser le
défilé étroit et montueux de Kiisen.
Bien que Davout pensât que le roi de
Prusse et le gros de son armée étaient dcrnnt

Les troupes de Bernadolle et de Davout
ré?nies ne s'élevaient qu'~ quarante-quatre
mille hommes, tandis que le roi de Prusse en
aYait quatre-Yingt mille à Auerstœdt.
Dès le point du jour du 14, les deux marC-c~iaux f~ançais_ connurent quelles forces supérteurcs ils allaient combattre; tout leur faisait
donc un devoir d'agir avec ensemble. Davout,
en comprenant la nécessité, déclara qu'il se
placerait Yolonliers sous les ordres de Rernadotte; mais celui-ci, comptant pour rien les
lauriers partagés, cl ne sachant pas se sacrifier aux intérêts de son pays, rnulut agir
seu!, et sous, prétexte que !'Empereur lui
aYa!l ordonne de se trouYcr le 1::; it Dorn-

�111ST0~1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
bourg, il voulut s'y randre le 14, bien que
Napoléon lui écrivit dans la nuit que si par
hasard il était encore à Naumbourg, il deYait
y rester et soutenir Davout. Bernadotte, ne
trouvant pas cette mission assez belle, laissa
au maréchal Dal'out le soin de se défendre
comme il le pourrait; puis, longeant la Saale,
il se rmdit à Dornbourg, et bien qu'il n'y
trouvât pas un seul ennemi, cl que du haut
des positions qu'il occupait il vît le terrible
combat soutenu à deux lieues de là par l'intrépide Davout, Bernadotte ordonna à ses divisions d'établir leurs bivouacs et de faire tranquillement la soupe!. .. En vain lrs généraux
qui l'entouraient lui reprochèrent-ils son
inaction coupable, il ne Youlut pas bouger!. ..
De sorte que le général Davout, n'ayant :\vcc
lui que les vingt-cinq mille hommes dont
se composaient les divisions Friant, Morand et
Gudin, résista avec ces braves à près de
quatre-vingt mille Prussiens, animés par la
présente de leur roi! ...
Les Français, en sortant du défilé de
Kôsen, s'étaient formés près du village de
Hassenhausen ; ce fut vraiment sur ce point
que la bataille eut lieu, car !'Empereur était
dans l'erreur lorsqu'il croyait avoir devant lui

à Iéna le Roi et le gros de l'armée prussienne.
Le combat que soutinrent les troupes de
Davout fut un des plus terribles de nos
annales, car ses divisions. après avoir rictoril'usement résisté à toutes les attaques des
fantassins ennemis, se formèrent en carrés,
repoussèrent les charges nombreuses de la
cavalerie et, non contentes de cela, marchèrent en a,·ant avec une telle résolution,
que les Prussiens reculèrent sur tous les
points, laissant le terrain comert de cadavres
et de blessés. Le prince de Brunswick et le
général de Schmettau furent tués, le maréchal
M_ollendortr grièvement blessé et fait prisonruer.
Le roi de Prusse et ses troupes exécutèrent d'abord leur retraite en assez bon
ordre sur Weimar, espérant s'y rallier derrière le corps du prince de Hohenlohe et du
général Ruchel qu'ils supposaient Yainqueurs,
tandis que ceux-ci, vaincus par Napoléon,
allaient de leur côté chercher un appui
auprès des troupes que dirigeait le Roi. Ces
deux énormes masses de soldats vaincus et
démoralisés s'étant rencontrées sur la route
d'Erfurt, il suffit de l'apparition de quelcrues
régiments français pour les jeter dans la plus
(A

Louis~ Philippe
1844.

Le roi Louis-Philippe me disait l'autre
jour:
- Je n'ai jamais élé amoureux cru'nnc
fois dans ma vie. - Et de 4ui, sire? - De
MaJame de Genlis. - Bah! mais elle était
votre précepteur.
Le roi se 111it à rire et rrprit :
- Comme vous ditl'S. Et un rude précepteur, jt&gt; vous jure. Elle nous avait élevés
avec r..:rocité, ma sœur et moi. Levés à six
heures du malin, hiv"r comme été, nourris
dfl lait, de viandes rôties et de pain ; jamais
u11e friandise, jamais une sucn•rie : force travail, pas de vlaisir. C'est elle 4ui m'a habitué
it coucher sur des vlanches. Elle m'a fait
appre11dre une foule de choses manudlt·S; je
sais, gràre à ell,., un peu faire tous les métil'fs,
Y. cowpris le métier de frater. Je saig11e mon
homme comme Figaro. Je suis me11uisicr,
pal&amp;enier, maçon, forgeron. Elle était systémati4ue et sévère. Tout petit j'en avais peur ;
j'étais un garçon faible. part:'sseux et poli ron;
j'avais peur des souris! elle fit de moi un
ho111111e assez hardi et 4ui a du cœur. En
gra11dissa11t, je m'aperçus qu'elle était fort
jol,e. Je ne savais pas ce y_ue j'avais près
d'elle. J'étais amoureux, ruais je ne m'en
doutais pas. Elle, 4ui s'y connaissait, comprit
et tlcrina tout de sui1c. Elle me traila l'ort

grande confusion. La déroute lut complète! ...
Ainsi fut punie la jactance des officiers prussiens.
Les résultats de cette victoire furent incalculables et nous rendirent maitres de presque
toute la Prusse.
L'~mpereur témoigna sa haute satisfaction
au maréchal Davout, ainsi qu'aux divisions
Morand, Friant et Gudin, par un ordre du
jour qui fut lu à toutes les compagnies cl
même dans toutes les ambulances des blessés.
L'année suivante, Napoléon nomma DaYoul
duc d'Auerstœdt, bien qu'il se fùt moins
battu dans ce village que dans celui de Hassenhausen; mais le roi de Prusse avait eu son
quartier général à Auerstœdt, et les ennemis
en avaient donné le nom à la bataille que les
Français nomment Iéna. L'armée s'attendait
à voir Bernadotte sévèrement puni, mais il en
fut quitte pour une verte réprimande, !'Empereur craignant d'aflliger son frère Joseph,
dont Bernadotte avait épousé la belle-sœm·,
Mlle Clary. Nous verrons plus tard comment
l'attitude de Bernadotte, au jour de la bataille
d'Auerstrcdt, lui servit en quelque sorte de
premier échelon pour monter au trône de
Suède.

suivre.)

mal. C'était le temps où elle couchait arec
Mirabeau. Elle me disait à chaque instant :
- Mais, monsieur de Chartres, grand dadais
que vous êtes, qu'avez-vous donc à vous
fourrer toujours dans mes jupons! - Elle
aYait trente-six ans, j'en avais dix-sept.
Le roi, qui vit 4ue cela m'iutéressait,
continua :
- On a beaucoup parlé de Mme de Genlis,
on l'a peu connue. On lui a attribué des
enfants qu'elle n'avait point faits, Paméla,
Casimir. Voici : elle aimait ce qui était beau
et joli, elle avait le goùt des gracieux vis:1ges
autour d'dle. Paméla était une orpheline
qu'elle recueillit à cause de sa beauté; Casimir était le fils de sou porlier. Elle trouvait
cet enfant charmant; le père battait le fils :
- Donnez-le-moi, dit-elle un jour. - Le
portier consent.t, et cela lui fit Casimir. En
peu dt· temps, Casimir devint le maitre de la
maison. Elle était vieille, alors. Paméla est de
sa jeunesse, de notre temps à nous. Mme de
Genlis adorait Paméla. Quand il fallut émigrer, Mme de Genlis partit pour Londres avec
ma sœur, et une somme de cent louis. Elle
emmena Paméla à Londres. Ces dames étaieut
misérables et vivaient chichement en hôtel
garai. C'était l'hiver. Vraiment, monsieur
Hugo, on ne dinait pas tous les jours. Les
bons morceaux étaient pour Paméla. Ma paune sœur soupirait, et était le souffre-douleurs, la Cendrillon. C'est comme je vous le
dis. Ma sœur et Pam.,la, pour éco11omiser les
malhl'ureux cent louis, couchaient dans la
mème chambre. li y al'ait deux lits, mais
ril"n qu'une couYerture de laine. ~la sœur

GÉNÉRAL DE

MARBOT.

l'eut d'abord; mais un soir Mme de Genlis
lui dit : « Vous êtes robuste et de bonne
santé; Paméla a bien froid, j'ai mis la couverture à son lit. 1&gt; Ma sœur fut outrée, mais
n'osa s'insurger; elle se conll'nta de grelotter
toutes les nuits. Du reste, ma sœur et moi
nous aimions Mme de Genlis.
Mme de Genlis mourut trois mois ap1·ès la
révolution de Juillet. Elle eut juste le Lemps
de voir son élève roi. Louis-Philippe était
uaiment bien un peu son ouvrage; elle amit
fait cette éducation comme un homme et non
comme une femme. Elle n'avait absolument
pas voulu compléter son œuvre parla suprèmc
éducation de l'amour. Chose bizarre dans celle
femme si peu scrupuleus", qu'elle ait ébauché
le cœur et qu'elle ait d1:daigné de l'achever!
Quand elle vit le duc d'Orlfans roi, elle se
borna à dire : - J'en suis bien aise. - Ses
dernières années furent pauvres et presque
misérables. Il est vrai qu'elle n'avait aucun
ordre et semait l'argent sur les pavés. Le roi
la venait voir souvent; il la visita ju~qu'aux
derniers jours de sa vie. Sa sœur, Madame
Adélaïdt', et lui n_e cessèrent de témoigner à
Mme de Genlis toute sorte de respect et de
déférence.
Mme de Genlis se plaignait seulement un
peu de ce qu'elle appelait la ladrerie du roi.
Elle disait : - li était prince, j'en ai fait un
homme; il était lourd, j'en ai fait un homme
habile; il était ennuyeux, j'en ai fait uuhowme
amusant; il rtait poltron, j'en ai fait un
homme brave; il é1a1t lat.Ire, je n'ai pu en
faire un homme géuereux. Liberal, taut 4u'on
Yondra; géuén:ux, non .

ANDRÉ LlCHTENBERGER

+

Monsieur de Migurac
ou le Marquis philosophe
VII
Qui traite des amours juvéniles
de M. de Migurac (suite').
Un matin, selon sa coutume, M. Joineau
entrait dans la salle d'é1ude, au saut du lit,
vers la demie de neur heures. Il ne fut pas
peu surpris d'y trouver attablé le jeune homme,
qui lui dit d'un ton froid :
- Monsieur l'abbé, permettez-moi de rnus
rappeler que mon père vous a remis la char,.,e
Je mon éducation. J'attends impatiemmc~t
vos bons offices qui me font &lt;&gt;rand défaut.
L'abbé fut pris de court. A~ravers le feuillage des arbres les rais de soleil dansaient· la
fraîcheur du matin était divine et les oise;ux
gazouillaient en joie. M. Joineau n'y tint pas
et, hochant le menton, il s'excu~a sur ce que
la,. requète
de Louis-Lycuro-ue
avait' hélas!
,
0
d 11npren1, pour remettre au lendemain leur
conférence.
Mais, très résolument, le jeune homme le
devança vers la porte, tourna la clef dans la
serrure, l'enfouit dans sa poche· et dit à l'abbé
qui le contemplait bouche bée, les reux ronds :
- J'attends Yot re bonne volonté, monsieur.
Yotre modestie seule a pu vous faire prétexter
votre embanas de parler sans préparation.
Car, assurément, s'il en était ainsi, ma mère
serait obligée de remettre mon instruction en
d'autres mains.
Et, deux semaines durant, en les jours les
plus fleuris du plus riant mois de mai, l'abbé
~ut s'exténu_er ~ satisfaire la curiosité pointi_lleuse et d1ffic1le de son élève. Mais, le quinzième malin, il l'attendit vainement. De trois
nuits, Louis:Lycurguc ne parut point au chàteau, conquis par les charmes d'une comédienne, de passage en la ville de Péri o-ueux.
, 1ement, à n'en pas douter, 0le souC.•est ega
verur soudainement réveillé des exhortations
paternelles qui, au milieu des folles débau-

HUGO.

donnés de sa nature; et de cette pein turc de
son adolescence nous ne voulons retenir en
dernier lieu qu'une obsenation : à savoir
quïl ne démentit jamais la générosité de son
caractère et fut toujours incapable d'obéir à
un sentiment commun ou de commettre une
action basse.
Non qu'il ait été exempt d'erreurs; mais cc
fut souvent par des moti rs dio-nes de toute
estime qu'il s'engagea dans des aventures
blàmécs de la morale ou de la religion, même
de toutes deux, car il leur arriYe d'être d'accord; et, sitôt qu'il avait mesuré sa faute, il
s'en repentait et s'en châtiait avec une violence qui, comme nous l'avons dit, en engendrait trop souvent une nouvelle.
Cependant les années s'écoulaient en de tels
passe-temps; M. de Migurac grandissait en
beauté et en force. Au cadeau que madame
Olympe offrit pour célébrer ses dix-huit ans
accomplis, il apparut sans conteste comme le
premier gentilhomme de la province et l'on
s'accorda à fonder sur lui les espérances les
plus brillantes.
C'est au lendemain de ce gala qu'il eut avec

· R_ésuMÉ. - Louis-Lycurgut, vicomt• d' Aubttortt,
tst "'.' m ' 741 au château dt Migurac. Son père lui a
~aissc don~c~ comme précepteur J'abbi Joincau, mais
imbu des 1dcc.s nouvelles, s'c.st consacré. luj-même à sa
culture. morale; tt l'enfant, qui J'adore., a reçu d gard~ra l' &lt;m prtintc des généreuses doctrines du doux
revtur. M alheureusement, une maladie. subite emporte
M . dt Migurac. Louis-Lycurgue héritt, à douze ans,
de sa fortune et de son titre. de marquis. L'exubérance.

dt cet adolescent nt trouve pas dans l'indolent&lt; tutelle
d~ la m~rqu!se Olympe et de '1'abbé, la dirtction qui
lu,_ ~•rait necessaire. Bientôt, les belles châtelaints du
v?151" 1 Jt, tout comme les soubrdtts d les paysannes,

ctftnt • S&lt;s attaques, d les prtmicrs tTiomphes du jeun•
\°ICTOR

ch~s, l'arrachait inopinément aux bras où il
était enlacé, l'excitait à renoncer aux succès
quy avait convoités entre tous, le déterminait par exemple à rompre brusquement avec
madame_ de Beaulie~ au moment où, après
deux mois de cour assidue, elle allait couronner
ses feux. De telles réminiscences encore l'entraînaient, dans les conversations de reliO'ion
ou d~ pol!ti9uc, vers d~s opinions héréti~ucs
que 1on eta1t plus habitué à rencontrer sous
la plume des grimauds que sur les lèvres d'un
gentilhomme.
De ~Juelle façon, dans ces temps d'exubérante Jeunesse, le galant marquis fit l'accord
des principes philosophiques de son père cl
de sa conduite propre, c'est ce que nous n'entreprendrons point d'examiner par le menu.
Plus soment qu'à la logique, l'àme d'un
?o~me_fait, elle-mème, obéit à des impulsions
111stmct1ves, et tel qui sait où est son intérêt et
son honneur agira contre tous deux, fùt-il docteur en philosophie. Ne nous étonnons donc point
qu'encore enfant par le nombre des années
Louis-Lycurgue se soit abandonné avec quel~
l(Ue immodération aux mouvements désor-

ga ant sont aussitôt suivis de ses premiers duels.

Peut-être le cœttr Je la marquise eût _saig11è de ~oie et Je ,touleur si elle avait aperçu Lottis-Lycttrgue a e.
110111lte et sa11glota11t s011s la fe11elre encore eclairèe derl'ière laquelle elle pte,,,·ait e/le-meme.
• 1, p age 43.) g

,.. 39""

�- - 111ST0~1.JI

--- -------------------------------------.#

sa mère un pourparler auquel il sera convenable de consacrer un chapitre particulier.

Ylll
D'un entretien que la marquise
Olympe eut avec son fils et de l'événement qui s'ensuivit.
Au matin donc du lendemain de ses dixhuit ans, Louis-Lycurgue se réveilla fort lard
dans le haut lit à baldaquin qui avait été
celui de plusieurs aïeux. et il fut longtemps
11 omrir ses 1em: oit flouaient encore les
images de la ·rètc, les souvenirs émouvants
de gorges aimables et d'épaules appétissantes.
Cependant, d'une voix endormie, il fallut bien
héler son Yalet, et puis s'habiller en bàillanl
et en étirant ses membres. L'eau froide et la
vue du soleil le récréèrent; il achevait d'avaler
de grand appétit son chocolat, lorsqu 'un doigt
léger heurta sa porte. Une chambrière se fil
mir el, sommée de jusli fier sa présence, el!Q
arcrtit Louis-Lycurgue que sa mère l'attendait au parloir afin qu'il eût aYcc elle un
1'.ntreticn sérieux. A celle ouïe, le jeune
homme bâilla de plus belle cl regretta de ne
pomoir se recoucher. Les entretiens sérieux
n'étaient point son fait, moins encore en celle
matinée de soleil et de lendemain de festin.
~éanmoins il connaissait trop son deroir pom
ne point se rendre au commandement de
madame Olympe cl, après avoir balancé quelques instants, il prit le parti de la satisfaire
sans barguigner pour être libre plus tôt d'enfourcher son genet d'Espagne et de galoper
une couple d'heures sous bois.
Le premier coup d'œil qu'il jeta dès son
entrée au parloir suffit pour lui suggérer de
fàchcux pressentiments, quant à la durée el à
la gravité de l'audience. Madame Olympe
Yèlue de noir était assise toute droite dans
son grand fauteuil de l'aul1·c siècle, devant
une table assez yastc et entièrement chargée
de registres, de cartons et de paperasses de
toute sorte. Un fauteuil était libre en face
d'elle. A son côté, l'aLbé Joincau gisait affaissé,
l'air résigné, cl les mains croisées sur son
Yentrc.
lléprimanl un mourcmenl instinctif qui le
poussait i1 s'enfuir en claquant la porte derrière lui, Louis-Lycurgue baisa la main de sa
mère, fit un signe de tète amical à l'abbé et
puis, d'un ton joyeux, plaisanta l'aspect solennel de celle réunion. Mais madame Olympe,
dédaignant de 1·elever ses paroles, l'invita &lt;!'tin
geste impérieux à prendre place et lui dit :
- Mon fils, dès que Yous arcz approché
l'àgc d'homme, je Yous ai engagé 11 maintes
rcpri ses à examiner . r état de YOlre fortune.
Vous nùrez toujours éconduite, alléguant
Yotrc inexpérience et la confiance que Yous
aviez en moi.
Arec un ge~le arenant, Louis-Lycurgue.
déclara que celle-ci subsistait intacte et il
essaya de sc lerer Alais la marquise poursuirni t avec autorité:
- Maintenant que \'Otrc dix-huitième
année est réroluc, je manquerais il mon office

de mère en rnus laissant ignorer la condition
de votre bien. Yeuillez donc prêter une oreille
attentive à la lecture que M. Joineau Ya vous
faire sur ce sujet,
D'une ,·oix monotone, l'abbé donna lecture
des registres où étaient consignés l'énumération des terres, leur teneur, les rcYenus payés
par les fermiers, le chiffre de l'argent déposé
à Bordeaux, l'origine et la somme de toutes
les recettes. Louis-Lycurgue l'écouta en étouffant ses bâillements, grattant la manche de
son habit et regardant alternafüement ses
deux pantou0cs de satin cerise. Silr\t que
l'abbé se lut , il protesta que tout était parfait
cl rp1ïl approuYait infiniment une telle gestion.
- Fort bien, dit la ma.rquise. Ycuillet
maintenant, monsieur l'abbé, prendre le registre des dépeos!'s.
.
Avec accablement et louchant vers le feuillage verdoyant des chênes, Louis-Lycurgue
ouït le détail des frais de cuisine, de vêletemcnl cl d'écurie, les gages des valets, cochers, garçons d'écurie, etc....
- Qu'en pensez-vous ? dit la mère.
- Ce doit être un ramier, dit le jeune
homme, guignant un oiseau qui sautillait
sur une branche.
Mais il s'excusa précipitamment de sa
distraction el déclara que tout cela lui semblait
fort exact bien qu'un peu mesquin.
- Votre contentement m'est agréable ,
mon fils, reprit la marquise. Veuillez néanmoins remarquer que le chiffre de vos débours excède sensiblement celui de vos rcYenus.
Louis-Lycurgue approuva : n'est-ce pas
ainsi qu'en usenllaplupartde~gentilshommes?
- .\ssurément, dit la marquise. Aussi,
lorsque, malgré mes représentations sur ms
dépenses, vous oc Yoûlutes pas modérer votre
luxe de chevaux et d'habit,, je ne m'obstinai
point contre votre rnlonté. Mais maintenant,
que comptez-vous faire?
Le jeune marquis se gratta l'oreille : ch
bien , il renoncerait au carrosse anglais qu'il
songeait à faire venir et à la meute de bassets
que M. de Jalaruc lui offrait à si bon compte.
De la sorte il n'augmenterait guère ses dépenses, se 1/ornanl à faire l'essai d'un fauconnier. !\l'ec une pointe d' impatience, madame Olympe remontra qu'en n'augmentant
point ses dépenses il ne les diminuerait point
non plus, et qu'ainsi sa position n'en serait
point améliorée. Louis-Lycurgue fronr-a les
sourcils, méditant. Mais soudain son ,,isage
s'éclaira :
- Les usuriers, madame, ne sont point
faits pour les chiens. Moyennant un intérêt
léonin, ils nous avanceront fort bien une
somme qui nous mettra l'esprit tranquille
pour un lustre ou deux.
Madame Olympe haussa ses épaules majestueuses.
- De quelle source vous imaginez-vous
que, six années durant, j'aie pu retirer de quoi
subrenir à vos dépenses? Sachez que votre
domaine c~t hypothéqué aux deux tiers de
sa valeur et qu'il n'est prèteur, de .Bordeaux
ou de Périgueux, qui vous avançùt cent écus.

A celle nourclle, Louis-Lycurgue jugea nécessaire d'imposer à son visage un air de
gravité. Mais, se rassérénant, il fit claquer
ses doigts.
- Que ne vivons-nous à crédit? Est-il
séant de payer comptant comme des bourgeois? Au prix d'un billet que je leur signerai,
nos fournisseurs seront bien aises d'ajourner
à deux· ou trois ans le paiement de leurs
denrées, profitant de cet intervalle pour en □er
raisoonablcmrnt leurs mémoires.
- Mon fils, dit la marquise, sachez qu'en
surplus des hypothèques ms dettes exigibles
sont de quarante mille écus, et qu'à l'heure
actuelle les roturiers que Yous honorâtes de
rntrc confiance, loin de songer à vous faire
crédit, sollicitent des sentences contre rnus
el s'apprêtent 11 vous poursuivre.
Le marquis toisa madame sa mère avec
stupeur. Il n'eut point la pensée de l'interroger pourquoi elle ne l'arnit pas averti. Mais
le soleil lui parut moins brillant, et plus noire
la robe de. madame Olympe. Inondé de tristesse, il soupira :
- Dans cc cas, madame, je ne Yois point
d'autre ressource que de nous soumettre aux
rigueurs du sort et de nous réduire à la plus
stricte parcimonie.
- Et quoi! monsieur mon fils, dit la marquise d'un air moqueur, est-ce là votre vaillance? Devant le péril ne savez-vous que
courber l'échine? Et laisserez-vous décliner
en vos mains l'éclat de votre maison que
Yolre père avait rétabli?
Au nom de son père, une rougeur couvrit le
front du jeune homme, cl il s'écria courroucé:
- Montrez-moi quelque adversaire à pourfendre el vous me verrez à l'éprcure ! ~fais
en des conjonctures si incroyables, mon esprit
se perd ... à moins que le scn·icc du roi ....
- lriez-Yous, sans équipage, et sans crédit, humilier votre naissance sous les ordres
de cuistres et de robins?
Le jeune homme sentait. sa gorge se serrer
cl ses yeux. devenir humides. En vain il les
fixait sur l'abbé, espérant un secours qui ne
Yenait point. Alors, prenant sa tête à deux
mains, sans se soucier de sa frisure, il s'écria,
d'une voix que le désespoir entrecoupait :
- Pour Dieu, madame, je dois rnus
arnuer que mon imagination est à bont; et je
ne Yois nulle solution, si ce n'est de chercher
dans la mort la tranquillilé que la vie ne peul
me donner .... Mais, songeant à vous .. ..
La marquise se réjouit en elle-même,
ayant amené son fils oü elle souhaitait. Elle
coula un regard satisfait vers l'abbé, et répliqua d'un ton adouci :
- 11 ne s'agit ni de mort, ni de tuerie ;
je dirai même : bien au contraire !.. . Votre
salut est entre YOS doigts. Vous n'avez qu'à
l'OUS baisser pour le ramasser.
- Et c'est'! ... balbutia le marquis.
- C'est de vous marier, dit madame
Olympe.
- Ab! fit le jeune homme.
Il demeura rêl'eur, n'ayant point envisagé
une aventure si prodigieuse. Mais il reprit,
après quelque réOexion :

M OJVS1'EU~ D'E M1GURJtC
- Mada1:n~, je , ne vous célerai pas que
celte propos1t10n m étonne. Mon jeune âge me
permettait d'espérer que vous ne me demanderiez point .de si .tol un tel sacrifice, el je
vo?s avou~ra1 que Je .me s.ens perplexe si je
sms apte a nouer auJourd hui un lien dont
\L Joineau vous dira le poids, J'appréhende
que l'ardeur de _mes passions ne me rende peu
capable de co1.1server. à ce lle qui porterait
mon nom la foi que JC lui denais.
- Mon fils, dit la marquise, de tels scrupules l'Ous honor~nt, c~ je serais marrie que
vous ne les cussu~z pomt. Mais laissez-moi
vous rappeler, tout d'abord, que les grands
ont accoutumé de derancer le commun en
matière d'union conjugale, afin que même
une ~01:t. prématurée ne prirc point leur
nom d her1t1er. En second lieu, la défiance
que v~us avez .de vous-même ne doit pas être
pouss~e au poml que ,·ous me marquez. Je
~onna1s ass:z la noblesse de votre cœur pour
elre assurec que, dans la minute oit vous
er~gagercz votre foi à la future marquise de
M1gurac, vous aurez le désir sincère de garder
ro,tre. serment. Que si, ensuite, votre volonté .
ll?chrt, et que la chair soit la plus forte, il
n Y aura là qu'un accident, fàcheux. sans
do~lc, mais hélas ! trop ordinaire dans la
mmlleure société, et qui ne saurait. effleurer
votre honneur, pour,·u que \'OUs en ayez
repentance et recc,·iez l'absolution de votre
faute. N'est-cc point ainsi, l'abbé? _ ajoutaclic, en interpellant. le gros pomme.
àf. Join~au eut un signe de tête douteux,
c~. une qumte de toux opportune l'empècha
cl cnoncer plus clairclilent son opinion. Madame de Migurac se contenta de cet assenlim~nt et _se . reto~rna wrs le jeune homme.
(llll se ta1sa1t tOUJOUl'S,
- Au r~ste, mon fils, je ne rcux en rien
,·ous ~onlr~mdre i et si \'~us _voyez quelque
autre issue .a vos embarras, Je n'rnsisterai point
~our ~-ous imp~scr !m acte, dont, cependan t.
,ous ,ous ex.agerez a coup sùr les difficultés,
, Lei)'marqms, de~eurail muet. Sans que sa
repuonance fut. ra~ncuc'. sa pensée, toujours
prompte, examma1t déjà, parmi les demoiselles de la .région, laquelle étail la plus pro~rc à deremr une marquise. Soudain, clic se Arri&gt;-ee Jeva11t son af'l\11·/eme11/ 111:idame Jsa/-elle p011 /
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de lumière qui glissait
l1xa arnc .complaisance sur la blanche Aline
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111
désordre de ses vêtements, 1111e femme s'enjuy'ail en
ra • 111 0ôtle, comm1; Pèlrifiee. Repara11t e11 hâle le
de Pcrl~mseau, qui al'ait été son amie d'en,
,ue11ee11e reco1111aissait madame de Solet/e. (Page-14.)
~anc~. Dun ~eu! coup son chagrin s'enrnla, et
il ~cclara ~arement que, tout pesé, il se ren- repris hall'inc, son fils lui dit, d'u n ton où se
d,e lcrrc~r ~chappa i1 l'abbé qui pn:cisémenl
dait· aux, raisons
de sa mère, et qu··11
.
hl
.
1 m semmarquait un peu d'ironie et de curiosité:
s assoup1ssa1t.
~: 9u Aime de Perthuiseau ....
.-:- Dès lors, madame, à quelle porte frappe- Vous ne prétendez pas, madam&lt;', Jaire
·. ais madame Olyrnpe l'interrompit. Madc- rai-Je?.. . Car, pour rejeter ainsi tant de brus,
c1~tl'cr la fi lle d'un maltôticr dans le lit d'un
mo1sellc
de
J&gt;e
'th
·
.
·
, ,
, . ·J mseau, pour h1C'n élerée Je soupçonne que mus en avez drjà choisi unC'. 11igurac?
1u c.11e ctall sans doute, n'aurait qu'une dot
Madame de ~ligurac se recueillit, baissa les
La marq uise jouait négligcmmcul aYec les
de c_mquantc mille écus, suffisante à peine )·eux, les releYa et, les fixant au-dessus de la
dentelles
de sa robe. Elle laissa son fil&amp;exhapour_ pay~r les dettes exigibles. Comment tête de Louis-Lycurgue sur le rinceau d'un
1
:
r.son
cot~rroux,
et puis, à paroles douces el
cns~11e .degagcr les terres hypothéquées el miroir, elle dit avec fermeté :
~aimes,
}u~
concéda
qu'à coup sùr les mésalmaLmt~nir un train de maison honnête?
- Maitre Moriceau, recernur des rrabellcs liances. cta1~nt regrettables : qu'il remarquât
oms-Lvcurrr
•·
·
J
ouc n ms,sta pas. La marquise
à Bordeaux, qui entretint des relalio~1s fort toutefois qu en dehors de plusieurs unions de
passant
.
. . . en revue toutes les vierges
nobles ·dtt, suivi:'s avec le marquis votre père, possède
ce, genre, qu':11~ cita,. les monarques eux'01smage fit 1 · ·
la sévérité~. a cr1t1qne de leur personne avec ~n b1~n que les plus modestes n'éraluent pas memes n en etaienl pomt exempts, un roi de
le dé
b un sergent recruteur du Roi et a moms de deux millions d'écus. Il a une France ayant introduit dans sa couche la fille
'
tud nom
d' rement. de Ieur h'ien aYec 1,exactifille qu'il désire marier ....
d'un ar?e~lic,r de ~lorencc. Mais la question
e un tabclhon Tant .. 1
clic eut : · ,
·
qua a fin, quand
. Le jeune homme bondit sur son siège, si ~e rédmsait a ceci : valait-il mieux qu·unc
~puise toutes les gentilhommières et vroJcmment que le bois en gémi t et qu'un cri
1llustrc maison s'éteignit larnent{lblcmenl ou

,:!

�r

111STO'R,.1.JI - - - - - - - - - - - - J

Mio-urac dut rendre hommage au jugement
qu'au contraire, i·ajeunie par l'infusion d'm~ cette jeune fille, vous ayant distingué lors de cc deomadame sa mère et reconnaitre qu'elle ne
sang plébéien, ell~ reprjt ~n éclat nouv_eau qm divertissement que vous dansâtes chez ma_dai:ne l'avait abusé ni sur les apports, ni sur !~.perassuràt sa pérenmté? Endemment, s1 _le ;eu de Bligny, s'est férueà unpointextraordmairc sonne de sa femme. Dans la joie que lm. caumarquis vivait encore, il eût r~gardc u!1 de votre visage et de votre tournure. Elle a sait cette union si brillante, maitre Moriceau
autre œil ce projet, lui qui affectait de ~ep~~- dix-sept ans.
Louis-Lycurgue se taisait. A travers les fit laraement les choses, et, non content de
ser toute sorte de privilège cl prétendait fj~ il
liquid;r toutes les dette_s ~e son gc~dre, -:
existait entre Lous les hommes une é~ahté vitres on vopit la verdure opul_cnle du parc: cl sur la prière de celm-m' de mamèrc fo1 L
naturelle! Sans approuver de telles maximes, l'aile gauche du château, le ciel bleu et le ro;·ale et sans marchander, - il ajouta de son
fallait-il de prime abord écarter un n_œ~d d_e soleil en fète. Il lui parut très dur de renoncer plein gré à la dot de sa fille une casse_lle de
c Lte espèce, si profila?le, et mê~c, 1U~1sta1t à tant de biens. Observant de nouveau le por- vinat mille écus pour la mettre en menagc.
la marquise, si néccssall'C? Elle s ex_c~s~~t, en trait de mademoiselle Moriceau, il ne pu~
Ainsi que l'avait annoncé madame Olympe,
cITcl, de son étourderie, ayant ouhhe d mfor- méconnaitre qu'il eût convoilé ses faveurs .~1 le mariage de Louis-Lycurgue donna sur-lcrncr son fils qu'une sentence du par!e~cnl de elle cùt été la femme d'un autre, c_t qu il champ au marquisat un lustre l?ut nouveau .
Bordeaux autorisait le marchand'ordrnrure des serait sans doute absurde d'en faire fi parce Non seulement le jeune gen l1lhommc pul
chevaux du marquis à mettre en ven_le so~~ qu'elle Jui apportait, outre son ~mour, une faire l'essai de son fauconnier' acheter la
trois mois le château et les écuries JU~qu a belle fortune.... El la conclusion de ses meute de M. de Jalaruc el faire venir de
concurrence du chiffre de sa créance, s1 son réflexions fort confuses et cnlremèlées, fut Paris un carrosse anglais du derni~r genr:,
celle-ci : ~ Eh bien, donc, je la verrai.
billet demeurait impayé.
C'est deux mois après que sur le coup de mais la splendeur de Lou t son l'.~111 de v~e
En vain, Louis-Lycurgue se débattait, pr~s'accrut singulièrement. Aux mob1hers. anticathédrale de Bordeaux'
0
lestait, essa1•ait de regimbe~·. ~n souven~r midi ' en l' én-lisc
ques, usés et dénués de conf~rl, vmrent
l
.
•
d
habilement évoqué de son pere il ~e pouvait M. l'archevêque de Bordeaux m-!ueme onna s'adjoindre les œuvres plus recenles ?es
demeurer insensible : en effet, parmi ses scru- la bénédiction nuptiale à Louis-Lycurgue, maitres du nouveau goût. Des tentures claires
pules, plusieurs eussent été déd~ignés par.le marquis de Migurac, vicomte d'Aubetor_le et égayèrent les murs. Des gu~ridons ~e ~~- B~ulle
feu marquis. Pourtant il gar~a1t ,un ~ec1et seigneur d'autres lieux, et à, madem?1sellc . et des commodes de verms Marlm ?talerenl
malaise c1u'il ne put se temr_ d expnmer, [sabelle Moriceau, fille de maitre ~!orteeau , leurs cuivres et leurs ventres rebondis. Cc ne
demandant à madame sa mère s1 elle ne trou- recc,·eur des gabelles. Une foule considérable, furent plus dans les salo_ns restaurés que
vait pas quelque bassesse à trafiquer d'une que rehaussait la meilleure n~blcsse du pays, trumeaux, glaces, amours Joufflus, esta~pcs
chose aussi précieuse que la noblesse du sang. s'écrasa dans la nef pour offrir ses vœux aux et bibelots de prix. L'antique ar~entcr1e d?
Madame de Migurac l'e1wisagea avec un
famille s'enrichit de pièces merve11leu_ses_ ou
étonnement sincère :
,.
.
des guirlandes et des rocailles se combm~1enl
- Où prenez-vous, mon fils, qu il y ait
savamment. Des chevaux de sang hemure1~l
trafic? Tout commerce suppose un écha?ge
clans les écuries ; le domestique fut double:
de valeurs égales. Or' sachez que maitre
d'éclatantes livrées ponceau el des ch~pea~x
Moi·iceau, quelque épris qu'il soit de ses. écus,
oa\onnés aux couleurs de Migurac se s1gnalcne songe pas à les mettre en bala11ce avec ]~
b renl à l'attention respectueuse de la rotu_
rc et
marquisat de Migurac, ~l que, dans le_ ca~ ou
à la jalousie de la noble~se mal ?r~e~Lec. •:
votre volonté vous ferait son gendre, il n auDepuis trois heures del apr~s-drne.eJu.squ '1
rail pas assci de tout son o_r ~t de tout so'n
une heure avancée de la nml, ce fut a_ t'.asang pour se rcconnaîl_re: ams1 que sa fille,
vers les allées du chàleau un roulement 111111rolre éternellement oblige.
terrompu de carrosses, cbarrianl toutes les
Louis-Lycurgue soupira profondément el
nobles clames el tous les nobles seigneurs de
interrogea d'une voi_x hésitante :
la contrée quise pressaient aux invitation~ du
_ Vites-vous la Jeune fille?
.
jeune couple: diners, parties de chasses, ~etes
)ladame de Migurac tira de son ~e111 ~111
champèlres, bals de toute sorte où parfois les
médaillon encadré de brillants et le lui tendit.
chandelles ne s'éteignaient qu'au lever. du
Malgré ses préventions, il ~o~tcmpla ~ans
soleil. Les écus de maitre Moriceau ~ansatenl
ennui un visa«c bien lait et de.1obe express10n.
royalement ; mais le bonhomme n y trouTandis que sin œil s'adoucissait, madame de
vait rien à redire, sachant que la source
Migurac ajoutait nonchalamment :_
, ,
n'en était point tarie, et ~•~sti~~nt ren~- Mademoiselle Isabelle Mor1r.eau a etc
boursé, et au delà, par la J01e d et~·e assis
côte à côte avec les plus nobles gcnt1lshomparfaitement élevée au couvent ?~s ~amcs
Nobles du Cœur-de-Marie. Vous a1-:ic dit que
mes du pays, lui qui était arrivé _à Bordeaux
sans le sou et vêtu d'un mauvais ~roguct,
sa dot était de trois cent mille é~~s de~ que''.
de plus, désireux de mar~uer sa JOIC u~e s1. Decha,· li J11 ,·emo,·.ts de ses fautes par le sacrifice ~e et dont le père n'avait rn tels fe~trns que
illustre alliance, M. Mon C(;au p_romeltait -~e
.
son !,,u1e11ceel l'exil volontaire oidl se conda11111a•:• debout derrière la chaise d'un conme.
M. de Migm·ac go1îlaU avec aUeg(esse ~ur la_ro;;,~
payer vos dettes liquides et de degagcr ent1eQuant à la nomelle marquise, ~I. ~e Miles moindres 11ouvea11tes qm s offraient a
rrurac aurait eu mauvaise grf1cc à nier I cxcclj
rement vos terres ?
.
(Page 45.)
Louis-Lycurgue exa1~:üna succes~1vc~1en t
lcnce de sa nature et le scrupule avec lc11ue
l'abbé, sa mère, la mimature, et pms l abbé
elle remplissait ses devoirs d'épouse .. No11
jeunes époux dont les badauds a~mirèrent a seulement mademoiselle Isabelle M?r1cea~1
une clcuxième fois :
- Monsieur Joincau, dit-il, qu'en _pensez- l'envi la grâce, la piété cl la mag111ficence.
était rose et blanche, fraiche et agreablc a
rcaarder dans la fleur de ses dix-sepl ans.
vous?
.
f[Uoe
rendaient plus suave la douceu_r m~:
1'abb~ remua éncr«iqucmcnl le cou et I on
IX
att:;dit de lui quelqu~ chose de con~id~rable.
deste de son regard et le bonheur qm rel~ ,
·
nt elt
mais un rhume o~iniâtrc le tr~vrulla1t, e~.
Comment M. de Migurac se comporta sait dans ses beaux yeux; mais, aya_ rc
derech ef, la toux lm coupa la pa10le. La ~a1élevée fort proprement dans la meilleu
en l'état de mariage.
. le toisa, d'un ren-ard
sc:vère et rev111l à
maison de Bordeaux, elle avait nalure~eroent
c1u1se
o
'I d
acquis les façons qui conviennent a une
son fils :
Au lendemain de ses épousailles, 11 • c
Un dé_tail qui vous surprendra est que

?

MoNsrEu~

DE

M1Gu~Ac _

grande dame, et, sans contredit, avait bien c·est ce qu ïl est difficile de dislingue1· sous la Afin que, lorsqu'il regagnait son logis après
plus haute mine que la plupart des châte- plume discrète de M. Joincau, qui, après quelque partie galante, il ne fùt pas contristé
laines d'alentour, nourries comme leurs YO- avoir mis en vers latins les joies innocentes par l'aspect d'un Yisage morose,· il contracta
lailles dans un coin de province, par les soins de leurs amours, embourbe dans une prose l'habitude de s'étourdir à boire et de ne
de quelque duègne famélique. Sans doute, obscure les motifs de leur désunion. Diverses prendre le chemin du château que lorsqu'il
car il ne faut point exagérer, ses mains n'é- conjectures semblent plausibles. Peut-être la était incapable de reconnaître figure humaine.
taient pas de là dernière petitesse; un peu de marquise Olympe, craignant que sa bru n'as- ~lai, au matin, quand, à son lever, il allail
rougeur ou d'embarras trahissait parfois son sumât trop d'empire sur l'esprit de son fils, baiser la main de la marquise, il lui tromait
origine; et son esprit, pour culfüé qu'il fùl, ne s'appliqua-t-elle pas suffisamment à aplanir la mine si défaite et les yeux si plombés que
n'atteignait point celui d'une Scudéry, d'une les menus froissements inévitables de la vie sa conscience en était ulcérée et qu'il n'avait
Sévigné ou d'une Dacier. Mais, la perfection conjugale. Peut-être maître Moriceau s'effraya- d'autre désir que de s'enfuir au plus tôt,
n'étant point de cc monde, il fallait bien t-il à la longue du galop effréné de ses pis- pour échapper à des impressions pénibles.
r1u'elle tint par quelque côté à la nature toles, ayant appris que le marquis en avait
C'est ainsi, nous explique l'abbé Joincau,
humaine; au moins suppléait-elle largement perdu cinq cents en une seule nuit au pha- que la sensibilité de Louis-Lycurgue, qui
à ce qui pouvait lui manquer par le respect raon, el peut-être fit-il quelques observations aurait dù le rapprocher de madame lsabclle,
et l'amour sans borne dont elle environnait ou pria-t-il sa fille de s'en charger. Peut-être l'en éloignait davantage . Insuffisante pour le
son époux.
M. de Migu rac conçut-il quelque dépit juvé- faire changer de conduite, elle était aiguë il
Car, si madame Olympe a mil ajouté quelque nile de ne point voir aussitot couronner ses cc degré néanmoins cru'elle l'empêchait de
chose à la vérité en disant que mademoiselle espérances de paternité. Peul-être une_ jeune goûter avec sérénité les plaisirs 011 il s'était
Moriceau avait distingué son fils antérieu- femme amoureuse et peu pliée aux usages du abandonné. Ses compagnons d'orgie le plairement, elle n'avait fait, dans tous les cas, grand monde laissa-t-clle paraitre des exi- santaient de son humeur assombrie, qu ïl
qu'anticiper sur la réalité des faits : il avait gences qui réveillèrent chez un mari ombra- n'arrivait à di•siper qu'à force de vider les
suffi de la première rencontre pour que la geux des velléités d'indépenda11ce. Quoi qu'il pots, et les donzelles qu'il honorait de ses
jeune personne tombât amoureuse du plaisant en soit - et peut-être y eut-il un peu de faveurs le redoutaient presque autant à
marquis el que nulle destinée ne lui apparût tout cela - il appert qu'avant une année ré- cause de ses violences qu'elles le recherplus souhaitable que de devenir sa femme. ,olue de mariage M. de Migurac avait épuisé chaient à cause de sa libéralité. Au plus fort
Non qu'auparavant, en plusieurs occasions, la rnlonté de fidélité et la vocation conju- de quelque bacchanale, quand les éclats de
elle n'eût déjà suivi de l'œil nombre de gen- gale qui étaient en lui, qu'il commença de rire des filles dépoitraillées scandaient les
tilshommes. Mais elle les envisageait ainsi s'ennuyer et ue put résister à se distraire.
propos obscènes, le bruit des cornets cl le
que font les déguenillés qui guignent l'étalage
Il usa d'abord d'une discrétion infinie, se cliquetis des bouteilles, il lui arrivait de se
d'un rolisseur el savent fort bien que ces faisant un louable scrupule de causer quelque lever en jurant, brisant les assiettes et les
frian1ises ne sont point pour leur bouche. peine à sa jeune épouse, dont son change- verres, remcrsant les tables, bousculant les
Du moment où elle avait su que ce petit sei- ment de disposition ne pouvait lui faire nier gouges, menaçant de son épée quiconque eùt
gneur, si friand et si joli, pouvait lui éi.:hoir, le grand mérite. Norr seulement il ne cessa rnulu l'arrêter. D'un bond, il s'élançait sur le
clic s'était senti une furieuse démangeaison d'observer dans le château et le village la dos de son cheval sellé en hàle, enfonçait
d'y goûter. Cc qui n'était pe.ul-êlre d'abord plus édifiante retenue, mais il prit soin l'éperon dans Ir, ventre de la hèle, se précic1ue convoitise de roturière où la vanité avait que ses maîtresses et les lieux de plaisirs pitait à toute bride vers Migurac; et peut-être
sa grande part, étai l devenu, sitôt après le qu'il fréquentait fussent suffisamment éloi- le cœur de la marquise eùt saigné de joie cl
mariage consommé, un amour forl passionné. gnés pour qu'elle n'en fût point offusquée. de douleur si deux ou trois fois elle l'avait
M. de Migurac, en galant homme, n'avait pas N'hésitant pas à faire quatre ou cinq lieues aperçu agenouillé et sanglotant sous la fenêtre
cru qu ïl sulfi't, pour s'acquitter de son devoir après souper pour retrouver joyeuse compa- encore éclairée, derrière laquelle elle pleurait
d'époux, d'accorder i1 mademoiselle Moriceau gnie en quelque taverne hospitalière, il lui elle-même, et où une pudeur délicate cl
son nom et l'honneur de son lit. Il en avait arrivait souvent de galoper à tombeau ouvert funeste le retenait de frapper.
usé cm·crs elle, en toute occasion, arec la deux heures de suite pour être de retour
courtoisie et la délicatesse qui lui étaient chez lui la même nui t avant le lever de maX
particulières et qui, dès le premier jour, dame de Migurac. Ou si, par hasard, entraîné
l'avaient fait maitre du cœur de la jeune dans quelque ribote, il demeurait deux ou De la sublime résolution que prit
femme. Flatté d'ailleurs de l'adoration qui trois jours sans rentrer, il ne faillait pas au
M. de Migurac pour expier ses
éclatait dans tous ses gestes et paroles, il lui retour de lui offrir quelque présent fort
fautes.
arail laissé voir qu'il la trouvait de son goût propre de parfumerie ou de dentelles.
et préférable aux autres femmes. Ces farnurs
Il ne lui parut pas que madame Isabelle
Il serait tém~raire de conjecturer de quelle
araient jeté la nouvelle marquise dans une lui sùl un gré suffisant de ce sarnir-vivre. manière se fùt, avec le temps, accommodé le
telle folie d'allégresse qu'il n'était rien qu'elle Sans doute, elle ne s\\baissa pas à des différend du marquis de Migurac et de son
ne fit pour complaire à son mari, el que, s'il reproches odieux et bourgeois; mais elle épouse. Sans qu'il se départit jamais dans ses
cùt demandé la lune, elle eût été querir une devint pour monsieur son époux d'une humeur discours et dans ses attitudes du respect qu'il
échelle pour la décrocher.
inéaale, tantôt l'accueillant d'un air froid et devait à celle qui portait si noblement son
li n'est donc rien d'étonnant si, pendant ref~sant ses présents, tantôt le fixant d'un nom, Louis-Lycm·gue, laissant de côté toute
six mois et plus, M. de Migurac se montra un regard morne et les yeux noyés de larmes, contrainte, se jeta dans un tel dévergondage
époux irréprochable, attentif et amoureux, tantôt le fatiguant par des élans d'une ten- que non seulement madame sa mère, mais ·
fol't satisfait au logis, lent à en sortit' et dresse inopportune et comme désespérée. l'abbé Joincau lui-même, malgré sa réserve,
ponctuel i1 y rentrer, n'ayant· noué la plus Elle en fit tant que M. de Migurac, dont lui en firent remontrance. A ce dernier, i 1
légère intrigue ni dans les chaumières ni l'âme était fort délii.:ate, en vint à se contris- donna l'avis de songer à ses messes; mais,
dans les chàtcaux; digne d'être proposé en ter d'avance de leurs revoirs, ne pouvant madame Olympe ayant insisté, il entra dans
modèle à tout venant.
contempler froidement un trouble d~nt il une colère épouvantable, sacraill comme un
Ce n'est qu'à partir de ce moment assez était l'auteur; d'autre part, comme Il dut païen, fracassant les bibelots de Saxe et de
tardif que sa manière de vivre commença de s'apercevoir qu'elle n'ap~récia!t pas à leur Venise, hurlant que le tout était son œuvre
s'altérer.
valeur ses ménagements, 11 arriva peu à peu cl qu'elle n'avait qu'à s'en prendre à elle des
Quelle fut la source première des nuages qu'il s'en départit par u~e pente naturel~e.ct événements, avec une telle Yéhémcnce qu'elle
qui assombrirent le ciel des jeunes époux, apporta moins de contrarnte dans son pla1S1r. en demeura bouche close et pantoise pendant

�111ST01{1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - profusion de laquais, déposèrent dans la cour longeait, il dit d'un ton à la fois comtois et
d'honneur, somptueusement éclairée de chan- encourageant ainsi qu'on parle à un enfant :
- Veuillez me permellre, madame, de
delles, la fleur des gentilhommes et des
vous
offrir la main et croire .. .
nobles dame~. Drapés de velours, de satins
Mais
elle ne l'écoulait pas. D'un geste
brochés el de dentelles, éclatants de tout ce
inrnlontaire
clic montra le vaste lit blanc
qu'ils possédaient de dorures et de pierreries,
les Yisileurs gravissaient l'escalier tendu de orné de guirlandes où, sous le dais de damas
damas rouge etjoncbé de guirlandes de fleurs bleu, des amours se jouaient qu'ils avaient
entre une double haie de laquais culottés de admirés au tendre lendemain de leurs noces,
peau blanche, le torse serré dans leur frac et elle dit, très bas, d'une voix brisée, avec
ponceau galonné d'or. lis étaient reçus aYec l'accent d'une détresse inexprimable :
- Oh! Louis ... Louis ... Si ce n'esl l'honforce compliments par le marquis, la taille
neur,
l'humanité .. .
bien prise dans un habit de drap poùrpre
Et
puis
les forces lui manquèrent et elle
brodé d'or, avec une veste de satin gris, traglissa
à
terre
inanimée.
vaillé d'un demi-chenillé en pourpre et bordé
Le marquis se précipita vers elle, la rcle,·a
de quatre doigts d'une broderie d'or, et par
la marqui5e, dont la beauté amenuisée se dans ses bras et la déposa dans une bergère.
parait d'une robe de satin blanc surchargée li se passa la main sur le front d'un geste
de branchages d'or, bouquets de roses et accablé et remarqua ses joues amaigries cl
fleurettes, le corsage largement échancré fai- ses lèvres pincées. Et soudain il murmura :
- Je suis un misérable!
sant valoir les épaules, les grandes manCourant à la porte, il s'écria :
cbeltes de dentelle d'Argentan s'ouvrant au
Holà! quelqu'un! l\ladame la marquise
coude. Après une collation mirifique où des
est
~ouffrante.
pillés de Périgueux et de Strasbourg, pouEt il s'échappa comme un fou dans le corlardes de Rennes, bécassins de Dombes, coqs
ridor
....
vierges de Caux furent les pièces les plus
Au
su de l'indisposition de la marquise,
remarquées, ainsi qu'une tarte colossale à la
les
·
invités
demandèrent leurs Yoitures. On
frangipane, les sonorités d'un orchestre délicatement composé de hautbois, de violons et chercha inutilement le marquis pour lui faire
M. .te Migur.Jc empoig11;1, le pelit rnquet ,f1111e main
de clarecin, imitèrent les danseurs, et le adieu. Madame sa mère l'excusa, alléguant
,·obus le, .et le le11211t solidement par la peau d11 cou,
al/errit a peu de dis/a 11ce.... Pèlrifièe de s11rprise, la
marquis de Migurac ounit le bal par un me- qu'à cause de l'amour excepLionnel qu'il avait
je1111e femme le dJ&gt;•isagea.i/ comme s'il elÎl èlè q11el,11e
nuet oh il donnait la main à madame de pour sa femme, il était sans doute auprès
tri/on. (Page 4ï•l
Solette, faisant vis-à-vis à la marquise dont d'elle. Après le vacarme du départ, les cri~
le cavalier était le duc de Révigny. Très pùle, des cochers, piaffements des chevaux impatients et sonnailles des équipages, les grilles
ment du réconfort, cl où le nalurel bénin el ·madame de Migurac ne cc,sait pas de sourire, se refermèrent, les chandelles s'éteignirent et
affectueux de M. Joineau s'eOorçait de lui bien que son instinct de femme, la renom- le silence se fit dans le château.
Yenir en ai&lt;le. Peut-être, à la longue, se fllt- mée publique et l'air d'insolence de sa rivale
Cependant, l'âme bouleversée, Louis-Lyrlle résignéeà cequ'endurenttantde femmes, lui apprissent assez quelle était la reine de la curgue se pro·mcnait à pas précipités dans le
ou, faisant choix d'un amant, eùt-elle rendu fète ...
Ensuite les danses devinrent générales et parc, errait au hasard par les allées recticoup pour coup; ou pcut-ètre, par un retom
lignes ou à trarnrs les fou rrés, déchirant son
subit, son mari fftt rerenu à elle dans un une gaieté de bonne compagnie emplit les habit aux ronces, s'arrêtant puis marchant
repenLir définiLif; mais celte alternative de- salles étincelantes où les glaces renvoyaient à encore, levant les bras au ciel, saisissant sa
meure douteuse pu suite d'un éYénement l'infini J'image des couples. D'un œil anxieux tête à deux mains, laissant tout à coup sa
inopiné qui survint deux ou trois ans après et timide, madame Isabelle, malgré elle, poitrine éclater en sanglots affreux. Brusqueles épousailles et fuL l'occasion de change- cherchait le marquis, mais dans la foule ment, d'un seul coup, c'était comme si, aux
tourbillonnante et chamarrée, elle cessait
ments consid~rables.
·
paroles de sa femme, à ces mols qui évoli plut un jour à M. de Migurac d'offrir ;1 de pouvoir le suivre. De tout ce tumulte de quaient si cruellement les dernières recomtoute la gentilbommerie du pays un gala fète, elle sentit peu à peu une tristesse plus mandaLions du marquis Henri, un voile venait
digne de son renom. S'il pensait seulement amère l'envahir, et soudain, sous J'inlluence de se dissiper qui jadis lui avait fermé les
obéir au goût de réjouissance qtù était de son chagrin el de la chaleur, elle craignit yeux; et voici maintenant qu'il se toisait luien lui, ou ùl entreprenait, mû par un de se pâmer et Youlut avcindre en son ridi- même et qu'il jugeait qu'il était déshonoré :
remords, d'affranchir pour un moment la cule un flacon de gouttes d'Hoffmann. La pf)ur bien des actions coupables, pour avoir
jeune marquise de ses pensées douloureuses, camériste l'avait oublié. Elle se rappela l'avoir violé les avis de son père et ses propres serla chose n'importe guère; probablement son posé sur une console en sa chambre,· et, ments, pour avoir blasphémé et transgressé
dessein secret n'était, à tout prendre, que de plutôt que d'appeler une femme, se glissa les lois divines et humaines, mais surtout
paraître en tout son lustre aux yeux de ma- sans bruit hors des salons et monta l'esca- pour ceci qu'ayant engagé sa foi à une jeune
dame de Solette, blonde piquante aux yeux lier , comptant aussi pour se récréer sur la personne aimable et innocente, il s'était borné
Yifs et au sourire promelleur, qu'il serrait de fraîcheur et la soli tudc.
à jouir de sa fortune, l'avait réduite aux
Arrivée devant son appartement, elle poussa
fort près depuis plusieurs semaines et complarmes et à la honte, et venait de lui inOigcr
tait réduire au suprême aveu. Toujours est-il la porte, étonnée d'un rayon de lumière qui la pire insulté dans le lieu même où elle
que, pendant huit jours, les tapissiers de glissait sous le ballant. Au spectacle qui la devait lui être plus sacrée.
Bordeaux s'empressèrent à parer clans le frappa, elle demeura immobile, comme pétriAssis sur une botte de foin, tête nue et les
dernier goût les vastes salles du château, fiée. I\éparant en bâte le désordre de ses cheveux épars, insoucieux de la rosée qui
tandis que des escouades de jardiniers répan- vêtements, une femme s'enfuyait, en la- tombait, le marquis s'absorba longtemps
daient du sable dans les allées et qu'aux cui- quelle elle reconnaissait madame de Solettc, dans sa douleur. Quand il se releva, après
sines s'entassaient les friandises et les vic- tandis que, le visage encore écbaullë et l'œil plusieurs heures de réflexion, son parti était
libertin, mais pourtant ,·iolemment troublé,
pris. Coupable d'un tel outrage, il ne pouvait
tuailles.
Au jour dit, tous les carrosses du pays, son mari la regardait et tâchait à se donner reparaître aux yeux de la marquise, ni, sous
repeints pour la ci1·constancc cl garnis d'unt! une contenance. Comme le silence se pro-

une couple d'heures. Quanl à la jeune marquise, elle éLait pitoyable d'a~pect : plus
maigre et plus pâle chaque mois et de plus
en plus tournée vers la dévotion et la bienfaisance, matière où elle cherchait désespéré-

.MONSŒU~ DE .M1Glffl.Jf.C -

p~ine _d'infamie, accepter plus longtemps ses
b1enfa1ts.
Il r~nlra donc dans son appartement, quilla
ses vetements de fête pour un costume de
voyage en gros drap brun, mit dans un sac
r1~elque linge de rechange, un nécessaire de
to1l_ett~! une bourse à demi pleine, deux ou
lro1s btJOUx qui venaient de son père, un pis1_ol~t,_ et puis se plaça dcYant son écritoire et
t•cr11·1t d nnc main ferme :
&lt;&lt; Madame,

« L'horreur qui emplit mon sein à examiner mes torts envers vous est telle que les
mots me manquent pour l'exprimer. Tout
mon sang n~ serait pas digne de racheter les
larmes que
Je vous
ai arrachées. 11 n'est n.1
•
.
cxcus~ m repentir pour un tel crime. Noble
et s~1~te fe~me, puisque la Providence a
dessille _tardivement mes paupières, je veux
accomplir le seul acte capable de soula«cr
~ot~e douleur en délivrant vos yeux d'un o~et
~?fam~. ~ l'heure où vous lirez cet adieu,
.J aurai qmtlé le chàteau pour jamais, emportant dans mon cœur le souvenir de vos Yertu~ aussi durable que la honte de les avoir
n:1e.connues .. Ilourreau de votre sensibilité, si
s1 J~ ne pm~ réparer mes forfaits, je m'inl~rdts au moms d'_en solliciter le pardon. Dila~1dateur de ~·os biens, si je suis incapable de
'. ous le~ restituer, au moins puis-je renoncer
ac~ qui en demeure. Tout ce que je possède,
c~c1 e~t ma volonté expresse, vous appartient.
c est a vous_, marquise de Migurac, que j~
co~fie le sorn et l'honneur · de mon nom.
11russe _la fortune vous présenter un amant
plus d,gnc de ~·ous !. .. puisse l'épée d'un
~oulan enleY~r bientôt le dernier reste de vie
a ce cœur qui n'a pas su s'élever à la hauteur du vôtre, mais où demeure gravo votre
nom comme celui de la vertu et de la beauté!
&lt;t Votre serviteur indigne,
&lt;I Lou1s-LvcuaGuE. »

Puis,, pi&lt;1uant &lt;les deux, il s'éloigna au trot
de sa betc sur la route de Poitiers Apre'.
r_ieue, 1.es plis· de son front s'étaient· effacés,
~ une
il
ecouta1 t les sabots de son
' che,•al sonner en
cadence sur la route sa taille s'éta· t .
d ,
l''
'
1 ICrcssee,
. d'et, amc rassérénée , il fredon na1·1 le
rcfram une chanson «riroisc.
C'éL,it ma~amc de Solcttc qui, pointant la
g_orgc cl la le\Te prometteuse, la chantait en
spaccompagnant clic-même sut· 1c c1arccm.
.
&gt;rusquement,
la
pensée
lui
yi·nt
que
,
.
moyennant
'f
. un detour
. • I il pourrait lui donner ad·ICU.
i, ais ~uss1tot e souvenir de ses iniquités lui
fit reJcte_r une _telle idée aYec horreur, comme
peu conl?rm~ a son dcrnir de pénitence.
. li .atteignait le haut d'une co'te Q'u s.,eparp1 11aient quelques maisons du hameau de Castelmoron, à deux li.eues de Mi"urac. En se
re_lournant, il reconnut encore dans le loinl?m Ja m~ssc confuse du château paternel qui
enfonçait dans les arbres. Il la salua d'un
oeste large de la main et, donnant du talon
au ven trc de la bêle, la lança dans la descente.
. El, _satisf~il d'ayoir triomphé de la tentallon, il avait l',îme en liesse de ce que la
vertu ne fût point abolie dans son cœur.

!

XI
Comment M. de Migurac entra
au service du roi.
. Les trois semaines que M. de Migurac che, a~_ch~ de_ s?n châtc~u à Paris furent, ainsi
qu LI ai~a1t a le redire plus tard, parmi les
plus plaisantes de sa vie. Déchargé du remords de ses fautes par le sacrifice de son
opulence et l'exil volontaire oi1 il se condam-

nait, affranchi de souci, il goùtail avec allégr~sse sur la route les moindres nouveauté•
qm s'o~raient à lui. Car, encore que la
de M. 1gurac eût été déjà chargée d'événe~cnts, il ne faut pas oublier qu'il était fort
Jcun_c, ayant à _peine accompli sa Yingtièmc
annec, et q_uc, Jusquc~là, il n'était point sorti
de sa pronncc. Aussi apportait-il à toutes
~h~ses des sens naïfs et enthousiastes. Si ,·if
e,La,t le cl~armc de ses impressions qu'il 111•
s ,aperceYait pas combien durs &lt;:Laient les li t~
d auberge, piètre la chère, et peu ragoù Lan IC's
les Jllles ~c chambre dont il ne dédaignait
p~s les œillades. Et, sou1•cnt, taillant telle
pièce de bœuf durci, ou tenant en .ses bras
r1uelquc_ gotbon aux mains rouges, à la taille
carrée, il éprouvait une sorte de rnlupté à
songer qu'~insi il expiait ses fautes : et il
re~emanda,t du bœuf et donnait encore un
lia1ser à la fille afin d'accroitre sa pénitence.
se _reprochant de ne la point trou ver plus
amerc.
Nous ~e nous attarderons point aux avenlur~s qu tl rencont~a sur_ son cbc~in et qui,
11,.d a,u~res yeux qu aux siens, offriraient peu
d mt_ere,t. Assez d'auteurs de mémoires ont
conte 1exode _ve~s Paris de jeunes gentil. bo~mes provmciaux, et nous désirons de
prcférence n_ous arrêter aux troits originaux
d~ ~[. de Migurac, à ce qui le fit lui-même
d/stmct du commun de l'espèce humaine.
~o~s ,n?us bornerons donc à dire qu'après
a,·01r et~ tour à _tour trempé de pluie, transi
par la bise et rôti de soleil, après avoir couché
~ans deux douzaines d'auberges ou de oranges
eprouvé la rapacité d'autant d'aub~r"istes'
m_âché la chair semblable de bêles m~igr~~
n~es dans toutes les provinces qui se succeden t de Bordeaux à Paris, failli être dé-

à!

, Ayant relu c~llelettre, le marquis la trouva
d un style sublime et se sentit soulagé. II la
cacheta aux armes de Migurac, sortit de sa
chambr~, t,raver~a le corridor à pas de loup,
descend1 t 1 escalier, fit sans bruit tourner le
l~urd portail sur ses gonds et gagna l'écurie.
L~, entre ses cbeYaux, il choisit un solide
b1~el tarbais de robe alezane, le sella lui~eme, fixa son sac sur la selle et puis, enfourchant la bête, fila dans la o-rande allée.
AYant de franchir la grille, il s'arrêta et
embra~sad'un regard le dôme vert des arbres
symétriques, les tours jumelles du château
les massifs fleuris, les bâtiments lointain~
d~- la ferme. Le tout s'illuminait des prcnue:es clartés de l'aube, et Jes étoiles s'éteifaic~t da.ns_ la mollesse azurée des cieux. A
a _br'.se na1s~anle, les feuilles d'automne
oscillaient, égr_enanl leurs perles liquides.
tes ~hants des 01selets s'éveillaient aux nids ....
o~is-Lycurgue essuya une larme, enro,·a un
baiser et dit :
J
- Nature, dont je n'ai pas su comprendre
1·eco11vra ses sens, M. de /tligurac se fût pe11t-ëtre c,· d
.
1es, .leçons, f ais
· JOm
· · r dc la paix celle que je Lorsqu'il
ses regards a11to11r de lui, il n'eût constaté qu'il était da1IS 1111u r::'s
quelque paradis cyt/zeree11 , si, promenaul
1
11 ai pas su aimer.
a ti milieu d'11ne chambre d'1111 goflt parfait. (Page .)
res blanc, décoré de co11rli11es de soie rose,
47

Yi;

�1f1STO'R._1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - J
troussé par des Lrigands, donl deux rcstèrcnl
sut· le carreau; après avoir déclaré sa tlamme
à dix-huit servantes d'auberge, avoir ~é agréé
de quatorze el sollicilé de neuf autres, don~
l'une était sexagénaire et une autre quast
r.ul-de-jallc, M. de Migurac, le teint bru_ni,
l'habit défraîchi, mais gardant haute mmc
sur son bidet alezan, arriva à Paris par une
fin d'aprt•s-midi du mois de norembre, oi1
tl'nn ciel de plomb ruisselait une pluie fine sur
un sol boueux, semé de flaques noires. Selon
le conseil que lui arnit donné une fille légère
d'Orléans, il s'enquit de la .rue Trousse-Vache,
et, l'ayant rejointe il Ira vers un dédale de
ruelles fétides, frappa à la porte d'un hôtel
borgne, dit du Lapin fleu1'i , ou, moyennant
un petit écu par jour, on lui assura un réduit
orné d'une lucarn e avec une paillasse et un
manger approprié.
Oésireux de s'instruire, M. de Migurac
consacra les premiers temps de son séjour à
parcourir les curiosités de la ville. Encore
qu'il mît son amour-propre à ne point paraître
surpris, il estima que la capitale était infiniment au-dessus de l'idée qu'il s'en était faite.
Dans des ordres divers, la cathédrale NotreDamc, le palais du Louvre, la promenade des
Boule\·ards, la Morgue oi1 sont les noyés, le
Châtelet, le bon goût des équipages, la-splendeur des hôtels privés, l'éclat des costumes,
la beauté des femmes, l'immensité de la ville
et son activité le frappèrent d'admiration. Et,
malgré sa volonté de ne point sentir sa province, il s'arrêtait étonné de la nouveauté du
spectacle, ou adressait d'un accent gascon un
mot de galanterie aux femmes qu'il distinrtuait, à la grande joie des badauds et au mé~onlentement des maris, que d'ailleurs il dédai.,nail pareillement, metlant en déroute les
un; et les autres d'un seul regard de son œil
bleu.
Cependant, au boul de trois semaines, )1. de
Migurac remarqua que sa bourse était fort
plale, hien qu'il eût déjà fait argent de l'un des
bijoux qu'il tenait de son père; et il se représenta avec vivacité qu'il ne pourrail continuer
à riHe de la sorte. Alors, faisant un retour
sur le passé, il se rappela lout à coup qu'il
n'a1·ait pas quillé ses pénates pour aller Yisiler
la capitale, mais afin de sollir.iter un emploi
dans l'armée du Roi, cc qu'il arait entièrement perdu de vue depuis qu'il avait dépassé
Castelmoron, à deux lieues de Migurac. Aussi
ordonna-t-il incontinent au garçon de bien
étriller son cheval, et de soigneusement brosser
ses habits; et le lendemain, de bonne heure,
malgré une bise de décembre fort aigre, il pril
le chemin de Versailles afin de se présenter
devant le monarque et de lui exposer son
désir.
Il ne fut pas peu émencillé de toulc l'animation qui était sm· la route, du Ya-ct-vicnl
des piétons et des chevaux, des voilures de
pqste et de parliculiers, des« pots de chambre 1&gt;
el des « carabas ll , qui emportaient la foule
bigarrée des courlisans, des quémandeurs et
des curieux. La magnificence solennelle de
Versailles, la profusion et l'immensité des
palais, la largeur des a\-cnues, le Mploiemenl

inouï des soldats de tout unilorme, l'incroyable
enchevètrcmenl des cabriolets, des carrosses,
des cavaliers et des chaises à porteurs, le
plongea dans la slupéfaction; il jugea mesquin
rl pitoyable tout le luxe qu'il avait connu.
Mais, bien résolu de ne pas négliger le bul
de sa risitc, il s'avança vers la grille du ch,\tcau royal et s'apprêtait à la franchir délibérémcnl lorsqu'un suisse d'une taille colossale
cl dont l'habit rrluisait d'or lui barra le passacre
en lui demandant son intention et s'il
0
s'imaginait qu'on entrai Lau palais comme dans
un moulin. Encore que la colère lui montàl
aux joues, )1. de Migurac lui répondit pol!ment qu'il désirait voir le Roi. Sur quo,,
l'homme qui ricanait en examinan t son nez
rouge de froid, son habit poudreux et son
cheval dont, à Hai dire, la mine n'était phis
fort bonne, lui répliqua d'un ton rogue qu'il
eût à rédiger un placet à Sa Majr.sté, et, s'il
\'Oulait avoir quelque chance d'obtenir une
audience, qu'il le fit aposlillcr, car on en
jetait tous les jours au panier quatre ou cinq
cents de cette espèce. La morgue du rustaud
était telle que M. de Migurac en pensa étouffer
de colère, el si le sentiment ne lui était pas
venu qu'il continuait d'expier ses fautes,
peut-être se fût-il porté à quelque acte de
violence; mais il se con lenta de soupirer profondément el de toiser l'homme de telle façon
que l'autre en recula et porta la main à l'épée
qui hii battait aux mollet~.
M. de Migurac se plaisait à redire plus tard
que é'esl de cc jour qu'il mesura combien le
pouvoir absolu d'un seul est néfaste et q111~ls
vices doivent corrompre Lout régime politique
où le roi vit à l'écart de ses sujets, sous la
garde de privilégiés que leur forluoe enivre cl
qui éloignent de lui l'affoction de son peuple
en mème temps qu'ils l'empêchcnl de connaitre
ses besoins. A cela il sied d'ajouter que c'est
en cc jour également que de la splendeur de
la rovauté il reçut l'impression la plus profondè. Ayanl mis son cheval 11 reposer, il
aperçut une porle du château où se pressait
une foule de gens. Il s'enquit, et apprit que
Lous ceux-là se promettaient d'assister au
diner du Roi. Insoucieux des colères qu'il
soulevait, il joua des coudes, broya les pieds,
se fi t place, et fut assez heureux pour se
glisser au premier rang. C'est ainsi que, face
à face, il put contempler Louis le Bien-.\imé.
Il était assis seul à une table, dont la profusion d'argenterie dépassait tout cc que M. de
Mirurac
avait jamais imaginé. Son• habit n'était
0
•
pas d'une richesse étonnante, mais son visage,
aux lrails réguliers et beaux, étail celui d'un
roi. Des gentilshommes, l'épée au côté, lui
présenlèrenl une vingtaine de plats dont il
goûla. Quand il se le\·a, ayant terminé, il promena un regard calme sur la foule silencieuse. Bien que la guerre dite de Sept Ans
fùt féconde en désastres et suscitàt de nombreux mécontentements. un murmure d'adoration salua sa sortie. M. de Migurac sentit
les larmes lui poindre aux yeux, et comprit
que ce serait peu de sacrifier sa vie pour un
tel prince qui venait de si bien diner : il est
remarquable combien plus Lard il s'éloigna

de ccl enthousiasme. aranl, dans sa ùrochurl'
intitulée la Folie d'lléliog(l,bale démas7uée,
comparé Louis XV aux despotes les plus
hideux, et .chargé sa mémoire de toutes le~
malédictions.
.
Toutefois, sou exaltation calmée, M. de
Miaurac revint de Versailles fort décourage:.
Bi~n qul' l'antiquité de sa noblesse lni c1H
donné droit dt• monter dans les carrosse',
royaux cl qnc jadis le marquis, son père_, e~t
noué des rrlations i, la cour, sa fiertr lu, dPfcndait de soll.icitcr une protection dam:
l'équipage pileux où il se trouvail et sur h
lieux où jadis sa famille avait eu quelque
crédit. Ainsi se borna-L-il à rédiger lui-même
son placet et à l'envoyer sans nutle apostille.
Mais, l'encre n'en ayanl pas élé séchée, selon
l'étiquette, à la poudre de bois, il fut jeté au
panier dès le premier coup d'œil, sans èt~c _lu,
cl les prédictions du suisse furent réahsees.
~e voyant rien venir, il ne se découragl'a
point, 1~ais rédigea des rcquèles à,. di \ C~s
personnages que, selon les notions qu il avait
de la cour et cle l'armée, il estimait capables
de le secourir : tels que Monseigneur le Dauphin, la reine Marie, mesdemoiselles fi ll~s ?u
Roi, la marquise de Pompadour, le secrela1re
d'État de la guerre, le duc de Richelieu, le
maréchal de Contades, le prince de Soubise,
el plusieurs généraux dont il avait lu les noms
dans les rrazettes. Un mois durant, il s'émero
.
.
'
veilla chaque malin de ne pomt recevoir rL'ponse, bien qu'à chaque nouvel échec il rcstrcirtnit
St'S prétentions, ayant d'abord dr mandé
0
•
un rérriment , puis une compagrne, et se
bornan°t enfin à une simple commission de
cornette ou d'i&gt;nscigne.
Cependant, à mesure qu'elle se prolongeait,
celte attente lui devenait plus fàchwse. li
avait Yendu successivement, pour en faire
argent, tous ses bijo~x, y compris_ le fau_x
rubis qu'il avait au cou, el son b1del lmmèmc qui le fil Yivre trois semaines. Mais,
bien qu'il réglàt sa dépense avec la ~lus
stricte économie, se nourrissant aux pires
gargotes, claquant des dents au fond ?c son
réduit sans feu cl sans chandelle, subissant,
l'estomac mal rrarn i et le corps mal prolrgé,
toutes les ri~u~urs, nou velles pour lui, d'un
hiver septentrional, le moment vint où, a?nt
fait l'état de ses biens, il ne trouva plus qu un
pelit écu au fond de sa bourse, sans qu'il l"~t
moyen de lui donner compagnon. Alors 11
C'nlama une méditation fort sérieuse, dont la
conclusion fut que, s'il ne voulait point
s'abaisser à des expédients fâcheux, tels que
de s'enrôler auprès de quelque sergent recruLeur, ou d'accepter mi métier indigne de sa
naissance il ne lui restait à choisir que de
dPux par~is, l'un : ou bien de rct?urncr it
Micrurac auprès de madame son épouse, ou
bi;n de se retirer hors de la vie qui lui était
peu hospitalière.
Dans l'obscurité sinistre de sa mansarde,
où pénétrait le vent aigre du nord et où il
essayait inutilement de se réchauffer en soufllant dans ses doicrts et en s'entortillant de la
0
'
'
couverture de son cheval, il ne put s empe·
cher de se fi gurer l'existence confortable cl

.iJfONSTEU'R_ DE .iJfTGU'R_.JtC

abondante qui arait été la sienne, cl quel
tendre pardon, à coup sûr, l'attendait, s'il
revenait au logis. Et quoique, à cette pensée,
il se souvint avec plus de force de son indignité, son cœur en était ému et peut-être
cùL-il cédé à ses conseils si, tout 11 coup, il
n'cùt raisonné qu'il lui serait de toute impossibilité de s'en retonrncr à pied et sans ressource~ ou de vivre jusqu'à cc qu'un ~ecours
d'argent lui parvinl. Celle réflexion lui fil
,·onccvoir ncltcmcnl qu'il rtai t préférable qu ïl
mourt'it.
Ayant arrèté sa décision, il s'interrogea
s'il n'écrirait point une lettre de congé à la
jeune marquise pour lui adresser ses ultimes
messages ; mais, comme la faim lui travaillail
les boyaux, il jugea que son dernier écu
serait mieux employé à la satisfaire, plutôt
qu'à hâter une nomelle pénible qui toujours
arril'erait assez tôt. Il descendit donc à la
taverne, se fit servir une ample portion de
potage et de viande bouillie, soupa de bon
appétit, et regagna sa chambre, où il dormi t
paisiblement après avoir chargé son pistolet.
A son réveil, il se rappela qu'il devait accomplir en ce jour un acte considérable : le
pistolet posé sur la table attira sa vue el il se
souvint qu'il allait mourir. Mais, ayant ouvert
la fenêtre pour respirer l'air du malin avant de
passer en celui du purgatoire, il fut touché de
la beauté du soleil et de la chaleur singulière
pour la saison, et il résolut de faire encore un
tour de promenade. li enfila donc plusieurs
ruelles qui menaient vers la Seine, et soudain,
l'aspect printanier de cette journée lui suggéra de s'aHer noyer. Celle idée le charma. Oc
crainte d'être repêché par un indiscret, et
parce que l'eau ne lui semblait point nette au
Petit-Pont, il continua son chemin, fit un
détour par la rue Saint-Honoré et la place
Royale, franchit la barrière de !'Étoile cl ensuite redescendit à travers des jardins jusc1u'aux villages de Passy, puis d'Auteuil. Il
côtoya quelques minutes le fleuve limpide,
remarqua un endroit où la berge s'élevait de
11uelques pieds et pensa qu'il y serait fort
bien pour se précipiter. Il envoya une pensée
dernière à son épouse et à sa mère; à l'abbé
Joineau et à toutes les donzelles qui avaient
embelli sa carrière, et s'écria d'un accent
pathétique, songeant à la fin édifiante du
marquis Henri :
- 0 nature, ri&gt;çois mon corps et l'adieu
suprème de ton enfant!
Mais parce que l'athéisme n'était pas chez
lui un dogme établi, il récita un P ale!' et un
Ave, reconnut entièrement ses péchés, en eut
une sincère contrition et puis, faisant le signe
de la croix, s'élança dans la rivière.
Ainsi qu'il arrive, sitôt que l'eau bourdonna à ses oreilles, qu'il sentit à la fois la
res~iration lui manquer et ses pieds toucher
le, ht du fleuve, il donna un coup de talon, se
clcmena comme un beau diable, revint à la
surface et respira l'air avec délices. Mais,
aussitôt se rappelant sa décision, il s'apprêtait

à se laisser couler de noureau quand une
clameur frappa son oreille. Il leva les yeux et
aperçut une jeune femme assez bien faite,
portant coqueluchon de dentelle et taùlier
blanc qui agitait en l'air deux bras passabb
et s'écriait de toutes ses forces :
- Mon Dieu, sauvez-le! sauvez-le!
Ses gestes désignaient quelque chose de
noir qui barbotait dans l'eau. M. de Migurac
se représenta, encore qu'il cùt dessein de
mourir, qu'il manquerail à la courtoisie en
ne cherchan l point remède au chagrin de
cette jeune personne : en quelques brassées,
bien que son épée lïncommodàt fort, il eut
atteint un petit roquet, de l'espèce appelée
carlin, qui se débattait et geignait lamentablement. Il l'empoigna d'une main robuste,
et le tenant solidement par la peau du cou,
atterrit à peu de distance .... Pétrifiée de·surpri$e, la jeune femme le dévisageait comme
s'il eût été quelque trilon. Il s'avança, assez
gêné par ses habits mouillés :
- Madame, dit-il, voici volrc chien . Veuillez en prendre plus de soin .
Puis il la salua, tourna les talons et se mit
en dcrnir de regagner la rivière.
Mais une voix perçante l'arrêta :
- Au nom du ciel, monsieur, quelle esl
rnlrc intention?
Et il sentit se poser sur son bras la main
de la jeune femme, qui lui parut une soubrette de bonne maison et qui le considérait
d'un air d'intérêt. Il lui répondit civilement
que son intention était de se noyer, qu'il
avait grand froid et poinl de temps à perdre;
et, malgré ses protestations, il allait se débarrasser de son étreinte quand, tout à coup,
par l'effet du soleil ou de l'eau qu'il avait
bue, ou parce qu'il était à jeun depuis la
veille, la tète lui tourna et il tomba tout de
son long, le nez par terre, sans connaissance.
Lorsqu'il recouvra ses sens, M. de Migurac
aperçut devant lui des nuages roses et blancs
épars dans un ciel d'azur; des nymphes peu
vètues s'y accoudaient nonchalamment, et des
amours jouffius, à cheval sur des papillons,
décochaient des flèches vers leurs seins appétissants. Peut-être se fùt-il cru dans quelque
paradis cythéréen, si, promenant ses regards
autour de lui, il n'eùt constaté qu'il était
dans un !il très blanc, décoré de courtines de
soie rose, au milieu d'une chambre d'un goût
parfait, et qu'à son chevet il y avait d'un côté
un homme fort laid, dans lequel il n'eut pas
de peine à deviner un médecin, et de l'autre
la jeune personne qu'il avait vue au bord de
l'eau et qui, penchée vers l'homme d'art, lui
parlait bas avec un air d'inquiétude. Sa main
gisait sur l'oreiller fort près de la bouche de
~I. de Migurac. Il inclina légèrement la Lêlc
et y posa les lèvres. Elle bondit en l'air aYec
un cri aigu, tandis que le médecin laissait
choir ses lunettes.
- Ah! monsieur, fit-elle en joignant les
mains, que je suis aise que mus ne soyez
point mort!

Ull11sfl·alio11s de CoxR.r,.

(A snii•re.)

"'" 47 ""

--...

El elle ajouta :
- Venez voir notre noyé, madame!
M. de Migurac vit entrer une jeune beauté
qu'il reconnut pour la maîtresse de l'autre et
dont l'aspect lui causa un tel émoi qu'il pensa
retomber en pâmoison. Elle était revètue d'un
simple pet-en-!' air; sa robe de gaze largemcn L
ouverte laissait parai'tre une gorge admirablr:
un visage pétri par les amours s'inclinait \'1•rs
le petit chien que )f. de )figurac al'aiL repêché
et qui témoignait sa reconnaissance en aboyan L
de toutes ses forces. Elle cessa une seconde
de le baiser pour dire avec un sourire adorable :
- Monsieur, de quelle manière vous remercierai-je d'avoir sauvé cc bijou d'une mort
affreuse?
- Madame, dit le marquis, puisque je
n'oserais solliciter la place de cette bête, je
YOus prierai de vouloir me donner à diner.
Peu d'heures après, restauré, abreu\'l\
séché, habillé de frais, M. de Migurac contait
ses aventures à son hôtesse, qui s'était nommée à lui comme mademoiselle Chloris, danseuse à !'Opéra. Or la fortune voulut que
mademoiselle Chloris eût pour ami AL de
Montreuil, lequel avait accepté de lever un
régiment pour remplacer l'un de ceux qui
s'étaient fait prendre à Fillinghausen. M. de
Montreuil, galant et sexagénaire, n'avait rien
à refuser à cette aimable enfant. Elle ltti
recommanda avec chaleur M. de Migurac,
dont, par un heureux hasard, il avait jadis
fréquenté le père. En sorte que hui t jours
après s'èlre voulu noyer, notre héros réunit
dans sa poche une commission d'enseigne de
Sa Majesté au régiment de Royal-Champagne
et un présent de cinq cents écus que ~f. de
Montreuil voulut lui faire en souvenir du marquis Henri. De plus, sa main droite s'ornait
d'un fort beau brillant que lui avait offert
mademoiselle Chloris, et sa main gauche
d'une bague ornée de perles qui lui venait de
mademoiselle Mirette, sa suivante. Que ces
joyaux fussent simplement le prix du chien
sauvé, c'est ce que nos lecteurs ne croiraient
pas. Avouons donc que la reconnaissance réciproque de M. de Migurac et de ces charmantes personnes noua entre eux des liens
plus tendres. Quelques grincheux l'en blâmeraient : il importe de relever, à son excuse,
outre son devoir de galant homme, cette particularité qu'une succession aussi inouïe d'événements inattendus ne lui parut pas pouvoir
s'expliquer autrement que par une intervenLion providentielle contre laquelle il eût été
coupable de s'obstiner. Invité plus tard à
énumérer quelles raisons il avait de croire à .
la bonté toute-puissante de la Divinité, il ne
manquait pas de répondre qu'il n'en savait
point de plus convaincante que la manière
inopinée dont, ayant voulu mettre fin à ses
jours, il était entré au service du Roi pour
avoir saUYé le carlin de mademoiselle Chloris ;
ce qu'il racontait avec un grand luxe de
détails cl non sans complaisance.
A:-&lt;on1~ LICHTENBERGER.

�" .ISfZ-MOI."
r

111STOR,.1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

•
L ES MAlTRES DE L'ESTA)IPE AU XVIII' SIECLE. -

L E RILLET DOi,;~ gravi/l'e de N. hf: L1~N~Y, d'après LAYEREINCE'

HIS

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1910, Año 1, No 9, Abril 5</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Fondo Alfonso Reyes</text>
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                <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Frédéric Loliée</name>
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        <name>Frédéric Masson</name>
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        <name>G. Lenotre</name>
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        <name>Joseph Turquan</name>
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        <name>Jules Lemaitre</name>
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                    <text>- - 1f1STOR.1.Jl
personne ne s'aperçûl de son état, elle qui
étail obligée de recevoir les visites de ses religieuses el des personnes du dehors qui avaient
à lui parler! La chose réussit parfaitement
jusqu'au moment fatal des neuf mois. Elle en
avertit son amant, qui étail alors à Paris, rt
qui pril sur-le-champ la posle pour se rendre
auprès d'elle. Elle tinl conseil avec lui des
mesures qu'il étail nécessaire de prendre. Le
résullal ful qu'il fallail écrire à son frère qui
avail une charge considéralile auprès du Rui
(la cour étail à Fontainebleau), pour le prier
de lui envoyer un carrosse afin qu'elle pùl
renvoyer à Paris une de ses amies qui étail
venue passer quelque Lemps dans son alibayc.
Son frère, qui l'aimail tendrement, lui
envoya un carrosse à six chevaux. La jeune
religieuse, accompagnée de son amant, y
monta dans le dessein d'aller à Paris el de
faire ses couches dans la grande ville. Mais,
malheureusement, entre Nemours el Fontainebleau, soil que le terme fùl arrivé, soit
que l'ébranlement de la rnilure fùl trop fort,
il pril à la jeune aLbesse des doul~urs ~i
vives el si fréquentes, qu'elle accoucha da11s
le carro~se. Ainsi, au lieu d'aller à Paris
selon •on projcl, elle l'ut obligée d'aller dans

-------------------------------~
la pr1' mière hôtellerie 11u'elle lrouva en arrirnn t à Fontainelilcau.
Quelle triste aventure pour le jeune carnlier ! Dans quel embarras ne se trouvait-il
pas? li demande au plus vite une chambre;
il prend le liras de sa chère maitresse, qui
était sur le poinl d'expirer de la fatigue et des
douleurs d,rns lesquelles elle étail plongée. Le
cavalier ne perd pas un moment à la faire
mettre dans un lit. Antre surcroit de malheur,
malheur qui lui coùla, pour le rc~te de ses
jours, sa liberté : un laquais de son frère,
passant del'ant celle hôtellerie, aperçoit le
carrosse de son maitre: il s'en approche, et
il l'Oil le dedans de cc carrosse tout rempli
de sang. li s'imagine dans le mo1Uent que
quelque personne y amit été assassinée; il
demande à l'hôtesse de lui expliquer celle
âventure, qui lui dil bonncmenl, cil riant de
toutes ses forces, qu'une jeune religieuse,
accompagnée d'un jeune mousquetaire, venait
d'an•;ver après ètrc accouchée dans cc carrosse
cil chemin. Le laquais, sans perdre de temps,
Ya rendre cette histoire à son mailre, qui, ne
sachant point l'inlérèt qu'il devait y prendre,
el pcr;uadé que sa sœur lui arnit demandé
son carrosse pour cnl'oyer une de es rcli-

gieuses faire ses couches à Paris, court au
plus vile raconter cc fait au Roi. IJans le
moment, le bruit de celle aventu re se rPpand
à la cour et dans Loule la l'ille de Fontainebleau. On n'y parle que du beau mousquetaire cl de l'accident de la jeune religieuse.
liais dans quel chagrin son frère ne fut-il pas
plongé, lorsqu'il apprit que l'histoire qu'il
avait contée au Roi regardait sa famille? Il
ful quelque temps sans paraitre à la cour,
honteux du funeste accident arriî'é à sa sœur,
qui, après èlrc relevée de ses couches, fut
reléguée pour le resle de ses jours dans un
couvenl à Lagny-en-Brie.
Quelle différence de destinée des dr ux
amants! L'une est déshonorée el sacrifiée
pour le reste de sa vie, el cc malheur fut le
bonheur el la fortune de l'autre. Toul le
monde, et sur tout les femmes, tanl à la cour
qu'à la ville, voulut l'oir le beau mousquetaire, et il donna si forl dans la l'Ue d'une
jeune femme, ,·euve d'un maitre des comptes,
qui avail trenle mille livres de rente, qu'elle
l'épousa et lui achel1 dans la suite une compagnie de gendarmerie.
CIIE\',\LIER DE

QCl~CY.

�J UL ES

TALCANDIER,

ge fascicul e &lt;20

Sommaire du

A :-iATO LE F RAXCE • . . •

Les Femmes de la Révolut ion : Cherlotte
Corday . . . . . . . .
337
Mémoires . . . . . .
3-13
Madame de Warens .
352
Anecdotes. . . . . . .
358
Princesses et Grandes Dames : Marie
Mancini. . . . .
. . . . . . . . . . 359
Tableau de Paris : Le Pont Neuf au XVIII•
siècle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 363

l\!ICHELET . . . . . .
GÉNÉl!AL DE ;\I ARDCT .
J f ENRY B ORDEAUX·
C IIA~!FORT . . .
A RVÈDE: BARINE .
l\lERCIER . . . .

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de l'A cademie fra11çaise.
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D UCLOS . . . . . . . .
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S AINT-S IMON . . . . .
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· B EIN , BERTIIAU LT, BLANC HARD. A BRAHAM B OSSE, BOULARD, J.-r.-c. CLÈRE
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HISTORIA a la bonne fortune de pouvoir offrir gracieusement à ses abonnés
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;

':

LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION
364

Le baron Denon . . . . . .

HISTORIA

le " ~lSE~ -MOI "
h1stor1que

; ;•• siècle

I/&amp;mbarquement pour Cythère

Prononcer le nom de \\"atteau, ce n'est pas seulement é1·oquer le souvenir d'un de
nm; plus g-rands peintres. C'est aussi rarpeler l'un des maitres les plus chatoyants. les
! plus élégants et les plus gracieux du x v111• siècle français, le siècle de l'élégance, de la
1 µràœ et de l'amour. ,\lais, parmi les œuncs de \Vatteau, il en est une, l'E111/&gt;arq11eme11t
ton,· l'ile de Cyl hère, •à laquelle il s'est attaqué à deux reprises pour s'y réaliser tout
entier. Et, de l'avis unanime des plus fins critiques d'art, c'est là que Watteau a créé le

Une

3-1

372
376
377

Paraissant
le 5 et le 20

FRÈRE d 'EMPEREUR

So,uve raines et Grandes Dames

lB OUG OB moroy

maaame Bécamier

Morny. Le Monde, Les Femmes
par Frédéric LOU ÉE

Joseph T URQUAN

par

1

partout

Chef-d'œ uvre de ses Che fs-d 'œ u v r e

1

li n'en ·existe pas, malheureusement pour le public, de copies gravées facilement
,1c_cessibles. En dehors de quelques épreuves des grandes collections publiques et privées, on en chèrcherait Yainement dans le commerce. Cette rareté même d'une œuvre
aussi justement consacrée a déterminé HISTORIA à en établir une édition spéciale
particulièrement réservée à ses abo,inés.
Cette édition est la reproduction de la :omposition définitive de Watteau qui arpar- 1
tient il la Galerie Impériale d'Allemagne, et laite d'après l'épreuYe unique que possède I
la Bibliothèque nationale.
Jmprimée en taille-douce, sur très beau papier, genre \Vhatman, avec grandes 11
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SOMMAIRE du NUMÉRO 110 (25 Mars 19 10)
HEKRt LAVEDAN, de l'Académie française. Leur carême. - ANDRE THEURJET.
Le Secret de Gertrude. - M1c11EL PIH)VINS. Le terre-neuve. - ERNEST
D'HERVILLY Fin de carême. - Guv CHANT EPLEURE. Sp_hinx blanc. RosEMO:&lt;DE ROSTA'I D: Les coucous. - FRANÇOIS COPPÉE, L'odeur. du
buis. -GYP. Réunion du comité. - MME ALPHONSE UAU DET. Le Chariot.
- IIENRY 13ORDE,\UX. La croisée des chemins. - FRANÇOIS •DE NION.
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Dames, toutes les figures qui appartiennent à l"histo1re sont des sujets curieux, inté•
ressants et captivants au possible. Les personnages ont vécu dans den milieux vrais,
ils ont aimè, ils ont souffert. Ce sont leurs souvenirs intimes, leurs mémoires historiques
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obéissant aux appétits et a11x rass1ons qui ont jadis déterminé leurs actes.
. Chaque fascicule reproduit les œun es des grands maitres de la peinture et de restampe,
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Les Femmes du second Empire
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~

CHARLOTTE CORDAY
TABLEAU DE PA~L IlHDRY (MUSÉE DE NANTES).

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l

MJCHELET

TIRÉE EN CAMAIEU :

D'APRÈ S LF.S • TABLEAUX, DES.SI~$ ET F.STA \ \ J)E$ DE :

~

M a rs 1910.)

PLANCHE HORS TEXTE

ILLUSTRATl ONS

;f~

1

75, rue O areau, P A RJS (XJV")

Le, d!manche 7 juillet 1795, on avait ballu d'un seul sera la vie de Lous. Telle fut toute son ex trême douceur . Rien qui soit moins en
la genera_l~ el réuni sur l'immense tapis rert sa pe~sée. Pou~ sa vie, à elle-mème, qu'elle rapport avec le sanglant souvenir que rap d~ la prame d~ Caen les volontaires qui par- donnait, elle n y songea point.
pelle .son nom. C'est la figure d'une jeune
laient P?ur Pans, pom· la guerre de Alarat.
Pensée étroite, autant que haute. Elle vit demoiselle normande, fi gure viero-e s'il en
li en .nnl t'.·enle. Les belles dames qui se tout en un homme ; dans le fil d'ùne vie, elle fut, l'éclat doux du pommier en Jl; ur . Elle
lr~uva1ent la a\'eC les députés étaient sur- crut couper celui de nos mauvaises destinées
p~rait .beaucoup pins jeune que son âge de
prises et .mal édifiées de ce peti t nombre. nettement, simplement, comme elle coupait' vmgt-cmq ans. On croit entendre sa voix un
Une demmselle, entre autres, paraissait pro- fille laborieuse, celui de son fuseau.
' peu enfantine, lrs, mots mêmes qu'elle écrivit
fondément triste : c'était mademoiselle MarieQu'on ne croie pas voir en mademoiselle a son père, _da.ns 1orthographe qui représente
Charlolle Corday d'Armont, jeune et belle Corday. une virago farouche qui ne comptait la prononc~at10n traînante de Normandie :
personne, républicaine, de famille noble et pour rien le sang. Tout au contraire ce fut « Pardonnais-moi, mon papa .... &gt;&gt;
~au1Te, qui vivait à Caen avec sa tante. Pé- pour l'épargner qu'elle se déçida à fr;pper ce
. Dans ce tragiq~e portrait, elle parait infitJO?, qui ~'av~it vue quelquefois, supposa coup. Elle crut saurer tout un monde en mment s.ensée, ra1sonnable, sérieuse, comme
qu elle avait la sans doute quelque amant exterminant l'exterminateur. Elle arait un sont les lemmes de son pays. Prend-elle Iérrèo
dont le départ l'allr islait. II J'en
rement son sort ? point du tout il
plaisanta lourdement, disant :
n'y a rien là du faux héroïs~e.
&lt;&lt; Vous auriez bien du charrrin
li faut songer qu'elle était à une
n'est-il pas vrai, s'ils ne parl~ien~
d~m,i-heure de la terrible épreuve.
pas? »
N a-t-elle pas un peu de l'enfant
, Le Girondin blasé après tant d 'éboudeur. ? Je le croirais '· en reaar0
v.enemenls ne devinait pas le sendant b ien, l'on surprend sur sa
liment neuf et vierge, la flamme
lèvre u~ léger mouvement, à peine
ardente qui possédait ce jeune
u.ne petite moue. Quoi ! si peu d'ircœur. li ne savait pas que ses disn lat10n contre la mort!... contre
cours et ceux de ses amis qui
l'ennemi barbare qui l'a trancher
dans la bouche d'hommes ' finis'
cette charmante vie, tant d'amours
n'étaient que des discours, dan~
et de romans possibles. On est renl,e ~ ur de mademoiselle Corday
versé, de la voir si douce • Je cœur
etaient la des tinée, la "ie, la morl.
~chappe, les yeux s 'obscu~cissent:
Sur ce.ttc prairi~ de Caen, qui peul
il fa ut regarder ailleurs.
'
r~cevo1r .cent mille hommes et qui
Le peint re a créé pour les homn en avait que trente, elle avait vu
mes un désespoir, un regret éterune chose que personne ne voyait :
nel. Nul qui puisse la voir sans
la Patrie abandonnée.
di~e en ~on cœur: « O~ ! que je
Les hommes faisant si peu, elle
sois né s1 tard ! .. . Oh I combien je
en Lra en cette pensée qu'il fallai I la
l'aurais aimée ! &gt;&gt;
main d'une femme.
Elle a les che\'eux cendrés du
Mademoiselle Corday se trouvait
plus doux reflet: bonnet blanc et
ètre d'une bien grande noblesse·
robe .blanche. Est-ce un signe de
' proche parente des héroïnes'
1a Lres
so~ mn.o~ence et comme justifide Corneille, de Chimène de Paucat10n vJSJhle ? je ne sais. II y a
line et de la sœur d'Ilot'.ace: Elle
dans ses i eux du dou le et de la
était l'arrière-petite-nièce de Ï'autristes~e. Triste de son sor t, je ne
teur de Cinna. Le sublime en elle
le crois pas; mais de son• acte
était la na turc.
peu t-être. ... Le plus ferme qui
Dans sa dernière lettre de mor t
frap~e u~ tel coup, quelle que soit
Cliché Braun, Clément et C
elle fait assez entendre tout ce qui
~a fm, voit souvent, au dem ier moC HARLOTTE CORDAY.
fut dans son esprit: elle dit d'un
ment, s'élever d'étranges doutes.
Tableau de J EAX·J ACQUES H AUER. (/tfusée de Versailles.)
mot, qu'elle répète sans cesse:
. En regardant bien dans ses yeux
&lt;&lt; La paix, la paix . »
lnstes et doux, on sent encore
Sublime et raisonneuse, comme
un~ chose, qui peul-être explique
son oncle, à la normande, elle fit ce raison- cœur de femme, rendre et doux. L'acte Iou le sa dest111ée: Elle avait toujours éte
nement : La Loi est la Paix même. Qni a tué qu'elle s'imposa fut un acte de pitié.
seule.
la Loi au 2 juin? Marat surtout. Le meurtrier
Oui, c'est là l'uniq ue chose qu'on trouve
~ans l'unique portrait qui reste d'elle, et
de la Loi tué, la Paix rn refleuri r. La mort qu on a fait au moment de sa mort, on sent peu rassurante en elle. Dans cet être char1
•.

1. -

H ISTORIA.

-Fasc. 8.

22

�111ST0'1{1.Jl

-----------------------J

manl cl bon, il y cul celle sinistre puissance,
le de·mon de la solilurle.
D'abord, cllti n'eut pas de mèrf'. La sienne
mourut de bonne heure; elle ne connut point
les caresses maternelles ; elle n·eut point dans
ses premières an nées ce doux !ail de femme
que rien ne supplée.
Elle n'eut pas de père, à vrai dire. Le sien,
pauvre noble de campagne, tête utopique el
romanesque, qui écrivait contre les abus dont
la noblesse vivait, s'occupait beaucoup de ses
livres, peu de ses enfants.
On peul dire même qu'elle n'eut pas de
frère. Uu moins, les deux qu'elle avait étaient,
en 92, si parfaitement éloignés des opinions
de leur sœur, qu'ils allèrent rejoindre l'armée
de Condé.
Admise à treize ans au couvent de !'Abbaye-aux-Dames de Caen, oit l'on recernit les
filles de la pauvre noblesse, n'y fut-elle pas
seule encore? On peul le croire, quand on
sait combien, dans ces asiles religieux qui
sembleraient devoir être les sanctuaires de
l'égalité chrétienne, les riches méprisent les
pauues. Nul lieu, plus que l'Abbaye-auxDames, ne semble propre à conserver les traditions de l'orgueil. Fondée par Mathilde, la
femme de Guillaume le Conquérant, elle domine la , ille, el, dans l'effort de ses voùtes
romanes, haussées el surexhaussées, elle
porte encore écrile l'imolence féodJle.
L'àme de la jeune Charlolle chercha son
premier asile dans la dévotion, dans les douces
amitiés du cloitre. Elle aima surtout deux
demoiselles, nobles et pauvres comme elle.
Elle entrevit aussi le monde. Une société fort
mondaine des jeunes gens de la noblesse était
admise au parloir du couvent et dans les
salons de l'abbesse. Leur futilité dut contribuer à fortifier le cœur viril de la jeune fille
dans l'éloignemcnl du monde et le goût de la
soli tude.
Ses vrais amis étaient ses livres. La philosophie du siècle envahissait les couvents. Lectures fortuites et peu choisies. Raynal pèlemèlc avec Rousseau. C( Sa tète, dit un journaliste, était une furie de lectures de toutes
sortes. l&gt;
Elle était de celles qui pcurnnl traverser
impunément les livres et les opinions sans
que leur pureté en soit altérée. @ e garda,
dans la science du bien et du mal, un don
singulier de virginilé morale el comme d'enfance. Cela apparaissait surtout dans les into11alions d'une rnix presque enfantine, d'un
timbre argentin, où l'on sentait parfaitement
que la personne était entière, que rien cn~ore
n'avait fléchi. On pouvait oul.Jlier peul-tllrc
les traits de mademoiselle Corday, mais sa
voix jam:lis. Une personne qui l'entendit une
fois à Caen, dans une occasion sans importance, dix ans après avait encore dans r oreille
celle voix uniqtte, et l'eùt pu noter.
·
Celte prolongation d'enfance fut une singu-

larité de Je~nnc d'.\rc, qui resta une petite
fille et ne fut jamais une fcmmP.
Ce qui plus qu'aucune chose rendait mademoiselle Corday lrès frappante, impossible
à oublier, c·esl que cette voix enfantine était
unie à nne beau lé sérieuse, virile par l'expression, quoique délicate par les traits. Cc conLrasle arniL l'effet double et de séduire el
d'imposer. On regardait, on approchait; mais,
dans celle fleur du temps, quelque chose intimidait qui n·étail nullement du Lemps, mais
de l'immortalité. Elle y allait rl la vonlail.
Elle Yirnit drjà entre l~s héros dans l'tlysée
de Plutarque, parmi ceux qui donnèrent leur
vie pour vivre éternellement.
Les Girondins n'eurent sur elle aucune influence. La plupart, nous l'arnns vu, avaient
cessé d'èlre eux-mèmes. Elle vit deux fois
Barbaroux' , comme député de Provence,
pour arnir de lui une lellrc el solliciter
l'affaire d'une de ses amies de l'ami lie proYcnçale.
Elle avait ,·u aussi Fauchet, l'évêque du
Calvados; elle l'aimait peu, l'estimait peu,
comme prêtre, el comme prêtre immoral. li
est inutile de dire que mademoiselle Corday
n'était en rapport arec aucun prêtre, el ne se
confessait jamais.
A la suppression des couvents, trouvant son
père remarié, elle s'était réfugiée à Caen chez
une vieille Lanté, madame Brelcl'ille. Et c'est
là qu'elle prit sa résolution.
La prit-elle sans hésitation? non ; elle fut
retenue un moment par la pensée de sa Lan le,
de cette bonne vieille dame qu i la recucillail,
et qu'en ré,')mpense elle allait cruellement
compromellre.... Sa tante, un jour, surprit
dans ses yeux une larme : C( Je pleure, ditelle, sur la France, sur mes parents et sur
Yous .... Tanl que )larat vit, qui est sùr de
vine? )J
Elle distribua ses livres, sauf un volume
de Plutarque, qu'elle emporla aYec elle. Elle
rencontra dans la . cour l'enfant d'un ouvrier
qui logeait dans la mai~on; clic lui donna son
carton de dessin, l'embrassa, d laissa tomber
une larme encore sur sa joue.... Deux larmes!
assl'z pour la nature.
Charlotte Corday ne crut pou\'Oir quiller la
l'ic sans d'abord aller saluer son père encore
une fois. Elle le vit à Argentan, reçut sa bénédi ction. l)e là elle alla à Paris dans une rniLure pulilique, en compagnie de quelques
~fonlagnards, grands admirateurs de ~laral,
qni commencèrent tout d'abord par ètre amoureux d'elle el lui demander sa main. Elle faisait semblant de dormir, souriait, el jouait
avec un enfanL.
Elle arri va à Paris le jeudi 11, rcrs midi,
et alla descendre dans la rue des \ïcux-Auguslins. n° ·I7, à l'hôtel de la Providence. Elle
se coucha à cinq heures du soir, el, fatiguée,
dormit jusqu'au lendemain du sommeil de la
jeunesse el d'une conscience paisible. Son

1. Les historiens romanesques ne tiennent jamais
quille leur héroïne, sans essayer de prouver qu'elle a
dù être amoureuse. Celle-ci , probablement, disent-ils,
l'aura été de 1larbarnux. D'autres, sur un mot d'une
Yieille scr vanlc, ont imaginé un certain Frnnquelin,
jeune homme ~ensible et bien tourné, qui aurait eu
l'insigne honneur d'i'.lre aimé de madcmoi,ellc Cor-

,lay cl de lui coùter des larmes. C'est peu con11ailt·c
l:i 11alurc loumaine. De tels actes ,upposc11L l'•ustérc
virginité du cœur. Si la prêtrcs;c de Tauride savait
enlo11ccr le couteau, c'rsL que uul amour humain
n'avait amolli son cœur. - Le plus absurde de tous,
c'est Wi111pfcn, qui la foit d'abord rovali le ! amoureuse du 1·o!·alis1e Belzuncc I La hain~ de \\Ïmpfcn

.., 338

~

sacrifice était fait, son acte accompli en pensée; elle n'avait ni trouble ni doule.
Elle.était si fixe dans son projet, qu'elle ne
senlail pas le besoin de précipiter l'exécution.
Ellti s'occupa lranqui llement de remplir préalablement un devoir d'amitié, c1ui avait été le
prétexte de son voyage à Paris. Elle avait
obtenu à Caen une lettre de Barbaroux pour
son collègue Duperret, voulant, disait-elle,
par son entremise, retirer du ministère de
l'intérieur des pièces utiles à son amie, mademoiselle Forbin, émigrée.
.
Le matin elle ne trouva pas Duperrel, qui
élail à la Conl'enlion. Elle rentra chez elle, el
passa le jour à lire tranquillement les Vies
de Plutarque, la bible des forts . Le soir elle
retourna chez le dépulé, le trou va avec sa
famille, ses filles inquièles. li lui promit
obligeamment de la conduire le lendemain.
Elle s'émut en voyant cette famille qu'elle
allait compromcllre, et dit à Duperrel d'une
voix presque suppliante : et Croyez-moi, parlez
pour Caen; fuyez avant demain soir. l&gt; La
nuit mème, et peul-èlre pcndanl que Charlotte parlait, Duperrel était déjà proscrit ou
du moins bien près de l'èlrc. li ne lui tinl
pas moins parole, la mena le lendemain malin
chez le ministre, qui ne recevait poinl, et lui
fit enfin comprendre que, suspects tous deux,
ils ne pouvaient guère senir la demoiselle
émigrée.
Elle ne rentra chez elle que pour éconduire
Dupe1·ret, qui l'accompagnait, sortit sur-lechamp, et se fit indiquer le Palais-Hoyal.
Dans cc jardin plein de soleil, égayé d'une
foule riante, et parmi les jeux des enfants,
elle chercha, trouva un coutelier, et acheta
quarante sous un couteau, frais émoulu, à
manche d'ébène qu'elle cacha sous son fichu.
La voilà en possession de son arme; comment s'en servira+ elle? Elle eût voulu donner
une grande solennilé à l'exéculion du jugement qu'elle avail porté sur Marat. Sa première idée, celle qu'elle conçut à Caen, qu'elle
couva, qu'elle apporta à Paris, eùt été d'une
mise en scène saisissante el dramaliquc. !&lt;:lie
voulait le frapper au Champ de Mars, pardevant le peuple, par-devant le ciel, à la solennité du 14 juillet, puoir, au jour anniversaire de la défaite de la royauté, ce. roi de
l'anarchie. Elle eût accompli à la lettre, en
uaie nièce ·de Corneille, les fameux vers de
Cinna:
Demain , au Capitole, il fait uu sacnfice ....
Qu'il eu soiL la victime, el faisons en ces lieux
Justice au monde enlier, à la l'ace dès dieux.

La fèle étant ajournée, elle adoptait une
autre idée, celle de punir Marat au lieu même
de son crime, au lieu où, brisant la représentation nationale, il avait dicté lti vole de la
Convention, dé!;igné ceux-ci pour la vie, ceuxlà pour la mort. Elle l'aurait frappé au sommet de la Montagne. Mais Marat était malade;
il n'allait plus à l'Assemblée.
pour les Girondin•, qui repoussè,·cnl ses propositio~s
d'appeler l'A.nglais, semble lui faire perdre J'cser1t.
Il va jusqu'à supposer que le pauvre homme Pét10n,
à moitié mort, qui n'avait plu, qu'une idée, ses
enfants, Youlait. .. (devinez! ... ) brule1· t:ae11, pour
impu ter ensuite cc crime à la llont~gnc ! Toul le reste
csl etc cette force.

CllA'R,LOTTE CO'R,DAï ~

Il fallait donc aller chez lui, le chercher à avail voué sa fortune, immolé son repos. »
La pièce iltail pcli Le, obscure. M~rat au ha in
~on ~oyer' y pénétrer à travers la surveillance
On trouva dans les papiers de àfarat une recouver~ d'un_ dr~p sale et d'une plam he su;
inquiète, d_c ceux qui l'entouraient; il fallait, pr,~~~ss.e d_e mariage à Catherine Évrard.
chose pernble, entrer en rapport avec lui le DrJa il I amt épousée devant le soleil, devant !~quelle ',I écrivait, ne laissait passer que la
tete, les epaules et le bras droit. Ses chereux
tro_mp~r._C'es_t 1~ seule chose qui lui ait cofilé, la nature.
g_ras,
entourés d'un mouchoir ou d'une serqui lut ait laisse un scrupule el un remords
Celle créature infortunée et vieillie avanl nelte, sa peau jaune et ses membres grêles,
Le premier billet
'·
sa grande bouche baqu'elle écrivit à Maral
tr~cienne, ne rapperesta sans réponse.
latent pas beaucoup
Elle en écrivit alors un
que cet ètre fùt un
second, où se marque
homme. Du reste, la
une sorte d'impatienj~unc fille, on pe•1l
ce, le progrès de la
bien le croire, n'y repassion.
garda pas. Elle avait
Elle va jusqu'à dire
promis des nouvelles
&lt;( qu'elle lui ré,·élera
de
la Normandie; il
des secrets; qu'elle est
les demanda, les noms
persécutée, qu'elle est
surlou t des députés
malheureuse ... , » ne
réfugiés
à Caen ; elle
craignant point d'abules
nomma,
et il écriser de la pitié pour
Yait à mesure. Puis,
tromper celui qu'elle
ayant fini: C( C'est bon !
condamnait à mort
dans huit jours ils
comme impitoyable,
iront à la guillotine. »
cornmeenncmi de l'huCharlotte, ayant dans
manité. Elle n'eut pas
ces mols trouvé ' un
besoin, du reste, de
surcroi't de force, ~ne
commettre celle faute•
r_aison
pour frapper,
elle ne remit point
Lira de son sein le coubilleL.
Lea?, e~ le plongea tou l
Le soir du 15 juilenller
Jusqu'au manlet, à sept heures, elle
che
au
cœur de Marat.
sortit de chez elle, prit .
LA )IORT DE MARAT.
Le coup tombant ainsi
~e ,·oilure publique
A llcicnne estampe , J!.-ao•ée par BERTHAULT, d'après le dessin de S\\'EBACH-DESPO'.'ITAI"es.
d'en haut, et frappé
a la place des Victoia,,cc
une assurance
res, el, traversant le
,
extraordinaire
passa
pont Neuf,_ descendit à la porte de Marat, rue l'âge se consumait d'inquiétude. Elle sentait
pres _de la clavicule, traversa lout le ~oumon'
des Cordehers, n° 20.
la mort autour de Marat, elle veillait aux ouvrtl le lronc des carotides et tout un fi!'uv;
Marat demeurait à J'étage le plus sombre portes, elle arrêtait au seuil tout visacre sus- de sang.
0
de celte sombre maison, au premier éta"e
pect.
0
&lt;( A moi! ma chère amiti t » C'esl tout ce
comm0 d~ pour 1e mouvement du Journaliste
.
'
, , Celui de r_nadernoiselle Corday était loin de qu'il put dire; et il expira. ·
et d~ tribun populaire, dont la maison est l _elre; sa, mis~ décen le de demoiselle de propublique autant que la rue, pour l'affluence v10ce preven~1t _pour ~lie. Dans ce temps où
La femme entre, le commissionnaire.... Ils
des porteurs, afficheurs, le rn-et-vienl des tou le chose eta1 l extreme, où la tenue des
tr~uvent Cbarlolle, debout el comme pét 'fi ,
é~~euv~s, un monde d'allants el venants. femmes étai_t o~ négligée ou cynique, la jeune
,
ri iee,
.... L'homme lui lance
Pres de Ia fienetre
L_ mlérieur, l'ameublement présentaient un fille semblatt bten de bonne vieille roehe norco~p de chaise à la tète, barre la porte po~~
bizarre contraste, fidèle ima"e des disso- mande, n'abusant point de sa bt-aulé, contequelle_ ne sorte. Mais elle ne bouO'eait pas
nance~_qui caractérisaient Marat°et sa deslinée. nant par un ruban vert sa chevelure superbe Aux rm, les voisins accourent, le oquarlier:
Les p1eces .fort obscures qui élaient sur la so?s le bonnet connu des femmes du Calvados, Lous les passants On appelle le h.
.
r irurg1en
cour! garrnes de vieux meubles, de tables coiffure modeste, moins triomphale que celle qui• ne tr~uve plus· qu'un mort. Crpendant
1~
sales
· 1es Journaux,
·
l''d , où, l'on_ P1·1a1t
donnaient des da·mes de Caux. Contre l'usacre
du temps
0
irarde nationale avait empèché qu'on ne m't
·
~ne_e? ~n triste _logement d'ou~rier. Si vous ma1gre' une cbaleu r de Juillet,
son sein était' Ch~rlolte tout en pièces; on lui tenait les deu1x
P . elriez plus Jorn, rnus lrouviez a1·ec sur- sévèreme~l re~ouYert d'un fichu de soie qui marns. Elle ne soncreait gue're a' •
•
0
s en servir
prise un petit salon sur la rue, meublé en se renouait solidement derrière la taille. Elle (mmob'tle, elle rrgardait
d'un œil terne et f 'd.
· d
roi .
damas bleu el blanc, couleurs délicates et avait une robe blanche, nul autre luxe que Un
perruq111er u q~arlier qui avait pris le
galantes, avec de beaux rideaux de soie el des celui qui recommande la femme, les dentelles couleau, le brandissait en criant Elle ,
't
·
u y prevases de porcelaine, ordinairement œarnis de du bonnet flollanles autour de ses joues. Du
~:1 pas garde.. La seule chose qui srmblait
~eurs. C'était ,·isiblemenl le logis d'une re~le, aucune pàleur, des joues I oses, une
_to~ner, et_qui (elle le disait ellt•-mème) la
emmc, d'une femme bonne allentive el voix assurée. nul signe d'émotion.
fwa1t
souffrir, c'étaient les cris de Cath .
tendre.' qui,· soigneuse,
·
Eli 1 . d
.
erme
parait 'pour l'homme
El_!~ franch_il d'un pas ferme la première Marat
. , . e u1 onna1l la première et pénible
v??é. a ce mortel travail le lieu du repos. barr!ere, ne~ arrèlant pas à la consigne de la i,~e (( _~u·~p~ès tout Marat était homme. »
~ etait là le mystère de la vie de Marat, qui portière, qm la rappelait en vain. Elle subit , ~ a~a1t I au· de se dirt~ : (( Quoi don •I ï
1
ut plus tard dévoilé par sa sœur · il n'était l'inspe~tion pe? bienveillante de Catherine, qui, eta1t aimé! u
c.
pas chez lui, il n'avait pas de chez' lui en ce au brmt, avait entr'ouvert la porte el voulait
Le commissaire de police arriva bienlôl .
(~nde. (( Marat ne faisait point ses frais l'empècher d'entrer. Ce débat fut entendu de sept heures trois quarts p. uis les ad · · t' a
.
,
muus raeSt sa. s_œur Albertine qui parle) : une Marat, et les sons de celle voix vibrante ar- tc,urs de polwe Louvel r t Marino, enfin les
e~~e di~me, touchée de sa siluation, lors- gentine, arrivèrent à lui. Il n'avait nulle hor- depulés Maure, Chabot, Drouet et Legendre
qu I fuyait de cave en cave, avait pris reur des femmes et, quoi4ue au bain, il or- accourus de la Convention pour voir le monsli'e'
et caché chez elle l'Ami du peuple' lui donna impérieusement qu'on la fit enlrer.
lis furf:'nt bien étonnés df' trouver entre le;

1;

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�, . - 111ST0'1{1.Jl

- -- - -- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J

répliques qu'on lit dans les dialogues serrés
(qui allriste et qu i fait mal) une parfaite transoldats qui tenaient ~es mains, une belle jeune quillité d'âme. Dans celte lettre qui ne pou- de Corneille.
&lt;c Qui Yous inspira tant de haine? Je
demoiselle, fort calme, qui répondait à tout ,·ail manquer d'être lue, répandue dans Paris
n'avais
pas
besoin
de
la
haine
des
autres,
avec fermeté et simplicité, sans timidité, sans le lendemain, et qui, malgré sa forme famiemphase; elle a,·ouait mèrne qu'elle eût lière, a la portée d'un manil'cstc, elle fait j'avais assez de la mienne. ll
&lt;c Cet acte a dù vous être suggéré? - O[\
échappé si elle l'eitt pu. Telles sont les con- croire que les volontaires de Caen étaient artradictions de la nature. Dans une adresse aux dents et nombreux. Elle ignorait enrorc la exécute mal ce qu'on n'a pas conçu soiFrançais qu'elle avaitécrite d'anncc, etqu't•lle
mème. &gt;&gt;
déroule de Vernon.
cc Que haïssiez-1•ous en lui ?- Ses crimes. ll
avait sur elle, elle disait qu'elle voulait périr,
Ce qui semblerait indiquer qu'elle était
&lt;c Qu'entendez-vous par là? - Les ravages
pour que sa tète, portée dans Paris, servit de moins calme qu"elle n·atrectait de l'être, c'est
de la France. ll
·
signe de ralliement aux amis des lois.
que par quatre fois elle revient sur ce qui
cc Qu'espériez-1•ous en le Luant? - Rendre
Autre contradiction. Elle dit et écrivit motive et excuse son acte : la Paix, le désir
qu'elle rspérait mourir inconnue. Et cepen- de la Paix. La lettre est datée : Du second la paix à mon pays. ll
&lt;C Crovez-vous donc avoir tué tous les
dant on troul'a sur elle son extrait de baptême jour de la préparation de la Paix. Et elle dit
et son passeport, qui dernicnl la l'aire recon- vers le milieu : &lt;c Puisse l a Paix s'établir Marat? __:_ Celui-là mort, les autres auront
peur, pt•ut-ètre. &gt;l
naitre.
aussitol que je le désire!. .. Je _jouis de la
&lt;c Depuis quand aviez-vous formé cc desLes autres objets qu'on lui trouva faisaient Paix depuis deux jours. Le bonheur de mon
connaitre parfaitement toute sa tranquillité pays l'ail le mien. » Elle écrivit à son père sein ? - Depuis le 31 mai, où l'on arrêta ici
d'esprit ; c'étaient ceux qu'emporte une femme pour lui demander pardon d'arnir disposé de les représentants du pt-uplc. &gt;J
Le président après une déposilion é1ui la
soigneuse, qui a des habitudes d'ordre. Outre
sa Yie, elle lui ci ta ce vers :
charge :
sa clef cl sa montre, son argent, elle avait un
cc Que répondez-vous à cela?- füen, sinon
I.e CJ'imc fail la honte cl non pas l'échafaud.
dé et du ftl, pour rrparcr dans la prison le
que
.ï ai réussi. l&gt;
désordre assez probable qu'une arrestation
Elle a,·ail écrit aussi 11 un jeune députr,
Sa Yéracité ne se démentit qu'en un point.
violente pouvait faire dans ses habits.
ne,·eu de l'abbesse de Caen. Ooulcet de PonLe trajet n'était pas long jusqu'à l'Abba)"e, técoulant, un Girondin prudent qui, dit Char- Elle soutint qu'à la revue de Caen, il y avait
deux minutes à peine. Mais il était dangereux. lotte Corday, sirgcait sur la )lontagne. Elle le trente mille hommes. Elle vou lait faire peur
La rue était pleine d'amis de füral, des Cor- prenait pour défenseu r. J)oulcel ne couchait à Paris.
Plu icurs répon es montrèrent que ce
deliers furieux, qui plruraienl, hurlaient pas chez lui , cl la le lire ne Il' trou Yu pas.
cœur si résolu n'était pourtant nullement
qu'on leur livrùl l'assassin. Charlotte avait
Si j'en crois une note précieuse, transprérn, accepté d'avance tous les genres de mise par la famille du peintre qui la peignit étranger à la nature. Elle ne put entendre
mort, excepté d'être déchirée. Elle faibli t, dit- en prison, elle avait fait faire un bonnet jusqu'au bout la déposition que la femme de
on, un instant, crut se trotn·er mal. On attei- ex près pour son jugement. C'est ce qui Marat faisait à travers les sanglots; elle se
bàta de dire : &lt;1 Oui, c'est moi qui l'ai tué. &gt;l
gnit l'Abba}e,
explique pourquoi elle dépensa trente-six
Elle cul aussi un mouvement quand on lui
Interrogée de nouveau, dans la nuit, par les
francs dans sa captivité si courte.
montra
le couteau. Elle détourna la vue, et,
membres du Comité de sùrcté générale et par
Quel serait le système de l'accusation? Le
d'autres députés, elle montra, non-seulement autorités de Paris: dans une prodamation, l'éloignant de la main, elle dit d'une voix
de la fermeté, mais de l'enjouement. Le- attribuaient le crime aux fedéralistes, et en entrecoupée : cc Oui, je le reconnais, je le
gendre, tout gonflé de son importance, el se même temps disaient: &lt;c Que celle fu rie 6tait reconnais .... »
Fouquier-Tinville fil ob erver qu'elle avait
croyant tout naïvement digne du martyre, lui sortie de la maison du ci-devant comte Dorfrappé
d'en haut, pour ne pas manquer son
dit : « ;\'était-cc pas Yous qui étiez Yenue hier set. &gt;l Fouquier-Timille écri\·ait au Comité
chez moi en ltabit de religieuse?- Le citoyen de sùrelé : cc Q,,'il 11ennit d'être informé coup; autrement elle aurait pu rencontrer
se trompe, dit-elle avec un sourire. Je n'es- qu'elle était l'amie de Bclzunce, qu'elle avait une cote et ne pas tuer; cl il ajouta: &lt;( Appatimai pas que sa vie ou sa mort importàl au ,·oulu venger Belzunce el son parent Biron, remment, vous l'Ous étiez d'avance bien
exercée?.. . - Oh! le monstre! s'écria-t-elle.
sal ut de la République. »
récemment dénoncé par Marat, que BarbaChabot tenait toujours sa montre cl ne s'en roux l'avait poussée, » Plc. Roman absorbe, li me prend pour un assassin! Jl
Ce mol, dit Chauveau-Lagarde, fut comme
dessaisissait pas .... cc J'avais cru, dit-elle, que dont il n'osa pas mème parler dans son réquiun
coup de foud re. Les débats furent clos.
les capucins faisaient yœu de paUl'rett;. 1&gt;
sitoire.
Ils
avaient
duré en tout une demi-heure.
Le grand chagrin de Chabot et de ceux qui
Le public ne s'y trompait pas. Toul le
Le
président
Montané aurait l'oulu la saul'interrogèrent, c'était de ne trouver rien, ni monde comprit qu'elle était seule, qu'elle
sur clic, ni dans ses réponses, qui pùl faire n'avait eu de conseils que celui de son cou- ver. li changea la question qu'il devait poser
croire qu'elle élail envoyée par les Girondins rage, de son dévouement, de son fanatisme. aux jurés, se contentant de demander : L'ade Caen. Dans l'interrogatoire de nuit, cet Les prisonniers de !'Abbaye, de la Concier- t-elle fait arec préméditation?» et supprimant
impudent Chabot soulinl qu'elle avait encore gerie, le peuple même des rues ( auf les cris la seconde moitié de la formule : &lt;C avec desun papier caché dans son sein, el, profilant du premier moment), tons la regardaient sei1J criminel et contre-rérnlutionnaire? » Cc
lâchement de ce qu'elle avait les mains gar- dans le silènce d'une respectueuse admiration. qui lui ,,alul 1t lui-même son arrestation
rottées, il mettait la main sur el1e; il eùl u Quand elle apparut dans l'auditoire, dit son quelques jours après.
Le président pour la sauver, les jurés pour
trouYé sans nul doute ce qui n'y était pas, le défenseur officieux, Chaul'eau-Lagarde, tous,
l'humilier,
auraient voulu que le défenseur la
manifeste de la Gironde. Tou te liée qu'elle juges, jurés el spectateurs, ils avaient l'air
était, elle le repoussa vi,·emenl ; elle se jeta de la 7Jrendre pour un juge qui les aurait présenlùl comme folle. Il la regarda el lut
en arrière avec tant de violence, que ses cor- appeles au tribunal s11pl'ênte ... On a pu dans ses yeux ; il la serl'il comme elle youlul
dons en rompirent, t-l qu'on put voir un mo- peindre ses traits, dit-il encore, reproduire l'être, établissant la longue préméditation,
ment cc chaste cl héroïque sein. Tous furenL ses paroles; mais nul art n'eùl peint sa et que pour toute défense clic ne voulait pas
attendris . On la délia pour qu'elle pùl se ra- grande âme, respirant tout entière dans èlrc défendue. Jeune el mis au- dessus de luijuster. On lui permit aussi de rabattre ses sa physionomie ... l'e[et moral des débats est même par ce grand courage, il hasarda cette
manches et de meure des gants sous ses de ces choses qu'on sent, mais qu'il est im- parole (qui touchait de si près l'échafaud): Ce
calme et cette abnégation, sublimes sous un
chaines.
possible d'exprimer. »
.. .. »
Transférée, le 16 au matin, de !'Abbaye à
li rectifie ensuite ses réponses, habilement rapport
Après la condamnation, elle se fit conduire
la Conciergerie, elle y écrivit le soir une lon- défigurées, mutilées, pàlics dans le Moniteur.
gue lettre à Barbaroux, lettre é1·idcmment Il n'.y en a pas qui ne soit frappée au coin des au jeune avocat, et lui dit, avec beaucoup de
calculée pour montrer par son enjouement

�-

111STO'l{1.ll

- - - - - -- - -- -- - - - -- -- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J

gràce, qu'elle le remerciait de cette défense
délicate cl généreuse, qu'elle voulait lui donner une preure de son estime. « Ces me5sieurs viennent de m'apprendre que mes biens
sont confisqués; je dois quelque chose à la
prison, je rous charge d'ac&lt;ptilter ma delle. »
11edescendue de la salle par le ~ombre
escalier tournant dans les cachots qui sont
dessous, elle sourit à ses compagnons de pri5on, qui la r&lt;'gardaienl pas cr, el s'excusa
près du concierge Richard et sa femme, avec
qui elle arail promis de déjeuner. Elle reçut
la visite d'un prèlre qui lui offrait son ministère, et l'éconduisit poliment : c1 11emerciez
pour moi, dit-elle, les personnes qui vous ont
envoyé. »
Elle avait remarqué pendant l'audience
qu'un peintre essapit de saisir ses traits, el
la regardait aH'C un vif intérêt. Elle s'était
tournée ,·ers lui. Elle le fit appeler après le
jugement, et lui donna les derniers moments
qui lui restaient arnnl l'exécution. Le peintre,
M. Ilaucr, était commandant en second du
bataillon des Cordeliers. Il dut à ce titre
peut-être la faveur qu'on lui fit de le laisser près d'elle sans autre témoin qu'un gendarme. Elle causa fort tranquillement avec
lui de choses indi{Jërenles, el aussi de l'événement du jour, de la paix morale qu'elle
sentait en elle-même. Elle pria M. llauer de
copier le portrait en petit, cl de l'envoyer à sa
famille.
Au bout d'une heure et demie, on frappa
doucement à une petite porte qui était derrière elle. On ouvrit, le bourreau entra.
Charlolle, se retournant, vit les ciseaux el la
chemise rouge quïl portait. Elle ne put se
défendre d'une légère émotion, et dit involontairement : « (.)uoi ! déjà ! 1&gt; Elle se remit
aussitôt, el, s'adressant à M. Uaucr : « Monsieur, dit-elle, je ne sais comment vous
remercier du soin que vous avez pris; je
n'ai que ceci à rous offrir, gardez-le en mémoire de moi . » En mème temps elle prit
les ciseaux, coupa une belle boucle de ses
longs cheveux blond cendré, qui s'échappaient de son bonnet, et la remit à M. llauer .
Les gendarmes et le bourreau étaient très
émus.
Au moment où elle monta sur la charrelle,
où la foule animée de deux fanatismes contraires de fureur ou d'admiration, vit sortir
de la basse arcade de la Conciergerie la belle
el splendide victime dans son manteau rouge,
la nature sembla s'associer à la pas ion humaine, un violent orage éclata sur Paris. li
dura peu, il sembla fuir devant elle, quand elle
apparut au pont Neuf el qu'elle avançait lentement par la rue Saint-Honoré. Le soleil rel'i nt
haut cl fort ; il n'était pas sept heures du soir
(19 juillet). Les reflets de l'étoffe rouge relc,·aienl d'une manière étrange el Loule fantastique l'effet de son teint, de ses yeux.
On assure que Robespierre, Danton, Ca-

mille Desmoulins se plaCl\rent sur son passap;e
el la regardèrent. Paisible image, mais d'autant plus terrible, de la Némésis révolutionnaire, elle troublait les cœurs, les laissait
pleins d'étonnement.
Les obserrnteurs sérieux qui la suivirent
jusqu·aux derniers moments, gens de Jeures,
médecins, furent frappés d'une chose rare ;
les condamnés les plus fermes se soutenaient
par l'animation, soit par des cbanls patriotiques, soit par un appel redoutable qu'ils
lançaient à leurs ennemis. Elle montra un
calme parfait parmi les cris de la foule, une
séréni té grave cl simple; elle arriva à la place
dans une majesté sing11lière, et comme transfigurée dans l'auréole du couchant.
Un médecin qui ne la perdait pa~ de vue
1lit qu'elle lui sembla un moment pàle, quand
elle aperçut le couteau. )lai ses couleurs revinrent, elle monta d'un pas ferme. La jeune
fille reparut en elle au moment oi1 le bourreau lui arrachait son fichu , sa pudeur en
souffrit, elle abrégea, aranç.1nt d'elle-même
au-devant de la mort.
.\u moment où la Lêlc tomba, un charpentier maraListc qui servait d'aide au bourreau
l'empoigna brutalement, et, la montrant au
peuple, eut la férocité indigne de la souffleter.
lln frisson d'horreur, un murmure parcourut
la place. On crut voir la tète rougir. Simple
elTel d'optique peul-être : la foule lroublée à
ce moment arnil dans les yeux les rouges
rayons du soleil qui perçait les arbres des
Champs Élysées.
La commune de Paris et le tribunal donnèrent satisfaction au sentiment public en
mettant l'homme en prison.
Parmi les cris des maratistes, infiniment
peu nombreux, l'impression générale avait
été violente d'admiration el de douleur. On
peut en juger par l'audace qu'eut la Chronique de Pal'is, dans celle grande servitude
de la presse, d'imprimer un éloge, presque
sans restriction, de Charlotte Corday.
Beaucoup d'hommes restèrent frappés au
cœur et n'en sont jamais revenus. On a rn
l'émotion du président, son effort pour la
sauver, l'émotion de l'avocat, jeune homme
timide qui, celle fois, fut au-dessus de luimème. Celle du peintre ne fut pas moins
grande. JI exposa cette année un portrait de
Marat, peut-être pour s'excuser d'avoir peint
Charlolle Corday. Mais son nom ne parait
plus dans aucune exposition. li ~cmblc n'avoir
plus peint depuis celte œuvre fata le.
L'effet de celle mort fut terrible : ce fu t
de faire aimer la mort.
Son exemple, celle calme intrépidité d'une
fille charman te, eul un effet d'attraction.
Plus d'un qui l'avait enlrenie mit une volupté
sombre à la suivre, à la chercher dans les
mond!'s inconnus. Un jeune Allemand, Adam
Lux, envo1•é à Paris pour demander la réunion de Mayence à la France, im prima une

brochure où il dem:1 nde à mourir pour rejoindre Charlotte Corday. Cet infortuné, venu
ici le cœur plein d'enthousiasme, cropnl
contempler fac~ à face dans la Révolution
française le pur idéal de la régénération
humaine, ne pouvait supporter l'obscurcissement précoce de cet idéal; il ne con,prenail
pas les trop cruelles éprem•rs qu ·entraine un
tel enfantement. Dans ses pensées mélancoliques, quand la liberté lui emblait perdue,
il la \'Oit, c'est Charlotte Corday. li la voit au
tribunal, Louchanle, admirable d'intrépidité;
il la \'Oil majestueuse el reine sur l'échafaud ....
Elle lui apparut deux fois .. .. Assez ! il a bu
la mort.
« Je croyais bien à son courage, dit-il,
mais que devins-je quand je vis toute sa douceur parmi les hurlements barbares, ce regard pénétrant, ces vives et humides étincelles jaillissant de ces beaux yeux, où parlait
une âme tendre autant qu'intrépide!. .. 0
souvenir immortel ! émotions douces cl amères
que je n'avais jamais connues !. .. Elles soutiennent en moi l'amour de celle Patrie pour
1.tquelle elle voulut mourir, et dont par adoption, moi aussi je suis le fils. Qu'ils m'honorent maintenant de leur guillotine, elle n'est
plus qu'un autel ! l&gt;
Ame pure el sainte, cœur mystique, il
adore Charlotte Corday, et il n'adore point le
meurtre. « On a droit sans doute, dit-il, de
tuer l'usurpateur et le tyran, mais lei n'était
point Marat. »
Remarquable douceur d'àme. Elle contraste fortement avec la violence d'un grand
peuple qui devint amoureux de l'assassinat.
Je parle du peuple girondin et même des
royalistes. Leur fureur avait besoin d'un saint
et d'une légende. Charlolle était un bien autre
souvenir, d'une tout autre poésie, que celui
de Louis XVI, vulgaire martyr, qui n'eut
d'intéressant que son malheur.
Une religion se fonde dans le sang de Cbarlolle Cord ay : la religion du poignard.
André Chénier écrit un hymne à la divinité
nouvelle.
0 vertu ! le poignard, seul espoir de la terre,
Est ton arme sacrée!

Cel hymne, incessamment refait en tout
âge et dans tout pays, reparait au boul de
l'l&lt;:urope, dans l' llymne au poignard, de
PouS1:hkine.
Le vieux patron des meurtres héroïques,
Brutus, pàle sou\'enir d'une lointaine antiquité, se trouve transformé désormais dans
une divinité nou\'elle plus puissa11le et plus
séduisante. Le jeune homme qui rêve un
grand coup, qu' il s'appelle Alibaud ou Sand,
de qui rêve-t-il maintenant'/ Qui voit-il dans
ses rèves? Est-ce le fantôme des Brutus? Non,
la ravissante Charlotte, telle qu'elle fut dans
la splendeur sinistre du manteau rouge, dans
l'auréole sanglante du soleil de juillet, dans la
pourpre du soir.
i\llCHEL8T.

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITRE XXV

q_u'elle soit for~ifiéc et dominée par la C'élèbrc foyer d'infection aussitôt que nous le pùme~
c, tadelle de Spielberg.
~l gagn~mes Znaïm où, quatre ans plus tard
hollahrünn
. - Je rr mets à l'Empcreur 1rs &lt;1rapcau,
·
armées russes et une partie des d ;b .·
p1t·•~à Bregenz . - Dangers d'un mensonge de com- desLes
J~
de,·a1s ètre blessé. Enfin nous joirrnîme;
t
. .
e 11s
r?upes aulr1c1i,enncs s'étant réunies e11 ! Empereur à Briinn, le 22 novemb;e, dix
p aisance.
lforav1c
. , l'Empereur, pour leur donner un Jours arant la bataille d'.\ uster litz.
Le
maréchal
russe
Koutousoff
de
e
dermer
co~p, se rendit à Brünn, capitale de
d' . .
nrrms
L~ lc,ndemain de noire arrivée, nous nous
se i~1gea1l par llollabriinn sur Brünn en celle .P:01•111cc. Mon camarade ~Iassy el moi
acq~1llamcs
de notre mission et fimes la
~fora~1e, afin de s·l réunir il la seconde a~méc le Slll_nmes dans celte direction. mais nous
remis~
des
drapeaux,
avec le cérémonial
qur I empe_reur .\lrxandrc conduisait en per- avancions
'
.
. lentemenl et a, ec beaucoup
de prescrit par !'Empereur pour les solennités
sonne;
mais,, en a1&gt;1&gt;rochant
d'l lollab
..
f
'
, runn,
1·1 ~ei~e, d abord parce que les chevaux de poste
ut crmslerne en apprenant que les corps de ela1en_l ~ur les dents, puis à cause de la grande cl_e ce genre, car il ne néglig&lt;'ai t aucune occas10n d? rehau~ser a~ x yeux des troupes tout
llural ~t de Lanm•s étaient déjà maitres de quantile de Lroui&gt;e de canons d
.
d b
'
, e caissons
ce
_qui pourn1l exciter leur amour pour la
ct'lle_nlle, ce qui lui coupait lout moyen de ,e agagcs dont les routes étaient encombrées '
gloire.
Voici quel fut ce cérémonial.
r~lra1tc. Pour se tirer de cc mauvais pas l
Nous fùmes obligés de nous arrèlt•r vinrrt~ . Une demi-~curc avant la parade, qui avait
n eux maréchal ru~s~. emplo}ant à son tou~
quatre heures à Hollabrünn, afin d'allendre
ruse, cmoi:a le gPneral prince Bagration en 'fU~ le pa sage fùt rétabli dans ses rues dé- lie~ tous les JOurs à onze heures devant la
:.a1~on servant de palais it !'Empereur, le
parlcmr
·1 aSSU1.fl lru,tes par l'incendie el remplies de I h
•
.nta,re vers
. Mural , auc1ucl 1
d
p anc es, ocneral Duroc, grand maréchal, cm·oya à
t~u un 111d.e d~ cam1; de l'Empl'reur vr nail de
e poutr?s, de débris de meubles encore notre logement une compagnie de grenadiers
conclure
N a ,Vienne un armistice avec I''empe- c~ fiammcs. Cette malheureuse ville avait été d~ la garde, avec musique et tambours. Les
~'.•ur .a.po_1eon, el &lt;lu 'indubitablement la paix ~~ complètement brùlée que nous n'y trous; ensu11ra1t
sous !leu. . Le prince Ba 1,ra
r t·1011 , a~ es pas une seule maison pour nous abri- dtx-~e~l drapeaux el les deux élendarJs furent
.
rem,s a autant de sous-officiers. Le commanl t:ul un homme fort aimable·
·
1
t
, , 1 su s1· b';en ter ....
d?nt Massy el moi, guidés par un officier
natter ~lural, que celui-ci, trompé ason lo ur
Pendant
'
. d' le séjour que nous fumes
con- d ordonnance
de
.•
, d
, !'Empereur , nous pla, ç,1mes
1:ar ]~ $énéral russe, s'empressa d'accepter lrarnts
y faire, un spectacle horrible, épou- en lele u cortege, qui se mit en marche au
1 arnust1cc, malgré les obscn ations du marévan_Labl?, consterna nos :imes. Les blessés
chal Lannes, qui rotùait comballre; mais mais prmcipalement ceux des Russes s"t . ' son d~s tam~ours el de la musique. La ville
,~ • ,
• , e a1ent de Brunn était remplie de troupes françaises
~lural ayant le commandement supérieur
r? ugie~ P,:ndant_le combat dans les habita- don_t les soldats, en nous voyant passer, céli
· orce fut au maréchal Lannes d'obéir.
' l'.ons ou I m_œnd1c les avait bienlot atteints.
h La suspension d'armes dura trente-six 1ous_ ce ~1u1 pouvait encore marcher s'était braient par de nombreux ri mis la victoire de
leurs. camarades du 7• corps • 1,ous 1es postes
cures, el pendant que ~fural respirait l'encens cnfm
. à I approche de cc nou veau danrrcr • rendirent les honneurs militaires, cl à notre
que. ce Rus.e madré lui prodirruail
l'armée m:us les estropiés, ainsi "UC les homme o '
0
'
,
s 0ara- entrée dan~ la cour du lieu où logeait l'Emd!'
· un détour
, Koutou oIf, .r·a1sanl
cl • dérobant 1rement
éte' brùles
' v1,s
· r sous
, l rappés ' avaient
'
~ereur, les corps réunis pour la parade bat~a marc~c dernèrc un rideau de mo11licules
es dccombrcs !... Beaucoup a,,aient ch h , t,ren t, aux champs, présentèrent les armes et
à
f
·
1
•·
.
crc
e
e?happa1l au danger el allait prendre au delà
•mr r·111cend1e en
. rampant stir la terre, pousse~enl ~,·ec enthousiasme les cris répétés
· • qut. 1lll
• . OmTil' mais
1d llollabrünn ' une rJVI·tC pos1l10n
1
e
eu
les
avait
poursuiris dans Ies rues, de : Vive t Empe1·ew· !
, l'
.
a roule_de Moravie et assurait sa retraite ainsi ou o~ roy~•l, des milliers de ces malheureux
_L'aide de camp de service vint nous rece&lt;~ue sa J?nction a,•cc la seconde armée russe à demi cakmes et do11t plusieurs respiraient
voir
et nous pr~senla à Napoléon, auprès
~an_lonncc entre Znaïm cl Brünn. i\'apoléo~ encore !. .. Les cadavres des hommes et des
duquel nous fumes introduits' toujours
~-t-~1l alo~s au palais de Schœnbrünn, près de cher?ux _tu?s pendant le corn bat avaient été
. icnne; il entra dans une 0rrrande co.lfre en a~ss1 grilles, de sort~ que lïnfortunée cité accompagnés des sous-officiers qui portaient
les dr_apeaux aut~ichiens. L'Empereur examina
•1pprenan
·
. l c1ue '~I ura l, se 1a1ssant
abuser par d Ilollabrunn répandait à plusieurs lieues .
fes d1rers trophees, et après a,•oir fait retirer
1c prrn~e !lagration, s'était permis d'accepter
la ronde une épouranlable odeur de h _a
es sous-officiers, il nous questiouna beau·
·
c air
un• arm1st1cc san
' s son ordre, cl IU1. prescri vit gr,·11ce,
qu, soulevait le cœur ··r ·· Il es l des ~~up, tant sur les di~er~ com bats que le mac1att~qucr sur-le-champ Koulousoll'.
contrées _et_de~ ville~ qui, par leur situation, 1 echal Au ge: eau ava,t livrés, que sur tout ce
llai~ la situation des Russes était bie11 sont desl1nees
t .11e, qu~ nous avions vu el appris pendant le Jona
.. a servir de champ de 1,aa,
cle;
hanoee a.
• 1eur a,·antage; aussi reçurent-ils
O a runn est de ce nombre, p:irce qu'elle
el llllb
tr~Jet q~c no?s venions de faire dans les con~
f'
rança,s très vigoureusement. Le combat oll're une excellente position militaire. auss·
trees
•
.
.
'
1,
• qui
. avaient été le Lhéàlrc de la guerre
~~ des plus ~charnés; la l'ille d'llollabrünn, a peme .~ra1L-e!le réparé les malheurs que lui p ms,
'1 nous ordonna
•.
. . d'attendre sns
, ord res el.
P s~ et. reprise plusieurs fois par les deux causa I rnccndie de 1805• que J·e 1a re\'IS
.
cl e hsu11 rc 1c quartier impérial · Le grand mapartis, mcendiée par les obus, remplie de quatre ans après, brùlée de noui'eau el . '
' , J Oll- : éc al Ouroc fi t prendre les drapeaux, dont
dmortsF el de. mou ranls, resta enfin au pouvoir c.hée. de radavres
et de mourants à dPmi·
.
. ro' t',s, il nous
. .I1nous
, .. donna reçu scion l'usa,,.e.
o , prns
rança1s. Les Russes se retirèrent sur a111s1que Je le rapporterai dans mon récit
P!e'
m~
_
q
ue
des
chevaux
seraient
mis
à notre
runn ; nos trou pes les y poursuivirent et de la campagne de 1809.
d1spos1l1
_on,
et
nous
im·ita
pour
le
lem
s de
occupèrent celte ville sans combat, bien
Le commandant Massy el moi quittàmes ce notre séJour à la table qu'il présidait. p

1:

F°

1t~-

�111ST0'1{1A

JJfÉ.M011fES DU GÉN'É~.JIL 'BA~ON D'E ;Jf.Jl~'BOT -

_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _j

La grande armée française était alors massée autour el en avant de Brünn. L'avantgarde des Austro-Russes occupait Austerlitz;
le gros de leur armée était placé autour de la
ville d'Olmütz, où s'étaient réunis l'empereur
Alexandre et l'empereur d'Autriche. Une bataille paraissait inévitable, mais on comprenait si bien de part et d'autre que ses résultats auraient une influence immense sur les
destinées de l'Europe, que chacun hésitait à
entreprendre quelque chose de décisif. Aussi,

dait les colonels responsables du maml1en
d·un grand nombre d'hommes dans les rangs
de leur régiment, et comme c'est précisément
ce qu ïl y a de plus difficile à obtenir en campagne, c'était là-dessus que !'Empereur. était
le plus trompé. Les chefs de corps craignaient
tant de lui déplaire, qu'ils s'exposaient à cc
qu'on leur donnât à combatlre un nombre
d'ennemis disproportionné à la force de leurs
troupes, plutol que d'arnuer que les maladies, la fatigue el la nécessité de se procurer

fit appeler le ~énéral Morland, colonel des
chasseurs à cheval de la garde, et lui dit d'un
ton sévère : &lt;&lt; Votre régiment est porté sur
cc mes notes comme ayant mille deux cents
« combattants, et, bien que vous n'ayez pas
« encore été engagé avec l'ennemi, Yous n'avez
cc pas là plus de huit cents cavaliers : que
« sont devenus les autres? ... »
Le général Morland, excellent et très brave
officier de guerre, mais n'ayant pas la
réplique facile, resta presque interdit, el

~

~

. ...-,,r-J

'l....i.-r,

~

NAPOLÉON REÇOIT LES CLEFS DE LA VJLLE DE V!EN:-IE ( 13 NO\'E~IBRE 18o5) . -

Napoléon, ordinairement si prompt dans ses
mouvements, resta-t-il onze jours à Brünn,
avant d'attaquer sérieusement. Il est vrai que
chaque journée de retard augmentait ses
forces, par l'arrivée successive d'un très
grand nombre de soldats qui, restés en
arrière, pour cause d'indisposition ou de
fatirrue, se bâtaient, dès qu'ils retrouvaient
leu; vigueur, de rejoindre l'armée, tant j)s
étaient désireux d'assister à la grande bataille
que l'on prévoyait. Ceci me rappelle que je
fis à cette occasion un mensonge de complaisance, qui aurait pu ruiner ma carrière
militaire ; voici le fait.
L'Empereur traitait habituellement les officiers avec bonté, mais il était un point sur
lequel il était peut-être trop sévère, car il rcn-

'&lt;'"

Gravure de 8EIN, d'après le tableau de GIRODET. (Musëe de Versailles.

des vivres avaient forcé beaucoup de soldats
à rester en arrière. Aussi Napoléon, malgré
sa puissance, n'a-t-il jamais su exactement
le nombre de combaltants dont il pouvait
disposer un jour de bataille.
Or; il advint que, pendant notre séjour à
Brünn, !'Empereur, dans une des courses
incessantes qu ïl faisait pour visiter les positions et les divers corps d'armée, aperçut les
chasseurs à cheval de sa garde en marche
pour changer de canlO'nnement. Il affectionnait particulièreme~t re régiment, dont ses
cruides d'Italie et d'Egypte formaient le noyau.
L'Empereur, dont le coup d'œil exercé appréciait très exactement la force des colonnes,
trouvant celle-ci très diminuée, sortit de sa
poche un petit carnet, et l'ayant parcouru, il

répondit dans son langage lranco-alsacien
qu'il ne manquait qu'un très petit nombre
d'hommes. L'Empereur soutint qu'il y en
avait près de quatre c~nts de moin~, et pour
en al'Oir le cœur net, 11 voulut les faire compter à l'instant. Mais comme il savait que Morland était fort aimé de son état-major, et qu'il
crairrnait
les complaisances, il crut être plus
0
sûr de son fait en prenant un officier qui
n'appartenait ni à sa maison, ni à sa garde,
et m'apercevant, il m'ordonna de comp~er le_s
chasseurs et de venir rendre com pte a lu'lr
même de leur nombre. Cela dit, !'Empereur
s'éloicrne au rralop. Je commençai mon opérao
o
.
I
tion, qui était d'autant plus facile que es
cavaliers marchaient au pas sur quatre de
front.

Le pauvre général Morland, qui sal'ait combien l'é\'aluation de Napoléon appro&lt;:hait de
l'exactitude, était dans une grande agitation,
car il prévoyait que mon rapport allait allirer
sur lui une très sévère réprimande. Il me connaissait à peine, et n'osait me proposer de me
compromettre pour lui épargner un désagrément. Il restait donc là silencieusement auprès
de moi, lorsque, heureusement pour lui, son
capitaine adjudant-major vint le rejoindre.
Cet officier, nommé Fournier, avait débuté
dans la carrière militaire comme sous-aide
chirurgien; puis, del'enu chirurgien-major et
se sentant plus de vocation pour le sabre que
pour la lancette, il avait demandé et obtenu
de prendre rang parmi les officiers combattants, et Morland, avec lequel il avait servi
jadis, l'a1·ait fait entrer dans la garde.
J'avais beaucoup connu le capitaine Fournier, lorsqu'il était encore chirurgien-major.
Je lui avais même gardé de très grandes obligations, car non seulement il arnit pansé mon
père au moment où il venait d'être blessé,
mais il l'avait suivi à Gênes, où, tant que
mon père exista, il vint plusieurs fois par
jour pour lui prodiguer ses soins; si les médecins chargés de combattre le typhus eussent
été aussi assidus et aussi zélés que Fournier,
mon père n'aurait peut-être pas succombé. Je
m'étais dit cela bien souvent; aussi fis-je
l'accueil le plus amical à Fournier, que je
n'avais d'abord P.as reconnu sous la pelisse de
capitaine de chasseurs. Le général Morland,
témoin du plaisir que nous avions à nous
revoir, conçut l'espoir de profiter de notre
amitié réciproque pour m'amener à ne pas
dire à !'Empereur combien il y avait de chasseurs hors des rangs. li tire donc son adjudantmajor à part, confère un moment avec lui;
puis le capitaine vient me supplier, au nom
de notre ancienne am itié, d'éviter au général
Morland un fort grand désagrément, en cachant à !'Empereur l'affaiblissement de l'effectif du régiment. Je refusai positivement et
continuai à compter. L'estimation de !'Empereur était fort exacte, car il n·y avait que
huit cents et quelques chasseurs présents : il
en manquait donc quatre cents.
Je partais pour aller faire mon rapport,
lorsque le général Morland et le capitaine
Fournier renouvelèrent leurs instances auprès
de moi, en me faisant observer que la plus
grande partie des hommes absents, étant restés en arrière pour différentes causes, rejoindraient sous peu, et que, comme il était probable que l'Em pereur ne livrerait pas bataille
avant d'aroir fait venir les divisions Friant et
Gudin, qui se trouvaient encore aux portes de
Vienne, à trente-six lieues de nous, cela prendrait plusieurs jours, pendant lesquels les chasseurs de la garde restés en arrière rejoindraient
l'étendard. Ils ajoutèrent quel' Empereur était
d'ailleurs trop occupé pour vérifier le 1·apport
que j'allais lui faire. Je ne me dissimulai pas
qu'on me demandait de t1·ompe1· /'Empereur, ce qui était très mal ; mais je sentais
aussi que je devais beaucoup de reconnaissance à M. Fournier pour les soins vraiment
affectueux qu'il avait donnés à mon père mou-

rant. Je me laissai donc entrainer et promis
de dissimuler une grande partie de la vérité.
A peine fus-je seul, que je compris l'énormité de ma faute; mais il était trop tard ....
L'essentiel était de m'en tirer le moins mal
possible. Pour cela, je me gardai bien de
reparaitre devant !'Empereur tant qu'il fut à
cheval, car j'avais à craindre qu'il ne se portât au bivouac de chasseurs, dont la faiblesse
numérique, le frappant derechef, démentirait
mon rapport, ce qui m'aurait très gravement
compromis. Je rusai donc, et ne revins au
quartier impérial qu'à la nuit close, et lorsque
Napoléon, ayant mis pied à terre, était rentré
dans ses appartements. Introduit auprès de
lui pour lui rendre compte de ma mission, je
le trouvai étendu tout de son long sur une
immense carte posée sur le plancher. Dès
qu'il m'aperçut, il s'écria : « Eh bien! Mar« bot, combien y a-t-il de chasseurs à cheval
« présents dans ma garde? Leur nombre est« il de douze cents, comme le prétend Mor« land? - Non, Sire, je n'en ai compté que
« onze cent vingt, c'est-à-dire quatre-vingts
« de moins! - J'étais bien sûr qu'il en man« quait beaucoup! ... » Le ton dont !'Empereur prononça ces dernières paroles prouva
qu'il s'attendait à un déficit beaucoup plus
considérable; et en effet, s'il n'eùt manqué
que quatre-vingts hommes sur un régiment
de douze cents qui venait de faire cinq cents
lieues en hiver, en couchant presque toutes
les nuits au bivouac, c'eùt été fort peu;
aussi lorsqu'en allant diner, !'Empereur traversa la pièce où se réunissaient les chefs de
la garde, il se borna à dire à Morland : « Vous
« voyez bien ! li vous manque quatre-vingts
«chasseurs; c'est près d'un escadron! ... Avec
« quatre-vingts de ces braves, on arrêterait
cc un régiment russe! Il faut tenir la main à
« ce que les hommes ne restent _pas en
« arrière. 1&gt; Puis, passant au chef des grenadiers à pied, dont l'effectif des soldats présents était aussi beaucoup diminué, Napoléon
lui fit une forte réprimande. Morland, s'estimant très heureux d'en ètre quitte pour
quel~ues observations, s'approcha de moi, dès
que !'Empereur fut à table, vint me remercier vil'ement, et m'apprendre qu'une trentaine de chasseurs venaient de rejoindre,- et
qu'un courrier arrivant de Vienne en avait
rencontré plus de cent entre Znaïm et Brünn
et beaucoup d'autres en deçà d'Hollabrünn,
ce qui donnait la certitude qu'avant quarantehuit heures le régiment aurait récupéré la
plus grande partie de ses perles. Je le désirais autant que lui, car je comprenais la difficulté de la position dans laquelle mon trop de
reconnaissance pour Fournier m'avait placé.
Je ne pus dormir de la nuit, tant je redoutais
le juste courroux de !'Empereur, à la confiance
duquel j'avais gra,•emrnt manqué.
Ma perplexité fut encore plus grande le lendemain, lorsque Napoléon, visitant les troupes
selon son habitude, se dirigea vers le bivouac
de chasseurs de la garde, car une simple
question adressée par lui à un officier pouvait
tout dévoiler. Je me considérais donc comme
perdu, lorsque j'entendis la musique des

troupes russes campées sur les hauteurs de
Pratzen, à une demi-lieue de nos postes.
Poussant alors mon cheval vers la tète du
nombreux état-major al'ec lequel j'accompagnais !'Empereur, je m'approchai le plus
près possible de celui-ci el dis à haute voix :
C! Il se fait sans doute quelque mouvement
C( dans Je camp des ennemis, car voilà leur
« musique qui joue des marches ... n L'Empcreur qui entendit mes observations quitta
brusquement le sentier qui conduisait au
bivouac de sa garde, el se dirigea vers Pratzen,
pour examiner ce qui se passait dans l'avantgarde ennemie. Il resta longtemps en observation, et la nuit approchant, il rentra à
Brünn sans aller voir ses chasseurs. Je fus
ainsi plusieurs jours dans des transes mortelles, bien que j'apprisse l'arrivée successive de nombreux détachements. Enfin,
l'approche de la bataille et les grandes occupations de !'Empereur éloignèrent de son
esprit la pensée de faire la ,·érification que
j'avais tant redoutée; mais la leçon fut bonne
pour moi. Aussi, lorsque, deYenu colonel,
j'étais questionné par !'Empereur sur Je
nombre des combattants présents dans les
escadrons de mon régiment, je déclarais toujours l'exacte vérité.
CHAPITR.E XXVI
L'ambassadeur de Prusse et Napoléon. - Austerlitz.
- Je sauve un sous-officier russe sous les yeux de
['Empereur dans l'étang de Satschan.

Si Napoléon était souvent trompé, il usait
souvent de ruse pour faire réussü· ses projets, ainsi que le prouve la comédie diplomatico-militaire que je vais raconter, et dans
laquelle je jouai mon rôle. Pour bien comprendre ceci, qui vous donnera la clef des
intrigues, causes, l'année suivante, de la
guerre entre Napoléon et le roi de Prusse, il
faut nous reporter à deux mois en arrière, au
moment où les troupes françaises, parties des
rives de !'Océan, se dirigeaient- à marches
forcées sur le Danube. Pour se rendre du
Hanovre sur le haut Danube, le premier corps
d'armée, commandé par Bernadotte, n'avait
pas de chemin plus court que de passer par
Anspach. Ce petit pays appartenait à la Prusse;
mais comme il était assez éloigné de son terri- ·
toire, dont plusieurs principautés de troisième
ordre le SPparaient, on l'avait toujours considéré dans les anciennes guerres comme un
territoire neuti·e, sur lequel chaque parti
pouvait passer, en payant ce qu'il prenait el
en s'abstenant de toule hostilité.·
Les choses étant établies sur ce pied, les
armées autrichiennes el françaises avaient
très souvent traversé le margraviat d'Anspach,
du temps du Directoire, sans en prévenir la
Prusse et sans que celle-ci le trouvât mauvais. Napoléon, profitant de cet usage, ordonna
donc au maréchal Bernadotte de passer par
Anspach. Celui-ci obéit; mais en apprenant
la marche de ce corps français, la reine de
Prusse et sa cour, qui détestaient Napoléon,
s'écrièrent que le territoire prussien ,•enait
d 'ètre violé, et profitèrent de cela pour exas-

�~------------------------ .MiJKOrI{ES DU GÉNÉ'l(.AI. 11.A'l(ON De .M.A'l(BOT _ , .

..-- 111STO'R1.Jl.
pérer la nalion et demander hautement la
guerre. Le roi de Prusse el son ministre,
M. d'llaugwitz, résistèrent seuls à l'entrainement général : c'était au mois d'octobre
1805, au moment où les hostilités allaiPnt
éclater entre la France Pt l'Autriche, et que
les armées russes venaient renforcer celle-ci.
La reine de Prusse et le jeune prince Louis,
neveu du Roi, pour déterminer celui-ci à faire
cause commune avPc la Russie el l'Autriche,
firent inviter l'empereur Alexandre à se rendre
à Berlin, dans l'espoir que sa présence déciderait Frédéric-Guilllaume.
Alrxanilrc se rendit en etfet dans la capitale
de la Prusse, le 25 octoLre. Il y fut reçu avec
enthousiasme par la Reine, le prince Louis et
les partisans de la guerre contre la France.
Le roi de Prusse lui-mème, circonvenu de
tous côtés, se laissa entrainer en mettant
toutefois pour condition (d'après les conseils du vieux prince de Brunswick el du
comte d' llaugwitz) que son armée n'entrerait
pas en campagne avant qu'on eût vu la tournure que prendrait la guerre sur le Danube,
entre les Austro-Russes et Napoléon. Celle
adhésion incomplète ne satisfit pas l'empereur Alexandre, ni la reine de Prusse; mais
ils ne purent pour le moment en obtenir de
plus explicite. Une scène de mélodrame fut
jouée à Potsdam, où le roi de Prusse et l'empereur de Russie, descendus à la lueur des
(lambeaux sous les voùtes sépulcrales du
palais, se jurèrent en présence de la Cour une
amitié éternelle, sur la tombe du grand Frédéric. Ce qui n'empècha pas Alexandre
d'accepter dix-huit mois après, et d'englober
dans l'empire russe, une des provinces prussiennes que Napoléon lui donna par le traité
de Tilsilt, et cela en présence de son malheureux ami Frédéric-Guillaume. L'empereur de
Russie se rendit ensuite en Moravie pour se
remettre à la tète de ses armées, car Napoléon
avançait à grands pas vers la capitale de
l'Autriche, dont il s'empara bientôt.
En apprenant l'hésitation du roi de Prusse
et le traité de Potsdam, Napoléon, désireux
d'en finir avec les Russes, avant que les Prussiens se déclarassent, se porta à la renconLre
des premiers jusqu'à Brünn, oü nous sommes
actnellcment.
On a dit depui~ longtemps, avec raison,
que les ambassaJcurs sont tics espions privilégiés. Le roi de Prusse, qui apprenait chaque
jour les nouvelles victoires de Napoléon, voulant savoir à quoi s'en tenir sur la position respective des parties belligérantes, trouva convenable d'envoyer M. d' Haugwitz, son ministre, au quartier général français, afin qu ïl
pût juger les choses par lui-mème .. Or,
comme il fallait un prétexte pour cela, 11 le
chargea de porter la réponse à une lettre que
Napoléon lui avait adressée pour se plaindre
du traité conclu à Potsdam entre la Prusse et
la Russie. ~I. d'Haugw:tz arriva à Brünn
q~elque~ jours avant la bataille d'Austerlitz, et au rait bien voulu pouvoir y rester
jusqu'au résultat de la g_rande bataille qui ~c
préparait, afi n de conseiller à son someram
de ne pas bouger, si nous étions vainqneurs,

et de nous attaquer, dans le cas où nous
serions bal tus.
Sans être militaires, YOUS pouvez juger sur
la carte quel mal une armée prussienne, parlant de Breslau en Silésie, pouvait faire en se
portant par la Bohème sur nos derrières,
vers Ratisbonne. Comme !'Empereur savait
que M. d'llaugwitz expédiait tous les soirs un
courrier à Berlin, il rnulut que ce fùt par lui
qu'on apprit en Prusse la défaite et la prise
du corps d'armée du feld-marécbal Jellachich,
qui ne devait pas y ètre encore connue, tant
les événements se précipitaient à celte époque !
Voici comment l'Empereur s'y prit pour y
arriver.
Le maréchal du palais Duroc, après nous
avoir prévenus de cc que nous avions à faire,
fit replacer en secret dans le logement que
Massy et moi occupions, tous les drapeaux
autrichiens que nous avions apportés de Bregenz ; puis, quelques heures après, lorsque
l' Empereur causait dans son cabinet avec
M. d'lfaugwitz, nous renouvelàmes la cérémonie de la remise des drapeaux, absolument
de la mème manière qu'elle avait été faite la
première fois. L'Empereur, en entendant la
musique dans la cour de son palais, feignit
l'étonnement, s'avança vers les croisées suivi
de !"ambassadeur, et voyant les trophées portés par les sous-officiers, il appela l'aide de
camp de service, auquel il demanda de quoi
il s'agissait. L'aide de camp aya nt répondu que
c'étaient deux aides de camp du maréchal Augereau, venant apporter à !'Empereur les drapeaux du corps autrichien de Jcllachich, pris
à Bregenz, on nous fit entrer, et là, sans
sourciller, et comme s'il ne nous a,·ait pas
encore vus, Napoléon reçut la lettre du maréchal Augereau qu'on avait recachetée, et la
lut, bien qu'il en connùt le contenu depuis
quatre jours. Puis il nous · questionna, en
nous faisant entrer dans les plus grands
détails. Duroc nous avait prévenus qu'il fallait
parler haut, parce que l'ambassadeur pru s~ien avait l'oreille un peu dure. Cela arrivait
fort mal à propos pour mon camarade Massy,
chef de la mission, car une ex tinction de voix
lui permettait à peine de parler. Ce fut donc
moi qui répondis à !'Empereur, et, entrant
dans sa pensée, je peignis des couleurs les
plus vires la défaite des Autrichiens, leur
aballemenl, et l'enthousiasme des troupes
françaises. Puis, présentant les trophées les
uns après les autres, je nommai Lous les
régiments ennemis auxquels ils avaient appartenu. J'appuyai principalement sur deux, parce
c(ue leur captur.e devait prod uire un plus grand
effel sur l'ambassadeur prussien.
&lt;&lt; Voici, dis-je, le drapeau du régiment
« d'i nfanterie de S. M. l'empereur d'Autriche,
« et voilà l'étendard des uhlans de l'arcbiduc
« Charles, son frère. l&gt; - Les yeux de Napoléon étincelaient et semblaient me dire :
&lt;1 Très bien, jeune homme ! l&gt; Enfin, il
nous congédia, et en sortant, nous l'enlend1mes dire à l'ambassadeur: «Vous le voyez,
c1 monsieur le comte, mes armées triompbcnt
« sur tous les points ... l'armée autrichienne
« est anéantie, et bientôt il en sera de même

de celle des Russes. l&gt; ~l. d'llaugwitz paraissait atterré, et Duroc nous dit lorsque
nous fùmes hors de l'appartement : c1 Ce
diplomate va écrire ce soir à Berlin pour
informer son gouYernemcnt de la destruction
du corps de Jellachich ; cela calmera un peu
les esprits porté, à nous faire la guerre, et
donnera au roi de Prusse de nouvelles raisons
pour temporiser; or, c'est ce que !'Empereur
souhaite ardemment. 1&gt;
La comédie jouée, !'Empereur, pour se
débarrasser d'un témoin dangereux qui pouvait rendre compte de, positions de son
armée, insinua à M. l'ambassadeur qu'il
serait peu sûr pour lui de rester entre deux
armées prèles à en venir aux mains, et l'engagea à se rendre à Vienne, au près de M. de
Talleyrand, son ministre des affaires étrangères, ce que M. d'Haugwilz fit dès le
soir même. Le lendemain, !'Empereur ne
nous dit pas un mot relatif à la scène jouée la
veille ; mais voulant sans doute témoigner sa
saLisfaction sur la manière dont nous avions
compris sa pensée, il demanda atrectueusement au commandant ,Jassy des nouvelles de
son rhume et me pinça l'oreille, ce qui, de sa
part, était une carcssP.
Cependant, le dénouement du grand drame
approchait, et des deux côtés. on se préparait
à combattre vaillamment. Presque tous les
auteurs militaires surchargent tellement leur
narration de détails, qu'ils jettent la confusion
dans l'esprit du lecteur, si bien que dans la
plupart des ouvrages publiés sur les guerres
de l'Empire, je n'ai absolument rien compris
à l'historique de plusieurs batailles auxquelles
j'ai as~isté, et dont toutes les phases me sont
cependant bien connues. Je pense que pour
conserver la clarté dans le récit d'une action
de guerre, il faut se borner à indiquer la
position respective des deux armées avant
l'engagement, et ne raconter que les faits
principaux et décisifs du combat. C'est ce que
je vais Làcher de faire pour vous donner une
idée de la bataille dite d'Austerlitz, bien
qu'elle ait eu lieu en avant du village de cc
nom ; mais comme la veille de l'affaire les
empereurs d'Autriche et de Russie avaient
couché au château d'Austerlitz, dont Napoléon
les chassa, il voulut accroitre son triomphe en
en donnant le nom à la bataille qui se livra
le lendemain.
Vous Yerrez sur la carte que le ruisseau de
Goldbach, qui prend sa source au delà de la
roule d'Olmütz, va se jeter dans l'étang de
Menilz. Ce ru isseau, qui coule au fond d'un
vallon dont les abotds sont assez raides,
séparait les deux armées. La droite des
Auslro-Russcs s'appuyait à un bois escarpé,
situé en arrière de la maison de poste de Posoritz, au delà de la route d'Olmülz. Leur
centre occupait Pratzen et le vaste plateau de
ce nom. Enfin, leur gauche était près des
étangs de Satschan et des marais qui l'avoisinent. L'empereur Napoléon appu)'ait sa
gauche à un mamelon d'un accès fort difficile, que nos soldats d'Egypte nommèrent le
Santon, parce qu'il était surmonté d'une peti~e
chapelle dont le toit avait la forme d'un m1&lt;1

narel. Le centre français était auprès de
la mare de Kobelnitz ; enfin la droite se
_ trouvait à Telnilz. Mais !'Empereur avait
placé fort peu de monde sur ce point, afin
d'attirer les Russes sur le terrain marécageux
oü il arnit préparé leur défaite, en faisant
cacher à Gross-Raigern, sur la route de
Vienne, le corps du maréchal Davout.
Le 1er décembre, veille de la bataille,
Napoléon, a~·ant quitté Brünn dès le matin,
emplo)'a Loule la journée à examiner les positions, cl fit établir le soir ~on quartier général
en arrière du centre de l'armée française, sur
un point d'où l'œil embrassait les bivouacs
des deux partis, ainsi que le Lerrain qui devait

dans l'instant, comme par enchantement, on
vit sur une li gne immense tous nos feux de
birnuac illuminés par des milliers de torches
portées par les soldats qui, dans leur enthousiasme, saluaient Napoléon de vivats d'autant
plus animés que la journée du lcndPmain était
l'anni,·crsaire du couronnement de l'Empereur, coïncidence qui leur paraissait d'un bon
augure. Les ennemis durent èlrc bien étonnés
lorsque, du haut du coteau voisin, ils aperçurent au milieu de la nuit soixante mille
torches allumées et entendirent les cris mille
fois répétés de : Yire !'Empereur! s'un issant
au son des nombreuses musiques des régiments français. Toul était joie, lumière et

B ATAILLE D'AUSTERLITZ (2 DÉCEMBRE 18o5). -

leur servir de champ de bataille le lendemain.
Il n'existait d'autre bâtiment en ce lieu qu'une
mauvaise grange : on y plaça les tables et les
cartes de !'Empereur, qu i s'établit de sa personne auprès d'un immense feu, au milieu de
son nombreux état-major et de sa garde.
Heureusement, il n'y avait point de neige, et
quoiqu'il lit très froid , je me couchai sur la
terre et m'endormis profondément ; mais
nous fûmes bientôt obligés de remouler a
c?~val pour accompagner !'Empereur dans la
v1s1!e q?'il allait faire à ses troupes. Il n'y
avait pornt de lune, et l'obscurité de la nuit ·
était ~ugmentée par un épais brouillard qui
rendait la marche fort difficile. Les chasseurs
d:escorte auprès de !'Empereur imaginèrent
d allumer des torches formées de bois de
sapin et de paille, ce qui fut d'une très
grande utilité. Les troupes, ,·oyant venir à
elles un groupe de cavaliers ainsi éclairé, reconnurent aisément l'état-major impérial, et

Gravure de

B LANCUARD,

vouloir accepter la bataille, ils résolurent,
pour rendre le succès plus complet, de nous
attaquer, vns le Santon, il. notre gauche,
ainsi que sur notre centre, devant Puntowitz,
afin que notre défaite fût complète, lorsque,
obligés de reculer sur ces deux points, nous
trouverions derrière nous la route de Brünn
à Vienne occupée par les Russes. Mais à notre
gauche, le maréchal Lannes non seulement
rrpoussa toutes les attaques des ennemis
contre le Santon, mais il les rejeta de l'autre
côté de la route d'Olmütz jusqu'à Blasiowitz,
où le Lerrain, devenant plus uni, permit à la
cavalerie de ~Iural d'ex~cutcr plusieurs charges
brillantes, dont le résultat fut immense, car

d'après le tableau du BARON GÉRARD, (Musée de i·ersail!es.)

mouvement dans nos bivouacs, tandis que du
coté des Austro-Russes, tout était sombre et
silencieux.
Le lendemain 2 décembre, le canon se fit
entendre au point du jour. Nous avons vu que
l'Empcreur a,;ait montré peu de troupes à sa
droite; c'était un piège qu'il tendait aux
ennemis, afin qu'ils eussent la possibilité de
prendre facilement Telnitz, d'y passer le
ruisseau de Goldbach et d'aller ensuite à
Gross-Raigern s'emparer d~ la roule de
Brünn à Vienne, afin de nous couper ainsi
tout moyen de retraite. Les Austro-Russes
donnèrent en plein dans le panneau, car,
dégarnissant le rcsle•de leur ligne, ils entassèrent maladroitement des forces considérables dans le bas-fond de Telnitz, ainsi que
dans les défilés marécageux qui avoisinent
les étangs de Satschan et de i\lenitz. Mais
comme ils se figurai~nt, on ne sait trop pourquoi, que Napoléon pensait à se retirer sans

les Russes furent menés tambour ballant
jusqu'au village d'Austerlitz.
Pendant que notre gauche remportait cet
éclatant succès, le centre, formé par les
troupes des maréchaux Soult et 13ernadolle,
placé par !'Empereur au fond du ravin de
Goldbach, où il était caché par un épais
brouillard, s'élançait vers le coteau sur lequel
est situé le village de Pratzen. Ce fut à ce
moment que parut dans tout son éclat ce
brillant soleil d'Austerlitz, dont Napoléon se
plaisait tant à rappeler le souvenir. Le maréchal Soult enlève non seulement le village de
Pratzen, mais encore l'immense plateau de ce
nom qui était le point culminant de toute la
contrée, et par conséquent la clef du champ
de bataille. Là s'engagea, sous les yeux de
l'Empereur, un combat des plus vifs , dans
lequel les Russes furent battus. Mais un
bataillon du 4• de ligne, dont le prince
Joseph, frère de Napoléon, était colonel, se

�111STOR._1Jl _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _....:...,__ _ _ _
laissant emporter trop loin à la poursuite des
ennemis, fut chargé et enfoncé par les che1·aliers-gardes; et les cuirassiers du grand-duc
Constantin, frère d'Alexandre, qui lui enlevèrent son aigle!... De nombreuses lignes de
cavalerie russe s'avancèrent rapidement pour
appuyer le succès momentané des chevaliersgardes; mais Napoléon ayant lancé contre eux
les mameluks, les chasseurs à cheval et les
grenadiers à cheval de sa garde, conduits par
le maréchal Bessières et par le général Rapp,
il y eut une mèlée des plus sanglantes. Les
escadrons russes furent enfoncés et rejetés au
delà du l'i liage d'Austerlitz, avec une per le
immense.
Nos cal'aliers enlevèrent beaucoup d'étendards et de prisonniers, parmi lesquels se
trouvait le prince Repnin , commandant des
chevaliers-gardes. Ce régiment, composé de
la plus brillante jeunesse de la noblesse
russe, perdit beaucoup de moude, parce que
les fanfaronnades que les chevaliers-gardes
avaient faites contre les Français, étant connues de nos soldats, ceux-ci, surtout les grenadiers à cheval, s'acbarnèrent contre eux et
criaient en leur passant leurs énormes sabres
en traYcrs du corps :
« Faisons pleurer les dames de Saint-Pétersbourg ! »
Le peintre Gérard, dans son tableau de la
bataille &lt;l'Auslerlitz, a pris pour sujet le moment où le gén~ral Rapp, sortant du combat,
blessé, tout couvert du sang des ennemis et
du sien, présen Le à !'Empereur les drapeaux
qui viennent d'être enlevés, ainsi que le
prince Repnin, fait prisonnier. J'étais présent
à celle scène imposante, que ce peintre à
reproduite al'ec une exactitude remarquable.
Toutes les têtes sont des portraits, même
celle de ce brave chasseur à cheval qui, sans
se plaindre, bien qu'ayant le corps traversé
d'une balle, eut le courage de venir jusqu'à
l'Empereur el tomba raide mort en lui présentant l'étendard qu'il venait de prendre 1. ..
Napoléon, voulant honorer la mémoire de ce
chasseur, prescrivit au peintre de le placer
dans sa composition. On remarque aussi dans
ce tableau un ma meluk, qui, por tant d'une
main un drapeau ennemi, tient de J'aulre la
bride de sou cheval mourant. Cet homme,
nommé Mustapha, connu dans la garde pour
son courage et sa férocité, s'était mis pendant
la charge à la poursuite du grand-d uc CousLantin, qui ne se débarrassa de lui qu'en lui
tirant un coup de pistolet, dont le cheval du
mameluk fut grièvement blessé. Mus tapha,
désolé de n'avoi r qu'un étendard à offrir
à !'Empereur, dit dans son jargon, en le lui
présentant : &lt;( Ah! si moi joindre prince
Constan tin, moi couper la tète el moi porter
à !'Empereur!. .. &gt;&gt; Napoléon, indigné, lui
répondi t : « Veux-tu bien te taire, vilain sauvage ! JJ
Mais terminons le récit de la bataille. Pendant que les maréchaux Lannes, Soult,
Mural, el la garde impériale, ballaient le
centre et la droite des Austro-fiusses el les
rejetaient au delà du village d'Austerlitz, la
gauche des ennemis, donnant dans le piège.

~

que Napoléon leur avait tendu, en paraissant à quatorze mille. Nous leur avions fait dixgarder les environs des étangs, se jeta sur le huit mille prisonniers, enleYé cent cinquante
village de Telnitz, s'en empara, et passant le canons, ainsi qu'une grande quantité d'étenGoldbach, se préparait à occuper la route de dards et de drapeaux.
Après avoir ordonné de poursuivre l 'eunemi
Yienne.
Mais l'ennemi aYait mal auguré du génie dans toutes les directions, !'Empereur se
de Napoléon en le supposant capable de com- rendit à son nou veau quartier général , établi
mellre une faute aussi grande que celle de à la maison de poste de Posoritz, sur la route
laisser sans défense une route qui assurait d'Olmiitz. Il était radieux, cela se conçoit.
sa retraite en cas de malheur, car notre bien qu'il exprimât plusieurs 'fois le regret
droite était gardée par les dil·isions du maré- que la seule aigle que nous ayons perdue
chal Davout, cachées en arrière, dans le bourg appartin t au 4• de ligne, dont le prince
de Gross-Raigern. De ce point, le maréchal Joseph son frère était colonel, et qu'elle
Danml fondit sur les Austro-Russes, dès eùl été prise· par le régiment du grand-duc
qu'il vit leurs masses embarrassées dans les Constantin, frère de l'empereur de Russie.
défilés entre les étangs de Telnitz, Menitz et cela était, en effet, assez pic1uant, el rendait
la perte plus sensible; mais Napoléon reçut
le ruisseau.
L'Empereur, que nous avons laissé sur le bientôt une gra nde consolation. Le prince
plateau de Pratzcn, débarrassé de la droite et .lean de Lichtenstein vint, de la par t de l'emdu r.enlre ennemis qui fuyaiPnt derrière pereur d'Autriche, lui demander une entreAuslerli tz, !'Empereur, &lt;lPscendanL alors des vue, et Napoléon, comprenant que cela devai t
hauteurs de Pratzen avec les corps de Soult amener la paix el le délivrer de la crainte de
et toute sa garde, infanterie, cavalerie el voir les Prussiens marcher sur ses derrières
artillt&gt;rie, se précipite vers Telnitz, où il avant qu'il füL délivré de ses ennemis actuels,
prend à dos les colonnes ennemies, que le y consentit.
De tous les corps de la garde impériale
maréchal Davout allaque de front. Dès ce
moment, les nombreuses et lourdes masses française, le régiment des chasseurs à cheval
auslro-russes, entassées sur les chaussées était celui qui avait éprouvé le plus de pertes
étroites qui règnent le long du ruisseau de dans la grande charge exécutée sur le plateau
Goldbach, se trouvant prises entre deux feux, de Pratzen contre les gardes russes. Mon
Lombè, ent dans une confusion inexprimable; pauvre ami le capitaine Fournier avait été
les rangs se confondirent, et chacun chercha tué, ainsi que le général Morlan&lt;l. L' Empeson salut dans la fuite. Les uns se précipitent reur, toujours attentif à ce qui pouvai t exciter
pèle-mêle dans les marais qui avoisinent les l'émulation parmi les trou pes, décida que le
étangs, mais nos fantassins les y suivent ; corps du général ~forland sera1t placé dans un
d'autres espèrent échapper par le chemin qui monument qu'il se proposait de faire ériger
sépare les deux étangs : notre cavalerie les au centre de l'esplanade des Imalides, à
charge et en fait une affreuse boucherie; Paris.
Les médecins n'ayant sur le champ de baenfin, le plus grand nombre des ennemis,
principalement les Russes, cherchent un pas- taille ni le temps, ni les ingrédients nécessage sur la glace des étangs. Elle était fort saires pour embaumer le corps du général,
épaisse, et déjà cinq ou six mille hommes, l'enfermèrent dans un tonneau de rhum, qui
conserva nt un peu d'ordre, étaient parvenus fut transporté à Paris; mais les événements
au milieu du lac Satschan, lorsque Napoléon, qui se succédèrent ayant retardé la construcfaisant appeler l'artillerie de sa garde, tion du monument destiné au général Morordonne de tirer à boulets sur la glace. Celle- land, le tonneau dans lequel on l'avait placé
ci se brisa sur une infinité de points, el un se trouvait encore dans l'une des salles de
énorme craquement se fit entendre!. .. L'eau, l'école de médecine lorsque Napoléon perdit
pénétrant par les crevasses, surmonta bien- l'Empire en f 8H. Peu de temps après, le
tôt les glaçons, et nous vimes des milliers d.e tonneau s'étant brisé par vétusté, on fut très
Russes, ainsi que leurs nombreux chevaux, étonné de voir que le rhum avait fait pousser
canons et chariots, s'enfoncer lentement da ns les moustaches du général d'une façon si
le gouffre! .. . Spectacle horriblement majes- extraordinaire qu'elles tombaient plus bas
tueux que je n'oublierai jamais !... En un que la ceinture.
Le corps était parfaitement conserré, mais
instant la surface de l'étang fu t cournrte de
tout ce qui pouvait et savait nager ; hommes la famille fut obligée d'int~nter un procès
et chevaux se débattaient au milieu des gla- pour en obtenir la restitution d'un savant qui
en avait fait un objet de curiosité.
çons et des eaux. Quelques-uns, en très
Aimez donc la gloire, et allez rnus faire tuet
petit nombre, parvinrent à se sauver à l'aide
de perches el de cordes que nos soldats leur • pour qu'un olibrius de na turaliste vous place
tendaient du ri vage; mais la plus grande ensuite dans sa bibliothèque, entre une corne
de rhinocéros el un crocodile empaillé !. ..
partie fut noyée !...
A la bataille d'Austerlitz, je ne reçus auLe nombre des combattants dont !'Empereur disposait à celle bataille était de soixante- cune blessure, bien que je fusse souvent très
huit mille hommes; celui des Austro-Russcs exposé, notamment lors de la mèlée de la
s'élevait à quatre-vingt-douze mille hommes. cavalerie de la garde russe sur le plateau de
Notre perle en tués ou blessés fut d'envi- Pratzen. L'Empereur m'avait. envoyé porter
ron huit mille hommes; les ennemis avouèrent des ordres au général Rapp, que je parvins
que la leur, en tués, blessés ou noyés, allait très diŒcilemcnL à joindre au milieu de cet
,., 348 ""

.MÈ.M01'1fES DU GÈNÈ'J(AL BA'J(ON DE .MA'J(B01 - - -..

épouvantable pêle-mèle de gens qui s'entr'égorgeaient. Mon cheval heurta contre celui
d'un chevalier-garde, et nos sabres allaient se
croiser, lorsque nous fûmes séparés par les
combattants; j'en fus quitte pour une forte
contusion. Mais le lendemain, je courus un
danger bien plus grand, el d'un genre tout
différent de ceux qu'on rencontre ordinairement sur le champ de bataille; voici à quelle
occasion.
Le 5, au malin, !'Empereur monta à cheval
et parcourut les diverses posiLions témoins des
combats de la Yeillc. ArriYé sur les bords de
l'étang de Satscban, Napoléon, ayant mis pied
à terre, causait avec plusieurs maréchaux autour d'un fou de birouac, lorsqu'il aperçut,
Oottant à cent pas de la di gue, un assez fort
glaçon isolé, sur lequel était étendu un pauvre
sous-officier russe décoré, qui ne pouvait
s'aider, parce qu'il avait la cuisse traversée
d'une balle.... Le sang de ce malheureux avait
coloré le glaçon qui le supportait : c'était
horrible ! Cet homme, voyant un très nombreux état-major entouré de gardes, pensa
que Napoléon devait èlre là ; il se soulcl'a donc comme il put, el s'écria que les
guerriers de Lous les pays devenant frères
après le combat, il demandait la vie au puissant empereur des Français. L'interprète de
~apoléon lui ayant traduit celle prière, celuici en fut Louché, et ordonna au général Bertrand, son aide de camp, de faire tout ce
qu'il pourrait pour sauver ce malheureux.
Aussitôt plusieurs hommes de l'escorte et
rnème deux officiers d'étal-major, apercevant
sur le rirage deux gros troncs d'arbres, les
poussèrent dans l'étang, et puis, se plaçant
tout babillés à califourchon dessus, ils espéraient, en remuant les jambes d'un commun
accord, faire avancer ces pièces de bois. Mais
à peine furent-elles à une toise de la krge,
qu'elles roulèrent sur elles-mêmes, ce qui
jeta dans l'eau les hommes qui les chevauchaient.
En un instant leurs vêlements furent imbibés d'eau, et comme il gelait très fort,
le drap des manches et des pantalons des
nageurs devint raide, et leurs membres, pris
comme dans des étuis, ne pouvaient se mouvoir ; aussi plusieurs faillirent-ils se noyer, et
ils ne parvinrent à remonter qu'à grand'peine, à l'aide des cordes qu'on leur lança.
Je m'avisai alors de dire que les nageurs
auraient dù se mettre tout nus, d'abord pour
conserver la liberté de leurs mourcments, el
en second lieu afin de n'être pas exposés
à passer la nuit dans des vèlements mouillés.
Le général Ilertrand, ayant entendu cela, le
répéta à !'Empereur, qui déclara que j'avais
raison, et que les autres avaient fait preu,·e
de zèle sans discernement. Je ne veux pas me
faire meilleur que je ne suis; j'avouerai donc
que, venant d'assister à une bataille où j'al'ais
vu des milliers de morts et de mourants, ma
sensibilité s'en étant émoussée, je ne me
tro:.ivais plus assez de philanthropie pour risquer ·de gagner une fluxion de poitrine, en
allant disputer aux glaçons la vie d'un ennemi
dont je me bornais à déplorer le triste sort ;

mais la réponse de !'Empereur me piquant
au jeu, il me parut qu'il serait ridicule à moi
d'avoir donné un al'is que je n'oserais mettre
à exécution. Je saute donc à bas de mon
cheval, me mets tout nu, et me lance dans
l'étang.... J'avais lleaucoup couru dans la
journée et avais eu chaud ; le froid me saisit
donc fortement.... Mais jeune, vigoureux,
très bon nageur et encouragé par la présence
de l'Empereur, je me dirigeai vers le sousofficier russe, lorsque mon exemple, el probablement les éloges que l'Empereur me
donnait, déterminèrent un lieutenant d'artillerie, nommé Roumcslain, à m'imiter.
Pendant qu'il se déshabillait, j'avançais
toujours, mais j'éprourais beaucoup plus de
difûcultés que je ne l'avais pré,·u, car, par
suite de la catastrophe qui s'était produite la
Yeille sur l'étang, l'ancienne et forte glace
arait presque entièrement disparu, mais il
s'en était formé une nouvelle de l'épaisseur
de quelques lignes, dont les aspérités fort
pointues m'égratignaient la peau des bras, de
la poitrine et du cou, d'une façon très désagréable. L'officier d'artillerie, qui m'avait rejoint au milieu du trajet, ne s'en était point
aperçu, parce qu'il avait profi té de l'espèce
de sentier que j'avais tracé dans la nourelle
glace. Il eut la loyauté de me le faire observer en demandant à passer à son tour le premier, ce que j'acceptai, car j'étais déchiré
cruellement. i\ous alteignimcs enfin l'ancien
et énorme glaçon sur lequel gisait le malheureux sous-officier russe, et nous crûmes aroir
accom pli la plus pénible partie de notre entreprise. Nous étions dans une bien grande
erreur ; car, dès qu'en poussant le glaçon
nous le fi'mes avancer, la couche de nouvelle
glace qui couvrait la superficie de l'eau, étant
brisée par son contact, s'amoncelai t devant le
gros glaçon, de sorte qu'il se forma bientôt
une masse qui non seulement résistait à
nos efforts, mais brisait les parois du gros
glaçon dont le volume diminuait à chaque
instant et nous faisait craindre de voir engloutir le malheureux que nous Youlions sauver. Les bords de ce gros glaçon étaient &lt;l'ailleurs fort tranchants, cc qui nous forçait à
choisir les parties sur lesquelles nous appuyions
nos mains et nos poitrines en le poussant;
nous étions exténués ! Enfi n, pour comble de
malheur, en approchant du ril'agc, la glace
se fendi t sur plusieurs points, el la partie
sm laquelle était le Russe ne présentait plus
qu'une table de quelques pieds de large, incapable de soutenir ce pauvre diable qui
allait couler, lorsque mon camarade el moi,
sentant enfi n que nous avions pied sur le fond
de l'étang, passàmes nos épaules sous la table
de glace el la porlàmcs au rirnge, d'où on
nous lança des cordes que nous allachâmes
autour du Russe, el on le hi~~a enfin sur la
bcr"C. Nous sortimes aussi de l'eau par le
0
•
'
.
mème moyen, car nous pouv10ns a peme nous
soutenir, tant nous étions harassés, déchirés,
meurtris, ensanglantés .... Mon bon camarade
Massy, qui m·avait suivi des yeux avec la
plus grande anxiété pend?~ Ltoute la trarersée,
avait eu la pensée de Jaire placer devant le
,., 3-19 ""

feu &lt;lu hirnuac la comerlure de son cheral.
dont il m'enveloppa dès que je fus sur le rivage.
Après m'ètre bien essuyé, je m'habillai
et voulus m'étendre devant le feu ; mais le
docteur Larrey s'y opposa et m'ordonna de
marcher, ce que je ne pouvais faire qu'avec
l'aide de deux chasseurs. L'Empereur vint
féliciter le lieutenant d'artillerie el moi, sur
le courage arec lequel nous al'ions entrepris
el exécuté le sauvetage du blessé russe, et,
appelant son mameluk Roustan, dont le cheval portait toujours des provisions de bouche,
il nous fil verser d'cxcellenl rhum, el nous
demanda en riant comment nous avions troul'é
le bain ....
Quant au sous-officier russe, !'Empereur,
après l'avoir fait panser par le docteur Larrey, lui fit donner plusieurs pièces d'or. On
le li t manger, on le couvrit de vêlements secs,
et, après l'avoi r cnrnloppé de cou1·erturcs
bien chaudes, on le déposa dans une des
maisons de Telnitz qui servait d'ambulance;
puis, le lendemain , il fut transporté à l'hôpital de Brünn. Cc paurre garçon bénissait
!'Empereur, ainsi que M. Roumeslain et moi,
dont il voulait baiser la main. Il était Lithuanien, c'est-à-dire né dans une prori nce de
l'ancienne Pologne réunie à la Russie; aussi,
dès qu'il fut rétabli, il déclara qu'il ne roulai t plus servir que l'empereur Napoléon. Il
se joignit donc à nos blessés lorsqu'ils rentrèrent en France, et fut incorporé dans la
légion polonaise; enfin il devin t sous-offi cier
aux lanciers de la garde, cl chaque fois que
je le rencontrais, il me témoignait sa reconnaissance dans un jargon fort expressif.
Le bain glacial que j'avais pr is, cl les efforts
véritablement surhumains que j'avais dû faire
pour sauver cc malheureux, auraient pu me
coùter cher, si j'eusse été moins jeune et
moins vigoureux ; car M. Rou mes tain, qui ne
possédait pas le dernier de ces arnntagcs au
même degré, fut pris le soir mèmc d'une
fluxion de poitri ne des plus violentes : on fut
obligé de le transporter à l'hôpital de Brünn,
où il passa plusieurs mois en tre la vie et la
mort. Il ne se rétablit mème jamais complèlemenl, cl son étal souffreteux lui fit quitter
le service quelques années après. Quant à
moi, bien q ne très affaibli, je me fis hisser à
cheral drs que !'Empereur s'éloigna de l'étang pour gagner le cbàteau d'Austerlitz, où
son quartier général Ycnail d'ètre établi. Napoléon n'allait jamais qu'au galop ; brisé
comme je l'étais, cette allure ne me comcnaiL
guère; je suivis cependant, parce que, la nui t
approchant, je craignais de m'éloigner du
champ de bataille, el d'ailleurs, en allant au
pas, le froid m'cùt saisi.
Lorsque j 'arrirai dans la cour du chùteau
d'Austerli tz, il fallut plusieurs hommes pour
m'aider à mellrc pied à terre. Un frisson général s'empara de tout mon corps, mes dents
claq11aicnl, j'étais fort malade. Le colonel
Dahlmann, major des chasseurs à cheval de
là garde, qui rnnai t d'ètre nommé général en
remplacement de Morland , sans doute reconnaissant du scnice que j'avais rendu à celui-

�111S TO'R..1.Jl - - - - - - - - - - ~ - - - - - - - ; - - - ~
ci me conduisit dans une des granges du
château où il s'était établi arec ses officiers.
Là, après m'avoir fait pren~1:e _du thé bien
chaud son cbirurcrien
me fr1ct1onna tout le
0
corps 'arec de l'huile tiède; on ~ ' emma1·11_ota
dans plusieurs cuu Yertures et I on me ?lissa
dans un énorme tas de foin, en ne me laissant
que la figure dehors. Une douce chaleu: pénétra peu à peu mes membres engourdis_; JC
dormis fort bien, et gràce à ces bons soins'.
ainsi qu'à mes yingt-Lrois ans, je me retrouva,

L'empereur de Russie, qui avait cru marcher
à une victoire certaine, s'éloigna navré de
douleur, en autorisant son allir. François Il à
traiter aYec Napoléon. Le soir même de la
bataille, l'empereur d'Autriche,_ pour sat~ver
son malheureux pavs d"une rume completc,
avait fait demande; une cntrcrne à l'empereur des Français, et d'après l'assentiment de
Napoléon , il s'était arrêté ~u Yillage ~e
Nasiedlowitz. L'entrevue eut heu le 4, pres
du moulin de Poleni•, entre les lignes des

E~T;EVUE DE NAPOLÉO~ ET DE L'EllPEREUR FRA~ÇOIS

Il ,

Napoléon n'abusa pas de la positi~n dan_s
laquelle se trouvait l,'empereu_r d'Autnch; ; 11
fut affectueux cl d une politesse extreme,
autant que nous pùmcs en juger de la distance
à laquelle se tenaient rcsp~ct~eusement les
deux états-majors. Un armistice fut conclu
entre les deux souverains, qui convinrent
d'emoyer de part et d'autre ~es pléni~o'.entiaires à Brünn, afin d'y négocier un traite de
paix entre la France el l'Autr_icbe. Les e~pereurs s'embrassèrent de nouveau en se sepa-

APRES LA BATAILLE D'AUSTERLITZ. -

Gravure de DELANNOY,

d'après le tableau du B AROX GROS. (Musée de Versailles.)

avant-postes autrichiens et lrançais. J'assistai
à celle conférence mémorable.
Napoléon, parti de fort grand matin du
cbàteau d'Austerlitz, accompagné de son nombreux état-major, se trou va le premier a~
CHAPITRE XXVII
rendez-vous, mil pied à ten e et se prome?a1t
Entrevue des empereur,. - l\elour au corps.. -:- autour d'un bivouac lorsque, voyant a_rn ver
1806. - Darmstadt el Francfort. - Bous procedes l'empereur d'Autriche, il alla à lui ~t l'e~d'Augcreau.
brassa cordialement.... Spectacle bien fait
pour
inspirer des réfl exions pbilosophiq~e_s !
La défaite épromée par les Russ~s avait
Un
empereur
d'Allemagne v~nant s _huuuh~r
jeté leur armée dans une telle confu~10n que
tout ce qui avait échappé au dés~~tre d Auster- et solliciter la paix auprès d un petit gentillitz se hâta de gagu~r la Galicie, afin de se homme corse, naguère sous-lieutenant d'artilsoustraire au vainqueur. La déroute fut com- lerie, que ses talents, des circo'.1stances ~euplète; les Français firent un très grand _nombre reuses el le courage des arme~ françaises
de prisonniers et trouvèrent les chemrns cou- avaient élevé au faite du pouvo1r et rendu
verts de canons et de bagages abandonnrs. l'arbitre des destinées de l'Europe !

le lendemain matin frais el dispos, et je pus
monter à cheval pour assister à un spectacle
d\m bien haut intérèt.

"" 350 ...

ranl : celui d'Allemagne retourna à Nasiedlowilz, et Napoléon revint couc?er au chàteau
d'Austerlitz. Il y passa deux Jours, pendant
lesquels il nous donna, au comman~anl Massy
el à moi, notre audience de conge, en nous
charo-eant
de raconter au maréchal Augereau
0
ce que nous avions vu. L'Empereur nous
remit en mème temps des dépèches P?ur la
cour de Bavière, qui était rentrée à Mu111ch, ~t
nous prévint 4ue le maréchal Augereau_ a~a1.t
quitté Bregenz et que nous le trouver10n~ a
Ulm. Nous regagnàmes Vienne, el nous ?on~
tinuàmes notre voyage en marchan t nmt e
la neirrc
qui tombait à Oocons.
0
J.our ' malo-ré
0
' ·1 sur les
Je n'entrerai ici dans aucun dela1
changements politiques qui furent le ré~ultal
de la bataille d'Austerlitz el de la pai:x de

"------------------------ .MÉ.M01"R.ES DU GÉNE"R_.Jll. 1J.Jl"R.ON DE .M.Jt"R.1JOJ

--,

Presbourg. L'Empereur s'était rendu à Vienne, intentions du gournrnemenl français, et offris encore libre, et que son commerce rendait
puis à ~Iunicb, oh il de rait assister au mariage de retourner à Heidelberg chercher auprès du immensément riche, était depuis longtemps
de son beau-fils, Eugène de Beauharnais, al'ec maréchal Augereau les assurances que désirait le foyer de toutes les intrigues ourdies contre
la fille du roi de Uarièrc. Il parait que les la princesse, ce qui fut accepté par elle.
la France, et le point de départ de toutes lrs
dépêches que nous étions chargés de remettre
Je partis et revins la lendemain, arec une fausses nouvelles qui circulaient en Allcma~ne
à cette cour avaient trait à cc mariage, car lettre du maréchal, conçue en termes si biencontre nous. Aussi, le lendemain de la bataille
nous y fûmes on ne peut mieux reçus. Nous veillants que Mme la landgrave, après avoir d.'Austerlitz, el lorsque le bruit se répandit
ne restâmes néanmoins que quelques heures dit : « Je me confie à l'honneur d'un maré- qu'il y arnit eu un engagement dont on ne
à Munich, cL gagnàmcs la ville d' Ulm, où chal français, 11 se rendit sur-le-champ à
saYait pas le résultat, les habi tants dt Francnous trom·àmes le 7• corps et le maréchal Giessen, où était le landgrave, qu'elle ramena fort assurair nl que les Busses étaient l'ainAugereau. ~ous y passâmes une quinzaine de à Darmstadt, et tous les deux accueillirent
queurs ; plusieurs journaux poussè&gt;rent mème
jours.
parfaitement le maréchal Augereau lorsqu'il la haine jusqu'à dire que les désastres de
Pour rapprocher insensiblement le 7• corps vint établir son quartier général en cette ville. notre armée a vaicnt été si grands que pas un
de la liesse électorale, intime alliée de la
Le maréchal leur sut si grand gré de la seul Français n'en avait échappé!. .. L'EmpePrusse, Napoléon lui donna l'ordre de se confiance qu'ils al'aient eue en lui que, quel- rcur, auq uel on rendait compte de tout, disrendre de Ulm à Heidelberg, où nous arri- ques mois après, lorsque l'Emprreur, rema- simula jusqu'au moment où, prérnyant la
vâmes vers la fin de décembre et commen- niant tous les petits Étals de l'Europe, en possibilité d'une rupture arec la Prusse, il
çâmes l'année 1806. Après un court séjour réduisit le nombre à trente-deux, dont il rapprocha insensiblement ses armées des
dans celle ville, le 7e corps se rendit à Darm- forma la Confédération du Rhin, non seule- frontières de ce royaume. Youlant alors punir
stadt, capitale du landgral'e de Hesse-Darm- ment Augereau parvint à faire conserver le l'impertinence des Francfortois, il ordonna au
stadt, prince fort attaché au roi de Prusse, landgrare de Darmstadt, mais il lui obtint le maréchal Augereau de quitter à l'impro,'iste
tant par les liens du sang que par ceux de la Litre de grand-duc cl ût tellement agrandir Darmstadt et d'aller s'établir arec tout son
politique. Bien que ce monarque, en accep- ses faats que la population en fut portée de C01'}JS d'année dans Francfort et sur son
tant le Uanorre, eû t conclu un traité d'al- cinq cent mille àmes à peine à plus d'un mil- territoire.
liance avec Napoléon, il l'avait fait a1·ec répu- lion d'habitants. TJc nou,·eau grand-duc joignit
L'ordre de !'Empereur portait que la rille
gnance et redoutait l'approche de l'armée quelques mois après ses troupes aux nôtres devait, le jour de l'entrée de nos troupes,
française.
contre la Russie, en demandant qu'elles ser- donner comme bienl'enue un louis d'or à
Le maréchal Augereau, avant de faire vissent dans le corps du maréchal Augereau. chaque soldat, deux aux caporaux, trois aux
entrer ses troupes dans le pays &lt;le Darmstadt, Ce prince dut ainsi sa conserration et son sergents, dix aux sous-lieutenants et ainsi de
crut devoir en prévenir le landgrave par une élération au courage de sa femme.
~uite!. .. Les habi tants deraient, en outre,
lettre qu'il me chargea de lui por ter. Le
Quoique je fusse encore bien jeune à cette loger, nourrir la Ll'Oupe et payer pour frais
trajet n'étai t que de quinze lieues; je le fis époque, je pensai que Napoléon commettait de table, savoir : au maréchal six cents francs
en une nuit; mais en arri va nt à Darmstadt, une grande faute, en réduisant le nombre des par jour, aux généraux de division quatre
j'appris que le lan~grave, auquel on al'ait petites principautés de l'Allemagne. En effet, cents, aux généraux de brigade deux cents,
insinué que les Français voulaient s'emparer dans les anciennes guerres contre la France, aux colonels cent ; le Sénat était tenu d'ende sa personne, venait de quitter cette rési- les huit cents princes des corps germaniques voyer tous les mois un million de francs au
dence pour se retirer dans une autre partie ne pouvaient agir ensemble; il y en avait qui Trésor impérial à Paris.
de ses Étals, d'où il pourrait facilement se ne fournissaient qu'une compagnie, d'autres
Les autorités de Francfort, rpouvantées
réfugier en Prusse. Ce départ me contraria qu'un peloton, plusieurs un demi-soldat ; de d'une contribution aussi exorbitante, coubeaucoup ; cependant, ayant appris que Mme la sorte que la réunion de ces divers contingents rurent chez l'envoyé de France; mais celui-ci,
landgrave était encore au palais, je demandai composait une armée totalement dépourvue auquel Napoléon a,·ait donné des instructions,
à lui ètre présenté.
d'ensemble et se débandant au premier revers. leur répondit : &lt;( Vous pré:endiez que pas un
Cette princesse, dont la personne avait Mais lorsque Napoléon eut réduit à trente- seul Français n 'avait échappé au fer des
beaucoup de ressemblance avec les portraits deux le nombre des principautés, il y eut un Russes; l'empereur Napoléon a donc voulu
de l'impératrice Catherine de Russie, arnit, commencement de centralisation dans les vous mettre à même de compter ceux dont
comme elle, un caractère mâle, une très forces de l'Allemagne. Les soUl'erains con- se compose un seul corps de la grande argrande capacité, et toutes les qualités néces- servés et agrandis formèrent une petite armée mée : il y en a six autres d'égale force, el
saires pour diriger un vaste empire. Aussi bien constituée. C'était le but que !'Empereur la garde viendra ensuite .. .. 11 Cette réponse,
gouvJ rnait-elle le prince son époux, ainsi que se proposait, dans l'espoir d'utiliser ainsi à rapportée aux habi tants, les plongea dans la
ses Etats; c'était, sous tous les rapports, ce son profil Ioules les ressources mili taires de consternation, car, quelque immenses qu'aient
qu'on peut appeler une maitresse femme. En ce pays, ce qui eut lieu, en c/fot, tant que été leurs richesses, ils eussent été ruinés si
royant dan~ mes mains la lettre adressée au nous eûmes des succès ; mais, au premier cet étal de choses eût duré quelque temps.
landgrave par le maréchal Augereau, elle la revers, les trente-deux souverains, s'étant Mais le maréchal Augereau ayant fait appel à
prit sans plus de façons, comme si c'eût été entendus, se réunirent contre la France, et la clémence de l'Empereur en fal·eur des
pour elle-mème. Elle me dit ensuite, al'ec la leur coalition avec la Hussie renversa l'empe- Francfortois, il reçut l'autoris:ilion de faire
plus grande franchise, que c'était d'après ses reur Napoléon, qui fut ainsi puni pour n'avoir ce qu'il voudrait, de sorte qu'il prit sur lui
conseils que le landgrare son époux s'était pas suivi l'ancienne politique des rois de de ne garder dan&amp;la ville que son état-major
éloigné à l'approche des Français, mais qu'elle France.
el un seul bataillon: les autres troupès fui·cnt
se chargeait de le faire revenir, si le maréNous passàmes une partie de l'hiver à réparties dans les principautés voisines. Dès
chal lui donnai t l'assurance qu'il n'avait Darmstadt en fètes, bals el galas. Les troupes ce moment, la joie reparut, et les habitants,
aucun ordre d'attenter à la liberté de ce du rrrand-duc étaient commandées par un pour témoigner leur reconnaissance au maréprince. Je compris que l'arrestation et la mort resp~ctable général de Stoch. Il al'ait un fils chal Augereau , lui donnèrent un grand
du_ duc d' Enghien effrayaient tous les pt·inccs, de mon âo-e, lieutenant des gardes, charmant nombre de fètes. J'étais logé chez un riche
qm pensaient que Napoléon pouvait avoir à se jeune ho~me avec lequel je me liai intime- négociant nommé M. Chamot. Je passai près
plai1~dre d'eux ou de leurs alliances. Je pro- ment et dont je reparlerai. Nous n'étions qu'à de huit mois chez lui, pendant lesquels il fut,
testai autant que je le pus de la pureté des dix lieues de ~'rancfort-sur-Mein ; cette ,ille, ainsi que sa famille, plein d'attentions pour moi .
(A sufrre. )

... 351 ...

GÉNÉRAL DE

MARBOT.

�.MAD.JVJfE DE 'WA~ENS - - - .
HENRY BORDEAUX
~

Madame de Warens
Dans nos sous-préfectures les plus lointaines, il est de patients érudits qui coulent des
jours heureux . Leur unique ambition est de
faire partie de quelque sociélé locale qui
enregistrera pieusement leurs rapports lus en
séances publiques, que ces rapports traitent
des anciennes mercuriales, du cada.stre ou
des beaux-arts. Une monographie de village
borne leurs songes. Le contact d'un passé
aboli leur procure l'oubli du temps présent
et de la politique. Seul, le zèle scientifique de
q uclquc collègue trop actif trouble leur paix
spirituelle. Ce sont les chimistes de l'histoire : par eux, cette histoire re1•èt une réalité
plus précise; ils ne la déguisent point sous les
idées générales; parfois mème ils l'expliquent
sans la bien comprendre. Un Augustin Thierry,
un Taine, leur seront redevables d'une phrase,
d'une ligne, d'un document, car \'historien
doit recueillir ces miettes avec soin.
Tout récemment, la Société Oorirnontane
d'.\nnecy - dont l'emblème, donné par saint
François de Sales, est un oranger chargé de
fleurs et de fruits, - fut agitée par lé souvenir de la première amie de Jean-Jacques
Rousseau. Une dame de qualité, de peu de
raisonnement aussi peut-être, prétendait avoir
retrouvé l'habitation occupée par Mme &lt;le
Warens durant son séjour en cette ville.
Allait-on donner aux Charmettes de Chambéry une maison rivale, et offrir aux admirateurs de Jean-Jacques une occasion nouvelle
de pèlerinage et d'excitation lilléraire? La
petite académie ne l'a point estimé, et nous
verrons comment elle démon tre la_ démolition
de \'appartement historique.
Depuis quelques années, la Sarnie et la
Suisse romande nous ont fourni de nombreux
documents sur cette figure singulière de
Mme dti Warens. lJ'excellents érudits, li. Mugnier, conseiller à la cour d'appel de
Chambéry, M. Sérand, archiviste adjoint· de
la Haute-Savoie, JI. Mœtzger, pour la Savoie;
MM . Eugène Bitter, Auguste Glar&lt;lon, Albert
de Montel, pour la Suisse, - ont peu à peu
soulevé tous les voiles sur la conversion, les
mœurs, les entreprises, les changements
d'habitation de celle dame active et sensuelle
qui, pour avoir appris le plaisir à un indiscret
goujat de génie, se voit livrée à une publicité
BwuocnAP1t1E. - Confessions, de J.-J. Housseau .
- Mm e d• Warens et Jea11-Jacqttes Rousseau, par
F. ~lugnier (Calmann-Lévy, 1891). - ?iouveUes
/,ellres de Mme de Ware11s, par le même (Champion, 1900). - AlbPrL füetzger. la Co11ve1·sio11 rie
Jll,ne de Warens (Chuil, 1X86) ; les Pensées de
Mme de Warens (Lyon, chez Georg, 1888) ; les Der11ières Années de ftfme da Warens (id., 1891). Auguste Glardon, le Piétisme à Vevey au X VJJI• siècle (Cltrélie11 évangélique de /,ausanne, n• du

dont son humeur facile, si elle reYivait, s'accommoderait bien vite, après, toutefois, quelque étonnement. Je noterai dans leurs ouvrages et dans la correspondance de Mme de
Warens les traits propres à nous expliquer le
caractère de celle-ci, et les dëtails qui se rapportent à sa première rencontre avec JeanJacques et aux lieux.qui en furent les témoins.

La conversion de Mme de Warens
On · sait que Louise-Françoise-Eléonore de
La Tour de Chailly épousa à quatorze ans le
haron de Warens (1715). Elle résidait avec
lui à Vevey, sur les bords du lac Léman.
Déjà elle y faisait preuve de cette activité et
de cet esprit d'entreprise que nous aurons
fréquemment occasion de relever dans sa vie.
Tandis que son mari exerçait quelque charge
municipale, elle fondai t une fabrique de bas
de soie (où elle compromit d'ailleurs sa fortune) ; en outre, elle était fort mondaine et
aimait à recevoir. Voici un fragment d'une
leure qu'elle écrivait vers 1720 à son ancien
tuteur, M. Magny, leq uel lui arait représenté
avec une rigueur tou te protestante les dangers
de sa conduite: la jeune femme lui répond
non sans une certaine suffisance et estime de
_soi-mème, mais aussi dans ce jargon sacré
.qu'on a appelé le patois de Chanaa,i et qui
est destiné 11 mieux conl'aincre de sa vertu le
.vieillard récalcitrant. Nous verrons sans cesse
Mme de ,·varens approprier son style au destinataire de ses lettres et associer la religion,
le monde et l'industrie en un mélange hétéroclite:
&lt;&lt; Je nai jamaissouhaité de briller ni de me
donner des airs du bien qu'il a plu i1 Dieu de
me dispenser: je sai au contraire que le moyen
de luy etre ·agréable est ·duser avec modestie
des faveurs quil nous accorde, je sai encore
qu'il ne nous donne pas ce bien absolument
pour nous et que nou:, nous devons faire un
plaisir d'assister ceux qui peul'ent aYoir besoin
de notre secours en leurs faisant part des
grasse que nous tenons de sa bonté.
&lt;&lt; Mais ap~ès cela je crois qu'il nous est
permis den user avec modération et reconnais20 janvier 1893). - Albert de Montet, Mme de Wa1·ens et le Pays de Vattd (Lausanne. 1l:!98) ; D11cume11ts inédi:ts s11,. .Mme de Warens (Revue hi.,torique vaudoise, n" de novembre 1898 à mai 1899). Eugène Rittcr, l11 J,'a,,,ille et la Jeunesse de JeanJacques flousseatt (Lausanne, 1891) ; Mme de Wai·ens ·et le Piétisme rnmand (id. ). - J.-F. Gonthie,·
Promenade (tistorique à ll·avers les ,·ws d"Aw1ei:1;
(Annecy, 1891:!). J. Sérand, Cllabitation de
11Jme de 1Va1·e11s à Annecy (Annecy, 1900).

sance et de] gouter ~mème bien des dousseurs qu'une situation aisee fournit d'ordinaire.
« II se peut qne ma jeunesse sert à m'éblouir et a me faire voir les chose dans un
faujour, je vous assure cependant que je me
sens très peu atachce à ce que je possède: je
fai les chose avec une indiference qui me surprend quelque fois. C'est une grasse toute
particulière 4ue jay a rendre à Dieu, puisque
suiYanl le cours ordinaire de la vie nous n'avon8, s'il faut ainsi dire, que quel&lt;jue moments à jouir des objets qui nous atachent et
·qui nous Oatenl. Je mestimerai bien heureuse,
si je puis être toujours la mème à cet égard ,
afin que quand il faudra la qui ter, je puisse
m'y résoudre sans paine et rompre facilement
]P.s liens qui pement encore matacber tandis
que j'habite cele terre que je ne regarde que
comme un passage trcs epincux, qui me conduira, s'il plait au Saigneur, a un état plus
heureux et plus permanent et qui me fera
gouter les véritables deliccs queje chercheroit
inutilement ici pui.:quïl est impossible de les
)" trouver ... »
Cette lettre est écrite avec beaucoup d'art.
Par des paroles de maul'ais prédicant, elle
natte le zèle pieux de M. Magny : oui, c'est
entendu, celle terre n'est qu'un passage qui
doit nous acheminer ,•ers le séjour éternel,
nous &lt;lernns vivre détachés des biens qui ne
nous ont été donnés que pour mieux contribuer à notre salut par une pril'ation volontaire; mais enfin d'honnètes distractions sont
bien permises, ces honnêtes distractions que
l'on prend dans une société innocente de parents et d'amis, en profitant d'une aisance
qui vient de Oieu. La jeune hypocrite sait
comment on endort les craintes des clergymans
trop collets montés. Jean-Jacques, qui n'a
rien épargné, - il faut lui rendre celle justice, - pour épaissir la boue qu'il a jetée sur
sa bienfaitrice, Jean-Jacques nous rapporte
qu·'elle était fort instruite, ayant beaucoup
appris de ses amants el principalement d,'un
M. de Tavel. Nous n'avons que ce témoignage
sur la conduite privée de Mme de Warens
avant sa venue en Savoie, et nous ne savons
rien de plus de sa liaison avec M. de Tavel'·
li est à croire que les remontrances de M. Magny visaient autre chose que des réceptions
de parents; du rpoins la dame encline à la
1. Dans les Docu,ne11ts inédits publiés par M: d_c
Montel figure une lettre du colonel de Tavel qui fa1L
à cet amant présumé de Mme de Warens le plus grand
honneur. Elle esl datée de Berne, 1746, eL charge
llug-onin, nrveu de la dame, de lui faire parvenir
déhcatemen t une certaine somme pour la secourH"
dans sa misère.. - Jean-Jacques le présente comme
le premier séducteur de Mme de Warens.

rnlupté. n'avait-elle pas encore recou1·s aux.
dornes t1ques.
U1~e phras~ de la lettre citée est à remarqu~r. &lt;&lt; Je fais les choses avec une indifférence
qm me surprend quelquefois. » Ce trait d
caraèlère
-, e
, l' qu'elle
. . indique correspond en1rnrcmenl a o~m1on _de Rousseau qui nous montr~ ~on amie sercmc el acti1•e jusque dans la
m1sere. Elle. ne goûtait
pas de J·oies cxt rem
, es,
,
~ t ~~~p~r lait a11egrement le malheur. Sa sens1bilite eta1t courte. Elle contentait ses sens sans yattacher
l'importance ,1ue les femmes
prètcnt d'habitude à ces sortes de rapports, et ceci exp1i1Juc peut-être les choix vulgaires de ses amants : elle
prenait cc qu'elle avait sous
la ma_in, et tout l'office, y
co?1pr1s Jean-Jacques, ohte11a1t ses faveurs. Mais son activi té était celle d'un homme
d'~ffaircs: nous la vcrronsjusqu au terme de ses jours occupée de projets nouveaux, el
pl?Lôt encore s'agitant par bcsom de mouvement qu'ambitieusc de la fortune. Elle oardait néanmoins, dans l'industrie comme dans l'amour, la
mème sérénité.
aime de Warens avait vinotsept ans lorsqu'elle quitta
linitivement le pays de Vaud
la religion protestante et so~
mari. Soit que ses affaires
fussent embarrassées soit
11u'elle fùt effectiveme~t touchée de la grâce, elle traversa
le lac,_ se rendit à Amphion
puis à E,,ian où toute la cou,'.
de &amp;woie séjournait, et se
~ta aux pieds de Mgr de Ross1l)on de Bernex, él'êque et
prmce de Genève, en sollicitant son appui. Le roi la fit
conduire sous escorte à Annecy, au couvent de la Visi- .
talion, à cause de la fureur
d~s parents suisses qui parla1e~t d,'en!èrnment, ce qui lui
avait fait dire au saint évêque:

pension. qui vint auo-mentcr
celle de qurnze
.
o
cents Iivres accordée par le roi.
• Mme de Warens
. n'avait plus que ces penswns pour
subsister.
Un décret du gourerneb
.
~ ent erno1s prononçait la confiscation des
,,-biens de
·t tous. ceux. qui abandonnaient la 1e. 1·10101~ re ormee. 0 n a retrouré une lettre .fo t
cuneuse de M. de Warens au· sujet de la fui~c
de sa femme. Cette lettre est écrite d'A "I tene,
. en I 7~9.
,
ô ... , a un parent·, elle repon
· no
d ca,

don de la ~elle fugi~iv?. Il cite cc propos de
Mme de" arens _qm repondait, à Amphion, à
t~\ISl\rvante ral'!e des petits ~oins conjugaux
e · · de Warens: &lt;&lt; Madame, disait celle-ci
\'O
. US. avez un bo11 . mar1.' - s·1 vous le" croyez'
a1n~1: pre~ez-le, il sera IJientôt sans femme. l&gt;
Ncanmoms, - c'est toujours lui qui racd·~ntc, ?ans . ~elle fameuse lettre qui a les
d un volume, - 1·1 alla 1u1. renc1rc
•imens10ns
. ,
v1s1te a Annecy. Son but était de lui faire con-

BiÏÎ~-=--~~~=-~~===-~-=:--=~===~-:-----.

sentir une donation de tous
se~ biens; il comptait par Ja
suite escamoter le décret bernois. Experte aux aventures
~umaines, elle le reçut touJOurs au lif. Elle logeait alors
au couvent de la Visitation
Elle ne fit aucune difficulté
pour la &lt;lona Lion. Mais elle
aussi avait une arrière-pensée.
,i_Elle s'y prit d'une façon,_
dit le mari, _ qu'elle me
porta à avoir quelque condes~endance pour elle. l&gt; Il partit
a une heure du matin _ ce
qui valut à la jeune co'nl'ertie
n_ne réprimande de Ja supén eure, - non sans avoir signé un billet par lequel il
s'engageait, s'il rentrait en
possession des biens de
Mme de Warens, à lui assurer
une rente annuelle de trois
cents livres.
Pins tard il se fit restituer
ce Lil~el. Un décret spécial Je
substitua aux droits de l'État
dans la propriété des biens
dern femme. Mais de rente il
n'en servit point. li raisonnait
ainsi : cc n'est pas la donation
de ma femme qui m'a rendu
propriétaire de ses biens, mais
le décret. Jt;n véritç, c'était un
homme pratique. Les biens
v~aient, selon lui, trente
mille livres, et naturellement
à en croire Mme de Warens'
ils valaient beaucoup plus. '
Ces petites scènes conjugales, qui ont pour cadre le
couvent de la Visitation nous
- Vos conquêtes, Afonseiinspireraient moins d'anti911eur, ~ont bien bruyantes!
pathie
pour Mme de Warens
~ La cerémonie de l'abjmaque
pour
son mari.C'est à qui
lion
célébrée, le 8 septemPRE~llÈRE ENTREVUE DE j E.\:-l·jACQUES
ET DE i\l.ADA~IE DE vV.\RE:\S.
, .·
.
·
des
deux
pipera
l'autre. Cette
bre
· 1·1se de ·
, . 1/'&gt;6
, - , dans
. l' cg
Gravure de L . RUET, d"après le dessin ,le MAm1cE LELOIR,
femme, dcmœurs faciles mais
::iamt-l•
rançois-de-Sales
.
,é
, qui
régulières, gagne à être coma et restaurée.
,
parée
aux hommes qui l'apMgr de Bernex ét 't
.
traits que c,· 1
L'ai un sarnt. Parmi les une requète présentée au sénat de Savoie par procberent. Cependant elle oublie volontiers les
e son JOO'raph
. ,
l
O
Mme de Warens ~ui essayait de compenser cmb.arras dans lesquels elle avait laissé son
noinc Boudet fi
•
• e mgenu, e cha·11 rnspua
. . u , gurecelui-c1:
-Jcunep
.
re'Lre, par le moyen des immeubles de son mari sis ~ar1 avec les industries qu'elJe avait fondées
belle et de ne )~s~'.on violente à une dame fort en Savoie la perle de ses biens de Suisse. Le a Vevey.
chez lui etqlua i~e' ]elle le poursuivit jusque mari raconte que la dame prépara son dépar t:
Que devint M. de Warens? Après arnir
e samt .arepoussa, mais
. le com- elle em~orla,__ dit-il, tout ce ·qui s'emporte,
Lat ne d,
cherché fortune en Angleterre, il s'établit à
ura pas moms d l . h
lesquelles il arvi
e . rois eures après argenterie, b1Joux, etc. Il eut la sottise de Lausanne, o~- les dignités locales le vinrent
mème
Lp nt à la faire rentrer en clic- l'a~com~agner j usqu'à Amphion ; quand il relrou_ver. C_est un digne pays oil les mésa. - a conrer · d
lui fit !ITand h
swn c Mme de Warens revmt, 11 trou va ses placards déser ts, et ce "~~lures conJ ugales ne sont point tournées en
o.
onncur. li y mu lut joindre une spectacle paraît le to·ucher aûtant que l'ahan- ridicule. Il fut conseiller de la ville, maison-

dé-

fu:

I. -

1-liSTORIA. -

Fasc. 8.

�1f1STO'l{1.Jl

- - - -- - -- - - ~ J

neur, haut forestier. Dans les archives de, ~a
famille, on a retrouvé celle méchante roes1~
galante qu'il ad~essait en septembre 1136 a
Mme la juge Seigneux:
Non, je ne serai plus constan~ dans m_es ~mours,
Et je fais vœu de badmcr louiou, ~Plulù~ que de langui,· dans ~n crue_! empire," ,?
\'aul-il pas mieux de _Jour e,~ JOUI' cha11oe1 .
En liberté ,, présent JC respire,
El je mourrai plntùl que de me rengagor.
.

Cette théorie du changement n'~st-elle pornt
piquante dans la bouche du mari de Mme de
\\"arcns?
Mme de Warens fut-elle sincère d~ns sa
corwersion? La question est conlr~Ye~sce. Je
connais des savants disti~gués q~1 t1~nnent
mème pour sa vertu, ~·.est1me~t d11Tamee _par
Jean-Jacques et par \\ mlzenr1ed ',et. soutiennent que, sous la surveillance etr01t_e de la
). e a' cause de ses attaches vaudoises, et
po ic
·11
, h
habilantd'ailleurs de petites YI es ~u c ~cun
se surreille et oh tout se sait, ell~ n au'.·ait pu
commettre les noires actions qu o~ llll P'.'etc
sans se voir supprimer et la pcn_s,on qu_ elle
·t~uchait du roi, et celle qu'elle_ receva'.t d_c
deux évêques. Mais cette che~·ale~1e e~l ex~ssive: précisément la dame n av~it poml_ d intrigues mondaines et ne cherchait pas lom ses
amants.
.
1
Elle devait pratiquer la dévotion comme ,e
plaisir et le commerce : avec cairn~ et sé_renité. Elle ne fut jamais une catechumenc
enthousiaste, mais peut-être fut-elle de b~~ne
foi dans la pratique exlérieu_re d'~n~. re!1?10~
4u'clle transgressait volontiers a 1mterieur
de sa maison.
d
On dit que la mème a_nnéc que Mm• e
W&lt;1rcns quittait le pays de\ aud, Claude A~cl,
son zélé serl'ileur futur, sa bonne à tout faire,
déserlail lui aussi la Suisse pour se rendre en
Sarnie où il la deYait retrouver plus tard.

Jl

Les Charmettes et Annecy
On ira Lonjours aux Charmettes, l&gt; écri~
\'ai: Michelet. li est peu de pèler_i~ages aussi
romanesques; il en est peu d aussi emouY~1ts.
Cette etilc maison champêtre, bâtie_ à anc
p ou' l'on accède par un chemm
f creux
,
de coteau,
tout enfoui dans la verdure, dont les enetres
et le jardinet dominent la pont~ des campacrncs, la plaine arrondie qu'un etrque de monra«nes enferme, et le doux Chambéry' --::- pour
o
. • une iemm
r
e un pcn mure et
avoir
abnlc
·s
belle
encore
et surtout. .generrrassc, mai
orcusc, co11l1·nue d'allircr .les
. v1S1tcurs
,
·
• elle rrardail une Lrad1l1on d hosp11:ommc s1
o
. . L li t ell ,
talilé. Elle est un lieu de vo1uple Ill e ec u e
el sentimentale. Elle attire, cil~ cha.rme, elle
relient. Ceux qui l'ont vue ne 1oublient pa~.
Sans doute, elle est placée dans un site
délicat où l'on goûte un suaY~ repos. San~
doute, elle est un joli exem plm~, et tou,t _a
. tact des habitations de plaisanc~ qu mf.ai. t 111
'
,.
ac1eux, el
mail
le xvme
siècle, - un _seJoUr
~ l'&lt;
dans le voisinage d'une ville. Mars cc n csl

point cela qu'on y vient chercher. Là se forma
la sensibilité d'un adolescent, là Jean-Jacq~es
découvrit la nature el l'amour, ~t par surcr01l,
hélas! toutes les chimères so~1ales avec lesquelles il continue de nous agiter. De _ce coteau qui l'hiver' s'endort sous la neige et,
l'été sen'ible se fondre dans le ciel vaporeux,
devaient descendre sur la plaine, et de là sur
le monde, un amour nouveau de la nature,
mais aussi une pensée nouvelle, ~t, la plu:
puissante en sophistications ~t sortileges qui
se soit répandue depuis _de~ s1~cles. Ca~ JeanJacques vit toujours : il msp1re tel ,om~n,
telle pièce de théâtre, q~i exalte, la pass10~
romanlique, sa création; il est present, qu01ue épaissi el banalisé, dan,s telle ~arangue_,
dans tel traité, dans tel article de Journal _ou
l' n édifie la société future sur la bo~té nat.JVe
d~ l'homme, sur l'éducation de l'Etat, s~_r
l'égalité, en oubliant d'ail!eu~s la p_art qu ,1
fait à Dieu. Terrible et sedmsa?t, il CSl ~~
cœur de la bataille moderne. Mais par~e qu il
eut du génie, ses ennemis eux-mèmes viennent
lui rendre hommage aux. Charmelles. ,Sur
les derniers rerristres, à côté des no':11s d An·
p oun11_on, Je relève
dré Thcuricl, 0 d'Emile
ceux de Maurice Barrès, d:Edouard llod,
d'André Hallays, qui, je le de;rne, n~ peuv~nl
se tenir de l'aimer el de le detester a la fois.
Il est présent aux Charmelles. _N'en doutez
pas. Deux poètes y sont allés, qm l'ont rn e!1
chair et en os. L'un- d'eux lui a même parle.
Le premier en date est Francis Jammes. li a
écrit sur Jean-Jacques Rousseau et ilJm• .de

Warens aUx Clla rmelles et il Chambery
.
.

d'exquises pacres descriptives. Quand il grant
le coteau, un~ cloche tinte el tremble -~ans

la fraicheur bleue, el sa voix a!igel19ue
berce, sous l'onde de l'_a~~ll', son ~rne et•apo1·ée. li franchit le semi, il enlre,_11_se m~t
à la fenêtre, «.. . De la fenêtre ou Je sut
maintenant, j'aperçois là-bas, au sommet e
la ··1 rrne le petit sentier tombant sur Cha01' •'• o C'est
' là que Jean-Jacques aIla,·t ou
rr ellcr
1)llly.
.
''I · e
l'at{rorc, c'est au delà de ce chemm qu 1 s_ s
promenèrent, tout un jour 1e fête, de c_o~lme

en colline el de bois en bots, q11elque/01s au
soleil el souvent à l'ombre, nou_s _reposant
de temps en temps .. • l&gt; Et le . vo1c1 encore :
,,. que ' par un matm
pur,
((.. . Je 1e\O
'
r sur cc
sen lier. li marche vers la ville, un n·~e so~s
le bras, à pas comptés, la tête ba~sc. Sa m~ditalion l'exalte. Parfois, de son index lern,
· , et ses lèvres remuent.
1·1 mon lre D1·eu
,
b .A sa
droite, le Nivolet et le mont du Desert l'IS~nt
l' azur. Dc',aia' , à' contempler la .hauteurh noire
de ces montagnes, l'âme du Jeune . o?1~~
s'élèrn et s'assombrit comme elles, vo1l ~ s
pieds le vain tumulte des hommcs,_conf1onle
les fumées tourmentées ·de leurs_ t01ls avec ~a
rrrandeur p1am•de des nuarres
c . qm ' sur les c1~es, lentement se trainent.•• ll •
, ,
Ainsi il continue d'habiter ces lieux ou 1o,n
. sa pre'sence · M· Francis Jammes 1•a
respire
l'U, de ses yeux vu, cc qui s'app~lle rn, tanl?l
il la fenêtre et Lan lot sm: le_sentier' le m_a_t,~1
. el me'me à mmmt arnc un
cl 1c SOll',
. all11a1l
1·
de sorcier. Mais la comtesse de N?a11les u1 ~
parlé. Elle aussi a suivi le chemrn creux ou

l'herbe pousse afin de compléter l'impression
.
de vei· dure. E'Ile apportait à Jean-Jacques'
ainsi qu'une corbeille de fleurs et ,d~ fru1~~•
l 'éclat de sa J·eunesse et de son geme bou_1 ~
lonnant. Dans une belle audace, elie l'a traite
arec une désirwolture tout amoureus~ ~ors~
~u'ellc le trouva dans le jardin. C'est ict, lu,
dit-elle,
C'est ici, près de cc m_uscat,
Dans Ja douce monotome_, .
Que vous grelottiez_ d~ g~me,
o héros Jàch~ et dchcal. J

Lâche el délicat : Pàris, qu! fut ~imé} 0
trois déesses et d'Hélène cl qui _fit_ r~pan i e
tant de sang au rivage troyen_. el~1_t-il au~r~
chose? Le courage et l'énergie v1~ile ont-1~~
donc moins d'attraits ici, sur ce com de ter1e
savo1s1en, d'une douceur Lrop ?enveloppante,
que celle voluptueuse ~aiblesse .
Je mil penche à votre fenêtre,
Le soir descend sur Chttmb~r~."
c·est là que vous avez s~ur,
A votre maitresse champctrc.

Précieuse harmonie de quelques syllabes
toutes simples qui tombent, une à une ,
comme des pétales de ll~ur' et dont le chtrme
est pourtant si aigu qu'il perce ~e ~œur ·: .. '"
A rès avoir écrit que l'o~ ir~•l touJOUI_~
.Pchai·mettes Michelet aJOUta,t : (( Mais
aux
'
• f t la plus
c'est à Annecy que l'impres~10n u ..
vive. ll Il entendait par là que 1~ S~JOUr d~
Jean-Jacques à Annecy lui paraissait bien ~IL~imporlant dans la formation de celle sens1b1lité que le séjour à Chambéry•
Il avait raison, Annecy, c'est Ro~ssea_u enfant (seize ans), fuyant Genève_ et !_atelier d?
rrravure oh son maitre le battait, s ouvrant a
"1
• lib ·e a' la nature et ~l celle Lendresse
a VIC
l ,
•
in énue cl passionnée tout en:e~blc _qm est
le g rivilège de l'adolescence; la. il voit _pour
la :remière fois Mm• de Warens: Je~ne, pieuse
et grassouillette, se rendant à I églrs~ co~me
la Marrruerile de Faust ; fü encore il vit ou
croit Yivre, sur la roule de_ Thônes, en c~m. de 'l""s
de Graffenned et Gallay,
parrme
,,
· celle
· 1
id)°ile exquise dont il ne re_lr?uvera pma1s a
fraîcheur et que peul-être il !llYenla ..
Chambéry, c'est le jeune homme c1u1 acceplc
de partager 1es faveurs de Mm• de Warens
.
avec Claude Anet, le domestiqu_e, et qm, au
retour de son yoyagc à Montpellier, l'.ou;~ s~
lace prise par le perruquier bernois . m ~ .. d le fameux chevalier des Courtilles'
~~:1~u 'gardien rie Chillon. Mm• de Warens
a\'ail peut-èlre trouvé ce mo)"cn nouveau de
s'assurer de bons seHiteurs. Rousseau _n?us
,
' elle n'vJ cherchait point
du plaisir·,
as~u1equ
,
•
•
a
D•oh vient que pourtant c est lOUJOUI s "
Chambéf)' que les âdmiratàurs de Jean-Jacq_ucs
l'Ont chercher son s('uvenir '! Ut'. du mo111s '.
1l s sont sûrs de le rencontrer. Bien_ que e~
- subi• que1que peu l'mlluence.
Charmettes aient
d Lemps habile à transforme~' ceux qm
~L .
t s'y exalter le peurenl foire avec
- a11-,
dcs1ren
. •Lé On a même retrouvé le 1m 1 pa~~e
t
h
L en 1c1 •
N • , . p ·opncl. ~tmc de Warens el M- ou e~ • .1 . .
c_~ ,c et la trace des démêlés jud1cia1rcs
t.me,
d
ff ux proqu'elle cul a,•ec M. llenau ' un a re , blir
Enfin on a pu cla
curcur du ·oisina"e
c ·
'

.MA.DA.ME DE W°A.'J(,ENS ---r.

très exactement les divers locaux qu'elle ha- Warens, à ,\nnecy : le premier, très court,
bita successivement à Chambéry : dans un du 21 au 24 mars 1728, avant son départ Lion de Saulhier-Thyrion, avant-deruier procul-de-sac où l'on arrive par le numéro -15 pour Turin, et le second de près de deux ans priétaire, acte qui ferai t mention après -1784
de la rue des Portiques, - au Reclus, nu- (1729-1751). Elle habitait une vieille maison de tout le n° 2580.
Cela prouve simplement que l'acte contient
méro 15, - el faubourg Nézin, numéro 62. composée d'antichambre, appartement et cuiLà elle décéda le 29 j uillet 1762, à l'âge de sine; devant la maison, ou plutôt devant une une mention enonée. Ces erreurs, portant
soixante-trois ans, misérable el abandonnée, petite cour, coulait le canal du Thiou, et sur sur tout ou partie d'un numéro du cadastre,
après y avoir vécu huit années dans la dé- l'autre rive 011 l'on parvenait par un petit sont d'ailleurs assez fréq uentes. li est indistresse : c'est une pauvre bicoque, basse et pont en planches s'étendaient le jardin cl au- cutable que l'évêché actuel occupe une partie
fort triste, el qui n'a guère changé. Comme delà la campagne. Elle logea Jean-Jacques du n° 2580, de l'ancien cadastre. On sait
elle y devait regretter sa maison du coteau! dans la chambre de parade qui donnait sm maintenant que M. de Boègc avait deux maisons inscrites au n° 2580, une grande qu'il
Mais on n'a jamais pu retrouver sa dernière la campagne.
habitait, et une pclile qu'il louait. Celle-ci, la
demeure dans le cimetière de la paroisse de
Cette maison où s'installa Mme de Warens plus rapprochée de la cathédrale, a été celle
Saint-Pierre-de-Lemenc .. .
peu de ·temps après son abjuration existe-t-ellc
Peut-on retrouver aussi sùrement à Annecy encore aujourd'hui? Nous sommes en pré- habitée par Mme de Warens; elle a été démol'habitation où Mme de Warens reçut pour la sence ?e trois Yersions. Une dame Carrey a lie en 1784. Les descriptions de Rousseau 110
sauraient s'applic1ue1· à la grande. En J 793,
première fois Jean-Jacques?
prétendu dernièrement l'avoir retrouvée in- le club des jacobins d'Annecy (séance du
Jean-Jacques vint à Annecy pour la pre- tacte, et le prou ver par des dQcuments authenmière fois le dimanche des Rameaux, 21 mars ti ques; elle a même déposé un mémoire à ce 1ar janvier) décida de planter un arbre de la
1728. Il avait seize ans. Lui-même nous ren- sujet à la Société florimontane d'Annecy. Les Liberté devant l'emplacement qu'occupait la
seigne sur son physique: « Sans être ce IJU'on Alpes, journal savoisien (numéro du 19 oc- maison habitée par Jean-Jacques, et l'on apappelle un beau garçon, j'étais bien pris dans tobre 1899), assurent que Mme Carrey n'a pela rue Rousseau la rue actuelle de J'Évèma petite taille; j'avais un joli pied, la jambe rien retromé du tout, et que sa décourcrtc ché. Or, à cette époque, on parlait déjà de
fine, l'air dégagé, la physionomie animée, la est dès longtemps connue des gens d'Annecy : l'emplacement, el l'on admettait la démolition.
A l'appui de cette opinion, M. Sérand, dan~
bouche mignonne avec de vilaines dents, les &lt;( Tout l'immeuble, même l'allée qui commuune
courte brochure ( L'Habitation de Mme de
sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits nique de la maison de llfmc de Warens à l'éet mème enfoncés, mais qui lançaient avec vêché, sans passer par la rue, existe encore Warens à Annecy), apporte un argument
force le feu dont mon sang était embrasé. IJ comme au Lemps de Jean-Jacques. Il y a péremptoire qui est tiré d'un plan de l'ancien
Or, il existe à Annecy, chez M. Ie docteur quelque dix ans, des membres de la Société coment des Cordeliers dont le four ëtait conCaillies, un portrait de Rousseau adolescent llorimontane voulurent visiter l'appartement tigu à la cour de Mme de Warens. Ce plan,
qui correspond assez bien à cette description ; de petite maman : ils le retrouvèrent tel dressé en tre les années 1755 et 1784, antéla toile serait authentique et aurait appartenu qu'il est décrit dans les Confessions. Le por- rieur par conséquent à la construction de
à un avocat Favre, de l'une des plus anciennes tail seul a été restauré; les sculptures en l'évêché, donne le relevé des constructions,
maisons d'Annecy: _on y voit le jeune homme pierre qui le décoraient autrefois ont été trans- cours et jardins situés entre la cathédrale cl
coiffé d'une sorte de béret rejeté en arrière, portées chez M. Sauthier, à Veyrier. Si l'on la maison Nouvellet (main tenant n° 12 de la
et découvrant un large front a\'ec de beaux tient cachée l'existence de ce séjour de Rous- rue), c'est-à-dire tout le couvent des Cordechernux châtains et bouclés, de petits yeux seau au temps de sa jeunesse, c'est que les liers, le four incendié en 1729, plus toute la
enfoncés et une bouche fine et sensuelle; mais propriétaires ne veulent point être importunés partie Est du n° 2580 occupée aujourd'hui
il porte un peu plus de seize ans, à cause de par les visiteurs qui ne manqueraient pas par une aile de l"évêché. « Or, sur celle porla joue rasée et de la ride profonde qui part d'accourir en foule. lJ Ce dernier argument tion de parcelle existait précisément une petite maison à deux étages, contiguë au four,
du nez vers la bouche.
n'est peu t-être pas très scientifique. Enfin un ayft.nt cour, caves voûtées et écurie, et donPour Mme de Warens, nous avons aussi une troisième parti, recruté parmi les membres
peinture de Jean-Jacques. Elle lui apparut les plus érudits de la Société ilorimontane, se nant, d'un coté, sur la rue Saint-François, et
fort avenante dans le petit passage qui menait range à l'avis de Jules Philippe, ancien député de l'autre, sur un jardin qui la séparait du
de chez elle à la cathédrale : « Je vois un et écrivain local, qui assure que la maison canal du petit Thion ou canal de Notre-Dame
visage pétri de gràces, de doux yeux bleus de Jean-Jacques a été démolie en 1784 lors (le ruisseau de Jean-Jacques). C'est HaiscmLlablement la petite maison que louait la
pleins de douceur, un teint éblouissant, le de la construction de I'évèché actuel.
famille de Boège, comme l'atteste ce passage
contour d'une gorge enchanteresse. &gt;&gt; QuelCette dernière opinion s'appuie sur des
ques années plus tard, M. de Cronzié, voisin preuves décisives. Tout d'abord il est éYidcnt du Journalier : « Le 22 aoùt 1621. Reçue
de campagne de Mme de Warens aux Char- que Mme Carrey n'a rien découvert. On a pu vingt-ung flor. de M. Boniface 13raisaz, locamettes, la décrivait ainsi dans une lettre ré- déterminer fort exactement a,•ant elle l'em- taire de la petite maison, pour le second
cemment relrouvëe: &lt;( Sa taille était moyenne, placement de la maison où logea Mme de Wa- terme du louage d'ycelle. &gt;&gt; La maison de la
mais point âvantagcusc, eu égard qu'elle avait rens. C'était un immeuble appartenant à il!onnaie, composée de deux étages seulement
beaucoup et beaucoup d'embonpoint, ce qui M. de Boège-Contlans, inscrit à l'ancien ca- et qui a été considérablement agrandie depuis,
lui avait un peu arrondi les épaules et rendu dastre de -1730 sous le n° 2580. Au livre de devait être tout juste suffisante, à celte époque
sa gorge d'al_bàtre aussi trop volumineuse ; géométrie, sa superficie est de 57 tables; la 011 l'on se logeait largement, pour la famille
mais elle faisait aisément oublier ses défauts table est une mesure du Piémont qui vaut de Boège. Cette dernière était composée de
par une physionomie de franchise et de gaieté 58 mètres carrés. Il était situé dans l'an- cinq personnes auxquelles il faut ~jouter le~
mLéressante. 1&gt; Ces deux portraits ressemblent cienne rue Saint-François, aujourd 'hui rue de gens de service, el, si M. de Boège était, il est
en, ellet aux deux tableaux authentiques re- !'fijvêché, elon l'appelait maison de lailfonnaie, vrai, très souvent dans ses terres de Sillingy,
presentant Mme de Warens. Tous deux sont parce qu'il avait servi de dépôt après la frappr cela n'cmpèche pas 11u'il figure comme présent sur la visite de quartie1·s d'Annecy de
de Largillière : l'un est à .Boston, l'autre au aux comtes de Genevois.
1727 et qu.'il parait peu probable qu'étant
musée de Lausanne. Celui de Boston nous
La maison de la Monnaie fut-clic respectée, noble et riche, il ait loué une partie de 1.1
~ ontre une jolie femme de trente ans, appé- lors de la construction de l'évêché, en ·1784,
maison qu'il habitait. &gt;J
Lrssante comme une petite caille, avec une construction qui occupe précisément une parSi maintenant l'on se reporte aux textes des
l?o~che mignonne et des joues rondes. Elle tie du n° 2580 '! Ne fut-elle démolie que parConfessions
qui décrivent l'habitation de
eta1t sans doute plus âoée et moins fraiche tiellement, et la partie subsistante est-elle
Mme
de
Warens,
on acquiert la certitude que
lorsqu'elle posa pour la ~oile de Lausanne.
celle habitée par Jean-Jacques? Mme Carrey
Rousseau fi t deux séjours chez Mme de le prétend et s'appuie sm· un acte d'acquisi- celle-ci habitait clfectiYement la petite maison. Cela résulte plus clairement encore du
..., 355 I"

�..MADA.ME DE 'JYA~ENS - - ~

, , _ 111STô'f{1Jl
1720' le même Jean-Jac(1ues nous la mon~re
fort occupée de médecine et de p~armac1c.
« Je passais mon Lemps le plus agreabler:nent
du monde, - écrit-il dans les Co~fe~swns,
- occupé des choses q~i m? p~a~sa1ent le
moins. C'étaient des proJets a rcd1gcr, de~
mémoires à mettre au neL, des recettes a
transcrire ; c'étaient des he~·bes à trier, des
drogues à piler' des alambics à gomcrner.
Tout à traYers tout cela yenaient des foules
de passants, de mendiants, de
Yisiles de toute espèce. li fallait entretenir tout 11 la fois
un soldat, un apothicaire, un
chanoine, une belle dame, un
frère lai. Je pestais, je grommelais, je jurais, je donn~is
au diable toute celle maud1lc
cohue. Pour elle, 11ui prenait
touten gaieté, mes fureurs.la
faisaient rire aux larmes, et
ce qui la' faisait rire encore
plus était de· me voir ?'autant plus furieux que Je ne
pouvais moi-même m'empêcher de rire... . 1&gt;
Nous la voyons, dans les
documents qu'on a découl'Crts
sur sa vie, sans cesse occupée et toujours de choses nouYelles. F:llc a touché à la médecine, elle Louche à la politique: témoin son l"oyage, à
Paris, en 1750, aYec M. d'Aubonne, pour exposer au ~rdinal de Fleury un prOJCl
contre Genèrn. Mais surtout
elle touche aux affaires. Là
est son domaine : elle y sera
p"resque constamment maldp
heureuse, sans que la mauvaise fortune ait jamais en le
111
pouvoir de l'arrêter. En Savoie, elle plaide contre le
Correspondance
procureur Renaud, son voisin
de Mme de Warens.
des Charmettes ; en Suisse,
elle dispute avec acharnement
La correspondance de Mme
une petite terre dite le Basde Warens, ou du moins un
sel,- à ses divers parents cnlrc
important doss!er de ~tle co~lesquels elle sème la zizanie
respondance Ytent d elre deen faisant croire à chacun
posé au musée Ienisch à Vevey,
d'eux que, pour prjx de son
par son propriétaire, M. Euaide, il aura son béritagc :
"ènc CouHeu de Dekcrsberg,
elle visite les autorités pour obn
. "' ..
qui !'aYail commumquc a
tenir la mainlevée en sa faveur
E:;TRETIE:-1 DE j EA:,;-j,1CQUES ET DE MADA.\IE DE W ARE:O.S.
M. Albert de Montel pour ses
de la con11scation de celle
Gravzire de L. R UET, d'après le dessin de l\lAURICE L ELOIR,
études sur la première. amie
terre, et finit par triompher il
de Jean-Jacque~. En Savoie,
Berne où, le Odécembre 17 li5,
dix-neuf lettres de la rnèmc
le Conseil souvcrain déclare
main• onl été rclrou ,·écs réque
la
mort
civile
résultant de la conYersion
cemment pai· )1. Mugnicr (Nouvelb Lellres micr séjour à Annecy, I\ous~ea~ d!nc chez de Mme de Warens au catholicisme n'ayant
elle avec un sieur Sabran qm fa1sa1t toutes
(le Mme de Warens) .
sortes
de métiers faute d'en savoir aucun, et pas été suivie d'une ordonnance r:orme~le ~e
Toute cette correspondance n'offre qh'un
confiscaliori, il ne peut ètre quest10~ d a_llr1intérêt médiocre à la lecture, mais fixe en qui avait proposé à Mme de ~Varens d'établir bucr ses biens à autrui 1 • qn a pem~ ~ la
traits définitifs la fi gure que doit faire Mme de une manufacture dans la nlle; la nouvelle suivre dans toutes ses tenlat1rns de creations
comertic, qui déjà songeait à_ brasser le~
Warens dans l'histoire.
.
industrielles ou commerciales . Tanlot clic
Elle a beaucoup écrit, mais lo~J~urs da_ns affaires, expédia même ce ' CO~rt1~r ma:r?n ,a fonde des fabrir1 ues de chocolat à Chambéry'
un but précis, jamais po~1r pla1s1r de lais: Turin pour obtenir un~ autor1satwn mm1stc1 · V.-1'. Jlugnier. Nom•elles l,cllres de Mme de
scr courir sa plume. Ams1 ses lett1:es,, qm riellc; les pieuses pcns10n~ _de la dame ne suf- 11"are11s.
fisaient
point
à
son
amb1
tJOn.
Plus
lard,
en
sont nombreuses, sont toutes consacrcc&amp; a ses

certificat délivré par nousseau au su,iet ,?u
miracle qui se serait produit, au cours de 1111cendic qui détruisit, en 1720, le four des C~rdelièrs voisin de l'appartement de son ami~.
Ce ccrtitlcat ficrure dans la Vie de Afgi• Rossillon de /Jerne.;, du p. Boudet;_ i~ a l'avai~~age
d'avoir été écrit à une date vo1sme du seJOUT
de kan-Jacques à Annecy, et d'èt~·e. plus
précis dans sa descriytion que le rec1t ~es
Confessions compose b_c~ucoup plus ta1 d.
Néanmoins on tpcut n s1tcr
avec intérèl la partie subsistante du n° 2580 ." Elle appar1,icnl aujourd'hui à une œ~vre
de charité. C'est une maison
en retrait dont le perron neuf
est orné de colonnadcf. L'appartement au rez-de-chaussée
conviendrait à la légende.
Deux salons consécutifs ouvrent leurs fcnètres sur le
canal du Thiou aux eaux ,·erdàtres et sombres qui tentent
de reOétcr quelques feuillages
crracieux. Un petit pont de for
o
d .
jeté sur les eaux con ml aux
rustiques de l'hôtel d'Angleterre. Car la vue de la campagne aimée de Housseau n:est
plus iiu'un ancien souvemr :
la rue lloplc a pris la place
des vercrers d'autrefois·, et l'on
n'aperç~it point la plaine des
Fins et l'aimable coteau de
)leithet. Quant au petit passage qui menait à la caù1édrale, on en rctrou ve aisément la trace.

affaires, procès, tractations i!1duslrielles et
commerciales, etc. Des premiers temps de
son mariage, où la Yie conjugale lui avait
lais~é assez de loi~ir pour fonder à VeveI une
fabrique de bas de soie, jusqu'au so!r de sa
vie oü, confinée dans la paune maison du
faubourg Nézin, elle agitait encore ~e vastes
projets, Mme de Warens se mesura aprement
et résolument arec la fortune. Un incessant
besoin d'aclivilé la tourmentait. A son pre-

:e

.., 356 ""

puis de sa,·on; tantot clic ins·tallc unë manu- )f. )fagny, clic emploie toujours le palois de Warens discutant les contrats a1·ec une- Iéna~
facture de poterie de fer. Les mines, d'un Clwnaan, et parle Yolontiers de la Yanité des cité et une minutie d'hommes d'affaires, mais
produit plus hasardeux, l'attirent. En 17 46, choses de la terre·: &lt;&lt; ... Le Seigneur me fasse aussi cette politesse de femme du monde dont
elle profite d'un ,:oyage riu'elle fait en Suisse la grâèe, - dit-elle dans une autre lettre, elle se para jusqu'à la fin; on l'y voit mème
pour constituer une société ayant pour objet dê tourner mes croix et à sa plus grande gloire 1isitant les fabriques de Saint-Michel et sel'exploitation de mines situées « en Chamou- cl à mon salut el rrue, ne m'attachant plus aux couant fa torpeur de ses associés. Mais c'est
nix n qu'elle arait affermées du chapitre de la rhoses de la terre, je mellc mon bu t aux smlo nt, décidément, la complaisance de son
Collégiale de Sallanches en Faucigny. On com- choses permanentes de la l":c éterncll1' . n Elle nc,·cu Hugonin qu'elle exploite. Elle se fa it
mença, en effet, à extraire du minerai, puis approprie son style au destinataire. .
en1·0Jer par lui tantô t du ,·in blanc des
les associés suisses suspendirent les travaux :
Tou le une série de lettres, adressées au coteaux de YcYcy pour le baron tic Blonay qui
ils étaient seuls à fourni r le
le prélL•re au rin tir Saroit',
fonds social ; Mme de Warens
tantôt des fromages de Monne se contentait pas de n'avoir
treux ou des biscuits de Yepoint versé sa part, elle amit
Yey. Enfin, réduite à la misère
encore réussi à se faire repar l'échec de ses entreprises,
mettre par l'un de ses emelle lui détaille ses embarras
ployés une somme d'argent
el lui demande assistance.
destinée à paJer les ouvriers.
Il fallait que la tante fùt
Et tandis que les choses vont
habile, ou que le neYeu fùt
si mal en Faucigny, sans se
déroué, ou que les liem de
décourager (où trouve-l-elle
famille fussent demeurés bien
l'argent ?), elle achète les misolides, pour que Mme de'
nes et les hauls-fourrieaux du
Warens, après tant d'années
marquis Granéri de La lloche
passées sans revoir Jlugonin,
dans la haute Maurienne.
eùt encore le pou mi r de l'api~I. Uugnier a publié son acte
toyer et d'obtenir de lui qu' il
d'acquisition : c'est un sieur
aidàt sa Yieillc parente rloi~[illeret, notaire à Annecr,
gnée et constamment malheuqui traite pour le marqui;.
reuse; non point par le fait de
Là, encore, Mme de Warens
la destinée, mais par le mo~·en
rrcolta des embarras au lieu
de ses entreprises.
des profits abondants qu'elle
Telle est celle corresponcherchait. El pourtant, dans
dance intéressée ou occupée
ses nombreuses · entreprises,
d'affaires, mais toujours calme
loul n'était pas chimérique 1 •
et · courtoise, presque touF'c uilletons rapidement sa
chante à la fin quand on songr
corr('sponclance. Voici une
à l'âge de la dame, aux rchrcs
ll'llrl' 011 &lt;'lie prie son· ancien
constants clr ses entreprises,
tuteur de lui étahlir une géà la soli lnclr r i à la mist\rl' mc111:alogic al"antageusc, afin que
naçm1ll'.
IP roi de Sardaigne, llatlt; de
tant etc nohlessc, fit à la condp
vertie Hill' pension conl"enablc
(1726) : - &lt;1 ... Aujourd'hui
IV
je me trou rc dans le cas de
dire que je suis noble pour
Caractère
satisfaire à Sa Majesté, qui
de Mme de Warens.
souhaite d'en être instruite.
Faites-moi_la gràcc, mon cher
Mme de Warens ('St nn comlfonsieur, s'il ,•ous est possiposé cl"hon1mc d'a ffaires et
ble, d'aroir un petit abrég1;
de femme du monde. flc la
de ma descendance et de le
femme du monde, clic a cctlç
faire d'une manière aussi
neur d"éducation ·qui, malgré
a1·.rntagcuse qu'il Yous sera
ses fr1iq11enlation~ dr plus r1)
possible. .Je sais bien que
plus n1lgaires, et la misère dr
mes ancêtres ne se sont RETOUR DE JEAX-JACQUES AUX CHARMETTES, ou MADAME DE WARE:-iS LE REÇOIT.. ses ckrni(•rcs années, lui con\.
EN PRÉSENCE DE W1:-TZENRIED.
guère embarrassés de ces sorser vera j usqu'à lç1 fln un air
Gravure de A. BonARD, d'apt·ès le dessin de M,uRtCE L s Lorn.
tes de choses que je regarde
de poli Lesse el de cou rtoimoi-même comme des folies.
sie. Housseau nous la monCe n'est pas la Yanité qui me le fait. de- capitaine Hugonin, son ncreu, a trait au procès _trc recevant_ les petits e~)es grands avec une
mander, mais la nécessité d'avoir du pain. de la terre du Basset ou 11 ses JlI;ojcts de grâ,cc qui lui omrai l ,, tous les cœurs, El
C~mmc je suis à présent dans un pays où cela société industrielle. Elles sont habiles et pré- nous verrons l'élégance de ses procédés envers
fait une grosse différence, faites, j-e l'OUs prie, cises. Une lellrc anonyme datée de Genrvc ses anciéns amants, Wintzcnried cl .Jeantous ,•o"s efforts pour me procurer cet avan- mettait en garde le neveu : « C'est une yéri- Jacques'. De l'hoü;me a"affaires elle a l'incestage, etc. t. &gt;&gt; Quand elle écrit au rigide table comédienne bien méprisable ~ tous sante activité, le sentiment très précis el même
égards .. :. &gt;&gt; Une autre série, adressée an exagéré d-e ses ~1:Ôi.ls, l'agitation cl'e~prit, le
1. Elle avait aussi entrepris avec une demoiselle de
Dell_egard,e des Marcl1es l'exploilalion des mines de notaire Milleret, chargé d'affaires du marquis goûtde la chicane. Elle connaissait les hommes,
homllc d llaraches en Faucirny.
qu'elle avait approchés de très prt•s : &lt;&lt; Elle
2. Pour plus de clarté l'o~tlwgraphe de crllc lrtlre Granfri, concerne les tractations au sujet des
est rt'CIifo~c
mi nes de la Maurienne : on }' roil ~rme de av:d- disent les Confessions- l'rxpfricncc
1

J

�msTO'R.,1A

-----------------------------------------~

du monde cl l'esprit de réOcxion qu i fait tirer affaires. Elle ignora toujours le remords, et
ces péchés de la chair lui parurent sans doute
parti de cette expérience. &gt;&gt;
si
véniels que sa religion s'en accommodait.
C'est surtout dans son attitude Yis-à-Yis de
Pour
ne point causer de scandale (dont la
l'amour qu'on peut juger une femme. Quelle
fut l'attitude de Mme de Warens? Vraiment crainte lui devait venir du pays de Vaud), elle
fort dépourvue de délicatesse. Elle ne comT 11e. s'em.barrâssait point de choisir des amants
prit jamais ni la pudeur ni la passion. ·Par là; huppés; elle- se conteritail d&lt;J ses serviteurs
elle nous apparait un peu singulière parmi les qu'elle employait successivement en s'elfoi·prrsonnes de son sexe. ~fariéc trop jeune à un çant de maintenir la paix eritrc eux. «~ne des
1ipoux qui ne nous apparait point comme prcuv('s de l'excellence du caractère de cette
spiritnrl et s1idnisant, mais plutôt honnête, aimahle femme, dit Rousseau, est que tous
prati1JU(' rt sans (;nrrgic, C'llc ·se dêcot1nit ceux qui l'aimaient s'aim:iicnt entre eux. &gt;&gt; Et
lii1·11tôt supérieure /1 lui , et. non sans raison. Jean-Jacques supportait Claude Anet, et,
Sr lai$Sa-t-ellr corrompre par ~I. de Ta\'el, durant un temps, le perruquier bernois
comme le raconte Rousseau qui veut absolu- Winlzenried. Mme de Warens prit elle-même
ment qu'elle eût un cœur chaste et "un tem- la peine de le prévenir de l'intimité de ses
pérament de glace, de sorte que M. de Tavel rapport, avec ce dernier, afin d'rcarler toute
dut la srduire non par les sens, mais par des équivoque.
Ainsi encore elle faisait comme beaucoup
sophismes qui lui présentaient les choses de
d'hommes
très occupés qui font deux parts
la rnluplé comme des actes indifférents et
de
leur
vie.
Qu'elle ait toujours cru que
sans importance? Une lcltre de cc premier
amant présumr, datée de 1746, et destinée à &lt;&lt; rien n'atlacbait tant un homme à une
secourir anonymement la vieille dame dans la femme que la possession », el qu'elle se soit
détresse, ne cadre pas avec le portrait qui est servi de cc moyen pour exercer son empire
tracé de lui dans les. Confessions, et qui le sur de nombreux sujets, cela est possible,
présente comme un homme sec et habile, mais elle ne le fit que pour l'utilité de ses
comme un professionnel du plaisir. Mme de sens ou de ses projets. Elle prodiguait ses
Warens est femme à s'être formée toute seule; faveurs, mais ne les vendait pas. C'esl encore
nous ne vo)'ons pas, au cours de sa vie, qu'elle Jean-Jacques qui nous le dit, et nous l'en
ait subi jamais l'inOuencc de ses amants : pouvons croire. Car elle gardait dans le plaiaucnn n'a réussi à la détourner de ses projets sir cette sorte particulière d'honneur que l'on
de fortune, ou à changer ses idées sur la reli- découvre chez certains viveurs et débauchés.
gion ou l'amour. Originairc_d'un pays où les Elle estimait que le plaisir éprouvé en comfrmmrs reç,0ivent d'habitude une forte el mun oblige il se traiter désormais mutuellesfrieusc éducation , d'une très bonne santé ment avec politesse. Ses procédés envers ses
phisiquc et d'un esprit équilibré, d'un carac- anciens amants ne sont pas dépourvus d'un
trrc gai et enjoue\ sympathique et de oœur tact d'homme du monde. Wintzenried, le
large, clic n'était point portée à la passion. fameux chevalier des Courtilles, - chevalier
Mais clic l'était au plaisir, quoi qu'en dise d'industrie, - la Ill particulièrement soufRousseau. Elle ne confondit pas sa pensée ou frir (du moins autan t qu'elle pouvait souffrir
son cœuravec ses sens. En quoi ellcfitoommc de ces choses légères), parce qu'elle le connut
bea\1coup d"hommes. Elle ne souffrit jamais sur le tard, et déjà touc:hée par l'âge qui fane
de l'amour; on peul même dire qu'elle toute beauté : il lui donna des rivales avilisl'ignora. Mais elle connut, el beaucoup, la santes, el en 1754, comme il avait résolu
volupté qu'elle pratiqua fort tard. ~ ufè- d'épouser une demoiselle Bergons)' do Tarenmrnt, cc ne fut jamais pour ellequ 'une n~ccs- taise, il imagina de faire demander sa main
~it1: facilr 1t sàli~fairc cl · indigne de retenir par Mme de Warens dont le rang social poul'attrntion. Son esprit étail ai llrurs, aux vait impressionner les parents: Elle fit la

-demande, et écrivit au perruquier promu
cheralier : « Je suis persuadée de tout le
mérite de l'aimable demoiselle dont vous me
parlez; je m'en serais doutée en voyant
M. son père qui, par son esprit et sa politesse, donne il connaitre la bonne éducation
qu'il est en état de donner à sa famille. Par
.conséqut:nt vous ne pouvez que gagner beaucoup •à la différence que vous rencontrerez
,puisque c'est 1·otre intertlion de vous établir ... &gt;&gt; L'ironie de celte lettre fut sa seule
vengeance. Et lorsq1ie Rousseau la revit rn
1754, vieillie el avilie (cc sont ses propres expressions), tonte misérable qu'elle était., elle
trouva encore dans son avilissement cc geste
de mettre au doigt de Thérèse, la compagne
de son ancien amant, une petite bague, son
dernier bijou, suprême reste de son opulence.
Mais sa vraie vie ne fut pas amoureuse. Ge
fut une vie d'affaires. Avec les pensions
qu'elle recevait (1.500 li,•res du roi; 150,
legs de Mgr de Bernex), plus les 200 livres
qu' elle obtint par suite d'un arra_ngement
avec ses parents du pa)'s de Vaud, elle aurait
pu vivre dans l'aisance et dans la tranquillité.
C'est précisément ce dont elle ne veut pas.
Elle repousse la médiocrité dorée. Pour obtenir la r,ichesse, elle préfère risquer la misère. Et la richesse même l'attire moins qu'un
désir incessant d'activité. Écus patagons cl
Jouis myrlitons - monnaie d'argent et monnaie d'or - ont moins de séduction pour
elle c1uc la création d'une industrie, que la
direction d'ûne société minière.
Mme de Warens nous apparaît donc comme
un type de femme émancipée. Elle n'eut dans
son caractère ni lés scrupules, ni la pudeur
habituels à son sexe. Elle vécut à la façon
d'un homme d'affaires au tempérament
jovial et exigeant. Sans passions autres que
celle de ses entreprises industrielles, elle fut
active cl sereine, - sereine jusque dans la
misère, ce qui est assez rare, - el mit seulemen t dans ses mœurs masculines un pelJ.
ile politesse et de grâce. En· somme, J'amir
de Jean-.lacqucs ressemble fort, non anx
femmes, mais aux hommes de son temps.
HE:-&lt;RY

cordon bleu, le mettait à terre, et lui disait :
&lt;&lt; Mets-Loi à genoux là-dessus, vieille ducaille. l&gt;

Anecdotes
~ Le duc de la Vallière, rnyanl à l'Opéra
la petite Lacour sans diamants, s'approche
d'elle, cl lui demande comment cela se fait.
,, C'est, lui dit-elle, que les diamants sont la
croix de Saint-Louis de notre état. Sur ce
mot, il devint amoureux fou d'elle. li a vécu
avec elle longtemps. Elle le subjuguait par
les mêmes moyens qui réus.sirent à madame
l)uharry près de. Louis XV. Elle lui ôtait son

»

~ On demandait à M. de Lauzun ce qu.'il
répondrait à sa femme (qu'il n'avait pas l'Ue
depuis dix ans), si elle lui écrivait : &lt;1 Je viens
de découvrir que je suis grosse. &gt;&gt; li réfléchit,
et répondit : « Je lui écrirais ·: Je suis charmé
d'apprendre que le ciel ait enfin béni notre
union ; soignez votre 5anté, j'irai vous faire
ma cour ce soir. l&gt;
~ Madame Ilrisard, célèbre par ses galan-

teries, étant à Plombières, plusieurs femmes
de la cour ne voulaient poihl la l'oir. J,a du-

"' JSB ,..

BORDEAUX.

chesse de Gisors était du nombre; el, comme
elle était très dévote, les amis de madam1'
Brisard comprirent que, si madame de Gisors
la recevait, les autres n'en feraient aucune
difficulté. lis entreprirent cette négociation et
réussirent. Comme madame Brisard était
aimable, elle plut bientôt à la dévote, et elles
en Yinrcnt à l'intimité. Un jour, madame de
Gisors lui fil entendre que, tout en concevant
très bien qu'on eût une faiblessé, elle ne comprenait pas qu'une fomme vint à multiplier 11
un certain point le nombre de ses amants.
« Hélas! lui dit madame )3risard, c'est qu'i1
chaque fois j'aÎ cru que celui-là serait le dermcr. ll
CHAMFORT.

PRINCESSES ET GRANDES DAMES
~

Marie Mancini
Par ARVÈDE BARJ NE

\'Il (sztile).

dence pins fo rte de se venger. Une fois sm·
la pente, rlle roula. Suivant l'expression brutale de Saint-Simon, elle « courut le bon
bord ». _La puissance de séduction qui était
en elle cclata dans toute son éneraie. Il n'y
eut d'autres bornes à ses conquêtes°que celles
qu'il lui plut d'y mettre. Aucun homme ne
lui résistait.
Il y eut d'abord un cardinal Flavio Chi(Ti
lai~, olivùt~e, la face ronde ave~ de gros ye~~
rpu semblaient au moment de tomber· mais
neveu d"un pape, gai et de mauvaises ~œurs.
Il n'y eut sorte de sottises que la connétable
ne lui fit faire. Un jour qu'il était attendu
pour présider une congrégation, elle fut l'en-

Lrs premièrrs années furent tout il fait
comme dans les contes. Il Yenail des enfants
beaucoup d'enfants, el l'amoureux conné~
table ne demandait que la continuation de
s_o~ bonheur. Il n'y aYait pas de limites à sa
fa1~lesse pour sa femme, pas de fantaisies
qu 11 ne lui passât. Après ses premières
couches, Mme Colonna eut la visite du sacré
collè?c. Elle jugea convenable de recevoir les
card_maux d~ns un li t représentant une conque
marme et ou elle fi gurait Vénus. « C'était
raconl~-t-ellc, une espèce de coquille qui
se~blatl flotter au milieu d'une mer, si bien
pre~en_tée qu'on eût dit qu'il n'y
avait rien de plus véritable, et dont
les ondes lui servaient de soubassements. Elle était soutenue par la
croupe de quatre chevaux marins,
montés par autant de sirènes, les
uns el les autres bien taillés el
d'une matière si propre et si brillante de l'or, qu'il n'y avait pas des
ye~x qui n'y fussent trompés et
qu'. ne les_crnssent de ce précieux
i_ne_lal. Dix ou douze Cupidous
etaienl )es amoureuses agrafes qui
sou tena1ent les rideaux d'un brocart d'or lrès riche, qu'ils laissaient
p~ndre n~gligemment, pour ne
l:'.i_sser voir que cc qui méri tait
d etrc m de cet écla Lan L apparei1,
servant plutôt d"ornemenl que de
voile. 1&gt;
Au sortir de ses ondes de carton
~énus se replongea dans les plai~
s~rs des mortels. Jeux, bals, festms, banquets, carrousels, mascarades, l'Oyages à Venise et à Milan
cavalcades et parties sur l'eau:
concerts et comédies, se succédèrc~t el s'enchainèrent au point
qu 0 ~ se demande comment il est
P?sSibl~ de t~nt s'amuser sans périr
d ennm. Pms vint la catastrophe.
Ay~nt pensé mourir à sa ci nL E CHEVALIER DE L ORR AINE
q_u1è_me grossesse, la connétable
T.1blea11 anonyme. (Musée de Versailles.)
sigmfia à son mari sa volonté de
ne plus avoir d'enfants. Il l'aimait
tant qu'il se soumit . après quoi
c,omme il fallait ;. y attendre ' il donna lever da ns son carrosse, « habillé seulement
~ ex~mple d~1 désord re. Sa femm: eut lïmpu- à moitié l&gt; , l'emmena hors de la ville et Je
cncc de cr1rr, de faire la jalouse, et l'impu- garda jusqu'au soir. Un autre jom, elle le

surp~·it au lit. s'empara de ses rètements, se
?égmsa en cardinal et 1•oulu t donnrr audience
a sa place. Un autre J·our encore ils allèrent
' et pendant
a, une chasse qui dura quinze jours
laq"elle on campa dans les bois.
Il y eut ensuite l'infâme cbm•alier de Lorraine: exilé malgré les pleurs honteux dr
Mons ieur, frère de Louis XIV. Dans la Rome
licencieuse où le cardinal Chigi pomait sans
scandale présider des congrégations, on refusa
dr recevoir le chevalier. JI s'insinua chez la
connétable en lui offrant au nom de Monsieur
« un équipage de chasse de la valeur de mille
pistoles, garni d'un nombre infini de rubans
des plus beaux et des plus riches de Paris ».
L'ancienne &lt;1 petite harengère »
de Rome ne résista point à la Yanité de montrer à sa ville natale
tant de rubans donnés par un prince, et le chevalier de Lorraine ne
bougea plus ·de chez clic. Le connétable se fùcha. La Providence
lui avait joué le mauvais tour
l.ui destinant une Mazarine pou;
lcm'.~e,_ de le faire naitre jaloux.
li s eta1t aveuglé sur le cardinal
Chigi. Il vit clair pour le chm·alier
et s'emporta; &lt;1 mais, continue
l'Apologie, j e lui répondis comme
il faut &gt;&gt; . Le connétable cnrnrn un
moine exhorter la coupable." Elle
prit le moine par les épaules et Ir
mit à la porte. Le cardinal Chi(Ti
qui avait des droits it défend;e•
vint l'exhorter à son tour. Ils s~
quittèrent brouillés. Rome jasait,
el l'époux offensé, à la fois amoureux, infidèle el jaloux, n'osailqu
quereller et payer des espions.
Chacun a remarqué combien la
nature est adroite à cacher les défauts d'un visage sous l'éclat de la
jeunesse. On a rnoi~s remarqué
son adresse à cacher les défauts
d'une âme sous le feu et la 0aràce
de celle même jeunesse. Une âme
de vingt ans est presque toujours
aimable. Les laideurs morales se
dévoilent avec les années, et le
monde inattentit s'étonne alors
qu'on puisse tant changer. Le naturel n'a pourtant point varié; il n'a fait que se
mo~trer. Les gens. de la :o~r de France qui
a vaien l connu Marie Manc1111 au temps de ses

�111STO'R..1.JI

----------------------------------------~

amours arec Louis XIV n'avaient pas discerné
ses instincts d'aventurière; sa jeunesse leur
arait donné le change par des airs d'enjouement el de virncité. Moins de dix ans se sont
écoulés, et la brillante farorite a révélé le
fond de sa nature; les histoires qui nous
restent à raconter ont une saveur qui évoque
l'idée d'une écuyère de cirque. Nous les abrégerons.
Ylll
l'n l'ragmenl I de la main de la connétahle
montrera dans quel monde nous sommes
descendus : « Cependant le chevalier ne manquait pas un jour de me venir voir, el, quand
le temps le permettait, nous ne manquions
pas d'aller à la promenade. Nous avions
cho:si pour cela la rive do Tibre, sous la porte
du Popolo, où mème j'avais fait faire une
petite m~ison de bois pour me baigner' ....
Ce ne fut pas par amour, comme mes ennemis
onl débité, mai_s par galanterie que le cbevalier, me voyant dans l'eau jusqu'au col, me
pria de lui permettre qu'il fit faire mon por1rail en celle posture, n'ayant jamais vu un
(·orps si bien proportionné, qui aurait inspiré
de l'amour à Zénocralcs, avec une si bcllr
ligure. » Le connétable prétendit, dans sa
jalousie, que les choses ne se passaient pas
aux bain avec une décence parfaite; mais
c'était une grande injustice el médisance,
ainsi que madame sa femme va nous l'expliquer : &lt;1 Mc3 gens savent fort bien que je ne
sortais pas de la petite maison, pour me baigner, que je n'eusse une chemise de gaze que
j'avais fait fairr !JXprçs, qui allait jusques aux
talons. » L'ombrageux ·connétable donna encore tant d'autres preures d'une jalousie
indigne de son rang, qu'enfin clic résolut de
fuir un époux aussi incommode.
Sa sœur Hortense avait déjà fui le sien. li
esl vrai que le duc de Mazarin était une c pèc&lt;'
de fou, avec qui il était impossible de virrr.
La duchesse s'était réfugiée à Rome et, comme
elle avait l'expérience de ces sortes d'expéditions, ayanl traversé la France, déguisée en
homme, la connétable la pria de l'accompagner jusqu'en France. Elles sortirent de Rome
le 29 rµai 1672, ayant des habits d'homme
som leurs jupes el feignant de 'aller promener.
Leur carrosse les mena pr_oche Civita-Vecchia, en un lieu du rivage où une felouque
était commandée pour les recernir. Elles
avaient renvoyé leur carrosse, dépouillé leurs
1·êtements de femmes et marchaient sous un
soleil ardent. La barque n'.arrivanl point, elles
se cachèrent dans un petit bois cl faillirent y
périr de faim, de fatigue et de frayeur. Il y
avait vingt-quatre heures ,qu'elles n'avaient
mangé et elles croyaient toujours voir arriver
les sbires du connétable. Dans cette détresse,
elles entendirent le galop d'un cheval el se
1. Les JUmoire,deM. L. P. Jl. .il[. (Mme la princesse
fürie Mancini) Colo1111e, G. Connétable d11 royaume
de Saple$. A Cologne, 1676. Ce volume se compose
d'une relation conlidenlielle, écrite par la connétable
p:iur un ami intime, et de récits de lantai~ic ajoutés
p3r l'édilcnr. l\ous en riions des fragments que ·

crurent perdues. Hortense Lira hral'ement ses règle d'être reconnaissant envers les fcmmrs
pistolets, &lt;1 résolue de tuer le premier qui se qui l'avaient aimé, et son premier mouvement
présenterait »; mais sa sœur faisait pamre avait été de prendre la connétable sous sa
contenance pour uoe personne aussi entrepre- protection. D'autre part, il voulait qu'on eût
nante. c1 Si on m'eût alors omer l les veines, de la tenue. L'austérité même ne lui déplairacontc+cllc, on ne m'aurait pas trouvé une sait pas; elle rehaussait sa victoire. Marie
goullc de sang. Les cheveux me dressèrent, Mancini ne lui avait naimcnl pas fait honneur
et je me lai~sai tomber presque évanouie dans le monde. Louis XIV était l'homme de
entre les bras de ma sœur qui, accoutumée France le moins capable de goûter une a\'enaux malheurs, était plus courageuse que ture pittoresque, et cellc:Jà l'était vraiment
moi•. » llorlense, en effet, en avait vu hirn trop. A cela se joignait l'amertume d'avoir eu
d'autres: elle avait même soutenu un siège, de.s successeurs, quand la cour était encore
dans un couvent, contre le duc de Mazarin et pleine de gens qui lui avaient vu les yeux
soixante cavaliers, qui s'en étaient retournés gros el rouges lorsque Mazarin refusait de lui
bredouille. Elle dut être humiliée d'avoir une donner sa nièce en mariage. Le tout ensemble
sœur qui, avrc toutes ses prétentions à l'hé- fut cause qu'il répondit fort sèchement à une
lettre où la connétable sollicitait la permisroïsme, n'était qu'une femmelette.
Un valet qui errait à la recherche de la sion d'habiter Paris. Il l'engageait, au rebours,
felouque amena une autre barque, et l'on à se mettre dans un cou rcnt, « pour arrêter
partit. Patron et équipage se trouvèrent être la médisance qui donnait de méchantes interautant de fo,bans, résolus à exploiter une prétations à sa sortie &lt;le Rome l&gt;.
La connétable Lira do cette lettre la conclusituation qu'ils démêlèrent sans peine, et les
sion
qu'il était urgent de 1•oir le roi, cl partit.
neuf jours que dura la navigation lurent aussi
La
poste
avait défense de lui donner de., chcféconds en émotions qu'on pouvait le souhaiter.
\'aux.
Un
gentilhomme dépêché par Louis XI V
A peine au large, il fallut sortir ses pistoles,
sous peine de passer par-dessus bord ou d'être la poursuivait. Elle se procura &lt;les chevaux,
abandonnées dans une ile déserte. Le même quitta les grandes roules, el la voilà courant
soir on découvrit un corsaire turc. La barque !:&gt;. poste, pour ainsi dire à travers champs,
se cacha derrière des rochers et fut sauvée versant, se cachant, rusant, parvenant enfin
par la nuit. Il est permis de se demander si jusqu'à Fontainebleau, où le gentilhomme
les fugitives regrellèrent sincèrement de man- l'atteignit. li se nommait M. de l.,a Gibertii&gt;rc,
quer une aventure aussi intéressante que le cl s'il était homme d'esprit, il a dù se diverharem d'un Turc. Leurs rponx les auraient tir pendant leur entrevue.
Il lâcha de lui persuader de retourner chez
rachetées, el elles auraient eu des sou,·enirs
de plus pour leur vieillesse. Le lendemain, il son mari, (!joutant que le roi regrl'llail de
y eut une tempête. En arrirnnt sur la côte de lui avoir accordé sa protection et ne lui lai~Provence, on refusa de les laisser débarquer sail d'autre allernalive que d'entrer dans un
parce qu'il y avait la peste à Civita-Vecchia. couvent à Grenoble.
&lt;I Voici, dit-elle, cc que je lui répondis :
Elles achetèrent de faux papiers et entrèrent
que
je n'étais point sortie de ma maison pour
à Marseille. Elles y dormaient depuis une
y
retourner
si tôt; que des prétextes imagiheurr dans un cabaret, lorsque surgit à leurs
naires
ne
m'avaient
pas poussée à ce que
l'eux le terrible capitaine Manechini, bravo à
la paye du connétable. Le duc de )lazarin j'avais fait, mais de bonnes cl solides raisons,
avait mis de son coté le non moins terrible lesquelles je ne pouvais ni ne voulais révéll'I'
capitaine Polastron aux trousses de sa femme . à personne qu'au roi seul, el que j'espérais
f:lles s'échappèrent et les \'Oilà errantes, fuyant de son discernement et de sa justice, quand
les sbires, s'arrêtant pour s'amuser à cœur une fois je lui aurais parlé (qui était tout ce
joie dès qu'elles avaient un peu de répit, que je désirais), qu'il serait détrompé de la
obligées cependant de demander l'aumône 1t méchante impression qu'on lui avait donnée
Mme de Grignan qui leur enl'oya jusqu'à des de m1 conduite; ... que, pour cc que qui
chemises. Parmi leurs tours et détours, Hor- regardait de m'en retourner à Grenoble,
tense, serrée de près par le capiLaine Polastron, j'étais trop fatiguée; ... cl que, de plus, j'atrepassa la frontière. Marie continua à se rap- tendais réponse de Sa Majesté, sur laquelle jr
procher de Paris. Elle voulait à tout prix . me réglerais après. l&gt; En prononçant ces derrevoir le roi, se jeter à ses pieds, et qui sait'! niers mots, elle prit une guitare el se mit à
ajouter peut-être un second tome à son roman en jouer au nez de l'envoyé de Louis XIV.
M. &lt;le la Giberlière voulut apparemment la
royal.
prêcher,
car elle eut le temps de lui jouer
Il y eut grand bruit à la cour de France
&lt;1
quelques
airs &gt;&gt; avant qu'il s'en allàt,
quand on sut que Marie Mancini était apparue en Provence, habillée en homme et man- découragé.
La scène est adorable. Mme la connétable,
quant de chemises. Lorsqu'on apprit sa marlogée
au grenier d'un cabaret borgne de Fonche sur Paris, personne ne douta de son
tainebleau,
fagotée dans les nippes fripées
dessein, et il y eut un vif mouvement de
curiosité dans le public. Le roi s'était fait une données par Mme de Grignan et ayant sa
Y. Chantelauze croit authentiques. Ils sont infiniment
plus colorés que l'Apologi,, destinée au public et
arrangée en conséquence.
2. Dans l' Apologie, elle décrit la petite maison,
mais sans dire mol de ce qui s'y passa. Cc détail
marque la différence entre les deu,x rcrils. L'A11ologie

.., 360 ,,_

fut composée pour détruire le mauvais effet causé
par la publicallon des Mémoires.
.
5. Les Jlfémoires de M. /,, P. M. Jlf., etc. l.a fuite
des deux ht'roincs est raconti•e de la même manière
dans l'Apnloyie cl dttns les Jllhnnires de laduches$e
de Mazar111 .

HISTORIA

Cliché Braùn , Clément et

CHARLOTTE CORDAY
Tableau de

PAU

B.\ UDRY. (.\\usée de Nantes.)

C''

�,

____________________________________
MA~Œ MANC1N1

guitare pour tout équipage! C'est la cigale,
quand la bise fut venue.
Le roi lui envoya un second messager, le
duc de Créqui, qui ne put s'empêcher d'êlre
louché en trouvant sur un grabat cetle grandeur déchue. JI lui renourela la défense du
roi de se présenter devant lui et de renir à
Paris. Elle sentit qu'il fallait gagner du temps,
demanda à entrer dans un couvent près de
~lelun et l'obtinl; mais elle ne put prendre
snr elle de cesser ses instances pour parler au
roi cl ses plaintes du (( peu de courtoisie

E)ITR ÉE DE

Loms XIV

commence par moi à être inexorable. l&gt; ( Let&lt;( ~Ime Colonna a été trouvée sur le fil.Jin ,
tre _à Colbert, f er octobre f672.) Ce serait
dans un bateau avec des paysannes ; elle s'en
tou&lt;;hant,- sans le cardinal aux yeux ronds el
va je ne sais où dans le fond de l'Allemagne. ,,
le chevalier de Lorraine. Louis XIV, trop
Le 27 janvier 1680, Mme de Villars, femme
bien informé pour être touché, lui rcnrop
de l'ambassadeur de France à Madrid, écrit
M. de La Gibcrtièrc, qui la cond1,1isit bon gré qu'ils ont vu entrer une femme roiléc, qui
mal gré dans un couvent près de fieims. Elle leur a fait signe d'un air de mystère de rena laissé roir dans ses Jfémoii-es l'étendue de
voyer leurs gens cl de s'approcher d'elle :
sa déception : « .Je fus trompée dans mes ,, M. de Villars s'écria: &lt;( C'est Mme la connédesseins ; le roi, de qui j'espérais tout, me
&lt;( table Colonna! l&gt; Sur cela, je me mis it lui
traita fort froidement, sans que j'en ,sache
faire quelques compliments. Comme cc n'est
encore la raison. l&gt; II est possible qu'elle n'ait
pas son style, elle vint au fait. » Le (( fait_» ,

ET DE LA RF.I:'-IE M ARIE-T HÉRÈSE A

qu'elle recevait de Sa Majesté ». Louis XlY
finit par avoir peur d'un éclat, et crue celle
enragée ne pénétràl chez lui malgré ses gardes. JI lui fi L commander par Colbert de .se
retirer dans un . autre couvent, à soixante
lieues de Paris. Elle ne pouvait pas croire
que ce fùt fini entre eux .. Elle écrivit à Colbert : c, Je n'aurais jamais cru ce que je vois;
je n'en dirai pas davantage, parce que je ne
me possèd~ pas si bien que vous : il vaut
mieux finir. Dites seulement au roi que
je lui demande de lui parler une fois a,·ant
de m'en aller, qui sera la deroière fois de ma
vie, puisrrue j,1 ne reYicndrai plus à Paris. ·
Octroyez celle grâce, je vous conjure, Monseigneur, et après je lui promets que je m'en
irai encore plus loin s'il Je souhaite (ce 25
septembre 1672) ». Colbert ne répondit pas.
JI fallut comprendre. Elle eut alors ce cri de
désespoir : (( II n'est possible que le roi ...

Dor,11

(AOl'T

1667).-Gral'11re de G.1tTE, ,t'ap,·ès le tableau .te \ ' a\N DER _.\lEt' I. EN. (.V11sée_de Versailles.

jamais compris la raison de la froideur du
roi. L'aLsC'nce de se:ns moral obscurcit sur
certains poinls l'esprit le plus vif.

IX
Nous voit , aux derniers . échelons de la
déchéance. L'existence de la connétaJJ!e achève
de perdre le peu de digni té qui lui restait. Sa
cervelle est de plus en plus à l'envers, une
inquiétude maladive l'empêche de rester en
place; elle passe son tçmps à s'échapper de
tous les couvents où Louis XIV et le connétable la font enfermer. On la rCQCOntrc sur
toutes les grandes roules de l'Europe, en
France, en. Italie, en Allemagne, aux PaysBas, en Espagne. Nous voyons dans les correspondances du temps qu'on se signalait les
uns aux autres son passage. Mme de Sévigné
écrit à sa fille , le 24 novembre· 16 75
"" 361 ...

c'est qu"clle vennit encore de s'évader et
qu'elle réclamait la protection de la France
contre son rpoux.
Elle était toujours possédée de l'idée fi xc
qu'il lui suffirait d'un rega rd pour bouleverser Louis XIV cl le jeter à ses pieds, v::iincu
et repentant. Aussi ne se lassa-t-ellc pas
d'essayer de rentrer en France. Louis XIY
finit par envoyer aux frontières l'ordre de
lui fermer !es passagrs.
Les couvents d' une bonne moilié de I"Europe la considéraient comme un fléau de
!"Eglise, car il n'y en avait pas un.qui ne f1H
exposé à la recevoir, s'il ne l'avait déjà fa.il.
Il est d'usage de pla;ndre les femmes el filles
que la tyrannie d:un père 911 d'un époux resserrait jadis derrière les grilles d'un cloître.
Sans leur refùsùr _une juste compassion, je
voudrais qu'on en rés~rvât pour les religieuses obligées · de, les recevoir et de les

�,
r - - mST0'/{171
garder. Leurs pensionnaires par lorcc se ven- taine. La vilaine moricaude aux bras comme
geaient sur elles. li faut lire dans les Mé- des fils n'était plus ni maigre ni noire. Sa
moires de la duchesse de Mazarin comment taille était belle, son teint clair et net, ses
elle mit sens dessus dessous un monastère, yeux vifs avaient pris une expression touavec l'aide d'une aimable marquise enfermée chante, ses cheveux et ses dents étaient restés
de même par son jaloux. Elles avaient orga- admirables. Elle avait un petit air agité qui
nisé de grandes chasses dans les dortoirs des lui seyait. Le connétable, toujours &lt;l beau à
l&gt;onnes sœurs, qu'elles parcouraient à toute faire peindre 1 ,&gt; , en était fou, mais l'astrovitesse derrière une troupe de chiens, en logie était entre eux. Marie avait de nouveau
niant : « Tayaut! tayaut! » Elles mettaient fait tirer son horoscope, et &lt;! on lui dit que,
3
de l'encre dans les bénitiers et de l'eau dans si elle avait encore un enfant, elle'mourrait l&gt; .
Rlle
ne
voulait
donc
point
de
mari.
'Cepenles lits. Hortense proteste, il est vrai, qu'on a
dant elle avait un amant, l'homme le plus
&lt;! inventé ou exagéré », mais elle ajoute :
« On nous gardait à vue; on choisissait pour laid de Madrid.
Un beau matin, elle s'abattit en vraie
cet usage les plus âgées des religieuses,
linotte
sur la maison du connétable. Elle
comme les plus difficiles a suborner; mais ne
venait
encore
de s'enfuir d'un couvent et voufaisant autre chose que de nous promener
tout le jour, nous les eûmes bientôt mises lait essayer d'un autre régime, Le connétable
toutes sur les dents, jusque-là que deux ou la reçut à merveille, mais il prétendit fermer
trois se démirent le pied pour avoir voulu la porte de la cage sur l'oiseau. Elle se mit à
jeter les hauts cris, à dire que son mari voucourir après nous. l&gt;
La vie n'était pas plus douce dans les cou- lait se venger &lt;! à l'italienne » et l'empoisonvents qui avaient l'honneur d'abriter Mme la ner. Le roi, la reine, les ministres, le grand
connétable. Tantôt elle démolissait le mur et inquisiteur, s'en mêlèrent; elle occupait à
passait par le trou. Tantôt elle gagnait les elle seule tous les personnages de l'Espagne.
tourières et faisait des parties de nuit qui ne Défendue par les uns, censurée par les autres,
contribuaient point au bon renom du couvent. elle fut enlevée une nuit, sur la demande de
« Quelquefois, raconte )lme d'Aulnoy à son mari, par des gens armés qui y mirent
propos d'un séjour à Madrid, le soir, eUe fort peu d'égards, la traînèrent par les ches'échappait avec quelqu'une de ses femmes, veux et l'emportèrent demi-nue. On la jeta
et elle s'a\lail promener, le plus souvent à dans un cachot où elle se trouva trop heupied, en mantille blanche, au Prado, où elle reuse de recevoir une proposition qui acheavait d'assez plaisantes aventures, parce que vait de rendre sa vie semblable à une mascales femmes qui vont là sont pour la plupart des rade. Le connétable offrait de se faire chevaaventurières, et les femmes les plus distin- lier de Malte, à condition que sa femme se
guées de la cour se font un sensï_ble plaisir fit religieuse. On peut croire qu'elle ne se fit
quand elles peuvent y aller et qu on ne les guère prier, ayant une grande expérience de
connait pas 1 • » Elle en fit tant, et de toutes la fragilité des clôtures de couvents, et
les façons, qu'il fallut des ordres formels du Madrid eut l'édification de la voir en nonnette.
nonce, appuyés de menaces d'excommunica- &lt;( La connétable Colonna arriva samedi de
tion, pour décider les cou vents à la recevoir. fort bonne heure, écrit l\lme de Villars. Elle
Dans une maison de Madrid, les nonnes au entra dans le couvent ; les religieuses la
désespoir résolurrnt de se rendre en proces- reçurent à la porte avec des cierges et toutes
sion au palais pour supplier le roi d'Espagne les cérémonies ordinaires en pareille occasion.
de les délivrer de la connétable. Le roi se De là on la mena au chœur, où elle prit
faisait une fêle de les voir arriver en chan- l'habit (de novice) avec un air fort modeste....
tant : « Libem nos, Domine, de la Condes- L'habit est joli et assez galant, le coment
t(tbile. » Elles se ravisèrent et ne parurent commode. » (Févrirr -168 1.)
Pauvre couvent ! ll aurait eu le diable en
point.
Les visites au parloir étaient un des grands personne pour pénitente que le désordre
embarras des religieuses. Il venait force ga- n'aurait pas été pire. l( Elle portait des jupes
lants cavaliers, et la sainteté du lieu ne mo- de brocart or et argent sous sa robe de laine,
dérait que médiocrement leurs empresse- et aussitôt qu'elle n'était plus devant les
ments. L'un des plus assidus à visiter religieuses, elle jetait son voile et se coiffait
~[me Colonna était son mari , son étrange à l'espagnole, avec des rubans &lt;le toule8
mari, chaque année plus amoureux, plus couleurs. li arrivait quelquefois que l'on soninfidèle et plus jaloux. « li allait tous les nait une observance à laquelle il fallait qu'elle
jours, dit l\lme d'Aulnoy, l'entretenir à son allàt. ... elle reprenait son froc et son voile
parloir ; el je lui ai vu faire des galanteries par-dessus ses rubans et ses cheveux épars ;
pour elle, telles qu'un amant aurait pu en cela faisait un effet assez plaisant i_ » Froquée
faire pour sa maitresse. )&gt; La passion qu'elle et défroquée vingt fois le jour, il n'y avait
lui avait inspirée était assez forte pôur lui vraiment pas moyen de faire prendre sa Yocafaire tout pardonner; il ne demandait qu'une tion au sérieux par qui que ce fût. Le connétable lassé, et qui n'avait nullement enYie
chose : la ravoir.
Afin que tout fùt singulier chez Mme Co- d'être chevalier de Malte, se . décida enfin à
lonna, elle était devenue jolie vers la quaran- abandonner sa femme. Il s'en retourna à
1.
2.
~4.

Mémofres de la cow· d'Espagne.
Lettres de Mme de Villai·s.
Mémofres de la cour d'Espagne.
ACé111ofre., rie la cour d'E.~pagne.

5. La fille de la duchesse de Modène a,•ait èpouse
Jacques Il.
6. Les fils de la duchesse de ~lercœur furent les
drm \'cnrl,imr.

.,. 362 ,..

Rom·e et n'eut qu'un tort : · cc fut de la
laisser dans l'indigence, logée dans un grenier, sans feu, manquant de tout. A dater
de cet instant, la figure de la connétable
s'enfonce dans la nuit. De temps à autre, un
léger rayon de lumière tombe sur elle ; on
l'entrevoit, elle a déjà disparu. En 1684, elle
est reconnue en France. En 1688; l'envoyé de
France, Saint-l~n emond, signale sa présence
à füdrid, &lt;! dans un petit couvent dont elle
sort quand elle le veut. ,, . L'année suivante,
elle devient veuve. Amoureux par delà le
tombeau, &lt;! le connétable demanda p_ardon à
sa femme par son testament; ... et, de peur
que les apparences ne laissassent à ses enfants
quelque ressentiment contre leur mère, il
s'accusa lui-même, et ne leur inspira pour
elle que le respect, la reconnaissance cl
l'estime ,&gt;. Le brave homme de mari! Elle
le récompensa en revenant en Italie, où elle
eut sous les yeux de ses enfants une conduite
des plus galantes ; elle approchait de la cinquantaine. Une dernière lueur tombe sur
elle en 1705. « Celle connétable, dit SaintSimon, s'avisa cette année de venir d'Italie'
débarquer en Provence; elle y fut plusieurs
mois, sans permission d'approcher plus près;
enfin elle l'obtint, ... à condition qu'elle ne
mellrait pas le pied à Paris, beaucoup moins
à la cour. Elle vint à Passy. Hors sa famille,
elle ne connaissait plus personne; ... l'ennui
lui prit d'être si mal accueillie, et d'elle-même
.s'en retourna assez promptement. )&gt;
Dans sa famille même, que de naufrages!
Quel retour foudroyant au néant! Morte la
princesse de Conti, la sainte. Morte la
duchesse de Modène, laissant un fils débile de
corps et d'esprit, déjà expirant. Morte la
belle ' Hortense, duchesse de Mazarin ; son
mari était allé chercher son cadavre en Angleterre, et le promenait à sa suite dans ses
voyages . Olympe, comtesse de Soissons, compromise dans le procès des empoisonneuses,
était sortie d'une fête, au mois de janvier
1680, pour se jeter dam un carrosse et ne
s'arrêter que derrière la frontière de France,
qu'elle ne repassa jamais. Marie-Anne, duchesse de Bouillon, impliquée dans le mèmc
procès, avait été exilée, rappelée, et enfin
bannie pour toujours de la cour. Le seul
frère qui cùt surrécu, le duc de Nevers,
tournait ai:&gt;rréablement les petits vers; il ne
fallait rien lui demander de plus. Si l'on
regarde un peu plus avant dans l'histoire, le
sang Mazarin, mêlé à tant de races illustres,
ne leur porta point bonheur. La maison d'Este,
les Stuarts 5 , les Vendôme 6, les Conti, les
Bouillon, les Soissons, s'éteignirent les uns
après les autres.
Et les trésors de Mazarin, ses millions, ses
tableaux de maitres, ses statues antiques? Le
duc de Mazarin, son héritier, mutila les
statues antiques à grmds coups de marteau,
barbouilla les tableaux de maîtres et dépensa
)es millions à plaidC'r devant tous les parlements du royaume ; si bien, dit spirituellement M. Amédée Renée, que &lt;! cc fut la
Fronde qui hérita finalement du cardinal Maz1rin l&gt;.

_________ _________________
_:_

La connétable vit ces choses, trouva que ce
u'était plus amusant eu France, et s'en rc~
tourna faire un plongeon définitif dans l'oubli.
On ne sait pas qu·aùd elle est morte, ni où. On
croit que cc fut vers 1715, en Espagne ou en

lt~lic. Elle s'était adon~ée de plus en plus aux
sciences occultes, ce qm devait aller parfaitement bien à son Yisage de sorcière. On se la
représente vieille, dépeignée selon son habitude, fripée, ridée, cassée. De l'éclat d'autre-

.M.ll~1ê .M.llNC1N1

-

foi_s il ne lui ~este que la flamme de ses yeux
noirs. Elle !1re les car tes et l'avenir reste
sombre. Elle se-replonge alors dans le passé.
Elle va prend~e sa g?~ta_re, en joue et songe.
Elle songe qu elle a fa1lli être reine de France .
ARVÈDE BARINE.

.,

TABLEAU DE PARJS
cf:&gt;

Le Pont Neuf au XVI/Je siècle
Le pont Neuf est dans la ville cc que le
cœur est dans le corps humain : le centre du
mouvement et de la circulation. Le flux et le
reflux des habitants et des étrangers frappent
tellement ce passage, que, pour rencontrer
les personnes qu'on cherche, il suffi t de s'y
promener une heure chaque jour.
Les mouchards se plantent là ; et, quand,
au bout de. quelques jours, ils ne voient pas
leur homme, ils affirment positivement qu'il
est hors de Paris. Le coup d'œil est plus beau
de dessus le pont royal; mais est plus étonnant de dessus le pont Neuf. Là, les Parisiens
et les étrangers. admirent la statue équestre
de Henri IV, et tous s'accordent à le prendre
pourle modèle de la bonté et de la popularité.
Un pauvre poursuivait un homme le long
des trottoirs; c'était un jour de fête. &lt;( Au
nom de saint Pierre, disait le mendiant, au
nom de saint Joseph, au nom de la sainte
Vierge Marie, au nom de son divin Fils, au
nom de Dieu. l&gt; Arrivé devant la statue de
Henri IV : « Au nom de Henri IV, ,&gt; dit-il.
Le poursuivi s'arrête : « Au nom de fün ri [V ?
Tiens! ,i Et il lui donna un louis d'or.
Un de ces hommes qui vendent des médailles de plàtre en portait deux, l'une devant,
l'aulre derrière : c'était le médaillon de
Henri IV et de Louis XIV. « Combien le prenùer ? - Six francs, dit le vendeur. - Et
I autre, le vendez-vous de même'/ - Je ne
!es sépare point, monsieur : sans le premier,
Je ne vendrais jamais le second. »
_On croit dans les provinces qu'on ne saurait traverser le pont Neuf, la nui t, sans courir risque d'être jeté à la rivière. On parle
des attentats de Cartouche, comme si ce
voleur subsistait encore. C'est le passage le
plus sûr qui soit à Paris.
Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, se
plaisait à voler des manteaux sur le pont
Neuf, et la mémoire s'en est conservée.
Au bas du pont Neuf sont les recruteurs,
raccoleurs, qu'on appelle vendeurs de chair
humain~. Ils font des hommes pour les colonels, qm les revendent au roi. Autrefois, ils
avaient des fours où ils battaient violentaient
les jeunes gens qu'ils avaient sur~ris de force
ou par adresse, afin de leur arracher un engagement. On a supprimé enfin cet abus

monstrueux; mais on leur permet d'user de
ruse et de superch erie pour enrôler la canaille.
Ils se servent d'étranges moyens : ils ont
des filles de corps de garde, au moyen desquelles ils séduisent les jeunes gens qui ont
quelque penchant au libertinage; ensuite ils
o~t des cabarets où ils enivrent ceux qui
aiment le vin; puis ils promènent, les veilles
du mardi gras et de la Saint-Martin, de longues perc~es surchargées de dindons, de poul~ts, deca1lles, de levrauts, afin d'exciter l'appétit de ceux qui ont échappé à celui de la luxure.
Les pauvres dupes, qui sont à considérer
la ?am~ritaine et son carillon, qui n'ont jamais fait un bon repas dans toute leur vie,
s_ont ~ntés d'en . faire un, et troquent leur
hherte pour un Jour heureux. On fait résonner à leurs . oreilles un sac d'écus et l'on
crie : c1 Qui en veut? qui en veut? / C'est de
cette ~anière qu'on vient à bout de compléter
une armée de héros qu i feront la gloire de
!"État el du monarque. Ces héros coûtent, au
~as du pont Neuf, trente livres pièce; quand
ils sont beaux hommes, on leur donne quelque
chose de plus. Les fils d'artisans croient affliger beaucoup leurs pères et mères en s'engageant ; les parents les dégagent quelquefois,
et rachètent cent écus l'homme qui n'en a
coûté que dix : cet argent tourne au profit du
colonel et des officiers recruteurs.
Ces recruteurs se promènent la tète haute
l'épée sur la hanche, appelant tout haut le~
jeunes gens qui passent, leur frappant sur
l'épaule, les prenant sous le bras, les invitant
à venir avec eux, d'une voix qu'ils tâchent de
rendre mignarde. Le jeune homme se défend,
les yeux baissés, la rou_geur sur le front, et
av~c une espèce de crainte et de pudeur; ce
qm commande l'attention, la première fois
qu'on est témoin de ce jeu singulier.
Ces recl'Uteurs ont leurs boutiques dans
les environs avec un drapeau armorié, qui
flotte et qui sert d'enseigne. Là, ceux qui
sont de bonne volonté viennent donner leur
signature. Un de ces recruteurs avait mis ·
sur son enseigne ce vers de Voltaire, sans en
sentir la force ni la conséquence :
Le premier qui fu t roi fut un solrlat heureux.

J'ai vu ce vers bien imprimé pendant six
.., 363 .,..

semaines; puis le vers a disparu sans qu aucun des enrolés soqs cette devise l'eût peutêtre compris.
~utrefois le ~ros '.('bornas, le coryphée des
operateurs, tenait ses séances sur le pont Neuf.
&lt;! •li ét_ait reconnaissable de loin par sa
&lt;! taille gigantesque et l'ampleur de ses ha&lt;! bits. Monté sur un char d'acier, sa tête
&lt;! élevée_et coiffée d'un panache éclatant,
« figurai t avec la tête royale de Henri IV· sa
« voix mâle se faisait entendre aux d~ux
&lt;! extrémités du pont, aux deux bords de la
« Seine. La confiance publique l'environnait,
l&lt; et la r~ge de dents semblait venir expirer
« à ~es pieds. La foule empressée de ses ad« ~'.rateurs, comme u~ torrent qui toujours
&lt;! s ecoule et reste t0UJOurs égal, ne pouvait
&lt;l se lasser de le contempler; des mains sans
&lt;! cesse élevées imploraient ses remèdes et
« l'on voyait fuir le long des trottoirs' les
« médecins consternés et jaloux de ses suc&lt;( cès. Enfin, pour achever le dernier trai t de
&lt;1 l'éloge de ce grand homme, il est mort
&lt;l sans avoir reconnu la Faculté. »
. Un Anglai~'. dit-on, fit la gageure, il y a
cmq ans, qu 11 se promènerait le lon110 du
pont_ 'Neu f pendant deux heures, offrant au
public des écus neufs de six livres, à l'inotquatre sous pièce, et qu'il n'épuiserait pas de
cette manière un sac de douze cents francs
q~ 'il tiendrait so?s son bras. Il se promena
criant à haute voix : « Qui veut des écus de
six francs tout neufs, à vingt-quatre sous? Je
les donne à ce prix. » Plusieurs passants touchèrent, palpèrent les écus, et, continuant
leur chemin, levèrent les épaules en disant :
« Ils sont faux, ils sont faux. » Les autres
souriant comme supérieurs à la ruse1 ne s~
donnaient pas la peine de s'arrêter ni de rcga~der. E_nfin une femme du peuple en prit
trois en riant, les examina longtemps, et dit
a?_x spectat_eurs : « Allons, je risque trois
p1eces de vmgt-quatre sous par CtJriosité. ,i
L'homme au sac n'en vendit pas d;vantao,
&lt;&gt;c
pendant une promenade de deux heur es · il
gag_na a~ple~en~ la -~ageure contre celui ~ui
avait mo10s bien etud1e que lui, ou 'moins bien
connu l'espri t du peuple.
'
,\ lERCIER .

�,

ANATOLE FRANCE, de l'Academie f rançaise
~

Le baron Denon·
la marquise, il se fit envoyer it Saint-Pétllrsli ~- avaiL à Paris, sous le r~gn~ de lui in~piraienl que du dégoÎlt. li était né trop
bourg, puis à Stockholm , comme allaché
tôt
pour
goûter,
en
dilettante,
comme
ChaLouis X\ïll, un homme heureux. C étml un
d'ambassade
; enfin, à Naples, où il resta, je
vieillard. Il habitai!, sur le quai Voltaire, la teaubriand, les- chefs-d'œuvre de la pénicrois, sept ans. Là il se partagea entre la
tence.
Son
profane
reliquaire
conténait
un
maison qui porle aujourd'hui le numéro 9 el
diplomatie, les arls et la belle société. On
dont le rez-de-chaussée est acluellcmcnl peu de la cendre d ·lléloïse, recueillie dans le
peut se le figurer, jeune, d'après un portrait
tombeau
du
Paraclet
;
une
parcelle
de
ce
occ~pé par le &lt;locte Honoré Champion et sa
à l'eau-forte où il s'est représenté un crayon
beau
corps
d'Inès
de
Castro,
qu'un
royal
docte librairie. La tranquille façade de celle
à la main, sous une architecture à la Pirademeure, percée de hautes fenêtre~ lég_è~e: amant fil exhumer pour le parer du diadème; nèse. Son chapeau de feutre aux bords souquelqués
brins
de
la
moustache
grise
de
ment cintrées, rappelle, dans· sa s1mphmte
ples, sa large collerette, son manteau véniarislocralique~ le temps de Gabriel e,t, de Henri IV, des os de Molière el de la Fontaine, tien, son air souriant et rêveur lui donnent
une
dent
de
Voltaire,
une
mèche
de
cheveux
Louis. C'est là qu'après la chute de l Eml'air de sortir d'une fête de Watteau. Les
pire, ·Dominique-Vivant Denon, an~ien g~n- de l'héroïque Desaix, une goutte1 du sang de
cheveux
boulfanls, l'œil vif et noir, le nez
tilhomme de la chambre d.u roi, ancien Napoléon, recueiIJie à Longwood •
un peu retroussé, carré du bout, les narines
EL
sans
chicaner
sur
l'aulhenticité
de
ers
allaché d'ambassade, ancien directeur géfriandes, la bouche en arc et creusée au x
néral des beaux-arts, membre de l'lnstitul, restes, il faut convenir que c'était bien 111 les
coins,
les joues rondes , il respire une gaie lé
baron de -l'Empire, officier de la Légion reliques chères à un homme qui avait beauaimable et fine, aYcc je ne sais quoi d'allentif
coup
aimé
en
ce
monde
la
beauté
des
femmes,
d"honneur, s'était retiré avec ses collections
et de contenu. Il gravait alors de nombreuses
et srs souvenirs. Il avait rangé dans des assez compati aux souffrances du cœur, goî1Lé
planches dans la manière de Rembrandt cl
en
délicat
la
poésie
alliée
au
bon
seus,
armoires, faites par l'ébéniste Boule pour
même
il _fut reçu de l'Académie de peinture
Louis XIV, les marbres el les bronzes anti- estimé le courage; honoré la philosophie el
sur
l'envoi
.d'une Adoration de berge1·s,
ques, les vases peints, les émau~, ~es mé- respecté la force. Devant cc reliquaire, Denon
qu'on dit médiocre. A ses grandes planches
pouvait,
du
fond
de
sa
vieillesse
souriante,
dailles recueillies pendant un dem1-s1ècle de
d'après le Guerchin ou Potler on préfère
vie errante et curieuse ; et il vivait souri·ant revoir toute sa vie et se féliciter de l'emploi
aujourd'hui les compositions de style famili er
riche,
divers,
heureux,
qu'il
avait
su
donner
au milieu de ces nobles richesses. Aux murs
où il montra son esprit d'observation aY&lt;'C
de ces salons étaiertt suspendus quelques à tous ses jours. Petit gentilhomme de forte
une pointe de fine malice. En ce genre, le
sève
bourguignonne,
né
sur
celle
terre
légère
ta~leaux choisis, un beau paysage de RuysDéjeune,· de Ferney est son chef-d'œune :
du
vin
où
les
cœurs
sont
naturellement
dael, le portrait de ~lolière par Sébastien
courtisan de Louis XV, il s'honora en se l'aijo}eux,
il
aY
ai
L
sept
ans,
quand
une
bohéBourdon, un Giotto, un fra Bartolomeo, des
sant le courtisan de Voltaire. li se présenta à
Guerchin, fort estimés alors. L'honnête mienne qu'il rencontra sur un chemin lui Ferney et, comme on hésitait à le rcceYoir, il
homme c1ui les conservait a1•ait beauc?up ~c dit sa bonne arenture: c1 Tu seras aimé des fit dire au philosophe qu'étant gentilhomme
de "OÙt c l peu de préférences. li savait JOUtr femmes; Lu iras à la cour; une belle étoile ordinaire il avait le droit de le voir ; c'était
de ~out ce qui donne quelque jouissance. A luira sur toi. l&gt; Celle destinée s'accomplit de
traiter Voltaire en roi. Il rapporta de cette
côté de ses Yases grecs et de ses marbres point en point. Denon alla tout jeune chervisite
la planche dont nous parlons, oit \"olanliqµes, il gardait des porcelaines de Cltine cher fortune à Paris. JI fréquentait les coulai re apparaît si vivant cl si étrange sous sa
lisses
dé
la
Comédie-Française
et
toutes
les
et des bronzes du , Japon. Il ne dédaignait
coiffe de nuit, Yicux squelette agile, aux yeux
mème pas l'art des temps barbares. li mon- actrices· raffolaient de lui. Elles voulu rent
de feu, en robe de chambre et en culotte. Et
jouer
une
comédie
qu'il
avait
faite
pour
elles
trait volontiers une figure de bronze, de style
Denon retourne sous le bran ciel de l'Italie
caroli_ngien, dont les yeux. de pierre et les el qui n'en valait pas mieux'· Cepend~nl il
où il goùlc en délicat la grâce des femmes el
mains d'or faisaient crier d'horreur les dames se tenait sans cesse sur le passage du rot.
la splendeur des arts. ta Révolution éclate.
Que
voulez-vous?
lui
demanda
un
jour
à qui Canol'a a~ait enseigné ,t,oul~s _le~ suali ne s·émr ut guère el dessine sous les or:111vités de la plas tique. Denon s etud1a1t a clas- Louis X\".
gers.
_:_ Vous voir, sire.
.
ser ces monuments de l'art dans un ordre
Tout à coup il apprend que son nom est
Le roi lui ·accorda l'enlréc- des jardins. Sa
philosophiq1,1e et il se prop_osait ,d'en publie_r
sur la liste des émigrés, que ses biens sont
1Lail faite'. Il dèvint Lient&lt;lt le maitre
fortune
t
la description ; car, sage Jusqu au bout, 11
mis sous séquestre. Il n'hésite pas. Cc votrompait J'ârre en formant de n6uveaux des- à crraver dé madame de Pompadour qui s'amuluptueux n'a jamais craint le danger : il
0
s~L
à
tailler
des
pierres
fines
.
Car
il
faut
seins. 11 était trop un homme c!u xvm siècle
rentre en France hardiment. Et il n'a pas
pour ne poin Lfai~e dans ses riches collections dire qu'il dessinait lui-même et gravait très
tort de se fier en· son adroite audace.
la part du sentiment. Possédânt un beau joliment: Louis XV aimait l'esprit, parc~
A peine est-il à Paris qu'il a mis David
qu'il
en
avait.
Denon
le
charma
en
lui
reliquaire du xv• siècle'. dé~oui!lé sa~s ~oute
dans ses intérêts et gagné les membres du
faisaùt
des
contes
.
li
le
nomma
gentilhomme
pendant la Terreur, 11 1 aYatl en:1cb1 d_e
Comité de salut public. On. lui rend ses
reliques nouvelles dont aucune n~, p~oren~!t de la chambre. li lui disait à tout événe- biens; on lui commande des dessins de cosdu corp, d'un bienheureux. Il n eta1t_pm~l ment :
Lui:nes. Il est aimr, protégé, favorisé, comme
- · Contez-nous cela, Denon.
mystique le moins du monde et Jamais
aux jours de là marquise.
Et
comme
Sbéhéraazde,
Denon
contait
homme ne fut moins fait que lui pour comEt lé voilà traversant la Terreur, sans
prendre l'ascétisme chréliên. Les moines ne toujours, mais ses· contes étaient d'uri ton bruit, observant tout, ne disant rien, tranplus ,,if que. ceux de la st1ltaue. Et l"on enr.i1. La ,·elique de 11/ola:e du cabi11et 4u bar~n
Viva11t ]Je11011, par M. Ulnc füchard-Desa1x. PJr1s, !1;cait de voir que, plaisant aux femmes, il quille, curieux. li passe de longues heures au
Vignères, ·1880, pp. 11 el 12.
tilaisait aussi aux hommes. Après la mort de tribunal révolutionnaire, crayonnant dans le
2. /,e bon pt1'e, comédie, Paris, 1769. in-12.
"' 364""

_____________________________________

fond de son chapeau, d' un trait mordant, les une balle dans la poitri ne, referme son por- s1L10ns dont il avait d glé lui-mèmè Loule
l'ordonnance. Le sti le en est monotone cl
accusés, les condamnés. Aujourd'hui Danton, tefeuille et regagne la barque.
tendu. Les figures manquent de vie et de
Le
soir,
il
montra
son
dessin
à
l'état-major.
calme dans sa vulgarité robuste. Demain
Yéri té : mais c'est un petit incoménient,
Fouquier larmoyant et Carrier étonné. Quel- Le général Desaix lui di t :
- Votre ligne d'horizon n'est pas droite. puisqu'on ne les distingue pas à la hauteur
ques-uns de ses dessins, gracieusement prètés
- Ah! répond Denon, c'est la faute de où elles sont placées et qu'on n'en peul rnir
par M. Auguste Dide, figuraient à l'exposition
les détails que dans la gram re en taille
cet
Arabe. Il a tiré trop tôt.
de la Révolution organisée· par M. Etienne
A deux ans de là il était nommé par Bona- douce d"Amùroise Tardieu 1 •
Cham·ay dans le pavillon de Flore. Quand on
En 1815, fünon résista vainement aux
les a vus une fois, on ne peut les OLtblier, parte directeur gcnéral des musées. On ne
tant ils ont de vérité et d'expression, tant ils peut refuser à cet habile homme le sens de réclamations des alliés qui mirent la main
sur le Louvre enrichi des dépouilsont frappan ts. Denon regardait,
les de l'Europe. Ce musée Naattendai t. Le 9 thermidor lui fil
poléon, trophée_ de la victoire,
perdre des protecteurs qu'il ne re
fut impérieusement réclamé : il
grella point. La bohémienne lui
fallut tout rendre, ou presque
avait prédit l'amitié des femmes
tout. Denon ne pomait rien obteel les farnurs de la cour. Et il
nir et il le savait : car il n'était
avait été aimé, il ara1t été favopoint homme à nourrir de· folles
risé. La bohémienne lui avait anillusions . Mais il s'honora en tenoncé enfin une étoile éclatante.
nant tête aux réclamants armés.
Cette dernière promesse &lt;levait
Quand
l'étranger emballait déjà
s'accomplir aussi. L'étoile se levait
statues el tableaux, M. Denon nésur l'heureux déclin de cette Yie
gociait encore. Ami des ar ts, bon
for tunée. En 1797, il rencontre,
patr iote, fonctionnaire exact, il fut
da ns un bal, chez M. deTalleyrand,
parfait. li ne sauva rien, mais il
un jeu:1e général qui demande un
se montra honnête homme, ce qu i
rerre de lirnonadè. Denon lui lend
est bien quelque rhose. Il fut ferme
le verre qu'il tient à la main. Le
aYec politesse et gagna la sympa~énéral _remercie ; la conversation
thie des négociateurs alliés.
s'engage, Denon parle avecsa grâce
Et quelles sympathies pouvaient
ordinaire et gagne en un quart
se refuser à ce galant homme? Il
d'heure l'amilié ·de Bonaparte.
ne déplaisait pas au roi, el il ne
li plut tout de suite à Joséphine
tenait qu'à lui d'acbcYcr dans la
cl devint de ·ses familiers. L'année
fa veur de Louis XVIII une exissuil'anle, comme il était dans le
tence qui avait eu I a fa,·cur de
tabinel de toilette de la créole, se
tant de maitres dirnrs. Mais il
chauffant à la cheminée, car l'hil'er
aYaiL
un tact exquis, le sentiment
durait encore :
de la mesure, l'instinct de ne ja· - Voulez-vous, lui di t-on, faire
mais forcer la destinée. li garJa
partie de l' expédi Lion d'Égypte?
son poste au Louvre tout le tern ps
Les savants de la commission
CltchèBraun, Clement etC".
qu'il y eut une œuvre d'a rt à disétaient déjà en route. La noue
puter anx puissances. Puis quand
devait mellre à la voile dans quclla dernière toile , le dernier marT,1blea11 .te PRuo'nos. (.llusée du L ouvre.)
c1ues jours.
bre fut emballé, il remit sa démisSerai-je maitre de mon
sion au roi 1 .
Lemps et libre de mes mouvements?
A partir de novembre 181f), il se repose cl
l'à-propos et l'art de se plier aux circonsOn le lui promi t.
son
unique affaire est de rieillir doucement.
tances.
Il
avait
quitté
sans
regret
le
talon
- J'irai.
li était âgé de plus de cinquante ans. Dans rouge pour les bottes à éperon. Courtisan Toujours aimable, toujours aimé, causeur
Loule la campagne, il montra une intrépidité d'un empereur à cheval, il m ivil de bon cœur plein de jeunesse, il reçoit Ioules les céJc..:..
charmante. Le portefeuille en bandoulière, son nouveau maître dans ses campagnes, en brités de la France et du monde dans son
la lorgnetic an cùlé, les crayons à la main, Autriche, en Espagne, en Pologne. Autrefois illustre retraite du quai Voltaire.
L'àge a blanchi la soie légère de ses cheau galop de son cheval, il devançait les pre- il cx plir1uai t des médailles à Louis XV dans
mières colonnes pour avoir le temps de des- les boudoirs de Ycrsailles. Maintenant, il des- rnux et creusé son sourire dans ses joues. Il
siner en allendanl que la troupe le rejoignit. sinait au milieu des batailles sous les yeux de est le septuagénaire charmant que Prud'hon
Sous le feu de l'ennemi, il prenait des cro- César et charmait les vétérans de la Grande a peint dans le beau portrait consefl'é au
quis avec la même tranquillité que s'il eût été Armée par son mépris élégant du danger. Louvre. Le haron sait bien que sa vie est une
paisiblement assis à sa table, da ns son cabi- A Eylau, l'empereur vint lui-même le tirer espèce de chef-d'œuvre. li · n'ouLlie ni ne
regrette rien ; son burin, parfois un peu
net. Un jour que la flottille de l'expédition du plateau balayé par la mitraille.
li n'avait presque point quillé l'empereur libre, rappelle dans des planches secrètes les
remontait le Nil, il aperçut des ruines et dit :
c1 Il faut que j'en fasse un dessi_n . » Il obligea pendant la campagne de 1805 ; à Schœn- plaisirs de sa jeu ncsse.' Ses causeries aimases compagnons à le débarquer, courut dans brünn il eut l'idée de la colonne triomphale bles font revivre tour à tour la cour de
la plaine, s'établit sur le sable et se mit à qui s'éleva bientôt sur la place Vendôme. li Louis XV el le Comité de salut public.
Aujourd'hui c'est lady Morgan, la belle
dessiner. Comme il achrrnit son ouvrage; une en dirigea l'exécution et sur veilla soigneusement
l'esquisse
de
celle
longue
spirale
de
patriote
irlandaise, qu i lui rend visite, traîballe passe en sifflant sur son papier. li
relève la tête, et voit un Arabe qui venait de bas-reliefs qui tourne autou r du fùt de nant avec elle sir Charles, son mari, grave et
le manque1· el rechargeait rnn arme. Il saisit bronze. C'est à un peintre, et à un peintre silencieux.
M. Denon montre à la jeune enthousiaste
son fusil déposé à terre, envoie· à l'Arabe obscur, Bcrgerct, qu'il demanda ces compo-:
les trésors de son cabinet. Elle admire pêle2.
Le
Louvre
ett
1815,
par
Henry
de
Chenevières,
l. Llt colonue de la Grande Année, gmvée 71ar
mêle les vases étrusques, les bronzes italiens
Revue Bleue, '1889, n" 3 el 4.
'l'ardieu, s. et., in-f•, avertissement.

�____________________________________ ,.

_;__

111STO'l(1.ll

et les tableaux flamands; les propos du vieillard qui vit tant de choses l'enchantent.
Tout à coup elle découvre dans une vitrine
un petit pied de momie, un pied de femme.
- Qu'est-ce cela?
Et le vieillard lui apprend qu'il a trouvé ce
petit pied dans la nécropole tant de fois violée
de la Thèbes au1 Cent Portes.
- C'était sans doute, dit-il, le pied d'une
princesse, d'un ètre charmant, dont la chaussure n'avait jamais altéré les formes et dont
les formes étaient parfaites. Quand je le trouvai, il me sembla obtenir une faveur et faire un
amoureux larcin dans la lignée des Pharaons 1 •
Et il s'anime à l'odeur &lt;le la femme. li
admire avec tendresse la courbure élégante du
cou-de-pied, la beauté des ongles teints de
henné, comme en sont teints encore les pieds
des modernes Egyptiennes. Et suivant le fil
de ses somcnirs, il raconte l'histoire d'une
indigène qu'il a connue à Roselle.
c, Sa maison était en face de la mienne,
dit-il, et comme les rues de Rosette sont
étroites, nous eùmes bien vile fait connais- ·
sance. Mariée à un i·oumi, elle savait un peu
d'italien. Elle était douce et jolie. Elle aimait
son mari, mais il n'était pas assezaimable pour
qu'elle ne pùt aimer que lui. Il la maltraitait
dans sa jalousie. J'étais le confident de ses
chagrins : je la plaignais. La peste se déclara
dans la ville. Ma voisine était si communicative qu'elle devait la prendre et la donner.
Elle la prit en effet de son dernier amant et
la donna fidèlement à son mari. lis moururent tous trois. Je la regrettai ; sa singulière
bonté, la naïveté de ses désordres, la vivacité
de ses regrets m'avaient intéressé t . 11
Mais lady Morgan, qui va d'une vitrine à
l'autre, prcmenant parmi les débris des
temps sa tête vive et brune, poussè un cri.
Elle a vu, pendu au mur, le masque en
pltttre de Robespierre.
1. Voyage daus lit basse et Ili haute f:gyple,
pendant les campag11es du général /Jonaparle, par
\"11•anl l)enou, an X, in-12. l. Il , pp. 2H , 245.
2. Denon, Loc. cit .. t. 1, pp. l 1ll, lô0. - On me
pardonnera, pour la femme du roumi comme pour le

saui les dates qu'elle embrouille ensuite,
selon la coutume de tous ceux qui écrivent
des Mémoires.
Avant de prendre congé, elle veut témoigner à M. Denon Loule son admiration. Elle
lui demande par quel secret il a acquis tant
de connaissances.
- Vous devez, lui dit-elle, aYoir beaucoup étudié dans votre j cunesse?
Et M. Denon lui répond :
- Tout au contraire, milad y, jè n'ai rien
étudié, parce que cela m'eùt ennuyé. Mais j'ai
beaucoup observé, parce que cela m'amusait.
Cc qui fait que ma vie a été remplie et que
j 'ai beaucoup joui•.
Ainsi le baron Denon fut heureux pendant
plus de soixante-dix ans. A travers les catastrophes qui bouleversèrent la France et l'Europe
et précipitèrent la fin d'un monde, il goûta
finement tous les plaisirs des sens et de l'esprit. Il fu t un habile homme. Il demanda à
la vie tout cc qu'ellepeutdonner, sans jamais
lui demander l'impossible. Son sensualisme
fut relevé par le goùt des belles formes, par
le sentiment de l'art et par la quiétude philosophique; il comprit que la mollesse est l'ennemie des vraies voluptés et des plaisirs
dignes de l'homme. Il fut braœ et goùta le
danger comme le sel du plaisir. li savai t
qu'un bonnète homme doit payer à la destinée tout ce qu'il lui achète. li était bienveillant. Il lui manqua sans doute ce je ne sais
quoi d'obstiné, d'extrême, cet amour de l'impossible, ce zèle du cœur, cet enthousiasme
qui fait les héros el les génies. Il lui manqua
l'au-delà. li lui manqua d'avoir jamais dit:
« Quand même! 11 Enfin, il manqua à cet
homme heureux l'inquiétude et la souffrance.
En descendant l'escalier du quai Voltaire,
la jeune Irlandaise, qui avait beaucoup
sacrifié à la patrie et à la liberté, murmura
ces paroles :
&lt;( Les habitudes de sa vie ne lui permirent
pied de momie. d'avoir mis dans la bouche de Denon,
de
prendre les armes pour aucune cause. ·1&gt;
ce qu'en réalilê j'ai trouvé dans sa relation.
3. L 1i France, par l,ady Morgan ; traduil de l'anElle avait touché le défau t de celle exisglais, pa1· A. 1. Il. O. Paris, ·18'17, 1. Il , pp. :\07 et
tence heureuse.
!.UiV.

- Le monstre! s 'écrie-t-elle.
Le bon baron n'a pas de ces haines aveugles. Pour lui, Robespierre fut un maitre
qu'il a conquis comme les deux autres,
Louis X\' et Napoléon. Il conte à la belle
indignée commenl il s'esl rencontré une nuit
avec le dicta lem. Il était chargé de dessiner
des costumes. On lui manda de se présenter,
pour cet effet, devant le comité qui s'assemblait aux Tuilet·ies à deux heures du matin .
« Je me rendis au palais à l'heure dite.
Une garde armée veillait dans les anlichamhres à peine éclairées. Un huissier me reçut,
puis s'éloigna, me laissant seul dans une salle
que la lueur d'une seule lampe laissait aux
trois quarts dans l'ombre. Je reconnus l'appartement de Marie-Antoinette, où Yingt ans
auparavant, j'avais servi comme gentilhomme
ordinaire de Louis XV. Pendant que je bu vais
ainsi dans la coupe amère du souvenir, une
porte s'ouHit doucement, et un homme
s'avança vers le milieu du salon. Mais apercernnt un élranger, il recula brusquement :
c'était Robespierre. A la faible lueur de la
lampe je vis qu'il mettait la main dans son
sein, comme pour y chercher une arme
cachée. N'osant lui parler, je me retirai dans
l'antichambre où il me suivit des yeux. J'entendis qu'il agitait violemment une sonnelle
placée sur la table.
« Ayant appris de l'huissier accouru à
cet appel qui j 'étais et pourquoi je venais, il
me fit faire des excuses el me reçut sans
tarder. Pendant tout l'entretien, il garda dans
ses manières et dans ses paroles un air de
grande politesse el de cérémonie, comme s'il
eùt voulu ne pas se montrer en arrière de
courtoisie avec un ancien gentilhomme de la
chambre. li était vèlu en petit-maitre; son
gilet de mousseline était bordé de soie rose. 11
Lad y Morgan boit les paroles du vieillard ;
elle retient tout, pour tout écrire fidèlement,

A NATOLE

FRANCE,

de /'Acadé111iefra11çaise.

Brizardière
Brizardière était un sergent royal de Nantes
forl employé cl qui dépensait extraordinairement pour un homme comme lui. Vous allez
mir d'oi1 cela venait. Cet homme, déjà âgé,
se mèlait de dire la bonne aYenlure aux
femmes, et d'une façon inouïe, car•il leur
disait, quand il trouvait quelque difficulté à
rc qu'elles souhaitaient : c, Vous ne sauriez
&lt;1 obtenir cela· que par un moyen que je vous
c, enseignerai ; peut-être le trouYcrez-vous
1&lt; fàchcux, mais il est infaillible. ll La curiosiLé les prenait, el, par la confiance !qu'elles

avaient, elles s'y résolvaient. Voici ce que
c'était : il les faisait mettre toutes nues, et
avec des verges il les fouettait jusqu'au sang,
puis se faisait fouetter par elles tout de même,
afin de mêler leur sang ensemble pour en
faire je ne sais quel charme.... li fut découvert à Rennes par un huissier du Parlement,
qui le vit par un huis, fouetter deux fort
belles filles qu'il avait. Il rendit sa plain le;
on fit jeter des monitoires . Plusieurs demoiselles, suivantes et femmes de chambre vinrent à révélation ; mais quand on voulut
savoir qui étaient les fouettées, elle ne le
voulaient point dire. Le Parlement s'assembla,
cl là, ayant rn qu'il J avait des présidentes et
des conseillères en assez bon nombre, on se
scnîl des deux filles de l'huissier et de la
femme d'un menuisier, et sur cela on l'envoia
.,,, 366

L'\'

aux galères. Il pensa être pendu. La présidente de Magnan, fort belle femme, était des
fouettées ; outre ce que les autres avaient
soufferl, celle-ci se faisait donner quinze coups
par semaine, pour avoir une succession pour
laquelle il fallait que trois personnes mourussent. Elle n'est pas riche. La présidente de
Brie eut quarante-huit coups et en donua it
.Brizardière cinquante-deux ; une madame de
Kerollin se fit fo uetter pour trouver un bon
tiercelet (elle faisait la fausse monnaie),
c'est-à-dire un bon alliage. Mais le plus plaisant, ce fut mademoiselle de Taloet ; comme
il la fouettait rudement (c'était pour avoir
un mari qui eùl beauco up de bien), clic
criait : &lt;I Hé, monsieur de La Brizardièrc,
doucement, j'aime mieux qu'il soit moins
riche. lJ
TALLEMANT DES RÉAUX .

LES FEMMES DU SECOND EMPIRE
cf:&gt;

Une Pompadour impériale
Par Frédéric LOLIÉE.

La comtesse de Castiglione.

lY

ressources? La démocratie csl un terrain
ingrat aux entreprises dont le succès se fonde,
en grande partie, sur les arguments victorieux
de la grâce cl de la beauté. Elle rèl'a d'une
restauration monarchique où se rél'cillerait
l'éclat d'une cour, où elle au rait sa place en
éridence, où scintillerait encore son étoile.
Ce fu t l'espérance qu'elle caressa, pendant
plusieurs années, à la faveur de ses relations
amicales plus étroitement nouées arec IC's
princes de la famille d'Orléans. Elle s'en exprimait dans ses billets hâtifs, ses lellrcs 011
ses comcrsations de chaque jour aYCC l'un des
fidèles du parti orléaniste, son ami, son confident. Mais on n'agissait pas où l'on agissait
mal du côté de Dieppe, au château d'Eu.
Ses dernières illusions politiques furent de
courte durée.
« C'est Eux cl Eu quïl nous faut accuser.
Le seul mot Yéridique est de rous, et c'est
mon senliment. 11
De là des regrets, des amertumes, pl'esquc
des colères dont elle trahissait l'expression à
travers sa correspondance intime. Alors, elle
envrloppail dans un même reproche d'inconsistance et d'ingratitude les princes de toutes
nuances, ceux qu'elle avait connus naguère
el ceux qu'elle avai t appris à connaitre ensuite.
&lt;l En mème temps que je me suis heurt,.\c
aux princ~., dans les passions de ma vie, j 'ai
regardé dans leur enlo~rage et rencontré auprès de chacun d'eux les Leurs (je dis leurs
vrais el sincères amis), avec lesquels j'étais,
sinon toujours d'accord, du moins toujours
en communion d'esprit SUI' les chapitres Effort
cl Pitié. Et je dois reconnaître que ce furent
des hommes de cœur et de mérite, qu'ils
n'étaient ni les courtisans des princes, ni les
suiveurs empressés du courant. Ils 11 'étaient
obéissants ni désobéissants plus que moimème. EL comme nous ne voulions pas nous
soumettre, nous avons préféré nous démettre.
Alors, adieu, veau , Yache, cochon, couYéc.
Les princes ont fait la culbute par la faute
des au tres , mieux écoulés. Et les peuples
sont allés à la débandade, comme l'a la France
actuelle.... ll

Le~ plus éclatants soleils ont leur crépuscule. Au x derniers jours de l'Empire, la
fal'cu r de Mme de Castiglione avait baissé,
comme aussi bien le prestige du trône, la
confiance enYironnante et la santé de l'empereur. Les luttes d 'inlluenccs féminines avaient
lassé le caprice de César.
L'Empire tombé, la cour évanouie, Mme de
Cas~iglione ·re_garda au tou r d'elle, et se sentit
terriblement isolée.
L'orage avait dispersé celte foule brillan te
c~ bigarrée, dof!L elle arait le spectacle quotidien. Ceux et celles qui passaient tout à
l'heure avec elle, sous les lustres constellés
avaient disparu dans la nuit.
'
Uo voile morose s'était étendu sur la société. Dans le monde inélérrant el affairé
0
'
brusquement sm venu, il n'y avait plus d&lt;'
place pour une Castiglione. Elle avait pu, naguè~·e, tout à l'aise intriguer, politiquer, s'in?éu_icr, user d'adresse féminine et de surprisC'
and,rectc, faire ondoyer d'un ministère à l'auIre la _traîne de sa j upe, en des milieux déji,
conrp11s par la faveur du nmitre. Elle n'étai t
pl us qu'une étrangère pour les nourcaux arri1a11ts qu'avait poussés en haut un 1·iolcnt tour
&lt;le roue de la fortune.
De hautes ami tiés lui restaient. Non plus
que les princes de la maison d'Orléans, Thiers
n'al'ait oublié Mm&lt;l de Castiglione. On recevait
place
Saint-Georges, non sans érrards
l'an.
0
'
cwnne fal'ori te des Tuileries. IJcs traces de ces
dispositions si·mpathiqucs se rctroul'craicnt
dans la correspondance générale du grand
h_omme. Encore n'était-cc rien de plus que de
simples rNours de courtoisie mondaine.
Son ambition d'agir par les autres et sur
lL•s aulrl's, directement ou indircclcrncnt, ne
~arait plu~ oü se prendre, où s'attacher. On
lïgnorail daus le personnel nouveau des gouvernants. M. Pinard, à Florence, et le Prési~rnl de la fiépublique, à Versailles, en 187·1,
avaient pu rendre, orcasionnellemenl , térnoiLe monde regarde les gens en place ou en
l-(llagc de celle finesse d&lt;' perceplion, dr cet
fortune de bas en haut. Quelle que fùt la
L'spril
de
diplomatie,
de
celle
intelli
rrence
"ll, 1
0
0
nera e des choses, dont elle al'ail donué des grandeur apparente des personnages, elle
n,arqucs secrètes et sûres, sous le rérrimc regardait ce monde de haut en bas, et le ju, 'dcnl. Mais com ment en rcnou,·elero les geai t sans complaisance. c, La Yie est une
p1·ccc

addition de mécomptes, &gt;&gt; disait un philcsopbc. Il dut lui en échoir beaucoup dans la
fréquentation des privilégiés de la naissance cl
du rang; car elle retourne à de pareilles
réflexions, dans une lettre adressée longtemps après les événements au même ami de
toute sa vie :
c, Au milieu du foin peurent se glisser &lt;les
perles, &gt;l m'al'ez-vous dit sur l'escalier en .
partant. Broyez les balles de foin, cherchez cl
vous Lromerez la fameuse Nicchia... . Celle
perle, c'est mon cœur, cc cœur, c'est la
perle... Une larme de pitié, comme vous appelez venant de moi non pas l'excuse ni l'approbation ni l'oubli, une larme pour le malheureux
né prince, qui traine ses jours dans l'exil,
hélas! Double circonstance atténuante, attendu
que les princes restent toujours des princes.
Or, je n'ai pas trouvé de mol plus expressif
dans ma longue carrière : éprem·es de tète cl
de cœur, expérience d'enseignes roples ou
impériales. Les marches du trône, qu'on les
gravisse ou les descende, semblent circonscrire tout sentiment d'amour, de devoir, de
reconnaissance, d'amitié, d'intimité, de mémoire, parfois de courage, d'honnêteté, de
vérité, toujours de franchise, de droiture cl
de loputé. Jamais de générosité, point de
confiance. 'I'els sont les princes de tous pays
el de LouLes· races. n

Des pensées moins amères 11s1la1cnl le
chevet de son lit, au temps où lJrillail l'astre
de son éclatante fa reur. Sa peine secrète, on
la devine : elle n'avait fait que trarerscr
l' his toire d'un pas furtif; son rêl'e aurait été
d ·y séjqurner.
L'àge était venu, et plus tôt qu'elle ne s·i•
attendait, stigmatisant d'une marque impitoyable la déchéance de ce qui a,·ait été sa
force someraine, sa gloire, son triomphe.
Elle avait espéré, comme Ninon, opposer aux
ravages du temps une résistance douce et
imincible. Il n'en arnit pas été, selon ses vœux,
de garder inaltérable son opulente chevelure,
ses dents de perle, l'ovale parfait de son
l'isage.... Le déclin fut rapide cl sensible.
Cel.Le Jéchéance s'était accusée, chez clic, de
façon peu miséricordieuse. Elle eut il S&lt;'
plaindre plus que beaucoup d'autres du ehang~mcnt des saisons. J'ai sous les yeux un ccrLam nombre de photographies relatives à la
période extrême de sa l'ie, cl qu'elle avait

�111STO'J{1A
UNE POMPADOU7t. 1MP'ÉT(Vl1.E

dispersées d'une main aussi parcimonieuse
que possible; el, les considérant, je ne puis
que soupirer : hélas! C'est alors qu'elle prit la
résolution d'ensevelir dans une réclusion
volontaire ses déceptions de coquelle impénitente. !&lt;;Ile s'y enferma jalousement, obstinément. Elle n'avait pu supporter l'idée que
tous les jours la diminueraient, la déformeraient davantage, elle, la triomphatrice d'hier,
el qu'elle serait impuissante contre la ruine
de cet idéal en clic réalisé, et que des yeux
d'hommes cl des yeux de femmes tiendraient
fixé sur elle, d"heurc en heure, leur regard
ironique ou cruel, témoin de sa lente destruction. Ccllr.s qui veulent être oubliées, par le
regret _de ce qu'elles furent, ou par Msillu·sion ou par dédain, le sont très vite. Un ressouvenir de la victorieuse, un mot, un trait,
une allusion à· propos d'elle, circulaient, de
temps à autre, dans les journaux ou les conversations. Paris, par intcrrnlles, se raiJPClait son nom, sa personne. Puis, l'ombre et
Je silence s'épaissirent.
Pourtant, nous devons le remarquer, celle
retraite n'avait été ni aussi immédiate, ni
aussi ·com.pl~tc qu'on le croit généralement.
Elle avait encore de la jeunesse après les
événements de 1871. Sa beauté n'avait pas
disparu d'un souffle. L'éclat de ses formes
statuaires ne s'était pas évanoui tout d'un
coup, cl son humeur ne s'était pas altérée au
point où elle en arriva aYec le temps. Parmi
des brouillons de_lettres, griffonnées de son
écriture indéchiffrable, je retrouve des invitations faites à des absents, sur un ton presque
joyeux, comme ccllé-ci :
&lt;1

Sept heures du matin.

« Nous vous allendions jusqu'à deux heures
du mati~ pour souper, sauter et autre. A
propos, s'il vous plait de toucher les dernjers
diamants de la Couronne en effigie, par éxception l'album entier de leurs photographies,
avec un dossier très curieux des domaines de
Napoléon III, me sera confié pour quelques
heures . A mercredi. ,,
Ou, encore, cet appel, qui ne manque pas
d'une certaine allégresse, dans son laconisme : 1c Tout chemin mène à Paris, ditesvous. Me voici. Venez. Sur ce, je tourne la
bl'Oche de mon agneau. »
Ses visites se rendaient rares. Elle n'allait
plus dans le monde. Mais elle en efOeurail,
comme d'ùne atteinte furtive, les tentations
dernières. J'en puis rapporter un souvenir
bien personnel.
C'était une quinzaine d'années après l'effondrement de l'Empire, Mme Valewska, devenue,
par son second mariage, la comtesse d'Alcssandro, donnait une soirée dans son appartement de la rue Washington. On vint la prévenir qu'une personne très emmitouflée, et ne
'I . Saiu t-Amand fu l de ceu:.:-là. Je retrouve une cun euse lettre de l'his(oricn diplomate, entre les feuillets d'un volume, qui avail appartenu à Mme de Castiglione :
« Madame la Coinlesse,
« La photographie est ressemblante, c'est-à-dire
arlmirable.
• L'arbre de Versailles, plein de poésie. La légende

voulant pas dire son nom, demandait à lui qui s'obstincut à violer l'incognito de sa
parler. Assez intriguée, elle sort du salon, retraite, et prétendent la complimenter en
porte ses pas jusqu'à l'antichambre et ne dépit d'elle.
reconnaît pas d'abord !"étrangère.
Elle n'acceptait plus de recernir personne,
c1 C'est moi, Niccbia, lui dit-clic. Je hormis quelques derniers fidèles. 1 On ne
t'apporte des fleurs, les fleurs annuelles. devait ni sonner, ni frapper, mais s'annoncer
N'est-ce pas ta fète, aujourd'hui? &gt;)
du dehors, sifOer d'une certaine façon, user
Et, en même temps, Mme de Castiglione de signes convenus, qui faisaient qu'aussitôt
dégage, d'une enveloppe de soie noire, un s'ouvrait la porte obstinément close. Seul
bouquet-de roses superbes, fraîchement épa- venait à sa guise, sans avertir et autant de
nouies. Les remerciements sont accompagnés fois que lui en chantait la fantaisie, le généd'effusions tendres. On s'embrasse.
ral Estancclin. Et le mécanisme intérieur de
11 · - Mais, demande la maitresse du logis,
la fermeture jouait sourdement. li se glissait
voudrais-tu fuir si vile, et rnns te laisser 11 l'intérieur. La conversation interrompue de
voir? On aurait grande joie de l'autre côté, si la veille ou de l'avant-veille reprenait son
j'annonçais ton apparition.
cours. Et cè fut ainsi, pendant une très lon&lt;! Non, le temps de ces folies est passé. gue suite de jours et de mois. A Ba.romesnil,
Je ne suis plus·que l'ombre de la Castiglione. · Eslancelin me montrait une curieuse photo«· - Et, moi, je ne veux pas le croire! graphie de la silencieuse demeure. La comnetire seulement cette double ou triple voi- tesse se dissimule derrière la persienne rnilette el je t'en dirai mieux mon opinion. &gt;)
entr'ouverte; elle parait aroir entendu le
La comtesse Walewska parvient à l'entrai- signal ; et, au bas de l'image, on lit, tracée
ner dans la pièce :voisine. Une vision de de sa main, celle dédicace : A mon vieil ami
coquetterie a passé devant les yeux de Mme de Estancelin, en souvenir de vingt-cinq anCastiglione. Se retrouvera-t-ellc vraiment au nées de siffleme.n t.
miroir? Elle s'est débarrassée de son lourd
Il ne rencontra jamais personne, me disaitmanteau- Une toilette apparait, qui, pour il, à part un soir où, sans entente préalable,
n'ètrc point de là mode la plus récente, ne il se trouva à diner avec Cornély et deux ou trois
lui messied pas, au contraire, depuis qu'elle autres. Peul-être faisait-elle sortir discrètea rejeté les· voiles importuns· qui cachaient ses ment telle "isiteusc ou tel visiteur d'exception,
yeux -et son visage. Elle chiffonne, ici, là, ou de plus habitués, comme de certains réfuouvre et déco_nvre; elle élargit l'échancrure giés italiens que, par hasard, elle accueillait
du corsage, ajuste le tout à l'aide de quelques même assez imprudemment. Mais, avec ceuxci, du moins, clic se sourenail des beau·x temps
épingles.... C'est encore elle!
c1 Mai&amp;.. tu es belle, très belle, comme de Cavour el de Victor-Emmanuel, quand clic
était, à Paris, Icûr émissaire de beauté et
autrefois, comme toujours !
qu'avec tant de chaleur·sur les lèvres, de fas« - Le crois-tu?
« - Sans doute, mais ne tarde pas davan- cination dans les yeux, elle plaidait, auprès
de Napoléon Ill, l'affranchissement de
tage. ,&gt;
L'absence de Mme Walewska a provoqué l'Italie .... Étrange- terminaison d'une arendans son salon, parmi ses hôtes, un Yif émoi ture de rayonncmcnt et de conq uète !
de·curiosité. Le nom a cir.culé déjà, on ne
sait comment, de celle qui la retient, et qui
li y eut, dans celle phase inconnue de son
va venir. On n'a pas la patience de l'allcndrc. existence, des épisodes singuliers et romaLes hommes s'éehapp1!nt, à la nilée, de la nesques répondant bien au caractèr~ de la
pièce de réception, pour l'cntre1·oir· plus vite. femme capricieuse, qui aimait si fort, autour
On la salue. On la fëlicite. L'aurait-on recon- d'elle cl dans ses actes, le grandisseinent du
quise? ... ~~lie fut, Loule la ·soirée, d'une hu- mystère. Ce serait un chapitre de couleur et
de Lon tout à fait appropriés à_ la manière
meur charmante.
Le lendemain, malheureusement, elle avait d'un Ponson du Terrail ou d'un Emile Richerepris ses · dispositions d'àme chagrines, qui bourg que les circonstances'donl fut entourée,
allèrent en s'aggrarnnt, jusqu'à devenir il y a vingt-sept ou vingt-huit ans, la remise
à l'un de ses envoyés des précieux. bijoux,
aiguës et maladives.
Sa correspondance d'alors, dont je possède qu'elle avait enfouis en lieu sûr, pendant la
quelques fragments, est d'une intense mélan- guerre franco~allemandc. La cassette fut
colie. Des pleurs sur un fils disparu; des 1ransportée dans une lointaine campagne
doléances sur ses désillusions; des détails d'Italie, au fond d'un village de la Calabre,
pénibles; des défiances subites ou, au con- de dramatique mémoire. On ·u•avail pas
traire, des effusions brusques d'amitié ; des échangé de papier couvert du timbre des
ré0exions attristées sur le néant des gran- gens de loi ·ni d'aucune estampille adminisdeurs du monde -; et des plaintes surtout, des trative. Nulle formalité financière ni bureauplaintes réitérées à l'encontre des importuns, cratique n'avait été passée avec l'homme
très juste : JJltts je vois les !tommes, plus j'aime les
chiens.
« Vous avez raison. li faudrait à une beauté idéale,
à un être exceptionnel comme la comtesse de Castiglione, non poml des hommes, non point même des
anges el point même des archanges, mais des dominalions cl des trônes. Bien entendu, je parle des
dominalions et des troncs du ciel. Ceux de la terre
sont si peu de chose!

« ~c lisez pas les Femmes de Versail_les. Cc !'.·est
ni original, ni puissant. C'étai~ ma p1·cm1ère 1nan1crc,
je ne veux pas que vous me Jugiez par ce hne. Je
rous en offre un autre, qui esl mnins faible, et 9u1
vous fera penser au prince impérial et à YOl1'e f,ls.
&lt;( N'oubficz pas la d~lc du 9 janvier.
« A ms pieds,
« SAIXT-A~•~D.

rimple el droit qu'on avait char«é de veiller
sur le trésor. Mais une carte ava~ été coupée
en deux, dont une moitié lui avait été laissée
et dont l'autre devait se raccorder avec cellelà, sur la présentation qui lui en serait faite
p~r _un inconnu. Et les choses s'accomplirent
arnst, fidèlement. Elle en avait remis les soins
à, un homme de confiance, un avocat. Il arnit
fait le voyage. Lorsqu'il s'était vu au trrme
de sa course _accidentée, on lui avait indiqué,
non sa~s pet~e,. la demeure de celui qu'il
cherchait. Il eta1t arrivé dans une masure
é_tran~e d'aspect, chez des gens encore plus
srngulters. Avec fJUelle attention on l'écouta!
Dl' . 1ruels y~ux scrutateurs et inquiets on
fomlla son visage! Il avait présenté la parcelle complémentaire. On rassembla les deux
cartons. Ils s'adaptaient exactement. On se
décida ,à lui livrer _les diamants et les perles,
o~s?ur.ement caches d_ans la muraille. Il y
a,ait la le fameux collier de perles noires et
blanches, à six rangs, comme nulle impératrice n'en porta de plus beau,
de plus ,fastueux.

l'idée d'un nid coquet, harmonieux et doux.
Cc fut dans un entresol de la place Vcndô;11e qu'ell~ décida de cacher à tous les yeux,
meme aux siens, le deuil d'une beauté morte.
Les miroirs el les glaces furent proscrits. Les
volets durent être tenus fermés de jour et de
nt!il. On _interdit à_la lumière du ciel d'y pénetrer, smon tout JUslc pour traverser d'une
clarté de soupirail l'ombre où sta«nait sa
Yie. Les pièces tendues de sombre r:'taicnt à
peine éclairées, le soir, par le gaz en veilleuse.
Un système étrange de verrous et de clôture
intérieure fut combiné, qui , joint au défaut
de sonnette, au dehors, en rendait l'acrès
infranchissable.
Comme en ses plus beaux jours et avec
cette persistance de souvenir qui lui faisait
conserver dans leur état d'autrefois les choses
qu'elle avait aimées, les appartements où elle
avait vécu, elle aYait arrêté que sa voiture
demeurerait it sa dispJsition, toujours sur le

vi,sag~ couvert d'une épaisse voilette, et,
d habitude, suivie de ses chiens minuscules
gras et laids. Des passan ls, quelquefois, en~
L~e,•oy~ient une femme d'apparences un peu
smguheres, portant une robe à petits volants, de mode ancienne, et qui s'arrêtait à
considérer, avec une insistance rêveuse, les
fenêtres d'un appartement inhabité. C'était la
comtesse de Castiglione revoyant, sans se
décider à en franchir le seuil, la demeure, à
présent close, où s'étaient écoulées ses heures
radieuses.
Srs dernières années se traînèrent dans
l'isolement et Ja dé/lance. Elle s'était détachée
de sa parenté même, au point qu'elle ne la
connaissait plus. Son testament, dont le
brouillon olographe nous était communiqué
en 1904, à Baromesnil, ne l'exprime que
trop nettement. Après avoir nommé les sept
exécuteurs testamentaires, qu'elle avait choisis pour le règlement de ses volontés suprêmes,
exclusives de toute autre intervention, elle
avait ajouté en marge, en grosses lettres, el d•un crayon rouge :

« Pas d'héritias.... Sans
Mme de Castiglione avait
aucune
famille, ni en Fmnce
gardé plusieurs appartements
ni en Italie, quoiqu'il y en ait
dans Paris, dont elle payait la
de mêmes noms tout r't fait
location et qu'elle n'habitait
eli'ange1's, soit 0/doïni, Rapoint 1 • li m'a été donné de
pallina, Lamporecchi, de Casvisiter l'un de ceux-là, rue de
tiglione, Caspigliole, Asinal'i,
Castiglione.
Verasis .... ,,
Il était resté fermé, durant
Elle reniait volontairemi:nL,
de longues années, comme un
systématiquement,
des alliances
reliquaire où dorment des frao-'
0
qui
existaient
en
réalité,
comd
ments âme. (Juand on ouvrit
me nous en avons eu la preuve
ce local sombre et poussiéreux,
en relisant la lettre de faire
où s'installèrent les ateliers de
part du décès de son mari,, le
confection d'un couturier, on y
comte
de Castiglione 1 • Mais n ·atrouva, sur un gros coussin
rn!t~elle pas résolu de se supbleu cerclé d'un câble d'or, orné
primer toute entière dans la vie
de glands aux quatre coins, un
et dans l'au delà de la vie, pour
raYissant moulage d'un petit
sa famille comme pour
bras d'enfant, en mémoire du
monde?
fils qu'elle a~ail perdu et qui
. So~_rèvc obstiné était qu'on
s'était appelé George~. Le logis,
1
oubliat absolument, définitien soi-mème,- n'offrait rien de
rcmcnl.
Elle arait donné les
très merreilleux, quant â la
instructions les plus rigoureudécoration intérieure. Cc qui
ses pour _qu'il n'y eÎll, à ses
m'ayait frappé-·surtout, c'était
obsèques,
ni cortège, ni /leurs,
la médiocrité des étoffes de
ni
lettres,
ni
articles, ni bio!!"ratenture, également gros bleu,
tapissant la chambre, et dont la lllAISOX DE l,A PLICE V ENDÔME , NUMÉRO 2:&gt; bis, AU CO IX DE LA Rl""r, DE. LA PAIX,. phies, ni d'échos dans les fc~1ilOU MAD.ûlE DE CASTIGLJOXE OCCl'PAIT L'EXT RESOL.
les publiques, en un mot aucun
teinte avait été choisie, évidemsigne
révélateur de son érament, pouP absorber et rénouissement
dans la nuit étcrduire la lumière. Au plafond,
.
nellc.
Elle
n'était
qu'une disles plis froncés se rejoignaient en une rosace, point d'être attelée el de sortir, et elle gardait,
avec un bouillonné au centre. La salle i1 pour cela, un cocher, une . calèche, une parue depuis une trentaine d'années · elle rnLendait rester ce néant, après la mo;·t.
n_ianger était tendue pareillement, mais en remise, qu'elle n'utilisait point. Aux heures
&lt;! Défense absolue, &amp;rirait-elle, il tous mr~
,·ieux rose. L'ensemble était obscur· les de nuit, elle se glissait hors .de cette maison
•~
'
•
•
l
exécuteurs
testamentaires, ainsi qu'à toutes
p1cces, ctrmtes el basses, ne donnaient guère de la place Vendôme, habillée de sombre, le
personnes désignées, de faire paraitre rcn-

Ir

_I. ~uc Cambon, 1·ue de Castiglione, aux Batiguollcs;
aiec_ sou ~p)lartemcnt de la place Vcndùme, le toul
reprcsentail une location annuelle de 18,000 francs. ·
. 2._ E_~ 1867. ~ous_a,·ons retrouvé, dans nos papiers;
Cette p1ece JUSltficatn·tl d_cs ,illinnccs de_ la_ famille de
. astiglwne, et nous la c1lerons par cur1os1lé :
.
1

• Mme la .comtesse Vcrasis de Castiglione. -

lo
r.omtc _Georges Verasis de Castiglione. - ~I. le chcva•er Çlemcnl Cas11glione. - lllme la comtesse Clément
1. -

IIJSTORI A -

Fasc. 8.

)1.

Castiglione. née Lilla. - ~I. lé marquis Oldoïni. ministre
d'Italie en Uarière. -lllme la marquise Oldoïni. - l\l. le
génér~l Cigala. - Mine la comtesse Cigala. - lime la
roml~sse Massimino. -: JL le che,·alier Jean Lampo1·cccl11. 7 lll. le chevalier Alexandre Lamporecchi. )1. le général La llocca. - Mme la comtesse La Rocca.
)1. le marquis cl )hne la marquise Spinola. - )lme la comtesse .veul'e de.La Villa.- )I. le che,•al!cr \lén~y 'Cig-ala. - t\J. le du~ et ~[me la duchesse de
_\alombros~. - ~r. _le mar']UIS Emmanuel ct'Azcglio,

minis((e d"ltalie en Anglclerrc Ai•nard Cavour,

)1.

1~ marquis

d « Ont l'honn~_ur ~e rous faire pa,·I de la perle
. oulour_euse 9\1 its n cnncnl de faire en fa perrnnne
de M. François _Ier!s,s, comte de Castiglione. chef du
cab111ct c~ premier ecuycr de Sa lllajes(é le roi d'ltal"1
leur_ ma,·,_, père, frè,·:•· bcau-frèr&lt;i, gendre, neve~1 ~t
~u~rn, deccdê an chalrau roral dr ·stuppinio-i JlJ' ·•s
funn , le 30 mai 1867. »
•
"' · '

�•
111STO'l{1.ll - - - - - - - - - - - - - - -- - -- - - - - •
seigncments de quoi que cc soit à qui que cc
soit, ni legs, ni sou,·enirs, ni écrits, ni distribution d'autographes, ni portraits. »
Cette continuelle peur des moindres symptômes de bruit, d'indiscrétion, de publicité
autour d'elle et après elle, sous n'importe
quelle forme, lui était une sorte d'obsession
anxieuse cl morbide.
Rien n'en est plus significatif que la lettre
suirantc, la dernière qu'elle ait crayonnée
d'une main affaiblie' :
&lt;( Au plus mal, sans résurrection possible.
Nous ne nous reverrons plus sur terre. J'en
ai pré1·enu le colonel (le duc de Chartres), lui
disant mon désir de le mir, lui. Il n'osera
pas!
cc Pensez à mes instructions pour qu'elles
soient suivies à la lettre. Ce que je veux, c'est
un enterrement solitaire. Pas de fleurs, pas
d'église, personne. Entcnde:t bien tout cela.
Je vous conseille mèmc de n'avertir quiconque,
à Paris, qu'après ... le retour . .
« Veillez à ne rien publier sur moi. Une
polém?que surgissant, à celle heure-ci, forait
troUYer mourar(te celle qui vous en supplie.
Après ma mort, si vous en avez le temps,
force vous sera de remanier rntre article.
Non, non, pas ainsi.
« Pour la centième fois (c'est une dernière volonté), je vous supplie de renvoyer
tous les portraits, absolument tous, - les
huit épreuves que depuis un an je réclame.
« Je donne à Cléry le mème avis qu'à vous
de samer images, collections, livres, qu'on
ferait saisir, et d'oü résulteraient des procès
malheureux.
« Adieu. Une prière ... , une larme, de
Dieppe.

&lt;( Triste cl cruelle fin, - personne ne
sachant que faire. Le sccré!aire de M• Cléry
est venu et a dû faire apposer les scellés, cet
après-midi; mais j'ignore ce qui a été décidé,
M• Cléry étant à Venise et lui seul ayant les
instructions ....
&lt;(

E. S.

&gt;&gt;

La sépulture fut tenue secrète. On n'éleva
point à sa mémoire de fastueux cénotaphe.
Mais une simple pierre de granit marqua la
place de sa tombe, tombe aujourd'hui bien
délaissée. Je la visitai; elle était comme perdue.
dans la partie encore boisée du Père-Lachaise.
Je la trouvai sans ornements, sans fleurs. Une
simple el pauvre couronne de houx en parait
la nudité froide.
tlle avait beaucoup étonné le monde de
son vivant. Après que le cercle de ses jours
fut achc-vé, elle provoqua encore de my~térieuscs interrogations. Peu de ·temps avant
l'issue fatale, on avait déposé, de sa part,
chez Alphonse de Rothschild, un coffret sur
lequel était fixée celle inscription :
0

DÉFE:l'SE D 0UYRIR E:I' CAS DE llORT

Et, le matin de ses obsèques, on découvrit
deu:x plis non moins énigmatiques, qu'on se
contenta d'im-entorier. Le président du tribunal civil ouvrit en personne la cassette. On
y trouva des papiers intimes, dont il ordonna
l'incinération, et des documents susceptibles
d'intéresser la succession, qui furent remis
au notaire.
L'espoir de ceux qui s'attendaient à découvrir du rare fut trompé une fois de plus. La
police italienne se chargea de dissiper le reste
de leurs illusions. Elle est terrible sur le
chapitre &lt;les révélations posthumes, celte
(( CASTIGLIONE. ))
police; elle voudrait tout lacérer, tout déElle ne s'était pas trompée sur le court truire des moindres paperasses frisant l'indélai que lui ménageait la maladie. Le 28 no- discrélion, à l"égard des gens investis d'une
vembre 1899, elle s'éteignait dans une part de l'autorité royale, tout cc qui serait
chambre du restaurant Voisin, où elle avait susceptible d'affaiblir la considération dévolue
émigré p:ir crainte de soupçon, et le dernier au pouvqir. Plus récemment en éclata la
témoin de ses jours attristés adressait aussitôt preuve, pour les papiers de Crispi, sur lesquels on posa les scellés, et que dut én~rgices lignes à M. Louis Estancelin :
quemenl défendre la fille de l'homme d'Etat.
La dispersion des miettes documentaires
« Cher monsieur,
appartenant
à la mémoire de Mme de Casti(&lt; La pauvre comtesse est morte, cette nuit,
glione
fut
une
perle regrellable, .sensible au
des suites d'une apoplexie cérébrale qui l'a
cœur
des
archi,~stes
et des biographes, pourfrappée, dimanche, à deux heures, et qui a
été aggravée d'une paralysie du côté gauche. , chasseurs de pièces inconnues. li y aurait eu
de quoi vraiment les affriander. Que ne purent&lt;( Elle se porlaitbien, les jours précédents;
mais elle avait eu de fortes contrariétés avec ils Oairer d'une narine experte el de leurs
sa montagne, cc qui n'a pas peu contribué à mains palper ces liasses confuses, et y cheraccélérer son mal. On devait lui vendre tout cher leur bien! Mme de Castiglione, quoiqu'elle
ou partie de sa montagne (ses propriétes de écrivit fort mal (je dis la chose au matériel),
la Spezzia), et je ne sais point si cela n'a pas avait échangé des lettres certaines avec les
plus hauts pers&lt;mnages de l'Europe entière.
eu lieu samedi.
Pie IX, Victor-Emmanuel, Napoléon, Cavour,
cc Elle s'est éteinte très doucement, cette
Thiers
,,les princes d'Orléans, l'avaient gratinuit, à trois heures trent~ minutes. Elle
m'avait encore reconnu à onze héures, el je fiée de .leurs au Lographes. Des diplomates
crois que, Yers trois heures, son regard s'est étaient sortis, en son honneur, de la réserrn
posé la dernière fois, lassé, sur ceux pré- obligatoire à leurs fonctions. Elle détenait,
en l'une de ses cassettes, des notes réYélalriccs,
sents.
•
1. A ill. Estancclin, novembre ·1899.
~- J'en Yis de tels, recueillis par ill. Georges Monorgucil, el M. Hanotaux me monlrail, un matin, sur

une enveloppe jaune. un mol, paraissant, à tous les
pointst.lcvue,de larnainll'un d,,mPsliquc. - Or, celuici, aprè, avoir rendu complc de diverses commissions,

presque des papiers d'État .... Mais ce fut le
pillage organisé de la correspondance castiglionicnne. Des émissaires aux yeux aigus,
aux doigts agiles, chiffonnaient, détruisaient,
brùlaient loul, sous le regard consterné de
journalistes accourus en bâte, qui voyaient
partir en fumre leurs espérances de butin.
C'est à l'intervention inquiète des autorités
de la Péninsule que fait allusion clairement
cc passage d'une lcllre, émanant d'un des
exécuteurs testamentaires de la comtesse, et
qu'on aYait adressée à l'ami fidèle, en
Normandie :

« ... 1900.
&lt;( Je rentre, aujourd'hui mème, de Sicile.
Absent de Paris depuis trois semaines, je ne
sais ce qui a pu paraitre dans les journaux;
mais, deux jours a,·ant mon départ, j'avais
vu l'aYoué de la comtesse. li me dit, alors,
qu'en appel le gouvernement italien arail
obtenu le droit de liquider les affaires de
Mme de Castiglione et qu'immédialcmenl
rambassadearait levé les scellés et commencé
très rapidement le dépouillement des papiers.
li s'est Lromé une quantité de choses écrites
de sa main, mais incompréhensibles. Ces
papiers ont été jetés au feu, ainsi qu'un
grand nombre de lellrcs, dont l'origine était
inconnue.
u Deux jours après le jugement, les héritiers de la comtesse se sont présentés pour
recueillir ce qui reste de la succession. Peu
de chose, parait-il. Je ne connais pas la per·sonnc dont vous me parlez dans votre lellrc,
M. Tribonc . .Je n'en ai même jamais entendu
parler pat· la comtesse. Du reste, clic prétendait toujours n'al'oir pas d'héritiers ; mais
ses asserLions étaient souvent inexactes.
« Tout cc qu'elle arnil accumulé dans
l'appartement oit clic est morte, chez Voisin,
a été dépouillé; mais rien de bien important
ne fut trouvé.
(( Agréez, elc ....
&lt;( S**' &gt;&gt;

Des chercheurs obstinés remuèrent les
cendres. On continua d'interroger, autour
d'elle, jusqu'aux moindres parcelles des souvenirs qu'elle aYail pu laisser. On n'en pul
rien raeporter, qui eùt le caractère confidentiel. Des carnets de comptes, .barbouillés de
commun arnc la gouvernante Luisa Corsi, des
pièces de procédure, des bribes de correspondance sans grande signification, d'étranges
chiffons 2 , que griffonna la main lourde de
gens su bal ternes, et réYélant crue la reine de
beauté, la dil'inc comtesse 1 dans son triste
déclin, n'avait pas dédaigné léi~nLretiens ou
les consolations, si ce n'est pas trop dire, de
cette espèce de gens ... c·était peu de chose,
ou plutôt cc n'était rien. De ses inlimilés
illuslres, pour unique tra~c : une enveloppe
sans lettre, où se reconnaissait l'empreinte
impériale. Il avait fallu se contenter de ces
minces vestiges. Les l'irluoses de la chronique
duren·l se rabattre sur les glanures du reporsur un Lon uo peu familier, termine sou poulet pa1· un
~ bien le bonjour a Madame la comtesse », qui semble
singulier, précédant la simple signature C11ARLES.

U1œ Po.MPADOU'l( T.MPi'l(r.J11.E - -...

tage et_ s'e~ t.~nir, faute de meilleurs éléments
de copie, a l inventaire de la vente q . . .
d
' l
b
' Ut SUll'lt
e pres es o sèques, avec les lots d'importance
,.
. et les autres , dirnrs., tels 1e 1ameux
coIl 1er de perles de 422,000 francs un . ,
1.èveme~L de l'empereur des Français su!i:
cconom1es de sa cassette particulière - le
Câ'rnet de bal signé par le roi Victor-Emmanuel, cl drs parcelles d'héritaO'e
o , Joyaux,
cl en t~ Iles, porcelaines, dispersées au feu des
encheres.
de tous les pap·
J ·L'anéantissement
·
, 1ers qm.
m_ av~ie~t appa rtenu, le silence de parti
pr1~ ou s c_nfermcnt les rares confidents de
ses 1mprcssrons
· .
,
' aux• années mauva1ses,
tout
cr1a na pas arrêté ni diminué la curiosité

qui s'attache, exceptionnelle, à la personne
de Mme de Castiglione.
C~rio_sité _bien légitime, et que notre longue
et ,s1 _mmutteuse étude ne fera, sans doute,
qu, .av1Yer
mêmes . Car,
bl par ses divulrrations
o
rerrt~ cmcnt, avec sa puissance fascinatrice
son role de mystère, ses ambitions plus grande~
que ses _moyens, ses dons incomparables de
corps, smon d'âme, ses étranO'etés de Loule
~ort~, poussées jusqu·à l'extrême limite de
ses Jours, la comtesse de Castirrlione aura été
non pas &lt;( une ligure surhum~ine Il comm;
ten~cra de l'établir quel11ue dévot' extasié,
m~1s, _sans. ?on teste, l'une de ces physionon11es
et rares que , dans l'e•p
d' srnguheres
·
~ ace
une vie, on ne rencontre pas deux fois.

ll /aut ~ chaque période déterminée du
passe son image de séduction et sa léœende
Ent~c _les femmes de son temps, M~e d;
Cast_1ghone fut celte légende et cette séduction.
St peu qu'on ait tenté de jouer un rôle
tran_cher s,m: la _foule, on n'échappe poin~
a la_ 101 de l lustmre; on est prisonnier de
ses Jugements; on appartient, bon gré mal
gré, au besoin qu'ont les hommes de savoir
les choses en détail cl de juger sur des faits.
(i'ob,curité d'outre-tombe, it laquelle arail
aprcment
aspiré Mme de CastiO'lione
Il&lt;'
.
0
'
po'.t\'a1t pas lui servir de linceul, parce
qu clic eut son moment d'éclat cl de bruit
el
qu'elle appartient au cortèO'e
de so~
,
0
cpoquc.

?c

FRÉDÉRIC

LOLIÉE.

Une reine d'Espagne·
La reine d'Espagne, Italienne de naissance (première frmmc de chambre) venait leur elle pou · ·t ' 1··
, ~ai ' a m~u du roi, s'entretenir aYcc
et, de cœur, -~aïssait les Espagnols autant donner de3 manteaux de lit, et ils faisaient
rcux qu el!c voul.irt faire introduire secrètequ ~Ile e_n ét~1l haïe, et les témoignages qui leurs prièr~s;. après _quoi Grimaldo, à qui les ment. Cc J0Ur était celui ou' 1 . d
.
.
.
e rot onnait
en cclata1ent JOumellcmcnt entretenaient celle autres secretaires d'Etat remet laient les affaires au d~
encc publique.
haine réciproque. La reine ne se contraiO'naiL
de leurs départements, rntrait, et en faisait
0
, S1 la rc! ne profilait de celle audience pour
~ê'.11e pas de l'avouer ; el le peuple dc son le rapport. Grimaldo congédié, le roi prenait
s _ent1:ctemr aYec quelqu'un, il fallait ue cc
co_te, lors9~e le roi Philippe V et la reine pas- sa robe de ch,amb_rc, passait dans une gardc~ut ~1en secrètement, car le roi était to~jours
saient, criarl librement, de la rue cl des bou- r~?e pour s halnllcr: el la reine, dans la
:tnqmct d~ ce qn 'on pouvait dire de particulier
ti~ucs : Vi va el fü y la Savoyana ! (la feue piec_c _où . était sa toilette. Le roi, l,ienlôl
' celle ~rm~sse : au point que lorsqu'elle se
re1~e, adorée des Esp:i.gnols el dont la mé- habille, faisait entrer son confesseur et apre\s
co~;es.sa1t~ si_ la c_onfession se prolongeait lus
'h
'
'
~01rc est encore en vénération). L:i. reine un ~uar_t d eure de confession ou d'entretien
~lu ,1 1 or?ma1rc, tl entrait dans la cbambrf et
re?nantc affectait en vain de mépriser ces P,art1cul1e'.·• allait lrourer la reine. Les infonts 1 appelait la reine.
'
cris du peuple : elle en était au désespoir. s Y rendarenl. Quelques officiers principaux,
. Ils communiaient ensemble Lous les huit
Malheureusement, le peuple et elle ne lullaient les. dames et lt&gt;s caméristes de service for.Jo_urs e~ les dames de la reine lui auraient
pas à force égale. Elle avait la toute-puissance maic?t toute l'assemblée. La conrersalion
dcplu 'SI cll:s n:en avaient pas usé ainsi.
par u~ m?yen as~ez naturel: le tempérament roulait sur la chasse, la dérotion ou autre
~e ~?u) d1vert1ssement du roi était la chasse
du roi lm rendait une femme nécessaire et chos~ de . pareille importance. La toil&lt;"tte
q~11 n eta1t pas moins triste que le reste de ~~
s_a dé,·otion ne lui permettait aucune infidé- dura'.t env1ro~ trois quarts cl.heure. Le roi et
ne. Des paysans formaient une enceinte po~r
lité. La reine était laide, quoiqu'elle eùt l"air la rcmc passaient ensuite dans une chambre
u;e hal~ue, et faisaient passerrerfs sangliers
a~sez ~~hie; et le roi étaiL toujours dans des où. s~ donn~ient les aydiences particulières aux c _e1Teml~, renards, etc., devant]~ roi et 1~
d1spos1l10ns qui la lui faisaient trouver belle
mm1stres
etrangers
et aux seiO'neurs
de la reme, qu,'. enfermés dans une feuillée, tiraient
•
•
0
et la traiter comme telle. Elle y joicrnait tout~ cour qui en avaient demandé.
sur les animaux.
la coquelleric possible pour son° mari le
Quand on· introduisait quelqu'un, la reine
Quelque crédit que la reine eût su l'
.
· Il
•
.
r espr1 l
louait publiquement et en face pom· sa bea;té · atîectait de rn retirer dans l'embrasure d'une d
. u roi, e e é!a1t obligée de l'étudier à cha ue
~t 9uoiqu'il eût élé assez beau étant jeune, il f~'.1être; mais celui qui anil à parler au roi i?stant, de faire nai'tre ou de saisir les o!acta1t alors dans un Lei étal de délabrement n ignorant pas que ce prince rendrait le tout
s10ns _de ployer dans des moments, et quel~ur la figure, que si les princes n'étaient pas à la reine, qu'elle serait choquée du secret quefois de se servir des aYantaaes que 1 . d
't l
o
Ul Oil·
m_vulnérables conlre les louanges les plus q~•o~ aurait roulu lui faire et préYienùraiL Je
na_1 ~ t: m_Pérament du roi. Les refus de la
d~goûtantes, il aur.iit pu prendre celles de la roi dc_farorable'.°ent, ne manquait pas de la rcme irr1ta1ent son mari l'enfla
.
de
,
mmaient
reme pour une dérision.
supplier de s approcher, ou parlait a~scz (J1~s en plus, quelquefois
produisaient. des
Le roi et la reine étant d'une jalousie réci- haut pour en être entendu, si elle persistait ~ccnes v10lentes, et finissaient pa " .
b
·
·
1
.
,
~roque sur tout ce que l'on pouYait dire it dans sa fausse discrétion. La reine savait donc o temr a a reme ce qu'elle voula1·1 rL 1a1re
.
1u~ ou à l'autre, ne se quittaient ni jour ni exactement tout cc qu'on disait au roi et 1
d dé ·
• a v10e1_1ce es sirs du roi faisait la force d 1
nurt. Tous les jours, à leur réveil, l'assafeta avail de plus chaque semaine une heure' où reme,
c a

DUCLOS.

�••
.M.llDA.ME
COMTESSE D'ARMAILLÉ
~

,

Xadame Elisabeth
D •unc importante. e.t très remarquable. i tudt biographiqu•, con,acr&lt;• par Madame la Comttsse d' Armaillé
2 .Madame 'Élisabeth, nous détachons I• charmant chapitn qu' on va lir&lt;. La bdl&lt;-sœur de Marit-An'.ointtl&lt;'.
au ltndtmain de la ruptur&lt; du projtt de marsag• qu,
,ùt fait d'elle la ft mme de joseph Il, em;&gt;&lt;-~•ur d"AII~~

magne, nous y ut montric. dans son •~ petit Tr~anon
de. Montreuil, qu'elle allait ltre., bie.ntot, contrainte. de

quitter pour les Tuilerits, puis pour le Templt.

Une heureuse période s'ouvre pour Madame Élisabeth, depuis 1785 jusqu'~u déb~l
de la Révolution. Certaine de passer desorma1s
sa vie au sein des affections de son enfance,
elle s'attacha davanta0 e à sa p:ilrie, jouissant
des succès de la Franie, desa prospérité croissa1ite, el partageant les illusions de celle époque
où l'éblouissement était général. l)ans ses lettres, on la voit s'intéresser vivement aux événements de la guerre
d'Amérique el aux vicoires de ~os
armrcs. Les ,•isitcs des souverams
de Rus, ic cl de Suède excitent sa
curiosité. Accepter les innovations,
les espérances du présent, sans regret du passé cl sans effroi de
l'arnnir, rtail alors le partage de
la jeunesse intelligente et de haute
condition. Pour la classe moyenne
de la société, les éréoemenls marchaient vers un point obscur, rnrs
une crise dont les vieillards signalaient le danger ; mais, aux yeux
de la nobbsc, l'accord entre le
peuple et le pouvoir seml,lail complet, et l:i. cour, trop confiante da~s
la solidité de l'édifice monarch1ciue, ne s'inquiétait pas &lt;les ruines
qui déjà s'entassaient autour~e I_a
colonne principale, et le laissait
sans défense.
Un de ces désastres, précurseur
&lt;le bien d'autres, rendit Madame
ltlisabeth propriétaire de Montreuil,
jolie maison de c~mpagne à pe!1 &lt;le
distance de Versailles. En 178.), le
prince de Guéménée ruiné ~t~il contraint de se drclarcr en faillite. La
somme s'cllernil à plus de trentcrinq millions, cl les gens a~tcinls
se Li:ouvaient être des domcst1ques,
drs concierges, de petits commerçants, qui a\'aic nl confié leurs
éparrrncs au prince, généralement _
aimé~ ainsi que toute sa famille. D~s i1~Lendants peu scrupuleux avaient conlr1~ue au
désastre el en profitaienl. La prmcesse
de Guéménée, gou\'ernante des Enfant~ ?e
France se vit obli«ée de donner sa dem1s~ion et' de Yendrc ;es biens, Montreuil était

son habitation de plaisance à Versailles

C'esl voire Trianon. Le roi, qui se fait un
plaisir de vous l'o~~ir, me laisse ,~lui de
&lt;I vous le dire. l&gt; La JOte de Madame 1!:lisabeth
fut extrême. Et, en effet, n'était-cc pas une
félicité cn,·iablc que d'échapper dans la rnêmr
année à unr couronne, d'obtenir un beau
jardin, et de rendre service à une amie malheureuse!
Le chez soi de Madame Élisabeth était un
pelil domaine situé à_l'entrée, de V~rsaillcs,
par l'avenue de Paris .. Il s étendait de la
ruelle du Bon-Conseil à la ruelle Saint-Jules.
Le parc, de . neuf ar~e~ts, était. bordé d'un
com·erl de tilleuls tailles en \"Oule formanl
nne sortr de terrasse, &lt;le laquelle on Yoyail
p::isscr les voilures de toute _sorte, ame,nant el
ramenant de la v1Jlr royale a la capitale celte foule de courtisan~ el
de solliciteurs que ne rrhutairnt
ni les nrigcs dr l'hiYCr ni la chaleur
de l'ét{,. Cette allée était le seul
côté français du jardin de Montreuil ; le reste était dessiné 11 la
mode an«laise.
Au milieu d'unr
0
' dc
pelouse semrc d'arbre, 1• soles'.
massifs de plantes et de corhe1lles
de fleurs, s'élevait la maison, dont
l'ornement principal était un péristyle d'honneur soutenu par des
colonnes de marbre. A gauche,
était une ferme, un potager et des
communs peu considérables. Du
salon, on pouvait entendre chanter
les coqs, beugler les vaches, se
croire en pleine campagne, dans un
manoir de province. Au defa du
parc s'étendait le village de Montreuil, composé de maisonnettes
éparses entourées de jardins, de
petites cultures. Une roule descendait parmi ces masures el cc~
champs il l'église de Saint-Symphorien, laide construction en style
de temple grec, surmonl L1e. d'une
sorte de pigeonnier carré, 011 sonnait une cloche fèlé&lt;· &lt;JUi nr Larda
pas ~ devenir la fi)leulc de Madame
t~lisabeth.
En prenant possession de Montreuil , la princesse s'offrit une autre
jouissance. Auprès de la ferme
s'élevait, donnant sur une rue
étroite appelée rue Champ-la-Garde, un_c prtilc maison de dépendances 011 poura1l demeurer une famille pendant l'été. Madame
l~lisabeth la donna à la baronne de Mackau.
Une porte de cette mais?n s·o~1vr~it s_ur 1~
jardin de la princesse, qm eut ams1 la liberle
&lt;(

(&lt;

a

Les Gr,ices en rianL dessinèrent llonlreuil, »

écrivait Delille dans son poème des Jardins.
Peul-ètre ne serait-il resté d'autre trace de
celle demeure que ces lignes éphémères, si le
roi ne l'anit achetée pour rendre service à la
grande dame ruinée. La reine le sut, et, avec
sa bonté accoutumée, elle lui proposa secrètement &lt;le l'offrir à Madame Élisabeth. Elle
voulut lui en faire le surprise. )larie-Antoinelle, avec tout son charme, apparait dans cc
récit : &lt;1 Allons à Montreuil, dit un matin de
mai 1784 la reine à sa belle-sœur. l&gt; Celle-ci
accepte en soupirant, croyant la maison de
son ancienne gouvernante encore à vendre.

.MAD.DIE ELIS.\ OETII.

Table.111 de M~!F. \'IGF.E-LE BR~:,/. {.\fusée de l 'ersai/les.)

On arrive : les portes sont ouvertes, les ~alons
disposés pour la réception ; le jardin, l'orangerie sont remplis de fleurs et, d'ar~ustes;
les "ardiens paraissent empresses el Joyeux.
&lt;1 l\1a sœur, dit la reine en souriant à la prinu cesse, reccrnz-rnoi : mus êtes chez vous.

de l"enir voir son institutrice sans sortir de
son domaine.
Ce ne fut pas son seul voisinage amical :
Mme de Mackau recevait souvent sous son toit
ses filles et leurs familles. Enfin, l'ancien médecin &lt;les Enfants de France, Le Monnier, acquit
tout auprès un pavillon et un jardin dontllfmedc
,\htrsan avait voulu se défaire à la suite de la
ruine de ses parents. Le Monnier, fatigué par
ses travaux, s'établit avec sa femme dans celte
retraite, qu'il se plut à embellir, et à laquelle
le voisinage de la sœur du roi donnait un
nouvel attrail. Madame Élisabeth rendai t sourcnt visite i1 cc vieillard, dont elle esti mait
la science et respectait la vertu. Un échange
de petits services, de distractions même,
s'établit promptement entre les voisins. Le
~fonnicr associait l\fadame Élisabeth à srs
recherches de botanique dans son jardin, à
SPS expériences de physique dans son cabinet.
Dès que la robe blanche de sa jeune roisinc
apparaissait à I'c11lréc dc l"alléc qui menait au
perron de sa maison, le vicill.ard abandonnait
ses liHcs cl ses plumes, pour promener la
princesse dans les sentiers de son petit parc,
dans les carrés de son jardin, ayant toujours
.' à lui montrerquelq ueplanlcnouvelle,quelque
lleur étran-gère. S'il pleurait, il lui ouvrait sa
bibliothèque, ses herbiers, ses cartons de
dessins, ses collections d'insectes. Un page de
Madame Élisabeth, Adalbert de Cbamissot,
l'accompagnait souvent chez Le Monnier, et
profita si bien des leçons du savant, qu'il
devint lui-mên1e assez bon botaniste pour
tirer parti de celle science en .\llcmagne, Oll
il se fixa pendant l'émigration' .
Le roi avait décidé que sa sœur ne passcl'pit la nuit à Mont1·euil que lorsqu'elle an rai t
afteinl sa vingt-cinquième année. Pendant
plusieurs ;innées, elle obéit ainsi à celle exigence. Docile à l'étiquette de la cour, elle
entendait chaque malin la messe dans la chapelle de Versailles, et montait ensuite à che,·:i.l ou en voiture pour aller chez elle. Quel&lt;(Ucfois, elle s'y rendait à pied. &lt;I Notre YÎe à
11 Montreuil, raconte Mme de Bombelles,
11 était uniforme, pareille à celle que la fa« mille la plus unie passe dans un chàtcau
n il cent lieues de Paris. Heures de travail,
« de promenade, de lecture, vie isolée ou en
« commun, tout y était réglé avec méthode.
« L"heure du diner réunissait autour de la
« même table la princesse et ses darnes. Elle
« avait ainsi fixé ses habitudes. Vers le soir,
&lt;1 avant l'heure de retourner à la cour, on
« se réunissait dans le salon, et conformément
&lt;1 à l"usage de quelques famillrs, nous fai&lt;1 sio11s en commun la prière du soir. l&gt; Puis
on se remettait en roule vers cc palais, dont
on était à la fois si loin et si près, el l'on
rentrait, non sans regret sans doute, mais le
cœur rafr,ùchi par l'impression d'une journée
remplie par le travail el l'amitié, et sanctifiée
p,tr la prière.
La mème rectitude se retrouve dans la
1. Le comte Adalbert de Chamissol écrivit aussi
eu Allemagne le roman appelé Pie,·,·e Schlemyl, qui
obtint un grancl succès.
2. Ferrand. - Bcauchcsne. - Guénard.
;;_ l.ctlrc à la ma,·quisc de càusans, 3septcmbre 1784.

ÉL1SA'BET1t

consigne destinée à maintenir la domcslicilé &lt;( depuis huit jours que j 'y suis; j'écris des
du chàtcau dans J"ordrc le plus sévfrc, et dans « lettres innombrables; cela ne mrplaitguèrc,
un règlement signé de la main de la princesse, cr mais lorsqu'on 11assc autant d'heu res dans
et qui fermail à toute personne étra.ogrre 11 la journée sans voir autre chose que son
l'accès du jardin, qu'elle fùt absente ou pré- « chien, on n'est pas fâché d'a,·oir cc genre
sente. Le malheu1· 011 la pauncté étaient les &lt;1 &lt;l'occupation. Sans cela, j'en aurais beauseuls titres d'entrée : une sonnette, établie i1 &lt;&lt; coup d'autres; par exemple, le dessin. li ~
une petite porte des communs et correspon- 11 a trois jours que je cric après M. Van Bladant avec une sorte de parloir, répondait aux 11 rcmhcrghe\ et qu'il ne l"ient pas. Je ,·ais
visiteurs nécessiteux. Ceux-là ne manquaient « commencer un petit dessin pour les dames
pas; aussi la possession de Montreuil aug- &lt;I de Saint-Cyr. l&gt;
mcnla-t-clle beaucoup les dépenses de Jtadame
~fais la principale occupation de la châteÉlisabeth, dont les comptes se trouvèrent no- laine, on le voi l dans ses lettres, est, aprè~ !r
tablement chargés à l'article consacré aux dessin et la lecture, la Yisite aux pauvres des
paurrcs. En les feuilletant, il est facile de en rirons. Aux uns elle a porté des vètements.
reconnaitre une silualion souvcn l embarrassée, aux autre~ des autorisations de ,·enir chercher
cl qui devait même imposer cer taines priva- du lait et des œufs à sa basse-cour, &lt;les létions, si la caisse royale ne ,·enait en aide. gume$ à la petite porte du potager. Un soir,
&lt;I )fais, racontent des· témoins, comme il 1;tait
clic prend la plume, toute ral"ic de sajouJ'Jléc !
« pénible à Madame &lt;le recourir à la généro- Elle arait marié une protégée. &lt;1 Mon cœur,
« sité du Roi, clic avait il s'ingéniPr pour « écrit-elle, est encore tout plein &lt;l11 bonheur
&lt;&lt; satisfaire aux continuelles demai1drs des
&lt;1 de celle pauvre enfant qui pleure de joie:;_ 1&gt;
&lt;&lt; \'Oisins pauvres, &lt;les malades et des infirLe lendemain est moins riant : clic a passr
&lt;( mes. Elle économisait sur ses parures, afin
une heure an chevet de celle pau\l'c mère
&lt;( de pou,·oir suivre les dispositions &lt;le son
Bendoulet, qui s'eïeinl loul doucemenl cl
« cœur. li lui en coûLai l darantage &lt;1uand elle qu'elle chetche à consolet. ln autre jour,
&lt;( devait, pour la mèmc raison, se refuser des
elle se lamente sur la mort d'un ourrier sul,i&lt;&lt; arbres rares pour son parc, des ornements,
lcmcnl frappé &lt;l'un mal inconnu en trarailla11I
« des ohjets d'art pour les sa.Ions de son petit au jardin : &lt;&lt; JI a reçu le sain t ,·ialique &lt;les
« palais. Un marchand vint lui offrir un matin &lt;1 mains du curé de ~fonlreuil. Elle a prit;
&lt;I une garniture de cheminée qui lui plaisait,
« avec la famille désolée; puis, en rentrant,
« mais dont il demandait quatre cents liHcs. « clic s'est tracassée de l'idée qu'il avait été
c1 - Je ne le puis, répondit-elle, car avec celle
H mal soigné, el en cause a\'CC Le )Connir r,
&lt;1 somme je puis monter quatre peti ts méet qui parait n'y rien comprendrcG. &gt;l Comme
&lt;&lt; nages'. &gt;&gt;
les secours de Loule espèce font défaut il la
L'intérieur de Mo11lreuil resta doll(· rclati- petite paroisse. clic forme des projets utilrs;
,·cnwnl fort simple, en comparaison de cclni rllc "Oudrait installer une maison oü les vieildes autres résidences particulifrcs de cl'ltc lards et lrs enfants lrouvcrnienl un asile, de
époque. Quclc111cs piècC's drmcurèrenl sans la nourriture el des soins. En attendant, nne
meubles cl fermées, Madame Élisabeth se ré- chambre où Le Monnier donne des consultaserrnnl celle dépen~e pour ' d'autres Lemps. tions est disposée par ses ordres au chàlcau.
Dans le parc, on ne Yoyait ni temples, ni ro- Elle apprend à panser, à préparer les médicbr rs artificiels. L'inl'cntairc des plantes qui cmnents. L'arrangement de ms livres entre
ornaient la serre el l'orangerie est peu consi- aussi pour beaucoup dans l'emploi des madérable. Les frais d'entretien même devaient tinées. « ~la bibliothèque est presque finil'.
ètre limités, car, il l'époque de la confiscation C&lt; écrit-elle à )fmc de Raigccourl, les lablcllcs
de la propriété, les rapportCllrs se plaignaient ,, se placent ; tu n'imagines pas quel joli cfiet
d'un étal de délabrcmrn l qui remontait à un &lt;C font les livres. ll Ce qui manque à ~font rcuil ,
temps déjà éloigné. Jladame Élisabeth ne c'est une chapelle; aussi Madame Éli~abctli
donna jamais de fête à 1lontreuil ; aucune a-t-elle souvent à se rendre à l'église du vilcuriosité ne s'nllachait it cette modeste rési- lage, qui est glaciale en hiver et humide au
dence, et la calomnie, si ardenle à rettc épo- printrmps. L'accès en est peu facile pour les
que, respecta le seuil d1• celle porte, il l'aspecL carrosses, et le meilleur moven es t d'aller à
monastir1ue, dont les piliers charg1:s &lt;l'iris pied par les ruelles, dans une· crotte indigne.
rappelaient J"cntcéc de ces Yicux logis &lt;le nos Puis les sermons son t intcrminablrs, le chant
pères 011 s'écoulait, ignorée du public, mais &lt;les offices laisse beaucoup à désirer. &lt;1 J'ai
non pas du bonheur, la ,·ie de famille des (( l'air d'une vraie campagnarde, Jcrit-elle un
7
siècles passés.
_
&lt;&lt; lundi &lt;le P,\ques • C'est que je suis à :lion.Celle de füda111c Elisabeth, à )lonlreuil, « treuil depuis midi. J'ai été il vèprcs à la
serait cachée à ses biographes, sans quclr1ues « paroisse. Elles sont aussi longues que l'anpassages de ses lettres qui en éclairent agréa- « née dernière, et Lon cher vicaire chan te
blement les petits incident~, les nai\ ctés, les &lt;I l'O f!'itii d'une manière aussi agréable.
tristesses cl les sourires.
« Des Essarts a pensé éclater, et moi de
« Le bonheur que je goùle ici esl tranquille, &lt;( même 8 • ll
&lt;I écrit-elle en 1781;;; je m'occupe beaucoup
Les visites étaicnl rares à Montreuil cl le
4. Van Blaremberghe, maître de dessin de la princesse el des fils du comte d"Artois. Sa femme était
une des premières femmes de chambre de llaclamc Elisabeth.
;;. 1,cllre à la ma,·quisc dP Bombcllcs. 1786.

ü. l.ellre à Mme de Raigccourl.
7. A )!me de ll.aigccourt. F. de Conches, page
96.
8. La marquise des Essa r(s, l'une des &lt;lames de
)tadame Elisabeth.

�_____________________________________ __
..;_

H1STO'Jt1.Jl

chàtcau ne s'ouvrait guère qu'aux membres
de la famille roiale. Madame tlisabeth aurait
pu cependant recevoir quelques-uns des souverains CJ ui passèrenl à Versai lies à celle
t:poquc, le comte cl la comlesrn du Xord, le
roi de Suède, les princes d'Allemagne parents
de la reine. Elle ne parait pas a roir recherché
rct honneur. En revanche, elle I' allirait sourcnl ses ne\Cux cl les enfants de ses amies.
+:Ile jouissait de leur faire respirer à lion treuil
les premières bouffées d"air printanier, s'amusait de la fierté enfantine de la pelitc Madame,
cl des rudes naïvetés de )lmc Poitrine, la
nourrice du O:iuphin. &lt;! Celle-là, écrirait
« )lmc de J3ombelles, csl une franche paI1&lt; sanuc, ft•mmc d'un jardinier de Sceaux.
&lt;&lt; Elle a le to11 d"un grcnadiPr. Elle jure al'ec
« une grande f'.icilité. Elle ~(• moque de la
« poudre, clic met son bonnet de six cents
« francs sur ses chc,·cux com111e une simple
&lt;&lt; eornclle 1• ,,
.loycuse eommèrc que celle Mme Poitrine,
donl les ~cbos de Monlrcuil, comme &lt;·eux de
\"crsaillcs, répétèrcnl le refrain fa,-ori :

•

Qu:tlcz vos hahils roses
El ,·os satins brochés!

•

En cll'cl, on les quillail, cl à lfontreuil,
comme à Trianon, la percale et la baliste remplaçaient le damas d~s Iodes cl le ,·clours de
L1on. Les noms rnèmcs se simplillaienl, quelques locuti:ms du l'illage se mèlaienL au beau
langage du d,x-huitième siècle. 1 Montreuil,
mille pclits nomsd'amilié s'échangenl. ~imcdc
Uombclles s'appelle Bombe; son lils, cc Jlenri
&lt;! toujours pendu à son sein, ,&gt; se nomme
Bonbon; sa petite sœur rs l Bonbonnellc ;
Mme de Raigccourt n'est que Mme Ha~c; la
comtesse de 'l'ral'ancl, sœur de M. de Bomhcllcs, Mmr Tral'ancttc; la l'i\'C et spirituelle
comtesse des Moustiers s'appelle le Démon;
Mme de Clermont-Tonnerre consen·:i son joli
nom : elle reste Delphine. Il est Hai que,
moins cbampèlre que ses compagnes, elle
Lremlilc deYanl &lt;! un insecte, ,&gt; cl pâlit au
bruit du tonnerre. « Elle a peur d'un petit
&lt;1 orage qui dure depuis un quart d'heure ... ,&gt;
icrit ~ladame Élisabeth, qui, au contraire,
aime à re6arJer « tomber la pluie d'été el à
&lt;! voir scintifü•r !"éclair de la f'cnèlrc Loule
« ou l'crtc. ,,
Mesdames, tantes du roi, étaient du nombre
des visiteuses de Montreuil ; mais, à leur arrivée, il y avait lieu de prendre un ton de circonstance, de se rappeler qu'elles tenaient
beaucoup à l'étiquette, cl surtout qu'elles
détestaient les animaux. Or, les animaux à
Monlreuil étaient les courtisans favoris. Il y
avait les poules préférées, les chèvres du Tbibet, la génisse Muselle qui &lt;! donnait de si
bon !ail, » l'àne Panurge, dont le gardien
était grassement rétribué, le gros mùtin
mème de la basse-cour, qui présenlail sans
façon &lt;! à J'anglaise l&gt; sa pal Le croltée à sa
maitresse. La seule vue du piqueur de MeEdamrs rerm iyait les uns à l'étable, l'autre à
la niche: Un jour l'embarras fui grand : M. de
·t. Lellre de )lmc de Dombellcs it ll. ,le Brymbetlcf,
(llea.uchesoe.)

Bombclles avait envoyé de Lisbonne « un
singe adorable, » qui croquait des gimbhittcs
à ral'ir. « Mc voilà au dé,espoir, ,, écrit )ladamc Élisabeth à Mme de Ilombelles : « ma
&lt;! tante Yicloirc a une peur affreuse des
&lt;! singes. Elle scrai.l fùcbée que j'en eusse un.
« ~falgré toutes ses grâces cl la main dont il
« me l'icnl, il faut s·en détacher. » li. le
prince de Guéménée, qui se lr011l'ait 111, saul'a
la situation en emportant le (singe dans son
cabriolet.
Ainsi passail celle douce l'ic, mélange
aimable d'occupations sérieuses, de plaisirs
&lt;l'enfant cl de pratiques pieuse, et charitables.
Trop modeste et trop uniforme pour èlre racontée plu~ longuement, trop l.rcurcusc dans
son inr,o~enlc puériELé pour appeler dal'antage l'altcnlio11, elle a néamoins trouvé son
écho dans les soun•:1irs du dernier siècle et
sa pl(lcc dans la mémuirc Je 110, aïeux. Une
romance, de, enue p:lpulaire, s'est allacbée
au nom de Monl~cllll, en rappelant un bienfait de Madame Elisal,e1 h.
A la suite d'un cruel liil'Cr cl &lt;l'un élé pluvieux, les habitants de Montreuil étaient tombés dans une profonde détresse. Ces villageois, dont les ressources consistaient dans la
culture cbs lt\;umcs et des fra' ses, rcccraienl
aussi sous leur toit bc:lllcoup d'enfants de la
bourgeoisie de Paris, dont la nourriture, assez
bien payée, leur assurait une petite aisance.
)lais il arriva que les légumes, dévorés par
les l'ers des bannetons, m:inquèrent totalement; la misère entra dans les chaumières,
beaucoup de nourrissons succombèrent; ceux
que soutenaient la laiterie de Montreuil résistèrent seuls aux clfots de celle cruelle saison.
~Iadame Élisabeth tint conrnil arec ses voisins
pour al'iser aux moyens de remédier au désastre. Elle commença par assurer une récompense aux gens qui s'engageaient à détruire
les hannetons, cause première de la perle des
récoltes; puis, frappée des scrriccs que sa
laiterie avait rendus aux familles indigentes,
clic se dédda à donner à l'expluitalio11 de sa
ferme des bases plus étendues. Les exemples
ne lui mmqua:ent pas à celle époque, où
tant de grands seigneurs se plaisaient à fal'oriser ragricullurc cl à perfectionner l'éleragc
des bestiaux dnns lcvrs terres. Uouée d'un
esprit positif, Madame Élisabeth se rendit
facilement compte des ressources que lui olfriraienl des laiteries bien dirigées dans le voisinage de Ycrsailles cl de Paris. Les pauvres
en profileraient les premiers, et elle trou,·erail en même Lemps, dans la surreillance de
cette administration, de quoi salisfairll son
goût pour des occu palions plus acli res cl plus
sérieuses que celles de la ,·ic de la rour.
C"était alors en Suisse que se trouvaient les
meilleures vaches. Madame Élisabeth en fit
l'cnir un troupeau, cl l'Oulut al'o:r, pour les
garder cl en prendre soin, un vacher de leur
pays, sur la fidélité duquel eUc: pûl se reposer,
étant aYare d'un lait qui appartenait &lt;! aux
cul'ants pauvres du pays'» . ~)me de Dicsbach,
2. Bcauchesn~,.

.

:'i. Ferrand. Eloge de füdamo Elisabeth, notes

communiquées par Mme de Bombellcs.

.,/)

femme d'un officier suisse, indiqua, comme
pournnl remplir les mes de la princesse, un
paysan des enl'irons de Bulle, près de Fribourg, nommé Jacques Bosson. Madame
Élisabeth le fit Yenir a\'CC ses parents, cl, en
lui confiant sa laiterie, lui rép{ota dans quel
uul elle l'avail appelé à Montreuil. « Yous
« vous rappellerez, me disait Madame, &gt;l racoolail Jacques, « que cc lait apparlicnl aux
« petits enfants : moi-même, je ne me per« mellrai d'y goùter que lorsque la distribue! lion en aura été faite à L
ous. l&gt; Et le bon
Suisse ajoutait naÏl'cment : « Oh! l'excellente
« dame, non! la Suisse ne connail rien d'aussi
« parfail 3• n
Cepcnd:ml le paul'rc berger soupirait en
recevant ces orJres, cl semblait rèrr ur et
triste, en rangeant ses é::uellcs, en ramenant
son troupeau i1 la fin de la journée, en le sortant au lcrcr d11 soleil. Sa mélancolie fol
remarquée. « Qu'est-cc qui lui prend? disait
« la naÏlc cl bonne princesse à ses roisines :
« ses parents soat avec lui, ses vaches sont
1&lt; superbes, que peut-il donc lui manquer? 1&gt;
cl elle ajoulail, sachant que ~!me de Matkau
connaissait Mme de Dicsbach : &lt;! Tàchcz, mon
« cœur, de sa1·oir cc qu'il regrette; espérons
« que ce ne sont pas ses mon Lagnes ! Nous ne
« pourrions les lui donner. 1&gt;
La réponse ne tarda p:is longlcmps .•\rri\'ant une après-midi chez )In10 de Mackau,
Madame Élisabeth trouve ses amies autour de
la harpe. ~Imc de Tral'anet prélude et chante:
Paune Jacques, quand j'étais pri•s de Loi,
Je oc sentais pas ma misi•rc;
Mais, li présent que tu , is loin de moi,
Je manque de loul sur la terre.
Quand tu venais partager mes trav8 ux,
Je trouvais ma tâche lég~re;
T'en sou\'ient-il ? Tous les jours étaient beaux!
Qui me rcudra cc temps prospère!
Quand le rnlcil brille rnr nos guèrels
Je ne puis souffrir la lumière!
Et quand je sui3 à l'ombre des forêts,
J'accuse la nature entière 1

•

La musicienne se tul. Le secret de Jacques
était dél'oilé. L'Amour al'ait pénétr6 dans
Montreuil ! Mais toujours ingénieux dans ses
ruses, il arnit l'rappé comme un paul'l'C à la
porte la plus humble, et comme un p~uvrc
aussi il del'ail ètre accueilli arec bonté. Emue
de la douleur de Jacques, Madame Élisabeth
s'écria : « Ainsi, j'ai fait deux malheureux
« sans le sa l'Oir ! Dites-moi vile le nom de
« celle qui pleure là-bas, et qu'elle 1icnne
« bientôt ici : elle sera Madame Jacques cl
« )Ion treuil aura une laitière! ,,
Les cxplicatious abondèrenl. La future laitière était la cousine de Jacques, une ronde cl
jolie paysanne Jes bords de la Sarine. B:cnlot
elle arriva à Paris. Conduite immédial~mcnl
à \'crsailles, elle fut présentée à celle qu'elle
rccrarJait &lt;léJà comme sa protectrice. La noce
eu~ lieu à la forme. Les fiancés reçurent la
l,énédiclion nuptiale dans l'église Sainl-Symphorien de Monlreu:l, ayant pour t~lmuins
deux anciens serviteurs de Madame E11sabc1h
et le maitre d'hôtel de Mme de Raigcconrl.

�, - 111STO'J{1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J
Installé dans un pa,illon attenant à la laiterie,
l'heureux couple ne forma plus d'autre rè,e
que celui &lt;le vieillir au ~cnice de sa maitresse.

Tel eùt été son sort sans les événemcnts de
la Ré,olution. Le flot qui remersa Louis .H l ,
renvoya les pauvres bergers à leurs mon-

tagne~, oi1 des voyageurs les rencontrèrent,
bien des années après, toujours fidèle, au
souvenir &lt;le leur bienfaitrice.

ANDR~ LICHTENBERGER
~

Monsieur de Migurac

Co,m:ssE u'.\JüL\lLLE.

ou le Marquis philosophe
,1Q'Jifi.

Frère de Javorite
)ladame de ~aintenon, dans ce prodige
incroyable d'éléYalion oü sa bassesse était si
miraculeusement panenue, ne laissait pas
d'a10ir ses peines; son frère n'était pas une
des moindres par ses incartades continuelles.
On le nommait le comte d'Aubigné: il n'avait
jamais été que capitaine d'infanterie, et parlai l toujours de se , ieilles guerres comme un
homme qui méritait tout, et à qui on faisait
le plus grand lorl du monde de ne l'avoir pas
fait maréchal de France il y a longtemps;
d'autres fois, il di~ait assez plaisamment qu'il
avait pris son bàton en argent. Il faisait à
madame de Maintenon des sorties épouvantables de ce qu'elle ne le faisait pas duc et
pair, el sur tout cc qui lui passa il par la tète,
el ne se lroumil arnir rieu que le goU\ernements de Belfort, puis d'Aigues-)lorle , après
de Cognac qu'il gardaavec celui de Berri pour
lequel il rendit Aigues-~lortes, et d'être chevalic•r de l'ordre. Il courait les petites filles
am Tuilerie~ et p,11·Loul, rn entretenait toujours quelques-unes, cl vivait le plus ordinairement a,ec elles et leurs familles cl des
compagnies de leur portée où il mettait beaucoup d'argent.
C'était un panier percé, fou 11 enfermer, mai,
plaisantavccdel'esprilctdessaillies el des reparties auxquelles on ne pou vail s'allcndre.
Avec cela bon homme el bonnète homme, poli,
cl sans rien de cc 11ue la Yanilé de la situaLion
&lt;le sa sœur cùl dù mèlcr &lt;l'impertinent: mais
d'ailleurs il l'était à merveille , cl c'étai t un
plaisir qu'on arnil souvent avec lui de l'entendre sur les temps de Scarron cl &lt;le l'hùtel
d'Alhrel, quelquefois sur des temps antérieurs, cl surtout ne se pas contraindre sur
les aYcnlurcs et les galanteries de sa sœur,
en faire le parallèle avec sa dévotion el sa
situation pré~entcs, et s'émerveiller d'une si
prodigieuse fortune. Avec le divertissement,
il y arnil beaucoup d'embarrassant 1t écouler
tous ces propos qu'on n'arrèlait pas où on

mulait, el qu ïl ne taisait pas entre deux ou
trois amis, mais à table devant tout le monde,
sur un banc des Tuileries, et fort librement
encore d~ns la galerie de Yersaillcs, oü il ne
se contraignait pas non plus qu'ailleurs de
prendre un Lon goguenard, cl de dire très
ordinairement &lt;t le beau-frère &gt;&gt;, lorsqu'il
voulait parler du roi. J'ai entendu tout cela
plusieurs fois, surtout chez mon père, où il
venait plus sou,·cnl qu'il ne désirait, et diner
aussi, cl je riais sou,·enl sous cape de l'embarras extrême de mon père cl de ma mère,
qui fort soul'enl ne saYaieal où se mettre.
Un homme de celle humeur, si peu capable
de se refuser rien, cl avec un esprit el une
plaisanterie à asséner mieu}. les chose~, qu'il
ne craignait pour soi ni le ridicule ni les
suites sérieu es, était un grand fardeau pour
madame de )lainlenon.
Dans un autre genre clic n'étail pas mieux
en bclle-sœur. C'était la fille d'un nommé
Picère, petit médecin, &lt;1ui s'était fait procureur du roi de la ville de Paris, qu'Aubigné
avait épousée en 1678, que sa sœur était
auprès des enfants de madame de Montespan ,
qui crul lui faire une fortune par ce mariage.
C'était une créature obscure, plus, s'il se
pomail, que sa naissance, modeste, vertueuse,
el qui, avec cc mari, amil grand be~oin de
l'êlrl'; soue à merveille, de mine tout 11 fait
basse, d'aucune sorte de mise. cl qui embarrassait également madame de )laintenon à
l'avoir avec clic cl 11 ne l'avoir pas. Jamais
clic ne pul en rien (aire, cl elle ~c réduisit à
ne la voir qu'en particulier. Uc gens du
monde, ccll&lt;: femme n'en vopil point, cl
dem1•urait dans la crasse de quelques commères de son quartier. C'étaient des plaintes
trop fondées cl fréquentes à madame de
)lainlcnon sur son mari, à qui celle reine,
partout ailleurs si absolue, ne pomail jamais
faire entendre raison, cl &lt;tui la malmenait
très sou,cnl clle-mèmc.

IV

Enfin, à bout sur un frère si exlra,aganl,
elle fit tant par Saint-Sulpice que, comme
c'était un homme tout de sauts cl de bonds
el qui avait toujours besoin d'argent, on lui
persuada de quiller ses débauches, ses indécences et ses démêlés domestiques, de ,ivre
à son aise, sa dépense entière pay{,e Lous les
mois, el sa poche de plus garnie, cl pour cela
de c retirer dans une communauté c1u'un
M. Doyen avait établie sous \p clocher de
aint- ulpice pour des gentilshommes, ou
soi-disant, ,,ui vivaient là en commun dans
une espèce de retraite el d'exercices de piété,
sous la direction de quelques prètrcs de Sainlulpice. Madame d'Aubigné, pour aYoir la
paix, el plus encore parce que madame de
Maintenon le rnulul, se relira dans une communauté, cl disait tout bas à ses commères
que cela était bien dur, cl qu'elle s'en erail
fort bien passée. ~[. d'Aubigné nr lais ·a ignor.:r à per onnc que sa sœur se mo11uait de lui
de lui faire accroire qu'il était &lt;lérot, qu'on
\"assiégeait de prêtres et qu'on le ferait mourir chez ce M. Doyen. Il n'y tint pas longtemps
sans retourner aux filles, aux Tuileries, el
partout où il put; mais on le rallrapa, el on
lui donna pour gardien un des plus plat-.
prètrcs de Saint-Sulpice, qui le suivait partout comme son ombre, el qui le désolait.
Quelqu'un de meilleur aloi n'cùt pas pris un
si sol emploi. Mais ce Madol n'arnil rien de
meilleur à fai re, et n'avait pas l'esprit de
s'occuper ni mème de s'ennuyer. li rembour~ait force sollises, mais il était pa~é pour cela
et gagnait très bien son salaire par une assiduité dont il n'y avait peut-êlrr (lue lui qui
pùl être capable.
M. d'Aubigné n'avait qu'une Hile unique
dont madame de )Iainlenon amit toujours
pris soin, qui ne quittait jamais son appartement partout, el qu'elle élevait sous ses yeux
comme sa propre fille.
SAlNT-SL\lOX.

" .,

~~-~. .r.,

ètn• s_on sl'nlimcnl st• tromera-l-il justifü: par au moins par moitié, afi n qu'elle t•n fr'II ~uula suite. llùton~-nons d'affirmer qui• telle lagée d'autant t'l C[U(' lui-même, souffrant de
Anecdotes relatives à l'enfance de dèfi~nce n'allait point au ca:·aclèrc du jcum' son corps, cî1l l'.îme moins ukérét'.
Louis-Lycurgue.
gcntilhomm1: : de la purct{, d(• son àmc,
li ad,int ,·cr~ le mèmc Lemps qu'au &lt;·ours
quelques lra1Ls rapportés par l'abhé uffiscnl d'une promenade dans le parc les enfants
.\.insi que l'a forl sagement observé un pour faire foi.
1:urenl surpris par une mche échappée &lt;1ui
auteur, c'est principalement dans la manière
C'r l dans sa dixii•me année qu ';in débarqué fonça sur eux corne., basse ; déjà ils fuyaient
donl il se dilerlil qu'apparait le caractère de soncarrossr il futa, crti par dame Gcr'lrudc•, à toutes jambes, en tète Louis-Lyc~rguc,
original de l'homme . .\. plus forte raison cela goun•rnante de mademoiselle Aline de P&lt;•r- comme le plus agi!(', quand, rcrrardanl der('St-il vrai de l't•nfant, cl nous rendrons thuiscau, r1ue celle-ri était rrral'enwnl atteinte rière lui, il ,·il ces cornes pointée~ sur madt'grâce. à l'aubé Joincau qui a 0rrardé reO'islre
d'uuc alfPclion de la gorge: ~ialgré ses larmes, moisclle Aline, que sou jeune àg(i et la ter0
des Jeux de son pupille cl de la façon dont le mal élanl contagieux, il ne put titre admis reur paralysaient. li fit demi-tour, et poussant
il les entendait.
auprès d'elle. li s'en retournait donc rrrs la de grand cris pour arrèter la brute, s'élança
M. Joineau aurait tenu pour agréable cl roiture, l'àmc naut:c, quand soudain il se à sa rencontre, tandis que les autres cherconforme à la raison que, dépensant l'cxubt'- repré,cnta sa l,'tchelé d'abandonner dans la chaient un abri.
rancc de sa force nai santc aux exercices où ~oulcur_ s~ compagne de jeu cl aussi que,
Les gens de l'étable arnrlis accoururent,
Picrrc'-Antoine rl Gilles étaient S('S maitres, 1 ayant rncrléc à demeurer a,cc lui, huit jours le pensant mis en pièces, mais il le trou,i·Louis-Lycurgue s'accoutumât par ailleurs à plus tôt, immobile dans l'eau du fossé ponr rcnl assis fort paisiblement sous lt• 1·cnlrr dt'
goùtcr les distractions pai ibles qui . ont en allrapcr de grt•nouilles, il élait pt•ul-ètre la la bètt', qu'il trayait dan on chapeau penusage entre gens de bonne compagnie, tcllrs cause de son malheur. De la résolution subi lt' dant qu'elle lui léchait le ,isage.
que tric-trac, loto, jen de dames ou d'échecs, que ces réflexions lui suggrrèrenl, dame GerA la suite de l'abbr Joineau nous rapprllC'voire tapisserie ou parlilage. li dut à son trude fut constt•rnéc quand, rentrant dans la rons également l'alfairc qu'il eut a,cr un
rrgrel s'aperce,·oir que ces innocentes prati- chamhrc &lt;l'o1r elle était sortie peu d'instants gàtc-sauce de Pcrthuiseau, lequel il avisa It-s
ques, fort propres à son agrément personnel, aupara,anl, rlle y troum le petit ,icomlt', yeux rouge et d'arancc ~e rrollant le dcrrièn·,
allaient il l'encontre des dispositions évidentes entré on 11c sa1ait comme11 l, baignant de st•s pour c·c que, ayant éll; urpris à crach1•r dans
de son élhc. Xon que le jeune ,icomlc eùt la pleurs la main moite de son amie, el l'adju- la marmite, il arnil, du maitre cuisinier,
tète dure; bien loin dt• là, son c•spril était rant de lui donner son mal, sinon tout enlier, reçu promesse d'une 1erlc correction. Ému
d'une promptitude singulière et il lui fallait
peu d'instants pour s'approprier les finc~scs
d'un j1•u, l'ùt-il compliqué lei qur celui d&lt;'S
t~·hecs. )lais c'était la pcrsé,éranct' qui lui
faisait défaut : passé l'aurait de la nouveauté,
tout c·c remuement de dés, de jetons cl
de carte., lui semblait d'une puérilité fastidieuse, cl l'abbé dul renonct•r à le rt'lcnir
pour partenaire, ayant plusieurs fois reçu par
la figure les dés, les marques cl les cornets,
li se consola en liant partie arec madcmoisclll'
Sfraphine, qui aimait le clergé t•l donl Ir
('0rsage t:tail plaisant à l'œil: rt son conlcnll•mcnl s'accrut de considén•r qu'au moins
son pnpillr ne donnerait pas dans le travers
du jeu : en quoi il fut, hc1as ! médiocre prophète.
En somme, aux morceaux de papier, de
('arton t•l de bois, l'humeur turbulente de
Louis-L1e1t
rO'U
des
•
0 C préférait la C'Omparrnie
0
t•nt'anls dt• ~on àge. Par malheur. la noblesse
st • fai,ait rare dans celle région du Périgord,
1·l le thàtrau de Pcrthuiscau, le plus proche
dl' )Iigurac, était sis à quatre bonnes lieues.
Loui -Lycurgue y eût été plus assid u ~i la
ha~onne de Perthuiseau l'y a,ail encouragé. soudai11 _L_ouls-L.,-,·,'.,·K•!e fil.'."' bond et_ s'el.Jnça vers le petit Pierrllle qui .1'1111 f!JS tra'11allt cheminait J
1,
lla_is celle dame, crainti1C el timide, n'était
tre vo,sin. 1)11 plus loin qu tl ;Jécou,•rrl son Jmne Seil[ne11r, le r11stre trit la fuite ce"'lld 1
.ms '
1, ; .1,,·c,,,-gue l'af'pelail .... (Page 3; .)
' ,.. an que, sur ses t,1to11s,
011 5
9
pmnt sans appréhender sa présence, et peut-

�r-

1f1STORJJl

de ses lamentations, Louis-Lycurgue lui ordonna de dépouiller ses habits et de s'aller
réfugier derrière un fagot. Les ayant revêtus
el cachant son visage, il tendit son cul au
cuisinier, qui l'arrangea fort mal à coups de
pieds et de bâton. Mais le faquin cul la mauvaise pensée d'ajouter un soufflet comme
conclusion : sur quoi, le jeune vicomte, qui
n'avait fait le sacrifice que de ses fesses el
nJn de ses joues, se retourna comme un
furieux et lui sauta 11 la gorge d'un tel élan
que le pauvre hère s'en alla rouler à terre el
y resta stupide d'effroi en le reconnaissant.
Louis-Lycurgue le releva et lui donna fort
noblement sa main à bai cr; puis, s'étant
mis en quête du marmiton pour lui rendre
ses hardes, il le Lroura qui arnit déniché un
nid de mésanges el s'amusait à plumer les
oiselets. Cette cruauté rérnlta le petit vicomte :
il tomba sur le manant à coups de poings, ·
de si bon cœur que l'autre ne tira pas grand
profit d'avoir été épargné par le cuisini~r,
lequel d'ailleurs sut le rallraper. LomsLycurguc ramassa le nid où les bestioles ensanrrlanlécs piaulaient piteusement, el, ayant
réfléchi que dans l'état où clics étaic11L il ne
leur restait qu'à mourir de faim ou de leurs
blessures, il prit une grosse pierre cl, fermant les yeux d'horreur, acheva de les écraser.
M. de Pcrthuiseau, qui survint à cet instant,
le Lança sé,èrement sur ~a barbarie dont il
«arda le renom, parce qu'il ne ,·oulut point
o
.
se
justifier par une dénonciation. - Cons1déranl les résultats de la magnanimité de
son élèrc, l'abbé conclut mélancoliquement
que celle a,·enture peut apparaître comme le
symbole de sa rie où fréquemment le désir
du mieux engendra le pire.
Quoi qu'il en soit, de telles actions n'eussent légitimé en rien l'inquiétude de madame de Perthuiseau. .\.u si dernns-nous,
pour l'expliquer, faire aveu que l'i)me impétueuse de Louis-Lycurgue l'entrainait parfois vers des aventures desqueUes il n'était
pas seul à pàlir. C'est ain i que les nobles
dames réunies au château, déambulant un
après-midi le long de l'allée ombreuse qui
descendait à l'étang pour y offrir des biscuits
aux. cygnes, furent for t étonnées d'entendre
derrière les buissons des gémissements lamentables ; cl YOici qu'à travers les feuillages
elles découvrirent, l'haLit retroussé el le !)ras
nu, Louis-Lycurgue, Charles de Perthuiseau
cl Xavier de .Boisredon qui, chacun pour son
compte, s'enfonçaient à l'envi un canif dans
les chairs. Mademoiselle Aline, les yeux brillants et une rose à b main, s'apprêtait it
l'offrir à celui qui avait eu l'idée de la joute
cl qui allait en être le vainqueur : car tandis
qu'à la première égratignure Charles de Perthuiseau hésitait el que les yeux de Xavier s'étaient remplis de larmes, Louis-Lycurgue, les
dents serrées, aYait déjà enfoncé un bon pouce
de lame dans son bras maigre. Sérèreme'JL
tancé par l'abbé Joineau, il lui répondit arec
simplicité que, lui ayant proposé comme un
spectacle admirable l'action d'un jeune Spartiate qui s'était laissé manger le ventre par
un renard, il aurait mauvaise gràce à re-

'------------------------'----------prendre un gentilhomme français pour une
misérable égratignure.
Pareillement, la promptitude de Louis-Lycurgue le scr,-it mal le jour où, ayant ouï un
fort beau sermon que Monsieur de Périgueux
était venu prêcher en l'église du village sur
la charité, une illustre compagnie se trouvait
réunie pour faire collation sur le perron du
chàtcau et vit déboucher sous les quinconces
une bande de garnements en chemise, bras
et jambes nus, en qui fut reconnue avec stupeur la progéniture de la meilleure noblesse
de la province. Comme ils pleurnichaient et
se taisaient aux clameurs d'indignation rrui
les a·cueillaicnt, Louis-Lycurgue s'arança et,
la voix assurée, regardant Monseigneur en
face, il déclara qu'ayant rencontré une bande
de bohémiens dont les enfants déguenillés
rrrclollaient à la bise, il arnil invité ses amis
à0 leur faire abandon de leurs ,·ètemcnls : 1·1s
y gagneraient la sainteté el les joies du paradis, puisqu'en échange d'un demi-manteau
le cavalier Martin a,·ait reç:u la canonisation.
Avec satisfaction, il ajoutait que la pudeur
avait été respectée, puisqu'ils a raient gardé
leurs chemises. Madame Olympe, qui s'apprêtait à foudroyer son fil s, lui pardonna sur
l'instance de ~Jonsicur de Périgueux, qui dit
en souriant que son éloquence était la plus
coupable. ~fais, au cours de la collation, on
remarqua l'absence du jeune Edme de Chastillac; Louis-Lycurgue en révéla le motif sans
embarras : parce qu'il a,·ait prétendu conserver sa culolle, il al'ait été enchainé en
punition de son a,·arice au tronc d'un marronnier, d'où effcclirement on le détacha mimort de froid.
De tels exploits valurent à Louis-Lycurgue
la méfiance de plusieurs châtelaines. Elle
s'accrut à la sui le d'une aventure qui est la
dernière que je mentionnerai en cet ordre :
je veux dire son duel avec le baron de Mardieu, d'ailleurs plus âgé que lui de trois ans.
Celui-ci, ayant voulu par plaisanterie lui ravir
u:'le demi-pèche gàtée dont l'avait honoré mademoiselle Aline de Perthuiseau, Louis-Lycurgue le traita d'effronté el de maraud et le
défia; Lous deux ayant tiré leurs petites épées
commençaient à s'en larder fort proprement
quand par fortune deux laquais surrinrent
qui les arrêtèrent à bras-le-corps et les remirent ès mains de leurs précepteurs épouvantés.
De cc jour, Louis-Lycurgue ne fut plus
~uèrc prié dans les chàteaux du voisinage.
Madame Olympe en éprourn quelque rancœur,
mais la dissimula : elle estimait au surplus
qu'un sang aussi noble que celui de LouisLycurgue devait de toute nécessité se porter à
des actions capables d'étonner des âmes plus
bourgeoises.
M. de Migurac eut un méconlenlemenl
plus profond de son tempérament peu équilibré; pourtant, ne pouvant méconnaitre
l'honorable origine de la plupart de ses fautes, il en chérissait l'enfant daYanlage et voulait espérer que l'àge en le calmant le formerait à plus de sagesse.
Privé des compagnons de son rang, il fallut

bien que Louis-Lycurgue en trouvàt d'autres
et qu'il liât partie arec les petits manants du
viUage. Madame Olympe, pour parer à l'inconvénient d'une si piètre société, eût aimé
qu'on choisit deux ou trois des plus avenants,
qu'on les décrassât, qu'ils revètissenl_ une
livrée et qu'attachés à la personne du Jeune
maitre ils fussent à ses ordres pour s'amuser
respectueusement avec lui quand il daignerait
y condescendre. Mais M. de Migurac fit à ce
projet une opposition irréductible. li déclar_a
que Louis-Lycurgue s'ennuierait seul ou qu'!l
se gou rmerail avec ses camarades el serait
gourmé d'eux sur le pied d'une égalité absolue. Ce qui fut dit fut fait, madame Olympe
s'interdisant, quelles que fussent ses propr~s
préférences, d'aller contre les Yolontés exprimées de son mari . Les petits rustres ne
furent pas longs à oublier les recommandations de déférence qu'ils avaient reçues de
leurs mères, et aux bourrades du jeune vicomte leurs poings plébéiens répondirent avec
un entrain merveilleux, tant et si bien que
Louis-Lycurgue rentra plus d'u_ne fois J'œil
poché ou la figure en sang. EL d abord, ayant
été rudement secoué par Claude Peyrade, le
fils du charron, il eul l'idée de s'en plaindre
à son père : sur quoi le marquis lui demanda
s'il n'entendait point qu'à l'arenir on liàl les
mains de ses compagnons, afin qu'il pût les
battre à son aise, comme il convient à un
homme. A celle ironie, Louis-Lycurgue rougit,
se tut et n'insista pas; mais, peu après, ayant
rencontré Claude Peyrade, il le provoqua el,
d'un maitre coup de poing, l'étendit dans la
poussière.
Au reste, il appert combien rapidement,
quelle que fùt la liberté de leurs ébats, LouisLycurgue prit sur les enfants de son llge un
ascendant incontestable. Peut-être en cela
obéissaient-ils à d'anciennes traditions de
senilité; peut-èlre s'inclinaient-ils inconsciemment devant une nature d'élite née pour
commander. Toujours est-il qu'à Louis-LJcurgue reYenait sans contredit le choix des
divertissements et leur direction. Au x heures
paisibles, c'était lui qui laisail passer dans
leurs jeux les préceptes de son père ou ceux
de l'abbé, les conviant à construire des cités
de branches mortes dans les bois, à détourner
les ruisseaux, à édifier des ponts, et les ahurissant par des discours emphatiques où cliquetaient des mots abstraits et sonores. Il
était leur guide dans les grandes battues aux
pommes de pins, aux cèpes et aux mùres
sauvages. Mais surtout il marchait à leur tète
dans les expéditions guerrières qui les mettaient aux prises arec les gars de Saint-llargut, commune voisine, ennemis inrétérés des
villa«eois de Migurac. Sous l'inlluence du
périlel de la colère, son âme al_ors s'cxalta!t
à un point incroyable : il donnait et rece1·a1t
des coups comme Achille comballant Hector,
ou comme Roland à fioncevaux; el c'était
avec une espèce de tyrannie qu'il exigeait une
soumission aveugle de ses compagnons. Dans
ces instants, sa douceur et l'équité naturelle
qui étaient en lui semblaient abolis_, et. _à
l'étonnement de l'abbé, à la grande rnqu1e-

JKONS1EUR, DE JKJGUR,AC

tude de M. de Migurac, une âme indomptable
et furieuse l'agitait.
c·csl ainsi qu'un soir le marquis, rerenant
au chùteau sur son bidet, entendit des cris
inhumains; il s'approcha et aperçut LouisLycu rgue debout et le sourcil froncé : deminu, vautré à ses pieds cl léchant la poussière
de ses souliers, un petit manant sanglotait ;
deux autres venaient de le foueller cruellement ; le reste de la bande se Len ait en cercle
sans mol dire. Interpellé par son père, LouisLycurgue lera vers lui un risage où ne se
lisait 111111c honte, mais un orgueil implacable;
cl il déclara que, Pierrille lui a,anl refu,é
obéissance dernnt l'ennemi et s'étant moqué
de lui parce qu'il apprenait le latin, il l'avait
fait cùàtier à la fois de son impudence et de
~a &lt;léloyaulé. M. de ~Iigurac ordonna à son
fils dt! le suiYrc, et, tandis qu'il cheminait à
son coté, il lui remontra d'une voix grare
comment, outrepassant les bornes du jeu, il
arnil par l'atrocité de ce châtiment porté atteinte à la dignité d'homme qui était en son
camarade cl aux del'Oirs évidents de la fraternité. Louis-Lycurgue l'écoutait sans mol dire
el le marquis déplorait en lui-mèmc l'âme l e 111.&gt;rquls 1111ff11wra: • - Voici l'te111•re .... ,lia sœ,11· la poussière.... La 11alllre Je1•le11t /J 11.Jlure .... , Puis il
1·es/a immobile el souJ.-zl11 sa 111ai11 qui repos&lt;1it sur les cheveux de so11 fils glissa el s'affaissa fesa111111e11t.
obstinée de l'enfant. ... Soudain celui-ci fit un
{Page 381.)
bond. M. ùe Migurac le,·a la tète cl le ,·it
s'élancer ,·ers le petit Pierrillc qui d'un pas
trainant cltcminail dans le pré YOisin. Du plus te que le lendemain, saisi de rJmorJs, il la
questions sur les sociétés, les rrourerncmcnts
loin qu'il découvrit son jeune seigneur, le força d'engloutir une pleine bassine de confiet l'ensemble des usages du ~onde le rérérustre prit la fuite, cependant que, sur ses ture; et lui-même, allerré du maul'ais succès
laienl aride de la 1·érité. Les magnificences de
talons, Louis-Lycurgue l'appelait d'une voix de sa bonne volonté, pensa crever, en ayant
la nature l'enirraient. La gloire du soleil
11ui, à son pè~c, sembla grosse de fureur. a,·alé le double en matière de pénitence. Mais
ler~nt arrachait des larmes à ses yeux. J.a
Craigoanl que, outré de sa remontrance, il pour réparer sa sollise, il jeûna pendant plumaJesté des forèts aux cimes séculaires le
ne s'abandonnàl à quelque violence regret- sieurs jours; il arail ouï, en effet, que malgré troublait plus que celle des é«lises, et aux
0
table, le marquis éperonna sa bêle, mais elle leur égalité naturelle tous les hommes ne
. d"eté, son regard enfantin se noyait rêsoirs
était malhabile à franchir les haies, el cc ne mangent pas à leur faim, et jugea l'occasion
veusement aux infinis du ciel étoilé ....
fut qu'après plusieurs détours qu'il rejoignit propice de s'innigcr en une fois toute la peine
Mais, vers sa douzième année, sa jeune
les fugi tifs. Or, voici que Louis-Lycurgue 11ui lui avait été injustement épargnée.
âme et peut-être tout le sens de sa Yie furent
était agenouiUé dans une mare aux pieds de
Cependant, quelque peu réglés que fussent violemment boulercrsés par un événement
Pierrille el embrassait ses genoux malpropres, trop sourenl les actes de l'enfant, le marquis
impréru : je reux dire la mort du marqui,
tandis que l'enfant, le visage ab ruti, regar- discernai t chaque jour plus sûrement la no- Henri.
dait un bàton que son jeune maitre renait de l1lesse de son àme, et sa tendresse redoublait
lui placer dans la main. Et Louis-LycurguP, de vigilance. Patiemment, dans leurs entreV
à la vue de son père, lui cria d'un ton de dé- tiens quotidiens, sans contredire par des
tresse :
affirmations tranchantes les enseignements
Du décès du marquis Henri.
- Jlonsieur, j'ai cru que je n'arriverais qu'il pouvait recevoir d'ailleurs, sans imposer
point à joindre ce misérable pour lui deman- il sa jeune intelligence les opinions que luide ~ligurac, depuis des années, partaùer pardon! )lais reuillez l'engager à en user même s'était faites des· choses, le marquis geait ses JOurs entre l'éducation de son fils et
de moi à son gré pour racheter le tort que je s'efforçait , par son exemple, par ses ré- le soin de ses propres alfaires. Pour ce qui
lui ai fait : car, depuis que je l'ai prié de me liexions, par toute la conduite de sa , ie, de est de l'éducation de son fils, nous avons YU
cracher au visage el de me rouer de coups, il lui faire découl'rir qu'en soi-mème il possédait le rcile qu'il y joua. 11 n'avait pas été moins
ne fait que pleurer el demander gràce; et ses un guide plus sùr que toutes les maximes des soigneux de la gestion de ses biens . .\. sou
chausses sentent furieusement mauvais.
hommes quand il saurait le consulter : à sa- retour ~ _Migu~ac, après la mort du marquis
Le marquis respira, sourit el invita son fils roir, la raison. Érciller sa raison, la rendre Jean-Pb1lrppc, 11 ne lroul'a guère de la di «nité
à se relever. Méditant en son àmc sur cet apte à recevoir directement de la nature ses scigncuri~I~ d'autres tr?ce~. s~bsistantes° que
incident après bien d'autres, il craignit que leçons admirables, à en tirer une science les armomes, le banc a l eal1se-et la prière
l'enfant n'eût à souffrir lui-même, et autour moins chimérique que celle des lirres : tel nominale du curé. Le châ~eau tombait en
de lui ne répandit de la souffrance, autant à était son but. Et quelquefo:s il se croyait ruine, les champs restaient stériles des
cause de ce qu'il avait de meilleur que par proche de l'atteindre, remarquant qu'à me- créanciers avaient obtenu des sentenc~s sur
cc qu'il a,·ail de pire. Car rachetant ses erreurs sure qu'il grandissait, Louis-Lycurgue sem- to~t 1~ domaine. N~n seulement, à force d'apavec la même fougue qu'il les commettait, le blait céder moins aveuglément à sa fougue et phcat10n, M. de M1gurac parvint à restaurer
bien qu'il se proposait d'accomplir était par- devenait c.1pable par instants de modérer Ses le chàteau, à remellrc les terres en wleur et
fois pire que le mal qu'il souhaitait expier. passions. li se prenait à rclléchir et parfois à à désintéresser les usuriers, mais il ne dédai"na
Aya11t raillé au point de la faire pleurer la raisonner al'ec une certaine vigueur. Des pa- point, conformément aux maximes des J'copetite Marichelle, fille d'un fermier, qui fai- roles qui lui rcbappaienl allestaient le travail n?_mistes ?1od~rnes, de ~aire valoir le peu
sait la grimace à son pain noir, il la rendit Je son esprit et bien souvent faif.aient tres- d ecus qui lm demeurarnnt dans diverses
malade d'indigestion pendant trois jours pour saillir l'abbé Joincau et madame Olympe. Ses entreprises de commerce et de navigation où

~!-

�-

1f1STO'R._1.Jl

------------------------------------~

il s'intéressa, n'estimant point la gueuserie
plus noble qu'un travail fructueux. Au moyen
de tels négoces fort habilement conduits, il
réussit donc à rétablir ses affaires à la satisfaction de madame Olympe, qui sut fort bien
accroitre son train de maison, encore qu'elle
affectât d'ignorer par quelle voie son mari
l'a,-ail tirée de pauvreté.
Mais la récréation du marquis, peu adonné
au chernl, à la chasse ou aux plaisirs de la
société, était, au terme de ses Journées, d'ounir les livres qui ne cessaient de lui être
envoyés de Hollande ou d'Angleterre; il les
lisait, les relisait, les surchargeait de notes,
heureux d'y voir développées les idées qui
depuis longtemps étaient familières à son
esprit el dont peu d'écrivains de l'autre siècle
lui eussent offert le modèle. Au sortir de ces
passe-Lemps, avant qu'il fût l'heure du souper,
sa coulmne était de demander à la nature de
lui confirmer les 1,érités entrevues par les
hommes qui l'ont étudiée le plus sagement.
Ces promenades, où seul Louis-Lycurgue l'accompagnait dans la paix du soir el où il poursuivait ses méditations, lui donnaient le commei1tâiresolennel de ses leclurès. L'indifférence
Ù la naiuré :iu-bien· el au màl lui enseignait
la vanité des 1·eligions; la libéralité avec
laquelle elle offre à Lous ses richesses le fortifiait à.111épri cr les· distinctions· des hommes:
(e rythme· formidable des astres lui fais~il
grotesques les compétitions de leur orgueil ;
la majesté des choses lui rendait plus risible
l)mpuissp.ncr des atomes humains el leur
~érénité lui impo ail l'indulgence que le sage
doil à loules les formes passagères de l'être :
semblable il la nature par la tolér:rncc, il la
surpassé par la conscience qu'il a de son destjn .. ct sa .,·olonté courageuse &lt;lclui ètrc égal.
En un crépuscule d'automne, ~I. ddligurac,
gui, depui deux ou trois jour , avait l'appétit
mauvais cl la tête Jmilanlc, prolongea fort
Lard· sa promenade .à J'émng de )fardigcau. Il
rentra, grclollanl de fihre, 11.~ll.nl été saisi
d'un brouillard qui dormait sur le eaux et
répandait u11c humidité glaciale.
.\pr~ une nuit fort rnau,·aise, il se trouva,
au malin, le corps brisé, la bouche sèche et
une mau\'aisc toux dans la poitrine. Il arniL
étudié des traités de médecine comme de
mainte au tre science, cl n'eut point de peine
à reconnaitre que son mal était une affection
pulmonaire, capable, rn son étal de langueur,
de mettre sa vie en danger. li refusa les
remèdes du médecin barbier du bourg, qui
remontaient au Lemps de Molière, prescrivit
lui-même sa médication et s'occupa de rédirrcr, dans son lit, quelques écritures. Cependant, au bout de peu de temps, il fut visible
que son état s·aggraYaiL : il maigrissait, ses
pommettes se faisaient plus rouges et sa Lou~
pins fréquente. Alors . mada,i_nc ? lyr_npc !m .
représenta avec énergie qu ri n élarl po111l
homme d'art cl que son devoir l'obligeait à en
mander un. Il résista d'abord à son éloquenct'
impérieuse. füis comme elle revenait à plus.ie11rs reprises à l'assaut, il se srntiL il hou l
de forces, et, fermant les yeux, dit qu'elle
suivit son bon plaisir : aussi bien ses af-

foires étaient en ordre el il pouvait mourir.
De fait, le médecin, quand il l'eut visité,
imposa quatre purgations et trois saignées il
ce corps émacié. Regardant la bassine où

A Ja11ser 1111 menuet ou .i taiser la 111::ri11 J'1111e a.111,e,
Lo11ts-L1·curgue appor/::ril une ais::rnce j11venile, modeste et stire d'elle-mè111e. (Page 382.)

tombaient les dernières goulles roses. M. de
~Iigurac cul une moue et dit :
- Cet homme cùl tiré de l'or des pierres,
pour avoir trom'é tant dt• sang dans mes
veines! Mais maintenant !luïl s'est acquitté
de son office, il peul passer la main au fabricant de cercueils.
Le médecin reçut ses honoraires, Ill' dissimula point qu'on l'avait appelé trop tard cl
s'en retourna chez lui.
Mai ~I. de fügurac déclinait comme une
lampe où l'huile fait défaut. Alors, madame
Oli·mpc, contenant sa douleur, se dressa
de\'ant lui et dit :
- Monsieur, j 'espère qu'apri•s avoi r compromis par votre négligence le salut de ,otre
corps, vous ne mettrez point votre àmc en
péril en différant de recc1'oir les ·aints sacrements de la main de M. Joineau.
Très maigre. la tête blême sur les coussins,
les paupières baissées, M. de Migurac respirait difficilemenL et déjà semblait à moitié
morL. Pourlanl il rouvrit les ycu\ el, cnrisageant madame Olympe robuste et pressante
a\'CC une cxpres ion ingulière de détresse,
d'ironie el ùe pitié, il dil :
Madame, pourquoi celte simagrée.
puisque aussi bien je ne crois pas en llicu?
Mais madame Olympe répondit par un grand
flux de paroles el de sanglots, se jeta à genoux, lui secoua le poignet cl le pria de céder
pour l'amour d'ellr.
M. de Migurac serrait les dents comme
poar retenir son àme prèle à s'échapper.
Enfin, à bout de forces, il murmura :
- Puisque, madame, YOLrc religiou ne
mu~ commande pas de m'épargner, qu'il en
soit fait à vo tre volonté. Mais auparavant
veuillez m'envoyer mon fils.
.,, 38o ....

Peu de minutes après, Louis-Lycurgue se
précipitait bruyamment dans la chambre ave_c
toute la vivacité de son àge. Sans doute, ri
savait son père malade et ne l'avait point rn
d'une semaine; mais l'idée de la mort ne
pouvait s'a ppesantir sur son esprit jtl\énile:
d'ailleurs, puisqu'on le mandait, ce mauvais
rhume était fini .... Apercevant la figure
exsangue du marquis, il demeura atterré
et, tout d'un coup, trembla de tous ses
membres.
- )Ion fils, lui dit le mourant, asseyezvous et veuillez ne pas m'interrompre. Je ne
vous ai point mandé auprès de moi dans mon
état de maladie, moins par crainte de la contagion pour mus, que parce que j'estime
admirable l'exemple des hèles qui se réfugient dans leurs trous pour l souffrir el
n'attristent point leurs semblables du spectacle déplaisant de leurs maux. Mais aujourd'hui l'heure de ma 'mort est proche cl mon
égoïsme J'emporte el me suggère impérieusement le besoin de ,·ous rc\'oir; n'ayant point
eu le temps de vous apprendre à vivre, peulêtre vous enseignerai-je au moins à mourir ....
Il s'arrêta une seconde pour souffl er. La
sueur ruisselait sur ses joues maigres. Accroupi au pied du lit, Louis-Lycurgue Làchail
en vain à réprimer les sanglots qui l'étouffaient. Le marquis reprit :
- J'ai consenti à recevoir loul à l'heure
les sacrements afin de ne point al'lliger votre
mère. Car, lorsque je les aurai reçus, elll' aura
la joie de se dire &lt;1ue je ne serai point torturé
éternellement, au milieu des flammes de
soufre, par d'affreux diablotins, mais seulement quelques milliers d'années, cc qui lui
sera une appréciable consolation. Je ne veux
point toutefois que celte cérémonie mus abuse.
,\ cause de votre âge et de mon dessein de
laisser la nature graver clic-même ses sublimes
leçons dans votre esprit, je ne vons ai point
enlrelenu encore des hautes matières philosophiques cl religieuses. Peut-être cependant
avez-vous pu soupçonner que mes croyances
ne sont pas les mèmcs que celles de votre
mère CL de M. l'abbé Joincau. Leur foi leur a
été d'un secours efficace en mainte occasion,
les ayant préservés de l'angoisse du duulc.
8tant donnée l'incertitude de tout raisonnement humain, je me garderai donc de mus
affirmer que nécessairement il n'existe poiut
de Dieu à la fois un cl trois, capable de nous
damner tous dès notre naissance, de torturer
phy iquemcnt son fils el moralement la Vierge,
mère de celui-ci, pour qu'après nous arnir
fait Lous souffrir cruellement en cc monde, il
puisse épargner quelques élus dans l'autrr.
Mais ma raison m'a détourné d'accepter celle
opinion. Mème, pour louL dire, en regardant
l'état lamentable de l'humanité cl de l'univers
en général, il ne m'a point paru qu'une telle
ordonnance fùt l'œunc d'une sagesse di\'inl',
et j'ai cru plus exact de l'allribuer au jeu
imariable de lois nécessaires. ~éanmoins
j'ajouterai que si, contre mon allenle, je me
trouvais au terme de celle vie en présence
d'un Dieu qui me demandàt des comptes, je
n'éprouverais pas de peine à les lui reudrc,

.MONS~ DE .M1GU7f.AC

n'ayant, je l'espère, fait que peu de mal pour ètrc rapportés ici. Si son fils les eùt suiris, il
Puis il resta immobile et soudain sa main
un homme; au surplus, comme il m'a créé, eùt été P,l_us ,:erlueu~ qu',un saint. A quelque qui reposait sur les cheveux de son fils glissa
autant que vaut notre faculté de raisonner, il degré qu 11 ait pu sen ecarler, ils ne furent et s'affaissa pesamment.
ne saurait m'en rnuloir de ne pas ètre autre point perdus , mais demeurèrent gra\'és dans
Quand madame Olympe ferma les paupières
c1u 'il ne m'a fait. Si je vous ai tenu ce dis- son àme: et, _semblables à des graines modes- du mort, elle fit remarquer à l'abbé la sérécours, mon fils, cc n'est point pour influer leml'nl enfoures sous la terre, ils s'épanouirent nité qui était empreinte sur ses traits, el
sur votre croyance, que vous délibérerez à it certaines saisons en floraisons surprenantes. l'ahbé exprima la con\'icLion que le marquis
loisir avec vous-même, mais sculemenl pour Sans doulr, à ces dernières heures de son était passé dans la paix du Seigneur. Mais
que ,·ous ne vous abusiez point sur la \'aleur père, Louis-Lycurgue dut le meilleur de lui- Louis-Lycurgue se rappela qu'il pensait s'end'une cérémonie qui serait capable d'opprimer mèmc.
gloutir au néant, cl une détresse affreuse
gra\'ement votre jeune imagination. Elle ne
. La liü de ~f. de ~[igurac fut aisée et pai- emplit son jeune cœur.
m'est pas agréable, manquant jusqu'il un s1hlc. A son füs, demeuré seul auprès de lui,
Les obsèques de M. de Migurac furent célécertain point de logique el de franchise. Mais il louait entre toutes autres les joies saines et brées en grande pompe. Toute la noblesse de
il n'y a nulle proportion entre la satisfaction s~ples de la nature ~Jui ne déçoivent pas, la région s'y pressa. On loua le courage avec
~ue j'aurai? à m'y dérober el le chagrin que n exaltent pas les esprits vers drs ambitions lequel madame Olympe se comporta dans
Je donnerais à votre mère, qui a été une démesurées, mais au contraire adoucissent celte triste circonstance. Tout le monde fut
l:pouse irréprochable et s'impose à tout votre l'ardeur du tempérament. Le soleil couchant louché de la bonne grâce de Louis-Lycurrrue
respect. Aussi me prèterai-je à quelques dardait dans la chambre un dernier ra\'on qui, très mince dans ses l'êtements noirs
gestes et paroles qui auront pour effet de dont s'illuminait la courtine du lit. Et ·les
m~nait le deuil et ne pleurait point. Le~
calmer ses angoisses cl me gagneront, je yeux du mourant s'emplissaient de lumière prières achevées, le cercueil fut déposé dans
l'espère, le droit de mourir sans bruit.
avec volupté. Par la fenêtre cntr'ouverle, un le caveau de famille et d'une voix respecAy~nt ainsi parlé, M. de Migurac cul une air adouci pénétrait, chargé du sua1·e parfum tueuse le maitre des cérémonies lui dit :
pùmor~on, et son fils, pensant qu'il allait automnal. Les paroles du marquis s'en\'o- Veuillez mus rele\'er, monsieur le marrcndrr l'àme, appela au secours à grands laient ténues et légères comme les fruilles quis de Migurac.
cris. Mais il reprit connaissanC'C' et, \'Oyant des arbrrs dépouillés. L'enfant tr nait les rcux
Alors il éclata en sanglots désespérés, el on
l'émoi peint sur la figure de madame Olympe, fixés sur son p~rc. Tout à cou p il 1it. son fut obligé de l'arracher de force du lieu
il lui témoigna qu'il était prèt à se munir des , isagc ch:,nger. Une expression indiciblr v funèbre oü il se cramponnait.
sacrrmenls selon la promesse qu'il lui avait pa,sa.
•
Après que, derrière les carrosses les
faite. M. Joincau fut donc admis à se pré- Mon père, qu'a"cz-rnus?
grilles eurcn L gémi pour se referm;r. II
senter dans son appareil sacerdotal et à remLr m~rquis sourit :
fallut bien que la vie reprit au château.
plir son office. Le marquis de Migurac se
- .\ppelez rotre mère.
Madame Olympe en rolJl' dr ,·emc assuma
confessa a1·ec humilité, s'accu a de ses péchés
La marquise et l'abbé Joineau entrt'.·rent. sans mollesse l'autorité sou,·craine ; cl ~I. Joià haute voix, reçut l'absolution el communia Le marquis leur sourit de nom·eau et clicrna neau se consacra derechef arec un zèle noul'orl dércmment. M. Joineau a consigné dans des cils en signe d'a:lieu. Tous deux s•a0rre- reau it l'éducation de son élè1'e.
ses mémoires que peu de catholiques curent nouillèrenl au bord du lit, la tête inclinée
une fin aussi chrrticnnc que cet athée.
rn oraisons. Louis-Lycurgue ne cessait pa~
\1
Contre toute allenlc, le marquis Henri sur- de concentrer en son père Loule l'énerrric de
l'écul encore deux jours, comme si l'ùme son âme el de son regard. Le marquis ~ rrssa
Des années qui suivirent la mort
forte qui était dans cette chair périssable y de la main ses chc\'enx bruns. Ses yeux condu marquis Henri.
rctenai l la vie enchainée. A cause de sa fai- templaient le rais de soleil a\'ec un air étrange
blesse il ne tolérait auprès de !ni qu'un risi- de souffrance, de paix pourtant. ... Puis ses
La m~rt de monsieur son père n'eut point
teur el, entre des silences où l'on se demansur Loms-Lycurgue l'effet qu'appréhendaient
dait s'il n'était point passé, il s'exprimait avec
la marquise et l'abbé Joineau. Connaissant
douceur cl clairroyancc. JI comia plusieurs
l'attac~em~nt ex~lus!f qu'il nourriss:iit JlOUr le
personnes de son domestique, leur distribua
marquis, ils cra1gna1ent qu'une telle secousse
de menus présents et leur recommanda de
ne fùt nuisible à l'àme el à la santé de l'engarder leur fidélité à son fils; à l'abbé il olfril
fa~t el redoutaient en particulier que sa piété
une belle tabatière ornée de petits diamants
lilrale ne le poussât à puiser de funestes docPn le priant d'user de 1lersé,érancc cl de
trines dans les livres qu'aflectionnait le dépatience avrc son élè1•e. Il remercia madame
funt. Aussi le premier soin de la marquise
Ol~mpc de la , aillance a me laq uellc elle avait
fut _de les ca~h7r dans un vieux coffre après
accepté une existence pro\'inciale et lui donna
avoir balance s1 elle ne les brûlerait point.
de nombreux détail relatifs i1 la gestion dr
llfais, après quelques jours d'abattement
st•s biens. Mais cc ful surto:rl arec son fils
la jeunesse robuste et valeureuse de Louis~
'(UC ses entretiens se prolongèrent el curent
Lycurgur triompha ; mèmc il recouvra son
un caractère plus intime. Il l'adjura de se
entrain_a\'ec une rapi~ilé qui ne fut pas sans
d1:ficr de la riolencr de ses passions. Qu 'enscand~1ser 1~ .marq~1s~. Ca_r elle. professait
vrrs les autres il ne cédùL jamais à forfaire i,
que s1 le chrcl1en dorl s appliquer a dominer
l'humanité, ni à l'honneur rtYec lui-mème.
sa douleur et se soumellre sans ré1•olte aux
Qu'il écoulàt avec rrspecl les précrptes des
volontés de la Providence, il est séant, en
hommes sagrs; mais qu'il s,• fi:\.L surtout i, la
revanche, par un maintien austère, un visarrc
,oix intérieurl' de la raison. Que plus tard, si Il 11'était aucune femme, v:ic/rere, so11Frette 011 fermiere, pâle el la noirceur de l'habit, de rendre ;u
qui, à son premier sourire, ne fut à sa d1!11otio11 el
~on ùme était inquiète, il complét:it son éd u-.
mort _sans m~rchander tout l'honneur qui lui
f't11Jue à ses l2vres. (Pasre 383.)
cation par les volumes que son père a"ait
est dn : aussi de deux ans ne la vit-on mettre
annotés de sa main. Qu 'il fùt tolérant et plein
du rouge ou un ruban de couleur, ou rire aux
de mansuétude. Qu'il domptât sa fierté. Qu'il lèrrrs s'agitèrent faiblement el il murmurn, si é~lat_s. Et parce que. Louis-Lycurgue ne motr'nt son prochain pour son égal. Qu'il cùL le bas que seul Louis-Lycurgue l'entendit :
dera1t pas _les ex plos10ns de sa gaieté, elle ne
culte du bien ..\1. de fügurac ajouta encore
- Voici l'œu,Te.. .. ~fa sœur la poussière.... fut pas lom de le tenir pour dénaturé. En
un grand nombre de conseils trop longs pour La nature deYient la nature ....
quoi elle se trompait, car le souvenir de son

�_____________
_____
______________
..
, - 111STO'RJA
__::......,.

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s'enflèrent. Mais madame Olympe ne protesta
père était pour lui ineffaçable: mais sa jeu- blement sa matinée à fumer plusieurs pipes point. De telles dépenses étaient conformes
nesse ardente s'effrayait de la souffrance, sur les bancs rustiques, à échanger des pro- au rang du jeune homme et propres à rehaus-comme l'enfant de la nuit. Et le soin jaloux pos amènes avec les filles de la maison ou ser le nom de Migurac. li n'était pas mauavec lequel il évitait de toucher la plaie tou- quelque jardinier, à faire un tour de prome- vais que les rustres avec qui naguère il
jours saignante, la fougue même avec nade vers la basse-cour ou le potager, con- échangeait des coups de poing apprissent que
laquelle il semblait rechercher le plajsir, templant d'un œil bienveillant les manèges le vicomte d'Aubetorte était devenu le mareussent été, à qui eût discerné le ressort de des volailles qui bientôt paraitraient sur la quis de Migurac et que le bruit se_ répandît
son âme, le critère assuré de sa piété filiale. table et la croissance des rruits ,::l des légumes dans les châteaux de sa bonne mine et de
La marquise et l'abbé s'appliquèrent donc qui délecteraient son palais. Parfois, saisi de son équipage. .Et si parfois elle avait été
de leur mieux à remplacer auprès de Louis- scrupule au diner, il s'appliquait à donner un tentée de resserrer les cordons de sa bourse,
Lycurgue l'éducateur qu'il venait de perdre. tour d'érudition à ses propos et rafraichis- comment aurait-elle pu résister à la grâce
Au fond d'elle-mème, madame Olympe ne sait la mémoire de son élève par une citation souveraine du gentil marquis, frisé au petit
faisait pas de doute qu'ils n'y parvinssent. Elle des Géoi·giques ou de Senèquc. Puis, satis- fer, adonisé et parfumé, assis tout seul, dans
a1·ait toujours auguré plus de mal que de fait de lui-même, il retournait à son oisirnté, son justaucorps de Yelours prune brodé d'or,
bien de l'iniluencc du père sur son fils, dont sa santé s'accommodait à tel point cru'il an fond du large carosse de famille, cl qui.
appréhendant qu'il ne le détourni1t de la foi était obligé de prier mademoiselle Séraphine al'ant de franchir la grille d'honneur, ne
et des sentiments qui conviennent à un gentil- de faire élargir toutes ses soutanes. Et son manquait point de se retourner et de lui souhomme. Il ne lui fallut guère de mois toute- plaisir était, mollement effondré dans quelque rire en soulevant son pelit chapeau à trois
fois pour mesurer son erreur et s'apercevoir fauteuil moelleux, de faire de sa main potelée cornes et lui envoyant un Laiser dn bout de
que, le secours du feu marquis leur faisant un signe d'adieu indulgent à son élève em- ses doigts fins Ott retombaient les dentelles.
défaut, ni elle, ni M. Joineau ne suffisaient à porté au galop d'un bon poney tarbais,
refréner l'adolescent et à le faire plier sous entouré de la meute hurlante de ses chiens,
vn
et de suivre, d'un œil attendri, sa course
leur autorité.
li est visible, en effet, que de bonne heure, gracieuse et rapide.
Qui traite des amours juvéniles
En somme, Louis-Lycurgue, à peine hors
Louis-Lycurgue, encore qu'il fùt trop bien né
de M. de Migurac.
pour manquer à sa mère, commença de tolé- de l'enfance, faisait honneur aux leçons de
rer malaisément les conseils qu'elle voulut plusieurs de ses maitres. A dompter un courc·est ici qu'il nous faut traiter d'une maconlinucr de lui prodiguer. Son intelligence sier rélir, ou forcer un cerf, comme à danser tière à laquelle ne saurait se dérober le bioéveillée les dédaigna.il et l'orgueil du màlc se un menuet ou à baiser la main d'une dame, graphe du marquis de Migurac, quelque
rebellait à toute contrainte venant d'une il apportait une aisance juvénile, modeste et scrupule qu'il puisse en éprouver. Doué d'une
femme; rebutée par ses froideurs ou ses em- sûre d'elle-même; et madame Olympe, se âme sensible, d'une imagination chaleureuse
portements, madame Olympe de mois en rappelant une certaine gaucherie dont n'avait et d'un tempérament plein de feu, Louismois dut relàcbcr davantage son empire. Le pu se dépouiller le marquis Henri, se sentait Lycurgue ne put se borner indéfiniment aux
déplaisir qu'eJlc en conçut ne fut pas exempt gonflée d'orgueil à voir ce qu'elle avait fait plaisirs innocents de l'enrance et de la pred'une joie secrète : car la hàte même du de son fils.
Elle n'était pas seule d"ailleurs à recon- mière jeunesse, et il nous faut avouer qu'il
jeune homme à s'émanciper lui témoignait
maniresta avec une précocité singulière qu'il
naître sa bonne mine. A mesure que Louisqu'il avait su tirer fruit de ses leçons.
avait un cœur et des sens. Mais nous serons
Le lecteur ne s'étonnera point que la tàche Lycurgue approchait de l'àgc · d'homme, il bref sur ce chapitre, et pour deux raisons.
de M. Joine;m se fùt p1rticulièrement allégée. devenait moins avide de fréquentations rusEn premier lieu, il nous répugnerait de
Au lendemain de la mort du marquis, tiques; mais attiré davan'tage vers le beau rechercher par des voies douteuses le succès
c'était Louis-Lycurgue lui-mème qui était re- monde, il ne se fit pas prier pour accompa- de cet ouvrage. li nous a toujours paru que
venu le joindre dans la salle d'étude et pen- gner sa mère dans plusieurs ,·isites c1u'elle les auteurs qui sollicitaient le public au
dant plusieurs semaines il s'y était rendu rrndil aux chf1teaux du Yoisinage. Du premier moyen de peintures libidineuses ne différaient
aYec un zèle inaccoutumé. li n'a mit, hélas! coup, il c1faça les sou1·cnirs fàchéux qu'aYait qu'à leur détriment des exploiteurs de maipoint tardé à s'en départir. Dicntôt les réso- laissés sa turbulence d'enfant. Ayant soif de sons déshonnêtes : car, ~i ces derniers prolutions prises dans une heure de détresse plaire, il n"épargna rien pour y parvenir et, stituent pour en tirer profit des filles légères
étaient érnnouies et l'humeur folâtre du jeune à dix lieues à la ronde , demoiselles et douai- qui généralement ont à la débauche une prohomme l'entrainait Yers des passe-temps rières ne tardèrent pas à raffoler de lui : non pension naturelle, ces écrirains prostituent
moins sédentaires. En Yain, timidement, seulement parce qu'il apparaissait gracieux, leur pensée elle-même, qui sans doute était
l'abbé l'exhortait à plus d'assiduité. Peu à gentil et d'aimable entretien, mais à cause ·prédestinée à une fonction plus morale;
peu les matinées se firent rares où Louis- d'un je ne sais quel charme personnel qui ainsi sont-ils plus coupables, d'autant que le
Lycurgue consentait pendant quelques mi- donnait à sa prime jeunesse un ragoût plus génie humain est plus estimable que le corps
nutes à prêter une oreille distraite à la bio- piquant de hardiesse, de vice et d'imprévu.
d'une gourgandine.
graphie des pères de l'Eglise ou aux combi- A chaque fois qu'à lraYers le carreau de son
Ce motif suffirait à rendre légitime notre
naisons du mètre anapeste. Ennemi de la lorgnon elle avisait le petit marquis, la scrupule. Mais il nous est également recomcontrainte et de la lutte, l'abbé ne s'obstina vieille duchesse de Drantillet, qui avait connu mandé par l'exemple de M. l'abbé Joineau.
point et adopta une règle de conduite pru- le régent de fort près, souriait .d'un air A l'encontre de la plupart de ~es contemdente el sage, conforme à la fois aux devoirs attendri et connaisseur el passait sa langue porains et en particulier, hélas! d'un grand
de sa charge et aux volontés manifestes de sur ses lèvres en chevrotant c1u'à coup sûr nombre d'ecclésiasliques qui dérogèrent graveson jeune maître et élève, Sitôt sa messe dite, cet enfant avait quelque chose de Philippe ment aux bienséances de leur habit, M. l'abbé
afin de satisfaire sa conscience, il yenait d'Orléans.
Ainsi choyé de tous cotés, il ne se passa Joineau se montre fort discret sur le chapitre
s'asseoir dans le parloir et, pendant un bout
des amours de son pupille. Il nous plairait de
de temps, s'adonnait à la lecture de quelques guère de temps que Louis ne del'int un des croire qu·un haut souci de moralité lui imposa
pages substantielles. Ensuite, constatant que caYaliers les plus réputés de la province. li cette réserve. D"autres motifs cependant
son pupille ne se présentait point, mais répa- n'avait pas quinze ans qu'il était prié à toutes 5emblent al'oir été plus efficaces à le déterrait dans un sommeil prolongé les fatigues de les fè1es, chasses, cadeaux et aulres parties miner. Le premier est que, considérant que
la ,•eille, ou au contraire était parti dès l'aube du rnisinagP. Tout cela n'allait pas sans un M. de Migurac en se divertissant de son corps
pour chasser la palombe, il prenait son cha- certain luxe d'habit et d'écurie'; il y eut plus ne faisait que faire œuvre de gentilhomme,
peau et gagnait le parc. Là, il écoulait agréa- d'un cheval creYé et les notes du tameur

.

.
"-------------------------- M ONS1EU~ DE M1GU~Jt.C
il se fùt trouvé mal Yenu à l'en blâmer· son
ministère lui interdisant par ailleur; de
l'appro~1ver, il préféra se taire : en quoi il
fut moins louable que s'il l'al'ait tancé, mais
dal'antage que s'il avait prêté à ses débordements une complicité autorisée par le relâchement des mœurs.
En, sec?nd _lieu, il faut reconnaître que
M. 1 abbe Jorneau paraît n'avoir accordé
&lt;1u'une curiosité médiocre aux relations des
sexes, qui sont le fond commun de tant de
mémoires et de romans. Épris, selon son
propre aveu, de la table et du dormir il a
fa}t_ p~ofession, à plusieurs reprises,' d'un
desmteres~cment remarquable en matière
amoureuse. Son génie calme, confortable et
do~1x, que l'on a comparé à celui du chapon
qm fut son mets préfëré, le rendait étranger
aux ~hoses de la passion, et il dédaigna dans
la pemture_d'autrui ce qui ne le préoccup:iit
point en lm-même.
Sans approfondir dal'antaac
le chapitre de
0
l'abbé, no~s nous bornerons à dire que, malgré sa discrétion, il appert que LouisL1curgue, dès sa quinzième année, fut plu lot
au delà qu'en deçà de l'inconduite qui sied à
un homme de qualité : je n'en veux pour
preuve que le mécontentement de madame sa
mère qui, encore qu'elle eût été satisfaite de
le roir suivre une voie différente de celle de
s~n _pèr~, ne tarda pas à trouver qu'il s'y
ba1~1t dune allure trop précipilée, ayant été
obligée de congédier l'une après l'autre toutes
~lies de ses· chambrières qui étaient d'un
visage passable, pour les remplacer par d~s
duègnes barbues à faire peur à un reitre et
de la laideur desquelles l'aLbé lui-même
déclare a\'Oir élé offusqué. C'est un fait not~ble q~e le nom de mademoiselle Séraphine
disparait en cc temps des mémoires de M. Joi~1eau'. et_il n'est pas inconcevable que, n'apnl
Jama~ rien refusé à Louis-Lycurgue depuis
sa naissance, elle eùt vers cette épocrue offensé
madame Olympe en lui accordant trop.
Quoi qu'il
en
soit, dans le l'illarre,
les
.
•
0
rustres qm avaient femme ou fille s'accoutumèrent bientôt de pousser le verrou au. passage du petit marquis. Non qu'il fùt capable
de contraindre une femme, fùt-ellc de la
plus basse extraction· mais il n'en était
aucune, vachère, soub;elle ou fermière qui
à son premier sourire, ne fùt à sa dévotion c~
pendue à ses lèvres; cc que je ne dis pas seulement en matière de métaphore. En ses
ga_lanteries, il eut maille à partir plus d'une
fois avec quelques vilains qui ignoraient ce
que la jalousie d'trn mari a de mesquin et de
grossier. U:n soir, Louis-Lycurgue fut rapporté au château, le crâne fendu d'un tabouret en bois r1ue lui avait brisé sur la tète un
bûcheron qui l'avait surpris fort échauffé
auprès de son épouse. 11 s'en remit, contre
l'attente de deux médecins. Ce fut d'ailleurs
fort beurrux pour le salut du manant, qu'on
allait pendre, quand Louis-Lycurgue, l'ayant
appris, sauta de son lit, la tête encore bandée,
et courut à cheral d'une traite jusqu'à Périgueux, pour corrompre le juge, ce qui fut
aisé.

~

Pas plus que !es fermières, les duchesses 11·echappaie11t à la rouerie de Lo11is-Lye11rgue, el l:i fougue éclata11le de
sa jeunesse enlevait les demières 1·ésislances. Ses premiers triomphes amotffeux f11re11I presque a11ssilôt suii,is
de ses premiers duels. (Page 383.)

Mais le lecteur se ·tromperait s'il croyait
que Louis-Lycurgue ne trouvait chaussure à
son pied que dans la roture. Tout au contraire demeure-t-on ébaubi, vu son jeune âge,
combien d'intrigues il sut nouer et avec
quelle gaillardise il les mena à bien dans les
· maisons les plus considérables. Pas p1us que
les fermières, les duchesses n'échappaient à
sa rouerie, et avant qu'il eût confié son menton au barbier, il aurait pu tenir registre de
ses victoires. La naïrnté de son regard et son
aspect enfantin charmaient au premier abord
et prévenaient la-défiance. La joliesse de ses
façons et ce quelque chose d'empressé qu'anrt
...., 383""'

sa galanterie amollissait les cœurs. Et la
fougue éclatante de sa jeunesse enlevait les
dernières résistances.
·
En con~équcncc, celui que l'on nommait
d'abord « le petit marquis » avec une nuance
de moquerie ne tarda guère d'être appel~ avec
quelque respect &lt;&lt; le galant marquis ». Tandis
que son nom et son visage p·rovoquaienl parmi
les femmes un murmure de curiosité bienveillante, non seulement quelques maris brutaux, mais la foule des Jcunes seigneurs
sentaient leurs mines s'allonger à son apparition. Ses premiérs triomphes amoureux furent
presque aussitot suil'is de ses premiers duels,

�-

111ST01{1Jt

si nous négligeons &lt;'clui qu'il eut awc ~!. dr le, blandices de la chair un de ces desseins
Mardicu à l'àge de onze ans; et certes il allait mystérieux par lesquels la Providence se plait
aux rendez-vous de l'épée avec la même ar- à déjouer les vues humaines. Je serais enclin
deur qu'à ceux de la Yolupté. Lorsque ses idées, à croire qu'ayant décrété que ses deux maplus tard, furent fort changées sur ces matières riages légitimes demeureraient stériles, elle
et qu'il affectait de blàmer ses folies d'autre- ne voulut pas néanmoins qu'un sang si généfois, il ne fallait pas néanmoins le presser bien reux fùl tari dans le royaume. Ainsi permitfort pour qu'il reconnùt aYcc un soupir que, elle qu'il se propageàl par des ,oies illicites
parmi les souvenirs précieux qui ne cessaient avec une fécondité admirable. Au momenl
pas dr lui faire ballre le cœur, était celui de que je quittai Migurac, , ers l'an 1780, pour
ces jeunes combats où, homme contre homme, aller joindre mon maitre à Paris, il m'arritaceà faœ, il s'agissait de jouerrt de défendre rnit chaque jour de m'arrêter ave&lt;' attensa vie. Ajoulom, que son humanité n'était pas drissement devant quelque jeune rustrr ou
moins prisée que son courage. Lorsqu'il eul quelque fermière avenante, où j1• retrouvais,
le malheur de blesser grièvement M. de Nérac, trait pour Irait, l'image de ~!. de lligura&lt;' tel
dont il a,ait fort entrepris la femme, il qu'il était à son départ du pays, et de cc spectacle j'éprouvais un émoi où la douceur el
~ ·abstint de poursuivre ses avantages tant que
l'affiiction
se mèlaient rtraogement. »
li' mari fut au lit, n'exauça les Yœux de la
li
est
permis
de se demander, au spectacle
dame que quand celui-ci fut rétabli el lui fit
dire qu", s'il était mort, il eùl épargné l'hon- de celle vie dont l'abbé lui-même n'a pu nous
dissimuler le désordre, si Louis-Lycurgue
neur de ses mânes.
Arrêtant ici celte brève esquisse de~ exploits n'avait pas entièrement oublié les préceptes
amour!'uX de Louis-L~·curgue. nous nous bor- que lui avait légués monsieur son pi·re. ~ou~
nerons à reproduire la ré0rxion édifiante par n'hésitons pas 11 dire, en dépit des vraisemlaquelle M. Joineau a cru dcrnir clore cc cha- blances, quïl n'en perdit jamais le somenir,
pitre. A~anl brièvement narré quelques-une, mèml' au plus fort de ses juYéniles débordede S&lt;'S fredaines, il conclut ainsi : &lt;&lt; Malgré ments. )1. Joincau a nott! lui-mème que
c·c que de telles pratiques ont dt• contraire 11 madame 011mpe, en deu~ ou trois circonla chasteté chrétienne, peut-être faut-il rnir stances où elle tenait parliculièrrmenl à ramedans celle propension du jeunr marquis Yrrs nt'r ,on fils 11 sa ,olonl!I, inYoqua le nom du

marquis : alor~ une pâleur soudaine décolorait les joues du jeune homme, qui s'inclinait
docilemcnl. Mais un obscur sentiment de mal.tise ou de jalousie retenaient madame Olympe
d'évoquer rnlontiers la mémoire de son époux,
el le regard perçant que lui jetait son fils,
quand par hasard efü• le faisait, n'était point
pour l'y en('ourager.
Quelque peu conforme aux doctrines de
son père que fùl donc la carrière de LouisLycurfrüe, il est hors de doute qu'elles ne
furent jamais entièrement abolies en son âme,
et c'est à Ms retours de pensée vers elles que
se doivent attribuer nombre de bizarreries
qui déconcerti•renl ses proches ..le wux dire
en particulier t'ertaines cri~cs d'humeur ou
de larmes oi1 il s'abîmait parfois à la suite de
plusieurs S!'maines accordées au plaisir cl où
on l'entendait se rouler 11 terre 1•n gémissant.
_\ près de telles socoussrs, il restait quelques
jours abauu el comme désespéré, el son ,alet
remarquait que sa seule distraction était
d'ouvrir les livres fayoris du feu marquis et
de s·y plonger avidement. )lais la réclusion
répugnait trop violemment 11 l'exubérance cl ,
son tempérament : au bout de quatre ,iours
ou d'une semaine, il rl'tournail à ses plaisir~
a,·er un redoublement de folie, jusqu'/1 c1•
que quelque lubie nouYellr dnl allcst1•r les
t'Ombats qui sr linaienl dans son àme.

(,.\ s11frre.)

ANDRÉ

LlCl!TE\'BER(iEH.

(lllustrations cû CONRAD-)

L1,

VIE DE PARIS AU

xvn•

SIÈCLE. -

LA

GALERIE

ou p

\ LAIS. -

Dessi11e el gr3vé f'3r

AllRAIIAM BOSSE,

( Cabinet des Iisl3111f'tS,)

•

•

75, RUE DAREAU, 7.5
PARIS

x1v•

arrond' .)

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Crónicas</text>
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                <text>Publicaciones periódicas</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Jules Tallandier Editor</text>
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                <text>20/03/1910</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Anatole France</name>
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        <name>Arvéde Barine</name>
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                    <text>111ST0~1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

LES MAÎTRES DE L'ESTAMPE AU

xvm• SIÈCLE.

-

L A TOILETTE,

gravure de N tCOLAS PONCE, d'après BAU DOUIN. (Ca~net des Estampes.)

Clicb~ Braun

LA REINE ALEXANDRA
T ableau de la

J\lARQU JSE CÉCI LE oE

VENT vVORTI 1.

�LTBRAIRIE iLLUSTRÉE. -

JULES

TALLANDIER,

ÉDITEUR. -

75, rue Dareau, PARIS ·(XIVe arrt).

Sommaire du

7' fascicule (' .,,,., ,,,,.,

l!

PROFILS DE SOUVERAINES

La Reine Alexandra

~)

J.-H.

Ammy • • . . . .
PJF.R~F; DE NOLHA&lt; . . .
FRÉDÉRIC MASSO'I. • . .

de t'Aca.tèmie française.

Profils de Souveraines: La Reine Alexandra 289
Louis XV et Madame de Pompadour . . . . 293
Fils du duc de Reichstadt. . . . . . . . . 302

GÉNÉHAL DE MARBOT .
FRÉDÉRIC LOLIÉE . .

Princesses et Grandes Dames
Marie
Mancini. . . . . . . . . . . . . . .
. . 3o5
Deux douairières . . . . . . . . . . . . . . . 310
Belles du vieux temps : Les diamants de
Mademoiselle Mars. . . . . . . . . . . . . 311

ARVÈDE BARJ:-.'E. , · ·
MARQUIS D'ARGENSON ·
VJ COMTE DE R ElSET ·

PAUL DE SAINT-\iiCTOR
AXDRÉ LICIITE:'&lt;BERGER .
CIIEVAI.IER DE Q u r:-.cy

IlARON, BLOT, BouCIIEH, nnuN ELLIÈRE, CIIASSE_LAT, CHA RLES C OMTE,
Î.ONRAD, FRAGO;,iARD. GuEilNU, [(RAFFT, ÛLJVIEH, PEHONA RD, HoQUE l'LAN,
T11 ÉVE~l N, ÎOCQ UÉ, VAN DER MEULEN, VETTEI&lt;.

;f,_efv'-()

LA REINE ALEXANDRA
TABLEAU DE LA MARQUISF. Cl':CILE DE WENTWORTII.

o'

d'une valeur au_ moins
égale au pnx
de l'Abonnement~

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historique

HISTORIA

Magazine illustré
bi-mensue!

_ _ _ _ paraiesant le 5 et l e 20 et&lt;&gt; chaque mois

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h1stor1que

HISTORIA

Paraissant
le 5 et le 20

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- - - - - - Magazine littéraire hi-mensuel - - - - -

Favorites et Courtisanes, A_venturi&lt;;rs ou gr,in~s. Capi1aincs, Souveraines 0\I ,grand,e~
Dames, toutes les figures qm _apparl!ennent a I histoire son! des su1e~s cnncu.&lt;, ,m."1
ressants et captivants au possible. Les rersonnages ont vécu dan, de~_ m1l1cu;1 11 ais,
ils ont aimè, ils ont souffert. Ce sont leurs souvenirs mt111_1es, leurs mémo11 es h1 ,t ,r, -1:1e~
que nous revèle HISTORIA ; il nous les _montre en plc111e vie et en nle111 mouvcmci,t,
obeissant aux appéti.ts et a11x passions qui ont 1ad1s 9etern1111é leurs actes. .
Chaque fascicule rcprojuit les œuvres des irrands maitres de la peinture et de I esta1npr.
tin:e.; de nos musées nationaux et de nos b1bl;otheques publique,.

Pour paraitre prochainement

!

HISTORIA a la bonne fortune de pouvoir offrir gracieuselllent à ses abon'.1cs

une gravure extrêmement rare, in trouvable dans k comi:nerce, reprod uisant
un cllel~d'œuvre d'un des plus grands maîtres du xv111• s1ecle ;

Madame Récamier

WATTEAU

P4R

LJ&amp;111barquement pour Cythère

t:Toseph TUR(èU.R.N

_..,

Prononcer le nom de \Vatteau ce n'est pas seulement évoquer le souvenir d'un de
nos plus grands peintres. C'est ;ussi rarpeler l'un des maitres_ les plus_ch_7;oyant~el~!
plus éléo-ants e t les plus gracieux du &gt;.vrn• siècle français, le siècle de 1;le.,ance,
µràce et"de l'amour..\lais, parmi les œuvres de \~atteau, 11en est une, 1,~111 /'arqueme~ 1t
pour ruç de Cylhèl'e it laquelle il s'est attaque a deux repnses pour s) réaliser
entier. Et, de l'avis ~nanime des plus fins critiques d'art, c·e:t la que Watteau a cr 1e

:i

Chef-d'œuvre de ses Chefs•d œuvre

maro-cs, notre raYure mesure o•,55 de lrnuteur sur o·,72 de lar_g c~r. .El_lc consu;ue un

mer~cilleux ta~c:iu. d'une ralcur indis~utable, et peut être placee md1stmctemen. dans
n'importe que.Je pièce de l'appartement.

c.,.,: ip~

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CONDITIONS d'ABONNEMENT

postaldes 21 fascicules
Sùll'ilnt le heu de res1dence.
2 O fr. plus J'alTranchissemcnt

Paris. · · ·
Province
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Etrai'lg~r,et•Colonies.. -...

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n'en existe pa~, malheureu,ement pour le public, de copies gravée~ fac1leme~t
accessihles.,En dehors de quelques epreuves des grande·s collect1~ns publ1J~u~! :u~r;
Yées on en ·chercherait rninement dans le commerce. Cette ra_rete m~me ~ ui , .
aussi justement consacrée a dltermine HISTOIUA a en établir une d1t10n spec,a 1e
p• rticulièrement réservée à se~ abonnés.
..
. ..
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Cette édition ~st la reproduction de la compos111?n defi~~1ive de \\1atteau qui ar~d
tien! il la Galerie Im périale d'Allemagne, et laite a après I epreuve u111quc que poss e
)a Bibliotbèque nationale.
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produit et produit journellcmeot de remarquable comme idées, comme St) 1~ ou copier
composiJion, sous un très petit -volume. de fo1'mat _élégant._ Impnmée sur e~u pa et
illustrée de jolies gravures, cette SJ.llendide P.U91icauon reumt tous les chefS·P. ~uvr~
constitue la seule et ventablc b1bliothèqu_e 1dealc.
. .
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LISEZ-MOI _ actuellement dans sa c111qu1ème année d existence -· :JI pu_blié, Pete
dant ses quatre premières années, des centames de nouvelles, contes,_fantaiSJeJ, Re:
signés des plus grands noms dr la littérature, et toutes les œuvres mî1t~~se~. 7
mans et 35 Pièces de théâtre.
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prime Gratuite
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Le couché de la mariée, d'après BEAupo1N
1 p, loillet doux. d'après LAVEREIN CE.
L-..------1
SOMMA IRE C:u NUMÉRO du 10 Mars 19,10
(

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BULLETIN D'ABONNEMENT
A remplir, détacher et envoyer alTranchi à l'éditeur d'HISTORI.\
JULES TALLANDIER, 75, rue Oareau, _PARIS, XIV°
Veuillez m'abo.nner pour un an il rartir Nom .. ............................................... -Préua,ns ... .... ... . ......
...................... ..
du .....................................................

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/lue .................................... ................................

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( à HISTORIA (lises-Moi his/orique).

A ....................................

La Prime irratuile me sera envoyée de
~ recommandée.
l suite par poste

l)t!parlemeul ........................................................
/111 reau de l'os le.................................................

l

! le..................................................
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SIGNATURE

22s~:sp:eR;:'.
ETRASGER.

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R ayer les ch1[!,·es ~nuMes.

! A.fin d'évite1·des erreurs,prière d'écrire très tisibleme11l toutes les 111d1calio11s._
'-:

Par J.-H. AUBRY

329
336

EN CAMAIEU :

Il ENRI

"LISEZ-MOI"

321
32 ~
325

PLANCHE HORS TEXTE

n'APRÈ!&gt; Lf:S TABLEÂux, DESSr~s ET ESTA}IPES DE :

1

315

Sous le voile.

ILLUSTRATIONS

11-Prime Gratuite

Mémoires. . . . . . . . . .
Les Femmes du second Empire : Une
Pompadour impériale
. .
Sophie Monnier et Mirabeau . . . . . - . .
Henri Ill . . . . . . . . . . . . • . . . .
Monsieur de Migurac ou le Marquis philosophe . . . . . .
. . . . . . . . . . •
L'Abbaye de la Joye •
. . . . . . . . .

Ajouter 0 fr. 50 pour l'envoi de la prime.

() ,o )

d~ Cl-"'==---==--~=====,..,,,,,,.,,.~===-~~ )
/~~,;,

SPHINX BLANC '!

Roman par GUY CHANTEPLEURE
PAUL BOURGET, de l'Académi~ Jrançaise. Romance.-COMTE o'~AU~SON~If'Kc~'.
de l'Académie franç,,1se. L e·ud,ante russe. - MARÇE!-- PKÊVOST_, &amp;rnée _
démie française. Les pratiqu~s. - CATULLE ll!EN DES. ~n, bonne JO . • _
ANDRÉ RI VOi RE. Ennui. --;- llE:&lt;RY BORD~AUX. La cr~ts•sfr:?r ch~::'â'.~~- _
GUSTAVE G~:FFROY. Apres l'hiver. - Guv DE ~IAU I, •
•'t ve _
AUGUSTE DORCHAIN. Crainte. fugitive. - ÇnARLSS F~L~\ \J'i{i',h..Lc
11
)EAN AICARD de l'Académie lrança1se. Le billet. - ANDREM
COJ-lDAY
Secret de Gertrude. - Luc1tN PATÉ. Rose de mars.--;: ICHEL_
JEAN
Les femmes de Bussières. - MIGUEL ZAMA~OIS. Le diner en ~,l1~~;-man•.
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P.rix : 60 Centimes

J. T ALLANDJ ER, 75,

rue Dareau,

=====

prince Christian a Lien recommandé à sa fille
d"ètrc exacte pour une fois. Aussi se prêlct-cl'c gentiment à tout ce qu'on lui demande.
Au fur et à mesure que progresse sa toilette,
ses yeu x d'un bleu scandinave profond pétillent de plaisir : elle voit peu à peu sa beauté
se parer d'une l'éritable majeslé. Les demoiselles d'honneur rangées de deux côtés ne perdent pas un geste des habilleuses et chuchotent leur admiration.
Cependant le reste du palais est grouillant
d'activité et la roule de Londres à Windsor
est pleine d'équipages merveilleux qui amènent à la cérémonie ceux des im·ités qui n'ont
pas voulu prendre le chemin de fer et sont
p:irtis de leur résidence de grand matin après
une nuit blanche passée en préparalifs de
toilette.
La chapelle Saint-George's a pris son aspect
des grands jours. Les dalles ont été recou-

Le matin du 10 mars 1803, dès l'aurore,
Alexandra, qui a p:issé une nuit assez agitée,
e,t réveillée au bruit du canon. Dans toute
l'Angleterre, dans tout l'Empire Britannique,
des salres annoncent aux populations l'événement qui se prépare. Toutes les cloches de la
ville de Windsor, qui dort si~encicuse au pied
du chMcau royal, se meltent aussitôt en
branle et, pendant une demi-heure, carillonnent joyeusement. Le ciel est gris, d'une
teinte uniforme et lristc.
Dien tôt la plus grande animation rè6ne dans
tout le chàteau et la nombreuse livrée au serl'ice de la cour et des hôtes de la reine circule
h,llil'ement dans les corridors.
Alexandra est à peine levée qu'un essaim
de dames d'honneur, suivies de femmes de
chambre chargées d'étoffes blanches qu'elles
portent avec d'infinie~ précautions, pénètre
dan&lt; ses appartements. Le boudoir attenant à
IJ. chJmbre à coucher a été prJparé dès la
veille, on y a apporté trois psychés pour permd trc à la princesse de suil're le progrès de
sa lo:lette.
fiientôt la princesse Louise fait son entrée;
elle embrasse tendrement sa fille, s'informe
de la façon dont elle a passé la nuit, lui
recommande de bien déjeuner et de garder
son calme, puis elle va elle-même procéder
à s1 toilette. Alurs Alexandra se livre à ses
bourreaux r1ui pendant quatre heures l'habillent, la poudrent, la parfument, la coilfont
cl la chaussent, la gantent, la parent, la
couro:inent. Plusieurs f.Jis la princesse denunde qu'on la laisse rtlspirer un instant,
clic est devenue pàle : on lui fait respirer des
sc~s, on ourrc sa fenêtre donnant sur le parc,
puis on la-reprend. li lui est recommandé de
ne plus s'asseoir et, pcnd:int deux mortelles
heures, elJe3 reste debou t, guindée, serrée,
s:ins faire un geste devant soo•rniroir.
Le grand chambellan de Lt Cour arrire
enfin la pré1·enir qu'il est temps de descendre
au boudoir rose qui lui a été improvisé à côté
de la chapelle Saint-George's.
C'est là qu 'on lui passera la rubc de mariée,
LA RE!:-/E ALEXANDR.\ A DIX- c\'EUF A:-.s.
qu'on lui mettra le voile, qu 't,n la parera de
ses bijoux. La pri ncessc y descend recolll·erle
d'un manteau lJl:inc. Lorsqu'elle fait son rt&gt;1·Les de lapis somptueux et l'autel est char é
entrée, ses huit dcmo:sclles d'honneur sout de Loule une vaisselle sacrée en or massif. 6A
déjà là qui l'attendent. Il est onze heures un chaque pilier se tient debout,_ immobile, un
1p1arl; il n'y a plus qu~ trois quarts d'heure, garde du corps en costume d'Edouard, la halpas de temps à perdre par conséquent, cl le le~arde à la main.
. - Il!STORIA. - Fa~c. 7.

Peu à peu, fa nef et les tribunes se remplissent. Des pages et des écuyers en costume
de gala introduisent chaque invité et le conduisent à la place qui lui a été réservée. L'arril'ée
de chaque personnage de marque fait sensation et un murmure discret circule dans l'assistance. C'est Léopold Jer, roi des Belges, qui
parait radieux; le prince Christian de Danemark qui conduit la princesse Louise et les
princes et princesses de Danemark à leur
place à gauche de l'autel et redescend la nef
dans la direction du boudoir où se tient
Alexandra; le prince-héritier de Prusse et sa
lemme, la princesse Victoria d'Angleterre,
rniris de leur fils Guillaume, le futur empereur Guillaume II, qui jette partout des yeux
étonnés. On le place pour qu'il soit sage
pendant la cérémonie entre ses deux petits
oncles, les ducs de Connaught et d'Albany,
frères du prince de Galles, vêtus du costume
national écossais, qui ont reçu mission dt!
leur grand beau-frère Frédéric de le rappeler
à l'ordre s'il se mon Ire turbulent; le prince
Louis de Hesse et sa femme, la princesse
Alice, deuxième fille de la reine Victoria
qu'accompagnent ses sœurs Hélène, Louise et
lJéatrice portant des bouquets rouges et blancs
aux couleurs de Danemark; la princesse Mary
de Cambridge dont la Leau té fait sensation.
Enfin, dans son grand maJJteau de velours
pourpre de Chevalier de la Jarretière, le prince
&lt;le Galles s'avance seul, l'air digne et recueilli
jusqu'à l'aulcl. Après s'èlre incliné devant
l'autel, il saine la grande loge de gauche oü
se lient seule, l'air tri~te, la reine en costume
sombre, coiffée dé son Lonnct de Yeuve et le
grand cordon bleu de la Janetière en sautoir.
Aussitôt, la cérémouie commence. Les trompc:tes sonnent, les cloches parlent à Loule
rnléc et le grand orgue entonne la Alatche
nuptiale de Mendelssohn. Toute l'assistance
est debout. L'église est comble et il res:e la
moitié des invités à la porte. La mode si
encombrante des crinolines n'a pas p~rmis
d ·enlasser plus de qualre rangs de spectateurs
&lt;le chaque côlé, dcva11t les slalles surmoulées
d'écussons déployés des Chevaliers de la .larrelièrc. Quelques hommes illustres ont pu
trouver place : ce sont Dickens, Thackeray,
Stanley, Kingly et le poète lauréat Tennyson.
Toul le monde a les yeux fixés sur la po1·1e
par où fa princesse doit faire son cùlréc. Elle
s'ouvre enfin. Alors paraît au bras de son,
père, pâle d'émotion, les yeux modest~ment
baissés, la belle Alexandra. Elle s'avance à
19

•

�1l1ST0~1A-----------------------

•

•

•

très petits pas vers l'nutel. Elle porte la
magnifique robe de satin rehaussée de dentelles de Bruxelles olfertc par le roi des Belges. Elle est coiffée, suivant la coutume allemanJé, de la couronne d"orangcr cl de rpj-rle
mise en honneur en Angleterre par la reine
Victoria sur le désir du prince consort, el son
voile de dentelles d'Jloniton est retenu par
une pelile tiare de diamants de style grec et
figurant les trois plumes des princes de
Galles, offerte par son époux . Elle a au con
les colliers de Eerles et de diamants avec la
croix de Dagmar qui lui ont été présentés par
le roi Frédéric VU et la Corporation de la
Cité de Londres. Au bras gaucbr, elle porte
le bracelet garni de diamants et d'opales &lt;1ue
lui a donné la reiue Victoria, el deux aulrl'S
offerts par les dames de Leeds et de Manchester. Ses boucles d'oreilles en diamants
sont encore un cadeau du prince de Galles.
Son bouquet, composé de fleurs d'oranger,
de roses, d'orchidées rares, de Jys de la Vallée
et de msrtes cueillis au fameux 1,uisson
d'Osbomc, est retenu dans un porte-bouquet
en cristal de roche taillé, serti de diamants,
d'émeraudes et de corail et orné d'une chaine
d'or garnie de prrles, cadeau d'un prince
indien, le Maharajah Dhuleep Sing.
Sa longue traine est tenue par huit demoiselles dï1onneur 1 toutes ,·êtues de Lulle el
coiffées de couronnes de myrtes et de roses.
L'archevêque &lt;le Cantorbéry, assisté de
l'évêque de Londres et des chapelains de la
Cour, procède aussi lot à la cérémonie. Après
les queslions d'usage, il demande à la princesse si elle consent à prendre le pr;nce pour
époux; elle répond d'une voix imperccptil,lt-.
Le prince, auquel l'archevêque dt•mande ~'il
co:isent à prendre la princesse AbanJra de
D:memark pour épouse, répond au contraire
a1·c,: décision. Lorsque vient le moment
d'échanger les anneaux, le prince passe au
doigl &lt;le la princesse u11c :,lliancc en or massif sertie de six pierres prfricust's, &lt;lont k s
six initiales forment le nom de Ilertic, diminutif d'Allierl, dont sa famille se sert &lt;lans
l'intimité, à savoir: Déry!, Émeraude, fiuliis,
Turquoise, JacynthtJ et Émeraude. L'alliance
&lt;1ue passe Alexandra au doigt du prince est
un simple anneau d'or dans ll'quel csl gravé
le nom Alexandra.
On procède ensuite à la signature de l'acte
qui a lieu à gauche de l'autd. Après la
signature des mariés, le livre est monté. à la
loge de la reine qui le signe à son tour, et
lorsqu'il est remis à sa place, les personnages
de race royale présents à la cérémonie sonL
invités à inscrire leurs noms au-dessous de
celui de la reine.
Après la bénédiction nuptiale, le prince cl
la princesse, qui se disposent à quitter l'église,
saluent la rciuc. A. cc moment, l'orgue eu tonné
l'h1mne composé par le prince consort à
l'occasion du mariage de la crown-princessé
de Prusse, sa fille ainée Victoria. Cette atlcn.tion met le comble à l'émotion de la reine
qui éclate en sanglots.
Le cortège se rc!)d alors au boudoir improvisé, occupé par Alexandra avant la céré-

•

..

monic, et les jeunes époux reçoivent les félicitations de l'assistance qui défile devant eux;
après quoi ils se rC'ndenl au lunch qui réunit les
deux familles, les hôtes de la reine cl la cour,
à Saint-George's Hall.
Au dessert, après un toast porté par la
reine, debout, au bonheur des deux époux, le
prince et la princesse montent dans leurs
appartements 'respectifs, où ils revêtent leurs
habits de voyage, et parlent aussitôt par chemin de fer pour le château familial d'Osborne,
où ils vont passrr une courte lune de miel de
neuf jours. Le 20, ils doivent être de relour
à Lond rC's pour présider à Saint-James' s Palace,
le p·rmier drawin3 rJom dan, lequel toute
l'aristocrat:e doit èlre présentée à la prince~se.
Ils qui ttcnl le cbàteau de Windsor au
milieu des souhaits de Lous, el, tout le long
·a e la route, sont l'ol,jet d'ovations enthousiastes du peuple. A la nuit tomLée, à la portière de leur wagon, ils ne cessent d'entendre
les cloches so:111èr ni de vi)ir le ciel s'éclairer
des feux d~ joie allumés en leur honneur.

Portrait d' Alexandra.
Grandc, élancée, la taille bien prise, la
poitrine un peu plate, le buste bien proportionné, les bras longs, les allaches fi i:ies, les
f·xtrémilés normales, telle est la silhouellc de
la princesse.
A l'époque de son mariage, elle était blonde,
mais;-depuis lors;- ses cheveux-ont foncé, en
passant rap· demenl par Loule la gamme des
nuances qui séparent le ton chaud de !"épi
mûr du brun accenlu~.
Le front est carré, haut, trop haut, mais
la hauteur en est habilement corrigée par une
coilfure très seyante, inrnriable, en proportion
harmonieuse avec r en~emble du buste ; les
yeux sont grands, superbes, bien fendus, d'un
hleu foncé profond ; ils onl une cxprcs~ion de
douceur indéfinissable ; le nez, un peu fort à
la naissance, est incliné de droite à gauchr,
la bouche arquée, les lèvres épaisses, un tantinet sensuelles, le menton haut et rond,
légèrement prormin3nt; les oreilles bien ourlées mais déparées par des lobes disgraciPux
dont la magnificence des diamants qu'ils supportent n'arrive pas à dissimuler les défectuosités.
Si on la regarde de face, on remarque que
le côté droit de son visage est sérieux et le
côté gauche souriant. L'œil droit est distrait,
indifférent, quelque peu voilé par la paupière;
le gauche · est au contraire intelligemment
allentif et grand ouvert. Le regard emprunll!
à celle disparité .des.. yeux quelque chose de
vague_et d'étrap.ge.
L'ensemble du visage rst franc, agréable
et sympathique, el la mobilité dé l'expression
le rend intéressant. Le profil est mnins séduisant que la face.
Lorsqu'elle parle, le visage s·anime tout
enlier, quelque indifférent que soit son sujet.
Lorsqu'elle écoute, elle a l'œil ri,·é sur son
interlocuteur el scande chacune de ses phrases

en dodelinant presque imperceptiblement de
la tète, mourement 'lu'elle accentue si elle
parle à son tour, el d'autant plus qu'elle
désire donner plus de poids à ce qu'elle dit.
Elle accompagne sa diction de gestes nombreux.
Elle a un . timbre de voix sympathique cl
chaud, une voix profonde et claire, un petit
accent étranger dont elle n'a jamais pu se
défaire et 'lui donne du piquant à son verbe.
Cet accent ressemble à l'accent allemand
adouci; raccenl du prince, qui faisait grima~rr les puritains de la Chambre des Lords
à la }Pelure du premier .discours du Trône,
lors de son avè·nerrient, est plus dur que celui
de sa femme. Son allemand est un peu plus
pur que son anglais ; il n·y a que le danois
que parle très purement la princesse; quant
au prince, il parle toutes les langues, même
~a langue maternelle, avec ui1 accent étranger.
Ce que la princrssP a vraiment de mieux et
cc qui lui gagne tous les cœurs, c'est son
smirirc qui 1·st nbsolument séduisant. Sc s
meilleures pho:ographies, ses portraits les
plus fidèles signés &lt;les plus grands noms,
n'arrivent pas à rendre le charme qui s,:
digagc de sa personne lorsqu'elle sourit. li
faut dire 11 la décharge des artistes dC1ant
lesquels elle a posé qu'elle se fait tout autre
en devenant modèle el que, mèmc cba11l
l'objectif du photographe, elle se rai&lt;lit cl
devient sérieuse in(or.scicmment.
Elle a le caractère extraordinai remcnt jcunr,
!"humeur gaie. Elle thcn:he volontiers le co:é
drô!e dès hommes cl des chosrs, el s'en a11111sc.
u·unc intelJigencc nioycnnc, clic n"aflkhe
p::is la moindre prél rntion à l'espr:t et 1:e
recherche pu la so~iété de ceux qui pasfc11t
p:&gt;ur en avoi r beaucoup. Elle a l'imaginat,on
,·i,·e, mais ne s'attar&lt;lc pas dans la spfru'atioa : elle est f,-m:nc d\wtiun arnnl tout. Elle
aime assrz le ch:u1l-(e•11cnl et ne redoute r: l'n
tant que la m:motunie en tout. 1::lle est incap:il,lc d'un effort soutenu , et tout cc q11'1111
d"t·llc rst d'écouter un orateur,
0
.
lJeul cxirre~
fùt-il l"éloqucac • personnifit'e, une d~m1-hcurc
au plus. En cela, clic ressemble au pr:ncc.
Tous deux souffrirent tant d"un sermon qui
dura trO:S quarts d'heure à Sandringbam, que
jamais plus l"él'ê:1ue qui se permit de le prononcer ne fut invité. Dans une visite d'un
quart d'heure, elle trouvera moyen d'effleu~~r
cent sujets différents el de changer cent lois
d'attitudes. L'immobilité est pour elle le plus
grand supplice qu'on puisse lui infliger. Aussi
a-t-elle dù faire un effort prodigieux chaque
fois que, sur l'ordre de la reine, elle a dù
poser, pour son portrait, dernnt un peintre
ou un sculpteur.
. .
Au début de son mariJgc, elle donna ainsi
des séances au pcinll'c Frith et au sculpteur
Cibson 11 qui la reine Victor:a avait commandé
le portrait de sa bru pour le chàteaud'Osborn~.
Au bout d0 la troisième ~éance, le tral'ail
n'avançait pas, el le prince, qui ne la f[Uiltail
pas à celte époque et !"accompagnait, _pa~
conséquent, chez les artistes, commençait a
donner des signes d'impatience. A la quatrième séance chez Frith, quelle ne fut pas la

, ___

__________________

_....:_

sur~risc du prince en voyant que tout était à
rcfatre et que l'artiste n·arait gardé que les
c~ntours: «. Que s'est-il donc passé, demandat-1!, nn accident? - Nullement, répondit le
pemtre, mais Son Altesse est si mobile son
e~pr~ssion change si souvent, que je c~ains
d avoir à renoncer à saisir sa ressemblance. »
Le prince fit la moue. « Qu'y a-t-il? interro_gea la pri_nc~sse. - II y a que vous posez
lrcs mal, llll dit en souriant le prince, et que
vous mctt.c_z de_ grands artistes au supplice.
- Allons_, Je vais tàchcr d'ètrc sage, finissaitclic par dire, cl clic se calait dans son fauteuil
a l'l'C des coussins et faisail des efforts inouïs

il )e.mit dans ~111 tablea u dont les principaux
mentes sont l arrangement et le coloris des
étoiles.
Quant à Gibson, dont l'humeur était moins
accom~odante, il_ se retint à quatre pour ne
pas laisser la prmcesse dans son atelier, et
ne put rien faire de cc qu'il aurait \'Oulu.
Alexandra paraissait ne pas s'en soucier outre
mesure. Chaque fois que le prince faisait
obserl'cr à sa femme qu'elle rendait la tàche
très difllcilc à l'artiste, elle se contentait cc
répondre : c, fous ètcs des méchants, des
cruels, ,, cl elle farsait mine de bouder. Plus
lard, clic p:isa dcl'ant notre pauvre Bcnja-

LJt R..,E1NE ALEX.ltND~Jt

mêm? de lui prendre son temps. Elle me
p_arla1t ~vec tant de courtoisie et de simplicité,
si g~nl1mcn~ c~ ~ans ~n ~rançais si parfait,
que Je me d1sa1s a mo1-meme : « Nos reines
cr de Fr~nce d'au~rcfois devaient parler ainsi. »
Elle était lranqmllc, et m'a accordé toutes les
sé~nces ~écessaires avec beaucoup de bonne
grace: Mis~ Charlotte Knollys, dame d"unc
rare mtcll1gencc, causait un peu arec mon
~ odèlc et ~,·ec le peintre, et le Lemps passait
vile, _trop vile, lan~is que le chien japonais de
la prmccsse ronflait sur le coussin d'un fauteuil. l)
Le charme &lt;[Lli se dégage de sa p&lt;'rsonnc,

i\LIRIAGE DC PRl,C ,\,
,É
• E • LBERT· DCCARIJ DE GALLES ET DE L~ PIU:&gt;.CLSSE AL!i'XANDRA DE DAXE.IIARK, DANS LA CHAPELLE SAtXT-(i . 1
AU CHATEAU DE WINDSOR, LE ~ S l 863.
.
EO {GES,

P.0 ~1r èlre ~aime; mais s0:1 l'Îsa 6e prenait aussi lot ~n air de tristesse el d'ennui. Frith se
p_ressait _alo'.·.s de saisir un .trait, une expresSt0n, ~ais s il la quittait un ·instant des yeux,
lo,rsqu 1_1 la ~egardait à nouveau, trait et
expr_esswn_avarn_nl changé. Aussi prit-il le seul
paru possible, il travailla d'après une très
bo_nne photographie et ne demanda plus à la
prmcesse que des séances de quelques minutes,
JUSte le Lemps de prendre la nuance des chel'eux ou à peu près, car les chel'eux changeaient comme 1~ reste, la nuance des yeux,
la couleur du tcmt. Il arait, en recevant ·la
comma nd e de la reine, rèvé de créer· une
œu vre, 11 fit une simple copie; il comptait
mettre tout son art dans un portrait vivant,

min Constant qui s·est éteint à la veille d'aller la croquer dans l'abbaye de Westminster, sur son trône, la couronne au front. Il
parait qu 'clic s'est montrée beaucoup plus
c,alme. C'est, du moins, l'artiste qui nous
1 appr~nd. 11 éerirait, à l'époque où il fit son
porlr,ut : et Passa blement rrrande élancée
'
'
e'Ie3ante,
aucun:i princesse n'ao eu, depuis
son'
berceau, autant de cb:trme que la princesse
Alexandra. Elle a gardS la jeunes,e et la noblesse des traits. Ses yeux so:it d'un bleu pur ·
et profond, son regard est presque timide et
clic a sur le visage une expression de bontl'
généreuse. Elle venait toujours en retard à
ses séances, et à la façon dont elle s'en excusait, j'éprouvais le besoin de m'excuser moi-

tout le monde le subit, les femmes aussi Lien
que les hommes. C'est cc qui faisait dire à la
princesse Yictoria devenue impératrice allemande : « J'ai connu beaucoup de femmes
cri plais~ient à tous les hommes sans except10n, _mais aucune qui ait, comme Alexandra,
gagne, l~s bonnes grâces de son propre sexe,
sans eve1Ucr ou exciter la jalousie. »
Il est de fait que, lorsqu'elle arrira à la
cour de Windsor, où la réputation de sa
beauté l'avait précédée, c'est arec un senti..:
~e_nt d'cnYic et de dépit a~scz général qu'elle
ctail allcndue. A premiùre YUC cc sentiment
se c~an_gea en une sincère et sympathiq11c
adm1rat1on cl la reine put la surnommer la
«Fée l&gt; _sans r1ue personne en eùt de l'ombrage .

�_ _ _ _......,.._ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ,#

111STO'J{1.ll

1

11

li rnfnt qu'on annnncc que la princessc·de d'elle; mais du jour où y entra la princesse
Cel âsccndanl qu'elle a exercé dès le prcde Danemark, les craintes de la reine et de la
Galles est qnel'luc part pour que toute l'arismic1· moment sur la cour de Windsor ne fit
nation furent dissipées ; on s'aperçut en efîcl
tocratie cl la h:lllLC h1urgeoisie y accourent;
qu'augmenter avec le Lemps, gràce à son tact
bientôt que, tout en étant moins auslère que
qu'elle s'intéresse à une rouvre, pour que les
exquis, qualité que possède aussi au plus haul
la cqur de Windsor, la cour de Marlborough
c 1pitaux y affluent el viennent la féconder:
degré son époux. Elle sail admirablcmenl
était digne de respect, el l'aristocratie, à part
qu'elle veuille créer une institulion, ponr
saisir les nuances des caractères, les degrés
les puritains qui n stèrent, comme la reine,
qu'immédiatemcnl on la proclame nécesd'intelligence, les tours d'espr;l, l'idéal de
enterrés dans leurs terres, se fit un devoir
saire et que toutes les dames s'y intéressent .
ceux auxque!s elle a affaire, et sait , par son
d'y paraître et un honneur d'y être reçue.
Ainsi Alexandra s'est emparée du cœur de
plus ou moins d'al.,andon, cl par sa modestie,
, Alex;rndra n'est pas discutée. Aussi toute
ses futurs sujets cl s'est mise à la tête de
lJUi est sincère, tourner les esprits en sa faveur.
la nalion a-t-el!e applaudi, lorsque, pour son
toute la société. Dès lors, ses exemples sont
Elle a aussi une très grande dignité, dont
premier acte, Edouard VII conféra à sa reincsuivis, elle est en loul l'arbitre du: Lon goût,
elle ne se départit jamais à quelque ùegré
consorte l'ordre de la Ja.rretière.
de la mode; l'esthétique anglaise se règle sur
qu'on ait pénétré dans son amitié; mais celle
Contrairement à ce qu'on parait croire
l'esthétique d~ la princesse ; on tombe ~ ème
dignité est Loul à fait exempte d'orgueil et de
généralemcnl, la .larrctière a été plus d' une
dans l'cxagéralion en imitant jusqu'à ses
hauteur, de sorte que, chose rare dans une
fois conférée à des fem!)les. Il existe en elfct
petites imperfections, et rien de ce qui la
cour où la porte est toujours tant soit peu
de nombreux tombeaux de dames nobles sur
ouverte aux inlrigues, on ne lui connail pas touche ne passe inaperçu.
lesquels sont représentées agenouillées, assises
Pendant la maladie du prince de Galles,
ou couchées, des dames ayant la Jarretière
d'ennemie.
c'est Alexandra c1u'on plaint le plus; c'est
avec elle qu'on compatit; à la convalescence, autour du bras.
On ne possède pas les premières listes de
c'est avec elle qu'on se réjouit et c'est elle
l'ordre
qui a été créé en 1547. Les plus anPopularité d' Alexandra.
qu'on remercie d'aYOir sauvé la vie à l'hériciennes remontent au règne de Richard Il,
tier de la couronne.
c'est-à-dire de trente à cinquante ans après
De même qu'Alexaodra eut vile fait de
Plus tard, lorsqu'elle perd son fils el qu'on
faire la conquête de la cour de Windsor, de apprend avec quel héroïsme sa mère l'a dis- l'inst.ilution de l'ordre. La dernière femme
mèmc elle jouit, presque dès son arrivée en puté à la mort, c'csl encore à clic que ,·ont é1ui y ait été affiliée est Marguerite de Ilcau,\.ngletcrrc, de la plus grande popularité. les consolations de la nation, c'est ·avec elle fort, comtesse de Richmond , mère de
Toul le monde fut heureux du mariage du qu'on pleure, bien que la douleur du prince Henri Vll. Henri Vil[ se refusa à adrucllre
plus longtemps les dames au rang des chcraprince de Galles ; la reine se proposa de se
soit aussi vive que la sienne.
liers. Il avait élé question, sous Charles 1°",
ol'rvir aussitôt dll sa bru pour la représenter
Les épreul'es se succèdent r m uitc pour la
Jans toutes les cérémonies officielles et faire princesse. Dans l'automne 1898, la reine de revenir sur celle éviction, mais la réroluoublier sa retraite que la· société el le com- Louise tombe malade, tandis qu'Alexandra tion, qui bouleversa tout, fil oublier cc proU1erce Mploraient ; l'aristocratie vit en clic soignait son époux à bord de: J' Osborne, à jet. Depuis lors, on n'a plus fait de tentative
(elle qui allait la rajeunir cl lui rendre un Cowes : le prince avait fait une chute dans pour la réintégration des fommes dans
peu de son ancienne gaieté; le peuple fut l'escalier du baron Ferdinand de Rolhschild. l'ordre. royal. Au contraire, depuis l'avèneheureux de voir la jeunesse prendre place Elle se rend en Loule hàle à Copenhague et ment de la maison de Hano\'rc, des règleautour du trône et considéra Alexandra reste au chevet de sa mère pendant seize ments héraldiques sévères, encore en Yigueur
de nos jours, interdisent aux cbeYaliers de
0omme la représentante de la sourcraine.
heures consécutives. Tous les soins qui lui
Aussi, lorsqu'au début de son mariage on sonl prodigués ne peuvent arracher la reine la Jarretière d'entourer leurs armoiries du
annonça qu'elle tienùrait un drawinrr-room à à la mort qui la prend le 29 septembre. La collier ou du ruban de l'ordre, lorscrue leur
Saint-James's Palace aussitôt après° sa lune mort de sa mère causa à Alexandra un très écusson est accolé à l'écusson de leur épouse,
de miel, les demandes d'admission que reçut vif chagrin. Elle assiste à ses funérailles dans tandis que ces insignes pouvaient y figurer
le lord chambellan furent-elles innombrable$. la cathéùrale de Roskilde, l'aLbaye de ,Yesl- autrefois de plt'in droit, et non par pure toléJamais on n'avait présenlé tant de débutantes. minslcr du Danemark , et, à son retour, elle rance, ainsi que l'attestent les écussons encore
l~n Angleterre, les débuts d' une jeune fille de peul, aux consolations qui lui parviennent de suspendus dans la chapelle de Saint-George's
la société dans le monde consistent dans une tous côtés, mesurer l'étendue de sa popularité. à Windsor. En sa qualité de reine, Alexandra
a reçu sans investi ture l'ordre de la Jarreprésc11Latiou à la sou1'eraine .
Un an après_, la reine Victoria lombc maOn dut éliminer beaucoup de jeunes filles lade à son tour et succomlie le 22 jan- tière, que la reine Vicloria ne lui aurait
qui, cependant, avaient atteiut l'àge d'ètre vier 1901, faisant d'Alcxandra une reine. Son jamais accordé.
Il existe en Angleterre trois orùrcs spéciaprésentées et qui avaient des titres à ce qui al'ènement est salué avec le plus grand reslùment des tinés à honorer les femmes :
esl considéré comme le suprème honneur.
pect. .
l'ordre de Vicloria and Alberl , creé en 18ô5
Alexandra apprit toutes les déceptions qui
Si Alexandra rst dernnue si populaire,
suivirent sa première réception, et décida d'en c·l·Sl par la dignité a\'CC laquelle elle a su pJr la reine Victoria, cl destiné aux James
tenir une seconde à une date plus rappro- s'acquitter d' une fonction à laquelle élaient appartenant aux maisons régnantes ou il
l'aristocratie du Ro1aume-Uni ; l'ordre impéch~e, et celle altention lui ,valut des sy111pa- attachés tant de devoirs.
rial de la couronne des Inde,,' créé également
th1es plus grandes encore. Quant aux élues,
Les dernières princesses de Galles 11'avaient
par Victoria en t878 et destiné aux dames de
elles. se répandirent en éloaes
sur
sa
oràcc
0
0
'
pas ü é des modèles de vertu et depuis longsa distinction, sa dignité simple, el quelques- ll'mps les pclites cours. d'Angleterre étaient la famille rople, à l'aristocra lie indienne et
aux femmes d('s gourcrncurs des Indes;
unes dirent sa majesté.
tk s lieux tt scandales. Celle de Frederick de
A partir de cc moment, il n'y cul plus eu Galles, fils de George li, à Lei1:estcr House, enfi n l'ordre de la Croix-Rouge, troisième
An~lelcrre et mème dans tout Je fioyaume- celle de George de Galles, qui devint ensuite institution de Victoria, destiné à honorer
Uru de grandes réunions, de grandes fètcs, prince régrnt, à Carlton Ilonse, défrayaient tou tes les dames de nationali té liritannique
de solennités, d'inaugurations de monuments, . depuis lon$Lcmps la chronique scandaleuse. qui se sonl particulièrement dis!inguées .
Du jour de l'avènement d'Edouard \'Il,
d'institutions de bienfaisance, de créations Si Albert-Edouard aYail eu une autre femme
d'écoles, ni d'académies, d'expositions quine qu'Alexandra, tout port~ à croire que Marlbo- Alexandra est derenue grande-maitresse de
sollicitassent son patronage, et celles aux- rough Ilonse aurait il son tour fait parler ces trois ordres.
quelles elle l'accorda réussirent seules.
J.-11. AUBRY.

ClicM Giraudon

L A TOIL ETTE DE VÊlfüS.
••

T a/:le.i11 de Bouc11ER. N11see du Louvie.)

Louis XV el Madame de Pompadour
PAR

PIER.RE DE NOLHAC

CHAPITRE V.
Les voyages, les maisons, la famille
(suile).
.Al~xandrine d'Étioles n'avait pas tout à
f~1t six ans? quand elle fu t mise à l'Asso·mpt,on, le meilleur couvent de Paris pour les
filles de noblesse et leùiches héritières • et
cb~cun Y sut apprécier le lustre nouv~au
quelle apportait à celte maison. M. Poisson
~a:onte au jeune oncle Vandières ce grand
evrnement de famille. li écrit du château de
Crécy, le 11 juin 1750 : &lt;( M. de Tuurnehem
me rend compte de l'arrivée et de l'entrr1•
~e ma ~hère Alexandrine au couvent d~
I As~ompt1on;. Je croyais qu'elle se désespérerait ~orsqu.'l faudrait y aller, et c'était la
~oussamt Cfl:1• lui avai t inspiré ces beaux sentnn_ents. Mais, comme depuis trois ou quatre
m~is sa ~1èr_e l'avait retirée auprès d'elle, et
qn elle lavait logée dans ses petits entresols,

tout en haut, et que c'était madame du
!lau~scl qui en avait soin, on lui avai t
mspi_ré, à la chère petite enfant, combien clic
aurait de plaisir d \~Lre au couvent avec
d'au tres demoiselles de son âge, et surtou l
avec_la peti te princesse de Soubise. ~:lie ne
:esp1rait plus, que le moment d'y aller, tan t
il est vrai qu on persuade tout aux enfants
1r_uand ~n ~•y prend de la bonne façon. Celle~
c1 m_e d1sa1t avant d'y aller : &lt;( Mon papa, je
(( vais appr~ndre à écri_re bien vite, afin que
(( vous receviez tous les Jours de mes lettres . »
et, en effet, j'espère qu'avant deux mois eile
m'écrira elle-même, surtout si on lui donne
'.nadem~iselle de Saint-Lubin, qui a montré
a la petite Parseval, que j'ai indiquée. Mais,
~~e tout est cabale dans les couvents, les
begu111e~ voudraient en donner une autre à
ma fille, à qui tout le monde YOudrait montrer à apprendre à lire et écrire. .. lJ
Les lettres du grand-père sont pleines de
ses deux filles, &lt;( ses deux Alexandrines »,
..,, 293 ....

com1~1e il les appr lle, cl la petite (&lt; fanfan ll
para it tellement l'emporter sur la grande, que
madame de Pompadour l'en taquine tendrem~n l : &lt;( Je l'ois bien que la petite Alcxandrme
Reinelle
de votre cœur ., ce1a
, a chassé
.
.
n est pas JUSle, et il faut que je l'aime bien
for~ pour lui pardonner. JJ Au reste, cette
petite-fille adorée aura ses autels chez le
g-:~nd-père, qui l'annonce ainsi à M. de Vand1eres_: &lt;( M. Portail me fait faire un cadre
ma~m.fiq ue pour votre por trait, que je porterai a ~larigny; il sera placé à la droite,
Alexandrme au_centre et la mère à rrauche. lJ
M. de Vandières n'ignore rien de ce q •
.
1
Ul
r~garde s~n a1mab e nièce : &lt;( Je suis arr ivé
h1er ~~1 _sou· dimanche de Crécy ici, mon cher
fils; J a1 été re~la descendre à !'Assomption.
De_11nc pou~·quo1: c'est que ma chère Alexandrine l'habite. depuis
dix jours ., lu J·urres
b'!Cil
., ' ,
0
que ce m_atm J ai cté déjeuner avec elle. &gt;J
Quc!ques Jours ap:è_s, ar rivent les impressions
de l enfant : (( Vo1c1 une lettre de ma chère

�..
•
111STO']t1.Jl

"

Alexandrine, qui réellement est une enfant le corole de Luc et qui avait trois ans de plus
unique, et qui Yous dit, d'un grand sang- qu'Alcxandrine. C'était ce fils dont la naisfroid, qu'elle a beau aimer belle-maman, sance avait coûté la vie à madame de Yintiqu'elle est encore plus aise au coul'entqu'arec mille et qui ressemblait singulièrement à
elle, par l'emie qu'elle a d'apprendre pour Louis XV par la fi gure, les gestes el les mase rendre digne après des bontés de belle- nières. cc N'est-ce pas, disait la marquise à
maman, ê1u'elle ne quillera plus quand une ses amis, que ces deux enfants so:it faits l'un
fois elle aura appris Lout cc qu'elle doiL sarnir pour l'autre? l&gt; Elle mêlait b cc projet, qui
et bien fait ses exercices.... Adieu, mon n'allait pas sans l'espoir d'une grande charge
cher Vandières, je t'embrasse comme Alexan- et d'un l,revet de duc, un sentiment p:issionné
que le fioi ne se souciait guère de p:irladrine. »
Quand le Roi se rend à la ~luette, son chà- ger.
Il sut l'en décourager un jour que, par un
Lcau le plus rapproché de Paris, la mère fait
sortir Alexandrine et la garde arec elle, ainsi hasard préparé, les drux enfants lui furent
que l'apprend un mol de M. Poisson : cc Je montrés ensemble drns la figuerie de Bcllefus hier dimanche à Yer;;aillcs; j'en revins le n~e. Ils y mangeaient des figues et une br:ochc
soir. J'y ai laissë l'Otrc sœur en bonne santé. apportée par le suisse. Madame de Pompadour
Je descendis en rerenant, comme Lien rous tout d'abord s'écria : cc Cc serait un Leau
pensez, à L\ssompLion, pour y voir mon couple! » Le Roi, n'ayant rien répondu, s'apetit bijou ; mais je me gardai bien de lui musait arnc Alexandrine sans l'aire aLLention
dire que je parlais demain. C'est une enfant au garçon. La marquise dit, après un moincompréhensible : elle lit el écrit mieux que ment, en remarquant chez le jeune Vintimille
moi ; sa mère a éLé b:en . étonnée de lui roir des altitudes toutes semblables à celles du
lire, il . y a deux jours, à la ~luette, votre • Roi : cc Ah! Sir{!, voyez, on croit voir son
père 1 - Je ne 'sarais· pas, répondit le Roi,
lettre de chasse. ll
~ladame de Pompadour ne peut se passer que vous connaissiez le comte du Luc si parlongtemps de celle petüe merl'eille et, à ticulièrement. - Vous dcrricz !"embrasser,
Loule occasion, un carrosse rient la prendre ajouLa-t-elle, car il est for~ joli. - . Je con~au courent: cc La Cour, écrit M. Poisson en mencerai donc par la demoiselle, »dit le Roi,
juin 1751, va aujourd'hui lundi à Choisy, et il embrassa l'une el l'autre froidement et
jeudi à la Uuelle cl vendredi à Compiègne. Je d'un air contraint. Madame de Pompadour
viens d'annoncer à mon cher petit fanfan que, parlait de celle scène, le soir, les larmes aux
ce snir, à six heures, un des carrosses de yeux.
Elle dut se livrer 11 d'autres imaginations,
)[. de Tournehem la mènera à Choisy, où clic
reslera jusqu'à mercredi; c'est une gr,mdc se réduire à des ambitions moindres. M. de
joie pou1· elle. l&gt; Une autre fois, la marquise Richelieu se rnntait d 'al'oir été sollicité par
la conduit à !'Opéra, dans la loge du duc de elle, au sujet de son fils unique, le duc de
Chartres , et Lous les regards des spectateurs Fronsac, el d'avoir répondu, afin de couper
sont pour la mère el la fille. fi aurait fallu court aux négociations, cc qu'il était trrs senun bien précoce bon sens, pour que la jeune sible à son choix, mais que son fils avait l'honpensionnaire de !'Assomption ne fùt pas cni- neur d'appartenir aux princes de la maison
wéc par cette vie exceptionnelle, qui la met- de Lorraine par sa mère, el qu'il était obligé
tait au-dessus de ses compagne,; on devine de leur demander leur agrément l&gt; . fine alles adulations du coment, les jalousies étouf- liance non moins brillante apportait à madame
fées par les ambitions naissanles, les intriguC's de Pompadour une compensation aux imperébauchées autour de celle qu'on 1ùppelait tinences polies du maréchal : le duc de
jamais que par son nom de baptème, comme Clm1lnes, qui était forl de ses amis, lui promellait son fils. Alexandrine dm•ait épouser
d était d'usage pour les princesses.
le duc de Pccquigny, dès qu'elle aurait ses
La réritable grande dame, que, m:tlgré douze ans.
Les mariages célébrés par avance étai_ent
t:ml, elle ne pourait êlrc tout à fait, parce
fréquents
dans l'ancienne nobles_se frança1~r,
que la naissance el le mariage lui manquaient,
madame de Pompadour l'Oulai t que sa fille el personne ne s'étonnait de voir une petite
le fùt. Ce rèrn maternel, qui cùl achenS sa mariée rentrer au couvent le soir de ses noce, .
propre destinée, n'est pas fait pour surprendre, li était entendu qu'Alexandrine attendrail, à
et rien ne paraissait plus aisé q~e de le réali- l'Assomplion, l'ùge convenable à la consomser pleinement. Alexandrine d'Etioles é~aiL en mation du mariage el le moment où son
droit de prétendre aux plus hauts partis. La jeune mari serait pot~rvu d'u_ne des belles
merc n'avait guère que l'embar1·as de choisir, charcrcs sur lesq uelles 11 poul'a1 Lcompter. Oe
parmi tant de grandes familles qui l"al'aient tout; façon, et mème si la charge Lardait un
acceptée dans leur intimité el à qui clic arait peu, madcmoisrllc d'ÉLioles ~liait_ dcYCnir
rendu maint service de place ou d'argent. duchesse, el fortifier encore la s1Luat ion de sa
Dès qu'elle eut obtenu les honneurs de du- · mère à la Cour. Par l'entrée de sa fille dans
chesse, toutes les espérances lui furent per- la maison de Chaulnes et de Luynes, une des
mises. Il semble qu'elle ait souhaite d'abord plus considérables du royaume, l_a marquise
nne seule alliance, moins aranlageuse au point se voyait, enfin étayée de ces alliances el de
d.1 vue de la fortune que fascinante par le celle parité du sang, qui sonl, dans les °;1~narchies telles que la France d'alors, le rencbarme étrancre
qui l'y attirait. Elle songeait
0
•
.
au cc petit Yintimillc &gt;l , qu'on nommait aussi table soutien des personnes.

Louis
Alexandrine t,vait dix ans, quand madame
de Pompadour crut pomoir joui1· de cette
sécurité maternelle. L'enfant cessait d'embellir et la mère ne s'en attristai t point : C! Je
trouve, écrirait-elle, qu'elle enlaidit beaucoup;
pom·vu qu'elle ne soit pas choquante, je serai
satisfaite, car je suis Lrès élo:gnéc de lui désirer une figure transcendante. Cela ne serl
r1u'à vous faire des ennemis de Lout le sexe
fém:nin, cc qui , arec les amis &lt;lesdites
femmes, fait lrs deux tiPrs du monde. » Mais
les c,pérancrs si près d"ètre réalisées s"érnnouissaienl dans une catastrophe. Après une
très courte maladie, qui n'arnil pas paru
sérieuse, Alexandrine était prise de convulsions et mourait brusquemrnt, le ·l 5 juin 1754.
I.cs médecins du fioi, arrirés Lrop lard à l'Ass:implion, faisaient l'Ôuverture du corps ainsi
que pour une princesse, mais surtout parce
que le m1l n'était pas bien dc%1i et r1u'on
a,·ait, comme toujours, parlé de poison. On
portail l'enfant eu grande ~olennité an snmplueux ca,·cau de l'église des Capucins de la
place \'endomc&gt;, dans la partie de la &lt;haprllc
des Cr.:qui, que le duc de la Trérnoïllc a,·aiL
cédée à madame de Pompadour et 011 reposait
d,;jà madame Poisson.
Tous ces honneurs demeuraient indifférents
à la mère, qui, rcceYant la nJmcllc à Bellevue en un moment critique, tombaiL malade
assez gravement pour inquiéter un instant
son entourage. Le Roi multipliait ses ,•isiles
auprès de son inconsolable amie. On préparait
précisément une fète à Ilellcrne, à l'occasion
de trois de ces ruariages de famitle que la
1mrquisc se plaisait à conclure cl pour lesquels le Roi signait au "Contrat aYec elle. Le
duc de Luynes raconte le désarroi jeté dans
Lous ces projets : « li devait y avoir. mercredi 19, à Bellcrne, trois mariages : celui
des d~ux filles de M. de lhschi, dont l'ainée a
treize ans et riui épouse M. de Lujac; la
cadette en a douze et épouse M. d',\ l'aray; le
troisii•mc mar:agc est cC'lui de mademoisdle
de Quitry, qui épouse M. d'Amblimonl. Les
deux filles de M. de [laschi deraicnl èlrc mises
dans le couvent imml;diatcmenl au sortir de
la noce. &gt;l Madcmo:sC'llc de Chaumonl-Quilry
n'avait qu'une petite parenté arec madame de
Pompadour, par sa mère qui tenait aux L~
Normanl ; mais les demoiselles de Bascb1
ét1ienl ses propre, nièces, el c'est à clic que
revenai t le rôle maternel dans la cérémonie.
Le mariàge des deux enfants était renvo)·é de
dix jours el célébré à la pnroissc de Versailles,
madame d'Eslradcs remplaçant madame de
Pompadour. Toute la noce, au sorl ir de l'église,
allait à Bellcnie; la marquise dcrait faire violence à sa douleur, donner à diner, embrasser
ces petites mariées de courent, pareilles_ à
celle qu'elle avait rèl"é de parer de ses mains
cl de fèler en son cbùLeau.
Ce deuil, qui l'atteignait si profondément
dans sa tendresse et dans son orgueil, permit
aux courtisans de mesurer sa force dame et
son désir de complaire au maître. Six semaines après la mort d'Alexandrine, la Cour
étant à Compiègne, M. de Croy s'informa en
arrirnnl du jour où cc il y aYait LoileLLe » el

s'y rend:l : « Les ambassadeurs y vinrent,
raconle-t-il. J'y ris pour la première fois la
marrruise drpuis la perle de sa fille, coup
affreux, dont je h croyais écrasée. Mais,
comme trop de douleur aurait fait trop de
tort à sa figure et peut-être à sa place, je ne
la troul'ai ni 1·hangéc ni aballu&lt;', et, par un
clrs miracles de cour qui sont fréquents de
rPlLC sarte, je ne la trourai ni plus mal. ni
:1ffl'clan1 l'nir plu, sérieux. Cependant cll~
avait ,:1(\ rudcm nt frapp&lt;\e, et cllr riait rraisemhlal,l,·m•·nl. a11,si m1\J11•11remc i11t,:rienrcm•111L qu'elle p1rai ,sait heureu~c extfrirurnmenl. 1) I.e soir, la m:tr 1uise a hPauconp de
mond,i à sa table; elle}' défend avec sa vivacité ordinaire le projrt de celle hrlle pl:u-c
J,ouis XV, qui ~c fait à rentrée de Paris,
devant le jar,lin· d,•s Tuileries. c&gt;L où sera placé
le l,ronœ é1111esl re d~ l3nu chardon. Après le
soup:)r, on annnnce le Rni; il fait a~scoir tout
1,: m'lnde en cercle. raus,i gaiement arec les
dame, cl badine /t demi-voix a,·cc madame dr
Pomp:idour. PL•rsn11nc, it la voir seulement,
11C' ponrrait se donler du désastre récrnt l(Ui
a déchir,: son rœ11r de mi·re.
Un rncnnd d,•uil, snn'enu prc.srp1c en même
temps, arnit frappé la marqni,c déjà si all&lt;';ntc. flix jours aprè3 la petite Alexandrinr,
,·tait mort le grand-p,'-rc, mabde dès longLcmp, d'une hydropisie dcrenuc dangereme
depnis fo mois de mar,. D'après rc rrnc non;;
sarnns de l"exlraord:naire tendresse de François Poisson pour la gracieme enfant, on pent
supposer que ce coi,p inopii:ié avait b.ilé la lin
du vici'lard.
0

Il ne resta à madame de Pompadour, de sa
parcnl(· intime, qne le frère sur lc,1uel clic
repo1'la la meilleure part de Lous ces sentimcnls d'affection et de protection dont elle
a1·ait rté prodigue pour les siens. Quelques
mois après la mort du seigneur de Marigny,
l'érection de b terre en marrruisat fol réalisée, p:ir lellrcs-patentes données à Fontainebleau, le 14 septembre 1754, et M. de Yandières, dcl'Cnu marquis dl' M:ir·;:my, monta
dans les ca1 rosses du Roi. !I (L.:it déjà depuis
plusieurs années en posses,ion de sa charge,
M. de Tournehem, dont il a,·ait b $utvivance,
étant mort le 19 décembre 1751. ·
C'était un gJrçon Lien portant, aux Lrails
régul:er,, qui a,•ait engraissé de trop bonne
lreurr, cc qui lui donnait des al1~res ·gauches
rl un air lou ..d. On pouvait le cro:re épa·s
&lt;l'esprit c,immc de corps; mais ceux qui
l'approchaient le jugeaient· minix. Intelligent
aulant qu'appliqué, il ne parai~sait point in~
fatué de sa place cl cherchait plutôt à s'y f~ire
accepter. Le Roi l"eslimair, arait confiance en
ses lumières, sachant qu'il étndiait a1·ec conscience les affairrs de son service. On avait
profil à causer arec lui, et nul ne son~eait à
le moquer, mabré qu'il eûl consené be~ucoup
de C('S façnns hourgeoises, que sa sœur avait
dépou illées entièrement. Il s'était h it. à la
.Cour cl chez le, al'I istes, des amis sincères;
il complait amsi quelques ennemis que lui
attiraient des accès de brusquerie assez étranges. S:i gêne na tu relie était augmentée par le

xr ET .MAD.JI.ME DE Po.MPJJ.DOU~ - - ~

sou,·enir des origines f:l.cheuses de sa brillante
carrièrr. Il en plaisantait quelquefois luimè,nc entre ami,, après boire, Ct&gt; qui ne laissait pas que d'embarrasser les convives, mais
il eùt soulît!rt crucllemenl de se l'entendre
rappeler et il semhlait perpétuellement en
ga rde contre le mépris.
Quelques trait, de sa vie s'expliquen t par
celle blessure secrète. Il désofait la marquise
par sa persistance dans le célibnt. Elle avail à
lni proposer d'rxcc'.lenls partis et les aliiances
les plus lhllcuscs, car une famille qui eût
accueilli le jcunc1 marquis n'aurait pas eu à
regretter sa complaisance. Plusieurs tentatives échouèrent par l'obstination de ce cc petit
frère », docile 11 tous les conseils, s1uf à ceux
qui di•po~aicnl de son cœur. Lorsrp1'il fut
11ucstion de la fille de la princesse dcChinrny,
11ée Ilcauvau-Craon, les choses semLl,'-rent
s'arranger; la jeune lille était même sortie du
courent, quand tout fut rompu. Tant que sa
sœur vécut, Marigny ne voulut plus entendre
parler de mariage. Admis dans les Cabinets
du Rni , recherché des pins grands seigneurs
pour les avis r1uïl pou1·ait donner et les servîces qu'il aimait à rendre, il préférai t des
sociétés moins re1crées, oit il se trouvait à
raisc. Il tenait un état de maison superbe à
l'hôtel de la Surintendance; ma's il se rapprochait, par ses goûts, du monde où avait
Yécu son père, et, de toutes les faiblesrns de
l'homme dti cour, la l'anité était celle qni le
tourmentait le moins.
Élevé par la seule faveur à une importante
place, qu'avaient eue, sous le nom de surintendants, le3 plu; grands ministres de
Louis XlV et qu'un duc d'Antin n'avait pas
dédaigné de solliciter, le jeune directeur cl
ordonnateur général des Bàtimcnts du Roi sut
se faire pardonner sa fortur1r. li se montra
mïeux instruit des choses de son département que phisicurs de ses prédécesseurs,
Comme il avait bien profité de son s~jour en
ILalie, mûri son jugement et acquis de, connaissance,, il put recueillir, sans parailr~
lrop inférieur à sa làche, la succession de
M. de Tournr.liem.
L'oncle de m1dame dti Pompadour ne
tenait pas de plu;; noble origine les honneurs
qui avaient couronné sa c.1rrièrc de financier.
Elle avait récompensé en lui l'indulgent ami
de sa jeunesse, le parent complaisant qui lui
arait donné un mari nécc;sairc et avait su
l'en débarrasser au bon moment. Le choix
qu'elle fit fa:rc au Roi pou l'ait être détestable;
il tomba par h:rnheur sur un homme qui
aimait les arts sincèremPnl cl ne se contentait
pas de jouer au Mécène. àf. de Tournehem
était mort regretté de fou,, et pJriicnlièrcment du monde difficile qu'il avait gnurcrné.
Il avait, en peu d'années, rendu de sér:eux
services; on l'avait rn réformer les abus qui
régnaient dans les commandes royale;;, introduire l'usage des concours et des jngemenls
publics, rendre annuelle l'exposition du Salon
du Louyre et faire choisir pnr les artistes euxmèmcs les œu vres dignes d'y figurer. li al"ait
créé !'École des Élèl"&lt;'S protégés, destinée à
préparer les pensionnaires qu'envoyait le Roi

à l'Académie de France à, Rome. C'était lui
encore qui avait décidé de dresser l'inventaire
de toutes les œuvres d'art conservées dans les
châteaux royaux et ordonné, dès l'année 17.'&gt;0,
l'expo5ilinn publiqne et gratuite, au Luxembonr,z, des principaux tableaux cl dessins
apr~rlc:innt au Roi.
Tou le, ces idées, que nous croynns volontiers p'.us modernes, ont pris naissance dans
l'entourage de la marquise rt ont été applif[Uécs sou, ses yeux. U. de Marigny, soutenu
p:ir elle cl guidé par l'ami Cochin, n'eut qu'à
cn1tinucr les entreprises de ~f. de Tournehem.
On sait combien prospéra l'art français sous
Jes denx hommes investis par Louis XV de la
directinn de srs Ilàtimcnls. Mieux inspirée cl
plus compétente que lorsqu'elle choisissait
des commandants d'armée, madame de Pompadour peut être excusée d'avoir élevé son
oncle et son frère à celle haute fonction, et
d'en a,•oir roulu faire comme une charge de
famille.

CHAPITRE VI
L'amitié.
L'abhé de Bernis écrivait de Versailles, le

20 ja1111icr 1757, dans une lettre intime au
comte de St.ainville, qui sera le duc de Choiseul : cc Notre amie ne peut plus scandaliser
que les sots et les fripons. Il est de notoriété
publique que l'amitié depuis cinq ans a pris
la place de la galanterie. C'est une naie cagotrric de remonter dans le passé, pour noircir
l'innocence de la liaison actuelle. Elle esl
fondée sur la néccs,ité d'ourrir son âme à
une ;,.mie sùre et éprouvée, et qui, dans la
division du ministère, c,t le seul point de
rèunion. l&gt; Il ne faut pas perdre de vue cc
mot glissé dans la correspondance de deux
liommes célèbres, qui furent sans doute,
parmi les amis de la marquise, ceux 4:ui la
· connurent le mieux. Il éclaire d'une lumière
nécessaire toute la fin de la liaison royale.
La date qu'indique Bernis se rérifiè exactement par la chronique de la Cour. C'&lt;•st au
début de 1752, c'est-à-dire six ans après l'entrée de madame de Pompadour à Versailles,
qu'un sentiment plus calme, déjà préparé par
une longue négligence, prend sans retour,
chez Loui, XV, la place de la passion. Toutefois, ce n'est que beaucoup plus tard qu'on
s'aperçoit du changement essentiel survenu
dans sa vie, et dont les premiers symptômes
r2monlent au moins à 1750, l'année mème
de la brillante inauguration du cbàteau de
Bellcrne.
·
Longtemps les apparences laissent supposer
le même élat des choses. Quand Bernis parle
de cc notoriété publique l&gt;, il croit les gens
mieux informés et de mçiins bonne foi qu'ils
ne sont. Quelques personnes des intérieurs
savent à quoi s'en tenir sur cc l'innocence l&gt;
des rda Lions du Roi et de la marquise, mais
l'opinion prérenue est lente à se détromper.
Ilernis le reconnaît lui-mème, dans ses Mémoires, sous la date de 1755 : C! La liaison
do madame de Pompadotll' arec le fini était

�,

111STOR}Jt
pure C'L sans dangt'r pour run ni pour l'au Ire ; à son ennui , mais aussi parer quï l pomail
il ne rcslail plus que le scandale à éviter. » lui parler de St'S moindres affaires, parce
Les partis qui tiraient profit du scandale rrfu- qu'elle connaissait à fond r cntouragc, sa,ail
sèrent d'aàmcltre celle métamorphose ou en le tout de chacun et se montrait toujours
nièrent la sincérité ; leur calomnie perpr lu:t d'esprit juste et de bon conseil. Le Roi n'était
la réputation de la marquise ; leur jugement plus capable de ,c passer d'elle cl prenait son
affermit le jugcm,..nt général. Toul s'y prèta : avis, parfois en badinant sur toutes choses .
a puissance incontestable qu'elle conserrait Au reste, elle sacrifiait ses conrenances el
dans sa situation ér1uil'OC[UC, ses dépenses son repos aux sentiments cl aux plaisirs du
exagérées en dl'S moments difficiles, la mal- maitre. Elle fùt allée jusqu'à la dévotion, si
1•cillancc du public irrité. Cependant, la sépa- les idées de celui-ci avair nt tourné de cc côté :
ration s'était produite, et, si les contempo- « Son s~·slèmr, que j'avais cntrc\'U drpuis
rains purent ignorer lïnslant
exact, certains faits connus nous
le font entrevoir.

plus que ctr l'amitié entre le Roi el t'llr.
Aussi se fait-elle faire pour Ilellcl'ue une
statue riue j'ai vue, où elle est rt'préscntéc
en déesse de l'Amitié. ,, J.e marbre chaste
de PigaUc remplace, sur son piédeslal. une
image plus passionnée, cl ron songe à · (a
visite familière que Ya faire la reine Mar;e
aux jardins de Dcllcvue cl à sa conrcrsalicn
avec un jardinier de la marquise: «Comml•nt
se nomme ce bosquet? dit-cl!&lt;,. - Madame,
répond le bonhomme, on l'appelait auparavant le bo,quet de l'Amour, cl c'est à présent
le bosquet de !'Amitié. i&gt; La
Reine, qui sait comment passent
les senlimenls des hommes,
ne peut s'cmpèchcr de sourire.

Les motifs d'ordre intime,
Cr rôle noul'ea u, dont maqui amenèrl'nt le détachement
dame dr Pompadour entend
du Roi, sont de ceux où le
bien faire l'aloir toutes les précœur peul ne point participer.
rogatires, Ya èt rc joué par die
La fal'orile ne ressemblait plus,
dans un nourrau décor. Elle
it trente ans, à la brûlante
quille l'appartement qu'elle ocjeune femme qui arail, de sa
cupait au second étage de
seule grâcr, éclipsé les plus
Versailles, nid brillant de ses
belles; quPl4ucs saisons du teramours, 011 le fioi met à sa
rible surmenage de la Co1,1r
place le duc cl la duchesse
étaient rcnuei, à bout de charcl'Alen ; elle descrnd au rez-dcmes fragiles cl d'une force,
chausséc, hauité seulement par
toute nerl'cuse, que le repos
des princes de sang royal, H
des champs ne renouvelait plus.
c'est précisément une partie de
Elle s'épuisail à celle conquête
l'appartement des Toulouse et
de chaque instant du maitre
des PenLhiène qui lui est done,jgeanl cl infatigable; les voyanée.
ges continuels, les veill~cs, les
Par une étrange rcnconLrc,
soupers, les remèdes excitants,
il se trouve qu'une mûtrcsse
t't surtout ces accidents secrets
délaissée de Louis XIV fut logée
cl volontaires dont parlent à mien ce mème lieu. Peul-être
Yoix les an tichambres, anùent
Louis XV connaissait-il trop bien
détruit sa santé, vieilli son
rhistoire de son arrière-grandcorps, et flétri aranl l"heure
père pour ignorer en quelle
ses trai ls délicats. Quclq uefois
occasion cel h:mneurful accordé
encore, les jours où la toux el
à madame de Montespan ; c"était
la fièvre la laissaient en paix, et
au moment même où le Grand
lorsque l'imprudente saignée
Roi, ayant cl,angé de condui1c
rafraichissait son teint, elle pouel épousé madame de Maintevait faire illusion à ses amis,
non, marquait définitivement sa
mais non au seul homme
séparation d'a\'CC l'autre marqu'elle eût \'Oulu tromper.
quise, depuis longtemps néQuelque humiliée qu'elle fùt,
Cllcbt Giraudon.
gligée. Plus inform ée ou moins
il lui fallait se résoudre et feinL E MARQUIS DE l\!A RIGNY1 DIRECTEUR GÉNÉR AL DES BATlllENTS DU ROI.
aveuglée, madame de Pomdre la bonne grâce. Louis XV
Tablea11 de T oCQUÊ. (ltf11sée de Versailles.)
padour se fùt instruite de son
n'aimait plus, el le vif allachcsort, en cette installation triommenl, qui avait tant étonné,
phale, et eût hésité à la comppouvait s'éranouir sans retour,
comme on l'avait vu au moins une fois, al'CC plusieurs années, remarquait li. de Croy, ter comme un nourcau succès. Le Roi, rémadame de Mailly. Pour des raisons que la était de gagner l'esprit du Roi et, suil'anl à la solu déjà , sans doute, à renoncn un jour
maitresse soupçonnait trop bien, le Roi passait lellrc madame de Maintenon, de finir par être 'Ou l'autre à sa liaison amoureuse, choisissait
ainsi le dédom magemcnl magnifique que
des mois entiers sans lui témoigner ses em- dévote aycc lui. »
pressements. C'était une situation bien douLa marquise affectait de Yoir arec confiance l'amour disparu laisserait l1 l'amour-proteuse cl dont madame de Pompadour n'aurait se modifier son existence auprès du Roi. Elle ·pre.
Le bruit que fit à la Cour cc 1:hangemcnt
pu conjurer les périls, si _elle ne s'y fû t dès annonçait à ses amis, al'anl même que rien
longtemps préparée.
fùt certain, un arrangement, dont elle pré- indique l'imporlance qu'on y attacha. Ce fut
Par goût de son aimable nature, par une tendait goû ter vivement les charmes. c·étail le grand él'éncmenl du muis de j anvier 1750;
prévision instinctive, elle se faisait peu à peu une façon de ménager ses vanités incorrigibles el le duc de Lu1nes note arnc soin dans son
l'amie du Roi. Compagne de Lous ses instan ts, de jolie femme, tout en dissimulant les bles- journal ce qui était dit au 1our de lui :
« Madame de Pompadour ra loger où
mêlée à toutes ses habitudes, l'aimant vérita- sures de son cœur toujours épris. Dès l'hiver
blement pour lui-même, elle lui était dewnuc de 1751, ~r. d'Argenson note plusieurs pro- lo"ent actuellement monsieur el madame de
nécessaire, non seulement parce qu'elle ~cnlc po~ rrui lui sont apportés de Versailles : &lt;1 La P~1lhih re .. .. On va fa ire c!cs petits cabinets
avial le secret de le distraire el de l'arraehr r marquise jure ses grands dieux quï l n'y a où le Hoi ira souper, voilà le projet jusqu'à

__________________________

LOUTS

XY

ET .MADAME DE PDMP.JIDOU~ - - ~

présent: on 11 ·en dit pas la raison, mais il n·est ,atisfn&lt;"tion au Roi el à sa belle nirec. liais suis éranouic dans l'antichambre de Madame
pas difficile d'l'n juger. Madame dP. Pompa- l'argent commençait à manquer, rnème dans la Dauphine. Heureusement on m'a pouSS(:c
dour connait le Roi : clic sait qu'il a de la ~on scrricc, et les entrepreneurs impayés, d:rrièrc un rideau, cl je n'ai eu de témoins
religion, el que k s réllrxions qu' il fait , les endettés, lrarnillaicnt diflicilr ment. Pendan t 11uc madame de Yillars et madame d"Estrades .
Sl'rmons qu'il rntend, prnrcnl lui c!onner tou t le Yoyage de Fontainebleau , la marquise ~ladame la Dauphine rn porte à ral'ir. M. le
des remords et des inr1uiétudcs; qu'il l"aimc s'inquiétait des retard~, harcelait son onclr, duc de Bourgogne aussi. Je l'ai YU hier; il a
à la ,·érilé de bonne foi, mais que tout cède dépèchail lf. de Gontaul pour visiter les lra- les yeux de son grand-père, ce n'est pas
il des rén,xions sériPuscs, d'autant pl us quïl Yaux r t lui rendre compte du détail : Tourne- maladroit à lui. 1&gt; La marquise part aussit&lt;tt
!J a plu~ cl'/iabitwle que de tempérament, l'l hem obtenait enfin que 11 l'impossible l&gt; fùt pour Crécy, al'ec le lloi, marier les filles dans
qu", s'il lui arrirail de trolll·er dans sa f,11nillc 1,til, cl tout élail prèl le jour où revenai t le ses villages, pour fèter la joyeuse naissance
une compagnie '(Ili s'oC'curà t a\'C1: douœn
lloi. C'élàit un émcr1•eillemcnt : la marquise du petit prince.
et gaieté &lt;le rc qui I ourr:ut l'amuser, peut- entrait, presque r n reine, dans cet ~pparteIl u'y a rien, &lt;lans cc3 elfusions, qui ne soit
être que, n'ay~nt pas une p~ssion riolcnte à mcn t noul'ca11, oi1 s·cnt.1ssaienl des meubles parfaitement ,·aturel. C'est sur un ton srmYaincre, il ferait céder son goût présent à son cxr1uis, les soieries de Lyon et les tapisseries lJ!nlilc qu'en de pareilles circonstances s'émeut
dernir. Elle a remarqué le goût du fioi pour de 13r:rn rnis, où Vcrucrckt al'ait sculfé ses tout &lt;·c qui approc·hc le Hoi ; il plus forte raiMesdames; le séjour de Madame Tnfantc dans pl us riches p:111neaux., 011 ~larl in décorait de s:m doit-on le renco:ilrcr chez une femme
l'appartement de madame la comtessP. de ses l'ernis, pour les audiences particulières, 11ui n'est pas loin de se ron•idérrr comme de
Toulouse a làit connaitre encore darnnlage cc cauinel de laque rouge qui dcrail ent~ndre la famille. Dans les petits rnyagcs, clic est
au Roi la facilité de faire usage de cet appar- tant de secrets d"État et YOir résoudre, en al!enti vc main Lcnant à mcllre toujours aupri's
tement, par un petit escalier dérobé qui avait de grares rcndcz-rous, les plus grandes du 11oi quelqu·unc dc MesdJmcs. Il ne tienété l'ail du temps de madame de Montespan ; affaires du royaumr.
drait qu'à la llcine d"y prendre part; mais clic
c'est par cet escalier que le fioi descendait
Pst del'cnue très casanière et a perdu le go ùt
soul'ent chez Madame Infante, avec laquelle
Désormais, les rrlations de m1dame de de ces déplacements, d'où, pendant un Lemps,
il arait de fréquenles com·ersations. Comme Pompadour a1·cc la Famille rop!e deviennent e'.lc a beaucoup soulfort d'ètre excl ue. Elle y
il est vraisemblable que Madame Sophie cl de plus en plus ais&lt;-es et cordialrs. Birn loin parai'! cependan t, quclqncfJis, cl c'est unt•
Uadamc Louise ne seront pas longtemps sans de se réserl'er le noi, de le « chambrer ,, , occasion pour elle de ,,oir ses enfants daranrevenir de Fon tenaul t, cl qut• cela fera une comme elle faisait autr, fois, elle le réunit llgc, al'ec une li Lerlé crue les us~ges de Ycraugmentation de logements, il étai t aisé de Yo1onticrs à ses enfants; elle tra,·aillc ainsi à sailles ne comportent pas.
prévoir que le Roi, qui a pris l'habitude de se côncilicr leur inllur ncc prochaine et du)[. de Croy notrra ces changements et di1-.1
faire re, enir, depuis cnriron quatre mois, rable. La sincériLé de so1n amour pour le lloi plus d'une fois comuien la rie est dcl'enuc
~fcsdamcs sans paniers chez lui après souper, lui permet, d'ailleurs, de partager ses a!fo:- plus facile pou r tous. A Choisy, par exemple,
et les jours de chasse dans ses Cabinet faire tion,. Elle' narre arec émotion, daus une il remarquera l'altitude du Dauph:n : &lt;! Au
une espèce de retour de chasse, pourrait lellre d'octobre 1750, le retour des Pctiles lieu de traiter durement, comme à l'ordibien loger füdamc· ·[lfenrielle] el ~ladamc Mesdames, de Fontcn ault : &lt;! ~fesdames So- naire, madame de Pompadour, il l'accueillit
Adélaïde dans cet appartement, cl s'accou- phie el Louise sont arril'ées hier ici [à Fon- très gracieusement, ce l'oyagc-là .... Le lendetumer à y descendre et même à y rnuper . . taineuleau]. Le Hoi a é1é au-del'ant d'c!l..s main, Mesdames toutes cinq, et hui t de leurs
Yoilà précisément ce qu'elle a voulu éri ler. ll al'ec JI. le Dauphin et lladamc Yicloirc; j'ai dames, :ir, i,·èrcnl pour diner à Chois), el y
Seule Madame llcnrielle s'était mise au eu l'honn&lt;iur de le sui,-re. En Yérilé, rien coucbhrnt. La marqu ise y ayan t ainsi alliré
lra,ers du désir de b favorite. Elle voulait n'est plus touchant qne ces cntre1 ues. La drpuis deux ans la Famille royale cl les
l'appa1·tcmenl pour elle : &lt;1 Que la marquise, tendresse du noi pour ses enfants est incroF.- gagnant par bea ucoup d'attentions et de resdisait-elle, soit logée en haut ou en bas, le blc et ils y répondenl de tout leu r cœur. pects, arait tâché de gagner leur confiance cl
lloi mon père n'y ira pas moins·; il laut Madame Sophie est presq ue aussi grande que était bien avec eux. Lous, cl même fort bien
autant qu'il monte pour redescendre ciue de moi, tri·s bonne, grasse, une belle gorge. arec la Rei ne, de sorte qu'il ne manquait
descendre pour remonter ; au lieu que moi, bien fai le, la peau belle, les yeux aussi, res- rien à sa gloire cl à son crédi t dans son
Dame de France, je ne puis log&lt;'r en haut, semblant au fioi de profi l comme deux eseècc. Elle étai l là, à Choisy, à cinq lieues
dans les Cabinets. » Si l'on en croit les mal- gou ucs d'eau ; en face, pas à beaucoup près d'Eliolcs, où clic avait été longtemps à ne
1·cillants, la Heine a pris parti « pour la autant, parce q11"cllc a la bouche désagréable; pas del'oir espérer de jouer un tel rôle. i&gt;
marquise et contre Mesdames ... , éta nt fort en tout, f''csl une belle princesse. Madame
Un peu plus tard, un l'oyagc à la Muette,
jalouse du crédi t de ses enfants ». lladamc Louise csl grande comme rien, point formée, où le souper fut des. plus brillants, aYec toutes
de Pompadour, qui a peul-être été inquiè c, les traits plutùl mal que-bien, avec cela une les dames de Mesdames .à la table du Roi, sera
écrit bientôt à une amie, a\'ec l'accent d'trn p!iysioaomie fi ne qu i pla1't l,eaucoup plus que le sujet d'un piq uant tableau : &lt;! M. le Dautriomphe contenu : &lt;! Le Roi m'a donné le si elle était belle. ~ous avons tous été pré- phin y était ; Mesdames y l'inrcnl, et je Yis
logement de monsieur et madame de Pcn- sentés aujourd'hui. »
très bien tou te la Famille royale tout ce jourthièuc. lis passent dans celui de madame la
Les él'éncmcnls de la Famille royale, les là. Elle l'enait à tous les VOJages, depuis que
com~esse de Toulouse, qui -~n garde une pelile grossesses, les naissances, les maladies, tou- la marquise les y avai t mis, el le soir, comme
partie pour venir mir le Roi les soirs. Ils chent la marquise comme s'il s'agissait des clic sortit de table pour une migraine, je les
sonl tous très contents cl moi aussi ; c'est par siens : « ous allons vendrf'di à Compiègne vis Lous, l'un après l'autre, venir lui demanconséquent une chose agréable. Je ne pour- pour six semaines, écrit-elle en juin 175 1; der al'ec empressement de ses riouvclles.
rai y èlrc qu'après Fontainebleau, parce qu'il nous laissons là Madame la Dauphine en Aussi les faisait-elle bien traiter par le Roi,
faut raccommoder. ,&gt;
très bonne santé et un enfant très remuant, el se conduisait-elle de manière que toute la
Les OUl'rages d'accommodement, sur les Dieu veuille qu'il arrive à bien cl garçon. Je Famille royale, sans en excepter la Reine, en
plans de Gabriel, durèrent Loule l'année \'O us assure, cl l'Ous le croirez sans peine, que paraissait fort contente. 1&gt; Les courtisans trouI 7.'&gt;0 cl, malgré l'activité que déployèrent les je sèche de ne voir que des filles. Celle que Yaicnt à ces arrangements &lt;! une aisance in fiOà1iments du Roi, comme une partie de leurs nous arnns se porte bien à présent, mais nie ,&gt; ; madame de Pompadour rn Lirait une
n~c~uisiers et de leurs sculp teurs étaient pré- clic nous -aurait fait mourir, si c'eût été un sécurité pl us grande, et se croyait pardonnée
c1sement à cc moment prêtés pour Ilelierne, on garçon. ll Lor que riait ce duc de Bourgogne de ces enfants à qui elle se Oallait de ramener
ne put terminer que l'année suivante . Le l'ieux tan t désiré, écoulons encore ce récit : « fous leur père.
Tournehem, dont cc fut une des dernières pouvez jugez de ma joie par mon attachement
Lrcnp11ior.s, r.c mén~geail rien p:rn:· don:-:cr pour le Roi . .l'en ai été si saisie, que je me
L'année 1751 vit le~ changements décisifs

�111STO'RJ.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - . J
qui transformèrent le fond même de la vie~/i Madame de Pompadour, qui tirait toute sa
royale: Quelque. tranq~ill_ité q,u'elle ~ITcc?:it. ~1oral_e ?es ~onversa.~ion, d_cs pbilo~ophes,
gràce a sa parfaite mJ1lmc d ellc-n:eme, la , Jugeait _rntolerab!c I mlrans1grancc de ces
marquisc n'acceptapassans degrandesinquié- gens &lt;l'Eglise; elle ne com pre:1ait pas qn 'o:1
tudes les avanlages et les risques de l'amitié Yit dans sa présence un obstacle au salut cl u
pure. L'amour ·et l'ambition, si singulière- roi et un médiocre exemple pour les mœ11:·s
ment mèf{,s d,ms son àme, s'y livrèrent des de la nation. Le sermon classique du P. Grilfot
combats ignorés, car clic d'ut songer bien des sur le thème de l'adullc'•rc lui semblait
fois que sa situation, consolidée seulement l'inconvenante sortie d'11n religieux échauflë;
en apparence, aurait tout à craindre des riva- et la doctrine de la sainteté du mariage ne
lités probab!cs que les p:i.ssions du Iloi pou- représcnlait à ses yeux qu'une de ces mômevaient lui ménager. Mais les él'énements déci- ries de fanatiques, dont on s'était toujours
dèrcnt de sa destinée, et Louis XY subit alors moqué autour d'elle. Elle ne professait
une crise religieuse qui ne fut pas étrangère aucune boslililé contre les Jésuites, qu'elle
à sa détermination.
croyait respectueux cm·crs le floi, alors
Il y eut, cette annéc-111, le jubilé, temps 011 qu'elle s'irritait de l'opposition parlemcnlcs fidèles puisent plus largcwent au trésor taire, presque entièrement janséniste. Elle
des gràces spirituelles, en échange de la con- avait eu, ainsi que son père, des relations
trition, de la pénitence et de l'usage des sa- cordiales avec le P. de la Tour, l'ami de Volcrcmcnts; c'est alors que les grands pécheurs, taire. Ne fût-ce que pour plaire à la Ilcinr,
les chrétiens qui ont attristé leurs frères par qui aimait beaucoup les Pères, clic leur avait
le mauvais exemple public, sont appelés spé- fait faire des avances, dès ses premières
cialemcnt à la réparation. Le Roi voudrait-il années de séjou·r à Versailles; Bernis, qui en
être du nombre des réconciliés, cl gagnerait- témoigne, se porte garant qu'elles furent touil son jubilé? Cc fut une sérieuse question jours repoussées. La marquise cherchait à
qui préoccupa les esprits.
présent, sans y réussir, le moyen d'apaiser
Les choses de la religion avaient conserl'é ces hommes intraitables, qui semblaient tenir
à la Cour leur importance; les ministres de en leurs mains la conscience royale.
l'Église s'opposaient constamment à la corrupLe Roi était assailli de Lous côtés. S'il ne
tion des mœurs et dénonçaient la conlradic- Lena.il plus à ce qui d'abord l'avait attaché à
lion qui s'établissait trop souvent entre le la marquise, elle lui restait assez a:iréable po11r
secret des âmes el les pratiques extérieures qu'il fit difficulté à se séparer d'elle. C'est
toujours observées. Le P. GriO'et, jésuite, prê- éridemmcnt de cette époque que datent les
cha à la Cour, pendant le carème qui précéda premières consultations qu'il demanda en
l'ouverture du jubilé, et retroma, pour Lon- Sorbonne et jusqu"à Rome, et dont il parla,
ner contre les vices à la mode, les accents peu de temps après, à M. de Br rnis. Celui-ci,
du P. Clourdaloue. On remarquait l'assiduité revenu de son ambassade à Venise, inspirait
du fioi à ses sermons, qui al'aicnt lieu deux confiance à Louis XV par la discrétion de son
fois par semaine : pour n'en point manquer, caractère et son attachement de gentilhomme;
il avait chan;é les jours de chasse; il ne décou- nous savons par lui ce que fut l'action des
cbait mème plus de Versailles, et ne se per- confesseurs: « Ses confesseursjésuiles, dit-il,
mettait que de rares diners-soupers à la qu'on accuse de morale relâchée, n·admetMuellc ou à Bellevue.
laient aucun tempérament; ils ne croyaient
Les lunes pieusrs, qui étaient nombreuses pas que le scandale put être réparé autrement
dans la Famille royale, se réjou issaient que par l'éloignement de la marquise. Si
d'avance, et les Jésuites, déjà fiers de cette quelques-uns de lcnrs ennemis lisaient ceci,
conrersion illuslr-c préparée par l'éloquence ils ne manquerai,mt pas d'rxpliquer ce rigod'un des leurs, faisaient dire des messe~ quo- rismc par la certitude que ces Pères avaient
tidienncs dans leurs trois maisons de Paris, d'èLrc protégés par M. le Dauphin•, protection
pour achever l'œul're. L'opinion sur ce point plus sùre et plus honorable pour eux que
était avec eux, .ainsi que d'Argenson en con- celle d'une favorite. Quoi qu'il en soit, il est
vient : « Certes la dévotion du Roi rendrait certain que, s'ils avaient été plus relâchés,
la Cour plus triste, mais cela profi terait beau- ilspouvaientavec adresseconserver M. le Daucoup au bien public, car les dévots sont éco- pbin et se ménager la marquise. » Celle-cr
nomes, et l'économie pounait seule aujour- Yit bientôt qu'il n'y avait rien à obtenir d'eux.
d'bui sauver le royaume. »
Ce qui pouvait lui arriver de plus heureux,
La marr1uisc se trouvait. dans une inccrli- si le Roi voulait gagner son jubilé, était qu'il
tudc cruelle. Elle annonçait qu'elle gagnerai! consentît à l'tlloi~ner pour un Lemps, sauf à
~on jub:Ié, s'il le fallait, en mème Lemps que reprendre avec elle, plus tard , des rapports
le Roi, et que rien ne s'y opposait, puisqu'il d'amitié clairement établis aux yeux du pun'existait plus entre eux que de l'amitié. La blic; mais cela même étai t fort gram, car,
question cependant n'était pas aussi simple. avec le cnractère du Roi, qui partait, courait
Leur liaison, quoiq ue transformée ou prêle à le risque de n'être jamais rappelé.
l'èlrc, n'en laissait pas moins subsister, aux
On suit, sur le visage de madame de Pomyeux chrétiens, tout le scandale. Si le Roi se padour, les prog1·ès de l'anxiété qui la ronge;
décidait à retourner i1 la régularité chrétienne, elle est malade, dit-on, de la (( fiè\Te de
un confesseur peu accommodant pouvait cxi- jubilé 1&gt; . Le ministre Machault étud iP. avec
gcr que la complice de l'adultère fùt renvoyée elle des subterfug~s, pour empêcher le Roi de
publiquement, ainsi 1111'elle avait été prlsc.
participer aux exercices. Elle l'ùudrail arran-

i'~

gcr un l'Oyage en Provence, qui conviendrait
fort à son dessein. L'envoyé du roi de Prusse
raconte ses expédients, pour divc•rtir son
m:i.ilrc : (! Elle lromerJ. le moyen que la
publication du jubilé ne se fasse point par
tout le royaume en même tt·mps, mais seulement par diocèses, afin que, lorsqu'il se fera
à Paris et à Versailles, le roi de France soit
à Compiègne, où il n'aura point encore élé
publié, et que, lor;qu',1 le sera dans cc dernier cndroil, le roi de France se trouve èlre
de retour à Versailles, où le jubilé aura déjà
été fait. ))
On croirait, à ces récits, que la fal'orilc
ignore à la fois les règlements ccclésiasliques
et les dispositions du Roi. Bernis est ici un
témoin important : &lt;c Le fioi, écrira-t-il, a
de la religion; il n'a jamais voulu suivre,
pour sa conduite chrétienne, que les avis les
plus sévères : il a mieux aimé s'abstenir des
sacrements que de les profaner. C'est une
justice que j'ai été à portée, plus que personne, de lui rendre. Son goùt pour les
fommes l'a em porté sur ;on amour pour la
religion ; mais il n'a jamais étoulfé le respect
dont il est pénétré pour elle. » L'bypocri, ic
religieuse est un jeu de (( philosophes l&gt;, non
de croyants. Voltaire est homme à faire ses
Pâques; son élève d"Étioles est disposéd à se
livrer à la dévotion, par intérêt, et déjà ses
jolies mains tiennent correctement, aux grands
offices, son livre dl1eur,•s décoré par Boucher.
Toutefois, comme l'intclLigencc seule n·y suffit
pas, elle ne saurait comprendre les troublrs
de conscience du Roi. Même avili par les
passions, l'honneur et la loyau té religieuse
l'eussent gardé de se prêter aux équiroques
arrangements de la marqui~e.
Louis XV est, d'aillr11rs, plus préoccupé du
scandale qu'il donne que du danger que court
son âme, car il se cro:t certain de son salut.
Il fit un jour l'aveu à M. de Choiseul d'une
étrange tradition mal comprise, inculquée à
son enfance : il rn figurait que les mérites de
Saint-Louis s'étendaient sm Lous ses deseend:mts, et que nul des rois de la race ne poumit
être damné, pourvu qu'il ne se permit ni injustice envers ses sujets, ni dureté envers les
pcti tes gens.
Tandis que les perplexités du jubilé durent
encore, sunient un événement &lt;JUi ne doit
pas laisser le floi indilTércnt. Madame de
Mailly, qui l'a tant et si longtemps aimt&gt;,
meurt à Paris, dans la retraite péniten te où
elle vivait depuis sa disgrâce. F.llc est restée
pauvre et a payé toutes ses dt!Ltes sur ses
épargnes, sans jamais rien demander à celui
dont elle n'a voulu que le cœur. Pour achever de s'humilier, elle a désiré être enterrée
avec la croix de bois des indigents. Tout le
monde est frappé du contraste oO'ert par la
maitresse du jour, brillante, dépensière, enivrée de vanité et d'adulations ; on suppose
(fUe la fin de madame de Mailly inspirera au
Roi des réflexions salutaires. Il semble qu'il
soit ému, en effet, mais surtout du souvenir
des années lointaines, et plus encore de cc que
l'àge de la défuntc était le sien et que la mort
atteint aussi les rois.

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111ST0'/{1.ll

-------------,-,---------------------~

conséquences politiques, nous dcl'ons la p~us
curieuse des co nfidences. !Jan, une note secrète, écrite pour Je Pape, 011 la m1rquise
justifiera plus t:ird sa conduite el cherchera
à :illribucr aux Jésuites la rrsponsabili1é de,
derniers dfrè•glcmcnts de Louis XV, c-llc traitera cll('-mêmc le délical sujet de ses rapports
avec le I\oi, fücra les dates el indiquera les
nuances. On y remarque l'insistance de celle
grande coquette à pré:encJ,.c que c'est elle qni
;i pris l'initiati,·e de la séparation ; m 11mcauprès du Sain t-Père, à qui cc détail impJrte
peu, clic veut s:i.ureg:ird('r sa ranilé :
c! Au commencement de 1752, déterminé·,
par des motifs dont il esL inutile de rc11drc
c.. mple, à ne conserver pour le Roi que des
sentiments de la 1'econrra:ssance el de
l'allachemenl le plus p 111· , je le déclarai à
Sa Majesté, en b rnpplianl de faire consultrr
les docteurs de Sorbonne, cl d'écrire à so·1
confesseur pour qu'il en consultât d'autres,
afiu dè trou , cr le, moyens de me bis~cr
auprès de s;i p.•rsonm', puisqu'il le d,:sirail,
sans être cxp'.lS&lt;l' :iu soupçon d'une faiblesse
que j e n'avais plus. Le Roi, connaissant mon
caractère, sentit qu'il n'y avait pas cle
i·e:om· à espére1· de ma part cl se prèl:i à
cc '[UC je désirais. li fit consul ter des do::Lcurs, cl (c rivit au P. Pérusscau, leqncl lui
dl'manrla une sépamlion totale. l.c roi lui
répondi t quïl n'était nuHcmenL dans le ca~
d'v consentir ; que ce n'étail pas pour lm
q~'il désirait un arrangement qui ne laiss:H
pas de soupçon au public, mais pour m:i
propre sali~faclion ; que j'étais nécessaire au
bonheur de sa vie, au bien de ses affaires;
que j'éLais la seule qui osât lui dire la Yérité
si utile aux rois, etc. Le bon Père espéra en cc
mom('nt qu'il rn rendrait maître de l'espril
du Roi el répéta toujours la même chose. Les
dor·Leurs firent des rr ponses sur lesquelles il
aurai L é:é possible de s ·arr;in~l'r, si lc·s
Jés uites y ava ient comenti . .. *
li faul rn: r d:ins cc récit ft\minin l'habi!c
développement d'une thèse partiale, où la
couleur Jes faits ani:icns se trouve nalurclh·mcnl changée. Mad:imc de Pompadour éL:i:t
pcul-êlre de bonne foi en lrs racontant de
celle m:rnière. Elle. gardait de l'épreuve trarersée une sourde terreur, ùonl elle redou tait
toujours le retour. Pou r b seconde fois clic
s'était heurtée à une puissance mal connue
d'elle, l'Église, cl dans un moment plus difficile qu'aux premiers jours de sa passion.
Les mois qui suivent le jubilé, où les impressions du lloi ont été si vires el si près de
la conversion, les renouvellent plus fortcmenl.
Deux ci rconstances poignantes pour un cœur
de père lui semblent un aver lisseme nt du Ciel.
Le 10 février 1752, sa fille préférée, Uadame
Henrielle, la plus intéressante après Madame
Infante, celle avec qui il causait le plus :olonLiers, meurt à Versailles en quelqurs JOurs,
-enlevée par une fièvre putride; les images de
deuil, dont son espr:itmorosc aime à se repaitre, passent une fois de plus devant ses 1em ;
el ce chagrin est à peine éloigné que le Dauphin, alleinl de la peti te Yérolc, do nne à _son
A cc ressentiment, qui aura un jour des tour de gra,·es inquiétudes. Deux semaines

Madame de Pompadour écrit à une amie :
« La mort de madame de Mailly a fait de la
peine au Roi ; j'en suis _Ochée aussi ; je ai
toujours plainle, elle éla1t malheureuse. Elle
fait le petit V_inlimillc son l?gaL~irc. l&gt; L'i'.1LérêLde la marquise est de distraire le _R?1 de
celte peine, comme de S('S,scrnpulcs rcl1g1~ux.
Elle mulLipüc les di,sipations et les afîa1rcs,
les comédies à Bellevue, les projets de ,maria rrcs à la Cour . On ·va passer six jours it
Crlcy, où les tables de jeu sont dressées, du
malin au soir cl oJ l'on perd beaucoup d arrrcnt. U y a des « voyages ll à Marly, à Choi$y,
~ Compiègne, à Trianon, o~ ~econstr~isenl des
serres immenses cl un déhc1enx pavillon pour
aller diner. cc Ne nous en plaignons pas, noie
1111 observateur ironique; louons-les, ces
vo~·ages, au contraire. Rien de si uti le à 1~
san:é du Roi que cc~ déplacc·menls, ~ans quoi
la bile et l'humeur le rendraie11L nialadr;
madame de Pompadour est le prcrnic!:.,médl'cin du noi cl y veille, mais maurnis médecin
de la bourse. »
F,llc ne veille pas seulement aux plaisirs
du Roi· elle commence à se mèler aux préoccupaLio1ns plus hautes de, son méLie_r ?e. _mo~
narque. C'est le Lemps ou clic se fa1~ 1111L1er ~
la poliü,1ue génér~lc du royaume ; ?est ams1
celui où elle étudie avec le plus d ardcu r 1:i
transformation el les embellissements dl: Pari~ cl ccL établissement défi ni tif de l'Ecole
miiitai re, dont l'org:inisalion, longur mcnl
prl'paréc par elle entre le_ Roi cl Pâris-Duvcrncy, doit être une drs gloires c!u rl-ga~.
La déroranle :icti vité de la marquise sert
son plus cher dJsir. Les _jm'.r~ danger üux
s'achèrent, el le Lt•mps du Jubile pa~sc. LC's
stations ont été exLrêmrmcnl suivies dans b
Capitale; on n'a jam:iis ad~iré un concours
au,si édifianl de carrosses a Nnlre-D~mc, rl
un aussi gr:ind n~mbrc ~e da mes .~e 1~ Cour
en dél'oLion. Barbier cro:t que &lt;! l mtfocur »
n'est pas toujours sincèr? : &lt;! Il scmhlcrait
qu'il y aurait une a~ec~a~wn de Lous le~ w•ns
de qu:ili1é dans ce Jubile, par : apport a 1~
circonslance où $C Lrourc le maitre. 1&gt; Q1101
qu'il en soit , le I\oi n'y, a pris ~11c1:nc pa,r1_;
les dél'ots son LCO!l sterne,. La clol II rc esLcclebr6e rn'.cnnellcmcnt à Notre-Dame, par I'arcÎ1crêque de Paris, Cl,r:stophc de Be:iumonl,
le 29 décembre. Madame de Pompadour est
enfi n hors de souci. C'est le cœur tranquille
qu'elle o[ rc au Roi une g~ande fêle à Bellevue, en l'honneur de la m11ssance de son premier pet:1-fils, fo duc de Bourgogne. Le merveilleux feu d'artifice qu'elle fail tirer sur sa
terrasse, et qu'on roit de Paris. semble insulter à la misère générale, à la cherté du pai n,
à la di fficulté de ,·ivre. Peu lui importe que
le Roi allanl à Paris arec la ncinc pour
rendre' gràces à Nolre-~ame, ?e soit poi~t
:icclamé par ses sujets. Ce caprice des Pan~iens, qu'elle croit tout passager, compte
pour peu de chose au près du péril qu'elle a
couru. De ses grandes &lt;-raintes, il lui rrsle
surtout une rancune, destinée à grandir,
conlre les Jésuites.

!

"'' 3oo

IM-

s'écoulent an milieu des larmes et des prières
anx ieuses de la famille; enfin , le prince, tcndrement soigné par Marie-Josèphe, échappe
à une morl aLtenduC', qui déjà availjeté dans
le royaume l'émotion d'un désastre public.
Jamais on n·a rn le Roi si agité, la mine
si gombre, la parole si rarr. Mais, après de
tcllC's crises, il semble que rhez lui le besoin
de s'étourdir l'cmporlc. Au reslc, le choix de
conduite qu'il a foil , dans le Lemps décisif des
conversions, doit donner ses fruits naturels.
Les Lhéulogicns onL beau jrn à constater ici
lessuitescommuncs de l'cndurcissemenl volontaire el du refu s d'o béissance à la Gràce. Les
!'ails que déroilc à cc moment la chronique
secrète de Versailles leur donnent raison.
Dates et coïncidences permet.lent seult-s d'c&gt;.p!orcr les mys tères de cette âme, que ne
rérèlent en rien les dehors majestueux ou
charmants. La , érilé est que le Roi esLsaisi
plu; violemment qu'il ne l'a encore élé par
la vie sensuelle, et qu'en peu de temps il
roule à la véritable déb:iuclir, à l'abime d'u:,
l'on ne remonte g1:èrr .
La liaison du Roi avec la marquise donnait i1 sa conduite une certai ne retenue; mais
la satiété, qui a rendu fat;i)e le détachement,
lui a inspi1 é depuis longtemps d'autres rcthr rches. La corruplion de l'entourage et le
dêvouemcnt inlérrssé des subalternes l'y onl
s, l'l'i. Il y a maintenant , au Châtea u même, à
cùté de l'appartement de Lebel, un logemen t
de deux pièCl's, où le premier valet de chambre
amène de temps en temps, pour son maitre,
de petites beautés de Paris. Le nom qu'on
donne à cel endroit fait entendre cc qui s'y
pa~se; c'es·l le C
! trébuchet ll . Celks qui plaisent rnnl gardées qu elque temps, dans une
maison de Ycrsaillcs, puis renvoyres awc
une dol et m~riées en province, pour faire
so uche d'honnêtes gens. Toul ce S('rviec est
discret, ignoble cl déccnl.
L~ pal'i l lon écarté, où le Roi se ren~ sans
être r econnu, est si tué dans le quartier du
P:irc-au~- Crrfs . li rs t, à rrai dire, fort petit
et ne peul abrilr r qu'une ou pt'ul-êtrc deux
pensionnaires; si la Yerlu doit ~·en indigner,
il n'y a pourtant rien là qui mil monstrueux,_
ni même hors des habitudes de l'époque, saul
que le Hoi, c1ui ne r egarde pas à ses signatures, y dépcme quelquefois plus qu'un financier. ~lais tout ce qui touche aux pe rsonnes
royales offre rapidement prétex te à la légende :
ces basses joies de libertin seront, pour l'imagination populaire, des folies luxur(euses _; la
petite maison à un étage, i ù l_c R?1 se gl!ssc
fur tivement par une porte de p rdm , deviendra l'afîreux théâtre d'orgies dignes de Tibère,
et la Révolu tion, dans ses pamphlets, brodant sur des récits varues el des témoignages
" la lis te des « l'IC.
douteux, grossira à l'infini
times 1&gt; et le budget de l'infamie.
La Franr.e est en droit de se plaindre qu'on
gaspille sans gloire le temps, les forces, la
lucidité d'esprit de son Roi. ~~ais cel_te n~uvelle existence ne menace en rien la Hl uation
de b marquise. Le Roi a pris un genre de
rie rplÎ l'encanaille; elle le s:i'l, en souflre et

________________________ Loms XV

s'en accommode. Elle a choisi seulement ,
auprès du maitre, l'aLLitude la plus avisée,
celle de ne point ignorer. Pour scabreux qu'il
nous semble, son rôle reste fort loin de l'inf'àme interrention qu'on lui a prètée. On a
parlé de complaisances viles, où achevait de
se souiller le dernier orgueil de la femme;
c'est même là le grief sans merci que lui font
certaines gens, disposés par ailleurs à tout
pardonner. li faut donc dire une fois que les
traditions au thentiques, les seules qui comptent, ne permellent pas de l'acca bler.
L'unique fail qui soit établi, el que raconte
madame du lbussct, n'est point contre la
marquise. Alors que, depuis longtemps, les
amants d':iulrcfois ne sont plus que des amis,
elle esL venue en aide, sur la demande du
Roi, à une jeune mère qui avail besoin de
soins ch:iritables et réclamait un e gardemalade discr0Lc cl dévouée. 'l'ont s'est traité
devant la fem me de chambre choisie pour
celle mission. cc Comment lrouYez-vous mon
rôle? lui demrnd~ sa matlrcsse. - D'une
femme supérieure, répond l'autrtl, cl d'une
excellente amie. lJ Y eut-il d'autres circonstances où le Boi fit appel à celle amitié si rare?
Hien ne le contredit; rien non plus ne l'indique, saufle besoin que semble avoir toujours
eu Louis XV d'une oreille docile el d'un écho
complaisant. Cet homme si secret ne pourait
se passer de se raconter à une femme; il
aYaiL la manie cc de débonder sa mémo: re et
son cœur l&gt; ; il lui fallait cc des roseaux
comme à Midas, pour .aller dire ce qu'il ne
pou l'ail taire l&gt;; el ce que la bonne comtesse
de Toulouse reccrait de lui dans son jeune
temps, il l'apportait maintenant, après ses
quarante ans sonnés, à celle qui ne prétendait plu, qu'à sa confiance.
La meilleure ressource qui restera à madame
de Pompadour, contre les manœuHes qui
cherchent à la supplanter, sera encore cette
habitude du Hoi. Sa nourelle amie, madame
de Mirepoix, lui disait : « C'est mire escalier
fJUC le Roi aime; il est habitué à le monter
cl à le descendre. Mais, s'il trouvait une
autre femme à qui il parlerait de sa &lt;:ha~se et
de ses afîaires, cel;i lui serail égal au bout de
trois jours. 1&gt; Les pensionna:rcs qui passeront
au Parc-aux-Cerfs ne l'inquiètent po: nt :
(&lt; C'e,t à son cœur que j'en Y
eux ! s'foricL-elle. Toutes ces petites filles qui n'ont point
d'éducation ne me l'enlèveront pas. Je ne
~e~ais pas aussi tranquille, si je rnyais quelque
JOiie femme de la Cour ou de la Yille tenter
sa conquête. J&gt;
Un instant, mademoiselle M11rphy lui
d,mna du souci ; l'intrigue se prolongeait,
devenait publique, el il était certain que le
goùt du Roi pour celle ingénue dépas,ail la
coutume. Au mois de mai 1755, M. de Croy
notait assez naïrement, en les mettant à peu
près_ au même ran g, deux grandes no urelles
de Jour. La première annonç~it « la catastrophe du Parlement, qui éLail enfin p:irrcnu
à se faire exiler p~ r tout le roiaume lJ, pour
son refus d'obéissance; l'aulre se rapportai t
aux amours clandestines du Roi : &lt;( La jolie fille

'ET .MADAME D'E

que l'on prétendait que le peintre Boucher
(11ui avait so ul'enL de beaux m:iJèles) avail,
d:t-on, procurée au Boi, prenait, à ce que
l'on croyait, du crédit aux dépens de celui
de la marquise, qui s'en apercevait et en avait
été incommodée. .. On la disait en danger.
l'eut-être lout cela était-il bien peu certain,
le vrai de pareilles nourelles n'étant pas aisé
à savoir. l&gt;
La foliitrc Murphy n'était point fait e pour
remplacer la marquise; ses origines, son éducation, son caractère s'y opposaient. Mais des
heures plus périlleuses ne Larderont pas
à Yenir. Les cercles de la Cour qui ont toujours eu l'cspJir de donner une favorite au
Roi se remettent à intriguer. Il leur semble
plus facile de relll'erser l'amie qu'autrefois la
maitresse. Madame d'Estrades, que l'ambition
;i piquée, qui veut être à son tour femme
importante et avoir ses créatures, a lié partie aYec le comte d'Argenson et prête secrètement à la haine du ministre les armes
recueillies dans une longue intimité. On
cherche à ébranler b confiance du Roi, en
même temps qu'on réveille ses sens blasés.
D'autres grandes dames vont apparaitre en
rivales redoutables, et c'est contre elles que
devra luller madame de Pompadour, pendanl
toute la fin de son existence. Pour maintenir
sa situation cl son autorité, el aussi pour
garder une affection qui est la raison même
de sa vie, clic se défendra, en femme
passionnée, sans pitié cl sans scrupule.
Afin de livrer ces dernières batailles et
d'être mieux assurée d'y triompher, il fout
qu'elle soit l'égale des plus puissantes; aussi
n'est-cc pas seulement par orgueil, el soif de
vanité qu'augmentent l'âge, qu'elle a ·voulu
el réclamé les honneurs de duchesse. L'année
même où les liens sensuels ont été pour
jamais détachés, celle satisfaction suprème
lui sera accordée.
La Cour est allée à Fontainebleau se rrposcr
des émotions causées par la maladie du Dauphin et recevoir Madame Infante, qui revient
en Franc! voir son père, à l'occasion du
deuil de ,a sœur. àfadamc de Pompadour a
pris de ,.es inquiétudes et de ces agitations la
part qn'on derinc, sans perdre un instant de
me son grand projet. Le moment csL rnnu
dt• fdire consacrer par le Roi sa fonction noul'elle. C'est l'amitié mule qu'elle inrnque,
pour garder dans son entou rage le plare
q u'elle y oœupe. Afin de rehausser le prestige de ce rôle, elle obtient la faveur qu'il ne
saurait refuser à la plus chère et à la plus
indispensable des amies.
Le secrétaire d'État, comte de Saint-Florentin, apporte chez _elle le bre,·et, en brève
el noble forme, qui comble ses Yœux :
c! Aujourd'hui, 12 octobre J 752, le Roi
étant à Fontainebleau, voulant donner des
marques de considération particul:ère et de
J'estime que Sa Majesté fait de la personne de
la dame màrquise de Pompadour, en lui accordant un r:111g qui la dislingue des autre.,
dames de la Cour, Sa )lajeslé ,·eut qu'elle
jouisse pendant sa vie des mêmes honneurs,

Po.MP.JIDO~

rangs et préséances, cl autres avantages
dont les duchesses jouissent, m'ayant Sa
Majesté commandé d'en expédier le présent
brcret, qu'elle a pour témoignage de sa
volonté signé de sa main el fait contresigner
par moi , conseiller secrétaire d'État et de ses
co:nmandements et finances, commandeur
de ses ordres. »
En celle cour, que rien des caprices du
Roi ne surprenait plus, il y eut cependant
quelques malaises. De Yieillcs gens, qui n'étaient pas du secret de madame de Pompadour, s'étonnèrent de la hardiesse heureuse
d'une femme dont le mari vivait à Paris,
fermier général, et qui n'avait été d'abord
qu'u'ne favorite d'aventure. Le mardi 17, le
bruit se répandit à Fontainebleau que la
'nom elle duchesse prendrait son tabourel à
six heures. cc Ce tabourcl, écril le duc de
Luynes, a été pris à six heures et un quart.
Madame la princesse de Conti menait ; mesdames d' Es trades cl de Choiseul suivaient. 1&gt;
Le cérémonial a été le même que pour la
présentation à la Cour ; madame de Pompadour est allée d'abord chez le Roi , puis
chez la Reine, le Dauphin, la Dauphine cl
chez Mesdames. Le duc de Luynes n'insiste
pas; &lt;( cc tabouret 1J, ces cc honneurs du
Louvre l) , aLtrislcnl son âme et déconcertenl
son esprit de tradition. On prétend que le
Dauphin, de furl méchante humeur ce jourlà, a répondu aux rél'érences par une grimace.
Au reste, la chronique n'a recueilli aucun
détail.
La fille du commis Poisson vienldc s'élever
d'un degré encore. Les notaires désormais la
nomment dans leurs :icles : cc Très haute et
Lrès puissante Dame, duchesse marquise de
Pompadour l&gt; . Duchesse à breret, elle a droit
aux mêmes distinctions que les femmés des
ducs et pairs; elle jouit de prérogatives que
ne possèdent point toujours celles des grands
officiers de la Couronne. Elle csL assise au
grand courert du Hoi, cl chez la Heine, chez
le Dauphin, chez les filles de France, à la
toilette, aux audiences, cercles el diners. Cc
pliant, qui lui est apporté partout, devient i; n
fau teuil chez les princesses du sang, qui lui
doirent en oulre de la reconduire. Elle couv1 e
de la housse d't:e1rlatc l'impériale de ses carross('s, admis à pénélrrr dans la cour du
Lourre et dans toutes ks cours intérieures
des maisons royales. C'est que le cc tabouret ll
n'est pas une vainc gloriole de Versailles,
mais la consécration la plus rare dont le roi
de France puisse honorer les services d'une
sujette et les mérites d'une grande dame.
Ainsi s'acheminait vers sa carrière politique
celle rrui al'ait su briller dans les situations
les plus di verses, tirer parti des plus difficiles
et de se préparer :iux plus grandes. Pendant
douze ans encore, elle allait se maintenir à la
Cour, se rendre nécessaire à tous, conserver, ·
à force de volonté, la première place. On
peut se demander si celle fortune exlraordinaire, qui mit en ses mains le gourernement
de la France, apporta une pleine compensai ion à certains désench:intemenls secrets de

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la marquise. Certes, l'amitié du Roi ne lui
manquera jamais, celle du moins que peut
donner cette âme égoïste et singulière; les
larmes dont il accompagnera son cercueil,
mor1lreront qu'il l'a sentie jusqu'à la fin le
plus sùr el le plus fidèle des compagnons

de sa vie. Mais les joies de !"amour partagé,
la santé, la jeunesse avaient été courtes pour
madame de Pompadour, et rien, au plus vif
de ses triomphes, ne valut sans doute, à ses
yeux, les enivrements de l'année de Fontenoy.
Les fëmmes pourraient nous dire si les

plus hautes vanités satisfaites consolent de
n'ètre plus aimées, alors qu'elles aiment
encore. C'est un problème que les contemporains de la marquise 11'onl pas songé à
résoudre, el qui sans dou:e n'importe pas
à l'histoire.

FIN

PIERRE DE

NOLHAC.

et&gt;

Fils du duc de Reichstadt
Par Prédérlc MASSON, de l'Académie française.

De la Jt:gcndc du duc de Hcichstadt, telle
qu'elle est {&gt;crile, telle r1u'elle demeurera
populaire, rien à retenir pour l'hisloirc. A
dater clnjom· où, après Mme de Montesquiou,
après Mme Soufllol, Mme ~larchancl, la dernière Française qui re Ui.t près de lui, l'ut
chassée de \ïcnne, J"on ne sa it rien de !"enfant qui a1·ai1 été le roi de Home.
l}u 15 norernbre 18 15 au 22 juillet 1832,
il n'a étG permis qu'à un Français de l'approcher, ç'a été à ;\farmont. El quelles sont
les paroles que ~farmonl met en sa bouche?
&lt;&lt; li l'a des hommes d'honneur cl des hommes ;lcconsc:cncc; 1·ous, maréchal, rous fùtcs
cl tout à la fois un homme de consci1'ncc el
un homme d'hon neur! l&gt; Ct•r,es, on n'a rail
guère appris d'histoire au fils de Napoléon
pour qu'ainsi, en l'audace de son ignorancc,
il sïnscridL en fo11x contre l"arrèl prononcé
dans la proclamation du golfe Jouan , l"arrèl
IJIIC la postérité a pleinement ratifié, car clic
tonnait les mohilcs habituels du duc de Hagurc, cc que Louis XVIII a payé les voyages
à Gand. Charles X la prétendue défense des
Tuileries, el l'Jutrichc la capiltùation d'Essonncs.
Si ces mols· ont été prononcés, quels sentiments araicnL donc inspirés à leur élèrc, à
l'égard de son père, ses précepteurs autrichiens? Si le duc de Reichstadt a pu dire au
traître aYéré el patent, à l'homme qui a livré
la France el !'Empereur, au maréchal qui a
vendu son corps d'armée argent comptant, à
l'homme que Napoléon a flétri au fer rouge :
&lt;( V.ous fùtcs toujours et tout à la fois un
homme de conscience et un homme d'honneur l&gt;, il a fallu que les individus qui ont
été chargés de l'instruire, eusseni élevé entre
la réalité et lui la muraille la plus épaisse et
la pins sourde, de façon que tout bruit du
dcbo:·s a été étouOë, Loule rision claire obscurcie, toute notion juste supprimée. A eux
seuls, ces mols infirment toutes les légendes :
ils ne peuvent aroir été dictés que par deux
motifs : une ignorance, qui a permis à Marmont de présenter impunément le faux pour
le vrai - et, en ce cas, quel a été le 1·olc des

maitres? - ou une tran~forrnation de l'histoire ayant pour but de faire condamner le
père par le fils - et &lt;J uelle confiance alors
prendre en tes mè1pc~ précepteurs racontant
les tendres es du duc de Reichstadt pour Napoléon? li est clair que chaque nation a une
façon diff:O re:lte d'cnrisager l'histoire, selon le
rolc qu'elle y a joué, cl quê,· aux Autrichiens,
la capitulation d' Essonnes a pu paraitre une
victoire - la cavalerie de Saint-Georges y
avant fait des charges brillantes; mais de là
1t. présenter comme L~·pc d"honncur l'homme
dont on parn encore la défection à raison de
50.000 fra;1cs par année, peul-èlrc y a-t-il
une clillërcncc. Le mieux qu'on puisse espérer, c·est que le duc de R,guse a menti une
fois de plus, mais alors c'est récuser le seul
Lémoin français &lt;1ui ail approché le duc de
Reichstadt, dcpn :s noremlire J815.

La dernière Jiù, en réalité, qu·on ail de
lui une vision réelle, sincère, bonnète, c'est
au départ de Mme Soufflot. Mme Soufnot a
été sa berceuse aux Tuileries; elle l'a suivi à
Vienne où elle a mené sa fille Fanny. A mesure que les autres Françaises étaient écartées,
ses fonctions sont dcrenucs plus intimes ,
l'ont approchée daranlage du prince. Fanny
a été son unique compagne, sa petite amie.
Il s'est attaché à clic de toutes les forces, de
toute la tendresse de son petit cœur. Elle part
maintenant; l'ordre en a été donné. Et, au
inomcnl où clic va monter en voilure, il lui
apporte tout cc qu'il a, tout cc qu'il possèdr,
tous ses trésors : son pelil fusil, son poignard, sa giberne, son hochet de corail et
d'or, ses jouets, Lous ses jouets que, de ses
bras menus, il Lire jusqu'à elle; tout ce qu'il
.aime, tout cc dont il s'amusa jadis arec elle ;
qu'elle prenne tout! qu·ene emporte tout!
car désormais il ne rcul plus, il ne pourra
plus jamais jouer el r ire. El c'est de celle vie
d'enfant le su prèmc rayon qui s"éteint dans
un flot de larmes, dans un hoquet de sanglots.
A pré ent, dans ces palais de Vienne et de

Schœnbrünn - le Temple aussi n'arnil-il
pas été un palais? - il n'y a plus qu'un
enfant prisonnier, qu'on a clépoltillé de sa
patrie, qu'on dépouille de son nom, à qui on
interdit sa langue natale, un cnfanl sans p~rl',
un bàtard politique - « le fils, dit l'Empl'rcnr aposlol'quc cn ses patentes de 1818, de
notre bien-aimée (Hic Marie-Louise, archiduchesse d".\.utrichc, duchesse de Parme,
Plaisance et Guastalla n - un enfant sans
mère, car celle archiduchesse a vendu son fils
pour l'espèce de tronc qu'on lui a donné et
pour la liberté de ses amou rs avec le bienaimé Neipperg. 11 existe : on ne le tuera pas,
cela ne serait pas correct. ~lais on va dresser
comme il faut, cl scion les traditions de la
Cbanccllcric, celte sorte de saul'agcon poussé
dans la Maison de Lorraine, cet importun
témoin qui atteste la dégradante mésalliance
de 18 lO. On ridera cc petit ccneau des idt;&lt;'S
françaises; Oil Yidera cc petit cœur des souvenirs paternels; on videra cette petite mémoire de la langue de la patrie; on subst ituera les idées autrichiennes, !"amour du
grand-père François, la langue d'Allemagne
et d'Italie. On fabriquera, selon les règles,
un demi-prince allemand, une Altesse sérénissime, prenant rang après les princes, les
archiducs cl les médiatisés : les titres coùtcnt
peu; on en lromwa de presque semblables
pour le b,Hard adultérin de Marie-Louise et
du comte de Neipperg, quand on le fera, lui
aussi, Altesse sérénissime cl prince de Monl'.!nuo1·0.
Entre le Temple et Schœnbrünn, entre
l'éducateur de Louis XVII et les éducateurs
de Napoléon li, où est la différence et quel
est le pire d'être le petit Capet ou le duc de
Reichstadt'? Des deux cousins germains, n·cslce pas le petit Capel le phts heureux, puisqu'il est mort plus vite? Cer tes, Son Exccl~
lcnce Je comte de Dietricbstein, gournrncur
de l'un, est m:cux rètu el a de meilleures
façons que le cordonnier Simon, gouverneur
de l'autre. L'illustre origine, les grands cordons, les plaques brillante~, les fonctions de
conscillrr intime, d'intendant de la chapelle,

de directeur des théàtres, de préfet de la
Bibliothèque impériale, cela parc et décore;
mais qu'on regarde le portrait, qu'on roie la
physionomie, la hauteur, la morgue, la sé1érité continuelle, le mur de glace élL•vé par cc
goul'crneur-gcolicr el qu'on dise si lï ·olcment
physique où l'on condamnclc
fils de Louis XYI est moins criminel que l'isolcmcnl moral et
le redressement aulricbicn oü
l'on condamne le fils de Napo11:on?

du poison r1u'cst mort le duc de Reichstadt,
c'est du sang apporté dans la Maison d'.\.utrichc par les Bourbons de Naples. Il est mort
comme csl morte sa grand'ml-re, la mère de
sa mère, !"impératrice Maric-Thért'•sc de Naples. Sur les dix-sept enfants de son arrière-

DU DUC DE 'I{E1CHST.JIDT - - .,.

devant l'histoire la tare héréditaire de la race
de ses maitres, cette lare persistante à travers
les générations qui, de nos Lemps, fournira
au drame de Schœnbrünn un pendant plus
mystérieux encore. Toul son système poliliquc
repose sur l'hérédité monarchique, mais il
semble ignorer - rl ignore
peut-être - qu'il est, à coté
de l'hérédité dil'inc, une hérédité physique, une hérédité
morbide, qu'on n'a bdique point
celle-là, cl qu'attestent, dans
leur dcsccnclancc, ccux-làmèmc
qui s'en cro:cnl indemnes. Nul
besoin du poison pour tuer le
1 duc de Jlcicbstadl.; il suffisait
de sa mère.

La rie, les peosœs, les aspirations, les rêres de celui-ci, on
ne saurait trop le répéter, c'est
l'inconnu. 'fous les témoignages
autrichiens sont suspects, tous
les recoupagcs qu'on essaye des
Mellcrnicb a un an lrc bu l,
faits allégués en prouvent la
&lt;''es
t de bien prourcr que, Nafausseté. On a deux sources aupoléon II mort, l'Empire est
trichiennes, ni plus ni moins :
mort, arec la race dirccle du
le livre où Montbel, l'ancien
Grand empereur. Quand il étale
ministre de Charles X, a reces misfrab!es restes sur la
cueilli pou1· argent comptant cc
table d'autopsie, cc n'est point
qu'ont bien voulu lui dire lt&gt;s
le duc de Reichstadt - qu 'imprécepteurs, et la brochure de
porte lui? -c'est ;\'apoléon &lt;J uc
~f. de Prokcseh-Oslcn, plus susdéchire le scalpel. Il n'était pas
pecte encore. Au vrai, pour se
mort entier puisque sa race
fier à l'un ou l'autre, il faut
subsistait. Si bien close que fùt
beaucoup de bonne rolonté.
la prison dorée, il pou rait s'éLes anecdotes sur Fanny Esschapper &lt;ruclquc jour, courir
ler, qui elle-mèmc a d·éclaré
t'n France, renoul'clcr contre
n'avoir jamais 1·u le prince, sont
les oligarchies d'Europe la lullc
aussi Haies que celles sur la
épique - cette fois ,'ictorieusc.
comtesse Camcrata, qui, si clic
c·esl de Napoléon qu'on disa lcnlé de l'Oir son cousin, a
perse les lambeaux: c'est ~aété, par lui, dénoncée à ses garpoléon qu'on en lcrmc e11su ili•
diens. On rn:t le berceau, celle
dans le cercueil qu'on porte aux
nef d'acajou, don de la l'ille de
Capucins cl dont la rlcf est préParis, que Prudhon dessina cl
cieusement déposée au Trésor
que l'Autriche conserrc comme
impérial. C'est fini; le liHe est
un trophée; on rnil la tombe,
fermé; nul ne le rouvrira.
une pierre à inscriptions, aux
N'est-cc pas aussi un tro:Capucins de Yiennc, mais entre
sièmc objet que s'esl proposé la
le point de départ cl le point
Chancellerie? On y sait l'hisd'arril'ée, r;cn ! Seulement, sur
toire. En toute destinée mystéceux-ci, point de doute; la mort
rieuse, comme a été celle du
a été constatée arec autant de
duc de Reichstadt, il se trou rc
solennité que la naissance. L'atoujours quelque aventurier qui
Cliche
Giraudon.
gonie a été officielle ; l'autopsie
cssa)'C
de se substi tuer pour la
NAPOLÉ0:-1-FRANÇOIS-CHARLES-JOSEPH, Duc DE REICHSTADT, EN 1819.
a été publique. On a appelé six
continuer
et l'accomplir. Poir.t
Table1111 de KRAFFT. (.Musée de Versailles.)
médecins pour certifier le prod'empire qui y échappe. En
cès-verbal. Il fallai t d'abord·.
France, n'y a-t-il pas eu, tout
promer qu'on ne s'était point
à l'heure, celle affl ucnce de
débarrassé par un crime de ce paurre être. grand'mère ~laric-Caroline, princesse de Lor- faux dauphins? S~ns doute, ceux-là se sont
L'accusation n'était-elle pas publique? Bar- raine, reine des Deux-Siciles, dix sont morts contentés d'exploiter la crédulité de leurs
thélemy, dans son poème : le Fils d2 l'llomme, en bas :\ge. La grande-duchesse de Toscane dupes; ils n'ont jamais cédé à la tentation de
n'arait-il pas é1·oqué « le cancer poliliquc l&gt; csl morte de la tuberculose à ringt-ncuf ans; 1ircr l"épée et cl'émouroir des guerres ci ri les.
- Cl !"allusion anx o Deux cancers )l, la brola princesse dt•s .\ sturics it l'ingt-dcux, cl ne Mais était-cc faule de moyens? Quiconque
chure si répandue sur Napoléon cl la m~rl de sc1·a-cc pas la tuberculose qui emportera, à tentera d'écrire leurs biographies lrourcra les
la. princesse Charlolle, n'aYaiL-clle pas été seize el à dix-sept ans, les cieux fils• du duc journaux qu'ils onl publiés, des brochures,
S:llSIC Cl répétée?
d'.\umalc, peti t-fils dn prince de Salerne, des livres far milliers . En prol'incc, poin t
Donc, clcl'ant l'Europe, on étale ces pou- doublement par· lem· père cl leur mère des- d'imprimerie d"oü il n'en soit sorti. Des sec~ons, l'un entièrement rongé, l'autre « où, cendants de Marie-Caroline, cousins du duc de tes, mi-religieuses, m:-politiques, subsistent
a 1.a partie supérieure est un gros tubercule Hcichstadl?
encore après cent ans où c~est là le fond de la
pres de passer en ~uppuration &gt;&gt; . Ce n'est pas
Peu importe à Mcllernicb d'attester ainsi doctrine. Les rél'élations conlim.:cnl, et ce qui

"' 3o3 ""

�- - -111STO'J{1!l

-------------------------------------&amp;
la saignét• dl' i110n cœur il la froideur par
la•tuellc Yolr~ ,\ltcssc semble arnir reçu la
découverte de ma posthume existence. n Point
de réponse encore: c·e~l alors qu ïl a pris le
parti d'en appeler à l'E11rop2 cl de dressrr en
face d'elle une in,criplion fignrfr, dans
fa.quelle il affirme s\: droits cl syntht:tisc son
histoire.
..._

conrruèlé de la Sicile et de Naples par Garibaldi ; il y ·a autant de souterrains el de trappes
que dans les · 1llyslè1'es d' Udolphe, cl une
abondance· d'éréncmcnls qui laisse, à nai
dire, en quelque incertitude. Une certaine
lhchel, Olle du juif Roboam, que le comte
de Palmyre a connue 1t Mexico et qui l'a
méprisé, vient se faire tuer i1 ;'\aplcs c1·une
épou1·antable façon par un nommé Constantino, doué «d'une Yoix rude cl rrndue rauque
par la fréquentation de la m~r, souvent honlcusc n. A la lin, après avoir accompli la
rérnlution de Xaplcs cl dédaigné le trône des
J)wx-Sicilcs, le comte de Palmvrc s·habillr en
moine cl s:i relire dans une moi;lagnc, creusfr
par César Borgia, communiquant arec les
catacombes cl débouchant par des soulcrrains
sur la plac:i d'Espagne. Peut-èlrc y a-t-il lit
r1uclquc.réminiscencedc la Rome soutermine
de Charles Didier, mais le reste appartient
sans conteste i1 l\f. J.-13.-X. Bardon.

.\ux pui,s,,nccs signatai,·és ,bs prnto,olcs de 1811- 181 :,,
Les présrnte cl les dèdic.

L'homme est plus inallendn. L1• 0 janvier 1880, était expédiée de )[ilan ( Sta~ione
centmle), sous pli recommandé, un~ « note
rirculairc à Leurs Majestés lmpér;a!cs cl
Hoyalcs ou leurs succédés, le roi d'llalic pour
b jadis gou1•crncmenl de Sardaigne, l'cmp:ircur d'Autriche, l'cmpl'rcur d'Allemagne
pour 1c ci-dcrnnl gourcrncment de Prnsse,
l'empereur de Ioules les Russies, la reine de
la Grande-Bretagne, le 1·oi d'Espagne, le roi
de Porl11gal, le roi de la Belgique, le roi
d'llollandc cl des Pays-Bas cl Son K.;ccllcnc'.'
Le roman, imprimé à Clermont-Ferrand le pn:sident de la République franç1isc pour
en '1870, en deux petits volumes, est de le golll'crncmcnt jadis de ~- M. Louis :X.YI!!
M. J.-B.-X. Bardon, ancien professeur, officier de Franc.i ». « Leurs très illustres Exccllcncrs
dr la garde nationale durant la guerre, qui a premiers ministres n rcceYaicnl en mèmc
publié, vers ces Lemps, dircrses brochures Lcmp, une com.!llw1icalion analogue. Point le
politirJIICS et, en 1884, un b'p-isode de l'insur- Pape, qui amil une Nota rl' invoca::;ione Spl:_
rection des J(abyles en Algùie. Sans doute cialc. L'auteur de l'cmoi arnil soin, dt•s 1a
v:t-il encore, car il n'aurait que soixante cl cournrlure, d'anno1lécr le caractèr~ SL'crcl de
onze ans. Palmyi·e, fil; du duc de Reichstadt, sa missiYc « imp;;m~c seulement pour épar(( s'adresse à ces jeunes générations qui, dans gncr une longue ééÎ·ilurc », mais &lt;( faite aussi
quelques années, comme:1ccronl à vouloir sous la réserrc de loul droit lillérairc ».
cspfrcr dans l'arcn.ir n cl a pour objet de
Cc qu'il expédiait ralaitd'aillcurs l'allention .
leur incuk1ucr &lt;( cc principe incontestable
C'était l'annonce it Leurs ~fajcstés que« lclll'
«JIIC, pour aspirer it diriger les masses, il très clérnué serrilcur, dans l'étal civil, Louis
faut, surtout cl avant tout, le Lalc:ll et l:i Tisserant, élail, dcranl Dieu cl sa foi, le fib
vertu 1&gt;. Sculcill\'nl, l'histoire en ellc-mèm~ du duc de Reichstadt &gt;&gt;, cl quïl s'en (:la:l
est plus compliquée. Napoléon-Jean-Léopold,. , apPrçu en 1877. li avait, cE•3 187\J, fait part
comte de Palmyre, _n'apprend le ~rcrct de ·sa de sa décoU1·crte au journal le Gaulois, it
naissance qu'après de terribles ép1·cuYcs; il M. Paul dé Cassagnac cl à lïmpératricè Euparcourt le monde cil :p~lérinages, cl cnsuitr, gé:ùc, mais il n'avait p:is reçu de réponse.
à l'aide de personnage;;_çlraQgcs, il se propose Pourtant, il avait pris ses précautions, recomdc cbassrr l'Jutrichc dç lJtalic, cr en libérer m:rndé ses lellrcs, mis· celle de Tlmpéràtrice
les peuples cl de constituer ·une conlëdération sous double enveloppe. Ce silence l'ayant
dont le Pape ~erail le cbef nominal el lui- étonné, il arait éc1·it pour s'en plaindre au
mèmc le dictateur. Cela change des notions prince Napoléon Bonap:irlc cl,• Mo:llforl cl il
qu'on croyait amir sur ks origines de la gurrn' n·arail plt s'rmpècher de lui dire: « Je serai
de 1859, sur la politique de Carnur, sur k1 tout à fait sincère en arouant it Yolrc .\.!Lesse

Il y a cléjit ici. des parlics obscures, mais
lors11uc l'on ar:irc aux Memoi·ie dont la plupart des p:1ge_s, rnns doute par discrétion,
sont rcsLécs blanches ou portent simplcmrnt
un litre: Dopo 75.anni- Prcèmio - Come
in menwl'andum mi vene inspirato. - Afemorie, Jmpress{o1ii, Appunli el Ri/1essi, on
ne comprend_pins. du tout. Il scmlilc que le
prcmirr indice d~ son illustre naissance c, 1
mm à Gius«'ppe _'l'&lt;•~'. do par 1111 Cl'rlain f&gt;l'tlrino valet de c!iambrc du comte Toflclli. Il
lui a 6Lé rérélé..què le dur- d~ Hc:cbst.adt avait
rté l'amant d'une ~lmc \\'oyi1a, qui n'a p11
rire qu·une lcmml.! appelée Ccscrani, que
Giuseppe a connue dans so:1 enfance. ~lais i1
cela se mèlrnl une l'i1andièrc d1• l'arml:,,
franraisr, Mazzi ni, une comtesse Samoyloff.
Masséna, r1ui a déposé un billet de plusieur,
millions aux mains des Rolsthild (sic), le
testament dti duc de H&lt;'ichstadl el. le testament de Xapol0on I•r. O'ail11•urs, sïl rrdanw
le trésor des Tuill'rics, le patrimoine priré dt·
!'Empereur el les domaines assignés l' 1
Bohème au roi .de Rome par l'empereur
d'.l.ulrichc, GiusPppe Tcaldo ne prend pas Ji.
110:11 de Bonaparte ; il s'appelle seulemt•1,t
don Carlo, parce q1ùtinsi se nommait le p:·:·1·
do Napo!éon.
Pcut-ètre ses explications sont-clics rrslé,•3
incomph'.-te ; en tout cas, cllt's soi1t confuses.
li e;i est ainsi de bien dt•s choses en histoi n·.
)lais il ne srmblc pas 11uc, malgré la déft:·
rence qnïl avait Lémoignée aux )Iajcstés Impériales el Hoyales el à Leurs fü:ccllenc~s le.;
premiers ministres, la récla1~ation cl~ •1:eald?
ou Tisserant ait eu le momdre succrs, a
moins qu'elle ne lui ail l'alu un asile r n _ee
chùlrau de )lombcllo qui fut jadis le quartwr
rrénéral du rrénéral Hona1Jarlc en ses cami:-,
o
.
d
pagnes d'ltalit' - i1 prés(!11t la ma;son t•s
fous pour le fülanais.

~t-Folljc( de.risée pôur là plupart ·est article
elc foi pour qurlqucs-uns - cl d'tmc foi
ardente, agissaolc, par qui des millions onl
été dépensés.
Q·u•on suppose, avant 1848, un homm&lt;',
si1ffisaminrnl intelligent t'l instruit, s'appropriant, dans un bu Lpins noble, les procédés
des faux Louis XVII, groupant autour de lui
lc.'s convictions sincères drs grognards, prenant la direction des sociétés secrètes, renversant à Paris IP Lrùne de Louis-Philippe, apparaissant aux frontières pour tenter la suprèmr
revanche des peuples contre les rois, - 11ui
sait? ,\sec un pcn de génie, beaucoup d'audace
cl la chance, il est de ces arnnlurcs qui réussissent.
Mais Mcllcrnich avaiL bienpris ses précautions
cl il ne semble pas qu'une seule Lcnlalil'c dr
cc genre se so:I produite. S'il y cul, cnfcrrnrs
dans les maisons de fous, un certain nombre
de pauvres hères qui se lcna:cnl pour les fils
de rEmpcrcur, cc fut là leur succès cl ils nt•
rencontrèrent point clc partisans. ~ième les
romanciers d'histoire, que tentent les hypothèses, n'essayèrent pas, comme arail fait
)L Geoffroy dans son Napole'on apocl'yphe,
d'imaginer quelle cùt pu èLrc l'hi~Loirc de
Napoléon II, - s'il ne f1H pa~ mort. Cc fut
sur le /ils qu'cùt pu arnir le duc de He:chstadl
que portèrCJM. quelques rèvcs; encore faut-il
arnucr qu'ils sont hrcfs cl en petit nombre,
car, recherche faite, on ne trouve, jusqu'à
meilleure fortune, qu'un roman et un homme.

~101, DO~ C.\ll LO
Dans rélal cil'il , Louis Tissrranl. fils de. Pierre
plus communrmcnl co111111 sous Ir uom de· Giusrppr
Tealdo fils de )lichcl
&lt;'l mieux encore comme le Do11 Carlo us11ori11n~
fils nrérè
et heritier leslamenlairc
de
Joscph-Fra11çois-Cl1arlcs
Duc de Reichstadt, né roi de Romr
fils•de Napulèon l"
et ,le )foric-Luuise archiduchesse d'Autriche
Co:isigne ces pages it l'histoire
cl

FttÉOÉIUC i\lr\SSON,

de l'Aca.Jémie française.

PRINCESSES ET GRANDES DAMES
~

Marie Mancini
Par ARVÈDE BARJ NE

Les mois qui sui,·ircnt fonl pl'tlscr au ù110
d'amour de Hodriguc et Chimène. S11rc d'ètrc
ai1:nét', ~laric ~fancini s'apaisa. Cc fut une
rxplosion d'amour jeune et poétique. Les
jnurs ne furent plus assez longs pour se dire
qu'ils s'aimaient; ils se le redirent au clair
dr lune. Lorsque Marie dc1·ail enfin rl'ntrrr,
IP roi se faisait son cocher pour respirer du
moins le même air. JI imaginait pour lui
plaire des to'ics romanesques. Il roulait que
~a rir fùL une tèlc pcrpéluclle et ordonnait
aux courtisans d'offrir chaque jour un plaisir
noureau à sa dirinité. Les courlisans sïngéniairnl à l'envi; on nïnritait que des
couples jeun('s et amoureux, et les lètes
arhcrnienl de hmrncr dans celle atmosphère.
« (1 fondrait , écrit Made, un volume cntirr
pour raconter toutes les arcnturcs de ces
fêtes galantes. Je me contenterai d'en rapporlrr une en passant, qui fera mir comh\•n
le roi était galant cl comme il sarait prendre
l«'s O('('asions de le témoigner. C'était, si je
m'en ~ou riens bien, an Ilois-le-Vicomlc, clans
unr allée d'arbres, o~, comme je marchais
a,•cc assez de ri tcssc, Sa Majesté me rnulut
donner la main, el ayant heurté la mienne,
mèm.c assez légèrement, contre le pommeau
dr son épée, d'abord , d'une colère Loule charmante, il la Lira du fourreau, cl la jeta, je
ne l'eux pas dire comment, car il n'y a pas
de parob qni le puissent exprimer ! n Que
de 1mlcc! que de tendresse juvénile cl i-ire!
Il n'y a rien de plus joli que cc geste de dépit.
L'enchantement dura toul l'hiver (1658i 65~). Mazarin assistait à cette grande partie
avec complaisance. Sa nièce ne lui a rait pas
donné de sujet de défiance. li comptait la
gouverner toujours et cmpècher par elle
que le roi ne lui échappât. Le jeune prince
se lassait visiblement d'ètre en tutelle. li
al'ait eu l'aud;icc de tenter d'accorder des
grà~. Le cardinal avait réprimé durement ces
essais de ré1•oltes, mais il lui en était resté
une inquiétude secrète. En mellant Marie sur
le trone, il se rendait lui même inéLranlablc.
A?ne d_'Autrich_e serait indignée, mais Anne
_d Autriche était le passé, et Mazarin éta:L
mgral. Il savait d'ailleurs la faire céder.
JI eut une conversation avec sa nièce. Marie lui exposa &lt;1 Olt elle en était &gt;&gt; avec le roi
rt qu'il ne lui serait pas impossiblr de dercni;.
1. .llémnires de Mme de Jfottri•il/e.

1. -

!iJSTORIA. -

Fasc. ~-

reine, pourvu qu'il y voalùt contribuer. lliJC
rnulut pas se refuser à lui-mèmr une si bellt•
a1•cnlure, et en parla un jour i1 la reine, en
se moquant de la folie de sa nièce, mais d'111:c
manière ambiguë et cmharrasséc, qui lui fit
cntrevo:r a,scz clairement ce qu'il arait dans
Lhl\c pour l'amener à lui répondre ces prop1•ès 4larolcs : &lt;( Je nr crois pas, monsirur le
Carail\3.l, &lt;JUC le Jloi soit capahlc de celle
hlchct-é; mais, s'il était possible qu'il en cùt
la pensée, je vous avertis que Loule la France
se réroltcrait contre vous cl contre lui, que
m1i-mèmc je me mcllrais à la tète des révoltés
cl que j ·y engagerais mon fils'. »
Mazarin demeura outré à ce discours, qu'il
ne pardonna jamais cl dont il se rnngca par
ces piqûres qui sentaient le mari. Il ploya
l't:cbinc cl allcndit, mais sa nièce perdit tout
par son impatience. On aurait retenu la
foudre dans le nuage, plutôt que d'cmpècbrr
Marie Mancini d'éclater. Elle alla son train,
sans s'inquiéter d'ètre seule. Tant pis pour
son oncle s'il l'abandonnait; elle en serait
quille pour le renverser. Sitôt pensé, sil()I it
l'œuvre. Elle entamJ ce chapitre aycc le roi
cl mena l'assaut arnc sa furie accoutumée.
Elle se moquait du cardinal du matin au soir,
cl le roi y prenait goût. Bicnlol Mazarin put
douter si le jour du couronnement de sa
nièce ne serait pas aussi le jour de sa disgràce. Cc doute illumina son âme cl lui réréla
le désin lércssement. On se rappelle le mot de
Ill'ienne à propos de cc mariage : &lt;( Si SJn
Éminence y eût lrouré ses st'1rclés .... 1&gt; Les
« sûretés » n'y étaient pas, el l'imprudente
l\laric l'arail laissé voir. li lui en coùla le
tronc de France. Mazarin fit volte-face et
voulut en avoir l'honneur. Il devint intraitable
sur le b:en de l'Etat cl la gloire du roi. li fit
« le hé1·os par le mépris d'une couronne 2 ,i,
se dévoua au mariage espagnol et respira
l'encens dù à la vertu. Marie se détendit en
désespérée. C'est le moment de sa vie où
cil(' lut \Taimenl intéressante.
V
Elle n'arail à compter que sur elle-mèmc,
car sa famille tremblait à la seule pensée de
la chute du cardinal, el elle n'avait d'autres
armes que so~ esprit el ce trouble singulier
qui émanait de sa personne. Elle était devenue
moins laide; elle avai t les lèvrrs très rouges,
2.

1l[é111nires de f.horny.

.., 3o5 ...

les dents lrès blanches, les cheveux très noir~,
le LrinL moins brun. Cc n'était pas encore
nne beauté, loin dr lii. Le nrz était ~ros; la
bouche cl les yeux relevés l'ers lrs coins
éLait&gt;nl d'un dessin.bizarre, vresquc ridicnlr;
les joues s'cmpâtaienl rl l'air ùerenait bonrgrois. Qu'impo,:lail sa laicll'Ul'? On ne mil
pas cc qu'elle anraiL faiL de plus avec une
jolie figure. Son pouroir, que bien d'autres
1:prou.vèrcnl après Louis XIV, résidait dans
l'allrail l'Oluplueux qui ùtail aux ho1nmcs
rolonlé et raison cl les lui li1Tait en csclarni:r1'
et en p.Hurc. llcureuscmcnt pour eux. &lt;•lie
était aussi capricieuse qu 'allirantc; Cl' démon
n\•ut jamais de sui te dans les idées.
()n ne peut pas l'accuser c1·arnir usé dïnlriguc et de, pcrlldic. [lie alla droit dcrnnt
clic, bousculant cl Lrisanl les obstaclrs.
Anne d'.\utriebe la comballait : Mlle \la ncini
la traila insolemmt•nl. Elle suivait 11• roi
jusqut• dans la cbam!Jrc de la r~ine, en lui
racontan t tout bas le mal cruel q11 'on arait
di t tic sa mère. Sous son inOucnre, le plu,
respectueux des fils dc1·int impertinent.. Un
jour qu'il refusait d·obéir, la reine le menaça
de se relirrr au Yal-dc-Grùce. « li lui di t
qu'elle y pouvait aller. ~I. le Cardinal lrs
raccommoda'. »
Elle brara son oncle de façon à lui cn!c1,ir
ses dernières ùésitations, s'il lui en restai!,
et travailla à rendre l'infante d'F:spagnc
odieuse au roi. Quiconque osait dirn du biC'n
de celle princesse ent:ourail l'inimitié de la
redoutable llalicnnc, cl l'on rit chas~cr du
Louvre une Espagnole qui n'avait point commis d'autre crime.
Elle lia le roi assez solidement pour r1u'il
ne pût lui échapper, même en cas d'absence;
il ne fallait pas que l'aYcnturc de Lyon se
renournlùt. Le i::eu de raison qui restait encore au jeune prince fut noyé dans un torrent de passion. Serments hrûlants, emportements farouches, arnux charmants, il connut
tout, fut ahrcuvé de tout et demeura hors dl'
lui. li ne s'appartenait plus; il appartenait
aux yeux noirs qui plongeaient dans les siens
de son lcl'er à son c01ichcr, à taule, à la promenade, au jeu, à la danse, dans tous les
coins el recoins du Lou ne; à ces yeux de
namme qu'accompagnaient les murmures ou
les cris d'une l'oix tragique et tendre.
On a dit qu'ils ne s·aima:ent pas, malgré
tout, parce qu'ils étaienté;:;alernent incnpahb
:'i. ,lfé111nire.ç de Mlle de A/011lpP11..Ïcr.
20

�-

1f1ST0'1{1.Jl

d'aimer; qu'il al'ait le cœur sec et égoïste,
qu'elle avait le cœur ardent, mais placé dans
la têle ; que chacun d'eux trompait l'autre et
se trompait lui-mèmc.
Il est bien délicat &lt;l'affirmer que cet amour
forcrné fut pure comédie chrz )faric füncini ,
pur affolement chez Louis XIV. li y a tant
Jr manières d'aimer sans que le cœur s't•n
mêle : al'ec la raison, arec l'instinct; par
intérêt, par vanité, par dero:r, par haLitu&lt;le;
Je toute son âme et de tout son corps; et
rncore cent autres qu'il se1·ait ll·op long de
nommer. Les sentiments qui découlent de ces
sC1urccs infilrir urcs se 1·essrntcnl dr lr nr

étaient toujours en l'étal ot1 nous les a,·ons
montrées. )faric Mancini cl le roi se juraient
fidélité cent bis le jour. Anne d'Autriche
s'avisa la premièrr c1u ·une situation aussi
rx traordinairc ne p:&gt;urait durer. cl qu'aranl
dt' demander l'infante, il !allait se débarrasser
de Mlle Mancini. Le seul cardinal Jni pourail
rendre cr scrricc . m:i.is clic ignorait s'il l'OUdrait la contenter en ceci. li . 'était acc:&gt;utumé
:1b malmener; il la hrusquail. se morruait
tl'elle, la tenant dr lrt'S court pour l'argcnl
Pl parlait d'cllr au roi fort h\;èrcmenl. La
reine al'ouail à ses familières cc qu'il dcYenail
dC' si manr:lirn humeur r l si arnre, qu'rlle

serait cnrnyéc au chàtcau de Brouage, proche
la l\ochcllC'.
On se représente le coup de foud re. LI'
ch:igrin &lt;lu roi lut d'abord assez doux. Il
pleurait cl ccprndanl froutait sa mère. ~fois
quand il rit )larir, ses sombres transports,
ses sanglots, sa peine amère ; quand il r nLcndit ses rcpro:.:hes, SC'S plaintes déchirantes,
il cul un accès de désespoir. · Il conrul chC'z
la reine cl chez le cardinal, leur déclara qu'il
lui était im pJssihlr &lt;&lt; &lt;le la roir souffl'ir pour
l'amour de lui 1 l&gt;, qu'il roulait l'épouser,
qu'il les priait rt suppliait. li se mi C à genoux drYanl c:ix rl montra une douleur si

"-------------------------------------seulement à s'apercevoir que Racine, loin
d'ètrc « le doux Racine &gt;&gt;, est Yigoureux jusqu'à la brutalité. On ne voit pourtant pas cc
qu'une maitresse abandonnée peut dire de
plus, à l'homme qui la quille, que cc que
Bérénice dit à Titus. Elle le dit en vers cl
dans un langage magnifique; mais les sentiments qu'elle exprime soht aussi Yiolenls r1ue
ceux, par exemple, de la Sapho de Daudet.
Il faut relire dans Racinr ces scènes passionnées et puissantes, depuis l'instant où Bérénice s'élance arec furie de son appartement :
li e bien, il est rlonc nai que Tilus m'ahamlonnr !
Il faut nous s,;p.1rc1· ! cl c'est lui qui l'or&lt;lonnc !

La suite du dialogue est admirable de
rérité. Jamais on n'a mieux obscrré la succession des sentiments chez la femme délaissée,
cl cela d!'l'ail être, car jamais traduction
poétique ne fut plus fidèle; tout ce que les
contemporains nous rapportent des adieux de
Louis \IV et de Marie füncini en fait foi.
Bérénice commence par reprocher à Titus
sa déloiauté. Pourquoi l'aroir rncouragéc,
puisqu'il ne comptait pas l'épouser, an lieu
de lui dire tout dr suite :
:'ie donne poin l un cœ:11· qu'on ne peul rcrcrnir !

L'allcndrissement succède aux reproches,
rt, dès qu 'ellC' le l'Oit troublé, amolli , clic
s'c-fforcc d'en profiter :
Ah, Sc•ignrlll' ! s'if rst nai, pourquoi nous séparrr!

li rcfusr de se laisser. reprendre. Elle Il'
menace d'aller SC tuer, sort rn effet, et ne
tarde guère i1 rel'cnir en rnyant que Tilns la
laissr l'aire. C'est le tour des injures :
... Pourquoi rous mont1·c1· i, m:i n ,r?
Po111·quoi ,·rnir rncore aigri,· mon dl'srspoir1
:'i'1\les-rn11s pas c·ontrnl? Je nr "r"' plus ,·ous rn,r.

Elle passe d&lt;' l'cmporlrmrn t ù l'ironie
miprisant(' :
~tcis-vou::: plcincnwnl eon lf'11l d,, ,·otrc "loi1•1"'1?
.\l'rz•mus hirn pl'Omis 11'onhlirr ma mi•~1oirr'!
L Ot:JS

X[ V A F O'.\TAl:SEOLEAU. -

origine et sont de 1p1ali1é inférieure. lls n'en
sont pas moins réels rt nous derons les bénir,
car ils serrent à masquer le Yiùc de braucoup
de cœurs. Nous croyons aimer, cl cc n'est
qu'une forme de notre égoïsme, qu'une
routine, qu'une impulsion grossière. La
nature bienfaisante a rnulu celle duperie, de
peur qu'on pût s'aperccYoir ù vingt ans qu'on
est incapable d'aimer. C'cùt été trop triste en
·yérité. Louis XIV et Marie Mancini se durent
d'ayoir cru toute une année qu'ils aimaient à
en mourir. Nul n'a le dro:t de mépriser le
sentiment, quel qu'il soit, qui donne une
illusion aussi précieuse.
Les négociations arec Madrid s'étaient poursuirics tout l'hirnr et le printemps (16;:î9):
Mazarin se préparait à parlÏI' pour Saint-Jeandc-Luz, afin de s'aboucher arnc le ministre
Pspagnol, don Luis de Haro, et les choses
1. Mèmoi&gt;-rs dr JI/me de 1lfollevil/e.
2. Jbid.
:;, ibid .

TJtle.w de \ '.\N DER ,\l Et:LEN. (.lf11Sée ,te ]'ersai//cs.)

ne sarail pas comment it l'arenir on pourrait
Yinc arec lui' &gt;&gt; . Elle étai t ébranlée dans ses
illusions sur cc beau favori aux mains parfumées, aux. moustaches coqucllcmcnl rclcrées au fer . L'idée qu'il sentait bassement, en
parrcnu, n'avait pas pénétré dans son esprit ;
mais clic n'en étaiLplus bien éloignée.
Grand fut do:1c son raYisscmcnt, extrèmes
son admiration cl sa reconnaissance, lorsqu'au

premier mol qu'ellll hasarda sur la nécessité

l'raic que sa mère en I ul tout émue. Mazarin
demeura forme cl répondit « qu'il rtail le
maitre de sa nièce et qu'il la p:&gt;ignarderail
plutc\L&lt;Luc de s'élcrnr par une si grande trahison~ l&gt; . Le roi rcùoubla ses larmes, ses
serments de n'épouser qu 'clic ; toutefois il
laissa fairr . Quant à Marie, sa douleur l'ut
farouche.
Elle n'entend ni pleurs, ni consei l, ni ,·ai,on.
Elle implore â grands cris le f'cr cl le poison.

de séparer les deux amants, elle troura
l'Émincnce aussi pressée qu'elle de chasser
Alaric. Mazarin fil son personnage dans la
perfection. La reine ne soupçonna rien. Les
écailles s'épaissirent encore sur ses yeux,
elle se rrprocha d'avoir douté &lt;lu cardinal et
répara sa faute p:ir mille louanges publiques
et en lui laissant toû t l'honneur de l'exil de
sa nièce. lis co111·inrent que Marie )lancini

Tell.} Hacine i::ious rrprésenlc Bérénice
ch1sséc de nome par Titus, telle apparut aux
yeux du Lou\Te, puis de la France, l'impétueuse Mlncini chassée de Paris. On sait que
la pièce de Racine passe pour aroir été h
traduction poétique du drame amoureux qui
se dénoua à Brouage ~. On sait aussi que la
Lragédic de Bél'énice est traitée communément d'élégiaque, parce qu'on commence

4. On ll'Ourern dans l'excellent lrarail il e )1. Félix
Hémon : Thédlrc de l'ierre de Corneille (4 roi in-18)
o,,Jag,·al'c 1887, Ir d.\tail des origines de ln /ib'é11ice

de llacinc el de la pièce ril'alc cle Corneille: Titus et
/Nrénice. ainsi que de la parl qu'il com·icnl de fairr
am al111sions l1istoriques dons chaque tragédie.

... 3o6 ...

. Bérénice éclate de nouYcau en reproches,
fond rn larmes rl &lt;&lt; se laisse tomber sm· un
siège l&gt; . La Sapho de Daudet se roule sur
le sol. Pure question d'éducation. Chez toutes
deu~, c'est _la_ crise de nerfs finale, à laquelle
Marie Mancm1, comme on Yl'rra tout à l'heure,
nr manriua point non plus.
On nous a montré bien soul'cnt depuis
Racine', à la scène et dans les romans, un
homme rompant arec sa maitresse. On ne
n~us a pas montré de maitresse plus passionnec et plus tenace que Bérénice. Nous rcl'icndrons en son lieu sur le rel'ircmcnt du cinquième acte et le d ésistcment de Bérénice.
L'épisode qui a inspiré le dénouement de
11:icinc s'est passé à Brouage, au mois de scplcmhre ('J659), et nous sommes au Louvrr
99 JUlll.
· · 'f
· Mancini en est encore aux'
1c .,.,
u ar1e
fureurs.
El~es furent cxcessi1•,s, comme tout cc qui
so~·ta1t &lt;le ?~ Yolcan. Le roi hors de lui pleurai t et rr1ait arec elle, redoublait ses serments cl, en mèmc temps, parmi ses gémis,\ - l.e~trc. de )lazarin, 20 juin 1659.
-· .1/emo,res de ,lime de ,1/o//eville.

sements, la conduisait l'ers son carrosse de
rnyage. Le mot célèbre qu'elle lui adressa alors
est le seul que Racine ait affaibli. Sa Bérénice di t à Titus :
\'ous êles empereur, seigneur, cl l'OUS plcul'Cz !

~!me de MollcYille et Mme de La Fayette
font dire à Marie Mancini : « Vous pleurez,
cl l'Ous êtes le maitre ! l&gt; cc qui est déjà plus
énergique. Mais la réalité fu t plus Yive encore.
Marie rapporte dans ses .Mémoires qu'elle dit
au roi : « Sire, vous ètcs roi et YOus m'aimez,
&lt;'l pourtant ,•ôus souffrez riue je parte.. .. &gt;&gt;
Sur quoy, m'ayant répo,ndu par un silence,
je lui déebiray une manchellc en le qui ltanl,
lui disant : &lt;&lt; Ha, je suis abandonnée. l&gt; Voilà
la Yraic Marie Mancini. Quand clic. voit que
c'pn est fait cl que le roi ne la relient pas,
elle sau te sur lui et arrache ses dentelles d'un
geste rageur, avec ce cri de dép il : « Ha, je
suis abandonnée! l&gt; Ellr rappelle Sapho plus
qur Bérénice.

YI
Cet orageux départ eut des suites non
moins orageuses. Le roi s'enfuit comme un
fou i1 Chantilly, où sa doulrur s'exaspéra au
lit•u de s'apaiser. l i :tYait pu prendre sur lui
do laisser partir )file Mancini : dimisit invilu.s invitam; il ne pourait prendre sur lui
de se passer d'elle. De son coté, Marie faisait
pitié. Elle arait des crisl's aiguës, des abatt('mcnls, ellr arai t la fièrrc, elle n'en pouvait
plus. Quand le cardinal la rejoignit sur la
route de Brouage, rn chemin lui-même pour
Saint-Jean- de-Luz, il écrivit à la 1·cinc : « Elle
csl al lligéc plus que je ne saurais dire 1 ,1 .
Ellc-mèmc, hicn des années aprrs, ne peul
trournr d'expression assez forte pour peindre
crttc immense douleu r. &lt;&lt; Jamais rien en ma
rir, di t-elle, n'a tant touché mon .lme. Tons
les tourments qu 'on pomrait souffrir me p:1raissaicnt doux cl légers auprès cl'nnc si
cruelle absence, qui allait faire évanouir de
si tendres cl cl(• si hautes i&lt;lérs . .Ir dr mandai~
la mort i1 tous moments, comme l'uniqnr
remède à mes maux . tnfin, l'état où je me
tromais alors était lei, qnc ni cr que je dis,
ni tout cc que je po11rr.1i~r, ne le saurairnl
pas exprimer. &gt;&gt;
Au milieu de srs déch irements, i\Iaric essaya de la plus naï l'C des ruses, une \Taie ruse
de pensionnai re. _Elle feignit d'avoir pris son
parti. Son oncle tomba dans le piège et annonça cette bonne nourclle à la reine : « Elle
me témoigne _d'ètrc entièrement résignée à
mes volontés et qu'elle n'en aura jamais
d'autres. » Une condui te si belle méritait
récompense. La récompense fut l'apparition
d'un mousquetaire ùu roi. &lt;&lt; [Il] m'apporta,
raconte Marie, cinq lellrcs de sa part, toutes
fort grandes et forL tendres. ll Le cardinal
poussa la complaisance jusqu'à permettre au
mousquetaire dc'rQmporler la réponse, el une
correspondance réglée s'établi t, que nous ne
possédons malheureusemen t pas, mais dont
:;_ Terme co:ll'cnu pour la re111e. Le roi rtail le

confident.

.M.ll~1E .M.llNC1N1

--~

le ton se devine aux effets. Le 29 juin, le roi
écrivait à sa mère, de Chantilly, une lettre
respectueuse et soumise où l'on ;·oyai t « qu'il
estimait la résistance qu'elle lui a\'ail faite, et
qu'il en aYait connu le prix 2 ll . Quinze jours
plus lard, le c:irdinal, près d'arriYcr it SainlJean-dc-Luz, recevait de telles nom·ellcs sur
les relations entre le fils et la mère, qu'il
écrivait à celle-ci : « Je crains de perdre
l'r?prit, car je ne mange ni ne dors, et je
sms accablé de pçinc et d'inquiétude (de
Cadillac, le 16 juillet 1659). l&gt; Il adressait an
roi par le même courrier une longue Jeure
où la situation se rélléchit comme dans un
miroir :
« J'ai rn cc que la confi.dente:; m'écrit
toucùant votre chagri n et la manièrr donl
rous en usez avec clic....
« Les lettres de Paris, de Flandres et d'autres endroits disent que l'Ous n'ètcs plus
e:&gt;nnaissahle depuis mon départ, et non pas à
_ca~sc de. moi, mais de quelque chose qui
ru appartient,
que vous ètes dans &lt;les encra.
0
gcments qm vous cmpèdieront de donner la
paix à toute la chrétienté ....
« On dit (et cela est confirmé par des lellrcs
&lt;le la cour à des personnes qui sont à ma
sui le) ... que rous êtes toujours enfermé i1
écrire à la personne que vous aimrz, cl que
Yo_u~ pçrde~ plus de temps à cela que rnus ne
fa1s1cz à llll parler quand clic était it la cour.
&lt;&lt; ... On dit qne rous ètl's brouillé arcc la
reine, ~t ceux qui en écrivent en termes plus
doux disent que l'Ous évitez, autant qur ,·ous
pou1·cz, de la l'Oir. »
li lui reprochait d'encouragrr sa niècr à la
ré\'ol_tc en. lui promcllant dr l'épouser, lui
r~prcscnta1L les dan~crs pour Ir royaume
J une rupture arcc I Esp.'.lgne, b crucrre au
?ehors, une _troisième Frondtl au dedans ; et
11 le menaçait de se rclirrr en llalie avec sa
nièce, si le roi ne renonçait à une passion
dont l'Europe cntièrr se morruait. Il rcnournla prières et menaces dans unr série de
lctlrcs éloquente~, c~ demeura atlerré en apprrnanl riuc Louis XIV se préparait à rel'Oir
Marie,, tandis ~!u'on l'a ttcnd~iL aux Pyrénées
pour cpouscr I rnfante. Mazarm eut beau faire
et licau &lt;lirr, l'cnlrernc eut lieu à Saint-Jeanù'Angély, le 10 aoùt, par la faiblesse d'Annr
d'Autriche. Les transports furent brùlanls des
deux parts, cl les adieux arrosés de larmes
assez douces, car les amants se quillaient
également résolus à s'épouser.
lis s'élaicnt donné le mot pour amadouer
le cardinal par de Lrlles paroles sur la. tendresse que lui portait sa nièce. Marie adre;sa
lcllre sur leLLre à son oncle, mais un Mazarin
ne se lai~sc_p~s _berner deux fois par une petite
fille . Il ecrJVJt a ~rme de Vcncl, o-ourcrnan tc
de ~llles Ma~cini : « Je ne sais qu~lfc démangeaison a prise ma nièce de m'écrire si sou\'~nt com~ c clic 1~ fait. Je 1·ous prie de lui
dire que JC n? pretends_pas &lt;1u'ellc prenne
plus cette peme; que JC sais fort Lien cc
~~'elle a ~ans ~c c~ur et dans l'esprit, et
l etat qu~ JC dois faire de l'ami li~ riu'eHe a
pour moi. J&gt;
Au roi , il. répondit :

�.MA'R,TE .M.A.NC1N1 _ _,_

ms TO'R..1.11

.

1

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ .,#

• &lt;( Je commencerai par vous dire sur le
point de votre lellre du 25e (aoùt 1650), qui
rcgarJe les hons sentiments que la personne
a pour moi et Ioules les autres choses qu'il
vous à plu &lt;le me mander à son avantage :
&lt;( Que je ne suis pas surpris de la manière
dünl vous m'en parlez, puisque c'est la passion que vous arcz pour eUe qui vous cmpèche.. . de connaitre cc qui en est; et je
vous réponds que, sans celle passion, vous
tomberiez d'accort! avec moi que celle pcrso.nnc n'a nulle amitié pour moi, qu'elle a au
contraire braucoup d'aversion parce C(Ue je ne
flalle pas ses folies; qu'elle a une arnhition
démesurée, un esprit de trJrcrs el emporté,
un mépris poùr tout le mon&lt;lr, nullè retenue
en sa condu:tc et prèle à f.tirc toutes sorles
d'extravagances; qu'elle est plus folle qu'elle
n'a jam:iis été depuis qu'elle a eu l'honneur
de vous voir à SJint-J.:an-d'Angély cl que, au
lieu de recevoir vos Jeures &lt;leux fois la semaine, C'llc le, reçoit à présent Lous les jours;
vous vtJrrcz enfin comme m)i qu'elle a mille
défauts cl p:i.s une quali té qui la rende digne
de l'honneur de vplre hiem·cillancc. n
li continuait sur cc ton pend~nl dix-huit
p:i.ges cl revemit à sa menace de se retirer en
Italie. La réponse du roi lui fut remise lé
1cr septembre. Elle était courte. Le roi lui
é::rivait « qu'il fit tout cc qu'il voudrait et
que, s'il ahan&lt;lonnait les affaires, bien d'autres
s'en chargeraient vo!onLicr; n. A la lecture
&lt;le cc billet, Mazarin dut reconnaitre que sa
folle de nièce, à qui il trournit « l'esprit lo11L
de travers n, était un adversaire digne de lui.
F,lle avait fait des prodiges dans son maussalc exil de Brouage. Elle n'arnit pas perJu
un jour. Scion la coutume de la famille, clic
avait d'ahord mandé un astrologue afin de
savo:r à quoi s'en tenir sur ses cliances de
couronne. Cet aslrolo,;ue était un Arabe. li
lui tir.l Lous les horoscopes qu'elle YOnlut cl
se garda de les donner fàchcux . Il y joignit des leçons cl la perfectionna dans l'astrolo,;ie, afin qu'elle pût lire elle-même sa glo:rc
dans l0s astres. L'Arabe l'affermit dans sa foi
à sa destiné0, cl l'on sait r1ue la foi remue les
montagne, .
Elle était sans argcnl, étroitement gard~e,
environnée d'espions. Elle persuada aux espions qu'elle allait être reine et se les dévoua
corps et âme. Elle cul aussitôt abondance
d'argent. L'argent lui procura des hommes
propros aux coups de m1in, cl entre autres
son frère, qui avait été enfermé par leur
oncle pour ca.use de dél.iaucl.tc, et qu'elle fit
évader. S:m étoile l'emportai t et Mazarin se
voyait au bord de l'abime, car il savait que
Marie ne lui pardonnerait jamais Brouage;
« depuis son éloignemenl, elle témoignait le
haïr encore davantage I ll . Le découragcl_Ill!nl
gagnait le cardinal. Il luttait encore, mais
plus faiblement, et, sans Anne d'Autriche, il
se serait peut-être ahandonné. Les lellrcs de
la reine étaient sa consolation el son soutien.
Elles respiraient l'affection et le déYOuement.
La reine l'avait trouvé si grand, son beau
Mazarin, d'avoir renoncé nu roi pour sa nirce,

1. Mémoires de Mme de ,1/ollet•tïle.

qu'elle était plus que jamais à lui. D'autre drcs choses . Au contraire, je n'ai nulle peine
part, le danger avait réveillé fort à propos à me soumettre à vos sentiments et de déclarer
l'amour du cardinal, en sorte que c'était dans que vous avez raison en tout. ll
Soudain tout changea de face, par un
leur correspondance un duo de tendresse.
coup
de théâtre éclatant, singulier el pourLes autres nièces, la cour, le pays, l'Eutant
naturel.
Les Bérénice de nacine et de
rope, suirnicnl avec une curiosité impaticnlc
Corneille
renoncent
à Titus, au cinquième
et des sentiments di l'ers cc duel d'un ministre
tout-puissant avec une enfant. Les ~lazarincs acte, par pur héroïsme; elles se sacrifient au
tremblaient. Ces hardies p:u·renucs n'avaient bien public. La poésie a orné l'histoire, ce
pas oublié le temps oü le peuple de Paris, les qui n'est pas la mème chose que de la dénavoyant débarquer au Louvre, les Lrailail de : turer. Marie Mancini al'ait appris à Brouage
que les clauses du mariage espagnol étaient
&lt;( petilcs harengères ll. Dans lcur3 palais el
enlourres d'une cour plus brillante que celle arrêtées. Ignorant que son oncle làchail pied
du Louvre, elles rnngeaicnt que la chulc de et faisait mine de céder au roi, elle se crut
leur oncle scrait le coup de baguette qui perdue au moment où elle allait peul-être
change les palais en cbaumièrl)s, ·tes richrs l'emporter. La ficrlé blessée fit naitre la pencostumes en baillons, el clics prenaient grand'- sée d'une rupture volontaire; la colère l'aida
peur. Elles se vùyaicnL déjà retombées dans à s'y arrèter. Mobile co:nmc elle l'était, ri Ir
la misère, raconlc l'abbé de Choi~y. Que le sentit vivement le soulagement de changer
vainqueur du cardinal fût l'une d'entre elles, d'idées, avec une opin:àlreté si contraire à
cela ne les rassurait point, et avec raison. sa nature. Le tout ensemble produisit une
Entre Mazarincs, il ne fallait pas-trop complt·r résolution qui devait paraitre généreuse, lui
attirer drs louanges el des compensalio:is, &lt;'t
sur les sentiments de famill1•.
La cour était partagée entre l'horreur d'une qu'elle croyait de plus inévitable. Elle écrivit
telle mésalliance cl l'espoir d'ètrc délivrée du à Mazarin qu'elle renonçait au roi. Son parti
cardinal. Il est curièux que Mazarin, qui une fois pris, la passion dél'oranlr, qui ~e,rait
n'était pas méchant, ait laissé de plus mau- être unique dans les annales de l'amour,
vais sou1·cnirs parmi la noblesse française qnc cessa brusquement de la dél'orer. On aurait
fiichdicu , qui fut si dur pour elle: .Je n\•n tort d'en induire que Marie Mancini n'aimai t
veux d'autre témoignage que celui de Sainl- pas le roi. Elle avait s~ulcmcnl, aimi qu'il a
Simon, qu'on ne soupçonnera point de trahir .é té dit, le cœur dans la tète.
Elle al'ait trop d'esprit pour ne pas comsa casle. « Le car&lt;linal de füchelicu, disent
prendre
que le dénouement semhlcrait
ses Mémoires', ahallil peu à peu celle puisbrusque
el
g.Herait la pièce aux yeux du
sance et celte autorité des grands tjUi l,alançait cl qui obscurcissait celle du roi, el peu à monde. Elle a NI soin de l'arranger dans
peu les réduisit à leur juste mesure d'ho:1- l'Apologie, où elle se représente repoussant
ncur, de distinction, de considération el d'une aœc indignation la demande en mariage du
aulorilé qui leur étaient dus, mais qui ne connétable Colonna, apportée à Ilrouage peu
pouvaient plus soutenir à remuer, ni par!t-r :iprès le grand sacriûcc. Elle omet d'ajouter
haut au roi, qui n'en al'ait plus rien à craindrr. nu'clle profita du messager ·pour indiquer à
Ce fut la suite d'une longue conduite sage- son oncle un autre prétendant, dont J'image
ment cl sans intcrruplion dirigée wrs cc souriait Mjà à son imagination désœul'réc.
La surprenante nou1·elle se répar.dit a1:t' C
Lut .... l&gt;
Dans la mèmc page, Saint-Simon \'Ollé la ütesse de l'éclair cl produisit. des mou1&lt;-Mazarin à l'exécrat:0:1 des siècles pour « les ments très dil'crs dans les cœurs. ~lazarin,
fourhcs, les bassesses, les pointes, les terreurs étourdi de joie, n'en croyait pas ses yeux el
cl les sproposilo 3 de son gou\'ernement, éga- se découvrait une passion pour cette nièce c1u'il
lement avare, crainlif et lyrannique l&gt;, cl qui traitait, la l'eille, de folle dangereuse. Son
produisit la Fronde d'ahorJ, puis J'aLaisse- cœur débordait d'amour et d'admiration;
mcnt com plet de l'aristocratie française, dé- compliments, protestations el pclils soins
pouillée de toutes les places, distinctions et pieu l'aient. Il en délia les cordons de sa
dignités, au profit des roturiers, à ce point bom•3c; c'est tout dire et donner en deus
c, que le plus grand seigneur ne peul être bun mols la mesure de la peur qu'il arnil eue.
à personne, cl qu'en mille façons différentes &lt;( Je mande au sieur de Téron, écrivait-il à
il dépend &lt;lu plus vil roturier n. füchelieu Mme de Venel, de donner tout l'argent que
coupait les têtes. Mazarin déconsidérait en rous direz, mon intention étant qu'elle (Marie)
sourdine. On a pardonné au premier et pas ne manque d'aucune chose qui pourra rcgar•
der son divcrlissemenl. Je vous prie d'ordon•
au scconJ.
Le pays était divisé de sentiment comme la ner que l'on fasse une bonne table, et qu'on
cour. L'Europe riait, sauf l'Espagne, qui avait la renforce. ll Il promet à sa chère Marie de
offert l'infante et sentait tout l'outrage d'un la marier. li veut qu'elle soit heureuse cl 1·a
&lt;( songer sérieusement ll à assurer son bon•
refus.
heur.
En attendant, qu'elle s'amuse, qu'c!!o
Les choses en étaient là, cl le cardinal,
chasse,
pêche, fasse de bons diners (le cardl•
baissant le ton, Yenait d'écrire humblement
nal
était
gourmand ; la France lui doit plll-'
au roi : &lt;( J'ai une telle vénération et un si
profond respect pour rntrc personne et pour sieurs ragoûts nomeaux) et qu'elle lise Sétout cc qui vient de mus, que je ne puis seu- nèque. (( Et, puisqu'elle se plait à la moi:3lc,
lement arnir la pensée de disputer les moin- il faut que Yous lui disiez de ma part qu elle
:l. \'olume XI , p. 2H. (Édition llachrllc, 1874. )

... 3o1 ,.,.

5. Sollisc, chose dite hors de propos.

doit lire des fürcs qui en ont h:en parlé,
particulièrement 8énèquc, dans lequel elle
trourera de quoi se consoler r l se confirmer
arec joie dans la résolution qu'elle a prise . l&gt;
,\ nnc d'Autriche brnéficie du bonheur de sou
ministre. Philémon et 13aucis scnlcnt leur
l'icux sang se récbaulfor dans leurs mines cl
se rcnrnicnt les déclarations. «Je vous arnuc,
écrit Mazarin à la reine, tJIIC', Lien soul'cnt,
,it• perds patience quand je me rois conlraint
de demeurer ici sans l'Olrc amour (Saint-

barras où son départ le jellcrait. (( li se las~ait
Lien d'ètre en tutelle, mais il ne se senta:l
pas assez fort pour marcher sans conducteur.
li n'avait presque aucune connaissanc:; du
gourerncmcnl. La paix n"était poinl encore
signée; cl le mépris éclatant quïl cùl fail de
l'infante en épousant une simple demoiselle
le rejetait induLitablemenl dans la guerre. li
aYai t ou'i dire (cl cela était nai) LJUC ses rcrenus étaient mangés di! ux ou trois ans par
arance'. ll Toutes ces raiso:1, firent qu'i l

illAZARI:&lt; . -

Jca11-Jc-Luz, 14 scplcmLre 1û5!}) n. Plus
ler~dr? c11core est le passage sur sa goulle,
t.p11 I empêche de rejoindre la reine. (( Je
cache lant que je puis à ma !jQUllc la pensée
11uc l'OUS auriez de 1·e11ir ici, •si elle dur ail
encore longlcmps, car, si elle en avait co11n~is~a~1,ce, ?lie serait assez glorieuse pour
s op:n~atrer a ne me quiller pas, afin de se
pom·o1r l'anlcr d'un bonheur qu'aucune autre
goullc n'aurait eu jamais. ll Trissolin n'aurait
pas mieux dit, cl Je mariraudagc sur &lt;( la
g?ullc » v~ut le S?1mel sur la fièvre gui
lieu l la pnncesse Uranie.
L_e r~i f'u l_ telle_mcnt piqué qu ·on pùl renoncer a l_w, qu_'1l dennL aussitôt épris de l'infante.
Il avait d ailleurs fait ses réflexions sur les
menaces de retraite du cardinal et sur l'em1. Mémoires de Choisy.

messages. Lcs rendez-vous étaient conlinuels,
dans les _églises cl dans les promenades. Le
tout aYait un air d'intrigue assez déplaisanl,
mais .Marie n'était pas en état de garder des
mesures. Elle aimait à en pcrùre la raison.
li lui fallait son Lorrain. Elle jura cent fois
&lt;I qu'elle l'épouserait ou qu'elle se ferait
religiPusc ! 1&gt;. Elle n'en aYait pas tant dit
pour Louis XI\', qui s'en sou,·int à l'occasion.
Le prince Charles était entièrement fasciné.

Tal'lea11 .te VcnER. (.l.'11sèe du L11xemto11rg. )

épousa lïnf'antc avec la plus grande joie du La Lètc lui aYait toul'llé, comme au ror, au
· co11lacl de la fille du Midi.
monde, le 6 jui11 1660.
La cour rerinl au plus fort de cc grand feu,
ramenant la reine .Marie-Thérèse. Le roi avait
accompli c11 c-bemin la seule action senL'espoir d'èlre reine arail élevé un Lemps timentale que l'on conna:ssc de lui. li avait
füric Mancini au-dessus d'elle-mèmc el laissé sa jeune fcm me à Saintes pour (( nllcr
donné à ses sentiments, comme à ses dis- e_n poste visiter 13rouagc cl la Hochclle 3 11,
coms, une cn 0urc qu'il élait aisé de prendre lreux sacrés, lieux témoins de l'amour el des
pour de la grandeur. Cc n'était qu'une fausse souffrances de son amie. C'était poétique cl
grandeur, qui 11c sunécul pas à son rèrc de Louchant si Marie, comme il n'en doutait
royauté. L'héroïne de roman s'éranouit ; il point, usait ses yeux dans lès larmes; cc
ne resta qu'une aventurière. Le cardinal lui n'é1ait que ridicule s'il la trouvait consolée.
eut à peine em:oyé la permission de revenir à Dès Fontainebleau, il sut à quoi s'en tenir.
Paris, qu'elle entama avec le prince Charles li était remplacé. Lui! Peu d'hommes
de Lorraine un second roman plus fougueux admcllenl qu'on les remplacé. Louis XIV ne
que le premier. Un abbé italien portait les l'admit jamais, non par fatuité, mais par foi
2. lllémcirea du marqttis de Beauvau.

..., 3o&lt;J "'

j,

.llé111oi1·es de Jllle de Jlontpensie,·.

�111STOR._1.Jl

----------------------------------------.#

monarchique. ~cul sur le tronc, seul dans
les cœurs; l'un lui paraissait aulanL que
l'autre de droit divin. Marie Mancini infidèle
fut perdue dans son esprit. Il n'admcllaiL
pas que l'on exposât le roi de France aux
mésarenlurcs des amants vulgaires, cl il aYaiL
raison; il savait son métier de roi.
Marie Mancini a eu grand soin de supprimer dans l'Apologie sa passion pour le
prince de Lorraine. Ses amours aYcc
Louis XIV lui donnnient dans le monde el
devant la postérité un luslt·c qui mérilaiL
bien qu'on mentit un p(lu pQÜr-le conscrvër.
Aussi garda-l-ellc Lant qu'elle put une attitude d'Ariane abandonnée; lcs~Afémoires de
sa sœur Hortense I nous dépeignent sa douleur lorsqu'elle retrouva le roi marié. Qui
sait si, le dépit aidant, clic ne fut pas sincèrement jalouse du roi lout en adorant le Lorrain? Cc serait lrès féminin. Quoi qu'il en
soit, voici dans quels termes elle raconte sa
première cntrernc a,·cc le roi marié :
« La cour arriva à Fontainebleau, oü le
cardir1al nous fit venir faire la révérence à la
nourelle reine. Je préris d'abord combien cet
honneur m'allait coùter, cl il est vrai que cc
ne fu l pas sans peine que je me disposai à le rcœrnir, m'attendant à voir rourrir une blessure
par la présence du roi, t1ui n'était pas encore
bien formée, cl à laquelle il aurait snrrs doute
mieux valu appliquer le remède de l'absence.
Cependant, _comme je ne m"f tais pas imaginé
qüc Je roi me pùt recernir avec l'indifférence
qu'il me reçut, j'avoue que j 'en demeurai si
fort troublée, que je n'ai de, ma rie rien senti
de si cruel que cc que je sou.ffris de cc changemcn L, et qu'à chaque momcnl je voulais
m'en retourner à Paris. »
Le roi poussa la cruauté j usqu'à lui faire
l'éloge de la jeune reine. C'en étaiL trop pour
une créature emportée. Elle éclata en
reproches. cc • •• Les impatients désirs que
j'en avais ... ni'obligèrcnt enfin de chercher
deux ou trois fuis l'occasion de m'expliquer
1. Mémofres J e la cfaclu:sse de Ma~arù1. l U:urrcs
tic ::i:iint-1\èal. )
2. MémoireN de Montglal.

avec Sl Majesté, qui reçut si mal mes plaintes,
que je résolus, dès cc moment-là, de ne rne
plaindre plus, el de n'aroir pas la moindre
pitié de mon cœur, sïl se lroublail après
tant d'insensibilité. ,,
Tout allait mal pour clic. Son oncle aYail
oublié ses promesses. Le roi marié, clic arail
cessé d'être la chère niece, encensée cl
choyée. Mazarin ne s'étail souvenu d'elle qnc
pour recommander à sa gou,·ernanle de la
mieux garder à l'avenir, cl pour refuser
cruellement sa main au prince de Lorraine.
Celûi-ci-porla son cœur ailleurs, de façon que
la pauvre Marie eut la tâche ingrate d'être
jalouse de deux infidèles à la fois. Elle y suffisai 1, mais ce n'était pas un office réjouissant.
Tout allait mal, au surplus, pour quiconque
dépendait de Mazarin. La gloire du lrailé des
Pyrénées cl la sécurité qui en était le fruit
l'araicnl enivré. li arait rel\isé pour ~sa nièce
llortensc la main de.,Charles. Il, ,deux mois
avant que celui-ci de,•int roi d'Angleterre, cl
il faisait de vains efforts pour raccommoder
l'affaire. La goullc cl la gravelle l'aigrissaient
en l'accablant, el son avarice en redoublait;
il rogna· à"Ià jeune reine presque toutes ses
étrennes, ne lui laissant que 10 000 livres
sur 12 000 écus, et il s'occupa chez lui à
peser ses pistoles, afin de ne donner que tes légères. Il ne contraignait plus son humeur grossière cl LrailaiL.\nnc d'Autriche« comme si elle
eùt été une chlmbrièrc ! ,, . La mort le lroul"a
lorgnanl son or et pestanC contre chacun. li
la Yil approcher avec.un courage qu'on n'aurait p~inl allendu de lui, distribua ses biens
et conclul les mariages de deux nièces, llortcnsc et Marie.· Hortense épousait le duc de
La Meilleraye, qui prenait le nom de )(azarin.
Marie étail donnée au connétable Colonna.
Elle, qui aimait toujours l'ingrat prince de
Lorraine, eut C( un désespoir si violent, qu'elle
ne put s'empêcher de reprocher au roi la faiLlesse qu'il avait témoignée pour elle en celte
occasion, el au cardinal l'outrage qu'il lui fai::; . .llé111oirc; de /Jeauuau.
~- Apologie.
:i. Ibid.

sait de faire un sacrifice de son cœur cl &lt;le
sa personne :; &gt;&gt; . Si le roi, ainsi que l'ont
pensé quelques contemporains, sentail à cc
moment un léger réreil de l'ancienne Lendresse, il fu t guéri pour toujours par des
reproches aussi humiliants pour lui. C'en
élail trop que de lui rédamer le Lorrain. Il
fut de glace aux plaintes de la rnlagc.
Mazarin expira le 9 mars 1661. Sa famille
s'écria en choour : C( Pure è crepalo ! (Enlin
il est crevé! ) l&gt; Cc fut Loule l'émotion qu'elle
éproura à la morl de l'homme f[Ui l'avait
- lirëc- dïi néanl ff'inisc sur· le ) inâcle. Le
peuple pensa comme la famille, el al"CC plus
de raison.
Peu après la mort du cardinal , le roi fit
faire le mariage de Mlle Mancini aYec le
connétable Colonna, demeuré en ltalie, el
cm·oya l'épousée rejoindre son mari. cc !!:Ile
cul la douleur, rapporte Mme de La Faycllc,
de se voir chassée de France par le roi .. ..
Elle soulinl sa douleur aYCC beauco up de
constance, et même arec assez de fierté ;
mais au premier lieu où clic coucha en sortant de Paris, elle se trouva si peinée de ses
. douleurs et de l'extrême violence t!ll 'clic
s'était faite, qu'cll~ pensa y demeurer. · ,,
~ll( ne mourut point cl gagna Milan, où le
connétable Colonna , beau cavalier el forl bonnète homme, bul il son tour le phillrc de
cette magicienne cl s·en assolta. Elle lui
témoigna une grande arcrsion, fut quinteuse
et maussade : il la fi l vi\'rC dans une féerie,
reine de cent fêtes données pour lui plain:;
il fut « propre, galanl I l&gt;, il eul C( des soins
cl des complaisances qui ne se pem·ent exprimer :; )&gt;; il supporta avec patience relmts rt
&lt;lédains et fut récompensé; il remplat·a urr
beau malin le prince de Lorraine dans le
cœur de sa femme, avec la soudaiuelé cl la
fougue qui étaient de règle chez elle.
« lis furent très heureux et eurent beaucoup d'enfants. &gt;&gt;
Ainsi finissenl les vrais conles de fét·s
el ainsi voudrions-nous finir celle hisloirc ;
mais, parce qu'elle est vraie, elle finit toul
au lrcmenl.

(A suivre.)

Deux douairières
Feu la comtesse d'Alluye logeait au Palaisf\oyal. Elle était pauvre, n'ayant jamais eu de
conduite. Mme de Fontaine-Martel vil encore
aujourd'hui [_1755]: elle est de la cour du
Palais-Tloyal, elle a une maison sur le jardiq;
mais elle est riche et avare, quoiqu'elle ne
laisse pas de dépenser en ,·icluailles. Chez la
d'Alluyc on déjeunait beaucoup de boudin,
saucisses, pàtés de godi l'eau, vi n muscat,
marrons. Chez la Fontaine-Martel , on dine
peu, on ne déJeunc jamais, mais on soupe
tous les soirs; les soupers se piquent d'être

mauvais, cl force drogues comme chez la
d'Allure. Elles ont été· forl vieilles toutes les
deux. "i.,a Fonlaine-fürlel a plus -d'amis, cl la
d'Alluyc était plus aimée; elle éla il si bonne
femme, qu'on ne cessait de dire qu'on l'aimait.
La Fontaine-fürtel a des sorties qu'elle
fait quelquefois qui dégoùlcnt d'elle quoiqu'on
s'en moque. Les malins, la bonne compagnie
allail à midi déj euner chez la d'Alluye ; j'appelle la bonne compagnie, car c'était des gens
gais, des gens qui avaient des affaires, des
amants, des ménages, et cela dernit divertir
la bonne femme, qui y prenait part ; au lieu
que la Fonlaine-~lartel rassemble des beaux
esprits, à quoi elle n'entend rien, quoiqu'elle
ait composé un conte de ma Alère l'oye. Elle
se pique de ne pas rcceroir chez elle des
""' 3 10

1M

ArtVÈOE 13,\Rl:'\ E.

femmes cl des amants tJui aient des alfaircs:
mais je crois qu'on y fai t pis, selon Dieu, car
les affaires s'y commencent. Toutes deux ont
toujours entretenu quelque homme nécessiteux jusque dans la plus grande décrépitude ;
la d'Alluye entretenait un pauu e Mérinville,
rieux mousquetaire; elle lui four nissait de la
soupe et lui pap it le fiacre pour arriver, de
peur que ses souliers ne crollasscnt le s?fa,
mais il s'en retournait à pied. La Fonla1ncMarlcl en cnlrctenail grand nombre avec une
semblable économie, et aussi bien raisonnée;
maisdepuis quelques années elle a la consci~ncc
de ne plus prétendre qu'on la serve plern~ment, et elle se contente de procurer du plaisir à sor:: imagination. Dieu les bénira toutes
deux !
~lARQUIS o'ARGE:\'S0~.

"""

Les diamants de Ma demoiselle Mars

Esl-ce un chapitre de légende dorée, un conte
pour éblouir et pour charmer, que le récil de
ces étranges aventures qui semblent tenir du
mcrreillcux ? On pourrait le croire. El pourtant ce n'est que l'authentique histoire d'une
femme née dans la classe la plus humble et
la plus mo:lcslc, mais d'une bcaulé incomparable a,·cc du lalenl à foison ! EL son auréole csl toujours brillante après plus d'un
siècle écoulé.
C'est sur le versant de la colline de Montmartre rruc s'élevait, sous la Restauration, l'hôtel habi té par Mlle Mars,
au coin de la rue de la Tour-desDamcs et de la rue Larochcfoucauld.
Au milieu des vieux arbres, derniers
,·estigcs du parc de l'abbaye, on
royait encore l'antique moulin démantelé des Dames, donl la nourcllc ,·oie
arail pris le nom. C'étail là que, so~r's
la Ligue, Henri I\' arait braqué jadis
ses canons sur Paris. Cc quarlier tout
neuf, lracé à lrarers des jardins qui
dorrnaicnt presque l'illusion de la
campagne, arait séduit entre tous la
grande artiste, heureuse de venir se
reposer, au milieu de la fraicheur et
de la Yerdurc, de ses succès de cha&lt;1uc soir.
Mlle Mars était alors à !"apogée de
son laient, cl chacune de ses créations
étail pour clic un nourcau triomphe.
Une telle femme ne rnulail pas el ne
pou rait pls vieillir ; ses admirables
qualités
deraient éblouir des 0rrénéra.
llons succcssires. Toujours jeune,
malgré ses r1uaranle-huit ans, il scmLlaiLrru'clle cùt été uniquement mise
au monde pour séduire el charmer.
Elle continuait
à jouer les i1111énucs
•
0
arec une s1 meneilleusc sùrclé d'exécution, un laient de composition si remarquable, qu'elle paraissait créer de
loutes pièces chacun des pcrsonnarres
0
· croquer
·
qu 'eIIc rou1ail
el en ·faire un
être réel dans lequel die s'incarnai l
lout entière.
. Ses premiers déruêlés arec la poliLrquc, au délrnl de la Hestauralion
étaient oubliés depuis longtemps.
ses sympathies araient appartenu autrefoi s
au, Gourer~cmenl impérial, nul n'ignorait
qu un sent1mc111 lout personnel et un lien
plus_ in~imc élairut rcnus s'ajouter il sJn
adm1rat10n pour Napoléon ; Louis XVIII luimème ne lui arait donc pas tmm rigueur
et, derant son bon mot, il s "était lrouré dé-

n'avail rn allier tarrt de talcrrl cl de finesse
à lanl de simplicité cl de gràcc naturelle; on
ne se lassai t point de vanter les séductions de
sa personne et le charme de son esprit ; aussi
avnit-ellc rn s'ouvrir devant die les porles des
salons les plus inaccessib1cs. Les fêles brillanles cl les redoutes masquées qu"ellc arail

Un él"énentcnl imprévu allail bientôt la lui
faire prendre en dégoùt et abandonner d'une
façon irrérncablc pour s'inslallcr rue LaYoisier, dans un nouveau domicile.
Le 19 octobre 1827, Mlle )Jars, qui
n'était pas de service au théàtre, étail
allée diner chez son amie, Mme Armand, femme d'un sociétaire des
Français, pour occuper cette soirée
de loisir. Onze heures allaient sonner, et elle songeait déjà à se retirer, lorsque l'acteur Armand rentra
en Loule hàle, accompagné d'un scr,·iteur de la maison de la rue de la
Tour-des-Darnes, accouru au Lhéàtrc
à la recherche de sa maîtresse. Tous
deux arrirnicnt porteurs d'une désolante nouYcllc : Mlle fürs venait d'être
rnlée pendanl son- absence, et 5es
diamân ls, d'une valeur considérabk,
araicnt disparu. En un ins.Lant, -J'acLricc fu t chez elle, mais clic n'arriYa
que pour se comaincrc cllc-mèmc de
la réalité de son malheur. La police
l'arail déjà précédée dans l'hotcl cl,
sous la conduite de sa femme de
chambre Constance, procédail aux premières conslalalions. Chose étrangr,
h porte élaiL demeurée close et le
concierge affirmait que personne durant la soirée n'en avait franchi le ·
seuil ; le personnel de rhôtel étai t
peu nombreux cl aucun des serviteurs
ne semblait donner de prise à la moindre accusation. Quant à Constance,
die arait dans la maison un poste de
corr fiance cl, en cc moment mème, son
émotion et ·on chagrin témoignaient
de la parl qu'elle prenait au fàcbenx
accidcnl don t sa maitresse renait d"èlre
rictimc.
Cc n'était pas la première aventure
œpcndanl à laquelle s"étai l lrol11·éc mêlée celle
singulière personne. Malgré sa condi tion modeste, c'étail une héroïne de roman qui a,·ail ·
joué le premier rôle darrs une affaire étrange
cl compli(1uéc, dont I rnis ans aupararanl
~ "était occupé tout Paris.
En ·I82 1~, Constance Richard élail dcmoi-

Sounu?. - l\ogcr de .Beauvoir : Souvenirs de
,lladcmoiscllc lllars. - Lircux: Mademoiselle .!fars.
- E. li. : ,llademoisclle Jllars, NCs aventures. sa

l'Îe et sa mort. - Galerie des arli.~les dramatiq1tcN,
Jl/ademoisclle .llars, par. Eug. Brilfoul. - Sarrul cl
Sa111 l-Elmc : /Jiograplnc des lto11w1rs du jour. -

,.Jrun : .liémoires d'tm bou1·geois de Paris. - Comtesse Dash : .llémoires des autres. La Restauration.
Charles X. - Mémoires cl"unc f emme Je ,1ualité,

sarmé : C( Il n\ a rien de commu n err lrc
les gardes du ëorps et Mars! » araiL- clle
déclaré malic:cuscmcnt un jour à la sui lc
d'une manifestation hostile proYoquéc par
l'ardeur de ses conrictions bonapartistes ! Le
roi avait ri et, comme il l'avai t déjà fait pour
Talma, il arail accordé à la grande ar tiste
50.000 francs de pension. que soi1 successeur,
Charles X, n'arnil eu garde de lui suppriml'r.
Mlle ~!ars était donc, en 1827 , err pleine
gloire cl en pleine réputation. Jamais on

;\L1UEMOISELLE JiA RS.

1)',1pr,s t., lilhogr:iphie .te CuASSELAT.

Si

..,,, 311 ,....

clonnl'l'S à plusieurs reprises étaienl rc,lées
célèbres, tarrl elles s'étaient disti nguées par
un goùt rare el exqui~, cl chacun se pressait
à l'envi dans sa luxueuse cl cor1ucltc résidence.

�H1STO'J(1A
~clic de comptoir dans t111 café de la rue
~ainl-lJ011oré, lorsque ~ur la dénoncialion de
so11 maitre el!c fut arrêtée cl mise cil prison.
Elle était accusée d'aroir ,·olé de l'ar~cnlcrie
cl fait disparaitre une forte somme d'argent.
Pour cc fait, la jeune fille fut appelée dcranl
le j_my cl cc fut clle-mèmc qui se chargea de
plaider sa cause.
A,·ec des supplications cl des sanglots, clic
lémoigna de son innocence cl jura qu'elle
était la riclimc d'une atroce vengeance : so:1
seul crime était d'aroir résisté à son patron
qui arait essayé de la séduire. C'est pour se
_rengcr de ses refus qu'il avait porté ronlre
clic son ahominablc accusation cl elle n·arait
d'autre tort en tout cela que d'être restée
Ycrtueusc. Ses larmes el ses s~rmcnts araienl
ému ,le prime abord le tribunal cl l'auditoire;
~es dix-sepl ans, sa gentillesse cl sa jolie
ligure acheYèrent de les conmincre de son
innocence. D'ailleurs, en personne adroite,
Constance arail corsé sa défense par un récit
suggestif qui entourait de mystères les premières années. de sa jcwicsse cil lui donn:111l
Ji,s allures·&lt;l·un roman captiranl:
« Je suis née, disait-elle, dans lo canton
de Vaud, d'une paurrc f'amillt• d'ouniers, cl
,ï1:tai~ l'ainée de sept eal'alllS en bas :'tge.
)lalgré leur cou_ragc el leurs cfü1rts, mes parents ara:enl grand.peine à surfirc it la sulJs:slancc d'une si nomhrcu5c l'a mille, ct,ï arais
beau faire de 111011 mil'U X pour soulager ma
n:èrc en me chargeant de sa besogne dans
nulrc paurre logis, b:ea soure11L b misi•re
était grande cl nous 11ous truurions t·n bulle
it des pri,·atiuns de toutes rnrlcs.
1c ün jour que dans notre cha1u11ièrc j'étais
urrnpéc i, (jllCl11uc 5oi11 , du ménage, je ris
un s:ip_erbc carro.;sc s·arrèlcr it notre parle l'i
u111· l,dle dam~ t·n descendre pour s·ara11ccr
ju~qu'i, 111ui. Eblouie par la magnificence de
son équipage, intimidée par· l'élt:gancc de sa
loilcllc, je me st:'ntis encouragée cC'pcnda11L
par un air de boulé répanJu sur son risagc el
je répondis de mon mieux aux questions
c1u'ellc se mil à me poser ; cc l'ut donc arec
une joie folle el une stupéfaction profonde
que je J'entendis, au bout de quelques instant5, déclarer it 111cs parents, présents à fonlrcticn, qu'elle était charmée de ma physionomie cl de mon intelligence, cl que, sïls
roulaient me laisser dercnir sa compagne,
clic allait u1'crnmc11er sur-le-champ pour
voyager avec clic cl so chargerait désormais
complètement de 111011 arenir. En rnèmc
temps elle leur mettait dans la ma:n une
bourse remplie &lt;l'or, puis, profilant de leur
étonnement, sans même allendrc leur réponse,
clic me fit monter arec cl!c dans la ro:Lure
dont les chcnux partirent au galop.
&lt;C La dame mystérieuse n'arail pas &lt;lit son
nom, mais je m'aperçus qu'elle en changeait
dans toutes les villes d'Italie ou de France oü
clic passait. J'étais bien traitée, r:chcmenl
rèlue cl je 11 ·avais qu'à me louer de ma nouYcllc condition. Ma m~ilrcssc semblait fort
riche, son train était considérable el elle dépensait sans compter. Cependant nou~ voyagions presque constamment et, depuis deux

a1111éu:;, il avait été l,ic11 rare qnc 11ullc part
notre séjour eût été de longue durée. ,\ ous
étions à Lyon depuis quelc1ucs semaines
lorsque se produisirent les troubles auxquels
se lroura mêlé le général Caoud; ma protectrice, à laquelle on donnait le titre de comlcssc, sembla craindre d'être compromise,
cl, sur-le-champ, nous quillàmcs :ta rillc
pour nous rendre i1 Paris. Nous arrirâmcs
sur le soir et dcscendimes dans un hotcl
oi.t des appartements nous avaient été préparés.
&lt;c Dès le lendemain, la comtesse me fit monter en voilure al'eC elle et m'emmena à ma
grande joie pour faire une promenade dans
la capitale que je ne connaissais pas encore.
Allirés par la ritrine d'un bijoutier de la rue
Richelieu, nous étions entrées dans sa boutique oi1 nous examinions quelques parures.
lorsr1uc la parle s'ouvri t linant passage à un
homme à l'allure militaire, vêtu avec éléga nce, quj semblait en proie à l'agitation la
plus vire. La comtesse a,·ait tressailli en le
,·oyant entrer, clic se Ici'.\ rircmenl cl, tandis que je restais dans la bouliqne, clic sortit
an•c lui sur le troLLoi1· pour lui parler loin
&lt;les oreilles indiscrètes. Qnoi,1uc s'entretenant
il roix basse, ils causaient arec la plus ,·ire
animation, el luul à coup je les Yis arec
élunncmcnl remonter Lous deux dans la voiture, lp1i s'éloigna au grand trot.
l! Je supposai que leur absence ne serait pas
do longue durée ctj'allendis patiemment pendant près de deux hrurcs, mais mon i1111uiétndc allait croissant it mesure ljUC le lt'mps
s'écoulait cl je ne pus répondre rjllC par des
pleurs lorsqu'on me demanda l'adresse cl le
nom de ma compagne.
te La ril le m'était inconnue, jo l'arais LraYcrséc lx rC'illc dans l'ohseurité cl je n'arais ni
rn ni retenu le nom de la rue cl de l'bôlel où
nous r tions descendues.
cc C'est en min qu'on multiplia les rcchcrd1cs, ma bienfaitricearaitdisparu sans laisser
de traces et demeura inlrou,·able.
&lt;c Ému de compassion en me rnyanl sans
ressources, le joaillier chez lequel je me trouvais avait consenti à me conserver chez lui
quel11ues jours, mais, rnyant que les lellrcs
qu'on écrirait à ma famillo d.:mcuraic11L sans
réponse, il se lassa bientôt de me garder à
sa charge cl m'engagea à chercher quelque
emploi. Un limonadier de la rue Saint-llonoré
m'avait offert d'entrer à son service; je fus
heureuse d'accepter duns sa maison une place
de caissière. J'aYais crn trouver un asile respectable, mais je dcrina i trop vite, hélas !
de quel prix il YOulaiL me faire payer son
hospilalité.
&lt;c Je résistai à ses entreprises cl c'est pour
se renger de mes refus que cc misérahlc a
imaginé la dénonciation infàmc qui m·amèr.c
aujourd'hui devant le tribunal. )&gt;
Cc curieux récit avait passionné le jury
aussi bien que l'auditoi re; les réticences de
Constance touchant le nom de la mystérieuse
comtesse laissairnt le champ libre à toutes
les suppositions, cl quelques mols qui lui
élaicnt échappés _faisaien\ supposer que la
"" 3 12 ...

royageuse irn.:onnuc 11 •était autre 11ue la duchesse de Saint-Leu.
Les conspirations étaient à la mode, on en
royait et on en découvrait partout. li n'en
fallait pas tant pour rnir dans tous ces mystères la reine Hortense à la tète d'un complot,
dont les troubles de Lyon n'étaient que le
prélude. Venue ensuite à Paris pour mettre
à exéculion ses dangereux projets, clic arniL
dù s'éloigner C'll toute lütc à la nouvelle
d'une dénonciation.
L'héro'inc de celle singulière histoire était
trop intérC'ssantc pour ne pas aroir attendri
ses juges ; avant mèmc i1uc le jury entrât en
délihéralion, sa cause, aux Ieux de tous, était
déjà gagnée d'une façon défi nitire et, lorsqu'on prononça l'acquillement, des acclamations répétées s'élcYèrcnl dans Loule la salh•.
~lais cc n'était pas assez pour l'enthousiasme
populaire; sans v1us larder, OJ} organisa UIIC
collecte dans l'assistance cl faccusél·, triomphante, emportait al'CC clic ltne somme fort
ronde lorsqu'elle 11uiL1.a le Palais de Justice.
Munie de r,ellc petite dot, Constance ne l'ut
point en peine pom Lrournr un mari cl
quelques mois plus tard clic épousait un certain ~lulon r1ui portail le prénom cuphoniljUC
el pou banal de cc Scipion l'.\fricain ». Les
débuts du maria 0e ne furent pas hcurcu:- ;
Mulon, qui était gra rnur sur métaux, ne faisait guère d'affaires, cl bicnlùl tous deux,
ahandonnanl le burin , entrèrent comme
domc, tiques chez la rcurc d'un notaire. Mai~,
là encore, ils ne /irC'nL que pa'iser : M11lu:1
dcrinL Yalct de chambre dans un hôtel garni
et Constance entra au sen·icc de Mlle Mars.
'J'cllc était l'histoire de celle énigm~liquc
suubrclle que nul n'a l'ail l'idée, pas plus que
sa mailrcssc, de soupçonner d'è1rc ponr &lt;111cl'luc chose dans la disparition &lt;les diamants.
))~s le lendemain , ccpC'n1anl, les d10~es
changent de l'ace : on apprcn1 que, l::t nuit
111èmc du vol, ~lnlon ;J ljllillé Paris précipiLanunrnl pour se rendre à t:cn~vc : la police
se met C'JI campngt1c èl bienlùt le coupable
csl surpris vendant un lingot d'or chez un
orfèvre de la Yillc. Le doute n'est plus
possible, Mulon a volé les diamants cl cc
sont les montures brisées dont il essaie de
se défaire.
L'extradition esl obtenue, Constance csl
arrètéc comme complice cl Lous deux passent
en Cour d'assises u ü la scène du vol est facilement rcconslituéc. L'aimable couple arnit
tout préparé de longue main el depuis
quelques jour~ guettait l'occasion farnrablc.
Mulon avait bien, comme mari de la fommc
de chambre, ses entrées dans la maison,
mais il était connu de tout le personnel, cl,
pour réussir, il fallait s'introduire dans
l'hôtel sans ètrc vu de personne. C'est dans
œ bul que, chaq uc snir, Constance, ~c ~a
lcnètrc de la rhambre de sa maîtresse, s1tm·c
au premier étage, faisait un geste négatif à
à son mari posté dans la rue pour allendrc
lïnslanl propice.
Un soir enfin voYanl le moment l'cnu,
clic l'appelle d'~n signe de tète el Mulon,
s'aidant d'un tuyau de descente, escalade le

HISTORIA

Cliché Braun

Fasc. 7

LA REINE ALEXANDRA
Tableau de la

MARQL'ISE CÉCILE DE

VENTWORTI I.

�L'ES DlA..MA.NTS D'E

..

.MA.D'E.M01S'E'LL'E .MA.R_S

rùiLaienl pas perdus; on les rctrouva dans sa
rrz-d~-&lt;.:hanssée, mcl le pied sur une a,périlé détails q11°aYait rérélés le prol'ès ; son lnxe el
son élégance ét~icnl J"ohjrl de mille commen- chambre mèmc, cachés dans la garniture &lt;l'un
rL CnJambe la fenêtre.
fauteuil, oi1 son ancien domestique Garein les
Les roisins, &lt;p1i chaque soi r onl renian1ué taires; et mainte ft•mmc du monde citaiL al"{'c ·
avait adroitement enfouis en atLcndanL l'occaenl'ie
k
s
deux
ccnls
Loilellcs
dont
le
pr0cèsC:l'S ~rom~nades nocturnes, croicnl it qucl&lt;1ue
sion de les faire disparaitre. Mlle Mars &lt;·n
man&lt;'ge d amoureux cl se ga rdcnl de déran- 1"Crhal avait constaté la présence dans sa
ger les coupables. Llne l'o:s dans la place, ,;ardc-robc ! Enfin 011 rantaiL son cspriL cl on avait assez; juslemrnt elfrayéc, die rnulnt
mettre sês bijoux à l"abri d"une façon défini)lulon em pliL ses puches d'arrrenl cl de bi- citait ses bons mols. Cc fut au cours de cc
tive et s'en fut à la Uanquc de Fr:mcc dépos(I'
procès,
011
clic
a,·aiL
l"té
appelée
i1
témoigner,
joux rL s"éloignc par le 111èm~ clwmi11 sans
son
trésor.
qn'cllc
dnl
répondre
au
président
qui
lui
al'oir donné !"éveil à personne.
La mode était aux petits l'ers, J"érénl'menl
llcvanLle jury, ~lulon se monlra galanl cl demandait son .'tgr. Chacun connait la maroulut assumer sur sa tète Loule la respo11- nière spirituelle dont clic s\-n tira, et com- lui rnlul cç galant madrigal :
F,n c·,nfianl et cliamanls Cl bijoux
sa biliLé. Son argument était forL habile, car, mrnt clic sn~ san, mentir accorder sa co4ucl.\ux solides carcaux de la llauquc de Frnucr,
1• Ct•pcndant 1"11ùtcl de la
teric
a,·cc
la
1·éril1
tout en déchargranl sa femme , il niaiL en
fous 1i"are, pas caché le plus précieux de tous :
même temps pour son compte Loule espèce rue &lt;le la Tour-des-JJam,·s lui rappelait de
Voire ta'cnt, d'1111e ralrur nnmcnse !
An~c Lou~ ro~ volt-ur:-, pour cuu1,cr courl c11fi11,
de préméfüaLion : « J'étais jaloux, déclara+ trop prni lilcs sourcnirs; ~Ille Mars le 4niua
El pùur qu'&lt;111 trésor rien ne ma1111ur,
il simplemenL, je soupronnais Constance de cl ronlu t cha11,;cr de qnarLicr ; mais clic
Il fout, chai·manlc ~lars, aiusi que n,lrc lcri11,
n'était
pas
au
liout
de
ses
peines,
cl
ses
diame tromper avec un miel de chambre de la
Aller vous lo;;er à la Ban•p1c !
ma:son, et j'errais soul'cnl aux a1c11Lou rs. Un mants, une fuis encore, dcl'aicnt allumer la
Elle avait toujours été fort peureuse, et
soir, 11\ tenant plus, je rnulus surprendre ronroitise de ses gens.
depuis de longues années ces malheureux
Onze
ans
plus
tar&lt;l,
clic
rentrait
un
jour
b coup:iLlcs cl mïntroduisis au premil'r
diamants a,·a:cnl L"té la source de tracas perétage; étalés à ma rue dans les tiroirs d"un c11cz die rcrs cinr1 heures de l'après-midi,
pétuels et d'inq11ié1 11Jrs sans nombre. l.ors
meulile cnlr ·011rerl, les liijoux furent pour lorsqu"clle lrou,·a Loule sa ma:son en émoi :
tic
la l'cnuc des alliL"scn 1814, die a,ait eu,
moi une Lcnlalion trop forte, je succombai et on lui arait de nouYcau, cl celle fuis en plei n
comme
tout le mon&lt;le, il loger des soldais
m'emparai de tout œ qni me lomba mus la jour, rolé Lous ses diamants, r111i rnlaicnl plus
ét rangers, cl avait reçu
nnin. J'étais redescenrbrz clic en pariage u11
du par la fenètre aranl
tbtf cosaque cl rn11
mème que ma femme
dnmc~liquc. )bis, malait eu le temps de ~oupgré ll'U rs cllurls pour
~·:mncr ma prés~ncc. ,&gt;
se montrer aim.11,lt·~,
)lais le jury, cette
t•llt! n'avait p11 ~c faire
f,ù, 11c se laissa pas
it la longue b:1rlic et
ronra:nne ; le mari c~
à la. ph) sionomic fab l'emme, déclar és·
rourhe de H'S liôles, qui
roup:11.ilc,, forent conlui in~piraicnl une ir;dam 11,is à dix ans de
&lt;lit·i Lle terreur, d dans
lraraux forcés al'CC exlrsqutls clic persi,l:1il
position. Le premier su11 Yoir des 1"0li-11rs de
hi L sa peine, mais la
~rand chemin. llai1léc
scronde, toujours adroiperpétue li cm en l par
te, troura moyen de s'y
!"idée c1u'on nllail la
souslra:rc. La line moudépouiller, c'est alors
che, sans cesse aux
qu'elle a l'ail eu l'idée
agucls, profila du lrot:hizarre de foire confecble produit i1 Saint-Lationner qnarantc boites
zare par les él'énements
de fcr-blanc pareilles
de Juillet, pendant la
à celles des herborisa11él'olution de 1830; elle
teur~, qn'tlle al'ait remréussit à s'érndcr, el
plies &lt;le &amp;t•s diamants el
Cliché Giraudon.
personne jamais ne pul
de tout l'or monnayé
« °'.\E LE RÉVULLEZ PAS, SEIG:'IEl;R DUC !JE ,)lENDOCE., •. •
rdroul'cr sa trace. Muqu'elle ami! pu se proM
.1DE~IOISELLE
.\I.\RS
(Dona Sol), FmMl:'I (Herna11i) et j O.I""" (1)011 Ru)" (;ome; de Si/1°&lt;1) ,l-111s ta scé11c
1011 fut enfermé au uatllflT. Puis les boites
Ji11.1 /e ,l'!fen1.111i. - LflhogrJphie ,t'IIENRI 8.1Ro, (C.1ti11el des Eslampes.l
gnc de Toulon, cl l'on
a,·aicut été suspendues
raconte que son an:!npar des !ils de fer dans
Lurc était dcYCnue pour
.
réduit
le
plus intime de son apla
fosse
dn
lui un titre: de gloire
&lt;&lt; l\cgardcz-moi, tic 200 000 lirrrs, somme consi&lt;léral,lc pour
parlement.
l'époque.
Mlle
Mars
adorai
t
les
bijoux,
mais
disait-il al"cc; fierté aux ,·isilcurs, c'est iiloi
On raconlc que le nom de fürs lui renait de •
l'auteur &lt;lu ,·ol des diama11ls de Mlle Mars! )l die avaiL le respect de son arLqui, pour clic, sa mère, Marie Sah·ctal, qui était très belle cl
passait aranl tout. Il y al'ail , le soir mème,
au Françai~, une première rrprésenlalion à s'était aulrcl"ois faiL cnlc,·cr it Carcassonne,
ot1 elle habitait arc:; ses parents, par l'aclcurilien qu'on cù L rctrou n\, racbées dans les hq uclle tout Paris dcmiL se rL'ndre ; elle ne auicur Jacques Boulet plus connu sous le
voulut
pas
qu'on
fit
relàche
cl
s'oppos:i
à
cc
houes du roleur, au momcnl où on l'arrêta,
nom de ~lomel, qui lui aYaitjttré de l'épouser.
une grande partie des pierreries, la perle n'en que rien fùl changé au programme. Elle
Pour pouvoir entrer au thràlre, dont clic ·
al'ait p:1s moins été considéraulc pour leur joua Louisi de Lignerolles al'cCun naturel si éLait passio11néc, en mème Lemps que pour
propriétaire; aussi n'élaiL-il - personne qui parfait, une si grande aisance et une si com- dérouter sa famille, elle prit un pseudonyme,
n'eût compati au malheur de Mlle Mars, cl plète liberté d'esprit que celle soirée fo l pour cl celui qu"ellc choisit fuL le nom du mois
clic un dè ses beaux triomphes; le succès de
lont Paris était l'en u s'inscrire chez clic.
incertain et changeant qui semblait l'image
li semlJlait que cet événement ci1l encore la pièce fnt considérable, cl la salle loul en- même de son humeur fantasque.
ajouté à sa popularité ; on admiraiL sa rési- tière croula sous les applaudissements. Les
Mais comme les giboulées de printemps
gnation et on se racontait les mille petits fameux diamants, du reste, celle fois encore,

�•

111S TORJ.ll ----------------------------------------~
Il'' l,ourra,qucs de celle llalurc emportée passaient l'ile cl il ne semble point qudlll1• fürs
ail eu jamais à en souffrir. La petite llippo1}le, qui del'ail de\'Cl1ir la plus grande des
lragéJicnncs, était Ycnuc au monde le !) jan1icr 177!), cl le bruit du canon a,ail salué sa
naissance en mèmc Lemps que les cloches de
Notre-Dame sonnaient à Loule rolée en signe
d'allégresse. Elle était née en effet à la date
mèmc où )laric-.\ nloincllc donnait le jour à
un Dauphin, œ qui lui avait valu une rente
de J00 francs. Sa royauté dc,·ail ètre moins
éphémère que celle du Prince dont on célébrait la nai ance, cl pendant près de cim1uanlc
ans elle allait régner sur Paris par l'irrési tiblc aurait de son talent. Madame )!ars a
mère ne devait jamais s'appeler ~lme de Mon1cl. Malgré ses promesses, son Yolagc compagnon, nommé lecteur du roi Guillaume lll,
partit pour la uède, dont il ne dcrait jamais
rc1cnir, el la mère cl l'enfant restèrent à peu
près sans ressources. li fallait vil'rc pourtant
cl la paurrc délaissée s'engagea dans la troupe
organisée par Mlle Monlansicr pour courir la
pro, iucc cl aller de Yi lie en ville donner des
représentations trop souvent peu fmclueuses.
La petite fille sui,ait sa mère dans ses ,oyagcs
cl, maintenant qu'elle al'ait grandi, Oil l'utili~ail tant bien que mal pour les rùlcs d'enfants
ou d'Amours. Le rôle de la petite Louison, du
Malade imaginaire, fut l'une de ses premières créations. Hien n'annonçait alors ses
éclatants suCCl'S futurs dan · celle carrière 011
elle ne devait remporter que des ,·icloircs; son
physique était ingrat cl sa ,oix faible cl lrcmblolanlc. Lorsqu'en 1ifl,j, la troupe rev;nl 11
Paris s'installer dans celle salle de la rue
Feydeau, qui dc1ail dcl'enir plu~ lard le
lhé,ilrc de la Comédie, nul n'aurait pu s'imaginer alors que celle petite fille de dix-sept
ans, aux allure gauches cl à la l'Oix étranglée, dcmit dcrcnir l'une des gloires de la
scène française. Les encouragements de Dugazon, qui semblai Lavoir dcl'iné celle 10cation
cachée, finirent par triompher de sa timidité
excessil'c. Chrz clic, le Laient cl la beauté se
rél'élèrcnl à la fois; ce fut un épanouissement
subit, etdès les premières années du Consulat,
les leçons de )Ille Contat l'inrcnl donner le
dernier el complet déreloppcmcnl à son talent
meneilleux . .Aprt's a,oir triomphé dans les
classiques, clic interpréta les rùles de l'école
romantique, qui YCnait de naitre cl brillait
dt~l d'tm si Yif éclat, car la souplesse de son
talent ne l'aYaiL pas enfermée dans un genre
spécial : clic aborJaiL à la fois les rùlcs dïng1;nuc, d'amoureuse cl de grande t·o&lt;1uctlc,

stt'r, oit cll!• al'ail n:ulli tous h·, luxes l'l
toutes les t:léganet•s. C'est là qu'elle mournl
Cil 1847.
Elle :11ail soixante-six an~. Elle 'était
, oùlét• dans les dernière~ années cl marchait
mainl(•nanl a,ec peille, cachant !11al ses dwvcux blancs, qu'elle a,ait teints si longtemps,
sous un tour de bandeaux noirs; mais, quoiC(U 'elle fût atteinte, disait-on, d'une maladie
de foie, rien ne faisait présager (JUCsa fin pùl
èlrc proche.
l'n jour que son amie )!me Dabadie, une
ancienne cantatrice d'opéra, devenue déYotc,
la pressait. de songer à son salut et lui ,anlait
son confesseur qu'elle disait admirable : « J'y
penserai, j'y penserai, lui répondit-clic, mais
mille affaires me rcslcnl à terminer. J'ai
encore à \'ersaillcs un procès avec ]C{1uel il
faut que j'en finis e; ~u8sitùl après, lu m'amèneras ton abbé. »
Huit jours plus tard, une maladie ~ubile la
terrassait tout à coup. C'était, dit-on, l'abus
des cosméliqucs violents dont elle a,ait usé
longtemps pour colorer sa chc1·clurt', qui
a,aicnl allcint le cer,eau el déterminé une
congestion. Sc sentant gra,cment atteinte,
clic 11 'cul garde d'ouhlier les recommandations de on amie : « Ton ,·icairc ! Lon I icaire ! 11 lui écrivit-clic en Loule Mte. Le
l'Onfcsscur accourut, c'était l'abbé Ga liard,
,·icaire à la ~ladclcine, cl il ne pul se défendre
&lt;l'ètrc ému du charme cl de la séduction &lt;le
sa belle pénitente. D'ailleurs, malgré les écarts
inévitables de celte e~i Lencc accidentée, jamais aucune de ses lia:sons n'al'ait causé de
scandale cl elle amit fait assez de Lien pour
faire oublier les erreurs de sa l'ic p:i,séc.
füme dan les dernières année~, 011 d'imprudentes spéculations à la Bourse avaient rnlamé
sa fortune, clic avait continué à répandre
autour d'elle d'abondantes aumùnc•.
Pendant plusieurs jours l'ahl,é rc,·inl près
d'elle cl il sentait croitre à chaque fois son
estime pour celle nature privilégiée qui, tout
en pal'ant sa part aux faible sos humaine~,
arail gardé lant de droiture, de loyauté cl de.
délicatesse. « Où sont l'OS belles couronne~,
mademoiseUc? » lui disait J'al,bé venu pour
l'exhorter une dernière fois : &lt;&lt; Yous m'en
préparez une l,ien plus belle, lui répondilcllc, el celle-là clic durera toujours. »
Cc furcnt presque ·es dernières parole~:
elle s'éteignit doucement, calme et résignée,
confiante en lJ. miséricorde de Dieu, san,
En (JUitlanl la Coméd:c, clic se relira Jans regrcb pour la l'ie qui n'a,·ail été pour clic
a maison de \'cr~aillcs cl , cmtil seulement qu'un continuel sourire et qu'une perpétuelle
passer l'lii\'cr dans son bùtcl de la rue La, oi- , icloirc.

gràcc à celle bèaulL: admirablt•. si lente il ~•épanouir, m:iis qu'elle clcrnit conscncr en re1anchc jusqu'aux portes de la ,icilksse. Elle
t:lai L restée l'éternelle ingénuc ; cl à , oir la
nobles c de sa démarche, la fraicheur de son
sourire et la vil'acilé de son regard, il semblait, lorsqu'elle paraissait en scène, que le
tcmp· l'eût oubliée d'une façon définilil'C cl
que celle jeunesse inaltérable dùl la parer
jusqu'à son dernier jour.
•\ la Yi Ile, pourt.111l, l'illusion lombail ; ses
yeux admirables éclairaient toujo:irs son
visage, mais son teint brouillé, ses lrail,
accu é·, sa taille épaissie montraient une
femme Yicillie se défendant mal contre les
outrages de l':lgc. Ce n'était pas seulement au
Lhéàtrc, malhcurèU$CmenL, qu'clic ,oulait
continuer à jouer les rôles d'amoureuse; son
cœur était resté jeune cl sa liaison prolongée
a,cc un jouvenceau, modèle de toutes les élégances, faisait sourire depuis longtemps. Rien
n'avait pu la détacher de lui, ni ~es infidélités, ni ses brusqueries, ni son indifférence!
li fallut l'humili;ition de son amour-propre
froissé pour a,oir raison de celle passion
lârdil'c.
C'était au cours &lt;l'un l'Opgc, cl le jeune
élt:ganl, l'Îclimc d'un accident de chcrnl ou
de ,·oilurc, sans importance, venait d'ètrc
r.1mené, légèrement blessé, à une auberge oü
il était inconnu aussi bien que sa compagne.
Un médecin est appelé en Loule hùlc, cl
Mlle Mars, les yeux baignés de pleurs, l'interroge en témoignant la plu · ,·i,·c inquiétudl!.
« Calmcz-1ous, madame, lui répond le
médecin, après a,oir examiné le malade, il
n'y a rien de graYe dans l'étal de M. rnlrc
fils. »On dit qu:l celle cruelle méprise réu~ il
enfin à lui ouHir les yeux cl à la détacher
Jéfinit:1cmcnt d'une pas ion que son âge ne
pou,ail plus rendre excusable. L'amour n'était plus son fait, ni à la Yillc, ni au théàlrc,
cl on commcn~·ail à railler l'éternité de sa
jeunesse. En i81 I, clic se retira définitircmcnl. Le 7 al'ril, clic parut sur la cène pour
la dernière fois, clic jouait Célimènc du .llisanthrope cl .\raminthc des Fausses Confidences.
Elle fut couronnée sur le théàlrc mèmc,
par un public enthousiaste qui ne se las ·ail
de la rappeler cl de l'applaudir.

\ ' 1co.1ll't:: oi;

Rt::ISET.

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITRE XXIII (suite.)
.\prè,
a1oir lra,l'rsé le Hhi11 it llu11i1t"U&lt;'
~
t)

'

1c ,,. corp, se lrou,a da11, le pa~, de llade,

dont le soul'erain, ain i que &lt;'C lui de Bal'ièrc
el de \\ urlemhrrg-, venait de ronlracler Ulll'
alliallrc a,cc Xapoléon : aussi f'ùmes-11ous
1·cç1~s en a1~is par la populatio11 de Brisgau.
Le fdJ-nwrechal ,Jellachich n'ayail pas osé st•
llll'surcr a,c~ Il•~ Fran{·ais dan un pa1, oi1
le, eommu111cal101l · sont si facile~. mais il
11011, allcnJail au dcl11 de Fribour", it l'entrée
dt• la forèl Xoire, dont il complait 11ous faire
aeh~•lc~· le pass.1ge par beaucoup de sang. li
t•~p.e1:ai_1:-1_1rloul 110w, arrèlt•r au l'a[ d'E11/'er,
th•frle ctrorl, fort long, cl domi11é &lt;le tous 1·lil&lt;•s
par &lt;ll', rocher, it pic, faciles i1 défendre. )lai,
ll's lroupt•s du _ï •· corps, qui 1enaicnl d'apfH'!•n&lt;lre lt·s hril~a11_1, ,ueeès remportés par
leurs camarades '.t l lm rl en Ba, ihe, jalou 'Cs
de monln•r aussi leur hra10llrC, s'élanrèrcnt
a1~c ardeur dans la fonlt Xoin•, qu't•llcs frandurl'nl t'll lroi, jnttrs, malgré IL•s oh, tacle~
du lcrraill, la n:si,lallcc cle l't•nm•mi cl la
diflicullt: de se procurer des ,i,rcs dans cd
affreux désert. Enfin. l'armée déboucha dans
u11_ pa1s fortilc et camp:t autour de Do11auesd11ngl'll, ùlle fort agréablL•, où se lr9u1c le
magnifique chàlcau de l'antique maiso11 des
princts &lt;le Furslcnhcrg.
~c maréchal .\ugcreau t'l ses aides Je camp
logcrenl au chàlca11 . dans la cour dm1ucl se
lroul'e la ~ourcc &lt;lu Danube; Cl' gra11d llcme
montre sa puissance cil nais a11l, ear à sa
,orli&lt;• cil' terre il porte dt~à bateau. L&lt;•s allcl_agc, de l'artillerie cl ll0s équipages a,aicnl
~p~ouré ~c très grau&lt;les fatigues dans le· Jéhle rol'arllcux l'l monlut•ux de la forèl ~oirc,
qu~ le 1crglas m1dail t'll~orc plus difficiles.
~I fallut donc do1111er aux chc,aux plu icurs
Jour~ d~ rcpo ·, pendant lcsqucl le ca1alicrs
au lr1ch1cns , enaicn L de Lemps à autre t.Hcr
110s arnnl-posles, placés it deux lieues en aranl
&lt;le la 1illc; mais tou t se bornait it un Liraillc111e~1l 11ui nous amusait, nous cxerrail i1 la
pclrl~ guerre, cl 11ous apprc11ail i1 connaitre
les drn:r uniformt•s ennemis. Je vis là pou r
la première foi - les uhlans du prince Charles,
les dragons de Roscnberrt et les housards de
Blan_kcnslcin. Xos chc,;ux &lt;l'attelarrc
a,anl
0
repris leur vigueur, l'armée conlinua sa ri'.iar~he, cl pl'ndanl plu~ieurs semaines nous eùmes
es, comb_a!s conlrnucls qui nous rendirent
maitres d tngen cl de Slockach.

Quoit1nc sourenl lrt's t•,post; d.tns ces di, ers
cngagemcllls, je n't•prou1ai qu'un ,cul acc.:il!c•~t, mais il pournit être fort gra1t' . La terre
etarl cou,erlc de neige, surtout auprès de
Sloekaeh. L'ennemi Jélcndait celle position
a,ce acharnement. Le maréchal m'ordonna
d'~llt•t_' ~'l'('Otmailrc un point sur lequel il roularl Jirrger une colo11ne; je pars au galop, le
sol me parais ant très uni, part·c que le Ycnl,
Pn poussant la ncigl', a,ait eomblé tous le:,
f'o l:S. Mais tout 11 rnup mon t hc,al cl moi
c11!011~ons ~ans un grand ral':11, aiant de la
11r1gc JU ,,u au cou.... Je Làchais de me tirer
dl' celle c~pècc de gouffre, lors11uc llcnx hou~ard~ cnucmis parurent au sommet cl déchargi·rc11t leurs mousquclolls sur moi. llcureuSL'mcnl, la neige dans la&lt;1ucllc je me déballais
ainsi 1111c mon cbc,·al a~anl cmpèché les t·:ivalicr, autrichien~ de bic11 aju Ler, je ne rt•rus
aueun 1ml ; mais ils allaient réitérer· leur f'l'U ,
lor-11uc l'approche d'un pclololl de chas,eur,,
que lt• maréchal Augereau cn,o,ail il mon
secour~, le contraignit à ~\:ioigne·r promplt.'111enl. .h cc un peu d'aide, je sorti~ du ra, in ;
mais on cul bc:111coup dt• peine 11 en relirl'r
mon chcrnl, 11ui l'epcndanl n'était pas blessé
110n plus, 1·c qui permit il mes camarades de
rire de l'étrange figure que j'al'ai~ à la suite
de mon bain de lleigc.
.\près aYoir conquis loul. le Yorarfüerg,
nous nous enrparùmcs de Bregenz, cl acculùmc~ le corp~ autrichien de Jellachich au lac
de Con~lancc cl au 'J\ rol. L'ennemi se couuit
de la forlcre·sc de ·Feldkirch cl du eélL·brc
défilé de cc nom, derrière le quels il pou rail
nous rési~Lcr a,cc arnntagc: nous nous allclldion, à lil'rrr un combat lrl'S meurtrier pour
cnlcrcr celle forte position, lorsqut•, à notre
grand étonnement, les .\utrirhien · dcmandL~
rcnl i1 capituler, cc que le maréchal Augereau
s'empressa d'accepter.
l'cndanl J'cnlrcnre li uc les dcu:.. maréchaux
cure11L à celle octasio11. les officier, au trichicns, humiliés des re,·crs c1uc leurs armes
venaient d'essu1er, c donnèrent le malin
plaisir de 11ous annonecr une très l',\chl'usc
no111clle, tenue cachée jusqu'it cc jour, mais
que les Bmscs t'l les .\ulrichiens a1aic11L
apprise par la l'Oic de l'.\ nglctcrrc. La llollc
franco-espagnole a1ail été battue par lord
Xcbon, le 20 octobre, non loin de Cadi~, au
cap Trafalgar. .\'olrc malcnconlreux amiral
Yillcncuvc, que les ordres précis de Napoléon
n'a,aicnl pu déterminer à sortir de l'inaction,

lors11uc l'apparition subite Je Loules les !lollcs
de la Franec &lt;'l de l'Espagiic dans la )fanclre
pouvait a surcr le passage c11 Angleterre dt•
nombreu L'S troupe· réon:t•s il Boulo!(ne, \ïllcncul'c, en apprenant &lt;JIil' par ordre de :'\apolé_on il allait ètrl' renrplac·é par l'amiral
Hosily, passa tout à coup d'un cxd•, de cirl'onspcclion à une lrl•:, gra11dc audace. li sortit
de Cadi,, li,ra une bataille qui, d rt-ellc
~our_né à notre al'alllage, t•ût été il peu prè~
mulrlc, puisque l'armée françai l', au lieu de
se lrou,cr à Boulogne pour profiler de ec
suceè, cl passer Cil \nglelcrre, était it plu~
de deux t·cnts lictH'S des eôlcs, faisant la
guerr1• au &lt;·entre de l'Allemagne..\prè~ 1111
l'ombat &lt;les plus acharnés, b flollcs d'Espagne cl de Fran!'C furent battues par œllc
d'.\nglctcrrc, dont l'amiral, le célèbre Xelson,
l''.1L tué, cmpo_rlanl dan;. la tombe la réputation dl• prcma·r homme de mer Jl' l'époque.
Ile notre ctilé, nous pcrdimcs le l'Onlre-amiral
)la~on, officier d'un très grand mérite. l'n de
110s I aisseau:.. sauta; dix-,cpt, tant françai,
q_u't•,-pagr~ols_,_ furent pri,. l'nc lempèle horrrhlc, qur "cl&lt;·1·a l'Crs la fin de la bataille,
dura Loule la nuit cl b jour;, suiranls. Elle
l'u t sur !c point de !'aire périr b ,·ainqucnr:,
l'l les ,arncm,: aussi, le:-. Anglais, ne s·()(·t·upanl plus que de lcu1· propre alul, furent-ils
obligés d'abandonner presque Lou~ le- ,ai~seaux qu'ils nous avaient pris et rini, pour la
pl~1parl, furent conduit,- i1 Cadi:.. par le déf)l'Js d~ leurs hra~·es cl malhL•Url'UX équipagt•~; d autre;. pfr,rcnl en ·c brisant ~Ill' les
rocher~.
Cc fut à _œlle lerriulc ualaillc lfUC mon
c_xcdlcnl ami France d'Jloudctol, aujourd'hui
hculcn,aol gé~éral, aide de camp du Hoi,
reçut a l? cmssc_ une forte blessure &lt;Jui l'a
r,cnd_u bo1t_eu~. !) llou_dctol sortait 11 peine de
1enfance: 11 clarl asprraot de marine cl allaché à l'étal-major du conlrc-amiràl Marron
ami de mon père. Après la mort de cc b~a,~
amiral, le misscau l'Algài1·a8 qu'il montait
fut pris à la suite d'un sanglant combat, el
les Anglais placèrent 11son bord une "ardc
de
0
soixante hommes. )lais lorsque la tempèlc
eut séparé l'.1/yésiras des ruisseaux ennemis
ccu~ des officiers cl marins français qui arnien~
,un·rcu au combat déclarèrent au:.. of'licicrs
cl au détachement anglais qu'ils eussent à se
rendre à leur tour ou à te préparer it recommencer la lutte au milieu des horreurs de la
nuit cl de la lempèlc. Les Anglais, n'étant

�,

•
111STOR..1A
pas disposés it st• ballre, consentirent 11 capituler, sous condition de ne p:is ôlre retenus
prisonniers de guerre, cl les Français, hicn
11ue menacés de l'aire naufrage, rrplacèrent
al'CC des tran~ports de joie leur pal'illon sur
les déhri d'un m.it. .\près a,oir été , ingt fois
sur le point d'ètrc engloufü, tant le n:nire
était en mau,a:s étal cl la mrr l'uriensc, ib
c•urcnt enfin le honlwur d'entrer dans la rade
de Cadix. Le ,ais eau qni portait \ïllencurc
:nant été pris, cet amiral infortuné l'ut conduit ('Il .\nglctcrrc, oü il resta pt•ndant trois
ans prisonnier de gnl'rrt' ..\ pnl 1:Lé échan~é,
il prit la déterm:nalion dt• se rendre à Paris;

el parlaient de se rérnltcr contre ,on autorité.
L!' plus ardent des opposants était le général
prince de Bohan, officier français an serl'icc
de L\utrichr, homme fort bral'C et trb cap:iblc. Le maréchal .\ugcrcau, craignant que
.lcllachich, entrainé par les conseils que lui
donnait )1. de fioh:111, ne paninl à C:-chappcr
1, l'armée l'rançaist' en se jetant dans le T) roi,
0:1 il nous rùt été presqur impossible de le
s:iine, s'empressa d'accorder an maréchal
ennemi toutes les conditions quïl demandait.
L'I capitulation po~tait donc que le, troupes
antrichicnnes dt"posera:cnl k•s armes, li, rcraicnl lenrs drapeaux, t:lendard,, canons et

t;o»B.\T o'ELClll:'&lt;l,E~ ( 15 Ot.:Tt;URE

111a:~.

arrèlé i1 l\c1111cs, il se Ill sauter la cer-

l'clle.
Au monu•nt où le l'cld-marédnl Jellacliich
était obligt: de capituler dcrnnl le 7e corps tic
l'armée française, celle n:solulion du chef
c11nemi nous étonnait d'autant plus qm•, l1icn
que hallu par nous, il lui restait encore la
rc source de se relir1•r dans le 'f)Tol, placé
drrrièrc lui, cl dont les habitants sont depuis
des siècles très allachés it la maison d'Autriche. La grande quantité de neige dont le
1\rol était couYcrt rendait sans dontc cc pa) S
/un accès difficile ; mais les difficultés rp1 ïl
prt:scntait eus ·1•nl t:lé Lien plus grandes pour
nou·, ennemis de l'Autriche, que pour les
troupes de Jellacbich ~c retirant dans une
prorince autrichienne. Cependant, si cc ~icux
cl méthodique feld-maréchal ne pourn1l se
résoud re à faire la guerre en hiYer dans de
hautes montagnes, il n'en était pas de mème
des officiers placés sous ses ordres, car beaucoup d'entre eux blàmaient sa pu illanimilé

cllo5). -

le rigueurs de la sai~on; pms, par une
march:! audacieuse, passant au milieu des
crnlonncmenls des troupes du maréchal ~ry,
,,ui occupaient les ,illcs du T)rol. il ,int
tomber cnlre \'éronc et Venise sur les clcrrirrcs de l'armée française d'ltalit', pendant
que celle-ci, aux ordre~ de )!asséna, sui,ail
en queue le princt• Charles, qui se relirait sur
lt• Frioul. l,'arri,·ée dn prince de fiohan dans
k pays ,·énitien, alors que Masst:na en C:-Lait
Mjit loin. pourail aroir ll's 1·01Béqucnccs l!'s
plus gra,cs: heureusement. une armée française vcm:1t de ~aptes, sous les ordres du
général Saint-Cyr, hallil cc prince et le 1·011-

GrJ1•11re ,le 1'1mO:&lt;.\RO, ,/'Jfrès llOQvEl'LA:-.. (,\/11sèe ,fr 1·ers:Jilles.)

chernm, mai ne ~crai1:nt pas conduilcs c11
France et pourraient se retirer en 13ohènw,
après arnir juré de ne pas scnir contre la
France pcndanl un an. En annonçant celle
.capitulation dans un de ses bu_llctins . de ln
grande armée, l'Empcrcur témoigna d ab~r&lt;l
un peu de méconlcntcmcnl de cc qu o'.1
n·a,ait pas exigé que h•s troupes autr1chicnncs fussent envoyées prisonnières eu
France; mais il revint sur celle pensée, lorsqu'il cul acquis la certitude &lt;1uc le maréchal
.\u,.crcau 11'arnil aucun moyen de le y contra~1drc, parce qu'elles al'aicnt la faci lité de
s'échapper. En effet, dan, la nuil ,1ui précéda
le jour où les ennemis dcraicnl d~poscr 1~·
arme , une rérollc éclata dans plusieurs l.ll'l"adcs autrichiennes contre le feld-maréchal
Jl'llachich. Le prince de fiohan, refusant d'adhérer à la capitulation, partit arec sa diris:on d'infanterie, à laquelle se joignirent quelques ré!!imenls des autres dil'isions, et se
jeta dan; les montagnes qu'il lrarcrsa malgré
.... 316 ..,.

trai;.mil à ~c rendre pri~on11il'r de gut•rrc·.
mais tlu moins il ru• céda q11 'à la force et tut
en droit de dire qm•, si le feld-maréchal Jdlachich était ,·cnu aœc toute · ses troupes, le·,
.\utrichicns seraient pcul-ètrc parrnrns i,
l'aincrc SJint-Cyr cl à ~·ouvrir un passage.
Lorsqu'une Lroup~ capitule, il c,t d'usa~c
11nc le rai1u1ucur cn,·oic auprès de chaque
dil·ision un ol'ficicr d'état-major pour r11
prendre en quclqu.1 sorte po~scssion et la
conduire, au jour cl à l'heure indiqué~, ,u~
le lieu où clic doit déposer les armes. Ceh11
de mes camarades r1ui fut cnl'oyé auprès du
prince de Rohan fut laissé par celui-ci ~an,
le camp qu'il ,1uittail, parce que cc pr1m·1·,
opt:r:inl a relrailr en arrière de la place forte
de Feldkir&lt;'b, cl dans une direction oppost:c
au camp des ~·rançais, n'al'ait pas à rcdoult:r
d'ètrc arrèlé par eux dans sa marche; ma~s
il n'en était pas de même de la caYalc~1c
autrichienne. Elle birnuaquait dans une petite
plaine en al'anl de Feldkirch, en face el à pru

_________________________

de distance de nos al'ant-p:isles. J'avais été
chargé par le maréchal .\ugereau de me rendre
aupr~~ de la cara'erie autrichienne pour la
ronduire au lieu du rendez-vous conYcnu;
cl'lle brigadr, compo,éc de trois forts régiment~, n'avait point de général-major; clic
&lt;-tait commandée par le colonel des housards
de nlankenstein, l'icux Hongrois dl's plus
hravcs et des plus madrés, donl je rcgrclle
dt• n'al'oir pu retenir le nom, car je l'estime
hcaucoup, bien qu'il m'ait fait suhir une
mystillcation f'orl dés:igréalJlc.
.\ mon arl'iYée dans son r,amp, le colonel
m'avait offert pour la nuil l'ho pilalilé dans
sa baraque, et nous étions convenus de nous
nwurc en ronte au point du jour, afin de nous
rendre au lieu indiqué sur les grè,·cs du lac
de Constance, entre les villes de Bregenz t•l
de Lindau. Nous a"ions toul au plu trois
lirurs à parcourir. Je fu lr~s étonné lorsque,
wrs minuit, j'entendis les ofliciers monlcr à
chernl .... .Je m·t:Jance hors de la baraque, cl
roi, qu'on forme les escadrons et qu'on se
prépare it partir. Les colonels des uhlans du
prince Charles et de dragons de Rosenberf(,
placés sous lt•s ord rcs du colonel des housards.
m:iis auxquels l'clui-ci n 'aYait pas fait part de
~es projets, vinrent lui demander le motif de
cc départ précipité; j'en fis autant. .\!or$, Il'
, it•ux colond nous répond, a,·cc une froide
hypoeri ie, que le feld-maréchal Jellachich,
&lt;'raignant que quelques quolibets lancés aux
soldats autrichiens par les français (dont il
l'audrait longer le camp, si l'on se rendait
par la roule directe à la plagr dt• Lindau)
n'amenassent dl's querelles C'nlre IC's troupes
des &lt;lem: nations, Jcllachich, d'accord av1•c h•
man:cbal .\ugercau, avait ordonné aux tro11p1•s
aul~ichicnnes de faire un long circuit sur la
clrorlc, afin de tourner le camp français et la
, il!c de flregrnz, pour ne p:is rencontrer nos
sJldats. li ajouta que le trajet étant beaucoup
plus long et les chemins difficiles, les chefs
des deux armées arnicnl avancé le départ de
11uclqucs heures, et qu'il s'étonnait que je
n'en eusse pas été prérenu; mais que proba1,lemenl la lcllrC' qu'on m'arnil adressée it cc
,njcl arait été retenue aux avant-postes par
s~it? d'un malentendu; il poussa mèmc la
d:ssrmulalion jusqu 'i1 ord:inncr à un officier
d'all1•r réclamer celle dépèchc sur Loule la
lignr.
Les motifs allégués plr le l'Oloncl des lllankcnslein parurent si naù1rels à ses deux camarades, qu'ils ne firent aucune oh5crl'ation. Je
~1·en élerai pas non plus, b:cn ,1uc, par instinct,
.1c troul'asse louL cela un peu louche; mais,
seul au milieu de trois mille cavaliers ennemis, que pouvais-je faire? Il \'alail mieux
montrer de la confiance que d'a,·oir l'air dr
doutrr
de la bonne foi de la briaade
autri.
0
('h1cnne. Comme j'ignorais, du reste, la fuite
de ,_la dirision du prince de Rohan, j'arouc
qu 11 ne me vint pas dans l'esprit que le chef
de la cavalerie cherchait à la soustraire à la
rapitulation. Je marchai donc avec lui à la
tt\t? de la colonne. Le commandant autrichien,
'l'.H co~naissait parfaitement le pays, avait si
hrrn prr, ses dispositions pour . 'éloii:nrr des

Mi.MOfflëS DU GÉN'É1(Al. 1J.ll1(0N D'E MA1(BOT _ . , .

postes français, dont l'emplacement était, du
rrslc, indiqué par des feux, qnr nous ne passàmrs à pro-.imité d'aucun d'eux. Mais ce i1
quoi le ,icux colonel ne s'attendait pas, ou
cc qu ïl ne pul é,·itcr, ce fut la rencontre de
patrouilles volantes, que la cavalerie fait ordinairement la nuit dans la campagne à une
certaine distance d'un camp; rar tout à coup
un: Qui 1·i1•e'! se lait entendre, et nous nous
lrourons en présence d·une forte colonne de
ravalcrie française, que le elair de lune permet
de distinguer parfaitC'mcnt. .\lors le l'ieux
colonel hongrois, sans laisser paraitre le
moindre trouble, me dit: &lt;1 Ceci vous regarde,
monsieur l'aide de camp; l'Cuillez l'enir a\'CC
moi pour donner des explications au chef de
cc régimrnt français. 1&gt;
Nous nous portons en avant, je donne le
mol d'ordre, et me trou\'C en présence du
7• de l'111sscurs à cheval, qui, reconnaissant
Pn moi un aide de camp du maréchal .\ugcreau, cl sachant d'ailleurs qu'on allcndait les
troupes autrichiennes pour la remise de leurs
armes, ne fil aucune diffü:ullé pour laisser
passer la brigade que je conduisais. Le commandant français, dont la troupe arail lt•
sabre en main, cul mtlme l'allenlion de le
l'aire rcmellrc au fourre:iu, en témoignage du
bon accord qui de, ait régnt'r entre les &lt;leu,
colonnes qui se cotoyèrcnl paisiblement en
continuant leur route. J'al'ais bien queslionn,:
l'officier supérieur de nos chasseur~, relaliremcnt au changement d'heure de la remise
des armes que deraienl opérer les ,\ utrichicns; mais il n't•n était pas informé, Cl'
qui n'éycilla aucun soupçon dans mon esprit,
sachant qu'un ordre de cc genre n'était point
du nombre de ceux 11ue l'état-major communi11ul' d'a\'ancc aux régiments. Je continuai
donc à marcher arec la colonne étrangère
pendant tout le reste de la nuit, trouvant
rrpendant que le Mtour qu'on nous faisait
faire était bien long, et que les chemin~ étaiei1l
fort maul'ais. Enfin, à l'aube du jour, t,,
, icux colonel, apcrCC\'anl un terrain uni, me
dit d'un ton goguenard que, bien qu'il soit
dans l'obligation de remellrc sous peu les
chernux des trois régim!!nls entre les mains
des Français, il veut an moins les leur livrer
en bon étal, cl avoir soin de ces pauncs
animaux jusqu'au dernier moment: qu'en
consé,1uence, il va ordonner de faire donner
l'al'oine.
La brigade s'arrête, se forme, met pied à
!erre, et lorsque les c·bevaux sonl allachés, le
ro!onel des Blankcnstein, resté sent à cheval,
réunit en cercle autour de lui les officiers et
t'avalicrs des trois régiments, et là. d'un Lon
d'inspiré qui rendait cc l'icux guerrier Yraiment superbe, il leur annonce que la division
du prince de fiohan, préférant l'honneur it
une honteuse sécurité, a refusé de souscrire i,
la hontense capitulation par laquelle le feldmarécl:ial Jcllachich a promis de livrer aux
Français les drapeaux cl ics armes des troupes
autrichiennes, et que la division de nohan
s'est jetée dans le T} roi, où il conduirait, lui
aussi, la brigade de cal'alerie, s'il ne craignait
dr nr pournir troul'cr dans re, ,lpres mon-

lagnes de quoi nourrir un aussi grand nomhre
dl' chcYa11x. Mais puisque YOilà la plaine,
ayant, par une ruse donl il se félicite, gagné
si, lieues d'arnm·r ,ur les lNupcs franç:ii,rs,
il propose à Lou~ ccut d'entre eux qui ont h•
cœur naimcnl autrichien, de le suiHe 11 lrarnrs l'Allem:igne Jusqu'en ~lora,ie, oü il ,a
rejoindre les troupes de leur auguste rmpt'rcur François 11.
Les housards de Illankcnslcin répJndirl'nl
à celle allocution de lrur colonel par 1111
bruyant hurrah d'appr:ibation: mais les dragons de fiosC'nberg cl les uhlans du prince•
Charles gardaient un morne silence! ... Quant
11 moi, bien que je ne susse pas encore assez
hirn l'allemand pour saisir parfaitement Il'
discours du colonel, les paroles que j'a,ais
comprises, ainsi que le Lon d1• l'orateur rt la
po ilion dans laquelle il se trou rail, m'arnienl
fait deviner de quoi il s'agissait, rl j'al'o111•
que je restai fort penaud d'aroir, quoiqu&lt;' i,
mon insu, seni d'instrumrnl 11 rc diable d1•
llongrois. Cl'pchdant, un tumulte aO'rru,
s'élt•ra dans l'immense ccrele qui m'c111iro11nail, el je fus à même d'apprécier lïncom·{-nirnt qui résulte de J'amalgame hétérogènl'
dt•s dil'Crs peuples dont se compose la monart'hie rt par conséquent l'armée aulrichicnrw.
Tous les h:H1sards s'.lnl Hongrois; b Illankenslein approU1aicnl donc cc 11uc propMait
un chef de leur nation; mais les dragons
étaient Allemands el les uhlans Polonais; 11Jlongrois n'arait par cela mêmr aucune inlluencc morale sur ces deux régimrnl~. qui,
dans cc moment difficile, n'écoulèrcnl qui'
leurs propres officiers; ceu'(-ri Ml'lari•rcnt
((UC, se considérant commê engagés par la
l'apitulation que le maréchal Jellachich al'ail
signée, ils nC' vonlaicnl pas, par lrur dt:parl,
aggral'er la position de cr feld-maréchal l'l dl'
ceux dr leurs camarades r111i se lrouvaienl
Mjit au pournir des Français. Ces dernier,
seraient 1'n effet en droit de les rnrnyer prisonnier rn France si une partir de~ trouprs
anlrichirnncs violait le traité com·cnu. A 1•pla.
le colonel de housards rrpowlit qur, lor~que
h• général en chef d'une armfr, pPrdant la
tète, manque à ses devoirs cl linc srs troupes
11 l'ennemi, les subalternes ne doil'rnl pins
prendre con cil que de leur courag1' et dl'
leur allachcmcnl au pays. Alors k colonel.
hrandissanlson sabre d'une main et ~aisissant
de l'autre l'étendard de son n:gimcnt, s'érril':
" .\Hez, dragons, allez remellrc aux Françai~
&lt;1 vos étendards avilis el les armes que noire
&lt;, Empereur nous al'ait donnée; pour J,, dé« fendre. Quant à nous, bral'c's housards,
" nous allons rejoindre notre auguslr Soml'&lt;1 rain, auquel nous pourrons encore montr..-r
&lt;c a,ec honnrur notre drapeau sans tache el
1&lt; nos sahres de soldats intrépides! » Puis.
s'approchant de moi, et lançant un coup d'œil
de mépris aux uhlans cl dragons, il ajoute :
&lt;1 Je suis certain que si cc jl'une Français sr
" trouvait dans notre position, et forcé d'imiter
« votre conduite ou la mienne, il prendrait le
« parti le plus courageux, car les Français
11 aiment la gloire aulaol que leur pays et s'y
c1 connai~senl en honneur! ... 1&gt; Cria dit, le

�r--

'-------------------------

111S TORJ.Jl

vieux chef hongrois pique des deux, et, cnlcYant son régiment au galop, il ~c lance rapidement dans l'espare, 011 ils disparaissent
hirnlôl !. ..
[I y avait du vrai dans chacun des deux
raisonnements que je Ycnais d'entendre, mais
célui du colonel de housards me paraissait le
plus juste, parce qu'il était le plus conforme
aux intérèls de son pays; j'approuvais donc
intérieurement sa conduite, mais je ne pourrais raisonnablcm0nl conseiller aux dragons
cl aux uhlans de l'imiter; r'cùl été sortir de
mon rôle el manquer à mes devoirs. Je gardai
donc une slr:ctc neutralité dans celte discussion, el, dès que les housards furent par:is,
je proposai aux deux colonels des autres rég:mcnts de me suinc, et nous nous mîmes en
roule pour Lindau. Nous y trouvâmes sur la
plage du lac les maréchaux Jellachich cl
Augereau, ainsi que l'armée française, et les
deux régiments d'infanterie autrichienne qui
n'arnient pas suivi le prince de 11ohan. En
apprenant par moi que les housards de Blankenstein, refusant de reconnaître la capitulation, se dirigeaient vers la Morarie, les deux
m:iréchaux entrèrent clans une grande colère.
Celle d'Augereau était principalement mo:iréc
p:u la crainte qne ces housards ne jetassent
une grande pcrlurbaLion sur les derrières dJ
l'armée française, car la roule qu'ils allaient
suirrc tra,·ersait les contrées dans lesquelles
!'Empereur, en marchant sur Vienne, arnit
laissé de nombreux dépôts de blessés, de parcs
d'artillerie, etc., elc. Mais le colonel ne cr~
pas devoir signaler sa présence par un coup
tic main, tant il arail hâle de s'éloigner du
pays où rayonnaient les armées françaisrs:
aussi, évitant Lous nos postes et suirnnt constamment des chemins dr traverse, se cachant
le jour dans les bois, puis marchant rapid rment Loule la nuit, il parvint à gagner sans
rncombrc les frontières de la Moravie, el s'y
réunit au corps d·armée autrichien qui l'occupait.
Quant aux troupes restées arec le fcldmarrchal follachich, après avoir déposé leurs
armes, étendards cl drapeaux, et nous aroir
remis leurs chevaux, elles dcrinrent prisonnières sur pal'Ole p:mr un an, el se dirigl\rcnl dans un morne silence rers l'intérieur
d~ l'.\llcmagnc, polll' gagner tristement la
Bohème. Je me rappelais, en les voyant partir, la n:.ible allocution du vieux colonel hongrois, cl crus Yoir sur bien des figures de
uhlans cl de dragons que beaucoup regrettaient de n'avoir p!l.S sui ri cc ricux guerrier,
et gémissaient en comparant la position glorieuse des 13lankenstcin à leur propre humiliation.
Parmi les trophées que le corps de Jcllachich fut contraint de nous li rrcr, se trouvaient dix-sept drapeaux. et deux étendards,
que le maréchal Augereau s'empressa, scion
l'usage, d'cnroyer à !'Empereur par deux
aides de camp. Il désigna pour remplir celle
mission le chef d'escadron Massy et moi. Nous
partimes le soir même dans une bonne calèche, faisant marcher derant nous un fourgon
de poste. qui contenait les drapeaux gardés

par un sous-offic:er. Nous nous dirigelmcs
sur Vienne par Kcmptcn, l3raunau, Munich,
Linz et Saint-Pœltcn. Qaclqucs lieues avant
d'arrirer dans celle dernifre rillc, nuus admir,îmes, en longeant les rires du Danube, la
superbe abbaye de Molk, l'une des plus riches
du monde. Cc fut en cc !:ru que, quatre ans
plus tard, je courus un bien grand danger,
et méritai les éloges de l'r◄:mpercur, pou1·
aroir accompli sous ses yeux le fait d'armes
le plus éclatant de ma carrière militaire, ainsi
qnc vous le rcrrez, lorsque nous serons au
récit de la campagne de 1809. Mais n·antir;p:ms p:i.s snr les érénemcnts.
CHAPITR.E XXIV
)larchc sur \ïcnn~. - ComhaL de Dirnstcin. - L~s
maréchaux Lannes CL } fnr•L rnli•vrnt lrs ponts ,lu
IJanuh~ sans coup férir.

Yous avez rn qu ·au mois de srplcmbrc 180:S,
les sept corps composant la grande armée
française étaient en marche pour se rrndrc
des cùle' de l'Océ1n sur les rires du DanubC'.
lis occupaient déjà le pays de Iladc cl le
\\'urlembcrg, lorsque le i" octobre l'empereur Xapoléon sr transporta de sa personne
au delà du nhin, qu'il pasrn à Strasbourg.
l'ne p:irlic de la nombreuse armée que la
Russie cnroyail au secours de L\ulricb.c arrirnnt en cc moment en Morarie, le cabinet de
Vienne aurait àù, par prudence, aLtcnclre que
ce puissant renfort cùl rejoint les troupes
autrichiennes; mais emporté par une ardeur
qui ne lui était pas habitùelle, et qui lui fut
inspirée par le feld-maréchal Mack, il avait
lancé celui-ci à la tète de qualrc.:vingl mille
hommes contre la Bavirrc, dont L\ulrichc
conroiLail la possession depuis plusieurs siècles, cl que la politi1111e de la Franec a constamment défendue con Ire les invasions. L'l::lcctcur de Barièrc, contraint d'abandonner
ses Étals, se r0lira avec sa famille et ses
troupes à Wurtz bourg, d'où il implora l'assistance de Napoléon. Cc dernier lui accorda son
allianée, ainsi qu'aux souverains de Bade rl
de Wurtemberg.
L'armée autrichienne, sous le rcld-maréchal Mack, occupait déjà Ulm, lorsque Napoléon, passant le D:inube à Donauwcrth, s·cmpara d'.\ugsbourg cl de Munich.
L'armée française, ainsi placée sur les derrières de Mack, coupait les communications
entre les Autrichiens rt les P.usscs, dont on
samit que les premières colonnes étaient
Mjà à Vienne el s'arançaicnt à marches fo,rcées . Le feld-maréchal Mack, reconnaissant
alors, mais trop tard, la faute qu'il aYait commise en se la.issant enfermer par les troupes
rrançaiscs dans un cercle dont la place d'Ulm
·était le centre, essaya d'en sortir ; mais, successivement battu dans les combats de WerLingen, de Günzbourg, et surtout à celui
d'Elchingcn, où le maréchal Ney se comrit de
gloire, Mack, de plus en plus resserré, fut
contraint de se renfermer dans Ulm arec
son armée, moins les corps de l'archiduc
Ferdinand cl de Jcllachich qui p:i.rvinrenl à
,'échapper, le premier vers la l3ohème, l'autre
"" 318 '"

rcrs le lac de Constance. Ulm fut investi par
!'Empereur. Celle place, bien qu'elle ne fùt
pas alors très fortifiée, pourail néanmoins
résister longtemps, gràcc à sa posit:on, ainsi
qu'à sa très nombreuse garnison, et donner
ainsi aux Russes le temps d'arri\'C'r à son
secours. Mais le feld-maréchal Mack, passant
de la jactance la plus exaltée au découragement le plus complet, mit bas les armes
dcranl Napoléon, qui avait, en Lrois semaines,
dispersé, pris ou détruit 80,000 Autrichiens,
et délivré la IlaYière, dans laquelle il ramena
l'Élecleur. Nous wrrons, en 1815, celui-ci
reconnaitre un tel bienfait par la plus odicme
trahison.
Maitre de la l3aYièrc, débarrassé de l'armée
de Mack, rEmpercur accéléra sa marche sur
Vienne, en longeant la rirn droite du Danube.
li s'empare de Passau, puis de Linz, Ott il
apprend que 50,000 flusses, commandés par
le général KoutousolT, renforcés par 40,000
Autrichiens, que le général Kienmaycr est
parrcnu à réunir, ont passé le Danube à
Yi, nnc et ont pris position à Molk et à SaintPœllcn. Il esl informé en même temps que
l'armée aulrich:ennc, commandée par le
célèbre archiduc Charles, ayant été baLLuc
par Masséna dans le pays Yénitien, se relire
par le Frioul dans la direction de Yicnnc;
enfin que l'archiduc .Jean occupe le 'f)'l'ol
a1•ec plusieurs diriS:Ons. Ces deux princrs
menaçaient donc la droite de l'armée française
pendant qu'elle avail les Russes devant ellr.
Pour se prémunir contre une allaque de
llanc, !'Empereur, qui avait Mjà le corps du
maréchal Augereau Ycrs Ilregenz, cnYoic
celui du maréchal Ney cnrabir Innspruck cl
ltJ1'yrol, et porte le corps de Marmonlà Léobco.
afin d'arrêter le prince Charles, venant d'Italie.
Napoléon, ayant par ces sages précautions
assuré son Oancdroil, ,·oulutaYantd'avancer di'
front sur les flusscs, c'.ont l'al'ant-garde renait
de se heurter contre la sienne à Amslcllen,
près de Ste}-cr, prémunir son flanc gauche
contre toute attaque des troupes autrichiennes
réfugiées en Bohême, sous les ordres de l'archid uc Frrdinand. A cet c·ilcL, l'Emperem
donna au maréchal Mortier les dirisions d'infanterie Dupont cl Gazan, et lui prescrivit dl'
traverser le Danube sur les pools de Passau
cl de Linz, puis de descendre le llcuvc par la
rirn gagchc, tandis que le gros de l'armée
continuerait sa marche sur la riYe droik.
Cependant, pour ne pas laisser le marécba1
Mortier trop isolé, Napoléon imagina de
réunir sur le Danube un grand nombre de
bateaux, pris dans les aflluenls de ce 0euw,
el d'en former une flottille qui, conduite par
les marins de la garde, devait descendre en
se tenant comtamment à la hauteur du corps
de Mortier, afin de lier le, troupes des deux
rives.
Vous allez me trourer b:en audacieux
d'oser critiquer une des opérations du grand
capitaine; cependant je ne puis m'cmpèchcr
de dire que l'envoi du corps de. Mortier sur
la rive gauche n'était pas suffisamment molil'è
cl fut une fau Le qui pouvait aYOir les plus
fàcheux résultats. En effet, le Danube, le

plus grand des fleuves de l'Europe, est, à
partir de Passau, d'une telle largeur en hiYCr,
11u'à l'œil nu on n'aperçoit pas un homme
d'une rire i.\ !"autre: il csl en outre très profond cl fort rapide. Le llanubc, auquel s'appuyait la gauche de l'armée française, offrait
donc une garantie de par l'ai le sécurité. li
suffisait de couper les ponts i1 mesure qu ·on
s'arnnçail Ycrs Yienne, pour mellrc à l'abri
tic Ioule allaquc le flanc gauche de la grande
~rmi\L' marchant snr la rire droite, d'autant

REDDIT10:- n'Uu, (20

Mack, ayanl appris la capitulation de celle
armée devant Ulm, ne se trouva plus assez
l'ort pour résister seul à Napoléon, cl ne youlant pas non plus compromettre ses 1roupes
pour saul'cr la rille de Vienne, il résolut de
mettre l'obstacle du Danube entre lui el le
rninqueur : il passa le fleure sur le ponl de
Krrms, qu'il fil brûler derrière lui.
A peine arriré sur la ril'e gauehc arec
toute son armée, le maréchal russe rencontre
les éclaireurs de la dil'ision Gazan, qui rn

ocronnE 1!lo5).

plus r1ue celle allaque n'aurait pu être faite
que par l'archiduc Ferdinand, venant de
Bohème. Mais celui-ci, fort heureux d'avoir
échappé aux Français deva~L Ulm, aYec fort
peu de tr_oupcs, presque toutes de cavalerie,
ne poma1t avoir ni l'envie ni les movens de
Yenir les allaquer en franchissant un ~bstaclc
td que_ le Danube, dans lequel il aurait
c~uru l'lsque de se faire jeter, tandis qu'en
.dctachant deux de ses dil'isions isolées au delà
~e cet (mmense OeuYe, Napoléon les exposa à
~tr? p_r1~es ou exterminées. Cc malheur, qu'il
cta1L facile de préroir, fut sur le point de se
réaliser.
Le feld-maréchal noutousolT, qui attendait
are~. résolution les Français dans la rorte
pos1t10n_ de . ~aint-Pœlten, parce qu'il les
supposait sums rn queue par rarméc de

.iJfi.M01'1fES DU GÉNÉ~AL BA~ON D'E .iJfA~BOT - - - .

-

entre des rocher., escarpés, occupés par les
Russes, et les gouffres du Danube, les soldais
français, entassés sur une étroite chaussée ne
furent pas démoralisés un seul moment. Le
bral'c maréchal Mortier leur donna l'exemple
c1·un noble courage; car quelqu'un lui ayant
proposé de profiter d'une barque pour passer
sur la rirn droite, ot1 il se tromcrait au
milieu de la gllandc armée, et érilerait par là
tic donner aux nusses la gloire de prendre un
maréchal, Mortier répondit qu'il mourrait

Gml'llre ,te RR~:&lt;ELLll::nc, .t'atrès le 1,1/-/e,111 .te T11i:nx1x. (,l/ust'e .te J crs.rilks.)

dirigeait de Dirnstcin sur Krcms, ayant en
tête le maréchal Mortier. Koutousoff, en
apprenant l'existence d'un corps français
isolé sur la rire gauche, résolut de l'écraser,
et pour y parrenir, il le fait allaqucr de front
sur l'étroite chaussée qui longe le Danube,
tandis qu'en s'emparant des hauteurs escarpées qui dominent ce fleure, ses troupes
légères \'ODL occuper Dirnstein et couper
ainsi la retraite de la division Gazan. Celle
division était alors dans une position d'autant
plus critique, que la plus grande partie de la
nouille élan~ restée en arrière, on n'arnit que
deux petites barques, cc qui ne permettait
pas d'aller chercher du renfort sur la ri\'C
droite. Allaqués en têle, en queue, et sur un
de leurs llancs, par des enneniîs six fois plus
nombreux, se lrournnl en outre enfermés

aYcc ses sold1ls, ou passerait aver eux sur le
rcnlœ des Russes! .. .
Un combat s:rnglanL s'engage à la baïonnellc : cinq mille Français résistent à trente
mille Russes!. .. La nuit rinl ajouter ses horreurs à celles du combat. La di rision· Gazan
massée
a&lt;rnc;.
.
. en colonne, pal'l·int il J'CO'
0 0
Dirnstem, au moment où la division Dupont,
restée en arrière en face de Mo'k et attirée
par le bruit cl u canon, accomait à son
secours. Enfin, le champ de bataille resta·
aux Français.
Dans cc combat corps à corps, où la baïonnelle fut presque seule emplo1ée, nos soldats
plus agiles et plus adroits que les colosse~
russes, avaient un immense avanta«e
sur eux·
O
a~ss1. 1~ perle des ennemis fut-elle de quatre'
mille cmq cents hommes, el la nôtre de trois

�111ST0'/{1.ll

----------------------------------------~

d",\ucrspcrg. Celui-ci arrire enfin ; il est sur
mille hommes sctilcment. Mais si nos dil'i- le tablit&gt;r du grand pont, afin de le brùlcr
le poiut d'ordonner le feu, Lien que les gresions n'eussent pas été composées de soldats lorsque les ~'rançais paraitraient. lis araicnt naJiers françai~ enlourent &lt;lrjà les Lalleri&lt;·s
aguerris, le corps de Mortier aurait probable- en outre établi sur la rive gauche, à l'cxtrécl les bataillons autrichitns ; mais les drux
ment été détruit. L'Empcreur le comprit si mité du pont de Spitz, une forte batterie
maréchaux l'assurent qu'il y a un traité, dont
bien, qu'il se b:Ha de le rappeler sur la ri re d'artillerie, ainsi qu'une division de six mille
la principale condition csl que lès Français
droite, et cc qui me prouve qu'il arait reconnu hommes, aux ordres du prince d'Auer5perg, occuperont les ponts. Le malheureux général,
la faute qu'il avait commisecnjetant cc corps brave militaire , mais homme de peu de craign:llll de se compromellre en Ycrsant du
isolé au delà du fleure, c'est que Lit&gt;n qu'il moyens. Or, il faut sarnir que quelques jours
sang inutilement, perd la tète au point de
récompensât largement les bvaves régjments arant l'entrée des Français dans VicnnE', s'éloigner en emmenant toutes les troupes
qui s'étaient battus à Dirnstcin, le&amp; bulletins l'Empereur ara;t reçu le général autrichien qu'on lui a1•ait données pour défendre! les
firent à peine mention de cette sanglante comte de Giulay, rnnu en parlementaire pour
!. ..
affaire, et l'on parut vouloir cacher les résu!- lui faire des ourcrtures de paix qui n'avaient ponts
Sans la f.wte du général d'Aucrspcrg, le
Lats de celle opération d'oulre-Oanubc, parce pas eu &lt;le résultats. Mais à peine l'arant- passage du DJnube cùt cerlainement été eXl;qu'on ne pouvait en expliquer militairement le garde fut-elle maitresse de Vienne el Napo- cuté arec bcauco:ip de difficultés. Il pouYait
motif. De plus, ce qui me confirme dans l'opi- léo:1 éta!Jli au chùteau royal de Schœnbrïinn, mème se faire qu'il devint impraticable, et
nio!l que je prends la liberté d'émettre, c·cst qu'on vit revenir le général de Giulay, qui dans ce cas !'Empereur Xapoléon, r.e pou,·ant
que, dans la CJmpagne de 1809, !'Empereur, p1ssa plu5 d'une heure en tète à tète avec plus poursuirre les arméès rus~es cl autrise trolll':rnl sur le même Lerrain, n'emoya l'Empcrcur.
chiennes en M(l ravie, cùtmanqué sa campagne.
aucun corps au delà du fl eu,·e, el conserl'anl
Dès lors, le bruit qu'un armistice renait Il en cnl a!ors la conviction, qui fut confirmfr
au contraire toute son armée réunie, il des- d'ètrc conclu courut tant parmi ks régiments lrùis ans apri s, lorsqu'en 180!), les Aulr:cendit a,·ec elle jusqu'à Vienne. Mais revenons français entrant à Y:cnne, que parmi les cbicns alaill Lrù!é les ponts dtJ llanubc, nuus
à la mission dont le comnnndant Massy cl troupe, autricb;enncs qui sortaient de la ville
fùmes con:r.iints, pc,ur asrnrcr le passage de
moi Nions chargés.
pour se porter au ddà du Danube.
cc flcul'e, Je Jil'rer les deux batailles u·l~sslin~
Lorsque nous arri\'âmc, à \ïcnnc, NapoMural et Lannes. aux']urh n :mpcreur et de Wagram qui r.ous coùtèrcnt plus de
!éon et le gros de so!l armée avaient déjà avait ordonné de lâcher de s'emparer du pas- trente mille homme~, tandis qu'en 1805 IL'S
quitté celle ville, dont ils s'étaient emparés sage du Danube, marchèrent wrs les porils, m:ir.Sdiaux Lannes et Murat enlcvèrt•nt ks
srn, coup férir. Le passa;;e du D:rnube, qu'il p!acèrrnl les grenadiers d'Oudinot derrièrl.! ponts sans avoir un seul Llcisé !.. . Mais le
1'.1llait franchir, avant de poursuivre les les plantations touffues, puis s·arancèrcnt, stratagème dont ils s 'étaiE:nl scnis était-il
Autrichiens et les fiusses qui se retiraient en accomp~gnés seulement de quelques officiers admissible1 fo ne le pense pas . Je sais qu!'
Moravie, n'avait pas même été disputé, grkc parlant allemand. Les petits postes ennt•m:s dans les guerres d'l~tal à É1al on élargit sa
11 un~ ruse, peut-ètrc blàmll,lc, qu'emp'.ol·è- tirent sur eux. en se repliant. Le, deux maré- conscience, sons prétexte que tout ce qui
rcnl le, mlréc!iaux Lannes cl Murat. Cet chaux fontcrierauxAutrichiensquï/y am·111:~assure la l'ictoirc peut êt re employé afin de
épisode, qui influa si grandement sur le rt5s nl- lice, el,contiouantà marcher,ils trarcrscnlsans diminuer les perte, d'hommes, tout en donlat de celle célèhre campagne, mérite d·'èlr:.,r·:; ~!Jstaclcs tous les petits ponts, et, arrirés au mnl de grands avantages à son pays. Cepenraconté.
· , ;grand, ils rcnomellcnt leur assertion au cornd.int, malgré ces graves considérations, je ne
La l'ille de Vienne est située sur la ri,-é mrndant de Sp:tz, qui n'ose faire tir~r sur pense pas que l'on dvive apprournr le rnol·cn
tlroile du Danuhe, OeuYC immense, dont un deux maréchaux presque seuls cl affirmant employé pour s'emparer dn pont de Spit.t.:
laible bras passe dans celle cité, le grand bras qne les ho,tilités rnnt suspendues. Ccpcn- quant à moi, je ne voudrais pas le fo ire 1'0
se trouvant à plus d'une demi-lieue au delà. dant, av:int de les laisser passer, il veut aller
pareille circonstance.
Le Danube forme sur cc dt!rn:er point une lui-mème · prendre • les ordres du général
Pour conclusion de cet épirndt"!, je dirai que
grande quantité d'iles, r~unies par une Ion- d'Aucrspcrg; mais pendant.qu'il se rend près la crédulité du général Auersperg fnt tr1\s
gue série de ponts en Lois, terminée par celui de lui, en laissant le poste à un sergent , sévèrement punie. Un consc:l de guerre Il'
qui, jeté sùr le grand bras, s'appuie sur la Lannes et Murat persuadent ~1 celui-ci que, le condamna i1 la dégradation, à rtre trainé sur
rive gauche au lieu nommé Spitz. La roule traité portant que le pont leur sera-!il-ré, il la claie dans les rues de Vienne, et enfin mis
de M,ravie passe sur cette longue série de faut qu'il aille avec ses soldats rejoindre son à mort par la main d11 bourreau!. .. Le même
pont;. Lorsque les Autrichiens défendent un officier sur la rive gauche. Le pam-rc sergent jugement fut porté con1re le feld-maréchal
passage dii rivière, ils ont la très mauvaise hésite .... On le pousse tout doucement r n Ma.ck , en punition de la co:1d uitc qu'il arnil
habitude d'en conserver. lœ p_onts jusqu'au . continuant à lui parler. et par une marche tenue à Ulm. Mais ils obtinrent l'un et l'autre
diirnier moment, afin de se ménager la faculté lente. mai, continue, on arri1·e l1 l'extrémité gràce de la l'ic, cl leur pei ne fu t commuée
de faire des retour., offiinsifs co:1trc l'ennemi, du grand pont.
en celle de la prison perpétuelle. Ils la subiqni presque jamais ne leur en donne le temps,
Un of1lcicr autrichien veut alors allumer rent pend.ml dix ans el furent enfin élargis.
cl leur enlève de l'ive fc1rce les ponts qu'ils his matières incendiaires; on lui arrache des Mais, pr;vés de leur grade, chassés des rangs
ont nrgligé de brûler. c·est cc qu'avaient fait mains la lance à feu rn lui disant. qu'il se de la noblesse, reniés par leur famille, ils
les Français d..tm la campagne d'Italie, en perdra s'il commet un tel crime!. . . Ci&gt;pen- moururrnt tous deux peu de temps _après
1796, aux rn~morables atfaircs de Lodi cl &lt;lant la co!onne d&lt;Js grenadiers d'Oudinot
leur mise en liberté.
d'Arco!e. Cependant, ces exemples n'a1•aient parait el s'engage sur le pont. .. . Les canonLe stratagème des maréchaux Lannes et
pu corriger les Autrichiens, car, après arn·r n:r r, aut richiens YOnl faire feu.... Les maréMural ayant assuré le passage du OanuL!',
abandùnné Vienne, qui n'était pas susccptilile chaux français courent ,•èrs le commandant
l'empereur Napo'.éon aYai1 dirigé son armée à
de défense, ils se retirèrent de raulrc côté du de cette artillerie auquel ils rcnouvdlenl l'asla poursui te des Autrichiens el des Russes.
Danube, sans détruire un seul des ponts su rance d'un armist:ccconclu; pu:s, s'a&lt;seyant
Ici commence la seconde phasc_de la ramjetés sur ce vaste cours d'eau, et se bornè- sur les pièces, ils engagent les artilleurs à
pagne.
rent à disposer des matières incendiaires sur faire prél'enir de leur présence le général
GÉNÉR.IL DE

(A suivre )

MARl30T

ŒS FEMMES DU SECOND EMPIRE
cg,,

Une Pompadour impériale
Par Frédéric LOUÉE.

C'était, il y a de lonrrues années au chàtcau
, .
0
'
,1e 'I w1ckenham-Ilouse, dans le York sbire
chez !e ~uc d'Au~na_le. Un visiteur du pri n~
travmlla1t en sa b1bhothèquc. De haute taille
il semblait dans la force de l' àge . .\ vec un~
ardeur d'étude que réOétait l'animation de
son visage, il compulsait les gestes historiques du passé. Des pièces d'arch:vcs d'un
grand prix s'étalaient sous ses yeux; l'une
d'elles le tenait profondément absorbé. li
avait dernnl lui le texte original de la lettre
par laquelle_ Richelieu annonçait à Louis XIII
la raison d'Etat qui àrail commandé suirnnt
lui, le supplice de Cinq-~Iars cl de 'son ami
de Thou. Tandis que sur cette page d'histoire,
gravée d'une main froide cl cruelle, se conce~trait l?u,te la force de sa réilexion, quelqu u~, p~nct~anl ?ans la bibliothèque, l'int
l~ preve1~1r qu une~eune femme, en compagnie
d un pellt enfant, 1attendait au salon en l'absence du duc. Oéçu, pres4ue irrité d'une
visite qui l'arrachait à sa lecture, il descendit. En entrant, sa vue se porta directement
sur_ le spectacle d'une très jolie personne,
ass1s_e au-d_es_sous d'un magistral portrait d-u
cardmal-mm1stre. li la considéra et elle jeta
les yeux su'. lui. Son regard avait conservé
une exprc~swn de dureté, qui la frappa. En
reranche, 11 avait eu la ,·ision prompte du
charme féminin se dégageant d'ellt!, dt! tout
son ~t_re. Elle n'avait pas été non plus sans
apprec1er la prestance de l'homme et le caractère d'én()rgic empreint dans sa personne.
Cependant, la première rencontre des yeux,
avant le premier échange dès paroles, ne fut
pas le choc magnétique, d'où jaillit l'ëtincellt!
de l'amour. lis ne dt!vaient plus rester indifférents ~·un à l'autre, mais ce fut l'amitié qui
en sortit, une amitié ga rçonnière, hbre et
complète, sans réserve et pour toujour5.

L'heure en fut marquée sur le rco-i,tre de
sa vie, en 1830. Une quarantaine d'années
plus tard, clin en solenni~ait l'aunircrsaire :
his Noces de Perle, disait-ellJ, et. dans une
lettre datée du 25 nol'ernbre 1895, lais~ait
percer quelque amertume sur ce 11ui aurait
pu ètre et n'arnit pas été.
« Lorsque tant de preuves se sont accumulées de la fidélité amicale la plus dérnuéc la
plus inquiète, on doute, on accuse, on so~pçonne ! L'amour-estime ne défendrait doue
pas des aveuglements du cœur? Sa force ne
serait-elle aussi que faiblesse? »
Estaucclin avait connu Mme de Castirrlione
Q
,
au moment de sa plus belle gloire corporelle.
Cepe~dant cette grande beauté n'avait pas eu
~e prise sur sa. Yolonté. li s'était juré que les
lemmes, dena1enl ètrc une joie de son ètrc,
mat~ y_u clics n'aura:cnt jamais d'action dans
sa v1~. L~s goûts entiers, dominateurs, qu'il
ne lui ara1t pas été difficile de discerner sous
cet épiderme délicat, s'étaient heurtés à cc
quïl y avait en lui d'indépendant, d'absolu.
Une ïns'tinctire défiance l'avait présené d'une
passion·où il eùt craint de trom·cr une sel'l'itude. Elle y cùt incliné. Il s'en dJfendit. Et,
it &lt;:ause de cela, moitié par dépit, moitié par
enJouement, elle lui écrirait : &lt;! Ah! je le
vois! la femme qui doit vous mener vous
n'est pas encore nét!. » Longtemps pl~s tard:
en cette période cxtrème où l'ùge autorise les
confidences entières, parce qu·elles sont désint~ressées, alors qu'elle n'était plus ni jeune
111 belle, et qu'elle jetait sur son passé un
rcgar_d mélancolique, c'était pour exprimer, à
la suite de qu_elques vers italiens assez faibles,
dout nous donnons la traduction, celle plainte
el ce regret :
• &lt;1 Le passé? Non, je ne t'en peindrai pas la
tr~sle r~sso~renance; Le futur? Non; mais j'en
la1ssera1 fuir le credule espoir. Le présent?
Seul, nous le vivons, mais il s'échappe et
tumbe dans le néant, comme l'éclair qui sillo:1ne la nue, et disparait aussitôt. Donc la vie
no~s est : Un souv&lt;'nir, uuc espéranc&lt;', un
po111t!

1. Eslancelin, q!,i _fut député à "ingl-&lt;tualre ans, fit
conrevo,r, lm a_uss,, a son heure, ,te larges desseins et
de fermes cspmrs.
JI était entré résolument dans la n e la tète haute
le cœur_ enflé ~e joie, avec la confian~e d'un amou~
r~u~ qui ne voit que succès, plaisirs, belles ambitions
real1sables dans les promesses du lendemain. Des débnts
eré_coces s~n)blèrent d'a~ord gager l'aYeuir. Les lcmps
claien!_a~1les. Ils olfi:a1cnt_ un champ d'action aux
facuh~, d'une_ ~alure energ1que e l militante. Les circonsla~ces J)Ohllques, avec les remous des émeutes cl
des r evolullons, a\'Cc leurs brusques changements

d'hommes, farnris"ient singulièrement les habiles.
Les chance~, que cr ux-ci roulournai, nt, il prèfé, a les
al(aqucr de_ Iront. JI a11nonç1_ l?ul de _su\tc un parti
pris _d opuuons _cl une _l~nac_,te de pr111c1pes, qui ne
d_cvaicnt plus• 111 phcr m varier. Cependant, lrs héritiers de ,ta _h'ad1hon monarchique, auxquels s'était
attaché defin1111•ement s~n zèle, n'avaient plus dans
l_e urs voiles les souffles farorables, qu'y pousse ta
lorlune.
L'occasion fit di!faut à sa volonté. Main ,·aittanle, 111tetl1~ence remar9uable, rnveau plein d'idées
et de sou"e,urs, 11 se rcs1gna, fidèi1: jusqu'au bout it

La Comtesse de Castiglione

111

I. -

HHTORIA, -

Fasc. ï ·

...., 321 .....

&lt;I -~'~ilà pourquoi je n:ai pas pri~ rhom.me:
que J a1 cru entrevoir à Dieppe, uri soir de
mes dix-huit ans. Parce 4ue je n'ai pas trouvé
en_ loi _tout ce qu'il fallait, ni tout cc qu'il
~1- aurait fallu pour ètre vrai ment, et pour
fa11·e devenir celui que j'aurais aimé non
pas d'une de ces amourettes de carton 'et dl'
p~ssagc, mais cxclusi1·e1_11cnt, fièrement, publiquement. Il me fallait à moi une liai5on
entière, profonde, sérieuse, stable el continuabic après nous par notre race ascendante, sans·
masque de fer, ni honte, ni crainte, ni scrupule. Pas d'amour à demi ni à coté. Enfin une
liaison acceptée par l'opinion, reçue da;1s le
mo1~de, admise à la Cour, tolérée par les
fa~1lle~, co?sacrée par le temps, et pour être
ums d esprit comme de corps, pour lutter
cœur à cœur, les yeux vers le u1ème unique
Lut, au serl'icc volontaire de telle gloire ou
dt! tel dévouement. Et nous aurions pu faire
quelque chose, étant quelqu·un I à deux,
lemme el homme. Yoilà ce que u·ayant eu
n'ai Youlu d'autre. »
Et l'on disait, dans le monde, M~e de
Castiglione froide, indifférente, sans ùmc,
occupée de sa seule et unique satisfaction
d'amour-propre! La tirade est chaude et vibre
bien. Le caractère, le tempérament y éclatent
avec celle fougue dans l'idée, dans le sentiment de la fidéli té, comme aucune femme sur
la terre ne l'éproul'e - dit-on - aussi fortement c1ue l'italienne pour le mari ou l'amant
qu'elle s'est librement choisi. La plainte
mème sur les heures évanouies ou perdues
est d'une expression touchante. Il est nai
que Mme de Castiglione avait attendu lono-lemps pour la tirer de son sein. Et nous
pouvo?.s nous emfêt;her de remarque,· que,
?ans_l intervalle d_ une déception de jeunesse
a de: re_grets _tardifs, son existence n'était pas
restec v,de, 111 son cœur inoccupé.
Quoi qu'on pùt dire du nombre et de la
di,·crsité des sentiments, - platoniques ou
non, -de )J~ e de Castiglione, il n'apparaissait
pas qu'on lut en Lint grief, à la Cour. Elle

ic

&lt;!es conY_iclions d'un aul1·c itgl', à s enfermer daus
1a~cornph,semcut du dcroir sans gloire. - Sans
,·a111e glo,rc, disons-nous; car, il ne f'aut pas oublier
que ce lut c~t ho1'.1mc ~'énergi~ qui, pendant la guerre
de 1870, mit aux or,li ~s du gcncral Chanzy, au !\!ans,
un corps d? quarante mille combattants, lerés, èqui,res
par ses svms el sui· sa bourse, cl qu'il accomplit a
. son h~nncur une haule mission patriotique dont I avait
charge le Gouvernement de la Défense nationale
lorsque, le 29 septem~re, il conduisit vers Paris 1;
colonae d~ lroupes q~•· pendant te siège, s'approcha
le plus prcs des murailles.
21

�•

•

111ST0'1{1.ll
s'était imposée à l'entourage du maitre
comme à lui-mème. L'impératrice l'avait admise à ses lundis, un peu à contrc-cœur. En
revanche, elle était fort bien reçue chez la
princesse Mathilde, qui l'invitait à se~ diners,
à ses soirées, recommandait à son peintre
Giraud de tirer un chef-d'œuue du portrait
qu'il arnit commencé d'elle, r.n 1857, et lui
témoignait une faveur dont les marques n'allaient pas, à cette époque-là, sans une secrète
intention de faire pièce à l'impératrice 1 • Car,
dans le même moment, la souveraine ne cachait pas sa froideur à !'Altesse impériale,
que, depuis assez longtemps, elle n'arnit pas
i1witée aux diners de la cour. Mme de Castiglione n'en étail"que mieux traitée, rue de
Courcelles.
On l'agréait en maints lieux al'ec ce qu'elle
arait d'attirant et d'étrange. D'abord, on
s'était étonné, choqué, irrité presque de ses
hardiesses et de ses singularités. Puis elles
passèrent à l'état d'accoutumance. On accrpta
tout d'elle.
Elle allait quelquefois un peu loin en paroles. Elle n'envoyait pati dire ses vérités à
l'étiquette. li ltù arrivait d'outrepasser les
bornes et de friser Iï mpertinence.
\'ers 1861, le prince .Jérôme donnaiL une
réception au Palais-Royal, en l'honneur de
l'impératrice qu'il fêtait en public el n'aimait
guère en particulier. Eugénie s·y était rendue
en robe de tulle bleu, coiffée d'une guirlande de
violettes de Parme. Jérôme-Napoléon lui avait
fait fa ire le tour des salons, en lui donnant
non pas le bras mais la main et en la précédant avec une gràce un peu surannée, mais
l{Ui parut très chevaleresque.
Après minuit, l'empereur el l'impératrice
se retirèrent, lorsque, montant virement l'escalirr qu'ils descendaient, la comtesse de Castiglione se trouva devant eux.
C( Yous arrivez bien tard, madame la
comtesse, lui dit galamment Napoléon.
cc C'est vous, Sire, qui partez bien tôt ,&gt;&gt;
d pliqua-t-clle, el elle entra dans le bal la tète
haute.

, , - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ' - - - - - - - - - UNE Po.MPADOU"R. 1.MP'É'R,VIL'E
pagcusc de ses toilettes, le contentement qu'elle
affichait d'elle-même et de la suprême éléganre
de ses formes statuaires, les fugues inattendues de sa conduite, prête à tout pour ébouriffer la galerie, si j'ose dire, séduisaient et
blessaient tour à tour. Tantôt, dans le plein

COl!TE

Pendant qu'elle crori_uait des gâteaux, du bout
~es dents, il lui glissait à l'oreille des ane&lt;r
dotes du jour, par exemple une ingénuité de
l'impératrice, dont on avait eu malin plaisir,
ces jours passés. Elle visitait !'Exposition.
S'étant arrêtée devant une statue de la P1uleul',
elle reprochait à ce marbre l'étroitesse des.
épaules et de toute la figure. Nicuwerkerke
objectait, pour la défense de l'artiste, qu'une
figure de jeune fille devait avoir les formes
moins déreloppées qu'une figure de femme,
et que ce peu de développement convenait
même à l'expression du sentiment pudique.
Aussitôt, avec celle vi,·acilé qui lui était familière, et sans prendre la précaution de réOéchir sur le double sens de ses paroles :
&lt;( On peut être très pudique, répond-elle à
l'étourdie, sans ètre aussi étroite; je n'en vois
pas la nécessité. »
Personne n'avait ri; mais on avait eu beaucoup de peine à garder son sérieux après cet te
sortie. Et Mme de Castiglione, qui n'a pas ici
les mêmes raisons de se contraindre, s·en
donne à cœur-joie.
Tout en causant, ils ne laissèrent point
passer l'heure. Il en l'ut comme l'aYai Lsouhaité
Mme de Castiglione. A minuit sonnant, elle
parcourait avec Nieuwerkerke l'immense toiture, gravissait les pentes des frontons; el,
sous la pleine clarté lunaire, le personnel du
musée, encore éveillé, et les erran ts de la rue
auraient pu, en levant la tète, l'aperceYoir
là-haut, accompagnée de cc M. le surintendant
des beaux-arts de Sa Jlajeslé ».

W ALEWSKI.

Son éd ucation de jeunesse a,·ait ~té laissée
furt libre, pour ne point dire qu'elle fùt très
négligée. Aucun frein n'en réglait les mou,·ements capricieux. La marquise Oldoïni, sa
mère, se trouvant Lrop occupée, sans doute,
d'elle-même el des soins· de son indolente
beauté, ne s'enquérait que faiblement des
moyens de tempérer, d'assagir ou de brider
l'humeur et les nerfs de la brillante Niccbia.
Gàtée par les uns et par l,•s autres, l'usage de
la vie n'y changea rien. Elle prit doucement
l'habitude de ne parler et de n'agir qu'à sa
tète, de ne consulter, sur ce qui lui plaisait,
l\,pin'on de personne et de n'entendre qu'à sa
fantaisie &lt;lu soin de conduire les démarches
de son esprit ou de son cœur. N'avait-elle pas
cau~e gagnée? Ne lui passait-on pas tou lés
ses biiarreries, au moins les hommes? Elle
a1·ait le talisman pour cela.
Son indépendance d'allures, l'excentricité ta-

de la fète, elle se dérobait aux curiosités dont
elle se sentait poursuivie; tantôt, après une
courte absence, où les uns cl les autres s'étaient
demandé : cc Qu'a-t-l'lle pu devenir? &gt;&gt; elle
réapparaissait plus llcurie et plus di 1manlée
que jamais, plus prol'Ocante et plus fascinatrice, plus conquérnnte et plus enviée.
Elle le disputait, en réputation d'excentricité, - avec moins d'esprit de conduit?, - à
h princesse de Metternieh. C',:tait à qui, dans
le monde babillard des nouvellistes, se répandrait, sur son rompte, en des anecdotes rien
moins qtw véridiques, et l'on y ajoutait,
comme bien on pense, en les colportant
On rapportait qu'un soir il lui avait plu
de fair!! tendre de noir, funèbrement, chambre
et salon et d'y recm·oir ses amis en loiletlc
toute de blancheur et de transparence, afin de
produire, sur eux, ] ,i maximum de l'impression de beauté.
Un jour qu'elle prenait le LM, en tète à
tète, chez Nieuwerkerke, elle lui annonçait
son intention précise de venir, le lendemain,
à minuit, sur le toit du Louvre, à dessein
d'entendre sonner toutes les cloches de Paris.
C'était à la veille de Noël. Elle le voulait. Et
cela ful. Mais la chose est à raconter.
Elle éla:t arrivée d'avance. On avait commencé par deviser des uns et des autres.
~ ieuwerkcrke ne détestait pas l'historiette.

Il n'en allait, chez elle, que par sursauts
et voltes imprévues, comme dans l'histoire
des tableaux vil'anls.
A celte imagination fantasque el chercheuse
de l'effet à produire, la mode nouvelle des
tableaux en question suggérait les meilleurs
prétex Les de faire briller son initiatire el
d'exposer de la façon la plus ingénieuse le$
avantages d'une plasticité sans défaut. Elle y
faisait florès. Chaque fois on attendait beaucoup d'elle et des libertés auxquelles l'entrainerait son caprice. Ce fut pourtant, un soir,
une déception. Aux premiers jours de l'année 1867, la baronne de Meyendorfl' avait
offert, dans son hôtel de la rue Barbet-de-Jour,
une représentation de celle sorte, pour le
succès de laquelle avaient été requises les plus
charmantes mondaines. Elles avaient passé
tour à tour, symbolisant des impre5sions
l'Îsuelles fort agréables.
On n'espérait plus qu'en i\Ime de Castiglione pour l'apothéose de la féerie. Sans
doute, elle aurait trouvé une imitation plus
extraordinaire encore que d'habit ude, une
mise en scène, une apparition mefl'eilleuse.
Elle se révèle enfin. 011 se frol te les yeux. On
en doute un moment. Est-ce bien elle, dans
- ce décor austère, une grolle, el dans cet asile
d'ermite, une religieuse, une capucine? C'était
elle-mème. Une idée malicieuse de sa part,
su pposaiL-on. Les plis de celle robe de bure
devaient dissimuler une prochaine et éclatante

1. « Lol'squl! la pl'incesse Mathilde faisait le toul'
&lt;les salons à un gl'and IJal, au ~1ini,(/Jl'C de la Jta,·inc),

donna,.'t le_ brns au grand-duc, la Castiglione prenait
le pis ,mmed,atcment après clic. Le m1111strc. llmc lla-

mclin cl le service d'bonneul' de la pl'incesse ne rcnaient qu'après. » (Viel-Castel. Mé111., l. Ill. )

transformation. li n'en fut rien. Les spectateurs attendaient. lis durent se ré,i,..rner à
n'en pas connaitre da\'antage ce soir-là. Bea ucoup d'entre eux se retirèrent fàchés cl d,;_
pilés. Non tous, cependant. Une lettre du
7 janvi,•r, signée d'un acàdémirien fort galant,
quoique philosophe, E&lt;lme Caro, el qu'a,·ait
enthousiasmé, au dernier point, la vue d'une
photographie de b scène 1 , atteste que ce
co~Lnme de pénitente n'a,·ait pas rencontré
que des rcgn rd s désappointés. li écri1aiL à un
familier de la Cour, sous une forme mignarde
et madrigalcsquc, où perçait l'intrnLion d'être
lu par d'autres yeux que ceux de son correspondant :
&lt;( Vous s~riez aimable de me faire savoir si
je dois envoyer mes remerciements pour la
belle photographie, que \'OU,s avez bien \'Oulu
vous charger de me remettre. Qu'elle est
l'adresse de cc mystérieux ni&lt;l, que YODS nous
décririez l'autre jour si bien, et qui me rappelait ces rers de Lamartine :
1

Semez, semez cle narcisse cl cl~ rose
Le lit oû la beaulo ,.cpose.
t( Je sais bien que la belle religieuse demeure à Pass y, mais j'ai oublié tout à fait le
reste de l'adresse où doivent aller les remcrcimenls de mes regards émus.

(( CATIO. ;)

midi. Un spcctade inallendu le combla de
surprise. Dans une chambre pleine de Oeurs,
ellr-mème toute parée, toute rrsplendissantc
de bijoux, avec drs diamants dans les cheveux, la ca pricieuse comtesse était étendue
sur un lit cou vert de dentelles et de fourrures,
éblouissante dans la pàlcur de la fièHe; el,
nonchalamment, elle lui lendit son bras nu
pour qu'il comptùt les battements accélérés
de son pouls. Certainement clic n'a\'ait pas la
moindre enric de charmer, de séduire ce
médecin, un homme d'àge et qui ne caressait
la moindre idée de conquête en se rendant
chez elle; mais celle apparition de malade
intéressante avait bien fait dans le programme
de )hnc de Castiglione; et elle en avait longuement disposé les détails, soulfranlc comme
elle l'était, pour u'en 1·ien manquer.
Puisque nous sommes sur le chapitre des
&lt;( foucades )&gt; de la comtesse, relalcrons-nou$,
it présent, l'histoire &lt;le l'autodafé dont elle
se serait rendue coupable à l'égard d'un tableau de Paul füudry, un chef~d'œu\'l'e ayant
rcssé de Iui plaire.
Elle arnit prié cc grand artiste, dont le
pinceau délicat créa des figures de Vénus à
rendre jalouses les déesses de \'éronèsc, de la
peindre sur un canapé dans la pose et l'ab~ence de costume de la . duchesse espagnole
de Goya. Il y consentit avec d'autant plus

--

une inquiétude, une rclléité jalouse lui étaient
venus ; l'art n'avait-il pas surpassé le réel?
C'était une ri vale, et une rivale supérieure
que cette merrnille de cl1air peinte. Elle décida de ne plus la voir. Dan~ u 11 dernier accrs
de jalou~ie, elle taillada la précieuse toile à
coups de ciseaux et en jeta les lamlicaux dans
le feu. On l'a raconté, du moins.
Ce trait de chronique nous paraitrait même
un peu suspect. Car )[me de Castiglione conserra toujours amoureusement. autour d'elle,
et j usquc dans les dernières annrcs de sa vie,
les images de sa personne, peintes. dessinées
ou sculptées, qui lui rappclaie:it un passé de
triomphe.
On l'a pu voir : )[me de Castiglione se
mon tra toujours fort éprise de la mise en
scène, soit qu'elle ris,H à produire des effets
surprenants, en des occasions de luxe el d'apparat, soit qu'elle voulût étonner ses intimes
en des circonstances, joyeuses ou tristes, de
sa Yie personnelle. Qu'elle fÏll absente ou
présente, on s'occupait beaucoup d'elle, en
effet. A propos de ses mo:ndres déplacements,
couraient force su ppositions el commrntaires.
Des noU\·ellcs de la sorte Yoyageaient, de par
le monde:
cc La belle comtesse s'est envolée. Que ses
rivales se réjouissent.
« lime de Castiglione e$t de retour, depuis
six semaines. li est étonnant qu'elle n'ait pas
encore fait parler d'elle.
cc Il faut s'attendre il des complications
prochaines dans le boudoir des ambitieuses.
Mme de Castiglione rient de se réinstaller à
Paris. »

Le prc$lige de sa sourcraincLé physique la
poussait à bien &lt;les folies. Cnc foule de traits
seraient à dire, qui provenaient de celle orgueilleuse exaltation ·c1e soi-même. Toujours
attentive à porter en monLre une perfection
aussi accomplie, elle aurait \'Oulu garder des
apparences de déesse jusque pour le diagnostic
de son médecin. Micu·, que personne, le
docteur Arnal le put savoir t _
Dans un moment où Pile se trouvait au
Havre, elle s'était sentie ou s'était imaginée
sérieusement malade. Aussitôt elle arait écrit
à cc médecin, qui jouissait de la confiance de
l'empereur et de l'impératrice, et don t l'amabilité coutumière se prêtait aux exigences
qu'elle lui imposait; elle l'avait pressé d'accourir. Le docteur Arnal possé&lt;laiL une excellente situation, à la Cour et à la ville; sa
clientèle était nombreuse. Néanmoins, il n'a1·ait pas hésité, cl, au contraire, si bien pris
ses dispositions qu'il arrivait au Havre à neuf
heu res, et se présentait de suite à l'bùtcl où
lo3cait la comtesse. li ne doutaiL pas une minute qu'elle ne dùt se montrer la femme du
monde la plus satisfaite d'une telle diligence.
)fais il se trompait sur ce point. On le pria
de repasser. Ce qu'il fil. Nournau caprice,
nouvelle attente. La comtesse n'a1·ait pa., encore décidé arec elle-même que ce fùt le moment d'être risible. D'heure en heme on le
remitlantcLsi mal qu'en dépit de sa paLiem:e
n:itrc médecin déclara qu'il serait obligé de
repartir sans voir sa cliente.
Enfin, on l'introd uisit chez Mme de Cast iglione. C'était vers deux heures de l'aprrs-

d'cmpl'esscment qne jam~is pareil modèle ne
s'était ofîerL it l'inspirer. Il en tira une œuvrc
lumineuse, que baignait un reOet d'idéal.
,\fmc de CastigLone, heureuse, prc,que flattée,
en eut, au premier jour, une imp1:cssion de
joie rire. Puis; à la comp1raison, un doute,

Voilà bien des bizarreries. Cependant, clic
régnait sans autre peine que de se laisser l'Oir
et admirer. La comttSSC de Castiglione en
toilelle, et en toilette lral'estie surtout, ce fut
une date dans l'histoire de la vie mondaine à
Paris. On en eut le témoignage public, en
1867, arec le portrait d'Exposition qu'on fil
d'elle. Le tableau provoqua, au Salon de celte
année-là, une curiosité, un bruit, un mourement extraordinaires. On s'y donnait rcndezvous. C'était la toile fameuse, la rareté du
moment. Des groupes stationnaient en face,
à peine rompus, disséminés, qui se reformaient plus compacts, sous l'afll uence extrème
des visiteurs. Dans la foule, courait un frémissement de surprise cl d'admiration.
D'autres grands arlistrs s'offraient 11 son
adoptio n, avec tout leur talent et un égal empressement. Elle les rencontrait chez le duc
de )lornv, où elle aimait surtout à se rendre,
pour la 'li berté dont on y jouissait. Les Cahanel, les Gérôme, - et combien dont le
nom nous échappe! - l'cntnuraient, curieux
d'elle. &lt;( \'ouh-1·ou, l'Oir mon bras? » disaitelle complaisamment. Et elle releYail la manche de dentelles qui en voila't les purs contours. Ou c'étai t le pied qu'il fallait décou\Tir
en rele1·ant le bord de la jupe, parce qu'il

1. Longtemps après, en 190J. je retrouvai un
exemplail'c de celle, photographie, qui parlait a\'eC
lant d'éloquence aux « regards {mu~ » du philosopl1e; rllc. n\l\'ait pas trop souffert des anuèes et

dormail, paisible . dans un liroi,·, arnc d'autres reli11ucs
castiglionicnues, ap;iwlcnant au chllclain de Baromcrn,I.
2 Cel rxccllcnl docteur ,\l'llal a"ait aussi ses origi-

nalilès, notammrnt une manière dr se coilîcr, qui
11°appa1·lenail qu'à lui . li porlail ses che1·rux ramenés
en avaul clans un pelil nœud plal, qui les faisait tenir
SUI' le froi:l.

CmlTESSE \VA LEWSI(&gt;.

�1l1STO'J{1.Jl
était de toute perfection aussi'. On appréciait. Les heures passaient ensoleillées. Elle
était vraiment alors &lt;&lt; sous le rayon &gt;&gt; .
Ce fut, pour Mme de Castiglione, une période sans pareille. Elle avait traversé l'Angleterre, l'Espagne, l'lt.Jlie. Aucune capitale
n'arait offert à ses Ieux de si merveilleux
galas el des bals si étourdissants. :Elle y baignait dans l'enivrement de sa beauté royale.
Puis elle s'en lassa comme de tout le reste.
Les éclipses, les réapparitions de la séduisante amie de CaYour, les fantaisies osées de
sa mise, ses hérésies déclarées contre l'eslhéLique du jour et l'orthodoxie de la mode, ali1. Les moulages de la main cl de la jambe &lt;le
Mme de Casliglwne. qu'un hasard d'héritage a fait
échoir à M. llario 'fribone, de Grn~s, sont restés des
témoignages irrécusables &lt;le cotte harmonieuse pureté
des formes.

mentaient en détail des conversations plus
curieuses que sympathiques. Elle était née
trop belle. Le don presque surhumain qu'elle
avait reçu de la nature, sans une faute, sans
une omission, el qui eût fait que la Grèce
païenne, reconnaissant en elle une sœur de
Cypris, aurait élevé des autels à sa perfection,
lui avait amené, dans la société qu'elle tra,·ersa, moins de triomphes que d'amertumes.
En outre, l'humiliation pour les autres de la
sentir si complète arait transformé en une
sorte d'éloignement jalom: les premiers et
irrésistibles mouvements de l'admiration.

« J'ai été déplacée toujours el partout, disait-elle et écrivait-elle. Je ne suis à mon aise
et bien moi qu'auprès de ceux qui me sont
supérieurs, ou alors au milieu de gens sim-

pies, naïfs, et qui m'aiment. Quand j'ai vécu
dans le monde, on m'a trouvée altière el hautaine avec mes égaux, avec ceux, du moins,
que les lois de la société me contraignaient à
traiter comme tels .... J'ai fait des efforts sincères pour assouplir ma fierté; je n'ai pu réussir ; car, malgré moi, la société de la plupart
des hommes et des femmes, qu'on répute distingués cl intelligents , m'inspirait une lassitude,
un dé6oùt qui ressemblait trop au mépris.»
N'ayant pu ètre ce qu'elle espérait derenir
et voulait ètre, elle en arriva à se laisser
gagner par un immense désabusement, dont
les causes échappaient aux yeux du commun
el donnaient à croire qu'elle n'arait que de la
superbe dans l'àme sans aucune élération
dans la pensée.

(A suii1re.)

FRÉDÉRIC

LOLIÉE.

Sophie Monnier et Mirabeau
llirabeaû expliquant lui-même par quel
ensemble de circonstances, par quelle inrincible poussée de sentiments passionnés, il a
été amené à se précipiter dans la prodigieuse

aventure d'amour dont le récit a été publié
par Hislo1·ia, c'est là le digne complément de
l'étude où JEAN Ric1t&amp;P1N a mis tant de verve,
d'éloquence el de vibrante jeunesse. Aussi

sommes-nous heureux d'offrir à nos Lecteurs,
sous sa forme autographe, ce plaidoyer sentimental extrait d'une lettre écrite par le
génial tribun.
Cliché. Braun, Clément et c••.

BAt. no:-.NÊ A LA COUR D'IIENRt

111,

A L'OCCASION DU MARIAGE D'ANNE, DUC DE jOYE{;SE, AVEC MARGUERITE DE LORRAINE, EN 1581.

Tableau a11011yme du XVI• siècle. (Musée dtt Louvre.)

Henri III
PAR

PA UL

• Q11a11t à l'hisloil'e de Sophie! écoulez-moi; je vo11s jure dev:int Dieu que Sophie seroit périe par le P?ison si je 11'e11sse_ volé à sa ~oix; elle éloit dec_i.tée à ne p~s subir la
priva/ion de sa lite,-té, pas même 1110111enlanée; c'est la femme la pl11s douce, la plus sens,111~,. la pltl~ ':'111:ible_. la plus aimante qu, f11t 1ama,s; mais t.a P!w, nnpétueuSe
avec l'extérieur /e plus /ranquille. i\1011 Jort 1el l'amottr peut-il n'avoir pas un tel tort lorsqu 11 est s, Jeune, si énergzque, si persec11lé) 111011 tort est de lavoir affichee p3 r
11os mutuelles imprndences; tout le ,·esle, comme je l'ai dit, a été invi11cibtement encll•f11é. Je le savois alors comme je le sais aujourd'hui, qu~ c'était la plus grande ,des
folies que de l'enlever. Mais devoi.&lt;-je me tais,e,- croire ingrat ott pusillanime? Q11e diS•je? devois-je lui laisser avaler la coupe fatale,comme Je 11e pouvo,s douter qiulte
le feroit? Voilà dans q11el point de vue il faut me juger, ô 111011 amie; et voi,s verrez qu'alors c'esl moi et 1w11 pas elte que j'ai sacrifié. Il n'étoil pl11s question de délicatesse; il é/oit ques/io11 ou de /a. vie Ott de la mort. Pouvais-je balance,· ? - M1RABEAC. •

DE

SAI NT-VICTOR.

Dans la longue succession des Césars, Henri III intronisa en France la bigoterie
grands ou abjects, glorieux ou infàmes, mais baroque et les vices excentriques de la décatous marqués au type romain, ceints du lau- dence italienne. Rien de français en lui, pas
rier, drapés dans la toge, apparait, tout à un trait gaulois, aucune physionomie natiocoup, un adolescent au visage fardé et aux sour- nale. Sa mère l'avait fait tout florentin, avec
cils peints, le front surmont&lt;l .d'une tiare, f[Ui je ne sais quoi d'asiatique. Son portrait, au
s'habille en prètre ou en femme, prend le titre Palais Ducal, dans la fresque de Vicentino.
d 'Impératrice, épouse publiquement des soldats qui le représcnle entrant à Venise, à son
el des gladiateurs, se fait trainer dans un char retour de Pologne, trace déjà tout un caracattelé de courtisanes nues, adore une pierre tère. La tète usée et rusée a l'expression
solaire, el célèbre en plein Capi Ioie les noces ambiguë d'un masque ; l'œil est oblique, le
de la Lune avec ce fétiche. C'est Héliogabale, sourcil arqué; un faux sourire pince ses
l'enfant de chœur de !'Astarté phénicienne, lèvres minces. Étroitement serré dans son
juché par des prétoriens ivres sur le trône de pourpoint noir, coiffé de son bonnet retroussé,
Trajan et de Marc-Aurèle. - Henri III , inter- il a l'air, entre le doge et le patriarche, de
calé dans la lignée des rois de France, y parait !'Arlequin vé1füien inaugurant solennellement
tout aussi étrange. Comme le César syrien le carnaval de la République.
transporta dans Rome le luxe fou, le fétichisme
Ce fut, en effcl, un carnal'al qu'il inaugura
érotique e.t les mœurs obscènes de l'Orient, dans son nouveau royaume. li était parti

valcureu x et , iril encore ; il revint efféminé
et puéril, l'esprit ramolli et le cœur gâté.
Imaginez un jeune moine italien devenu, par
quelque al'cnturc &lt;l'outre-mer, sultan ou
calife ; voilà son image. li mêlait la luxure
au mysticisme; il assaisonnait les ,·oluptés de
macérntions. Sa religion était celle d'un gnostique ou d'un Templier; elle exhalait une
odeur d'encens corrompu. Nul doute qu'il y
ait mèlé un grain de magie et de sacrilège.
L'é~·otisme accouplé à la dévotion engendre
toujours des monstruosités. On disait qu'il
avait fait peindre ses Mignons cl ses maitresses,
habillés en Saints el en Vierges, dans un livre
d'Heurcs, et qu'il emportait à l'église ce bréviaire impur. Après son départ de Paris, les
Ligueurs trouvèrent dans son appartement du
donjon de Vincennes tout un mobilier de
sorcier : grimoirrs cabalistiques, verges de

�111STO'J{1.Jl

•

_____________________________________________ ..

coudrier, miroirs à npparitions, fioles suspectes.
peau corroyée d'enfant coul'erle de signes
démoniaques. La plus scandaleuse trouraille
fut celle d'un crucifix d'm·, accosté de deux
impudiques staluclles de Satyres, qui semblait
avoir décoré l'autel de la )!esse :\o:rc du
sabbat.

torsade de pt'rles, mâchant des pâtes confitrs
el jouant aYCc un é\'entail de taffetas il dentelles.
D'Anhigné, dans ses Tragiques, J'exécute en celte infàmc rffigir. Un dirait qu'il
prend le couteau sacré qui écorcha le Satire,
pour dissét1ue1· la toilette do l'hermaphrodite.
.................. .

~

Si hirn qn'au jour des Rois. cc doubt•nx animal,
Sans ccrl'dle en son fro11t. parut tel en son hal.
De cordons emperlés sa chr1·clurc plei11c.
Soubz un bonnet sans bords faict i1 l'i1alicnnc.
Faisuit ,leu, arcs vollli,s; son menlon pincclè.
Son visage de blanc cl de rouge empàt,\
Son chef tout cmpoudré nous firent voir l'idée.
En la place d'un roy, d'une femme fardée.
Pensez quel beau spectacle &lt;'l comme il fit bon ,·oir
Ce prince avec un busc, un corps de salin noir
Coupé i1 \'espagnole. où des dèchiqueturcs
ortoient des pas,cmenls el des blanches tirures.
El afin que l'hahil s'entresuivisl de rang,
li monlroit des manchons gaufr~s cle satin blanc,
D'autres manches encor qui s'estendoicnt l'cnducs:
Et puis jusques a11x pieds d'autres manches perdues.
Pour nouveau parement. il porta tout le jour
C&lt;'t habil monstrueux, pareil à son amour,
Si. qu'au p1·emicr aborcl, chacun esloit en peine
S'il ro~·oit un roy l'cmme ou bien un howme reine.

Sa vie fut une double orgie sacrée el profane. Qu 'il s'affuble de la cagoule el se fouetLe
de la discipline des pénitents gris, ou qu'à la
façon de ~éron il coure les rues de Paris en
insultant les femmes et assommant IL's passants, la farce est la mème : c'est celle d'un
libertin blasé qui se jette violemment d'un
extrème à l'autre, pour ra river ses sens éteints
et son cerreau appaurri. Les Mémoires du
temps enregistrent sur la môme page ces
excès dil'ers. D'un paragraphe à l'autre, le
roi se montre en habit de ma que el reparait
cnYeloppé d'un froc. C( Le jom· de quarrsme
cc prenant, - dit Lestoile, - le roi cl )fonce sieur all~rent de compagnie, suivjs de leurs
&lt;( mignons el favoris, par les rues de Paris, à
(( cheval el en ma~que, desguizésen marchans,
cc prestres, avocats et en toute autre sorte d'es« tal, courans à bride arnllée, renversans les
&lt;( uns, ballans les autres à coups de bastons
cc cl de perches, singulièrement ceux qu'ils
(( rcncontroienl masqués comme eux ; pour ce
&lt;( que le roi l'Ouloit seul aYoir, ce jour, pri(( \ilège d'aller par les rues en masque. ,&gt; Le
rideau tombe et se rclhe; admirez le changement à vue. - C( Le dimanche 5 a\'l'il, le roy
cc fut à la procession le premier, portant le
C( cierge allumé à la main quand il fut à
« l'offrande, ot1 il donna ,·ingt écus, assista à
&lt;( la messe en grande dé\'OLion, durant laq uelle
« il marmonna tousjours son grand chapelet
cc de testes de morts, que, depuis quelque
&lt;( temps, il portoit à sa ceinture, ouist la préC( dication tout du long, cl fist en apparence
&lt;( tous actes d'un grand el dérnl catholique. »
- Cc chapelet de tètes de mo1·ts était sa discipline de Tartufe. Un jour, il lui échappa de
dire en le secouant d'un geste comique :
(( Voilà le fouet de mes ligueurs. i&gt;
La mascarade était le fond et la forme de
ce curieux personnage. Il déguisait à la fois
son corps et son âme, son sexe el sa pensée.
Il faussait son sourire, il fardait son \'isagc,
il parjurait sa parole, il parodia:t son rang.
Toutes les duplicités cl toutes les astuces de
la politique florentine s'étaient incarnées cl
fixées en lui. n·année en année, sa nature
s'efféminait, son ca1·actère tombait en enfance.
Il jouait au bilboquet, il découpait des miniatures, pleurant comme un enfant, quand ses
ciseaux avaient cmeuré l'image. Son hermaphrodismecroissants'accusail par les métamoi:phoses d'un costume qui changeait lentement de
sexe. Il arbora d'abo1·d les pendants d'oreille,
puis il prit les chausses bouffantes qui rappelaient le vertugadin. Un jour enfin il apparut
devant la cour stupéfaite, vèlu d'un pourpoint
échancré sm· la poitrine nue, le cou pris dans
une fraise brodée, les cheveux enroulés d'une

~

Alors les Mignons apparurent. Le cc roi
femme » s'entoura d'une escouade &lt;le jeunes
icoglans. L'instinct de sa faiblesse lui faisait
rechercher la force. Il choisit ses fa\'oris parmi
les plus hardis duellistes el les plus fiers spadassins. Ses GanJmèdes étaient taillés en
Achilles. 1n cercle d'épées flamboyantes
cnl'ironna celle royauté tombée en quenouille.
Mais le maitre, imposant à ces vaillants son
honteux co~tumc, leur faisait porter une
liHée d'eunuques. - (( Ces beaux mignons,
(C dit Lestoilc, portaient leurs cheYeux
« longuets, frisés et refrisés par àrtificcs,
&lt;( remon tans par-dessus leurs petits bonnets
cc de velours, et leurs fraises de chemises de
&lt;&lt; toile d·atour empesées et longues de demi« pied, de façon qu'à YOir leurs testes dessus
&lt;( leur fraise, il scmbloit que cc fust le chef
(( de Saint-Jean sur un plat. » Lestoile revient
à chaque page sur ces parures scandaleuses.
On devine à son insistance la révolte de l'esprit gaulois indigné de ces folies orientales.
- « Le dimanche ~9 octobre, le rov arriva à
(( OlinYille en poste, avec la troupe de ses
« jeunes mignons fraisés et frisés, avecq les
&lt;( crcstes lel'écs, les rallcprnadcs en leurs
&lt;( testes, un mantien lardé al'ccq l'ostenta&lt;( Lion de même: pignés, diaprés el puh·é(( risés de pouldrcs riolelles, de senteurs
« odoriférantes, qui aromatisoient les rues,
« places et maisons oü ils fréquentoient. 1&gt;
Cet état-major ambigu lui coùtait autant
qu'un sérail. Les Mignons p:Ilaienl la France,
gaspillaient le trésor, pressuraient les villes,
confisquaient les rentes. Le roi dépensa onze
millions aux noces de Joyeuse. La relation
qui en reste éblouit encore. C'est 1e luxe
sinistre, à force d'ètre excessif, d'une orgie
romain,'. Un banquet de dix-sept jours, toute
la cour babillée de drap d'or et de toile d'argent. des profusions de perles, des pluies de

bijoux, des mascarades cl des cavalcades, des
tournois cl des joules nautiques ... On ne sait
si on lit Suétone ou Lestoile.

Ce fut lui encore qui introduisit à la cour
de France cette étiquette bJZantine qui réglementa la servilité. Il prit le premier le litre
de )lajcsté, auquel un long usage nous a
habitués, mais qui indigna les esprits libres
du temps. comme s'il s'était déguisé en dieu.
Ronsard, lui-même, protesta par un fier
sonnet contre ce Litre féminin, qui semblait
revètir lrs rois français de la robe des empereurs de Byzance:
?ic l'êlonnc, Binet, si maintenant tu l'ois
i'iolre France, qui ful autrefois couronnér
De mille lauriers l'Crts. ores abannonnéc,
i'ic ser\'Îl' 11uc de fable aux peuples et aux rois.

............... . .....
On ne parle en la cour que de Sa )laj~slé.
l&gt;lle \'a, Elle l'ient, Eli~ est, Elle a .:Lé :
i'i'est-ce l'aire tomber le royaume en (1uenouille?

Jusqu'alors, les rois vivaient en France avec
leurs courtisans dans une sorte de familiarité
féodale : Henri Ill lui substitua un cérémonial idolàtre. Les Reglemens (aicts pa1· le noy.

lesquels il est t1·ès résohl de garder, et veut
désormais estre o/iservez de chacun poul'
son regard, publiés en 1585, inaugurent les
rites de la bigoterie monarchique. Les honneurs à rendre à la senielle cl à la chemise,
au botùllon cl au vin royal, r sont minutieusement détaillés. On y voit le Prince s'enfermer dans des balustrades, écarter de lui
ses gentilshommes et ses serviteurs, les tenir
à distance, leur tracer l'orbite qu'ils doivent
décrire, de près ou de loin, autour de sa personne déifiée. En de certaines occasions, ils
doivent &lt;( reculer contre la muraille 1&gt; . Tel
des articles de ce manuel de scrritudc a une
portée historique; celui-ci entre autres :
&lt;&lt; Lorsque Sa Majesté sortira pour aller à la
messe ou ailleurs, en public, elle veut et
entend cstre accompagnée de tous les princrs,
cardinaux, seigneurs el gentilshommes, jusqu'à ce qu'Elie se mette à table, s'ils n'on
excuse ltlgitime. ,&gt; 'fexte fatal qui Ya domestiquer la Noblesse française et paralyser toutes
ses forces vives, en la d ouan t, pour deux
siècles, sur des banquettes d'antichambre.
~

li est impossible, d'ai lleurs, de voir sans
pitié ce prince énené, fait pour croupir au
fond d'un harem, ou pour présider les fètes
d'une petite cour d'Italie au xrn• sièclf',
dépaysé dans celte f1pr&lt;J et violente époque.
Autour de lui ce n'étaient qu'em!Jù.cbes,
complots, trahisons. li était pris entre les
deux feux des guerres religieuses : d'un coté,
la féodalité protestante ralliée autour du roi
de Navarre; de l'autre, la noire populace de
la Ligue, lancée et soudoyée par les Guise~ :
plus loin, Philippe ![, du fond de l'Escurial.
meuant en branle ce réseau d'intrigues; à côté
de lui, le duc d'Anjou. un frère haineux jusqu'au fratricide; derrière. sa mère Catherine,

�1f1STO'Jt1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -- J
des États,' qui avaient supprimé tons les nouvc..1ux impôts, «je le sais, peccavi, j 'ai offensé
&lt;&lt; Dieu, je m'amenderai, je réduirai ma mai'' ~on au petit pied. S'il y amil deux chapons,
&lt;&lt; il n'y en aur,t plus qu'un. Mais comment
,, voulez-vous que je revienne aux tailles de
&lt;&lt; l'ancien Lemps? comment voulez-vous que
&lt;&lt; je rire? » Quand les États, non contents de
lui refuser l'aumône, lui dispulèrcnt jusqu'au
droit de vendre ses domaines : &lt;&lt; Voilà , dit« il, une énorme cruauté; ils ne me reulenl
&lt;! aider du leur, ni me laisser aider du mien. »
El il se mil à pleurer. Le peuple de Paris
hafouait ses processions monastiques. Sès
propres pages les contrefaisa· enl, &lt;c a:ans mis
&lt;! leurs mouchoirs dernnt leurs \'isages avec
&lt;c des trous à l'endroit des veux. l&gt; Le roi fut
obligé d"en faire fouetter qu~Lre-ringts dans la
c:mr du Lou,·re. Une autre fois, des écoliers
parcoururent la foire de Saint-Germain, accoutrés d'énormes fraises de papier, en dérision
de celles qu'il portait, cl crièrent presque à
ses oreilles : « A la fraize on connois t le
veau! ll
Les moines eux-mèmes se moquaient de
leu r confrère couronné. 1ls prenaient Yis-à-vis
de lui l'insolence de ces derviches musulmans
qui arrètent par la bride le cheval du sultan
sortant de la mosquée, el lui crachent l'injure à la face. - ,, J'ai été adverli de bon
,, lieu, - s'écriait en chaire le moine Poncet.
« - qu'hier au soir, qui csloit le rendrc&lt;li
cc de leur procession, la broihe tournoil pour
,1 ces bons pén:tenls, cl qu'après avoir mangé
,c le gras chapon, ils curent pour leur colla'' lion de nuit le petit tendron qu'on leur
,1 tenoit tout prcsl. Ah! malheureux hypo&lt;C cri tes! vou, vous moqués de Dieu sous le
1, masque, el portez pour contenance un
,c f,met à vostre ceinture? Cc n'est pas là,
(( de par n ;eu, où il \'OUS le faudroil por!C'r,
&lt;c c'est sur vostre do et sur ,·os espaules, et
tl vous en cstrillrr bien. li n'y a pas un de
&lt;&lt; rous qui ne l'ait birn gaigné. ll Le roi se
rengea en bon prince : il exila le moine dans
une abbaye de Melun, &lt;&lt; sans lui faire autre
cc mal q;c la peur qu'en y allant on le jellast
&lt;t en la rivière. ll Ce Poncet, d'ai lleurs, n'était
pas faci_le à déconcerter. Le duc d'ltpernon,
étant allé le roir avant son départ, et lui
reprochant de faire rire les gens pendant ses
sermons, en reçut cc fier coup de langue qui
le cloua sur la place : « Monsieur, je reux
Jamais, il faut le dire, roi fainéant ne fut ,, bien que vous sçachiez que je ne presche
si rudement secoué et par des mains plus (&lt; que la parole de D:eu, et cru 'il ne Yient
brutales. li se défcndaiL avec des gémisse- ,c point de gens à mon sermon pour rire, s'ils
ments de femme ou des ruses d'esclaves. &lt;! Je &lt;( ne sont mcscbants el atbéistes : et aussi
&lt;&lt; le sais, messieurs, » disait-il aux députés 1&lt; n'en ay-je jamais tant fait rire en ma vie

celle vieille filandière &lt;le lacs clde pièges, fatale
el antique déjà comme une Parque, qui, secrèlemenl el d10s sa cachette, brouillait el
débrouillait des fils mys térieux. Isolé au milieu de ces factions el de ces complots,
Henri Ill n'avait pour se défendre que les
armes de la perfidie; mais il était trop faible
pour les manier puissamment. Il avait beau
trahir de tous les côtés, son machiavélisme
indécis ne réussissait qu'à le faire haïr. Le
mépris creusait autour de lui un gouffre c1ui
s'élargissait tous les jours. - Une satire
du temps appelle sa cour l' Jle de, lfermaph rodiles. C'était l'image exacte de celte
camarilla licencieuse, cernée par les haines et
par les passions. Il y continuait pourtant son
train de momeries el d'orgies, de fantaisies
et d'enl'anlillagcs. Sa cour chantait rl bouffonnait à tra,·ers les catastrophes de l'époque,
comme la galère de Cléopàlre au milieu des
carnages d'Aclium. - Le voilà &lt;c qui s'en \'3
« en coche avec la reine par lrs rues et
&lt;c maisons de Paris, prendre les petits cbiens
cc damercts qui à lui cl à elle viennent à plai&lt;c sir ; va semblablement par tous les monal&lt; stères de femmes faire- pareille r1urstc de
&lt;&lt; petits chiens, au grand regrrl des dame, aux&lt;&lt; quelles les chiens apparlenoient. » Sa &lt;&lt; chc'' naillc », comme on l'appelait, ne.comptait
pas moins de deux mille chiens de Loule rac&lt;':
il allait communier el toucher les écrouelles,
en portant un épagneul sur le bras. - Plus
loin, on le voil revenir de Normandie a,·ec
l'attirail d'une sultane en voyage. &lt;&lt; Le 11 juil&lt;&lt; let, le roy arriva à Paris, revenant du pays
&lt;&lt; de Normandie, d'où il rapporta grandes
,, quantités de guenons, perroquets et petits
,, chiens achetés à -Dieppe. » Il eut de tout
Lemps cet amour dc·s bètcs rares, r1ui c~l une
manie des efféminés. il ~- a loujours un singe
qui gambade sur les marche~ des trônes
orientaux. Cbaque sérail a pour pendant
une ménagerie. Aussi Henri Ill arait-il la
sienne; mais, une nuit, il rêva que des hèles
fauves le dévoraient. La peur le prit, el, le
lendemain, il fit tuer à cou p d'arquebuses les
lions el les ours qu'il nourrissait dans ses
cages du Louvre. - Ainsi auraient fait ces
schahs de Perse qui araient un astrologue
pour premier ministre.

&lt;&lt; comme vous en avés fait pleurer. )l A un
aulre prècheur qui censurait ses algarades du
Caresmes-prenant, le roi fit don de quatre
cents écus &lt;&lt; pour acheter, lui dit-il, du sucre
&lt;&lt; et du miel pour aider à passe1· vostre
,, caresmc, el adoucir ms trop aspres el
« aigres paroles. ll - Querelles de moines.
Conle~a di frati! comme disait Léon X des
premières disputes de Luther.
De la parole on passa bientôt à l'épée. Le
duel elle meurtre lui décimèrent ses Mignons.
(luélus et Maugiron périrent les premiers
dans une furieuse rencontre avec les gentilshommes de la maison de Guise. Deux mois
après, Sainl-Mesgrin était assailli et tué par
vi ngt hommes masqués, au sortir du Louvre.
Le roi se déshonora à force de les pleurer ; il
leur fit des funérailles d'une pompe infamante.
C'est ainsi que, dans l'antiquité, les prètres
émasculés de Cybèle menaient le &lt;l&lt;·uil du
jeune Atys, au bruit des cymbales. L'église
Saint-Paul, où il les fit ensevelir côte à côte,
en resta tarée comme un temple de Sodome :
on ne l'appela plus que le &lt;1 Sérail des Mignons )) .

Toul est Las et burlesque dans celle méprisable histoire. Plus tard, quand, après aroir
chassé Henri fil de Paris, la Ligue. effrayée
de sa victoire, rssaya de rentrer en gràce,
elle lui envoya à Chartres une ambassade
dérisoire. Un capucin, déguisé en Christ, lrai'nanl sur ses épaules une croix de carton,
suant du sang de poulet sous une couronne
d'ipines artificielles, entra dans la ri lle. l}es
soldats habillés comme ceux des ,lf!Jslèl-es
marchaient à ses côtés et faisaient semblant
de le fustiger. Deux petits moines, travestis
en Saintes Femmes, pleuraient el se pâmaient
derrière le cor lège. La troupe nasi liarde
criait grâce el merci ,, en mémoire de la
Passion de Jésus ». - L'enfant se fâchait; on
le faisait jouer, pour l'apaiser, à la petite
chapelle.
Mème&lt;Juand il tue, llenri Ill est plus rilencore
que terrible. C'est dans un traquenard qu'il
allire le duc de Guise, c'est par &lt;les sbires
qu'il le fait tuer. I: h:stoire le prend entre
les deux battants de la porte qu'il entreb,lille.
lorsque le Balafré esl tombé, pareil au chacal
qui sorl de son trou à l'odeur du sang, el
flaire de loin la proie que viennent d'abattre
les tigres. Il y reste pris, serré, emboité :
c'est dans celle altitude que la postérité le
regarde. Cette porte cnlr'ou,•ertc est son
pilori.
P.u-L DE

SAl~T-VICTOR.

ANDRé LICHTENBERGER
c::t=-

Monsieur de Migurac
ou le Marquis philosophe

Naissance de Louis-Lycurgue,
vicomte d' Aubetorte
et futur marquis de Migurac.
)[. de )ligmac vit le jonr pour la première
fois le mercredi 28 juillet de l'an mil srpt
cent quarante et un, en le l:bàteau de Mio-urae, sis dans la province de Guyenne, pro~he
du village de mème nom, à quelques lieues
&lt;le la ville de P&lt;:rigueux.
Ce fut la veille au soir, après avoir diné
comme de coutume en face de son époux,
dans la chambre à manger haut plafonnée et
sérèrement meublée à la mode de Louis Xlll,
4uc, vers les onze heures, au moment de se
mettre au lit, la marquise de Migurac, née
Olympe-Marie-Euµénie- de Gransalat, éproma
les pri&gt;mières douleurs qui lui annoncèrt'n t la
prochaine renue de son enfant. Bien qu'elle
n:eût pas l'expérience de la cbosi&gt;, malgré
dix ans de mariage, elle ne s'y trompa point
cl manda au sitôt mademoiselle A;.daé P1'rronneau, sagt&gt;-femme réputée de Péri gueux,
qui, depuis une quinzaine, attendait fort
patiemme11t dans l'aile gauche du chàleau
que l'heure sonnât de faire montre de ~es
talents. ~lademoiselle Perronneau qui, sinon
'celui de sa bouche, n'arail nul souci pins précieux que celui de son liL, arrira se froll ant
les yPux, et le ,·isage mal satisfait. Elle dut
s'assurer que la marquise ne l'a rait pas dérangée en rain et que, selon Loule pré,ision
humaine, plusieurs heures ne s'écouleraient
pas sans que• le nom de Migu rac eùt un héritier. Serait-il mâle ou femelle? Il n'y arait
pas d'hésitation dans l'àme de la marquise:
et d'un doute possible elle eùl souri, encore
qu'elle ne lùl point forl à s9n aise. Quand le
marquis effaré se présenta; la perruque de
tra,·ers cl les bas en Lire-bouchon sm les
mollets, elle lui tendi t son front d'un ai r de
nolilesse el lui dit :
- Monsieur, demain je rous olTrirai sans
faute un marquis de Migu rac.
Puis elle le pria de se rdircr, eslimant
qu'un homme n'était point à sa place en tel
événement.
Le marquis Henri obéit dans un grand
trouble. Les péripéties direrscs de son existence l'avaient toujours assailli à l'improvi&amp;te ;
et tout ce qu'il l' avait eu d'important dans
sa vie, depuis sa naissance jusqu'à son ma0

ri age, s'était acco mpli sans qu'il y eùt pris
&lt;l'initiative. Aussi, quoique sa tendresse
s'émût des souffrances probables de madame
Olympr, il ne mit point en doule que sa
requète fùt légitime, et, s'étant allé renfermer dans son appartement, il passa la nuit
à se promener de long rn large, tantôt prètant l'oreille au moindre bruit, et tantôt
absorbé dans ses méditations.
La perspcctirn que, cnnlre Loule espérance,
un enfant allait naitre de lui après dix ans
d'union stérile, lui semblait prodigieuse. Tandis que madame de ~ligurac a mit accuC'illi sa
grossesse a,·cc une satisfaction Œral'e et calme
" .
'
c:omme un événemen t dont il n'y arnit pas
lieu de s'étonner el qu i était la consé4uence
nalttrelle de sa longue pa tience, de ses prières
el de ses ofl'randes à sainte fia&lt;legondc, le
marquis étai t demeuré long Lemps incrédule·
puis, quand son scepticisme arait dù s'incli~
ner derant la sagesse instruilc de mademoiselle Perronneau, il n'avait pu se défaire d"un
soupçon tenace qu'un accidl'nt mcllrail à
néant son espérant'e. Maintenant encore, il

appréhendait quelque catastrophe, attendait
d"un instant à l'autre un message funeste....
Mais il n'y avait dans le cb,ltcau que le
silence.
Se ra~pela nt ~e sang-froid de la marquise,
M. de M1gurac s efforça de dominer ses nerfs
et il osa fixer sa pensée sur cet enfant qui
allait naitre.
Au fond de son âme, il désirait une fille.
Il n'avait point celé à la marquise ce mm,
sul'prenant chez un gentilhomme qui n'aYait
pas encore d'héritier de son nom, cl la noble
dame n'al'ait pu lui dissimuler un étonnement où se mèlait quelque blàme. Au vrai,
de son inclination il eût malaisément donné
une raison précise. Peut-èlre, nt l'amoindrissement de la fortune des Migurac, conséque~~ des folies dr monsieur son père,
tena1t-1l pour préféral,le que son nom s'éteignit arec lui- mème, plu1ôt que de décliner
lentement par le fait d'une postérité mal
argentée; peut-èlre en une fille espérait-il
auprès de lui quelque chose de doux et de
càlin que jusque-là il n'avait point qmnu.

Il app,;eJ,e,iJ,ail quel_que catastrophe, attenJait ,f1m 11sta11t à l',mtre 1111 message funeste. Mais il n'y avait dans

le chateau que te silence.... Dans ta lllllt mttelle, 1111 cri at,·oce déchira tes airs péuètri If t If" . ·
,
moelles. (Page 320.)
'
' · · • e · igmac J11sq11 a11x

�, , _ 111STORJ.JI

•

Peut-èlre encore, par une bizarrerie de son
esprit, s'effarait-il de quelle manière il formerait l'àme d'un homme : ce scrupule singulier eùt assez bien convenu aux théories
étranges qui lui étaient chères el que d'ailleurs il répugnait à développer, aimant mieux
se taire que de scandaliser son prochain.
Bref, il cùl préféré une fille. Mais madame
de Migurac lui avait promis un fils avec autorité. Quelque déraisonnable qu'il pùl être de
s'attacher à drs pressentiments en pareille
matière, il savait la marquise si exacte dans
ses propos et si ponctuelle dans ses devoirs
qu'il en était frappé et tendait malgré lui à la
croire. Et il pensait avec un petit regret à
tous les jolis prénoms qu'il ne donnerait pas
à sa fille el qu'il aurait murmurés avec tant
de délices : Hypatie, Eucharis, Arsinoé, Irène.
Dans la nuit muette, un cri atroce déchira
les airs, pénétra M. de )Jigurac jusqu'aux
moelles, l'arracha du fau leu il où il sommeillait. Déjà il Lirait le loquet pour se précipiter
vers la chambre de la marquise, lui portPr
secours dans l'agonie où il la devinait. ... Mais
sa timidité d'agir et le sentiment de son impuissance l'arrêtèrent. li craignit un spectacle affreux ou d'ètre indiscret. li referma la
porte cl une dure angoisse étreignit son
cœur, le tordit d"une douleur physique.
Il étouffait. En quelques pas il alleignit la
fenêtre et l'ouHil. Un peu de fraicheur récréa
sa poitrine. Il contempla la splendeur du ciel
étoilé et regretta d'être athée. Car il aurait
eu grand bernin de priPr el de se reposer en
une bonté pui~sante. Il se perçut très faible
el seul, el de nou,·cau s'alfaissa dans son
fauteuil, s'efforçant de S•! soumettre au jeu
des loi naturelles, incapable d"ordonnrr ses
pensées avrc suite, frémissant aux moir.dr.rumeurs de la campagne assoupie, souhaitant passionnément d'apprendre, fùt-ce une
catastrophe : l'l pourtant il avait si peur de
saYoir qu'il n'osait mander un domestique
pour l'envoyer aux nouvelles.
Tout à coup un grattement à sa porte le fit
tressaillir. Avec honte, il s'aperçut qu'il faisait jour et qu'il dormait. li commanda
d'entrer d'une rnix sans timLre. A trarnrs
une sorte de brume, il distingua le bonnet
blanc et le fichu de li non de mademoiselle
Séraphine, camérière, el il fut convaincu
qu'elle annonçait un malheur. A sa slu peur,
elle prononça de sa wix ordinaire que madame la marquise priait monsieur son époux
de vouloir la joindre en sa cLambre à dormir.
Lorsque M. de )ligurac pénétra dans
l'appartement de sa fen1me, le prt-mier objet
quïl·avisa fut une manière de sul,stance rougeâtre, torebée de blanc, aux formes confuses
et de momeme11ts mal réglés, qui geignait
entre les liras de mademlliselle Perronneau,
laquelle l'envisageait d'un sourire sati,fait.
Et, en même temp , la voix de la marquise
arrivait à ses ort'illt•s, affaiblie sans doute,
mais néanmoins forme et distincte :
- Monsieur, disait-elle, j'espère qu'il vous
plaira de faire bon accueil au fils que je vous
avais promis.
M. de )ligurac considéra la marquise. Elle

_________________J

était fort pàle et ses souffrances se. lisaient
sur ses traits creusés. Mais, couchée dans le
grand lit proprement nappé de toile fine cl
d'une courlrpointe en soie de Lyon, elle gardait n11lgré sa langueur l'air de noblesse qui
lui était hahitucl. Hors d'état de parler, ~I. de
Migurac prit la main blanche qui pendait et
la baisa avec une fcneur inaccoutumée.
Mais mademoiselle Perronneau, la mine
importante et les bras levés, s'approcha et lui
tendit l'enfant. Il conlrmpla avec embarras la
petite masse rougeaude el plissée, les petits
yeux troubles sans regard, les doigts minuscules tortillés à l'aventure, cl, sans trouver
de paroles, il s'inclina vers le petit front bosselé. Et puis, songeant que celte chose était
son fils et qu'elle deviendrait un homme, il
sentit ses paupières s'humecter et sur ses
joues plusieurs larmes coulèrent qu'il ne
pouvait pas retenir, cependant que madame
de Migu rac l'envisageait avec un sourire
orgueilleux cl quelque condescendance.
Lom1uc )1. Je Migurac cul re~saisi ses
esprits, mademoiselle Perronneau, experte
dans le prolocolt! des naissances, opina qu'il
était séant qu'on fit du nouveau-né un chrétien, et, le baplème étant ajourné aux relevailles de la marquise, M. B1guelinier, le
vieux curé de fügurac, rnlra de son pas chancelant, marmonna deux lignes de latin entre
ses gencives nuPs el ondo~a l'enfant d'un
signe de croix saccadé au moyen de ses longs
bras maigres qui Lremblaienl.
Cette sainte cérémonie achevéP, le jeune
catholique fut remis ès mains de la brune
Maguelonne, fille accorte du bourg, aux
hanches larges et à l'ample poitrine, que l'œil
perspicace de mademoiselle Perronneau avait
entre plusieurs postulantes distinguée pour la
charge enviée de nourrice; cl bientôt le marquis vit les joues de son ms se gonfler en
mesure afin de goûter sa première nourriture.
L'héritier du marqui~al de Migurac fut
inscrit au registre paroissial sous les prénoms
antérieurement convenus de Louis-Lycurgue.
La marquise avait exigé que son fils eùt le
même patron que les trois plus illustres entre
les rois de France : celui qui a,•.1il mérité le
nom de Saint, celui &lt;fUi avait été le RoiSoleil, et enfin Louis le llien-.'limé, monarque
régnant. Le nom de Lycurgue avait été choisi
par )1. Je Jligurac r1ui avait à cœur que l't'nfa11L 'appi,l.\L comme le plus sage des législateurs, le philosophe qui avai I rérélé aux hommes
les principes de la nature cl de l'égalité.
A ces prénoms fut adjoint, selon la prière
expresse de madame de Migurac, le titre de
vicomte d'Aubetorle, atlac:hé à une sorte de
métairie passable dont le Loil s'adornait d'une
tourelle.
Le soir, il y eut une large distribution de
vines parmi les rustres accourus pour offrir
leurs vœux à leur dame, el un feu d'artifice,
payé cent vingt lines el dix sols au meilleur
artificier de Périgueux, fut tiré pJr le; soins
de maitre Pierre-Antoine Lestrade, qui cumulait au chàteau les fonctions de grand écuyer
el d'intendanl.
Tels furent les é,·énemenls notaLks qui
.., 33o ...

ace &gt;mpagnèrenl la naissance de Louis-Lycurgue. Ajoutons que mademoiselle Perronneau
l'estimait roLuste cl bien constitué; au mode
dont il braillait, elle augura avantageusement
de ses poumons; son poids, qui était de cinquante-deux marcs, el l'ampleur de ses pieds
et de ses mains lui firent prophétiser qu'il
serait de bonne taille.
Celte demoiseJlc, qui ne dédaignait pas les
indications de raslrologie, obserra de plus
que l'enfant, étant né sous le signe du Lion,
aurait une âme généreuse cl pourrait aspirer
à de hautes destinées. )lais elle recommanda
de joindre à la médaille bénite riu'on lui
passa au cou un petit rubis percé d'un trou.
car celle pierre a la vertu de préserver celui
qui la porte des mauvaises influences de la
constellation : or celle-ci, comme chacun sait,
favori~c naturellement la mobilité de caractère, !"ardeur démesurée des passions et le
penchant à multiplier soi-même les traverses
ordinaires de la vie.
Sans méconnaitre le caractère peu catholique de telles croyances, la marquise en fut
émue el n'estima pas qu'il fùt prudent de les
dédaigner. Un exprès courut à franc étrier
querir chez un joaillier de Périgueux une
pierre de belle eau qui fut placée au cou de
l'enfant. Ce ne fut que vers la vingt-deuxième
anaée de son âge que Louis-Lycurgue, ayant
été réduit à la vendre dans des circonstances
que nous dirons, fut averti qu'dle était
fausse, le m:irchaad ayant trompé la bonne
foi de ses parents. D'où les gens superstilicux
ne manqueront pas de conclure qu'il était à
bon droit voué à une carrière tumultueuse,
puisque l'action pernicieuse des astres n'avait
pas été conjurée.

li
Premières années de Louis-Lycurgue.
Scion des conjectures plausibles, la première enfance de Louis-Lycurgue ne fut point
féconde en prodiges. n va sans dire qu'en faisant cette affirmation nous négligeons les
bavardages de )laguclonnc, qui, ainsi qu ïl
convient à une nourrice, réputait son Lulu le
plus mervrilleux poupon du monde el ne
tarissait point en éloges quaut à son esprit et
ses gràces physiques. Sur cc thème, contre
la coutume, elle n'avait point pour ri,·ale la
propre mère de Louis-Lycurgue : car madame
Olympe entretenait un cwur à tel point émondé
et j udicieusemenl réglé que l'illu~ion malt'r·
nellc même n'y croissait point en herbes
folles. Mais, par une exception assez rare
pour être notée, c"était le marquis de Migurac
lui-mème qui semblait plus disposé à mir
dans monsieur son fils un objet extraordinaire.
Il s'attardait d1:longues heures à le contempler
avt!c une attention émerrnillée, el, quand par
hasard ils se trouvaient seuls, il lui arrirait
de prendre l'enfant entre ses bras el de _lu!
tenir un mystérieux langage dont cel~1~c1
sans doute av..iit le secret puisqu'il sour1a1t.
Les moindres malaises du jeune vicomte
atfoctaicnl incroyablement son père : le mar·

..MONSl'EU'l?_ D'E ..MlGU'l?_AC ~

quis souffrait aw:c lui dans ses coliques: l'un qud di1·crlissement lui serait agrtialJle, au et d'autres fort opposées s'appliquent à tous
avait la poitrine oppressée quand l'autre matin. En général il était enclin à désirer ce le, nomcau-nés, el qur, une telle méthode
toussait; cl ce ne fut que par un effort méri- qui n'était point à sa portée, et son désir, admise, il n'est nnl homme dont le caractère,
toire de volonté qu'il put se rendre à Dordcaux sitot contenté, s'évanouissait. .\yanl longtemps quel qu'il oil. ne pui~sc paraitre tracé dès son
où l'appelait une affaire urgente dans le convoité un ruban de cou qui parait le sein C'nîancc, s!.'lon le faits qu'il plai't d"y relever.
moment où Louis-Lycurgue eut la coqueluche. de mademoiselle Séraphine, il en reçut l'homXous nous bornerons donc à déelarer qm•,
Celle tendresse particulière, encore que )1. de mage quand il fut défra11·hi; mais, après cinq
)ligurac la dissimulàt par une sorte de pudeur, minutes de possession, il le rt'jcta dédaigneuéclatai l aux yeux de Lous, et volontiers répé- sement et même le souilla de la façon la plus
tait-on au château qu ·en son père l'enfant offensante. De tou LPs les passions de son eu fance.
a1·ait ré, ilablement une mère, et, en sa mèrr, l'on peul mème dire qu'une seuil! ne s'éteison père.
gnit point, à savoir son admiration pour les
Quoi qu'il en soit, Louis-Lycurgue fit sa rayons du soleil : car jamais on ne put les lui
croissance aisément et comme ciui vettt vivrr. mellre en main, malgré ses efforts pour saiBiche de cœur et de corsage, )laguelonne, dix- sir de ses petits doigts les poussières étincehuit mois ùurant, ne Iui ménagea pas les tré- lantes qu'il royail y danser. Il n'eùt donc pas
sors de son sein et de son affection. Ainsi été téméraire de conjedurcr dès ses jeunes
passa-t-il sans encombre cette période chan- an, qu'il poursuivrait dans la vie le rève el la
cru e de son existence terrestre et sans qu'il chimère cl que Loule réalité atteinte lui semfaillit requfrir les soins de maitre Petin qui blerait méprisable.
dans le village cumulait les emplois de chiOn peul remarquer que Louis-Lycurgue
rurgien, de médecin, de barbier et d"écrivain 11 'étai L pas plus constant pour les personnes
public. Louis-Lycurgue léta avec énergie et qut! pour les choses. De tout le domestique
voracité, n'eut point de fièrres malignes ni de du ch àLeau empressé à le servir, 011! n'avai L
conrnlsions, perça sa première dent à six deux jours de suite le même accueil ; ~faguemois et n'attendit point d'avoir rérolu son lonne ellc-mème connaissait des heures de
année pour errer sur srs propres jambes disgrâce, el sourcnt madame Olympe n'était
d'un pas mal assuré, mais téméraire, par les pas épargnée par ses imprt:ca tio11s aux instants
antichaml,res et J,,s allées. Ces marques de où elle a,•Jil coutume de visiter son apparlc- Au lieu .fac,·mnplir s.1 lâche, le je11ne ge11li/ho111111e
a1•.1il fJsse 10111 s011 loisir .i se t.11/re .,,.,.c ks te/ils
précocité engendrèrent, cocnme de juste, une mrnt. A tout peser, dans l'humanité, il n'était
m.1n,111ls .111 1•ill.1ge; sur quoi l".1/:-/-t! fe s.:,isil d'une
Yanité manifeste chez Maguelonne, qui en guère qu'un ,·isiteur dont presque toujours il
,·é!fle el 1•011/111 t11i e11 do1111er s11r les ,toigts ...
allribuail le mérite à sou lait plus volontiers subit l'approche avec joi1:. C"était un sujet
!Page 3.13.J
tiu'au sang des Migwac.
d'étonnement pour ceux qui avaient éprou vé
Le moral du jeune vicomte scdéreloppa, ainsi son humeur capricieuse de le ,·oir demeurer
qu'il arrive, moins promptement que saper- parfois une demi-heure à gazouiller en face parmi les nombreux témoignages qui nous
sonne physique. Cependant, de bonne heure, du marquis son père, qui le considérait, ont été transmis sur la première jeunesse de
il manifesta des instincts que lt! psychologue pensif, sans dire mot.
Louis-Lycurgue, nous avons cru de,oir rene saurait négliger. Les hurlements furieux
Parmi les autres Irai Ls précoces de son tenir ceux qui nous ont semblé correspondre
dont il déclarait son impalirnce de pre11dre le raractère on notera une vigueur incontestable en quelque mesure a1·ec l'homme qu'il devint
sein se doiveut interpréter 110n sc11 lcmC'nl de volontr. Aussi rapidement cessait-il d'ap- ultérieurement, réscrranl comme en dehors
comme témoignage de la riolence de son précier une chose obtenue, aussi fortement la de notre sujet la grave question des rapports
appétit, mais comme un signe de l'i11Lrnsilé voulait-il tant qu'il la roulait. De cette énergie philosophiques qui unissent l'enfance à l'àge
de ses passions : il est notable, en rficr, que je donnerai une preuve curieuse : à l'àge de adulte. Et nous n'insisterons pas da,·antagc
si le retard se prolongeait au delà de certaines q;iinze mois, il se piqua jusqu'au sang arnc sur celle histoire puérile dont les péripéties
limites, lorsque, enfin, Maguelonne apitoyéP un~ épingle et ne dit mol, sachant que l'épin- n'ont guère rarié depuis qu'il y a des nourlui présentait l'objet désiré, au lieu de s'y gle lui serait enlevée; et Magul'lonne ne rissons qui apprennent à viHe. Qu'il nous
jeter goulûment comme la plupart des nour- connut sa blessure qu'au sang qui souillait sa suffise d'indiquer, en forme de conclusion.
rissons, il la repoussait et la griffait avec rag", robe, et elle dut employer la violence pour qu'à l'àge de cinq ans Louis-Lycurgue était
démontrant ainsi que sa colère n'était point lui ravir !"objet traitre et adoré qu'il serrait un enfant bien venu et de bonne apparence.
seulement de faim exaspérée, mais d'orgueil dans rnn petit poing fermé qui saign.1it.
De madame sa mère, il tenait le visage réguoutragé.
De mèmc il est visible qu'il eut de bonne lier, le teint mal et chaud, les chernux bruns.
Oans sa conduite avec ses jouets, on discer- heure l'amour des choses brillantes et un cer- une bouche rermcille dont les lène~ étaient
nait sans pei ne peu de constance et quelque tain sens de la beau lé. Qul'ique déconcertante un tantinet renflées: et de son pfre il a rail la
cqosc d'un caractère é6alement lunatique et que fùt son humeur, ses fai-curs se portaient finesse des traits, les rnux très bleus cl un
impérieux. Au premier a11niYèrsairn de sa de préférence aux ,·i,ag,,s avenants, aux étoll'es sou1·ire d'une douceur tendre qui laissait brilnaissance, le chevalier de Condra~ lui olTrit soyeuses, aux ohjets de métal; plus d'un ler les dents menues, blanches cl bien planune superbe poupée d'Allemagne, amenée à des sourires où peut-être madame Olympe tées. Droit el fort pour son àge, solidement
grand frais et vraie manièrt' de chcf-d'o.-une. crut discerner le premier indice d'une alfec- campé sur ses petites jambes, il était plaisant
li la salua dès l'abord par des gloussements tioa filiale alla vers le médJillon de diamant à roir; un air de santé et de franchise éclaid'enthousiasme, n'eut de cesse qu'il n'en eût dont volontiers cllt! parait son corsage. rai t son regard qui jaillissait hardiment, paufourré l~s deux. pieds dans sa bouche, et Quand on le promenait dans son petit cha- pières levées, et rehaus ait la façon alerte
exigea, pour s'endormir, qu'elle partagt•,H sa riot, il se renversait en arrière avec persis- dont il bondissait dans le parc, en vain pourbercelonnette. Mais, deux jours après, Ma- tance, et il semblait que ce fùt moins par suivi par )laguelonne grondcu c, fière cl
guelonne, hypocrite, la lui ayant olTerle, alors fatigue que pour être on face du cid bleu e soufnée.
qu'il allcndait d'elle ua autre office, il la qu'il contemplait rèveur en bavant.
C'est aranl qu ïl cùl parfait ses six ans
rejeta au loin de toute la force de ses petits
Un multiplierait à plaisir le nombre de ces que la marquise eut arnc son époux un enbras el dès lors s'épandit en hurlements à détails. Il ne nous parait point utile d'en tretien important au sujet de l'éducation de
chaque fois qu'il pul l'enlreroir.
poursuivre la collection, car peut-èlre nous leur fils.
Malaisément pouvait-on préjuger, la veille, serait-il ohjecté que des remarques analogues
Jusque-là, selon !"usage, cette matière .nait

�JJf ONS1EU1( DE M1GU1(AC - -

111ST0'/{1.Jl
été confiée aux seuls soins de Maguelonne et
de ses pareilles au château. Encore que la
marquise Olympe ne sût maintes fois que
faire de son temps, elle avait été trop noble-

C'était pt;,isir ,te le i•oir, à tei11e h:rnt comme son ftw
rel, prendre son él:lll, se fe11.tre e11 deux, se ,·ama.,ser, parer du ,·evers pour att.1-quer de 11om·e.1.1t en
rondissant à l'ilalie11ne. (Page 33+)

ment éle1•ée pour ignorer qu'une Jemme de
qualité déroge à soigner un enfant en bas
àge. Elle se contentait donc d'embrasser son
fils matin el soir, de le rencontrer trois fois
par jour en passant dans un corridor ou dans
une allée, et de le faire fouetter del'ant elle
aux grandes occasions, consacrant ses journées à rendre Yisite, dans l'antique carrosse
de Migurac, aux châteaux du voisinage, ou
réfugiée dans ses appartements, travaillant au
métier, brodant au tambour, et se faisant lire
des traités de pifüé ou de généalogie.
Quant au marquis, concen.).ré dans le souci
de faire valoir ses domaines et de réparer, au
moyen de négociations laborieuses, le délabrement où son père avait laissé son bien, et
au surplus rnlontiers absorbé dans ses lectures philosophiques et ses songeries, il ne
trouvait point, malgré ses principes, le temps
de veiller sur son fils, et sa timidité le retenait de montrer à la marquise combien il
souhaitait qu'elle s'en occupât.
Ainsi Louis-Lycurgue al'ait crù sous la
seule férule de_ Maguelonne, assistée, parfois,
de mademoiselle Séraphine, et c'étaient elles
qui avaient formé son intelligence naissante.
Ses connaissances scicn tifiq ues étaient restreintes. Il savait imparfaitement ses lettres,
avait appris son Pater et deux ou trois chants

liturgiques, el possédait parfaitement, sans
qu'on le lui eùt enseigné, le langage des manants et des fragments de refrains poissards.
Il avait. de plus, la tète meublée d'une infinité d'histoires de fées, de sorciers et de génies, cl les enchel'ètrait singulièrement à ln
réalité, au hasard d'une imagination qui promettait d'ètrc riche. Les nuages, le~ arbres,
les sources s'animaient autour de lui. Un
monde de chimères l'emironnait, el tour à
tour le charmait, l'exaltail, lui inspirait des
jeux, des ardeurs, des effrois inattendus.
Il s'y réfugiait d'autant plus volontiers
:1ue son caractère se dérobait davantage à l'ascendant de Maguelonne et de la camériste : continuellement il leur échappait, el,
en dépit des ordres el des menaces,
s'enfuyait dans le parc 011 on le relronvait lC's vêtements en lambeaux, la tète au soleil et les pieds
dans quelque mare.
Mais, au jour que nous voulons
dire, il ad vint que, ayan t avisé
deux poules grasses enfermées
dans une cage en vue de la collation du lendemain, il s'en t1pprot ba sournoisement, tira la porte
de leur prison et leur rendit la
clef des champs : et comme mademoiselle Séraphine, indignée,
l'en reprenait vertement et mème
levail la main contre lui, il se jeta
sur elle et la mord il gravemcnl au
bras. Sur quoi, mademoiselle Séraphine alla
se plaindre 11 la marquise Olympe qui, fronçant se~ beaux sourcils, ordonna qu'on amenùt devanl elle le coupable. Il apparut, les
souliers crottés el défaits, un bas tombanl
sur les talons, la culolte trouée, une manche
de !'babil arrachée et les che,·eux dépeignés.
La marquise le toisa sérèrement et lui remontra sa faute: il répondit briè,·ement, d'un
Lon à la lois hardi et défiant. Le front chargé de
nuages, elle le congédia'. après une demi-heure
d'exhortations, en lui d1sanl aYec sécheresse :
- Mon fils, rous n'ètcs pas un gentilhomme, et, si vous persé,·érez, il y a lort à
douter que vous en deYeniez un.
L'enfant se retira, bouche close, et sans
que sa mère eùt prèté attention à sa pàleur.
)lais, peu de secondes après, des cris perçants traversaient le chàtcau. Quelle que fût
son impassibilité. la marquise elle-même quittait son fauteuil et se précipitail vers le vestibule où un spectacle inattendu l'arrèta :
entre les bras de Maguelonne éperdue, le
jeune vicomte gisait à terre, la poitrine ensanglantée; une de ses petites mains étreignait encore un canif donl il venait de se
frapper, tandi~ qu'alfolée mademoiselle Séraphine courait de-ci et de-là, cherchant, elle
ne Farail où, de quoi étancher Ir. sang qui
ruisselait. A l'aspeel de sa mère, le jeune
Louis-Lycurgue balbutia :
- Madame, j'ai cru qu'il valait mieux
pour vous n'avoir point de fils qu'un qui ne
fùt point gentilhomme. Veuillez m'excuser de
n'avoir pas réussi,

Il disait: &lt;&lt; Z'ai pensé JJ, el ne savait point
encore prononcer les ,•.
Madame Olympe ne répondit rien. mais
ses beaux yeux se l'oilèrenl d'une buée et elle
prit l'enfant sur ses genoux, très doucement,
tandis que mademoiselle Séraphine, les doigts
tremblants, préparait une bande de drap fin
et que Maguelonne y versait, outre ses larmes,
quelques gouttes de baume de Syrie, propre à
cicatriser les blessures.
'fcl fut l'accident à la suite duquel le soir
mème, après souper, avant que M. de Migurac
e1'tt oul'ert quelqu'une de ses brochures. la
marquise le pria de lui donner un instant
d'entretien, et, tout d'une haleine, lui conta
l'indiscipline de Louis-Lycurgue, ses violences,
ses propos décousus touchant les génies et les
fées, qu'il ne faisait point la révérence et
ignorait l'art de baiser la main , qu'il avait
l'ait éYader deux poules el attenté lui-mème à
ses jour,. Pendant ce récit, M. de lligurac
semblail la proie d'un vif émoi et pùlissait et
rougissait tour à tour.
La marquise conclut en ces termes:
- Si votre sentiment s'accorde :t\"CC le
mien, cet enfant n'a point une nature Yicieuse, mais son humeur est fougueuse, in1empérante et mérite d'ètre contenue. J'estime donc quïl y a urgence, de crainte qu'il
ne grandisse pour des errements plus fùc:heux,
à régler le plan de son éducation.
Le marquis ayant approm·é, la com crsation se poursuil"it. Bientôt les résultais en
del'inrent sensibles, el ils furent que. mademoiselle Séraphine demeurant confinée dans
ses fonctions de caméristr, et Maguelonne
promue à la lingerie, Louis-Lyi;nrgue pas~a
des mains des femmes dans celles des hommes.
A sa personne fut altaché le jeune Gilles. garçon de bonne mine et de probité, qui. depuis
deux ans, aidait au service de table: rt
Pierre-Antoine, qui jadis arn il fait c;1mpagne
sous le maréchal de Villars el cp1i. depuis
vingt-cinq ans, avait le sojn des cheranx el
de la carrosserie à Migurac, reçut en pins la
tàche de le perfectionner dans l'équi lation el
le métier des armes. Troisièrnrmcnt. il fut décrété qu'en remplacement de l'abbé Baguclinier, qui, à cause de son grand àge. avait
exprimé le vœu de se retirer dans un petit
bien de Languedoc, l'office d'aumônier serait
confié à un ecclésiastiq ue qui serait proprr,
en mème temps, à enseigner au jeune vicomte les belles-lettres el tout ce dont il convient qu'un gentilhomme soit inslruil. Sur la
recommandation de monsieur de Condom, à
qui le marquis ~•ouvrit de son dessein, cette
charge fut confiée à M. Joineau, qui précisément alors sortait du séminai re. riche eo
science, mais peu pourru d'espèces sonnantes,
d'ailleurs amène, grassou illet et de bonne
compagme.
De plus, désireux de ne rien épargner afin
de parfaire l'éducation de son fils, le mar&lt;1uis
mit une chaleur inaccoutumée à démontrer à
son épouse qu'une telle lt'tche ne devait point
ètre abandonnée exclusiYement à des mains
mercenaires, fussent-elles mème ecclésiastiques. Im·oquant les opinions de plusieurs

écrivains anciens et corroborant ses dires de
citations extraites de !'Écriture Sainte, il
réussit à convaincre la marquise qui, à l'égal
des convenances de son rang, :espectait les
préceptes de la religion et son devoir d'obéissance conjugale. Cédant à l'insistance de son
époux, elle accepta donc de consacrer quotidiennement une demi-heure de son loisir à
polir son fils dans l'art des bonnes manières.
Et, d'autre part, le marquis, questionné sur
le rôle qu'il se réservait à lui-même, lui répondit qu'il essayerait avec l'aide de la nature de former la raison et le cœur de l'enfant, à quoi sans doute nul n'aurait songé.
La marquise ne comprit point, et, par suile,
ne fit pas d'objeclion.
C'est ainsi qu'à partir de sa sixième année
Louis-Lycurgue fut comblé des leçons et des
soins les plus variés. Tandis que Gilles el
Pierre-Antoine se partageaient ce qui touchait
le développement de son corps, le soin de
l'éduquer en lettres et religion revenait à
M. Joineau, licencié ès arts et en théologie,
la marquise elle-même lui inculquait les préceptes qui conviennent à un gentilhomme, et
M. de Migurac, plus ambitieux, s'efforçait
par surcroit de faire de lui véritablement un
homme.
De quelle façon cette éducation ainsi départie fut effectivement distribuée, il n'est
point hors de propos de donner ici un sommaire aperçu, remettant à plus tard d'en
exposer les résultats, .

qu'autant le caractère de l'abbé était doux,
conciliant et facile à contenter, autant celui
de son pupille se montrait difficile et impatient, souffrait peu la contrainte et se rebellait à toute application soutenue. Or, aussi
bien que sa propre inclination, le souci de
son intérèl temporel engagea l'abbé Joineau
à ne point s'obstiner à faire un grand clerc
de Louis-Lycurgue. C'c,t ce que lui-même
nous laisse fort bien entendre dans un passage de ses mémoires.
Ayant un jour indiqué au vicomte, pour
qu'il l'apprit par cœur, un beau fragm,mt de
l'oraison P,-o Archia poela, propre à lui
former le goùt et le sens de la belle la.tinité,

l[(

De l'éducation qui fut donnée
à Louis-Lycurgue.
Les cahiers de l'abbé Joine~u qui, autant
que les écrits de M. de fügurac, forment le
fond de cette histoire authentique, contiennent comme il est concevable lorce renseignemen ts relatifs aux études juvéniles de
Louis-Lycurgue el surtout aux rapports qu'il
entretint avec son menin. Frais émoulu du
séminaire et désireux de complaire à son
protecleur monsieur de Condom, ainsi qu'à
son seigneur le marquis de )Iigurac, l'abbé
eftt volontiers fait de son élève le récipient
de toute sci,mce, et nous le voyons inscrire
au programme de ses cours no n seulf'ment la
religion et les bclle,-lettres latines, principe
ordinaire de toute éducation, mais encore le
grec, les langue, étrangèies, l'histoire ancienne et moderne, les mathématiques, la
physit1ue, l'alchimie, l'astronomie, la oéographie, l'anatomie et même la phil~sophic.
~ardons-nous de croire néanmoins qu'en
la Jeune tète de Louis-Lycurgue une telle
montagne de conn:iissance, se soit accumulée.
Modeste d'ailleurs et vériditflle, l'abbé .loineau
ne parait pas avoir été entièrement exempt
de toute faiblesse humaine, et il est douteux
si au séminaire de Cond()m le savoir qu'il
am:issa fut tant encyclopéJique. Mais l'eùt-il
été, il appert qu'il aurait eu peine à en faire
profiter son élève. Il est m1nife,tc en effet

En gé11eral, le ge11tilhomme et son fils 11e Jemeuraient pas enfermes da11s les appartements, mais, pre11a11l te,ws
chapeaux, ils fra11chissaie11t les grilles et gag11aie11t la campagne. Selo11 te hasard de te111· prome11aJe el t.J. fan•
taisie de leurs di.cours, le m:1rq1tis s'efforçait d'ouv rir l'âme de l'e11/a11t ,·ers le~ clartés don/ il désirait qu'elle
s'emplit. (Page 335.)
◄

"" 332

1M

il dut se convaincre le le11dcmain qu'au lieu
d'accomplir sa tàche le jeune gentilhomme
avait passé tout rnn loisir à se battre avec les
petits manants du village; sur quoi, cette
faute ne lui étant que trop coutumière, l'abbé
se saisit d'une règle el voulut lui en donner
sur les doigts. Mais Louis-Lycurgue, fort leste
et délibéré, empoigna le morceau de bois, le
brisa en deux, lui en jeta les morceâux à la
figure et, avant qu'il fùt revenu de sa surprise, avait gagné la porte et en avait tourné
la clef derrière lui. Le premier mouvement
de l'abbé fut d'appeler au secours et de porter
pl~inte à la marquise, qui, respectueuse de
l'Eglise et de l'autorité, eùt dureœent châtié

333 ...

�111STOR._1.l!

...,_______________ _____________ ____
___;.

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- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - , - - - - - - - - - - - - - - - - - -.#

le mutin. Il n'en fit rien cependant, pour Pierre ou lout seul, il chevauchait à perdre
haleine par les landes et les coteaux, à la
plusieurs raisons qu'il nous expose.
poursuite d'un lièvre, d'un chevreuil ou d'un
&lt;1 Premièrement, d:t-il, il me parut messéant d'attirer une punit ion rigoureuse sur renard, ou tout uonnement à l'aventure, pour
un jeune gentilhomme plein de cœur, cou- la joie de franchir les haies et les ririères, de
pable de légèreté plus que de malice, et qui, sentir le vent lui couper la figure, de perccrétif et irritable, eùt été susceptible de ron- Yoir le tressaillement de la bète généreuse el
server de ce traitement trop d'amertume; docile. Et parfois, dans son ardeur, il poussait
deuxièmement, je conçus que madame la des cris, des imprécations ou des éclats de
mar'luise, mise au fait de cc démèlé, ne man- rire qui étonnaient les manants ran gés en
r1uer,tit point de me taxer de faiblesse et vou- hâte sur son passage.
Tous les exercices du corps lui furent rapidrait peut-ètre me ;emplacer auprès de son
fils par un autre professeur, et j'estimai dement familier,. Quelques baignades dans
possible cjue celui-ci fùt animé de moins l'étang, sis derrière le chàleau, lui suffirent
bonnes intcnlion$, tandis que je me verrais pour qu'il sùt nager comme un dauphin, en
moi-mème contraint de rechercher quelque tenant son épée et son pistolet au-dessus de
fonclion peu conforme à mes talents. Ainsi, sa tète, ou se déshabiller en nageant. A la
ayant réfléchi, au lieu de nier au laquais, je course, au saut, à la lutte, il ne tarda pas à
m'approchai de la fenêtre afin de respirer• égaler ses maitres, non seulement le rieux
l'air embaumé de la campagne et d'attend re Pierre-Antoine que l'àge alourdissait, mais
quïl plùt au jeune espiègle de me délilTer. » Gilles lui-même, encore que celui-ci le dépasCes réflexions, que nous avon, rapportées sàt par la taille el par la force. Entre les arts
encore qu'elles ne datent point des premiers du corps toutefois, dès l'abord, les jeux de
mois que l'abbé vécut au chàteau, mais d'une l'épée et de la dague le captivèrent da van Lage,
époque un peu postérieure, jettent ur.e et c'était plaisir de le voir, à peine haut
lumière exacte sur les relations de M. Joineau comme son fleuret, prendre on élan, se
et de son élère. Considérant qu'il n'importait fendre en deux, se ramasser, parer &lt;lu rerers
point qu'un marquis eùt la science d'un bé- pour allaquer de nouveau en bondissant à
nédirtin, l'abbé ne mit pas de cruauté à l'italienne.
Ainsi de1·int-il en peu d'années vigoureux
réprimer l'humeur turbulente de son élèl'e.
A certain, jours où quelque démon agitait et agile. En mème Lemps, sous le gouvernetrop visiblement l'esprit de Louis-Lycurgue, ment de madame Olympe, il s'appliquait à se
c"était M. Joineau lui-même qui l'engageait à plier aux usages des salons el de cours. Tous
prendre un peu de repos, à feuilleter des les après-midi, la sieste finie, Louis-Lycurgue
gravures ou à se récréer d'une promenade avait le privilège de renir baiser la main de
dans le parc. Cependant, consciencieux el se sa mère, et eelle-ci l'instruisait des façons
rappelant qu'il était gagé pour faire œuvre ainsi que des idées qui conviennent à un
scientifique, il se répétait à lui-mème les gentilhomme. Ass ise dans son haut siège,
stances d'lforace, ciselait un distique ou mé- toute droite, les mains croisées sur son ventre
ditait quelque homélie à la manière de Mon- derenu un peu fort, une légère moustache
commençant d'ombrer sa lèvre supérieure,
sieur de Meaux.
Quelquefois, par le moyen de sa mansué- belle encore el d'une figure qui commandait
tude persuasive, il obtenait de l'enfant plu- le respect, elle parlait d'une voix sonore,
sieurs heures, Yoire deux jours ou une se- décrivant à Louis-Lycurgue les merveilles de
maine d'application ; el il se réjouissait de le la cour et ses usages, et parfois, oublieuse
voir heureusement doué dtJ mémoire et de &lt;le son jeune âgt•, se plaisait à retracer pour
vivacité d'esprit. !lais, au moment où il le clle-mème plus que pour lui tout cc r1u'elle
pen,ail con,1uis à l'étude!, l"humeur du petit avait observé, entrevu ou e~péré.
De bonne souche, mais peu dorée, madame
vicomte changeait, il n'était plu, capable de
s'ab;orber que dans le vol des mouches ou le Olympe, soigneusement nourrie selon les plus
ulides lradi lions, avai Lété lieureuse d'épouser
babil des tourlerC'lles. Alors M. Join!'au se
rappelait que l'excès d'effort cérébral atrophie M. Henri de Migurac, dont la famille égalait
la nature physique des enfanls et il s'absolvail la sienne en noblesse et la passait en fortune.
de ne pas in,ister darantage, admirant les Étant de son naturel inaccessible à la passion,
belles joues roses de Louis-Lycurgue, la gaieté elle lui avait voué toute l'estime qu'une
de son rire et la souplesse de ses jarrets. «Au épouse chrétienne doit à son époux et jamais
moin,, se disait-il, je n'aurai point attristé ni en acte, ni en parolè, elle n'avait manqué
sa jeunesse, et ce maitre n'a pas démérité à son serment &lt;le fidélité. En vain, néanqui s'est abstenu de fairè du mal à son moins, eùt-elle essayé de se dissimuler que
cette union ne lui avait point apporté Ioules
élèl'C. ))
Les leçons de maitre! Pierre-Antoine, se- lès joies qu'elle en allendait : de celte désilcondé par le jeunè Gilles, trouvaient au lusion, le caprice du destin et le caractère
rebours en Louis-Lycurgue un disciple infl!ti- mème de son époux étaicul cause. C'est en
gable et enthousiaste. UntJ joie pétillait dans effd peu a,irès son maria~e, à l'instant oü
ses prunelles. une imp1tience avide secouait le jeune coupfo venait d'ètre présenté à la
ses mem bres quand, au sortir de se. confé- cour et commençaiL&lt;le fréquenter tout ce que
rence; avec l'abué, il commandait à un valet Versailles el Paris rc11fermaient de mieux né,
de harnachtr son cheval el bondis;;ail en selle. que la ruorl subite du vieux marquis JeanC'était avec iwesse que, escorté du vieux l'hilipµc avait bouleversé lnir Yic en l'l'nùanl

manifeste la dilapidation qu'il aYait faite du
bim des Migurac. En cc désastre, deux partis
s'olfraient, dont l'un était de demeurer à
Paris et d'y vivre à crédit en mrnant un train
convenable jusqu'à ce que la faveur du roi
ou d'un ministre rétablit leurs affaires; à
vrai dire, la marquise n'en conccl'ait point
&lt;l'autre, et sa surprise fut vive le jour où sou
époux lui déclara qu'avant de vivre noblement
il s'agissait de vivre honnêtement, et qu'il ne
leur restait qu'à se retirer dans leurs terres.
Il lui parut que c'était une espèce d'abdication et elle ne put se retenir de hasarder
plusieurs objections, qui lui firént aussitôt
mesurer que son esprit et celui du marquis
n'étaient point du même moule. Elle se tut et
obéit. De retour à Migurac, elle se comporta en
épouse irréprochable et en dame accomplie;
et rien, sinon parfois un peu d'ironie dans
son ~ourire ou d' iiprcté dans son accent, ne
trahit r~merlume de son désappointement.
Non, èlle n'avait point eu la carrière à laquelle
elle était destinée ; plus que les circonstantes,
le coupable était cet homme dont le· id~es ne
répondaient pas à celles d'un seigneur, dont
les défauts n'étaient pas ceux de sa classt',
dont les vertus étaient bourgeoises et mesquines : et si son devoir et sa piété le lui
eussent permis, elle eût conçu quelque mépris
pour ce gentilhomme sans dettes et sans maitresses.
C'était avec de tc'.s sentiments, qu'elle
n'énonçait point, mais dont à coup sûr la
clairvoyance infaillible de l'enfance devinait
obscurément quelque chose, que madame
Olympe affermissait son fils dans les pratiques
qui conviennent à la meilleure société. Elle
ne se bornait pas seulement à former sapersonne corporelle aux révérences de cour, aux
gentils usages des salons, aux baise-mains,
aux diverses sorles de danses et d'ariettes;
elle s'efforçait également de lui inculquer les
maximes du monde, de déraciner en lui les
inclinations vulgairt's el les petitesses plébéiennes. Et l'enfant, bien que peu de familiarité se mèlàt au respect que lui inspirait
madame sa mè1e, l' écol).tail avec dévotion. Il
était naturellement gracieux, souple et bien
fait, el ce fut un jeu pour lui de se rompre à
toutes les mignardises de la mode ; si la marquise eût été sujette aux faiblesses de son
sexe, elle eùt pleuré d'attendrissement à le
voir, au son aigrelet du vieux clavecin, arrondir le coude el la jambe en face de mademoiselle Sér.iphine qui, tenant sa jupe à deux
doigts, s'inclinait selon les rites de la révérence. Il se portait arnc la même ferveur à
ses enseignements spirituels, comme s'ils
eussent flatté un instinct intime de son ètre.
Il fùt resté des heures à entendre sa mère lui
conter les généalogies augustes, les galanteries du [\oi-Soleil, la bonne grâce de Monsieur
le Régent , les splendeurs de madame de Pù
et de la duchc~se de Bourbon, le grand passepied de 1753, les ballets de !'Opéra, les perfections des coméJiens italiens, les premières
intrigues du Bien-Aimé, les vertus respectatables, mais surannées, ùe la reine polonaise... ,
Il buvait les parolès de la marquise, la vo-

lupté mouillait ses lèvres, une flamme illuminait son œil, si bien qu'à le contempler un
secret orgueil gonflait le sein de madame de
Jligurac pensant que de sou fils elle ser,ait
mère deux fois : et de son corps et de son
àme.
C'était d'habitude à l'issue de ces entretiens
que Louis-Lycurgue allait joindre son père
dans le grand cabinet de travail où il vivait
des heures douces. Lorsque entrait le jeune
garçon, le gentilhomme levait la tète et se
rejetait en arrière, découvrant ses traits un
peu creusés, prématurément vieillis, se~ joues
pâlies malgré l'air de la campagne, ses Jeux
au regard limpide, le sourire parfaitement
bon de sa bouche entr'ourerle. Et, quelque
épris que fùt Louis-Lycurgue des préceptes
maternels, un seul regard de son père remuait
son àme plus profondément que toutes les
paroles de la marquise. Celle-ci parlait comme
une Yoix qui sortait de lui-mème, celle de son
père semblait venir de l'au-delà, d'une sagesse
supérieure. L'émoi de l'enfant se rellétait sur
son visage mobile, et c'était quelquefois pour
la marquise le sujet d'un étonnement jaloux
dont elle se confessait à l'abbé Joineau, que
l'ascendant exercé par le marquis, rèveur,
maladroit de son corps el médiocre causeur,
sur la jeunesse turbulente de Louis-Lycurgue.
En général, le gentilhomme et son fils ne
demeuraient pas enfermés dons les appartements, mais, prenant leurs chapeaux, ils
franchissaient les grilles et gagnaient la campagne. C'était en marchant que, discrètement,
selon le hasard de· leur promenade et la fantaisie de leurs discours, le marquis s'efforçait
d'ouvrir l'âme de l'enfant vers les clartés dont
il désirait qu'elle s'emplit. Du temps où il
avait fréquenté la ville et la cour il avait
gardé une tristesse indignée de l'état corrompu
des sociétés modernes. Au contact de la nature, devant la beauté calme de la vie champètre, il avait conçu nettement que c'est la
civilisation qui a égaré la raison de l'homme
et, par un enchainement d'erreurs, causé le
malheur de l'humanité. Corroborant son
expérience par la· lecture de quelques écril'ains
(Ill11st,·;;z!io11s Je

réputés et d'un grand nombre de pamphlets
anonymes 4dités à l'étranger, M. de Migurac
a,·ait mesuré avec douleur combien les hommes
s'étaient écartés de l'égalité primitive; et,
souhaitant que son fils échappàt aux ténèbres
de la superstition, il recherchait toutes les
occasions de l'éclairer et d'éloigner de lui les
préjugé~. Observant les blés jaunis, lt•s maïs
verts, les vignes tortueuses, la vigul'ur des
bœufs roux, l'éclat azuré du ciel et des eaux
murmurantes, il l'accoutumait à bénir l'œu\'fe
de la nature et les bienfaits qu'elle prodigue
à l'humanité. Lui faisant remarquer les sombres tanières des paysans, leurs m('mbres
déjetés el en haillons, il lui montrait combien
peu la sagesse humaine avait su remédier aux
injustices du sort, semblant au contraire plus
préoccupée de les aggraver et de les multiplier. Par l'abondance de ses aumônes, il enseignait à son fils la générosité; par leur
discrétioq et leur politesse, il lui remettait en
mémoire l'égalité naturelle des hommes et
comment les différences qu'il y a entre eux
tiennent moins à leur mérite qu'au hasard de
la naissance auquel ils n'ont nulle part. Et
l'enfant, qui venait de s'enflammer aux leçons
de madame Olympe, s'enOammait darantage
à celles de son père. il ne se lassait pas de
l'interroger sur l'histoire des siècles morts et
sur lrs transformations des sociétés. Sa curiosité allait aussi souvent 1·ers l'avenir que vers
le passé : avidement il questionnait le marquis
comment on pourrait remédier aux maux de
la civilisation. Encore que celui-ci n'eûl point
d'optimisme areugle, qu'il connùt l'indifférence du destin et la faiblesse malfaisante de
l'homme, il répugnait à prirer l'enfant de son
espoir, et lui-même ne se résignait point au
malheur éternel de l'humanité.
C'est alors que tous deux échafaudaient des
plans de sociétés idéales où l'humanité régénérée vivrait unie et fraternelle. Autant que
jadis les fées et les génies, ces imaginations
surexcitaient l'esprit enthousiaste de l'enfant
et elles le poursuivaient jusque dans ses rêves,
derrière les rideaux de perse de son petit lit.
Telle fut l'éducation de Louis-Lycurgue,

Co,rn.o.)

A l'abbaye de la Joye
Aux très curicux .llfémoir~s du Chev:,Uer de Quincy,
préparés, annotés et publiés par M. Lion Lcccstrc.
pour la bell~ collection qu'édite la Société de !'Histoire
de. France, nous empruntons l,cxtrait suivant, tout
particuJiè:rcmcnt ale.rtc et savoureux.

Il y a une abbai-e près de Semours, nommée Notre-Dame-de-la-Jorn qui est fort
renommée par rapport à 1' hi~Loirc de M. de
Ségur, qui s"étai t passée il y avait quelques
années [en 1687] : il était alors mousquetaire. Aussi nous était-il défendu d"en appro0

""' 33.':i ....

DE ..M1GW{A.C

-

où ni les maitres ni les matières ne firent
défaut : et, sans doute, de ce qu'on lui apprit,
il y aurait eu de quoi garnir le cœur el le cerveau de plusieurs gen tilshommes.
Mais comment tant de leçons s'amalgamèrent ou se combattirent dans l'àme de
Louis-Lycurgue, c'est ce qu'il peut ètre malaisé de concevoir.
Pour prPndre en effet un exemple, au sortir
d'un serm_on où l'abbé, au mol"Pn de textes
tirés de !'Ecriture sainte, lui arait prescrit le
pardon des offtrnses, madame Olympe lui
démontrait comment, plutôt que de subir une
insulte, un honnête homme est bien fondé à
la prévenir, et le vieux Pierre-Antoine lui
révélait une botte secrète infaillible pour jeter
à bas le fàcheux; aprt•s rp10i, M. de Migurac
se mettait en devoir de lui exposer tout ce
qu'a de relatif le préjugé de l'honneur et de
ridicule l'opinion qui exige de le satisfaire.
Il n'y aurait donc rien eu d'étrange à ce que
quelque désarroi résultàt en ce jeune esprit,
du fait même de ces précepteurs; ajoutons
que Louis-Lycurgue recélait en lui-mème des
germes vivaces que 1'1111 ne saurait négliger.
c·est une question obscure jusqu'à quel point
l'éducation modifie le fonds naturel de sentiments que nous apportons en naissant. JI
est certain, en reYanche, que cc fonds est
fort Yariable, soit par suite de dispositions
physiques, soit selon une mystérieuse Yolonté
de la Providence. En sorte que pas plus que
des graines semblables jetées en terrains
dirers ne produiront mêmes fleurs, pas plus
les mèmes enseignements ne susciteront
pareilles 1·erlus d,1ns des âmes di!férentes.
Celle de Louis-Lycurgue ne parait point avoir
été fort souple à modeler.
C'est de quoi feront foi, sans doute, quelques
anecdotes qu'il nous semble à propos de
relever parmi celles 'lue M. Joineau a consignées relativement aux mœurs de son pupille
et où, peut-ètre, l'observateur retrouvera
quelque chose de cette humeur ardmte, généreuse, subite et difHcile à dompter, dont
le sein de Maguelonne subit les premiers
effets.

(A suivre. )

cher sous peine de prison. L'année suivante,
·l'abbesse, qui était parente du comte de Canillac, un de nos commandants, fut plus
traitable.
Pour en rerenir à ~f. de Ségur, tout le
monde sait qu'il était d'une très ancienne
maison de Gascogrw, mais gentilhomme qui
n'avait que la cape &lt;'t J"épée. JI deYint amoureux de l'abbesse de cette abbavc. li était
orné d'une très aimable fi gure, grand, bien
fait, beaucoup d'esprit, jeune, et apparemment entreprenant. Outre ces r1ualités, il
avait une belle voix qu'il accompagnait du
luth, dont il louchait à enlerer les cœurs.
Il n'est donc pas étonnant qu'une jeune
religieuse se soi l laissé surprend rc à tan l de
charme$.

.MONS1'EU'R,

AxonË LICHTE. BERGER.

Ainsi enchantés l'un de l'autre, ils passaient
les jours entiers dans le parloir, la grille
entre deux. Quel obstacle pour deux amants
qui s'aiment à l'adoration! L'amour est
ingénieux. L'abbesse trouva le moyen de faire
entrer son cavalier dans l'abbaye et de le faire
pénétrer dans son appartement. ff n'y a que
le premier pas qui coùtc. ~I. de Ségur, après
arnir soupé avec ses camarades, s'échappait
toutes l es nuits pour aller coucher arnc sa
belle mai'tressc. Au bout de quelques mois
de ce corn merce, l"abbesse ne s'aperçut que
trop des suites des visites fréquentes du jeune
mousquetaire. Quelle triste situation pour
une abbesse qui, jusqu'alors, amit été
l'exemple de sa communauté, et quelles précautions ne derait-elle pas prendre afin que

�- - 1f1STOR.1.Jl
personne ne s'aperçûl de son état, elle qui
étail obligée de recevoir les visites de ses religieuses el des personnes du dehors qui avaient
à lui parler! La chose réussit parfaitement
jusqu'au moment fatal des neuf mois. Elle en
avertit son amant, qui étail alors à Paris, rt
qui pril sur-le-champ la posle pour se rendre
auprès d'elle. Elle tinl conseil avec lui des
mesures qu'il étail nécessaire de prendre. Le
résullal ful qu'il fallail écrire à son frère qui
avail une charge considéralile auprès du Rui
(la cour étail à Fontainebleau), pour le prier
de lui envoyer un carrosse afin qu'elle pùl
renvoyer à Paris une de ses amies qui étail
venue passer quelque Lemps dans son alibayc.
Son frère, qui l'aimail tendrement, lui
envoya un carrosse à six chevaux. La jeune
religieuse, accompagnée de son amant, y
monta dans le dessein d'aller à Paris el de
faire ses couches dans la grande ville. Mais,
malheureusement, entre Nemours el Fontainebleau, soil que le terme fùl arrivé, soit
que l'ébranlement de la rnilure fùl trop fort,
il pril à la jeune aLbesse des doul~urs ~i
vives el si fréquentes, qu'elle accoucha da11s
le carro~se. Ainsi, au lieu d'aller à Paris
selon •on projcl, elle l'ut obligée d'aller dans

-------------------------------~
la pr1' mière hôtellerie 11u'elle lrouva en arrirnn t à Fontainelilcau.
Quelle triste aventure pour le jeune carnlier ! Dans quel embarras ne se trouvait-il
pas? li demande au plus vite une chambre;
il prend le liras de sa chère maitresse, qui
était sur le poinl d'expirer de la fatigue et des
douleurs d,rns lesquelles elle étail plongée. Le
cavalier ne perd pas un moment à la faire
mettre dans un lit. Antre surcroit de malheur,
malheur qui lui coùla, pour le rc~te de ses
jours, sa liberté : un laquais de son frère,
passant del'ant celle hôtellerie, aperçoit le
carrosse de son maitre: il s'en approche, et
il l'Oil le dedans de cc carrosse tout rempli
de sang. li s'imagine dans le mo1Uent que
quelque personne y amit été assassinée; il
demande à l'hôtesse de lui expliquer celle
âventure, qui lui dil bonncmenl, cil riant de
toutes ses forces, qu'une jeune religieuse,
accompagnée d'un jeune mousquetaire, venait
d'an•;ver après ètrc accouchée dans cc carrosse
cil chemin. Le laquais, sans perdre de temps,
Ya rendre cette histoire à son mailre, qui, ne
sachant point l'inlérèt qu'il devait y prendre,
el pcr;uadé que sa sœur lui arnit demandé
son carrosse pour cnl'oyer une de es rcli-

gieuses faire ses couches à Paris, court au
plus vile raconter cc fait au Roi. IJans le
moment, le bruit de celle aventu re se rPpand
à la cour et dans Loule la l'ille de Fontainebleau. On n'y parle que du beau mousquetaire cl de l'accident de la jeune religieuse.
liais dans quel chagrin son frère ne fut-il pas
plongé, lorsqu'il apprit que l'histoire qu'il
avait contée au Roi regardait sa famille? Il
ful quelque temps sans paraitre à la cour,
honteux du funeste accident arriî'é à sa sœur,
qui, après èlrc relevée de ses couches, fut
reléguée pour le resle de ses jours dans un
couvenl à Lagny-en-Brie.
Quelle différence de destinée des dr ux
amants! L'une est déshonorée el sacrifiée
pour le reste de sa vie, el cc malheur fut le
bonheur el la fortune de l'autre. Toul le
monde, et sur tout les femmes, tanl à la cour
qu'à la ville, voulut l'oir le beau mousquetaire, et il donna si forl dans la l'Ue d'une
jeune femme, ,·euve d'un maitre des comptes,
qui avail trenle mille livres de rente, qu'elle
l'épousa et lui achel1 dans la suite une compagnie de gendarmerie.
CIIE\',\LIER DE

QCl~CY.

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Crónicas</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Fondo Alfonso Reyes</text>
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                <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Arvéde Barine</name>
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        <name>Frédéric Loliée</name>
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        <name>Pierre de Nolhac</name>
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        <name>Viconte de Reiset</name>
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                    <text>111STO'R1.Jl
dant la guerre, furent obligés de nous rendre
logne publiait la dépè~be télégraphique suimembre de l'Assemblée législative, eut
justice. Trois ou quatre ballons lancés de
l'honneur d'être conduit à Mazas en dé-- vante:
« A° Wilhelmshèihe, l'empereur Napoléon a Paris tombèrent dans les lignes prussiennes.
Les lettres saisies étaient aussitôt emoyées à
cembre 1851.
été très heureux de voir arriver hier la prinEt, par hasard, le même sujet de comercesse Murat. On s'attendait ici à voir quelque Versailles,. et des officiers d'état-major du
sation d~ns les deux groupes : on parle du grande dame, genre cocodette, et la surprise grand quartier général étaient chargés de
coup d'Etat.
fut grande lorsque l'on aperçut une dame dépouiller la correspondance parisienne. Or,
- Pourquoi, dit-on au général Changarun journaliste allemand - c'était, je crois,
habillée aYec la plus grande simplicité, qui se
nier, pourquoi n'avez-yous pas pris les devants
M. Wachenhusen - a raconté, de la façon la
tenait arec tendresse au bras de son mari,
en l851? Pourquoi n'avez-vous pas arrêté le
plus curieuse, quelles avaient été les impresattitude qu'on croyait impossible chez un
sions de ces officiers prussiens lisant les
président?
- Eh! répond le général, la Chambre ne couple français. »
Je me suis efforcé de traduire littéralement. lettres dé Paris.
&lt;! Ces messieurs, écrivait-il, sont véritame soutenait pas. Ils n'osaient pas !
En parlant ainsi, le général désignait 'felle était l'opinion unanime des Allemands l&gt; blcment confondus. La plupart de ces lettres
sur les femmes françaises. La faute en est à
M. DuYergier de Hauranne, auquel, au mème
nous autres qui écrivons, et aussi au public l&gt; sont honnêtes, élevées, nobles et touchantes.
moment, on adressait le mème question . Et
qui nous lit. On ne saurait s'accommoder en l&gt; Des maris écriYent à leurs femmes, et ils
l'ancien député, de la main, montrant le
» ont l'air de les aimer Yéritablement ; des
France de celle littérature sage, douce, paill mères écriYent à leurs enfants; elles ont le
général Changarnier :
- Qu'est-ce que vous rnulcz? Il n'osait sible, de cette litlérature de ménage et de » cœur déchiré, et cependant supportent ferfamille qui charme les lecteurs anglais et
pas !
allemands. Les femmes les plus Ycrtueuses » mement cette épreuve. Il y a des lettres
Gestes el regards se rencontrèrent.
en France aiment à lire l'histoire des femmes &gt;&gt; adressées par des fils à leurs pères, et ces
Samedi f5 janvier [1872]. - J'ai essayé
qui leur ressemlilent le moins. De là le ton et l&gt; lettres sont tendres, respectueuses; de
de lire aujourd'hui trois romans qui viennent
i&gt; l'honneur et de la yerlu chez des Français,
l'allure de nos romans et de nos comédies.
de paraitre. f.e n'était qu'un affreux ramassis
» chez des Parisiens ! C'est à n' y pas croire
Nous sommes obligés de prendre des excepde brutalités cl de grossièretés. Quellos peintions, et de ces exceptions, à l'étranger, on &gt;&gt; et cependant cela est. ... Pourquoi donc les
tures de nos mœurs ! Pas une honnête femme,
l&gt; journaux: et les romans français mettent-ils
pas une! Toutes, Yicieuses; toutes, scélé- fait la règle.
Et cependant , il y a dans la masse de la » tant d'acharnement à essayer de prouver le •
rates; toutes, adultères! Et Yoilà pourquoi
nation française autant de probité, d'honneur » contraire? etc., etc. »
les paun-es femmes de France ont, de par le
et de 'l'erlu que chez n'importe quel peuple
Luoonc JIALÉ\'Y,
monde, une si fùcheuse renommée.
de l'Europe.' Les Allemands eux-mêmes, pcnLe 18 octobre 1870, la Ga;:,elle rie Co-

Cliché Braun

J· TALLANDIER

MADAME LO U ISE DE FRA NCE , FILLE DE LOUIS XV

LIBRAIRIE ILLUSTRÉE

Tableau de NATTIER - (Musée de Versailles.)

75, RUE DAREAU, 75
PARIS (XIV' arrond•.)

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JULES TALLANDIER, ÉDITEUR. -

L1BRA1RIE ILLUSTRÉE. -

6· fascicule (20 Février

Sommaire du

COMTE DE TlLL Y • .
GtNÉt&lt;AL llE M \HBOT
MADA.IIE DE GENLIS .
F'RÉDÉRIC L VLIÉ&amp; • .

JEAN

Marie
Prince~se:s et Orandes Dames
. . 241
Manc101 . .. . . . . . . . . . .
. . . 246
Cbampcenetz . . . . . . . .
. .. 217
Mémoires .. .. . . . . . .
. 254
Le duc de Bourgogne. . . .
. .
Une
Les Femmes du second Empire
255
Pompadour impériale .
La Duchesse du Maine . . . . . . . . • . . 258

•
.
•
.

D l:CIIESSE D'O RLÉA.'1S •

R ICHEPIN • . • • .

1l

PRINCESSES ET GRANDES DAMES

v--J

"'°

1910 .)

Marie Mancini

Grandes Amoureuses : Sophie Monnier. . . l59

de l'Académie frança ise.

Le mystère de la naissance et de la mort
de Cyrano . . . . . . . . . .. . . . . . . .
PIERR E DE NOLHAC . • • Louis XV et Madame de Pompadour . . . .
h 1BERT DE S AINT-AMAND . La mort du duc de Berry . . . . . . . . . .
La vie amoureuse de François Barbazanges.
~!A RCELLE T 1NAYR E .
. . . . . • . • · • ·
T. G.
. . . .. . . . Madame Bayart
D OCTEUR CABANES. . • •

264

267
275
279

Par ARVÈDE BARJNE

'l86

(PRlNCESSE PALATINE).

PLANCHE HORS TEXTE

ILLUSTRATIONS

E.'I

D'APRES LE S TARI.E.A\lX, DESSl~S ET ESTAMPES DE :

II EN RI BA RON, B ,\U DOVI '-, B ORE L. Cor111'I. C ONRAD, D ANOIS, O F.LIGNON, O ES RO·
CII F.RS, II Ei\ lllQU•: L· D UP ONT . ~II DA Il l. 1. \ OILLE-GUIAR0 , A. L \I .•\ UZE. L E B n u :-i,
L •.VACII EZ, MEISS0l&gt; IE R, ~I E:&gt;IJAUD. M IG NARD, Û LI VI ER, M ., UII ICF. ÛllA'-GF.,
N ICOLAS Po:-icE, Hir: , u o. T11in,\UtT. \/ \ \ OF.Il M EULEN.

!es

~I A0A~IE LOUISE DE FRANCE, Fille de Louis XV
TABLEAU OF. NATTIER(~lusée de Versailles.)
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Fils du nua de Reisonstadt

1

par
Frédéric MASSON

WATTEAU
1

Prononcer le nomde Watteau, ce n·est pas seulement évoquer le souvenir d•un de
nos plus grands peintres. C'est aussi rappeler l'un des maitres les plus chatoyants, les
plus élégants et les plus gracieux du XVJII' siècle français, le siècle de l'élégance, de la
e-ràce et de l'amour. Mais, parmi les œuvres de Watteau. il en e~t une, 1·E111t-Jrq11emenl
pour me de Cy1Mre, a laquelle il s•est attaqué à deux reprises pour s•y réaliser tout
entier. Et, de 1•avis unanime des plus fins critiques d•art, c'est là que Watteau a créé le
CheY-d'œuvre de ses CheYs-d'œuvre

n'en existe pas, malheureusement pour le public, de copi~s gravée~ Cacilemen.t
accessihles. En dehors de quelques épreuves des grandes collecuons publiques et pn·
vées, on en chercherait vainement dans le commerce. Cette rareté méme d•une œuvre
aussi justemert consacrée a dètenniné HlSTOR.IA à en établir une édition spéciale
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Cette édition est la reproduction de la composition définitive de Watteau qui appar•
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obéissant aux appétit&gt; et aux passions ~ui ont jadis éléterminé leurs actes.
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courtisans s'empressèrent jusqu a I rnd~rcncct. Une Noailles était allt;c lrs
ehcrchcr a n ome en grand équipage ; une La
Rot;hcf~uca.ul l. ~ut nommée leur go1n crnantc
ap:c I a1 01r clc du roi de France : la reine
mcre les élern arec ses enfants , cl ils curent

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Le billet doux. d'après LAVEREINCE

(

CHEMINS

SOMMAIRE du NUMÉRO 108 (25 Février 1910)

DES
LA CROIStE
par HENRY BORDEAUX

AIIDRË THEURIET. Le Secret de Gertrude. - VICTOR MARGUERITTE. Pat!·
neuses. - MICHEL PROVINS. Modern s1Jc. - EDMOND HARA UCOURT. La
fontaine aux neiges. - RENt BAZIN, de ·Académie Fran~ise. Le blé l ui làve.
- TetoooRB DB llANVJLLE. Fausse sortie. - ALPHONSE DAUDET. iadame
Heurtebise. - ANATOLE FRANCE, de l'Académie fran~ se, Le sénateur.-:MARC DEBROL. Les portes closes. - EDMOND ROS AND, de 1•Académ1e
• française. L'6tui de [1pe. - HENRY BORDEAUX. La croisée des chemins. CATULLE MENDi;;s. es Princesses. - HENRI LAVEDAN de l'Académie Iran·
rr_lse. • Nous serons trhs bien
terre ,. - JEAN RICHEPIN, de l'Académie
ançaise, et HE!IRI CAIN. La Be le au bols dormant.
_

tar

1

li était une lois un œrand roi dont le
r~ra ~mc fü il le plus bca: du mond~. Sa cour
n ?lait ~1uc· ~êtes cl plaisir , cl il n'y en :wail
~Oint d.at~s • galan te ni d'au ssi magnifiq ue.
l~llc .él~tl JCU1~c, ca r le roi était jr unc, cl tout
ré. p:ra1l la .Jl'Uncssc dans c·,·
de fo gcnlilies~&lt;' des r nfan ls If ue
lit•u .en~hanté. Tout respirait rïiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiïiiiiïiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii--=========----~
de cc qu'ils promcltaient de
aussi I amour. Cent bc,1.u Lé
coùlr r à la France, prJ,irml
s·~mprcs air nl it plai re au
arec
chagr in le grand rôle
prmcr, parce qu·il était roi l' l
qu 'allait jouer crue liellr
p.ircr q u'i l n'y arnil point
étrange cl dangereuse famille'.
t.1·hommc d:ins ·1ou ,ses 1·,' 1ais
npcrslitieusc rL sans reliœion
tJUi 1'1it aussi bien fait.
pétrie d·cspril cl d'cxl~a,a~
En cc lc mp3-lll, il y a,·ail
gancr, ardente rl exlrèmr rn
/1 la cour une , ilainc • moritout, qui l'i1ait r nlourér d'ohcau&lt;lc qur le premier minisjels d'art. d·aslrolognes.d'anitrP, qui était son onclC'. y a rait
maux dr toute&gt; espèce &lt;'t d'écr i,_nis~ lonl r nfanl pour "y r ire
l'ains. La beauté l &lt;'Lait l'ord it•lcr('('. Eli!' était laid,•, i·o) 1'o rc
nairt•, ~omm(• aussi la prn:si(',
l'l s:nm,gr, mais r llc al'a il de
la
m11s1q11ce t la galanlr rir . Lrs
l't•;: priL t'l l'a i~ai l mille tou rs
r
isagcs
&lt;'l lrs idérs l ar:iicnl
qui dil'ert issa icnl le roi. Cc
un tour singulier. L'a rt dr ,{prince sr plaisait tanl à èlrc
duirc et dr subj u!!'uer v ,:tail
a., N· elle, q u·cnfin il ne pul
naln rel. Les goû ls étaic,;l rt•s• • n passer et roulut l'épousrr.
Lés i1alien : t:léganl;: , rafL~ rr ine sa mrrc s'y opposa cl
finés, inq uiétants. Pas une
Sl•para lrs dell\ amant , cc qui
'.cmme dr la cour qui sût s·alut cotila de grandrs pr incs C'l
JUster comme unr )lazarine,
li•ur fil rcrscr beaucoup de larq ui s'cn lcndil comme elle it
mes . .\ prè qu·c11c r ul réus i
orner un logis ou dispo~er une
la ,·ilainc moricaude commi;
fêle. Pas une c1ui eùt autant de
une fou le d'cxlraragances cl
lecture et sùl parler arec le
eut une fou le d'arcntures inmèmc à-propos t·t la mème
croyabl~s, au cours desquelles
j~sles e sur. les sujets les plus
r llc dcrn1L une belle pcr onnc.
d ivers, tenir une cour arec
Un beau jour clic disparut el
aulan l de discernemen t, de
l'on n'a jamais pu sa l'Oir cc
bonne g r.ire et, quand iJ le
qu'elle était dcl'r nue.
fallait, de hauteur. Pas une.
Le conte de fée qu ·on l'icnl
non plus quj fù t aussi fan iiClicb(Drauo.
de lire s ·csl passé i1 la cour de
lièrca rcc des idées dont on s'ef,\I.\RlE ,\l,1xc1:o.1 .
France au milieu du xrn• sièfa rouchai t hor de l'Italie .
T .Jtle~11 de )lrGs.,RD. (.\/11see Je IJerii 11 .J
cle. . Le beau prince, c·esl
Marie ~lancini, dt•rcnnc con~
Lotus XIV. La moricaude
nétablc Colonna, disait et écric'e l. Marie Mancini, nièce dt;
.
vail, comme la chose du monde
ca rdmal ~Jazarin • Nous allons essayer de raen tout un train de princes du sang. Cc petils la plus 5,mp~~• qu 'ellc fuyail son bonnètr époux
conter cc roman royal 1.
étrangers portaient des noms italiens cl oh - de_ P~.u r .qu 11 ne se venge.il de se frasqu&lt;•s
curs : trois Mancini, une Martinozzi. Leur
.&lt;( a I ilahenne n' r n l'empoisonnant. Il n 'r sl
Le J l septembre 1647, it la ,cille de la
mères élaienl sœurs du cardinal Mazarin.
Jamais d'un bon effet de tenir de scmblabb
Frond e, la cour de France Yi l arri,·er d' llalic
En l
la Frondt' \'Cllanl de fi nir, llOUl'd expédients pour naturels. Il se forma douCl'1
1. 1. Chante!au~e a puhlié en 1880 un , olumc cict•I.
:'ious a,ons h&lt;'aucoup mis it co11tribut1u11 ces deux c\l que nous eu a laissé un témoin Mme de i\l Il
1
ou,·,·nges.
Ji~~/ur
Loma .\ l.V el ~larie 1ll a11ci11i. Arnnl lui.
' 11.le. !I a ~lé r,•produit par l/isto1·}a dans son °.,,'1'~
ce Renée avait publié les .Yieces ,le ,lfaza1·i11.
2. l'oir, à propos de celle arri,·{o,,. I&lt;' t·urieux ri•• mero , J .

o.,3,

1. -

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) . TALLANDJER, 75 ,

:i_rri,agc d&lt;' ncl'eux et de nièecs de la famcu c
Eminence; encore trois ~fancini cl une ~fartinozzi. Une der nière füncini arrirn en 1li,°J3
an!c un petit frère. Cda fai~ail en tout ept
nièces _cl trois nerenx, soit dix personnes /1
pourro,r de dols, d'alliance cl d'emplois.
Quelques esprits pcq;ants, moiw touchés

HISTORIA. -F'asc. 6.

... 2.p ...

�___________________.;._____________________~
-

msTORJJI

ment autour des Mazarinrs unr réputation rail mieux faire mesurer l'énormité pour
équiroque, qui se changea en légende sinistre l'époque qu'en rappelant que le budget de la
France était alors de cinquante millions.
à la première occasion.
Il n'élait pourtant pas méchant, mais il
Hardies el hasardeuses, leur passion pour
a,·ait
les instincts bas, et il en est de la basles arenlures arait comme leur personne une
sesse
comme de certaines matières colorantes,
saveur exolique. Elles ne les aima:cnl pas en
héroïnes, à la manière des grandes dames de dont un grain jeté dans une CU\'C d'eau trouble
la Fronde; clics les aimaient en vraies aven- cl teinte toute l'eau. Ses qualités étaient salies
turières qui ne craignent point de se com- par cc principe funeste. La nature lui avait
mellre, et sont contentes pour\'U qu'il leur fait de grands dons cl il a,·ai l de belles parties
arrive quelque cho c. L'orgueil les aidait à de l'homme d'État, mais, selon l'énergique
s'en tirer, et, quand cUes ne s'en liraient ex pression de netz, «le Yilain cœur paraissait
pas, clics ne se laissaient point aballrc; elles toujours au trarers ». Il avait une intelligence
ne ,·oyairnt qu'un coup mafüyué dans ce qui aiguë, un esprit vif, fertile en expédients,
aurait fait rentrer une aulre sous terre, de plein d ·enjouement et de grâce; il était capable
honte el de confusion ; c'était 11 recommencer, d'a\'Oir de grandes ,·uc el de les exécuter: il
ne gardait point rancune des injure : il les
roilà tout.
·
oublia
il, dè mèmc que les bicnlaits; il était
Elles ne faisaient rien à demi. Deux d'entre
beau,
aimable, insinuant, « il a,·ail des
clics, Laure ~lancini, duchesse de Mercœur,
et .\ nn.'-~laric lJartinozzi, princesse de Conli, charmes iné\'itablcs pour èlre aimé de roux
3
étaient nées avec dès génies plus doux. Elles qu ïl lui plaisait ,, : mais il était méprisablr,
méprisé
el
s'en
moquait.
tournèrr nt 11 la dél'oLion et furent des sainte .
On ne sait 11 peu près rien des ori.,incs rt
A plrl cc deux exceplions, cl pcut-ètre aussi
Laure Martinozzi, duchesse de ~lodène, on de la première jeunrs c de Mazarin. li emble
serait en peine de décider laquelle des autres établi qu'il sortait de la lie du peuple; que
était la plus débauchée. Ces Mazarincs enl'isa- son père al'ail fait une fa~.on de petite fortune
geaicnt la v:c comme une partie où le sols au cr\'icc d'un Colonna; cl que lui-mème
seuls ne trichent point cl dont l'enjeu· est le avait tù!é de plusieurs métiers al'anl de devenir
plaisir, le plaisir défendu surlout, bien plus un monsigno1·e à bas violets, l'un des quatre
savoureux que l'autre. Le sens moral man- plus beaux prélats de nome, déclare un de
1
quait à presque toute la famille ; c'était un ses panégyristes • Le r~ste n'est que Lénèbrcs,
des trait di tincli~ de la race. Mazarin n\·n contes rn l'air, pMpos intéressés d'amis ou
cul jam:üs : ses nièces ne surent pas davan- d'ennemis, jusqu ·au moment où les circontage cc que c'élai t. Elles n'avaient pas d'àmc, stances, l'inlriguc cl le mérite en firenl, tout
jeune encore, l'un d,•s négo~iateurs de la cour
comme leur oncle.
1
Le cardinal élait un rapace • On demeure papale, pui un légat du sainl-si~ge r n France.
épouvanté du mon.Lrueux lré or qu'il ama sa On conmil la suite cl comment, de la boue et
en moins de virgt ans, dans un temps où la de la nuit des débuls, jaillirent une puis,ancc,
guerre étrangère et les troubles civils ruinaient un faste, un éclat, qui firent recherchrr
le pays. En Loule occasion, son grand souci el l'alli.mcc du rardinal par les plus grand · seisa principale occupation é1aienl de gagner de gneurs cl par des pri11 ..es régnants. es nièces
l'argent. Jeune et petit compagnon, il récut purent mesurer, en 11uiuanl P.omc pour raris,
du jeu cl en récul trop bien ; ses ennemis ne l'aliimc entre hier et aujourd'hui, entre ce
se firent pas faute d'cxploiler ronlrc lui cc qu'elle quillaicnl cl re qu'elles lrou\'aienl.
bonheur con tant. Premier ministre, il vola Les Mancini laissa:cnl derrière clics un père
la France sans se montrer dt:Iical sur le cho:x a trologur, le llarl:nozzi un père entièrement
de moyens. Il a l'ail, com:nc Panurge, soixante ignoré: tonies abandonnaient des existences
cl trois manières de e pro::urrr de l'argcnl , humble,. Elles trou\'èrcnl à Paris un oncltJ
dont la plus honnètc était c&lt; par façon de maitre de la France, dont la m:iison militaire
larc:n ». Ce que Mazarin f.t:sait r nrorc de était .cmblahle à celltJ du roi el comma ndée
plus honnèle élail dè prcndrtJ Jans les C1Jffrcs de mème par la première noble sc du royaumr.
du roi; cela "alait mieux que de Yendre les Elles trou,·èrenl des palais, des millions, un
places, m:eux que de &lt;&lt; de\'Cnir le rirand:er train rornl. Elles s'in tallèrm l dans ce nouvel
el le munitionnaire de l'armée », ainsi que étal a\'cc l'aisance de GlltJs que rien n'étonna
Mme ddlolle\'ille l'a(:(:u e d'avoir fail en 1658, jamais, cl prirent un essor qui fixa sur elles
lors du siège de Dunkerque : - &lt;c Il faisait les yeux de l'Europe. Le rayonnement de la
rendre, à cc qu'on a dit, le vin, la viande, le famille MaZlrin ne saurait mieux se compart!r
pain cl l'eau, et regagnait sur tout ce qui c qu'à un feu de 13cngalc, car il en cul la souvendait. li faisait la charge de grand mailre daineté, l'éclat étrange cl la courte durée.
de l'artillerie, et, depuis les dernière jus- C'rsl trop peu de dire que ces fhmmcs éblouisqu'aux premières, il profilait sur toutes. Les santes illuminèrent la France ; leur lueur
souffrance , par celle raison, furent grandes s'étendit fort au delà de nos fronlières, sur
tout l'Occident, el allira aux pieds des irènP
en ce siège 1 . » Il l'Cndait jusqu'à l'eau à no
soldats : ce lrail dit loul. A force de pillage italiennes des princes du Midi et du Nord, de
effréné, il Jais a une fortune que Fouquet l' Est el dtJ l'Our t ; puis le feu s'éteignit brusérnlua à cent millions, chiffre dont on ne sau- quement. Des scandale~ brupnts, des dis1. La. réputatio,n de llazarin s'nst beaucoup relevée
de nos JOurs. (Voir les beaux traraux de ~I. Chéruel.)
Aussi est-il bon de faire remarquer que, dans cette
étude, nous n'avions pas à apprécier l'œuvre poli-

tique du ministre, mais seukmelll le raraclère d&lt;&gt;
1'11omme, el que nous devions le montrer tel qu'il
appara issait aux contemporains.
2. Mémoires de Mme de Motteville.

gràrcs, des ruines, l't•xil, la mort, s'abattirent sur la bande ambitieuse el l'anéantirent,
non toutefois avant qu'elle ail eu le temps de
mêler son sang aux plus nobles de l'Europe.
Nous avons choisi fürie ~fancini entre les
sept cousines, parce qu'elle a failli être reine
de France. Elle aurait mérité même sans cela
d'ètre prise pour type de la race, car elle
représente la moyenne de la moralité mazarinc, à égale distance des saintes el des scéléléralcs, de la princesse de Conti el d'Olympe
Mancini, comtesse de Soi ons. Déduction
faite des saintes, aint- imon disait de fürie
en la comparant au reste : C&lt; C'était une folle,
rt toutefois la meilleure de ces Mazarines. n
Saint- imon l'avait bien jugée.

"-- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - reusc étaient également son fait : l'une lui
montait à la tête; l'autre lui pâmait drlicirnscment le cœur. Elle aimait les arts. Elle
était. fascinée par l'astrologie qu 'clic a\'ait
étudiée et à qui elle demandait conseil dans
les ~irconstanccs critiques. Elle avait en tout
un JCne sais quoi de dé\'orant et de dérnré
q~i troublait. Elle stupéfia la cour par ses
cris, ses . anglots. Sl' Lorrenls de larmrs pendant la maladie qui faillit cnlcver Louis XI\'
e~ 1~58. Il n·1 cul plus pour elle ni étiquellc
nt bienséances. Elle s'abandonnait à la face
du ciel à un désespoir farourhe r t &lt;1 S&lt;' tuait
de pleurer 1 ».
On le remarqua d'autant pins que sa famille

sa mère; a\'ec une fille de jardinier; a\'CC
une duchesse de grande cl longue expérience,
)!me de Cbàtillon. Il avait été amoureux. Il
n'araitjamais été aimé, peul-être parce qu'il
était encore timide a\'Cc les femmes; c'était
un jourenccau qui rougissait et pâlissait, qui
tremblait quand une jolie fille lui prenait la
main. Il pleurait facilement, de ces larmrs
&lt;1ui ,·icnncnt des nerfs cl que la \'ieillcssc lui
rapporta : &lt;( Il lui prend quelquefois des
pleurs dont il n·cst pas le maitre 1&gt;, disait
~lmc Je 3lainlcnon à une de es conGdcntrs
t•n 1703. La pensre qu'il a,·ail enfin rxc-ité
une grande passion, un de ces amours immensrs qu'il a\'ait plus qu'hommc au monde

JKA~ Œ JKANC1NJ ~

cour &lt;c commr le roi drs abcillcss 1&gt; . Adroit
aux exercices du corps, il arnit reçu de cc
côté une éducation soignée, dansait el montait
à cheval à mencille. llazarin ne lui arail rien
fait apprendre du reste. Louis XI\', de son
al'eu mème, était de la plus profonde i"nora~ce et. il n'était justement pas de ces gens
qm ?evmenl. li ~e savait que ce qu'il arait
appris, ~l le card~nal le tenait à jouer al'ec ses
mèces; 11 ne savait donc rien. es idées ne se
rércillai;nl _poin~ san être stimulée , cl personne n avarl prrs celle peine; elles dormaient
donc encore à vingt ans. ll portail au fond de
l,ui-mème les germes des grandes qualités qui
fi rent un grand monarque d'un esprit né

Il
Dans le second conYoi de ncrell\: cl de
nièces que Mazarin manda d'italie, celui
de 16:.îj, se lrou\'ail une créature de treize à
quatorze ans, qui parut à la cour un prodige
de laideur. Elle était noire cl jaune, dégingandée cl décharnée. Elle arail nn cou cl des
bras qui n'en fini aient plus. Sa bouche était
grande cl plale, es yeux noirs étaient durs
cl il n'y avait nul charme, ni espoir de charme,
dans toute sa personne. L'esprit était à l'avenant. « Elle l'avait hardi , écrit )lmc de La
Fayette 5 , résolu, emporté, libertin cl éloigné
dc toulc sortc decil'ilitéetdc poliles e. 1&gt; Au milieu de ses_ œurs el de ses cousines, elle semblait une hèle sauvage, elfianquée, hérissée,
prètcà mordre. Cc laideron était Mariellancini.
a mèrc ena\'aitmauvaiseopinion. Mme Mancini mourut à Paris en 1656. Avanl d'expirer,
clic recommanda es enfant à son frère le
cardinal, « cl lui dit surtout qu'elle le priait
de mellre en religion sa troisième fille, qui
s'appelait Marie, parce que celle-là lui avait
toujours paru d'un mamais naturel, el que
feu son .mari, qui a mit été un grand a trologuc, lui aYail dit qu'elle scra:l cause de
beaucoup de maux 6 • » Mme )lancini jugeait
trop sérèremenl sa moricaude, el cc hon
M. )Jancini aurait mieux fait de lire dans les
astre qu'il fallait enformer Ol~ mpe. )lazarin,
qui arnit pourtant foi aux horoscopes, nr rrul
point 1t celui de son beau-frère el garda )laric
à la cour. Il ne tarda pas à s'en repentir.
Celle fille qu'on nous peint si rude était
une Haie femme du ~lidi, tout flamme, passion et cmporlemcnl. Le ftJu ne tarda pas à
lui sortir de partout. Sc grands yeux noirs
en lancèrent el en parurent adoucis. a physionomie s'éclaira. "a voix prit des accents rhauds
qui remuaient, ses moindres gestes Lrah:renl
l'ardeur impétueuse de lonl son èlrc. En
mème temps, son esprit s'arfinail au contact
d'une société polie. El!e al'ait quillé nome
sachant par cœur les poètes italiens, y compris l' Arioste. Elle sut bienlot par cœur les
poèles français. Corneille la Lramporta. Comben ·illc, La Calprenède, cudéry l'cninèrcnl.
La liLLérature héroïque el la liltéralure amou;:;.
4.
[,,
6.

Mémoires de l)ussy.
Le bénédictin Th. B01111el.
Jfisloirc de Madame l/e1ll'ielte d'A11gl1 /e,n.
Jlémoires de Jfmc de Jlotteville.

LE ROI F.:-.TRE \ Dt:'\'KF.RQLt:
·
·

(~9
· Je ·fntn.ll"LT, .1.itrès
•
- Jll'\' 16:ll)
• - (',r.1,·111~
, ·.,x orn :\lE~Li;s ET Li; Bnn,. (.1/usée ,te l'ers;iilles.)

prenait l'éHfor menl d'une autre façon , infiniment plus maza rinc. Le cardinal cachait ses
trésors, déménagrait ses meubles et faisait la
courbette aux amis de ~Ion irur frère du roi
rl hrri tier préso~ptif de la cour~nnc. 01) mpe,
dont la tendre l1a1son a, cc le roi aYait prèlé
à lant de commenlaircs,jouail tranquillement
au~ c.arle~; un prince qui allait mourir demnarl mutile cl ne l'intéressait plus. Ouand
Louis XIY, contre toute attente, enlra cr; con',alcscence, &lt;1 tout le monde, dit Mme de La
Faycllr, lui parla de la douleur de Mlle de
füncini ». Mme de La Fayelle ajoute finernenl : c, Peut-ètrc, dans la suite, lui en
parla-t-elle ellc-mèmc. ,&gt;
Le roi a,ait , ingt ans . li arnil eu de a\'enlurcs : a\'ec Mme de Beauvais, surnommée
Cateau la Borgnesse, femme de rhambre de
1 · llémoire, de Mllr de illo11tpe11sier.

le entimcnt de lui être dus, ne pouvait le
laisser indifférr nt. li re"arda daYanla"c Marie
. .
b
.,' [ ancrm
cl (a trourn fort0 embellie. li lui
parla
1
« arec application 1&gt;, et fut emporté comme
une paille par l'ouragan.
li l'aima d'abord parce qu'elle le ,oulait.
li l'aima ensui te de lui-même, par un motif
noble'. parce qu'il cotit en elle un esprit
supérieur, au contact duquel le sien s'ourrai t
à des (10rizons inconnus. Pour bien comprendre
cc qm se passa en lui, il faut oublier un instant le Louis XIV qui nous est familier le
roi-soleil assuré dans son rolc d'astre, p~ur
nous sou,·enir de cc que la nature cl l'éducation l'al'a:cnl fait à \'ingl ans.
Sa bonne mine est célèbre. Elle était accompagnée d'une gràce majestueuse el naturelle qui le faisait distinguer au milieu de sa
2. tlfémoil-es de Jfme de .1/ollerille.

méd(oc~c, ~ais ~s germes n'araicnl jamais
eu m air nt Ium1erc pour éclore. Marie Mancini devint son amie, cl cc fut comme une
irruplion de soleil dans un lieu fermé el
o_bscur. _li app;.il cl co,mp~i t pl~s de c~oscs en
t'I'. mois, qu 11 ne l avarl fait depms qu'il
était au monde.
Elle lui ouvrit le monde des héros : héros
d'amour, héros de constance et d'abné"alion
héros de gloire. Elle lui ré,·éla les sentiment;
grands ou subtils, passionnés ou nobles, qui
donn?nl son prix à la ,•ic. Elle lui reprocha
on ignorance el se fit son précepteur, lui
apprenant l'italien, lui remplissant les mains
de poésies, de romans et de lra"édics lui
li anl ellc-mème ver el prose d~ sa 'roix
amou_rc~sc, avec d~s intonations qui berçaienl
ou grrsarenl. Elle l accoutuma aux entrclicn5
:;, .l[hlloires de SaÙlt-Si111011 .

�111STO'J{1A

----------------------------- _______.,,

~rrit'UX arrc les hommes 1Li.gc rL de mérite,
le piqua d'émulation et l'aida il acquérir b
nobl~sse du tour et la justesse de l'expression.
li lui dut aussi le peu qu'il eut de goût pour
les arts. Il lui dut plus que toulcela ensemble.
Elle lui fit honte d'être sans ambilion, sans
rêves bons ni mauvais, sans désirs plus hauts
que Ir choix d'nn costume ou d'un pas de
.hallct,lc fit somenir enfin qu'il était roi et lui
donna l'idée d'ètrc un grand roi. II n'oublia
jamais la leçon.
Le sentimen t qu'il_ éproura pour clic se
rcssentiL de cc rolc d'Egérie. Au début, arnnt
que Marie se fùt instituée son précepteur,
l'inclination du roi ressemblait à toutes les
inclinations Pntre très jeunes gens. Elle en a
raconté la naissance avec beaucoup de gr,i.ce,
dans un écrit intitulé Apologie• : &lt;&lt; La manière familière avec laquelle je vivais arec le
roi cl son frère était quelque chose de si doux
el de si affable, que cela me donnait lieu de
dire sans peine tout ce que je pensais, el je
ne le disais pas sans plaire quelquefois. li
arrirn de là qu'ayant fait un rn~·agc a Fontai,nehlrau arec la cour 1, que nous suirions par1toul 011 clic allait, je connus au retour que le
roi ne me haïssait pas, ayant déjà assez de
pénétration pour cnt~ndrc cet éloqu?nt l~ngagc qui persuade Lien plus sans rien dire
que les plus belles p~•:oie~ d\t mond~. l( _se
peut faire aussi que I_ rncl111at1_0~. pa'.·t1culier~
que j'arais pour le_ roi, en q~1 J arns Lrourc
des qualités bien plus considérables et un
mérite beaucoup plus grand c1u'à pas un
autre homme de son royaume, m'eùt rendue
plus sa rnnlcen celle mali ère qu'en toute aulr1:,
Le témoianage de mes icux ne me suffisait
pas pour° me persuader que j'avais fait une
conquête de celle importance. Les gens de
cour, qui sont les espions ordinaires des actions des rois, arnient, aussi bien qnc moi,
'. démêlé l'amour que Sa Majesté avait pour
moi, et ils ne me vinrent que trop Lol confirmer celle vérité par des deroirs et des respects extraordinaires. D'ailleurs_, b ass!duités de cc monarque, les mag111fiques prcsents qu'il me faisait, et, plus que tout cela ,
ses langueurs, ses soupirs et une complaisance générale qu'il arnit pour Lous mes
désirs, ne me laissèrent riPn à douter làdessus. »
Des lan!!'llcm s, des soupirs, des présents :
tel était al~rs le langage courant de l'amour,
cl il n'y a rien, jusqu'ici, qui distingue cette
passion d'une autre du même temps. Encore
quelques semaines, e~ le jeune prince fut
subjugué par un sentiment ardent et complexe où il entrait ~e 1~ l~ndressc, de la
reconnaissance, de 1 adm1rat10n, de la soumission, de la confiance de l'élère pour son
maître el de l'attrait particulier que la femme
du Midi exerce sur l'homme du Nord. Marie
Mancini attisa le feu par les moyens violents
C[Ui con.renaienl à son caractère. Elle s'attacha aux pas du roi, ne le quitta plus, l'obséda

cl sut lui rcndrr l'obsession douer, puis nér·cssaire. Au palais. elle semblait son ombre.
et lui n'arail d'yeux et d'oreilles que pour
elle. La cour ;oyagcait-elle, Mlle Mancini
abandonnait les dames et les carrosses, montait à cheral et s'en allait par monts et par
vaux arec son p:iladin. li n'y avait plus alors
pour eux bircr ni été, rcnl, pluie, ni froidure;
ils étaient ensemble, c'était assez, c'était tout.
Elle l'accoutuma it tout lui dire, cc qu'il pensait, ce qu'il arnil appris ou entendu, ses
affaires, ses projets. De là à la consulter sur
tout, il n'y al'ail qu'un pas, et ce pas fut ,·ile
franchi. Mai'tresse du cœm cl de l'esprit du
roi, et maitresse absolue, Marie Mancini songea à tirer parti de son pomoir. Elle lem les
yeux vers~ e trùne de France et ne le jugea
pas trop haut. Elle laissa entendre qu'il ne
lui semblait point inaccessible et ne fut pas
rebutée. Après le roi, deux personnes seulement avaient voix au chapitre : l'une était
la reine mère, l'autre le cardinal Mazarin.
Pour apprécier cc que ~faric avait à en attendre,
soit en appui, soit en résistance, il faut jeter
un coup d'œil sm· les relations entre ces deux
personnes el sur le chemin parcouru par la
famille mazarinc depuis son entrée en France.

1 Le titre complet est Apologie ou les Véritables
Mh;io,res de Maaame Marie Mancini, co,métable
de Colo1111a, écrits par _elle:n!éme (Leyde, 1678).
L'authenticité de l'.-l11ulog1ea etc contcstee. li. Chantelauze se prononce en ia faveur.

2. Aoùl-septcmbrc 1658. Loui, XIV étail tomté
malade a la lin de juin.
3. Lettre du ;;u Juillet ·1660.
4. Lettre écrite de l'exil, le 11 mai 1651.
5. Lellrn c\e Saint-Jean-de-Luz, le 11 août 1659.

Ill
A l'avènement de Louis XIV, le 14 mai 16t3,
la situation de Mazarin en France était des
plus précaires. Le feu roi l'arait mis du Conseil de réaence, mais la régente le haïssait
parce q11'il était créature de Richelieu. Il feignit de quiller la partie, annonça son départ
pour Rome, et cependan t essaya ce que pot~rraient pom lui ses gràces italiennes. Les CH'constances lui traçaient son plan. Anne d'Autriche avait le pouvoir ; il fallait s'insinuer
dans le cœur d'Anne d'Aul1·iche, etd'unetellc
façon que la reine n'cùt rien à refu ser à la
femme. Mazarin se mit à l'œuvrc.
La reine mère œnail de passer la quarantaine. Elle était coquelle, mais d'une coquetterie romanesque cl précieuse, qui lui faisait
placer au-dessus de tout les conversations
galantes, les regards langoureux el les petits
soins. Mme de Chevreuse, la éonfidente de sa
jeunesse, assurait que l'arcrsion avec laquelle
la reine avait éconduit le cardinal flichclieu
venait de cc qu'il était « pédant en amour » ;
défaut insupportable en effet et dont peu de
femmes prennen t leur parti. Les lcllres de
Mazarin montrent d'autre part que les petits
soins gardèrent toujours leur prix aux ycnx
de la reine. Vieux Lous deux, cl lui très goutteux, très occupé par le traité des Pyrénées,
il lui fait encore de petits cadeaux comme à
une jeune pensionnaire. &lt;&lt; Je vous envoie, lui
écrit-il de Saint-Jean-de-Luz, une boilc avec
dix-huit éventails qu'on m'a enroyés de
Rome... Vous recevrez•aussi quatre paires de .
gants que ma sœu r m'a cmoyées dans un
paquet l&gt; .

... 244 ....

Mazarin fit ~on profi L d&lt;' la d~com·ennr dl'
Bicbelieu. Il nr l'ut pas pédant. Il paru!
follement épris el anéanti par le sentiment de
son indignité. Il se fondit de tendresse cl
demeura plus petit qne l'herbe devant sa
déesse. Il fut plus insinuant que pressant,
plus soumis qu'insinuant, plus aimable que
soumis.
li réussit.
Cc qu'il sut être dans le succès, sa Correspondance avec Anne d'Autriche nous
l'apprend. Pendant un de ses exils de la
Fronde, la reine termine par ce cri de passion
une lettre qu'elle lui adresse : &lt;&lt; ,Jusqu'au
dernier soupir; adieu, je n'en puis plus. »
Il laissait des souvenirs inoubliables. Elle lui
écrit, à cinquante-huit ans : &lt;&lt; Votre lettre
m'a donné une grande joie; je ne sais si je
serai assez heureuse pour que vous le croyiez.
Si j'avais cru qu'une de mes lettres vous eùt
autant plu, j'en aurais écrit de bon cœur, et
il est vrai que de rnir les transports avec
[lesquelsj on les reçut el je les vopis lire,
me faisait souvenir d'un autre temps, dont
je me soul'icns presque à tout moment, quoi
que vous en puissiez croire. Si je pourais
aussi bien faire rnir mon cœur que ce que je
vous dis sur ce papier, je suis ass urée que
vous seriez content, oü vous seriez le plus
ingrat homme du monde, cl je ne cr?is pas
que cela soit O • ll Les lettres de Mazarm son l
du mèmc ton : &lt;( Mon Dieu! que je serais
heureux et vous satisfaile, si rnus pouviez
rnir mon cœur, ou si je pourais rous écrire
cc qu' il en est, et seulement la moitié des
choses que je me suis proposé. Vous n'auriez
pas grand'peine, en ce cas, à tomber d'accord
que jamais il n'y a eu amitié approchante à
celle que j'ai pour vous . Je vous avoue que
je ne me fusse pu imaginer qu'elle allàt
jusqu'à m'ôter toute sorte de conlenlemcnl,
lo1·squc j'emploie le temps à autre chose qu'à
sono-cr à vous 4 • 1&gt; Il savait l'étendue de son
o
empire
cl se plaisait à la co?slalc~. n I vous
étiez plus près de la mel', JC crois que Y0US
y auriez plus de plaisir; j'espère que cela
sera bientôt 5. 1&gt; La mer, c'était lui, dans leur
langage de convention. Quel triomphe int~rieur dut éprourcr cc parvenu, quel cbatomllcmcnt dt! vanité, quel délit icux senl:menl de
force, le jour 011 il tint à sa discrétion une
des plus orgueilleuses princesses qui furent
•
• 1
pma1s.
Beaucoup de contemporains les ont cru
mariés secrètement. Il n'y amil pas d'obstacle
absolu, Mazarin étant cardinal laïque. En
l'ab,encc de toute preuve, les historiens se
sont divisés el ne se mettront jamais d'accord.
Les uns font valoir la dévotion de la reine,
qui ne se serait po;ntaccommodée d'un aman t.
Les autres font valoir son orgueil qui ne se
serait point accommodé d'un beau-père bonnetier. Des deux côtés on s'appuie sur les
écrits du temps, el la balance serait égale si
les partisans du mariage ne disposaient d_'un
argument d'un grand po:ds. Les premwrs
temps passés, Mazarin cessa de se gêner avec
la reine. Les empressements et les caresses se
mélanrrèrenl
de rudesses et de négligences qui
0

s·

.MA'R,1E .MANC1N1 - - ~

srntaient le mari. Il se montra tPl qu'il étai!,
grondeur et désagréable. « Jamais, dit sa
nièce Hortense, personne n'eut les manières
plus douces en public et si rudes dans le
domestique 1 • l&gt; Anne d'Autriche passa du
Mazarin obséquieux et souriant du public au
Mazarin bourru du domestique. li faut arouer
que ces choses-là donnent à penser.
Quoi qu'il en soit, l'affection de la reine
pour Mazarin était si profonde, qu'elle y puisa
la force de le défendre enrers et contre tous,
elle naturellement indolente. Elle était hors
d'elle quand il s'éloignait : « Ses sens sont
tous effarés, &gt;&gt; dit un libelle du temps 2, et
c'est l'expression juste. Nous n'avons pas à
rappeler ici les lu ttes de la Fronde et combien
de fois Mazarin aurait succombé sous la haine
cl le mépris public sans le dérnucmcnl cl la
fidélité de la reine. Il ne fut sauré que par
les prodiges de l'amour, et il le sentit. On
conçoit ce qu'une pareille pensée inspire de
confiance à l'homme sauré. Mazarin marcha
désormais sur les nuages. A bas l'humilité!
Place au som·crain de la France! Il se rattrapa
d'aroir rampé et ne Larda guère à penser,
comme sa n:ècc Marie, que rien n'était trop
haut pour les siens; rien, pas même le trône
de France. Il avait du reste eu l'adresse de
donner à Louis XIV des beaux-frères don t il
n'eùl pas à rougir.
L'ainée des Mancini, Laure, arnil épousé
en 1651 le duc de Mcrcœur, petit-fils d'Henri lY el de la belle Gabrielle. L'année suirnntc,
Anne-Marie Afortinozzi épousait le prince de
Conti, frère du grand Condé et prince du
san3. Cc fut cnsLrilc le lour de la seconde
Alartinozzi, dercnuc en 1G55 duchesse de Modène. En 1657, Olimpe Mancini rn maria au
prince Eugène de Carignan, comte de Soissons, dc la maison de Savoie. IWcarnitrèré, elle
aussi, la couronne de France et paru un instan L la toucher du bout du doigt. En fille
pratique, elle tourna court en vo)·anl que le
roi ne se déclarait pas. Son oncle l'arnitaidéc
de so:1 mieux cl n'arait pas renoncé sans
peinr à la faire montr r sur le tronc; « mais
Lons les faiseurs d'horoscopes l'a raicnl tellement assuré qu'elle ne pourrai t y parvenir,
qu'il finit par en perdre la pensée;; &gt;l . La
belle Hortense était encore fille, mais assaillie de prétendants princiers.
Le cardinal arnit été moins heureux avec
ses neveux. Sur les lrois, deux étaient doués
à miracle; ils moururent jeunes. Le troisième,
que son oncle fit duc de Nevers, était un bel
espri Ltrès braque, un bon à rien.
On pouvait se passer des garçons. La
famille arait jeté par les· filles assez d'ancres
solides pour se croire assurée contre toutes
les tempêtes. Au comble de splendeur où clic
était panenue, le coup de fortune rêré par
Marie Mancini n'aYait rien d'impossible. La
cour ne l'aurait même pas jugé extraordinaire, puisqu'elle al'ait cru au mariage
d'Olympe avec le roi. Marie se disait que la
reine mère ferait en ceci, comme en tout le
1. Mémoires de la duchesse de Mazarin. Ces l,/é111ofres passent pour a\'oir étc écrils par Saint-Réal

sous l'inspiration cl, pcut-ètrc, la diclée c1·11ortense.

reste, la rnlonté du cardinal. Quant à son
oncle, le moyen de supposer qu'il ne serait
pas content d'arnir le roi pour ncYcu.

son sang que s'il n'avait jamais été pour elle
qu'un ver de terre. Elle parla donc et parla
haut, mais inutilement, « parce que la passion du roi jusqu'alors arait été comme protégée par le ministre l&gt; . Marie eut le champ
IV
libre et défendit son amour à la façon d'une
En effet, son oncle ne demandait pas mieux; louve qui défend ses petits. Elle rôdait autour
il aurait fallu que Mazarin fùl un ~aint pour du roi, prête à mordre, son visage brun el
sauvage illuminé par la passion. Les contemporains disent qu'elle était transfigurée par
l'expression touchante et terrible de toute sa
personne.
Cependant des négociations étai en l engagées pour marier Louis XIV avec une princesse de Savoie. Celle alliance souriait au
cardinal parce que la reine de France se serai l
trouvée cousine de sa nièce Olympe. li laissa
cependant à Alaric toutes ses chances et
l'emmena à Lyon, où derait avoir lieu l'entrevue. La cour se mit en chemin le 26 octobre 1658. Marie a raconté dans l'Apologie
ses émotions en parlant pour la grande bataille : « Il vint une tempête qui troubla pour
quelque temps la douceur de ces jours, mais
elle passa bientùt. On parla de marier le roi
avec la princesse Marguerite de Savoie; ... el
cela obligea la cour de faire le voyage de
Lyon. Celle nourelle était capable de donner
Clichê Giraudon.
Loris x11·, JEü~E.
bien du trouble el de la peine il un cœur. Je
Dessin de LE BRUN. (Musée du Lom-re.)
le laisse it penser à ceux qui ont aimé, quel
tourment ce doit être, la crai nte de perdre Cl'
qu'on aime exlrèmement, surtout quand
ne pas être tenté, el il n'était pas un saint. l'amour est fondé sur un si grand sujrl
D'autre part, il n'était pas un songe-creux, d'aimer; quand, dis-je, la gloire autorise les
capable de renoncer aux avantages solides mourements du cœur, el que la raison est la
pour l'amour d'une vainc gloire. Il avait le première à le faire ai mer. l&gt;
Elle lutta vaillamment. Elle fit la roule de
pournir et l'argent ; il entendait les gard&lt;'r,
cl l'élérnlion de sa nièce au trùnc de France Par is à Lyon presq ue entièrement à cheral,
ne l'aurait point du loul consolé de leur côlc à côte arec le roi, qui lui parlait « le
perle. C'est ullr idée qu'il faut arnir sans plus galamment du monde 6 ». Le soir, à la
cesse présente à l'esprit pour se démêler dans couchée, nourcau tète-à-tète. lis causaient
le jeu compliqué joué p:ir le cardinal durant quatre à cinq heures de sui te,· avec l'abonla crise. M. de l:lricnnc I a indiqué la situaLion dance intarissable des amoureux. lis jouaienl
arec une j ustesse p:irfaite lorsqu'il a dil dans ensemble, dansaient ensemble, mangeaient
ses Mémoil·es : « Quoi que m'ait pu dire ensemble, pensaient ensemble. C'était plus
celle Éminence, si le ma riage de Sa Majesté que &lt;le l'obsession; c'était de la possession,
eùt pu se faire al'ec sa nièce el que son Émi- c'était l'un des exemples les plus curieux que
nence l' cùl lrouré ses sûretés, il est certain nous oITrc l'histoire de l'anéantissement d'une
qu'elle ne s'y serait pas opposée. ll Y trou- personnalité da ns une autre, sans le secours
ver ses sûretés : tout était là. Ambitieux el des moyens scienLifiques employés de nos
sans scrupulPs, mais sagace : tel était l'oncle. jours. Il ne restai t plus, à ce qu'il semblait,
C'était à la nièce à ne pas l'effaroucher. Par une seule chance au roi de se résoudre par
malheur pour son rêve, Marie Mancini était lui-même, une seule possibilité de faire une
incapable de prudence. Elle était trop fan- réflexion qu i ne lui fùt pas suggérée, d'ayoir
tasque cl trop emportée pour èlrc astucieuse. un sentiment qui ne lui fùt pas commandé.
On arriva à Lyon dans ces dispositions. La
On a ,·u que la passion du roi pour Mlle Mancini avait éclaté pendant un séjour de la cour reine mère était triste. Le mariage de Sarnie
à Fontainebleau . La reine mère en prit om- lui déplaisait - elle souhaitait l'infante d'Esbrage et « la l'énérablc qualité de nièce• l&gt; ne pagne - el elle redou lait les entreprises de
put l'empêcher d'exprimer ses sentiments &lt;t celle fille l&gt; si l'alfaire manquaît. Mazarin
arnc assez de liberté pour que l'oncle n'en était paisible, car il avait de quoi rompre le
ignoràt. Le cardinal perdait 11rise sur elle dès mariage de Saroie si l'cnric lui en prenait. Il
qu'il s'agissait du roi . Les souvenirs inou- a mit trouYé à Màcou l'enrnyé d'Espagne,.
bliables étaient oubliés, et Mazarin trournit Pimente) , chargé d'offrir l'infante à Louis XIY,
en face de lui une grande princesse, aussi cl il l'avait caché, se réscrrnnl de le produire
hautaine, aussi orgueilleuse de sa race et de au bon moment. La comédie fut si adroite2. /,' /;;:rorciste de La /leine.
jJ!medc Lafayclic, Jlistofrede Madame 1/enrielle.
4. Loménie, comte de Brienne, Mémoires sw·

les rtq11cs de l o11is .\ ï/1 et de Louis .'i/1'.
5. Mémoires de Mme de Jlotteville.
G. niémoit·es de .!Ille de ,llonlpensier.

�, - 111ST0'/{1.ll
mcnL préparée et si· parfailemenl jouée, que
les contemporains y furenl trompés el crurent
1t l'apparition providentielle de PimenLel à
Lyon, pendant l'entrevue avec la princesse de
Sa voie. M. Cbantclauze a découwrt que la
Providence, en celle occasion, avait une robe
rouge et un forL accent italien. Les preuves
en sont aux arcuircs du Ministère des affaires
étrangères. On peul supposer sans trop de
hardiesse que füzarin avait eu les yeux
ourcrls, durant le voyage, sur les progrès
éclatants de sa nièce Marie, et que ceux-ci ne
furent pas sans innuence sur le coup de
tbéàlrc de l'envoyé espagnol. Quant à vouloir
préciser les réflexions de I' Éminence, entre
Màcon et Lyon, on y perdrait sa peine.
On sait seulement qu'il garda son secrel
cl que son carrosse fut le premier au-derant
de la cour de Savoie. La reine suivail avec
son fils. Marie Mancini fut laissée au logis, oü
elle se rongea, bien éloignée p3urlant de
dcYiner cc qui se passait sm· la roule d·tLalie.
Les deux cours s'élaicnL jointes cl la princesse Marguerite de Savo:c était apparue à la
nôtre dans l'éclaLd'une laideur sans ressources
qui blessa Lous les )'eux, - excepté ceux du
roi. Louis X!V s'éprit au premier coup d·œil.
li avaiL rccouHé sa libcrlé dès que le regard
impérieux de Mlle Mancini avaiL cessé de
1. ,llémofres de ,lfme de Molleville.
2. Ibid.

peser sur lui. Qu'o:1 l'explique comme on
voud ra, c'étaiL une fascination, qui s'érnoouiL
avec la charmeusr. L'amant éperdu disparut
soudain; il resta un honnèLe jeune homme à
qui l'on présente une fiancée et qui n'est pas
difficile, parce qu'il a très emie de se marier.
Le roi monla dans le même carrosse que la
princesse et lui par1a conûdemment de ses
mousquetaires cl de ses gendarmes. Elle lui
rép:mdit sur le même ton. lis araient l'air de
s'èLre vus Loule leur vie, el Marie était oubliée.
La duchesse de Savoie contemplait cc tableau
avec ravissement, la cour de France demeurait ébahie et la reine mère consternée.
La soirée de celle curieuse journée fut
agitée. La reine mère, hantée par la laideur
de la princesse, railla son fils, pria, raisonna,
pleura et reçut pour réponse &lt;&lt; qu'il la voulaiL I l&gt; et « qu'enfin il était le maitre l&gt;. Elle
recourut au cardinal qui lui répliqua très
froidement« qu'il ne se mèlait point de cela ....
que cc n'était pas là ses affaires ». Elle demanda au Ciel de lui ê_tre secourable et fit
prier dans les cou rcn Ls de Lyon pour la
rupture du mariage. Elle oubliait, dans son
trot1blc, qu'elle avait sous la ma;n un auxiliaire plus puissant que les moines et nonnrltcs
de Lout un royaume, cl 1u'il suffisait de
déchainer Marie Mancini pour précipiter la
;;. Mémoires de ,!/Ile de Montpen.iier.
4. Apologie.

pauvre petite princesse Marguerite dans le
néant. Si la reine n'y songea.il point, Marie y
songeait pour clic. L'exécution ne fuL pas
longue.
Elle avait gucllé le retour des carrosses cl
s'était jcLéc sur la grande Mademoiselle pour
savoir ce qui s'étaiL p1ssé. Résignée et plainLivc, elle éLait pcr&lt;lue. Elle fut assez hardie
pour être jalouse~ et, le soir même, le roi
eut sa sc3ne. « N'ètes-Yous p1s h:mtcux, lui
dit-elle d'abord, que l'on vous veuille donner
une si laide femme 3 ? l&gt; Puis cc fut un
orage de reproches, de moqueries sur sa
« bossue &gt;&gt;, de mille p1roles v:olenlcs, éloquentes, impudentes et brûlantes, qui laissèrent le roi toul étourdi. Le lendemain,
il parul avoir oublié la présence de la princesse. Marie Mancini « repriL son poste ordinaire l&gt;, et tous deux régalèrcn L la cour de
Savoie du spectacle de leur bruyante passion.
Mazarin termina ces scènes indécentes en
produisant son envoyé espagnol cl en rompant avec la Savoie. Voici en quels termes
Marie raconte sa victoire : c1 Comme mon
mal était violent, il eut le destin des choses
violentes : il ne dura pas longtemps, et cc
m1riagc du roi se rompiL avec la mèmc
prompLiLude qu'il avait été entamé.... Leurs
Altesses s'en rcLournèrcnL en Savoie, cl mon
àme reprit en mème Lemps sa première tranquilliW. l&gt;
ARVÈDE BARINE.

(A

Champcenetz
J"ai été pendant dix ans excédé d'entendre
les gens du monde me parler de l'épigramme,
de la chanson, de l'épitre, des Ycrs que Cbampccnclz arait faits, du mot charmant qu'il
avaiL diL, du sarcasme sanglant qu'il s'était
permis, de la plaisanterie dont il élaiLl'aulcur,
elc., clc.
\'iranl inlimcmcnl avec lui , je savais à n'en
pas douter qu'il ne faisait presque rien, cl cc
presque l'iCn arnit toujours besoin d'èLre corrigé, pour une bonne raison, c'csl qu'il ne
s:.waiL pas un mot de latin, médiocrement le
français et ridiculcmenl l'orthographe. Les
gens de lettres parlaient à leur tour de son
espril ; ils disaient qu'il était plein de tmit,
et que sa cause1'ie était fort remarquable. On
lui faisaiL honneur d'une infini Lé de bons mols
que d'aulrns avaient déjà dits. Jamais une
telle audace à prendre le bien d'autrui dans
cc genre, une telle pcrséYérancc à colporter -

l'espriL des autres, Loul cela servi d'un Légaiement qui le servait à miracle. Le chevalier de Boufflers a sur la conscience un coup
d'épée que le Yicomlc de Roncherolles donna
à Champccnelz pour la chanson des Jeunes
Gens que BoufOers avait faite; et f ai ,·u
Champcenclz dans son lit, tromant très
simple d'avo:r un coup d'épée, bien à lui,
pour des Ycrs qui n'étaienl pas de lui. De
même que 1a chanson des Dettes du marquis
de Lourois, où Champccnclz n'eut d'autre
part que de substituer le mol LouYois à celui
de Gramont :
Oc Gramo11t (l,01wois) sui,·anl les leçons,
Je fais des chansons cl des dettes.

De mème que l'épigramme contre Mme de
Sainte-Armande. Elle esl de 11iYarol, crui avait
fini par la lui céder, parce que l'autre la lui
avait prise, el croyait très s~rieusement, dans
les derniers temps, l'avoir faite. Il a soulenu
un jour à Florian, cet homme de bien, ce
digne liLtérateur, qu'il arnit fait je ne sais
laquelle de ses romances. Nous nous promenions le soir au Palais-Royal, par une
belle soirée d'automne. L'auteur d'Estelle fut

suilwe. )

de Lrès mauvaise composition CL défendiL son
bien très sévèrement. &lt;1 Eh bien! diL Champccnelz, n'en parlons plus; j'au ... j'au ... rais
dù la faire, car elle ne vaul pas grand'chosc
et je l'aime beaucoup. &gt;&gt; Le fait est qu'avec
une figure qui prètail au rôle quïl avait
adoplé, il avait quelques saillies, et de temps
en temps du bonheur. Il hasardait Loul, rclcnaiL tout, prenait Loul; il était doué d'une
gaieté intarissable, e.t je me sers de cc mol
doué, qui n'esl pas ici dans sa place, parce
qu'il rend mon idée : celle gaieté était son
espriL. Elle ne l'a pas abandonné devant fouquier-Tinvillc; elle a résisté 1t son Lribunal cl
l1 ses jugements. Sa 1n:.1licc était infatig:ible cl
unircrselle, quoique homme d'honneur et
incapable d'une noirceur sérieuse et réfléchie.
Il n'était jamais si plaisant que quand il s'aLLaqua:t à sa famille ou à lui-mème; car, pour
dire un bon mot, il se serait couvert de ridicule arnc délices : cl ce n'est pas men·cillc
qu'on ail beaucoup ri d'un homme pendant
sa vie, qui, avant d'en sortir, monté sur le
char où Robespierre entassait ses victimes,
cria au bourreau : « ~lène-moi bien, je le
donnerai pour boire. &gt;&gt;
COMTE DE

TILLY.

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITRE XX (suite.)

,\rr:ré à Paris, Augereau fut nommé cap:taine el envoyé dans la Vendée, oü il sauva,
par ses conseils et son courage, l'armée d:i
l'incapable général Ronsin, cc qui lui valut le
grade de chef de bataillon. Dégoùté de comballre contre des Français, Augereau demanda
à aller aux Pyrénées cl fut cnYoyé au camp
de Toulouse, commandé par mon père, qui,
très satisfait de sa manière de servir, le fit
nommer adjudant général (co'onel d'étal-major) et le combla de m:irques d'affoction, cc
qu'Augcreau n'oubliajamais. Derenu général ,
il se distingua dans les guerres d'Espagne,
puis en Italie, principalcmcnl à Castiglione.
La veille de celte b:itaillc, l'armée française, cernée de toutes parts, se lrom·aiL dans
la po3it:on la plus critique, lorsque le rrénéral en chef Bona.par-te conrnqua un cons;il dr
guerre, le seul qu'il ait jamais consulté. Tous
les généraux, même ~fasséna, opinèrent pour
la retraite, lorsque A11gereau , expliquant ce
qu'il fallaiL fair.l poar sortir d'embarras, termina en disant : &lt;( Dussiez-vous tous partir
je reste, et, arec ma dirision, j 'altar1uc l'en~
nemi au point du jour. )) Bonaparte, frappé
des raiso:1s qui venaient d'ètre produites par
Augereau, lui dit : « Eh bien! je resterai
avec toi! &gt;l D~s lors, il ne fut plus question
de retraite, cl le lendem:iin, une éclatante
viclo:rc, due en grande partie à la valeur et
aux belles manœunes d'Augercau, raflermiL
pour loagtcmps la posi tion des armées françaises en Italie. Aussi, lorsque quelques
jaloux se pcrmcllaicnt de gloser contre Augereau en présence de !'Empereur, il répondait:
&lt;1 ~•oublions pas qu'il nous a sau,,és à Castiglione. l&gt; EL lorsqu'il créa une nouvelle noblesse, il nomma Augereau duc de Castiglionr.
Le général Hoche venait de mourir ; Angerem le remplaça à l'arrriée du Rhin, el fut
chargé, après l'établissemenl du consulat, de
la direction de l'armée gallo-batave, composée
de troupes françaises cl hollandaises, avec lesquelles il fit en Francon:e la belle campagne de
1800, et gagna la bataille de Burg-Eberach.
Après la paix, il acheta la terre et le chàLeau de La Houssaye. Je dirai, à ·propos de
cette acquisition, qu'on a forl exagéré la fortune de certains généraux de l'armée d'llalie.
Augereau, après aYoir louché pendant vinrrt
ans les appointements de général en chef iu
de maréchal, avoir joui pendant sept ans

d'un:: dotatio:1 de deux cent mille francs cl
dJ Lrailcmcnl de vingt-cinq mille francs sur
la Légion d'honneur, n'a laissé à sa mort que
quarante-huit mille francs d~ rente. Jamais
hom me ne fut plus généreux, plus désinlércssé, plus oùligeanl. Je pourrais en citer
plusieurs exemples; je me borne-rai à deux.
. Le général Eonapartc, après son élévafon
au consulat, forma une garde nombreuse,
dont il mil l'infantcr;e sous le commandement
du général Lannes. Celui-ci, militaire des
plus distingués, mais nullement au fait de
l'administration, au lieu de se conformer au
Lad établi pour l'achat des draps, toiles et
autres objets, ne trouvait jamais rien d'assez
beau, de sorte que les emp'.oyés de l'habil!emenl et de l'équipement de la garde, enchantés
de pouYo:r traiter de gré à gré avec les fom·nisseurs, afin d'en obtenir des po·s-dc-vin,
croyant du rcsle leurs déprédations courcrtcs
par le nom du général Lannes, ami :du premier Coasul, établircnl les uniformes aYCC un

AUGEREAU.

PortrJit gravé p.:ir L EVACIIEZ.

tel luxe, que lorscru'il fallut régler les comptes,
ils· dépas~aienl de tro;s cent mille francs. la
somme accordée par les règlements ministériels. Le prem:cr Coasul, qui a,·ail résolu
de rétablir l'ordre dans les finances, et de
forcer les chefs de corps à ne pas outrepasser
les crédits alloués, voulul faire un exemple,
cl Lien qu ïl cûLde l'affeclion pour le général

Lannes, et fùL convaincu que pas un centime
n'étaiL entré dans sa poche, il le déclara responsable du déficit de trois cent mille francs,
ne lui laissant que huit jours pour verser
celte somme dans les caisses di! la garde,
sous peine d'ètre traduit dcvanl un conseil d..:
guerre! Cette sévère décision produisit un
excellent cfTcL, en meltanl un terme au gaspillage qui s'était introduit dans la comptabilité des corps; mais le général Lannes,
quoic1ue récemment marié à la fille du sénateur Guéhéneuc, était dans l'impossibilité de
payer, lorsque Augereau, informé de la
fàcheusc position de son ami, court chez son
notaire, prend trois cenl mille francs, el
charge son secrétaire de les verser au nom
du général Lannes dans les caisses de la
garde! Le premier Consul, informé de celle
action, en sut un gréinfini au général Augereau, et pour meure Lannes en étal de
s'acquitter envers celui-ci, il lui donna l'ambassade de Lisbonne qui était fort lucrative.
\'oici un autre exemple de la générosité
d'Augcrcau. li était peu lié avec le général
llcrnadotlc. Celui-ci venait d'acheter la terre
de Lagrange, qu'il complait payer aYcc la
dot de sa femme, mais ces fonds ne lui ayant
pas été exactement remis, el ses créanciers le
pressant, il pù Augereau de lui prêter deux
cent mille francs pour cinq ans. Augereau y
ayant consenti, Mme BernadoLLc s·avisa de
lui demander quel serait l'intérêt qu'il prendrait. C( Madame, répondit Augereau, je
c1 conçois que les banquiers, les· agents
&lt;1 d'affaires retirent un produit des fonds
&lt;( qu'ils prètcnt; mais lorsqu'un maréchal
&lt;( est assez heureux pour obliger un cama(&lt; rade, il ne doiLen reccrnir d'autre intérèt
« que le plaisir de lui rendre service. &gt;&gt;
Voilà cependant l'homme qu'on a représenté comme dur cl avide! .le me bornerai,
pour le moment, à ne rien citer de plus de la
vie d'Augereau; le surplus de sa biographie
se déroulera avec ma narration, qu~ signalera
ses fautes, comme clic a fait et fera connailre
ses belles qualités.
CHAPITRE XXI
De Bayonne à Brest. - 1804. - Conspintion · de
Pichegru, Moreau cl Caclouclal. - Mort du duc
d'Enghicn. - Bonaparte empc,·cur.

fürnnons à Bayonne, où je venais de
rejoindre l'étal-majo1· d'Augereau. L'hiver

�H1STO'l{1Jf. - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J
est fort doux en celle contrée, ce qui permettait de faire manœuvrcr les troupes du camp
el de simuler de petites guerres, afin de
nous préparer à aller comballre les Portugais. Mais la cour de Lisbonne ayant obtempéré à tout cc que voulait le gouvernement
rrançais, nous dùmcs renoncer à passer les
Pyrénées, cl le général Augereau reçut l'ordre de se rendre à Brest, pour y prendre le
commandement du 7° corps de l'armée des
cotes, qui derait opérer une descente en
Irlande.
La première femme du général Augereau,
la Grecque, étant alors à Pau, celui-ci voulut
aller lui faire ses adieux, et prit avec lui
trois aides de camp, au nombre desquels je
me trouvais.
,\ celle époque, les généraux en chef
av.iicnl chacun un escadron de guides, dont
un détachement escortait constamment leur
voiture, tant qu'ils se trouvaient sm· le territoire occupé p:ir les troupes placées sous
leurs ordres. Bayonne n'ayant pas encore de
guides, on y suppléa en plaçant un peloton
de cavalerie à chacun des relais situés entre
Bayonne et Pau. C'était le rrgiment que j~
l"Cnais de quille!·, le 25° de chasseurs, qm
faisait cc service, de sorte que de la voilure
dans laquelle je me prrlassais avec le général en chef, je voyais mes anciens camarades
trotter à la portière. Je n'en conçus aucun
orgueil, mais j'arouc qu'en entrant à Puyoo,
où vous m'avez vu deux ans auparavant
arriver à pied, crotté et conduit par la gendarmerie, j'eus la faiblesse de me rengorger
et de me faire reconnaitre par le bon maire
Bordenave, que je présentai au général en
chef, auquel j'avais raconté cc qui m'était
arriré en i 80 l dans celle commune; cl
comme la brirrade de gendarmerie de Peyrehorade s'était jointe à l'escorte jusqu'à Puyoo,
je reconnus les deux gendarmes qu( m'avaient
arrèté. Le Yicux maire eut la malice de leur
apprendre que l'officier qu'ils voyaient ?ans
le bel équipage du général en chef était cc
mème l'0l'ao-cu r qu'ils a1•aicnt pris pour un
clàerleur: l~icn que ses papiers fussent en
règle, cl le bonhomme était même tout fier
du jugement qu'il al'ail rendu dans celle
a0aire.
.\ !lrès ,·incrt-qualrc
heures de séjour il Pan,
0
' ' 1
nou · 1·c lo11rnàmcs a' Bayonnc, d' ou' 1e gencra
c.:11 chef fil partir Mai111·icllc et moi pour Brest,
afin &lt;l'y préparer son établissement: :Not'. ~
primes des places dans la malle-poste Jusqu a
Bordeaux: mais là, nous fùmes obligés; faute
de roiturcs puliliques, d'enfourcher des bidets
&lt;le poste, cc qui, de toutes les manières de
yoyagcr, est certainement la plus . rude. _11
plcurnil, les routes étaient affreuses, les nu1~s
d'une obscurité profonde, et cependant 11
fallait se lancer au oalop, malgré ces obsla0
cles car notre mission
était pressée. Bien que
je n:aie jamais été très bon écuyer, !'ha]:itudc
que j'avais du cheval, et une annc_c reccmment passée au manège de Ycrs~1llcs, me
donnaient assez d'assurance el de force pour
cnlcrcr les aO'reuscs rosses sur lesquelles
nous étions forcés de monter. Je me tirai

donc assez bien &lt;le.: mon apprentissage du métier de courrier, dans lequel vous verrez que
les circonstances me forcèrent plus tard à
me perfectionner. li n'en fut pas de même
&lt;le Mainvicllc ; aussi mimes-nous deux jours
cl deux nuits pour nous rend1·e à Xanles, où
il arriva brisé, rompu, et dans l'impossibilité
de continuer le yoyage à franc étrier. Cependant, comme nous ne poµrions .pas exposer
le général en chef à se trouver sans logement
~ son arrivée à Brest, il fut ro1ircnu que je
me rendrais dans celle ville cl que )laimiellc
me rejoindrait en voilure.
Dès mon arrivée, je louai l'hôtel du · banquier PasL1uicr, frère de celui qui fut chancelier cl président de la Chambre des Pairs.
Plusieurs de mes camarades, et Mainvicllc
lui-mème, vinrent me joindre quelques jours
après, et m'aidèrent à ordonner tout cc qui
était nécessaire à l'établissement du général
rn chef, qui le trouva convenable pour le
grand étal de maison qu'il arnit le projet d'y
tenir.
1804. - Nous commençàmes à Brest l'année 1804.
Le 7c corps se composait de deux divisions
d'infanterie et d'une brigade de cavalerie; ces
troupes n'étant pas campées, mais seulement
cantonnées dans lès communes voisines, Lous
les généraux et leurs étals-majors lograient à
Brest, dont la rade et le port contenaient un
grand nombre de vaisseaux de tout rang.
L'amiral et les chefs principaux de la flotte
étaient aussi en ville, et les autres officiers y
rnnaient journellement, de sorte que Brest
oO'rait un spectacle des plus animés. L'amiral
Trugucl ·cl le général en chef Augc1·cau donnèrent plusieurs fètes brillantes, car de tout
temps les Français préludèrent ainsi à la
guerre.
])ans le courant de février, le général Augereau partit pour Paris, où le premier
Consul l'a,·ait mandé afin de conférer avec lui
sur le projet de descente en Irlande. Je fus du
voyage.
A notre arrivée à Paris, nous trouvâmes
l'horizon politique très chargé. Les Bourbons,
qui avaient espéré que Bonaparte, en prenant
les rènes du gournrnemcnl, travaillerait pour
eux, el se préparait à jouer le rôle de ~fonck,
Yopnl qu'il ne songeait nul.lemcnt à leur
rendre la couronne, résolurent de le renverser. Ils ourdircn t à cet effet une conspi ration ayant pour chefs trois hommes célèbres,
mais it des titres bien différents : le général
Pichegru, le général Moreau et Georges Cadoudal.
Pichegrn avait été professeur de mal?ématiques de Bonaparte au collège de Bnennc,
qu'il avait quitté pour prendre du senice. La
Révolution le trouva sergent d'artillerie. Ses
talents et son comage l'élevèrent rapidement
au rrrade de général en chef. Cc fut lui qui
fit
conquèle de la Hollande au milieu de
l'hirnr ; mais l'ambition le perdit. li se laissa
séduii·e par les agents du prince de Condé, el
cnlrelint une correspondance avec ce prince,
qui lui promettait de grands avantages et le
Litre de connétable, s'il employait l'inllucnce

la

qu'il arnit sur les troupes au rétaliliss&lt;'mcnt
de Louis XVlll sur le t1·onc de ses pères. Le
hasard, cc grand arbitre des destinées humaines, voulut qu'it la suite d'un combat 011
les troupes françaises commandées par Moreau avaient ballu la division du général autrichien Kinglin, le fourgon de celui-ci, contenant les lcllrcs adressées par Pichegru au
prince de Condé, fùt pris el amené à Moreau.
Il était l'ami de PicbPgru, auquel il devait en
partie son aYauccment, et dissimula la capture
qu'il arnil failc tant que Pichegru eut du po111·oir ; mais cc général, devenu rcprésenLan l
du peuple au conseil des Anciens, ayant continué d'agir en fareur des Bourbons, fut
arrêté ainsi que plusieurs de ses collègues.
Alors Moreau s'empressa d'adresser au Uirectoirc les pièces qui démontraient la culpabilitr
de Pichegru, ce qui amena la déportation de
celui-ci dans les déserts de la Guyane, il
Sinnamary. li parvint, par son courage, à s'évader, gagna les États-Unis, puis L\nglclcrre, el n'ayant, dès lors, plus de ménagements à 0rrarder, il se mit oul'ertement' à la
solde de Louis XVIII el résolut de vemr en
France renverser le gouvernement consulaire.
Cependant, comme il ne pouvait se dissimuler
que, destitué, proscrit, absent dc:France depuis plus de six ans, il ne pourait plus arnir
sur l'armée autant d'influence que le général
1lorcau, le Yainqucur de Hohenlinden, el par
cela mèmc fort aimé des troupes dont il était
inspecteur oénéral, il consentit, par dérnucmcnl pour° les Bourbons, à faire taire les
motifs d'inimitié qu'il avait contre ~Ioreau, cl
à s'unir à lui pour le triomphe de la cause à
laquelle il s'était dévoué.
Moreau, né en 13rclagne, faisait son cours
de droit à Rennes lorsque la réroluLion de
1780 éclata; les éludianls. celte jeunesse
turbulente, l'aYaicnt pris pour chef, et lorsqu'ils formèrent un bataillon de volonlai_re~,
ils nommèrent Moreau commandant. Celm-c1,
débutant dans la carrière des armes par un
emploi d'officier supérieur, se montra brave,
capable, et fut promptement élevé au généralat et au commandement en chef des armées. li gagna plusieurs batailles et fit devant
le prince Charles une retraite j uslcmenl c~lèbrc. Mais, bon militaire, \loreau manquait
de coumge civil. :Nous l'arons 1·u rcfusm· de
se mellre à la tète du gouvernement, pendant
que Bonaparte était en ~gyplc; cl bien qu'il
cùl aidé celui-ci au 18 brumaire, il devint
jaloux de sa puissance, dès qu'il le vit premier Consul ; enfin, il chercha tous les moyens
de le supplanter, cc à quoi le poussait aussi,
dit-on, la jalousie de sa femme et de sa bellemère contre Joséphine.
D'après cette disposition d'esprit de Moreau,
il ne dcYait pas èlre difficile de l'amener à
s'entendre arec Pichegru pour le renrerse~
ment du gourcrnement.
.
Un Breton nommé Lajolais, agent de Louis
X\lll cl ami de Moreau, devint l'intermédiaire entre celui-ci el Pichegru; il allait conLin11ellemcnl de Londres à Paris; mais comme
il s',:perçul bientôt que, tout en conscnla~l
au rcnYcrsement de Bonaparte, Moreau ava1l

-------------------------- .Mi.MOrJfES DU GÉNE~A'L 'BA~ON DE .MA~'B01
le projet de garder le pouvoir pour lui-même,
cl nullement de le remettre aux Bourbons, on
espérait qu'une cnlrnvuc du général a,·cc Pichegru le ramènerait à de meilleurs scnlimenls. Celui-ci, débarqué par un vaisseau
anglais sur les côtes de France, près du Tréport, se rendit à Paris, où Georges Cadoudal
l'avait précédé, ainsi que M. de Ririère, les
deux Polignac cl autres royalistes.
Georges Cadoudal était le plus jeune des
nombreux fils d'un meunier du l\lorbiban;

la roule de Saint-Cloud arec un détachement
de trente à quarante chouans à cheval. bien
armés et portant l'uniforme de la garde consulaire. Ce projet avait d'autant plus de chances
de réussir, que l'escorte de Bonaparte n'était
ordinairement alors que de quatre caYaliers.
Une entrevue fut ménagée entre Picbrgru
et Moreau. Elle eut lieu la nuit, auprès de
l'église de la lladclcinc, alors en construction.
Moreau co:isentail au renversement cl mèmc
à la mort du premier Consul, mais refusait

--~

:waienl rn " orcau. Toutes les barrières furent
fermées pendant plusieurs jours, el une loi
terrible fut portée contre ceux qui recéleraient
les conspirateurs. Dès ce moment, il leur
dcrint fort difficile de trouver un asile, el
bientôt Pichegru, M. de RiYiè1·e et les Polignac
tombèrent entre les mains de la police. Celle
arrestation commença à ramener l'esprit public sur la réalité de la conspiration, cl la
capture de Georges achel'a de dissiper les
doutes qui au raient pu subsister encore à cc

&lt;.:liché ~eurdeia frères.

B OULOGNE, J8o.j. -

mais comme un usage fort bizarre, établi clans
une partie de la basse Bretagne, donnait Lous
les biens au dernier-né de chaque famille,
Georges, dont le père était. aisé, arnit reçu
une certaine éducation. C'était un homme
court, aux épaules larges, au cœur de ti gre,
et que son comage audacieux avait appelé au
commandement supérieur de toutes les hand C's
des chouans de la Bretagne.
li virnit à Londres depuis la pacification de
la Vendée, mais son zèle fanatique pour la
maison de Bourbon ne lui permettant de goû ter
aucun repos, tant que le premier Consul
serait lt la tète du gouvernement français, il
forma le dessein de le tuer, non par assassinat
caché, mais en plein jour, en l'attaquant sur

Tableall de

MAURI CE ÛRA!&lt;GE,

de concourir au rétablissement des Bourbons. sujet. Georges ayant déclaré dans ses intcrroLa police particulière de Bonaparte lui ayant ::(atoires qu'il était 1·cnu pour tuer le premier
signalé de sourdes menées dans Paris, il or- Consul, et que la conspiration devait èlre
donna l'arrestation dequelques anciens chouans appuyée par un prince de la Camille rnyalc, la
qui s'y trouraicnl, cl l'un d'eux fil des rél"é- police fut conduite à rechercher en quels lieux
lations importantes, qui compromirent grare- se trouvaient Lous les princes de la maison de
ment le général ~[oreau, dont l'arrestation fut Bourbon . Elle apprit que le duc d'Enghirn,
résolue au conseil des ministres.
petil-fils du grand Condé, habitait depuis peu
Je me somicns que celle arrestation fit le de Lemps à Ellcnbeim, petite ville située li
plus maul'ais effet dans le public, parce que quelques lieues du Rhin, dans le pays de Bade.
Georges et Pichegru n'étant pas encore arrêtés, Il n'a jamais éLé prouré que le duc d'Enghien
P.Crsonne ne les croyait en France; aussi disait- fût un des· chefs de la conspiration, mais il'
on que Bonaparte avait inventé la conspiration est certain qu'il aYait commis plusieurs fois
pour prendre Mo1·eau. Le gouvernement arail l'imprudence de se rendre sur Je territoire
donc le plus grand intérêt à prouver que Pi- français. Quoi qu'il en soit, le premier Consul
chegru cl Georges étaient à Paris, et qu'ils fil passer secrètement le Rhin , pendant I:i

�H1STO'Jt1A
nui!, à un délachemeut de troupes, commandé
par le général Ordener, qui se rendit à l!:llcnht•:m, d'où il cnba le duc d'Eng-bicn. On le
dirigea sur-le-champ sur \ïnccn11c , où il fut
jugé, condamné à mort et fusillé avant que le
public cùt appris rnn arrestation. Celle exécution rut généralement blùméc. On conccnait
que si le prince eùt élé pris s1:r le territoire
français, on lui cùt appliqUt: la loi qui dans
cc cas portait la peine de mort: mais aller
l'cnlerer au delà des frontières, en pays étranger, cela p1rut une riolation inqualifiable du
droit des gens.
Il sembla rependant que le premier Consul
n·arn:t pas l'intention de faire exécuter ft,
prince el np roulait qu'effrayer le parti royaliste qui con pirait sa mort: mais le général
Sav;iry, chef de la gendarmerie, s'étant rrndu
à \'in~cnncs, s'empara du prince après l'arrèl
prononcé, cl, par un cxcè de zèle, il le fit
fusiller, din, dit-il, d'é,iter au premil'r Consul
la prinr d'ordonner la mort du duc d'Engltit•n,
ou le danger de lais r r la rie à un ennemi
aussi dangrrrux. Savary a drpuis nié cc propos, mais il l'aurait crpcndant tenu. à rr qur
m'ont assuré dt'S témoins auriculaire . Il 1ùst
pas moins certain que Ilonaparlr blùma l'empressement de Sarary ; mais le fait étant
accompli, il dut en accepter les conséquences.
Le général Pichegru, honteux de s'être
associé à des assassins, rl ne rnulanl pas
montrer en public le rainqucur de la Hollande
mis en jugemrnt arec de chouans criminels,
se pendit aYcc sa crarnlc dans la prison. On
prétendit qu'il arail élr étranglé par des mameluks de la garde, mais le fait est controuré.
D'ailleurs, Bonaparte n'ayail pas besoin de cc
crime, rl il avait plus d'intérèt il montrer Pichegru arili derant un tribunal que de le faire
turr en secrcl.
Georges Cadoudal, condamné 11 mort ain i
que plusil•urs de ses complices, lut exécuté.
Les Irèrcs Polignac et )1. de lfüièrc, compris
dan · b mèmc sentence, , in•11l leur pei11e
commuée en celle de la détention perpétuelle.
Enfermés à \'inccnncs, ils obtinrent au bout
de quclr1uc Lemps l'autorisation d'habiter sur
parole une mai on de santé ; mais, en 1814,
à l'approch:i des alliés, ils s'éradèrcnt cl
allèrent rrjoindrc le comte d'.\ rto:s en FranchcComté; puis, en 18 15, ils forent les plus
acharnés à pourSllivrc les bonapartistes.
Quant au général Moreau, il fut condamné
à deux ans de détcnt:on. J;c premier Consul
le gracia, à condition qu'il se rendrait aux
États-Unis. li y récul dans l'obscurité jusqu'en
1815, o~ il ,·inl en Europe se ranger parmi
les ennemis de son pay , el mourir en combatlanl les Françai , confirmant par sa conduite toutes les accusations portées contre lui,
à l'époque de la conjuration de Pichegru.
La nation française, fatiguée des réroluLions, et royanl combien Bonaparte élail né:
cessairc au maintien du bon ordre, oublia cc
qu'il y aYail eu d'odieux dans l'alfaire du d.uc
d'En&lt;rhicn,
cl élera llonaparlc su r le parois,
0
en Ic proclamanl cmpr reur le 2:.; mai 1804.
lJresquc toulcs les cours recounurcnl le nou1·cau souverain &lt;le la France . .\ celle occasion,

JJf É.MOl'R,ES DU GÉNÉR_.llL B.llR_ON DE .M..llR_BOT - - ~
dix-huit gcncraux, pris parmi les plus marquants, furcnl élcrés à la dignité de maréchaux de l'tmpirc, sa,·oir, pour l'armée
aclire : Berthier, Augereau, )!asséna, Lannes,
0:ll'out, Mural, Moncey, Jourdan, Bernadotte,
Xrr, Ilessit•rcs, ~Iortier, Soult cl Brune: cl
po~r le Sénat, Kellermann, Lcfcbrre, Pérignon et Sérn ri1'r.

« C't demain rous irez occuprr dans mes

terres l'emploi de garde-chasse, qui n'a rien
« d'incompatil,le avec le port de votre déco" ration. 1&gt;
L'Empercur, iolormé de cc trait de bon
goût, el désirant depuis longtemps connaitre
M. de NarbonnP, dont il avait entendu vanter
le br., sPns el l'c~pri1, le fit venir, et fut si
,atisfait &lt;le lui, que par la suite il le prit pour
aide de camp. M. de Narbonne est le père de
Mme la comlessc de fiambutrau. Après avoir
dislriLué les croix à Paris, !'Empereur se
rendit dans le mèmc but au camp de Bonlogne, où l'armée ful réunie sur un emplacement demi-circulaire, en face de !'Océan.
La cérémonie fut imposante. L'Empereur y
parut pour la première fois sur un trônt·,
l'nl'ironné de ses maréchaux. L'enthousiasme
fut indescriptiLlr .... La flotte anglaise, qui
~prrccrnit la rérémouic, envoya 'luelques
11a,·ircs légers p•mr essayer dtl la troubler
par une Jorle canonnadr, mais nos batteries
des cotes leur ripostail'nl virnmenl. La fètc
terminée, !'Empereur, retournant à Boulogne
suivi de Lons les maré~baux et d'un rorlègc
imrncn~t•, s'arrêta derrir.rc ces Latleries, et,
~ppd:111t le général Marmont, qui avait seni
dans l'arlillcric : cc \'oyons, lui dit-il, si
« nous nous sou,,enons de notre ancien méPJCIIEC:.RU.
&lt;&lt; Lier, cl lequd de nous deux enverra une
Porlrilit ;rave p3r LEVACIIEZ.
cc bombe sur cc brick anglais qui s'est tellecc menl rapproché pour nous narguer .... »
L'Empercur, écarla1,t alors le caporal d'artillerie cl.icf de pièœ, pointe le mortier: on met
CHAPITRE XXII
le feu, cl la homLc, frôlant les roilt'S du britk
va Lomhcr dans la mrr. Le général Marmont
180:î. - tnslilulion de 1~ Li:gion ,l'honneur.
pointe à son tour, approche aussi du bnt, mais
Camp J e 8oulng:1r. - Je sui; fa:I lieulenanl. n'allcint pas non plus le brick, q11i, l'Oj'~nt
Mission. - )lori de mon frilre Félix. - La Hussie
la li:11tcrie remplie de généraux, redoublait la
cl l'.\ulri~:,e 110m d.SC!arcnl la guerre.
viracité de son feu. « Allons, reprends Ion
Après le jugement de Murc:iu, nous rclour- « posle, Il dit 'apoléon au caporal. Celui-ri
nàmcs à llresl, d'où nous ren'nmcs bicn?ôt à ajuste à son tour, et foil lombcr la bombe au
Pari , le maréchal derant assister, le f!•juillcl, Leau milieu du brick , qui, percé &lt;l'outre en
à la distribution des décorations de la Légion oulr,· r~r cc gro5 projectile, se remµlit d'eau
d'honneur, o:·drc que !'Empereur arait nou- à l'inslanl, rt conlc majcslnruscme11t en
l'C!lcmcnl inslitué p·mr récompenser tous les présPnce de Loule l'armée française. Celle-ci,
gen res de mérite. Je dois à cc sujet rappeler c11cl1antéc d..: rel )lt'u rcu t présage, fit éclater
une anecdote qui fit grand Lruit il celle les ,ivals les plus bruyants, tandis que la llotlc
époque. Pom fJire parlil'ipcr aux décorations anglaise s'éloignait à lonte voiles. L'P:mpcrcur
tous les mililaircs qui s'étaient distingurs félicita le caporal d'arlillerit', et attacha la
dans les armées de la fitlpul&gt;liqur, l'Empe- décoration à son babil.
Je pa1·1icipai aussi aux gràces distribuées
reJr se fit ren Ire compte des hauts fai ts de
ceux qui arail'nl reçu dl!s armrs dï.1unneur, cc jour-là. J'étais sous-lieutenant depuis cinq
el il désigna un grand nomltrtl d'enlre eux ans cl Jcmi. et j'avais fa:t plusieurs campour la Légion d'lio111,eur, bien que plu~it&gt;urs pagnes. L'Empcreur, sur J;1 dcmanJe &lt;l11
de ceux-ci fussent reulrés da11s la rie ei,ilc. maréchal Augereau, me nomm:i lieulena11t;
M. de Narbonne, émigré rentré, ri,ait alurs mais je crus un moment qu'il allait me repaisiblement à Paris, rue Je Miromesnil, fuser ce grade, car, se souvenant qu'un Jiarbot
dans la maison voisine J e cd!e &lt;ru'hab:tail arait figuré comme aide de camp de Bernama mère. Or, le jour de la dislriLutiun des dotte dans la conspiration de ficnnrs, il fronça
croix, M. de Narbonne, appr,,na11L que son le sourcil, lorsque le maréchal lui parla pour
valet de pied, ancien solJat &lt;l'Égypte, renait moi, et me dit en me regardaJJl fixement:
d'être décoré, le fait l'Cnir, au moment &lt;le se cc E~t-ce rous qui? ... - Non, Sire! ce n'esl
metlre à table, et lui dit : c1 li n'est pas pas moi qui .. . ! lui répliquai-je virement. « convenable qu'un cheralicr de la Légion Oh! tu es le bon, toi ... celui de Gènes cl de
cc d'honneur donne des a,sitlltes; il l'est
Marengo, je te fais lieutenant. ... » L' EJ?pereur m'accorda aussi une place à l'Ecole
c1 encore moins qu'il quille sa décoration
militaire dtl Fonla:11t.f,leau, pour mon jeune
11 pour faire son service; asseyez-vous donc
frère Félix, et à dater de cc jour, il ne rr.e
1c auprès de moi, nous allons diner ensemble,
11

confoudit plus avec mon frère ainé, qui lui père, au maréchal qui m'a,·ait accueilli avec
souvent témoin des prouesses de celte femme
lut toujours très anlipatbiquc, bien qu'il tant de bienveillance; je n'hésitai pas cl
intrépide, étant devenu premier Consul, lui
n'cùl rien fait pour mériter sa haine.
déclarai que je partirais dans une heure. accorda une pension et la plaça auprès de
Les troupc5 du 7° corps n'étant p~s réunies Seulement, ce qui m'inquiétai!, c'était la
sa femme; mais la cour conrcnail peu à
dans des camps, la présence du maréchal crainte de ne pouvoir faire derechef trois
Mlle Sans-gêne; clic se sépara donc de
Augereau était fort peu utile à Brest; aussi ccnl ringt lieues à franc étrier, tant celle
Mme Bo111parte, qui, d'un commun accord,
obtint-il l'autorisation de passer le reste de manière de voyager est fatigante. Je pris cela céda à Mme Augereau, dont elle devint
l'été et de l'automne dans sa belle terre de la pendant l'habitude de m'arrêter deux heures
secrétaire et lectrice. La seconde dame placée
Houssaye, près Tournan, en Ilric. Je crois sur ,·ingt-quatre, et me jetais alors sur la
auprès de la maréchale était la vem·e du
même que !'Empereur préférait le savoir là paille dans l'écurie d'une maison de poste.
sculpteur .\.dam, qui, malgré ses quatrequ'au fond de la Bretagne, à la tête d'une
li faisait une chaleur affreuse; cependant vingts ans, était le boute-en-train du chàtcau.
nombreuse armée. Au surplus, les apprécia- j'allai à Bresletcn revins sans accident , ayant
La grosse joie et les mystifications élaicnt à
tions de .Napoléon, au sujet du peu de dé- ainsi fait dans le même mois six cent qual'ordre du jour à cette époque, el surtout à
1·ouPment du maréchal .\ugercau, n'étaient rante lieues à franc étrier! .. . Mais j'eus au
la Houssaye, dont le maitre n'était heureux
nullement fondées, cl pro, cnaiP.nt des menées moins la satisfaction d'apprendre au maréchal
que lorsqu'il voyait la gaieté animer ses
souterraines d'un général S....
que les généraux se borneraient à témoigner hotes et les jeunes gens de son état-major.
C'était un général de brigade employé au leur mépris à S....
Le maréchal rentra à Paris au moi de
7c corps. li avait beaucoup de moyens et une
Le général S .. , décons; déré, déserta en novembre. L'époque du couronnement de
ambition démesurér, mais il étai t -tellement Angleterre, s'y m1ria, bien qu'il fù t déjà !'Empereur approchai t, cl déjà le Pape, venu
décrié sous le rapport de la probité qu'aucun marié, fut condamné aux galères pour bigamie, pour le sacre, était aux Tuileries. Une foule
des officiers g&lt;5néraux ne frayait avec lui. Cc cl, après s'être él'adé el avoir erré vingt ans de magis trats et de députations des di,·crs
général, pi11ué de se voir ainsi repoussé par en Europe, il finit dans la misère.
dépa1·Lemcnts avaient été conYoqués dans la
ses camarade~, rt l'Oulant 'en rengcr, fit
.\. mon second retour de Brest, le bon capitale, 011 e Lroul'aient aus~i Lous les
parvenir à !'Empereur une Jeure où il dé- maréchal .\u gercau redoubla de mar,1ues colonels de l'armée, arec un détachement de
nonçait Lous les généraux du 7° corps, ainsi d'affection pour moi, et, pour m'en donner leurs régiments, auxquels !'Empereur disque le mar~chal, comme conspirant contre une nouvelle preuve, en me mettant en rap- tribua au Champ de Mars ces aigles devenues
l'Empire! Je dois à ~apoléon la justice de port direct arec !'Empereur, il me désigna au si célèbres! ... Paris, resplendis aat, étalait un
dire qu'il n'employa aucun moyen secret mois de septembre pour aller à Fontainebleau luxe jusqu'alors inconnu. La cour du nourcl
pour s'assurer de la rfrité, se bornant à faire chercher cl conduire au chàteau de la Hous- empereur de,,inL la plus brillante du monde ;
passer au maréchal .\.ugercau la lcllre de S.... saye ~apoléon, qui rint y passer vingt-quatre ce n'était partout que fêtes, bals el joyeuses
Le maréchal croyait être certain qu'il ne se heures, en compagnie de plusieur maréchaux. réunions.
passait rien de gram dans son armée; cepen- Cc fut en s'y promenantavec ces derniers que
Le couronnement eut lieu le 2 décembre.
dant, comme il savait que plusieurs généraux !'Empereur, les entretenant de ses projets et J'accompagnai le maréchal à celle cérémonie
el colonels lC'naieot des propos inconsidérés, de la manière donl il rnulait soutenir sa que je m'abstiendrai de décrire, car le récit
il résolut de faire cesser cet état de choses; dignité ainsi que la leur, fit présent à chacun en a élé fait dans plusieurs ounages. Quelques
mais craignant de compromettre des officiers d'eux de la somme nécessaire pour acquérir jours après, les maréchaux offrirent un bal à
auxquels il voulait larer la tèle, il préféra un hôtel à Paris. Le maréchal .\ ugereau acheta !'Empereur et à !'Impératrice. Vous sal'ez
leur faire porter ses paroles par un aide de celui de Rochechouart, situé rue de Grcnellc- qu'ils étaient dix-huit. Le maréchal Duroc, bien
camp, C't il voulut bien m'accorder sa con- Saint-Germain, el qui sert à présent au mi- qu'il ne fùt que préfet du palais, se jo:gnit à
fiance pour celte importante mission.
nistère de l'instruction publique. Cel bote! eux, cc qui portail à dix-neuf le nombre des
Je partis de la Houssaye au mois d'aoùt, est superbe; cependant le maréchal préférait payants, dont chacun l'ersa 25 000 francs
par une chaleur affreuse, fis à franc élricr le séjour de la lloussayP, où il tenait un fort pour les frais de la fèlc, qui coùla par conles cent soixante lieues qui séparen t ce chà- grand état de maison; car, ou Lrc ses aides de séquent 475 000 francs. Ce bal eut lieu dans
teau de la ville de llresl, et autant pour r1.,'- camp, qui y ,waient chacun un appartement, la grande salle de !'Opéra : on ne rit jamais
vcnir. Je n'étais resté que vingt-quatre heures le nombre des inrilés étai t toujours considé- rien d'aussi magnifique. Le général du génie
dans celle ville; aussi arrivai-je exténué de rable. On y jouissait d'une liberté complète, Samson en étai t l'orJonnaleur; les aides de
fatigue, car de Lous les métiers du monde, cl le maréchal lai~sail tout faire, pourvu que camp des maréchaux en furent les commisje ne crois pas qu'il en soit un plus pénible le bruit n'approchàt pas de l'aile du chàtcau saires chargés &lt;l'en faire les honneurs cl de
que de courir la poste à cheval.
occupé par Mme la maréchale.
distribuer les billets. Tout Paris voulait en
J'avais trouvé l'étal des choses beaucoup
Celle excellente femme, toujours malade, al'oir; aussi les aides de camp furent-ils asplus gra,·e que le maréchal ne l'arait pensé; riYait très retirée el parJissait rarement à saillis de lcllrcs et de demandes; je n'eus
il régnait en clfel une grande fcrmentalion table on au salon ; mais lorsqu'elle y venait, jamais au tant d'amis! Tout se passa dans
dans l'armé&lt;!. Les paroles doutj 'étais porteur loin de contraindre notre gaieté, elle se com- l'ordre le plus parfait, el !'Empereur parut
ayant calmé les esprits des généraux, presque plaisait à l'encourager. Elle a vail auprès satisfait.
Lous dévoués au maréchal, je retournai à la d'elle deux dames de compagnie fort extra1805. - Nous terminâmes au milieu des
lloussaye.
ordinaires. La première portail constamment fêtes l'année -1804, el commençâmes l'année
Je commençais à me remellre de la terrible des habits d'homme et était connue sous le J805, qui derail ètre fertile en si grands
fatigue que je venais d'éprouver, lorsque le nom de Sans-gêne. Elle était fille d'un des événements.
maréchal me dit un malin que les généraux chefs qui, en f 795, défendirent Lyon contre
Pour faire participer son armée à' l'allémulent chasser S... comme espion. Le ma- la Convention. EHc s'échappa aYCC son pè:-r: gresse générale, le maréchal Augereau jugea
réchal ajoute qu'il fdut absolument qu'il ils se déguisèrent Lous deux en soltlats, et co111'cnable de se rendre à Brest, malgré les
e~voie l'u n dtJ ses aides de camp, .il qu'il allèrent se réfugier dans les rangs du 9° ré- rigueurs de l'hiver, donnant des bals magnil'Jent me demander si je me sens en étal de giment de dragons, 011 ils prirent des sur- fiques el traitant successivement les officiers
recommencer celle course à fmnc éll'ier, qu'il noms de guerre et firent campagne. Mlle Sans- et même bon nombre de soldats. Dès les .
ne ~ •en donne pas l'ordre, s'en rapportant à gènc, qui joignait à la tournure et à la figure premiers jour5 du printemps, il revint à la
~01 pour décider si je le puis .... J'avoue que d'un homme un courage des plus mùles, Houssaye, en attendant le moment de la dess'il se fùt agi d'une récompense, même d'un reçut plusiem blessures, dont une à Casti- cente en Angleterre.
grade, j'aurais refusé la mission; mais il glione, 011 son régiment faisait partie de la
Celle expédition, qu'on traitait de cbiméétait question d'être utile il l'ami de mon division Augereau. Le général Uonapartc, riquC', fut cependant sur le point d'aboutir .
..., 2.11 ..-

�~ - 1f1STO'J{1.JI

--------------=---------------------------~

Une escadre anglaise de quinzc raisseaux
environ croisant sans cesse dans la Manche,
il devenait impossible de passer l'armée française en Angleterre sur des bateaux el péniches, qui eussent élé coulés par le moindre
choc de vaisseaux de haut bord ; mais l'Etnpereur pouvait disposer de soixante vaisseaux
de ligne, tant français qu'élrangers, dispersés
dans les porls de Brest, Lorient, Rochefort ,
le Ferrol et Cadix. Il s'agissait de les réunir
à l'improviste dans la Manche, d'y écraser
par des forces immenses la faible escadre
qu'y avaient les Anglais, et de se rendre ainsi
~aitres du passage, ne fùt-ce que pour trois
JOUI'S.

Pour obtenir ce résultat, !"Empereur prescrivit à l'amiral Villeneuve, commandant en
chef de toutes ces forces, de faire sortir
simultanément des ports de France et d'Espagne Lous les vaisseaux disponibles, cl de
se diriger, non sur Boulogne, mais sur la
Marlini,1ue, où il était certain qnc le, fl ollcs
anglaises le suivraient. Pendant qu'elles courraient aux .Anlillcs, Villcncuye devait quiller
ces îles ayant l'arril"ée des Anglais cl, rcrnnant par le nord de l'l~cosse, rentrer dans la
Manche par le haut de cc canal avec soixante
,·aisseaux, qui hallanl facilement les quinze
que les Anglais entretenaient devant Iloulogne,
eussent rendu Napoléon maitre du passage.
Les Anglais, en arrivant à la Martinique, cl
n'y trouvanl pas la flollc de Villencurn, eussent
tùtonné arnnt de commencer leurs mouvements, et perdu ainsi un Lemps précieux.
Une partie de cc beau projet fut exécutée.
Villenem·e sortit, non pas avec soixante, mais
arec trente el quelques navires. li gagna la
Martinique. Les .\nglais déroulés coururent
aux .\ntillcs, dont Villcncu1·c ,•enail de partir ;
mais l'amiral français, au lieu de revenir
par l'~cossc, se dirigea vers Cadix, afin d'y
prendre la llolle espagnole, comme si trente
naviœs ne suffisaient pas pour l"aiDere ou
éloigner les quinze vaisseaux des Anglai !. ..
Cc n'est pas encore tout.... ArriYé à Cadix,
Villeneuve perdit beaucoup de temps à faire
réparer ses navires; pendant ce temps, les
noues ennemies regagnèrent aussi l'Europe
et s'établirent en croisière dcl"ant Cadix;
cnlîn l'équinoxe vint rendre dinicilc la sortie
de cc port, oii Villeneuve se trouva bloqué.
Ainsi avorta l'habile combinaison de !'Empereur. Comprenant que les Anglais ne s'y laisseraient plus prendre, il renonça à ses projets d'imasion dans la Grandc-Ilrctagne, ou
les remit indéfiniment, pour reporter ses
regards vers le continent.
Mais avant de raconter les principaux él"énements de celle longue guerre el la part
que j'y pris, je dois vous faire connaître
un affreux malheur donl notre famille fut
frappée.
Mon frère Félix, entré à !'École militaire
de Fontainebleau, était un peu myope; aussi
avait-il hésité à prendre la carrière militaire;
néanmoins, une fois décidé, il trnvailla avec
une telle ardeur qu'il devint biemol sergentmajor, poste difficile à exercer dans une écolr.
Les élèves, fort espiègles, a,·aient pris rhaLi-

Lude d'enfouir sous les terres du remblai des
redoutes qu'ils construisaient, les outils qu'on
leur remeLtait pour leurs travaux. Le général
Bellavène, directeur de l'Lcole, homme très
sévère, ordonna que les outils fussent donnés
en compte aux sergents-majors, qui en del"iendraien t ainsi responsables.
Un jour qu'on était au travail, mon frère,
voyant un élève enterrer une pioche, lui fit
une observation à laquelle celui-ci répondit
fort grossièrement, ajoutant que dans quelques jours ils sortiraient de !'École, el qu'alors,
devenu l'égal de son ancien sergent-major, il
lui demanderait raison de sa réprimande. Mon
frère, indigné, dédara qu'il n'était pas nécessaire d'attendre si longtemps, cl, faute d'épées,
ils prirent des compas fixés au bout de bàlons. Jacqncminot, depuis lieutenant général,
fut le témoin de Félix. La mauvaise vue de
celui-ci lui donnait un désa,•antagc marqué;
il blessa cependant son ad,·crsaire, mais il
reçut un coup qui lui traversa le bras droit.
Ses camarades le pansèren Len secret. Malhcurcuscmcnt, les sous-officiers sont tenus de
porter l'arme dans la main droite, et la fatalité rnulul que l'Empcrcur, étant venu à Fontainebleau, fit manœmrer pendant plusieurs
heures sous un soleil brûlant. Mon malheureux frère, obligé de courü- sans cesse, en
ayant le bras droit constamment tendu sous
le poids d'un lourd fusil, fut accablé par la
chaleur, et sa blessure se rou1Tit!. .. Il aurait
dù se rclirer en prétextant quelque indisposition ; mais il était dorant !'Empereur, q11i
devait, à la fin de la séance, d:stribucr les
brcl"cts de sou -lieutenants, si ardemment
désirés !... 1"élix fil donc des efforts surhumains pour résister it la douleur ; mais enfin
ses forces s'épuisèrent, il tomba , on l'emporta mourant! ...
Le général Bellal"ène écrivit duremcnl à
ma mère : &lt;( Si vous rnulez voir votre fils,
accourez promptement, car il n'a plus que
quelques heures à ri He !. .. »· Ma mère en
l'ut plongée dans un désrspoir si affreux
qu'elle ne put aller à Fontainebleau, oü je
me rendis en poste sur-le-champ. A mon
arriréc, j'appris que mon frère n'existait
plus!. .. Le maréchal Augereau fut parfait
pour nous dans cette circonstance douloureuse, et !'Empereur envoya le maréchal du
palais Duroc faire un compliment de condoléance à ma mère.
Mais bientôt, un nouveau chagrin vint
assiéger son cœur ; j'allais èlrc forcé de m'éloigner d'cllr , car la guerre rnnail d'éclater
sur le continent ; rnici à quel sujet.
Au moment oü !'Empereur avait le plus
besoin d'ètre en paix arnc les puissances continentales, afin de pouvoir exécuter son projet
de descente en ~ngleterre, il réu.nit par un
simple décret l'Etat de Gènes à la France.
Cela servit merveilleusement les Anglais, qui
prolitèren l de cette décision pour elTraycr Lous
les peuples du continenl , auxquels ils représentèrent Napoléon comme aspirant à envahir
l'Europe entière. La Hussie et l'Autriche
nous déclarèrent la guerre, cl la Prusse, plus
circonspecte, s'y prépara sans se prononcer

Mi.M01~ES DU G'ÉN'É~.111. B.Jl~ON D'E .iJf.Jl~BOT - - ~

encore. L'l~mpereur avait prévu sans doute
ces hostilités, et le désir de les voir éclater
l'avait peut-ètre porté à s'emparer de l'État
de Gènes, car désespérant de voir Yilleneuvc
se rendre maitre pour quelques jours de la
Manche, par la réunion de toutes les flottes
de France et d'Espagne, il voulait qu'une
guerre continentale le déli1Tàt du ridicule
que son projet de descente, annoncé depuis
trois ans et jamais exécuté, aurait fini par
jeter sur ses armes, en montrant son impuissance ris-à-ris de l'Angleterre. La nournllc
coalition le Lira donc fort à propos d'une position fàcheusc.
Un séjour de trois ans dans les camps aYail
produit un excellent effet sur nos troupes :
jamais la France n'avait eu une armée aussi
instruite, aussi bien composée, au si aYide de
combals cl de gloire, et jamais général ne
réunit autant de puissance, autant de force
matérielles et morales, cl ne fut aus i habile
à les utiliser. Napoléon accepta donc la guerre
al"ec joie, tant il avait la certitude de rnincrc
ses ennemis et de faire servir leurs défauts 11
son affermissement sur le trône, car il connaissait l'cnthous.iasmc que la gloire a de tout
Lemps produit sur l'esprit chevaleresque des
Français.
CHAPITRE XX III
L'armée se dirige vers le Rhin. - Débul des hoslit ilés. - )1 ission auprès de Masséna. - Trafalgar.
- Jellachieh met bas les armes à Bregenz. - lluse
du colonel des housards de Illankenstein. - Son
1·ègimcnt nous échappe.

La grande armée que l'Empcm1r allait
mcllrc en mo111'emcnt contre l'Autriche tournait alors en q uclq uc sorte le dos à cet empire ainsi qu'à l'Europe, puisque les deux
çamps français, répartis sur les rivages de la
mer du ~ord , de la Manche el de !'Océan, faisaiènl face à l'Angleterre. En effet, la droite
du 1er corps, commandée par Bernadotte,
occupait le llanovrc; le 2•, aux ordres de
Marmont, se trouvait en Hollande; le 5•, sous
Davout, était à Bruges; les 4•, 5• el 6•, que
commandaient Soult, Lannes cl Ney, campaient
à Boulogne ou dnns les environs, enfin le 7c,
aux ordres d'Augcrcau , se trouvait il Urest tl
fonnai t l'extrême gauche.
Pour rompre ce long cordon de troupes el
en former une masse considérable destinée
à marcher sur l'Autriche, il fallait opérer un
immense changement de front en arrière.
Chaciue corps d'armée exécuta donc un demilour pour faire face à l'Allemagne, sur laquelle il se dirigea par le chemin le moins
long. L'aile droite devint ainsi la gauche, el
la gauche la droite.
On conçoit que pour se porler du llanoHc
ou de la Hollande sur le Danube, le 'I er et le
2• corps avaient beaucoup moins de trajet à
parcourir que ceux qui venaient de Iloulogne,
el que ceux-ci se troul'aient moins éloignés
que le corps d'Augercau, qui pour se rendre
de Brest aux frontières de Suisse, dans le
Haut-Rhin , devait traverser la France clans
toute sa largeur ; le trajet était de trois cents

Cliché \ïzzavona.
L'ENLÈVDlENT DU DLC o'E:-.GlllEN. -

Tableau de A .

LALA UZE.

Le 15 mars 1804, par ordi·e perso1111el de B011aparte, Lo11is-A11toi11e-He11ri de Bo11rbo11, dttc d'E11ghie11, est enlevé du château d'Ette11heim, sur te lerhtoire du grand-duché
de Bade. Il arrive te 2o mars au soir à Vincen11es, est juge attssitôt par ,me commission militaire, et f1'silli!, à 4 hertres du malin, dans les f ossés dit fort

�1f1ST0~1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J
lieues. Les troupes furent deux mois en
roule. Elles voyageaient sur plusieurs colonnes.
Le maréchal Augereau, parli le dernier de
Brest, les deYança, et s'arrèlanl d'abord à
nennes, puis successiremenl à Alençon, Melun, Troyes cl Langres, il impccta les divers
régiments dont sa présence ranimait encore
l'ardeur. Le temps était upcrbe. Je passai
ces deux mois, courant sans cesse en calèche
de 11osle, pour aller d'une colonne à l'autre
transmettre aux généraux les ordre du
maréchal. Je pus m'arrêter deux fois à
Paris pour Yo:r ma mère. Nos équ ipages
al':1ienl pri les deranls; j'arnis un a~~ez
médiocre domcslique, mais !rois cxcl'llents
chrrnux.
[lcndanl que la grande armée se dirigeait
,·ers le Rhin el le Danube, les troupes françaises canlonnées dans la haulc Italie, sous le
romman&lt;lcmrnl de Masséna, se réunissaient
dans le ~lilanais, afin d'at1ar1ucr les .\u1rid1iens dan~ le pa) s ,·énilien.
Pour lransmellrc des ordrrs à )la~séna,
J"Empereur élail oLligé de foire pas er ses
aides de camp par la Suisse, restée neutre.
Or, il al'l'iva que pendant le séjour du maréchal .\u g-creau à Langres, un offit'ier d'ordonnance, porteur des dépêches dr ~apoléon, fut
renrersédc sa Yoilure el se cas a la cla,iculr.
Il se fil transporter chrz le maréchal .\ugereau, auquel il déclara qu'il élail dans l'impossibilité de remplir sa mission. Le maréchal, scnlanl combien il impo1'Lail que les
dépèches de l'Empcrcur arrira sent promptement en Italie, me chargea de les y porter,
en passant par Huningue, ot1 je dcYais lransmcllrc srs ordre pour l'établi~scmenl d"trn
pont ur le nhin. Celle mission me fit grand
plaisir, car j'allais ainsi faire un beau royage,
al'CC la ccrlilude de rrjoindrc le 7c corps a,·anl
qu'il fùl aux pri~es arec les Au trichiens. Je
gagnai rapidement Huningue cl B:üe, je me
rendis de là à Berne, à Happerschwyl, ot1 je
lais ai ma Yoiturc; puis je trarcrsai à chcral,
cl non sans danger. ](, monl Splügen , alors
prt'~q11c impral:cablt'. .l'rnlrai en Italie par

Chiawnna el joignis le maréchal Masséna auprès de Yéronc.
Mai~ je ne fi~ que toucher bal'l'e, car Masséna étail aussi impatient de me voir rcparlir
aYec sa réponse à !'Empereur, que je l'étais
moi-même de rejoindre le maréchal Augereau,
afin d'assister aux combats que son corps
d'armée allait liHer. Cependant, ma course
ne fut pas aussi 1·apidc, au rrlour. rtu'ellc
l'avait été en alla11l, parce qu'une neige fort
épaisse, tombée depuis peu, couvrait non seulement les montagnes, mais aussi les vallées
de la Suisse : il gelait très forl, les chcYaux
lomhaienl à c-haquc pas, cl cc ne ful qu'en
donnanl 600 francs que je trou,ai deux guide
1;ui roulnsscnl lra1wser le Splügeu a\'Cc moi.
Nous mimes plus de douze heures à faire cc
trajet, en marchant à p:ed dan la neige jusqu'aux genoux! Les guides furent même sur
le point de renoncer à aller en al'anl, assurant
qu'il J al'ail danger imminenl. )lai j"étais
jeune, hardi, el comprenant l'importance des
dépèchcs que !'Empereur allendait.
Je déclarai clone it mes deux guides que,
s'ils reculaient, je continuerai ma roule sans
eux. Chaque profession a son poinl d'honneur;
celui des guides consiste principalement à ne
jamais abandonner le royagcur qui s'esl confié
à eux. Les miens marchèrent donc, cl après
des effort vraiment extraordinaires, nous
arriràmcs à la grande auberge située au bas
du Splügen, au moment ot1 la nuit commenp il. Nous eus-ions infaill:blcmcnl péri i rllc
nou eùl surpris dans la montagne, car le sentier, à peine tracé, élail bordé de précipices
que la neige nous eÎll r mpèchés dcdistingur r.
J'étais harassé !... mais aprt•s 111 'èlre reposé,
cl a,·oir repri mes forces, je reparlis au point
du jour et gagnai Rappcrst h11)I, où jr rrlrourni une rnilmc cl des roules carro. aLb.
Le plus pénible du Yoyagc élail fait; aussi,
malgré la lll'ige cl un froid lrt• rif. je parvins
à fl:\le, cl puis à Huningue, Ot1 le 7° corps se
lroura réuni le 19 oclohre. Dl•s Ir lcnclemain,
il commença il passer 11• Hlrin sur un ponl &lt;le

bateaux jeté à cel clfel: car, bien qu'à une
petite demi-lieue de là il y rùt un ponl dr
pierre clans la ville de Dàlc, l'Emprreur aYail
ordonné au maréchal Augereau de respecter
la neutralité de la Suisse, neutralité que neul
ans plus lard les Suissrs riolfrcnl eux-mêmes,
en liYranl, ün 18H, rc pont aux ennemis de
la France.
Mc roilà donc faisanl la gurrre dercchel.
Nous étions en 180:î, année qui Yil s'ouYrir
pour moi une longue série de combats, dont
la durée fut de dix ans consécutifs, puisqu'elle
ne se termina que dix ans après, à Waterloo.
Quelques nombreuses qu'aicnl élé le guerres
dl' l'Empire, presque tous les militaires français ont joui d'une ou de plus;c11r3 anr.écs de
repos, soil parce qu'ils lcnaicnl garnison en
France, oil parce qu ïls se lrournienl en
Italie ou en Allemagne, lorsque nous n'arions
la ~uerre qu'en Espagne; mais, ainsi qucl'ous
all('Z le \·oir, il n'en fnl pas dr même pour
moi , qui, con tammenl enrnyé du nord au
midi cl du midi au nord, partout 011 l'on sr
ballait, ne pa sai pas une seule de cc dix
années san aller au feu, el !-.'los arro~er de
mon sang quelque contrée de l'Europe.
Je n'ai pas de raison de faire ici le r&lt;-ril
dL:laillé de la campagne de J80,3, donl j(' mr
hornerai 11 rappeler le faits principaux.
Les Russ9s, qui marchaient au secours de
l'.\utriche, élaienl encore fort loin, lorsqur le
feld-maréchal ~lack, à la tète de qualrl'-lingt
mille hommes, s'étant imprudemment arancé
en Barière, y l'ul battu par ~apolfon, clonl les
sa,·anles manœurre le contrai~nirenl :1 e
réfugier dans la place d'ulm, cl à mcllr&lt;' bas
!(,s armes arec la plus grande partie dr son
armér, dont det;x corps seulement écbappi·rrnl
au désastre. L'un, sou les ordres du prin('C
fl'l'dinan&lt;l , parrinl à gagner la Bohème: l'autre, commandé par le Yicux feld-maréC'hal
,lcllacbich, se jeta clans le Yorarlherg, ,·rrs l(•
la r clcConslance, 011 il s'appuyail à la neulralilé
suisse cl gardail les défilés de la forèl ;\oirc.
C'est à cc dernièrrs troupes que !c m:ll'l1chal
Augereau allail ètrc opposé.

(A sui11re. )

Le duc de Bourgogne
Après la mort du marquis de La Haie, Lué
à Minden, )1. le duc de Bourgogne, fils ainé
du Dauphin, àgé alors de douze ans cl se
mourant d'un mal inconnu, monlra beaucoup
de chagrin de celle mort. )1. de La llaic avait
été son gentilhomme &lt;le la manche cl celui
qu'il aimait le plus.
Celle place de 9e1itilhomme de la manclie
auprès du fils ainé de l'héritier présomptif'

n'était donnét' qu ·à des jeunes gens de la cour
disLingués par leur naissance el par leur
bonne répulation. Elle ful su pprimée après la
morl du duc de Ilourgogne; du moins on en
changea le titre; les menins de monseigneur
le Uauphin, depuis Louis X\' l, étaient la
mème chose.
M. le duc de Courgognc ajoula : C'est lui

qui est cause de mon mal, nuLis je lui avais
promis de n'en point pal'ler. Cc jeune prince,
questionné, raconta que, étant seul un jour
arec M. de La Haie, cc dernier arail \'Oulu le
placer sur un grand chernl de carton, cl
l'al'ail laissé tomber très lonrdemen t ; et
comme mon oncle ne vil aucun danger à une

GÉNÉRAL DE

~1ARBOT.

chute sans blessure, sans fracture, el dans
laquelle la tète n'avait point porté, il aYail
supplié le prince de n'en point parler. C'était
depuis cc temps que le prince souffrait el
dépérissail sans que les médecins connussent
la cause de son mal. li avait un abcès dans le
corps. Cc jeune princ&lt;: mourut. Il annonçait
un grand caractère, beaucoup d'esprit &lt;'l de
sensibilité. S'il eùl Yécu, Je malheureux
Louis XYI n'aurait poinl été roi, cc qui seul
cùl donné naturellement une autre direction
aux él'énemcnls.
Ainsi un joujou d'enfant, un eheral de carton, changea le destin de la France cl rC'lui
de l'Europe entière !...
MADAME DE

Ci EN u s.

LES FEMMES DU SECOND EMPIRE
♦

Une Pompadour impériale
Par Frédéric LOLIÉE.

La Comtesse de Castiglione.

n'avait, non plus que d'autres, le pririlège
cl 'égayer la vue, quand les arbres sont
+
dépouillés de l_eur parure el que la neige
couvre
les chemms. On arrirnil directement à
II
la porte du vestibule. Un domestique vêtu de
n Vous ai-je rappelé, m'écrivail celui qui a no!r ?uvrail _e~, al'ce quelque mystère, introle mieux connu dans tous ses détails la vie de dmsa1l les 11s1teurs au premier étarrc, où se
Mme de Castiglione, qu'un agent de police de tenait, de préférence, la comtesse ~cule ou
service près de l'empereur était ,·cnu trouwr ayanl son enfant qui jouait auprès d'elle, un
quelqu'un que je saii; pour assassiner le enfant de cinq années, son fils, doux cl beau
grand chef, cl que cet individu était en rap- comme une fille, arec des chereux hlonds
port avec la comtesse? Vous ai-je renl'oyé bouclés autour du front, ses bras cl ses épaules
l'écho lointain de ces paroles dans une conrer- nus, de grands yeux limpides el étonnés.
sation à deux :
Mme de Casliglione apparaissait froide
&lt;&lt; - Si je l'amis fait assassiner, qu'au- silencieuse, el n'échangeait que le néccssair~
riez-vous dil '!
des paroles. a porte était fermée à presque
c1 - f\icn... :'\on, je ne m'étonne de rien. Lous ses compatriotes de Turin. Elle ne l'oufüis cc n'cûl pas été par vengeance d'amour, \'rail qu'à de rares élran3ers, à des Français.
ni par intérèt. C'était donc une raison poli- La première impression éprouvée en sa prétique ... Laquelle?
sence ne pournil èlre r1ue d'admiration, mais
cc Oui, d'où venait la rupture entre Elle et
Lui'/ Déccplion? Fatigue? Ou quoi?
« li rrslc beaucoup à approfondir dans les
ténèbres de celle grande e.xislcnce si agitée.
Et, d'ailleurs, sait-on jamais la vérité de cc
que dit une femme, et une femme politique
surtout?
« Général EsrAXcm:1.
,, 20 mars 1904. 1&gt;
L~ comtesse de Casliglione avait pris le
parti momentané da se relirer à Turin, pour
s~ consacrer, disait-elle, à la première éducalton de son fils , auquel elle donnait, ~ans
bc_aucoup de tendresse apparenlc, mais a1·cc
som, des leçons d'anglais, de français, d'allemand, lan;;-ucs qu'elle parlait a,·ec autant de
facilité que l'idiome maternel.
Elle arail établi sa résidence, une villa
isolée, au-dessus de la ville, ayant drl'anl
elle et sous ses pieds un magnifique panorama, avec la longue chaine des Alpes à
l'horizon.
·
C'est là qu'en l'hirer de ·1860 était venu
s'~nnoncer chez elle, sur la présentation du
prmce_ de la 'l:our-d'.\urcrgne, un diplomate
français, llenr1 d'Idcrillc, qui a laissé un très
attachant récit de sa l'isile à la belle recluse.
_li ,fallai~ gravir !a cote assez r-oide, qui menait_ a la l'11la Gloria. Une grille de bois indiquait en arrivant l'entrée de celle demeure
mo_dest~ el u~1 pe_u triste. On y accédait par les
all_ees d un Jardm, d'aspect riant en la belle
saison, quand la nalure est en fè:e, mais qui

Cllcbt Braun.
(A\'OUR,

une admiration dénuée de chaleur et sans
élan. Son air de Yisagc était plus imposant
qu'aimable. On y voyait celle expression hautaine, que prennent souyenl les femmes

auxqucl.:es on a trop chanté l'hymne d'adoration plastique.
Le jeune diplomate al'ail sati ·fait son
regard à considérer la pureté, l'harmonie
parfaite de formes d'une créJlurc surprenante. Puis il était redescendu, le cœur Iranquille el le cerreau calme, dans la plaine,
arec son ami el collègue le bJron de Cbollcl,
qui l'avait accompagné. Une se.::ondc visilc,
puis une troisième se succédèrent. Son senlimenl ne s'était guère modifié. Il se rappelait
alors les jugements peu favorables qu'il al'ail
entendu porter, bien des fois, autour de lui,
sur celle femme singulière.
cc Elle est trop belle, disaicnl les mondaines, cl, fort heureusement, elle n'est que
belle. 1&gt; Elle e l profondément é••oïste. avaient
ajouté quelques-uns de ceux qui l'entouraient·
au milieu de ses plus éclalants triomphe~
parisiens, clic est capricieuse, incapable
d'éprouver une affection, et, al'CC ses miraculeux avantages, incapable aussi d'inspirer
un amour l'rai, une passion sérieuse. li s'en
fallait de peu qu'on ne lui dt!niàt toute rnlrur
d'esprit. IYiderille avait cnlendu ces généreuses appréciations. li étail retourné cin11 à
six fois à la rilla Gloria, sans arnir pu e
fonder une opinion personnelle el certaine.
11 arnit peine à croire, cepcndanl, r1uc sous
l'enreloppc de la dée c ne brillàt aucunement l'étincelle dirinc. L'exil rnlontaire
auquel paraissait s'èlrc condamnée celle clonl
l'app:irition à Paris cl à Londres arail eu
l'importance d'un événement, sa Yie retirée,
son élqigncmcnt systématique, les habitudes
mystérieuses dont elle commençait à pratir1ucr l'expérience intermitte11le, bien longtl'mps avanl. l'heure où elle s'y plonrrerail à
jamais, l'indiflërcnce absolue de ccll~ jeune
tète à l'é3ard des circonstances du dehors susceptibles de rompre et d'animer la monotonie
de ses jours : tout cela excitait étran,,.cmcnt sa
curiosité. Sans doute, elle &lt;lerait ~ecéler en
elle des ressources d'àme l'l d'intelliaence
ignorées du commun. Et, pour s'en eonrn~cre
il continua de monter la colline.
'
Il commençait à perdre l'espoir de pénélrcr
l'énigme, lorsque, après arnir arrèté le dessein de n'y plus songer, il se lrouva, certain
jour, sur le chemin de la Gloria. Le hasard
voulut qu'il se ,·il seul avec elle, sans témoin,
el cc fut une rérélation. Les lèl'rcs do Mme de
Castiglione s'étaient décidées à énoncer d'autres paroles que des mots de politesse el des

�_

1f1STO'J{1.Jl

formulrs de banalité. La conYersation prit 11n tont le mérite de celle créature séduisante,
lour intéressant. Ors pensérs originales jail- allaient presque jusqu'11 d:rc qn"clle était, au
lirent, déromranl une nalurP élevée, qu'il ne moral, insipide et insignifiante. En réalité, les
soupçonnait point, une largeur d'esprit, qu'il délicatesses de l'art lui étaient sensibles. Elle
justifia d'tme singulière perspicacité en matière
arait à peine, jusque-là, pressentie.
Qui donc la lui avait figurée à la fois si de politique; et si elle avait eu plus de resriche et si dénuée, en un mot si incomplète? sources à sa portée, plus de moyens à faire agir,
Il n'arail eu qu'à l'écouler pour reconnaître elle n'aurait pas laissé de doute sur les incliqu'elle avait sur beaucoup de femmes une nations de son caractère fort ambitieux.
Ce qui paraissait clair, indubitable, c'est la
supériorité de raison el de caractère, ne le
cédant en rien à la supériorité que chacune situation exceptionnelle dont elle s'était
était obligée de lui céder au physique. Cette emparée.
On n'avait pas oublié, dans cc monde d'inmélancolie qu'elle ressentait, ce dédain dont
trigue
el de coquetterie toujours sous les
elle ne se défcndai t pas assez à l'égard du
reste de l'humanité, lui venait de la déception armes, l'impression fulgurante qu'elle avait
produite, à son apparition. Quand elle y fit sa
trop prompte de ses songes ambitieux :
rentrée, ce fut avec un air de conquête aussi
&lt;! A peine ai-je traversé la vie, disait-elle,
sûr
de soi que par le passé.
el mon rote est déjà fini. »
Elle réreilla les critiques, au camp féminin.
Il s'en retourna, pensif et ré0échissant à
tout cc qu'il avait entendu. Le charme s'était On discutait à force les signes de son goùt,
produit. Les entrm•ues suivirent, plus prolon- qui n'était pas, en elfel, d'une distinction
gées. Elle se rendait confiante. Elle devenait irréprochable, et les audaces de sa coquellcrie,
expansive, presque; et il demeurait sous qui souffrait un alliage moins avantageux. de
l'impression d'une causerie pleine de nou- négligence méridionale el de singularité indiveauté. D'Idcvillc apprit bientôt une partie de viduelle. De ces coups d'épingle elle ne s'emsa vie; cl il s'aperçut qu'elle était sincèrement barrassait guère, mais en appelait du jugeheureuse d'avoir proche d'elle un confident ment des femmes au témoignage llatleur des
capable de la comprendre. Elle cl lui firent hommes. Sa personnelle op:nion n"élail~cllc
ensemble des promenades en barque; elle pàs fixée, du reste, et ·de façon à n'en i'cceroir
égrenait ses sournnirs au fil de l'eau et se aucune atteinte?
J'en trouve encore des rnarc1ues sur un
confiai l ·a vcc naï velé. Il ne put se défendre de
fixer sur le pap:cr la suite de ses impressions lirrc annoté de sa main et tout 0ll\'crl sous
el d'en donne1· lecture 11 celle qui les lui avait mes yeux. Je le vois clairement à ces rectifiinspirées. Alors, avec une ·sorte de can~cur cations cra)'Onnécs par elle, à ces répliques
orgueilleuse, elle avait ajou té ces lignes so1ùignécs comme de brèves réponses aux
appréciations dont elle était l'objet.
étranges à sa narration :
c1 Il y avait sur cc beau visage, prononce
« li Pad1·c etcrno non sapcva cosa si facern
quel giorno chc l'ha mcssa al mondo; ha l'auteur du livre, lectrice et compagne de
impasta ta lanto c tanlo, c quando l'ba avuto l'impératrice, une expression de hauleur, de
fatta, ha perso la tesla vcdcndo la sua mara- dureté... &gt;&gt;
Aussitôt d'effacer ces qualifications désoblivigliosaopera; e l'::. lasciata li, in un cinlo, senza
mclterla a posto . In lanlo, l'hanno chiamalo geantes et de mettre en leur place les mots :
da un altrà parte, e quando e lornâlo l'a fierté, douceur.
Et quand Mme Carelle ajoute: « Le charme
trovato fuori di posto. l&gt;
n'exisla-it
pas... » Erre111'! assure-t-clle,
« Le Père éternel ne savait quelle chose il
créait, le jour Oll il l'a mise au monde; il la sans plus de commentaires.
De vrai, les dames d'honneur et les habipétrit tant cl tant que, lorsqu'il l'eut laite, il
pcrdi( la tète en voyant son merveilleux tuées du palais partageaient les réserves de
ouvrage; il la laissa dans un coin, sans la met- leur someraine à l'endroit "de la comtesse et
tre à sa place. Puis, sur ces entrefaites, il fut lui en donnaient avis par des abstentions ou
appelé ailleurs, et lorsqu'il revint il ne la des froideurs, ou des omissions d'égards,
dont clic n'était pas la dernière à s'apercetrouva plus. l)
voir. Sur la première page annotée de son
Ceux qui n'étaient pas dans le secret des exemplaire des Souvenirs de la Cour, j'en
risées de Mme de Castiglione et qui ne sa raient saisis une indication furtive :
c1 Les demoiselles d'honneur, chargées de
rien du commerce de lettres qu'elle entretenait arec les diplomates étrangers, en met- faire le thé, écrit-elle en marge, ne m'en ont
tant à profil sa connaissance remarquable des pas offert, mais je me le fis servir par la prinprincipales langues de l'Europe, ceux qui cesse de la )loskowa. »
Si les dames de l'entourage impérial ne la
n'avaient aucun soupçon de son vrai rùle et
des desseins sur lesquels elle gardait une dis- comblaient pas d'effusions cordiales, elle
crétion absolue, ne jugeaient d'elle et de son n'était pas à leur égard plus prodigue de
esprit que sur les apparences. On n'avait compliments. D'occasion, pourtant, elle saqu'une appréciation superficielle de son i11tel- vait voir les agréments des autres femmes cl
ligence et de ses facultés. Sa conversation leur rendait justice avec d'autant moins d'héétait vil'e, légère, indulgente aux.Jiberlés de la sitation qu'elle n'aurait fait à aucune d'elles
galanterie; on s'y plaisait sans y chercher l'honneur de la considérer comme une rivale.
autre chose que ce plaisir. De certaines gens, Les louanges ne coùlaienl pas à sa supériorité.
qui restreignaient à ses perfections physiques Elle notait d'une approbation satisfaite, en

connaisseuse, IP détail r nl rcrn cl'nn hr~n
n'gard, d'une bourbe séduisantr, d'une joliP
rondeur d'épaule, d'une taille souple, d'une
ondoyante démarche. Elle avait la vision
prompte d'un trait gracieux du visage on
d'une valeur plastique et d'abord en consignait le souvenir dans un coin de sa mémoire,
ou parmi ses papiers, comme d'un point
acquis.
Ainsi, spectatrice de _l"accidenl de chasse
qui désarçonna dans les fourrés de Compiègne la fille du général Bertrand, Mme Hortense Tha~·er , el, plus tard, en retrouvant le
récit dans un chapitre des Souvenfrs de la
comtesse Stéphanie, elle a le bon cœur
d'ajouter au bord de la page une note significative en son laconisme : « Bras cassé...
belle jambe. )) N'est-il pas admirable, le derI)ier détail ainsi relevé comme chose de prix
par c1 la divinité )&gt; dont, tant de fois, des
artistes pleins de zèle comme elle était pleine
de complaisance, motùèrenl les bras, les
mains, la jambe!
De façon générale, clic ne se gènait pas de
dire qu'elle estimait faiblement la société, la
conversation, le caracti.·rc des femmes . Elle
ne les aimait, je crois, que dans son propre
-miroir. En la compagnie choisie des homnws
elle se senl:iit mille fois m:eux it · cause1·
•séricosemcnt 0 11 frivolement. D"amour elle
s'enlrctenait sans prudrric, ne Mtcstait pas
les 'pro·pos lestes, cl volontiers en louchai t le
sujet, aux instants de llirt ou, par occasion,
dans certaines lettres. Elle passait pour ètre
froide, comme le sont, d'ordinaire, les beautés
parfaites destinées à ra,·ir les l'eux. plutôt qn 'i1
partager les émotions des em. 1&lt;:llr n'estimai!
point, au reste, qu'il convint d'y attacher
tant d'importance. Sans doute, elle faisait sa
p:irt à ce mariage des efnu ws, à ce momenta1_1é de. l'électrisation amoureuse, qui n'est
pas une des pires choses de la vie. Encore
n'était-cc que passagère surprise, disait-elle.
A l'un de ses correspondants, dont les sournnirs insi,slaient sur !'autrefois, die ripostait,
dans une lettre si virn d'exprrssion qur je rn·
puis la citer tout entière :
• &lt;! Eh bien! il y a eu ceci, il y a eu cela
entre vous el moi .... Ce sont choses anciennes,
qui furent parce qu'elles araient leur raison
ô'ètre. Rencontre, accident. A quoi bon,
ensuite, remuer des cendres où le feu m·
couve plus? l&gt;
Les grands sentiments ne faisaient que
glisser _en son âme, hormis les ambitions, des
âmbitions à l'ide, qui la hantaient. S'entremettre d'alîaircs, correspondre sur la politique, au loin, donner un sens aux oracles dr l:i
diplomatie, entretenir, ne fùt-ce qu'en imagination, des projets extraordinaires, jouer un
rôle, même secret el mystérieux, dans la partie
internationale: combien plaisait davantage à sa
nature remuante une telle occupation d'esprit !
Elle s'y efforçait, se multipliait en visites,
échangeait des rapports, distribuait des nouvelles à la finance et continuait à brasser de
larges desseins.
Jusque dans r1uelle mesure Mme de Casti-

"---------------------

UNE Po.MP.llDOUR. 1.MP'ÉR,1.llLE ~

glio~e put-elle inllucncer Napoléon III, en qu'il ~ordait sa moustache d'un mouvement tin. Comme la voilure quiltait !"hôtel de la
mallère de politique étrangère? On ne saurait de doigts plus nerveux qu"à l'ordinaire. Au comtesse, il se vit assaillir par trois hommes
en fournir que des explications sommairPs et premier enlr'acte, il disparut, délaissant l'im- en armes. Le cocher enleva \'igoureusement
relalires. On est plus sûrement informé de pératrice aux yeux de la salle entière. Chacun ks chevaux, qui bondirent, rem•ersèrcnt un
l'empire qu'elle exerça sur son cœur et sur savait, le lend~main, qu'il avait été prendre des assaillants, rl purent cntrai'ner l'em•
ses ~en~. qui se dispersaient assez volontiers. des nom·ellcs d1rcctrs de la manière dont se pereur sans accident jusqu'aux. Tuileries.
Sur la fin de sa vie, elle protestait, par 1111 comportait la santé de la belle Florentine.
C_etle liaison, de quelque mystère que Nasc;upule d'âge bien légitime, qnc l'impéraL'empereur lui rendit d'autres visites à poleon feignit de l'entourer, n'était pas i"notrice, en se montrant jalouse d'elle, n'en avait Paris, des \'isites du soir en son logis retiré rée de la galcr:'e des courtisans. l)ifiëre~tes
point de juste motif. Sa très lidèlc "'0uver- de la rue de la Pompe, qui, arec sa double personnes, biPn placées pour l'Oir, foirrnaienl
nantc Luisa Corsi conta d'autn•s dé~ails à i~suc, son cs?1licr ~érobé, ses airs de mys- de n'ounir point les yeux et réroquaicnt la
l'oreille d'un journaliste connu, qui s'em- tere,. semblait amcnagé tout exprès pour chose en do:1le, par exemple, la comtesse
pressa de les répét&lt;?r en public. El du jour, favoriser les tendres entrevues.
Potocka, qui trè3 fort admirait le grmd cmou plutôt de la nuit, qui signala sa chute
Dnuccm?nt 0:l frappait ou son:iait. Un gui- pcreu r cl fort peu Napoléon Ill :

Cliché Giraudon.

lJ:-,E FÊTE AUX TVJLERIES. -

ou, son lrio:npbc, ~[me de Castiulionc
clic0
meme en mar4uait la date, sur le brouillon
de son testament, que nous a1·ons en main rt
Oll nous ,·oyons, de 1105 veux, écrite et soulignée d'une manière très· app.arente, la lirrne
0
OJ elle exigeait, ponr sa derniêre loilellc : La
chemise de nuit de Compiègne, batiste el
tlenlelle, 18;,, 7.
Les phasrs préliminaires de l'arcnture
~·étaient trabirs par des signes assez ostensibles.
Elle se tromait, depuis plus de del)x
se~aine~,. au chàteau de Compiègne. Un soir
qu on ara1t inscrit, au pro~rammc du théàtrc,
une représentation drs artistes de la ComédicFra11çaise, elle s'était fait excuser se disant
souffrante. On remarqua que da~s sa lo(l'e
l' empereur semblait distrait, ' préoccupé, 0 et'
1. -

HISTORIA. -

Fasc. 6.

Aq11arelle d'HE'1Rl RIR0'1. (Palais du Sénat.)

chet pratiqué dans b porte d'entrée ùurrait
arec précautio:i ... Qui ,·cnait là?.... Le cher
~cigncur. Un rais de lumière indiquait b
direction du boudoir. La causerie durait une
heure ou deux. Et le cérémonial de retour se
pratiquait à l'instar du cérémonial d"arrirée
Le chef de l'État ne se répandait pas en con:
lidenccs (quoiqu'il ne fût pas très discret en
matière de galanterie) sur le but de ces sorties extra-officielles. Bien q u'ÎI fù t to,ujou rs
accompagné, à distance, d'un agent secret,
chargé de reillcr sur sa personne, il s'exposa
ù de dangereuses péripéties et faillit, pour la
deuxième fois, èlre assassiné à la suite d'un
1:endcz-rons_ chez ~lmc de Castiglione. Il s'y
eta1l reudu 111cogmlo, dans son petit coupé,
sans domestique, conduit par son cocher de
confütncc, cl en sortait à trois heures du ma-

« Les médisants, écriva:1-clle .i la comtesse Sophi~ _Wodzicka, prétrndent que
Mme d_e Castiglione a eu besoin des eaux de
Plo1~ b1ères 1 ; moi, j'en doute, car il me
sem.,lc que le séducteur n'est p:is séduisant. )J
~ans do~tc~ mai~_ la couronne est un joyau
qui _cmbelht smguherement celui qui le porte.
Q~o1 qu'elle en_ dit, l'opinion générale était
faite sur ce pomt. A un bal costumé, chez la
d~chess~. de 13,a.ss~no, passaient des masques
tr_cs varies : _c cta1ent, p:irmi le~ hommes, des
G1llcs, des pierrots, des seigneurs d'antan et
des pho_L~graphcs du jour, ayan t eu, ceux-ci,
la fanta1s1c de porter aux épaules des images
de beaucoup de dames rasscmLlécs là. L'emp~reur' en domino, s'était attardé pour considcrer ces photographies. Il en arracha deux
l. Où se rendait l"Empcrcur.

'

�msTOR}.ll

----------------_.;..------------::,-------'----..

en disant de l'une, à l'effigie de la belle Italienne, avec une pointe d'humeur : &lt;&lt; Que
vient-elle fair&lt;' ici? » Et quelqu'un aurait
répondu : « Sire, puisque vous possédez
l'original, pourquoi voulez-vous la copie? l&gt;
tI,orsqu'elle s'installa rue de Castiglione, il
v fut aussi, de loin en loin. Dans cet entresol,
qu'occupent aujourd'hui les ateliers d"un couturier, on nous montrait le mécanisme de la
porle, montée sur pivot, cl qui, tournant sur
elle-même, dérobait la vue du personnage
entrant ou sortant. On a rapporté par erreur
que Napoléon fit des. apparitions, place Vendôme. Un document priYé nous apprend que
la comtesse y était Yenue trop tard pour cela,
!"empereur n'étant plus du monde quand elley transporta ses pénates.
&lt;&lt; C'est le 25 décembre 1876, témoigne
dans une leltre du 24août ·1900 M. H. D... , propriétaire de l'immeuLle, que Mme de Castiglione est entrée place Veudômc : elle avail
demandé de prendre possession de son appartement à minuit, po1.1r y venir comme le
11etit Jésus. 1&gt;
Les altaches de Mme de Castiglione avec
Napoléon étaient notoires. De ses amitiés et
relations diverses, il est assez difficile de parler avec toute la précision quïl y faudrait.
Sur les pages de son histoire intime, dïndiscrets anecdotiers griffonnèrent bien des arentures contestables. Caprices d'un soir, appels
mystérieux et sans rappris, curiosi tés de

femme très adulée et désirant, à son tour,
choisir .. . que sais-je? L'imagination est volontiers prêt&lt;'use sur le cas des galantes faiblesses. li l' eut des. accords notifiés, toutefois, dont la galerie était instruite.
Lord Hertford, l'un des plus grands seigneurs d'Angleterre, marquis, chevalier de
la Jarretière, riche fabuleusement et peu prodigue à l'ordinaire de senices ni d'argent,
avait passé dans sa vie. sans s'y :irrèter, renouvelant au réel la fable antique du
maitre des dieux se transl"ormanl en pluie
d'or pour charmer Danaé.
Il n'avait d'ailleurs, le noble lorJ, que la
gràce de ses millions. Mme de Castiglione ne
conservait aucun doute là-dessus ; je le vois
à la manière dont elle formulait, un jour, de
certaines notes intimes sur le personnage el
prenait plaisir à souligner de préférence les
détails les moins flatteurs du portrait, par
exemple, au physique, ce détail :
&lt;&lt; li a l'air sombre, presque sinistre: il
roule des Jeux furibonds, comme un tiran de
mélodi:ame. ll
Et cet autre, au moral : ·
t, Il a courtisé les femmes, mais cc n'est
pas une prem e d'amour. n
Aucune marque approbative à l"endroit où
il est dit :
&lt;&lt; Sa politesse esl exquise avec les formes
du grand seigneur. ,,
Mais, par une réminiscence légère cl non
(A

La duchesse du Maine

----Madame dn Maine n·est pas plus grande
qu "tin enfant de dix ans, et elle n'est pas
bien faite. Pour paraître bien, il faut qu'elle
tienne la bouche fermée; car qu and elle
r ouvre, rlle l'oune grandement et laisse
roir de vilaines dents mal rangées. Elle n'est
pas très grosse, porte beaucoup de fard, a de
beaux yeux, un teint 1,lanc, et des cheveux
blonds. Avec la bonté, elle pourrait passer;
mais sa méchanceté est insupportable. Elle a
beaucoup d'esprit et d'instruction, et sait
parler &lt;le Loutes ~orles de choses; cela attire
rhez elle les savants et les beaux esprits\
Elle flalle avec adresse les mécontents, et dit
du mal de mon flls lie Régent]; voilà tout
son secret pour se faire un parti. Son mari
l"aime ' beaucoup; elle se pique à son Lour
d'aimer beaucoup son époux ; mais je ne
YOudrais pas jurer sur cet amou r. Cc qu'il l'
de sûr, c'est qu'elle gouverne le duc du
Maine entièrement.
L'amant tenant de madame clu Maine,
c'est le cardinal de Polignac; elle a en oulrc
encore le premier président, et des jeunes

trop déplaisante, le crayon est très appuyé sur
celte allusion :
&lt;&lt; li étail fidèle à la devise de son ordre de
la. ,Jarretière : llonni soit qui mal y pense. n
Était-il plus senlimental l'homme d'affaires
et de plaisir qu'elle connut en 186'1, sous de
meilleurs aspects'! Dernns-nous révéler cc
détail ignoré qu"alors die fit une fugue passagère en Italie pou r s'installer à Turin avrc
Laffille1 Mais puisque nous l'aYOns dit, passons.
Des personnages encore sont en belle place
sur la liste de ses plus vives sympathies.
Avant el après la clmte de J"Empire, le duc
d'Aumale garda chez elle le ton et les procédés d'une familiarité tendre. Nous avons . pu
compter, au cbàleau de Baromesnil, bien des
reliq1.1iœ d'écriture, de dédicaces et de fleurs
commémoralives dédiées à la mémoire du
noble écrivain.
L'attachement &lt;le la comtesse au régime
napoléonien ne l'cmpèchait pas d'entretenir
des rapports de grande affection avec les
princes de la maison d'Orléans. J11squ'à la
fin, le duc de Chartres rcsla !"un de sPs
fidèles. Aussi le baron Alphonse de.Rothschild.
Enfin on pourrait avancer, sans El)'ltourir le
reproche d'une extrème indiscrétion , qu'un des
plus zélés serviteurs de la cause monarchiste,
M. Estancelin, eut de sa part des tçm9ignages
d"une amitié constante, et qui dura quarantecinq ans.
FRÉDÉRIC

s1âvre.)

gens. On accuse le cardinal d'avoir traraillé
à la rél'utalion des lellrcs de Filtz-Moritz,
quoiqu'il ait eu celle année [1718] un long
éclaircissement avec mon fils, cl qu'il lui ait
juré de ne rien entreprendre contre lui , malgré son amitié pour madame ~u Maine.
L'hiver dernier, le corole d'Albert, élant
ici, fit sa cour à madame du Maine : le cardinal de Polignac en devint jaloux, el les, suivit en masque au bal. A la me du tèle-à-tètc
de la dudwssc et du corole, il ne put y tenir,
et éclata : on apprit alors qu'il y arnit un
cardinal au bal masqué, ce qui a fait beaucoup rire.
Lors de son arrestation, madame du )laine
a manqué d'étoulfcr de colère; elle ne s'est
remise &lt;JUe peu à peu. On dit qu"elle est
maintenant calme cl qu'elle joue aux cartes
toute la journée. Quand le jeu est fini , la
colère la reprend ; elle lombe alors sur le
mari, les enfants et les domestiques, qui ne
savent à quel saint se vouer. Elle est d'une
violence Lerrible; on prétend qu'elle a somenl
ballu son mari.
Tant qu'elle réside à Dijon, elle joue le
rôle de Roland le Furieux : tantôt on ne la
traite pas avec les égards dus à son rang;
tantôt elle se plaint ,d"autre chose; elle ne
rnnl pas comprendre qu'elle est prisonnière,
et qu'elle a mérité encore pis. Elle s'était

LOLIÉE.

imaginé que lorsqu'elle serait arrirée à Chalon-sur-Saône, (llle jouirait de plus de liberté,
(ll n'aurait pour prison que la ville; mais dès
qu'elle a su &lt;1u'elle serait enfermée dans la
citadelle, comme à Dijon, elle n'a plus 1·oul11
parlir. Loin de se repentir de sa trahison,
elle croit aYOir fait quelque chose de beau.
Quelque triste que je sois, mon fils m'a
fait rire aux éclats, en racontant ce qu'on a
trouré dans les lettres de madame du Mainr,
saisies chez le cardinal de Polignac. Uans une
de ses lettres, celle personne bonnète cl yerlueuse écrit : &lt;1 Nous allons demain à la
campagne : j'arrangerai les appartement~ de
façon que votre chambre soit près de la
mienne. Tàchez de faire aussi bien que la
dernière fois, et nous nous rn donnerons à
cœur joie. ll
Madame la princesse sait bien que sa fille
a eu une inLrigue avec le cardinal, et clic a
fait son possible pour l'en détourner. A cel
effet, elle lui fait sarnir sous main que le
cardinal lui est infidèle, et qu'il lui préfère une
certaine Montauban. Mais cela ne sert à rien.
Le duc du Maine est informé de tout ; il a
écrit à sa sœur : &lt;&lt; Ce n'est pas en prison
qu'on devrait me mettre, mais en jaquette,
pour m'ètre ainsi laissé in!mer par le bout dn
nez. » li ne Yeul plus reYoir sa femme de sa
VIC.

DUCHESSE D'ORLÈA};S
( PRINCESSE PALATINE) .

AMOUREUSES
~

Sophie Monnier
Par Jean RICHEPIN • de l'Acad.e1111e
. j rançaise.
.
,O

P?u de lcmpg avant les fèlcs du sacre de naissancr
t"l , monslrneuse. A trois ans , ,·1 a 1a &lt;1 matamore ebouriffé qui vn1/ r11•n/p1• /0111
Louis .XYL M. de SainL-Jfauris, gomcrneur pc I c rero1e, cl son l'isage en reste ra l'arré &lt;&lt; le monde avant d"avoir dou;:,p an.~. »
du_ chal?au de .Joux, reçut au nombre de ses comn~e par un passage de foudre. Son enfan~e
Comment '·y prendre avec un tel écolier?
p~1sonnwrs Gabriel-Honoré Riquelli, rom le de est
IJJZarre.
· 11·
· Précocr &lt;'n tot1l , pu·s
1 sammenl ~n~ telle exuhér·ance n'esl-ellr pas à craindrc1
,11rabea11.
~Hf' igC'nl. _1ra1·aillr ur à sa manière, curieux , l ,llls, que peul-on espérer d'un orrrucil qui
C'i'•Lail~ un jeune homme de vinrrt-six
ans~'
a_ntasque, il ne ressemble à personne cl sol r~ accepte aucune réprimandr? Oeu~ caract,
reno'.'°mc pour sa mauraise tête, son esprit P;re ne sait ~uc penser de Celle na lu,:c. T; 1~- teres de fer sr heurtent là' rt le père, ne
hromllon, ~es galanteries, ses aventures de lol
'
"?niant pas céder, se déeide à rmployer la
J le· marquis ne voit dans· ·son r·1
l s qu une
Lou tes sortes, et qui araiL déjà tâlé de la pri- C1m1ll~ mboleuse el crol/ee qui ne s
r1gur11r. ~n met le drôle en pension sous le
s.on _au f~rt de Ré et au chùlcau d'if. On !lechenillera jamais, et lantôl il écril ceci ~ nom de Pierre Buffière, le mar4uis crai,,nant
1enferma1l sur l'ordre de son père
1■iïiiiiïiiiiiiiiiiiiiiiiiii~;;;;;;;;;;;;;;;~:::===------- d~s sottises c1ui déshonorent son ~10m.
Ir marquis de Mirabeau.
'
~,erre Buffière ne change poinl. TouSingulière famille, d"ailleurs, dont
Jours la mème violence de naturr le
lt'S me'.nlirc~. laissaient de père en fils
même ~xcès de_vitalité. Certes, il 'apune ~epulalron tapag.cusr. Depuis le
prend. il travaille : il sait le !!Tee
Ir
0
1~lm,
. l' anglais, l'allemand,
.
'
xm" siècle, qu'ils s'étaient établis en
l'italien,
P1:ovcnce, venant d1Lalic, ils fournis1~spagnol, les matb{matiques, lrs
saie~l à l'hist~ire ou à la légende un
s~1enccs _naturelles, Je dessin, la muor1gmal
au moins par brrénération .
s.1que_; il monte à chernl cl fait dt'
'
CeSl ~n d'eux , Jean, premier consul
l ~scr1me comme pas un ; e'cst /1 la
~l' Marseille, qui répond, au xn" siècle,
fois un sa~anl et un crentilhommc.
a un érèq ue :
oui , mais le caractère? Ah! Je caraclèr~
- Jr suis marchand de police
reste le mê1~c, infernal. Et ce n'est
co,m_mc monsieur csL marchand d'eau
pas sans raison qu e le bailli appelle
bcnite.
son nereu le comle de /a Boui·msque.
Honoré Ill, renommé pour sa. saMdlon:-le au régime militaire, nous
gesse, avait v~ulu ~ba~ser à cou ps de
verrons bien ! A peine arri,·é au réo-icanne _les robins d une assemblée nomcnt du '!1arquis de Lambert, Bu mtre
ble. Sr les sages étaient aussi fous,
pe~d au Jeu quarante louis. li a dixsongez à cc qu e pou,·aient êlre les
h_u,L ans. Le marquis, avare, rst fua~Lres. L"aïeul de GaLriel, Jean-A nrie~x' et parle déjà de prison. Mais
lome, fut Lellemcnt tailladé de blesBuffi~re ~·~ pas ~~i. Sol_dat en Lemps
sures, Cfll Ïl semblait fait de pièces el
de paa , 101la qm I ennmc ! li prend la
de morceaux, ayant une sorte de carmaitressr de son co!onel, et file avec
can ~·argent pour soutenir sa Lêlc. En
sa conquète. On le rattrape. li résiste .
c~l elal, il troure moyen de se faire
P?ur un peu il se ballrait awc le ma~
auner. C'est lui &lt;1ui, présenté à la
rechal de camp lui-ml\mc. Celte fois
C?'.'~ p~r \'cndorne, comme le roi le
· le marquis n'hésite plus, et lluflièr;
fehc1ta1l ~e s~s blessures, répondait :
commence l'apprenlissage de la prison
- Om, Srrc, si, quillant les draau forl de lïle de Ré.
praux , j"éL~is -~·cnu à la cour payer
Mais cc ~ou a _tant dP qualités qu·o~
quelque calin, J aurais eu plus d 'arnnne peul _I lll lemr 1011,;temps rigueur.
ccment el moins de hlessures.
~n 1~ rr lachr donc. 1111 reste, cria doil
lie ce Jean-Antoine, surnommé Jr
1a~'01r u1~ peu morigéné. Ah bien!
brave Provenral, étaient_ nés deux
oui. .\ pernr libre, il a nn duel. Mai ~
aulr~s originaux, le marqtiis \'iclor
le;duel Pst l'ile oublié. Car rnici notre
m~n~aque d'économie politique et
hcros en Corsr, où il se hat a\'CC l'enCliché Giraudon.
~ai)li qu( disait que la mauvai;e tête
nemi P?ur le coup. Quoi, ce "hrouilcla,t le_srgne de légilimilé de la maiT IIERESE
' • . R1CHARIJ t&gt;E RUFFEY' •\IARQu1s~~ l •E.. .n'1O~:srIER.
.''l ARIElon, _ce Joueur·, cc libertin, il est Lon
, ~
•
son de Mirabe:iu. L'un était le père 1 o, tra,t grnl'e par DELIGNON, d'ap,·ès 8,oRE I.. (CaNnet des F,stampes.) o_ffic1cr1 Non pas bon; mais excellent.
et .l'aut re l'oneJe &lt;lu Jeune
·
prisonnier
comme en loul extraordinaire.
'
qui en~rait au château de Joux.
. Et nr croyez pas quïl s'amendc pour
, Celu1~ci élait bien un vrai ~firabeau, cl il . (I C'est '.111 cmur haut sous la jaquette d'un qela. ~a guerre n'empèche pas l'amour.Au ..
resumart lo~Le _la ~amille dès sa jeunesse.
&lt;1 bar:1 brn. Cela a un étrange ins Linct d.or- co~LraJre. _Sa gro~se Lèteboursoufl ée et coti tu rée
'Q~elle _h,slorre ri a déjà, pour un hommè « gue1l, nolilc pourtant. l&gt;
a. ~e ne sais qu01 qui plait a.ux femmes. Cette
de vrngl-sn ans !
En résumé, il ne lrouve rien de mieux
la1_deur est belle. Ce n'est pas la tête du prc11 l'Îent au monde arec une Lête énorme
pour le traduire au ph1sique el au moral' 111'.er venu, cette caboche-là! Et il. y aura ccret drux mola·.
, C' est presque une' que celle phrase : « C'est un e1~1btyo,t d; ta.mcment sur cc l'i,agc p_lus de baiser; que
' nes t·01.mecs.

1;

0

�r --

1f1STOR..1.Jl

S OP1ffE

s'anéantiront dans sa puissante passion pour
tic trous &lt;le petite 1·érolc. Comme dit son non. Il a déjà tant aimé de femmes qu'il
opbic.
n'est
jamais
bien
sûr
d'aimer
encore.
Mais
il
oncle :
Tel csl l'homme qui arrire en 1776 comme
a
si
peu
aimé
celles
qu'il
a
eues,
qu'il
a
tou&lt;( Le 1·omanesque pa1'{11me ce vaurien dn
prisonnier
au château de Joux.
jours une place vide dans le cœur. Le résul« haut en bas. ,,
Si
&lt;lan3creu~
qu'il fùt œpendanl, c'était
Vaurien, si l'on l'eut, toujours est-il qu'il tat de cette mission est consigné ainsi dans
après
tout
un
g('ntilhomme,
cl ~I. de Sainlfaut compter avec lui. Le marquis se rend à une lettre du marquis au bailli :
Mauris le traita comme tel. Au moment des
«
L'incruslé
museau
&lt;le
mon
fils,
al'CC
l'él'idenre. li Ya essayer de reconquérir son
fètes du sacre, le gou,·crncu r du chàteau de
gredin de fils. Il y a trop de tentations mau- • toutes ses grâces tant naturelles qu'acquises, .Joux pensa qu'il étai t bienséant d'inviter son
1·aises dan~ le métier militaire. Fai ons du " a trouYé à se faire accepter , désirer , cl
prisonnier à manifester son enthousiasme
remuant officier un agriculteur. Yous croyez &lt;&lt; enfin rechercher en mariage. &gt;&gt;
pour le nouyeau roi. C'était &lt;l'ailleurs unr
Et
le
29
juin
177'1,
le
comte
de
la
13ourpeut-ètre &lt;1ue Buffière ,·a refuser. Mais alors
excellente recrue pour la pamrc cl peu nomr:isquc
est
marié.
l'Ous ne connaissez pas notre hommr. Toute
füriagc manqué d'avance! Émilie c Lune breuse noblesse des environs, qui se réunischose où il y a à apprendre l'intéresse. Il se
sait dans la petite l'illc de Pontarlier. Une
met à l'agriculture, aux terres, à l'économie petite fille, ce que le marquis appelle un joli
seule
maison tenait là quelque rang, cl c'c l
caraclèl-e. Qu·:i de commun cc joli caractrrc
rurale.
chez rcs grns, amis du goul'erneur, que fut
aYcc
le
rrjrton
des
~lirabeau?
Pourra-t-il
(( Je suis étonné cl effrayé, dit ~on père, de
~·accou tumer des turbulences de ce gaspil- d'abord présenté Mirabeau . M. de Sainl(c la quantité de besogne qu'il peul faire. »
Mauris ne se doutait guère qu'il fournis ait
leur ?
Et l'oilà le marquis content.
ainsi
il Mirabeau l'occasion d'ètre aimé cl à
Un fils leur nait. C'est un bien; mai~
(C Continue, ajoute le bailli , continue à
son amante de dcYcnir immortelle.
n'est-ce
pas
au~si
une
chaine?
Puis,
l'argent
« prendre en gré li. le comte de la BourCelle mai on étai t celle de Claude-François,
« rasque, que tu app1•llcs arec raison 1"Wlis leur manque. Les parents d'Émilie, irrités, marquis de Monnier, ancien premier président
ne donnent rien. L'économiste, dc,·enu grand&lt;&lt; indigestaque moles; ainsi tu le déshousarpèrc, économise. Le ménage n'a pas le sou. &lt;le la Chambre des comptes de Dole. Cc srp&lt;&lt; dcras. »
tuagénaire, al'arc el déYol, avait épousé une
Enfin lt• marquis croit son fils digne de Dettes sur dettes. Toul le monde est furieux jeune fille de dix-huit ans, )tarie-Thérèse
contre
cet
accapareur
de
femmes.
Lui,
s'en
lui, cl le mène à la cour. Quelle figure l'a-t-il
Richard de Ruffey, fille d'un président à la
y faire? Pourquoi le marquis, lui qui n'a moque. füi le père ne rit point. Il intrigue Chambre &lt;les comptes de Bourgogne. \'oilà
jamais \'Oulu s'enversailler, cmersaillc-t-il contre son fils. Lrs catastrophes pleurent sur
les drux jeunes époux, qu'on interdit d'abord celle qui allait être la fameuse ophic.
son fils?
Certes, jamais deux èlres ne se trou1·èrcnt
cl
qu'on exile ensuite, par ordre royal, à
« C'est, dit-il, qu'il est_bùti d'une autre araussi
naturellement dispo és à s'aimer.
Manosque. Cependant le pendard est tèlu, cl
&lt;&lt; gilc que moi; que tant que je l'ai ,·u à gauche,
Mirabeau,
nous l'al'ons dit, bien qu'il fùl
les obstaclrs qu ·on lui oppose l'auraient sans
&lt;t je l'ai caché: sitôt que je le trourc à droite,
dan
toute
la
rigueur d'une robuste jeunes e,
doute attaché à ÉmiEe. Mais patatras ! Voici
&lt;&lt; il a son droit ; qu'au reste, comme depuis
commençait
à
se sentir las des passions
«cinq cents ans on a toujour souffert de lli- qu'Émilie aussi fait obstacle. llegrettant peul- rapides, des arcntu rcs galantes. li éproul'ail
èlre
son
mariage
de
folie,
clic
reçoit
des
lellrrs
&lt;&lt; ra beau qui n'ont jamai été faits comme les
cc besoin que tout homme un peu bien doué
« autres, on ouffrira encore celui-ci, qui, je le d'un ancien soupiran t. Le mari lrourc ces éprou1e, au moins une fois dan sa l'ic,
lettres, s'emporte, rugit ; et il a beau pardon&lt;&lt; promets, ne descendra pas le nom. »
d'aimer {lbrnlumenl cl de se donner corps cl
Uécidémcnt, le père est bien rercnu sur le ner ensuite, tout charme est rompu. ~lariagc
àmc à une affection profonde. Puis les malfini!
Mirabeau
s'ennuie
de
souffrir
pour
une
compte de son fils. Les débuts de celui-ri il
heurs, l'étude, la prison, l'avaient singula cour répondent à celle bonnr opinion. Le femme qui n·en Yaul pas la peine, el la plante lièrement mùri. Il était maintenant capable
bailli demandant à son père des noU1·ellcs de là pour tàchcr de recommencer autre cho r. de g0tilcr cc charme puissant de l'amour
l)u coup, le ,·oirn seul contre tous. Gare la
celle présentation, le marquis lui répond :
complet., qui ju 11u'alors lui arai l échappé au
« li étonne ceux-là mèmc qui y ont rôti le prcmillre prise qu'il donnera. On en profitera. milieu des i,,rcsses facile . li était prêt pou r
li
a
quitté
son
lieu
d'exil,
il
est
en
contraven&lt;&lt; balai. Ils le trourcnl, tous, fou comme un
tion. Mais sans doute il saura se cacher. c une grande pas ion.
&lt;&lt; jeune braque. )lme de Durfort dit qu'il dt'Quant à la marquise, clic était. prèle à
cacher!
An lieu de cela, il arrire à Gras e,
« monterait la dignité de toutes les cours
n'importe
quel amour, clic qui n'en arait
« née cl à naitre. Mais ils /1·om•enl qu'il a entend un baron de \ïllencure de )lohans qui encore jamais senti aucun. Enfant cl fillcllc,
insulte sa sœur, prornquc l'in oient, le bà&lt;&lt; plus 1l'csp1·il qu'eu.r tous. ce qui n'est pas
lonnc pour l'obliger 11 se battre, et ne réussit clic al'ait l'écu dans l'ennui, entre un père
&lt;c habile de sa p(lr/. »
qu'à
se faire mèllrc en pri on sur la plainte rigide, étroit, sec, et. une mère mesquineHélas ! le marquis ne devait pas ètrc longment dél'Olc. Ces deux ricillards n'a raient
temps dans cet étal satisfait, au sujet de son de cc htehe.
jamais
eu qu'une idée,. qui les peint : marier
Ah! ah l il est donc pris, le barbouilleur,
fils. Laissé seul à la cour, le jeune braque ~leur fille à un rieillard. Une première l'ois,
le
maul'ais
sujet,
le
larron
de
femmes,
l'rpoufait des siennes : il prend les maitresses de
clic avait été fiancée à M. de Buffon, le natuceux-ci, les femme de ceux-là; il s'arroge le rantail de la cour! Eh bien! profitons-en,
raliste, qui arail, il est vrai , beaucoup &lt;le
droit du franc-parler ; il gène. Et le père pense le marquis. Supplique au roi, demande
gloire,
mais qui avait encore plus d'années.
de chùtimcnl, lettre de cachet! Enfin tout le
irrité retombe dans sa mauvai c opinion.
M
onsieur
et mada111c &lt;le lluflcy ne s'étaient
monde est sati~fait : le comte Gabriel-Honoré
,1 C'est, dit-il, tm barbouilleur, un gaspas tenus pour battus. Un I ieilbrd perdu,
lliquclli
de
Mirabeau
est,
sur
l'ordre
de
son
« pilleur, lïnrlecence et la garr11la11ce ltabildix de rclrourés. lis fixèrent leur choix sur
(( fées. qui rebuteraient trente mentors. » père, solidement interné au château d' if, le
le marquis de Monnier, el se rallrapèrenl du
Il manquait une bonne folie à tous ces 25 décembre 1774.
Là, il se repose de tant d'aventures. li temps dépensé au près &lt;lu premier fiancé, m
excès de jeunesse. Le drôle ne la manqua pas.
prenant le second un peu plus l'ieux encore.
Enrnyé en mission par son père, il trourc oublie sa femme, son fils, son père, tous les
Quelle rie pour la jeune marquise! Cet
liens
qui
l'entraYcnt,
cl
se
met
à
trarailler.
chez le marquis de Marignan sa fille unique,
homme 1·icux, sermonnant à propos de toul,
Il
sent
qu'il
c
L
temps
de
s'armer
contre
ses
Émilie de Lornt, âgée de dix-huit ans, et une
avare jusqu'au ridicule, se mêlant du médes plus riches héritières du royaume. Toute ennemis, el il prépare la seconde période de
nage, aurait été désagréable comme père. A
une cour assiège la jeune fille. Ces gens-là sa rie, celle qui portera les fruits promis par
plus forte rai on, l'était-il comme mari. Le
sont beaux , sages, jouissant &lt;l'une bonne toutes ces Oeurs bizarres el prodigieuses,
soir, la seule distraction de la paurrc petite
celle
où
le
rnlcan
qui
bouillonne
dans
sa
tète
renommée. Ne serait-il pas amusant de leur
était la lecture à haute voix pour récréer
éclatera
soudainement
el
fera
du
l,rouillon
le
souffler cc parti1 Quelle bonne farce! Gabri el
Monsieur, ou bien une silencieuse parlic dt:
a Yingt-trois ans. Aimc-t-il Émilie? Oui el grand tribun, celle où les amours passagères
"" 16o ...

.MONN1E'R_

- --.

w_bisl arrc '.llll'ltp~c• holJcreau du vo1s11wgc.
On sait quelle est la l'Olonlé &lt;le celle tète d
0
Uam~u_r, ncanl ! ~on 11u'el1c n'excilàt pa des ~cr. ~ongez s'il aimait, puisque sa l'Olont1 beau le rnlontairc à plier, Mirabeau l'or"ucilleux à demander pardon !
conrot~tses a~lour d'elle, dans la société du 1ut
JI rerint à sa pr1·son , Pour re,.c. l'arncuc.
•
liais il est trop lard main tenant cl tous
nrnquis ! liais quelles '! Des en,·ies de rieil- ntr pres de Sophie.
ces
sacrifices sont inu tilc~.
'
lards, c~r tout le monde était ,·ieux dans
Eh! à_ quoi _bon lutter contre soi-mème '!
Le
marquis
de
Jlonnicr,
qui
arnit
redemandé
celle maison. ~/. de S.1int-Jlauris était le plus Pourquoi se rpfuscr au honhcur'l Q li 1· 1·
d f . I'
. ue c o 1c sa _femme cl qui aYaiL promis &lt;le la bien
galant, l',l Mi:abca_u dira de lui plus tard :
c mr, a_mour, quand il s'offre! Les l'Oilà Irai.ter, abuse de la situation pour faire le
« Il n avait gucrc r1uc quarante-cinq ans ~one rcums. Osera-L-il cnpn '? Oui' cl quand
maitre cl pour persécuter.
&lt;&lt; &lt;le plus que moi. »
,I o~e,. O)ez sùr_que celu1-là sait parler. La
D'autre part, la femme de Mirabeau ne
Ains_i se passait le temps pour la jeune ~~1q_u1sc fut SICnne; cl maintenant elle
marqm~~ : lct_trcs édifiantes de sa mère, n. ~ta_,t plus la marquise de Monnier, clin l'CUL pas entendre parler de récc,ncilialion,
cours d econom1e domestique au point de rue n cta1L plus non plus Marie-Thérèse de Ruffey. non plus que le marquis économiste, qui
semble prendre à tilchc de pousser son His
des, ?outs de chandelle, exercices de dél'Otion elle était "ophic.
' à bout, en lui refusant tout secours ponr
pu_cr1le, comersalions ennuyeuses, lectures du
Mais le mari septuagénaire! mais les "alants
me~e genre; pour tout horizon, le mort du cacochym~s !.mais les de Ruffey! Tou~ celle r~ntrer dans la bonne voie. Sur l'ordre de ce
~h~st ; ,pour toute consolation, Je papotage gent proYtnciale, mesquine, dé,·ote ! .\ h ! le pc_rc harb~re, Mirabeau est traqué d'asile en
as_ilc. A DiJon , où il est allé relrou rcr Sophie
sem(c d un ~alant cacochyme.
beau sabbat 9uc cela fai t! Il y aura du bruit ~1~11 ~ le ~clou.r de celle-ci à Pontarlier, il a
Lacher Mirabeau dans cc milieu, c'était fata- dan Pontarhcr.
cl? signale cl n a éc~appéquc par une prompte
lement pousser les deux jeunes o-ens
dans les
0
. Yoilà M. de Saint-Mauris qui refuse Loule fmtc. Mme de fiulley, la mèt·c Je Sophie, est
bras l'un de l'autre.
liberté au ~risonnicr. Doublez les gardes! Plus
La_ ~arquisc de ~lonnicr était belle, douce de_ conccss10ns ! Assez de prison pour rire! La en cela a~s i c,ruclle que le père de ~lira beau;
cl 5ptrttuellc. Son visage porlc bien ces trois pr1_son pour de bon. Et l'OUS, madame la mar- rll? ne i:01 l qu un remède à tout, c'e l l'arrescaractères. L'œil e~l grand, trè ourcrl, très &lt;1u1sc, oyez les sermons du rici1lard oulra"é cl ta,lton immédiate du séducteur. Elle le
denonce.
_fr~nc cl très bon. Peut-ètrc mème donnerait- les reproche~, cl les insul tes, et lisez les leU.res
Que faire? ~ •y aYait-il pas de quoi jeter le
il a ~a ph_ysionomic une ex pression presque de madame l'ex-présidente à la Chambre des
manche
après la cognée? C'est ce que fait le
bonasse, s1 le nez et la bouche IIC rachetaient comptes de Bourgogne. Ah! rous aricz le
~~lhcu~cux
poursui ri. Espérant par celle der~ lie trop gran~c douceur, l'un par sa courbe cœur ~t: ~ous ennuyer en compagnie de ce
nier~ dl:march_c désarmer ses implacables CJ1a la roxelane, 1autre par e coins lr"èremcn t
n'.ar~~1s s1 con:·cnablr ! Ah! le whist ne l'Ous
retroussés. Il y a dans tout cc bas d~ la face rccrca1t ~as suffi am ment! Ah! les fadeurs de ncm1s, d se lrl're de lui-mèmc au magistrat
une orle d'ironie, de malice, qui heurcu- )I; _de Samt-~Jauris ne satisfaisaient pas ,·os qu~ Jlmc de nuffey arait chargé de son arrc~~cmcnt ne Ya pas jusqu'à la méchanceté. dcs1rs amo~reux ! Eh bien! plus de whist, plus ta!Jon, au comte de Change,•.
!lcureuscmenl, ce comte· de Changey n'est
Somm_c Ioule, c·e ~ bien une beauté gauloise, de ~alanter1e,_ plus de société! On vous fera
poml
~n t~écbanL homme. Les malheurs de
fr~nça1sc, ~rcc ce JC ne sais quoi mutin cl la VIC_ dure. \ ous serez grilk~. Bartholo l'Ous
son
pr1son111er,
ses aventures, son éloquence,
ra1!lcur 4m rend nos· femmes si piquantrs. su~re1llc. Vous rentrerez dans le devoir, de
son
amour'
le
touchent.
Il le di suadc de se
qu une telle femme soit capable d'un amour re ou dcfo~cc. 9uanlà rotrc coquin d'amanl,
l'IOlent cl profond, c'est cc qui éionnc birn ,l cc_ 1,11au~a1s SUJet sans vergogne, au Yaurien soumellrc aussi bénérolement à ses persécu&lt;les gens_, mais c'est aus i cc qui fait le marie q~1 trompe sa femme pour l'Ous et teurs_, qui _ne lui en sauront aucun gré.
Il_ lm consctlle la résistance. Et, chose mercharme srngulier de cet amour.
pour ~ui Yous trompez ,·otre cher époux, veilleuse, tandis que le marquis de )firabcau
II n'est pas besoin de dépeindre JliraLeau. quant a ~et al'enluricr, il n'est pas au bc,ut
Sa figure est dc1·enuc un type. Tout le monde &lt;lc_scs pemcs: 0~ a écrit à monsieur son père, et )fmc d? nuncy se liguaicnlconlrc le pau\'l'C
amant, c c.~l un étranger qui le au,·c. Le
connait cc facies laro-c
o • hou m, a· la
, bo UC hC qm _est outre d une telle conduite, cl il sera
comte de Changey prend hardiment sur lui
amère, aux yeux biznrremcnt tirés l'ers le
pu111 ~o?1me le mérite un double adultère.
de
rel~cbc~ son prisonnier, et l'Oilà encore
tempes, posé sur une encolure de taureau
Qui fit longue pgure, quelques jours après'/ une fuis M1raLeau en Suisse.
cnca~ré d'une crinière monstrncusc, rt sil~ Ce fut le_ marquis de Monnier' et cc fut aussi
Plu~ les obstacles s'accumulent, plus b
Io,_mc ~e. coutures, grèlé de trous, balafré de M. de ~amt-Mauris, quand ils apprirent que,
deu
x Jeunrs gens s'aiment, c'est le résultat
ra1rs lmdes sur un fond rouge. Est-cc un maigre s~ri~ons, Jeures cl l'errous, les dcm
naturel
du mal qu'on leur fait. Mais aussi
t~uOc ,de faU1:c '? Est-cc un masque grotesque? a1_~ants. ela1cnt, l'une chez ses parents à
plus
c~l
amour grandit, plus Mirabeau en ~
C.e~l I un cl I autre, et c'est aussi la tète d'un UtJOn, 1au tre en Suis c.
peur. ~on ~.as peur ~our lui! JI a prouvé pour
gc01c. Foudro)é, incrusté, mais sublime!
llélas ! cc répit n'était que momentané. Jli- sa part qu il ne craignait ni les hasards ni
Du p~em!crcoup, Gabriel et ophic s'aiment. rahcau le comprit. Certes il adorait Soph'
Sophie tgnora1t l'amour, cl, malrrré les Mais_fall~it-il s'exposer à tant de chagrins, a:~~ lcs_m~lhcu_rs, cl qu'il étai t prèt à tout soulfi·ir.
rctcr_me~n~tur~l!es à sa jeune pudeur' "clics·y ~crsccut1011s, aux procès scandaleux, aux cbù- fü1s il craint pour Sophie. L'enlc1·cr une fois
serait ltnee a1semen_l. Mais Mirabeau , ex pert t1m_cnts pcut-ètre? Qui sait si, en cédant dès pou~ Lou tes; cl fi Ier à )'étranger avec e:llc,
e~ I_a c_hosc, comprit que cette fois il ne matn tenant, on ne pourrait pas apaiser la serait p_eut-elre le moyen d'ètrc heureux. liais
s_ a_g1ssa1t pas pour lui d'un caprice, d'une colère de lo~t cc monde furieux '? Il l'essaya. ne serai l-cc pas aussi jeter définitivement la
panne
.
!raison_a"!usa~tc. Il sentit que· c'était l'amour.
, enfant dans l'al'enture dans la \'JC
Su~ ses tnslanccs la marquise consent à b.
r1
scc,
c~
1
exposer
aux
lnrrihlcs
représaillc•s
'\ q~t? Et qui nous donne le droit de parler rcre111r chez on mari à Pontarlier. Il est
a1~s1. Sa .~onduitc. )Icttez notre homme au- rntrn~t'. que tout sera oublié par celui-ci. J)c d~ la 101 que son mari ne manquer.lit pas
prt&gt;s &lt;le n importe quelle autre femme, prèle sr? cote, Mirabeau Lente de rentrer dans la d uwoqucr contre elle?
Pour, fu')ir la tentation d'en arrirer Fi, , ,JI111,l...
~ _se donner, que frra- L-il? li la prrndra. Et voie commune cl de sortir de l'arenlurc. Il 1
lcall s ex~ e volontairement loin de celle qu ïl
ici, la marquise l'aimant, que fait-il ? Il se retournera__al'~C sa fomme cl reprendra du
s~u~·c. Il se saurr, par peur de lui-mèmr.. JI sc,rvicc. m1ltta1rc. 11 fera tout cc qui sera ador~, cl tl met cent lieues entre ses désirs cl
de~~ rc cette lemme, il l'adore déjà. Eh Lien! neccssa1re pour sati~fairc tout le monde el Sopluc. JI se cache r n Pro,·cncc, dans le pays
qu il lom_bc. à ses_ pieds! Elle n'allend que pour ramener la paix partout. JI est prèl à memc de son père, tandis IJUC celui-ci le fait
c?!a. ~lais ri crarnl l'amour, le nai el il toutes les oumissions, pourrn que Sophie chercher pour le punir. PréYenu à temps de
la cachelle de son fils, le père pense qu 'c~1fi11
s, cradc
·
' en
.
,dc sa prison
pour se réfugier
soit he_ureusc ~t ~u'on étouffe l'affaire qui le m?ment, est propice pour se débarrasser du
Suisse. Contre srs ennemis, son père? ~on. ~ourra1t ~ernmr fachcuse pour elle. Quelle
Contre celle qu'il reut et qu'il n'ose pas force a1·a~l cet amour, qui pouYait ainsi v~ur1cn., La, en Prorence, il ne sera pas dilftc1le de, I attraper
. · Huit limiers de pCl 1·tce son t
prendre.
pousser lltrabcau l'audacieux à craindre, Mira- cnvoyes de Pans pour se mcllrc à ses trousse.~.
t

'

l

�SOP111E

, - 111STOR1A-- - -- - - -- - - - - - - - -----------~
Car le marquis a inLrigué _contr? son _llls cl _a
obtenu cela. On ne srnra1 L 1110111s fa1rc Hatment pour un pi•re injuste qui persécute uu
Jils malheu reux!
Une fois pris, il est entendu qu'on coffr~ra
le rrueux dans une citadelle sùre cette fois,
da1~ une prison dont on ne s'échappe poin t, au
mont Saint-~lichel. Certes, la prison est bonne ;
&lt;'Crtes les limiers mis en chasse sont bons
aussi ; mais le gibier, dont on vend ainsi la
peau avant de l'avoir pris, on a compté sans
son habilr té à dépister la chassr. Pen~ant
cinq mois, comme s'il s'amusait à cc Jeu,
)[irabeau se cache et change de cachettl',
ainsi flu'un voleur, va, vient,
laisse partout de ses traces, et
les embrouille partout, passe
et repasse entre les mains · ~c
la police, el ton t cela sans _sortir
de Provence. Le marqms est
dans un état de rage incnncevable.
« Cet homme, je te le dis,
mon frère, raYagcra le monde
avec ses ·détes tables talents. n
Bientùt, il comprend que celle
chasse est ridicule, et que Mirabeau, aimé des paysans qui le
protègent et qt~i dérouten~ la
police, aura raison de lut et
mettra les rieurs de son cùlé.
Alors il se range à un parti
plus machiavélique, qui est d~
le laisser tranquille, et de lui
foire parl'cnir les lettres de Sophie. C'est une sorte de prol'~ca tion au coup de tète. Qu 11
l'asse la dernière sottise, pense
Je père, et qu·on le prenne cusui te· le chàti ment n'en sera
que p'lus mérité, par conséquent
plus dur.
Les lettres de Sophie sonl en
cflet des excita tions à la fui te.
Pau1·1·e Sopbie! f\ecloitr'5e avec
son vieil avare, plus méchant
que jamais, elle ne dema~de
qu·uuc chose: rompr: sa c!1,u1~c
et rctrou,·cr son Galmcl. f, t I u1,
ne demi t-il pas ètrc poussé à tout
risquer , l[Uand il recevait d'~llc
des lcllrcs comme celle-ci :
&lt;l Tiens, mis-tu , si tu ne m'écris pas, si je
11 ne reçois pas Les Ici trcs, je ne réponds pl us
Il de rien. Je lis tous les soirs L
es serments.
11 .\b ! mon ami, je les répl'lcaprès Loi. Oui ,
c1 je jure d'être à loi, de 11·èlrc tpi'à Lo'. ; _qu_e
(( rien u'altérera notre amour ; Je le I ai dit
« mille fois, j e ne survivrai ni à toi ni à ton
11 amour .. . Je sais qu'ils ne m'ont pas fait
11 tout le m,Ll quï ls voulaient me faire, mais
&lt;l bien to ul celui qu'ils ont pu. li en est_qui
&lt;l n'est pas en leur pouvoir ; ils ne -~ ·oteronl
11 pas L?n c'.2nr... i\'e. rec~v::a1-;e 1~0-~c
11 , jamms le signal clu cl~parl. In me d1sa1s
&lt;&lt; que nous 11c mam!u141
:J011s pas dans notre
11 retraite, 4ue lu te lcra1s maitre de langues,
11 de musique, de peinture; tu ~en~e_s san;
11 &lt;loul.e cncorl' de 111è111e. Qu.c ne lera1-Je pas .

11 Que je !ramille chrz moi ou en bou tique,
11 rrouvemanle d'enfants, oui, tout ce que lu
11 ~oudras, pourvu que nous soyons cnse~ bl~;
11 il n·cst rien que je ne fasse pour me reumr
11 à toi . Aucun parli ne m'effrayerait, et Je le
&lt;&lt; suis horribleme; t de mon état actuel. Je ne
« puis plus le supporter. Il fa ut q~c cela
11 finisse. .le te le répète : Gabn el ou
11 111our fr ! l&gt;
A de telles protestations d'amour, qui donc
cùt pu longtemps résister? Mirabeau, malgré
toute sa volonté, n'eut pas le courage de le
faire plus longtemps. Avec autant de résolution qu 'il en avai t mis jusqu'alors à fuir

~1HUBE.I U DA:-15 SON CAHl;&gt;;ET DE TRAVAIL .

TaNeau ano11r,11e. (M usée C.irnanlet.)

Sophie, il rcricul 1·crs die po~r l'e_nlevl·r . ~l
est dtcidé à tout. Le 23 aoûl, 11 arr1rc hardiment à Verrières, près de Pontarlier , et fait
pl'érnni r Sophie. La nuit suiraulc, sans pins
attendre, Sopbie s'habille en homme, escalade
le mu r de son jardin, et le 2/4., les deux
amants sont enfi n réunis.
l)es Verrières suisses, où ils soul, ih essaient
encore de conjurer les malheurs qu'ils prévoient. Mirabeau demande à èlre .i ugé cor&lt;wL
populo. se faisant fo~'l de prouver, q_uc Sophie
est innocente. Sophie de son colc tremble
pour son Gabriel, et_ veut prendre Ioule la
fau te pour elle. Mais rel assaut ~e noble
dérouement laisse froids leurs ennemis.
Alors, se jetant dans les bras l'un •d~ l'au,lre,
Gabriel I'!. Sophie comprennent qu ils n 011l

plus à comp ter que su r eux-mèmcs et , à ~c
laucrr hardiment dan l'al'enturc. Et le
17 septembre, ils quittent la Suisse et filent
sui· la llollandc, où )tirabeau espère trouver
des 111:iycns de vil'l'e. Leur dcl'ise est maintenant : 1'oul est perdu, fors l'amour!
Le i octobre seulement ils sonl à Amsterdam, Olt nous les retrouvons logés assez misérablemen t chez un tailleur, Lequcsnc.
ki commence une Yic 11 la fois dure cl
doue&lt;·, pleine d'ennuis CLpleine de délices, rt
qui restera dans le cœur de tous les deux
comme l'époque la plus heureuse el la plus
calme de leur existence.
Mirabeau a changé de nom et
s'appelle dorénavant le comte de
Saint-Mathieu. Sous ce pscudon1me, il travaille sans rclàchc,
pour que Sophie ne manq~1e &lt;l_e
rien . li donne des leçons, 11 fa1L
des traductions. Deux libraires,
fiey et Changuyon, J'cxploilent
indignement et l'accablent de
besogne à vil prix. Mais qu'importe! Pourrn qu'il gagne ~e
quoi vivre, poun·u_que Sopl~1e
soil contente, Galmcl est satisfait. Et malgré loul, malgré le
passé cruel, malgré le présent
incertain, malgré l'aYcnir gros
d'orarres, ils ~ont heureux.
Ne~l' mois dt! joie intime, de
rnlupté partagée, d'enivrement,
se passèrent ainsi, et les deux
amants ne demandaient f(U'à
continuer, quand le coup de
fo udre, qui les menaça.il depms
Ion,,temps, l'int les frapper.
Pendant ces neuf mois, lrs
ennemis ne s'étaient pas endormis, comme pouvaient le croire
nos amou reux. Le marquis de
Monnier et le comte de SaiutMauris surtout s'étaient l'il'cmcnt occupl:S de leur ,·engeance.
Le coup de tète de la fuite était
entre leurs mains une arme lcrrihle contre les deux fugitifs.
lis s'en serl'in·nt habilement,
intri"uèrenl,
cl le 10 mai 1777,
0
obti11re11l du baillia/!c de Ponta rlier un j ugemenl terrible.
Par ce j ugement, Jlirabeau est déclaré coupable dl' rapt l'l de séduction, et, c~mmc
tel, condamné à arnir la tèle tranchcc, ce
q ui sera exécuté en el'figie sur un t.al,le_au ,
pl us à cinq Jil,res d'amende c11rnrs 1~ r~1_et
quaran te mille li vres de dommages-!ntcrets
e111•ers le mârquis de Monnier. Par le mème
j ugement, Sophie est déclarée d~chue de
tous ses droits, contrats et dornames, cOJ~damnéc à di x louis d'amcnde l'm·ers le rOJ,
cl devra ètrc rasée et 0étrir , pour ètre enfermée sa vie durant dans la maison dc refu ge
de Besançon.
Un homme au rait dù protester contre cet
arrèt odieux. : c'est le père de Mi rabeau. Il eu
fu t au contra in: réjoui, et se mit immé~iatement eu c.1mpag1ll' pour empêcher sou fils de

.MONNlE'l(

...

s'y soustraire. Il envoya à ses trousses le roué entières de discussion sur tel ou tel sujet plii- bonheur dans la paix. Hélas ! si vous pensez
de police Brugnières, renommé pour son losophiquc. On sent que le grand homme avail qu'il va en ètrc ainsi, c'est que mus connaissez
adresse. Cette fois, malheureusement, la besoin de savoir que Sophie pensait comme lui. peu le cœur humain. D'abord, tout passe,
police l'ut à la hauteur de sa renommée, et le Aussi explique-t-il, avec raisonnement, arec surtout les sentiments extrèmement Yifs. Puis,
14 mai I 777, le comte de Saint-~faùlÏeu, éloquence, cc qu 'il croit devoir faire passer en n'est-il pas dans la logique des choses que le
l'endu par la Hollande, était arrêté. Arec lui , elle d'idées et d'opinions. Il y a là des mr.r- bC'nheur énerve ceux que le malheur a souteon prenait Sophie. Quel beau coup de filet rnillcs de discussion, de style, d'art oratoire. nus? Tant qu'on l'a persécuté, traqué, empripour la police ! Quel déchirement pour le La religion, la morale, la politique trouvent sonné, cet amour a lutté courageusement, el
ménage amoureux! Sophie rcut s'empoisonner , leur place dans celle effusion d'un prisonnier celle lutte seule suffisait à l'entretenir. li
llirabeau l'en empêche.
dont l'esprit est libre. Opprimé comme il l'est, augmentait sa force contre ses obstacles .
&lt;l li fau t vine, dit-il, il faut nous défendre.
n'ayant jamais senti de la famille que l'auto- Aujourd'hui qu'il est vainqueur, il devient
&lt;&lt; La mort n'est point une bonne parade. &gt;l
rité paternelle injuste, il a horreur de tout ce sans charmes. Ensuite, il faut bien l'avouer,
Les rnilà enfermés. Mirabeau esl au donjo:1 qui est ' tyrannie, tyrannie divine et tyrannie au moment du grand plaidorer de Mirabeau.
de Vincennes, prison sùrc. Quant à Sophie, sa humaine : Dieu, le prètre, le poul'Oir absolu. cet amour n'était déjà plus qu 'un splendide
propre mère, Mme de fiuO'ey, voulait la faire Et déjà vi bre dans celle correspondance le for- souvenir. Les dernières lettres de sa corresmettre à Sainte-Pélagie, arec les filles. M. Le- midable tonnerre qui ébranlera l'édifice abso- pondance témoignent d'un singulier rcfroinoir, lieutenant de police, n'osa le faire, et la 1uliste de la vieille société. De temps en temps, dissrment. ll convient d'en faire retomber la
mit simplement dans une sorte de maison dis- toute cette révolte éclate dans un sarcasme faute sur qui l'a faite. Or, la coupable, c'est
ciplinaire si~uée rue de Charonne. De là, elle violent. dans une ironie amère; et on se incontestablement Sophie. Dès le commcnccallait bientôt passer à Gien au couvent de représente bien Mirabeau en colère, furieux mcntdes lettres, il est facile de voir que Sophie
Sainte-Claire. Us entraient en prison, sans d'ètre calomnié, las de n'ètre pas compris, aime moins qudlirabeau. Ses letlres sont plus
~arnir quand ils en sortiraient.
disant celle phrase qu ïl écrit dans une de sèches, plus courtes, et l'amant n'hési te pas /1
Trois longues cl sombres années, de I iïi ii ses lcllrcs : « Juste ciel! quand serai-je donc s'en plaindre plus d'une fois. La naissance de
1i 80, devaient se passer dans la séparation cl &lt;1 assez hèle pour qu'on veuille hien me croire lem· fille semble donner un noul'cl aiguillou /1
la capLirité. C'est d'alors que date la fameuse 11 bonnète? &gt;J
leur amour. liais la mort de la paul're pclile
correspondance connue sous le nom de Lellres
Il faut penser que cc ruomenL vinLpour le n·a pas peu contribué à faire mourir l'amour
it Sophie. ~1. Lenoir, le lieutenant &lt;le policr marquis de Mirabeau ; car il se lassa à la lin aussi. Si cc lien arnil subsisté, et si la bienlui-même, se fi t le complice des deux amants de sa cruauté, el consentit à faire relàchcr aimée ~ophic al'ait su aimer, comme Mimalheureux, en leur permettant d'écrire et de son fils le 17 décembre 1780. Yoici à ce pro- rabea u. nul doule qu 'après leur délivrancc ils
rcceroir leurs lettres.
pos cc qu'il écrit au bailli :
se luss(!nt rattachés à leur amour. )lais sans
Tout le mondccon11a1't celle correspondante,
le .le dis à Honoré, en lui tendant la main,
doute que Sophie n'avai t pas le cœur assez
dernnuc aussi célèbre, cl à plus juste litre, 11 que j'avais pardonné à l'ennemi, que je la haut polir comprendre un lei homme. Miraque celle d'Héloïse et d'Abélard. Analyser une c&lt; tendais à l'ami, et que j'espérais pouroir un beau l'al'enturier, Mirabeau le prisonnier pour
tl'lle œull'c et impo~siblc. On ne peul résumer 11 jour en bénir le fils . .\u moyen de quoi le folie, )lirabeau le j eune et l'igourcux gentill'II qu elques lignes ce.qui est la vie de tous les « roilà dans la maison. Je l'ai lrom é grossi homme, al'ait aisément séduit celle lemme
_jours, l'expansion du cœur, l'expression des &lt;&lt; beaucoup, surtout des épaules, du col et de inoccupée, à peine sortie de l'adolescence,
souvenirs d'un prisonnie1·. Que de choses, 11 la tète. Il a de no tre fo rme, construction cl dégoùtée de son mari , Yicux, dé,·ot cl ararc.
d'ailleurs, dans ces lettres ! Quelle variété! &lt;&lt; allure, sauf son rif-argcnt ; ses chcrcux ~lais la mèmc petite fille, quoique transf}uellc fëcoudi Lé! Le fond est toujours sem- &lt;1 sont fort beaux ; son front s'est ouvert, ses figurée par la passion, ne suL pas s'élcyer it la
hlable, puisque c'es t l'amour. Mais cc snjcl « •yeux aussi ; beaucoup moins d'a pprèt hanlcur de Mirabeau grand homme
lui-mème, si monotone, comme il est traité de 11 &lt;1u'autrefois dans l'accent, mais il en reste ;
La preuYc en est simple. li semble naturel
mille façons dil'erses ! Tantcit c'est l'amour 11 d'air naturel d'ailleurs, et beaucoup moins &lt;JU 'on aime davantage un homme, à mesure
presque idéal, platonique, philosophique, tel li rouge : à cela près, tel (jllC lu l'as 1·u. 1,
quïl dcvicul plus grand. Le contraire eut lieu
qu'il esl dépeint par Housseau dans la i\'ouvelle
Tel, certainement, car, malgré les instances pour Sophie. Elle assista aux premiers triomlleloïse ; mais ici combien plus éloquent! de son père et de son oncle, Mirabeau ne rcut phes du grand tribun, à cette campagne élccTantoL c'es t l'amour enfantin, puéril, comme entendre parler de rien, avant d'arnir délin-é loralc r n Prornncc, où Mirabeau, quittant les
lorsqu 'il appelle Sophie sa bonne mimi, sa Sophie, qui es t toujours à Gien. C'est pour- rangs de 1~ noblesse, se mit résolument du coté
loulou adorée, sa fanlan. Tantôt enfin c'est quoi, le 8 févi'-ier 1782. nous le rel1·ou1·ons à du Tiers-Etal. .\. l'enthousiasme qu'il soulel'amour sensuel, arec toutes ses ardeurs, d'au- Pontarlier, Olt il est r cnu se constituer Jlri- rait snr son p:i.ssagc, il élail déjà facile de
tant plus terribles qu'l'lles sont comprimées, sonnier , pour purger sa contumace N celle préroir qu'il allait remuer la nation après
arec toutes les crudi tés de la sensation, toutes de son amante.
aYoir remué une p1·01·incc. En tout cas, il était
les audaces du désir, toules les voluptés du
Nous avons déj à vu le grand orateur se singulièrement plus grand qu'à l'époqueoü il
rèvc. C'est à pcine si on oserait citer aujour- réréler dans la correspondance. Ici, il éclate courait les a1·cntures et n'employait son esprit
d'hui , dans notre Lemps de pruderie hypo- brusquement. Enfermé pendant six mois, il qu'à fuir les persécutions de son père. li était
crite, les brùlantes expressions qu 'arrache i, prépare et écrit dans son cachot ses fameux mainlenant le grand orateur . .Eh bien ! Sophie.
Mirabeau la soif inapaisée de ses sens. Puis, i, Mémoires Apologétiques. Le jour du j ugement n'y fit pas attention. Insensible à la gloire,
coté de ces passages de llammc, combien de Yenu , ~lirabcau le Grand esl né. Au lieu de se comme elle l'était à la reconnaissance, elll'
choses douces ! Il fau t l'entendre, quand il délendrc, il accuse. Sa roix de tonnerre terri- oublia son Gabriel aussi complètement que
parle médecine à Sophie, à Sophie enceinte, fie srs ennemis. Son éloquence entraine les s'il n'eût pas existé. Hetirée à Gien, sous le
4ui csLmalade, qui souffre. Quelle attentio11 juges. La salle enthousiaste croule sous les nom de Mme de )lallcrov, délivrée du marr1uis
il a pou r elle ! Il semLle par moment qu'il esl applaudissements. La France et l'Europe déro- de Monnier et des de Ïluffev, elle aurait dù
au chevet du lit, qu 'il la soigne, qu'il fai L le renl les Mémoires. Il s·agil bien des Monnier, au moins, puisqu'elle n'afmail plus assez
garde-malade auprès de celle chère santé. Et des Saint-~fauris, des Buflr r ! Personne ne Mirabeau pour èlrc sa maitresse, respecter c~
le petiL enfan t qui va naitre, que de prévoyance pense à eux. Toutes leurs intrigues aYortenl nom en n'aimant plus personne. Ainsi parlent
pour lui! Et quand il est né, quelle joie d'être aux pieds du colosse dé1•oilé. La cause est ceux. qui ignorent que l'amom· est une fatapère !
gagnée. fürabcau absous rend la liberté à lité, un jeu du hasard, et qu'il ne faut attendre
Au milieu de ces choses purement intimes, Sophie.
de lui rien de logique ni de juste. .\liez donc
comme pour faire un instant trêve à l'amour,
lis pouvaient donc maintenant se réunir, raisonner sur les choses de l'amour, après
on lrouyc aussi dans ses lellrcs des pages èt1·e tout entiers à leur amour, et goùtcr le des exemples tels que celui de Sophie!
... 263 '"'

�111STO'J{1Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Î
Sa mort est élrange, après la rie que nous
renons de mir. Cette femme, que Mirabeau
taxait sourent de froideur, celle femme qui
cependant semblait arnir épuisé aYec lui toutes
les forces de son cœur, cet Le femme qui ne
Yirait plus pour lui, allait mourir pour un
autre.
Quel autre? Quel est ce nouveau Ycnu qui

peul dans un cœur remplacer Mirabeau? Quel
est le géant &lt;ligne de succéder à ce colosse'/
Oh! peu de chose. C'est un gentilhomme doux
cl bien élc,é, ce que les liLtéraleurs du Lemps
appellent une nalure sensible. Cela s'appelle
M. d:: Polcrat, un nom aussi inconnu que celui
de Mirabeau est retentissant. Cc M. de Polerat
aimait Mme de Malleroy; Mme de Malleroy

aimait M. de Poterat; el ils albicnl se marier,
quand le fiancé mourut. Mme de Malleroy
désespérée scjeta sur le cadane aYec l'expression de la plus 1·iolcnlc douleur. La nuit suiYante, elle s'asphyxia (8 septembre 1789).
Soyez donc Mirabeau, aimez une femme,
rendez-la immortelle, pour qu'elle meure sur
le cadarre d'un autre! ... PauHC Sophie!
j EAN

dp

HISTORIA

RICHEPIN,

de l'.4ca.1cmie fra11çaise.

LES

LE MYSTÈRE

de la naissance et de la mort de Cyrano

1

'

Pendant deux siècles cl plus on l'avait cru
du Midi : on ne s'appelle pas Cyrano, cl par
aggraYation cle Bergerac, sans èLrc peu ou
prou du pays de Gascogne.
&lt;&lt; Tous les biographes, écriYait naguhe un
compatriote de La Doëtie et de Montaigne 1,
considèrent Cyrano comme un auteur gascon;
il est à leurs yeux la Yéritable expression du
génie mérid:onal. li est, en clfet, dans la
viracité dt1 caractère de cet écrirain, tel que
nous l'ont fait connaitre les contemporains,
dans sa belle humeur, dans sa burlesque
audace, dans sa fougue d'imagination, quelque chose qui semble dénoter une origine
méridionale. Depuis près de deux siècles,
nous jouissons donc en sécurité de la possession de celte vieille gloire de Cyrano de Bergerac : c'était comme une des figures les plus
populaires de nolrc galerie de grands hommes
périgo1:rdins; malgré la trisLesse et les regrets
que nous épromons aujourd'hui à nous en
séparer, il faut bien enfin nous rendre à la
rérité hislor:que : Cyrano n'appartient plus
au Périgord ! 1&gt;
Le signataire de ces lignes était un écri,·ain
raillant cl probe, car il fallait du courage cl
aussi de la probité, pour oser s'attaquer à
une légende à la conscrration de laquelle
l'amour-propre de Loule une région était
intéressé.
En Périgord, celle légende était si solidement établie que nul, aranl 1874, ne s'était
avisé d'y porter alleintc. Dans leur Histoire
des origines du lhiâlre, les frères Parfaicl,
dont l'autorité est de Lous reconnue, ayant
déclaré que C)Tano cle Bergerac était le bien
nommé, qui eût osé s'inscrire en faux contre
un paréil témoignage?
Une prcmièrcp1·otestation s'élcra pourtant,
en 1851, mais si timide qu'elle passa i~apcrçuc. &lt;! Le Périgord,' écrirnit à cette date
un abbé périgourdin, s'approprie Cyrano,
parce qu'on le croit né à llergernc-sur-Dordognc. Mais nous derons arnuer que nous

n·arnns trou ré dans celle ville aucun souren'r traditionnel en notre fa,·cur. ,i
Désormais, le champ était ouYert aux
conjectures, mais on préféra laisser se morfondre le bon abbé, qui dcrait longtemps
rester seul de son avis.

Cn moment on crut cnlreroir la ,·érité, mais
on ne quiUait pas encore le domaine de l'hypothèse. « On fait naitre Cyrano de Dergerac
en l'année 1620, s'écriait a\"Cc une renc
Ioule méridionale M. de Larmandie. C'est
possil.Jlc. Oui, il a pu naitre accidentellement
en J'annt.'e précitée; mais d'où était-il, d'où
renait-il, quelle était sa famille? Jusqu'ic-i
personne ne l'a su. li reste toutefois une
vague tradition sur son compte, qui a donné
lieu à ces conjectures : il a été éleré, suirnnt
les uns, en cette ville, par un pasteur, cl suirant d'autres, à la campagne, chez un curé;
mais quels étaient ses parents? En ,·ériLé,
dans la contrée, ils n'y sont guère plus
connus que les parc'.lls du prophète Mahomet.
&lt;! Oh! me répliquera-t-on à l'instant, que
proure ceci? Depuis 1620... il. y a déjà deux
cent quarante-cinq ans. Mais, dirai-je à mon
• tour, croyez-Yous qu'on ne puisse relrouYcr
la trace de nos familles marquantes depuis
cette époque? ... pas une, pas une seulr,
cntendr~-rnus, que l'on ne relrou\"C, dont il
n'y ait quelque trace. EL s'il était de condition
obscure ou modeste, pourrait-on dire que sa
famille n'cùt reçu aucune illustration de ses
scnices, de sa carrière militaire, ou1Tagcs,
réputation littéraire, comme aussi de son
incontestable brarnurc, de ses nombreuses et
heureuses rencontres l'épée à la main, de
celle épée qu'il maniait encore mieux que la
plume? Non, tout ceci est inadmissible, cl il
faut en conclure que cc n'était pas un enfant
du pays, mais seulement qu'il a dù y séjourner
durant son enfance cl y receroir les premiers
éléments de son éducation. &gt;l
On ne saurait raisonner plus juste; el,
comme le dit un autre docte écrirnin, si l'au1. H«lletùt de la Société historique et ai·c!téo- teur du Voyage clans la lune éLail né en
logiq11e du Périgord, t. 1, pp. 220 el suiv. (a,.t. ,le Périgord, la Yilie de Dergcrac en aurait
M,

ll tlARRIC ).

conservé le souvenir; sa Jamille y aurait
laissé quelques traces; on l'y trouverait
établie; elle aurait contracté des alliances
dans la prorincc, et son nom y serait resté.
Or, rien de tout cela n'existe.
La solution de l'énigme, on la possède
aujourd'hui sans conteste possible : Cyrano
est bel et bien Parisien; el, qui plus esl,
son qualificatif &lt;! de Bergerac 1&gt; s'explique
tout autrement que la tradition, (qui se trourait, il faut bien le dire, d'accord aYec la
naisemblancc,) nous l'enseigne communément.

li a fallu fJUC C~-rano fùL mis à la scène
pour faire renaitre un débat qu'on considérait
tomme épuise\ faulc do munitions, nous
entendons faute de documents.
Dans l'l.1irnr de l'année 1875, l'arisé directeur des Matinées li tléraires, M. Ballande,
arai t songé à monter l'Agl'ippine de Cyrano
de Bergerac au théàtre de la Gaité, et, pour
donner plus d'éclat à cette solennité dramatique, il avait prié un amoureux fervent du
théâtre et de Paris, Auguste Vitu, de faire
une conférence sur l'auteur de la pièce en
représentation, sur sa Yic cl ses œuu cs.
Vitu n'eut pas de peine à prouver que
C)"l'ano n'arait jamais eu aucune attache arec
le Périgord, el qu'il fallait le restituer à sa
patrie d'origine, à Paris, son Yéritablc berceau.
Et à l'appui, furent produites difiërcntes
pièces, notamment des copies d'actes de l'étal
civil, releYés avec une inlassable patience par
un archiviste de la municipalité parisienne,
ancien Lïstoriographc de la marine, l'auteur
bien connu &lt;lu Diclionnai1'e critique de biographie el d'histoire, le très renseigné
.Il. Jal.
Jal arait eu, le premier, la curiosité de
chercher la trace des ascendants de C,-rano,
dit de Bergerac, ainsi que la date cl Ïc lieu
de naissance de ce dernier. Après de laborieuses recherches qu'il serait sans gran:l
inlérèt de faire connaitre ici par le menu, il
avait établi que notre héros était né à Paris,
d'un père parisien, issu lui-mème d'un natif

MADAME LOUISE DE FRANCE
FILLE DE LOUIS X V
Tableau de NATTIER. - (Musée de Versailles.)

�, _________________
LE

MYSTÈ'f?..E DE Lli NA1SSANCE ET DE Lli .MO'J?..T DE CY'/?.,ANO - --.

de Paris. Celte filiation , exclusireruent p:irisienne, était établie par une série d'actes
authentiques, consignés &lt;lans les rl'gistres de
di rerses paroisses et dont les originaux ont
disparu lors des incendies de 187 J. Jal avait
eu soin d"en prendre minutieusement copie,
ara nt que le feu les ait à jama:s délru ils.
Nous nous contenterons de reproduire la
pièce principale, la seule qui importe clans
celle discussion : l'acte de haptème de Cyrano
de Ilcrgerac, ou plus exactement de Savinien
Cyrano, né, selon la plupart des Liographc~,
en 1020, au château de Bergerac.
Le sixième mars mil six cens dixneuf, comparaissent S•vinien, fils d'Abel
de Cyrano, Escuiicr, sieur de Maul'iêre8,
et de d;moisell e Espérance Bellenger ;
le parrain , noble homme Antoine Fanny,
conseiller du Rny, audilcur en sa chambre
des comptes, de celle p•roisse; la mar1·ai11c, damoiselle Marie f édcau, femme
de noble homme li• Louis Perrot, ·conseiller et sccrrta;re du Roy, maison cl
couronne de France, de la paroisse SaintGerm. l'Anxcr.

Cc fils du sieur de Mauvières,
à qui !"on n'a1•aitpas donné le noru
d'Antoine, qui était celui de son
parrain, parce qu'il arait un frère
de cc nom né en 1G1G, mais 11uc
l"on arait nommé Sarinien, en mémoire de son grand -père, n"était
autre que le futur au teur du Pédant j oue· et de la Moi_·t d'Ag1·ip-

pine.

•

·

Le père de Cyrano , noLlc
homme Abel de Cyrano, était !"ainé
de Savinien I•r, écuyer, sieur de
MaU1•ières; il s'était marié à Paris,
paroisse Saint-Gervais, le 5 septembre iG12, arnc la demoiselle
Bellenger ou Béranger.
De ce commerce nar1uirent,
outre Cyrano, six autres enfants,
tous nes et baptises à Paris,
comme notre héros. L'acte que
nous rcnons de citer établit q uc
Cyrano de Bergerac est né le
(i mars '1610 (et non en 1620),
dans un quartier de Paris, et non
à cent lieues de la capitale.
Cc quartier, c'est, scion Loule
apparence, le quartier Saint-Jac'I ucs, du moins si l'on s'en réfère à cc passage d' une de ses lettres amoureuses, intitulée Regrets d'un· .éloignement.
&lt;( Si ,·ous souhaitez, écrit-il à son correspondant, me demander quelque chose,
adressez ms lettres au cimetière SaintJacques. l&gt; Cela ne laisserait-il pas supposer,
ainsi que judicieusement le remarque _u~
annotateur des œu1Tes de Cyrano, que celui-c1
dorait loger soit près du palais du LuxcmLourg, soit dans le voisinage de l'hôtel de
Condé : car c'était au cimetière Saint-Jacques
1. L'adjonction au nom patronymique du nom_de
la l'illc ou du lieu natal étail, en elld, très usitée
alors dans les familles de petite noblesse, sul'loill en
Languedoc et en Périgord ; cc nom . d'eml)runt,
comme le fait ·remarquer l'un dts dcr111crs_éditc~rs
de Cyrano, suppléait au nom de fief ou de sc,gncunc,

qu'on enterrait les personnes de cc quartier.
C'était, du reste, au palais du Luxembourg Cyrano, fils aîné de messire Sarinien de
qu"habitait Gaston d'Orléans, et Cyrano, qui Cyrano, &lt;( conseiller et secrétaire du roi, maison et couronne de France J) , auditeur des
avait reçu de cc prince quelques farcurs,
comptes,
etc., possédait en Bretagne, dans le
tenait à ne pas en èlrc trop éloigné.
département d'Ille-et-Vilaine, commune de
(( Jusqu'ici, dit-il dans une autre de ses
füzière, le ilrf ou, pour mieux dire, la seilcllrcs, j'avois cru eslre à Paris, demeurant
gneurie de Mauvièrcf . De celle seigneurie
au Marais du Temple. &gt;&gt; II arait donc demeuré
également au Marais ; mais alors la renommée dépendait h. terre de Bergerac : d'où l'épithète que I"on connait.
lui était rcnue, vers 1654, époque à laquelle
Mais la rersion était trop simpliste pour
il semble avoir signé pour la première fois :
être accueillie; c'est alors qu'une autre hypo&lt;( De Cyrano Bérgrrae », bien qu'il sùt mieux
thèse s'est offerte à la discussion.
JI existe en Berry, dans l'Indre,
un rillage qui s'appelle Mauvières,
et sur le territoire de ce rillagc,
un domaine de Bergerac ; c'est là,
et non en Bretagne, qu'il conriendrait de placer les fiefs de la
maison de Cyrano. C'est donc en
Berry, et non en Bretagne, que
Cyrano serait allé chercher son
surnom 1 •
Mais un troisième, se prétendant mieux informé, place dans
la seigneurie de Chen eusc, près
de Paris, un fief dit de Bergerac,
et qui s'appelait anciennement
Sous-Forêts. Ce serait, suivant cc
critique des cr;tiqucs, à Bergerac,
près de Paris, et non plus en
Berry, ni en Bretagne, qu'il faudrait puiser l'origine authentique
de ce surnom.
Les opinions sont, on le roll,
très partagées, et ce qui ne paraitra pas moins singulier, c'est que
chacun pourrait bien aroir raison.
Ainsi que l'a formellement ·étaLli M. Dujarric-Descombes, qui
a étudié le problème awc une
remarquable sagacité, la famille
Cyrano a bien possédé un domaine
de Bergerac, en Bretagne; mais
elle en a possédé un aulrc à llergerac, en Berry; roire même un
troisième à Bergerac, près de Chen euse, par conséquent près de
Paris.
Qurl Bergerac a rait la prfféCliché Giraudoc.
CYRANO DE BERGERAC.
rence de Cyrano,jc n'oserais guère
Gra1•11re de DESROCHERS, (Cat-i11et des Estampes.)
en décider, plus que M. Descolllbcs
lui-même; à moins de conclurr,
en fin d'analyse, que si, comme
que tout autre à quoi s'en tenir sut· ce
tout
le
prourn,
Cyrano était Parisien, il tenait,
qualificatif.
comme tout enfant de Paris, à ne pas trop
Quelle raison arait-il donc pour faire choix
s'éloigner de son pays natal. Mais l'auleuJ" du
de cc pseudonyme? C'ast cc qui reste à
Voyage dans la lune était d'humeur si fandéterminer.
tasque, que cette raison pourrait bien ne pas
être encore la bonne.
Et d'abord, le nom de Cyrano est d'origine
bretonne, tout comme la phzsionomic du
Les circonstances de la mort de Cyrano de
poète, telle que nous la rendent les portraits flcrgcrac sont, comme sa naissance, entourées
gravés.
d'obscurité; nous ne désespérons pas de la
Le père du P.Oète, « noble homme &gt;&gt; Abel roir quelque jour se dissiper à la lumière de

qu'on 11·a1•ail pas à don_ner à un enfan t, el il ünis~ait wuvcn t par dcYe111r rnséparable du nom de
famille, s'il nt! le remplaçait pas tout à fait.. . Mais
ce nom de Bergerac êta,t bien un nom de fief cl non
u n surnom, puisqu'un autre Cyrano que Savinien l'a
porté ~_ous celle forme : Pieri·e de Cyrano, sieur

. .., :65 ...

de Bergerac (acte de mariage du "2 mars 1699). ~ous
savons, d'autre part, qu 'à celle date, la l'ille de Bergerac en Péri~ord n'était pas une seigneurie et n'appartenail pas a Piene de Cyrano. (Dui.nn,o.)
Donc, la ville de Bergerac, en Dordogne, est ici hors
de cause.

�r-

111STORJ.ll _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _

recherches nouYelles; de même qu'on est
arrivé à fixer le nom el la véritable origine
de nolre héros, on finira bien par rclrouYcr
sa sépulture.
Les biographes de C)'l'ano allribuenl le plus
communément aux suites d'un accident la fin
du burlesque auteur des Voyages fanlastiques.
Vers 1655, Cyrano avait faire Laire ses derniers scrupules el était enlré &lt;( au senice »
d'un grand seigneur, le duc d'Arpajon, qui le
logea dans son hôtel du Marais, voisin du
courcnl de la Merci.
Les plus grands écrivains acceplaicn l alors
d'èlre les clients de certaines personnalités
illustres, de leur rimer quelque dédicace en
tèle de leurs œuvres complètes, dont les frais
d'impression se payaient par la répulalion du
protecteur. C~•rano, dont la fierté s'accommodait dil11cilemcnl d'une semblable sujétion,
céda cependant aux désirs de ses amis, en derenanl un des gentilshommes du duc d'Arpajon.
Cyrano paya, avec la monnaie des poètes,
l'hospilalilé que lui accorda son protecteur ;
mais il sut garder, même dans l'éloge. la
mesure el la dignité dont il se montrait à bon
droit si fier.
C'esl sur ces entrefaites que surrinl à
!"hôtel d'Arpajon un éYénemenl qui aurait eu
sur la destinée du poète une innuence capitale.
Le 5 janricr 1655, éclatait, à l'hôtel d'Arpajon, un terrible incendie. Le gazetier Lorel,
le chroniqueur du temps, ne manqua pas de
consigner le fail dans ses éphémérides versifiées. Il écrirait à Mlle de Longueville :
I.e feu, ce ler,·iule élëmcnt
Qui fail de tout son élé ment,
Avec assez de l'iolencc,
Par la sotize ou néi:Iigcnce
D'un domcst ir1uc yrrogne ou fou ,
Il p1·it â 1'11ôtcl d'Arpajou,
Le dcl'llicr de l'autre semaine,
Cc qui mil bien du monde en peine,
Car de cc logis enllàmli
Tout le &lt;1uarlicr fui alarmé.
Trois ou c1ualre ,le ces bons pères
Dè\'ôts, chal'Îtables. sincères,
llcligieux de la )[crcy 1.
Et plusieurs capucins aussy,
,\ vcc des ardeurs sans pareilles
Firent en cc lieu mer veilles,
Sans préserver le dit hùtcl,
Comme si c'eû t été l'autel,
IJ,·ef, tant rie ,·oizins y coul'Urent,
~t si soudain le secou rurent
Que le faite du bâtiment
Fut endommagé scnlemenl. ..

Où peul se trouver Cyrano en cet inslanl
crilit1ue? Tout naturellement au milieu des
llammes, tentant, au péril de sa l'Îe, de
saurer l'existence de ses hôtes. El tandis
1. Les Pères de la Merci claicnt établis au coin de
la rue du Dragon cl de la rue '&lt;lu Chaume, et les
capucins résidaient entre la rue du Perche, la rue d'Orlt\ans et la rue dqs Quatl'C-Fils, qui elle-même déuouchait dans la rue du Chaume. C'est donc au cœur du
)larais qu'il fau t, scion Vitu, placer l'hôtel d'Arpajon.
2. c Dans sa maladie, écrit L,; enET, il (Cyra!lo) se
plaignit d'en (du duc d'Arpajon) avoir été abandonné.
.l'ai cru ne pas devoir décider si ce fut par un clfcl
du malheur général de tous les peti ts, cl commun ,,

qu'il se prodigue en efforls surhumains, une
pièèe de bois se détache et tombe, malheureux hasard, sur le chef de notre audacieux,
qu'elle endommage assez sérieusement: dans
le cours de celle même année succombait
Cyrano dit de Bergerac.
Quelle fin héroïque pour un arenturicr et
quelle belle place à lui réserrnr dans le martyrologe des letlres !
Le~ choses se sont-elles ainsi passées?
Examinons les faits. Voici la· première hypothèse émise, elle est d'Augusle Vitu : &lt;! La
destruction de la Ioiture (de l'hôtel d'Arpajon), écrit le.commentateur de Cyrano. explique la chute de la pièce de bois et la blessure
de Ci-rano. Le 5 janvier 1655 était un
dimanche, le dernier de l'autre semaine rn
rapporte au dimanche précédent, 27 décembre 1654, et Cyrano mourut des suites dans
le cours de 16:53. Ma conjecl ure s'accorde
exactement avec l'ordre des dates l&gt;.
Notre critique commet ici une légère
erreur, facile à rectifier. CFano aurait, si
nous nous en rapportons aux dires très véridiques de Lebret, passé qualor.:.e rnois chez
messire des Bois-Clairs et cinq jou 1·s chez
son cousin, Pierre de CFano, ce qui reporterait la date de sa mor t aux premiers jours
de mars 1656 : il aurail donc sur,·écu plus
d'un an à sa blessure. Le sire des l3oisClairs, dont il est ici question, n'est autre
que Tanneguy des Bois-Clairs, que Lebret,
son ami el celui de Cnano, nomme &lt;! le bon
démon qui a secouru ëyrano dans la disgràce
&lt;Ju'une dangereuse blessure, suil'ie d'une
violente fi èvre, luï cause ... l&gt; Or, celle disgràce, n'est-ce pas, selon Loule vraisemblance,
celle qu'infligea au poèle le duc d'Arpajon?
Cirano, cro~·ant remplir à l'égard dù son
protecteur un devoir de reconnaissance, avait
dédié au duc, en 1654, ms OEuvrcs diverse.~.
Peu après, une seconde dédicace, plus enthousiaste que la précédente, placée en tète de la
Alo1·t d'Agrippine, témoignait de la l!ralitude
de plus en plus empressée de l'auleur comique.
La 11Jort d'Agrippine eut du succès, mais un
succès de scandale, et le Irès timoré duc d',\rpajon, blessé de YOir son nom scrl'ir comme
de passe-porlii celleœul'fe impie et libertine,
signifia son congé au thuriféraire 1 •
L'incendie de l'hôtel d'Arpajon est-il po~térieur, el le duc aurait-il ainsi brulalemenl
renvoyé le poète, incomplètemenl guéri des
suites d'une blessure grave contractée à son
service'/ C'esl un poinl à élucider.
Lous les grands, qui ne se souvic1111en~. drs sc1·ric~s
qu'on leur rend que dans le temps c1u ils les rc~01l'ent. » Ces lignes ne feraien t-elles pas supposer ~uc
le duc faisa it prcu,•c d'ingratitude à l'égard de celui
c1ui avait pcut-ètrc sauvé la l'ie tt uu de ses proches,
dans l'incendie auquel il a été fait plus haJt allusion'?
5. Cyrano de Be,.gerac, par Hnux, Jl· 1J,
4. l.ebret, c1ui rapporte ces faits, avait p1·is du serrice dans le même régiment &lt;1ue CiTano. et avait
quitté l'armèe en même temps que son am,.

,J;

D'autre part, ne pouvait-il s'agir d'une de
ces plaies rouvertes, dont les complications,
après une latence plus ou moins prolongée,
amènent un dénouement fatal?
On ne saurait oublier que Cyrano était un
bretteur, qui avail eu force ducls, el, dans
maints combats mémorables, :wait exposé bravement sa vie. Celui qu'on avait.surnommé &lt;I le
démon de la bravoure l&gt; n'avait pas usurpl;
ce titre glorieux. N'avait-il pas eu, en 1659,
- le corps Ira versé_ de part en parl d'un e
balle de mousquet 3 ? Les trois maréchaux de
Chaulnes, de .Cbàtillon et de la Meilleraye
avaienl mis le siège devant Arras. C'est là
qu'à peine rétabli de sa blessure, Cyrano avait
rejoint 'l'armée. Une semaine ne s'était pas
écoulée qtùl recevait encore un coup d'épée à
la gorge. &lt;1 Les incommodités qu'il souffrit
pendant les deux sièges, celles que lui lai~~èrenl ces dl.'UX grandes plaies, les fréquents
combats que lui attirait la réputation de son
courage el de son adresse ... le firent renoncer
eniièremenl au métier de la guerre~ l&gt; . C'est
à celle époque qu'il composait la plupart de
ses œuvres et cc n'est qu'en 1655 qu'il
acceptait un logement dans l'hôtel d'Arpajon.
L'hypothèse émise par un érudit, par trop
imaginatif, d'une tentative criminelle contre
Cyrano de Bergerac, n'esl pas un instant soutenable. Paul Lacroix, alias le Bibliophile
Jacob, dont l'esprit inventif se plaisail à ces
sorles de conles, fabriqués de toutes pièces,
accuse &lt;! la mystérieuse confrérie de l'index »
d'avoir fait disparaitre l'auleu1· du Voyag1
dans la lu11e, pour anéantir plus commodément ses œuvres; de mème qu'elle aurait
urùlé ou lacéré le manuscrit de Polyeucle el
de Bajazet, le manuscrit des Sermons de
Bom:daloue, des Sen1wns de Massillon puisqu'on ne les a point ret1·01wes ! EL le fantaisiste compilaleur s'appuie sur cette phrase,
s:ins signification précise : &lt;! un rnleur pilla
le coffre du Bergerac pendant sa maladie ».
Mais si les Jésui tes redoutaient Cyrano, au
point de l'éliminer, combien daYantage
auraienI-ils eu de raisons de se débarrasser
du )lulière, &lt;le La l.lruière, d~ Pascal, pour
ne citer que les Lrois grands noms qui dominent· l'histoire litlérairc du dix-septième
siècle? Or, ni La .Bruyère, ni Molière, ni
Pasc;alne sont morts, qtie nous sachions, vieLimes de machinations occultes.
El puisqu'il faut quand mème conclure,
nous 8erions plutùt porté à penser que
Cyrano a fort bien pu mourir des suites
de ses blessure,, plus spécialement de la der. nière, d'autant qu'un traumatisme crânien
esl Loujours sérieux.
Qu'il y ail eu fraclul'e du crànc, l'absence
dù documents ne nous permet pas d'arriŒr i1
une précision absolue; mais une forte commotion cérébrale peut produire des désordres
d'une gravité telle, que la morl s'ensuive i1
une échéance plus ou moins retardée.
DOCTEUR

CAl3:\&gt;!ÈS.

L E MARÉCIUL DE SA,Ù:, -

Tableau de MEISSONI ER,

Louis XV et Madame de Pompadour
PAR

PIERRE DE NOLHAC

CIL\PITIŒ \'

Les voyages, les maisons, la famille

(suite. )
Partout à Bellevue, la main-d'œuvre la
plus chère a produit les œuvres les plus parfailes. li n'esl pas un boulon de porte, pas
une espagnolctle qui ne soil un bijou de ciselure. Du haut en bas de ce logis, les grands
décorateurs de Versailles et des maisons
rosales, Verberckt et fiousseau, ont sculpté
dans le uois ·1cs aLLribuls musicaux, amoureux
ou champèlrcs, el ont l'ait autour des corni-

ches folùtrcr de peti ts amours. Brunetti a
pei11t de scènes mythologiques l'escalier qui
mène à la men eilleuse galerie, dont la marquise a inventé elle-mème le dessin d'ensemble; de légères guirlandes y encadren t
une suite de pan neaux de Bouche~. La distribution des dessus de porte, réglée par l'oncle
Tournehem, a donné i, Oudry la salle à manger, il Pierre la salle de musique, à Carle Van
Loo, enfin, le salon d'assemblée, 0 11 ses compositions éroquent sous forme d'allégories
ingénieuses !'Architecture, la Peinture, la
Sculpture cl la Musique. \'an Loo semble
ètre, plus qne ses çonfrères, le peintre &lt;le

Bellevue; on I ui a réserré les Loi les qui ornent l'appartement du Tioi, et un, peu plus
lard; M. de Marigny fait placer dans la chambre a coucher de sa sœur trois de ces intérieurs
tu1:cs, 011 l'arlisle a donné 11 ses odalisques
cl a ses sultanes les grâces dela mailresse du
logis.
La sculpture n'est point oubliée. Dalls
l'antichambre se dressent de srelles fürures
d'A.da~ el de Falconet; dans les jardins~ des
chefs-d œu vre de Pigalle, une statue de
Louis XV, que détruira la Révolution et un
gr?upe, l'A mow· et l'Amilie, honoran[ en un
meme marbre les deux di riuités du lieu.

�111ST0~1.ll------------------------J
i1 six pans cl à montants ciselés, pour le restibule et l'escalier du Roi; les fcnr &lt;le bronze
doré cl ciselé, dont un représ&lt;•ntanl Apollon
c-l la Sibslle, pour la chambre de Ma&lt;l~mc, cl
un autre fi~m·anl l'.\.mour cl Psychc, pour
celle de Sa ~fa ·, esté· une rrrandc commode de
. garnie
'
"de bronze doré &lt;l' or
laque à pao-odes,
moulu, les ti1·oirs doublés de satin bordé d'or;
une table 11 écrire plaquée en bois de rose
avec les fleurs cl les ornements dorés d'or
moulu, el les cornets en argent; une table de
nuit
en bois de rose à fleurs ; enfin, pour
L'amour dominait-il encore Louis X\'.,
quand Bellevue fut inauguré? 11 en gardait orner les principales pièces, les deux cabinets
du moins toutes les apparences, pendan~ celte du Roi, la chambre et le cabinet de Madame
journée où madame de Pompadour 1~1 pré- et le salon d'assemblée, un grand nombre de
senta le chàteau qui dernit plus tard lm re1•e- paires de bras en fleurs de Vincennes à double
nir. Elle avait tout préparé pour l'éblouir. Le ou triple branche. Ces fleurs sortent de 1~
mobilier le plus exquis et de la forme la plus manufacture de porcelaine établie par le llo1
noul'elle, et les plus rares curiosit~s ~e la pour plaire à la marquise et destinée à riraChine étaiènl l'cnus parer &lt;le, lambris dignes Jiscr avec les fameuses manuractures de Saxe.
de les accueillir. Mais il amit fallu penser aux .C'est à llellernc qu'on a, pour la première
installations les plus diverses, en Yue des , fois, l'occasion d'en juger un ensemble, et ce
n'est pas une des moindres anxiétés de n~aréceptions et des. séjours.
. .,
On devine, par les livraisons mult1phces du dame de Pompadour que l'heureuse réussite
marchand Lazare Ouyaux, faites au cours d'une des premières créations d'art auxquelles
du mois de novembre l 750; que la grande elle se soit attachée.
Il n'y a pas de récit de l'inauguration de
préoccupation de la marquise, à ce moment'
est de rcccl'oi r et &lt;le placer chez elle les meu- Bellevue, qui devait ètre pour elle le triomphe
bles qu'elle a commandé~ . Y~ici d'abord, pnblic de son goût et de son génie féminins.
pour les cliambres de la s111Le, dix commodes Elle v avait lraraillé arec une sorte de fièvre,
•
risitant tout, pensant à tout, s'é.----:-:::-'.::-::-=-:::-..:=;:-::;::;;;;.:;;~~;;;;;;.:~~~~~~
puisanlaudétail, etcela pouréprourer, le jour , enu , plus d'un mécompte. La malrnillt1ncc qu'elle ~ rn!t
sentie pendant ses lral'aux,. 1lfr1tail plus qu'elle n'en voula1l conrenir. Quelqu'un lui étant renu
dire que qnanlilé de badauds se
réunirairnl dans la plaine de Grenelle pour l'Oir son illumination,
elle la conlrl manda bien vite, n'acceplant pas de s'exposer aux brocards des Parisiens. La beauté des
intérieurs fut ad mirée; mais les
cheminées n'étaient pas réglfrs el
rumaient partout ; on dut mème
transporter le souper royal au (( 1'.audis », pctile maison au bas du ~ardin, qui n·avait pas l'incomén1cnt
d'ètre neul'c.
Après ces dirfkiles journées, la
marquise en sentit la faligue ?l f~l
malade. M. Poisson, qui rcnsc1gna1t
son fil s, )1. de Yandièrc~, alors c1~
yoyage en Italie, sur tout c? , (J~ 1
Ycnait à sa connaissance, lm ecnrait de Versailles, le 29 novembre:
&lt;( Cc fut mercredi dernier, 25 de cc
mois, pour ]a première fois, qu'on
fut occuper Belleruc. l a Cour Y
resta jusqu'au 27; elle y r~Lournc
mardi 1er décembre JUS(!Uau 4.
L A CHAPELLE DU CHATEAU DE VERSAILLES.
Votre sœur ~ut hier une prodigieuse
Gra1•11re de RIGAt D.
J·e n'en suis • point
lnioraine
0
'
,
étonné, car elle s'excède à meubler et a pr~d'un modèle uniforme, bàtics en chène etylaparcr tout ce qu'il faut à ~ell_crne. » Un
quées en bois satiné, avec. les ferrnre~, pied,,
méchant ch·oniqneur parle ams1 du second
houlons et entrées &lt;'11 cu11-re doré; six tables
séjour : cc Le Rni est de plus en plus _méconde nuit el dix tables à écrire, plaquées el
tent de Bellevue, où il fait grand froid cl de
garnies de mème; puis les lanlerncs de glaces

Bienlùt , !'Amitié seulement ayant subsi,Lé,
c'est encore Pirralle qui élèrera la nourc-llc
image, au mili~u du bosque_t préféré; il_ en
fera un des meilleurs porlra1ls de la clialclainc de llellcrne, et le fioi la rrconn_aitr~,
debout sur le piédestal où jadis elle Jouait
aYCC l'Amour, et maintenant s'avançant toute
seule d'un mouvement gracieux et tendre,
rcYèt~e d'une robe flollanle et la main posée
sur son cœur.

la fumée ; il s·y est mortellement ennu}é i,
ce dernier voyage; l'on assu:·e qu'il n'y retournera pas. l&gt; Ces déta~ls semblent conf'.~~
més par un mot de ~I. Poisson : _&lt;c On ~ dep
fait deux roi ages à Bellerne, qui est bien la
plus beile chose de la nature, mais pas e~, ce
Lemps-ci, où l'on a de~ vent~ de !a pre~merc
main. ,&gt; Ces fàcheux souvemrs d1spara1ssent
vite. Bellevue devient un des séjours les pins
recherchés d() la Cour. Les imités du Roi sont
réo-ulièrement appelés à cc noureau petit châte;u · ils se montrent 0nchantés d'en porter
'
l'uniforme,
d'un éclatant Yelours pourpre a'
larrre broderie d'or, dont la marquise a fait
fab~iquer l'étoffe à Lyon pour la leur donner
elle-même, leur laissant seulement la dépense
des ·broderies.
L'hirer qui suit est rempli de 1·01ages it
Ilellerne, Olt vont bientôt commencer les
specta1·lcs. Madame de Pompadour écrit à
son frère, le::; janvier : &lt;1 Je rais toujours &lt;le
temps en temps à Bellerne, .011 j'~i _l'bonn:'ur
de recevoir le Roi. C'est la plus Jolie habllat:on dn monde, et arec la plus grande simplicité. )) Et le mèm~ jour, . à mada~~l~
Lutzelbourg : cc Vous Jugez bien que J a1 elc
enchantée de reccl'oir le Roi à Bellcrne. Sa
Majeslé y a fait trois voyage,; il ~!oit _Y. ~lier
le 25 de cc mois. C'est un endroit deltcieux
pour la vue. La maison, quoique pas bien
rrrande est commo·le et charmante, sans nulle
0
'
•
1
espèce de magnificence. Nous y Jouons que ques comédies. » C'est en cflet à la nou;·~lle
maison que se trourc transporté le. theat~e
des Petits Appartements, et, pendant les trois
ans que dure encore cette ag~éab)c institu- '
tion, ce n'est plus chez le. 1101 quelle fonctionne, mais chez la marquise.
Une raison d'économie, on plutôt de prudence a motivé ce changement: les dépenses
étant 'moins ostensibles, les médisances en
seront sans doute moins aisées. Au reste,
madame de Pompadour est peut-èlrc de bonne
foi, quand clic pense qu'à Bell~vue on résistera aux entrainements coûteux : &lt;I Les
~pectacles de Versailles ~•ont pas 1·?commc?c~,
écri t-clic à la mème amie. Le Roi reut d1m1nuer sa dépense dans Ioules les parlies;
quoique celle-là soit peu ..c~nsidérablc, ~e
public croyant qu'elle l'est, J a1 ;·oulu en menarrer l'opinion et montrer I exemple. Je
"
,
souhaite
que les autres pensent de meme.
l&gt;
Elle parle à son fri-~c du. théàtrc de -~eUeYu~
comme &lt;I d'un bmnbonon de thcatrc qui
est charmant ,1. Cependant cette pclitc salle:
décorée à la chinoise, ne sert pas seulement a
la comédie; la scène est préparée po~r que
l'opéra y paraisse, aYec ses transformatwns cl
ses apothéoses.
,
Dès le premier spectacle, un ballet allegoriquc l'Amour architecte, a montré, dans
11 n cbano-emcnt à vue, une montagne s'enlr'ou" bl'uit du tonnerre, pour 1aissel'
,
1Tant au
suro-u• de ses flancs le nomeau chàleau, au
milieu de danses de jardiniers et de jardinières. Ces surprises de machinistes intéressent Loujours le Roi. Encore quelque
tr.mps, et les profusions rccomm~nceron~,
comme jadis à Versailles. La mal'qmse oubhe
1

?~

1

'--------------------------- Loms XV ET .MADAME DE Po.MPADou~ - - ,
bien vile ses bonnes dispositions, pour se
croire en droit d'amuser ses invités de la
façon qui lui convient. D'ailleul's, clic ne
paraitra pas longtemps sur les planches. Son
dernier succ~s sera le rùle de Colin dans
le Devin du village, qu'elle chantera en mars
1755. L'autcul' receua d'elle cinquante louis
en témoignage de satisfaction, et un éloquent
billet lui prouvera que Jean-Jaéqucs Rousseau,
musicien, a accrpté cc présent arec fierté et
reconnaissance.
La Cour sera conviée, dans celle demeure
choisie, à des fètes charmantes, à des concerts, à des illuminations, à des l'epas de mariage, jusqu'au moment oü la marquise se lassera de Bellevue, comme elle l'a fait de MontreLou t et de La Cel le. Ell6 ,·end sa maison de
prédilection à I.011is \V, en 1757, moyennant
une somme de trois cent vingt-cinq mille li1Tcs,
pour payer ses dctlcs. Après la mort de la
marquise, le fioi donne IlcllcY11c à ses filles,
et Mesdames, qui bientôt en l'alfolcnt, y
viennent avec leur frère, le O.wphin, qui misine aYcc elles de Meudon . Elles se meltcnt à
y changer tout, font rcnom clcr les peintures,
remplacent Boucher et Yan Loo par Lagrenéc,
füstout et Hubert Robert ; et c'est M. de Mal'igny, resté en fonctions comme dil'ecleur des
Ilàtimcnls du (loi, qui préside à res remaniements de la maison de sa ~œur.
Elle n'avait pas paru moins attachée à cc
chàleau de Crécy, dont elle al'ait transformé
entièrement bùtimcnt, jardins, parc, et oü
elle avait &lt;c travaillé à force de millions. »
Elle yjoignit le chàteau d'Aulnay, et multiplia
de Lous cotés promenades et perspectives. C'est
là qu'elle recevait Je Roi avec le plus de
pompe, dans un grand appartement réscrl'é à cc
glorieux usage, et pour des voyages qui
duraient jusqu'à quinze jours : cc Vous seriez
bien surpris, écrivait le père Poisson à son
fils, de voil' aujourd'hui comme moi les magnificences de cc lieu, l'effet prodigieux et
admirable que produisent les canaux, la
grande pièce d'eau qui est en face du chàtcau
dans le bas, les progrès des plants et d'une
infinité d'allées qu'on a plantées partout, cl
surtout celle qui Ya de là Patte-d'Oie jusqu'au
faubourg de Dreux , Olt l'on a fait un nouveau
chemin. Par un bel et bon arrèL, votre sœur
s'est fait adjuger la proprir.té de tous ces
arbl'cs . On avait meublé, pour l'arrivée du
Roi, Aulnay, qui est totalement découvert
aujoul'd'hui, cc qui fait de la terrasse le plus
beau coup d'œil qui se pttissc voir. Comme le
voyage n'a point eu lieu, on le démeuble
actuellement pour le remeubler au mois de
septembre. »
La marquise allait pourtant se fatiguer de
loulcs ces Leaulés, qui ral'issaient d'orgueil
l'ancic-u commis des frères Pàris. Peut-être
aussi en trouvai t-elle l'entretien trop dispendieux, surtout lorsqu'elle voulut al'oir la terre
de Ménars, la dernière en date de ses acquisitions. Le merrcilleux domaine de Crécy
constitué par ses soins et le ch,Heau, où
régnait,· dans le cabinet d'assemblée, le plus
noble ·buste de Louis XV par Lemoyne, furent

l'endus à un prince du sang, le duc de PcnthièYrc. C'est lui qui continua à cnlrelcnir
l'hôpital que la marquise avait fondé pour les
malades et les pauvres de la contrée, et pour
l'établissement duquel elle s'était défait d'une
pal'lic de ses diamants.
Ni l'une ni l'autre des deu.~ habitations que
bàlit madame de Pompadour, et où son goùt
se développa librement, ne nous a été conservée. Ni BelleYuc, ni Crécy n'ont survécu à la
fiéYolution. Non seulement leurs oul'ragcs
d'art, leur moJilicr ont été dispersés ou détruits, lenl's boiseries saccagées et perdues,
mais rien ou presque rien ne reste des h~ timenls mèmes; et l'on rnït s'ell'acel' le soul'cnir des maisons qui furent les plus exquises
de l'époque el comptèrent, pendant bien des
années, parmi les séjo:irs préférés &lt;lu roi
Louis XV.
La postérité eût été peut-être moins sél'èrc
pour les prodi;;alités de ~Imc de Pompadour,
si la nation possédait encore les mcn cilles
d'art qu'elle inspira. Leur beauté eût plaidé
en sa faveul', et ces dépenses, qu'on traite
volontiers de dilapida lions, nous apparailraicnl
moins excessives. Bien loin de se croire coupable-, madame de Pompadour se faisait honneul' de ce qu'on lui a reproché si duremen t.
Elle al'ait conservé, de sa pl'emière éducation,
le besoin d'une comptabilité régulière, et ses
biens étaient confiés à son intendant Collin,
ancien procureur au Châtelet, dont clic avait
apprécié, pendan t son procès de séparalion,
les lumières et la probité. Aidée pal' lui, elle
tenait ses liucs comme une bourgeoise opulente, mais rangée, qui Yeu t cor.maitre exactcmen l le détail de la maison dont clic a la
charge. On l'eût bien étonnée en lui disant
qu'un réquisitoire serait dressé contre clic un
jour, sur quelques débr;s de comptes trouvés
dans ses papiers; elle n'y aurait ru, au contraire, que sa justification.
Dépensant pour l'honneu r el le plaisir du
Roi , ou pour des œuvrc, qui lu i semblaient
utiles, m:idérant sou ven t ses fantaisies propres,
,·irant parfois au jour le jour et sans foire
&lt;l'épargnes, elle se croyait peut-ètrc pour cela
désintéressée: (( Je suis beaucoup moins riche
que je n'éL·üs à Paris, écril'ail-ellc en 17-53.
Cc que j'ai m'a élé donné sans que je J'aie
demandé; les dépenses faitrs pour mes maisons m'ont beaucoup fàchée; {a e'te l'amusement du maître, il n'y a l'Îen à dite. Mais
si j'al'ais désiré des richesses, toutes les
dépenses faites m'auraient pl'oduit 1111 revenu
considérable. Je n'ai jamais rien désiré, et je
délie la fortune de me rendre malheureuse;
la sensibilité de mon üme peut seule en Ycnir
à bout. J"ai au moins celle consolation de
penser que le public fait cette re'flexion el
me rend justice. » Le public, à l'l'ai dire,
jugeait déjà la marq uise tout autrement
qu'elle n'affecte de le supposer.
Il est. établi du moins que, malgré la
somptuosité de ses ch,îteaux, elle ne fut
jamais à son aise. Le Roi se montrait peu
généreux dans l'ordinaire de la vie; s'il ne
regardait pas à ourrir largement le Trésor

par une simple signalul'e, il hésitait à prendre
une petite somme sur sa cassclle, aussi bien
qu'à tirer un louis de sa bourse. Les dons
d'argent faits par lui à madame de Pompadour
furent assez rares; elle ne reçut d' &lt;c étrennes»
que les prcmiè&gt;rcs années, et comme sa pension, qui fut généralement de quatre mille
livres par mois, descendit à trois mille pendant les années de guerre, il lui fallut chercher ùans le jeu, dans la Yenlc de ses bijoux
ou de ses maisons, et drns certaines opérations financières, le moyen d'équilibrer ses
rcccllcs et les dépenses considérables auxquelles l'obligeait son rang. Cc furent plus
ta rd de sél'ieuscs inquiétudes dans sa l'ic, que
laissent cntrel'oir les dossiers de ses affaires;
elle n'aurait su les prévoi r, en ces brillants
moments de sa jeunesse, c1ui coïncidairnt
aYec les dernières belles années du règne et
pouvaient donner cncol'c satisfaction 11 tous
ses désirs de luxe cl de fètes.
Au milieu des honneurs qui l'accablent et
la raYisscnt, madame de Pompadour n'a pas
oublié ses origines. Elle reste, au contraire,
en étroite union a,·cc son passé, n'en rejetant •
rien, ne rougissant d'aucun des liens qui l'y
rattachent. Très fière du pouYoir qu'elle doit
à ses &lt;:harmes et à son esprit, très altcntire
à l'imposer à tous, elle ne joint pas à ces
petites vanités une morgue ridicule. Elle ne
se fait point illusion sur les titres de son
marquisat, cl, tout rn acceptant exactement
les obligations de la caste 011 elle a été introdui te, en essayant aussi de prouYer aux mall'eillants qu'elle est digne de cet honneur, elle
conscrl'e, au milieu des fla llcrics dont chacun
la grise, un sentiment d'elle-mèmc assez sùr.
li y parait i1 mainle reprise dans .les conseils donnés à son jeune frère et, par exemple,
en cette lettre, qui date de f 7;i0 : cc Quant
aux courtisans, je suis obligée de Y0us
éclairer su r eux ; rnus ne les jugez pas tels
qu'ils sont. Si Yolrc naissance ,•ous permcllait
d'aller sur leurs brisées pour les charges où
ils aspirent, soyez bien sûr que sourdement
ils tâcheraient de vous nuire; mais ce cas
n'étant pas, rnus êlcs pom: eux. un objet
indifférent. Ne croyez pas encore que les gens
en si g-randc familiarité osent jamais parlc-r
de,·ant leur maitre d'autres choses 11uc de très
indifférentes, à plus fol'lc raison, de rien qui
nit rapport à moi. Voilà la vérité exacte. J'ai
bien vu et bien réfléchi depuis que je suis ici;
j'y ai du moins gagné la connaissance des
humains, et je 1·0:1s assure qu'ils sonl les
mèmes à Paris, dans une Yille de province,
qu'ils sont à la Cour. La ditférence'dcs objets
rend les choses plus ou moins intéressantes,
et fait parai'trc les vices dans un plus grand
jour. ll
AYec de lcls sentiments pour la noblesse de
la Cour, madame de Pompadour doit naturellement demeurer allacbée au fond de son
cœur à la classe d:mt elle sort et qu'elle
représente si brillamment. Personne ne juge
mieux qu'elle l'importance de plus en plus
grande que prend alors la richesse, aux
dépens de la naissance, dans la so:::iéLé fran-

�111ST0'/{1.ll - - - - - - - - - - - - - . . . : . - - - - - - - - - - ~
çaise. L~ honrgcoisie, qui la pm,sède, s'est grand rapport. Barbier trouve extraordinaire
éle"ée peu à peu, par son intelligence cl son qu'on lui donne /t rpmplir d,·s fonctions cc qui
labeur, /1 la premièrr place de la nation. rn• sen rnt qn'à IP rnetlrP pins au jour 11 . La
Uévout'.•r au ~rrvire du Roi , elle lui fournit /1 ,·rrilé r l que M. d'Étiolcrs. qui m• s'appC'lll'
elle seule tout un personnel dont J'autorit1; plus, à l'Afmmwclt royal, que M. Le Nor:-·accroit a,cr les hesoins du moment. EllP man!. 1 st resté en relations étroites a1'('('
liC'nl toutes les chargC's de magislralnre rt l'oncle Tourncl1e111. qu'il est queslion de ses
d'admini. lration; rn mèmc tcmp,, lui ~ont tournées en provi nt'e dans les lellres du pi•rc
dérnlues LoulC's b puissanres qnr l'argent Poisson, cl que la marquise, l'ayant supprimé
C'Onfère. Il C'\isle, en effet, rn France, nn de son cxistrnce, se croit rn règle :n rc lui
monde très divers de financiers, inlfressés gràce aux a1·antages dont il est comblé. Il C'S l
dans ll's f'crmC's et les sous-fermes, gens de peu douteux crpcndant qu'il n'ai t continu&lt;:
C'omploirs et d'entreprises, entre lrs mains de longtemps à regretter l'épouse infidèlr ; el il
qui passe la fortune .publique, el qui s011- était si bien l'ait pour le ménage el la conLiennl'nt le crédit du royanmC'. Cr sont eux stance, qu'on le verra plus tard, aussitôt dcdésormais 11ui possMcnt les plus beaux 1rnu \'l'Uf, reprondrc, par un honnètr madomaines, font u;Hir les superbes ,·h:Heaux, riage, sa 1·ie de famille \'ingt ans inlC'rrompue.
fii ~f. d'Éliolr n'est plus rien pour maatcapar&lt;'nl lt•s i:(randes terrrs qui tombent rn
, ente cl les lilrrs sci~euriaux qu'il rsl p&lt;'rmis dame de Pompadour. C't pas mème une gèni•
dans ses sou,·enirs, tou t re qui a entouré sa
d'acqufrir.
Les mariai:(eS ont \'ile fait de mè!(•r à l'an- jeunessC', cl particulièrement ce qui touche
riennc cellc aristocratie nouvelle. S'il esl aux siens, lui demeure cher et profilr de son
encore as ez rare que b filles de quali11: ,:(é,·ation. Les courtisans, à qurlc1ues époques
{&gt;pousenl dC' simples enrichis, on voit conli- d1• sa vie, lui rrprochent de la hauteur; ks
nuellemcnl les héritiers nobles, même des gens de sa parenté la trourenl Loujour~ ~impl1
plus haut lilrés, redorer leur blason dans la et serviable. li n'est si pelil cousin qui n'obroture bien pourrne de rentes. Madame de tienne d'elle l'appui nécessai re pour être
Pompadour aime cxtrèmemcnt à s'occuper placé, pour faire vivre el pour établir ses ende ces unions et y intéresse le Boi. !.&lt;:lie fants. On lrourn trace de sa libéralité dans le
obtient mème assez souvent, pour les faci- texte de son testament, comme dans la liste
liter, des dons pécuniaires sur la rassC'lte, des pensions qu'elle sert el dont un grand
lorsqu'on a su llaller son amour-propre &lt;'Il nom bre témoignent d'une âme charitable'.
s'adrC'ssant it elle. Ellr aide it allénuer. tant F,llc disposerait assez aisément pour ses propar désir instinctif d'obliger que par goùl li•~lts de toutes les foreurs de l'État ; mais ce
raisonné pour les mélanges de caslC's, cc que n'L•st point de façon prodigue ni arbitraire
les Y"icillcs traditions nohiliaircs ont de trop ,,u·elle agit, el une certaine pensée de ju Lice
rigoureu, . .\insi, sans froisser la noblesse, el de prndcncc, non moins que le souci de
elle sr fait la rt'présentantc Pl la prolcclrirc l'opinion publique, l'empt,'che d'abuser de son
crédit. Dès que les sollieileurs se montrent
du Tiers-État.
La jeunr bourgeoise , en fawur de qui indiscrets, clic ll S arrête, fussent-ils ceux qni
Louis X\' a rrlevé un marquisat t:tcinl, Sl'rl !ni tiennent de plus près.
d1• trait d'union entre deux mondes Lien &lt;liffél'n esprit éqnilalilc cl ferme se rérèle en
rrnl ; mais cr sont le détails de sa \'ie ordi- ses lettres à son père. Lr bonhomme est disnaire qui prouvent le mirux une fid1\lité à des posé à l'importuner pour lui-même ou pour
originrs qu'un moins sage esprit eût sans ses amis. Elle le lui fait sentir, à propos d'un
doute reniées. On connaitrait mal madame de cousin Poisson de Malvoisin, qu'elle a déj;1
Pompadour, si l'on oubliait qu'elle a res- fort a,•ancé dans les carabiniers : « Je suis
pecté cl rultin: en rllc, immédialemt'nl aprrs Lrrs fùchéc, mon cher père, que rnus désisa passion ponr Ir Roi, le ,cntirncnl de la riez \ïnccnne, pour li. de ~lalvoisin. Comfamillr.
ment peut-il vous l'Cnir dans l'esprit de vouloir placer un homme de ,ingl-cinq ans
Le mari, à vrai dire, ne compte plus. De- (quelque sage qu'il soit), qui n'a scni qur
puis que madame d1• Pompadour a rté séparée six ans'/ F,n 1éri té, il derrail füe conlrnt de
de hiens par l'arrêt du Châtelet de Pari r l son élal. li est tant de gens qui n'obtiennent
'111'rllc a pris seule la garde de sa fille, M. dï~- le mèmc qu'après vingt ans de scnice, el lui
Liolcs s'c l lrou,·é effacé de sa \'iC comme il en avait trois. Ce qu'il y a de sùr, c'est que je
l'eût été par un di,·orce. Elle sait qu'il n't•st ne puis demander une chose aussi injuste. ,,
point à plaindre, consolé sans doute /1 ln
l'n autre jour, elle répond, au ujet du
longue d'un chagrin qui fut véritable. Il jouit fermier général Bouret, qui a rendu des serde reYenus considérables qui lui permellent vices à son père cl dont celui-ci est entiché :
de mener la grande vie des financiers du cc Permettez-moi de vous dire que M. Bouret
temps, à l'botel de Conti, rue NeuYc-Saint- a grand tort, s'il ne Lrourc pas sa famille
AugusLin, où il demeure. li est, depuis plu- assez récompensée des services qu'il a rendus.
sieurs années, en possession de la ferme li me semble qu'il l'est au moins an tant qu'il
générale dont la sollicitation a préparé ses doit être, et rrue je me trouverais fort heudisgràccs conjugales ; il a eu celle de M. .de. reuse, si mes parents étaient aussi bien plaTournehem, au moment où celui-ci a été ap- cé .... Yous êtes trompé, si l'on mus dit c1ue
prlé à la direclion des Bâtiments. li va encore le ministre n'attend qu'une parole de moi
obtenir une place de fermier des Postes d'un pour accorder les dix-huit denier~ que vous
1

1

1

dt•mandez pour ~I Bnurel. Il me parait trrA
Mcidé /1 ne les lui pas donner, el rnus saYC7.
mieux qu'un aulrr, puisqul' 1011, 1·onnais.Pz
111011 caractèrr . que je Ill' fais jnnui~ viol1•ncr
aux gens que j'airnP. 11
Elle nr met pa~ moin, dr fcrmelr it ~e &lt;lélcndrc contre les cMmarches en faveur de son
lrère. Lr père rê11) de faire frigrr en 11 Surintendance dl's fütirncnls l&gt; la Direction gém:rnle, dont ln sun·ïvaoce est assurée' il M. dt'
Vnndil•r1•s; ses lrllres sont pleines dr ccl11•
chimi-rC'. dont il cherche à trouLlrr l'amhition
beaucoup plus paisible du jrune hommr . La
marqui~ c~l ohlii:(ée dt' le rappeler à la raison : ,c Pour être hcurr ux , répond-clic, il 1w
fant jamais désirer des cbo~rs impo,sihles :
je suis sùrr qu'il n'y aura jamais de surinLendanl, ni de Finances, ni de fi;itimcnt~:
ain~i, n'y sonf(eons pas. Cela ne m'empêclw
pas d'ètrr très certaine de faire 1111 trè~ bon
maria&lt;rr pour mon frère. n C'rsl du m,imc ton
qu'rllr dit plus tard, parlant des gens in~atiables arec le, quels le publie la confond :
c, .le serais l,ien fàchéc d'avoir crl inl:ime rarartère, rl 1111c mon frèrr 1'!•111. n
La marquise arnil fait beaucoup pour ri'
ft'ère, en lui obtenant la charge des Bàtiments. l)c celte faveur considérable cl qui
semblait criante, eth• entendait qne le jeune
homme se monlràl digne cl désirait le mettre
en ,:tal de bien senir le fioi, ,,uand J'hcurr
rn serait renne. Elle jugea Lon dr l'éloigner
pendant qurltJUC temps de la Cour, où il ne
pouvait être qu'une gc'ne; cl voulant, d'nn
mtlmc coup, le préparer aux fonctions qui devaient bienlol lui rcl'enir, clic eut l'idée dr
cr long voyage d'Italie, 011 )1. de \'andièrc~
allait former son golil el acquérir des connaissances utiles pour dévrlopper lrs arts dans
le ro\'aume.
EIÏc-mème choisit, pour l'arcompngner,
deux hommes de talent cl de bon conseil,
Cochin le fils, son dessinaleur préfrré, r l l'architecte Soufllot, ancirn pensionnaire du Roi
11 Rome; elle y joignit l'abbé Le fllanc, à qni
Cochin accordait malicieusemrnl « plus de
connaissances dans les a rls que n·en ont communément les gens de lettres ». C'élaienl
d'aimables ('ompagnons, fort propres à é1eiller l'e prit d'un jeune h &gt;mme d'ailleur hicn
doué, capables aussi dr le iruider sarnmmcnl
dans le pays classique des art , de lui fairt'
apprécier les galeries l'l les antiquités. Cc
vopge, accompli à loisir par des gens qui
voyaient arec réllcxion, de1·ait scr1•ir, par la
suite, les transforma lions du goùl français ;
mais son premier résultat fui de fournir au
jeune directeur les Litres cl la compétence qni
lui manquaient.
li n'avait pas vingt-quatre ans, cruand sa
sœur le décida it réaliser celle eolreprisr qui
pouvait assurer sa fortune : c&lt; De ce voyage,
lui écrivait son père, dépendent Loule , otre
réputation et volrll !,icn-èlrc. 1&gt; La marquise
lui arail fixé des règles de conduite, cl rappelait ces instructions importantes dès sa première lrttre, reçue à Lion le 28 décembre
i i i 9 : « \'ous avez bien fai t, frérot, de ne

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1f1STO'J{1.Jl

pas me dire adieu; car, malgré J' utilité de ce
rnyage pour vous el le désir IJUe j'en amis
depuis longtemps pour ,otre bien, j'aurais
eu de la peine à vous quiller .... Ce que Je
mus recommande par-dessus tout, c'est la
plus ~rande politrsse, une discrétion égale, cl
de Yous bien meltre dans la tète, qu'étant faiL
pour le monde cl pour la société, il faul être
aimal,le an'c Loul le monde, car, si l'on se
bornait aux gens que l'on estime, on srraiL
drtcslé de presque tout le grnrc humain. Ne
pl'rdrz pas de me les comcrsalions que nous
arnns l'UCS ensemble; cl ne croyez pas qur,
parer que je suis jeune, jr ne puisse donnrr
de bons aYis. J'ai tant rn de chosrs, drpuis
quatre ans el demi que je suis ici, que j'en
ais plus qu'une femme de quarante ans. »
Les lettres du père venaient appuyer lrs
avis de crue précoce expérience fémininr.
M. Poisson amil pu Yoir la marquise, rrvenanl de Choisy, quelques jours après la éparation, cl il écrirnil à son flls : &lt;1 Nous par1:imcs beaucoup de vous, el je fus enchanté
dr sa tendresse pour le frérot cl de Loul cc
qu'dle mus arnil diL arnnl rnlre départ. Elle
esl jeune, mais elle pense so\idemenl, rl je
ne suis pas en peinr sur l'usage que ,ous
fr rez de sa comersalion .... &gt;&gt; Dans une autre
lcllre du père, avec les recommandations de
rnpgc, que multiplie un homme qui a visité
beaucoup de pays, les mèmes conseils reparaissent cl se précisent : « \'ous a,ez fait
J'a&lt;lmiralion de Lyon par vos manière polies.
Je vous exhorte à les redoubler, s'il est po siblc; c'est la vraie façon de s'attirer tous les
cœurs, cl c'est là justement cc que loul hon11l1lc homme doit aml,itionncr. Ceci est à
voire pouYoir; ,·ous arrz en vous tout pour y
panenir, en corrigeant un peu rotrc dur.
Souvenez-,ous sculcmrnl de ce que mire
sœur ,·ous a dit sur cela, cl je ne serai plus
inquiet. »
M. de Vandières el sa compagnie, partis
de Paris en décembre t7'19, n'v clcl'aicnl rr1·rnir qu'en juillcL 17;;1. I.e fr~·rc de la marquise ,oyageail en gr~nd seigneur, aux frais
du Hoi, ayant ordre de tenir partout table
ouYcrte, accueilli par les mini Ires de Louis XV
auprès des cours italiennes, reçu en audience
pril'éc par les princes souverains. Il goûtait
les plaisirs de chaque l'ille, mais se liait aussi
al'eC le hommrs distingués cl sal'ants, profltail de leurs conl'ersatio!ls, emorall à sa
sœur des obscnations înlérrssanles et le
dessin de~ cho rs curiruscs qu'il remarquait.
Comme les lellrcs, en dehors des courriers
royaux, couraient le risque d'ètrc ourertes,
la ·marquise insistait sur cc point : &lt;I C'est de
vous IJien garder de rien mander &lt;ruî pùt
déplaire aux cours où l'Ous fll8re~_._ allendu
qu'il est très vraisemblable que l'on y sera
curieux de sa,·oîr la façon de penser el cc
que mande à a sœur cl aux autres le frère
de madame de Pompadour. »
La discrétion aYcrtie du jeune homme nr
laissait place à aucune faute de cc genre; il
n'y al'ail qu'une l'Oix en Italie sur sa bonne
grâce, sa modestie cl son esprit. Le marquis
de la ChéLardic, 11 Turin. le duc de Nivernois,

1..ou1s

à l\ome, le marquis &lt;le lïlôpilal, i1 Naples,
mandaient à la marquise, à tour de rôle, des
élo3es qu'elle mettait sous lrs yeux du fioi.
« M. de Nircrnois esl lr~s contml de vous,
écrÎl'ait-clle, des politesses que l'OUS lui al'ez
faîtes, des bonnes cli~po~itions où l'Ous êtes,
de l'Olre cnric de plain•, rie. Continuez, mus
nr sauril'Z mil't1x l'air&lt;', cl prenez ses al'is; il
a hcaucoup d'rsprit, cl vous conseillera bien,
par l'amitié qu'il a pour moi. » Cc n'étaient
point eulcmenl conseils ou nouYellcs d7 cour,
que la. marquise' adressait à &lt;1 son cher bonhomme ,, ; les courriers lui porlaient sourenl
quellJuC présent d't'1lt•, cl on ne le laissait
manquer. nîi d'habits brodés, ni d&lt;• dl'111elles,
pour se faire honneur auprès &lt;le~ hdlrs cl des
princes.
Tout cc que poul'ail'llt écrire cl1· fornral,lt•
les nombreux Français établis en Italie servail les inll:rèls de la famille. Le père Poisson
s'y 1:1ail dt:colllwt des ·ami~ partout : )1. de
la Chétardie i•tail pour lui 11 une l'Î~illc connaissance d'Allemagne », l'ambas adeur du
!loi i1 Ycnisc se trournil &lt;&lt; son ancien ami,
)1. de ·Ch:nigny », cl, à f\ome, Vandières
cle,·ail faire ses compliments &lt;1 i1 .son chrr
ami, ~I. &lt;le Trov », directeur de l'àcadémit•.
Émencillé dt• ·~ucc~s de son fils: il se chargeait de ks pul,licr clans Pari . plus bruyamment que ne faisait la sœur à Ycrsaillcs. &lt;t li
revient beaucoup de hicn de toi; écril'ait-îl,
tant i1 la \ïllc c1u 'i1 la Cour; juge eombicn
cela m'afnige. » Une autre fois, il le félicitaiL
de son séjour à ap)cs : « Nous~dinùmrs chci
M. de Tournehem al'ec M: du \'C'rncl'; nous
élions unr vingtaine à table• .Je leur ·fis parl
à tous de rotrc lcllrc sur la, hellc cha se que
Sa Majesté,. icilicnnc vous a donm:c sur les
lacs .. .. Tout Je monde chante l'OS louanges en
cc pa~-s-ci, même reux &lt;1ui ne nous aiment
pas. » Ainsi l'orgueil du père se gontlail d&lt;'S
mérites éclatants et divers d'une double progéniLurr.
Cr fut. pendant l'absence de so:1 héritier
&lt;pie li. Poisson modifia so:i genre d'existence
cl entra définiti, cmcnt, dans les grandeurs. Il
n'était enrorr, an moment Ju départ, qu·un
p/lrc de farorilc. à la situation mal clt'liniL'.
nn condamm1 réhabilité par ordre, 1•l qur son
récent anoblis~emenl n'arnit l'ail ni plu~ riche,
11i plus considéré. li. de \'andièrcs devait
relrourcr son père grand seigneur, brillamment étal,li dans ses terres, et derrnu l'égal,
par les titres el le train &lt;ln rie, dt•s hommes
dont on l'arnil rn si longtem p le serviteur.
Celle mélamorpho. e e lune de celles qui font
le mieux apercernir la mécanique de l'ancienne société françaî e el l'acti,·ité personnelle de madame de Pompadour.
Nul ne sut jamais comment le roi de
France, au commencement de l'année 1750,
se trou ,·a al'oir contracté une delle de deux
cent mille füres, cnl'ers François Poisson, au
moment même où celui-ci l'Oulaît acheter une
terre dont le prix repré entait précisément la
mèmc somme. Le jugement définitif de réhabilitation, rendu le 22 auil I H7 , reconnaissait que l'ancien munitionnaire al'ait fait
jadis certaines avances sur les fournitures de

blés, clonl il n'arail point été rrmhoursé. Les
commissaires cm1uètcurs, à 1Tai dire, n'a~·anl
pu remellre la m:iin sur la procédure de condamnation, qui remontait à vingt ans cl avait
fàcheusoJmcnl disparu, araient clù demander
au &lt;I suppliant » de f'uurnir lui-même de nourelles p:ècc '. Celui-ci consentit par pure complaisance, prit la peine de rétablir toutes ses
écritures, cl il apparul aussitôt que le Trésor,
bien loin de l'a rnir pour d{,bitcur, lui !:lait
rrdernblc de vingt-trois mil11• ~rpl ccnl quaranle-trois lirres trois sols, lmîLdeniers.
Fort l,icn conseillé par ses amis, Poisson se
garda d'en rien réclamer sur l'hcurr, cl st•
contenta d'abord de l'indemnité de cent mille
füres, que le roi lui donna pour le dédommager de ses longs ennuis. Trois ans plu~
lard, la delle royale était portée au drcuplc,
comme par enchantement, la marquise s'étant mêlée de reroir les comptes ; et l'on
s'explique aisément cet arrangement bonnète. Depuis qu'il a reçu des armoiries,
M. Poisson a pris Il dél ic.'ltesse des gens de
qualilé; son amour-propre souffriraîl d'obtenir un don gratuit, dans les circonstances ot1
il se lrourc, tandis qu'il l'acceplr arec aisance
sous la forme d'une restitution.
Madame de Pompadour, qui a men(: Loule
celle affaire arec M. de Machault. l'icnl de
clécounir pour son père le grand domaine
qui doit soutenir sa noblesse de fraiche date.
C'est la terre de Marigny, dans la Orie, possédée en cc momcnl par la communauté
parisienne de aint-Côme, qui en a hérité du
chirm gicn La Pcyronie cl qui se décidera
,·olonticrs i1 la mcllre en ,·ente. Le l\oi l'achètera pour )1 . Poi son cl celui-ci donnera honorablemcnl sa quiuance des cieux cent millr
li1res. Les dircrses parties étant d'accord, la
terre de Marigny est adjugée aux galeries des
Tuilrrîcs, le 29 ja111icr 1750, pour deux rcnl
l'ingt mille lil'res, délivrées à Poisson par
ordonnance du Iloi ; cl le contrat, drcssè en
l'orme cxcrptionncllc, par des commissairr
spéciaux, est rc,·ètu des signatures du Roi, du
chancelier, du conlrolcnr général cl des six
intendants des fimnccs.
Une seconde ordonnance au porleur, de
quarante-huit mille lines, rendue fort à propo , a p~rmis 11 M. Poisson dl! remboursrr
lt•s droits seigneuriaux dus au duc de Gesnrs,
de qui relèrc le fiel' de Marigny. M. de GesHeS
l'a aus~itot « ensaisiné et infêodé », rl a mèmc
donné 1111 grand gala pour la pn•station de
foi cl homm:igc de cc nou,·cau \'assai. En
règle aYec les usages féodaux, celui-ci ne
néglige aucune des form:ilités qui doircnt
assurer à lui-mème cl à sa descendance les
prirîlèges allachés à son acqui~ition. Sa correspondance rérèlc naïremenl, non seulement
son étal &lt;l'esprit, mais cdui de toute la caste
à laquelle il appartient cl dont la faYCt1r de sa
fille marque le triomphe :
11 Enfin mes letlrcs-palcntcs au sujet de
Marigny, qui m'ont donné tant de mouremcnt,
sont enregistrées au Parlement, t'l je l'iens
d'cmoyer loul à l'heure M. Perrier pour les
faire entériner à la Chambre des : Comptes cl
Cour des Aides. Je croyais que , c'était une

xr ET MAD.A

'U'r
✓roL,

DE

p OJK'PADOUT(

so.uise : mais le scrau el les enregistrements geoisic. Le soir' le feu d'artifice fut tiré dans
~-ont plus coù_lé que mes Jeures de noblesse. 1~ parc, et tous les habitants mirent des lam- pren!ez Ir nom de Marigny; car, pour moi,
1
~ 1mporle, cer1 nous
. met dans Loule la plus pions s~r leur~ f~nêtrcs. » Lajournéc se pa sa Je ~ appelle François Poisson. »
)
d
é
gr~n c s, rel ' rt Je défie le Roi, toutes les rn feslrns, la ntu t en danses et 1
C eSt pour ~ fils bien-aimé qu'il bàtit,
·
,
e nouveau plante et arrondit le domaine. Toul d'abord
p111ssances
du
monde
réunies
de
poul'oir
no
.
.
'
•
us seigneu
r' narrant
f
• cette récept1·0,1 , c'Cr1't a, ses un m~•r ; 11clot le parc ; puis les tours féodales
d.,",goter c1-aprcs ~e llar)?ny ! ll Un autre jour,
en ants ·: « Gr:ice à Dieu ' mon entre'e, queJe
.
( c~t son rhartr1er qu il va faire classer : redouta1s lant, a été faite. J·r ser . , .
sont Jetc~s bas, et les matériaux servent à
,
ais a present reconstruire un noul'ca,i cha'teau
&lt;1 J attends un scribe pour ran. 1.e mai,1rt'
g1'r ét mcllre en ordre lous mrs
établit un chenil, réunit une
litres de Marigny, qui sont immeute, peuple sa terre de perm~?ses. Comme je ne ,·eux pas
drrau,, car il est maintenant
c!u 11 .! manque la moindre pecc grand chasseur » : il Je dit
tite p1ece et qu'il puisse s'y troule répète, lient à cc qu'on
ver apparence d'équivoque, j'ai
sa~(ie, c_rs droits et les goûts
o~Jlenu à la Chancellerir, aprrs
qu ils dcl'elnppent appartenant
l11en dPs mom·emrnts, lcllrrsà sa nouyelJc situation. Il veut
patentrs registrées rn Parlefaire de &lt;1 son cher Marion
y&gt;&gt;
0
ment, Cour des Aides el Chamun heau pais de chasse. Son
fils ne peul· manquer d'y attahr_e. des. Comptes. Quoiqu •011
m_ ail fait gralls partoul' il ne
rher du prix, lui qui a l'honlars5r pas &lt;fut' d(• m'en coûter
neur de chassrr arnc le Roi.
une centaine de pistoles, parce
li lui raconte par le menu,
que le sceau est cher, el mille
dans ses lellrcs, tout cc qu'il
aulrrs petits brimborions. Malc_nlreprend cl jusqu'aux attengré tout cela, je clonnrrais plnhous de son ami, M. l'intendant
Trudaine, qui dispense 11 ses
tà~ mille pistoles que de n'avoir pas obtrnu res lcllres. n
rnssaux » d'aller à la cor\'ée
hors de ses terres et les laisse
Le_ t_on, le style, la pensée,
travailler uniquement aux chetout 1r1 rsl vulgaire et en désaccord singulier avec les senmins de leur seigneur.
. Madame de Pompadour s'intimrnt~ dr ~adame de Pompateresse tendrrment à celle indour: ~ ranço1s Poisson n'a point
1«• ~csrntércsscmcnt de sa fillr
~t~llation qui fait la dernière
Joie de son pèrr. A-t-il besoin
t•t ignore les élégantrs façons
d'a,·is compérents? Elle lui e~a,·eclrsqurllrs cllr a laissé venir
pédic les architedcs ou lrs rnsa forlu?r; l'homme d'argent,
lrcprcneurs des Bàliment~ &lt;lu
le commis des P,iris;perrc dans
Roi· llé~ite-t-il à recon lruirr •)
lou_tcs ses effusions paternelles:
Eli!' lui fait attribuer une par~
~ais il a tant de bonhomie el
dans la ferme des Postes, qui
s1 ~u ?&lt;' morgue qu'on est
a~igm~nle son revenu d'unr
porte à I en excuser. Plus inclulnngta11w de mille lincs. 1,1,
fW?le '1\•e personne, la marquise
1111
dét,'lil
même l'or!'upe, rar cil('
'
• d un rrgard allendri et
,·~ul_ marquer de son goût J'b:iamusé, l'épanouis ement du
b1t:il!on seii:tncuriale &lt;le sa forè,·e du rieux traitant.
mille : &lt;&lt; \'otre sœur, 1\crit
~ fris du lissrrand bourM. Poisson, vient de m'eng111gnon arri,·c aujourd'hui au
l'oycr, sur le dos d'un cro('hc('O~bl(• cl!• ses désirs ; il ci;t
tcur, la plus jolie table du
se~~n~ur féodal cl grand promonde pour écrire. Elle ,rut
pru.'!a.tre terrien. Commr il a
aussi o:1·e_nvoycr, malgré moi,
pa)C la taille de ses paysans,
~on lap1ss1cr pour prendre les
il rsl lriomphalemcnl rrçu à
m~sun•s de mes appartements,
~larigny, et aucun des honq~ clic veut meubler. (1 faudra
neurs d'usage ne lui est marbien .souffrir ce que l'on ne peut
chandé. Il est complimenté par
cmpecher l ,, Les attentions de
M
J.
Clicb~ Oiraudoo
~c curé et IPs paroissiens, mené
• ADAME :IFA.'ITE. FILLE DE Loms XV. - Tat/eau d•• n'I·• I,ABILLE-GlllARD. .
la hile pour le père sont contia son banc à l'église avec un
(,\fusée de 1"ersail/es.)
~uelles
. el s'appliquent aux peTe Deum. Un récit trouvé dans
tites
circonstances
aussi bien
srs papiers raconte compÏai.
_qu'aux
grandes
:
«
lf. de la
~ammcn
t
que
I
fil!
1
1·11 •
&lt; es I es et garçons ha- fàché qu'elle n'e~t pas eu lieu; il m'en coûte ~cl:ruèrc, écrit encore Poisson à Vandières,
u e~ en bergers et bcr«ères
précédés
'de
la
bcaucou~, mai~ c'est une fois payé. ,i
l'J~nt de me faire tenir par ses courriers une
marPcha
· a, chcval,0 conduisaient
'
. ussee
b/. de•
~a se1gneur1e achetée, il faut un titre : caisse dans laquelle il y a l'ail un habit vert com11
, arh1~ny en chantant ; les habitants rangés &lt;l /fous quel nom roulez-rnus, écrit madame
plet, bordé el boutonnières d'or, qui est la
en•· léaie
,., · • t des' charges
ée sous les armes, ,a1saren
de Pompadour, que l'Otre terre soit érin-éc en pl~s belle cho e du monde, que l'Olrc sœur
M r s A ..
t«\ren . :rives au château, ils présen- marquisat? ll Le nom sera celui de Ja° terre ma enrnyé. Cette chère sœur ne sait que doncorbe\i3u seigneur le ,·in de ville dans des elle-même; mais le marquisat fait rl'Culer le ner et obliger tout le monde. &gt;&gt; Ce n'est q ,
se . t es ornées de fleurs, garnies de mas- père P~iss~n.; il ~e l'accepte que pour son fil , même cri. tout 1e long de celle correspondau un
pa.ms.
com
li A leur Lêle. était M. Ie ba1·11i,· qm. 1e et le lm fait savoir en une phrase pleine de paternelle : &lt;1 Ta chère sœur est adora ble~~1
p menta, ensuite le capitaine de bour- bon sens : c, M. de Gesvres veut que vous
ne faut que laisser agir son cœur. •&gt;
'

1;

1. -

HISTORIA -

Fasc. 6.

18

�r--

111STOR_1.Jl ._ _ _ __ : _ _ ~ - - - - : - - - - - - - - - -

~I. Poi~rnn a fail t:Jt'H'r i, Marigny une_rha-

prlle avec un dùmr_; il r &lt;l6poscra le,chapc~ct
béni par le Saint-Pcre, que M. de hn~•~•e~
lui rapporte de Rome, cl ce]~ fera pla1s'.r ~
son curé, &lt;&lt; , 1ui est fol de lui l&gt; • ll o~m de
cuvelles de marbre, que lui onl dounees ~es
Bâtiments du Roi, la pièce principll.c du log'.s,
la salle à manger, où il reçoiL déjà des ~ablees
d'amis, aimant comme lui le ratafia et 1exce,1lcot bourgogne qui garnit ses caves. On n y
voit pas seulement les hobere~ux du pays a,ec
leurs épouses, ou les bandes Joyeuses de cousins el petits-cousins, invités à passer quelques jours au château du riche parent. De~
hommes plus considérab!es s'y r?n?onlrent ·
M. de Tournehem, qui fait agrandir ~gaiement
&lt;c son cher ÉLioles l), vient volonl1crs comparrr ses hàlisscs à celles de l'ami Poisson ;
l'L Pàris-Duvrrncy, donl la terre csl dans les
environs, nr déd;ignc pas de lui donner une
journ,:c par an. Ces gens im_portanls ~aven t
qu'ils lonl plaisir à la marqmsr ~n, frcqucntanl son pèrr; rl l'on se figure a'.se1~cnl cc~
beaux vieillards, aux pcrnu1ucs so1gnees, aux
gilets brodés dr ncurs, assis à Marigny sou~
un bosquet à la française cl btl\'anl le cafl,
dans de fines tasses de Vincennes, Lou_l en
rA1usanl de l'adorable jeune femme qui lrs
Lient unis cl leur inspire à tous le mèmc cullc.
M. Poisson csl lui-même devenu, à Versailles, une manière de personnage, que Loul
l'entourage de sa fille connaît el supporte. On
nauc une de ses manies en lui donnanl des
nouvelles de ce qui se passe à 1~ Cour, el
M. de Tournehem n'y manque po111t, qu~nd
il l'informe, suivant son usage, de 1~ s~n~e de
la marquise : &lt;c ~Iadamc votre fi~le, ~•c_r,t-11 de
Compiè,,nc le 27 juin 1751, arriva '?1 avanlbier ma~in sur les huil heures cl dem~c... f:11c
sr mil dans son lit, où rlle resta Jt1squ a~
;nomenl de se mcllrc dans son bain. Lr Roi
nrriva, je ne pus la rnir; mais j~ sus_ qu'rl~r
1:tait bien remise de sa fatiguc. lli_er, JCla vis
un pcli l momcn t, lorsc1u 'elle parl1 Lpo~• r aller
i1 la maison de bois; clic se _portail a_ mc'.·vrillc.... Le roi csl ici fort gai cl para1L tres
conlent. La Cour n'csl pas encore forL, nomhrcusc, quo:qu'clle ail été. augmcnlPe p~r
l'arrivée de la Reine, qui amva sur les hntl
hcurrs hier. Les ministres arriveront succcssivcmrnl : M. de Puisieux l'était hier ; le
Garde des sceaux a dù anivcr le soir. Je vous
quille pour aller au lernr j si j'apprcn~,
r1uclque chose, je ne fermerai pas ma lcll1 c
sans vous en faire part. .. Madame votre fille
se porte mieux que je ne l'ai me se porter. l~
De son château de la Bric, le bonhomme s.•
bien rensei(J'né se çomplail à transmettre a
,rs ami, r~ qu'on lni raronlr. li rcrif. par

exemple, i, l'alJh,: Lr m?_nc: &lt;l'un Lon _d,:ga~,:
de grand seigneur : &lt;c J ,rai, mon cher ablJt:,
faire le carnaYal à la Cour' oü toul le monde
jouil d'une parfaite santé; j'enlcn~s ce m?nd_e
tJUC vous et moi connaisso~s cl 11.111 nous .mleressc .... Le roi a fait imprimer a ses dept'llS
les œuvres de notre ami Crél.iillon. Ell1's sont
en deux tomes. Vous jugez Lien qu'ils no~~ rn
a fait part à loc1s. cl qu'rllcs sont Lien reltces;

_ _ _ _J

r·sL mil'ux· i, sa plarr i, une 1al1lt• jul'iale_J,,
sous-fcrm:crs, qu'il ne le s,•rait au ~oupcr
royal des Pelits-Appartemcnls, où d'ailleurs
il n'a jamais paru. Cc n'csl pas u_n rustaud
foncièrcmenl grossier ; c'est plutol ~n glo~
ricux, ébloui des singuliers honneurs cchus _a
sa fille. S'il a le ,·erbe haul cl le mol sale,
suivant les usages d'alors, on_Iui prêt: à ,torl
des insolences de laquais IITe,. q~1 ?ont
aucune naisemblance. Pas une fois il n_ a eu
à forcer une porte qui lui demeure LouJours
ouverte; jamais il ne se prive d'cn_Lr?r chez
madame de Pompadour, et sa va'.11Le ~-aler~
ncllc peul l'admirer, Loutcs 1rs '.ois, qu_ il lm
I 'l au Lhéâtre des Cabinets, ou l acces csl
P
ai '
· ·
Ldes.
pourtant
si difficile. Il est ord111a1r~mcn
o ·acres de Compiè,,ne et de Fonla1ncbleàu '
v l leo trouve même ?a Crcey,
, 1111·1
· ·L~· pa1• la maron
. ,
quise rn même Lemps que le Roi. II est
pa1a. blc de M• de Tournehem; son
. . monde
. rsl
.
crlui de ln finance rt de l'admamlra~t0n; t 1
,, C'SL estimé, parce qu'il sait les a_ITa1res rl
;u'il a bien servi les inLérêts public:. Dans
les autrrs cercles, qui l'ignorcn~, on le pl~usc,
on le chansonne' on le calommc; _les m_emes
rrens qui le salueraient forl bas, s'il tenait son
~ôlc de père sous un gran~ nom, ~onl ~rs
dégoî1Lés à son approche. Mats Fran?o'.s Po'.sson n'en a cure el jouil de sa dcsl111er ::nrr
une sérénité d'lîmc incomparable-.

rns~-

F:x-li!Ti.&lt; Jessi11e el g r.11·è tJr Cocnrn aux .1n11es
.t.! /J :\1 \RQt: ISE ns P o ~J PA DOrR,
(r11 N11el .tes F:s/.1111{'es.)

le bon Yicux père Sophocle à sujeL d'?trc content. Vous savez, sans doute, que I abbé de
B~rnis csl comte de SainL-Jean de Lyon, et
ue l'abbé de Fleury, frère de l'évèquc de
lhartres, a éLé. faiL archcrêquc d_c 'fours; le
duc de Chaulnes, qui a tenu les Etats de Br~tagnc, cordon bleu, ainsi qt'.c le marqms
d'Jlautcfort, ambassadeur de V1cnnc. Il n l' ~
r1u'un homme que je pleure et rcgrclle, ~1u1
nous manc1ue, c'est le maréchal de Saxe-, qt~ on
conduit actucllemcnl à Str:sbour? p_our y etrc
inhumé; dans loules les nlles ou il ~: a du
canon, on en tire cinquante cou~s, (JIil malheureusement ne Je rérnillcnl poml. l&gt;
Ces dcrnièr.1s lignes sonL d'un bon Fr~nçais q11i saiL le prix dr la gloire_; la marqmse
rllc-même ne plcun' p:i.s rn m_c1lll'ur_s tern~cs
le vainqueur de Fontenoy; mais le pcrc Poisson parait Lrop se figurer q_ue _le dcfnnt pnuvail èlrc l'ami de toute la famille.
li n'étaiL pas ~ans intérèl de mcl!rr en
lumière un p:)rlrail réridiqnr dn pt•rr .d:
madame de Pompadour. Il esl Lrop m:lc'
i1 sa vie, occupe trop sourcnl ' s1 p~nsec,
1)our qu'on le puisse oublie~·- 1_el q~1 on le
connait par ses amis et par hu-mem~, 1 apparait un fort bonne homme, sans d1st111ct1011
de manières, mais sans hypocrisi~, p_as plus
moral qu'on ne l'est autour de llll , dcpo~rvu
d'éducation première, non de ftness: m d_c
!,elle Jw~rur. Gro, lmveur cl bon n1·anl, il

!

La fille que madarnc de Pomp_a1~ur a eue
de son mariage, Alexandrine d ~L10l~s, csl
aussi une des grandes affections de sa vie. Elle
~st tendre mère aulanl qu'enfant dé;ouéc cl
allcnfür, cl celle tendresse prend ':°eme des
formes passionnées el jalouses qui pcurcnl
surprendrr. Alexandrine csl &lt;&lt; belle co1:1m1'
un ancre » cl d'une rare précoci~é d'cspr1L: ,\
cinq a~s cl demi, la mère la rct1r~ des ma111s
d'une femme qui a fait sa prc~1èrc éducation et la prend avec elle à Vcrsa_1llcs. Elle la
loge plusieurs mois dans ses _pcl1ls enlres~ls
cl la monLre volontiers au Roi cl à ses amis.
On devine déjà qn 'clic la veut :ormer' co~nmc
elle le fut clic-même, pour lmll~r. cl ench!n:
l . elle lromc le moyen de la faire para_1tre
s:~.' son Lhé.Hrc : cc La petite Alcxan~r111e,
écrit M. Poisson, habillée en Sam!' grise, a
fa it un rôle sur le Lhé.\Lre des Peltls Appartements. Elle était à manger' el clic demeure
arec sa maman dcpnis dix jours. &gt;&gt; A cc ~o1 madame de Pompadour emmenc
~~fa,nt dans tous les voyages. Quand _elle n~
cul s'occuper d'elle, c'esl le grand-p:r~ qui
P
el 'ses. lellrcs revelenl\
en prcnd la ch~.. r,,~
o" •
quelques détails sur 1existence de celle
enfanl, élcréc comme une. fille_ de gran_d~
maison et st'lremenl appelée a en Jouer le rolc
par un mariage.
PIERRE DE

(A s11frre.)

NOLHAC.

La mort du duc de Bert.Y
Dans son livre : La duchtue de Berry el la cour dt
1..ouj, XV117, un historien trè1 estimé, Jmbcrt de SaintAmand, a retracé de manière saisissante Jc.s phases dt J'at-

... Cependanl, le Dimanche-Gras, J:ï fé- soldats, au lieu de leur présenter les armes,
vrier 1820, Paris était tout rntirr à la joie et comme chez nous, tournent le dos; et ils ont
tt.ntat qui émut si profondément nos pères, !ans acc&lt;.paux mascarades .... Oubliant les querelles des bien raison, car personne ne peut approcher
tion de parti, en février 1810.
partis, toutes les classes de la société s'amu- sans qu'il le voient 1•enir. J'ai encore fait une
1fidoria ut certain d'intéresser tous ses lecteurs, en
saient. La veille, il y avait eu, chez le comte remarque: quand le princeest entré à !'Opéra,
reproduisant pour eux Ju passages cssc.nticls du dramaGrelTulhc, un grand bal auquel le duc cl la vers huit heures, les domestiques ont crié au
tique récit d'lmbert dt Saint-Amand, qui constitue un&lt;
impressionnante. page d'histoire.
duchesse de Berry araient assisté. On y fil aux cocher, et de manière à c~ que j'ai parfaitedames une distribution de petits couteaux, ment entendu : « Revenez à onze heures
par allusion à une pièce de théàtrc, les Pe- « moins un quart. &gt;&gt; C'était une imprudence,
Louvel.
tites Danaïdes, dans laquelle l'acteur comique et j'en ai tiré parli. &gt;&gt;
Potier amusait alors tout Pai-is. Ces couteaux,
Le duc et la duchesse de Berry venaienl
Pendant que le duc de Berry, se tenant à n'était-ce pas un présage?
d'entrer dans la salle. Louvel, peut-être encore
l'écart des inLrigucs cl des agitations poliDans la journée, les Parisiens avaient joui
tiques, vivait en paix à l'l~lysée arnc sa gra- d'un de leurs spectacles favor;s, la prome- indécis, errait entre !'Opéra el le Palais-Ropl,
cieuse femme, et se conciliait par son altitude nade du bœuf gras. Après avoir vu passer le en attendant le moment où le duc sortirait du
réservée les suffrages des amis cl mèmc des cortège, Louvel rentra chez lui pour prendre théàtrc.
ennemis de la Restauration, un homme au- un second poii:(nard, et alla diner dans un
quel il n'avait jamais fait le moindre mal, un restaurant où il était abonné. Le soir, il y
Le meurtre.
homme qui ne lui arait jamais parlé, qui ne arait deux grands bals aristocratiques, l'un
le connaissaiL ni de près ni de loin, le pour- chez le maréchal Suchet, duc d'Albuféra, rue
Il est huit heures du soir. Le duc et la
suivait d'une haine féroce, implacable. Cet du Faubourg-Saint-Honoré; l'autre, un bal
individu absolument obscur s'apprêtait à se costumé, chez Mme de la Briche, rue de la duchesse de Berry viennent d'entrer dans la
faire tout à coup l'horrible célébrité du Ville-!' Évêque. On croyait que le duc et la salle de l'Opéra et sont l'objectif de toutes les
lorgnettes. Le public est très nombreux. Les
crime.
duchesse de Berry n'assisteraient pas à ces loges sont pleines de femmes cournrtcs de
... En 1820, Louvel était employé, comme bals, mais se rendraient à !'Opéra, où il y
sellier, dans les écuries du roi, cl habitait, à avait une représentation extraordinaire, qui diamants. Tout a un air de fèle. C'esl une
ce titre, la place âu Carrousel. Depuis long- s'annonçait comme derant être fort brillante. représentation plus brillante et plus élégante
que les autres. La joie des specLaleurs se
trmps, sa monomanie le possédait. ... Après
On donnait les Noces de Gamache, le Ros- peinL sur leur visage. J,c duc et la duchesse
de longues hésitnlions sur le choix de la ,·ic- signol et le Carnaval de Venise. Celle derLime, il s'était décidé à frapper le duc de nière pièce était un ballet, dont la musique d'Orléans, qui sont dans une loge arec leur
llerry, comme le membre le plus jeune et le avait pour auteurs Persuis et Lesueur. Les famille, échangent des signes d'amilié avec
plus énergic1ue de la famille royale. Mais écou- principanx rôles étaient interprétés par Albert le duc el la duchesse de Berry. Le R_ossignol
tons ses confidences. « J'ai suiYi, dit-il, qun- et par la Bigottini. On parlait aussi beaucoup et les Noces de Gamache ont du succès . Le
trc années de suite le duc de Berry aux spec- pour ce soir-là des débuts d'un danseur, nommé spectacle se terminera par le balleL le Cartarles 011 je présumais qu'il de,·ail aller, aux Élie, qui devait remplacer Méranle dans le 11a1Jal de reni.~e, qui doit ètre la principale
chasses, aux promenades publiques, dans les rôlcdePolichinelle, et qui, vouJantlesurpasser, attraction de la so:réc.
Pcndanl cc temps, que lait J,omel? JI se
églises. J'ai lroul'é plusieurs fois de bonnes avait, disaiL-on, étudié chez Séraphin, en
occasions; mais le courage me manquait tou- observant les mouvements artificiels de ses promène dans les environs du lhéàtre, se
demandant encore à lui-même s'il frappern
jours ; en 18·17, en 1818 el '1819, j'étais petits pantins de bois.
ou s'il épargnera l'objet de sa haine.« A huit
trop faible, cl je renonçai plus d'une fois à
La salle de !'Opéra était alors si tuée rue de heures, dira+il plus tard, j'étais deranL
mon projet. ~fais bientôt j'élais dominé par Richelieu, en Jacc de la Bibliothèque royale.
un sentiment plus fort que moi. Je me rap- Inaugu1ée le 7 aoùt 1794, elle s'élevait sur !'Opéra, et j'aurais Lué le prince quand il
pelle surtout mes pensées, un jour que je me le terrain où nous voyons actuellemen l le entra, mais le courage me manqua dans ccl
promenais au bois de Boulogne, en allcndant square Lou rois. On y comptait cinq rangs de instant. J'entendis le rendei-vous donné pour
le prince. J'arais des frémissemcnls de rage loges, y compris les baignoires. Le nombre onze heures moins un quarL; mais cependant
en songeant aux Jlourbons; je les voyais reve- de places y était d'environ seize cent cinquante, je me retirai, bien réso!t1 à aller me counnnl avec l'étranger, cl j'en avais horreur; et, sans présenter à l'extérieur un grand cher. Dans le Palais-Royal, mes peJJSées me
puis mes pensées prenaient un aulre cours; aspect, elle était à l'intérieur un chcl-d'œuvre revinrent plus fortes que jamais. Je songeai
qu'à la fin du mo:s je devais retourner à Yerje me croyais injuste cm;crs eux, et je me d'élégance.
saillcs, el qu'alors mon projet serait ajourn11
reprochais mes desseins; mais aussitôt ma
li y avait, pour les membres de la famille
colère revenait. Pendant plus d'une heure, je royale, une entrée spéciale, située sur un des pour longtemps. Je me m1s à rénéèbir et je
restai dans ces alternative , et je n'étais pas côtés de l'édifice, juste en face de la rue Ra- me dis : « - Si j'ai raison, pourquoi le couencore fixé quand le prince vint à passer, et meau. C'est là que Louvel attendait l'arriYée rage me manquc-t-il? Si j'ai tort, pourqnoi
ce jour-là il fuL sauré. Le 13 férricr, non de sa victime. (( Les grands ont torl, a-t-il dit ces idées ne me quittent-elles pas? 1&gt; Je me
plus, je n'ai point été sans irrésoluLion, quoi- plus larJ, surtout quand ils ont CJUelque décidai alors pour le soir même. Il n'était
que deux. ou trois jours aupara,·ant j'eusse péché sur la conscience, de prendre aussi peu guère que neuf heures, cl, en attendant
été, pour me fortifier, mir au Père-Lachaise de précautions qu'ils le font. Les princes d'Al- l'heure indiquér, je me promenais du Palaisles tombeaux de Lannes, de Masséna et dC's lemagne sônt, à cet égard, plus prudents que Royal à !'Opéra, sans que ma résolution faiblit,
si cc n'est de loin en loin, et toujours pour
au Lrcs gurrriers. »
les nôtres. Quand ils montent en voiture, les peu d'instants. l&gt;

.

�111ST0~1.1l - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
ne sait pas cc qui l'ient dr st• pas~er. Le balde pied : tt Lai~sez-moi. dit-elle, laissez-moi ,
let fait men·cille. Du salon où le prince agoCependant la représentation l'Ontinur . Le
je vous ordonne de mP laisser. » Descendue
nise, en entend le bruit de la musique, et
duc el la duchesse de Berry profitent d'un
de voiture, elle reçoit dans ses bras son mari,
par un large carreau qui donne de ce salon
entr'acle pour aller faire une visite dans la
au moment mème où il vient de rem('tlre
ur la loge, on peut même \'Oir les dames qui
loge &lt;lu duc el de la duchesse d'Orléans. Le
dans la main &lt;le )f. de Mesnard le couteau
dansent sur le théâtre. Contraste vraiment
duc de Berry, qui aime beaucoup les enfants,
rouge de sang, et où il s'écrie : tl Je suis
shakespearien entre l'agonie el le plaisir.
cares~e ceux de son cousin. li s'occupe surmort, un 'prèlre; venez, ma femmf', que je
Deux médecins, mt. Lacroix el Caseneu\'e,
tout du duc de Chartres, son fa\'ori, el on le
meure dans vos bras. i&gt; La princrssc se jette sont venus tout de suite. On a pratiqué des
voit passer cl repasser sa main dans la blonde
à ses genoux. On le fait asseoir sur une ban- saignées au bras cl tenté d'élargir la plaie
cheYelurc du petit prince. Le public, satisfait
quelle dans le passage où se tient la garde,
pour donner passage au sang épanché. Un
du bon accord qui règne entre les deux
on l'adosse contre la muraille, et on entr'ouvrc
autre médecin, le docteur Blancheton, est là.
branches de la famille des Bourbons, applauses habits pour chercher la blessure. Le sang « La blessure est-clic mortelle? lui dit la
dit à plusieurs reprises. En retournant à sa
coule al'cc une telle abondance que la prin- duchesse de Berry. J'ai du courage, j'en ai
loge, la duchesse de Berry est heurtée assez
cesse fait de \'ains efforts pour l'étancher.
beaucoup; je saurai tout supporter, je ,ous
violemment par la porte d' une autre loge.
Sa robe el celle de Mme de Béthisy en sont demande la vérité. i&gt; Le docteur n'ose pas se
Elle s'est couchée très tard la veille, et son
mari lui propose de se retirer . li la reconduira toutes couvertes.
Cependant l'assassin fui t, toujours pour- prononcer.
Le prince demande sa fi lle cl l'évêque
jusqu 'i1 sa voiture, cl remontera ensuite dans
suivi par le comte de Choiseul, lecomteCler- d' Amvclée. M. de Clermont court aux 'J'uila salle pour assister à la fin du balle!. La
mont-Lodè,·e, le factionnaire, nommé Desbiès, leries·chercher le prélat. Une autre personne
princt•sse accepte celle offre el descend, au
un valet de pied el quelques autres personnes. se rend à l'Éll·sée pour prévenir Mme de Gonbras &lt;le son mari, l'escalier du théàtre. li est
Que ferait LouYel, s'il n'étai t pas arrêté? Luitaut, la gou"ernanle de Mademoiselle. )1. de
onze heures moins quelques minutes.
même nous l'apprendra plus tard. «Sile soir Mesnard se charge d'avertir Monsieur, ainsi
Louvel est devant la porte. Plact1 près &lt;l'un
où j'ai frappé le prince, dira-t-il. j'avais pu
que le duc et la duche5se d' Angoulème.
cabriolet qui suit la voiture du prince, et se
réussir à m'échapper, je serais retourné me
. . . . .. . . . . . . . . .
tenant à la tète du cheval, il parait ètre un
coucher à mon logement habituel aux ~curies
A l'Élysée, on vient de ré,·eiller brnsquedomestique, et n'attire l'attention de perdu roi, où certes personne ne m'aurait soupment la \'icomtessc de Gontaul, gouvernante
sonne. Le carrosse du duc stalionne devant
çonné, et j'aurais continué mon projet sur
de Mademoiselle, qui doit être conduite près
l'entrée dite des princes, en face de la ru e
quelque autre membre de la famille. Peutde son père expirant. Le vestibule est déjà
Rameau. Les gardes so11s le vestibulr, et, au
être me serais-je arrêté après ~Ionsieur ; car,
rempli de masques, de peuple, de dames en
dehors, le factionnaire qui tourne le dos à la
pour le roi, je ne pense pas qu'il ait porté les
rue de Richelieu, présentent les armes. Voici le
robes de bal, qui crient, qui pleurent.
armes contre la France. Et, aujourd'hui, la
... Mme de Gon taul monte en voiture al'CC la
duc cl la duchesse sous l'am-ent du portique.
seule chose que je regrette, c'est d'a\'oir été
petite princesse au milieu d'une foule imLe comte de Choiseul, aide de camp du prince,
mense, consternée, éclairée par de lugubres
est à la droite du faclionnairc, au coin de la si Lol pris. ll
Lou\'el est pris. Au moment où il court à
flambeaux; pas un mot, un silence presque
porte d'entrée. Le comte &lt;le Mesnard, premier
toutes jambes dans la rue de Richelieu, vers
religieux, l'expression du chagrin sur lous
écuyer de la duchesse, donne la main gauche
le boulevard, les ill uminations de la rue le
les visages. Elle arri ve al'CC la paune enfant
à elle d'abord, puis à sa damr pour accommontrent, renversant dans sa fuite un garçon
pagner la comtesse de lléthisy, afin de les
dans la chambre de dotdeur.
limonadier, le sieur Paulmier, qui passe près
Le duc de Berry n'est plus dans le petit
aider à monter en rniture. Le &lt;lue leur préde l'arcade Colbert, et porte à l'Opéra un plasalon situé près de sa loge. On l'a transporté
sente la main droite. L'un des gens relève le
teau sur lequel se trouvent des bavaroises.
dans une salle de l'administration de l'Opéra :
marchepied.
Ce garçon court après l'homme qui vient de
il y est étendu sur un lit où, par une étrang1•
Encore sous l'aurenl du portique, le prince
jeter par terre son plateau. Louvel est arrèté.
coïncidence, il avait passé la première nuit de
lait signe de la main à sa femme, et lui dit :
On le conduit au corps de garde de l'Opéra.
« Adieu, Caroline; nous nous reverrons bien- M. de Clermont lui adresse le premier la parole. son séjour en France, au début de la Restauration. Ce lit appartient à M. Grandsire,
tôt. l&gt; Toul à coup, au moment où il va reno Monstre, lui dit-il, qui a pu le porter à
secrétaire de !'Opéra, 11ui , habitant Chertrer dans la salle, un homme se précipite,
commettre un pareil aLtentat? ,i Le meurtrier
bourg en avril 181A, l'avait prèlé pour couet, le saisissant d'une main par l'épaule
dit : &lt;&lt; Ce sont les plus cruels ennemis de la
cher le duc de Berry, lors du débarquement
gauche, lui porte de l'autre un coup de poiFrance. l&gt; On s'imagine qu'il ,·a faire dl'S
du prince dans ec porl. Monsieur, père du
gnard sous le sein droit. Le comte de Choiaveux, nommer des complices. Point du tout.
mourant, le duc d'Angoulème, son frère, el
seul, croyant que cet homme a inrnlonLa phrase oo Lou\'cl n·est ni une expression
tairement heurté le prince en courant, le
la duchesse d'Angoulême, sa bcllc-sœur, sc
de repentir, ni une allusion à des complices.
repousse el l~i di L: (( Prencz d~nc garde à cc
tiennent debout auprès de lui . Au moment
que vous faites ! i&gt; Le meurtrier prend la Ce n'est qu'une injure adressée par le meur- où Madame de Gontaul entre al'ec la petite
fuite, laissant le poignard dans la plaie. &lt;1 Je trier à la famille de sa victime. On le fouille, princesse, la duchesse de Berry prend sa fille
suis assassiné! i&gt; s'écrie le prince. Et comme on trouve sur lui la gaine du couteau qu'il a et la présente à l'infortuné prince. Il fait un
ceux qui l'entourent l'interrogent, il s'écrie, laissée dans la plaie du prince, et une espèce effort pour l'embrasser. &lt;t Pauvre enfant!
une seconde fois, d'une voix forte : « Je suis de poinçon d'une forme différente.
s'écrie-t-il, puisses-tu être moins malheuPendant ce temps, on est parl'enu à faire
un homme morl, je tiens le poignard ! » Puis
reuse que ton père ! &gt;&gt; li tend ses bras el
il arrache le couteau de sa blessure el le monter le duc de Berry jusqu'au petit salon cherche à la bénir.
remet entre les mai ns du comte de Mesnard. situé derrière sa loge. On le place sur un
Cependant l'on ne désespère pas encore comLa princesse, dont la voilure n'est pas encore canapé ; sa tète repose sur l'épaule de sa plètement de sau ver le prince. Les meilleurs
partie, a entendu le cri de douleur de son femme. Le duc et la duchesse d'Orléans, chirurgiens de Paris, entre autres MM. Oupuyépoux, et, pendant que l'on conrl après ainsi que Mademoiselle d'Orléans, qu'on vient tr&lt;ln et Dubois, ont été appelés. On a pratiqué
l'assassin, elle se précipite à la portière, qu'un d'avertir dans leur loge, accourent dans ce des scarifications profondes, on a débandé la
valet de pied entr'ouvre. Mme de Béthisy veut petit salon. C'est là que le comte de Clermont plaie; l'application de nombreuses sangsues
la retenir. Le duc de Berry, rassemblant annonce que l'assassin est arrèté. et Est-ce un et de plusieurs ventouses a fait sortir des
loutes ses forces, s'écrie : &lt;t Ma femme, je étranger ? i&gt; dit le prince. Comme on lui flots de sang ; et, comme la poitrine opprest'en prie, ne descends pas. » Mais, elle, répond que non : &lt;&lt; Il est bien cruel, s'écrie- sée a paru se dégager un peu, il y a eu un
s'avançant par-dessus le marchepied et repous- t-il, de mourir de la main d'un Français. l&gt; moment d'espérance. A chaque personne qui
Cependant le spectacle continue. Le public
sant des deux mains Mme de Béthisy el le valel

�111ST0'/{1A
sort du laboratoire ensanglanté, l'on demande des noUl'elles. On entend le général
Alexandre de Girardin raconter qu'ayant été
laissé pour mort sur le champ de bataille, il
n'en est pas moins revenu de ses blessures.
Mais le prince ne se fait aucune illusion :
« Vos soins, dont je vous remercie, dit-il aux
chirurgiens, ne sauraient prolonger mon
existence; ma blessure est mortelle. &gt;:
La duchesse de Berry ne quille pas un instant son époux. M. Dupuytren, a,·ant de
commencer les opérations chirurgicales, a
engagé Uonsicur à faire éloigner la princesse.
« Mon père, s'est-elle écriée, ne me forcez
pas à vous désobéir. &gt;&gt; Puis, s'adressant au
chirurgien : « Je ne vous interromprai
point, monsieur, agissez. &gt;&gt; Agenouillée sur
le bord du lit, elle lient, pendant l'opération, la main gauche du prince qu'elle arrose
de larmes. Quand, sentant le fer dans la
plaie, il s'est écrié : « Laissez-moi, puisque
je dois mourir. - Mon ami, a-t-elle dit,
soufTrcz pour l'amour de moi, &gt;&gt; el le mourant n'a pas proféré une seule plainte. « Mon
amie, dit-il. ne rous laissez pas accabler par
la douleur, ménagez-vous, pour l'enfant que
rous portez dans votre sein. &gt;&gt; A plusieurs
reprises, il a demandé à voir son assassin.
&lt;c Qu'ai-je fait à cet homme, s'écrie •t-il,
pcnt-ètrc l'ai-je ofTcnsé sans le vouloir? Non, lui répond son père, vous ne l'avez
jamais rn, et il n'a contre 1·ous aucune haine
personnelle. - C'est donc un insensé. &gt;&gt; EL
désormais son idée fixe est de sauver la vie
de son assassin. &lt;c Le roi n'arrive pas, dit-il
sans cesse, je n'aurai pas le temps de
demander la gràcc de l'homme. 1i
Le premier mol du duc de llcl'l'y a été pour
dema11der, 11011 un médecin, mais un prèlre....
Le prêtre arrirc enfin, c'est Mgr de Latil,
évèc1uc de Ch:lrtrcs, premier aumônier de
Monsieur. &lt;c Le duc de Berry, a raconté
Mme de Contaut, éprouvait de longue date
un éloignement pour ce prélat, qu'il ne pouvait même, disait-il, s'expliquer ; mais, dès
qu'il l'aperçoit, il dit à M. de ClermonlLodèl'c c1ui l'a amené : « C'est bien! Dieu me
donne une épreuve dont je lui rends gràcc.
C'est à l'abbé de Latil que je ferai de pénibles
arCll'x, el de lui je reccrrai espérance et consJlation. &gt;&gt; Le mourant a un long entretien
avec le prètrc, puis, calme et résigné, demande pardon à Dieu de ses fautes, aux personnes qui l'entourent des scandales qu'il a
pu leur donner. Quelques moments après, le
curé de Saint-Roch apporte les saintes huiles.
Le prince reçoit les derniers sacrements avec
la piété la plus vi1•e. c&lt; Ah! s'écrie la duchesse, je savais bien que celte belle âme
était née pour le ciel, cl (Ju'ellc y retournerait. &gt;&gt;

Le prince avait eu, pendant son émigration
en Angleterre, d'une jeune anglaise, jolie et
distinguée, miss Aimée 13rown, deux filles
qu'il chérissait. Il veut les embrasser avant
de mour:r. li p::irlc bas à sa femme qui
répond tout h::iut : « Qtt'elles viennent! Je
veux vous prou ver c1uc je ne les abandonnerai

LOUIS ll'Œ11\1RlE 1LI01JYJEL.
[l'J,M,,/JM.rû./1...u 6

f";""-"' "'""'tan.t

;t'l'Maj'-'

•

Cliché Giraudon.

Li/hographie J'l l E:-IRIQCEL-DUPO:-&lt;T.
(Ca/-i11et des Estampes.)

pas 1&gt;. Elle donne ord1·c à ~f. de ClermontLodève d'aller chercher les deux jeunes filles.
Elles arrivent rers la fin de la nuit. Les
pauvres petites sont toutes tremblantes. Leur
père leur pirle en anglais; elles lui baisent
la main; puis, se tournant du cùté de la
duchesse de Berry, se mettent à genoux. La
princesse les rclèl'c, el, les menant dcrant
Mademoiselle : cc Embrassez votre sœur, »
leur dit-clic. Puis, se penchant vers son
mari, elle répète à plusieurs reprises :
&lt;c Charles, Charles, j'ai trois enfants à présent. &gt;&gt; Et elle tiendra parole; elle sera une
seconde mère pour les jeunes filles, dont
l'une épousera le comte de Faucigny, prince
de Lucingc, et l'autre le colonel haron de
Charette, père du général de ce nom.
Le duc de 13erry n'a plus qu'une préoccupation : obtenir du roi la grâce de Lou,·el.
Les heures passent, et le roi ne vient point.
Ce retard fait plus de mal au mourant que
l'agonie elle-même. A chaque bruit de la rue,
il croit que c'est Louis XVIII qui arrirc.
« J'entends l'c3cortc, l&gt; dit-il. Mais non, le
roi est encore aux Tuileries. li a reçu it

minuit un premier avis ; mais on lui a caché
d'abord la gravité de l'étal de son neveu. On
lui a envoyé un second bulletin. li voulait
partir, on l'a retenu par crainte d'une conspiration qui pourrait éclater sous ses pas .
Enfh, toutes les précautions étant prises pour
surveiller le p:trcours des Tuileries à l'Opéra,
il quille le château, cl se rend auprès du
mourant. li est cinq heures du malin. « Mon
père! mon père! s'écrie le prince, le roi
n'arrire point! Ne pourcz-rous point vous cng~gcr, en son nom, à faire gràce de la vie à
l'homme? &gt;&gt; Au moment oit il vient de prnnonccr celle phrase, il tressaille. Il entend de
loin des pas de chevaux. &lt;c Enfin, dit-il, voilit
le roi! Oh! qu'il vienne Yilc ! Je me meurs. I&gt;
Louis :H lll entre. &lt;c Gdcc! s'écrie le mourant, au milieu du râle de l'agonie, gr,tell
pour l'homme qui m'a frappé. &gt;&gt; Et il répète,
d'une rnix sourde cl funèbre : « Grâce au
moins pour la vie de l'homme! &gt;&gt;
Le rJi embrasse son neveu cl répo:1d :
&lt;c Nous en reparlerons; calmez-vous, rous
n'ètcs pas aussi malade que mus croyez. &gt;&gt;
Puis , il s'assied près du lit. li aperçoit alors
les deux filles Je miss Brown. La duchesse de
Berry lui dit un mol tout bas; puis lui présentant les deux jeunes filles : &lt;r J'ai promis,
ajoulc-t-ellr, d'adopter ces enfants, cl j e
demande au roi, au nom de celui que nous
chérissons, de daigner leur accorder ses
bontés. &gt;&gt; Louis XVIU rénéchit un instant,
cl, se souvenant d'autres règnes : « Je donnerai, dit-il, le nom de comtesse de Vierzon
à l'une, et de comtesse d'lssoudun à l'autre. l&gt;
On ne sa.il si le mourant peul enlcndre encore
celle parole, qui serait pour lui une consolation. L'agonie fait de terribles progrès; il
peul encore une fois articuler : &lt;c Gr,tcc,
grâce pour l'homme. &gt;&gt; C'est là son dernier
mol. Il est six heures trente-cinq minutes du
matin. Le duc de 13erry n'existe plus.
On veut éloigner la duchesse pour la soustraire à l'horreur d'un pareil spectacle. Mais
elle s'échappe des mains de ceux qui reulenl
la retenir, se jette sur le corps inanimé de
son époux ; puis, se précipitant aux pieds du
roi : &lt;C Sire, s'écric-t-cllc, j'ai une gdcc à
demander à Voire Majesté. Elle ne me la
refusera pas: c'est la permission de retourner
en Sicile. Je ·ne puis pl us vi1·re ici après la
mort de mon mari. 1&gt; Louis XVIII cherche à
la calmer. On la porte évan~uic dans sa vo:lurc, el on la-reconduit 11 l'Elysée. Les courtisans reulcnl aussi faire partir le Roi. &lt;c fo
ne crains pas, dit-il, le spectacle de la mort;
. j'ai un dernier devoir à rendre à mon neveu . &gt;&gt;
El, appuyé sur le bras de Dupuytren, il s'approche du lit , ferme les yeux et la bouche du
prince, lui baise la main, et se relire, retou rnant au ch,\leau des Tuileries. La nuit fatale
csl terminée ....

Ii\lBERT DE SAII\T-AMAND.

La

•

Vle amoureuse
de François Barbazanges

XXVI
U11 son de cloche, lent cl fèlé, fit emoler
quelques oiseaux crépusculaires. Ues feuilles,
détachées par la ,·ibration aérienne, frôlèrent
le chapeau de François.
li attendait, p:tisible, examinant la grille
rouillée, le mur croulant sous sa corniche de
lierre, le fossé rempli d'eau fétide qui défc11dail le parc des loups cl des braconniers. Un
l'ieil h omme chenu, muet comme un tc1·mc,
vint ouvrir la grille, hocha la tète quand François déclina ses noms cl qualités, et précéda
le visiteur dans une arcnue très ombreuse.
Enfin, le bois, s'écartant, découvrit un grand
jardin à l'italienne, et le chàtcau construit
en 1591 par le grand-père du présent marquis.
Cc M. Antoine de Combarcilb, revenant
d'Italie, la mémoire Loule pleine des gràccs
norcntines, avait 'Làcbé d'en ress usciter l'apparence sous le ciel ingrat du Limousin. La
rigueur du climat cl la routine des maitres
maçons bridèrent un peu sa fantaisie, cl il lui
fallut adopter le style français, avec la façade
de briques à coins de pierre, les quatre tourelles d'angle, le grand toit, les hautes cheminées, les fenètrcs à croisillons. Mais sur le
coté du midi, qui était fort abrupt, il disposa
une sorte de largé balcon ou terrasse, cl dans
les jardins il prodigua les parterres, les charmilles, les boulingrins, les labyrinthes de
rcrdurc, les arbustes taillés en formes saugrenues, imitant des vases, des boules, des
pyramides, des pions d'échecs.
Ces merveilles, apparues tout à coup, surprirent_ François Barbazanges. Il songea que
le palais de la Belle au Bois dormant rcssemblai t sans doute à ce délicieux petit château
couleur de rose morte, dont le lo:l miroitait
comme une nacre humide et grise cl dont les
fenêtres étaient tout en Jeu. Le soleil rouge,
au bas de l'arenue, embrasait les charmilles,
les statues pompeuses, les eaux plates cl brillantes, les parterres carrés ou ronds, lisrrés
~c l~uis. Plu_s haut, sur un éperon de roc,
1 ancien donJon de Combareilh dressait sa
masse écornée. Une large lnnc transparente
s'arrondissait it l'orient. Des profils de montagne d'un bleu nocturne, striés de neige,
compo~aient l'arriè1·e-fond de ce tableau qui
semblait une création de l'art plutôt qnc de
la 11alurc.
I.e silencieux jardinier lit entrer M. llarba-

zangcs dans un rcstilmle dallé de blanc et de
noir, cl le pria d'attendre quclqncs minutes.
François ne pouvait ôter ses yeux de dessus
les jardins fanés 011 fl ottait l'odeur de l'automne. Associa.n t à ces beaux lieux l'imarrc
de sa chère inconnue, il se persuadait que la
nymphe de la Clidanc y cle"ai t fairc son séjour. li !'allait rcroir tout à l'heure! Cette
pensée l'émut de frayeur et d'amour à un tel
point Cfue la sueur mouilla ses tempes. Son
cœur dilaté l'étouffa. li cul des velléit{-s de
fuir .... Mais Mjà le vieux seniteur revenait.
.Après aroir monté l'escalier et suivi des couloirs nus et sonores, François se lrom·a dans
une salle boisée de chêne, mal éclairée par
un grand feu.
- Soyez le bienrr nu, monsieur, dit u11c
rnix dolente.
Au coin de la cl1erninéc, quellJUC chose
remua. Le jeune homme entendit le crissement du taffetas, cl reconnut une ombre de
ricillc dame, enfouie dans un laulcuil à oreillettes. A cc moment, un autre personnage,
rèlu d'un pourpoint noir cl portant le col de

guipure i, la mode de l'ancienne cour, sorti t
des ténèbres. Madame de Combarcilh nomma
)1. le comte de Lnzarcbc.
Et, tendant sa main pùle à François 11ui la
sentit toute glacée sous ses lènes, la cloua:rièrc lui dit :
- J'ai bien connu monsieur le conseiller
Ibrbazangcs cl son épouse, et suis charmée
d_c rccc\'oir leur fils sous mon toit. ~:i1, rnonswur, scycz-rous, chauffez-vous cl contez-nous
des choses de Tulle... ou même de Paris.
Monsieur Baluzc vous en a mandé des nournlles? Vous ètes présentement chez les Hurons.
.\.s~is entre ces deux fantômes, qui I'inlcrrogea1cnl de leurs roix cassées, cl semblaient
inconsistants comme les ténèbres dont ils sortaient à demi, François crut 'fUC son rère
fantastique s'allait continuer en cauchemar.
li eut froid jusque clans les os .... Pourtant il
sut parler de ses parents, des Baluze, de son
pays et de son l'oyage avec beaucoup de politesse cl d'esprit.
li y cul un silcntc. Lln chien, couché su r

Ces men·eilles, app.zn :es /out

j

coup, s11rtrire111 Fr,rnçois

.. . . • .
.
,, . . . . .
. JJ.z,:1·,:..z11gcs. li so11gea que le t al,1is .te la Velle au B ois .torm.1111 Ji.:s~emll~zl s.1!1s _.1011.c .1 , e .tc!l1ncux fdzl clh1/t!.1u, .tout le/vil miroU.:zil comme une 1t.1t:re /mmi.te I Q 1• · •

el ,10111 le~ j e11clres cla1e11I 1011/ en j eu. (l'age

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----------------------------------------~

le parquel, gémit. Madame de Combareilh
a·gila une sonnelle, et deux laquais entrèreul,
portant des flambeaux. Aussitôt les rectangles
des fenèlres bleuirenl, l'ardeur du foyer s'amortit. Les bougies de cire éclairèrenl de
sombres boiseries, un plafond à caissons et à
solives, rehaussé d'or, des bahuts incrustés,
des tapisseries indistinctes, des armures çà et
là chatoyantes, des sièges à dossier droit,
couverts de cuir 'gaufré, el, dans leurs fauleuils, les deux vénérables personnes, leurs
faces blêmes el ridées, leur antique accoutrement. M. de Luzarche portait ses chev('ux
blancs, très longs, la moustache et la royale.
Son col était d'un blanc lumineux et chaud,
a "ec des dentelles presq ue rousses sur le
velours noir du pourpoint. La marquise, en
robe de veuve, avec une petite coiffe poiutue,
sur un tour de fausses boucles, rappelait les
portraits de la Régente. François obserrn
qu'elle avait les mains très belles, les yeux
encore vifs, une majesté forl précieuse.
Dans ce mème inslanl, le regard de la
marquise cl le regard du comte, s'étant füés
sur François, se rencontrèrent, toul émerveillés. Madame de Combareilh, malgré son
âge, subissait l'invincible charme du jeune
homme. Elle pria François de s'approcher,
et, d'une rnix singulièrement douce, l'interrogea sur ses études, ses desseins, ses inclinations.
- En \'érilé, fit-elle, un sourire jeune
cfneuranl sa bouche flétrie, monsieur et madame Barbazanges doivent se réjouir d'arnir
un fils si aimable rt qui ne manquera point
de leur faire honneur.
Quelque penser triste lui vint, qui éleignil
son sourire el la rdit toute vieille en un moment.
Sans doule songeait-elle à son propre rejeton, ce marquis débile et falot qui étail,
dit-elle, aux armées.
- Monsieur Barbazanges, vous souperez et
logerez à Combarcilb et vous y demeurerez
tant qu'il ,·ous plaira, si loulefois la compagnie de deux vieillards ne vous est pas trop
importune.
François s'inclina.
- El Hyacinthe? ... dil le comte, un peu
inquiet.
- Hyacinthe a couru les bois toul le jour,
avec Ferréole et Fortunade : elle doit êLre
fatiguée et soupera dans son appartemeoL.
Au nom d'llyacinthe, l'épagneul tendit sa
tête brune, secoua ses oreilles frisées, el
gronda de tendresse. Une voix si claire qu'elle
parut dissiper les dernières ombres dans la
salle, commanda :
- Paix, Carlo !. .. paix! ...
- Ma fille! s'écria la douairière. Vous
étiez là .... Vous écouliez....
- Je suis entrée, il y a un moment, ma
bonne mère, el n'ai point osé rompre vos discours .... Mais quelle faute ai-je commise pour
que ,,ous m'obligiez à souper , ce soir, en
mou appartement?
- Je songeais à votre repos, à votre santé,
plus qu 'à notre plaisir, ma chère tille, repartit
la vieille dame, cachant mal son embarras.

Eh quoi? vous êtes sortie dans ce costume
qui vous donne l'air de ma mère-grand! ...
Quelle folie?... Et que penserait-on? ...
- cc On ,&gt; ?.. . Et quel cc on )&gt;, s'il vous
plait, ma mère, s'offusquerait de ma rnc? ...
Les bonnes faiseuses ne viennent pas à Combareilb, et nos garde-robes, vous le savez,
sont loutcs pleines de beaux et solides ajustements, héritage de nos aïeulrs .... Cela me
divertit de porter des ato).lrs cenlenaires, el
je crois changer d'àme en changeant d'habit.
- Vraiment, ma fille! Je m'étonne que
vous ne songiez pas à changer de sexe cl à
courir le monde sous l'habit d'un caYalil'r,
comme feu madame de Chevreuse.... Mais
Yaioemenl je vous veux gourmander, puisque,
malgré moi, je ,·ous aime. Pourtant rous êtes
fort ridicul e, en ce traveslissemr11l : il ne
vous manque que la poudre de Cb~1ire et le
vertugadin ... . El monsiem Barbazanges, de
Tulle, que voici, vous donnera pour le moins
cent années.
François étaft debout, le chapeau à la main,
incapable de dire une parole. Elle étail dernn l
lui, Hyacinthe de Con1bareilh, la nyn,phe de
la Clidane ! Les lueurs des flambeaux jouaient
sur a robe surannée, en brocarl ramagé &lt;l'or
et glacé d'argent. Sa main noncha'an!c caressait la Lète de l'épagneul. Françoi~ reconnaissail les yeux gris, les sourcils déliés, la
bouche voluplueuse, et le leint d'une transparence nacrée, et l'impondérable chevelure si
brillante, si légère qu'un soufil e l'eùl dénouée
el dispersée en rn)·ons. Il la regardait et ne
s'étonnait poinl 1111·e11e f11.l là . Oepnis vingt
ans, il 1'altenda:1. Depuis l'éternilé celle àme
était promise à son àme. Il senlail le destin
s'accomplir.
El llyacinthe de C·,mbareilh, elle aussi, regardait François, comme une dormeuse éveillée qui 1·oil le jour réel blanchir le clairobsc!lr du songe. Les yeux ne se quillaien t
pins. Et, tout charmés de se contempler ainsi
l'un l'autre, ils oubliaient de se parler.
Celle froideur ne déplut pas à madame de
Combareilh. Elle fil seule, avec M. de Luzart hc, les frais de la conversalion, jusqu'à ce
que, les porlcs éta nt ouvertes, les valets
apportèrenl une table Louteservie. L'échanson
el l'écuyer tranchant firenl leur devoir. Ce ful
un long et solennel repas, avec quantité de
hors-d'œuvre, ragoùts et gibiers , des Yins
d'Allassac, un peu trop verts; des vins de
)luscat et de Malvoisie, un 1leu trop doux. Au
demeurant, une chère plus abondante que
délicate. Les flambeaux posés sur la nappe
::i.vivaicnt les facelles des cristaux el l'argenl
des plats, el l'étain des bols à potage, d'un
gris moelleux et satiné, ciselés en feuille d 'artichaut, avec le plateau semblable. La lueur
s'irradiait à quelques pieds autour de la table,
et toute la grande salle obscure, par delà,
était plus grande .. .. Lrs armures seules luisaient. Sm· les tapisseries décolorées, on distinguait un rameau lordu, un pan de manleau
rouge, le bras musculeux d'un héros .... Le
feu n'étail plus qu'un tas de braise. Aux
angles extrêmes, la nuit réfugiée s'assoupissait, cependant que le clair de lune, craintif

encore el souriant, tàchail à se glisser par la
fenêtre.
Hyacinthe regardait Franço:s ; François regardait Hyacinlhe. Ils parlaient peu et sans
rien dire qui ne IÏ1l indifférent. Mais la présence du jeune homme donnait à M. dr Luzarcbr, à madame de Combareilh, une · sorte
d'émotion rétrospective, comme si ces vieilll's
personnes avaient revu en lui l'image mèmc
de l'Amour. De minute eo minute, ces deux
spectres, secouant la cendre de l'âge, reprenaient le mouvement et la couleur. Et, quand
on servit un faisan roli a1·ec son plumage,
plus éclatant et varié qu'un émail limousin,
madame de Combareilh se prit à conter des
histoires de sa jeunesse.
Elle arnil eu vingl ans lorsque fleurissaient
l'éblouissa nle Longuc,,ille, el la lendre La
Fayette, el l'aimable Sl'vigné, en ce matin de
la Régence où la politique ll la gm rre prenaient des façons de roman. Cousine de la
cc moderne s~pho ,&gt; , elle avai l fréquenté les
hotels du Marais, el reçu, en sa chambre
rouge, drs bourgeoises et des femmrs de qualilé, des jansénistes el drs b'.ondins, des
hommes de robe et des mousquetaires, des
savanls de l'Acadt:mic et dt's rimailleurs
crottés. Elle avait chanté les ma1.arinades
pendant que le canon de la llastil!c tonnait
sur les trouprs du l\oi. Elle a1·ail soupé chez
madame Scarron a,·cc des pamphlétaires el
des comédicnnrs, l'l la demoiselle de Lenclos.
Par-dessus toutes choses elle airait aimé
pèlc-mèle les lectures pieusrs cl les &lt;1 énigmes » d 11 .ilercure Galant , les bals et les
mascarades, les petits ,·rrs, les friandises, et
l'enlretien des honnèles gens.
~fariéc sur le tard, el très rerlueuse épousr ,
les folies et la ruine de M. de Combareilh
l'avaien t exilée en Limousin, mais son âme
n'avait point crssé dl1ahitrr les ruelles du
Marais et les arcades de la Place !loyale. !&lt;:lie
voyait le Roi Loujours jeune, et Versailles
inachevé. Elle se représentait une cour de
gentilsholllmes en rhingraves, justaucorps et
grands canons. Le nom de 1c Madame )&gt; évoquail à ses yeux la jeune princesse d'Angleterre, et elle ne pouvait croire que son exam ie, la cc belle Indienne ,&gt; , l'ùl devenue
marquise de Maintenon. Tète romanrsque cl
légère, vieille cnfanl nourrie de songes plus
creux que des meringues, éprise du faux héroïsme et du sentiment artiliciel, elle n'avait
éprouvé ni la passion ni la douleur véritables.
Ses chagrins même d'épouse et de mère n'a
vaient pu changer son hu meur, - car clic
était de ces âmes qui , ne mûrissant point de
fruit, gardent el sèchent doucement leur première fleur, telle uoe rose aux fouillds d'un
lil're.
Toute sa vie, elle avait honoré l'Amour, non pas l'Éros aux ailes d'éperrier, antique
fléau des dieux et des hommes, - mais l'Amour policé à la française, vêlu comme un
danseur, bavard comme un pctit-mailre, et
plus occupé de parler que d'agir, l'Amour
chaste et pédant qui porte des plumes d'oie
en guise de flèches et n'a jamais tué personne.
Ce dieu a ,•ait récompensé son zèle, en Iui don

.' - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - nant M. de Luzarche pour compagnon d'exil.
Depuis quarante ans, le comte faisait profession de servir madame de Combarrilh. li
l'avait aimée à Paris quand elle élait fille ; il
l'avait sui,·ie en Limousin ; ,·cuve et toute
vieille qu'elle était, il l'aimait encore. Sans

LI

Y1E A.MO?ffl.ETISE DE 'F'l(ANÇ01S BA'l(B.JIZ.JINGES ~

sui vent insensiblement dans l'oubli les chefsd 'œuvre de monsieur d'Urfé .... On ne peut
lire que les recueils d'anecdotes, des pamphlets, et l'infâme Gazelle de Hollande.
- Ceci, madame, me consolerait de vieillir, s'il était besoin de consoler un homme
assez fortuné pour \'ieillir auprès
de l'Ous ! dit M. de Lm arche, avec
une galan terie si rendre et si touchaole qu'elle donna presque de
fo jalousie à François.
Assis un peu en arrière d'llyaeinthe, il apercevait de lrois quarts
le charmant visage inrliné, le cou
pâle et ou, l'or aérien &lt;le la chel'elure, le corsage brodé et ramagé.
- Je ne sais, dit-il, et, s 'adressant à madame de Combareilh, il
parlait pour la seule Hyacinthe, je
ne sais ce que· sont lEs gens de
Paris et ceux de la Cour, et s'ils
valent moins que leurs pères. Simple bourgeois de 'full", les vastes
pensées me sont interdites par mon
peu de naissance &lt;'l mon peu de
forlune
.... Mais j'ai le cœur d'un
1
genl ilhomme, el je me flatte de
pouvoir aimer une dame, et mourir
pour ses beaux yeux, tout aussi
bien qu'un duc el pair.
Cette fierté juvénile ra vit la marquise:
- Monsieur, dit-elle, si la vertu
de madame Barbazanges n'était
connue de Lout le Limousin, je
croirais que ,·ous êtes du plus noble
sang, et que le my~tère de votre
origine sera révélé quelque jour.
Que ne raconte-t-on point de Cyrus
el de Romule, ces bergers qui
se trou vrrcnt fils de rois?
François se trouva dans une salle /Joist!e de cltê11e, mat èclain!e par
- .le serais hien désolé de n'ètre
tm grand feu. • - Soyez te biem•e1111, 111011sie1n-, • dit une voix
dolente. Le jeune homme reco111111t 1111e ombl·e de vieille dame, point le fils de mes parents, réenfouie dans un fauteuil à o,•eilletles. (Page 279.)
pondit François en souriant, car
j'ai pour eux une exlrême tenjamais déclarer sa flamme autrement que par dresse. Je dois à ma bonne mère de posséJer
des soupirs, il a\'ait parcouru les villages de une àme bien l'aile, el de comprendre Cl'S
Soumission, Petits soins, Assiduités, Em- beaux sentiments que monsieur d'Urfé el mapressement, Obéissance, cl, ne pouvant dé- demoiselle de Scudéry expliquen t, lout au
passer Tendre-sur-Estime, il avai t Jixé sa long, dans leurs ouvrages.
- Eh quoi! monsieur, vous avez lu Llsdemeure au délicieux séjour qu'on nomme :
Constante amitie. Le .mariage d'Hyacinthe el lree? Vous avez lu la Clélie et l'Ibrahim ?
- Oui , madame .... Ces grands héros ont
du jeune marquis avait encore rapproché les
amwts vénérables que la Scudéry, quasi cen- enchanté mon enfance et instruit ma jeunesse.
tenaire , comparait à ces personnages du lis m'ont enseigné les délicate~ses de l'honCyrus, Aglatidas et Amcstris, parfaits mo- neur et du véritable amour. Et je les ai si fudèles de l'amoureux transi el de la &lt;c prudo- rieusement aimés qu'ils m'ont dégoûté de
toute passion commune el de Lous faciles plaicoquel le,,.
- .... Tel élait le train du monde eu ces sirs. Je passe, tantôl pour un insensible, lanannées bienheureuses, di~ait la marquise, tôt pour un extravagant.
Cette déclaration surpril grandement le
après souper, enfouie dans son fauteuil, et la
pantoufle sur la barre des chenets. On me dil comte et la marquise. Madame Hyacinthe se
c1uc tout est changé : les jeunes femmes sont tourna vers François, afin de se bien assurer
hardies, les jeunes gens li bertins, et les per- qu'il n'allait point, tout à l'heure, commettre
sonnes d'àge mûr affectent une dévotion roide quelque &lt;C cx.travagance ,&gt; épouvantable, et cruelle. Nulle part on ne comprend plus comme de partir le soir même, et de ne recette bonnète galanterie, ces diverlissewents venir j-amais. « Voyons! semblait-elle dire,
délicats dont nous fimes, naguère, notre voyons un peu cet insensible, ce lecleur
gloire. Les ouvrages de mon illustre cousine forcené de romans, que la Clélie et l'Jbra-

him ont &lt;c détourné de toute passion commune .... &gt;J
Elle admirait qu'on pùt avoir une âme
inhumaine a\'eC un je ne sais quoi de si doux,
de si tendre, de si passionné dans le regard
et dans la voix. Mais, pour rien au monde,
elle n'eùl osé parler à ce jeune homme ....
Car le récit &lt;le Fougeyras contenait une
part de vérité, sinon la vérité entière. M. de
Combareilh, chétif cl lw1atique, et doutant
peut-èlre de lui-mème, avail respecté Hyacinlhe de Mirdkur. Et cette petite marquise,
la plus ignorante des /illes, et la plus innocente, ne soupçonnait point que l'élrange
conduite de son époux fùt une offense à sa
beauté. On peut croire qu'elle s'était trouvée
bien aise d'ètre délivrée de ce fàrheux. Venve
sans avoir connu l'hymen, et veuve d'un mari
vivant, elle se livrait sans contrainle au plaisir de la chasse et des chevauchées. La passion qu'elle a,•Jil inspirée à ~1. de La RocheDragon ne l'effrayait point : elle nommait le
terrible sire un croq uemitaine, et se moquait
des sorts et des sorciers.
Personne oe s'était hasardé à lui parler de
galanterie, devant sa belle-mère, son tuteur,
ou devanl ses caméristes, Ferréole el Fortunade, deux cavalières hardies qui l'aimaient
fort el ne la quittaient poinl. Jamais, avant
la venue &lt;le François, elle n'avait ouï Lant de
disrours sur le Tendre.... Elle l&lt;'s bu,·ail, ces
discours, comme une ambroisie merveilleuse,
et, Lou le _confuse de sa simplicité, craignant
de paraitre une solle petite fille à des personnes qui parlaient si bien, elle ouvrait ses
yeux el ses orei Iles.
- Extravagan t? Poul'(1uoi? dit madame
de Combareilh.
Alors François raconta qu'il arnit vu en
songe une belle dame, parée de toutes les
grâces, vertus et perfections, et telle qu'il en
existe dans les livres, mais non point sur 1:i
terre. li fil le portrail de celte aimable personne, lui donnant tous les traits d'IlyacinLbe
de Comban·ilh. li l'aimai t, l'attendait, il était
stn· de la rencontrer .... Oui, cc serait par un
couchant &lt;l'automne ... dans un paysage de
montagnes, au bord d'un clair bassin .... li
l'apercevrait, de loin, et il la reconnaitrait
sans la connaitre .. .. Puis, le hasard, ou plutol l'iné,·itable destin, le conduirait au logis
même de sa maitresse inconnue. El ce serail
le bonheur suprême ou le suprème malheur ....
Hyacinthe comprenail ,·aguernenl l'intention de François, ne sachant pas qu'il l'avait
vue au bain, el croyant que ~f. Barbazanges
récitait quelque description de l'Astrée ou de
la Clelù'. Pourtant une joie obscure l'envahissait, comme le pressentiment d'une vie
nouvelle.... Ses yeux éLaient curieux el mélantoliques. Sa bouche entr'ouverte lui donnai! l'air d'un enfant.
El François qui s'enhardissait, qui, pour
la première fois de sa vie, voulait plain•,
dis:iit encore cc commenl le grand Dieu forma
les âmes cl les loucha avec des pierres d'aimant »; comment il y a des àmes larmnnesses, et d'autres qui aiment sans èlre

�"--------------------- LI

111S TO'l{1.Jl
Une pourpre de pudeur cnvahiL le· jt'unc
11i111ées,_cl d'aulres trop impaticnlcs qui s'a- salles du Lou1Tc peintes de héros cl de dieux,
visage.
Hyacinthe, d'un gcslc naïf', remoule
les
plafonds
dorés,
les
p:irq
ucl5
de
marquelmscnt clics-mêmes, et cherchcnl l'amour
dans les amou rs. Puis, après l'amante idéale, terie luisanlc, les millû Jeux des lustres cl sa. collcrctlc dt• guipure.
lis s'en ,·011l, ces rois de ma , ic,
il dépeignit le parfait amanl, qui suit les pré- dos girandoles, les vi.ngL-quatrc l'iolons du
Ces yeux, ces beaux yeux ....
Hoi, cl la Bé0cntc sur l'estrade, cl la reine
ct·ples de Céladon :
- Il faut aimer à l'excès, écriL monsieur
Dans les prunelles d'llyacinLhl', Loul i1
d'Urfé, n'avoir poinl d'autre passion que son
l'heure claires cl vides, l'ombre infinie de
amour, défendre sa bergère, Lrouvcr tout parl'amour descend .
l'ail en clic; ne faire qu'une àmc arec elle,
Cruelle tlépa1'lic !
)la ll1curcux jour !
l'aimer toujours.
Que ne suis-je sa11s r ie
li dissertait sur chacun de ces poinls
Ou sans amoul'l ...
pour l'inslruclion d'llyacinthc el le ravi~- .
Les yeux tendres se noienl de mélanscrncnt de ses vieux amis. M. de Lucolie. Demain, à la poinlc de l'aube,
zarchc et madame de Combarcill1 se
pendant que les dames de Combarcilh
&lt;TO)aicnt rcrenus au temps de leur
reposeront sous les courtines, M. de
jcunc3se, alors que la philosophie et
Luzarchc conduira François llarbamême la casuistique de ramour étaicnl
zangcs à la grille du château. He~·icnrenlrcticn le plus ordinaire des honnêdra-t-il? L'inOuence do la « pierre
tes gens. La marq uise surloul, qui se
d'aimant )&gt; 1i'csL-cllc qu'une fable?...
prélassait dans le faux comme dans son
Mais,
languissante cl passionnée, comme
élément naturel, a rait oublié sa peLiLcbru.
défaillant de désir, la \'Oix amoureuse
IJ'aillcurs, elle samit llyacinthc très sage,.
murmure :
très naï,·c, cl d'une crasse ignorance en
rnalièrc de sentiment : - on devine que
Yen clouto11s point, quoi qu'il aJ, ic1111c ...
la bonne dame se Lrompail ou plulùl relarLa hclle Oranthc scrn mienne.
C'est chose qui ne peul faillir.
dail de quelques heures.
I.e temps adoucira les choses,
Lecomle rcmiLdu bo:sau feu. Une flamme
El Lous deux, nous aurons des rosrs
fou rchue glissa sous la grosse bùche cl
Plus que nous n'en saurons cueillit· ....
monta, s'eftilanl, dans une pétarade d' élinllyacinLhe, qui n'a poinl lu ces \'ers
rcllcs. Son imago mobile et double dansa sur
de
Malherbe, composés pour Henri IV
les pommes des cboncls. La plaque de f'Jnd
ct
CbarloLte
de Montmorency, ne s'apcrapparut , Loule noire et grasse de suie ançoiL pas que le chanleur LrahiLle poèlc,
l'icnnc, portant l'écusson de France entre
cl modifie légèrement la strophe. Elle
deux branches de lauriers, et la da Lo : 1600.
n'en
rclicnl qu'une promesse dï.nconnu
Les fi 0rrurcs des rieillards, éclairées de bas en
bonheur
...
haut, 0rrrimaçaient, mais l'adorablellyacinthc,
- Ab! monsieur ! s'écrie le comte
assise sur un escabeau, los mains croisées, la
dll Luza.rcbc, quelle douce peine et
pointe du soulier en Lo ile d' Ol' relevant la
11ucl douloureux plaisir l'OUS m'a.l'l'Z
lourde robe, éblouit François. li cassa net le fil
faiL!
Venez, que je l'OUS embrasse.
de ses hypothèses et de ses comparaison_s....
L es /11e11rs des Jl:rnIte.111x jouaie11I sui· la r ol"e su ra11Et
madame
de Combarcilh :
li eut celle cuisante honte de brcdomller,
m!e en /Jrocarl 1·,111,a!le d'or el glacé d'aI·ge11I. L,J
- Vous reviendrez, monsieur Barbapuis de rester coi ; - et la crainle du ridicule
main 11011chal311/e càressail la léle de l'épagneul.
(Page 28o.)
zangcs?
lui fil souhaiter la morl. Mais, cc Lroublc
- Hélas ! madame ... si rnus ne me rcl'oycz
passé, il s'apcrt·ul qu'il pouvaiL ètre ridicule
point
avant un an écoulé, c'est qu'il sera
irnpunémcnl. Depuis un grand quart d'heur~, llenricltc, cl le cal'dinal Mazarin dans un
adl'enu
de moi cc que dit la chanson de monlhacinthe ne l'écoutait plus : elle le rC'garda1l l'aulcuil, cl Mademoiselle parée de rubans
sieur de Bcllegal'dc :
ju"sque dans l'àmc.
cramoisi, blanc cl noir; cl les duchesses sur
Le comte et la marquise rc11oncèrenL à leurs tabourets, cl toute la. Cour brillanlc cl
Mc, veux, vous m'ùlrs supcrllus,
Cené beauté qui m'est ral'ic
('onnailrc la fin du discours de Frant~ois, et, fort grosse. Le Roi adolescent mène Olympe
Fnl seule cl ma rnc cl ma vio :
la conl'crsation éLant 1·cnuc sur la poésie, le Mancini, cl le duc d'Anjou la princesse d'.\n,le ne ,·is plus. je ne rois plus.
jeune homme al'oua qu'il Louchail du lu th. glctcrrc .... Debout, un peu à l'écart, dans
Qui me croit alscnl, il a lori.
.\ussitol M. de Luzarcho le pria de choisir 1111 l'ébrasement d'une croisée. le jeune M. de
Je ne le suis point, je suis mort.
des instruments accrochés à la muraille, Luzarche el mademoiselle .\.nnctlc de Champ- Non, non, poinL de malll'ais présage !
(! pour réjouir un pclil de Y
ieillcs oreilles qui l'ers de Scudéry commcnccnl en badiuanl ~ llc
s'écria
la vieille dame. Hyacinthe, ma fille,
n'cntcndaiPnL plus d'autre musique que celle jolie comédie d'amour qui durera près d un
sonnez YOlre cha!J)brière cl qu'elle aille nous
des girouctlcs, des corbeau x cl des ehiens
demi-siècle.
préparer du .vin chaud arec des rpices. Hien
courants )&gt; .
François chan le.... Et voilà que M. do Lu- n'est mcilll'ur pour l'eslom:i.c, premier que
François satisfit au désir du comlc. li priL zarcbe s'incline cl baise la main de madame
un luth, l'arco:·da, l'essaya, cl commença de de Combareilb. 011 voit pleurer ces amants d'aller au )il. J'entends que nous portions la
santé de monsieur Barbazangos qni nous a si
ehanler :
septuagénaires. Fran0ois clnntc, Lourné l'ers arrréablcment dirertis par sa bonne gràcr et
0
'
Belle ,1ui tiens ma , il!
Hyacinthe; cl pavanes, rondes, sérénades, ses
Lalenls .... Semblable fetc est r~rr , r n
Captive dans' les ycu&gt;.,
brunelles, stances de Malherbe el de Racan, notre exil de Combareilh.
Qui m'as l'âme ravie,
airs de Bo~sscl el de Lulli, sur Lous les
.D'u1,1 souris gracieux... ,
rythmes, sur tous les modes, en clé de fa,
XXYU
Alors .. .. Oh! comme, à celle antique chan- d'ut etde sol, célèbrent les beauLés d'Hyacin the.
son, - qui fit pleurer d'amour Margot la
_\ qucllrs roses ne fait honte
J\ près les&lt;&lt; santés », les complimenls, le~
Chabrellc, - comme il fait beau voir le
ne son Leinl la rire fra1d1c m·'!
baise-mains,
llyaciuthc et Fran_çois, L\me
comte cl h marc1uise dodeliner de la tète, et
Quelle neige a taul Je Llauchcur,
déchirée,
se
dirent
adieu, - pour longtemps,
Que sa gorge ne la surmonte'?
sourire, cl soupirC'r !... Ils se l'appellcnl les

/4

Y1E AMOU1(EUSE DE F1(ANÇ01S BA1(BAZANGES - - ~

pour toujours pcuL-èlrc. La pauvre jeune l'Cau plaisir d'aimer l'opprcssaienl délicieu- le mèmc pa!'fmn . François en fuL enivré. li
femme, au seuil de la salle, Lourna bien des semcr:t.
lcndi Lles bras, il appela :
fois la lêle, cl relinl bien des soupirs. Et Fran« Mon Oieu ! pensait-il , qu'ai-je l'ail pcn- Ilyacinthc !
çois, pendant que M. de Luzarcbe le menait danl viilgl ans!... C'est d'aujourd'hui que
Un papillon noclurnl', le grand sphim
à la chambre d'honneur, essayait d'adoucir je commence à l'ivre. )&gt;
Atropos, l'effleura de ses ailes pelucheuses.
sa peine en songeant qu'il allait dormir pour
Aride de respirer, il ourrit une fcnèLrc et Une éLoilc tomba du ciel sut· les monts.
une nuit mus le même toit quo sa chère mai-- se hasarda sur la Lcrrassc. La fraicheur noc- François l'il le papillon, et sourit du morld
tresse.
Lurno calma sa fièrre cl baigna comme une présage. li l'il l'étoile, et songea que c'était,
La chambre des hôLes, où le roi Henri avait eau vive ses yeux meurtris.
pcuL-èLrc, l'.\mc bienheureuse de la Chabretlc
couché en 160â, étaiL orientée au midi, el ses
La lune, solitaire au zénilh, merl'cillcusc- qui entrait en paradis. Toutes ses angoisses
deux fenêtres ounaicnt presque de plain-pied mcnl rondo rl pu1,c, Lei un grand disque dl' s'apaisèrcnl. li connu l que son heure ét:iil
sur la terrasse. Un grand feu brùlait d.llls la vermeil usé, où l'or s'efface sur l'argcnl , blan- proche cl que son destin allail s'accomplir ....
t hcrninéc à colonnes. L'odeur des lieux trop chissaiL les balustres de pierre. L'irradiation
Le f'cu s 'assoupil ; la chandelle agonise au
longtemps clos cl inhabités, oi.lour de carc cl de l'astre, ribranl à l'infini , cmplissail le ciel ras du flambeau. Sous les courtines de brocad'église, émanait du parquet à losanges, des immense. C'était une cendre de lumière qni Lcllc, .cl le baldaquin carré, François rèrc ....
boi,;eries brunes, des solives pcinlcs en rouge s'étoiguaiL peu à peu à l'hori zon cl se conl'onLes souvenirs do la dern ière journée, cl,
sombre sur le fond Lieu dl'S cnlrcrous. le lit daiL arec la ccudrc dll la Lcrrc. Tout le par associations mystérieuses, toules b
carré, à quenouilles, avail qualrc courtines en paysage, pareil à ceux des astres morts, étail réminiscences du passé composent les élibrocatelle de Venise, d'un cramoisi fané, sous de ce même gris, pâle et vcrdùlrc, qui n'esl mcnls de son rèvc. JI reroit la maison de ses
un bandeau plat plus brodé qu'une chasuble. pas une couleur, mais un l'anlomo de couleur, parcnls, la place de la Bride, le collège .... li
Des rideaux pareils lombaicnt à plis droits cl comme le silence risible. Pas une étoile l'OiL sa mère qui pleure, cl le bon chanoine
devanl les fenêtres. On devinait la forme dans la hau Leur du ciel. A peine, sur la crèlc la consolant. Il voiL Pierre llroussol, assis ii
d'un b:ihul, un grand coffre, des chaises à des montagnes, surgissaicnl les planètes cl la Lable de famille, entre M. cl madame Bardossier baul. Une Lapisscrio, ornée d'un car- les conslellations de minui t, le Poisson Aus- Gazangrs qui le nomment leur cher fils .. .. li
touche aux armes de France, représentait Lral, l'Éridan, cl l'éblouissant Jupiter, cl Sa- se voit lui-même, coud1é sur une dalle au
Diane cl Endymion.
Lurnc, dans les vapeurs de l'oucsl, près de Puy-Saint-Clair.... Une Stl·le de marb re
- C'est un cadeau du roi Henri à mon- l'Aiglc.
s'élè,·c Loul près de lui , porlanl celle inscripsieur Antoine de Combarcilh, expliqua le
François obserra la planèle livide cl plom- tion énigmaliquc :
comte.
bée, qui scintille à pcinC', cl montre un
Le berger, nu comme un dieu, dtJrmait, risagc chagrin. Le sourcnir lui rcrinL de
Cl- GIT I.E FILS u't:s ASIIIOI.O:i t:t,; ,
étendu sur une peau de Lètc. Un lévrier blanc l'horoscope, cl il songea que Yénns l'arorablc
Il, \'ÉCL'T l'IXGT ASS 1
allongeait son museau d'anguille, flairant la se lcl'ail, cc soir-là, non pas au ciel, mais
houleltc el la llùte abandonnées. Diane, pom- dans son cœnr. Il se rappela les folles menaces
S .ll:IJ.\ Qt:E 1,.\ LUS!,; ET E,\ Hl' .\llll'.: .
peusement vêLuc, le sein découvert, coiffée du de La Roche-Dragon, les confidences de Foucroissant, contemP.laiL le beau pâtre.
geyras, les conseils de Pierre. La pensée de
EL François, tout mort qu'il est, ne peul
- Que Yoilà un sot berger ! s'écria Fran- la mort ne l'e/fraya poinl. Elle llcurissail en s'empêcher de rire.... Mais une belle dame
çois. Pour moi, si une déesse me venait mir lui, parmi ses pensées amoureuses, Lclle une éblouissante s·approchll de lui. Elle se penrhc,
pendanl mon sommeil, je devinerais sa pré- rose pourpre cl presque no;rc, parmi dl's pour le baiser. C'est Margot la Chabrcllc del'esence et m'él'cill,·rais à propos.
roses rcrmcil'cs. EL Ioules ces roses avaient nuc une seule cl même person ne arec ll ya- Eh! lit le corole, Endymion élaiL
enchanté par la déesse .. .
- La force de l'amour rompl tous les
cncbanlements.
- Cela n'est point sûr ... EL qui nous di!,
monsieur, que ce berger ne feignait point de
dormir'! Diane éLait si chaslc qu'elle voulait
aimer pour son propre compte, sans èlre
aperçue, - ayant éprouré sans doute l'indiscrétion de quelque pasteur .... Si cet Endymion
tanl chéri se fù t éve:Ilé un peu lrnp Iôt,
&lt;[uelque flèche tirée bien droiL l'cûl envoyé
dormir au bord du SLyx, dans les asphodèles. ... Après cela je conviens que cc pâtre
étaiL un sot, et l'amoureuse Lune bien
lunatique.... Je rnus souhailc une belle
nuit, cl de beaux rêl'es, monsieur Barbazanges.
François, demeuré seul, épronra la plus
affreuse tristesrn.
« Hélas! il me faudra parlir demain, saus
la revoir, et je n'ai pu lui adres,er une seule
parole .... Que pensàles-rnus de moi, adorable
Hyacinthe? ... Comprîtes-vous bien tout l'excb
de ma passion?... Ah! je crains d'avoir paru
le plus niais, le plus froid, le plus méprisable dès hommes ! »
Il pleura, toul naïvement, el s'étonna que
les larmes d'amour fussent si douces dans Les co11rli11es .te brocatelle, les ri.tcw.1: .le la rroiséc sont e11/r'o111·erls. 1.,·11 l 'J)'u11 de /1111e gfüse, coupJnl l'om/'re
el tr,1ce sur le parquet â lo~1111ges 1111 étroit chem in d'argent. El, l'enue 011 ne sait com111e11I, 011 ne sait .t'où, f'.1 ,:
leur àmcrLumc. La peine 11ourelle, le nouce chemin de miracle, llyac111/he .te Combare,lh, e11 ..-obe Na11che, se lien/ .iel•oul auprès ,itt li/. (Page 2rl4.)
0

... 283 ...

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------'-----------------------------------~

cinlhe de Combareilb .. .. Soudain, une cloche
sonne .... un coup ... . deux coups .... François
n'est plus au Puy-Saint-Clair .... Où est-il
donc, et quelle est celle merveille? .. .
.... La sonorité de l'horloge se prolonge,
s'affaiblissant, à travers le mur de la
chambre. Les courtines de brocatelle, les
rideaux de la croisée sont entr'ouverts. Un
reyon de lune glisse, coupant l'ombre, et
trace sur le parquet à losanges un étroit
chemin d'argent. Et, venue on ne sait comment, on ne sait d'où, par ce chemin de miracle, Hyacinthe de Combareilh, en robe
blanehe, se Lient debout auprès du lit.
F'rançois rère : il sait qu'il rève .. .. Il fut
Actéon, au soleil couchant; il est En~ymion
au clair de la lune. cl cela lui semble tout
naturel. Lucide, dans l'état visionnaire et
demi-somnambulicrue, il raisonne parfaitement
bien. Il sait que son cerveau, tout brouillé
d'amour et de mythologie, engendre des illusions el des phantasmes qui sont les projections mômes de sa pensée, lrs rcnets de son
désir. La première fois qu'il vit Hyacinthe,
ne fut-ce pas dans un songe prophétique,
formé des souvenirs de ses lectures? Le doux
songe continue.... Puisse-t-il durer toujours !
,\.lors, se soulevant sur l'oreiller, François
prend la main d'Hyacinthe.
- Je vous attendais, madame, que vous
soyez femme, fille ou déesse. Ne craignez de
moi aucun outrage, car je vous aime, et je
suis prèt à mourir pour YOUS.
Une roix basse, étouffée de terreur, balbutie:
- Monsieur ... de gràce ... laissez-moi!. ..
Je mus croyais endormi ... . Je ne sais quelle
puissance m'a contrainte à renir ici, pour
vous reYoir sans être. vue de vous .... Monsieur, oubliez cette folie... oubliez cet aveu qui
offense horriblement la pudeur de mon sexe et
de mon âge .... Je me fie à votre honneur.
Souffrez que je disparaisse, et que j 'aille
cacher, dans mon appartement, mon désespoir et ma honte.
- Votre honte, belle Hyacinthe'! ... Considérez, je Yous prie, ce panneau sur la muraille, qui représente les amours de Oiane et
du berger Endymion .... Admirez la force de
l'amour qui fit descendre la lune sur la terre.
Cette mèmc force me conduit vers Yous, à travers des temps el des lieux très divers, el malgré bien des obstacles; et vous-même, simple
femme, ne pouviez lui résister. Ab! madame,
sachez que je Yous ai aperçue, aujourd'hui, sous les châtaigniers de la Clidane, et que
mes yeux rous ont possédée, et que Yous êtes
mienne, déjà, plus qu'à demi .... Et, ce soir,
par le truchement de la musique, je vous ai
fait connaitre ma passion .... Non, non, ne
pleurez pas, ne détournez pas votre visage!. ..
Consentez que je sois votre serviteur fidèle,
si vous me refusez le nom d'amant.
li parle encore, et si tendrement, que. la
lremblan te HIacintbe Sil rassure. Et dès
qu'elle a souri, François cesse de parler.
Leurs mains se rencontrent; les voilà face à
lace, plus proches, tout proches .... La lune
amie, qui décline, les regarde à travers les

carreaux, et multiplie autour d'eux sa fantasmagorie la plus belle, poudroiement d'azur,
vapeurs d'argent, l'atmosphère irréelle du
songe. Et François dit :
- Maitresse de mon cœur, je ne sais rien
de vous, et vous rien de moi. que des rapports
incertains; et de toute la soirée je n'ai pu
vous adresser, une seule fois, la parole. Et
cependant vous semble-t-il pas que nous nous
connaissons depuis toujours?.. . Que me
diriez-vous, et que vous dirais-je, que nous
n'ayons deviné déjà?... Vous m'aimez, Hyacinthe, et je vous aime. L'infini du sentiment
tient en ces mots.
- II est Hai, François. Je vous aime.
- 0 Hyacinthe !
- Je vous aime. Je viens à vous, pure de
~ur el de corps. Je suis à vous. Je vous
arme.
- 0 ma déesse, ô ma fée, ô mon amante!
0 ma chimère vivante entre mes bras!
- Je vous aime, François. A mon insu,
je vous attendais. Mon âme était la Belle au
Bois dormant, prisonnière du sommeil, dans
un château magique. Et le Prince Charmant
est Yenu. Toutes les portes se sont ouvertes
devant lui .... Et j'ai dit, sans faire plus de
façons que l'infante : C( Est-ce vous, mon
Prince? ... Vous venez bien tard. »
- Non, il n'est pas trop tard, aimable
Hyacinthe. Nous n'avons l'un cl l'autre que
vingt ans.
Mais vous partez demain.
- Hélas!
- Vous reviendrez?
- Je voudrais revenir.
- Dites : &lt;! Je reviendrai, sur l'honneur! »
- Sur l'honneur, je reviendrai, si je ris.
- Craignez-vous donc? ... 0 mon cher
François!... Quelqu'un vous menace?... Serait-il vrai '/... Cette sotte légende que les
paysans de Combareilb.... Ah! si, vraiment,
mon amour est un péril pour ceux qui m'aiment, partez, François .... Oubliez la triste
Hyacintbr .... Ne revenez plus!
- Non, non, ma bien-aimée, je n'ai point
d'ennemi. Je ne crains rien, ni personne. Je
ne redoute que l'aube blanche et le cri détesté
du coq .... Ah! puisse le soleil se noyer dans
la mer, el les incantations des sorciers arrêter le mouvement des mondes ! Et toi, Lune,
belle Lune, cesse de nous épier par la fenêtre.
Ne sois point jalouse, ma première et céleste
amie, li y a bien, dans nos montagnes, quelque petit pâtre limousin, quelque joueur de
musette, qui t'aime, à force de t'avoir regardée pendant les claires nuits d'août. II
dort; il rève de ton sourire d'argent, de tes
yeux bleus, de ta face inaccessiLle. Que ce
soit un nouvel Endymion !. . . Descends vers
lui, douce Lune, et prolonge cl'lte nuit heureuse où je possède mes amours.
Ainsi parle François, d'une manière si galante, si précieuse, si jolie, que la Lune croit
ouïr Céladon lui-même. Curieuse pourtant,
comme une femme, elle s'éloigne à regret.
Le chemin vaporeux s'efface .... Dirai-je le
grand plaisir des amants?... Leurs lèvres ne
se quittent plus. lis tremblent, et soupirent,

et se pâment, et si fort s'étreignent, que l'air
ne pas~e plus entre eux. Alors François comprend que l'amour à la façon des Scudéry
n'est que fadaise et faribole, et que les jeunes
bouches ont meilleure grâce à s'entre-baiser
qu'à discourir. Et, puisque la Lune indiscrète
s'attarde au coin d'un carreau, il étend le
bras et tire doucement, tout doucement, la
courtine.

XXVIJI
La trame usée de la brocatelle laissait transparaitre une clarté grise, froide, qui pâlissait
l'ombre entre les quenouilles du lit. François
s'éveilla .
Sa mémoire demeurait encore engourdie.
li ounit les ridraux. Le petit jour changeait
la forme et la couleur des choses.
&lt;( Où suis-je? &gt;&gt; pensa François.
Ses }'eux rencontrèrent la tapisserie des
Amours de Diane. Ce fut comme un choc
intérieur dans son cerveau. li jeta un cri :
- Hyacinthe!
Rien .... Personne .... Il sauta hors de la
couche, prit en bàte ses vêtements el commença d'examiner la chamhre jusqu'en ses
coins et recoins. Les fenêtres étaient closes,
la porte fermée en dedans par le verrou.
Peut-ètre, - comme c'était la coutume aux
temps troublés des guerres religieuses, peut-ètre le prudent architecte de Combareilh
avait-il ménagé quelque secret passage; peutêtre un ressort, caché dans la boiserie, pouvait-il démasquer une cachette, escalier dérobé, couloir souterrain? ... Le jeune homme
pres~a du doigt les reliefs des sculptures,
frappa les panneaux de cbène et les losanges
du parquet: ... La chambre du roi Henri ne
livra point son mystère.
François, tout éperdu et quasi fou, revint
s'asseoir au bord du lit. li considéra les coussins froissés et crut respirrr un vague parfum
de verveine .... Mais il craignait une illusion
de ses sens .... Eh quoi I l'apparition d'Hyacinthe, le tendre dialogue, l'heur~ de voluptr,
n'était-ce vraiment qu'un songe?
Cette pensée glaça François dans l'âme. li
resta sans mouvement, prêt à défaillir, en se
rappelant que lui-même, au premier moment,
avait cru rèver. On lui avait enseigné, au collège, comment les songes se forment, dans
notre esprit , avec des lambeaux d'images
réelles, bizarrement associées, et que la raison ne contrôle point. ... li retrouvait, dans la
réalité, tous les éléments de son rêve. La vue
de Diane et d'Endymion, représentés en tapisserie, avait suggéré toute la scène nocturne
où madame Hyacinthe tenait le rôle de Diane,
- comme elle l'avait tenu , au naturel , sous
les châtaigniers de la Clidane....
« Il faut que l'amour m'ait rendu somnambule, - se dit le pauvre garçon, - ou
que les vapeurs du vin épicé me soient fàcbeusement montées à la cervelle .... Mes
maitres me gourmandaient souvent sur cette
liberté excessive que je laissais à mon imagination - maitresse d'erreur et de folie de vagabonder aux confins du réel el du

rêve .... En vérité, je suis fou, à celle heure,
ou j'ai été fou, rette nuit. ... A quel pmi me
ranger? ... Que dois-je croire? ... Ab! belle
Hyacinthe, n'étiez-vous qu'un fantôme et mon
bonheur qu'une hallucination? ... Non, non,
cela ne se peut.. .. Le souvenir d'un rêve est
quelque chose de confus et d'incertain : il se
présenre par fragments mal liés, et, plus on
le veut fixer, plus il échappr .... J'enchaîne,
au contraire, les moindres incident~, je retrouve les moindres détails de l'amoureuse
nuitée .... .le vous revois, ô ma chère maitresse, je vous presse sur mon sein.... Ah!
je suis le plus fortuné des mortels ou le plus
misérable ! »
François demeura longrcmps dans ces alternatives de doute et de certi rude, d'espoir et
de désespoir. JI appela vainement la cruelle
Hyacinthe. Un valet, grattant à la porte, l'avertit enfin que ~I. de Luzarcbe l'attendait.
Sa toilette achevée, François quitta la chambre, - non sans avoir baisé mille fois les
coussins du lit, - et joignit le bon gentilhomme dans la grande salle du cbàteau. Deux
écuelles d'étain, fort bien ciselées, étaient
servies, toutes pleines du meilleur bouillon.
M. de Luzarcbe embrassa François, el l'invita
à « faire chabrol &gt;&gt; en mèlan t du vieux vin au
bouillon, selon la mode gasconne, ce qui ragaillardit !"estomac, ranime les esprits vitaux,
et constitue un préventif remède contre l'humidité fâcheuse et la fraicheur du matin. Le
jeune homme, ainsi réconforté, demanda des
nouvelles des dames .... L'une et l'autre n'étaient point sorties encore de leurs appartements. li fallut pa·rtir. M. de Luzarche conduisit François BarLazanges jusqu"à la grille
du chàteau, où Pierre Broussol attendait depuis un quart d'heure.
L'herbe était mouillée. Un brouillard couleur de perle, comblant la vallée, s'évaporait
en gouttelettes. Le chàleau, les jardins, les
masses des châtaigniers, apparaissaient comme
une peinture confuse, gris sur gris. Les deux
amis s'enfoncèrent dans le chemin creux qui
menait au village de Combareilb.
Pierre faisait cent questions et François répondait à peine. Soudain il s'arrêta, passa la
main sur l'épaule de son compagnon, cl, le
considérant d'un air étrange, il d,t:
- Pierre, au nom du ciel, que penses-tu
de moi? ... Ai-je Lien toute ma raison?.. .
M'as-tu jamais vu halluciné, somnambule et
visionnaire ?
Broussol, alarmé par ce diseours et craignant peut-être qu'un sorcier n"eût chatme
François, le rassura de son mieux. Alors, cédant à l'irrésistible besoîn d'être éclairé et
consolé, François raconta toute son aventure.
Ce faisant, il ne crut manquer à la discrétion, ni offenser madame Hyacinthe, car il
savait son ami fort secret. Pierre, étonné de
l'angoisse atroce où il voyait François, feignit
la plus ferme confiance :
- C'est maintenant que tu es fou, mon
cher François!. .. Pourquoi doutrr de la réa1'.té de ton L,onheur, lorsque tes souvenirs
t en apportent les plus précis, les plus sûrs

Y1E .JIMOU]f_EUS"E DE

'f1f_A1YÇ01S:BA1f_BAZ.JIJYGES

Un châtaignier, fendit par la foudre, surplombait le chemh. DJ.IIS celte espèce de niche, /out humide et moisie
quelque chose bou,ge.1 .... Le c .:1110 11 d'un mousquet dépass".z ~ fissu,·e de t'écorce .... Le coup parti/.... Quelques
feuilles lombère11/ .... U11 petit 1111age de fumée s'évapora Ie11teme11t dans le rroi,illard .... (Page 285.)

témoignages? ... C'est la pudeur, ou la crainte
d'être surprise, qui contraignirent madame
Hyacinthe à se retirer, dès la pointe de
l'aube .... Elle voulut t'épargner le déchirement de l'adieu. Ce que tu nommes ~a
cruauté n'est qu'un excès de délicatesse.
- Ah! Pierre, s'écria François, puissestu dire vrai!. .. Mais mon cœur s'accorde avec
ta raison .... Je ne doute plus. ... 0 Hyacinthe! ma chère Hyacinthe, oui, je mus aimai,
oui je fus aimé de vous! Et maintenant, que
l'horoscope s'accomplisse! J'attends sans peur
le coup qui doit me frapper ; je consens à
mourir. J'ai vécu ma vie ....
Ses yeux, brillants de larmes, se tournaient
vers Combareilb. Il semblait en délire. Pierre,
effrayé, l'entraîna.
- Viens, viens vite !... J'ai entendu cra-

quer les branches, el J!eau Mgoutter des
feuilles .... Quelqu'un nous écoute ....
- ;';on !. . . Laisse-moi regarder encore
l'extrème tourelle du chàteau, dont la pointe
sort du brouillard, et s'irise au soleil levant. ... Laisse-moi regarder les beaux lieux
oil j'ai trouvé l'amour, où j'ai laissé mon àme.
- Viens!. .. Viens vite!. ..
Un chàtaignier, fendu par la fo'udre, surplombai t le chemin. Ses racines, saill.inLl'S et
crispées, relenairnt au bord du talus la masse
creuse, Ott les chasseurs de loups se pouvaient mettre à l'all'ùt pendant les nuits d'hiver .... Dans cette espèce de niche, tout humide et moisie, quelque chose bougea ....
Le canon d'un mousquet dépassa la fissure
de l'écorce.... Le coup partit. ... Quelques
feuilles tombèrent. ... Un petit nuage de fu-

�1f1STO']t1.JI

--------~- ---- --------- ---------------~

rnée s'évapora lentement dans lt' brouillard.
Frnnt'nis, frappé au cœur, gisait , la face
touroéc ,·ers Comharrilh. li n'avait pas ce~sé
&lt;le sourirr.
XXI\

Comn1c il l'avait juré, François re,·int à
Cornhareilh. Il y rcrint, porté pat· les bras de
Pierre et de Fougcyras. escorté par les valets
et les gens du village, dans un grand brui t
de pleurs et de lamentations.
M. de J,uzarchr, ayant constaté que l'art
dt'S médecins était inutile, fit transporter le
corps dans la chambre du roi Henri. La vieille
marquise n'eut pas la force de soutenir ce
sprctaclc. Mais, avec une énergir singulière,
m:i.damc llyacinlhc voulut absolument revoir
François. Elle le revit en effet, couché sur le
lit, entre lrs courtines de brocatelle. Son habit de velours violet était souillé de sable el
de sang. Il avait la tète inclinée à gauche, les
1eux fermés, la bouche souriante, et des
feuilles rousses mêlées à ses chc,·eux. Son
visage étai t mystérieux cl paisible, nullement
altéré rt crpcndanl un peu diflë rcnl de ce
qu'il avait paru la m ille: hcau d'une beauté
plus parfaite enrore, cl plus touchant r, cl
rom me achevée dans la morl .
Pierrr. hrbélé par le désespoir. vi t madame llprintbr s'approcher de François. Elle
(lll11stralions dt

le considéra longuement, puis. arec une tendresse el un respect infinis, elle lui baisa le
front, les yeux et la bonchc. Penchée sur lui,
les bras étendus, elle ne se relcYail point.
Broussol l'appela ....
Elle ne répondil poinl. Et il ronnul qu'elle
1ltait pùmfr.
L'ayant rr misr aux mains de ses femmes,
Picrr~ médita sur c-elle ac tion étrange d'Hyacinthe, cl le soupçon lui vinl que .François
n'avait pas rèvé. 11 sentit sa douleur. non pas
diminuée, mais adoucie par celle certitude,
qu'il garda secrète jusqu'à la fin de ses jour3.
Le lendemain, le cort ège funèbre partit pour
Tulle, ramenant le corps de François qui fu t
enseveli au Puy-Saint-Clair .
Qui dira le· chagrin des Barhazanges? lis
pensèrent mourir de douleur, cl mirent Loule
leur consolation en leur fils adoptif. Leur
deuil fut un deuil pour la ville entière el pour
Loule la province de Limousin. Le présidial
de Tu 1le réclama la punition du meurtrier.
Ses plaintes allèrent jusqu'au fioi. qui s'en
émut. On fit une enquète. Des paysans témoignèrent aroir vu le rneije Chassa,·an t rôder la nuit au tour de Combarcilh, armé d'un
mousquet à rouet. Le lieutenant de police cl
les gendarmes se rendirent alors au manoir
de La Roche-Dragon. Ils y troul'èrent Chas. a,·anl et son maitre qui furent saisis, ju~és
pour de n::nnl11·r11x crimes et lmHés sur la

place des Oules, le 9 janvier 1694. Mais le
populaire persiste à croire que des mannccp1ins seulement furent ]i1Tés au feu, les mécréants s'étant sauvés par magic. Et les bergers des hauts plateaux racontent que, dans
lrs nnits de Toussaint. on entend l':lmc damnée de La f\orhe-Oragon mener la ,1 rhassr
volante. l&gt;
Dans celle mèmc année 1604, on déclara
la mort du marquis de Combareilh. Et, l'année suirantc, la douairière et M. de Luzarchc
étant défunts, la triste Hyacinthe se rendit
rrligieuse d oitrée chez les Ursulines. Depuis
la mort de François, elle n'avait jamais souri.
Ainsi fut accompli l'horoscope. Quelqurs
personnes y verront l't·ffet du hasard, ex pliquant l'aventure de François par des causes
toutes naturelles. Elles plaindront l'infortuné
qui mouru t à vingt ans, lorsqu'il pouvait
attendre fortune, honneurs, riche mariage, et
un siège de conseiller. li pasa cbèrcmm t un
court plaisir qui fut peut-èt1·e une pure ill usion, l'ombre d'une ombre.. .. Mais, quoi
qu'on pense sur cc point, si l'on regarde le
train du monde, el le peu qu'est la forlune.
et le néant qu'est la gloire, et Ir mensonge
qu'est l'amour, ne faut-il pas envier re }'ranrois Ilarhazanges qni, dans unr nui t ~a ns
lcndr main , vér11L son rr\'C amoureux ou rr,·a
sa rir amo11rC'nsc?
MARCELLE

CONRAD.)

TINAYRE.

FIN

r%Cadame Ba))arl
Un récent Yol11mc de M. Joseph du Ilourgct lrs nobles pages publiées par M. le comte
A. de Mun, dans la « Ilerne hebdomadaire)),
sur les Del'nières hew'es du drapeau blanc,
ont ramené l'attention 11 la mort de M. le
comte de Chambord et anx circonstances qui
l'ont rnlou réc .
Je ne sais pas si aucun chroniqueu r a jamai fait allusion à une brochure médicale,
parue en 1881, - c'est-à-dire deux ans arnnl
le décès de M. le comte de Chambord. Celle
pfaq nctLc est la reprod uction lextucllr des
notes très détaillées, écri tes an jour le jour,
en 1820, par le docteur Dencux , acconchcm
de la du chesse de Berry. La naissance du
prince qni devait être Henri V csl contée fa
avec une mi nutie singulière et particulièrement rrvélatricc des pitoyables intrigues, des
mesquines rirali tés et des imraiscmblahlcs

complications que le moindre incident fait
surgir autour de reux qu'on appelle, bien improprement, les gmnrls de la terre. Le braYC
docteur Dcncux , qui n'aYail pas l'habitude
des cours, encore qu'il s'appliqu:H de tout son
cœur à s'en assimiler le langage et lrs belles
manières, éprouYa là bien des étonnements,
cl sorlil des Tuileries manifestement stupéfait
de cc qu'il y avait vu.
Au nombre des multiples obligations qui
lui incombaient, comptait l'exa men préalable
des candidates nourrices. Dès &lt;JU'avait été
officiellement annoncée la prochaine naissance
d'un enfant de France, les pétitions affluèrent
de tous les points du royaume : Dcneux eut lt
enregistrer pour sa part les demandes de plus
de cinq cents jeunes mères sollicitant l'honneur d'allaiter le futur rejeton de la branche
ainée des Bourbons. Chacun des membres cl~

la famille royale, chacun des fonctionnaires
de la cour, chacun des nombreux médecins
composant le se1·vice prônait une ou plusieurs
candidates . Il y en avait de tou tes les classes
de la société cl de tou3 les départements de
France. li fallut procéder a une rcvision minutieuse. De toutes, celle qui d'un unanime
a,,is scmbia réunir le plus de quali tés, éta it
la femme d'un notaire d'Armentières, clans le
Nord. Elle avait ringt-cinq anst un charmant
visa"e,
une taille superbe, un teint
éclatant,
0
••
et comme bien on pense, une po1tr1ne opulente ·, clic était .distin0cruéc , instruite , de
bonnes manières, cL pour comble de pe_rfc~tion, clic s'appelait Mme Bayarl, cc qui rcjouissait M. le co111Lc d'Artois, cl devai t sonner a~réablemenl
à Loule oreille française.
0
Le passé de celle agréable dame était ~ussi
un Litre à considérer. J\l'ant son marwgc,

,

_____________________________________.M

n'étant encore que lllle de Willl', clic arnil
prndanl les Cent-Jours servi d'émissaire à la
cour de Louis XVIII, réfugié en Belgique. A
la barbe des policiers cLdes espioAs de l'usurpateur, elle passait de nuit la frontière, allait
chercher à Gand le courrier des princes et
l'introduisait à Lille, où était établi le bureau
secret de la correspondance royale.
Le notaire Bayart n'avait pas montré à la
même époque un dévouement moindre : ju·gcanl que Louis XVIII pomait avoir besoin
d'argent, il réalisa toute sa fortune, emprunta, s'engagea , réunit une somme de
500 000 francs cl Yint l'offrir au sourerain
exilé. Lors de la seconde restauration des
Bourbons, cc beau trait fut ébruité; Mlle de
Witte, de son côté, était quasiment célèbre;
de bons royalistes résolurent d'unir ces cieux
licli•lcs de la monarchie; on les présenta l'un
i1 l'autre, un mariage s'ensui vit et c'est aingi
que Mlle de Witte était devenue )lmc Ilayart.
On continuait néanmoins à l'appeler la Jeanne
d'Arc dn No1'd, ce qu i était tout de même
1111 singulier surnom pour une nourrice.
Elle n'était pas encore mère quand clic fui ,
rn j uin 1820, désignée au docteur Deneux ;
'on la logea aussitôt au château de Bagatelle
où, le 10 juiUet, elle mit au monde un beau
&lt;'L fort garçon auquel fut donné le nom de
JIPnry ; les couches de la ducbcssc de Brrry
Il&lt;' dcrant pas avoir lieu a,·an l deux mois c l
demi, la Factùlé se trouvait en mesure cl 'obserl'er comment Mme Bap rl s'acquittai t de
ses nourcaux devoirs. A la satisfaction générale et après mùr examen, elle fut, le 28 août,
officiellement nomm'ée première nourrice de
l'enfant royal qu'on attendait ; par précaution
on lui adjoigni t six. collègues cl une suppléante qui furent aYC'C C'llr installées aux Tuilerirs, clans l'cxpeclatirc de l'entrée en fonctions.
Le petit prince tant espéré pomait apporter en naissant un appétit de Gargantua :
il était assuré, a,·cc ses huit i1ourricrs, de se
rassasie,· à discrr l:on.
li Îl t r nÎln son cnlr1:c sur la scène &lt;lu
mondt', le 2!) septembre, et le jour même,
tandis que Paris se montrait fou de joie, au
bruit des salrcs, des fa nfares, et des acclamations, tandis que, maladroitcmcnl, Louis XVIII ,
prrnant le nourcau-né sur ses genoux, lui
frottait d'ail les lèrrcs et lui faisai t boire une
cuillerée de vin de Jurançon, par rappel de cc
r1ui s'était fait lors de la naissance de llcnri I\',
~lme Bayarl fut amenée de l'appartement qui
lui al'ail été concédé et installée près du bercr:rn.
.
Pendant sept jours tout fu t à merveille ; la
11r1'mièrc nourricr snfÎlsait srulr anx r11rnlre

.JIV.ll.M'E B AY.111(1 - - ~

repas de Mons&lt;'ig11cur, cl arec un ll'I excédent,
qu'il lui en restait largement de quoi nourrir
son propre enfant, dont on dressa le hcrcelu
à coté de celui du jeune prince. Le soir du
6 octobre, vers dix heures, an moment de se
meure au lit, elle but un bol de potage; puis
elle se coucha. Presque aussitôt clic C's t prise
de maux de cœur, de douleurs d'entrailles &lt;'l
de romisscments. Elle s'inquiète et réclame
un médecin ; mais Ya-t-on rérniller les feuticrs, les huissiers, les gardes, la Faculté
pour un simple malaise? On larde jusqu'au
m1tin, et à sept heures seulement, M. Ilaron,
médecin en exercice, voit la malade. li diaguoslique une indigestion qu'une infusion de
camomille dissipera. Mme Bayart exige la
présence du docteur Deneux; il accourt ; elle
lui expose que la veille, elle a troul'é à cc
potage, d'où vient le ma1, un goût Lrè-s amer.
Deneux s'iuformc; il ,,eut cxâmincr les matières rendues; par malheur, on s'est empressé de les faire disparaitre. Pourquoi c-cllc
hàtc? li remarque clans la cbambre deux personnes ,1 dont la Îlgurc dénote le plus grand
trouble à chaque question qu'il adresse, soit
à son confrè-re, soit /1 la malade; clics paraissent éprouver les plus vives inquiétudes
clr ses inYcstigations, et nr rrssenl, a,w un
air de crain lr, de Îlxcr les Jeux sur IL'S siens,
pour découvrir cc qui se passe en lui l&gt; . Pourtant, comme il n'est lit qu'rn con.milan/, il
rassure Mme 13ayart et la conÎlc aux soins de
son confrère Baron.
La journée fut mauraisc; les Yomisscments
1;cparaissaicnt chaque fois que la nourrice
absorbait la tisane de camomille; elle éprourait une sensation de rl1alcur il l'estomac; la
langue était rouge, la fü•1Tc assez forte. Les
trois mc:dccins qui l'assistaient ne saraicnt
que décider. Mme Jhyart pouvait-elle, dans
ces conditions, donner le sein au jeune prince?
ncsponsabilité grave qu'ils se rcpassa:cnl l'un
à l'autre. Tout le chàteau était en émoi ; le
roi, les princes s'inquiétèrent. Le bruit courai t que la première nourrice n'a mit plus une
goutte de ]ail, cc qui i tail faux . Quant à
l'honnètc Dencm , il (foirail lit une intrigue
de cour dont le but était l'éloignement déÎlnilil' _de la Jeanne d'Arc d11 Nord, jalousée
déjà et objet de mille calomnies. (Naissa nce
du dur dl' Bordea11.1:, par le doclem· Dene11.t, accJuche111· de la duchesse de Re1·1·,11,
manuscri t inédit, publié par M. le docteur
A. Matlei, 1881.)
Il est très étonnant que, dans cc désarroi,
on ne Îll point appel à l'une des sept nomriccs
supplémenlair~s, choisies avec tant de soins
cl de précautions. Mme Bayart se vil sur-lcclnrnp remplacér par unr femme inconnue it

lous les médecins de la cour rt qui se lroul'a
là ,1 à point nommé ». Nul ne saYail d'où clic
Ycoait, qucl était son àgc, combien elle atait
nourri d'enfants, quelles étaient les qualitég
de son lait .... Néanmoins on l'accepta, préférant ,1 laisser aller les choses plutot que d'avoir
11 lutter cl dr courir le risque d'être di ~gracié l&gt;. Sc munir quatre mois à l'arnncc, examiner cinci cents nourr:ccs, en arrètcr huit
cl accepter définiti,·cmr nl celle que procure
le hasard, c'est là une s1rnbolique image de
b:en des opérations goul'ernementales.
Mme Bayarl ful rcnroyée à Armentières
avec son enfant, et l'incon nue prit sa place.
Elle était d'une assez belle taille, mais d'une
constitution molle el lymphatique; clic arait
dépassé l'àgc d'une bonne nourrice; sa Îlgure
était sans expression; &lt;1 son teint, érrit DenC'ux, annonçait une maladie organique clrs
roics digcslives; son lait dernit être abondant
cl peu nourrissant; quant à ses facultés physiques et morales, elles étaient engourdies
sous une grande quantité de graisse de mauvaise nature ». Vilain portrait ; en revanche
cette dame, qui s'appelait Mme Colly, éta iL
trop nulle &lt;I pour donner des craintes et
porler ombrage à aucune des personnes du
service 1&gt;. C'éLait bien re qu'on avait souhaih:.
Deux ans plus lard, Ilcncux conn ut la satisfaction de pratiquer l'autopsie de ccllP pr u
engageante nourrice si imprudemment acceptée en dépit de ses bons aris. Les médecins
seuls ont de ces re1·ancbcs. Il cul le plaisir de
constater qu'elle était morte d'une péritonite
déterminée par un sqnin·he, ou plulôl par
un kyste sàeux d'un volllme aussi considé1·able que celui d'un gm.~ melon.
Tout ignorant qu'on soit dt&gt;s maux drsigné5
par ces époul'antablcs termes, on peut imaginer - témérairement, peut-être - que si
le docteur Deneux virait encore de nos jours,
- il s'en faut de braucoup, car il est mort
en 1846, - il songrrait à cc squii-1'he 0 11
kysle sél'eux, en lisant les documents qu'on
publir aujour&lt;l'hui sur les phases de la maladie à laqul'lle succomba ~f. le comte de
Chambord. Les docteurs Draschc, ~!cycr, el
après eux le docteur \"nlpia n, diagnostiquèrent une l umew' cancéreuse à l'e~lomar ,
dont à la palpation ils rcconnais.sairnt sous la
peau l'énorme prolnbéranrc. Celle lumcm•, .il
csl vrai, se Lroul'a être à l'autopsie sommain'
1111 amas de ganglions lymphatiques; les savants seuls pcurent dforéler d'o/1 provenait
celle obs truction, mais il est bien probable
que Drneux, qui ne s'était jamais consolé dn
renvoi de la saine Mme Bap rl , affirmerait
que M. le comte de Chambord rst mort de sa
nourrire.

�111ST0~1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

LES MAÎTRES DE L'ESTAMPE AU

xvm• SIÈCLE.

-

L A TOILETTE,

gravure de N tCOLAS PONCE, d'après BAU DOUIN. (Ca~net des Estampes.)

Clicb~ Braun

LA REINE ALEXANDRA
T ableau de la

J\lARQU JSE CÉCI LE oE

VENT vVORTI 1.

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>Historia</text>
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                <text>Memorias</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Imbert de Saint Amand</name>
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        <name>Jean Richepin</name>
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                    <text>, - 1f1ST0~1.ll _ ___;__ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __
Tn es ,jeune; .\1. Baluzc est sa rani ; 011 le sau- paré, honoraient par des prières cl de, pleurs
Yera. François lui-même fait des 1·œux pour le saint viatique, et recomma11d1ient à Dieu
la guérison. Je lui ai révélé la tendresse, non l'àme pénitente de )largot. C'était un clair
par dépit, mais par remords, et cette ten- matin qui sentait une odeur de messe, odeur
dresse l'a touché jusque dans l'àmc. François, de cire et de roses, d'encens et de pain bénit.
chaq11e jour, prie Dieu cl fait dire une messe, Les balcons araient leurs draps el leurs guirlandes. Le soleil, tout en or, luisait, tel iln
afin que lu guérisses de corps cl de cœur.
- François ! cria la Chabrl'lle. li le ~ail. ostensoir. Et dans le ciel, aux couleurs du
el il ne me raillr point! ....\h! monsieu r manteau de la Vie1·gc, blanc cl bleu, les
sons des clorhes passaient, comnw pes ,·ois
Pierre, est-il possible? ...
m e se piuna. sur l'oreiller: maJL1110isell&lt;: d'anges.
Conlrastin accourut. Le soir mème, la fih re
Dans le galetas paré d'humbles llcurs, la
redoubla.
.\lainlenanl, dans ~on délire, la Chabrelle Chabrcllc, absoute cl communiée. vil'ait dou.-xultail de mvslérieux bonheur. A trarcrs les cement ses dernières heures de vie. Elle avait
flammes cl le; ombres de la fiè1Te, clic gardait demandé qu '011 plaç-àl près d'elle son métier
la demi-conscience d'un bienfait inconnu, le de dcnlclliêre, cl certain rnlanl inachevé de
dcmi-sou,·cnir d'unr joie, la sensation d'une point de Tulle, il Jlcurcttcs cl à fleu rons. Ne
lumineuse présence .. .. Soule1·éc sur les cous- démentant pas son caractère, en cc terrible
~ins, les )"eux dilatés cl brillants, les mains moment, clic badinait encore, pour consoler
tendues, clic soupirait comme une colomlw 11ndcmoiscllr Conlraslin.
- Il faut. madcmo:sellc, que Julienne Sage
amoureuse, arnc des mols si imprérus. si
purs, si tendres, qu'elle semblait parler i1 s'appli11uc fort pour terminer proprement
celle besogne : car, si j'ai commis de grands
lliru.
péchés, j'ai su, mieux que les autres filles.
Le 8 septembre, qui est la fètc de la ,\at:- brodrr la « grossière », la « respectueuse 11
vité de ~olre-Dame, i\I. le curé de Saint-Pierre. et le &lt;&lt; picot ... &gt;&gt;. Dites, je vous prie, à ces
arec les religieuses et les e~fants de chœur demoiselles, qu'elles ont coutume de tenir
portant les cierges, le dais cl la clochclle. leur point trop serré.... Que cc cc rezel ,, est
descendit les Quatre-Vingts. Les bonnes fem- joli! ... Que celle bordure est délicate ! ...
mes de l'Enclos, les . demoiselles dentellières. \'oilà 1111c bien fragile chose cl qui durera
c111rlques bourgeoises mèmc, à genoux sur le plus quP moi .... .\h ! 111,1dcmoiscllc. de f!ràce.
0

(llt11st.-alio11s dt

CONRAD.)

ne giilcz point ros ycu~ .. .. :\e lllC plaignez
pas. Je meurs contente.... li est plus malaisé
de bien rine que de bien mourir.
- Ah! Margot, ma chère fille ....
Quelqu'un frappait' à la porte.
11ademoiselle Contrastin sortit. Il ,. out un
chuchotement de voix sur le palier. •
- Margot, dit la maitresse dentellière e11
rercnanl, il y a là... une personne qui rnu~
veut parler ... une JJcrsonne que mus aurez
plaisir ü reccrnir .... Là... soyez paisible, mignonne.... Je vais le faire entrer ....
- M. Broussol '! ...
- ~on, non .... Cc n'est point ~I. llroussol. ... C'est un autre... un ami ... c·&lt;•st ....
- François ! cria la mourante.
El François Barbazanges entra. li tenait ii
la main son feutre à grandes plumes. Un
manteau gris l'cnreloppail tout entier. li fit
quelques pas, rejeta le manteau, et parut en
merreillcux habit de rclours et de salin couleur de pmne, chargé d'or, de broderies el
de dentelles, comme un fiancé.
- Ah! monsieur, est-cc que je rêve'? ...
Est-ce rnus. ici, dernnt moi? Est-ce bieu
rous?
Ils étaient seuls : elle, dressée sur les coussins, les cheveux épars, les yeux fixes, les
lèHes oul'crtes, les mains jointes; lui, un
genou en terre, 1111 coude sur le lit. L'éclatant
soleil s'irradiait autom d'eux, clans la paunc
d1ambre.

(A sufrre. )

~lAllCELLE

LES BELLES ACTRICES D'AUTREFOIS

TI;-.;A YRE.

Cliché Braun.

MADEMOISELLE GEORGE
D'après le tableau du

BARON

GÉRARD.

�L IBRAIRIE I LLUSTRÉE. -

J ULES

TALLANDIER, ËDITEVR. - 75, rue Dareau,

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(Xtve arrt).

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5" fascicule (S

Février 1910.)

Il
V ICOllTE !JE R EISET • . ,
MADAlIE !JE ]llvrrEVll.U:.
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Les nièces du Cardinal . . . . . . . . . . . . 196
Louis XV et Madame de Pompadour.
. 197
Correspondances amoureuses : L'hôtel de
Ferriol . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 205
Les • mots • de Sieyès . . . . . .
. 2o6
Les Femmes du Second Empire : Une Pompadour impériale. (La Comtesse de Castiglione) . . . . . . . . . . . . . .
207

FRÉDJ'..R!C ùlASSVS.

de l'Académie Jra11çai:;e.
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LuDonc H ALÉVY .

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plus élégants et les plus gracieux du , 1·111• siècle français, le siècle de l'élégance, de la
grâce et de l'amour. Mais, parmi les œuvres de Watteau. 11 en est une, l'Eml'a,·q11e111e11/
pour l'ile de Cythère, à laquelle il s'est attaqué à deux reprises pour s'y réaliser tout
entier. Et, de l'avis unanime des plus fins critiques d'art, c'est là que Watteau a créé le

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BOURGET, d, l' 1cadémie ~•ançaise. Les yeux et la voix. - 1:At L KEllOUX.
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228

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23o
La vie amoureuse de François Barbazanges . 23 1
Notes et Souvenirs . . . . . . . . . . . . . . 23&lt;)

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~aitre dans Lt1 1 théàlre, le conquérir dès le femme qui renait de s·étcindre dans le plus
lie;uté al'aicnl rendue célèlll'c entre loulcs,
plus jeune ùgc, en deYcnir uuc gloire sans obscur abandon, et que, je ne sais pour et qui arail ru jadis l'Europe entière it ses
riralc, telle fut la destinée de Mlle George quelle cause, l'état &lt;:il'il arait rajellllic de pieds !
jusqu 'au moment oü l'âge la contraignit, sui· deux ans !
Rivale de Mlle Duchcsnoy cl de )]lie Mar~.
le tard, à la n•traile défini tire. Elle consacra
C'étai t une ,·ieille personne au r isagc elle a rail goùté toutes les Ï1Tcsscs de la .,Joire
.
0
ses loisirs à écrire ses Mémoires cl, si la làdH• rayagé, mwahie par un si colossal embon- r n rnlerprétant
d'u ne triomphante manière ll's
fut longue à accomplir, clic l'ut en rcrancbe point que les passants se retournaient sur son grands rob de la tragédie et en incarnant
l'acile car les souvenirs abondaient,
successircmcnt toutes les héroïnes
lous passionna11ls, dorés de gloire
du théùtre romantiqu e. Elle arail
scénique, étoilés des uccès relenlisn1 les empereurs et les rois atsanls.
lcnti fs à ses moindres caprices l'l
.\Ille Geo rge incarna l'arlistc
les plus grands comme les plus
Loule-puissante qui ne relève pas
p11issa11ts s'étaient disputé ses sondu j ugement de la l'oule. Cl' tlC
rires; puis les années étaient n:foule domptée et soum ise, allcnnues, alourdissant sa démarch!',
dric 11 sa parole cl 11 son geste.
cmpàtanl son l'isagc el assourdisl'acclamait dans ses moindres rôles
sant sa 1oix: il aYait fallu renonrt•r
l'i s'enthousiasmai t a ux accents de
aux sucd•s et aux orations et lutlt•r
sa rnix , 11ui, telle la lyre antiqur,
contre les difficultés matérielles dl'
la conduisait aux plus hauts soml'cxistcnec cl les tristes réalités dl'
mets de !'Art lyrique ! .\ près aroir
la l'ic. Une septuagénaire obbc l' i
com1uis les populations cl la mu!presque infirme, voilà loul ce qui
lilude, fülc George sut asserrir
était resté de celle qui avait éll:
aussi leur mailrc à ses lois, et
Marie Tudor et Lucrèce .Bol'gia.
clic fut l'amanlc le pins longll'mps
après arnir été Iphigénie et Clytemsourcrainc de ce t am:int formidanes tre, de celle qu i, au seul son de
ble, &lt;lecc mai:rc tout-puissant mais
sa l'Oix, faisai t jadis frémir 0 11
rnlage, en un mot de Napoléon!
plN1rcr une salle entière.
Tant de gloire cl de succès deLorsque sonna pour elle le péniLle
raient peu à peu s'éteindre et Lous
moment de la retraite, elle arnil
ces éclata nts triomphes prendre fin
passé soixante ans et elle cssarn
bien humblement : dans la lislc des
d'augmen ter ses insuffisantes re~inhumations du 13 j anricr ,rn67,
rnmccs en ouvrant um' classr dl·
publiée par le Journal rles De'bats,
déclamation où clic fo rmerait dc·s
on lit celte simple nwnlion : &lt;( }Ille
élèYes qui recueilleraient les g-ra11\Vcymer, décédée à soi xante-dixdes traditions de ses rùles et s'inhuit ans, 5 1, rue du llanelagb. &gt;i
spin•ra ic11l de sou laient. )lais l'inParmi tous les lecteurs qui , d'un
succès a,·ait bien l'ile découragé
œil distrait, parcouru rent ces li~es premiers efforts : l"ieillissan l&lt;·
gnes, il en est bien peu sans doute
et appaunie, elle était restée génédont l'attenti on ail été attirée par
reuse et prodigue, entrainée par
cc laconique renseignement ; le
~es goù ts de dépenses cl son cléfau l
J\IADE~IOISF.LLE GEORGE.
nom de Weymcr était ignoré, cl,
d'entendement. Il lui arni l fall u
D'aprè:; une lithographie wo11;-me ,te 1828.
mème chez ceux qui aYaient connu
renoncer à son entreprise et c'est
jadis celle qui Yenait de disparaialors qu'elle était renue échouer
tre, ce nom banal ne pomait éreiller aucun passage. Depuis quinze ans, elle l'i rait a solitaire dans ces quartiers lointains que l'asom enir. Mais ce qui, à bon droit, pourra l'écart dans ce petit coin de la hanlicuc par i- grandissement progressif de la capitale n'ayait
paraitre étrange, c'est quo ni le jour ni le sienne, et, à la rencontrer paunemcn l Yèluc pas encore mis à la mode. C'es t dans cette solilendemain du décès aucune note biogra- déambulaul daus les rues paisibles de Passy, tude presq ue proYim:iale que l'idée lui Yiut
p!Jjque, aucun article nécrologique ne soit nul ne se serait arisé que cette ruine informe de rcriuc ses heures de gloire et de bonheur
Ycnu apprendre au public quelle était celle c'élaiUlllc George, crllc que son talent et sa en écrivant ses )[émoires. Elle arail été mèléc
Sorncr.s. - .1Lémoires i11éd ü.~ de Jl/lle George,
publiés par P.-A. Chéramv. - R11cyclopédie
des gens .du 111011dc, par Ouri·.1·. - /Jiographie des

co11temporni11,,. -

1. - lltsTORt.1. -

Dictio1111a1r1· de la rom·rr.iaFt1s.:. S.

lion. - Bingrapf,ie générale de Didot. - Galerie
historique de la Co111Mie-F1·a11ça1se, µor E. de
~lannc rl )lcnrtricr. - Né111oires d'.J/exandre
D11mr1.,. - l'or/rai/., co11lempurai11.,. ,J,, Thi•o-

philc Gautier. - llistoire de l'rrrt dra111atiq11e.
de Théophile Gautier. - Les belles femmes de
l'a,·is, ,dclll. - Jour11al in time de la Coméd ief,'1•a11ça i.~e,

par Ll~orgrs d'llcill~·.

13

�r-

111STO'l{1A

i1 La nt d'érénements au cours de sa longue
existence, clic arait ,·u tant de choses el connu tant de gens, elle amit vécu dans l'intimité
de tant de grands personnages, que le récit de
ses arenlurc ne pouvait manquer dïntérèt ;
c't:lail un moyen tout trouré peul-être de se
procurer ce nécessaire qui lui faisait défaut
et, sans larder, elle se mi t i, la brsogne. Peu
confiante dans ses propres forces, elle arn il
chargé un ami de classer et de mettre en
ralcur ses notes cl ses souYcnirs, mais le lraYail une fois acheré ne lui donna pas satisfaction entière: elle jugea le )[émoires empreints de trop de banalité cl de fantaisi e, et
il lui embla (JUÏI rendaient mal le tableau
de son cxi~tencc si remplie rt si mournmenléc.
Elle YOulul essarcr de tracer elle-même le
récit de es a,enl~rcs cl c décida it prendre
la plume.
Cc sont ces cahiers écrits en courant, sans
prétention à l'élégance ou mèmc à la correction, restés ignorés pendant de longues années,
que le hasard d'une rente a fait tomber entre
les mains de )J. Chéramr. li Yient de les
mettre au jour en les ac~ompagnanl d'une
curieuse préface, et nous de,·ons l'en remercier, car ces page , toujours originales cl
ouvenl naïYcs, sont dignes de piquer notre
curiosité. La forme en est lourde cl massire,
cl le style défectueux : on y derinc presque it
chaque ligne l'inexpérience de la mémorialiste,
mème les règles le plu élémentaires de la•
grammaire y sont souvent négligées; mais on
y sent en rcrnnchc l'accent de la Yérilé, car
lorsqu'elle reul se ,·anler arec quelque peu de
complaisance, clic C'Sl tolalcmc.nl incapable de
nou lcdis imuler.
Ce qui cor c encore ces Mémoires, ce sont
les nombreuses parcnlht·ses que l'auteur a
cru deroir y ajoull'l' . Après chaque récit
d'une anecdote qui lui parait piquan te, après
chaque de cription d'un tableau qni lui
semble particulièrement curieux, )Ille George
ajoute 11uclq11es naïYcs réflexions qui s'adressent à )!me Dcsbordcs-Yalmore, à laq uelle
clic a dédié son manuscrit : « En vérité,
ma bonne \'almorr, lui écrit-clic, il faudra
une plume comme la rôlre pour faire raloir ces détails qui sont rrais. Je uis une
grosse hèle, incapable d'en tirer parti, mais,
raconté par 1ous, loul cela dcriendra charmant! l&gt;
Car ces )lémoircs, il parait l,ien certain que
)Ille George n'a rail pas l'intention de les fai re
paraitre tels que nous les lisons. Ce n'en était
en somme que le brou illon el la quintessence
11u'cllc destinait à son amie plus compétente
en l'art d'écrire, pour qu'elle le remaniât cl
lui donnât une forme plus correcte cl plus
allrayante.
Le souveni1· sur lequel elle s'arrête avec le
plus de complaisance, on le devine, c'est celui
de ses amours arec Napoléon et c'est assurément le chapitre qui nous intéresse davantage
tant par la qualité mème du héros que par le
jour tout nouveau sous lequel elle nous le
montre. Si elle ne s'est pas vantée, si son
récit n'est pas totalement fantaisiste, il est
bien certain que l'empereur nous apparait

"-------------------------sous un tout autre jour que celui sou lequel
nous nous le sommes toujours Oguré.
Cc maitre autoritaire et soul'cnl brutal, qui
ne mil d'ordinaire dans la lemme que l'inslrumC'nl banal de ses fantaisies ou de ses conroitiscs, devirnl auprès de )tlle George, aimable cl
pres•1ue galant: cc despote qui n'a plus même
un rpgard, une fois qu'il a salisfaiLson caprice,
pour celle qui en a été l'objet, restera pendant des années, pour la tragédienne, un ami
lendrc, attentionné cl Odèlc! 'ous aYions pu
croire que 1apoléon n'arail eu de Lendresse
que pour les deux impératrices : )Ille George
nous apprend que pour clic il eut Lous les
égards et toutes ks délicates ·('s : il oubliait
à ses cotés le fardeau du pou mi r, le souci
des alfaire-s cl retrouvait auprès d'elle une
humeur enjouée, pleine de riracité cl d'abandon.
S'il est permis de suppo er que l'héroïne
a mis une trop orgueilleuse complai ancc it
nous peindre Napoléon sous les traits du pin
parfait chcYalier ou du modèle des amoureux,
il e l bien certain, en tout cas, qu'il cul pour
clic un attachement réel et durable, et l'on
comprend aisément qu ·c11e ail été Oèrc d'aroir
in piré un pareil sc11Liment. .\u déclin de sa
rie arenlureusc, c'était cc sou,·enir qui lui
semblait le plus glorieux cl celui qu'elle ne se
la ail pas d'éroquer.
()ès ses jeunes années sa vie e l un wai
roman d'arcnlurcs.
Marguerite-Joséphine Wcymcr était née lt
Bayeux, le 23 férricr 1787; son père était à
la fois acteur et directeur d'une troupe tlié.1tralc qui faisait des tournées en prol'incc, r l
sa mère, qni figurait au nombre des actrices,
tenait l'emploi des onbrettcs. Cc fut, dit-on,
pendant une représentation de /a Belle Fa mière que la petite Olle l'int au monde. r l
c'est ur les planches d'un théùtrc qu'elle Ot
ses premiers pas. Entre les portants des couli sr où se pa~saienl ses journées, elle assistait aux répétitions et ne perdait rien du
spectacle qui se déroulait sous ses yeux. Le
goùl du théàlrc s'ércillail chez celle enfant
intelligente rl avisée, dont la mémoirr cl la
mimique étaient déjit surpn•nanlcs. Douée
d'un esprit d'imitation incroyable, clic montra
bienloL des dispositions si étonnantes que son
père n'eut garde de n'en pas proOtcr.
Elle renait d'aroir cinq ans lorsqu'elle
parut en public poul' la première fois, cl dans
&lt;1 Paul cl \ïrginic » uü elle débuta, la petite
actrice par la perfection de son jeu al'ait conqui tous les sull'ragcs. L'enfanl allait &lt;lcrcnir
en peu de temps l'étoile de la troupe. Le
Jugement de Pâris, puis Les Deux Ch asseurs et La Laitière lui ralurenl de nouveaux
succès.
Un soir, Mlle 11aucourl, de passage à Amiens
où séjournait alors la petite troupe nomade,
YÏnL donner une représentation au théàtre de
la Yille. Elle voulut voir ce petit prodige dont
tout le monde parlait, la fü venir, l'interrogea, el lui fil répéter quelques fragments de
ses meilleurs roles. Émerveillée d'abord par
sa beauté, elle le fut bien dal'antagc par l'harmonie de ses mourcments, par la gràcc de

tous ses gestes el la sûreté de son accent.
Elle dcl'ina que celle enfant arai t en clip
l'étofle d'une grande artiste et demanda à son
père de la lui conOer pour se charger désormais de son éducation théàtralc. C'était renoncer au plus clair de son gagne-pain ; l'impresario se fü quelque peu prier pour se
séparer de son étoile, m1is les supplication
de sa fille triomphèrent de ses hésitations, cl
un beau malin, mie Raucou rt qui était rcntnic
à Paris vil débarquer chez elle sa noul'cllc élère.
La célèbre artiste ne s'était pas trompée,
celle enfant de la balle dcrail dcYcnir une
grande tragédienne.
Durant dix-huit mois, elle la fit travailler
sous sa direction el, le 23 norembrc 1802,
elle la faisait débuter à la Comédie-Française.
Bien qu'elle ne fût âgée que de seize ans /1
peine, le role qu'elle interpréta était celui de
Clytemnestre. Ce per onnagc, qui semble si
peu conl'enir à une frêle jeune fille, était
cependant celui qui s'adaptait le mieux à sa
beauté sculpturale et à sa noblesse d'attitude.
Ses débuts furent un érénemenl sensationnel :
une cabale lt!rrible s'était élerée contre celle
jeune débutante, qui o ail se poser en riralc
de Mlle Duchesnoy !
Depuis l'été précédent, celle-ci régnait en
souveraine dans la tragédie, cl elle arail si
bien su remplacer sa beauté absente par
l'ampleur de son talent el par la chaleur de
sa Lendresse, qu'elle s'était créée &lt;le nombreux
et déroués partisan . Quel attrait pour un
puhlic enthousiaste comme celui d'alors que
de Yoir débuter celle jeune élè"e de seize ans
dont on disait merl'cille et cl!! la mettre aux
prises avec a ri raie! Qui l'emporterait dC's
&lt;leux? L'opinion se plssionn1it. &lt;1 On as iégcail le bureau de location pour avoir des
places, ll nous dit Mlle George en nous faisant
le récit de cette représentation fameuse; &lt;&lt; à
midi , la foule encombrait déjà toutes les
i~sues du thé.Hrc cl à quatre heures et demie,
pour entrer par la porte des artiste , on rut
obligé de foire venir la garde pour frayer un
pas age à Mlle Raucourt 11ui Ycnail de se
Iouler le pied cl qui rotJ lail pourtant me souLenir par sa présence. Ah! celle soirée pourrai-elle jamai ètre oubliée! »
Devant celte aile bondée, remplie de toutes
les célébrités du momcnl , encouragée par les
applaudissements de Jo éphine et de Napoléon,
Mlle George remporta un triomphe : &lt;I Tu as
le droit d'être fière ! 1, lui dit ~Hic Raucourt
en l'embrassant. El les jours sui\'ants son
succès ne fut pas moindre.
Il n'était pas aisé pourtant de triompher
d'une riralc comme Mlle Duchesnoy, mais
~Ille George était belle tl cc point que même
sans talent elle. eût conquis Lous les suffrages,
el celle dernière qualité ne lui manquait pas.
Chaque soir, les partisans des deux femmes
com battaient avec acharnement pour le triomphe de leur favorite cl, pour mellre fin à une
lutle qui menaçait de devenir trop vil'e, l'autorité dut inlerrenir. Chaptal contenta tout le
monde en exigeant que les deux rivales fussent
nommées sociétaires el en limitant à chacune
d'elles le rôle mérité par leur Laient.

JJf.llDE.M01SELLE GEO'R,GE - -...

l'n soir qu'elle \'(•nait d'interpréter, arec sut calmer ses impatiences cl la laissa s'éloid'autant plus à tenir secrète; et 1111 impirnn succès ordinaire, le rdlc d'Idané, &lt;lans gner sans.a,·oir rien cx_igé de sa pudeur expi~oyah!c.
ord.-c d'exil aurait été la punition
/'Orphelin de la Chine, elle l'it arri\'cr chez rante. Mais celle rcrlu chancelante ne deman1mmcdiatc de son manque de discrétion .
clic, à l'hôtel du Perron, où elle habitait en dait pas, ans doute, à ètre ménaaée trop
On dit qu'à l'instar de Napoléon, ,\lcxandrc
' la seconde 0 séance,
garni, le prince Sapicha, l'un des hôtes les 1ongtcmps, car, des
ne
fut pas insensible à ses charmes · il est
plus assidus de la Comédie, expert en 11alan- Mlle George couronna la flamme de son tout. en tout cas, qu'il la combla de fareurs
'
ccrtam,
leric el arbitre de toutes les élégances._..'.'._ Une puissant amoureux.
et de présents ..\ Pétersbour110 et à Moscou ,
gerbe de lilas blanc à la main, le prince l'Cnait
Durant cinq années, clic continua à faire elle se fit applaudir dans tout son répertoire
lui exprimer l'enthousiasme que lui inspirait aux Tuileries ou à Saint-Cloud de fréquentes
cl se ?urpassa dans Mùope, qui fut pour clic
son Laient. Le logis banal qu'elle al'ait choisi et discrètes risites, acrueillic toujours par son
un Lr1omphc. Lorsque éclata la uerrc avec
lui semblait indigne de toulcn les perfections maitre arnc la mèmc faveur. Mais un soir, le
la Russie, clic voulut rentrer en ~~·a nec, mais
qu'elle réunissait
en elle, et il rnnail 0oalam- 7 mai 1808, c'est vainement qu'on allendit,
.
le tsar s'opposa il son départ :
ment 1m apporter, caché sous des fleurs, l'acte au thé,Hre, la grande tragédienne, qui devait
.-. c:es_t pour rous disputer il Xapoléon,
de donation d'un petit hdtcl qu'il avait acheté jouer Manda ne dans I' Al'Laxercès, de Del ri eu.
lu,
d1sa1t-il, que je lui ferais le plus Yolonpour elle. L'hùtcl, situé rue des
tiers la guerre!
Colonnes, arail été meublé par
- Mais, sire, ma place n'est
ses soins et prèt it liabiler le soir
plus ici, je veux rentrer en
mèmc.
Ji'rancc !
1&lt;'s Mémoires de Mlle GcJrgc
- Laissez prendre les dcrants
nous ont dépeint les élégances
à
mon
armée, Madame, elje ,·ous
qui s·y lromaicnL rassemblées.
y
conduirai
moi-même, réponLa chambre il coucher en quinzcdit galamment .\lexandrc.
sC'izc lilas tendue de mousseline
- )lieux ,·aut allcndrc, en cc
brodée, la salle à manger tout
cas,
que les Français soient
rn blanc, cl le salon en soie
à
~
Ioscou,
j'aurai à patienter
carmélite agrémenll;c de rclours
moins longlemp , lui répliquait
noir. Tel é-tail à cc moment le
Mlle George arec à-propos.
dernier mot du luxe le plus rafSi la réponse n'a pas été arfiné.
rangée pour les besoins de la
E~t-il Hai que le prince Sacau~e, elle est d'une bonne Franpil'ha ne reçut jamais le salaire
çaise cl ne manque ni d'allure
11ue mfrilait sa générosité, c'est
ni de crùnerie.
ce qui pourra paraitre in\'raiEn 18 15, la haute protection
semblalJle quoique notre héroïne
de l'empereur lui rourritlcs porn'hésite pas à nous l'affirmer.
tes de la Comédic-Françai c, cl
11 est permis également de se
les
cinq années de son abs&lt;'nce lui
montrer sceptique au sujet de cet
furent, dit-on, comptées rommc
autre adorateur de quaranlc-cinrr
si elle @ùl été enexercicc. A
ans, dont elle nous raconte les
Dresde cl it Erfurt, elle a,·ait joué
délicates attentions, qui présidait
devant
un parterre de rois; sa
à sa toilette el qui, pour lui poser
branlé était dans tout son éclat
des papillotes se scnait de hillcts
et son Laient était à l'apogée,
de cinq cents francs; sï l fàu Leng,rü~ aux_ leçons de Talma, qui
core l'en croire, clic resta ins1•n1
ava, l puissamment aidée cl de
siLle it ces raffinements de délison amitié cl de ses conseils.
catesse.
Lorsque vint la Restauration
Mais il n'est peut-être pas difses
sentiments bonapartistes'
flcilc de deYiner le mobile qui la
qu'elle
anlchait rolonticrs, n~
pous c à nous affirmer qu'elle
cadraient guère arnc le retom·
ne reçut jamais ces amis trop disMADEMOISELLE DL'CIIESNOY .
des Bourbons; aussi, après tinc
crets ailleurs qu'au foyer de la
D'apres 1111e lithographie de 1823.
l1:gèrc incartade, elle reçut du duc
Comédie-Française.
de
Duras l'ordre de s'éloi"ncr de
Cc fut, en effet, vers celte époParis, cl de n'y plus paraitre sur
que qu'rlle altira les regards de Xapoléon . Les Sans un mot d'adieu à personne, cl dans le
héros de l'antiquité étaient à la mode, l'empe- plus grand mystère, l'étoile du Théàtrc-Fran- a~cun_ théàlre. ~~ais Louis .\:\'Ill arail trop
reur partageait l'enthousiasme général pour les çais était partie pour la flussic, cl lorsqu'on d esprit pour lcmr longtemps rigueur à Mlle
G1:ecs el l_es R~mains de la grande époque, cl YOtÙut l'arrèter, elle avait déjà passé la fron- G~o:gc, et, au bout de quelques semaines de
perulence, cc fut Je ricnx sournrain lui-mème
frequcnta1t ass1dùment le Tbéàtrc-Français. li tière.
qui
lui rouuit les portes du Thé.Hre-.Français.
eut I;' désir, un beau soir, de complimenter
On la retrouva /1 Pétersbourg, oi, son
Cependant
la grande artiste était d'humeur
s~ul ? seul la belle tragédienne qu'il applau- succès fut immense.
Yagabondc.
d1ssa1t arnc tant de plaisir, cl le Odèle Constant,
On ne sut jamais bien le Hai motif de cette
~n '1817, elle partait de nourcau et s'en
dépèché en toute hàte, eu l ordre de la rame- fuite inopinée : les uns ont roulu y YOir Je
allait
_à Londres, interpréter les grands roles
ner sans retard à Saint-Cloud. ~Ille George désir d'aller rclrou,·cr le danseur Duport, qui
de
rcmes
de la tra"'édic classique· elle a mit
nous a laissé le récit circonstancié de celle venait d'obtenir un engagement, et qui passait
0
'
'
I .
entreYue_, C"l el!e nous indique de la fa~·on la it cette époque pour ètre son amant; d'autres, celte ois, quillé les Français pom· n'y plus
plus tlmre qu clic était encore toute neure au contraire, ont prétendu que son départ rentrer. Ce fut sur la scène de l'Odéon, puis
lorsqu'elle arrira à cc premier rendez-Yous. n'arail pas été Yolontaire; Napoléon a1·ait été sur celle de la Porte-Saint-)lartin, dirigée par
ll_ar_el, son ~ourcl amanl, qu'elle reparut aux
NapoIcon
' s'y montra, à l'en croire, l'amant le
irrité, dit-on, de la mir afficher celle impéplus tendre cl le plus délicat. A sa prirre, il riale liaison, que sa longue durée l'obligeait cotes de )Iarie Donal et de Frédérick Lemaitre
et c'est là qu'elle remporta ses triomphes le;
0

�111STOR,.1A - " - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J
plus L:clatants dans Mal'ie '1'1ulo1·, la Toni' de
Nesle et Lucrèce Bol'gia. &lt;! Elle est sublime, »disait, en parlant d'elle, Victor Jlugo,
après l'avoir n ic incarner son héroïne. Et
c·est qu'en ellet elle était apparue telle que
l'avait rèvée le poète! Elle triomphait aussi
bien dans les drames de l'école classique, que
dans ceux de l'école romantique, cl ralliait
unircrsellcment tous les suffrages; on ne
verra plus de pareille .\ grippinc, el Shakespeare n'aura jamais de semblable interprète.
La puissance de son geste, la pureté scu!plurale de ses lignes, l'étendue de sa voix , à la
fois sonol'C cl flexible; enOn le feu hrùlaul de
ses regards, tour à tour empreints de douceur ou de menaces, tout contribuait à forcer l"admirntion cl it déthainer \"enthousiasme.
En 18'~9, clic se décida à quitlc1· le thé.Ure;
cil,• donna , le ?.7 mai, sa représentation de

retraite, aux cotés de Rachel, et, en 18:,;:;,
clic parut sur la scène pour la dernière fois.
Elle jouait Rodogune el, malgré l'embonpoint
qui l'avait enl'ahic, ce fut pour clic un dernier
triomphe.
Pendant quatorze ans clic se sm·vécut, mais
ce n'était plus que l'omhl'C d'el\c-mèmc, uni&lt;1ucment absorbéc par ~es érocations du passé
qui lui faisaient oublier les tristesses de l'heure
présente!
« Tous ces sournnirs me sont bien cher, ,
écrirait-elle, cl c·cst pour moi une consolation bien douce de n'avoir jamais varir dan~
mes affections. Je suis panne; que m'importe? Je me trouve riche par le cœur el par
mon déroucment à ccUe &lt;c immense I&gt; famille
qui m'a tendu la main dans ma jeunesse.
.l"aurai l'honneur de mourir arec mes premiers sentiments. Je n'aurai pcul-èlrc pas de
quoi me faire enterrer, c'est trè;' possible, je

n·étais pas fail c pour aroir du bien au soleil.
Mais j'aurai quclcrucs pelletées de terre et
quelques ncurs de mes amis. Que faul -il de
plus ! 11
JI semble qu'elle cùl prérn d·avancc le sort
'flLi l'attendait, car ses dernières années dcYaienLètre prniblcs !
Ces belles mains qu'admirait Xapoléon et
qui avaient remué tant de joyaux s·étaienl,
sans doute, trop souvent ouvertes pour obliger
les amis et soulager les indigents, car elle
Hait, Jorsqu·ene mourut, clans un éta t roisin
de la gènr.
Elle s'éteignit doucement après ètrc restée alitée pendant cinq semaines. Hodogunc
avait été son dernier triomphe, rllc rou lut
s'endormir sur cc brillant souvenir. (! Je
d{&gt;sire, al'ait-cllc dit, ètrc enlcrrfr arcr le
manteau dr Hodogune. » Et l'on dél'éra fid1\lemenl 11 Cl' désir snprèmc !
\ ·1co.,1TE oE H.EISET .

Les nièces du Cardinal

Le 11 seplembrc L161.7J• nous riines arrircr d·1talie trois nièces du cardinal Mazarin
et un neveu. Deux sœms ~Jancini el lui étaient
enfants de la sœur cadellc de !'Éminence; et
la troisième nièce éLail Martinozzi, fille de la
sœur ainée de ce ministre. L'ainée des petites
füncini était une agréable brune qui avait le
visage beau, âgée d'enriron douze 0 11 treize
ans. La seconde était brune, avait le visage
long et le menton pointu. Ses yeux étaient
petits, mais r ifs; et l'on pouvait espérer que
l'àge de quinze ans lui donnerait quelque.
ag1·ément. Selon les règles de la beauté, il
était néanmoins impossible alors de lui en
allribuer d'autre que celle d'aYOir des fossclles
à ses joues . Mlle de Martinozzi était blonde :
elle avait les traits beaux et de la douceur
dans les yeux. Elle faisail espérer qu'elle serait effeclÎl'ement belle; el si nous eussions
été assez bons astrologues pour deriner dans
sa physionomie les arantagcs de sa for tune
comme on jugea ceux de sa beauté, on eùt
su en ce temps-là que sa destinée lui de1•ait
donner une grande qua,lité. Ces deux dernières
étaient de mème àge, et on nous dit qu'elles
avaient environ neuf à dix ans.
Mme de Sogenl. les fut recevoir à Fontainebleau, par ordre du cardinal Mazarin ; elle
présenta à la Reine le ncrcu et lrs nièces de

son ministre. )!me de Senccé offrit à la Heine
de les aller voir le lendemain et de lem aller
faire un compliment de sa part ; mais on lui
lit entendre que le cardinal ne souhaitait point
qu'on les visitàl.
Quand cet oncle si réréré, si heureux et si
puissant, vil arriver ses nièces, il quitta la
Reine aussitôt qu'elles entrèrent dans son
cabinet, et s'en alla chez lui se coucher. Après
qu'elles eurent rn la Reine, on les lui mena;
mais il ne montra pas de s'en soucier beaucoup : au contraire, il fit des railleries de
ceux qui étaient assez sots pour leur rendre
des soins; et malgré ce mépris, il est certain
qu'il avait de grands desseins sur ces petites
filles. Toute son indifférence là-dessus n'était
qu'une pure comédie; et par là nous pouvons
juger que ce n'est pas toujours sur les théàtres
des farceurs q ne se jouent les meilleures
pièces.
Le lendemain, on ramena les nièces chez
la Reine, qui les Lint quelques moments
auprès d'elle pour les mieux considérer; et le
cardinal Mazarin y vint aussi, qui n'en fut
pas plus touché que le premier jour. On les
montra ensuite en public. Chacun se pressa
pour les voir, et les spectateurs se forcèrent
de les traiter tantôt d'agréables et tantôt de
fort belles : mèmc on leur donna de l'esprit

par les yeux; cl toutes les choses qui peurenl
ètre louanges leur furent amplement allribuées par leur libéralité. Pendant que les
courtisans s'empressèrent de parler sur ce
sujet, le duc d'Orléans s'approcha de l'abbé
de La Rivière cl de moi, qui causions ensemble
auprès de la fenêtre du cabinet , et nous dit
tout bas : &lt;! Voilà tant de monde autour de ces
petites fül cs, que je doute si leur vieesl en sûrcté,ct si on ne les étouffera point à force de les
regarder. 1&gt; Le maréchal de Villeroy s'approcha de lui en même temps, qui avait une
gravité de ministre; il lui dit aussi : « Voilà
des pcli tes demoiselles qui préscntcment ne
sont pas riches, mais qui bientot auront de
beaux ch,Heau x, de bonnes rentes, de belles
pierreries, de bonne vaisselle d'argent, cl
peul-èlre de grandes di gnités; mais pour le
garçon, comme il faut du temps pour lo faire
grand, il pourrait bien ne mi r la for tune
qu'en peinture, &gt;&gt; voulan l dire que son oncle
pourrait tomber arnnt qu'il fût en .'tge de
l'élerer bien haut ; en quoi, sans y penser, il
prophétisa entièrement. Les filles sont devenues plus grandes dames qu'il ne croyait, el
lé garçon n'a pl)int en effet joui de son bonheur, puce que la mort le déroba à la faveur
de celui qui aurait pu le mettre en 6tat d'èlrc
respecté de tout le monde.
JlAJJA~IE DE

1\lOTTE \' LL LE.

Clich~ Giraudon.

JILIRll•:-.Jnsi:PIIE DE S.uE, D.\l'Plll'\E nE F tU7'iCF.. -

Tat-lea11 de

:-SATTIER. (Mus,!e de J'er sailles.)

Louis XV el Madame de Pompadour
PAR

PIER.R.E DE NOLHAC

CHAPITRE IV
Le triomphe de la Marquise (su i /1')

Lr petit ~héâtrc rnnait d'être transformé,
pour deremr un théàlre d'opéra. On arait
ronslruit une Yéritahle salle dans le GI'and
E~ca~icr des.\rn ba,$adcurs, où jadis Louis :XL\'
Ja1&gt;a1l l'nlrndrr dPs S)ïllphonie,- &lt;'I donl Il'

large raissl'.111 ,c· prètait it des ,1111{&gt;11age111cnts
dr cr g-rm·r . La 11ourcllc salle arait une scrm•
ingénieusrn1en1 disposée pour le mo11rrmrnl
des machines. Comme l'escalier serrait dans
certaines circonstances, par exemple pour la
procession des Cordons .Bleus, Ioule la conslruclion élait mobile el s'enlevait et se n·plaçait it rnlonlé. 11 fallait dix-sepl heures
pom la pr&lt;'mit•rt• opfralion, ri11µt -1p1alre po111·

la srcondl'. r i la dt:pC'nse d'installation étni t
111onlre. tont compris, à soixante-quinze mil!,,
li1Trs. Lr public malintcntionnr pal'l,ùt de
som1~es (w~uco11p f lus fortrs encore, qui
auraient ele engloul!es dans cette fantaisie.
connne dans Lous les bâtiments de la marquise. Celle-ci finissail par s'en émomoi1· cl
1111 jour, it ,a LoiIci L
e. au milieu du tf';.&lt;:11:'
alle111if 'flli rec·111' iliai1 St'. n,oindres 11·11·c1It!°',, t
,

•

l

�'--------------------------- Louis XV 'ET .MAD.llJJŒ DE

111STO'J{1A
rH· \l,:Jaignail pas de rt:lulrr Jps mL"disanN•s : ~on Ext·t•IIPnt·t• dPp11is sa co11rtr an1liassadP it
« Q11'rst-c1' qu'on &lt;lit, 4uc le noul'eau lhéàlrr \ ïennc. 1i't&gt;st pas ltommr 11 lai~~1•r :unoi11dri1·
coùtc deux millions? Je rcux bien que l'on lt's pririlègcs de sa charge. Lr jour rnèm~ oit
sache qu'il ne coùte que Yingt mille écus, ri il prend son année, il écrit au Roi une lettre
jr rnudrais bien sarn:r si le Tioi ne peul « lrès respccturuse, mais très forte l&gt;, ponr
meltre cell t' ~ommr i1 rnn plaisir! Et il en proteslt'r contre les abus introd11ils par M. de
pst ainsi dt•s maisons qu'il b:Hit pour moi! )&gt; la \'allihP. L,, Hoi n'ayant pas fait dt• répon~l',
Les maisons, it la 1·érité, coù1aie11Lplus cher il afl't•clt' &lt;le prendre cc silt•ncr pour 1111 aC'quit•sq11 c la transformation du Grand Escalier de rt•mcnt. Il l;iissr rétablir le pelit théùtrc, enYcrsailles; mais les déroralions, les uabits, lrré pour les cérémonit'S d11 1er ja111'irr·, cl
les gratifications aux musiciens, entrainaient commencer lrs répétit:ons; puis il enroie ses
d&lt;'s déprnsrs considérables ..\. la lin de la ord res : nu lle roilure de la Cour ne sera
prPmièrc année, Ir directeur du nourrau f:rnrnic clérnrmais sans billet signé dr lni: lrs
lhéàtrc, M. de la \'allièrr, arouait, pour celte girandoles, chandeliers, cristaux cl fanssrs
s!'lile sairnn, une somme &lt;le cent mille écus, p:errcrics ne sortiront p!ns drs magasin des
rt rncorc aYait-on tiré des magasins &lt;les )lenus Menus sans sa prrrnission; aucun ouHier 011
musicien J,, la Chambrr ne sera rmployé
unr infinité d'accessoi res.
qu'an'r
son autorisation.
C&lt;'llC' C'Onstrnction éphémère scrYit deux
Fort rmus &lt;le rrllr injont'l:on, lt•s musians et acheva la rninc du fameux escalier . .\.u
reste. l'idée en était charmante, et le goùt Ir ciens liabitués clrs Cabinrts rirnnrnl tl1e1Ther
plus ra!ïint: n'y trouraiL rien 11 rl'prendrr. drs relair('issrmen!s a1q:r~•s de lui: il J1,ur
Madame &lt;le Pompadour arnit décidé to11~ lt-s c·onfirn1r dt• rÏl'l' l'Oix que son intt•rdittioa
plans; comme dit' en arait fait au Hoi la sur- l'i~c iJiP:i lc•s ~r('Clatlt'S de maclar11(' de Pomprisr, il s'é1aiLprirr, par galanterir, d'entrer p:1&lt;l nur. Le d;u: d:' la \'allièrr s'étant prrmis
Jans la salle arant le premier spectacit'. LP une· rcma r&lt;Jlll', lrclwlie11 lui dr mande irnnidtliicat décor bleu et argent offrait aisémenl qur ment sïl a11rait acheté, par hasa l'd , 1111r
placr 11 quarante in1·ités et aulanl clr musicirns. 1': nq11ii•mr eharge dr Prem:Pr grnlilhomnw.
Co!'hin l'a print rxacl1•mrnt clans unr gonaclw On raC'onlc it Par:s q11'11nr all rrealion assrz
qui rapp&lt;•llr Ir., 1'C'prclsrnta1ions d' Aris ri 1·i1·r s·1•sl rlcrér rnlrr r11x, Pl q11't'n drrnirr
Galathee, de Lu lli. ~laclamr d~ Pompadour y arg111nrnt Hirltrfü-11. jadis fo ~I :1111i clr la
rst t'n sci•nc a1·cc le vicomte clr Holrnn, qui duC'hrssr dr la \'a!lifrl', a l'ail lrs &lt;·o:•nps i1 son
joue .\cis; elle porte une grande jupr clr Laf:. mari. On prèle ici au ,mrfrhal unr grosfelas peinte en roseaux et cor1uillagrs, 1111 cor- s:t•rrté peu Haiscmhlahlr. mai: il r. l crrtain
srl rose tendre cl une man'.e de gaze rerl rl qu'il a maintenu ses droits arrt: t:nergit•.
argent, en un mot tout son costume de la
La situatio:1 tendue ne pc11t se pro!ongrr
soirée du 23 janYicr 174\l. J)ans la tribunr se
reconnaissent, auprès du Roi l'è~u de gris, la b:cn longtcmp . La marquise porte a rolèrr
nei nc ('[ Irs trois ~lcs&lt;lamcs, llrnricttc, Adé- au noi, gémit, trépigne: e\ le soir·, au cli botté,
laïde et \'ictoirr, toutes tenant it la main ]p Ir maitre, d'un to,1 glacé, demande it Hichelirrr l de l'opéra. L'étroit balcon à un s(•trl lit•u combi&lt;'n de fuis Son Em%:nee est all(e
rang, oü plusieurs spectateurs ont le conlon i1 la Uaslilil' : « Trois fois, Sire; 1&gt; et le 11oi,
bleu, et le parterre au-dessus des musiciens continuant ~a conYcrsalion, se met à rappt'lt'r
réunissent une petite a semblée de choix, il'S trois mo t!fs. La question faite au n:n1rca11
habit clairs et prrruqurs poudrées, grands maréchal est d'assez maurais augure; il le
seigneurs, gens dr lettres, amis personnels de comprend et ne s'obsLinc pas. Comme il n'a
la marq uise. C'rsl le mèmc publi!' que l'on jamais cessé de paraitre assidùrnent chez
rl'lrou1wa chez l'ile, à fü,JJen1e, quand le madame de Pompadour, il prend une occr.Hoi décidera cl· y tran,portrr le spectacle de sion dt' l'assurer de son infini désir de ne lui
point déplaire, et tout s'arrange. On Ir roit
se, Cabinl'ls.
t·ansr1·
:wcc JI. de la Yallièrc comme si rien
Toute Cl'llc installation arn it été faitr sans
la moindre participation drs Premiers gentils- ne s'était pas:é. li n'y a aucun changrment
hommrs de la Chambre. lis aurairnt clù intrr- pour le tl.iràtrc des Cabinets, sauf q11c. i&lt;'
rrnir it double tilrr, d'abord parce qu'ils Premier gentilhomme donne il chaqu r muarn.ient clans lrurs attributions Lous les spec- sicien, t·L une fois pour tontes aux )len us,
tacles, ensui le parce que l'E c,1lirr des Amhas- l'ordre général &lt;le se meure i1 la disposition
sadcnrs, faisant partie du Grand Appartcrnrnt, de la marquise. C'est une sat:sfaction platose Lroul'ait clans leur j uridiction. On s'était nique. qui rnasqu::! mal une défaite sérieuse
pou rtant passé d'eux, et le duc de la \'a!lièrr de Hichelieu: sa seule ressource est c1·assurrr
&lt;lonn:lit toujours ses ordre~ d:rcclerncnl aux qu'il n'attachait à la chose aucune i111pormusiciens et aux agrnls dt•s ,\lenus, uti lisant tance. On l'CUl J'en croire sur parole : c, )1. de
le matériel, disposant des rnitures, sans qur Richelieu, écrit Luynes, a mis tant d'art, tant
le duc d'AumonL os:H s'opposer à res empié- d'esprit, tant de politesse el mème de galantements audacieux. Sur qurlqucs difficultés terie pour madame de Pompadour dans toute
qu'il al'ait faites pour payer des fourni tures, cette affaire, que leur liaison ni son amit!é
madame de Pompadour s'était plainte et lr pour M. de la Yallière n'ont pas été un moRoi avait répondu plaisamme11t : « Laissez ment altérées. » On pense toutefois que M. de
rewnir Son Excellence, l'OUS ,·errez bien autre la \'allière a besoin d'ètre consolé de quelques
en nuis, puisqu'il reçoit le cordo:i. bleu it la
chose ! »
r rornolion de la ChandpJcur.
)1. &lt;le Ri ch~lirn, q11r Louis \\' apprllr

,1.

.\insi, les rspfranct's nÙt'S C'll
&lt;lC' Hichrlil'u araicnl élt; trompées. Quel l'oncls pourniPnt foire les polit:ques sur 1111 holllme qui
n'arait mème p:is su reprendre les droits de
sa charge1 Et quelle opposition demeurai!
pos,ilile contre une l'enllltt' qui disposait 11 so11
)!l'é tin Hoi, l'rrn nwnait 1·oucJt'I' thrz t•llt• it
deux pas de \'t•rsaillrs, dan~ son pr lit ehùl rau
de La CPII&lt;', &lt;l'oir il rentrait sru lPmrnt pou r
lr Consril. Pl qui jamais nr Ir laissait plus
d'un quart &lt;l'hcu!'C srnl arrc· un ministre'!
Lrs créaturrs dt• la marquise commençairnt 1t
rcnrplir Jt,s h:iull'S fonctions. li n'y a mil gufrc
qu'une seulr pu:ssancc dont clic ne dispos:H
point, puissance intrrtainr encore, mais drjà
in,p1iétanlc, et dont le rolr, aY&lt;'C tant dt•
qu estions gran•s qui se posa irnt cl:rns l'~Lal,
grancl:ssait &lt;l'année en année; c'était l'opinion
publiqur. D'abord f'.1rorahlc ou ir.&lt;lim.irentr.
&lt;•llr se cl&amp;·hainait rnainlrnanl contre la f'arnrite t'I, dirigé&lt;' par &lt;ll'S gens hah:lrs. la rrndail
rt'sponsa blr clPs fautes cl11 go11n•r1wmc11L rt d:1
111écontPnlcnwnt unin•rsel.
La mist•rc augnH•nlc à Paris cl clans lt•s
prorinccs; e·rst 1111 fait &lt;Jll ·0:1 rn: pr11l nil'I' et
q11·;1ss11rcnl tous lrs intcnda nls. En rr mtlmr
ll'lllps. Jp Hoi, q11Ï1Titent sans J'frlairr1· lrs
rrnio:1tranrrs du Parlt·mrnl, a laissé porlPr
la dPll r d1• r1::1at, pour lrs ht•soins dt• la
gurrrt', i1 un C"hiffrl' qu'Pllr n'a jamais atlrint.
Lr ministre :\laclrn11lt a hirn conçu 1111 s1·stèmc gt:néral de rHornll'. qui enric:hiia:1
l'agricultu re, dén•loppcrait lïn&lt;lustric et rrndrait pins facile et plus éq ui table le paiement
de l'impol: mais l'application du plan est
rendue clilfü·ilr par le désordre quis 'est intro&lt;l11it clans les finances . l)rs gaspillagrs scandaleux s\ produisent. On ne troun• p:is
d'argrnt pour rcslanr&lt;'r la marine de gm'J'l't',
qni se ciL1lruil cl se réduit &lt;"~laque jour: mais
Jp scrricc des Bùtimcnts du Hoi, que dirige
l'oncle clr mada me de Pompadour:, dispose
de somm()S consiclrrables pour de pclill's hùtisscs sans rn!eur, qui coù:C'nl autant que lrs
somptuositt:s de Louis XI\' et q11'oa démolit
a11 mo: ndn' caprice. Pour la marquisr seulL·.
oa trarai llc en dix niaisons i1 la fois. Les
pensions sont prodigufrs : cll's g1·atiliration~
1:11ormes paient les rnoindre3 sNri&lt;"t's, JHHII'
pPu que la f'arcm lrs rccommandt•.
'foules les dépcn es de la Cour se surcha1·grnl sans conlrôlr. Les prtits royages &lt;lu Boi
sont ruineux ; quatre jours de déplacrnwnt
rcriennrnl it crnl m:lle ]jnes d't'xlraord:n:iirn. Que dire &lt;les grands rnpges OL1 louL
un monde dJ scnitcurs 811it Lcul'S 1\Jajcsté~:
Madame Inf:-111Lc rienl &lt;le se rend re il Yersailles pour Yoi r son p~rc et lui présenter sa
fille, la petite Infante Isabelle; le rnyagc a
coùlé quatre cent mille lirrcs depuis la frontii·re; et, pour ramener 31aclame \ïcto:rc du
cou1·e1tl, où s'est acherée son éducation,
quoiqu'il n'y a:t en qu'à aller à Fontenault
et en rercnir, le Roi a rnu lu , comme pour
une arr:Yée de J)auphine, un lei faste, de tels
honneurs, qu'on a drpensé tout prrs d'un
million ! Quelque fabuleux qu ï!s sem blenl,
ers chiffres sonl sùrs; &lt;'l l'on se figmc, ea

facr d'unr tt•lle réalitt1, ct' qur pc11wnl ajo11trr cl clcntrllrs, q11r )1. tir Rirhrlieu a nrl!ligt:
ri inrcnter les gens clïmagination, clonl la &lt;lr remettre, qu:incl Ir Hoi a reçu L\ radémi&lt;'
France a toujours fourmillé: on deYinc l'exas- i1 l'occasion de la paix. )fada me de Pompapération des peuples surchargés d'impôts cl dour s'est tro~véc plus obligeante. Elle se
les malédictions qui commencent 11 monter montre tout entière clans sa réponse. avec sa
bonté cl ses prfüentions, son petit Lon pro\'Crs le tronc.
La politique cxtériem·c du royaLLme ne lrcl1'11r rt consc:llrr, cl aussi clans lrs app1 èts
donne confiance à personne. La paix générale dr ~on s:yle, q11 'ciil' 1-,ritincle rt Ot•11rit pour
q11 'on Yienl de prorlamcr ne satisfait point, M. de \'ollaire:
« J'ai rt'{'U et présenté aYec plaisir au Roi
nprès lanl d'espérances conçues pour cl'frlatanlrs Yictoirrs : &lt;'es longues et roùteusl's ks lracluctio11s que rn11s 111 'al'l'Z cmoyécs.
campagnes n'ont Yalu à la France aucun )lonsieu r. Sa Maj rslé les a misrs clans s; bial'antagc consiclérablr. On regrt'ILe Lanl de bliothèque, arrc des marr1ues tle bonté pour
s:ing- l'Prst: i1 ln seule fi n d'obteni r 1111 duché l'auteur. Si je n'arnis pas su que mus étirz
rn Italie pour l'infant don Philippe, gl'ndrc maladr, le style de 1·oln' srconcle kttr·c me
de Louis \ \'. rL cc duché de Parme, Plai- l'aurait appris. Je rois que \'OUS mus af'flif(CZ
sn ncc el Guastalla, est jugé un médiocre éta- dt•s propos rt drs no: rc:curs que l'on rou, l'ail.
hlissement pour une lillc ainée de Francr. S\ cleHiez-1•ous pas èlre accoul11mi: et songrr
On lroul'c que le Hoi abandonne bien aisé- qur c'est le sort de Lous les grand3 homn1 L'S
ment toutes ses con11uètes el laisse it l'.\ngll'- d'èlrc calomniés pendant leu r 1·it' et ad mirés
lerrr la p:1rt !l'O]) bcllr. Il serait sage cl'obscr- aprrs leur mort? llappclez-1·0us cr qui est
rer que l'infériorité de la marine fran pisc arriré aux Cornriller-. Hac:ncs, etc .. et mus
rend impossi ble une prolongation de la guerre, rcrrez qur 1·ous n'ètcs pas plus maltraitr
qui perdrait sans ressource le commerce et qu'eux ..le suis birn éloignée de penser que
lrs colonies; m:iis l'opin:on rst moins frapprc rous ayrz rien fait contre Crébillon. C'r,I,
&lt;le celle m e raisonnable qu'cllr n'est indignfr, ainsi que mus, un lalenl que j'aime• cl &lt;111e
ear rxrm plr, dr l'expulsion du prince Cbarles- jt' res prctr. J'ai pris rnlrt' parti eontrc c·rux
Edouard, qu'on a arrèl,:. sur J'ordrr du Hoi, qui mus accusairnl, a)Wll trop hon,w opinion
au sorlir &lt;le l'Opfra, qu'on a fouillé, garrollt:, dt• mus pour ro11s C'roi rr capable tk tes infa111is en rnitu1·r pour \ïrn·t'nr1rs, pnis j&lt;'lt: ;'1 la mies. \'011s aYrz raison de dire qur !"on m'cn
frontirrr. Toul Paris esl arclrmmcnt jacoliile, fait dïnd ignrs: j' opposr i1 toutes ers lto1Tr11 rs
el le sentim rn l chcrnlercsq11r de la nation e~t Ir plus parfait 1rn:pris, (•t suis fort tranq11illr,
rérolté de rel aclc de 1·iolencr, accompli , puisque jt• nt' les rssuic que pour aroir condit-011, par bassesse en rers ks .\n 6lais.
tribué au bonheu r· du genre humai n r n t,·aCrt incident et cl'aulrcs, qui appartiennent Yaillant it la paix. Olll·lq11r injuste q11';l soit
i1 la chronique toujours agi tl:P de la capitalr, à mon égard , jt' ne me rrprns pas &lt;l'a,·oir
excitent extrèmement lrs esprits. La célébra- contribué i1 le rendre heureux; pcut-ètrc le
tion de cette paix, à laquelle le ministfre sentira-t-il un joui'. Quoi qu ïl en arrirc de
rnulail donner que!que éclat, échoue pilru- la façon de penser, je trourn la récompcrLc
~cmenl, un jour de fénier 1 ï49 , par un &lt;lans mon cœur, q 11i est cl sera Loujou rs pur.
temps de neige cl de brouillard, an milieu .\dieu; portrz-rnus bien; ne songez pas 1t
des mauraises cl:spositions du public. On aller trourrr le roi de Prnssr; quelque grand
rnlcnd des huées clan les rues que suit le roi qu'il soit cl quelque sublime que soit son
eorlège, et, sur chaque place, après la pro- esprit, on ne doit pas arn: r enYic &lt;le qnillC'r
clamation du roi d'armes, quand l'archer notre Mailre. quand on connait st's admic11tonnc l'antienne : Vive le Roi! la masse rables qual:ll'S. En mon parliculicr. je ne•
des assistan ts s'abstient de pousser le cri ordi- rous le pardonnerais jamais. Bonjour. »
naire. Aux Halle,, le.; harengères se qu&lt;'Tel que nous sarons \'ollaire, crllc lrtlrc
rellent r n disant : &lt;&lt; 'l'u es bètc comme la lui apporte it la fois piqtircs et caresses.
paix! i&gt; ce qui csl encore une façon de ra:- . li est satisfait cepenclanl , puisque le Pani,s?nncr de la ~olitiquc: et la maigre suppres- gyrique est arriré it son adresse. et sa recons:on de plusicurs petits droits, dont on a naissance s'exprime en des termes qui cloi1·ent
t~ensé réjoui r le peuple , ne sert qu'à rnul- lui préparer d'autres farenrs. 11 termine alors.
t1pher les murmures sur les dilapidations de comme hi~toriographc royal, son réci L &lt;le ln
&lt;&lt; la gueuse du Roi ».
dernière guerre el analyse le traité r1ui y a
, A celte dale se place la plus curieuse pc11t- mis fin; l'exemplaire manuscrit qu'il rllYoie
elre des lcll.res mconnue. de la marquisr. à la marquise s·achèrc par ces lignes cxtraorElle y marque son sentiment sur les choses clin:i:rcs : « Il faut arnuer que l'Europe peul
du Lemps, rt y mentionne assez l'iremcnL dater sa félicité du jour de cette paix. On
cer'laines allaques, auxquelles elle n ·est pas apprendra arrc surprise qu'elle fut le frnit
r.ncore acc?11tumée. C'est à Yoltaire qu'elle des conseils pressants d'une jeune damé du
1 adresse, a propos d'un srnicc qu 'il lui a plus haut rang, célèbre var ses charmes, par
demandé. Elle a fait agréer l'exemplaire de des Lalenls singuliers, par son esprit et par
dédicace duPane·gyriq1!e de Louis X V, traduit une place cmiér. Ce fut la destinée de l'Eurn quatre langues, latin, espagnol, italien el rope clans cette longue querelle, qu'une
a?gl~is, que l'auteur a imprimé :11'ec l'espoir femme plarie-Thérèse] la commençât et
d all:rer enfin la bienl'eillance du maitre. qu 'une femme la finit. La seconde a fait auC'est assurément ce br\ exemplaire, relié en tant de bien que la première arait causé de
maroq uin bleu am armes roya les, arec filels mal. s ïl est ,-rai que la guerre soit le plus

Po.MP.llDOUJ?. - - - . .

grand des nranx qui puissent af"fligrr la trrrc
et que la paix soit le plus grand des biens qui
puissent la consoler. »
Madame de Pompadour, décidément promise à l'immortalilé, ne douta;t point que
cette page ne fùt un jour imprimée; aussi,
n'al'ait-clle plus rien il refuser à cc beau
nattcur. Il arait, cette fois, frappr juste et
déra·sé d'un seul eoup lout cc que pou1·aiL
donner Crébillon. li en résulta un Lrcrl'l d11
Hoi, dtL 2ï mai ,J HO, accordant au sirur
.\rouet de \'ollaire la facnlié Ul' ren&lt;lr&lt;' la
charge de gcntilhommr or&lt;linairr de sa Chambre, rt lui r n conserl'anl, par frwcur spécialr,
le titre, le priYilègc et les fonctions. Le clon
de la charge ayant 11Lé gratuit, c'était 1111
présent d'une soixantaine de mille lirres q11 'il
recrrail, et qui payait de façon royale la cll'llc
de &lt;&lt; la jrunc dame du plus hau t rang n ;
c'était, en mèmc Lemps, li bérer honorahlt'rncnt \'ollaire de ses clcroirs emws un sourcrain, clrcidément trop insc:isihle it se;
louanges. füen ne l'cmpèchait plus cl'all1•r
terminer la l'ucelle chez Ir roi de Prns e.
Quelle que soit l'abnégalion &lt;l11 « crr1u'
pnr )&gt; de la marquise, q.u i sr flatlC' dr ne rouloir que « Jt, bonheur du gt'nrc humain ,1 .
r llc rst trop fcrnme pou r ne point &lt;T11rll1'111rnt sentir l'hostilité de l'opinion publiq11&lt;',
rt lï1ypocl'isit' dt•s courtisans i11térrssés it la
flatter. Par là commrnrr l'rx piation de ~a
fortune, qui ne cessera r1u 'awc son règ,w.
Chaque jour ces pamphlets inf;\mcs dirigt:s
contre elle lui portent une no11rellc blcssurr.
Les méconlenls la prennrnl i1 pari ic dans lt•$

Cliché Giraudon.

Billet d'entrée dessi né par Coc111&gt;;
11011r les spectacles de MADA"E DE PO)tPADOrR,
· (Catine/ des Est:m1pes.)

libelles anonymes qui foisonnent; la Cour,
les salons, les rues, la chansonnent arec des
mols qui raillent et qui méprisent. Et madame
&lt;le Pompadour, douce ponrlant cl !Jonnr.

�r-

1t1STOR._1.Jl

pPrdra parloi~. r n ~on indignation. lo11lr do11el toute bonté: ll's murs dr la Dastillr
lui sembleront à pei~e assez épais ponr élouffrr la rnix des pamphlétaires.
l 1our la première fois, en cette lillrralu n'
tlandl'slinr, la personne de Louis X\' a sa
large part de~ sa rcasmes rl tles menaces. l_,~s
rslampes s'en mèlrnt; une de celles qur sa1s11
la poli,·P 111onlrr Ir Hoi pnrhai1H: par la mart i'ut·

~-- - - - - - - - - - - - - -- - - - - - - - - - - - - Louis XV
Tt\~ ,·ire-!' 11't' toil'nl pa~ C'ncor.(lirns tout )('or ,jo111·....
1

Tu rerras chscrur inslant ralcnli1· noire z,'ie
El soufllcr dans no;; cœurs une flamme rebelle :
Oc guerres sans succès fatiguant les Élats.
Tu fus sans généraux, lu seras ~ans sol,bts ...
Tu ne 1rom·e1·as plus des fünes assèz rilcs
Pour oser t,:lébrcr les prélendus exploits.
Et (·°f"~I pn111· 1·:1hl1u;•1·1•1· 1p1ïl rr ...t:" fi,,, F1·;l11t·ni... !. ..

ll'a11lres plaeal'(I,. 111oi11~ ùprrs C't plus rrninH'11:1., dfrNC'nl as~r7,('lai rr mPnl leu r ori l!ini'.

LES ClfASSE(DE F o:-.TAl:-.EBLE.\l: . -

quise el foucllé par les étrangers. Les auteurs
dr ces hardiessrs rrste11l incon nus, comm?
/ ils étairnl so11lenus el saurés par clrs proli'clions mystérieuse:; ..lamais pourtant le man~
L1'au des colporlc111·s n'abrita d'oulrnges aussi
riolcnls pour la pc1· orme rnyale, r111r la pr~phétic dont \'Oici quelqurs ,-rrs , enflammes
déjit par un espri t de rérnlulion :
Louis, dissipalet1r des Liens de le; sujcls,
.
Toi qui complcs les jours par les maux que lu fais,
Escla,·c d'tm minislre cl d'une femme ararc,
Louis, apprends le sort que le riel te prépare.
Si tu fus quelque temps l'objet dl) notre amour.

r~Ne~/1 de jE.\~·R\PTISTE ÜrDR\'. -

Le poète, qui flétrit Ir Roi endormi ,c dans Ir
srin de la hontr 1J , s'inclignr su rtout dr 1t,
roir (,pris d'une « fenimc obscure &gt;J . Si drs
,-rrc)Ps parlementairl'S so1·tent Ct·rtains pamphlels c1ui font songer aux « rnazarinadrs &gt;&gt;.
r:rsl en meillrnr endroit 'JUC se préparent lrs
« 'poissonnad es »les plus perôdes. )1. Berryrr.
lieutenant de policr, tout dévoué à la marquise, LraYcrse un jour la Grande Galerie de
Versailles; il est assailli par un groupe de
petits-maitres, qui lui demandent assez insolrmmenl quand il fera cesser toutes ces chansons horribles contre le Roi ; son prédécesseur,

damenl-ik f't•11 \1. d'.\rp;rn~on, nurail hit'n
su trournr lC's auteurs, tant il connaissait
Paris. Berryer les n'ga,rdc Jans les yeux c[
dit : « Je connais Paris. llessieurs. autant
qn ·o!l le puissr conmitrc; mais je ne connais
p~s Yer~aillrs ! &gt;) Lr,; hraux parlrnr, 11'0111
plus fjll'il piroucl tPI' ,111· IPurs talons ro11g-r,. ~
Depuis longlcrn ps. nrnda1 11r dr Pompadour
&lt;•~I pNsuatlfr . qu&lt;' \1. dr ~lr111repa~ C'SI lï1:-

(,1/115,!e de l"ersail/es.)

spiratrur drs lihrllrs. Quand elle pal'lc au Tloi,
lrs larmes aux yeux, de ers horreurs épo11Yantables, r llr i'11i nom 111r sans lu;silcr &lt;1 1,,
présid rnl de la l'alJri11uc &gt;) . Si Lo11lcs les chansous ne son t pas de lui, quelques couplets
s111·cment portent sa griOr. La marquise esl
crrtainr, tout au moins, qur sa hainr assnr,'
l'impunité à ceux qui les répandent. Elle pr{,lcnd mèmc qu'il cherche à l'empoisonner.
Aux sou pers des Cabinets, dcrnnt le Roi, elle
ne Yeu t manger de rien la première: les jours
mai&lt;rres, elle refuse arec affectation les mets
gras° préparés pour elle. La nuit, elle fait

ET .M.llD.llME DE P OMPADOUR. - -,

1·011ehr1·. il c·ôlt: dt• sa eliand1n'. 1111 d1i1·urg-i1'n drs mai'lrC'~srs d11 Hoi. - J1• IPs ai lo11j11111·s l'l'IIIIS a11 Hoi :;a11s 1p1 'elh• &lt;•Jl ,H'C&lt;ll'dl' la p•1·muni de conlrrpoisons. En c·c n,omcnl, son respectées, )ladame, de quelque espèce qu'elle;; m1ss1on. Rien n·arri,·c i1 lui qu'en passant
humeur est mauraise : clic est malade d'une f'11sse11/. » Lr soir mrme, chez la mar1:c!-Ja!r par elle. Les ralets et les grn~ de senice lui
prrtl'. dont on dit la cause à l'oreill1'. ri qur dr \ ïllars, comme on lui fail complimenl de sont déroués; rl'e lir:11 Ir reste de l'intérieur
son médecin Quesnay passe pour aroir pro- la helll' risile qu ïl a reçue : ,c Oui, dit-il, de par l'ambition 011 lïntérrl, par l'argent drs
\Orp1ir. Sa langueur, sa fü•11·r plaid!'nl iH&gt;111· la ma rquisr: f't'la l11 i porlrra malheur. J,, me• Pùris 011 la s1:du:·:io:1 C,ll'l"ssanl1' dr fr:-gi-ùc·c's .
Pli('. 1\11 reste, ces mines, ecs gémissrnwnls. so11rirns qur madan1r dr .\lai ll)· rinl a11ssi Jfo111111es, plarPs. rrc:cl it. 10111 rsl i1 l'llr: il
n·s acc11sations, i1 la lonµ-ur . fatiµ-u cnl Ir !loi.
mr roir deux jours aranl qur cl'ètre r·enrn)·fr 11 'r a fan•111· si minet' qui nr soil 11·nns111i~t'
JI nr saurni l &lt;"roirr :111 poison; mais cb pro- pour madame de ChMcauro11x. Crllr-ci, on p:ir S('S 111:1ins: rl personne n'osr plus cnnlr1·pos fort a11lhcntic1ucs l11i ont été rapporf(:s, ~ait qur jr l'ai &lt;'mpoisonnfr ! Je leur portr c:ir1-rr ses choix ni discuter ses décisions.
qui sont hicn d11 plus Yif espril dl' .\ lanl'epas ma lheur h toutes. )J Le propos, lcnu derant
Lr seul minislrr qui y prose encore et qui
d q11i, par malheu r, mor&lt;lcnl a11 point Ir plus
trcntr personnes, monte tout droi t aux Prt its s'y prépare, .\L d'.\rgcnson, ajonr11r lrs comsrnsililc de son amour-prnprr. li dira plus Cahinrls: on prélcnd q11r c'rsl celui qui ra plots à des Lemps pins faroraliles . La Cour
lard au n:111phin : (( J'ai l'té ind,dgt'nl Cl ,ù i dfrhainrr la foudre.
rient de rcccrnir une leçon de prudence qu i
pas _puni trop rite. Sachrz qnc .\1. de Ma11rrJamais, au 1·cstr, Louis \\' 11'a fait n,ei llru rc ne saurait être perdue. La &lt;&lt; dame )J, romnw
pns a rnérilé bien darantagc. )&gt;
rninr an ron1pngnon de sa jeunesse. Le ma lin on l'appelle, prend it pr(-se11L des manifre: de
En l'érité, le comte a abus{, d1• s:1 fortune : du 2:i aHil, au lcn'r, celui-ci esl élourdis- rrinc, a sou jour pour donner audience aux
il s'est fié plus que de raison à eclle longut' sanl, comme it l'ordinaire, d'anecdotes et de ambassadeurs, dit, ('Il parlant d'elle et &lt;lu
fam iliarité arec son maitre, à ce sentiment bons mols ; on n'écoute que lui, cl le Hoi. Roi : ,c .\'ous rerrong, n s'amuse it drs élid'èln' le premier ministre arrc qui Louis X\' gagué arec loul le monde par la gaieté du q11cllcs sérères, ne mel qu'un fauteu il chrz
cùt lraraillé cl du travail le plus facile. Comrne brillant parleur, rit à gorge déployée. )Iau- l'ile pom obliger les grands seigneurs il rester
on l'allaqur de préférence sur la marine, qui repas annonce &lt;[u'il ra, le soir, it la noce de debout. Ces airs 11'é1onncnl plus pr rso11m•,
n périclité entre ses mains, il compte se dé- rnademoiselfe de Maupeou, fille du Premier et, dans ce milieu courtisan, où l'éléga11C't'
ti•ll(lre par son éternel argument : ne lui Président. « Je vous ordonne de \'Ous bien des façons mas'quc la médiocrité clrs cœur~,
n-l-on pas toujours refusé les fonds indispen- direrlir, &gt;&gt; dit le Roi, qu i, de son càLé, clrcidr si quelques-uns se gardent encore le droit d,·
sables pour refaire les bàtimcnls, les ports, un voyage 11 La Celle, chez la rnarquisc. sourire, nul ne songe 11 protc~l&lt;'r ui il ~t'
les arsenaux? Soutenu par le parti dérol, par 11icbelieu esl parmi les familiers qui vont y plaindre.
la meilleure compagnie de Paris, par l'aOec- coucher avec lui. Le lendemain, a huit heures.
De quoi se plaindraiC'n l, au reste, les gens
lion d11 Dauphin et de la Reinr, il s'imagine le duc anivc 11 Paris, au Palais, pour assister de cour arisés, qui peu,·enl, par un complièlrl' indispensablP cl inrulnérable, el il s·esl à la grande séance du Parlement 011 doit èlrP ment birn Loumé, d6sarmer les prérnnlions
juré, par surc,·oil, &lt;lr prendre la rnranchc reçu Je maréchal de Belle-Isle. Son allur(• de la femme c't s'omrir le chemi11 drs prori~111· 111adan1r dl' Pompadour de son érhrc arec joyeuse frappe plusieurs person nes : &lt;I Rcgar- lablrs farenrs'! Ceux qui approchent le plus
111ada111r de Ch:'1l1'a111·oux.
cl!'z bien ~I. de Richelieu, dit q11elc1u'un: il a n1adamr dr Pompadour il celle époque de sa
~ladamc de Pompadour a lrouré en Hichc- l'nir d'un homme hors dr lui-mème. li doit rie s'accordent i1 di rr qu'elle nr mérilr pas la
lir11, ordinaircmrnl son adrrrsairr, 1111 allié y a,·oir qurlq11r chose su r .\I. rie Maur&lt;'pas. &gt;l hainr dont tant dt' pa111phlétairrs la ponri11n1 1endu. Crlui-C'i ne s·csl jamais réconcili&lt;1
Au mèmc moment, it Yrrsail b, le comlc suin•nl. D'aillrurs, Ir prince de Croy nous
arrr \fa11rcpas, qu 'il accuse de l'avoir éca rté d'Argenson. qui a été rrvrillé il cieux hrurrs fait comprendre pourquoi la Cour l'acrC'plr ~i
cl11 ministère, cl LoulP occnsion lui srmblr par un pli du Roi apporté de La Cellr, entrr aisémenl : r'est qu'on risqurrai l. r11 la perlionne pou r w•ngrr l'anciennr injure. Il a fait rhcz ~Jau repas. rc,·enn fort lard dr sa nocr. dan t, d'avoir hranronp plus mal : « Lr Hoi
passrr i1 la marqu ise un mémoi re trrs ren- Br ministrr /\ ministrr, on sr clerinc mt prr- ,([ail dissipé par srs rnyagrs conlinurls, où il
scig-rn1 &lt;"onlrc l'administration dr la marine. mirr rrgard. Ln lrllrr que remet &lt;l'Arg-rnson cherrhait il sr dislrairc cl oi, la marquise
.\uprè•s cl11 Roi, leurs propos sr fonl frho, rsl sèche ri de cp1rlq11es phrases sculrnwnl : n'oubliait ni soins ni dt:pemrs ponr cria. Elle
sans m11mr s'ètrr conrcrlrs. De chaque c·àlr, (&lt; \'os srr,·ices ne me romirnnrnt plus. \'ous était d'ailleurs honne, habi lr, rl. quand on
Louis XVentend murmurer les mèmcs dé11on- clonnerrz rolrc &lt;lrmission à ~f. de Saint-Flo- arai l parlé dr l'infülélité du !loi, tout le
cia1ions rl gronder les mèmes col1\rcs. [ n rentin. \'ous irez il Bourges: Pontchartrain monde s'était inlfressé pour clic, car, puisministre moins infalué clerinerail ec qu i sr cst trop près. \'ous ne rerrez 'JUC ,·otre famille. qu'il en fallait une, on était pins content de
passe, érrnlcrail le complot de la farnritc ou Poi nl de rPponse. ll Rarement disgràce fnt celle-là que des antres, don t on aurait craint
du moins sentirait qu 'il esL impossible de aussi cruellement signifiée. D'ailleurs, l'exil pis. Cc qu 'il y al'ait le plus i1 lui 1·eprorhe1·,
l'cmporlrr « sur 1111 ennrmi de celle esprce &gt;J : qui commence est de crux qui durent : lanl c'rtaient les dépenses considérables pour des
il ohtienclrait sa retraite, sans allendrc la dis- que Louis X\' viHa, M. de Maurepas ne riens et le dérangement que cela paraissait
grùcc, el Mposera:t le ponroir arec honnem. pourra reparaitre à \'ersailles et doua expier, mettre clan~ les finances. Toul le reslC' parlait
.\lalll'epns préfère s'amusci· du &lt;langer cl bra- ,·ingt-cinq années Jurant, le crime d'nroir eu sa faveu r : elle protégeait les arts ri rn
1·er Ir risq ur. li est loujours Ir prcmie1·, sans chansonné une f.worile.
géneral faisait du bien el point de mal. 1&gt;
qu'on sache comment, à connaitre l&lt;•s couIl faut garder ce poin t de rne, si l'on reul
plets nourC'a ux de ers chansons donl s'irrite
.\prrs aroit· porté ce grand coup, 1J1adame de apprécier aYec équi tr cc rôle de femme dans
le Roi: il les met sur le com plc de Richeliru Pompadour est bien, celle fois, en possession notre lùstoire. Le caractère de la marquise a
ou du duc cl'Ayen, qui, sans 111il doulr, n'en reconnue du pouvoir . Q11 ·elle en fasse rnlon- ,1té jugé li'Op souvent d'après les gens qui onl
~on t point incnpablrs; mais !'·est lui qui lcs lairemenl abus, personne 11c pourrait série11- eu à se plaind re d'elle. Bcruis, ponr qui elle
,·olporlr chez ses a111is cl lrs dit dP,·anl Lou! srmrnl Ir dire. Il est certnin qu'elle pense aux va enfin Lro111'rr une ambassade, qu'elle éli·1,, monde, mailrcs rl rn lC'ls. insoucianl d,·s intérrls&lt;lu lloi, el qu'elle souticntauprèsde lui,
Ye1·a ri détruira ensuite, dès fJ u 'il cessera
orPil11'S qui les froutcnl .
pour les postes et les honnrurs, ceux qu'elle d'ètrc docilr, lui rend it peu près seul 11nr
l' n mnlin, madame de Pompadour 1'11 prr- c-roiL les plus dignes de les obtenir. Ces p:ou- justice exempte de ressentiment : « La marson nc entre c-hcz lui, accom1Ja"n,:rde 111adaml' rernemenls de fal'oris n'ont pas dïnt,:rùt i1
quise n'avait aucun des grands Yiccs des
d'l~strades : &lt;' On ne dira pa~, J:t-rlle, crue faire de rnaul'ais choix et, parmi leurs erén- femmes ambitieuses; mais elle avait toutes
j'cnroie chercher les ministres; je Yicns les Lures, ce sont souvent les plus capables qu'ils les petites misères et la légèreté des femmes
cherchet· : » puis, brusquement : « Quand font a,,ancer, parce que seuls les plus capables
eniHécs de• leur figure et de la supériorité de
saurez-m us donc les au lems de ces chansons? les serrent bien. )Jais jamais crédit de maileur rsprit : elle faisait le mal sans être
- Quand je le saurai, Madame, je le dirai tresse n'a été plus grand que celui de la
méchante, el du bien par engouemenl ; son
au Hoi . - Yous failcs, 1fonsicur, peu de ras marquise. Aucun mémoire, aucun a,·is n'est ami tié était jalouse comme l'amou r. lrgrrP.

�_

111STOR,.1.Jl _ _ _ _ ___,- - -- - - - - -- - - - - - - - -- -~

Croi~~l', nudamc du Honrr, tluc dr Boufll('rs, fiec constan t de ses goùls. une l'ie nomadl' cl
marquis de Bauffrcmonl, duc de Broglie, un surmenage sans répit. On devine, en
prince de Croy, marquis de Pignatclli , duc quelques-unes de ses lettres, à quel point
de Chevreuse, duc de Chaulnes, duc de la clic préférerait une autre existence : &lt;, \'ous
Yafüère, marquis de Gontaul, duc de Riche- croyez que nous ne vo~•ageons plus, écrit-elle
lieu, madame la duchesse de Brancas, dur à la comtesse de Lu lzelbourg. \'ous vous
d'Aycn cl madame d'Estradcs; à une pclitr trompez, nous sommrs toujours en chemin :
lah!c étaient mr. de Laval cl de Beulï'on. Choisy, la Mucllc, Pctit-Ch.Heau [La Cellr]
Cr ,·oyagc étai t Lrrs gai. La marquise fut el certain Ermitage, près de la gril!P du
surloul lrès enjou.ie; clic n'aim:til aucun jeu Dragon, à Yersailles, oü je passe la moitié dl'
ma vie. Il a hui t toises de long sur cinq de
l'l jouait surtout pour polissonm' r r l ètre
CHAPITRE V
large,
cl rien au-dessus; j ugcz de sa beau té :
a sise .... Le Iloi faisait deux parties aprt•S
mais
j'y
suis seule ou al'ec le fioi et peu de
souper, car il aimait le gros jeu, et ll's jouait
Les voyages, les maisons, la famille.
monde;
ainsi
j'y suis heureuse. » Et un autrP
Lous très bien el très vite. cl il se couchait
jo11r, pour excuser un long silence don t celle
1
·ers
les
cleu.
1
:
heures.
C'est
ainsi
qu
'éta
it
la
La « fonction » que remplit madame dr
amie éloignée pourrait se plaindre, elle jcllr
Pompadour, el qui lui confère tant de pou- Yie de tous les petits châteaux. Après le cou- quelques lignes bien significati1·es : c, La l'ic
voir, ne va pas sans de grandes fatigues et cher, ,je rerins à Paris; il n'y a qu'un pas, que je mène est terrible; i, peine ai-je une
une prodigieuse &lt;lépense d'elle-mèmc. Pour car c'est l'endroi t où le fioi app1·ochc le plus rninule 11 moi. fiépétitions el représentations,
s'assurer une fidélité qui commence 11 faiblir, de sa capi tak. &gt;&gt;
Les pririlégiés, c1ui passaient ces aimabks cl deux fois la semaine royagcs continuels.
il lui faut se prèter 11 voyager sans cesse.
heures dans l'intimité rovalc, ne semblaienl tant au Pelit-Chàteau qu'à la Muette, etc.
L~:.iis X\' a un besoin de déplacer sa perpas se douter des hain~s qui s'amassaient Deroirs considérables el indispensables, Rcinr,
sonne cl de cbanger son borizon, où se révè!e
Dauphin, Dauphine... , trois filles, cieux inl'incurable malaise de son ennui. Plus encore conlrc l'autorité dans celle capitale toute rni- fantes ; jugez sï l est possible de respirer;
sine. Chaque année d'administration détescp1'autrcfois, il est toujours c&lt; par voie et par
plaignez-moi cl ne m'accusez pas. »
cbcmin n, et ne séjourne guère à Ycrsailles. table aggrarait les causes de ce malaise llnanC'est une vie Lerriblr, en elTct, ot.t toutes
A chac1uc instant, il part pour un des petits cier, cont re lef]ucl on ne luttait plus el &lt;]Ui lrs forces de l'espri t r l des nerfs &lt;loil'rnl
chùtraux, oü les courtisans le suivent par deYait. à la fin du siècle, emporter la monar- demeurer constamment tendues. Mais d',\1'l-(ronpes d'imités. 115 ont imag, né 1111 uniforme chiP. Le Roi, t'ntouré de flallems ou de gens ~enson rxagère, quand il rcrit, toujours par
spécial il chaqur ri:sidL•nce. qu'il faut obtenir timides, n'entendait, dans ces rù1nions de ouï-dire, il est rrai, que c&lt; la marquise chan~r
cln fioi le droi t de porter : it Choisy. par courtisans. que des paroles complaisantrs. chaque jour j11squ'i1 devrnir un squclr ttr: Ir
Son indolence, c, qui laissait tout aller »,
rxemplc, l'habit est vert. a,·cc un grand galon
n'était secouée pa1· nul aYis sfrieux. Les q·:cs- bas du visage est jaune r t desséché : pour la
d'or el un bordé; à Crécy, l'habit de mèmr
Lions du temps se traitaient par ces allusions gorgr. il n'en esl plus question ». La favoritr
couleur a un simple bordé cl des boulonnièr&lt;'s
restera jolie quelque temps encore; ses famid'or. Ces faveurs sont pour une \'ingtaine de légères 011l'espril tient lieu de bonnes raisons. liers, autant que ses peintres, nous l'allestent ;
Les pl us habiles s'ingéniaient à exciter les
familiers, rarement nommés deux fois dr
secrètes hostilités de leur maitre. Quand le cependant il n'est "igueur ni beauté qui puis e
suite; il n'y. a que la marquise qu i soil de
Parlement de Paris ra se mèler dr rappeler la résister aux excès d'une telle exislencr, d&lt;'
tout cl ne qtiiLLe jamais le maitre.
laquelle s'accommodr se11'. c l'extraordinain•
La l'ie du Roi dans les peLiLs cbàLcaux Cour aux économies nécessaires, il se lrourera s~ nté dP Louis XV.
quelqu'un, 11 la table où le Hoi jclle de gros
n'est racontée par pérsonne. Seul de Loule
celle réunion de grands seigneurs, le prince écus, pom dire : ,, Ilicnlùl Messieurs du ParPour le plaisir de faire un glorieux chemin
de Croy a pris la peine de fixer le somenir lement ne permellront plus i1 \'otre \lajcsté à ses côtés, plutôt que pour l'intéresser à la
que de jouer de pclils écus. 1&gt; On empoisonne
de fJUClqucs-unes de ces journées : n Je fis la
marine, qu'il esl toujours 11uest:on de rcconspo1ilesse à madame de Pompadour, écriL-il l'espd du fioi, tout le long du jour, par des ti tuer, m:idamc de Pompadour organise un
en mars 175 1, de lui demander à être des paroles semblables. Si madame de Pompa- royage du Hoi en :Xormanclie. Le déplacedour excelle, cc n'est pas elle cependant qui
royagcs cl, Je 7 mars, j'allai pour la prcm:èrc
ment rop l scmbl,, ~ans apparat. bien qu'une
fois passer la jpurnéc arec le fioi à la Mucllc. donne le ton.
énorme
dépense rn ré~ultr. Le fioi esl dans
Lorsque la politique apparait dans les
Jy vis les noureau.1: ou1Tages; les trois bcatt.1:
1111 « \"is-à-\'iS », arec un seul courlisan:
salons cl les souterrains sont superbes; le enlreliens de l'entourage, on n'en ,·oil que les suirent une berline pour quatre dames, unl'
reslc, peu de chose; on faisait une terrasse cl petits cotés : mécontentements de personnes seconde berline rl une gondole à six. )lais
une angmenlaL;on vers le Bois. On y vil'ail ou rivalités dr corps. Les grn\'CS agital1ons Lous les services de bouche et autres, qui
a1·cc beaucoup de liber:é. Il y avait un grand du Clergé cl du Parlement ne sont ici que demandent un personnel considérable, ont
diner, mais le souper était le pins considé- batailles cnlre clercs et rob:ns : la Yolonlé du pris les dcrnnts cl allendent Sa Majesté au
rable, élanl le repas du Roi. li se promenait , fioi saura les mettre à la raison. Les hommes HaHe. On part de Crécy. en chassant le long
s'il faisait beau, ou jouait dans le salon après de cour ne sonl point en étal de comprend re du chemin, dans la forèt de Jlreux; on \'a
diner. Ensu!LC il trarnillail ou lenail conseil. les conséq ucnces de ces crises qui se pro- prendl'C les voiturcs à la porte cl u chàtcau
longcnl, ni de redouter la rérnlte des esprits
A huit heures cl demie, tout le monde se
coutre les abus dont ils profitent. C'est encorr d'Anel. oi1 la vieille dtlchesse du )faine l'icnl
rassemblait au salon ; il venaiL l' jouer; à
faire sa cour, cl l'on arrive à la nuit close.
neuf heures, on. soupait à une Lrès grande un des leurs, M. de Croy, qui en fait l'aveu : pat· les arenues ill uminées, au château dt•
table à dix . C'était M. le Premier, gourcrncur &lt;( On ne parle point, à la Cour, des grande~ Nararre. C'est un des plus bcau .1: domaines
de la Muette, qu i scnait le fioi el'le nourris- affaires qui font tan t de bruit partout ail- du pays normand, el le duc de Bouillon y a
sait, les dépenses du Lota! élanl passées sur leurs. &gt;&gt; Non que le Roi n'en soit quelc1uefois préparé une réccpl:on somptueuse. Le !loi
troublé, mais il s'étourdit ; et la favorite n'a
le compte qu'il en donnait. Nous étions cc
pas de soin pins attentif, à celle premièrr l'isite les jardins des~inés par Le No_Lrc, sr
jour-là à Lalllc, à prendre du fioi par sa
époque de leur liaison, que d'écarter de lui promène en calècbc dans la forêt d'Evreux,
gauche : le Hoi, madame la marquise de
assiste 11 une· chasse, el repart de nuit pour •
Pompadour, prince de Soubise, duc de des préoccupations qui le lui disputent.
Elle apporle à celte œmTc intéressée un entrer à Rouen sur les buit hem es du matin.
Luxembourg, marquis d'Armentières, mardévouement et une persévérance qu ·on vou- On ne fait que traverser la ville, dont les rues
quis de Voyer, comte d'Estrées, prince de
drait voir mieux appliqués. Elle achl-Lc ses sont tendues magnifiquement et où la popula'J'ure·nne, cGmte de Maillebois, marquis de
hemrs d'intimité el d'abandon par un sacri- tion acclame le fioi. li s'arrèlc sculcmcnl pour
Soarc!i~.,, marqnis de Choiseul. comte de

inconstante comme lui, el jamais assu1-ér. i&gt;
A les bien lire, il semble que ces lignes
&lt;léfinissent moins une femme f]UC toutes les
femmes. En les applil]uanl à madame de
Pompadour, on en doit conclure seulement
qu ·clic fut femme au degré suprème, el cette
simple ohserl'ation sert peut-ètre 11 expliquer
srs qualités, srs imuffisancrs, srs µ: ràces r i
srs laihlrss,•s.

s

�Napoléon et les Femmes
par

FRÉDÉRIC MASSON, de l'Académie française

Madame Walewska.
~

L1' ,,.,. ja1niPr 1807, l'Emprrr11r, 1('t1an1
dP P11lsl1wk rt s1' rt'ndanl it \'ar,ol'ir, s·arr1\II'
1111 in,tanl ponr ('hangrr dP dwrn11x i1 la porlt•
dt• la pt•lil&lt;' , ill1• dt• llroni1•. l'n&lt;' fou lP r allt'nd
lt• lil11:ralt•nr dt• la Polo;,;nr, unr fouit• ·,•nthousia,11• l'i hurlanlt• qni, d1•s qu&lt;' la 1oilt1l'l'
impt:rialt• l'St t'n 1111•, ,&lt;' prfripilt•. La ,oilur&lt;'
s'arrt\lt': nn olfü·i1•r µ,:nfra l. lluro!', &lt;'Il dl',t·1•nd Pl S&lt;' fait pla1·1• j11sq11'i1 la 111aison d,,
pn,11• ..\11 uw11wnt 011 il y p1;11i•lrt•, il t'lll1•11d
d,•~ t'l'i&lt; d,;st•sp,:r,:s. il ,oit d1•s mains )p1frs
qui Il• , upplit'lll, t'I 111w rnix lui dil t•n frant:tis : &lt;&lt; .\h ! mo11, i1•11 r, 1ir1•z-no11s dïl"i Pl
lai1t•s1pH'jl' p11i,"' l't•nlrnoirun ,rul in,lanl ! i1
Il s·arr,111': 1·t• ,ont dt•n, li•rnnu•;: du mo11d1•
p1•rd11t•s dans 1·t1ll1• 11111llil11dl' dt• pn)s:rns 1•1
11"0111 ril'r,. L'un!'. f"t•ll1• qni , it•11L dl' lni
a1lrP,,1•r la paroi&lt;', s1•111hh' 11111• Pnl'anl : 1'111'
t•&lt;I 101111• hlmul r, a11·t· dt•s µrands ~Pll\ hl1•11s
lri•s 11a'd's Pl lri•s ll'nd rPs, qni hrillPnl rn t·l'
111111111•nt 1·111111111• 11'1111 d1;)ir1• ,al"d. , a )1t'i1ll
lri·, tint'. rnst• d'11111• t'rnkhrur dt• l'Mt' 1l11\
t•st 10111 1•111po11q1rt:I' par la limidilt:. ,b st'z
pt•litl' d,, 1aill1•. mais 111rrwillt•11srn11•nl pri,1•,
, i ~onplr PL ~ ond11bn1t• q11'1•1l1• 1•,1 la gr:\rr
111111111', rll&lt;' rst 1·èl 111' lri•s , irnplr11wnt. roilli:e
d'un 1"hap&lt;'at1 somlirc it grand ,oil&lt;' noir.
ll11r0(· a 111 10111 d'nn toup d'œil ; il d,:g-aµ1•
Il', dt-11x t't'mllH'S. ri offrant la maiu i1 la
lil1111dt•, il la !'onduiL i1 la porlit-.n• dt&gt; la 1oi1t1r1•. &lt;1 Sin•, dit-il i1 7'apolfon, 1oypz 1·Plle
1p1i a lira11: tous lt•s dang1•rs dl' la fouit' p1111r
\'OtlS. ))

1:Empr r1•111· ùt1• son rlrnpr:rn, l'i. s1• pt•nc:hanl ,rrs la dam&lt;•, 1·ommrnt·1• i, lni parll'r:
mais Pllr, &lt;·ommr inspir,:r, épl'rd111• ri affolfr
pnr l1•s S('ntimrnts qui l'agilt•nt, dans um•
snrl r d1• tr:rnsport, dit-rllP rll1'-n1t1n1r. nr lui
lai,st' point a&lt;"hr11'1' sa phras1•. « Soyrz Ir
bi1•111,•nu, millt• fois Ir hirnl'l'nu sur nolrt'
LPrrr ! s'frrir-1-rlll•. l1i1•n dl' &lt;·&lt;' qui' nous fr•rons 1w rPndra d'un&lt;' faron a,srz é1wrgiq11r
l1•s s1•111inwnls 11111• nous portons i1 min' p1•rsonnr. ni Ir plai, ir q11r 11ous al'ons i1 rn11s
rnir 1'1111IPr I&lt;' sol d!• l'rllr palril' qui 11111s
alll'1ul pour st• r1•lt•11•r! 1&gt;
Prndanl q11'rllt• jrllr rrs mots d'unr l'Oix
li:tlPlanlr. ~apolron la rr~ardr atlrntil'r mrnt.
li prP11d 1111 hnuq11t'l qu'i l a d:in,; la rnilur1• ,,,
I,• lui pr,:,t•ntc: 11 CardPz-lt•, lui dil-il. 1·on1111t•

garnnl 111• nu•s lionm•~ inll•nlions. Xo11s nous
r1'1t'1'1'nn, il \"arsm iP. j1• l't•sphr, l'L jl' n:1-bllll'rai nn nwrt·i dr 1olrP IJ&lt;'IIP ho,u·hr. n
ll11ro1· a r1•pris sa pla,·r aupr1•s dl' l'Emflt'l't'III": la rnitnrt• s'rloign&lt;' rapidrnwnt, r i.
q11Pl1pu' lr111ps r1worl'. par la pnrtihr, on
,oil s·a~ilrr rn 111ani1•r1' dl' salul lt• !'hapt•:in
d1• X:1pol,:011.
C1•1ll' jr11nr l',•mmr s1• nnmnrnit Marir \\"alrwsk:t. EIIPriait 11fr La1·zin,k:t; 11"11nr l'amil11•
ant'i1•1111P, mais tri•s p:11111'1', dt• pins sing11li1•r1•m1•nl 110111l11·1•nsr : si, r nfan ls. )1. Lat'zinski 1:1ant mort IMsq111• sa lilll' )laril' él:iil
Plll'Or&lt;' 1•11 lias :\gr, sa 11'1111', tnnl &lt;l&lt;·1·11 pfr i,
f'airr 1:1loir lt• lrt•s prlit dornainl' 1111i t'ons1il11ail )pur forlmw. al':tit mis st•s till,•s ('Il p1•11sio11. 1':llrs arnirnt appris un 1wn dt• français
l'i d'al1Pma11d, un prn dl' m11siq11r ri dr dansP.
.\ q11inz11 ans l'L dt'mi. )l:iri1• étail rr1·t•111u• i,
la maison malt•rnl'IIP, nu:diocrl'mr nl sal'anl&lt;',
mais parl'aill'lllt'lll t'h:islt' t'l 11·a~a11L t'll son
1·0•111· 1p11• dt'll\ passions : la rPli;!iOn rt la patri1•. l,'amn11 r qu't•llr a,ait ponr son lliP11
n'ti1:1i1 hala111"r 1•11 Plll' q11P par l'amour q11'!'ll1'
pro1'1•~sail pour ,on pa~~- C't:tail lit l1•s nwhil1•s
1111iq111•s dl' sa , i1•. l'l, pour la sortir d1• son
1"aral'li'•rr, d't1111• do11r1•11r ordinairrmr11I sans
r1:pliq11t', il sulfüait dt• lui dirt• q11°t'lll' 1:po11st•r:1il nn llus,P 011 1111 Prussit•n, 1111 1•1111r111i
dl' ~a nation, St'hisma liq nr ou protl'stanl.
.\ tll'i nr &lt;•sl-l'llr rrnln:e l'lwz sa mrr1• q11 r,
it la suilr M 1·ir!'onstaners sin~ufü•rrs, dl'm
grands partis SI' présrntrnt rn tm\mr tl'mps
pour Pllr. r l )lmr Larzinska lui signiti1•
q11°l'll1• doil t'hoisir l'un 011 l'aulrr d1• &lt;'&lt;'S pr,:Ll'ndants irn•spfrés: l'un r;:I un jrunr homm&lt;'
eharman t, qu i a toul ponr plairr &lt;'L qni lui
agrfr an pr1•mil'I' 1·oup d"œil. li rsl protligil't1s1•111rnl rir!H'. forl hit•n nr, nwrl'l'i llrus1'm&lt;'nL
lw:111, mai, il ,•st l\11ss1·: il l'SL 11• fils d'un d!'s
g,:néranx qn i onl Il' plus durrrnrnl opprinll:
la Polognl' . .lamais 1'111' Ill' consrntira it d!'l'Pllir
sa l'enunr.
.\lors, il f:tul hirn ar&lt;'rptrr l'autrr, lt• Yil'nx
.\ naslasr Colonnn di- \\'alcwirr-\\'all'wski. Il a
soixan11•-dix a11s, il rsl wuf pour la SPl'm1de
lois, rl l'aînr th' s1•s prlits t'nt':ints a 1wul' ans
dt• plus q11r Mat·ir. ~ïimporlr ! il rst Irè•s rirhr:
dans rr pays qu'habilrnt lrs Larzinski, il l'SL
le srignrur, rrl ui qui lirnl loutrs lrs trrrrs,
qui a /p rh:Hrau . qui donnr la loi. qui sl'11l
r&lt;'roil ll's 1oisins pamrrs ri lr111· offl•p à di,wr.
Il a l:it: t'hnmht'llan du f1•11 roi: il porte sur

son hahil. nu\ grands jour::. lt• cordon hlrn
dt• 1'01·drr dl- l'.\igll' hlanc. 11 rst Ir t'IH'f
d lllll' d1•s plus ill11slr1'S maisons d1• Polog,w,
unr maison qui authrnli1p1r111rnt S&lt;' rallarllt'
aux Colonna 1lt• Hnntl', porlr lrs 1111\mrs arnws.
1•1 qui, par suitr, passr t'll a1wirn11rlt: tn111t•s
b familll•s du l\o~aumr rl dl' la l\r puhliq11t'.
Comnwnl )rmr Lal'zinska Ill' s·,:prrndrait-dle
pas d'1111 Lt•I gPndr1' ? Marit' n'rssair nu\111r
point d1• résislrr &lt;'Il fa&lt;·1•, car, it la prrmi1•r&lt;'
oltj&lt;•l'lion 1ru'l'lll' a faill•, il a 1:tr r,:pondn
d'un&lt;' manii·r&lt;' frappantr, mais rllr lomhP
rnalad1• d'11nr fürr!' in llam111atoirP qui la lirnl
q11alrr mois rnlirrs rntrr la l'i!' l't la morl. .\
1wirn' t·11111a lt•s&lt;·1•nll'. on la 111i•1w 11 l'antPI.
Trois ann1;l's s1' pass1•nl, oi, la jrunr
1'1•111ml', sonffrPIPnsr,, il tians er eh:tlran solilairl' tlt• \\ al1'11 in•. pui,anl u11iq11Pm&lt;•nt ~l's
t"Onsnla1io11s tian, une piélt; qui s'p,alll' ehaqn&lt;' jo11 r. Enfin, 1•1lr dp1·i1•nl 1'1ir1•i11Lt'. t•IIP a
1111 tils. Toul s1' raninw pour Pllr : 1:1·sl son
fil~ ci11i r1•1·ommrn&lt;·Pra sa ,ir 111anqm:l', 1111i
:rnra droit au lionhrnr ,p1'pl11' 11'a point
oli1t•1111. Mais c·&lt;•Lrnfanl , faud ra-1-il dont· q 11 'il
1i11•, ('01111111' t•l11•. ;,Ill' 11111' lr1•r,• atlllf''\l;I' ()lli
1ù•sl pins llll!' patrir'/ famlra-t-i l' quïl s11hissr. 1·01111Hl' t•ll1', la s1'rl'i1i1d1', r i 1111ïl nwndit• du l'ainq111•11r, l'OllllllC a f:t iLsou pi•r1•, ,&lt;•s
tilrt•s rl srs l,iPns? Eli&lt;• H' lll qn&lt;' ~on fils soit
1111 Polonais l'i 1111 hom mr lihr,•. 1•1 pour rPla
q1u' la Pologn&lt;' se rl'IPl'l' ri sr drlil'r1•.
Crl11i qui l'ienl 1l'ah:1Ltrr l'.\nlril'hr, l'L qui
d,:jit i1 .\ nsll'rlilz s"t•sl 111rs11rr arer la l\11ssil',
rn sr hN1rlrr à la Prnss1• r t il sps allirs.
X:ipolt:on PSL l':uhrrsairr prn1 id1•nti1•l d!'s
p11issan1·1•s t·o-parlagranlrs: don!' il &lt;·sl l"ami.
1t, ~am1•nr drsil(nt: dl• la Pologne. Il sr nwt
en rnardw, il rnarq nr t'ha1·11nt' dr sl's ,:1:ip1·s
d'un nom dr 1idoirr, il dissipl' commt' 1111&lt;'
fanL1smagorir ,ainr l'ar1111:r prussicnnl', il
rntrr 11 U&lt;•rlin. il app roehr drs frnnlirrrs dt•
l'a11t'it'll ropu111r; alors, 1" t'St une Îlrll'P. qui
s·Pmparl' dl' tons, tl'Pllr surtout, 11nr Îlrll'r
d"t•nthousia,mr rl ct·a1tcntr. Walrwil'r l'St
loin dl's no11rrlll's : oi, rn a11ra-l-rll1•, sinon it
Yar:-ol'id Son mari, &lt;p1i csl patriolP lui aussi
- q,ti nr 1'1•st alors'! - l11i propost• d'y ,·rnir.
lis arri rcnt, ils s'installrnl. La maison rsl
montl;C' sur un pird ronvrnalilt', (•a r il faut
trnir son rang ri il f:tnl qnc la jennr f,,mnw
fas~r son rntrrr dans Il' mondr. Ellr qui sent
rr qni lui manq11r. qni crainl dr fairr drs
fa11l1'S &lt;'Il parian! fran('ais, qui rsl Limidr Pt
,w ~,• srnt 11111 appui ui de famille ni d&lt;' rcla0

0

�_ _ 1f1STO'Jt1.ll

---------------------------~------------~

la tendre comédienne, et le reste de leur
l"a"son fut troublé. Je ne parlerai pas de son
départ pour le duché de Courlande qu'il
allait rerendiquer, de la génfrosité d'Adrienne
monnayant Lous scs1 bijoux el ses titres pour
solder celle expédition malheureuse, du retour
de Maurice, et des souffrances qu'il infligea i1
sa mallresse par ses intrigues à l'hotel de
Bouillon et it !'Opéra, non plus que de la fin
tragicrue cl inexpliquée de celle paunc maitresse, bien qu'il y ait dans son empoisonnement probable par la duchesse de Bouillon
des circonstances fort singulières.
?\ous n'avons pas de lellres d'amour d'.\.dricnnc Lecouvreur, mais nous avons ses
lettres à un amoureux, cl clics sont exquises'·
D'Argenlal l'aimait passionnément. Rien de
t:e qui séduit les femmes ne lui manquait.
.\ d1·ienne, arant de connaitre Maurice de Saxe,
ne passait point, malgré une grande ré~cne,
pour une vertu farouche. li lui plai~ail par
son caractère loyal el son esprit. Cependant
clic ne lui céda jamais el s'ingénia à le garder
pour ami . Elle déploie toutes ses grâces pour
le retenir, pour l'envelopper de tendresse.
Elle l'a sure que le doux sentiment qu'elle a
pour lui esl plus profond et durable que ce
passions déréglées, promptes it naitre cl il
mourir. Elle souffre de le voir malheureux,
et ne peut consentir i1 le perdre. Cc conflit
est très féminin. La pau1Tc comédienne a
déjà b~aucoup souOcrl de !"amour : son cœur
a été caressé el brisé. Celle affection admi1:a&amp;lc qu'elle rencontre chez d'Argcntal, elle
ne mut point l'éloigner. (( ~e vous lassez ni
d'è~re sage, ni de m'aimer, n - écrit-elle.
ttrc aimé, cela est doux, même si l'on
n'aime pas; c'est un sentiment qu'on ressent
soi-même, par une délicate affinité. Elle lui
demande de l'aimer jusqu'it la mort, ajoutant
que cc ne sera pas b:en long. ))éjà malade,
clic a de somb1:cs présages, et cc sont lit
choses faites pour touthcr un cœur sensible.
Oui, son amitié pour d'.\.rgcntal est un des
plus déliéicux sentiments d'égoïsme lluc l'his1. /,cltrcs 1/".-ldrieune Lcco1w,·e1t1· (l'ion, étlit. ).

Loire nous offre. Elle a des trouvailles de Lendresse pour ensommcillcr la peine de l'amoureux : (( Soyez mon ami, j'en suis digne,
- dit-clic dans une lettre lJU'il faudrait citer
tout entière, - mais choisissez pour maitresse
un cœur tout neuf: qu'elle ne soit pas encore
rercnue de celle heureuse confiance qui rend
tout si beau: qu'elle n'ait été ni trahie, ni
quittée ; qu 'clic rnus croie tel que YOUS èles,
cl tous les hommes tels que rnus; qu'elle soit
jeune et assez forte, elle en aura moins d'humeur. Enfin r1u'rllc 1·ous procure celle félicité
que j"aurais eue si je n'avais jamais aimé que
vous, el que YOIIS m'eussiez aimée autant que
1·ous en èles capable et que vous auriez dû
me plaire. l&gt; L'homme r1ui sait inspirer ce
scnlimcnt cl le comprendre esl un cœur
désintéressé et courageux, car il faut une
étrange l1nergic 1t un amoureux pour se plier
à cc caprice de femme. 0'.A.rgental al'ail des
compensations arec la Pcllissicr de !"Opéra,
mais cela ne console point. li fut l'ami d'Adrienne jusqu'à sa mort, comme clic le désirait, et mème par dt&gt;là la mort ; elle lui légua
to11s ses biens qu'elle ne pomait laisser à
ses deux filles nalurcllcs, afin qu'i l les transmit à celles-ci, cl c·c lrgs, qui était &lt;n réalité un fidéicommi~, valut encore au pauvre d'.\rgcntal un procès aYcc la famille
Lccou1·1·cu1·, el toutes sortes de tracasseries,
sans compter le jngcmc:nl sérèrc du monde.
L'ami tié des femmes coi1tc cher. Mais pcutèlrc l'amoureux éconduit connut-il certains
recoins délicats du cœur d".\driennc que le
comte de Saxe, un pru dragon dans ses
rapports al'ec le st&gt;:rn, ne sut pas découl'rir. La présence des femmes, leurs façons
de sentir, de penser, la grùcc de leurs grstcs,
- tout ce qui s'appelle le charme, et qui est
physir1uc et immatériel cn~cmble, - de subtils dilettantes aimrnt à le respirer sans y
toucher, le préfèrent peut-èlrc aux care&gt;sses
et se contentent pour celles-ci de la banalité.
Demandez à Sainte-Beuve, très versé dans la
casuistique sentimentale....
Pont-de-Ycyle, frère de J" .\ rgcntal (nous

ne sortons pas de l'hotcl de Ferriol), fnt lié
a rcc Mme du Oeffant : une liaison correcte,
de gens du monde. Cn jour quïls rappela;ent
le passé, sans entrain el sans amcrtumr,
~Ime du Dcffanl dit à son ancien amant, demeuré son ami : - Xous ne nous sommes
ccpc!')dant jamais disputés, comme en ont
coutume les amoureux. - En effet. - C'est
peut-être que nous ne nous sommes jamais
réellement aimés. - .Je le croirais, dil cn~orc
Pont-de-Veyle arec son fin sourire.
Celle femme de tant d'esprit, qui ,\l'ait
commencé par séduire le Régent et continué
par une suite nombreuse, expia ses plaisirs
par l'amour même. Sur le tard, à soixantedix ans, elle conçut pour l'Anglais Walpole
une amitié toute amoureuse. C"esl une grande
· pitié de lire sa correspondance : clic exhibe
des sourires fardés cl des gràces fanées, se
fail &lt;njouéc et drolctte pour dégeler cc britannique morceau de glace. On dirait ce~ clowns
lJUI font des cabrioles el dont les faces pàles
érnqucnl la mort. Des réOexions tristes lui
l'ienncnt sur cc monde pour lequel clic a l"écu
et don t elle comprend soudain le vide éclatant.
Sa tendresse l'a.mène à rétléchir : c'est le
propre des sentiments 1Tais. Ocrant le néant
de sa Yic fasipée, elle eonnait l'ennui. Et il
n'est pas rare, dans celle société fringante du
xv111° siècle, de rencontrer ces plaintes de
mondaines la ses de leur vie trop divertie,
soupirant après la solitude cl la passion qui
leur eussent permis de se sentir vine, de
manifester leur énergie au lieu de la gaspiller
en menues frivolités.
Walpole n'est pas · fatilc à apwivoiser.
Mme du Deffant pleure de nairs larmes
qu'elle tùche de cacher. Toulc vieille qu'elle
est, son chagrin n'est pas divertissant. El
l'on est tenté de préférer celle tend~csse hors
d'àgc it l'habileté de Walpole qui pratiq ue
l'amitié utilitaire et profite de tout !"esprit de
la l'ieillc femme pour connaitre les noul"&lt;~lles
cl" la cour et de la rillr.
Et l'Oici que l'hùtcl de Ferriol nous a Lrré
tous ses secrets.
Ik:mY J3ORDEACX.

mais non gratuits, car la réputation de celui
à qui l'on en impose la charge en paye chèrement les intérêts. Sieyès pourtant ne craignai~
Les « mots » de Sieyès
pas de repasser sm ces particularités supposées et parasites de son existence politique; il
les réfntait sans humeur.
(( li revenai t avec quel&lt;1ue plaisir, dit
On a prêté i1 l'abbé Maury, sinon plus d'esprit qu'il n'en eut, du moins plus· de mols Saintc-Beme, sur ses anciens jours, et y recqu'il n'en dit; d-! même pour l'abbé Sieyès, tifiait quelques points de récits qui appartiendont le laconisme proverbial est presque dcrnnu nent à l'histoire.
&lt;( Le premier, disait-il, qui a crié Vive la
du baYardage, tant le mensonge l'a fait parler
((
nation!
et cela étonna bien alors, cc fut
dans l'histoire. Ce qu'il y a de pis, c'est que
souYent il n'a gagné que de l'odieux à tous (( moi. ll
&lt;( Il niait avoir prononcé les paroles qu'on
ces mols supposés.
Son fameux vote au jugement de LouisXVl : lui prête après le 18 brumaire : (( Messieurs,
La mort sans phrase, est un des prêts que &lt;( nous avons un mc;îll'e; ce jeune homme
l'esprit des nomellistes ou des folliculaires &lt;( fait tout, peut tout, et veut tout. n Le
s'est trop empressé de lui faire; p1·èts forcés, mot, d'aillcur~, est beau et digne d'avoir été

prononcé. Mais il dit seulement à Donapartc,
qui lui demandait pourquoi il ne voulait pas
rester consul avec lui, et qui insistait à lui
offt·i1· celle seconde place : &lt;( li ne s'agit pas
&lt;( de consuls, cl je ne Yeux pas ètrc vot re
(( aide de camp. ll
Il niait aussi avoir prononcé, dans le jugement de Louis XVI, cc fameux mot: La mort
sans phrase; il dit seulement, ce qui est
beaucoup trop : La mort. Il supposait que
quelqu'un s'étant enquis de son vote, on aurait répondu : Il a voté la mort sans phrase,
cc qui a passé ensuite pour son vote textuel.
Il sïndignait qu'on att ribuàl à ce mot :
J"ai vécu, qu'il aYail dit pour résumer sa
conduite sous la Terreur, un sens d'égoïsme
et d'insensibilité quïl n'y avait pas mis.
ÈDOUARD

FOCR\'IER.

LES FEMMES DU SECOND EMPIRE
~

Une Pompadour impériale
Par Frédéric LOLIÉE.

La Comtesse de Castiglione

Si rraiment la beauté doit être regardée
comme le don souverain, l'épanouissPment le
plus enviable de l'ètre dans la lumière et
l'harmonie, c'est à Mme de Castiglione,
l'impeccable, la (( divine l&gt;, que revient la
couronne parmi les charmeuses du second
Empire; car, l'accord de tous les
yeux la lui arnit décernée, admirateurs ou jaloux.
Sur la fin de ses jours, la célèbre comtesse s'était enveloppée de
beaucoup de mystère. Et le zèle
de ses derniers amis l'aidait à s'y
renfermer. Mais on aura beau 1·oilcr
d"ombre les portraits de Mme de
Castiglione, enchâsser religieusement les reliques de sa turbulente
existence, dérober au profond des
tiroirs les quelques bribes de paperasses échappées à l'autodafé général, qui consuma tout cc qu'on put
trou,·er d'cllè, au lcndem'.lin de sa
mort. .. les curieux ne se lasseront
pas. Il faudra bien savoir quand
même cc que fut, au réel cl tout
entière, l'amie des rois, la conseillère
des princes, la secrète ambassadrice
ol'ficicuse, appelée comtess~ \'cra~is-Castiglione.
C'était inévitahlc : fa ute de documents, on a eolporté it son sujet
p~u~,de st'.ppositions hasardées que
d afllrmalwns positives. Il s'est répandu, de dl'Oite cl de gauche,
autant d'inexactitudes que d'anecdotes, et cela en prenan t les choses
depuis l'œuf, c'est-à-di re dès le
début de sa vie, à sa naissance.
Des souvenirs personnels, qui
nous ont été confiés, des fra gments
~c ses lettres et de ses papiers intimes passés fortuitement entre nos
mains, enfin les reliquiœ que nous
tenons d'elle, indirectement, par l'entremise
du plus constant de ses amis : le o-énéral Estancelin, \'Ont nous permettre de re~saisir dans
sa pleine exactitude cette physionomie si capliYan~e, de~u,eurée c?p.endant, jusqu'à ce jour,
quoique celebre, ,·01lee d'ombre, énigmatiriuc
et mal connue.

Elle oul'l'il ks yeux en 1840, d'après
d'lderille, en 1845, suirnnl elle, et le
22 mars f85 5, selon les actes authentiques,
et fit ses premiers pas dans un très authentique palais, le palais des Oldoïni · el ce
. de son imao-ination,
'
n' est crue par un JCU
en
0
quète d'exemples notoires sur Jes reYircmcnts de la fortune, qu'un iugénieux romancier I l'a fait naitre dans une petite ferme, où, fillette, on l'aurait chargée, pour

LA CmtTESSE DE CASTIGLIOSE.

son plaisir, de mener les bêles aux champs.
Virginie Oldoïni, mariée au comte François
Verasis-Castiglio!le, qui fut chef de caLinet et
premier écuyer de Sa Majesté pi~montaise,
était de bonne extraction florentine. Sa mère
possédait de nature la gràce, le charme,
1. llcnri de R&lt;'·gnier, Le Mariage de mi1111il.

l'élégance. EUe aYait une santé fragile : on la
perdit de bonne heure. A1•ec l'insouciance de
caractère qui lui était propre, son père, Je
marquis Oldoï11i,
. supporta le deuil assez Jécrè0
rement; et, 1aJSSant au grand-père de l'enfant,
le célèbre arocat et jurisconsulte toscan Lamporecchi, les so;ns d"une éducation difûcile
il continua, comme attaché d'ambassade, ~
promener ses pas, je dirais aussi ses 0o-oûts
. 1es, a' trarers l' Europe.
f rrvo
Toute jeune, elle avait été fort
adulée, sous le regard maternel.
On l'éleva dans le luxe cl la satisfaction prompte cl complète de tous
ses désirs.
Dès l'adolescence, elle parut désignée aux hasards d'une vie orageuse et passionnée. Elle était de
celles que Saint-Si11ton disait nées
pour faire, de par le monde, les
plus grands désordres d'amour, et
qui, au delà de la rie, gardent encore leurs chevaliers, leurs enthousiastes. A douze ans, elle était aussi
grande et aussi belle qu'eUe le fut
il vingt. Peu de mois après ce douzième anniversaire, elle a l'ait sa loo-c
pom elle, à la Pergola, où son r:gard lumineux, les promesses de
sa taillr, les lieurs de pourpre ~cmées dans sa brune chevelure et
~.on atl!tude assuré~ fo~çaient dt~i1
1allent1on. Le brwl d une si rare
perfection s'était rrpandu dans tout
Florence. Cn murmure llallem suil'ail sa trace aux (( Cascinc l&gt; 2• Elle
del'in_t l'idole de la Yilie artistiqt:c
cl pa1enne.
•
Yirgioic, appelée dans lïntimilé
Nicchia, n'arnit pas quinze ans sonnés qu'on avait plusieurs fois solli_cilé sa main. A la suite de quelles
circonstances on l'accorda au comte
de Castiglione, l'histoire m'en a été
contée par Mme \'alewska, qui n'y
fut pas étrangère.
Alors que le comte Valewski était
amb~s~adeu_r à_ Londres? e~ mème temps que
le mm1stre italien Azeglio, il y arait réception,
un soir de l'hi1·er de 1854, chez la duchesse
d'JnYerness, parente de la reine. Dans l'assistan&lt;:t, entre les habits noirs, on remarquait
un Jeune Italien de fort jolie prestance et de
2. Pl'orncnad,• lie Florence.

�111STOR..1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - --:---J
« - Qu'importe! lui répondait-il, 1·ous ne ensemble, en voiL11rc, cl que, la conrnrsalion
bonne mine, le comlc de Casliglione. li se
m'aimerez
jamais, soit! Mais j'aurai l'orgueil ayant pris un Lolll' aimable, il la cropil
Lrouvail aux colés des ambassadeurs de France
d',woir
la
plus
helle parmi les femmes de mieux disposée qu'a l'ordinaire, il avait saisi
cl d'Italie. On Ycnait de danser. El parmi
l'occasion rare pour jeter l'adresse de sa
mon
temps.
l&gt;
tant de gracieuses femmes réunies, épaules et
Il pap à son prix, c'est-à-dire chèrement, mère au cocher, dans l'espoir qu'rlle s'y laisgorges nues, le regard du gentilhomme errait
complaisammenl. Il se tourna l'ers le comle celle précieuse et illusoire satisfaction. Un serait conduire. Elle ne souffla mot ; mais,
Lrail, cueilli dès le début de leur vie com- comme la calèche Lraversait un pont, elle eut
Walewski:
mune,
permettra d'en juger . Au lendemain Lol fait d'exécuter une idée diabolique qui lui
&lt;I - Sans doute, vous ne savez pas le motif, le nai, qui m'amène ici. Je suis venu à d'un mariage, qui ne s'était pas conclu sans était pa~sée par la cervelle : vil'emcnl, elle
ùLa ses souliers cl les lança cl,rns
Londres pour me marier.
l'eau.
&lt;1 - En cc cas, mon cher Casti&lt;1 .Je ne suppose pas, dit-clic
glione, l'OIIS n'auriez pas ~ù quiller
alors, que rous me forcerez à marla belle JLalie. Croyez-11101, retourcher pieds nus! i&gt;
nez à Florence. Pré$Cnlez-1·ous chez
Bien des femmes eussent ai1m:.
la marquise Oldoïni; failcs-rous
choyé l'époux qu't,llc al'ail reçu. li
arrréer par ~a fille, épousez-la, el
arnil l'in n-t-dcux ans, il était de
v~us aurez la plus jolie femm e de
race, el "nous avons su qu'il a1·ail
l'Europe. l)
jolie figure. Ce qui lui manquait,
Ce conseil était trop séduisanl
c'éLait l'énergie de caractère, l' cgpour n'èLre pas sui1·i. li le fut de
pril de Yolonté, l'initiative cnlreprcLous poinls. Le comte Castiglione
nanlc, qu'elle aurail désirés chez
se déclara, sur l'heure, éperdu,
l'homme de son choix, pour defasciné. Il le pournil être en effet.
l'cnir ellc-mèmc la digne associ(-e
Un pastel de la radieuse Floren_Linc,
&lt;l'une existence ambitieuse, a;ri ·pcinl au moment de son mariage,
sanie.
me fut monLré au cbitleau d!' Bal'OEn rain l'al'ait-il installée aie,·
mcsnil. Quelle idéa1c érocalion ! On
un luxe inouï dan · Lill ch,Heau .
ne saurait imaginer rien de plus
pri:s de Turin, cl se li1Tai t-il aux pl us
exquis ni d'au~si parfait. Le regard
folles prodigalités pour embellir ses
bleuté, comme le Lon de la robe,
jours. li n'en était récompensé qu_c
csl d'une douceur inlinie; les chede sou ri rcs conLrai n ls cl de fro1Ycux bruns floconnent, abondants
&lt;lcur réelle. En deux années, il
cl légers, sur un l'ronL très pur;
a1·ail dépensé une fortune considéles bras cl la gorge ont une gr:'ttc
rable, cc qui ne contribuait pas it
de contours qu'on ne saurait dire;
le relever aux yeux d'unr, femme,
le menton ponctué d\mll f'osselle,
qu'humiliait le sentiment de la
les lèvres petites cl légèremcnl ennullité de son mari. D'autres raitr'oul'crlcs comme le calice d'une
sons bâtèrent la séparation'.
fleur rouge semblent appeler la
En se mariant à contre gré, la
c.1rc::se .... M. de Castiglione pressa
déJai.,.ncuse Florentine aYait bien
le mariage.
'
dû se" promettre qu'elle n.arrelcD'elle à lui beaucoup moins Yirc
rait p:i.s dans ces liens uniques ses
fut l'allraclion. Pour nous ~enir
"&lt;11Hs ni ses ambitions. Le roi de
d'un mol que nous tenait la coml'i1:11t11nl \ïctor-Emmanucl fut le
tesse d'Alessandro, clic se laissa
prc11,icr à mellrc sur son cbcmin
conduire à l'autel a1·cc l'air d'une
J'o:l'rc dt'S dil'crsions extra-con.JuIphigénie qu'on traine au sacrifice.
gales.
En elfel, elle ne l'aimait que très
Q:1'il 1'11 1, en sa qu:tlitédï1om:1:l'.
LA CO~ITESSE DE C.\STIGLlOXE D.~XS LES T.\BLEAl,;:i \'!l'A"TS,
modérément tl l'en aYaiL prél'cnu
Tristesse.
plu, al'Cn;,nl, plus séduisant qu_1·
d'ayancc. li n'aurait, lui disait-clic,
M. de Castiglione, on en poU1a11
qu'il s't.!11 prendre à lui-même des
douter.
Le
contraire éLait le nui. Cc \ïclordésaccords qui pourraient suncnir entre liraillemcnls, les conl'cnances réglementaire$
Emmanuel ne brilla que faiblement par la
exin-eaicnl
qu'elle
rendit
une
visite
filiale
it
la
eux:. Ne l'arait-ellc pas, de bonne foi, diss uadé
distinction des dehors cl la cot:rtoisic des prc:de 's'attacher à clic cl conseillé de mieux mè~c de son. mari, con1lc,se dr Casti;;lionc.
. ..
comprendre l'éleclion de son propre Lonheur? Pour quelle raison éprOlll'ait-clle à faire celle pos.
naremcnl un prince se montra-Hl s1 reQuand il s'enllammail à l'cxlrème, elle n'avait démarche une répugnance exlrèmc? On ne
t'ractairc à l'attirance des mondanités. Aux
rien négligé pour atténuei' la chaleur de ses sait? Toujours csL-il qu'elle s'y rerusait absodiners d'apparat, il était ncneux, impatient, ri
lument.
Le
comte
s'y
cmployail
en
pme
perle,
sentiments.
se sentait au supplice. Il n'a,sislail qu'après
ci - Je rnus en supplie, 111011 cher comte, priant, raisonnant, insistant, us:i.nt Lour à
bien des résistances cl des jurements aux
lui déclarait-elle, cessez de demander ma tour des plus fe.rmes paroles cl des tendresses
démonstrations de Cour. La chasse, les
main. Je n'ai pour mus aucune aITcclion, les plus emeloppantcs : elle n·y l'Oulait rien
manœuues, le militarisme, les plaisirs des
accorder
;
et
les
meilleures
exhortations
ne
la
aucune sympathie; je séns que rnus serez
sens! étaient seuls capables de le meure
toujours pour moi l'homme le plus indifférent. décidaient pas à accomplir celle chose simple en joie. C'est Victor-Emmanuel qui, pendant
Aimez ailleurs, pensez à d'autres, de gràcc. cl 11aturcllc. rn jour qu'ils éLaienl sorlis un bar superbe, qu'on donnait en son hon1. Le comlr François de Casliglionc, qui n'tffait
gardé que des débris passagers de
a11c1cn11e _lortunr . rechrrcha nnr plac,' cl,ms la ma1s~n du 1·~.1. ri
l'olilinl par l'entremise c_lr son oncle. le genera} C1gala.
li ,!,•mit prn it pru , ,\J,,rr1· cl:m, ln ronh:mcr r i

rnn

l'amilii• M \Ïclor-Emrnanucl. li ëtail d1cf tl1· caliiurl
du roi, lorsc1u'il mournl subilcmenl. C'~lail le _lcnrlcn:ain d11l1rn1·rng-,, du p1·111rr .\nl('rlcr, dur d .\ o,tr. Com111r
il accompagnai 1. i, cl,crnl, la rnilurc des: épou, l'oya11x.
il arnil i•li- (1·app•' c1·1111r congcst1on t't'l'éill'alr.

2. « ~ul rno11a1·q11c. dis;iil-011 dr ll/i, it Turi11. n'a
miru, réussi 'Jllt' \ïdol'-Em111a1111~I iI d,·,·e111r, I,·
pfrc dr ses sujcl_s. » li di,pr rsa lib:'•ral,•11u•11L , 1's 1;111:i isirs rlr pnlrrnllr.

.., ________________________________ UNE
ncur, Pn 1860, au palais royal de Milan, sanglé dans son uniforme el roulant autour de
lui des yeux i:tonnés, se pencha vers un diplomate, le ministre de Suisse, pour lui glisser
à l'oreille ces paroles mémorables :
&lt;1 - Est-ce que vous vous amusez ici,
mon cher? Quant à moi, je m'y ennuie bougrement, et je voudrais que ce fût fini. l&gt;
Et chacun, dans l'assistance, s'était demandé
avec quel personnage s'entretenait ainsi le souverair. et quelles graves paroles pouvaient bien
s'échanger entre eux. Une entente élargie
entre les deux pays voisins allait en sortir
peut-être. Des YUes neuves et fécondes s'en
dégageraient au mieux des intérêts réciproques. On s'imaginait cela. Et, dans
l'espèce, il n'y avait eu que les propos
ennuyés d'un porte-couronne rébarbatif aux
soirées officielles et qui trouvait le temps
bougrement long.
C'est avec une pareille desinvoltul'a que
notre roi de Sardaigne, étant de visite en
France, exprimait, au cercle de l'impératrice,
ses façons de penser .... Napoléon III avait
reçu en solennelle délégation les vœux de son
clergé de France. S'approchant du duc de
Morny : « L'empereur, lui dit-il, a été admirablement reçu et surtout au près de son
clergé. Ce n'est pas comme moi. » Puis, faisant une pirouette : &lt;I D'ailleurs, je m'en
f... l&gt;, ajouta-t-il. M. de Morny, par politesse,
avait répondu : &lt;I Moi aussi, l) el pirouettant
à son tour, lancé celle boutade à ses plus
proches voisins : « En voilà un, au moins,
qui sait le français! 1&gt; A la véri lé, le royal
personnage, dont il parlait, connaissait mieux
le langage des camps que celui des cours. Et
puisque nous sommes sur ce sujet, on nous
permellra bien, avant de reprendre la suite
de noire récit, une courte digression anecdotique.
Victor-Emmanuel était l'hclte de Napoléon
et faisait briller, aux Tuileries, cette indépendance cavalière qui amusait les hommes,
effarouchait la pudeur vraie ou jouée de
quelques dames el surprit d'abord tout le
monde jusqu'à ce qu'on en eût adoplé l'habitude.
Une fe[Ilme d'esprit, qui ne perddit rien
de ce qui se disait autour d'elle, la comtesse de
Damrémont, s'était donné la peine ou le plaisir de relever un certain nombre de traits, à
Litre d'échantillons un peu gros de l'esprit du
roi d'Italie, pour en saler l'une de ses lettres,
- véritables chroniques parisiennes, iuconnues du public, dont par bonté d'âme elle
régalait les yeux et l'imagination de ses amis
absents. Elle en écrivit long à l'ambassadeur
Thouvenel, dans la pure intention d'égayer
son exil officiel sur les rives du Bosphore.
1,&lt;;lle lui rappelait de quelle manière fruste
Victor-Emmanuel tournait le madrigal,
lorsque, voulant complimenter l'impératrice
sur la séduction qui émanait de sa pt rsonne,
il n'avait trouvé rien de mieux à dire, sinon
qu'elle lui faisait endurer le supplice de Tantale. Ou c'était chez la princesse Mathilde, à
laquelle il protestait qu'elle l'auirait singulièrement, qu'il entendait être reçu chez elle,
1. - HtsTORIA. - Fasc. S.

les portes fermées, el que les portières ouvertes le gênaient beaucoup! Puis, venaient
des hisloriellcs du genre de celle-ci. Au milieu d'un groupe, il avisait une dame d'honneur de la souveraine, circonspecte et pincée,
Mme de Malaret; et, tout le monde écoutant,
il lui déclarait qu'il aimait les Françaises parce
qu'elles étaient aimables, parce qu'il s'était
aperçu, depuis qu'il était à Paris, qu'elles ne
portaient pas des pantalons comme les dames
de Turin, et qu'avec elles, en véri té, c'est le
paradis ouvert. La comtesse détaillait d'autres
gentillesses de la sorte el fermait son courrier sur ce paragraphe :
&lt;c Un soir, étant à !'Opéra assis auprès de
l'empereur, le roi Victor-Emmânuel fixait depuis une demi-heure une petite danseuse. Se
penchant vers Napoléon : &lt;1 Sire, dit-il, com&lt;1 bien coûterait celle petite fille?-Je ne sais,
&lt;t lui répond l'empereur, demandez à Baccio« chi. l&gt; Le roi, se retournant : « Combien
« coù ter ait cette enfan l? - Sire, pour votre
« Majesté, ce serait cinq mille francs 1- Ah!
&lt;1 diable, c'est bien cher! fit le roi. - Mettez11 la sur mon compte, l&gt; répliqua l'empereur,
en s'adressant à Bacciochi.... li y aurait
à en raconter comme cela pendant vingt
pages. lfais, adieu, mon cher ambassadeur.
Vous a\'ez raison de m'aimer un peu; car,
moi, je vous aime beaucoup.
« DANRÉMONT ))
· Quelles impressions devait laisser aux.
femmes, qu'il avait connues, un tel
galant'uomo? Rien moins qu'idéales, sans
doute. Mais il Hait roi. Ce fut son titre
auprès de Mme de Castiglione, lorsqu'il prétendit être de tiers dans les privautés de son
alcôve.
Cependant, le ministre Cavour, qui était
apparenté aux familles Oldoïni-Castiglione,
avait apprécié, chez la femme, autre chose et
mieux que sa beauté de chair. En homme de
raison plus que de sentiment, il avait compris, ,d'abord, quel précieux auxiliaire pourrait trouver sa diplomatie dans le concours
d'une intelligence Lrès éveillée, à la fois souple
el dominatrice, capable d'attirer habilement
les in0uences masculines pour s'y glisser, s'y
établir et s'y mainlenir avec cette adresse
persévérante qui est le propre du génie féminin.
Sur son instigation, Mme de Castiglione
prit le chemin de la France, poussée par sa
destinée vers le chef d'État, qui, pendant sa
jeunesse, lorsqu'il n'était qu'un prétendant
aventureux, avait embrassé de cœur la cause
de l'indépendance italienne. Et Cavour eut de
bonnes raisons pour consoler le roi de Piémont
du départ de l'absente. Elle-même ne savaitelle pas, d'avance, qu'elle serait du mieux
accueillie? Son père (détail qu'on ignore généralement) aYaiL servi de tuteur au fils de la
reine Hortense. Louis-Napoléon s'était rendu,
maintes et maintes fois, au palais des Oldoïni.
Touché du charme de l'enfant, il la prenait
sur ses genoux et lui prodiguait, à l'encontre
de son ordinaire froideur, des caresses que
des àmes malignes soupçonnaient d'être pa-

Po.MP.llDOU'R, 1.MPi'l{,1.111.E _

lernelles. L'ancien ami de ses jeux puérils
pouvail-il être autrement qu'heureux de la
recevoir avec tous les honneurs et le faste de
son nouvel état impérial? Elle individualiserait sous ses yeux, de la manière la plus engageante, l'Italie et la question italienne.
La première visite de Mme de Castiglione à
Paris fut de politique et d'amitié. Elle descendit, d'abord, au ministère des Affaires
étrangères, pour s'y faire accréditer par Walewski et pour, en - même Lemps, y revoir
une Florentine comme elle, la comtesse Walewska.
Du reste, elle ne touchait point la terre
de France en inconnue, La réputation de
ses charmes l'avait précédée. Des journaux
l'annoncèrent à grande pompe. Le bruit de
son extraordinaire beauté avait franchi les
monts. On allait voir, disaient les gens informés, une merveille survenue d'Italie. Elle
n'était pas arrivée, que des seigneurs impatients brûlaient de se faire inscrire chez elle.
Les invitations affluèrent. Un bal officiel aux
Tuileries s'offrit très à propos comme le cadre
le plus souhaitable à ses débuts, sur le théâtre
de la Cour.
Elle vinl assez· tard dans la soirée. Un frémissement de curiosité signala son approche.
A son entrée, le mouvement fut tel que les
danses s'arrètèrent. La musique cessa de jouer.
Un courant passa dans la salle comme une
expansion magnétique d'admiration. L'impératrice fil un pas au-devant d'elle. L'empereur
avança jusqu'à la place où elle était assise,
pria le duc Ernest de Saxe-Cobourg d'engager
l'impératrice; lui-même offrit la main à la
noul'elle invitée, et, pendant que se réveillait
l'orchestre de Strauss, fit avec elle quelques
tours de valse, puis quelques pas de promenade en causant, jusqu'au moment où s'éteignirent les mesures de la danse.
Les yeux ne se détachaient pl us de la
courbe harmonieu~e de sa taille. Un profil
pur, des yeux longs el pleins de feu, une
bouche petite, des cheveux d'une abondance
et d'une splendeur superbes, le cou délié,
qu'une ligne tombante attachait à des épaules
modelées à ravir, llne gorge libre de tout
frein et dont la perfection hardie semblait,
selon l'expression d'un témoin, jeter un défi
à toutes les femmes, un buste royal, des
bras et des mains d'un contour charmant, el
la ligne du corps irréprochable ; il n'était
rien, chez elle, qu'on pùt voir sans l'aimer.
Le succès de la comtesse fut complet, triomphant. On prononça que c'était l'événement
de la semaine.
Les débuts moudains de la comtesse, aux
Tuileries, eurent un succès merveilleux. La
réputation de ses grâces l'y avait précédée.
Dès les premiers soirs où le marquis de Flammarens, type accompli des chambellans d'ancien régime, s'empressait de lui frayer le
passage en omrant devant la belle étrangère
la foule des habits chamarrés, elle ne s'était
ni étonnée ni gênée que tous les regards se
fixassent sur elle.
Toujours très occupée, quand elle était

�111STOR,.1.Jl ------------ --- ---------------------------~
sous les armes , de mettre en ordre Lei ou tel chez elle; les dons prodigues de la nature.
Là-dessus elle s'entendait assez mal, soit
ajustement de sa toilette, de relever une boucle
dit
en passant, avec l'impératrice. Une rivarebelle, de mignoter sa chevelure, elle semblait en marchant jeter aux glaces des salons . lité de coiffures 2 faillit écarter Mme de Castiqu'elle traversait, un regard de reconnaissance glione des invitations officielles. Il y eut
pour la grâce qu'elles avaient de lui renvoyer d'autres dissidences de détails et défaut d'entente, en général, entre la souveraine et son
si flatteusement son image.
L'assentiment des hommes l'avait mise hors hôtesse florentine, sur la grave question des
de pair. Et nulle n'en était plus consciente toilettes, la première étant conservatrice et la
qu'elle-même. Elle éprouvait une sorte de seconde presque révolutionnaire.
L'impératrice accordait sa haute protection
mysticisme passionné du beau, représenté
dans sa personne. Sa pensée de toute heure à des inventions bien singulières : amas de
et le meilleur de sa sensibilité s'étaient con- falbalas, fouillis de mousseline et d'étolTes
centrés autour de cette idée : «Je suis belle. » lâches, enjuponnements et ballonnements déElle avait promené les yeux autour de soi, raisonnables, qui font rire, à présent - jusconsidéré les femmes du plus grand monde, qu'à ce qu'il Teur prenne envie d'en ressayer ,
qui s'asseyaient en cercle dans les mèmes peut-être - nos femmes amincies de buste,
salons princiers, j ugé celles-ci et celles-là avec allongées de taille, diminuées de partout et
une tranquille confiance; et, cet examen fait, moulées au plus juste dans leurs robes
elle en avait acquis une assurance désormais étroites. Trop consciente de ce qu'elle devait
imperturbable et pour la vie. C'est alors qu'elle aux lignes pures de son corps, pour l'assujettir
prononçait ces paroles, repor tées plus tard au à ces fâcheux emmaillotements, à ces bourbas d'une photographie, que j'ai pu voir entre soufl ure~, Mme de Castiglione avai t pris l'ales mains de Paul de Cassagnac, ces paroles vance de trente ou quarante années sur les
d'une si parfaite sérénité dans l'orgueil : Je modes contemporaines et rejeté de sa gardeles égale par ma naissance. - Je les sur- robe les impedimenta de la cage d'acier.
pa-sse par ma beauté. - Je les juge par Laissant jaser celles qu'elTaraient ses costumes
du soir hardiment découpés, et que le goùt
mon esprit.
Comment n'aurait-elle pas eu la Lèle étour- d'aujourd'hui trouverait presque simples, elle
die des vapeurs de l'encens? Lorsqu'elle arri- avait gagné l'approbation de la partie mascuvait, en ses toilettes d'apparition, dans une line de la galerie, en donnant la préférence aux
fête pressée de monde, on se hissait sur des robes et corsages dont l'étoffe souple épouse
chaises, rapporte la comtesse Stéphanie, pour les formes, gante en quelque sorle la gorge
la voir passer. Ainsi, quand elle risita !'Expo- et les épaules, dessine d'un heureux contour
sition de Londres, elle était si prestigieuse l'orbe simple et les lignes onduleuses, et qui
que, dans la salle de !'Opéra, on montait sur parait vivre, en un mot, avec la personne,
les banquettes, afin de la contempler 1 • Avait- avec la chair.
Les bals costumés étaient le triomphe de
elle pris sa place pour regarder, écouter ou
causer, elle semblait enfermée dans une cou- son imagination, très entendue à faire valoir
hardiment la plasticité de ses formes statuaires.
ronne d'adorateurs.
Les jolis visages souriaient de tous côtés, à Ces hardiesses même ont été cause qu'on a
la Cour. lis avaient l'aimable diversité des fait circuler à son sujet deux ou trois anecfleurs d'une même corbeille. On y voyait, à dotes inexactes, el que nous allons rectifier
choisir, des profils grecs et des grâces pari- d'après témoins.
D'abord, celle de son entrée prétendue, une
siennes, des yeux bleus rêveurs et des yeux
de velours noir, des matités bien expressives entrée plus que sensalio~nelle, dans un bal de
et des carnations éblouissantes, des bras la cour, en Salammbô, uniquement vêtue de
ronds, des tailles souples autant qu'il plaisait mousselines transparentes, si transparentes
d'en regarder. A celle-ci appartenait un déli- que les yeux de l'impératrice en auraient été
cieux détail, un charme, une accorlise, qu'au- scandalisés et que la souveraine aurait prié
rait enviés celle-là. Aucune ne réalisait l'har- l'un des chambellans de reconduire la noumonie impeccable, qui était le privilège unique velle prêtresse de Tanit hors des salons. De
de Mme de Castiglione et qui l'élevait au-dessus fait, pareille aventure n'était pas arrivée à
de tôutes. Rien n'est parfait, dit-on. Or, elle Mme de Castiglione, qui n'eut jamais à reétait la perfection mème, depuis la naissance brousser le seuil des palais des Tuileries ou
de ses cheveux jusqu'à ses pieds menus, déli- de Compiègne, mais bien à une autre étrancats et soignés comme des mains. lis nous gère, à une dame russe (on nous l'a nommée),
Mme Korsakot.
l'ont dit, ceux qui la virent.
En second lieu, l'incident de la « 0ame de
Et puis elle était soi tout entière, n'imitant
rien ni personne, en prenant fort à son aise cœur ». Une jeune magicienne de Bohême,
avec la mode et ne s'en remettant qu'à les cheveux répandus sur les épaules, avait
sa fantaisie du soin précieux d'enjoli1 er, frappé tous les yeux par les ornements siogu1

1. On s'étonne en lisant ces détails. L'histoire de
la beauté féminine en fournil des exemples. Je lisais,
dans un lin-e ancien peu connu, des récils non moins
extraordinaires sur l'effervescence que produisait. à
Toulouse, au xv1• siècle, celle c1u'on appelait la belle
l'au le sans autre désiguation. • Quand elle apparaissait,
la foule des admirateurs s'amoncelaient autour d'elle
comme les flots d'une sédition ». Les capitouls durent
intervenir pour la préserve,· des importunités de r,es

idolàtres. ~ncoi-e les ma&amp;islrats avaient-ils dù sollit:iler cl obtenir d'elle qu elle se fit, deux fois par
semaine, la douce ,•iolence de se montrer en public.
2. A prnpos de coiffure, notons que Mme de Castiglione avait mis à la mode ces grandes p'lumcs disposées en couronne, qui la grandissaient encore el s'ha1·monisaient a,·ec son altiére beauté.
3. St1ivant un autre détail, que je tiens, celui-ci,
du marquis cle Fra.vsscix. le célébre chanteur Mario
'"

2 10

\\•

liers de son aj ustement : des cœurs ·dispersés
partout et mème en de certaines places où ce
symbolique emblème n'avai t que faire. Celte
fois, c'était réellement Mme de Castiglione.
Trente années plus tard M. d'Antas racontait,
dans l'intimité, l'elTet inouï qu'elle produisit
alors sur l'assistance. L'impératrice la félicita
sur son costume, mais en ajoutant : « Le

, ________________________________ UNE
crèle qui lui avait été confiée. La comtesse
était venue de Turin à Paris, avec la résolution formelle de faire échec à la nature impressionnable auprès des femmes de Napoléon Jll et d'aider, par une action personnelle
el intime, aux agissements de la diplomatie
italienne. Que dis-je! Elle en était chargée
officiellement.

cœur est un peu bas! •
Et M. d'Antas ayant eu l'occasion, par la
sui te, de demander à l'impératrice si l'histoire
était vraie, elle avait répondu qu'elle n'en
avait pas gardé le souvenir, mais que, si le
mot était passé sur ses lèvres, c'était sans y
prendre garde. ... De vrai, la chose s'était
passée, non point aux Tuileries, mais au
ministère des Affaires étrangères, chez la
comtesse Walewska, qui était elle-même, au
di re de Mme de la Pagerie, le sourire de la
fète, et qui daignait, un jour, nous en rapporter les détails, gn'ice à une précision de
souvenirs des plus attachants .
L'audacieuse Florentine s'était avisée du
costume le plus fantaisiste et le plus provocant qu'elle pût arborer 5 • Moitié Louis XV et
moitie second Empire, ce costume était éblouissant. La nudité d'une gorge fière et sans corset, assez sùre de son assiette pour rendre
inutile tout soutien étranger , n'était qu'en
partie et très bas voilée par une gaze zéphyr.
Les j upes retroussées sur le jupon de dessous,
à la façon des modes du xv111• siècle, se trouvaient enlacées, ainsi que le corsage, de
chaines formant de gros cœursl Laissant retomber en nappe sombre sur son cou et ses
épaules son opulente chevelure, Mme de Castiglione semblait· traîner à sa suite tous les
cœurs, en effet, qu'elle avait si hardiment
symbolisés.
On en parla longtemps, les femmes avec un
reste d'envie, les hommes avec une admiration païenne, bien justifiée par le souvenir des
indiscrétions voluptueuses de tout le costume.
Elle-mème en avait gardé bonne mémoire. Je
le constate à la page 148 d'un volume annoté de sa main : J}fon Séjom· aux Tuile1·ies, passé depuis lors dans la bibliothèque
de M. Gabriel Hanotaux, et où, en marge
d' une description flatteuse de sa personne par
la comtesse Stéphanie Tascher de la Pagerie,
elle a écrit très lisiblement : C'était bien la

dame de cœur. Portrait d' E.xposition, 1867 .
Il en eùl fallu moins pour expliquer le
faible très prononcé que trahissait Napoléon Ill à l'égard de l\Ime de Castiglione.
Mais, nous l'avons fait entrevoir, elle eut
d'autres visées que d'emporter, à la Cour de
France, la palme de la beauté et d'exciter des
caprices célèbres. Dans le bruit des paroles
adulatrieès el l'entrainement des plaisirs mondains 1, elle n'avait pas oublié la mission sedi Canclia, le plus beau des Almavirn , l'enfant gâté
des duchesses, avait eu l'avaulage 'de lui servir .d'habilleur. JI avait clisposé, de-ci de-là, ces cœurs solliciteurs de fouilleme nts d"yeux cl d'arrière-pensées
libertines.
4. Peu de jours avant la déclaration de guer re. à
l'Autriche, les bals costumés faisaient fureur à Paris.
li y avait mascarade à la cour, chez le ministre Fould,
chez lime de Bassano, à l' hôtel d'Albe, et le noureau

cc Une belle comtesse, écrivait
Luigi Cibrario, chargé des Affaires
étrangères, est enrôlée dans la diplomatie piémontaise. Je l'ai imitée à coqueter, et, s'il le faut, à
séduire l'empereur. Je lui ai promis, en cas de succès, que je demanderais, pour son frère, la place
de secrétaire à Pélersbourg. Elle
a commencé discrètement son rôle,
an concert des Tuileries, hier. »
Bien que Mme de Castiglione se
défendit, en paroles, d'arnir jamais
fourni de légitimes griefs à l'impératrice, elle n'étai t pas, en réalité, si mystérieuse qu'on n'en soupçounât davantage. Plus d'une fois
la couronne tint à la jarretière.
C'est à quoi elle avait songé trop
lard. avec regret.
cc Ma mère fut une soue, déclarait-elle franchement à une amie,
qui nous en a répété le hardi propos. Si, au lieu de nous river l'un
à l'autre, Castiglione et moi, elle
avait eu la bonne inspiration de me
conduire en France, quelques annérs plus tôt, ce ne serait pas une
E~pagnole, mais une Italienne qui
régn&lt;&gt;rait aux Tuileries. l&gt;

Po.MP.llDOU'R. 1.MP'É'R,1.lllE _

parlant, écrirant prcscrue toutes les langu~s
de l'Europe, tourmentée d'un continuel hesoin
de s'informer, d'intriguer, de conseiller, sinon
d'agir, lancée quotidiennement, au trot de
'Ses chevaux, et tenant sur les genoux un
portefeuille bourré de notes, de documents,
de brochures, clans une course quotidienne
Habile à le flatter dans sa vanité d'homme de ministère en mi nistère; successivement
convaincu qu'il aurait à tenir, en Europe, un amenée par ses relations et le jeu des cirCarour à role prépondérant, elle bâta la réalisalion constances à correspondrr avec presque Lous
les princes cl gouvernanls de l'Europe, elle étai L la première à concevoir une très haute idée de ses
aptitudes politiques et diplomatiques. Il n'est pas douteux qu'elle
entretint un commerce assidu avec
les chancelleries de Turin, puis de
nome, el l'insistance avec Jaquelll'
le gou.vernemenl italien a exigé la
livraison des papiers de Mme de
Castiglione, pour les anéantir de
manière à n'en laisser subsister
aucune trace, le prouve surabondamment. Il est certain aussi qu'elle
avait contribué à retenir le pape à
Rome, lorsqu 'elle fut exprès déléguée auprès de Pie IX par VictorEmmanuel, porteuse de promesses
el d'olTres pleines de conciliation au
Souverain-Pontife' . Enfin, on peut
affirmer qu'elleeut assez d'influence
sur l'esprit de Napoléon III, déjà gagné à la politique italienne, pour le
déterminer à réclamer la pr1~sencc
du comte de Cavour au Congrès de
Par is 3 , où fut posée la question de
l'unité du royaume d'Italir.
Il serait absurde d'affirmer 4ue
l'intervention de Mme de Castiglione
fu t la cause décisive de la guerre;
mais il est de toute évidence que,
dans la transmission des correspondances entre la France cl l'halie,
à la reille d'événements inéluctal,lcs, elle joua un rôle actif el
s'agita beaucoup. C'est en souvenir
de ses pas et démarches multipliés
qu'avec la disposition naturelle aux
femmes, les faisant amplifier à
l'extrême les proportions de leurs
actes, cl leur amour des mols qui
LA Cm1TESSE DE CASTIGLIO:IB DANS LES TABLEAUX VIVANTS surfont les choses, elle s'écria, d'enEn religieuse.
thousiasme, un beau jour : J'ai
la seconde, était de reprendre possession,
comme président consulaire ou comme empereur, de l'héritage napoléonien ; l'autre de
mériter le Litre de libérateur de l'Italie. li
avait formellement promis de la rendre libre,
des Alpes à l'Adriati~ue.

· D'être une force était son rêve.
Elle se consolait difficilement d'avoir manqué l'heure, supposaitelle. Du moins, elle n'avait point
perdu de vue les instructions de
son cousin Cavour ni de ses patriotiques desseins : de toute son
influence, de toutes ses gràces, elle
appuya sur la volonté encore hésitante de Napoléon lll. L'empereur
y rèvaiL depuis longtemps. Il avait
fait paraitre une brochure, émanée
de sa pensée, sur la question italie~ne. Elle était arrivée à propos, el bien insLrmte des engagements que l'ancien a,·cnlurier
des Romagnes avait contractés, de loin, avec
certaines personnalités politiques très avancées
d'Italie. Il ne savait rien des chances de l'avenir que deux ambitions l'avaient hanté déjà :
la première, d'où dépendait la réalisation de

d'une politique extérieure et d'érénements
qu'il avait d'a ncienne date prémédités. Cavour
était un grand joueur 1 • Il joua sur celte carte;
la beauté de Mme de Castiglione, et n'eut pas
à se repentir de l'aroir considérée comme un
atout dans la partie.
Douée d'une incontestable activité d'esprit,

L'ambitieuse phrase, nous l'arons vue
textuelle dans une Jeure au général Estancelin. Elle s'y plaignait fort d'arnir été méconnue, et, d'occasion, elle s'y laissait aller à un
véritable réquisitoire contre l'ingratitude des
princes en général. Mais voici ce fragment de
lettre révélatrice :

duc .Tascher de la Pagerie s'était mis à l'unisson des
musiques de rlansc.
'
1,- li ~v.ait bea1!coup joué dans sa jeunesse. Ses
am.1~ par1~1ens ava1~nt c_on~erv~ 1~ souvenir de grosses
pmlies, ~u le hard i Turrno1s _fa1sa1l ~reuve sur le tapis
vert ~e I audace et du sang-froid qu ,1 den1it déployer
sur d autrPs plus nnportants théàtres.
2. ,Ell_c mont rait, r~lonlicrs, le bracelet qui lui fut
donne, a cette CJccas1on, par le pape. avec la tiare
couronnant cc h1JoU.

5. Très italienne, :Ume de Castiglione pro_fcssa toujours une grande admiration pour l~ v~ste in~elligence
et le profond géme de Cavour. S1 .1e fc!nllelte un
livre qui lui avait appartenu et qu'elle cribla de ses
notes dans les marges, je constate, entre autres
détails, qu'elle y souligne arec une satisfaction très
appuyée chaque point concernant l'i~luslre Turinois.
Elfe écrit bien proche du nom le titre de parenté,
qui la rend fière : m"n cousin. Qu'il f'ùt au physique
d' une laideur décidée, elle ne le conteste pas. Elle y

accéde d' un trait léger comme une approbation discrète.
)lais, comme elle renforce le coup de crayon
et à jus~e titre, &lt;l&lt;is qu'il s'aJl:it du_ beau côté moral
de sa v11·c 111tell1gencc, de I énergie créatrice qui se
lisait dans ses yeux, qui éclatait dans Loule sa pcrsonn_e} Co~ me elle ~ 11 rcdoubl_~ la ligne zi~aguante,
auss1tot q11 on rend Justice enllere au patriote déterminé, dont !'.u nique effort tendait à faire son pays
granrl par Lous les moyens possibles!

/'ait l'Italie et sauvé la papauté!

�1f1STORJ.Jl

----------------------------------------~

&lt;! Lorsqu'un souver~in ou prince fait lanl
que de compter sur l'ami, sur son dévouement sans réserve, il croit impossible que cet
ami puisse se révolter, mèrne pour le porter
en avant, mème pou1· l'obliger à faire davantage, dùt-il le pousser d'un coup de poing
dans le dos, le jeter de haut par la fenêtre,
comme Mocquart fil, à 11am, de Napoléon en
blouse, avec sa planche, au ris'lue de le tuer,
parce qu'il le fallait. Il le fil empereur, et
moi je l'aurais fait vainqueur, comme je
l'avais commencé avec ma parole, mes pas,
mes démarches secrètes et personnelles, qui
m'ont attiré tant d'infamies, dont la fière el
désintéressée réussite sans personnelle gloire
a ameuté contre moi tant de gens, et pourquoi'? Pour aroir mené Victor-Emmanuel à
Rome, renversé sept dynasties napoléoniennes,
bourbonniennes et papalistes. C'était quelque
chose, cependant, d'aroir préparé cela, seule,
envers et contre tous, malgré tous. Je n'aurais pas, moi, l'[talienne, l'ait le Mexique,
comme !'Espagnole, qui a entrainé la défaite
de Sedan, la destruction de l'Empire el le
démembrement de la France. Mais ces Tuileries sont maudites, ou prédestinées pour les
changements de gouvernement el la destruction des races souveraines. Voyez l'histoire,
rien de mal et de pire qu ·au Louvre.... Ah!
si j'avais été une Catherine! .. . Mais mon
Napoléon avait peur', et je l'a, làché, lui et
les siens. 1&gt;
.lamais une Italienne influente el belb ne
fut mèlée aux intrigues d'une Cour sans qu'on
n'ait soupçonné, autour d'elle, quelque tortueuse machination, quelque drame mystérieux, compliqué de poignard ou de poison. il
en fut ainsi pour la Castiglione.
li y eut, dans celle vie, des aventures
romanesques, des équipées boccacienncs, et
des scènes qui approchèrent du tragique.
Un agent secret de Napoléon IIl, le Corse
Griscelli, a rapporté dans ses conûdenccs, et
sur le ton emphatique habituel à ce Saltabadil de la police impériale, une histoire terrifiante, dont elle aurait été l'héroïne et qui
serait à brosser dans le ton cl la couleur des
plus sombres imaginations feuilletonesques.
Peu de temps s'était écoulé depuis l'apparition de la séduisante Florentine aux Tuileries. L'empereur, de nature très empressée,
sous son masque de froideur, avait mis à pro-

fit cc court délai. On allendail l'auguste visiteur chez ~(me de Castiglione, à l'hôtel Beauvau. En pareilles affaires, des précautions
secrètes étaient prises pour la sécurité du
souverain. Son aide de camp, le général Fleury,
qu'on avait informé du projet, ordonna à
Griscelli de venir le prendre, au salon de service,
à huit heures du soir. Il pressentait un guetapens, une trahison. Le Corse arriva au moment presc1·it. Le voyant avant l'heure, Napoléon, qui était habitué à saisir, dans les allures
mystérieuses, boutonnées ju~qu'à la gorge,
de son agent, des indices de quelque grave
révélation policière, lui demanda :
&lt;! - Qu'y a-t-il de nouveau? )&gt;
Griscelli répond par une autre interrogation :
&lt;( Sire, je désirerais savoir où nous
allons?
&lt;! - Pou rquoi?
« - Parce que, cc soir, je le crams, il
arrivera quelque chose. l&gt;
Sur ces entrefaites, entre Fleury. On part,
sans attendre, par le jardin des Tuilcril'S :
Napoléon, son aide de camp et l'homme des
vendettas.
En pénétrant dans l'hôtel, qu'une faible
lumière éclairait :
&lt;! - Allcntion, général, murmureGriscelli,
nous sommes chez une Italienne. 1&gt;
On gr&lt;\vit les marches, lentement, sans
bruit. Comme on vi,mt d'alleindre le palier,
qui donne accès sur l'apparlemenl, une porte
s'ouvre; une jeune servante' fait entrer l'empereuret le général, puis retourne sur le palier,
oi1 se tenait rencogné dans l'ombre, sans
qu'elle le vit, l'agent secret. Quelle idée l'a
ramenée là ? li y songe et surveille. Elle a
battu trois coups dans ses mains. Un signal,
sans doute. Aussitôt, un homme est sorti,
l'on ne saitd'où. li vascdiriger vers le salon;
mais, avant qu'il ait louché la porte, il est
mort. Un coup de poignard, de haut en bas,
lui a percé le cœnr. Au bruit de la chute du
corps, aux cris que pousse la servante, Fleu ry
tressaute. li s'élance du salon, saisit la fille
et l'enferme dans un cabinet noir, pendant
que Griscclli traine le cadavre à l'intérieur.·
Puis, il rentre précipitamment, enferme chez
elle (! la dangereuse sirène 11 et sort avec
l'empereur en faisant signe au Corse de rester
là el d'allendre. Peu d'instants après, il

1. Le Piémont, Victor-Emmanuel, CaYour el Mme de
Castiglione, sa cousine, n'étaient pas complëtcment
satisfaits : on l'Oulait l'Italie entière.
illais à peine Napoléon Il[ avait-il ébranlé ses armées que, _trompé /&gt;ar la Prusse, menacé par l'Allemagne enllére, ma gré les protestatious de Cm·ou,· rt
les écla(s de colère de l'[talic, il arail conclu la paix
à mi-côte.
2. Nou~ avons lieu de présumer que c'était la

• Co,·si », qui demeura au scrricc de Mme de Castiglione jusyu'à sa mo,·l.
3. c·ct.a,t un ancien ami de Louis Bonaparte, au
temps oit le prince habitait la Suisse. Grand seigneur
milanais conou comme lrès libéral, on le chargea,
après Villafranca, de composer un ministère, mission
11u'il ,ùccepla point. Cert.ains hommes politiques italiens le tenaient en suspicion, à cause de son attachement non déguisé pour l'empereur des Français.

revient, accompagné de l'agent Zambo, avec
deux voitures. Dans l'une on met le mort et
la femme de chambre; dans l'autre il s'installe
avec celle qu'il soupçonnait d'avoir médité
l'assassinat de l'empereur. Le souverain était
de retour, au palais, dans son cabinet de travail, où Griscclli, qui avait ses entrées à Loule
heure, le. trouve assis, le coude appuyé sur la
table, la tète reposant dans sa main. Il lève
les yeux, en voyant entrer cet homme, et, avec
une expression douloureuse contractant son
visage :
&lt;! Encore du sang I Pourcruoi l'avoir
frappé? Ce n'était qu'un innocent, peut-être,
un malheureux, inoffensif, el qui venait pour
la camériste.
(( - Les amoureux des scrvan les ne portent pas sur eux de scmblahles recommandations, &gt;&gt; reprit l'agent, prompt à faire valoir
les preuves de son zèle.
EL il tire de sa poche un revolver et un
stylet dont la pointe était empoisonnée. Il les
avait saisis sur la viçtime. ~apoléon examine
le tout avec attention, considère de près la
pointe et la lame du poignard, et, convaincu,
gratifie son sauveur, ou prétendu tel, d'une
somme de trois millr francs, en lui enjoignant
d'aller faire un rapport fidèle de ces choses à
Piétri.
C! Je ne les lui dirai pas, Sire! &gt;&gt; répliqur-t-il en s'en allant.
Toujours d'après Griscclli, la comtesse de
Castiglione - qu'il gratifie, par confusion, du
titre de duchesse, - fut conduite aux frontières italiennes. A l'en croire, elle se rendit
immédiatement chez le comte d'Arcse 3, l'informa de cc qui s'était passé et menaça l'empereur d'une divulgation rclcnlissanle, si on
ne la laissait pas rentrer en France. La menace produisit son effet. Peu de temps ensuite,
la comtesse devait inaugurer son retour à
Paris en donnant une grande réception.
Il y a du vrai dans le récit, très flottant
comme indication de date, de l'homme de
police qui se flattait d'avoir été, pendant
neuf ans, l'exécuteur des hantes œuvres d'un
nomeau Richard el son ombre mème. Faire
la part de l'exact et du faux; dégager les
choses de l'exagération avec laquelle il avait
coutume d'enfler les détails pour grossir
davantage son rôle cl son importance; dire
catégoriquement en quelles circonstances, à
_quel instant précis put s'affilier à .d'autres
conspirations, qui fermentaient dans J'ombre
des sociétés secrètes con lre l'ancien carbonaro trop lent à remplir ses serments,
l'affaire mystérieuse que semblait conduire la
main de la Florentine : c'est une triple énigme très difficile à éclaircir.

(A suivre.)

FRÉDÉRIC

LOLIÈE.

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITR.E XVII (suite).
On sait qu'il exista toujours une très grande
rivalité entre les troupes des armées du Rhin
et d'Italie. Les premières étaient très allachées au général Moreau et n'aimaient pas le
général Bonaparte, dont elles avaient vu à
regret l'élévation à la tète du gouvernement.
De son côté, le premier Consul avait une
grande prédilection pour les militaires qui
av!il'llt fait arnc lui les guerres d'Italie et
d'Egypte, et bien que son anlagoni_sme aYCc
Moreau ne fût pas encore entièrement déclaré,
il comprenait qu'il était de son intérêt d'éloigner autant que possible les corps dévoués à
celui-ci. En conséquence, les régiments destinés à l'expédition de Saint-Domingue furent
presque tous pris parmi ceux de l'armée du
Rhin. Ces troupes, ainsi séparées de Moreau,
furent très satisfaites de se trouver en Bretagne sous les ordres de Bernadotte, ancien
lieutenant de Moreau, et qui avait presque
toujours servi sur le Rhin avec elles.
Le corps d'expédition devait être porté à
quarante mille hommes. L'armée de l'Ouest
proprement dite en comptait un 11ombrc pareil. Ainsi, Bernadotte, dont le commandement s'étendait sur tous les départements
compris entre l'embouchure de la Gironde el
celle de la Seine, avait momentanément sous
ses ordres une armée de quatre-vingt mille
hommes, dont la majeure partie lui était plus
allacbéc qu'au chef du gouvern&lt;'mcnl consulaire. Si le général Bernadotte eùl eu plus de
caractère, le premier Consul aurait eu à se
repentir de lui avoir donné un commandement
si important ; car, je puis le dire aujourd'hui,
comme un / ait historique, et sans nuire à
personne, Bernadotte conspira contre le gouvernement dont Bonaparte était le chef. Je
vais donner sur cette conspiration des détails
d'autant plus intéressants qu'ils n'ont jamais
été connus du public, ni pcut-èlre mème par
le général Bonaparte.
Les généraux Bernadolle el Moreau, jaloux
de la position élel'ée du premier Consul, el
mécontents du peu de part qu'il leur donnait
dans les affaires publiques, avaient résolu de
le renverser el de se placer à la tête du gouvernement, en s'adjoignant un administrateur
civil ou un magistrat éclairé. Pour atteindre
ce but, Bcrnadollc, qui, il faut le dire, avait
un talent tout particulier pour se faire aimer
des officiers et des soldats, parcourut les pro-

vinccs de son commandement, passant la
revue des corps de troupes, et employant tous
les moyens pour se les attacher davantage :
cajoleries de Lous genres, argent, drmandes
et promesses d'avancement, loul fut employé
envers les subalternes, pendant qu'en secret il
dénigrait auprès des cbcfs le premier Consul
et son gouvememenl. Après avoir désaffectionné la plupart des régiments, il devint
facile de les pousser à la révolte, surtout ceux
qui, destinés à l'expédition de Saint-Domingue,
considéraient celle mission comme une drporlalion.
Bernadollc arait pour cbcf d'étal-major un
général de brigade nommé Simon, homme
capable, mais sans fermeté. Sa position le
mettant à même de correspondre journellement avec les chefs de corps, il en abusa pour
faire de ses bureaux le centre de la conspiration. Un chef de bataillon nommé Fourcart,
que vous avez connu vieux cl pauvre sousbibliothécaire chez le duc d'Orléans, chez
lequel je l'avais placé par p:tié pour ses trente
années de misère, était alors auaché au général Simon, qui en fil son agent principal.
Fourcarl, allant de garnison en garnison, sous
prétexte de service, organ:sa une ligue secrète,
dans laquelle entrèrent presque tous les colonels, ainsi qu'une foule d'officiers supl:ricurs,
qu'on excitait contre le premier Consul, en
l'accusant d'aspirer à la royauté, ce i1 &lt;JUOi,
parait-il, il ne pensait pas encore.
Il fut convenu que la garnison de Bennes,
composée de plusieurs régiments, commencerait le mouvement, qui s'étendrait comme
tme traînée de poudre dans toutes les divisions
de l'armée; et comme il fallait que dans celte
garnison il y cùt un corps qui se décidàt le
premier, pour enlcrcr les autres, on fil venir
à Rennes le 82° de ligne, commandé par le
colonel Pinolcau, homme capable, très actif,
très brave, mais à la tète un peu exaltée,
quoiqu'il parût flegmatique. C'était une des
créatures de Bernadolle et l'un des chefs les
plus ardents de la conspiration. li promit de
faire déclarer son régiment, dont il était fort
aimé.
Tout était prèl pour l'explosion, lorsque
Ilernadoltc, manquant de résolution, et rnulant, en vrai Gascon, tirer le; marrons clu feu
avec la palle du chat, persuada au général
Simon el aux principaux conjurù qu'il était
indispensable qu'il se trouvftl à Paris au
moment oit la déchéance des Consuls serait

proclamée par l'armée de Bretagne, afin d'être
en étal de s'emparer sur-le-champ des rênes
du gouvernement, de concert avec Moreau,
avec lequel il allait conférl'r sur ce grare
sujet; en réalité, Hcrnadollc ne voulait pas
P.tre compromis si l'affaire manquait, se réservant d'en profiler en cas de réussite, cl le
général Simon, ainsi que les autres conspirateurs, furent assez aveugles pour ne pas apercevoir celle ruse. On conrinl donc du jour de
la levée de boucliers, &lt;'l celui qui aurait dû la
diriger, puisqu'il l'arnil préparée, cul !'adresse
de s'éloigner.
Avant le départ de Ilernadollc pour Paris,
on rédigea une proclamation adressée au
peuple français, ainsi qu'à l'armée. Plusieurs
milliers d'exemplaires, préparés d'avance,
devaient ètrc al'fichés le jour de l'événement.
Un libraire de Rennes, initié par le général
Simon cl par Fourcarl au secret des conspirateurs, se chargea d'imprimer celle proclamation lui-même. C'était bien, pour que la
publication pùt avoir lieu promptement en
Bretagne; mais Bcrnadollc désirait avoir à
Paris u n grand nombre d'cxmnplaires qu'il
était important de répandre dans la capitale
C't d'envoyer dans toutes les provinces, dès
que l'armée de l'Ouest se serai t révoltée
contre le gouvcrncmcnl, et comme or:i craignait d'être découvert en s'adressant à un
imprimeur de Paris, voici comment fil llernadolle pour avoir une grande quantité dü ces
proclamations sans se compromellre. Il &lt;lit à
mon frère Adolphe, son aide de camp, qu'il
venait de faire nommer lieutenant dans la
légion de la Loire, qu'il l'autorisait à l'accompagner dans la capitale cl qu'il l'engageait à
y faire venir son cheval et son cabriolet,
attendu que le séjour sernil long. Mon frère,
enchanté, remplit de dirnrs effets les coffres
de celle voilure, dont. il confie la conduite it
son domestique, qui devait venir à petites
journées pendant qu'Adolphe s'en va par la
diligence. Dès que mon frère est parti, le
général Simon cl le commandant Fourcarl,
retardant sous quelque prétexte le départ du
domestique, ouvrent les coffres du cabriolet,
dont ils retirent les effets, qu'ils remplacent
par des paquets de proclamations; puis, ayant
tout refermé, ils mcllcnl en roule le pauvre
.Joseph, qui ne se doutait pas de ce qu'il
emmenait avec lui.
Cependant, la police du premier Consul,
qui commençait b se bien organiser, avait eu

�111STO'J{l.ll _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ J
venl qu'il se tramail quelque chose dans
!"armée de Brelagne, mais sans saYoir précisémenl ce 4u'on méditait, ni quels étaient IPs
instigateurs. Le ministre de la police crut
devoir prél'enir du fait le préfet de Rennes,
qui était M. Mounier, célèbre orateur de
l'Assemblée constitnanle. Par un hasard fort
extraordinaire, le préfet reçut ia dépècbe le
jour mème oü la conspiration dm·ail éclater à
. Bennes pendant la parade, à midi, et il était
déjà onze heures et demie! .. .

de ~1. Mounier, qui se trouvait d'ailleurs fort
embarrassé en présence du général coupable
qui, d'abord troublé, pouYait reveuir à lui, el
se rappeler qu'il avait quatre-vingt mille
hommes sous ses ordres, dont huit à dix mille
se réunissaient au moment même, non loin
de la préfecture!. .. La position de M. ~lounier
était des plus critiques; il s'en tira en habile
homme.
Le général de gendarmerie Virion avait été
chargé par le gourerncment de former à

rendre à la tour Labat, où vont le conduirt'
les gendarmes à pied qui arriYaienl dans la
cour en ce moment. \'oilà donc le premier
moteur de la rél'Oltc en prison.
Pendant que ceci se passail à la préfecture,
les troupes de ligne, réunies sur la place
d'Armcs, altendaienl l'heure de la parade qui
devait être celle de la rérnltc. Tous les colonels étaient dans le secret el a1·aient promis
leur concours, excepté celui du 79°, M. Godard, qu ·on espérait Yoir suil're le mouvement.

Copyright 1Qo6 by Braun, Clément et C".
UN GÉNÉRAL ET SON AIDE ~E CAllP. -

M. Mounier, auquel le ministre ne donnait
aucun renseignement positif, crut qu'il ne
pouvait mieux faire pour en obtenir que de
s'ad~esser au chef d'état-major, en l'absence
du général en chef. li fait donc prier le général
Simon de passer à son hc\tel et ltù montre la
dépèchc ministérielle. Le général Simon,
croyant alors que tout est découverl, perd la
tète comme un enfant, el répond au préfet
qu'il exisle en elfct une vaste conspiration
dans l'armée, que malheureusement il y a
pris part, mais qu'il s'en repenl ; et le voilà
qui déroule tout le plan des conjurés, dont il
nomm~ les chefs, en ajoutant que dans quelques instants, les troupes réunies sur la place
&lt;l'Armcs l'Onl, au signal donné par le colonel
Pinoteau, proclamer la déchéance du gouYernement consulaire! ... Jugez de l'étonnement

Tableatt de MEtSSO:-IIER, (Met.-opolitan J\ftlsettm of Arl, New-York.)

Rennes un corps de gendarmerie à pied, pour
la composition duquel chaque régiment de
l'armée avait fourni quelques grenadiers. Ces
militaires, n'ayant aucune homogénéité entre
eux, échappaient par conséquent à l'influence
des colonels de l'armée de ligne el ne connaissaient plus que les ordres de leurs nouveaux
chefs de la gendarmerie, qui eux-mêmes,
d'après les règlements, obéissaient au préfet.
M. Mounier mande donc sur-le-champ le
général Virion, en lui faisant dire d'amener
tous les gendarmes. Cependant, craignant que
le général Simon ne se ravisàl el ne lui
échappàt pour aller se mettre à la tète des
troupes, il l'amadoue par de belles paroles,
l'assw·anl que son repentir el ses aveux atténueront sa faute aux yeux du premier Consul,
et l'engage à lui remettre son épée et à se

A quoi tiennent les destinées des empires !...
Le colonel Pinoleau, homme ferme et déterminé, devait donner le signal, que son régiment, le . 82e, déjà rangé en bataille sur la
place, attendait aYec impatience; mais Pinoteau, de concert avec Fourcart, avait employé
toute la matinée à préparer des envois de
proclamations, et dans sa préoccupation, il
avait oublié de se raser.
Midi sonne. Le colonel Pinoteau, prêt à se
rendre à la parade, s'aperçoit que sa barbe
n'est pas faite et se hàle de la couper. Mais
pendant qu'il procède à cette opération, le
général Virion, escorté d'un grand nombre
d'officiers de gendarmerie, entre précipitamment dans sa chambre, fait saisir son épée,
et lui déclarant qu'il est prisonnier, le fait
conduire à la tour, où était déjà le général

.MEM01~ES DU G'ÉN'É~JU. B.ll~ON DB .M.ll~B01

Simon!. .. Quelques minutes de retard, cl le
colonel Pinoteau, se tromant à la tète de dix
mille hommes, ne se serait pas laissé intimider par la capture du général Simon et
aurait certainement accompli ses projets de
révolte contre le gouvernement consulaire;
mais, surpris par le général Vil'ion, que pouvait-il faire? Il dut céder à la force.
Celle seconde arrestation faite, le général
Yirion et le préfet dépêchent à la place d'Armes
un aide de camp chargé de dire au colonel
Godard, du 79•, qu'ils onl à lui faire sur-lechamp une communication de la part &lt;ln
premier Consul, et, dès qu'il est arrivé près
a·eux, ils lui apprennent la décourerle de la
conspiration, ainsi que l'arrestation du général
Simon, du colonel Pinoteau, et l'engagent à
s'unir à eux pour comprimer la rébellion. Le
colonel Godard en prend l'engagement, retourne sur la place d'Armes sans faire part à
personne de ce qui vient de lui ètre communiqué, commande par le flanc droit à son
régiment, qu'il conduit vers la tour Labat, où
il se réunit aux bataillons de gendarmes qui
la gardaient. Il y trome aussi le général Virion
el le préfet qui font distribuer des cartouches
à ces troupes fidèles, el l'on attend les événements.
Cependant, les officiers des régiments qui
stationnaient sur la place d'Armes, étonnés du
départ subit du 79•, et ne concevant pas le
retard du colonel Pinoteau, envoyèrent chez
lui, et apprirent qu'il venait d'être conduit à
la tour. Ils furent informés en même temps
de l'arrestation du général Simon. Grande
fut l'émotion!. .. Les officiers des divers corps
se réunissent. Le commandant Fourcart leur
propose de marcher à l'instant pour faire
déli,'l'er les deux prisonniers, afiu d'exécuter
ensuite le mouvement conrenu. Cette proposition est reçue avec acclamation, surtout par
le 82•, dont Pinoteau était adoré. On s'élance
vers la tour Labat, mais on la trouve environnée par quatre mille gendarmes et les
bataillons du 79". Les assaillants étaient certainement plus nombreux, mais ils manquaient
de cartouches, et en eussent-ils eu, qu'il aurait répugné à beaucoup d'entre eux de tirer
sur leurs camarades pour amener un simple
changement de personnes dans le gom·ernement établi. Le général Virion et le préfet les
haranguèrent pour les engager à renlrcr dans
le devoir. Les soldats hésitaient ; ce que
voyant les chefs, aucun d'eux n'osa donner le
signal de l'attaque à la baïonnette, le seul
moyen d'action qui reslàt. Insensiblement,
les régiments se débandèrent, et chacun se
retira dans sa caserne. Le commandant
Fourcart, resté seul, fut conduit à la tour,
ainsi que le pauvre imprimeur.
En apprenant que l'insurrection avait avorté
à Rennes, tous les officiers des autres régiments de l'armée de Bretagne la désavouèrent,
mais le premier Consul ne fut pas la dupe de
leurs protestations. Il hâta leur embarquement pour Saint-Domingue et les autres îles
des Antilles, où presque tous tramèrent la
?'lort, soit dans des combats, soit par la fièvre
·aune.

Dès les premiers al'eux du général Simon,
et bien que la victoire ne fù t pas encore assurée, 11. Mounier avait expédié une estafette au
gouvernement, et le premier Consul mit en
délibération s'il ferait arrèter Bernadotte et
Moreau. Cependant, il suspendit celte mesure
faute de preuves ; mais pour en avoir, il
ordonna de visiter tons les rnyageurs l'enant
de Bretagne.
Pendant que toul cela se passait, le bon
.Joseph arrivait tranquillement à Versailles
dans le cabriolet de mon frère, et grande fut
sa surprise, lorsqu'il se l'it empoigner par des
gendarmes, qui, malgré es protestations, le
menèrent au ministère de la police. Vous
pensez bien qu'en apprenant que la voiture
conduite par cet homme appartenait à l'un
des aides de camp de Bernadotte, le ministre
Fouché en fit ouvrir les coffres, qu'il trouva
pleins de proclamations, par lesquelles Bernadotte et Moreau, après avoir parlé du premier
Consul en termes très violents, annonçaient sa
chute el leur avènement au pouvoir. Bonaparte, furieux conlrc ces deux généraux, les
manda près de lui. Moreau lui dit que, n'ayant
aucune autorité sur l'armée de l'Ouest, il
déclinait toute responsabilité sur la conduite
des régiments don telle était composée; et l'on
doit conve1ùr que cette objection ne manquait
pas de Yaleur, mais elle aggravait la position
de Bernadotte, qui, en qualité de général en
chef des troupes réunies en Bretagne, était
responsable du maintien du bon ordre parmi
elles. Cependant, non seulement son armée
avait conspiré, mais son chef d'état-major
était le meneur de l'entreprise, les proclamations des rebelles portaient la signature de
Bernadotte, et l'on venait de saisir plus de
mille exemplaires dans le cabriolet de son
aide de camp! ... Le premier Consul pensait
que des preuves aussi évidentes allaient atterrer et confondre Bel'lladotte ; mais il avait
affaire à un triple Gascon, triplement astucieux . Celui-ci joua la surprise, l'indignation:
« Il ne savail rien, absolument rien! Le géné&lt;&lt; ral Simon était un
misérable, ainsi que
« Pinoteau ! li défiait qu'on pût lui montrer
&lt;&lt; l'original de la proclamation signé de sa
cc main ! Était-ce donc sa faute à lui, si des
cc extravagants al'aient fait imprimer son nom
« au bas d'une proclamation qu'il désavouait
&lt;&lt; de toutes les forces de son âme, ainsi que
&lt;&lt; les coupables auteurs de toutes ces menées,
&lt;&lt; dont il était le premier à demander la
« punition! »
Dans le fait, Bernadotte a,,ait eu l'adresse
de tout faire diriger par le général Simon,
sal)s lui livrer un seul mot d'écriture qui pùt le
compromettre, se réservant de tout nier, au
cas où, la conspiration manquant son elfct,
le général Simon viendrait à l'accuser d'y
aYoir participé. Le premier Consul, bien que
convaincu de la culpabilité de Bernadotte,
n'avait que des demi-preul'es, sur lesquelles
son conseil des ministres ne jugea pas qu'il
fùt possible de motiver un acte d'accusation
contre un général en chef dont le nom était
très populaire dans le pays et dans l'armée;
mais on n'y regarda pas de si près al'ec mon

-

frère Adolphe. Une belle nuit, on ,int l'arrèter chez ma mère, et cela dans un moment
où la pauYre femme était déjà accablée de
douleur.
M. de Canrobert, son frère ainé, qu'elle
était parvenue à faire rayer de la liste des
émigrés, vivait paisiblement auprès d'elle,
lorsque, signalé par quelques agents de police
comme ayant assisté à des réunions dont le
but était de rétablir l'ancien gouvernement, on
le conduisit à la prison du Temple où il fut
retenu pendant onze mois! Ma mère s'occupait à faire toutes les démarches possibles
pour démontrer son innocence et obtenir sa
liberté, lorsqu'un alJreux malheur vin~enrore
la frapper.
Mes deux plus jeunes frères étaient élevés
au prytanée français. Cet établissement possédait un vaste parc et une belle maison de
campagne au village de Yanres, non loin des
rives de la Seine, el dans la belle saison, les
élèves allaient y passer les quelques jours de
vacances. On faisait prendre des bains de
rivière à ceux dont on avait été satisfait. Or,
il arril'a qu'une semaine, à la suite de 4uelque
peccadille d'écoliers, le proviseur priva tout
le collège du plaisir de la natation. Mon frère
Théodore était passionné pour cet exercice;
aussi résolut-il, avec quelques-uns de ses
camarades, de s'en donner la joie, à l'insu de
leurs régents. Pour cela, pendant que les
élè1·es dispersés jouent dans le parc, ils
gagnent un lieu isolé, escaladent le mur et,
par une chaleur accablante, se dirigent en
courant vers la Seine, dans laquelle ils s'élancent toul couverts de sueur. Mais à peine
sont-ils dans l'eau, qu'ils entendent le tambour du collège donner le signal du diner.
Craignant alors que leur escapade ne soit
signalée par leur absence du réfectoire, ils se
hàtenl de s'habiller, reprennent leur course,
escaladent de nouveau le mur cl arriven t
haletants au moment où le repas commençait
Placés dans de telles conditions, ils eussent
dù peu ou point manger; mais les écoliers ne
prennent aucune précaution. Ceux-ci dél'Orèrent selon leur habitude; aussi furent-ils presque tous gravement malades, surtout Théodore,
qui, atteint d'une fluxion de poitrine, fut
transporté chez sa mère dans un état désespéré. Et ce fut lorsqu'elle allait du chevet de
son fils mourant à la prison de son frère
qu'on vinl arrèter son fils ainé!... Quelle
position affreuse pour une mère !... Pour
comble de malheur, le pauvre Théodore mourut!. .. Il avait dix-huit ans : c' étail un excellent jeune homme, dont le caractère était
aussi doux que le physique était beau. Je fus
désolé en âpprenan t sa · mort, car je l'aimais
tendrement.
Les malheurs affreux dont ma mère était
accablée coup sur coup augmentèrent l'intérêt que lui portaient les ,Tais amis de mon
père. Au premier rang était le bon M. Dcferrnon. Il _lraYaillait presque tous les jours a1·ec
le premier Consul, et ne manquait presque
jamais d'intercéder pour Adolphe et surtout
pour sa mère désolée. Enfin, le général Bonaparte lui répondi t un jour : &lt;&lt; que bien qu'il

�111S TO']t 1.ll
eùt mauvaise opinion du bon sens de Bernadotte, il ne le croyait pas assez dénué de
&lt;! jugement pour supposer qu'en conspirant
&lt;&lt; contre le gouvernement, il eùt mis dans sa
&lt;! confidence un lieutenant de vingt et un
C! ans; que d'ailleurs le général Simon décla&lt;&lt; rait que c'était lui et le commandant Fourcc cart qui.avaient mis les prorlamations dans
!&lt; le coffre du cabriolet du jeune Mar bot; que
&lt;&lt; par conséquent, s'il était coupable, il devait
« l'être bien peu , mais que lui, premier
« consul, ne pourait relâcher l'aide de camp
!c &lt;le Bernadotte que lorsque celui-ci viendrait
« rn personne l'en soli iciter. »
En apprenant la résolution de Bonaparte,
ma mère courut chez Bernadolle pour le
prier de faire celle démarche. Il le promit
solennellement! mais les jours et le8 semaines
s'écoulaient sans qu'il Pn fit rien. Enfin, il
dit à ma mère : « Cc que vous me demandez
&lt;! me coùte infinimmt ; n'importe ! je dois
« cela à la mrmoire de 1·otre mari, ainsi
&lt;( qu'à l'intérêt que je porte à l'OS enfants.
&lt;&lt; J'irai donc ce soir même chez le premier
« Consul et passerai chez mus en sortant de~
!&lt; Tuileries. J'ai la certitude que je pourrai
&lt;! enfin mus annoncer la liberté de ,·ofrc
« fils. » On comprend a\'Cc quelle impatience
ma mère attendit pendant celle longue journée! Chaque 1•oiture qu'elle entendait faisait
battre son cœur. Enfin, onze heures sonnent,
et Bernadolle ne parait pas ! Ma mère Sl' rend
alors chez lui, el qu'apprend-elle? ... Qnc Ir
général Bernadotle et sa f1•m1ne viennent de
partir pour les eaux de Plombières, d'ott ils
ne reviendront que dans deux mois ! Oui,
malgré sa promesse, Bernadotte avait quitté
Paris sans voir le premier Consul! Ma mère
désolée écrivit au général Bonaparte. M. Dofermon, qui s'était chargé de remettre sa
lettre, ne put, tant il était indigné de la
conduite de Bernadotte, s'empècher de raconter au premier Consul comment il avait agi à
notre égard.
Le général Bonaparte s'écria : « Je le
reconnais bien là!. .. »
M. Defcrmon, les généraux Mortier, Lefebvre et Mural insistèrent alors pour que mon
frère fù l élargi, en faisant observer que, si
ce jeune officier aYail ignoré la conspiration,
il serait injuste de le retenir en prison, et
que s'il en aYait su quelque chose, on ne
pou l'ait exiger de lui qu'il se portât accusateur
de Bernadotte, dont il était l'aide de camp.
Ce raisonnement frappa le premier Consul,
qui rendit la liberté à mon frère el l'envoya à
Cherbourg, dans le 49° de ligne, ne roulant
plus qu'il fùt aide de camp de Bernadotte.
Mais Bonaparte, qui al'ail à son usage une
mnémonique particulière, grava probablement dans sa tète les mols : Afai·bot, aide de
c,

(!

camp de Bernadotte, conspiration de Rennes; aussi, jamais mon frère ne put rentrer
en fayeur auprès de lui, et quelque temps
après, il l'envoya à Pondichéry.
Adolphe avait passé un mois en prison; le
commandant Fourcarl y resta un an, fut destitué, et reçut l'ordre de sortir de France. Il
se réfugia en Hollande, 011 il Yécnt misérable-

ment pendant trente ans du prix des lt'çons
de français qu'il était réduit à donner.
n'ayant aucune fortune.
Enfin, en 1852, il pensa à retourner dans
sa patrie, el pendant le siège d'Anvers, je Yis
un jour entrer dans ma chambre une espèce
de vieux maitre d'école bien râpé; c'était
Fourcart! Je le reconnus. Il m'ayoua qu'il ne
possédait pas un rouge liard!. .. Je ne pus
m'empècher, en lui offrant quelques secours,
de faire une réflexion philosophic1ue sur les
bizarreries du destin! Voilà un homme qui,
en -1802, était cficf de bataillon cl que son
courage, joint à ses moyens, eùl certainement
porté au grade de général, si le colonel PinoLeau n'eùt pas songé à faire sa barbe au
moment 011 la conspiration de Rennes allait
éclater! Je conduisis Fourcart an maréchal
Gérard, qui se sourenait aussi de lui. Nous le
présentâmes au duc d'Orléans, qui voulut
bien lui donner dans sa bibliothèque un
emploi de 2,400 francs d'appointements. Il y
récut une quinzaine d'années.
Quant au général Simon cl au colonel Pinoteau, ils furent envoyés et détenus à l'ile de
Ré pendant cinq ou six ans. Enfin Bonaparte,
dercnu empereur. les '.rendit à la liherlé.
Pinotrau végétait depuis quelque Lemps à
HulfC'c, sa 1·ille natale, lors(ru'en 1808 !'Empereur, se rendant en Espagne, s·y arrèta
pour changer de chcram:. Le colonel Pinoleau se présenta résolument à lui et lui demanda à rentrer au service. L'Empereur
sa,·ait que c'était un excellent officier, il le
mit donc à la tète d'un régiment qu'il conduisit parfaitement bien pendant les guerres
d'Espagne, ce qui, au bout de plusieurs campagnes, lui ralut le grade de général de
brigade.
Le général Simon fut aussi remis en activité. Il commandait une brigade d'infanterie
dans l'armée de ~lasséna, lorsque, en 1810,
nous enrahimes le Portugal. Au combat de
Busaco, où ~lasséna commit la faute d'attaquer de front l'armée de lord Wellington,
postée sur le haut d'une montagne d'un accès
fort difficile, le pauvre général Simon, voulant faire oublier sa faute et récupérer le
temps qu'il avai t perdu pour son avancement,
s'élance brarement, à la tête de sa brigade,
franchit tous les obstacles, gravit les rochers
sous une grèle de balles, enfonce la ligne
anglaise et entre le premier dans les retranchements ennemis. Mais là, un coup de feu tiré
à bout portant lui fracasse la mâchoire, au
moment où la deuxième ligne anglaise repoussait nos troupes, qui furent rejetées dans la
vallée avec des pertes considérables. Les
ennemis trolll'èrenl le malheureux général
Simon couché dans la redoute parmi les
morts et les mourants. Il n'avait presque
plus figure humaine. Wellington le traita
a,·ec beaucoup d'égards, et dès qu'il fut
transportable, il l'cmoya en Angleterre
comme prisonnier de guerre. On l'autorisa
plus tard à rentrer en France; mais son
horrible blessure ne lui permettant plus de
scrl'ir, !'Empereur lui donna une pension, et
l'on n'entendit plus parler de lui.

CffAPITR.E XVIII
Séjour â l'êcotc cle Versailles. - Biographie dos
frêrns de ma mère.

Après le malheur qui venait de la frapper,
ma mère désirait vivement réunir auprès d'elle
les trois fils qui lui restaient. Mon frère ayant
reçu l'ordre de faire partie de l'expédition
envoyée par le gouvernement aux grandes
Indes, sous le commandement du général Decaen, put obtenir la permission de ,·enir passer deux mois auprès de ma mère; Félix
était au prytanée, el une circonstance heureuse me rapprocha moi-même de Paris.
L'école de cavalerie était alors à Versailles;
chaque régiment y envoyait un officier et un
sous-officier qui, après arnir perfectionné
leur instruction, retournaient la propager
dans les corps auxquels ils appartenaient. Or,
il arriva qu'au moment où j'allais solliciter la
permission de me rendre à Paris, le lieutenant du régiment détaché à l'école de cavalerie ayant terminé son cours, notre colonel
me proposa d'aller le remplacer, ce que j'acceptai avec joie, car cela me donnait non seulement la faculté de revoir ma mère, mais
encore la certitude de passer un an ou dixhuit mois à peu de distance d'elle. Mes préparatifs furent bientôt faits. Je vendis mon
cheval, et, prenant la diligence, je m'éloignai
du 25• de chasseurs, dans lequel je ne
demis plus rentrer; mais comme je l'ignorais alors, les adieux que je fis à mes camarades furent bien moins pénibles. A mon
arril'ée à Paris, je trouvai ma mère très
affligée, tant à cause de la perle cruelle que
nous venions de faire, que du prochain départ
d'Adolphe pour l'Inde et de la détention de
mon oncle Canrobert, laquelle se prolongeait indéfiniment.
Nous passâmes un mois en famille, après
quoi mon frère ainé se rendit à Brest, où il
s'embarqua bientot pour Pondichéry sur le
Afarengo. Quant à moi, j 'allai m'établir à
l'école de cavalerie, casernée aux grandes
écuries de Versailles.
On me logea au premier, dans le~ appartements occupés jadis par le prince de Lambesc, grand écuyer. J'avais une très grande
chambre el un immense salon ayant vue
sur l'al'enue de Paris et la place d'Armes. Je
fus d'abord très étonné qu'on eùl traité si
bien l'élève le plus récemment arrivé, mais
j'appris bientôt que personne n'avait voulu de
cet appartemcrll, à cause de son immensité
qui le rendait vraiment glacial, et que très
peu d'officiers-élèves avaient le moyen de
faire du feu. Heureusement que je n'en étais
pas tout à fait réduit là. Je fis établir un bon
poêle, et, avec un très grand paravent, je fis
dans le vaste appartement une petite chambre,
que je meublai passablement, car on ne nous
fournissait qu'une table, un lit et deux chaises,
ce qui était peu en rapport avec les ,•astcs
pièces de mon logement. Je m'arrangeai
cependant très bien dans mon appartement,
qui deYint mème charmant au retour du
printemps.
li ne faut pas que le Litre d'élève qui nous

HISTORIA

MADEMOISELLE
D'après le tableau du

GEORGE

BARON

GÉRARD.

�'------------------------ - était donné vousporle àcroirequ'on nous menait comme des écoliers, car nous étions
libres de nos actions, trop libres mème. Nous
étions commandés par un vieux co!onel, M. Maurice, que nous ne voyions presque jamais et
qui ne se mèlait de rien. Nous avions, trois
jours par semaine, manège civil sous les célèbres écuyers Jardin et Coupé, et nous nous y

.M'É.M01'/(_ES DU G'ÉN'É'/(_.AL B.A'/(_ON DE .M.A'/(_BOT _ _ ..,

grande volonté d'apprendre pour réussir dans
un!l école aussi mal tenue, et cependant la
majem·e partie des élèYes faisaient des progrès, parce que, destinés à devenir insll'Ucleurs dans leurs régiments respectifs, leur
amour-propre les portait à craindre de ne pas
être à la hauteur de ces fonctions. lis Ira millaient donc passablement, mais pas à beau-

MOREAU A LA BATAILLE DE H OHENLINDEN. -

les commandaient el les forçaient de rentrer à
dix heures rlu soir.
Comme chacun de nous portait le costume
de son régiment, la réunion de l'école offrait
un spectacle étrange, mais intéressant, lorsque, le premier de chaque mois, nous passions en grande tenue la rc,·ue destinée à
l'établissement des feuillrs de solde, car on

Grnvure de FRILLEY, d'après le lablea11 .te S CIIOPIN, (.'\fusée .te Versailles .)

rendions quand cela nous conrcnail. L'après- coup près autant qu 'on le fait a&lt;:tucllemenl à
midi, un excellent ,,étérinaire, M. Valois, l'école de Saumur. Quant à la conduite, nos
faisait un cours d'hippiatrique, mais personne chefs ne s'en informaient mème pas, et, pourvu
ne contraignait les élèves à l'assiduité ni à que les élèves ne portassent pas le trouble
l'étude. Les trois autres jours étaient consa- dans l'inlérieur de l'établissement, on leur
crés à la partie militaire. Le matin, manège laissait faire tout cc qui leur plaisait. Ils sorréglementaire tenu par les deux seuls capi- taient à Loutcs heures, n'étaient assujellis
taines de l'éeole et, l'après-midi, théorie faite à aucun appel, mangeaient dans les hôtels
par eux. Une fois les exercices terminés, les qui leur com cnaicnt, découchaient, el allai~nt
capitaines disparaissaient, et chaque élère mème à Paris sans en demander la per1U1sallait où bon lui semblait.
sion. Les élèves sous-officiers a ,·aient un peu
Il fallait, vous en conviendrez. une bien moins de liberté. Dem adjudantsassez sévères

voyait dans cette revue Lous les uniformes de
la cavalerie française.
Les officiers-élèves appartenant à difiërenls
corps, et n'étant réunis que pour un temps
limité à la· durée des cours, il ne pourait
exister entre eux cette bonne camaraderie qui
fait le charme de la vie de régiment. Nous
étions d'ailleurs trop nombreux (quatre-ringtdix) pour qu'il s'établit une grande intimité
entre tous. Il y arait des coteries, mais pas
de liaisons. Au surplus, je ne srntis null(•ment le besoin de faire société an•c mes nou-

�111STOR._1.ll ~ - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

,

_____________________
M'ÉMOl'lfES D1' G'ÉN'É'lt_.JIL B.Jl'lt_ON D:E )J{.Jl'lt_BOT -

veaux camarades. Je partais Lous le samedis
pour Paris, où je pas ais Loule la journée du
lendemain el une bonne partie du lundi
auprès de ma mère. Celle-ci a,·ail à Ycrsailll'S
deux anciennes amies de Rennes, les comtesses de Chàteau Yille, Yicilles dames fort rc pcclablcs, très instruites, cl qui recevaient
société choisie. J'allais deux ou troi fois par
semaine passer la soirée ch&lt;'z clics. J'employais les autres soirs à la lecture, que j 'ai
toujours fort aimée, car si les collèges metlent l'homme sur la voie de l'instruction, il
doit l'acheYer lui-même par la lecture. Quel
bonheur j'éproul'ais, au milieu d'un hi,-cr
fort rude, à rentrer chez moi après le diner,
à faire un bon feu, el là, seul, retranché derrière mon paravent en face de ma petite
lampe, à lire jusqu'à huit ou neuf heure ;
puis je me couchais pour ménager mon bois
elje continuais ma lecture jusqu'à minuit!
Je relus ainsi Tacite, Xénophon, ainsi que
presque Lous les auteurs classiques grecs cl
latins. Je rm~s l'histoire romaine, celle de
France cl des principaux Étals de l'Europé.
Mon Lemps, ainsi partagé entre ma mère, les
exercices de l'école, un peu de bonne société
el mes chères lectures, se passait fort agréablement.
Je commençai à Versailles l'année J805. Le
printemps amena quelques modifications dans
mon genre de vie. Tous les officiers-élèves
avaient un cheval à eux; je consacrai donc
une partie de mes soirées à faire de longues
promenades dans les bois magnifiques qui
avoisinent Versailles, Marly el Meudon.
Dans le cours du mois de ma.i, ma mère
éprouva une bien vire joie : son frère ainé,
M. de Canrobert, sortit de la prison du Temple, et les deux autres, MM. de l'Isle cl de la
Co te, ayant été rayés de la li te des émigrés,
rentrèrent en France cl vinrent à Paris.
L'ainé des frères de ma mrre, lL Certain
de Canrobert, était un homme de beaucoup
d'esprit cl d'une amabilité parfaite. Il entra
fort jeune au serrice, comme sous-lieutenant
dans le régiment de Penthièvre-infanterie, et
fit, sous le lieutenant général de Yaux , toutes
les campagnes de la guerre de Corse, où il se
distingua. Rentré en France après la conquètc
de ce pays, il compléta les vingt-quatre ans
de serrice qui lui valurent la croix de SainlLouis, el il était capitaine, lorsqu'i l épousa
Mlle de Sanguinet; il se relira alors au cbàLeau de Larn! de CèrC'. Del'cnu père d'un fils
et d'une fi lle, M. de Canrobert vi,·ail heureux
dans son manoir, lorsque la rérolution de
1789 éclata. Il fut contraint d'émigrer, pour
él'iler l'échafaud donL on le menaçait ; tous
ses biens furent confisqués, Yendus, et sa
femme fut incarcérée al'ec ses deux jeunes
enfants. Ma mère obtint la permission d'aller
visiter sa malheureuse bellc-sœur, qu'elle
trouva dans une tour froide cl humide, accablée par la fièvre, qui emporta ce jour-là
mème sa petite fille! A force de démarches
el de supplicaLions, ma mère obtint !'élargi scmenl de sa belle-sœur; mais celle-ci mourut, peu de jours après, des suites de la malad ie qu'elle avait contractée dans la prison.

Ma mère prit alors soin du jeune garçon, infini de )BI. de la Cos le cl de l'Isle; ils les
nommé .\ntoinc. Il fut mis par la suite au faisaient participer aux bons repas que leur
collège, puis à l' l~cole militaire, dont il dc1·int bote était obligé de fournir, scion les usages
un des meillcursélè1·cs. Enfin, cc digne demi- de la guerre, et ce régime confortable, joint
frère de Marcellin de Canrobrrt dcrint officier au repos, rétablit un peu la santé de la Coste.
d'infantC'ric el se fil braYemenl tuer , ur le
En se séparant d'eux, les ,·olontaires, qui
champ de bataille de Waterloo.
appartenaient à un bataillon de la Gironde,
Mon oncle fut un des p1·emiers émigrés qui, voulant donner à leurs nouveaux amis le
sous le Consulat, obtinrent l'autorisation de moyen de passer au milieu des colonnes franrentrer en France; il recoul'ra quelques par- çaises sans ètre arrètés, ôtèrent de leurs unicelles de son bien, el épousa une des filles de formes les boutons de métal qui portaient le
M. Xioccl, ancien ami de la famille. La nou- nom de leur bataillon, el les allachèrcnl aux
velle )lme de Canrobert de,·int mère de nolrc habits bourgeoi de mes oncles, qui purent
bon el brare cousin Marcellin de Canrobert 1 , ainsi se faire -pas er pour des cantiniers. A,·ec
qui s'est si souvrnt distingué en Afrique, où ce passeport d'un nouveau genre, ils traveril est aujourd'hui colonel de zouare . Com- sèrent tous les cantonnement français sans
bien son père eù l été fier d'un tel fils! Mais éveiller aucun soupçon. Ils se rendirent en
il mourut avant de poul'oir ètre témoin de Prusse el s'établirent ensuite dans la ville de
ses succè .
Hall, où ~I. de I'Isle trolll'a de nombreuse ,
M. Certain de l'Isle, second frère de ma leçons à donner. Ils y vécurent paisiblemenL
mère, était un des plus beaux hommes de jusqu'en 1805, époque où, ma mère étant
France. La Révolu tion le trouva lieutenant au parvenue à. les faire rayer de la liste des émirégiment de PenthièHe, où servaient son frère grés, mes deux oncles rentrèrent en France,
ainé et plusieurs de ses oncles. Il uirit l'im- au bout de douze ans d'exil.
pulsion de presque Lous ses camarades el
émigra en compagnie de son plus jeune frère,
CHAPITRE XIX
M. Certain de la Coste, qui servait dans les
gardes du corps du Roi. Depuis leur sortie de Immenses préparalils sur la côte. - Je suis nommè
aide de camp d'Augereau.
France, les deux frères ne se quittèrent plus.
fis se retirèrent d'abord dans le pays de Bade,
Mais revenons à Yersailles. Pendant que j'y
mais leur tranquillité ful bientôt troublée : suivais les cours de l'école de cavalerie, de
les armées françaises passèrent le Rhin, el grands événements se préparaient en Europe.
comme tout émigré qui tombait en leur pou- . La jalousie de l'Angleterre, excitée par la
voir était fusillé en vertu des décrets de la prospérité de la France, l'ayant portée 11
Conrenlion, force fut à mes oncles de s'en- rompre la paix d'Amiens, les hostil ités re-"
foncer à la hâle dans l'intérieur de l'Alle- commencèrent; el le premier Consul résolut
magne. Le manque d'argent les obligeait à de les pousser vivement, en conduisant une
voyager à pied, ce qui accabla bientôt le pau- armée sur le sol de la Grande-Bretagne, opévre la Coste. lis éprouvaient beaucoup de dif- ration hardie, très difficile, mais ccpendanl
ficultés pour se loger, car tout était occupé pas impossible. Pour la mettre à exécution,
par les militaires au trichiens. La Coste tomba Napoléon, qui venait de s'emparer du Hanomalade; son frère le soutenait: ils gagnèrent vre, patrimoine particulier de l'Angleterre'.
ainsi une petite ville du Wurtemberg, el ils forma sur les cotes de la mer du Nord et de
entrèrent dans un mauvais cabarel, ·où ils la Manche plusieurs corps d'armée. li Ûl controuYèrenl un cabinet et un lit. Au point du struire et réunit à Boulogne, ainsi que dans
jour, ils virent les Autrichiens s'éloigner el les por ts voisins, une immense quantité dè
apprirent que les Français allaient occuper la péniches et bateaux plats, sur lesquels il
ville. La Coste, incapable de se mouvoir, en- comptail embarquer ses troupes.
gageait de ]'(sle à pourvoir à sa sûreté, en le
Tout ce qui était mili taire se mettant en
laissant à la garde de Dieu; mais de l'Isle mouvement pour cette guerre, je regrettais
déclara formellement qu'il n'abandonnerait de ne pas y participer, el je comprenais compas son frère mourant. Cependant, deux ,·o- bien la reprise de hostilités allait rendre ma
lonlaires lrançais se présentèrent bientôt au position fausse : car, destiné à aller porter
cabaret a,·ec un billet de logement. L'hôte le
dans mon régiment l'instruction que j'avais
conduisit au cabinet occupé par mes oncles, acquise à l'école de cavalerie, je me voyai~
auxquels il signifia qu'ils eussent à s'éloi- condamné à passer plusieurs années dans un
gner. On a dit arec raison que, pendant la dépôt, la cravache à la ma.in, cl faisant trotter
Hé\'olulion, l'honneur français s'était réfugié les recrues sur de vieux chevaux pcJ1dant que
dans les armées. Les deux soldats, ,·oyant la mes camarades feraient la guerre à la Lèle
Coste mourant, déclarèrent à l'aubergis te que des cavaliers formés par moi. Cette perspecnon seulement il roulaient le garder avec tive était peu agréable: mai comment la
eux, mais qu'ils demandaient au premier étage changer? Un régiment doit toujours ètre aliune grande chambre à plusieurs lits, où ils menté par des recrues, el il était certain que
s'établirenl a1·ec mes deux oncles. En pays mon colonel, m'ayant enroyé à l'école de caennemi, le rninqueur étant le maitre, l'au- valerie pour apprendre à dresser ces rccrurs,
bergiste o~éil aux deux rolontaires français, ne rnud rait pas se pri,·er des services que je
qui. pendant quinze jours que leur bataillon pouvais rendre sous ce rapport, et m'excluresta cantonné dans la ville, eurent un soin rait de ses escadrons de guerre! J'étais dans
1 De1·cn11 Ir manlchal Canrobert.
celle perplexité, lorsqu'un jour, me promt'-

nant au bout de l'al'cnue de Paris, mon livre ~idérais comme un rèn• !... Dès le lendemain
d&lt;' théorie à la main, il me vint une idée lu- je cou~·us remer~icr le général. fi me reçut 1: n_ommail le colonel .\llwrt. Il mourut général
mineuse, qui ·a totalemrnt changé ma desti- merre1II~, en 1~ ord?nnant de venir le joindre aide de camp du duc d'Orléans. Les aides de
née, et infinimrnt contribué à m'élel'er au le plus Lol possible a Rayonne, où il allait se ca1~1p étaient : le colonel Sicard, qui périt à
Jlc~lsb~rg_, les chefs d'escadron Bram&lt;', qui se
grade que j'occupe.
rendre immédialcnwnt. Nous étions au mois
.Je venais d'apprendre que le premier Con- d'octobre, j'avais donc terminé l&lt;' premier rcl!ra a Lille après la paix de Tilsilt, cl ~lassy,
sul, ayant à se plaindre de la cour de Lis- cours_de l'école de cavalerie, el peu curieux. lue comme colonel à la Moskowa; le capitaine
C~él'etel et_ le lieu tenanl Mainvielle ; le prebonne, avait ordonné de former à Bayonne un
de ~~me le second, je quitt.ai Versailles plein mier se retira dans ses terres de Bretagne, el
corps d'armée de tiné à entrer en Portu«al
J01e_; mes pressentiments me disaient que
0
'
sous les ordres du général en chef Augereau. J entrais dans une Yoic nouvelle, bien plus le s_e~ond finit sa ca_rrière à Bayonne. J'étais
Je savais que cc-lui-ci devait une partie de son avantageuse que celle d'instructeur de récri- le SIXlèmc cl le plus Jetrnc dl's aides de camp.
Enfin. l'rtat-major était complété par Je
arancemenl ;'1 mon p1\re, sous les ordres du- mrnt: ils ne me trompi•renl point, car, ne~f
docteur Raymond, excellent praticien el homme

?c

LA

CONSl:LTA DE LA RÉPUBLIQUE CISALPINE, RÉUNI EN CO:IIICES A L YON, r, ÉCERNE LA PRÉSIDENCE AU PREmER CONSUL BoN.\PARTE.

Grnvé par TORLET, d'apres MONSIAU. (Muslie de Versailles,)

11uel il avait serri au camp de Toulon cl aux
Pyré~~• el bien que l'expérience que j'avais
acqlll,sc a Gênes, après la mort de mon père,
ne dul pas. me donner une bonne opinion de
1~. r~onna1 sancc des hommes, je résolus
d ecr1re
au général Auacreau
pour lui faire
•
0
c~nnaitre ma position cl le prier de m'en sortir, eu me prenanl pour un de ses aides de
ca'.'1P· )fa lettre écrite, je l'envoyai à ma
mere, pour sa,·oir si clic l'approuvait : non
seu_lemenl elle lui donna son assentiment,
mais sachant qu 'Augereau était à Paris, elle
i·oulut la lui remettre elle-même. Augereau
~eçul la veuvr de son ami arec les plus 0arands
C"ards
o , ·,. montant sur-Ie-champ en voiture, il
se_rendit chez le ministre de la !rllerre et le
soir
·
'
1·1 porta à ma mère° mon ' brevet
, . meme,
d
aide
de
ca
A'
·
dé .
__mp. msi se lrom·a accompli le
sir &lt;1ue, 1 rngt-qtialre heures avant, je con-

ans après, j'étais colonel, tandis que le camarades que j 'avais laissés à l'école de ca,aleric étaient à peine capitaines !
Je me rendis promptement à Bayonne, oi1
je pris possession de mon emploi d'aide de
camp du général en chef. Celui-ci occupait, à
un quart de lieue de la rille, le hcau chàteau
de Marac, dans leqnrl l'Empereur résida quelques années après. Je fus parfaitement reçu
par le général Augereau, ainsi que par mes
nouveaux camarades, ses aides de camp, qui
presque Lous avaient scrri sous mon père. Cet
état-major, bien qu'il n'ait pas donné à l'armée au tant d'officiers généraux que celui de
Bernadotte, était cependant fort bien composé.
Le général Donzelol, chef d'étal-major, était
un homme d'une haute capacité qui devint
plus Lard goul'erneur des îles Ioniennes, puis
de la Martinique. Le sous-chef d'état-major se

des pl11s honorables, 11ui me fut d'un "ranci
secours à la bataille d'Eylau. Le demi~frère
du maréchal, le colonel Augereau, suivait
l'ét~l-major ; c'était un homme très doux, qui
devint plus lard lir nlrnant g-énéral.
CHAPITRE XX
Augereau. -

Dil·crs épisodes tic sa carrière.

.Je dois maintenant vous donner la biocrra0
phie du maréchal .\ugcreau.
La plupart des généraux _qui se firent un
nom dans les premières guerres de la Révo1ution
étant sortis des rancrs
inférieurs de la'
•
0
so?1élé, on s'est imaginé, à tort, qu'ils n'avaient reçu aucune éducation, et n'avaient dù
leurs succès qu'à leur bouillant courage. Augereau surtout a été fo1·t mal jugé. On s'est
complu à le représenter comme une espèce

�•
~ - 111ST0'/{1.JI

---------------------------------------~

de sacripant, dur, tapageur et méchant; c'est
une erreur, car bién que sa jeunesse ait été
fort orarreuse, el qu'il soit tombé dans pluo
sieurs erreurs
politiques, il était bon, po1·1,
affectueux, et je déclare que des cinq maréchaux auprès desquels j'ai servi, c'était incontestablement celui qui allégeait le plus les
maux de la guerre, qui était le plus favorable
aux populations et traitait le mieux ses officiers, avec lesquels il vivait c?mme un _père
au milieu de ses enfants. La vie du marechal
Augereau fut des plus agitées, mais, avant
de la juger, il faut se reporter aux usages et
coutumes de l'époque.
Pierre Augereau naquit à Paris en_1757.
Son père faisait un commerce de fnuts_ for~
étendu, et avait acquis une fortune qui lm
permit de faire bien élever ses enfants. Sa
mère était née à Munich ; elle eut le bon esprit de ne jamais employer avec son fils que
la langue allemande, rgie celui-ci parlait parfaitement, el celle circonstance lui fut fort
utile dans ses voyages, ainsi qu'à la guerre.
Augereau avait une belle figure; il était gr?nd
et bien constitué. li aimail tous les exercices
du corps, pour lesquels il avait une très
grande aptitude. Il était bon écuyer et excellent tireur. A l'àge de dix-sept ans, Augereau
ayant perdu sa mère, un frère de celle-ci,
employé dans les bureaux de Monsieur, 1? fit
entrer dans les carabiniers, dont ce prince
était colonel propriétaire.
.
li passa plusieurs années à Saumur, gar111son habituelle des carabiniers. Sa manière de
servir et sa bonne conduite le portèrent bientôt au grade de sous-officier. Malheu:euscmenl on avait à celle époque la manie des
duels'. La réputation d'excellent tireur qu'avait
Auocreau
le contraignit à en avoir plusieurs,
0
car le grand genre parmi les bretteurs était
de ne souffrir aucune supériorité. Les gentilshommes, les officiers, les soldats, se battaient
pour les motifs les plus futiles. Ainsi, Augereau se trouvant en semestre à Paris, le célèbre maître d'escrime Saint-George, le voyant
passer , dit en présence de plusieurs tireurs
que c'était une des meilleures lames de France.
Là-dessus, un sous-officier de dragons, nommé
Belair, qui avait la prétention d'ètre le plus
habile après Saint-George, écrit à Augereau
qu'il voulait se ballre avec lui, à moins qu'il
ne consentit à reconnaître sa supériorité. Augereau lui ayant répondu qu'il n'en fc~ait
rien, ils se rencontrèrent aux Champs-Elysées, et Belair reçut un grand coup d'épée
qui le perça de part en part. ... Cc bretteur
rruérit, et ayant quitté le senice, il se maria
~t derinl père de huit enfants, t1u'il ne savait
comment nourrir, lorsque, dans les premiers
jours de l'Empire, il eut la pensée de s'adresser à son ancien ad,·ersaire, de,·enu maréchal. Cet homme, que j'ai connu , a,·ail de
l'esprit et une gaieté for t originale. U se présenta chez Augereau avec un petit violon sous
le bras, et lui dit que, n'ayant pas de quoi
donner à diner à ses huit enfants, il allait leur
faire danser des contredanses pour les égayer,
à moins que le maréchal ne voulùt bien le
mettre à même de leur senir une nourrilurr

plus substantielle. Augrrcau reconnut Belair,
l'inYila à diner, lui donna de l'argent, lui fil
avoir peu de jours après un Lrès bon emploi
dans l'administration des messageries, et fit
placer deux de ses fils dans un lycée. Cette
conduite n'a pas besoin de commentaires.
Tous les duels qu'eut Augereau ne se terminèrent pas ainsi. Par suite d'un usage des
plus absurdes, il existait entre divers régiments des haines imétérées, dont la cause,
fort ancienne, n'était souvent pas bien connue, mais qui, transmise d'àge en âge, donnait lieu à des duels, chaque fois que ces
corps se rencontraient. Ainsi, les gendarmes
de Lunéville et les carabiniers étaient en
guerre depuis plus d'un demi-siècle, bien
qu'ils ne se fussen t pas \'US dans ce long espace de temps. Enfin, au commencement du
règne de Louis XVI, ces deux corps furent
appelés au camp de Compiègne; alors, pour
ne point paraitre moins bra\'CS que leurs devanciers, les carabinier$ et les gendarmes résolurent de se battre, et cette habitude était
tellement inYétéréc que les chefs crurent dc\'Oir fermer les yeux. Cependant, pour éviter
la trop grande effusion du sang, ils paninrent à faire régler qu'il n'y aurait qu'un seul
duel, chacun des deux corps devant désigner
le combattant qui le représenterait, après
quoi, on ferait une trève. L'amour-propre des
deux partis étant engagé à cc que le champion présenté fût victorieux, les carabiniers
choisirent leurs douze meilleurs tireurs, parmi
lesquels se trouvait Augereau, et l'on cominl
que le sort désignerait celui auquel la défense
de l'honneur du régiment serait confiée. Il fut
ce jour-là plus al'cugle encore que de coutume, car il indiqua un sous-officier ayant
cinq enfants : il s'appelait Donnadieu. Augereau fit observer qu'on n'aurait pas dù mettre
parmi les billets celui qui portail le nom d'un
père de famille, qu'il demandait donc à être
substitué à son camarade. Donnadieu déclare
que, puisque le sort l'a désigné, il marchera ;
Augereau insiste ; enfin, cc combat de générosité est terminé par les membres de la réunion, qui acceptent la proposition d'Augereau.
On apprend bientôt quel est le combattant
choisi par les gendarmes, et il ne reste plus
qu'à mettre les adl'ersaires en présence, pour
qu'un simulacre de querelle sene de motif à
la rencontre.
L'adversaire d'Augercau était un homme
terrible, Lireur excellent et duelliste de profession, qui, pour peloter en attendant partie, avait les jours précédents Lué deux sergents des gardes franç,aiscs. Augereau, sans
se laisser intimider par la réputation de cc
spadassin, se rend au café où il savait qu'il
devait venir, et en l'attendant, il s'assied à
une table. Le gendarme entre, et dès qu'on
lui a désigné le champion des carabiniers, il
relrousse les basques de son habit, et l'a
s'asseoir insolemment sur la table, le derrière à un pied de la figure d 'Augereau. Celui-ci, qui prenait en cc moment une tasse de
café bien chaud, entr'ouvrc doucemenl l'échancrure appelée ventouse, 11ui existait alors derrière les culottes de peau des cavaliers, et
"' 220 \\•

rnrse le liquide brûlant sur les fesses de
l'impertinent gendarme... Celui-ci se retourne
en fureur! ... Voilà la querelle engagée, el
l'on se rend sur le terrain, suivi d'une foule
de carabiniers cl de gendarmes. Pendant le
trajet, le féroce gendarme, voulant railler
celui dont il comptait faire sa victime, demande à Augereau d'un ton goguenard :
&lt;&lt; Voulez-vous être cnlcné à la ville ou à la
campagne? » Augereau répondit : &lt;&lt; Je préfère la campagne, j'ai toujours aimé le grand
air. ll - &lt;1 Eh bien! reprend le gendarme,
en s'adressant à son témoin, tu le feras mettre à côté des deux que j'ai expédiés hier et
a,·ant-hier. l&gt; C'était peu encourageant, et tout
autre qu'Augereau aurait pu en être ému. li
ne le fut pas ; mais résolu à défendre chèrement sa \'ie, il joua, comme on dit, si serré
et si bien , que son adl'ersairc, furieux de ne
pouvoir le toucher, s'emporta et fit de faux
mouvements, dont Augereau, toujours calme,
profita pour lui passer son épée au travers du
corps, en lui disant : c1 Vous serez enterré à
la c.1mpagne. Il
Le camp terminé, les carabiniers retournèrent à Saumur. Augereau y continuait paisiblement son service, lorsqu'un événement
fatal le jeta dans une vie fort aventureuse.
Un jeune officier d'une grande naissance et
d'un caractère très emporté, aJant trouvé
quelque chose à redire dans la manière dont
on faisait le pansage des chevaux, s'en prit à
Augereau, et, dans un accès de colère, voulut
le frapper de sa craYacbe, en présence de tout
l'escadron. Augereau, indigné, fit voler au
loin la cravache de l'imprudent officier. Celuici, furieux, mit l'épée à la main et fondit sur
Augereau, en lui disant : &lt;1 Défendez-vous! »
Augereau se borna d'abord à parer; mais
ayant été blessé, il finit par riposter, et l'officier tomba raide mort l
Le général comte de Malseignc, qui commandait les carabiniers au nom de Monsieur,
ful bientôt instruit de cette affaire, et bien
que les témoins oculaires s'accordassent i1
dire qu'Augcreau, proroqué par la plus injuste agression, s'était trou,·é dans le cas de
légitime défense, le général, qui portait intérêt à Augereau , jugea convenable de le faire
éloigner. Pour cela, il fit \'enir un carabinier
natif de Genève, nommé Papon, dont le temps
de service expirait dans quelques jours, et
l'invita à remettre sa feuille de roule à Augereau, lui promettant de lui en faire délivrer
plus tard une seconde. Papon consentit, cl
A.ugcrcau lui en témoigna toujours une vive
reconnaissance. Augereau, arri vé à Genève,
apprit que le conseil de guerre, nonobstant
les déclarations des témoins, l'avait condamné
à la peine de mort, pour avoir osé mettre
l'épée à la main contre un officier!
La famille Papon faisait de grands cnl'ois
de montres en Orient. Augereau résolut d'accompagner le commis qu'elle y envoyait, rt
se rendit avec lui en Grèce, dans l'archipel
Ionien, à Constantinople et sur le littoral de
la mer Noire. li se ·trouvait en Crimée, lorsqu'un colonel russe, jugea~t i1 sa belle prestance qu'il arnit été militaire, lui offrit le

MÉ.M01'JfES DU GÉNÉ~.111. B,!l~ON DE .JJ{.Jl~BOJ ~

grade de sergent. Augereau l'accepta, servit
plusieurs années dans l'armée russe, quc le
célèbre Souwaroff commandait contre les
'!'ures, et fut blessé à l'assaut d'Ismaïloff. La
paix ayant été faite entre la Porte et la Russie,
le régiment dans lequel scr,·ait All',ercau fut
dirigé vers la Pologne ; mais celui-ci, ne ,·oulant pas rester davantage parmi les Russes,
alors à demi barbares, déserta et gagna la
Prusse, où il servit d'abord dans le réo-imcnl
du prince Henri ; puis sa haute taille° et sa
bonne mine le firent admettre dans le célèbre
régiment des gardes du grand Frédéric. li y
était depuis deux ans, et son capitaine lui faisait espérer de l'avancement, lorsque le Roi ,
pa,sant la revue de ses gardes, s'arrèta devant
Augereau en disant : &lt;1 \'oilà un beau grenadier!... De quel pays cst-i 1? - Il est Français, Sire. - Tant pis! répondit Frédéric,
qui avait fini par détester les Français autant
&lt;ruïl les a,·aitaimés; tant pis! car s'il eût été
Suisse ou Allemand, nous en eussions fait
quelque chose. l&gt;
Augt•reau, persuadé dès lors qu'il ne serai t
jamais rien en Prusse, puisqu'il le tenait de
la propre bouche du Roi, résolut de quiller
ce pays; mais la chose était on ne peul plus
difficile, parce que, dès que la désertion d'un
soldat était signalér par un coup de canon ,
les populations se mettaient à sa poursuite
pour gagner la récompense promise. et le
déserteur pris, on le fusillait sans rémission.
Pour é,·iter cc malheur et reconquérir sa
liberté, Augereau, qui sarait qu'un grand
tiers des gardes, étrangers comme lui, n'aspiraient qu'à s'éloigner de la Prusse, s'ahoul'ha

arec une soixantaine des plus courarreux
aux.quels il fit comprnndre qu'en désc~tan~
isolément on se perdrait, parce qu'il suffirait
de deux ou trois hommes pour ,·ous arrèter:
mais qu'il fallait partir tous ensemble, avec
armcsetmunilions, afin de pouvoir se défendre.
C'est cc qu'ils firent, sous la conduite d'Atwc0
reau. Ces hommes déterminés, attaqués en
route par des paysans el mèmc pa1· un détachement de soldats, perdirent plusieurs des
leurs, mais tuèrent plus d'ennemis, cl gagnèrent, en une nuit, un petit pays appartenant
à la Saxe et qui n'est qu 'à dix lieues de
~otsdam. Augereau se rendit it Dresde, où
t1 donna des leçons de danse et d'escrime
jusqu'à l'époque de la naissance du premie,'.
Dauphin, fils de Louis XVI, naissance que le
gouvernement français célébra en amnistiant
tous les déserteurs, ce qui permit à Augereau
non seulement de revenir à Paris, mais aussi
de rentrer aux carabiniers, son jugement
ayant été cassé, et le général de Malseigne le
réclamant comme un des meilleurs sousofficiers du corps. Augereau avait donc recoul'ré
son grade et sa position, lorsqu'en 1788, le
roi de Naples, sentant le besoin de remettre
son armée sur un bon pied, pria le roi de
France de lui envoyer un certain nombre
d'officiers el de sous-officiers instructeurs,
auxquels il donnerait le grade supérieur au
leur. M. le comte de Pommereul, qui devint
plus tard général et préfet de !'Empire, fut
le directeur de tous les instructeurs enroyés à
Naples. Augereau fil partie de ce détachell)rnt,
et rt'çut le grade de sous-lieutenant, en arriYanl /1 Naples. li y servit plusieurs années, et

venait d'être fait lieutenant, lorsque, s'étant
épris de la fi lle d'un négociant grec, il la demanda en mariage. Celui-ci n'ayant pas voulu
consentir à cette union, les deux amants se
marièrent en secret, puis, montant sur le
premier navire qu'ils trouvèrent en partance,
ils se rendirent à Lisbonne, où ils vécurent
paisiblement pendant quelque temps.
On était à la fin de 1792. La fiévolution
française marchait à grands pas, et tous les
souverains de l'Europe, redoutant de voir
introduire çlans leurs États les principes
nouveaux, étaient devenus fort sévères pour
tout cc qui était Français. Augereau m'a
souvent assuré que, pendant son séjour en
Portugal, il n'avait jamais rien fait, ni dit,
qui pùt alarmer le gouvernement; il fut
cependant arrêté et conduit dans les prisons
de !'Inquisition! Il y languissait depuis quelques mois, lorsque Mme Augereau, femme
d'un grand courage, ayant vn entrer dans le
port un navire avec un pavillon trico!ore, se
rendit à bord, pour remettre au capitaine
une lettre par laquelle elle informait le gouvernement françai_s de l'arrestation arbitraire
de son mari. Bien que le capitaine du navire
français n'appartint pas à la marine militaire,
il se rendit résolument auprès des minis tres
portugais, réclama son compatriote détenu à
l'[nrruisition, et sur leur refus, il leur déclara
fièrement la guerre au nom de la France!
Soit que les Portugais fussent effrayés, soit
qu'ils comprissent qu'ils avaient agi injustement, Augereau fut rendu à la li berté et
revint au Havre, ainsi que sa femme, sur le
navire de ce brave capitaine.
GÉNÉRAL DE

:VlARBOT.

(A sufrre. /

L'h]Jgiène de Voltaire
Quand il 1w1uit, il était mort - ou à peu
près. Il paraissait si chétif qu'on n'osa pas,
crainte de le tuer tout à fai t, lui rnrser sur le
Iront les quelques gouttes d'eau nécessaires à
l'ondoiement; on retarda la cérémonie de
plusieurs jours cl le baptème de huit mois,
cc qui obligea les parents à consigner dans
l',1cte une fausse date de naissance, afin de
justifier auprès des au lorités ecclésiastiques
1·c long délai.
Son enfance fu t débile, son adolescence
maladive, sa jeunesse sans vio-ueur. Son Yisage
était délicat et fi n, mais sa; s barbe; jamais
"lie ne poussa; jamais il n'eut besoin de se
faire raser; on voyait sur sa cheminée trois
ou quatre paires de pinces épilatoires à l'aide
desquelles il s'arrachait, tou t en causant,
ouelque poil follet.

A \'ingt-six ans son estomac délabré ne digérait plus; il souffrait « des tortures ll; il
devint d'une maigreur de stylite; il ne pouvait
s'asseoir à sa table cl prendre la plume; alors
il s'étendait snr son lit et composait de mémoit•e ou dictait des ,·ers. Aux approches de
la trentaine, il gagne la petite vérole, se fait
saigner deux fois, prc.nd, sm· l'ordonnanre du
médecin, buil doses d'émétique cl deux cents
pintes de limonadr . Un autre serai t trépassé:
lui, malingre, en réchappe; mais il reste
gravé, chancelant, condamné aux remède ;
il use de ceux en rngue : le baume tranquille
du capucin, le P. Aignan, les lotions il l'eau
de Rabcl, les frictions au baume de Varenger,
dont la recette est perdue. Il va aux eaux de
Forges : elles lui font le même effet que s'il
arai t bu de l'encre ou du vitriol ; il essaye de

Plombières sans meilleur résultat ; il s'astrl.'int à une cure de petit-lait, prend de l'essence de cannelle; Silva, le médecin à la
mode, le médecin des vapo1'euses, lui fait
a,·aler des petites boules de fer. Rien de meilleur que les petites_ boules de fer pour assurer
la digestion. N'est-ce pas ainsi qu'on rince
les bouteilles sales? Les boules ne guérissent
pas Voltaire. Il en arri,·c à prendre huit médecines et douze lavements dans un mois : il
a, pour ce dernier usage, dont il se montre
fenent, un appareil rapporté d'Angleterre,
une machine perfectionnée, une merveille.
« C'est un chef:-d'œuvre dt• l'art, écrit-il, vous
pouvez la mettre dans votre gousset. .. vous
pou-i,ez Yous en servir toutes les fois et quelque part où vous soyez. ll A Berlin il découvre
la panacée : les pilules de Stabl; il en prend,

�1f1STO'RJJI _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ .,,
il s'en trouve bien. Rentré en France, il écrit l'auteur du Cabinet secret, sixième série). Je ne pnis manaer d'un hachis de dinde, de
Aujourd'hui il nous apprend comment_ le lièvre et de lapi1~ qu'on veut me faire pr~ndre
à son ami Frédéric II de lui en expédier une
frèlc
auteur de Candide est parvenu, cahin- pour une seule ,·iandc. Je ?'aim? ni, le pigeon
livre - des véritables. Le roi philosophe répond : « Il y a de quoi purger toute la France caha, jusqu'à la vieillesse, en dépit de ses à la crapaudine ni le pam qm na pas ~c
aYeC les pilules r[ue vous me demandez, et de douleurs d'entrailles et du délabrement de son croùte. Je bois du vin modérément, et Je
quoi tuer ,·os trois académies; j'ai chargé d' Ar- estomac. D'abord Voltaire était d'une propreté trouve fort étrange les gens qui mangent s~~s
o-el de mus envoyer de cette drogue qui a si extrême, qualité assez rare à l'époque; il boire et qui ne savent mème pas cc qu 11s
grande réputation en France, et que le défunt mangeait peu: à déjeuner, il prenait d.u cho- mangent. ... Quant aux cuisi?iPrs, je _n~ sauStahl faisait fabriquer par son cocher .... l&gt; Et colat cl du café; quand l'acteur Lckam fut, rais supporter l'essencC' de .Jambon m l excès
du coup, Voltaire fut dégoûté du remède. Ses pour la première fois, admis à sa table, _les de champignons et de poivre et de musca~c,
dents tombent, il a la fièvre, il se roule deux comires consommèrent une douzaine avec lesquels ils déguisent les mets ~rès sa111s
en eux-mèmes cl r1ue Je ne voude coliques, il devient aveugle, .....------============---iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiil drais pas seulement qu'on laril n'entend plus, il a des Yertid,\L. ... Je veux que le pain
ges, il perd la voix .... Et il parsoit cuit au four el jamais dans
vient à vivre quatre-vingt-quatre
un privé. Un souper sans a~ans!
prèl, tel que je le propose, lait
Il est donc du plus haut inespérer
un sommeil fort doux
térêt de connaitre le régime de
el
qui
ne
sera troublé par aurel impotent, qui malgré ses
cun
songe
désagréablt' . 1&gt;
souffrances et sa débilité réussit
à atteindre presque le nona\'ollaire se couchait immégénarial, sans avoir rien pe'.du
diatement
après le souper; il
de son esprit, de sa mémoire,
ne
dormait
que quatre ou cinq
de sa vivacité, de son amour de
heures· il en passait cepenvivre el tout en abusant du
dant d;ns son lit seize ou dixpeu 'de forces que la nàtu~e
hui
t. Pend an l la nuit, trois
avait dispensées à son petit
bourries
restaient allumées à
corps. Car il travaillait vingt
côté°de son oreiller; son lit était
heures par jour et ne dormait
cou vert de livres; à portée de
guère, - il aimait les tourtes
sa
main était avancée une table
rtrasscs el les confiseries, et
élégante
sur laquelle se trou~•avait pas le courage d'y revaient toujours de l'eau frainoncer, - il abusait du café,
che, du café au lait, des mardont il absorbait jusqu'à vingt
ques de papier blanc cl une
tasses dans son après-midi. Ce
écritoire.
rértime, gràce auquel le petit
Du moins, lorsqu'il était sous
so~me de vie qui animait la
ses édredons, \'ollaire n'avait
maigre carcasse du philosophe
pas trop froid : ce bouillant
consentit à y demeurer durant
polémiste
grelolla pendant toute
qualre-Yingl-quatre ans, ce résa
vie.
Même
en été il rechercrime miraculeux nous est réchait le coin du feu; on ne
~élé par M. le docteur Cabanès,
brùlait pas moins de six cordes
dans son récent volume des Inde
bois, tous les jours, à Cirey,
discrétions de l'histoire. Le
au
dire de Mme de Graffign~·docteur Cabanès, comme nul ne
Néanmoins, le philosophe avait
l'ignore, s'est formé la plus imLE LEVER DE VOLTAIRE A f'ERNEY (YERS 1776).
toujours peur de périr gelé.
posante des clientèles, puisTablean a11011yme. (Musée Carnavalel.)
Ce n'est pas de froid qu'il
qu'elle se compose de tous l~s
mourut
: il succomba, comme
personnages illustres depms
Cléopâtre jusqu'à Gambclla. Pour notr~ pl~s de tasses de chocolat mélangé avec du café, on sait, à la fatigue du ·voyage de Ferney à
Paris. A son arrivée, il fut pris d'nn crach1·grand plaisir et la satisfaction de no~re 111d~s- et ,rien autre chose ne fut servi.
ment de sang, absorba de l'opium, se surLe repas unique de Yoltaire était donc crète curiosité, M. Cabanès a porte un diamena
de cent façons : il n'en fallut pas
sauf
exceptions,
le
souper,
à
neuf
ou
dix
gnostic rétrospectif sur l'agoraphobie de
Charles VII, la neurasthénie de Louis XI, la heures du soir. Son mets préféré était les moins pour aballrc cc cbétif colosse de quatreconstipation de Luther, la fistule de Lot~is ~lV, lentilles; ce légume a1·ait sa prédilection ; il vingt-qua tre ans, l'eï emel geignard, san~
la 0craie de Marat, la continence de Loms XVI, n'était cadeau auquel il se montràt plus sen- cesse dolent, toujours moribond el dcrnnu s1
les varices de Robespierre, les hémorroïdes sible. Un bon potage lui étail agréable, et fantastiquement maigre el décharné, qu'il y a
de Napoléon el la goulle de Louis X~ll~. Tous comme viande, un peu de mouton ne lui dé- quelques années, quand on découvrit ses restes
les héros de notre épopée, déshabilles, ont plaisait pas; avec cela des œufs; du petit-lait, dans le caveau du Panthéon, Berthelot ayant
saisi le crâne dans le cercueil ouvert pour
été soumis à son auscultation posthume; évi- quand il se mellait au régime.
l'élever à bout de bras el le faire voir aux
«
Il
y
a,
écrivait-il,
des
nourritures
fort
demment le docteur Cabanès ne les a pas
assistan
ts, tous curent l'impression qu'ils le
anciennes
et
fort
bonnes
dont
tous
les
sages
ressuscités - leur résurrection eût été une
reconnaissaient,
tant celle tète de mort ende
l'antiquité
se
sont
toujours
bien
trouvés
...
.
effroyable ~1lami té, - mais W°àc; ~ lui, l'histoire saura de q uclles tares ils etaient corpo- J'avoue que mon estomac ne, s'accommode pas tièrement desséchée ressemblait au masque
rellement marqués cl de quel mal ils sont de la nouvelle cuisine. Je ne peux souffrir un de la statue dr Uoudon qu·on rnil dans lt•
mort. (Les Indiscrétions de l'histoi1'e, par ris de veau qui nage dans une sauce salée.... foyer public du Théàtre-Français.
T. G.

Napoléon el les Femmes
par

FRÉDÉRIC MASSON, de l'Académie française

Madame W a/ewska.

+
Il
A dix heures et demie, quelqu'un frappe.
On la coiffe en hàte d'un chapeau à grand
voile, on la couvre d'un manteau; on la conduit, inconsciente et comme égarée, au coin
de la rue, où une voiture stationne. On la
pousse pour la faire monter. Un homme, en
Jong manteau et en chapeau . rond, qui tient
la portière, rentre le marchepied et se place
à côté d'elle. Pas un mol n'est échangé. On
roule, on s'arrète à une entrée secrète du
Grand-Palais, on la descend de voiture; on la
mène, en la soutenant, jusqu'à une porte
qu'on ouvre du dedans avec impatience. On
la place sur un fauteuil.
Elle est en présence de Napoléon. Elle ne
le voit pas, elle pleure. Lui est à ses pieds et
commence à lui parler doucement; mais, à
un moment, ces mots « Ton vieux mari » lui
échappent. Elle jette un cri, elle s'élance, elle
veut fuir; des hoquets de sanglots la suffoquent. A ce mot, toute l'horreur, toute la
grossièreté, toute l'ignominie de l'acte qu'elle
va commettre lui apparait, brusquement réalisée, tangible, infàme. Lui reste étonné. Il
ne comprend pas. C'est la première fois qu'il
se trouve en telle posture. CP-tte femme qui
s'est fait prier, mais point tant (car il ignore
les moyens qu'on a employés), qui est venue
à un rendez-vous nocturne, et qui à présent
étouffe de sanglots et se jette sur la porte,
est-elle une rouée d'une coquellerie sans égale
ou une naïve d'une ingénuité sans précédent?
Est-ce une comédie qu ·on lui joue pour mettre
ses désirs à l'enchère? Mais non, il y a des
cris dont l'accent ne trompe pas, des mouvements impulsifs qu'on ne joue pa~, surtout à
dix-huit ans.
. De la porte, à laquelle elle se cramponne,
11 la ramène arnc une tendre violence sur le
f~uleuil, et alors, avec une wix qui se fait
bien plus caressante, quoique par instants et
comme malgré lui il y perce le ton habituel
de la domination, éritant de prononcer les
mots, d'évoquer les idées qui la heurtent,
cherchant des tournures et des périphrases
pour ne la point blesser, il lui fait subir un
mterrogatoire en rècrle et par la loo-ique irré. "bl
o
'
o
sistJ e de ses questions, il lui arrache des

lambeaux de réponses dont il se fait des ar- que, de son lit, ~hue Walewska les lui arrachp
mes . S'est-elle donnée volontairement à celui et les lance, pour les briser, à l'autre bout de
dont elle porte le nom? Est-ce par amour des la chambre. Elle entend qu'on reporte à l'inrichesses et des ti tres? Qui l'a pu décider à stant ces diamants. Croit-on donc qu'elle est
unir sa jeunesse, sa beauté à peine éclose, à à Yendre et qu'il suffira de cela pour qu'elle
une vieillesse décrépite, presque octogénaire? se lil'l'e? Ce n'est pas là de quoi troubler la
C'est sa mère qui a voulu ce mariage? &lt;! Et messagère; elle décachette la lettre et en
tu pourrais avoir des remords! ,&gt; s'écrie-t-il. donne lecture :
Mais, elle, se réfugie alors en sa religion :
&lt;! Ce qui a été noué sur la terre ne peut plus
&lt;! jfarie, ma douce Marie , ma p1·emiète
être dénoué que dans le ciel. &gt;&gt; Il se met à pensée esl pour loi, mon premier désir est
rire; elle s'indigne et redouble ses pleurs.
de te revoir. Tu reviendras, n'est-ce pas?
En vérité, qu'est cela? Qu'est ce fruit d'es- Tu me l'as p1·omis. Sinon, l'aigle volerait
pèce nouvelle et qu'il n'a jamais cncore.goùté? vers loi! Je le vermi à dîner, l'ami le dit.
Quoi! une femme qui veut rester fidèle à son Daigne donc accepter ce bouquet : qu'il demari, fidèle aux principes de sa religion, et vienne un lien m11slàieux qui établisse encette femme est là, chez lui, la nui t, à ses tre nous un rapport secret au milieu de la
ordres! C'est un mystère qu'il prétend éclair- foule qui nous environne. Exposés aux recir, et il presse encore plus ses questions : gards de la multitude, nous pou1·1·ons nous
l'éducation qu'elle a reçue, la vie qu'elle a entendre. Quand ma main pressera mon
menée à la campagne, les sociétés qu'elle a cœur, tu sauras qu'il est tout occupé de toi,
fréquentées, sa mère, sa famille, il 1·eul tout et pour répondre, lu presseras ton bouquet!
savoir, el d'abord le nom qu'elle a reçu au Aime-moi, ma gentille Marie, el que la
baptèmc : cc nom de Marie dont toujours il main ne quille jamais ton bouquet!
l'appellera désormais.
&lt;! N. &gt;&gt;
A deux heures du matin, on frappe à la
porte: &lt;! Quoi! déjà? dit-il. Et bien! ma douce
La lettre a beau dire, on ne lui fera pas
et plaintiYe colombe, sèche tes larmes, ,,a le accepter les diamants, pas même les fleurs,
reposer. Ne crains plus l'aigle, il n'a d'autres pas mème les lauriers. Elle a son excuse
forces près de toi que celles d'un amou r pas- prête : on ne porte de bouquet au côté que
sionné, mais d'un amour qui veut ton cœur dans les bals, et c'est à un diner qu'elle doit
arant tout. Tu finiras par l'aimer, car il sera se rendre. Quant à se soustraire à ce diner,
tout pour toi, tout, entends-lu bien? » li vainement l'essaierait-elle : autour d'elle toutes
l'aide à rattacher son manteau, il la conduit les tètes sont montées, toutes les ambitions
vers la porte; mais· là, la main sur le loquet, sont en mouvement ; sa famille est cnirréc,
qu'il menace de ne pas ouvrir, il lui fait jurer son mari demeure entièrement aveugle : pas
qu'elle reviendra le lendemain.
un moment il n'a la perception de ce qui se
On la ramène chez elle : elle est un peu joue autour de lui, et c'est lui le plus ardent
plus calme, presque rassurée. li lui semble à souhaiter les invitations.
que sa chimère prend un corps, que son rève
Elle arri re; on se presse autour d'elle, on
se réalise. Il a été bon, il a été tendre, mais l'examine, on se fai t présenter. Il lui semble
nullement violent : il l'a épargnée ce soir, que tous ces inconnus savent son aventure de
pourquoi pas demain?
la veille. L'Empcreur est déjà là. JI parai't
A neuf heures du matin, la dame de con- mécontent; il fronce ses sourcils; il regarde
fiance est à son cherct. Elle tient un gros pa- la pauvre femme de son œil maurais, son œil
quet qu'elle déballe mystérieusement après perçant et scrutateur qui jette une flamme.
avoir soigneusement fermé la por te. Elle en
A un moment, elle le voit brusquement
tire plusieurs écrins courerls de maroc1uin s'a rancer vers elle, et, pantelante à la pensée
rou 0rte' des fleurs de serre en tremèlées de d'une scène publique, de quelque éclat irrébranches de lauriers et une lellre cachetée. parable, elle se souvient el met sa main à la
Mais à peine a-t-elle sorti de~ écrins un n~a- place où_devrait être le bouquet. Soudain, ses
!milique bouquet el une gmrlande de drn- traits à lui se radoucissent, son œil éteint sa
~:tants, à peine a-t-elle lour~é ces pamres en flamme, sa main répond par un signe anases mains pour leur faire Jeter leurs feux, logue, cl, avant qu'on ne passe à table, jl

�J-11STOR._1.Jl

-----------------------J

appelle Duroc et lui parle un instant à l'oreille. plus d'ardeur. Rien ne le décourage pour les habitudes de polygamie orientale du scepA peine est-elle assise, comme au précédent l'obtenir. Celle idée de l'impossible l'aiguil- ticisme élégant de mode à Versailles; qui a
diner, à côté du Grand-maréchal, que celui-ci lonne, et il avance toujours. Habitué qu'il est reçu et retenu les exemples de morale de Cal'attaque de reproches sur le bouquet; mais à cc que tout cède avec empressement aux therine la Grande et qui trouve, lorsqu'il lui
elle riposte en prenant l'olfensirn sur les dia- désirs qu'il exprime, la résistance qu'elle lui plait, dans le dil'Orce, la sanction légale, et
même religieuse, de ses fantaisies extramants. Elle n'acceptera aucun présent de ce oppose lui tient au cœur.
Peu à peu, il s'exalte; feinte ou vraie, la conjugales.
genre, c1u 'on se le tienne pour dit! Comment
Nul grand seigneur, en ce temps-là, qui, à
oserait-elle se montrer ainsi parée? Ce qui, colère lui monte au cerveau : « Je veux, encôté
de sa remmc, n'ait dans le monde une
seul, peut contenter son admiration et son tends-tu l,ien cc mot? je veux te forcer à
maitresse
attitrée et n'entretienne en quelm'aimer!
J'ai
fait
revirre
le
nom
de
La
patrie:
dévouement, c'est une espérance pour l'al'enir
qu'un
de
ses
chàteaux une ou plusieurs Géorsa
souche
existe
encore
gràce
à
moi.
Je
ferai
de son pays. «Celle espérance, répond Duroc,
!'Empereur ne l'a-t-il pas donnée? l&gt; Et il rap- plus encore. Mais songe que, comme celte giennes favorites.
Par suite, Napoléon apparait aux chefs de
pelle toute une série d'actes qui, dès mainte- montre que je tiens à la main et que je brise
la
noblesse polonaise comme un sourerain
à
tes
yeux,
c'est
ainsi
que
son
nom
périra
et
nant, valent mieux que des promesses. Quant
singulièrement
chaste, car il fait la guerre
toutes
les
espérances,
si
tu
me
pousses
à
bout
à savoir s'il l'aime, comment en doutcrailellc? A présent encore, il n'a d'yeux que pour en repoussant mon cœur et en me refusant le sans traîner un harem à sa suite; il n'a point
accepté les femmes qui toutes se seraient ofelle. Pendant qu'il parait uniquement occupé tien. i&gt;
Devant cette violence, ces menaces, cette rcrles à lui : il n'en a désiré qu'une, et il a
de la conversation générale, des questions
montre
brisée qui l'ole en éclats, la pau1Te attendu qu'elle se donnât.
qu'il p:ise et des réponses qu'il reçoit, il ne
La conduite qu'ils ont tenue cux-mèmcs,
femme
tombe
roide sur le parquet. .. Quand
cesse de tenir la main sur son cœur. Tout à
l'heure, s'il a appelé Duroc, s'il lui a parlé à elle sort de son évanouissement, elle ne s'ap- ces nobles, leur semble non seulemenl natul'oreille, c'est pour qu'il ne manquàl point partient plus. Il est là, près d'elle, essuyant relle, mais strictement obligée. Il fallait que,
de rappeler la promesse qu'elle a faite de ve- les larmes qui, goullc à goutte, tombent de venant à Varsovie el y résidant, Napoléon eùl
une femme, et il fallail qu'ils lui offrissent
nir le soir. Et puis, des dissertations sur la ses yeux ....
celle qui pouvait lui plai1·c le mieux.
misère des grandeurs, sur le besoin qu'éPar bonheur, cette femme s'est rencontrée
Désormais c'est une liaison, si l'on peul
proure un solll'erain tel que !'Empereur de
telle
qu'en cent ans ils n'eussent point trouvé
trouver nn cœur qui le comprenne, sur la ainsi appeler l'habitude prise par elle de vela
pareille
: simple, naïve, pudique, désintégloire d'une telle mission que toulc femme nir, chaque soir, au palais, subir, a,·ec une
ressée,
uniquement
animée de la passion de
passive résignation, des caresses dont elle
ambitionnerait. ..
Elle est venue une fois, il faul bien qu'elle espère toujours le prix; car ce n'est point la patrie, capable d'inspirer un sentiment
revienne. On prend les mèmes précautions ; pour si peu qu'elle s'est donnée ou plutot durable et une passion vraie, incarnant ce
on la conduit de mème. Elle entre. li est qu'elle s'est laissé prendre : pour qu'un gou- qu'il y a dans la nation de plus aimable et de
sombrè, soucieux. &lt;( Vous roili1 enfin l dit-il ; vernement pro1isoire soit nommé, qu'un em- plus généreux.
Elle ne sera pas pour Napoléon une maije n'espérais plus vous voir. i&gt; li la débarrasse bryon d'armée soit créé et que quelques comtresse
de passage, elle sera une sorte d'épouse
de son manteau, lui enlhe son chapeau, l'in- pagnies de chevau-légers soient agrégées à la
à
côlé,
qui ne participera, à la vérité, ni aux
stalle dans un fauteui l, puis, debout devant garde de !'Empereur des Français. Le seul
dignités
de la couronne ni aux splendeurs du
clic, sévèrement, il lui ordonne de se justi- salaire qui puisse la contenter, qui puisse
tronc,
mais
qui occupera un rang spécial, qui
fier. Pourquoi est-elle venue à Bronie? Pour- l'absoudre à ses propres yeux, c'est la ~olosera
l'ambassadrice
de son peuple près de
gne
rétablie
comme
nation
et
comme
Etat.
quoi a-t-elle cherché à lui inspirer un senti!'Empereur,
sa
femme
polonaise. Par un
ment qu'elle ne partageait pas? Pourquoi Incapable de feindre un sentiment que son
lien
très
léger
encore,
mais
qu'elle pourra
a-t-elle refusé ses fleurs, jusqu'à ses lau- cœur n'éprouve pas, de simuler une passion
resserrer
plus
Lard,
elle
unira
le
cœur de Nariers? Qu'en a-t-elle fait? li y attachait l'es- qu'ignore sa pudeur, elle n'a rien de ce qu'il
poléon aux destinées de la Pologne. Rien que
faut
pour
dominer
un
amant
et
pour
le
conpérance de tant d'intéressants moments, et
elle l'en a privé. Sa main, à lui, n'a point duire, pas mème assez d'habileté pour lui par sa muette présence, elle l'obligera à se
quitté son cœur , et sa main, à elle, est restée cacher le mobile auquel elle obéit. ELie remet souvenir de ses promesses, à se justifier de
immobile; une fois seulement elle a répondu. chaque soir la conl'ersation sur le seul sujet ne les point tenir, lui imposera le remords de
Et, se rrappant le front avec un geste de rage, qui l'occupe; elle reçoit des consolations, des sa dette non payée.
Et, au fond, cela n'est pas si mal raisonné,
il s'écrie : « Voilà bien une Polonaise! C'est espérances, des promesses même, mais toucar,
presque chaque soir, il revient à ce prornus qui m'afl'ermissez dans l'opinion que j'ai jours pour plus tard, pour l'avenir, un avenir
blème
que lui rappelle constamment celte
dont, à présent, elle envisage le supplice sans
de votre nation. l&gt;
remme.
Déjà tout émue par cet accueil, profondé- qu'elle puisse y fixer aucun terme.
Il sent bien, et il le lui dit, que ce n'est
Ce n'est pas que, dans son pays, elle renment troublée par ces paroles, elle murmure :
point
lui qu'elle aime, mais sa patrie, et elle
« A.hl Sire, de gràce, celte opinion, dites-la contre autour d'elle une réprobation. Sauf ne s'en défend point. Très franchement, elle
son mari, qu'elle a dù quitter, chacun s'emmoi!»
le déclare, et lui qui se mettrait en défiance
Et il dit alors qu'il juge· 1es Polonais pas- presse à lui faire la cour, non comme à une
s'il soupçonnait qu'une femme voulùl le confavorite,
mais
comme
à
une
victime,
car
nul
sionnés -et légers. Tout se fait chez eux par
duire ou se servir de lui, il line son secret à
n'ignore
ce
qu'elle
souffre
et
combien
elle
est
fantaisie et rien par système. Leur enthoucelle enfant naïve el sincère ; il la sent si prosiasme est impétueux, tumultueux, instan- digne d'estime, de respect et de pitié. Ce sont
fondément détachée de ce qui fait l'ambilion
tané; mais ils ne sa1·enl ni le régler, ni le les propres sœurs de son mari, la princesse
des autres femmes! il souhaiterait Lanl la
perpétuer. Et ce portrait des Polonais, c'est Jablonowska et la comtesse Birginska, qui se
contenter! et, débiteur insolvable, il ne peut
sont
instituées
ses
chaperons.
Il
ne
tiendrait
son portrait à elle. N'a-t-elle pas couru comme
lui payer le sala;re qu'elle avait droit d'esqu'à
elle
d'occuper,
à
Varsovie,
la
première
une folle pour l'apercevoir au passage? li s'est
laissé prendre le cœur par ce regard si ten- place, et, si elle était autre, elle y paraitrait pérer!
(( Tu peux ètre sûre, lui dit-il, que la prodre, par ces expressions si passionnées, et en souveraine. Elle aurait des ennemis alors,
messe
que je t'ai faite sera remplie. J'ai déjà
elle, elle a disparu. li a eu beau la chercher, mais comme elle cherche l'ombre et qu'elle
forcé
la
Russie à làcher la part qu'elle usurne
prétend
à
rien,
on
ne
la
redoute
pas;
on
il ne l'a point trouvée; cl quand, enfin, une
.
pait,
le
temps fera le reste. Ce n'es t pas le
l'encense
moins,
mais
on
la
plaint
davantage.
des dernières, elle est arriYée, elle était de
Son arenture, d'ailleurs, n'a rien de cho- moment de réaliser tout, il faut patienter. La
glace. Qu'elle le sache : toutes les fois qu'il a
ru une chose impossible, il l'a désirée al'ci; quant pour une société qui pare simplement politique est une corde qui casse quand on la

~---------------------------tend Lrop fort. En attendant, Yos hommes politiques se forment. Car combien en ayezvous? Vous êtes riches en bons patriotes ;
vous avez des bras, oui, j'en conviens: l'honneur et le courage sortent par tous les pores
clc vos bral'es, mais cela ne suffit pas : il faut
une grande unanimité. l&gt;
Sans cesse - et c'est lit l'étrange cl le surprenant, car jamais homme n'a moins admis
qu'une femme lui parlàt de politique - sans
cesse, et comme malgré lui, il revient dans
ces entretiens du soir à cc qu'il faut faire
pour améliorer le sort du peuple, pour répandre le bicn-ètrc, pour déterminer un cf-

NAPOLÉON 'ET L'ES r'E.MJH'ES - - ~

qui laisse son interlocutrice interdite, il tombe
aux commérages des salons, aux historiettes
particulières, aux anecdotes secrètes. li veut
qu'elle lui raconte la vie privée de chacun des
personnages qu'il rencontre. Sa curiosité est
insatiable et s'applique aux minuties. C'est
pour lui le moyen de se former, en quelque
lieu qu'il se trourn, en celui-ci surtout où
&lt;le si grands intérêts sont en jeu, une opinion
sur la classe dirigeante.
De cet ensemble de petits faits qui se gra1·cnt dans sa mémoire, dont il est si friand
qu'il étonne de sa science la femme qui l'écoule, il tire ses conclusions, et elle s'aper-

observations. Surtout il déteste les robes
d'une couleur foncée, et Mme Walewska s'obstine à n'en porter que de très simples, et
toujours blanches, grises ou noires. Celles-ci
lui déplaisent infiniment, et il le lui dit.
&lt;( Une Polonaise, réplique-t-elle, doit porter
le deuil de sa patrie. Quand rous la ressusciterez, je ne quitterai plus le rose. ll
Ainsi tout le ramène à cc mème sujet;
mais il ne s'èn f.'lchc point et son amour très
vif n'en est pas diminué. C'est le Lemps où il
écrit à son frère Joseph : (( Ma santé n·a
jamais été si bonne, tellement que je suis
dcYenu plus galant que par le passé. 1&gt; EL

Cliché l\Curdein.

~APOLÉOX Qt:ITTE L'ILE o'ELBE, LE I " ,LtRS

fort unanime, fùt-cc aux dépens de l'aristocralie 1Jossédanlc.
&lt;( Tu sais bien, lui dit-il, que j'aime ta
nation, que mon intention, mes rues politic1ues, tout me porte à désirer son entier
rétablissement. Je veux bien seconder ses efforts, soutcnic ses droits : tout cc qui dépendra de moi sans altérer mes dcroirs et l'intérèt de la France, je le ferai sans nul doute;
mais songe que de trop grandes distances
nous séparent : cc que je puis établir aujourd'hui peut être détruit demain. Mes premiers
devoirs sont -pour la France, je ne puis faire
couler le sang français pour une cause étrangère_ à ses intérêts et armer mon peuple pour
c~ur1r ~ votre secours chaque fors qu'il sera
necessa1re. i&gt;
De ces hautes pensées, par un reYirement
1. -

IIISTOftlA, -

Fasc. 5.

1815,

PO(;R REVEXIR EX FRAXCE. -

Tableau de BE.\U,(E. (.llusèe de 1·ers.1illcs.)

çoit alors qu'elle a donné des armes contre
elle-même; clic proteste, elle s'indigne du
jugement qu'il porte, et la querelle finit par
une tape légère qu'il lui donne sur la joue en
lui disant : &lt;1 )la bonne Marie, lu es digne
d'èlrc Spartiate et d'aroir une patrie. l&gt;
li ne l'aim~rait point comme il l'aime s'il
ne s'occupait de ses toilettes. C'est chci lui
une prétention d'y ètre passé maitre. « Vous
sarez c1uc je me connais très bien en toilettes, » écrit-il à Sarnry. Dès le Consulat, lorsqu'il s'agissait d'enroyer des présents à quelque soureraine, reine d'Espagne ou de Prusse,
c'est lui qui les choisissait. A sa Cour, nulle
femme mal habillée n'échappe à sa critique,
et Joséphine mème, qui l'a habitué au plus
grand luxe, à l'élégance ,la plus ~ec~er~hée,
au goùt Je plus raffiné, n est pas a l abri des

cette confidence est à cc point hors &lt;le ses
habitudes qu'elle est significatirc.
Il ne lui suffit pas de roir sa maitresse
tous les soirs en particulier, il faut qu·cllc
soit de tous les diners, de toutes les fètcs où
il se rend, pendant le Lemps qu'il passe il
Yarsoric, avant la campagne d'Eylau. Et J.'1 ,
point d'instant où il ne Ycùille comm111üq ucr
arec clic par cc langage mystérieux et muet
qu'il lui a wscigné et où elle est maintenant
bien plus experte que Duroc lui-même. Elle
comprend à présent ces gestes de la main,
ces signes d-es doigts qui ne sladressent qu'i1
elle seule, par lesquels elle seule suit une
pensée d'amour qui n'est liHée qu'à elle,
dans le même temps où }'Empereur soutient
arec toute l'assemblée une comersation animée, une discussion sérieuse, qu'il raconte
I5

�111STORJ.ll

------------------------a

des él'énements avec une précision absolue ou
qu'il prononce les plus solennels discours.
c&lt; Cela t'étonne? lui dit-il. Sache donc que
je dois remplir dignement le poste qui m'est
assigné. J'ai l'honneur de commander aux
nations : je n'étais qu'un gland, je suis de,·enu chène. Je domine, on me mil, on
m'obsen e, de loin comme de près. Celle
situation me force à jouer un rôle qui quelquefois peut ne pas m'être naturel, mais que
je dois soutenir pour rendre compte, bien
plus à moi-mème qu'aux autres, de celle
représentation commandée par le caractère
dont je suis reYêlu. Mais, tandis que je fais le
chène pour tous, j'aime à rcdeYenir gland
pour toi seule. Et comment ferais-je, quand
la foule nous observe, pour te dire : &lt;&lt; Marie,
je t'aime! &gt;&gt; Et toutes les fois que je te regarde,
j'ai cette envie-là, et je ne puis m'approcher
de ton oreille sans déroger. &gt;&gt;
Quand il transporte son quartier général à
Finckenstein, il faut qu'elle le suive, et, là,
c'est une existence mélancolique, Loule semblable à celle qu'elle menait jadis à Walewice
près de _son vieux mari. La solitude en est
uniquement coupée par les repas, tête à tète
avec !'Empereur, servis par un seul valet de
chambre de toilette. Les heures lentes sont
usées à des lectures ou des tapisseries. La distraction, c'est la parade, regardée par les
jalousies closes : une vie de recluse toute aux
ordres et à la discrétion du m:u1re, sans nulle
société, nuI plaisir, nulle coquetterie; et, de
cette vie, elle est satisfaite, bien plus que de
la vie brillante, agitée et mondaine qu'elle
arnit à Yarsorie. Aussi ré~lise-t-elle pour lui
le type de la femme telle qu'il a cru la trouver en Joséphine : la femme douce, complaisante, attentive, timide, qui n'a point d'ambition, ni mème, à ce qu'il semble, de rnlonté,
qui est toute à lui, qui ne Yit que pour lui,
et qui, si elle attend de lui une grâce, c'est
une grâce à ce point colossale, à ce point
impersonnelle, qu'il .est déjà d'une âme singulièrement haute d'en conceYoir la chimère,
et que l'espérer d'un homme c'es[ égaler
presque cet homme à un dieu.
Tout cela est pour le prendre par ses fibres
les plus intimes, et c'est pourquoi, lorsqu'il
va quiller la Pologne sans avoir accompli le
rêve pour lequel celle femme s'est donnée à
lui ; lorsque, elle, désespérée et désabusée,
après l'avoir conjuré une fois encore de lui
rendre sa patrie, refuse de le sui n e à Paris,
annonce qu'elle Ya se retirer au fond d'une
campagne pour y attendre dans le deuil el la
prière la réalisation des promesses qu'il n'a
point tenues, c'est lui, à son tour, qui supplie : cc Je sais, lt.ii dit-il, que lu peux vivre
sans moi.... Je sais que ton cœur n'est pas à
moi .. .. ~fais tu es bonne, douce; ton cœur est
si noble et si pur! Pourrais-tu me priver de
quelques instants de félicité passés chaque
JOur près de toi? Je n'en puis avoir que par
toi, et l'on me croit le plus heureux de la
terre. 1&gt; Et il dit cela avec un sourire si amer
el si triste, que, prise par un sentiment
étrange de pitié pour cc maître du monde,
elle promet de rcnir à Paris.

Elle y arrive au commencement de 1808,
et désormais cette liaison mystérieuse, que
trarnrsent sans doute quelques infidélités de la
part de Napoléon, mais qui n'en demeure pas
moins, pour lui, sa grande, son unique affaire
de cœur, s'établit sur un pied si étrange que,
si l'on n'en avait trom·é des preul'es certaines,
si la confrontation de divers témoins qui,
inconsciemment, fournissent çà et là quelques détails isolés, quelques dates authentiques,
ne permettait de rétablir la chaîne des événements, on n 'oserait affirmer la continuité de
faits que les contemporains les mieux instruits
ont paru ignorer.
Ils ont dit et l'on sait que, pendant la campagne de 1809, Mme Walewska se rendit à
Vienne, où une maison fort élégante avait été
préparée pour elle près du palais de Schœnbrunn, qu'elle y devint enceinte, et que, après
la paix de Yienne, elle retourna faire ses couches à Walewice, où naquit, le 4 mai 1810,
Alexandre-Florian-Joseph Colonna-Walewski.
Mais n'est-on pas en droit de se demander,
après ce qu'on sait à présent, si certaines des
hésitations qu'a manifestées Napoléon au moment de traiter arnc l'Autriche, ses incertitudes au sujet du sort qu'il ferait à la Pologne n'ont pas été dues à la présence de celle
à laquelle il arnit si formellement promis le
rétablissement de sa patrie?
Ce que n'ont pas dit les contemporains,
c'est que, à la fin de 1810, Mme Walewska,
accompagnée de sa belle-sœur, la princesse
Jablonowska, revient à Paris et y amène son
füs noureau-né : elle habite un joli hôtel dans
la Chaussée-d'Antin, d'abord rue du }loussaic, n• 2, puis rue de la Victoire, n• 48.
Tous les matins, !'Empereur envoie demander
ses ordres. On met à sa disposition des loges
dans tous les théâtres, on ouvre devant elle
les por tes de tous les musées. C'est Corrisart
qui est chargé de surveiller sa santé; c'est
Duroc qui a mission expresse de satisfaire ses
désirs, de lui procurer la vie matérielle la
plus large et la plus agréable.
Un seul exemple de son pomoir : A Spa,
un jeune Anglais, M. S... , s'était permis une
plaisanterie d'un goût au moins contestable
à l'égard de la princesse Jablonowska. La
princesse, au retour, l'invite à les accompagner,
elle et Mme Walewska, au Musée d'artillerie.
Dans la salle des armures, la société.s'arrête
dernnl l'armure de Jeanne d'Arc, et, pendant
que M. S... la considère, l'héroïne étend les
bras, saisit le jeune Anglais el le presse
contre son cœur. Il se débat, il étouffe, il
demande gràce; mais ce n'est que sur l'ordrn
de Mme Walewska que Jeanne d'Arc lui rend
la liberté. N'est-ce point là - surtout quand
on sait la jalousie de Napoléon pour ses musées - une preme certaine de puissance?
Aussi souvent qu'il peut s'échapper, !'Empereur vient passer quelques moments avec
elle, ou bien il la fait venir au chàteau avec
son fils, auquel il a, dès l'arrivée, conféré le
titre de comte de l'Empire. Personne dans la
société - sauf les Polonais - ne soupçonne
celle relation ; Mme Walewska, en effet, se
montre à peine, ne reçoit que quelques corn-

patriotes. Sa tenue est parfaite, son train
modeste, sa conduite extrèmement réservée.
Si elle va prendre les eaux à Spa, ses bcllcssœurs l'y conduisent. C'est chez sa belle-sœur,
dans une maison louée à Mons-sur-Orge, qu'on
appelait le château de Brétigny, et qui appartenait à la duchesse de Richelieu, qu'elle
passe la belle saison. Vainement Yeut-on l'entrainer : elle n'a point d'autre préoccupaliou
que de cacher ce dont tant d'autres femmes
seraient si fières. Celle maison de campagne
qu'elle habite, fort modeste, tout à fait retirée,
est son univers, el elle n'en sort que le moins
possible. Elle est pourtant contrainte, sur les
invitations réitérées de Joséphine, d'aller à
Malmaison avec son füs, que !'Impératrice
comble de joujoux et de cadeaux ; mais il ne
semble point qu'elle se mêle à la Cour impériale, au moins d'une façon habituelle avant
l'année 1815. C'est seulement à cette époque
qu'on voit dans ses comptes de toilette paraitre
deux grands habits : l'un est une robe de
Yelours noir avec chérusque en tulle lamé
d'or fin, l'autre un grand habit en tulle blanc
avec chérusquc et toque à plumes.
Jusque-là, bien qu'elle soit élégante et que,
pour ses robes du soir, elle dépense, chez
Leroy seulement, plus de trois mille francs
par semestre, elle n'a point de robe de cour.
Dans ses toilettes, elle continue à affectionner
le blanc ou les nuances éteintes, un peu
endeuillées; on lui voit des robes en levantine
lilas, en tulle blanc avec trois montants d'acacia, en tulle blanc garni en roses effeuillées
et appliquées; ou bien c'est le blanc el le bleu,
les couleurs polonaises : comme une robe en
taffetas ombré bleu et blanc, une robe en
tulle bleu garnie de ,bruyères et de marguerites blanches ...
Napoléon, pour se souvenir d'elle, n'a pas
besoin qu'elle se montre àhl.Cour : il n'en faut
pour prem e qu'une lettre écrite de Nogent, le
8 fé1Tier 1814, au milieu des angoisses de la
campagne de France, au lendemain de Brienne,
à la veille de Champaubert : il a chargé son
trésorier général, M. de La Bouilleric, d'établir
le majorat de cinquante mille livres de rente
atlrihué au jeune comte Walewski de façon
que, en cas qu'il mourtit, sa mère en fùt
héritière. La pensée que toutes les formalités
ne sont pas accomplies l'agite, et il écrit de sa
main à La Bouillerie :

« J'ai reçu votre lettre 1·elativement au
jeune Walewski. Je vous laisse carte blanche.
Faites ce qui est convenable, mais faites de
suite. Ce qui m'intàesse, c'est sw·tout l'en{ant, et la rnère après.
&lt;(

N.

i&gt;

« Noge11t, 8 f évtie1·. »

De cela, elle ne sait rien, car jamais àme ne
fut plus désintéressée que la sienne. A Fontainebleau, aux derniers jours, lorsque !'Empereur,
abandonné de tous, venait de chercher dans la
mort un asile que sa destinée lui refusa,
elle arrive, et, toute une nui t, dans une antichambre, elle allend qu'il la fasse appeler.
Lui, absorbé par ses pensées, épuisé par celle

,,_____________________________
crise physique qu'il vient de traverser, ne
songe à la demander qu'une heure après
qu'elle est repartie. &lt;&lt; La pauvre femme! di Li1, elle se croira oubliée! J&gt;
C'est la mal connaitre : quelques mois plus
tard, à la fin d'aoùt 1814, accompagnée de
son fris, de sa sœur, de son frère, le colonel
Laczinski, elle débarque à l'ile d'Elbc el passe
une journée près de !'Empereur à !'Ermitage
de la Marciana. En 1815, dès qu'elle apprend
le retour de Napoléon à Paris, elle se hâte
d'accourir et, parmi ces femmes dont le
dérnucmcnt survit à la fortune et qui se
montrent les plus assidues à l'Élysée et à
Malmaison, c'est elle qu'il faut citer la pre-

N.ll'POI.ÉON 'ET 1-'ES 'FE.MMES - - - .

mière. Mais, après le départ pour Sainte-Hélène,
elle se crut libre. M. Walewski étant mort
depuis 18-14, elle épousa en 1816, à Liège,
où il avait dù se réfugier après le second retour des Bourbons, un cousin de !'Empereur,
le général comte d'Ornano, ancien colonel des
dragons de la Garde, un des plus brillants et
des plus-braves officiers de la Grande Armée.
Ce mariage affecta vivement le captif de SainlHélèue. &lt;&lt; L'Empcreur, dit un de ses compagnons, aYail toujours consen é une tendresse
extrême à Mme Walewska, et il n'était pas
dans sa nature de permettre à ce qu'il aimait
d'aimer autre chose que lui. l) Au reste, la
pauvre femme n'eut point le temps de se fami-

liariser avec le bonheur. Le 9 juin 1817, elle
accouche à Liége. Elle rentre à Paris, où son
mari a obtenu de revenir, el, à peine arriréc,
elle meurt en son boLcl de la rue de la Yictoirc, le 15 décembre 1817.
Quant à son fils, dont !'Empereur arnit dit
dans son testament : &lt;&lt; Je désire qu'Alexandre
Walewski soit attiré au scrrice de France
dans l'armée , n on _sait quelle brillante carrière il a remplie.
Sa Yic de so!dat, d'écrirnin, de diplomate
et d'homme d'Etat est mèlée trop intimement
à l'histoire contemporaine pour qu'il soit
nécessaire de s'y étendre et pour qu'il soit
opportun de l'apprécier.
FRÉDÉRIC

MASSON'

de l'Acadt!mie française.

Kléber
Un homme semble rappeler éternellewcnl
à Strasbourg la patrie française; cet homme,
c'est Kléber.
Sa statue de bronze se dresse hautaine,
superbe, au milieu de la place, regardant
la cathédrale comme pour y chercher le drapeau de Saint-Jean-d'Acre. Appuyé sur son
sabre recourbé, le soldat de Mayence, de la
Vendée, de Sambre-et-Meuse et d'Héliopolis,
représente non seulement le courage el
l'ardeur, mais l'attachement même de l'Alsace
à la France.
Les ossements de Kléber sont là. D'abord
rapportés d'Égypte et conservés au château
d'if, ils avaient été transportés de Marseille à
la cathédrale de Strasbourg; mais, depuis
1858, le corps du général républicain a été
descendu dans un caveau, sous la statue de
bronze.
Si les morts entendaient, il frémirait au
bruit des lourds talons des patrouilles prussiennes passant à deux pas de sa tombe.
Le strasbourgeois Kléber, c'est, comme
Westermann, l'audace unie à la prudence, la
vivacité gauloise et la gouaillerie alsacienne;
c'est le rire en pleine bataille, une face de
Titan jetant sa menace et sa bravade au-dessus
de la mêlée, un sabreur acharné el un penseur profond. &lt;&lt; Voyez-vous cet hercule, son
génie le dévore! 1&gt; disait de lui Caffarelli. &lt;&lt; C'est le dieu Mars en uniforme, 1&gt; ajoutait un
autre. Bonaparte le trouvait endormi, mais il
avouait que &lt;&lt; cet homme du moment JJ , incomparable un jour de combat, avait le réveil du

lion.
Ce lion n'aimait pas cet aigle.
Instruit, pensif, ce fils de maçon, qui avait
été architecte, qui fit bâtir le château de Granvillars, l'hôpital de Thann, la:maison:des cha-

noinesses de Massevaux (le musée de Strasbourg montrait encore plusieurs dessins et des
épures de la main du général; tou t cela est
brûlé), Jean-Baptiste Kléber avait deviné
Napoléon sous Bonaparte, le César impérieux
sous le général plein d'ambition. On a retrouvé
et publié la copie du carnet sur lequel le
combattant du Mont-Thabor et le vainqueur
d'Héliopolis écrivait ses impressions et ses
pensées durant l'expédition d'Égypte. Il y a
là, sur Bonaparte, des traits à la Tacite. Kléber note les mots échappés au général en
chef. Cela deviendra ce que cela poui-ra,
dit Bonaparte à Paris au moment de s'embarquer pour l'Égypte. Il risque la vie de milliers
de gens sur un coup de dés. cc La moitié de
mon savoir, dit-il encore, est de ne point
répondre. &gt;&gt;
&lt;&lt; Un jour, écrit Kléber sur son carnet,
Bonaparte, dans son imprudente présomption,
me parla des revers auxquels il devait
s'alleDdre, des succès qu'il espérait après la
désastreuse bataille d'Aboukir, el di t : &lt;&lt; Pour
J&gt; moi, qui j oue avec l'histofre, je p'1is cal1&gt; culer plus froidement ;qu'un autre ces sortes
&gt;&gt; d'évéuements &gt;&gt; ,
&lt;( Mais, ajoute Kléber, jouer avec l'histoire
est, ce me semble, se jouer des événements
mèmes ; se jouer de tels éYénements, c'est se
jouer de la vie des hommes, des fortunes
publiyues el particulières, du bonheur et de
la prospérité de la patrie.... Est-ce là ce que
le héros prétendait me faire entendre? Je
l'ignore; je l'aurais compris s'il m'avait dit :
cc Je ne vis, je n'agis, que pour remplir de
&gt;&gt; mon nom les pages de l'histoire ; la célén brité est le seul objet que je poursuis ; tout
&gt;&gt; le reste n'est pour moi qu'un· jargon vid'}
1&gt; de sens. &gt;&gt;
.,, 227 "'

&lt;&lt; Quoi qu'il en soit, j 'ai été tellement
frappé de celle impertinence, qu'un mouve-

ment involontaire d'indignation m'echappa
et lui fit subitement changei- de Lon el de
langage. n
Voilà l'homme. Franc, emporté, le verbe
haut comme le cœur, l'esprit droit, la conscience juste el l'àme fière. C! Qu'est mon courage, lui disait ~forceau, auprès de votre
génie? &gt;&gt; Et, devant !'Alsacien sans rival, le
loyal enfant de Chartres, attiré par la cordialité frondeuse de Kléber, ajoutait : cc Je ne
&gt;&gt; demande qu'à scn-ir sous vos ordres el /t
1&gt; l'avant-garde ! 1&gt; Un jour, après les terribles
journées du ~fans et de Savenay, funestes aux
Vt!ndéens, les Nantais offrirent à Kléber une
couronne de lauriers. « Ce n'est pas pour moi,
IJ mais pour mes soldats que je l'accepte,
l&gt; citoyens, répondit Kléber. Nous avons tous
» vaincu, et je prends celle couronne pour la
&gt;&gt; suspendre aux drapeaux de l'armée ! 1&gt;
Et Kléber n'a pas seulement l'héroïsme
solennel, il a - soldat vraiment français la bravoure gouailleuse, et quand il aborde
la mort de front, c'est pour la narguer.
Lorsque, en septembre 94, en plein hiver, à
tête de l'aile gauche du corps de Jourdan,
11 dut traverser le Rhin, la nuit, on lui envoie
contre-ordre; la lune est dans son plein et sa
clar té peut trahir les moùvements de nos soldats.
- La lune? fait Kléber.
Il hausse les épaules.
- La lune, ajoute-t-il avec son accent
alsacien, che m'assieds Lessus et che passe !
Et ce qu'il avait résolu de faire, il le fit.

!a

J ULES

CLARETIE,

de l'Académie française .

�Fragonard
Dans leurs suies d'études sur l'Arl au
xm1 1 siècle, où, de Watteau à Prudhon, ils
onl si amoureusement évoqué l'une des
périodes les plus brillantes de la peinture
franraise, les Goncoul'l ne pouvaient manquer de faire une ll'ès large place à Fragonard. Et cet artiste exquis, ce délicieux
« Frago », dont l'œuvre 1·esle j e1tne d'1tne
e"lernelle je.messe, a tro1tvé en eu.c les apologistes qu'il mél'ilait. Historia emprunte
donc au lumineur, pimpant el chato!Janl
Fn., couno des Gonco111·l, comme un cha1'mant chapitre de &lt;1 petite llisloire », ttne
biogmphie cfo peint1·e des baisers.
Le souvenir de Fragonard est presque tout
entier dans les œurrcs qui nous restent de
lui. Derrière le peintre, l'homme parait 11
peine. Qu'en sait-on? Presque rien. Qu'a-t-il
laissé? Que resle-t-il de lui dans les m~moires
et les indiscr~tions du Lemps? .. . Les notices,
les journaux, les nécrologe se taisent sur le
grJeicux artiste qui a lromé la gloire sans
chercher le bruit. A\'eC lui, la biographie e~t
déroutée; elle cherche vainement, ne trouYC
que quelques dates, des traces et comme des
lueurs de sa per onnc. )lais quoi! 1c nous
plaignons pas tant. Trop de documents, trop
de faits, pèseraient, il nous semble, sur celle
mémoire légère. 1,;n rien &lt;l'histoire qui fasse
aimer le peintre, ne demandons pas plus. Que
son existence Ootte comme dans une de ses
esquisses : le demi-jour sied à celle vie de
poète, el la personnalité de Fragonard est de
celles qu'il plait de voir, ainsi qu'une ombre
heureuse, ayant un doigt sur la bouche.
Sa figure mème échappe. Ses traits ont le
vague charmant de sa vie. Sa souriante ressemblance est répandue cl comme erran te
dans tout son œurre, sous le visage éœillé,
amoureux , de ses jeunes fourrageurs d'appas,
du joli garçon frisé qu'il tire de L'.\nl101RE.
El pour tout portrait il n'a qu'un médaillon :
l'eau-forte où Lecarpentier le montre en cheveux blancs, el qui laisse deviner, sous la
verdeur du vieillard, toute la jeunesse de
l'homme.
On sait que Fragonard, après une jeunesse
de peinlre, une jeunesse galante dont il garda
toujours le culte de la femme, - \'icux, on
disait de lui que &lt;, c'était un jeune homme
dans une vieille peau », - on sait que Fragonard se maria à près de quarante ans.
Voici l'histoire de son mariage, telle que nous
l'a racontée son pelit-fils. Mlle Gérard, l'ainée
des douze enfants d'une famille de distillateurs de Grasse, avait été em·oyée cl placée
par srs parents 11 Paris chrz un dr lcnrs con-

frères, du nom d'lsnard, pour se former au
commerce cl gagner là sa vie. ~lais la jeune
fille n·avait aucun goût pour cet état. Elle
s'amusait de peinture à l'eau, de coloriage,
peignait des éventails. Bientôt elle reconnut
qu'il lui manquait le, conseils el les leçons
d'un peintre. Comme elle s'enquérait à qui
elle pourrait s'adresser, on lui parla d'un
compatriote, de Fragonard ; el Fragonard à
qui on s'adressa dit qu'elle n'avait qu'à \'Cnir
chez lui. Les leçons amenèrent l'amour el le
m1riagc. La fommc de Fragonard n'était
point jolie. Un porlrail d'elle, que possède
M. Théophile Fragonard, nous la montre vers
la quarantaine, avec des lraits forts, des
méplats sensuel., de perçants yeux noirs sous
d'épai, sourcils, un nez gros el court, une
grande bouche, une coloration brune, des
cheveux d'un brun ardent, je ne sais quel air
réjoui cl passionné de forte commère hollandaise chauffée au soleil du )lidi. Quand
Mme Fragonard accoucha de son premier
enfant, d'une fille qui devait mourir à dixhuit ans, elle dit à son mari qu'elle avait au
pays une petite sœur de qualorzc ans, qui lui
serait bien utile pour l'aider à élever cl 11
soigner son enfant ; cl c'est ainsi que Mlle Gérard entra dans la famille pour n·en plus
sortir. Au bout de peu de temps, Paris lui
donna . on coup de baguellc; elle dépouilla sa
naïvelé, sa gaucherie provinciales ; cl de laide
qu'elle était comme sa sœur, elle se fit, en
devenant femme, jolie, même belle. Les plus
beaux: yeux noir~, l'ovale le plus pur, un
dessin de figure romain, la faisaient comp:irer
à une l~te de Minerve, el, dans les premières
années qui suivirent la mode pour les femmes
de ne plus porter de poudre, elle faisait sensation au Lhéàtre avec le style de sa beauté.
Toul naturellement, l'ancienne peinlresse
d'éventails n'avait pas quitté ses pinceaux,
aux côtés de son mari. Elle s'était mise, sous
sa direction, à peindre des miniatures, assez
difficiles à reconnaitre des miniatures de
Fragonard, du moins quand Fragonard y a
mis sa retouche el sa griffe. Il se trouva que
la petite sœur aima, elle aussi, la peinture,
qu'elle en a\'ail un goût encore plus décidé et
plus heureux : charmante rencontre qui fit
de ~Ille Gérard, à l'imitation de )Ille )layer cl
de Mlle Ledoux, les élèves de Prudhon el de
Greuze, comme la pupille des leçons de son
beau-frère, la filleule du talent de Fragonard.
Sur celle fraiche liaison de goûts el de
sympathies, je trouve celle note presque touchante au bas de l'éprem·e du Franklin que
possède M. Walferdin: Gravé par Marguerite
Ce·ra,·rl , à l'âge de sehe nns, en 1772. Hom-

mage à mon maitre el bon ami Frago,
Ma1·911erite Cél'a1'd. « Le bon ami», c'est
ainsi qu'elle appelle le lfaitre qui a mis à ses
tout jeunes doigts la pointe de l'eau-forte,
maintenant sa main d'écolière, lui jetant pardessus l'épaule le conseil, l'avis, l'encouragement ; initiation charmante où le professeur
louchait à tout moment à l'émotion d'une
main de femme, au remercimcnl de son sourire, doux travail en commun auquel Fragonard apportait ses retouches et donnait parfois tout son talent, comme pour la planche
de Mu~SIECR F A~FAN jouant avec Monsiew·
Polichinelle el Compagnie, une planche que
l'élèrc Cl'oyail avo:r faite, et que le )!aitre lui
faisait signer pour l'en comaincrc. Voilà le
fond de la vie de Fragonard chez lui : l'éducation d'art d'une fomme dont il fa:t un
aquaforlisle, dont il fait un peintre, el qui a
pour lui un culte d'affection, une vénération
enjouée el tendre. Le maitre cl l'élèYe mêlent
leurs occupations, leurs plaisirs, leurs études,
comme ils mèlcront leurs deux noms sur la
toile du « Premier Pas de l'enfance ».
Enlrc celle belle-sœur et sa femme, dans
celle douce et caressante atmosphère de ramille, Fragonard s·outilie aux joies de l'intérieur cl lai se couler le temps. on existence
s'enferme et s'enfonce dans son atelier, un
atelier animé et rtljoui de plaisirs, un atelier
où roule l'argent si facilement gagné, où la
table es t toujours servie, où l'appétissante
oJcur du pot-au-feu lente le gourmand Lantara; ,·éritable salon d'art décoré de peintures
de la main du maître, rempli de tapisseries,
de mwbles de Boule, de curiosités, fier
du vase d'argent de Cellini passé de chez
Mlle Lange chez Rothschild ; musée des goûts
de Fragonard, au milieu duquel on croirait
entendre rire cl chanter une Yic largement
bourgeoise dans un atelier de Soli mène!
... La Révolution arrive. Les premières cl
généreuses illusions d'une rénovation, les
grandes perspectives de la liberté remplissent
le ménage de l'enthousiasme qui court les
ateliers el passionne les têtes d'artistes. Le
7 septembre 1789, Mme Fragonard ligure
avec Mmes Vien, Moille, Lagrenéc la jeune,
Surée, David, dans l'ambassade des femmes
d'artistes qui viennent offrir à la patrie, sur
les bureaux de l'Assemblée nationale, leurs
bracelets, leurs anneaux d'oreilles, leurs
bagues, leurs étuis, leurs aiguilles à tambour,
leurs bijoux d'or el d'argent. Et n'est-ce pas
dans son costume de patriotisme que nous la
fait Yoir la miniature de M. Théophile Fragonard? Le petit bonnet de gaz~ entricoloré de
rubans cl surmonté de la cocarde, les chl'-

�~ - 1l1STORJ.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ,. veux sans poudre tombant à la garçon, la
taille prise dans un piei·rot blanc à petit
collet, les re\'ers larges et raballus, un œillet
rouge au corsage, - rien ne lui manque de
la mode nationale.
Fragonard, lui, pendant cc temps, dédie la
noxNB MÈnE à la Patrie. L'influence de David,
qui est resté son ami et chez lequel il envoie
étudier son fils Évariste, le fait nommer conservateur du Musée, et plus tard membre du
jury des arLs, constitué en brumaire an II de
la République, sous la présidence de Pachc,
pour juger les ouvrages de peinture, sculpture et architecture mis au concours. Le
triomphe de la nouvelle école semble l'écraser
et l'éblouir : il parait vouloir faire amende
honorable de son genre, de sa vive peinture;
et de.ses vieux doigts, si hardis à saisir les
fantaisies dans le nuage, il tm·aille à des
dessins pénibles, ennuyeuses imitations de
l'ennui des lignes d'alors, que lui achète

quelque amateur arriéré, quelque banquier
bruxellois ayant encore dans l'oreille le bruit
de son nom.
Cependant bientôt arrivent les déceptions,
les retranchements, la gêne. Fragonard avait
18,000 livres de rente sur l'Rtat; avec les
réductions, les consolidations, ses 18,000 livres
de rente tombent à 6000. Il se trouve si
pamre avec cela, qu'il les place en viager sur
la tête des siens. A demi ruiné, il prend encore cette place de conservateur, où, malgré
une vive opposition, il avait fait adopter la
séparation des écoles. Les ennemis que lui
fait, parmi les gens de l'art de 1790, le passé
de son talent, circonviennent le ministre, qui
lui envoie sa démission sous le prétexte ironique de le rendre à ses importants travaux.
Perte de son argent, perte de sa place,
oubli de sa vieille gloire, Fragonard supporta
tontes ces tristesses de la /ln de sa vie avec de

la jeunesse d'esprit, une patience allègre, UI)
courage gai, un heureux fonds de belle santé.
11 tenait de son père, mort à quatre-vingt-dix
ans de la courbature d'une chasse où il avait
voulu aller tuer du gibier pour le diner du baptême de son petit-fils Évariste. Leste, ingambe,
il promettait la même carrière, lorsqu'un jour,
en revenant à pied d'une course au Champ de
Mars, ayant soif et chaud, il entra prendre
une glace dans un café; une congestion cérébrale suivit et l'emporta. Il avait soixantequatorze ans.
Il mourut obscur, oublié. Il n'eut pas
même la courte nécrologie que le Journal de
l'Empfre donne à Greuze, la ligne avec laquelle il annor.ce la mort des artistes. Et rien
ne le rappela à ses contemporains qu'un souvenir, un tableau exposé au Salon de cette
année-là même, où Mlle Gérard avait mis
pieusement dans la tête du Bailli les traits cl
la rcssemblancê &lt;1 du bon ami Frago l&gt; .
EDMOND ET JULES DE

GONCOURT

r%larion de Lorme
Marion de Lorme était füle d'un homme
Le petit Quillet, qui était fort familier arec
qui avait du bien et si elle eût voulu se elle, dit que c'était le plus beau corps qu'on
marier, elle eût eu vingt-cinq mille écus en pût voir.
mariage; mais elle ne le rnulu t pas. C'était une
Elle arnit' trcn te-neuf ans quand elle est
belle personne, et d'une grande mine, et qui morte, cependant elle était aussi belle que
faisait tout de bonne grâce; elle n'avait pas jamais. Sans les fréquentes grossesses qu'elle
l'esprit vif, mais elle chantait bien et jouait a eues, elle eûl été belle jusqu'à soixante ans.
bien du théorbe. Le nez lui rougissait quel- Elle prit, un peu avant que de tomber malade,
quefois, et pour cela elle se tenait des mati- une forte prise d'antimoine pour se faire
nées entières les pieds dans l'eau. Elle était avorter, et ce fut ce qui la tua.
magnifique, dépensière et naturellement lasOn lui trouva pour plus de vingt mille écus
ci\'e.
de hardes; jamais les gants ne lui duraient
Elle avouait qu'elle avait eu inclination que trois heures. Elle ne prenait point d'arpour sept ou huit hommes, et non davantage : gent, rien que des nippes. Le plus sourent on
des Barreaux fut le premier, Rouville après; com-enait de tant de marcs de vaisselle
il n'est pas pourtant trop beau : ce fut pour d'argent.
elle qu'il se battit contre La Ferta-Senecterre;
Sa grande dépense et le désordre des affaires
Miossens, à qui elle écrivit par une fantaisie de sa famille l'obligèrent à mettre en gage le
qui lui prit de coucher a,·ec lui ; Arnauld, collier que d'Emery lui avait donné.
M. le Grand [Cinq-Marsj, M. de Châtillon, et
Housset, trésorier des parties casuelles,
)[. de Brissac.
aujou rd'hui intendant des finances, retira ce
Elle disait que le cardinal de Richelieu lui collier, puis il le retint; il était amoureux
avait donné une fois un jonc de soixante pis- d'elle, mais il n'osait en faire la dépense.
Le premier président de la cour des aides,
toles qui venait de madame d'Aiguillon. &lt;1 Je
« regardais cela, disait-elle, comme un tro- Amelot, était après à traiter quand elle mou&lt;1 phre. n Elle y fut déguisée en page. Elle
rut. Un peu aupara,·ant La Ferté-Senecterre,
rtait un peu jalouse de Ninon.
alors maréchal de France, se prévalant de

la nécessité où elle était, pensa l'emmener en
Lorraine: mais on lui conseilla de s'en garder
bien, car il l'eût mise dans un sérail. Cheny
était toujours son pis-aller, quand elle n'avait
personne.
Lorsqu'elle fut solliciter le. feu président
de Mesmes de faire sortir son frère Baye de
prison, où il avait été mis pour delles, il lui
dit : « Eb ! Mademoiselle, se peut-il que j'aie
vécu jusqu'à celle heure sans vous arnir
vue? n Il la conduisit jusques à la porte de la
rue, la mit en carrosse, et fit son alTaire dès
le jour même. fiegardez ce que c'est : une
autre, en faisant ce qu'elle faisait, aurait
déshonoré sa famiJJe; cependant, comme on
vivait avec elle avec respect! Dès qu'elle a
été morte, on a laissé là tous ses parents, et
on en faisait quelque cas pour l'amour d'elle.
Elle les défrayait quasi tous.
Elle se confessa dix fois dans la maladie
dont elle est morte, quoiqu'elle n'ait été
malade que deux ou trois jours : elle avait
toujours quelque chose de nouveau à dire. On
la vit morte durant vingt-quatre heurPs, sur
son lit, avec une couronne de pucelle. Enfin,
le curé de Saint-Gervais dit que cela était
ridicule.
TALLEMANT DES

RÉAUX.

La

•

amoureuse
de François Barbazanges

Vle

XX
C'est moi, Margot, c'est moi, François
Barbazangcs; c'est moi, votre ami, votre
amant.... Admirez ici la victoire de votre
tendresse qui a triomphé de mon indifférence
et de mes injustes mépris. Vous m'arez aimé
sans connaitre mon àmc. Je n'ai pu connaitre
rntrc àme sans vous aimer.
- Ah! mon cher seigneu r, dit la Chabrettc, d'une ,·oix presque éteinte, considérez
qui vous êtes et qui je suis .... Une pauvre
malheureuse, perdue depuis l'enfance, vouée
à toutes les misères, indigne de baiser vos
pieds .... Ah! Dieu! je sens encore sur moi la
boue des ruisseaux de Tulle... et toutes ces
infamies ... ces choses immondes ... ces souvenirs qui me souillent l'àme et le corps! ...
:\'on, non, ne me touchez pas! ... Je ne mérite
pas cette gràce que vous me· faites. Je ne
mérite que votre pitié .... Otez-vous! ... Laissez-moi! ... Ne me regardez pas! ... J'ai trop
de honte!
Ses mains débiles repoussaient François.
Elle tourna la tète vers la muraille et, soudain, elle éclata en sanglots passionnés
- Oublie tout, disait-il. Il n'y a plus ici
ni François Barbazanges ni la Chabrclte. Il
n'y a qu'µn homme et qu'une femmé, toi,
moi, et notre amour.
- ftfon amour! répondit Margot, mon
amour .... Ah! monsieur. on n'abuse pas une
personne qui aime, mais votre pitié, toute
seule, m'est plus précieuse cl plus douce que
l'amour d'un roi. Je ne changerais pas cc lit ,
où je meurs, pour le trône de France ....
.\ sscyez-\'ous là, que je rnus regarde, puisque
rous le voulez bien.... Je ne ,·ous fais pas
horreur? ... Ma \'ic passée ne me rend point
affreuse à vos yeux? ... Yous comprenez que
les autres ... les autres hommes ... n'ont eu
de moi que la moindre chose : ce corps qui
doit mourir cl pourrir. Et rous, rnus arcz
mon ùmc.... Toujours, toujours, en ce monde,
clans l'enfer ou dans le cirl, pendant des cent
et des mille ans, pendant l'éternité, cette âme
sera Yotre. puisqu'une âme, dit-on, ça ne
meurt point.... Ah! que vous me plaisez !
que rous m·e consolez dirinemcnl, par votre
rhère me! ... Yos mains dans les miennes,
ros yeux si près de moi!... Vous, François
Barbazanges ! ... Je rous aime tant! ... Comme
o~ a;mr ce qui est trop beau, trop haut, trop
lorn .... Ab! mon seigneur, ah! mon doux

maitre! ... Je n'ai eu de souffrance que de
vous, de joie que de vous. J'ai vécu de vous.
Je meurs de vous!
Pàlc, pàle, comme une flamme au soleil,
toute sa vie dans ses grands yeux, la Cbabreltc
n'était plus qu'une âme resplendissante. Une
extraordinaire beauté spirituelle effaçait le nez
camus, la sensuelle bouche, tout le masque
d'ironie et de volupté.. .. Elle mourait comme
un flambeau s'embrase, consumée par son
ardeur même. Et François tremblait d'éteindre celle flamme au petit souffle d'un baiser.
- Sois heureuse! murmura-t-il. Apaisetoi. Je ne te quitterai plus, ma chPre mie.
Il la força de s'étendre sur l'oreiller.
- Ah! /lt-clle, c'est à vous d'être heureux,
maintenant. ... Puissiez-vous aimer comme je
vous aime et mourir comme je meurs ....
Elle pâlissait encore. Une sueur glacée
perlait à son front. Un cercle d'ombre s'élargissait autour de ses yeux. Ses lèvres devenaient violelles.
- Tu souffres?
- Non.
- Veux-tu que j'appelle?.'.. Ton père? ...
Mademoiselle Contrastin ?

Elle balbutia :
- Non ....
Et, comme il se penchait pour l'embrasser,
elle dit, plus fortement :
- Non!
Un éclair de vie la parcourut toute.
- Pas de baiser .... Votre main ! Là, sur
mon cœur .... Mon pauvre cœur ! la seule chose
de moi qui soit toute pure ....
Le pauvre cœur ne battait plus. Contre la
poitrine amaigrie, contre le petit sein tiède
encore, les mains de la morte pressaient la
main de François Barbazanges. L'âme avait
passé dans un soupir. Le sourire s'était figé
sur la bouche.... Douce mort, douce et bienheureuse mort! Un sentiment de respect, et
presque d'envie arrêta les pleurs de François.
Mais, de ses lèvres pieuses, il ferma lentement,
chastement, les paupières de la Chabrellc -et
ce fut son premier baiser d'amour.

XXI
--;- Entre seul dans le cimetière. Je t'attendrai. Je n'ai point le courage de m'agenouiller

�_

111ST0'/{1.JI

------------------------------------------~

devant celle tombe neuve .... Plus tard, dans
quelques jours .. .. Je dirai ici des prières
pour son âme. Va, François!
- Eb ! Pierre ! n'as-lu pas honte? ... Elle
L'avait pardonné....
- Non, non, je ne reux point. J'ai gardé
mes idées de paysan, j'ai peur des morts ....
François, dis à Margot que j'ai ·donné cinquante lil'rcs aux Récollets pour cinquante
messes, afin que Dieu nous absolrc, moi en
cc monde cl rlle dans J"autrc, de notre commun péché ....
François Barbazangcs n'insista point. li
entra seul dans cc cimetière du Puy-SainlClair, qui domine Tulle et qu'on aperçoit de
Ioules parts, comme un J!emento visible pour
l'édification des bons chrétiens. ·
Des chemins en lacets sillonnaient le mont
funèbre. Entre les pins et les ifs noirs, le
jeune homme distinguait au loin les toits
bruns et bleus de la ville, les tours de défense,
la pointe effilée du clocher. Plus bas, entre les
coteaux chargés de vignes rousses, une ra peur
emplissait le rnllon, cachait le cours sinueux
Je la Corrèze. Ce crépuscule de fin d'été arail
déjà les nuances et le parfum de l'automne.
La brise inégale inclinait faiblement les
cùnes des cyprès. Les buis exhalaient une
odeur amère. Dans l'herbe, de très vieilles
dalles portaient des inscriptions indéchiffrables,
des figures en creux, de vagues ornements
gothiques. Les monuments neufs érigeaient un
grand luxe ostentatoire de colonnes, de ca~touches, d'emblèmes, urnes, faux et sabliers.
Des Oammes de pierre brùlaient; des génies
remersaicnt leurs torches; quelques bustes à
perruque et à cuirasse défiaient des ennemis
invisibles .... Enfin , comme un faubourg de la
cité des morts, s"étendail le champ commun
des pauvres, un terrain nu et b,ossué. Un peu
à l'écart, François ,·it un bouquet fané snr un
petit tertre, une croix neuve couronnée de
feuillage.
Alors, pliant le genou, il récita dévotement
le Pate1· et !'Ave Jlfa,·ia. Aucune terreur ne
pénétrait son esprit, mais une tendresse religieuse.
,1 Margot, songeait-il, ma chère mie, ne vous
étonnez pas si j'apporte ici un visage tranquille,
un cœur égal, des yeux sereins. Comment
pleurerais-je sur rous, moi qui voudrais
pleurer sur moi-même?.. . li est vrai, votre
part en ce monde fut lou!c dïgnorance, de
misère el d'abjection. Scand:ilc des sages et
rnluplé des gueux, ,·ous fùtcs, non point
l"herbe virn des cltamps, mais la Oeur éclose
dans la bouc.... Quïmporlc 1. .. Un amour
très pur brilla dans rnlre ùmc, comme un dieu
dans un temple souillé. Heureuse, cent fois
heureuse Margot, qui touchâtes, avant d'en
mourir, la figure vivante de votre rêve !.:.
Votre félicité fut si parfaite qu'elle ne pouvait
avoir de lendemain .. .. Mais, depuis que je
. vous ai endormie dans votre joie, depuis que
mes lèvres ont fermé vos yeux, un grand
désir d'amour et de mort me tourmente....
Petite âme fraternelle, ma gardienneet mon
guide, conduisez-moi par la plus bel)e route,
rt la pins brèrn, vers cet amour sublime sans

lequel tout ne m·esl rien. Je donne ma vie
pour une heure. Que rntre souhait s·accomplisse !. . . Que je puisse aimer et mourir
comme vous! »
La caresse féminine du vent enveloppait
François. li crut sentir une main sur ses
cheveux, un baiser surnaturel sur sa bouche.
li efncura, de ses lènes, le bouquet rané... .
&lt;I Adieu ! adieu !. .. » cria-t-il. Les dames de
Tulle n'eussent pas rrconnu, à cet instant, le
taciturne, l"org11eillcux Darbazangcs . Ses larmes coulaient enfin. Il invoquait la morte
amoureuse. Et sans honte, devant elle, il maudissait le destin qui le condamnait, pour
toujours peul-être, à jouer ce personnage
passif, incompréhensible à tous, souvent
odieux, parfois ridicule : l'Indiffércnl.
Le soleil aYail disparu. Tout le ciel prenait
la couleur des mam·es où s'épanche un peu de
rose dans un riolet pàlc cl doux. Pierre et
François regagnaient leur logis par cc dédale
de ruelles qui bordent la Solanc, au-dessous
des anciens fossés. Soudain une pierre, lancée
d'un balcon, manqua de trouer le front de
François et lui brisa presque l'épaule .... Le
Jeune homme cba~cela.
Pierre courut à son secours.
- Ce n'est rien, dit François, J a1 une
meurtrissure seulement; mais, à quelques
lignes près, le drôle me brisait la tête....
- Tu as rn? .. .
- Oui ... sur cc balcon de bois .... Le Galapian .... La ruelle est déserte. Partons vite.
Ils gravirent la pente de la rue des Morts,
Pierre soutenant son ami et grommelant des
menaces.
A peine François fut-il dans la maison
qu'il s'éranouit.
On peut juger de la colère qui saisit M. Ilarbazanges quand il vit son garçon tout blèmc,
l'épaule meurtrie et noire, le bras paralysé par
la douleur. Pierre Broussol, ne songeant qu'à
défendre son camarade contre la jalousie du
Ga!Apian, làcha toute la vérité.. . . Le conseiller
ne comprit rien à celle bistoire, sinon que sou
cher fils courait les plus grands dangers. Il
envoya François se mcltrc au lit, fit chercher
le chirurgien, et, pour soulager sa bile, querella fort aigrement son épouse.
- \"oyez encore, m'amie, disait-il, voyez
l'effet de cette éducation ridicule que vous avez
donnée à notre fils! Une Chabrelle! ... une coureuse!. .. toute pareille à ces m:iugrabines
d'Espagne qui disent la bonne aventure et
volent les petits enfants! La fille de Jacquou
Chabrillat, ce maraud !. . . La maîtresse de
Jêrôme Chadebech, cet infâme! ... Hein ? rous
dites qu'elle est morte chré_tiennemenl, et que
François, à tout prendre, ne l'aimait point? ...
Alors qu'allait-il faire chez elle, et quel besoin
avait-il de prier sur sa fosse? Je n'entends
point ces bizarres délicatesses .... Votre fils,
m'amie, me fait rire quand il prétend avoir
troU\'é dans une Chabretle la pure quintessence, le fin du fin de l'amour. Il lui plait de
jouer le chevalier de la Table-Ronde, le parfait
berger, le Céladon chaste et transi.... Vive
Oicu ! les astres ne me trompaient point. li

ne lui peut venir que ·trouble et malheur par
les femmes : il n'aimait point celte Margot; il
avait seulement compassion d'elle ... et voilà
qu'un brutal l'assomme !... S'il arait aimé celte
fille, il lui faudrait tout craindre du destin.
- Ma foi, monsieur, répondit madame Catherine, cc je ne sais quel horoscope saugrenu
vous revient trop souYcnt it la mémoire. Parce
que François est beau et bien fait, et donnC'
de l'amour aux femmes, le faut-il mcllrc en 1111
couvent? ... Sachez, monsieur, que cet enfant
n'a point le cœur fail comme un autre, qu'il
peut s'attendrir sur les maux dont il est la
cause involontairC', mais qu'il est incapable
d'aimer bassement. Vous p:mrriez reconnaitre
en lui ce qu'il y a en vous-mème de rare et
de sublime. Demandez à monsieur le chanoine
La Poumélye, mon cousin.
- « Le fils de !"astrologue!. .. &gt;&gt; je sais...
(Et le bon M. Barbazanges, radouci et flall&lt;\
baisa la main de sa femme) . Eh quoi! m'amir,
se peut-il que j'aie quelque chose en moi de
&lt;&lt; rare et sublime Il? ... Non, non : votre fils
Yous ressemble. par ln figure et par l'esprit.
Il est aimable el quelque peu extravagant, à
votre image .... Et il m'en est plus cher.
La querelle conjugale apaisée par ces compliments, les deux époux tombèrent d'accord
qu'il fallait éloigner Pierre et François de la
ville. L'époque de leur voyage à Clermont,
encore incertaine, fut fixée au commencement
d'octobre, les routes de montagne étant pénibles el mal sùrcs dans l'arrière-saison.
Cc moment étant arrivé, M. et madame Barbazanges prièrent leurs parents el amis au
festin d'adieu, mémorable par la qualité des
convirns el l'excellence des victuailles. Ce
repas eut lieu, comme un repas de noces,
dans l'illu~tre hùtcllerie de Saint-Jacques-lcGrand. Les services furent de douze plats chacun : plat de milieu, quatre moyennes entrées, quatre petites, trois hors-d'œuvre, sans
compter les potages et les desserts. La lebl"o
en chobessa,· n'y manqua point, non plus que
les pâtés, les tartes et les lOttl'lous. L'odeur
s'en répandit jusque dans la rue ; le bruit en
monta jusqu'au faubourg d'Alverge. A neuf
heures sonnées, on buvait encore. Il y amil,
autour de la table, les plus honnêtes gens
de Tulle, magistrats, prêtres, marchands; et
M. le chanoine La Poumélye, et M. le recteur
du collège, et M. de Lagarde, et M. flabanide,
trésorier du Roi, et les Baluze, el les SaintPriest, et les Peschadour, et quantité de
dames et demoiselles, parmi lesquelles brillait madame de Phelletin. Un jeune officier,
frais revenu des guerres d'Allemagne, entretenait cette belle, et, considérant les trésors
de son corsage qui n'étaient point flétris, ni
diminués, il parlait d'ouvrages avancés, fortifications et demi-lunes, qui prenaient, en
son lanaa&lt;&gt;e
firuré,
le sens le plus joli "du
0 0
0
monde et le plus galant. Assiégée, et prete
à se rendre, madame de Phelletin semblait charmée de son vainqueur. Depuis longtemps, elle avait perdu le goût de la musique;
la seule vue d'un luth lui donnait des vapeurs.
Mais, contente du présent et de l'arnnir, indnl-

,

______________________LJ

gente au passé, elle ne haïssait plus François
Barbazanges.
Celui-ci gardait une contenance grave et
calme, modeste et sérieuse. Sa beauté singulière était plus mâle et son port plus assuré.
Yètu de noir à son ordinaire, sans perruque,
ses chel'cux bouclés encadrant son visage
hautain et doux, le bleu de ses 1eux assombri
tic quelque tristesse, il parut au regard de ses
compatriotes comme la Oeur, l'ornement et la
eh:trmantc gloire de leur petite cité. Quels
compliments n'en reçurent pas monsieur et
madame Barbazanges? Quels Yœux secrets ne
formr renl pas les jeunes personnes qui, toutes,
araient rèvé du beau François? Hélas !. .. Une
Clermontoise, une Toulousaine, une Parisienne
recevrait-elle les prémices du cœur insensible
qu'aucune fillr de Tulle n'avait touché?
A la fin du repas, quelques joyeux compagnons, membres des Sociétés bachiques,
Escunlous du Trech, Tunaïl'es de la Barrière,
entonnèrent les chansons. Pierre llroussol se
lel'a, tenant une bouteille en main, pour boire
la lampée au goulot, faire cc qu'on appelait
l'eMuflade. li chanta :
. li;! q11·0 t/;omaï 11'e11 RIO loouva.
f,'aoubre que 11'0 lo t;ambo lorlo!

Sn1 Lou t•i, iou 11 'e11 serio mor:
/,'aiyo 111·0011rio poufri /ou cor'

Et pour louer la vigne li"mousine, la vigne
aux feuilles de cui vrc, aux raisins blonds ou
violets, « l'arbre à la jambe lorle &gt;&gt; qui couronne les co:caux de Tulle, les jeunes gens, à
voix sonores, reprirent le refrain patois. Les
flammes des bougies tremblaient, les cristaux
vibraient, les dames riaient, un peu excitées
par celte grosse joie bonnète et franche.
!lochant leurs vastes perruques, les hommes
d'ùge s"offraient tour à tours leurs tabatières,
et rappelaient, al'ec de petits soupirs, les bons
soupers d'autrefois. Aux portes de la salle se
pressaient des scrrantes joufflues, des marmitons blancs .... Un lévrier dispu lait des os 11
une chienne épagneule.. ..
- Place! place ! criait le maitre-queux.
Des tartes à l'amande rcmplaçaien t des
tartes à la crème ... . Pierre leva la bouteille,
scion le rite, but à même une longue rasade, et la présenta à son rnisin en chantant :
Oquel eslufle 11 ·es la11l brave,
s·e11 gori d,i mal de lo se :1_

Et, pendant que l'autre buvait, les Esc11nlo11s cl les Tunaï1'es l'exhortaient en chœur :
Quand ooura fa [01111 estuflado,
Presto l"eslufle a /01111 visi•.

Tous les flacons étaient vidés, et, les gens
de l'hotellerie commençant de desservir la
table, les conviés firent leur révérence aux
Ilarbazanges el leurs adieux à François. La
rue s'emplit de lanternes, de chaises, de porteurs el de petits laquais. Les dames troussaient leurs jupes, ramenaient leur coqueluchons sur leurs cornettes, nouaient sur leur
1.

Ah ! qu·a jamais il soit lour,
L'arbre qui a la jambe tortc !
Sans le ,·in, je serais mort :
l,'f'~u m'~m ait po11ri-i If' corps...

Y1E .JI.MOU'lfEUSE DE_F'R,.ANÇ01S BA'R,.BAZANGES

Ils él:1ie11/ q113/re c:11•:zliers, 111:lilres et domestiques, 111011/es sur .tes che1•.:zt1x rouans. Le 1·e11/ 1113/i11.1l leur /'Or•
/.:il/ encore, comme 1111 souh:1il, l'.\ ngclus joyeux iies cloches .te Tulle. (Page z.33.)

gorge les pans de leurs écharpes, cependant
que les cavaliers s'enveloppaient d'amples et
chaudes capes à l'espagnole. Quelques vieillards portaient encore le manteau long et droit
sur le pourpoint et la rhingrave. Un gentilhomme, récemment arrivé de Paris, avai t un
manchon .... Après les derniers saluts, les
groupes se dispersèrent ; les points lumineux
s'éteignirent; la rumeur des roix mourut. L'hotcllerie, de ses fenêtres ardentes, éclaira la rue
déserte. Un chien jappait. ... On entendait,
tout près, le barrage de la Corrèze, monotone
cl doux.
Précédés par un domestique, les Ilarbazangcs retournaient chez eux. Madame Catherine s'appuyait au bras de son vieil époux.
Pierre chantonnait le refrain de l'esluflade.
.\u reflet balancé du falol, François regardait
les rieilles maisons s'éclairer, façades de
granit, portes armoriées, fenêtres à croisillons. Elles sortaient de l'ombre, l'une après
l'autre, montrant leur figure, rerèchc ou
bicnrnillante, majestueuse ou sordide. Et
chacune, al'ant de disparaitre dans la nuit,
disait une parole secrète qui allait au cœur
de François. Elles lui parlaient des ancètres,
bourgeois de vraie et pure souche française,
qui avaient vécu leur simple vie entre ces
murs, pratiqué le négoce, honoré leurs emplois, donné l'exemple des r~rlus chrétiennes
cl civiques. Race patiente, tenace, économe,
jalouse de ses libertés, fière de ses institutions, et tout éprise d'éloquence et de bellesletlrcs . François le chimérir1uc s'étonnait
presque d'en sortir.
Maintenant, c'était la place des Oules, la
cathédrale el son clocher, la maison de Loyac,
joyau sculpté dans la pierre, la montée obscure des Quatre-Vingts, la place de la Dride ... .
':l.

3.

Cette rasade est si bonne,
Qu'elle guérit le mal de la soif.
Quand tu auras fait ton esluflade,
ra~~c l'est11fle à ton .-oisin.

La nuit sans lune était humide cl fraiche. Dr
larges étoiles palpitaient. Franço:s rèrn .... Il
se revit enfant, écolier, jeune homme ; il
é1·oqua les amis absents ou mo1·ls, l'aimahle
Perrine Dalu1e, la gran&lt;l'marnan La Ponmélyc,
et les belles dentellières qui tant de fois, il
son passage, avaient rougi rt souri.... Le
souvenir de la Chabrclle lui mit des pleur~
dans les yeux .... li c rappela les lectures
enfiévrées, les imaginations romanesques, les
confidences de la musique à la solitude....
Tout cela, c'était le passé ! Demain, commencerait la vie nomellc. Demain, dès l'aube, il
faudrait quiller la chère Yillc dont les remparts ruinés, les deux ri1•ièrcs, l'horizon de
collines proches, a,•aicnt contenu toute la
première jeunesse de François. Il s'attendrit,
pénétré jusqu'à l'àme par cette douceur plus
sensible du pays natal, par ce charme de la
petite patrie, fait d'habitude, de réminiscences,
d"aspects familiers, du sens connu des moindres choses. Tulle était médiocre en braulé,
médiocre en étendue, sale, triste, parfois
ennuyeux, avec tous les mesquins défauts de
1~ pr~Yincc... . N'importe! il faisait bon
Ytrre la....

XXII
lis étaient quatre cavaliers, les plus gais du
monde, maitres cl domestiques, mon tés sur
des chevaux rouans. Ayant quitté la ville par le
faubourg du Lyon-d'Or, ils avaient rn la
pointe du clocher disparaitre derrière le coteau.
Le vent matinal leur portait encore, comme un
souhait, l'Angelusjoyeux des cloches de Tulle.
~ petites journées, ils devaient gagner Vitrac,
Egletons, Ussel, Eygurande, et, là, changer
leurs montures contre de solides mulets pour
le passage des monts d'Auvergne. Vin"t-deux
lieues à ch~vaucher ju~qu'à Cl~rmont, u~ grand
voyage! Vmgt-deux lieues qui en valaient bien
cinrp.1ante, les chemins, dans la généralité de

�-

1f1S T OR..1.ll - - - - - - - - - - - . . . . : - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J

Limoges, étant tout obstrués de rocs, tout
creusés de bourbiers profonds où s'enlizaient
les carrosses, où les piétons se rompaient le
cou.
Bientôt, les champs de Brach s'étendirent
devant eux. Quand le soleil se coucha dans

L'aspect de ces guellx faisait grand' pitili à François
et, SOllve1tt, il rappelait à son ami les paroles de
J\f. de La Bmyerequi seraient- disait-il - mi témoignage, aux siècles à venir, de la misère du paysan
de France so11s le Gra11d Roi. (Page 2:l4.)

une cendre rouge, Pierre et François arrivaient
au bourg d'Égletons.
Pendant que les valets pansaient les chevaux
et que l'hôtesse assassinait un poulet maigre,
François fit apporter une chandelle en sa chambre, et commença de relire certains papiers
qu'il avait reçus de son père. C'étaient des
lettres de recommandation pour M. de Vaubourg, - « intendant de justice, police et
finances en Auvergne», amide M. Baluze, et d'autres pour quelques chât!llains de la
montagne que ~L Barbazanges araü eu l'heur
d'obliger : M. d'Arzenac, M. de _la Rochcl~lye, madame de. Combareilh. ~l y avait encore un petit cahier manuscrit . _dans une
enveloppe de cuir fauve, qui contenait les
précieux avis paternels de ~f. Barbazanges,
conseils pour les mœurs, l'étude, la conduite
dans le monde, et la santé.
François lut fort exactement ces avis que
son bon père lui avait remis avec sa bénédiction. TI y trouva des recetles et secrets hérités
de quelque grand'mère, pour &lt;C ousler un
coup... lever l'estoumach... guérir le mal
d'yeux, la toux, la gale, conjurer le poin de
cous té... »; des invocations et prières pour
« estancher le sang », pour cc enclaver le
loup », et enfin &lt;C l'oraison de madame Saincte
Apolloine contre le mal de dents l&gt;.
M. Barbazanges avait ajouté, de sa main,
quelques conseils plus intimes et plus délicats.
li exhortait son fils à fuir &lt;&lt; comme peste »

les femmes de mauvaises mœurs et à ne point
commettre d'adultère. Et il concluait :

Je sçais que vous êtes trop bien né et trop
bon chrétien poui· attaquer jamais l'innocence d'une fille et Luy ravfr l'honneur. Mais,
mon chel' fils, vous êtes fait de telle sol'te que
votre seule vüe e'bmnle étrangement la vertu
la mieux assurée. Votl'e modestie, que j e
connais, ne s'étonnera point sifaffi1'meque
votre figure est un mirofr aux alouettes,
vers qui voleront les désfrs étourdis et les
pensel's ùnprudens. Et en cela, il n'y a point
de voti·e faute, les astres vous ayant prédestiné à donne,· de l' amom· à toutes les
femmes, poui· leui· confusion et votre malheui·. Vous n'ignorez pas sous quelles planètes contrafres vous naquistes, et comment Sal1mie vous menace dès que Vénus
vous semble favoriser. N'ayant jamais aimé
pel'sonne, vous épl'ouvastes cependant les
fâcheux effets de cette tendi·esse des femmes
que vous ne favol'isiez point. Ga!'de::;-vous
donc d'y répondi·e, - hormis le cas de
légitimes fiançailles ou nopces, la vertu du
sacrement ostant le venin p1'opre de la passion d'amou1·. - Ne donnez pas votre cœur,
si vous tenez à conserver votre vie. J'ai pu
doute1·, quelquefois, de la véracité de l'hoi·oscope que je fis moi-même; mais les événements qui pl'écédèrent votre dépa1't le
confii·mèrent si bien que, malgi·é moi, f ai
dû 1·emett1·e toute ma confiance en mes 1n·erniel's calculs et pi·onostics ....
Cette lecture ne troubla point François. Il
croyait fermement que la destinée des hommes
est gouv-ernée par les étoiles ; il savait la sienne
inscrite, à l'avance, dans le ciel, et ne pensait
pas qu'il y pût échapper. &lt;! Assurément, pensait-il, - je ne veux pas commettre d'adultère, ni déshonorer des filles, ni former d'infàmes liaisons. Mais je ne suis pas d'àge à me
marier, ni d'humeur à me fiancer, et, femmes,
vierges et courtisanes m'étant défendues par
la religion, les lois et ma volonté proprc,je ne
YOis guère où je trouverai la belle maitresse
dont l'amour me fera mourir. Le danger, s'il
existe, n'est pas très prochain; il n'a rien
pour moi d'cffropblc et, Join de l'appréhender,
je l'attends, d'un esprit ferme et d'un cœur
joyeux. n
La couchée du lendemain fut au château
de la Roche-Élye, vers les montagnes de )lcymac. Puis, d'une allure moins vive, la petite
troupe commença de gravir ces plateaux de
landes ondulées et de pâturages qui montent, au nord, vers Millevachc et les Monédières, à l'est vers l&lt;'s Dômes auvergnats.
L'automne, si clément encore au Bas-Limousin, dépouillait déjà les gros chàlaignicrs
aux têtes courtes, aux troncs fendus, dont
les racines monstrueuses crèvent les talus des
chemins et menacent ruine. Les chênes, qui
gardent jusqu'en férrier un feuillage roux,
sec et bruissant, étalaient leur frondaison
pourpre, et le sol, entre eux, jonché des
feuilles de l'an passé, avait la couleur. du
cuivre pâle. Parfois, châtaigniers et chênes

disparaissant, la lande s'étendait sur un espace
de plusieurs lieues, couverte de brµyère brûlée,
avec çà et là quelques bouquets de bouleaux
éparpillant leurs fragiles piécettes d'or. Les
villages s'espaçaient. Les maisons, bâties de
tourbe et de branchages, baissaient l'échine
sous le vent, comme les troupeaux dont elles
avaient la couleur. Des gens petits, chétifs,
en haillons, d'une saleté dégoûtante, puant le
fumier et le suif, fermaient leur porte d'un
air hostile dès qu'ils apercevaient les voyageurs. L'aspect de ces gueux faisait grand'pitié
à François et, souvent, il rappelait à son ami
les paroles de M. de La Bruyère qui seraient
- disait-il - un témoignage, aux siècles à
venir, de la misère du paysan de France sous
le Grand Roi.
Nos quatre cavaliers, avertis par M. Baluze
qui avait fait le voyage, tenaient Je pistolet
chargé dans les fontes, évitaient les détours,
fuyaient les compagnies de hasard, et ne dévia'icnt point de leur route, malgré fortdrières
et marais. Ces marches du Limousin étaient
infestées de hobereaux pillards, moins gentilshommes que brigands.- Les valets, Toine et
Jcantou, assez braves pour leur condition, ne
,craignaient point trop les voleurs, mais avaient
un grand effroi des moindres pâtres. Car ils
étaient dans le pays même des sorciers, des
nécromants, des charmeurs de loups, des
« forgeurs l) de malades; pays maléfique où
chaque fontaine est fée, où les arbres souffrent
les maux des humains, où rôdent le petit
Chien blanc qui égare les voyageurs, le Dmc
qui les charge et les étouffe, le Cheval de
paille qui les fait mourir de peur. Des personnes dignes de créance avaient trouvé, la
nuit, un cercueil en travers de leur route,
cercueil ensorcelé qui se déplaçait avec elles
et leur barrait le passage jusqu'au cri du
coq. D'autres avaient ouï le vacarme de la
« chasse volante » que mènent les àmes
damnées dans les rafales et les clameurs du
« vent noir », tandis que les bérous ou
loups-garous, vêtus de peaux de bêtes, courent à minuit par les villages, affolant les
animaux dans les étables et les chrétiens
dans leurs lits.
Pierre et François, malgré le collège, la
philosophie et la religion, n'aimaient pas
beaucoup à s'entretenir de ces choses. Ils préféraient chanter des complaintes patoises cl
contempler, chemin faisant, les beautés horribles du désert. A dire le vrai, tous les
aspects de ces lieux ne donnaient pas de la
tristesse. Quand les nuages, par des trouées
bleues, laissaien t filtrer le soleil, des ombres
mouvantes rnriaient les nuances des plateaux;
les fonds s'éclairaient; une ligne de neige
éclatante dessinait, à l'horizon, les Dores et
le Cantal. Dans les vallons abrités, les châtaigniers semaient leurs coques épineuses. On
voyait, parmi leurs ramures, les girouellcs
d'un petit castel. Partout brillaient des bassins de sources, des étangs ronds, cent disques d'eau froide el pure qui vivaien t dans la
morne lande comme des yeux limpides de
jeunesse dans une face de vieillard. Les coupures profondes du granit versaient d'innom-

'--------- - - - - --- ------- LJ VTE .JI.MO~
brables rivières aux noms féminins et charmants : la Soudcille, la Triousonne, la Luzège,
la Clidanc.... Au crépuscule, toutes ces eaux
exhalaient un brouillard pareil à l'écume du
lait ; les plaines, les vallons n'étaient plus
qu'une mer vaporeuse et, tels des monstres
submergés à demi, les montagnes éparses
haussaient des fronts d'azur et des croupes
riolacées.

xxm
En quittant \'auberge d'Eygurande, nos
rnyageurs se dirigeaient wrs Combareilh.
L'hôte du Faisan Doré leur avait montré le
chemin : il fallait abandonner la roule royale
de Clermont cl longer les gorges de la Clidane.
Les quatre cavaliers, et le mulet porteur
des valises, suivaient depuis quelques heures
déjà le sentier Laillé en corniche, qui dominait la rivière à une hauteur de vingt ou vingtcinq pieds. Ils allaient lentement, à la file,
François en avant, Broussol en arrière, lorsqu'un étrange personnage attira leur attention.
C'était tout bonnement un pêcheur de
truites, assis sur un rocher, la ligne en main.
Il n'est point d'arme plus innocente qu'une
ligne, et la passion de la pèche ne va pas,
dans une âme, sans quelques vertus : patience
et prudence, discrétion et ténacité. Jamais un
vrai pêcheur ne fut sanguinaire : il lui est
permis d'être poète; il ne saurait être belliqueux.
Pierre Broussol, qui songeait aux rochers
du Coiroux, ne put se tenir d'apostropher
l'inconnu d'une façon familière et civile,
comme un confrère parlant à un confrère.
L'homme, interpellé, leva la tète, ôta son
feutre, et répondit très poliment :
- Il est vrai, monsieur: la journée est belle,
trop belle, car le poisson se tient coi aux
creux des rochers. Pourtant, j'ai pris quelques
pièces, et, tout à l'heure, une grosse truite a
rompu mon fil. ...
La petite cararane s'arrèla, et Pierre, vaincu
par la curiosité, dégringola vers la Clidanc et
rejoignit le pècheur.
- Pardi, fi t-il, voilà de beau poisson cl
point abimé .... Vous êtes habile homme....
J'ai pèché la truite naguère, et j'avais une
façon de ferrer les grosses pièces !... Cela
faisait l'admiration de tout le monde....
Le pêcheur se mit à rire. C'était un homme
de quarante ans, qui avait le teint 1mm, les
yeux enfoncés, la màchoire forte el les dents
belles. Ses cheveux noirs étaient coupés en
rond, à l'espagnole, et il portait la moustache,
comme un soldat. Pierre remarqua la pauvreté de son habit, qui était de forme ancienne
et d'étoffe commune, couleur de musc.
- Vous les vendrez, sans doute, ces truites,
aux cuisines de quelque château?
- Que non point, monsieur! Je les mang~rai ~oi-mème. Je donne quelquefois mon
bmn; Je ne le vends jamais.
Celte fière réponse, et la mine martiale de
l'homme à l'habit couleur de- musc, ne dé-

EUSE DE 'F~ANÇ01S B.Jl'lf.BAZANGêS - - ~

plurent point à Broussol. Il crut voir devant
lui un soldat en congé ou en retraite.
- Vous êtes du pays, mon brave? fi t-il
en guignant de l'œil le panier au poisson. Je
jurerais que vous avez fait la guerre. Cela se
voit aisément. ... Un je ne sais quel air... qui
n'est pas d'un croquant....
- Cela se voit, en vérité?... Par la mordieu, vous avez l'esprit subtil, et c'est plaisir
que de causer avec vous! ... Oui, oui, j'ai fait
la guerre .. ..
- Sous M. de Turenne? ...
- Un peu partout.... En Allemagne, en
Flandre... en Piémont. ...
- Attention! cria Pierre, tirez! tirez! ...
Là .... Eh! non, pas ainsi! ... Passez-moi la
ligne ! Je vais vous enseigner un certain
coup .... Voyez ... voyez .... C'est fait! .. . La
gueuse pèse bien deux livres.... C'eùt été
dommage de la laisser fuir avec l'hameçon ....
Il soupesait la truite glauque, piquetée d'écarlate, et toute luisante, gluante et frétillante entre ses doigts. Ses compagnons, qui
le regardaient d'en haut, penchés sur le col
des mulets, applaudirent.
- Non, non! monsieur! s'écria l'homme à
l'habit couleur de musc. Ceci est à vous ....
Vous me feriez injure de n'accepter point ce
poisson.... Je vois que vous êtes fin pêcheur
et honnête homme, et fort différent des rustres qui habitent en ce sauvage pays.
Pierre voulut refuser, par civilité, mais la
vanité, unie à la gourmandise, le contraignit
d'accepter le don du pêcheur.
- Que je sache au moins qui m'oblige!
dit-il.
L'inconnu hésita, sourit, considéra Pierre
avec bienveillance, et répliqua :
- Que vous importe, monsieur? ... Enfin,
si cela peut vous contenter, nommez-moi
Jean .... Jean Dragon .... Et vous-même? ...
- Pierre Broussol. .. . Et voici, sur le chemin, mon ami François Barbazanges. Nous
sommes bourgeois de Tulle et nous allons à
Clermont, chez monsieur l'intendant de Vaubourg.
- Vous allez à Clermont, par celte route! ...
- Oui, mais nous souperons à Combareilh, où il y a une auberge assez bonne ... : Et
mon ami s'en ira complimenter la marqmsc,
si toutefois elle est au chàteau.
L'homme à l'habit couleur de musc avait
changé de visage. Ses yeux allaien~, de Pie~re
à François, et sa bienveillance prem1ere paraissait soudain refroidie.
- Messieurs, fit-il, j'ai ouï dire qu'il n'y
avait personne à Combareilh.... ~raigncz de
faire un détour inutile et regagnez, au plus
tôt, la grande route de Clermont ... Je serai
fàché, vraiment.... !\fais retournez ... retour- .
nez .... Il le faut.. .. Vous ne savez point où
vous allez .. .. Ce serait grand dommage ....
L'étrano-e
contenance de Jean Dragon troubla
0
les valets et donna de l'humeur à François
Barbazanges.
- Et pourquoi n'irions-nous pas ~ Combareilh? répondit-il avec quelque dédam. Que

pourrions-nous craindre?... Nous sommes
armés, et je ne pense pas que madame la
marquise de Combareilh,_amie de mon père,
soit fàchée de me recevoir. J'ai une lettre
pour elle ....
Jean Dragon eut un geste si violent que la
ligne lui glissa des mains. Son visage s'empourpra. Il considéra d'un œil hostile le beau
visage de François Barbazanges.
- Faites comme il vous plaira, monsieur ;
mais, à l'auberge, informez-vous .... Et que
Dieu me damn.e si les gens du village ne vous
déconseillent point d'aller à Comhareilh ! C'est
un mauvais séjour pour les étrangers ... pour
les jouvencea11x novices ... pour les imprudents .... Il y a quelqu'un, monsieur, qui, de
près ou de loin, .défend la porte de Combareilh .... N'importe qui vous le dira .... Retournez, monsieur., s,ur vo_tre vie!
- Vous êtes fou, et vous me prenez pour
un làche ! dit François tranquillement. Sachez,
monsieur, qui faites la leçon aux autres,
sachez que mon aïeul et mon bisaïeul combattirent en vrais gentilshommes sur les remparts de notre ville, avec le capitaine Jehan.
J'irai où il me plaira d'aller .... Adieu, monsieur! Et toi, Pierre, remonte!... Allons,
Toine, Jeantou, marchez 1•• •
- A votre aise! fit Jean Dragon. Si quelque
mal vous arrive, monsieur l'écolier présomptueux, ne vous en prenez qu'à vous-même....
Je vous avait crié : « Casse-cou I l&gt; en bon

Un ètrauge perso1111age attira l'atte11tio11 de François
Barba.zanges et de Broussol.... C'était tout bo11nement 1111 pêcheur de truite s, assis sur m1 rocher, ,me
lig11e à la main .... L'homme, i 11/erpellt!, leva la tête
(Page 235.)

chrétien.... Et je vous le répète encore :
n'allez pas à Combareilh.
Il renfonça son feutre, d'un coup de poing,
prit son attirail de pêche, et, plus leste qu'un
chevreuil, escalada le rocher.

�,

'

LI

1t1STORJ.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
Les quatre Limousins le regardèrent disparaitre. Puis les valets firent de grands cris.
- Taisez-vous, sots et couards! dit François. Ce Jean Dragon est un fou, s'il n'est pas
un coquin! Il tàchait à nous détourner de
Combareilh pour nous attirer en quelque
piège .... Et toi, Pierre, qui t'en vas, niaisement, lui débiter nos noms et qualités cl lrs
c:rconstanccs de notre voyage! .. .
- J'ai eu lort, je l'avoue.... Mais i! avait
la mine d'un honnête homme, et i! m'offrait
cc poisson si galamment! ... Tout de même,
François, si nous retardions ... jusqu'à l'annéè
prochaine ... cette ,•isite à Combareilh? ...
- Oui, oui, monsieur, poussons tout drct
vers l'Auvergne ! supplia Jeantou. Combarcilh
ne nous dit rien qui vai!lc, et monsieur ,·otre
papa serait bien fàché s'il vous arrirnit
malheur.
- Idiots !... idiots fieffés! s'écria François
qui , pour la première fois de sa vie, entrait
en colère. Vous m'offensez, et mon père, cl
madame de Combareilh, qui est la plus aimable
cl la plus vertueuse personne du Limousin ....
Pensez-vous donc qu'elle exerce niai l'hospitalité, ou qu'elle nous reu i!lc loger dans un
cul de basse-fosse, ou peut-être nous manger
tout crus comme fait la Dame manche de
Gimel? Suis-je forcé d'obéir au premier venu
qui me dira: &lt;&lt; Yadevant ! »ou: &lt;! Retourne! ... n
Mordicu I j'irai à Combreilh : je saurai qui
est Jean Dragon, et, s'il m'osc chercher noise,
je lui couperai les oreilles.
Toinc et Jeantou se regardaient l'un l'autre,
d'un air indécis. Pierre murmura :
- Où tu iras, j'irai. Mais pourtant....
Bah! nous sommes aux mains de Dieu! ... Ne
pensons plus à cet imbécile de pêcheur, et
reposons-nous ici pour le mél'ende 1 •
François déclara qu'il n'avait pas faim,
mais qu'il se dégourdirait rnlonticrs les
jambes.
- Cassez la croùtc, dit-il d'un Lon radouci.
Je vais en avant, reconnaître la route .... Et
n'ayez pas de souci de moi. Je prends un pistolet dans ma ceinture.
- François! cria Pierre, reste à portée
des voix. La prudence ....
Mais François, descendu de sa mule, élait
déjà loin.

XXIV
t&lt; Ce Jean Dragon?... Un fou, peut-être ....
Un coquin probablement!. .. Soldat? ... Oui,
soldat ou brigand .... Ce rêlcment, celle coi!'..
furc, ce ccinturo:1 si bien garni .. .. Il montra
quelque courtoisie arec Pierre.... Mais il me
rer\arda au visage comme s'il eût voulu me
peindre en portrait, ou me reconnaître en
n'importe quel lieu et dans n'importe quel
temps.... Il faut croire que ma figure ne lui
plait point.... Quelle bizarre rencontre, et
quel m1stère !. .. Quelqu'un, dit-il, défend
l'entrée de Combareilh ! Cela me donne une
furieuse envie d'y aller. Voilà que mon
voyage tourne au roman! Je crois vivre un
poème de !'Arioste .... Jean Dragon représente
·I. Collation en plein air,

au naturel le jaloux enchanteur : il retient
quelque princesse captive au chàteau de Combareilh et je suis le cheralier errant, le Roger,
le Galaor, le Renaud, qui Ya déliner cette
bdlc !... Pourquoi la marquise de Combareilh
a-t-elle soixante-dix ans? Ah! que cette aventure me divertit! Comme un peu de danger
et beaucoup de mystère relèrcnt l'ordinaire de
la vie et lui prètcnt de l'a6rémcnt !. .. Ma
mélancolie coutumière s'est dissipée .... Peulètre, aux icux des personnes sensées, paraitrais-je outrecuidant cl ·ridicule ! Mais qu'importe! J'ai vingt ans, et malgré mon humble
naiss.ince, j'ai un cœur de gentilhomme....
La couardise de Pierre me déplait horriblement ; et certes, avec l'humeur que je me
sens aujourd'hui, je ne reculerais pas devant
le diable. »
Ainsi rèvait Françoi,, charmé de sa propre
folie et de ~es imaginations romanesques.
Vnc délicieuse fraicheur, l'arome des
mousses, des feuilles humid~s, des sapins,
des genéHiers, emplissaient la gorge de la
Clidanc. On n'y entendait aucun bruit que le
frémissement de l'eau rapide et le murmure
égal des cascatelles q1ii, çà et là, glissaient en
filets d'écume, couHant et découvrant les
rochers. Deux hautes parois granitiques, colorées de cuivre et de rouille, découpaient sur
le ciel des arèles, des aiguilles, des tours,
des colonnades, des profils d'églises gothiques,
des pans.de donjons ruinés. Quelques sapins
sombres, des houx frais et vernissés, d'énormes
lierres arborescents s'agrippaient aux creux
de ces murailles cyclopéennes qui semblaient
se rejoindre, et se confondre, et former une
prison magique, ouverte et refermée sans
cesse autour de François.
Puis le couloir sinistre s'élargit. Les escarpements se couvrirent d'épaisse bruyère et se
couronnèrent de châtaigniers. François devina,
tout proche, ce grand bassin de prairies où la
Clidane reçoit, en son lit fluide, son amant le
Chavanou. Là, sans doute, à moins d'une
lieue, étaient le village et le chr\teau de Com)lareilb. Sautant de pierre en pierre, le jeune
homme descendit jusqu'à l'extrême bord de
l'eau, mais des bruits soudains et singuliers
l'obligèrent à la méfiance. Il distingua des
hennissements, des abois, des rires, - des
rires si clairs qu'ils étaient presque surnaturels et aériens, comme d'ondines ou de
sylphides . - Doucement il gravit un quartier
de roc qui formait une large table naturelle,
et, couché tout à plat, tel un chasseur
embusqué, il avança la LêLe.... Ses lèvres
s'ouvrirent pour un cri ; son cœur s'arrêta de
battre .... li demeura si parfaitement immobile qu'on l'eût pu croire pétrifié.
Un peu plus avant, la Clidanc, rencontrant
un barrage de · rochers, s'étalait dans une
dépression circulaire, comme dans une coupe
de granit. Les bords de cette coupe étaient
veloutés de vertes mousses, et l'eau pacifiée,
reflétant les irisations du ciel, paraissait une
liquide opale enchâssée dans une émeraude.
Un seul gros chàtaignier, tout d'or et de
bronze, nuançait l'onde assombrie d'un beau
ton roussâtre et profond. Au loin , des pentes

violacées de brmères allaient se croisant et
s'abaissant. Le •soleil déclinait. D'énormes
nuages·, comme ceux qui passent dans le ciel
en fète des tableaux vénitiens, roulaient leurs
boules et leurs rnlutes et s'enflammaient
somptueusement.
Trois chernux, portant des selles de femmes,
attendaient, liés à un tronc, sur la crètc de la
colline, et plusieurs chiens de chasse couraient, de-ci, de-là, d'un air féroce et joyeux.
François aurait pu remercier Dieu de ne
l'avoir pas mis sous le vent de ces bêtes qui
l'eussent infailliblement dévoré.... Mais François ne songeait plus à rien. Il regardait et de ses yeux bien éveillés et bien ouverts,
il 1·econnaissait son 1·êve.
Ce n'était pas tout à fait le même cad1:c :
il y manquait la forèt et l'antre, et la Licorne
et les oiseaux ; mais c'était la mème heure de
la même saison. Et c'était la même femme.
Debout, dans celle zone d'ombre que formaient les basses branches des châtaigniers,
elle arni t des che,·eux lJlonds noués de perles,
une robe blanche et brillante qui semblait de
brocart épais, de petits brodequins en toile
d'or et d'argent, à talons rouges. Astréc ou
Bradamantc, Alcinc ou Marphise?.. . Diane,
plu lot, quand elle a posé son arc et ses flèches
et s'apprête pour le bain, Diane exposée
bientôt sans voile à la curiosité d'un nournl
Actéon .... Deux filles suivantes, vêtues d'écarlate et de brun, tenaient le rôle de nymphes,
et s'empressaient à dévètir leur maitresse,
l'une débouclant la ceinture, l'autre dénouant
le brodequin, toutes deux tirant la robe de
brocart et la chemise en toile de Hollande.
Nue et chaste, d'une pâleur éclatante, la gorge
rigide et ronde, les banches souples, les
jambes longues, la belle jeune femme assurait l'agrafe de perles -dans sa chevelure.
Avec une simplicité d'immortelle qui ne
craint pas la caresse glacée des torrents, ni la
fraicheur d'un crépuscule automnal, elle
descendit les degrés du rocher, entra jusqu'aux
genoux, puis jusqu'aux flancs, dans la rivière,
et parut enfin toute d'ivoire sous la glauque
transparence des eaux. Elle nagea, s'étendit
sur le dos, et son blanc visage renversé
émergea seul, avec ses cheveux flotlants,
comme un calice de nénuphar parmi des
herbes doréc1-. Enfin, lasse de ce jeu, clic
aborda non loin du rocher où François Darbazanges se mourait d'émotion, d'angoisse et
d'inconnu bonheur. Il vit la fi gure délicieuse,
les yeux gris, le nez pur, le teint nacré, el la
plus spirituelle, la plus amoureuse bouche ....
li vit le torse ondoyant, les beaux bras; il vit
la tendre fleur du sein qui avait l'indéfinissable nuance, le mauve à peine rosé de l'œillct
sauvage. Et, sans grossière pensée, sans profane désir, par un miracle de prescience, il
devina les possibilités infinies. de bonheur que
promettait cette beauté vraiment unir1ue. II
ne rélléchit pas; il ne s'étonna point: l'amour
inévitable et fotal le frappa comme la foudre.
Cependant la baigneuse s'éloignait en
nageant. Ses mains brïsaicnt en mille remous
les refl ets moins ardents, les roses défaillantes du ciel. Dressée sous le grand arbre,

•
VŒ A.MOU1fEUS'E D'E 'F1(ANÇ01S BA](BAZANG'ES

elle parut, pàle comme la lune qui se lève
quand le soleil est rouge encore à l'occident.
I.es deux suivantes lui remirent ses habits la
rechaussèrent pendant qu'elle parlait à ,;oix
basse et riait. François la vit gravir le
coteau, les chiens sautant autour d'elle. Un
instant, les trois amazones découpèrent leur
beau groupe équestre sur l'or enflammé du
couchant ... . Puis tout s'effaça. Il n'y eut plus
que la solitude, le silence, les montagnes
violettes, et le disque d'opale du bassin qui
passait du rose au gris dans un cercle de
roches noires.

XXV
Pierre Broussol et les valets s'arançaient à

la recherche de François, quand ils le rencontrèrent, tout pareil à un halluciné qui
marche au bord d'un abime et dort, et rêve,
les yeux fixes, regardant les gens et les
choses sans les voir.
Le soleil n'étai~ pas couché, quand le hameau de Combareilh surgit d'un pli de terrain, entre des châtaigniers. Des toits fumaient.
Des fenêtres rougeoyèrent. Devant l'hôtellerie, des enfants et des porcs se roulaient
ensemble dans la bouc. Un chien aboya. Les
grelots des mules ti ntaient clair. Et l'aubergiste, aver.Li par ces sonnailles, vint saluer les
voyagcu1·s.
L'auberge, parée d'un rameau de chàlaignier, roussi au feu de la Saint-Jean, portait
l'enseigne de l'Écu de Fmnce. Elle était malpropre, comme il sied sur les frontières de
l'Auvergne cl du Limousin, mais il s'en
échappait une odeur de cuisine qui fit ·renifler de joie Pierre Broussol. La grande salle,
plus noire qu'un fournil, n'avait pas été
repeinte depuis cent ans. Des quartiers de
porc, des tr:isses d'oignon , des chapelets
de cèpes racornis pendaient aux solives.
Quatre vieux paysans, qui semblaient taillés
da?s le chêne brut et dans le granit, occupaient le cantou et surveillaient la marmite.
.\ genoux, la serrantc soufOait le feu, avec sa
Louche, malgré les cendres et les étincelles
qui lui piquaient la figure. Cette 1·cstale d'auberge était jeune, grasse de p:irtout, rougeaude et mal débarbouillée.
Pendant que les valets menaient les mules
à l'écurie, Pierre s'assit devant le feu les
pieds sur les chenets, et commanda ~u'on
lui servit la soupe.
- Mo!1sieur, dit l'hùte, très poliment,
':o_us pla1ra-t-il d'attendre votre ami qui a
lait porter sa valise dans la chambre?
- Mon ami ne loge point ici ... Il change
de_ cos.turne pour s'en aller présenter ses devoirs a madame de Combarcilh ... Dieu sait
si cela me fàche !. .. A ce propos, mon bra vc
homme,. cvnnaissez-vous un certain personnage qui porte un habit couleur de musc,
des moustaches, des cheveux à l'espacrnole
, d se nommer Jean Dragon? o
'
et pretcn
Ce nom fit jeter un cri à la servante. L'hote
leva !es bras en jurant Dieu, et les quatre
~~m1~s, du cantou donnèrent quelques signes
d mqmctudc.

1\'11e el chaste, la belle jeune femme assurait l'agrafe de perles Jans sa clte1•elure. A 11ec 1111e si111plicilé d'i111mo1·•
telle qui 11e crai11t pas la caresse glacee des torre11ts, elle descendit les degrés du rocher, entra dans la ri1&gt;iére
(Page 236.)

Jean Dragon, monsieur ?... Un homme
en habit couleur de musc, aYeC des mous~
taches? ... C'est M. de la Roche-Dragon luimèmc. li n'est point de ,Jean Dragon dans le
pays.
- C'est un quidam bien singulier, repartit Pierre.
Et il conta son aventure, sans omettre le
don de cette truite qu'il fallait mettre à la
poêle, incontinent. ...
- Monsieur, dit l'hôte en jetant des regards
effrayés autour de lui,je n'aime point à parler
de ... de ce Dragon, sans que la porte soit
close. Youlez-Yous monter dans la chambre oit
est rotrc ami'!

L'hôtesse poussa son mari Yers l'escalier.
- C'est fort bien dit, Fougeyras ! ... On a rn
ChassaYant rôder près du village ... et madame
Hpcinthc Yient de passer à cheral... Monte,
mon homme, et parle à cc pauvre jeune 111011sictir. li a sibonncfaçon! li est si aimable! ...
Je ne roudrais point qu'il lui arriYât malheur.
Pierre Broussol courut à la chambre de
François, suivi de près par l'hôte. li trouva
son ami en beau costume de velours ü olet,
ayant déjà le chapeau sur la tête et le manteau sur les épaules.
- Vous voici, notre hôte! J'allais précisément mus demander un domestique pour me
guider vers le château de Combareilh.

�111STOR,.1A

---------------------------------------~

- Vers Combareilh !. .. Ah! monsieur! ...
Songez à ce que vous faiLes ....
- J'ai conlé à cc bonhomme nolre enlreLien avec Jean Dragon, dit Broussol. Et il nous
, eut rérélcr des choses épouvanlables .... Jean
Dragon n'esl point Jean Dragon ....
- Ala vériLé, repritFouge)ras, c'est un seigneur des plus féroces, et redoulé dans tout le
pays. Les bonnes femmes prétendent qu'il
cnlère et rançonne les rnyageurs .... La prcurc
de ces attenlals n'est point faite, car, depuis
les Grands Jours de Clermont cl de Limoges,
nos gentilshommes de montagne mcllenl quelque prudence à massacrer les voyageurs. Mais
on sait que monsieur de la Roche-Dragon est
fort savant en magie noire, et qu'il fait jeter
des sorts, par vengeance, aux gens qu'il n'aime
point.
Broussol frémit.
- Il habite un vieux château tout démantelé; il est assez pauvre; on le dit excommunié.... Et le pire, messieurs, c'est qu'il a pour
familier el pour domestique le famenx meije
Chassavanl ! .. . Cc sorcier noue l'aiguillelle aux
jeunes hommes et fait avorlcr les femmes
grosses rien qu'en les regardant! Il sait toules
les paroles qui guérissent et Loutes celles qui
font mourir. li connait les rertus des herbes
el des fonlaines ; il a le bien et le mal dan
les mains. On dit même qu'il peul changer
de forme, à sa fanLaisie, el que, si les gens
du Roi le voulaient saisir, il deviendrait
incontinent crapaud, serpent ou chavoche.
- Bonhomme, dit François, vous rous
moquez!
- Riez, monsieur! Vous n'auriez pas le
cœur à rire, si ,·ous connaissiez Chassavant.
- Tout cela ne m'apprend point pourquoi
monsieur de la Roche-Dragon m'osa défendre
le chàteau de Combareilh ... . Ce digne seigneur
e t-il épris de la douairière?... Caresse-t-il
l'espoir d'un mariage ou d'une succession?
- Je crois, mon ieur, dit l'bùte en baissant la roix malgré lui, je crois que vous
ignorez toute l'hisLoire des dames de Combareilh.
Il semblait craindre que le sorcier, invisible,
ne l'entendit.
- Ah! al1 ! il y a plusieurs dames de Combareilh. ...
. - ~ladame la marquise douairière .. . et sa
uru, madame Hyacinthe, une jeune personne,
née Mirefleur, parfailement noble et sage, el
belle comme le jour.
François Lressaillit :
- Une 'jeune femme? .. .
li manqua d'ajouler : « Une blonde, étrangement Mifféc cl ,êLue de brocart blanc.... Elle
a un cheral bai, des chiens épagneuls, el elle
se baigne, au soleil couchant, dans la Clidane.... » Mais une délicate pudeur le contraignit au silence, car, pour rien au monde, il
n'eùt exposé son idole nue aux imaginations
grossières de Broussol et de Fouge)-ras.
Les paupières abaissées sur la vision
merreilleuse, il écoulait-une voix secrète qui
lui' répçlail: . « llyacinLhe !... Hyacinthe! »
- ~lais, diL Pierre, que fais-lu? Laisse ce
flacon .... Tu n'écoutes pas.

François Barbazanges s'aperçut qu'il avait
renversé sur le carreau la moitié d'un petit
flacon que sa mère lui avait remis au départ
de Tulle, et qui conlenail de l'Eau de la Reine
de Hongrie.
- Yous disiez?
- C'est une histoire assez triste, monsieur.
Vous savez peut-ètre que madame de Combarcilh n'était plus en son jeune ,'lge quand elle
accoucha de noire marquis. Feu son mari a rait
alors soixante ans ; elle en comptait plus de
quarante. Que de pèlerinages ils avaient faits,
et de neuvaines, depuis douze ans bientùt
qu'ils étaient marié !. .. Leur fils, Lard venu,
cl bien-aimé, fut, hélas ! comme on voit les
rejetons de vieux parenls, chéLif et malingre,
tant du corps que de l'esprit. Son exlrêmc
simplicité prêtait à rire, et sa crédulité le
rendait plus inquiet, plus chagrin qu'une
dévote qui sent toujours le diable à ses
trousses.
» Dès l'âge tendre, ce pauvre seigneur se
crut persécuté par les sorciers. Il ne rêvait
que de conjurations et se harnachait d'amulettes. Jusqu'à près de trente ans, il ne se
roulut point marier, el quand monsieur de
Luzarche, cousin des Combareilh, lui offrit
mademoiselle de Mircfleur, sa pupille, le
jeune marquis fit quelques façons. li eût préféré vine en un couvent, pour se mieux garder du diable. )fais il était fils unique, dernier du nom,' et il devait à ses aïeux de
perpétuer la race.
» Monsieur de Luzarche lui fit donc épouser
- il y a cinq ou six ans - la belle Hyacinthe
de Mircfleur, fille bien faite et bien dolée. Monsieur de la Roche-Dragon com-oitait la dol et
la fille. ~ •ayant pu obtenir l'une et l'autre, il
jura que monsieur de Combarcilh posséderait
la dot, tout à son aise, mais la fille, point! . ..
Sans doute songea-t-il à enlever mademoiselle
Hyacinthe; il recula pourtant del'ant le
scandale, car monsieur de Luzarche a des
ami bien en cour, et le Roi ne souffre point
qu'on ravisse une héritière noble comme
une simple bergère.
» On fil le mariage, nonobstant monsieur
de la Roche-Dragon. Le meije Chassa,•anl fut
aperçu, rôdant autour du cbàLeau , dans la
nuit des noces. A l'église, au festin, au bal,
monsieur de Combareilh arait montré quelque
fierté .. .. Le lendemain, celte fierté parut bien
amortie, et, de jour en jour, le paune époux
tomba dans la plus noire tristesse, jusqu'11
1~rendrc sa jeune femme en horreur. Bienlol,
il roulut fuir sa famille, ses amis, sa maison,
se plaignant d'ètrc harcelé par des tourmenteurs invisibles. Avant la fin de l'année, il
nous quitta. Sa mère conte qu'il est aux
armées. Cependant, Gineste, le vieil écuyer,
m'a lai sé enlendre que notre malheureux
seigneur est enfermé en un couvent et que sa
raison est perdue... . li m'a dit encore - cl
cela n'est pas impossible - que Chassavant
arait jeté un sort au marquis pour empêcher
la consommation du mariage. Monsieur de
Combareilh fut ou se crut charmé.
- J'entends bien, disait Broussol en riant.
Le sorcier lui avait noué l'aiguillette. ~lais que

fit la belle Hyacinthe? Demeura-t-elle nerge
él veuve d'un mari vivant?...
- Madame llyacinLhe soigne son tuleur et
sa belle-mère qui haliitenl ensemble à Combareilh. Elle fuit les compagnies de jeunes
gens et son admirable vertu la fait respecter
de tout le monde.
- Quoi? passe-t-cllc ses beaux jours à
filer la laine et à prier Dieu'?
Fougeyras se mit à rire.
- Filer la laine? ... ~otre jeune marquise
n'a jamais touché quenouille ni fu eau. Elle
n'aime que la chasse, les chel'aux, les chiens,
les faucon . Elle ne craint ni les bètes sauvages ni les hommes cl se moque de sorciers.
Il est vrai que La Roche-Dragon et Chassavant
ne peuvent rien contre elle parce que la pureté
d'une fille la défen~ mieux qu'une armun•
contre les a sauls du démon .. .. La singulière
hardiesse de madame Uyacinlhe donne à croire
qu'elle a conservé intacte sa fleur de virginité.
François, sai~i de plaisir, murmura :
- Diane !. ..
- Allons!... Allons !... dit Pierre, mus
nous la baillez belle! ... Votre Hyacinthe doit
a mir un jeune confesseur ou un petit cousin .. ..
Et faut-il penser que tous les genLilshommes
de cc- pays sont devenus aveugles ... ou que
Chassarant les a ensorcelés?
L'hôte ne répondit pas à celle lJouLade de
Pierre; mais s'adressant à François dont il
admirait le beau visage et les nobles manière .
il cru l lui pou voir donner un a vis respectueux :
- Yous èlcs jeune, monsieur, el vous ne
devez point rencontrer beaucoup de cruelles ....
Monsieur de la Roche-Dragon mus a rn ; il
sait que vous allez à Combareilh .... Et sa
féroce jalousie s'est allumée .. . .
- Eh bien!que ro'importc? .. . Je ne rcdoule
pas monsieur de La Roche-Dragon.
- Monsieur, sachez ceci : il y a, dans les
chàLeaux voi ins, des gentilshommes de votre
àgc, nullement aveugles ou en orcelés ... . füis
ils connaissent la triste aventure du marquis
el celle, plus triste encore, d'un cavalier qui
admirail. .. qui, peut-ètre, courli ail madame
Hyacinthe.... En revenant, un soir, de Combareilb à son logis, l'infortuné chut dan un précipice cl se brisa le cou ... . Prenez garde, monsieur, qu'aucun homme n'approche impunément la jeune marquise. Au si bien tous
s'éloignent-ils d'elle, la peur de la mort guérissant les plus ardentes passions.
- Qui sait? dit François rêveur. Peut-être
dans les àmes communes ... . Mais un diflicile
amour a plus d'appas pour les grandPs àmes
qu'un médiocre et sûr plaisir .... Toutefois, je
vous remercie, mon brave homme. Yous
parlez fort bien, pour un simple aubergiste,
et ,·os conseils sont fort bons. Mainlenanl,
envoyez-moi un dome tiq~e : je ne retarde
plus d'aller à Combareilh.
- François, quelle folie !
- Je le veux.
En nin Pierre le supplia, il montrait une
résoluLion inébranlable.
- Soit, monsieur, dit Fouge}·ras, qui
considérait François arec admiration . .Mais,

LA
pou\,otrc sû1:eté, sort_ez de la maison par
de:~1erc .. :. M01-mème, Je vous conduirai jus'1u a la gr'.ll_e du parc, qui est toute proche.
1ersonnc 1c1 ne connaitra votre témérité.
- Et moi aussi, fit llroussol, je vous
accompagne.
Les trois hommes tral'crsèrent le potarrer
derrière l'au?erge cl sortirent, par une petite
porte, sans etre ,·us. Le sentier creux les
P•'.turages arrosés d'eaux vives étaient 'solitaires. Chemin fa!sant, ~ougcyras e répandit
en conilde~c?s qui a?1userent les jeunes gens.
- Je n ai pas vecu Loule ma rie chez des
r~~tres limousins, disait-ils. J'ai serri feu monsieur de Combarcilh: j'ai vu Paris; j'ai ,·u les

.

Y1E .JIJKOUR.EUSE DE 'F~.JINÇ01S BA~B.JIZ.JINGES

s~lons et les ruelles ... . Et vous savez, mes~1eurs, que les échos du salon ront parfois
Jusqu'à l'antichambre.... « C'était le beau
Lemps ! » comme dit madame la marquise
lorsqu'elle parle de la Fronde et de.la l\érrence'
Il n'y ~rail point de méchants sorcier; pou;.
conlrarier les amours_ des jeunes personnes,
et la place Royale était un lieu plus agréable
que _les landes du Limousin. Alors je ne
voyais que ~es laquais, cochers el majordomes des meilleures maisons, des caméristes
for1?ées à la civilité par l'exemple de leurs
maitresses. Ces compagnies me décrassèrent
l'_csprit, et il m'en est demeuré un goût très
vif pour les honnêtes gens.

-

- N'est-ce point le parc de Combarcilh '?
demanda François, indifférent aux doléances
d~ l'hot~. Maitre Fougeyras montra les futaies qui couuaicnt une colline, toison vé"é~le_, touffue, presque effrayante par ~"&lt;'n
epa1sseur et on obscurité :
- :'lous arrivons ... \'oici le mur et la
grille .. Le ja~dinier est ~ans l'a\'enue qui
condml au chalcau neuf. Tirez la chevillette
~onsieur: la cloche sonnera. Au rernir .... E~
Dieu rous bénisse!
- Et qu'il te garde de tout malheur! dit
Broussol, le cœur erré.
Il embrassa son ami.
- A demain.

(A suivre.)

MARCELLE

TINAYRE.

LUDOVIC HALÉVY
cf:&gt;

Notes el Souvenirs
_Samedi 28 octobre f 1871]. - Le pcinLre
Wmterhaltcr nous abandonn~. Il redeviant
J~llm_nand. Pendant vingt années, il avait
1_gne tous les.portraits officiels de la famille
d Orléans, pms, pendant vin°t autres années
t~us les ~ortra_i ls officiels de°la famille impi
rtalc. Mats au1ourd'hui, plu de sournrains
en France, plus de château de Saint-Cloud
plus, d_e palais des Tuileries, plus de famill~
tmp~r1alc ou royale ; bref, plus de commandes
ofüctelles pour Winlcrhalter, cl il va s'en
aller à Berlin faire les portraits des Hohenzollern. Le décaméron de l'impératrice AuguSta après le décaméron de l'impératrice
Eugénie.
Q_uelle foule, quelle curiosité, quelle animal1on, au alon de 1855, autour de ce
grand tableau de Winlcrbalter, l'impératrice
enlourée de ses dames d'honneur'! Alors
dan~ tout l'~c_lat de s~n idéale beauté, l'impératrice Eugcme pouvait supporter, sans inquiétude et sans péril, le voisinage de ces admira~lc~ personnes choisies par !'Empereur pour
lm faire corLège. Elles étaient là décolletées
très décolle Lées, la souveraine et les dame;
du palaiS, parmi fos gazons et les fleurs,
s~us les ~mbrages d'un jardin enchanté.
L 11:lpéralnce, assise, des roses dans Ia main
~ro1te, et montrant hardiment, de face, sous
1~1~u_lence . de ses cheveux blonds, le plus
dchc1eux_ n sage de son royaume. A genoux,
~u premier plan, au milieu de ses grandes
Jupes bouffantes, madame de Montebello
plongeant ses belles mains dans une rrerbe d;
fleurs, madame de La Tour-Maubourg~ vue de
P,rofil avec ses admirables bandeaux noirs
s a~pu)?nl de la main sur l'épaule nue - c~
q_udle cpaule ! - de la marquise de Las Mar1smas. Et ~ans le coin de gauche, aux pieds
1. fleprodu,t par 1/isloria, dans son numéro 3.

de l'l~péralrice, à côté de madame Lezay
Marnez1a, la toute mignonne et toute charmanle baronne de Pierres. Une véritable cour
de jeunesse, de gràce et d·amour dans un
décor de féerie!
'
La révolution du 4 Septembre a été clémente pour le œurrcs de Winterhalter· la
révolution du 21 Février s'élait montrée plus
brutale. Tous les tableaux de "ïntcrhaltcr
~urent alors littéralement mis en pièces, cl un
Journal fit remarquer, le lendemain, que la
fureur du peuple s'était portée arec une violence particulière sur les toiles signées Winterhalter.
. ~r,_la rérité est qu'un homme a,ait préside a cette œuvre de destruction. Cet
homme, c'était un peintre d'infiniment de
laient, lequel figurait au premier ranrr parmi
les envahisseurs des Tuileries. )lais il n'était
pas ,·cou en émeutier ; il était venu en curieux
en amalcur, en ~rlisle. Cependant, pour s~
donner un cerla111 Sl)le révolutionnaire il
s'était armé d'un immense pistolet ar~be
d?nt ~a pierr~ étai~ en bois. li a beaucoup
d esprit, le pcmtrc Nazon. Et puis, il est de
Montauban, c'est-à-dire qu'il possède cette
faconde so_nor~ et cet accent méridional qui
remuent s1 facilement les masses. Il n'avait
pas fait cinquante pas dans les salles du
palais qu'il était déjà le chef d'une petite
troupe d'envahisseurs dociles et dévoués. On
ne sait pas comme, en définitirc, le peuple
est dévoré du besoin d'obéir.
Le peintre Nazon regarda autour de lui et
aperçut dans les salons des Tuileries de fort
belle~ choses menacées de pillage et de dcsLrucuon. Alors, très adroitement, que fit-il?
Il se mit à placer des sentinelles.
- Restez là, disait-il à ses hommes, et
que personne ne touche à ces rases... Vous

►
comp'.~n,cz bien .... Ces ,ases ne ont plus la
propriele ' du tyran, c'est la propriété du
P,euple, c est votre propriété, c'est à moi
c est à vous!
·
Les factionna!res se mettaient à monter la
glardc et devenaient, en un clin d'œil, d'excclents sergents de rillc.
_Cependanl, le ~cintre Nazon, qui connaissait!? cœur humam, comprit qu'il était nécessaire
. de. donner, de temps en temps, un
r;e_r lam a1tment à la fureur populaire de
Imre, en un mol, la part de la rérolu tio~ la
part du feu; et dès qu 'il apcrcel'ait un \\!.111tcrhaltcr :
- Citoyens, s'écriait-il, ceci doit périr
sous
.,. la vengeance du peuple ···· - C'est un
\ ,, mtcrhaller !... Entendez-vous ? Un \\.. t
bal Ler !. . .
·
, m cr-

Il accentuait
terriblement ces mots .• «C'es l
..
un \' m-Ler-hal-ter ! » Le peuple se
, . .
lait, mellait la toile en morceaux eptre~1~l1~
J
.
,
,
\ 01a
com~cnl e peintre ~azon, le 24 février 1818
~ura1t abandonné sept Winterhalter à la lé!!i~
tune colère du peuple souverain.
"'
Ye11dre1fi fO novemb1·e. - Yoici les
ventes de livres et. d'autoorai&gt;
. " hcs q m. recommencent.
Je feutllcta1s hier un cata10 " UC
,
d autographes consacré tout entier . "cl
rrlo. . h. t .
a es
" u es_ is or1qucs et politiques. Il contient
cent cmqu_ante-trois letlres, dont lre11te-d .
de França1s dccap1Les
, · , : Louis X\'I C eux
·11
Desmoul'ms, ,1'Ia~1c. Antoinettc, Hérault
' ' de
ami é-e
chelles, Robespierre, Lavoisier, Saint-Just
la Dubarry, Collot-d'Herbois, Chaumette et '
Quel pays , pourrait,
en Europe , f ourn1r
' ~. ,
au la nl de decap1lcs politiques?
Lundi 20 novembre. _ Dans un 8 1
célèbre, hier soir, deux groupes . le p a _on
autour du général Changarnie; le srem1edr
auto ur de :1'I • Durerg1.er de Hauranne
'
leeconel
' qu '

�111STO'R1.Jl
dant la guerre, furent obligés de nous rendre
logne publiait la dépè~be télégraphique suimembre de l'Assemblée législative, eut
justice. Trois ou quatre ballons lancés de
l'honneur d'être conduit à Mazas en dé-- vante:
« A° Wilhelmshèihe, l'empereur Napoléon a Paris tombèrent dans les lignes prussiennes.
Les lettres saisies étaient aussitôt emoyées à
cembre 1851.
été très heureux de voir arriver hier la prinEt, par hasard, le même sujet de comercesse Murat. On s'attendait ici à voir quelque Versailles,. et des officiers d'état-major du
sation d~ns les deux groupes : on parle du grande dame, genre cocodette, et la surprise grand quartier général étaient chargés de
coup d'Etat.
fut grande lorsque l'on aperçut une dame dépouiller la correspondance parisienne. Or,
- Pourquoi, dit-on au général Changarun journaliste allemand - c'était, je crois,
habillée aYec la plus grande simplicité, qui se
nier, pourquoi n'avez-yous pas pris les devants
M. Wachenhusen - a raconté, de la façon la
tenait arec tendresse au bras de son mari,
en l851? Pourquoi n'avez-vous pas arrêté le
plus curieuse, quelles avaient été les impresattitude qu'on croyait impossible chez un
sions de ces officiers prussiens lisant les
président?
- Eh! répond le général, la Chambre ne couple français. »
Je me suis efforcé de traduire littéralement. lettres dé Paris.
&lt;! Ces messieurs, écrivait-il, sont véritame soutenait pas. Ils n'osaient pas !
En parlant ainsi, le général désignait 'felle était l'opinion unanime des Allemands l&gt; blcment confondus. La plupart de ces lettres
sur les femmes françaises. La faute en est à
M. DuYergier de Hauranne, auquel, au mème
nous autres qui écrivons, et aussi au public l&gt; sont honnêtes, élevées, nobles et touchantes.
moment, on adressait le mème question . Et
qui nous lit. On ne saurait s'accommoder en l&gt; Des maris écriYent à leurs femmes, et ils
l'ancien député, de la main, montrant le
» ont l'air de les aimer Yéritablement ; des
France de celle littérature sage, douce, paill mères écriYent à leurs enfants; elles ont le
général Changarnier :
- Qu'est-ce que vous rnulcz? Il n'osait sible, de cette litlérature de ménage et de » cœur déchiré, et cependant supportent ferfamille qui charme les lecteurs anglais et
pas !
allemands. Les femmes les plus Ycrtueuses » mement cette épreuve. Il y a des lettres
Gestes el regards se rencontrèrent.
en France aiment à lire l'histoire des femmes &gt;&gt; adressées par des fils à leurs pères, et ces
Samedi f5 janvier [1872]. - J'ai essayé
qui leur ressemlilent le moins. De là le ton et l&gt; lettres sont tendres, respectueuses; de
de lire aujourd'hui trois romans qui viennent
i&gt; l'honneur et de la yerlu chez des Français,
l'allure de nos romans et de nos comédies.
de paraitre. f.e n'était qu'un affreux ramassis
» chez des Parisiens ! C'est à n' y pas croire
Nous sommes obligés de prendre des excepde brutalités cl de grossièretés. Quellos peintions, et de ces exceptions, à l'étranger, on &gt;&gt; et cependant cela est. ... Pourquoi donc les
tures de nos mœurs ! Pas une honnête femme,
l&gt; journaux: et les romans français mettent-ils
pas une! Toutes, Yicieuses; toutes, scélé- fait la règle.
Et cependant , il y a dans la masse de la » tant d'acharnement à essayer de prouver le •
rates; toutes, adultères! Et Yoilà pourquoi
nation française autant de probité, d'honneur » contraire? etc., etc. »
les paun-es femmes de France ont, de par le
et de 'l'erlu que chez n'importe quel peuple
Luoonc JIALÉ\'Y,
monde, une si fùcheuse renommée.
de l'Europe.' Les Allemands eux-mêmes, pcnLe 18 octobre 1870, la Ga;:,elle rie Co-

Cliché Braun

J· TALLANDIER

MADAME LO U ISE DE FRA NCE , FILLE DE LOUIS XV

LIBRAIRIE ILLUSTRÉE

Tableau de NATTIER - (Musée de Versailles.)

75, RUE DAREAU, 75
PARIS (XIV' arrond•.)

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                    <text>1HSTORJJl

L ES MAITRES DE L'ESTA\IPE AU

X\"III•

SIÈCU.. _

L 'E:-.LÈ\"EM[:(T ',OCTt:R:--E. -

111

Gravu,·t de NICOLAS Po~CE, d'atrès BAUDOUIN. (Cabimt des Esta pes.)

�4efascicule (20 J anvier 19ro.)

Sommaire du

l

MICHELET
~

Marie-Antoinette: La Dauphine; la Reine. 145
Marie-Antoinette : La Mère .
1 18
L'exécution de Lou:s XVI .
, So
Madame. . . . . . . . . . . . . .
. . 151
Quelques f igu res de femmes aimantes ou malheureuses : Les s ix femmes d'He nri VIII. 153
Égoïsme royal. .
156
Mémoires . . . .
157

MrCHEl.ET . . . .
.MADAME C AMPA'/

VICTOR H UGO . .

T. G . . . . . .
T EODOR DE W YZEWA
SAJNT- SIMON. . . .
GÉNÉl!AL DE .M,IRBOT .

Louis XV et Madame de Pompadour.
ALFllED J\Hz1i:RES , . . . Le général Hardy . . . . .
C 111UIFORT. . . . ' .
J\l.l llCE LLE 'flNAYRE . . .

ILLUSTRATIONS

T AULEAU n'È t1s., nErn VI GÉE-LE BRU N. (Musée de Versailles.)

0·1

!f.'2&gt;
d ' un e 1·ale ur au mo ins
ép a le au prix
d e l'Abo n ne me nt

•

~

HISTORIA

le'' LISEZ-MOI"
historique

1
'.)

Magazine illustré
bi-mensuel

Pour paraitre prochainement :

HISTORIA a la bonn e f,&gt;r tune de pouvo ir offrir g racieu,e m ~nt à ses a bonnés
1

WATTEAU

I J&amp;1n/Jarqueme1zt pour Cylhè1"e
P rono ncer le nom de \ Vatteau, ce n'est pas seulement évoquer le souvenir d'un de
nos plus grands peintres. C'est aussi rarpe lcr l'un des maîtres les rl us .:hato,·anls, les
plus éléga nts et les plus g racieux du XYIII" siècle fra nçais, le siècle de l'éle~ance, de la
g râce e t de l'amour. J\la is, parmi les œuvrcs de \ Vattcau, il en est une, l'E111/•a1·q11eme11/
pour l'ile de Cnher e, il la quel'.e il s'est attaqué à deux reprises r our s'y réaliser tout
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ils 0 111 a ime, ils 0111 souffert. Cc sont leurs sourenirs intimes, leurs mémo ires historiques
que nous re ,·è c HISTORIA ; il nous les monlre en pleine vie et e n 1-lein mouvement,
obéis...ant aux apreli ts et aux r as!)1on:-: ...,ui ont _jadis detcrminé Jeurs actes.
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SOMMAIRE du NUMÉRO 106 (25 Janvier 1910)

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nuque. - R ENÉ BAZ IN. de l'Académie rrav:aise. I.e blé qu i l ève. - ALBERT
J\IÉ RAT. Vers l e soir. - J\'1 1cnEL CORDA . La Ch a rmille fl eurie. - P,\UL
l&lt;EBOUX. L a maison de danses. - Comtesse M ATHIEll DE NOAI LL ES. La
raillerie . - J\lw.m:L P ROVI ' S. La r etraite. - Josi: MARIA DE HE KEDI/\.
Armor.-H. -G. \Vl.: LLS. La gue rre da ns les airs . - J\'11c uEL ZAJ\I ACO IS.
Il gèle. - J. MARNI. Parce qu'a utrefois .... - ALPHONSE DAUDET. Not~s
sur la vie.- ANDRE R I Vûl RE.L e bon r oiDagobert.

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1
1

Le couché de la mariée, d'après BEAUD.:JIN.
Le billet doux. d'après LAVEREINCE.
Pour paraître dans le prochain numéro (10 février) :

du ..........'.................................

LA DAUPHINE -

Mesures de police . . . .
184
La vie amoureuse de François Barbazanges. 185

E~ CA .\1AI EU :

A BR \ H AM BOSSE, ÉMI LE B OUT IGNY, CO:'/RAD, COl'DER, CII EVAI.IE R DE t' F:5 PI NASSE 1
BARON G É RA RD, eARON G ROS, A.- F . LE D RU, ANTO i /oiE ~I OllLON. NAT Tll•: n ,
P ERRIN, Q uEVElrno , A UG USTIN DE SAINT-AUBIN, E LISAnETII \' 1GÜ- l.E B RUN-

"LISEZ-MOI"

182

LA REINE

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173

de l'A cadémie f1·.111ç.1isc.

D APRÈS L ES TABLEAU X, DES.S I:\$ ET ESTA~IP f.S Dt :

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Ma rie,. A nloinelle

Une vieille bourgeoise . . . . . . . . . . . . 165
Napoléon et lesfemmes:MadameWalewska 169

ARVÈDE BARINE . .
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(XJV0 )

!

Les deux jeunes époux, la daupl1ine Marie,\11Loinetlc et le dauphin Louis, araicnt cela
de singulier que lui, né à Vc1·sailles, éLai t
tout Allemand comme sa mère. Et elle, au
conlrairc, née à Vienne, était absolument
Française, ou pour mieux dire Lorraine,
comme son père, qui, épousant Marie-Thérèse, dcrcnant empereur, ne
put pourlant jamais apprendre
l'allemand. Il étai t nernu de
notre régent, lui ressemblait au
moins par l'amou r du plaisir,
une légèreté qui passa à sa
fille.
Le Dauphin arait le malheur
d'arnir des deux côtés, paternel, maternel, un fàcheux précédent de lourdew· et d'obésité.
li combattit cela toute sa Yie
par l'exercice, la chasse, la fatigue des métiers manuels, le
marteau et l'enclume. li ne dcrint jamais comme son père
un monstre de graisse.
Sous ses formes un peu
rndes, le fond chez lui éLait la
sensibilité, arnugle, il est nai,
et sang1ùnc, qui lui échappait
par accès. Morne, muet, dur
d'apparence, il n'en arait pas
moins quelquefois des torrents
de larmes. Quand, coup sur
coup, son père, sa mère moururent, il eut cc cri : « Qui
m'aimera? ll Sa tan te Adélaïde
l'aimait assez, mais aigre et
sèche, elle allait peu à sa nature. Cette bonne nature parut
aux tristes fètcs du mariage
où cent personnes furent étouffées ; il en eut un chagrin profond. Elle parut à l'entrée
dans Paris qu'il fit plus lard ;
la joie, la tend resse du peuple,
curent sur lui cet effet qu'i l
parla il mcrreille; son .cœu1·
dénoua son esprit.
Choiseul faisait, in exll'em is, cc mariage
d'Autriche pour remonter, durer encore
(mai 1770). On mariait le Dauphin malgré
lui. La petite fille vint quand personne ne la
désirait. Cc que furent l'arrirée et les premiers
rapports, un témoin nous le dit, un témoin
1. - 1-l!ST0RIA. - Fasc . 4.

oculaire, Vcnnond, le précepteur de )faricAn toincllc. li y eut des deux côtés un froid
mortel, étrange entre si jeunes gens. L'enfant
de quatorze ans laissait son cœur il Yicnne. et
se croyait cnl.J•c des ennemis. Le Dauphin (de
seize ans), bien inslrni t par ses Lanlcs, ne rit
d,an.s , sa petite épouse qu'un agent de Maric1 hcrcsc.
Celle-ci, arnc sa passion, son dfort ord i-

M ARIE-A'ITOl:0-ETTE

Tableau

d'ÉusABETII V 1c1'.:E·LE BRUN,

naire pour peser sm ses filles, ftt pour son
Antoinette cc qu'elle fit aupararant pour sa
&lt;::aroline de Naples . Elle l'endoclri na fortement au _déparl, la fit coucher près d'elle aux
derniers mois, l'entretenant la nuit du terrible
pays de Frnnce, 011 elle allai t, lui rcmplissan t la

tète de toutes sortes de craintes, de précautions qu'il fallait prendre, faisan t enfin tout
cc qui pournit ôter le naturel à celte cufanl,
créer la défiance contre elle.
La petite était fort troublée. Elle arait une
peur extrême du Dauphin, ne permettait pas
que \'ermond la quittât. Cc redouté l}auphi11
arait cependant l'air d'un bon jeune Allemand
encore plus embarrassé qu'elle. Le lendemain
de l'arriréc, il entre, au matin : (1 Avez-vous dormi? »
C'est tout ce qu'il trouva.
« Oui, » dit-elle. \'ermond
était là, un peu éloigné seulement. Le Dauphin brusquement sortit.
Elle montrait beaucoup trop
la prudence qu'on lui avai t
recommandée, ne se fiant à
aucune clef, cachant dans son
lit même les lettres de sa mère,
et par là faisant croire qu'elles
contenaient de grands secrets.
Elle écriYait le jour où ses lettres parlaient, les cachetait au
moment mèmc, les envoyait
tout droit par l'ambassade.
Les innocents cahiers de ses
extrai ts d'histoire (un complément d'éducation), elle n'osait les continuer aYec Vcrmond &lt;1 de peur d'èlre surprise
par M. le Dauphin ».
Sa mère, fort maladroitement, par une exigence raine,
lui ménagea une querelle dès
l'aniYée. Ell e demanda it
Louis XV que mademoiselle
de Lorraine, parente de l'empereur, fùt aux fèles après les
Condé, arant les Bouillon, les
Bohan, et autres familles Lil Lrécs. Vire, lrès vire résistance
de tous ces gens, qui, blessant
lu Daupb.inc, se crurent dès
ClicM Br1un.
lors en guerre arec elle, f ment
ses ennemis.
So11 aimable figure et sa
ri1·acilé d'cnfanl ayaicnt plu
fort au roi. Elle n'a,·ait nullemcnf.,i,déplu ù
~{esdames. Raisonnablement elle inclinait de
cc côté, atlit-ée spécialement par la boulé
de madame \'ictoirc. Elle y allai t trois fois
par jour et clic J , oyait le Dauphin. li était
trop heureux que la jeune. princesse, iso-

�111ST0~1Jl ______________~~--'--'-------------J
léc, d'elle-même préférâ t le seul lien sûr, honorable, de \'crsaillcs . füis Mesdames étaient
suspectes à Marie-Thérèse. Elle eut le tort très
grarc d'en éloigner sa fille, qtti dès lors suiYil
sa nature, alla aux jeunes dames, aux rieuses
étourdies, aux petites moqueuses, dont sa
mère la blàma (trop tard).
La Yieille impératrice, qui , malgré elle cl
en tremblant, entrait dans celle rnaul'aisc
• action, le partage de la Pologne; aurait voulu
que la Dauphine !ni ménageât la Du Barry.
Mais celle fille, si familière, se fùt fa.i l à l'instant amie et camarade. La Dauphine se
serait brouillée aYcc Mesdames, a,·ec son mari
lflèmc.
Cc qui la rapprochait quelque peu du
Dauphin, c'était précisément la haine el le
dégoùl commun qu'ils avaient de la Du Barry.
Autre tort de la mère. N'ayant plus son
Ch_oiscul, Yoyanl branler l'alliance française,
elle cùl roulu à tout prix une grossesse, un
enfant, qui raffermit _ici l'influence autrichienne. Impatience étrange, incorwenantr.
Elle en rougit parfois. Puis elle revient à la
charge, clic inquiète, tourmente sa fille. De
là beaucoup de bavardages, tout le mond.i au
courant de ces secrets du lit. Les courtisans
mor1ucurs, cl les femmes de·chambre, ont fort
indécemment occupé l'histoire de cela, 'cl aux
dépens de Louis XVI, e; c!1sant par sa négligence les échappées dc.!a jeune étourdir.
Le gou rcrneur La Vauguyon eut la première
année un motif spécieux, de les tcni1· à part.
C'étaient de n ais enfant~ cnc.ore, qui scm]Jlùnt fail,les, lymph~tiqucs.- La petite grandit
cnccre pendant deux ans.
. · '
L Dauphin, sans jamais tomber clans les
excès de Louis XV, ni boire beaucoup. mang~a:t il. l'allemande, lourdement, gaU:chcmcnl,
trop r:tc. li aYait des indigeslions.l Elle des
diarrhées, coliques, etc., sourent les yeux
rouges et malades. En deux ans cependant
clic engraissa un peu ; sa peau a!ors fu t
cxlrèmemenl belle; elle eul l'éclat unique, la
sple11Jeur de la beauté rousse. La ])11 Barn·
en plaisantait, et d'autres, pour en éloigne;·
le Dauphin par l'idée du défau t des rousses
q.uc Ferdinand de Naples imputait il la Caroli ne. Antoinette du reste brunit.
Leurs appartements à Versailles étaient fort
séparés. Le Dauphin chassait Lous les jours,
r-:rcnait fatigué, .dormait (cl mèmc à la table
t'. u roi ). Ce n'était pas le compte de MaricThérèse. Le noureau ministère hti était très
contraire. li _croyait (non sans cause) aux
espionnages de l'Autriche. Il n'cnrnyait pl us
même d'ambassadeur à Vienne. Marie-Thérèse
s'en mourait de chagri11, de peur, att partage
de_ la Pologne. La ricille y descend jn qu'i1
tromper sa fille mème, dans ses lctlrcs intimrs
cl secrètes. Le 4 mars, ~Ile signe le pa1'tagc
et le pacte arec la Russie. Le 4 mai, cl!c écrit
i1 sa fille qu'on la calomnie en disant r1 u'ellc
s'allie avec· la Russie.
Quoique M. Arneth, dans la Conespon0

dance de Afarie-Antoinelle avec Alarie-Thé-

1·èié, ne ·donne éridemmenl que des lettres
choisies et triées, ce qui reste est assez honteux, On y roit qu'elle fit de sa fille l'instru-

ment de sa politique. Elle gémit it chaque
lettre de ne pas la saroir 9nccinte. Elle n'ose
écrire tout. Mais clic lui dit : a Croyez Mercy
(l'ambassaucnr), faites cc i1u'il dira. )&gt; Ycrmond sans nul doute agissait, aY&lt;'C un l3cscnYal, un fol très corrompu, que Choiseul avait
mis comme mentor près de la Dauphine.
Stylée par ces honnètcs gcn , celle enfant de
quinte ans joua un triste rùlc. N'ayant nul
goùl pour le Dauphin, plutôt un peu de répugnance, clic fü les arnnces et clic ohtint le
lit commun. On le voit indirectement, mais
claircmcnl, dans une lettre du 21 juin J771 :
« li a pris médecine, mais rn bien, cl m'a
bien promis qu'il ne sera pas si longtemps it
revenir coucher. » Cela gagné, tout fuL gagné.
Le jeune homme,-honnèlc et touché de voir
la peti te (très fière) mcll rc la fierté sous ses
pirds, enlit son dcYoir, fut cxatt et assidu
près d'elle. Le -18 décembre, clic egpèrc èlre
cnccirrlc. « M. Je Dauphin c fortifie. li est
tous les jours plus aimable, cl il ne manque
à mo11 banheu r r1ue d'ètrc dans le cas de ma
sœur (cnceintr); je Cespèl'e bientùt. &gt;&gt;
Les choses étaient précipitées. C'était le
18 décembre. Le partage de la Pologne fut
signé le 4 mars, nié &lt;'nço1·c en mai, aY011é r n
j uillet. La m2•t·c cùt donné toulrs choJcs
pour qu'c!le f'ùt grosse aupararant.
La Dauphine y arnit le mfritc de l'obéissance. Car tous ges goûts l'éloignaient du
Dauphin. li était sérieux et s'appliquait, employait sa forte mémoire. Menacé d'être roi,
il cùt rn ulu entrcrnir ]es affaires, èlrc admis
au cbnseil. Il étudia;[, rn bonne fort une et it
lïnsn de Loui · X\', aYCC un officier instruit
'lui lui parlait de guerre et d'ad nù:slraliorr.
La Dauphine au corrll'airc n'eut aucun
go1h d'ét udes. Sa mère l'aYait fort négligée
jusqu'à treize ans ( 1768). jusqu'i1 l'année oir
la nt0rt di la reine. de France fil croire qu'on
pourrait la faire reine. Elle reçut alor Lous
les mai tres it la fois, mais n"apprit r·icn du
tout. Se. lrllrcs, ses clcss:rrs, que l'on monLra;t. rùlaicnl pas d'elle. .\ Ycrs,1illes, clic
étai t trop distra.ilc 0 11 trop ,·an itcusc pour refaire son L"ducatio:1. Ycrm::n d s'en désohüt.
Sa· mère lui en écrit en Yain . (( La leclnre,
lui dit-cllé~ Yous est pins néœs aire ([n'it une
autre, n'ayant aucun a:·(1uis, ni la musi(1uc,
ni le dessin, ni la danse, peinture et aulres. »
Elle n'arait de goùl que pour les comédies.
Elle en jouail, J remplissait des rùlcs, faisait
~larton, Liscllc. Elle riait élc J'étiquette, cl
s'en allait légère w ·alcadcr arec le frère
Artois, un p~tit fou. Ils font des courses it
ânes, elle tombe cl donne à rire. Ellc-mèmc,
aYcc ses clames, r:t du roi, un peu du Dauphin.
Elle 1:1ait très charmante arnc toa l cela,
point médiante, sensible par moment. A l'entrée da?1s Paris (jLün 75), clic a un joli mou1·cmcnl de cœur pou1· cc bon peu plr ém u cl
tendre, pour son ma,·i aussi qui a 'très bien
parlé. - &lt;( ,\ ux Tuilel'ies, nous ne pourions
ni aYancer ni reculer. Au retour, nous sommes montés sur une terrasse élevée. Je ne
puis dire les transports d'aJTeclion qu'on nous
a témoignés. Nom arnns salué le peuple a\'CC

'------~------------------------------

la main. Hien de si précieux que l'amitié du
peuple; je l'ai senti cl ne l'oublierai jamais. »

imprudence. Elle al'ail le tort graYC d'ac- monde. Nulle n'en serait p'.us digne que
cepter trop le rôle d'épouse négligée, qui les l\laric-A.ntoinelle &gt;&gt; . l\lais celle-ci n'en a pas
enhardissait. Très justement son frère lui emic. Elle dit n'en arnir ni le cœnr, ni la
reproche sa lettre étourdie où, se moquant force. Cc qu'il lui faudrait, c'est l'amour.
du roi \'ulcain, elle dit qu'elle n'a garde Dans cette atmosphère éroticruc, où Lous
d'aller faire Yénus à la forge, etc. Quelle chantaient Éléonore, où clle-mèmc honorait
prise funeste pour la cabale haineuse qui lui Parny, elle eût roulu, cc semble, être amoureuse. Mais ne l'est pas qui veut dans les
supposait vingt amants!
Certes on exagérait. A regarder de près, temps énen'és. On sent celle faiblesse jusque
0:1 est plutùt porté à croire qu'elle n'aima dans Parny mèmc, dans ses chants sans haHaimcnl aucun homme. Elle fut éblouie un leine, élan d'un pulmoniquc qui se Yantc
moment de Lauzun. Elle subit longtemps un d'infinis désirs.

La Reine.
Choiseul était mort dans l'exil ( 1782), cl
arec lui le meilleur espoir de l'Autriche. Il
• était mort au moment où la naissance du
Dauphin ( l 781), doublant l'ascendant de la
reine, lui rendait enrin qt,clr1uc chance. La
reine arait manqué sa rie.
Car pourquoi naquit-elle? pomquoi fut-clic
füYéc, préparée, mariée, dans les plans de
Marie-Thérèse, s:non poar faire ici un ministre autrichien, pour refaire de la France
un fiJf de l'empereur? Ycrgenncs y résistai! ,
et l'honnêteté de Louis XYI.
~faric-Thérèsc mourn t. Et la reine, d'aul:.rnl plus floitantc, rejetée d'un écuc:1 sui·
l'autre, au gré des Polignac, mi t leur homme
au pouYoir, leur Calonne, qui la perdit cl la
roraulé clic-même.
"Tragir1uc destinée ! On la comp,cnJrai l peu
si on ne la suirail dans son dél'cloppemcnt,
dans la série' des fautes cl des entrainements.
drs fatalités · mème, qu i l'ont pous~éc, préeip:Léc.
.
L'eni Hcmpnt' s'cxplir1ue an début de cc
règne. Tous l"éprournicnl. Quelle joie de roir
rnfin s·asscoir sur le trone purifié de Louis XV
l'honnèlc, l'cxccllcnl jeune roi, celle reine
c·harmantc ! Qui n'cùt loul espéré? Un grand
mouYcmcnl d'art décorait cc moment, illuminait la scL"nc. Et la reine r n t11ait le centre.
- Toul gr,wilait ,·ers clic. - Glüek arrirait
pour clic de \ ï~nric, lui appo:'lait lphige11ie.
Il rrrirai t Annidc ( 177fi), pour qui, si ce
n'éta!l pour L\rmide couronnée de \'crsailles?
Pen artiste cl!c-mèmc,' elle sentait du moins
l'art par la passion. Piccini , appelé i1 Ycrsaillcs par la D_u B::trr):, n'en fu t pas moins
accueilli d'ellr, caressé, conso!é des fureurs
de partis. Elle le fit son mait:·e de chant.
Ellr rst touchante cl belle au souper solennel
Ott cll r réuni t les rir.aux: Pierini, Glüc-k, YCul
fi nir cette guc:Tc de L\llcmagnc cl de l'Italie.
·
Co111bat d' art supérieur. Mais la France
pensait à Grétry. Grétry cl Monsigny, le Désel'leur, ln Belle Arsène, surtout Zé,nire et
Az,11· (t:·adnil en Ioules languésj, c'étaient lrs
grands succès populaires et na tionaux, a,·cc
le Barbier de Séville, la Hosinc de llcaumarchais . .\rt tout français, d\t toffe un peu
légi•rc, mais Lou t à fait du temps, d'accord
a,·cc son peintre et son poète, Fragonard,
Parny ( 1775). L:i poésie créole de celui-ci
réµnail. Moins le cœur, moins l'amour, qnc
l'élan du plaisir. Le tout it la surface, en mobile éLincl'll&lt;'. La najr furie des sens n'éclata
qu'it \ïnccnncs, aux délires de deux prisonniers (Ui rabeau... . Faut-il nommer l'au tre?)
Toute image d'amour, Rosine, A.rsèric,
Armidc; faisaient regarder rnrs la reine, en
rérilé éblouissante. Une seule femme semblait
exister. Les fats tournaient autour. Elle s'amusa: t d'eux, de son mari aussi al'ec grande

.M.Jl"J?.,1'E-ANT017\JETTE

--~

lanl de rien, prêle il senir en loul, et même
anx choses les plus dures (voir l'affaire du
collier)! Elle était tout cœur, tout amour,
sans vanité, se lrouYant heureuse cl comblée, toute princesse qu'elle était, des humbles privautés où la dame d'honneur était
moins que sen antc.
Elle avait un attrnit tout singulier d'enfance (elle n'a ]amais eu que quinze ans), une
fraicheur éblouissante, aYCC la candeur de
SaYoie. La reine trouYa délicieux d'abord
d'être en ces douces mains. Sa nature Yi1·c et

'Il

Cliché Girau don.

f Rl.\:S0:-1. -

L E TDIPLE DE L'A ~IOl.:R.

Gravé pa,· DE!&lt;IS_l'\ü, d'atrès le C l!E\"ALIER DE L'E SPINASSE. (CaN11et des Eslamtes.)

grondeur ennuyeux, Coigny, qui se fai sait son
pédagogue. Elle fut sans nul doute reconnaissante pour Fersen, qui prodigua sa Yic aux
jours les plus terribles. En tout cela, je ne
rois rien qui semble naiment de l'amour.
Elle n'eut de passion que pour ses dcm:. amies,
mesdames de Lamballe et de Polignac.
Lauzun, tout fat qu'il est, di t qu'il plut,
mais que ce fut toul. Cc qu'cUc aimait en
lui, c'était le bruit., la mode. Le fou charmant arriYait de Pologne. Ce paJs de roman
lui avait cnleYé le peu qu'il arait de ccrYelle.
li est si fou , qu'il croit conrcrtir Catherine à
la cause polonaise. Puis il lui écririt de Ycrsaillcs que ce serait sa gloire &lt;( de faire qu'après sa mort une femme restât r eine du

Elle quitta Lauzun fort aisément, et cela
au moment où un amour réel se serait attaché, lorsque, étant ruiné, poursuiYi pour ses
dettes, il ne fut plus l'homme à la mode. Je
l'en excuse fort, mais lui pardonne moins son
infidéli té pour la charmante femme qui l'cùt
dù toujours retenir.
C'était alors )a mode des inséparables
amies, dont rit madame de· Genlis. La reine
le fut un moment de madame de Lamballe.
Elle ne pouvait plus la quiller. Elle renr oyait tout le monde. Seule arec clic à Trianon, elle faisait de petits diner~, dï11tcrmi11ablcs promenades. On en riait, on en fil des
chansons. El pourtant quel plus heureux
choix ? quelle amie désintéressée, ne se mè"'' 147 ""'

forte, le riche sang de ~Iaric-Thérèse s'arrangeait à mcrrcille de la faible petite amie.
Mais trop faible peut-être. L'odeur de Yiolettc
la faisait trou rcr mal (dit madame de l3uffon).
Sou médecin Scctzen attribue sa faiblesse,
ses spasmes singuliers, à l'éducation éncrrnnlc, aux habitudes de coUYcnt, dont les
grandes dames, scion lui, ne se corrigeaient
jamais bien.
Cette mollesse plus que féminine n'est pas
sans se marquer dans les arts de l'époque, à
telles délicatesses, telles sensuali tés. Les petits
bains obscurs, les secrets cabinets (corni:uc i1
Fontainebleau) pcurenl en donner l'idée arec
leurs glaces mal placées, leurs ornements de
nacre ; point de peintures obscènes, mais

�111STO'ft1Jl

-----------------------------.,----------~~

l'aihles l'l galantes, comme de main de femme,
cl de femme énervée.
On devina bientôt que la pauHe Lamballe,
si tendre, mais passirc, n'était pas pour répondre aux. l'i l'es énergies de la· reine. En la
nommant surintendante, lui donnant une
place d'affaires qui la faisait le centre de la
cour, elle-même finit le tête-à-tète, la sevra
des soins personnels qu'elle cût·aimés mieux.
Leur amitié languit. Et, juste à cc moment
(aoùt 1776), on imcnta la Polignac.
Combinaison profonde. Le nai chef des
Choiseul, madame de Grammont, lraraillanl
pour son frère, croyant que la Lamballe ni
Laumn 11'intrigucraient pour lui , désirait
donner à la reine ou un amant ou une amie.
Hans son expérience, jugeant par sa Julie,
elle aut qu'une amie aurait bien plus de
prise. Lin jour, dans les salons Lamballe, la
reine, en ses folles plumes, nottant au vent
léger, &lt;tiTètc et fixe son regard sur un objet
charmant, une jeune dame inconnue à la
tour. \'isagc d'ange, de sourire enchanteur,
et &lt;le simplicité tond1ante, sans diamants,
sans parure qu'une rose aux. chercux.. Toujours en robe blanche. Sa pamrcté l'exilait
en province. Quelle douce occasion! La reine
s'attend.rit, l'enrichit sur-le-champ, la garda,
la mena partout. L'infortunée Lamballe Làcha
&lt;le se soumellrc cl de subir cela. Mais è'élait
trop. Elle tomba malade, et cul dès lors des
accè~ de,. catalepsie. Elle quitta Versailles.
Elle alla 11 Plombières. Elle alla en llollandc,
rc,·inl s'enfermer à Paris. Toujours in~onsola.blc, clic pleurait dans les bois de Sceaux.
Toute autre, la nouvelle amie, avec son
abandon apparent, son air de bergère, étai t
très froide au fond. C'est cc qui la fil absolue.
La Lamballe aYail été moins que femme, un
l'nfanl. La Polignac fut un maitre, don;,
mais impérieux, comme un amant, qui maitrisait la reine, par moment la faisait pleurer.
« Plus aYide que tendre, » disait ~Iarie-Thérèse. L'ange a,·ait un nmi, qu'il fallu t f,ùrc
sur-le-champ grand officier de la co1:1ronnc,
en blessant toute la com. L'auge a,·ail un
amant, Yaudreuil, un oflicier, à qui pour
tommcncer on donna trente mille lin-es de
rente. L'ange arnil un ami, LIii certain .\dhémar, qui ne rnulail pas moins que l'ambassade tl'.\ngll'lcrrc. l~l son autre ami, Bcscnral,

eùl voulu seulement l'aire le gomcrn~mcnt,
faire nommc1· les ministres. El pourquoi Lous
ces Polignac n'auraient-ils pas été au moins
ministres adjoints?
En tout cela, la jolie femme était menée
par deux. démons, Diane, sa belle-sœur, bossue
galante, d'esprit malin, pervers, et son ami
Vaudreuil, un riolcnt créole, colère, emporté,
provoquant. Voilà les maîtres de la reine.
Était-elle asservie sans retour? On peut en
douter. Elle restait capable de sentiments
honnêtes. On a ,·u sa paliencc à recevoir les
rudes corrections de son frère (1777). Elle se
réforma, accepta les devoirs, les condition
du mariage, s'accoutuma à son mari. Il avait
vingt-quatre ans, et un éclat de jeunesse. Il
était devenu très fort, par delà le commun
des hommes. Elle fut enceinte coup sur coup.
A peine accouchée (de Madame), elle se trouva
grosse, crut avoir un Dauphin. Elle eut le
malheur d'avorter. Et par-dessus, elle eut un
grave avis du temps : elle perdit presque ses
chel'cux. Il lui fallut baisser, paraître en
coiffure plate, découronnée pour ainsi dire.
Frappée, elle pensa aux prophéties sinistres
de sa mère. Elle pleura, se laissa aller, versa
son cœur sans doute. Le roi pleurait au~si,
plus tendre ,encore pour elle, dès ce jour
l'aimant trop cl faiblissant. de plus en plus.
N'cùt-elle pu alors quiller la Polignac, la
combler el la renvoyer? Elle y songeait peutêtre ( 1779). Elle lui donna presque un million pour sa fille. Elle eùt voulu, dit-on, lui
fai re un duché en Alsace. Mais comment
satisfaire Lou le la bande, les amis de la dame'/
\'audreuil, à cc mo.mclll, voulait faire un
ministre, fair~ SaL!tCr ~ lui di). la guerre,
Monlbarey, qui lui ;·efusait de l'argent. La
reine était embarrassée, craignant la censure
de Coigny, intime ami de Monlbarcy. li lui
semblait dur d'obéir. Poussée par l'insistance
obstinée de la Polignac, elle éclata cl s'emporta. Mais quel coup pou1· la reine! Très
froidement la dame dit qu'elle 111 partir, lui
rendre ses, b:enfai~s. Adoucie lottt à coup, la
r eine vouclrail la ramener . Elle est plus
froide encore, impitoyable. La reine n'en peul
plus, ne peul se contenir, étouffe de sanglots
cl de larmes, clic demande pardon, prie, s'humilie, se jellc à genoux.
Domptée ainsi, elle tomba plus bas dans sà

honteuse obéissance, agit pour son tyran avec
ardeur, cx.igca à tout prix qt1'011 fit ministre
Ségur, l'homme des Polignac. Qu'était Ségur'?
Elle ne le savait même pas. Unjour, elle revient
triomphante, et dit à son amie : « Soyez heureuse enfin! Puységw· est nommé! &gt;&gt; Que
dire -d'une si grande ignorance? Que dire de
Louis XVI, si al'cugle et si dominé, qui pour
elle aujourd'hui prend Piiysé9u1·, Ségul' demain! Tyrannie pitoyable! Ségur passe, et
elle est enceinte (22 janvier 1781 ).
Ce fut un Dauphin celle fuis (22 octobre).
Le roi fut dans le ciel. Mais ce bonheur tant
désiré devint un malheur pour la reine. On
cria que l'enfant ne venait pas du roi. Orléans,
que les Polignac avaient blessé indignement
(disant qu'il se cacha au combat d'Ouessanl),
Orléans, en revanche, lança un trait mortel :
&lt;I Qu'il n'obéirait pas ,à un fils de Coigny. &gt;&gt;
Imputai.ion injuste, selon Ioule apparence. La
reine, à ce moment où l'enfant fut conçu,
chassait un ami de Coigny.
"
La reine, retombée ainsi; assolie de ses Polignac, oubliait tovt et jusqu'à sa famille; ne
répondant plus même à sa sœur, la reine de
Naples: Elle s'oubliait elle-même, elle allait 1
se mêler à la cour de ,la Polignac, qni ne ,
daignait en écarter ceux qui déplaisaient it la !
reine. Le plus dur pour celle-ci, c'était l'insolence de Vaudreuil ; elle le délestait, le
souO't:ait. Mais il ne suffisait pas de l'endurer :
il fallait l'admirer en ses goùts, ses petits
talents. Poitrinaire, disait-il, il avait droit de
ne rien faire, il était l'amateur, le juge en
tout. Sa passion était surtout pour Fragonard,
Parny de la peinture. Vaudreuil, étant créole,
protégeait le créole Parny, bien reçu chez la
reine, exalté, consulté.
Un seul prince, d'Artois, « un polisson, &gt;&gt;
dit la reine ellc-mème, était de celle société.
\'ivant avec les fillrs cl les danseuses, il en
apportait le langage. On ne se gènait nullement devant la reine. Impudemment \"audreuil se moquait dcrnnl elle de \'ermond,
son vieux précepteur. Brutalerncnl, dans un
accès, il cassail au billard un objet d'art,
délicat , précieux , auquel elle tenait. Elle ne
disait rien. li aurait cassé darantagc.
De cc planteur le nègre éLai t la Polignac,
&lt;le qui le nègre était la reine, de qui le nègre
était le roi ....
.MICI I ELET.

La Mère
Peu de Lemps après l'ouverture des Btats
généraux, le premier dauphin mourut. Cc
jeune prince était tombé, en quelques mois,
d'une santé 0orissanle dans un rachitisme
qui lui avait courbé J'échine du dos, allongé
les traits du l'isagc, et rendu les jambes si

faibles qu'on le soutenait comme un vieillard caduc pour le faire marcher. Le jeune
prince témoignait une grande prévention
contre la duchesse de Polignac. Deux fois le
dauphin l'avait fait sortir de sa chambre, en
lui disant, aYcc cet air de matm·iLé que les
maladies de langueur donnent toujours à
l'enfance : « Sor lez, duchesse, vous arnz la
fureur de fai re usage d'odeurs qui m'incommodent toujours! &gt;&gt; Et elle n'en portail
jamais. La reine s'aperçut aussi que les prérnntions contre son amie s'éten~aicnl à clic-

même; son fils ne parlait plus en sa présence. Elle ne pouvait douter que, depuis
assez longtemps, on n'cùl le projet de lui
raYir la Lendresse d'un enfant qu'elle aimait
en bonne et tendre mère el que ses souIfrances
lui rendaient encore plus intéressant.
Un an avant la mor t du dauphin, la
reine avait perdu la princesse Sophie qui
télait encore. Ce premier malh~ur avait été,
selon cc que disait la reine, le début de
tous ceux qui s'étaient succédé depuis ce
moment.
i\lADAME CA~lPAN .

�'-------------------------------- 1..'EX'ÉCUT10N D'E LOUTS XV1

'L'exécution de Louis XVI

Personne n'a donné sur l'exécution de
Louis XYI certain détails minutieux et caractéristiques qu'on ,·a trou1-cr ici pour la première fois, rapportés par un témoin oculaire 1 •
L'échafaud ne fut pas dressé, comme on le
rroil g11néra!t•ment, an rentre mème de la
place, à l'rndroil oi1 rs l aujourdl1ui l'obélisque. mais an lien qur l'arrèté du Conscil
rxfrnlif proYisoire désignr rn ces lt•rmcs pr,:ris : 11 enlrr le pied d\•stal cl IL's ChampsÉk frs. »
·ou 'élail-cr que cc pi11deslal ? Les générations actur llrs qui 011L rn pa~Sl'I' tant dr
1·host's. ~·écroulrr LanL de statues el tomber
tant de piédestaux , ne saw•r\j, plu trop qurl
sens donner aujourd'hui it celle dé~ignalion si
rngur, cl craicnl embarrassées de dire à ffuPI
monument arnil scn-i d1 base la picrrr my~lt:..
riCUSl' que le CQnseil cxrcutif dr la Hérnlution
appelle laconif(urmr nt le pied d'cstal. Ct•IL..:
picrrr aYait porté la statue de Louis .\\'.
Notons en passant que crue plal'C élrangr,
ffUi s'rsl appelée surcrssil'en1eul place
Louis XI'. place rie la /!évolution, place d,:
/Cl Concol'de, 71lace Louis Xl'l , place ,. ,.
Garde-.1/euble et p!Clce des Champ.~-Elyse'es,
el qui n'a pu garder aucun nom, n·a pu gnrder non plus aurun monument. Ellr a eu la
statue de Louis XY, rp1i a disparu ; on y a
projeté une fontaine expiatoire, qni dernit
laYcr le centre ensanglanté de la place el dont
la première pierre n'a même pas été po ée;
on y arnil ébauché un monument à la Charte;
not; n 'arnns jamai n1 r1ue b socle de c·c
monument. .\ u moment où l'on allai t )' érigl'r
unP fl~nrc Ù&lt;' lu·onze r1•présenlanl la CIHll'lt'
de 18 11, la Rérnlution dl' Juillet esl arri11•1•
:Il"('(' la Charte de I s;;o. Le piédestal cl('
Louis X\111 s't•st érn1oui c-01111nc s'est étro11l1•
le pit•dcstal de Louis X\'. )faintcnant, i1 Cl'
mèmc lien 11011 arons mis l'obélisque de
Sésostris. JI ara;t fallu trente siècles au
grand Désert pour l'engloutir 11 moitié; combien faudra-t-il d'années it la place de la
Rérolution pour l'engloutir loul à fait?
En l'an I de la füpublique, ce que le Conseil exécuti f appelait le &lt;&lt; pied d'c tal » n'était
plus qu'un bloc informe et hideux. C'était
une sorte de symbole sinistre Je la royauté
clic-même. Les parements de marbre et de
bronze rn araicnl été arrachés, la pierre mise
i1 nu était partout fendue et crernssée ; de
larges entailles de forme carrée indiquaient
sur les quatre faces la place du bas-relief
_rompu it coups de marteau. L'histoire des
trois races royales arait été brisée cl rnutilét'
de mèmc aux nancs de la rieille monarchie.
1

c~

1.
témoin oeulairo étail un nommé Lebouchr r
qui , 31'1'Ïré de Bourges it Po1·is en décembre 1 79:!,

--~

cr qui lui donnait la forme renversée d'une mier rang drs spectateurs s'ouvrit devant lui que conservent les somnambulrs, il passa la
corne ducale ou d'un bonnet phrygien. Aucune aYec une sorte d'étonnement mêlé de respect ; ri,·ière, prit la rue du Bac, puis la rue du
rapote n'était disposée pour abriter la tête du mais, au bout de quelques pas, l'attention de Regard, et parYint ainsi à gagner la maison
patient royal, el lonl it la. fois 111 masrptr r rl tous était encore tellement conrentrée sur le d&lt;' ~lmc dr lhardihe, pri•s de la harri rre
du Maine.
rn circonscrire la chute.
Arriré là, il quilla ses
Toute cette foule put l'Oir
Yêlemenls souillés, et resta
tomber la tète de Louis .\YI,
plusieurs heures, comme
cl cc fut gr.kc au hasard,
anéanti, sans pouYoir regrâce pcut-ètre à la peticueillir une pensée ni protesse du couteau qui diminoncer une parole.
nua la violence du choc,
qu'elle ne rebondit pas
n~s royali tes qui le re•
hors dn panier jusque sur
joignirent, cl qui arairnl
le paré. Incident lcrrible,
«ssi lé à l'&lt;'xécution, rntouqui se produisit d'ailleurs
ri•r1•nl l'abbé Edgeworth
sourcnl pendant les cxécl lui rappeli'rent l'nd icu
r11lions de la Terreur. On
quïl m 1ait d'adresser an
décapite aujourd'hui les
roi :
assassins el les ernpoison- Fils de saint Lows,
nrurs plus décemment. La
montez au ciel! Toutcl'oi~,
g'uillotine a reçu beauc-Ps paroles si mémorahles
coup de &lt;&lt; perfrctionncn'arnient lai sé aucune tramcnts l&gt; .
ce dans l'esprit de celui
,\ la p!atc oi1 tomba la
qui les arail dites. - 'ons
tète du roi, un long ruisles al'ons entendues, dispau de sang coula Il' long
saient les témoins de la
des plandws de l'frliafauù
catastrophe, encore tout
jusque sur lr paré. Quand
Cllch6 Oiraudon.
émus et tout frémi sants.
l'cxfrution fut trrminéc.
L ES DER,IF.RS ADISCX I)!( Lou1.; \ri ,\ S.\ FA.IIILLE
- C'est possible, réponSamson jrta au p-'uple la
&lt;ir.u·ure .te J.-B. 131~\0tr Lt: JITXF, ,f,1frés Qt'LYl:I co. (Catine/ des E s/.1111tcs,)
dait-il, mai je ne nùn
redi ngote du roi qui était
souviens pas.
en molleton hlanc, el en
L'abbu Edgeworth a vécu une longue ,ie
rrnlrc de la place 0:1 l'én•.1t•mrnl Ycnai t de
1111 instanl cllt'· disparut, détlai rfr par mil!,,
main.
s·accomplir, qu • per!'o111:e ne rc•gardail plus sans pourn:r se rappeler s'il al'ait prononcé
rfrllcmenl ces parole..
l'ahbé Edgrw0rth .
Au moment où la tète de Louis \YI lontl a,
Lt• pa111T&lt;' p1èl 1'l', cnn:loppé de la gro se
)!me de l.ézardière, atteinte d'une gral'C
l'abbé Edgeworth était encore pri•s du roi. Ll' rl•di11gote qu i r:1chait lo sang dont il était maladie dr puis prt'• d'un mois, ne put supsang jaillit jusque sur lui. li l'l•1ètit prfr: pi- c·o1111·1·t, s·l'11l'ui1 loul effaré, marchan t comme porll'r le c-011 p dl' la mort de Louis XYI.
tammcnt une redingote brunr, descend it cl,• 1111 ho_!TlJTI&lt;' qui r_ère cl sachant it peirn• 011 il · Ellr mourut d,111s la nuit mème du 2 1 janl'ét-hafaud ri se pcrdil d~ns la fouir, L1· jll'I:_ :i!l,1:1, Cf'prndant, avec ccuc ~ortr clïn:,,tin('t 1 i(•r ,
1

A peine dislingua:l-on encore au sommet du plus qu'une estrade de sapin el 1111 rercnril
piédestal un reste cl ·entablement, rt sous la d'osier.
cornid1c 1111 cordon d'ores frns'.cs cl rongéR,
surmonté de cc que les nrchitrctrs appellent
Nous ne dirons pas ic·i h•s dt•tails connus.
un chapelet de palenôll'es. Sur la tab\• En l'O:ti qu'on i:,rnorc. l.rs boui'l'C'aux étaient
même du pic•deslal on apel'cerail une rsp,' rr au 11omhrc de quatre; d1•ux sc11!r111cnt .firrn1
de monlirnle formé dP débris de Ioule sort,· l'c•xéc·ution ; le troisièmo resta au pied dl'
r t dans lrqnr l n o:ssaient r:1 et 1;1 quelqu&lt;'~ l'échelle el le quatrième c1ta:t m:inté ~ur la
touffes d'lwrbr. Cet amas de chosrs sans non1 charreLLc qui dcrail transportrr IP corps du
roi au l'imr-Lii're de la )ladclrinc rt qui attcnarait rrmplacé la ro~·ale statue.
L'frhafaud éla:t dre,-,é it qurlqurs pa d • da:t i1 quclqurs pa~ de l'éc!iaf'aud.
Les bourrraux étaient en cu'.ottrs court&lt;'~ .
cettr rn inc, un peu en arrière. Il était rr, êlu
de longut&gt;s planches asseml1!ées transrcrsalP- ,·ètus de lï1aliit it la françaisr Lei que la
ment qui mas'luaienl la eharpcntr . [111 Hérolution l'aYait modifit1, cl coin«.1s de t haéchelle sans rampe ni balustrade était appli- prau\ it tro:s cornes qu.i chargeaient d·énornws
quQJ i1 la partir postfrieurC', cl et' qu'on n'osr cocardes lricolorrs .
lis cxécutrrcnt le roi le chapeau sm la
appeler la tète dt• celle horrible t·onstruction
était tourné 1-ers le Gardc-)feuhlr. l'n pani1r tète, el ce fu L sans oll'I' son chapeau qm•
de forme cylindrique, rceou,·crl de cuir. ilait Samson, saisissant aux rhercux la tète coupl't'
disposl' à l'endroit mèmc ot1 deYait tomber la de Louis X.\'!, la présenta au pr uplc el rn
tète du ro;, pour la rrceYoir : C'l it l'un dt•s laissa, pendant qut•lr1ue iw lants, ruisseler le
a.nglPs dr l\,ntabll'ment, it ùroitl' de l'échelle•, sang sur l'échafaud.
on distinguait une long11e man&lt;'Llr d'osi(•1·
Dans cc même moment, son Yalet ou son
pl'l:pa1·t:c pour lt• corps l'L sur laquelle l'un aide défai sait cc qu ·on appelait les sa119le.c
dr bourreaux, en atlrndanl Ir rni. nrait po~é el, tandis que la foule considérait tour à tour
son chapeau.
le corps du roi entirrcmenl l'êlu de blanr,
comnw nous l'arons dit , cl encore attaché,
Qu 'on se flgurr maintenant an milieu de la mains liée dcrrii·re Ir dos, sur la planchrp!acc ces deux choses lugubres it q11(1'.qurs pas basculc, cl cl.'tl.l' tète do11t le profil doux l'L
l'une de l'autrt•, le piédestal de Louis :X\' el bon se détachait sur Irs arbres hrumeux cl
l'échafaud de Louis .X\'I, c'cst-à-&lt;lirc la ruine sombres de Tuileries, d1ux prètrrs, comrni~de la royauté morte et le ma rtyre de la royau Il: saircs de la Commune, char~és par clic d'as,·iyanle; qu'on dé,·cloppe autour de ces deux sister, comme officier n1 un icipaux, à l'exéchoses quatre lignes formidab!e d'hommes cution du roi, causaient it haute rnix cl riairnt
arml:S, maintenant un grand carré ride au dans la rnilurc du maire. Jacques Roux, l'un
milil'll d'une fou le irnmcnst'; qu'on se rcpré- d'eux, montrait dl't·isoirt•mcrll it l'autre IL-s
i:rntr, it gaudw de l'frhafaud , Irs Champ~- gros mollets r l Il' i:rros rent re de Capl'l.
Él~sécs, it droite 1~- Tuilerit'S, qui, négligét•s
Les hommes armés qui enlo11raic11t l'échaPt lil'l't:cs au c-aprice du passant , n'étai!'nl faud n'araient que drs salJrcs et d l'. pir1ucs;
plus rp1 ·un amas de collines et de terra sr- il y a,·ait fort pt'U de fu sils. l.a plupart pormcnls i11formcs; qu'on pose sur ces mélan- taient de largrs l'hapeaux ronds ou des boncoliques édifices, sur ers arbres noÏl's PL nets rouges. Qucl&lt;jurs pelotons dt' dragons i1
effeuillés, sur celte •morne multitude le ti1•I chernl en uniforme étaient mèlés it cette
sombre et glacial d'une matint•c d'hiYer. on troupe dr di tance en distance. l'n e~cadron
aura une idée dr l'a pecl qu'offrai t la plac,• cntil'r cl&lt;' ces dragon t•tait rangL1 C'n bataille
de la fiérnlu tion au momenl 01.1 Louis X\ï, sous les terrasse:\ des Tuilcrirs. Cr qu'on
trainé dans la rniturc du ma:re de Paris, rètu appela: t le bataillon de Jlarscillc formait une
de blanc, le lirrc des psaumes il la main, y des faces du carré.
arrira pour mourir à dix heures Cl 11uclqurs
La guillotine, - c'est toujours aYcc répuminutes, le 21 janr ier J703.
gnance qu'on écri t cc mot hideux , - semblrÉtrange excès d'abaissement cl &lt;le misère, rait aujourd'hui forl mal con tru ite aux gens
le fils de tant de rois, e1weloppé de bandc- du métier. Le couteau étail tout simplement
lc_Lles et sacré comme les rois d'Égypte, allait suspendu à une poul:e fixée au milieu de la
èlre déroré entre deux couches de chaux Yi1·e, tral"Cl·se . upéricurc. Cette poulie cl une corde
cl à celle royauté française, qui aYait eu il de la grosseur du pouce, Yoilà tout l'appareil.
Yrrsailles un tronc d'or el à Saint-Denis Le couteau, chargé d'un poids médiocre, était
soixante sarcophages de granit, il ne rrstait de petite dimension et à tranchant rccourlié,
1

1

1

nrnil ns,istè de près il l'exécution de Loui, XYI. Il
raconta, en 1840. il Victor ll ugo ln plupnl'l de ers
""1

150

l\.'-

détails, qui araicnl, on le ronçoit, lni»t' tians son
cspril une trace p,·ofonrlc.

\'ICTOR

ITUGO.

Madame
C'est ainsi qu'on désignait, it la rour de
Louis x,111, la duchcssr d'.\ ngoult\mr. Marie-Thérèse-Charlotte , fille &lt;ll Louis \YI:
figure étrange, déconrcrlanlt', rncorc aujourd'hui énigmatir1ue, rnr laqurlle de récr nt Ps
révélations onl ccpend:rnl projl'lé qur lqn&lt;' lumière.
l&lt;illctlc grandie parmi les drames, lrs rancunes, les pleurs ; emprisonnée il quatorze
ans; obligér it prendre une atti tude dès l'ùgc
où les aulrrs ~·éclosent dans l'exubérance cl
l'ardeur de ,iuc: fo:-c1•c it la dissimu!ation. it
la rnrflanre. aux hru res de J'adolrscrnrr 0 11
1

Ir rœur a si grand hrsoin de s'ouHir et de
s '[,1Ïancbcr: Yoyant d isparailrc succcssiYr mcnl
. on père qu·on 111t\11c it l'l•&lt;·hafaud. ~on fri'rr,
sa lllL'rl', sa l:rnl&lt;' dont clic• ignorera longtemps
la d~'stinéc : rrstét· solitnirc au Lemps critique
011 la jcunr fille de, ienl femmr , sans autrr
relation que clrs geoliers qui la rudoient; séquestrée dans le rnulismr, dans l'oisil'l'tC',
dans l'ignoranc~ de loul cc qui croule ou
s'fürn autour de son rachot: priYéc de soleil,
d'exprcicc, d'air, d'espace. d'amusement, de
soins ... quoi d'étonnan t à cc que cetlr âme
n'ait jamai~ 01'uri? Qu!'ls rèn•s 0111 ranr i_dans

cc cœur olJslinémrnl comprimé? On ne l'a
jamais su. Le récit qu'rllc éniYil de sa raplil'ilé n ·est pas une confidcncl' : c'est un memento, une sorte de dcrnir rédigé manifcslt'ment sur les conseils de ~fmc de Chant &lt;'rrnnr.
la compagne letlréc que lui accorda, au Tr mpl&lt;', dès la mort du dauphin, Ir comité de
sùrcté générale.
Ses dcrni/orrs semaines de capliriLé furm t
certainement le Lemps heureux de sa Yic. A
celte époque, par un de ces rel'i rcmcnts qui
lu-i sont familiers, Paris, rrpu de tragédies,
lassé du grandiose, s'attendrit tou t à coup

�.--

1f1STORJ.Jl

'---------,---------------------------------

sur l'auguste orpheline, à laquelle nul n'a"a}l publiées dans son flisto_ire _de l'émig1·~tio'!1' rnlu une charmante page de ses ilfe"moires.
songé depuis quatre ans. En non,mbrc 179.i, ré,·èlen t toute la mcsqu111cr1e de cette rntr1- Le roi était dans une calèche lo11lc oui·el'lr,
les amoureux ne se comptent plus de cette guc, qui a mil pou r enjeu le cœur n:i.ïf d'une Jlfadam.e à ses cotés; sur le demnt le prince
noble fille, recluse dans une « sombre t?ur », rnfant de dix-neuf ans, dont les malhrur~ dr Condé, presque rn enfancr. cl son fi ls le
comme les princesses dl's contes de fees, rl étaient le cauchemar du monde.
duc de Bourbon srmblaicnt ne prrndrr audont on Yantc, par ouï-dirr, les yeux bleus,
Ce qn ·0:1 ne sait pas, mais_ ce '!11 ·on cl~1·inr, cune part à ce qui se passait. ~Ia~a1~1C ?lait
l'air dr candrur hautaine, le teint mcrreilleux c·c~t, le mariage fait, b désdlus1on q111 dans coiffée d'une toque 11 plume et hab1l1ec cl une
cl la &lt;c sensibilité i&gt;, n'rtu tr1•s en rogue.
rcllc ~me hautaine suirit c·e roman frelaté : robe lamée d'argent, confectionnées à Paris
L'cngoucmeut fut tcllcmcnl unanime qu ïl suprèmc déception qui n'cxplir1uc pas pl'ut- mais auxquelles la princesse arail trou ré_ mo~:cn
en souffia r1uclq11c ·griscri~ jusqn'au Templr: ètrr, mai qui rxcusc la surprenante at11tudc de donner un aspect étranger. Le roi, relu
la princesse sentit la lointaine
d'un habit bleu aH't de grosses
caresse de celle adu lation poépaulettes, montrait sa nièce au
_pulairc; clic put c1'~ire qu_c
peuple a rnc un geste a~fe~té et
la rie s'ounait; on lm surpnl
théàtral. Elle ne se mela1t en
mèmc qurlquc coqucllcric; rien à ces démonstrations et
mnis cc ful court. Dès sa prison
restait impassiblt'; toutefois ses
quittée, quel déscnchanlc1~?nl !
)'Cux rouges donnaient l'id~c
A \'icnnc où la pol1llquc
qu'elle pleurait. On _rcspccta,1t
l'amèmc, encore prisonnière, on
son silencieux chagrm, on s y
cherche à l'aulrichienniser.
associait, et si sa froideur n·aOn s'est imaginé là que la
rait duré que ce jour-là, nul
France est bien malade, que
n'aurait pensé à.la lui reprocher.
la loi salique est abrogée, que
On dit qu'en arriranl it Notrc1:i fille de Louis X\'I est un bon
Dame, où se rendit le cortrgr
p:irti : celui qui l'épousera risarnnl de gagner ll's Tuilcrirs,
que de rcceYoir en dot la Lol'Madame &lt;c s'effondra sur son
rainc, les Pays-Bas, la Bl'etagnc
prie-Dieu d·une fa_çon si grapcul-ètre .... Aussitôt les archi. cicusc, si noble et s1 touchante;
ducs sont candidats. Mais de
il y aYail tant de résignation et
loin, l'oncle Ycille, l'oncle rrde reconnaissance à la fois dans
ranl, qui, sans ressources rl
celle action, qu'elle avait fait
sans foyer, se proclame crànecouler de tous les yeux &lt;les
menl Louis X VI 11, roi de
larmesd'allendrissemenl )J . En
Ftance el de Navar1'e. Il supdéban1uant aux Tuileries, &lt;&lt; ellr
pute, lui, que celle enfant est
fut aussi froide, aussi gauchr,
son plus bea u 0cu ron, qu'elle
aussi maussade qu'elle ara it
porte dans IP. plis de. sa rol~c
&lt;:lr belle à l'église )&gt; . l&lt;"i, r ndr deuil toute la tr:ig1quc lecorc, on l'excusa, comprrnant
o-rndc du Trmplc r t qu e c'est
romhicn dr raicnt ètrc déc·hi~n appoint à nr pas bisser
ranls srs sonrrnirs cl violrnt r
frbapprl'.
.
.
son émotion ; mais cc qu 'on
Maric-Tbérèsr denrnL le prix
ne comprit pa., c'est l'accur il
de cr duel politique. L'Autriche
que, dL'S srs prcn_ùres a11dic~la relient captive, humiliée, plus
ccs, clic réscrrn1t aux l'Oyalissurreilléc peut-ètre qu 'au Temles fidèles, aux chouans, aux
ple, dans l'espoir qu'un éreil
amis des maurais joul's, à tous
de ses ringt ans, une rérnlte de
reux qui, ruinés par la nérnlusa jeunesse décide~ont un co~ p
tion avant tout sacrifir, tout
MARIE-T HÉRÈSE-CHARLOTTE, DVCHESSE o':\.)iG'.ll LÉ~I E.
dr tète en fareur d un des brilperdu
serricc de la « bonne
TableJ11 du BARO~ Gnos. (Musée de 1·ers:1Wes. )
lants archiducs· qu'on lui a
cause J&gt;, renaicnt à la fi lle de
fait entrevoir. Louis XVIII lutte
Louis XYI comme à une Pro,·ipied à pied el les fourberies ne lui coùtent qu ·aura désormais la fille de Louis XYI. ,\. dence certains de tl'ourcr là appui, reconnais«uère. C'est, insinue-t-il témérairement, &lt;1 le tout elle paraîtra insensible; pour tous rllc sance 'et consolation. li fallut vite dé~hant~1i.
~œu suprème de Louis X\'[ et de Marie-An- sera dure el revèclie : il semble que l'huma- Tout cc qui rappelait la période ~:~rnlut10nna1re
toinette que leu r fille épouse son cousin le nité entière lui soit odieuse, el la rcrnncbe faisait horreur à Madame. DeJa, lors de so~
duc d'Ano-oulème i&gt; . Comme il connai'l ses viendra trop lard pou r que cc cœur priré passage à Bruns,;ick, (e prince _régn_anl IL_II
auteurs er qu'il sait, pou r r avoir lu dan_s les d'amom puisse encore s'attendrir. A l'épo~uc a mit présenté un Franra1s,. nomme C~lm, c)m,
lincs comment on prend les femmes, il at- de la Rcstalll'ation, la duchesse d'Angouleme étant un jour de gar8c au _1 cn~ple, a~·a1t m'._I octeste la jeune fille que ce pauvre d'Ango11- étai t la seule personne de la famille rO)'al_e casion de rendre un scn1cc a la rc1~c pt 1s~nlème - qui ne s'en d~utc guère - ~ em:t dont le sourenir existàt en France; on samit nière. )Iadaine, à son aspect , s éranou1t ;
d'amour pour elle. Au Jetme homme, 11 re- mal qui était Louis XYl!l et pourquoi il se quand elle revint à elle, elle cxpli(Jua (JUC
rèlc qnc l'orpheline du Te':1ple s'est prise d~ trou mit èlrc roi; mais Madame était l'orphe- « ce Français n'arait pas de perruque el
passion pour lui. Les deux Jeunes g~ns sont a line du 1'emple, populaire d"ayance, d'arance qu"rllc ne pourn it supporter la ,uc drs rlwsix œ nts lieues l'un de l'autre; 1 oncle les acclamée : arec son instinct délicat le peuple ,·enx ras J&gt; .••
j,n·j te à-s.-écrire, cors~ les c1 tendres aveux J&gt;, sentait qu'il a,·ail tant à réparer en~·ers e11e!
Aux Tuileries mème arersion. Mme &lt;lé
échauffe leurs imaginations, excite leurs cu- . C'est elle que tous les yeux chercha_w~L da!1s Boi11ne raconte ' encore le court dialogur
riosités ... non sans peine, car la fille est fière le cortège, lors de la r entrée du roi a Pal"!~. éch~naé entre la duchesse d'A ngoulèmc ri
el le garçon est glacé.... Les précieuses cor- iJme
de Boi«ne
.
" , d"une fenètre de la rur ~lmc Chastenay; :celle-ci a nit joué aYe~ la
respondances intimes qur. M. Ernrst Daudet a Sain t-Denis, assistait au défilé. ri cela nom a princesse lorsrp1 "rllr étajt C'l1fanl rt rlle s al-

;u

à

de

tendait à un accueil des plus affectueux. Ma- rent-il:;, pleins d'espoir. se placer sur le pasdame, aYcc intérèt, s'informa :
sage de la fille de Louis X\"I pou!' ne recevoir
- Votre père est mort jeune?
d'elle qu'un refus bl'utal, moins encore : un
- Oui, Madame.
geste d'horreur, un mourcmcnl non dissi- Où l'awz-Yous perdu?
mulé d'imp:i.til'nce ou d'awrsion ! Lrs pamrrs
- Jlélas ! Madame, il a péri sur l'échafaud gens s·en rr loul'naicnt le cœur gl'Os et les
pendant la Terreur.
larmes aux yeux. Mèmc au cours· des royages
La duchesse d'Angoulème fit un moul'e- d'apparat qu ·elle cnlrcpriL it lrarers la France,
mcnt en arrièl'c, comme si clic arnit marché la duchesse d'Angoulèmc ne panenait pas à
sur un aspic . .\ dater de cc jour elle n'adressa raincrc sa répugnance et à chasser son cauplus la parole it Mme de Chastenay.
chrma r. M. le ricomtc &lt;le Ilrachet a noté
On pourrait citer cent faits de cc genre : qu 'i1 Granrillc, en 1827, la fille d'un capicombien d'anciens officiers de l'armée ,·cn- taine de raisscm1 tué glorieusement au Ferdécnne, combien d'orphelins, combien de rol, ~me Thérèse de Péronne, accompagnée
vrnvrs drs défrnsrurs dr la mona1·cl1ir rin- clr rp1rlqurs j rnnrs prrsonnrs clr ln région,

MAD.JI.ME

pitturcsquemc11t costumées, présenta le bouquet de la ville à la princesse, qui les reçut
avec une extrèmc froideur. Sans écouler le
compliment, elle se contenta de dire aux
j eunes fillrs rmnrs rt drronrrrtrrs : cc ï.'r,I
liicn, mesdemoiselles, je rnus rcmerci&lt;' ; allt'z
rejoindre ros mères ! J
Nul n'expliquera jamais celle implacable
rancune. Celle qu'on aYait dite si bonne, si
française, si pleine de YCl'tus, fut vite réputée
méehantc, hosti le it son pays, ,·indicative.
Quelle my,;térieusc cl inguérissa ble blessure
arait ainsi déchiré le cœur de cette femme
qui aurait dù ètre &lt;&lt; l'idole des Français cl le
pallarli11m dr sa rare Il?
T. G.

Quelques figures de femmes aimantes ou malheureuses
~

Les six femmes d'Henri VIII
Depuis notre Ancelot jusqu'à miss Strick- duit devant nous, concordent, le plus exacteland, auteur d'une copieuse galerie biogra- ment du monde, arec ceux que nous ont génie qui, comme Titien ou comme Rubens,
phique des Reines d'A.nglelen·e, pel'sonnc ne laissés, de chacune de ers rr incs, les peint rcs négligeaient volonticl's certains traits véritables
nous avait encore offe1·t autant de rrnseignr- lt'S plus adroits N lrs pins fidèles du temps, de la figure tic lcm·s modèle~, lorsque ces
mr nts précieux sur lrs six femmrs du Barhr- llolbein, Jost ran Cleef, T,ucas Cornelisz, tons traits risquaient de détruire l'intime harmonie
Rleur anglais que vicnL de le taire le major ecs honnètes portraitistes allemands ou fla- de la Yision poétique qu 'ils a raient rèréc; et
fürtin Hume, dans un livre qui, traduit en mands qu'Jienri VIll entretenait it sa cour le fait est que sa Catherine d'Aragon unit it la
français, lroll\wait chrz nous, j"en suis sùr, àfin qur, gl'àce 11 eux, la poslérité pùt appré- fermeté, toute royale et d'ailleurs parfaitement authentique, de son allitudt•, une gr:lrr
1111 succès égal it celui qn ïl a trouvé aussitot
cier le charme des princesses qu ïl arait daigné
dans son Jlays 1. Précisément parce qu ïl a bonorel' de son allcntion. Pl'esq11c dans tous f't une douceur féminines que nous ne découtoujours érité, arec un soin cxtrèmc, les des- les cas, ces portraits peints rt les témoignages nons guère, par exemple, dans un très _int6criptions pilloresqurs et IC's expansions senti- érrils qu 'a rassemblés M. fltunc se complè- rcssant portrait de celle ptinccsse qui apparmrntalcs, précisément parce qu'il a toujonr,; trnl, J'éciprJquemen t, de la façon la plus sin- tient aujourd'hui à la Galerie nationale de
eu en rne, surtout, Ir rôle historique drs six gulière : et de leur confrontation résulte pour Portraits ·c1e Lonàres. œurre d'un peintre
infortunées créaLnl'es dont il nous raconte n.lus une série d'images si naturelles, si anon]'me de !"école d' llolbein. An lieu dr
J'a,·ènement et la déchéance, ~ùn réci l nous humaines, si pleines de rie et d'expression l'exquise CJ'éa ture qu 'a imaginée Je poète,
amène, si j e puis dire, plus directement en pathétique, que nous arons peine à admetlrr sœur des Cordélia et des Desdémone, nous
face d"elles que les apologies et les réquisi- qu'elles ne ressemblent pas, au moins en apercevons une femme corpulente et massiw•,
toires de leurs précédents biographes, qui, à partie, aux Ol'iginaux q u'clics nous repré- étrangement dépourvue de tout alll'ait féminin, et dont Je dur visage au front trop haut,
fort peu d'exceptions près, n'ont voulu voir sentent.
aux yeux fixes, aux lèvres serrées, annonce
que le coté romanesque de leurs aventures.
une obsLinalion orgueilleuse et hargneuse, un
)/. TTume ne nous parle pas de leurs robes,
Voici d'abord Catherine d'Aragon. De ccllt'que nous a complaisamment détaillées miss Ii,, un maitre plus grand qu'Holbcin, plus esprit sans souplesse et sans pénétra Lion. li
Strickland; el de leur caractère el de leurs habile à déchiffrer le secret des ùmcs, nous a n'y a rien de tout cela qui, en vérité, ne sr
sentiments il se borne à nous transmettre cc laissé un touchant cl magnifü1uc pm·trait : lise clairement dans le portrait de Londres; rl
que lui en ont appris les innombrables papiers car bien que la tragédie d'Henri VIII, que c'est exactement tout cela que nous rctroud'arcbirns qu 'il a consultés : mais il nous les l'on a coutume d'attribuer à Shakspearc, ne rnns dans les p1·emiers chapitres du linc de
pl'ésentc, pour la première fois, dans le milieu soit sans doute pas entièrement de lui, lui M. Martin Hume.
Assurément, la fille d'Isabelle la Catholique
oü elles ont vécu ; il nous rérèle les inll·igues seul a pu écrire les deux scènes fameuses où
a
été
une martyre; mais assurément on sr
dil'erses 011 elles ont pr;s part; il s'efforce de Catherine, en présence du roi, puis des cardiles étudier en historien, al'CC plus de sérieux naux, explique les motifs qui la !ont s'opposc1· tromperait à vou loir la tenir pour une sainLr .
qu·on n'a fait jusc1u'à lui. Et il se trouve, en à l'annulation de son mariage. Emu des souf- On se tromperait mème à supposer qu'elle
outre, que les portraits qu 'il nous trace d'elles, frances de la reine, et de l'incontestable beauté ait toujours eu celle droiture de caractère ~ur
ou plutôt que nous dégageons, nous-mèmes, morale de son caractère, Shakspcare lui a la plupart de ses biographes ont vantée chez
dr l'ensemble des faits historiques qu'il pro- prèté des paroles d'une noblesse si simple el elle; le sang de son père, le contact de son
beau-père et de son mari, l'atmosphère de
si pure que ces deux scènes suffiraient à nous
1, The Wives of Henry VII/, and the Parts they
mensonge et de ruse qu 'elle a respirée dès
played in llislory, _par 11. :Uartin llumr, 1 \'OI. i11-R
la rendre chère immortellcment. Mais le créa- l'enfance, l'ont formée, elle aussi, à ne p:is
Londrrs. Evrlrigh Nash.
trur d"1Jamlel était un de ces peintres de
trop s'embarrasser sur lr choix dt'S moyens,
0,

...., r53 "'

�111S TO'J{1.ll

----------------------------------------~

mour. On lui a sourenl reproché son cxcè dl'
pour parrcnir aux rins qu'elle arnil rn ,uc. toul de • uilc c.apti,é, fasciné une nature au i hâle, en celle circonstance; el lui-mèrne, du
Mais surtout clic a été, Loule sa , ie, inintelli- gros ièrcmcnl sen uelle que celle d'Henri YIII. reste, s'en e l repenti : car, quelques jours
gente, enlèlée, maladroite; cl, si die a eu C'est un de ces Yisagc qu'on n'oublie point, apr~s, apercernnl à sa Cour deux jolie jeune,
bien raison dr dire qu'on lui ayail fait souffrir dès qu'on les a rns, cl dont on a lïmprcs,ion filles qu'il n'y araitencorc jamais renconlrér~.
que leur charme mal~ain est fait surtout de
&lt;&lt; l'Pnfcr sur la terl'l' », clic n'rsl pas ans
la
réunion de Lous Ir Yiccs, fondu cl com- il a a,·oué à srs confülcnls qu 'il rcgrcuait &lt;! de
al'oir, cllP-m~mc, beaucoup contribué 1t s'allin'ayoir pas , u cc jeune lillt's arnnt de st•
rcr on ~orl. Pendant les lon~ucs anné(' de sa binés fa en un mélange de choix. Et une marier arec Jeanne ~csmour ». )lais depuis
pui.sancc, jamais clic n'a t'; Sa)é de dc,iner impression Loule pareille se dégage de l'étude le moment 011, en c eonsliluanl le pape de
le caraclfre de son nuri, ni de pré,·oir h• du caractère d'.\nnc Bolcrn . J'ai vainement son Église, il s'était senti maitre absolu de
danger qu'il y aurait, pour t'll(', à tcsst·r de cherché, dans cc que nous· rérèlcnl ll'S histo- ses actes, aussi bien de, anl J)icu que deranl
lui plaire; plus Lan!. quand s'est pos{-c la riens protestants ur la \Ïc cl le, actions de les hommes, déliYré désormais de tout cruquestion du di,·orcc', cil&lt;• n'a écouté que on celle zélée initiatrice du prolcslantismt•, la pule de eonscicncr, il n'admrllail plus qu'auorgueil, cl, soit par ininll'lligem·(• foncière ou trace d'une s1•ul1' qualité s~ mpath:quc qu'elle (·un oh tacle le gênât dans la satisfaction immé-par awuglrrocnl, rllc ~·esl 1·t•fusfr à com- ail eue, 11 moins qu'on ne rcuillc lui tenir dialt' cl rnmpll'le de ses désirs ropu:.. Et san~
prcndrr lrs suil!'S Msaslrrusrs qu'allait im- compte d'une ccr'lainc hraroure, ou Lémfrité doull' il n'aurait point tardé à congédic•r Jeamw
111anquahle111ent rnlrai,wr, pour .a religion, léminilll', qui d'ailleurs scmhle a\'Oir été bien ~cymou r, si celle-ci, le 12 octobre 1::;;:; 7, rn•
sa rt:sistanec 11 un projt&gt;l où ses plus incèrcs intrrmillcnlc, cl a\'Oir alterné a,t•c drs erist•s lui avait donné un fils, cl n'était morlr, des
ami, lui con,cillaienl de e ré~ii;:ncr 1. Encore d'uuc lùcbrté t:galrmcnl anormale. Toul &lt;c suilr de se· couchr , le 2i octohrr ui,anl.
lui aurait-il été facilr, jusqu'au houl, de ti,w que pe111enl fairt' pour l'ile H'S apologistl•~ c~L
li l'amit crpcndanl ipouséc par amour, elh'
parti du cl(,,•om•mcnt dt• ces amis, de la n•~- dïn~islcr Mir lt' fait qu 'dit• a lon~trmps de- aussi : l'nrorc que, au dire de Chapurs, un
p1•rlut•11sc !-) mp3Lbi&lt;' q1u' lui rrardail la nation meuré en France. cl en a rapporté une ùme des motif8 qui l'a,aienl Mcidé 11 cc mariage
an;daisl', ('L de mainll's chan&lt;•rs fal'orablt•s toute corrompue par les mœurs f'rançai c.,; fùl la connaissance qu'il arnil de plusicur·
quL'. sans cc r. Ir ha~ard ,·cnail lui offrir; mai:. il 1i'e;.l pas ahsolumcnl Cl•rtain que c·c awnlun•s galantes de la jeune fille. &lt;! Car,
mais t•lle n·a rien Ill de ee 11ui se passait ne soil p:is, plulol, une d(' ses œurs 11ui a écrirnil Chapu}s, il ra l'épouser ous la conautour d'cllL', Loule à la con~&lt;·icncc de on fail ce long séjour en France: el, en tout cas, ùiLion de la prrndl'I• \'it'rgc; cl puis, quand il
bon droit, cl prut-ètrc au plaisir dt• son entè- la cour d'llcnri Yll cl d'fü,nri Ylll , au point roudra di,orccr, dt' nornbrcu~ témoins ~e
lcnwnt. A ,w la eonsidérer que comme kmnw, de me de la dépraration morale. aurait t'u lrourcronl pour aftîrmcr qu'l'IIC ne l'était
rommr héroïnr de roman ou de Lra~édic, au- larrrcmcnl tic quoi r11s('igncr 11 la jeune frmmc pas. » Quoi qu'il rn .oit, kannc ,eymour ne
cune de Linée ne nous apparait plus r-,11ou- cr c1uc l'on l'CIIL qu'pllcail appri~ à la eour dt! peul a,oir inspiré au roi qu'un tapricc tout i1
Yanlc, plus dramaliC[UC, que la sil•nm• : sans Frauçois J•·r.
Elle arnil eu déj11 di\'Crsrs aYcnlurcs amnu- fait passager. Dans l'admirable cl lamcux
compter qur, ,ous Lou es défauts, rlle arnil
reusr
. en ,\ nglclcrrc. arnnl d'oser ~e lancrr it portrait d'elle que possMe lt' mu éc de \ïcnnc,
un cœnr d'mw bonté mcrn'illt•u -l', et que sa
toul le génie d'llolhcin n·c,l poinl parl'cnu à
conduite parmi les pcrséc11Lion~, pom dérai- la conquête du roi. Et 11 pc:nc eut-clic réu~,i rclcrcr de la mo:ndre nuance de beauté. ni
sonnahlt• qu'cllt• a:l pu êlrr, alll•,Le 1'11 l'ile dan. rt'llC eonquêlc, qu'elle étala cyniqurmrnt de gentillc'5se, rc ~ro ,·i.age commun. a,cc
une force d\inr, un courag1'. une rési~'l1ation um' inso!cnce, unt' rapac:lr, une cruauté sans son front has, ~on large n&lt;'Z, cl l'rmpàlrnwnl
chrétienne, dont st's pirrs ennemis ont rté limites. , a conduite i1 t\igard de Catlwrine el dl' son donhle menton. En réalité, le mariaµe
touchés. drpuis Cranm1'1' Pl Cromwrll j11srp1 ·à de la jeune prince sr Marie (dont cllt' s°t'sl d' llcnri mec Jeanne Sl'vmour doit s'ètrc fait
llt•nri Yll l. ,\ h considérer con11m• rc•int', puhliquemenl accusLled 'a\'oir souhaité la mort),
urloul 1t l'instigation• d •- C'hefs du parti
l'hi~lorien est tenu de h jugrr plu séy/•re-- se, mi frablc ruses p~ur relardt'r sa di,- catholique, qui c~péraicnt, par l'in0ucnce de
gràcc,
jusqu'à
simuler
une
~rosscssr,
po:,r
mcnl, de rcconnaHre qur on Litre dt&gt; rt'inc
la nou,·cllc reine, obtenir du roi qu'il conlui imposai t d1's dcroirs qu'elle n'a pa rem- qu'llrnri pùl t'sptlrer aroir d'elle un fils, scnlil à renouer dt'S rapporl. a, ec la cour
plis, cl en parliculirr, d'assignc•r 11 celle ar- l'ignominie a,·ec laqurlle, dans sa pri on de la romaine. El il sr peul forl bien qu&lt;' Jrannr
dente catholique unr Lri•s ~randt• parl de 'J'our de Londres, elle s'r t répandur en dé- ail éll: trrs picusr, Lri•s sinci•rt'ment allachfr
responsabilité dans la ron,·cr.-ion de l'.\ nglc•- nonciations co11Lrc se.; plus ridèle.:; parli~ans, i1 la foi catholique; cl il est plus ct:'rlain
tout cela e:.l suf11 ·ammenl connu, cl forme un
Lrrrc au protrslanli~nw.
contra Le bien saisissant a\'CC la noble attitude encore qu'ell&lt;' dcrnil al'oir un cxrcllcnl eœur.
On sait arec qurllc tendre se, Loule materUenri \'Ill n'avait tipousé Catherine, la Ycuvr de la reine catholique qu'.\nne Bolc~n 'est nelle, elle a toujours trailt: la fille d' llenri et
de son lrèrr, que par conl'cnancc politique : acharnée à persécuter. En rérilé, les prolcs- de Catherine, cl comment, lorsque a eu lieu le
c'est p~r amou r qu'il a épou é sa second!' Lanls anglai. d'aujourd'hui ne pcmenl n-uèrc célèbre Pèlerinage de Grâce, elle s'est jclét•
fcmnw; cl cet amour pa, -ionné du gros respecter la mémoire de la première reine qui aux genoux du roi, pour le supplier de rcndrt'
homme s'explique quand on l'l'gardc. /1 la a souhaité el fal'ori é la conrersion de l'.\nglc- aux ordres religieux le courcnls donl CranGalerie Nationale de Porlraits de Londres, le tcrrc; mais, au reste, il ne semble pas que mer cl Cromwell, awc l'aide d'.\ nnc Bole,n.
portrait qu'a peint d'.\nne Bolc~11 un mailr&lt;' le· conriclion protestante d'Anne Holein le a,·aienl dépouillés. füi Henri, en la r&lt;:lrflamand (ou français?) de l'époque, aYcc 1111 aient ja.mai eu d'autre fondement que son vanl, lui défendit de C! se mèlcr de os affaires»:
arl infiniment plus prosaïque que celui d'llol- ambition personnelle; cl nombre de faits cités défcn c c1uc la paune fcmmr, depuis lors, s1'
bcin, mais encore plu préci cl plus minu- par )1. llumc nou prou1·enl qu'elle aurait été garda bien d'enfreindre. on courage était
tieux. Xon pas que le Yisagc d'.\nnc Dolcyn, Loule prèle, pour garder sa couronne, non loin d'égaler a bonté; cl il surfil de jeter 1111
tel que nous le montre cc portrait, ait rien dé seulement à approu\'Cr le retour de son pays regard sur le portrait d'Jlolbcin pour comvraiment beau : un Yisagc trop long, lrop au catholicisme, mais à faire brùlt•r ou déca- prendre qu'une pcr onnc aussi molle, cl proétroit, s'effilant en un menton pointu as cz piter Lous ceux qui, autrefois. arnienl été ses bablement d'un c prit au si borné, n'était
disgracieux. )lais il y a dan le regard carc ... collaboraleurs dans la préparation de la rup- «uère faite pour jouer le rôle aclil, héroïqm',
sanl el troublant des grand yeux noir , dans ture ayec Rome.
oü l'on s'étonne que quelqu'un ail pu al'oir
Anne Bolc~ n lut décapitée le malin du
le sourire pincé de la bouche, et dan tout
l'idée de la de Liner.
l'ensemble de la phr~ionomie, quelque cbo,c 19 mai 1556. Le malin du 20 mai, dan la
a mort fut suil'ir, dans le long dra me
à la foi de la cif cl d&lt;' ,·ipérin, qui doil aYoir chapelle du palais d' llamplon Court, Henri, matrimonial que nous racontr li. llnme, d'un
- dont l'ambas adeur impérial Chapuys
t. Le Vatican lui-mème. - ainsi &lt;Ju'il résulte d'un
intermède comique.
disait que « jamai homme n'avait porté se
entretien du cardinal Sahiati avec le représentant de
ur le con cil de Cromwell, le roi s'était
l'empereur à Rome, - souhaitait ,ivement que Cathe- corne plus allégrement &gt;&gt; . épou ail une
décidé
à épouser, celle lois, une princr~;.1•
rine, pour éviter 1111 schi,me, consentit à l'annulation
jeune mie de vingL--cinq an , lady Jeanne Se1de son mariage.

,

__________

L'ES S1X 'F'E.MM'ES D'lf'ENR,.1

V111 ---.

proLc_sLanlc. Il arait songé à la \'l'Urc du duc poul'Oir pa,ss':'r pour un licau ca,alil'r : tout
d_c )hlan, celle charmante el spirituelle Chris- son corp ?Lait gonflé démesurément, sa large encore que ce(lc d,'-\nnc Boleyn? D'oi, rient
tine d,e. ~ancmark dont Holbein nous a laissé face_pendait rn d'{,norme bajoues, cl il arail q~c, sou la s11nphc1Lé de la mise, cl l'honun d_ehc,eux portrait; mais &lt;:'lie avait refusé. lrs Ja?1brs couvertes d'ulcères purulents qui nete apparrncr bourgeoise de la physionomie
rn aJOU~anl IJUC, " si elle arnil deux Lèlt',, ~cn~all'?l son \'Oi~inagr fort désagréable. Jlais nous s_cnlon~ quelque chose de faux rt d~
rlle__era,t heurcu~c d'en mcllre une 11 la dis- il' n en Jllgl'a_ pas ~1oin~ qu'une femme comme maurn ' qm _nous fait ouhlicr jusqu'à la lai1'.o ilion de S'.1 Majesté d'Angleterre ». .\lors ?dl~ que lm_ arn,L procurée Cromwl'll rlail drur de cc .visage aux lèrrcs lourdes cl aux
Cromwell ~rail fait choix de la fille- cadelle du rnd_,gnc de lu, : et Cromwrll rut la lèlc lran- ?ro rc~x saillants? El d'oü rient que Ja mtimc
duc de Clel'es, dont il aYail affirmé au Boi chec; cl .\ m~c, .P~csque au lendemain de ses u_nprcsswn r&lt;'s orle de Lou les documc•nt
_q_nc &lt;! chacun Yanlail sa hraulé de corp cl d, noces, f~1l tnl'lllll' à signer l'annulation de ~•les par ~r. llu~1c, qui n'a cependant que des
e!ogcs, lm auss,, pour le caractère de Calhe'H,a~"l' ' cl .r111 't•lle c·ta,·
,•
, l aussi· snper,curr
enc son mar,atre
Elle le u"t, d'a,·11curs, 3\'l'C tant r111c Parr? Les lcllre qu't,lle rcrirnil au roi,
0 •
~gremcnl a sa ~œur, la duchesse• de
■iiiiiiiiiiiiii;;;;;;;;;;;;;;;;;;;:;;:;::::====-------~ par cxc'mplc. onl brau être plus ,, plt•iSaxe. qur Ir soleil d'or à la lune d'ar- Ï
ne~ d~ L'l~l » que cdlcs que lui l'l'rigrnt ». ll~nri, pour mieux se rensei,·a,t
~ad,s Catherine d'Aragon : la
gner, a"~•t &lt;•m·oyé à Clè,cs son peinflallcric Y est si constante cl d•
Lrr_ llol~m : cl celui-ci, dans le porh T .. r
'
une
um, ile sr 1o~cée, que nous ne pouLra,t .'lu on prut ,·oir au LouHc, a,·ail
rons nous re~oudrc it la ero:rc sinrPp~escnlé une j~unc lemme qui,
cè~c. Et quand nous d{'C0111Tons i·nsanl; grande hraute de traits cl aYCc
s111:lc que celle princes l', loujour~
i!n~ expression un peu somnolente
p~cl'cn~nl_c cl douce pour lrs c•nfo11Ls
t•La1l as_surémrnl d'un aspt•ct beaucou1;
d
Henri,_ clait d'une dureté léro&lt;'c pour
plus :u~al/lc _qur. Jl'annc Seymour,
se se_rnlct~rs, nous ne sommes plus
telle qu il I arn,t pt'llllt• deux ans aupasurpris qu une tell&lt;' femme ail réussi.
ral'anl. Déci~&lt;\ sans doute, par la m e
tout en se donnant l'air d!' rrstcr l'n
de _cc 1~orlra1t, flenri arail demandé la
dehors
des affai res d'État, i1 jouer le
m:un d.~\n?e d? Clt&gt;1·cs. La jeune pringr~ni rôl~ poliliquc que nous ,ornn:cr~sc s eta,t mise en route pour l'A.nqu c c a JOué. Car non seulcm.cnl
f l!•lcrrc, s'ocrupanl, sur son chemin
par sa famille_ cl par son cnlourai.:r:
a apprendre lt'S jeux de cartes farori~
clic
apparlcna,t au parti catholique.
de son aumslc fiancé; à Dourres, il
n~n seulement elle n'était dcl'enu;
Ca1~lorl~cr~•, à Roc!1ester, le peuple lui
rerne que grùcc à ce parti, cl en lui
a, art fa,t un. accueil enthousiaste; mais
pro_mcllanl de le soulrnir; mais jaq1~and ~enri, avant de ,·enir lui-mèmc
~a,s, depuis lt' dil'OrCt' d&lt;' Catherine
1111 prcsenlcr
ses hornmarrc
.
'o , ,31.a,-L
d Aragon, ce parti n'arnil été aus~i
man dc auprès d'elle un de ses scr1·ifort qu'il l'était à !'{-poque de son' a,·i...
te11rs, celui:i, en lernnt les yeux sur
nem~nl:
Or, clic ne fut pas pluWL inla future ~e111c, arail fait une grimace
slall~e
a
la cour que l'influence du
de mam·a,s augure. Il connaissait les
parl1 catholique commença 11 décroigoûts d~ son mailn', cl préroyail
tre; cl bientôt, quand le conflit ùn([Ill' cc ~•sage-lit ne lt• rmirail gufre.
~agca
OUl'crlcmcnl entre les deux parllolbc111,
al'alll de partir flOur ClèICS,
.
. •
u~,
cc
f~l la protection actirn de la
1
avarl--1 l'l'Çu dl! Cromwell le con5cil
rcrnc
assura le triomphe dt%iitil
de flallcr, au ht'~oin, sac, conlrPfaron JJ
des J_lrOLt•slants, l'll même Lemps qu'elle
d? la ligure de la jt'une princess~'! ou
l'~la,t la n~ort ou la disgràcc aux anhH•n ~es ~-eu~ d'artiste s'étaient-ils
Clicht Giraudon
Cll'l!'
am,s dt• Catherine Parr. llu
lr?mpcs, C'l lm arnicnt-ils fait découCATIIF:Rl',"E 11011',\RIJ
moins, la dernière femme d'Jlcmi a1r1_r, dan? le ri~agc d'.\nnc de Clè1cs,
D'Jf'res ,m /J/oleJ11 JIIQll)'lne ,te l'école ,:l'II
. ,
r 1·
l /
OLBU~.
(1\ J ,011a 'or/rJil GJl/ery, /,011.tres.)
l-elle eu le mérite d'l'Cliappcr, po11r
de_s.;llrails '.lue la nature n'y arait pas
son
propre compte, à Ioule calaslro-mrs. li ya,_ a Oxford, un autre portrait
.
phc
: _elle ~- sunécu au roi, commr
de_ccuc prmccssr, qui doit aYoir été pc-int au de b~nnc gr.ic~ qu'llcnri en lut naimcnt
meme moment que celui d'Jlolbcin, rar .\nnc' !?11cl.w, e_l 11uc Ion af!)rm~ qu'il ongca plu- clic a,ait surw.'Cu dcJà aux deux autres ,iril: l cxaelcmcnl ,·~Luc de la mèmc façon : cldéjh . ,eu, ~o,s, par la su,le, a se remarier awe lard~ 9u 'elle al'ait épousés précédemment. et
1 d~ccon~ por_lrarl nous fait mieux comprendre llll&lt;' prr~cessc aussi complaisante : d'autant :n~~s•Lol vc111·e, clic s'c l rrmariéc en q. ua~
lricme .noce ' a1œ
· 1e ircre
r • cl u rcgent
• ' omer'
a_ eccpl1on d,llenri \'JII, lor de sa rcnconlrr plus q11 .\nnc de Clè,·cs dans r,·ntc . 11
.•
.
, ,
rrn r.
rl.
~fa,s
on
raconte
qu'annl
de
m
.
Il
,,
• ,
our,r, e c
a,cc sa fianrcc : de pclil rcux une orande s etanl 1"rn nourrie, bien rcpo·éc, s'étant faite•
a etc l?ur'.nenlé~ par d'affreux cauchemars;
bouche, ~ou tes (es apparcncL'; d'u;1 anrr pa:1rrc au luxe cl à l'élérrancc de la co111·
.
.
"
ang1a1sr,
~l mal ?111. ~la,s les témoignages écrits nou~ ~va,t changé l'l embelli considérablement. cc que JC l1cndra1s l'Olonlier pour un effet d
l,orcen l a penser que cc second portrait étai l 1oul compte fait, c:csl bien clic qui lut la remords, si les âmes de cc genre n'avaien~
en général, l'cnl'iablc privilèn-c d'êt.
c•:cor~,lrop_Oa~~é. Ils nous apprennent qu'Anne plus h~ure~~c des six femme d'Henri Yll 1. l'.as,
laus
· · · d'elle -mêmes a ·oJ ·
•c
'
se
,·,s-a-ns
d
li SI JICll que
de Cle1cs, a I cpoquc de ses fiançaille a rait
La
c111q111cmc
de
ces
lemmes
fut
Cathc
.
un o"'rand. co~ps _o scux el drsproporlionné,
.
' ' ' l'l 11
es autres, et, jusque dans les pires action'
d 1 · 'è
!'Ill('
•owa'.· ; ~ s1XJ me _cl ~crnièrc fut Catheriuc
&lt;f'.'c son epa,s \'!Sage était, en outre, profon- l arr . et JC \'~udra1s al~rd dire quelques de garder l_a con cie?cc de leur honnètelé. s,
a Calher111c Howard , la e·,cr,
.• 'tc,
éQuant
·
dc~ enl cou~uré des traces d'une petite Yérolc mol de celle-c1. Les 111 Lor,cns s'accordent i1
n~
pr,sanlc
des
historiens
à
son
endroit
n'·t
qu elle
cl .Ycna,t d'aroir. De telle orle qli 'IlClll'I,.
louer son tact, sa réserre, ses manières affaégale
CJUC
leur
complai
ancc
pour
Catberin~
1
:11~an I c lroma de1·anl elle, fut cr si mer- bles, l'habileté a,cc laquelle elle a su, jus~u,'à
arr. Ils . e bornent à dire que celle jeune
,·e1!lcusemenl étonné cl déconfit &gt;&gt; qu'il n'cul 1~ rin, retenir la faycur de son mari. D'oü
pa~. le courage de lui offrir lrs cadeaux qu'il n enl donc que son portrait (par un peintre fe,~mc ara1l e~ des amants arant son mariage
a1a1t ~pporlés, pour elle. Lui-même, ccprn- anonyme, dans la collection de lord Ashburn- quelle ~ continué à en a\'oir aprè~ et q , '
danl' à celle cpoque de sa rie, était loin de ham) nous laisse une impn•~sion plu f:kbeusc a_ fort b_1en _fait de lui couper le co~; sa~r°~
aJouler ,romquemcnl • comme M• p oIlard, que

'I"'

?

t

�v-1f1ST0~1.JI _ _ _ _ _ __ _ _ _ _ _ _ __ _ _ _ _ _ __ __.
« son orthodoxie calholiquc étaiL inconlesLable &gt;J . Ils abandonnent aux aulrurs de
romans rt de mélodrames· le soin d'approfondir le drlail dr son al'rnturP: el l'on sail
(011 p1•11l-1llr•1•, h1•Uf'l'll&gt;i'1t11'nl. 111 • sail-on plu~)
dt' ,p1t"b ('l'inu·s odi1•u, .\ lt•"rndre lh1111as a
« 1:Loflë » le rùlc de Catherine Howard.
L'un!&lt;(IIC qualité qtu• tous les témoignage .
anciens ou récents, rcconnaissenl à la cinquit•mc femme d'lll'nri \'I ll C' l cJ'arnir été
citrêml'nwnl jolie. EL e\•sl aus~i rc que nous
apprend, tout d'abord, 11n porlrait cxcdlcnt
de Catherine Howai·tl, 11 la Galerie Xationale
d1• Portraits de Londrrs : al'CC l'ornlc régulier
cl délicat de son ,·isage, ses fins cl1c,eux cbàtain~, ses 1cux d'un \'Crl profond cl ,·oluplu1•11x, celle exquise figu re se détache en un
relief saisissant, parmi la banalité ou la laideur des tinq aulres 1'1•m1111•s d' Henri ; cl nous
nous imagi nons aisénwnt le bonheur qu'a dû
1:proll\W tclui-ci à pou,oir remplacer la
pitoyable Anne de Clères par une jeune
l'cmnw don{ nous sa,ons, 1•11 outre, qu'elle
étaiL mr rrnillcuscmcnl élégante cl J1;gère, dans
~a pelil1• taille, el toujours souriante, chantante, répandant autour d'elle un adorable
parfum de printemps. En !ail, Catherine
Howard esl seule 11 nous allcsler que le
&lt;1 8arbc-131eue anglais » n't;lail pas incapable
c1·apprécier la beauté féminine; cl de cela,
Loul au moins, les apologi tes du roi pourraient bien Lcnir un peu compte 11 la paunc
femme. )lais le plu curieux csl qur. dan le
portrait de Lon&lt;l res, cc charme pénétrant de
la fi gure dr Catht•rine résulte moins des traits
1•u'\-111tlmes qur de IN1 r e:\pression, el 1111c

ccllt•-ci csl infiniment attachante et sympathique. nous rél'élant un mélange loul parliculirr de courage et dr douceur, de franchise
intr(-pidr ri dr tcndrr hon11:. St' pr111-il q11t&gt;
L11111 1·Pla n'ail ,:11: q11'1111 m:1,q111'. 1·:H"l1~111 11111•
.11111' 101111' noire d1• , i&lt;·1•'!
,h ec la forvenlt• « orthodo:\ie catholique ,,
que lui rrconnail M. Pollard , Cathrrine, 11 sa
dernière heu re, dan sa confession solcn11l'lle
del'ant l'é,·èqur de Lincoln, a juré qu 'die rlait
innocente ile l'ad ulti·n• dont on l'ac('U~ail. Elle
a :l\'oué, au contraire, q11 'al'ant &lt;le dcl'enir la
femme d'Henri. clic ~·était fiancée 11 l'un de
ses cousins, un tertain Thomas Culpepcr, el
qui•, aprè son mariage, clic a,ail continué
d'aimrr cr ,jeune homme, au fond de son
cœur, cl de lui rendre senicr rn toute O('Casion, rl de regrcller qu'il ne lui l'lll pas l;lé
possible &lt;l1• dcl"cnir sa femme. Pendant son
cmpri ·01mrmcnl 11 la Tour, clic n'a poinl
cc~~é d"affirmcr que, sans al'oir mérité la
morl, clic l'attendait a,ec joie, alin de poll\oir
ètre unie à l'homme qu "clic aimait. Et sur
l'échafaud, après al"oir accordé, en souriant,
au bourreau le pardon qu'il lui a rail demandé
11 genoux. elle s'est écriée : « Je mcur reine:
mai combim j"aurais préféré poul'Oir mourir
la femme de Culpepcr ! » .\près quoi, elle a
prié ardemment, et puis, toute souriante, a
posé sa tète sur le billot.
Elle était certainement coupable &lt;le n'a,oir
pas toul &lt;le suill• effacé de son cœur le sou\'Cnir de son ancien fiancé, pour ne plus aimer
cl adorer au monde que le grand roi qui al'ail
daignr l'admettre 11 l'honneur de &lt;lil'crtir sa
, ieilbsc. )lai quand on song1•, &lt;l't11w part, it

ce qu'était alors &lt;lel'enu cc roi, cl quand on
découvre, d'autre pari. dans l'rnquêle officielle instituée el pour,ui,ic par les ennemi,
a('har111;~ dr Ca1lwri1w Howard. Ir~ pirgt&gt;~ dr
101111• ~orl,• qui lui f11r,•11I l1•1ul11~. tli·, 1,· l,·nd1•mai11 d,• son n1:1ria,{1'. pour la mai11lt•11ir t'll
rapporl awc Culpt•per. un ne pr ut , 'empêcher
de n•ssl•ntir pour clll' beaucoup plus de pilir
qrn· dïndignalion. 011 plutôt mênw 011 est
Lcnh: de s'énwrll'iller qm', dans cl'S conditions, elle n'ait pas é11: plus roupahll': car. j1•
le répète, en l'ahsrncl' de Loule pn•u,·e pour
!"accuser, pcrsonnr n'a le droit de metln• rn
doute la sincérité de la conf1•ssion qu'elle a
laite en mourant. Pl'ul-êlrc aurait-elle pu,
il csl nai, refuser de d1•1·cnir la femnw
d'Henri \'li 1; mais c'était là une forme de
résistance que le, ieux roi 1ù&lt;lmNlail gut•re.
et qui n'aurait g11fre été ad mise non plus par
les oncles c:L cou~ins &lt;ll• Catherine, trop heureux de profite, d'un tel mol'en pour assurer
la prépondérance du parti catboliqur . Dans C«'
maria&lt;Te comme dans lt•s précédents, c'c L la
politique qui a joué le rôle principal : clll' l'a
joué aussi dans le dénouement du mariagt•;
el c'est elle encore qui, depuis birntùt quatre
cents ans, contribue, sans qu'on '1•11 doute,
11 noircir la mémoire de Catbcrim' Uo\\ard.
~l puisque la « protestanle » Anne Boleyn a
troul'é de nombreux défenseur , il erail 11
souhaiter qu'un biographe impartial, ne fùl-cc
qu·à l'aide des documents rccm•illis par
)1. )larlin Hume, essai·àl de rr,·iscr h•prod•s dl'
celle seconde des 1t mauvaises ft•mmcs » d' ll1•nri Ylll, cno11blianlqu'cllca eu, parmi s1•s autres Loris. e(•lui d'a,·oir été ulll' t&lt;catholiq111• ».
T1~0DOR

Égoïsme royal
Mme la duchesse de Bourgogne était grosse;
clic était fort incommodée. Le roi YOulait aller
à Fontainebleau , contre sa coutume, dès le
commencement de la belle saison, el l'avait
déclaré. Il voulait ses voj'ages à Marly en altcndanl. "a petite-fille l'amusait fort, il ne
pouvait se passer d"clle, cl tant de mouvements ne s'accommodaient pas avec on état.
Mme de Maintenon en était inquiète, Fagon en
glissait doucement son avis. Cela imporlunail
le roi, accoutumé à ne e contraindre pour
rien, cl gàté pour al'oir vu \'Ol'agcr ses maitresses gro ses ou à peine relel'écs de couche,,
cl toujours alor en grand babil.
... Le samedi suivant, le roi se promenant
après sa messe, cl 'amusanl au bassin des
carpes entre le ch:Ueau cl la Pcrspective, nous
vimes venir à pied la duches·e de Lude toute
seule, sans qu'il y eùt aucune dame a\'Cc le
roi, œ qui arrivait rarement le matin. 11
comprit qu'elle a\'ail quelque chose de pressé

11 lui &lt;lire, il fut au-dc\'ant d'elle, rt quand il
rn fut à peu de distance, on s'arrêta, cl on le
lai sa seul la joindre. Le lélc-à-tèle ne fut
pas long. Elle 'en retourna, el le roi rc1•inl
vers nous el jusque près des carpes sans mol
dire. Chacun vit bien de quoi il était que Lion,
cl personne ne se pressait de parler. A la fin,
le roi, arrirnnl tout auprès du bassin, regarda
ce qui était là de plus principal, cl, ans adresser la parole à personne, dit d'un air de dépit
ces seules paroles : &lt;t La duchesse de Bourgogne esl blessée ». Voilà ~L de la 11ochcfoucauld à s'exclamer, M. de Bouillon, le duc de
Trcsmc cl le maréchal &lt;le Bouf□cr à répéter
la basse note, puis M. de la Ilochefoucauld à
:ic récrier plus forl que c'était le plu grand
malheur du monde, el que, s'étant déjà hie rc d'autres fois, elle 1ùn aurait peul-èlre
plus. «Eh! quand cela serait, interrompit le
roi, tout d'un coup arnc colère, qui jusque-là
n'avait dil mol, qu'est-cc que cela me ferait?
Est-cc qu'elle n'a pas déjà un fils'l El quand
il mourrait, est-cc que le duc de Berry n'est
pas en àge de se marier el d'en arnir? Et que
m'importe qui me succède des uns ou des
autres! Ne sont-ce pas également mes petit fils? 1&gt; Et loul de suite avec impéluo ilt: :

DE

\VYZEWA.

&lt;t Dieu merci! clic csl blessée puisqu'elle
arnit à l'ètrc, cl je ne ~crai plus contrarié.
dan mes voyagr el dans loul cc que ,ïai
envie de faire, par les représentalions de.~
médecins cl les rai onnemcr.ls des matrones .
J'irai cl viendrai à ma fantaisie, el on me
laissera en repos. » Un silence à entendre unr
fourmi marcher succéda à celle espèce de
sortie; on baissait les yeux, à peine osait-on
rc pirer; chacun demeura stnpéfail. ...
Le roi s'en alla quelque temps après. Oès
que nous osàmes nous regarder hors de sa
vue, nos yeux se rencontrant se dirent
tout : Loul cc qui se trouva là de gens l'urent
pour cc moment les confidents le; uns des
au lrcs. On admira, on s'étonna, on s'afnige.1, on haussa le épaules. Quelque éloignée
que soit mainlcnanl celle sct•ne, elle m'usl
toujours également pré ente. )1. de la 11ocbel'oucauld était en furie, cl pour celle fois
n'avait pas tort ; le premier écuyer en p:imail
d'effroi; j'examinais, moi, Lous les personnages, des yeux et des oreille , cl je me sus
gré d'avoir jugé depuis longtemps que le roi
n'aimait el ne complait que lui, et élaità soimême sa fin dcrnirrc.Cet étrange propos reLcnlil birn loin au delà &lt;le Marly.
S.\INT-SL\10~.

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITRE XIII (suite).

pour qu'on puisse rien ,·ous refuser! ... I&gt; Il encore_ clic _te·:débarrassa de ringL-cinq mille
fut do'.1c co!!"cnu que la garnison ne serait enncnus le J~ur_ &lt;le la bataille de Jlarengo.
Pl'ndanl ~~ue Bonaparte cl )léla faisai1•nl
pas priso~m.L"rc,'. qu'elle garderait ses armes,
Les. ~ulr1ch1en prirent posses.ion. le
dans le P1cmonl et dans le Milanais dt•s
~~ rrndra1L_ a. ;'\1c1•, cl pourrait, le lendemain 16 prall'lal, de la ville de Gèrws do11L I -~
:narchcs :L conl~e-mar~hes, pour c préparer
. d ;
.. ,
C SH~t'
de son ~r~•~·&lt;•e dans celle ville, prendre part ara'.l ure deux mois complets!. ..
•'. la . bata1llc qm dcrnil décider du sort de aux host,htes.
Xolrc ~t;néral en chef allachail tant d'iml ltal1~ el de celui de la Franœ, la garni~on
. ~c. ~~néral Ma~st:na, comprenant combi!'n portance a cc que le premier Consul 1'1il pn:de _Genes se tromail réd uite aux drrniPrs 1
, , cla1l unporlanl que 11• premier Consul ne 1•r nu en tcmp o~_porlun du traité qu ïl renait
al~o'.~· Le _L~1~hus faisait d'affreux raragcs: b
fut pas
a
' a· f:aire
· quelque mouwmenl
' 'meiw
de co~clurc, qu il arait demandé un sauf:.
hop1~a~1x e~a1~•nl &lt;le1enus d'affreux charniers;
ron!promcll~nl, par le 'if désir qu'il devait condmt pour deux aides de camp ~r,
I'
, . "111 qur !-1.
1_a n~1serc el~•l à ~o,n comble. Presque tous h
a101r ~c, \'Clllr ~ecourir Gèm•s, demandait qur
un
des
dc~x,
tombait
malade,
l'autrr p1H
l hc,aux avaient clc manrrc's
cl
b1'c
1
' o ,
n que &gt;on le Lra1lc portàl qu'il serait accordé passarrr
po_rtrr sa d:p~c~e, N comme il poul'ail r lr1•
nombrr de troupes ne reçu .ent dcpui lon1rau ~ra,ws dl' l'armée autrichienne 11 de~•~ utile que I officier charné de celle
•,,·
l1•mps_ qu'une demi-füre &lt;le très mauvai~&lt;'
• , I'
0
IIIISSIOII
of~c11•rs, qu'il se propo,ail d'enroy;r au pn•- par1al
lla
icn,
le
o-én1:ral
~la
Sl;na
la
('
o
, ·,
,
con ,a ·111
nourriture, la distribution du lendemain n'était
nuer Consul, pour l'informer de l'éracuation eomma~&lt;lanl Graziani, Piémontais ou Bo11,;i11
pas assurée: il ne restait absolument rien
d~ ~a place par les troupes françaises. Lt• au scr1·1cc de la France: mai notre 1im:ral
l~rsq_uc, le J;:; prairial, le rrénéral en chl'f
gen~ral ~Il s') opposait, parce qu'il complait &lt;'n chef, le plus soupçonneux de Lous 1
:,,
n•u111l chez lui tous les génér~ux el le colopartir b1rnlol al'cc vingt-cinq mille hommes hommes, craignant qu'un étran"'L'r se 1.'1·1 .• .l
'.1els, pour leur annoncer qu'il était -létcrminé
._
~~.t
du c?rp, de blocus, pour aUer joindre le feld- oagn_c~ par Ies .\utrichiens cl ne t'Ifit pa~
touh·
a le1~t1•r de faire une trouée a,ec cc &lt;tui 1 .
r~s.
''la ' l d'I10~1mcs ralidcs, afin de ,.,aancr
ui marccha_l Métas, c~ qu'il ne roulait pas que la d1ligcnce possible, m'adjoignit it lui, t•11
le o:fic1l'r , f~ança1s, emoyés par le général me rccom~anda,~L, en particulier, de luitl'r
!•11 ?11 rm•_. )~a'.s Lou les ofTlciers lui décl;rè~cnL Masscna,
pr~nnssent le premier Consul de ~a
;'. 1~inan11111Le qt~c les troupe n'étaient lus mar~hc. )lais l'amiral Krilh lcra celle diffi- s~ marc_hc JUSrJU a cc que nous eussions joi11t
~c p~cm1cr Const~I. CL'llc recommandation éL,1it
lll
•
pun,·
. l'lal de souL1•111r un combat
, , 11 •t meme
c~ille. On allait signer le traité, lorsque plu- rnullle. M. G:azmni était un homme l'L'mpli
~11npl: marche, si, aranl le départ, on uc leu r
sicu~s ~up de canon se firent entendre dans
Sl'ntmwnts
don11a1L
pou r reparer
,
1cur · 1~ lo111ta111, au milieu des montagnes!. .. Mas- de
.,.bon d
. . cl qui com1&gt;renail 1··1111. . . .. assez
, &lt;li• nourriture
.
1)01,,..ancc C sa m1ss1on.
11_11 ~t s ... l l l;s. magas111 étaient absolument
cna P0 a la plume l'n s'écriant : « \'oilà le
, ,d_1 s•. :. Le ~encrai Masséna, consi&lt;lrranl alor~
· ,,ou
1 · parlime
·
. le 16 1&gt;rai1·,··1l
' ' dt• G.cm•:-.. &lt;m•
prcm1c.r Consul qui arril'C avec son armée !.. . &gt;J JC
a1ssa1 Cohndo que je comptais , ll'l1:1'
q11 aprcs arn1r exécuté les ord res dt1
.
C 1
· ··
Pl'l' IUJCI'
Les_ gcnéraux étranger restent stupéfaits, prendre sous peu de 1·our c·1r o11 •.• ,:a,·l
. o1_1~u en fac,htanl son entrée en ILar ·1
•
•
' '
on ,
q lll'
mais, aprè~ une longue allcnlc, on reconnut I'armce
_du. premi: r Co_n _ul étail )ll'U éloignée.
~la.•t_dc son _dl'v&lt;&gt;!r d~• sa~rcr les drhri; ~~~n~ que !c bruit provenait du tonnerre, cl Masséna
JI. Grazian, cl moi le JOWninl('s
le lrnd , .
,..a, rmon
a,a,t s1 l'aillammcnt comhalt
0
sr rcsolut à conclure.
soir it Milan.
'
t mam
cl '.tue la patrie al'aiL inLérèL à conserrcr , \
Les
r~grrls
portaient
non
seulement
sur
ta
Le
général
Bonaparte
me
parla
an•c
intéri:t
&lt;'nf111 la ré ·olution de traiter de l'é. ' ~r•
d, t 1
.
1acuat1on P?rle du complément_ de gloire que la gar· cl me promit
.. 1s d,e 1,aire
c '.1 p a~(', c~r il ne ,oulul pas que le mol 111 on el son chef auraient acquis, s'ils eussenl . d1• la perte. 11uc ,1·1, \'Cil"·,
de.me scmr de tli•rc· ·,i J."~ 11,c
. . . 1111•11
.
cap1t11Latwn lùt prononcé.
• condu1,a1s
pt~ conscrwr Gène ju,qu 'à l'arrinie du pre- cl ,1 a tenu_ parole. Il ne pourail se lass(•r d~
O~p'.1is plus &lt;l'tm mois, l'amiral anO'lais cl
1~1: r Consul ; mais Mas éna aurait désiré, en nous quesllonncr, )l. Graziani ,. 1 nlo·
, .
le 7cncra! ~li al'aicnt fait proposer uneoentre· •, ,
~
1, Slll CC
r~s1
slanl
quelques
jours
encore,
retarder
s
cla1l
passé
dans
Gènes,
ainsi
que
SU
I'
la
, uc au gcneral )!asséna qui s\ • c'La1'L to .
. ,f , .
.
' . J '
llJOUrs d ~utan~ le _départ du corps du général Üll. li orcc cl _la marche des corp autrichiens 'Jue
'c
u
c'
mars
enfin
dommé
1
&gt;ar
1
.
,
.
. , •
, c c1rcon- prcl'Oya1l IJ1cn que le général dcl'ait se rendre
nous an_on traversés pour \'Cnir à füla11. li
~1anccs:,1l fil dire a ccsofTlciers qu'il acceptait
"?rs le feld-maréchal Métas, auquel il serait nous rctml auprès de lui el nous fit rèt r
La_conlcrcnce cul lieu dans la petite chapcll .
~ .u~c .· gran_dc . utilité pour la bataille que des, chc,·aux
de se ecur1c
• · , car nous anons
P. e
r1•t111 sctroll\
cau milicuduponldeC
.
·
.
oneg1·ianoe cel~1-c1 allatl lllTr r au premier Consul. Celle
VO)~gc
sur_
d~s
mulets
de
poste.
c qui, par a position, se trouvait cntr~ l·
~ra10Lc, _bien que fondée. ne se réalisa pas,
llll'I'
·t
~
. el cc•ux dps \
:\ou sm'. 1mcs le premier Consul it Monl&lt;•. , 1,·s poses
,rançais
•_,1
duc
J
,
•
- • u1r1
c.:r
1~ genér_al ~ll ne pul rejoi11dre la grande licllo cl pu_,s sur le champ de bataille d1•
ns. , ,c elals-maJOI" f'ra11,.·11·s
a
1
.
1
.
&gt;' , , U rJC IICll
a1m~'C autr1rl11cn11e que le lendemain dt• la .\larengo, ou nous ftimcs rmploYés it porll'r
et anglais occupaient les deux extrémités d
pont.
:.itu b~ta11l: ~e Marengo, donl Ir l'l:su ILaL eùl été ·es ordres., Je n'entrerai dans ;ucun détail
Le .J'assi,tai
. , à ,celle scène si 1ileioc d'int ue.
bien d11lercnl pour nou ' si les Autrichiens sur celle memorablc batai lle oit ,·t uc n . d .
ux clrancrcrs
.
· d P•
•
1 a I tn l
d s gcnera
.
. !' do1111;,' 1.011 t :,1 ,liassena
que nous cùmes tant de peine à vaincre' l'ICn
. e ia~~cux: on sait que nous fùmes sur
_e ma1ques p~rl'.cul_1èrcs de déférence, d'cs~ussenl
eu
,ingl-~in9
mille
hommes
de
plu;
le pornl d elre battus, et nous l'aurions ét.
l11nc cl de cons1dcral1011, el bien qu'il •·m ·'
a nous ~ppo~cr . .\111s1, non seulement la puis- probablement, si les 25 000 hommes d
de'S cond"iltons
·
d,clarorablcs
,
posat
e
pour
eux
1
·
.
I
.
u corps
K ·h 1· ,
, , am1ra
s~nle dn-ers1on que Masséna a\'ail faite en d,'Ott. fussent _arrt\'éS
sur le Lerrain pendant
_cil ur rcpétait à chaque instant : « ' I
~1 ,
t • ,
-' on- defcndant _Gène avait ouvert le passarre des 1acl10n. Aussi le premier Consul
.
.
eur c genera 1' , olrc défense est l1·01&gt;11cro1quc
. ..
Alpes cl lt\'ré le :\tilanai à Bouaparte~ mais gnail de les ,01r
· paraitre
·
' qm
craia.· chaque
instant,
(J

l

.

,,u,

ru

t

�r

"·------------------------

111STOR._1.ll

l'ombraf)'c el me plongeais dans de bien_ tristes
. ·
t · )'avais laissé dans
d
était-il forL soucieux. et ne rcclcYi?t gai ~t~c !Jèrc I Je revenais se11 1, c JC
.· "' 1
Le soir ' J··accompagna1
1 11
·1
rrère
1
1
a
ourc'Il exJOns....
. s d ma
.
lol'Sl ue notre cal'alcric cl 1:infanLenc du gen - un tombeau sur la Lerre e_,rnno . .
I
et
le
Yieux:
chern
1
ier
d deans
la
l csaix,
. . dont il ianora1t
encore la Imort, leur était des plus viyes; J aurais eu. bcsom mère, mon one e
ra1 D
o
I
leur
promenade
habituelle
sur
les
J0r
s &lt;l'
d't111
ami
qui
la
comprit
et
la
partagcal,
La~, 'd, la victoire en enfonçant a cocurent dl'CJ c
. •
d O' · éral d'
' le commandant R*'*, heureux, aprc~ Seine mais je ne prenais que fort ~eu e
des O'renaclicrs autrichiens u oc•1 .
1
is
qud
c
; . t'ons d'avoir enfin relrouYe part leu r comcrsation et leur cachais. mes
onnc
o
J
cval
que
JC
tant c p1 n a J '
'
• •
d'
z I S'apercevant alors que Ie cl , .
l'abondance
et la bonne chère, ela1t \u~c t1'.istcs pensées, qui se reportaient touJ0urs
ac l~·s était lé"èrcmcnt hlcssé à la cuisse, l_c
sur mon m..•Il1c·t11·cux:, père' mourant
, faute~.de
mon
I
. par l'oreille et me dit. rraicté folle qui me pcrç_ait le cœu'.·· _Ans~•
premier
Consulome prit
.
'
Dien
que
mon
état
alarrnaL
ma mc1c,
~ésolus dè partir sans l'.11 p_our Pal'ls' rn~1sc1! soms •.. •
•t
t I bon
. 1l . &lt;&lt; Je te prètcrai mes chcrnux. pouJ
Canrobert
et
M.
d'Eslrcssc,
1
s
euren
c
en na1 •
. .1
I
mmanclant
•ltcndit lorsque je n avais aucun besom
les faire arranger a1ns1. n ,~ co . 1'
1
' t de ne pas l'aoora,
. "" 'crrJar .des obsen'a1
11
espri
d
1
qu'il' était de son devoii· ~e me ;~ .:~
cl
Gt·aziani étant mort en 18 [9., , JC SUIS.,C SC'U
1a c,
lions
ui
ne
font
,p1'irriter
une
amc
ma
dans
ks
bras
de
ma
mère,
cl
JC
fus
o
l
'oe
· assis
. L'e a1l SJeO'
officier français qui· ait
. eC C
'
. ·
'à Pai·i· - où nous mais ifs èhcrchère11t à éloi_gnc~ in_sc~siblcmcn~
Gc'11cs ainsi r1u'11 la bataille de Mar?ngo. . , subir sa compagnie JUS(Jll ' ' :s,
les Lristes souvenirs qm cleclma,cnt moi
• celle mémor~1)·1? an·a1_1·.e' Jc . rcnns ,l. nous rcnd irnes par la mallc-poslc.
A Jrès
. r en taisant avancer le Yacanccs ~c ~nes
li csL des scènes que les gens de cœur com
. 1
J ,, Anlr1ch1ens cracua1ent pat
,. CS f'1•c\1·c qui \ïnrcnl
•
·1 ))l 1i· (·, la'
s ·Ca
Genes, que c~
,
· cl
tre riedeux. JC
Un
'
r L
sui te du traité conclu a la smlc c no
O' ' La présence de ces deux cn1~n s,
campaonc.
b
d1Yer
Loire. J'y rclrou1·a1• Co1·m dO et le comman-. •
.. . ais beaucoup fut une onnc
que J aim,
'
·
· )l'is '1
n ... Je Yisitai la tombe de mon pc~r,
1
L
. : ma douleur par le solll que Je 1 '
can n ·
,
.
brick
s1on ,l
I bic le
puis nous nous cmbarquames sui u11
··ou' r de Cal'l'I'è.re agrea
leur renc1rc 1e SCJ
. M . l' ,
t'ran ais, qui en vingt-quatre heures . no.us
1es cond u·1s1·s ':, Versailles, it Maisons,
• · · a ~rblel'
ç ·t : 'icc \u liouL de quelques JOUI s,
..
,
sat'
1
sfaction
ramma1t
Lranspo1 a ,l . · ' .
la mère de
et 1cur na11 e , '
. , . 111scns1
• . li _un vaisseau l1\'0urn:us amena.
. _
rncnl
mon
âme
qui
venait
d
elre_
s1
~1~1c ~
Colindo qui venait chercher ~011 f'.ls. Cet e~cc1:
ment froissée par la douleur. Qm m _eut ?•l
. llllC hornmc et m01 avions · Lra\CrSc
1L'lll JC
.' t
ces deux enfants, si beaux., si Pcms
a1ors que
. &lt;l' . t 'I
des éprcuYes qw a,aien
].
de vie, auraient bientôt cesse ex.is er .
ensemble dc iicn ru
· nos desticinwnlé notre attachement, mais
é
nées éLanL différentes, il fallut nous s parer,
CHAPITRE XIV
malrrré de vifs regrets.
'li d
J'~ i dit plus haut que, vers _le m1 c~ de~
. .
m à Ill wile ~a l'état1
·-, l'aide de camp Franccscb1, portcu .
Je su_is nomm~ a,dc cc~Él~L-major de Bernadollr.
s1cgr,
.
premier
maJOr de Beinadolle.
. . , d l'armée de
dépèc!lcs du général Masscna au anl la
- Nous formons à Tours la r~sen c e
Consul, élaiL parvenu en Francc_en bass
·t
Portugal.
nuiL au milieu de la llolt~ anglaise. n a:~e
l'année 18~0 apiar lui la morL de mon perc._ Alors, male c ui
La fi1n de l'automne de p
· mes Jeuncs
't.
ma
mère
reYinL
à
ar1s,
t -ait fait nomD1cr un co!1scild de tut;là N\cc
procha1 , ,
Il'
t ·e reçus l'or'avait Cll\'OJ'C. au I.-ICUX., Spire' emeure , ' •
frères rentrèrent au co ege, c J &lt; • 1 en
' la voiture cl 1es equ1pao
• · rrcs de mon
drc d'aller joindre à Rennes le g~nera
.
avec
. , pc1c,
Paris
a1rn
l'ordre de Loul ,·cndrc et dr i:cven_1r a
chrf Dcrnadottc · Il a\'ait été le meilleur
•
s
, qui,. dans
de mon pcre
' bien des c1rconstancc '
lonl de suite, cc qu'il avai Lf'.u t. Rrn , ::~.
lui avait rendu des scrl'ices en. tous ge:r:~
rctcllaiL donc 1ilu sur les n Yes u ' : ' .
• · d re ma 1.onnc
mer~,
•
·
. "'l reconnaissance
. h·',I Le cle reJ0lll
u
l)ot11· en Lcmo1gnc1
·"
.
•·t 'a'
J.. U\'atS
'
ILC
A:&lt;TOl:-SE-Cll.\RLES·L OCJS, CO~ITE DE L A~.\l.LE,
·ara1·t Cert
' t qu 1 m
,mais la chose n'était pas _facile, ~~ a cc
f:
'Il
Bernadotte
m
• 'd
Tatle.111 d11 B,IRO,&lt; GROS, ( •\/ " se·e de l 'e1·sa1lles.)
,1m1 e,
.
\, de lui w1e place d a, c
é o, ue les voitures publiques cla1c11L ~c~1
mit réserYe auprc~
.
lettre Nice en
p 1
• li de Nice i, Lyon ne pat .ait
J' . Lr0U\'C sa
'
11ombreuscs · cc c .
li ·taiL mème
de
cam
p.
aY~1
s
e
ui
m'avait
déterminé
r uc Lou les deux J0Urs, cl c c c ,
revenant de Genes, C.,q I de me prendre
comprenncnl
et
qu
'il
est
impossible_
dde
dé. f _ . J'olfrc de t• assena
.
i~cLcnuc pom· plusieurs semaines par une foule
d'officiers 1Jle sés ou malades, Ycnanl comme crire Je ne chercherai donc pas à pc111 rc cc a rc u~cdr de camlJ titulaire, en m'autonsanl
.. t dn déchirant ma première entrcrne pour a1 c
r
. al'ec ma mère
1 · f·t ci
\·c··
moi de Gènes.
1 1 qu cu v mère Msoléc et mes ceux
à aller passer q~1clqucs ' mod1s 'lt1'1 a· l'armée
:s
.
na
• . 1
auprcs c
clans lcque cc a avec 1
Pour sor tir de l'embarras
. .•rr, uc mon frère
1 _ . . 't aYanl de rern?tr
d t R.... cieux colo- \ous polll'eZ YOUS en faire une icee.
d'Italie. ~[on perc a1·a1L cx.10~ q
.
.
nous J·cLait, le comman an
'
:
ÀdolrJbe ne se trouvait pas à Par•~• _11 cl'la1
. ·' t les études nécessaires po~n. enlrc1
. d'offl cicrs et m01, nous
t
ls une douzamc
fi
r auprcs
, · d c BJ I.nadotte '- o
O'enera en
con mua
.
Ad l be n'ctait donc
.
~~ 'dàmes de former une petite caravane a Ill al: Rennes
: l'~cole polytechrnque; o p
,
1
f
d'
l'armée
de
l'Ouest.
M
a
mcrc
po~séda1L
,l
nous eumcs
c
les
encore m1·1·t
i ai·re quand
'
.
decc1
rrarrncr G.I cnobic à pied ' en tra,·ersant
.
c ~: a;scz .olie maison de cam~agnc a C~r- pas
. erdre notre père; mais en ape'
of
cl
Alpes
par
Grasse,
S1
slcron'
conLrc orls es • •
.
·L u_,
J, d h lorèt de Samt-Gcrma.111. malhcur de P .
,·elle son esprit se
o 1cle dn
.
Ga Des mulets portaient nos pcll _s r1c1·c, auprcs c '
.
· a,•ec elle' mon I • v. prenan t. cette Lr1tc n~\on frère cadet était
Digne et P· . nous permettait de faire hu1L J'y passai deux: mois
anr~bcrt, rcvrnu d'émigration, et u'.1 v1cu~ révolta a. la pen~ c 1udc faire la «uerre, lanbaga?cs'. cc qui . .
Bastide était avec moi
ou d,x. lieues pat Jour. '
., . .
officier ~L, cna1
. 1 b: ncs. ll rc~l~c,·alicr
de Malle, M. d'l~strcssc, a~re~ a1~1 cléjà
. - •1 était encore SUI es '
peu
cl me fu t d'tm grand secours' car J clais
• · d
routes a pic .' de mon père. Mes jeunes frères, . . .lll ' dis qu J • d' cxirrécs pour les armes sahab1.Luc• ,à faire d'aussi longues
. L
·oindre à nous quelquefois, et nonça aux ct~1; ~s as~cr sur-le-champ dans
h
d
'I f ·•ail extrèmcmcn t c au . Aprè&lt;- hui t \'Cnatcn SC J
I L· noi rrna "CS l"antcs et_ prcfeia .Pl . ermet tait de quiller
1al!rré les prévenances et es _ci . o 'o.
?t t. ~ ~,:ne marche très difficile, ~ous parl'infanlen c, cc qm m P.
'offrit à lui. Le
J~lll s i G1·cnoblc o1, nous trournmcs des ~'at~1cbcmcnt que LOUS me !Jrod1w1a1c~~· 1~:
. , 1 U bonne occas10n s
.
nnmcs a
•
à
J
I
Eco
e.
ne
_
.
.
d'ordonner
la création_
tombai
dans
une
sombre
mclancolie,
.
.
r nous transporter , 1 l'on. e
t
.
f
1· t drns
voilures pou_
,.
t l'hôtel où j'al'ais santé n'était plus bon_nc. J'avai,s tant so;~~~~! orrouYCrncmen t ' ena1
, •
l qm &lt;e orma
•
revis avec pcme celte 'J11 e c
lus beu- moralement et phys1qucmcnl. ... Je e ''ai d'un nouYCau rcgnnl cnS .
"Les officiers de
,
t de a crnc.
P
1OO'C. a,,ec mon père dans un temps
le departeme1_1
. . ro osés par le géuéral
.
ble d'aucun travail. La lecture, qu J '
o . Je des1ra1
, . .s et redoutais de me, reLroui·cr rncapa
l' . z yu plus
. .
deYinl insupportable. ce cor1Js deYa1ent el1 c p p
. . • · que ,·ous aie
reux: d ma mère et de mes frercs. I 1 me toujours tanL a1mee, me
. d la J·ournée
Lefebvre, qui, aul1s1,
l père dans le comaupres e
d .
ptc Je nssais une grande parlle e
.
bl 't u'ils allaient me dcman e1 corn
haul, arail r emp ace mm
Il
d
I
rore
'
t
où
J. c me couchais sous
sem
a1
q.'
·s
"a1
·
t
de
leur
époux
et
de
leur
seu ' ans a •• '
de ce que J ava1 1&lt;

à

Jt

r,:~,

J~

l:~

i,

lK'É.M07'R,ES DU GÉN'É'R,Al BA'/?._ON DE JKA'R,BOT - -

mandement de la division de Paris. Le génégnc et en Ycndéc. Cc corps d'élite, fort de 7
ral Lefebvre saisit avec empressement l'occaà 8,000 hommes, devait former la réserve de Bemadottc élans celui de l'armée de l'Ouest.
sion d'ètrc utile au fils de l'un de ses anciens
l'armée dite de Portugal, dont Bernadotte En conséquence, l'état-major que mon frère
camai·acles, mort m gcrrant son pays; il
était destiné à avo:r le commandement. Cc et les autres aides de camp venaient de renomma donc mon frère sou -lieutenant clans
général cb-ait porter son &lt;1ua1ticr général à joindre à Tours, rcr ut ordre de retourner en
ce nouveau corps. Jusque-là tout allait bien ;
Tours, où l'on enroya ses cbcraux. et ses Bretagne et de se transporter à Brest, où le
mais, au lieu d'aller joindre sa compagnie,
équi pages, ainsi r1ue Lous ceux destinés aux général en chcl allait se rendre. li y a loin de
et sans mrmc attendre mon retour de Gènes,
officiers attachés à sa personne; mais le gé- Tours à Brest, surtout 1orsqu'on marche par
Adolphe s'empressa de se rendre à Rcnnrs
néral, tant pour prendre les derniers ordrrs journées d'étapes; mais comme on étai t dans
auprès de Ileruadollc, &lt;1ui, san autre considu premier Consul que pour reconduire la belle saison, que nous étions nombreux. et
dération, donna la place il celui des cieux
madame Bema1Hfltc, dcYailsc rendre à Paris, jeunes, le voyage fut fort gai. Ne pourant
frères qui arri ra le premier, comme s'il se
cl comme en pareil cas il est d'usage c1ue, monter it chcral, par sui te d'une blessure
ftit agi d'un JJrix il la course! ... De sorlc
pendant l'absence du général, les officiers de accidentelle reçue à la hanche, je me plaçai
r1uc, en rejoignant à Rennes l'état-major de
son état-major obtiennent la permission d'aller da11s l'une des l'Oitures du général c11 chef'.
l'armée de l'Oues t, j'appris que mon frère
faire leurs adieux it leurs parents, il fut décidé Nous retrouYùmcs celui-ci à Bres t.
arait reçu le Jircret d'aide de camp titulaire
La rade de IlresLcontenait alors non seuleque tous les aides de camp titulaires pourraient
auprès du général en chef, et que je n'étais
ment
un très g1,and nombre de raisscaux. franse rendre à Paris, et que les su1·11umél'aii-es
qu'aide de camp à la suite, c'est-à-dire proçai
,
mais
encore la flotte espagnole, comaccompagneraient les équipages à Tours, afin
Yisoirc. Cela me désappointa beaucoup, car,
mandée
par
l'amiral Gral'ina, qui fut tué plus
de surl'ciller les domestiques, les payer chaque
si j e m 'r fusse attendu, j'aurais accepté la
lard
à
la
bataille
de Trafalgar, où les /lottes
mois, s'entendre arec les commissaires des
proposition du général )Iasséna, mais il n'était
de
France
et
d'Espagne
combinées combattiguerres pour les d:stributions de fou rrages et
plus temps! En min le général Bernadollc
rent
celle
de
l',\nglctcrrc,
commandée par le
la répartition• des logements de cc grand
m'as ura Cflt'il obtiendrait que le nombre de
célèbre Nelson, qui pél'it dans cette jouméc.
nombre d'hommes et de che1•aux. Cette désases aides de camp fùt augmenté, je ne J'esgréable corréc tomba donc sur le lieutenant A l'époque où nous arri1·ùmes à Brest, les
pérais pas et compris que sous peu ou me
deux /lottes alliées étaient destinées il transMauri n cl sur moi, qui n'al'ions pas J'ayanferait aller ailleurs. Jamais je n'ai approul'é
por ter en Irlande le général Bernadotte et de
lagc d'ètrc aides de camp titulaires. Nous
que cieux. frères senissent ensemble dans le
nombreuses troupes de déLarquemcut, tanL
fi mes au plus fort de l'hi rer et à chernl, par
mème état-major ou dans Je même régiment,
françaises qu 'espagnoles; mais en attendant
parce qu 'ils se nuisent toujours l'un à l'au- un temps affreux, les huit longues journées qu'on fi't cette expédition, qui ne se réalisa
tre. Yous rcrrez qne dans le cours de notre d'étape qui séparent Rennes de Tours, 011 pas, la présc·ncc de taRt d'officiers de terre et
nous eùmes tou tes sortes de peines à établir
cari·ièrc il en fut som·ent ainsi.
çle mer rendait la ,,ilJc de Brest fort animée.
le quartier général. On nous al'ail dit c1uïl
L'état-major de Ilemado.ttc était alors comLe général en chef, les amiraux et plnsicurs
n'y resterait tout au plus qu e quinze jours,
posé d'ofûciers qui parvinrent presque Lous il
généraux receraient Lous les jours . Les troumais nous y rcstàmcs six grands mois à nous
des grades élel'éS. Quatre d'entre eux étaient
pes des cieux. nations viraient dans la meilennuyer horriJ)lement, tandis que nos camadéjà colonels, saroir: Gérard, Maison, Yilleure intclligcncc, et je fis connais ance de
rades se cli rerLissaicnt dans la capitale. Cc plusicu rs officiers espagnols.
lallc et Maurin. Le plus rcmarr1uable était
inco11testablemcnt Gérard . li avait beaucoup fn L là un a,ant-go1it des désagrémen ts qw\
Nous nous lrourions fort bien i1 Brest, lorsj'~prouYai à ètre aide de camp surnuméraire-.
de moyens, de la braroure et un grand insque
le général en chef jugea ii propos de
.\insi se termina l'année 1800, pendant
tinct de la guerre. Sc trouranl sous les ordres
laquelle j'arais éprouré lan L de peines mo- rclransporlcr le quartier général à llc11ncs,
du maréchal Grouchy le jour de la bataille de rales et physiques.
l'illc fort triste, mais plus au centre du comWaterloo, il lui donna d'excellents conseils
mandement.
1 peine y fùmcs-nous établis,
La ville de Tours était alors fort bien haqui auraient pu nous assurer la ,·ictoirc. Maique
cc
que
j'ayais
prévu arrira. Le premier
son dcrint maréchal, puis ministre de la bitée; on aimait à s'y diYerlir, et bien que je Consul restreignit le nombre des aides de
reçusse
de
nombreuses
illl'ilalions,
je
n'en
guerre sous les Bourbons. Yillattc fut génécamp que le général en chef dcl'ait conscrrrr.
ral de dil'ision sous la HesLauration; il en acceptai aucune. L'attention que j'apportais à Il ne pomait al'Oir qu'un colonel, cinq offifut de mème de Maurin. Les autres aides de su rveiller la grande quantité d'hommes el de ciers de grade inférieur, et plus d'officiers
camp de Bernaclollc étaient les chefs d'esca- cbe,·aux me donnait heureusement beaucoup provisoires. En conséquence, je fus aYcrti
dron Chalopin, Lué i, Austerli tz, Mrrgcy, qui d'occupation ; sans quoi l'isolement dans que j'allais ètrc placé dans un n:gimcnt de
devin t général de brigade; le capitaine Mau- lequel j e Yirais m'cùt été insupportable. Le cavalerie légère. J'en eusse pris mon parti si
rin, frère du colonel, del'in t lui-mèmc géné- nombre des chcraux du général en chef cl c'cùt été pour retourner au 1er de housards,
ral de brigade, de mèmc que le sous-lieute- des officiers de son état-major s'élevait à plus où j'étais connu, et dont je portais l'uniforme ;
nant Yillalle. Mon frère Adolphe, qui fut de qualre-l'ingts, et tous étaient à ma dispo- mais il y a l'ait plus d'un an que j 'arais quitté
sition. J 'en montais deux ou trois chaque
général de brigade, complétait les aides de
j our, cl je faisais aux cnl'irons de Tours de le corps; le colonel m 'araiL fait remplacer, et
camp titulaires; enfin, Maurin, frère des
le ministre m'enroya une commission pour
deux. premiers, qui deYint colonel, et moi, longues promenades, qui, bien que solitaires, aller scnir clans le 25e de chasseurs à chC1·al,
ayaicnt
un
grand
charme
pour
moi
et me
étions tous deux aides de camp sumuméqui venait d'entrer en Espagne et se rendait
donnaient de douces distractions.
raires. Ainsi, sur onze aides de camp atlasui· les frontières du Portugal, vers Salacl1és à l'état-major de Ber nadotte, deux. parmanque et Zamora ! Je :Sentis alors plus amèYinrcnt au grade de maréchal, trois à celui
CHAPITRE XV
rement le tort que m'arait fait le général Berde lieutenant général, quatre furent marénadotte, car, sans ses promesses trompeuses,
chaux de camp, et un mourut sur le champ Séjour à IJrcsl cl à Rennes. - Je suis nommé au je serais entré comme aide de camp en pied
25• de clrasseurs cl c,n-oyé it l'armée de Portugal.
de bataille.
auprès du maréchal Masséna, en Italie, ou
- Yoyage de Xanlcs à Bordeaux cl i, Salamanque.
Dans l'l1ircr de 1800, le Portugal, soutenu
j'eusse repris ma place au 1er de housards .
- Nous formons arec le. général Leclerc l'aile
tlt•oilc ,te l'armée espagnole. - 1802. - llclou1·
par l'Angleterre, ayant déclaré la guerre à
J'étais donc fort mécontent; mais il fallait
eu France.
l'Espagne, le gournmemcnt français résolut
obéir!... Une fois les premiers mouYemcnts
de soutenir celle-ci. En conséquence, il ende mauraise humeur · passés, - ils passent
Cependant, le premier Consul arait changé
Yoya des troupes à Bayonne, à Bordeaux, et
ses dispositions relativement à l'armée de Yite à cet àge, - il me tardait de me mettre
réunit à Tours les compagnies de grenadiers
Portugal. li en confia le commandement au en route pour m'éloigner du général Bernade nombreux régiments disséminés en Ilretagénéral Leclerc, son beau-frère, et maintint dotte dont je croyais avoir à me plaindre.
J'avais très peu d'argent ; mon père en avait

�r-

.MÉJHOl'J(ES DU GÉNÉ'/(llL B.ll'R,ON DE .M.ll'R,BOT -

1i1STO'J{1Jl

dernière manière de Yoyagcr. Après notre
sou,·cnl prèté à cc général , surtout lorsqu'il gcurs non loin de la frontière. De tout temps,
arrivée
à Bayonne, don Raphaël, étant de\'Cllll
fit l'acquisition de la terre de Lagrange; mèmc avant les guerres de l'Indépcndancc et le directeur de notre YOyagc, me dit que,
les
guerres
civiles,
le
caractère
aventureux
mais bien qu'il sût que le fils de son ami, il
n'étant ni assez grands seigneurs pour louer
peine remis d'une récente blessure, allait cl :paresseux des Espagnols leur a donné un pour nous seuls une voilure avec attelage de
trarerser une grande partie de la France, la goût décidé pour le brigandage, cl cc goût mules, ni assez gueux pour aller avec les
totalité de l'Espagne, et devait en outre re- était entretenu par le morcellement du pays âniers, il nous restait à choisir de courir la
nouveler ses uniformes, il ne m'offrit pas de en plusie?rs royaumes, qui, ayant formé
poste à franc étrier ou de prendre place dans
m'avancer un sou, cl pour rien au monde je jadis des Etals indépendants, ont chacun con- un voiturin. Le franc étrier, dont j'ai depuis
servé
leurs
lois,
leurs
usages
et
leurs
fronne le lui aurais demandé. Mais fort heureusetant fait usage, ne pouvait me convenir par
ment' pour moi, ma mère avait à Rennes un tières respectives. Quelques-uns de ces anl'impossibilité
de pouYoir porter nos cllcts
rieil oncle, M. de Verdal (de Gruniac), ancien ciens Étals sont soumis aux droits de douane, avec nous; il fut donc arrèté que nous irions
tandis
:que
d'autres,
tels
que
la
Biscaye
cl
la
major au régiment de Penthièvre-infanterie.
par le voiturin.
C'était auprès de lui que ma mère avait passé NaYarre, en sont exempts. li en résulte que
Don Raphaël traita arec un indiYidu, qui,
les
habitants
des
provinces
jou.issanl
de
la
les premières années de la Révolution. Cc
moyennant
800 francs par tète, s'engagea à
ricillard était un peu original, mais fort bon : franchise du commerce cherchent constam- nous transporter à Salamanque, en nous loment
à
introduire
des
marchandiscs
prohi11011 seulement il m'arnnça l'argent dont
geant et nourrissant à ses frais. Je tromais
j'ayais grand besoin, mais il m'en donna bées dans celles dont les frontières sont gar- cela bien cher, car c'était le double de cc
dées par des lignes de douaniers bien armés
rnèmc de sa propre bourse.
qu'un pareil voyage eût coûté en Jirance, cl
Bien qu'à cette époque les chasseurs por- cl fort braves. Les contrebandiers, de leur puis je venais de dépenser beaucoup d'argent
tassent le dolman des housards, si cc n'est colé, ont de temps immémorial four1ù des pour me rendre à Bayonne. Mais c'était le
11u'il était rerl, je fus assez peu raisonnable bandes qui agissent au moyen de la fOl'Ce, pi·i:r:, el il n'y avait pas moyen de faire autrepour rcrser quelques larmes, quand il me lorsque la rnse ne suffit pas, et leur métier ment pour rejoindre mon nou,·eau régiment.
fallut quiller l'uniforme de Bercheny cl re- n'a rien de déshonorant ' aux yeux des Espa- J'acceptai donc.
noncer à la dénomination &lt;le housard pour gnols, qui le considèrent comme une guerre
'ous parlimcs dans un immense et vieux
dern1ùr chasseur!... Mes adieux au général juste contre l'abus de~ droits de douane. Pré- carrosse, dont trois places étaicnl occupées
parer
les
expéditions,
aller
à
la
découverte,
Bernadotte furent assez froids. li me donna
par un habitant de Cadix, sa femme et sa
des lettres de recommandation pour Lucien se garder militairement, se cacher dans les fille. Un prieur de Bénédictins de l'Université
Bonaparte, alors ambassadeur de France à montagnes, y coucher, fumer el dormir, telle de Salamanque complétait le chargement.
)ladrid, ainsi que pour le général Leclerc, est la Yie des contrebandiers, que les grands
Tout dm•ait être nouYeau pour moi 'dans
bénéfices d'une seule opération meltent à
commandant de notre armée de Portugal.
cc voyage. D'abord l'allelage, qui m'étonna
même
de
vivre
largement
sans
rien
faire
penLe jour de mon départ, tous les aides de
beaucoup. li se compo5ait de six mules sucamp se réunirent pour me donner à déjeu- dant plusieurs mois. Cependant, lorsque les . perbes, dont, à mon grand étonnement, ks
ner ; puis je me mis en route le cœur fort douaniers espagnols, avec lesquels ils onl de deux du timon étaient les seules qui eussent
gros. J'arrivai à Nantes après deux jours de fréquents engagements, les ont battus et ont des brides et des rênes; les quatre autres
marche, brisé de fatigue, souffrant_ de mon pris leurs co1woi~ de marchandises, les con- allaient en liberté, guidées par la \'oix du
côlé, cl bien persuadé que je ne pourrais ja- trebandiers espagnols, réduits aux abois, r:c Yoiturier cl de son zagal, ou garçon d'attemais supporter le cheral pendant les quatre reculent pas devant la pensée de se w.ir~ lage. Le premier, perché magistralement sur
cent cinquante lieues que j'avais à faire pour rnleurs de grands chemins, profession qu'Ils un énorme siège, donnait gra,·emcnt ses ordn•s
p,al'\'cnir aux frontières du Po1·Lugal. Je trou- exerçaient alors a,·cc une certaine magnani- au zagal, qui, leste comme un écureuil, faisait
mi précisément chez un ancien camarade de milé, car jamais ils n'assa~sinaient les vc~a- C[uelquefois plus d'une lieue à pied en couSorèze, qui habitait Nantes, un officier espa- gem·s, et ils leur laissaient habituellement de rant à côté des mules allant au grand trot ;
gnol nommé don Raphaël, qui rejoignait le quoi poursuivre leur route. C'est ainsi qu'ils puis, en un clin d'œil, il grimpait sur le siège
depôl de son régiment en Estramadurc, rl il venaient d'agir vis-it-vis d'une famille anglaise, à côté de son maître, pour redescendre et
fut convenu que je le guiderais jusqu'aux cl le général Ducos, désirant nous éviter le remonter encore, el cela vingt fois pendant la
Pyrénées, el que fa il prcnd rail la direction clé agrément d'ètre dépouillés, avait résolu de journée, tournant autour de la voilu rc cl de
retarder notre déparl; mais don Raphaël lui
du royagc que nous dcr:ons faire ensemble.
ayant
fait observer qu'il connaissait assez les l'attelage pour s'assurer que rien n'était déNous travcrsàmes en diligence toute la
rangé, cl faisanl cc manège en chantan t con'fondée, dont presque tous les bomgs cl vil- habitudes des Yolcu rs espagnols pour être cer- tinucllcmcnl, afin d'encourager ses mules,
tain
que
le
momenl
le
plus
farn1·ablc
pour
lages portaient encore les traces de l'incendie,
r1u'il appelait chacune par son nom ; mais il
bien que la guerre cil'ilc fûl term.inéc depuis voyager dans une province était celui oit les ne les frappait jamais, sa rnix suffisant pour
deux ans. Ces mines faisaient peine à rnir. bandes YCnaient d'y commcllrc quelque délit, ranimer celle des mules qui ralrntis5ait son
?fous Yisitàmes la Rochelle, Rochefort cl flor- parce qu'elles s'en éloignent momentané- train.
dcaux. Oc Bordcattx à Bayonne, on allai t dans ment, le général autorisa notre départ.
Les manœu\'l'es et surtoul les chants de
A l'époque dont je parle, les chernux de
des espèces de berlines it quatre places qui
cet homme m'amusaient beaucoup. Je pretrait
étaient
inconnus
en
Espagne,
où
toutes
ne marchaient jamais qu'au pas dans les sanais aussi un vif intérèt à ce qui se disait
bles des Landes; aussi mcllions-nous sou rcn t les voitures, même celles du Roi, étaient dans la voiture, car, bien que je 11e parlasse
pied à terre, cl, marchant gaiement, nous trainées par des mules. Les diligences n'exis- pas espagnol, cc que je savais de latin et
allions nous reposer sous quelque groupe de taient pas, cl il n'y avait dans les postes que d'italien me mettait à mème de comprendre
pins; alors, assis 11 !l'ombre, don Raphaël des che,·aux. de selle, de sorte que les plus mes compagnons de voyage, auxquels je rt;_
prenait sa mandoline el chantait. Nous mimes grands seigneurs, ayant des roilures à eux, pondais en français. lis l'entendaient pas,aainsi cinq ou six jours pour gagner Bayonne. étaient forcés. lorsqu'ils ,·oyagcaienl, de louer blement. Les cinq Espagnols, même les deux
Avant de passer les Pyrénées, je devais me des mules de trait el de marcher à petites dames cl le moine, allumèrent bientôt leurs
présenter chez le général commandant à journées. Les voyageurs aisés prenaient des cigares. Quel dommage que je n'eusse pas
Bayonne. li se nommait Ducos. C'était un ,·oitmins qui ne faisaient que dix lieues par encore l'habitude de fumer! Nous étions tous
excellent homme qui avait servi sous mon jour. Les gens du peuple se joignaient à des de belle humeur. Don Raphaël, les dames cl
père. li voulait, par intérèl pour moi, retar- caravanes d'àniers qui transportaient les ba- même le gros Dénédictin chantaient en chœur.
der de quelques jours mon entrée en Espa- gages à l'instar de nos rouliers, mais personne Nous partions ordinairement le matin. On
gne, parce qu'il venail d'apprendre qu'une ne marchait isolément, tant à cause des vo- s'arrètait de. une heure à trois heures pour
bande de voleurs a,·ail détroussé des ,·oya- leurs que par le mépris r1u 'inspirait celle
.., 16o ,,.,.,

din'.•r, faire reposer lrs 111ul(•s et laisser pa~~l'I' d1éc. je le faisais. remplir cl a rais une pail- 1•11 tant de rai,-011, ear, l'année suirantr, le
la forte chaleur, pendant laf)lll'llc 011 dormait. lasse proprt•. )Ion u11·&lt;•11Lion l'ut imitée par du11 g~1_1l'l'al, ayant eu le rommandemc11L de J'expt:c~ que l~s l•:spag11ols appr laiL•11L (ail'e /a lfaphaël.
d1l1un de ~ainl-Homing11c, emmena 1111 lic11•;'e~le. l'111s 011 gag11ail la 1·ouch(:e. Ll's rl'pas
.\'o_us lra n·rs,tlllcs les prnrinrt'S de .\'ararrt•, lena11l qui, sur lllOII ref'u s, était entré it son
el,11e11l asst·z alJ011da11ls, mais la cuisi11e L'spa- de Biscaye_ el d'.\la ra, pays d(• hautes mo11- t:lal-n1ajor, cl Lous ll's ol'licil'rs, ainsi 1p1e le
g11ole nit· parut tout d'abord d'1111 u·o,H atnJt:c : lag-11es: pu ,s nous passùnll's I tlm· el t•11t1·ù- gl'11t'l'al, muur11re11L de la lit•IT(' ,ja11111•.
tl'Pl'lllla11_t, je. finis JI"" m'y haliil~t'r. Mais j~ n,1t•s d~11s les im n1cnst•s plai lies &lt;le Castilie.
,Je trou rai lc 2:&gt;c de chasscms il !'-alamanqm·.
11e. JHts .1ama1s me lüire aux lwrrilill's li ts ,'fo1.1s ,111tt•s Burgos, \'allaclolid, cl a1Ti1·,\rnL•s Lt• tolo11d, .\1. Moreau. étail 1111 1il'il offü:ier
(j 11 011 11uus offrait le soir da11s les 11osrulas 011
(·11/111, après q11i11zp jours de marche, il Salafort 11011. li me reçut trt·s hicn, mes 11oun·a11x
auherg'L's . lis étai1'11l rrai111e11l d(:"'oÙlauts, l'L nianr1lH!. Cl' fu t lit 'lue je me séparai' 11011 ~amar~des aussi, cl au bout de quelques
do11 Baphaël, qui rc11ai L de passe~ un an e11 sans regret, de mon bon compagnon &lt;le royagc JOurs JC fus au mieux al'ec Lous. On m 'iulro-

('liché XcurJcin.

L.1

.1101n

!lra11e'.'• ,:1ail lorré cl 't'11 &lt;·011n:11ir. l'uur ol11 icr
", !'('l lllt'(H·l\·l'tlie11I. le jour dt• n1t111 ('l tlr(:,. 1, 11
llspa,.:nc. Jl' dl'nla1Hlai it cu11dwr SUI' lllll' hull(•
de jl.tllll'. ~lall~t'l'.rt•11st'lll('III. j'appris 'lll.ull!'
liollc dl' l'.a1ll1•_l'la1I rhosl' i11ro1111111: c11cc p,11·s,
l'.''.rct•. q11 au ht'u de lmUre h·s /,!'l' rlic::; u11 ·1l's
!.~il !u11ll'r ~ous les pieds tics nntl,·s. rt· tpii
l'l'duil la paille 1·11 petits liri11s ù pciuc loiws
'.'0'.111111• la !110ilié cl11 doi;:t. )lais j'eus la l10111~c
1dcl' de !.ure re111plir UII wa11cl S il(' de toile
an•&lt;· ('L'llt' pai_llc had1fr: puis, le pl.içanl da11s
1111c gT,rngt·, .Je me !'ouchai dt•ssus, ('Jtrcloppé
dans mu11 111,111tcau, cl él'itai ainsi la rcrmi11c
dont les lits et les chambres étaieut infesté:,.
Le matin,_je Yidai mon :,ac, qni l'ut plat:é
dans la l'Otture, de :,Orle que, il t:haq uc 1:uu1. -

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du11 llaphai.•1. qut• ji; d1·1ais rctroul'cr plus dui,,it da11,- la sot il"lt; de la ,illc, l'ar alor,- la
lard, dam; rcs 1mlrnes ro11trécs, pe11da11l la pusilio11 de Vr,UH·ais {Lait 1111 11c pt·11I pl11,~m•rn· dt• l'l11d1:pc11&lt;l,111t·c. L(· g01tl'ral Lcclt·ri· :•gTéahll'_ en l~~pag11e. l'I l'III it'l'l'lllClll oppo,fr
~c lrourail ù Sala111,u11p1e: il 111c rerul pa1fai- a l'l' q11 0lle lu t de[Htis. l-:11 l'lll'l cil 1~1)1
, ,
1
'
l
'
l1·11H·1_1 t l'i 1111· 111:opu~a 1111\lllc de rt'sll'r aupri·s 11ous l'l1u11s
a li1:s au x l·:spa~11ols. \'u11s 1t·11io11,'.11· 1111tu111111c atd(• dt· !'a111p it la s11itt·: 111ais rnn ili,~ltre po111.' eux ro11tr1: les l'ort11g,lis l'l 1,·s
,Il' l't•11ais dl' li,i rc lllle cxpfriclll'C qui n°1'arait .\11gla1s; a11ss1 11011s lrail ai1·11t-ils en amis.
dé~llolllré 'llll''. si le scrricc de l'étal-lllajor J.cs . olïiricrs fra11~;ais dait•11l log0s rhl'Z ll's
ollrl' plus &lt;le ltlierh: et d'agrénw11L ljlll' cel ui ha h1~u1ts les plus riches; c'était il qui l 'll
des lrou p'.'s, ('l' n'est 11ue lorsq u'on s'y tro11,·c aui:,ut ;,, 01~ les ret:crail pa1·Lu11t, 011 l1·s acl'a&lt;·omnw aide de carnp LilulaÎl'c : sans 11uoi
bla1l d 111nlatio11s..\ insi admis fa111ili1·rl'111cnl
l~11ll's les w1•1·l'cs lornlJe11l sur mus, cl rou; dans lï11téri(·ut· des E;;paguols, uous ['lllll('~,
11arez 1p1'u11c po:::ilio11 très précaire. Je rcf'u sai l'II JlCll &lt;le lcntjls, IJcauroup n1icux t·u1wailr&lt;·
do_11c la foreur &lt;1ue le géuéral en chef rnulait l_~u1·s mœur_s tfUC 11e pure11t le l'aire, en plu1~ accorder, cl demandai à aller faire le scrsieurs an11ees, ll's oHiciers qui Ill' rinreul
nœ dans Illon n:gi111l'J1I. Bit•JJ rne prit d'aroir daas la 1'é11i11, ulc , u'il l'éJ1oque dl' la guc:'l'c
1

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tl1• lï111l1:pc11tla11cl' ..Je logt'ais dwz 1111 prol'l',,l'ur d1· IT11i1er,ilé. q11i m·a,ail plal'l; dnns
um• lrt·, jolie• 1'hantln·1• tlonna11l ,11r la ht•llc
plal'c lh' Sal:11nanr[111'. Le S('l'l'iC't' q111· jl' fai~ai,
au régiment l:lanl peu fatigant me lai,~ait
1111l'ICJlll'" loi,ir,: j'1•11 profilai polll' l:lucli,•r la
la11guc l'&gt;pag11olc·, qui l',l. it mon aYi~, la plu,
majl'sl111•11~e l'l la plus lll'llc dl' l'E11rop1·. C1•
l'ut it Salama111111e qu,• ,je ,i, pour la premièr1•
foi, le ('l:ièlm• ::ténfral Lasall(•, alors rnlo11l'I
d11 1occl1· ho11,ard,. 111111' \l'llditun dl('1al.
1.l's quinze millt' Franc:ais 1•11H1~t:, clan~ la
P1:nin~11lt· aw&lt;· h· µ1:nl'r,d Ll'l'll•rc l'or111ai1·nl
J'aill' droite dl' la gra111l1• al'llll:l' 1·,pagnolc,
&lt;111e commandait 11• prirll'l' de la P:1ix, l'l ,c
Lro11rnil'nt ain,i so11s ses ordres. li , inl 11011s
pa,,er l'll l'i'\ li('. C1• ra,ori dl' la rcÎlll' d'E,paµne 1:1ail alors Il' roi tll• fait. li 1111• parnl
l'ort ,ati,l'ail de ,a per,011m•, hi,•n q11ïl l'ùt
pt•lil l'i d'un1· fig111·1• sans di,ti1wlio11: 111ai, il
Ill' 111a11111iail 11i cil' gr;k1• 11i lit' 1110~1·11,. li mil
notre 1·0111s d'arn1fr L'n 111011\L'llll'III , L'I 11olr1·
n\:inll'11l alla it Toro. p11i, il Za111or.1. ,Il' rL"l-(l'l'llai d'ahord S:ila111a11que, 11,ais 11~11, lï1111l's
au,,i tri·, hi1•11 dan, l'L'' a11lr1•~ 1ill1•,. ,nrto11l
it Zamora. 011 je logr•ai l'lwz nu 1°il'IH' 111:g-orianl donl la mai,m1 a1.1il 1111 ,rqwrhe jar1li11,
tian, kq11d 1111e no1uhn•11~e soril'lt; Sl' rL"1111is,ait h• ,oir pour foire lit' la m11,iq11c l'l pa,sl'I'
11111• partie tl1• la 1111il it l'a11s1•r ,Ill milil'II dl's
l11N1111•1, d1· gmi:11lier,. dt• 1111 rll's l'l dt• l'ilro1111i1•r,. JI 1•,t dilïil'il,· (ho hi1·11 ap111·t:ricr Il',
li1·a11l1:, dl' la 11al111·1• lor,q11'011 11c l'lt1111ait pas
IL-, MliriL'llst'" 1111ib dt•, pa)s 111éridio11atl\ !...
Il l'allul r,·pemlaul ,·arr:1('h1·r it l'agl'!:alil1•
, ie q111· 11011, 1111•11i11n,-, pour alll'r allaq111•r Il',
Porlu!!ais. ~mis cnlr,\1m·~ do11r s11r 11·111· 11'1'riloirl'. Il ~ 1•11l qrll'lqm·, pl'lib ('1Jllil1ah qui
fur1•ul tous it 11olr1• a1a11tagl'. Le 1·11111~ fra11t·ais Sl' porta ,11r \ïscu. 1wnda11L q111• l'ar111,:,.
1·,pa;,tuul1• d,•,(·1•1111:iit h· Ta;r1· d pé111:lrail d:111~
l'.\lt-nll'jo. ~011, (·111npliou, l'lllrl'r l1ic11tùl 1·11
1ai11qm•urs i1 l,isho1111t·: mais le pri11n· d,· la
Pai,, qui ,11ail appl'lé sans r1:nexio11 b troupt•s dans la P1:11i11,11lc, ,·1·ffra~a a11,si ~.111, r&lt;.:..
ll l'\io11 d1· l&lt;•nr p1ùt·m·1•, l'l, 1wrn r ,·1·11 d1:harra,,1•r, nu 1d11t a11•1· li' Porl11~al, i1 lï11s11 d11
pr1•111i(•r Cousu!, 1111 lraiL{- d1• pai~ q11ïl t•ul
l'adr1•s~c dt• fairl' ralifit•r par l'a111lias,ad1•111·
tl1• Frantl', Lucien Bo11aparl1•. ('C q11i ir'tila
, i11•111e11l le prrn1icr Consul : cl dt• n· jour
data lï11imilié des deu, lrèn•~.
Lt·S ll'OUl'l'S française ' l'l'Slèn•11l l'lll'Ol'l'
&lt;[lll'ltpll'S moi~ t'll Portugal, 0~1 11011, romn1t•11çt'11111•s l'a11111:t&gt; 1XU2; puis uou~ rl'lourrn\1111's l'll E,pagne, l'l r1•1innH's SU('l't•ssi1t•111enl
dans 110s l'harmantc~ garnisons de Zamora,
Toro t'l Salaman11ue, où nous élion toujour·
si bien reçus.
Cette fois, je tra1wsai l'Espagi1t' 11 d1crnl
an•c mon rl"gimcnl, l'l 11 ·eus plus il redou ter
lt•s horrihll's lits dt'S po,ad:ts, p11isque nous
étions logés chaq uc soir chrz les propri1:Lairl's
les plus :tisés. Ll'S marches pa.r {-Laprs, lor~qu 'on les fail an'c un régiml'nl cl par Il' beau
Lemps, ne manqurnl pas d'un ccrt:tin ch:trnll'.
On changr consl:tmnwnt de lieux s:tn, quiller
se camarades: on Yo:l le pais dans ses plus
grands détails ; on cause toul le long de la

roull': 011 dirll' 1•n,1·111bh·. tantùt hil'II, la11tùl
mal, l'i 1'011 1•,I it 1mlnw d'obsl' l'll'r l,•s mœnrs
tb hal1it:111b. ~olrt• plus /!rand plaisir l'lail
dt• roir 11• soir les l•:s pag1111ls, s1• ré1L'illanl dl'
kur lorpt•ur, tla11s1•r Il' fo11da11go t•I k, bolfros
a11•1· u111• aµ-ili11: cl 1111c lfl'iÎt'C part'aill's, qui Sl'
trOlll"l'lll 111è1111• ch1·1. lt•s , illagL•oi,. Sollll'lll Il'
1'olo11cl ll'Ul' offrait ~a lll11 ~iq1H' : mais ils
pr1:1i:r:ii1•11l. :111•&lt;· rai,011. la guitan·. Il', ('a,lag111'll1•, l'I la rnix d'11111• li•1n1111•, ecl accompag111•mL'III lai,,a11l i, h•11r tla1N' lt• rararti·n·
11alio11al. (h liais i111pn11 is,:s 1·11 ph•i11 air par
la da"1' ou11·ii·r1·, La11I da11, 11•~ , ifü·, q111•
da11s l1•, ra111pag11L's. :11aie11l u11 ld eha1·111L'
pour 11011, . hi1•11 11111' simple · ~pL'dalt•ur,, qm•
IIOIIS :trions pL'im• i1 IIOIIS ('li 1:loignl'I', .\pri·s
plus d'un grand 111oi, tl1• r1111h•. non, rqia,s,1n1t•s la llida,soa , l'i. bi1•11 1p11•j1• 11·1•11s~1• q11 'i1
111:• l11111·r d1• 111011 ,,:jour 1·n E,pag1w, jt• r1•1i,
1:i Fra11t·1· :t11·1· pl:ii,ir.
Cll.\l'ITI\E X\ï
AH·11l11;-.• dL rouit1

dt· Ui1,·011rn il Toulotht'. 1

.\11,t1'.'&lt;-tt11 l

,:pi,otlt• · 1lï11-pt'rlio11,

.\ r1· lh· L"poqnl', b r1:1tinw11t, l'ai,ait·11I 1·mn11\n11•, IL"ur, re111011h·s. l'i Il' (·ulom·I arnit 1:11:
a11loris1: 1, :tl'hl'lt•r 1111e~oi\:H1lai111• 1h- d1L•1am,
qu ïl 1•,p,:rail H' pror111·1·r l'II 11t:Lail dan, la
S:11arr1• frant·ais1•, 1·11 c1111tlui,a11I ,011 ré1tinH•11I
i1 Toulo11,1•. oit 11011, d(•1io11s 1t-11ir µar11i,011.
~lais, pour IIIL'S p1:c111:,, 11011s arri1.11111•s i1
!~1~011111• IL' jour 1111\nw d1• la foirt• de l'l'llt'
1ill1•. JI') tro111ail ;..ri·a11d no111hn• d1· maq11i~11011s. l.1· !'olo1td traita aw1· 1'1111 d'1•u,, q11i
111111, li, ra dt• ,uilt• b d1c1"a11, donl le l'Orp.
a1ait he~oin. 011 m· po111ait IL's pa~ t•r an
1·0111pta11I, paret• que lt·, fo1ul, a11110111·é, par
11' 111inistn· 111• dl'rni1•11l arri11·1· 11111• dan, h11it
jour,. Le rnlo111'1 ol'!lo1111a do11r q11'1111 ol'fitil'r
r1•st1•rail it Bayo11lll' pour n•n•1oir l'L'l :1rgl'11L
l'i Il' rl'llll'ttri· au t'our11i,~c11r. J1• f'u d&lt;-,if.,'llé
p:1111· l"l'llt• 111audil1• l'Ol'll'l', q11i 111e rnlut pl11s
Lard 1111e aw11L111·1• f'orl dé,aµ-réahle, 11rai,,
pour Il' 1110mL·11l, j,· 11·~ ,oyai~ rp1c la priratiu11
dl' l'a1tr1:mc11l qt1l' j'aurais t'll l'll 10Ia;rc•a11l
:111•1· llll'S l'amaradl's, C1'[ll'llda11l. 111algl'l: la
1i1c l'Olllrarit;lé 11m· j'épro111ais. il l'allut ohéir.
l'ou r t'al'ilit,•r ma rl'11lr1:c au rorps, Il' l'olotll'I
dfrida qul' 111011 1·hc1al partirait a11•l' li• r1:;ri1111·11t, l'i qu 'apri·s :noir n•111pli 111a rnissim r
j1· prt'11drais la diligt'lll'e dt• Touloust·. JLco111raissais ir lla)on11e 1~u,i1•11rs ,:1i: 1L'~ dl'
Sort·ZL', q11i lllL' firl'11l pa,-st'I' Il' ll'mps agrl'ahlt·mclll. ks !'omis emoy6 par Il' rni11i~tr&lt;'
arrill'lll: je loud1c cl payt•. )le ,oilit d1:µagé
de tout soin, el je Dit' prépare it rcjoi11drc
mon régimr11l.
Je possédais un dolman en nankin, lressé
de mèmr. :tl"CC houtons en argent. J'arnis faiL
f'airr cc co tunw de f'antaisi,• lorsque j'étais it
l'état-major de Bernadotte, où il était dl'
mode d'èt l'l' ainsi rètu lorsqt1'011 YO)agcaiL
p:tr la chall•11r. k résol11s de le prt•ndn• pour
faire le Lrajet de Bayo:1ne ü Touloust', puisque
je ,ù:tais pas a1L'C la troupe. J'c111't•rml' donc
mon uniforme clans ma malle cl la foi porter
à la di ligence. où j'a,ais rl'lcnu, cl malhcurcuscmcnl payé, ma place d',t1ancc. Celle
0

1oil11 rl' parla11I it ri11q IH•ur1·, du 111ati11, je
rhargl'ai 11• /:!arro11 tl1• lï11\1t•I oi1 j1• logl'ais dl'
\"('llil' 1111' ré11·ilh·r il qualn· h1•11r1•~. l'i , I(• droit
111·a~a11I hil'II pro111i, d\ltn· l'\arl, j ,· 111\•11dormi, d:tn~ la ,frnrill' la plus complèll':
111ais il 111'011lilia. L'I, lor~qnl' ,j'm11ris h·s ~eu~.
11• ,ull'il dardait ~L'' rarn11~ dan, ma d1amhrc :
il 1:lail pins tl1• hnil Îll'lll'L'' !. .. ()11el l'Onlrrlt·111ps ! .l'l'n tl1•111c11rai 1x:1rifié! ... Pni,, apri•s
:11oir l1i1•11 pL'slé, 1111 pt'II juré, cl 111a11dit le
garço11 m:glif!1'nl . ,ÏL' 1·ompri, 11'1 ï l !'allait
pr1"11tln• une r1:solu1ion. La dili i!t'nn· 111• partait rp11· l011, li•s 1h•11, jours. pn•n1il'r i11&lt;·0111"1:11i!'11I : mais il 11·1:1ait pas IL• pl11, ;.\r,llt', l'ar
l:i e:iis,1• du ré,rinll'nl a1ait l'")l; 111a pla,·1•,
p11i~1p1l' .Ït'lais n •slt: 1•n nrrii·r1· pour affaire
d1· ,en i1·1•: rnai,,. 1·llc 11 ·1:lait pa, 11•11111· dt•
la pa~l'I' 11111• s1•1·on1li· foi,. 1·t,j'a1ai, 1•111'1:Lo11rd!'rie dl· la ,older ju,1111 'i, Tonlotr-&lt;', tl1· ~orlt·
11111·, ~i jl' prt'nais um• 1101111'll1• plar1•, 1·111·
d1•1ait 1\[r1• it 1111', rrais. Or ks diligt'll('('S
étai1•11l lrt·, !'hère, alor,, l'l j':11:tis lrt•~ p1•11
d':1r~1•nl. Puis, qui• dew11i1· p1•mla11l q11ara11l1·h11il ht·urt•, i1 Ba)OIIIH'. q11and tous m1•s t'lli·b
1:Lail'nl parti,'/ ... J1• résolus d1• faire• h• trajl'l
i1 p:1•d, "', ~orta111 i1 lï11,La11I dl' la 1ill1•, jl'
pri~ fort n:sol11u11•11I Il' drl'111i11 dl' Toulo11sc·.
J'1:t;1is 1rl11 it la 11::,t,·n·, 11 ·aiarrt 1l'a11tr1• rharg1•
q1H' 111011 s:1br1• porll: ,111• l'épa11l1•: j1• lis doll('
:i"l'Z lt•sll'llll'lll la pn•111ièn• 1:lap1·, l'l allai
1·011rh1•r it P1•11·t'horatl1·.
L1· ll'lldl'11;ai11 , jour 111:fosll'. ,Ît' 1h•1ai, alll'I'
i, llrllll'Z, l'i j'a,ai, d(ji, par1·1111r11 la nroilil'
d1• l'élapL', lor, qm· j1• t'n, ,Nailli par 1'1111 th·
1·1•, orag1·~ 1:1u1111a11tahl,·s q11·1111 111· ,oil q111·
d,111s h• )liLli . La plui,· 11H\lfr tlt· gn;k lo111l1ait
, rai1111'11t i, l&lt;H'l'l'lll, l'l 1111· fo11l'llait la li;.,:un·.
La ~ramll' rn11ll', 1h:j:i 111a111aisc, 1h•1i11t 1111
ho11rl1il'I' da11, ll'q111'I j":11ais lo11ll', lt·, pt•i11l',
du mo11d1· it 111art'h1•r a11•1· d1•, holh•s l'p1•ro1111t:l'S. L1· 101rn1•rr1• a ball it 1111 IIO)t'l' prt·, de
moi ... 11ï111porlL', j'ara11rai toujoun, a1cr 11111·
sloÏt[111• l'L"si,r11alio11. ~lais mi lit qu ·au 111ilit·11
dl's {-clair, l'i 1li· la lm1r1111•1111·. j'ap1•rt·oi,
11•1111· a moi d1·11, µl'11tlar1111·, it d11•1al. \'ou,
pou11•z ai,1:111t·11I 1(111, lil!11r1·r q111•lll' 111im·
,j'a1·ai,. apr1·s ,11oir palaugc: p1•11tla11l 1h•11,
h1•11n·, darr, la hotu·. ,11l'L' Illon pa11tal1111 cl
111011 dolnw11 de 11a11ki11 ! ...
l.1•s 1trndarnu·s appark11ai1·11l i, la 1,ri;ratlt·
d1• 1'1•1 rl'horaJt•, oi1 ils n•Lo11rnaie11l: nrais il
parait ·,1uïls arni1•11l hi,•11 d11eum: it Orllll'z.
rar ils paraissail'lll passah!Pllll'lll gris. L,• plu,
Ùf!t; nw dl'n 1amla mes papit•r,. Jl• r&lt;•nwb ma
fr11i lle de l'OIIIC Slll' laquelle j'riais dt:,ig-nl'
comme sous-lieult·11:t11l au 2:!" de d1asH•urs 11
chernl. « Toi, sou -lic11L1•na11l ! 'frric h• gendarme, 111 es trop je1111e pour èlrc clL:jà officier! - )fois lisez do11l' Il• ~ignalcme11l, ('[
yous l"crr1•z 11uïl porte que j1• n'ai pas e11eorc
Yingl an~ ; d'ailleurs. il c,t c,act dL• Lou,
points. - C't·st pos~iblc. 111ais l11 l'as l'ait
fohri11111•r, l'i la prt•UH', c'L•,L CJUl' l'u11ifor1111'
dl's 1:ha~~curs l'sl rl'rl &lt;'l qtw tu as un dolman
jaune! Tu es un conscrit réfractaire, L'L je
t'arrètc ! - Soil: mais qua11&lt;l nous St·ro11s it
Orthez, dC1·a11L ,olrc lieulcna1tl, il me sera
faci le de proul"er que je suis officier, et que
celle feuille de rou ll' a élé fai le pour moi. 1

"'-------------------

.MiMOT'JfES DU GÉNÉ~.J1L B.Jf~ON DE .M.Jf~BOT . _

,fl! 111ï11q11i1:tai, fort p1•11 d1• 111011 arr1•stalio11. par ses habits. 1&gt; Salo111011 1·11l-il 111il'm j 11~t: '! tla11I l1•s q11i11zl' j1111r, q111• j,· p;1ssai dwz l'11'.\ ,
)l,ais 10ilit qut• 11• 1ieu, l-(L'11darn11• dfrlart' &lt;1uïl
Ll' ho11 p~~ ,an JH' se horna pas it c1·la : il .Ï) ru~ traih; pl11t1ll ('Il l'llfalll dt• la 111ai,011
n l'lll~·rHI p:ts rl'1011r11er it Ortlwz, qu'i l l'Sl d1• ro11 l_11l qn l' ,Jt' rt•sl:tssl' ('hez l11i ju,q11'i1 la fin q11·1•11 lot'alair1•.
l11·'.~ad1• d~• P1•~rl'horad1•. l'l qm• (''l'sl lit q111• dt• 1oragt:, 1•1 m·_offrit i, goùt1•r: pni,. 10 11 1 t'n
l.1• l'!:µi11w11l 1:1ait uo111hr1'11\ cl l1i1·11 1110111L:.
J: nus I(• Sllll l'I'. ,)(' dt:('lal'l' que _jp n'en rl'r:1i ca11~a'.1'; 11 nw ~1111p1ïl aYail ,u jadis i, Orth1•z Xous ma11œ111Tio11s lr1•s son11·11l, n· 1111i 111ï11rH'll., qul' &lt;:1:tait ('l' qu 'il [&gt;0111ail 1·,i"l'I' si 1·l' un g1•m·ral q111 ,1· nommait )farhol. ,Ji, l11 i lt:rt's,ait h&lt;':lll('Ollp. hi1•n qui· j'~ gagna"''
• .
1
"
.
n a1a1s pas li' papi1•rs: mais qui', lui :nant n:ponl!is que r'11lait nrou pi·rc et lui donnai q111•lq1wfo1s ll's arrêts du l'lll·I t1·l'sradro11
produit '.''.11• li·'.1 illt• cl(•ronll'. il n'a pas li· &lt;Ïroil so11 s1~11alcnll'nl. .\lor~ l'!' hral!' homnw
lllandw, illt•. t'\l'l'111•111 olïiC'it·r. 1i1•11, Lro11 pier.
de 111~• l:11rl' rl'lrog-rad1•r. c•I qu'il doit, ,l'ion 1'.0111nré l~ord(•11.a11•, l'l'douhlanl de politl',sl': aH'&lt;' l1•q11el j'appris i, s1·n·ir aH'(' ,,,a,·lil 11dl',
!l's l'L'g"ll'rnents, m 'al'l'C1111pagm·r i1 Ortlwz 011 1011l11L foire ~cchcr llll's 1èt1•1111•11ts l'I nw l'l. sous &lt;·r rapport. j1· lui dois h1•anco11p. CL'
Jl' •me, r1•11d~.
L&lt;• moi11s à«é
des f"""l'nd·11·111es ~ rell•1_1ir /1 coudwr: mais ,j,· ]p l'!'llll'1Tiai l'i
•
l""
ro111111a111lanl qui. a1a11t la llt:rnl111ion, arnil
CJI'.' l'latl aussi le moins :11i111:. dit fllll' j ',1i rpprrs la ro11le d'Orthct, 011 ,j'arri,ai i, la nuit éll; aidl'-111ajor da11" ll's gl'11tlarnws d1• l.1n11:r~~s.on: alor, 11111• rm11l•,talio11 des plus 1i1·c, lo111l1:tnlt•, h:tras~t; dl' foti~u1• cl tout 1·our- 1i!l1•, p&lt;Nl1dait 11111• gra nde i11,truC'lio11. Il pors l'lt•1c 1•11lrl' t1•s d1·u, carnlil'rs: ils s'arca- hat111·é.
'
larl 1111 gra11d i11Lt:n\t atl\ jt•11111•s ol'fici1·r~ cahl1•11L dï11jurl',. l'l bi1·nl!ll. a11 111ili1·11 dt• l't'I~
pal,b d'apprl'ndrt•. 1•1 h l'ort;ait, ho11 gré.
lroiahl1• ll'111pèl1• qui nous l't11i1·011nl', ils
111al gr{-, it 1:t11di1·r lt'11r 11u:l il'I'. 011a11l a11,
rnl'llt'~ll 11• ,ahr1• it la mai11 l'l ,c C'haq.:enl
a11lr1•s, 1prïl 1to111mail tête.~ d11r('s.'il ~1• rn11:t1t•&lt;· l111·1•ur. Q11a11t it 111oi, 1-r;1ig11a11t clr l'l'Cet1·11t.1it tlt- hans~t•r lt·s ,:panlt•s lm~qu ïls 111•
~oir qm•lquc bh·,,11n• da11s ('L' ri&lt;Îil'ul1• comhal.
sa1aicnt pa, ll'ur Lhéori1• 011 foi,ail'11I d1·,
Jl' 1ksc&lt;•11dis dans un cl1•s imnwnscs foss1:s
!;111l1•~ i1 la 11r:11111•1111·t•: 111ais il 111• Il', p1111is,ail
1p1i liordt'lll la ro111t•. l'l, bien qur .Ï~ c11,,l' dt•
p111a1s pour ('l'la. \011s 1:1io11, trois so11,1 eau ,Jusq_u :i, la &lt;l'i111ur1•, jl' grimpai da11s Il'
li1•ull'11a11ls qu'il aqil disti11g11{-s : 1'·1:1ai1•111
ch:1111p 1m,rn,_ cl'où je me mis i1 1·oull'111pil'r
ml. Ga,oillt•, lll'nw11b l'l lllOi: i, ('t 11,-lii il Ill'
m'.'s d1•11~ ;.t:trllards qui s·l'stri111ait•11l i1 q11i
passait pas UII ('OllllllalHll'lll('lll illt'\;I(·[ l'I IIOIIS
11111'11 \ 11111'11\,
111\'llait aux arrèl:,, pour 11•, fa111t•, l1•, plu,
ll1•un•u,1•111t•11l, IL', 11w11teaux nwuill1:s l'i
l1:g1•res. Com111e il l'Lail l'orl ho11 1·11 ddrors
lounls qu'ils portait•ul 1•111harrassaicnl l(•ur,
du ,1•r1 it·t•, 11011, no11s has1rdù1111•s it l11i dl'h_r;'': l'i h•s _d1L•1:iu,, effra)t:, par 11• to11111·rn•,
ma11d1•r pour q11L'I 11111til' il n:s1·nait ,a s1:11:rilt:
s l'l111gua11I 1 1111 dL• l'.111[1'(•, lt•s ('Onrhall:111ls Ill'
pour 11011, : ,, ~lt· l'l'O~t·z-1011s ass1·z ,ot, 11011,
t&gt;.&lt;&gt;11_1ail'nl st' porll'r que dl·s ro11p~ mal a:,,urés.
rl'pomlit-il, pour 111·a11111:,1'r il sa1&lt;111111•r la
brlrn, l1• d1c1al du 1i1·11, gt•11darmc ,·1:1anl
lig11n• d'1111 llt'p-1''!... ~l1•s~i1•11 r, l1·ls l'i lt•I,
aha)tu. &lt;·1·1 h11111111t• roula da11s le lit,,-i:, l'i .
sont :1rop ,1g1:, l'l :11 ·0111 pa, a"l'Z dt· 11101t·11s
ap1•1·s t'II 1ltr1• ~orli 1·0111·1•rl d1· l:111f!t', il s·aperpo11r qul' jl' 111'ol'l'11p1• il p1·rliTlio111lt'r lt•ur
1:111 q_m• ,a ,die ,·1:tail hrisfr, l'i qu ïl 111· lui
in~tr11('lio11. Qu;inl ;i \(Jl1', qui a\t'Z l0111 ('('
r1;,1a1L plr~, qu'il eo11ti111H•r ;;a roult• it pil'd, 1,11
q11ïl faut pour panl'11ir, il 11111s faut él11di1•r,
d1•1·lara11l a ,011 l'amaraclc qu ïl le l'l'lldait n·,cl I ULIS L:111di1·r1•z !... Il
po11sal1ll' d1• s1111 priso11n:1·r. llt-slt: si•trl a 11 ,1, lt•
:lt•. 11 'ai ~amais oublié e1·1t1• n:po11si•, qrll' jil'.lu, rai,01111ahl1• des d1•u, g1•11darnll's, jt• !11 i
1111, a profil lor,q111• .Jt' lu, 1·1110111·1. 111·,I d1·
li, 1·11m111·1•11dr1• '. lue, si j'r11ai, qul'lqlll' l'ho,e ir
fait fllll' Il' 1i1·11, Jlla11l'lw1ill1• :11ail l1i1•11 Lir1:
n11• r1•pnwltcr, ri_ n11• M'rail fol'il1• de µa;:u1•r
l'l1oro,eo111· d1•, !roi, ,01h-li1•11lt•11anls, 1·:ir
la ra 111paµ1w. p111sq111• .ï1:1ais ":pari: dl' lui par
11011 s d1•11111111·, : l::11 oi ll1· 1i1•111t•11:111l-l'olt111t•I.
1111 la'.'!!1' li1:,~1: pll'ill d'eau q11e ""' i·lrl'ial Ill'
lh•111011L:-. g1:11fral d1· l,rigadl', l'L moi g1:,11:ral
Ju-..
L.1:0.-..LS
!'.m11 '.11l 1·1•rta1111•1111•11t pas fra11d,ir: mais que
de di1·isio11.
T.:z/-lc.111 ,te l'ERRJ'-, (.li11s~e Je 1·ersJil/c:;.)
.1 allais lt• 1·1•pa"t'r l"I 1111• r1,11 drl' 11,rs 111 i ,11 1
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lJ '.1 ,. ro11H•11aiL q11'011 111· dc·,ail pa, llll' foin•
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r\'lrngrad1·r. ,lt• l'l'pri, do11r ma ro11le. l's&lt;·orlé
l.1· l!'11d1•rnai11. j1• 111· pth q11 'i1 gra1ul'p1•i111· .J:11:11, al'hl'lé 1•11 bpagrll': or. (·0111me li•
l';'r Il' ;.:,•1~dar1111• 1111 i ael11•H1 d1· ,,. d1:gris1•r.
r1•1111'1tr1· 111L', l1oll1•,, la11l i1 raust· d1• l1•111· jll't;li-l ,Il ait org:111is1; des ('Ollf',1•, Ü ro('(·,1,io11
·"1111, l'a11,anH'.~• l'i ~a llla11i1•rr do11t .Ît' Ill 'étais h11111iditi. '!Ill' p:tr1·1• q111• j'a1ai, lt•s pil'ds dt• j1· Ill' sais plus qul'llt• f1\t1•. (::11oilll', tri·,
rl'11d11 11'.r.,1111 ri Ill t•ùt t;lt: si farilc d1• me ;:onlh: -. Jl' 1111· trainai ('l'pL'11tlanl j u,.,qu'i, P:lll, a111a l1•ur d1• co11 rsl'~, 1 arniL l'ail i11sc:ri re mou
~a11l!'r. la,_-ant_ rnn1pre11d1·1• it rl'l lw1111111· '!Ill' 011, 11 °L'II po111a11l plus. j1• fus &lt;·onlrainl dt• ch1•1:tl. 1'11 jour oi1 j'1•nlrainai,, 111011 a11i111al
Jl'. pou!T;11~ l'.11•11 èt rc t'l' q11e j1• disai,, il n~ 'arrèlt•r Lou lt• la jo1u·11t:l'. .J,, 11 ·i tro111ai sur Il' boulingrin, il s'e11,(ag1•a da 11, Il' 1·1•rclt·
n'. '."'.rarl l:11ssc alll'r. 11 'i·ùL t:lt: la n·,p&lt;lllsa- d autre 111oy('11 de lra11,p111·t 11uc la 111alll'- p1·11 déll'lopp,: qui' formait l'l'lll' allfr, 1•1.
!irlrll· _do11t son camarade 1',t1:iil clwrw:. Enlin, po,Lt•, l'i, hil'11 qul' ll's pla1·1•s ) fnssl'lll tri·:: t·o11ranl droit d1·1a11t l11i, a1t•1· la rapiditL; d'111w
1I d1•1111L.. lonl il fait ai·cornnrodanl. l'i rue cl('.... l:h1•r1•,. {1•11 pri, lllll' j11,1p1'i1 1:i11w111. où j1· lli•rl1t·. il alla s1· fr:ippL'I' 11• poitrail 1·011L1·1•
rlara qu il ne me l'o11d11irail p,1s i, Orthl'1., cl lus r1•ru a liras oull'rls p:ir .\1. llorig11ac. 1111 l':111;.;k aigu d'1111 11111r dt• jardi11: il tomba
~~ hor11Pr:1i_l _-, &lt;'OIIM1lter 1(, n1airt' de Pu,oo, a111i tle Illon pt•re. d11•z l1•q11el j'a1ai~ pass1: raidt• 111orl ! ... .\l1•s t':IDlill'adl's 1111• l'l'Ul'&lt;'III
o~, 11011, al_l'.011, pass1·r. )l011 1•11lrfr fut Z.l'll1• pl11siL 11r, n,ois ;'1 ma sortit• de Sori·z&lt;• ..J,, nrL' lm\ ou du moins foril' nwnt hl1•s:,t: : 111ai,, par
l( 1111 rnall:11 l1•111· : lo11s l1·s hahil:111ls I Ill' rl'posai qrll'lq11c~ jours a11pri·s dt• ~a fon1ill1•, 1111 l1011h1•ur 1raim&lt;'11l mira('ult•11,. jl' n':nai,
I_ or'.tgt• a, art ra1111•11t;s a11 , ill:tl-(l' st• 111ir1•111
pui,., Ulll' dili,;1•m·t• 1111• lra11,porla i1 To11l011s('. pa, la plus pt'lill' ,:gralig1111 r('! Lors1Jll 0 ll m1•
lt•r~l'lre,; l'i s'.11' ll'urs porlt-s ponr ,oir le rri- Jarn_i~ d1:1ll'nsé qn:tll'l' foi,- h· pri, d1• la pla1•p l'L l1•1a. l'l que j'apt'l'\'IIS 111011 pau1r1• dlt'1:tl
111111(•/ rn111l111L
par'"' r-"!'lllhrnw 1!' ,111·1rti t1c q1ll' .1 a1ars perdue par la 11t:glig1·11t·1• 1111 gar1·011 S,lllS 111011\t'lll('III, j'11prn111ai llll I il' ('h:1gri11 .. ,,
P
. .
ll)OO l'larl 1111 ho11 ;:ros parsa11 lr1·s s1•11,é
de lï1ùlL•I dt• Ba~o1rn1· !
•
,Je r1·11trai forl lrist1•111t•11L :111 loµi,. 1m.' 1ma11I
qui• 11011, trolllùrnc, dans ,a ~'rall"C o1·r111&gt;é :;
.\ mon arri1t;l, il '1'01111111,t•. j'allai, 111 ·o('- d:11h l'ohligalion d1· 1111• n·111011t1•r cl dt• · dl'battre w11 1,IC:.
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l'np1•1· d1• lro1111•r 1111 log1•111e11I, lorsque Il' '.n:urder pour l'1° la cl1· l'arg!'nl i1 111a 111/•f'L', que
. l!i·s !Jll 'il crrt parl'ourn ma lt•11ill1• dt· ro111t-, 1'0l1:111·1 1111• pl'!:, i11l qu ïl 1·11 :11:iil loué 1111 pour Jt' ,a,ai, ~i,rt gè11fr. L1· 1·011111• J&gt;di·rnro11,
il drl grall'111c11t au gc11clarmc : 11 Hendt•z ~ur- 11101 rhez 1111 rieux 111idl'ci11 de s1•, a mis 110111 nré ministre d'Etat el 1'1111 de 110s lull'lll',, s'était
• l~-dia~1p_ la lihrrlé i'. cc. jeune hon,mc que )1. fü•rlht•,, dont je n'onhlicrai jam:ti~ le nom. oppo~é i, la ,ente des propriété qui 11011;,
' ?"s n a11t•z pa, le drorl d arrèler, car un oJ'ri- car ('CL homme ,énfrablc. ainsi que &amp;a nomrcslar:nt: parcl' que, prérn}anl r1uc la paix
c1cr eu w~agc e,t dé~igné par se~ papil'n cl 110u brcu,c familll', furent parfaits Jlour moi. Pc11- accro1tra1l la 1alcur tb lcrrc~, il pensait ,nec

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1/lSTORJ.Jl _ _ _ _ _ _ _ _ __.:__ _ _ _ _ __.;__ _ _

rnison 11u'il fallait b COIIS('l'\-et' ;L éLl'i~•c!re
peu à peu les créances au moyen d une sc'.·crc
économie. C'csL u11c tics plus grandes obl1galio11s !luc nous cù mes à cc bon, M. J)cfcrmon,
l'ami le plus sincère de mon perc; aussi a1-J_e
ronscrvé une grande Yénération pour sa memo,re.
Dès que ma clcmanclc d'un 1101111:au ~h~1·al
fol so umise au conseil de lutclk, le gcneral
Bernadotte, qui en faisait partie, _c mit à rire
aux éclats, disant que le lour était exce!lent,
le prétexte bien choisi, _rnfi1~ l)onnanl '.' c'ntrnd rc que ma réclamalion elait ~c qu on a
appelé depuis une carotte!· .. Mais, , hcu~·cu~
scrncnt, ma demande éla1t appuyee cl une
attestation du colonel, et 1\1. Dcfcrmon aJouL.1
riu'il me croyait incapable cl 'artificc_pou r a\'O! r
de l'argent. li arail raison, car,. bien C[UC J C
11·cussc que 000 francs de pension, que_ ma
solde ne fût que de \J:î francs par mois c'l
111011 i11dc111nilé tic lo"e111c11l · de Ig frants,
jan,ais je ne fis 1111 sou" de dcllcs .... ,le les a1.
toujours eues en horreur!
.
,J'arhdai 1111 11011\'cau cheral , 11111 lit: ,,dut
pas le nar;urais; mais les impcl'lions géné~·alcs
n:lal,lil's par le premier Consul apprui:haw11l,
l'l j'l:lais da11s l'obligaliu11 &lt;.l'èlrc mo11t~ pro1~·1plcmc111, d'a11la11L pins q11c 11ous dcn~11s cln:
i11~pcclé~ par le célL·lm· g-1:nfra_l Bou rc1'.·1·: '. 11~•
:11ail 1111c très grandl' répulal1m1 tic sercr1l~.
J(• 1'11s i:o111ma11dv pour aller a11-dl'ra11l de 1111 ,
:nec 1111 pi11ud de lrc11lc hom111c·s. li n'.'.' n•r•it
très lii1·11, cl 111c pa1-la de• 111011 PL'l'C qu il arn1l
lH'alll'Ollp l'UII IIII , ('e qui Il( ' r('lll)lèd1:_1 pa~ ~ ~
Ille rn mp1·r aux arrèls dt·s le le11dc111a111. \ oH:1
ii qul'I s11j(•I ; l'affaire esLplaisa11tc.
.
('11 de 110~ capilainl's, 110111111é B... , lurl
lica11 garçon, a11rail été 1111 tb pins l)('a'.•~
ho1HIIH'' &lt;le l'arm(:c, si sc•s n,ulll'ls eusst'nl clc
(' li har111011ic an·c le reste de sa pcrso111u:;
mais ses ja111bes resscrnl!l;1il'11l it des édiassl's,
rc 1111i étai t f'url 1fograr1e11x aret le y111talo11
él roil. dit ,·1 la hongroise. 1)11(' porla1c•11L alors
ll's rhasscurs. Pu11r pan•r i1 rl'L i11co11\'l'llil'lll ,
le C'apilai1H' B... s't'.-tail fail 1·u11l'eC'li111111('r d'assez f!l'Os c·o11ssi11l'ls en lormc de n~ollcls. &lt;·c
qui l'(JIHJll(:lail sa lielll' lo11r11111'('. \ 011s allez
,oir ro111nH•11l cc•s faux 11 1011\'ls me ral11rc11 L
tics arrèls, mais ils 11·c11 forcnl pas seuls la
ta11se.
Les ri·gl1·mc11ls presrrirail'nl aux ullii:ie1·s
d1• laisser le111·s chc,au). it Lous nius, ('Olllllle
i:cu.\ de la lrnnpe. i\olrc colu11d, ~I. ~~oreau,
élaiLlo11j(J1ll" parlailelll&lt;'IIL lllOlltl': lllal~ lOIIS
•es chcrnux araic11l la quc111· toupec:. cl
comn1c il crai;niait que le gé11fral Bu11rc1cr '.
conserralcur stirèn: des ri·glc111_cnls, ne lu_1
l'CJJl'orli:\L de don11 cr 1111 ma11ra1s exemp,l_e a
ses officiers, il al':1it, pn11r le lcmp, de 1 111spcctio11, fait all:~cl~l'I' i1_Lou;' ,es ~hcrn1'.~ d(~
l'ansscs queues s1bH•11 :IJUStl'l's, IJH il foll,1'.~ le
samit- pour ne pas les croire nalUl'cllcs. Ccsl

it LllL'l'l'l'illc . .\'ous allons il la manœurrc, it
la1111cllc le général Bourcier a_,:"i~ con'.·o!Jll~ h:
,,.(Infra] Sucbcl ins1&gt;cclcur d 111Ja11lcr1&lt;', a11m
e
'
..
&lt;[lie le "l"néral Gudin,
com111a11danl 1a l I'11·1
s1011
l1'1Tilori.1ll', qn 'accompagnait un 11ombrcux cl
b1·illa11t étal-major.
La séante fol lri·s long11e : prcsq uc lo1~s
les 111ourcmc•nls, exécutés au galop, se ler111111èrenl par plusieurs charges des plus ra_p!clcs.
Je commandais un peloton du cc11lrc, Jmsa11L
partie de l'escadron de M. l3 ... ,, aupr~s duquel
le colonel ,·inl se placer. lis se troma1enl clone
à deux pas dcra11L moi, lorsque les gt;néraux
s'ayancèrcut pour complimenter M. Mor~au de
la brllr exc:&lt;'ulion des manœunes. Mais que
rois-je alors L. L'cxlrènie rapicli_té des _mot'.rcmcnts que nous renions de _l'a,rc_,\l'a~t. clcran"l' la srn1élric tic l'acct•sso1rc a.ioule a la
Ll'll~e dn ~apitai11t' el d11 colo11el. La fans~c
q11e11e du chcl'al de celui-ci Ù;lanl en parlie
dl;laeh,:e, le lro11ço11, composv d'u11 la1_11po11
dl' filasM'. tra1'nait presq11c it l&lt;•l'l'C c•n _lormc
de (111e11011ilh·, l:111dis que les laux_ c1·111s ~c
1rourni(•11I i.•11 l'air, i1 quelques pieds plus
hanl, l'l s'étalail'lll c•11 c:rcnlail s111· la c1·011pc
du rh('1al, h:qu,·1 paraissait aroir u11e é11or111c
queue de pau11 ! (}11a11l aux ~aux 111ollels de
M. B... , prcssl'S par les q11arl1crs de ':'. Sl'l_h·,
ils a1aic11l ,!lissé 1·11 arnnl sans q11 11 s 1·11
,qJl'l'~lll l'i se dessinaient: l'II 1·01'.de hossc S'.11'
ll's os d,·s jaml,es, ce q111 prod111sa1I 111_1 \· llt-l
tll's plus liizarres. pc11cla11L !JIil ' le ca p1la1111:,
S(' rl'drt·ssanl lièn:mcnl sur son !'hl'1al, a1a1l
l'air tic dire :
u lli•,!al'dl'z-nwi, ,u~cz co1111111• ,IL' s111s
ll('a11! •&gt;
(lu a lill'I l'('II de ;.:i·a1·iL&lt;: i1 , i11gl a11s ; la
111il'1111c 11(' put rt:sislcr a11 grotesq ue spcrl_,wlc
qlll' ,ïa,ais lii sous les !~11x, , rnalg~·c la
pi·vs('lll'C in1posa11lc d(' lro1s f(('lll'l'illlX, .Je IH'
JHIS l'l'lc11ir 1111 1011 rirl' '.ll's plus ~dala11ls ..I(•
llll' tordais sur ma selle, ,Jt: mordais la rna11cl1c
d(· 11w11 dol111a11, ric11 n'y faisait! ,I(· riais, ,IL'
riais it l'll arnir rnal a11 rÙll:. .\lors lï11s1'.1•tl~·11.r
"i:m:ral, ig11ora11l h• 11101ir de 111011 l11lal'lll',
~H' foil sorli1· des rangs pour me l'l'lldrc aux
arrèls /'orcà . .l'ohvis ; 111ais ol,li;.té de pa~s1·r
('lllre l(•s rhcraux d11 l'Olom·l l'L tl11 ca p1la111c•.
llll'S ,eux si· rqwrlèrt'lll 11 ,algré moi sur cc:lle
mau~lilc q11l'11e, ainsi que sur ces moll&lt;'l. d 1111
IIOIIH·au f(l'lll'e, d me 1Uili1 repri~ d'1111 rn·c
i111•xli11g11ilil(' que l'i('II Ill' J&gt;III a_r_rc~CI' .... Ll's
. . . d111·c•11I •-roi
"l'll('l'allX
' rn 'Jill' ·1c•l,us d1•H·1111
...
fou! \lais d('.s q11ïls 1'11n•11I parl is, b oll1c1l'rs
du n;gi111c11I , s'approchant du c~lo11el _et ,du
capitai ne B... , s11re11I hic1_1I.ÔL •.l q1101 s_ci'.
l&lt;'nir, l'l rin•11t contllll' nw1 , nia,~ du lltullls
pins i1 1('111' aise.
Le con1111a11da11L Bla1ll'hcl'ilk "(' i·t•11tlit le
soir an ccrdc• tic ~hue Cudi11. Lt: gé11t'.-ral
Bourcier, IJlli s'y lrourail, ayanl parlé de_ cc
(1t1ïl appelait 111011 t:quipéc•, ~I. BlanchcY11lc

l'!

.,#

l'xpliqua les motifs de ITIC'S irrésistibles éclats
d(· rire . .\ cc récit, les généraux, les dames el
lont l'élal-m,\jor rirc11l aux larmes, cl lc1~r
n·aielé redoubla en rnpnl c11lrcr le heau cap•:
~1i11c n... , qui, aya11L COll\'('llahlcnwnt repla('l'
~es fau x molll'ls, ,·c1iail se p,wauer tlr\1_,s (',l'll_c
l,rillanlc sociélv, sans se douter '1 11 11 rlail
u11c des causc's de son hilaritC-. Le gt'.-néral
Bourcier comprit que sïl 11·~1rait pu s'r1~1pèchcr de rire aux éd als, au simple cx p?se, d~1
tableau que j'ayais CU SOU7 les yeux, ,11. ela1l
11alurcl qn 'un jeune,. s011s-~1c1'.lc:na1_1L •~ c•nt yn
se contenir, lorsqu il ara1l l'lc lcmo111 d 1111
spectacle aussi ridicule.
li leva doue mes arrèls cl nù11rnya chercher il lïnstanl.
Dès que j'entrai da11 s lt• salon, 1:i11spccl~•ur
"énéral el Loule l'assemblée parllre11I. cl ~•11
~11mensc l'dat de rire, a11q11l'I mes so111·c111rs
du malin me firPnl prendre u11e large parl. 1:t
la «aielé clcrinl frénétique lorsq11 011 \'IL
M. B. ... qui seul l'II ig-11orail la ea11sl'. aller
de !"un it l'autre de111ander de ~1uoi il s';1gis;
sait, taudis ([UC t bacun n•garda1L ses mollet~•
CIIAl'lTBE \\'Il
ConCL'll ll'al i,rn 1•11 Bn·lai:nc de, troupe, drsli11é1·, i,
Sai11t-llu111i11g11,•. - B\'l"IIClllCIII~ "''. B,•11 11 ,·:· - lion
fri•i·c .\dulphc, impliquû da11s l'alfon·e, c;t 111cmn•1·c.
- llorl de mon l'rén.: Thi·odon'.

\lais arriro11s i1 des foil s st'.- ril'U).. Ll' lrnilé de
Lu11t'.-1·illl' ;11aiL L:lé suiri de la pai~ cl'.\miens,
qui 111il 1111 l&lt;•rn1L' ~l l'.1 guerre 11m•_ la l~ra111'('
·t J' \11,rlclt'l'l'C ,c 1';11sa1c11I. L(• pn•111u•r (.011s11l
~ùoÎ ni"dl! prolil('I' d,• la lra11q11illilé de l'l-:11rupe et de la liberlv l'l'lld11e aux llll'l'S, pou~·
('lll·on·r 1111 11u11 ilJt'c11x corps de troupes a
Sai11L-Uu111i11g11(', qu 'il 1u1dait arracher it la
do111i11alio11 d(·s 11oirs, co111111a11d(-s par To11ssai11t-Louwrl11rc. 'l'oussainl, sans èlrc ('Il r&lt;:bcllio11 o111wl1· arl'c la métropole. allel'la1l
,.,,1J('lldanl cl(' "rands airs d'i11d(:l!l'1Idam·('. Le
'
r,
,.
, 1·
u·é11fral Lecl('l'C tle1, 1iL i:on1rna11der cx p1·c irio11: il li(' 111,IIHjllail pas dl' lllOY('l'.S, _,· t a1_a1l
l,i,·11 fait la guerre eu ltalit•, ,1111s1 q_11 en
l~g) pl(': 111ais son lus ln• p1:i11l'ipal prm·(•n,ul dl'
ec qu'il a1,til 1:po11 ·é l'a11l111c B~11,~par1_,·, S(~•ur
du prcmi,·r Consul. Leclerc l'la1l Ids d 1111
111e1111ier d,· Pontoise, si 1'011 peul app(•ll'r
111e1111ier 1111 lrè, riehe propriétairt' d'in1111e11st·~
mou lins, q11i fait 1111 rnm111c1:rc rons}déral'.lc.
Cc 111c1111i(•I' a mil donné 1111c IJl'llla11le educalwn
ü sou fils. ainsi qu 'i1 sa lillc, qui c:pousa le
u·é11fra l l)arnu L.
0
Pendant que le général L(·tkrc faisait. se·~
prvparalifs de départ, le_ jll'l'lllier,.co11su_l ."~";
nis,ail c11 Brcta1.n1e les fortl'S qu il dcsl111,ul. ,t
l\·xpédilio11 , cl tes lro11pcs, ~elo11 l'u~af!'(',. se
tro111,1icn t placées, j11s1p1 'au .1011 r de I ernbar-.
qucnH•nl , sous ll's ordres tlu ~é11éral en chcl
de l'armée de l'Oncsl, Bcrnadollc.
GB:-iBRAL

(A suivre.)

DE

J\lARBOT.

Une vieille bourgeoise
par ARVÈDE BARINE

i\11 romnirn1·rmr nt du xrn'' si,\·lr , Il' mnr
1'1111 d,, rrs rm1p&lt;'-ho11rsrs &lt;fui i11frs lairn1 l'and'r1wrintc dr Paris wir:iil J,, 1r:i&lt;',: cl,, 110s (·irn l'aris N dont la r:irP s'!'sl p1•r1H:1,11:p mnnlra 1·qwndan1 q11r .Iran Pilon am i! r 11 dn
flair. Si ln f:1111illi' s't-11ri1·hi1, si &lt;'llr drrint
;:m111ds boulrrnrds, N c'r1ait ù 1winr h.it i :111 jusqur rrrs Ir milir11 du x1x• sii•cl('.
11111• p11is,a11c1• ;\ la Mn r clr Fra1wl'. si l1's
dr li1. 1l n'y :irnil, dans J'pspa&lt;'r c·on1pris :i11L'un dr mrs pl11s rirm so11rr11irs d'l'nfancP badauds p111·rnt rnir ]p 1·a1·rossr dr Louis XI\'
jo11rtl'lrni rnlrP Jps g-rands l101ilp1·:irds rl b
rsL d'arnir r·ontrmpl(; an'c- &lt;;motion 1111 l:irgl'
li1rtilica1io11s, qu&lt;• d1•s jardins nrnr.1i&lt;·h1•rs &lt;'l &lt;'Oll]l dr C'isr•an r('Ç II la nuit prfr(\drnlr, i1 la an èh: drranl la Jl&lt;'lilP niaison dr la rnr Sainlq1wlq11Ps fa11honrgs, co1111111111ir11wnl :l \'('C' lwulr11r dP la pod1,,, par la rohc dP soi(' p11(•1· J\11(oi1w, C'·rst ù \lnw l'ilon, &lt;'I ,', Pllr sr11IP,
l'intfriP11 r t1,, la ri llP par dPs po1·Lrs fortifirrs d&lt;' ma rnt'•1'P. Xo11s drnl&lt;'11rions au (·a rrrlo11 r q11r I&lt;' durrnl ,Jt•an Pilou r i son fils llol,rrl.
L'rspril &lt;'I Ir lion spn, &lt;l'unr fi•mmr arairnl
rl Ir(\s rspac-érs.
Tiroli, qui !;lait alors Ir ho11l du monel,• N
louL
foil. li faut sr hirn représrnlc•r rrllr
La l'IH' Saint-.\nroinr tl1•1·:iit :'1 c·rs circ·on- . {,par(: par drs champs de hlé d11 ,·illag-r d&lt;'S
sl:111&lt;·('S d'ètrr 1'11111' clc•s pins inlércssanlPs du 11atignollrs. M('S par&lt;'nls rrntrairnl à pi,,d par IÎ'mml' pour l11i rrnd rr la juslic-c qui lui est
Paris d':ilnrs po11r l1•s a111al(•11rs cl&lt;' mn11r('- la 1'11&lt;' dr Londres. Ils arail'nl éll; rnlo11rés r( dur.
Mml' Pilo11 samit lirr , fr rirr, r i ,.-,:,ail
m1•111 Pl d(' pillorrsq11r. ElJ,, ahoutissait, d'un l,011srnlés par 1111r bande dr malandrins.
lout,
srmhlablr en cria ;\ la plupart de S&lt;'.
1·ô1&lt;I :'1 la porl&lt;' Sainl-,\nl oinr, p:ir hlqnrlk• s'étairnt clchapp(:s, f'l l'on avait lrour{- la roh('
s'pngo11ffrail d11 malin au soir unp rnl11u• d,, dP 111a mt&gt;rr (·onpc:e, pas assrz toul&lt;'fois pn11r conLPmporainrs, r compris lrs prinrrsscs dr
('arrossl's, d(• &lt;'harrC'ltrs, d&lt;' rar:ilir rs ('l dt· fJII I' la honrsr f1)[ lo mhrt'. c(, sonl d('S Sflll\'('- la fomillr rn.ra lr, qui S!'rairnl, aujourd'hui,
pi(;lons, q11i sniraicnt miccssairrmr11t la l'IH' nirs d,qicieux pour les r nfonts. On a j&gt;('nr t'n dPrni(\rcs rn orthographe dans une éeolr clP
d'rn focr arnnt dl' s&lt;' clispPrser dans lrs diifi:_ prnsanl qnr s,•s parrnls ont rr nc·onl r&lt;: tl1•s rillagr. Ellr arnil dr pl11s &lt;pH' srs c·ontrmporrnls quarli(' l'S dl' P:iris ; cela seul an rail hrigancls; mais on sprai t hiPn fùl'lu: IJIH' ct'la rainrs l'horrr11r dr la Jpc•lnrP. L('S ·roma11s
.s111'fi pour la l'('llclrP frrtilr rn incidents Pl !'Il Ill' fù Lpas arri\'!;; t'l'sl 1111r nvr nlurr, rl qu&lt;'l t:laiPnl ù la modl': dans lrs ('O médil's d11
l&lt;'mps. lrs jr11nrs fill&lt;'s d1• la pins prl ilt' ho11rl1ag-arrPs, ù 1111P {,poqnr 011 il n'y nrnit po11r rst J'pnfonl qui nr rèrr pas d'ar0nl11rrs '!
gcn1
s1p rn ont la tri,, fo r('it·, ri parfois. :'1
ninsi dirP pas cl&lt;' policr ; mais tl'aulr&lt;'s raisons
Ponr r n rrn•nir !t la rnr Sainl-,\nloinr. l'rnrr rs. )!me Pilou 1rn:prisait l(•S romans:
1·1·nai1'11l Pn1·or&lt;' y c·onlrilmPr.
Plll' n·arait rit'n d'aristocra1iq11r a11 xrn• sii•d1•
La porll' Sain.L-.\ntoi,w (:lait 1'1111 drs rr n- q11r dr•ux on trois IH)trls apparlrna111 à drs rn11l,1nt ll'lli1· dP p1·r mit•rc nrnin sa sri&lt;•1 u·&lt;• d,·s
drz-rn11s làrnris drs pagps 1•1 c!Ps laquais. p&lt;'rsonn('S dP q11,1 li1&lt;:. I.(' r!'~lr 1:1ait O(·c·up(: homnws, rllr la drmanclait nu mondP f'l 11011
IP1T1' 11r d(' l'lialiitant paisihlr. lis parlaient dP par d(•s arlisans. d!'s mar,·hamls, d('S Jll'lits i1111: lin·,•s.
La nat11rr l'arait disgrarifr au pr,i111 d!' 111'
lù rn li:incl('S po11r allPr honspillr r Jps pas- r,·ntirr,, d1•s grns dP loi. Lrs ~nnb~ (lenr
sants, lt•s insullL'r, lrs hallrr, IPs \'Ol('I', ('[ Ir~ rac·(' rst d(• Ions l('S l&lt;'mps) nr 1·P11airnt pas JJassrr 111111P pa1·L innpr rçnc. Ellr arnil pris la
t11rr s'ils ar,1irnt lïmpr rtinr ncr dP sr rrhillÎ'r. s'y logt•r. En rrra nrhr, ])()111' l,•s ho111 l&lt;'S g-t•ns c·hos&lt;' pa,· son hon c·oté. t! CPla nw clon,w.
L(• dimanc-hr, lrs rl udianls r 1 IPs rroelH'- sa ns pr,:lrnlio11s. il y arail :'t Paris pr11 d'rn- disail-&lt;'llc, un million dr commodil(-s : jr f:iis
l&lt;'urs rr11airnt rrnforrc' r l!'S p,l;:{(' S Pl lrs droils a11. si agréal,!Ps i1 hahih' r que cctl&lt;' c'I dis lo11l c·r 1111 'il mr plait. )l La l'Îl'illPss&lt;'
laquais, &lt;'l lnus ens!•ml,IP allrndairnt d(•ranL l.1rgt' Yoic claire &lt;'l pop11lr usr, 011 l('S 111éna- njo111a C'nco rr i1 sa laideur. mir fut hidt•u~r
la porte Saint-.\111oine qur ks prol&lt;'sla111s d(' gi•rrs arnicnt ton trs ]('s ressourcps de la vie N &lt;·onlinua d'rn plaisanter: 11 Quand jl' passr
Paris rerinssrnt dr Charrnton, 011 était l(•11r sons la main, N 011 l'on &lt;;lait i, sa fPnêlrr par lrs rncs, jr vois des laq uais &lt;fui disrnl :
t,•mplr, afin dr tomhrr sur rnx !1 hras rae- 1·011,nw au spc'rladr, lant élail grandr l'ani- &lt;&lt; Bon Dir11 ! la laid(' frm111c ! ,, Jp me rrlo111'11l' :
« \'ois-l u, mon r nfant,jc suis aussi lirllc qut·
co11rcis, d'&lt;'n as~nmm&lt;•r q11rlq11rs-uns p:iur I,• malio11.
j'6Lais /1 &lt;tninzc ans, quoique j'en aie plus
hon &lt;'XŒmpl('. rL dP leur prrndrc lrur ho11rsP
Yc•rs la fin d11 xn• si(\c·le, ers divérs a,·anpar la mèmp occasion. Lr guet n',ltant pas Ù(' lag-rs délrrmin,\rrnl un jeune pror11rl'11r, dr soixante-douze. Il n'y a que moi rn J?ra1wc
forer à rmpPchrr ers Yiolrncrs, le roi com- nommü Jea n Pilon , à aC'helN unr maison dans qui se puisse Yantcr de cela . )l
Elle rn était dcvcn11c légC'ndairc. Lrs chanmanda d&lt;' plantrr unr polr ncr prrs de la la r11P Sainl-.\n loinr. i1 pr n de• distanrr de la
sonnirrs disaient indi lfürcmmrnt, pour pC'ind re
porLP N d'y accrorlwr lr prrmir1· qui ro111- Ba,till&lt;'.
un 111onstrr, &lt;&lt; une gnrnon » ou &lt;1 une darne
111&lt;'nrrrait. On planta dr nx polPncrs a11 lieu
Pilou &gt;), et pas un Parisien n'hésitait. On la
d'nnr rLl'on n'('mpècha rirn.
rncllail dans les gazettes. Un jour qu 'elle
L'nulrc bo11t dt' la rue Saint-.\ ntoinr se
aYail figuré dans une pompe rrligieuse à
prolongeait rn se r!1Lrécissant jusriu'it SaintCc Jean Pilou était originairr de la l3omGt' n•ais, au cœm· des qunrliers Jlopulaircs et gognc, 011 son prrc avait laissé la réputation Saint-Paul, sa paroisse, la Ga~elte de Lorct
commrrçanls, dont l'ancirnnc physionomie d'un hon Yiranl, buveur éméri tr. Lui-rnèmc rrnclitcomplc. de la cérémonir rn.crs Lt•rmrs:
n'a pas complèlt'mrnl dispam depuis la était un bra,·c homme, à moins qu'il ne ftlt
Celle qui porta IC' grnnd cierge
Fronde. fi rxislc encore par là q11rlqurs Lrrs un simple malndroiL - on peu t supposer
l.'i c fust point quclqur hcllC' ,·icrgr,
rit•illrs rues, presque des ruelles, nhscurcs 1'1111 comme l'autre - car il ne fi l jamais
Quelque objet aimable cl rianl,
rt sans lrolloirs, qui clonnr nl l'idée do cc grande fortune dans un métier 011 l'on passnit
Quclqnc visage un peu friant,
Quelque demoiselle proprcllc,
qn 'élail le Paris pa111Te et travailleur d'il y pour al'oir les mains crochues. Il épousa,
Ny mcsmc. une jeune sou brelle;
a drux 011 lrois sièelcs. li ne faut qu 'aimer à wrs l.'i!J5, une jPunc fille qui lui apportait
)lais (ce m'a d it un jeune fou ),
flùncr, rl aroir soin de rboisir la tombée de r n dot une laideur s11rnatnrclle, peu d'nrUne dame qui rime en Lou,
Qui cc jour, jus,1u',\ la chemise,
la nuit, ayant. que lrs hrrs de gaz soirnt
grnt et une fa mille drs plus mocl!'slrs ; 1&lt;'
Estoi l fort leste cl fort bien misr;
allumés. La drmi-ohscurilr rrnd lacilc de 1111 p/•1·e élail procureur comme son g&lt;'ndrc, mais
Aus,y se fisl-ellc louscr (tomfre),
point mir les sil:(nrs dr rir mnclr rnr fjui dé- lrs ondrs, lnnlrs, rousins P.l co11sinrs l;lairnl
llirn cilmrbrr cl bien 1·azrr,
lruimirnl lïllusion, f'l l'imagination fait Ir dPs r11, lrrs, s,•nlanl lrnr ri llagr d'11111' lir11e.
El l'on m'a jnr,l Sainte-Barbe
Qn'rllr n·arnil nul poil tir 1,ad,c.
rrsl r. On Sl'rail :'1 pri111' surpris dl' l'('llCOnlrrr
Toul c·Pla n'a l'ail p,1, l'ai,.- hrillanl . Ln ,nile
Elle arnil , rn lrr auh·r~ hal,i li,

�',,

, - 111STO'J{1.ll
1511c robr dr ,·irux taliis
Qui pcul-cstrc r,toil dt· lonagr,
Vn beuu cotillon it rarnngr,
l'nc pai1·c de gants cirrz,
Drux bas cl'cslamc hicn ti1·ez,
Deux g1·ands patins ho1·drz ,Ir sar;:r.
(.lui n'avairnt qu'un ,·oupon t1,, la,·g-1'.
.\ rrc maint nœud i11ct1r11aili11
Sur suri d1t'I', 1p1i 1ù·st pas hln11,li11.
Pnroissoil lit. romnw f'n ~ou lrosn.--•.
Sa ,..r,111,II' ,·oiffc dr matl'011r.
Et ;111· so11 roi 1111 rn1111!'hoi1· d11i1·.
Qui lais,oit roir 5a l,l'il,, rhair.

ni mèmr sous \lazari11. Ils ne Yinrcnl qu'apri•s la morl de cc dernier,_ et Mme Pilou
arait alors plus de, qn:itrC-\'111gts an~.
qu 'au gouYcrnemcnl personnel de ~ou~s XI\.'
fJU i appela la honrir!'oisie au pouY~tr, il aYa1L
existé 1111 fossr prolond, exclusif dr 1ou1r
intimilr. enlrr unr prlit,· bo11rgf'ois1• de la
r11r Saini-.\n toinr el nnr d11chcssrdr Chaulnes
ou 11n prine•f' dr Condé. Cr fossé ponrn!t_èl rc
fram·hi, p11isq11r no11s 1'11 a1~p_orton~ ":1 1111
rxrmplr. mais c·«;lail ,·1 1·nnd1t1011 d :irn1r 1111
passPporl.

~u~-

Lorrt sr montrr l'n ,·P passagr maurnisr
lnngm' rl m:iurnis ltistorirn. 1·1w lio11rgroi~1•

parisi1•1111r :iyanl pig110n _s_,11:, rnr 111,' lo11~~l
poi111 srs lrnl'llt-s l'hrz la fr1p11'r'': rl Mm_r l 1lou moi ns qm' prrsornw: rllr ara1t lt' goul d'.1
cossu cl dr la proprelé. Sa maison ,;Lait
connue pour l'unr des mit'ux arrangfrs !'L des
mieux tcnurs de Paris.
.\insi faitr rl ainsi apparentée, Mme Pilou
sr trourn rn l'acr d'une société arisloeralique,
011 Jps dassps {,tairnl nrl tt' nwnl déli mMrs,
Jps r:inœs soignrusPmrnl gardés ..\ la rérilt;,
1,·s l&lt;'n\ps élai&lt;'nt prodws où ln_ ho11_rg1•oisi!'
allai! s\:Jerrr :111x plus ha11l1's s1l11at1on°, cl

)!me Pilou en amil un qui mène à lon t dans
notre pays. Son passeport, c'~lail ~on, cspri l,
un esprit naturel el dru, ass~1so11n_c _d un bon
sens arourcux, cl qui melta1l en JOJC la cour
rt la rillr. Dès qu'il arri,·ail quelque cho~c
d'cxlraordinaire, toutPariss'écriait: 11 )ladanw
Pilon sera bonne• sure·cla! l&gt; On sr la disputait
pn11r la l'aire jasc'r et pcrsonnr' ne la quillait
déçu.
)lolit'•rr :iYait d1i en rn lcndrt' pnrlrr. Elle

irnpossihlr, malgré son bon cœ11r, de sïnt~resscr aux parents éloignés qu'on nr connait
pas et qui n'ont rien d'inléressant. ~ous en
sommes tous là; seulement nous ne I arnuons
pas lous. Mme Pilou le disail comme rlle_ le
prnsait : c, tnr l'oi~ qu ·on all rapr, Ir cousmo-crmain, ,.-,,si hirn r:,it d1· se lh•prrndrc. ,i
Éllc :ijo11tait : cc J'arn is jr nt' sais qurl pa~r1~l
qui l'ut 1111 peu prndn ;'i )lr lnn :_ ~~ ~œm ~1~a,1_1
rrn 'il arailt;tl' mal .·1112:r.
- .\-l-11 l'Lcconh'SS!'!
,,
. ·)
lui dis-jt' . .\-t-il l;té enll'rr1\ &lt;'11 lt•rrr sm_nll' .
Oui? ,lt• lt· tirns pour l,irn pen_du,_ ma mu_'- l&gt;
La r\odwl'oucau ld la 1·onna1ssa1t ecrt:11110menl Pl rn :irait l'ait son prorit. 'J'pllc de S&lt;'S
maximrs t'Sl dircelrrnrnl. inspiréP d'un mol
de Mme Pilon. Unr damr arouait 11 el'lle dcrnit'•rr q11 \·llr al':iiL c•u un am:inl. cc Mais, ajo~lait-cllr, jr rous jure (JIil' c'rst 11• srul r!u 1 ail
en quelque chose de moi. - ~~a mir_, lu_i
reparlil Mme Pilon, il y a pins 10111 de m•n a
un qur d'un 11 mille. l&gt;
,
.,
Bonnr catholiqur el pral iq1wntc r1•gulterc,
cllr avait l'Psprit large r l lihrc it une rporp1e
o11 et' n'étaito·urr&lt;'
de ruisr . .\ prt'.•s
les• guerres,
I')
•
dl' l't·ligion, 11· retour dl' la p:11x ara1t lrourn

___________________________________

hau le bourgeoisie quedans la nob!cssc. Mme Pilou fut de l'élite. Elle arait des amis huguenots, et clic détrslniL les petites pratiques.

L .1 l'IF.

Clich~ Gira u&lt;lun

L.i

\ 'IF. OF. P .\RIS AC

XVJI•

SIÎ,CLF.. -

U:..

les Collwrl 011 les Louvois marier leurs fili_i's
it des durs cl pairs; ces trmps, 1011lc~o1s.
n'é1airnl pas encore ,·rn11s, ni sons rlichrl1r11.

)\ARl.\(;E 8O\;RGEOlS : l.F. C O'iTR.IT, -

Dessiné cl g,·.m! f'.1,· A BR.Ill.Ill B OSSE. (CaN11e/ .tes Rstamf'es.)

fait pcnsrr il Mme .Jourdain. _C'était la mèmr
franchise un peu rudr, ln rncmr horrrm drs
simairrfrs .. \insi, il lui :iYait loujo111·s rlr

la soeiélé franraisr dil'is1;r rn bigotes intolér:inlrs 1•t rn libcrtinrs cyniques, it pari unr
élile qui se recrutait plus souYent dans la

or: p

IRIS .Il'

X\'l r• s1i,c1.i:. -

Il en était de sa rcrlu comme de sa religion :
clic n'arnit rien de rcYèchr. Mme Pilou dl'mcura jusqn 'à l'cxlrèmr YicillPssr le boulr-1'11-

Ux )I.\RL\r.F.

\'ornn t son fi ls. fiolirrl Pilou. qui ,:lait 1111
liP11N. St' l'r11d1·t· maladp ,'i fore·!' d1• (·ourir it
toul!'s l1•s « clérntions ,,. 1'1 1,• lui disait :
&lt;1 )Ion llir n! llol,p1•1 . it quoi hon s,• tnul'mrn tPI' lant '! \'PuH 11 :il11•r par dl'l,'t Parndis'/ »
.\nirr originalitv: &lt;'lir l:lnil pour l1's n1:il'ia;:ws dïnc-litrn1io11, si mal rns dPs pc'•l'rs 1·1
d1•s tu 1c11rs. nrant Col'lwil'e• rl sa Chimi•nt•.
qu'il :11Ti1·:1 a.11 Parlement dr ,,:1•11tl'r nwllrl'
pour l'1.11pèd1r1· pMri l scandale. Jlais ,\lmr Pilou tiY:iil tous lrs 1·011ragrs. l\llr faisait prof,,ssion d':iimcr ]ps bons mén:igrs jusq11&lt;' dans
i&lt;'s salons arisloerati&lt;[UPS, 011 J,,s lions mhiagrs
111• s·nvouaiPnl pas, parer q11ïl 1;1:iit alors dn
d1·r11it'I' bourgeois 11'aiuwr son mal'i 011 cl'ètr,,
a111ou1·rnx dt• sa frmnll', rncorr q11r l'rla S&lt;'
fit q11Plq11efois. On la su rprrnait sans 1·1•ssr• ù
prèd1rr !'ellrs d1• ses amit'~ qui prillairnt ii la
m6disani·r. Ct'la 11&lt;' produisait pas grand'..hosr.
il faut l'arnul'r. He g11t•rre lassr. J\11111• Pilon
l1's su ppliait d1· sa11n•r :111 moins li•s :ipp:ir1'111·1•s : " .lt• lr·nr disais : au moins 11'1:!'l.iYrz
pas. - \'oirr ! me l'épond:ii!'llt-cllrs. 11(' point
frrit'l'. c'r:-:t l'a ire l'a111ou1· en cha111hric',rr. JJ

BOl'R(,t:O1S : LE SOIR llF.S XOfE~- -

U11rE VTE11.LE BOU~GE01SE - - .
contemporains qui nr s'l'tairnl assurément
pas rntrud us mw )Il11• dl' Srudfrr. C'rst fa
1rnlmr p!1ysio110111ic; &lt;1m'lt1uefois, Cl' sont

Cliché Girnudon.
/lcssini cf ,!fl',11'&lt;' t,11' AuR,111.\\1 B,is,r. (C.1N11e/ .tes F:s/,111,t,·s.)

Ira in tl rs !'ompagnil's 0/1 1'111• s,, lro11,·,1i1.
Eli,• a,·ait l11•a111·011p aimé la danse• ri l'Onduisait r11eore gaillardrmrnl 1rn 11 hranll' i, it
soixante-dix :ins passés. Son 1·11ré s 't;l:1111 a,·is1;
1111 jour d1' foirr un s!'m1on rnntn• la danse,
&lt;'li,, s'rn l'i11t d1cz lui : 11 i\1011 lion ami, rnus
llt' san'z c·t' qur mus dil rs. \'ous 11·,wrz
j:un:iis étv au liai; c·&lt;'la rsl plus innoecnt qu,,
rn11s nr prnsrz. Jf' suis birn plus scandalisée.
moi. dt· lïJ:J' des prèlrrs qui plaidr·11t lo11tl'
lrur rie les uns C'Ontrr les ant res. &gt;J
l•:llr rrnclail 1111 nomhrr prodigieux de SP1'l'ir-rs. Sa spécialité l'lait de raecornmodrr k-s
grns lu·ouillé$. c, BiPn d,·s lilmillcs, frriYait
'folll'111ant drs Hrnux. lui sont ohlig6t•s de
leur r1'pos. ,, On renait la l'hrrehe1· ponr
mrllre clr l'l111 ilr dans IPs gonds, Cl l'on sr
denwndail rt• qu'on dPrirndrnil C(lrnlld Pllr
11\ ~t•1·ai1 plus.
Ln seule Jlllissancr·dr l't·sprit C'l1 al'ait l'ail
11 nr céléhritt; parisic11nr. i\llln dt• Scudéry l'a
rnisr dans 1111 de srs romans, la C/e/ie. Mnw Pilon ~- fig1m· sons Ir nom d'.\ rricidir, rt y
rrssem ldr point pom point au porlrait qu('
nous arnns rssayé d'l'squissPr d"apr1'S dl'S

prrsrp1t' l1•s mèmrs mols : ,, .\ rriC'idiP. frr i
MIIP d,, ~,·mlfry. PSI 111w pPrsonnr i11in1ilalJle.... s:ins llirl' d'nnr g-randP 11aissanr·t' .
~ans arnir a11cu11P hmult; ('[ sa11s ètrr j&lt;'ll111',
cllr est considéralil1• it 10111 cr qnïl ~- a d1•
gmnd ,'t Capo11r (Pa ri,;) . EIIP t'sl d!' tous il's
plaisirs r t d!' Loutrs lt's fètrs pnhliqurs r l p:u·1iculi1\rrs. l~llr Psi con1in11rllcmrnl rn conYrrsalion aYrc lous b jru nrs grns de quali lt: d
arf'e loulrs lrs bcllrs .... Yo11s me dcmand..r1•z
sans doute par ,p,ds char1JH'S (:\ rricidir) Jll'lll
s·c:1rc lant fo it aimer t•I désirrr? ,,
c, C't•st, pou rsui! \fllP dr Sc11d{,ry, par unr
grandi' honl1; l'l un gra11d l'SpriL nalurrl qui.
étant joinls it 1111t' longur expfrirnrc d11 monde
Pl it 1111c ngrt;nhlc humrlll', l'on t que . sn ns SI'
soueil't' de ric11, r llr din•rlil Ions ee11x qui la
prali1p1cnt. C:ir, comme l'il(' est sans ambition, qu'elle a Ir c·œnr nohJ,, rl grand, rpùllr
ne sail point Jlaller, q11"ellc n'est intérrssét•
dc• nulle manirrr, rp1'1·ll&lt;' mit cl.ii1·&lt;'111N1I ll·s
c·hosrs, r1u 'rll(• les racontr• plaisammrnt r i
rpùll(• sait tout cc qni sr passr clans Capo111',
il n\ a 1wrson1w qui ne la désire, l't, dc'•s
qu ïl nrriw 4twlque arc11lur1' n•m:irq11abli•,

�_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _;.__ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __.;._ _ _ _ _ _ _ ,#

r-

111STORJ.Jl

cause qu'on :i cru qm•j'étais dt• la maniganc1•.
Leurs gms cropienl qur j'étais d(• l'intrigu(' ;
ils ont srm1: cela parlout; mais Dieu a permis
qnP j'aie• 1•1:1·11 q11:ilr1'-,ingli- an,. :ifin qu'on
1111' lit j11sli1·1•. C1•11x1111i font &lt;"l' t::0111l'-li1 11'os,._
rait'lll Il' faire rn ma présem·t'. ,Jt, . ais loult•s
lt·s iniquités de loult'S les famillrs dl' la Yillc'
t'I dt• la !'Ollr . .Ir C"onnais IPs la,lrrs t'l lt&gt;s fous.
T,•I fait 1'11&lt;11111111' clr honrlt' maison &lt;)111' jt• sais
tl 'oi1 il 1i1•11I: i1 t1·a11trP, j,, l1•11r monlrr r:iis
11111• 11•111· pilrl' 1:iaiL 1111 1· ...... l'i 1111 hanq111•ro11liPr: jt• l,•s dtllic• Ions lnnl qu'ils sonl. »
'1'0111 t'II parian!. )l11w Pilou pronu•nail st•s
11'11\ sur l'as,Plllhlt:t'. Ua11~ I&lt;' t't'rc·ll'. pins
~1'1111 riait ja111w, 1·ar ib t:laiPnl 1011s li,, 11•
la1lrt• t•I I,• fou, lt• li:mq111•ro11lit•r l'i Il' fou'&lt;
1101,11•. 1·1111 prin,·t'. l'a111n• 1i1n:. I,• lroi,i1•111t·
fi ls d'1111 11iart:l'hal d1• Fra,11·1•. ('[ lous :-i· j11rn i1•11l 111• nt• plu, s1• f'rol11•r ir )lnll' Pilou.
,lt• r,•1 it•ns i1 ~,•s d1:11111s dans lt• µ-rand molHIP.
Ct• prm1irr ma11rnis pas Ullt' l'ois f'rarH'hi, 1'111'
l'ut 1ill' lifr mw la l1t'11r dt' la Yill,•. L1·, clifliL
rl'11h•s t·lassc•s dt• la soC"i1:11: Sl' r1•m·on1rai1•11t
am. prom1•nad1•s N :111lr1•s lit•11x p11 hli(',. tin
St' rt•(·onnais,ail ou 1'011 rw st' r1•ron11aissait
pas, ~Pion q111• lt•s sy111pa1hit•s Pl la 1·11riosilé
1•11 dfridai,•nl. ,\[1111' l'ilo11. a11•1· son sat·
d'l1i,toir1•,. {,[ail dt• &lt;·t•lfp~ q11'011 nt' laissait
pas 1lt·happ, ·r.
Sa rt:pu lalion pan i111 pro111plt•111t&gt;Îll it ln
,·011r. montlt• :'1 part Pl li•rmé. )lnw Pilou l'ut
r,·1:111' i1 la t·o11 r. )lnu• Pilou tai lla clt's hawllt•s
aw1· la rt'i111• l'i 11t• par11I 1lt:pl:w1:&lt;' n11ll1• pari.
et&gt;
:,.:r:k1• i1 d1·s r,-.;.rl1•, tlt' 1·ontl11ilt' qui for('aiPnl
1'1•:,li111t•.
.11• mrnlirais rn disnnl 11111' )11111' Pilon 1'111
Ell1• tli, isail 1'1111111:rnilt: 1•11 lroi, 1·lns:-1•, :
i111 ilfr 10111 dt• ;.:o l'ht•z la rt'i11t•, q11and 1·111• St'S inft:ri,•ur,, i1 1p1i 1'111• faisait [0111 Ir hil'II
r1:s11l111 1•11 ,011 1·c1•11r dt• ,oir dt's !,!t'IIS a~anl 1•11 son po11Yoir: St's 1::,.:a11x. al't'&lt;' qui t'III' ,:1ail
pin, dt• 1·011wrs:1tion q11t• ln Lrih11 tir$ Pilon. 1011jo11r,- pr1\1t, 11 ii se• rt:,,on&lt;:ilit'r &gt;&gt;, l'i 11', g-rns
Foi·i·t• lui arnil 1:11:. dans ll's comnirn1·1•nH•11ls. d1• qu:ililt:. ail'&lt;' l1•sq11Pls &lt;&lt; on ne saurait 1\tn•
dt• Ill' point lrop l'air,• la dt%·alt• 1•l la rr11rh1'- lrop fil'r 1&gt; , dt' sorti' q11't•llt• 1011s lt•s ml'llnil
ri1•. EII,• s't•mh:\la ainsi dt' (·onnaissnnrrs (·om- au pas lrl•s rud1•1111•111, rnais ils filni!'nl doux
pron1Plla111&lt;•s, qni gt111i•r1•nl son Ps~or. (Jnantl :11l'!' )lnw Pilon . 1'11 jour qu'l'llt• t:lait &lt;"lll'z la
on l'a1H•rçul dans lt•s carrossPs dt• &lt;wlai1ws duc-hrssr dt' Chnuhws, celle d1•rniilrt' lui dit
li•mml's dt• 11uali11:. tri•, aimahlt•s sans do111t'. quPlquP d1os!' qui lui d1:p1111 : 11 Si ,·ous ni'
mais par lrop f'.\t•m pLt•s dt• prud1•rit', la rut• me Lraikz eommr 1·011s d1•1(•z, dit )lnw Pilou.
Sainl-.\ ntoinP t•L 11• )larais at·&lt;·ust-.rl'III .\lnw Pi- je rw mellrai jamais Ir pird c-1:ans ..Ji, n'ai rp11•
lou d1• complaisan!'t'S 1:1111irnqm•~. Ellt• s'ap1•r- làirt• dl' ,011s ni de pl'rsonne : Hol)('rt Pilou t·t
~·11t lrnp lard de son imprudt•n&lt;'I', q ui lui (·01Ha moi arnns pins dt• him qu'i l np nous 1•11 faut.
!'111•r. lb 11omhr1•11x jalo111: &lt;1111• lui a1:iiPnl ,\ &lt;·ausc (Ill&lt;' 1011s ilh'S dm·ht•ssp, rL 11111' jt• nt•
,alus ses sn(•t·i•s mondains rt'ssassai1•111 Pncor1• ,.11is tjlH' lillt• t•t fpmmc dt• proc11 r1•11r, 1011s
t'l'S 1·0111111fr:igps au hou l tl'un dr111i-,i1\·l1• C'l prll!WZ mr maltrai lt'r! .\diru . madanw. j':ii
da1a111:ig1•.
ma maison dans la ru,• Sni111-.\ nloi11&lt;' qui 111•
1·11 so:r - ,,.rtait aprt•s la Frondt' - son doit riPn ii p1•rso11nc. 1&gt; ~lnw Pilou ,:1ai1 t'Ot'tarri1 é1• dans 1111 salon ari~Lo&lt;"rati,pic arail 1irP1111•nt lrrs à sou aisr, drp11is 1111 hfritag1•
intl'rrom pu 11 nr disC'ussion sur C'&lt;'l ll' virillC' qui lui tllail tombé du c·it'I, rt &lt;"'ilail plus
histoire. L'n}anl su, Mnw Pilou &lt;·ommrnça qu'on rùn pouvait dir1• sous Louis XIII dt' ln
par s'installrr à son aisr dans l'un drs f'au- plupart d1•s ~randrs maisons dt• Fran&lt;·t•. Le
l!'11ils prépm·és pour l1•s grandrs damr$, puis lrnd1,111ain, la duc-hrssr dr Cha11l11Ps frri,it
Pllr pril la parolr en ers Lrrmrs, l'a. sistant·1• une hrllP lctlre 11 ~rmr Pilo11 pour lui drma11l:1isanl &lt;·t•rdt' : 11 ,Ir nr m 'élonnr pas qur &lt;'t's d1•r pardon.
hr11ils ail'nl C"ouru . .J&lt;, mr suis lroun:1• cnga1'11e :i11lrr fois. ay:rnL 1•11 i1 sr plaindrr dl'
:,.:fr a1·N· drs frmmrs &lt;111i onl hil'11 l'ail parll'r Cha, iin~. IP s1'c·r1:1aire tl ~r,la 1, 'I 11i. apri•s l'a\'Oir
d'1%•s: j'ai l'ail &lt;'1' &lt;JI IP j 'ai pu pour IPs r1•- i11rilt~', n'a,·niL pas &lt;:lei aimalilt• pour cll,•,
n1rllrr dan~ lt• 110111·h1'111in : 1' f'sl t'C' qui t•s l )11111• Pilou lui l,allit froid. Il 1"i111 lui fai 1°f'
il 11 ·i a point dl' gens qui ne souhaitenl dt&gt; la
mir pou r sarnir C(' qu 'dl(• en pms1&gt;, cr 11u't-ll&lt;i
rn dit. rr q11'ell1• en sait .... n
Il 11·1:1ai1 pa, la1·ill' dl' fo i1·1• 1·ompr1•ndr1•
a11, l1•1·IP11rs dl' la pr01i111•p 011 dt• 1'111ra111,{t'I'
urw situation mondaine a11ssi particulit\rp qur
('t'llt• dt• ~ln1t• Pilon, hr mlanL aussi dirrclt'nwnl Il'~ idt;t', r1•ç111•s 1•1 IPs hahil11d1•s 1·011ra111t•s. \lllt• dl' S,·mft:n I p,I r1 •11•11111• a11•1·
i11,i,laiH'P l'i lo11;.r11r111t•11I. ~01r,, l'ilt•rorh l'IWOl't'
1·1• pas,a;.:r : 11 EIIP a 1111t• n•rlu solidt•, 1p111iq11'1"ll1• 111• soit pa, s:imn;.w: ,•n l'lli•I. l'llt• dil
dt•, l'ho,1•, 1·1• q11',,lf1• 1•11 pt&gt;II"'· mai, 1'111' Ill'
m11l rai11I p1111rl:111l p1•rso11111•; plfp rnil !l's
foi l,l1•"t'S tll's a111r1•s sans I ri1•11 1·011lrilm1•r.
t•I. sans t11rP jamais la ;·011fidl'11lt• dt• 11111
an1011r. ,•llt• ,ail po11rlanl ll's arno11rs d1• to111t•
l.1 1ill1•. Ei!I' l,l;\111t• b C:)q11rl1t•s. PIII' 111• llallt•
point 11•, ;.!:rlanls .. .. Ellt• l:kht• dt• nwtlrt• la
pai, Plllrt• lt's fo n1 illPs: 1'111• 1•,1 hi1•11 :i11•c· tons
11•, maris l'i a1Pt' lo11lPs l1•s mt•rc•s .... 1111 pc•11t
dirl' q11'.\rri1·i11ir• r,I la moralt' 1i1anlt•, 111:1 is
1111,• 11111ralt• sans c·lw~rin. Pl qui 1-roil q111•
1'1•11jo1wnw11I t'I lïn11oc·1•111t• raillt•rit' Ill' ,0111
p:h i11111il1•s i, la l't:'rl11. 11
c·,:1:iil 11111' lionrw t'I l1r:111' lt•nrmP: mais
Pllt• :wrail p11 illrP ;111,,i ho1111t' l'Plllllll' t'l :rnssi
h1·a11• 1'1•1111111• s:rns q11P la rt'illl' dl' FrarH't'
dPnra11tl:ll :1 1oir .\11111• Pi lou d,• l:1 r111• Sninl_\11 loi1lt'. EIIP l'ut i111ill:t, arr Ln1111·t• p:rrt·t•
q11 ·,•Ill' :11ai1 infi11i1111•111 d',•,pril: il fo111 lu11jn111·, ,•11 r1•wnir l:'1.

0

des excm,es, dan~ une réunion : 11 llonsieur,
répond il-elle, je ne suis qu'une 1wLitr bo11r~eoise el rnus rtrs 1111 grand seigneur ; rous
nr m'aw1. pa, l,i,,n lrail,:t'. 1ous 111' m') r:illrapc•rrz plus. ,Jp 11':1i qut• foirt' dt• 1&lt;H1~ ni
d1• personm'. 1&gt;
Comme ..11t, ~arnit toujours 10111 sur lo11L
1t, mond,•. 11• !'ardinal dl' llidwlil'11 la fil
pril'r dt• 1·r11ir lui rnnli'r tlt's histoirt'~ ,nr 1111
ori:,.:inal d,• IP11r l'onnai~~nnc·P. C'1:1ai1 mal 1·01111ailr1' Mnw l'ilon . Ellr 11·1:1ail pas fi•mnu• i1
risq11rr dt&gt; compronwllrr st•, amis, Pl sa1ai1-on
jamais c·o1111111'11l C't' lt•rril,ll' mi11i,lr&lt;' 1n·t•11drail ll's chosrs? llil'l1rli1•11 appri t 1·1• jo11r-li1
t·r q11t' l' P~I q111• t!'t;ll't' PlllO)t; paill't'.

HISTOR IA

0

La , iPill1•,s1' la 1·0111hla dt' µloirt•..\ plu, dt•
soi,anlP-dix ans, al't't son air d'l1011111u• d,:_
;.:uiM; t•n f,•mnw, llnw Pilou fil 111H' pas,io11.
ru l'OIN'illt•r d'État qui la ranwnail un soir
dans son 1·a1'1'oss1• l:i prit Lo11t i, coup par la
lrlt' Pt la hais:i 11 tout son saoiil ». Pli l11i
jnrnnl ,fri1•11st•nu•nl qu'il l'aimait II plus q11r
sa 1iP ». La Slll'prist• nrnil arn:an ti Mnr,• Pilou .
Ponr la pr1'111i1-.rt• foi,- dt' sa I it• 1'111• n•,1:i ,·oill'.
,ans pc•11,1•r ,t'UIPnH'nl i, dép111rt•r s:i 1t\1t,.
EII&lt;' 11 'p11[ p:1s Ir 1·011ra;,:1• dt• 111• pa~ r:wonll•r
mw nnssi jolit• histoirt•: st•11l1•1111'11I. 1'111' nof'11,ail dl' 1111111m1•r !(, c·o11sPillt•r. (111111•:-ul jamais
q11i r·1:1ait.
l II jonr q11·1•ll1• ,:1:1il l'lwz la rt'in&lt;'. \ln w ifp
C:11t:nw111: dit it .\111w 11'.\ 111ri1·hr :
- 11:Hlamr. l'ailt•s ,·011l1•r il )l1111• Pilou
l'a1 l'11l11rt• du c·1111srillPr tl'Étal.
- ~1• 1C1ili1-l-il pa,! ,'frria ~lnu' l'iln11.
\'011s 1'&lt;'1-(01'1):t'Z d'an1a11ls, 1011s :rnl rPs, Pl, dt'•s
q11r j'1•11 ai 1111 pa111r1• 111:,1:rahlt•. 1011:,. t'II
l'nrng:cz.
1-:llt• :lltPil-(11i1 11• pinnclt' i, soixanlt•-d i~-h11i1
an,, it l'O(·(·a,ion 11'1111&lt;• m:iladil'. La rt·int•
1•mo~ail prt'l1drt' dt• si•s 1101111•ll&lt;•s. Louis XI\'
arrt;Lail r11 passant ri faisait dcmand1•r 1·0111111rnl plfp allait. .h re dt• parrils t'\Pmph, 011
juge s'il fut it la modr de sïn1t:r1•ss1•r il
Mmr Pilou. La c·on r c•nli,'rr sr prr!'ipila r111•
Sainl-,\n toirw, 11• tout-Paris d"alor,.. st' ,11,pt'mlit au mnrll•a u d1• sa porlr. l'I jP 11r do111t•
point qur Ir l'Orps diplon1ali1p1t• n'ai! l'ai l 11111•
d1:mardu•; (·1• ,1•rail pourt:1111 it 11:rifi1•r :Ill\
nr!'hiyes drs :iffairt's 1:1rangt•r!'s.
EIIP gufril. PC'11l-èll'I' 1•1H-il mir nx 1al11
pour rllP s·,•11 :illt'r l'll plPinc apolht:o,t• q11,•
d,, lrai1wr comme t'llt• lit j11~qu'i1 qualrr-1 inl(ldi x ans. l'orri llr dur&lt;• t'I la 111e ohsc•m('i1•.
ff1111 :iulrl' &lt;'till', dit' 1•11t lt• plaisir d'assi,lt•r
:'t 1':il't\1w111rn l de ln ho11rf!t'Oisi1', npprléc au
pournir par Louis XI\'.
La hour~&lt;•oisir l' esl rnrorr : m:iis 1p1i ,ail
pour con1hi1'11 cl&lt;' lrmp, '! Elli• aurai t hil'n
ht'soin Pn Vranc·t', a11jo11rd'h11i , d'u nr Mnw
Pilou pour lui dirl' SC'~ Yérilt:,.,, 1·01111111• fai,a il
l'anC"irnrw. Ct'la prolo11;.!t'rail p1•11t-1\il'P ~1111 hl'
dt• prosp1:ri1,:.
ARVÈDE B.\Rl~E.

lucue

LA REINE MARIE-ANTOINETTE
TAULEAU

n'ÉusAnETH VIGÉE-LE I3RUN. - (.\ luséc de Versailles )

hCl:iUD.

�Napoléon el les Femmes
par

FRÉDÉRIC MASSON, de l'Académie française

Madame Walewska.

g:ira111 tf,, nws l1nn111•, i111t'nlinns. Xons nous
1·1•1t•rrons :'1 \'ar,miP, jP 1"1•sp1•rr, l'l j1• rt:dalll&lt;'rai 1111 11u•1Ti dP 1ol r1• IH'IIP l)(Jtll'hr. n
ll11ro1· a l'l'f&gt;l'is sa pla,·r aupr&lt;'•s d,, n:mJll'r1•11r: la rnit11rp s',:loigiw rapidrnH'III. Pl.
'l""''P"' IP111ps r•ncorl'. par la porli,\r,•. on
,oil s·al(ilrr Pll 111a11i,'.r&lt;' d,• s:11111 11• l'hap,•au
d,• Xap,Mo11.

son hal,il. an\ ~rand, jour,. 11• l'Or,lon l,lru
d,• f'ordrr d1• l'\igl,• l1lanl'. JI P,t Ir c·l1rf'
d'111w d1•, plus ill11,lr1•,- maisons d,• l'olognr,
L1• ,,... jallli1•r 180i. n:mp,·r1•11r, l\'nan,
1111r mai,on qui au1hrnti1pH•nwnl sr rallal'ht•
&lt;l,· P11l,[111'k l'l M' rt'llda111 ;\ rarsm il', s 'arr1ltl'
au\ Colonna d1• Bonw. porlt' l1•s m,:nws arnw,.
1111 i11,ta11L pour 1·ha ng1•r d1• 1·hl'1a11\ i1 l:i port,•
d qui, par s11itP, pass«• 1•11 anrirnnrlt: tou11•s
l1•s familll's d11 Boya11nw l'i dl' la fü:puhli1pl!'.
dl' la pl'lih• 1ilh• d1• llronil'. 1111• fo11IP r :1l11•ml
Il' libfr;1lr11r 111• la Polo:,.,,,,, 1m1• fouit' ·,·n1ho11Co11111w111 )lnw Lac·zinska 1w s·,:pr1•ndrail-t•llt•
pa, d'un lt•l grndr1•'? llari1• ll 1's,-ai1• 1111\1111•
,:ia,1 .. &lt;'I hurlanlt• &lt;flli, dt'•s q111• la 111il11r1•
c,•l h• j1•1111r fi•nI Ill(' S(' 11om m:1i 1 .\la rir \\':1point de• r,:,i,ll'r &lt;'Il fa,·r, car, it la prrmi,\rr
i111pfrial1· 1•,t 1•11 1111•, M' prfripil1•. l.a 1oit11r1•
11'11 ska. ~;1l, 1:1:1iL 11fr Lac1.i11,ka: 1.J'1111p filmill1•
!s ·:,rrt11t•; 1111 ol'fit·i1•r g,:nfral, ll11ro&lt;', l'II d1•sohjt'&lt;'lion 1111'1•1fp a failt•, il a ,:11: r1:pond11
a1wi!'111w. mais lrrs pa111 r1•. dl' plus sing11d'11111• n1anit•rl' frappantt•, mais l'lft' 10111111•
&lt;·1•11d t'I M' fnil plaf't' j11,1111·:'t la maison d,•
lit•rpnwnl 11onilm•11s1• : si, 1•nfo111s..\L L:11'mnl:HIP d'111H' fi1\1 rt' inflamm:itoirr 1111i la lirnt
pn,11, .. \11 nio1111•11l ni, il ~ JH:nt•tr,•, il 1•1111•11d
zin,-ki t:lanl mnrl lorsq111• s:1 fill1• .lfarit• &lt;:lait
1111:1tr,• mois rnt i,•rs 1•111rr la 1ic t'l la mort. .\
d1•, nis J,:,p,pfr,:,. il rnit dl's main, 11°11:Ps
1•111·orP 1•11 1,as :\gr. sa ll'llll', tnut 01·&lt;·t1p(:,, i1 pri111' ,·m11alPs1·1'11h•, on la mt•np i, l'a11IPI.
l(lli lt• s11ppli,·11I, Pl 11111• 1oi1 l11i dil l'll franfoir(• 1aloir 11• lr1'&gt;s (l&lt;'lit do111ai11r qui eonsliTroi~ anlll:1,, s,, pas,1•111. oi1 la j1•11nr
rai, : ,, .lh ! n111n,i1•11r, 1irl'1.-111111s dïri 1•1
lnait l1•11r forlttl1l', a,ail mis sp,- lilf,,, 1•11 fl&lt;'llli•mnw,
so11ffr!'l1'11sr, 1it dans ec• d1.11t•au solilailt•, q11&lt;'j1• p11i,"• 1"1•nlr1•1oir un M•td insl:1111! &gt;J ,io11. l•:11,•s :11ai1·nt appris un p1'11 dt• l'ranrais
lair,• dt• \\ a(p11 i1·1•. p11i,a11t 11niq111•m1•nt s1•s
Il ,-."arr1lll': f'l' ,ont dP111 li•n11111•s du mo11d1•
Pl d'allPmand. 1111 pr11 d,• 111w,i1p11• &lt;'l dl' danH•.
p1·rd11P, 1h1ns 1·1•111• 11111l1i1111l1• if,, pa~sa11s l'i \ 1p1in1.r ans Pl dPmi, )fari,• ,:tait rt'11•n111• :'t l'OU,olaliom, tians lllll' pit:lt: qui s·l'laill' l'lia1p11• jour. En/in, 1•111• dl',il'nl t'lll'Pinll'. 1·11,• a
11'01111·il'r,. f,'11111•, 1·1•1!1• l(lli , il'11I dP l11i
la maison mall'r1wll1•, médi(J(·rt'lllrnl sa,anh•,
adrPssl'r 1:, p.1roll', s1•111lill' 11111• l'ul\1111 : l'if!' mais parfoi11•1111•11l l'haslt• l'i IÙl):1111 1'11 son un fil,-_ Toni ,1• ranim,• pour 1'111' : ,.·,•si son
l'sl 101111' lilo11d1•, aw1· d1•s ;:r:mds 11•11x lilP11s 1·0•111· '(IH' d1•u1 passions : la rl'ligion l'l la pa- fils qui r1•1·ommrnrPra :-a 1i1• nian1p11:1•, 1p1i
lrt'•, naïl~ l'i lr1\s 1,•ndrr,:, 1p1i l11·ilÎ.. n1 1•11 1·1• lri&lt;'. l,':rn1011r qn °l'lll' nrnit pour son l&gt;i,•u :111ra drnil au lionhr11r qt1'l'lf1, n·a point
1111m11•111 1·11nrnw t1·1111 d1:fir1• sa1'1'1:. Sa f&gt;l'.111 11',:1ai1 liala111·1:Pn l'll1• q111· par l'amour q11°1'f11• ol,11•1111 . .\lais 1·1•11•nfan1, f':wdra-L-il dont' q11ïl
ln\, fini'. rns1• 11'11111• f'ra1'l'h1•11r dl' 1·nsl' llu:. proli•ssait po11r son p:,~,. C'1:1ail lit lt•~ mohill', 1i1t', 1·om1111• &lt;'ll1•, sur 1111P 1,•rr,• annrx,:p ,111i
,.,, 111111 &lt;'lllpo111·pr,:l' par la limidi1,:..b ~l'Z 1111i1p1Ps dt• sa , i1•, l'l, pn11r l:i sorlir dt• ,011 11·t•sl plus 11111• palri,,'! famlra-l-il' quïl ,11JH•lil,• dl' laillP, 11iais 1111•rwill1•11s1"1111•111 prisi•. l':tr:tl'l1'rl', d'111u• do11c1•11r ordinairrnll'nl sa11, his,,•, 1·om1111• 1·11", la M'l'I i111dP, &lt;'I ,p1 ïl nwnsi sonplP l'l ,.j ond11lanl1• q11'1•1fp Psi la gr:it-1• n:pliqu&lt;•, il s111H,ait dt• lui dirl' 'I" l'll1• 1:po11- dit• tin 1ain1p1P11r, ,·ommc a foil son pt•rP, ws
1111\1111•, rlll' rsl 1t1 lm• 1n\s simplm11·11 I. 1·oif1i:1. St'rait 1111 llus,P 011 1111 Prnssil'n, un 1•n111•mi lilrr•, (•t sr,- l1i1•ns'! Ellt• ll'III l(llt' ,011 /ils soil
nn Polonais l'I 1111 homnw lihr1', l'i pour &lt;'Pla
d'1111 1·h:1p&lt;'a11 somlir1• it graml ,oill' noir.
dl' sa nation, sd1is111aliq 111• 011 prolt•slanl.
cp11• la l'olog,w ,P r1•l1\ll' &lt;'I ,I' d,:liir!'.
ll11 ro1· a rn tonl d'1111 mup d'œil: il t1,:gag1•
.\ (ll'i11r l'Sl-rfl1• r1•11tr1\• &lt;·ht•z sa nu'.rp q11r.
c,,(ui qui liPnl d'ahallrt' l'.\ nlridw, l'l ((Ili
l1•s d1•111 lt•mnws. ri offrant la mai11 ù la it la !sUilt• d,, l'ir1·onsta11,·1•s singnlit'•rl's, dt•nx
tft:jit
ù .\ 11slpr(i1z s·Psl mP:-.1m: an•,· la B11ssiP,
l,lond1•. il la cond uil i, l.1 J)(lrlii•rp d1• la 10i- gr:1nds partis sr pr,:sl'nl,•nl ,•n m1lnw l1•111p,rn
SI'
lwnrlrr i1 la Pru,st' PL à s1•s :1lli1:s.
l11r1•. " Sirr, 1li1-il i1 .'\apol1:nn. ,·o~Pz t·l'llt• pour rll1', ri .\lnw La1·1,insb l11i signili,•
tJ11i ,1 br,1H: lous ll's dang,•rs dP la fou i,• pour 1[11·,,11l' doil 1·lwisir 1'1111 011 f'autr!' dt' 1·rs pr,:- ,\'apolfon 1•,t l'ndwrsairl' proridc•nliPI dl's
p11issan1·1·s 1·0-partag1•anll•s: dmw il rsL l':imi.
WIii,;. l)
lrndants i1wsp1lr11s : 1'1111 1•sl 11n jr111w hom111p Il' sa111r11 r d1:,igm: dt• ln l'olognc. Il sr llll'l
L'Empr1·,,11r «llr so11 d1ap,•a11. l'i, s,• p1•n- 1·harma111, l(Ui a lo11l pour plain• t'l 1p1i lui
d1a111 ll'l'S la &lt;lamr, &lt;·omm,•11c1• it lui J&gt;arlt•r: agrér au pr1•111il'r co11p 1f'œil. Il &lt;'SI prodigi1•11- ('11 mard1r, il marqnr l'hfü·unc d1• srs élapps
mais &lt;•ll1•. 1·0111nw inspir,:,,, épPrd111• PL alfolfr s1•111!'nl rieh1•. l'orl hirn rn:, mrrn•illcusrmrnt d'un 110m d,, 1i!'loir1•, il dissip1• conrnw unr
par ll's srntimrnls 1111i l'al(ilt•nt. dans u1w hPau, mais il t•sl lluss&lt;•: il c,-L 11• /ils d'u11 dPs fanlasmal-{orir rainr rarméP pr11ssiP11111', il
sorL&lt;• dP lrnnsporl, dil-rll,• &lt;'111'-nu1nw. ur lui l(t:nfraux q11i onl Ir plus durrn1rnL opp rim(, l'ntrt' 11 HPrlin, il apprnel1r dt's frontirrps dl'
lai,sp poinl arlwrrr ;.a phras,•. (( ~0~1•z 1«• la Polognl' ..la111ais 1•1ft' Ill' ronsrnlira i, drn•nir l'anei1·n l'O) 11u111r; alors, I' 't•sl une fü•np qui
:-.'rmpan• cfp to11s. d'rllr surtout, unr fit,, rr
hiP1111•1111, rnillt• fois lt• hirnwnu sur nolr1• sa lt•n I nw.
d'r11t ho11siasmr l'i d'altt•ntr. \\'alr11 il'c' l'sl
lc•rrp ! s •,:1-ri1'-l-&lt;'llr. Bi1•11 dl' Cl' q11e nous fi'.\lors, il fo ui hirn ar1·rplrr l'autrr, Ir 1ipux
rous Ill' rrndra d'un,• fni·nn n;.srz énrrgil(llf' .\naslasr Colonna dr Walrwi1·1'-\ral1•w:-.~i. li a loin dPs nou rrll,•s : 011 rn aura-1-rllt•. 1,inon it
fps Sl'11li11wnh &lt;pH' llOIIS porions :'1 rolrt' p1•r- ,oi,anlr-dix ans, il rsl rrul' ponr la spcondP \'ar,:o,it•'! Son mari. 'l''i est patriotp lui aussi
- qui 11(' l'Psl alors'! - l11i proposr d\ rrnir.
so111w. ni lt• pl:ii,ir l(llf' IIOIIS n,ons il \CHIS fois, rl l'ai111: d,• s,•s 1ir1i1s 1·11fon1s a nr11f' ans
Ils :irrirrnl, ils sïnstallrnl. La maison «'sl
1oir f'u11l1•r li• sol ()(' &lt;'rllr palril' r111 i 11111s d,, plus &lt;jllf' )la rir. ;\'imporlr ! il 1•sl trt•s richr;
monlér sur 1111 pird romrnahlc•, c·ar il faut
all,•nd pour i.r r,•lt•n•r ! 1&gt;
dans rr pays qn'hahilPnl lrs Lal'zinski, il l'Sl IPnir son rang Pl il fo111 r111c la jr11 nr fPn111w
l'rndant rp1'Pl l1• jPllt' rrs mols 11'11nr rni.1 le ,;rignrnr, rPl11i qui lirnl loulrs lrs trrrrs,
f'assl' son rnlré1• dans(,, mondr. Elit' qui srnl
l1:1IPl:tnll'. Xapolt:011 la rrgardr allt'nlill'mrnl. 1111i a /p l'h:llrau. qui donnr la loi . qui srnl
1·r qui lui man11ur. qui l'raint dP foirr dr~
Il pr«•ntl 1111 hnuqnrl qu'il a dans la 111ilur1• "' r1'(,'oi1 IPs 1oisi 11, pa111·rps "' l,•ur ofl'rp i1 di1wr.
fa11ll's 1'11 parl.1n1 fran(·a is. qui c•~I tim idt• "'
li' lui pr1:,!'11lc: " Cardl'1.-l1•, lui dil-il. 1·01111111• fi a 1:1,: ,·hamllt'llan d11 fp11 roi: il porlP sur
11&lt;' '" srnl nul app11i ni dt• famille ni d1• rcla~

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_ _ _ _ __ _.;___ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ~ - - - - - - - - - - - J I

tions·, rcdimlc infiniment dr sr montrrr, surtout d'allrr à La BlaC'ha, le palais du JJl'incc
.Joseph Poniatowski, le centre &lt;le la hault'
soeiété. Elle se résout, sur l'ordre· formel de
son mari, mn: Yisilcs d'obligation , mais elle
s'en tient li1. Elle demeure donr prrsr1uc une
inronm1l', Pt malgr11 5a l,ca11L(1 11111 nr s'ol'rupe
d'r lll'.
On annonce la prochaine Yl'llllC dP l'Emperrnr, l'L t"hacun s'agite pour l'acc-neillir, pour
Iain• it Yarso1·ic mieux encore q11·011 n'a f'ail i1
. Posi'II. '1'011t rsl srns drssus tlPssous; il fa111
que ~apol1:on soit satisfait : le ~ort de la
Polognr rn déprnd. l.a _jrunr f"1,mmr rrut
1ltrr la premi1\re il !(' sali u'r, Pl, sans raiso11nrr, sans romprrndrr la port1:n &lt;le sa démard1r, l'llr rngagc unr dP ses rousinrs it l'areompngnrr, monte prfri pilammrut rn roitlll'('
rt c-ourl à trarcrs Lous les obslarlcs j usqu'ü
Bronie.
,\prc'.•s arnir rn s'1:toignrr ln roit11rc impérinlc, elle restr longtemps à la mèmc plate,
regardant encore dans l'c•spacr, comme inLr rditr. Il faut, pnur qu 'clic rrprcnnl' srs
esprits, q 11c sa compagne lui parle et la
pousse. Ellr cnrrloppl' alors soigneusement
dans 1111 mouchoi r clr batiste le IJ011q11N que
l'Em perc•nr lni a offrrl, rrmonle rn rniL11r1'
t'L 111• rc•nlre tl1cz elle q11e lard dans la nuit.
~on dcssrin arrèté rsl dr garder 1111 1·0111pll'L sil('nc·c• sur ec rnyagr, dl' nC' point se rairr
pré,1'ntrr it l' Emprre11r, dr ne se mon trer à
am·unc l'ètr ; mais sa compagne de rouir,
hiru qu'rllc lui ait l'C'l"omman&lt;lé la discrétion.
('S I trop fi ère do l'al'enlurc pour la tairr. l"n
malin, Il' prinrr .loseph Poniatowski lui !'nit
d('manclrr l'lwurr 011 ellP srra l'isihle. li
l'irnl dans l'aprc'•s-n1idi, rl, an':· 1111 gros ri re
q11i n•11l la 111cllrc de rompli1·itr, lïnrilc à un
ha! &lt;p1'il rn donner. Commr. rn rougissant, r llr sr Mfrnd clc comprrnd rr, il lui
rx pliqur q11r, it 1111 d,•s din1'rs qn i on t i1,1
oni:rts it l'E111prn' 11r. 1'fapoléon a 1inru rrmarqnrr 1rnr prin&lt;·rssc Luhomirska : on s·rsl
ingénié dc'•s lors ,·1 la lni monlrr·r ; mais Duro('
1·irnl de rél'élrr qur si son mnilr&lt;' prèlaiL
f[llt'lqnr allrnl ion it la prinrrssr, c·rs t qn'clle
lui rappelait 11111• d(:tic·icusr i1wonnur aprrtu&lt;'
i1 la postr dr Bronic. Qui était crllr inconnue'!
Lrs détails de l'al'enturt', Huroe lrs :nait
tons donnrs : il arait drcriL min111iruscmc11l
lrs traits du risagc C'l 1c, caraclfrr &lt;lr la toi11-Llc; m~is Poniatowski ne clcrinail point, et
il sr drscspfrait, lorsq u· une incl isnétion ra
mis sur la ,·oit', el il est ncrour11.
],'Em1r rr11 r l':i rrmarquét' : il faut qu'elle
l"irnnr au bal. Ellr refuse: il insistr : &lt;c Qui
sait? dit-il, pr11t-èlr(• lr C'icl sr Sl'n·ira-t-i l dr
rn11s pour rélahlir la patrie! ,, Ellr ne cMe
point, ('l il se reti1·e dépit&lt;\ mais ;\ peine estil sorti qu'on annonc·e sm:ressiremrnt les
prinripaux rcprésrntants de la Polognr, « Ir!'.
hommes d'État dont l"autorité rrposr sur la
ronsidrraLion, l'cstimP puhli&lt;[IIC' rt la déf1•rcncr dur, à lem· rond uilr rt.i1 lrurs lumii•rrs)).
Chacun d'eux sait cr dont il s'agit et s'empresse aux mèmes c-omplimr nts, aux mèmcs
insinualions: Cr 1i"rsl point assrz : rni&lt;·i Ir

mari qui arrirc it la 1·rscoussc. Lui seul ignore
l'arcnlurc de Brunie; il 11&lt;' ,·oil dans celle
insistance q uc la reconnaissance par s0s pairs
du rang qu'il orr11pc. qui' l'approbation publique qu'i ls do11nrnt au C"hoix qu'il a fait de
cettr jeune fL'rnmc, qui n'rsl point dr son
mondr, pour sa 1roisi1\111r épo11s1', !'l, pins qui'
lou. lrs autrrs, il imistc, traitan t srs crainlrs
de timidités ridicules cl de défaut d'usage. Cc
n'est pas assez qu'il prir, il ord onnr. Ellr
rl'Clc donc, elle ira au l1al. IWr n'y mrl qu 'une
l'Ondition : c:'l'sl 1111r, toutes les frn 1mes n:aul
ch~it été présentérs, rite nr sct·a point l"ohjl't
d'11nr présrnlntion isol11r qui rrdouhlr rail son
rmharras.
L1' gra nd jour arrire : son mari prrssc sa
toilrttc; il crai nt d'arrircr rn retard, aprt''s Ir
départ de !'Empereur. li fait srs ohjcctions rt
srs critiyues : il aurait roulu une toilette
cxtrèmémrnl éléganlr el riche, tandis qu "elle
a c·hoisi une robe tout unie, dr satin blanc·,
arnc une tunique de gaze, et que, sur ses
c·hcm1x, clic a posé si mplement un diadrmc
de l'cuillagr. Ellr arri,·r. Elle lrarrrsr l('S
salons an milieu d\111 murn1111·r llattcnr. On
l'installe rnl rr clrnx damrs q11 'rllc ne connait
pa~, ri. tont dt' suilr, .losrpb Poniatowski Si'
prfripitr rt rient sr plaerr drrri(\rl' rllr. &lt;( nx
mus a alll'ndur a1w impaLir11C"c. lui dit-il. Ox
mus a me arriw1· a,w joie. Ox s'est foil
r11pétrr rnlrc nom j11squ'1t l":ipprrndrr par
c-œu r. Ox a examiné rnlrr mari ; o~ a li~11ss,:
les cipa11J,,s rn disant: Malhrurmsr ,·i&lt;"linw!
r l l"ox m'a donné l'ordrr de Y011s rnga~rr it
la dansl'.
- .le nr d:rn e pas. répond-rllr . .Ir n"ai
nullr rmir dr danser.
Le prifü•r répond q11r e'csl 11n ord r(', que
J"Emprrrur lrs obscrrn; 11uc si ellt' 11r dansr
p:1s, e·esl lni-rntlmr qui sera l'Omprom is. qm•
. Ir . urct•s du hal dr pencl 11niq11rmr11t d'Pl lr.
llrr11s de plus en pins accrnl11é. Poniatowsk i
n·a q11't111r rrsso11rc·r : aller troul'rr lluro(",
11ui rrç,oil sa l'Onlidrnl"r rt la /qiortr it l'Empr rrur.
.\utour dl' la bPllc inconn11l'. plusirms des
1,rillanls ol'/icirrs dr !'r i.al-major s·approrlwnt
et pnpillonnrnl. CP qui n'est point 1111 s&lt;'&lt;-rrl
pour lrs Polonais rn 1'st un pour IPs Français.
Napoléon, alors, rmploir It,s grands rno:rns
pour frarl1'r rrs rirnux inconscients. C\,sL
Louis de Périgord qui parait d'abord le plus
em pressé : l'Empr rrm· fait signe it Rcrtbirr
nl lui ordon ne d'expédier su r-lr-c-hamp rrl aidt•
dr camp au (je c·orps, sur la Passargc. Puis
c'est Bertrand; noureau signe: Bertrand partira immédiatrment pou r le qnartil'I' général
&lt;lu prince .lrrù111c, dcrant Breslau.
Cependant les danses sont su. pendues i
!'Empereur parcourt lrs salons, semant drs
JJ!1rasrs qu'il rnudrait rrndrr aimables, mais
qui, par l'cffot dr la prioecupat ion 011 il est,
Lomhrnl singuli('rcmcnl it faux.
:\ unl' jeune fille il demande com bien ellr
n d'enfants, it une rieillr drmoisrllc si son
mari est jaloux clr sa bca ull:, it une dame d'un
Pmbonpoint monstrncux si elle aime beaucoup
la danse. li parlr comme sa ns prnscr. sans

entendre IC's noms qu'o11 lui dit, sans que
ers noms rappellen t rien it son esprit de la
leçon apprisl', les yeux cl l'esprit uniqu rnwnt
trnd11s sur 11nc frmmc, la seulr qui i1 cr momr11t existe pour lui.
li arril'c dernnL clic; srs Yoisinrs la pousSt'nl du coud,, pour qu'elle sr li'•rr, et, debout,
les ~-eux haissés, singulièremrnl pùll'. elle
attend : (( Le blanc sur le blanc ne rn pas,
Madamr, " dit-il tout haul, et il ajoute pres&lt;[11&lt;' ha, : (( CP n· rsl pas r accuriI auq 11('1
j'avais droit dr m'allrnd rr :ipl'(\s ... » Ellr ne
répond rirn.
li l'obserl'r un moment rl il passr.
Quclqnrs minutrs aprrs, il quillr le bal.
.\11ssitùL k rrrrlr sr rompt; on s'em pressr it
St' raconter ec que Napoléon a dit à l'une et
it l'anlrr; mais, surloul, que lui a-t-il cliL à
Elle? qu'est-cc que celle phrase 11 ,·oix haute?
qu'est-cc, surtout, que celte phrase à yoix
ha,se dont Jt,s plus prorhrs n'ont entendu que
le dernier mol? Elle s'csqnirc, mais, rn rnilurc, le mari recommence les questions; puis.
sur son silcncr, il l'awrtit qu'il a accepté une
inrilation it 1111 diner où l'lt:mperrur doit se
lro111-rr. Il lui rrcommandr une loi!rllr pins
rechrr&lt;"hfr, N il la quit.te hl"llsqurmrnl it la
porte dr, son appartrmrnl, au momrnL 011
cil(' l'sl tentér de lui arn11rr, a1·rc son i111pr11den1·1' dr Bronir, to11ll•s lrs solli("ilations dont
rllr est l"ohjrL rl toull's lrs inq11i1:1ndrs qu'rllc
ressent .
.\ prinr rst-rllr rrntrér chez Pllr. qur ~a
f"c•mmc dl' eh:1mhre lui renwl cr billet,
qu\,llc déch iffre it gra nd'pcinr :
cc Je n'ai vu que vous, _je n'ai 1ulmi1·é
que 11011s, je ne de"sii·e que vous. l'ne 1·épo11se bien JH'Omple 110111· ca /met /' i mpatiente rmlem· rie

(( J\".))
Elle froissr arrr dégocit 1·1' papiPr, donl 1,,
slrlC' la réroltc: mais, dans la ru&lt;', quelq u'u n
alt rnd, cl c'est [(, prinre .losl'ph Ponialowsk i.
(l li n'y a poinl dr réponse, n dit-r llc, el rllr
rmoir la J'rmnir de ebam brr le signifier; mais
le prince nr se tirnt point pour hallu , il suit la
mrssagfrc, il pénrtrr jusqu'it l'apparlrnwnt.
Ellr n'a r111r Ir Lem ps de s'rnf(•rmer 11 dou hlr
tour. Elle drc-larc, it lral'Crs la porte, qur sa
résol ution est immuable : r llr nr 1·t1ponùra
point, de• mèrnc qu'elle n'a pas dansé. Lr
prinrc prir, supplir, mrnacr, rt. au risqut'
d'un seandalr, s'étcrnisl' u ne clcmi-hcu1'l'
contrr celte po1·1 e dosr. li part cnÎln, f11rirux.
Le lendemain, it prine est-elle rrcillL:c, qnr
sa femme de c-bambrc lui rcmrl un second
billet. El le ne 1'0111Tc point, Je réunit au prl'mil'r, cl ordonnr qu'on les rrndr tous drux
au portr ur. Que peul-elle faire? Elle a dixhnil ans; elle rsl sculr, sans conseil. sans
direction : cllc• se Mf!'lld dr son rnirux, ma is
qnc pc11l~rllc? Dès Il' matin , son salon s'em~
pli!, l"·,,,t. un lonrhillon . li y a tous les perso n11agrs de la nation, les mrn1brrs du gourr r1wmcnt, le grand-maréth3I Duroc. Elle rdusr
de paraitre, prrtcxtr une migraine. se 1·cn-

~---------------------------------- 'N.Jl'PO'LÉON

ET 'LES 'FE.MMES - ~

ftùsccau rrnlional, dont la force ne peul ajoutrr(?)

fl'rmc obstinément dans sa chambre, 011 pJ](,
s'étend SUI' sa chaise longue; mais son mari
se met en fureur, cl, pour prolll'er qu'il n"csl
point, comme on le dit, un jaloux, il introdui t
dr forrr Ir prirwr .losrph C'l lrs Polonais. Drrnnl
eux, il exig&lt;' qu'elle S&lt;' laisse 1m:scn:er, qu'elle
assiste· au dinrr où ellr csl c-onrirr. L('. Polonais font diorns. L'un d'eux, ln pins ùgé, Ir
plus rt'spcdé et le plus frout, 1 drs rhrl"s dn
go111wncmen1, la rrgardr fixcmrnl r l lui di t
d'un ton srrère : &lt;1 Tout doit &lt;·(:dC'r, matlanlt',
rn rnr de eir,·onstan&lt;"rs si hn11Les, si 111aj1•11r1's
pour toute 11nl' nation. Nous rsp1\ons
donc que rotrc nrn l passl'l':l. clïcit,,111
diurr projl'lr, dont ,;011s .11&lt;' J)Oll.~!'Z
rous dispcnsc•r sans paraitrr mam11is1:
Polonais!'. ll
Il faut donc qu"elle sr lr11r, r l,
sm l'ordre de son mari, q11 "rllc se
rende chez Mme de Yauhan, la maitresse du prince .losc15h, pour prendrt'
ses conseils sur la toilelle qu'elle doit
mrllrr rl sur l'étiq netlr des cours. Lit
Psi. le eornhlc de l'babilC'Lé, c-ar la
linrr à Mmr de Yaul,an, c'est la linPr
san$ défense à qui mène "toute l'intrigue. )lmr dP \'auhan, d'ailleurs, n'y
rnit pa, malitc cl joul' son rôle .111
na1111·l•I. :\fr Pugol-Barlwnl.anP, ayant
n:("11 it \"l'rsaillrs, nif"llgi&lt;:&lt;' it \':i rs111·ir
cil-puis 1'6n1igration, l'L l.'t, ri rani p11illiq11m1enl an'&lt;· 1111 anrirn amant l't' lronn\ cllr estime que donner 11nr
maitr1•ssc it 1111 s0111 rrain , qne rr
sn11l'rrai11 sl' 1101111111' Louis X\' 011 Sapol(:on. rsl la mission la pl ns importanll'
quïl soit prrrni~ il 1111 1·0111·1is:111 de
r,•mplir ; quant a11x srrup11 lrs, i1 la
pml1•ur, au deroir, :i la Jidéli té 1·onj11gal,,. r ite n'a jamais pc,m: (1u'1111e
l"cmnH• a11 mon&lt;lP pfil mrllrr rrs prt1jngl:S rn balanre arl't· crrtai ns arnnlagt's. Toull'f"uis, il"i, te ne SOIIL pninl
t·c•s al'antagcs quitpcurcnt ten ter ; die
&lt;'nl qu'i l foui rnanœmTrr, qu 'on
n'a111·a raison dt' &lt;"l'lle wrlu qu·e11
l'mployau t dl'S ressorts qui, 11 Pllr, ne
sonl [13S fomilirr,, et, aprt'•s a mir :l&lt;"cahlé la nourellc 1·cnuc de prolrslations rl de complimrnls, rllc la ronJir i1 unl
jruur femme r1ui i'Sl chez elle un p1•11 eomnrn
dnmr de cornpagnir; qui. dirnrcéc 1't ~ans
l"ortunr, j olit', l'i1·c, étou rdit', spirilucllr, hicn
plus rapproché,, par l",1ge de Jlme \\"alcwskn,
a tonL pour lui plain', jusqu'h î't&gt;xallalion
\Taie ou feinte du patriotisme· le plus ardl'lll.
&lt;( 'l'o 11 1, Lou L pour ccll.c cause sacrér ! ,&gt; rrpt·lc-!-!'lle à thaquc instant 1. Elle sïnsi1111c
dans sa tonfiancc, se gliss1i en &lt;·(' cœur qni
n'a jusque-lit point ronnu d'amitié, qui aspirr
it s'ilpancher cl sr lin c sa ns.le sarnir. Elle
sr ml'L au mic11x arec le mari, clic ne quitte
point la femmr, cl, lorsque, par ;;rs discours,
ses rxda niations, ses d(-ii rrs patrioliqu('S, cil!'
la juge r hran lrr, ellr lui lit cett e lrllrr, {-critc

Et an moment 1111 l"ortîrirusr dame
aehL·l'r c·r hilll'I, le n1ari Pnlrr. Toul
fi ~•r cJc,s succ·t\s ([ Ul' sa femme a ohlrnus r i dont il S&lt;' rrporlt' ;\ lui-mèmr
le 111t:ritc, sans rien comprrndrc. sans
rien s011p{'onnrr dP cc qu'on aLIPnd
&lt;l'rlll' - !"ar il est honnètl' homme,
-il insiste encore pour qu't,)lc rirnnt•
à ec dinrr. La pamT&lt;' rnfant sc•nt
Cliché Giraudon.
l1irn que I&lt;• pnsrstdfrisil' rl quï l l't'lh
L.1 CO)ITESSE
tEll"SIU.
gagr. ~lnis tout Ir mondr Ir 1'('111 : rlle
Riu.fr t,•i11/e .tu ll.\ROx GimARI\. (.\fusée .t~ l'crs.,il/cs.)
ira donc· . .l11sq11'n11 soi r, IP sa.Ion nr
&lt;lt;~1•111pli1 point &lt;le Yisitrurs affairés,
dign,• ri justr causl' dP la Pat ri,•. Frmmr, vous nr apportant de m1wll.rs r1%·itations, el, pom
poun'z la srrrir à rorps Mf1•nd:ml, rnlrr natnr(• qu'Pl ll' ne ricnne pas il changcrd 'aris pc11dant
s\ opposr. )lais aussi, t' n rnanc:ltt', il y a d'a11trrg la n11iL, prrs d'ell r, cl(' planton j usq u'au masacl'iticrs qur rous po111't'Z hi1•n faire rl que 1·ous tin, s'attarde la damr de eon1ia1H·l' de )lme de
dl'r('z Yous imposer, quand mrmc ils rous s,'\"au han.
rairnl péniblrs.
En rnontanl en roiturc pour SP rend re,
Crorrz-rous qu'Esthrr se soit donnt\e à Assufrus
par un srnlinwnt d'amour? L't•ffmi qu'il lui inspi- ainsi C"Ontraintc, ,i t1' dinrr offert it l"Em perait., jusqu'à lornlirr rn défaillance dt•1,ml son l'!'11r, Mme Walewska se reposait sur C'L'tlt'
r,•gard, n'était-il pas la prruvr- qur la l.1'mlrC'SS1' i&lt;lér q111', n'aimant point i'Îapoléon, cllr n'a rait
n'av,1il aucune pal'l ,1 rctlo union. Elle . 'C'sl sacri- riPn ù iTnindrc de lui. A l'arriréc, les cmprrsfü•t' pour s,1un·r sa nation rl elle a eu la gloire srmcnts de c·r,·tains i1wités qni l'allcndairnt
de la samet· !
pour solliC"ilrr Mjit sa prolrrtiou adieraicnL de
Puis.~ions-nous rn dirr nutant pour rolrr gloirr
la
Mgoùl.rr de sa prétendue rietoin•, et elle
el notre bonht'ur !
1
X'èlcs-rous donc p~s fillr, mèrr, sœul', épouse s'était bien affermie dans sa n solulion de
dcmr11r1
•r
impassililr.
lor~quc
1"1~
111prrN11· fit
de zèlés Polonais qui, Lous, formr:~I" :!VC~ nous ln
son entrér. Il étail mieux prt:paJ"é r111c I" soir

1. Les tlorumcnl qur j"ai rus cnl,·e lrs mai11s nr
,tonnent pas cxaclrmcnl 11' nom rlr ccll&lt;' jrunr l'cmmr,
mais j~ suis lrès lr111é dr croire qu'il s"agil iei dt'
)lme Al,1·amowicz, qui, rn 1812. lors&lt;Jur :'iapol,1011 rin t

il \\ïlna, fol par lui d1a1·g:'c dc lui p1"ésr111c1· les
clamps ,le la société.
,\ \":irsovic. ,•n 1807. )lnw Ahramoll'icz, qui élail
furl liée arec J!mc \\"alewska, p!lssail pou!" aroil'

cl siglll;I' par les personnages les plus ronsidérablcs de la nation, les membres mèmes
du gourcrncmenl prorisoire :
Mnclmnr, lrs prtitrs cnnsrs prorluisrnt somrnt
d,, grands rffrts. Lrs frm111t'S, r n loul LPmps, onl
ru unr granclr infü1rnrr sur l,1 poliliqur du monclr.
L'hisloirr drs LPmps lt•s plus rrculés commr r1'lle
rlrs t1•mps modt'l"nrs nous cerliflr crtl(' Yérili·.
Tan t ']Ul' lt'S passions d,1111inrronl lrs homnws,
vous srrrz, nwsrlamrs, 11111' drs p11issancrs lrs plus
rl'dou la bks.
l10111mt•, rn:1s anrirz ah:111,lonné l"Olrr ,·ir i1 la

que par Ir nombre t•l l'union des membres c11ti le
composent. )lais sachez, madame, cc qu'un homme

cèlèbre, un saint cl pieux ccclcsiasLique, Fénelon,
en un mol, a dit : (1 Ll's hommes qui ont Ioule
autorité rn public 111• ]l('nl"rnt par ii'nrs clélihéralions élablir aueun hirn rffrctif" si lrs frmmrs 11('
Irs aid1'nl à l'rxéculrr. 1&gt; Écoulrz rt•llc voix réuni,,
:1 la nôlrr pour jouir du honhrur 111• ,·ingl millions
d'hommrs.
Ainsi. c'est la famil le, c·'rst la palrir. c'est la
r,,ligion qui ordonnrnl dt• n:dt•r, r'est l'.\ncicn
f'L c·C'~I li' Nou11•a11 'l'cstamenl. '1'011l
rsl mis rn œ111Te pour précipiter la
drnt.r d'unr jcunr frmme de dix-huit
ans, lo11l(' simpll', Loule naïrc, qui n·a
ni mari it qui rllc puisse se conlirr, ni
parrnts qui ,cnillrnl la défendre, ni
amis qui clll'rcbcnt à la samcr. Toul
conspire contre clic, cl, pour l'achcrnr,
on lui liL le billet de Napoléon, Cl'luilà mèmc q11'cllc a refusé d'ourrir ri
&lt;1u'ellc a rcnroyé:

(( Vous ai-je rlép/11, madame?
,J'avais cepenrlanl le droit 1l'e1&lt;pàer
le contmfre. Jlfe suis-je /rompe?
Voti·e em7wesseme11/ s·esl mlenli.
la11rlis que le 111-ie11 augme11/e. l"ous
111 'ô/e:, le l'epos ! 0/i ! ilo1111e:: 1111 JJeu
tle _joie, de bonlll'111', à un pa111•1·r
cœm· /out JJrèt à vous arlOJ"el'. Unr
rejionse est-elle si difficile à obte11Î1'Y
1"011.~ m"en derr;; &lt;fp11x.

(( J\'. ))

"".1

rédigé les hillNs 11ur ccllr-ei i•t1·irai1 it 1"f:mpr1·cur.
ri l'tmpcrcur lui atm1il di l it cr s11jrt : « Enirez-moi
commr rons roudrc,, mais jr nr rcu, pas dr tiers
da11s 111rs rclalions m·ec \'OUS. »

�111ST01{1.Jl - - ' - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - du bal cl mieux inspiré pour distribuer au
passage des phrases courtoises; mais lorsque,
nyan t parcouru rapidement le cercle, il arrira à
r llr rt qn 'on ln lui nomma. il dit simplrmrnl :
&lt;c .Ir croyais Madamr in&lt;lispos,1r; rst-rllc tout
it fait remise? ll Celle simple phrase, qui, par
sa banalité roulue, déroulait Irs soupçons,
lui parut 11 clic. par cria mème, singulifrcmrnt délicnlr.
.\ tahlr, r llc se tronra plnrér il elll(; tin
Crand-maréehal , prrsqnr ('Il farr clr l' l◄;mpr­
rrur, qni, di·s qu 'on l'ut assis, rommrnç.1,
am· cr Lon hrrf qui étnil le sien, i1 q11rslionnr r
1111 drs conrires sur l'histoirr tir Pologne. li
paraissnit c:(·011Lrr aflcntircnwnt les réponsrs,
l'n rrprrnait (•haqne trrmr rt le discutait pnr
des q11rslio11s nonrellrs; mais, qn'il parlùt 011
qu'il 1:co11L.\I, srs yp11x nr sr &lt;lrtournaient
gut'•rr de Mmr \\'alrwska r11ie ponr s'adrrssrr
it Duroc', a1-rc- kqnel srmlilait rlnlilie nnc'
sort&lt;' clr mucllc rorrrspond:uwr. On c1ît dil
qnr lrs propos que ll11roc trnait i1 sa rnisinr•
,:Lnirnt &lt;lil'lc:s par ers regard~ rt par rrrlains
g1•strs parfaitrmrnt nntnrrls, rt qnc l ' l◄:mpr­
rr11r rxre11Lait r-ommr mac·hinalement , en
po11rsuinint 1111 discours drs pins grarrs sur
la poliliqur 1•uropfrnnr . •\ 1111 momrnt, il
porlr la main an eùlr gauche dr son habit.
lluroc hrsill• q11r lrp1rs i11s1anls, rcgnrdr nt1c11Lirrm rnt son mailrr, rl, rnfin clrrinanl, pouss('
1111 « .\hl n &lt;l1• salisfarlion. C'rstdn howpwl
qnïl s·ngiL, du houqucl dP Bronir. « (}n'rsL-il
drrrnu '! ll drmandr :Ouroc /1 sa rnisinr.
Elit· ·s'cmprrssc de r,:pondr1· qu'1•1le 1·011srrrr rrligicnsrmcnl pour son fils lrs llrnr,
qur n :mprrrur lui a tlonn,:P~. &lt;( .\hl madamr,
intr rrompt Ir Grand-marfrhal :'t drmi-roix.
prrmrllrz q11·on rous r•11 oll'rt· dr plus tli~nrs
tl1• rous. ll Ellr srnl lit une allusion qui lïndignr, r l riposlr [0111 hanl, rn rougissant &lt;lt'
honte rt dr colère : C( ,11• 1i'ain1r que lrs
llrn rs ! Jl lluroc rcslr nn momrnt inLc•rloqul'.
&lt;( l~h l,irn ! finit-il par clirr, nous ni ions
rnt•illir dt•s lanrirrs sur rolrr sol natal pour
rons les offrir. ll Celle fois. il a ,:1é plus
adroit, il Ir sml hicn i1 son Lrouhle.
l•: t que dPrir nl-cllr lorsque, à la rentrée
dans lrs snlons, au milieu dr la confusion
d'une sorlir de table, l'Emprrcnr s'approche
d't'llt', cl., dard:rnl sur cllr ers rc'gards dont
nu l œil humain n'a pn soulcnir jamais la
mystérieuse' pnissancr, il lui prrnd la main.
q11'il prcssr arec forer, cl lui 1lit tout has :
&lt;1 :Non! non! arec des i•rnx si dom, si Lrndrrs,
arec l"ell.r ex1lrcssion dr honlé, on sr laissr

fléchir, on ne se plai'L pas à torturer, ou l'on
est la plus coquette, la plus cruelle des
femmes. ii
li pnrl ; lnns lrs hommrs Ir s11im1l. rt
rllr SI' bissr Pntrainrr !'hrz Mmr dr Yaul,an.
On l'y allcnd. li n'y a li1 que des initiés . des
comires du tlinr r qui s'rmprcssent autour
d'elle : « Il n·a . nt ((llC' rons, il rous jetait
des llammrs. ll Srnll", rllr peul prt'1s &lt;lr lui
plaidrr la rausr de la nation: sc11lc, Pllr pN1t
l'altrnclrir rl Ir dt:L,•rminrr i1 rrlahlir la Polo~nr. Pru i1 pru, rom me si l'on ohrissait it
1111 mot d'ordrr, on s'frarlc. .\11 momrnl où
lluroc· fait son Pnlrrr dans le salon, r llP s·r
lro11re srulr nH•r cetlr tlamr clr &lt;·onfianf'r q,;i
s·csl fai tr son omhrr. Lrs porlrs fcrmfrs.
lJ11ro(· s'assied prl'S c1·rllr, posr nnc loure sur
srs grnoux, et, prcnanl sa main, l'implorr
al'CC drs do11re11rs dan$ la rnix : C( Po11rriezro11s, tlit-il, rcpoussrr la demande de rrlui
qui n'a jamais essuyé de rrfns '/ .\hl sa gloir('
rst r1wironn,:p &lt;lr tristesse, rt il dl'prn&lt;l dP
rn11s dP ln rcmplaC'er par drs inslanls d1•
lionhrnr. Jl li parle longurmrnt. Ellr nr
1·,:poud rirn. Dégageant sa main, elle rn a
t'a('hé son risagr, r i cllr ph'11 rr, r·om 111r II nr
cnf:rnl, ;'1 gl'O~ snnglols. Mais I'a11LrP ft•mnH'
r,:po11d pom rllr; l'ile ga ranlil qn'rllr ira au
rPndrz-1·011s. Comme Mme Walrwska s'indig11r,
rll r lui l'ait honle tir son n1anq11e dr palrioLisnir, lui &lt;lit q11·l'11,, rsl 1111r 111:rnraisc Polonaise, q11 'on 1w saurait trop fairr pour i\'apn1,:on, r i, co11gédia11L le Grantl-marfrhal a1w·
de- no111·rllrs a~s11ranrrs, rllt' 011nP IP J,illc•t
qu'il a appnr1,: PL lit i1 ha111t• rnix :
&lt;c Il y a des mo111enls oit /!·op d'éle1Ja/ion
11è.~e, el r'p.~/ ce que féJ&gt;1'0111Je. Co111menl
.~atisf'râl'e /p be.~oi11 d'un rœm· ipris qui
·vo11rlmil sëlancPr it 110s 71ieds Pl qui sP
/1·0111JP m'l'êlé 7&gt;m· le poids rle hrwles ron.~itlùntim1.~ 7w1·alysa11L le JJ!Us 1,if' de.~ désirs?
Oh! si vous 1JOttlie::;! ... Il n·y a q11r vous
sr11le qui p11i.~sie.;; IP1Je1· le.~ obslllc/es qui
11011.s sépal'Pnl. Afon n111i D111·or vo11s rn ft1ci/ifrl'(L les moyens.
&lt;( Oh .1 vene.;;! venez.' 1'011s vos rlesir.~ seront nmpfü. Voire pairie me sel'(L plu.~
chh-rr111a1lllvo11.~r1111•r:, JJÎliéde mo11 pa11vl'e
rœ111'.
&lt;c N. &gt;l
Ainsi, le sort dr son pays rsl cnlrc srs
mains. Cc ne sont plus l1•s aulrrs, e'csl luimrmc qui le dil. LïMe q 11r, clrpuis cinq
(A

jours, chacun ressasse autour d'elle s'incruste
dans son cerveau : il déprod cl'clic que sa
p3Lrie remisse, que sa nation mie abolis les
honteux parlagrs, qur les membrrs Mcbirés
sr r,•joignrnl l'i qur l'.\iglr lilanr· rrprrnnr
son l'OI. Qurl rèrr l qurl (-hlouissrmrnl ! )I:1is
qu'rst-rllr, que sait-cllr pour jouer 1111 tri
rùle? On a la réponsr prr ll' : elle 11·aur:1 q11'i1
s11i1T1' lrs consrils dont on ur la laissr1·a pas
manqurr. l•:llr lullr rncorr. Quoi! s,, li1Tl'l'
ainsi l Sa pudr11r ru rsl r,:ro(tfr. On lui r,:pnntl
qu'rllr n'est qu'11nr prOl'in&lt;·i:1lr, qur c·r sont
l;\ d'imln\ci lrs pr(:jugrs, que cela ne complc
pas. Croil-ellr qur d'anlr(•s ne sont pas LoulC's
prèles i1 p1·rndrr la pla(·r qui lui t'SI oflt•rl r'!
Pourquni la lnissrrail-r llc? pour1J uoi dou lt•raiL-rlle du 1,irn qu 'Plll' peul inspir1•r'! Toul
r mprrcur qu'il esl, Napoléon rsl nn honrnw.
rirn &lt;le pins, rl 1111 hommr amourr•m . On lui
arrache rnfin : (( Failrs de. moi ('l' q1w rnus
rn11dn•z l ll
Srulemrnl, Pllr rrfusc à énirr, i1 1·c:pon&lt;l1·P
au 1,illN. Physiq11rmrnl, cllr n'rn a pas la
fore~. On la laisse srulc pour rrnir &lt;lemandrr
eonsril, mais on a soin de l'cnfr rmcr. Si Pllr
allait changrr &lt;l'aris, si rllc allait s'éra&lt;lr r !
Elle n'y songe pas : l'lle réfl é&lt;'hiL. ou pl1111ll,
:ihalluc par to11Lrs ers émolions, r llr r(\l'r.
Ne peut-rllc, sans faillir, conse11Lir i1 u1w
rnlrernr? Ne prut-rllr, t'n in. piranl it l'Emprrcur d,, l'eslimr. de l'amilié 1m\mr, ohtrnir
sa confianrr, lui fairr rntrndrr le. rœux d,,
son pr uplr'l li ne lui fpra pourlanl pas riolrnrr ! Ellr n'a point d'amour /1 lui don nr r.
mais dr l'admiralion, &lt;lr l'rnlhonsiasnw, u1w
pirlc: 1wonnai.sanlr. !.;tir lui dira loul rrla.
l•:t son imagination que rirn n'a dépran:.
snn imagination dr clix-hnil ans, qui ne co11nnit que lc•s caresses presq ue pl:1Loniq11rs i1·1111
,:poux srpluagénairr. s'élnnrr aux pays du
rèn•, aux pays Ott la pudeur drs frmmr. n'a
rirn i1 rrdo11Lrr de la ehasleté &lt;lrs hommrs.
oit, nr comptant plus les srns abolis ri nuL
prisés, les ùmrs se parlenl, s'rnlendent cl sr
eomplèlrnl dans une harmonie presque di1·inr.
On rr nlrc. Tout est réglé : rllc n'érri1·a
pas. rllr ne parlera pas. Srn lemrnt cllr ne
lwngrra pas dn palais. On l'y g:irdera loult' la
jon mfr, rt, le soir, on la remettra il crux
qui doil'ent la rcnir prrnd rr. Et lcnlemr nt h•s
hrnrrs roulent, cl l:i paun-e frmmt\ dans la
trrrrur dr cette allrnlc, regnrdr altrrnalin•nwnl l':iignille f(HÎ courl ~u r la 11rnd11lr rt
rl'llf' porlr fermée et muctlt' pnr oü l'iendra
~on arrèl de supplice.

suivre.)

rnÉDÉRlC i\lASSO.:\''
de rAca.té111ie j,·,111çai.&lt;e.

•

Clkhé Giraudon.
.\l.\lJ.\.111:. IIEXWETl'l UE

Louis

I-'1uxcE,

HLLE IJl

Lons XV. -

T,1l'/e,111 ,le :,,;.,TT lèH- (.1/11séc ,fr ,·ersJitks.)

XV el Madame de Pompadour
PAR

PIERRE DE NOLHAC

CHAPITRE III

La vie à la Cour (~tlile) .
Le l'01age de Choisr a1·ait été si morue cl
Yersaj ll;s demeurait ; i sé1fre, arec ses lcnl11re~ cl son mobilier de deuil cl la tristesse
de la 1''amillc royall', 1p1e Il' l\oi décida de se
distraire et fut passl'r quel'lul'S jours it Crécy.
C'était la prcmièn: fois 11ue la farnrile le rcn:rail chez die. Elle a1,1iL amené la priuecsse
de Con li, nwsdatncs du Houre el d'Eslradcs;
les hommes veuus al'ec le Hoi, en deux berlines allemandes, étaient les familiers in times,
fül. de Hic:hdieu, d".\urnoul, de Yillcroy,

trns1issac. d'.\1 e11. de la \"allii:rc l'L le 1uarq11is de t:011la;1l. Le due de Chartres 1•1 le
pri11cc• de Conti arril'èrcul séparément. ],e J\oi
sÏ11Lércssa it la maison cl aux j:U'{lius, et
:1pprott1,1 lcs lr;naux décidés, pour lcsqucb il
arait &lt;louné lui-mème 11 la n1ar11uis1.: l'archil\'l'le, Lassurauct·, qui se lro111':1il li1 ::tl'l'C le
petit \"andières. Madauw de Purnpadour lit des
poli tesses il tout le monde; le mieux traité
fut le jeu11c prince de Co11li : clic sollicila
pour lui 1111c pale11le de géuéralissime, pat·
latJui:lle il élait assuré, s'il reparaissait aux
armées, que personne ne lui disputerait le
t:ommandemcnt suprèmc.
La mar11uisc, 11'arniL guère pu refuser celle

sal isf'arlio11 au lib dl' la priuœs~e qui ;11ail
cuuse11li it la pl'ése11Lcr. Elle royail, c11 uuln•,
il celle cumlJi11aiso11 , qui pc1·mcllail au princ:c
du salli-( tic se sul,stitucr au Hoi, 1111 aran[a rre
·1 érable puur d lc-111èn11·, œlui de garder
r
coustc
sou am.au!, d'érilcr qu'il s'exposàt aux dangers des camp:igncs, it l'air de ei:Llc petite
rérule Luujours rcdoulée t.:l qui ra1.1gcaiLles
camps, e11li11 de l'a!'l'ac:l1et· i1 œs co111pag11ies
OLL elle ne pouraiL èll'e 1•L 011 die c:raiguait
q11ïl 11'cute11dlt plus parler d'elle. l'uurs11 ira11L les rnèmcs pensées, clic ublcuait rnii:ux
encore; car le Hoi se laissait con1•aincrc de
rinutilité de son retour it l'arméc el le rcnrupil it l'a1111éc suira11le.

�_

1t1ST0'/{1.ll

-------------------------------------------~

Pour proroc1ucr ('e[Lc décision, la mar11uise
fut appuyfr par le maréchal de Saxe luimèmt'. Toujours plus embarrassé que Hallé
d'une pr:- ·1'11rn ro),llc, l'homme de guerre
1ie tcnaiL qu'il demi à la roir se n•nou,·elcr.
lnlcrrogé, i1•1a dc111a11dc de madame de Po111padonr, il s'étaitè mprcs~é d'écrire i1Sa Majesté
qu'aucu11e action importante ne dcrnil lcrmiJHlr la 'campagi1c. •La m,mp)isc se monlrait
raric :tl'unc assurance c1ui concordait si hicn
arnc 1ges désirs : &lt;( Que rons seriez ingrat, mon
chcr ·marécha1, ·écrirniL.:éllc,.. si ·vou~ ne m'aimiez "}Jn:, , c:n- vous ~al'°cz qur je rnus aime
béaucot!_P ! _ Je crois Cl' que rnus me dites,
co111n1i:! ,J'l~rangilc cl, dam; Cl'lle crop nèc.
j'l'spèr1• qn'il; n'y aul·a pins de balaillc, el'&lt;[UC
notre adorab1e mait?c· ne perdra pa., l'oerà'sion
&lt;l'au gmenter sa.gloire. li me semble q11'il fait
assez cc que rous roulez ... Je mcls Lou le m:t
cunliancc •en rnus, mon cher maréchal; r n
l'aisanL la -guerre comme rôlls la faites, je me
flallc d'um• lionne et 'longue paix. .» :\fatiricc
dt• Saxe retira de SO!I intcn·cntion'2 ]c droit de
foire appl'l i1 la reconnaissance de madàmr de
Pon1pado111· cl l'honneur 'de ·gagner louL seul
la ridoirc de• Hocoux.
Lt' ,j1•11n&lt;· colonel de Valfons fu'L èhargé d'c11
p.&gt;rll'r le détail i1 Fonlaineblrau, arec l'étal
des r{-f.(in1e11ts, l'L de ·rrndrc com1ile au !loi de
la Jn·illanlc journée. li a narré lui-mèrnc les
;mdil'nc·l's quïl yt&gt;nl. du, coml1' d'.\rgcnson, sou
mini ' li'(', du Boi ,.dc l:1llt•in1•, cnfi11 de madame
,tic l'ornpadunr. CPllc-ci n\ ' poi11Louhliéî]ti''clle
a suupé un jour arec lui, t:ta11t encore mada111c
tl'!hiol&lt;'S cl 1p1'il l'a contrariée à table 3S"t•z
1·in•n11•11t, de la façon gaie qui csl le Lon
d'alors. li csL tl'ailll'urs j oli homme cl de physionomie lwurcusc. Elle le reçoit it merl'cillc,
le l'ail entrer dans sou cabinet, lui dit de
prendre 1111 fauteui l à cùlé d'elle cl dt• causer
Lranquillernt•nl, le 11oi Ill' 1·c11ant lJllC dans
une heure : &lt;( ,\.h çid dites-moi tout ; .ne 111c
cachez rien, •cl pour rous mettre à Yolrè aist•,
lisez ces deux lcllrcs, clics rou prom eronL
C[lHl je suis instrnil(' ... )) (( J'en reconnus
l'écriture, raconte \'all'ons; l'1111c élail de
11. de Soubise, l'autre de )1. de Luxen1bo11rt!',
Elle me fil mille &lt;111eslio11s, su rtout sur Il' maréchal dr Saxe, qu'elle aimait a11 La11t r1u 'cllc
haïssait M. d'.\.rgcnson. Dans le courant dl'
la co1wersatio11 elle me di t : (( Je sarais qu'il
était arriré un officier de l'armée ; les gens
peu instruits que j 'ai q11estio11nés n'o11t pu
me dire rolre 110 111 ; mais SUI' le portrait, j 'ai
d:t : C'csl mon \'alfons, il a hien ligure il
cela. - Oh l Madame, peul-on parler ligure
derant la rolrc? - Mais j e crois que rnw
nt'l'11 w ntcz'! - ~on, Madame, mais il doi t
m'èlrc perm is, 1·u ms boutés, de di re cc que
tout le 111ondc pc11sc . l&gt; Elle me fi t offre de
scrricc, me demand a si 011 m'arnit accordé
un grade. &lt;1 ~on, Madame. - Oh ! ra ricndra.
Yoilà le temps oi1 le Roi ra des2endrc, venez
delllain i1 ma toileLLe it dix heures; ma porte
ne sera ouYrrlc pou1· le public rp1'i1 onze;
j 'ai encore tou t 1_&gt;ll'ill de questions à rnus
faire. Mon marét bal csl donc b:cn content'!
Uu'il doit ètrc IJcaL1 i1 la tête d'une armée,
sur un champ de ba taille ! - Oui , madame,

il a l'ait l'i mpossible pour se l'l'ndre cncorl'
plus digne de wtrc amili&lt;-. - \'ous puurl'z
lui écrire 1p1c je partage ses sutcès cl 1111c je
l'aime bien. ·&gt;&gt;

réparé sa réputation, qu ïl ero; aiL perd ue.
\'oilil cc ,111ïl pc11s1•, cl ntvi, je erois qnc
c'esl une cbo:;c cml)arrassanle 11our le !loi cL
qui cmpèchrra qu'on ne Sl' serrl' de lui aula11L
q11ïl le croil. En tonL cas, ecla ne fl'rait
rien pour vous, cl l'on rous melIra toujours
it l'ahri de la pat1•11Le. Xe di les mol de cela il
,ùme qui rire . .\.dieu. 111011 cher maréchal, je
rous aime auta11L &lt;1ue je 1·ous admire. C'csl
beaucoup dire. l&gt;
Le billet a beau ètrc ét-r;L ,ur papier s!tliné
i1 bord bleu turquoise, cc n'c1) ·csL pas moins
une pièce diplomatique fort hien dressée, C'L ,
celle qui l'a tomné semble n'aroir plus rirn
i1 apprendre du plus expert des poli1 iqucs. Le
maréchal ne pouvait e montrer froisst:, et,
quoi qu'il en pcns,H, le moment n·e1H pas été
choisi·pour SC ·plaindre, puisqu'un appui sincère ct· solidc lui était promis dans la qul'stion de famille qni lui tenait la11L it cœur.

],'airnabll' amitié de la 111ar,[11isl' pour le
rnin11ncur de Fo11lc11uy cl de Hocoux lrnura
peu de jours après l'occasion de pil )"L:r sa
delle. Elle l'ul appelée it soutenir un grand
projet, né dans la Ct'rrrllc du maréchal e11tre
cle·ux ricloi rcs, rl qui n'était an tre que êlc
donner pour l'cmn1e au Dauphin de France sa
propre nit:cc Marie-Josèphe, fille de l'électeur
de Saxe, roi de Pologne.
Les derniers orne-es 11 'élaic11L pas c•ncorc
c-hantés ponr la '.dauphi11b n1 ortc que 1011L
Je monde se ·de11in ndait par (fui clic allait
èLrc rcmpl:wéc. Le dauphi n 11e se dcrai l poi11t
it sa doult•ur, mais an bien de l'ttat. Prendrait-il ln sœ111· de sa fr mmc, une infante
que les Espagnols tcnail'nLtoute .11rèLe il parCl'Lle affaire marcha i1 souhai t cl. plus ,·ilt'
tir ponr \'('r~aillcs~ Lni choisiraiL-011 IIIIC
fille du roi ctl' Sardaigne, mal gré l'amitit: de · 1111·011 ne l'aurait c-rn. Du cùté saxon, hien
rf'li ti-ei,ponr )laric-Thfrè1&lt;e'! l,'infü1cncr l'crn- cnl cndu , ùucunc dil'fi cullé 11e l'IIL sonlcrée.
·porta de l'admirahlc ma11icur d'arm&lt;-cs qui • ' Ycrsailles, la Heine seule, qni gardait au
:,mit acg nis, par les scrriccs rendus, une fo11d d'cllc-mème &lt;1 Il' petil ', coin de stani~laïsmc l , montra ck la 'Lristess1' it penser q nP
antorili con'sitlérahlc sur Louis .X\'.
En plei ne ca n1 pagnc de Flandre', s'illlpro- ~on fils ,deril'1tdrail le g-1•11drc du pri11ct' qui
risa11t 11{,gocirilcur cl dipl omah•. il s'{,1aiL mis araiLdépossédé sou pL'l'C du trùnc de Polog-nt•.
it prC-parcr dt's deux co tés, par une ad iq• )lais madamt· dl' Po111pado11r s'(- tail don11( 111 iscorrc ·pondancc, IL•s &lt;ptalrc 011 cin11 perso111u•s sion de la eo11rai11crc, cl S1a11islas Lt•1·de qni dépcndaiL le résultat. .\ 11 roi .\.ugustc, zinski, loujour~ ('hrralerl'sq111• , allait ètrl' Il'
'so11 frl•re, quïl arnil 11• prcmil'I' conrai11cu, premier il t;t:rirc au roi .\ ug-u~tt• ses l'élicitail commnniqnaiL une lettre de la lll~r11 uisc, lions. La l\ei11c n'arait (Jll'it i111po~et· il son
amour-propre t·c nou rcan sal'ri licl'' a)ift'.·s lanl
&lt;'Il ajoutant modt'Slr rncnt : &lt;, Je suis as~cz
it n1è111c de sarnir lï11Lri11sè1111e de la Cour d'autres. Que pourniL-011 rl'l'user, du resl1', it
de Frauce, et j1• ne laisse p:is c1uc d'aroir cc maréchal toujours rictorieu x, lJUi Clll'O~aiL
au 11oi ta11t de drapl'anx_ pris aux t•nm·111is
&lt;jitChjlll'S liaisons ... Le Hoi incline pour la
pri11rcssc Josèphe pour des raisons particu- ri rcnourclaiL b exploits du &lt;t tapissier dl'
lières, la sauté cl la fécondilé lui paraissant XoLn•-Damc ,1 ?
J)onzr joms après l\ocoux. l'alllhnssadt•111·
préffrahll'S i1 drs raisons polili&lt;Jncs . Le roi
de Prusse fora lJien Lout cc 1111'il J&gt;UUt'l'a pour d11 roi de Frant·t· i1 la &lt;;011 r dl' llresdl' n•t·1•1·ait
tran•rscr cl'llc affaire ; mais l'on s·e11 méfie l'ordre dt· fo ir&lt;' la dl'nta11dt• : le duc de l\i(·lwici cl il a pl'll cl'aecès dans l'.i11léricm de la lil'n parl:til pour hi ~axe t·o111111t· antl1as~adc11r
Cour. Je prends la lil,crlé d'c11rnycr une l'xlraortli11ain·, et Louis \\' l'II donnai! a,·i~
leltrt' que m'a adress1:c ces jours dcr11iers it son g-{-néral par une lellt·c de sa 111ai11. qm·
madame de Pompadour, l'i qui ponrra faire r·dui-t i anal; sai l pou1· le rni .\ ug-uste : &lt;I Sire.
juger it \'ul re Majesté que je ne suis j&gt;&lt;lS mal j 'ai l'l't'II hier une letlre du lloi Très Chrétic11 ,
dans les Pclils Cabi11cts. &gt;l Il y était si bil'II. par laquelle il me 111ande toull'S les cunlraen ellcL, 11ue celle qui ~ réi(11ait dern11:1it , pl'U dicLio11s r111 'il a essuyées L'L qui lui ont éll:
sugf(frécs par la llci11c sa fent tlll', 1p1'il a l,1ll11
de jours après, sou plus dé1·oué auxiliaire.
La lcUrc qu i assuraiL le maréchal dl' Saxe raincrc; en quoi madame de Pompadour nous
des meilleures disp~sitions de la marq uise fai- a bien srn·is, car elle est au mieux avec irl
sait aussi accepter il l'omhragcusl' snsccpli- 1/eine... Les Pùris 111 'onl cxlrèmcnH' lll aidé
hilité dtt suldal un a('lc réœ11l du Hoi. li t'll Loule celle affaire: ils sont amis de la l'.trns'agissait de la dérision prise en Ja,·eur t!u rile, cl con1111t• ce ·011L t•nx. qui ont foit lt•
prince de Conl i. cl &lt;[Ui dcYaiL é1idc111nw111. mariage de la llci1tl', il, u11l Loul ponrnir ~ur
le cas fr héanl, menacer la prééminence du ellr .... Ccso11l deux perso111ia;.:t•s 1p1i 11e 1·c1de11t
111aréclnl . au profil d' un 1·iral d'ailleurs imli- pui11t paraitre cl 11ui, da11s le fond. so11L \'omigne : &lt;( Yous serez sans doute ét.unnt:, 111011 dfrablcs dans ('l' pa:s-ri, parcl' qu 'ils fo11L
cher maréchal, d'arnir él{, si longll'rnps sa11,; mo11rnir Ioule la 111athi111•. Ce soul lllt'S amis
arnir de 111cs 11011 rcllcs; mais 1·ous 11e sen•z i11limcs d1• tous lt·s ll'mps, et CL' so11t ll's plus
pas fùché q11a11d YOlts saurez que j'ai toujours honnèlcsge11s cl les 111cilleurs ci1oyc11s, 1·c que
attendu u11c répo11sc qu e le roi rnulait faire sont peu de l&lt;'r a11t·ais. &gt;&gt;
Cl'l élogl' de la niarq11ise t· I tk ses :11nis,
;'i la ll'ltre que rous m'éerirez. J"es11ère que
par un hornme aussi 1Jic11 placé que le niaréce que vo 11x &lt;làire~ 1·è11ssi1·a. Le roi mus c11
dira plus long que moi. Yous sarez qu'il a cbal pour juger exactement des hommes , ne
donné au prince de Conti une patente. Soit montre pas sculemenL qu'ils ralcnLmieux que
dit entre nous, celle patente l'a salisfai l et a leur répu tation ; ou y peul roir aussi. ,1uc les

, _______________________
ressorts secrets de l'l;;lal soul dt'~it c111t·e leu rs
ma111s.

La Cou,· était alors ;\ 1"011taiud1leau pou1·
le royagc annuel. La rC'ille du retour il forsai lh·, . le Roi déclara la 11011 relie cl Lout le
mo11clc fut chez Leurs Majestés, thl'z le Dauphin, chez ~lcsdanw~. r hcz la &lt;( petite Madam(• ,1 cllc-mt1ml', lillc de la défunte, pour
faire ll's compliments d'nsage. Le Dauphin
1rs acet•plail sans joie cl répondaiL mal aux
rérért·nc·1•~. Ll' lloi. au co11train•. semblait
transformé, &lt;( s1• portait fort bien, l'ai r gai el
décidé, s ·amusa11L assez, t·c 1p1 'il n'a rail "Uèrc
parn faire, parlant beaucoup. bic11
l'orl
ohligcammcnt 1) . Il s'était montré de plus ml
pl us galant auprès de la marquise. 1111c XatLier était rcnu peindre. sur son ordn•, e11
llia11e d1assl'rl's~e. St•s al tc11lions pour la lll'illc
conti1111aic11t. .\ l'arrèl q11 'on fai~,lÎt il Chuisr.
en rcrenan t dl' Fontaincl,lcau, il s't:tait as;is
i1 sa table de cm,1:.rnole l'l : araiL.joul:, ('e qu'on
11'araiL p;is rn depuis des a1111écs. Lïdél' d11
mariage dt• so11 fils PLde l'arrirée de la joli1•
l)auphine, que lui promellail Maurice de Saxi•,
le rq.!ai llardissait ; b projets de fëll', les préparatil's, ll' céré111011ial l'occupaic11L, le faisail'11t trarnillt'ragréablcnwnlarcc les ministres.
Ccux-ei éLaienl obligés, en mème 1.c ntps,
de l'l't·1•1·oir les a1is de madame de Pompadour, d'atT1•pt1·r pour la première fois l'i11 t&lt;'r1t•:1t io11 de sou autorité, qui s'ex pliquait bien
pour les questions de cc g1•111·e. mais qui peu
it [)l'll allait s'étendre sur tous les domaines.
J;uu d'eux, honuèlc homme cl saus t'1111crnis,
11uoique d'espri t causlique. le marquis d'.\rgcnson, a d1'1 cll"pl,iirc i, la marq uise . Chan111
Jlrét1·11d, d'ailll·ur~, quï l 11·a pas de talents
sulli,ant~ pour les .\lfai n•s élrangèrl's : on
l''.1ppcllc (( ll'.\rg·e11son la bèt&lt;· )) . pour le
d1, t111g11rr du eomtc, son frère, qui co1111ttt'l
si hicu l'arl tic se so111l•nir clans le momie.
.\.11 rommcnecmt•nt de l'a11nfr, il 1•st prié dl'
rcnwtlrl' ses l'o11('tio11s it tif. de Puisieux: il
quille la Cour, furieux c&lt;H1tr1• la farnri t1•.
d&lt;-pité de ne point assister an maria:.re. q11ïl
préll'nd aroir préparé l'l do111 1'11uu11c111· sera
pour d'autre~.
Cc mariaf(c était dcn·11 u l'affai rl' de la
manp1ise. 11011 moins que celle de &lt;c sou ma1-é&lt;:hal ll , ai11si c1u'dle 110111111ait fa111i lièrcmcnl
füuri tc de Sase. Elle paraissait décider sui·
tout. Le duc de Gt•s1Tl'S, Premier genlilhommc de la Chambr1·. wnail prendre dl'S
ordres chez clic. Le Pré1ùl des marchands lui
apportait les dcssius d11 eorLège triomphal r L
d!'s chars 111agnifi1p1es 1111i dcl'aicnt parcourir
Paris, pendant b Jëtes de la \ïllc, srn1 bolisant ~lars, !'Hymen, Cérès, Bacchus· cl le
raisscau de LuLècc. Elle choisissait les coulems, approurait les cost1111rns et les l'lllhlèrnes. "\ ussi ai émcnl que des que~Lions
d'habillement 011 de thé.Hre, elle ré,oll'ait les
épi neuses difficultés dl' l'éLiquclll'. Lr floi
n'aya nt inl'i té pour Chois:, Olt 1'011 dl•rait
recernir la Dauphine, 11u'irn petit uombre de
clames, tou tes femmes, liUcs ou sœurs de personnes en charge, clic clcmandai Lcelte farnu r
pom une madame de Baschi, sœur de sou

et

Louis

XV

ET MAD.li.ME DE Po.MP.llDOlfR. - - - .

mari, qui tenai t 111ai11t1•11an t it sa plaee la 1u:1iso11 de l'o11d1• Tonrnehl'm: com me ce til n·
111• Sl'mblait poi nl s11ffüa111. l'lll· disai l 10111
h,1111 .it ~a loilelt1· : ,1 ,Il' 1rnis t;lrl' r11111ptér
parmi les gra11ds ufficin s : ma belk-srnur
p1•111 donc ètn• mise sur la lisll· ! &gt;&gt; Et 1t, noi
aj outait de sa mai11, cil suu rianl, le nom de
madame d1• Baschi.
Les billets d'i11rilalio11 p:,ur le bal paré
embarrassent M. de Gl's\'J'es . it l'ausc dl' la
quantité d1• sollicitl'urs. Il en parle au lloi .
raco11ll' le d1w de L11y1ws, l'i le Boi lu i dil :
11 \'ous arcz 1111 peu perdu de n ie ll's dames
de Paris; don11t·z-111oi 1·otre liste; 111ada111e dl'
Pompadour Il', cunuail, l'l L'Iie li.:ra l'arra11gcme11L. &gt;&gt; En eflel. c'l'sl madame de Pompadom· qui, arec le !loi, a examim; celle liste,
et eclui-l'i, t':&gt;11seillé par clic scul1•, a 111 is dl'
sa main le 11un1l&gt;rc de places quïl ju:.rt•ail ü
propos d1· faire do11m•r. En rérit{-, la rnarquisc semblait 11ét• pam le rôle : 1, Elle 111l'11&lt;1!L 1,0111 cela, di l 11 11 lt:111oi11 (Cro) ), ;wcc u11c
ga1dc, une légèrl'lé et des gr.tees infi11ics. l&gt;
.\c fallaiL-il pas 1111 tact som erain pour sl'
foire accepter ainsi en des circonst.'lnccs aussi
sfricust•s? Et (Juellc aisance arai t déjit acquise la jeune lemme pour c monrnir dans
tous ers détnils, sans dt011urr pt'l'so11nc! On
trouYc pn'S&lt;Jlll' nalnrcllc la faç·o11 dont l'enrnyt: de Saxi• it Paris, comte Loss, parlait
d'cll(' dans les instructions scrrèlt•s qu'il r11roya it. it nr1•sde pour informer .\Iaric-,losèphe
d&lt;'s diu,es de Frant:\'. Il les répétait, sans
duull•, dt• rire roix, dans le canossc qui aml'nai t la pritH't'Ssc de Strasbourg ù Chois~ :
,1 )ladame de Pompadou r, disai t-il, j onc un
wa11d rdle i1 la Cour. f,'am ilié dont le l\oi
lï1onort•, l'in térèt 1111 'elle a témoig111; pour
l'allia11cc du Oauphi11 an•1· la 111aiso11 de Saxe,
les insi1111atio11s qu'elle a fai tes au Boi pour
fi xer son ehoix, tou L el'la ohligl'ra la Dauphine i1 des altcntions cl i1 de bons procédés.
La 111artjltisl' a 1111 t'xccllent caractère : elll'
s·auaehl'ra il plaire it la nauphinr, qui li.:ra
sa cou r ,tu !loi t'II Lénwigna11 l dl' l'amitié it
1111e darne 1
111c la llei ne comble de ses politesses. &gt;l
La pr:ll('l'SSl', :, qui s'adressaient dl's défi 11itio11s aussi précisl's, aYait qu inze ans ù pei11c
cl lieaucunp d'ingénuité; elle 11e ponrai l t\lrc
renseignée de manière plus avisée et plus
discrète. Lorsr1ue, au milieu de l'élincclanl
défilé des fe mmes parée · cl courcrtes de pit•rrcrics 1111'011 lui présenta, clic entend il le nom
de la marquise de Pompadour, et 1·iL ~·ara11ccr une des plus jolies femmes dt• la Com ,
clic lui donna YOloulicrs un de ces sou rires
qui s'épanouissaient aisément su r son graciwx YÎ~agc d'.\llcmanclc.
Le second mariage du Dauphi n l'u t l'élC-bré
le \) lël'l'icr 17.1,7, presque cxaclcmcnl deux
années après le p remier. Chariuc jouruéc
rcprodnisil, arec peu de cha11gemcnls, la
journée col'J'espontlantl'. On ne sc111hlaiL pas
se douler du chagrin 1p1'apportaic11Lan pri 11cc
des s0111-cnirs rappelés de telle façon après uu
si court rcuragc. Dans la ch:ipelle de Versailles, la 111èmc solenni té splendide se répéta;

l1·s 111èn1es cu rieux s'c11tas~èrc11I daus la Gah·ril' l'l Il', .\.pparl cnwnts, le~ rnè111es dames
l'II wa11d habit for111èrl'11t la haie du prcrnil'r
rang- ponr le rl'lour d11 cortègt'. Le ha l paré
au Manèg(', le banquet royal, la toilette se
lire11L comme la premit'.· n· l'ois.
La (( mise au li t l&gt; eut lieu da11s la mè111c
('ha111hn•, lt• nonvcl apparlcmcnl du Dauphin
u·ayant pu ôtrc prèt i1 tem ps . .\près la bénédiclion du lit, les rideaux. scion l'usage, rcslèrt•11L oun ·rts quclqu('s 111inutcs, toute la
Cour 1·cn1plissant la chaml,r1' . Ll' lloi enrop
amiC'a lcmenl le nwrfrhal de Saxe clans la
rnd lc, pour causer 1111 moment arec sa niè('e
l'L dimi11m'r p:.&gt;11 r elh• la gène de cl'lte ('l'l'é- ·
monic. 1,·e111'ant scmhlai t pt&gt;u embarrassée;
111ais le Ua11phi11 , clerant tous res reg-ards
i11rlist:rels, ~e mil la co11 rcrlurc sur lt· l'isagc.
Ce l'ut moins pa r timidité, 11011s dit-on. que
p:rnr caclwr h·s larme$ qui lui n•11ait•J1I aux
)'('UX. Marie-,Josèphe all.ii t aroi r hcsoi11 de
loul SOII t'llltl'agc JJUUI' supporter ('(' S premières froideurs, et de Ioule sa ll'lldn·sse
pour ronq11fr1r 1111 cœur (Jlli refusera pe11danL des a1111ées de se donner i1 110111·t·a11 .
.\ 11 ha! paré, mad ame dl' Pompadom a dansé
le mc1111ct , une des prcmièrC's après les pri11eess('S, r t a élé forL ad mirée . .\ 11 bal 111asq11é, oi1 to11 L Paris est 1·eml la roir da11s sa
110111·c•lll' fo rtune, el le dédai•rne le domi no et
•
1 011rcrtc111e111. brillante
"
trt0mpw
l'i cnlour&lt;-c ; ,uais. par rnontl'll ls, elle t•sL,rnxieusc et
surrl'ille le Boi. saeha11L quels dangers offrent
pour d ie -ces heun• de foliC', do11L die a su
profi ter un j our. Le prince de Croy, rp1i se
1JJ·oniè11e da11:; le ha] en philosophe, a deriné
t·t•s st·11ti111c11ls : &lt;t Le C'o up d'œil, dit-il, étai t
s11 perhe, s11rlo11t dans la Galerir. Toute .la
ho111w rompag11ic s\ étaiL rél'ugifr. t:&lt;' &lt;pti la
rl'mlait lrès hrlle. J'y cxami11ai le Hui ma:,qué, aux pieds de madame d.e Pompadour, &lt;Jui
: él:iit charmante . Jr ne rcc:onnus le Hoi
q11'i1 l'i1up1iét11dc qu'elle laissa échapper t•11 le
royant passer sur les hanqucllcs . Madame de
Forcalquier y était : je la comparai i1 mada111c
de Pompadour et la Ironmi plus j olie cl moi ns
dl' gr,ke. E11 l'ail de ma1'tn·sSl', le !loi 11c
po11rai l mieux choisir ; aussi en paraissai t-il
épl'rdurnc11l amoureux. &gt;&gt;
Celle petite Forcalquier, qui faisait tre11Jblcr la 111ar11uise, et qni fol plus Lard la (( bcllissinta » prétentieuse du ccrclcdc madame du
llefTand cl de~ Choist•ul, était n•urc en premières not:cs du nrn rquis d'.\ nti n, fils d'un
pr1'micr mariage de la comtesse de Toulouse.
Faite au lo11r, romrnc on disait alors, clic
arnit &lt;l un beau teint , un risagc ro11d, de
grands yeux, uu très ht'an regard, c&gt;Ltous les
mou1·c111ents de ,;on Yisage l'e111bellissaie11l &gt;&gt; .
Conunc la eo4.uettcric s'y joignait, madame de
Forcal11uicr possédtt:L cc 11uïl fallait pour dcrcnir 1111c rirnlc rcdonLahle. J\lais cc n'était pas
la seule lemnll' ,1ui inq11ié1:H madanie de l 1ompaclour. Elle faisait 01Jg1•rrc·r la belle madame
de Périgord, de 1111i d le sarai L le lloi fort
otcupé. Celle-ci résistait i1 œs ardeurs arec
une froideur respectueuse que la farnritc ne
comprenait guère. Cependant la comtesse de
Périgord était naiment rcrtucusc cl le fit

�- - - .111S TORJ.JI

_ _ _ _ _ _ _ _ __

____________________J

Louis XV .ET MADAJJŒ

bien mir, en s·exila11L rolontaircme11t tians
sa terre de Chalais, pour mellre lin aux assiduités rornlcs.
lfautr~s s'i11gé11iaic11t it arrarhcr le lloi il
sa marquise. La princesse de l1oha11 Sl' mu11lrait cncurc; une colorie hardie lui opposai t
la gru ·se comlcssc de la Mark , muside11nc cl
,.,"alante' 11ui lt'nait it mcllre le lloi sur sa
liste. E11fin, plus dén•111111enl i11trodui tc par
so11 père, M. de Luxc111huurg, 0 11 voyait su r
les rangs la prinn·sse de l\obcct[, de l'ill11slre
niaiso11 tle )lm1lmo1·ern;y, j1•u11c, très courtisée, très jolie, qui plaisait l'isible111c111 au
lloi ; elle poul'ait, s'il se laissait prendre dara nlagt', rég11er par l'i11Ll'lli~c11c:c rn111n1t! par

Li;

L:.\L l'.\RÊ. _

taroris, décounil c11fin ce11t ot:casio11s diflërcntcs de faire goùter ses gr.lccs au maitre
l'l de rcnoul'cler le cadre oit ù!pa11ouissait sa
jeu11c beauté.
. . . .
Ll's spectacles d'a111alt•11 rs, q111 fa1sa1l'11t
l'urcur it Paris, cl da11s les chùtcaux tics prnl'i11res, He l'urenl pas introtluits it la Cour
pour la première lois par madame de Pompadou r..\ l'époque Ott elle s'en al'isa, une des
f'c111mes 11ui avaient tll's mes sur le cœur
du lloi. madame de la Mark, c11 arail t·u l'i11iLialil'c cl jouait l'o11éra tians so11 apparlcn1e11l
tl11 Chùleau, al'cc u11c lrou pe formée de ses
amis, sans aucu11 acteur de prnl't•ssio11. Plus
a11cie1111cmenl, seig11eu1·s cl darnes araient

G 1·,ll'/t1'C

.le ,\.-j.

l)UCLOS, ,( ,1prè;; ,\ UGUSTI, Il ~ S .\I H·.\UUI,. (C.l/&gt;il!c/ ,les J;;;/.im p:;;.)

tl o1111t: rég11l ièn·111L·1 1l la co111édie i, ~larl) dt•raul le lloi cl la lll'illl·, l'a1111ée 111è,11e q11i
s11iril celle de lt·u r mariage. La ma r'l11ist'
ra111ena parmi les tlircrlisseme11ls royaux t'l'S
spcl'lades de ~alo11, du11l loutl' la F rant:t' dn
X\'ll lc siècle l' U[ J'l'll,.(OUentc11[. ' .\ p1
•ès j° al'UÎI'
recueilli ses plus lirilla11ts surrès dl' soeiill',
CHAPITRE I V
elll' puurail se t'l'uire assurée de b rl'lrou,·L•r
deranl le Hoi. Suu cœur y élait 1,lus i11lércssé
Le triomphe de la Marquise
que sa ra11i1é 111ème: œ u'élail plus po1u: u11
L'hin•r mèmeott St'S iuquiétudcs furent ll's publie, mais pour u11 Sl' UI spct:latt'll1' qu L'I ie
plus f'u rles, madame de Pompadour i1!re11la, allait s'cfforeèr dt• briller et de plairl'. Il s·asans para1I re y w 11~l!r, u11 cxœlle11l 111slr11- gissait, en prouran l ;\ Lous que s1•s tall'11Ls
me11l de 1léle11sc. Par le Lhéùlre des Cabi11els, ég-alaie11l ses dia rm:.:s, de !aire sentir il Ltmuur
dont elle do1111a l'idée au llui el qui devint le pri x de les posséder.
La troupe fol aisénwnt composée. Les duc~
la .rrande occupation des intérieurs, elle sut
am~ser l'entourage, se rendit agréable à bcau- de Nivernois et de Duras, qui araicnt déjà
i;uup tle gens, se t:réa u11 petit r uyau lllt' de joué al'ccla jeune femme, l'aidèrent il rqireu-

la l1t•,u11é. Pour que 111ada111t' d1• 1'0111pado11 r
~anl;\l, parmi tanl de ru1wu1Te1u:es, la plare
e11Yiél', rc 11'éLail pas Irnp de 10111.cs 1t-s rl'ssourccs de la femme, de toull'S les adresses
de la femme d'esprit.

circ sr~ amusements. Le premier, un des plu~
aimables esprits du Lemps, y gag,.rnil c1·èL~·."
ad111is dans le parl intlirr du HOI, rc qu il
n·a,·ait pu uhll·ni r par d'aul1·t·s ,uie,. Liu truisiè111c dur, )1. d1• la \'allièn•, lrb t·x péri111~11té des rhoses du théùln· cl qu i arait lui111ème une srè11l' it so11 d1;ilt•at1 de Champ,,
dl'renait Il' régisseur de n·ll1· tll's Cal,iul'ts:
l'ahl,é de la Cardl', st·tTl'lai,·e el l,ibliul hfo tirc
de la marquise, élait 1101111111: "oul11cur.
Les slnluts de la ron1pag11ic, discutés en
ron1111u11 l'l adoptés d' un a&lt;.:rurd u11a11i111L', ~tip11laie11l IJIIÏl JallaiL proun:1·, pour ètrc l'l'tll
ro11 1n1e socil"Lairt', 11u'u11 ne jouai!. pas po11r
la première lois el qu'on n'au rait poi11l W
l'

110,·il'iat ;\ lai rl'. l.erhar111a11I l',pri t qui i11"pir1·
n· pl'lil ducu n1e11L t'Sl luul t·11 lit•r. dans_h-s arLirll'~ relati[s aux da111cs : 11 .\ r1 1dc \ Il. l.1·~
arlrin•s ,l'ulcs jv11iro11l du droit de thuisir 1t-s
011\Taµ:1·s q uc la I roll pc doit rqiréscnler. -:.\ ri irl1• YI l l. Elles au ronl pareille111e11l le dru1l
tl'imliqm·r lt- jour de la repréH·11latio11, _d.1·
fi~cl' IL" 11nn1hre des répétitions, cl d'en dl'Sl"nt·r le J.Olll' et l'lie111·t·. - .\rtirle IX. Chaq11t·
"arle11r sl'ra le1111 ck 8e 1,·oul'cr a' 1·11t·111·c 1n·s
'
précisl' dési~m:e pour la l'l;pélition, sous lll'illc
d' uue arnen~le qnc lt-s aclriecs st•ub fixero11I
l'llll't' t•IIL·s. - .\ r tide X. On arcunll' aux aelrice, scul l's la dl'mi-hl' t1l'e de gr,kc, passé
la11uellc l'amende 11u'cllc~ auront. c11w_L'.ru.e
sera décidée par clics beulcs. 1&gt; Hien II ela'.t
plus galant cl plus français qu' une telle n'dactiun, 1111i allrilrnait aux l'eu1111cs n11c clwr-

maule lFa11nie sur les hornrnc~ qu'elles daigna.icnt,admellre il leurs plaisirs.
La première pièce ful répétée à Chois~, o:t
l'on se rendit pour cela en grand mystère, r t
représentée au retour, le ·! 6 jamicr 1747. Le
théàlre était drt&gt;ssé dans la Petite Galerie des
Cabinets, celle qu'arni t décorée Mignard et
qui se dégageait par !'Escalier des Ambassarleurs. On s'habillait dans l'ancien Cabinet
des Médailles du Hoi. Les Premiers gentiJsbommes de la Chambre, qui dirigeaient les
officiers des Menus-Plaisi1·s et qui tenaient
dans leurs allribulions tous les spectacles de
Versailles cl de Paris, n'ayaicnt po:nt eu à se
mèler de celui-ci. Le directeur des füHiments,
~I. de Tournehem, avait tout amé11agéel fourni
les costumes cl les accessoires.
La comédie, choisie dans le thé.ilrc dl'
~foliè.-e, exigeait peu de frais cl parlait il
l'intclligc11cc plus qu'aux yeux. C'était le 1'arluffe. pièce toujours opportune it la Cour el
11ue la marquise dcrait lrourer profit à monlrcr au Hoi. ~ous n'a"ons pas la première
distribution de roles; mais on peut penser
r1ue madame de Pompadour brilla, dans celui
ne Dorine, par la sùreté de ses intonations
1·t les gr,\ces de sa coquetterie. Avec elle
ouaient mesdames de Sassenage cl de Pons,
el la .duchesse de Brancas, douairière. Le
personnage principal était confié au duc de
la Vallière , et les au tres hommes étaient
füJ. de :Xirernois. cL\ien, de Meuse et de
Croissy. Un peti t orchcslre d'amateurs se
composait de Mlf. de Chaul nes cl de Sourchcs, arec quelques-uns de leurs gens, qui
,:1aicnt musiciens, et de M. de Vamp:errc·.
~c111ilhomrne ordinaire des plaisirs du Roi.
Comme on tenait alors à rester en petit
cercle, quato1·ze spectateurs seulement formaient l'auditoire : le Roi, mesdames d'Eslradcs el du ]~o ure, le maréchal de Saxe.
MM. de Tournehem et· de Vandières, Je prèmier rnlet de chambre Champccnetz, son fils.
11 et quelques autres domestiques du Hoi ».
L'entrée fut refusée à beaucoup de personne~.
au prince de Conti, au maréchal de Noailles,
au comte de No:tilles, bien qu'il fût gourerneur de Yersaillcs, cl mème au duc de GC'svres,
Premier gentilhomme en année. l\icn ne
marquait mieux la rnlonté de Louis XV de
séparer entièremc11t de la l'ic royale cc genre
de plaisirs particuliers.
Au!: jours suil'ants, un cul plusieurs comédies de La Chaussée, de Dufresny cl de Dancourt. De noureaux acteurs y parurent : le
duc de Yilleroy, le comte de Maillebois, fils
du maréchal, le marquis de Gontaul, M. d'Argenson le fils, la ma rquise de Livry cl su1·lo111, pour les roles de be1wté, madame de
)larchais, une des plus aimables femmes du
Lemps, parente de la favorite, amie comme
elle des gens de lctlrcs, et qui maiulcnant les
reccrnit cl les réunissait /i sa place. L·orcheslre se renforçait aussi, et le cher 'Jélyoltc
renait y faire, en amateur d'instruments, sa
partie de violoncelle. Le talent plus que la
naissance donnait accès dans la troupe de la
marqui ~c·. Le gros duc de Charlrcs, quoique
1. -

llisT01u.,. - Fa,c I·

fils d11 premier prince du sang, s'estimait
fororisé d'obtenir un bout de rùle.
Au spectacle succédaient quelques contredanses. Bienlol, de courts opéras d'un aclc
y furent ajoutés; enfin les soirées se terminèrent par de petits ballets, la marquise étant
aussi sûre de sa danse que de son jeu. li fallut
augmenter la troupe, et du même coup le Roi
entr'ouvril la porte à des spectateurs plus
nombreux. Le Dauphin fut inrité arec la
Dauphine el dut faire bonne contenance .
malgré le dédain qu'il affectait pour madame dr
Pompadour. Elle emporia, d'ailleurs, ce soirlà, Lous les suffrages, sous l'accoutrement
rillageo ·s de Colclle, dans les Trois Cousines
de Dancourt. Par exception, le Roi pcrmellail
qu'on applaudit, cc qui ne se faisait jamais
au spectacle en sa présence. Les privilégiés.
admis il l'une ou l'autre des représentations,
en faisaient au dehors la chronique bienreillante. Ainsi celte distraction de la marquise et
de ses amis était entrée dans la vie habituelle
de Versailles. On en parlait d'anncc : on sami t que Lous les lundis arait lieu la comédie
des Cabinets; c'était aussi régulier que « !'Appartement » le mardi ou le grand Opéra le
mercredi.
On n'a\'ait point osé, de longtemps, convier
la Heine. Madame de Pompadour en brùlait
d'emie, mais il était difficile d'en amener
l'occas:on. La Reine, par principes religieux,
n'aimait guère le lhéàtre et ne se souciait pas
de rehausser de sa présence les succès de la
marquise. Elle saYait que son lecteur Moncrif
composait les paroles des dircrlissemenls
qu'on mellait en musique pour les Cabinets;
mais elle souffrait avec peine que le trop
aimable académicien, un de ses plus assidus
familiers, fût en liaison aussi intime avec
la femme qui y réglai t Loul. Moncrif arait.
comme auteur, ses enlrées aux représentations, et quelquefois, au sortir de la comédie.
il \'enail, de l'autre coté du Chàteau, chez le
duc de Luynes, où se trouvait presque toujours la Reine. Un soit· qu'il arri,·ait, ayanl
obtenu son petit succès de rimeur, comme le
livret imprimé circulait de mains en mains,
la Heine le prit, le parcourut et , du ton
d'autorité qu'elle avait quelquefois : cc Moncrif, dit-elle, voilà qui est fort bien, mais en
vo:là assez ! » Telle était la prérention il
vaincre; Lou tes les pensées de la marquise ~·
tendirent.
Pour la soirée lJUi devait terminer les spcrtacles de l'hiver, le 18 mars, le Hoi risqua
son invi talion à la Reine. Ce fut en accordant une gràcc qu'il savait devoir lui toucher
le cœur. Elle tenait cxtrèmcmcnl, par espri t
de jus Lice cl de bonté, i1 voir maréchal dl'
France un rieux soldat méritan t et modeste,
4u'elle aimait beaucoup, M: de la Mothe. Elle
osa en parler au Roi, clans une de ces visites
matinales qu'elle lui faisait chaque jour, dès
son réreil, cl oü maintenant elle reccYait
quelquefois une parole affectueuse. Le.Roi,
prévenu du·désir de la.Reine par la marquise,
l'assura qu'il ne serait point fait de promotion
sans que M. de la Mothe y figurà t : &lt;&lt; La
Heinr, raconlr Lu ynes, par111 forl louchée d1•

DE

PoMPADOT.m - - ,

la réponse du Hoi, el ayant YOulu lui baiser
la main, le Hoi.l'cmbrassa, cl il lui dit qu'il
n'ayail pas rnulu lui proposer d'assister au
dernier petit cliYertissement de ses Cabinets,
parce qu'il avait trouvé que la pièce qu'on y
jouait était trop libre cl ne lui conrcnait pas.
mais qu'on en jouerait une autre samedi qui
pourrait l'amuser et qu'elle lui forait plaisir
d'y venir 1&gt;. La Heine trouva le 11oi « charmant Il et vint au petit théàtrc, avec M. de
la Mothe et ses bons amis, le duc et la duchesse de Luynes.
La pièce que le 11oi jugeait faite pour elle
était le Prejuge' à la Alode. La Chaussée ~an it mis eu sc~nc un mari amoureux de sa
femme, mais qui craint de faire paraitre ce
sentiment, l'amour conjugal étant devenu
un ridicule dans le monde. Peu de gens à la
Cour, en effet, acceptaient cc rid cule, car,
dit l'abbé de Bernis, « la foi conjugale n'était
une vcrlu que dans l'cspt·it de la bourgeoisie &gt;&gt;.
)[. de Luynes a noté l'impression des spec~
Lateurs lors d'une autre représentation de celle
comédie à laquelle la Reine assislaitégalcment:
&lt;&lt; Le ridicule que l'on y roit donner à l'amour
conjugal a fait naitre quelques réflex:ons sur
la présence de la Heine à un spectacle où
madame de Pompadour joue aYec toull's les
gràces et l'expression que l'on peut désirer. 1&gt;
Le premier soir, la chronique du duc est plus
brère; il faut lire entre les lignes l'éloge de
madame de Pompadour, qui a parfaitement
tenu un rolc délicat, et de l\I. de Duras, qui a
rempli supérieurement le personnage_du mari ,
1c encore plus difficile à jouer ».
Sur le petit opéra à trois acteurs qui suh·it
la comédie, Bacchus et Él'igone, de Mondonri lle, nous arons des détails moins discrets :
&lt;&lt; M
adame de Pompadour joua tout au mieux :
elle n'a pas un grand corps de ,·oix, mais un
son fort agréable, de l'étendue mème dans la
roix; elle sait bien la musique el chante arec
beaucoup de goùl. Elle fait Érigonc; madame
de Brancas, qui fait Antonoë, joue a·sscz bien ;
elle a une grande rnix, mais elle ne chante
pas arec le mème goùl que mada me de Pompadour .. .. Les danses, t1ui sont faitrs par Deshayes de la Comédie italienne, sont fort jolies;
il n'y a de femme qui danse que madame de
Pompadour. M. de Courlenraux, qui est un
grand musicien, danse avec une légèreté, une
justesse et une précision admirables. Madame
la Dauphine, qui élait enrhumée, ne put pas
l"enir à cc pcLil spectacle; ai nsi il n'r arait
IJUe le Hoi, la Heine, M. le Dauphin et Mesdames, mais sans aucune représentation ; le
Hoi et la Heine sur des chaises à dos, l\I. le
Oauphin et Mesdames SUI' des pliants )) . Il n'\'
arail « derrière » ni officier des gardes, ,,'i
capitaine des gardes, cl l'on roYa: l dans r assistance le mahichal de Noaille; cl le maréchal de Saxe.
Ainsi prcna;L fin, dans un triomphe de la
femme aussi complet que celui de l'actrice et
de la _danseuse, .la première série des représentat10ns orgamsées par madame de Pompadour. Elles n'araicnt été inutiles ni à l'éclat
de son prestige, ni il l'atlcrmisse1nent de ~a
~iluatio11.

�,
'H1STORJJI

------------------------------~--------J

la guerre), l'attendre au retour tlu Conseil ;
D'un hi,·cr à l'autre, de Sérieux théne,ueul:. dans ce moment il rnus écrit. Pour ce qui il me donna une grande audience .... J'allai
me
regarde,
vous
connaitrez
arec
le'
temps
se déroulèrent. Louis XV fit dans les Pays-Bas
chez M. de Puisieux (ministre des affaires
sa quatr:ème campagne, que marquèrent la ma façon de penser pour vous, et peut-ètre étrangères), qui me pria pour le lendemain et .
victoire de Laufrld et la pri~e de Bcrg-op- serez-vous persuadé que je mérite des amis. me promit de parler. J'allai chez madam~
Zoom. Maurice de Saxe y gagna ses derniers Je ne demande l'amilié des gens que j'aime, d'Estrades, la grande amie de la marquise,.
lauriers, et le comte de Lowendal son bàlon que quand ils me connaitront bien; vous et· chez le cardinal de Tencin. Enfin j'allai,
de maréchal de France. L'absence de a Ma- voyez mon équité. Vous voulez, dit-on, aller en vrai courtisan que je de\'enais presque
jesté, qui fut de qualrr mois, et le deuil pour à Rome; cela retardera rotre retour, que je tout de bon, frapper à Loules les portes qui
la mort de la &lt;1 reine de Pologne », mère de verrai arriver avec uai plaisir ». Le Lon est menaient à la fortune de cour, sans négliger
la Heine, firent perdre à la Cour une partie ici d'une femme stlre de sa situation, et qui, toutes les aulres qui y mènent plus nobk'de son éclat. Madame de Pompadour Yop- prrssentanl une contrariété, souhaiterait l'évi- ment.
geait beaucoup. Elle passait son temps, a,cc ter pa1· une alliance d'intérèts.
&lt;&lt; Je ,•is le soir le Roi au grand couvert
deux ou lrois amies, à Crécy, où s'achc\'ait
avec
M. le Dauphin et Madame la Dauphi1w.
Hors de la Cour, cette laveur si complète
son magnifique chàtcau, à Choisy, où son
Madame
de Pompadour y vint, bien jolie cl
appartement était toujours prèt, à )lonlrelout, n'est pas connue de tout le monde. On per- bien parée. La Reine était retournée à Ycrqui était une maison de campagne dominant si Le à croire que le Roi Ya se lasser, si cc sailles, fort incommodée d'une rérolutio11
le coteau de Saint-Cloud, bientôt abandonnée n'est déjà fait. A écouler les ennemis de ordinaire à son àge, et Mesdames J'araic11I
pour La Celle, habitation plus rapprochée de madame de Pompadour, comme le marquis sui,ic. Je reYins chez moi mettre en ordr1•
Versailles et que la marquise achetait à Ba- d'Argenson, qui lui attribue son départ du cl faire copier un mémoire, très fort pour la
chelier. Elle menait partout sa fille, la pelile ministère cl lui a roué une haine féroce, sou grandeur de ma maison, cl arranger encort•
Alexandrine, et voyait sou,·ent )1. Poisson, de créd;t ne tient que par des fils, aisés à tout ce que je pourai mcLt1·e en usage pour
rompre. Chaque semaine il espère, il attend,
11ui clic n'arnit cessé de s'occuper.
il
prédit le rem·oi; du fond de son cabinet, il réussir. Les deux grands coups étant frappé~.
La réhabili talion de ce tendre père, obteje ne cherchai plus qu'à faire dire du bien de
nue régulièrement du Conseil d'Etat l'année en fixe l'époque arnc certitude, il consigne moi el parler en ma fal'cur au Hoi et i1
précédente, était couronnée par une mesure avidement les indices qui l'annoncent ; il madame de Pompadour, pour qu'elle lui
destinée apparemment à lui faire oublier ses accepte comme faits établis des baYardages parle plus fort pour moi, de sorte que je co11vieux déboires. En aoùt l H7, par lettres recueillis par ses gens sur les bancs du Palais- Linuai de me coucher tai·d el peu dormir.
données au camp de la Commanderie, le Hoyal; il Yoit, ainsi que dans une halluci&lt;1 [Le lendemain] je tàchai d'ache,·cr dt'
Roi concédait la noblesse à l'ancien commis na Lion, la favorile maigrir et enlaidir Lous mettre Lout en usage: je remi à )1. d'.\raux ,iucs, I&lt; pour scniccs importants rendus les jours, arec une santé ruinée, crachant le gcnson le mémoire de la naissance qu'il joiil l'État arec autant de désintéressement que ~ang, dégoûtant le Hoi ; il croit « qu'il y a gnit à l'aulrc. Je 1·cstai Loule la toilcllc dP
de zèle » et la marquise s'amusait à choisir huit mois qu'il ne lui a Louché le bout du madame de Pompadour 1, lui faire ma cour.
les armoiries que d 'Hozier réglerait pour le doigt » ; il se persuade de bonne foi qu'elle )f. de Bouillon , inl la remercier de la sur11ourd anobli. Ce fut un « écu de gueules à est abreuvée d'avanies par la Famille royale, , irnnce qu'i l renait d'obtenir de sa cba1·g&lt;·
deux poisson , en forme de barbeaux d'or, cl que le maitre lui-mèmc lui marque dure- pour son fils, et cela le plus bassement du
ado~ és; cet écu timbré d'un casque de profil ment qu'il a as ez de sa pré ence ! Les vrais monde et à impatienter; matière à belle.,
orné de se lambrequins d'or cl de gueule ». témoins de la Cour, Croy el Lu)·ncs, par la réllcüon qui ne m'!.¼:happaient pas, quoiqtu•
Et comme l'arrèt du Conseil prérnyail um• concordance de leurs journaux, démenlent je fusse un peu dao le cas rl bien occupé dt'
indemnité au sieur Poisson, pour les dom- celle chronique extraordinaire.
mon affaire. Le maréchal d'llarcourl ) , int
Le premier notamment, qui, à ce moment
mages qu'il a,·ait subis. ce fut « messire Franrcmc~icr d'tm ton différent. ... »
\'Ois Poisson, écuyer, seigneur de \'andièrcs el mèmc, tient à ètre renseigné a,·ec sùrelé sur
li ;es ·ort assez d'un tel récit que madamr
de Lucy 11 , qui donna au Trésor quillance dl' cc qui se passe, nous assure que le pouroir de Pompadour a plus d'influence qu'aucun
féminin est assis plus solidement que jamais.
cent mille livres accordées par le Hoi.
prince du ::ang et qu'aucun ministre, cl qu'il
Hien n'était refusé à la jeune femme, el Le gendre du maréchal d' llarcourl a l'ambi- est m.¼:essairc de pas er par clic pour Loutt•,
nulle crainte ne la troublait plus. Louis X\' Lion d'ètrc compris dans la prochaine pro- choses. Voici maintenant le tableau des Caallail revenir plus épris que jamais, cl l'oppo- motion des maréchaux de camp ; la façon dont binets où, cinq jours apri•s son arri\'ée à Fon~iLion se tai ait dernnl cette per istan~e de la il s'y prend pour sollicitc1· el le choix de ses Lainebleau, M. de Cro)· a oblenu de souper.
passion royale. ~laurepas gardait, auprès de appuis garanlissent l'impartialité de ses obser- Le jeune colonel a eu, dit-il, la sottise de SL'
la favorite, des dehors irréprochables. Le ,·ations :
« La tèle me tournait d'inquiétude, sen- fàchcr de cc que le Roi n'ait pas daigné lui
eomte d'Argenson, qu'elle arait inquiété l'anadresser la parole, après la campagne asse,
née précédente, jugeait prudent, pour-le mo- tant de quel intérêt il était pour moi d'ètrc dure qu'il Yicnl de faire; mais il sait que S.1
ment, de ne point lier partie avec ses ad,·e1·- de celle promotion ou non. Je vins au lever )lajc Lée l souvent maussade hors de son intisaircs, et de « se l'accrocher avec elle »; il du Roi faire ma ré\'érencc d'arrivant, ensuilt• mité, el la faveur des Cabinets efface Louit·
comblait ses protégés des arantagc dont il il sa messe, el d'abord après je courus chez celle amrrtumc :
dispo ait comme ministre el, durant la cam- madame la marquise de Pompadour, a,anl
« Il )' arnil à Lablc, ainsi que nous éLiou,.
pagne, qui le tenait continuellrment aux cotés qu'elle en fùl de retour. Je lui demandai une prenant par ma gauche : M. de Voyer, d1•
du noi, ne di ail pas une parole dont elle pùt audience, qu'elle me donna dans le moment Pons, de Tingry, de Meuse, madame de Pomdans son cabinet. La tète remplie de ma prolui savoir mam•ais gré.
padour, le Roi, madame d'Estradcs, )1. d1•
Le seul homme qui fùt de force à la com- motion, je lui parlai assez longtemps el for- )laillebois, madame de Brancas la grande.
battre, Richelieu, éLait à guerroyer en Italie tement, la pres anl virnmenl de s'intére5 er M. de Nivernois, le bai·on de Montmorcnci.
pour rentrer maréchal de France. Mais il pour moi, etje lui lus mes motifs, que j'avais de Coigny, maréchal d'llarcourl, de Croissi,
sarail trop bien Ver ailles pour se risquer à rassemblés, de services seulement, n'osant de Sourches, de la \'allièrc et moi. Les soudistance à une lutte inégale. On échanrreait, parler moi-mème de ma naissance. Cela l'en- pers me parurent, tout comme l'année derau contraire, des billets charmants el de petits nuya peut-ètre, ce qui fit qu'elle me reçut nière, fort gais, aimables, libres sans sortir
sen-ices : « J'ai reçu volre lettre, Excellence, assez froidement ; cependant elle me dit de du respect. Le Roi m'y parut de plus en plu~
écrivait la marquise, et j'ai parlé au noi sur- lui laisser mon papier, qu'elle le ferai t lire charmant et ne pou mit èlre mieux là : douL
ie-champ. li est fort content de Yous, ain i au Roi; c'était là cc que je demandais. En- poli, gai, aimable, parlant beaucoup. t1·ès
que tout le public. Je \"OU laisse le plaisir de suite je restai à sa toilelle et, étant Lard. bien, toujours j uste el an'c es prit cl agrément.
l'apprendre dC' lui-mèmP. car jr crois que .j'allai de là chez M. d'Argenson (ministre de

Lo111s
'.&lt; Le~ comédies des Petils Cabinets, que l'on
prep~ra1t, pour_ les reprendre plus fort que
pma1s à. Versailles, fai~aienl une partie des
~m-_ers~llons: Madame de Pompadour, qui
~ br1lla1t extrememenl, a,ant tous les talents
i::h~rchait à am~ser cl à 1~ctenir par là le Roi'.
qm, sans y a\'01r de goùt, y formait les siens
pour ce que l'on appelle agrément el bon ton
(~u, m~ndc: l'l il a\'ait en CL•la i11ti11iment profi le. cla11t alor:. lort aimable dans son parti-

ë7 .M.JIDAJIŒ Dë 'PoMPADou~

qu'il donnait à ces plaisirs, le Roi ne laissait
pas_ que de beaucoup travailler, mais un peu
moms ce rnyage que l'bir('r dernier les
rhasscs_éta?l plus fréquentes à FonLainebÎcau.
li . par_a1ssait que,_ c_1uoiqu 'il fit beaucoup par
lu1-mcm:· _~es numstres pr~n,mt aisément un
?rand crcd1t sur son espriL, il s·en rapportait
a eux sur p_rcsqu~ .tout; ainsi, sans qu'il Y
rùt de premier 1111111strc, chacun l'était dan~
·on dt:partemenl. oi.1 il fai~ait faire pr~squc

BAT.ULLE DE LAt:FELD.

culie~ el cela apnl beaucoup influé sur so11
extéri~ur, de sorte qu'a lors, la LimidiLé étant
,ecouec, ?11 po~vait ~ire qu'il était parfai~emenl bien dcgourd1. Il me pai·aissail touJO~rs qu~ Lous l_es gi;?nds ~t bons principes
lm reSLaienl, mais qu ils étaient (comme c:csl
fort l'usage à la Cour) accommodés cl mitirrés
par l'agrém_ent du bon ton et l'usage le plus
général, qrn tend à ce que l'on se persuade à
la fin le ~-ice permis, pourru que l'on lie s'y
donne &lt;JU arec des sortes de ménagements et
O(' la belle manière• .... )lalgré tout le temp,

XV

ministre; niais, sur les !?l'andes affaires il
.
.
.
e
'
.est mcerlam s1 le Roi lui confiait toul étanl
né : éser\'é sur cet article, et je serais l~nlé de
croire qu'il en était plus amoureux en amant
&lt;ru'en ~mi. ))
· Le Louis XV qui nous est montré ici
dcssioé d'un crayon re~pcctncux, mais sincère:
es_t celui que madame de Pompadour a :,11
d~gag('r de l'élhè ennuyé cl taciturne du card111al de Fleury. Lt• fond demeure obscur l'l

Tablew de CouoeR. (M11séc .te Versai/les.&gt;

tout cc qu 'i_l mulaiL, ccp!)ndanl arec ménagl'mcnt cl cramlc des rapports de leurs ennemi~
au lloi, qui cherchait le bien et aurait désiré
è~e instruit: il se donnait mème quelque~
som~ pour c~I~, mais peut-être pas assez 011
n: s y prena1t-1I pas bien. Comme on gagnait
ais~mcnt sa confiance, ses maitresses la prenaient plus aisément que les aulres el comme
il aima~t beaucoup madame de Po~padour.
-elle avait un très grand crédit. li ne se faisait
prc q~e ~inL_ de gràce sans sa participation,
&lt;'l' qm IU1 al11rait Loule la cour d' un prrmi&lt;'r

inquiétant, mais le, dehors sont tels que lt·
Roi _reut être dit, sans trop de lla~tcric, (1,
gent1lbomm? le \&gt;lus accompli de son royaume.
On en_ devait faire honneur à la femme qui
exerçait sur !ui l'influence de tous le jour~.
et ~u portrait de laquelle le mèmc pt•intrt'
re\'1ent avec complaisance :
«)f~damc la mat4uise de Pompadour était
rengraissée et mièut de firrure que J. amais
~ d'
o
c,e_sl--t1re extrèmement jolie
et pleine de'
grace el de Lalents; elle avait même celui de
son état. parai~sanl être né1· pour remplit·

�c::-

111STO'J{1.Jl

_

_

_ _ _ _ _ _ __ __ _ _ _ _ _ _ _ J

crttc plaw. Elle Sl' môlail Je beaucoup de
rhoses, san~ l'll nroir l'air ni en paraitre occupée; au contrairl', elle alTeclait, soit naturcllrn1enl ou par politique, d'èlre plus occupfo
&lt;le ses prl itcs comédies on d'antres bagatc!les
que du reste. Elle faisait beaucoup de pelltes
a1rncrrics an Roi et employait l'art de la plus
li;1c ~ala11terie ponr 1~ relt•nir. Dans les com111cm·1·n1c11ls. l'llr d1cnhait /, plaire à tout le
rnoudt•, po11r se faire des créalur,•s, cl surl?ul
des grns de n,arqm'; alors, éL:int plus al_h••:mic rl connaissa11l loul son monde, elle cla1t
1111 pcn plus décidée cl moins pnire_1ian~t'.
mais toujours assez pol:c et cherchant a fa~n:
plaisir 011 du moins il le paraitre. 11 JI est ,11se
·de p1·éroir, à ces derniers traits, que le car:1ctèrn de la femme, qui 11c s'impose plus ll's
d forts d'aulreloi~. li•ra dominer bic•ntol l'esprit de coterie..
Cette rie &lt;les intérieurs, il laquelle tfü!
présidP, sr modifü• 1111 peu c:haquc _annéL•.
L'hiw r suirant , it \"ersaillr·s, on se plaml yue
lt•s spL·clad cs prennen t de plus en plus de
plate et qu·on fait moi us d'an;ul'il aux ~o.urtisans rp1i 11c jouent pas dans les comcd1cs.
Cc ne sonl plus les chasses seules qui conrln i~cnl :rn x soupers, cl suurcnl mème IL'S
,·hasscurs soul sacrifiés aux comédiens. Ccrl:1ins soirs, l('s Cabinets semblent emahis par
une &lt;! cohue &gt;&gt; . '\. 1. de Crov lroure inco1wenanl de l'Oir &lt;c les jeunes g~ns s'y fourrer 11 .
cl s'offusque d'y rcncontrf'r « :jusqu'à .th'.s
trente-cinq personnes ! &gt;l )1. de Luynes ccr1t
rp1ïl ~- a, &lt;&lt; clans la pclile galerie, une ta ltl1:
lono-ue wmme relie d'un l'éfortoirc ,, . Parmi
lanf de risagl'S uourcaux, r1uc lni fait accepter
la marquise it l'occasion de son thé.Ure, le
Hui 11\•st it l'aise r1u 'arec ses anciens familiers.
t'&lt;'UX ljlt'il ruit depuis des années autour de
lui. li reslc pour eux le mailrc IJienrcillanL
qu'ils aiment ,·éritablcmcnl cl que le reste cl,·
la f.our ne connait point.
rn après-midi dt' dfrl'mhn• 1748, il a rarnt'né ses chasseurs an Peti L-Chàtcau, c·c~li1-clirc it La Cl'llc, l'aim:1ble maison où plus
d'um• l'ois dt&gt;s fètcs ingt'.nieuscs, des bergeries
dans les jardins, des hallets in1prorisés sous
lts berceaux onl amusé ~a mélancolie. Il y a
lrou ré i1 taLle 111;1dame de Pompadour cl ses
amis, 1·t la surprise qu 'il leur a faite parail
l'aroir mis d\·xrellcnlc hu meur. Jus tement
la lll!H'&lt;JUisl' duit allr r it Pari~ c.:c _jour-là, pour
:1,s:~1er it la première représentation d'une
tra.,édil' dt' CréLillon, Calilina, qu'&lt;&gt;ll«i tie11L
i1 .~pplaudir . .\ trois heures, lt&gt; lloi la ronrluit ù son carrosse et rcnlre it \"cr~aillcs. &lt;1 Il
11·y cul pa~ de li;;tc le soi r, di t M. _dr Croy;
le J\oi me lîL dire par le maréchal d llarr,ourl
de monter i1 cim1 heu res, d nous soupiunC's
tout en haut dans les petits petits (sic) Cabinets du dessus, dans le plus grand intérieur,
rien que six arec le noi, sal'Oir : le Roi, l_c
maréchal d'Hareourl, M. de Flcur.r , m01.
.\l. de Joyeuse, le fils de .\l. de Croissy. cl_ so;•
père. Le noi fu t charmant dans ce peti t mierieur d'une aisance et mèmc d'une politesse
infini~s; il me parla beaucoup ; ensuit:, dans
le cabinet du tour, il lit allumer un lagot cl
11:n1s fi l tous ass1·oir a11lo11 1· rolllnHi lui, sans

la muiudrc distinction, cl nous causàmes arec
la plus grande familiarité, hors que l'on ne
pourait oublier que l'on était ar_cc son m~ilre.
,\ dix heures, nous rimes arrm1r la ru1 lurc
de la rôarquise; il alla la troUl'er, et nous
~orlimes, bien &lt;·onlenls de œ l.le farcur particulière. &gt;&gt;
Celle joul'llée. 011 la marquisL' prolégl'a
u11c tragédie, rapjicllc !t• relie qu 'i, cc momcnl
clic aimait jouer dans la llépubliquc des
lettres. Son &lt;r Méeénat &gt;&gt; féminin, plus lard
loul entier déroué aux arlislcs. l'était alors
aux écrirains ..\in~i l'a~surait-clle au présidcnl
de Malesherbes : « Jaime les talents cl les
lclll'cs, cl cc S&lt;'l'a toujours pour moi un grand
plaisir &lt;JUC de conlrihul'I' au hon henr dl' ceux
r1ui les cullirc11l 1J. l.;!lc faisait pc1:si_o1_lllL'r sur
la casscllL• les soixante ans de Crcli11lon. l'i
obtenai l de l'lmpriilll'ric lloyalu uue édition
,·ompl L·Lc de ses. œmTes. Elle allait act.:uC'i llir
le petit Jlarmontcl, qu 'un lui lbignait rommc
un fu t.ur grand homme, d lui lll'OCUl'l'l' une
place dans les hurcaux tles B.Himcn_ls, pou_r
qu'il cùl du gén:_c loul il loisir. Hcr1ns rt•sla1 I
son co11seillt'r. toujours ohligl'anl pou r ~1·s
eonfrèrcs cl désintéressé pour lui-111ènw : &lt;1 Jl'
n'ai r1u·o1·c pu l'ai re dc1JiC'n it l'abb,:. éC1'\,1itl'llc; c'est le seu l de mes amis qui soit dans
le cas &gt;&gt; . Guidée par le guû L Je ct'l honnèle
homme, l'ile se tenait au courant dPs prod uctions nouwllcs, dissertai t des pivccs de tht:àl rL'.
s ·oc&lt;:upait des élections i1 J'.\cadémic•. .
.
\'oit.aire lui dcrail prcs&lt;JUI' son la11 teuil
parmi les Quarante : s'il arai l lini _par aroi_r
pour lui b Jésuites, it forrc de pol, trssrs, 11
lu i 111anqu:1 longtemps l'agréme11Ld11 lloi. qu e
la marquise seule put obtenir. Le bon Budos.
soutenu par d ie. arnit réussi t:galNnC'11I :
mais die s,•rrait art•c non moi ns dt• zèlP 1,•
médiol're abbé Le fllanc, ami du peintr,·
La Tour el l'l'ilir1ue ordinai re des Salons dans
le Afe;-c111·e. A li. de \"a11dières, qui lui recommandait Gresset. ellr répundai l : « Je rons
assure, mon frère, r1uc j'ai dit à M. Gresst'L
(Jill' je nr dirai pas un mol pou r lui. atll•llllu
que j e m Ïnlércs~c pour l'abbé L,• lfü nc. Je
rrois les plal'cs de l'.\cadémic décidées dar~s le
1110111c11L présent : r1u 'il se tienne Lranqwllr .
et je lui proml'tS •111'it la prc111ièrt• n1cant1•, je
111'L'mplo:crai pnur lui aroir l,•s l'Oix des jlL'l'sunnes Je l'Académie q ue je tonnais. c ·t•sl
un homme sage cl 1·crlucux, mais qui a peu
d'ami · 1&gt; . La marqn ise s'r·xagéraiL sans doull'
l'influL'lll"l' 11u'cllc t royail a\'Oir, car Gr~ssf'I
l'emportait sm l'ahhé, 11ni Il&lt;' dcrnil jamais
ètrc élu .
L'auteu r de Ve1·t- Verl, alors dans $a grandl'
glo:rc de pclil poète, dcr ienl l'obligé de madame de Pompadour pour une de ces fareurs
r1u'clic ·sait distribuer arec r,r.lcc. Lin char:
mant billet lui apprend un JOUr IJUe le Ho,
lui accorde ses entrées aux représentations
des Cabinets. On y prépare sa comédi(J du
Alechanl, ainsi 11uc /"Enfant Prodigue dt•
\"ollaire, cl bien que ces pièces, jouées déjà
sur les théùtres publics, n'exigent point la
préscnC"e &lt;les aùtcurs, madame de :omp~dour
a j ugé équi ta ble de leur procurer I occasion de
r,•t·t•roir un éloµ-t• 0 11 1111 e11c·o11rag1·11H'nl Liu
•\l

l OÜ \.\.,_

Hoi. Grc~scl, discret t'L fi n, fait admirablement profiter des circomla11ccs; i_l plait ~ tous
ses interprètes, el lui-mème admire de s1 bon
cœur le duc de Nirernois, dans le rolc du
~lécbanl, qu'il conseille à Rosclli, l'~cteur_d&lt;'
la Comh lie-Française, de reni1· étudier le JCU
du grand seigneur.
. . . .
C&lt;·s honneurs réussissent nwms a , olta,r&lt;'.
li est déjü insupportable au !loi. par s,•s
empressements, ses familiarité_s. ses l~1çons dt•
prendre la parole cil'ranl. 1111 l't me~1c, 1111
jour. de le lircr par la mandw. li 1émo1f{ne ,;;1
grat itude il sa proleclric-c par 1111&lt;' m_aladrcsse
sin rrulièrc. na1·i de sarni1· t)ll °Cll&lt;' ra JOll&lt;'l' SOII
pc1~onnage de Lise el d"ètrt• com-ié il l'~pplau~
dir, il lui adrc~sc par ar::tn(·c œ cumplnrn'nl •
\insi donc , ous rèunissi z
fo us I,•, a;.ls, ,~us les goûts, Lous les lalc111&gt; tic plain· :
Pompadour, vous embellissez
La &lt;.:om·, le Parnasse et Cythèr,•.
Cha,·mc tic tous les cœurs. h·i•sor rl'un Sl'UI mur(d,
Qu"un sort si Lea u soit i:lc1·11cl !
One rus jours précieux soient marr1uès par tirs_ f,'•le, !
Qui• la paix ,taus 110s chamj&gt;s re1·icnne arec Lou,,!
Soyez tous deux sans en11rr111s.
El ·1ous deux gardez ,·os conquèlrs.
1

I.e 111adri!!al csl tr,1p joli pour rcsll'I' S('&lt;TPI,
l'l la 11ia rtp1i:c. parfai1t•111&lt;•nl llaL1&lt;-r,_ne 111anq_nt·

pas dr le faire lire. li rourl \\•r_,a1lll's, arr11:l'
riiez la llr im·, rhcz I&lt;• Dauphin. chez Mc,damc,, oit l't•lfol c,l bien diffén·nl. (;hacu11
lrourc ,candaiL• nsc• el'lte comparai~o11 de~ eo11quètcs. ('t fort in1perli11cnle la prédictio11 de
leur dun:c. Le lloi marque son méconlcnlt•mcnl. l'L madarnc de Pompadour s'ari~r alors
rp1\•lie a t:Lé louée hors de sai~on . Qnanrl
\"ollairn e11 tre chez die, crnyanl lrournr des
risa.,cs souriants cl les félicitation~ d'usage. !'
s'ap~r~·oil, au silcnrù gt:néral. qu_ïl a l'X~'C!l',
pour la Cour. les liccnct's qu ·au l?r1sc la pol'Sl~L 'iwcnlurc s·,:bl'llilr dans l'ar1s; chacun sait
qun \"ollaire csl en dis~r'.\ce. Son départ pour
Cirer nl de lit pour LmH.:l"lllc. arec mac_lame d11
f.hàtr•lct, rst n•f!ardé t·ommr 11nC' f111tc; ~rs
ennemis répandent qu'il l'SI c~ilé_. 011 ne llll_:'
po~nl fait lanl d'honnt'lll' ; mais il a rompu,
de lui-mèmc tpt'il l'alail mic'.1x_ ne pas. rcparaiL1·c i1 \'crsaillcs. Quelque lro1dcur sen. est
µ- lissée clans S&lt;·s rapports m·cc la marrp1:s1i.
Toujours soull'ranl, souvent en l'0),1ge, 11_;,
d"cxcellenlc~ raisons pou r nt• h'. P1.11 s ,·on·:
sans renonct'r pour rcla i, se Sl'l'\·11• d ('lie cl ;1
crm1pt('r m r son déro11cmc11l.
.
_
La première occasion est l'n,orc a propu,
t!L- ù1éùt re. Le poète Yicnl de faire rcpn:senlt•r
Semimmis , arec un suet.:ès conlcslé, car St'&gt;
adrnrsaircs ont mrné une forte cabale t'II
rappelant. la rieille tragédie de Crébillo,n SL~r
le mèmc sujet. On a compo. é _~cl~n l habitude une parodie, que la troupe 11.."lhcnnc ?011
d'abord donner il la Cour pendant Fonta11wblcau, cl Yoltaire a la faiblesse de s ï1:ritcr
pat· arance des égralig11_111·es d'un ~lonllgni_Ses lell.res sont remplies de dol~anc?s cl
tl ï m ectÏl'cs · il les multipl ie pour fai re rntr rdire ces rep/éscnlalions qui l'ont, dit-il, bafow•,·
derant le Roi un de ses gcntilshonunP~Élanl à Commercy. chez le roi Stanislas. il
le prie d'écrire it ·1a Reine, emoic lui-mènll'
ii la bomw pri nee~sl' 1111t· supplique- rloq1:('11 h·

,

__________________________Lou,s XY

"ET .MADAM"E. DE PoMPADOU'R. - - ~

1•1. JJar 1,• 111è11u• t·ourrit&gt;r, s·adres~c il lnul ct• lt'l'lllinét• sa carrièrl' de puùtr tragique.
qu'il a d'amis i1 la r.our. Son fidèle cl'Ar- ,\ladame de Pompadour l'a mandé chez elle,
gental est chargé d'appuyer celle stratégie à Cboisr , a rnulu entendre la le.cture de cet
épistolaire : « J'écris à madame de Pompa- ounag; e.t l'a encouragé à le fini r. !111 lui
dour, el je lui fais parler par )[. de Mont- pro1nellant une belle représentation à la Cornartel. J'écris it madame d'Aiguillon, et j'offre médie-française. c ·esl une touchante pensée
une chandelle i1 M. de )laurcpas . .J'intéresse la que de procurer une dcrniL·rc joie à un de~
p:é1é de la duchesse de Yillars, la bonté de maitres de sa jeunesse. Elle a su pour cela
mada1nc• de Lurnrs, la f.1rili1é bienfaisante rappeler à Louis XV qu&lt;' i&lt;' Grand Roi donna
du président llé~ault. que jr ,·ous prie d'en- h Corncillr, rieilli cl presque oublié, Ir honcourager. Je presse li. Ir duc de Fleur:; jC' hr ur de se 1·oi1· « ressusciter ,, . rommr il le·
rC'présrnlc foi·lcnwnt. cl sans mC' commcllrl'. disait. sur le thé,Hre de Yr rsailles.
i1 li. lt• duc dt• Gt'sn rs des raisons sans
.lfadanH• dr Pompadour di~ling1w mal Cn:réplique, cl je ne crains pas qu 'il montre sa billon de Corneille, el l'amitié a toujours suffi
lellre, qu'il montrera .... .le suis hicn sûr l]Ul' à l'am 1glcr. Le noi. de son côté, fort indifrous échaufferez ~I. le d11c d'.\umont .. .. \lrs férent au poùtc, prend l'homme en affection.
anges, engagez li. l'abbé de Bernis it ne pas li entre dans les idérs de la marquise. donne
ahandonnr r son eonfrèrt', it ne pas ~onfft-ir l'ord re de jouer Catilina cl décide de rcnou1111 opprobre qui arilit l'.\ cadémic, à écrire 1·elcr al'CC magnificence les décors cl les cosfortcmcnl de son coté il madame de Pornpa- tumes, comme on Yicnt de le fairr pour
&lt;lour ; c'est cc que j'espère de son crcur et de Se'miramis. Jamais le Sénat romain n'aura
son C'S pril, el ma reconnaissanrc ~era aussi 1:Lé plus coquet sur la scène, arec srs toges
longue que ma rie &gt;&gt;.
de toile d'a1·gcnt bordée de pourpr&lt;'. Le sncLa Reine &lt;'L ses pieuses amies se soucient etis semble assuré d"arancc, non sculcmrnl
peu d'épargner quelques lazzis i1 M. de Vol- par lcs admirateurs de Crébillon, mais surLairC'. La duchesse de Luynes lui répouJ qu&lt;' Ioul. par la bruyante cohorte des ennemis dP
les parodies sont d'usage el qu'on a bien \'oit.aire. que Piron conduit m1 combat. I,;\
trarC'sti Yirgilc. Madame de Pompadour seule mode s'en mèlc, les salons s'émcurcnl, Jt,s
se mèle de l'aflairc cl l'arrange. Elle fait dirr. loges soul retenue.~ dcpuis trois mois, cl la
i, Yoltairc par Montmartcl « c1uc le Hoi Psl présence de la Cour. IPs applaudissements dl'
bien éloigné de rouloir lui faire la moindre la farnrilc, achèrcnl de donner à l'auteur
peine. cl que la parodie ne sera point jouée l'illusion d"tm suprèmc triomphe. Le noi lui«'11 sa présene!\ ,&gt;. ~fais !(, poète n'es t pas
mèmc s\ · intéresse, attend le retour de la
satisfait : il rcul qu 'on l'interdis&lt;· aussi i1 marquise" cl lui demande aYcc empressement :
Paris; il recommence ses plaintes. ses pro- 11 F.h hicn ! arons-nous gàgnr nolrr• procès'?
testations. au nom de l'honneur des lettres arnn~-nous réussi'! 1&gt;
blessé rn sa personne. Celte fois. l&lt;'s bonnes
Voltaire, qu ·exaspéraien t tous ces Mtails.
,·olonlés sr lassent ; ml. lc-s Prr mi&lt;'rs gen- s'efforçait en rain de croire il une chute comtilshommes ne s'cngagrnl poin t, cl M. d,, plète : 11 La c., balc rcul bien crier. mais cllr.
\laurC'pas nr scmhlc pas r otiloi,· pril'cr lrs ne rcut pas s'ennu yer, et il n'y a persomw
Parisiens d'un de leurs amusements fal'oris. qu i aille Mil b deux heures pour arnir 11•
La marquise doit inlcn cnir encore, auprès plaisir dC' me rabaisst:'r ,1 . t e pu blic continua.
de tonies l&lt;'s autorit és de cour qui règlent les pendan t une ,·ingtaine de représcnlalions, il
spectacles de la capi talr. Elle obtient C'nlrn porter son argent au guichet de la Comédie.
l'interdiction délinitire. r.l ,·end la paix /1 On gotha avec respect cc patf1étiquc démodé,
l'imagination ~urrxr itrr de snn ami.
qui ne manquait point de grandeur. Helvé-

pan: it Supltnd ti; \'ul Wtire s1•11l garda l'alTaire
sur le cœur et rnulu l à son tour composer un
Catilina, qu'il appela Rome sauve'e, et où il
donna des leçons à son rinl. Il allachail à cet
incident de sa rie une e~1lrème importance;
il en parlait à tout propos, écrivait par exemple
an marquis d',\i-gcnson : « Les personnes qui
,·ous ont olé le ministère protègent Catilina:
cela C'St juste ! &gt;&gt; Les mols qu'on prètait it
Louis XY achcrnienl de le dégoûter de sou
monarc1ue et &lt;le l"achcminrr rcrs Potsdam .
)fais c-'csl surtout contre madame de Pompatlour qu'il s'indignait, sans oser cependant
écrire ou1·crlcmcnt ec qu'il pensait d'elle. Il ni!
pournit excuser cet esprit dr, femme de n'avoir
su préférer srs ourragcs à ceux de Crr billon.
(&lt; les plus impertinents, disait-il. el les plus
harhares rp1 'un ennemi du bon sens ait jamais
pu faire : madame de Pompadou.r me faisait
l'honneur de me mettre immédiatement apri•s
cc grand homme ... ,&gt;.
•
Jamais il ne pardonnera à la marquise d'a,·oir
sonlrnu cc cc Yicux fou lJ. Ilien n'effacera œ
rp1 'il a pris pour 11ne injure pcrsonnrlle. ni les
bontés passées. ni la discrétion sm· les bons
oflicrs rendus, ni ceux qu 'il sollicitera cncorr
el qui ne lui manqueront jamais. Quinze ans
plus lard, quand r lk mourra, il proclamer,1
" son allachcmcnt cl sa rcconnaissanC'c ,, .
rC'ndra un hommage sincè&gt;rc il la lemme philosophe el la louc1·a d'aroir prnsé &lt;c comme il
faut ,1; mais il liu era à sc•s amis le sccrC'I
d'une rancune indéracinablr : &lt;( Quoique madame de Pompadour eùt protégé la délestablr
pii•ce tic Catilina, je l'aimais cependant, tant
j'ai l'ùmc bonne; elle• m'ayait mêmr rendu
quelques prlils srn·icr. ... ,, .

Le duc de Bichcl:cu rrparnl i, Yersaillcs.
au retour &lt;lu si,')gc de Gènes, tout reluisa11L
&lt;le son litre neuf de maréchal de France. Il ,.
eut un instant de joie parmi les ennemis d~
la marquisr. au cléhul de 1749, quand l'habile jouteur, que n'arair nl point désarmé les
prérenanccs épistolaires. ,·int prendre son
année de Premier gentilhomme de la Chambrr.
tius disait que le c.1raclère de Catilina éL.1il rr Toul le parti courtisan, annonçai t d'ArgenQuelques semaines après ces émotions. peul-être le plus beau qu'il y eût au thé:Hre.
\"ollaire s'enflamme de colères noul'ellrs. JI en cl le président de !\lontdsquieu, enthousiasmé son, cra)nl beaucoup son arriréc, cl Yéritarcut, celle fois, à un de ses confrères, i, par la brochure, écrivait que son cœur était blcmcnl il est capable de donner de bons
relui-là mèmc qu'il reproche à la marquise décidément fait pour le dramatique de Crr- coups de collier pour la gloire cl la stîrclé du
tic lui préférrr. Le l'ieux Crébillon j 'csl laiss1: billon. Madame de Pompadour rcc11eilliL donc royaume, pou r chasser la maît1'esse 1·ot11riè1'e
louer outre mcsurr. &lt;1 par la canaille 1J. aux quelques suffrages, cl l'on Lroura natu i·cl qt1t' r i ty J'(tnnique de la Coll!'. &lt;'t pour en clonncl'
11 11c aulr&lt;'. 11 llt~s Ir~ prr miC'rs jours. rn cllel.
d(:pens de l'auteur de la seconde Semii-amis: la dédic.,ce du poète lui rcndi't hommage :
Hichclicu
affichai t son désir de jouer un rolc,
1•11 sa qualité de censeur royal. il a propos,;
« Il y a longtemps, disait-il, que le puhlir· de départager les coteries. de reprendrt•
Lll' retrancher des rcrs admirable~ de ·cellr 1·ous a dédié de lui-même un ou1Tagc rpti lh'
tragédie. ~l il n'a point refusé son approba- doit le jou r qu'à ms bontés : heureux si on l'oreille du Boi et. s'il r avait liru. d'utiliser
tion /1 la farce des Italiens. Ce sont lit des l'eût jugé digne de sa protcclricc! Et qui ne sa connaissance des femmps pour &lt;&lt; crosser
abus intolérables d'un homme r n place, des sai t pas les soins que YOus arnz daigné 1·011s la petite Pompadour comme une fille d'opéra &gt;&gt; .
,, procédés ind igncs 11. Mais le grief le plus donner pour retirer des ténèbres un homme Tanl de prélcnlion en imposait à bea uco up dr
s~ricux r ient de la Cour el rrgardc lrur prn- absolument oublié? Soins généreux qui ont monde; le maréchal aYail un cortège à Ycrsaillcs quand il passait, C'l une grosse audience'
lcctrice commune.
plus louché que surpris : que ne doit-on pas le malin, i, son b w.
Depuis longtemps, Crébillon arail en pré- attendre d'une àme telle que la Y0lre! )J
On a1lcndait la prcmir•rc bataille qt1'il allai t
paration son Catilina, dont ses amis disaient
On !oublia promptement ces engouements liner, cl l'occasion lui fut offerte par la marmerreille, mais qu 'il n'achcrait point, jugeant et ces querelles : Crébillon cessa d'ètrc cornquise elle-mèmc.
P IERRE DE

NOLHAC.

�''

..

'.)

\.Le .géil~a?. _
ly/ardy
.
.
.:.

~

.

impuissants. Ce qu'il, y .a dc''plus merveill_eux.
c~ !1 'esl pas que Jean ~ardy ail pu devenir e11
sept ans _'général de division, c·e~t que cc!
ancien fourrier ait acquis à l'ancien régiment
de Royal-)fonsieur des connaissances aussi
étendues, qu'il se soit troul'é en mesure de
porter si aisément, a\'ec autant d'autorité et
de confiance •en soi, les rèsponsabilit~s du
commandement.
Ses mcmoires militaires sont des modèles
d'observations précises. Au delà de la frontière, sur tous· les territoires occupés d'abord
par l'armée des Ardennes, puis par l'armée
de ambre-et-)leu e, chaque point est releYé.
chaque cours d'eau étudié, char1ue roule el
mème chaque sentier indiqués a,·ec les avantages ou les difficultés qu'ils présentent pour
la marche des troupes; la population et les
foici, par exemple, un fourrier de Royal- ressources en approvisionnements de chaque
)lonsicur qui, à l'àge de trente ans, aurait village sont soigneusement notées. Le général
peul-èlre attendu plusieurs années encore son ne se contente pas de reconnaitre le terrain,
bre\'el de sous-lieutenant. Les \'Olontaircs il se met d'a,,ance en face des éventualités de
d'Épernay le choisissent pour leur chef el, la guerre. Telle position sera bonne pour
au bout de quelques srmaines, la canonnade prendre l'offensi,·c, telle autre pour la résisde Valmy le fait chef çe bataillon. Une fois cc tance ou au ?besoin pour la retraite. Ici on
premier pas franchi, -les a,·ancements se sui- trou1·era un gué, plus lo:n un endroit fayoYenl aYec rapidité, justifiés du reste par de rable pour jeter un pont sur la Moselle, sur la
rudes campagnes el par de brillants états de ~ahe ou sur le Rhin.
serrices. A trente-deux ans, celui quê l'anTemps heureux et glorieux où il s'agissait
cien régime aurait laissé. pour toujours officier non pas, comme aujourd'hui, de reconquérir
subalterne, reçoit le bre\'el de.général de bri- des fragments de la patrie mutilée, mais de
gade. Commandant l'avant-garde de l'armée p_ousser en avant, · toujours plus loin , la
des Ardennes, le gént:ral Jean Hardy suit le marche des armées françaises.
sort de celle-ci lorsqu'elle se fond à Fleµru s
· Toul le travail de Jean Hardy se fait sur la
a\'eC l'armée de ambre~ct-)leuse el passe terre étrangère, sur l'éternel champ de baalors sous le commandement de Marceau. taille -que nous offrent, au dPlà de notre
Avec Marceau il prend part à la conquête de frontière, les territoires allemands. Cc sonl
la Belgique, à la prise de Maeslricbl, au des études d'ensemble sur les positions miliblocus de Mayence . .Marceau mort, c'est lui taires entre 'l'rèves el Coblence, · sur les comqui, à la tète de douze mille hommes, assure munications qu'il est possible d'établir entre
les commun:cations de !"armée de Sambre- la Muselle et le Rhin. Le Rhin lni-mème est
et-)leuse arec l'armée de Rhin-cl-Moselle.
dépassé. L'auteur des mémoires 5C demande
La bravoure explique une partie de ces si, sur· la• riYC droite du fleuve, la France
événements, mais il · y a bien autre chose n'aurait pas un intérèl commercial à favoriser
que la bra\'oure. Les qualités militaires se la navigation de la Lahn. Puis ce ont les
développent avec l'e~ercice du commande- Pays-Bas de Luxembourg 11 Maestrichl, c'est
ment, le coup d'œil s'aiguise, la puissance de le Danube qui aüircnl l'attention du général.
travail s'accroit! C'est comme une ascension
L'irwasion de la France en 1792 a si miséprogressive de toutes les facultés. Aucun de rablement échoué que, quatre ans après, il
res ré ultals n'eût été possible sans une très n'en reste en quelque sorte aucun sou\'enir.
forte préparation anlérirure. L'cxemp!e de Aucune crainte d'un retour oflcnsif de l'enJean llardy nous apprend"une fois de plus nemi ne perce dans les préoccu pations de nos
que ce sont les cadr~s iinférjeurs de l'ancien généraux. Ils ne regardent jamais en arrière
régime qui. ont
1isé Iles armées .de fa pour assurer la défense du sol national. La
Rérnlution, que sans l'instruction militaire, question ne se pose mème· pas à leurs yeux _J
sans la force de résistance des vieux soldats Ils vont devant eux a\'ec une confiance absolue
qui les encadraient, le 4i .''!?!le;n~nj , pat.riO"c ~ dans le succès de leurs armes et la certitude
tique et le courage des volontan-ès eussent été de la victoire. C'est ce qui explique leur inr royable audace. lis ne doutent jamais ni
1. CorrespondanCl' intime, 1 ,·ol. in-12. Paris. Pion.
En lisant la forrespondance intime et les
mémoires milrtaires 1dti général Jean Hardy,
publiés par 8011 pctit--fils le général Hardy de
Périni 1 , on ne peul se défendre d'un sentiment d'orgueil rétrospectif cl en même temps
d'un retour mélancolique sur le passé.
En 1789, quels hommes l'ancien régime léguait au nou\'eau, quelle transformation
opérait en eux la grandeur des événement
auxquels ils étaient mêlés , les perspecti\'es
qui s'o'trraienl à eux pour la première fois, la
possibilité pour les plus humbles cl pour les
plus obscurs d'arriver par leur mérite seul
aux grades les plus éle,·,:s de l'armée. aux
plus hautes dignités de l'État!

or~

J'cux-mèmes, ni de leurs lroupe~. ni du
résultat final.
La correspondance intime de Jean Liard)
respire le plus "if enthousiasme. 11 pens1•
quelquefois à la mort. Comment en serait-il
autrement1 Il a vu tomber à la fleur de l'àgr
deux de ses chefs, deux des généraux les plu,
aimés de l'armée, Marceau et Hoche. Mais il
ne prévoit pas la défaite. Aucune crainte de
ce genre n'effleure mème sa pensée. S'il faut
mourir, il est prêt. « Mon exi lcnce est à la
patrie, écrit-il. C'est sa propriété. Quand le
devoir et l'honneur parlent, les inlérèts particuliers se taisent. » La mort lui apparait
d'ailleurs dans un cadre glorieux, au milieu
du deuil de es compagnons d'armes, a\'CC le
cortège imposant el la pompe grandiose des
funérailles militaires. En prononçant, le
24 septembre 1797, l'éloge funèbre de Marceau, il re\'oit par la pensée tout un ensemble
&lt;le scènes et d'émotions qui exaltent les courages cl transforment la mort en apothéose :
l\larceau, le corps percé d'une balle de
carabine, se faisant drscendre de cheval et
demandant • qu'on cache sa blessure ; ses
soldat , désespéré , l'emportant sur leurs
fusils jusqu'à Altcnkircben ; son élat-majo!'
en larmes au tour de lui ; lui seul, à Lrarers
ses souffrances, conserranl la sérénité ; puis,
le touchant spectacle âes généraux autrichiens
défilant de\'ant son lit, \'oulanl rendre à un si
noble ad,·ersaii·e les derniers devoirs et les
derniers honneurs.

Il
.\ des horftmes de celte trempe, montés à
ce degré d'exaltation el d'enthousiasme, rien
ne parait impôssiblc. Le Directoire n'a plu~
besoin de Jean Hardy sur le Rhin, il Ir
désigne pour une bcs~/1:nc d'une tout aulrr
nature, stir un théâtre tout à fait diflërenl. li
s'agit de débarquer en Irlande et de soulel-er
contre les Anglais la. population de l'ile. {;11
esprit timoré ·se demanderait s'il sera possible d'échapper aux croisières an~laises, et
si, une fois débarqué, on Lromera i1 coup sfü·
en Irlande le concours qu'on espère. Jea11
Hardy n'y rega_rde pas de si près. li sait qu'il
aura sous ses ordres des soldats admirables :
les réfugiés irlandais qui servent dans son
état-major lui assurent que· les habitants de
l'Irlande n'attehdenl que l'arrivée des troupes
françaises pour prendre les armes. Il n'en
demande pas davantage, et avec une foi mer\'eilleuse dans le succès, il écrit à sa femme
qu'il s'agit d'une simple expédition de trois
ou quatre mois.
La réalitP donne 11nr série dr démentis i1

�m sTO'Jt1.ïl

-----------------------------------------.:&gt;

'ces illusions. Dès l'arri1·éll il Brest il fan, ea
rabattre. Les troupes sont dans un état de
nudité qui fait pit:é; pour les rhabil1er il n.i
reste pas une guenille dans les magasins.
Puis c'est la flolle anglaise qui croise deYant
.Brest et qui empèche d'en $ortir, c'est une
tentatire de sortie nocturne qui échoue par
une fausse manœnvre de deux frégates françaises. Enfin en nie des côtes même d"Jrlande,
c'est un combat narnl dans lequel le bàtiment qui porte le commandant en chef est
attaqué par cinq b:Himents anglais. Après une
résistance héroïque, arnc cinq pieds d'eau
dans la cale, arec un poste encombré de
blessés, les manœmres coupées. les Yoiles en
lambeaux, les batteries démontées, le go11Yernail ne fonctionnant plus, il fall11L amener
son paYillon. Le futur conquérant de l'l rlandll
se trouva simplement prisonn:er des Anglais.
Aurait-il réussi dans son entreprise s'il
était parvenu à débarquer? Il est permis d'en
douter. Eon lieutenant, le général Humbert.
parti de 11ocheîort pr~cipitamment cl san~
ordres, avec 1150 hommes cl 5 pièces de
canon, cul la bo:mc fortune cl 'allerrir eu
Irlande cl remporta mème, pendant quelques
jours, des succès éclatants. Mais la !crée en
masse qu'araient annoncée les patrio'.cs irlandais ne se produisit pas, un millier d'insurgés
à peine. mal équipés el mal armés, se joignirent à la petite dil'is:on française, qui.
après une série de combats glorieux, fut
c111·eloppée cl obligée de met! rc bas les armes
devant les quinze mille soldats de lord Cornwallis. Son épopée arnil duré quinze jours.
A la suite de l'expédition d'Irlande, Jean
Hardy éproul'C pour la première fois que!qul'
ùécouragcmc:lt. Jlab:tué à triompher de tous
les obstacles, il vient de rencontrer celte fois
deux l'nncmis plus forts que lui . contre lesquels sa bravoure personnelle el ses talents
militaires ne peurcnl rien, la mer et la !lotie
anglaise. Il en consene un sourenir si désagréable qu'on peut le croire guéri de loulr
velléité maritimr. Sa santé d'ailleurs est fort
éprouréc. Il souffre d'une sciatique ri de douleurs rhumatismales qui pendant des mois
l'empèchenL de monter à che\'al ; il Ya chercher du soulagement à Plombières, à Iladen.
:, Schinznach. Il n'en est pas moins nommé
dirisionnairc à l'àge de trente-sept ans. Peu
de temps après, le poste d'inspecteur général
aux rcrnes, en le fixant à Paris. en lui pcr-

mcllanl de co11nailre enfin les douceurs de la
\'ie de famillt&gt;. semh!c lui promel.Lre 1111 long
repos.
JII

)fais le repos n'est pas fait pour des tempéraments tels que le sien. JI possède tous les
éléments du bonheur, une position brillante
el lucralire, une tcmrnc charmante, deux
beaux enfants. Le traité de Luné,·ille semble
assurer pour longtemps la paix du monde. Un
autre amait joui tranquillement de Lous ces
biens. A peine Jean Hardy en a-t-il eu la
primeur qu'il suffit d'un •appel de clairon
pou r le faire repartir. JI est lié aYcc le ~énéral Leclerc, al'&lt;'C Pauline Donapartc. qu'il a
rencontrée à Plombières. Leur inlluencc décide &lt;le sa destinée. Emoyés par le premier
consul it Saint-Domingue, ils ont besoin d'un
dirisionnai re de choix; ils font signe à Jean
llardy cl celui-ci qui Ile tout pour les sui He.
Comme à la l'cille de l'expédition d'Irlande.
son optimisme naturel, son imperturhahh·
confiance dans le succès des armes françaises
lui dissimulent les difficultés de l'entreprise.
Il est convaincu qu'en un mois l'armée de
Toussaint Lomcrlurc sera am:antic et l'ile
reconquise.
Cc serait 1Tai si l'on 1i'a,·ail que les hommes
it comhallrc. Le débarr1uemenl se fait dcranl
le Cap-Français sans aucune difficulté. Jean
Hardy, qui commande l'al'ant-garde, rcncontrr
peu de résistance. Trois chaloupes ayan t
échoué sur des bancs de sable, près du rivage,
les soldats entrent dans l'eau jusqu·aux aisselles et les nègres, effrayés, prennent la fuite
clans la montagne. Le lendemain, dès 5 heures
du matin, la marche recommence. « J'a,·ais
neuf grandes lieues à faire, écrit le général.
aYCc des soldats qui n'avaient rien à boire ni
i1 manger. Je me suis mis à pied à leur tète:
j'ai causé arec eux pendant tou te. la route, le,
r ncourageant à bien faire et les maintenanl
dans le plus grand ordre. l&gt; .\ttaqué par Tonssaint Lomerture lui-mèmc, il lui suffit d'unr
demi-heure pour meure l'ennemi en déroute.
füilrc des die, de la cote, Lcrlcrc prépara un momcmcnt concentrique pour cnrnlopper les nè~rcs réfugiés dans l'inlfricur d,·
l 'ilc el les forcer à mettre has les armes c11
leur coupant toute ligne de retraite. 111 encorc, la dil'ision Hardy, sous les o~dres directs

du capitai11e gl:1uiral, joue u11 rùlc pr~pond1:ranl. C'est elle qui prend d'assa ut le rnornc•
où le meilleur lieutenant de Toussaint Lou,·crture s'est retranché; c'est eUe qui traYersr
au pas de charge le ra,-in où les noirs essayent
de se rallier ; c'est elle encore qui enlère unr
posit:on défendue par Toussaint Lourertun'
arec ses gard es et l'élite de son armée, et qui
s'empare de leurs approrisionnements. &lt;! La
faim, la soif, les pri,·alions, les marches forcées n'ont pu ralentir l'ardeur de nos soldats.
écrirait le chef d'étal-major au ministre de la
Guerre. La France peul èlrc fière de son
armée de Saint-Domingue. n
Diplomalc autant que brare. Hardy Ill'
compte pas uniqnement sur la force des
armes. Il croit au sncc,~s des bonnes parole~
et surtou t des actes généreux, à la propagand,•
par les idées. li parle biea la langue dr so11
temps, avec nn peu d'emphase et de déclamation, mais al'ec un accent dont la sincérit,:
perce sous des paroles quelquefois trop sonores. Il a 1111 genre d'éloquence à lui. 1111P
parole chaude cl ribrante, b:cn faite pour
enllammer les imaginations el pour cnlra:ner
les foules. li arnit fait pleurer ses soldats en
prononçant l'éloge funèbre de ~[arceau; il
aurait ému les Irlandais si la proclamation
qu'il leur adressait al'ait pn leur parvenir. Il
lrouYc les accents qui doiYen t émomoir les
nègres cl c'est en leur écri vant, en ca usant
aYcc eux. qu'il obtient la soumission dr leurs
principaux chef~.
)falheureusemcnl, tanl de vaillance, tant de
nobles efforts sont inutiles. (.;n ennemi plus
dangereux que les noirs nous guelte : la fièrre
jaune. Hardy est emporlé le premier el. après
lni, Leclerc. füchepansc, plus de la moitié des
ringt-deux mille Français qui aYaicnt débarqu1:
dans l'ile. Pendant plus d'un demi-siècle la
citadelle du Cap-Français, où fut enterré 1.,
vainqueur de Toussaint Lourerture. s'est
11ppclée le fort Hardy. Mais la domination
française ne lui surrécut que quelques mois.
Lt' 28 novembre 1803, Rochambeau, bloqu,:
par les escadres anglaises, étroitement imes ti
.:11 Cap-Français, réduit à trois mille soldab
,:puisés par la fièHC, ne reccrnnt aucun renfort de la mère patrie, se résignait à capituler.
el la France, dont le domaine colonial al'ait
déjà été si appau1Ti au siècle précédent, pe1·clait ce jour-là la plus riche. la plus llorissantc
de ses colonies.
:\LFRED MÉZIÈRES,
:Je l'Académie française.

Mesures de police
Quinze j ours av:rnt l'attentat de Damiens,
un négociant prorençal, passant dans une
petite \'ille à six lieues de Lyon , et étant à
l'auberge, entendit dire, dans une chambre

qui n'était sépa1:ée de la sienne que par unr
cloison, qu'un nommé Damiens devait assassiner lé roi.
Ce négociant Yenait à Paris.; il alla se présenter chez M. Dcrryer, ne le trouva point.
lui ér.rivit ce qu 'il avait entendu, retourna le
voir cl lui dit qui il était. puis repartit pour
sa province.
Comme il était en route, arriva l'attentat
de Damiens. M. Berryer, qui cr.mprit que ce

11égociant conterait son histoire, el que cette
négligence le perdrait, lui, Berryer, emoic
1111 exempt de police et des gardes sur la roule
Je Lyon.
On saisit l'homme, on le bàillonne, on le
m~ne à Paris ; on le met à la Tlastille, où il
est resté pendant dix-huit ans.
M. de ~Jalesherbes, qui en délivra plusieurs
prisonnier s en 1775, conta cette histoire dans
le premier moment de son indignation.

CHAMFORT .

La

Vle• amoureuse
de François Barbazanges

\ri

Dans la biLliothèque tlu'éclairait un seul
!lambeau, François Ilarbazangcs, soo luth posé
sur les genoux. écoutait le récit de Pierre.
- Connais-tu Laguenne, François? ... C'est
,:n bourg. sur la route d'Argcntat, clans la
l'allée de Lhalouzc. JI l a une place plantée
d'ormeaux où l'on danse, les jours de 110/e:
un petit pont sur le torrent et une paun-e
église au clocher carré, coiffé d'un toit pointu.
Les bicoques sont délabrées. L'espace entre les
C'oUines est si étroit que, par les rencllrs. à
l' cxtrémi té de chaque rue, on l'Oi tune muraill1•
de granit bleu cl de sombre rcrdurc, fermant
l'horizon ....
C! Nous enlrùmcs à l'auberge, qui est mw
vieille bàtisse fort accueillante, arec son toil
quadrangulaire, son escalier apparent, ses fcnètres ornées de masques de pierre en manière
de modillons. Le jardin a été coupé sur le
parc d'un petit cbàtea11, dont on del'ine la
façade et les lonrcllPs. L'hôtelier. qui rst
riche, l'acquit naguère du cMtelain, r1ui est
gueux, et ce potager planté de fleurs cl Je
légumes cousene pourtant quelrJllC lracr dl'
sa première splendeur.
!! C'est là ....
Il s'intrrrompil. souriant cl soupirant, !(,s
yeux perclus, comme regardant en lui-rnèmc lt·
tableau qu'il décri,·ait : le jardin campagnard.
divisé en ca rrés, rempli de choux \"ert bleu et
rouge prune, d'aspcrges légères, d'oignons
montés balançant une grosse boule en filirrranc
sur une tige rigide .... Les fleurs qui pous:aienl
là a,·aient déjà les nuances de l'automnr, prcs11uc toutes jaunes ou Yiolelles, ou pourpre, ou
d'un rose fané ; fleurs communes, llenrs naïrrs
dont les noms charmants égaient les refrains
populaires el les très anciennes chansons : l;i
belle-de-nuit, la belle-de-jour, la lleur-de-laPassion·, la marguerite-reine, et le piedd'alouette si rirace, et la &lt;! jalousie », et les
g'rands tournesols d'or qui rayonnent autour
d'un disque en perles brunes .... Puis. une
surpris(', an houl du jardin, quatre beaux if's
centenaires, en forme de pions d'rcbccs.
dcrenus énormes, depuis si longtemps rp1·on
ne les taille plus.... Leurs boules supérieures
se sont rejointes cl cela fait un toit, quatre
portes en arcades, un Yéritable cabinet de Ycrdure. Le jour y pénètre, comme teinté d'émrraudcetglissant 1t tra,·ers des épaisseurs d'eau.
une lumière de grotte au fond ~·un lac, qui

baigne de ,·cris rcllcls el c1·(:trrncllc fr:1id1N1r
une lourde !able de picrrp... .
... - -~c n'y puis songer sans émoi. biPn qut'
J aie I amc dure cl pros:1ïquc.....\11~1111 li1•11 ,w
sembla plus propre i, l"amour . .l'y fis parler 11•
souper, champi.gnons sanlrs. ra/::OÙL. frrel'isses, 1111 p,llé de rolaillr cl de · la tome dt•
Brach. La lillr qui arnit marrpu: 1111P j oie
rxtra\'agantr, C&lt;'penclant que nous ehcminions.
mo1~lr~i1 qurl'.JUC ~rnilancoliL'. t'l je rn'appli•1tia1 a la d1rerl11· par des t hansonnelll's
gaillardes .... J'en connais pl11s d'une! ajouta
Pierre.
·
li somit. Pl fredonna:
Lln doux baiser dessm la bourhr,
~c suffit pas, ma Cli•ri !...
Permets-moi don\".. ..

Oh! oh! dit Frauçois. c'rst 11 11 refrain
qui plait aux Chahrellcs !
- 'l'u peux dire: aux femmes de toulP,
conditions! .. . En même lcmps, je surrrillnis
f,, rerrc de b fillP. cl le remplissais sans cesse
du mcillt'ur \'in cl',\Jlassae. Birnlot l'llt'
,:arn11sa a111an1 que moi-même: &lt;'lie ril. chanta.
b~dina. fil ernl folies. r i. ~t· translil!urant i,

111cs Ieux. mr paru ! la pins aimahle maitres~!'
du mondr.
- Le• .rin cL\llassac la n'ndai1-il pins kil('.
011 loi plus indulgent?
- Jp nr ~ai,1.... La 'gdrr cil' ses gestPs,
Udat dt• sr, pr11nellcs. la dourrur· dl' son
rire. Pnfin c1•11L charmC's imprtin1s me fil'l'nl
ouhlit&gt;r qu"pflp L:tail rnaigrr C'l noi raudr et cl,·
la pins \'Île cxlraclion. Quelqurs 1,aiscrs raris
~'.'c l~iss1\rcnt la lwuchr a11ssi ;ll'(lrnte q11P si
J ara1s m,JJ·du dans nn pi1Î1Cnl. Jt• sentis l:i
l1rùlurc clr cc h:iiser jnsqu'à l'àmr . cl, pot11·
h p1·r.rni,•r1• t'ois dr m:1 ,·il'. jr fus plus faihl1·.
plus bèlP, plus épris qur je nr rn11lais ....
Franp i~ dil. t1·11n ton d':illÏ'rlncusr raill1·riP :
- Et. n ·est-cc pa~. l:i Chahrrtlt&gt; abusa de 1:1
foihll'sse. dC' la bèlisr. Je ton drsir ?... Elle t'a
tl&lt;-l'nlis,:, la l'ilainr !... Toi. l'économr ri le prérnyant !. ..
- \011. Franrois. l.a Clrnbrette aim1! ,.,
pl:iisir ri 111épriM• l'arg1•nl ....
.\I on?
·· l,"hrure al'anrait. La honnr hôh'SS&lt;', fornra!Jl1' nux amants par inelination rt pnr intérêt.
11111 !nul ]p d1·s,r1·1 it la fois sur· la lahlr ri s1·

~,.ig'.mtne ~si un éoru-g, sur la ,·011/e ,t'Arge11tat, ./ans la
'~liee de_ l_Ava/011u. Nous entrâmes à l'autergc, qui est
rme vieille ta/isse fort accucilla11/c, ai·ec so11 toit qr,adt·attgulaire, son esca/.ier apparent, ses fenêtres ornées de masques de•pierre en ma11iè,·e de modillons. (Page 185.)

�.,.

, - 111STOR..1.11
main , après J'Angelus, au lieu nommé le Gouffre
de la Fille....
- Près de l'Estabournie.... Je connais l'endrc;&gt;it.
Les· amours de Margot et de Broussol commençaient d'inquiéter François Barbazanges.
Pierre continua:
- Il y a de cela quinze jours, et, quinze
fois, l'Angelus sonné, je me $Uis esquivé du
logis pour aller tr.om·er cqlle créature! Quinze
l'ois, je t'ai conté des mensonges, mon bon
François.... .J'emmenais Margot hors la rille.
an Riou-Bel, au Puy-Pinson, itla floche-Bailly,
rt jusque derrière le cimetière, partout enfi n
où nous ne risquions pas de rcncon trcr le
Chabrillat ou le Galapian. Ces promenades
nocturnes arrangèrent un peu mes affaires ..Je
compris que la Chabrclte, fille abandonnée à
des malotrus, voulait, une fois dans sa vie,
ètrc conquise. Elle souhaitait qu'un bourgeois,
pour l'obtenir, la priàt comme on prie les
dames, el lui rendit les mèmes soins. Je n'y
avais pas trop de peine, car la compagnie de
celle méchante est des plus agréables, el jamais
une simple a~tisane ne montra tant de verve.
et de gentillesse, et de vivacité. Elle me fait
songer à l'aventure de Riquet à la Houppe,
tellement son esprit peut embellir son visage.
- Et Lon ardeur croissait. ...
- l)e jour en jour.... Bientôt je fu s incapable de penser à autre chose qu'à celte créature dont les moindres caresses m'étaient disputées chèrement. J'en perdis le boire et le
manger. Et je crois, ma parole, que si ce
manège continue, il me faudra rendre l'âme,
ou m'en aller à l'hopital des fous.
- Ah! Pierre, lu es amou reux, toi le friYole el le volage, toi que je nommais « l'inconstant IIylas 1&gt; ! ... Tu aimes cette misérable
Cha brette .... Non point, tu la désires, comme
un iHognc· la bouteille, el lu te veux saoulér
d'une si infàme passion!
.- Gr;rnd merci de la comparaison ! dit
Pierre: urÏpe'u fâché. Cela te sied, de me faire
des re1:noriirances, toi qui es de marbre et de
ghice;•véiitable-Joseph du Limousin, émule de
Scipion,. pci.iî saint .lcan en bois doré! ... Ton
t01h·,,icndra',''mon càmaradc !... Tu feras Ir
sot, ' et.,ld fü1i~oureux. à tôh tour .. .. Assuré1i1ênt,·Ia11éhalm;itte n'est pas une Astrée, et je
iie'·s1'1is' pas'· on Céladon. Je ne la veux point
è1iènùc~ ;_'J'è ,;jte la ,'eux point servir toute ma
,·ic•,·'ëf j":n=oùe même, à parler franc, que je ne
· 11{ ' t· i:u_a1s
'&gt;{ . Je
. 1a Yet)X, ~c
. Ia ~eux .... I,e
.1•:11!11f:.r,O!~
g?~~ m. ~•,i,pa~s~ra qt_1an~ JC I aurai eue._. .. ~I
tanl ~ùe Jè' rn! 1au rai pomt, cette maudite, JI'
serâÎ dè~a1fr~able à tout le monde, importun
à Ïnbl-m1M;1ê èt très malheureux.
·: . .lnEI~bi~n. que faire?
_.'._ •Si .th voulais ....
· - Q.1,rn' p11is-je?
- To\.it, o'ui, tout dépend de toi .. ..
- . J~\puis te donner la Chabrette !
_;_, Écotite. '. .. Je t'ai dit naguère que Margot -étairan;ourr,;se de toi, comme toutes les
llllcs de Tulle.... Mais elle m'a détrompé de
.mon erreur en déclarant. .. tu vas rire!. . quP
• Quinze fois, L'Angelus.so1111e, j(111e.su(s esquivé .t11 logis pour atler trouver c_ette cré.ltrere .... J'cmme11,lis Mat·111 avais la mine hautaine et reYèche .et qnr i11
/lOI hors de la ville. partout où nous.ne risquions pas de re11conlrer le Chab~1llaf Pli 1~ Ga./af&gt;1a11... , Ces .p,ndr1,1is· to11h' la hnnnr gritcr ~ ton habit.
m~nades 11ncturnes arra11gère11/ 1111 peu mes affaires ...: • rPl!ge 186.) • ·

rel ira dans la maison. La salle &lt;le I enl ure
nous dérobait à la vue des indiscrets. L'odeur
du regain venait jusqu'à nous. La lune, haute
dans le ciel, blanchissait la nappe à travers le
feuillage ... .
&lt;&lt; Quel effet n'attendais-je pas de mes discours, du vin, de la sol:tude, de la nuit? Encouragé par la g:airté dé llargot, je l'attirai sur
mr.s genoux, et baisai dcrrchcl' sa bouche.
qu ·elle ne défrndait pas. )lais à pcinr tentai-jr
quelques prirautés que · l'étrange fille. me
repoussant. sr lcra. sr mit i1 l'autre boui dr la
lahlr-. ,ilenciensr et rcga1·dant Ir sol d·11n air
ehagrin. J'atl ribuai cc chai1gcmcn t à la coq uclll'ric plutôt qu'i1 la pudrur, r i je rotilus reprendre l'arantagc .... .\lors r llc me dit. fort

séricuscmc11t, qu·ellc me demandait pardon ;
qu'elle n'aurait pas dû me suine, sachant cc
que j'espérais d'elle; qu'à la vérité, elle ne
croyait pas impossible, un moment plus tôt,
de m'accorder ses faveurs, mais que son humeur arnil changé, et qu'rlle me suppliait de
retourner, seul, à Tulle.... Tout cc que je pus
lui dire, avec bonté, arec aigreur, avec rage.
fut inutile .... Elle n'en démordit point. Jela vis
mème pleurer. Et, la résistance augmentant
mon ~lésir jnsqu ·:1 me faire craindre de deveni1·
rrrit.ablement amourrm. je ne ,·oulus point
l'Omprr tonl nrl. rt je raccompagnai l'ingrat (•
j11,qu 'i1 l'f.nrlo, .... Enfin. je la quittai, cllr
assez trislr. moi furirux et confus. emportant
la promesse d'un rrndrz-rnus pour le lend1•-

1

"" 186 ,.,

_____________________

-

.\ mon habit·!
- &lt;&lt; En vérité, m'a-t-elle dit ce soir mème,
j'admire ce vêtement noir, à peine rehaussé
d'or, que porte toujours M. François Barbazanges.
Certes, si vous faisiez échanlYe
d'ha.
0
1)lts avec votre camarade, vous auriez bien
meilleure façon. Ce drap gris à passements
écarlates me déplait horriblement. ... lJ J'assurai la Cbabrelle que j'allais, de ce pas.
commander chez Lcvi'eaud un habit tout semhlable au Lirn. &lt;l L'aurez-vous demain dimanche? - Oemain, c'est impossible, mais
clans une semaine tout au plus .... - Dans
une semaine!... ~ous pournns trépasser,
vous et moi, et le monde fini r, avant une
semaine!. .. Mon~ienr Broussol, faites comme
il vous plaira. Mais si, demain, pendant les
vêpres, vous venez chez moi avec l'habit de
)[. François Barbazanges, il est possible que
jr ne vous refuse rien .... 1&gt;
- La solle, l'effrontée, l'impudente! s'écria
François.
- Il est nai, le caprice est singulier.
Bicliculr !. ..
Hélas !
Plus qur ridicule : indécent!
- Cela te fc\che.... Et pourtant!... Ah!
François. lu ne sais pas quel souci tu m'ôterais.... Pour ton bonheur, pour ton plaisir.
je ferais des choses plus malaisées que de te
prèter mon habi t. ... li t'en coûterait si peu
de contenter la Chabrette, et moi-même!. ..
Franç,ois avait rougi. Il posa son luth et
commença de serm&lt;lnner Pierre., .. Mais celuiri ne ,·oulut rien entendre.
- Oui, je suis fou, je suis grotesque ....
Ça m'est égal! ... Je wux la Chabrelle ! Il me
fau t la Chabrette !
- Eh bien, déguise-toi. à Ion gré! Tu ne
feras jamais qu'un personnage d'imbécile, di t
François, vaincu et !àché ! Prends ma défror1ue et va rnir la Chabrette!. .. .Je le sou hai te
hiPn de l'agrément .

XYIJ
cc Belle, si lu voulais me faire des promesses....
Prends l'anneau d'or que j'ai au doigt.
La belle, si lu m'aimes. rr srrail pour toi. »
La belle fut pas au lit, Je beau gallanl arril-r :
« Ouvrez la porte à ,·olre amant.

Il vient de faire un tour dedans le rêgimcnl. •
Son père lui répond : « )la fille, clic est lrop jeune.
Trop jeune encor, n'a pas quinze ans.
l'ous pouvez faire un tour dedans Je régiment. »

Près
de la• lucarne
de la chambrette, MartYot
•
•
0
l'Cpr1se un vieuxJupon. A mi-voix, elle chante.
Sur la table, parmi les pelotons de laine, une
tige d'œillets roses trempe dans un verre
ébréché.
Quand l'galant fut parti, son père la marie
Avec un vieillard d. soixante ans.
Et la pauvre filletle, cil' n'avait que quinze ans.
« )la fille, prendrais-lu ce vieillard pour nous plaire?
- lié I oui, papa, je Je prendrai,
Et jamais de la vie mon cœur pourra l'aimer.
)[aman, faites mon lit pour le soir de mes noces,
)lettez-moi z'y des draps bien blancs,
Pour qu'ln première nuit, je dorme doucement. n

0Phor~. le silrnce dominical pè~e sur un

LA 'Y1'E AlKOU~EUS'E DE F"R.ANÇ01S BA'J fBAZANGis

morne paysage, murs cffrités,· toits brnns ·que
domine la tourelle hexagonale du Fort-SainlPierre. Le soleil est si terrible qu'il a dévoré
tout le bleu du ciel. Il brûle, dans une fournaise blanche. Et Margot chante, tristement.
Sa voix, à la fin du vers, traine et prolonge
une lente modulation en mineur, qui imite Ir
gémissement de la "ielle.

1amour. Si le (;alapian est -trop· brutal 011 ·
trop stupide, il y a d'autres garçons dans
!'Enclos!
Et la Chabrette tâche à se consoler... . Pourtant il y a des jours - lorsqu'elle est seule
en sa chambre, penchée sur le métier - il y a
des jours où le passé tombe, détaché d'elle. '
comme un haillon. Son àme semble Ioule
neuYc et nue, dans le grand silence. dans une
Mais, au bout de sept ans, le beau galanl arrirr :
« Ouvrez la porte à votre amant.
pure blancheur. L'im~ge de François lui apIl rient de faire un tour dedans le régiment.
parait alors, si aimable, si touchante, qu'à la
- 11a port' je n'ouwe pas, cas je suis mariée,
contrmpler clic pleure de dérntion. Elle Jp
Mariée depuisllonglemps.
rrmercir d'ètrc lui-mème; elle se tro11Yc assez
11on cœur, il est à plaindre. il loi ficlèlrmr11t.
contrntc. de le chérir humblement. obscuré- Si t'avais allendu sept ans de plus, la brll,·,
ment, pour l'amour de l'amour, et elle 11':1
Nous serions mariés tous deux
pas ,Je moindre remords de ses péchés, parer
Ton cœur serait tranquille et le mien bien heureux! »
&lt;1u'clle n'en a plus souvenance.
&lt;&lt; Voilà une sotte fille! pense Margot. Qur
Ensuite elle se promet d'ètrc sage, de tran 'ouvre-t-elle sa porte, malgré son papa et
vailler, de fréquenter l'église; elle songe à
malgré son mari! ... Comment peul-on, par
obéissance, et quand on est aimée, épouser se rendre sœur comerse dans un couvent.
Un beau soir, la vieiIJe Jfarceline, en servant le
qui l'on n'aime point! ... »
souper,
dirait.à madame Barbazanges: «Yous
Elle pique l'aiguille dans la futaine .... La
sa\'eZ
bien,
éùlte fille au père Chahrillat, celle
roilà donc seule et tranquille pour tout un
Chabrettc
qui
virnit si mal! Le bon Dieu lui
jour. Ce matin, elle a vu, place de la Bride,
a
fait
une
gràce
: il lui a louché le cœur.
M. Pierre Broussol, ,•ètu de drap gris à pasElle
a
pris
le
voile
aux Ursulines. Ces dames
sements rouges, et. cette vue lui a donné un
l'ont
reçue,
parce
qu'elle
brode la dentelle et
sensible plaisir.
que son talent vaut. une dot.... » Commè
Elle murmure :
madame Catherine et François admireraient la
El jamais de la vie, mon cœur pourra l'aimer....
sainte résolution de la Chabrettc !. : . Et rêrant
Et pourtant, depuis la soirée de Laguenne, à ées choses Margot s·attendrit sur elle-mrme.
qu'a-t-elle fait, sinon de s'évertuer. le plus pamrc pénitente. - car elle a beaucoup
consciencieusement du monde, à aimer d'imagination .
)[. Broussol? 11 lui semble que cc jcunr
Pendant quelques semaines, elle ,-iL, eni
homme, mieux qu'un autre, la guérira du pensée, sa future existence de nonne. Mai~
rnal qui la tient.
l'émotion de l'ùme gagne les·scns .... La lanElle tourne la tête vers le fragment de mi- guénr·des jours deviënt la fièvre des nuits :
roir... . li est vrai qu'elle a bien souffert, Margot ne peut doi:mir .... Son cœur lui fait
qu'elle est très changée; ses joues ont pàli: un si grand mal qu'elle porte les mains à sa
sa ceinture est plus fragile; ses yeux cares poitrine, et s'étonne presque de ne pas les
~ont plus grands.... Elle enlaidit, et sa lai- retirer&lt;tout en sang .... C'est comme un cou-'
deur maladive ne l'encourage point à la teau,-fiché en elle, qu'elle ne peut arracher.
vertu ... . Et ~1argot, dans sa mémoire, consi- Chaque mouvement; chaque · soupir lui fait '.
dère la triste vie qu'elle mène depuis un an! sentir la rive pointe.... Quelle détresse!. ..
Que de scandales dans tout !'Enclos ! Mademoi- .Jacque Chabrillat repose dans le galetas mis in .
selle Contrastin ne la wut plus reccYoir. M: le Par la lucarne ouverte, on voit la corne de la
ct~·é la compare à Lou tes les prostituées de lune. Les rats trottent ~dans les greniers ....
!'Ecriture, et parfois à une bète piquée de Que l'aube est lente 11 veni1· !... Sur le mataons. Et certes on pourrait croire que la Lélas, la fille amoureuse se tord aYec des cri~
malheureuse se jette aux déhanches pour fuir muets .... Elle presse ses bras contre sa bouun invisible ennemi.
che, et pleure, pleure, pleure .... Elle a le visage
Parfois elle se rappelle le discours de )1. de el le sein tout mouillés . ... Ah! c'en est trop.
Lagarde, et le feint désespoir d'Alcimèdc. Elle llargot n'en peut plus! ... Demain, oui, derevoit François Barbazanges endormi sur son main, elle s'ira jeter dans la Corrèze. liais Ir
luth. Ce discours ridicule, celle Ylie char- lendemain, sa petite âme violente sïnsurgr
mante l'ont instruite de son état : elle sait furieusement. ... Quoi! mourir en sa vingque l'amour existe, et qu'elle aime, ri qu'rllr tième année, mourir pour cette froide stalur
en meurt.
qu'est François Barbazanges !... Ce serait plus
Aimer François Barbazanges, le plus or- bête encore que de se faire nonne, en un
gueilleux des hommes et le plus froid, l'aimer couvent. Il fa.lll. gi1érir, oublier et vivre....
sans rien attendre de lui, pas mème l'aumône d'une caresse!. .. Une grande sottise,
Ainsi, dans ces alternatives de rage et de
vraiment!... Le &lt;&lt; Tendre » est bon pour les Lendresse, nfargot a ,·écu, sans guérir, san~
couventines, pour les vieiIJes filles précieuses, oublier.
pour les dames mariées à des jaloux. Mais
Elle a pensé, souvent, que sa misère tenait
une fille libre de Tulle-la-Paillarde, une peut-ètre à la grossièreté de ses amoureux, et
fürgot Chabrillat n'a que faire de soupirer! qu ·un cc monsieur l&gt; spirituel et bien fait la
Elle a son orgueil aussi, la Chabrette ! et ellr consolerait incontinent de François Barbasr dit que le plaisir est un hon remède ~ zange$. Crttr irlér lui est revenue, quand rlle

�,,

111'STOR.1A
plt:s lasse•. la souplt' lil-(l' d'1cillè1.s.... La Tou.~sainl, le Couvre-Feu, la Saint-Laud, appf'llent de leurs langues d'airain les chrétiens dr
la paroisse.... Le ciel ardent vibre. Les onde~
du bruit semblent élargir les ondes de la lumière. ~[argot mel srs mains sm· ses orrille~
rn riant.
Et. comme elle se )ère pom fermer la luC'a l'llc. rlle aperçoit au seuil du galetas Picrr1•
llroussol, rn manteau noir, arec lllJ chapeau
noi1· h rrralon d'or et une crara te dr den telle.

\\'Ill

Pierre, blessé au ••if de s.1 v.wirè, el re11d11 â sa brut,i!ité ca111p.1g11ar.te, acc.1Na ta p~uvre fitl;e ,Je 11;/!l•\ i,'{1;r~-'·
La 11écessité de pre11d1·c pour sortir le 111a11teatt et_ le cila.Peau de François,. fil 1(iioubte,_, so11 ep,: 1 ~ • :'•
Jfarl[Of ce.,sa de te s11pplie,·. lm1"orile, les yeux a terre, elle ,,c tar11/ to111/ lenten,t,,. quand ,1 f'a,tit.
(Pag-c

a rr nconlré Pi1•rrc Broussol. 1.r garçon lui
plaisait: franc. joyeux. dc miné rnstiqur.
mais agréablt&lt;. Pourquoi don~. aux premières
approches, éprou1•a-t-ellc rl'llr. alarn1c inconrwr . singulièrr . qui était. oui. de la pudeur? ...
Qucllr répugnance invincible iternis1• sa rési~tance, son innaisemhlahlt&gt; rlw, tr li:? Paun1'
Chabrr t te!
)lo11 rreur, il est à plainrlrr. à toi ftrlèlrmm1t ! ...

Commen t oublier que Picrrr ·est l'ami dr
Frnnçois? Elle s'applique à chérir Brou~sol cl
François s'interpose. et c'rsl à François qur
vont la tendresse et le dé!:ir de ~largo.l. Elle

18().)

rroit Ir St'lllir !out pmdH• d'C'lk. 1•11 la pt','~onnr de Pir rrr ... t'I ('·1•s1 ainsi qur la tollt·
pensrc lui rs l n·nue de recréer l'illusion délicirusr, de goùter jmqu'it la fin suprèrnr 11•
plus mensonger des honhem s. Eli~, a prom is
d'ètre it Rroussol. s'il vient aujomd'hni. ~ous
les habits de Franç.ois Barbazangcs .. ..
- li n'est pas ,·enn . il nr ,·it'ndra pa s!
Elle se réjouit qu'il n'ait pas contenté rr
rapricr .... Soudain le premier coup clr _trois
heures sonne à la c.i.thédralc. Les cloches St'
déchainent. hrusquement. Un ouragan de sons
entre par la lucarne, cogne les murs du g;iletas, fait trembler l'eau du ,·erre où baigne.

- .l'ai heurté /1 l'huis. Jiscrètemcnt. ..
nrais ers maudit es cloche, .... Ah! fermez le
rolct.. Margot! Ou ne s'entend plus parler.
Elle ne bougeait pas. Pierre poussa le vantail de la lucame. Le tonnerrr des clorhr~
parut s'éloignec, s'éteignil.
- Monsieur llroussol !
- Hé! que sais-je? Dans rel attirail, j1•
doute moi-mèmc si je snis Pierre Broussol 0 11
birn François Barbazanges. \'oyez. chère Margot. quPI soin j'ai pris de rous plaire, c•I
di1es-111oi si j'ai meilleure gràce en tout tt·
noir que sous mon habi t rouge et gris ....
Vous aimei le noi r, Margot. C'est un goùl
singulier. li me paraissait, tout it l'hrure. e11
m'hal)illanl , que ma li1Téc d'amour arnit jP
ne sais quoi de funèbre.... Cr noir, qui prêlP
it François Barhazangcs un certain air du fe11
roi Louis :XllI, me donne la minr d'un eorhrau. Enfin, rous l'arcz Yotilu, ri, comnw
,·ous ètrs unr personne très loyale. rous r{,rompensrrrz mon obéissance par un baiser.
li jeta son chapeau sur la table. son ma111ra11 sur la chaise rt s'assit au bord dn li!.
- \'ir ns c1;am !
Il lui trnait les mains. Elle était dcboul,
Irès pâle. li obserrn qu'elle n'avait pas pris b
pr inr de sr bien accommoder, ayant gardé la
l'ornrllr unie, Ir corset bas. Ir cotillon rougi·.
Ir firhu à fleurs des jours de semainr.
Assieds-toi 111. Tu me plais.
li la YoulaiL prendre snr ses genoux. mais
Plie n'obéit point, et s'assit tout contre Pierre.
Flatté par le trouble évident de celle fille, il
parla. parln. pom 1'1:tourclir r t J'npprivoisc1·.
- Regarde-moi .... l'olll'quoi ne reux-t11
pas mr. rrgarder? Allons, lè\'c ces heaux yeux'.
Il ne l'aul pas lrernbll'r ai nsi. Il fauL rir1·.
L'amou r rs t cho.e joycusr entre toutes. Riez.
ma mie !.. .. Pcut-è11·r n'a,·rz-l'OUS connu q111•
rlrs marauds. Yous rcrrcz qu'on a bien plu,
de diver lissemrnt :n·rc un honnète homme ....
llonnrz-n1oi ,·01rc honchr . Quoi?... la jouP
,ru:r nwnt'? ... f ous ètrs nne coqurlll', )!argot:
l'OUS roult'z que je ,·ous aime i1 la fureur ....
Cerlt',. un doux nenni nr dilplail point. mai~
il y faut joindrr nn somirP .... Yoil~t un firh:r
qu e :je hais fort. Le nœud rn rsl bien serrr·.
Souffr'l'Z qur je Il' rel.\clw .....\h ! rnus ètr,
rrnt fois plus charmante. en simple cor~cl.
La chemise de grossr toile écrue. froncfr
par une coulisse, bàillait un peu. Sous lrs
rarcsses du galant, Margot trémissait ;n·rc li'
recnl Pl Ir raidissement inrolontaire de la
rierge qui a peur.

______________________

- .\.yez co11füu1œ eu moi, Cha brelle ! Je
ne suis pas un fàchcux. Vous 11e m'aimerez
'jUê selon rolre enYie, et si, quelque jour, ma
passio;i rous importune, je YOus ferai la ré"érence, sans colère et très poliment. i\:ous
demeurerons les meilleurs amis du monde.
liais, pour l'heure, soyons amants cl rien
qu'amants . Comme dit Horace: Cal'pe diem!
C'est du patois, ma chère, du palois de collège. cl le dernier mot de la philosophie ....
Eh bien?... ch bien?....
li la derinait inquièle et rétive, et songeai!
qu'rlle soutenait mal sa réputation .... Janrloun arnit l'abord moins farouche. llabill'rnenl , il prodigua les madrigaux et les plaisanteries. La Chabr\'lle détoul'llai t ses )è1Tc~.
11nics obstinément.
Pourtant, entre ses cils, cll1· l'Cgardai l
Pien e. li n'était pas beau, cramoisi de chal1'ur sous la perruque, cl ses yeux un pe11
l\~arés arnienl une cxpr&lt;'ssion rien moins l[HC
ltndrc. Margot remarqua que le désir donne
i1 tous les hommes la mème figure bestiale.
I'[ que M. Broussol, 11 celle minute, arnit quclqtH' chose du Galapian .... Une répulsion plus
frirlt' l11i fi t baisser les paupières. Mais, SC'tTét•
dans 1i,s hrns du jeune homme et ne royanl
pins son r isage, elle appuya sa joue au rètement noir, au col de satin, aux manchettes de
d1•11tclb. Elle respira l'indéfini ssable odrur
de l'étoffe, rp1 i 11 'élail pas l'odeunlu bel habit
~ris, et 11ui érn11nà, tout d'un coup, François
Barbaza ngcs .... Sous cc drap ~tricl et sombrl',
li\ cœur de François arail battu .... Cette cra1;1lc Pn point de Tulle, it sl'n1is de llcu r&lt;'lles.
lfargot l';wait brodée de ses mains. cl chal(UC
p:('ol. t haque maille, lui rappelaient une
,:motion d'amour .... Délic,\lcmenl, clic mania
les pans légers; clic en rnila ses yeux, ses
lè1Tes; elle y baisa, elle y mordit le sou\'Cl1ir
rie François... . " François ! ... l&lt;rançois ! » li
l'Sl lit, près d'elle .... Elle le tient embrassé .. ..
Il répond en silrncc it sa folie silencieust· .. ..
llélas ! une voix étrangère rompt le charme.. . .
llargol s'él'eille de son rère, cl co111prcnJ.
Elle se redresse, lutte, cric :
- i'\on ! je ne veux pas !
'l'l'Op Lard! Pierre l'urieux la brise, el elle
le subit. pleurant d'horreur.
Le soleil décline, 111ais les tuiles su rcha11llët·s
brùlcnt i1 tr,wcrs le toit. L'arome des œilll'ls,
ra11illè cl poinl', emplit la chambre clost'.
l'it·1Tc suffoque. li 011\'l'C la lucal'llc, !'c,pire
1111r gorgée d'ai r. el revient rcrs lforg~t.
YraÎllH'lll ! c'était .François r1u'r l vorr,:
l'allaiL! .. . \'ous rne faisiez tenir le rùll' dt·
firançois, cl, pour C'o ntcnter rotn: ('apric&lt;'.
j'avais dù moi bonne bètC', endosser le vèt('.mrn l de ~on a'mi !... \'ous soupiriez le 110111
tic Francois it mon oreille .... Parbleu ! ... j ':1i
1•ntcnuu: .. j'ai compris... et, bon gré mal gré.
la belle, il YOUS a fallu payer les frais de (·1
l'omédie. Picn e Broussol est malcontent, ma,,
il n·est point dupé!... Quoi? que Jites-rnus? ...
t..)uc je rous ai \'Ïolcntée? ... Eh! ne rnérilil'Z\Olls pas un pi n' traitement'! ... Sur cc, pleu rez
loul 1·otre saoul. .le m'en nis . François Barliaza11gPs saura l'horu1(•t11· !JllC ro11s lui l'ail1•s.

LA V 1E .ll.MOU~EUSE DE F~.llNÇOlS BAR,B.llZJINGES - - -.

de l'ailller par prornralio11. Il en sera trè~
llatté, je rnus assure ....
- Oh! monsieur Pierre, ne faites pas
rela !... Je mus demande pardon. monsieur
Pierre! ...
- li le saura, pour l'Olre chàti1uenl. ...
Petite éhontée! ... Vilaine coureuse! ... Pienl'
Rroussol n'était pas un gibier pour rous !
)ladcmoiselle roulait tàter du Barbazangcs! ...
Sachez que François a dédaigné des personnes
parfaitement belles cl nobles, qu'une fille de
France lui semblerait it peine digne de lui, et
qu'il a l'ùrne trop bien placée pour descendre
i, des carognes !elles que rous ! ... Il connait
l'OS déportements. Il \'Ous méprise ! .. . El rotre
perfidie infr',me mr tlra Ir comble à l'horreu r
1fu'il a de vous.
- )lonsieur PiP1Tc, au 110111 du burr
Uieu ! ...
- - Le bou Hieu n'a rien à ,·oir en cette
a,·enturc, entendez-vous, suppôt du diable.
tison d·enfer! Et je vais, de cc pas ....
}iargo t rclel·a les chereux qui courraient sa
fi " Lli'!!. ·
C
•
•
Ses ycm gorrtlés et rougis
n' anucnt
pj us
dl' pleurs.
Prenez gard1• à cc que \'OUS allez f'ain·.
111011sir11r Ilroussol ! dit-elle sourdement.
~lais Pierre, blessé au l'if de sa vanité, et
l'l·nclu à sa brulali té campaguarde, accabla la
pa111Tc fi lle dl' mille injures. La nécessité de
prrndre, pour sortir. le manteau cl le ehapea11 de Franrois, fil redoubler sou dépit.
.\lors, )fargot ces~a de le ~upplirr. lm mobilt-.
l('S yeux it terre. clic li&lt;' parut poi11l l'('rrll'ndrr. quand il pai·til. rouge de l'trrcu r
c11111iquL'. daqua nl la porlt' l'i juranl Dieu.

Quand l'iel'l'c rentra chez les llarbazange8.
il n'i· trom-a point François. Son premier
,nom·ement fut de changer de costume et de
réintégrer, al'ec ses habits. toute sa personnalilé.
Cette opéralion ne Sl' fit pas sans quclqw's
jurons et blasphèm1:s : mais, à peine Brorrssol
fut-il redercn u Broussol, que la bonté de s011·
nalurel emporta la rancune. li songea qu'aya.nL
tenu le personnage d'amant il arnit eu les
bénéfices de la comédie. l'I )!argot la courll·
hontl'.
11 Tout es t pour le mieux. conclut-il. j1,
111 'allais éprendre de la donzelle, cc qui m'eùl
amené, lot ou tard, des embarras. Mon désir
Pst apaisl;, ma passion éteinte, et je verrai
désormais l'i ngrate filll• sans cr&gt;m·oitise el
~ans rcgrel. 11
François parut ~ur ces entrefaites. Il Ill'
demanda pas de confick11ce l't on ne lui en li l
point. Hcdoulanl les Lrocards cl les r&lt;&gt;moutrances, Pierre ne roulait pas donner it SOii
ami l'occasion de s'enorgueillir. Car, pour
méprisahlc l(lle fùt Margo!, il 11c l'anit pu
ohlcnir par son propre mérite, mais seull'menl il titre de fonto rne, de Sosie cl de reflcl .
li y arail, dans sa discrétion, moins de dél:l'alesse que de ;jalousie.
Orr soupa. puis les jeunes g(•ns dcscendirenl
sur la place des Oules pour y chercher la
fraicheu r. L'orage menaçait. On rencontrait.
par les rues, des personnes accablées, danw~
sans fit:bu ni mante. artisa11es en jupon cour!.
hou rgcois qu i s·ahordail'nt d'un air gra,·c t•t

Ues hum mes lev.1ie11t Jes torches. L.1 J1,1111111e resineuse s'él..il.,il, s'enroulait, p.1r111i .tes vapeurs Jcres. La sce11e
sill-istre apparnissait moitié d,111s les té11érres et moili&lt;! d:ws 1111e 1·011ge1tr ,Je sa11g. 011 courait, 011 gémissait.
l 11 lznm,11 e .iemi-1111 ,ri:rH: • - Elle 11·est p;is morte, je vous dis!.... ./',1i saule d.111s l'e:r11 :rt,·ès cite, et ;e r,;
Jirr}e sur le ![r.nicr c:u 1111 momenl. .. IJ (Page 1(1).)

�'---------------------- LI

111STO']t1.ll --- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - " "
Elle 11 •est" pas morte, je vous dis!. .. J'ai
discouraient, à haute rnix, sur les effets de la pieuses disparaissaient. ... C'était la faute à cet
évêque de cour qui gouvemait Tulle. Où était sauté dâns l'eau après elle', et je l'ai tirée sur
canicule.
Le médecin Jean Baluze, parrain de François, la piété si pure de M. Rechignevoisin de Guron, le gravier en un moment. ... Voyez: la drôlesse
accosta les deux amis devant la cathédrale el de M. de Genouilhac!. .. Celui-ci, comme on m 'a mordu ... Elle voulait mourir .... . Ah!
les emmena chc.z lui pour goù Ler un l'inde gro- redoutait la famine par excès de séc~eresse, fit sacrée Chabrelle !
La civière et les porteurs disparnrenl sous
seille que mademoiselle Louise Baluze faisait faire une très belle procession des reliques de
le
porche de la maison qu'habitait Jacquou
saint
Clai
r
..
..
Et
le
co1'lège
n'était
pas
rentré
parfaitement bien. Chemin faisant, il se plaiChabrillal. Cc tendre père, étant par hasard au
gnit que M. Humbert Ancelin, évèque de Tulle, dans l'église que déjà la pluie tombait!
- )fais elle tombe, la pluie, sans qu'on ail gite, se répandit en lamentations qui allèrenl
ne lui eùt pas rendu visite après le trépas
jusque dans la rue attendrir les commères cl
de madame du Verdier. Il regretta M. )fascaron fait de procession! dit Broussol.
L'ave1·se crépitante battait les vitres. La briser le cœur de Pierre llroussol.
tjUÎ avait un si beau génie et savait si bien
Étranglé par l'angoisse, le pauHe gar~o11
vivre. Pour calmer le bonhomme, François lui foudre roulait continùment par les gorges resserrées de la Corrèze. Et soudain la cloche ouït, comme en rève, François Ilarbazanges
demanda des nouvelles de sa famille.
- Mon gendre du Verdier est toujours tort des orages, la Salveter1'e, lança un appel questionner le saureur de Margot, :Xoël Grarige, « maitre pècheur de la ville de Tulle ll .
triste, et mes sœurs fort accablées. Quant it éclatant. ...
qui,
les joms de marché, Lena11L sou étal sm·
La
pluie
tomba,
drue,
pendant
une
heure,
mon frère Étienne, la mort de sa fillole lui a
percé l'âme. Il va publier celle année son puis cessa brusquement. Quand Pie1Te el la place des Oules, connaissait fort bien la
grand ouvrage de la Vie des Papes d'Avignon François prirent congé de leurs hôtes, le Chabrelle. Il l'avait aperçue, au feu d'un éclair.
tout échevelée et pleurante, courant sur la
et il médite une Histoire de Tulle .... En refroidissement de l'air les saisit.
Ils s'en allèrent par les rues ruisselantes. berge de la Conèze, vers le gou ffrc de la Belleallcndanl, il s'inquiète de l'établissement de
- Aimes-tu les émeraudes, François? Vou- Fille... li l'avait vue faire un saut... quel
Louise, et de la santé de mon petit-fils Mimy,
·aut ! ... un vrai bond cle chèrre au plus proqui est aussi son fillol. Ce qui montre bien drais-Lu voir la pierre verte au doigt de ton
fond de l'eau noire.
comme un parrain peul avoir pour son fils épousée?
- Je l'ai retirée, en moins d'un mome11L,
spirituel une tendresse de père.
-- Pourquoi donc?...
évanouie
et blèmeà faire peur.J'ai crié.... Des
Parlant ainsi, M. Jean Baluze considérait
- Mademoiselle Baluze e11 tient pour toi.
gens
sont
ve11us. lis ont emporté la pauvrelle,
François d'un œil fort doux. Il pensait à
- Qu'en sais-tu?
Louise, sa cadette, el sans doute, il espérait
- Cela se rnit assez! Elle est aimable, sans la dévètir, dans ses habits tout mouilde son cher fillol faire un gendre.
celle . fille ... de bonne famille bourgeoise .... lés .... Et cela, messieurs, est fort mal, car
l'orage a rafraichi la nuit. .. Ah! Chabrclle,
On arrivait à la maison des Baluzc, qui Elle a du bien.
représentait, en raccourci, toute la prol'ince.
- Plus qu'il n'en laut pour un amoureux. triste Chabrcttc!. .. li y a du Galapian dans
avec ses vertus reYèches, sa bonté sans grâce, Mais j'estime mademoi elle Louise et je ne l'histoire, messieurs .... Mal'got s'est noyée par
chagrin, el, pour une fille de sou ùgc, il n'y
ses routines et ses manies. Les ricilles sœurs l'aime point.
a de chagrin que d'amour.
du médecin y régnaient, occupées de dérntion$
- La passion gâte les ménages.
Des commères apitoyées cnlrai'nèrenl ~oël
('L de cancanages, el fort chatouilleuses sur l:i
- Je ne me veux point marier.
G.avige
en lui promellant du vin chaud n1èlé
politesse, craignant toujours qu'on ne leur
- A.lors ne joue plus arec Louise ce joli
manquàt. La bonne grâce de François parut jeu de la bague qui la fait rèver et rougir .. .. avec du bouillon, ce qui est un bon remède
égayer leur deuil. Les chandelles furent .\.h ! François, comment fais-lu pour ensor- conlre le &lt;1 sang glacé l&gt; el les défaillances. La
foule se dispersa. Les torches, écrasées sur Ir
aJlumées en des !lambeaux d'étain, el l'on but celer toutes les femmes?
pavé,
dans les flasq ues bom•uscs, sifllaie11t en
.le Yin de groseille. )1. Baluzc aYail Liré Pierre
- C'est peut-être-que je n·1• pense point.
s'éteignant.
Brous ol à part pour l'entretenir de st•s L'esprit de contradiction!. ..
- ,\lions-nous-en . tlit François. Tu frémis
mécomptes et des inciYiliLés de ses conei- Oui. La fémme csl comme l'oml.u·c :
loycns. Alors mademoiselle Louise, sachan t suil"cz-la. elle Y0us fuit: l'uyez-la, elle vous encore, mon pauvre Pierre! ... ~fais puisque la
que ~L Barbazanges aimait les pierre1·ies. alla suit. .. Étranges animaux que ces femelles ! fille est sauvée? ... Tu l'ira mir &lt;lrmai11 ....
Broussol fit signe qu'il ne roulait point parqucrir u11e bague d'émeraude que son oncle lui
- Tu n'es pas gai, mon camarade!. .. Ta
aYait envoiée de ' Paris. François, qui, par )!argot csl donc bien exigeante?... Ordonnc- ler. lkvenus à la maison, il leur fallul
extraordinaire, était d'humeur joyeuse, mil la t-elle que lu la viennes rnir en habit d'é,·ècruc contenter la curiosité des Barbazangcs, a\'anl
de se retirer dans leur appartement. Li1, Pierre.
bague à son petit doigt, et rrgarda scintiller la ou de président?
pierre verte, l'éloignant tour à tour et la raplis tournaient l'angle de la tour de Maïs~c. it bout de courage, se jeta sur son lit et fit
prochant des flambeaux. Ce jeu ,divertissait la
- .Qu'est cela? dit Pierre. Une rixe? ... cent extravagances de désespoi1·, comme de
s'ai·racher la perruque el de se frapper l'esdemoiselle. Elle dit d'un ton caressant :
Un accident?
Comac. li se prodigu·a les noms de traitre el
- Un malade qu'on porte à l'hospice?
- La voulez-vous garder?
d'infùmc, de brutal et d'assassin .... Ces pa1·olcs,
- Un 'inorl qu'on ramène?
Et François, qui poursuivait le badinage, fil
L'escalier' des Quatre-Vipgts, tout mouillé rntrecoupécs de sanglots. effrayèrent grandrmine. de cac~er le bijou. Mais bientôt, prenant
et
miroitant; était plein •de gens accourus en rncnl François. li ne douta point que &lt;1 lï11la 'main de Louise, il y remit l'anneau, ce qui
1
émut §ingtùièremenl la ~lie, le père, les Mte, s'appelant l'un l'autre arec des cris cl de~ eonstant llylas » n'eùt montré, dans la rirgestes de ·pitié. Ces ombres noires s'agitaient toire amoureuse, quelque dessein de proche
tantes, et mème Pierre füoussol.
L~uise, après un petit soupir, ôta la bague. aux lueurs fumeuses dès falots.Sur les balcons. perfidie. Margot, sincèrement éprise. ,n-ail- Mon deuil, dit-elle, me défend dorures des femmes, en coiffe de nuit, jetaient de ellc p1·éféré la mort à l'abandon?
- .\h ! mon Piei-rc, dit-il arnc douceur.
el pierreries: Je po\'lerai ccl anneau plus tard, grands &lt;1 hélas !... lJ Un homme quasi ou,
quand je serai · mariée, et si mon époux. dégoullant d'eau boueuse, vif comme une tu ne le croyais pas aimé de celle créature, l'i
Lruite de Corrèze et pareil it un démon des voilà qu'elle t'a donné la plus touchante mar! comme moi, aime les pierres d'émeraude.
[ Ce . mol d'époux la 'fil rougir. François 1•aux, gesticulait en parlant très fort. D'autres, que de sa passion!... Mais qu'as-tu fait'?
1
leYant des torches, escorta:enl une civière. La Qu'as-tu dit? ... Hier soir, tu te plaignais d'elle,
changea de discours.
- Ce roulement ... , n·est-ce pas le tonnerre·/ flamme résineuse s'étalait, s'enroulait, parmi de son étrange sévérité. Pierre, Pierre, je n'ai
Aussitôt les sœurs Baluze,jetant un cri, firent des vapeurs âcres. La scène sinistre apparais- -point d'expérience, et cependant je suis :issurJ
un signe de croix. La plus âgée, qui avait des sait moitié dans les ténèbres et moitié dans que la femme la plus facile n'est pas la plus
aimante. Cette résistance de la Cbabretle me
lunettes de corne et un immense bonnet, s'em- une rougeur de sang.
po1'le à croire que l'amour lui est Yenu arec
On
courait
;
on
gémissait.
Et
l'homme
demiporta contre le chapitre de la cathédrale.... La
la pudeur
vraie dévotion était perdue.... Les coutumes nu criait, pour rassurer les gens :

•

Yll: .JI.MO~l:USl: D'E r~ANÇ01S 'BAJfBAZANG'ES -

François resta pensif, son beau visage caché
Hélas! ... il n'est que ll'Dp vrai.
UneChabrelte!. .. Elle a compris qu'elle entre ses mains.
- Et loi, dit-il enfin, tu ne l'aimais pas,
ne pourrait retenir le cœur d'un honnête
homme, et elle a résolu de mourir plutôt la Chabretle?
L'honnête Broussol répondit :
que de retomber au lit d'un Galapian. Par
- Non. Je ne l'aimais pas : je désirais
Dieu! ... Cela me plait .. .. Cela me touche ... .
Cette fille a eu, dans sa bassesse, llll mouve- me divertir avec elle, quclr1ues semaines ou
ment assez beau, et je ne connais point de quelques jours. Rien de plus. Si tu me vois.
dame, à Ttùle, qui soit capable de se noyer ce soir, tout défait, c'est que je n'ai poi11L
par excès de tendresse ou d'amoureuse fierté. l'âme méchante. Le métier de bourreau ne
- François, que dis-tu? ... Si tu savais, comient pas à mon caractère, et je ferais mal
François!... Mais toi-même .. .. Ah! pauvre le Don Juan. L'idée qu'une pauvre fille souffre
Jillc 1.. C'est toi-même qui lui as mis dans el meurt à cause de moi, cette idée m'est
l'ùme celle volonté de mort. ... Oui, mon ami, insupportable et je donnerais mille écus pour
toi-mème !... La Cha brette se fùt bien moquée que la Chabrclle guérit. ... Quant à l'amour,
de ma personne et de mes désirs, voire mèmc François, je l'abandonne aux cheraliers de
de la violence que je lui fis, si la crainte roman. Mon âme est trop enfoncée dans la
matière pour en ètrejamais embrasée.
d'être méprisée de toi ....
Le lendemain, Marceline apprit à ses mai- Hé I que veux-Lu dire? ... Tu rères?.. .
Tu divagues? ... Le chagrin t'a troulJlé l'esprit? tres cc que savait tout !'Enclos : la Chabrellf'
Pierre, se redressant, montra une face était fort malade; elle avait la fièvre cl le
Lou Le meurtrie el larmoyante encore, mais délire, cl ne reconnaissait personne, ni son
qui rede,•enail peu à peu un visage d'homme père, ni le Galapian, ni la barricotièrc, sa
raisonnable. D'un accent fort humble, il nourrice, qui la soignait.
Pierre Broussol courut aux nouvelles. Harraconta l'histoire &lt;le ses amours.
- Assurément, quand j'entendis la Cha- diment, quoique le cœur lui branltit, il
brelle soupire1· ton nom cl baiser ton babil, demanda Jacquou, et se présenta comme le
j'éprouvai une juste colère el mème un désir ministredes charités de madame Barbazanges.
de vengeance .... Lui dire son fait par des mols Une bourse glissée à propos dans la main d11
piquants, el quiller la partie, j'y pensai, un Chabrillat fil l'eJfel d'un tafüman. La porte
u1stant peut-être.... Mais, furieux, moins s'ouvrit dernnt Pierre. li fut admis dans la
tic jalousie que d'orgueil blessé, j.e rnulus chambre Ott séchaient, . sur une corde, les
prendre de force ce qu'on ne me voulait plus vèlemenls de Margot, chemise aux mànchcs
donner de bonne grâce. Au point Olt nous en éplorées, fla qucs jupons, loques lamentables
dions, ce fut aisé.... Ensuite, au lieu de m'en qui semblaient inertes . La Chadcbceh éplualler, demi-content, j'eus la barbarie de chait des oignons pour la soupe. Le Galapian
railler la Chabrellc sur l'illusion qu'elle avait tailladait le dos d'une chaise arec son cou. 011haité caresser en ma personne. Je la me- Lcau._ll fallait s'approcher du li t, tout près.
naçai de te révéler la Yérité.... M:iintenant. je pour roir un pau\TC petit corps grclollanl
me souviens de son regard, de sa pàleur mor- sous les cournrturcs, ' el un visage rouge dltelle el de quelques·phrases qu'elle prono1~ç.1. fièrrc, parmi lcs'cbeveux crespclés.
Pierre, à ce spe~l!lclc, manqua de fond re en
La malheurcus~!~ .. ELie n'a pu souffrir la
pensée c1uc son amour devint un sujet de pleu1·s. Prenant à p·arl Jacquou Chabrjllal, il
moquerie pour Loi, Fr:inçois Barbazangcs, son l'arnrlit que madame Barbazange.s allait enrnyer céans une garde et un médecin ; que
amour qui lui avait rendu la pudeur!
)1.
le curé de. Saint-Pierre ne larderait point
- ~lon Dieu! quelle aventure incroyable !
dit François d'un ton de douleur et d'ennui. à Ycnir voir Margot; · el que les bienséances
J'en suis ému .... J'en suis tâché .... Yraimenl. commandaient de renvoyer l~s barricotiers à
si lu ne t'abuses pas, mon Pierre, si uaiment leurs barriques. M. Chabrillal prQmiL de faire
cette infortunée a conçu pour moi ... de l'a- maison nelle, l'espoir de· nouvelles aumônes
mour ... ma conscience est nette. Quand, 0L1, 0atlant agréablement, sor, esprit.
Pierre fiL tant et tanl que, le soir mème, il
rommenl, aurais-je proroqué, entretenu celle
amenaint.
Baluze et mademoiselle Contrastin.
folie? ... Depuis mon.enfance, j'évite, j'jgnore
La
o-enl
barricotière
arail déguerpi. M.- Baluzc
,
b
,
mèmc ~!argot Chabrilla-t.... Si, par hasard, je
l'apercernis dans la 'rue ou dans la boutique saigna la malade, fit appliqu~r d()s sangsues.
de mademoiselle · Contras tin;., je ,la rcgarddis puis·écril"it une longue o~donnance, très corn." piiqué(l, que Jacquou Chabrillat porta chez
sans la voir...
.
- Pardi! je le sais bien .... Elle aussi le l'apothicaire.
La demoiselle Contrastiu, qui . n'arai t. pas
savai l, la pau rre !. ..
:~ i
l"bUllleur· et -la, pudicité •rancpnière des filles
- Elle m'aimail, dis-tu? .
- ,Elle t'aime. Cette grande tristesse qu~ellc dç~otes, ne marnua point se rappeler les égaarnil, ce._mal_:sec1;et qu'elle appel~il rapeùr el rements de la Chabretlc et la ,·oulut soigner
mélancolie, celle invention saugrenue dë me elle-mème. Jnli~nne Sage, en son absence,
~- faire endosser tes vêtements, ces pleurs, ces conduirait l'atelier. Pierre admira celleeharité
.,
soupirs, ce no~ . balbutié, celle déf~nse éper- vraiment ch.rétienne; et il commença de respirer
un-peu.
~f~is,
au
bas
du
degré,
M.
Baluze
due.~- et' tè.lt~ fin" trâg1qûe dé l_a çc&gt;!fiédic : la
noy:i~c ....~ C'tstl &lt;!_e_: l)_m91.1r,, cel., .... Tqql _il __ lui_. dit ._c\c11x ou, 11:ois p_arolE:§ e1! · boc!iant la
"l'héul'è, tu· l':rdmirais---nii-.rrrêm1:.7::"Som"icns- tète, -et - Braussol- compril: que-sa - maitresse '·
d'une heure - cl sa l"ictime - était fort mal.
Loi!
-

1 .

V

Son cxtrèmc douleur gagna François Barbazanges. Oui, François le chaste, François
l'insensible, montra, en celte arenlure, la
bonté de son naturel. li témoigna prendre un
granJ souci de la Cbabrette el, d'accord a\"ec

Ils etaienl seul$: dli:, dres~Jc sur tes coussins, les cheveux épa1·s, les yeux fixes, les lèi•res ouvertes; lui,
,m ge11011 w /erre, 1111 co11.te sur le li/. L'éclata11t soleil sïrradiail a11/om·d'e11x, da11s la t,111vrecha111bre
(Page 192.)

son ami, il lit dire chaque 111ati11 une messt'
pour la repentance de cette fille etsa guérison.
Pendant trois jours, l'état de la malade ne
laissa point d'espoir. Le quatrième jour, la
fièl'rc tomba. Margot reprit toute sa connaissance. Elle pleura dans les bras de mademoiselle
Conlraslin, apprit a\"CC joie les prétendus bons
offices de madame Barbazangcs, et souhaita
mir Pierre Broussol en particulier. Le paun·c
garçon ne put que s'agenouiller près du lit.
en implorant un pardon qui lui fut accord!,
d'une manière douce et gentille, avec un Lon
de badinage mélancolique où il rell'Oura loul
l'esprit de Margot.
- Eh quoi ! monsieur Broussol, vous pleure·z, et.vous mus.nommez mon assassin! ... Cela
me fàche, je vous assure .... C'est à moi de
vous demander pardon. Ne vous avais-je pas
trompé sur les sentiments secrets de mou
àme? ... Hélas! mes voloJllés et mes désirs
étaient un échereau si embrouillé que le diablr
seul en eùt démèlé les. fils.... Ce qui me lue,
monsieur, ce n'est point ,,ous : c'esl ma
propre folie; el certes il m ·est plus doux de
mourir par elle que de vivre sans elle.... Estil mort plus jolie que i;nort d'amour?... Je
rnus dis qu'on fera une belle cha11Son, e11
patois limousin 1 sur la Chabrelle. Mais non,
non, personne, hormis wus, ne saura la secrète audace de mon cœur .... Et si ~f. François,Barbazanges la connait, il est trop bonnète homme pour rire d'une extraragance
dont je meurs.
- ~on.· Chabreltc, tu ne mourras point,
dil Pierre, en baisant les mains de on amie.

�, - 1f1ST0~1.ll _ ___;__ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __
Tn es ,jeune; .\1. Baluzc est sa rani ; 011 le sau- paré, honoraient par des prières cl de, pleurs
Yera. François lui-même fait des 1·œux pour le saint viatique, et recomma11d1ient à Dieu
la guérison. Je lui ai révélé la tendresse, non l'àme pénitente de )largot. C'était un clair
par dépit, mais par remords, et cette ten- matin qui sentait une odeur de messe, odeur
dresse l'a touché jusque dans l'àmc. François, de cire et de roses, d'encens et de pain bénit.
chaq11e jour, prie Dieu cl fait dire une messe, Les balcons araient leurs draps el leurs guirlandes. Le soleil, tout en or, luisait, tel iln
afin que lu guérisses de corps cl de cœur.
- François ! cria la Chabrl'lle. li le ~ail. ostensoir. Et dans le ciel, aux couleurs du
el il ne me raillr point! ....\h! monsieu r manteau de la Vie1·gc, blanc cl bleu, les
sons des clorhes passaient, comnw pes ,·ois
Pierre, est-il possible? ...
m e se piuna. sur l'oreiller: maJL1110isell&lt;: d'anges.
Conlrastin accourut. Le soir mème, la fih re
Dans le galetas paré d'humbles llcurs, la
redoubla.
.\lainlenanl, dans ~on délire, la Chabrelle Chabrcllc, absoute cl communiée. vil'ait dou.-xultail de mvslérieux bonheur. A trarcrs les cement ses dernières heures de vie. Elle avait
flammes cl le; ombres de la fiè1Te, clic gardait demandé qu '011 plaç-àl près d'elle son métier
la demi-conscience d'un bienfait inconnu, le de dcnlclliêre, cl certain rnlanl inachevé de
dcmi-sou,·cnir d'unr joie, la sensation d'une point de Tulle, il Jlcurcttcs cl à fleu rons. Ne
lumineuse présence .. .. Soule1·éc sur les cous- démentant pas son caractère, en cc terrible
~ins, les )"eux dilatés cl brillants, les mains moment, clic badinait encore, pour consoler
tendues, clic soupirait comme une colomlw 11ndcmoiscllr Conlraslin.
- Il faut. madcmo:sellc, que Julienne Sage
amoureuse, arnc des mols si imprérus. si
purs, si tendres, qu'elle semblait parler i1 s'appli11uc fort pour terminer proprement
celle besogne : car, si j'ai commis de grands
lliru.
péchés, j'ai su, mieux que les autres filles.
Le 8 septembre, qui est la fètc de la ,\at:- brodrr la « grossière », la « respectueuse 11
vité de ~olre-Dame, i\I. le curé de Saint-Pierre. et le &lt;&lt; picot ... &gt;&gt;. Dites, je vous prie, à ces
arec les religieuses et les e~fants de chœur demoiselles, qu'elles ont coutume de tenir
portant les cierges, le dais cl la clochclle. leur point trop serré.... Que cc cc rezel ,, est
descendit les Quatre-Vingts. Les bonnes fem- joli! ... Que celle bordure est délicate ! ...
mes de l'Enclos, les . demoiselles dentellières. \'oilà 1111c bien fragile chose cl qui durera
c111rlques bourgeoises mèmc, à genoux sur le plus quP moi .... .\h ! 111,1dcmoiscllc. de f!ràce.
0

(llt11st.-alio11s dt

CONRAD.)

ne giilcz point ros ycu~ .. .. :\e lllC plaignez
pas. Je meurs contente.... li est plus malaisé
de bien rine que de bien mourir.
- Ah! Margot, ma chère fille ....
Quelqu'un frappait' à la porte.
11ademoiselle Contrastin sortit. Il ,. out un
chuchotement de voix sur le palier. •
- Margot, dit la maitresse dentellière e11
rercnanl, il y a là... une personne qui rnu~
veut parler ... une JJcrsonne que mus aurez
plaisir ü reccrnir .... Là... soyez paisible, mignonne.... Je vais le faire entrer ....
- M. Broussol '! ...
- ~on, non .... Cc n'est point ~I. llroussol. ... C'est un autre... un ami ... c·&lt;•st ....
- François ! cria la mourante.
El François Barbazanges entra. li tenait ii
la main son feutre à grandes plumes. Un
manteau gris l'cnreloppail tout entier. li fit
quelques pas, rejeta le manteau, et parut en
merreillcux habit de rclours et de salin couleur de pmne, chargé d'or, de broderies el
de dentelles, comme un fiancé.
- Ah! monsieur, est-cc que je rêve'? ...
Est-ce rnus. ici, dernnt moi? Est-ce bieu
rous?
Ils étaient seuls : elle, dressée sur les coussins, les cheveux épars, les yeux fixes, les
lèHes oul'crtes, les mains jointes; lui, un
genou en terre, 1111 coude sur le lit. L'éclatant
soleil s'irradiait autom d'eux, clans la paunc
d1ambre.

(A sufrre. )

~lAllCELLE

LES BELLES ACTRICES D'AUTREFOIS

TI;-.;A YRE.

Cliché Braun.

MADEMOISELLE GEORGE
D'après le tableau du

BARON

GÉRARD.

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Arvéde Barine</name>
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        <name>Frédéric Masson</name>
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                    <text>, - 111STO'J{1.Jl _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __ _ _ _ _ _ _ _ _ __ .,,,
awc une lrttre du défunt, dit le chano:nc. Je
suis tuteur de mon pauvre filleul, mais, rn
mes infirmités cl mon grand âge, M. Antoine
Broussol Yous prie, mon cher cousin, de continuer ,·os bontés à notre Pierre et de me
rrmplacrr auprès de lui, plus tard.
M. et madame Barhazangrs rt&gt;pondi m11
qu'ils aimaie_nt le petit flroussol rom mr lrnr
propre enfant.
- Cr garçon me plait fort. s'érria le consrillcr, cl si je n'avais pas eu François, jr
J'aurais sans doute adopté pour mon fils. li a
du sens, du cœur, une rusticité naïre qni
n'exclut point la finesse. Je disais naguère an
recteur du collège que cc Broussol serait la
l(loire de notre présidi:il. ~~l j'ajoutais que ces
bonnes qualités d'un étranger me piquaient à
l'endroit sensible, car mon propre rejeton
~cmble méconnaitre tout à fait la grandr11r de
la magistrature.
Le chanoine répondit :
- Mon cousin, il y a deux hommes en
l'0US : l'astrologue cl le magistral, le personnage qui contemple la lune el celui qui regarde
dans les sacs à procès. \'ous étiez astrologue.
l'l rien qu 'astrologue, le jour où mus files
François. Depuis , vous a,·cz sensiblement
perdu le goût de Yivre dans les céleslrs
~phères, cl YOUS ètes redescendu parmi les
, ivants .. .. Cela c t fort bien; mais il ne laut
pas mus ébahir si rotre garçon demeure un
amant de la lune el s'il n'a, pour la chicane,
ciue du dégoût.

- Hélas! didl. Barbazangcs en soupirant,
je me rappelle les sages discours de leu ma
belle-mère, dont Dieu ail l'àme, et les remontrances que me fit le recteur du collège! ...
J'ai crdé à l'amour paternel et à l'amour
l'onjugal .... Sur la foi d'tm horoscope cl sur
k s instances de ma fcmmr, j'ai roulu écarter
François de tout libertinage et le garder près
dcn:rn~jusqu·au temps de le marier .... Hélas !
le moins que nous puissions craindre, c'était
que mJn fils deYint. un blondin, un damcrel,
un diseur de prlils rers. comme on Yoil les
jeunes gens élevés d:ms les jupons de madame leur mère ! François ne donne pas dans
,·c ridicule. ~on content de fuir Irs dames, il
srmblc les abhorrer.
- Ceci n'est pas un mal, mon cousin, rt,
si \'OUS croyez toujours à l'horoscope ....
- \'ous riez, monsieur le chanoine~--- ~achez donc (el les gros sourcils de M. Barbazanges mont.aient cl descendaicnt.d'unemanièrc
fort. comique), sachez donc que. l'hircr dernier, mon. llls s'a,·isa de composer un otll'rage
de poésie! ....le dois dire qu' il ne l'acheYa
point.. ~lais, tombant d'une folie dans une
autre, il s'est. donné tout entier à la musique,
rl il passe des heures enfermé, jouant du luth
rt de la riolc, cc qui csl nn diYcrtissement de
baladin cl non de magistrat.
- Considérez, mon cousin, que cc dh-ertissrment n·a rirn de coupalilr, que notre
François n'a p:t accompli srs dix-nruf ans, et
qu'il esl lort aYancé dans ses étudrs. Que

diriez-rous, s'il faisait la débauche, s'il courait les filles et les tripots?
- Ce garçon est le plus bizarre du monde,
cl je ne sais à quoi il sera bon. Si je ne
redoutais pour lui le fatal présage des planètes,
ah ! je souhaiterais presque qu' il se dégourdit
comme fera, comme a fait peul-être, notre
Broussol !... Mais c'est une àme de glace dans
un corps nonchalant, insensible à la peine
comme au plaisir ....
- Le fils de l'astrologue!. .. le fils de J'ast.rologuc !...
- L'année procl~aine, je le Yeux faire vopger. Nous dépècherons, de compagnie, Yolre
jeune coq el mon béjaune à Clermont-Ferrand,
chez M. de Tassayrac. li m'a sournntes fois
prié de lui envoyer mon fils, car il n'a point
d'enfant el la solitude lui est pesante .... C'est
un bon homme, et un grand savant, allié aux
Périer el aux Pascal ....
Le chanoine approuva tort la décision de
ll. Barbazangcs, el il s'étendit en considérations judicieuses sur l' &lt;&lt; esprit de clocher », el
sur l'utilité des voyages, plus nécessaires aux
jeunes gens de Tulle qu'à tous les autres, la
rille étant privée de tous rapports aYec le
monde civilisé. Le lendemain, il se mil en
route pour Saint-Hilaire d'Obazine, afin de régler les affaires de Pierre Broussol el de ramener le gar~on a,·ec lui. François se réjouit ext.rèmemcnt de re,·oir son camarade; mais il lui
arrira, dans cc mème trmps, une singulii'rc
aYcnturr, qui changea le cours de ses pcnsrrs.

(A s1mre. )

MARCELLE

TINA YRE.

(l/111.111'3/ÎOIIS ,tt COSR.ID,)

LA VIE DE PARIS Ali XVIII' SIÈC LF., -

LA PROllENADE DES REllPARTS,

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3• fascicule &lt;s ,..,;,.. ,,,••,

G. LENÔTRE . . • • . . Le mariage de Joséphine. . . . . . . .
PAUL DESCHANEL . . . . Joséphine et Bonaparte . . . .
dê l'Académie fra11çJise.

PiERRE DE NOLIIAC.
ifENRY BORDEAUX.
FRÉDÉRIC LOUÉE . .
MARQUISE DE C.lYLUS .

97
100

Louis XV et Madame de Pompadour.
L'amour au XVII• siècle. . . . . . . .
Les Femmes du Second Empire : Autour
de l'impératrice. .
Mademoiselle Chouin . . . . . . . •

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1

GÉNÉllAL DE MARBOT . • Mémoires . . . . . . . . . . . .
ERNEn LAVISSE . . . , . Louis XIV : Le • moi » du roi .

Le mariage de Joséphine

119
.128

PAR

Je l'AcaJbnie française.

103

Eo)10:--11 f.T Jr1.Es DE G0Nco1 RT. La Femme nu XVIII• siècle .
\·1cwR Il uco. . . . .
Tnlleyrand. . .. . , . . . . . . . .
~IA1&lt;1·1-u .E T1:-1A,RE. .
La Vie amoureuse de François Barbazanges.
Î ALI.E)IA~T DES RÉALlX.
La reine Margot . . . . . . . . . . . . . . . .

, ,:
, 15
11 8

ILLUSTRATIONS

PLANCHE HORS TEXTE

D'APRÈ&amp; LF.S TABLEA UX, OEfSISS ET ~TAJ.IPf.S OF. :

EN CA.\IAIEU :

BAUDOUIN, Euc;ËNF. C11ArEno:-1, Co~RAD, 0Avm, EtsE:-1, Eur.i,:-iE-A. Gu1LLON,
J.-B. ISABEY, LE BnuN, Il. L1-:co)1TE, A. lllAR&lt;:IIAND, N \TT,ER; .JEAN NocnET,
AUGUSTIN DE SA INT-AUIIIN, CARLE VAN Loo, WtNTERHALTEH, ETC,

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L'DIPÈRATR I CE

131

G. LENOTR.E

136
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J OSÈPH I NE

TABLEAU DE PllUD'IION. (/1/usèe du

Louvre.)

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ils ont aimé, ils ont souffert. Ce sont leurs souvenirs intimes, leurs mémoires historiques
que nous revè e HISTOR I A ; il nous les montre en pleine vie et en nlein mouvement,
obeissant aux appétit, et aux passions ~ui ont jadis determiné leurs actes.
Chadue fascicule reproduit les œuvres es !frands maitres de la peinture et de l'estampe,
tirées e nos musées nationaux et de nos b,bllothêques publiques.

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WATTEAU

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Frédéric MASSON
de l'Académie française.

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nos plus grands peintres. C'est aussi rarpeler l'un des maitres les plus chatoyants, les
plus éié"ants et les plus "racieux du n111• siècle français, le siècle de l'c!le11ance, de la
grâce et"de l'amour. l\lais7 pHmi les œuvres de Watteau, il e~ est une, l'E111tJrq11e111e11/
tour l'ilt de Cythère, il laquelle il s'e,t attaqué â deux reprises pour s'y réaliser _10111
entier. Et, de l'avis unanime des plus fins critiques d·art, c'est la que Walleau a creé le
C h ef'- d'œuvr e de ses Chefs-d'œuvr e
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vées, ôn en chercherait , aincmcnt dans le commerce. Cetlc rareté meme d·une œuvre
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DES CHEMINS

par HENRY BORDEAUX
SOMMAIRE du NU.,lÉRO IOS du 10 Janvier 19!0
MAHCEL PHÊVOST, de l'Académie française. Mon frère Guy. - RosEMONDF.
ROSTAND. L'anneau d'a~ ent. - PAUL REROUX. La maison de danses. JEAN RICHEPIN, de l'Aca émie française. Les larmes. - HENRI HEINE. La
nuit sur la plage.- GusT AV~ D ROZ. Le {Jur de 1·an en famill~.- H.-G ..\VE LLS.
La guerre dans les airs. - HENHt LA EDAN, de l'Acadèmte française. Tourments. - JuLES VALL];; ... Souvenirs. -CHARLES GRANDMOUGIN. Chanson
de janvier. - HENÉ BAZIN, de l'Académie française. Le blé qui lève. THÉODORE DE BANVILLE. Utopie. - ANDRÉRIV0IRE. Le Bon Roi Dagobert,
comédie en quatre actes, en vers.

I

Pttlx : 6 0 Centimes
rue Dareau, PARJS (Xl ":•)
.

~

intérèt : celle de Napolione Buonaparte,
pressé d'en finir, illisible, - déjà, - contournée, rageuse, soulignée d'un large trait.

rangé et méthodique : il emble qu'on ,·oil
!'bonnète tabellion toiser d'un regard protcc·teur le paurrc diable d'officier, &lt;&lt; sa11s immeubles ni biens mobiliers d'aucune sor te n.
dont il vient de drcsspr
le maigre bilan.
Celle formalilt: du
contrat remplie, l&lt;'s fiancés se sépar&amp;ren l pour se
retroul'er le Iend1•main,
9 mars, à huit hr urrs du
soir , à la mairie de la
rue d'Antin, où l'acte de
mariage devait êtr1' signé.
Le salon qui serl'it de
décor à celle cér(,monie
a consrrn 1 sa pompeuse
décoration du commencement du dix-huitièmr
siècle : la la rgc l'rise,
dorée en deux ton~ , où
des divini Lés, mèlérs /1
Le contrat aYait été
de petits amours, s'ébaldressé la veille, dans
tent dans des r ocailles;
l'après-midi, chez M• Rales lambris, les por tes,
guideau, notaire de la
les ,·olets, les cadres des
future épouse, en pr~
glaces, a,·cc leurs rosence d'un seul témoin,
seaux et leurs roses en
le citoyen Lema roi s,
bordures, leurs guirlan&lt;&lt; ami des parties ll. Le
des, leurs ors vieillis; b
futur époux déclara ne
dessus de portes où trôposséder 11 aucuns imncn t, en des Olymp1'S dans
meubles ni aucuns biens
la manière de Natoirt·,
mobiliers autres que sa
des héros m ythologiques,
garde-robe et ses équitoute une symphonie de
pages de guerre, le Lou t
belles choses que le temp~
évalué à la somme de ... ll
a ternies, fondues, har~lais, au moment de fi xer
monisées, et où se mêlt',
le chilfrr, il se ravise el
à l'allure rfrémonicus1•
fait rayer cet aveu de
du grand s iècle, la gràce
son indigence. Pourtant,
spiriturlle de la Rrgcnce.
comme il a foi en son a\'c« li sort, a dit Victor
nir, il cons titue, à tout haHugo, de tous les lieux
sard , &lt;&lt; à la future épouse
pleins de souvenirs. une
un douaire de quinzecents
rèYeric qui enivre. l&gt; Les
francs de rente annuelle
glaces surtout, les glaCliché Urau n.
1-iagère ». La citoyenne
ces des vieux logis sont
Beauharnais n'est pas MARIE-JOSÊPIIIKE-ROSE î ASCUER DE LA PAGERIE. Dessin (préstm1é de 1796) par JEAN-BAPTISTE ISABEY. impre sionna11 tes : elles
plus riche et ses apports
ont ,·u passer tant dr
se réduisent à néant.
gens, surpris tant de seL'original de ce contrat es t conservé dans contraste avec celle de Joséphine , M.-./.-R.
cr ets .... Ah! si l'on pouvait faire re,·irre les
les archives de M• Mahot de la Quérantonnais,
Taschei-, tracée d'une main indolente; et plus images qu'elles onl rcOétét's .... Dans ce grand
aujourd'hui titulaire de l'étude de M• Ragui- bas se lit le nom du notaire, posément calli- salon de l'hôtel de Mondragon, elles .se font
deau. Les signatures seules lui donnent quelque graphié, d'une écriture proprette d'homme ns-à-vis, reproduisant it l'infini les panneaux
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propriété du marquis
.lc•an-Jacques de Gallet de
Mondragon, seigneur de
Pluvieux, Saint-Chamant
et autrrs lieux, conseiller d'État, mailre d'hùtel
ordinaire du roi, secréLairedcscommandemcnts
de Madame. La maison,
conlisquée comme bien
cl' aristocrate pendant la
Rt:\'Olution, fut affectée
aux services de la mairie
du deuxième arrondissement de Paris : c'est là
que, le 9 mars t 796, fut
célébré, comme on va le
\'Oir, le mariage civil de
Napoléon etde Joséphine.

Il ISTORIA. - Fasc. 3.

"'1

97 ,...

�1!1STO'J{1.Jl ------------------------------------------d'or l!'rni, les aralll'squl's dl's YOt1ssurcs, la
lourd1· chcminre dr marbre rouge à consolr
,·enlrtH' : t'l l'on songe au singuliPr tahleau
qu'clics se renl'O}aienl, le soir du 9 mars 1796:
Barras, fat cl hl•au parll•nr, cause arel' Talli1•n; Lous deux ,ont signer, en qualiLè dr
trmoins, an mariag1• de l1•11r protégé. Le braw
Camclcl, l'homme d1• conliam'l' de Jos1:phi1w,
se til•nl modestl'ml'nl 1, l'écart. La mariél',
avec son indéfinissable nonchalance de créole,
son so11rirc lri·s doux, sa peau ambrée, se
chel'eux châtains, noués à la grecque, l'èlue
d'une de ces tuniques sans enlraves qui rendent si souples s1•s attitudes, rêl'e, le mcnlon
dans la main, en chauffant au foyer mourant
ses pirds mignons cl cambrés. Nul bruit, à
cette heure tardire, da11s la rue drscrte, si ce
n'est les coebcrs qui cau~enl ou les chrvaux
de Barras qui piaffent. El le mou\'emenl régulil•r de la pendule, placl;e sur la cheminée,
r1:pand par la salle assoupie une somnolence
grandissante. Josrphine, 110 peu inquiète, regarde l'heure : Bonaparte rsl en retard : 'il allait ne pa l'cnir !
li se fait attendre ainsi pendant.deux longues
heures et l'on s'imagine quel durent ètre, à
mesure que le temps s'écoulait, l1•s n•gards
anxieux échangés de Joséphine déçue à Rarras
dépilé. Quanl à l'officirr de l'état ci,il, le
cito)'en Leclere&lt;t, il s'était endormi sans Yergogne, renversé dans son fauteuil, derrirre
son bureau.
Un peu après dix b.eures, - un bruit de
rnix dans l'e calier, le heurt d'un sabre sur
l(•s marches de pierre, - la porte s'oul'rc cl
Ir général parait, suiri de son aide de camp
Lemarois. li est prt• sé, va droit au maire
endormi, le secoue par l'épaule cl d'un ton
impatirnl :
- Allons donc, monsieur le maire, dit-il,
mariez-nous ,·ile.
C'csl sans doute au brusque rél'cil de l'honorable magi lral qu'il faut attribuer, - en
partie, Lout au moins, - l'extravagance de
l'acte qu'on rédigl'a sur-le-champ. i Il• texte
de celle pièce est fidèlement n'produil dans la
réirnprl'ssion des Alémoire~ de Bott1Tie1me,
on n'en peul conccrnir de plu fantaisiste.
Napoléon produit un rlal l'i\'il qui le l'icillil
de dix-huil mois Pl l'indique comme etant né
à Paris le 5 /ëvrier 1768 ! Joséphine, au conlraire, s'est procuré un acte de naissance, cl non pas seulement, eomme on l'a dit, un
certifical de noloriété, qui la rajeunit de
qualrr ans. Mais loul, dans ce mariage,
sembk• bâclé 11 la hàlc, el les conjoints, non
plus que les témoins ou les officiers publics,
ne paraissent aroir pris la 1·hosc au érieux.
Chacun, d'ailleurs, avait de bonnes raisons
pour pallier l'indiscrétion des pièces officielles :
Joséphine se rajeunissait par coquetterie;
Bonaparlc se vieillissait par galanterie; mais
comme en reculant de dix-buil mois la date
de sa naissance, il se faisait nailrc sujet génois, le né il Paris tranchait la difficulté.
Seul, Lemarois était sans excuse : il n'était
pas majeur et usurpait ainsi la qualité de
témoin .... füis lequel d'entre eux eùt pu sup-

poser que l1•s chroniqueurs dr l'avenir épilogueraient sur ces minulir ? Le papil'r porlanl
tous ers noms inconnus n'était-il pas destin(,
à dormir à toul jamais oublié dans la poussière de l'état ciril?
On peul supposer, du reste, qu'aucun des
assistants n'écoula la ll'Clure de cl'tte pièce
,:Lrange : rn quelq urs minutes lt•s Lexlcs
furent lus, les oui prononcés, les papiers signés. miliLaircrnenl. Lrs nonYeaux rpoux
d1•sc1•ndirenl l'escalier, su iYis d1• leurs témoins;
on échange des poignét-s de mains, sous le
porche, aYant de se quiller, el Barras monte
dans son carrosse qui le reconduit au Luxembourg; Tallien regagne Chaillot où il demeure;
Lemarois s'éloigne, arnc Camclct, dans la direction de l'holcl de la division militain•, rue
des Capucines.
Jo. éphinc, rlle au i, a sa Yoiture : depuis
dix mois déjà, en femme experte à pècht'r
dans l'eau lrouhle des ré\'olution , elle a
obtenu du comilé de Salut public la concession de deux chevaux noirs cl d'une calèche
prorl'nanl dl•s rcmi e du ci-dl'Yanl roi; c'est
à l"amitié de Barra , sans doute, qu'elle dul
celle i,wraiscmblable libéralité - presque
une récompense nationale - préscnléccommc
une rompcnsation de la perle des chcl'aux cl
de la Yoiturc lais és jadis par Beauharnais à
l'armée du Rhin el dont les représentants
araienl disposé.
C'est en cet équipage que Bonaparte fit son
entrée dans le domaine de sa fomnw, rue
Chanterei ne.
L"hôtel fameux qui abrita ses amour. était,
comme chacun sail, la propriété de Julie Carreau, femme de Talma. Joséphine l'avait loué
depuis six mois et s'y était in Lallrc sommairemrnl, faute d'argent. C"était, à l'extrémité
d'un long passage formant a\'cnuc, un pclil
pa\'illon à quatre faces, arec pans coupés aux
angles: quclc1ucs marclll's. accotées de d1•ux
lions de pil'rre, conduisaient à un perron
dt•mi-circulairc donnant accès ü une salle 1,
manger ovale; à droite, était un boudoir pavé
de mosaïque; à ~auchc, un cabinet de tral'ail
exigu; au fond, un salon qui, par deux
portcs-fenètres, ouYrail sur le jardin.
Un étroit escalier tou rnant conduisait 1,
l'étage en attique, bas de plafond, composé
d'un salon et de deux pièces : l'une 01alc,
au-dessus de la aile à manger, était, du parqul'l au plafond, tapi séc de glaces encadrrcs
de colonnettrs surnionlécs d'arceaux. C'était
la chambre à coucher : l'alcôve était décorée
de peintures figurant des oiseaux.
En pénétrant dans cette chambre de glaces
où l'élégance de certains Mt.ails dissimulait
mal l'indigence de l'ameublement, le pauvre
officier, c1ui n'était pas hahilué à de telles
splendeurs, cul pourtant une déception : il
trouva Fo1·tuné, le caniche bien-aimé de la
créole, confortablcmcnl installé sous l'édredon, et il 11'osa l'en expulser.
- Vous voyez bien ce monsieur-là, disailil, plus tard, à l'un des familiers de l'hôtel
Chantereine, il était en possession du lil de
madame quand je l'épousai. Je rnulus l'en

faire sortir, précaution inutilr ; on me déclara
qu'il fallait coucher aillrurs ou consentir au
parlagt•. Cela me contrariait asst•z; mais c'était
i1 prend re ou à laisser, cl le fayori fut moins
accommodant que moi ....
Et, de fait, dans sa rage d&lt;' mir un intrus
usurper sa place habituelle, k• chien mordit à
la jambe «&lt; l'hr urcux t:poux », qui garda
longtemps, de celle blessure, la cicatrice et le
souvenir, car il écril'ail dït.alic : et Million de
baisers, el même à Fortuné, en dépit de sa
mechanceté. »
Quand 'apoléon se sentira de force à dicter
chez lui ses volontés, sa rancune sera vivace
encore el il encouragera son cuisinier « à avoir
un dogue de très forte taille, dans l'espoir que
le grand chien dérnrera le petit. »
Le lendemain de on mariage, Joséphine
vou lul présenter à se enfants son nouveau
mari. Depuis six mois, Hortense cl Eugène de
Beauharnais avaient été placés en pemion à
Saint-Germain : celui-ci, dans l'instilulion de
jl•uncs gen dirigée par l'irlandais Patrice Mac
Dcrmoll; la jeune fille dan la maison d'éducation que madame Campan avait installée
dans un ancien hotel de Rohan, vaste demeure,
agrénwnlfr d'un ùeau jardin cl située rue de
Poissy, i, l'extrémité de la ville, presque dans
la forèl.
Eugène connaissait Mjà le général : il éLail
allé solliciter de lui, après Vl'ndémiaire, la
remise des armes de Beauharnais, séquestrées
en Yerlu d'un décret de la Convention : Bonaparle n'était pa non plus un inconnu pour
Hortense, qui s'était trouYée sa \'Oisine de
table à un dîner chez Barras où sa mère l'amil conduite : l'imprcs ion de la jeune fille
n'avait pas été fa,·orable. D'après les notes
laissées par une de ses compagnes de pension,
mademoiselle Pannelier, dont mademoiselle
C. d'Arjuzon a retrouYé le manuscrit, la pauvre llorlense se mil un jour à pleurer m
pleine classe; et comme ses amies l'entouraient, lui demandant alfcctucusemenl cc qui
causait sa peine, elle raconta, en sanglotant,
« qu'elle avait bien du chagrin, parce que sa
mère allai l épouser le général Ilonaparte qui
lui faisait peur, el qu'elle craignait qu ïl ne
fùL bien sévère pour elle el pour Eugène.... 1 »
Or, cc jour-là, iO mars, dans sa visite à
Saint-Germain, I' Ogre se montra charmant :
li voulut visiter les classes et posa aux enfants
plusieurs questions; mais la terreur d'Ilortensc amil été contagieuse el les petites ne
répondirent qu'en tremblant. Le général n'en
fit pas moins force compliments à l'institutrice : « Il faudra que je \'OUS confie ma petite sœur Caroline, madame Campan; je Yous
pré1•iens seulement qu'elle ne sait absolument
rien; tàchcz de me la rrndrc aussi savante que
la chère Hortense. » El, en parlant ainsi, il
pinçait légèrement à celle-ci le bout de l'oreille....
Et l'oilà l'histoire complète de la lune de
miel de 'apoléon ; le H mars, une chaise de
po Le \'enaiL se ranger dan la cour de l'hôtel
1. /lorleme dt Beauhamaia, par C. d' Arjuzon.

LE

GÉ"IÉRAL BO"IAPARTE CHEZ M ADAME DE B EAUIIAR~AIS. -

.... 9Q ...

T:
aNeau tk

Eu&lt;.hE•A. G, ILLON•

�,
1l1STO'J{1.Jl
de la rue Chantereine; clic était chargée, de
valises remplies de livres, de cartes et cl.armes. L'aide de camp ,Junot &lt;'t Cham:et, l ordonnateur des guerres, y arnient pris place.
Bonaparte s'arracha des. hras ~c la femme
r1u'il amit tant désirée; il gravit le
., marchepird, fil un signe d'a~icu ; !a p~rllere se referma et la rniturc prit la d1rectwn de la barrière d'Italie .. .. Ainsi com1mnça le « \"oyage

fabult'ux » qui dernit aboutir it Sainte-Hélène, vingt ans plus lard.
De l'holel Chantereine il ne reste rien ;
mais le salon de l'ancienne mairie o~ Bo_n~partc cl Josuphine prono~cèrenl le om fat1d1~
que qui unit leurs deux existences, _est ?emeurc
intact dans sa splendeur d'autrcfo_1s. bn 18_ 15,
l'hôtel de Mondragon fut rendu a ses anciens

propriétaires; mais la ville de ~aris' leur. en
paya le loyer pendant une vingtame d an~~es,
et les services de la mairie du de~x1eme
· ·
d' Y séJournC'r
arrondissement contmucrcnl
jusqu'aux premières années du r_ègnc de
Louis-Philippe. L'immeuble . appartient a~jourd'hui à la Banque de Pal'IS ~t des Pa~s:
Bas, cl l'ancienne salle des man~g?s sert ~-c
cabinet de travail à l'un des ad011mstraleu1 ~.

G. LENOT'RE.

Joséphine el Bonaparte
Par PAUL DESCHANEL, de l'Académie f rançaise.

de sarnir
0na beaucoup discuté la question
.
"
J
si Napoléon avait du_ cœu:, et JUs_qu a que
point il était ou avait pu etre s~ns1bl~. Vous
vous rappelez les vers de Lamartme :
.
. . . '. . : . b·•tlail. so~s ~on. ë ~is~e ~rmure.
Ilien d humam ne •
. .
Sans haine el sans amour, lu v1va1s_ pour _p~nser.
C nme un aigle r égna11 l dans un ciel sol1ta1re,
. qu.un t·egar d pour m esurer la tr1-rc
Tuo, n .avais
El des serres pour l'embrasser.

Madame de Rémusat, dans ses Mén~oires, a
.- • 1a mème pensée : cc Je devrais
exp11mc
, . .parler
du cœur de Bonaparte; mais, s i1 cla1l possible de croire qu'un ètre, sur tout au~r~
oint semblable à nous, fùl cep~ndant_ pme
~e celte partie de n.o~rc organis~.u~n q~1 ~o~s
donne le besoin d auner el ~L1 e :u me, J~
.
" l'instant de sa crcallon son cœu1
d1.ra1s
qua
,
. . , bl' , .
b' 11
pourrai· t fort bien aro1r, etc ou ie'. ou. ic _
cut-èlre est-il pan cnu a le C?mpr1me1 cor~
piètement. li s'est touj ours fait trop dc_brmt
~ lui-même pour ètre arrèlé _par un sent11nc'.1t
alfectueux, quel qu'il füt._ll ignore npeu pres
.
.» _
1es l1.ens du sancr.,, les droits .de la nature.
1
'plomale
qui
a
écrit
plusieurs
ivres
d
U111
'
ïles el
a&lt;rréables sur les
Femmes de "
r ersa1
1:s Femme~ des Tuileries, prote,sl~ contre
ces jugements, qu'il trouve cx~gcres ' ' el y
, d par les lellres enflamm,ces de Bonarcpon
.
.
'à
l
lle
parle à Joséphine; il va Jusqu : aC?CP er cc
opinion du duc de_Rag~so : ,
,
« La nature lm ara1l., do_nne un ~œur , ieconnaissan t el biem eillailt, Je pourrais mernc
dire sensible. »
.
Il s'a&lt;ril de s'entendre : que Bo~aparlc ail
été d'ab~rd épris de sa femme et ~alou~ parc . .
u'a: la fureur cela est rndémable;
!OIS JU Sq
Î '
d 1
mais cet amour rnna1.t-il du cœur, ou e a

?

1. /,a Citoyen ne B011apar te, par
Saint-Amand.

)1.

Imbert de

tète? Les mots « tendre&gt;&gt; et &lt;t sentimental &gt;&gt;
sont-ils bien faits pour rendre ces t;.ansp?rls
et ces rages? N'était-ce pas plutô~ l 1mag1_na:
lion qui était prise? Et n'en est-11 pas ams1
chez presque tous les ?ommes do.nt le c~:vcau domine el tire à lm Loule la sevc de_ vie,
- poètes, artistes, philosophes ou mathematiciens? Par là, les amours d'un Spinoza, d'un
Gœthe et d'un Bonaparte se ressemblent, : t le
moraliste se plait à relire en mème_t~~ps !_admirable théorie de la jalousie au tro1s1eme hvrc
de I' Éthique, certains entretiens, avec Eckermann' et les lettres datées de 1 orlone et de
Marmirolo.
.
Le jeune ambitieux sans scrupul~, ,qui a
épousé la maitresse de Barras, plus agee que
lui de sept ans, el q~i ln! doi~ son avanc~
ment rapide cl sa s1tualwn eclalante, n a
qu'un seul moyen de voil~r cela, de se releve1_'
devant elle (et peul-être a ses propres yeu~) .
c'est de paraitre n'ayoir cédé qu'à une pass1~ri
irrésistible, à un attrait vainqueur, à _la magic
de celle créole charmeresse. Alors il essa1e
de s'échaufier dans son role, cl presque de se
faire accroire à lui-mème, comme aux autres,
qu'il est le Saint-Preux de celle n~uve_llc
Héloïse. Et il va ramassant dans sa memo1re
les phrases les plus hyperboliques et les plus
frelatées, les métaphores à la Raynal. li ~ssaye de faire du Rousseau, i~ f~il du füsllf.
Elle, qui n'est pas forte en li~l~ralurc, pre~dra tout cela pour flamme ver1table. Et lmmème, it la fin, aussi peul-èlrc. . _ .
Cc qui est Hai , c'est riuc, rnqmc_t, il crarnl
e Par ses léoèretés
qu,
o
' elle. ne
. lm .fasse, en
son absence, une situation nd1cule; c est pour
cela qu'il la rappcl_lc. ~t. p~s. enfin, _une certaine jalousie physique, a I or1e~tale, e~, tout
au fond , cette inexplicable angOJsse qm nous
saisit quand la femme que nous possédons,
même sans l'aimer, et donl nous nous croyons
maitre, parait se plaire au dusir d'un autre.

Il épouse Joséphine le 9 m~rs 1796 (il a
vincrt-six ans el elle trentc-lr01s) . Quaranlc'
buit0 heures après,
il part pour l'armée d' [ta1·1e.
Chaque étape, chaque relai~ est marqué par
une lellrr.
• De Chanceaux, le 14.

« Chaque instant m'éloigne de loi, ad~rable
amie et à chaque instant je trouve moms de
force' pour supporter d'être éloig,né de toi_. 'f11
es l'objet perpétuel de ma pcnsee; mon _1ma:
«ination s'épuise à chercher ce que lu fais. S1
je te vois triste, mo_n cœur se_ déchi~e et ma
douleur s'accroit. S1 lu es gaie, folalrc av~~
tes amis, je te reproche d'avoir bien~ôt ?ubhe
la douloureuse séparation de trois Jours.
Comme tu vois, je ne suis pas facile à con Len:
ter. Que mon Génie, qui m'a toujours gar~nl1
au milieu des plus grands dangers, t environne, te comrc, et je me livre à découvert. ... Il
A la veille du premier combat, il écrit de
Port-Maurice, le 3 auil :
&lt;l Mon unique Joséphine, loin de toi... le
monde est un désert où je reste isolé.... Tu
m'as ôté plus que mon âme; lu es l'unique
pensée de ma vie ; si je suis ennuy~ d~ lraca~
des a[aires, si les hommes me degoulent, _si
je suis prêt à maudire la vie, je mets la ~am
sur mon cœur ; Lon portrait y bat, Je le
recrarde cl l'amour est pour moi le bonheur
b
'
.
absolu.... Par quel art as-tu su ~pt1ver
toutes mes fa cul Lés, concentrer en toi mon
existence morale? Vivre pour Joséphine! voilà
l'histoire de ma Yie.... •&gt;
Bienlot la mélancolie succède à l'enthousiasme :

« Ab! mon adornble femme ! Je ne sais
quel sort m'atte1_1d_; mais, s'il _m'éloigne plu~
longtemps de lm, il me sera rnsupportable .

_________________________________ ]OSÉP111NE ET BON.Jl'P.Jl'R,_TE - - ~

mon courage ne rn pas j usque-là .... L'idée
que ma Joséphine peut ètre mal, el surtout la
cmelle, la funeste pensée qu'elle pourrait
m'aimer moins, flétrit mon àme, arrête mon
sang, me rend triste, aballu, ne me laisse
pas mème le courage de la fureur et du désespoir ....
cc Mourir sans èlrc aime de loi, c'est le
tourment de l'enfer, c'est l'image vive et frappante de l'anéantissement absolu. Il me semble
que je me sens étouficr. Mon unique compagne, loi que le sort a destinée pour faire
avec moi le voyage pénible de la vie, le jour
où je n'aurai plus Lon cœur sera celui où la
nature sera pour moi sans chaleur et sans
végétation ... . ll

disait : - « S'il était vrai pourtant ! Crains je t'aime au delà de tout ce qu'il est possible
et le poignard d'Othello ! ll Je I entends dire &lt;l'imaginer ; que tu es persuadée que Lous mes
avec son accent créole, en souriant : - « Il instants te sont consacrés; ... que jamais il ne
« est drôle, Bonaparte! 1&gt;
m'est venu clans l'idée de penser à une autre
Haremcnl c'est à une femme supérieure femme; qu'elles sont toutes à mes yeux sans
que s'attache un homme de génie; Talleyrand, gràce, sans beauté el sans espri t; que toi, toi
à la même époq ue, nous offre un exemple tout entière, telle que je le vois, que lu es,
pareil. La nonchalance créole ou indienne pouvais me plaire et absorber toutes les faculreposait ces intelligences toujours en travail. tés de mon ùme ; que tu en as touché toute
S'il est vrai que l'analogie des goûts soit une l'étendue; que mon cœur n'a point de replis
condition de la durée de l'amour, il semble que lu ne voies, point de pensées qui ne le
que l'inégalité des esprits el la clilférence des soient subordonnées; que mes forces, mes
caractères aident à le faire naitre. On s'attire bras, mon esprit, sont tout à toi; que mon
et l'on s'aime par ses contras tes plus que par àme est dans Lon corps, et que, le jour oü lu
ses ressemblances. Mais la disproportion qui aurais changL:, ou le jour où tu cesserais de
a fait naitre l'a mour est aussi ce qui le lue. vivre, serait celui de ma mort; que la natu re,
Bonaparte est Yainqueur, le 12 à Montc- Napoléon se rappellera plus tard les orages de la lr n e n'est belle à mes yeux que parce que
noll,,, le 14 à Millesimo, le 22 à Mondovi. sa jeunesse, et peut-ètrc ces souvenirs foumi- Lu l'habites. Si Lu ne crois pas tout cela, ... tu
Le 26, il supplie sa femme de venir le re- ront-ils des arguments à son ambition lors- m'affliges, lu ne m'aimes pas ... . Tu sais crue
joindre :
qu'il lui faudra répudier la seule femme qu'il jamais je ne pourrais le \'Oir un amant, enai
t cru aimer. Qu'on se figu re le Napoléon core moins t'en souffri r un! Lui déchirL'r le
« Tu as été bien des jours sans m'écrire.
Que fais-lu donc? Tu vas venir, n'est-cc pas? de 1809 relisa nt celle lettre du 15 juin 1796 : cœur et Je voi r serait pour moi la mème
chose; et puis, si je pouvais porter la main
Tu ms être ici, à coté de moi , sur mon cœur,
« )la vie est un cauchemar perpétuel. Gn sur ta personne sacrée .... Non, je ne l'oserais
clans mes bras? Prends des ailes, viens !
•
1
pressentiment funeste m'cmpèche de respi rer. jamais, mais je sortirais d'une vie oi1 tout
\'ICn S •.•. ll
Je ne vis plus, j'ai perdu plus que la vie, plus ce qui existe de plus rertueux m'aurait
Mais la coquellc se trouve bien à Paris : que le bonheur, plus que le repos .. .. Je
trompé .... &gt;&gt;
elle se soucie peu de qui tter cc monde où elle t'expédie un courrier ; il ne restera que quatre
brille, ces plaisirs renaissants, et d'affronter heures à_ Paris, et puis il m'apportera ta
Josrphine finit par se décider. bien à rrgrrl,
les fatigues d'un long voyage. Bonaparte est réponse. Ecris-moi dix pages, cela seul peut
et
en pleurant, à qui ller Paris et à rejoind re
entré à Milan en triomphateu r ; la l'illc est en me consoler un peu ... . L'amour que lu m'as
son époux. L'amant donne rendez-vous à sa
fête; Joséphine ne l'ient pas, ne répond pas : inspiré m'a oté la raison ; je ne la relrou,·erai
maitresse en tre deux batailles, et les déclaraque fait-elle? Peul-ètre en aimc-t-elle un jamais. L'on ne guérit pas de ce mal-là.. .. Je
au tre ? li en parle souvent à ses compagnons me bornerais à te voir, à te presser deux tions passionnées se mèlent aux bulletins de
victoire.
d'armrs « avec l'épanchemen t, la fougue et heures sur mon cœur, et mourir enscmblr.
l'illusion d'un très jeune homme &gt;&gt;; il se laisse Sans appéti t, sans sommeil, sans in térèl pour
cc .Nous avons allaqué hier Mantoue .. . Toute
aller, en leur présence, à des mouvements de l'amitié, pour la gloire. pour la patriC', toi,
la nuit, celle misérable ville a brûlé. Nous
jalousie, à des accès
ouvrons la tranchée
de colère, et aussi à
celte
nui l.. .. Je vais
des crai ntes superstiparti r pour Castitieuses qu'explique
glionedcmain .... J'ai
son origine corse.
reçu un courrier de
Marmont ra co n le
Paris; il y avait deux
cp1 ·un jour la glace
lellres pour toi. Je
du portrai Lde José1es ai Iucs. Ccpenphine se brisa dans
dan t, bien que celte
les mains du généaction me paraisse
ral ; il pàli t : « Martoute simple et Ltue
mont, di t-il, m a
lu m'en aies donné
femme est malade
la permission l'autre
ou infidèle l &gt;&gt;
jour, je crains que
cela ne te l'àche, cl
cela
m'afflige bien.
II
J'aurais voulu les rel'acheter. Fi ! ce serait
La véri té est que
une horreur ... J cle
l'in&lt;lolcntc créole ne
j
ure que cc n'est pas
comprenait rien à
par
jalousie... Je ,·oucette nature impédrais
que tu me dontueuse; e li c é la i L
na
ses
per mission enj OSÉPIIINE SUBIT, Sll R LES ROROS DU LAC DE GARDE, LE FEU DES CANONNIÈRES AUTRICIIIE:&gt;INES (AOUT li9)).
pins étonnée qu e
Tableau de H. L ECOM TE. (Jlfusee de 1·ersailles.)
tière de lire tes letcharmée de ses emtres; avec cela il n·y
portements. Fasciaurait plus àc renfr, troublée, mais non pas aimante, elle Loi, cl le reste du monde n'existe pas plus mords ni de craintes .. . . Mille baisers aussi brù
trourait plus agréable de jouir tranquillement pour moi que s'il était anéanti . Je liens à lan ls que mon cœur, aussi purs que toi ..Je fais
à Paris de sa fortune nouvelle que d'aller la l'honneur puisque tu y tiens, à la victoire appeler le courrier, il me dit qu'il est passé
conquérir arec lui.
puisque cela te fait plaisir, sans quoi j'aurais chez toi, cl riue tu lui as dit que lu n'ayais rien
« Je l'entends encore, dit le poète Arnault, tout quitté pou r me rendre à tes pieds.. .. à lui ordonner. :Fi! méchante, laide, cmelle,
lisant :11 11 passage dans lequel son mari lui Aie soin de me dire que tu es com aincue que tyranne, joli petit monstre! lu te ris de mrs

�111S TORJ.ll

_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __

menaces, de mes sollises; ah! ~, J&lt;' pouvais,
tu sais bien, t'enfermer dans mon cœur, j e
t'y mettrais en prison! » ( 19 j uilll't. )
Ce dernier trait en rnppclle quelques-uns
des sonnets de jeunesse de Shakespeare.
Dans cet amoureux, qni reconnaitrait le
dominateur terrible dont les colères ,·ont faire
trembler le monde? On le voit éclaler, à travers l'amour mème, lorsque .loséphine, arrêtée
par une troupe ennemie, prend peur et se
met à fondre en larmes : « Wurmser, s'écrie
Bonaparte, me payera t.:her les pll'l1rs qu'il te
cause! »
Pendant qu'il est viclor;eux à f\ol'crdo,
qu'il poursuit Wurmser dans les gorges de la
Brenta, enlève le défilé de Primolano et gagne
la bataille de Bassano, sait-on queUe est la
disposition d'esprit dl' Joséphinr, entrée en
souveraine à Milan?
« M. Serbelloni vous fera part. écrit-clic à
5a tante., madame de Renaudin (qui venait

,l'épouser le marquis de Branharnais), de la
manière dont j'ai été reçue en Italie, fètée
partout où j'ai passé; tous les princes d'Italie
me donnent des fètes, mèmc le grand-duc de
Toscane, frère de J'empert•ur. Eh bien, je
préfère être simple particulière Pn France ....
Je m'ennuie beaucoup .... &gt;&gt;
On ,-oit que la femme de César n'avait rien
de César! Ses lcttrns à Bonaparte se ressentent
de cet ennui :

« 'l'es lettrl's, lui dit-il, sont froides comme
cinquante ans; clics ressemblent 11 quinze ans
de mariage. On y voit l'amitié el les sentiments de cet hiver de la vie .... C'est bien
m1\chant, bien mauvais, bien traitre à vous.
Que vous rcste-L-il pour mt· rendre bien à
plaindre? Ne plus m'aimer? Eh! c'est drjà
fait. Me haïr? Eh bien. je le souhaite : tout
avilit, hors la haine ; mai~ l'indilférencc au
pouls de marbre, il l'œil lixe, à la démarche
monotone!... 11
C'en est assez pour faire comprendre que,
après une parnille expfrienc1', il se soit gardé
de l'amour el dérobé obstinémenl il l'influence
des femmes. Les femmes reprochent souvent
aux hommes kur durelr, et sou,·cnt cc sont
cll('S qui les ont cndurris.

111
Madame de Rtj11111sat avait eu en mains ces
lettres de la premièn· campagne d'Italie. Voici
comment clic en parle dans ses Mémoires :
&lt;&lt; Ces lettres sont très si ngulii.-rcs : une écri-

_ _ _ _ _ _ _ _ __ _ _ _ __ _ _ _ _ J

Lure presque indéchilfrable, une orthographe
fauti,·c, un style b:zarre el confus; mais il y
règne un ton si passionné, on y trouve des
sentiments si forts, des expressions si animées
el en mèmc temps si poétiques, un amour si
à part de toutes les amours, qu'il n'y a pas
de femme qui ne mit du prix à avoir reçu de
pareilles lellrcs. Elles forment un contraste
piquant avec la bonne gràce élégante et mesurée de celles de M. de Beauharnais. D'ailleur,, quelle circonstance pour une femme de
se trouver (dans un Lemps où la politique
décidait des actions des hommes) comme un
des mobiles de la marche triomphante de
Loule une armée! 1&gt;
A la veille d'une de ses plus grandes batailles, Bonaparte écrivait :
tl Me voici loin de toi! li semble que je
sois tombé dans les plus épaisses ténèbres;
j'ai besoin des funestes clartés de ces foudres
que nous allons lancer sur nos ennemis pour
sortir de l'obscurité où m'a jeté ton absence. &gt;&gt;

li y avait en Napoléon un poète, et l'on
pourrait expliquer tous ses actes par celle
complex.ion unique, par ce mélange d'imagination, de passion et de calcul. Les rèves
d'Ossian avec l'esprit positif du mathématicien
el les emportements du Corse, tels étaient les
éléments hétérogènes qui se heurtaient dans
cette organisation puissante.
Malgré la froideur de Joséphine, cel amour
fut assez long à s'éteindre. Deux ans après,
pendant la campagne d'Égypte, nous retrouvons Bonaparte toujours enllammédejalousie;
il pense à Joséphine, il la voit au Luxembourg, dans les f'èles de Barras, entourée
d'hommages . Un jour, près des fontaines de
Mnssoudiah, devant El-Arish, il se promène
seul avec Junot; sa figure, ordinairement très
pàle, devient verte; ses yeux. sont égarés.
Après un quart d'heure de conversation avec
Junot, il le quille et va rejoindre Bourrienne.
&lt;&lt; Vous ne m 'ètes point attaché, lui dit-il
brusquement. ... Ab! les femmes!. .. Joséphine!. .. Si vous m'élicz attaché, vous m'auriez informé de tout ce que je viens d'apprendre par Junot. Yoilà un véritable ami!. ..
.loséphinc!. .. El je suis à six cents lieues ... .
\'ous de,·iez me le dire. Joséphine! ... M'avoir
ainsi trompé! Malheur à eux! J'exterminerai
cette race de freluquets el de blondins! ...
Quant à elle, le divorce. Oui! le divorce ! Un
divorce public, éclatant! Il faut que j'écrive!
Je sais tout. ... C'est votrc!'autc .... Vous deviez
me le dire. »

Cette scène ne fait-elle pas songer à
Othello? &lt;&lt; R('garde, lago, je livre aux vents
mon fol amour. li n'est plus. Debout. notre
vengeance, quitte la sombre demeure! Amour,
abandonne à la haine tyrannique la couronne'
el le trône de mon cœur ! Gonnc-loi, mon
sein, sous le poids qui t'oppresse, sous la
morsure empoisonnée des vipères! 1&gt;
La figure de Bonaparte se décompose, sa
voix s'altère :
&lt;I Oh! gardez-vous de la jalousie! c'est le
dragon aux. yeux verts qui a horreur des aliments donl il se nourrit. Ce mari trompé vit
protégé du ciel qui, sùr de son sort, n'aime
pas son épouse parjure; mais quels moments
ne pas,se-L-il point, celui qui aime ardemment
el doute, œlui qui soupçonne tout en adorant! »
Sa jalousie, à cette époque, était encore si
vive, qu'il en entretenait mème son beau-fils,
le propre enfant de Joséphine, Eugène de
Beauharnais, qui n'avait que dix-sept ans.
&lt;&lt; C'était ordinairement le soir, a dit celui-ci,
qu'il me faisait ses plaintes et ses confidences,
en se promenant à grands pas dans sa lente.
J'étais le seul avec lequel il pût librement
s'épancher. Je cherchais à adoucir ses ressentiments; je le consolais de mon m:cux, et
autant que pouvaient me permettre mon âge
el le respect qu'il m'inspirait. ... 11
L'auteur nous conduit ainsi jusqu'au 18 brumaire. Il rappelle le role joué par Joséphine
dans le coup d'État, la lettre écrite au directeur Gohier, etc. Je ne sais s'il n'a pas exagéré
la portée ~e ce role en disant : &lt;&lt; Sans JosiL
phine, il est probable que Napoléon ne serait
jamais devenu empereur. » C'est là un de ces
mots où se trahit la sympathie un peu excessive de l'historien pour son héroïne; mais ne
pardonnerons-nous pas à l'aimable écrivain
d'avoir ressenti, lui aussi, l'influence de celle
gràce créole qui subj uguait Bonaparte'?
Pour nous, nous serions plutot tenté de
dire, après avoir relu ce roman d'aventures,
que Joséphine était peu digne d'un héros et
d'un trône. Aussi serons-nous peut-ètrc moins
disposé que son historien à la plaindre, lorsqu'i l nous retracera la crise du divorce. Il ne
faut pas que l'intérèt el l'agrément semés
dans son récit par le sympathique écrivain,
ni que les torrents de lave et de passion à la
Jean-Jacques du jeune héros d'Italie nous
fassen t illusion sur la légèreté et le vide de
celle âme.
Une autre femme poJrrait bien avoir dit
sur Joséphine le mol décisif en écrivant :
&lt;&lt; Peul-ètrc que ;-;apoléon eûl valu davantage,
s'il eût été plus et surtout mieux aimé. 11
PAUL

DESCHANEL,

Je l'Acadbnie fra.nçaise.

Clicht Giraudon.
J\I AO.OIE ;\OÉI.AÏOE DE J'r
• lA:-ICE, FIi.LE DE LOL'IS

XV . _ Tableau ue
, NA TTIER. i.'dusee de 1'ers ailles.)

Loufs XV el Madame de Pompadour
PAR

PIER.R.E DE NOLHAC

CHAPITRE 11
L'année de Fontenoy (suite).
Pour le r~1_10~ du Roi après une longue
cam~agnc m1l1ta1re, comme pour l'isolement
propice aux amours qui commencent un
&lt;1 _voya~c », ~uivant le mot du temps, s:mble
nec~ssa1rc. Cest à Choisy qu'on se rend. Cette
ma ison royale a été achetée pour recevoir
madame de Vintimille, et madame de Chàleauroux y a t1:io111phé. Ces souvenirs, qui ne
troublent pomt (e Roi, enivré de sa passion
nouvelle, sont farts pour plaire à la marquise

v;:

de Po1~1paclour. On d'ail.leurs trouver Choisy
complelernenl transforrrw, par des chan"cmcnls considérables ordonnés pendant l'été :
l'appartement royal a été agrandi, la terrasse
sur la Seine prolongé1', el Gabriel liâtil u 11
corps de logis qui coù Lera cent mille écus.
Parrocel a reçu, pour décorer la galerie, la
commande d'une suite de batailles, rappelant
les co_nqnè[('S de Louis X\' en F landre; dans
cc séJour fo·ori de ses plaisirs, Je Roi réunit, pour excuser ou ennoblir la vie qu'il y
mène, les témoignages de ses exploits et de s;1
gloire.
·
li a roulu avec lui tous les c-0urlisans de

son cc1·de intime, ali11 qu'ils se lient avec
mad~~tc de Pompadour dans le particulier de
c~ SCJOur, o11 l'étiquettr csl beaucoup plus
s11np!e que celle des &lt;&lt; grands voya&lt;&gt;es ». Elle
y voit MM. de Richelieu, d'Ayen, de Meuse,
de D~1ras, arrc quelques combattants de la
dcrnierc campagne, IJ uc ccllP distinction récompense. Pour srs propres amis, la marquise
a obtenu une gra ndc Ja l!('ur : les crens de
l_e,ttr~s ont ~Lé a~pdés à Choi~y cl forn~nl nne
ieumon
qu on .ni· reverra' Orruerc • Il Ya DLIClOS,
r J .· •
\ o l,111 c, Gentil-Bernard, Moncrif, l'abbé Prévost_; _et tout _cc mondr' auquel se joint quelr11wfo1s Bern,~, Sl' n:unil d1ez le comte de

�r--

1t1STOR._1.ll

Tressan, qui leur donne à diner dans sa
chambre, oit une table spéciale est servie par
ordre du Roi.
Les fl'mmcs, peu nombreuses, onl été conviées seulement pour que la favorite ne fùt
pas srule. Cc sont mesdames de Lauraguais,
de Sassenage et de Bellefonds; la princesse
de Conti a suppl ié le Roi de la laisser faire sa
cour il la neinc. Celle-ci, qui ne doit point
venir cl dont la présence n'csl pas désirée, se
lrou,·1' appelée à Choisy par un événement
irnprél'u. Le Roi, à peine arri,·é. ayant eu une
lièl'rc assez violente, s'est fail saigner par La
Pcyronic, cl la Reine dr mande aussitùl la
permission de l'aller voir. Il répond qu'il la
recevra al'CC plaisir el qu'elle lrouvcra un bon
diner au chà teau , les vèpres du dimanche à
la paroisse el le salut. li l'accueille bir n,
parait occupé qu'on lui fasse bonne chère et
qu'on lui montre les cmbellissemrnts. Toutes
ers préYcnanccs sonl pour adoucir l'amertume
qu'il lui a réserl'éc : les dames de Choisy
di11enl al'L'C la Heine, el madame de Pompadour csl du nombre.
Quelques jours après, le roi Stanislas, qui
11c se soucie poinl cependant de faire une nou\'l'llc connai~sance, se décide. sur la demande
de sa lille, à annoncer sa l'isitc. Cette fois, les
choses se passent autrement, cl on lui laisse
Yoir franchement qu'il esl importun. Quand
il arrive à Choisy, le lloi, convalescent, est
lrré .et joue dans sa chambre; à l'une des
d1•11x parties de quadrille esl assise madame
de Pompadour en habil de chasse. La présence
du l'isileur parait gêner tout le monde. Au
bout d'une demi-heure de conversation plus
que languissante, il n'a qu'à se relirer, blessé
de fa réception glaciale de son gendre.
A pe:nc rnrenu de Choisy, le Hoi ordonne
le Yoyage de Fontainebleau. Celle fois, toute
la Cour le ~uit, le séjour devant durer les six
semaines d"usage à chaque automne. C'est à
fontainebleau que se fait l'installation définilil'e de madame de Pompadour dans ses
&lt;l fonctions &gt;
&gt;. Rien ne lui manque des aYantagcs dont jouirent celles qui l'ont précédée.
Elle occupe, au rez-de-chaussée, l'appartement
11u'arnit, au dernier royage, madame de Chàleauroux cl qu'un escalier spécial fait communiqut•r al'ec celui du Boi. Dès les premiers
jours, les soupers des Cabinets s'établissent el
elle y préside. Arne les deux complaisantes
ordinaires, mesdames de Sassenage cl d'Estradcs, l'Îcnncnl s'asseoir à la table royale la
maréchale de Duras, la grosse Lauraguais el
11uelqncs princesses. madame de Modène.
mademoiselle de Sens, la princesse de Conli .
Celle-ci ,cmble chaperonner la favorite d'à
présent, comme fa isail pour madame de Mailly
n1ademoiscllc de Charolais, ou pour madame
de Chàteauroux madame de ~Iodène ; c'est un
ser vice délitat, auquel l'auguste cousin n'est
pas insensible.
Les jours où l'on ne soupe poinl dans les
Cabinets, madame de Pompadour donne ellemême de petits soupers forl bons, gràcc à un
cxcellenl cuisinier. Peu de femmes encore y
paraissent, mais les hommes commencent à
s'y presser. A cùlé de 11oncrif el Je Voltaire,

Louis

et de l'abbé de Bernis, qui remplit maintenant
aux yeux de tous son rôle de conseiller, les
plus g rands seigneurs se fonl inî iter chez la
marquise. Des amis prennent posiLion pour la
défendre. Par bonheur pour elJe, elle a, comme
tenant déclaré, l'homme de la Cour le plus
spirituel cl le plus mordant, le modèle du
Mechant de Gresset, le duc d'Ayen, qui la
soutient pour faire pièce à la princesse de
Bohan. qu'il déteste; et aussi, en re mème
Lemps, elle se lie a1·ec l'excellent prince de
Soubise, gènant p·cul-èlrc par ses pré~ntions
militaires, au demeurant fort bonnète homme
rt capable d'èlrc un ami de Loule la ,·ic.
Le floi ne quille guère la marquise. Dès
qu'il e l lcYé cl habillé, il descend dans son
appartement, y reste jusqu"à l'heure de la
messe, y revient ensuite el y mange un potage
et une cùtelette, ce qui lui tienl lieu de dinrr ;
il cause a\'ec elle jusqu 'i1 cinq ou six heures,
moment du travail ayec les ministres. On les
voit ensemble continuellement : quand le floi
rn comrc le cerf dans la forèt, il la mène dans
son carrosse jusqu'à l'assemblée, habillée en
amazone; puis elle monle à cheval dans la suite
de Mesdames, toutes très ardentes 11 partager
le divertissement favori de leur père. Les jou rs
de Comédie italienne, le Roi la rcjoinl dans la
loge grillée du haul du théàlrc. Elle sorl peu,
sauf pour parailre exactement au cercle de la
Reine, avec les aulres dames. cl pctil à petit
se faire accepter.
~I. Poisson est à Fontainebleau, ce qui ne
laisse pas que d'exciter de faciles railleries, le
bonhomme ayant des façons vulgaires; mais
elle le voit ouvertement el sans en rougir,
montrant qu'elle tient à remplir Lous les de,·oir d'une bonne fille envers un bon père.
Quant aux grosses médisances, aux calomnies
qui se chuchotenl dans l'antichambre du floi,
elle n"en embarrasse pas son chemin. En
somme, elle se conduit sagement, et !"opinion
générale lui est plulôl favorable. .
Le duc de Luynes se fait l'écho de ceux qui
l'approchent, dans les notes précises de son
journal : (l li parait que tout le monde trouve
madame de Pompadour cxtrèmemenl polie;
non seulement elle n'est point méchante el ne
dit de mal de personne, mais elle ne souffre
pas mème que l'on en dise chez clic. Elle csl
gaie el parle volontiers. Uien éloignée jusqu "à
présent d'avoir de la hauteur. elle nomme
continuellement ses parents, mème en présence du Roi ; peut-être mème répète-t-cllc
trop soul'ent ce sujet de comrrsalion. D'ailleurs, ne pouvanl a,·oir eu une extrème habitude du langage usité dans les compagnies
aYec lesquelles elle n'avait pas coutu me de
virrc, elle se sert som cnt de termes et expressions qui paraissent extraordinaires dans ce
pays-ci.. .. li y a lieu de croire que le Roi est
souvent embarrassé de ceg termes cl de ces
détails dt' fa mille. »
Si l'entourage de la Reine montre aussi peu
de malrnillance pour madame de Pompadom,
c'est que sa bonne grâce la distingue complètement des favori tes antérieures. La Reine
garde sur le cœm les a,·anics qu 'eJlcg lui fai-

saienl subir, non moins que lrs duretés qu'elles.
inspiraient au Roi. IWc n'a pas oublié ers
égards affectés qui cachaient mal le triomphe
insolent de leur orgueil. A chaque instant,
les lieux mèmcs lui rappellent ses blessures
d'autrefois; ne Yient-elle pas de décou vrir.
dans la porte d'un de ses ca binets, des lrous
percés pour l'épier cl pour entendre ce rJU'on
pouvait dire chez elle sur madame de Chùteauroux ! Comment ne serait-elle pas sensibltl
à ce respect délical, j:&gt;oinl trop empressé mais
sincère, à celle déférence sans relâche, finement obscn ée par la nouvelJe Yenue? Celle-ci
lui facilite l'exercice de son inépuisable charité
et lui permet de satisfaire, sans trop de -sou f"france, le désir passionné qui lui reste de
complaire au Roi.
La condtiite de madame de Pompadour est,
au fond, toute naturelle. Sa condition première ne lui donnant pas le point d'appui
d"une famille et d'u ne coterie puissante, lui
fait une nécessité de ménager toul le monde
pour prendre le temps de s'atrermir. Mais r llc
a aussi une bonté et une délicatPsse instinctires qui lui rendent aisée, à l'égard de la
Heine, l'altitude qu'elle a prise dès les premiers jours. Elle se permet d'envoyer, aYcc
les plus humbles façons, de très beaux houquels des fleurs qu'elle sait préférées Je !',a
Majesté. A la moindre incommodité dont on
parle, elle demande de~ nouvelles à la da 111c
d'honneur cl s'exprime avec l'accent d'un
int(\rèl véritable. Elle est Yraiment fàchée de
ne pouvoir assister, ayant été saignée la veille,
à l'assemblée de charité qui se tiPnt chez la
Reine el pour laquelle elle a reçu un billl'l:
elle s'en excuse de la manière la plus empressée
auprès de madame de Luynes, la priant de
YOuloir bien remeHrc à Sa Majesté 1111 louis
pour la quèle.
Ce n'est pas seulement en paroles qu'elle
montre son ardeur à plaire. Elle suggère au
Roi drs attentions donl l'épouse étail depuis
longtemps déshabituée. Elle obtient, par
exemple, qu'il fixera le déparl de Fontainebleau
suivant les convenances de la Reine, et partira
un jour plus tôt pour la bien recevoir à Choigy
et lui offrir à diner à son passage. En rentrant
à Versailles, elle trouvera sa chambre royale
embellie, la dorure nelloyée, le lil à quenou!lle mis à la duchesse, arnc une étoffe
couleu r de feu, et toute une tapisser:e nou1•clle représentant des sujets de J"l~crilme
sain te. Bientôt la mème influence se frra
sentir sur un point plus imporlanl, celui oü
la générosité du Roi ne se montre guère : il
paiera les dettes de la Reine, ce qu'il n'a pas
fait depuis la naissance du Dauphin . Ce déficit
de la charité montait seulement, depuis tant
d'années, à quarante mille écus, el celle qui
l'a fail combler a l"amabilité de dire à madame
de Lu ynes (( qu'elle n'a pas eu grand'peineà y
décider le Roi )l .
Ces procédés fon t honneur au bon cœur de
madame de Pompadour, comme témoignent
en faveur de son esprit les propos qu'elle se
plai'l à tenir et qui reviennenl aux oreilles
in téressées : « madame de Pompadour disait
l'aulre jonr à madame de Luynes que, si la

Hei_nc l'arnit traitée mal , elle en aurait été
vér1~a~leme_nt affligée, mais qu'elle ne s'en
s~~a1~ Jamais plainte ; que, par conséquent, il
n eta1L pas extraordinaire qu'elle profitàt de
toutes_les o~casions de parler des bontés qu e
la fle1~e lui voulait bien marquer et qu'elle
cher~hat Lou~ le~ moyens de lui plaire. Ces
senl'.menls reuss1sscnt fort bien dans le public,
e,t 1011 . remal'qu? ~rec plaisir la politesse'.
I attcntwn , la gaiclc el l'égalité d'humeur de
madame de Pompadour. ))

XV

ET MAD.li.ME DE Po.MP.ADOu~ - - ,

m·cc la farn~·ite ; elle boude, se prétend malade
pour ne p~mt paraître aux soupers, el l'on dit
q~e le n~i lm-mèmc doit prendre la peine
d mtcrren1r dans la brouille, pour raccommode'.· du_chcssc et marquis('. C'est surtout
pa_r Richel_reu et madame de Lauraguais qu'on
sa1! ce ~u1 se passe dans les intérieurs, le ton
q~i Y regne, la gêne que causent au Roi certams_propos de la farorite sentant encore la
&lt;l gn sette 11 • Ces propos se font rarrs cependant, e~ plus rare~ qu'on ne le di t; mais il
suffit d un seul, bien aulhentique. pour alim?nlcr lo1~gtrmps les médisances. C'est chaque
fois un piquant plaisir pour la princesse de
Roban, par _exemple, femme de cour jnsqu 'au
bout des dmgts et femme d'esprit, malicif'usc
cl mordante, ~ui chante la chanson comme
un page et Y 3J0ulc au besoin les plus verts
couplets.
M. de_ ~la~rcpas, charmant et perfide, qui
preocl dccidcment parti contre toutes les maitr~sses, exerce aux dépens de celle-ci sa verve
m~chan~c, colporte les gaucberies qu'on lui
prelc. srngc ses révérences, ses façons vil'es.
son ton décidé. Pour une épigramme, rimée
ou ~on, dont le succès contre une femme esl
toujours sùr dcYanl d'autres femmes, ~l. de
~faurepas risquerait sa place de ministre; mais
il oe pense p~s _co\~rir de tels dangers; pers01'.ne ne cro1l a J arenir de la Cl caillette du
Hm &gt;&gt;, et l'on s'imagine que Sa Majesté se
lrotn-cra for t gènéc d'avoir donné un brernt
le jour, probablement prochain, oü passer~
son caprice de hourgeoisic.

Une opposition pourtant se maniJcsle car
l~ule la .Famille '.'oyal~ n'accepte pas ; ussi
a1s~mcnl que la Remc I mstallation de la marq~•s~ à la C?ur : « Il para1't, écril encore notre
lemom, qu elle est fort satisfai te, non seuleme,nt de la Reine, mais mème de Mesdames.
qu elle est aussi assez contente de la manière
d_ont )lad~me la Dauphine la lraite; mais le
sdenl'e! 1embarras cl l'air sérieux de M. le
lla_uphm, quand il la voit, lui font de la
pmne. ~cpendant, elle ne s'en plaint point,
et c? n est que par ses amis qu'on peut le
savo1~·. ll Elle est assez fine cependant el assez
averlle pour derirwr, à cette alti tude du Daup(ii_n. cl"où lui peut rnnir un jonr un dan"er
0
,er,eux .
__Ces dispositions du jeune prince n'ont riC'n
d mattcndu. Il a vu des mêmes yeux, durant
Ioule son adolescence, les premières maitresses
Je_ s~n pèrl'; ne transigeant point arec les
prmcipes qui lui ont été enseignés el qui fon l
l? règle de sa Yir, il se sent humilié, comme
fil~_el c?mmt' snjr l. de la conduite du Roi. Cc
qu 11 sail de~ ?rigirn? de madame de PompaBrusquement, dès le retour à Yersaillcs,
d~u_r Cl ~es 1dees qu die professe esl fait pour les . choses se modifient et l'on commence à
lm rnsp1rcr une sort? de répugnance. Presque crarndre que cette liaison puisse avoir des
tous les hnmmes qui ont sm· lui de l'autori té. chances de durée et produire nalurrllemr nt
c_l entre lous l'érèqnc de ~lirepoix. J"cntre- des conséquences poljtiques. Une des plus
11enne11t_ dans ecs sentimenls. Enfin, il esl trop grosses charges de l'Etat chano-e de 1itulaire
~cnd re_ fi!s pour ne pas souffrir des conlacls et c'est mac1ame de Pompadour0 qui l'a voulu.'
'.m_roses a sa mère, mème s'il la voit consentir, Il s'~git du conlrdle général des finances, que
a lorce de vertu el d"oubli d'elle-mème, à les tenait al'ec une compétence reconnue et l'auaccepter sans se plaind rc.
t~rité d'.u_ne expérience de quinze ans, l'hon, Le ~aup_hi~ s'est beaucoup développé duran t ncte Philibert Orry. Les frèrC's Pâris ont ren1 anpee,,qm s achève . Le maria«e la vie drs contré souvent auprès de lui des difficultés
'
.
0 '
camps, I enthousiasme militaire l'ont trans- pour passer et signer les marchés des entreformé. . [I a, pris l'habitude de J. urrer
davantarrc
prises qu'il font pour lrs subsistances mili0
ô
p~r 1111-111eme cl de dire ses jugements. !aircs. Ces amis de la marquise sont gens
L exemple_ dn duc d'Ayen, qu'il a particuliè- importants, aveclesquclscompten t les généraux
rement frcquenté à !"armée, lui a donné une en temps de guerre r l qui, assnrant à eux
!iber_té de langage qu i commence même à seuls les approvi ionnemenls, drticnncnt en
mq111élcr la Heine; il y a dn moins o-ao-né leurs mains le sort des batailles. Jls se savent
d_'ètre un p_cu retiré de cette (( enfante t;cr- indispensahles cl veulenl que, désormais, mas1st~nle q111 menaçait de durer toujours. Il ne dame de Pompadour fasse exécuter leurs
se_nsqu~ra pins aux j uvéniles hard iesses qui Yolonlés sans de gènanles vérifications. Préci1111 _onl s1 mal réussi au temps de madame de sément, M. On·y a trouYé excessif leurs derniers
Cbaleauroux; mais il attendra son heure et pr~Jè,·?ments; étan t brulai et de parole rude,
préparera l'assaut qu 'il comple bien liucr, 1111 ri I a dr t C'll lrrmrs pen obligeants, et mr. Pùris
Jour prochain, à la nom·C'l le dame.
ont déclaré qu'ils ne feraient plus aucune
Il cgl. une menace plus pressante. celle des affai1·e tan t qne le contrôleur général serait
moqncne~ cl des riralités de femmes. L\,m- en place.
prcssemenl ?e M. de Richelieu n'a pas duré
La marquisr s'est mise au serrice de leur
longtemps; 11 a tromé, sans doute, madame rancune cl assiège le Roi de leurs récrimide Po1~1pad_our moins docile qu'il ne l'espérait nations. On rrproche à Orry d'ar oir imposé
nu x d1rec11ons de son expérience. Sa nièce s_~n jeune neveu Bertier de Saul'igny pour
Lau r~guais, à son tour, au profit Je laquelle 1mtcndancc de Paris; on prétend qu'il assm e
il nra1l eu des rncs snr lt&gt; Roi, se mel en froid it lorl que l'étal des finances ne pC'1·nwt1ra pas

de continuer la gu1•1-rc très longtemps. Le Roi,
nul_lement mécontent d'un serl'ilcur éprouré.
~ais ?bsédé de plaintes, cède pour s'éviter
1 ennui de les entendre. Toutefois, fidèle une
fo.is ; ncore_aux conseils du cardinal de Fleury,
ce n est pomt un homme de madame de Pompadour qu'il nomme. Orry lui-mème, invité
a re11:1cttre s~s charges pour prendre du repos,
nv~~t1l le R_o1 : da_ns son audience, du danger
q_u_ 11 y aurait a _laisser ses finances à la dispos11.J?1~ de certaines complaisances; il lui fail
choisir Machault d"Arnou ville, l'habile intendant de Valenciennes, et s'otrre à mellre cc
succC'sscur au courant des affaires. Ce dernier
senice rendu, il se retire dans sa maison de
Ber_cy. La Co~r et la Ville l'y Yont visiter,
mo1_ns par estime que pour protester contre
les 111tr1gues qui le renvc1·scnt: mais ce renvoi
de ministre, malgré les for;ncs honorablC's
dont on l'entoure, donne à penser it tous qu'il
Y aura ~uelque danger à faire opposition à
la faror1tc, el qu'il sera bon d'ètrc de srs
amis.
. On apprend précisément, coup sur coup,
d autr&lt;;s _non miles: qui montrent j usqu'où q
son crédit el ce qn elle pC'lll obtenir pour ceux
qu'ell~ soutient. Pâris de Montmartcl, qui se
remarie, épouse mademoiselle de Béthune.
fille du duc de Charost. capitaine des "ardes
~u co~·ps, cl ce mariage va faire en~rcr le
f1nanc1er aux humbles origines dans une drs
plus nobles familles approchanl le Roi. En
;èn;e_ L_emps, la charge de directeur général
?s at1me~1ts, laissée vacante par le déparl
d Orry, qui la rt&gt;mplis ait, est donnée à Le
Normant de Tournehem, qui échano-e sa ferme
• • 1
0
gcnera e contre crtte haute fonction. C'est une
Y~rit~b~c surintendance des arts, fort bien placcc ~ ad~rurs entre ses mains, qui lui altrihue
la d1rcct1011 des commandes rorales, des manu f;lclurcs, des consl ructions el des cmbellissenwn_ls des chùtcaux, qui l'amène au trarnil
du Roi comme un ministre, qui le mèle à une
quantité d'affaires, le rend sen ·iable à beaucoup de g~ns et fer~ de lui, pour sa nièce, un
d~s appuis les moms apparents et les plus
surs.
Par la mème décision royale, la survi vance
de celte charge est assurée au frère de madame
~e Pompadour, son &lt;l frérot &gt;&gt;, comme elle
l appelle, Abel Poisson, qui a rin 0ot ans et
parait' a' 1a Cour sous le nom de M. de Vandières. Le jeune Yandières cheminera promptement dans le monde; on le verra bientôt
marquis deMarign)', &lt;l marquis d'avant-hier l)
dira la raille1:ie de Yersailles, le jour où il
prendra son l1lre, mais marquis tout de même
cl d'aussi bonne façon que la grande sœur.

. C'est au milieu du triomphe de Lous les
siens, ayant pleinement assuré l'avenir de ses
C'nfa~ls, _que disparait la femme qui a mené
de s1 10111 cette arnnl.urc extraordinaire. Le
24 décembre 'i 745, madame Poisson, depuis
assez longtemps malade, meurt à Paris suffoquée d'un_e indigrslion. A quaran te-six ans.
elle_gardait quelque chose de cette beauté qui
a,·a,,l pcut-èlre décidé de sa fortune et prépare. att degré suprème, celle de sa fille. JI

�111ST0'1{1.Jl

---------------------J

était facile de souiller à plaisir celle mort,
et la malignité publique n'y a point manqué.
La marquise, qui n'a pas encore ses o~dres
l'intendant de police et le &lt;&lt; cabinet noir »,
innore sans doute ces brocards el ces chansons,
q~IÎ rendraient plus amer son cha~rin ~liai.
Mais elle passe dans le deuil les derniers Jours
de l'année, ayant sans• cesse auprès d'elle le
Roi, allendri par srs ,i?lies _larmes. Il, l'emmène à Choisy pour la d1slra1re, avec lres peu
de monde, el soupe chez elle, comme en
famille en cocnpacrnie
du « petit frère ll . li
0
'
·
'
veut décommander
Marly; mais
eli e-memc
déclare, parait-il, &lt;I que la mort de sa mère
n'est pas un événement assez important pour

?

L E COXCERT. -

serait moins Louchée et moins heureuse, si
elle savait que le bel objet, commandé par
le Roi, a d'abord été destiné à feu madame
Poisson.
CHAPITRE Ill

La vie à la Cour
Le Carnaval de la Cour fut particulièrement
joyeux en 046. Les événements de l'année
précédente avaient mis le Roi en bonne humeur. On lui trouvait l'air plus ouvert el
s'intéressant à plus de choses. Il travaillait
beaucoup avec ses ministres, surtout avec les

Gravtffe de

déranger la Cour, el que les dam~s q~i onl
fait de la dépense pour Marly auraient JUsles
raisons d'y avoir regret ll .
Celle condescendance, qu'on nous 1·apporle
sans étonnement, celte grâce faite par la marquise aux dames de la Reine et ~ux du~hesses
à tabouret, prèle quelque peu a sourire. Au
reste l'ironie d'un observateur indépendant
aurait de quoi s'exercer à celle heUl'e. N'esl-cc
point chose incroj'able qu'une telle mort
puisse changer les projets d'une co~r, troubler
la vie du roi de France? Il y a mieux encore.
Ca Reine a reçu, pour la première fois depuis
bien des années, un présent du Roi pom· ses
étrennes, une magnifique tabatière d'or émaillé,
sur laquelle est incrustée une petite montre.
Elle a été exlrèmement sensible à celle attention et l'attribue à la nouvelle influence. Elle

J\.-J.

fètes et les moyens de tenir, avec tout l'éclat
qu'il comportait, leur rang de Fil!es de France.
Le Roi avait récrié qu'elles auraient quarante
mille écus cha~une pour leurs habillements
et leurs menus plaisirs. Le renouvellement
complet des garde-robes avait ame_né de ~orl~~
dépenses, madame de Tallard, le JOUr ou pnt
fin l'éducation, ayant fait main basse, suivant
la coutume, sur tous les objets à l'usage de
Mesdames, y compris les tabatières qu'elles
avaient dans leur poche. La respectable maréchale de Duras, née Bournonville, nait été
nommée dame d'honneur de Madame. Ce
litre de 11 Madame 1&gt; était réservé à Madame
Henriette, la jumelle de Madame Infante, ma-

DUCLOS, d'après AuG~STIN DE SA1NT•Arn1:&lt;. (Cabinet .Jes Estampes.)

d'Aroenson. Les nouvellr~ de ses armées étaient
heur~uses : le maréchal de Saxe faisait le
sièo-c
de Bruxelles et rernnait. après son succès,
0
recevoir de son maitre le château de Chambord el une c~uronne de lauriers du public
de !'Opéra. M. de füchelieu préparait, sur les
cotes de l'Artois, l'embarqu~ment de troupes
qu'on pensait envoyer c1~ Ecosse pour soutenir le prince Charles-I&lt;:douard cont1:c l~s
Ano-lais. Il y availloujou rs, autour de Louis X\,
de ~ombreux projets militaires et des espi,L
rances de victoirc.
La Cour s'a"nimai t par la présence d'une
Dauphine et par l'acbèmnen t de l'é~ucation
de Mesdames ainées. Les deux princesses
avaient désormais une clame d'honneur, une
maison complète, le droit de j om' r au jeu de
la Heine, le devoir de parai'trc il toutes les

riée depuis sept ans déjà et dont l'exemple
ne décidait point sa sœur. On parlait d'unir
la sœur cadelle, Madame Adélaïde, brune
piquante de quatorze ans, de caractère fier el
de sang vif, au prince de Piémont, fils du
roi de Sardaigne. En attendant, se donnaient
chez Mesdames des bals fort réussis, où tout
le monde rnnail; la Heine continuait, en ses
appartements, ses concerts de musique choisie;
·enfin, dans la salle du lfanègc, on représentait, arec l'opéra, de grands ballets allégoriques, devant la plus brillante assemblée qui
ftit en Europe.
1ladame de Pompadour avait pris avec
aisance la seule place c1u'ellc pût occuper
encore dans celle Com. celle de directrice el
d'ordonnatrice des plaisirs. Le Premier gentilhomme en excrcire s'empressait de rechcr-

'-,

________________

_________Louis xr

_;_

ET .M.llD.ll;JŒ DE POJHP.llDOU"f&lt; - - - .

cher ses conseils, et le programme des sper- sres à la llalter et à gagner ses bonnes grâces;
ments pour vous, Madame : ils ne finiron t
lacles était décidé par elle. Nul ne s'étonnait il s'agit pour celle dame d'obtenir qu'on lui qu'avec ma vie. Jl
qu'elle y fit Lriomphrr ses amis. Le grand conserve un Litre 1pti l'attache pour toujours
Il n'y a aucune raison pour suspecter,
succès de l'annde, à \'crsailles comme à Paris, à Mesdames. füdame de Pompadour, sollisons les llalteries du mauvais style, la sincé1:tait le ballet de Ze"/iska. où le comédien La- citée, accepte d'rn parlt'r au Roi. Mais une
ri té des sentiments. La marquise, toutefois,
noue, qui en était l'auteur, avait mis en scèn&lt;•, autre démarche, qui montre bien le role .
allcnd quelque récompense de ses attentions
le plus galamment du monde, une quantité qu'elle joue dr1il auprès de la Famille royale,
bien reçues el de ses empressements. Les
de fées, de pàtrcs et de bergères, et dans vient l'arrètcr dans son zèle : Madame Henparoles bienveillantes ne lui suffisent pas :
lequel la musique des divertissements était riette, qui ne Yeut plus de sa gourernanle,
elle rnudl'ail recueillir quelqu'une de ce~
composée par Jélyolle.
s"adresse à la favorilr,; de son coté, pour le distinctions d'étiquette dont elle a besoin pou r
Le Roi, assez souvent inclifférPnt, feignait, faire savoir à son père. Madame de Pomparessembler ·parfaitement aux autres dames de
pour plaire à la mart1uise, de s'intéresser à dour ne peul hésiter, et transmet naturellela Cour. A la cérém_onie de la Cène, par
res petites questions de thé/Ure, auxquellrs ment la St'conde requèle. Madame de Tallard,
exemple, qui a lieu le jeudi saint, quinze
· elle s'entendait si bien. A son tour, pour fin 'r qui l'apprend, invente, pour se venger, une
dames sont nommées par la Heine pour l'aile carnaval, elle voulut l'accompagner au bal h:sloirc de femme dr chambre à nommer
der dans ses habituelles fonctions et lui préde !'Opéra, el lui rappela ainsi le singulier chez la Dauphine; il circule par ses soins un
senter les plats qu'elle sert elle-mème aux
anniversaire de leur liaison, dont b détails billet anonyme qui compromet la marquise,
douze
petites filles pauvres, de qui elle a
demeuraient leur secret.
en laissant croire qu'elle veut avoir celle d'abord lavé les pieds. Madame de PompaCette fois, la compagnit: se trourai l nom- plaec pou r une de ses créatures, afin de faire
dour, croyant l'occasion bonne de se glisser,
breuse et tous les incidents de la soirée élaitml espionner les princes à son profit.
sous couleur de charité, au près de la Heine,
racontés le lendemain. On sut que, le lundi
Très ém ue de celte &lt;! noirceur épouvan- écrit à madame de Luynes que, si Sa Majesté
gras, le Roi, ayant soupé dans ses Cabinets, table IJ, madame de Pompadour demande
a besoin d'une dame pour porter ses plats,
fut à un bal d_e Versailles, qtt'on appelait le audience au Dauphin et à la Dauphine, el se
r lle s'offre avec grand plaisir, étant nattée de
Bal du Petit-Ecu, puis alla prendre ses car- justifie, preuves en main, de~ infamies qu'on
tout ce r1ui pourrait lui prouver son respect.
rosses à la Petite-Écurie : « Il y en arnit trois, lui a prèlées. Comme il lui rst plus diffi cile
La Reine la fait remercier de façon aimable,
et trois officiers à cheval ; point de gardes. Le d"ètre adm ise aupriis de la Beine, qu 'pile
l'assu rant r1u 'clic aura le mérite de sa déRoi alla, dans ses carrossrs, jusq u'au Pont- suppose trompée égalrmcnt, c·est madame de
marche sans en avoir la peine, le nombre des
Tournant, où il trouva un carrosse à M. de Luynes qu'elle ra trouver el qu 'elle supplie dames suffisant à la cérémonie.
Soubise et un de rcmisr; il y avait de dames de savoir si la Reine ajoute foi à ces (&lt; horLa marquise espère mieux réussir pour la
avec le Roi, mesdames de Pompadour, d'Es- reurs ll . Nous gagnons à cette alerte deux
quète du jour de Pàques; mais elle s'y prend
trades, du Roure, el beaucoup d'hommes, billets adm irablement significatifs, dont le
mal el semble forcer la main : r&lt; li y a deux
entre autres le maréchal de Duras. Le Roi cl premier est la réponse de la dame d'honneur:
ou trois jour., que madame de Luynes rensa compagnie s'arrangèrent comme ils purent &lt;&lt; Je viens de parler à la Beinr, Madame; je
contra madame de Pompadour dans l'Appardans les deux carrosses et arrivèrent à !'Opéra, l'ai suppliée avec inslance de me dire natu- Lement ; madame de Pompadour lui dit :
où le Roi ne fut point reconnu, tout au plus rellement si clic avait quelque peine contre &lt;( Tout le monde dit que je quêterai le jour de
par quelques personnes vprs la fin du bal. En Yous; elle m'a répondu du meilleur ton qu'il
11 Pàques . 1&gt; Madame de Luynes lui répondit
revenant, le carrosse de M. de Soubisr, oit n'y avait rien el qu'elle était mèmc très sen- qu'elle n'en arait point entendu parler à la
était le Roi, cassa vis-à- vis de Saint-Roch; sible à l'allenlion que vous avez de lui plaire Rr inc. Madame de Luynes rendit compte
toute la compagnie fut obligée de· se servir du en toutes occasions; elle a mèmc désiré que aussitot à la Reine de ce propos. La Heine a
carrosse de remise; on le remplit tant qu·on j e vous le mandas c. ll
jugé q11e cc désir de quèter venait plutol de
put; les uns montèrent derrière el le marrcbal
La mar&lt;ruise enrnie aussilol son remercie- madame de Pompadour que du Roi, lequel
de Saxe sur le siège jusqu'au Pont-Tournant, ment : &lt;I \'ous me rendez la vie, ~ladame la pourrait pcul-èlre trouver lui-mème qu'il ne
où le Roi trolll·a ses carrosses . Le Boi arriva Duchesse ; je suis depuis trois jours dans une serait pas trop décent que madame de Pomici à sept heures un quart, entendit la messe douleur sans égale, cl vous le croirez sans padoul' quètàl ; ainsi la Reine nomma hier
cl se coucha; il ne se releva qu 'à ci nq heures peinl', connaissant comme vous le faites mon madame de Castries pour quèler dimanche. JJ
d11 soir. li alla au bal de lfrsdamrs, dont attachement pour la Bcinr. On m'a fait des C'est la conscience religieuse de la Reine qui
llladamede Tallard faisait encore les honneurs, 11oirceu rs l'Xéc-rablrs auprès de M. le Dauphin s'est trouvée offensée en celle affaire, et l'on
conjointement avec madame de Duras. &gt;l
cl de Jladame la Dauphine; ils onl eu assez sait que èle ce coté elle ne transige jamais; la
Pendant cc temps, la reine Marie prenait de bonté pour moi pour me permettre de leur favorite, experte dans toutes les délicatesses,
part chaque jonr aux prières publiques des prouver la fausst'lé des horreurs donl on ignore celles qui se rattachent à ces sentiQuarante-Ueures, cl le Roi, ayant rrçu lès m'accusait. On m'a dit , rr.wlques jours avant ments.
cendres le mercredi malin, a1Jait se rr'cou- cc temps, que l'on arnit indisposé la Rci,w
Malgré ces petits échecs qui la montrent
cher et ne se relevait qu °il sept heures de contre moi; jugez de mon désespoir, moi qui un peu trop pressée, elle ne se décourage en
l'après-diner.
donnerais nia rie pour elle, dont les bontés rien. Le duc de Luynes conte une anecdote
me sont tous les jours plus précieuses. li est su r les earrosscs de la Reinr, dans lesrfllelS
Cette vie de mouremrnl et de plaisirs, certain qu e plus elle a de bontés pour moi , madame de Pompadour s'ob'slinc à vou loir
qu'interrompt à peine le saint Lemps du Ca- et plus la jalousie des monstres de ce pays-ci monter au moins une fois : « Cette proposirèmc et qui reprend ensui le, sous une nourelle seront occupés à me faire mille horreurs, si tion n'a pas été trop bien reçue; madame de
fornie, avec l1•s chasses forcenées et les rnyages elle n'a la bonté d'être en garde contre eux et Luynes a cherché it adoucir au tant qu'il lui a
incessants, convient lout d'abord aux nerfs vou loir bien mr faire dire de quoi jl' suis été possible la peine qu'elle faisait à la Reine,
résistan ts de madame de Pompadour. Mais accusét'; il ne 11111 sera pas difficile de me cl a pris la librrlé de lui représenter que,
déjà les pièges de la Cour se multiplient, lui justifier. La tranquillilé de mon àme i1 cc lorsque madame de Pom padour lui demanrévélant la méchanceté cl la Lasscsse, el. lui sujet m'en répond . .l'espèrr, Madame, que dait une gràcc, on poumil èlre sûr que
faisant payer cher ses premiers triomphes. !"ami tié que vous avez pour moi et pins encore c'était de l'agrément du Roi; qu'ainsi ce
Ne voulant de mal à personne, elle est sur- la connaissance de mon c.'\ractère vous seront n'était point de la personne de madame de
prise de celui qu'on lui cause; elle souffre garants de ce que je mus mande. Sans doute Pompadour qu'il s'agissait, mais de la pcl'assez vivement des perfidies qui lui sont faites je vous aurai ennuyée par un si long rt;cit, sonne mème du Hoi, el qur, par conséquent,
et qui tendent à trarestir ses sentiments.
mais j 'ai le cœu r si pénétré que je n'ai pu cc serail nne occasion de plaire au Roi, dont
.\fadarnc tir Tallard a été dPs plus empres- rnus le cacher. \"ous connaissez mes senti- la Reine profiterait. A ces réfh'xions on aurait

�1f1STORJ.ll
pu en ajouler une dernière, si la Reine avait
été disposée à l'enlenrfre, c'esl que madame
de Pompadour cherche en Loule occasion,
non seulcmenl à donnt'r des marques de son.
respect à la Reine, mais mèmc tout cc qui
peut lui ètre agréahlr. Madame de Luynes a
diminué autant qu'il lui a éLé possible le
désagrément du refus, en lui disant que la
Heine ne mène que deux carrossrs; que par
conséq uent il n'y a que douze place , parer
que ~lesdamcs vont arec la Heine; que si
cependant quelqu'une des dames qui doivent
suine la Reine manquait, comme par e:rnmple
madame de Villars, madame de Pompadour
aurait une placr. La Reine a const'nlÎ it crt
adoucissement. 1&gt;
La bonne Reine s'csl impatientée risihll'ment d'une insistance n-aiment indiscrète;
mais, comme elle se repent l'ile et quelle hàle
chrétienne à réparer! ~on seulement clic
nomme madame de Pompadour pour une
place de,·cnue vacante dans les carrosse :
mai , ayant dans son grand ('a binct un diner
de dame un peu nombreux, elle lui fait dire
de venir diner a,·cc elle. ~la&lt;lame de Pompadour s'empres~c, reconnaissante, ravie, orgueilleuse plulot qu'humiliée d'être la seule &lt;le
toutes ces dames qui n'ait point de charge it
la Cour. Elle csl d'ailleurs, en tout lcmp, ,
d'une aisance parfaite, prenant sa place partout sans embarras, cl un témoin nous la fai l
,·oir, à ce moment, chez la 11cinc, dans une
altitude qui parait à l'honneur des cieux
femme : « Elle jouait toujours au jeu de la
Beine, y étant a,·ec beaucoup de gràce Pl de
décence: et je remarquai que, l'hrure étant
renue d'aller aux Petits Cabinets, clic demandait la permission de quiller le jeu /1 la Reine,
qui lui disait a,·ec bonté : cc .\liez! » Belle
remarque à faire en philosophe cl rn chrétic·n
sur toul cela. »
Les soupers des jours de chasse n ·avaient
presque jamais lieu maiolenanl dan les Cahinets du Roi. C'était chez la favorite qu'on se
réunissait troi ou quatre fois par srmainc;
rim ne marquait mieux la place prise par
rlle, que de voir transporté dans son propre
appartement celte sorte de rite établi par le
Hoi chasseur et qui créait autour de lui, à
cùlé de la grande représentation, comme un
cercle familier et choisi.
Pendant cc soupers, Louis XV s'humanisait un peu, s'intércssail au moins par une
parole aux affaires de ehacun, écoutait la
plaisanterie des hommes d'rspril et daignait
sourire . La faveur litait gra11clc d'y ètrc nommé
el la liste, toujours assez courte, dépendait du
caprice du moment. Les courtisans les plus
importa11ls guettaient anxieusemcnl, au débolll'r dans le cabinet, le regard du maitre.
ponr ètre rns de lui lïnslan l où il songeait à
désigner les coovi\'C . li l'alait la peine d'y
penser, car avec le Hoi les absents arnient
toujours torl, et c'était beaucoup qu'il eût
aperçu à ses cotés, dans la familiarité d'un
souper, le l'i age de l'homme qui sollicitait
un cordon ou un commandement. Les plus
bonnètes gens ne dédaignaicn l poinl les petits

padou r, sans se contraindre à ccl égard, apnl
toute honle secouée el paraissant avoir pris
son parti, soit qu'il s'étourdit ou autrement,
ayant pris le sentiment du monde là-dessus.
san s'écarter sur d'autres, c'rsl-à-dire s'arrangeant des principes (comme bien des gens
font) suivant ses goùts ou passions. Il me
parut fort instruit des petites choses el des
petits drlails sans que cela Ir dérangeàt, ni
sans se comm!'llre sur les grandes choses. La
discrétion était née al'CC lui ; cependant on
croil qu'en particulier il disait presque loul i,
la marqui c. En général, suivant les principes
du grand monde, il me parut fort grand dan
ce particulier, et tout cela fort bien réglé.
« Je remarquai qu'il parla à la marquisr
en badinanl sur sa campagne, et comme réellement voulant y aller au i er mai. Il m'a paru
qu'il lui parlait fort librement en maitresse
qu,il aimait, mais donl il youlail s'amuser r i
qu'il sentait qu'il n'avait fJUe pour cela, el
elle, se conduisant très bien, avait beaucoup
de crédit, mais le Roi voulait toujours èlrc
maitre ahsolu el avait de la fermeté là-dessus .... li me parais ait que le particulier des
Cabinets ... ne consistait que dans le souper
cl une heure ou deux de jeux après le souper.
et que le réritable particulier était dans les
aulrcs Pelils Cabinets, oü trè peu de ancims
el des intimes courtisans entraient. Le Hoi
était, comme j'ai dit, fort d'habitude, aimant
ses anciennes connaissances, a~·ant de la peine
à s'en détacher cl n'aimant pas les nouveaux
Yisages: et c'est, je crois, it celle humeur
co nstante cl d'habitude que plusieurs deYairnt
la durée de leur apparente faveur, car, hors
les ,·éritablcs intimes dans le petit intérieur.
les autres n'avaient, je crois, que très peu
ou point de crédit.
&lt;1 Nous lûmes dix-huit , errés à table, it
saYoir, à commencer par ma droite et de
suite : ~I. de Livry, madame la marquise de
Pompadour. le Roi, madame la comtesse
d'Eslrades, la grande amie de madame de
Pompadour, le duc d'Ayen, la grande madame
de Brancas. le comte de Noaille , M. de la
Suse, dit le Grand )laréchal, le corole de
Coigny, la comtesse d'Egmont, ~f. de Croissy,
dit Pilo, le marquis de 11enel. le duc de FitzJames. le duc de Broglie, le prince de Turenne,
M. de Crillon. M. de Yoycr d'Argenson cl
moi. Le maré('hal de axe v était, mais il ne
ge mil pas à table, ne fai;ant que diner, cl
il 'accrochait seulement de morceaux, étant
cxtrèmemenl gourmand. Le Roi, qui l'appe« Étant monté, l'on allendait le oupcr
lait toujours comte de Saxe. paraissait l'aimer
dans le petit salon ; le Roi ne venait que et l'estimer beaucoup, el lui y répondait al'CC
pour c meure à table avec les dames. La une franchise et une justesse admirables.
salle à manger était rbarmanle et le oupcr Madame de Pompadour lui était tout à fait
fort agréable, !\ans gène: on n·étail scni que attachée. On fut deux heures à table avrc
pa1· deux ou trois valets dt' la garde-robe, qui grande liberté et sans aucun excès. Ensuite le
~e reliraient après ,·ou arnir don né cc qu'il
Roi passa dans le pclil salon ; il y chauffa cl
fallait que chacun cùt del'anl soi. La libt•rlé
versa lui-mème son café, car personne ne
rl la décence m\ parnrenl bien ol&gt; ervées; le paraissail fa et on se servail soi-mème. li fil
Roi était gai, libre, mais lo~•jonr avec une une parlie de comète a,·ec madame de Pomgrandeu r qui ne le laissait pas oublier: il ne
padour, Coi~ny, madame de Brancas cl le
paraissait plus du tout timide, mai fort rom le de .'loaillcs, petit jeu; le Hoi aimait le
d'habitude, parlant très bien el braucoup, se jeu. mais madame de Pompadour le haïssait
dirnrtissanl et sachant alors se dil'Prtir. li
et paraissait chercher à l'en éloigner. Le reste
paraissait forl amoureux de madame de Pom-

moyens pour se faire mrllrc sur la liste, cl
l'on commençait d'ordinaire par le demander
à madame de Pompadour, qui prenait une
occasion favorable pour rappeler au Roi le
nom et la requèlc.
Un des témoins les moins connu el les
plus véridiques de la Cour de Louis X\', le
prince de Croy, plus lard duc de Croy et maréchal de France, alors tout jeune colonel au
régiment T\oyal-11oussillon-Cal'alcrie. ne manquait point de passer à la Cour la plus grande
partie de on temps, cnlre ses campagnl's
militaires. C'était un homme d'une intégrilé
irréprochable, comme es Mémoires l'alle~lent
amplemrnl: mais, ne virnnl pas à la Cour. il
y avait chance que le Roi J' oubliàl. ainsi que
tanl d'autres, 'il ne faisait parler de lui. ~n
l'ffel, quoique son rang lui donnàt droit de
chasser al'ec Sa Majesté, il rtail un des rares
('hasseurs fJUi ne soupaient jamai . llien qu'il
lui en coùtàt un peu, au début, d'agir par
madame de Pompadour, il n'hésita pas trop
longtemps à recourir i1 cllt'. Il trouvait la
femme« charmante de caractère ctdc figure l&gt;,
ce qui diminuait beaucoup l'humiliation d'ètre
on obligé; voulant souper avec le Roi, sachant
cc qu'on n'y arnil accès que par la marfjuisc »,
il se décida à prendre la rnic qu'il fallait pour
réussir.
Le brau-pèrc du jeune officirr, le maréchal d'llarcourt, r a un jour présenté i, la
dame, à sa toilette: mai on n'a pas fait
attention à lui. Il s'adresse donc aux Pàris,
a1·&lt;'c fJUi il esl bien, et à )1. de Tournehem.
)1. &lt;le )lonlmarlellc recommande it son amie.
qui le lrn&lt;lemain porte les ~·eux sur lui :
l'examen étant satisfaisant, on promü à Montmartel de parler au Roi. fü1fin , un soir de
jall\·ier, apnl chassé comme i, l'ordinaire,
)1. de Croy est, avec les autre courtisans,
tlerant la porte du pclil esca lit•r : l'huissier
lit la liste et les élus monlcnl à mesure qu'il
sont appelés, laissant derrière eux la fou le
humiliée des refusés. Après une courte anxiété,
le prince a la joie d'mlenclrc son nom, et le
voilà à son tour dans ces Cabinets de Versailles, où sa première entrée sera une des
grandes dates de sa vie. Ce qu'il y a rn el
noté, il l'a dit arnc tant de précision '1'1ïl
n'y a qu'à lui laisser la parole, sans rien
changer au style de ce gen tilhommr. habitué
it causer la plume à la main cl sans au tre
prétention que de parler clair :

Cliché Braun, Clément etc••.

LOUIS XV.
Tableau de CARL~

VAN

Loo. (/tf1'sée de Versailles.)

�1f1STO'J{1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - ; - - -- - - - -- - - - - ' ; - -de la compagnie fil deux parties, pelil jeu. Le
Roi ordonnait à Loul le monde de s'asseoir,
même ceux qui ne jouaient pas; je restai
appuyé sur l'écran à le voir jouer; cl madame
de Pompadour le pressant de se retirer et
s'endormant, il se leva à une heure el lui
dit à demi-baut (cc me semble) el gaiement:
&lt;! 'Allons ! allons nous coucher. » Les dames
fi:enl la révérence et s'en allèrent, cl lui fil
aussi la révérence et s'enferma dans ses Petits
Cabinets·, et nous tous, nous descendimes par
le petit escalier de madame de Pompadour ou
donne une porte, et nous rcdnmes par les
appartements à son coucher public à l'ordinaire, qui se fit tout de sui te.
&lt;! Ainsi se passa la première fois que je
soupai dans les Cabinets à Versailles, el tout
cela m'ayant paru simple et bien suivant le
grand monde, et que je pouvais .en èlre sans
me mêler ni rien l'aire de mal, je résolus de
m'y attacher assez el de faire ce qu'il faudrait
pour y ètre admis de temps en Lemps ... , et
de ne m'y pas trop abandonner non plus,
pour ne m'y pas laisser emporter au torrent. »

.

Une des choses qui apparaissent le mieux
par ce récit, c'est la facilité que les intérieurs
de Versailles donnent au Roi pour s'isoler.
Au-dessus de sa chambre à coucher et des
Cabinets qui y font suite, règnent plu~ieu~s
étages de petites pièces el d'entresols s écla_,rant par d'étroites cours ignorées du public
et sur lesquelles ne donne aucun logement
privé. Ce sont proprement les P~tils Cabinets
ou Petits Appartements, comme les désignent,
le plus soul'enL par ouï-dire, les divers Mémoires de l'époque. Ces petits Cabinet , d'un~
distribution compliquée, ,·éritable labyrinthe
d'esc;tliers et de couloirs enchevêtrés, jouent
un o-rand rùle dans la vie de Louis XV. C'est
là q~'il a sa bibliothèque, ses cartes de géographie, son tour, ses cuisines, ses con~Lureries, ses distillerie,, une salle de bams et
mèmc, sur une des terrasses supérieures, des
jardins et des volières. La décoration est partout fort soignée; les sculptures ont été proportionnées au peu de hauteur el plus souvent
vernis ées que dorées. La principale pièce est
la « petite galerie. des PetiLs Appartements »,
peinte en vernis ~Iartin, voisine d'un« cabinet
vert ,, réservé aux jeax, et ornée de tableaux
représentant des chasses d'animaux sauvages,
par Lancret, Pater, De Troy, Carle Van Loo,
Parrocel et Boucher.
Dans ces &lt;! réduits délicieux », comme les
nomme un contemporain, Louis XV se lroure
vraiment chez lui, ·autant que pourrait l'ètre
un simple particulier. En ce coin de Versailles, qu'il s'est réservé de préférence et
qu'il dispose à son goùt, il est sûr de n'ètre
jamais dérangé. li n'y convie que fort rar:
ment ses enfants eux-mèmes. Une telle solitude a ses inconvénients, qui résultent de la
multiplicité des escaliers, des issues difficiles
à garder et du petit nombre des gens de service; plusieurs fois des étrangers s'y introduisent el s'avancent par mégarde jusqu'à la
pièce où est le Roi. Mais les commodités sont
considérables pour mainte circonstance de la

J

vie quotidienne; el, tout. d'aliord, les passages sont reçus !jue s'ils 011l il amener un courrier
importance; hors ce cas, les ga rdes Petits Cabinets permellenl à Louis XV de de (l'rande
o
.
. , .
•.
se rendre, à toute heure et à l'insv_ de Lous, çons bleus, qui font le service 111ter1eur, n mchez madame de Pompadour.
Lroduisent jamais personne.
La marquise est logée à peu de distance de
ces Petits Cabinets, à la mème hauteur, sous
Quelle puissance donnée à la femme par
les loits, du côté du Parterre du Nord. Bien ces longues heures de tète-à-tète, cl quel
que l'appartement soit à une centaine de champ om·crt à l'ingéniosité de_ son ~s~r!L !
marches au-dessus des cours, il n'est dédaigné C'e t alors seulement que le Roi est a I aise
par personne; c'est celui don t madame d_e aupr~s d'un ètre aimable. qui le de~ine, le
Chàtcaw·oux s'est contentée, et plus Lard 11 distrait, l'intéresse, combat son p1Loyable
doit èlrc habité par M. de Richelieu. Le Roi ennui par l'activité d'une fantaisie jamais
a eu peu de chose à faire changer pour y loger lassée, par des projets sans cesse variés de
ses nouvelles amours, et le meuble ancien y spectacles, de fêtes, de jeux, de voyages et de
c~L resté.
constructions. La marquise connait tous les
Par une circonstance singulière, cc premier bons écrivains de France et peut réciter des
appartement de madame de Pompadour se scènes entières de comédie. D'autres fois,
trouvera conservé à peu près intact dans sa après s'être risquée à parler affaires, à servir
disposition ancienne, alors que tous les étages un protégé, quand le fro_nt royal se, re~brusupérieurs des Petits Cabinets auront disparu. nit, elle se mcL au clavecm, chante I opera en
ou l'une de •ces simples • chansons
du
On le reconnait, des jardins, aux neuf fenêtres ,•o(]'ue
0
•
qui font suite à celles de l'aLLiquc du salon de Lemps, fraiches cl Joyeuses, qui com,ennent
la Guc1·re. La vue fort étendue qu'on a-de cet aux harmonies délicates de sa voix.
Le sentiment n'est point absent de œs
appartement y ajoutait le plus grand charme;
au-dessus des arbres du parterre qu'on domi- causeries, avec les nuances de discrétion et de
nait, à peu près aussi élevés alors que ceux respect qui plaisent au Roi. Cependant la fa~on
qui les remplacent aujourd'hui, l'horizon d'aimer de madame de Pompadour, pour smétait borné par la forêt de Marly, qui rappe- cère et passionnée qu'elle soil, ne va pas sa~s
lait au Roi cl 11 ses invités leu rs proue ·ses de le désir de dominer son maitre. Une des raichasseurs.
sons qui exaltent sa joie vient de ce qu'elle ,1
On entre par une vaslt• antichambre, dont l:1 résolu, en partie du moins, cc difficile procheminée porte une glace de SL)'le Louis XIV • lilèmc; mais personne, hormis son ento~rage
et qui donne accès, à droite sur la chambre i1 domestique le plus étroit, ne sait au prix de
coucher, à gauche sur une p:ècc à large alcôve, · quelles lnll !'s et de quels. efforts, ~t av~~
comme en présentent sou vent les salles à 4uelles anxiétés du lcndcmarn. Le Roi est he
manger de l'époque; le voisinage d'un P;Lit par l'accoutumance, rt ce trait ~e son cara~réchaulfoir dallé de marbre montre que c est lère est connu de tout ce qui I approche; 11
bien là qu'il faut él'oqucr les soupers les plus peul supporter indéfiniment les gens, s'ils lui
inti mes de Louis XV. Dans la chambre i, cou- sont utiles, mais aussi par des coups brusques
cher, la boiscr:e, d'un dessin élégant el et inattendus il frappe sans 111énagement ceux
simple, e L formée de grands panneaux à i1 qui il faisait bonne fig~re. li faut qu~ la
coquille, dans le goût de Vcrberckl; l'alcôve, au favorite ne perde pas un mstant le souci de
cintre couronné d'un écusson fleuri. s'ouvre plairr, que tontes ses paroles, ses actes, ses
entre deux cabinets munis d'armoires. En ce gestes soient pour charmer, et 4ue le charme
sanctuai re des gràccs, 11uc le ha arcl des Lemps se renouvelle cl se rajeunisse, car on n'est pas
a respecté, on se figure volontiers la cérémo- sùr d'agir cieux fois par les mêmes moyens
nie de la toilette : tous les hommes de la Cour cl, chC'z de tels hommes, la rupture est
et les femmes les plus brillantes montant prompte et sans retour.
La beauté de madame de Pompadour, cette
chez madame de Pompadour rnrs une heure
de l'après-midi; chacun désireux de s'y m~n- beauté dont elle est vaine cl qu'elle veut enLrer, fier d'y apporter les nouvelles, de dire lc11dre louer, n'a, en vérité, rien d'exceplionune parole qui soit remarquée et qui ail ncl, rien qui J'assure d'un triomphe constant.
chance d'ètrc répétée au Roi ; enfin, sui,·ant Ses insomnies, ses nerfs aisément troublés et
le mol d·un habitué de ces jolies heures, !! la l'rffort qu'elle fait pour les dominer, les . inmarquise entourée à sa toilette comme t~ne dispositions qui altèrent souvent son teml,
reine )J, et régnant en effet, par le prestige rendent l'attrait fragile du plaisir plus frade sa faveur et aussi par sa beauté, son 0crile encore et plus incertain.• Pour livrer . sa
bataille journalière, pour rn111~re au _mo1~s
à-propos et son esprit.
.
Tels sont les lieux où se passe, à Versailles, par la surprise, et tenir en éveil une 1mag~la plus grande parlic de la journée du Roi nation blasée, elle doit parer ses grâces d'att1el de madame de Pompadour, pendant les fcm,ents rares et imprévus, de même que son
premières années de leur liaison, celJes où le ]or,is s'encombre des curiosités les plus singulien de la passion n'a pas fait place encore_ à lières des futilités charman tes que multiplie
la chaine de l'habitude. Le décor des Pel1Ls l'art de l'époque et qu'elle ne manque jamais
Cabinets, comme celui de l'appartement de la d'acquérir en leur nomcauté.
Pendant bien des années, elle ne parle
maitresse, révèlent leur vie somptueuse cl
relirée. Nul ne pénètre dans ces parties du ruère au Roi des choses du gouvernement:
o
.
l
Chàteau, quand le Roi s'y trouve. Pour une elle ne les aperçoit, il est vrai, que s?us _a
affaire urgente, les minislres écrivent; ils ne forme des hommes, agréables ou ant1path1-

'-------- --- ----- ---------qucs, qui les dirigent. Elle semble aussi considérer la politique comme une rivale qui lui
enlève trop soul'cnt l'amant qu'elle chérit et
qu'elle voudrait posséder sans partage. A cc
moment de sa vie, son ambition est surtout
au service de son amour. Tout le Lemps cru'cllc
sacrifie csl occupé à se créer une force, à se
faire des amis, à récompenser les concours
qui s'olfrcnt, à conquérir ceux 11ui se refusent;
elle lutte pied à pied, et heure par heure,
contre les influences ennemies, les calomnies,
les insinuations; elle reprend le Roi presque
chaque jour, parce que presque chaque jour
il se détache, et veille enfin à ce que tout ce
qui avoisine le maître soit à elle, ou du moins
ne travaille pas contre elle.
Ce rôle, soutenu avec tant de persérérance,
avec tant d'efforts et parmi tant de périls, lui
vaudra une récompense, non peut-ètre celle
qu'elle eûl choisie, car l'amour du Roi, un
instant conquis avec ses sens, lui échappera
avec eux, mais celle que tant de femmes lui
envieront davantage : elle quittera son appartement• a d'en haut n, pour n'ètre plus que
fort peu de temps maitresse du Roi, mais pouvant déjà se croire maitresse de la France.
Le 2 mai 1746, Louis XV se rendit à
l'armée de Flandre, renonçant pour cette
campagne à prendre avec lui le Dauphin. Le
jeune prince allait être père, et l'heureux
événement qu'on allendait devait ramener le
Roi au bout d'un mois à peine. Cette année,
ce ne fu t plus un château de famille, mais
une maison royale, qui abrita madame de
. Pompadour pendant l'absence. On al'ait fait,
quelques jours auparavant, un court voyage à
Choisy, afin d'y arrêter les arrangements de
séjour; les adieux y furent d'autant plus
tendres, qu'on remarquait chez la jeune
femme une altération particulière de santé,
qui semblait comporter des suites. Quelles
qu'en lussent les causes, il suffit de penser
combien la marquise, surmenée par le premier birer de Versailles, derait a,•oir besoin
de ce repos à la campagne dont elle arait pris
J"habitude en sa vie bourgeoise.
Le Roi lui avait demandé, en parlant, de
vivre à Choisy dans la retraite, rt d'en sortir
seulement pour aller faire de Lemps en Lemps
sa cour à la Heine. Elle pouvait, il est vrai,
recevoir quelques dames à demeure, rl les
visites ne devaient point lui manquer. On lui
laissail, de plus, un présent rraimenl royal,
et l'occasion d'occuper par des projets le
Lemps de la solitude : « Lundi matin, écrit

XV

ET Jff.J1D.J1.ME DE P o.MPADOU'R. - -...

le duc de Luynes, mada111C' de Pompadour bas il dix heures un quart. Madame de Pompartit avec M. de Montmartcl et 1\[. de Tour- padour y est toujours à diner cl à souper.
nehem pour aller à ,Crécy. C'est un très beau Vers minuit, le Roi vient à l'endroit où se
chàteau, bien meublé, arnc une terrasse que tient toute la compagnie. Il s'assied auprès de
l'on dit avoir coûté cent mille écus; c'est madame de Pompadour; il fait la conversaune terre qui vaut vingt-cinq mille lirrcs de tion avec elle el avec tout le monde, jusqu'à
rente .... Le Hoi l'a acheté pour madame de une heure ou une heure et quart qu'il va se
Pompadour, en cas que le lieu et le séjour coucher. )J On remarque qu'il a mauvaise
lui convinssent; elle ch parait extrêmement mine, et quelques-uns vont jusqu'à craindre
contente, cl fait déjà des arrangements pour « un mouvenJcnL de bile el d'humeur pareil
la personne du Roi, comptant qu'il ira faire au commencement de la maladie de Metz.
des voyages. l&gt; Hien ne convenait mieux à la dont l'épo4ue ne peut s'oubliC'r ».
marquise que d'avoir une terre à elle, et celle
Une seule alfaire a mis en émoi les esprits
de Crécy, toute voisine de Dreux, ne l'éloi- et fourni matière à des conversations pasgnai Lpas trop de Versailles. Une entente avec sionnées. C'est la question de &lt;( l'eau bénite »,
Montmartcl permit à la nou vcllc propriétaire qu'il a fallu résoudre à propos drs obsèques
de paraitre payer ellc-mèmc celle acquisition, de la pauvre princesse. A la cérémonie d'usage,
r1ui allait être la première de tant d'autres.
les Rohan et les Bouillon parviendront-ils à
Le Roi rcl'ient pour les couches de la Dau- faire reconnaitre leur prétention de" jeter l'eau
phine. Elles se font attend rc et sont mau- bénite sur le corps avant les ducs? Cette prévaises : une fille nait le 19 juillet et, trois séance leur est ardemment disputée. Le Roi a
jours après, meurt la mère. Cette pauvre décidé que, en cas de rencontre de ces mesprincesse, dont la destinée a été si courte, sieurs et des ducs dans la chambre du corps,
sera vite oubliée; seul le mari restera fidèle à les ho1111eurs ne seraient rendus il personne,
sa mémoire, même dans un second mariage, cl que ni les uns ni les autres ne jetteraient
el demandera, par ses volontés demièrcs, que d'eau bénite; mais les dames qui accompason cœur soit mis à Saint-Denis, auprès du gnent Mesdames, parmi lesquelles il y a des
cercueil de celle qui a eu son premier amour. duchesses, font remarquer qu'elles vont se
Nul autre que lui, à Versailles, ne se sou- trouver dans l'obligation d'entrer dans la
viendra de !'Infante aux yeux bleus, aimante chambre; et les duchesses réclament leurs
et timide, dont un portrait de Tocqué a fixé prérogatives.
la douce image sans beauté. Personne ne
La duchesse de Duras, dame d'honneur, a
parlera plus d'elle, après le trouble qui émeut échangé des mots très vifs avec M. de Dreux,
la Cour, met en larmes la Famille ro)•alc, maitre des cérémonies, peu porté pour les
rassemble la Faculté pour l'ouverture du intérèts des durs; il a été jusqu'à dire que,
corps, cause un évanouissement à madame si la duchesse se présentait, en m_ême temps
de Lauraguais auprès du cadavre, et fait que la princesse de Turenne (Bouillon), il lui
défiler, dans les longues galeries tendues de arracherait le goupillon des mains! Après cette
noir, la foule qui va visiter la chapelle ardente. algarade, M. de Bouillon est l'enu voir madame
La Famille royale se retire à Choisy, bien de Duras, l'assurant fort poliment que lrs
que le chàteau soit plein d'ouvriers. Mais difficultés tombent d'ellcs-mèmes pour ce qui
Trianon est trop petit, Meudon sans meubles, la concerne, puisqu'elle suit Mesdames par
Compiègne et Fontainebleau très éloignés; devoir de ~a charge, mais que les Bouillon et
Marly rappelle les malheurs arrivés en 1712, les Rohan sont résolus à ne point céder aux
la mort du duc de Bourgogne, six jours après autres dames. Le jour venu, comme la prinsa femme, souvenirs tragiques qui ont frappé cesse de Turenne s'est lait meLLre de garde,
le Roi. li a distribué les appartements de exprès, pour le moment de la venue de MesChoisy un peu en hâte; la Reine a le plus dames, il faut toute la sagesse des duchesses
beau, le Dauphin le plus retiré, et madame de Brissac et de Beauvilliers, 4ui renoncent
de Pompadour a dù céder à une dame de la spontanément à leur eau bénite, pour éviter
Heine celu i qu'elle occupait. Dans ce séjour un conflit désobligeant et des aigreurs publides plaisirs du Iloi, la Yie devient d'une telle ques devant le cercueil. Tout le monde a dit
tristesse que tout Je monde s'ennuie à périr. son mot sur l'affaire et pris parti, tant les
Le jeu, qui fait toujours la grande ressource, étiquettes et les préséances tiennent de place
manque et les soirées semblent sans fin : « La dans celle Cour, où le véritable respect n'en
table des dames et des hommes se sert en tient plus.
PIERRE DE

(A suivre.)

_., I l l ""
"' 110 '"'

Louis

NOLHAC.

�--- - - - -- - -- - - -HENRY BORDEAUX
~

L'amour au

XV/Je siècle

Ce jeune homme se r était fait signer comme f(Jl pour aller aux bénédiclincs de Saintune lellre de change. A sa présentation, ~inon Cloud : le roi vinL lui-mème se la faire rendre;
devait payer. Le billel vint à échéance, cl fu t il eùt brùlé le couvent plutol que de revenir
proteslé. Pourtant Ninon était peu cruelle. sans elle. La seconde fois, la pauvre p&lt;.'lile se
Son âme n'étail poin t passionnée: je la oup- n•fugia aux filles de ainle-)farie-de-Cbaillot :
çonnc mème, malgré le nombre inquiélanl, à il fallul encore la laisser partir, emmenée par
ce point de vue spécial, de ses amanls, d'avoir M. de Lauzun, capitaine des gardes, qui avait
ignoré les ardeurs des sens, qui parfois tien- une escorte pour enfoncer la grille : cc sont
nenl lieu de passion. On la crut heureuse des arguments auxquels on ne résislc guè1•1•.
jusqu'à la fin de sa philosophique vieillesse; )fais dt:jà le roi ne se dérangeait plus et enelle fut gàtéc fort lard par la galanterie des l'oyait un subalterne.
hommes, et Je pcti l abbé de Châteauneuf
Considérons dès lors les souffrance~ de sa
l'aima par snobisme comme elle avait quatre- vie : l'existence partagée avec Mme de Monvingts prinlcmps. Quand elle disait : &lt;&lt; Je tespan que peu à. peu on lui préfère; celle
rends grâce à Dieu, tous les soirs, de mon rivale qu'elle rencontre partoul, mème à
espril, et je le prie tous les matins de me table, et qui se plait à l'humilier ; urtoul
~
préserver des sotlises de mon cœur, 1&gt; elle se l'oubli du roi : trois années ainsi doulou~inon de Lenclos fuL-elle une courtisane? vanlait : son cœur ne fit jamais de soLLises. reuses. Enfin elle quille la cour ; Louis XIV
Le mol esl bien offensanl pour une personne Elle était bien Lrop modérée pour aimer laisse parlir avec indifii;rencc la plus aimanle
aussi éléganle et de Lant de politesse. JI ne lui &lt;l'amour. Son inMpendance ne lui servit de de srs maitresses. Le jour où elle prend le
manqua que d'ètre mariée, mème vaguemenl, rien, pas même à faire des folies. L'étiquette l'Oilc, Loule la cour se rend à la pelile chapellr
pour jouir de la plus haute considération : des gens de cour, el la cra inte .de la société des carmélite . C'est une belle première :
encore Mme de La Fayette l'appelaiL-elle son n'eussent pas mieux in piré celle avenlurière Mme de Sévigné remarque que l'amanlc royale
amie, Mme Scarron la consultait, el la reine sans aventure . Le mot le plus sage qu'elle est fort jolie en religieuse, el critique le serChrisline de Suède ne dédaignait pas de la ait dit esl celui-ci tJu'elle prononça vers la fin mon de Bossuet que l'on s'accorde à Lrourer
\'enir voir. Mai elle redoulail le mariage, cl cl qui csl plein de rcgrel : &lt;&lt; Qui m'eùl pro- inférieur ce jour-là. Quelle pitié sœur Louise
tous les engagements sérieux qui déterminent posé une pareille vie, je me serais pendue! » de la Miséricorde dut-elle éprouver pour ce
la r espectabili té. Jeune, belle et bien née, elle Car rien ne vaul de sentir son cœur, de souf- monde de petites passions médiocres et de
donnait au siècle cc specLacle afOigeanl de frir el d'aimer. Elle avait rompu avec les pauvres àmes sans vigu&lt;'ur ! liais elle ne sonn'avoir pas de mœurs et pas de préjugés. conventions, mais son siècle froid cl correcl geait pa à a,·oir pitié, elle s·élcvait de l'amour
Chose singulière : on lui pardonna l'absence pesail sur clic. Je n'ai pas dil qu'elle était humain à l'amour de Dieu oit ne sont plus ni
de ceux-ci comme de celles-là. Deux qualités bonne mu icienne, el &lt;1u'eUe montrait les plus déception ni jalousies. Elle oubliait, elle
faisaient oublier sa nou\'eauté indépendante. jolies mains du monde en jouant du luth, du aussi, auprès du Consolaleur qu·ellc s·élait
Elle avait cc qui constituait alors l'honnèle Léorbc ou de la guitare.
choisi. - &lt;1 Quand j'aurai de la peine aux Carhomme : la sùreté dans l'ami tié el le ton de
mélites, - disait-elle à ~Jme Scarron au tcmp~
et&gt;
bonne compagnie auquel elle formail les
où, dans le monde encore, elle songeait à la
Laissons celle pauvre femme spirituelle retrailc, - je me so uviendrai de cc qu'ils
jeunes héros, Lels que Condé el La Rochefoucauld. Son époque pouvai t se reconnaitre en pour courir au-devant de Loui e de La Val- m'ont fait souffrir. Jl C'étaienl du roi et de
son àme équil ibrée et régulière, qui introdui- lière. Elle mérite d'èlre vénérée, presque à ~[me de Monlespan dont elle parlait. On dit
sait de l'ordre jusque dans ses désordres. l'égal d'une sainle. Elle aima éperdument, el 111ème qu'elle avait support é si longtemps
Mme de Sévigné, qui l'appelait en riant sa la souffrance la donna it Dieu. Quelques évé- leurs humilialions par e pril de péni tence el
belle-fille , n'élait pas f~chée que son mauvais nements tragiques résumcnl sa vie. Elle a par goùt de la douleur. Mais l'apaisemcnl dut
sujel de fils cùl celle relation rassurante. dix-sepl ans quand le roi la voil à Fontaine- se faire bienlôl dans une àme si parfaitcmcnl
Ninon excellait à modérer les passions : ses bleau : imaginez une fraicheur d'aurore, el douce et tendre. Ses quelques joies d'amour
amants écondui ts avec grâce, - au bout de des yeux profonds et mélancoliques comme ne la Lroublèrcnl jamais, cl elle ne se souvint
peu de Lemps, par suile de sa prompte lassi- ces lacs de montagne qu'on rencontre cachés que de la faute qu'elle amil commise en aitude, - lui dcvcnaienl bienlol des amis. Elle dans les sapins. La bea uté de Louis XIV en mant. Plus tard, Mme de )fontespan, à son
n'avait pas de coquetterie : si elle prometlait pleine jeunesse étail admirable. Elle oublia to ur abandonnée, vint la voir. Quelle fut
un amour éternel, e'était en riant, afin que quï l était roi pour se donner Loule au beau l'entrevue des deux femmes? On peul imal'on comprit que celle éternité durerait quel- jeune homme qui la séduisait. Comme les giner les paroles pacifiques cl délicates de
ques nuils el pcut-èlre quelques j ours.
arbres de la forèt devaient s'incliner doucc- sœur Louise, rafraichissant comme une caAu fait, on cite d'elle un billet d'amour '. mcnl sur cc co uple aimable! Cependant elle resse l'àme désemparée de son ancienne ri raie
li csl d'un laconisme désolarll : - Je n'ai- n'oubliait point de se tourmenter, et sa piélé il son lou1· abaissée.
merai qtte La Châti·e. - Ah! le bon billet étail un grand obstacle à sa passion. Deux
Mlle de La Vallière, avec son unique amour,
qu'a La Chàtre! dit-on encore aujourd'hui. fois clic s'enfuit de la cour. La première, cc remplit bien autrement sa vie que la légère
J'aimerais que le xv11• siècle nous eùl transmis quelques billels doux de inonde Lenclos,
el la correspondance amourcu c de Mlle de La
Vallière. Je demande pardon à la sainle carméliLe de la placer en si mau\'aisc compagnie :
c·csl pour mieux faire comprendre son àmc
dérne urée. La courlisane esl bien plus de son
Lemps correct el ordonné, que l'amante royale.
Leurs lellrcs eussent mis en lumière celle
dilférence ajoutée à Lanl d'autres : on eùt
retrouvé !"esprit du Lemps chez Ninon, et le
cœur de Loui c de La Vallière nous eùt paru
plus près de nous par son goùl de la douleur
et ses ardeurs passionnées. Aucun aulre document de l'époque n'aurail eu notre préférence.

1. Au x,•111• siècle parut un volume apocryphe de
!iinon de Lenclos. Il est intitulé : Mémoires 1ur la

vie de Mtle de Lenclos, Amsterdam, François Joly,
1 7i5. Cel ounage, tout paré de grâces ironiques et

légilres, fait songer à l'heureuse collaboration de
J~rômc Coignard et de li. Bcrgcrcl.

L '.llJHOU'R_

.

.JIU XY11• S1ÈCL'E - - ~

Ninon avec s?n bagage de caprices rt de passades. Co~brcn pensent al'oir beaucoup vécu,
parce CJU 11 se sonL fort démené dans ces
intri_gues oir I? ~ m· ne se prend point, qui
seraient surprn s ris connaissaient une seule
d_c' é~ o_tion' réscn t:_es à ses élus pa1· la passion_ ,,entable! Des 1ïcs qui parnisscnt ternes
PL l'ldes fw·rnl Ioule. consumées par un sentiment d'uncadmiralilc continuité de violence. &lt;&lt;Le plaisir de
l'amour est d ' aimer1 ,,, cl chez qucl11ue -uns ce plaisir
est &lt;&lt; tme rolupté inlérieurc 11ui use l'l
lue' ,,. A ceux-là je
con cille de méditer
la l'ie dcsœurLouise:
ils y Lrot11wont de
quoi flatter leur rc('hcrchc de tc11drcs c
humaine et mèmc
dirinc.

s'embrase encore de lumière au soir tombanl mill.r qu!lla le Por~ugal en 1662, rappelé par
lorsque l'ombre a envahi les pentes inclinées. des derorrs de farrnllt&gt;, et le souci d'une carcoul'ertes d'olil'iers el de Yignes, qui l'enl'C- rit•re brillante.
l?ppenl. Un eourr nt de fra11ciscaincs était
La paul're abandonnée écrivit : cc sont ces
1ornement dl' celle pl'lite ,·ille. r 1w des reli- lcltr~s que nous arons. Le capitaine les laissa
gieuses, )laria11na .\lraforada. rit )f. de Cha- pt'.!)lit'r en. 1(iti!J. mais ne retourna jamais ;1
milly-en grande tcnuL', de la terrasse du ro11- Bcri. Il aJouta ce lrophfr d'amour à ccu,
rcnl, cl son cœur ful (:mu. En cc Lemps, le qu'il arait rt:collés dans le camp .
Dien que longu!'s
et monotones, Cl'~
lellrcs sont admirables. Elles surpasse111
en caractère celll's
d'lléloïsc, 11ui mèlai t
par instants de la
science historique à
ses transport . line
jeune femme unissant dans un mènw
senlimt'nt la l'Oluplé,
la Lendresse et le goù t
du sacrifice, bien humaine par les ardeurs
de sa chair et son d0sir d'aileclion, audessus de l'humanité
générale par l'oubli
Xous ne connaide soi-mèmc, la grantrions pas une lettre
deur de la douleur
d'amour intéressante
et
l'amour de son
au xrn• sii·clc (on ne
amour, se lil'J·c à
saurait te nir po u r
nous en longues plainamoureuse la sentes passionnées.
uelle correspondance
Marianna aime an•c
de la préside11te Ferune spontanéité dirand, qui sans cesse
gne de louanges. go urm ande son
t&lt; Yous me parùtcs
amant le baron de
aimable
a,·ant qu e
Breteuil sur son armus m'eussiez diL
de ur irrsuffîsantc),
que Yous m'aimiez,
sans la l'anité du ma- écril-clle à son
réchal de Chamilh
amant, - l'OUS me
qui nous rai ut le;
té moi g nâtes un e
cinq lt•tLres célèbres
grande passion, f en
de la rcligieu c porfus r a,ic, el je m'alugaisr. Crs lcllres,
bandonnai
à yous
c'est loul un ronra11 à
aimer éperdument. ,,
la Pierre Loti, aur1uel
Elle n'a pas un geste
il ne manq ue ni exode
coqucllerie, etc'est
ti me, ni jolie étranla
coquetterie
qui regère abandonnée, et
tient le plus les homI' 'est encore toute une
mes ordinaires, com.\me de jeune lemme
me Chamilly. Ceux
ardente et naturelle,
qui
sont supérieurs on
une des plus ro111pl1'•qui
ont simplement
les e1_1 tendre se qui
L 0L ISE- PR.L'\ÇOISE DE LA BA!:l!E-LEBL.IXC 1 DLCl!ESSE DE L A V ALLI ÈRE.
des habitudes d'anase pursscnt connaitre.
Tableau de J EAN NOCRET, (Musée de Versailles.)
lyse, dédaignent les
Je rappellerai en
petits manèges, le~
deux mots le roman :
artifices, les feinles r t
i( eSL. banal. Eu 1661 , uu jeune officier de parloirs, et &lt;JtH.!l11uefois J 'autrcs pièces, s'oules lcmpori~ations destinés à déreloppcr l'ahance? le comte de Saint-Léger (pl us Lard n aie11t aux hommes. )larianna était jeune.
mour, qui deYic11L ainsi semblable tout enlfüll'~UIS de c,bamilly) sui rit CIi Portugal le bl'lle, rr0dule cl c11fern1éc : aulanl de raisons
semble ,'t un combat et à une comédie.
mar:chal de Schomberg que Louis XI\' en- pour rcouter les paroles du militaire. Et c•e~t
Plus tard, après l'abaudon, la peti te reliroyart pour soutenir le roi do11 .\lfonse da11s un grand al'antage de courir des dangers au
gieuse, qu i est d'une psychologie très fine,
~a lutte contre l'Espagne. On se hatlil sotll'ent moment oit l'on reul séduire. La menace de
s'aperçoit bien qu'elle a fait fausse romc :
d31:s la pro,·ince c1·Alcm-T1'jn, :rnlum de fl1:ja, la nro,·t rsl 1111 philtrP d'amour : il y a une
rllc comprend rp1r l'amour tout seul ne donne
qm se dresse au s0111111et d'une rulli11c· et générosité à ne pa~ allri~tcr par un refus des
point Louj our~ Je l'amour. et qu'il y faut
1. La Rochcfoucaulrt.
j ours qui pem ent être comptés. Les joies des joindre un peu d'habileté.
2. Renan.
deux aman ts furen t éphémères. )J. de ChaDe même qu·elle se donne spontanément,
1. -

llrSTORIA, -

Fasc. 3.

8

�1f1STOR..1.Jl
clic ne réOéchit pas à la durée de l'amour.
Elle ne doute mème pas qu'il ne soit éternel.
Elle écrit adorablement : &lt;&lt; Je. m'apercevais
trop agréablement que j'étais avec vous pour
penser que ,,ous seriez un jour éloigné de
moi. » Elle n'a jamais songé que ses plaisirs
cesseraient a,,ant -sa nassion. C'est la beauté
d'un sentiment naturel de ne pas envisager
sa durée. Les êtres simples sentent ainsi : ils
ne gâtent point leurs heures de joie en r
mêlant la cerlilude qu'elles finiront. Ils ne
tourmentcnl point leur bonheur présent par
des questions indiscrètes. Us ne se demandent
pas s'ils aimeront toujours : au moment où
ils aiment, l'amour contîent pour eux l'éternité.
Seulement c'est une grande souffrance de
tomber d'un pareil rêve. Marianna est plus
belle et plus ardente dans la douleur que dans
le plaisir. Par là, elle montre le caractère de
son âme. Bien qu'elle aime pour la première
fois, elle connait crue son cas amoureux esl
rare. Elle écrit à Chamilly : &lt;&lt; Vous troU\·erez
peul-être plus de beauté (,·ous m'avez pourtant dit autrefois que j'étais assez belle),
mais vous ne trourerez jamais tant d'amour,
et le reste n'est rien. » Elle le plaint de ne
pas sentir aussi ,·ivemenl, et préfère sa soul'francc aux plaisirs languissants qu'il doit
trom-er auprès de ses maitresses de France.
Quelles maitresses pouvaient en effet se comparer en transports à cette ardente religieuse'?
Elle se flatte qu'il ne pourra l'oublier entièrement, cl que loin d'elle il ne goùlera que
des joies imparfaites. Ici je crains L\u'clle ne
s'abuse : Chamilly devait être de ces gens peu
imaginatifs qui ont besoin de la présence
réelle pour s'enflammer, et qui manquent de
précision dans le souvenir comme dans le
rêve. Comprenant qu'il ne l'a aiml'C que par
Yanilé, - et quelle vanité pouvait-il lrourcr
à séduire une pauvre nonne ingénue cl sépa1·éc
du monde? - clic rcgrellc pour lui qu'il se
soit privé, en en usant ainsi, des plaisirs infinis qu'il eût ressentis dans ses emportements
d'amour, s'il avait aimé.
De se connaitre un amour si magnifique,
elle se prend à aimer cet amour. Elle se rend
compte, sans oser encore se l'al"oucr, de la
médiocrité de son amant, el, pour décour rir
un objet en harmonie avec sa passion, elle
s'adresse à celle passion même. « J'ai éprouvé,
écrit-elle, que ,,ous m'étiez moins cher que
mon amour. » Et ailleurs : c, On sent quelque
chose de bien plus touchant quand on aime
violemment que lorsque l'on est aimé. » Elle
parle avec son cœw·, comme les grands
moralistes avec leur intelligence : Pascal,

La Rocheloucauld ; Stendhal, théoriciens de corc vous m'allcndrissez, sœur Marianna.
Yous fûtes délicieusement nlive en le .choil'amour, lui prendraient des pensées .
Elle est bien du pays de sainte Thérèse, sissant. Ou plutùt ,·ous ne l'avez point choisi ;
par la passion dont elle est dévorée. Comme il est. venu à l'hc1u·c précise oü vous aimiez.
la sainte, mais pour un aut1·e sentiment, elle Saint-Simon, qui avaiL plus de jugement que
désire de .souffrir. Cc sont des cris tout espa- vous parce qu'il n'arnit pas les mêmes raison,gnols que ces mols : « Aimez-moi toujours, pour èlre aveuglé, a connu votre amant lorset faites-moi souffrir encore plus de maux. l&gt; qu'il était 1:e,·êtu de tout le prestige de sa
La mème ardeur surhumaine se reLrouYc réputation guerrière : il le Lrourn grand et
aussi bien chez l'amante terrestre que chez gros, bêle et lourd, et s.'étonna qu'il ail pu
l'amante divine. La rnluplé de la première inspirer_un amour aussi· désordonné que le
confine par sa violence au mysticisme de la 1·àtre fut. ,\joutez qu'il ne manquait pas de
seconde. Nous pouvons admirer cette frénésie l'aLuité, puisc1u'. il exhiba vos lcllrcs it chacun.
merveilleuse, enfantée par celle terre lirùléc L'histoire le déclare homme d'honneur, bic11
de soleil. Loin de détester la vie, Marianna 1iu'il ait pris le rôtrc. Cependant je comprends
l'adore, puisqu'il lui !\St donné d'y souffrir très bien que vous l'ayez aimé : il dcrail èlre
aussi cruellement. Sa passion s'exaspère dans ,·igourcux et plein d'entrain, et vous èlcs
la solitude et l'abandon : son goùt-de souffrir excusable d'aroi1· pris ses caresses pour des
par son amant élargit son amour, el son cœur transports de son âme . Ainsi son âme vous
qui saigne se réjouit d'avoir beaucoup de sang parut ardente. Les gens de sport sont enclins
à donner celle illusion. Yous arnz compri,,
à répandre... .
quand il fut par ti, que sa tendresse cessait
arec son plaisir, tandis yuc le ,·ôt.re ne faisait
qu·un arec rolrc passion. Je ,·ous demande
Sœur Maria11na, - JC néglige i1 dessein pardon pour lui qui fut un malotru , comme
rnlrc nom de famille qui est pénililc il pro- l,caucoup d'hommes. Mais mus ne l'ùtes pas
noncer , - sœur de tous ceux q1Li ont aimé plus mal par tagée qu'un nombre très grand de
et se sont donnés à l'amour par une inclina- ,·os compagnes. Nous avons YU que Louis X.l \'
tion de leur nature, sœur de tous ceux qui se plut à hw11ilicr Louise de La Vallière, cl
ont souffert à cause des ardeurs infinies de nous rcrrons Julie de Lespinasse s'éprendre
leur cœur, je ,,ous imagine sur la terrasse de aussi d'un militaire dépourvu de constance :
votre petit couvent de Béja, à l'heure oü le il est vrai qu'elle était déjà·vieille et ennuyeuse,
soleil se couche derrière les lointaines collines. cl que votre disgràcc vous advint durant votre
De la campagne desséchée montent des l"a- beauté. Les hommes les plus aimés sont impcurs roses et violclles. II a fait chaud tout périeux et égoïstes. N'a.yoz point ,·crgognc de
le jour, et la brise du soir n'est pas encore ,·olrc ~L de Chamilly. Cc n'est pas lui 11ue
assez fraiche pour soulager. Vous vous èlt•s ,·ous airnàles, mais bien ,·ot.rc amour. Vous
orientée dans le ciel, el vous regardez vers la l'avez dit vous-même. Pour l'avoir compris,
France qui vous a pris rolrc amant. Yous soyez louée, cl aussi pour avoir aimé la vie
soupirez, et rnus croisez ,·os fines mains sur dans ses grands mouvements de joie et de
votre 'poitrine, sanctuaire de votre tendresse. douleur. Ce qui importe avant. tout, c'est
Vos yeux noirs ne pleurent plus, tant ils onl d'aimer, c'est de sentir son cœur si grand que
déjà versé de larmes : ils ont i;ct éclat déro- lout l'univers s'y précipite, c'est d'étreindre
rant quc donne la fièvre ou le désir. Vous êtes par un seul sentiment spontané de 11olre natoute jeune, à peine vingt ans, et votre visage ture le sens di \'in qui est en nous. Sœur Maa cc teint mal et chaud qui est excitant à rianna, ne regardez pas \'ers Je pays de l•'rancc
regarder. 01Li, mus êtes belle, et vous serez où Yolrc Lendresse s'exila. Le soleil s'est couencore aimée, si la règle un peu relâchée de ~hé, les étoiles brillent sur la campagne odornlre couvent n'y met pas obstacle. Vous ferez rante. Les souffies du soir viennent rnus
éprouver à d'autres les souŒranccs que vous caresser. Mellcz LI mai11 SUI' votre cœur : il
avez endurées : car ainsi va le monde. Peut- est tout frémissan t. Cc n'est plus le souvenir
être aimerez-vous de nouveau. Cependant de M. de Chamilly qui vous agite ~ celle
vous n'aimeriez plus qué votre vie serait la heure, c'est cc désir immense qui brise les
plus amoureuse du monde: vous arnz dépensé àmes délicieusement et que la vie ne peul
en une fois des ardeurs magnifiques qui font assouvir, c'est l'amour enfin, dégagé de ses
voiles, tels que seuls le connaissent ceux qui
notre admiration.
ont
pleuré sur les ruines de la tendresse
Sans doute rnus vous êtes méprise sur
l'homme que vous avez aimé. Pour cela en- humaine.. ..
HENRY

BORDEAUX.

L 'LIIPÉRATRICE E UGÉlilE ET SES DA.\lES D'IIONl,'EUR
..
. -

Ta bleau de W l NTERllALTER,

LES FEMMES DV SECOND EMPIRE
~

Autour de l'Impératrice
Par Frédéric LOUÉE.

II
Ce~_cndant, on commençait à s'apcrccroir
:iue l 1~péralricc elle-mèmesc laissait gagner
au verl.Jge de celte faveur extraordinaire du
so_rt._ Son humeur prime-saulière s'en ressentait
. Jusqu "a se montrer incohérente et rersal1le. Sa naturelle mobilité l'entrainant d'un
~1~mcnt. il l'autre, au x cxtrèmes des idées et
c~ _sent'.menls, se rendait de plus en plus
sens_1ble a ceux qui l'approchaient. On notait
malwnement
de 1•·mconsequcnce
·
dans certaines
0
mJ~e~~a1~~\ i enre de c1;itique acerbe, de la part des
préter l'o , ·. 11 d186~, l ,u, de ceux-là croyait interpuuon e bien &lt;les gens lorsqu'il écrivait :

de ses P! r?les. E(lc arait éveillé la critique ,. années, par un reste de tlmidit , t· ..
é · ,, .
e emmmc,
_E~e cta1t o":1mpotcnte aux Tuileries et le EuO'
o ~1e s eta1t tenue totalement en dehors du
fa1sa1t apercevoir. De complexion nerveuse et terram brûlant de la politique L'
" . .
• empereur
de caractère vif, peu accessible au raisonne- s eta1 t 1ien donné de o-arde de l'y introd .
et
ell
l'
.
o
mre,
~ ent, ~out impulsiYe et par cela prête aux I' e ne en avait point prié. Mais des cause~
rnlcmperances les moins justifiées comme aux o verses et d'ordre personnel l' ..
. , d
, emw ma'1
plus nobles élans de l"ùrnc, clic inquiétai t son d.
_eg~1sec c 1a plupart des membres de la
: nlouragc ?t ei'. pr&lt;:micr lieu son flegmatique fa!n.1llc Bonaparte, des dissentiments plus
cpoux, qm cra1gna1l fort les explosions sou- pen1hles avec l'empereur, dont les écarts condaines de ce zèle gomemant.
Jugaux se trahissaient jusque sous ses yeux
Une ingérence aussi tumul tueuse n'avait ~ans le~ fètes de la cour comme aux re'ce1i~
pas éclaté d'un seul coup. Pendant plusieurs t.1ons m1msterie
· · · Iles, et une perception dillë« J'ai peine à anal.rscr le caractère de cette femme
~t Je c~éco_unc encore rno111s où clic ,·cul en Yenii-'
Son allcchon pour l'empereur es( affafre d'ambition;

son
me pa,
.
,
elle amour
n'amt maternel
da
. iai•t 1res
prohIematiquc
• et
o·
ns aucune c1rconstauce de
. . .•
concilier l'alfcclion des Français. »
mamcrc a se

�_ _ _ _ _ _ _____:___ _ _ _ _ _ _ _ J

111STO'J{1.ll
.\. cc moment l'Italie, t1·ès impatiente de lllJLll"C 1, son impéralricl', galan t c•n_rcrs la
reutc ·des réalités de la situation, lui aYaienl
femme autant que fidèle 1, sa consigne, le
décourcrl le Yide de son cx;stcncc intime. ]~l!e rentrer en possession de n ome cnco1·c sou- crnl-&lt;&gt;a rdt&gt; tombe aux gc1,oux d' J.;ugénic. en
s'était promis d'en prendre loul au moins mise à la domination temporelle du plpe, étcncE11t la baïonnrtlc au lral'ers de la porte:
une sorte de rel'anche morale rn pro1~rnnl niclamail le rctrl it dt'S troupes fran9aiscs.
- « )lajesli, on ne passe p:is, ordre de
qu 'clic po:ira:L ~orlir dl'S dl'la'ls de la loildlc char"écs de gara11Lir b som·e1·aineté des pon!'Empereur.
lil'e/.\u contraire. lïmpératritc, lrès dérnaée
·l tlu ,T111 écfr 1wcndn• sa pari des cho,t•s
&lt;( C'est cc que nous allons roir! ... 1&gt;
l .
t'a
'
• .
.
.
1· .
1
:;frieuses, con,eillcr, d11:1gt•1:, 1111r10u? pu !l:- 1 l'J;:&lt;&gt;lise el ne souhaitant rien autant que de
El cavalièrement elle saule par-dessus la
voir
~on
époux
justifier
la
qualification
de
tlucmcnl. l&lt;:l elle en al'a1t s1 bien pris I habiMajesté Très Chrétienne, Eu?énic _appuyait hi baïonnette du soldat de parade, enfonce la
tude qu'elle ne voul11t plus s'en détacb; 1·.,
porte cl se précipite au milic_u de la salle a:·t:c
Elle élait parrnnuc à exercer au
d _une mainlicn du détachement français, pour la la Yio?encc d'un ouragan. L empereur pn·s1humeur turbulente, cl que d'aucuns JU~c_aicnt protection des ]~Lats rom~ns. Deux ~uxiliaires dail, graYc, impc1'lurbable, a~?1~l seul kL lèlc
brouillonne, une réelle influence poht1t1u:, puissants: )follcrnich et I ambassadrice, sccon- cou,·crlc au milieu de ses m1111slres rl'sp1·rqu'arnit beaucoup accrue sa régence de_ 186,&gt;. d,licnl ses yucs cl n'hésitaient pas i1 les sou- tucn:s: el allc11tirs. Mais le rnul'l'1•a:n 11'l'11
Elle inten·cn'.lil. sinon dans les cons_c1ls, d1'. tenir auprès du cahincl français!. li fallait impo.sc po:11t i, l'épouse irritée, &lt;JUi ne rnil_l'n
moins dans la connaissance des q1'.cslio1~s q1_u aviser sm· la conduitr 11 tenir et prendre une lui que l'homme, le mari, cl le pr~u'"?· t ll'.·
s\ trailaicnl. Les ministres ·prcn:ucnl 1 hah1- décision. Napoléon 111 réunit le conseil des l'a droit 11 lui. d'nn rcYcrs de main ,1ell1• a
t,;dc d'aller chez clic. Oa lïnslrui~ail dl's ministres, afi n d'en délibérer ; cl, redoutant terre son cltapcatt cl, sans dire un mol, rl'salfaircs du jour. Elle objurguai_t cl _Pronon- non sans cause 11ue J'i111pél'alricc ne songcùt it ~td comme clic était entré&lt;', laissant l1•s
i·ait. Srs idée. personnelles se lorm:ucnLsu,. inllucnccr de sa présence l'examen de la minist res stupéfaits l'l consternés. Co1111aisÏcs co11fidc11ccs r1ui lui étaient fo ites,_cl ~c ,1ucstion, il défendi t qu'on la 11rédnl de celle sanl la faiblesse intime de ~apoléu11, clll' 11e
rowpli11uaic11l de préjugés ou de parlis pris assemblée sccrNe.
liais cc qu'on lui rachail clll' l'arnil su; cl, s·,•11 tient pas 111, cl. veut aussi l'air~ son _r1_111p
aYet: lcsiiucls J'crnpercur cul à lutter.
..
dtLal. .. conjugal. l•:llc remoule arec prec1p1La plus chaude de ces alcr'les c:1ra-olf1- rom111c les im prcss:011s étail'nt 1·ires CIi son latio11 dans son apparle111c11l, ordo1111c dl's
ciellcs eut lieu ,·cr·~ la fin de 186 / et ,,1111 ,l111c d' l~spag11olc, s~us le ('011 () de Cl''.lc no,u- préparatifs de départ cl s'cofuit du palais, t·11
d'ètrc racontée. G'élail, disons-nous, ~-~ns l'l'llc, aussitôt homllon11a11tc de coL•rc. t.11· roilure, 1t11 silllple fiacre, sans antre eomparula plutùl ((li ·cl'.c ne man:'.1a 1·e1·s la ~aile de
le'S dcrni8res années de l'Empire. L'Expos1
.
• 1Jo11
délibération.
Lin ccnl-cjardc t;lait piaulé denrnl gnie qu'une dame d'h~nneur; Eli? pa_rlait c!1
aYaiL formé ses portes cl les som·c1:a111s_ ~lra11.\ngletcrre, espérant bien q~ on I y nendra:l
"ers leurs malles'· De ,·agucs mqureludl's la porte cl chaqi d'en interdire l"a~_cès _11 1·eiiuérir rl que, pour obtenu· son retour, on
~om:Ucnçaicnt à se faire jour , et ~es ala~mcs ,1uiconquc. Il ~·oppose au passagP de 11mpe- lui céderait de tous points.
.
s'éYeilJaienl et dPs bruits se rcpanda1cnl. tucu c son rerai ne.
Qu'allait-il se passer'? Comment ex pliquer
&lt;I Je
rcux
entrer,
relirez-mus!
11 cr;c. vanl-coureurs d'éyéncment grarns, •
au.dedans
t.l
.
i1 l'opinion publique celle étrnngc équiJ'.é~·/
.
et au dehors. Les partis exlrèmcs s ag~ta:ent. L•cllr an'C emportement.
Plein de_trouble, en .celte alternat1w ou _de Aussitùt de prcnJrc des mesures. On cho1sll,
Par des sigDes qui ne 1rompc11L po1n_1. les
faillir
aux ordres qu'il arnil reçus, ou de faire parmi l'cnloura.gc habi tuel d'Eugénie, une
esprits à longue portée, la scène pol11iquc
femme ayant avec
s'annonçaitprête pour
l'impératrice quelque
des transformations
ressemblance de fiprochaines el de nougure et d'allul'C; 011
Yeaux acteurs. L'eml'embarque en grand
pereur était malade,
appàrat dans une Yoiindécis, flottant entre
ture de la Cour, pour
des 1·ésolutions généla gare du Nord, et
reuses et des retours
le bruit esl semé l'or!
à l'arbitraire sans feringénieuscrncntque la
meté. L'impératrice,
souvcraine des Fra11111oius occupée des
ç;lis est allée rendre
dissipations mondairisitc 11 sa chère arni,·
nes, oü s'était répan\ïctoria. Du mèmt:
due JiéHeuscmcnt la
train un diplomate
jeunesse de son rès'était rend u aupt'L'S
•Yne s'immisçait de
de l'impératrice pour
C,
'
plus en plus_ dans les
lui représenter lès
11ucstions d'Etat. l!:l~e
suites possibles d'une
en t1·aitaitarecles mitelle aventure. Elle
nistres, elle en discuara it eu déjà le
tait avec l'empereur cl
Lemps de réfléchir. La
faisait connaître, sicorrecte )la.jcslé brinon pr éval oir, des
tannique u·aYail pas
L'1.itPÉR.\TlUCJ:: Et.:GÉ:-.u; QUHA.'\f LES TëlLEIUES, LE ·1 Sl::PTl.lWIU: 1870.
désir~, des rnlontés,
approu1·é la fugue,
qui u'élaicnl sournnt
au contraire, el conque des impulsions.

wc

1. Douze empereurs. et roi~, six P.!·inccs réguanls,_
un vice-roi, neuf hénllers pr~somplil,, sans c?mptc1
toute une série c\'altc·sscs, :1ra1e11l éle l_rs hutes d~
Paris, depuis te JJrinlemps; C~lle ,tall, to_qt~e cxallml
de joie el d"orguet! les paneg)Tlsles ~111 11;~•\c_-_.
_
2. Le prince Richard d~ M~tte1 n,ch.ec1 11_.111, dans
I" l mne de ·1862, à un tanuher des 1 uilcr1es, celle
l:t~r~ intéressante, qtlÎ ne laisse aucun do~le s~r le ~ond
de ses opinions; de partage a,·cc celles de 1 1mpc'.·alnc~:
« Chàtcau ,le I\O'JHgswarl. 27 "'plcmh,c18ûl.
« )Ion· cher ami,
.
.
« Un de mes amis m'écrit que rous sembl-ez uu1u1cl

des clforls que fait le parti exlrèmc pour amr_ncr .tê
uourell,, 5 co11c&lt;·ssio11s dans la qucsllou ru111a1nc. Je
\'OUS assu rr l l H 'aprês _ma . d\r1_11l•r~ ~ eut r~ruc a,·~~
l'einpcrrur l'i I i111péralnce. a_ ~aml-(,lou,I. .te 11~ P_~11 •
ci-oirc que cc parl1 ail la 111~1nd1·e d1ancc de rcus,1r.
Les paroles que f a1 rcn1rdhcs de la bouche _,Ir
l'empereur étaie!1l. si cxlih&lt;l)~s cl si_ digne'. l.(Ue J "'.
emporté la co1w1cllou (&lt; es la1ls seuls pou11a1c!ll m e
ta fa ire abamlonncr) que 1&lt;· statu q110 sera mam!cuu
â Rome tanl que 1"11rméc r,·ançaisc. ne pou na qmt_trr
honorahlcmcul la ,·illc étc_rnelle. , ous sarez combien
je me félicite de pouvoir proclamer hautement la

'" 116 '"

crmel.; ;11·ec la&lt;1uclle _l'empereur a toujours lenu les
promesses qu"il m'a fa1tcs d ma1nlcuu le; assur,wces
qu'il m·a. ,Jo,_rnécs.
.
,
. _
(( .\USSI SUIS-Je pc1·suatlc quP_ 1cmpc1eu1' !out. eu
mén~~eant ses inlérèls en llahe,
cèdera_ pas I es,en1/1 dr la 11ucslio11. Telle était la connc11011 de
i:ellc qui , /JoUI: moi. cl pom: beaucoup de_ m~nde,
1wrsonnilic a chg111lc (le la I· 1·ai1re cl la lo) aulu di11:osli&lt;1ul'.
.
« \"ruillrz. aussi ro11S ne m'oubhcz pas, me rappeler
au soureuir de LL. fül.
« :\lEIIERNIC JI . 0

ne

'-----------------------------------naissant la rausr de re rnpgc intrmpcslif', sait., entreprenant., a,·entnrrux. JI y arail, dans
al'ail reçu froidement la souveraine à laquelle, le conseil , deux partis : celui de J'emperPur
d'ordinaire. elle prodiguait, dr loin ou de el celui de l'impératrice, l'un prudent. cl cirprès, les marques d'une réelle affection ; et la conspect, l'autre agressif cl belliqueux. Il C'sl
belle princesse en fuite n'cnL 1t faire que dr hors d&lt;r cloute qu' l~ugénic poussa aux résoreprendre discrètement le chemin des Tuilr- lutions exlrèmcs, qui rendirent irréparable
rics cl de l'appartement conjugal. L'histoirl' le choc de la Frnncc et de l'Allemagne 1.
ne dit point de quels gages fnt scellée la ri- Elle voyait avec anxiété le moment où le
conciliation.
prince impérial succéderait à son père dans
Quoi qu'il en fùt, les désaccords qui se des conditions de force cl de stabilité Lrès
produisirent, d'aventure, entre l'empereur cl amoindries. A l'intérieur, l'Empire devenu
l'impératrice, provenaient rarement d'une parlementaire trahissait dans ses décisions
cause politique. Des motifs plus directs la une longanimi té qui étonnait les ennemis
forçaient à élever la voix et l1 se plaindre. Elit' mêmes du gouvernement. Les mains qui
ne supportait pas sans colère l'humeur Yolagc tenaient le pouvoir défaillaient. Une guerre
de son époux et la dispersion de ses fantaisies heureuse et qu'elle s'imaginait, n'écoutant
galantes. Napoléon, qui était ondoyant dcl'anl que son désir, devoir être aussi glorieuse
les hommes et faible avec les femmes, el qui que la campagne de Crimée, aussi courte
aimait sincèrement, au fond de son cœur, la que celle menée contre l'Autriche, celle
l'0mpagnc qu'il avait choisie par amour, faute guerre pouvait être le salut de la dynastie.
d'avoir rpousé celle qu'il aurait élue par Elle ne la proroqua point, mais son ardeur
ambition ; Napoléon, qui était un tendre dans cl ses élans ne serl'irent pas à l'empêcher.
lïntimilé cl donL la façon populai re de pro- Au contraire. Et lès idées de l'impératrice
noncer le petit nom de l'impératrice, sans dire prédominèrent, Son pom·oir fut assez grand
la première lellre, ral'issait les dames d'hon- mème pour amener le changement des disneur en général et Mme Carelle en particu- posilions primiliYcs résolues, en cas de
lier ; Napoléon, qu i chérissait sa femme et guerre, sur le rôle de Napoléon Ill et la
aussi la tranquillité, n'appréhendait rien Lant répartition des corps d'armée.
11uc les accès de jalousie, ou de dignité offenOn ne suspend point le cours de l'inérita~éc, auxquels il donnait si souvent prise. Un hlc. Quelques mois,\ peine s'étaient écoulés,
famil ier dn chàlcau le disait i, un conteur depuis que l'Empire autoritaire arail fait
d'histoires :
place à l'Empire libéral. On en croyait les pro« L'cmpt'renr, rnyrz-Yons, a lellcmcnt pcm messes de lon~ur durée. Et celle ,rcondc n10du hruit dans sa maison rru'il serait cnpablc 11archic napol1;onirnne, issue d"un coup de
tl,, mettre le feu aux quatre coins de l'Europe force et qu'on espérait lrgiti mer par l'illusion
pour se souslra i1·c it l'une des scènes de mé- d'une hérédité, s'écroulait sous le poids d'un
uage dont il fournissait le. raisons par ses désastre inouï. léguant à la troisième Républiinfidélités. &gt;l
que, avec les néaux de l'occupation étrangère,
u )lellrc le feu aur quatre coins de l'Eules funestes pcrspecli1·es de la ru ine cl du dérope ! 11 quel excellent dérivatif aux tracas membrement de la patrie.
domestiques d'un porte-couronne, excellent
Depuis la fatale journée du 15 juillet, desurtout pour les peuples, qui ont à en sup- puis la déclaration de la guerre, la France
porter les risques et les frais!
n'avait subi qu'une série de défaites. Le soufne
Ces crises, ces traverses, n'empêchaient révolutionnaire emporta ce qui restait du
point de persister un réel attachement, sur- régime impérial. Au matin du 4 septembre,
tout du côté de l'empereur. Les heures reve- le prince de Melternich et le chevalier Nigra
naient fréquentes de tendre intimité et d'af- décidaient l'impératrice à rruitler Paris. Et
fection réciproque. On les voyait quelquefois quel départ! Elle du t fuir presque seule, au
l'un et l'autre se promener conjugalement bras d'un dentiste. Dans la nuit du 5, des
dans quel(Juc allée solitaire du Bois de Bou- fidèles avaient pris la précaution de mettre à
logne, souriant à leurs pensées, i1 leurs s011- l'abri les souvenirs les plus précieux de la
l'Cnirs, à leur présente quiétude.
sourcrainc, une partie tout au moins, et de
Fùcbeusement, 11 mesure que déclinait la confi ci· à de sù rs émissaires la cassette aux
santé de l'empereur et que le mal, en affai- bijoux. Superbes écrins de perles et de diablissant le corps, diminuait aussi la viguqu r mants qu'ellcncdcvait pas garder, mais laisser
morale, l'ascendant de l'impératrice grandis- rendre pom dcYCnir, au delà de l'Océan, l'élin1: « Je suis hien f'orcé de reconnaître que lïmpéra!J•1cc a été, sinon l'unique, au moins le priucipal
aulem de la guerre, en 1870 ....
« Elle comprenait quelle faut e elle arait commise,
en 1_81?1?, _en empêchant l'empereur ,racccpler, par
une 1mltallre hardie, les offres que )1. de Bismarck
était Yenu lui apporter à lliarrilz. El celle fouir, elle
,·oulail la réparer ....
« Elle pous_sait donc déscspérémentit la guerre, cl son
nOucnce élatl considérable. Elle a,•ait sur l'empereur
un _pouvoir à peu près sans limites. Elle le dominait
moms. encore par ses charmes que pal' le s011ve11Ù'

de., c1rco11slances trop 11nmb1·e.1ses où il le.~ ai•ait
méconnus. »
. .
(Souvenirs du (l'énéral du Ilarai l.)
2. Am~1, dans la lctlre sun'ante, éc1·ilc cl signée

rle sa main :

9 norcmbre 1870, Camdcn-Placc.
" Hélas ! chaque jour apporte un chagrin de J?lus i
aussi je suis presque rlt\couragée en 1_1e ro~·an_t rien
!"horizon pour noti-e paUl'rC pays.. ~nJourd Inn, on d11
~uc les négociations pour 1~rm1st1cc son~ rompues;
j arnuc que j~ le 1:egrelle n1·e~cnt, q~01qu~, pom·
nons, la 1·é11111on &lt;lune Assemble&lt;' ne pms~c cire ,lfu&lt;'
la ruine de nos espérances, car elle YOLera1t.cerlamemcnl daus lrs ci,·ronstanccs actuelles, la dcchèance !
« ilais le désir de roir le pays faire la paix,. qui l_ui
csl indispensable, même au po,_nl de vue de I avc_m!·,
domine tout chez moi. Je reçois des lettres de cl1lfrrcnts côtés, qui me disent Ioules (JH_c le gâchis el le
désordre sont it leur comble. Je c1·a111s auss, que les
rondjtions de paix·nc cle,·icnncnl de ph!s en plu~ _dures
et en rapport avec leurs _clforts! )fo,s &lt;tue la,re rt
qnc pPmrr. qnand on vo1l un système de trumprr1!'

a

.JlUTOU"R, DE L'ÎMPÉ"R_AT"R,1CE - - , . .

cclanlc parure non de reinrs ni de princesses,
mai~ d'A méricainrs jouissant d'un pouvoir
plus incontesté : la souveraineté des millions.
l~llc était arriYrc sans trop crencomhres en

L 'DIPÉRATRICE EUGÉNIE.

Insla11ta11e pris à Pa1·is en 1()06.)

Angleterre, et descrnduc à Camdcn-Placc, l'n
celte proprirté de Chislchmsl, qu'avait prrparée de longue main pour les hôtes attendus
du malheur un Anglais original, un nommé
Shodc, lorsqu'il en préroyait l'utilité, bien
amnt la catastrophe.
1( L'empereur Napoléon, disait-il alors d'un
ton convaincu, et en dépit de toutes les apparences, sera détrôné un jour ou se trouvera l'atigué derégner en France. Il se rendra, ce jourlà, en Angleterre, et c'est ici qu'il résidera. ,1
De Camden-Place, elle entretenait une correspondance active, suil'anl les péripéties du
drame engagé, jugeant les événements, se
préoccupant de l'état des esprits, notant les
chances de retour et de réinstallation, témoignant, d'ailleurs, une sincère afniction drs
malheurs de la nation française.... C( Si j'étais
aux Tuileries, insinuait-elle au travers de ses
lellres, je forais ceci, je ferais cela .. .. ' 11 ~lais
elle n"était plus aux Tuilcrics.
"is-i1-vis &lt;lu pays, qui sert io l'illusionner cl à le perdre?
,le suis bien 1,:islc cl j'ai à peine le courage cl" espérer!
Le général Changarnier s'est aclmirablcmcnl conduit
à )letz, cl il n'r a qu'une voix sur son compte.
« Si j'é1ai-~ ii11.-i: Tuileries, je n'hésiterais pas à lui
~crire pour lui dire combie1~ son allitudc_a eu de la
grandrur it mes rcux. liais, clans les e,rconstancrs
actuelles, je n'ose le fa ire, car je craindrais qu'on inlcrprélâl mal ma clémarc)1r.
. .
" Si ,·ous ,·oyez L ... , tachez de lm faire comprendre
combien il seràil habile à l'Allemagne de ne pas insister sur la cession de territoire, qui ne peul qn'eno-endrer gnrrrc sui· gul'ITC. Du ~esle, je crois_ qn_'ils
'àoivcnl penser &lt;Jti'ils onl entrepris une tâche cl1ffic1lc,
mais les ('On&lt;p1éranls nr s'nrrNenl jamais; c'est &lt;·r
cp1i les per,I.
« EtiGIM,:. ))

�111STO'R._1.Jl -------------------------------------------,_/_)
L'idée d'une restauration impériale l'avait
ressaisie toute entière, après quelques heures
de prostration. Un vague complot bonapartiste
se dessina. Le vote de déchéance par l'Assemblée nationale el l'arriYée de Thiers au pom'oir
le renfoncèrent dans le néant.
'.\'ous glisscron sur cc qui c passa, it la
snile de la mort de Napoléon III : ouverture
anticipée du testament, pénibles désarcords
tic famille, récrimi nations amères du prince
.Jérôme et main-mise absolue de l'impératrice
sur les condi Lion de Yie matérielles et morales du prince héritier.
Le sens autori taire, qui lui faisait regretter
si haut, au moment de l'établissement de
l'Empire libéral, la Constitution oppressive
de 1852: ne l'a1•ail pas abandonnée dans l"exil,
chez elle, autour d'elle. Comme épouse, clic
n'avait pas dissimulé ses tendances dominatrices. Comme mère, tutrice I el conseillère,
Plie goul'erna jusc1u'i1 la contrainte, cl a\'eC la
sécheresse de cœu1• 1, le cru·acti·rc cnlhousia le,

indépendant du prince. Et ce fut l'une des
raisons principales qui le déterminèrent à
partir pour le Zoulouland. Car il y avait eu
autre chose, dans la décision funeste qui l'y
porta, qu'une turbulente envie de se distinguer par des actions d'éclat au milieu des
brousses africaines. Assujetti à une tutelle
trop lourde et, à de certains égards, impolitiq uc, au rait-on supposé qu'il dût aller chercher de l'air et de la liberté jusqu'en ces
régions nigri tiennes oit la sagaie d'un Zoulou
borna son rèvc :;?
Such is fale! lei est le sort. La mort du
prince brisa les derniers ressorts d'énergie de
l'impératrice. Son rôle était hien achevé.
On l'aura vue, plusieurs fois, dans les dernières années, tout enveloppée de ses voiles
de deuil, tenter quelque visites discrètes cl
f'urtirns à cc Paris, que ses équipages traversaient autrefois dans un vent de fètes, de
revues, d'acclamations. Elle y passai t par circonstance; elle s'y attardait Yolo11ti&lt;'rs it rc-

1. L'ex-impèrall'icc o'aha11tlomrnit jamais qu'au prix
tle grnndes l'ésistanccs l'/orgcnt clont a,·ait besoin, au
,Ichors, pour ses dépc1ises personnelles, Je jeune
Louis-Napoleon. Ibrahim; fils d'Ib,·ahim-Pacha, 1ui
suivait, en même temps que le prince Impérial , es
,·om·s de l'école de " 'oolwich, où se trou,•aient ensemble les jeunes gens cle la plus haute aristocratie
hritannique, racontait à nnc dame du monde, une
marquise italienne, qui m'en rtlpiltail le détail, que
l'hénlier des Napoléons se pri,·ait d'assisler aux fètes
rl aux banquets qu'organisaient Pnt,·e eux ses conclist iples, -faute d'être en mesure de parliciper it la clépense commm1c.
2. L'impératrice, qui était instruite de l'allachemcnt
qu'avait eu son fils, en Angleterre, pour une jeune
lille du peuple, cl des suites qu'avaionl eues ces amo111·s,
se refusa longlemps à ,·oir et à protéger l'enfonl.
5. Quels contrastes saisissants de noms, de circonstances, d'événements I Celui qu'on espérait appeler
~apoléon IV s'élait embarqué, cc jour-lâ, à Southampton, pour le cap de Bonne-Espérance, une colonie
dont l'Angleterre, qui emprisonna son granrl-oncle,
avait dépossédé son grand-père Louis, lorsqu'il était
roi de HollandP. Sou l'nnifornw anglais il allail corn-

battre et réduire à l'ohéissancc pm·crs l'Angleterre cc
pelil pays des Zoulous, dont la liberté et le bonheur,
a remarqué l'un de ses biographes, arnient été conliés
à l'un des siens!
4. Il fut question, un moment, que I impératrice
écrivait ses mémoires. li n'en exista que la supposition.
Mais il était certain que les papiers les plus signiflcatifs, concernant les personnages du second Empire,
élaient entre ses mains, et qu'elle laisserait des documents en abondance pour tenir lieu de celle autobiographie. Elle avait toujours eu la curiosité des pièces
originales, des pclils papiers, qu'on épingle au jour le
jou,· et auxquels le temps met un 1/rix inli11i. Des
plumes diligentes se lron,·eronl pour 111terpréter, eu
sa place, cc qu'elle n'a,·ait pu écrire, et cc qu'afflrment ou dément, au lieu d clic, des lémoignages importants. li y aura des lexies pour éclairer les circonstances de son mariage, des documonts poli tic/ucs Pn
abondance, cles 1·éfércnces particulières sur a follp
cxp1\lition du llexicp1e, cl comhie11, hélas! cal:ilogu~cs
Jllll' la ,•e111'e du \':tlllcu de Sedan, sous le lo11rd dossic1· de la guerre de 1870. clo11l pl)p aur:t roulu. rn:ii
vainement, rejeter sur ,l'aulr~s qu'ellc-m,~nw les
cruPIIPs respo11,al ililis.

muer tant de souvenirs, comme elle remuait
la poussière du bout de la canne à béquille
d'écaille sur laquelle elle soutenait sa démarche alourdie.
Obsession bien caractéristique : chaque fois
elle a \'Oulu choisir le même abri pour ses
séjours temporaires, el je dirais aussi le même
ccnlre d'observa tion. Elle s·est toujours complu à loger en face de cc jardin des Tuileries,
qui· fut le sien, pour, au moins. le rcl'oir el
pou1· promener ses pas sur le sable des allées,
où se dressait en perspecLirc le palais qu'elle
anima de son luxe et dont les ruines ont disparu. comme les traces de sa beauté, détruite
par le Lemps et par les larmes. Mais, hélas!
ces promenade n'allaient pas sans quelque
déboire. Un jour de prin temps, l'ex-impératrice, perdue au milieu de la foule, errait
parmi ces plates-bandes toules fleuries, que
dominait jadis la résidence rnonarchiqur.
Quelles pensées, quels nostalgiques sou,·enirs
ne devaient pas hanter la pauvre Afajeslé di,L
chue? Et, soudain, celle qui avait régné en Ct'S
lieux par la gràce et par la puissance, se baissa
et cueillit une humble fleurette dans les plalcshandes municipales. AussitcH, moustachu et
barbu de blanc, portant sur sa poitrine la
médaille de Crimée, un vieux gardien de
s'élancer el d'un Lon bourrn : &lt;( On ne cueille
pas de fleurs, ici ! l&gt;
Que les temps étaient changés !
Le respect qu'on doit à l'âge et aux grandes
infortunes aura rehaussé, cependant, d'un
reflet de majesté les lueurs mourantes de cettr
l'ieillcsse impériale au delà de laquelle tan l
de pièces importantes, tant de documents
notoires jalousement réserl'és del'iendront, à
l'heure du jugement historique, des éléments
d'apologies ou de réqui itoire , de défenses on
d·rxrrutions indi,·idnrllrs d'une étrange force'.
FR~': oÉRIC

Ma demoiselle Chou in
füdemoiscllc Cho11in, fille d'honneur de la
princesse de Conti, était d'une laideur à se
faire remarquer, d'un esprit propre à briller
clans une antichambre, el capable seulement
de faire le récit des choses qu'elle avait vues.
C'est par ces récits qu'elle plut à sa maitresse,
etce qui lui allira sa confiance. Cependant celle
même mademoiselle Chouin enlcrn à la plus
belle princesse du monde le cœur de M. de Clermont-Chatte, en ce temps-là officier des gardes.
Il est \Tai qu'ils pensaient à s'épouser ; et
sans doute qu'ils avaient compté, par la suite
des temps, non seulement d'y faire consentir

madamC' la princes e de Conti, mais &lt;l 'obtenir par elle rl par lfonscig11cur [le fils de
Louis Xl\~ des grùccs &lt;le la cour dont ils
auraient eu grand besoin. L'imprudence d'un
courrier, pendant une campagne, déconcerta
leurs projets cl découl'rit à madame. la princesse de Conti, de la plus cruelle manière,
qu'elle était trompée par son amant el par sa
favorite. Le courrier de M. de Luxembourg
remit à M. de Barbezieux toutes les lellres
qu'il aYait; ce ministre se chargea de les faire
rendre; mais il porta le paquet au Roi : on
peut aisément j uger de l'effet qu'il produisit,
de la douleur de maqame la princesse de
Conti . Mademoiselle Cbouin fut chassée de la
cour, M. de Clermont exilé, el on lui ota son
b:Hon d'exempt.
Mademoiselle Chouin se retira à Paris, oit
elle entretint toujours les bontés que Monsei-

gncur arai t polll' clic. li la Yoyail secrP!cmrnt.
d'abord à Choisy, maison de campagne quï l
arait achetée de Mademoiselle, et ensuite :1
)feudon. Ces entrerues ont été longtemps
secrètes; mais à la fin, en y admettant tantôt
une personne, tantôt une autre, elles derinrcn t
publiques, quoicrue mademoiselle Chouin fût
presque toujours enfermée dans une chambre
quand clic était à Meudon. On se fit une
grande alla.ire à la cour d'ètre admis dans le
particulier de i\fonscigncur el de mademoiselle
Chouin ; madame la Dauphine mème, bellefille de Monseigneur, le regarda comme une
faveur; et enfin le Hoi lui-même et madame
de Maintenon la rirent quelque Lemps aranl la
mort de Monseigneur. Ils allèrent diner à
~Icudon, et après le diner, où elle n'était pas,
ils allèrent seuls a,·ec la Dauphine dans l'entresol de Monseigneur, oit clic était. .. .
.\lAJlQUISE DE

"''

1 18

,,,

LOLIÉE.

CAYLUS.

Mémoires

du généra/.· baron de Marbot
CHAPITgE X

réuni: mon détachement m'y aYait devancé. ours, cc qui donnait à sa personne l'aspect le
Les CaYaliers racontèrent ce que nous avions pins étrangr ! Une fois habillé en bête, comme
;ions rejoignons le général Championnet en Piémon t.
fait, et toujours en me don nant la plus belle il le disait liti-même avec raison, le général
- Le g~néral 11acard. - Combats entre Coni cl
part
du succès. Je Jus donc reçu aYcC accla- )facard se lançait it corps perdu, le sabre au
1londori. - i'ious enlc,·ons six piéces de canon. mation par les officiers cl soldats, ainsi que poing, sur les cavaliers ennemis, en jurant
Je suis nommé sous-lieu tenant. - Je deviens aide
clc camp de mon pére envoyé à Gènes, puis à Sarnne.
par mes nouveaux camarades les sous-officiers, comme un païen: mais il parvenait rarement
qui m'ofJrirenl les galons de maréchal des à les atteindre, car à la vue si singulière et si
Les renseignements que le général Séra
logis.
terrible à la fois de celte espèce de géant à
Lira des prisonniers l'ayant déterminé à se
Ce fut cc jour-là que je vis pour la première moitié nu, cournrt de poils et dans un si
porter en avant, le lendemain, il envoya l'ordre fois Pcrtclay jeune, qui rcl'cnail de Gènes, où étrange équipage, qui se précipitait sur eux
à sa divi ion de descendre des hauteurs de il avait été détaché plusieurs mois. Je me liai en poussant des hurlements affreux, les enneSan-Giacomo et de venir bil'Ouaquer le soir a,1ec cet cxcellrnl homme el regrettai de ne mis se sauvaient de Lous cotés, ne sachant trop
même auprès de l'auberge. ],rs prisonnier. l'avoir pas eu pour mentor au début de ma s'ils avai~nt affaire à un homme ou à quelque
furent expédiés sur Finale; quant aux chevaux, carrière, car il me donna de bons conseils qui animal féroce extraordinaire.
ils appartenaient de droit aux housards. Ils me rendirent plus calme cl me firent romprr
Le.général Macard était nécessairement d'une
t;Lairnl Lous bons, mai., suivant l'usage du avec les gai/la1'(/s de la clique.
complète ignorance, cc qui amusait quelquelrmps, qni aYail pour but de fayoriser les offiLe général en chef Championnet, voulant fois beaucoup les officiers pJus instnùts ffll"
cirrs mal montés, un cheval de p1'ise n'était faire quelques opérations dans l'intérieur du lui placés sou ses ordres. Un jour, l'un de
jamais Yrndu que cinq louis. C'était un prix Piémont, vers Coni et MondoYi, et n'ayant que ceux-ci vin t lui demander la permission d'aller
com·C'nu, et l'on payait au comptant. Dès que fort peu de carnleric, prcscrivi l à mon père à la ville l'Oisine se commander une paire cl1•
le camp fut étahli, la vente commença. Le de lui envoyer le fer de housards qui, du bolles. « Parbleu, lui dit le général Macard,
général Sfras, les officiers de son étal-major. reste, ne pouvait plus rester à la Madona , faute cela arri\'e bien, et puisque lu vas chez un
les colonels et chefs de bataillon des régiments de fourrages.
bottier, mets-toi là, prends-moi mesure, el
dr sa division, eurent bicntot enlevé nos &lt;lixJe me séparai avec bien du regret de mon commande-m'en aussi une paire. &gt;l L'officier,
scpt chevaux, qui prod uisirent la somme dt• père et partis avec le régiment.
fort surpris, répond au général qu'il ne penl
85 louis.
Nous suivi'mes la Corniche jusqu'à Albenga, lui prendre mesure, ignorant absolument
Elle fut remise à mon détachement, qui, tra,,ersâmes !'Apennin malgré la neige, N comme il fallait s'y prendre pour cela et
n'ayant pas reçu de solde depuis plus de six· enlràmes dans les ferliles plaines du Piémont. n'ayant jamais été hotlier.
mois, fut enchanté de celle bonne aubaine, Le général en chef soutint dans les environs
« Comment, s'écrie le général, je te vois
don t les honsards m 'al tri huèrent Ir mérite.
de Fossano, de Novi cl de ~fondovi, une suilt' quelquefois passer des journées entières /1
.l'al'ais quelques pièces d'or sur moi; aussi, de com bats dont lrs uns furrnl farnrablP N nayonncr et i1 tirer des ligne vis-à-Yis des
pour payer ma bienvenue comme sons-officiC'r, lrs autres contraires.
montagnes, el lorsque je le demande cc qur
non seulement je ne voulus pas prendre la
Dans quelques-uns de ces combats, j 'eus lu fais là, tu me réponds : « Je prends la
part qui me revenait sur la vente des chevaux l'occasion de voir le général de brigade Macard, mesure de ces montagnes. l&gt; Donc, puisqur
de prise, mais j'achetai à l'aubergiste trois soldat de fortune, que la tourmente rél'olu- lu mesures des objets éloignés de toi de plus
moutons, un énorme fromage et une pièce de tionnaire avait porté presque sans transition d'une lieue, que viens-lu me conter que tu ne
vin, avec lesquels mon détachement fit bom- du grade de trompette-major à celui d'offi- saurais me prendre mesure d'une paire de
bance.
cier génfral ! Le général Macard, véritablé liolles, à moi qui suis là sous ta main? ...
Ce jour, l'un des plus beaux de ma vie, type de ces offi ciers créés par le hasard et par .\lions, prends-moi vite celle mesure sans faire
était le '10 frimaire an VIII.
leur courage, et qui, tout en déployant une de façons! l&gt;
Le lendemain el les jours suivants, la divi- valeur très réelle devant l'ennemi, n'en étaient
],'officier assure que cela lui est impossible,
sion du général Séras eut avec l'ennemi divers pas moins incapables par leur manque d'in- le général insiste, jure, se fàcbe, et ce ne fut
petits engagements pendant lesquels je con- struction d'occuper convenablement les postes qu'à grand'peine que d'autres officiers, attirés
tinuai à commander mes cinquante housards, élevés, était remarquable par une particularité par le bruit, parvinrent à faire cesser cette
à la satisfaction du général dont j'éclairais la très bizarre. Ce singulier personnage, véri- scène ridicule.
division.
table colosse d'une bravoure exlraordinaire,
!Le général ne rnulut jamais comprendre
Le général Séras, dans son rapport an gé- ne manquait pas de s'écrier lorsqu'il allait qu'un officier qui mesurait des montagnes ne
néral Championnet, fit un éloge pompeux de charger à la tète de ses troupes : « Allons, je pùt prendre mesure d'une paire de bottes à
ma conduite, dont il rendit également compte vais m' habiller en bêle! ... ll Il ôtait alors son un homme!
Ne croyez pas par celle anecdote que tous
à mon père ; aussi lorsque, quelques jours babil, sa Yesle, sa chemise, et ne gardait que
après, je ramenai le détachement à Savone, son chapeau empanaché, sa culotte de peau les officiers généraux de l'armée d'Italie fusmon père me reçut-il avec les plus grandes el ses grosses bottes!... Ainsi nu jusqu'à la sent du genre du brave général Macard. Loin
démonstrations de tendresse. J'étais ravi! Je ceinture, le général Macard offrait aux regards de là, elle complait un grand nombre d'homrejoignis le bivouac, où tout le régiment était un torse presque aussi velu que celui d'un mes distingués par leur instruction et leurs

�- - 1f1STO'R._1.ll

-=-·
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ .,,,

manjères; mais à cette époque, elle renfermait
encore quelques chefs qui , ainsi que je l'ai dit
tout à l'heure, étaient forl déplacés dans les
rangs supérieurs de l'armée. Ils en furent
évincés peu à peu.
Le l er de housards prit part à Lous les combats qui se linèrent i1 celle époque dans le
Piémont, cl fut sm· le point d'1;prou,w dr
très grandes perles dans les rencontres arec la
grosse cavalerie autrichienne. Après plusicm·s
marches et contre-marches cl une suite dr
petits engagements presque journaliers, le
général en chef Championnet, ayant réuni la
gauche el le centre de son armée enlrc Coni

Le général Beanmont. qui connaissa it sa capacité, le chargea d'éclairer le flanc droit de
l'armée, en lui.donnant, sans autrr instruction,
l'ordre d'agir pour le mieux suivant les circonstances. Nous 11011 éloignons donc du
régiment et allons explorer la contrée. P1,ndanl
cc lrmps, le combat s'engage riremcnL cnlrc
les deux corps d'armée. Une hrurc aprL', .
nous rel'cnions ur les nôtres sans avoir rien
rencontré sur les flancs, lorsqucPcrlclay jeunr
aperçoit en face de nous, et par conséquent à
l'extrémité ~anche de la ligne ennemie, une
balleric de huit pièces dont le feu faisait beaucoup de raYagrs dans les rangs français.

sachant Lrès bien qu ':'t la guen c on ne fait
aucune altenlion à 1111 e.:walier isolé, nous
expliqua son dessein, qui était de nous faire
aller info·id urllement prendre un détour par
un chemin creux ponr nous rcndrC' les uns
après les autres derrii.•rc le bois placé à gaucbr
de la batleric ennemie, puis de nous élancer
de li1 tous i1 la fois sur elle, sans crain te de
ses boulets, puisqnc nous arri\'crions par .le
nanc des pièces que nous cnlrl'erions et conduirions à l'armée française. Le mouYemcnL
s'exécute sans que les artilleurs autrichiens Ir
remarquent. Nous 1iartons un à un , cl nous
gagnons par une marche cirrnl~irc le derrière

HISTORIA

Cliché ?\reurdcin.
LES PREMIÈRES ARMES DE MARBOT. -

et Mondori, attacpia, le 10 nÏ\'Ôse, pl11sic111·~
divisions de farméc ennemie . Le combat cul
lieu dans une plaine entrecoupée de monticules
el de bouqurls de bois.
Le 1cr de housards, attaché à la brigade du
général Beaumont, fut placé à l'extrémité dP
l'aile droite française. Yous savez que · la
quanlilé de caYaliers cl d'officiers qui r nlrt'
dans la composition d'un escadron est déterminée par les règlements. Notre réginwnl.
ayant souffert dans les a[aircs précédentes, au
lieu de mettre quatre escadrons en ligne, 111·
put en meure ce jour-là que trois; mais cela
fait, il restait une trentai11e d'hommes hors
les rangs, dont cinq sous-officiers. J'étais du
uomhre, ainsi que les deux Pertelay. On nous
forma en deux pelotons, dont le hra,·e el intelligent Prrlrlnyj1°11ne eut Ir commandt' nwnl.

Tableau d'AND!lli lllARCIIANO.

Par une imprudence impardonnable, celle
batterie autrichienne, afin d'aYoir un tir plus
assuré, s'était portée sur un petit plateau situé
à sept ou huit cents pas en arnnL de la dirision
d'infanterie à laquelle elle appartenait. l,c
commandant de celle artillerie se croyait en
sùrclé, parce r1uc le point qu'il occupa il dominant' toute la ligne française, il pensait que
si qurlque troupe s'en détachait pour rcnir
l'altaquer, il l'apercel'rait, clamait le tèmps
de regagner la ligne autricbiennc. Il n'arait
pas considéré qu'un petit bouquet de bois,
placé fort près du point qu'il occupait, poul'aiL
recéler quelrpie parti français. JI n'en contenait
point encore, mais Pertclay jeune résolut d'y
cond nire son peloton el de fondre de lit sur la
bauerie autrichienne. Pour cacher son rnourcmenL aux artillru rs ennemis, Pcrlclay jr1111r.

du petit bois, .011 nous rr lormons le peloton.
Perlelay jeune se met i1 nolrr lèlc, nous lra11•rsons le bois el nous nous élançons le sabrr
,'1 la main sur la batterie ennemie, an moment
Olt elle faisait un fcn terrible sur nos troupes !
Xous sabrons une partie des artilleurs; IL•
reste se cache sous les caissons, où nos sabres
ne peu rcnt les atteindre.
Selon les insl wctions données par Perlclay
jeune, nous ne devions ni tuet' ni blesser les
soldats du lrain, mais les forcer, la pointe du
sabre au corps, i1 pousser lems chevaux en
aran t c l i1 conduire les pièces jusqu'à ce que
nous ayons aLLcinL la ligne française. Cet ordre
fut parfaitement exécuté pour six pièces, dont
les conducteurs restés à cheval obéirent à ce
qu'on lem· prescri,·it; mais ceux des deux
a1111·1', canon,. ,oil par frnyrnr. soit par ré,o-

L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE
Tableau de PRUD'HON. - (.\-!usée du Louvre.)

�""------------------------ .M'É.MOJ'R_'ES DU G'ÉN'É7?.AL 1JA7?.0N D'E .MA'R_BOT - - ltilion, ~&lt;' jt'Lèrt'lll it has JL• IP11rs eheranx, rl d'étal-major. Le gé11t:ral rn clu•f ara il , u la
.bien que quclquP. hou ards pri scnl CPs ani- hcllr conduite du peloton. Il nous réunit au- IP pl'II dt• ca,·alerie qui l'l'Mail r nt·orc•, car
maux par la bride. il~ ne rnulurenl pa~ prè, des ix pii•ccs qur nous renions d'rnlt•1-er, il n'l'xistail plu. aucunr pro,i~ion dr fourragrs r n Ligurie.
marC'her.
Pl après amir donné lrs pins grands rlogrs au
Lr 1•• de housards rentra donc rn Franc(',
Les halaillons cmwmi, peu éloignés arri- courage arer lequel nous aYions déh:1rrass1:
renl au 'pas dl' &lt;'ourse a11 spcours cl(• leur l'arméP franra isP d'urw hallr rit• qui lui foi,ail mais mon père ml' retint pour rr mplir anpr~s
hallcrie; le~ minutes Nai(•lll d(•s hpun•s pour ,:prouycr dl' lri·s grandl'S pt·rles, il :1jo11la q11t• dr lui ll's fonrlions d'aide dP camp.
PPndant notrr ~&lt;:jour ii Xice, mon pèr(• rl'çul
nous; au,si Pertelay jeune, satisfait d'a,·oir pour nous r1:compens1'r d'arnir ainsi sauvé la
pris six pièces, orclonna-l-il d'abanclonnr r _lt•s vie à nn grand nombrp dr nos camarad&lt;•s, l'i du ministre dt' la g11errl• l'ordre d'alll'r prt•ndr('
aulrrs 1•1 dr nous dirigrr au galop arc(· notre contrihuo au suc&lt;·i·s &lt;lt• la journét•, il ,oulail ft, commandemrnt de l'al'anl-garde dl' l'armt:l'
tlu Hhin, 011 ,on &lt;'hef d'état-major, le• c·olonel
capture sur l'armér franraise. •
u er du pom oir que lui donnait un dl:crrl
C&lt;'llc mesure riait prudcntr. &lt;•Ile dcrinl récrnl du prrmirr Consul, qui renait d'insli- )fénard, del'ail Ir ·ui1Te. ,'fous l'ûmrs tous
fatal&lt;' à nolrr hra,e chr f. car /t print&gt; r 1)nws- lucr des armes d'lto1111eul', el qu'il ac&lt;·ordail fort ~alisfoits de ('&lt;'I le nourellc situation , car
nous comml'llcé nolrt' rctrailt', ffll(' lrs artil- au prloton trois sabres dlionnrur el 11nr sou,- la misèrr a,ail .i&lt;'Lé lrs troupt•s dt' l'arrm:r
leurs el lrurs clwfs, sortant dt• dt•ssous les lieult•nanrr. nous autori~ant it dési~ni:&gt; r nou,- dïtalir dans un tt• I Msordre qn 'il parais ait
l'aissons 011 ils arnienl lrom-é un a~ile assu l'i: rnèmrs ('eux qui dr, raieut l'C'&lt;'&lt;'rn:r ep,., r1:- impossihlr d1• sr maintmir t'n Ligurie; mon
,·ontre nos sabre , chargrnl it mitraillr lt•s &lt;·ompP11&gt;rs. Xous rrgrettion cnrorr plu, pt'.• rt• 1ù:1ait pas f;khé dt' s·1:loigncr d'unt'
cieux pièoce que nous n'avions pu enlewr, ('l ,iremrnl la perlP clu bran• Pt:'rtPlay j&lt;'um•, arm1:,, en dfro mposilion. qui allait ternir srs
nous enroienl unr grèle d(• bisc·aïrns dans lrs qni aurait fait un si bon oflkier ! PPrlrla~ lauri('rs par une honl r us(• relrailr, dont 11·
rh,Itat sl'rail de ~c fairl' rejt•l&lt;•r ('Il Franc1•
rein !
aill(:, un bril(adicr C'I un hou,arcl ohtinrr nt
dr1Tii•re
ft• \'ar . .\Ion pt•rc ,r prépara donc il
Vous coneel'ez · qtu' trrntc ca,alicrs, si\ des sabres d'honneur qui , lrois ans après,
partir
dès
q11C' Il' gh1fral ~lass(:na, nommt'
pièces allelées chacune de six chevaux conduits donnèrent droil à la croix dr la Ugion 1l'honpour
le
rrmplacer,
~crail arrin:, rt il dt:pècha
par trois soldat du lrain, loul cela, marchant 11e111·.
pour Paris )1. Gault. son aide dr camp, afiu
l'll désordre, pré cnle une grande surfacr;
Il rrstait ;\ désigner cC'lui d'r nlrc nous
aussi les biscaïens portèrent-ils presque tous. qui aurail une sous-lieutenance. Tous mes d'y acheter des caries C'l fair&lt;' dil'('rs préparalils
Xou eûmes deux sous-officiers el plusieurs ra marad(•s prononcèrent mon nom, cl Ir gé- pour notre campagne Mtr le llhin. )fais lt•
housards lués ou blessés, ainsi qu'un ou deux néral en chef, se rappelanl cc que le général destin en avait déridé autrrment, N la tombt•
ronducleurs; qu&lt;'lqurs chrraux furenl au si , éras lui al'ait écril sur la conduite qne j'avais dr mon malhrureux pr rr était marquée sur la
tr rre d·Italie!
mi hor. de combat. de sortr que la plupart lrnue à San-Giacomo, me nomma sous-lieu.\fasséna, en arri,·anl, nr tronra plus qur
des attelage . sr lroul'anl désorga nisés, ne lrnant ! ... Il n'y avait qu ·un mois qne j'riais
l'ombre
d'une armt:e : l!'s troupes sans payr,
pourairnl plus marchl.'r. P&lt;•rtrln y jr unr, con- maréchal des lug-is. Jr dois arnuer cependant
,rnanl Ir plus grand sang-froid, ordonnr dt• que, dans l'allaqu&lt;' el l'r nlhenwnl dl' pii•cr~. prrsquc sans habits el ,ans chaus ures, nr
('011prr IPs traits drs rht'Yaux lu,:s nu hors dt• jP n'arais rit' ll l'ail dr plus qur mrs camarad(•s; rrcevanl q11r Ir quart dr la ration, mouraient
srrrire, de l't' mplarrr par cb housards lrs mais, a:nsi que j&lt;- l'ai &lt;léjù dit. aucun dr ees d'inanition ou bien d'une t:pidémic aJTrcusc,
r·onducteurs morts ou hies,(: . ri dr ronlinuc•r bons .\l~arir ns Il(' se ~entait ('n (:lat &lt;le i-om- n:~ultat drs prirations intolérahlc dont ellrs
rapidement notre cours&lt;'..\lais lrs quclqu\'s mand(•r l'i d'ètrr ofliriC'r. lis me dl:~ig11i•rr nl 1:1aienl arcahlér ; les hôpitaux étaient remplis
minutes que nous aYion. prrdur i1 làirr rrl 1lonr :'t l'unanimité, r l Ir grnéral en r hrf ri manquairnt de méclicamrnls. Aussi dr,
arrangemenl arait•nt l:h: utilisée par le' t hrf mu lut hi,,n trnir complr d&lt;' la propo,ition qu,• hancb dt' oldats, et même des régiments
dr la halleri(' aul richirnne: il nous lance ,mr lt• général Srra al'ait faite prrcédr mment t' n Pnliers, abandonnaient journellement leur
~rcondc bordPc dl• mitraille, qui nous raust• ma là1eur: peut-ètre aussi, je dois Ir dirr, poste, sr dirigranl ,·ers le pont du \'ar, dont
&lt;If' nomelles perlf's. Cepmdant nous étions ~i fu t-il hirn ai~r de fain• plaisir à mon pl\re. CL' ils forçaient le passage pour se rendre en
a&lt;'harn,:s, si résolus à Ill' pas ahandonnrr lrs l'ut d11 moins ainsi que ct•lui-ci apprfria mon France ri. se rrpandre dan la Provence, quoi,ix pièoces que nous ,·rn ions de prendre. qu,• prompt al'ancemrnt. ra r dèos qu'il rn fut in- qn ïls s,• déclara sent prêts à revenir quand
11ous parn•nons rn&lt;·orl' it tout réparrr tant f ormt:, il m'érriYil pour mr Mfendrc d'accepter. on leur donnerait du pain! Le généraux ne
hirn qur mal r t it nous n•mrllrr 1•11 marc-hr. .l'ohc:i~: mais comme mon pt•rc arnil écril pourair nl lu lier contre tant de misère; leur
lléji, nom, alliom, lo11C'l1Pr la lif.,'111' français&lt;'. rl daus le même s&lt;•ns au g(:néral Suchet, chef découragement augmenlail chaque jour, el
11011. nous lroU1 ions hors de la portée dc• la d'élnl-major, rclui-d lui apnt répondu que le tous demandaient drs congés ou se retiraient
ons prétrxte de maladie.
mitraille, !or que J'of'li&lt;'if'I' d'artillc•rir PnncmiP gt:11fral 1·11 chef sr Lrouwrail Cl'rtainr mrnl
)!asséna arait hirn l'rspoir d'èlrr rejoint rn
foil changer lrs projt•ttilt•s l'L nous r111oic deux hlrssc: qu·un ri(' srs g-1:néra11x de dirision e1il
Italit•
par pl11si,•ur:; cll'S g,:néraux qui l'arni(•nl
boulets, donl l'un fracas.r les rrins du panne la prétention de désapprourcr les nomination
aidé
it
hattr·&lt;• k s lluss('s en llrlri;tic. r ntrr
Pcrlclay jeune !
qu'il a,ail failc's en ,·erlu de pou,·oirs il lui an In•s par Sou Il, Oudinot cl Cazan: mai~aucun
Cependant notre altaque sur la ballcrie au- conférés par le gourern!'menl, mon pèrr m'aud'l'ux n't:lail encore arrin:, &lt;'I il fallait pourtrichienne cl son résnltal arnienl été aperçus torisa it accl'pler, rt jr ru reconnu sous-lieu1oir au besoin prrssanl.
par l'armée française, clonl les génrraux por- lr nant Ir 10 niw)sc an Yll (décl'mbre 179!)).
)fosséna, Ill: it la Turhi&lt;•. hourgade de la
tèrent les lignes en al'anl. Les ennrmis recu.lt• fus un cftos dt&gt;rnil'r officirrs promus par jll'litl' principauté de )fonaco, citait l'italien lC'
lèrent, ce qui permit aux drbris du peloton Ir g'l:nrra l Championnrl, ,1ui, n·a~ant pu se
plus ru r qui ail cxi, té. JI nr connais. ail pas
du 1er de housards de rcrrnir sur le Lerrain mainteni r rn Piémonl drl',Hlt dc•s forrrs ~upt:mon pèorc, mais 11 la premirrc 111e il jugea qur
où nos malhrurcux camarade étaient tombés. rirt1rt's. ~,• , it contraint d(' n•pa.• cr l'.\pr nnin
c't:lail un homme au cœur magnanime. aimant
Pr1\s d'un lirrs du détachemenl était tué ou rl dr ramrrwr l'armée dan la Ligurie. Cr
sa
patrie par-dessus tout, cl pour J'rngagr1· /1
hlrssé. ious étions cinq sous-of'llcir rs au com- génfral l:proma lanl dr doulrur, rn 1·0Iant
rester. il l'altaqua par son cndroil smsihlc, la
mrncemenl de l'action, trois arair nt pfri : il unr partie cl&lt;' srs troupes se débander. parer
générosité rl Ir dérourmrnl au pa) , lui
ne rrstail plus que Prrtelal' ainé l'i moi. l.l'
'on n&lt;• lui donna il plus Il' mo~·en de Ir
rxposant combien il serait heau it lui de conpaune garçon était hlrssé ·cl souffrait ('nro1·p 1101u'l'ir. qu'il mourut Ir 2J 11il'()sc, quinze
tinurr il s!)nir dans l'armt:r d'Italie malbeuplus moralement que phy iquemenl, !'ar il jours aprt•s m 'aroir fait officier.
reusr, plutôt 11uc d'allf'l' sur le Rhin, 011 l&lt;'S
adorait son frère, que nou regr&lt;'tlions tous
)1011 pè•re, se lrouYanl 11• plus ancien ~(:n(:- alfain•s dt' la France étaiPnt r n bon état. Il
au s( bil•n , ircmcnt ! Pendant que nous lui ral de (lil-ision, f'ul prol'isoiremC'nl im-e~Ii du
ajouta qur, du reste, il prl'nail sur lui lïnexerent.11011 les derniers devoir· cl relcrions lrs commandement en chrf de l'armfr dltaliP,
culion des ordres qur le 1?0u1·cmcmrnl avait
hbsés, le général ChampionnC'I arrirn auprèos dont le ,1uartier général étail à fücr. li s'y
adressés it mon pèore, si crlui-&lt;"i consrnlait il
dr nous avec le génfral Sur hrl. son rhrf rrndil ri ~ ·rmprrs~a de rcrWO)Cr en Pro,·rncr
ne pa~ partir. Unn pi·rr. srduit par ccs di~-

'fl'

"' 121 ,..

�1i1STOR.}A

__________________ _____ ___________

cours, et ne voulant pas laisser Je nouveau
général en chef dans l'embarras, consentit à
rester avec lui. Il ne mettait pas en doute que
son chef d'état-major, le colonel Ménard, son
ami, ne renonçât aussi à aller sur le Rhin,
puisque lui restait en Italie ; mais il en fut
autrement. Ménard s'en tint à l'ordre qu'il
avait reçu, bien qu'on l'assurât qu'on le ferait
annuler s'il y consentait. Mon père fut très
sensible à cet abandon. Ménard se hùl.1 de regagner Paris, où il se fit accepter comme chef
d'état-major du général Lofebnc.
Mon père se rendit à Gènes, où il prit le
commandement des trois di visions dont se
composait l'aile droite de l'armée. Malgré la
misère, le carnaYal fut assez gai dans celle
ville; les Italicns aiment tant le plaisir! Nous
étions logés au palais Centurionc, où nous
passâmes la fin de l'hiver 1799 à 1800. Mon
père avait laissé Spire à Nice, avec le gros de
ses bagages. Il prit le colonel Saclcux pour
chef d'étal-major ; c'était un homme fort estimable, bon militaire, d'un caractère fort doux,
mais grave el sérieux. Celui-ci arait pour secrétaire un charmant jeune homme nommé
Colindo, flls du banquier Trcpano, de Parme,
quïl avait recueilli à la suite d·arcntnrcs trop
longues à raconter. Il fut pour moi un cxccllr nt ami.
Au commencement du printemps de 1800,
mon père apprit que le général Masséna venait
de donner le commandement de. l'aile droite
au général Soult, nouvellement arrivé cl bien
moins ancien que lui, et il reçut l'ordre de
retourner à Savone se remellre à la tète de
son ancienne dirision, la trois:èmc. Mon père
ohéit, quoique son amour-propre fùt blrs~é de
r-rllr nonwllr d('stinalion.

CHAPITR.E XI
Combats de Caclibone el de ~lonlenolte. - Retraite
de raite droite de l'armée sur Gènes. - )Ion père
est blessé. - Sirge et Tésistance de Gênrs. - Srs
conséquences. - Mon ami Trcpano. - Mort de
mon père. - Pamine cl combats. - Rigueur inllcxiLle de lfasséna.

Cependant, de hicn grands érfocmcnts se
préparaient autour de nous en Italie. Masséna
avait reçu quelques renforts, rétabli un peu
d'ordre dans son armée, et la célèbre campagne de 1800, celle qui amena le mémorable siège de Gênes et la bataille de Marengo,
allait s'ouvrir. Les neiges dont étaient couvertes les montagnes qui séparaient les deux
armées étant fondues, les Autrichiens nous
attaquèrent, et leurs premiers elf&lt;,rts portèrent sur la troisième dirision de l'aile droite,
qu'ils voulaient séparer du centre et de la
gauche en la rejetant de Savone :sur Gènes.
Dès que les hostilités recommencèrent, mon
père et le colonel Sacleux emoyèrenl à Gènes
tous les non-combattants; Colindo était de cc
nombre. Quant à moi , je nageais dans la
joie, animé que j'étais par la vue des troupes
en marche, les mouvements bruyants de l'artillerie et le désir qu'a toujours un jeune militaire d'assister à des opérations de guerre.
J'étais loiu de me douter uc celle ~ucrrr

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dcl'iendrait si terrible et me co11tcrait bien l'aristocratie n'y eût que fort peu de préponcher!
dérance, il n·y avait cependant pas une seule
La diYision de mon père, très riremcnt boulangerie particulière, et l'ancien usage de
attaquée par des forces infiniment supérieures, taire le pain aux fours publics s'était perpédéfendit pendant deux jours les célèbres posi- tué. Or, ces !ours publics, qui alimentaient
tions de Cadibone cl de Montenotte; mai~ ha~ituellemcnt une population de plus de cent
enfin, se voyant sm· le point d'ètrc tourneè, viffgt mille·àmes, restèrent fermés pendant
clic dut se retirer sur Yoltri et de là sur quaranlc-cint[ jours, sur soixante que dura le
Gènes, OLI clic s'enferma avec les cieux autres siège! les riches n'ayant pas plus que lrs pandivisions de l'aile droite.
vres le moyen de se procurer du pain!. .. Le
J'entendais tous les généraux instruit dé- peu de légumes secs et de riz qui se trourait
plorer la nécessité qui nous forçai t à nous chez les marchands avait été cnlcré à des
séparer du cenl!·c et de l'aile gauche; mais prix énormes dès le commencement du siège.
j'étais alors si peu au fait de la guerre, que Les troupes sculrs recevaient une faible ration
je n'en étais nullement affecté. Je comprenais d'un c1uart de lil'l'c de chair de cheval et d\111
bien que nous avions été baltus; mais commr quart de lil'l'c de cc qu'on appelait du pain,
j'anis pris de ma main, en avant de Monte- affreux mélange composé de farines al'ariécs,
notte, un officier de housards de J3arco, et de son, d'amidon , de poudre à friser, d'am·étais emparé de son panache que j'anis roinc, de graine de lin, de noi x rances et
fièrement attaché à la têtière de la bride de autres substances de mauvaise qualité, auxmon cheval, il me semblait que ce trophée quelles on donnait un peu de solidité en y
me donnait quelque ressemblance avec les mêlant quclrp.1cs parties de cacao, chaque pain
chevaliers du moyen àge , revenant chargés étant d'ailleurs intérieurement soutenu par de
des dépouilles des infidèles. Ma vanité puérile petits morceaux de bois, sans quoi il serait
fut bientùt rahallue par un événement aITrcux. tombé en poudre. Le général Thiébault, dans
Pendant la retraite, et au moment où mon son journal du siège, compare ce pain· à de la
père me donnait un ordre à porter, il reçut tourbe mélangée d'huile!. ..
une halle dans la jambe gauche, crllc qui
Pendant quarante-cinq jours, on ne rend it
déjà avait été blessée d·unc halle à l'armée au public ni pain ni viande. Les habitants lrs
des Pyrénres. La commotion fut si forte, qnc plus riches purent (et seulcmcDt rers le common père serait tombé de cheval s'il ne se mencement du siègr) se procurer q11Plq11t'
fùt appuyé sur moi. Je l'éloignai du champ peu de morue, drs fi rrur et autrr3 denrées
de bataille; on le pansa, je voyais couler son sèches, ainsi que du sucre. L'huilr, le vin cl
ang et je me mis à pleurer .... Il chercha i1 le sel ne manquèrent jamais ; mais que sont
me calmer et me dit qu'un guerrier dcnit ces denrées sans aliments solides? Tous les
aYOir plus de fermeté .... On transporta mon chiens r t les chats de la ville forent mangés.
pè-rc ü Cènes , au palai Crnturione, quïl l'n rat se vendait fort cher. Enfin, la rnisrrc
arait occupé prndant le dernier hiver. Nos · dP1·int si affreuse, que lorsque lrs troupes
trois divisions étant entrées dan Gène , lrs françaisrs faisaiPnt une sortie, les habitants
A11lricbiens rn firent le blocus par terre cl les les suivaient en foule hors des portes, et là,
Anglais par mer.
riches et pauvres, femmes, enfants el vieilJe ne me sens pas le courage de décrire cc lards, se mettaient à couper de l'herbe, des
que la garnison et la population de Gènrs orties et des feuilles qu'ils faisaient ensuite
rurrnt i1 souffrir pendan t les cieux mois que ruire aYec du sel. ... Le gomernement génois
dura cr sit&gt;gc mrmorab!P. La fam ine, la gurrrr fit fauchrr l'herbr qui croissait srn· les rrmet un trrrihlc typhus rirent drs raragc. im- parts, puis il la faisait cuire sur les placr•s
mcnsrs !. .. La garnison perd it dix mille hom- publiques cl la distribuait ensuite aux malmrs sur seize mille, et l'on ramassait tous heureux maladrs qui n'avaient pas la forrr
les jours dans les rues sept il huit cents ca- d'aller chercher cux-mèmes et de prépar,'r ce
davres d'habi tants de tout ùge, de tout sexr grossier aliment. Nos troupes elles-mèmes faiet de toute condition, qu'on portait derrière saient cuire des orties et toutes sortes d'herbes
l'église de Carignan dans une énorme fosse avec de la chair de cheval. Les familles lrs
remplie de chaux vive. Le nombre de ces vic- plus riches et les plus distinguées lei.:r entimes s'éleva à plu~ de trente mille, presque viaient cette viande, toute dégoùtante qu'elle
toutes mortes de faim! ...
fùt, car la pénurie des fou rrages m•ait rendu
Pour comprendre jusqu'à quel point le presque tous les cheYaux malades, cl l'on dismanque de vivres se fit sentir parmi les habi- tribuait même la chair de ceux qui mouraient
tants, il faut savoir que l'ancien gouverne- d'étisie!. ..
ment génois, pour contenir la population de
Pendant la dernière partie du siège, l'exasla ville, s'était de temps immémorial emparé pération du peuple génois était à craindre.
du monopole des grains, des farines et du On l'entendait .s'écrier qu'en 1746 leurs pères
pain, lequel était confectionné dans un im- avaient massacré une armée autrichienne,
mense établissement garni de canons et gardé qu'il fallait essayer de se débarrasser de
par des troupes, de sorte que lorsque le doge même de l'armée française, et qu'en défi niou le Sénat voulaient prévenir ou punir une ti1·e il valait mieux mourir en combaLLant.
révolte, ils fermaient les fours de l'État et que de mourir de faim après avoir vu sucprenaient le peuple par la fami ne. Bien qu'à comber leurs femmes et leurs enfants. Ces
l'époque où nous étions la Constitution génoise symptômes de révolte étaient d'autant plus
e1H subi de grandes modifications, cl que cUra~·ants, que s'ils se lussent réalisés, les

.MiMOrJ{:ES DU G'ÉN'ÉT?._.Jf.1. B.ll'R._ON D'E .M.ll'R._BO'J ~

Anglais par mer et les Autrichiens par terre surprendre les Autrichiens et de tomber sur
seraient indubitablement accourus joindre leurs derri?res, pendant qu'ils ne s'occupaient
leurs efforts à ceux des insurgés pour nous que du som de prendre Gènes. Nous avions
accabler.
donc un immense intérèt à conserver cette
Au milieu de dangers si imminents et de rillc 1~ P!us longtemps possible, ainsi que le
calamités de tous genres, le général en cheJ prescriraient les ordres du premier Consul ,
Masséna restait impassible et calme, et pour dont les prél-isions furent justifiées par les
éritcr toute trn tatirc d't;mc11lc, il fit pl'ocla- éréncmrnts.
mrr que les troupes françaises araient ordre
Mais rcrcnorr i1 cc qui m·adrint pendant
de faire fou sur toute réunion d'habitants qui cc sii·gc mémorable.
s'élèverait à plus de quatre hommes. Nos
En apprenant qu'on arait transporté à Gênes
régiments bil'ouaquaicnt constamment sur les mon père blessé, Colindo Trepano accoul'ul
places et dans les rues principales, dont les . auprès de son lit de douleur, et c'est là que
avenues étaient munies de canons chargés à nous nous retroudmcs. Il m'aida de la ma-

les blessés et sur les individus déjà malades.
Mon père en fut atteint, et dans le moment
où il avait le plus besoin de soins, il n'arait
auprès de lui que moi, Colindo et le jockey
Bastide. Nous suivions de notre mieux les
prescriptions du. docteur, nous ne dormions
ni jour ni nuit, étant sans cesse occupés à
frictionner mon père avec de l'huile campbrre
et à le changer de lit et de linge. ~fon père
ne pourail prendre d'autre nourritul'C que du
bouillon, et je n'avais pour en faire que de la
mauraisc chair de cheval ; mon cœur était
déchiré!. ..
La Providence nous envoya un secours. Les

Clichl Neurdein.

LE GÉ:-I ÊRAL

mitraille. Ne pouvant se réunir, les Génois
furent dans l'impossibilité de se rél'olter.
. Vous mus étonnerez sans doute que le gênerai Masséna mit tant d'obstination à conserver une place dont il ne pomait nomrir la
po~ulation et sustenter à peine la gamison.
Mais Gènes pesait alors d'un poids immense
dans les destinées de la France. Notre armée
était coupée; le centre et l'aile gauche s'étaient
retirés derrière le Vai·, tandis que Masséna
s'était enfermé dans Gènes pour retenir devant
celte place une partie de l'armée autrichienne,
l'cmpèchant ainsi de porter toutes ses forces
su_r la Provence. Masséna sani_t que le premier Consul réunissait à Dijon, à Lyon et à
~,enève une armée de réserve, avec laquelle
1~ _
se proposait de passer les Alpes par le
Samt-Bernard, afln de rr ntrcr en It:ilic. de

MACARD. -

Tableau

d'EUGÈNE C HAPERON.

nièrc la plus affectueuse à soigner mon père,
et je lui en sus d'autant plus de gré, qu'au
milieu des calamités dont nous étions environnés, mou père n'arnit personne auprès de
lui. Tous les officiers d'état-major reçurent
l'ordre d'aller faire le service auprès du général en chef. Bientôt on refusa des vivres à nos
domestiques, qui furent contraints de prendre
un fusil et de se ranger parmi les combattants pour avoir droit à la chétive ration que
l'on distribuait aux soldats. On ne fit exception que pour un jeune valet de chambre
nommé Oudin et pour un jeune jockey qui
soignait nos chevaux ; mais Oudin nous abandonna dès qu'il eut appris que mon père était
atteint du typhus. Cette affreuse maladie,
ainsi que la peste avec laquelle elle a beaucoup d'analogie, sr jr llc prrsquc toujours sur

grands bâtiments des !ours publics étaient
contigus aux murs du palais que nous habitions ; les terrasses se touchaient.
Celle des fours publics était immense; on
y faisait le mélange et le broiement des grenailles de toute espèce qu'on ajoutait aux
farines avariées pour faire le pain de la garnison. Le jockey Bastide avait remarqué que
lorsque les ouvriers de la manutention avaient
quitté la terrasse, elle était envahie par de
nombreux pigeons qui, nichés dans les divers
clochers de la ville, avaient l'habitude de venir
ramasser le peu de grains que le criblage
avait répandus sur les dalles. Bastide, qui
était d'une rare intelligence, franchissant le
petit espace qui séparait les deux terrasses,
alla tendre sur celle des fours publics des
lacets et autres engins, avec lesquels il prenait

�1f1STO~l.Jl - -

"1

-------------------'----.#

df's pigeons donl nons faisions du bouillon que Jt,s lrouprs ne s'allPndrissrnt en \"0)1\n l
pou!' mon llèl'r, qui le trourait rxeellrnt rn 1111 jeune offirir r, it pcinr a11 sortir dr l'r nfanrr, . uil'rc rn ,an~lotanl la hièrr dP son
comparaison de &amp;lui de rheYal.
.
Aux horreurs de la fa mine r l du typhus. Sl' phr, g:&lt;1nrral de dil'ision, rittimc de la lrrjoignaienl celles d'unr gucrrr achal'llre el in- rihlc f(Hr rre que nous soutenions, Masséna
cessantr , car lrs troupes françaises combat- rinL Ir IP11demain a,·anl IP jour dans la cliamtaient toute la journée du coté de terre contre bre 011 gisail mon pL·rr, et me prenant par la
les Autrichiens, rl dès qur la nuit mettait un main, il me conduisit sons 1111 prélexlr qu&lt;'ltrrmc à lem·s allaques, les noues anglnise, conque dans un salon éloigné, pendant riuc
111rq11c cl napolitai nr, 'l"e l'obsc11rilé drrobail sur son ordre douze grenad iers, accompagnés
au Lir des canons du port et des hallcries de sculemcnl d'un officier et du colonel Saclcux,
la côLC', s'approchaient de la ville, sur laquelle enlevèrent la bièrr en silence et allèrent la
r llrs lançaient une immense quantilé de déposer dans la tombe prol'isoirc, sur les
bombes, qui faisaient des rayages affreux! ... remparts dn côté de la mer. Cc ne fut qu ·a.\ussi, pas un instant de rr po ! ...
près que celte triste cérémonie fut terminée,
Le bruit du canon, les cris des mourants, que le général Masséna m'en inslruisit en
pénétraient jusqu'à mon père el l'agitaient au m'expliquant les motifs de sa déciS:On .... Non,
dJrnier point : il regrettait de ne pouvoir jr ne pourrai exprimer le désespoir dan, lequel
si' mettre à la tête des troupes de sa division. cela me jeta! ... li me semblait que je perCet état moral empirait sa position; sa ma- dais une seconde fois mon pauvre père que
ladie s'aggravait de jour en jour ; il s'affai- l'on "cnait d'enlever à mes drrniers soins !. ..
hlissait Yisiblemcnt. Colindo et moi ne le Mes plaintes furenl vaines, et il ne me rrslait
quittions pas un instant. Enfin, une nuit, pins que d'aller prier sur la lombr dr mon
pendant que j'étais à genoux auprès de son père.
lit pour imbiber sa blessure, il me parla avrc
J'ignorais 011 clic rtait, mais mon ami
toute la plénitude de sa raison, puis, sentant Colindo avait suivi de loin le convoi, et il me
sa fin approcher, il plaça sa main sur ma conduisit. ... Ce bon jeune homme me dorma
tête, l'y promena d'une façon caressante en en celte circonstance les µreures d'une toudisant : c, Pamre enfant, que va-t-il del'cnir, chante sympathie, quand chaque individu ne
seul et sans appui, au milieu des horreurs de pensait qu'à sa position personnclll'.
ce terrible siège? ... » li balbutia encore qur lPresque tous lès offic:rrs cl'élal-major dt'
ques paroles, pai:mi lrsqnellcs je d~mèlai le mon père araicnl été t11rs ou emportés par le
nom de ma mère, laissa lombcr ses bras cl typhus. Sur onze qur nons t:lions a,·ant la
ferma les yeux!. ..
campagne, il n'en restait plus &lt;JUC de11."C : le
Quoique bien jeune, cl depuis peu de temps commandant R* ** et moi! Mais R*** ne s'ocau service, j 'avais rn beaucoup de morls sur cu pail que de lui, cl, au liru de sen·ir d'appui
le Lerrain de divers combats r l surtout dans an fils de son général, il continua d'habiter
les rues de Gênes; mais ils étaient tombés en st'ul en Yil!e. M. Lachèzc m'abandonna aussi! ...
plein air, encore comerts de leurs vêtements, Il n'y cul que le bon colonel Saclcux qui me
ce qui donne un aspect bien différent de celui donna quelques marques d'intérèt; mais le
d'un homme qui meurt dans son lit, et je général en chef lui ayant donné le commanden'avais jamais été témoin de cc dernier cl ment d'une brigade, il était cons tamment
triste spectacle. Je crus donc que mon père hors des murs, occupé 11 repousser les ennevenait de céder au sommeil. Colindo comprit mis.
la vérité, mais n'eut pas le courage de me la
.Je restai donc seul dans l'immense palais
dire, et je ne fus Liré de mon erreur r1ue plu- Ccnturione, a,·cc Colindo, Rastidt' et Ir ,·ieux
sieurs heures après, lorst1ue M. Lachèze étant concierge.
arrivé, je lui vis relerer le drap du lit sur la
Une semaine s'était à peine écoulée dPpu is
figure de mon père, en disant : « C'est une que j 'avais eu le malheur clr pr rdre 1110 11
perte affreuse pour sa fa mille et ses amis !... )) PL'rc, lorsq~1c le général en chef Masséna, 'lui
Alors seulement je compris l'élcndur dr mon avait besoin d'trn grand nomhre d'offi ciers
malheur....
autour de IL1i (car il en faisait tuer 011 blesser
Ma douleur fut si déchirante qu\'llr lou- quelques-uns pre que to us les jours), me fit
cha même le général en chef Mas~éna , dont ordonner d'aller faire auprès de lui le scrl'ice
le cœur n'était cependant pas : facilt&gt; il rmou- d'aide de camp, ainsi r1nc le faisaient R*" et
voir, surtout dans les circonstances présentes, tous les officiers des généraux morts ou hors
où il avait besoin de tant de fermeté. La d'étal de monter it chrral. .J'ohéis.... .le suiposition critique dans laquelle il sr tronYait l'ais Loule la journée le général en chd dans
lui fit prendre à mon égard une mesure les combats, r t, lorsque j &lt;' n'étais pas retenu
qui me puut alroce, et que cependant je au quartier grnéral, jr 1·entrais, cl la nuil
prendrais aussi moi-mème si je comman- vennr, Colindo et moi. passant au milieu drs
dais dans une ville assiégée.
mourants et des cadal'rcs d'hommes, de
Pom· éviter tcut cc qui aurail pu affaiblir fL•nrmes r t d'rnfanls qui encombraient lrs
le moral des troupes, le général Masséna avail ru es. nou. allions prier au tombeau dl' mon
défend u la pompe: des funérailles, et comme père.
il savait que je n'avais pas voulu quiller la
La faminr augmentait d'une taçon cffraJantc
dépouille mortelle de mon père lJicn-aimé, dans la place. Un ordre du grnéral en chef
r1u'il pensait que mon projet était de l'accom- prescr irait de nr laisser it charpie officier qu'un
pagner jusqu'à sa tom be, el qn ïl craignait srul chr,·al, 1n11s les autres dcraient èlrc en-

rny,:s it la bo11chr rir . )fon pi·rr rn avait laiss1\
plusieurs; il m'aurait ,1té I rrs pénible dr savoir
qn'on allai! tul'r' rrs pa111Tcs brlP, . .fr lrur
sanl'ai la rir rn proposant à drs officiers
d'état-major dr les lr111· donner rn échange clc
h•111·s monturrs usrrs qur je liHai /1 la bo11cherir.
_Ces chcraux furrnt plus tard pa}és par
l'Etat sur la présentation de l'ordre de lirraison ; je conservai un cle ces ordres comme
monument curieux ; il porte la signature dn
général Oudinot, chef d'état-major dr Masséna.
La perle cruelle q11r je rrnais d'éprom-rr,
la position dans laquelle je me lrouYais cl la
rue des scènes Haimcnl horribles auxquelles
j'assistai tous lrs jo11rs, araiPnt rn peu dt·
trmp mt)ri ma raison plus que nr l'auraient
t'ait plusir urs ann6rs dr lionhrnr ..Je compris
que la misi•rc rl lrs calamité~ du sii•gc rrndanl égoïsl.rs tous ceux qni. q11elq11es mois
auparavant, comblaient mon p&lt;'• rc de pré1'enanccs, je dc,·ais tro111·er en moi-mèmc assrz
de courage et de ressources, non seulement
pour me suffire, mais po11r St' n·ir d'appui il
Colindo cl à Bastide. Le plus important était
de tromcr le moyen de les nourrir, puisqu'ils
ne rcceraicnl pas de rirres des rm gasins de
l'armée . .l'arnis hil'll, comnw of'firier, dC'11x
rations de ehair dr ehcral C'l dC'ux ralions de
pain, mais tnut cria réuni ne faisait qu'une
lirrc pesan t d'nnc tri·s rnaurai,e nourriture,
et nous étions troi,- !... ~ous 1w prenions plus
que tri'&gt;s rarrment drs pigeons. dont !P nomhrc
arail infinimrnt diminué. En ma qualité d'aidr
de camp dn généra l en chef, j'arais aussi mon
cou rcrl à sa tablr, sur laqurllc on srrrail unr
fois par jour d11 pain, du cheval rôti el clrs
pois chichrs; mais j'étais tellement courroucti
de cc que le générnl ~fasséna nùrail priré dr
la triste con olation d'accompagner le crrcucil de mon père, que je ne pou,,ais me résoudre à aller prendre place à sa table, quoi~
que tous mes camarades y fussent et quïl
m'y cùt engagé une fois pour tou tes. Mais
rnfin. Il' désir de secourir mes deux malheureux commensaux me décida à aller manger
chez le général en chef. Dès lors, Colindo cl
llastidl' eurrnt chacun un quart de lilTc de
pain cl aut..111l de chair de cheval. Moi-même,
je ne rnangrais pas suffisamment, car à la
table cl u général en chef les porlions étaient
cxlrêmemcnt exiguës, et je faisais un service
très pénible; aussi sentais-je mes forces s'af'..
faihlir, cl il m'arrivai t soul'cnt d'être obligé
de m'étendre il lr rre pour ne pas tomber en
drfaillancc.
La P rovidence vinl encore it notre secours.
Bastide était né dans le Cantal, el al'ait rencontré J'hiwr d'avant un autre Au rrrgnat de
sa connaissance établi à Gênes, 011 il faisait un
pelit commerce. Il alla le roir cl fut frappé,
en entrant chez lui , de sentir l'odeur que répand la boutique d'un épicier. Il en fil l'ohscr valion à sqn ami, en lui disant : &lt;1 Tu as
des provisions?.. . &gt;&gt; Celui-ci en convint en lui
demandant le secret, car les provisions de
tout genre qu'on décomrait chrz les parLiculirrs étaient rnlcrrrs cl transportées dans lrs

"----------------------magasins de l'armée. L'inlelli11ent Bastide
ulli-il alors de lui faire achcte1· la portion de
denrées qu'il. aurait dC' trop pat· quelqu'un
qw le soldcrarl sur-le-champ et aarderail un
secret im iolahle, et il vint m'informer de sa
clé_co_ul'ertc. Mon pL•rc arni t laissé quelques
rn1ll1crs du francs. J'achetai donc cl fi s porter
de nui t chez moi beaucoup de morue, de fromage, de figues, de sucre, de chocolat, etc., clc.
Tonl crla fnl. horriblemenl cher ; l'Jurerg-nat
cul pl'esq11e tout mon argent, mais je m'estimai lrop heureux d'en passc•r par 011 il l'UUlul, car, d'après cc que j'culendais dire joul'ncllemcnl au quartil.'r gé11éral, le siège dera it
èlrc encore fort 1011g, et la famine allt'r lou_jours cil augmentant, cc qui, malheu1·&lt;'use111cnl, se réalisa.
Cc 11ui doublait le bonheur r1uc j':ll'ais eu
de mu procurer des subsistances, c'était la
pensée que je saurais la rie de mon ami
Colindo qu i, sans cela, scrail lilléralcnwnl
mort cle faim, car il ne ronnaissail dans
l'armée que moi ~t le colonel Saclcux, qui ne
larda pas à être frappé d'un affreux malheur ;
voici en quelles circonstances :
Le général Masséna, atta,1ué de toutes parts,
,·oyant ses troupes moissonnées par des combats continuels cl par la famine, obligé de
contenir une population immense que la faim
pou sait au désespoir, se trouvait dans une
position des plus critiques, cl sentait que pour
maintenir le bon ordre clans l'armée, il fallait
y établir une dis('iplinc dl' ft,1.. Aussi tout
officier qui n'exécutait pas ponctuellement
ses ordres était-il impitoyablement destitué,
c•n l'ertu des poul'oirs que les lois d'alors conJëraie11t aux généra'ux en clref. .Plusieurs
exemples de cc genre a rnil'nL déjit été faits,
lorsque, dans une sortie que nous poussâmes
it six lieues de la place, la brigade commandée
par le colonel Saclcux ne s'étant pas trounir.
it l'heure indiquée, da11s une vallée dont cl le
dcn1it fermer le passagl' aux ,\u lrichic11:&lt;,
eeux-ci s 'éd1appi·rcul. l'l Il' a;éJJfral en chef,
furieux de voir 111anq11l'I' Il' 'r-ésul tal de srs
1·ombinaiso11s, destitua le patllTl' eolor1c•l Sa('lcux, en le sig11alanl da11s u11 ordre du jour.
Sacleux arait bien pu ne pas comprendre cc
11u'on atll•ndait de lui, mais il él:LÏl fort
hral'c. Ccrtai11c1uc11l, il se serait, dans son
désespoir, fa it. sauter la œrl'clle, s'il n'arail
1:u !t cœur de r~Labl:r ~un honneur. li pr it un
lus1l, el sc plaça dans les rangs comme
~oldaL_. ... li rint un jour nous roir ; Colindo
cl 11101 nous eùmcs le cœur narré, en l'O\'anl
cet excellent bommc habillé en ~impie fa11ta~~iu .
\ous limes nus adieux à ~aclcux, qui ,
après la reddi tion de la place, fut réinlégl'é
dau.~ ~on gi;adc de c9loucl par le premiel'
Consul, à la dcmaude de Masséna lui-même
&lt;1uc ~aclcux arait forcé, par son ~ouragc,
re1·en1r sur son complr. Mais l'année suirnnlc,
Saclcux, royant la paix faite en Europe, cl
1·0\1la1~t se_ larcr complètcmcnl du l'Cproche
qu, hu aYa1t été adressé si inj us tement , dcm~nda à aller foire la guerre à Saint-Dommgue, où il fut tué au moment où il allait
ètre nommé géné!'al de brigade! ... li csl des

it

Mi.M01'/fES DU GÉNÉ'R_AL BA'R,ON DE )JfA'R,BOT - - ~

hommes qui, malgré leur mérite, ont uue destinée bien cruelle : celui-ci en csl un exemple.

CHAPIT~E XII
Épisode du si,,ge. - Caplurn tlP Ji•ois mille .lu ll·ithicns. - Leu!' horl'iblc fin S UI' les pontons. Allaqucs co11sla11lcs pal' ICl'l'C cl par mer.

Je ne puis parler que lrL'S s11ccinclcment
des opérations du siL•gc ou IJlocus que nous
rnulrnions. Les fortifications dl' Gènes uc
consistaienl, à celte épo11uc, dLL cùlé de la
terre, qu'en une sim ple muraille flanqm:e de
tours ; mais cr qui rendait la placr trl·s
susceptible d'une bonne dt'fen ·e, c'est q11'l'llc
csl enlourét', à peu dt· distancl', par d,•s
montagnes dont k s sommets el les flancs
sont garnis de forts N de redoutes. Les Autrichiens allaquail'nl constamment ces positions;
dL'S qu'ils c•n enlevaient une, nous marchions
pour la reprendre, et le kndemain ils cherchaient encore à s'en emparer ; sïls y panprraicnl, nous allions les r n chasser derechef.
Enfin, c'était une narcllc co11linuclle, a\'CC
des chances diflërcntcs, mais, en résultat,
nous finissions par !'ester mallrcs du terrain.
Ces combats étaient sou,·rnl très l'ifs. Dans
l'un d'eux, le général Soult, qui était le bras
droit de ~fasséna, grarissait à la tête de ses
colonnes le Jl/011/e-Corona, pour rcpn•nclrc le
fort de cc nonr &lt;1uc nous a rions perdu la
,·cille, lorsqu'une balle lui brisa le genou au
moment où les cnnrmis, infiniment plus nombreux que nous, dcscemlaient e11 courant du
haut de la moutagne. li étai t impossible qur
le peu de troupes que nous al'ions sur ee
poinl pùt résister à une telle aralanclic. Il
fallut donc battre en retraite. Les soldats
po1·tèrent quelque temps le général Soul t
sur leurs fusils, mais les doulcul's intolérables
qu ïl éprourait le décidèrc11L il ordo11ner q11 ·011
le dl:posàl au pied d \ 111 arbrl', 011 son frèrl' l't
u11 de ses aides de camp rrstère11L Sl'nls
auprès de lui, pour le préscrwr de la fnrl'UI'
des prc111iers ennemi:&lt; qui arrircraic11l sur lui .
lleureusemcnl, il se troura parmi ceux-ci cb
of'fi cicrs qui curent braucoup d'égards pour
leur illustre prisonnier. La capture du général Soult asanl cxalLé le courage des .\ utr:ch'r11s. ils nous poussèrent tr·ès ri,cmcnt jusqu ·au rn111· d'enceinte qu'ils se préparaient it
at taquer. 101·,qu°Lrn orage affreux vint assomhrir le ciel d'azur que nous arions eu depuis
le commencement du siège. La pluie tombait
à torrents. Les Autrichiens s'arrêtèl'Cnt, et la
plupart d'entre eux cherchèrent à s'abriter
dans les cassi11cs ou sous des arbre~. Alors le
général )lasséua, dout le principal mérite
consistait it meure à profil toutes les circonslauccs imprérncs de la guerre', parle à ses
soldats, ranime lem ardeur, et, les faisanl
soutenir par quelques troupes venues de la
ville, il leur fait croiser la baïonnette cl les
ramène au plus fort de l'orage contre lrs
.\utrichicns vainqueurs j usque-là, mais qui.
surpris de tan l d'audace, sr retirent en dcsordrc. Masséna les poursuirit si vigoureusement qu'il parvint à couper un corps de trois
mille grenadiers, qui mirent bas les armes.
...,

12 5 ..,.

Ce n'était pas la première fois que nous
faisions de nombreux prisonniers, car le total
de ceux que nous avions enlel'és depuis le
commencement du siège se montait à plus de
huit mille; mais n'ayant pas de quoi les
nourrir, le général en chef les arait toujours
l'('JJYOyés, i1 condition qu'ils· uc serviraient pas
conlre uous al'anl ix mois. Les officiers
araicnl tenu rcligicusernent leur promesse;
quant :urx malht'ureux soldais qui, re11lrrs
dans le ca1111, au trichien, i&lt;rnoraieul
l'en1raueo
r" t"llll' 11 l que leurs chefs araient pl'i pour eux,
on ll's incorporait dans d'autres réginwnls et
0 11 k•s forçait à comballrc encore contre les
français. S'ils retombaient entre 110s mai11s,
ce qui arrivait sou,·enl, nous lrs rendion~ dl'
noL!l'Cau ; on les incorporait dt•redref da11,
d'autres bataillons, et il y eut ainsi une: orandc
quantité de ces hommes qui, de leur i}J'opre
aveu, furent pris quatre ou cinq fois pendant
le siège. Le général Masséna, indigné d'11n tel
manque de loyauté de la part des généraux
i1Ulrichiens, décida celte fois que les trois
mille g1·enadicrs qu'il venait de prendre seraient retenus, ofliciers et soldats, et pour que
le soin de les garder 11 'augmcnlàl pas le scrYice des troupes, il fit placer ces malheureux
prisonniers sur des vaisseaux rasés, au milieu
du port, cl fit bra']uer sur eux une partie des
canons du mole; puis il enrnya un parlementaire au général Ott, qui commandait le corps
autrichien dcl'a11t Gènes, pour lui repl'ocher
son ruanqul• de bonne foi r l le prérenir qu ïl
ne se croyait ll'11u de donner aux prisonniers
que la moitié de la ra tion que rcccrait 1111
soldat français, mais qu'il consc11lail à ee que
ll's Autrichiens s'cntc11dis cnt arec les . \11"la1·s
0
...,,
pour que des barques apportassent tous les
jours des vi1Tcs aux prisonniers et ne les quittassent qu'après les leur a,,oir rn manger,
afin qu'on ne crùt pas que lui, ~fassé11a, se
scn·it de cc prétex te pour foire entl'cr dl•,
,·Ines pour ses prnprcs troupes. Le général
autrichien, espél'a11t r11ù111 rel'us amènerait
,\[asséna it lui rendre ses trois mille hommes .
1p1ïl complait probahlcrncut faire comlJallre
encore contre nous, refusa la proposition ph1lanthropique qui lui était faite; alors Jlasséna
exécuta cc c1u 'il a rail annoncé.
La ralion des Français se c9rnpos.til tl'u11
quart de lirrc d'un pain affreux et d'une é"ale
quantité de chair de cheral : les prisonniers
ne reçurent donc que la moilié de chacune de
ces denrées; ils 1i'a1·aicnt par conséque11t par
jour qu'un quart de livre pesant pour toute
nourriture!... Ceci arail lieu quinze jours
aranl la fin du siège. Ces pamres diables re~tè1:cnl tout cc temps-là au même régime. En
1'3111 , tous les deux ou. trois jours, le général
Masséna renouvelait-il son offre au o-énéral
cnn~mi,_ celui-~i n'acc~pla. jamais, s~it pal'
o_h~llnal:Jon, soit que I amiral anglais (Joni
Keith) ne voulùt pas consentir à fournir ses
chaloupes, de crainte. disait-on. qu'elles ne
rapportassent le typhus à honl de la floue.
Quoi qu'il en soit . les malheureux Autrichiens
h~ll'l~lienl _de rage :l de faim sur les pontons.
C était vraiment allreux!. .. Enfin , après aroir
mangé leurs brodequins, hal'resacs, gibernes

�'-------------------------

, - 1l1ST0~1.Jl

niers cl rc11d11s sur p::tro!e il r.'J)renùrc ll'S
armes contre nous, bien qu'il se fùt engagé il
les rcnl'oyer en .\Jlemag11e.
Dans les dil'ers combats qui signalèrent le
siège de Gênes, je courus de Lieu granas dimgcrs. Je me bornerai il citer les deux principaux.
J'ai déjà dit que les Autrichiens et les
Anglais se relayaient pour nous tenir constamment sous les arme·. En effet, les premiers
nous alta11uaient dès l'auJ"orc du coté de terre,
11ous combattaient toute la journée cl allaient
se reposer la nuit, pendant que la 0Jllc de
lord Keith renait nous bombarder, el Lùchait
de s'emparer du port à la fayeur de l'obscurité,
ce qui forçait la garnison à une grande surYcillance de ce coté et l'ernpèchai t de prendre
le moindre repos. Or, une nui t que le b:imbardcmcnt était encore plus violent que de
coutume, le général en chef Uasséna, prérnnu
&lt;Ju 'i1 la lueur des feux de Bengale allumés ~ur
la plage, on aperccrait de nombreuses embarcations anglaises chargées de tro}1pcs s·ara11çant Yers les mùles du port, monta sur-lt.'charnp il cheYal al'CC tout son étal-major l'l
l'escadron de ses guide~ qui l'aœompagnait
partout. Nous étions au moins cent cinquante
il deux cents caralicrs. lorsque, passant sur
uuc petite place uommée Can,pcllo, le général
en chef s'arrèla p;)ur parler il un officier qui
rercnail du port, et comme chacun se pressait
autour de lui, un cri se fait cutcndrc : &lt;&lt; Gare
la bombe! »
Tous les yeux se portent en l'air, cl !'ou
rnil un énorme bloc de fer rouge prêt à tomhm· sur cc groupe d'hommes et de cberaux
resserrés dans un très petit espace. Je me
trourais placé le long du mur du grand hôtel
dont la porte était surmontée d'un balcon de·
marbre. Je pousse mon cheral dessous , et
pfusieurs de mes roisins firent de mèmc;
mais ce fut précisément sur le balcon que
tomba la bombe. Elle le réduisit en morceaux,
puis rebondissant sur le paré, clic éclata arec
1111 bruit affreux au milieu de la place qu'elle
éclaira momentanément de ses lugubres
Jlammcs, auxquelles succéda la plus complète
obscurité.... On s'allendait à de grande
perles; le plus profond silence régnait. li fut
interrompu par la voix du général Masséna
qui demandait si quelqu'un était blessé ....
Personne ne répondit, car, par un hasard
1Taiment miraculeux, pas un des nombreux
éclats de la bombe n'al'ait frappé les hommes
ni les chevaux agglomérés sur la petite place!
Quant aux pers.onnes qui, comme moi, étaient
sous le balcon, elles furent couYertes de poussière, de fragments &lt;Je dalles et de colonnes,
mais sans avoir été blessées.
J'ai dit qu'habituellement les Anglais ne
nous bombardaient que la nuit ; mais cependant, un jour qu'ils célébraient je ne sais
LE PREillER CoXSUL FRAXCHISSAi',T LE MOXT SAIXT-BERXARD. -

.M'É.M011{ES DU G'ÉN'É'J{AL BA'J{ON DE .MA'J{BOT - - ~

qul'lle rdl', leur llollc paroisée s'apprncha de
la r illc en plein m"di et s'amusa il nous
cnroycr une grande quantité de pr..&gt;jccliles.
Celle de nos ballerics qui arail le plus d'avantage p:mr répondre à cc feu était placée près
du mole, sur un gros bastion en forme &lt;le
tour nommé la "Lanteme. Le général en chcl'
me chargea de porter au commandant de
celle batterie l'ordre de ne tirer qu'après
aYoir b:en fait JJOinter, cl de réunir Lous ses
feux sur un brick anglais, qui était 1·cm1 insolemment jeter l'ancre il peu de distance de la
Lanterne. Nos artilleurs tirèrent arnc tant de
justesse qu"l111e de nos bombes de cinq cents,
tombant sur le brick anglais, le perça dcpui6
le pont jusq u'à la r1uillc, cl il s'enfonça en
un clin d'œil dans la mer. Cela irrita tellement l'amiral anglais qu'il fil aranccr imméd:atcmenl toutes ses bombardes contre la
Lanterne, sur laquelle clics ouvrirent un feu
très riolcnl. Ma mission remplie, j'aurais dù
retourner auprès de Masséna ; mais on dit
am&lt;.: raison que les jeunes militaires, ne connaissant pa~ le danger, l'afJronlcnt a1·cc plus
de sang-froid que J IC le font les guerriers
expérimentés. Lo spcclade dont j'étais témoin
m'i11tércssail rircmcnl. La plate-forme de la
Lanterne, garnie de dalles en pierres, était
tout au plus grande comme une cour d~
moycnn~ étendue et était armée de d::iuzc
bouches il feu, d:ml les affùts étaient énormes.
Ilien qu'il soit très difiicilc i1 un navire en
mer dll lancer des bombes al'CC justesse sur
un point qui présente aussi peu de surface
que la plate-forme d'une tour, les .\nglais c11
Jirent c~pendaul tomber plusieurs sur la
Lanterne. Au moment où clics arriraicnt, les
artilleurs s'abritaie11t derrière et dessous les
grosses pièces de bois des alfùts. Je faisais.
comme eux, mais cet asile n'était pas sûr,
parce que la plalL'-forme présentant u11c grande
résistance aux bombes qui ne pouvaient s'enfoncer, elles roulaient rapidernc11L sur les
dalles, sans qu'on pùt prévoir la direction
qu'elles prendraient, et leurs éclats passaient
dessous et derrière les affüts en serpentant
sur tous les points de la plate-forme. Il était
donc absurde de rester là, lorsque, ainsi que
moi, on n'y était p::ts oblige; mais j'éprourais
un plaisÙ' aff'reux, si on peut s·exprimer
ainsi, à courir çà et là al'CC les artilleurs dès
qu'une bombe tombait, el à rernnir ensuite
avec eux aussitôt qu'elle al'ait éclaté et que
ses débris étaient immobiles. C'était un jeu
qui pouvait me coûter cher. Un canonn:er eut
les jambes brisées, d'autres soldats furent
blessés très grièvement, car les éclats de
bombe, énormes morceaux de fer, font d'affreux ravages sur tout ce qu'ils touchent. L·un
d'eux coupa en deux une grosse poutre d'affût
contre laquelle j'allais m'abriter. Cependant

je r.:stais toujours sur la pfolc-fornll', lorsque
le colonel ~louto11, qui dcrint plus tard maréchal comte de Lobau , cl qui , ayant servi sous
les ordres de mon père, me portait intérèl,
m'ayant aperçu eu passant auprès de la Lanterne, vint m'ordonner impératil'cment d'en
sortir et d'aller auprès du général en chef où
était mou poste. Il ajouta : « Yous êtes bien
jeune encore, mais apprenez r1u'à la guerre
c'est une folie de s'exposer à des dangers inutiles ; seriez-vous plus al'ancé lorsque rnus
vous se1·iez fait broyer une jambe, sans ?u'il
en résultùt aucun avantage pour 1·otre pays?&gt;)
Je n'ai jamais oublié celle leçon, dont j'ai
remercié depuis le maréchal Lobau, et j'ai
sourcnt pensé il la dilférenc.:: 11u 'il y aurait eu
dans ma destinée si j'eusse eu uuc jambe
emportée il l'ù3c de dix-sept ans !...

CHAPITRE XIII
lluuaparlc fram:hil le Saiut-llcrual',l. - llasséua traite
de l'é,•acualio11 de la place de Gènes. - ,la mission
aupl'és tic Ilouaparle. - llalaille de )laPengo. l\cluur tians ma famille. - Extrême proslralio11
morale.

La ténacité coura~euse aYC&lt;.: laquelle Mas~éna
a1·ail défondu la Yille de Gènes allait aroir
d'immenses résultats. Le chef d'escadron
Fra11ccschi, cnl'oyé par Masséna auprès du
premier Consul, était panenu, tant en allant
qu'en revenant, à passer de nuit au milieu de
la flotte ennemie. li rentra i1 Gènes le 6 prairial, en disant qu'il aYait laissé Bona parle descendant le grand Saint-Bernard à la tète de
l'armée de réscn·c!... Le feld-maréchal Mélas
était tcllcrncnt conl'aincu de l'im11ossibilité de
conduire une armée il travers les Alpes que,
pendant qu'une partie de ses troupes, sous le
général Ott, nous bloquait, il était parti avec
le surplus pour aller, i1 cinquante lieues de
là, attaquer le général Suchet sur le Yar,
pour pénétrer ensuite en Prorencc, donnant
ainsi au p1·cmicr Consul la facilité de pénétrer
sans résistance en Italie ; aus~i l'armée de
résen c était-clic entrée à Milan avant que les
Autrichiens eussent cessé .de traiter son existence de chimère. J,a résistance de Gènes arail
donc opéré une puissante diversion en f'arcur
de la France. Une fois en Italie, le premier
Consul aurait désiré venir ati plus tôt secourir
la brave garnison de celle place, mais il fallait
pow- cela qu'il réunit toutes ses trcupcs, ainsi
que les pièces d'artillerie et de munitions de
guerre, dont le passage à travers les défilés
des Alpes éprouvait de grandes difficultés. Cc
retard donna au maréchal Mélas le temps
d'accourir de Nice, avec ses principales forces,
pour s'opposer au premier Consul, qui dès
lors ne pourait continuer sa marche sur Gênes
avant d'avoir battu l'armée 3utricbicnne.

Tableau de DAVID. (Musée Je Versailles.

GENÉRAL DE

(A suivre. )

et mème peul-être quelques ca&lt;lancs, ils
moururent presque tous d'inanition! ... li n'en
restait guère que scpl à huit cents, lorsque,
la place ayant été remise à nos ennemis, les
soldats autrichiens, en entrant dans Gênes,

coururent \'ers le porl cl donnèrent 11 manger
à leurs compatriotes aYeC si peu de précaution, que tous ceux qui aYaient surYécu
jusque-là périrent. ...
J'ai rnulu rapporter cet horrible rpisode,

d'aLord comme un nournl exemple des calami tés ·que la guerre entraine après elle, et
surtout pour flétrir la conduite et le manque
de bonne foi du général autrichien, qui contraignit ses malheureux soldats faits prison-

"

MARBOT.

�Louis X1V - ~

Louis XIV
La personne - L'éducation. - Le« moi» du roi
Par Ernest LAVISSE, de l'Académie française

III. -

Le &lt;! moi &gt;&gt; du Roi

Louis XlV - el cela csL Yisible dès ses
premières paroles el ses premiers geste
met donc simplement en lui-mème le p1·incipc
et la fin des choses. li saYait probablement en
gros les longues théories savantes écri Les par
les gens &lt;l'Église e"t par les gens de loi sur
l'excellence du pouvoir royal, mais il n'avait
que faire de celle érudition. JI croyait en luimème par un acte de foi. S'il a prononcé la
parole : « L'État c'est moi &gt;&gt; , il à voulu dire
tout bonnement : cc Moi Louis qui vous parle&gt;&gt; .
Ce « moi », qui domina tout un siècle cl
lui donna sa marque, est le produit d'une
longue histoire." En Louis XIV, la race des
Capétiens et la race des Habsbourg, nobles,
antiques et lasses, on~ douné une dernière
fleur, superbe el gral'C. li était le petit-fils
d'Henri IV, mais aussi de Philippe II, l'arrièrepetit-fils d'Antoine de Bourbon, mais aussi de
Charles-Quint. Il était de France, mais d"Espagne tout autant et mème darnntage. li ne
ressemblait pas à son père, gentilhomme français, maigre et svelte; il était, comme sa mère,
1-(ras, posé, grave. 1i le sérieux continu n·est
de chez nous, ni celle naturelle hauteur, ni
l'ordre hiératique imposé à la Cour, dont Anne
d'Autriche regrettait la confusion el le sansgène, ni la distance du Roi au reste des
hommes, ni le mélange de luxure cl de dé1·0Lion, ni lc_go111·erncmeut par le cabinet cl par
les bureaux, ni l'aml.Jition de paraitre dominer
l'Europe, ni la politique de se mèler à toutes .
les affaires, ni la lotalr &lt;'O nfusion de l'État cl
qe la religion. où semble ri1Tc le som·euir des
auto-da-féd'.\.ragon ou deCas~lle, ni Ycrsailles
enfin domicile, comme l'Escurial, d'une majesté qui s'isole hors de la vie: communo pour
n'habiter qu'avec ellc-mèmc. Sans doute, on
ne penl prétendre calculer arec précision les
effets de la très certaine, mais obscure force
de l'hérédité. Il ne faudrait pas oublier pomtant que les rois sont fils de leurs mères aussi.
Les fils de Catherine de ~Iédicis furent d'é,idenls Italiens sur le Lrùne de France. Au reste,
à y regarder de près, on verrait que peu de
rois de France furent des Français 'l'éritables.
C'est d'Espagne-Autriche, semble-t-il, plus
encore que de France, que Louis XIV a reçu
son orgueil énorme, inuaisemblable, pharaonique; mais des circonstances historiques
françaises ont éYrillé et surexcité en lui le
sentiment alari&lt;1ue.
Son premier soure11ir précis le Jernitreportl'r
à Saint-Germain, au moment oü sa mère,
quittant le lit de mort de Louis XIII, s'en vint

à sa chambre cl s'agenouilla devant lui pour
C! saluer son fils cl son Roi ». Deux jours après,_
cc fut le voyage à Paris sous l'escorte des sup_erbes corps de la l\Iaison du Roi el de la
ngblcssc chevauchan t en grands atours, la
devancée des carrosses parisiens jusqu'à Nanterre, l'adoration, à la porte Saint-llonoré, du
Corps de ville agenouillé, un peuple grouillant
dans les rues ou juché sur les toits, el l'immense acclamation : &lt;! Yirc le Boi )J , et le cri
des femmes : &lt;! Comme il est beau! &gt;&gt; Deux
jours après, le petit enfant, porté i1 bras 'par
le capitaine de ses gardes et précédé par les
hérauts d'armes, entre au Parlement. Il est
déposé sur le tronc; entre sa mère el lui, uuc
place Yide marque la distance; dernnt lui, des
huissiers se tiellllent à genoux. La Heine le
lève du lrone, el il assure cc son » Parlement
de c&lt; sa bienveillance ». Le Chancelier vètu de
la robe pourpre et tenant à la main le morlier
« comblé d'or », s'agenouille devant lui et
prend ses ordres. Cc fut pour Louis XI\', il
l'ùge où les enfants regardent les marionnettes,
le lever de rideau sur la vie. On lui reproche
d'avoir toujours été roi, jamais Liomme, mais
il ue pouvait distinguer en lui-mèmc l'homme
cl le Roi, lui qui s'est connu -roi toujours. La
royauté lui était naturelle, c'était sa nature
mèmc.
Le premier autographe que nous ayons de
lui est la copie d'un modèle d'écriture :
cc L'hommage est clù aux rois, ils font tout cc
fJlÙ leur plait. i&gt; Il n'a pas entendu dirc,aulrc
chose au tcmps·dc son éducation. li a passé
par les épreures de la Fronde, mais les insurgés criaient : &lt;! Vive le Roi tout seul! »
Les injures de quelques écrivains, il ne les a
p~s L:onnucs. Partout oü il paraissait, c'étail
un triomphe. Quand la Cour se rendit en Normandie au conuuencement de l'année 1650
pour y arrèter les menées du parti des princes,
&lt;! l'aspect du Roi » arrangea toutes chose~.
&lt;! On disait que, si la Reine voulait conquél'it·
tous les royaumes de l'univers, clic n'aurait
qu'à en faire faire le tour au Roi, juste assez
de temps pou1· le montrer. i&gt;
Après la Fronde, un désordre demeurai t
dans les esprits ; la foi monarchique était
obscurcie par les récents souvenirs et par le
mauvais gouvernement du cardinal, mais elle
attendait le moment de reparaître en tout son
éclat.
La destinée s'étai t accomplie. L"ancien régime de la ~'rance n'avait laissé qu' un délabrement de ruines, la dernière rérollc arn.it
été misérable; l'idée d'une roi-au lé surreillée
par des magi~trals el lcmpéré~ par d1'S résistance:,, y aYait péri. 1l ne restait à la nation
d'autre moyen de s·estimcr elle-même et de

l'anliquité païenne 1 • Les hommes du moyen
âge ont admiré ,la Yaillancc du héros qui. terrasse l'adversaire, ils ont aimé et chanté les
gestes de l'épée; mais ils n'élevaient point des
&lt;"olonnes ni des arcs de triomphe, ils ne sculptaient pas des trophée ni des médailles à
perpétuer des visages, ils nt' graraicnt pa, dans
la pierre ou le bronze des catalogues de di:rnill's. Ils ne dressaient pas des effigies sur

►

s'admirer que de s'cslirncr cl de s'admirer en
le Roi, par qui elle était représcutéc. Elle voulut
qu'il fût plus gi-and f[UC les plus grands rois,
plus puissant potentat que les potentats des
autres. L'amour-propre de nos pères faisant de
nécessité vertu el gloire, la perfection de l'autorité monarchique leur scqibla un priYilèg-c
de la France. lis se vantaient que le Jloi Jùt
&lt;( vraiment cmpl'!reu1· dans son royaume, puisqu'il n'y reçoit aucune loi que celle de ses
ordonnances», cl que, seul des monarques, il
ne rend d'autre raison des choses r1uc celle-ci :
&lt;! Car Lei est notre bon plaisir. JJ
Le perpétuel Lra,,ail humain sur l'idée de
Dieu conduisait alors i1 presque confondre la
monarchie dirinc et la monarchie humaine, la
royauté étant la dirinilé projetée en image
pa.i·mi les hommes. li est répété très souvent
en eflè t par des voix diverses, des voix huguenotes comme des voix catholiques, que le Roi
est l'image de Dieu. Mème on pourrait se demander i cc n'est pas plulo{ Dieu qui se
modèle sur le Roi : C! Le Dieu du xl'll• siècle
fut une sorte de Louis XIV image el suzerain
de l'autre. La même rérnlulion renom·cla le
Ciel el l'État. Les saint locaux el indépendants
du moyen ùgc s'effacent cl se subordonnent.
comme les seigneurs féodaux cl libres, pour
former une cour d'adorateurs.... Les superstitions diminuent. La religion purifiée cl
pompeuse offre le spectacle le plus correct cl
le plus noble 1• &gt;&gt; Les deux cultes, celui du Tioi
cl celu.i de Dieu. unis dans u11c intimité profonde, donnent i1 qui le pratique une règle
lrè simple de Loule la l'ic : riHc docile sous
la puissance de Dieu qui est Dieu, cl du Roi
qui est son image. Le Hoi , comme Dieu, fait
cc qui lui plait. Ses plus grandes fautes, les
plus grandes misères de ses sujet ne troublent
p;is plus la foi en la mon!lrchie q uc 1'inlempfrie ou la peste ne déconcerte la foi en Dieu.
Cel étal de consc~ence convenait au temps où
la résistance à l'Eglise el à la royauté, sorties
ensemble du péri l des révoltes, était impossil.Jle. Le senlimcnl religieux el le loyalisme
mettaient une belle parure à ce renoncement
de l'intelligence et de la rolonté.
Enfin l'homme s'est plu en tous temps à
inrenter des ètrcs ~upérieurs d'humanité,
comme pour se relerer de sa faiblesse. Les
anciens avaient leurs demi-dieux; des philosophes d'aujourd'hui rêl'cnl d'un surhomme
qui asserrirail l'humanité, mais en qui elle
serait exaltée. L'ancienne France al'ail son
surhomme. r1ui était le f\oi.
Cc Roi, elle le roulait glorieux. Un certain
srn limcnt de la gloire nous étai t revenu de
1. Il. Taiue, La Fonlai11e el ses fables, Paris, 1861,
pp. 217-18.

où défilent les dos courbés dC's vaincus, les pour Sa Majesté quelque chose dïll ustrc cl de
trophées des armes conquises, les médailles grand ». Les écrivains 1•oulaient dans le maitre
arec les inscriptions laudatiYes, les statues sur de la grandeur. Les senitcurs du Hoi, Colbert,
haut piédestal, les renommées qui jellcnt des Lourois, Lionne, voulaient faire grand. Cc fut
couronnes cl so11f'fie11l des dithyrambes dans donc un enthousiasme el une adoration sitùl
leurs lrompcllcs, cl l'orgueil 1;aïcn de ,-irrc qu'on aperçut en Louis XI \' la po sibililé d'un
d~n_s la mémoire dC's hommes par la gloire. Au Louis le Grand. On se le figure plus beau
mil1e11
du. xrn• sit•clc, l'amour de la 0o-Joirc cnco1·e qu'i l n'est ; l'œil des contemporains
.
passionnai t Ioule la France, c·esl-h-dire trois snrrlèrc sa taille, s'éblouit de sa majesté.

'

Cliché Rra un, Clément

M ARIAG E DE L OUIS

X[V

.

ET DE M ARIE-T IIÉRtSE o'AUTRICHE. -

T,1blea11 de L E liRc,&lt;. _

etc••.

(Musée .Je Versailles. )

les places publiques ; les statues des rois et
des grands gisaient humblement sur les tombes
basses dans l'attente du jour où la trompette
de l'ange annoncerait la résurrection et le
jugement dernier. Toute la vie future était en
Dieu, el la gloire réservée à Dieu, à Notre-Dame
et à ses saints. La Renaissance nous a ramené
les arcs de triomphe où les héros modernes
sont ,•ètus ou nus à l'antique, les bas-reliefs

ou quatre cent mille personnes, clercs, nobles,
gens de robe, élerés par les jésuites cl les
collèges des uniYersités. Il était célébré en rcrs
français et en vers latins, il inspirai l le Lhéàtre
cl le roman, et la pompe des fètes décoratives
où le Roi s'habillait en soleil el les princes en
héros.
:
Un grand règne était allend u et prédit. La
chaire chrétienne annonçait qu'il se &lt;! remuait

même quand il le YOil en robe de chambrn 0 11
jouer au billard. li y a comme une conspiration uniYcrsclle à lui rnuloir du génie. La
grande puissance et autorité de Louis Xl\'
viennent de la conformité de sa personne arnc
l'esprit de son temps.
li fut un amant de la gloire. li a déclaré
cet amour à toute occasion : cc L'amour de la
gloire ra assurément devant tous les aut1·es

1. Une gravure mise au frontispice d'une traduction
d'un traité de Hobbes représente un géant sortant â
mi-corps d'une montagne, couronne en tête, l'épée
tians la main droite, la balance dans la main gauche.

Son buste et ses deux bras sont couverts d'une infinité
r ersonnages to~l petits, hommes, femmes, gens
d eg:füe entassés. Voir , _dans Lacour-GaJel, l'Education
politique ... loul le Livre Il « la theorie du pomoir

P. Janet, Histoire de la science poli~ique, 2• édition,
2 vol. , Pam , 1887, les quatre premiers chapitres dn
linc IV.

•

I. -

HISTORIA. -

F se. 3.

d?,

r oyal chez les contemporains de Louis XIV », el daus

�1l1ST01{1.JI - - - - - - - - - -- - - - - - - - - - - - ~ - - - - - - - - - ' - - - - - -- - - - 6
dans mon àme. » li le compare da11~ Sl'~ mémoires au vrai amour :
« ... La chale11I' de mon ùgc et le Msir l'iolc11l que
j'avais d'augmenter mH rrputation me donnaient 1111c
très forte pa~sion ,!'agir, mais j'éprou,·ai dès cc mo/ mc11l ql1C l'amour de la idoi,·c a les mêmes &lt;lélicalcsscs,
ri, si j'ose dirr, le· mèmcs timidités &lt;1uc les plus
le11drcs ptts~ions, car autant j'al'ais d'Hrdcur pour me
signaler, autanl a\'ais-jc d'appréhension de l'ailli_r, t;t
,·rgardanl comme uu grand malheur la honte qu, sui t
lrs moi11cll'CS fou tes, je l'Oulais prendre dans ma con1l11itc les der11iè1·rs p1·éct1ulions.... Je me trouvais 1·ctar1lu et p1·cssé prc que ,·gaiement par un seul et même
dt'sir de gloirn. •

li voult11, dans cette concupiscence de gloire,
aussi forte en lui que celle de la chair, ètrc
oforieux comme Auguste, le protrcteur des
lettres, comme Conslanlii1 cl Théodose, les
protecteurs de l'Église, c?n:imc Justinien'. ,1~
lé«islatcu r ; il fau t, pensait-Il, (( de la rnr1ete
d:ns la gloire n. Mais il avait, tou t jeune,
&lt;( une secrète prédih,ction pour les armes 1&gt; ,
qu'il déplorera dans la confession suprèmc :
« ,J'ai trop aimé la guerre. 1&gt;
Ponr lui el pour ses contemporains, la gloire
des armes csl plus b elle, plus roplc c1ue les
autres: &lt;( la qualité de conquérant est cstim~e
le plus noble et le plus él~nS des Litres_&gt;&gt;. _Lin
roi fait la «ucrrc par fonction, par desunat.Jon
si l'on pc~1t dire. Quand il conclut la paix,
Louis Xl Vse Yan te que son &lt;( amour paternel »
pour ses sujets ait préralu sur sa « propre
ofoire »; ses sujets l'en louent comme d'un
~acrifi ce cl d'un bienfait méritoires, el lni ,
pom marquer que la guerre est bien sa chose
à lui, les remercie de leur (( assistance 1&gt;. Toul
admire el célèbre la gloire des armes, le
Te Deum des égli es, les odes des poètes,
l'art des peintres, des architectes el des sculpteurs. DeYant lcs pein tres, les sculpteurs et les
poètes, qui attendent son geste, le roi pose.
Épuisés de louanges, ils le prient de suspendre
la pose un moment :
Grand roi, cesse ile "ai11crc ou jl! ccssr d't\cril'c....

Ce fatal orgueil et cell? passion de _la gl~!r~,
une seule force les aura1l pu contenu·, c ctail
la religion ; mais, par la religion comme la
comprit Louis XIV, 1'01·gueil fut aggral'é.
Le jeune Roi n'était pas encore &lt;( dévot»
e11 1661. Il ne paraissait pas mème qu'il dùt
le devenir. li était lout à la gloire, au lrarnil,
à l'amour et aux fètes . li allait de Pari à
Saint-Germain, à Chambord , à Fontainebleau,
à \'crsaillcs, délaissant de plus en plus, en
allcndant qn'il le quillàt et le rcniàt, Paris
que la Fronde al'ait déshonoré. Le premier été
passé it Fontainebleau, aprrs la mort du cardinal, fut délicieux. )ladame de La Fayette a
raconté. ces journées, où la toute jeune Com
s'en allait par la forèt se baigner à la riYièrc,
puis rc1·enait au chàteau ; les dames à cheval,
habillées &lt;ralamment, avec mille plumes sm
o
. d
·leurs tètes, étaient accompagnées du Roi el e
la jeunesse. Après souper, on montait dans
des calèches, cl on allait se promener une
partie de la nu it autour du canal, au bruit
des violons langoureux. Pendant celle promenade du soir, le Roi &lt;( s'allait mettre près de
la calèche de La Vallière, dont la portière était
abattue, el comme c'était dans l'obscurité de

la nuit, il lui parlait avec beaucoup dl' commodité ». Pour La Vallière, la première des
mai'Lrcsscs déclarées, le Roi donna à Ver~ailles,
alors 1111 petit chàtcau dans un petit endroit,
la fètc des « Plaisirs de l'Ile cn('hantée n, qui
dura neuf jours au printemps de l'année 1664,
cl fut éblouissante et singulière. Molière y fut
le figu rant principal ; monté sur un char allégorique, il représenta le dieu Pan, le plus
paicn de Lons }es Dieux ; il célébra dans la
(! Princesse cl't,;lidc 1&gt; le droit d'aimer à torl
cl à lravers :
Dans l't,ge oü l'on est aimahle,
Rien n'est si beau que d'aimer ....

Enfin, le jeudi 12 mai, il donna les trois premiers actes de Tartuffe, celle comédie sacrilège
qnc la Compagnie du Saint-Sacrement travaillait à faire abolir. Le roi de France allait-il donc
se perdre dans la compagnie des libertins?
Il n'y pensa pas une minute. Sans doute, il
n'aimait pas à èlre contrarié dans ses amours,
el il n'était pas instruit en religion el jamais
ne s·y instruira; mais sa mère el ses confesseurs lui avaient donné des habitudes pieuses,
il récitait ses prières le matin .et le soir, il
égrenait son chapelet, il entendait la messe
Lous les jours, il écoutait a1·ec attention des
sermons longs cl nombreHx, el déjà il exigeait
des jeunes courtisans la bonne tenue à la chapelle et l'apparence dt' la dérnlion. Il avait,
d'ailleurs, pour aimer la religion, de ces raisons personnelles, qui, sans brnil, sans débat,
inaperçues par la conscience, conduisent les
personnes. a naissance avait été un miracle,
que le Roi Louis XIll cl la Heine Anne, après
de longues années stériles, obtinrent par des
,·œux et des prières. On l'a surnommé Dieudonné. En reconnaissance de sa venue, la reine
.\nnc a dédié l'Eglise du \'al de Gràce « A
Jésus naissant et à la \ïergc Uère ». On lui a
dit tout cela, comme aussi qu'il esl le Roi très
chréLien et le fils ainé de 1'8glise. Ces choses
a"réablcs
à entendre, il les a crues. Il ne dot/le
0
pas qu'il ne soit béni entre tous les hommes
cl le plus proche de Dieu.
Le voisinage de Dieu negènail pas Louis :\IV.
Les prètrcs hù disaient qu'il était homme et
poussière, mais il ne les croyait pas. Euxrnèmcs le croyaient-ils? li leur entend-ait dire
aussi qu'il était !'image de la dil'inilé: &lt;( 0 rois!
l'Ous ètcs comme des Dieux! 1&gt; Il a exprimé
par des maximes singulières comme celle-ci
ses dernirs envers Dieu : &lt;! Dieu est infiniment
jaloux de sa gloire. Il ne nous a peuL-ètre faits
si grands qu 'afin que nos respecls l'honorassent
daYan Lage. n Il établit donc sans embarras,
arnc une sincérité évidente, entre Dieu et lui
le régime de la réciprocité. Il croit q1ie Dieu
a besoin de lui dans une certaine mesure.
Après qu'il a raconté ses premiers succès, il
ajoute qu'il se sentit obligé de le remercier. li
énumère toute une série d'actes de sa gratitude : règle adoptée pour réduire &lt;( les gens
de la Religion Prétendue Réformée Il aux
termes précis de l'Édit de Nan les, interdiction
d'assemblées huguenotes, aumoncs faites aux
pam res de Dunkerque pour les ramener au
caLholicisme, démarches auprès des Hollandais
""1

I3o \.\.. .

en fal'cur des catholiques de Gueldre, di~1wrsion des « communautés où se fomente l'esprit
de nourcaulé des jansénistes 1&gt;. Voilà, d'u1w
part, une paul're idée de Dieu, que le Roi
suppose troublé par la passion de la gloire,
Lo11t comme un misérable mortel, et, tfaulrr
parl, une hanlc idée de soi-même, cL, par la
combinaison de l'une et l'autre, un redoutable
pro"ramme, qni sera suil'i pendant tout le
0
règne
..\lais Louis XI\' veut encore que 1·on
ache qu'à l'occasion du juhilé, (( il a sum
une procession à pied , accompagné de ses
domestiques ». Tl semhic croire q uc Dieu, au
haut du ciel, penchant sa tète blanche, a regardé, non sans quelque plaisir d'amourpropre, le roi de Francl' St' donner la peine de
celle marche à pied.
De la beauté, de la l'igneur, de la gràce, un
naturel point méchant, un sens juslc cl droit,
l'amour du métier, l'idée noble du dcl'oir
professionnel cl l'applicaLion à cc devoir ; mais
une éducalion de l'espri t à peu près nulle,
une éducaLion politique insuffisante et corruptrice; puis cl surtout cette religion, cette
passion de la gloire, cet orgueil, ces legs du
passé pesant sur une personne après tout
ordinaire el qui ,i'a pas en elle de quoi faire
contrepoids à celte lalalité puissante et lourde;
cette personne en péril d'èlrc pervertie : péri l
que l'égoïsme ne de~•icnnc une adoration de
soi, que le sens juste el droit ne soit aveuglé,
que l'amour du métier el l'application au
devoir ne soient détournés des fi ns sérieuses
cl !!l'andes
vers les satisfactions d'orgueil pur,
0
que la prudence ne soil réduile à s'employer
en précautions et artifices pour préparer 0 1,
réparer les imprudences; péril d'une conduite
et d'une politique en rne de dithyrambes cl
d'arcs de triomphe, - tel s'annonçait, charmant, inquiétant, celui qu ·on appellera le
grand Hoi. Cc surnom, il fanl le lui l?i~se1:,
mais il est remarquable que personne n ail dit
que Louis XIV fut un grand homme. Il l'sl
crrand comme roi, comme officiant de la
~oyaulé. Les gloires des ancètres, la richesse,
la fortu ne cL la beauté de la France le revèlcnt
d'une splendeur qu'il porte comme le vèlcmcnt qui lui est nalmel. Du culte dont il e~~
l'idole, il est le grand prèlre croyant, de 101
tranquille, impeccable dans l'accomplissC'rncnt
des rites. Cc n·esl pas en vain qu'il s'csl proposé de montrer, comme il a d_it, &lt;! qu'il y a
encore un roi au monde ». ~on seulement
pour son temps, où les rois onl imilé son
palais, sa Cour, sa per"onnc, son ges_le, tout
son air, mais pour tous les temps, 11 est le
type de ce personnage qu'on appelle le 'Hoi. li
est un document el un témoin d"éclat clans
l'histoire de la puissance monarcbir1ue, qui esl
au si celle de l'aptitude étonnante des hommes
à l'admiration el à l'obéissance. Mais, dépouillé
de la ro)·aulé, il esl un &lt;( bonnète homme »:
comme il y en anit beaucoup en cc Lemps-l_a
à la Cour el à la Yillc. Ni La Bruyère ne fa1L
allcntion à lui, ni Saint-Simon.

•

ERNEST LA VISSE,
de l'A cadimi'e fr.rnçaise.

La Femme au

ll
Le Mariage.
Généralement le mariage de la jeune fille
e faisait presque immédiatement au sortir
du couvent, arec un mari accepté et agréé
par la famille. Car le mariage était a,·ant tout
une affaire de famille, un arrangement an gré
des parents, que décidaient de considérations
de position cl d'argent, des com·enances de
rang et de fortu ne. Le choix était fait d'arancc
pour la jeune personne, qui n'était pa consultée, qui apprenait seulement qu'on allait
la marier très prochainement par l'occupation
oü toute la maison était d'elle, par le mouvement des marchandes, des tailleurs. par
l'encombrement des pièces d'étoffe, des' 0eurs.
des dentelles apportées, par le travail des
couturières à son trousseau.
De la cour qui lui était faite, de l'amabilité
que dépensait un jeune mari pour sa fiancée,
nous a,·ons, dans les comédies, le Lon léger,
l'impertinence cavalière et pressée d'en finir.
« Ab! remerciez-moi, - di t-il, - vous êtes
charmante, cl je n'en dis presque rien .... La
parme la mieux entendue.... Vous al'ez là de
la dentelle d'un goùt qui, cc me semble....
Passez-moi l'éloge de la dentelle... . Quand
nous maric-t-on 1? »
Et encore ~lcrcicr aceuse-L-il d ·une grosse
illusion ou plutôt d'un impudent mensonge historique les auteurs comiques du temps pour
montrer sur le théàtre une cour, si peu filée
qù'elle soit, faite par l'homme à la jeune fille
qu'il doit épouser, quand chacun sait que les
filles de la noblesse cl mèmc celles de la haute
bourge:oisie restent au courent jusqu ·au mariage cl n'en sortent que pour épouser 1 . Au
reste, sur le lrain expéditif des unions du
Lemps, sur lem· mode d'arrangement cl de
conclusion entre les grands-parents, sur le
peu de part qu'y avaient les goùts ou les
répugnances de la jeune fille, il existe un
curieux document, parlant comme une scène,
vif comme un tableau, et qui va nous donner
une idée complète de la façon dont le mari
était présenté à sa future femme, et du temps
r1u'on laissait à celle-ci pour le connaitre,
l'aimer et se fai re aimer; c'csL le récit du
mariage de Mme d'Houdctot.
1. Théâtl'C de )larirnux. Le Petit-/Jlaitre col'l'ig,'.
2. Lire dans les Tablr.aux des Alœurs du temps,
par de la Popclinièrc, le récit d'une entrevue au
pm·loir d'un coment d'un homme présenté avec une
jeune fille qui doit de,·cnir sa ffmme sous huil jours.
La mère dit à sa fille : « Tout csl con\'enu cuire illl l'l
moi; il n'y a plus qu'à signer les articles, qu'il l'flu,

XVI/Je siècle

.\1. de Rinville est venu proposer it )1. de au milieu du froid et de la gène de ces deux
Bellegarde un mari pour sa fille .\fi mi, dans familles entièrement inconnues l'une à l'autre,
la personne d'un de ses anièrc-cousins que l'on signait les m·ticles. Pendant la lecture, le
l'on dit ètre un très bon sujet. Comme M. de marquis d'lloudetot remettait à Mlle de Bl'llcBellegarde est un excellent père et qu'il ,·eut gardc comme présent de noces cieux écrins de
avant tout que le jeune homme « plaise à sa diamants dont la l'alcur restait en blanc dans
fille ». - c'était une phrase c1ui se disait, le contrat, laute d'avoir eu le temps d'l'n faire
on prend jour ; cl Mimi ayant élé bien pré- l'estimation .
venue, parce qu'elle a l'hahitudc de m' jamais
Toul le monde signait; on se i11ellail i1
faire atlcnlion à personne, l'on l'a diner chez table, et le jour de la noce étai t fixé an lundi
.\!me de Rinvi llc, où l'on Lrnurn tons les suivant 3•
Rinville cl tous les d'lloudetot du monde.
A cette union improvi~c qui nous 1·epréTout d'abord la marquise d'Iloudetot em- sente si nettement le mariage du dix-huitième
brasse toute la famille 13ellcgardc. On se met . siècle, 11llc de Bellegarde n'opposait pas plus
à table. Mimi est à coté du jeune d' Houdctot. de résistance que les autres jeunes filles du
)1. de Ri nvillc et la marquise d' lloudetot s'emtemps. Elle s'y laissait aller, elle s'y prètait
parent de M. de Bellegarde ; et au dc~scrl on complaisamment comme clics. La grande jeucause tout h:mt mariage.
nesse, l'enfance presque, l'àgc sans forces et
Le café pris. les domestiques sortis : &lt;( Te- sans volonté oü l'on mariait les jeunes filles,
nez! - dit bral'cmcnt le vieux .\I. de fünville, l'affection sévère, la tendresse sans épanche- nou sommes ici en famille, ne traitons ment, sans fami liarité, qu'elles trouvaient
pas cela avec tant de mystère. 11,ne s'agit que auprès de leurs mères, la crainte de rentrer
d'un oui ou d'un non. )Ion fils rous con,·icnl- au couvent, les pliaient à la docilité, les déciil ? Oui ou non; et à votre fille oui ou non de daient à un consentement de premier moumème, voilà l'item. Notre jeune comte est vement et qu'enlevait la présentation. D'aildéjà amoureux ; ,·otre fille n'a qu'à voir s'il leJ1rs c'était le mariage, et non le mari, qui
ne lui déplait pas, qu'elle le dise.. .. Pronon- leur souriait, qui les séduisait, qui faisai t
cez, ma filleule. 1&gt;
leur désir et leur rève. Elles acceptaient
Là-dessus, ~fimi rougit. Et Mme d'Escla- l'homme pour l'état qu'il allait ll'ur donner,
vclles cherchant it arrêter les choses, deman- pour la l'ic qu 'il devait leur ourrir, pour le
dant qu'on laisse le temps de respirer : «Oui, luxe et les coquetteries qu'il de,·ail leur perreprend M. de Rinville, il va.u t mieux traiter mettre. Et cette même Mme d'HondPlol l'ad'abord_les articles; et les jeunes gens pen- vouera un jour, un jour qu'elle sera un peu
dant cc temps causeront ensemble. - C'est grise du vin bu par son YOisin de tablcDiclcrol;
bien dit, c'est bien dit. » L'on passe, sur ce elle laissera échapper la pensée de la jeune
mot, dans un coin du salon. Et voilà )I. de fille et son secret dans cette confession naïve :
Rinrillc annonçanl que le marquis d'Houdetot &lt;&lt; .Je me mariai pour aller dans le monde, cl
donne à son fils 18.000 livres de rentes en voir le bal. la promenade, l'opéra t'l la coXormandie, et la compagnie de caralerie qu'il médie• .. .. 1&gt;
lui a achetée l'année d'avant : voilà la marUne autre lemme, Mme de Puisieux, répéquise d'IJoudctot qui donne « ses diamants tera cette confession de ~[me d'Houdclot en
qui sont beauxet tant qu'il y en ama ». ~f. de con,·cnant que devant la lcntalion d'une IJerBellegarde riposte en promettant 500 .000 li l'res li nc bien dorée, d'une belle li,•rée, de beaux
pour dot, et sa part de succession. Et l'on se diamants, de jolis chevaux , elle aurait épo usé
lève en disant : « Nous voilà Lous d'accord. l'hornmp le moins aimable pour avoir la b&lt;'rSignons le contrat ce soir. Nous ferons publier linc, les diamants, mettre du rouge cl dl'~
les bans dimanche; nous aurons dispense des mules 5.
autres, et nous ferons la noce lundi. »
A l'église retentissaiL une ou deux fois" :
Chose dite, chose faite. En passant, l'on di- &lt;( Il y a promesse de mariage entre /faut et
sait au notaire le projet de contrat, on allait faire Puissant Seigneur ... et Haule el Puissante
partdu mariage à toute la famille, et l'on re- Deinoiselle... fille mineure, de celte palombai tcbez M. de Bellegarde, où le soir mème, 1·oisse ... 1&gt; tandis que la gravure du temps,
fianccl' ensuite et ,ous mener à l'église. Je ne compte
pas \'Ous laisser plus de cinq à six jours clans cc
cou ,·cnl; pendant ce temps-là que je vous clo1111e
encore, il faut que vous trouviez bon que le comte
de ... vienne tous les jours dans cc parloir passer
une heure avec vous afin que vous vous connaissiez. o

, 3.. llémoires et Corrcspo11clanec de lime d'Épinay.
1 ans, 1818, vol. 1.
4. 1Jémoires, corl'espondance el ouvrages inédits de
Diderot. Pal'is, 181'1, vol. l.
5. Conseils à une amie, pa,· madame de P... Pa1·ù, 1 i49.
6. )lémoircs de la Jlépubli,1ue des lellt'es, vol. 26.

�111STOR,.1A

L.ll

A l'issue de la messe dn jour. les deux
Saint-Eustacbe, à une
appelée à encadrer d'un peu de poésie tous Molé' dans l'écrlise
0
.
tamillcs se réunissaient dans un grand repas.
messe
de
minuit,
éclairée
de
lustres,
de
giles actes de la l'ie, jetait en marge des lettres
oi1 la plaisanterie du temps assez vive, salée
&lt;le faire part ses allégories mythologiques 1 . randoles, de bras, de six cents bougies, - une
d'un reste de gaieté
·.\rrivait la veille
gauloise, jouait brudu mariage. La faLalemcnl avec la pumillr cl les amis 1·cdeur de la mariée.
naic11t visiter, a&lt;l miLà aussi, la poésie
rer, tri tiq ucr la corsr
répandait
en épitbabeille 2 à laquelle rien
lames dont les meilne manquait que la
leurs allaient prendre
uomsl', remise à la
place dans les Merfiancée, comme nou,
c:ures, les Nouvelles
le rnrnns par uni•
secrètes. Puis, d"orgrarn;·c d'Eiscn. dans
dinaire, les époux
un joli sac, cl &lt;le la
prenaient congé : car
main à la main, par
il était d'usage d'aller
le fiancé après la céconsommer le marémonie du contrat•.
riage dans une terre.
Le jour de la céléLa mariée, c'était enuraLion ~u mariage,
core une habitudr asla mariér, grand('sez suivie, embrassait
ment décollelér, ayant
cbaque femme conYiéc
des moucbes, du rnuà sa noce, lui donnait
"C cl de la fleur d'oun sac et un éventail ;
"ranger, l'ètuc d' une
et, cela fait, partail
robe d'étoffo d'argent
avec son mari 1 •
«amie de nacre l'L de
Au delà de ce mo"brillants, portant dl's
ment, en tout aulre
souliers de mème
temps, l'histoire r t
étoffe. avec des rosetlrs documents s'artes i, diaman ts\ était
rètcraient.
conduite par deux
Mais l'art du dixcbe,·alicrs de main.
huitième siècle n'eslL'annonce du départ
il pas un art indiscret
pour l'églisr l'al"ait
par excellence qui ne
arrachée à son mirespecte point de mysroir : &lt;&lt; clic entrait
tère dans la vie de la
dans le' temple ; clic
femme, et qui semperçait un amas de
bl c n'avoir j a mai
peuple qui rclcntiss~it
trouvé de porte ferdP ses louanf(rs cl
mée dans un appardont elle ne perdait
tement? li ne _nous
pas une syllabe ; elle
fera pas gràcc du couprononçait un 011 i
cbcr de la mariée 8 ; et
dont clic ne senlait ni
l'oici, dans une jolie
la force ni les obligagouache, la jeune femtions ". » Parfo is ,
me en déshabillé de
pour étaler plus de manuit, un genou sur la
L ' ACCORD DU MAR IAGE. G,·aµure de R OBER~ G ,\ILLARD, d'après Etse:-i,
gnilicl'IICl', on cboicouche entr'ouverte,
sissait par rnnilé la
les ycu x baignés de
nuil pour celle célC-.
pleurs;
son
mari
à
ses
g~n~ux, à ses pieds,
bralion. L(' maria~l' avait lieu, comme celui messe qu i taisait tenir cent hommes du gucl
~emblc
l'implorer;
une
su11·ante
la soutient et
6
de la fille de Sam uel ficrna,·d arec le président au porlail •
t. La Bihliolheque nationale !Cabinet de~ cslam~cs_)

a consrrvé les deux prcmic,·s b,lfcts_ 1mp1:11nese11voyes a

Paris c11 11:;tpoura1111oncerunccëlebral1011 de maria!l'e.
sont les IHllcls de 11mcde Pous, el de la marqu,s_c
,1,. Caslrll,111r. Jusf1uc-li1. dit \laurepas, on donnait a,:,s
aux p&lt;1rc11ts pt11· UIIC visite ou pa1· un billet rnanusu1l.
,le pussl'tle plusieurs lettres de (aire part ,lluslrncs
du ,lix-huili,•mc sièct,,.
Le billet de l'airn part ,1'u11 mariage eu même temps
que lï 11ritation à la Jië11édielion nuptial~ rst c11corc.
e 11 t ï6U. écrit à la main. 11 est entoure d u11 cnca_tlrcmeul de pahnie,·! arec, en., haut, un ~u\el, ou
lïl vmm allume les cierges de I epoux cl de, 1epomc
eu· tu11iques; en . bas, des Amours encha111cnl le
Temps avrc des gmdandes de ,·os?S.
Qucl11uefois, il .Y a lettre_d; l'a,!·c pai'L du n~ar,agc
cl lcllre d'invitation à la bcncd1cllon nuptiale. routes
deux soal imprimées.
,
,
,
.
La lctt1·e de faire pao'l est orn cc en tete_ d une v1gnclle où deux fianc~s, da11s le goût des ,Peht~s figures
des Idylles de Berqu111, se p1·esse11t au pied tl un autel
dit l'Amour lient une couro1111c.
Cc

Voici le texte de la lcllrc de foire part :

M.

Al.
.
l'honneur de vous faire part du Atl1rwge
de M. avec
L'invitation à la bé nédiction nuptiale - sortant dP;
chez le sieur Croiscy, rue Saint-André-~e_s-Arls, &lt;1u1
tient divers billets d'invitation et de Y1s1le, - est
entourée d'un très joli catlre rocaille,_au ha?t duquel
à une guirlande est atla~hé _un_ médaillon ou des colombes se becquètent. L 11w1lal!on porte :
Jlf.
l"o,is êtes prié de la pai·t de

,u.

ftf.
(afre l'honneui·d'assisterà / a 8 éne'd"iclwn

nuptiale de ,11
avec A}
,
q ui leu1· sei-a donnée ce . , ·I 16 , . a .
heures du 111ali11 en l'Eglise va1·01sswle.
Un billet de la fin du siècle, sortant de _chez ~cmaisons, peintre, rue Galande, ~t où se voit en tete
un enfant nu, un hochet à la mam dans une corbeille

de ll~urs, annonce ainsi la nai · ance de l'enfant :
AI.
'I
J'ai l'honneur de vous (afre part del ieul'ettx
accottChemenl de mon épouse.
.
la Mère et L'Enfant se portent bien.
Le
'
J'ay Cho1111ew· d't,t_1·e
.
2. Adéle cl Thêo&lt;lorc, ou Lellres sur I cducallon.
Patis, 1i82.
.
.
~- L'Accord du Mariage, par Eisen , gral'c par
Gaillard.
1 · I'
4. Les Co11 Lcmporaincs, ou A,·entures des .P us JO 1cs
femmes de l",\ge présent, ·t i80, vol. O. La JCUne fille
du grand monde ne se mariait pas toujour? en bl~n~.
La galei-ie des Modes el Costumes f,·ançais dess~nes
d'ap,·t s 11ature et puLliès c!1ez Esn_au~ ~• Rapilly,
nous montre une jeune mar,ce mencc a 1autel ~a(15
une grande robe sur moyen panier, une robe en pekm
bleu de ciel garnie de gaze et de neurs blanches.
5. Les Nouvelles Femmes. Ge_nève, 1761.
6. Journal hislorique de Barb(Cl', vol. 2.
7. Mémoires de Mme de Genlis, rnl. 2.
•
8. Dans le grand, le trés grand monde, pcut-etre

FE.MME .JIU XY111" S1ECLE

l'cncouragt', pendant qu'une au tre chambrière
tient l'éteignoir lcré rnr les bougies &lt;les bras
de la glace' . Qu'on se rass ure pourtaut : le
peintre a 1111 peu arrangé la scène pour le
d1·amatifJUl' et l"c!Tet. Didrrot rendra la Yérité
au tableau en ne prètant à l'innocence qu'une
seule larme, en la montrant, lorsqu'elle va
1·crs le lit nuplial, sans femmes de chambre,
n'ayan t point la honte de rougir dcrnnt son
sexe, soutenue seulement par la Nuit t .
Le séjour &lt;les époux à la campagne était
comt. La femme revenait 1·ite à Paris. ~lillc
choses J'y appelaient. Elle al'ait à rendre ses
l'isitcs, à prmdrc possession de sa position, à
jouir de Sl'S nou1•eaux droits. Elle était impatiente de faire rnir &lt;! son bouquet et son chapeau de 11ouvelle mariée 1&gt; à l'Opéra. La
coutume, à Paris, dans le grand monde,
obligeait pres11ue une jeune femme à ne pas
laisser passer la semaine de son mariage sans
se montrer à !'Opéra arec tous ses diamants•.
Il y avait mème un jour choisi pour y paraiLre, le vendredi, et une loge spéciale allectéc
aux mariés titrés et de condition, la première
loge du coté de la reine. Puis, anrnt tout,
l'impatience était vive chez la femme d'ètrc
préscntéo à la cour.
La présentation, queUe grande affaire! Elle
al'ait pour la femme l'importance d'une consécration sociale. Elle lui donnait sa place,
elle la faisait asseoir dans le monde, à son
rang; clic la sortait de celle situation douteuse, équivoque mèmc aux yeux de la cour,
de celte demi-existence des femmes non présentées et n'ayant point eu cc rayon de Versailles qui semblait tirer la femme des limb~s.
Et quel jour solennel, le jour de la présentation! Aime de Genlis nous en a gardé toute
l'histoire. Il faut l'Oir Mme de Puisieux la
faisant coiller trois fois, et à la troisième fois
n'étant pas encore tout à fait contente, tant
une coiffure de présentation demande de
talent, de travail, de patience. Mme de Genlis
coi!Tée, c'est la poudre, c'est le rouge; puis le
grand corps avec lequel on veut qu'elle dine
pour en prendre l'habilude. A la collcretlc,
une discussion sans fin s'engage entre la maréchale d'Estrées et ~hne de Puisieux; quatre
fois on la met, quatre fois on l'ôte, quatre
fois on la remet. Les [emmes de cbambre de
la maréchale sont appelées à décider : la maréchale triomphe; mais cela n'arrèle point la
discussion, qui dure encore tout le diner. On
passe à la fin de la toilette, à la mise cl u panier
el du bas de la robe. Puis arri l'e une grande
répétition des révérences que Gardel a apprises;
et ce sont des conseils, des rema1·crucs, des
critiques sur le coup de pied donné par
)Imc de Genlis dans la queue de sa robe,
lorsqu'elle se relire à r eculons, coup de pied
que l'on trouve trop théâli'al. Puis enfin, au
moment du départ, c·est enc"orc du rouge
foncé que Mme de Puisieux tire de sa boite à
mouches et dont elle rougit tout le Yisage de
Mme de Gcnlis4 •

Imaginez au lendemain &lt;le la présentation
celle jeune femme s·avançant sur· telle scène
du·grand monde dont la nouveauté l"élJlouit,
l'étourdit, effrayée par le public, étonnée par
celte société qui la regarde, et au Lrarers de
laquelle elle marche d'un pas hésitant, comme
en un pays plein de surprises. La Yoilà encore
ignorante, ingénue, obéissant aux timidités de
son sexe et de son éducation, aux insti11cls de
son caractrre, réscnéc, modeste, ind ulgente,
douce aux autres, laissant échapper Lou les les
naï1·etés naturelles de son àgc, de son l'spril,
de son cœur ; la l'oilà avec cette contenance
un peu gauche, arec cet em barras r1ui ne se
dissipe point aux premiers jours, a1·cc celle
maurnisc gràcc de l'innocence qui fait sourire
les l'icillcs femmes ; la l'Oilà a1·cc cc petit air
effarouché, l'air d'un petit oiseau qui n'a
encore appris aucun des airs qu ·on lui siffle 5 ;
la 1·oilà faisant de petits sons qui n'aboutissent
à rien, mettant un quart d"hcure à reYenir à
elle après une rél'ércnce, ne sachant à peu
près rien dire, rien jouer, 11i rien cacbcr, pas
mèrne un commencement de tendresse conjugale, le dernier des ridicules ! C'est alors
que par toutes ses l'Oix le siècle l'al'cr'lit, la
reprend, la conseille et lui fait la leçon avec
son persiflage : :Écoutons-le : ,, Comment! il
y a six mois que le sacrement \'Ous lie, et
vous aimez encore votre mari! \'otrc marcbandc de modes a le mème faible pour le
sien; mais l"OUS êtes marquise .... Pourquoi
cet oubli de \'Ous-mèmc lorsque 1·otre mari
est ausen t, et pourquoi vous parez-vous lorsqu'il 1·crit•nt?... Empruntez donc Je code de la
parure mod(•rne; \'Ous y lirez qu'on se pare
pour un amant, pour le public ou pour soimèmc .... Dans quel tra,·ers allicz-\'Ous donner
l'antre jour? Les chevaux étaient mis pour
vous mener au spectacle ; 1·ous comptiez S\Ir
votre mari, un mari français! Youlicz-1·ous
donner la comédie à la comédie mème? ...
Gardercz-rous longtemps cet air de résrrre si
déplacé dans le mariage? Un carnlicr 1·ous
trou\'C belle, rnus rougissC'z ; ou nez les yeux.
Ici les dames ne rougissent qu'au pinceau ....
t,;n l'érité, Madame, on 1·ous perdrait de réputation. Eh quoi! d'abord une antichambre à
faire pilié, des laquais qui se croient à Jlfonsietw comme à Madame, qui imaginent qu'ils
ne sont en maison que pour travailler, qui
ont un air respectueux pour un honnète
homme à pied qui arrin·, qui tirent une
montre d'arg('nt si on demande l'heure, des
laquais sans figure et qui sont de trois grands
pouces au-dessous de la taille requise ! ... Vons,
Afadarnc, on rnus trouve levée à huit heures :
si vous sortiez du bal, rnus seriez dans la
règle. Et r1uc faites-l'ons? 1·ous ètes en conférence a1·cc votre cuisinier et votre maitre
d'hotel.... Enûn il vous sourient que vous
al'CZ une toilcllc à faire. AJais que ,·ous en
connaissez peu l'importancr, l'ordre et les
cleroirs ! Vous n'avez que dix-huit ans cl rnus
y èlcs sans hommes, on y \'OÎl deux femmes

qu e rous ne grondez jamais, La première
garniture qu'on rnus présente est préciséml'nl
celle qui rous convient. La robe que l'OUS
a rez demand1(e , l'Ous la prenez elleclil'emcnt. ... Le diner so11nc et vous roilà dans
la allo de &lt;"Ompagnic lorsque la cloche parle
encore. :'\"y avaiL-il plus de rubans à placC'r ?
liais quelle e~t la surprise de tout le monde?
YotrP maitrr cl"holcl rient annoncer à Jlon.~ieu1'
&lt;1u 'il est scrri .... ,~près la table vous roulûtcs
pousser la co111·crsalion. Songez que mus èles
il Paris. L't•nnui appela bientot le jeu; je 1·ous
vis bàillcr, et c'était la comète! un jeu de la
cour. A propos, il m'est ren•nu qu'on la ,jouait
depuis quatre jours lorsq ue l'0US dcma11dàles
ce que c"étail. Cnc bourgeoise du Marais fit la
mème question 11• mème jour .... On étala
pour intermède les sacs à ouvrage. Qu ·est-cc
qui sortit du 1·0Lre? des manchettes poli!'
rotrc mari. Sera-cc donc en vain r111e laFra11cc
aura inl'cnté les nœuds pour distinguer les
maifis de condition des mains roturièn ·s '1•••
\'ous vous placez sans avoir dit aux glacl's
que vous ètcs à faire peur, &lt;1uc· rous èll'S
fai te comme une folll' .. .. 'Yous allrz aux Tuileries les jours d'oprra et au Palais-Ho~·al h
autres jours. Yous faites pis, on vous y l'Oit
le matin.... On croirait que vous ne cherchez
la promenade que pour hicn vous porter. l~t
lorsque l'Ous y parai-st•z aux. jours marqués
et aux. heures dfrcn les. comment ètcs-1·ous
mise? l'aune de 1·0s dl'nlellcs est à ci111pia11tc
écus.... Que fai irz-l'ou · dimanche dernier
dans l'Otrc paroisse, à dix heures du matin?
Déjà babillée! Et qui le croira? san~ sac!
l~st-ce ainsi? Est-cc à dix heures? Esl-ee dans
sa paroisse qu'une lemme de condition en tend
la messe? Est-il bien \'l'ai que vous assis lez
aux rèpres? Le marquis de '** vous rn ac(' uSe,
en disant que rous faites ridiculc1m•11l 1·0Lre
salut. On pourrait rous passer qurlr1ue, sermons, mais janrnis ce11x r1ui conrrrlis,('nt :
une jolie femme est failc pou r les jolis sermons : ils s'annoncent assez par l"al"llt11•11ce
des équipages et le prix cb chaise~. 11 est
ignoble de s'édifier pour dCllx sols.... » Et
ainsi continue la raillerie, l'inslructio11 sur
tout cc qui manque il la jeune femme. Quoi?
point de gràCt"S it s'rffrayer d'une souris,
d'une araignée, d'nnc mouche! point de gràccs
à se plaindre du mal que l'on sent! point de
gràccs à se plaindre du mal que l"on 11e sent
pas ! Point mèmc de gràccs d'ajustement :
des robes de goùt, il est 1Tai, mais les garnitures ne sont pas de la Duchapt. Pui un
panier dont le diamètre est tronqué d'un
pied, et qui n •est pas de la bonne faiseuse ;
de beaux diamants, mais ils ne ont pas montés par Lempcrcur. Et les gràccs du langage,
quelle pauHeté! La jeune femme ne parlet-ellc pas al'CC la dernière des simplicités?
Polll' les gràces de caprice, c'est encor&lt;· pis :
elle est là-dessus d'une misère ! Si die a
demandé ses -chel'aux pour les six. heures, on
la voit en carrosse à six heures; le jeu qu'elle

seulement choz les princes, un usage cons&lt;'rré de
l'ancienne galanterie exigeait du marié quïl n"cnlràt clans le lit de sa femme que le corps complètement épilé; c'est ainsi -&lt;JUC ~r. le duc d"Orléans,
au témoignage de li. de l'alcnçay qui lui donna

lume 2.

la chemise, se présenta dans le hl de )!me de
)lonlcsson. 11émoires du règne de Louis XVI, vo-

2. Œunes de Diderot. Salons d'exposi tion ,te lï67,
Belin, 1818.
3. Journal historique de Barbter, vol. 3.
4. Mémoires de :Ume de Gr nlis, vol. ·t .
5. Lcllrcs de la marquise du Deffand, 1812. rnl. l

1. Le Coucher de la Mariée, peint par Baudouin,
gravé par Moreau.

�111STORJJ! --------------'--------:c---------- -----------------=-- ~
a proposé, elle le joue réellement ; la personne
qu' cl le a reçue si bien hier, elle l'accueille
encore aujourd'hui. Bref, elle est toujours la
mèmc, elle a de la suitr, de la constance :
cela 1•~l du dernier uni, - un mol qui dit
tout en ce Lemps elqui condamne sans appel 1 !
Dans celte leçon ironique donnée aux ridicules de la jeune fomme, il y a, caché sous la
satire. le code des usages du Lemps, la constitution secrète de sl's mœurs, l'idéal de ses
modes sociales.
Au milieu du mensonge aimable de toutes
choses, sous lcciel des salons et le firmament
dès plafonds peints, entre ces murs de soie
aux couleurs célestes ou lleurics répétées par
mille glaces, sur ces sièges où se dessinent
les lacs d'amour, sur la marq uetcric des parquets, au centre de cc petit musée de raretés,
de fantaisies, de petits chefs-d'œuvt·e, de
bijoux cl de fantoches répandus dans les
appartements,' à la campagne mèmc, dans ces
jardins qui ne sont plus &lt;]Ue terrasses, berceaux, escaliers, amphithé.Hres, bosquets, la
femme romprait toute harmonie si elle ne se
dél'aisait de la simplicité Pl du naturel. Dans
ce ~iècle de remaniement universel , d'enchanLcm1•nt général, pliant tout ce qui est matière à l'agrément factiCt.• d'un style à son
image, refaisant jusqu'aux aspects de la terre
cl les arrangeant à son goût, meltanl partout
aulour de l'homme et dans l'homme mème,
j11sr1u·au fond de sa pensée, la com·ention de
l'art, la femme est appelée à èlrc le modèle
accompli de la conrenlion, l'enfant de l'art
par excellence. li faut qu'l'lle prenne tous les
accords de ce trmps el de cctt{l société, qu'elle
atteigne à toutes ces gràces artificielles, &lt;1 gràces de hasard fol'll1écs après coup, que la
vanité des parenls a commencées, que l'exemple cl le commerce des autres femmes arance,
qu'une étude personnelle arrire à finir 2 • »
Oes grâce · de mode, le monde en demandera
à Loule sa personne, à son habillement, à sa
marche, à son geste, à son attilttdc. li exigera
d'elle, dans les riens mème, celle distinction,
celle perfection de la manière r1u e cherche cl
pour uil, sans pouvoir jamais l'atteindre,
l'i111ilation de la bourgeoisie. li lui imposera
cclle charmante comédie du corps, les penchcnwnts de tête, les sourires négligrs, les
rengor gements d'ostentation, les œillades, les
morsures des lh rl'S, les grimaces, les minauderies, les airs mnlins3, et ce jeu de
1'1:wntail sur lequel Carracioli a presque fait
un traité: l'éventail, que l'on voit jouer sur la
jom·. sur la gorge, arnc nnc si jolie prestesse,
donl le cli cli annonce si bien la colère, dont
l'allée cl la Yenuc, comme une aile de pigeon,
marque si bien le plai ir. E:t la satisfaction,
dont le coup mig11onnonwnt · donné arec un
Finisse::: donc rcul dire tant de choses! Et
que d'autres coquette1·ie~ ü apprendt'e : la
façon de s'adonisN. de se moucheter, de se
brillanter, de se présenter, de saluer , de

manger, de boire en clignotant des ye ux. de
se moucher • !
Façon, physionomie, son de 1·oix, regard
des yeux, ,:tégance de l'air, affectations, négligences, recherches, sa heauté. sa tournure,
la femme doit Loul acquérir r i tout l'l'cc1·oir
du monde. Elle doit lui demander S&lt;'S L'xprcssions mèmes, ses mots, la langue 11011rclle
qui donne un éclat, une 1·irncité il la moindre
des pensées d'une 'femme. Accoutumé il tout
vouloir embellir, à Loul peindre, 11 Lout colorier, à prèter au moindre gcsle une impression d'agrément, au plus pl'Lil sourire une
nuance d'cncl1antrmcnt, le sièclr rcul qtw lrs
choses, sous la parole de la fcn 1111r, se subliliscnt, se spiritualisent. se dil'inisrnl. Étonnant! miraculeux .1 divin! ce sonl les épithèLes courantes de la causcrir. 1;11c langue
d'extase cl d'ex.clamalions-, une langut' qui
escalade les superlatifs, entre dans la langue•
française cl apporte l'enflure à sa sobrirti . On
ne parle plus que de gnîces sans nombre, de
perfections sans fin. A la moindre fatigue,
on est anéanti; au moindre contre-temps, on
est désespùé, on esl obsédé p1'odigieusement.
on est suffoqué. Dé~irc-t-on une chose? On c11
est folle à perdre le boin el le manger.
Un homme déplai't-il? C'est itnhomme àjete,·
par les fenêtres. A-t-on la migraine? on est
d'une sottise rebutante. On applaudit à tout
rompre, on loue à outrance, on aime à miracle 5 • Et celle fièvre des expressions ne
suffi L pas : pour èLrc une femme c1 parfaitement usagée &gt;&gt; . il est nécessaire de zézayer,
de moduler , d'allcndrir, d'efféminer sa 1·oix,
de prononcer , au lieu de pigeons et de choux,
des pizons cl des sou.x 6 •
Mais ce n'est point seulement le personnage
physique de la femme que la société change
ainsi cl modèle i, son gré d'après un type
conventionnel : elle fait dans son être moral
une rérnlution plus grande encore. A sa l'oix,
à ses leçons, la femme réforme son cœm· cl
renoul'cllc son esprit. Ses sentiments natifs,
son besoin de foi, d'appui, de plénitude, par
une croyance, un dél'oucmenl, la règle dont
l'éducation du couvent lui avait donné l'habitude, clic dépouille toutes ces faiblesses de
son passé, comme elle dépouillerait l'enfance
de son ùmc. Elle s'allège de toute idée sérieuse, pour s'élcl'Cr à ce noL1vèau point de
vue d'o ù le monde considère la vie de si haut,
en ne mesurant ce qu'elle renferme qu'à ces
drux mesures : l'ennui ou l'agrément. Repoussant ce qu'on appelle &lt;1 des fantômes de
modes Lie cl de bienséance », renonçant à
toutes les religion , à toutes les préoccupations dont son ~exe avait eu en d'autres siècles
les charge , ks pratiquc.s, les Lristesses assombrissantcs, la femme se met au niveau cl au
ton des 11011rcllcs doctrines: el elle arrive à
afficher la facilité de celle ~agesse mondaine
qui np l'Oit dans l'exis tence humaine, débarrassée de toute obligation sérère, qu'un grand
droit, qu'un seul but providentiel : l'amu-

semcnl ; qui nr rnit dans la femme, dllli1Tée
de la servitude du mariage, des habitudes du
ménage, qu ·un ètre dont le srul dcl'oir est de
mcttrn dans la société l'image du plaisir, de
l'offrir el de la donner à Lons.
Le mari auqu('I la fami lle jetait brn~q11emenl lajeunt' fille, ccl homme aux hras dnqud
elle tombait n'était pas toujours le mari répugnant, gros financier ou vieux seigneur, le
Lypc com·c•n11 que l'imagination se figure rt se
de~sine assez volonlil'rs. Le plus sourent la
jeune fille rencontrait le jrunc homme charmant du temps, quelque joli homme frotté
de façons el d'élégances, sans caractère, sans
consistance, étourdi, l'Olagr, cl comme plein
de l'air léger du siècle, un être de fri1·olité
tournant sur un fond de libertinage. Cc jeune
homme, un homme après tout, ne poul'ait se
dél'cndrc aux premières heures d'une sorte
de reconnaissance pour celte jeune femme,
encore à demi 1·ètue de ses voiles de jeune
fille, qui lui rél'élait dans le mariage la nou\'Cauté d'un plaisir pudique, d'une volupté
émue, fraiche, inconnue, délicieuse. Ct'pcndanl des tendresses jusque-là refoulées s'agitaient cl tressaillaient dans la jeune femme.
Elle était lroublée, Louchée par je ne sais quoi
de romanesque. Elle croyait entrer dan ce
rère d'une vie tout aimante, toute dévouée
qui avait tenlé el charmé au couvent son imagination enfantine. Le mari , de son côté, flallé
de tout ce lrarnil d'une petile tèle qui e
mo11tail, de celle fièvre charmante de sentimenls dont il était l'objet, le mari se laissait
aller à cette jeune adoration qui l'amusait; el
il encourageait avec indulgence le roman de la
jeune femme. Mais quand toutes les distractions des premières semaines du mariage.
présentations, ,~sites, petits voyages, arrangements de la vie, de l'habitation, de l'a1cnir.
étaient à leur fin , quand le ménage rcl'enait
à lui-mèmc el que le mari, 1·etombanl sur sa
femme, se trouvait en face d'une espèce de
passion, il arrimit qu'il se trouvait tout à
coup fort effrayé. li n'al'ail point pensé que sa
femme irait si l'ile cl si loin : c'était trop de
zèle. Homme de son ~iècle, mari de son
temps, il aimait amnl Loul &lt;1 le petit el
l'aimable des choses ». Que renait faire la
passion dans son ménage? li n'y avait point
compté. Elle ne conrnnait ni à son caractère.
ni à ses goùts. Elle n'était point t'ai te d'ailleurs
pour les gens nés cl élevés commè lui . htis
quelle terreur, quelle gène, qu elle aLteinle ü
sa liberté, 11 son plaisir, l'aLLachemcnL exalté,
jaloux, inquiet, les mines, les bouderies, les
exigences, les interrogations, les espionnages,
l'inquisition à toute heure, les scènes, les
larmes, les déclamations! L'ennui de la découl'ertc était grand chez 1111 homme marié
déjà depuis quelques mois cl sollicité, au plus
tard, à la fin ou premier , parla vie de garçon
qu'il avait enterrée à un souper de filles,
tiraillé par ses vices de jeune homme, par les
soul'enirs, l'appétit des ricillcs habitudes. la

·I. lfogale llcs morales. l,011d1·es, •1755. /,e l/re à une
dame a11g laise.
2. (F.uvres complètes de Marivaux, 178 1, vol. 9.
Pièce détachée.
:;_ Le Livre à la mode, nouvelle édition 111(11·-

queléc, polie el vemissée. En Europe, 100070060.
4. Le livre des quatre couleurs. Aux quatre cléments, 44!14.
5. Le P~pillotage, ouHage comic1ue et moral. A
/lotlerdam, 1iGï. - Le Grelot, ou les etc.. etc.

Lo11d1·es, 1781. - Angola, histoire indienne «vcc
privililgc du Grand Mogol, 1741.
6. Lettres rècréatives et morales sur les mœu,·s dn
Lemps à M. le comle de *;c;,, par l'au(cur de la Convcrsàlion a\'eC soi-même. Pa1·is, 1768.

LA

LE COUCHER DE LA MARIÉE.
G1·avure de MoRF.AU L E JEUNE, d'après B Auoou1N,

•
-w\/1

135 ""'

'F'EJlf.iJŒ .JIU

xrm· S1ÈCLE

�- - 111S TOR._1.Jl

-------------:---------------~-----;-;-----~

monolonic. d·un bonhl•ur qui n'étaiL p.is relevé
dl' coquinerie !
Un peu honteux, cl toul cela l'échauffait, il
Lâchait C'Cpcndanl d'ètrc poli aYcc cc grand
amour de sa pctilc fe mme, el il ses plainll•s
il répondait a\'Cc une ironie càlinc el une
indillërencc apitoyée, prenant le ton dont on
use arec les enfants pour leur faire entendre
qu'ils ne sont pas raisonnables . Puis il se
fai sail plus rare auprès d'eUe; il disparaissait
un peu plus apparemment chaque jour de la
maison conjugale. La femme alors, la nui t, à
l)Uatrc heures du matin, brisée d'insomnie et
écoulant sur son li t, entendait rentrer le
carrosse de )lonsieur ; cl le pas du mari ne

Ycnait plus à sa chambre : il montait à une
potitc chambre, auprès de Jà, rp1i lui donnait
la liberté de ses nuits et de ses rentrées au
jour, parfois, comme il arrirnit alors, à la
sonnerie de l'Angelus. Le matin, la femme
aLLcndai t. Enfin, à onze heures, )lonsir u1·
faisait demander cérémonieusement s'il ponYaiL se présenter. Reproches, emportements,
attendrissements, il essuyait tout a\"CC un
persiflage de sang-froid , ]~aisance de la plus
parfaite compagnie. La femme au sortir de
pareilles scènes se tomnaiL-cllc Yl'rs ses
grnnds-parents? Elle était Lout étonnée de les
voir prendre en piLié sa petitesse d"esprit, et
Lrailer ses grands chagrins de misères. Sur la.

figure, dan5 lt&gt;s parole,; dt• sa mère, il lui
semblait lire qu'il y avait une sorte d'indécence :1 aimer son mari de celle façon. Et au
bout. de ses larmes, clic trouvait le sourire
d\111 beau-frère lui disant : &lt;&lt; Eh bien! [ll'Cnons les choses au pis : quand il aurait une
maitresse, une passade, que cria signific+il '!
Vous aimera-t-il moins au fond i » A ce mol,
c'étaient de g1·ands cris, un déchirement de
jalousie. Le mari sm·1·enaiL alors et glissait t'II
ami ces paroles à sa femme : « ll faut ,·ons
dissiper. \'oyez le monde, cntrelenez des liaisons, enfin ,·il'CZ comme toutes les femmes de
rntre ùge. » Etil ajoutait doucement : «C'l'st
le seul moyen de me plaire, ma bonne amie. &gt;&gt;
E DMOND ET JULES DE

GONCOURT.

Talleyrand
Rue Saint-Florentin , il y a un palais el un
égoul.
Le palais, qui est d"unc noble, riche et
morne archilcctnre, s'c L appelé longtemps :
Hôtel de l'In(antado; aujourd'hui on lit sur
le fronton de sa porte principale : llàtel Talleyrand. Pendant les fJ tulranle ans ()U'il a habilé rctlc rue, l'hotc dernier de cc palais n'a
pcul-èlrc jamais laissé Lomber son regard sur
cet égout.
C'était un personnage étrange, redou té et
considérable; il s·appelai L Charles-Maurice de
Périgord ; il était noble comme ,facbiarcl,
prèlrc comme Gondi, défroqué comme Fouché, spirituel comme Yoltairc et boiteuxcomme
le diable. On pourrait dire que tout en lui
boitait comme lui ; la noblesse qu'il arnit
faite servante de la république, la prètrise
qu'il amit trainée au Champ de ~fars, puis
jetée an ruisseau, le mariage qu'il arait rompu
par vingt scandales et par une séparation rnlontaire, l'esprit qu'il déshonorait par la bassesse.
Cet homme amit pourtant la grandeur ; les
splendeurs d9s deux régimes se confondaient
en lui ; il ét.-1it prince de Vaux, royaume &lt;le
France, et prince de l'empire français.
Pendant trente a,1s, du fond de son palais,
du fond de sa pensée, il arnit à peu près
mené l'Europe. JI s'était laissé tutoyer par la

rérnlulion et lui aYait souri, ironiriucrnent il
est n ai, mais elle ne s'en étail 11as aperçue.
11 a rait approché, connu, obsen·é, pénétré,
remué, retourné, approfondi , raillé, fécondé,
Lons les hommes de son temps. Loutcs les
idées de son siècle, et il y aYait eu dans sa
vie des minutes 011, tenant en sa main les
quatre ou cinq ftls formidables qui faisaient
mournir l\ 111i1-crs cirilisé, il arnit pour pantin
Napoléon 1er, empcrcm des Français, roi d'Italie, protectèur de la confédération du Rhin,
médiateur de la confédéraLion suisse. Voilà à
quoi jouait cet homme.
Après la révolution de Juillet, la vieille
race, dont il était grand chambellan, étant
tombée, il s'était rctrou1·é debout sur son
pied et arnit dit au peuple de 1850, assis,
bras nus, sur un tas de paYés : Fais-moi ton
ambassadeur.
Il. avait reçu la confession de Mirabeau et
la première confidence de Thiers. li disait de
lui-mème qu'il était un grand poète et qu ï l
arait fait une trilogie en trois dynas ties :
acle Jer, l'Empire de Buonapai·le; acte Il",
ln maison de Bourbon; acte me, la maison
rl'Orlea11s.
Il avait fait tout cela dans son palais, et,
dans cc palais, comme une araignée dans sa
toile, il avait successircmenl attiré cl pris
héros, penseurs, grands hommes, conqué-

rants, rois, prin('rs, empereurs, Bonaparlt•,
Sierès, i\lmc de Staël, Chalcaubriand, Brnjami~ Constanl, .\lex.andre dt' nussie, Guillaume
de Prusse, François d'.\.ntl'iche, Louis X\"l ll ,
L0tùs-Pbilipp(', loulcs lt'S mouches dorél's et
rayonnantes qui bourdonnent dans l'histoire
de ces quarante clernii.·res années. Tout cet
étincelant essaim. fasciné par l'œil profond
de cet homme, arait sncccssi,·ement passé
sous celte porte sombre qui porte i rrit sur
son architrave : Hon,LTA1,1,EYRA:10.
Eh bien, arnnL-hier 17 mai 1858, cet
homme est morl. Des médecins sont l'Cnus et
ont embaumé le cadarrc. Pour cela, à la manière des Égyptien , ils ont retiré les entrailles du ventre et le ccrl'cau du crànc. La chose
faile, après avoir Lransformé le prince de Tallcyrand en momie et cloué celte momie dans
une bière tapissée de salin blanc, ils se sont
retirés, laissant sur une table la cen elle,
cette cen elle qui a mit pensé tant de 1:hoscs,
in piré tant d'hommes, construit tant d'édifices, conduit deux ré,·olutions, trompé ringt
rois, contenu le monde. Les médecins partis,
un ,,alet est entré, il a ru ce qu'ils al'aient
laissé : Tiens! ils ont otùilié cela. Qu'en
faire? Il s·est S011\"en11 qu'il y arni t un égout
dans la rue, il )' csl allé, cl a jeté le cerrca11
dans cet égout.
Finis rermn.
VICTOR

,,, 1 36

,,.

HUGO.

La vie amoureuse
de François Barbazanges
da11g!' . Quand un de ces messieurs ,·enaiL il la · )Jars. au c0ll\"t'llt des Ré&lt;-ollets; crllc du mardi
Caslanièn', - c·était le nom du peti t chàleau, de Pùqncs, autour de la Yilie; celles dt&gt; la
Il était parlaitcmcnt Yrai que · François - il u·ou1·ait )1. de Phclletin dans sa basse- Fète-Dieu, des Rogations, celle enfin de la
Barbazangcs fuyait les femmes, et non pas c0nr, &lt;'haussé de housraux comme un paysan, Lunad&lt;', aLLiraient tout Il' penplr des cam- ·
seulement celles du commun, mais les plus coiffé d·un bonnet de nuit fort salcc-t Yètu d' un pagne_ et déchainaient an traYers de la Yille
déliealcs cl les plus aimables. Gardait-il ran- pourpoint il l'ancienne mode.... füis, en re- srpl ou huit mille clwéLirns ebantanl, priant.
cune à toul le sexe des insolences que l11i rnnchc, madame de Phclletin faisait honnrur à braillant, mangeant et faisant pirr encore.
CPrtain jour de la Fètc-Dicu , madame dt•
avaient faites, en son !Jas ùge, Margot la Cha- ses hùtrs pal' un grand étalage de prctinlai lles
brelle et les Pcschadour? Conservait-il, pour et dt' falbalas fanés. Elle UC' manc1uait pas de Phcll &lt;'lin , pcneht:,, sur un halcon de la plat&lt;·
une prin1·1•ssc de roman, les prémices de sa leur ofTrir quelque pùlisseri(• on ronl1L11rc cl des Oules, regardait défilrr les jeunes gens du
jcnncss&lt;' ? Était-il né indiflërenl et mélan.co- des liqueur douces fabriquét's an logis. Les collège, C'inq cents jeunes bourgeois et gentil ·liqnr, comme le feu roi Louis Xlll '! ... Pir rrc méchantes langues disaienl qnr la lih1iralilé de hommes, Yèlus dt• lr11rs plus beaux habits cl
Broussol lui-mème ignorait IC's secrètes pen- celle dame égalait l'a1·arict' de son mari. :\e portant chacun unP chandC'llc de cire du poids
sées de son ami. J,oin des salons et des ruelii's, possédant guère que ses altrai-ts, elle en t1Lait d"une lilï'c. Pom Jairl' honneur à Dieu cl it
ses créatures. C'llo al'ail mis unC' robe en satin
dont sa mère était encore la fleur et l'orne- fort génfrcusc.
cramoisi,
un p!'l1 surannée mais fort hrillanlt•.
Les
seuls
plaisirs
de
1
·rlle
pauYn'
créature,
menl, François n'aimait que les lil'res, le luth
et la promenade aux déserts affreux de Brach - les seuls du moins qu ·t•lle arnuàt , - c·é- rehaussée de point d'Espagne, et très bas 011et de Gimel. Enfin, il représentait assez bien taicnt de brefs séjours à Tulle, quatre ou cinq Yertc, à cause de la chaleur. une écharpe de
l'HippolyLe de M. Racine, moins la fureur de la fois dans l'année, chez une sienne cousine, crèpc hrod~ rt un éYcnlail agité constamment
antique cl prudr, toute perdue en dérotion. cachaient aux yeux pudiques de la jeunesse
chasse el l'adresse à dompter les cheratrx.
On a vu que celle humeur - bizarre en un )ladame de Phelletin, pour s'érnderde la ga- des appas très blancs N très doux, et si dodus
jeune homme qui. poll\'ait toul espérer des belles lère conjugall' , pl'enail prétexte des fètcs l'C'li- f]U 'un St'ul eùt rempli aisément les dt•ux
- irritait jusqu'aux dentellières de mademoi- gicuscs, pèlerinages et processions. On saiL mains c1 ·u11 malhonnètc homme. Suirant une
selle Contras tin . Quelques dames des mieux que les gens de Tulle ont la rage des proct'S- modt&gt; ancienne déjà, mais toujours galante (·t
faites qui fréquentaient chez les Barbazangcs sions. Celle cl(' la Délirramle, le 9 féffi t'r: jolie, la dame ne pnrtait point de cornellc;
en conçurent un incroyable ennui. Elles rc- celle de la Chapelle d1•s ,ralades. Jt, dimanclw des nœmls t.:onleur de rose rrlenaicnl les
ga,·dèrenL tout d'abord celle humeur misog)'llC a1·a11L los Ramt'anx: cl'lle de ~otn'-Damr de grappt', de St'S clww11x hruns, et rllcsrrnblait
comme r elfct d'une extrême jeunesse ou d'une
cxcessil'C dévotion. On appréhenda que le bran
François ne se voulùt faire prêtre !. .. Mais il
dépassait dix-buit ans, cl la première ombre
de moustache lui venait aux lèncs sans qu'il
parùt plus tendre ou plus dévot. Et les dames
de Tulle se tinrent pour dit que le fils Barbazanges n'était pas pl us touché dr. l'amour
dil'in que de l'autre amour.
JI y avait alors, aux ern-irons de Tulle, entre
Obazine et Cornil, un vieux gentilhomme clans
une vieille gentilhommière. Ce seigneur, qui
n'avait d'autre souci que le labourage et le
jardinage cl qui virnit en rustre parmi les
rus11·cs, possédait une épouse encore jeune.
C'était un de res couples comme on en Yoit
clans les nouvelles de la Reine de Navarre ou
dans les contes florentins, couple mal assorti
et mal content, le barbon arnrc et jaloux, la
femme haute en couleur cl bien en point,
gaillarde sous des airs de chaLLemite. On lrs
appelait monsieur et madame de PhcUetin .
H. de Phqllclin demeurait toute l'annécsur
ses terres, soignant ses blés, ses orges, ses
,·igncs, vendant son hrtail, qui était111agnifi&lt;1ue,
et son vin, qui était fort bon. Les notables d"
Q11a11,t 1t11 des J10t,1bles de T ulle ve11ail à la Cast a11 ière, - c"eta il le 110111 J11 petit château, - il trouva it AT. de
Tulle, el )I. Barbazangcs en parLiculicr, lui
Phellet i11 da11s sa basse-cour, chausse de hou seaux comme u II paysan, co iffé d',m bo1111et de mtit fort sale et
vêtu d'1111 po11r poi11t à l'a11cie1111e ma.te. (Page 137.)
retenaient toujours quelques pièces de sa 1·cn-

XII

�111STO'J{1.Jl

LA

--------------=---------------------------JI

aYoir, sur chaque tempe, une pil'oine soyeusr
prête à s'effeuillcr. On peul croire qur les
garçons du collège considéraient sans ennui
crue personne éclatante qui 'donnai t des distractions aux régents mèmc et faisait loucher
M. le recteur .... Éblouie par les lueurs oscillantes qui pâlissaient au dair soleil, madame
de Pbellelin s'amusait des fi gures sournoisc111cnthaussées Yers clic, au passage. Mais. Lonl
à coup, ell(\apcrçul François Barbazanges, juste
au-dessous du balcon, et, dans l'exeès de sa
surprise, elle lâcha son écharpe el son él'entail. Les cinq cents feux des cinq cents cierges,
St• multipliant à l'infini, lui parurent des milliers de désirs féminins allumé autour du
jeune homme.... Cependant les t:colicrs. el
les régents, el M. le recteur, contemplaient,
frs uns avec horreur, les autres aYcc délices,
IP corsage de madame de Pbelletin .... Tandis
que François Barbazanges regardait ailleurs,
l'innocent! ils contemplaient un cou rond et
poli, de grasses épaules à fossettes , et deux
boucles brunes dcsC'endant sur deux globes
d'alhàlre palpitants .... Cela fil 1111 petit scandale. Madame de Pbelletin ramena son frha rpc
d'un geste prompt ....
A.lors seulement Fra11ro·s C'01npriL qu'il se
passait quelque chose. EL il lel'a lrs yeux,
comme un spcclalem qui arril'craitau ihéâire
pour voir la chute du rideau.
Vers l'automne, )1. Jatqucs Barl,azangrs
étant allé à la Caslanière pour y goiilcr le Yin
notn·ean, madame de Phellctin le pria de diner
chez elle et le régala d'un(' lebro en chobessar. Aucun vrai Limousin n'est insensible
an fumet de ccl excellent plat. dont la réputation a franchi les bornes de la prol'ince.
allant jusqu'aux cuisine de Paris el de la
f.our. Les maitres-queux de Sa )Jajcsté l'appellent « lièl're à la royale .... l&gt; Charmé du
vin, du lièvre, des honnèLetés de madame de
Phelletin, le conseiller promit de revenir an'C
son épouse .... Ainsi l'artificieuse dame JJénélra dans l'intimité des llarbazanges. Elle
approcha enfi n le beau Ft·ançois cl le prornqua par des œillades ennammées: mais,
pour de bonnes raisons, il ne parut pas se
r,i'ppclcr le galant spectacle olTert à sa vue, ni
souhaiter le revoir.
Les personnes sanguines, comme était
madame de Phclletin, Lombcnl rarement dans
celle tristesse qui mène au tombeau les àmcs
Lrndre8. La pudeur du sexe, l'indilTércnce de
l'amant, ne découragent pas leur robuste el
naïf désir. Un coquebin n'osc-t-il, ne veut-il
C'ncillir le fruit d'amour? ... Elles le lui mclLronL, sans vergogne, sous les lènes el dans
la main.
La dame de la Castanièrc, étant montée un
jour en ·son grenier, y découvrit, parmi des
chiffons el des fer railles, un vieux luth forl
t•ndommagé. Cel inslmmcnl avait amusé quelque aïeule, au temps des guerres de religion.
Hepui~ quinze ou r ingl lustres, il gisait dans
la poussière et scrl'ait aux seuls concerts des
rats.
Madame de Phelletin le ramassa, le considfra, l'essu)'a el l'emporta dans sa chambre.
~n peu de temps après, madame Barba-

zanges reçut un petil ralcL qui lui remit un
dindon de la Castanière, el une lettre fort ciYile. Uadame de Phellctin annonçait à sa bonne
amie qu'elle arait lrouvé, dans un colTrc
précieux, un objet plus précieux encore, un
luth italien, le propre l'uth de Cori8andrc.
gage d'amour olTPrl par le roi fünri :

lgnomnl, hélas! le bel rll'l de la musique,
je ne saumis que faire de ce mre ll·e'so1·. el
le voudrais remellre entre iles mains plus
e.1:perles que les miennes : les vôtres, madame, ou celles de monsieur voire fils.
Faites-moi donc l'e"i:tl'êrne plaisir de venir,
ce samedi, ù la Caslanière pour y voit le
luth. /'essayer el le 1n·endi·e. s'il 11011s convient.
La simple madame Bar!Jazanf(eS, Louchée
jusqu'aux làrmes, donna un écu au gar9on, cl
répondit qu'elle et. son fils iraient sans faute
remercier madame de Phelletin. Le ralcL parti.
elle se rappela qu'elle tenait son cercle Lous les
samedis, cl que M. Peschadour devait lire une
noul'ellc salirr. Force lui ful de garder la
maison.
François s'en alla donc, tout seul, i1 la
Caslanière, rhcvautbant son petit bidet. el
l'àmc perdue en rêrerie. Il n'aimait guère madame de Phelletin, qui était grande, grosse.
rouge, avec des dents cl des yeux d'ogresse.
Mais l'espoir de posséder le luth de Corisandre
le llauait singulièrement .... Un luth italien,
dr \'enise peuL-èLre, ou de Crémone, 1În chefd'œul're de Yenturi Linarclli, un beau lulh
&lt;le CL•dre ou d'érable dalmate, fait pour la
carf'ssc de doigts patriciens, un luth qui arait
chanté des :imours royales!... Quel plaisir
d'rl'cillcr les soul'enirs endormis dans 'ce
frèle cercueil sonore, aYeC l'âme · du noble
instrument!... Ainsi vaguait el dil'aguail
I' àmc poétique de François lorsque apparurent
les tourelles grises et les toits bleus de la
Castanière, entre les châtaigniers l'crdissanls.
Bans la cou r, un Yieil homme en livrée sordide accueillit )I. Barbazangcs en déplorant
l'absence de son maitre qui était allé à Uzerche
pour y acheter des cochons. Puis, d'un air de
mystère, il conduisit le Yisitrur à Lrarnrs les
cs~alirrs eL les rouloirs du petit château jusqu'à l'appartement de sa maitresse.
C'était une chambre parquetée et plafonnée.
assez petite, ornée de rideaux en damas rouge
cl de pentes en tapisserie d'Aubusson. Un lit
drapé &lt;! à l'ange ll occupait tout le milieu de
celle pièce dont le plus bel ornement était un
1·it•ux cabinet de marqueterie. Sur la table,
une collation était scn·ie, des plus appéLis~antrs, aYcc quantité de vins doux clans des
carafons, lit1ucurs de menthe et d'angélique,
hypocras, pâtisseries el douceurs. Un bouqurL
de narcisses, épanotü dans un yasc de erislaL
rxbalaiL une odeur Yiolente. On dcl'inail, au
premier coup d'œil, que 1\1. de Phcllctin
n'était pas là.
Son épouse, pompeusement parée, mais
n'empruntant l'éclat de ses joues qu'au feu
de son âme, s'étonna bien haut de ne point
rnir madame Barbazanges. François baisa la

main qu'on lui tendait, pril le fauteuil qu'on
lui montrait et commença d'excuser sa mère.
N'osant parlrr du luth, il paria longtemps du
dindon. Madame de Phclletin le considérait, si
froid, si tranquille dans son éternel YèLcmrnl
noir, et le trourniL plus beau que l'Amour.
F,lle-môme avait remis celle robe de satin
cramoisi qu'elle portail l'année précédente,
ponr la fameuse procession. fü·s nœuds coulPur de rose rel(•naicnL, ainsi que naguère,
ses r hcreux bruns. Et comme clic haïssait les
fichus et « mouchoirs de cou ll inventés par
les maris fàchcux cl lrs prudes décharnées,
aucune écharpe jalouse, aucun érnntail malcncontrenx ne dérobaiPnL plus au regard ce
qu 'al'aicnL si bien rn les régrnls du collège,
cl le rectc·ur, cl les cinq cents écoliers, sauf
le , eul François Barbàzangt&gt;s-.
- li était parfaitPmcnL gras el tendre, cl
de la meilleure chair. Mon père s'en réjouit
fort, car il est rncli11 à la gourmandise. (&lt; On
l'OiL bien, disait-iL on roil bien que celle
l'olaillc a été no111:i·ic dans la basse-cour dt• la
Ca Lanièr&lt;' . Xnllr part on ne trouve dindons
plus sarnurcnx. ll
&lt;! Quoi, pensait madaml' de Phcllctin, ccl
Adonis serait-il un goinfre'?... Quïl aime le
dindon. t·Pla St' comprend , mais il en parle
trop. l&gt;
- Oui. madamr, nous 1·ous sommes fort
obligés. el en particulier mon père, cat· je
1·ous répète que le dindon ....
- Hé! laissons lit le dindon! ... Parlons de
vous, monsieur, ou de la musique, cc qui est
un entretien plus conl'cnablc à des personnes
comme nous.
François sourit. Il araiL dix-huit ans ; il
n'était ni sol, ni scrupuleux à l'excès, cl pas
plus infirme qu'un autre, et il ressentait, près
des femmes, un trouble bizarre, mêlé de surprise, de plaisir cl de répugnance. Mais tant
de coquettes l'araicnl aguiché, depuis l'adolescence, qu'il dédaignait l'amour facile, cl
s'irritait de rnincrc sans avoir jamais combattu. Novicr, cl point naïl pourtant, il connaissait les manèges cl les grimaces des
femmes. Yraimcnl, l'ogresse de la Castanière
lui al'aiL tendu un pir~e cl croyait déjà le
manger tout l'if?. .. li del'inait le Yoluplueux
dessein de la dame, el, faisant la bête, il jouissait de son humeu r.
Paisible, il parla de la musique, ,:ita les
chansons qu'il préférait et compara longuement le luth cl l'archilutb. Madame de PhellcLin, qui ne distinguait pas la tierce de l'oclal'e,
s'ennuJa bientôt à la mort. Rompant net le
discours, elle proposa de goûter arnnl que
d·essaJer le luù1 de Cori sandre. François
accepta quelques cror1uignolcs, but un vc1-rr
d'hypocras cl, froidement, porta la santé de
M. de Pbellctin .... Il fallut boire encore ....
Un jour égal et l'ermeil emplissait la chambre;
la fenêtre se réverbérait en points brillants
sur le ventre irisé des carafes. Les narcisses
pcnchaienl leurs Liges creuses, qui étaient du
,·erL même des étangs; leur calice paraissait
net et précieux, tel un bijou, fixant les pétales
rigides, d'un blanc plus froid que le blanc
dPs l)'S . Leur parf'um sensuel , sans finesse, se

mêlait à l'odeur des pàtisseries, à un autre
arome, qui venait de la robe, des cheveux, de
la chair tiède et nue de madame de Phelletin.
Elle était assise Lotll contre François, les che1·e11x bouclés comme des pamprrs, le buste
incl iné, décou1Tanl deux pommes jumelles sm·
la corbeille étroite du corset. les joues roses
entre des r1.1bans roses .... Le jeune homme
fut tenté .... Mais pourtant il se lcl'a, et. Lrès
poliment, demanda la prrmission d'ourrir la
fenètrc, l'odeur des uarcisses, dan une
chambre close, étan t nuisible à la santé.
Celle insolence émut madame de Phelletin :
- ~loi-même, ·dit-elle. j'en suis incommodée.
Elle avait des larmes dans les Jeux. L'ingrat
Uarbazanges la regarda saisir le bouquet, jeter
les 0eurs .... Puis elle alla au cabinet de marl[Uelcrie.
- Le luth est là, monsicnr .... \'oyez ....
Elle se touma vers François, les )'l'UX voilé~, les lèn·es hnmides, le sein gon0é, presque
belle de fureur et de désir. )lais. recerant de
~C'S mains le C! luth de Cori sandre ,, , il reconnut un instrument de fa plus basse origiuc et
dt· la pire qualité .... Alors il se trouva singulièrement ridicult•. &lt;&lt; Le dindon de la farce,
c'est moi! l&gt; songca-t-il, furieux d'èt.ro ainsi
moqué par l'ogresse de la Castanièn·. Un
instant, mème, il faill it oublier la politesse,
et dire Loul net q uc le &lt;&lt; rare ll·ésor n, lt' « précieux héritage de famille ll valait bien un
quarl d'écu. )lais la Phellctin, d'un mouvement sournoi~. heurta le luth, qui chut sur
le parquet, en mille pièces. Celle catastrophe
arrat'ha un grand cri il la dame cl lui fut un
suffisant prétexte ponr se pâmrr dans les bras
dt&gt; François.
lttonné, inquiet, co11fus tout ensemble, ne
sachant si celle délaillance était comédie ou rérité, le jeune homme déposa madame dePhcll(•lin s11r le grand li t de damas rouge. Elle ne
ltron('hail pas. li n'eut pas l'amoureuse pensée
dl' rompre le corset et la robe, mais il alla
qufrir, sur la table, une carafe d'eau .... Aussitol, madame de PhellcLin, cessant de contrefaire la morte, poussa de petits soupirs.
- Ah! que je suis sotte! dit-clic.
Ses yeux disaient :
C! Qu'il est sol ! ll
- Sentez, reprit-elle, comme mon cœur
b:il)
Elle avait pris la main de François ; elle
pressait celle main, doucement appliquée sur
sa gorge, à l'endroit du cœur, qui ballait,
certes, très fort et très vile.. ..
Héroïnes des lilTCS extravagants el purs,
princesses, bergères, amazones_, nymphes
toutes pleines d'orgueil et de pudeur qui parlez par métaphores et faites de la passion
111ème un piédestal à la vertu, Astrée, Clélic,
Mandane, AmrnLhr, l'OUS défendîtes François
Barbazanges, ~olrt' amant.
Il allait vous trahir ... Mais madame de Phclletin s'avisa tout à coup que son désordre
po_urrait donner à penser anx ralets, cl qu'il
serait prudent de fermer la po1'tc au verrou.
- J'aurai le Lemps de me rcmellrc, ditl'llc•. cl d'ailleurs, il vaut mieux qu'elle ne se
1

Y1E A.MOUR.,EUSE DE rR.,ANÇ01S BA'R_BAZANGES - -~

sommeil, plus furieuse de luxure que l'épouse
puisse ouvrir que de notre constmlerncnl.
Ces mols frappèrent l'Psprit de François. Il mème de Putiphar. Dans le lil rnisi11. Pierre
se rappela les al'oir entmdus ou lus quelt1uc ronflait, toul pareil, awr sa fa('e ronde el sa
part, - et soudain une réminiscence boul- hou&lt;'he ouverte. i1 un gros ,enfant dt&gt; cawfonnc manqua de le foire é('latcr de ri1·c. pag11c. François prit 1111 rnl11n1e dans l'arMadame de Phelletin ne• l'('rn1il-clle pas de prononcer la mème phrase que Scarron, dans le
Roman comique. prèle i1 madame Boul'illon?
François crut Yoir la St'èllt' rid icule : la grosse
dame dévergondée, ai·t•c son tahlirr cl son
prignoir à dentelles. N la jupe de noces de sa
bru: le jeune comédien Destin, enfermé quasi
de force dans la chambre de celle effrontée,
dont la gorge cl le Yisagc, Lont cn0ammés.
&lt;&lt; auraient été pris de Join pour un lapabo1·
d'écarlate .... »ünc ~rimace l'Oluplucuse de madame de Phelletin. son étrange déshabillé. un
geste qu'elle Îtl, celle recommandation hypocrite de pousser le l'erruu, rendirent si vin•
et si ncllc l'image de la BouYillon. que François entra dans lrs srntimcnls de Destin et se
prit il souhaiter que Rag0Li11 frappât à la
porte .... li sourit, retira sa main. et recula
d'un pas .... Alors, madame de Phelletin, dr
rouge qu'elle était, dcYinL pàlc. Sachant par cxpérienec que l'amour n'est point gai, el que
la YOluplé même ne rit point. elle connut sa
défaite. Avec un regard de peur et de haine,
elle se )eva du lil, se rajusta, et ounil la Cerlai11 jom· de la Féle-Dieu, dèfiliieut sur la place
des Oules les je,mes gens du collège, ci11q cents je1111es
porte toute grande.
foourgeois et gen/itsho111111es, vêtus de leurs f&gt;lus
- .Je l'ois, madame, que vous êtes guérie,
foeaux habits et portant ch.1c1111 ,me chandetle .te cire
d1t poi.Js d'une livre. (Page 13;-.)
et j'en suis bien aise, dit François. Mais il se
fait tard; le luth est brisé; le repos vous l'SI
nécessaire, et .... Je suis votre humblt• scrrimoire, se recoucha el se mil it lire, la tête
Lcur.
- Adieu, monsieur, répondit madame de su,· la main, Je coude dans l'oreiller.
Et voici qu'aux premières lignes, l'i mage
Phclletin.
.François Barbazanges Ît l la révérence el de la Pbellelin s'éranouit. La 1·ille endormie
gagna la porte. Demeurée seule, madame de il l'entour, la maison, la chambre mème disPhelletin piéti1rnil les débris dn luth de parurent, François llarbazangcs entra, corps
cl àme, dans le nionde enchanté des romans.
Corisandre.
Cc monde ressemblait au nôtre comme la
tragédie
el la pastorale ressemblent !1 la l'ic
Xlll
ordinaire des humains. On n'y voyait point de
bo111ir1ucs, de casernes, de tribunaux; on n'y
c! l1è1·cr d'une ,\ strée, depuis l'enfance. cl
rencontrnil
point de marchands, ni de soldats,
connaitre l'amom aux bras de madame Bonl'illon ! ... Yoilii. en l'érité, la plus grotesque 11i de populace ... Dans un paysage de tapismésarenlure du monde! ... ll songeait Fran- serie, bleu:Hrc cl fané, d'une complication
harmonieuse, cc n'était que palais cl bergeçois, le long du chemin.
Il arriva au logis pour souper cl cc lui fut ries, portiques et colonnades, fontaines l'L
une agréable ,surprise de lrott1·er ,Pierre cl le rochers, épaisses l'Crdures moutonnantes,
chanoine. Toute la ma isonnée. n,ai tres cl do- gazons parsemés de fleurs. Des animaux sortis
mestiques, s'aLLendrissaiL s11r la morl du no- de la ménagerie de l' Arioste, lions et griffons,
lic·ornes blanches, erraient en ces lieux; des
taire et le malheur tic l'orphelin.
François put donc abréger le récildcson l'O)'U- personnages bizarrement l'èlus )' tenaient des
ge. li conta le désastre du luth. ~ladamc Bar- discours interminables: princes et princesses,
bazangcs n·cn demanda pas plus long . .Bientôt druides et .cberaliers, nymphes el bergères,
le plaisir de revoir Pierre .Broussol, la eerli- tous amoureux, tous aimés, ils ne parlaient
Lude de ne jamais quitter un si parfait ami. que d'amour.
~lais cet amour d' Astrée et de Céladon, de
éloignèrent la double image de la BourillonLindamor et de Galathée, arnit-il rien· de
Phelletin.
Mais, dans le silence de la nuit, celle image commun. sauf le nom, a\'ec ~e qu'on ;:tppellc
reparnt sous les paupières closes du jeune amour en Lon français? Et.'liL-C'C l'amitié
homme, - cl il s'indigna de lui découvrir conjugale, telle que la pratiqaaienl les du
une espèce de charme que la réali1é n'a111il Yel'CI icr, les Pcschadour, )es Barbazangcs
rnèmc? ... Pré~ieusc au salo11, madarne Cathepoint.
Enüo1·e tout oppressé. François se lcra dou- rine étail fort altcnlil'e au ménage, aux repas
eemcnl, alluma la chandelle eL voulut chasser de son époux, aux chausses de son garçon; elle
l'impudique qui le poursuil'ail jusque dans le sarniL la 1·ale11r d'un liard, querellait sa scr-

�1l1STO'J{1.Jl - - - - - - -- --------------------'------ ---~---- ------"
&lt;1 Hélas I songeait François, comment cl1oisir entre le mariagr rul gairc cl la basse galanterie? Pourquoi më suis-je composé 11 11 idéa l
de passion qui n'existe pas hors des Jil'res?
~c puis-je me satisfaire cl11 bonhrur l'l du
plaisir qui contentent ]c5 autres homme,,
moi, san lorlune, sans gé nie, sans nais~a nct',
moi, petit bourgeois li mousin ?... M. ck la
Poumélyc a raison : je suis l'amant de la lune
cl l'impossible seul me plait. Par une fata lité
singulière, tontes les ft,mmcs me poursni,·cnl ,
cl au&lt;:une femme ne rue retient. Leur facilité
mème, ces foreurs qu'eill'S m'offrent , telle
pro\'Ol'ation é,·identc ou cachée qui dcl'all('t'
touj ours mon désir, mr fùchrnL jusqu'à me
donner de la haine. El , ce pendan t, mon âme
est faite ponr Cl' st·nLimcnl que M. d'Crfë
appelle &lt;1 le rayonnement de Dieu sur la
Lcrrt' ». ~!on cœur, mes sens, &lt;1u'on di t de
glace, fondraient bien rite 11 ce beau feu. &gt;&gt;
Son n•gard s'abaissa vers la page négliµfr.
li r1'pril sa lecture.
Céladon parlait.
Il dil c1uc qum1d le gnwd llit•u fonna loult•s 110s
.1mcs, il les toucha clrncuuc al'éc 1111r p1er1·c d'aimaut,
cl qu'apr~s il mit toutes ces pii•crs en un lieu ~ pari,
cl que de mème ccllt•s &lt;l1•s l'rmmr . après lrs arnir
louchèrs, 11 les serra en 11 11 aut1·e maga,in si:1&gt;:trè....
Qm'. clr puis, quaud il cnl'oi~ les àmes dans les corp-,
il mène celles des frrnmcs où sonl les pierres ,l'aim-aut l[Ui ont louché c,•llrs des hommrs, cl crllrs d,•s
hommes i1celles d,•s frmmcs, r i il leur en fa it pn•11clrc
une à chacune. 'il y a des ,\mes la1To1111es:.(·,. ,•lies
en prcunenl plusieurs qu',•llcs cachent.
• li :n ient dr là qu·a11ssilùl •1uc l'àme csl daus le
corp;, rl qu'elle rrnconln• &lt;"Clic qui a son aimanl, il
lui csl imposiihlc qu'cllt' uc 1'11i11H', cl dïcy procèdent
tous les effets de l'amour.... &lt;.:a1·, 11mrnl à celles qui
sont aimées de plusieurs, c·c I qu'elles ont Hè larronucsses cl en ont pr i, plusieurs pièces. Quant à
celle qui aime •1urlqu'11n qui ne l'aime point. c'csl
c1uc celui-li, a s011 aimant rl 11011 p,1s elle le s1,•11.

Étonné, i1i.111iel , confus /011/ ensemble, ne sachant si cette défaillance était co 111éaie ou i•frilé, le je1111e homme
déposa m:iJ11111e de Phelleti11 s111' te g1·a11d lit de da mas 1·ouge. Elle ne cro11chait pas. Il 11'e11t pas l'a111011re11se
pensée de rn111p1·e le co,·sel et la 1•oce, mai s il alla quéri,•, sur la table , une carafe d'eau . ... (Page 139.)

vante, et, comme la bourgeoise de Furetière,
clic appelait son mal'i &lt;I mouton &gt;l dans l'intimité. Leurs entretiens, affectueux et prosaïq ues, roulaient sur l'al'gcnt, les voisins,
les affail'es, la température CL la digestion. Ils
s'étaient épousés scion le rœ u de leurs familles, sans chagrin ni transports, sans torrents de pleurs ni pàmoisons de félicité....
)lari el femme, oui .... .\.manls, non pas!
Alors?... Si l'amour n'est point da11s les
meilleurs mariages, serait-il dans les libres
liaisons drs femmes galantes et de débauchés,
dans les accointances de gueux. et de filles,
dans les rencontres du désir avec la cmiosité,

l'intérêt ou l'ignorance?. .. Est-cc l'amour
qui inspil'c les refrains obsc~nes des cabarets,
les propos grirois, lrs grarnrcs indécentes cl
les peti l rcrs éroLiq ues? ... François se remémora ces Contes de M. de La Fontaine q11 'on
se passait au collège, sous le manteau. Maris
toujours grotesques, toujours ll'ompés , commères nTasscs et paillardes, galants cyniques,
c'était ~n pcLiL monde échappé des fabliaux
français et des nom·cllcs norcnLincs, un monde
joyeux, débraillé, sans scrupule, qui faisait
l'amour cl n'aimait pa .
Ce somcnir ramena l'image insupportable
de madame de Phcllctin.

l&lt; )1. tll;rfé s·accordt• ,wec Platon. pensa
François, qui avait reçu au collège quelque
L&lt;'iuLm·c de philosophie. JI fau t dont croire
ciue j 'ai une ùmc larronnesse, mais que &lt;:elle
àmc n'a pas rencontré cc'llt• qui l'u t lou, hé~ _de
la mème pierre d'aimant. La trom erar-Jt',
celle ùme prédestinée?.. . )Ion père ne m·a-t-il
dit de craindre l'amoul''? ... .\b ! di,·inr inconnue, maitresse égale à mon rère, vous qui
n'ètcs pas née cnrn re, ou qui ètc morl&lt;'
depuis lonrrL
ernp , me faudrn-t-il ,·ous trahir
0
a \'l'C des Phelletins ou vous oublit•r dans
l'honnèlc ennui du mariage? Je ri,Tai donc
ma l'ÏC sans rou connaitre, fuyant l'amour
qui me cherche cl cherchant l'amour ~1ui ~ c
fui t · je mourrai d'inutile passion, et JC laisserai le soul'enir d'un ingrat cl d'un insensible!. .. &gt;l
François soupire.... li s'étonne de voir un
fil de jour aux fentes drs rnlels. L'aul~t•
point. ... Vile, il éteint la chandelle. li essaie
de dormi r ... . Des pen écs, des fo\·mcs confuses roulent dans sa mémoi re.. .. Il perd
cons&lt;:icnce ....
C'est une étrange forêt, bleue et verte, an't:
des ·frondaisons lai neuses où perchent des
oiseau x bariolés. A travers les arbres, on
aperçoit un fond de montagnes décolorées, de
gothiques architectures, un ciel à. gros nuages

•

.., _______________________ LA Y1E
blanc8. Une som·cc jaillie d'un antre obscm.
sous des rochers La rln1s de lif'l're, rrnplit nnc
vasque naturelle parmi drs joncs el des
roseaux. Les 0cureLLPs clairseméC's dans l'herbe
n'ont pas les coull'nrs d&lt;· la natu1·c. Sur les
ailes des oiseaux chimériques, les rouges, les
jaunrs adoucissent lr ur édat. Toutes les
nuances du paysage• sont amorties, comme
usées. Rien ne bougr. Aucun son ne vibre
dans l'air opnqu&lt;'. C'est l'automne cl le
silence éternels.
Unr hèle blanche sort du fourré. Srs menus
sabots d'or foulent sans bruit l' hrrbe One ; elle
a toul le corps d'unr caralP, la Lèlc d'une
bichr , el une seulr cornr d'or, une longue
spirale pointue entre ses yeux biens. Nul, s'il
a connu l'amour, nr prul souten ir son regard
magique, mais la Licorne plie lrs jarrets
devant les vierges lrès pures Pl les prLi Ls
enfants.
,\ ssis sur Ir rocher, François Barbazanges
rniL la bêle légrndaire wnir à lui. Elle
approche, incline le col pour hoirc à la fon1.1inr, et le jeune homme, d'une main distraite,
flatte le monstre charmani. ... Désaltérée. la
Licorne bondit rt dispara1I comme rllc Psi
,·enuc.
Quelque temps se passe .... Les fcuillrs ne
1rrmblent pas; les oiseaux ne chantent pas ;
on ne pei·çoit ni le cours ni le murmure dl'
l'eau transparente. L'aspect de la forêt et du
t ir! n'a pas changé depuis des siècles cl 1'011
senl bien qu'il ne changera jamais. François
Barbazangcs ne s'rn élonnr point.
Mais voici qu'une nrmphe, suivant le ch&lt;'min de la Licorne, écarte l'épaisse verdurP.
Est-ce Silvie, Galathée ou Léonide? Elle rien!
de la cour d'Amasis, cl c'est elle, sans doutP.
qui recueillit Céladon demi-noyé sur lt' ril'af(l'
du Lignon. Elle a des chernux pàlcs noués de
perles, une figure délicate et noble. Sa robe
dP hrocarl blanc, relerée sur la hanche,
découvre son genou el son sein parfa i1. Elle
est chaussée de brodequins dorés jusqu'à
mi-jambe, el le carquois qui pend il son
épaule, l'arc d'ivoire qu'elle porte à la ruain la
font ressembler à Yénus sous le déguisement
de Diane.
A la vue d'un homme, sa pudeur alarmét•
colore de rose ses belles joues. La nymphe
l'Oudrail fuir. si l'inl'i ·ible Amour, blotti dans
les feuillages, ne dardait tout à coup une
sagette droit rn son sein virginal. Une autre
flèche frappe au cœur François llarbazangcs.
Il se sent à la fois lransir et brûler .... Déjà il
rst aux pieds de la nymphe, el il lui déolarc
sa passion.
.
- Ah! dit-il, belle dil'init.é, mus que j'ai
reconnue sans vous connaitl'c, nr trom ez point
mauvais que je rous aime, car je pt'éft•1·r
mourir en vous aimant, oui , plulol que de
Yivre sans vous aimer.... Mais que dis-j(•! .. .
Je préfère !. .. li n'est plus en mon choix .. ..
,Jr mus attendais depuis une éternité, car nos
iimes furent touchée de la mème pit'1Te
d'aimant et prédestinées l'une à l'autre.
fi parle, et plus pompeusc•menl, plus précieusement encore. Et, de mèmc que la Ionlaine coule du rocher, des phrases. des pages.

.Jl.MOUR_EUSE DE 'FR_ANÇ01S B .JIR.BAZ.JINGES - -~

clrs volumes de M. d'Urfé coulrn l dt' la
mémoire et des lèl'res de François. La nymphr
Je considère d'un œil plus tendre.. .. Soudain,
il c trouve awc elle, non plus dans la clairière. mais dans la grollr, asile discret des
~mants .... 11 pense à la reine Didon, au pieux
Enée .... Le sourcnir du collège traverse son
esprit. ... La robe de la nymphr glis c. Deux
bra tièdes ... une bouche Lrûla11te .... Toul
devient !rouble.. .. Puis un grand cri .. .. Au
~(•uil de l'antre, la Licorne se dresse, la
nymphr s'él'anonil dans l'ombre et Fra nçois
c sent mourir.
- As-lu Je cauchemar, pour gémir ainsi?
dit Pierre penché sur son camarade.... Çà,
rérrillons-nous ! Il lai t grand jour.

Xl\'
Les années 1692 et J695 n'amenèrent
aucu n changement da ns la cité de Tulle. Par
trois fois, après Steinkerque, Nerwinde cl la
Marsaille, les orgues tonnèrent comme des
canons dans la cathédrale toute tendue de
vclom·s bleu. Les bons citoyens s'embrassaient
sur· les places publiques, el chez Lous les
(C Y
cndanls vins » les buveurs portaient la
santé du Roi. )fais ces échos de gloires naLional.•s mouraient bien vite entre les coll ines
d'i\!l'crgc cl de Saint-Clair.
Les Tullistes vi l'aient chez eux. entre eux,
pour eux, d'une vie patriarcale ot loul unie.
Par delà les causses du Qucl'Cy, le bassin de
13rirr el les ~fonédièrcs, ils drvinaicnt les pro1·incrs fraternelles : le Périgord forestier , la
sèche Gascogne, l'.\urrrgne noire, le frais
Brrl'i, la Touraine rn llcurs, el, plus loin, la
Lrrrc du lys eapétirn, l'flr-de-Francc .... Bans
une pourprr solaire. \'ersailles apparaissait,

peuplé de marbres, bruissant d'eaux vi,·cs.
renfermant la majesté du Roi. On samit
rncore que, sur les AI pcs cl dans les marais
de Hollande, nos maréchau x conduisaient leurs
armées victorieuses coutre les Anglais el le~
Impériaux .... Mais, hors des fronLiè•rcs de
France. il n'y arait plus qu'une Europe
vague, toujours fumante de batailles; puis
des pays de barbarie, le royaume sauvage des
l ars, l'empire du SulLan, les &lt;I llrs 1&gt;, les
Grandes-Indes, où uul bon Limousir1 n'élaiL
jamais allé. Ces contrées païennes, cette
Europe ennemie, nos provinces même, n'avaienl
pas de quoi retenir longtemps la pensée d'un
bourgeois de !'Enclos. Mais l'accouchement el
la morl de madame du Verdier, les fiançailles
possible de Louise Bal11ze, la querelle drs
pénitents blanC's el des péni tents gris, les promessrs de la vigne, l'apparition d'une comète,
l'Oilà, certes, des nouvelles qui ne laissaient
personne indifférent.
Daus le courant de J695, on commença
d'annoncer le mariage - bienlùl démenti de M. François Barbazanges. Ce jeune homme
arnit terminé ses éludes à l'entière saLisfaction
drs jésui tes. Il élail fôrt sage, cl l'on ne doutait point que, selon l'us de la province, son
pfrc ne l'émancipàt. La pau1Te Perri ne du
\'erdier était morte en couches, M. lt tirnnr
Baluze ·avait. reporté toutes ses tendresses
d'oncle sur Louise, sœur de la défunte, et il la
voulait marier .... Awc )1. &lt;l '.\rche, pcut-èlre,
ou M. de Chaunac?... Louise eût préféré
François Barbazangcs.
Celui-ci, en même Lemps que Pierre, aYail
quillé le vêtement d'écolier. Vers la fin de son
deuil, Broussol s'était commandé, chez Lrvrcaud, un habit de drap d'Elbeuf, gris
d'agate, galonné rl passrmenlé de rouge, Ir

• - Il se fait tar.f : le luth est i'risé; le t·epos v ous est 11ecessai1·e, et . .. Je suis voire /111 mrle sen,i te111·. • • Adie11
mo1'si e111·, • répon.til ma.iw1e de Phelle/in. Fra11çois B.1rba;a11ges fil la r évérence et ~a!(11.1 la f orte. De111e11n,;
seule, mada me .te P helleli1' p iéli11ai / le$ débris .tu luth de Coris,t 11,tre, (Page 139.) • •

�'---,-------------------

HISTORJ.Jl
chapeau it plume de mèmc couleur. Sa première perruque, d'un brun plus sombre que
ses chercux, vieillissait sa face joufflue. Il se
trouvait admirable en cet accoutrement. Le
soir, quand il descendait arec François jusqu '{t
la place des Oulrs, il ne doutait point que sa
mine ava ntageuse ne fit du tort à son compai;non.
Ces soirs d'été faisaient s'ourrir toutes les
croisées, toutes les portes du vieux Tulle. Les
cintres d'ombre dl's petits porches laissaient
1·oir des escaliers à vis, d'obscurs intérieurs
qui faisaient pensrr aux alchimistes de Rembrandt, aux juifs usuriers du moyen âge. Par
les grandes baies des boutiques on aperce1•ait
des familles d'artisans, le maitre taillant la
miche, la maitresse allaitant son poupon, les
apprentis tapant de la cuiller dans la soupe
épaisse des bols. Des chats maigres s'étiraient
sur les murettes. Des rondes de petites filles
barraient le~ rues . Les linges pC'ndus aux
balcons étaient plus clairs que le i;icl. Sur la
place des Oules, derant le parvis, c'était un
,·a-et-vient de personnes qui se connaissaient
toutes, et s'arrètaient à chaque instant pour
des ré1·érenccs et des baise-mains. li y avait
des colloques de duègnes et de chanoines, des
rires légers dr demoiselles quand passait un
officier de la i;arni on.
Les cham•es-souris voltigeaient autour du
clocher grisù lrc. Toul le côté occidental du
ciel, rers !'Espinas, était d'un pourpre pàlc,
tirant sur J'orange, avec des nuages ardoisés.
Le reflet du couchan t embrasait , par rél'erbération, l'Alverge cl le Bochel' dt•s )(aladcs.
Plus tard , la rougeur dorée dP la lune s'irradiait comme une au rore dPrrièrc la Bachellerie. L'écluse de la Corrèze faisait son
murmure doux. Les gens qui araicnt diné Lol
s'éhahissaicnt du long crépttsculc.
Pirrrc et François erraient de la Grand·_
Place it la place de l'.\.ubarèdc, allant parfois
ju qn·au Pavé dn Colli!gc, cl jusqu'à la Por·te
dt&gt; Fer, où la ri1·ièl'e sans quai s'élargit sur les
eaillo11x. L'habit à pas ements rouges attirait
les regards et les quolibets des artisanes. Parfois une insolente s'étonnait tout haut f[U'un
paysan ct1ntrcfil le gentilhomme, au mépris
des lois somptuaires, lorsque le plus beau
garçon du Limousin s' habillait de noi r comme
un cmé. François feignait ne pas comprendre,
Pierre ripostait vertement.
Depuis qu'il était homme et non plus
écolier, affranchi de la férule et bien instruit
des secrets de l'amoul', il tàchail à vaincre la
pruderie de son camarade, par des al'gumenls
tirés de la philosophie et de l'histoire naturelle. Leur chambre d'étude entendait des
propos forl &lt;lilfércnls de ceux qu 'on tenait
chez madame Barbazanges, encore que celle
différence fùt dans la forme plus que clans le
fond.
Pierre avait de l'amoui· cl du mariage cette
idée simple, exacte, positive, qui est toujoms
dans l'àme du paysan français : l'amour est
une chose, le mariage est une autre chose, et
bien sot qui les confond. Bien sot qui languit
cl meurt pour une maitresse, lorsqu'il peut
épouser une bonnète fille agréable et qu i a du

bien. Pkin de respect pom le mariage, qui lni scm!}lait w1e imention excellente de
Dieu, - nu llement sentimental, encore moins
passionné, Pierre avait un goùt très vif des
femmes. Jiais toutrs les liaisons, amourettes,
passades et fantaisies, don t il se promettait le
plaisir, il le confondai_t sous le nom joli de
« bagatelle l&gt; . On s'amuse de cc qui est bagatelle; on ne s'y attarde pas.
François ne pou,·ait sonffrir que son ami
parlàt des femmes. S'il t)Lait chaste de corps
. et de cœur; c'était moins par \'Crtu que par
délicatesse d'imagination. Quand Pierre lui
vantait ses Janetouns, il pensait à madame
Bomillon el il secouait la tète.. .. La volupté,
disait-il, lui paraissait la plus délicieuse chose
du monde ou la plus Yilaine, et il ne la souhaitait point sans un ragoût de tendresses,
des circonstances heureuses et quelque poésie
dans le décor. Broussol ne comprenait point
ces finesses; il suiYait tout bonnement l'instinct de nature, n'ayant ni la pe!'l'ersité du
goùt ni la pudeur qui sont l'effet d'une éducation romanesque.
Un soir, Broussol, arrèté dernnt la maison
de Loyac, au coin de la tour de Maïsse, faisait
son commentaire accoutumé sur les passantes.
- )ladelcine Rabanide: comme elle ril, pour
montrer ses belles dents!. .. )lademoisclle Contraslin : le charnier Saint-Clai r .... Heureuses
les personnes sèches qui engraissent en Yieillissant. ... Eh! Louise Baluze est toujours bien
fraiche, malgré son deui l et ses yeux languissants &lt;[Ui implorent : &lt;&lt; Un mari!. .. un mari,
s'il rnus plait!. .. l&gt; Les Pcschadour !. .. Plus
jaunes que des chandelles !. .. .Leur papa n'at-il point de la thériaque pour les purger ?...
Julienne Sage, la reine des dentellières !. ..
- ,\.llons-nous-&lt;'n, il est lard.
- Oh! rrgarde un peu, devant nous.
Recon.nais-tu cette fille qui monte le Quatrc\'ingts, aYcc on galant? ... Tudieu ! quelle
tendresse ! li la Lient à la ceinture et la baise
clans le cou.
- Une effrontée .... Ne cour pas si rite ....
Qu&lt;• t'i mporte?
- Je la rnux rni r.. .. li me &lt;•mble ....
)lais oui, c'est la Chabrette ,wcc son barricotier !
La nuit bleue, toute bleue sur les toits de
t11 ilr, s'assombrissait en descendan L les QuatreVingts. Elle se faisait presque noire au ras du
pal'é: elle entrait dans les porches béants;
elle dfaçait les seuils usés, les bornes, lrs
touffi·s d'orties.
- Hegardc .... Il est bùli comme Hercule,
cc Galapian .... Et la fille, sèche et laide, a des
\'CUX ! ...

Je ne les ai point remarqués ....
011 dit qu'elle est amoureuse de toi.
Cette Margo t?
On le dit.
Je ne lui ai jamais parlé! Je ne la connais pas.
- Il n'est pas nécessaire. Je l'ai aperçue,
moi-mème, qui contemplait La maison .. ..
Ob! elle est très consolable, la Chabreltc !
Elle ne mourra poirlt de tes mépris. Les

"

,,, I.j2 ,,,

femmes, rnème cdlc-ci, ont la rage de donner
dans le Lrndrc, mais le rntileticr troul'P toujours son heure.. . je vrux dire le barricotier ...
lis s'arrètent. Feignons de ne les point voir.
A quelques pas, le Galapian et la CbabrC'llc
délibéraient. Il déclara, tout hau t :
- Je le dis qu'il ne rentrera point. Il est
it l'auberge du Chef-Saint-Jean .... Ne fais pas
la mijaurée.
li voulait pousser sa maitresse dan~ la
maison. InquièL&lt;', elle scrutai t l'ombre....
- Jéromr .... Laisse-moi .. .. Des gens!
- Quoi? ... C'est le filsBarhazanges el son
ami Broussol qui rentrent se coucher ....
Il entraina la Chabrette. Pierre cria de loin :
- Bonne nuit!

XV
Cinq ou six jours plus tard, tlànant hors la
ville, sur le pont de la Barrière, Broussol
aperçut le cotillon rouge et le fichu à fleur~ de
Margot. Appuyée an parapet, elle regardait la
Corrèze couler, si ppide que le soleil y dansait en petits remous, si limpide les que ra ilJoux du fond y paraissaient blancs et polis.
comme à trarcrs un cri tal glauque. Le ciel
était bleu, du bleu rif qu'il a les jou rs de
grand vent. De petits nuages ronds roulaient,
très vite, sur la crètc sombre de n: Labournic.
L'exlrème faubourg, aux bicoques basses el
grises, aux jardinets chétifs, était presquEl
désert. Des lareuses battaient leur linge. Sur
le chemin de Laguenne, un char de foin passa,
trainé par deux grands bœufs limousins, &lt;l'un
fauYe pàlc, qui avaient un éventail de fo ugère
sur le frontail. Pierre s'accouda prè~ de la
Chabretle et lui glissa dans l'oreille un bonjour qui la fit sursauter.
- Uonsiem· 13roussol !
- Eh bien, mignonne, le pi•re Chabrillat
est-il demeuré au Chef-Saint-Jean la nuit entière, pour vos plaisirs? Sans mentir. j'étais
en peine de vous.
Elle ne répohdit point.
- \'ous ,•oilà bien loin de r atelier. Quel
sain t i:homcz-,•ous donc?
- J'ai quitté la Contras lin .... .le Lra,aillc
chez moi .... Et je m'ennuie .
- L'illustre Galapian ,·ous aurail:-il fait
quelque infidélité '!
- Peu m'en chaut, du Galapian!... Je
m'ennuie, monsieu r Broussol, el d'un i'n nui
si cruel que je pense, le plus sérieusement du
monde, à me jeter dans la ririère.
- Attendez, Margot, pour mus noyer. que
la fleur de votre àge soit flétrie el passé le
temps de l'amour .... Tudieu! l'idée de mus
voir morte me donne une extrèmecompassion
de vous, et il n'est rien que je ne fasse, ma
chère enfant, pour vous tirer de peine.
li parlait d'un ton si plaisant que la ChahreLLe se mit à rire.
- Je serais bien empèchée de 1·ous dire la
cause de mon mal. C'est une manière de vapeu r
qui me monte à la tête el me dérange la raison. Je ne puis voir la lu ne entrer dans 1:1a
chambre, aYec la brise de nuit, sans une tris-

I

L.ll Y1E .ll.MOU'R_EUSE DE r'R_.llNÇ01S BA'R_B.JtZ.JtNG15S -

trsse épournntablc. L'odeu r du basilic et la
- . Tant pis pour lui, \largol. )fais, si le
plus joyeuse chanson me donnent em-ic de Galapian ne me croit poin t ,fait pour donner
pleurer. l~Lcette folie s'en ,·a, loutd·un coup, de la jalousie, il ne me croit donc pas fait
pour don ner de l'amour?
comme elle est renne.
- Seriez-vous saturnirnnc et mélancoli- Que me parlez-vou~ du Galapian! dit
que? ~·écria Broussol, en bouffonnant. lfo ce ~(argot en hau~sanl les épa11]('s. Je n·ai pa~
cas, ma fille. il rous faudrait suinc les excel- tant souci de lui.
- Vous ne l'aimez donc point?
lentes prescriptions d II médecin Antoine
- Non, bien sùr !
Mcynnrd. Il assure que les personnes de cette
- Vous l'avez ai mé?
humeur « doircnt arnir l'air bien corrirré
un
t) '
pen chaud et humide, cl les fenêtres de leur
- Il ne m'a pas laissé le temps !
·maison ouvertes l'Crs l'Orient l) . Ce ne serait
Pierre jeta un regard su r la rirr droite de
pas une précaution raine de porter sur 1·ous la Corrèze, où était la porte tles 1Iazeaux, sur
quelque chose odorante et récréative comme la rire gauche, où était, au bout du ponl le
'
le parfum c1·amhrcgris, de musc, de camphre, chemin de Laguenne.
ou de bois d'aloès. ~lais le meilleur remMc
Une it une, les lal'e11srs s'en allaient. rn pèà &lt;·cl le complexion, - qui csl, hélas! celle de che,~r isolé contr~1plai t oh tinémcnl sa ligne.
mon amiFrançois Barha:r,anges,-c'cst dè bien
P1m·~·c, une pcllte flamme aux yeux, se rapmanger , de bien boire et de se bien échauffer prochait de la Chabrette. Il la tenait par les
au jeu d'amour. Mai'Lrc Antoine Meynard avait épaules, et, doucement, la pressait contre lui.
oublié ce remède si simple et souverain, dans Un parlum àcre, un parfum de fourrure Ycnait
son chapitre de la Prophylactique.
des cheveux noirs crespelés. Les lono-ues pan.
brunes s'abaissaient sur les joues
o
-. Yous vous moquez, monsieur Broussol, p1ères
mates
?1a1s vous me divertissez, malgré moi. Quand - et Margot ne cessait pas de sourire, d'un
Je vous entends. il faut que je rie .... Hé! tout sourire triste et si ngulier.
doux! laissez mon fichu .... Il y a des larnuses
~ien des fois, Pierre l'avait raillée pour sa
tout près cl'it:i .... Elles pourraient mus rnir. maigreur, sa peau brune, sa complaisance aux
- Craigncz-rous que ces bonnes femmes désirs des gueux. li la plaçait plus bas, dans
fassent un méchant rapport au Galapian? Le sa pensée, que la dernière des .lanetouns .... Et
drolc est jaloux ....
~·oi_là qu'i~ s'étonnait de la trouYer presque
- Oh! pas de tout le monde .... Il me dé- ,1ohe 1 Jolie?... Non. Piquante, étrange ....
fend de parler aux messieurs; mai~ 1·ous .... D'où tenait-elle ce vif esprit, ce parler rrra- Je ne suis pas un monsieur?
cicux, qui n'étaient pas de sa condition, rl;ue
- C'est-à-dire....
lui eussent envié les plus fières bourgeoises
""h
•
r• •1 qu ' es L-ce qu ' un monsieur,
Margot? de Tulle? ... Une fille divertissantc et désirable,
- c·esl un bourgeois comme rnus, habillé en Yéri té, car elle ne ressemblait à aucune
i;omme vous, -~avant co~me rous, mais qui a, autre. Un bonnète homme, assurément, ne la
d~ns les i:name:es, un Je ne sais quoi que vous pouvait a,·ouer pour sa maitresse, à cause de
n a1·ez pomt. .\msi, monsieur ,rclon du Ver- son origine et de ses maurnises mœurs. Mais
dier, monsieur Baluze, et mème ... monsieur elle valait bien qu'on l'aimàt une nuit, la ChaFr_ançois Barbazanges .... Oh! je n'oserais pas brelle !
lu, parler comme je vous parle!
Margot, reprit Broussol d'une voix toute

ehang:tÎl', monsieur et madame Barhazanges
sont allés il la Castanière; François joue du
luth, depuis midi ; il en jouerajusqu'it minui t,
et j&lt;' n'aime point la musique. Personne nr

Je m'e,w1t.ie, monsieur Brou.ssol, el à'u,: ennui si
crne_l que je pe11se, le plus série11seme11l d11 mo11.te, à
- me Jeter dans la rivière . , • - Atlendez, Afargot,
pour vo11s noyer, q11e la fleur de ,,otre âge soit fié·
trie el p,1ssé le temps de l'amour ..... , ( Page q:.J
« -

s'étonnera si je ne rentre point souper. Voult'zmus, Margot, que nous allions dans une
auberge de Laguenne, manger un pàté, quelque tarte sèche, et boire une bouteille de
rin ?....Je me sens d'une humeur pastorale,
et, s'il fant le dire, amoureuse.. .. Foin du
Chabrillat et du Galapian! ... Vous reviendrez
chez vous à la nuit close, ou à la pointe du
matin, comme il 1'ous plai ra. Il y a dc5 lits
fort bons, à Laguenne .... Consentez, Margot! ...
Elle le regarda fixement, hésita, pùlit, baissa
la tète cl, comme un petit garçon conduit
une petite fille, Pierre l'emmena, par la mai 11.

(A srtivrc. )

La Reine Margot
La reine Marguerite était belle en sa jeunesse, hors qu_'ellc a,·ai t les j oues un peu pen?an~cs, el le 11Sage un peu trop long. Jamais
11 n y cul une personne plus encline à la galanterie. Elle a1·ait d'une sorte de papier dont
les marges étaient toutes pleines de trophées
d'amour. C'était le papier dont clic- se scnait
pour ses billets doux. Elle parlait phebus scion la mode de ce lemps~là, mais elle arnil
beaucoup d'esprit.
Elle portait un grand vertugadin, qui avait
des pochettes tout autour, en chacune desquelles elle mettait 'Une boite où était le cœur
cl' '.111 de ses aman Ls trépassés ; car elle étru t
so_1gncuse, à mesure qu'ils mouraient, d'en
faire embaumer le cœur. Cc vertugadi n se

pt•11tlait Lous les soirs à un crochet qui forma it à cadenas, derrière le dossier de son lit.
Elle del'int horriblement grosse, et avec
cc!~ elle faisait faire ses carrures et ses corps
de JUpes beaucoup plus larges qu'il ne le fallait, et ses manches à proportion. Elle arait
un moule [forme de bonnets dans le genre
des hennins] un demi-pied plus haut qne les
autres, cl était coilJ'ée de chernux blonds, d'nn
blond de filasse blanchie sur l'herbe. Elle
arait été chauve de bonne heure; pom cela
clic avait de grands valets de pied que l'on
tondait de temps en temps.
Elle a1·ait toujours de ces cbel'eux-là dans
sa poche, de peur d'en manquer; et pour se
rendre de plus belle taille, elle faisait mettre
du fc_r-blanc aux deux côtés de son corps pour
élargir la carrure. li y avait bien des portes
011 elle ne pouvait passer.
Une fois qu'on dansait un ballet chez elle,
la duchesse de Retz la pria d'ordonner qu 'on
ne laissàt entrer que ceux qu'on arait con-

~lARCELLE

TINAYRE.

1·iés, afin qu '011 piil rni1· le ballet à son aise.
Une des roisines de· la reine Marguerite. nommée mademoiselle Loiscau, jolie femme et
fort galante, fit si bien qu'elle y entra. Dès
que la duchesse l'aperçut, elle s'en mit en
colère, et cl it à la reine qu ·elle la priait de
trourer bon que, pour punir celle femme,
elle fit seulement une petite question. La
reine lui conseilla de n'en rien faire, et lui
di t _que cette demoiselle a1·ait bec cl ongles:
mais l'oyant que la duchesse s'y opiniàlrait,
elle le lui permit enfin. On fait donc approcher mademoiselle Loiseau, qui vint an•c LLll
air fort délibéré : « Mademoiselle, lui dit la
&lt;&lt; duchesse, je mudrais bien vous1 prier de
&lt;&lt; me dire si les oiseaux ont,des corncs? « Oui, Madame, répondit-clic, les ducs en
&lt;&lt; portent. l&gt; La reine, oyant cela, se mit à
rire, et dit à la duchesse : « Eh bien! n'eus« siez-vous pas mieux fait de me croire? l&gt;
TALLE~lAN T DES RÉAUX.

�1HSTORJJl

L ES MAITRES DE L'ESTA\IPE AU

X\"III•

SIÈCU.. _

L 'E:-.LÈ\"EM[:(T ',OCTt:R:--E. -

111

Gravu,·t de NICOLAS Po~CE, d'atrès BAUDOUIN. (Cabimt des Esta pes.)

�</text>
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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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111STOR,.1A

J'ai passé la nuit i, boire,
places revoyaient leurs promeneurs ordinaires,
)13 mail,·essc i, mon côte ....
bourgeois en habit de moire lisse et perruque
0 ma Clèri I je fis un jour
ronde, gentil hommes cérémonieux appuyés
Devant la porte, mille tours.. ..
sur de hautes cannes, le nez barbouillé de
n seul rcgr.et gâtait son plaisir .... Que ne
tabac, militaires retraités, fiers de leurs balapou
rait-il
emmener son cher François à Saintfres et portant la croix de Saint-Louis sur leur
llilaire
d'Obazinc?
Mais le notaire Bronssol
vieil uniforme bleu.
Vers le temps de Pâques, Pierre Broussol · était plus infirme que jamais cl, par discrés'en alla chez son père, à Saint-Hilaire d'Oba- tion, M. Barbazangcs ne le voulut point embarzine. li ne tenait plus en place, le printemps rasser de François.
Les demoiselles dentellières Yirenl reparaître
neuf irritant les &lt;! esprits Yitaux » dans son
jeune · sang.... N'était-ce pas la saison qui Lionassou arec sa mule, etlc lendcmain, elles
ramène la bergère aux champs, avec ses assistèrent au départ du jeune M. Broussol.
ouailles, son chien, sa quenouille L . Déjà, les 'foule la famille Barbazanges, père, mère, fils,
feux des charbonniers s'éteignent dans les serranles, Yint à !'buis pour saluer le Yoyaclairières, laissant monter u!-i long fil de fumée geur. Les voisins étaient aux portes. Marccline
VI
bleuâtre au-dessus des châtaigniers gris. A et Janou, la cuisinière, pleuraient de tendresse.
peine les sureaux ,·erdissenl, mais les Yergers M. le Conseiller et son épouse donnaicnl des
marques d'émulion, et François lui-même
I
L'hiver s'en fut, soufflant le cha/elh des sont tout en fleur, et la tendre pointe des blés
embrassait son cama.rade aYec une chaleur
perce
la
dernière
neige,
celle
&lt;!
nivejade
du
veilhades, emportant sous sa limousine les
d'amitié i grande que ces demoiselles en
boudins noirs cl les marrons dorés. L'aigre coucou » qui commence de fondre quand
conçurent une espèce d'ennui jaloux .. ..
pipeau d'avril éveilla ces petites nymphes l'oi eau fainéant commence à chanter.
Celle petite scène s'acheva par la retraite des
Pierre,
faisant
son
paquet,
et
rèvanl
à
monta,.,nardcs qui, de leurs urnes neigeuses,
Barbazanges. Le vieux Liona sou prit la mule
Janetoun,
(redonnait
:
verscnr les flots clairs des torrents. La Corrèze
par la bride pour la mieux guider dans la roide
enfla. L'eau remplit les cal'es du collège. Au
Là-bas, là-bas dans un jardm,
descente de la rue des Mort , et PierreBrou sol,
(aubour" du Prat, la olane débordée ruina
Je fais l'amour cl bois du vin.
le chapeau à la main, salua fort civilemenl les
quelque~ moulins. Les jours allongeaient. Les
D'une main je tiens mon verre
dentellières ....
El de l'autre ma bien-aimée ....

Est-ce un si grand mal?... Peut-être, s'il
reconnaissait en lui la vocation religieuse,
peut-être composerait-il des oratorios à raYir
les anges, ou des tragédies sacrées bien supérieures aux pièces de ce pauvre M. Racine que
le Port-Royal a gâté.
- J'aimerais mieux qu'il fût procureur,
dit M. Barbazanges. Je me veux voir despetitsenfants.
- Nous sommes tous entre les mains de
Dieu ... Allons, monsieurleConseiller, remettezvous .... Songez que vous remportâtes un prix
aux Jeux de la Vierge et que cela ne vous
empêcha point d'être honnête homme.

1. Lampe romaine encore employée en Limousin.
(JllustraliOIIS Je co~RAD,,

(A suivre.)

M,rncELLE Til Anu:.

SALON DE MADAME R ÉCAMIER A 1.'ABBAYE-AUX- B01s. Peint tar DE JutNNl!S en 1826. - C'est là que ta /'elle amie .te Chateaubriand s11t réunir, dt 1819 à 1849, l'un tûs plus importants et ,us f'lus beau-.: cénacles qu'on ait jamais connus.

LEI DEMEURF.S IIISTORIQUES- -

, ~'IMPÉRATRICE EUG ÉNIE
D APRES W!NTERHAL TER . -

(M usée de Versailles.)

Cliché Draun,

�Sommaire du

2é

fascicule (20 Décembre 1909. )

LES FEMMES DU SECOND EMPIRE
Les Femmes du Second Empire

FRÉDÉRIC L ouÉE .

l'impératrice . . . .
T. G. . . . . . .

Autour de
49
54

GÉNÉRAL DE MARBOT . .
ERNE,T L AVISSE . . • . .

La Merseillaise. . . . . . . . . .
Chambord . . . .
~6
au XVIII• siècle: La Naissance; le Couvent
57
Fin d·Empire . . . . . . . . . .
62

de l'A cadémie j,·J11çaise.

G.

EuouARD FoUR:-SIER. . • Sur une vitre de
Em10:..D ET Jcus DE GoNCOLRT, La Femme
J ULES CLARETIE. • . . •

LEKÔlRE . . . .
PIERR E DE NOLIIAC .
C IIATEAUBRIAND. . .
SAINT-SnION• • .
MARCELLE Ti NAYRE.

de l'Académie f rançaise.

ILLllSTR.ATfONS

Mémoires . . .. . . . . . . . . . .
Louis XIV : L'éducation du roi .

63

Savalette de Langes .
. . . . . .
Louis XV et Madame de Pompadour.
La marquise de Coislin. . . . . . . . .
Une énigme historique . . . . . . . . . . . .
La Vie amoureuse de François Barbazanges.

74
77
87

-

72

Autour de l'impératrice

88

Par Frédéric LOLIÉE

89

PLANCHE HORS TEXTE

n'ArRÈS LES TABLEAUX, PASTELS, DESSll\S ET ESTA \IPF.S DE !

EN CA!\1AIEt: :

Ptt. C Ai\"OT, Co:-snAD, BAno:-1 Gfa1ARD , L A
R. DE ~IOrU I-'E, MonEAU LE JL Ui\"E, PAJOU,

Bouc111c:n,

Toun, LEFÈVRE-DE u MIER,
l'HI LIPPOTEAUX,
PILS, AUG USTIN DE SAINT-A UDIN, VA NDER I\I EULEN1 H ORACE VERNET

'..=====================-=-=-=--=====================:='.!

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Dames, Joutes les figures qui a~partiennent il l'histoire, sont des sujets curieux, inté·
ressants. cl captivants au possib e. Les rersonnages ont vécu dans èles milieux vrais,
ils vi•t aimé. ils ont souffert. Ce sont leurs souvenirs intimes, leurs mémoires historiques
que.nous rel"è e H .ISTORiA ; il nous les .montre en pleine yie et en plein mouvement,
0b~is.;ant aux .arpetllS et a!,x rass1ons !t'ont Jadis ôéterminé leurs actes.
. Chaque fascicule reproduit les œuvres es grands maitres de la peinture et de l'estampe,
tirées de nos musées nationaux et de nos b:blioihèques publiques.

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IBS

Femmes

Madame WALEWSKA

WATTEAU

par

O. LENOTRE

z :1&amp;mbarquement pour Cythère
Prononcer le nom de Watteau, ce n'est pas seulement évoquer le souvenir d'un de
nos plus grands peintres. C'est aussi rarpeler l"un des maitres les plus chatoyants, les
plus élégants et les plus gracieux du ~ Ylll' siècle français, le siècle de l'élégance, de la
grace et de l'amour. Mais, parmi les œuvres de \Vatteau, il en est une, l'E111/·.,rq11ement
pour l'i:e de CJ' lhère, à laquel'.e il s'est attaqué à deux reprises pour s'y réaliser tout
entier. Et, de l'avis unanime des plus fins critiques d'art, c'est là que Watteau a créé le

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SOMMAIRE du NUMÉRO du 25 Décembre 1909
REX&gt;; BAZIN. de l'Académie [rançaise. Le blé qui lève, - FRANÇOIS COPPÉE.' Le
louis d'or. - JEAN AICARD, de l"Académie française. Les Berceaux. - Prni,RE
MILLE. Kidi. - PAUL M,\RGUERITTE. Monsieur et Madame Chat. - i'AUL
REBOUX. La maison de dan,es. - PAUL BOURGET. de l'Académie française.
Conte d'hiver. - ANDRÉ TIIEURIET. La vigile de Noël. - H.·G. WELLS.
La Guerre dans les airs. - j AC~ES NORMAND, Décembre. - HUGUES LE
ROUX. Les fugitifs. - JuLES
NARD. Déjeuner de soleil. - SULLY·
PRUDHO.M~IE. Le nom, - OCTAVE FEUILLET. Réveillon. - PmLIPPE
GERFAUT. Les femmes. -ANDRÉ RIVOIRE. Le bon roi Dagobert.

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1·ées, on en chercherait , ainement dans le commerce. Cette rareté méme d'une œuvre
aussi justement consacrée a ditenniné HISTOIUA à en établir une édition spéciale
particulièrement réservée à ses abonnés.
Cette édition est la reproduction de la composition définitive de Watteau qui appar•
tient à la Galerie Impériale d'Allemagne et laite d'après l'épreuve unique que possède
la Bibliothèque nationale.
Imprimée en taille·douce, sur très beau papier, genre \Vathmann, avec grandes
marges, notre gravure mesure o•,55 de hauteur sur o•,72 de largeur. !:.lie constitue un
merveilleux tableau, d·une valeur indis:utable et peut être placée indistinctement dans
n'importe quelle pièce de l'aprartement.

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par
Prédéric MASSON
dn l'Académie rra·1c is~.

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. :1C'était
· en .février 1905 · De ph·!1 osop111qucs
d'A d 1 .:
.
'/ Je.uons araient gagné les esprits la suite héros dont les pavsans
. •·
n a 011s,e redisent
1
encore
es
exploits
.
et
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au loin_la terre, un mystérieux signe araït
i .u contraste saisissant que préscnt~it en d
'
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surnommé le " rand
• .
, annonce au-dessus de sa t ·t
•·1 '. .
c;rconstances solennelles et tristes le 'rappr: Lel'c
t&gt; •
capitaine, et Antoine de J · d.,
e e &lt;pt I n eta1t pas
Jesom et1·e n6c princesse pour d ,. . 1
c.icrucnt de deux fem mes d't1n o-r',•nd
. ' le plus habile des "Pnérau x de Ch ·l
t&gt;
·
a1 es- &lt;1-ue reine.
e cnir p u
1
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ùgc et Qumt.
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grand nom.
l outcs deux araient occupé
- -====:.:=:::::=-:~~-:--=:---7:-=:--=--:-:::-::-:--===:-- =::-:-:=l~.;·":n:fo~n~I •ara1·t gr,\n.&lt;l.i,,drpuis que Stendhal
7
snr Ja scène du monde, un rôl~
et , Mer1mce, assidus cbe·z M.,
au plus haut point cnne, surmcre,
, .Mérimée surtout , un am ,•
t~ut celle qui demeurait, surll·rs 1om poussé dans la faveur
;•ffant à se~ deuils de puisde maitresse du logis, char_an~, de gloire, de fortunesoumaient son attention et celle de·
,-cr~me. t·une achcrait de rirre
sa sœur ainée Pacca, une future
sa ~ournée suprême et se nomduchesse d.Alhc , par les rec1ts
, .
mait la_princesse Mathilde; J'au~t le~ co.ntcs où se jouait lern·
l re, qm. se penchait sur Je cbeuna~rnatwn. Elle avait voyagé
1·ct du ltt et prononçait l'adieu
au~s1 et comllJcncé sur divers
sans retour, était lïmpératrier
pomts d·Europe l"épreuve de
Eugénie.
ses armes de conquête.
El ''.oilà que rcflufrcnt les
La famille des Montijo dont
~ourenirs en ahondaJtce autour
la.généalogie i se compliqu~ &lt;l'un
&lt;!e ~ ttc dernière pcrsonnalitu
II:'J!lc Llaso11 cntremèlé sur terrr
ue
. lemme, 0b.Jet de sentiments
tl hspagne, cf"Anglcterre et dt•
St .contraires d'adulation et de
f'rance'. consc•r,,ait à Paris des
haine, ~ant exaltée aux heures
sourC'n11·s
. et &lt;l('S
· 11·cn"'· Un degre.
d.c ses Jeunes triomphes, puis
de tousmage l'alliait à la farnill1•
s1. lo~?temps en,·cJoppée d'oudr~ LC'SSC'ps. On ne l'ignorait
lJJ,,J d rndillërcnce 011 de p·t·,
p11111t dans IC's salons royalistrs
I Je,
~t ont ]'Histoire recommençait
'1.11 ~11(! ~1.1&lt;-s s ïnsta1lèrcnt en ,.;
,l se préoccuper.
cite pans:cnnc. Les habitués du
Yers 1854, Stendhal faisait
d~c de La Boc/1cfoucauld dP~Uuler sur ses genoux nne enra1.~nt se. rappeler long urmenl
fant fort jolie, née sous Je ciel
qu ils ara,cnt vu plusieurs fois
de .?renade, et dont la gràce
la Lcl(e Espagnole aux fètcs
esp1l'glc plaisait à son rco-ard
champet!'C'S,
que donnait cc
Et
O'
.
g rand scwncur
en •son domamc
.
' avec cc pli d·amcrtume qui
O
,
de la Yalléc-anx-Loups.
l?urmenta1t son sourire, le sceplique penseur lui disait :
Mcsd~mcs de Montijo n 'eurt•nt
&lt;&lt;
Vous, qua nd l'Ous serez
pas bcsorn de beaucoupde tl'mps
grande_, vous épouserez Ji. le
P?ur marquc1· dans un monde
~1arqUJs de Santa-Cruz et moi
ou leur qualité d'étran111\rrs
et leurs façons d 'ètre un" .
.J.e ne me soucierai plus de
.
.
j)l'll
IOUS. »
'.o}"antcs .aJOUtaicnt une atl r,ic-11011 de s11wularitt;
"li d, · d
Certainement ellepou mit pri'e c.
"
esu· t'
les connaitre.
~lcl1l1&lt;lre à cc marquisat ciloio-né
,, C Euuc( . d G
o .llJc c uzma11 " se-'
.La corn
,. tcssc • qui· ne trarersa
&lt;·onde fiJJ
'
1
L'
.
pornt age des passions sans Y
e du duc Cr1Jriano
IIIPERA;RIC.E DANS SA TOILETTE nE MARIÉE
c·omte d 'f'b
.
'
produ1recp
daJ'
c e a, marquis tUr(d apres ~1-• LEFÈ\'RE-DEUMIER.)
• ,rnlc1uet11multct'Ca . :t
transm1s a ses deux filles h
e.s, grand d·Espagne, et de
.llar1a Manucla de K. . ..
&lt;le s t . '
0lieauté rro-uliè•re
.0 .
es rails.
romtessc de T 'b
u ~at, ick y Grircgnéc,
Cependant, la scfiorita ne dci·ait pas s'a n la chsa11. attirante et posséda
nt
,1u nalurPI l 'a111llnit é nu1· s· d
J)(.s sourcnirs iJ~u:1,:t p us . ta~d de Montijo.
peler de Sanla-Cruz. Des destinées plt1 ' t p
·1
1e ,mx
c1·où cil , . .
.s glor1/Ja1ent la maison n t J · , •
s r onan es• u1 cta1cnt
réscn
ri's • IJ e JOUr
·
• li
l"alpl be cta1t issue; on lui a mit appris avec
'
•
ou e C
13 et que par 1 ·
entrait dans I humamc existence m 'l 1
•
'
f ·b1
·
,
, e an son
leur fi '
'
I u ses ancetrcs, lcl'èrcnt
ai e ~r1 au tonnerre d'un ca tach-smc
.
ront Alphonse Prrrz, de G,uzman, un
soulcra1t le sol de Grenndr, et faisaï't
l. - HISTORIA. - r-asc. 2.

a

L' IMP ÉRATRICE EUGÉNIE
o'ArRÈS \VIN"fERHALTER (Musée de Versailles.)

11

II·e~IJ~:

�111STOR..1.ll
bien des favorite el reines de la main gauche
furenl plus d'une fois redevables de leur élérnlion aux circonstances propices des parties
de chasse, qui le avaient portées, amazones
légères cl prorncanles, tout à leur a,·antage
sous les yeux du seigneur. Gracieuses apparitions, chevauchées hardies, allées el venues
sous la fcuillfo ... ne sonl-cc pas là autanl de
concours mcrrnilleux à l'impression de la
gràce el de la bcaulé, qui subjuguent?
.\in i Mme de Pompadour s'était j elée victorieuse à la rencontre du roi, dans la forèl
de Sénart. rendcz-\'ous des chas l'S royales,
s'exposanl à sa curiosité, la tentant à Ï'aide
du plus coquet costume, agilanl à ses yeux
cet éventail sur lequel, dit-on, un émule de
Mas é a,·ail peint Henri l\' aux pieds de
Gabrielle. Elle passait cl repassait au milieu
des chevaux, des chiens de l'escorte du roi,
comme une Diane cbarmeresse, tantôl vèlue
d'azur dans un phaéton couleur de ro e,
tantôt \'èlue de rose dans un phaélon couleur
d'azu r. Et, comme elle le prémédita, le roi
l'avai t aperçue, remarquée, puis choisie.
Pour une victoire plus légitime el plus
complète, avec moins d'artifices, Eugénie de
Montijo lira prompt avantage de la mi e en
scène très fa\'orable à sa beauté des grandes
chas es de Fontainebleau el de Compiègne.
!,'Empereur, visiblement, courtisait la brillante amazone. Aulour de lui, parmi les gens
de sa suile, el à travers les caquetages de
salon , la question brûlante était de savoir si
Mlle de Montijo céderait à un caprice amoureux ou si, mieux avertie de ses intérèls à
venir, plus adroitement stylée, elle saurait
opposer une belle résistance, vertueuse el
politique. llarement e pionnage de cour et
jalousie de femmes eurent si belle occasion
de s'exercer.
Louis-Napoléon ne songeait pas à l'épouser.
Les circonstances 1\-·conduisirent 1 .
A plusieurs repri es, il avait caressé l'idée
flatteuse à son amour-propre d'une alliance
roiale. La diplomatie française s'était fort
agitre auprès des chancell&lt;'ries de Vienne, de
atunich et d'aulres lieux, en quèle d'une
princesse du sang. On a\'ait accueilli ses ouvertures froidement, alors mème qu'en dernière chance on s'était rabattu sur un projet
d'union awr la fille d'tm prince sans couronne
cl sans sujets, le prince \\'asa, c'est-à-dire
l'héritier Mpossédé du trùne de Suède, sorte
de monarque en exil erranl par l&lt;'s chrmins
el les hôtdlerics de l'Europe. Oc toute· les
cam pagnes m~·stéricuses Oll l'on s'était a\'cnturé il n'était rel'enu 4ue des excmes polies.
Les familles régnantes semhlairnl s"ètre accorClicht llraun.
dées i1 jclt&gt;r sur le nouvel Empereur une
L 'l!t!PÉRATRICE E:,; COSTmlE ESPAGNOL.
espèce d'interdit matrimonial.
Irrité de ces déd:iins 1•aguemf'nl enveloppés
de
formulri,: de cour cl de ces hostil;ll:, déindiscrétions &lt;l1· 1"11i~to:rl' nous onl appr1:- que

femmes. de son pays 1 • )lais un charme très
personnel avait distingué, de prime abord,
partout oi1 on l'accut•illait el la nommait, Eugénie de Montijo. L&lt;' timbre de ~a voix, ses
façons, son allure particulière ot1 passait un
grain d'étrangett\ tout la dé ignait aux regards. li en fut bruit en haut lieu.
Les yeux connaisseur de Louis-Napoléon
en avaient été frappés, la première fois, dans
une réunion, chez sa belle cousine. « )Jatbilde, qu'est-cc donc? demanda-t-il en apercevant celle inconnul', qu ·entourait un œrcle
i animé. - Une no11\'ellc ,·cnul', une jeune
personne de famille andalouse, )Ille de Montijo. - Mais, comment donc! il faut me la
présenter. J&gt; .\u diner , il s'occupa beaucoup
d'elle, et la chronique insinue que, peu de
temps ensuite, il alla lui rendre visite, en
l'appartement rien moins que luxueux qu'elle
occupait avec sa mère, au n• 12 de la place
Vendôme, qu'il fnljeune el pressant, el qu'on
lui répondit : « Prince, après le mariage. 1&gt;
)lais que valent ces racontars?
Mlle de Montijo, invitée aux chasses de
Fontainebleau, fut l'objet visililc des attentions du prince-prè,ident, bientôt apoléon Ill.
li en devint éperdument amoureux, lorsqu'il
la vil monter à cheval a\'CC toute la gràce
qu'elle y apportait et qu'um• secrète intention
de plaire rendait encore plu sensible. Les

Louis, qui a

rtt' 1':1111;111L dl• sn

më.rt', el &lt;1ui t•:..l n•:,té

son ami 1 ,
1. Le rang so1ner.1i11, aw1u1•! la plu, m,•nrillensc
,les aventures exh:iusst•ra sa !ill,•, u'al?porlera au1•u11
rhnngemcnt dans ~Ps ma11ifr1·s: on lui saura gré de
u·en être ni plus fii:rr ui plus hautain(' .... Qu"elle le
l)réf~ràt ain,,, ou qm· l',,mpcrcur, srir mmt'ul cl à
,lessrin, clit (,loign~ d'rllc l1•s occasions ,l'étendre ~on
inOuenrc ou J e graudir wn 1-ùlc, la 1·omtrssc de

}lontijo 11°0Ct'll(l:t jamais it la Cour la situation à la•
quelle on pomait !'roirt' qu'elle ,•tait en étal de pr~lcndrr .... On ru chrrcha1l la cause dans son inclination rnatrrncllc braucOUI) plus accusée en,·ers la
duchesse d'Albc, sa fille ainér, qu'cn\'r rs lïmpt'•ru·
tricc.
2. Ll diplomatie S('crèle du chef de l'État, qui
n'était r ncore 11uc le prinre-pré,idenl. a\'ail tourné
ses premiers rega rds ,·ers l'Esp:,gne. Le duc de Rian•

guisées, déçu dans ses calculs et, d'ailleurs.
amoureux, Napoléon se décida. Un nom avait
circulé, soudainement, qu"i provoqua fort&lt;'
surprise. Un mariage d'amour, à cet étage de
la puissance ! Cela pouvait donc se voir ailleur~
que dans les fl-:Crics el les contes bleus 1
On avail peine à s'en convaincre, je dirais
presque i1 en prendre son parti. Témoin ci•
fait il(noré, que nous raconterons en pas. anl.
P&lt;'u de jours aYant que le désir de l'Empcrcnr
fùl proclamé hanlemenl, pnbliquemenl, 0 11
arnit prrparè, sn r on ordre, au palais dl'
l'Ély ée, un appartement pour y recevoir le~
dames de Montijo. Les causeries se donnèrc11L
champ là-de. sns. comme on pense ; mais on
restait dans lt• ,·aguc el l'on n'avait que cb
conjectun•s, 011 mordaient à faux les médisants discours. Morny, qui connaissait les
intentions fornu•llt•s de !'Empereur, son frèn'
el maitre, Youlut deYancer les événements e l
fèler, chez lui. dans un diner qu'il donna en
son honneu r, la future souveraine.
Toutes les femme du monde étaient 111.
~lme Walcw~ka, donl le mari, ambas adeur i1
Londres, a\'ait été chargé de pressentir, au
dehors, une alliance princière, que parai~saienl désigner lt• eirconstances, se trouvait
parmi les invit{-s, mais instruite, renscignfr
des premières du prochain coup de théâtre.
On n'en savait pas tant chez la plupart de cc~
belles dames, qui prenaient des airs pincés.
en apprenanl qu'on n'attendait plus qui·
~rue de Montijo et sa mère. En effet, celles-ci
ne tardèrent pas à enlrer dans le salon. ~forny
s'étail porté à leur rencontre avec un erupn·~semcnt dont on s'étonnait sous l'éventail.
Mme Fortoul, entre aulres, la femme du
minislrc de l'lnstruclion publique, en paraissait toute choquée, auprès de Mme Ducos, la
femme du ministre de la Marine, - Ume Duco , qui de\'ail solliciter si instamment plus
tard l'honneur d'être la nourrice du prin&lt;·r
impérial. Mais Eugénie avait fait son apparition, sous une toilette charmante el awt·
une gràcc, un naturel, une aisance irréprochables. Pendant que Mme Walewska, qui
n'était pas en vain la femme d'un diplomalt'.
allait à son approche, lui glissant ces mots i1
l'orrillc : « Je vous félicite, Madame, de la
destiné!- qui rnus attend », d'autres restaienl
immol,ilc.s, dé, isagcanl l'étrangère avec u11
air dl' surprise offusq uée. C'était une jolie
comé&lt;li1' pour rrux qui en avaient le secrPl.
.\ difaut de lïnfanlc, qu'on ne lui avail
pa~ donm\l', Mlle de llontijo fut la jeune fille
qur ~apoléon Ill prit par la main el rc,·èlil
du manteau de pou rpre. Le 50 mai 1855, il
épousait i1 ~olre-l)amc la descendante d,·,
G11zman, a\'ec œ llc pompe religieu e, cc dl;_
plnirmcnl de hannièrç~ el toute cette splc11dcnr, que permet le faste monarchique
éhlouis,ant les Ioules.
zari',, qui rulrclt'nnil dl's relations suivies avec 1,·
nou,·cl hôte ,les l'uilr rics, entreprit de négocier 11•
mariag-e &lt;le Louis-;',opoléon avec l'infante Marit•·
Chrisltnr. si,ii:mc enfant cl quatrième fille d,• 0011
Fran\'ois ,le Poule cl const'.,quemmenl la sœur du mari
de la rrinc Isabelle Il. A peine âgée de di1-Sl'pl an•.
on ln disait JWU jolie t'l mMiocremr nl rirhe. Aucu111•
demande ol1icicllt• ne fut l'uilc et l'Espagn!' n'l'ut l"Wl'
it ~•• pronom·,•r pour ou rontrr.

.t. l.'o,•al&lt;' de la fi r • • .
f~1l cl n'allait pas en~ de n 1;ta1Lpas absolumPut n.1
rlt'ure du .·
. sa ouc1ssant re 1
. ..- rd.:,ir1:. '•s.iii:e ~ u_ne fal'()n au,,· 11. rs a ~art1~ 111f;,.
· 1e_profil dait irr,:pr0chob;/ rc qu on I aurait

'l. (;-,,,t t·e r1ui ·•l'riro
•
('1111iquc ocr,1,ion ,1;1'i l
Sdrnle-llcun•. ,fans
a tètC' a, rc ~;,polilon If 1.
ue e eau-cr ,•11 lt:tc
• Je vous 11s toujours ,1:tns le .l/011iteur • , lt1'1 arr·1rmo

a,·11\t~·

�-

msTORJA

-:---:---___:_----~=·,i
1. onduile de la nrandc maitresse Pl r•:in,\ c d'Esslin:r, renom·cla1
e
·
cesse
e1~L,_a• lou,• dc• role
, .•
leur aimable srrl'icc quo~1d1cn, cil~ a1 a1t,
e nous en ll:moigna1l pcrson11clll'mr1_11
~~:d'l'lles restée lrès alla&lt;·hét• au suu11•n11·

. semlila11t
ra tr1c1•
'
·sortir d'nu
.. ~ongr . .qu·on
, ,
111 ·r~plic111:H pourquoi lorsq11 il plcul , lll kdr, c
a,_
il ,!eut aussi sur mrr · 1&gt; o11 t•ntre-re"ar
•"
1 . 1 I•" sim1&gt;licilé
du propos.
s11rpr1s(C
'
. , füus nous
, ,
1·avo11~ foil olist•rn·r. cc Ill' pourn1t elrc qu unt,

1\
"

, IA L ' LE• 16 )!A RS
S AISSASC E D U PRISCE l~IPER
,te R . DE .MORAINE,)
.

.
1~'11C• se
trourai l en veine ' plust
1. 'I l"IC[IOn
'
lis ,
. uand meilleure~ étaient sa ,·01x e
heureuse,Qq ' d' . ') Il Ill' lui mcssayait poiut
sa S'llllé. UC IS-J e '
• l'
ti'c l;asarder de certains mots alertes, '.1 o-~~~
. J'en rclèn•rai sl'l1lc1111•nt un, q_u, _se1111 ,1
~,on.•
• • tl C tOIi t '•1 l l11•urt•.
' :,1 IÏll"l:lllllle
dt• r1•paratwn
"
. • · ·
11 ,
Lrs façons alliranlrs. la l'iYac1Le_sp1r1 1uc ~-:
rru·ouemrnt aisé du prince llen1:1 de l~c11~:s
~
, toutes les s,·mpatlncs des s,1avaw11L gagne , . , . _J
, 1 Pru~se cl
.
à
cet
('Ol'
O\'l' 111ternnarre de a_
.
.
1
ons
,
•.
I'
;lat
de
&lt;rrand
laYOl'I chez
1·· aient porll' a t '
o
·t1·
.'.1v • . 'L l'empereur. l'nc a1&gt;rt•s-nu ,.
1 lllljk'l'all'ICC e
, j ( • ·· ·'t •
. ,s a,a1e1
. . ll l1011orc l e l' III '1s1.~
1 . MaJrsk
,eur:s
·
.
.
t
dt•
""L a·1mahlc rc1&gt;r1•,l'1tl,1n
. h, chancl'llt•r1e
.. 1
"' . '
,
·
·r,
J•'u"t'II
1, mannes,1a 1e dcs1r &lt;1•
pn1s,s1e11n&lt;'. , " ·
, 1
d
se
. ' te l •s a1&gt;part1•1111•111s. Lam iassa eur .
1·1s1 •r c • '
•· · . •
le·
mit à srs ordres. la ('ond111s1t a t1~1 rrs ~
- 1•. ii1•crs tlécoralil'cs cl ol1ic1dles, l:L
,alons. tS lnl'l'r:nil la chambre à coucher, il
1·omn1t' on l · . ·'
. Il s'arl'èlant t•n
··•r n ti• • mais c c, ,
1
,·ou ut 1&gt;a~st
\1. r :est ici la place d'aria ('l\ d Il (i L : (( ' I ' C
•
-1 nlle a, cc un sourire.
1 d1
11ws. n "" '
.
elle
l,(le avait l'lrnmrul' d1Yers1·, com1~e
'
' '
•
l'i•ga1.
' ·d des, 1Clllllll'
·11 ail l'esprit l'amlile ..\
' .S
,dt· sa C,ou,•' les .se11ti111enls qu elle 1eproma11
..,
~·,1 n'étaient ,,as c, cmpts le capr1tt
lr
0 11 111011 "
,
· 1 · forl
et contrad .,c1·1011. Dt•s •ac('cs- de : F' ousJC,
1. l Il cs, d'ailleurs
e,111ca
'
' tral'crsall'nl
· brnsquet ·
. ·1:
!::lie ne poun11l
suppor
c1
ment son .rnturn
t ·
·
· ï 1
·.
cc'llt•-F1
&lt;
(UC
d1:signa
.
il
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s,
J
cet• Ile-c1 011
•'
, d I'
,
Jrélën•nc·c
momcnll111t•c
c
t•mpcne
L
I
111e11 L'(I
li
· ,.
..1beancou1i dt•JO
ics f'cm mc·~' C(IIC
rc urrJCC·I lo,Jl
·. 1· 'té des salons rcprésc11ta1L comme
h. ma. ,J&lt;rlll
· dc ,.
dore '
"1 , Mmes tic La &amp;,doyt•re,
u:I
dt•s rl\a e,,, •
, · L ·L : ·
\\'·tlt•wska sur qui 1011s les ) Cll X l'la1cn po, lt~.
'Pot1I'
'
, llO
les' (ll'l'sonnes ljc son c_1
, llra&lt;re
. '? 1ahitiu·I pour les dames du palais ' qm, ous
1. La' cornlcssr cI r I ,.,• Î OUl'- ·)(auboul'g , la \'ICOlllkss,•
l

1856.

• (d' Jf'rès ,me litlrog1·J / h1c
·

.

'

, a1r·1......
M, la comtesse de la Poiize,
dc 1..imper,
d . un
,
t de fra11chisc
&lt;fui leur rru ail ces
•1rrremen
•
.
;.; iporls journaliers faciles . Cropit-clle a~·o,_r
à 'se plaindre d'une ~mission'., ~-~m deta1I
' n lui a,,ait rapporte tic lra1c1s . ,, Vous
Il'11 .auriez
' o . pas dù dire ou faire ,tt•llc• chose1 Il.•
t'~Jrimait-elle. On répondait a . so~ o '.se1 ;;1ton de façon netlc. On s'exphqua1t_. M !a
('hosc éclaircie, il n'en était plt'.s riucsl1~n. ~._n
cela l'impératrice se 111011Lra1t tout . ,1 fa1L
ie de la froide cl un peu rcch1gneusc
I'
oppose
·
· d't 1·11tl •
.
princes
e Clo11'(dn
~. ·si rcnll'l'(TI(•e. ta )1 l . t•..
En pareil cas. celle-ci ,_1e hauss~~t-l'.as 1~ , OI~
d'un quart de ton: mais clic bai~sa1t (e~ pat'.
iièn•s, plissait lt•s li•rrcs el ne parlait plus.
l C fjlll. ,:1a·,1 . me c,:rtifiail l'une .de ses dames
C
bl
d'honneur la chose la plus rnsupporta e
du monde'. EL pendaut tlt•s h?urrs, dl~ Il&lt;' ~
dl'ridait point, mais dl'meura1L rnfonn•_e_da1~:s
&lt;·elll' boutll'l'ic silcneil'u,c. Elle p~111a1t se
rencog1ll'r oh Li1u:mrnl da11s .!'a l'Ollurr'. au
trot lent tic ses chC1aux, l'i n adrc~ser m un
mot ni un regard ü la p1'rsonne qu e,llc hono't Ir sa société. ~!me dt• Clcrmont-fonnerre
ra, l · •
r ·
'
d, la
. 111 orl'ondil plus d'nrn' ,ois anprt•s. e ,
~eau Yrc prineessP. pcncla11L que ce(1l ,_&lt;•1 con~ ·1 a, tl1:,·011ler les- "'·" rains
de son chapekl.
un11a1
, .
•
'
Ire
prier
llll(•r1ru
n•111r11t
' · mais
l-e
sans (W U
,
1
. lo,·r b'1en 'arrèlr de s abstraire
par un 1011
1 ce
s·, compa"nic. 'oil dit en pa sanl, on a &gt;&lt;:3~rep:oché au pri11C'c :'\apoh:On les ll'g~,
d sa concluilc l'l , le .délaisSl'lllC
L
rCCSC,
' (nl Ires
:_
éridenl clans lequel il la1ss;11t langui:, ~ pr m_
• s e Clotildt•. )lais vraiment, la socictc de t.,
cc.
sa"C,
pruu·'enlc , circons1JCclc cl d'dcl'Olc
, It.1t
lic~rnc dcrnil lui sembler pauHc agremcn s

;.;mp

1 la baronne tic 11a131.c1, 11n·1"' d," Sanci·-Par3•
Poczc.

~,'.~~&lt; ts comtesses Lrzay-llari11•sin, de la

en comparaison de ce qu'il tro_uvaiL aupl't'·~ d1·
la charmante comtrsse de Canizy.
.,
(( c·1a,·1 à découraoer
e de la . vertu!
. )) s l'h1storieltes
un!'
Cl:IUI·1, &lt;'O 110us racontant ces
,
•
·
.
dame du palais de lïmpPratr1cc, _qui,. ?'c~
son humeul' l'njouée el son, &lt;:3raclere ~•f, s,
fùt senlil' malheureuse à pcr1r . dans I_ ail~~
sphi•re d&lt;' glace dont ~'c!wrloppa1t la p_rin~ :~'1
f.lotiltlc, si janséniste d atours 'cil ~e d1s?.°111 ~.
~ous parlons de ~·crlu._. .. C e1:31t à ! 1~1~,-~
ralriœ néc&lt;'ssité d'?tal ~ l'_n ~u~vre la 111,11.t
..(1(', 1•c u·'e,·oir 1111 en ct.11L aise, par
r1°1
I naturt
f' ' .
C;mmcnt le savait-on? ~'importe . Le_ ail
i:Lait connu qu 'rlle n·cul jam~s à s~utenir de
hrùlants combats :m'c dlc-meme. ~Jouteronsnous q11 'elle sr voyait trop cx~oscc aux rt•"ards, dans son palais, une mai~on de verre
0
· 1 11 •ec· bappail de ses momdres, mouou• l'ICI
,.cmenLs , de ses plus menues, allent1on~
. t·I
marques de préférenœ, cl qu cl 1e aurait eu
trop à risquer' trop à perdre, en' ne restant
. t ce &lt;iu'elle fut comme I attestèrent
pom
'
, d' Il .
vécurent
aupres
e r•
enslll-1C 1e femmes 11ui
'1
•
• )'
impeccable ? Elle ne donna Jamais. i~u par sa
conduite à une justification ou, s1 1on ~eut.
à une excuse des frrdaines galantes de I cmpercur.
. .
,
Pour ètre imperatr1ce on n en ~s~ _pas
moin femme. Or, Loule créature. fcmmmr,
scion le mol d'un poète, a trouve d~n_s son
lierceau l't:rcntail de Célimènc. Eugeme - nr
pourn1.1 e. 11-e que l'une des plus
. ,.bonnetc•s
"rantles dames de la cour ; mats d etre Ulll'
~b~rmeuse, d'allumer les :im~s au ~assagi•.
c'était un plai ir' une sc•nsatJon, quelle ne
·e défendait point d'interroger. Hasard, ca~pr1cc,
. 'antaisie
d'une heure, elleElien effif'ltra.
i.
,
tout au moins, le léger ri:iss~n. ,e s J avcnlura mème, certaines fo1. '. Jusqu à I imp~udcnce. li se passa à Font.11nebleau, au prmtemp:s·de I SGO , nnea, enlure dont on,.parla
, Loutt•
.
une semaine à mols couverts. L n;11peratr1cc
a,·ail eu l'idée de se rendre dégu1s_ée à un~
fète de ,·illagc: cl des "Cns de s~ sUJte,_ ~n s1
M"uisés, al'aicnl fait un ma11l'a1s p~rll a un
galant trop dém~nstratif au~r~ d_e I ano~f11_c
Maje Lé. On critiqua celle ~q~tpt.'C . Il ~ ~-la11
1i sa"c ni conrcnablc, se d1sa1t-on, que 1''.";1ér~L~ice j ou,'ilau ealifo des Mille .et un_e Nwts.
En son monde, clic n'avait pas a craindre de
·cilles mé ~11·enl11rcs. sous le masque, da_ns
pat bals Lrarestis. Il lm· p1a1·sa1l
· a1~~s. d'ou bit t'r
les
sa couronne, cl les charges de I et1qu~llc c_n
brillantes mèlt.:es, cl d'amuser so~ ,ma? •~:tion aux dt:lira lcs fa'.nil!a~i lés du fli_rt. 1-:ll_r
en rapportait, la j ourn:c. l1n1c, de ces ,mpr~~.
dou'"'S
s10ns
"" cl sans perds auxquelles éon. I•t pense ensuite; c'était une, agréable r m1111scencc, presque un secret a partager ?v~c un
autre, sans qu 'il le stl t pcu_L-ê_trc. Mais il •~e
l'u t narré directement une .101'.e _anecdote l,1dcssus, rrssC'mblanL par les details et la couleur ;11111 épisodr. roma~esqu~.
,.
• .
Le domino ne diss11n11la1t qu ,~p~1 fa11c:
ment aux yeux des habitués des Tmler1es, q_u1
la reconnais aient à la démarche!. à des tr~1ts
. 1·1e1..~, la pcr onnalilé de I impératrice,
parl1cu
.
b
1 1e a1
non plus que celle de l'empereur. ~_ais
n'arnit pas lieu celle fois en la résidence de

' 'c·

"-------------- ---- ---------------

.JIUTOUJ?. DE 1.'1MPÉJ?,AT1(.1CE ,
sou,·crains. Il se donnait chez Je duc de Mornr.
Parmi les im·ilés du président de la Cbamb;e si c·e dc;sir 1'sl raisonnable. - Que puis-Je
ouffrcz que j e ma11111en11c cc 11uc jt•
~c trouvait un gentilhomme, ami particulier souhaiter, si Ct' 11 ·c t pas un rrndcz-rnus? viens
de
dire, et 1·e11iJlez aroir la bo1111: dl'
du duc, et à qui se opinions légilimislcs ne l'n rendez-l'ou ! ,\h ! la chose n'c Lpas simple. présenter it Sa .\lajeslé mes hommage~.
Tu
l'auras,
cependant,
mais
ce
ne
sera
pas
permettaient poi11t de rl'chercher les inrilaLe mar11uis dt•
~a,ail 1111P son an rir•
lions de la Cour. Cc qui ne l'empèchait point chez moi. Yois cc domino, là-bas, qui me fait ~lnw de S:111c)-Parabt'•rc serait de scrl'icc, Il'
au reste d'ètre des meneurs à la mode de la signe d'abn:gcr la com crsatioo ; c·csl mon lendt•main, aux Tuilerie~, comme dame du
fèlc parisicnn(' r t mondaine. Il avait marqué mari. '(Ili s'impalienlc et me presse de rc,·e- palais. li écril'il donc la lellrc annoncée; il la
sa place très eu t;1·idence dans le cercle où nir.. ...\dieu... . Tu pourras me l'Oir, demain, remit cnlrc les mains ilt• .\1111r de Sancy t•11
~·él'ertuait la fine lleur des lions et des l':1près-midi , ü trois heures, au Bois de Bo11- l'a su rant 11u'cllt• était allcnduc. Elle par1in1
fionnPs. Les femme' lui tenaient compte d'un lo~nl', prt\ du lac. Je St'rai dans un landau sans d,;Lour à lïmpératrict•. En sr rcndanl ir
ph}sique heureux, qu 'al'antageait moins la dfrouw rl ; je passt•rai deux fois lt• mou- une im itation aussi st=duisa nh•, t:Crirnit-iJ, il
sur mes li•rrcs, cl tu sauras qne c'est
n:gnlarilé des lrails que le caractère expressif choir
cti t contenté le plu~ cher dc:si,· de st•s yeux:
moi. 1&gt;
de la physionomie; elles lui savaient gré de
.\ l'heure indiqtll:(', le mar,111is de
fon- mais, d'y obéir, c\:tait, eu mèmt• temps.
Sl'S attent'ons opportunémC'nt discrètes, &lt;'mdémfrilcr aupl'('•s d'1%•-111èm&lt;', &lt;''était don11rr
pressécs, galanLPs, de ses manière tour à lail le sable de l'a,·l'nuc, le &lt;'œur 1,allanl un démc11ti au C&lt;1rac1t\1·c i11l'iolable d&lt;'s printour soumi es et dominalrict•s, soit .,11 df'hors, d'espoir. Tandis 11u'il songeait à son inco11nut• cipes qu 'clic lui connai ait. Il la priait d':ulsoit dans l'intime, are(' drs contras tes de dou- cl, dans son illlll', 1;diliai1 1111 roman d'amour, mell re qu ïl en dt:Clinùt Ja Lr11Lalion.... La
ct•ur et dt• brusquerie, de faiblesse aimante et un mo11rcmP11l se produisit. Les promc11cu rs bicnl'eillancc prrsonncllr de l'impéra trice n'c11
'arrèlent. Dt•s piqueurs s,~ ~ont ;11111oncés,
d'audace ou d'emportcmc111. li mfrilait auprè
dcrança
nt l'allcla:rc de la sou1·crai1w des fu t poi11 t suspendue. Elle agréa de rcprendrl'
d't'Jles encore par ·on e. prit alerte, par f't'nl'in time causerie. l'II d'autres occasions di·
lrain, Ja souplesse qu'il dépensait it les dis- Français . .\u sitùl il St' dl:Cou1r(' clel·ant l'im- fètcs. encore chei le 1h1c d,, AJor111'. Elle li l
pfratri(·c,
dcrnnl
la
lt•mmc•
'(Ili
passe
i1
l'allure
traire. Dans les hais, les soirérs. il s'ét.1il
davanla7e. Elle ne C'raignait poin t de• fa l'Oriscr
;1e11uis le renom d'uu entraineur, 1111ali té pré- ralentie dt• st•s ch&lt;'l'aux. liais, où ,a sa pen ·fr'! d'une sorte d'l'nlrclic11 public l'homme du
cieuse et qui ne polll, til que di poser en sa Qurlle surpri~c esl la sienne, en ro~·ant quP, monde, l'homme de soeiélé, qu i avai t s11
f;11·rur aux plus agréables retours. li posst,;_ douccnwnt Pl it deux reprises. Plie a passé le parler, un moment, i, son ,\me ou à son camouchoir sur sa bouchl', comme il arail l:11:
dait en perfection l'art d'intriguer.
price. C'ét.1il aux courses de Fontainebleau.
Donc, il en dt;ploJ·ait, cc oir-J;',. toutes les dit la l'ciJlc! C't:1ai1 donc Jïmpéralricc!
Lai$~ant
sa cour l'II arrière, elle al'ança 11,·
Quelques minutes 'écoul(•nt. Il n'est pas
ressources auprès tf'unc Lrès si:duis:tnle
plusieurs
pas cl dP111eura quelq ues moments
frmme, dout les lign,•s cxr1ui es, les mouye- encore rc1·C'n11 de sa stu péfaction, quand i1 causer ~enlt• à s1•11l arec le Irai l'l intransimcnts pleins de gr:k,· cl de uoblessc araicnt l'{-cu~w de scn·iC(', qui était, ce jour-là, 1(, geant monarchiste. Ct• fu i lllll' ~ortc de scanau plus haut c.1pfin: son attention. JI pn:.. baron dr Bourgoing, ~c détache du corLt\gl' ('[ dale politiq ue dam, le l'Orli•ge impérial. nes1ient :'t lui.
11&gt;yait, à tenter l':11c11Lurc, quelque cho,e
- ,\lon~ieur, prononcc-L-iJ, Sa )J.~1• 1,: w 111;, ccndrc de sa lrihum, pour all,·r prrsr1111·
d'imprévu el de picp1ant où s'obstinai t son
a11-de1anl d'un g1•n1ilho111mP de l1•l1l'(•s, qu '011
ardeur. Il ne roulait plus Sl:parer ses pas des fititdemand1•r qnr l jour il l'Ous serait agn:ahlc ne royai l pas aux Ttûlt•rics, 11'étail-ce pa,
d'ètrc
i111·i1é
aut
Tuil(•rirs.
~iens. On l'écoutait. JI del'enait prcssa11t,
- L'honneur que me fait Sa llajeslé et sa outrepas cr les bornes de la fantaisie? L1•s
jouait du sentiment, de la passion et s'animail
r.rllit:s non plus n'en rc1·c11aicnt pas de suri, un tel point que l'impératrice en 1·011ccraiL µ-ral'icusc in tention mrcomblcnl de grati tude. prise. Pu11r11uoi '! Qu 'était-il? Qu'a l'ait-il foit'?
de la gène, presque de l'inquiétude. ~:Ile Je me pt•rntellrai de l'en remerci,•r par u1w 011 Il&lt;' s't•xpli1piail point b r,1iso11~ d'u n!'
lt•llr1•, 11ui lui par,•icndra d1•main.
l- échappe. li la perd de l'UC; mais aussitot se
~~mpalhit• dont la cause réri lablc ,:chappail il
met à la recherche de la mystérieuse. E11
pénétrant dans un petit salon retiré, il Ja
rC'lrOuYe, assise auprès de la d1ll'lwssc de•
Bassano.

c···

c···

0

li se glisst• l'Crs rlle el lui murmure i,
l'oreille: « Je ne le qui lle plus; s'il ne m'es!
pas permis de connaitre, cc soir, le joli l'isal-(t'
r1ui se dt;robc sous cc ,·clours détesté, je 1·1•11,
~aroir, au moins, Lon nom. 1&gt; Et il ranime le
fou des propos arec plus de l'ivacité que tout
à l'heure. Elle se joue dP sa C'uriosité, élude
,es questions. Qui est-elle? Pourquoi se refuse-t-elle au désir qu'il lui e~primc si ardcmnwnt de savoir 11ui elle e t'!« Tu n'y con~c11s
pas. C'est bien. Je le saurai, cepc11dan1. Bicnlol on appellrra ta roiturc. Je serai là : 1•1 ~i
je n'ai pas entendu le mot que j'csprre, je
1olerai aussi 1·i1c '(lie le cheraux pour èlrc
t'n mème L&lt;'mps i1 la porte. li m• me sera plu~
diflicile, après, de c·o1111aitre Je myslfrieu~
nom. » Mal à l'aise, sous cette insi l:111cr, l'I.
néa~moins, intéressée, l'impératrice réflt:Chir,
1111 instant : " Si L
on cœur n'est pas sincèrt•
L ~ PKO.\IESA UE QCOTIDIEN:O.E DU f'RINC I• I.\IP(RI IL O.IXS LE JAIWl'i DES Tt:ILERI ES.
l'n ses dt:clarations, je n'ai pas à nù n préoct'uper. ~uis ton capri&lt;'c. Si, au conlr.:iire, je
- Ob! les leu rcs ne l'Olll pas si 1·itt• ni
dois croire aux sentiments q11 ïl allrste, jr le
s1
facilement aux mains de l'hnp,:ratric·(•. ('(foi-là mè111c• qui m fol l'ohjel, it pl11sie11rs
demanderai de ne pas chercher à trahir mon
rrprisrs el sous diflërerllt•s f'o rmrs.
&gt;t'Cr~L. En échange de ta parole, je Le promrt, li serait pr1:féra ble que je pusse rapporter
Mais laissons tout Cf'l anrcdotage el rc1c1·otrc• r,:pon,l' l'i la lui transmC'llrt• de 1·i1·1·
dl' rrpondre au désir que tu me manilt•s1t•r:1s. roi
nons
à des consid,:ralions plus sérieuses.
x.
Il y aYait une dizaint• d'ann,:es que brillait

�r -

111STO'J{1.JI

l'astre impérial sans ombres apparentrs.
C'était l'àgr d'or du Second Empire, à l'apogée
de sa prospfr:té, la lune de miel de la spéculation fînancil'r&lt;', le Lemps fortuné par excellence ponr tous ceux cl toutes celles qui

pouvaient jouir de succl's continus, vivre pansienne où Loul paraissait n'ètre que fretranquillemenl el gaiment.
rie, décor, volupté, attirance des yeux el séLes étrangers affinaient, apportant leurs frus &lt;luisants mensonf(es.
en échange de nos jouissances. lis pa saienl
Et l'impératrice était plus que jamais ec,méblouis au travers de cette belle existence blée d'hommages el d'adulations.
(A suivre.)
FRÉDÉRIC LOLIÉE.

·La Marseillaise
cirns de la garde nationale el applaudi par la
Le vcndredi120 avril 1792, le capitaine du lera de la France, de ceux-là, ~ans doute, il foule. Le chant guerrier fut gra,·é el se régénie 11ougt'l dt' Lisle, qui tenait garnison à n~ rcçnt pas de compliments. C'est pcut-èlre pandit par Loule la France. Chacun sait ou
Strasbourg. reçut du général Kellermann le mème 11 cette mauvaise odelelle que nous de- doit savoir comment un étudiant de lfontvons notre chant national.
billet que voici :
Quand, au jour indiqué, c'est-à-dire le pellier, François Mireur, s'en étant procuré
« Cher capitaine, mardi prochain, à l'occaun exrmplaire, chanta le nom·el hymne. le
sion du départ d_es volontaires, il y aura 24 a\'ril, Rouget de Lisle se présenta à la 22 juin, dans un banquet civique que la
soirér place Saint-Etienne. Les Dietrich ont la Chancellerie, place 'aint-Étienne, Ott le maire ville de Marseille olîrait 11 cinq cents Tolonpassion de la p0t;sic. Je verrais avec plaisir Dietrich reccrnit ce soir-là, on lui fit com- taircs qui partaient pour Paris; un musicien,
tiue, nouveau gradé, vous y fussiez. Ne pour- prendre en elîel que Kellermann lui avait de- \'ernade, enthousiasmé comme l"avaient été
riez-vous pas nou faire la surprise d'un mor- mandé non pas un pont-neuf, mais « quel- à lrasbourg les Dietrich, courut à l'hôtel de
ceau inédit comme vous en savez faire? Ré- que chose qui ,·alùl la peine d'ètrc chanté au ville, drclama devant la garde assemblée
ponse sans périphrasl', s'il vous plait. Cor- camp ». Il tallait « un morceau à enflammer l'ode de 11ougel de Lislr, et cela fut estimé si
les cœurs. un lwmnc entrainant, un beau
dialité. KBLL► 1U1A~N. »
poème qui plût a~ parti populaire ». Lr capi- lieau el si entrainant que les Marseillais, se
Le capitaine, dès le lendemain, répondit :
mellanl en roule vers la capitale, n'eurent
« Général, à tout autre qu'à un guerrier de taine s'excusa, alléguant les difficultés lyri- pas d'autre chanson de marche. C'est par eux
marque, j'aurais répondu négativement à la ques el poétiques, le peu de temps dont il que les Parisiens connurent l'hymne strasquestion qm• ,·ou, me faites l'honneur de disposait; mais on insista; il demanda douze bourgeois, auquel ils donnèrent pour celle
m'adrrssl'r. Car« ma surprise », à moi, c'est bcurcs de répit, prit un violon cl s'en alla.
Le lmdemain, à dix. heures du matin, il raison le nom de .11al'seillaise. Mireur, r111i
votre Oalll'U,c supposition. Mais à ,·ous, mon
contribua de la sorte à la propagation du
supfricur, je dois obéis am·e. \'oici quelqurs arrivait au domicile particulier de l)ietricb, chant national, s'engagea peu après; promu
phrasl'S &lt;1 sans périphrases ». Rrspt'clucuse- au n° 4 du cours de Broglie : il avait passé la général lors de la campagne d'~gyple, il fut
mrnt ,ôtrc. Rouc~;r DE L1s1,E. 126, Grande- nuit à écrire el à noter un chant dont il était Lué le \0 juillet 1798 dans une embu~cade
assPz satisfait; il dit le titre : Hymne de
1\ue. 1&gt;
de mamelouks. on corps repose au cimt'A la lcllre était jointe une odclPlle inti- guerl'e dédié au maréchal de Luckner, s·ap- tière du village d'Elgala, non loin de Damanprorha du clal"Ccin cl commença :
tulée Aloi el composée de six couplets :
hour, l'ancienne !lrliopolis. (La Ma1·seillaise
Allons, enfants de la patrie....
et Rouget de Lisle, légende historique mIV
Aux bonnes gens,
ün célèbre Lablrau de Pils a popularisé la contie à mes petits-enfants, par Alfrr d-B.
Parler ,ans art,
Amour
exlrème;
l'eoser sans fard,
scène: l'assistance se composait, croit-on, de Bénard.)
Guerre nux méchants :
Lrs recherches de M. Oénard, qui fut,
Toul a ma gui,e :
dix personnes, le maire Dielrich, sa fl•mme
C'est mon syst~me.
c·esl ma devise.
pour
ainsi dire, un contemporain de 11ouget
et ses deux nit'CCS, le procureur de la comde Lisle, {-claircnl Lous les poinls restés jusIl
mune
et
sa
femme,
le
grelfier
municipal,
le
V
citoyen Gloutier, précepteur des enfants, el qu ïci obscurs dans l'histoire de la bla1·seilAller, venir,
llauvaisr
tèlc,
Rester, courir,
deux étudiants. Tou furrnl mthousiasmés. laise.
Le cœur honnèlc :
Elles élucident notamment une question
\'ciller, dormir.
Dietrich, amateur pas~ionné de musique, reC'est mon del"Uir.
C'est mon plni,1r.
pn•nail, à chaque finale, le refrain: Au.r armes. qui, Loul récemment, donnait lieu à une
Ill
citoyens ! le procurrur pleurait, sans vergo- polémique: quel est l'auteur de la septième
VI
discr~tc
gne, l'un dl's deux. étudiants. agita son cha- stl'ophe du chant national 1
• Fcmm&lt;'
Hougel de Lisle n"avail improvisé que si~
Pour la patrie,
El joli1•llc,
prau en criant: l'ive la F1·a11ce ! - Et /' AlDonner ma ,·ic :
»ais pas coqucllc:
couplets.
Celui des enfanis :
sace, ajouta l'autre, c·est tout un! fiougct de
C'est mon espoir.
c·est mon dêsir.
Lisle restait interdit: il ne s'allt&gt;ndait pas à
Nous entrerons dans la carrii•re
Quand nos ainës n'y seront plus...
Il est bim heureux 4ue pour les poètes pareil succès. On dit que, très ému lui-mèrne,
tomme pour le commun des mortels, les il pressa les mains qui se Ll'lldaicnl vers lui ajouté postérieurement à l'œuvre primitive,
jours d'inspiration se sui\'cnl sans se res- el s'esquiva modt• tcment.
Le dimanche suivant, 29 avril, l'hymne de fut successivement attribué au poète Lebrun,
~embler. Ce sont là, nais&lt;&gt;mblahlcnwnl. lrs
à Louis Dubois (du Calvados) qui, en 1848,
derniers vers qu'écrivit Hougrt de Lisle avanl guerre, dont le mai re avait commandé une s'en déclara l'auteur, sans trop insister, à
de composer la il/arseil/aise; si celle-ci lui orchestration très simple, ful joué sur la Marie-Josrph Chénier, à d'autres encore. Il
,·aut une célébrité qui durera tant qu'on par- place d'armes de Strasbourg par les mnsiichê Rraun. Clément et 0-

�111STO'J{1.ll

-----,------------.#

semble hit•n que le prohlL·me de la paternité
est aujourd'hui rt:solu cl 'I uc le coup~~L des
enfants est dli i, un braH' abbé de \ iennc,
dans l'Jsèrt•.
Lor l(UC, l'II juillet I ït)2, le _br~il se r6.
:a Virnnc r1ue h
)farst•1lla1s . approp.111·•·,t
u
. r •
cbaicnl, se rendant it Paris, la m~111c1pa_1Lc
décida de leur faire accueil ; les habitan ts el_erèrenl à l'entrée de la rillc une porte de_ feutlla"c, on posa dl•S drapeaux, on lcnd1l 1es
~ 1andes, cl le 11, :t' ·srpt heures du
"Utr
. malin,
1
" and les aranl-"ardl's des rolonla1res p_10l(U,
l"'
• 1 ·1 •
céens
furpnl si"nall't'S,
une trip
e uep1ll1l1on
'
cil'ile militaire°et relii;il•use, s'arança à leur
r,•nro,ntre. Les li trseillais s'alignèrr nt, c_l, en
. -. • de. salut , t'nlonnèrent ll•ur 1(lor1eusc
n1a111erc
. .
chanson dt• marclll'. Quand elle fut lerm1.nec,
aux applaudissenll'nls unanimc_s , les cn_lanl~
du collètTc de Yienne, rondu1ls par I abbé
Pessonn~ ux, n•prircnl l'air en chœur ~ur ~~~
paroles qu 'arail com1~o_st:C.' pou~ 1~ cc~L'rnonie, le patriote eccles1ast1t1u~ : i\ ~us enll erons dans la caiTière.... L ahb~. P_cssonncaux, qui, commt• bien d'autres, s ela1l procuré la partition du chant de Rouget de Lisle,
aYait écrit sa strophe en qul'lque hcurcS, cl

croyttil bien aroir rimé seulement u1~ couplet
de circonstance. L'à-propo fut . s1 rcma~~
i1uable, l'elfcl fut si grand de cc Jeunes ':on;
répondant par ces nobles parole , au~. males
accents des llarscillais, flllC de 1_111slanl
mèmc la strophe fut jugée digne de I hymne
,pti ·symbolisait, dans le sc11ti~1ent de l~us'.
les aspirations de la jeune nal1o_n frança1 ~-clic y entra cl fit corps arec lui: l'llc sa111,l
mèmc la rie à son auteur.
.
Le Ier janvier 1791, ou plutùt le J~ 111rùsc de l'an ([, le comité de salu~ public de
Lyou manda par-derant lui le. citoyen A_n.toine-Dol'ollée Pessonnea11.-r, c1-deva,~l p1 e-

aucun rolc politique ni pris parti pour ou
coutre la Révolution.
.
\u moment Olt l'arrèl, non douteux, allait
ètr~ prononcé, une troupe d'écolie'.s passa.ci'.
chantant sou le · fcnèlrc du tribunal : C&lt;
&lt;tu'ils chantaient, c'était la strophe des enj'ants, et le paul're _abbé, en l'?nlendanl '. ~~
mit it pleurer. « ~u~squc ,·?us etes _les. a1 b1.
Ires de ma vie, dit-il aux Juge ' la1sscz-1~m
, dermere,
· • de me
,·ous prier, pour grace
. faire
.
accompagiwr au snpp11.cc par une vmglarnl'.
de ces petits écoliers t hanlanl la stance 1(111
me Ya droit au cœur .... »
. .
Le ci-dc,,ant abhr Pessonncaux f~l a_cq111tte :
po~é à t e.r-paroisse 1/aurice ,~~ ta, vil~e. de il son retour i1 Yicnne, ses paro1ss1ens . lm
Vienne, pour répondre aux _dclils ''. 1111 •m~ firent oration ; il reprit sa cure ~t ne la l(lllll~
pulés par l'accusateur public r l s enlc'.1drc qn 'it l'époque de la Re laurallon, pour ~,
condamner ou absoudre. Le paul'l'C abbc n_c fhcr à Seyssel Olt il s'était rendu a~uéreur
se faisait pas d'illusions; l_a_ Te'.rcur régna~l d'une modes te propriété. C'est là qu il ~oui1 Lyon ; le caracli•rc l.'C ·l~siastu1u~ do~_l. •~ rul en 1833: cl la municipalité de \'1cnne
était rcrèlu n'était pas u11 ut_re à l_u1 co11cil1~1 do,;na à l'une des rues dt' la ville le nom d1·
lïndul rrencc de. juges. li repond1t s:i.w fai- l'auteur dt• l&lt;t septième stroph~.
.
Iliblesse oà l'interrogatoire, déclara loyalcn~cnl
C'est ainsi que la collaboralwn d un o
•,. ·t, l,11 effet • curé of,iciant de• • aml-l
. ' d l'armée roralc cl d. un prèlrc dola la
qu ..J1 Cwl
c1cr e
•
h 1 . l' 'd it
~fauricc cl maitre de rhétorique .. _. . C ~~l ~ou . République du chan t Lriomp a qui a1 a
ce 1111 'il poul'ail dire. n'ayant .1ama1s JOUC conquérir l'Europe•

T. G.

Sur une vitre de Chambord

,. m1,Ls .· To111·ou1·s 1remme
a1a1·1 cc,
'
l vctl'ie. · »
Td lc es t la ,·érilé : l'on peu e~. cro!rc
Cc sont dcu\. ,ws 'lu_i o_n t !Ji~n t'O•u~u. 1~ Br.1ntùmr, le seul qui ail parlé. de I inscr:p~
lion comme l'avant ,ue. Au lieu d~ deux
d d •puis le jour 0 11 1on dit que ~ r.rn
mon
le
I
c • . ;1l s111· u1u• riln' du ch;1ll'a11
l'ers il n'y avait.donc f]U'ttnc simple ligne ~1:
ois er es cCrl\
.
.
,
,
. ' m ol•~. Ile plus· • rit•n ne nous pro111·cd'1c1
1
çde Chamuvr
1.- d 1 , . a-t-il l't'l'lls rcclle1111nt, l l.
rois
· ,c
·
1 rr
q11 'cllr ail t:lé l:Crile s11r la "ilrc avec ~n. ia·t-cc
bien
sur
une
nlrc,
onoclans cc cas, es
.
" I 1..
cherchée, jamais rclrouvct' , _qu • ~~ manl, plu Ldl que sur l'un des larges cot~s de
le
mp avec le diamant
.
dr sa• ba!!'llc
! Je ,a,~ l'cmbra ure de la l'cnètrc, a,·cc de la craie ou
traça
c
..
Brantàmc
rous
répondre
à
ces
quc~- cl charbon : ce qui cùl été plus naturel, s'.n·1a1sser
cl D.
Jv de on tout
u it• celle époque-la.
, 's·1 François
· l"
. ' en efil.'l. '
Lions par un passage u iscours
··t
de
la
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Joinle
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baorruc,
il
sed'troma
sl' st. . r, 1
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1• . • Vie de.~ Dame.~ galantes.
11re li· me SOUl'll'Jll
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~l
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1
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cour
,•t
aux
guerres.
cl
UJlcs miens a
• .
.
.
1 l mo11lrcr tout ; cl m aia11 1 loujours Ilrantùme. cl d'une ma111, à c~ qu il
memc me vou u
• ·1 , montra
·irait assez assnrl'C pour que le caraclcre de
du roi, • me 'I'
mcnc. a, la chambre
'
P
•
· '· 1 f'' t rcconmissable
.
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s n·a- son ecr1 ure 11
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tt'la
monsic'nr
;
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,
ou
cela
serait-il
possible
s'il
avait
ecr1l ~ur ! "''.':
o d 1 -1 ,
~
._ ,
'l
,
:,.r'1t11re clu roi mon mai rc. ï en• des l'ilre étroites dont al~rs .on g~rn1ssa1l '.~.~
" rez ,·u 1,e~
· »"'t
lu' cn orrrandes lettres,• ) l'cnèlrcs, cl 'il se fùl srrv1 cl un diamant a1cc
&lt;« \'Ol·1a.
rJ l'a\"lnt
, .. '
~OU\t'11 l

8ic11 fol

fc mnw ,;,rit'.:
qui ;) hc.

l'Sl

lequl'I on ne peul marq_ucr qui! de~ li?éamenl~
inM('is? Tous ct•ux q111 ont repris I anecdote
après l'auteur des Dames galantes, l'onl_mal
rompri e, et, par suite, l'ont dénalurec en
l'étendant. liais de œ ux-111, quel est le premier ? Je crois bien, sans pouvoir en rtlpond~&lt;'quc c'est l'auteur du roman Les Galanterzei,
des Roys de Fmnce (Bruxelles,_ 1.690) .. Je ne
connais pas de liHe plus ancien qui nou_~
donne le dis tique. \'oici sou. q~~lle for~e il
s'r trouve, laquelle a dcpms ele elle-menu•
a!Î.ért.:C, car le men oncre n'est pas plus rrspr('lé qut' la rérilé :
Sou,·eul femme raric;
11al hahil' qui s'y fic.

Quant au dénouemt'nl de l'histoire ~e . '•'.
fameuse rilrc. soit qu 'on dise qu'elle ~•l eh'
11 vendue aux Anglais, comme tant d autrl's
choses françaises )&gt; , soit qu'on raconte que
1 ouis XI\', 1, alors jeune cl heureux )&gt; , la
s~crifia à madame de La Vallière, c·~sl _'?
di"nc conclusion de Ct' petit roman taille a
pl~isir dans un fait Yéri table.
ÉDOU.\R D

FOUR IER.

La Femme au

XVI/Je siècle

n•pn:,cntcro11l &lt;'dlt• enlaut, la 1x•tilc fille, C('
commenccnwnt
de la femme du l1' mp , la 1p1i e~L1i1.1&lt;·iLé, mou,·emcnl naturel, enfa1we;
La Naissance - Le Couvent
Lèlc chargée d'un ùourrcl&lt;•l tout empanaché die réprime ~on caractè•rc !'ommc l'II&lt;• contient
son corp . Elll' la pouss&lt;• de Lous . es efforts
Quand au dix-huitiènll' sit•tlt• la fomnw de plumes ou courcrlc d'uu petit bonnet orné en awrn t de son ùgc. Enroi&lt;'-l-flll la pC'lilt• fille'
nait, elle n°&lt;'Sl pas reçue dans la l'ie par la d'un ruban, lll'uri d'une fleur sur le cùlt:. prom1•1wr aux Tuileries, on lui rt-commandc,
joie d'une famille. LI' foyer JJ 'est pas en fëte Les pclilt•s filles portent un de ces grand~ 1·omme si son panier ne d1•1ail pa~ empèchcr
à sa venue; sa naissance ne donne point au tabliers de lullt• transparents, il bouquets ~es enfantines folies, dr Ill' pas sa uter, de se
cœur des pan•nls l'i, rcsse d'un lriomph&lt;', dit• brodés, que lra,wsl' le bleu ou le rosi' d'nnl' promPJll•r d'un air grar,•. Est-1•llc marraine,
,•sl une bé11édiclio11 qu'ils acct•pll•nl tommt' rob1• dt' soil•. Elles ont d1•s hoclwts 111ag11i- a-L-1'111• et• bonheur, une &lt;lPs grandes ambiune déception. Cc n't•sl point l'enfa nt désiré ti11ucs, des gn·lots d'argent, d'or, en torail. tions dt' l'enfance du Lcmp~, le prPmi1•r roi(•
par l'orgueil, app1•l1: par ll's csp1:rauccs des 1·11 cristau:1. i1l.iccllm, ; ellrs sont 1'11louré1•s dt• 1111 ·on lui fait jouer dans la socictll:, on la roit
pères et des mèrt•s dans celle ·ociété gou- joujou, fastw·ux, dt• poupfrs dl• bois
nwntcr en ,·oiturc comme um• frmn w, dt's
1ernéc par dt•s lois sali1111l's. ('C n'est point joues fu ri1•us1•mcnl fardét•s , sournnt plu, plumes dans les chel'eux, le fil de perle au
1'11éritirr prédt'sliné /1 loull's le · co11Linuations granclt-s qu 'cll1•s cl r1u 'clb ont peine à lt•nir cou, le bouquet à l'épaule ;auchr . La mi•ncl'I à toutes les surri,·anccs du nom, des char- dan~ lt·urs fll'tils bras!_ Parfois, au milieu 1-on it 1111 hal d'enfants : ('ar il fau t prc ·1111c
~1•s, cfp la fortune d'une maison, le 11ou,·mu-né d'un parc il la française, on le · apcr,;oit s,• dt· le bercea u babituPr la f1•rnmc au monde
11 ·1•sl ri1•n qu 'une fille, _l'l d('ranl ('e berceau lraina11l entre elles sur le ·able d· tuw allée pour lequel clip l'ina, au plaisir &lt;Jui SC'ra sa
où il n) a que l'a,·cnir d'um• fcmnw, le père dans des pl'lil chariots roulants, modelés sur l'ic : on lui place sur la lètc 1111 énorme
r,·stc froid, la mère souffre comme une Beine la roc.1illc des conques de Vénus r1ui passrnt coussin appelé toque·, sur lequel s\:ch:ifoude
/1 tm·ers les t..1bleaux de Iloucbpr •. Elle- ne
1p1i attendait un Dauphin.
St'
font Yoir qu 'cnrubannét•s , pornponué&lt;•s. ii grand renfort d'épingles cl de faux cl1c1·cux
llimtol une nourrice emportait au loin la
1111 monstru1•ux hùisson, couronné d'un lourd
pl'lilc fille, qui• sa n1t•re n'ira guère 1oir chez Ioules d1argt:l, de dcntl'lles d'argt•nl, de bou- chapeau ; on lui met un rorps neuf, un lourd
quets,
de
nœuds
:
leur
toilcllc
est
la
minia,.1 nourrice qu'au temps des tableaux de
panier rl'mpli de crin l't cerclé de fpr : on la
1;rcuze cl d',\ubry. Lor -que la pl'lile fille sor- ture du luxe et dt•s robes superbe de leurs pare d'trn h:ibit tout cou, crl de guirland&lt;•s.
1,tit de nourrice cl n•rcnait à la maison, clic mères ..\. peine leur laissr-L-on, le matin. cc c•t on la conduit au bal en lui disant : &lt;&lt; Pr1•1:tait remise aux mains d'u1w gouvernante l'l petit négligé appelé habit de marmolle ou de nt'z gardr d'ott•r ,·otre rouge, dp l'Ous délogér a,&lt;'c dit• dans les appartement du Sal'oyrmle. et• joli j uste dt• Lallelas hrun arrc· coiffer, dt•rhifionncr 1otrc habit, cl di,crtis e1.l'omble. La gourcrnantc tral'aiflail à faire de 11n jupon court de mème étoile, garni de deux ro11s bit•11 °. »
l',•nfant une pcti le pt•rso11nt', mais doucement, ou trois rangs de rubans couleur de rose
.\.insi s1• forment ces pelilt's llfü•· manifrée~
a1&lt;'C beaucoup de /lallcric l'l de gàh•rie : dans cousus /1 plat, l'l celle jolie coiffu n• si simplt• tp1i ju~cnt d'une mode, dt:ridcnl d'un habit,
fai
L
ed'
un
fichu
de
gaze
noué
ous
le
menton
:
1
t·,•ltc petite fille 'lu'ellc ne corrirrea it guèrt•, l'l
charmantt• toilclle où l'enfance est i it l'ais1&gt;, se mèlent de bon air : enfants jolies à croquer
i1 laqm•llc clic passait it pt•u près toutes se
t'l Lou/ au parfait, ne poU1ant souffrir unl'
1olontés, clic ménageait d( jit um• mai't1·r c 011 sa fraicheur est si hicn accompagnée, 011 dame sans odeurs et sans mouch&lt;'s 7 •
1111i, lors de son mariag-c, devait lui assurt•r sa gràrc a tant de liberté. Mai cc n'rst poinl
Des petit appartements 011 la gouwrnantc
une p!'titr fortun,•. Elit• lui apprenait à lire r t ai11si que lt•s pt•Lilt•s filles plaisent aux parents : gardait la petite lillt•, la pPlilt• fille ne dcsil
les
kur
fau
t
habillées
r
t
gracicusécs
au
.'t t~·rirt•. EIIP pronwnail s1•s yeux sur !(•s fi"ure:,.
l'cndait guère !'hez sa mi•rc 'lu'un n10mcnt, le
111• la llihlc dt• S,tcr. Elle lui mo11trait dans goùLde r.c siècle qui, silot q11 'elles marclwnt, matin it onze lu•un•,, quand 1•nlraic111 dans la
une jolie boill• d'opti1p11• la l{ét&gt;graphic en lui l,•s enli•rnw dans un corps de ball'ine, clans chambre aux rofcls à demi formé· les famifaisant voir 11• mondt•, lïntfricur de Saint- unt' roh1• d'apparat, l'i lt•u r donne un mai'lrc lier· et les chien~. 11 Comme rous cltt•s mist· !
Pi,•rre, la fontai1w de Tréri, le dome de i\lilan :\ danser, un maitre à marcllt'r. Et rnici, dans - disait la mère ,'1 sa lillc qui lui souhaitai!
al'(!C toutes ses pclilt•' Jignn•s. la nou1 ell1• 11m• gra rurc de Canot, la petite pc1"nn11e en le bonjour. - Qu ·a,·ez-rou '? fous a rez bien
,:gli c de Sainlt..~t•n,•rièrc, palronn,• de Paris. po·ition, qui arrondit les bras et pince du mam·ais risagc aujourd'hui. Allez 111cttrc du
l'église Saint-Paul. le nouwau pala is Sans- hout cl1•s doigts les deux cotés dt• sa jupe rouge : non, n °l'II mr llct pas, 1011s ne ortircz
Souci, l'Ermita"c de l'impératrice dt• Russil' 1 • houlfanlt•, d'un air sérieux, d'un air dt• daoll'. pa aujourd 'hui. 1i Puis, se tournant rcrs un&lt;•
Elle lui mettait enlrt• ll's mains quel11uc Avis tandis que le maitre répète : « .\llc•i donc &lt;'n visite qui arri,·ait : 1c Comme je l'aim&lt;', crtLc•
d'un pèl'e ou d'une mère à sa fi,lle, qucl11ue nwsun•.... Soutt•ncz .. .. .\llc•z donc .... To11r- enfant ! \'icns, baist'-moi, ma pclill' . .\fais lu
Traité du vrai mù ile. Elle lui recom- 111•z-la .. .. Trop 1ard .... Ll's bras mnrls.... L,1 es bien salr ; ra Le nctto,w les dents.... ' p
mandait encore d&lt;' se tenir droite, de faire la tètt• droite.... Toumt•z donc, mademoiselle.... me fais donc pas les CJU&lt;'s.lions, it l'ordinaire:
r,:,·ércncc à tout le monde : &lt;'l c'était à peu La tète 1111 peu plus soutenue .. .. Coulez Il' tu c réellement insupportable. - Ah! maprès tout Cl.' qui• la "0JJl't'l'llantc r nsrirrnai t à pas.... Plus de hardiesse dans Je ·regard 5• ,, dam~,. quelle tendre mère, disait la pt·rsonnc
0
l't•nfant.
cF'aire j ouer la dame à la petite fille, la preen ns1tc. - Que roulez-mus ! rt:pondait fa
Lt•s u1blcaux du dix-huiLiL•n1c sièd c nou~ mière éducation du dix-huitième siècl&lt;• ne tend mi&gt;re, j e suis folle de celle enfant 8 .... 11
qu
'à
cela.
Elle
l'O
rrigc
dans
l'enfant
tout
C'l\
1
Point d'aulrc sociélt:, d'autre 1·on1111u11ion
1. :onversa1io11- d'Ênulic. Puris, lilH, 10 1. 2.
3. \'oir le, porlr·ails d'r111:a11ls _du _musée de Ver1 '!.. En,itc, par J.•J. ltou,,cau . Amsle1·d1u11, l 76t,

,lll,

0I. 1. - Au 111oi, de j uillet 17'!.'!.. le Mercure de
Fra11ce annonrc que la dudrrs,r 1f'Orléa11s ,·icnt dr
~onner it _l'l11fa1Hc mie poupée aire gardr;rohc rarir•r
• l unr lorlrllc1ou1011 mu11J11111 iJ 2i.OOU lrn·,.,.

sailles cl la gra\'urc de Joulam,. d apr~ Ch. Coypel :
U moments lrop lumreu.x où 1·eg11e l m11oce11ce.
i. :Uëmoircs de .Ume de Geu lis. Paris, HU:,, \'Of. 1.
:;, Les J!'ux de la pctil!' Tlrnli!', par de )loi1s.,·.
l'ari,. Uaill,,, 1i ti 1. Le Jf,1111et cl t .llle111a11de.

O. Thë.ilre â 1'11,;og,• d1•s jcurrcs pcr.ouucs par·
llm&lt;' de Genl i . Paris. liiO. vol. 2. l tt Colombe
7. Le lin e à la modf'. En Europe. IOOOi00,39. ·
!!. Méla»gf's mililai1·cs, liltér·air,•s cl scnlimen1..tirrs {par le priuœ de Ligne. /Jresde 170;;..1811
101.

20.

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LE MAITRE DE DANSE. -

eutrc la mère et la petite fille que cette e~trevue banale et de convenance, c~mmencee
et finie le plus souvent par un baiser de la
petite fille embrassant sa mère sous le ~enton
pour ne pas déranger son rouge. Lon ne

~~-

LA 'FEJK.JIŒ Al. xrme Sl'ÈCLE -.,.
wnnait point les douceurs familières qui donnent aux enfants une tendresse confiante. Elle répond à lou tes sortes de brsoins sociaux. li tait rien des pensées du monde, ni les ambi"arde une physionomie sévère, dure, gron- garantit les coll\'cnances en beaucoup de cas. tions, ni les insomnies, ni les rèvcs, ni les
deuse, dont elle se montre jalouse; elle croit li n'est pas sculr mrnt la maison du salut : il fièvres d'avenir; elle en cmpèchait à peine
de son rôle et de son del'oir de consener a mille utilités d'un ordre plus humain. li . l'expérience : qu'on se rappelle ces projets de
avec l'enfant la dignité d'un1 sorte dïndiffü- rst, dans un grand nombre de situations, AIile de Nesle, devenue Mme de Vintimille, ce
r,'nce. Aussi la mère apparait-elle à la petite !'bote] garni et l'asile décent de la femme. La plan médité, dessiné, réso!u, d'enlever le Roi
fille comme l'image d'un pouvoir presque l'CUl'e qui veut acquitter les dettes de son à Mme de Mai Il y, toute cette grande intriguc
redoutable, d'une autorité qu'elle craint d'ap- mari s'y retire, comme la duchesse de Choi- imaginée, raisonnée, calculée par une petite
procher. La timidité prend l'enfant; ses lrn- seul5; la mère qui veut refaire la fortune de fille dans une cour de couvent d'où elle jugeait
clresse.,q elfarouchécs rentrent en clle-mème, ses enfants y l'ient6 économiser, comme la la cour, pesait Louis XV, montrait Versailles
son cœur se ferme. La peur rient où ne doit marquise de Créqui • Le coul'cnt est refuge à sa fortune 11 ! Quelle preuve encore du peu
ètre que le respect. Et les symptômes de cette et lieu de dépot. li tient cloitrée la petite d'isolement moral et spirituel de cette vie
la jalousie de .f&lt;'imarcon cnlè1•e de
peur apparaissc11t, à mesure que l'enfant ,, miJie que
7
cloitrée? Une preuve bien singulière : un
!'Opéra
; il tient renfcrmérs les maitresses
avance en àge, si forts et si marqués, que les
livre,
les Confidences d'une j olie femme,
8
parents finissent par s'en apercevoir, par en des princes qui l'ont se maricr • Les femmes qu'une jeune fille pourra écrire au sortir de
soulfrir, par s'en effrayer. Il arrive que la séparées de leurs maris viennent y vil're. Le Pantbémont. Prise en amitié par cette Mlle de
mère, le père lui-mème, étonnés et troublés cou1•ent reçoit les femmes qui veulent, comme Rohan qui fut plus tard la belle comtesse de
de recueillir ce qu'ils ont semé, mandent à Mme du Dclfand et Mme Doublet, un grand Brionne, Mlle d'Albert puisera dans les nouleur fille de travailler à eJfaccr le tremblement appartement, du bon marché et du calme. li velles apportées à la jeune Rohan, dans les
11u 'elle met dans son amour filial. Le « trem- a encore des logements pour des retraites, confidences de sa protectrice, dans tout ce
blement ,, je trouve cc mot terrible sur pour des séjours de dévotion, où s'établissent, qu'elle entendra autour d'elle au couvent,
l'attitude des filles dans une lettre d'un père à certaines époques de l'année, des grandes une connaissance si rraie, si particulière des
dames, des princesses élevées dans la maison;
à sa fille 1.
retour
d'habitude et de recueiUement aux mœu rs de la société, de Versailles et de
La petite fille avait à peu près appris le
Paris, que son livre aura l'air d'avoir été
peu que lui avait montré sa gouvernante. Elle lieux, aux souvenirs, au Dieu de leur jeu- décrit d'après nature; et les gens qu'elle aura
nesse,
qui
inspireront
à
Laclos
la
belle
scène
de
savait bien lire et le catéchisme. Elle avait
peints ne se t.rouveront-ils point assez resreçu les leçons du maitre à danser. Un maitre Mme de Tourvel mourant dans celle chambre semblants pour la faire enfermer quelques
à chanter lui avait rnseigné quelques ron- qui fut la chambre de son enfance.
mois à la Bastille u?
Tout ce monde, toute cette vie du monde,
d~ux. Dès sept ans on lui a1•ait mis les mains
N'y a-t-il point pourtant tout au fond des
sur le clavecin 2 • L'éducation de la maison emabissant le couvent, avaient apporté bien couvents une lamentation sourde de cœurs
était finie : la petite fille était envoyée· au du changement à l'austérité de ses mœurs. brisés, un gémissement d'âmes prisonnières,
La parole inscrite au fronton des Nouvelles
"ou vent.
la torture et le désespoir des cc 1·œux forcés ? »
Le couvent, il ne faut point s'arrèter à ce Catholiques, Vincit mundum fùles nostra, Les romans ont appelé la pitié sur ces jeune~
n'était
plus
guère
qu'une
lettre
morte;
le
mot, ni à l'idée de cc mot, si l'on veut avoir,
filles sacrifiées par une famille à la fortune
de ce que le couvent était réellement au dix- monde avait pris pied dans le cloi'tre. li est de leurs frères, entourées, circonvenues, ashuitième siècle, la notion juste et le sentiment vrai que toutes ces locataires, qui étaient siégées par les sœurs dès l'âge de quatorze
historiyue. Essayons donc, au moment où la comme un abrégé de la société et de ses aven- ans, et contraintes d'entrer en religion à
jeune fille franchit sa porte, de peindre cette tures, habitaient d'ordinaire des corps de l'accomplissement de leurs seize ans. Mais les
école et cette patrie de la jeunesse de la bàtiments séparés du couvent. Mais de leur romans ne sont pas l'histoire, et il faut
femme du temps. Retroul'ons-en, s'il se peut, logis au couvent mème il y arait trop peu de essayer de mettre la vérité où l'on a mis la
le caractère, les habitudes, l'atmosphère, cet distance pour qu'il n'y eùt point d'écho et de passion. Sans doute la constitution de l'anair de cloi'tre travrrsé à tout moment. par le communication. Les sœurs com·ersrs, char- cienne société, pareille à la loi de nature,
vent du monde, le souffle des choses du gées des travaux à lïntéi·ieur et à l'extérieur uniquement intéressée à la conservation de la
temps. Cherchons-en l'àme, comme on cher- de la maison, apportaient les choses du dehors famille, à la continuation de la race, peu
('he le génie d'un lieu, dans ces murs sérères au cou\·ent pénétré par lrs brnits du siècle et soucieuse de l'individu, autorisait de grands
où l'on ouvre des fenètrcs, où l'on pose des les entendant jusque dans cette voix de Sophie abus et de grandes injustices contre les droits,
balcons, où l'on construit des cheminées, où Arnould chantant aux ténèbres de Panthé- contre la personne mèmc de la femme. 11 y
l'on fait des plafonds pour cacher les grosses mont. Les sorties fréquentes des pension- eut, on ne peut le nier, des cas d'oppression
poutres, où l'on place des corniches, des naires ramenaient comme des lueurs et des et des exemples de sacrifice. Des jeunes filles,
chambranles, des portes à deux battants, des éclairs de la société. Le monde entrait encore nées pour une autre vie que la vie de couvent,
lambris bronzés• ; où la sculpture, la dorure au couvent par ces jeunrs pensionnaires ma- appelées hors du cloitre par l'élan de tous
et la serrurerie la plus fine jeltent sur le passé riées à douze ou treize ans, et &lt;Ju'on y remet- leurs goûts et de toute leur àme, des jeunes
les y retenir jusqu'à l'âge de la
le luxe et le goùt du siècle : image du cou- tait pour
9
filles dont le cœur aurait voulu battre dans le
nubilité
• Le parloir mème, où le poète Fuvent mème, de ces retraites religieuses auxcœur d'un mari, dans le cœur d'un enfant,
10 , avait
zrlier
était
admis
à
réciter
ses
vers
quelJcs l'abbaye de Chelles semble avoir laissé
refoulées, rejetées au cloitre par une famille
l'héritage de plaisirs, de musique, de modes perdu de sa dJ/iculté d'abord; il n'étai t plus sans pitié, par une mère sans entrailles, véet cl'arts futiles, de mondanités bruya ntes et 1·i11ourcuscment, religieusement fermé : les curent, pleurant dans une c.:ellule sur leur
charmantes dont l'abbesse avait rempli son niuvelles de la cour et de la ville. y trouvaient rèl'e évanoui. Mais ces vœux forcés sont sinaccès. Ce qui se faisait à Versailles, ce qui se
COUVènl •.
passait
à Paris y a1•aient un contre-coup. Tout gulièrement exceptionnels : ils sont en conLe couvent alors est d'un grand usage. Il
y frappait, tout s·y glissait. La clôture n'arrè- tradiction avec les haLitudcs générales, la
conscience et les mœurs du dix-huitième

~-~~
".':~. ~

, ,~,;\\'\~·

-

!J"' '

-

•

.

Grai•ure de LE S.s, ri apres PB

!LIPPE CANOT.

(Cabine/ des Eslampes.)

trouve point trace, pendant de longues anné~s,
d'une éducation maternelle, de ce, premier
·
se melent aux
cnseirrnemcnt ou, 1es ba1sers
leçon~, où les réponses rient aux dem~ndes
qui bégayent. L'àme des enfants ne croit pas
"' 58 ,...

'

,

sur les oenoux des mères. Les meres ignorent
ces lie;s de caresse qui ren~u~nl une secondc. fo1·s l'enfant à celle
. . qm Id'a porté, , et
font grandir pour la v1e1lless~ , u~e mere
l'amitié d'une fille. La malermle d alors ne

1. Lcllres inédites de d 'Aguesseau, publiées par
Hives. /'aris, 1823, vol. 1.
2. L'ai"'!i des lemmes, 1758. - Essai sur l'éducation
des de'!'o1sclles, par )Ille de *· Paris, 1769.
3. !lemo,rc pour messi,·e de Courcelles de Collebonne c~al,·e les supérieurs cl prêtres de l'01·aloi,·c
Je la m,3.1SO!) et séminaire de Sainl-)lagloirc.
_4. llemo1res
1193,
vol. 2. du maréchal duc de lt1chclieu. /&gt;a,.is,
5. Mémoires secrets pour sel'l'ir à l'histoire de

la Hépublique des lcllrcs. Londres, 1784, vol. 29.
6. Lcllres de madame de Créqui. Préface par
M. Sainle-Bcove. Paris, 1856.
7. Jfêmoires du maréchal de Hicheliru. vol. 2.
8. Conespnndance secr ète, poli1iqlr'e et littéraire.
Londres, 1787, vol. 18.
9. Conespondance secrète, _,·ol. 9. - J~umal historiqu,. et anecdo11que du _rcgne de Loms X~, p_ar
Barbier . l'aris, 1840, 1·0 !. .:i. - Les IJ11ou:r wdis- '
crets dispnt que l'usage esl de marier des enl'ants à

qui l'on derrait ciQn11er cles poupées. Cela esl vrai d 'une
foule de mariages, et nous retrou,·ons au com ent la
fille ainée de l\lme de Genlis mariée à dôuze ans avec
~L de la Wœstine, et la mar11wse ,le Mirabeau Yeuve
du marquis de SauYebœuJ' à l'àge de treize ans.
10. Mémoires de lime de Genlis, vol. 1.
1f. Les llailresses de Louis XV, par Edmond et Jules
de Goncourt.
12. Correspondance littéraire, philosophique rt critique de Grimm. Pal'is, 1829, vol. 8.

�1f1S T 0'/{1.ll

I

------------------------------------------.#

,it'·de . .\"p ,o~·on:,-nou · pa:, da 11, lt'.., .\témoin•, résidt•r au chapilrt• dt•tn ans ~ur trois. la
du temp· des jeunes fille" rési,;ter trè:, nette- jcurw personne, mw foi~ adnrist•. ga"nait des de · p(•nsionrraire~ dt• rn11w111, cl la li te 1/a
ment à l'ordrt• formel de leurs parent qui relations, de protections, des amitiés, un iJIIÇ qucl11ues nom~. Dans cc temp , où la
,f..'ulent impo~cr le roile. l'i triompher de leur patronage: et comme rusagc de chaque tante femme mariée a si peu dt• dt:fi.•nse. la fault•
1·o~onté? !)"ailleurs la dure té de la paternité était de 'appréhender ou de s'a1111iecer une d"unc jeune fill&lt;•. l'i ~ur:oul d'une jeun1• filll'
bi1•11 nl:C, csl d"unc rarclée,lraordinairc: ell1•
l'i de la maternité, dureté d"habitude et d!•
nièce, chalJUC nièce pourait espérer l"héritagc
role plutot 'llll' de fond et d"iime, diminue à des meubles d"une tante, de ses bijoux. de sa n\•$1 pas dans le~ mœur~; Rou ~1•au en fait la
rhaquc jour du siècle. Et 1111and La llarpt• pclile maison. de sa prt:bende 3 • )fmt' de remarque, et il n·c~t pa ~eul à la faire. Pui,
lit dan Lou les salons de Pari sa J/élanie, Gcnli nous a raconté sa récrption au chapitn• l"t•nlèrrmrnt n "était p.'1~ un jeu : loin de là:
inspirée, disent ses amis, par le suieidc d"une noble d'.\lix de L~·on, lor,-11u 'Plie t:lait lout l'I es 1·011sé11ucne&lt;•s araienl de quoi faire pàlir
pensionnaire de J'.\ ssornption 1 , la rcligil'u,t• errfant. Elle se peint en habit blan&lt;'. au milieu et faiblir les plus amoureux, les plus fous, lt•s
par foret.• n'est plus fJU ·un personnage de de toute, bchanoinc,,_e;., habillée · à la façon plu~ bra,·e ·. Yétait-ce pas un épou,·antail pour
lc•s ag,·éab/es les plus décidt; (fUe le tcrribll'
théMrc; les ,ceux forcé,- Ill' sont plus qu ·un
du monde. arL'C des robes de soie noire sur
thème dranntique.
exemple de JI. de la Hoeho-Courbon, condt•s panit•rs. c•t de grande marwhrs d'hprLorsqu ·on étarle les déclama lions philoso- mine. Son Credo récité aux pieds du prètrl', damné à a,·oir la tète tranchée après a,,oir
phiques et le traditions romanesque . le le prèlrt• lui coup&lt;• une m1\·hc de che'"t'UX. l'l enlt•ré en l 75ï ~Ille de Jloras du cou,·enl dt•
.\"otrl'-llame de la Con olation ? • a mère mouC'ourent apparait hicn plutôt comme un a,ile
lui attache u11 fll'tit morceau d"étolle blanc et
'(ue comme une prison. li e t a1ant tout Il' noir, Ion/! comme le doigt. et qu'on appdait rait de chagrin, et lui-mèmc, en fuite, chasst:
rpfugr de Louit•:,_ les existt•uccs bri,t~~- lt• u11 ma,-i. Puis il lui pa se au cou et à la de Sardaigne où il s"était réfugié près de s011
refuge presque obli(-!é des lemmes maltraitt;t'" !aille une croix émaillée pendue à un cordon parent, .\1. de "'cnnecterrc, amba adeur de
France, finis ait mist:rablemcnt •.
par la pt'lile 1·érole. unl' maladie à peu près
rOU"t\ et une ceinture faite d'un large ruhan
Le grand cou1L•11t du dix-huitième sièclt•.
oubliée aujourd"hui, mais r1ui défi.,urait alor~
noir moiré. Et la '"oilà ain i parti•, toute lièn.',
le quart des femme . La so&lt;:i!:lé par tous se, gonflL;_. dan~ sa 1anité de petite fillt• dt• sept aprè,.. le cou,·cnt de Fonterrault 1 • la maisorr
d"L:cfucation ordinain• dl',. Fille de France, Psi
con eib, la famille par toutes se, Pxhorlation,.
an~, 11uand on l'appelle du titre dl'~ chanoile courent de Panlht:monl. le l"Ourc-nt princier
pou sa it rers r ornhre d"un courent la jeurw nes~- : Madame ou Comle.çse l_
de la rue de Grcnl'lle 011 ··élè,·rnt les prinper~onne à laquellt• arri1ait cc malheur. La
On le voit : il faut qu·à chaf1uc pas l'hismère mèmc, par dérnuement, conse11tait à se torien déga;,!e dr · prt;ju!(é , redemande aux CC»l's. 011 la pin~ haute nol,les:,c met ~l'"
fille~. espérant pour elfe,., de la camaradrri1•.
tlétacber dt' celle malheureuse t•nfont r1uc la
fait , rc,tituc à !"histoire l'a~pect 1éritahlt•, le
dt• l'amitié commencée au cou,·cnt arnc urrt•
laideur retranclrait dt• la société el qui finissait
raracll're. la dP~lination. le,- habitudes, Je.,.
altesse, qurl;1ue fa\'Cur. quclqut• gr.lœ, qul'lpar baisser la lèle san, ré,olte ~ou lïmpimœurs des communautés rcli~&gt;ieu&lt;t". Le ro•1uc place de dame auprt'S de la princessl'
toyable prinl'ipc du lemp, : « lne femnw
nran a tout dén~turé, tout t~'ln•sti : après
future. C'e t ainsi que Jlme de Barbantarre
laide e·t un ètrc qui n·a point de rang dan,
a,o;r peuplé par de rœux forcé· le cou,·ent
pla~ait sa fille auprrs dt• .\lrnc la duches e de
la nature. ni de place dan, le mondt•t. 1 Ot•u\
du di\-huitième siècle, cc coU1cnt dont les
Bourbon pour 'Iu·au sortir du cou,ent ell(•
rent millr lriùlero,~. t·omnrt• di! le prince dt'
lran~fuges sont accueillie et gardées par
de1lnldamed·honneur de la dm·brssc'. Aprè
Li~nc, metlaicnt airr~i lt•ur amour-propre i,
rarcherèquc de Pari~ lui-mèmc, le roman lt•
ct• com·cnt, qui c~t le mondt•, la &lt;'Our ,-Ile._
c·ou1'crl, rt consolait•111 leur or/!ueil arec les
remplit de scandale Ct' ne ont qu "hi-toin-,.,
mème en raccourci. et où la jeune fille, avrc·
ambitions de la rie du rnu1ent, a,ec le-:, honee ne sont &lt;pr t'~lampt•;. où l'on ,·oit une chaise
sa gourernantt• l't a lemme de chambrt·,
neur:, et le~ pn:rogatilt'!, d"une auualCde poste en arrèt la nuit au pied d'un jardin mène une ,ir 1•1 rt•çoit une éducation parlirn11 est d"aulr1-,. ,œut plus propres au $it'·de
de courent, ou bil'n une pcn ionnaire dt•s- lières. ,ient un autre cou\"ent alfoctionné par
cl que l"on ~ rencontre plus souwnt, &lt;'11!.rat·t•ndanl une échelle au ba~ de laquelle l'attend
la 11obb.r, et peuplé de pensionnaire à grand
"Cmenll lé!{t'rs. prc. que de modt'. cl qui
l".rma11t. landis flUe la femme de chambre e~I
nom : le cou,·cnt de la Pré~enlation 8 • Autour
~ mblcnl seulement mettre dans la toilette
crrcore là-haut. it chernl sur la crètc du mur.
t'l au-de,-sous de ces deux grandes mairnns se
d'uni femme les couleurs de la ,ie rcligicu,-t•.
lntri/?'Ut'S lilét"- au parloir, amoun•ux déguiSl.~
[n certain nomhre de jeunN personnes de la
ran!(l'nt toutes les autres maison religieuse~
en commi,,ionnairrs, remi es de lcllres en
recerant des pensionnaires, abbayes, communoblNe ~e ratt.1chairnt à des ordre;. (fUi.
&lt;'achctlr. corruptions de sœurs co111wsrs qui nautés, cou\'ents, répandu~ dan· tout Paris.
,-an · c•ti7er d"cllcs la pronorwiation d"aurnns
ou1rent la grille, cnlèrcmcnt de jeune filles
,œll\ olcnncls ou implt-s. leur permettaient au milieu d"une pri~c d"hahit i, tra1er:, une l'i do111 chacun semblt• a1·oir sa spécialirr cl
,a dit&gt;ntèlt•, l"habi111dc• de reccroir les fillt'~
de viHc dans le mondt• cl d"cn porter l'habil,
foule lt•flut• en rcspecl par dt'S pi,tolet•, - t:e
d"un quartier de la cap:talc ou d'un ordre dl•
lt•ur donnaic'nl &lt;jtll'lqucfoi 1111 titrl', loujour,,ont le, coups de théàtre ordinaires, le, serne~
l'État g. Prt•non, l"c•xt'mple des dame.~ de
(fUelr1ue attribut honorifü1ue. Cétaienl b
iflli SC prc ~ent dan Cl'~ pa!!'c à la ca~anora.
Sainte-fürie de la rue. aint-Jacqucs : la haute
c-hanoinesscs, dont le chapitre le plu fameux.
Il ~cmblc 1oir mise en action la morale dt•
ma7is1raturc cl la grande finance scmlilf'nl
tdui de Remiremont en .\lsace, arait pour
llu.,sy disant r&lt; qu'il fallait toujours enlt•1cr;
tkstimlion de recernir le san!!' le plu pur
aro:r fait rlroix pour leur enfants de c&lt;'lt&lt;·
rru ·on a1ait d'abord la fille, pui l"amitié dl's
maison, moin relen:C que Panthémont ou la
des maisons sournr,1ine~, les noms les plus
parcrrb, et 11u'apri.,: ll'lrr mort on a1ait t•neore Pn;~cnlation , mai tc•nut' pourtant par le
illu Ires du monde chrétien. Dans cette asso- lt•11r, birns .
public en grandt• considt;ration et rcnommfr
ciation des chanoinesse,-, di,·i ée:, en dame.~
llic•n de plus tau\. rit•n dt' plus contraire à pou r la supériorité de st•· études 10 •
nièces et en tlames tante,,, c111i arnicnt prola réalité des cho·c que n• point dr nre : on
110:1cé leurs ,·œut et &lt;p1i étaient forcé~ dt•
l)i~ciplinr. forme~ d"éducation, régimr irrcornpLP au dix-huilii•me sifrlt&gt; les sl'arrdab lfril'ur, lo111t• la rt·gle de cc;, couwnts n·t·-1
1. Corrt'spondanrc de forimm. ,·ol. 6.
t Les jeux dr la pl'lite TI11lil'. par de }loi,,i. /,,, c,• COtl\Cnl, la toul&lt;'-pui.sance d,• 1,·urs caprin•,. Le raris; r ll c, ,·0111 de iOO ir 600 li,res. mais il J "'ail
maflrc de danse faisait r(•pêl!'r à lime .ldélai&lt;lr un
prlile ~h·ole.
la femme de chambre à payer, qui était ,Ir trn,s r&lt;'nl~
hallt'I qu·on nommait ballet ro11lrw• de ro,e; la jt'tlll&lt;'
j, llémoirr, S('(..-rl, 111• la Répuhlique des lcllrl'~.
fines, outre le trous&lt;('au, le fil et la commode dans
,ol. t3.
princrssc \"Oulart quïl -"•p(l&lt;'làl le menuet bku cl ne quelques
cou,·enls; l'êclairage cl le clrnulTage o'étaicul
,oulait prendre sa lrçon qui celle 1·onditio11. Le mailrn
t llémoirrs de lime d,• Gc•nlis. ,-ol. 1.
dis1il rose. la printcs,1• en frappant du pied répétait pas compris, cl dans tous, le blanchissage du lingt&gt; fin
5. !-e curé qui a,ail_ cloon~ la f1t:nédiction nuptiale.
èlail à la charge de, parents. Tous a,·aient la pension
1•t qu, un moment au1l cra1111 les p lèrcs, él.111 con- bl&lt;•u : l"alTaire ,lr,enait gra.-e: 011 as.embla la com- ordinaire
el cxtraordmaire; i Panthémont, le plu,
damnù à !"amende honorablt• el au bannissement; la muuautë. qui d"un commun at'Conl ,le-cula qur I&lt;' cher de tous,
la pension ordinaire était de 600 fines.
mrnurl .rra il débaptisé et qu&lt;' Ir meuu&lt;'I ,apprll,,rait
liJle d,· chambre qui nait al'oompagné .lllle dt' .lloras
la pemion extraordinaire de MOO livres. A la fin du
étail condamni•e au fouet, à la heur de lys, il neuf ans lè meuut•t bleu. (lfad~me Campan. ,·ol. 1.
sil..-1&lt;'. Thierry dit que la pt.•nsion ordinaire était ""
î. llëmoirrs dt' }lme de Genli5. rnl. t .
de bannis.cm,•nl. Barbier. ,·ol. t.
SOO li,-re , el de 1.000 lincs pour les pensionnaire~
li. Leurc de la marquise du llelfand. Pa,·i,. 1812.
6..\ propo, de l'édut·alion dr lkidamcs de Fran&lt;·c
admises
Ïl la table de madame !"abbesse.
9. Dan, l"Elal d, la rifle de Pari,, en 175i, nous
il Fontc,-raull. il y a un&lt;' jolie 1nccd,11e qui pt'int. dan,
lrou1011s I,• prit d,•s pt•nsi,11,- dans I&lt;'' Mtl\rnl, de ,·ol.10.2.U'llre, imiditc, dè d".lttucs..&lt;eau. Parù1, 182J.

"------------------------

LA

FE.llf.ME Ali

xvme STÈCLE

0

LES PETITS PARRAINS
Gr.1v11rt ;Je ~IORE.,i; LE

JEO.SB. (C.Jtine/

des Esl:imtts. )

ClicM Giraudon.

-,

�111ST01{1Jt - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -- .i
1p1'une imilalion , parfois un rel.icl1cmcnt de
la règle de Sainl-CF· Partout se retrouve
l'inspiration. l'esprit de celle maison modèle,
la trace de ses divisions en quatre elas es
distinguées, clon les ùges, par &lt;les rubans
bleus, jaunes, n-rls f.'L rouges. Partout c·(•st
une l:ducalion notlanl entre la mondanité el le
rcnonœmenl, entre la retraite el les talents
du sièclt', une éducation qui rn de Dieu à un
maitre d'agrément, de la méditation à une
leçon de rél'ércnce; el ne la dirait-on pas
figurée par cc costume dt•s peu ionn:lircs
montrant 11 moitié une religieuse, à moitié
une femme ? La jupe cl le manteau sont
d'étamine brune &lt;lu )lan~. mais la robe a un
corps de ball'ine; sur la tète. c·csl une toile
hlanche, mais celle toile a de la dentelle. JI
t•st bien commandé 11 la coiffure d'avoir un
air de simplicité cl de mode tic : mais il n'e L
pas défendu de l'arranger à la mode du Lemp 1 •
Douces el heureuses ,:ducal.ions, que ces
éducations de coul'c11L, sans cesse égayées,
affranchies de jour en jour des sél'érités cl
des tristesses du cloitre, tournées peu à peu
presque uniquement vers le monde cl vers
tout cc qui forme les gràces el les charmes
de la femme pour la société ! On voit souvent, dans le dix-huitir me siècle, des femmes
e retourner , rrs cc commencement de leur
l'ie, comme l'ers un souvenir où l'on respire
1111 bonheur d'enfance. La continuation des
étude commencées à la maison, la ,·enuc des
maitres, les leçons de dan c, de chant, de
musique, c'était l'occupation cl le travail de
1. Dictionnaire historique de la ville de Paris cl de
•rs cn,irons, .ra: llurtaul cl llagny. Pai·is, 1ï 79,vul.2.
2. l,&lt;&gt;llrcs médites de d'Aguesseau. Paris, 18~~.
, ol. 2.

à l'étal dr l!'mmr qui doit ètre dans le mondr.
y tenir un étal, fùl-cc même un ménage' n ;
tel sonl b moyens indiqués par Mme dt•
Créqui pour bien élrvcr une fille, cl c'est la
juslification mèmc dl' r éducalion dn couvenl.
de celle L:Cole d ·où . orlironl lanl de femmr,
dont le siè•cl(• dira « qu'rllcs sa\'aienl loul
san al'oir rien appris n.
Lt• , icc de ces éducations comentuellcs
n'était point dans les leçons du couvent. Il
n'était poinl. comme on l'a tant de fois r1:pé11:.
dans l'insuffisance de l'instruction ou dans
l'inaptitude des sœurs à former la fcmnw an'&lt;
deroirs sociaux. li était dans la séparation dl"
la fille cl de la mèr,•, dan celle retraite loin
du monde 011 les bruits du monde apportairnt
leurs tr ntations. La jeunr fille, enlc1éc touk
jemw 11 Cl'llt• l'ie brillanlc de la maison paternelle aperçue comme dans un rèvc d'enfance, emportait au couYenl l'image de et·
salon. dt' ces fètes dont l'éclat lui rcl'enail
dans 1111 songr. Du calme rl du silence qui
l'rntourai(•nl , elle s't:chappail, elle s'élançail
Ycr ses soun•nirs rl ses désirs. on imagination travaillait c•L prenait feu sur tout c&lt;·
qu 'cllr saisissait du dehors, sur tout ce qu'rlli·
de,i nait. Les choses cntrcrnes dans une sortie.
les plaisirs. les hommages des hom[[\Cs au~
ft&gt;mmes, passaient t'l repassaient dans sa tètr.
grandissaient dans sa pensée, irritaient ses
impatiencrs, a~itaicnl ses nuits. rJevéc dans
la maison de ses parents, la facilité de ,·,·~
plai irs, la rnc journa(jèrc el l'habitude du
monde, eussent bien vile apaisé ces curiosités
el ces ardeurs que parmi les jeunes femme.~
du dix-huitième si/;&gt;cle celles-là faisaient écla3. )lémoirr~ dr Ymr de Genlis, vol. 2.
4. Lettres inédites de la 11)3NJUisc de Crëqui à Scnac
ter le pins follcmrnt 11ui sortaient du ro11de !leilhan, publiêcs par E,louard Fournier. Polier,
,·rnt.

ces journées de couvent, dont tant de (èles
interrompaient la monotonie, dont Lanl d'espiègler:cs abrégeaient la longueur. L'on brodai t, l'on tricotait mème: ou bien l'on jouait
i1 quelque ouvrage de ménage, l'on mettait
les mains /1. une friand:se, l'on s'amusait ü
faire qudquc gàLPau de COU\'Cnl pareil 11 ces
pains de citron que les cnlanls enrnyaiml de
certains jours 11 lc•nrs parents 2 • lk temps en
temps arril'aient de lx-lies récompensPs, comme
la pt·rmission d'aller à la me se de minuit,
acrorMc aux peti tes filles bien sages, cl lrur
donnant rang parmi les grandes. ~:t s'il fallait
punir, les œurs inl'entairnl quelqu'une de
ces grandes punitions a,·t-c lesquelles elle
ùtaienl si bir n à Mlle de Halfolcau, lorsqu'elle
tombait en faute, l'cn\'ir d'v retomber. li
s'agissait d'une paralytique q'uc la m1•re &lt;le
celle jeune personne arait recueillie, el dont
rllc a\'ail à sa mort laissé k• soin 11 sa fille;
celle paurre femme était amr néc une fois par
cmainc, en chaise il porteur·, au parloir
extérieur, el la jeune fille se fai sait une joie
de la peigner. de la laYer, de lui couper les
ongle . Les jours où l'on était mécontent de
)1lle de Haffctcau au com cnt, on ne- lui pcrmcllail pas le plai ·r decel acte de charité3 :
on mcllaiL son cœur en pc:nitrnce.
Celte éd ucation des lillrs dans les couYcnts
a été, au dix-huitième siècle mèmc, l'objet de
bien des attaques. Qu 'étai t-elle pourtant en
deux mot '! L'éducation même ainsi résumée
par le bon sens d'une femme du temp : «Ill'
l'instruction religieuse, des talents analogues

18:iO.

EDMON D ET J ULES DE

Fin d'Empire
D'un pelerinage qu'il fil , quelques années
après la gue1·1·e, en Alsace el en Lormine,
M. Ju1,Es Cu.11r.r 1E rapporta tout 1m ensemble
,l'imp,.essio11s aus.~i profondément 1·essenties
qu'eloquemmenl tmduiles, parmi lesquelles
se détachait avec un l'elie{ pal'liculiCI' la
saisissante page cl'hi.~toire que voici :
Nons dinàmes à 1'/lôlel de la Sil'ène [à
Étainl, dans la salle cl à la place mèmc oit
~apoléon Ill, fui·anl )folz, s'arrêta le 16 aoùl
1870, à neuf heures et demie dll matin,
tandis qnc grondait déj11 au loin le canon de
Gra\'Clollr. L'empereur, qui aYail encore
quinze jours il régner, était escorté d'un escadron de chasseurs d'Afrique, d'une compagnie
dt• chas~rurs 11 pied, d'un bataillon de grena-

dicrs de la garde cl des cent-gardes. Le prince
impérial le suivait, l'air soulTrctcux el mélancolique. A,·anl le déjeuner, ~apoléon s'a sil
au cafë de l'hôtel rl, sur un bout de table de
marbre, il écrivit lenleml'nl une dépèchc 11
l'impératrice, puis la relut, ne la trouYa point
satisfaisante cl la dtichira en morceaux. Ces
fragments de papier , recueillis par un bahilant d' ri tain, forment un autographe historique bien curieux et bien triste.
L'empereur se lem ensuite et passa, en
tral'ersanl la cuisine, dans la salle à manger.
li s'assit là, ayant son fils à sa gauche, dcranl
un poèlc de faïence, et tandis qu'on lui servait
un déjeuner impro1isé, - des œufs, du jambon, des morct•aux d'un pùlé apporté à l'bùtclicr. )I. Liél-(eois, par le maire de la l'ille,
- il demeurait silencieux, presque immobile,
les bras appuyés sur la table cl ses yeux bleus
fix.és sur on assiette. L'étal-major ne parlai!
pas non plus. Au dehors la foule attendait,
pressée, anxieuse, et se demandant si déjit
l'on abandonnait llctz comme on a,·ait ahan-

GONCOURT.

donné Strasbourg. Toul il coup, le curé d' unr
petite ville, située entre Étain el Conflans.
accourut 1t cb&lt;•l'al, cl demandant à parlr r i1
l'cmpcrrur.
Il venait annoncer qu'autour de sa paroisse, l1 Parfondrup, sr pressaient déjà
cinq mille Prussiel!_S qui pouvaient rapidement se rc•ndrc à Etain cl attaquer, enlc"er
peut-èlr(', l'cmpcn'ur cl sa suite.
On se hàla de fuir. Le prince impérial
était monlt: au prrmier étage de l'hôtel dl• la
Sirène, chamhr1' nnmfro 3, prendre un moment de repos. &lt;&lt; En voilure, Monseigneur ! 11
lui cria-t-on. Ordre fut donné en hàlc auA
grenadiers de la garde de renverser la soup&lt;·
cl de partir aussiltil. li élail onze heures cl
de mil'. 1,· état-major el les r,•nt-gardcs disparuren l hicntùl par la roule de Verdun. Uni·
heure apri•s, deux uhlans mtraienl à Étai11 .
pistolr Lau poing. cararolanl cl faisant étint·Plcr le paré sous le fer de leurs chevaux .
L' .\Jlr magnc suivait de prt•s r t ,:pcronnait
César t:l sa forlnnr ....
J ULES CLARETIE,
.le l'AcJ.:lèmie française.

Mémoires

du général baron ·de Marbot
CHAPITR.E VII

Comnw il ne se sou('iail pas de faire- sociét&lt;: connais parfaitrmcnl. rar j'ai sl'n·i sous ses
a1ec )1. B'" pendant un lonrr0 \'Orage il l'a\'ail ordre· en ltalir. li loge i1 Lyon, dan tel hùtcl.
11•'parl dr m~n. pêrr. - Rencontre ,le Bonaparte
· de Paris à ~ire
•
'se
cbargc' dc ronclu,re
équ;- Il a ~vcc lui son frèrr Louis. lrs généraux
a L~on. - f,1&gt;1SO&lt;lc de nolrr descenle sur le Ulu\nc.
p_
a
gcs
~l
sr
('hcraux,
aya
nt
sous
ses
ordr('S
lt• Bcrtb1cr. Lannes cl )[urat, ainsi qu'un grand
-. Cc q_u~ coûte un hanquet rêpuhlicain. - Je suis
:·•eux p,qurur Spire, homme clél'oué r i habillll; nombrr d'officiers l'l un mamrluk. ll
prcscnte a mon colonrl.
a commander aux gPns d'écurie. Celle d(• mon
Il éla il di fficile d'ètre plus positif. CepenDepuis que mon prrr arait accrplé un com- père était ~ombreu c: il avait alor. quinze dant la ré1olution al'a; L donné lir u à tant dt•
mandemcnl r n Italie. unc diYi ion étailde,·enuc t hcvaux, qui, ~~cc ceu~ de ses aides de l'amp, supcrrherirs, et les partis s'étaient montrés
"~~nie à _l'armée du Hhin, cl il l'aurait pré-- de s_on_chef d eta t-maJor el des adjoints de si ingénieux à inl'cntcr cc qui poul'ait scr\'ir
force; mais une fatalité inél'ilablc l'entrainait cd~11-c1, ecux des fourgons, ctr .. etr., for- leurs projet , que mon pr rc doutait encore
,·:rs cc pays où il &lt;levait troul'er son tombeau! ~a_,cnt une assez forte cara,·anc donl Il'"
lors1u.e nous cntràmcs à ~yon p?r _le faubourg
l n d_c ses con~patriolrs et amis, )1. Lachèzr, clai t le chef. Il partit plus d'un mois al'anl de \ aise-. Toutrs les maisons elatt'nl illumilfllC Je pourrais appeler son mau1·ais crénie
nous.
nées cl pa\'oisfrs de drapeaux, on tirait des
, · 1ongtemp consul &lt;le France à Lirnurnc
° '
ara,'t etc
Mon père prit dans sa brrline le fatal fuséPs, la foule remplissait les rues au point
1'~~ Gènes, 011 il a\'ait quelques affaires dïn- ~f. Lachèze, le capitaine Gaul t el moi. Le d'empèclwr notre rnitun' d'arnncer ; on danLt•ret pcrso~nel 11 régler. Ce maudit hommr . colo11cl Ménard, chef d'étal-major. suivait s~it _sur les places publiques, el l'air rclrnp~ur_ enlramrr mon pi'• re Ycrs l'Italie, lui aYec un de ses adjoints dans une chai e d(• llssa11 drs ('ris de : c, Vi \'e Bonaparte qui vient
f·11sa1L sans C"essc le tableau le plus exa"ér{, poSlr. Un grand drolc de \'alet de chambre de sa111·1•r la patrie!... ,i li fallut bien alors s,·
'.lt_'s. be~u_Lés de .cc pay·, de l'a'.antagc qu~I y mo11 pèr': remplissait en avant les fonrt ions ~en_d rc à_ l'é\'idcnce et t"onn•nir que Bonapartf'
,11ail d ailleurs a ramener la n ctoirc 011· 1,0 d.c ~ urricr. ;'\ous \'oyagions en uniforme. eta1t vranncnt dan, Lyon. .\Ion prrc s'écria :
1
d'
~ c~
t r~pca:1x _une armée malheurcu c, tandis J a~a•~ un bonnrl ~c police- fort joli. Il mr !&lt; Je p&lt;'ll.ais hicn 1p1'on le ferait l'Cnir. mai~
'Il'. •:' ~ Yav~1L au ru~c gloire il acquérir pour pla1sa1t .tant, que Je v~ulais l'a\'oir toujours JC ne me doutais pas 11ue cc serait siltît : '"
l111 a I armce du llh111, dont la situation était sur la tete, el comme Jt' la pa sais fréquem- coup a été bi(•n mr,nté ! li ,·a se passer dr
h~nnc. Le cœur de mon malheureux père se ment hors _de la portière-, parce 1111e la rniturl' f(rands événemcnls. Cela me confirme dans la
!ana pr~~dre à . ses beaux rai onnemcnts. Il me donnait le mal de mer, il adl'int que
pensée que j'ai biPn fait de m'éloigner dl'
~n~ _qu il y _a\'a1L plu de mérite à se rendre
pcnda,~l la nuit, el lor que mes compagnon; Paris : du moins, à l'armél•, jt&gt; ·crvirai mon
~a ou ,1 y avait_le plus de dangers, cl persista do_rma1enl, cc bonrwl tomba sur la rout1•. La pa~·s sans prendre pari 11 aucun coup d'Êlal
a aller en Italie, malgré le, obserralions dt• vo1lur~ alleléc de ix vigoureux chevaux allait 'JIii, tout nécessairr qu'il paraisse, me ré~na .n~èrc, qu'un presscnlimr nl ccret portail un t~am de cbassr, je n'osai faire arrètcr el je pugne inflnimcnl. » Cela dit, il tomba dans
a dcs1rer que mon père lùl plulol sur le Rhin. pcrd~s r:11011 bonnet. _~fauvais présage ! Mais je une profonde rèveril•, pendant les longs mo1·c pre_ssentimenl ne la trompait point... el!~
devais eproll\:er de b,cn plus grands malbrurs m.-nls q~c _nous mimes il fendre la foui&lt;', pour
11r revit plus son époux !...
dans la l(•mblc campagne que nous allions gag,_1r r I hotcl où notre logement ét.1it pré, A son ancien aide de camp, le capitaine cntrrprcndr~. Celui-ci m'affecta ,·i\'eawnl: parP.
l,'.wl_t, mon père ,·cnaiL d'adjoindre un aut re ccp_endan_l: JC m~ ?ardai bien d't•n p:irlcr, de
. Ph~~ _nous approchions, plus le Oot popuofficier, M. R•" , que lui avait donné son ami cramtr d eln• raille sur le peu de soin qur IP hurc eta,~ compact, ('t en arri \'ant à la porte,
le gén?ral Augereau. M. R" • avait le grad~ de nou,·eau soli/al prr nai t dt' ses effets.
nous la nmrs courcrlc de lampions r l gardée
chef d_escadrons. Il appartenait à une- famille
i~fon, pèn• s·a,:rèta à .M:lron, ehrz un an('il'n par u_n bata~llon de grenadier·. C'était là qu&lt;'
de Marntenon, avait des mo, r ns et de l'édu- a1?•· ~ous passame nngt-qualre heures dwz logea'.t Ir gcnéral Bonaparte, au'11H'l on avait
cation dont il ne se servait q;,c lorl raremr nl, lui el contmu.lmrs notr(• course Yers L
~onnc lrs apparlcmPnls rcknus dcpui huit
i'i
. ..
\011.
car, par un tral'er~ d'esprit alors assez com- t ous ? en elwns plus qu'à quclqurs lieu~s et J~urs pour mon pi·rc•. Ct•lui-t'i, homme fort
mun, il se complaisait à prendre des airs de changions de• rht•1·aux au relais de Limonest
\'JOl.cnl, ?e. dit _11101 .t·rpc1~dant. et lorsque le
~acripanl , toujours jurant , sacrant el ne l?rsque no_ns remar11 mlmrs que tous les pos~ n~aitrc d bote! 11nl d un a,r assl'z cmharrassé
p.1rlanl que de pourfendre les gens a\'Cc son l1~loos a\'aJl'nl orné ll•urs chapeaux de rubans s _rxc'.~s('r aupri•s de lui d'al'oir élé contrai11t
gran~ sabr~. Ce matamore n'avait qu\me seule tr1color:s: cl qu' il i· arniLdes drapr:iux parPils d_ohe1r aux ordrrs dl' la mu11icipaliLt:, mon
qu~lilé, lr~s rare à celle époque : il était ~ux cro_1sees de_toutes les mai ons. ~ous étant p_er(• ;'1'' r_~pondi~ ril''.'· r~ l'aubergistP ayant
LOUJOurs mis. a\'CC la plu-; grandr re&lt;·herclw. informes du SUJCl d&lt;" ccttr démonslral ion on aJOUlc qu il ara1L fa it faire notre lo"cmcnt
lion père, q111 avait arceplé ~L R'** pour aide nous répondi t ([tie lt• général en chef 81:na- dans un hùtl'l fort bon, quoi&lt;[uc de ~ccoud
d~ camp sans le connaitrr. en eut recrrct parlc l'enai_t d'arri,-~r à Lyon! .. . )Ion père, ordrt•, tenu par un dl' srs parrnls, mou pt'• rc
lnentol ; mais il ne pourn il le renrnwr ;.,ns cro)anl arn1r la ecrt1l~dc que IJonaparlP était se contc!1ta de chargpr i\l . Gault d'ordonn,•r
blcss?~ so~1 anC"icn an_1i ~ugereau. ~Ïon p(\rc cnl'orc au fond de n ;~lllt', traita celle nou- aux postillons de 11ous y conduire. :\rrirés 111•
ne I a,~ail pas, mais il pensait, pcut-ètre rellc de rontc absurclt•; mais il resta confondu
nous lrouv:lmcs notre courrier. C'était un
avec raison, qu'un général doit utili er les lor~que'. a~·an.t f;~it appclrr le maitre de posl~ homme très ,·if qui, écbaulfé par la loll!nll'
&lt;tu?lités militaires d'un officier, sans trop s~ 'I~• arrl\'~•~ a l rnslanl de Lyon, relui-ci lui cour,c qu'il l'enait de- faire cl par les n~ nprcocc11p1•r de srs manières personnelles. &lt;lit : &lt;&lt; J 31 vu le génér.11 Bonaparte l[IIC j e hreu t•s rasndl's qu'il aralait à chaque rt•lais

�, - 111ST01{1.ll ___::___:.___ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _
aYa il fait nn tapage du diable, lorsque, arriYé
bien al'anl nous dans le premier hôtel, il y
a,·ait appris que les awarlemenls retenus
pour son maitre avaient été donnés au gén~ral
Bonaparl&lt;'. Les aides de camp de c·c dermcr,
entendant cc vacarme affreux, et en ayant
appris la cause, étaient allés prévenir leu r
patron qu'on avait délogé_ le général ~~ar_hot
pour h11. Dans le mèn~c. instant, le gencral
Bonaparte, dont )ps cro1sccs élaiei~l ouvc~l?s,
aperçut les deux l'Oitures de mon. 1~crc arre,Lces
devant la porte. li ava it ignore Jusque-la le
mauYais procédé de son hôte cm crs mon
père, l'i comme le général Marbol, ('0mma ndant de Paris peu de temps aYanl, cl acluellemenl chef d'une division de l'armée d'Italie,
était un homme trop important pour êtrr
traité sans façon , et que d'ailleurs Bonapa_rl1•
revenait avec l'intention de se me/Ire b1en
avec tout le monde, il ordonna à l'un de ses
officiers de descendre promptement pour offrir
au général Marbol de venir _milit~il'ement
partager son logement aYec lm. Mais, ~-oyant
les voilures repartir avant que son aide de
camp pût parler à mon père; le gén_éral Bonaparte sortit à l'inst_anl m~me à pied po~r
venir en pe1·sonne lm cxpmncr ses reg_rcb.
La foule qui le suivait jetait de grands cns de
joie (JUi, en approch~nl de . notre hùtcl, .auraient dû nous prévemr: mms n~,us en av'.ons
tant entendu depuis que nous ét10ns en nllc,
,1u·aucun de nous 11·_c'.1t la pensée_ de_ regarder
dans la rue. Nous ct10ns tous rcu 111s dans le
salon oi1 mon père se promenait à grands pas,
plongé dans de profondes réflexions, lorsque
tout i1 coup le Yalet de chambrt', oun~n~ la
porte à deux hattanls. annonce : (( Le gc1wral
Bonaparte ! »
Celui-ei cou rut, en cnlr:rnl, embrasser
mon père, q ui le reçut _lrè~ polimen~, mais
froidement. Ils se conna1ssa1cnt depuis longtemps. L'explication relative au logcm_c1~l
deYait f'\tre, entre de tels personnages , Lra1lec
rn peu de mots; il en fut ~insi. Ils . avaic~l
bien d'autres choses à se dire ; aussi passercn t-ils seuls dans la chambre i1 coucht'r, OLI
- ils rcstrrl'nt en conférence pendant plus d'une
heure.
Durant cc temps, les généraux cl officiers
,·cnus d'F:gypte avec le général Bonaparte
("ausaient avec nous dans le salon. Je ne pouYais rne lasser de considérer leur air martial,
leurs figures bronzées par le soleil d'Orient,
leurs costumes bizarres cl leurs sabres turcs
suspendus par des cordons. J'écoutais a~'~l'
attention lems récits sur les campagnes d Egypte et les_c?m!)ats qui s·y ~ta_ïcnt lin és . Je
me compla1sa1s a cnlcndrn rcpclcr ces noms
célèbres : Pyramides, Nil, Grand-Caire, Alexandrie, Saint-Jean d'Acre, le désert, etc. , etc.
Mais cc qui me charmait le pl us était la vue
du jeune mameluk Roustan. Il était resté dans
l'antichambre, OLI j'allai plusieurs lois pour
admirer son costu me qu'il me montrai t aYec
complaisance. li ·parlait déjà passablement
français, et je ne me lassai pas de le &lt;[llt'Stionncr . Le 0&lt;rénéral Lannes se rappela m'avoir
fait tirer ses pistolets, lorsqu'en 1795 il scrYait ~ Toulouse sous les ordres de mon père,

au camp du Miral. li me fit beaucoup d"ami~
Liés, el nous ne nous doutions pas alors . m
l'un ni l'au tre que je serais un jour son a1d~
de camp, et qu ïl mourrait dans mes bras a
Esslincr !
Le ~énéral Mural était né dans la même
con tré~ que nous, cl comme il avait ~té ga'.'Ç??
de boutique ('Irez un mcrcirr de Sam~-Cerc _a
l'époque où ma famille y passait les h11"crs, 11
était venu fréquemment apporter des marchandises chez ma mère. D'ailleurs, mon père
lui arait rendu plusieurs services dont il ful
toujoms re("onnaissant. Il rn'cmbra~sa donc en
me rappelant qu' il m'a,·ait sonrcnl _tenu dans
ses bras dans mon enfance. Je ferai plus Lard
la biographie de cet homme cfübrc, parti de
si bas cl monté si haut.
Le général Bonaparte cl mon père, étant

C UA)IP IO'.\'NET

Gè11éral e11 chef de !"armée de Rome
Tableau Je PAJOu.

rentrés dans le salon, se présentèrent mulucllemcnl les përsonnes de leur suite. Les géné?"aux Lannes el Mural étaient d'anciennes connaissances pour mon père, qui les reçut a,·cc
beaucoup d'alTabililé. Il fut assez froid aY~C ~c
"énérall3crlhicr, qu ï l a,·ail ccpcnd:mt rn pd;s
~ Ycr:saillcs, lorsque mon père était garde du
corps et Berthier ingénieur. Le général Bonaparte, (JUi connaissait ma mèrP, m'en demanda très poliment des nournllcs, me complimenta affectueusement d'arnir, si jeune
encore, adop té la carrière des armes, cl, me
prenant doucement par l'oreille, cc qu!. fu_L
toujours la caresse la plus n~ttc?se_qu_ 11 fil
aux personnes dont il était satisfait, 11_di t, en
s'adressant ,'1 mon père : &lt;I Cc sera un JOUI' un
sPcond génrral Marbot l&gt; . Cel hrn·oscope s't-st
vérifié ; j e n't•n arais point alors l'cspéranc~,
cependant je fus tout fier de ces par?l~•s : 11
faut si peu de chose pour cnorgue1ll1r un
enfant!
La ,·isitc terminée, mon pi-re ne laissa rien
transpirer de cc qui a,·ail été dit entre le
"énéral Bonaparte cl lui ; mais j'ai su plus
fard q11c Bonapa rlr, sans laisser péni:1re1· posi-

.i

tircmenl ses projets, arait cherché, par lrs
cajoleries les pins adroites, à at~ir~r m~n père
dans son parti, mais que cd m-c1 avait constamment éludé la question.
.
Choqué de rnir le peuple de Lxon ~OU'.'11:
au-del'ant de Bonaparte comme s il eut rl1·
déjà Je souwrain de la France, mon p_ère d~clara qu'il désirait partir le lendemam, d~s
l'aube du jour. Mais ses voilures ayant besolll
de réparations, force lui fut de p~sser un!'
journée entière à Lyon. J'l'n profilai pour nw
faire confectionner un nouveau bonn~l dr
police, cl, enchanté dr crttc emple~te, Je 1'.1'
m'occupai nullement des convcrsa~ons politiques que j'entendais autour de moi e~ auxquellrs, à \'rai dire, je ne comprcna1~
&lt;rrand'chosc. Mon père alla rendre au general
Bonaparte la visite qu' il en al'ait reçue. Ils se
promenèrent fort longtemps seuls dans _le
petit jardin de l'hôtel, pend?n~ que leur smt~
se tenait respectueusement a I écart. Nous )~.
voyions tantôt gesticuler avec _chaleur, tantol
parler avec plus de calme, pms Bon_aparle,_ sr
rapprochant de mon père avec un air pate~lll.
passer amicalement son bras s0~5. le s!cn.
probablement pour que les autor1tes qm s~
Lromaienl dans la cour et les nombreux
&lt;'Urieux qui encombraient les croisées du
Yoi.sinarrc, pussent dire que le général Marbol
adhéra~ aux projets du généra~ ~naparle,
car cet homme habile ne néghgca1t aucu11
moyen pour parrnnir à ses fins i il s~duisai ~
les uns et voulait faire croire qu'il avait gagm•
aussi ceux qui lui résistaient par devoir. Cela
lui réussit à merl'cille !
Mon père sortit de celle srconde conversation encore plus pensif qu'il n'était ~orli de la
première, cl, en entran t ~ l'hôte), 11 or~o~na
le départ pour le lcndcmam ; mais le genera 1
Bonaparte dcrnil faire cc jo~~-là une excur:
,ion autour de la ville pour l'IS1tcr les hauteur~
fortifiablcs, et tous les chevaux de poste étaien t
retenus pour lui. Je crus pour le coup qu&lt;•
mon père alla il se fàcher. Il se conte~ta d_e
dire : &lt;( Voilà le commencement de 1ommpotcnce! » cl ordonna qu'on tùchât de se prornrcr des chcYaux de louage, tant il lui tardai l
de s'éloigner de celle l'illc et d'~n spectarlc
qui le choquait. On ne trouva pom~ de chc:
raux disponibles. Alors le colonel M~na~d, qui
rtait né dans le Midi et le conna1ssa1t parfaitement, fit observer que la route de _Lyo~1
étant horriblement défoncee, 11
1 AYianon
0
~tait à craindre que nos voilures ne s'y brisassent, et qu'il serait préférable de les embarquer sur le Rhône, dont la descente n_ou ~
offrirait un spcctaclP enchanteur. Mo~ pcrc.
for t peu amateur de pill?r~squc, au_ra1t da~~
tout autre moment re,J clc cet avis ; ma,~
comme il lui donnait le moyen de qui tte_1: un
jour plus tôt la Yille de_Lyon , dont le seJour
lui déplaisait dans les c1rconst:inccs actuelles.
il consentit à prendre le Rhone. Le colonel
Ménard Joua donc un grand bateau; on conduisit les deux Yoiturcs, et le lendemam, de
grand malin, nous 1'.ous emb~rquà.~es tous.
Celle résolution faillit nous faire per1r.
Nous étions en automne, ~es ea~x étaie~t
très basses, Je bateau touchait et s engra1"a1t

ras

r

'----------------------~--

Jff"ÉJlfOl'J?,ES DU G"ÉN"É'J?,.lll. B.ll"R,ON DE JffA"R,BOT

~

à chaque instant, on craignait qu'il ne se dé- parnrrnt peu proprrs. Les ba teliers cl un
chiràl. Nous couchàmes la prcmifrc nnit à domestique de mon père, r1u 'on arni t laissés ntùlement agréables, refusa d'abord; ruais ces
Sain~-Péray, puis à Tain, cl mi'mcs deux jours de garde près du bateau, vinrent nous pré- citoyens firent tant et tant d'instances, disant
à descendre jusqu'à la hauteur de l'embou- venir au point du jour que le vent était tombé. que tout était déjà ordonné et que les conchure de la Drôme. Là nous troul'àmcs beau- Tous les paysans el matelots prirnnt alors des vives se trouvaient réu nis, qu'il céda enfin, el
coup plus d'eau et marchàmcs rapidèmcnl; pelles et des pioches, et après quelques heures nous nous rend/mes à Cavaillon .
Le plus bel hotcl était orné de guirlandes
mais un de ces coups de vent affreux, qu'on d'un travail fort pénible, il~ remirent la barque
et
garni
de chapeau.x noirs de la ville et de
nomme le mistral, nous ayan t assaillis à un à flot, e_t nous ~ùmes cont!n~er notre voyage
la
banlieue.
Après des compliments infinis, on
quart de lieue au-dessus de Pont-Sain t-Esprit, ve1·s Angnon, ou nous arr1vamcs sans autre
les bateliers ne purent gagner le ri vage. Ils accident. Ceux que nous avions éprolll'és furent prit place autour d'une table immense, couperdirent la tète et se mirent en prières au augmentés par la renommée, de sorte que le verte des mcls les plus recherchés et surlou L
lieu de travailler, pendant que le courant cl bruit courut à Paris que mon père et toute sa d'ortolans, oiseaux qui se plaisent beaucoup
un vent furieux poussaient le bateau vers le suite ayairn t pél'i clans les eaux du Rhône. dans ce pays. On prononça des discours virulents contre les ennemis de la libe1·té; on
pon t! Nous allions heurter contre la pile du
L'entrée cl'.\ rignon, surtout lorsq u'on arrive
pont et èlre engloutis, lorsque mon père et par le Bhône, l Sl tri•s pilloresque; le vieux porta de nombreuses santés, cl le diner ne
nous tous, prenant des perches à crocs et les chàleau papal, IPs remparts dont la ,·ille est fini t qu'à dix heu res du soir. Il était un peu
portant en avant fort à propos, paràmes le entour&amp;-, ses nombreux clochers el le chàteau tard pour retourner à Bompart; d'ailleurs,
choc contre la pile vers laquelle nous étions de Villencu,·e, placé en face d'elle, font un mon père ne po111'ait convenablement se séentrai'nés. Le contre-coup fut si terrible qu'il elfetadmirabk ! Nous trouvàmcs à AYignon ma- parer de ses hôtes à la sortie de table: il e
nous fü tomber sur les bancs; mais la se- dame Ménard et une de ses nièces, cl passâmes détermina donc à coucher à Cavaillon, adsorte
couss~ avait changé Ja direction du bateau, trois jours dans cette ville, dont nous visitâmes · que le reste de la soirée se passa en comersaqui, par un bonheur presque miraculeux, les charmants environs, sans oublier la fon- tions assez bruyantes. Enfin, peu à peu, chaq ue
enfi la le dessous de l'arche. Les mariniers taine de \'aucluse. )Ion père ne se pressait pas invité regagna son logis, et .nous restàmc.s
r,winrent alors un peu de leur terreur et de partir, parce que M. R"* lui avait écrit seuls. Mais, le lendemain, à son réreil, M. Gault
reprirent tant bien que mal la direction de que les chaleurs, encore très fortes dans le ayant demandé à l'aubergiste quelle était la
leur barque ; mais le mistral continuait, et les Midi, l'araicnLforcé de ralenti r sa marche, et quote-part que devait mon père pour l'imdeux voi Lures, offrant une résistance au vent, mon père ne voulait pa- arri ver avant ses mense fes tin de la veille, qu'il croyait ètrc un
pique-nique, où chacun paye son couvert,
rendaient la manœuvre presque impossible. chel'aux. ·
cet
homme lui remit un compte de plus de
Enfin, à six lieues au-dessus d'Arignon, nous
D'Avignon, nous allàrnes à A.ix. Mais arrirés
f'ùmes jr tés sur une très grande ile, où la sur les bords de la Durance, qu'on traversait 1500 francs, les bons patriotes n'ayant pas
pointe du bateau s'cngrava dans le sable, de alors en bac, nous lrouràmes celle rivière payé un traitre sou!. .. On nous di t bien que
manirrc à ne plus pouvoir l'en retirer sans Lcllemenl grossie cl débordée qu'il était im- quelques-uns avaient exprimé le désir de parer
l'assistance de bea ucoup d'ou1Ticrs, et nous possible de passer avant cinq ou six heures. leur part, mais que la très grande majo,:ité
penchions tellement de côté, que nous crai- On délibérait pour saroir si on allait retourner avait répondu que cc serait faire injure au
gnions d'ètre submergés à chaque instant. à Avignon, lorsque le fermier dn bac, espèce général Mar bot!. ..
Le capitaine Gaul t était furieux de ce proOn plaça quelques planches entre le bateau et de monsieur, propriétaire d'un charmant petit
cédé,
mais mon père, qui au premier moment
le rivage; puis, au moyen d'une corde qui cas tel situé sur la hauteur à cinq cents pas
n'en
revenait
pas d'étonnement, se prit ensenait d'appui, nous débarquâmes tous sans du ri vage, vint prier mon père de venir s'y
accident, mais non sans danger. Il étai t im- reposer j usqu"à ce que ses voilures fussent suite à rire aux éclats, el di t à l'aubergiste de
possible de penser à se rembarquer par un embarquées. Il accepta, espérant que ce ne venir chercher son argent à Bompart, où nous
1·enl aussi affreux, quoique sans pluie ; nous serait que pour lJUelques heures; mais il relournàmes sur-.lc-champ, sans faire la moinpénétrùmcs donc dans l'in térieur de l'ile, qui parait que de grands orages avaient eu lieu dre observa tion à notre chàtelain, dont on
était fort grande et que nous crùmcs d'abord dans les Alpes, où la Durance prend sa source, ré~ompensa très largement les serviteurs;
inhabitée; mais enfi n, nous apcrçùmes une car celte ri vière continua de croi'lrc toute la pms nous profitàmçs de la baisse des eaux
espèce de ferme où nous trouvà1;nes des journée. Nous fùmes donc forcés d'accepter pour traverser enfin la Durance et nous rendre
à Aix.
bonnes gens qui nous re~urent très bien. pour la nuit l'hospi talité qu'offrait très corQuoique je ne fusse pas encore en à&lt;re de
Nous mourions de faim , mais il était impos- dialement le maitre du chàtcau, et comme il
sible d'aller chercher des provisions sur le faisait beau, nous nous promenâmes toute la parler poli tique avec mon père, cc que .i c lui
bateau, et nous n'avions que très peu de pain. journée. Cet épisode du voyage ne me déplut avais entend u dire me portait à croire &lt;JUe ses
idées républicaines s'étaitnl rrrandcmenl moIls nous dirent que l'ile étai t remplie de nullcrnenl.
difiées depuis deux ans, et q~e ce qu'il arnil
poules qu'ils y laissaient vivre à l'état sauvage
Le lendemain , les eaux étant encore plus
et qu'ils tuaient à coups de fusil quand ils en furieuses c1ue la veille, notre bote, qui était entendu au diner de Cavaillon avait achevé de
avaient besoin. ~Ion père aimait bea ucoup la un chaud républicain et qui connaissait assez les ébranler ; mais il ne Lémoio-na aucune mauchasse, il avait besoin de faire trère à ses bien la rivière pour j uger qu'il nous serai t v~isc humeur au sujet du ; rétendu piquesoucis, on pri t les fusils des paysans, des impossible de la .tra verser avant vingt-quatre nique. li s'amusait mème de la colère de
fourches, des bàtons, et nous voilà partis en heures, se rendit en toute h.l. tc, et à notre AL Gaul t, qui répétait sans cesse : (1 Je ne
riant pour la chasse aux poules. On en tua insu, dans la petite ville de Cavaillon, qui n'est m'étonne pas que, malgré la cher té des ortoplusieurs, quoiqu'il ne fût pas facile de les qu'à deux lieues de là sur la mème rive que lans, ces drôles en eussent fait venir une si
joindre, car elles volaient comme des faisans. Bompart. 11 alla prévenir tous les pafriotes grande quantité, el demandassent tant de
Nous ramassàmes beaucoup de leurs œufs de la localité et des environs qu'il avait chez bouteilles de vins fins!. .. ll
, Après avoir passé la nuit à Aix, nous pardans les bois, et de retour à la ferme, on lui le général de division 1farbot. Puis ce
alluma en plein champ un grand fou au tour monsieur revint triomphant dans son castel, Li mes pour nous rendre à Nice. C'était notre
duquel nous nous établimes au bivouac, pen- où nous v1mes arriver une heure après une dernière journée de poste; nous trarer:sions la
dant que le valet de chambre, aidé par la ealvacade composée des plus chauds patriotes montagne et la belle forèt de !'Esterel, lorsfermière, accommodait les volailles et les œufs de Ca,•aillon, qui rnnaient supplier mon père que nous rcnconlràmes le chef de brigade (ou
de diverses façons. Nous soupàmcs gaiement de rnuloir bien accepter un banquet qu'ils colonel) du 1°' de housards qui, escor té d'un
et nous couchàmes ensui te sur du foin, per- lui offraient au nom des notables de cette officier et de plusieurs cavalier.s conduisant
sonne n'ayant osé accepter les lits que les ville &lt;1 toujours si éminemment républicaine l&gt; ! des chevaux éclopés, rercnait de l'armée, et se
rendait au dépdt de Puy en Velay. Cc colobons paysans nous offraient, tant ils nous
)Ion père, am1ucl ces ovations n'étaient
nel se nommait Af. Picart ; on lui laissait rnn
,. -

HISTORIA, -

Fasc. 2.

5

�1f1S T O'l{1.ll - - - - - - -- - -- ---::,--- - - -- -- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J
n:giment en raison de ses qualités d·adminislratcur, et on l'envoyait souvent au dépot
pour y faire équiper des homme cl des chrmux, qu'il expédiait ensui te aux escadrons
de gurrre, 011 il paraissait très rarement et
restait fort peu. En apercevant M. Picarl, mon
père fit arrèlcr sa voiture. mit pied à tcn e,
el après m'avoir présPnl&lt;: à mon colonel, il le
tira it part pour le pric•r de lui indiquer un
sous-officier sage cl hir n élcYé dont il pû l
fairr mon mentor. Lr rolonrl indiqua le
111an:chal des logi Prrtclay. )Ion père fit
prcmlrc le nom de cr ~ous-officicr, r l nous
conlinuàm&lt;'s noire ro11lc j11squ'it 1icr, où nous
trouvàmes le commandant R"* établi dans un
excellent hotcl avec no~ t'&lt;[11ipages el no
chevaux en lrL'S bo11 état.

CHAPITRE VIII
.l rriYêe a :'iice. - Mon mentor Pertetay. - Comment
je deviens un vrai housard de Bercheny. - J'entre
dans la clique. - Mon premier duel a la ~fodona,
près avone. - Entê.-emenl d"un convoi de bœufs
à Dego.

La ville de ~icr était rl'mplie de troupes.
parmi lesquelles ~e Lro11Yait un escadron du
(er dL· housards, auquel j'apparl!'nais. Cc régiment, en l'abscncl' de ~on colonel, était
commandé par un très hran• chef d'l'scadron
nommé Mullt•r (c'était le père• de cc pauvre
malht&gt;urcux adjudant dn 7• de housards qui
fut blessé d'un coup de canon, auprès de
moi, à Waterloo). En apprenant que le général de division venait d'arrirnr, le commandant )luller se rendit chez mon père, cl il fut
convenu entre eux qu'après quelques jours
de repos je ferais le errice dans la 7• compagnie, commandée par le capitaine Mathis,
homme de mérite, qui plus Lard devint colonel sous l'Empire et maréchal de camp sous
la Rest.aurai.ion.
Quoique mon pi're fùt fort hon pour moi.
il m'en imposait tellement, que j'étais aupr/ls
de lui d'une très grande timidité. timidité
qu'il suppo ait encore plus grande qu'elle ne
l'était réellement; aussi disait-il que j'aurais
d1î ètrc une fille, et il m'appelait souvent
matlemoiselle 1lfarcellin : cela me chagrinait.
beaucoup, suri.out dcpui que j 'étais hou,ard.
C'était donc pour 11aincre cette timidité que
mon père voulait que je flsse le service avec
mes camarades; d'ailleur , ainsi que je l'ai
déjà dit, on ne pouvait r ntrcr dans l'armée
que comme simple soldat. \Jon père aurait
pu , il est vrai , m'alt.acht•r à sa personne,
puisque mon régiment faisait partie de sa
division ; mais outre la pensée indiquée cidcssus, il désirait qu e j'apprisse à seller el
brider mon cheval, soigrwr mes armes, et ne
rnulait pas que son fi ls jouit du moindre privilège, cc qui aurait produit un mauvais effet
parmi les troupes. C'était déjà beaucoup qu'on
m'admi'l à l'escadron sans me faire faire un
long et ennuyeux apprentissage an dépol.
.le passai plusieurs jours it parcourir al'CC
111011 père et son élat-ma,jor les environs de
Nice, qui sont fort he:1ux : mais Ir moment

de mon entrée à l'escadron étant arriré, mon
père demanda au commandan t Muller de lui
envoyrr le maréchal des logis Pcrtelay. Or,
il faut que vous sachiez qu'il existai t au régiment deux fr1'.res de cc nom, Lous deux maréchaux drs logis, mais n'ayant entre eux aucune rl'ssemblancc physique ni morale. On
croirait que l'auteur de la pièce les Deux /&gt;hilibei·t a pris ces deux hommes pour types,
l'ainé des Pertelay étant Philibert. le mauvais
sujet, t•t le jeune· Perlelay, Philibert le bon
sujet. C'était cc dernier que le colonel avait
entendu désigner pour mon mentor; mais
comme, pressé par le peu de temps quP mon
père et lui avaient pas é 1•nsemhlt•, ~I. Picarl
avail oublié en nommant Prrll'lay d'ajouter
le jeune, Pl que, d'ailleurs, celui-ci ne faisait
pas partir de l'e cadron qui ~l' trouvait it
Nice, tandis que l'ainé servait précisérnrnt
dans la 7• compagnie, dans laquelle j'allais
entrer, le commandant Muller crul que c'était
de l'ainé que le colonel avait parlé it mon
père, cl qu'on avait choisi cet enragé pour
deniaiser un jeune homme aussi doux cl au si
timide que jc l"étai . Il nou enroya donc Pertelay ainé. Cc type des anciens housards était
buveur, tapageur, querelleur, bretteur, mais
aussi, brave jusqu'à la témérité; du reste,
compli·tement ignorant de tout cc qui n'aYail
pas rapport à on cbel'al, lt ses armes et à on
service devant l'ennemi. Perlelay jeune, au
contraire, élait doux, poli, très instruit, et
comme il était fort bel homme cl tout aussi
brave que son frère, il PtlL certainement fait
un chemin rapide si. bien jeune encore, il
n'eùt trouvé la mort sur un champ de bataille.
~fais revenons à l'ainé. Il arrive chrz mon
père, cl que rnyons-nous? Un luron, très bien
tenu, il est nai, mais le shako sur l'oreille,
le sabre trainant, la figure enluminée et coupée t'n deux par une immense balafre, des
moustaches J'un demi-pied de long qui, relevées par la cire, allaient se perdre dans les
orcillrs. drux. grosse nattes de cheveux tressés
aux tempes, qui , sortant.de son shako, tombaient 11r la poilri1w. cl al'ee cela, un air!!. ..
un air de cbcnapan, qu'augmentaient encore
des paroles accadées ainsi qu'un baragouin
franco-alsacien des plu barbares. Ce dernier défaut ne surprit pas mon père, car il
savait que le I er de housards était l'ancien
régiment de flcrcheny, dans lequel on ne
rcccvail jadis que les Allemands, et où les
commandements s'étaient faits, jusqu'en J795,
dan la langue allemande, qui élait celle le
plus rn usage parmi les officiers et les housards, presque Lous nés dans les provinces
des bords du Rhin ; mais mon père fut on ne
peul plus surpris de la tournure, des réponses
el de l'air ferrailleur qu'avait mon mentor.
J'ai su plus tard qu'il a\"ail hésité à me
mettre entre les mains de cc gaillard-là, mais
que M. Gault lui ayant fait observer que le
colonel Picart l'avait désigné comme le meillem· ous-officier de l'escadron, mon père
'était déterminé à en essayer. Je suiris donc
Pcrtclay, qui, me prenant sans façon sous le
bras, rint dans ma chambre, me montra à
placer mes effets dans mon portt•manteau cl

me conduisit dans une petite caserne située
dans un ancien couvent el occupée par
l'escadron du trr de housards. Mon mentor
me fit seller et desseller un joli petit cheval
que mon père avait acheté pour moi ; puis il
me montra à placer mon manteau et mes
armes; enfin il me fit une démonstration
complète et songea, lorsqu'il m'eut tout expliqué, qu'il était Lemps d'aller diner, car mon
père, désirant que je mangeasse avec mon
mentor, nous avait affecté une haute paye
pour celle dépense.
Pcrtp]ay me conduisit dans une petite au,hergc dont. la salle était remplie de housards,
de grenadier et de soldats de toutes armes.
On nous sert, et l'on place sur la table une
énorme bouteille d'un gros vin rouge des
plus 1'iolenls, dont Pertr lay me verse une
rasade. Nous trinquons. Mon homme \"ide son
verre et je pose le mien sans le porter à mes
lèvres, car je n'avais jamais bu de vin pur,
el l'odeur de cc liquide m'était désagréable.
J'en fis l'aveu à mon mentor, qui s'écria
alors d'une 1·oix de stentor : « Garçon!. ..
apporte une limonade à ce garçon qui ne boit
jamai de rin ! . . . &gt;&gt; Et de grands éclats de
rire rC'lcnlissl'nl dans toute la salle !. .. Je fus
très mortifié, mais je ne pus me résoudre à
goûter de cc l'in et n'osai crpendant demander
de l'eau : je dinai donc sans boire !
L'apprentissage de la vie de soldai est fort
dur en tout temps. li l'était surtout à l'époque
dont je parle. J'eus donc quelques pénibles
moments à passer. ~lais ce qui me parut intolérable fut l'obligation de coucher avec un
autre housard, car Je règlement n'accordait
alors qu'un lit pour deux soldats. Seuls, lcs
sous-officier couchaient isolément. La pn·mière nuit que je passai à la caserne, jt·
venais de me coucher, lorsqu'un grand estogrilfc de housard qui arrivait une beure après
les aulres s'approche de mon lit, et voyant
qu'il y a,,ait d~jà quelqu'un, décroche la
lampe et la met sous mon nez pour m'examiner de plu·s près, puis il se déshabille. Tout
en le voyant faire, j'étais loin de penser qu'il
avait la prétention de se placrr auprès de
moi ; mais bientôt je fus détrompé, lorsqu'il
me dit durement : « Pous e-toi, conscrit! ))
Puis il entre dans le lit, se couche de manière
à en occuper les Lrois quarts el se met à ronfler sur le plus haut. Lon! li m'était impossible de fermer l'œil, surtout à cause de
l'odeur alfreu c que répandait un gros paquet
placé par mon camarade sous le traversin
pour s'exhausser la tète. Je ne pourais comprendre ce que cc pouvait être. Pour m'en
assurer, je couic tout doucement la main vers
cet objet cl trouve un tablier en cuir, tout
imprégné de la poix dont se servent les cordonniers pour cirer leur fil!. .. Mon aimable
camarade de lit était l'un des garçons du
bottier du régiment! J'éprouvai un tel dégont
que je me levai, m'habillai et allai à l'écurie
me coucher sur une botte de paille. Le lendemain, je fis part de ma mésaventure à Pcrtrlay, qui en rendit compte au sous-lieutenanL
du peloton. Celui-ci était un homme bien
élevé; il se nommai l Leisteinschneider (en

---

JffiJlf01'/?._ES DU GÉNÉ'/?._A1. BA'/?._ON DE JffA'/?._BOT
allemand, lap!daire). Il devint, sous l'Empire,
l'escadron, où je fi emplette d'une fausse
colonel, premrer aide de camp de Bessières
hi!midcs de Ja cire avec laquelle on m'al'ait
queue et de
cadelll'tlcs qu'on attach ,
et fut. tué.
M.
Leistcinscbneidcr
compre
t'
. d .
,
11an
hevcux &lt;1eJ••11 passablement fonn-s a a· mes fait des _m?ustaches, el celle cire en se des éc
mh
co ,en •1 .cva1t ?1 'ètre pénible de coucher
, · 1· ,
" , car JC 1es
a,ars a1sses pousser depuis ,non cnro' ]cment. cbant _Lirait mon épiderme d'une façon très
avec un _botlrcr, prit sur lui de me faire don- C
et accou(rcm~nt m:em~arrassa d'abord ; d.~sa~rcable ! Cependant je ne sourcillais pas 1
ner un. ht dans la chambre des sous-orne·
1 1rrs, ccp_endant Je_n~ y hab1tua1 en peu de ·ours
J cta1s housard ! Ce mot a,•ait pour moi
ce Cf_lll me causa un très grand plaisir.
quplcrue chose de magique; d'ailleurs emet ,.11 me pla1sa1t' pa.
·
J
'
' icc que Je me fi rrurais
Bien que la Révolution etlt introduit un
brassa'.1t la carrière militaire, j'al'ais fo;t bien
gra~~ relà~hement da~s la t: nue de trouprs, qu _il _me, donnait l'air d'un vieu:c hou~m·d
compris
que mon premier drvoir était de me
le I de h lllsards avait louJours conscrré la _ma,~ il n cn_fut pas de mème des moustaches'. conform_er aux règlements.
JC n en a,·a,s pas pl us qu'une jeune fille, el
.\Ion père rt une parti(•
de sa
. (11vrs1
. • •on
'

L E CfaÉRA L BONAPARTE A LA BAT AILL E DE

sienne aussi_exacte que lor quïl était Berc?eny; . aussi, saut les dissemblances phys_iques imposées par la nature, Lous les cavaliers de,,aienl se ressembler par leur tenue
et comme les régiments de housards portaicn~
alors non seulement une queue, mais encore
de longues tresses en cadenettes sur les
tempes, et avaient des mou taches retroussées, on exigeait que tout ce qui appartenait
au corps eût moustaches, queue cl tresses.
Or, comme je n'avais rien de tout cela, mon
mentor me conduisit chez le perruc1uicr de

R1vou

.-

TaNea11 de Pu1L1Pf'OTEAux. (J.f11sée de i·e,·sailles.)

comme une figure imberbe aurait déparé les
'.'an%s de l'escadron, Pertelay, se conforman t
a _I usage de Bercbeny, prit un pot de cire
noire el. me fit avec le pouce deux énormes
crocs qur, couvrant la )èl'rc supérieure, me
~ ontaw~t presque jusqu ·aux yeux. Et comme
a_ ?cttc ~poque les shakos n'avaient pas de
n s1ère, il arrivait que pendant les revues ou
lorsque j 'étais en vedelt.e, positions dans 'icsquclles on doit garder une immobilité complPte, le soleil d'Italie, dardant ses rarons
br1)lanls sur ma figure, pompait les pa~lies

!'liché nraun. Clément et c••.

étaient encore à ice lorsqu ·on apprit les
él'én~ment~ du 18 brumaire, le renversement
du D1r~loire e_t l'établissement du Consulat.
)Ion perc avait lrop mt:lprisé le Directoire
pour le rl'gre~ter, mais il craignait q11'eni1Té
par_ le pouvoir, le général Bonaparte après
avoir rétabli l'ordre en France, ne se 'bornàt
pas ~n modeste titre de Consul , et il nous
p1:édrt q_ue dans peu de temps il voudrait se
{: 1re i:oi. Mon père ne se trompa que de Litre;
Napoleon se fit empereur quatre ans après.
Quelles que fussent ses pré,,isions pour

�, . - 111STORJ.Jl
l'a\'cnir, mon père se félicitait de ne pas
s'ètrc trou\'é à Paris au 18 brumaire, et je
crois que s'il y eùt été, il se serait fortement
opposé à I' cnlrepri e du général Bonaparte.
Mais à l'armée, à la tète d'une division placée
dcrant l'ennemi , il \'oulut se renfermer dans
l'obéissance pa~sive du militairr. li repou sa
donc les propo ilions que lui firent plusieurs
généraux et colorwls de marcher sur Paris à
la tète de leurs troupes : « Qui, leur dit-il,
défe11d ra les frontière si nous les abandonnons, et que de\'iendra la France si à la guerre
contre le étrangers nous joignons les calamité d'une guerre civilr? l&gt; Par ces sages
obst•rrations, il maintint les esprits exaltés;
l'epcndant, il n'en fut pas moins très affecté
du 1·oup d'État qui \'Cnait d'avoir lieu. Il idolàlrail sa patrie, et eùt voulu qu'on pùt la
sauver sans l'asservir au joug d·un maitre.
J'ai dit qu'en me faisant faire le scrl'icc de
simple housard , mon père arait eu pour but
principal de mr faire perdre cet air d'écolier
un peu niais, dont le court st~our que j'a,·ais
fait dans le monde pari icn ne m'a,ait pas
Mharrasstl. Le résultat pa sa ses c pérances,
l'ar ri,anl au milieu de housards laparreur ,
el a~·anl pour mentor une espèce de pandou1'
qu i riait dt&gt;s sottises que je faisais, je me mis
à hurler avec lt'S loups, el de crainte qu'on se
moquàl de ma timidité, je de, ins un vrai
dia hie. Je rw l't:tais cependant pas encore
assez pour ètrc reçu dans une sorlt' dl' confn:ric, qui, sons le nom de clique, a,·ait dt•
ad1•pll'~ dans tous lt•s escadrons du Jer de
housards.
La clique St' composait des plus mauvai~t•s
tètes l'Omme des plus br:wcs soldats du régim&lt;•nl. Les membres de la clique ~e soutt•naicnl entre eux enwrs el contre tous, surtout deYanL l'ennemi. lis se donnaient l'nlrc
eux le nom de louslics cl .c rC'connai.saienl
à une échant·run• pratiquée au mo~cn d'un
couteau dans l'étain du premier bouton de la
rangée de droite de la ptfast' cl du dolman.
Lc•s officiers connaissaient l'existence de la
clir111e; mais l'0lllrm ses plus grands mt:faits
se bornairnt 11 marauder adroitement quelques
poules el moulons, ou à faire qut&gt;lquc nicbc
aux habitants, et c111e d'ailleurs les loustics
étaient toujours lrs premier au feu, le chefs
formaient les 1·c•ux sur la clique.
.rétai si étourneau, que je désirais très
l'i,·emenl faire partie de celle .ociété de lapagctw : il me st•mblail que cela me po erait
d'une faço n convenable parmi mes camarades; mais j' arni!l' beau fréquenter la salle
d"armes, apprendre à tirer la pointe, la
contre-pointe, le sabre. le pistolc•l et le mousqueton, donner en pa sanL des coups de c·oude
à tout cc qui se trouvait sur mon chemin,
laisser trainer mon sabre el placer mon shako
sur l'oreille, le membres de la cliqt1e, me
regardant comme un enfant, refusaient de
m'admettre parmi eux. Une circonstance imprérne m'y fil reccYoir à l'unanimité, cl voici
comment.
L'armrc d"ltalie occupait alors la Ligurie
el . e lrourail étendue sur un long cordon de
plus de soixante lieues de long, dont la droite

.llf'ÉMOl~ES DU G'ÉN'É~.llL B.ll~ON DE .li{.ll~BOT - - était au golfe de la Spezzia, au delà de Gènes,
le rentre à Finale. el la gauche à Nice cl au
\'ar, c'est-à-dire à la frontière de France.
Nous a,·ions ainsi la mer à dos cl faisions
face au Piémont, qu'occupait l'armée autrichienne dont nous étion séparé par la
branche de !'Apennin qui s'étend du Yar
à Gal'i. Dans cette fausse position, l'armée
française était exposée à ètre coupée en dmx,
ainsi q1rn cria advint quelque moi après;
mais n'anticipons pas sur les éréncmenls.
~Ion père ayant reçu l'ordre de réunir sa
division à avonc, petite ,·illc située au bord
de la mer 11 dix lieue en deçà de Gène ,
plaça son quartier général dans l'é\·èché. L'infanterie fut répartie dans les bourgs el villages
l'Oisins, pour observer les vallées par où
débouchent les routes et chemins qui conduisent au Piémont. Le Ier de hou ards, qui
de Nice s'était rendu 11 ,avonr, fut placé au
bil'ouat dans une plaine appelée la Madona.
Les arnnt-postc ennemis étaient à Dcgo, à
quatre ou cinq lieues de nous, sur le rc,er~
opposé de L\pennin , dont les cimrs étaient
cournrtes de neige, tandi qur Sal'Onc el ses
environs jouissaienl de la température la plus
do11l'c. Notre bil'Ouac c•ùt été charmant, si les
, iHes l eussent été plus abondants; mais il
rù&gt;.i tait point encore de grande roule de
~ire• à Gènes: la mer était couYcr'le de croiseurs angbis, l'armée ne l'irnit donc que de
cc que lui portait•nt par la Corni&lt;·he &lt;111clqucs
détachement de mulets, ou de ce qui pron~nail du chargement de petites embarcation
qui se glissaient inaperçues le long drs cùtcs.
Ces rt'Ssourccs précaires suffi aient à peine
pour fournir au jour le jour le grain nécessaire pour soutenir les troupes, mai , heureu emcnl, le pays prod uit ut•aucoup de ,·in,
cc• qui soutenait les soldats el leur foisail
supporter les prirnlions arec plus de résignation. Or donc, un jour que par un trmp,
délil'ieux maitre Pertelav, 111011 mentor, se
promrnail avec moi sur li•s rivage de la mr r,
il apr rçoil un cabaret situé dans un charmant
jardin planté d'orangers et de citronniers,
sou h• quel étaient placées des tables entourt;es de militairrs de toutes arme . cl me
propose d'y c•ntrcr. Bien que je n'eusse pu
rnincre ma n:pugnancc pour le rin, je le sui
par complaisance.
11 c t bon de dire qu'à cette époque, le
ceinturon des cavalier n'était muni d'aucun
crochet, de orle que quand nous allions
à pil'd, il fallait tenir le fourreau du sabre
dan la main gauehc, en laissant le bout trainrr par terre. Cela fai~ail du bruit sur le
paré el donnait un air tapageur. li n'en avait
pas fallu dal'antage pour me faire adopter ce
genre. Mais 1oili1 qu'en entrant dans le jardin
public dont je riens de parler, le bout du
fourreau de mon sabre Louche le pied d'un
énorme canonnier à chcral, qui se prt;Jassail
étendu sur une chaise, le jambes en avant.
L'artillerie à chernl, qu'on nommait alors
al'tillerie volante, avait été formée au commrnccmenl des guerres de la Ré1•olution,
avec des hommes de bonne ,·olonté pris dans
les compagnie de grenadiers, qui al'aient

profité de celle ocl'asion pour se déharra,st•r
des plu turbulent .
Les canonniers volants étaient n•nornmé:;
pour leur courage, mais aussi pour leur amour
des querelles. Celui dont le bout de mon
sabre arail loul'hé le pied me dit d'une ,·oi,
de stentor cl d'un ton fort brutal : « Housard! ... ton sabre traine beaucoup trop!. .. &gt;&gt;
J'allais continuer de marcher sans rien &lt;lin',
lor"que maitre Pcrtelay, me pous anl du
coude, me souflle tout bas : « Réponds-lui :
Viens le rcle,w ! l&gt; t l moi de dire au canonnier : &lt;&lt; Yiens le relcn•r. - Cc era facih•, »
réplique celui-ci. - Et Pertelay de me soul fier
de nom·C'au : « C'est cc qu'il faudra roir ! i&gt;
A ces mols, 11' canonnier, ou plutùt cc
Goliath, car il al'ait prè de six pieds de haut,
se dresse sur son srant d'un air menaçant. ..
mais mon men/or s'élance entre lui et moi.
Tou les canonniers qui se• trouvent dan, lt•
jardin prennent aussitôt parti pour leur ('a maradt•, mais une foule de hou ards l'icnnenl se
ranger auprès de Pcrtelay el de moi. On
s'échauffe, on crie, on parle tous à la foi~, jt•
crus quïl y allait arnir une mèlt:e générait•;
cept' ndant, comme les housards l'laicnl au
moins dcu&gt;. contre un, ils furent plus calmes.
Les artilleurs comprirent que s'ils dégainaient,
ils auraient le dessous, et l'on finit par fain·
comprendre au gt:ant qu'rn frôlant son pied
du bout de mon sabre, je ne l'ami~ nullement in~ult~, cl que l'affaire del'ait en rP~tt•r
là entre nous deux: mai comme, dan, le
tumulte, un trompette d'artillerie d'i111t•
l'ingtaine d'années était ,·enu me dire dt•s
injures, et que dans mon indignation je• lui
avais donné une si rude poussl'c qu'il était
allé tomber la tète la première dans un fo,,.é
plein de bouc, il fut conl'cnu que,' (•e gar('0ll
el moi, nous nous battrions au sabre.
Nou sortons donc du jardin, sui, i~ dt•
tous le a islanls, et nous voilit auprè~ du
rivage de la mer, sur un sable fin l'l solidt•.
dispo é à ferraillt•r. Pcrtclay sal'ait 1111c jP
tirai pas ablcment le sabre, ccpC'ndanl il nit•
donne quelque aris sur la manière dont je
dois attaquer mon adl'ersaire, et allarhc la
poignée de mon sabre 11 ma main aire 1111
gro mouchoir qu'il roule autour de 111011
bras.
C'est ici le moment de ,·ou dire que mon
pi•re arait. le duel en horreur, ce qui. oulrt•
se réflexions sur ce barbare usage, pro1t•nail, je croi , de cc que dans sa jcuncssl',
lorsqu'il était dans les gardes du corp , il
a,·ait ervi de témoin à un camarade qu'il
aimait beaucoup el qui fut Lué dans un combat ingulier dont la cause était des plus
futiles. Quoi qu'il en soit, lorsque mon pi&gt;rl'
prenait un commandement, il prescrivait à 1:1
gendarmerie d'arrèter cl de conduire dernnl
lui tous les militaires qu'elle surprendrait
croisant le fer.
Bien que le trompette d'artillerie et moi
connussions cet ordre, nous n'en avion · pa,
moins mis dolman bas el sabre au poing! .le
tournais le dos à la ville de Savone, 111011
adl'crsaire y faisait face, el nous allion~ commencer à nous escrimer , lorsque je l'ois le

trompette s'élancer de eùlt\ ramas er son dol- q~c j'allais en suhir une autre bien plus ém~_n ~t.? am~r_en courant! .. : c, Ah! làche! rerc de la part dr mon père. Je ne me S!'ntais tr:oupeau sans coup férir. Nou rentrùmes au
bivouac harassé ·, mais ravis d'a"oir fait Ulll'
m _eeriar-Je, tu fuis! ... » Et je 1eux le pour- pas le couraire de la su1iportcr t'l re' ·ol d
•
• •
S US C
bonne_ niche à no. ennemi , et ensuite de
s111l're. lorS&lt;fllC deux mains de for me saisissent m, r s~ustrarrc
. r JC le pou l'ais. Enlln, on nous nous ctrc procuré de vivres.
par dr rrihc au collet!. .. ,le tourne la tète... cor~d~rl _au delà des portes de la citadelle; la
. , Je n'ai cité cc fait que pour fairr l'Onnaitrl'
l'i me tro'.11 e entre huit 011 dix ~Pndarmes !. ..
mrrl etart sombre, ' pire marchait dcrant moi
'.
Clat _de _mis~rc dans lequel se trou l'ail déjil
,le, ! eompris
alors
pourquoi mon &lt;anta,,onistc
.
,
. .
O
...
al'ec une l?nt~rnc. t'l tout en cheminant dans 1arn~ce d lt?lre: et pour montrer 11 quel point
~ ctart sanl'e, arn I que tous les assi tant que
les rue clro1tes el tortueu~es de la ,·ille le
JC ."oyais 'éloigner à toutes jambes. ,, com- ~~nbo1~me_, enchanté de me ranwner, fai;ait de de organrsat1on un tel abandon peul jt•l(•r
p~·~s m:iitre Pcrtclay, car chal'un avait peur l c•nm~eralron d~ tout le confortable qrri m'at- les troupes dont les chefs ont obli~és, non
s?ulemrn~ de tolér:er de s!'mblables ' l'xpédicl etrc arrèté et condu it dcl'ant le «énéral.
tendait.
"1·•,. par t•xcmd' .au. quartier
.
o1rénéral.
• , 111 ,,
llr ,·oilà donc pri~onnier cl désarmé. Je p1_e,. rsa1t-rl, tu dois l°attendn• il unr ~ért·rc trons. mars de profrtt•r dt•s ,il'rcs qu'elles proc'.1renl, sans a,oir l'air de sa,·oir d'où ils propa~sc mor~ dolman el suis d'un air fort prnaud repr1mandc dt&gt; ton J&gt;ère'
Cl'liC dl'l'nll'l'C
.,
J
•···
v1enne11t.
mes gard,cr'.s auxquels je ue dis pas mon P irasc fixa Ill(' irrésolutions et po . 1 ·
·
1
I'
-,
111
arsser
nom,_ et qur me conduisent 1t l'élècht:, où ~ a co cr; _de n~on pèi·c• le lPmps de se calmer,
logeait mon père. Celui-ei était en cc moment Je me dcc1de a ne pas paraitre derant lui
CHAPITR,E IX
~,e_c le l!én~ral Suchet (depuis maréchal), qui a,·ant quelque · jours. et à rctournrr rejoindre
l'~art _,em, a Sal'one pour conférer al'CC lui m?n h'.1:ouac à la. Madona. J"aurais bi&lt;'l1 pu Comment, je _dei in_s d'emblée maréchal des logis. _
d alfarres de SPrl'ice. lis se promenaient dans m ?sq1111cr_ sans farre aucune niche au pau1Tc
J enlc1e dix-sept housards de IJarco.
une galerie qui donne sur la cour. Les n-enP.•~~;: mars, d~ eraintc qt~ïl Il(' me pour_lleurcu~ dans ma carrière militaire, je n'ai
darmc me eonduisent au général Jla;bot ~u111~ a !a clarte de la lumière qrrïl portait,
sans sr douter que je suis son fil . Le brirra- J~ fars d un coup de pied rnlt•r ~a lanlt•rnc il p_ornl passe par le grade de brigadier, car dt•
dirr explique le motif de mon arrestati~rr. dix pa de lui et je 111(' saure t'n courant. pen- srmple housard je de, ins d'emblée maréchal
A_lo: s mon pè~c, prenant un air des plus ?an.l que le, ~or~hommt', cherchant sa lanterne des logis, et ,·oici comment.
A 1~ gauche de la dirision de mon père, se•
se1cres, me fa rt une trè.-, l'i1e rt'monlrancc. ~ _1~1lons? s:crre :. « ,~h ! petit coquin ... jt•
Ct•_tte ?dmoncstation faite, mon père dit au , ars le drrc a ton J&gt;erc. il a ina f'o,· 1. r 't tro11rn1l celle que commandait le général St;d
· •,
, ,rcn 1a1
ras, do~1~ Il' quartier général était à Finalt•.
brrgadrcr : « Conduisez cc housard à la citac te mettre avec ces bandits de housard, de
C~lle .dmsion, qui occupait la partie de fa
delle. » Je me retirai donc sans mol dire l't Bercbeny ! belle école de irarnemt•nt" !. .. »
L'.gurrc, ?ù. les montagnes sont Ir plus escarsar_is q_uc le général , uchet, riui ne me ~nAprrs_ a~oir &lt;'_rré quelque temps dans ll's
narssar~ pa ' _se ftH douté que la scène à la- rues solrtarres, j(' rctrourni enfin le chc•min pccs, •~ etart composée que d'inf'anlc•ric•, la
&lt;[tll'l_le ri rrnarl d'assister se J't)t passée entre de la )ladona c•t j'arrirai au hi,·ouac du ré"i- c~valerrt' ne po11ranLt• mouroir que par pl'lib
le perc et le fi ls. Cc ne fu t que le lendemai n m?nt. Torrs b housards me rrornient ~n delachcme1~ts dans les rart•s pas ages qui sur
que le génfral ' uchet connut la parenté des prison. Dès qu'on me reconnut i1 la ·lueur des ce pornt rpart•nt le littoral de la )léditerP_l'r~onnagcs. cl depuis il Ill ·a somcnt parlé en fell\; on m'cm-ironnc, on mïntl'mwe ('l l'on ri; ranc;e d'al'el' IC' Piémont. Le général , fra~.
~yant reçu du /!t;néral en chl'f Championnc•l
rranl d(• cette s1·ènc...\rrin; à la citadelle rieux
a~x celai (orsq~reje raC'ontPcommc•r~lj&lt;' nw ,uis
m?numcnt génois situé auprès du p~rt on ~eLarra~s~ de l homme dt&gt; confiance diar"é d(• 1ord~e. ~c pous~cr arec la plus forte par tie de
m _l'nft•r!na dans une immt•nst• salle qui r~c(•- me e~ndurrc chl•z Il' gù1éral. Les mt•mb,:,s dt• sa dll'l~rorr lllll' n•co1111aissan!'e 1•11 a,·anl drr
1a11 Ir ,Jour par une lucarne dorrnant sur la la cl'.que,. surtou t, sont l'harrrn:s dt• cc trait mont Santo-Gial'omo, au delà duquel se trounwr: J~ me remis peu i1 pc·11 dt• mon t;moti &gt;n : de_ resolu(ion et décident i1 l'unanimi té que je vent _qtll'lqrrp~ ,allfrs, frri vit à mon père pour
': . r~~r1ma1~d_e ,1 111c je l'enais de subir me pa- suis ~dm,, . d~ns l?ur société, &lt;111i justement lt•, prrer de 1111 prèlt•r pour c·clll' &lt;•xpédition un
detachcmcrrt dt• cinqrranl(' housard . Cela Il('
l ar,~arl nwrrll'c · CC'fl&lt;'nd"rlt ·· it ·
·
• , . .
·
" J t ais moms
se pr_éparar t a farrc CClll' nuit mème une•
a~cl"le d arnrr désobéi au génfral que d'ayoir cxpcdrtron, pour aller jrrsqu·au&gt;. portes dt• pou,·ait St' refuser. )Ion pèrt• aciiuiesça donc
f.ut de la p~•inc à mon père ..Je passai donc le Dego ~111~,·t•r un troapeau de bœufs appartt•- '~ la demand~ d'.r génl"ral Séras rt d(;signa le
1·c,tc de la Journée assez tristc&gt;ment.
lreulC''.iant Ler,lcrnschneidc·r pour commander
nanl a. l armée
· ·
. . autrirl1,·c1111e . L,t:,, /:(l'nt•rau,
ce ?etac~emcnt. dont mon peloton faisait
_Le soir.
un
,·it•il
in
valide
des
troupes
o-éfra 1_1ç~us, arnsr tfuc les chefs d(• corps. t:laient
.
e
nor,t's m apporta une cruche d\•au, un mor- oblrµ-c d? p_araitrc iirnorer les coursl':- (JIil' Il', parlre. ~ous. pa~tr'mes de la )ladona pour
1·t•~11 de parn de munition Pl une bottt• dt· ,oldats farsarcntau_delà d(•S al'a11t-postc•safin dt• 11m1s rt'lrdrc a frnalc. li n'y al'ait alors au
pmfü, ,ur laqut'lle je m·(:fendi sao pou,oir s~ procurer de~ ,-,.~re ' pui qu·on Ill' po11rait hord dl• la nwr qrr'un fort maurai chemin
~~-an~t•r ..Je Ill' pus dormir, d'abord parce que sen pro('urcr rt•gulll'rcment. Dans chaque l'l;"i- n~m!né la_ Comiche. L(• liculcnaot 'étant
J_etar~ trop ému. rnsuite i1 cause de évolu- menL'. les pins brares soldats al'aienl d~~l&lt;' demr- le prcd à la suite d'un(' chute de chct10~1s_q11c fa(saicnt ~u to_ur de moi de gro rats forme des handcs de m,1raudr11r qui saYait•nl, \'al,. le ,~ilitaire le plus élel'é en grade était
~pres h11 lt• maréchal de~ logis Canon, beau
lJ 111 s ~mparercnt hrcntot de mon pain. J'étai
arec un talent meneillcux. connaitre l(•, li ' .
0' 1'
.
. l
' ( IIX J~~111c ho1~me, ayant beaucoup de moyen '
dans I obscurité. lirré à me tristes réflexions
u on prepara1t t's Yinl's pour lt•, t'lllll'lllis
lors11ue. ' 'l'i' dix heure 'j'enlcnd ourrir le; r t employer la ru. c l't l'audact• porr r s·c,; d rnstructron, l'i surtout d'as urance.
Le gé11éral Séra ·. ii la tète de sa dil'is:on
, ~·rrous _de ma prison ..l'aperçois Spire l'an- em parer.
se
porta le lt•ndcmain sur le mont • anto-Gia~
t·'.cn et_ frdè!e s~rviteu r dt• mon père. J';ppris
~n fripon dt• mfü111igno1'1 t;tanl 1'('1111 pré- como, que nous trounhm•s courcrt de neige
p.,r lur qu aprt•s mon cn,oi à la citadelle Je
Yemr la clique du te• de housards i1u\1n et s_ur lequ:I nou bil'ouaquiimcs. On dcYait.
colonel _Ménard. Je capi taine Gault et ;ous
lr?u~u de hœufs quïl a\'ait rrndu aux .\ u- lt' J0ur surrant. marcher l'll a,·ant avec la
les of~crcrs de mon père lui ayant dc•mandé trich_rens parquait dans une prairie il un quart
ma i:r_ace,. le général l'a,·ait accordée rt 1·avai1 de lrcuc de Dcgo. soixante housards, armés prc_ 'JU&lt;' certitude de trOUl'('I' les ennemis:
charge, lm • pire, de renir me d1erchcr l'l de seu lrmt•nt de lcrr~s mous&lt;1uclon , partirc'nl mars ((Ul'I en serait le nombre?... c·estccquc
f!Orle_r au gou, crncur du fort l'ordre dt· mon pour les enlcn•r . .\om, frmes plusieurs lieues le /:(énéral ignorait c·omplètcmcnt, et comme
les ordre du général en chef lui pre cri,·aient
elargis emcnl. On me conduisit dcYan t t·c dans la montagnr. par des chemins détonrm:
de
rc~onnaitre la position des Autrichiens sur
go'.11·ern~ur, le gt:néral Bugct, cxccllcrrl hommp
cl affreux. ~fin d"?1·itcr la ~rancie rouit•. cl
'1 111 a~·art_ perdu un bras à la "ucrrc. Il me nou wrprrmes Clll&lt;J Croates f'om mis i1 la ce pornt de la ligne, mai , awc défen e d'enc~nna,~,,art t·t ~imai~ l~aucou/mon père. li garde du troupeau, endormis sous un hangar. gager le combat s'il trournit les ennemis t·n
rrut _dorrc. apres maY01 r rendu mon sabre. ~1~fir~. , pour qu'ils n'alla~scnl pas donner for~·c. le gé~é:~I Sfr_~s aYait réfléchi qu'l'n
P~1 ~ant sa &lt;lll'lsron d mfonteric en al'ant au
dt:1011· llll' fa_i,·c une longue mor·ale fJU t' j'écou- 1 t•vcrl a la garnirnn de Dcoo nous le~ alla
,
..
..
m1_f,cu des montag-ncs, ot1 sourent on n'aperlai a,scz patremnrt•nl, mais qui me fit penser chamcs, l'l lt•s laissant là, enous
cnlc•rùmcs le çoit lt•s colonnes 'fil!' lorsqu ·on se trou,·c t•n
~

1

l -

�111STO'J{1.ll _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _::..__ _ _ _ .,;,
foi:c d'elles au détour d'une gorge, il pourrait
ètrc amené, malgré lui, à un combat sérieux
t·ontrc des force supérieures et obligé de
faire une relraite dangereuse. li avait donc
rrsolu de marcher avec précaution el de lancer
à deux ou lrois lieues en avant de lui un délachement qui pût sonder le pays et surtout
faire quelques prisonniers, dont il espérait
Lirer d'utiles renseignemenls, car les paysans
ne savaient ou ne voulaient rien dire. Mais,
comme le général scnlait aussi qu'un délachement d'infanterie serait compromis s'il
l'envoyait trop loin, et que, d'ailleurs, des
hommes à pied lui apporleraicnt trop lard les
nouvelles qu'il désirait ardemment savoir, ce
fut aux cinquante housards qu 'il donna la
mission d'aller à la découverte et d'explorer
le pays. Or, comme la conlrée est fort entrecoupée, il remit une carte à notre sous-officier, lui donna loules les instructions écrites
et de \'ive voix, en présence du détachement,
cl nous fit partir deux heures avant le jour,
en nous répétant qu'il fallait absolument
marcher jusqu'à cc que nous ayons joint les
avant-postes ennemis, auxquels il dé irait
vivement qu'on pûl enléver quelques prisonniers.
~[. Canon disposa parfaitement son détachement. Il plaça une petite avant-garde, mit
des éclaireurs sur les flancs, cl prit enfin
Ioules les précautions d'usage dans la guerre
de partisans. Arrivés à deux lieues du camp
que nous venons de quitter, nous trouvons
une grande auberge. Notre sous-officier questionne le maitre el apprend qu"à une forte
heure de marche nous rencontrerons un corps
autrichien, dont il ne peut déterminer la force,
mais il sait que le régiment qui est en lèle
est composé de housards très méchants, qui
ont maltraité plusieurs habitants de la contrée.
Ces renseignements pris, nous continuons
notre marche. Mais à peine étions-nous à quelques centaines de pas, que ~L Canon se tord
sur son cheval, en disant qu'il souffre horriblement, cl qu'il lui est impossible d'aller
plus loin, et il remet le commandement du
détachement au sous-officier Pertelay ainé, le
plus ancien après lui. Mais celui-ci fait ob~crrnr qu'étant Alsacien, il ne sait pas lire le
français, cl ne pourra par conséquent rien
connaitre à la carte qu'on lui donne, ni rien
comprendre aux instructions écrites données
par le générnl : il ne ,·cul donc pas du commandement. Tous les autres sous-officiers, anciens
Bcrcheny aussi peu lettrés que Pcrlelay, refuSt!lll pou1· les mèmes motifs ; il en est de
mème des brigadiers. En rain, pour les décide,·, je crus dcl'oir offrir de lire les instructions du général el d'expliquer notre marche
sur la carte à celui des sous-officiers qui roudrail prendre le commandement; ils refusèrent de nou\·eau, el, à ma grande surprise,
toutes ces 1·ieillcs moustaches me répondirent : «Prends-le toi-mèmc, nous le suinons
cl t'obéirons parfaitement. »
Tout le détachement exprimant le mème
désir, je compris que si je refusais, nous
n'irions pas plus loin, el que l'honneur du
•régiment serait l'Ompromis, car enfin il fallait

bien que l'ordre du général Sr.ras hH cxérulé,
surtout lorsqu'il s'agissait pcul-èlre d'é,·iter
une mauraise affaire à sa division. J'ae('eptai
donc le commanclemenl, mais cc nr fut
qu'après a,·oir demandé à JI. Canon s'il se trouvait en étal de le reprendre. Alors il recommence à se plaindre, nous quitte el retourne
à l'aub&lt;'rgc. J'avoue que je le croyais réellement indisposé; mais les hommes du détachement, qui le connaissaient mieux, se liYri·rent
sur son compte à des railleries fort blessantes.
Je crois pouroir dire sans jactance que la
nature m ·a accordé une bonne dose de courage.
J'ajouterai mèmc qu'il fut un temps où je me
complaisais au milieu des dangers. Les treize
blessures que j'ai reçues à la guerre et quelques actions d'éclat en sont, je pense, une
preuve suffisante. Aussi, en prenant le commandement des cinquante hommes qu' une
circonstance aussi ex traordinaire plaçait sous
mes ordres, moi simple housard , àgé de dixseplans, je résolus de prouver à mes camarades
que, si je n'avais encore ni expérience ni talents
militaires, j'avais au moins de la yaJeur. Je
me mis donc résolument à leur tète, cl marchai dans la direction oit je savais que nous
trouverions l'ennemi. Nous cheminions depuis
longtemps, lorsque nos édairenrs aperçoivent
un paysan qui cher!'he à se cacher. Ils courent
itlui, l'arrêtenlctl'amèncnt. Jelc questionnai;
il venait, parait-il, de quatre ou cinq lieues de
là, et prétendait n'avoir rencontré aucune
troupe autrichienne. J'étais certain qu'il mentait, par crainte ou par astuce, car nous devions
ètre très près des cantonnements ennemis.
Je me souvins alors d'avoir lu dans le Pal'fail pal'lisan, dont mon père m'avait donné
un exemplaire, qu e pour faire parler les habitants du pays qu'on parcourt à la guerre, il
faut quelquefois les effrayer. Je grossis donc
ma voix, et tâchant de donner à ma figure
jurénile un air farouche, j e m'écriai : &lt;t Corn« ment, coquin, lu viens de lraver.er un pays
&lt;( occupé par un gros corps d'armée aulriC( chien, el lu prétends n'arnir rien l'U ?...
&lt;t Tu es un espion!. .. Allons, qu'on le fusille
&lt;t à l'instant! »
Je fais mellrc pied à terre à quatre housards, en leur faisant signe de ne faire aueun
mal à cet homme, qui, _se voyant saisi par les
cavaliers dont le carabi nes venaient d'ètre
armées devant lui, fut pris d'une telle fraye ur,
qu'il me jura de dire tout ce qu'il sal'ait. Il
était domestique d'un courent, on l'aYail
chargé de porter une lettre aux parents du
prieur, en lui recommandant, s'il rencon trait
les Français, de ne pas leur dire oit étaient les
Autrichiens; mais puisqu'il était forcé de tout
avouer, il nous déclara qu 'il y avait à une
lieue de nous plusieurs régiments ennemis
cantonnés dans les villages, el qu'une centaine
de housards de Barco se trouvaient dans un
hameau que nous apercevions à une très petite
dis lance.
Questionné sur la manière dont ces housards se gardaient, le paysan répondit qu'ils
avaient en avant des maisons une grand'garde.
composée d'une douzaine d'hommes à pied,

placés dans 1111 jardin entouré de haies, et
qu'au moment où il avait traversé le hamea u.
le res te des housards se préparait à conduire
les cheva ux à l'abrcuvoir, dans un petit étang
situé de l'autre coté des habitations.
Apri:s avoir entendu ces renseignements, jr
pris à l'instant ma rPsolution, qui fut d't;l'ilrr
de passer dr,·ant la grand'gardr, qui , se trouvant retranchée derrière les haies, ne poul'ail
ètre allaquéc par des cavaliers, tandis que le
feu de es carabines me tuerait pcul-èLrr quelques hommes et avertirait de l'approche d!'s
Français. li fallait donc tourner le hameau.
gagner l'abreuvoir el tomber à l'improviste
sur les ennemis. Mais par oit passer pour ne
pas ètre aperçu ? J'ordonnai donc au paysan
de nous conduire, en faisant un détour, cl lui
promis de le laisser aller dès que n~us serions
de l'autre coté du hameau que j'apercevais.
Cependant, comme il ne voulait pas marcher,
je le fis prendre au collet par un hou. ard ,
tand is qu'un autre lui tenait le bout d'un pistolet sur l'oreille. Force lui fut donc d'obéir!
li nous guida fort bien; de grandes haies
masquaient notre mouvement. Nous tournons
complètement le village et ape1·cel'ons, au
bord du petit étang, l'escadron autrichien faisant tranqui1Iemc11l boire ses chevaux . Tous
les cavaliers portaient leurs armrs, scion l'usage
des avant-postes ; mais les chefs des Uarco
aYaient négligé une précaution très essentielle
à la guerre, qui consiste à ne faire boire cl
débrider qu'un certain nombre de chevaux à
la fois, el à ne laisser entrer les pelotons dans
l'eau que les uns après les autres, afin d'en
aYoir toujours la moitié sur le rivage, prèls à
repousser l'ennemi. Se confiant à l'éloignement
des Français el à la sun·eillance du poste placé
en tète du village, le commandant ennemi
avait jugé inutile de prendre celle précaution:
ce fut cc qui le perdit.
Dès que j e fus il cinq cents pas du petit
étang, je fi s làcher notre guide, qui se sauva
à toutes jambes, pendant que, le sabre à la
main, el après avoir défendu à mes camarade~
de crier avant le combat, je me lance au triple
galop sur les housards ennemis, qui ne nous
aperçurent qu'un instant avant que nous fussions sui· la rive de l'étang ! Les berges de
l'étang étaient presque partout trop élevées
pour qtie les cheva ux pussent les gravir, el
il n'exi tait de passage praticable que celui qui
servait d'abrcµl'O ir au village : il est vrai qu'il
était fort large. Mais plus de cent cavaliers
étaient agglomérés sur ce point, ayant tous la
bride au bras el la carabine au crochet, enfin
dans une quiétude si parfaite que plusieurs
chantaient. Qu'on juge de leur surprise! Je
les fais assaillir tout d'abord par un feu de
mousquetons qui en lue quelques-uns, en
blesse beaucoup et met au si une grande quanti lé de leurs chevaux à bas. Le tumulte est
complet ! Néanmoins, le capitaine, ralliant
autour de lui les hommes qui se trouvent le
plus près du ri,·age, veut forcer le passage
pour sortir de l'eau el faire sur nous un feu
qui, bien que mal nourri, blessa cependant
deux hommes. Les ennemis fondent ensuite
sur nous; mais Pertelay ayant tué d'un coup

,,

________________

llfÉ.MOl'f?.ES DU GÉNÊ°J?..AL B.A°J?.ON DE Jlf.A'R,BOT
de sabre leur capitaine, les lh rco sont refoume serait impossible dt' dfo•;rc la joie de
lés dans l'étang. ~lusieurs rrulcnl _'éloigner
li~r: c'é0it celui du 111aréchal des logis Cano11 .
me~
et les félicitation~
, d camarade..~
.
,
. qu··11 s L aubergiste parait, Je général le questionne
de 1~ mousqueterie cl g-agiwnl l'antn' rive;
p!usieurs p&lt;'rclcnt pied, un bon nombre m ~ ressaient pendant le lr11jct; Lous se résu- el apprend (Jlll' lesous-offici&lt;'rde housards n'a
d homme~ et de che,·aux se noient, el Cl'ux maient eu ces mots qui' scion eux' exprimaient p_as dépassé l'auberge, cl qu'il est drpuis plule nec plus ultm des éloges :
des cavahrrs autrichiens qui pal'l'irnncnl de
.« Tu es vraiment cligne de scl'l'ir dans 'J?urs heures dans la salle à manger. Le
l'a_ulre coté de l'éta11g, ne pouvant faire franles housards de Bcrcheny, I&lt;• prrmi!'r rérri- gcnéral Y entre, et que lrouve-t-il?- M. Canon
chir _la berge à lcurschcvaux. lrs abandonnent
0
cnd~rmi au ~oin du feu. cl ayant dc,·ant lui
mPnl du monde! &gt;&gt;
cl, s accrochant aux arbrrs du rivage, se sau~
un enorme Jambon, dt•ux honteilles vidrs Pl
rent &lt;'Il désordre dans la campagne. Les douZP G' Cependant, 'JUe s'ét,1 it-il passt; à Santo- une lasse de_ c.1ft:_1 On rél'eillr IP p,lUITt' marc:.iac~mo p_rndant _que je faisais mon t•xpédihomnws de ln grand'garde acrourenl au hruil:
l1on
. Aprrs plnsH'Urs hrurc8 d'a1tc111e. lt• chal des 10~1~: il l'l•nt rncore s'&lt;'xcust•r l'n
nous les sabron_s, rt, ils fui r nt aussi. Cepen~
parlant dt' son indisposition subiLP ; niais Il•~
danL une trcntame d ennemis restaient t'ncorc
re~~es accusateur~ du formidable déjeunt•r
dans· l'étanrro,· mais
· craignant
·
de poussrr lrn rs
qu _11 venait de faire ne pPrmellaienL pas de
c?cv~ux au large, l'o_yant que la piècl' d'eau
cro_1rc à_ sa maladie ; aussi le général Séras le
n avait pas· d'au_t1·r ·issue
. abordable que celle
lr~1~-l-il fort rudement. Sa colère s·augnwnIJUe nou~ occupions, ils nous crièrent qu'ils
ta1ta _la pensée qu 'un clét:ichcmcnt de cinr1uan1t•
se 'ïrendaient, ce
cavaliPrs, confié à la direction d'un simplt•
. que J··accep• •,· c l &lt;:1 mesure
~11 1s parvenaient au rivage, jr leur faisai
~oldat, _avait probahlrmenL l;lé détrnit par
.Jeter leurs armes à lPrrc. La plupart de ces
I ennt•1111. lors1J11e PPrlclay rL lrs deux houho~mcs et d~, ces che,·aux étaient lilrssés:
sards qui l'at·rompagnaient arrivi rentau galop,
mais ; ommc Je ,·otilais cependant avoir un
an~o1~ç..1nt n~tre triomplw cl la prochaine
lroplwe de. notre victoire• J. 'n fis ChOISlr
· • d•IXarnvee de d1x-sPpl prisonniers. Comme I&lt;'
~Cpl caval~ers l'l autan t de chevaux en hon
"énéral_ Séras, malwé cet heureux résultat,
ctat, que _.Je plac;ai au milieu de mon détaehcaccahl_:11 l_ encore M. Canon dr reproC'hes ' Perlc~1wnt ! pu_1s, a!iandonnant tous les autres Bareo,
lay llll dit avec sa rude franchise : &lt;( Ne Ir•
JC m elo1gna1 au galop, rn contournant de
groncl_~~ pas, ~ on gtin~ral _: il est si poltron
nouveau le village.
q~e: s il no_us cul cond111ts,Jamais l'ex pédition
. B!cn m~ p~il de faire prompte retraite. car.
n eut réussi! » CPlle manièrl' d'arrano-er les
~ms1 que ~e 1~vais prél'u, les fuyards a,aicnl
c~o~es al!'grava naturellmwnt la positiin dl~à
&lt;ouru prcvcn1r les cantonnements l'Oisin
s1 fa~~eusp de M. Cano11. que le général fil
auxquels le bruit de la fusillade ava·t d ,·:'
auss1tol al'l'èlel'.
d
• I' , .
1
eJa
on~e eve1 1. Tous prirent les armes, et une
J'arrivai surcl'senlrl'laites. Le général Séras
demi-heur~ après, il y avait plus de quinze
cassa Il' pauvre JI. Cano,1, el lui fil ôter ses
cent~ cavaliers sur les rires du petit é•· "
galons c~ pré l'll('t' du régiment d 'infantcrit•
1
·11·
.ano, el
p us1eurs. m1 icrs de fantassins suivaient de
et
cmq_ua~Lc housards; puis, venant à
1~rès ; mais n~us étions déjà à deux lieues de
mo&gt; dont il ignorait Il' nom, il me dit :
Clicbê
Braun.
l:1, nos Liesse~ ~pot pu soutenir le galop.
« ~ ous arnz parfaitement rempli une mission
~.ous nou~ arrelames un instant sur le haut
M OREAU
q_u on '.1e confie ordinairement qu'à des offi,
Général en chef de l'a,-mée d11 Rhin. - É tude peinte
1d une colline pour les 1ianscr
· , et no us rimes
ciers; JC. r~~retlc _q~e les pouvoirs d'un gérn_:Je (i,:RARD. (Musée de Versailles.
leauco_up, en l'oyant au loin plusieurs colonnrs
ra_I de dll'ls1on n aillent pas jusqu'à pouvoir
ennemies
se .nwttre sur nos tr•cno
•
" , , , ca1· nous
faire un sous-lieutenant; le général en chd
~1:1ons 1a certitude qu'elles ne pouraient nou
seul a cette faculté; j e lui dcmandr rai er
JOmdre, parce que, craignant de tomber clans généra! Séras, impatient d'avoir des nom·clles, grade pour vo_us, mais en allcndant, j e l'Ous
?P~rço~t,
du
haul
de
la
montagne,
de
la
fumé!'
une embuscade, clics n'avançaient que fort
'.1ommc_ 1na1·echal des logis. &gt;&gt; EL il ordonna
lentement et en tâtonnant. Nous étions donc a I homon; son aide de camp place l'oreille a son aide de camp de me faire reconna1'tre
'
hors de danger. ,le donnai à PPrlelay deux sur. ,un. Jtambour po é à terre, el par ce IDOJCll
devant le détachement. Pour remplir cette
housards des mieux· montés•' et le 11s
" partir
. au us1Le a a guerre, il entend le bruit lointain de formalité, l'aide de camp dut me demander
la
mousqueterie.
Le
général
Séras,
inquiet,
et
/5?lop pour aller prél'enir le génrral Séras d
n'.o~ nom, et cc fut seulement alors que lt•
rcsullatde notre mission; puis, remellanl le di iw _doutan~ plus &lt;Jue le détachement de c·ara- general Séras ~p~rit que j 'étais le fils de son
~acb: menL d~ns l'ordre le plus parfait, nos pri- lcr1c ~11~ so1L aux pri es arec l'enlll'mi, prt\nd eamarade le gencral Marbot. Je fus bien ai~t•
u1'. _rcg111'.?n~ d'infanterie pour se porter al'ec
~onmer~ lou;ours au centre et bien surreillés
~c celte _aventure, puisqu 'elle devait prou,·t•r
Je repris au petit trot le chemin de l'auberge'. lm Jusqu a I auberge. Arrivé là, il ,·oit sous lt• a mon per~ que la faveur n'a rail pas décidé
hangar un cheval de housard allach~ au rMrma promotion.

'!

LU '

?t'S

(A .,ufrre. )

GÉNÉRAL DE

i\1ARBOT.

�HIST ORIA

Cliche Giraudon.

PASSAGE DU R111N, 12 juin 1672 -

Tableau de V AN

DER M EULEN.

(.\fusée du Louvre.)

Louis XIV
La personne. - L'éducation. - Le « moi&gt;&gt; du roi
P.1r Ernest LAVISSE, de l'Académie française.

munion, et, bral'cmcnl : « Yous ètes homme
de résolution, dit-il au cardinal, el le mrilleur
Loui, .\I\' avait été maurnis écolier par la ami que j'aie. C'c l pourquoi jt&gt; vous prie de
ffo~e du cardinal, le moins pédagogue des m'avertir lorsque je serai à l'exlrémilé. » La
hommes. mais aussi par l'efü•L des circon~- concordanec des témoignages ne laisse pas de
doute sur l'endurance et le courage de ce
l,Hl€~. de la gurrrc civile cl de tout le trouble
dps1.6lnrutl' , des fuites, de chevauchées cl jeune homme el a volonté d'apprendre la
de~l1hatailles. li n'al'ait à peu près rirn appris guerre. li assistait aux con eils de guerre,
de t;es m!rjtrcs. A propos de son ignorance de reccYait les leçons de Turenne el celles du
l"hi tui1•f', !iito1disait : &lt;&lt; On ressent un cuisant cardinal. qui se croyait du génie militaire. La
cbhg1!iQd.'ighorer des choses que savrnt tous paix faite, un dP. ses plaisirs est d'exercer ses
troupes, de les faire manœuvrcr et de passer
!(IS out're.JI» Par,conlrc, il n'y a pas de doute
de revues arnc unr exlrème allention, corps
1ru'il reçut uhc 1édnca1ion profr sionnclle.
·, [11n ·1111 la,gilerr~·dt• ses propres yeux, il s'y par corps, compagnie par compagnie, cl, pour
esl•trifa bit&gt;n lf.&lt;11111·.11Cht1qur année, il paraissait ainsi dire, « homme par homme ». li a bien
aux armée : il y montrait une joie sans pareille, appris l'organisation d'une ar mée el la cons'amusant des incommodités el des priralion , duite des opérations dr campagne el surtout
resl.Aill d&lt;?s!J1ï1inzu, h4•uJ?t /J cheval cl se ris- de siège. li a tonte compélrncc pour corresquait gaicmrnl dans des rscarmouchrs. Pcn- pondre al'C'C ses grnéraux. li s'informe aYec
d:rnt le si{•gL' de Dunkt•rquc, en mai 1638, où le plus grand soin, demandant toujours el
il a rnulu rrslrr, malgré la Reine cl le cardi- toujours des détails, dans les charmants hi Ilets
nal qui craiirnaicnl pour lui le séjour en un écrits aux chefs des prcmi1•rrs expéditions
lieu infecté dl' corps morts restés là drs années militaires.
Il connaissait lt•s affaires étrangères. (n
précédenlr , à demi enterrés dans le sahlc, il
Sl' montre aux endroils périlleux, cl donne jour, dans les Lout premiers Lemps, raeo11Lc
des ordrC's pour aYancer les travaux. Le moi~ Colbcrl, il donnait audience à l'ambas adeur
d'apri•s, .,iu sii•gc de Bergue -Saint-Winox, il d'E pagnr. Celui-ci Youlail lui loucher un mot
se s1'11t très maladt•, dissimule aussi longternp, des griefs de sa cour pour en Lrailrr avec les
qu'il pt•ut, aYouc rnfin son étal au cardi_na l, ministres. mais le Roi lui fit 11 un discours
qui. à grand'p&lt;'inr, obtient de lui qu'il se dl'S plaintes r1u'il arnit contre l'Espagne ».
laisse lransportcr it Calais. Là, le mal Pmpirc; L'ambassadeur essaya 11 de profiter de toutes
dans la nuit du 6 an 7 juillet, il reçoit la com- les pauses que fa nianière modérée de parler

II. - L'éducation.

du Roi lui donnait 11; mais les pauses du Roi
n'étaient que pour repassrr la phrase qu' il
allait dire, cl il reprenait le discours. L'ambassadeur fut étonné, lui qui avait vécu quarante
ans dans les emplois, sans jamais voir n de
prince parler que par monosyllabes ».
Ici, sûrement, Mazarin fut le précepteur.
Louis XIV a connu par lui le grand manège
de la politique française, celle activité, celle
habileté si longtemps soutenues cl à la fin
victorieuses. Le cardinal lui a enseigné la
nvcessité de sacrifier tout scrupule, même
d'honneur, à la raison d' Étal. li a obtenu de
lui, qui nalurellemrnt y répugnait, le consentement à l'alliance avec Cromwell le régicide.
Il lui a rél'&lt;Hé les artifices, l'art d'arhclrr des
ministres cl mème drs princes, le prix d'une
voix d'éleclrur du Sainl- En~pirc ou d'une voix
de cardinal de la Sainte Eglise Romaine, el
que l'élection des deux chefa de la chrétienté,
le Pape cl !'Empereur, était un tripotage.
Dans ces enseignements, le Roi ne pouvait
guère ne pa prendre le mépris de l'étranger;
il l'y a pris en cfJct, malheureusement.
Mais, si les alTairrs élrangèrcs rl les affaires
militaires sont d'importantes parties du gou\'erncmcnl, il en est d'autre!- que Mazarin, qui
les ignorai t, ne pou\·ail enseigner. Le cardinal
ne demandait aux finances que de lui fourni r
l'argent nécessaire à sa politique el à ses fanLai irs. Sa philosophie était courte : dans ses
dl'rniers conseils au Roi, il lui a recommandé

L'IMPÉRATRICE EUGENIE
D 'APRÈS

WINTERHALTER.. -

(Musée de Versailles.)

CJicllc Urauo.

�'-·-------------------=------------------------« de soulager le peuple, autant néanmoin que
le pourron t permettre les dép\'nsrs indispensables », de cc maintenir l'Eglise dans ses
droit . immunités cl pri,·ilège , comme en
étant le flls ainé », de 11 faire cas » de la
noblesse. qui est &lt;&lt; son bras droit l&gt;. li aurait
aussi bien fait de 1w rien dire du tout.
)Iazarin traitait le gou\'crncmcnt intérieur
comme une affaire diplomalique. Le premier
principe de sa méthode était la défiance envers
tout le monde : au Roi, tout enfant, il a dit
une parole odieusP: c1 li importe à Sa Maj esté
de considérer quïl ne peul e fiC'r à aucun
Français. » parce que tout Français csl intéressé à diminuer son autorité.
Ce \'ilain précrple l'ut commenté i, Louis XIV
par les leçons de la Fronde.
li a rn de prt&gt;s k trahisons cl le fausses
mines des traitres :
1,

• ) [c, sujet, rebelles, dil-il dans ses llémoires, lors•1uïls onl pris le, armes contre moi, m'on t donné pcul•'tre moins d'indignation que ccu, qui en même tr mps
se lcnaicnl auprès de ma perso1111c et me rendaienl
plus de dcroirs et d'assiduités que tous les autres,
pendant que j'i·tais hien infornui qu'ils me trahissaient ,

li a u le prix des fidélités : « A peine y
ami t-il de fidélité parmi mes sujets qu'achr tée
à prix d'argent 0 11 par des récompenses
d'honneur. » Et puis il a Hé contraint à di imulcr. à nll'nti r. cl il s·c~t montré admirable
comédien en LIIIC' occasion mémorable.
Lr cardinal de llctz, après la rentrée du
lloi à Pari~. ,'t;tait cantonné dans l'archc\'êcbé
cl la cathédrale, où il s'était mis en étal de
oulr nir un ·it·ge. 11 se décidacnlln, le 19 décembre Iti52. it porter ses hommage au LouYrc.
li troul'a le lloi sur le point d'aller à la messe
a\'CC son ronli·~~cur. lt• P . Paulin, el Villequier,
capitaine de :,t':i gardes. La l'isile n'avait pas
été annoncét•. mai~ Louis XIV savait comment
il se condui rai t le jour oü il la rccrrrail, ce
qui ne pou1·ai l manquer d'ani rnr , étant donné
l'état des a0airl'S. ,\ près arnir reçu le salut du
cardinal, il Sl' mit à parler d'une comédie qu'il
al'ail en tètl'. ~·approcha de \ïllcquicr, lui dit
quclqucs mot, it \Oix bassr, quilla l'oreille du
capitaine. et. pour bien marquer qu'en cf.Tet il
'agi ~ail dl' comédil', il donna loul haul cet
ordrè : &lt;&lt; Surlout, qu'il n'y ait personne ur
le théàtre. » Il entra l'll uile dan la chapelle
a,·ec son conli.·ssi· m. Yt•rs le milieu de la me se,
Villcq ui&lt;'r l'it•11t annoncer que la cbo c est
laite. Le Roi ~1· tournl' ,·cr le Phe : 11 C'est
que j'arrête ici 11' card inal de Retz, » lui dit-il.
Le Père croit 11uc le Roi s'excuse de faire allcndre le cardinal. cl répliquc : 1c M. le cardinal
patienlera bil'n. » - &lt;&lt; Cc n'est pas cela, »
reprend le Hoi. Le l\ '.• re se rappellt' alors la
petite ,cèm' de tout à l'heure cl comprend
enhn : cc Ob ! que jt' fus surpris ! 11 écrit-il à
Mazarin. Jusqur-lit, il avait admiré dans le
Roi &lt;&lt; l'àme la pl,us cand ide et la plus sincère
qui oil en son Elal »; c'est, di ail-il, &lt;&lt; un
vrai Dieudonné. tout y esl de Dieu ». Pourtant il s'était :ipcrçu dJjà que l'enfant « était
j 11ditil't1X l'l pré~enl il soi ». Aprt•s l'arrc talion du cardinal. jl appuie sur celle qualité :
11 Il c Ltoujmm préSl'lll à lui el it tout cc qui

se pa se chez lui, quoique souvent cela ne
paraisse pas beaucoup. » Il admire les progrrs
de celle possession de soi-mèmr : 11 Le Roi
croit en sagrssC' l'l en dissimulation. » Et le
bon Père con ·cille à Mazari n de se méfier: cet
enfant prodige pourrait fort bien , un jour
s'émanciper sans crier gare : &lt;&lt; Votre Eminence
permettra à son serritcur dl' lui dire qu'elle ne
doit laisser approcher S. M. que de ses créatures assurées. » Or, ce &lt;&lt; poli tique raffi né »,
qui agit « a\'PC au tant de prudence el de discrétion que s'il a1·ait vécu dans lrs affaires
trente-cinq ans », cl qui a trouvé ce joli mol :
« Qu'il n'y ail personne sur le théëllre 1&gt; , et
abusé à la lois un c-ardinal - cl quel cardinal! - &lt;'L un pi•rl' jésuite, a"ail quinze ans.
L'éducation par la \'ie a donné à Louis XlV
l'babi tude de dissimuler : il sera dissimulé
profondément, mèmc perfide, cl, plus d'une
fois, odieusement. Elle l'a mis pour toujours
à l'étal de méllance. 11 cherche à 1&lt; pénétrer »
à travers les masque &lt;&lt; le plus secrets cntiments », al'ec nnc prédispo ilion à les trouver
médiocre ou maul'ais. Elle a détruit en lui.,
si clic . 'y lrourail, la faculté dr sympathie.
La Rochclourauld rsl devenu. au ~pcctacle de
la Fronde. un jngC' sél'ère de la nature humaine,
mais pPnt-êl re Il&lt;' l'a-t-il pas davantage mépriSt;e l'II St'S &lt;&lt; maximes 1&gt; que Louis XIV en son
for intfricur. Pcut-ètre aussi cc m,1pris a-t-il
persuadé au Roi de ne pa~ St' gèncr al'C'C lrs
hommes.
Enfin la Fronde a laissé à Louis XIV une
inquiétude qui semblerait étrange, si l'on ne
se soul'enail qu'il a \'écu des heures où la
monarchie ~e cru t en danger. li a peur que
la Fronde ne rccommencr. S'il a lai sé gou1·crner ~fazarin, &lt;I dont IPs pensées r l les
manière , dit-il, étaient si dilit;rentrs d&lt;'s
miennC's », c·csLqu'il a craint à d'&lt;'xriter peulêtre de noul'eàu les mêmes orages ». Ju
moment où il fera rédiger ses mémoires, bien
qu'il goul'c1·ne dans l'universelle obéissance
depuis plu it'urs années déjà, il dira encore
qu'il est nécc saire au Roi de s'atlachrr les
prince , parce crue, s'ils ont liés à lui, &lt;&lt; les
mécontents ne pouranl se rallier en aucun
lieu, out contraints de digérer leur chagri n
dan des maisons particulières &gt;l . li brus11ue
la fin d'une campagne pour aller accommoder
à la Cour une affaire sans gra\'ilé :
« li csl bon de pacir.cr les différends qui naissent à
la Cour ; on s·aceoutume à se cantonner , à s'unir, et
la liaison qu'on a faite contre un particulier se trou,·e
Ioule prèle, qu:ind il s'agit de se muliucr conlrc le
souverain. •

l\lème une simple querelle entre deux personnes lui parait dangereuse :
« Les amis prennent par t clans la querelle ; des deux
cotés on tient des conseils; s'il s'éltire quelque mouvement iutcstin, les séditieux trournnl des chefs loul
reconnus . .. cl des lieux d'asscmblcc tout choisis. »

Il fau t donc réuni r sous le regard ella main
du Roi Lous les 11 chefs » possibles de séditions, tous ceux dont lrs chàtcaux pruvent
er\'ir de&lt;&lt; lirux d'as emblée », et ne laisser
aux mécontents que les &lt;&lt; maisons particulières » où ils digéreront leur chagrin inoffcnsif. Le Roi, qui se sou l'icn L des frasques de

son oncle Gaston d'Orléans, prend ses précautions contre son frère. Monsieur lui dr 111a11dc
un gouvernement el des places de sûreté ; il
répond que la meHlcure place de sûreté pour
un fils de }'rance est le cœur du Roi. Les autres
princes, les ducs, tout ce qui fa it ligure, les
factieux repentis, les fils de facl icux , il en
Yeut faire sa compagnie, les occuper, les amuser, les tenir. Il n'y aura plus dans le royaum e
qu 'un lieu d'assemblée. le lieu d'assemblée
du Roi, « la Cour 11 . Celle Cour, modeste au
début, encore un peu librt', elle sera ordonnée par lui jusque dans le dernier détail ,
elle se mou vra selon des rites, sur1•eilléc par
lui qui notera les absences et condamnera un
homme par cc mot : &lt;&lt; C'est un homme que je
ne vois pas. » La Cou r grossira très \'ilr. S'il
avait pu, le Roi yaurailappelé toute sa noblesse
à servir et contempler sa personne. Parmi
ses premier actes, il se loue d'un changement cc où Loule la noblesse de on royaum e
a1·ail intérêt », cl l'on croit qu'il 'agit
d'uuc très grande chose, et il dit seulement
qu'il n'est pas satisfait du recrutement
des pages de on écurie : de gen de qualité
ne prétendaient pl us à ces places, parce
qu'on y arail admis des roturiers cl que le
pag&lt;'s Lroul'aicnl difficilemen t l'occasion de
s'approcher du Roi. li a donc pris la p&lt;·inP
11 de nommer lui-mème Lou les pages li , dont
il a doublé Ir nombre, cl il aura soin qu'ils
aient l'honneur de le Yoir t'l de le ervir.
La distribution des gràccs est un des rnoyrns
de gouvernement qui lui emblenl le plus
efficacrs. Une des premières cbo es qu'il dit
à ses ministres, c'est que 11 tout ce qui était
gràce » dcl'ail lui èlre « demandé dircclcnwnt» .
li C'Sl C&lt; important. pC'nsait-il, d'rn faire la
distribution mûrement el même d'en prrndrc
conseil ». li était un maitre en l'art de donner.
Com111c le comte dt• Béthune cherchai t de
l'argent pour payer la charge de chevalier
d'honneur de la Rrine, il lui envoya&lt;&lt; six mille
louis d'or de sescasst'llcs el lui fitdircqu'ayant
appri qu'il avait recours à se amis, il
s'étonnait qu 'il ne l'eùt pas mi decc nombre» .
Surtout, il veut qu 'on sache bien que c'est lui
qui donne. Aucune occasion ne lui parait petite
de cr&lt;.~r une obligalion enl'cr lui. Pendan t la
guerre de l:loilandc, une taxe sera imposée sur
les maisons des faubourgs, mais il en esl qui
appa rtiennent aux hôpitaux, el le Conseil est
d'aris de les exonérer. Le Roi, consul té,
ordonne la décharge, cl il ajoute : &lt;&lt; Dites-leur
plus tot que plus Lard. de manièrc qu'ilsm'cn
aieul obligation. » li ne dédaigne les hom111ages de personnr. En 1664, il a donné audience
à Fontainebleau aux marchands de Paris.
Apr1~s qu'ils se sont rrtirés, il leur lait dire
pendant qu'ils sont à table, que « s'il ne
s'était pas trouvé mal, il aur ait été boire aYec
eux. » Il lui « plait fort 11, écri t-il, que Colbert ail demandé aux marchands merciers de
« faire des prières dans leurs communauté ·.
pour remercier Dieu de leur aroir donné u 11
si bon maitre 11 .
L'idée d'un Roi uniYerscl bienfaiteur el
patron, est exprimée dan une page préparée
pour les Mémoires :

�111STO'RJ.ll -~__!..--~-_:__-

----------~

rfi
• Tous les yrux sont allaclu's sur lui ~rul ; ,··cs.l .â pciur. C•• qui nous oc,·ur,r c,l.tfuPl•11wfui, moi,~, ,ti\~~
lui •t•ul que s'adrrssPnt Lous lrs ,·œu~ ; lm seul l'C!;O•l ·ï1 que ,·r qui 11011s amusrra,l ,r11lr111r11I.... 1nul
Lou~ l1•s rrspects, lui seul rsl l'objN de tout.rs _lrs ' 11~ ,•si le plus ncressnire 1, cr travail c,l ru mèn~c
cs1iéra11ccs; on nr poursuit. on n'attend' on.ne ra_,1 r1r11 ~m&gt;, agri•ahle; &lt;·ar c'est, en un mot. mon fil-•. arn,r
que par lui seul. 011 rrgarilc srs bonnr, grar~, &lt;.?mm~ tes !-rux oll\ rrls sur touh• la lrrrr, appr1•1111 •·r wces•am~nrut lrs uoul'rllcs de loutr, lrs pro, 111,·es ri dr
la srulc sourco d,- Lous lrs hirns: 011 nr croit s ,•lcvc,
qu'à mesure qu'ou s'approdir t!r. M prr,01111r ou ,t.• ioutr, fr, nation•. fr ,rm•t de toutes lrs cours,
l'l,umrin· ri te faihlr d,• 1011, les princ,•srt ,t,, lo~,s le~
son rstimt' ; loul le restr esl stt•r1lr. •
minislrr, i-traugrrs. Nn, iul'orm~ d'un "°'.n~rc rnfin'.
Lln roi, qui til'nl toul 11' mondt• par l't•spt~ de choS('s qu·on croit que nous ,guorons, ,o,r nutou1
ranci• dans l'ohéissanc1• rl l'adoratwn, el qut de nous-m,' mrs cc r111·on nous cache n."ec le plus de
soin, di-rou,rir tes rnrs lc.s plus èlo,gnérs de ?~.
·1ttacbc toul son rornunw au culte dP sa pcr- iroprr, coui·tisans; je ne sais r,'.fi~ q~rl autre pta,.su
~onm•, n'a plus gt;l•rc dr pcim• il se dom:cr :,011s ue quiurrions pas pour cclu,-la. s1 la sculr rur,opour gou,·ernrr. Louis XI\' croit trop, t'll cflrt, sité nous le dounail. •
qu'il est facilr &lt;'l mèmr amusanl dr gouverner,
Le "o'oun•rn1•mcnl esl donc un pec~a~lr. Et
t'l c'e l 11t une dt• ses rrrcurs l1• plus gr~l'es.
].. s1irctacle élail un des grands pla1~1rs . du
C1•ttc l'rrr ur, il i·o11dra la transnwtlr&lt;· a son
'
t
" ·11• ii&gt;cl('. Les hommrs de C(' temps a11na1cn
fils :
11 ,·oir jouer les passions cl les ridirulcs sur la
•cc-.nc du théàtre par des ai:te11r.s. cl .par euxIl ne faut pus rnus ima~,i11rr que lrs affaires
•
·
·
·
cl
ollscurs
d·État soirnl commr rr r111lro1ts &lt;'pmeu, . . La ~llle·mrs partout où ils s·asscmb1aient, a 1a Cour
des sciences qui ,·ous auront prut-&lt;'lrc f?l•~c.... . ou i1 la \'illr. lis étaienl dPs obsenatcurs, el '
fonction drs rois consiste p1·incipulrment a la,sscr agir
comme on dit aujourd'hui, dl's psycbologucs.
t,• 1,on sen~. qui ugil toujours nalurellrmrnl el san

lis n'a\'ai1•nt :r111•r1• a11tr1' chose 1, faire da11,
1•0·, s·1,•nf,:
' ' d..' le11r t&gt;héissance, &lt;111'11 se _rega.rd Pr.
Lrs mémoires. les corrrspondanet•s lt•mo,gneuL
de l'ao"'rérncnl qu'ils )' trou,·air nl. Ph1s.g;and
1 1
la le du 1101 etanl
étail l1• plaisir ro)·a • t• ~pt•c C .· : .,
plu, ,aste : il l'mhra~sa1t loules 1rs pro\111_u -..
toutes les nations, toutes les cours: tous lis
princ1•s cc toute la trrrl' Il . Louis XIV Ill' SI'
lassa il P'a de rcgardt•r l'l d'écoutrr. Perso'.1111•
d
Il )Cl trs
n·a été plus que lui curi1•11_, ~ nom·~ ~ 1 '. :
el arandes. Or, il rsl vrai qu un roi do1tb(',l'.'.
coip regarder cl s'informe~l!caucoup, ct.qt'. •:
fait bien de préférer le pla1s~r. de sa c·~•_r,os'.~~
à &lt;c je ne sais qur l autre pla1 ,r &gt;&gt;; m~•s paict
que la curio ité de Louis ,XI\' n'a pas dcCOll\~'rl
&lt;iuc les affaires de.' rn.~t ont, comme.. t'.s
sciences des endroits cprnr ux el ob cur "· ,1
faudra, 'au déclin &lt;lu ri•gnc, pleurer tous l1•s
'J .
d grosse
soirs chez madame de ., arntenon,. r .te qm~.
larmes d'hiver' qui sècheront morns v1
cellt•s du printemps.

(A sufrr e.)

E RN EST

LAVISSE,

.te l'Académie / r arrçaise.

Savalette de Langes
par O. LENOTRE

Il
L'homme- femme.

,le terminai • lors de sa prc~ièn• publiCt'.Lion, par ce poinl d'inlcrrogat10~1 la mysleriruse histoirr de crl inconnu. ~•en q~c. plu~i&lt;'urs pcrsonm•s m·cu ·cnt as. ~re q~c I emgn~e
était assez allacbante pour mer, ter d èlr: é~la1r. J··étais, 1iour ma parl,
CIC,
. forl
, .cmpeche de
.
résoudre le problème el JC n avais .aucun r,poir d'y parl'cnir en dépit de c~rla1ne communications, inlérc santc ' mais rc tées, i1 dessein, pcut-èlrc, - as ez vagues, que
m'adressèrent quelques corr~spondants complaisants. Mais le hasard, ce dieu que les ~urr
teurs devraient adorer à genoux, a pri a
icine d'in tervenir cl m'a mi en m~sure ~e
lever le masque que l'étrange ave~t~mer avait
i·ru sceller à loul jamais sur sa vpr1table personnalité.
•
Rien ne m'empèchc de suppo cr, 1amourpropre d'auleur aidant, qu'un l~è grand
nombre de lecteurs allendcnl anxieusement
crltc révélation ; le autres p_rcn~ronl pe~~èlrc plaisir à parcourir ce ccnan o de la ne
de « celte bonne madrmoiselle de .La~ges »'
.
s·, 1i·1en posée dans. la soc1éle. royas,. pieuse,
..
liste de la Restauration, qui , par deux IOJs,
fut demandée en mariage, dont les bans furent
mème annoncés, que ton les gournrncmcnts,
depuis Louis XVIII jusqu'à Napolt:0:1 Ill, p~nsionnèrenl commt' étant la fille d un ancien

banquier du Trésor royal, el qui SC' trouva
ètre un homme lorsqu'd/e dé~ d~ da~ un
taudis dr Versailles, an qu'on ail pm~,s pu,
sur les motifs de ccttr imposture cm,-s.éct~lairt', aventurer même unr hypothèsr q111 ail
le srns commun.
Le malheur e l que l'anecd.ote. chevau~hc
sur la frontit'.•re qui sépare l'h, lOJre dr l m~
discn:1ion cl l'on comprendra la r~s?~'·c q111
m'obli"e à n'indiqur r que par des ,mt1ales la
plupart dr noms qui m'ont été ]il'rés. ~eux
qui savent. - il l'en a. -:- se~onl ~culs Juges
de l'autbmticité du rt'.-c1l; Je rcclamc des
autres un crédit de confiance.
.
Donc, en 1792, l'ivail à Pari un _cer~·un
M. • arnlelle de Lange ' frère ou cousm d. un
banquier du 'l'ré or royal, ~ui, a.u: prem1e.rs
j ours de la Révolulion, avait prele sepl rDlllion aux frères de Louis XVI. Cc ava~el~e
était veuf el a\'ail une fille, Jenny, alors a~ce
de douze à quatorze ans. Rien ne le relcna:l à
Pari ' cl commr, à l'égal de t?us ~eux qu un
nom à tournure nobiliaire dé ,gna1l au~ rancune de la populace, il ne s·y trouvait pas
en ùrcté, il ré olut de lai er passe~ le gro
de l'orage ré\'olulionnaire el se retira, avec
sa fillellc, à Ver ·ailles, en . atlcn~~n~ des
Lemps plus calmes. Ma.is Versai lie~ n ela1l pas
moins agité que Par, ' el, aprcs quelques
emaincs de séjour, M. Sa,·alellc résol~t d~ se
réfugier en Bretagne d'où l'on pourrait, _s,. l_a
prudence l'exigcail, pas er lac,lemcnl a I t,'trangcr.

Le père cl la fifü, se mirenl en rot'.lc i1
petites jourm:l' . A. l'un~ de. leurs p~em1èr.1•s
étapes qui poul'a1l bum elre Orlrnn~, ils
firent,' à l'auberge, rencontre d'un _JCU~C
homme de manière élégantes, d'espr1l vif'
cberchanl fortune el très dé ireux d'aventurPs
lucralil'cs. Nous l'appellr rons B.. :• . ~ur la
facilité du récit, bien que cell~ u11t1ale Ill'
soit pas celle du n?m, au~hcnt1quc ou en1pruntt:, sous lequel il se pre enta.
.
B... ' l'oyant l'embarras où .se lrou,·a,cnt
Sal'alcllc rl sa fille qui ne sava1cnl trop vc~,:
quel but ils c dirigeraient, 'offrit à les guider' se Larguant de connaitre à fon? la BrcLaane d'oi1 il était originaire el se faisant fort
de° conduire les fu 11itifs, sans malc?co~t~e,
jusqu'à aint-?Ialo l'l , de là, si besom. eta1l.
aux iles angla, c . Sa,·alc•tte ~ccepla a1ec rt'connais ancc cl l'on se mil en route. En
quelques jours on atteignit la cote : sur _tout
le parcour , B... al'ail adroitement aplani le
difficultés résultant de l'absence de pass~p?rls
el de la surrnillancc que certaines mu111c1p~li lé excrçaien l sur les voyageurs : son habileté à c lircr des mauvais pas, son aplomb.
sa faconde mème in piraient la co~fian~• .1:'.
pl us grande à al'a lette dont la pusil.lan,m11:l'
s'accommodait fort d'un compagnon s1 dclnrr.
ainl-)lalo étail encombré de nobles br1~
tons cl de prètres réfractaires tout prèt a
passer la mer pour échapper ~u cataclr •~_,,
politique qu'il était, dès lors, facile .~c prcv~11.
Au nombre de cc postulants à I em1grat1011

"-----------------------------=------- 8.JIVALETTE DE LJNGES - -..,.
~1• trouvait ~Ille Jean11c-Fra11~oi~e dc T.. .. ... c,
Le Lcmp pas a pourtan t, &lt;'l les ressource
prr que enfant r ncore, \'Pnue de Bas e-Bre- de ~I. arnlelte 'épui aien! d·autanl plus vite père si quelque hasard l'instruisai t du hontt•u~
tagnt•, sous la conduite d'un l'icux Scrl'ileur que la \'ie commune an·c B... et Jeanne- métier auquel 1•llc étail réduite. Il faut dire
d,• sa famille, nommé Robin. Le marquis de Françoise lui impo ait un surcroit de dl'- que le 110m de 'I' ....... c comptr parmi b
T....... c, père de celle jeune fille, lrès informé pen es qu'il n'al'ail pas préru . 011 sai t com- plu beaux de l'armorial breton; l'un de ceux
dt• l'insurrection qui c préparait en Bretagne, bien devinl tragique la situation des émigrés, qui le portaient, l'oncle de J1•anne-Françoisr ,
avait pris la résolution d·ém'grcr ; mais retenu principalement de ceux réfugiés dan, l'Allc- était au nombre des héros cités de la choua11à son ch:ilt•au de Br.... par la santé de sa rna"ne du ~ord : ils étaient peu sympatbi11111•s neric : clic le connai sai t comme un de cr ·
hommes pour qui l'honneur du nom c t cbose
ft·mmt• qui était sur le poinl d'ètre mère, il à la population, traités souvent en "a11abond
acrée et la malheureuse Il' Yoyait en pensée,
a1ait ordonn6 à Bobin de prendre les derants méprisabb: la loi française leur f(•rmail à
l'n compagnie de Jcanne-Françoi e, el d'aller tout jamais le portes de la patrie l'l les dt:cla- tra\'crsant l'Europe, pour wnir l'immoler . ur
-'t:tahlir à Plnnoulh où il l'iendrail le re- rait Mchus dt• tous leurs droiL~..\prè a\'Oir le corp de son indig1w amant. Mai la Bé, ojoindre av1•c 1~ marquise dL•s que la santé de vécu d'abord as ez largement, Sa"alelle cl lution s'éternisait, le Din•ctoire arail succédé
à la Conl'cntion el la situatio.1 des émi~ré 11c
Cl'llc-ci lui permcllrail de pr1•ndrc la mer.
ses compagnons connurent d'affreuse mi'\ l'hcltel où le hasard lt•o arait réunies, sères : ils habitaient pèlc-mèle une orle de s'améliorait pa~. )Ille de T....... c, aprt'.•s aYoir
gémi de ne pouroir rentrer en France, espt:.Jeanne-Françoise de T....... c l'l Jenny avacave, couchant sur des chiffons entassés; par
ll'lte de Lang&lt;•s se re11c·o11trt'.·n•nt, cl la parité surcroit de malheur, une épidémie se déclara : rait bir n, mainlrnanl, que les circonstall&lt;·c·s
d·àge les lia. H... s'occupait acliH•menl à pré- M. Sal'alettc, allcinl d'une fièl're putride, l'en tiendraient pour toujours éloigné!' el clip
parer le passage dt• ses compagnons cl le mourut, foule de soins, aprè quelques jours s'était résil,(néc il mourir loin de la Brc:agne,
sans qw• l1•s siens entcndissm l jamais prosit•n, car il s'était dt:cidé à les suirrc : il
de maladie. Le · deuxjeune filles ellr -mèmes,
noncer son nom Pl c•usscnl &lt;·onnaissance dr
s'aboucha al'cc le patron d'un nal'ire étranger
seules dé or mais a\'CC B... , fun•nl alh•intes son déshonneur.
qui, moycnnanl 1111 hon priA, s'engageait à
par le mal. Mlle a1•alcllc, hant,;e par le souLr eoup de th1:,\tn• de brumaire vinl Loul
le conduire à Plymouth. Savalclle et sa fille,
venir des sommes énormes que son parc11t, le
cbangcr: b n•lations se renouèrent rapicleJeanne-Françoise Pl Robin, l'mbarquèrenl
garde du Trésor royal, avail prèlées au comte men l entre les émig-rés et la France; on res&lt;lonc cnsembl1•, ainsi que 8... qui 'était
d'Artois , s'indignait dl! l'ingratitude drs
pira, on se recon11ul, on put échanger dt•~
institué le majordome de la petite troupe.
frères de Louis XVI, auxquels son père s\itait nouYellrs : la famille de T....... c, qui n'a l'ait
.\pri•s quarante-huil lwurcs de Lra1·crsér,
adressé maintes foi sans pouvoir en obtenir
comme la &lt;'&lt;ile anglaise n'apparai ail point, un ubsidc. Sur Ir cofüeil de IJ... , elle écririt pas quitté la Bretagne, prit des informations :
on commença à 'inquiéter ; le patron du aux princes, leur peignit son déntwment, im- r lle apprit hientot que Jeanne-Françoise était
il llamhourg. lJnc dame de X... se chargt•.t
halt•au, - un Allemand pa~·{, d'avanre, plora d'eux un srcours d'argent : mais la lettre de ramener à la maison paternelle la jcurn•
avoua a.lors qu'il lui rtail impossible, pour
resta sans réponse; une• ccondc rcquète n'eut fille donl le nom, apri•s quelques dérnarchc•s.
des raisons qu'il exposa, d'allt•rrir en Anglcpas meilleur succè · el la malheureuse orphe- l'Cnait d'ètn• ra~é de la liste de émigrés.
!t•rre ; son port d'attache étail Uambourg, r l line mourut à son tour, ne cessant de répéter
B... avait cru prudent de disparaitre ri
1·'cst vers Hambourg qu'il fai ait ,oile: il
dans son délire à on amie JeannP-Françoise :
assurait d'ailleurs que srs pa sager trouve- &lt;c 'oublie jamai que le comte d'.\rtois m'a Jeanne-Françoise q11illa donc Jlambourg ; ellt•
raient là mainte occasion de gagner Plymouth . laissée périr de mi ·ère et qu'il doit sepl mil- rel'int en Bretagne, et l'on pense bien qu'elle
lit i1 ses parents confidence d'une partie scu)1. de avaleur, que rir n n'auirail en Anglelions à ma famille!. .. »
lr mcnl de es al'entures. Elle s'était condawtPrrc, prit facilt•mrnt son parti de ce retard
Jeanne-Françoi e ne succomba poinl à la
forcé; 8•.. jura qu'il dépo erail, en arrivant maladie, mais elle demeurait ab olument ·née cllc-mèmc il expier a faute dm.; la olilude et dan la retraite; mais les années
i1 Hambourg, une plainte au conseil de la
ans ressources, cl 8 ... , qui étail bom1m, s'écouli·renl, IP eauchemar •rffaça; son
Hanse, et finil par sr résigner à son lour.
d'expédients, peu gèné par les scrupules, ima- temps d'émigration et &lt;le misère lui paraisBobin seul, lrè ému de la responsabilité
gina qu'il lui :.erail possible, bien qm• Jenn) sait si bien condamné à l'éternel oubli que,
r1u'il encourait, terrifié ~l l'idée qu'en arrirnnl n'exi tàt plus, de recouvrer 10111 011 partie des
à Plymouth, M. et Mmr de T....... c n'y trou- sommes dut's par la famillt• royale aux SaYa- cédanl aux prières de a famille, craignant
, eraienl pas leur fille, voulul obligi:r le capi- l&lt;'ltc. Il écrivil lettres ur lcltrrs qu'il signa pcut-ètrc que son obstination à 'isoler n'él'cillaine à tenir e~ engagements ; unr explication du nom de Jenny el qui, pour augmenter les 1:il c1uelque soupçon, elle consentit à se marier:
r llc épou a, en 1810, le comte de ... .. -IL ...
des plus vives s'ensuivit ; le ,·ieux Breton fut chances de succè , élaicnl ccn ées adressée
La nou\'Clle comtesse de S... .. -R ... . était
pris d'un accè de rage qui dégénéra en fièvre aux prince , non plus seulement par 111w
chaude. A peine ful-on débarqué qu'il dul parente, mai par la fillr mème de l'ancien citée comme 1111 modèle achevé de toutes les
s'aliter ; trois jours plus lard il mourait dans garde du Trésor royal. Celle supcrcbc1·ie de- \'ertu . Cc qu'on arnil de ses malheurs passés, sa piété, l'espèce de résignation inquiète
une auberge d'.\ltona.
meura san ellet. Mlle de T....... c, qui n'en qu'elle apportait à la pratique de la vie, sa
.lcanne-françoise de T... .. .. c re la donc al'ail pas été în truite, étail ur Il' point de
st•ule avec 8 ... , :Savalellc et Jennr. Ceux-ci se mourir de bl'soi11 ; lanl de malheur l'al'ai1•nl haute ituation de fortune, lui allirail d'unalrouvaicnt bien 11 Hambourg cl ~ di posaient accablée ; clic se lroul'ail sculr, loin de sie11s, nimes bommagt•s : clic consacrait la plu:i, s'y établir. 8 ... se chargea de faire connaitre dan la dépendance• d ·1111 arcnlu ricr, trop grandc part de s011 temps aux œul'res charii1 M. et Mme de 'l'..... .. c le lieu où était leur indolente pour ne pas nbir son influence : tables, s'intércs anl particulièrement aux fillri.
lillP; mais, soit qu'ils cusseul déjà quillé leur ils vil'aienl ensemble, dans cette promiscuité repmties, el son renom de sainteté grandi sait
chàtcau, soil que la lcltrc ne parvint pas en qu'impose la misère: le dénouement étail chaque jour.
L'Empire tomba ; les Bourbons revinrent et
Bretagne, 011 n'obtint d'eux aucune réponse. fatal: elle devint sa mai'Lrcs c .... Qu'exigea-l-il
la
résurrection de l'ancienne F'rance accr11t
La jeune fi lie e ré igna donc it ri rre arec le
d'elle aprè a chute? Pou sa-t-il l'infamie encore la ituation de lime de S.... .-Il .... :
compagnons que le hasard lui ara il donnés : jusqu'à faire de la pall\ re fille on gagnel'ile élail, il laul le dire, d'une nature indo- pain? La suite du récil emblc répondre 1, ces elle comptait parmi les assidus de la petit!'
lente cl passive, cl B... a surail d'ailleurs que questions, encore qu'aucun témoignage au- cour ultra-blanche du pavillon dP Jlar-a n el
son intimité a\'eC la ducbessr d'Angoulèmc la
t·Pci durerait peu et qu'on ne tarderait pas à
tbctique 11e vienne, on Ir rompr!'nd. confir- classail parmi les haute pcr onnalités de ta
rl'nlrcr en France. C'étail l'illu ion commune mer ces suppo~ition .
société royaliste de Paris oii clic habitait, a,·ec
i1 tous les émigrés dont llamhourg regorgeait
Pourtanl Jeanne-Françoise al'ait conseit•ncc
cl qui s 'allendaienl chaque ma tin e11 ouvrant de sa déchéance : c1 elle n':1bdiquait aucun de son mari el une partie de a fa mille, un v:istt'
les gazettes à apprendre que la Bévol11lio11 se, orgueils de famille ", &lt;'l elle se prrn ,il i1 ho lei itué rue de la P .... , dans le q uartit•r
du Marais.
1:t~it terminée.
trembler en songeant au désespoir de son
Un jour, - c'étail en 1815, - on l'al't•rti l
0

�r-

111STO'l{1.JI

11u'une femme, d'exLéricur modeste, dcmandaiL à lui parler. L'hotel de S..... -R .... étaiL
trnp largcmcnl ouverl aux malheureux pour
que le faiL eùl lieu d'étonner la comtesse qui
donna l'ordre d'introduire la ri ·itcuse. Elle
vit entrer dans son salon une femme cr grnnde
cl sèche, portant un tour de chcl'eux cl des
brides de chapeau très garnies i&gt; qui dissimulaient les contours du l'isage. L'inconnue se pré~enta humblement ; mais dès qu'elle fut .cule
al'cC ~lme de ..... -R .... , elle leva son voile.
- Ne me reconnais-tu pas? dit-elle.
)Ime de ..... -R .... balbutia .... Son mau1ais rève renaissait : le pcr onnagc qui se
troumil dernnl elle était B.... B... travesti en
f1'lllme, 13 .•• arnnl transformé son allure, son
maintien cl ju;qu'à sa voix, devenue cr aigrc1!'1 te el cassée ». B... , méconnaissable pour
tout autn•.... Toul de sui Le il posa son rote :
- Je uis. dit-il, la l'ieille amie d'émigration. Jenny SaYalelle de Langes.... Tc rapp1%•s-tu?
Si )lme de S..... -11 .... cùL trouvé la force
de répondre. elle eût répliqué que .Jenn) t: taiL
morte dans ses bras, il y arait quinze ans
dt;_jà ; mais elle restait muclle de stupeur il la
\LI C du spectre de ses annfrs hon teuses cl ·1•
$Cillait devenir folle d'angoisse it la pe1mie
d1•s menace ous-cntendues dans les quelques
mots que so:i aneil'n am.111L venait de proférer.
B... , tran1p1illt•111enl, exposa sa combinai,on : depuis que Jeanne-Françoise l'arnit
quiLté à Hambourg, il al'ait connu bien des
rt•i·ers, souvent sa pcn Je était allée vers la
j!'une fille à laquelle il al'aiLcru son sorL lié
pour la l'ie ; il était rentré en France et s'était
li xé à Paris dans l'espoir de la reneontrcr. Il
n'arnil pa . oublié non plu' les allusion:, ~i
souvent répétérs par Jenny Sa,·alcllc aux
millions empruntés jadis par le comte d'Artois
t'l il ne dé-espérait pas de tirer parti de celle
vieille histoire. S'étanl assuré, disait-il, que,
de la famille Savalelle, urvivaicnt culs des
parents éloignés ou qui n'avaienl aucun Litre
à la succession de l'ancien garde du Trésor
ro_ral, il arnil imaginé de e présenter aux
princes comme étanl la descendante directe de
leur créancier. Le succès était certain si nnc
pt'rsonnc autorisé(' el bien en Goul', comme
l'était Mme de .....-R .... , con entail à atteslt•r son identité el à l'appuyer de son influence.
li fit comprendre. au reste, qu'il n'avail rien
à ménager el qu'en cas de refus il n'hésiterait
pas à faire naitre un épouvantable scandale
qui poul'aiL lui devenir de plus lucratifs.
La malheureuse femme se sentit perdue :
die courba le front, et. pour sau,·er l'honneur
du nom qu'elle portait, elle promit....
Telles nous onl été ré,·élées les circonstances
qni amcnfrenl l'intrusion de la fausse SarnlcLLc chrz )lmc de S..... -R ... ; de ce jour
commença pour la paul'rc femme un supplice
dont chaque heure avil'aiL la cruauté : elle
était condamnée à l'O ir toujours roder aulour
d'elle le fautomc du passé rru'elle aYait cru
morl depuis tant d'annfr~. Sa faute, si soi-

gneuscmcnl cachée à to.1s, si oubliée d'ellcmème, sa faute prenait corps el se mèlait à sa
,·ic del'cnue un mensonge de tous les instants.
Il lui fallut tromper ceux qu'elle aimail, leur
présenter l'odieux personnage, vanter ses rnrLus, le recommander, faire valoir ses tilres à
la reconnaissance cl à l'alfeclion des siens,
tremblant sans cesse qu'un hasard fatal l'int
dél'Oiler l'imposture dont elle se rendait complice.
L'intrus jouait d'ailleurs son rùle al'eC une
habileté déconcertante : il avail pris de la
femme les allure , les manières. la tournure
l'L aussi les habitudes l'l les occupations : il
façonnait. non sans art, des bonnets de dcntr llc cl des menus ounages de broderie; il
parlait snvamment cuisine el ses recettes d'cnlremets étaient lrè demandées : cha&lt;Jue jour.
il courait les bureaux de placement, cherchant
des bonnes, procuranL aux :personnes pieu es
de ses relations des ser,·antes sùrcs qu'il
dressail au serl'it&lt;'. Il s'était instruit de généalogie el parlait en personne cxprrte cr des
tenants cl de aboutissant des familles nobles
tlwz qui il fré11ucntaiL ». .\[ème il n'était pas
exl'mpl d'un peu de coqul'Llerit• décent&lt;' el
plaisantait r1uclqucs amoureux qui. ,·ers se
S(•ir.l' ans, lui avaient adressé des billets doux.
SOii:(llCUSl'mcnt conscrl'és cl montrés à propos.
1,·&lt;'nlonr,1g-c de )lm~ de S..... -11 .... traitait
Mademoiselle StuJctlelle, - nous lui laissons
te 110111 usur,,t'. - eu parente quelque peu
susceptible, mai~ pétrie d'indulgente. Comme
son risagc piquait un peu. lrs rnfants l'appelaient tante Barbe. EIIP ~11pporlait palirmmcnt toutes les petites :irnnies qu'on m• lui
ménageait pas. Cdce au crédit de .\lmc de
S.... -11 .... , )Ille Sarnlettc obtint successi,·cment, outre une attestation officielle d'identité, une pension du roi Louis XVIII et une
au tre du comte d".\rtois. auxqucl elle n'a1·ait
pas manqué de rappeler ll•s services qu':waicnl
jadis rend us &lt;1 se ancètrc &gt;&gt;; on lui octroya
la gérance du bureau de po te de Yillejuif,
puis un confortable apparlemm1l au château
de \'crsailles. Chacun s'ingéniait. d'ailleurs, à
renir en aide il celle bonne royaliste « qui
avait élé si malheureuse u, cl que chaperonnait la sainte Mme de . . ...-R ... .. A cette
époque, avoir soulfcrl de la Révolution était
un titre qui primait tous les autres el qui
valait les meilleures recommandations.
Mais s'imagine+on les tortures morales
qu'éprom·ait )!me de S.... -R .... , forcée de
trafiquer ainsi de sa con idération. de sa noblesse, de la situation de son mari? Elle se
trouvait en présence de cc dramatique dilemme : 1-él'élcr le secret qui l'étouffait cl
sacrifier, par celle révélation, l'honneur cl le
repos de Lous les siens. ou se dégrader cllcmème. il ses propres yeux, en SCt'ondanl par
son sill'll('C le misérable qui l'exploitait avec
un si audacieux cynimw. Ce supplice fut-il
au-dessus de ses fo rces cl prit-r llc le p:irli de
faire - sinon il son mari. du moin~ à quelque
conseiller moins directe1m 11t intért'ssé - confîdcnce de son martyre? C(•rtains fai ls nous lt•

donnent à penser : un jour vinL, en effet, oil
la façon d'agir de la famille de
-R .... il
l'égard de Sa 1·alctte se modifia très sensiblement. On l'élimine discrètement; peu à peu
les portes se ferment ; les lellre qu'on lui
adresse dcl'ienncnl plus brèrns el plus sèches :
il semble qu'il e L démasqué, qu'on ne le
craint plus. On ne le livre pas à la justice car
c'eût été rendre public le scandale; mais on
le repousse, on l'évite, il est désarmé par la
complicité Lacile de l'entourage de sa victime :
ce pacte de silence et de dévouement conclu
pour saul'er l'honneur de la noble femme est
une chose quasi-sublime el qui montre à quel
point elle était aimée. EL c'est alors que commence pour SavaleLte celte existence d'inquiétudes continuelles, de déménagements h~Lifs :
il quille Paris, se terre à Versailles, ne l'oiL
personne: cl, quand il meurt, quand l'alll'~tation des médecins révèle son véritable sexe,
quand arrive à l'hôtel deS .... -R .... la dépêche
de )1. de 8... annonçanl l'effarante nouvelle :
- Langes était un homme! nul ne s'émeut.
personne ne réclame une encruètc, Lous s'oli~tincnl à se tairr, par rc~pecL pour Mme de
S.... -R ... , qui a l'ail tant cl si i11justcnwnl
souffert.
Cet exposé de faits a un grand défauL :
celui de n· ètre appuyé d'aucune preuvr.
Quelque points de repère permellrnt ccpcndanl d'assurer qu'il s'adapte de façon très
satisfaisante au peu que l'on sait de la vérité.
Du reste, réduite à ces proportions, la
chose n'a plus qu'un assez médiocre inlérèt;
cl l'oilà qui nous ferait tenir ce réciL pour
parfaitement authentique. La légende de
Psvché csl une belle légende; mais bien
qu\ille soit Yieillc comme le monde, elle n'a
jamais servi de leçon à personne : les humains
sont tourmentés du besoin de savoir, encore
qu'ils soient bien a l'ertis que le plaisir ne dure
qu'aulanl que subsiste le mystère cl qu'il se
dissipe arec lui. Cette hi Loire de Savalclle.
telle que nous l'a,·ions contée naguère, sc•mblail si énigmatique, si grosse d'inconnu, si
opiniùtrcmenl impénétrable. que l'imagination
y trouvait ses ai es et pournit y atisfoire
toutes ses fantaisies. Chacun la brodait il sa
guise ; cet homme-femme était pour les uns
Louis XVII, pour les autres un personnage
compromis dans quelque sombre intrigue
politique : on s'accordait à voir en lui une
auguste victime de nos révolutions ou un
grand criminel que, pour des raisons inconnues, tous les goul'erncmcnts ménageaient:
un héros, à coup sûr, un héros lamentable ou
tra!(iqur.
Jlélas ! une lueur brille el le héros s'évanouit : il ne reste plus qu ·un assez banal
gredin tel que les fails divers nous en prrscntent quotidiennement sou les rubrique, :
Un habile escroc, ou : Les e:cploits d' 1111.
avenlul'ier. 1&lt; Qui était-ce? » est un mot
rempli d'aLtraits lll)'Stérieux cl auquel on ne
devrait jamais répondre: somme toute, il l':t11l
mieux ne pas a l'oir : la lampe de Psy('hé
n'éclaire que des déceptions.

s....

G . L E OTRE.

B ATAILLE DE F ONTENOY I bl

'

'

•

a eau d IIORACE V ERNET. - (llfusée de Versatiles.)

Clich~ Braun, CMment et c••.

Louis XV et Madame de Pompadour
PAR

PIERRE DE NOLHAC

CHAPITRE PR.EMIER,
Madame Le Normant d'Étioles.
(Suite.)
_Jladamc d' Étiolcs et sa mère avaient à Versailles un accès singulièrement aisé el qui
leur permellait de se passer de Bachelier et
de ~e~el, les premiers valets de chambre,
aus~• 1~•en que de M. de flichelieu, conseiller
0rd111 a•r~ de Sa Majesté pour les affaires de
s011 caprice. Le sieu1· Binet, premier rnlet de
l'hambrc du Dauphin, qui avait la surl'ivance
de Bachelier, tenait par un tien de famille aux
Le XormanL. Aucune introduction ne valait
C('lle de ces ~ens du service intime, hommes
de confiance, importants et discrets, d'ailleurs
co_11Yena_blcment apparentés el que le Roi finissai t l0UJ0Ur par anoblir.
, ~i•~c~ne semolc pas a,·oir jotll:, de propos
d; l1bere, le role que la chronique attcsLe pour
d autres valets de chambre de Louis X\' et
l'amitië donl l'honorait l'austère "OUl'ern~ur
du Dauphin, le duc de Chàtillo~1, semble
assurer ttu'il n'étaiL point homme à prendre

l'initiative. de certaines com,Jlaisances
. il
(
. .li ais
tend, ajoute-t-il qu'il fut 1·1 ,
app~ocha1L J~ Roi Lr~p sou l'Cnt el de trop prrs ·
.
'
,
' a que1qucs
pou1 n_e pas etrr en elaL de rendre les scn•iccs Jf urs,_ a un bal en mas11ue da~s la ville de
On a mème tenu • à cette occa,1on,
.
que_lu 1, drm~n_dait sa jolie cousine. Et pour- \ rrsaillcs.
t
qu~
qucs
propos,
oupçonnant
qu'il
pourait
r
&lt;1uo1 n ~u_ra1t-il pas favorisé ses ,·ur ? ,llam·o_1r
qu~lqucs
projets
de
oalanterie
et
'1
•
•
damed'E_t1oles n'avait-clic pas à sollicite;· pour cro1L a ·o
,
"'
'
on
. ' , ir remarque c1u 'il da11sa h'1er a,.C'c 1a
s~? ~~r1 une place de fermirr général, et
memc
personne
dont
on
a,·ait
parlé.
Cepenn l'lail~1I pas naturel qu'elle dispos,lt de la
seule 1110~enc_e qu'elle eùt à la Cour pour dant, c est un. oupçoo léger et peu ITaisPm~ssa_ye~ d attemdre le mai'tre? Celle rai on ~!able. L~. Roi p~raissait avoir grand désir
icr · de1· n ctre po111t reconnu · I;,a Remc
. f ut
JUSl11ia1L
les démarches aux J,·eux de l'époux , qUl·
,
.
1
?uss1,
..
ucr,
au
bal
en
masque,
et
y
est
restée
n a ·a1t, au surplus, aucune raison de suspecter
~usqu
à
quatre
heures.
&gt;&gt;
Le
10
mars
di x
la fidélité de sa femme. Ce fut, r n tout cas
Jours
après
la
fètc
de
l'ilote]
de
\''Il
'
:,
par ce~l~. l'oie el pour ces m:itifs que ma~ ([ 1 C •
1 e, a101
ue_ e_ arcme est commencé et yu'on résume
clamp d Etioles pénétra pour la première fois
les
dans les intérieurs de Versailles.
• 1Rc1dents du Carnaval , •'I' • de Luyncs rncnt1onnè
P?ur la première fois le nom d
Dès .a"anL 1~ _mariage du Dauphin, elle y da
(' lè •
e mame
l ,M IO1
es : &lt;1 Tous les bals en m
apparait, myslcrreuse encore, car il semble
Ld
, I'
.
'
asque
bit'n qu'il soit que lion d'elle, à propos du bal on onnp o~1s1on de parler des nouvellrs
amours ~u Roi et principalement d'
~
masqué donné, le 7 février, chez Mesdames
d'E . 1
une ma1
c_amc
.
'
Lio
es,
qui
est
jeune
et
jolie:
sa
mi•re
au rez-de-chaussée où logera pins tard (~
Dauphin. Le duc de Luyne , racontant cc Lai s app_clle madame Poisson. On prétend uc
d?ns son journal du lendemain, diL que le Hoi ~cpu1s quelque temps, elle est p1·esque iou~
n a pas ordonné sans intention cc dircrti •se- 1ou1·s dai~s ce pays-ci et que c'esl le ch . .
ment de carnaral chez ses filles : « On pré- que _le R~1 a fait. ~i le fait était "rai,
scra1Lnarscmblablt•mcnt qu'une rralant .
"'' , cric cl

ce::

�r--

1f1STO'l{1.ll - -- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

non pas une maitresse. )&gt; Le mari de la clame
d'honneur de la Reine est ici l'écho de son
entourage : il constate les bruits qui courent,
mais ne s'inquiète aucunement; à ses yeux,
1111c bourgeoise, quoi qu'il advienne, ne saurait être à craindre pour longtemps.
A la Cour, tout se sait, -ou se devine. Le
rôle de Binet ne tarde pas à être connu. La
femme qui vient cbez lui el qu'il a introduite,
au moins une fois, en solliciteuse, dans les
Petits Appartements, met en train la verl'e des
nouvellistes. Le valet de chambre prétend que
ce sont là des calomi1ics cc affreuses n sur
madame d'Élioles; il assurr à la duchesse de
Luynes qu'il n'y a pas contre sa parente cc le
plus léger fondement .)); qu'elle est venue
uniquement pour celle place de fermier général, qu'elle l'a obtenue et qu'elle ne reparaitra
pins i1 la Cour. Binet est-il complice ou dupe?
Croit-il &lt;[UC les choses en resteront là, ou
veut-il tout simplement se protéger contre
l'orage terrible qu'il sent gronder sur sa
lètc?
Il ne faut point croire que les amours du
Hoi n'intéressent que la chronique de l'Œilde-Bœuf ; de très graves questions s'y rallaC'hent, et' toute la politique de Yersailles commence à s'en préoccuper. Ce qu'on appelle
c1 le parti des dévots &gt;) craint une liaiso n du
Hoi, qui serait pire que les précédentes. Après
1111 éphémère triomphe, ce parti se sent mcnacéchaqucjour davantage auprès de Louis XV,
L'homme qui en a pris la direction, lors de
l'exil dn duc de Cbàtillon, M. Boyer, évèque
de )lirepoix, chargé de la Feuille des bénéfi ces, ne manque ni d'intelligence, ni de
volonté; mais l'intelligence est courte et la
volon lé Lètue. li est un de ceux qui, par leurs
maladresses, réveillent le jansénisme expirant
N jel~ent la France dans la plus fatale des
guerres religieuses. Si l'on s'en tient aux
choses de cour, l'influence de l'évêque de Mirepoix. semble moins funeste el s'exerce mème
d'honorable façon : sa parole, écoulée du Roi
pour les affaires ecclésias tiques, fait autorité
pour taules choses chez la Reine el chez le
llauphin. Il n'aime guère la noblesse, qui
encombre son ordre de cadets ambitieux, et
volontiers il soutient des prèlrcs méritants et
obscurs contre le clergé courtisan.
Les ennemis de l'évèque cherchent depuis
longtemps à le détruire dans l'esprit de
Louis XV . On l'a d'abord attaqué sur les
sentiments de piété outrée qu'il aurait inculqués au Dauphin, et que des gens comme
flichelicu traitent couramment de bigoterie et
cagoterie. Le Roi, qui a de la religion, n'a
pas paru se soucier de ce reproche. On a dit
alors que le parti Boyer se croit assez maitre
du jeune prince pour tenir ouvertement chez
lui des propos contre la conduite de son père.
Si la Dauphine montre au Hoi une indifférence choquante et répond mal à ses attentions paternelles, ce n·est point timidité ou
gaucherie de son âge, comme on le pourrait
croire; c'est répugnance inspirée par ce qu'elle
entend dire chez son époux. Le Hoi lui a proposé à mainte reprise de venir visiter les
cnriosités précieuses accumulées dans ses

Petits Appartements; ce n'est qu'à la troisième fois qu'elle s'est décidée, avec une gêne
visible, à pénétrer dans ces élégants réduits
dont on lui a dit tant d'horreurs. Voilà, diton, l'œuvre de J3oyer et de ses complices. Le
Hoi sera-t-il inscnstblc à la pensée de cette
désunion semée dans sa famille au nom des
principes de la religion?
L'évêque de Mirepoix sent fort bien qu'un
grave péril approche, non seulement pour sa
personne, mais pour les idées qu'il représente
el pour les intérèts du clergé de France, dont
il a la garde. Il a fallu les menaces d'une
mort prochaine pour obtenir du Hoi qu'il
renonçàt à une vie coupable, et encore rappelait-il madame de Chàtea uroux quelques semaines après la guérison. Une lia,ison nou,,elle n'amènerait pas un scandale moindre,
el peut-èlre en préparerait-elle de plus grands.
Celle dont on parle à présent est une femme
qui, selon l'expression de son ami Voltaire,
cc pense philosophiquement &gt;), c'est-à-dire en
dehors de toute croyance religieuse. On la sait
liée arec ce dangereux écrivain et avec d'autres, ses pareils. Il esl sùr qu'elle apporterait chez le Roi les idées d'incrédulité dans
lesquelles elle a été nourrie ; la voix de Dieu
y serait de moins en moins écoutée. Quelles
conséquences, sur l'esprit de Louis XV et sur
l'avenir du royaume, que celle substitution
d'influence !
L'homme d'église a plus de connaissance
du cœur humain que ces gens de cour, infatués de leur naissance, sûrs d'avance qu'on
ne saurait voir à Versailles une favorite roturière. Hien nes'éduque aussi vile qu'une femme
d'esprit, et le Roi, si la roture le gène, dispose de Litres à son gré. L'évèque a donc jugé
qu'il était temps de se défendre. On di t qu'il
a mandé Rinet, rendu responsable de l'intrigue, et qu'il l'a menacé de le faire chasser
de chez M. le Dauphin. « M. de Mirepoix,
écrit Luynes, nie l'un et l'autre de ces faits;
mais il comicnl, et me l'a dit, que Binet
l'étant venu tromer pour lui conter son afaiclion de ce qu'on disait contre lui, il lui a
parlé assez fortement sur les dangers auxquels
il s'exposerait, s'il y avait le moindre fondement aux bruits auxquels il ne voulait point
ajouter foi. n
L'inlervenlion du prélat produit un résultat
tout autre que celui qu'il en attendait. L'honnête Binet, averti de telle façon, comprend
qu'il n'a plus rien à ménager. Inquiet pour
sa place, il se croit en droit de la défendre
par Lous les moyens. Le Roi ne tarde pas à
apprendre qu'on se mèle de traverser ses
amours, qu'on veut soumettre ses inclinations
aux préventions de son fils et des conseillers
de son fi ls. Ilien ne peut davantage l'irriter
el pousser aux extrèmcs résolutions une volonté
qui craint par-dessus tout de paraitre conduite.
Nous entrons ici, il est vrai, dans l'incertitude; mais les dates se précipitent el suffisent
à montrer que bien des choses se sont passées
ces derniers jours du mois de mars, puisque
madam!l &lt;l'Étiolcs, qui ne devait plus reparaitre à Versailles, ne 1!;! quille pas. Binet jure
ses grands dieux que, cette fois, il n'est pour

rien dans ses voyages. Faut-il croire que c'est
par une autre voie, madame de Tencin par
exemple, que l'amour sincère de madame d'Étioles a été confirmé au Hoi? Binet a-t-il
remis lui-mème une lettre de sa jeune parente,
disant au Iloi que sa passion sera la cause &lt;le
sa perte, assurant que la jalousie éveillée d"nn
époux qui"l'idolàtre va lui faire subir les suites
d'un juste ressentiment, en mème temps qu'elle
ne pourra survivre à la perle de l\ ibjel aimé?
D'où que soit venu l'appel, l'auguste objet
a été touché, a consenti à revoir madame
d'Élioles et permis qu"e!Je revint au Château.
En même temps, l'oncle Tournche111, depui~
longtemps dans les vues de sa nièce, est entré
en scène : il a envoyé le jeune d'Étioles en
province pour les affaires des sous-fermes,
où il est intéressé, cl l'y a retenu le plus
possible. Les voyages sont longs à celle époque, cl les affaires se compliq uent aisément.
Madame d' Étioles, à la fin de mars, a Louit'
liberté pom· aller à Versailles, quand il lni
plait, el y demeurer, s'il lui convient.
cc Avant-hier, écrit le duc de Luynes le
29 mars, le Roi fut à la chasse el devait souper dans ses Cabinets; l'ordre en était donné.
Ceux qui ont coutume d'avoir l'honneur de
souper avec le Roi se présenl~renl à l'ordinaire, mais on n'appela personne, et l'on vint
dire que le Roi ne soupait point. M. le duc
d'Ayen s'était trouvé mal à la chasse et était
au lit'; le Roi y descendit et y fit porter son
souper, ou bien chez madame de Lauraguai~:
c'est cc que l'on n'a pas su positivement. )J
Ce mystère n'est-il pas déjà la préscnr1•
de madame d'Étioles? On la trouve, en efft'I.
deux jours après, assistant à la représenlntion d'un_ ballet cornique de Rameau, dan~é
sur la scène du Manège. Tout Versailles a
voulu y èlrc el les places ont été fort dispulfrs.
Madame d°8tioles, sans aucun droit it cetk
faveur, a paru pour la premiPre fois au milil'11
des femmes de la Cour. Elle se savait Pn
mesure d'affronter toutes les comparaisons. Pl
l'occasion était bonne' de les suggérer au Roi .
Le 1er avril, elle est vue à la Comédie
Italienne, au Cbàteau mèmC', où les places
sont encore plus rare&amp;, la salle de spectacle
étant extrèmement resserrée : cc Le Roi y
était dans une petite loge grillée, au-dessous
de celle de la Reine. On continue toujour
à tenir des propos sur madame d'Étioles. On
remarqua que ce jour-là elle était dans une
loge près du théàtre, fort en vue de celle
du Roi, et par conséquent de celle de la
Reine; elle était fort bien mise et fort jolie. ))
Ces indications sont d'importance sous la
plume d'un homme circonspect comme le duc
de Luynes . Le 10 avril, d'ailleurs, notre chroniqueur ne conserve plus le moindre doute :
« Le Roi soupa en particulier, en haul, dans ses
Cabinets ou en quelque autre endroit qu'on
ne sait point, mais il n'y eut personne d'appelé pour souper avec lui. On co~Linue à tenir
les mèmes propos sur madame cl' Etioles. )) Ces
lignes sont écrites le dimanche des Rameaux.
On annonce pour le samedi saint un souper
des Petits Cabinets, où l'on pense qu'il y aura
des dames el qu'on îera médianoche; on

Louis XV ET M.llD.ll.ME DE PO.MP.llDOU'J?..
désigne ~~n:ie madame de Lauraguais a1·pc
mada1!1-e cl Etwles. Les pronostics sont en dé- m~t aussi en gai_-de, non contre son mari, re,ux, de votre figure et de votre esprit 1
qu on P?urra t0UJOurs réduire, mais contre
fa~t; il n'y a qu'un petit souper d'hommes
Lres humble et très obéissant servi teur. )&gt; ' e
&lt;1u1 s'ach~ve ~ans .impré1·u . Quant aux Pàquc~ ~f~ ~1valités, .qu'elle sait nombreuses, el l'bos. Que de cl1oses en cette petite lellre de l'hal1 tte du_ parti dévot. Ce sont là les vrai~ dan~le Sa AfaJ_estc, bien entendu, il n'en saurai t rrers
q
1
'
'
b1lc
h?m~e, . qui prépare, dans la femme
o,
. m a menacent et paraissent devoir 1
etre questwn.
detru1re quand f
·
a enc.cn~ee d aujourd'hui, l'amie utile de de'
a passwn royale arril'era :,
En quel cndro~t du Chàteau le Roi reçoit-il l'i
ieure du déclin. A ce moment l'am,an't ~am, Comme s·y insinuent déjà les es; éalors ma~a~ e. d'Etioles?Nul ne peut le savoir,
n~es que fonde tout un parti sur la nouvelle
heureux ne saurait rien refuser et .'I ~ cl~
car les _rntcrwurs sont la discrétion même.
esprit avisé de saisir I'insta11t . c', Le1He~ , u_n ma1tress.e ! Et quelle meilleure justification
Le prrm1cr souprr oü iJ montre sa nouvelle ~r d L
' ·
01 ecr1t &lt;les cra111tes de l'évèquc de 'ii
. r 0n
l . c uynes, acbrte pour madame c1•1f1· 1
.L 'é . . .
11 repo1x.
maitresse, dans les Cabinets a 11·et1 le . d" le
11
mar
·
l
d
p
•
1
0
es
vo1
s
la
J
ir
ici,
dès
la
première
heure,
ce
99.
·1 · .
•'
Jell 1
. qmsa ,e ompadour, dont elle Jor-~ avr1 . Titchcl1cu se vante d'y avoir été . on
concert
~e
louanges
intéressées
et
récipropeut ! ?Ompter également les familiers' les le,.~ 1\nom ; c est une terre de dix ou d~uze ques, f(lll rendra les philosophes ,·nc1·
d
1spensap!us rnt1mes, le duc de Boufflers le duc m'. e IVl'es de rente. Ce n'esi point le co1;- bl à
es ma .amc cl~ Pompadour et fera d'elle
lrole?'.' _général qui est chargé de faire celle
d A)•en' le marqms
· de ,,'fcuse et.quelques-uns
'
acqu1
s1l10n
· 011 ne 1lll· en a pas seulement la proteclnce, 1'Egérie des pqilosophes . on
,
,
'
des chasseurs de la journée. Luynes dit peu
parle. C e~t M. de Montmartel [garde du Trésor surprend l'éveil des ambitions de ce o- '
de chose de cette réunion •• ,,,, 1'f
.
1 • de J,uxem1
ardent e_t batailleur, qui la pousse au
)Ou!·g f~t admis. Comme madame de Laura- royal] qm. fournit l'argent. '' Ainsi reparait
e~ contnbuera à l'y maintenir. lis com ptent
en
cette
c1rc9nstance
décisive
de
la
.
.
cl
1
'
guais cta1t à Paris, le Roi fit avertir madame
favorite, le nom de ces frères P' . i1e. e a b_ien, par elle, se produire plus hardiment
d
ar1s qui ont
de Bellefonds [dame de Afadame la Dauphine] t
enu ~ant c place dans l'histoire de sa famille dans l_e m~n&lt;le, monter plus haut qu'ils n'ont
po~r ~ soufer. Tout le monde croyait que le
fau-~ Jusqu'à présent cl voir triompher
Roi vien~ra1t au bal de l'ambassadeur /&lt;l'Es- del qm vont èu·c encore longtemps les soutiens
ans l'Etat, gràce à l'heureux choix du moc sa fortune.
pagne]; il y envoya M. de Lujac, exempt des
narque, leurs doctrines et leurs personnes.
gar~es, et M. de Tressan. fi resta dans ses o-'- ~u ~cs~e, ce qu_'on avait cru fantaisie passae, ~vient mamtenant, aux yeux de t
Ca?mels: et_ il _ne s'est couché qu'à cinq hem cs. oct
une Œ
,•
ous,
a. aire scr1eusc · cc Ce qui· pa,1aissa1
• "t clouCHAPITRE II
·\'y~urd hm,. il a encore diné avec madame
1
cl ~lwl~s, mais dans le grand particulier. On ne tux i y a peu de temps,. note le duc de
L'année de Fontenoy
,uynes le 27 ~vril, est presque une vérité
sa1l. pornt précisément oü clic Joae,. mais
. Je
.
0
~o~stante;
on
dit
qu'elle
aime
éperdument
le
crois ccpe~da~t que c'est dans un petit apparLo?is XV eu_t quelque mérite à ne oint
o,,. et que' celle passion est réciproque. ))
tement qu ava,t madame de 11'fa1·11y et q ...
1,
p ·
.
'
lll JOinl
se
retenir par le plaisir d'un p J
li a.1oute qu on &lt;&lt; n'ose en parler publi ue- enO'laisser
a11e
l.
cl
nouve
lS e~1ts Cabrnets. Elle ne demeure point ici
o o me_n ' quan un devoir royal l'a el
ment
&gt;&gt;
.
La
discrétion
de
la
Cour,
faite
~urde smle; elle va et vient it Paris et s' en
aux frontières. li y obéit sans h , .l PP a
la rrènc qu·· ·, 1 h .
.
l'
l • .
es, er, rem,. y , clloutIl de
. , 0
.
~nspn e e c 01x roturier
vretourne
· le soir. )&gt; Tel est le prcm1·er SCJOllr
a
p
issan
a111s1 la promesse qt1'i'l ,ava,'t 1a1te
". à
~1 o,, n est pomt imitée à Paris. Un chroM
·
, ~rsa,lle~ d_c la future madame de Pompadour'
aw·ice
de
Saxe
e_n
lui
confiant
son
armée
n,1qu~ur. bourgeois, comme l'avocat Barbier
~éJour ~m1mulé et presque Îurlif qui ne s
• lier mettre
d ordmaire frondeur el malveillant n. . ' de Flandre. li amt décidé de sa
i·eprodmra plus. Quand elle reviendra à 1~
person.ne à la tète des troupes cl,
1
de~ sentiments inallendus . cc Cette' ..xpdr1me en
.
, es que a
Cour, elfe ~era maitresse déclarée et marquise. d'J? · 1
. .
·
ma ame l ra neh,ee serait
0UYertc
devant
T
et
.\ cc meme moment, JI. d'Étiolcs a fini . _,tw es, d1t-1J, es_t bien faite et extrèmement de mener avec lui le Dauphin. Il ournay,
voulait lui
JOiie,
chante
parfaitement
et
sait
cent
petites
dl' voya_ger. On a retardé son retour à Paris
donner de bonne heure cette initiation directe
chansons amusantes monte a' che,,al ,
'
a mer- aux choses de la guerre
. eue
:enMle faisant
• inviter' pour les fe'tes dc p,aques, ve1·ne e~ a r?çu toute
l'éducation
possible.
&gt;&gt;
l
. ,
' qu ,I.1 n,avaJL
''. . agnanv1lle, près de Mantes chez M de
m-meme
que
l'année
précédente
aux
_de~111~ra1t. presque quelque fier té chez de '1 · d'V
M. de Tournehem )' 'rsl
, . s11··.0rres
·Savalellc.
•d
. venu. ren
emn,
1 pres et de Fribou 1
•rr
~cm arn a voir sa classe sociale représentée
JOlll re son neveu cl, en rerrao-nant Paris
C'était
pour le J·eune prince ,b· 1•eccmment
,
dignement, auprès du maitre, par cette per·,
c?m,~c sa femme ne s'y lroU1~ ~ lus, il lui ~ sonne
accomplie.
marie cl tendrement épris, une séparation
revéle ]~ n?uvelle destinée de la fugitive. Elle
cruelle, et pour
,
~uant
aux
amis
qui
l'ont
connue
avant
ces
. la Reine, pour 1•1
• esdamcs
a. eu, lm dit cet oncle excellent « un rroûl s·
la Daupbme
pour
une
cause
d'
l
ev~nemenls, aux familiers de &lt;&lt; 1 d" .
·
•r,
'
a armes trop'
-~10l~nt qu'elle n'a pu y résister: et, po~r lui i d'E · 1
a 1vme JUSl!uecs,
cc deux boulets' c1·1sa1·t-on, pouvant
LIO
es
&gt;&gt;'
nous
savons
leurs
sentiments
par
.
1
parti à prendre que cl C sonoer'
,i n, a d'autre
,
la lettre de l'un d'eux , égare'e da ns une cor- priver a France de son mai'tre et cle ses espéa s en sepa;~r &gt;&gt; . On prétend qu'à cette n~ur~_nccs ._». Cependant le Dauphin bouillait
velle M. d E~iol~s est tombé évanoui, puis a respo~da1'.ce i_llustre, lettre qu'il faut dater de
i~patience et sentait s'éveiller en 1 . J
ce m~1s cl avnl el qui vaut la peine d'èLI·e lu
.
m?nlré un s1 violent dése~poir qu'il a fallu de
pres :
c 111SLrnc l s m,·1·itaires
de sa race L R . l'UI es
.
lm enlever le.s_ armes; mais, qu'il ait pleuré
trouvé trop jeune l'été de n· . . c oi l' ava'.t
«
Je
suis
persuadé,
Madame,
écrit
Voltaire
fi
cl
'
r
te1,
et
on
avait
de rage ou crie venrreance c1u'il a1·t e'c 't ,
pr_o on ement _humilié en le laissant à Verfcmm
o
'
l'i a sa
ses vers sur César et· Cléo , L
e, pour la rappeler' les prières les plus qenueemoyant
ses prières L
.
.
d t
cl c, · •
pa re, dsailles, rmaigre
, .
· a vraie raison
_u emps e esar il n y avait pas de frontendres ou qu'il ait rèvé la folie cl' If 1
e ce drems eta1t sans doute le de'•1·1· quava1t
, .
rep d • V .
a er a deur Janséniste qui osàt censurer ce . d .
ren re a ersailles, le résultat est inévi- I · 1
qm Oil
aire e char~~ de tous les bonnètes gens, et eu ma ame de Châteauroux de suivre l'arm ,
~ h!e. Il est une volonté it laquelle on ne
Celle année, l'empêchement n'existait pl:::
r?s1ste pas; d'o~dre du Roi, de bon aré ou par ~ue !e_s aumomers de Rome n'étaient pas des aucun prétexte décent n •e, t
, . ,
'
fanatiques. C'est de quoi J·e
-.
u pet mis a une
vw)ence, M. d'Etiolcs devra accepte~ la ~ép'a- 1mbec1les
.
. I'
vou- macl ~me cl'Etwles
de
paraitre
aux
cam
s
d
ra1s avoll' honneur de vous entretcn,·r a t
ralwn.
· '
d' Il , 1
'van
e de~art du Roi et de son fils fut fi~é• a~
a er a a campagne. .Je m'intéresse à votre ~
v ma,.
~e role de mari exalté par la J·alousie les
?onbe~1r
pl~s
que
vous
ne
pensez,
cl
peutcramtcs
· concevoir un lei ' état
.' . que peut faire
L'événement al'ait alliré ~ , ,eisa,
. ·11es beau
&lt;l esprit, tout cela se~·Là merveillcel fort oppor- etr~ n ! ~-t-11 personne à Paris qui y prenne coup cl e monde. Toutes les " dames
titrées cu_n mteretplussensible. Ce n'est point comme
Lunement les desse111s de madame d'r.t· 1
les c?arge~, avaie.nl tenu à s'y montrer, et il ~
El! • d
r, IO es.
vieux
g~lanl
flatteur
de
belles
que
je
rous
e sa resse au cœur du Hoi et à ses scntie~t JU~qu a treize dames ayant le droit }
parle, c est comme bon citoyen . et je vo
~n_~nts de gentilhomme. Elle le supplie de la demande la permission de ,eni;. voiis d_us s asseau· au souper du Jloi L . ·11 cl
1
· ,
· a ,ci e u de-_e
.
, 1re pa1•t, I,oms
e'tal el son nom.
X
V
man11ea
au
Ce endre, de
. chanrrer
.0 son
•
un pc~1t mol a Etioles ou à Brunoi, cc mois
o
oarand couvert et.
es ,précautwns ,lm donnrront pied à la Cour
passa cl ans la chambre de la R .
Ayez la honté de me faire dire qua cl '
d' ·
eme, comme
et I amèneront a ètre cc déclarée »; elle se det mai.
• J
•
dl
a son or. rna1rc. Au petit quart d'l
cl
e ou. e suis avec respect, Madame, de vos co,11·,
l
, ,
Jeure e
( rsa wn generale, rC'mpli des insipidités

-

...

p~r::i~

r

r

f?

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O

�1f1STO'ft1ll

______.!~--.---~~=J

d'usacre, nulle allusion ne fut faite it l'é~oti~n
o 1·ssa1·t
qm. remp
1 , les cœurs. Le lendema111,
1 D a
Beine et Mesdames furent au lerer ; a au~
ihine, tr~p affligée, n'y pul aller. On partait a
~c L heures. c1 La Beine a allcndu M. le Da~~
lorsqu'il a pas~é pour aller chez le ~01'
pll ',t ·t a' la porte du petit passage qm va
e c e a1
I'
b s'
chez elle; elle l'a rappel~, elle a em ras e
vin"t fois, fondant
en larmes. l&gt; M. de
Luynes observe que
le Roi ne s'est couché
qu'à trois heures ~t
demie : &lt;( Il aYa1t
l'air fort sérieux cc
matin· il a dit un
'
mot fort
court a
M. d'Argenson l'ai~é. mais, hors cela,
iÎ ~•a pas dit un mot
à personne, ni à ses
minis tres, ni à aucun des courtisans. ll

in

.

Le Roi gagna Compiècrne aYec des re.
taiso et contrn
ua 1c
voyage en poste. La
couchée du second
jour fut à Doua!.
Le Dauphin dorma~t
encore, quand ~OUI~
X.V quitta la Ydlc a
quatre heures du
matin. La nonl"elle
des mouvements de
l'ennemi l'appelaitcn
hàte de,·ant Tournay. U était temps
qu'ilarrivàt : l'armée
de secours commandée par le duc de
Cumberland, et composée de troupes a~"laises, hollanda1~es, autrichiennes et
hanoniennes , serrait de près les assiégeants, et lcmar~ehal de Saxe croyait
àchaque instant ~tre
attaqué. Le Roi et
le Dauphin allèrent
reconnaitre le terrain, visitèrent les
r edo utes établi es
par le maréchal
et furent acclamés dans les ca~pements.
Louis XV passa la soirée du 10 a deviser,
de ' meilJeure humeur dtl monde. Il rappela
les ,&lt;1tailles oit s'étaient troul"és en person~e
les rois de France: il ohserva qu,e, cc d?pu'.s
la bataille de Poitiers, aucun d eux. n a,a~t
eomballn arnc son fils, cl qu'au~un, _depu~s
saint Louis, n'ayant gagné ~e ?ata11le s1_g~alee
contre les Anglais, il cspc~a1~ _don_c etie le
premier J&gt; . Après cette leçon d h1sto1re, on fit
des bons mots ; on fut gai comme pendant
une nuit de bal ; le Roi chanta une chanson

fort drole à plusieurs couplets, puis _s'en fut, ment de l'infanterie anglaise el hano1-riennl',
q ui force en masses épai,ses, le centr~ des
comme les autres, coucher ~ur la p~1lle..
' .
Le 11 mai, à la petite po111Lc du JOUI', il s: lianes françaises;
eIlc pcrd des ran"S
' o· entiers
~ '
fait éveiller pour aller se rcnd~·c compt~'. .:e 1 i;ais le reste avance et repousse ~e son et'.
de l'ennemi. Le ,1cux ma1ec a rérrulier les régiments qui succcss1remenl se
d1.spos1·t·ons
1
.
L t chez
o
Gendarmes, ca.ra 1·,111·c
I 1..s, :\'orman..
'
p1·ésentenl.
de Noailles et qurlq nes oflie1crs en ren '
.
·u·l an daise,
·
r
en
ne
t
1 . r1uand il achèrn dè se botter : '.&lt; \ ous d"e llainaul brwade
0
1 ,
'
u1 , hien parc,, d"1t-,·1 a, ·1•·essa11
à la marche
de celle co1onnc, d,c' 11lu,'.
1 · ' &lt;1m a un résiste
,·oilà
en plus scrrce, q u.1
répare ses pertes a
mesure cl emblc
manœu1-rcr comme
à l'cxcrciée, a1·ec une
lenteur puissante el
sùre. On aperçoit les
majors anglais ap. puyant leur canne
sur les fusils de leurs
hommes pour abaisser leur tir. Ocrant
l'intrépidité de LitLa'J ue, les ga'.·de~
françaises ont lathe
pied et, malgré leurs
officiers, se débandent. Le Roi ne reçoit que de mauraises nournlles; les
redoutes tiennent encore, mais déjà celle
de Fontenoy manque
de boulets et ne répond plus à I' rnncmi. La retraite peul
ètre coupée, mèmc
au Roi, d'un moment
à l'autre, malgré les
précautions du ma~
réchal de Saxe, qui
a tout prén1, sauf la
déroute.
Sur tout le champ
de bataille, passant
hardiment au front
de la color.ne anglaise, court une h:rr1\rc chaise d'osil'r.
0
alleléc de quatre
cheraux gris: c'est
le fameux. « berceau i&gt; qu i porte le
maréchal. \falade'
affaibli , obligé de
M ARIE L ECZINSKA, rei11e de France.
rester eon&lt;.:hé, il n·a
rien perdu de son
Pastel de L A Toun. (M11sée d11 Louvre.)
beau sang-froid dl'
héros. Le Tioi et son
habit tout neuf de maréch_al de ca1~p- - ~ire, enlouracrc suivent ses n10n1·rmen,ts dans la
. od'o'1L s'efface toute espcran&lt;·e.
U11
dit l'officier, je compte b,en que _ces~ auJour- p1ame,
•
d'hui jout de fète pour Yotre MaJcste et pour . n lant la colon ne formidable demeurt' nrnno1
du.
bile
ne' tirant plus, et parai't maI'tres~c
la nation. l&gt;
.
' . Autour. du 1,,01· se, tient
un
con~cil
On est à peine en selle.que l'cn~1~m1attaque Lerrain
. .
d . I·
au canon. Le Roi, bientôt_ : CJotnt par le assez lumulLucux, où les al"is s agitent, an~ (
Dauphin, va prendre pos:t10n , sur une fi h re. Le Dauphin, très excité, m~t d u'.: J&lt;\1
éminence, à l'entrée du champ pfrc,·u pou~ la &lt;&gt;este l'épée à la main et demande a c_ha1"'c'. _,1
bataille et qui n'a guère que n,eu cent~ to,s~s la tète de la Maison du [loi. Le marcth~ fa1l
rier Sa Majeslt', au nom de la Frantc: e ne
de larocur. Ils assistent de la, e~pos_es eux~
mèmes° aux boulets, à toute_ 1 act10n qui ~as s ·exposer davantage et de repasser I Es,~a~1'.
commence. lis voient le magnifique mouve- pour s'abriter. Le Roi refuse et parle aus~1 c

,

_________________________

Lou1s XV E7 Jlf..11D..11;1m DE Po.MPADou~ ~
se jeter en personne au milieu de l'action. Le
maréchal enrnie le chevalier de Castellane le drapeaux percés de halles. Le Roi remercie
général en survivance de la province de
supplier d'attendre, un quart d'heure seule- commandants et soldats, ne tenant à l'écart
Flandre,
le traita à diner. Le résultat de la
que
les
gardes
françaises,
si
peu
solides
devant
ment, d'autres nomelles.
campagne
était assuré.
En pleine défaite, Maurice de Saxe impro- le feu. II s'intéresse aux blessés et donne des
D'autres succès s'accumulèrent rapidement
ordres
pour
qu'ils
soient
transportés
aux
l"ise Je plan d'une seconde bataille. Il donne
srs ordres suprêmes, parcourt une fois de hopilaux, préparés d'avance avec plus de soin rn six semaines; Gand se laissait surprendre
par M. de J,owendal ; Dl'llges ourrait ses portes
plus les lignes rompues, relève les courages, qu'à l'ordinaire. « Le triomphe est la plus
sans résistance au marquis de Sonné; Oudrllt'llc
chose
du
monde,
écrira
le
marquis
rappelle aux troupes qu'elles combattent sous
n:irde se rendait au roi après quatre jours de
les yem: de leur Roi. II veut ébranler de tous d'.\rgenson à Voltaire; les Vive le Roi! les
tranchée; Dendermonde était pris par le duc
chapeaux
en
l'air
au
bout
des
baïonnettes,
les
côtés la colonne victorieuse, avant que les
d'Harcourt, Ostende, par Lowendal encore. Et
Hollandais, qui_ ont encore peu donné, se compliments du maitre à ses guerriers, la
tandis que de bonnes nouvelles arrfraicnt
visite
des
retranchements,
des
villages.'.
.,
la
décident à l'appuyer. Tandis que l'artillerie.
d'Italie,
où !'Infant don Philippe, gendre du
changeant ses dispositions, concentre son tir joie, la gloire, la tendresse. Mais le plancher
Hoi, combinait ses efforts arnc ceux du maréde
tout
cela
est
du
sang
humain,
des
lambeaux
sur le même point, tous les escadrons de la
chal de Mai!lebois, tandis que le roi de
Maison du Roi, que M.' de Richelieu met en de chair humaine! l&gt; Les terribles pertes de
Prusse, ayant battu les troupes de Mariecette
journée,
meurtrière
entre
toutes,
sont
bataille, Brionne, Aubeterre, Penthièvre, ChaThérèse à Fricdbcrg, écrirait à son allié :
brillant, Drancas, chargent ensemble. Les oubliées dans l'allégresse de la victoire. Ceux
cc J'ai acquillé la lettre de change que Y0us
qui
o·nt
aidé
à
la
gagner
comprennent
la
fierté
régiments déjà décimés secondent le furieux
ariez tirée à FontenOJ', » Louis XV parcourait
royale
:
Fontenoy
a
donné
au
règne
le
prestige
élan. Celui de Noailles, qui charge au centrr,
la Flandre conquise et se faisait acclamer de
y laisse d'abord tout un escadron : mais la éclatant de gloire militaire qui lui manrpiait.
ses nouveaux sujets, au milieu d'une contimasse ennemie, attaquée à la fois de front et
Ces grandes nouvelles arrirnient à Versailles nuité de fortune qui rappelait les plus bclb
par les flancs, commence à s'ouvrir peu à
campagnes de Louis XIV.
peu; en quelques minutes, elle est forcée de laissant une incertitude cruelle sur le sort des
reculer et se retire, sans confusion, cédant le combattants. Le lendemain, le comte d'ArgenPendant que toutes les églises de France
son faisait panenir à la Reine la liste des
terrain et la victoirc.
chantent
le Te Deum pour les victoires de Sa
morts. La noblesse française avait chèrement
Majesté
Très-Chrétienne,
madame d'Étioles est
Il était une heure après-midi, quand le payé la gloire de son roi. On comptait
à la campagne, chez l'oncle Tournehem, point
soixante-treize
officiers
tués
sur
le
champ,
Jeune marquis d'Harcourt accouru( ventre à
gênée par son mari, qu'on fait voyager, toute
terre annoncer que la bataille était gagnée. cinquante-cinq en grand danger, quatre cent
à
ses projets d'avenir et à la réalisation de son
Le maréchal, à bout de forces, arriva peu soixante-quatre blessés, seize cents soldats
rêve.
Les rapports du lieutenant de police
d'instants après, et Youlut embrasser les morts et trois mille blessés; et cette propormontrent que l'opinion, qui s'inquiète d'elle.
tion
indiquait
quelle
part
revenait
au
dévouegenoux du Roi: « Sire, dit-il, j'ai assez récu ;
sait assez mal ce qu'elle devient. Dès le départ
je ne souhaitais de Yivrc aujourd'hui que ment des officiers dans le succès de la
du
Roi, son nom est changé et les Parisiens
pour Yoir Votre Majesté victorieuse. Elle roit journée. On citait le duc de Gramont, atteint
s'amusent
à lui donner par avance le titre
par un des premiers boulets, et roulant de
;'1 quoi tiennent les batailles! » Le Roi le
dont elle n'a point encore le brevet. Les uns
chenil
aux
pieds
du
maréchal
de
Noailles,
son
1·clèrn et l'embrasse._ Le comte d'Argenson
répandent que l'époux indulgent 1·a Ia reprendre
s'occupe des courriers. Le Roi et le Dauphin oncle, qui renait de l'embrasser et l'enroyait
et
mettra ainsi fin à la comédie; d'autres souit son poste. Ln autre lieutenant général.
écrirent sur des tambours.
tiennent
qu'elle rC'r,:oit chaque semaine un
A deux heures et demie, un page part ,U. de Luttcaux, aYait reçu deux coups de billet nwstérieux, sous le courcrt de M. d1'
fusil
dans
le
corps.
Plusieurs
colonels
étaient
pour Versailles, portant à la füinc les bill&lt;'t~
.\fontma1:Lel, it la suscription : Po111' 11/adame
de son mari, de son fils et du ministre. Le tom bés à la tète de leurs tl'Oupes : )f. de Dil- ri' Étioles, à Etioles, et qu 'clic y répond par
premier, qui baptise la victoire, est ainsi lon, M. de Courten, le prince de Craon. Ces la mèmc ,·oie.
conçu :
deuils, qui touchaient tant de familles et frapA la Cour, où l'on est mieux informé, on
paient aussi plus d'un cœur en secret, assomcroit qu'il arrive autant de courriers de
brissaient
la
joie
générale.
Du champ de bataille de Fontenoy,
D'ailleurs, la guerre n'était point finie, et l'armée à ~tioles qu'à Versailles, et que le Roi
ce 11 mai, à deux heures et demie.
même la place' de Tournay tenait toujours. 011 écrit chaque jour une lettre au moins, adrescr Les ennemis nous ont attaqués ce matin it
commença
à se rassurer, le jour où un page sée à ,tfadame la marquise de Pompadoui·,
cinq heures. Ils ont été bien battus . .Je me
de
la
petite
écurie, M. de Lordat, ,·int annoncer et _cachetée d'une devise galante : Discret et
porte bien et mon fils aussi. Je n'ai pas le
fidèle. D'autres lettres viennent de l'entourage
temps de vous en dire davantage, étant bon, que la l"ille était rendue et la garnison retirée du lloi ; et J\1. de Richelieu, l'ami de toutes les
je crois, de rassurer Versailles et Paris. Le dans la citadelle. La prise de cette citadelle maîtresses, a entamé la plus aimable corresn'en fut pas moins d'une difficulté extrème :
plus tôt que je pourrai, je vous enverrai le
les
assiégés, presque chaque nuit, faisaient pondance, montrant assez par là qu'il a condétail. »
jouer des mines meurtrières, et pour calmer staté les signes d'une faveur durable. Celui qui
Le jeune prince écrit avec plus de tenles trop ri,·es inr[Uiétudes, sur le bulletin quo- donne le plus à penser est qu'on rafraichit à
dresse :
tidien enYoyé à la flcine, on réduisait le Yersailles le bel appartement de madame de
(&lt; Ma chère maman, je vous fais de tout
Châteauroux.
nombre des blessés et des morts. Après un
mon cœur mon compliment sur la bataille
Ces satisfactions d'amour el d'amour-propre
mois seulement, la brèche étant faite, la garnique le Roi rient de gagner. Il se porte, Dieu
ont
de quoi dédommager la jeune femme de
son anglo-hollandaise consentit à capituler et
merci, à men eille et moi, qui ai toujours eu
sortit avec les honneurs de la guerre. Louis XV la retraite à laquelle elle est condamnée . Cette
l'honneur de l'~ccom pagner. Je rnus en écrirai
vil défiler ces quatre milles hommes sur les retraite, désirée par le !loi, est absolue. Elle
davantage, ce soir ou demain, el je finis en
ne reçoit qu'un petit nombre d'amis, des plus
rous assurant de mon respect cl de mon glaci&amp; de Tournay; ils passaient entre deux éproul"és ou des plus utiles. Deux surtout
haies lormées par la cavalerie française,
amour. Louis. - Je mus supplie de vouloir
maison du Roi, gendarmerie, carabiniers. s'empressent auprès d'elle, qui joueront dans
hien embrasser ma femme et mes sœurs. li
Quand vint le tour du gouverneur, M. de Drac- sa Yie un rôle important et qui, de ce moment
Les courriers expédiés, Louis XV remonte à
même, dirigent en quelque mesure sa deskel, le Roi le félicita de sa belle défense ; tinée.
cheval avec le Dauphin et parcourt les lignes.
puis il entra solennellement dans la ville ;
De régiment en régiment, ils sont salués par
Voltaire, qui a été le premier courtisan de
l'évêque le reçut à la cathédrale, entouré de
des ?ris d'enthousiasme ; on leur présente les
son clergé, el le prince de Tingry, lieutenant la fortune naissante de madame d'Étioles, est
aussi IC' premier obligé de madame de Pompa1. -

HrsTonu . - Fasc.

2.

6

�1t1STO'RJ.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -~
dour. Il lui doit déjà le don gratuit de la
première charge \'acante de gentilhomme de
la Chambre du Roi, un beau cadeau en vérité,
qui représente cm-iron soixante mille li\'rC :
la charge d.historiographe, dont il a en mèmt'
Lrmps le bre\'el, lui ,·aul, aYec deux mifü,
li, res d·appointement . lt' droit de flatter offit'idlemenl 'a ~laje Lé. Lr prétexte de l'a\'eurs
royales, ,ainC'mcnl sollicitét' jusqu'alors par
l'auteur de la llenrùule, a été le ballet du
mariage, la P,-inccsse de l\'avai-i-e; mais c'est
madame d'Étiolr qui lrs a obtenues pour Ir
p&lt;&gt;t'te, el il a bénéficié de la première prièn'
peut-être qu'elle ail l'aile au Roi.
Il n'aurait garde de m\:lirrer une amitié qui
promet d'ètre a,·antageuse cl peul lui assurer,
par exemple, l'Académie, qui l'a jusqu'à pré,enl écarté. Toul cc printemps, tout cet été,
\'ollaire tourne autour d'Étioles, fort aise
qn'onsachequ'il e tdansle ronfidcncrs. Ilnc
quille le duc el la duchesse de La Vallière, es
protecteurs du momrnl, que pour a.lier chez
,a nom·ellc dérssc : &lt;&lt; Je suis tan lot à Champs,
lanlcll à Étioles,» écrit-il au marquis d',\rgcn,on, qui c. l sous Tournay a\'Cc le Roi cl qui
tloit montrer a lcllrc; au mois d·ao,îl, écri,:inl d·Étioles même, il rend compte gaicmcn't
:111 ministre qu'il se dit de lui infiniment dt'
nrnl chez madame de Pompadour.
Il y donne la premièr1• lecture de cc poème
,nr la Balai/le de Fontenoy, qui rsl pour lui
111w grand&lt;' affaire. 'é courtisan, il a toujours
a~piré l1 d&lt;'renir le Poel&lt;L regius de quclc1ue
monarque, et celle carrière, awc ses honnpurs
lurratil's cl la liberté qu'elle assure. suffit
t•rwore à se ambitions: mais il allcinl la cinquantainr, stins ètre plus tiYancé qu'il y a
1 ingt ans, alors qu'il se figurait a\'oir conquis
IPs bonnes grùces de madame de Prie. L.élérntion d'une autre fa,·orilc el la ,ictoire des arm1&lt;cs françaises lui sl'mblenloccasion farnrablc
pour prendre sa revanche, en la meilleure
aubaine de sa vie. Une Yoix écoutée pourra faire
entendre à Louis XV que, pour être loué
dignement, il doit choisir le plus grand génie
de son règne; et cc génie saura promrllre,
:1\'ec les plus agréables sous-entendus,
Le prix de la Vertu par les mam5 de l'Amour!

Ce n'est point un chef-d'œune qu'inspire
madame de Pompadour; on y \'OÏL reparaitre les
mouvements, les épithète , jusqu'à des hémistiches de l'Ode sw· la prise de Namm· ou de
!'Épitre s1w le passage du Rhin; du même
style, des mêmes mols, de la même mythologie qu'employait Boileau pour flatter le
Grand Roi, Vollaire flagorne le Dien-Aimé.
Toute celle rhétorique, apprise des Jésuites,
cbarrnc, enirre, exalte la petite bourgeoise. Le
poète sait aussi l'intéresser au coté profitable
de son entreprise. Il n·a célébré jusqu'alors
que des hommes de cour aimant les lrllres.
qui donnent à souper cl payent des dédicaces;
d'autres appuis semblent plus sûrs dan un&lt;'
monarchie militaire el auprès d'un roi peu
sensible aux arts el médiocre juge du talent.
li ra poU1'oir multiplier, en cilanl les héros
de FontPnoy, le nombre des gens qui lui reu-

lent du bien, el il persuade madame de Pompadour que ces amis nouYeaux seront également les siens. C'est à Étioles qu'il augmente
cl corrige ses édition, succcssi\'Cs. Comme il
~c croit grand dispensateur de renommée, il
entasse dan ses \'Crs, toujours 11 rimitation d1'
Boileau, lrs noms militaires qu'il \'OUe i1
l'immortalité. li 'en\'oie sl's exemplaires l1
l'armée par ballots, el c·csl un d'Argenson
qu'il charge de les distribuer. L'imprimeur
ne uffil po:nl au:.: tirage , on épuise en di,
jours dix mille exemplaires, cl r engouemenl
du puhlic grise le poi•tc: 11 La tète me tournr,
écrit-il ; j1• ne sais comment faire a\'CC les
dames, qui ,·l'ull'nl que je Jour lr urs cou ins
ou leurs greluC'hon~. On me traitr comme un
ministre : je fais drs méconlrnts ! »
li prir Tressan, un des blessé, dr la journée, de lui mander des rpisodes hrroïqut&gt;s,
pour enrichir les éditions nou\'ell1•s. Crllc donl
le Roi a daigné agréer la dédiraC'e rst aclrrssfr
par l'auteur à sen ami )loncril, pour que Il'
poète des Chais obtienne qu'il soit ln par la
Heine; il lui demande encore de faire rrmarquer, à leur augustl' so1nwainc, lïndignill'
de confrères sans talrnl qui ~c soat prrmi, de
1·élébrrr 11• mrmc sujet, et surtout de 1'1111
tl'eux qui 'est posé en ril'al : &lt;&lt; \'011s èl&lt;'~
l'ngagé d'honneur 11 foire connailrr i1 la Ht•irw
&lt;·e misérahle; si jt• n'étais maladr, j'irai~ rnt•
jrter à ses pieds. Je ,ous supplie insltimmt•nl
de lui faire ma cour. Je n·a\'ais suppliJ ma1lamc de LuynC's de présenter ma rap odic l1 la
llt&gt;ine que parce qu'il paraissait lorl hrutal
d'en laissrr paraitre tant d\iditions sans 111 i rn
foin• un pt'Lil hommage. ~lnis je ,011s prie d1•
lui dire tri• sérieusement que je lui demandl'
pardon d'arnir mis 11 ses pieds ma pannl'
l'Sljllissr, que je n'a,·ais jamais o é donnnr au
Hoi. Enfin Sa Majesté a}anl bien \'Oulu q11 r je
lui dédiasse sa Bataille, j'ai mis mon grain
d'encrns dans un encensoir un peu plus
propre, el le ,·oici que je Yous présente. ~ En
,·érilt\ Yoltaire ne dédaigne aucun appui, puisqu·à l'heure même où il se fait l'hôlr as~idu
dï ~tiolc ·, il tient à s'assurer 13 bicnreillance,
si peu nécessaire aujourd'hui, de &lt;&lt;la homw
firine ».
C-c l pcut-èlrc qu'il commence à sïnquiélrr
el que ses façons « d'adjuger des lauriers •
paraissent indiscrètes dans les cercles de la
Cour. Le duc de Lumes nous donne, aœc sa
bonne grâce habitu~lle, l'opinion des honnèLC's
gens sur l'auteur du fameux poème : « li a
voulu parler de tout le monde, el sans aYoir
eu le Lemps d·ètre assez instruit des particularités; il a mème suppléé par des notes à
ceux qu'il ne pouvait nommer; mais, en voulant contenter tout le monde, il a fait grand
nombre de mécontents. Les uns se sont Lrou\'éS trop confondus dan la foule, les au Ires
ont jugé qu'ils n·étaienl point 11 leur place. li
a fait M. le duc de Gramont maréchal de
France de son autorité ; enfin, il s'est trou\'é
tant de fautes qu'il a été obligé de faire plusieurs corrections. Il y en a de ce moment-ci
cinq éditions, el ce n'est qu'à la cinquième
qu'il a cru son poème en étal d'être présenté
i1 la Reine. Malgré toutes ces critiques, il est
.... 82 ...

pourtant certain qu'il y a de très beaux vers,
el il est vrai qu'on passe moins de fautes à
Yoltaire qu'à un autre, parce qu'on le croit
m:iins capable d'en faire. » L'ayocal Marchand,
qui a rimé lui-même sur Fontenoy, est moins
indulgrnl pour son remuant confrère :
li a loué d~puis ~oaillcs
Jusqu·au moindre pelil morYCUI
Portant talon rouge à \'ersnillrs !
)1. de llichrlieu passr pour a\'oir chargt:
Yoltaire dt• composer, à son profil. un JlOl'lllt'
où lui est allrihué le nai surcès de la balaillr.
Le duc rsl, en cffrl, dtins une période dt•
l!randc amhition cl, depuis qu'il esl entré darb
les, 11es du Hoi :iu sujet de madame dr Po111pado11r, il a repris son crédit des nwillrurs
jours. Les lcltrr é&lt;·riles du camp dernnl
Tournay racontent l'&lt;•xlrèmc familiariL{o q111•
h• fioi lui montre, rn ,·rnanl l'é\'Pillcr ,·haq11t&gt;
malin dans sa &lt;"hamhrr. &lt;"a11srr rl plai~anlt•r
au bord de son lit. ))ans ces con\'rr~alion,
intime , dont madame de Pompadour fait 011, enl les frais, \'oltairr lit•nt i1 èl rr nomm(-. Il
1·orrrspond avrc Rirhrlieu, l1 propo~ des fèll's
du retour que relui-ci doit o~ga11is1•r 1·1:mnu•
prrmier gentilhomme, rt Lrllc de st•s lrllrt•,
pr int plusirurs ùmcs d·un . rul pinre:111 :
« Yoici un petit morc1•au da11s lt'C(llel il i a
d'as,1•z bo11nrs chost'S. li ~ a ,11rlo11l 1111
,ers :

rn roi plus cr~inl qnr Chnrl,• ri plu, nimi• qu'llruri !
Vous dP\'l'it&gt;z liiP11, MonsPignrur, m1'llr&lt;' le
tloi~l lii-dcssus i, 1111in• ad11rahl1• 11ionarq111•.
lie héros 11 hfro~. il 11·) :i &lt;pÎl' la main ....
Ce préaml111lt• 1•,L pour amr,wr une auln•
rr1p1èl1' : 11 En ,,:r,lt:, ,ous dr, rit•z hien
m:1ndrr à madanw dt' Pompadou r aulrt• &lt;"hu,1•
de moi &lt;[ut' tt•s ht'aux mols : 11 Je ne suis pa~
&lt;t lrop content d&lt;• son al'le. ,, faimerais hi1'11
mieux qu·l'llc sùl par rnus eomhicn es bonlt:~
me pénètrent dr reconnais a11ee, el 11 !)Ill'
point je \'Ous fo.i on éloge; car je rous pari,•
d'dle commr je lui parle de ,·ous; el, r11
,·Jrité, je lui suis trè· ll'ndn•mml attachr, t·I
je nois dc,·oir comptrr sur a hien\'cilla11t·1•
:111lant q11r pcr onnc. Quand mes sentimc11I,
pour elle lui seraient re\'Cnus par ,·ons, 1
aurait-il eu si grand mal? lgnorez-rnus 11•
prix de ce que ,ous dites et de cc que rnus
écri\'cz? Adieu, Monseigneur, mon cœur esl
ü \'OUS pour jamais. ,, La reille, Volta.ire en"oyail au duc des essais de la fète, des sujets
-de livret pour Rameau ; le lendemain il en
expédie d'autres; il n'est jamais à court ni
d'idées, ni de compliments.
Celle agitation d'esprit, ce bouillonnement
de projets, celle parole rapide, mordante,
sou\'entsincère, celle Oamme d'éloquence qui
illumine el cc tumulte de mols qui étourdit.
,oilà ce qu'apporte à Mioles la menue el ardente personne de Yoll.3irc. li enlretienl la
fièl're de la future marquise, lui souffle ses
propres ambitions, la mèle à ses grands desseins, l'intéresse à ses petites rancunes, la
consulle, l'encense, l'intimide, lui persuad,·
par instants qu'il n·y a à écouter que lui, &lt;'l
riuïl n'rsl pas auprès de lui d'écri\'ain qui
1)

LE CO UCHER DU SOLEIL
Tableau petnt par BOUCHER pour 1\1 ADA\tE

DE POMPADOUR.

(Collection \Vallace , I,ond res.)

ClfcM Giraudon

�~

-----~---,----~J
111S
TORJ.ll
.
. --

rnmplr. Qni donc aurait pl11s dïnrrntion pon~
sn&lt;mfrer à nnr femme fètr.' ballets &lt;'l operas.
()1Joserai t mirux ap~e 1'. la céléhrrr l'O re~~ o~1
le momlt
1'11 prosr (' 1 ~: la' si'l'l'II' .,' 1.rarers
'
1. r . H
,lt:jà les pl'tils \t'rs dn poète sr mu llp ,_en~.
,·onrcnl Paris. apprenant 1t tous__,•n quel~,• ,:1L1•&lt;'
nwllrr l'l ('&lt;' ,111 al s,• nnrt pcr1111·1 e, ·1
1 ,a •11
a
•
111is d'éc-rirr :
Si,m'rc cl Lemire Pompado,'.r

Car je peux mus donn~r rl a.-nncr
nom qui rime a.-cc I amour
.
. qm. se,..
- birnlt'l· Ir plus beaulinom de t rancr '
F.l
Cc 11,kni clonl foire Ex!'r cure
llans Êlioles one ri•,rala,
Yft-l-il p,,&lt; ,1111,tquc resscml.lanrc
.\ "''' 1,, lloi ,11 ,i k donua?
Il c,t ronnuc lui sans mi'tau,r,• ;
Il unit t·o111mc lui. la forre el la douceur.
'rtnil ""' \'Cil\, cnchantr le ('(l'lll'.
l'Ril ,ln hi~n ,.J j~nrnis 111' rh,111((•··
Ce

lbns n111• h•llr(' an présidt'n l ll( n nait , Y'.1!t:1in• nous introd nil an mi li'.'" des _can,~m•~
ln. oi1 achhr dt• st' lorm~r
dt
l'L't'10,S,'
(J',
. 1&lt;'s pr1t
Ir
la mai!l'l'&gt;&gt;l' 11ni,s:1nh• d(• &lt;lm1a1_n : (1 . _t' pa I·. \1111,iL'llr. il ,. a qrn•l11n1•~ J0Urs. a m 11'11,, c. dt: .Pon1patl,;11 r de iolrr th:irm:rnt. t1,,
1
am inunortPI Abl'eghle /'//1s/011'e
' · ~/~ F,.a11cr :
, oll·l'
Ellt• a pins ln li . on àf(r qu·ancn_n~ 11r1llr ~an,~
, o·11 l'ile· , 'a ré.,ncr
el ou ,I est b1e11 a
l1Il pa1 ~
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tle:ç;,.;,. qu'elle 1·è911r. Elle ar~1l n prc~~u_c
to11s 1l'.S l)o·ts
• • lin,•~
· · hors le io!J·&lt;•: ellr c, :i1-.
~nait 11·,\:n• ohlif!t:t' dr l'app~en~rt' par cœ~::
Jelni di, qu'c!lt• &lt;'Il l'Plit'Jl(lratl h1~•11,d1•\&lt;:h~ .:'
. ·t. rl .&lt;1tl'l1111l 1,·, earal'l('I'('
dt ~ ((Il
Sail. (' IlIll ~.
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de minislrl', l'L tirs ,ièdt•s_: qu n:1_ eonp l n _,'
lui rappcllPrail tout i·e qn elle ~a,t dr no11_1
hi,toi r1•. t'l lui apprrndrail Cl' qu 'elle n.e ~ail
po:nt : ,·Ill' 111·ordon11a_ d1• lui a1~po~ter. a 1110!'.
. 101• ,•1.,l,
t·i· lll l'l' anss,
aimable
!Jne
pr1'11lll'l'
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.
.
.
'
·111lr11r. ,ft, m• rnarr·lw pma1s an~ ccl
.011 '
d'
. Paw !'I
oni r,t;!!': jl' li~ s(•111lila11l Plll0~l'r a : s •
aprè, ,ouprr. o:1 lui apporta ,otre hne, c_n
bt•a11 maroquin. ,•t i, la pr1•mièrr p:igt• Pta,l
frrit :
1,1 ,·oi,·i ,·r lin·,, vanll•:
1: (;r{ÎCt':-, ,lai~nl•r('nl l'é,·rirr
Sou~ le, i·,•u, dé 1~ \'éril~,.
El c·~,l au, Gr:iccs de Ir hrc....
11.,

\

•

1;l:piln• u·aurail pas son cnti~rc '.ffeur,_ ~i
1.on ne ,,n rappelait
• commrnl
, . \ ollaire traita
•
ar la suite l'Ab,·~g~ d_u prcs1den~, « comp'.:
i.11.ion informe, d1sait-1l, exéculee par cl, s
donl
merccna·, re 1,, , œlll're d'un homme
,
.
•la
(1 Lite f,mc ne ioulait qu'une rl'pnlallon n ~"~~ »el qui n'était au fond qu 'u'.H' charlatan o.
Il faul songer aussi aux \'l'r~ ignobles cl fadt•
111r m , 1li ·, \'·1nrrnl ornrr un J0nr un chant
.
' pour llétrir Il lï:1•1tr(•11sc gnsctte "•
1.,l J&gt;1icelle
·
.
.
•
,
1, t·harmrs de lal1nelle arn1l tral111uc sa merr.
11
'
•
sr
li ~rsl uai
qu'alors llfoault ara1
t o. é ~d rrs.r
:1 Yoltairr drs critiques su r le Siecle tic
de Pompadou r m•
1•,OtllS. •, . ff t cl qur m:idame
•
C 'b'II
consentait pas à lui sacrifier re I on.

Il élail trop él'i&lt;lcnl que le gentilhomme de
la Chambre du Roi, en affichant so~ enl~ousiasmc pour la mait resse_. ne :ongeai~ qu au~
. tarres qu'il en poura1l rellrcr. Nul souci
a1an o
. ,• d
Lc
chez lui des réritables mlérels e sa pro e ..
par •son zèlP
indiscrt&gt;l el l,ruvanl,
11
Lr1Pf'.
,
·

l'i·1il plntill drssrn ic &lt;•l lui rùl fait a~sez "itr
Ir da11grrt•11x prést•nl de srs propres _cmw•m~.
.\lai, madame dr Pompadour ava rl aupr~s
tl'l'llf' un ami moins &lt;:goï,IC', rt ~!m_t 1i: di·:
rouemenl fnl dt&gt; mrilh•urr r tofft•. C l'la1~ 1~l~lu•
tic Bernis, qui dr, int l:)!al&lt;•mcn.t "." _f,1111,~h1:r
d'Étioles, pui~qm• &lt;'haque st&gt;rn~m: ,1 ~ pa:·~u1\
. ncc
', .\11,,i
une JOUI'
.. 1i:1•n
• Ir Ho, 1a1..:11t. d!'c1dt
,
i, son départ , ponr dl's raisons 'I" al unpor,&lt;'
de connait rc.
Cc n·est poi nt une compagnie. hanalt• cp:P
œllc de l'abbé de Bernis. el plu~ d une g_rancr
dame la pourra il &lt;'nvil'r à la fil Ir des Po'.s. on.
Ce cadet de ririllc famill,•, appar_rn_lt• au~
meilleur$ noms de France. r~t ohhl!&lt;' par l,1
•ènt' à drmandrr sa carrière i, st•s ~ll'nls Pl
~ son mfritr. li esl ardemment clrs1reux dl'
•réms,r,
· . mais
· 11wapa'
·
1le , 1iour rl'la. · d'um•
.
bassrs cou d' mw hypocrisil': il a 1:r1~ le pelll
eollC't. sans ,ou!oir rr&lt;'c\'Oir la prelr1se_, don:
nant la raison lrè !oyait' que la ,·ocallon hu
nunquait. Srs lrt•nlr ~ns son\ ":nus, san .
qu'il ail d'a,·rnir assure dans_ 1 ~-fhse. Fleurj
tl'ahord. puis Boyrr lui ~?~t 1111p1~oyablen~cn~
frrmé la Fcuill&lt;' des hcnrhces. Hirhe de JCU
nr,,1•. ;rndl'ltanl un peu (mai, une br ll_~
prinrrssc qui rrstinll' payrra ses dct~rs). i
,·irnl d'obtenir son prt'micr s1:cc~s :l cl entrr r
: 1· \cadémir moins comme ccrirn111 dr pro'1 • '
t
• d
I tl 'S
ft•ssion. qu'i•n grand . cig_nc~1r _a m, rs_ •e r:t ~
ri dt•s lrllrés . . rs tilrrs '1Urra11·rs au~~•cn_t, ~~
~on poème dr la RelifJÎOll vengé~. &lt;JU al de&lt;la,.,,w d'imprimer. t•lanssices m:1dr1ga11 ~ fa_lant ~,
~11i 11·0:1I "t1t•rr &lt;·oùté i1 sa rcrw mcrulao~all'
:.t qu'on lt;i jo1H'ra lt• ma111ais lourde pnhlil'r,
q11a11&lt;l il ·t•ra drH'llll pr~ln' .. &lt;~ip!on~a'.'.'.Pt ~·'.1'.:l e l""rntil 11oi-:e nad a,lleur~
tlltl
d ·,,•I
1
.,_ .
dont il ait i1 rougir: ~on œ111 rc. c·o111111r . a
1il'. rsl du nlC'i lll'ur to:1.
.
.
L'édncation prcmii•r1• u·a pas. ,~10111&gt; ol'rl'
k•, di~1H1,1l1on~
&lt;lt• ,011
I' a1)b,C u·•c• Bernis.. &lt;Jllr
• . ·.
.
,
·
s :_
heureuse natun•. hars. J01tlll11. p1u1n'.1: . o.
o-né de s;i pr rsonm• ( tt Balwt la holl1)11&lt;'ltl·n• &gt;l .
~omm!' l';ippr llr foliaire. qui IP 1111•,w~t' l'l lt•
. 1011. r.l tl'nnr 1&gt;l11sionomir
;1wna111l•
J:t
.
. &lt;'l ca11.
didr , instruit ~a11s pédanterir , s1:11~1 11
&gt;t' l'i .ga,,
il ,ail lomn&lt;'r i1 1oi:11 k· co:11pl11~e•!I u_,~lho~
lo"iqm• cl parlr nalurcllrmt'nl H 1~;.:lt• l'i a
Sil,it' !(• lan~aµ-r qui lrs carcs,r. Il c,! dan,
l!'urs salons ~ la COIJtH'lnthc ,1 ' at11:_1•_l_t•~
les .co.1,e1ls
('00 fid l'OC('S dC:1,·catrs
· el c'onm•
'
dé~inléressés. Cepen&lt;lanl, il ne rim!l poml pou_r
tot~le lrs belles, el œ risqur pa rnn ha~~L
en tous les lieux: mèmr dans le mon~c qu il
fréquenlr, il faut s· y prendre dr 1?111 p~mr
l'al'oir 11 souper. Si l'on es~ snrprrs c!u un
hommP aussi J·l'1111r l'l anss, rcchrrche ~rs
' · ' c. rsl '1 1I on
&lt;lcux Sl'Xl'S n'ait aucune lalu1I&lt;',
i" no:·r ,p,ïl eache sous C&lt;'S futiles d~bor~ ~11w
lill't IU'l'.t' int!'lligence. On nr saura,t &lt;lt•srrl'r
amilié plus ~tire et plus agréal,ll' riue la
sienne.
.
Madame Poisson cl sa fille, qui rcn~onlraient M. de Bernis chez la comtess? d _Estrades, nièce de M. de Tournehem, 1ava1c1~L
plus d'une foi prié chez _elles. La compagm_e
l u'clles YOiaient ne lm conl'en:rnl pas, _al
;•était poliment dérobé. Si les choses sr, mod1fi èrrnt, re ne fut pas sans quPlquc d1•bal dl!
l-1 •

'

,,~n

.
&lt;'Onscil'llCl', pe11t-rtre
a. l'i wnnrt Ir .de . l'abué
,
n
IC'
cardinal
rnarr1urra
arec 111s1slancr
1
rclans
fJlhsrs )lémoi res : «Je rrçus un JO
· Ur' d't~ -1·1 .
' ·, :llr t de la roml!'sse cl'Estradrs, ~1111 m,•
1111 Il
•
,
d . t•IJ,,
,riait de passer chrz elle_: JC' 111 ,Y _ren •~·. , . . ,
:n'apprit qnr madame dï•:tioll'S eta1l ,~1a1~1'. :~~1
111 Hoi : i1ur. 111algré mes n•fus, r(lt, d1 ~11.11I
l oir rn moi 1111 am,· ••t que 1c• Bo1 1appro11:11
,~ . &lt;
,ail. J'étais pril: il sonprr chez ,mdamc cl ~11olr.
linit jour, après pour convenir de nos faits. Jt&gt;
111:irquai il madame d'Eslrade la plus grandt'
n:pu;.:nanrr à m~ pr~trr. à cel arrangcmen!:
. :, la rérilé Je n avais aucun'll part, mai
Oil,,'
'
•
't;[• 11
qui parais. ail peu con1·enahle a mon r, a, . ?,
insista. j1• demandai Ir temps pour y rrfü•ch11 .
.le co:1~11llai les plus honnèles g?ns ,: Lou~ fn;
renl d'accord que. n'ayant co~lr1buc en.rien.''.
~ssion
du Hoi, J. e ne devais pas
me• cf_usl:Hl'
la'- l)t-'-"'
•
il l'amitié d'une anricnnc connaissance. _m ' '
bien qui pou,·ail résulter de mes _eons~1ls. J~
mr déterminai donc: on me promit et Je P~.o.
mis unr amitié éternelle. On rerra '1 11 &lt;' J ai
tenu parole. Il
•
,\ la distance dl' lanl c1·annl'l'~, al csl ass,•z
nalurel que Bernis s·t•xag~n• un peu son scrnn
D'aulrrs
o111·rnirs confirment
pul~.
•
··1 ·el complrlent les siens. Parmi lrs amies qn ~ rntcrrogra,
madame de la Ferté-Imbault lm donn_a s~i•
aris assez crùmcnl: " Je lni dis que, pmsq11 al
;lassait sa l'ic chrz des femmes ~alantes t'. L
qnïl rtait fort ,:alanl lni-mèmr, 11 aurt
plus 11 ;,:a)!n&lt;'r po ,r lui it èlre le confaJt•nt ''.
Hoi l'l &lt;le ~a ,mit1·1·s,1•, q111• de tous les h~:iux
mr~,icms l'l tonie~ les belles dam~, a l_:1
modr. ,, .\u surplus. une augu le rn~x a,a~l
p·1rlé l'l ll'rnit 10111.t' hésitaiion. Le Hm dr,,~11
_.'éloio-ncr de imdamc dï ::1iob : &lt;1 Il ut
~ ('flll,
"
&lt;l·,1 Jl&gt;t:~1·11i,• • t'I a1111ro:1n: du mailrt'
('Oil\
qm· je la rrrrai~ ~ouH•nl. 11
l.1• jPune ahh,: rw hii,,l pa, 'l,m' de 1rot11r:
(' Il rnn ob(-i sam·t• q111·lq111• agn•mr nt ~: ~ Jt
fn, •ot11cnt ii E1iolrs dan l't:té d(• 1 li,&gt; . .\
r1:,t:r:1tion dn duc a!or, rnarqui,~de Gonl:rnl.
· .. JC
·, fn~• 11'
•1•111,
qui I 1dl'mcura qurlqnrs JOU!~.
••:
hom.nw du mo:11lt• aH'&lt;· q111 la ~narq111~&lt; l:t1
Pompadou r ptH arnir dt•~ l'lllrl'llPn, .. Jalla~,
tnnll'S IPs semaines à Paris. rl jr f':t~sa,s i:alo'.r
sans afl'cclation srs srnt imcnts et ~e3 ,ntrntron~:
Je lui conseillai clr protéger 1,•s gens de lrllrr,.
cc furent eux qui dmrn~renl le nom de _G~an~
:,1 1,OlllS
·, •\l\' • .le n·rus 11oi nt dr Iconseil
I a.,1111
donner po:.ir ch,:rir el r~c!~r rch_1•r l:• iorrn~:t•~
cns . je trou1:1i ('t' pr1ne1pc etahh dans .on
~m~..Je n'aperçus alors dan, l'iimr de m~d.,~H:
de Pompadour &lt;111'un a111·rnr-pr~pre tro1, ai~l'
it Il aller l'L it hbst'r, Pl 1111~• d1:_1ia n~·t• lrop
nérale, q11 ï l était aussi l,11'1!1• d ,•x_c1lt•'.'q11e l.1.
, 1m('r . •'lal"n:
ta
' ,- !'l'i '1' d1:eo111crll'. Jt' rc,olns, dt
lui dire toujours la l'~rilr ,an$ aucun mena"e•nrnl .... Je dois dire à s:1 lou~n rr que,
. ,pcndant plus de douze an ' clic a micm aune ~r~
l'érilés quelquefois dures, qur les llallr rws
des autres. 11
,
Ces deux hommes, M. de Gonlaul et l'abl1C
. qui• ont déià
, rencontré madame
.
de Ilerms,
d'Étioles, lui rendent, à ce moment, un ma_p-.
réciable serl'ice. Ce ont gens de hault' n~,,,~ancl' cl de sérieux caractèrr : le pi·rmi&lt;'I'.
~ 1111e ,.rllr
t·•rri,·rr
dan~ lrs armrs, ,u t
aprt·S
u
•"

r

g:·~

Loms XV ET .MADAME DE POJlf'PADou~ _ _
olitcnir l'amitié de 111ad:i111c de Chàtrauroux
La noblesse particulièremrnl a hérité sur cc
A Étioles, juillet 1745.
el celle du Boi; Ir srrnnd, malgré sajcunes c,
point drs traditions cl(' l'llnciennc chernlerir.
inspire ronfiancc par sa conduite el la ùrclé
JI sait aime,·, il sait combattre :
)f. de llnuis, plus gentilhomme qu'abbé, met
de son esprit. Ils 11·oat pas été cnroyés saus tlllt' parfaite aisance à les pratiqurr. Les l'ers
JI enroie en ce beau séjour
t.:n bre,·el digne d'Henri quatre,
mot if par Louis \ r auprès de madame de Pomqu 'il dédie à madame de Pompadour dillèrent
Signé Louis, .\lars ri l'Amour.
padour.
singulii&gt;remenl par là de crux de \'ollaire. dont
L'un l'L l'autrr sont du monde Pl du plus
.\fois ICJ ennemis ont leur tour;
les madrigaui sentent toujours le placet. Grand
El sn ralrur cl sa prudence
grallll, 1·t•lt1i dans lequel \':l entrer la nourelle
scigucur l'i poète sentimental, Bernis est rérlllonnenl it Gand le même jour
111ar11uist· et qu'ellr ignore entièrement.
lenwnt sous le cltarml' d1• la fcmnw d'rsprit.
LJ11 brevet de \'Îlle de France.
()urique brillante qu'ai t pu être sa rie jusqu'i1
qui u·a pas dédaigné de le conquérir, Pl 1'011
Ces deu.\ bre\'els s, bien \'Cnus
t'l' jour, c·esl la finance et la bourgeoisie q11i
dcrine quïl rime pour cllc-mème. et. noa r 11
\ï .-ronl tous deux dans la mémoire :
l'cnl formée. Tout différent est le milieu où
1ne du crédit qu ·elle pourra posséder un jour.
Chez lui les autels de Yénus
iles &lt;'irconstances inouïes la lransporlcnl. ï
. ont clans le lem pie de ta Gloire!
C'est de celle époque de leurs relations que
h•, mœurs, ni la langue, ni les façons 11·y sont
date le joli conte des c, petits trous &gt;J , un peu
Jps mêmes. Pour él'itrr les faux J&gt;as, i danLouis
Cl le Dauphin rentrèrent à Paris
familier sans doute, puisqu'il s'agit de célébrer
gPrcux en un pays comme la Cour et que lt•
I!'
7
scplt•mbre.
Les rues étaient tendues cl
&lt;les fossclles, mais qui reste de bonne c:&gt;mmaitre ne tolère guère, que de cho l'S it con- pagnic :
parois(-es de la porte Saint-Martin jusqu'au
mùlrc, que d'allusions à dc,iner, que dl'
Carrousel. La Beine, la Dauphine, Mesdames,
Aiusi 11u'lté~, '3 jeunr Pompadour
noms, de généalogies, d'alliances à tenir dans
les Princ1•sses et toute la Cour allendaient au
.\ ,leu, joli, lrous sur sa joue.
sa mémoire ! Il la uL,li oir I t.:Cu toujou rs dans
ehàtrau
drs Tuileries, et s'arnncèrcnt sur le
llcnx ll'ous d1~r111ants où Ir plaisir se jour.
11n monde aussi li•rmé pour en posséder les
haut dr l'l•sralit•r. quand. 1ers tinr1 heures et
(}ni furent fails pnr la maiu de l'.\mour.
lra&lt;litions 1•t rn saroir Il' langagt•. Pnisqur dr~
d,·mi(•. lt•~ &lt;·at'l'OSS&lt;' s1• rangèrt•nt au grand
l,'rnfon1 aili• sous 1111 rideau de gaze
g-rntil,ho111111c, comme Gontaul t•I fürnis parLa ,il dormir c ( la pril pour P,r,·hé....
p1•rro11. La n:union fut érnourantc; le Hoi
lPnl de naissance rc langagr, lrur r,ilt• est
f.,, sont cnrort• lrs ombrag1•s du pari' r111hras$a la fü•inc: le Ilauphin 1•111brassa tout
précisénwnt dc J'apprr•ndrr il la farnrilt•. lnt1·1~1.ioles q11i i11spir1•nl au porte son ;11Jé)!oric Il' mnn&lt;l&lt;'. y compris sa gouvcrna11tc el l'érèqur
l&lt;•llig-,•ntc it la façon dr Paris, cl doufr i1 lll&lt;'rd1• )lirrpoix. Lr Boi &lt;'ausa dans la galr rir.
n·illr de la facililt: qu'ont les fi&gt;mmr~ tir se 'Ill' n :11fo11t &lt;le Cythère. rei·r n11 au jour pour dt•hout . près dl' trois quart~ &lt;lï)(•un•: JJUi~ il
proté;.:rr. non plu~ lïnfidrlilt\ mai, l:1 t·ontran~formrr suiranl les l&lt;'mps cl les lieux, Cil\'
fut sr déshabillt•r. t'L la Beine. ara11t j!ardl;
stant&lt;'. ri &lt;)11·011 aperroil
pr,Jfih• rapidement de te~ leçon~ délicates. li
q11&lt;'lqur Lemps i'hez elle le Dauphi,; et la Dan11 ·y a pa~ seulement pour clic. il frétjurnter
pliinc, re, inl dans la galerie cl tint publiqu&lt;'dans le bois solill\ire
Où ,a rè,cr la jeune Pompadour.
t·cux qui les lui donnent, la ,·auité &lt;le ponrnir
mr nt son cangnolr. Le lloi ne rPparut pas de
la soirér.
uommrr au Jloi des amis qui nr sentent ui 11•
Ces
l'i
itcs
choisies.
ces
causeries,
cette
lilgrimoin', ni la maltt\lc ; il y a surtout le profit.
Le lrndcmain malin, il fit en grande pompr
&lt;1u'cllc sent fort bien, d'). prcndl'(• in e11siblr- tfraturc &lt;le Loudoir charmaient Ir monotone sa ri site il ~otrc-Dame, et, l'après-dinée, reçut
111enl 1111 ,Hltre Lon rl d'y Mcrasscr sa roture. i~olcmcnt de la chàtclainc d'l~liole . Elle était le~ lëlicilations de la \'illc, suivies du comJ)li0&lt;·c11péc au si par le négociations d'un pro&lt;'ès
ment dr haren;.:èrcs. A la tombée de la nuit,
en éparation de Liens, qu'elle intentait à ~on
Bernis remplit anprè de madame de Pomon fut it l'llôtcl de \'ille, en de nombreux carmari, derant le Ch.\telet. et quïl y a\'ail peu
padour une sorte &lt;le « préceptorat ,i (le mot
rosses escortés des régiments de la Maison du
de chances qu 'elle perdit es parents, son
!foi. Cinq appartements dilférents étaient pré&lt;·sl &lt;le Brienne, qui eut plus lard les confifrère, !"oncle Tournehem, Je cousin Ferrand,
parés pour la FamiIIe royale, qui del'ait ètre
dences du prélat), el de ces premières r&lt;'lasecrétaire général du commerce, la jeune coutraitée par la Ville. Le feu d'artifice de la place
tions sort une Yérilable amitié. Cette amitit;
sine d'Estradcs, formaient sa société habituelle,
tient tant de place dans la rie cl&lt;' la faro rite,
de Grèl'e, que Leur Majestés Yirent dr la
oi1 ne para issait point la petite Alexandrine
rroisée du milieu, précéda une dcmi-bcurt' tl1•
l'l une plarr 1-i mal connue, qu ïl est indisrnrorc en nourrice. Les incidents étaient rares
mu iquc des Petits-Yiolons, oi1 fut. exécutt: 1111
lX'nsal,le d'rn bien marquer le caractère. L'abbé
il Étioles. Le 16 juin. le procureur Collin arridircrtis eruent sur le Retour du Roi, tcrmiu,:
de Ht•rnis n'est point si sévère qu'il ne se laissl'
1ail arant dans son sac l'arrèt en bonne formr,
aller au plai ir d'en cultil'er les charmes. riui 'or.donnait la séparation des épon et la par des couplets de circonstance et le rcfraiu :
lïve Louis! lïve son Fils! Le souper, da11~
~·appartenant encore à l'Égli c que par son
restitution de la dot. lin j our du moi suihabit, il est au monde par ses mœurs, cl c'est 1·ant, on était an salon &lt;l'assemblée, quand la grande salle, ne commença guère annt
la morale du monde qu'il pratique, celle de retentit une détonation Yiolcnle, suh·ie d'un dix heures. Le Roi cl la Reine étaient seuls au
bout d'une laLle de cinquante com•erts, ayant,
l'honnétc ll'lm mc, qui diffère un peu de la
mou\'cmcnl du sol qui jeta hors de ses gond
sur l'angle, à droite, M. le Dauphin, à gauche,
morale chrétienne, mais d'après les règles de
la porte de la pièce. Le magasin de poudre
)ladame la Dauphine. Les autres places étaient,
laqud lr il semble éq uitable d'apprécier sa
d'Es onnes renait de sauter, à une lieue de
cond11it,·. Sou exemple aide il fai re comprendn• distance; il y al'ait une trentaine de l'ictime,, selon l'usage; uniquement occupées par des
dames. On pré ente exactement cent plats. n"
lï11d11lgl'11I respctt des ujet;; de Louis \\'
rt Corbeil entier perdait ses ritres. )ladamc
bonnes symphonirs rendirent moins pesault•
p,,nr dt•, faiblesses, qui chez d'autrrs c·:111s1•de Pompadour en parlait plus lard il son frère
la longueur de celle cérémonie, qui dura plu~
r.1it•u1 ,1·andalt' . Ilien 11 'cmpèd11• qur j11,ticc
\'0rao-eant en Italie, i1 propos &lt;l'un tremhlc- de deux heures cl demie.
,11it rendue i, 1p1dqucs-uncs dl's 'lu,tlitt:s de la
111~11~ de terre près du \'é't11 t•. Çarait été pour
Le reste de la Cour était srrvi en d'autre~
la, orilc, mème par des ge11s Je I ic , c1'l11e:1sc
die le présage d'un important 1hénemenl
&lt;'t de ~incèrc piété. Pour le grand nombre des surrenu quelques jours après cl depuis long- salles de l'llùtcl de Yille. On sut que madame
de Pompadour al'ait commandé un fort beau
Français d'alors, les volontés et les caprices
temps allendu dans sa l'ic.
. . •.
souper dans une des chambres du haut, avant
du Roi sont l'hoses qui ne sr di entent ni ne
Le cou.rrier des Flandres apportait a Et10les
se jugent : " En France, t:Crit précisément le brerel de marquise. Par une galanterie auprès d'elle mesdames de assenage et iEstrades, son frère el M. de Tournehem. ~fais
llcrni~. le lloi &lt;'sl non ~eulemenl le maitre de
Loule rorale, Loui X\' l'arait fait partir dl'
drs
honneurs plus significatifs lui sont arcorLien, l'l de la rir. mais ,111ssi de l'esprit dr Gan,I. lt~ 11 juil Id. jour oi, la ri ll1· 1·,·11ait
~es sujet~. Qm•l po11rnir! &lt;·1 1111'il srrait :1 isé d'ètn• pri,p p:ir Il' 1·,1111l1• tir Lmrr11th1f. \'oltairl' ch. LP d11c de Gesnes, goul'crneur &lt;lr Paris,
l'i 31. d1· .\1;1rrillr. lieutr nant général dr police.
&lt;l'en lirer 1111 parti :1ra11laf!l'U\ ! &gt;1
&lt;la tait dl' la uwi,011 dt• 111ada111etlr l1uu1pado11 r
011 ne prul ouhlicr. 1•11 t·t• si(~dl· oi, ri'·µ11r ll'S qu.1lrai11s 'l''t" lui snggfrait cetl.1• coïnl'i- qui allaif•nt d11•1, l'llt•. lrs j ours précédents. la
la frrnm(', &lt;JU(' la galant rric lais,e partout le deul'l'. l'I q11·011 rn11drait an•(' dl' la 111w,iq11c llll'llrl' au rourant tb prvparatifs de la fète,
~out 1111m1i~ d:111,; la soin:r lui rr ndre leurs
~('('plrt' an, mai ns des gràl'es et &lt;le la beauté. de lla111ca11 pour les lrolll-cr ~upportahles :
del'oirs : on y a n, )l. dr fli rheliru cl )1. de

xr

�1f1STO'J{1.Jl _ _ : _ _ _ , ! _ _ ~ - - - - - - - - ' - - - -- -- - -- - &lt;Î
Bouillon ; et le Prévôt des marchands, M. _d? à l'appartement préparé pour elle, dans l'al- el la chambre de parade. La princesse de
Bernage, bien qu'il senit lui-~èmc le Ro, _a Liquc au-dessus des Grands Apparlcmenl~, cl,' Conl(parait la première,_ fend.1~ foule cl entre
table a trouvé le moyen de qmller deux fois dès le lendemain, le Roi y a soupé en lelc a dans le cabinet du Ro,, smne de sa dame
la gr;nde salle, afin d'aller donner à la fa,·o- tète: sans que le chaperonnagc de madame d"honneur cl de trois autres dames en grand
rite des nouvelles du souper royal.
d'Eslradcs ail paru néccssai1:c. La ~ mless~ a habi t élincelanles de diam:rnts; ce sont mcsLe Roi rentra aux Tuileries à deux heures été, d'ailleurs, présentée le JOUI' stuvant, f?r- dam;s de la Chau-)Iontauban, d'Eslradcs et
après minuit, ayant parcouru , scion _la tra- malité aisée à remplir pour une lemme b1c1~ de Pompadour. La princesse dit les _phr~s~s
dition, les rues illuminées de sa capitale. A née et qui n'intéresse que comme prélude a d'usao-c et la marquise fait les trois rcre0 '
rcnccs. Le Roi 11'esl
peine levé, il reçut
le remerciement de
pas sans quclr1uc
la Ville pour r honrrène, et l'embarras
neur qu'il lui arnit
~emb1egranddc l'aufait la mille ; l'aprèstre coté. Après une
diner, il entendit les
Côurle comersation,
harangues des Cours
les dames se retirent
souveraines el celle
pour se rend rc chez
de l'Académie. La
la Reine, puis chez
Heine et Mesdames
le Dauphin cl la Daueurent de la musique
phine.
,
dans la galerie ; la
La duchesse de
Famille royale se
Lu ynes a relardé son
promena au jardin ;
départ pour Damil y eut cavagnolc cl
pierre, afin d'ètrc
crrand couvert. Le
auprès de sa mailendemain, tout le
tresse en celle cirmonde partait pour
constancc pénible cl
Yersailles, et le roi
sinrru)ière. Lisons le
Stanislas arrivait de
récit de son mal'I,
Trianon pour olTrir à
qui nous montre les
son tour des félicitadames, curieuses cl
Lions à son gendre.
médisantes, rasscrnPendant les jourl.,lées dans la chamnées de fètes officielbre de la Reine : &lt;&lt; li
les, toujours prévues
n'y avait pas moin~
et un peu monotones,
de monde à la préles préoccupations de
sentation chez la Reila Cour se rapporne; cl tout Paris éla_it
taient à l'événement
fort occupé de sa\'01r
dont on parlait dece que la Reine dipuis longtemps, la
rait à madame de
présentation de maPompadour. On avait
dame de Pompaconclu qu'elle ne
dour. On la savait
pourrait lui parler
prochaine et qu'il y
que de son_habit, cc
serait donné un cerqui est un sujet de
tain éclat. La vieille
conversation fort orprincesse _de Conti
dinaire aux dames,
quand elles n·ont
crut devoir inlormcr
la Reine, aux Tuilerien à dire. La llciries, que le Iloi lui
ne, instruite que Paris arait déjà arrandemandait de pré.
.
senter celle dame,
gé sa com ersalion,
L A DAllE DU P.ILAIS DE LA REINE, gravure Je MOREAU LE J ErnE. - (Caoinet des Estampes.)
qu'elle ne connaissait
cru l , par celle raisonmème pas de m e.
là mème, devoir lui
Elle désirait, disailparler d'autre chose.
elle, que le Roi voulùt bien changer de senti- la ccrerno11ic plus piquante que l'on aLLend. Elle samit qu"elle connai~sail h&lt;:3u~oup '.11ament. Au fond, elle était moins fùchée de celle
La journée du mardi 14 satisfait la curio- dame de Saissac. La Remo lm dit qu elle
prélë rence qu'elle ne c?nsenlait à le parait1:e, sité générale. Dans l'après-diner, quelques avai t ,·u madame de Saissac à Paris et qu'elle
car elle était sùre de vou· promptement payees personnes ont rencontré la nouYelle rcnuc, arail été for t aise de faire connaissance avec
toutes ses delles, la cassellc royale ayant conduite chez la duchesse de Luynes, dame elle. Je ne · sais si madame de Pompadour
mainte façon de rémunérer les complaisances. d'honneur de la füine, par une madame de entendit ce qu'elle lui disait, car la Reine parle
Le 10 septembre, à l'heure mèmc où la la Chau-~Iontauban, née des Adrets, dont le àssez bas; mais elle profita de ce moment
~Iaison du Roi reconduisait à Versailles la mari est colonel d·un régiment du duc_ d'Or- pour assurer la Reine de son rcspe_ct el du
famille royale, harassée de fètes, 1c ~usiqucs léans. La présentation doit aroir lieu à six désir qu'elle arail de lui plaire. La Rcme parut
et de harangues, un carrosse des Ecuries ame- heures. Toute la Cour est là, malreillante et assez contente du discours de madame de Pomnait au Chàteau, sans allirer la moindre at- moqueuse, pour juger les débuts de celle padour, et le public, attentif j~squ' aux ,mointention, deux femmes qui l'habiteront dés?r- marquise improrisée, qu'on a entrevue ~ux dres circonstances de cet entretien, a pretendu
mais la comtesse d'Estrades et la marqmse fèles de l'hiver sous son nom de bourge01se. qu'il avait été fort lonp et qu'il ~vai~ été de
de r 'ompadom . Celle-ci est montée tout droit On se presse dans la Galerie, l'Œil-dc-fünul douze phrasC's. 1) On na rcmarrp1c rrn nn scnl

"-------------------::-------

LOUTS

XV

ET .MAD.JI.ME DE POJJfP.JlDOU'R_ -

incident : en ôtant son ganl, pour prendre et accompli cl s'inclinent dPrant cellr loi loutrbaiser le bas de la robe de la Reine, la mar- puissantc qu'est la volonté du 11oi. li rst malaiquise, Jort émue, l'a Liré de force et a brisé sément supportable, il coup sùr, de roir une 1·0 son bracelet, qui est tombé sur le lapis.
turièreim-eslie d'un role qui a semblé, jusqueCelle journée difficile passée, les belles là, réscné à des fem mes de haute naissance, el
dédaignées peuvent se moquer à leur aise de que, par un étrange renversement de,s idées
l'intruse et débiter des horreurs sur sa famille: morales, quelques-uns considèrent comme un
0:1assurera tant qu'on le voudra q11 ·elle n'a des privilèges de leur caste. Mais la nouvelle
pas d'esprit, on jouera sur le nom de « la maitresse a désorm.ais son rang, son Litre, ses
d'lhiolcs &gt;&gt; en l'apprlant &lt;&lt; la rlcsliolr 1&gt;; les droits au milieu de l'ancienne noblesse.
1•nrieux en se1·ont pour lrurs plaisanteries : il
Par la pl'l:~entation qui ,"icnt d'an,il' lieu,
laudra que tous cl toutes acreplenl le l'ail loul c l réglé exactement d'une foçon conforme

aux usages de la société d'alors. Les courtisans, quels qu'ils soient, devront des égards
it une personne distinguée par leur maitre, r l
les plus sévères sur le chapitre des mœur~
a~ronl it respecter le mng d'une dame réguEèrcmcnt présentée it Leurs Majestés. ~farquisc authentique de par le Roi, fixée auprès
de lui par le logement accordé dans les ch.tleaux, détachée de ses origines par le hren•l
qui change son nom et modifie sa condition
lrgalc, la pC'tilr bourgeoise de Paris estclcren11c
dame de la Cour de France.

(A sufrre.)

La

PIERRE D E

;'-,;OU IAC.

•
marquise
de Cois/in

t)

t)

!

1

•

J)u temps r1uïl habitait fallique du bel !totel q1li fait a11gle sur la place de la Concorde et la rue Royale, en (ace du 1ni11i~tère tle
la Marine, Chaleaub,·iawl &lt;tvait pour p1·01n-iétaire et voisine la mai·quise de Cois/in. De onze ans plus j eune que la l'o111pado111·, 11wis
deslinee à lui survivre un peu plus d'un demi-siècle, puisqu'elle moui·ut en 1817, Marie-Anne de !,Jailly, veuve de Ceoryes-Reue de
Coislin, él&lt;Lil da111; sa soi.i:a11te-lrei::.iè111e annee quand Chateaubriand la connut. Aux i·elations de voisinage qui 1ù'tablire11t a/01·s entre
la gmnde dame el le gran d éc1'i'.·ai11, 1101_1s devons l'el!1_1ce/ant mecl~illon _que voici, ~~!qu'on I~ t1·ouve au lame fi des ,\lémoircs d"Outl'l'tomiJc, dans /"édition la plus i-ecenle qu. en onl pubhee A/JI!. Garnier (reres avec l mlrod11cl1011, les notes et les appendices de Bire.
llada111c de Coislin était une femme du de porcelai11c comme celle que possédait
Madame de Chù tcauroux cl ses dt'ux sccurs
plus grand air. Agée de près 1c qualrc-ringts madame de Pompadour. &lt;1Ah ! sire, m'écriai-je,
élaient cousines de madame dn Coisli11 :
ans, ses yeux riers cl dominateurs arnienl unr cc serait donc pour me cacher dessous ! »
!'Clic-ci n'aurait pas été d'humeur, ainsi que
expression d'Pspril et dïl'Onic. Madame de
Par un singulier hasard, j'ai rclrouré celle
Coislin n'avait aucunes lettres et s'en faisait loilellc chez la marquise de Coningham, it madame de Mailly, repentante el chrétie111w,
it répondre à un homme qui l'insultait, dans
"loirc · elle al'ait passé it tran•1·s le siècle roi"tairien' sans s'en douter : si clic en avait conçu Londres; elle l'arait reçue de Georges IV, cl l'église Saint-Roch, par un nom grossir r :
me la monlrail avec une amusante simplicité.
(( Mon ami, puis11ue \'O US me connaissez, priez
une idée quelconque, ' c"élail comme d"un
Madame. de Coislin habitait dans son hôtel
lt'mps de bourgeois diserts. Ce n'est pas _qu'ellL· une chambre s'ouvrant sous la colonnade qui Dieu pour moi. &gt;&gt;
Madame de Coislin, aqre de même que
parlàt jamais de sa naissance; elle é~a,_l trop correspond à la colonnade du Garde-Meuble.
.hcaucoup
de gens d'esprit, entassait son argent
supérieure pour lom!Jer dans un r1d1cule : Deux marines de Vernet, que Louis le Bienclic samit très bien mir les petites géns sa11s Aiiiie arait données à la noble dame, étaient dans des armoires. Elle vimi t toute rongée
déroger; mais enfin , elle était née du pœmier accrochées sur une vieille tapisserie de satin d'une rcrmine d"écus qui s'allachait à sa peau:
marquis de !&lt;rance. Si elle renait de Orogon rcrdàtre. Madame de Coislin restait couchée ses gens la soulageaient. Quand je la lrourais
de Nesle, Lué dans la Palestine en 1006 ; de jusqu·à deux heures après midi, dans un grand plongée dans d'inextricables chiffres, elle me
Raoul de Nesle, connétable el armé chevaliel' lit à rideaux également de soie rerte, assise rappelait l'avare lrermocrale, qui , dictant son
par Louis IX ; de Jean Il de Nesle, régent de cl soutenue par des oreillers; une espèce de testament, s'était institué son héritier. Elle
France pendant la dcrni?l'c croisade de saint coiffe de nuit mal allachéc sur sa tète laissait donnait cependant à diner par hasard ; mais
Louis, madame de Coislin arnuait que c'était passer ses chm·eux gris. Des girandoles de elle déblatérait contre le café, que personne
nnc bètise du sort dont on ne de,,ail pas la diamants montés il l';_i.ncicnnc façon descen- n'aimait, suirant elle, el dont on n'usait que
rend rc responsable; elle était nalu rellemeï1l daient sur les épaulettes de son manteau de pour allonger le repas.
Jladame de Chateaubriand fi t un \'Oyagc ir
de la cour, comme d'autres plus heureux sont li t semé de tabac, comme au Lemps des élé\'ichy
avec madame de Coislin et le marq11is
de la rue, comme on est cavale de race ou gantes de la Fronde. Autour d'elle, sur la
haridelle de fiacre : clic ne pouvait rien à cet couverture, gisaient éparpillées des a(fresses de Nesle; le marquis courait en avant et faisait
accident, el force lui était de supporter le mal de lcllres, détachées des lettres mèmes, cl préparer d·excellents dinérs. l\fadame de Coisli n
,·enait à la suite, et ne demandait qu· une
dont il a\'ait plu au ciel de l'affliger.
sur lesquelles adresses madame de Coislin
demi-lirrc
de cerises. Au dépar t, on lui pré~Iadame de Coislin arait-eUe eu des liaisons écrirnit en tous sens ses pensées : elle n'acheavec Louis XV? Elle ne me l'a jamais avoué : tai t point de papier, c'était la poste qu i le lui sentait d'énormes mémoires ..\lors c'élaiL 1111
, elle convenait pourtant qu'elle arai l été fort loumissait. De temps en Lemps, une petite lrain affreux. Elle ne \'Oulait entendre qu'aux
aimée, mais elle prétendait a mir traité le royal chienne appelée Lili mcllait le nez hors de ses cerises; l'hôte \1i soutenait que, soit que l'on
amant avec la dernière rigueur. &lt;1 Je l'ai rn à draps, venait m'aboyer pendant cinq ou six mangeàt, ou que l'on ne mangeàl pas, l'usage,
mes pieds, me disait-elle, il a\'ait des yeux minutes et rentrait en grognant dans le chenil dans une auberge, était de payer le diner .
Madame de Coislin s'était fait un illumicharmants et son langage était séducteur. li de sa maitresse. Ainsi le temps arait arrangé
nisme à sa guise. Crédule ou incrédule, le
me proposa un jour de me donner une toilelle les jeunes amours de Louis XV.
manque de foi la portait à se moquer des

�~ - 111STORJ.Jl ------------------------------------------~
croyances dont la superstition lui faisait peur.
Elle avait rencontré madame de Krüdener; la
myi.léricuse Française n'était illuminée que
sous bénéfice d'inYentaire ; elle ne plut pas à
la fervente Russe, laquelle ne lui agréa pas
non plus. Madame de Krüdener &lt;lil passionnément à madame dr Coislin : « )la&lt;lamc, quel
csl YOtrc confl'sseur intérirur'! - ~ladame.
répliqua madame de Coislin, je ne connai~
poinl mon confesseur intérieur ; je sais seulement que mon confes cur csl dans l'intérirur
de son conf'es~ionl'lal. ,, Sur cc, les deux dames
uc se Yircnl plus.
Madame de Coislin se , anlail d'arnir introduit une nouYeaulé à la cour, la mode des
C'hignons flollants, malgré la reine Marie
Leczinska, fort pieuse, qui s'opposait à celle
dangereuse innorntion. Elle oulenail q11·autrefoi une personne comme il faut ne se st•rait
jamais al'isée de payer son médecin. Sc récriant
contre l'abondance du linge de femme : « Cela
sent la parl'enut•, di~ait-clle; nous autres.
ft•tlllncs de la cour, nous n'avion que deux
l'hemiscs; on les renoul'clail quand cllcsélaicnl
usées; nous étions ,·ètues de robe de oie, cl
nous n'a,ion pa l'air de gri elles comme ces
demoiselles de mainlrnanl. &gt;l
)Jadame Suard, qui demeurait rue Royall'.
al'ail un coq dont le chant, traYer,anl lïntéricurdeHours, importunait madamcdcCoislin.
l-;1l(' 1:,ri1i1 i1 111a~a1111• Suard : 11 )ladam1•, faill'~

couper Ir cou à YOlrc coq. 1&gt; )ladame Suard
renvop le messager al'eC ce billet: « ~ladamc.
j'ai l'honneu r de l'Ous répondre que je ne ferai
pas couper le cou à mon coq. » La correspondance en demeu ra là. Madame de Coislin dit
à madame de Cbaleaubl'iand : « Ah! mon
cœur ! dans quel Lemps nous Yil'ons ! C'rsl
pourtant ccllr fille de Panckoukc, la femme
de cc m~mbrc de 1'1cadémie, rnus sal'cz? &gt;&gt;
M. llennin, ancien commis des affaires
t:lrangères, el ennuyeux comme un protocole,
barbouillait de gro · romans. li lisait un jour
à madame de Coislin une de cription : une
amante en larmes cl abandonnée pècbail mélancoliquement un saumon. ~ladamedcCoi lin,
qui s'impatientait el n"aimait pas le saumon.
interrompit l'auteur, cl lui dil de ccl air sérieux qui la rendait si comique : &lt;! )lonsieur
llcnnin , ne pourriez-vous faire prendre un
autre poisson à celle dame? 1&gt;
Lrs histoire que faisait madame de Coislin
ne pourairnt se retenir, car il n'y al'ail rien
dedans : Loul était dans la pantomime, l'accent
cl l'air de la conteuse : jamais clic ne riait. li
y arail w1 dialogue entre monsieur el madame
Jacqucminot, dont la perfection passait loul.
Lorsque, dans la conl'crsalion entre les deux
époux, madame Jacr1ueminol répliquait :
,( )lai , monsieur Jacqt1eminol ! &gt;l cc nom
était prono11L·é d'un tel Lon qu'un fou rire rnus
~aisis~ait. !ll,lii;fr de lt· lai~~l' I' pasM'I', 111ada11w

dr Coislin allcndail gra,·cmenl, en prenant du
tahac.
Lisant dans un journal la morl de plusieurs
rois, die &lt;ila ses lunclles cl dil en se mouchant : &lt;! li y a une épizootie sur les bêtes à
couronne. 1&gt;
.\u moment où elle élail prèle à passer, on
soutenait au bord de son lit qu'on 11e succomhail que parce qu'on se laissait allrr; que si
l'on élail bien allenlif cl qu'on ne pe1·diljamais
dJ rnc l'ennemi, on ne mourrait point : « Je
lt' crois, dit-elle: mais j'ai peur d'arnir une
distraction. » Elle expira.
Je descendis le lendemain chez clic; je
lrourni monsieur cl madame d"Araray, sa sœur
&lt;'l son beau-frère, assis deranl la cheminée,
une petite table entre eux, cl comptant les
louis d"un sac quïls aYaienl Liré d"une boiserie
creuse.
La pau\'l'e morte était là dans son lit.
lrs rideaux à demi fermés : C'llc n'entendait
plus Ir bruit de l'or qui au rait dù la rt:l'eilkr,
cl que comptaient des mains fraternelles.
Dans les prnsécs écri tes par la délunle suidi marge · dïmprimés el Mir des adresses de
lettres, il y en arnil d'cltrèmemcnl belles.
)lada111e de· Coislin m'a montré ce &lt;1ui restait
de la cour de Louis X\' sou Bonaparte cl apri·s
Louis X\'I , comme madame d'lloudclolm'a,ail
l'ail rni r cc qui trainait em·orc, au m:• ,it&gt;dt',
d1• la rnr:t::1: pliilo,oplii11ur.
Cl 1.\TE.\ Ul31l l.\'.\' D.

,

.

Une en1gme historique
On fut étonné à Foulaineblcau celle annér
16971 qu'it peine la princesse ,fille du duc
de al'oie cl futu re duchesse de llourgogneJ )'
l'ut arri, rt•, c1u(' madame de )(ainlc·non la fil
aller i1 un petit cou,enl horgnr d(' )lorcl. oil
k lieu 11e pou,·ait l'a11111~rr, ni a11cu11r &lt;le~
religic11sr~, dont il n'r en a,ail pas 1111L' de
1·01111uc. Elle i· retourna plu~it•ur foi~ penda11l
le \'Oyagr, l'l cda rél'cilla la cu rio~ité cl les
l,mits. ,\ladamc de )lainlcnon Yallait soul'enl
de Fo11tainc1Jlcau, cl 11 la fi(1 011 s'y était
accoutumé.
Dan~ rc comcnl était profcsst• une ~l0n·,~1·, i111·0111111t• i1 loul le nw11d1• l'l 1111·011
11e 111011lrail i1 pl'rso1111c. Boult•mps. premier ,·alel de chambre cl goul'crncur de \"l'rsailk·s, par qui le1; choses cfn sccrl't domrstique du lloi pa~saicnl de tout temps, l'y

aYail mise lou:e jeune, a, a;t pa~é une dol qui
ne se disait poin t, cl de plus conlinua1Luue
~ro se pension tous les ans. li prenait c-..:al'lt•mcnt soin qu'cllr eùl son n(-cci,;sairc cl tout
ec qui peul p:mcr pour a1Jomla11&lt;·1• i1 une r1·li1,!icu~t•. cl 'Ill&lt;' tuul ce lfll 't•:ll' pou l'ail Msirt•r
de lontc espi·c:e de douceurs lui l',it fourni.
La f't·lll' n·inc ,· alla il sou1·1•11l dt• Fon Laiu rhlcau. l'i pre11ail grand soin du 1Jie11-èlrc du
courent, cl madame de )fainlcnon aprè clic.
\ï l'une ni l'autre ne prenaient pa- un soin
direct de celle )loressc qui pùl se remat·qucr,
mais clics n'y étaient pas moi11s allcnlil'cs.
Elle· ne la 1o~_ai1•nl pas toute les fois qu 'clics
y allai1•nl. mais ~OUl'e11l pourlanl. l'l a11•&lt;· 11111•
grande altenlion à sa santé, à sa co11dui le, et
à celle de la supérieure à son ég-ard. )Ion l'igncur y a été quelquefois, cl le princes ses

enfants 1111c ou dcu~ Jiù, cl tou~011l dl'mamlé
cl rn la Jlore se al'CC bon11:. Elle était lit al'cc
plu~ de c:onsidéra l:on que la personne la plus
connue cl la plus distingm:c, cl se prérnlail
for t dl's ,oins qu'on prenait 11'1•lle et du m~~ti·rc qu'on t•n faisait: l'i 11uoiq 11'dle 1v1·1il
r,:g11lii•n•n1t•11t. on s'apcrrerni l liiPn que la
,ot·alion a"ail vlt: aidl:C. li lui échJppa une
fois. c11kndanl 11011scigneur cl.Jas cr dan la
l'orèt, de dire négligemment : 11 C'est mon
frère qui chasse.» On prétendait qu·ctlc était
fille du Roi el de la Heine, que sa couleur
l'arnil fait cacher cl disparai tre, rl publit•r
que la Rci1w a\'ail fait une faus c couche; l'l
1:caucoup d1• gens dt• la Cour rn t:La;cnl persuadés.
Quoi 'Ill ïl c11 soit, la chose csl demeurée
une énigml·.
S.\t,:,.;T-SI.\10~.

La

vie amoureuse

de Franço~. Barbazanges
VI (suite).

pas métier d'artisanes, el sorton d"aus~i
bon.ne bour~coisic que ce fils de con ciller!
.1~1lc parlait encore que l'on entendit s'ou'",r1r 1~ fenêtre de la maison Ilarbazangcs.
t_ranço1s parut, appuyé au chambranle de
pierre. Les grosses moulures cl les quadruple!colonnctlcs soutenant un fronton en cintrP
surbaissé qui dessinait une accolade l'entouraient d'un cadre de granit tout ~isclé de
ll~urons, de feuillages el d'animaux. Derrièrr
lt11, on apcrcernil le Yolet intérieur i1 demi
rabal~u, le pan du rideau en crépon 1erdàtrc.
li avait la tèl~ incli_née cl le corps penché à
gauche. De Ires petites tresses de soie el d'or
g~lonnaicnl son habit de drap noir, son ample
gilet, le re,·ers de ses manches. Le Ycnl faibl(•
agitait mollement les plis de sa cravate de dcn!dlc- un~ crarnlc qu'on avait pa) ée dix Iirrrs
a ~nademo1selle Conlraslin. - li ne portail
point la perruque, mais es propres chel'cux.
lo~gs, bouclés de mille boucles naturelles el
qu_1, foncés dans l'ombre jusqu'au brun pre11a1cnl au soleil l'ardente couleur el les ;cllets
de la chàtaignc_ mùrc. Ces chc,·eux, plus
souples, plus br1llanls que la soie en échc,~~u, si doux au regard qu·on était tenté
d l'prourer leur douceur par dl's carrsscs.

Jérobaienl à demi un risage pàlc cl délicat.
Le bislre léger des paupières avirnil l'éclat
~es )'eux! pareils, par leur bleu l'if el profond,
a _.1a genllanc sau~·agc; la bouche était pure t'l
11 •~Le, le nez dr?1l, le front san pli. liais rc
qn on remarquait poul-ètre de plus admirable
rn celle rare beauté, c'était un certain air de
calme, de nobles c, d'ennui ouYcrain, comnw
les peintres le \'Oudraicnl donner à l'.\mou r
mélancoliqur.
Du li~u ~ü }I_ e tenait, François pourail
aperccrn1r 1111ter1cur de la boutique: - l'horlo~e au fond, l'armoirr, le christ al'cc son
huis, le cartons pleins de manchellcs corn~L!cs cl fichus brodés, la grande tabic au
nuhru cl le demoi elles dentellières.
.l::ll~s ~laient l~uit, cc jour-lit, huit filles de
~l·1zc a , rng~-tro1s an , )!argot étant la plus
J&lt;•~nc cl Jul1c_nnc la plu. àgéc: huit jolie~
nea_lurcs en simples robes de griscll1' unie N
tablier ~e Lalfota~, bien serrée~ en leur «corps»
de balcrnc, la t~11lc droite cl menue, la gorgp
haute, le col dccoul'crl. Des ruba11s releraicnl
lt•ur fri ures blondes ou brunes, i1 la mode
tle !&gt;aris, car les l'icillcs personnes cl le dames
t•ntetéc dan~ leur prol'inciale routine étaient
presque seub, maintenant, à lai cr pendre

La croi~ée de la boutique était large ourcrh'.
Les demoiselles trarnillaienl autour de la table.
~fargol Chabrillat, assise su r la murcltr, h
1
a111be~ pendant au dehors cl la jupe troussé(•.
arrosait les pots de basilic autour d'elle si
négligem~en_l 911? Loule l'eau se répand~il.
Le _Lemps ela1l Joli. Un soleil raporeux dorait
les1fs sombn's du Puy-Saint-Clai r. Drs enfants,
ur_la rampe de fos és, perchaicnlcommcdes
morneaux .... l!n porc vautré, noir cl rosr.
~rog~ail aux mouches ... Au loin, le colrau d1,
1 E _pma , brun de rigne el rcrl de prairie~,
aY~1~ des places argentées &lt;Jui étaient drs
)lOll'ler en llcur.
.- Bon rnyage ! cria )!argot. ï , ous ,11Jcz
l'01r ,·o• amour à 'aint-Hilairc d'Obazinr,
pr~11cz gard~, qu'il y a lorcc loups dans les
h?1s des c1111ro11s, cl que les plus grasses hrrl,1~ ,ont les premières croquées.
• r d'1I 1)·1errc. Brel,1. grasse ou mai- \'01re.
gre cùah!·eue, pour le loup affamé, c'est tout
un .... El rous, mademoiselle l'insolente
pr~ne~ gard~ qu'il y a des loup ailleurs qu'au:
!,ois d Obazmc .... J'en ai \'li un, l'aulrcmatin.
''. ~ullc même, près de la tour de Maïssc. li
clatl fort saurngc, encore qu'il march,H sur
deux palle cl fùl !rare Li en barricotier
.. Il _avait prc que crié ces derniers m~Ls en
s cl~igna~l. La Chabrcllc ne fil qu'en rire.
. oudam, elle aperçut François Barbazan1rcs
r!u 1 rèrnil derrière la fenêtre clo c, au premier
ctagc de sa maison ... . Une rou1rcur de flamme
courut de s~s chcr:ux à s?n co~1. ... Elle jeta
rudement I arro o1r el lira sa jupe sur ses
rhc"illcs.
- Eb ! mcsdcmoisellc , dit-clic, il me
''.' 111 hlc_ que nou donnons la comédie au brau
J•rançoi_s .... li e _1 d"hu_mcur moins gaie 'lue
s_on anu cl ne daignerait pas badiner a,·cc de~
li~l~ .. · · Pourquoi regarde-l-il ainsi de notre
cote'?
)lademoisclle Julienne Sage, qui était la
doyenne, déclara :
, - C'est Yrai qu'il nous rr11arde
! Yoilà une
0
l'lranae
•
. o ,a1·c11lure.... Tenons-nous coites
el ne
taisons semblant de rien .... Cc serait un honneur pour l'atelier si l'une dr nous foisail son
galant_du beau François cl le menait doucement JUS&lt;JU
·
•.au mai.·•age .... JI est r1cl1c
.
mai
srs _parrnt, l'aiment à l'cxC'ès, cl c~nlrn- L.1 croisée ,fc l.1 to111i.J11e t!l.lil 1.irgc 0111·erle. /,es .kmoisellc 1. , 'Il •,
.
1 111 1110 111
lt'ra1p11t
to11i,,11r·
. . E· Lnous, pour
.1ssist sur l.1 11111rtlle, les j.1ml:es /'CIi f.rnl 111 tl!l,ors ,11/,.,;p.1; 1'.o · "
"
•~e /.i l,iNe• .lfargot ChJl:-rillat
, •
,.
M'~ I·,111 1a1s1(•,.
111 les tots Je b:isllic.,..:... JJo 11
5
voyaze ! cria-1-elle. Si vous aile= voi~ ,.0; a,;1011 ,.s i Sîilll·III; !'_sse~, Jl'l'? ·
111éd1ocrc r1ut• soit notre bien, uou, m• lai~Oll!111 1
/outs .f:ins les bois des t11viro11s et que /es "lus ur;sse~ tre•·s· e ' ,otJ=me, _trene= garJe q11ïly a force
•

""89 ...

,

• •

, .,

s0111 es f're1111eres Cl'Oquees .... • (Page &amp;)

��111STO'R._1A

----------------------------------------.#

d'une étrange haine le palron et protecteur
de Tulle.... &lt;! Est-il bien possible, pensait-elle,
qu'aucun sainl du paradis se soit jamais soucié des Chabrillal? Quel mal saint Clair nous
a-t-il fait dont mon papa le croie punit· par

E11jupon cou ri, en chemise/le, !llarfol se t,na el se p,,r.
/11ma avec 1111 débris de savon a la. rose. U11 petit
miroir reflt!/ait des fragments de sa perso1111e.
(Page 92.)

des blas1ihèmcs? )J Elle ignorai l les raisons de
cette sacrilège rancune et l'influence qu'arait
eue la fêle de saint Clair sur sa propre destinée. Ces raisons, cette influence, M. le curé
de Saint-Pierre el M. Habanide, trésorier du
roi, étaient presque seuls à les connaitre.
Car c'était par une nuit de la Saint-Clair,
après la procession el la foire, c'étail par un
doux minuit du 1er juin, que Jacquou Chabrillat, naguère, avait mené hors des remparls
certaine cuisinière de M. Rabanide. Celle
Marioun, encore sage it ,·ingt ans passés, arnil
le ,·isage rond, les yeux plus vifs que des chandelles, uncgrandebouchequi riail toujours, cl
quelques écus dans un bas de laine. Son
maitre la rnulail marier à un braye garçon.
Mais Jacquou Chabrillal, fainéant, ivrogne,
déjà sur l'âge, vraie figure de Maugrabin,
possédait la plus flatteuse langue el la plus
hardie. Ne sach;rnl a ni b, il parlait de l'amour
el de ses plaisirs comme M. Mascaro!1 du paradis, d'une si Jorle el touchante laçon qu'il
cnlernit l',imc. Le couple s'allarda dans un
Yignoble, sur les pentes du Riou-Bel. La
lune élail ronde cl rouge entre les ceps; la
lleur du pampre cniHail l'ombre amoureuse ...
JaCiJllOU parl~il, ~forioun soupira. - rl de
leur lurtil' baiser naquit Margot la ChaIJ1·clle.

On-peut dire que le malheur de celle fille
précéda sa naissancemème. La Marioun, honteuse de sa lai lie élargie et de son devantau 1
trop court, se mit aux mains d'une femme du
Pré-Gautier qui lui fit boire force tisanes.
Mais le Chabrillat, qui craignait le travail
honnête, était si bon ouvrier d'amour qu'aucunes boissons ou manœmres ne purent
détruire l'oul'ragc qu'il avait fait. Marioun
en pleurs déclara sa grossesse au greffe du
Lribun,al. Alors interl'inl le sage curé de
Saint-Pierre. li avait diné sourentes fois
chez M. Rabanide el goûté la merveilleuse
cuisine de Mariouu. Le souvenir de ces voluptés innocentes cl le sentiment du deYOir pasloral lui donnèrent un extrême
désir de sauver la pauvre créature. li fit
quérir Jacquou, et, d'accord avec les Rabanide, il lui promit quarante écus pour le
jour du mariage s'il voulait rendre l'honneur à Marioun. Cette promesse allendril le
mécréant, ému déjà par le vin de Laguenne.
On fil la noce, el les nouveaux époux s'établirent dans un galetas des Quatre-Vingts.
L'enfant naquit en ce beau séjour, sur
un lit rompu, aux lueurs d'un chalelh de
Ier. Le ronflement de l'ivrogne, le sabbat
des matous sur les cornades du toit, l'aigre musique des girouettes couvrirent son
premier cri. Cette même sorcière du PréGautier, qui ne l'avait pu détruire, le reçut
dans son tablier sale. Jamais on ne Yil si
triste petit corps .... Trois jours après la
fièrre mena Marioun en terre. Le veut
pleura des larmes de vin chez tous les
cabaretiers, puis il se rappela le proverbe :
L'home qu'a sa femm~ mol'ta
A cent escug à la porta.

La liberté reconquise valait bien cenl écus.
Jacquou mil sa petite fille chez Lionardote
Chadebcch, la barricotiè1·c, qui gardait une
chèrre dans son hangar. Puis il reprit sa belle
Yic de gueux, faisant çà el là des corvées de
manœune et buYanL les sous de son salaire
avec les cavaliers de la garnison.
Margot vécut,-la crasse et l'ordure n'ayant
jamais tué personne en Limousip. - Elle grandit dans la cour puante, entre les murs lépreux,
au bruit des m~rteaux sur les futailles, tout
imprégnée d'odeur caprine, sèche, ardente el
vive comme un chevreau noir. Lionardote l'élera
parmi ses cinq garçons, les plus malfaisants
du monde, toute la marmaille mangeant au
même plat cl couchant dans le même lit. l&lt;;n
celte intime compagnie des petits barricotiers,
Margot apprit bien vite Lous les secrets de la
nature. Elle fit le mal, pauvre fille, avant de
connaitre l'existence du mal, el cessa d'être
pure sans cesser d'être innocente.
Cependant le cmé de Saint-Pierre n'arnil pas
oublié la malheureuse )[arioun. JI s'émut de
mir l'enfant quasi abandonnée par Jacqoou
Chabrillat, errant dans les ruelles al'ec les
(( drolcs » du harricolicr, mal lavée, mal mouchée, les pieds nus, le cotillon troué, le bonnet
de travers sur l'effroyable · broussaille &lt;le la
1. Tahli~r.

cherclurc. Par ses soins, la petite fille fut
confiée aux Dames Ursulines, qui lui enseignèrent la lecture, la coulure, un peu d'écriture, des cantiques, quelques fables cl le catéchisme. Margot apprit tout ce qu'on ,·oulut,
hormis la pudeur dont elle n'eut jamais que
l'apparence, car, avec une habileté merveilleuse
à tous les ouvrages, un parler charmant, un
esprit singulier, elle avait l'âme aussi peu
chrétienne qu'une faunesse des bois.
La première communion fai.Le, les Ursulines
l'cnYoyèrent chez mademoiselle Conlrastin pour
y broder le point de Tulle. Mais les exemples
de M. Chabrillat, la passion de Galapian le
barricolier, la première effervescence de j eunesse, anéantirent bientôt les germes de vertu
que la grâce sacramentelle avait pu laisser au
cœur de l'enfant. Elle perdit tout retenue, elle perdit même son nom : cl Marguerite
devint )Iargot, puis, tout crùment, la « Chabrette », comme l'animal de caprice et de
luxure dont elle avait sucé le lait.

IX
Ce jour-là, par bonheur·, le galetas était ùd&lt;'.
Margot tira le verrou sur elle el qui lla ses
Yieux Yèlemenls. En jupon court, en chemisette, elle se lava et se parfuma avec un débris
de savon à la rose, hommage de l'amoureux
barricotier. Un petit miroir reflétait des fragments desa personne: des cheveuxbohémiens,
crépus et doux, des yeux bruns striés d'or, sous
des cils plus sombres ... la ligne un peu camuse
&lt;lu nez, le sourire sensuel, l'épaule maigrelette,
les seins dorés comme des citrons .... Maintenant la Chabrette était une fille très co~v(l1,lablc,
en robe de futaine grenat, fichu d'indienne
ramagé, et petite cornette bien propre. Elle
semblait presque une demoiselle suivante de
bonne maison.
Elle plaça le miroir à mi-hauteur du mur,
s'éloigna et se plia en révérences, comme répétant le menuet. Avec un sourire de cérémonie,
elle figurait son entrée dans le salon de madame Barbazanges el cherchait en son âme un
compliment respectueux. Mais elle n'ap,erceYail
dans la glace que des parties de son tablier cl
de son jupon. Dépitée, elle sortit, donna un
tour de clef à la porte, el descendit l'escalier
en sautant. Sa joie légère la portait comme
une aile ....
- Holà! ... que me voulez-vous? ...
Surla dernière marche, q µelqu' un se dressa,
tel un diable hors d'une trappe, barrant le
passage de ses bras étendus. La Chabrcltc
tomba en plein sur l'estomac de cc personnage.
- 'l'oi, imbécile! reprit-elle en reconnaissant le barricotier. Que fais-tu-là 7 Il est de
trop bonne heure pom: être saoul. .. Au large! .. .
Au large!. .. La Contrastin· m'attend ... Je suis
pressée ....
- La Cunlraslin !... C'est pour broder le
réseau chez la Contras lin que lu as mis la robe
des dimanches et de l'odeur su r ta peau? .. . Je
t'ai me descendre les Quatrc-\ingts, tout i1
l'heure, comme si tu aYais eu le feu it tes cotillons. Ça n'est point naturel. ... Ça ne me convient point. Remoule, &lt;:l plus vite que ça! ...

'--------------------

Ll

VlE A.MOU'R_EUSE DE r'R_ANÇ01S B.1rJrBAZANGES

- fü s'il ne me plait point, à moi, de dcnlcllcs à·raccom111oder cl à blanchir ... C'était
drc sa l'O ix cl mèmc l'apercevoir toulà l'heure,
remonter! Ya-t'en, rilaine face! Ya-t'en rous- l'affaire d'un instant, d'une petite heure....
q~and le ~eau monde s'en irait. .. Cette pensée
1
seau, va-t'en, bobaou ! ... Tu me veux ~altrai- Et, puisqu'elle avait celte chance d'être libre
lut donnait de la peur et du plaisir, une
ter, maintenant L.. Tu me casses les poi- pl~1s_ tôt que de coutume, ne pourrait-elle
angoisse délicieuse qu'elle ne comprenait point,
gnets L.. Au secours, bonnes gens !... On me reJomdre son cher Galapian au bord de la
car, n'ayant ~amais lu de roman, ni fréquenté
tue!... Cn me Yioie!... Accourez!... A Corrèze, près de la Porte-de-Fer?
les compagmcs, la pamrc fille ne raffinait pas
l'aide !... A la garde!... Au feu !. ..
Ces parol~s,, un souris fort éloquent, un sur le tendre et croyait &lt;flic tout l'amour tirnt
Les cris suraigus de la Chabretle intimi- regard d: cote, entre _les paupières brunes, entre deux draps.
dèrent le Galapian : il lâcha prise. Déjà Mar- enfiammerent le Galapian de tous les feux de
L'amour!. .. Ellen'yrnyait qu'un jeu simple
got était dehors.
l'amour. Il rêva d'un petit cabaret de l'Alvero-e rt agréable, auquel on associe rnlontiers les
Les grands auvents de tuile creuse, décou- où quelquefois il avait fait la débauche av~c ~alapians, mais non point des créatures supépant un morceau de ciel d'un bleu cru lais- ses a_mis ~t sa_ maitresse. Il rêva poisson de ncm es et quasi sacrées comme M. François
saient filtrer un rayon oblique sur les f;çades Correze, vm_ d Allassac, baisers gourmands, Ilarbazanges .... Approcher ce jeune homme
armoriées, sur les fenêtres à croisillons, sur chansons ga1llardes, et belle nui Lblanche dans respirer l'air qu'il respirait, effleurer pa;.
les balcons couverts où pendaient des lino-es la soupente qu'il occupait au-dessus du hanO'ar
mégarde son vêtement, Margot, dans ses
éclatants et des loques mullicolores. Quelq~es paternel. Alors, tout miel et tout sucre," il yœux les plus insensés, ne souhaitait pas autre
rieilles, attirées par le bruit, itwectivèrcnt s'excusa de sa brutalité, baisa la bouche dè chose.
rontre les amants.
~Iargot, et s'en fut joyeux, vers la ri\'ièrc, oi1,
Cependant, derrière la porte grise, le
Le garçon dit, tout honteux:
Jusqu'à la nuit close, il devail SC morfondre murmure des conrersations s'apaisait. Un
- Es-lu soue, de brailler comme ça, Cha- d'impatience el cracher dans l'eau pour faire
homme parlait maintenant, seul, à voix ronbr~lle ! Je ne le faisais point de mal.. .. Et des ronds.
llant~ et gémissante, qui parfois s'élançait en
puts ... quand même .... Si tu Yas avec d'ausoupirs. Ce personnage tenait des discours
1res ... des messieurs ... j'ai+y point le droit
X
singuli~rs:
mèlés de prose et de l'ers, qu'il
d'être jaloux?
~embla1t
lire
en un livre et non point imaginrr
- Jaloux!
Votre servante, madame Marccline .... Je de son cbet. Les noms de« Délie)) el d' cc Alci~fargot regarda le Galapian.
riens de la part de mademoiselle Contrastin
mède &gt;&gt; rcrenairnl san cesse en ces discours,
Roux comme un écureuil, le front bas, les et je voudrais voir madame Ilar'
sour~ils_g'.os, les yeux un peu égarés, il n'était bazangcs.
pas JOh, Joli, mais il pouvait être terrible.
L'ancienne berceuse de FranM. Duhamel, le sculpteur, J"avait fait venir en çois écarquilla les yeux.
son atelier, pour y représenter au vif saint
- C'est toi, drôlesse! ... Que
Jean-Baptiste ; et dans les salcm, devant les te voilà propre aujourd'hui !
dames de Tulle, l'artiste ne se pouvait tenir Je ne te reconnaissais point. ...
de vant~r les proportions admirables d1~ gueux. Entre !.. . Monte l'escalier, douCar J~rome Chadebech, laid de visage, avait cement... plus doucement ....
les Jambes longues, les reins étroits les Madame a de la compagnie cl
épaules larges, la poitrine musculeuse ' d'un toute la maison fait silence quand
blanc laiteux sous le hàlc du cou.
'
mons!eur l'abbé de T,agarde N
~esfe~m~s, artisanes cl petites bourgeoises. monsieur Peschadour sonl au
arn1enl aime cc brutal, disait-on. JI vivait salon .... Ils parlent si liicn, ers
d:e!lcs et de leu'. fo~ie, les méprisant tou tes, messieurs! On dirait qu ïls prè•n a11nant
• que, lu1-meme &lt;'l MarO'ol
e, . "'acrtie'
nl 0 1•c ,
chenl. Là ... là .. . boute-Loi dans
11s avaient lelé la même rhè1•re; ils avaient le couloir, sur l'escabeau. ,I&lt;' le
couch~ sur la.même paillasse et ronlé par tous conduirai chez madame quand ln
les com~ d~ 1Enclos. Et, dans crltc passion heau monde sera parti.
du barricol1er pour la dentellière, il r avait
)fargot resta seule sur le palil'r
c~mme une habitude d'enfance, une fra Lernilé du premier étage, qui se prolonb1zar~e'. un_ lien plus strict que le plaisir.
geait à droite el à gauche en un
. 111 _aimait, cl son amour n'allait pas sa ns couloir mi-obscur. Un jour terne
plousie. La Cbabrette demeurait indifférente éclairait les marches de pierre raux triomphes du Galapian, et le Galapian moussée~, la grosse rampe de
souffrait parfois que la Chahretle eùt des chêne luisant, la porte du salon
?onlés pour tel ou tel gueux comme lui. Mais peinte en gris pàlc. Plus loin,
11 ne pouvait se représenter Marcrot dans les dans la pénombre, des lignes de
bras d'un &lt;( monsieur ». La oenf bouro-eoise lumière, au ras du carreau, dc:'
"
ct gent1'Ilatre,
qm· porte perruque,
épée," den- cclaicnt d'autres portes inrisitelles, bas de soie et lin°e fin. excitait ses liles. Drs roix s'élernirnt, dr~
li.i_reurs é_tranges, &lt;fti'il n~anife~tait par des rirrs, l'accord indi~tincl d'nn
cris, des JLll'Cments, des coups de poin" su r 111th. [ne horloge Lattait, arrc
les meubles, et des menaces de tout mass~ctw. des pulsations lentes, lonrdc~,
quelle fem?1e se ferait scrupule de mentir r~·Lhmiqucs comme le cœur • coure-,
- Au secours, bonnes ge11s! ... 011 me tue/... 0 11 me ,,,·ote ,
A
A l' ï ,
.... C·
.. .- ..... a1. e:... A la_g_arde!... An f eu !... , Q11elq1tfS i•ieilles
au Jaloux qm la gène? l;n instinct de pru- rnème de la ricillc maison.
a1t11 ees pa, le bruit, i111•ect,vere11/ contre les amants.... (Page ()3.)
dence retint le nom de Ilarbazanges sur les
Ce jour crépusculaire, ces
lèvres de Margot. Prenant avec o-ràcc le bras bruits vagues, le mystère des
d_e Jérome, elle déplora la sollis; du barrico- portes closes émurent l'irrespectueuse Chaoù il était heaucoup parlé de Vénus et de
ller.... Elle n'allait pas chez un« monsieur&gt;&gt;
brette, et, telle une déYOtc à l'église, elle de- lliane, dn llambeau de l'amour, des lys el des
non certes, mais chez une dame... oui ... chc~ meura bien sage sur son escabeau. Elle' sonroses, de la lune et du soleil, de &lt;c chastes
madame du Verdier .... ponr y chercher des geait que àf. François était au salon, séparé
lc~x
&gt;J allnm~s par des &lt;&lt; yeux inhumai_ns )) et
1. llonstre.
d'elle par la m1millr: 1p1'rllr pourrait &lt;'lllrn- meme de &lt;! t&gt;gr('Sses dlfyrranie &gt;&gt;.
l

0

�r-

111STORJ.JI

,
- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - _ _ _ _J

La Chabretle tomba dans une rêverie proonde en écoutant ces propos.
« Quoi! pensa-t-elle, ne me semble-t-il point
reconnaître l'accent de M. l'abbé de Lagarde,
dont le frrre est drapier, rue de la Barrière'?
Il est &lt;l'Église el il ose parler d'amour! »
Elle quitta son coin cl mit un œil au trou
de la serrure. Alors elle vit le salon de rnadamr
Ba.rbazanges, el les fenêtres en face d'elle, l'l
les rideaux de crépon vert qu·rllc avait si souvent contemplés du dehors. La fleur de la
bourgeoisie tulliste était là : )(' sombrdl. P&lt;', chadour, les aint-Priest, les lhbanidc el Ir
dames assises en cercle, à contre-jour. avec
leurs jupes étalées, leurs prclintailles et leur
falbalas, leurs hautes coiffes de gaze à triple
ruche, montérs sur fil d'archal. L'une agilail
nn é,·entail mignon; l'autre croquait des pastilles; celle-ci caressait lin petit chien; celle-là
buvait une citronnade, el le domestique Jeantou, travesti en laquais pour la circonstance,
!ni présentait le plateau. Il y avait là quantité
de pccques et de pimbèches; des coquettes
plus ressemblantes à la comtesse d'Escarbagnas qu'à Célimènc, et moins de Léandres que
de 'frissotins, - figures, discours el façons
de province.... Mais la Chabrelle, éblouie, se
crut transportée à Versailles, dans le cabinet
du f\oi. Elle chercha du regard le beau Barhazanges et fut bien marrie de ne le poin t dfronHir. En revanche, elle aperçut )1. dr Lagardt•
fort clairement, et ne perdit rien de ses gestl'S
ni de ses paroles.
Ce fameux abbé, grand royageur, bel esprit.
aus i peu clerc que possible, faisait une IerLure de ses lellres à madame de La Calprenède.
A vrai dire, res Jeures n'avaient pas Ir
('harme de la nouveauté. 'fout le monde, it
Tnlle, connaissait l'hi toire de celle Ct Délie &gt;&gt;,
qui entretenait un commrrcc épistolaire avec
lt• plus fameux pédant du Limou in. Leur
lbmme était Loule pure, ne consumant guère
que l'imagination. Madame de La Calpreni!dc,
en ses jeunes ans, avait brùlé de feux plus
, ensiblcs, acc&lt;1rdant fort bien la galanterie aYcc
la préciosité. Elle riait née de ~onancourt.
Folle de romans, tout occupée de vivre ccu\'.
qu'elle aurait voulu écrire, Lenanl, dans un
monde assez médiocre, le personnage Lragi&lt;"Omique de la femme persécutée, elle s·éLait
mariée trois fois - par amour! - cl ses
trois maris l'avaient également déçue, avant
que de la laisser Yeuve. C'est alors qu'ellr
avait souhaité connaître La Calprenède, le plus
lëcond romancier du siècle, auteur d'ouvrages
en quatorze volumes et d'une Cléopâtre qui
ne finisssait pas de paraitre depuis dix ans .. ..
La Yieille beauté se dévoua pour l'honneur des
lettres françaises ... . Elle épousa La Calprenède,
sous l'expresse condition qu'il finirait la Cléopâtre, comme elle fit marquer dans le contrat.
Leur hymen ne fut pas heureux. Séparée, puis
veuve, - à jamais veuYe, - et plus romanesque que jamais, la dame se consola du rôti par la
fumée, el de ses quatre maris par son chaste
serYiteur Lagarde, ayant compris celle parole
profonde de M. Pascal que &lt;&lt; parler d'amom,
c'est faire l'amour ,,.
La pas~ion de l'abbé pour sa « Délir 1&gt; était

donc chose aYrrée, honnête et com-enablcaux
mœurs du temps. Une Chabrette seule, une
misérable artisane pouv:Îits'cnébahir, comme
elle ne manqua point dr le faire.

Je ne puis t•ous dfre, aimable Délie, q11e
vo11s m'avez laissé tout seul à Paris, pui.~que t•ous n·y avez laissé que la moitié rf.\1l'imède. JI est bien e.rlraonlinail'e dëtrn
ainsi sépal'é.de soi-même el je Sil is fOl'l
étonne de me tl'ottver par ici tout e11lie1· et
d·avoir le cœ111· à deux 011 /rois j01m1ées
du ro1·ps ....
Sans mn1t11·, Je ,1e fus ai sw-pl'tS de 11111 1•ie.
Comme 11n triste captif, 111011 rœ111· ro1n 1111111·ie
J:t les esclaves e11cl,ai11é1
Pa1· dt fier, ,·onqub·ant, e11 t riomphe 111r11h,
J;tain1t 1111e fidèle image
D11 cœur qui t•o1u 111ivail durant voire 1·oy117e

Mais, divine Délie, que celle moitié &lt;l'Alcimède que vous avez laissée à Paris est en
ttn deplorable état! JI est certain que si je
pottvais, par quelque apparition, me 111011trer à vous aussi désole que je suis, je 1•011s
loud1t:rais de pitié. Alon chagrin est plu.~
fort que ma raison. Il y a des i11sta11ls oit
toutes mes pensees 1•011l au désespoir, el
quelq11efois je me trouve si faible el si
lang11iss011l que je me sens defaillir el que
je JJ/oye sous le mal que /'absence me fait.
Parlant ain"i, l'abbé tirait des soupirs de
es talons, se lambourinail l'estomac, branlait la tète jusqu'à compromettre le bel arrangrmenL cl&lt;' sn perruque, et. &lt;' haussant sur
la pointe du pied, à chaque fin de vers, scmhlait prèt à ·i:1ancer \"('r « Délie ». llargot
1·rnl frrmrmrnl que le chagrin lui a\'ait Mrangé resprit. Elle s·auendrissait sur rr
paul're homme qui a,·ouail ainsi son c11ravaganœ .... Mais, un murmure naucur s'étant
élevé. le triste Alcimède. d'un Yisage riant cl
d·un port tranquille, fi L la ré,·érrn::c :un
dames, mil se papiers en sa poche cl ·as it
dans un fauteuil. Le pctil valet lui offrit unr
citronnade, et il parut à Margot qu'Alcimèdt•
avait oublié Délie .... Cependant madame dn
\'crdicr, qui é1ait ~rosse pour la première fois
cl fort mélancolique, porta son mouchoir à ses
yeux el déclara que ces lellrcs à macla me de La
Calprenède ne se poul'aicnl ouïr sans larmes.
- \'raimenl, dit-elle, si monsieur mon
mari m'écri,·ail en ce style, je ne résisterais
point à ma tendresse, el je prendrais incontinent le coche de Paris.
- Vous rê,·ez, ma mie Perrine! s'écria madame Barbazanges. Après dix ans de mariage,
cet excès de passion ne se peut concel'oir ....
Allez! rntre époux est fort bien près de )1. Baluze. el il reviendra à l'automne pour votre
accouchement.
- Certes, dit li. Pcsrhadour, ramonr conjugal n'a point, en son langage, ces tours
ingénieux, ces brùlantes pointes que nou
remarquons dans les lettres des amants. Mais,
madame, vos beaux yeux sont les pierres d'aimant el les astres polaires ,·ers qui se tournent, comme fait l'aiguille de la honssole,
Lou tes les pensées de li. du Yerd ier.
Ct• complimrn t rnrnrn11 le . on rire s111· lrs lt•..., 94 ''"

vres de madame Perrine, cl toute la compagnie
se prit à discourir sur l'amour. La Chabrelle,
cependant, se remettait en mémoire les bruits
fJUi couraient la "illc à propos de M. du Verdier. L'aimable a\'ocat n·était point un méchant époux: mais, sur I&lt;• point d'obtenir un
héritirr, il se &lt;li\'crtissait i1 Paris dan la maison de son oncle Ba1uzc. 011 fréquentairnl
beaucoup de damrs rl demoisrllrs ....
- Yoilà d'honnèles grns qui ont un grand
souci de l'amour, pensa la dentellière. Nous
autrrs, personnes du commun, le faisons sans
rn parler cl de tels discours nous semblent
folir. sinon indécence et gaillardise.... Pour11uoi tant dr phrases. lorsqu'un mol suffit? ...
N·c t-il point l'ilain de réunir tant d'hommes
graYe el de damrs l'C'rtucuscs pour les entretenir de... Ah! li donc!... Le Galapian el
moi, qui ne nous piquons pas de délicatesse,
allon au plus court, quand nous sommes ensemble .... Mais peut-être les amants du beau
monde ont-ils l'àmr autrrmenl construite que
nous, puisqu'ils peurrnt tant parler, tant
gémir, tant souffrir, el faire tant d·cmbarras
pour une cho e si simple que de se mellre ou
ne se pas mettre ensemble an lit?... Je serais
pourtant bien curieuse de sa,·oir ce qu'en
pen c M. François, et si le mépris qu'il fait
des lemmes ne l'irnt pas de la crainte d'être
brûlé, percé. déchiré et pre que assassiné par
une carognc de Délie! ... Mais quelle femme
le YoudraiL ainsi persécuter?
M. de L:igardc. ayant bu deux verres de
citronnade cl croqué quelques « cheveux
d'ange ,, . se plaça drrechef au milieu du
salon. Celle fois, l"ennui vainquit la curiosité
de la Chabrelle. Renonçant 11 pénétrer l'étrange
cararti•rc d' (&lt; Alcimèdc &gt;l . elle se remit sur
son rscaheau. Après un quart d'heure, les
pieds lui fourmillèrent. Elle bàilla, tourna ses
pouces cl romptajusqu'à cent pour se dil'ertir.
Le jour déclinait. Le logis semblait Yide ....
I.e son du lulh mourait dans l'épaisseur des
murs. Margot fit quelques pas de ce côté, pour
mieux l'entendre, puis quelques pas encorr.
et. suivant le couloir qui tormail un coude,
elle se trouva dcYant une porte mal jointr.
Les échos du salon n'arrivaient pas jusqu'en
re lieu fort retiré, 011 s·ouvrait peut-être l'appartement particulier de madame Barbazanges.
J,'onde musicale s'rlargissail dans le silence
sonore, dans l"ombre émue qui frémissait.. ..
L'imisible musicien jouait pour lui-même. au
gré de son caprice nonchalant ; il jouait des
airs au rythme lent, régulier, grave, d'allurr
naïYe el majestueuse. el bea ucoup plus anciens que la musique de M. Lulli: des airs 11
danser. chacones, pa,·ancs cl sarabandes, qui
sans doute araient charmé la ,·ieille cour, an
tcmp du premier card:nal. au temps dt•
Jluckingbam et de la re'.ne Annr .... Et soudain une roix. mariée au luth , chanta, loinlaine et pure. comme en songe, la chanson
dC' Louis XIII :
Belle &lt;1ui tiens ma vie....

La Chabrellc ne bougrait pins. Collée à la
muraille, les yrux lcrnu:,;. Il' ::.mg au rœur.
plus piilr que sa chcniisette, elle bmail de

_______________ ___
...:_

LA

Y1E .Jl.MOUR_EUSE DE F R_ANÇ01S B AR.BAZ.ANGES - - ~

ses lèvres ouvertes, cc philtre de l'harmonie
qui semblait descendre en elle a,·ec l'air
qu'el~e respirait. La maison étrangère, le
couloir sombre, un rayon qui traYersait la
serrure, clic ne vopit plus rien .... f\ien n·exisL:iit plus qu'un nuage indistinct autour d'cllr
rt la voix, la roix triste et suave portée su;
les frissons du luth. Et longtemps, elle dc''.'.cura dans cette cxta e, cl le chanteur et
1 '.'!.strn~ent se taisaient depuis longtemps
d(•.1a, quelle croyait les entendre encore. A
la fin, on trouble dissipé, elle s'étonna du sill•nce. Le trou de la serrure hrillait dans le
m:posculc, Lei un œil d'or. Nouvelle' Psyché,
)(argot r~ulut corn 1/tre le musicien mystér1~ux. Mais la porte céda sous sa main, s'ou, r1l en dedans, sans le moindre bruit comme
''.ne porte l~e, l'L, tremblante . ur le' seuil, la
Chabrclle \'Il cc qu"t•llc désirait mir.
.C'était une ,·asle chambre, en façon de bihh~thèque, bois&lt;.:c de chêne et garnie d'ar1no1res où, derrière 1111 grillage 11:ger, de.
lines _à reliure fan,·e s'entassaient jusqu'au
lam_br1s. Sur un dressoir, il y :l\'ait une
,phere, avec 1111 axe rt des mrridicns de cuill'e ; el sur lt•s lablC's, sur les fa11tr11ils, sur le
carreau, quantilé dïnstruments de musiqm•.
drs plus braux cl des plus rares, , iules d'l ta lie
Pl ~nilares d·Espag,w, théorbes t'l mandores,
lnlh, l't haulboi,. llt•nx rid.·aux dt• ras pourprl'. brodés d" un galon étrint, tombaient droit
,ur la fenètre el mas11uaient l'ardente lueur
dn_ ciC'I occi~ental, sauf un grand rayon aigu
11u1 lra,ersa,t la ehamhre obscurt', comme
nnt'ilèche échappé!' à l'arc d'Amour,rtdardait
,.011 exlrèmc poinle s11r le corsage de Margot.
.(.~ heau ra~ o11, lont , ihrant d'atomes dorr,,
rrva11t d'nnt' Yic magir111l'. rencontrait an pa,,age la tète_ appPs:1nlie de François Barl,azanges. I.e JCt1nr hommr dormait, le front
sur son bras, l't le hras sui· son luth. I.e flot
de ~e, rhcma. eronlarit tout d'un coté. c·o:i1ra1L _la tablellt• de cèdre et i1·éc.1ille. Ses cils
hall~r~nt, ~h_atouillés par le rayon . ,a bouche
'~111·1art. 51 !cunC'. i pure qu'l'llc semblait
11&lt;'r~e du ba~ser. Une molle clentellc YOilait à
il&lt;'_m1 s&lt;.&gt;s mams ncrrcuscsel nohlrs, 1111 blf't1is,a,t une , eine c~mmc un filet d'az 11 r pùll'
dans un blanc petalc de fleur .... Suppose,,
au rebours des contes, qu'une paurrc• fille,
1;11~heronne ou bohémiennr, rencontre le
1 r,?ce Charmant endormi dans fa forèt : non
/
m~ms _surprise,. non ~oins émue, )largol La po,-/e céda sous la main de !,largo/ tt lrtmbla t
homme dormait, le front sur son br~s 'et~ bra:s~su; e seuil, elle vit ce qu'elle désirait voir•... Le fe11nt
11
re.,ardarl François, et s,, de loin, &lt;'lie l'arait
elle l'avait tro11vt admirable il lid "ar~issait "lus adrm _onbt1" '· .. • Margo~ regardait François, et si, dt loin,
•
r
r
ira e encore a v01r ck P,-ts. (Page 95.)
trouvé admirable, il lui paraissait plus admirable encore à ,·o·r de près.
A la fin, le jeune homme s'a"ita dans on madame la Conseillère.... Sa requête fut bien
elle ne trouva plusAlcimède si ridicule d'avoir
so~meil, b:ilbutia un mol inint~lligible, et la reçue, elle put examiner les cornettes tout à
le cœur à cent lieue du corps....
c·u~1eus: Chabrette recula dans le corridor. loisir. Complimentée sur son adresse par
a(lai~ penser d'elle M. Barbazanges, sïl madameBarbazangcs, régalée à la cuisine d'un
XI
s eveilla,t tout à coup? Ne la prendrait-il point tour/ou beurré et d'un verre de vin blanc la
pour une voleuse?... Ain i la prudence tirait dentellière s'en alla plus triste à la fois' et
Le premier jour de mai, on vit le bon cha!\lar?ol en arrière et la rolupté de la contem- plus ~cureu e qu'elle n'avait jamais été.
noine
La Poumélyc paraitre chez les Barbaplatron la ramenait en arant.
Jla, , cc soir-là, le Galapian soupa tout seu l zanges, Lou l défait et désolé. M. Antoine
. Les portes du salon étant poussées à grand dans le cabaret de l'Alverge. Au ri que d'être Bro~ssol s'était laissé mourir: malade depuis
fracas, Margot regagna tout doucement son es- bauuc, Margot ne le rejoignit point. Couchée
neuf ans, abandonné des médecins depuis l'au&lt;·abeau. La compagniepritcongé de madame su~. so.n grabat, dès l'Angelus, elle pleura jusLo1m,1,e, il arnil attendu les vacances pour renBa~ba~anges • . La vieille Marccline ne tarda qu a I aubr. Et pressentant les délicatesses indre) ame sans troubler les études de son fris.
pomt 11 la renrr chercher, pour la mener ,·ers connues et les mystères du réritahle amour,
- Le ,ieux Jeantou m'a porté la nouvelle

q~

�, - 111STO'J{1.Jl _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __ _ _ _ _ _ _ _ _ __ .,,,
awc une lrttre du défunt, dit le chano:nc. Je
suis tuteur de mon pauvre filleul, mais, rn
mes infirmités cl mon grand âge, M. Antoine
Broussol Yous prie, mon cher cousin, de continuer ,·os bontés à notre Pierre et de me
rrmplacrr auprès de lui, plus tard.
M. et madame Barhazangrs rt&gt;pondi m11
qu'ils aimaie_nt le petit flroussol rom mr lrnr
propre enfant.
- Cr garçon me plait fort. s'érria le consrillcr, cl si je n'avais pas eu François, jr
J'aurais sans doute adopté pour mon fils. li a
du sens, du cœur, une rusticité naïre qni
n'exclut point la finesse. Je disais naguère an
recteur du collège que cc Broussol serait la
l(loire de notre présidi:il. ~~l j'ajoutais que ces
bonnes qualités d'un étranger me piquaient à
l'endroit sensible, car mon propre rejeton
~cmble méconnaitre tout à fait la grandr11r de
la magistrature.
Le chanoine répondit :
- Mon cousin, il y a deux hommes en
l'0US : l'astrologue cl le magistral, le personnage qui contemple la lune el celui qui regarde
dans les sacs à procès. \'ous étiez astrologue.
l'l rien qu 'astrologue, le jour où mus files
François. Depuis , vous a,·cz sensiblement
perdu le goût de Yivre dans les céleslrs
~phères, cl YOUS ètes redescendu parmi les
, ivants .. .. Cela c t fort bien; mais il ne laut
pas mus ébahir si rotre garçon demeure un
amant de la lune el s'il n'a, pour la chicane,
ciue du dégoût.

- Hélas! didl. Barbazangcs en soupirant,
je me rappelle les sages discours de leu ma
belle-mère, dont Dieu ail l'àme, et les remontrances que me fit le recteur du collège! ...
J'ai crdé à l'amour paternel et à l'amour
l'onjugal .... Sur la foi d'tm horoscope cl sur
k s instances de ma fcmmr, j'ai roulu écarter
François de tout libertinage et le garder près
dcn:rn~jusqu·au temps de le marier .... Hélas !
le moins que nous puissions craindre, c'était
que mJn fils deYint. un blondin, un damcrel,
un diseur de prlils rers. comme on Yoil les
jeunes gens élevés d:ms les jupons de madame leur mère ! François ne donne pas dans
,·c ridicule. ~on content de fuir Irs dames, il
srmblc les abhorrer.
- Ceci n'est pas un mal, mon cousin, rt,
si \'OUS croyez toujours à l'horoscope ....
- \'ous riez, monsieur le chanoine~--- ~achez donc (el les gros sourcils de M. Barbazanges mont.aient cl descendaicnt.d'unemanièrc
fort. comique), sachez donc que. l'hircr dernier, mon. llls s'a,·isa de composer un otll'rage
de poésie! ....le dois dire qu' il ne l'acheYa
point.. ~lais, tombant d'une folie dans une
autre, il s'est. donné tout entier à la musique,
rl il passe des heures enfermé, jouant du luth
rt de la riolc, cc qui csl nn diYcrtissement de
baladin cl non de magistrat.
- Considérez, mon cousin, que cc dh-ertissrment n·a rirn de coupalilr, que notre
François n'a p:t accompli srs dix-nruf ans, et
qu'il esl lort aYancé dans ses étudrs. Que

diriez-rous, s'il faisait la débauche, s'il courait les filles et les tripots?
- Ce garçon est le plus bizarre du monde,
cl je ne sais à quoi il sera bon. Si je ne
redoutais pour lui le fatal présage des planètes,
ah ! je souhaiterais presque qu' il se dégourdit
comme fera, comme a fait peul-être, notre
Broussol !... Mais c'est une àme de glace dans
un corps nonchalant, insensible à la peine
comme au plaisir ....
- Le fils de l'astrologue!. .. le fils de J'ast.rologuc !...
- L'année procl~aine, je le Yeux faire vopger. Nous dépècherons, de compagnie, Yolre
jeune coq el mon béjaune à Clermont-Ferrand,
chez M. de Tassayrac. li m'a sournntes fois
prié de lui envoyer mon fils, car il n'a point
d'enfant el la solitude lui est pesante .... C'est
un bon homme, et un grand savant, allié aux
Périer el aux Pascal ....
Le chanoine approuva tort la décision de
ll. Barbazangcs, el il s'étendit en considérations judicieuses sur l' &lt;&lt; esprit de clocher », el
sur l'utilité des voyages, plus nécessaires aux
jeunes gens de Tulle qu'à tous les autres, la
rille étant privée de tous rapports aYec le
monde civilisé. Le lendemain, il se mil en
route pour Saint-Hilaire d'Obazine, afin de régler les affaires de Pierre Broussol el de ramener le gar~on a,·ec lui. François se réjouit ext.rèmemcnt de re,·oir son camarade; mais il lui
arrira, dans cc mème trmps, une singulii'rc
aYcnturr, qui changea le cours de ses pcnsrrs.

(A s1mre. )

MARCELLE

TINA YRE.

(l/111.111'3/ÎOIIS ,tt COSR.ID,)

LA VIE DE PARIS Ali XVIII' SIÈC LF., -

LA PROllENADE DES REllPARTS,

grav11re dt P .-F.

C OURTOIS,

d'apres

At: GCSTIS DE SAIST· At:BIX, -

(CaN11tl dts Estampes.)

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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                    <text>����,.'

7•2

X. VI II
, , ' -l

Sonunairc du
PIERRE DE NOLIIAC.
PAUl: DE SAINT-VICTOIC
Limone HALÉVY ' ' .
GÉNÉl&lt;AL DE MARBOl" ,
DOCTEUR CABANÈS,
ARVÈDE J3ARll'Œ.
HENRY•Il.OUJON .

1

. 1

1'~

Louis XV et Madame de Pompadour.
Cés&amp;r Borgia . . . . . . . . . . . . .
Notes et Souvenirs .
Mémoires. . . . . . . . . .
.
ù ne enquête matrimoniale au XVt• siècle.
Une reine en .e xil .
En marge . . . .

1

10
13

15
24

25

~7

ae n,tslilui

fasc iculc "

:9

33

.te l'Academie française

FRÉDÉRIC JllASSON. . . . Napoléon et les Femmes. .

35

de l'Academie française

ED~I0:-1IJ ET Jt:LES DE -GONCOLRT, Watteau , . '• . . . .
~9
MARCELL!t 'r1NAYRE. . . La Vie amoureuse de FrançoisBarbazanges. .p

--:::::::.----: :p,i;ANCHE HORS TEXTE

ILLUSTRATIONS
1

i

'"".,l

G. LENÔTRE . . . . . . Savnlettc de Langes . . . . . .
ERNE~T LAv1s,E. . . . . Louis XIV : La personne du roi .' .

EN CA)lAlEU :

J) APRÈS LES PEINTliRES, P.\S T EI.S, DE~Sl'S ET f.STA\IPF.S 0&amp; :

j

n.,,.,,,

13oucm:r., Doùc11OT, Cocu us, CO:-lllAD, DF.OUCOUl:T, DAr.O:-1 GÉn.UlD, DE.IUJNNES,
LE J3RUN, HAPIIAËL,
houGET, VAN DvcK, CAr.LE VAN Loo, \VATTEAU, ETC,

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d écembre

La maison de danses, par PAuL REBoux
Le blé qui lève, par RE!\É BAZIN, de J'Ac,U,:mie fra11 çaise.

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60 cent. l;! fascicule -

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1
Historia paraît le 5 et le 20 de chaq:J.e mois.
T

J ULES TALL-.N Pt ER,

Éditeur, 75, rue Darcau .

Lisez-Moi paraît le 10 et le 25 de c!taque moi:;.

~'-'-'
=§ Primé Gratuite d·7;1:~~::~:flt ojferte
l}ilil~°lf~~llA
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Magazine Illustré hi-mensuel

LA MARQUISE DE PoMPADOt:R. T ableau de BoucnER. (Galerie nationale a'Écosse, Édimbourg_)

paraissant le S ,t le 20 de chaque mois.

HISTORIA a la bonne fortune de
pou.voir offrir gracieusement à ses
âbonnés une gravure extrêmement
rare, introuvable dans le commerce,
teproduisant un chef-d' œuvre d'un des
plus grands maîtres du xv111' siècle :

WATTEAU
L'Embarq~ement pour Cythère

Louis XVet Madame de Pompadour

lections publiques et privées, on en chercherait vainement dans le comPrononcer le nom de \Vatteau, ce n'est pas seulement évoquer Je soumerce. Cette rareté méme d'une œuvre aussi justement consacrée a détervenir d'un de nos plus grands peintres. C'est aussi rappeler l'un des
miné HISTORIA à en établir une édition spéciale particulièrement
tnaîtres les plus chatoyants, les plus élégants et les plus gracieux du
réservée à ses abon nés,
XVIII• siècle français, le siècle de l'élégance, de la grâce et de l'amour.
Cette édition est la reproduction de la composition définitive de \Valteau
:Mais, parmi les œuvres de \Vatteau, il en est une, l' Embarquement pour
qui appanien t à la Galerie impériale d'Allemagne et faite d'après I"èpreu ,·e
l'ile de Crthère, à laquelle il s'est attaqué à deux reprises pou r s'y réaliser
unique que possède la Bibli0thèque nationale.
tout entier, Et, de l'avis unanime des plus fins critiques d'art, c'est là que
Imprimée en taille-douce, sur très beau papier, genre \Vathmann, a\·ec
Watteau a créé le
Chef-d•œuvre de ses Chefs-d'œuvre.
g-randes marges, notre gravure mesure o.55 de hauteur sur o.72 de largeur,
Elle
constitue un merveilleux tableau, d'une valeur indisc utable et peu t
li n en existe pas. malheureusement pour le public, de copies gravées
être placée indistinctement dans n'importe quelle pièce de l'appartement.
facilement accessibles. En dehors de quelques épreuves des grandes colVoir une reprod:1ctio11 réduite de cette gravure" L'Embarquement pour Cythère " page 40 du présentf::tsciwle.

CHAPITRE PREMIER
•

1

Madame Le Normant d'Étioles

Conditions d'Abonnement
Prix pour l'année :

20fr.

plus l'affranchissement postal
des 24 fascicu les suivant le
lieu de résidence.

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Paris . . . . . . . . . . . ...
Pro\"incc et Colonies .
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2 fr .
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Soit pour Paris .. . ...... . ... .. ... .
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BULLETIN D'ABONNEMENT ~ - - - - ~ ~ ~ - " " " '
A remplir, détacher cl cnrnyer affranchi à l'éditeur d' HISTORIA J t;LES TALLANDIEn, ,5, rue Darcau, P.uus x1r•.

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HISTORIA ( Lisez-Moi historique) .

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Prénoms
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22 fr. PAIIIS
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.24 fr. Pnon l'iCE
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28 fr, ETIIA:\GER
plus 0.50 pour frais d'envoi de

A.

Déparlement
Bureau de Poste. ....
A_fin d'éviter des

la gra,,ure.
r 1Tr111· ;

rriPl'e cl"rcl'ire lrh lisil,lem~nl Ioules les inclications.

Versailles ne fut jamais plus animé, et
pour une fête plus brillante, que le soir du
25 février17 45. C'était la dernière des grandes
réjôuissances de la Cour en l'honneur du mariacre du Dauphin avec l'infante d'Espagne. La
tradition voulait que le roi de France conviât
le plus grand nombre de ses suj ets à célébrer
avec lui cet heureux événement. Comme les
jours précédents, le C?âteau était illuminé sur
1. - HtsTORIA . -

Fasc :

1.

les façades du côté des cours; par le froid sec
de cette nuit d'hiver, les compagnies, qu'amenaient tous les carrosses de la capitale, apercevaient de loin ces lignes de lumière qui
montaient vers le ciel et semblaient dessiner
un palais de fées.
Vers le milieu de la nuit, l'affluence redoubla. Le grand appartement et le jeu de la
Reine, commencé à six heures dans l:i Galerie
des Glaces, avaient pris fin à neuf heures,
pour laisser le Roi et la Reine manger à leur
grand couvert. A minuit devait s'ouvrir le
bal masqué. Un nouveau public entrait alors :

c'était Paris qui arr.ivait pour avoir sa part des
réjouissances royales. Deux files de carrosses
avançaient lentement dans l'avant-cour. Les
masques mettaient pied à terre à l'escalier de
marbre et à la cour de la Chapelle, et pénétraient des deux côtés dans les appartements.
Aucun billet n'était exigé : dans chaque
société une personne se démasquait; l'huissier
prenait son nom et comptait ceux qui entraient
arec elle. Comme on donnait le nom que l'on
voulait, une formalité aussi simple n'avait
rien de sévère, el même le flux des arrivants
la rendit bientôt impossible. Les barrières de

�,---

H1STORJA

________________________________________ .,,,

chêne furent forcées ; tout le monde passa
librement, se dirigeant, à travers les antichambres et les salons remplis de danses,
d'orchestres et de buffets, vers la Grande
Galerie, qui était le centre de la fête.
Cette cohue, que décrivent les mémoires,
se transforme, dans la célèbre estampe des
Cochin, en une élégante foule, qui circule
aisément parmi le décor magnifüpie. La Galerie ruisselle de lumières : lustres, torchères
et girandoles se multiplient dans les glaces.
Sous le plafond pompeux de Le Brun s'anime
la mascarade : Arlequins et Colombines ,
Turcs, Arméniens, Chinois, médecins à haute
perruque, sauvages emplumés, pèlerins et pèlerines, bergers, magiciens, diables et folies.
Les dames, placées sur les gradins, prennent
des rafraîchissements offerts par les pages.
Un groupe dans un coin, sur le parquet,
boit et mange; il est là pour rappeler que cinq
à six cents masques, assis par terre dans les
salons voisins, se gobergèrent aux frais du Roi
de victuailles pillées aux buffets.
Qu'il y eût beaucoup de bourgeoisie, et de
la plus mince, la princesse de Conti n'en
saurait douter : elle ne trouve pas une place
à prendre ; un masque lui refuse la sienne
el, quand elle se découvre, voyant qu'on ne
la reconnaît pas : &lt;&lt; Il faut, dit-elle, qu'on
soit ici en bien mauvaise compagnie. » li
n'est pourtant pas que des manants sous les
déguisements de cette nuit. Quelqu'un qui
s'assied fort près de la Reine et qui passe
inaperçu, est un fils de roi, le prétendant
Charles-Édouard, qui mettra l'Angleterre en
feu l'année suivante. Si tous les dominos
tombaient, on percerait bien d'autres mystères.
Une porte de glaces s'est ouver le et la foule
s'écarte devant des personnages non masqués qui s'avancent entourés de curiosités el
d'hommages. La Reine, posant la main sur le
bras de son chevalier d'honneur, précède le
Dauphin, costumé en jardinier, qui tient le
bout des doigts de la Dauphine, travestie en
bouquetière. Derrière eux sont le. duc et la
duchesse de Chartres, qui danseront dans
leur quadrille. Le graveur a marqué nettement tous ces portraits princiers, qu'il est
aisé de reconnaître.
Seul Louis XV semble manquer à la fète.
Mais voici qu'une singulière compagnie vient
de sortir de l'appartement royal : ce sont des
ifs taillés dans le goût de ceux de&amp;jardins.
Le Roi est l'un de ces hui t masques, sans
doute celui qu'entourent d'aimables jeunes
femmes intriguées par le secret à demi connu
et par la difficulté de le découvrir complètement. Une comédie se joue dans ce coin du
bal, comédie plus sérieuse qu'il ne semble,
car les conséquences de cette soirée seront
considérables pour la monarchie.
Sur tant de femmes de finance ou de magistrature, ou simples bourgeoises de Paris,
venues étaler à la Cour leurs grâces inédites
et le goût de leurs ajustements, et qui se
démasquent à l'emi, combien •rèvent de rencontrer le Roi et de fixer son caprice! Un
témoin nous le raconte : toutes les beautés de

la Yille se sont rassemblées ce jour-là pour
conquérir ce jeune souverain couvert de
gloire, dont le cœur est libre et qui est le
plus bel homme de son royaume. « La foule
des prétendantes est infinie, » dit l'abbé de
Bernis, qui voit leurs manèges et qui connait
la plupart d'entre elles. Il mentionne même
le succès d'une jeune fille extrêmement belle,
dont les parents sont de ses amis; un chroniqueur plus indiscret cite une présidente
libertine, évidemment madame Portail, qui se
laisse emmener dans les petits appartements
par un if qu'elle a pris pour le Roi.
Cette hardiesse des bourgeoises, ce soir-là,
s'explique à merveille : c'est une occasion
rare d'approcher Louis XV. Les femmes de
cour ne manquent point, qui aspirent à l'honneur de faire oublier au maître madame de
Châteauroux. Tout le monde nomme la dernière des sœurs de Nesle, la duchesse de·
Lauraguais, qui se croit sûre de réussir,
ayant su plaire, à défaut de beauté, par son
caquet et son entrain. On connait moins les
manœuvres de la belle princesse de Rohan,
qui sacrifie le repos de sa vie et l'attachement
le plus tendre à ce rêve qui la dévore. Mais
des facilités presque quotidiennes de parler
au Roi se présentent aux femmes de leur
rang, tandis qu'aux Vénus et aux Junons de
la Capitale, le moment est unique pour
attirer son regard. Celle qui doit l'emporter
sur toutes a paru au bal de Versailles, dans
l'éclat d'une beauté jeune et audacieuse. Elle
n'est pas absente de la composition où les
Cochin, père et fils, ont fixé, pour la curiosité de l'avenir, les épisodes de la fête. La
jeune femme de profil, qu'on voit au milieu
de la compagnie du Iloi, causant avec un if
mystérieux, n'est autre que madame Le Nor'mant d'Etioles.
Si madame Le Normant d'Étioles, née Poisson, ne fût point entrée à ce moment dans
la vie de Louis XV, le règne aurait pris
sans doute une tout autre orientation. La
politique se serait trouvée différente dans les
questions financières, dans les difficultés religieuses, et, peut-être aussi, dans les relations
diplomatiques. A la date où l'on arrivait et
qui devait compter dans l'histoire de la
royauté française, il n'était point sans intérêt
qu'une femme, supérieure par son intelligence
et habile à s'en servir, s'emparât à nouveau
d'un roi absolu, plus maître de son royaume
et plus jaloux de son pouvoir que n'avait été
Louis XIV lui-même.
Cette puissance presque sans limites du roi
de France d'alors dépendait des caprices d'une
âme inlJ1liète et fuyante, que l'ennui rongeait
plus que la débauche, mais dont la volonté
pouvait sombrer dans les passions basses.
Quoiqu'il semblàt s'abandonner aux ministres
pour certains détails du gouvernement, et
qu'il parût aisé à prendre par les voies du
plaisir, il était difficile d'obtenir sur lui une
domination quelconque et d'arriver à la conserver longtemps. Toute autre femme que
madame d'Étioles y eût échoué sans doute. Si
la morale fl étrit son triomphe et si l'histoire

en blàme le, conséquences, on lui doit du
moins cette justice qu'elle a réussi une œu vre
compliquée et presque impossilJle.
Quelle que dût être la favorite de demain,
chacun sentait, parmi ceux que n'aveuglait
pas l'intérêt trop direct ou l'esprit de caste,
que le rôle d'une duchesse de Châteauroux,
appuyée sur sa naissance et sur son orgueil,
ne serait plus tenu par personne. Le temps
des grandes dames était passé; les fantaisies
royales allaient s'adress_er à la classe que
représentait madame d'Etioles; cela semblait
inévitable et tout l'annonçait.
Louis XV montre un besoin de changement
auquel ses familiers ne se trompent pas. A
trente-cinq ans, après les expériences qu'il a
faites durant son singulier attachemPnt aux
trois sœurs de Nesle, il devine trop bien les
calculs de la Cour et les pièges tendus à son
cœur. Le goût lui est venu de joindre au
plaisir la connaissance de mœurs autres que
celles qui l'entourent, de passions qu'il croit
moins mêlées de cupidité, et qu'il s'imagine
plus sincères. li est renseigné sur les femmes
de Paris par la chronique scandaleuse que
lui apportent, chaque matin, ses valets de
chambre, par le secret des postes, qu'on viole
quelquefois pour le distraire; et ce qu'il a
appris d'elles lui a donné l'emie de voir de
plus près cette catégorie de ses sujettes. Son
mentor dans l'inconduite, M. de Richelieu ,
qui exerce ses ravages sur toutes sortes de
cœurs et ne dédaigne point la roture, lui a
fait sur ce point les confidences les plus instructives. Y a-t-il une passion plus vraie dans
sa violencè, plus intéressante dans sa folie,
pour un égoïste curieux de sensations rares,
que celle dont se meurt, à cause de Richelieu, madame de la Popelinière'! On devine,
entre les deux hommes inégalement blasés,
mais également étrangers à l'amour véritable,
des conversations destinées à porter bientôt
leurs conséquences.
Peut-être entre-t-il, dans la résolution du
Roi, une sorte d'égards nouveaux pour la
Reine, tant de fois déjà IJlessée cruellement.
Louis XV peut s'imaginer alors qu'il la ménagera davantage. li sait quelles humiliations
elle a souffertes à voir choisir ses rivales
parmi les dames de son pal:iis, celles dont il
lui fallait tous les jours, d'après l'étiquette,
subir la présence et les hommages. Comment, d'autre part, ne point penser à des
filles qui grandissent, au Dauphin, qui se
marie à cette heure el &lt;léjà condamne ouvertement, par tendre amour pour sa mère et au
nom de son éducation chrétienne, la conduite
paternelle? Ces considérations, pour vulgaires
qu'elles apparaissent et démodées parmi les
mœurs du siècle, pèsent encore de quelque
poids. Les incidents survenus à Melz, autour
du Roi malade, ont montré la force conservée
par les principes qui sauvegardent la famille.
Le mépris manifesté contre madame de Châteauroux, l'appui que le parti dévot, comme
on l'appelle, a trouvé dans l'opinion publique,
font connaitre à Louis XV qu'il doit compter
avec la moralité de la nation et qu'elle ne
tolère pas aisément certains excès de scan-

'-------------------------dale 1 • S'il lui est impossible de revenir à la
Reine, il peut veiller du moins à ce que son
adultère ne s'affiche plus. Ce beau nom de
Louis le Bien-Aimé, que son peuple lui a
donné pendant sa maladie dangereuse, ne lui
sera conservé qu'à ce prix.
Mème s'il était indifférent à tant de choses,
le roi Louis XV ne le serait point à sa tranquillité personnelle. Les tracasseries le troublent et l'irritent. Ce n'est pas de sa famille,
de ses prêtres, ni même de l'opinion, que lui
viennent celles qu'il ressent davantage. Elles
sortent de la situation équivoque où le mettent les choix qu'il a faits jusqu'à présent.
Une maîtresse prise à la Cour et déclarée,
comme elles veulent l'être toutes, amène mille
difficultés. L'intrigue de gouvernement menace sans cesse d'exploiter la passion royale;
celle-ci se complique, aussi bien dans la vie
quotidienne qu'aux heures inévitables de la
rupture, des intérêts qui s'y trouvent engagés
et qui parfois touchent de près le trône.
Le Roi ne veut donc plus des femmes de
naissance; il les trouve orgueilleuses, avides
ou dominatrices; il est dégoùté des inconvénients politiques qu'elles entraînent. Ces dispositio_!ls nouvelles sont de bruit public, et le
Tiers-Etat s'en estime honoré. On se risque
à espérer l'étrange fortune. Toutes les bourgeoises, que ne retient ni leur miroir ni leur
conscience, s'imaginent avoir des chances de
conquête. Ainsi s'explique la surexcitation
ambitieuse qui a tourné autour de Louis XV,
pendant lebal masqué du mariage du Dauphin.
Cette nuit de Versailles resta connue des
contemporains bien informés, comme celle
où fut jeté le mouchoir royal dans la libre
folie de la mascarade. Bernis dit expressément qu'elle vit s'ébaucher l'aventure de
madame d'Étioles, et Voltaire y faisait allusion
lorsqu'il adressait à la jeune femme le premier
madrigal qui saluait sa faveur naissante :
Quand César, ce héros charmant
De qui Rome était idolàtre,
Battait le Belge ou !'Allemand,
On en faisait son compliment
A la divine Cléopâtre.
Ce héros des amants ainsi que des guerriers
Unissait le myrte aux lauriers;
Mais l'i/ est aujourd"hui !"arbre que je révère,
Et, depuis quelque temps, j'en fais bien plus de cas
Que des lauriers sanglants du fier dieu des combats
EL que des myrtes de Cythère.

Les chroniqueurs modernes ont trouvé
plus piquant, sur des témoignages d'autorité
moindre, de transporter ces origines au bal
masqué del' Hôtel de Ville, où le Roi se rendit
quelques jours après. Nous pouvons d'ailleurs
reconstituer, avec une exactitude entière, ce
qui se passa durant cette seconde nuit. Rien
ne renseignera mieux sur les habitudes de
l'époque el ne permettra un meilleur coup
d'œil sur les commencements réels de la
liaison du Roi, peut-être plus mystérieux
qu'on ne l'a pensé.
1. Le récit des événements de 1744, qui préparent
ceux qu'on raconte ici, se trouve dans un autre
ouvrage de l'auteur : l,ouis XV et Mal'ic Leczinska.

LoU1s

XY

ET ) ff .JID.JIME DE P oMPADOU'R. _ _ "

C'était une fète vraiment célébrée par la
nation tout entière, que ce mariage du Dauphin qui achevait de sceller l'alliance, si compromise au moment des secondes fiançailles
de Louis XV, entre les deux branches de la
maison de Bourbon. Plus encore que le mariage contracté cinq ans plus tôt par la fille
aînée du Roi avec l'lnfant don Philippe ,
l'union nouvelle fui l'occasion de cérémonies
et de réjouissances exceptionnelles. La Cour,
selon l'usage, en avait commencé la série. On
avait eu, à Versailles, avant la soirée du bal
masqué, un magnifique bal paré qu'a dessiné
Cochin et où la Dauphine montra, au menuet, ses gràces espagnoles; il fut dansé dans
la somptueuse salle du Manège, décorée par
les Slodtz en 1757 et qui servait, en attendant la construction d'un Opéra, à toutes les
fêtes données par le Roi. Le jour même des
noces, dans ce beau lieu transformé en salle
de spectacle et garni de loges fleuries, avait
été représenté un ballet de circonstance, la
Princesse de Navarre, œuvre allégorique de
Voltaire et de Rameau, où l'apothéose finale
s'achevait par l'abaissement et la disparition
du décor des monts Pyrénées, remplacés sur
la scène par un Temple de l'Amour.
'
Puisque réellement, suivant le mot prêté à
Louis XlV, il n'y avait plus de Pyrénées et
que la sécurité nationale, établie déjà par la
première campagne de Maurice de Saxe, était
garantie par une alliance inaltérable, on pouvait se réjouir en toute confiance. Aucune
circonstance d'un règne, sous quelque roi que
cé fût, (et le régnant n'était-il pas Louis le
Bien-Aimé?) ne se trouvait plus populai re en
France que le mariage du Dauphin, qui assurait l'hérédité et la transmission paisible de la
couronne. Enfin, dans le cas actuel, l'Jnfante
Marie-Raphaelle, qu'on disait d'heureux caractère et fort désirée du jeune époux, inspirait
des sentiments très rifs à la galanterie de la
naliu11.
A chaque occa!:ion aussi solennelle, la vule
de Paris renouvelait ingénieusement le motil
général des fêtes qu'elle donnait. L'imagination de ses artistes et le goût naturel de ses
habitants faisaient naître une idée d'ensemble,
toujours heureusement conçue, et qui, ne se
répétant jamai5, fixait dans la mémoire du
peuple les dates et les événements. Les fètes
de 1745 furent caractérisées par une œuvre
d'architecture éphémère, qu'on n'avait point
essayée encore : il y eut sept salles de bal
élevées sur les principales places de Paris, au
nom du Prévôt des marchands, et dont la
décoration, élégante et variée, charmait les
yeux. On courait la ville tout le jour pour
voir l'arc de triomphe qui servait d'entrée à
la salle de la place Dauphine, les deux galeries de treillage de la place Louis-le-Grand
(place Vendôme), la longue galerie peinte de
paysages faite au Carrousel, la décoration de
pampres de la rue de Sèvres, les pilastres de
marbre de la place de la Bastille. Partou L,
dans un arrangement différent, apparaissaient
les écussons de France et d'Espagne, les médaillons de la famille royale, et les grandes
figures allégoriques qu'on aimait alors. La

mùt, les salles étaient illuminées; on y faisait
des distributions de vin et de viandes, et des
rondes joyeuses s'organisaient entre gens du
quartier, auxquels se mêlaient en passant les
masques du Carnaval.
Tandis que le menu peuple se trémoussait
sur les planchers accommodés à son usage,
s'apprêtait, à l'Hôtel de Ville, le bal masqué
qui devait rivaliser avec le bal de la Cour.
On supposait que le Roi y viendrait, mais
incognito, le Dauphin seul devant y paraître
pour remercier ces messieurs de la Ville de la
joie témoignée pour son mariage. C'était la
nuit du dimanche gras. Le Prévôt des marchands avait fait ajouter à la grande salle une
deuxième, construite dans la cour, d'une
architecture de dorures et de glaces et dont
le plafond atteignait la hauteur des toits. Sur
cette cour donnait l'appartement préparé pour
le Dauphin.
Après avoir regardé danser et attendu vainement le Roi, le jeune prince descendi t un
instant dans la fète, en domino sans masque,
et les ·vingt-quatre gardes du corps qui l'accompagnaient eurent beaucoup de peine à lui
frayer un passage vers son carrosse. L'avocal
Barbier raconte, avec mauvaise humeur, les
incidents de cette nuit : « U y a eu une foule
et une confusion de monde terribles. On ne
pouvait descendre ni monter les escaliers. On
se portait dans les salles; on s'y étouffait, on
se trouvait mal. li y avait six buffets mal
garnis ou mal ordonnés ; les rafraichissements ont manqué dès trois heures après
minuit. Il n'y a qu'une voix dans Paris pour
le mé::ontentement de ce bal; il faut qu'il ait
été donné non seulement des billets sans
nombre, mais à toutes sortes de gens sans
mesure, et sans doute à tous les ouvriers et
fournis,seurs de la Ville, car il y avait nombre
de chianlis. »
A Versailles, vers onze heures, le Roi sortait de chez lui en domino noir, avec le duc
d'Ayen et quelques familiers, et allait, pour
son petit écu, au bal public voisin du Château. Il s'agissait d'occuper le temps jusqu'au
moment où l'on pourrait supposer que le
Dauphin quitterait t&gt;aris, afin de ne point s'y
trouver avec lui et de mieux assurer l'incognito. Une heure après minuit, le Roi et sa
compagnie se mettent en carrosse. A Sèvres,
on rencontre le Dauphin et l'escorte; il monte
un instant auprès de son père et lui rapporte
le désordre 11ui règne au bal de la \'ille. Le
Roi décide de ne point s'y rendre tout d'abord
et va à l'Opéra, où le bal a lieu par entrées
payantes ; il y voit des sociétés choisies et
danse deux contredanses sans être reconnu.
Pour plus de sùreté, la voiture de la Cour
vient d'être congédiée et la compagnie est en
fiacres. Enfin, le Roi entre à l' Hôtel de Ville,
où il s'est ménagé probablement plusieurs
rendez-vous, et notamment de la belle jeune
fille remarquée au bal de Yersailles. On la
cherche vainement, et l'avis est donné qu'elle
ne viendra point: rlle a arcrli ses parents, cl
ceux-ci, bien qu'éblouis un instant, se refusent à la fantai sie de Sa füjcslé. Cette nui t
même, de grands seigneurs de la suite du

�~ - 1f1STORJA
Roi courent chez eux, voient la mère, supplient, menacent; rien ne décide ces honnêtes
gens à livrer leur enfant.
Le Roi peut ai~émcnt se consoler de son
dépit: madamè d'Etiolcs est dans le bal et l'attend. Ils vont être vus ensemble par un jeune
colonel, qui a conduit à la fète une femme
de la Cour et qui raconte : &lt;c La foule était si
pressée que la dame avec qui j'étais, craignant d'être étouffée, demanda secours au
prévôt des marchands, M. de Ilcrnage; il nous
mena dans w1 cabinet où, à peine entré, je

Comme tout Paris veille et festoie jusqu'à qu'attendaient ses carrosses pour la conduire
l'aurore, les rues sont pleines de monde, garau salut de la paroisse, est venue dans la
dées, obstruées ; il y a loin de la place de
chambre du Roi, dès qu'il a été éveillé; le
Grève à la rue Croix-dcs-Pctits-{;hamps; à Dauphin et la Dauphine y ont paru un peu
un carrefour, devant les sergents qui s'oppoplus tard. Suirant l'expression de la Cour,
sent au passage, le cocher refuse d'avancer.
« il ne fut jour qu'à cinq heures chez le
La dame s'effraie; le Roi s'impatiente: &lt;c Don- Roi 1&gt;.
nez un louis, » dit-il au duc; mais celui-ci :
&lt;c Votre M
ajesté doit s'en garder; la police
Étaient-ce seulement les incidents d'une
sera instruite, fora ses recherchci; et saura
nuit de carnaval qui avaient décidé la liaison
demain où nous sommes allés. » l'our uu
du Iloi, liaison toute de sentiment encore et
simple écu de six livres, le cocher eulève ses
dont une savante stratégie de femme devait

LA MASCARADE DES IFS,

CllcM Oiraudon.

Bal masqué donné par le Roi dans la galerie du château dt Versailles, à l'occasion du mariage &lt;k Louis, dauphin dt Franu, avec ftfarte-TMreu, Infante d'Espagne
la nuit du 25 au 26 février 1745. - Dessin dt Coce111. (Musée du Louvre.)

vis arriver madame d'Étiolcs, avec qui j'avais
soupé quelques jours auparavant; elle était
en domino noir, mais dans le plus grand
désordre, parce qu'elle avait été poussée et
repoussée comme tant d'autres par la foule.
Un instant après, deu1 masques, aussi en
domino noir, traversèrent le même cabinet;
je reconnus l'un à sa taille, l'autre à sa voix;
c'étaient~f. d' [AyenJet le Roi. Madamed'Étioles
les suivit et fut à Versailles. 1&gt; Notre témoin,
par ces derniers mots, va trop vite en besogne;
la nuil ùst terminée tout au{rement et de
façon peut-être plus piquante : le Roi a sollicité l'honneur de reconduire madame d'Étiolcs
chez sa mère.
On monte en fiacre avec le duc d'Ayen.

chevaux, fend la foule, et le roi de France,
tout fier de cette équipée, peut, sans autre
encombre, amener sa compagne à la porte de
son logis.
Il est rentré à Versailles à huit heures et
demie. « En arrivant, il a mis une redingote
et a été tout de suite entendre la messe à la
chapelle. li n'y avait ni chapelains ni gardes
du corps; tout a été averti le plus promptement qu'il a été possible. » Cette messe du
matin, en de tels retours, scandalise les âmes
pieuses; mais Louis XV croit la dcl'oir au bon
exemple. Après l'avoir entendue tant bien
que mal, il s'est couché et a donné l'ordre
qu'on n'entdt qu'à cinq heures. nien n'a été
changé à l'étiquette du lever. La Reine,

régler les étapes? Cette aventure clandestine
de Paris, acte incroyable jusqu'alors dans la
vie de Louis XV et qui fut soigneusement
caché, marquait-elle un succès de hasard ou
le couronnement d'une campagne menée de
longue main? Les contemporains affirment
que la future marquise de Pompadour ne
devait point être étonnée de sa fortune. Sa
mère l'avait élevée dans la pensée qu'elle y
parviendrait un jour. A neuf ans, elle l'avait
conduite chez une diseuse de bonne aventure,
et l'on n'est pas peu surpris de trouver, en
tête du relevé des pensions payées par madame
de Pompadour : &lt;&lt; Six cents livres à la dame
Lebon, pour lui avoir prédit, à l'ùge de
neuf ans, qu'elle serait un jour la maitresse

Lo111s XV

ET

MADAJIŒ

DE

PoMPADozm_ - ~

de Louis XV. 1&gt; Bernis écrit, de son côté, de ces hommes avisés et nécessaires, qui
troupes françaises. Les lettres du ministre
dans ses Mémoires : « Le public fut fort savent intéresser les gens à leur sauvetage;
indiquent l'estime qu'on porte à ses talents.
étonné de la préférence que le Roi lui avait cependant, malgré qu'on le servît activement,
· Celles qu'il reçoit de Pâris-Duvcrney sont
donnée ; il ignorait que ce prince, depuis par d'incessantes démarches auprès du cardiencore plus significatives el témoignent des
qu'elle était mariée, la voyait fort souvent à nal de Fleury, il ne put revenir en France
liens étroits qui l'unissent à ses protecteurs :
la chasse dans la forêt de Sénart, que les qu'au bout de huit ans, avec un saut-conduit
« Monseigneur de Breteuil et M. le Contrôleur
écuyers de Sa Majesté passaient leur vie chez pour sa personne. En 1759, il obtint du Congénéral, écrit le financier, ont vu vos lettres;
elle, et que l'I!adame de Mailly avait plus redouté seil une décharge partielle de sa dette et le
Son Éminence [Fleury] a vu celle qui accommadame d'Etioles qu'auc,qne autre femme. _» commencement de sa réhabilitation. Plus
pagnait l'ordonnance que vous avez obtenue à
MadameLeNormantd'Etiolcs, Jeanne-Antoi- tard, au temps de la faveur de sa fille, Poisson
Paderborn; tous sont contents de votre connette Poisson de son nom de fille, née à Paris, devait l'obtenir complète, et il est assez plaiduite et, en mon nom particulier, je le suis
rue de Cléry, le 20 décembre 1721, avait sant de voir reparaître, dans ses lettres d'anoaussi on ne peut pas davantage .... J'ignore si
alors vin,.t-quatre
ans et l'une des situations
blissement, les services rendus par lui pour l'on pourra faire usage de ce que Yous arez
0
•
les plus enviées de Paris. Ses ennemis se so~t les approvisionnements pendant la disette de
obtenu. Le mérite n'en sera pas moins grand
complu à ravaler outre mesure toutes ses ori- 1725 ; on lui fait alors un titre éminent à la
pour vous, et vous pouvez vous en rapporter
gines, modestes, il est vrai, et sur lesquelles reconnaissance publique de ce qui lui aurait
à moi pour y donner toute l'étendue qui y
on sait depuis fort peu de temps la vérité.
jadis mérité la potence.
convient .... Jouissez toujours, en attendant,
Elle avait pour père un financier de méVoici ce qu'affirment, sur le rôle de Pois- de la justice qu'on vous rend ici; la façon
diocre volée, le sieur François Poisson, né son, les lettres dressées au nom du floi, au
dont on y pense est très sensible pour moi,
en 1684 d'un tisserand de Provenchères, au mois d'août 1747: « Nous crûmes ne pouvoir
par le véritable intérêt que je prends à tout
diocèse de Langres. Pour s'élever peu à peu mettre en de meilleures mains le soin de
ce qui vous regarde. » Tel est le ton de la
à l'état dont sa fille avait tiré un brillant l'approvisionnement de la ville de Paris et de
correspondance du chef avec son agent. li lui
mariage, ce Poisson avait eu une carrière plusieurs magasins des places frontières, pour
confie, en passant, le désir qu'il a de se retiassez orageuse. Il avait quitté à vingt ans la lequel il ne ménagea ni sa fortune, ni son
rer· du &lt;c travail forcé », qui l'épuise, et de
maison paternelle, pour suivre comme &lt;c haut- tm·ail, ni le crédit qu'il pouvait avoir. Cepenle-pied », c'est-à-dire conducteur de chevaux, dant, et malgré le succès qu'avaient eu ses prendre un repos bien gagné; il y mèlc des nouvelles de madame Poisson qu'il est allé ,·oir,
les munitionnaires de l'armée du maréchal talents, sa vigilance et son zèle, il ne put
et« dont la santé n'est pas aussi bonne qu'il le
de Villars. Les frères Pâris, les fameux com- obtenir la justice même qui lui était due sur
désirerait ll ; il en treticnt un père, qui semble
missaires aux vivres, qui commençaient alors le remboursement de ses avances et sur les
fort préoccupé, des indispositions de la jeune
leur fortune, le remarquèrent; ils lui donnè- emprunts qu'il avait faits, en sorte qu'il se
rent d'abord des rôles subalternes, puis firent vit, pendant plus de vingt années, exposé aux madame d'Etiolcs et de &lt;c quelques accès de
fiè,Te à la campagne, d'où elle a dû revenir 1&gt; .
de lui un de leurs commis principaux.
poursuites les plus rigoureuses, qui l'obliA cette mission de François Poisson en
C'était, à cette époque, pour tous les inter- gèrent de quitter son établissement cl sa Westphalie se rattache la première lettre
médiaires de ce genre, l'occasion de gains famille et de vivre pendant huit années dans
qu'on ail de sa fille, datée du 5 septembre 1741
extraordinaires, obtenus avec de gros risques la retrai te, qu'il ne put trouver que dans le
et maintenant facile à comprendre : « Si j'ai
et par un usage audacieux du crédit. Poisson, pays étranger. Enfin, la conduite du sieur
quelque remède, lui écrit madame d'Étiolcs,
qui parait avoir été un homme supérieur en Poisson examinée par des commissaires les
contre le chagrin que me donne votre abce métier, acquit très vite la confiance absolue plus équi tables et les plus éclairés, le jugesence, c'est les louanges que j'entends faire
de ses patrons. Il fut employé par le Régent, ment qu'ils ont rendu a fait connaitre toute
dans tout Paris sur votre compte. Je n'en
lors de la peste de Provence, à procurer des l'exactitude el toute la fidélité de son service;
suis pas étonnée; mais il est encore bien heusubsistances à cette province, s'en tira à son les emprunts qu'il avait faits ont été justifiés,
reux que le public vous rende justice; vous
honneur, et obtint d'acheter la charge de ses avances établies et liquidées, et il a resavez qu'il n'est pas sujet à caution. A propos,
&lt;&lt; fourrier du corps de Son Altesse Royale
couvré son état et sa liberté .... » Il semble y naiment vous écrivez d'un style admirable à
Monseigneur le duc d'Orléans ». Toujours au avoir quelque part de vérité dans les lettres
vos grands amis; l'on a raison de dire qu ïl
service des frères Pâris et travaillant avec royales. Elles s'appuient sur l'arrêt de 1759,
y a toujours de la dignité dans le grand franeux, il prit en main l'approvisionnement de fort antérieur à l'époque où Louis XV put çais. »
la capi talc pendant la. disette des grains de s'intéresser à madame d'Étiolcs, cl elles s'acNous n'ayons pas les pages, de si beau style,
1725. Mais, ces dernières opérations ayant cordent avec les documents contemporains les
qu'adressait
U. Poisson aux frères Piiris et
attiré les sévérités des intendants des finances, plus sérieux pour rendre justice à certains
qui
excitaient
la tendre admiration de sa fille;
on reconnut que des marchés fictifs avaient mérites du personnage.
mais
le
même
courrier, qui lui portait cette
été passés. Une commission fut spécialement
Al. Poisson s'est déjà réhabilité devant le
établie pour faire rendre ses comptes au sieur public par une brillante rentrée au service du lettre, en contenait une de Pâris de MontmarPoisson ; il fut déclaré débiteur au Trésor fioi, qui terme pour un temps la bouche à tel, dont le ton mérite d'être remarqué : &lt;&lt; Je
royal d'une somme de deux cent trente-deux ses cmieux. Au mois de juillet 1741 , alors n'ai pas répondu encore à une de \'OS lettres,
mille livres, par jugement du Conseil d'État que la guerre come en Allemagne, et que la mon cher François, parce que le bon [Duvcrdu 20 mai 1727. Comme il ne put rien rem- France se prépare à faire campagne contre ncy] s'el! est toujours chargé. Je ne le ferais
bourser, ne parvenant pas à rentrer lui-même la reine de Hongrie, il est envoyé chez l'élec- pas encore aujourd'hui, si je ne Youlais pas
dans ses avances, ses biens furent saisis et il teur de Cologne, avec une mission confiden- vous marquer moi-même combien nous
prit le parti de« s'absenter ». C'est le mot tielle du marquis de Breteuil, ministre de la sommes contents de tout cc que vous avez
du temps, qui signifie une indispensable fuite. Guerre; il a charge de conclure en même fait cl faites encore; j'en étais d'avance perFrançois Poisson fut-il condamné à être temps, pour les frères Pâris, une série d'opé- suadé, mais vous savez que tout le monde
pendu? Vingt ans plus tard, tout le monde le rations difficiles et secrètes, relatives aux n'avait pas la même opinion. La raison en est
disait dans Paris, et il était piquant de le approvisionnements militaires sur les bords toute simple : ils ne connaissent point la
croire; mais les traces de l'arrêt infamant ne du Rhin. Il faut qu'on ait confiance, non seu- matière et encore moins votre amitié pour
se retrouvent nulle part et rien n'indique lement en son expérience du pays, mais encore nous, et c'est ce dernier point qui vous donne
qu'il fut prononcé. Le cas du fugitif était, du en son intégrité, pour lui laisser le soin d'or- encore plus de force. ll L'ami qui écrit ainsi
reste, fort grave, et des pays d'Allcmaane, où ganiser tant de magasins pour les quartiers à AL Poisson est celui qui a été, une vingil se réfugia, il employa toutes ses forces à d'hiver et de passer les gros marchés de taine d'années auparavant, le parrain de sa
préparer la revision de son procès. C'était un vivres, qui doivent assurer la subsistance des fille ; c'est encore le protecteur le plus sûr de
la famille, et la chroniqu&lt;! a longtemps rap-

�r-

,,

111STO'J{lA

proché son nom de celui de la belle madame
Poisson.

s'était profondément attaché aux deux enfants
qu'il avait vus grandir chez madame Poisson et
dont il s'était promis d'assurer le sort.
Le jeune Abel, moins âgé de quatre ans
que sa sœur, annonçait l'intelligence la plus
heureuse; mais Jeanne-Antoinette était une
enfant délicieuse, qu'il était impossible de ne
pas aimer. Le fermier général devait jouer,
auprès de la fille de son. ami, un rôle de père
adoptif, qui a trompé même des contemporains, trop prompts à tirer des conclusions
malicieuses; mais le véritable père n'avait
laissé à personne le soin de décider de la première éducation. Continuant à diriger sa
famille du fond de son exil, il avait voulu que
la petite fille fût mise au couvent et était
entré lui-même en correspondance régulière
avec la supérieure de la maison pour recevoir,
directement et par le détail, des nouvelles de
son enfant.

par la correspondance de sa sœur religieuse,
madame de Sainte-Perpétue, avec M. Poisson :
« Notre révérende mère, lui écrit-elle, est
Madame Poisson a beaucoup travaillé à la
fort surprise de ne point recevoir de vos nouréhabilitation de son mari, avec la ténacité
velles; elle ne sait pas si c'est qu'on retient
d'une mère passionnée qui pense seulement
vos lettres. Tout ce que je sais, c'est que ma
à l'avenir de sa fille. Le personnage qu'elle
sœur Poisson en a envoyé une toute décaa épousé ne l'attache guère. L'homme, si inchetée. II est à croire qu'elle les lit toutes
telligent qu'il soit, est d'aspect vulgaire, rude
avant que de les envoyer; ainsi, mon cher
en ses propos, fils de la terre mal dégrossi
frère, je vous conseille d'écrire plut-dt par la
par la finance. Il ne peut être lié que par une
poste : c'est la voie la plus sûre, si vous ne
association d'intérêt à la Parisienne ambivoulez pas que ma sœur sache ce que vous
tieuse, pour qui le mariage a été le chemin
faites pour votre chère enfant. Sous le prédes grandes intrigues. On a cependant trop
texte qu'elle s'imagine que vous lui donnez
amplifié la chronique scandaleuse qui vise
beaucoup, elle ne lui donne positivement que
madame Poisson, et que le milieu et l'époque
son pur nécessaire. Je crois bien que c'est
où elle vécut expliquent assez.
qu'dle n'est point à son aise, mais l'enfant
Madeleine de la Motte appartenait à une
est très délicate; actuellement elle a un
famille plus élevée que celle de son mari ;
rhume assez considérable : par conséquent,
son père était cc le boucher des Invalides »,
elle a besoin de douceurs. Je vous dirai que
c'est-à-dire que le sieur de la Motte, comle louis que vous lui avez envoyé est employé,
missaire de l'artillerie, avait fait sa fortune à
Il y a, en effet, un peu de couvent dans la vie el que je lui ai avancé un écu; notre mère
!'Hôtel royal des Invalides, comme entrepre- de madame de Pompadour; elle a passé une supérieure en a le mémoire; si vous pouvez
neur des provisions de viande. La fille était, année au moins aux Ursulines de Poissy, où lui envoyer encore quelque chose, que ce ne
dit Barbier, une « belle brune, à la peau deux de ses tan tes étaient religieuses et où soit point par ma sœur ni par les Invalides ....
blanche, une des plus belles femmes de Paris, une de ses cousines était élevée. Les menus Reinette est toujours aimable à son ordinaire;
avec tout l'esprit imaginable » ; on assure faits de sa vie enfantine la montrent déjà elle me parle très souvent de vous; elle me
qu'elle était plus belle que ne le fut madame de telle qu'elle sera plus tard. Elle exerce autour dit l'autre jour qu'elle savait bien que vous
Pompadour, et il est dommage qu'aucun por- d'elle, toute petite fille de huit à neuf ans, l'aimez beaucoup, qu'elle n'avait pas le cœur
trait authentique ne nous permette d'en juger. cette séduction à laquelle il sera si difficile assez grand pour vous aimer autant que vous
Que madame Poisson ait eu des bontés pour de résister et qu'on devine en tous les récits le méritez, mais qu'elle vous aime de toute
Pâris de Montmartel et, plus tard, pour quel- envoyés en Allemagne par le couvent : l'étendue de son petit cœur, et qu'à mesure
que autre de ses contemporains, cela n'im- « Votre aimable chère fille, Monsieur, écrit qu'elle grandissait, qu'elle sentait son amitié
porte en rien à l'histoire, obligée à beaucoup la supérieure à M. Poisson en septembre pour vous grandir avec elle. Je ne peux pas
d'indulgence sur le chapitre des mœurs du 1729, a fort bonne grâce et sent tout à fait vous dire tout ce qu'elle me conte de semtemps. Il faut dire cependant qu'afin de son bien. M. de la Motte envoie tous les jours blable... Je crois que vous savez que nous
rabaisser plus tard la fortune inouïe de sa de marché quelqu'un en savoir des nouvelles, avons un Dauphin; on est dans de grandes
fille, la méchanceté et l'envie se sont déchaî- et la fait sortir de temps en temps avec sa réjouissances à Paris. Je souhaite que cela
nées sur sa mémoire. On doit s'en fier plutôt cousine Deblois, pour aller dîner avec lui, fasse finir vos affaires bien vite à votre avanaux gens d'esprit qui la fréquentèrent et se et l'on dit que tout au long il s'entretient avec tage. 1&gt;
,
plurent dans son salon de bourgeoise : « Elle elle. Elle ne s'ennuie point chez nous, au
Madame Poisson, retenue à Paris par d'autres
n'avait pas le ton du monde, dit Bernis qui la contraire; elle a été charmée d'y revenir. Le soins, faisait rarement le voyage de Poissy et
voyait chez une amie, mais elle avait de l'es- 25 août, jour de la Saint-Louis, il y a une ne s'occupait de sa fille que pour la fournir
prit, de l'ambition et du courage. »
foire à Poissy; nous l'y avons envoyée avec sa régulièrement de « corps 1&gt; et de fourreaux
Madame Poisson avait vécu quelque temps cousine et une de nos tourières qui leur a d'indienne. Le père ne se souciait point que
d'une façon assez misérable, de secours obte- montré toutes les beautés et raretés ; elle les l'enfant lui ftît trop souvent confiée; elle la
nus à grand'peine sur le séquestre des biens de a menées aussi à !'Abbaye, où on les a fort reprit, cependant, à l'occasion d'un rhume,
son mari. L'exil de celui-ci se prolongeant, elle caressées et trouvées très aimables ; on a lait pour la .faire soigner chez elle, et ce fut un
s'était enfin consolée, en agréant les soins demander depuis de leurs nouvelles. Le jour prétexte pour ne plus la ramener au coment:
assidus d'un galant fermier général, Charles de l'Octal'e de !'Assomption de la sainte Vierge, « L'on nous a dit qu'elle n'a plus de oèvre,
Le Normant de Tournehem, célibataire intel- clics ont chanté dans leurs classes les Yêprcs écrit la bonne supérieure à M. Poisson, qu'elle
ligent et magnifique, ami des artistes cl des de la sainte Vierge, elles ont été les principales se porte bien, qu'elle est tort aise d'être
arts. Quand M. Poisson revint à Paris, il se d1antrcs. Elles s'aiment fort l'une l'autre et auprès de madame sa mère. li y a apparence
trouva muni d'un ami chaud, serviable et ne vont jamais l'une sans l'autre. La maitresse qu'elle y va rester. Ainsi, monsieur, nous ne
riche, et sut comprendre le prix d'une cor- d'écriture s'y applique fort pour la mellre en saurons plus des nouvelles si certaines; nous
dialité dont les usages d'alors ne s'offusquaient état de vous envoyer de son écriture, et vous ne laisserons pas que de nous en informer
point. Ces bons rapports, que rien ne semble marquer elle-même sa tendresse pour vous. souvent, y prenant beaucoup d'intérêt et l'aia l'Oir altérés, devaient se continuer toute la Tout son désir est d'avoir l'honneur de vous mant tendrement. Elle est toujours très
vie des deux hommes, et leur correspondance voir et de vous embrasser. JJ
aimable et d'un agrément qui charmait tous
en garde l'édifiant témoignage : cc Quoique
La jeune pensionnaire a, dès cette époque, ceux qui la voyaient. »
de la même année, écrivait Tournehem à un charmant surnom de famille, qui l'a suiC'était au mois de janvier 1750, et l'enfant
Poisson en 1751, il y a une grande différence vie au couvent et qu'elle gardera jusqu'au avait à peine huit ans. Elle n'oubliera pas
de vous à moi; vous êtes aussi vif et aussi seuil de Versailles; pour tout le monde tout à fait èe temps aimable, que rien dans
actif qu'à vingt-cinq ans; moi je m'appesantis comme pour ses parents, elle est la petite l'avenir ne doit lui rappeler. On la verra
tous les jours, » mais il affirmait à son vieil reine, « Reinette &gt;&gt;.
plus tard servir une pension à sa vieille tante
ami, en )'embrassant, que le cœur de son
Mademoiselle Poisson n'est pas encore d'âge ursuline et contribuer, pour quelques milliers
Charles n'avait pas changé. Ils étaient unis à intéresser beaucoup sa jeune mère, qui mène
de livres, aux réparations de son couvent.
alors, depuis bien des années, par un senti- à Paris l'existence assez difficile de jolie
Mais ce ne sera qu'un souvenir vague, effacé
ment respectable, car M. de Tournehem femme sans ressources. Cette gêne est attestée
dans sa mémoire par les brillantes années qui

______________________

suivirent et par les premiers succès du monde,
auxquels madame Poisson sut admirablement
la préparer.
La royauté de mademoiselle Poisson avait
commencé de bonne heure. Les familiers de sa
mère continuaient à l'appeler « Reinette 1&gt;, et
elle était de celles qui établissent partout leur
domination, habituées à se reconnaître supérieures aux autres, sans imposer cette certitude, et pouvant se faire pardonne~ leur~ mérites par l'incomparable don_de plaire. ~ éducation la plus raffinée parait des agrements
les plus rares la séduisante jeune fille. Deux
poètes tragiques lui avaient enseigné la ~éclamation et le jeu scénique; c'étaient Cré?1llon,
aussi célèbre alors que l'avait été Corneille, et
Lanoue, qui, après quelques succès d'auteur,
allait entrer comme comédien au ThéâtreFrançais. Elle savait danser à la perfection,
dessinait convenablement, et peut-être aimaitelle déjà à guider la pointe sur une planche
de cuivre. Mais son principal talent, à cette
époque de sa vie, était le chant; elle en tenait
les principes deJélyotte, le chanteur de !'Opéra,
aussi aimé dans les salons qu'au théàtre, et
dont les succès, dit-on, ne s'arrêtaient pas
aux applaudissements.
Avec tant de grâces et de dons naturels, cultivés d'une façon aussi brillante, mademoiselle
Poisson avait été recherchée dans les réunions
du monde, et sa mère s'était vu ouvrir par elle
des portes qui lui fussent sans doute demeurées closes. On les recevait à l'hôtel
d'Angervilliers, où la jeune fille chanra
un jour le grand air d'Armide, de Lulli, et
charma tellement madame de Mailly que celle-ci
la voulut embrasser. On les devine admises
dans quelques cercles peu difficiles de l'époque, où l'espcit et les grâces imitaient de
droit. Chez madame de Tencin, elles étaient
presque chez elles, la vieille femme de lettres
étant fort de leurs amies. La conversation
des romanciers à la mode, Marivaux et Duclos, les soupers où l'on écoutait le mordant
Piron, et aussi Montesquieu el Fontenelle,
aiguisaient alors l'esprit des femmes. La
jeune fille y trouvait, comme préparation à la
Yic, sinon des principes moraux, du moins
l'aisance des manières et une connaissance
p1·écoce du monde.
Son éducation avail été payée par le fermier général, qui s'intéressait tendrement à
elle el qu'clic devait plus tard si rnagnioqucmcnl récompenser par la charge de directeur
général des bàtiments du Roi. M. Le Normanl
de Tournehem n'entendait point, d'ailleurs,
être privé par le mariage de la présence d'une
enfant qui lui était chère et qu'il destinait à
tenir brillamment sa propre maison. Dès qu'elle
eut vingt ans, il la fit épouser à un sien
neveu, plus âgé qu'elle de quatre ans seulement. Le jeune Charles-Guillaume Le Normant, fils du trésorier général des monnaies,
était un fort beau parti pour la fille de François Poisson. Médiocrement tourné, il est
vrai, et petit de sa personne, il avait la distinction des sentiments, le ton de la meilleure
compagnie, et l'on ne peut s'empêcher de

Loms

XV

ET .MAD.A.ME DE Po.MPAD01J'R.

trouver bien sonnants, dans l'acte de mariage, ses titres d'écuyer, chevalier ,d'honneur au présidial de Blois, seigneur d'Etioles,
Saint-Aubin, Bourbon-le-Château et autres
lieux.
Le sacrement fut donné aux époux le
9 mars 17 41, en l'église Saint-Eustache.
Quelques jours auparavant a été signé chez les
Poisson, rue de Richelieu, devant le notaire
Perret, un contrat qu'il n'est pas sans intérêt
de feuilleter. Le mariage a lieu sous le régime
de la communauté; mais les apports sont
fort inégaux. C'est à grand'peine et avec
toutes sortes de réserves que les parents de
la future épouse lui constituent en dot une
somme de cent vingt mille livres, savoir :
« trente mille en pierreries, bijoux, linge et
hardes à l'usage de ladite demoiselle », et
une grande maison, sise rue Sainte-Marc,
estimée quatre-vingt-dix mille livres. Ajoutons-y cent quarante et une livres huit sols et
six deniers de rentes viagères dites tontines,
établies sur la tête de la future épouse par
des contrats qui remontent à vingt ans. Les
munificences viennent au futur époux de son
oncle paternel, Charles-François-Paul Le Normant de Tournehem, écuyer, qui lui fait
donation entre vifs d'une somme de quatrevingt-trois mille cinq cents livres, sous forme
d'avances dans les ,sous-fermes, et qui s'engage à bien autre cho·se par les articles suivants : « En faveur du mêm~ mariage, ledit
sieur Le Normant, oncle, promet et s'oblige
de loger et nourrir lesdits futurs époux,
leurs domestiques au nombre de cinq, équipages et chevaux, pendant la vie dudit sieur
Le Normant, oncle, et au cas que lesdits
futurs époux et ledit sieur Le Normant voulussent se séparer, à compter du jour de ladite
séparation, ledit sieur Le Normant, oncle,
paiera la somme de quatre mille livres
auxdits futurs époux pour leur tenir lieu
&lt;lesdits nourriture et logement pour chacun
an. Plus, en la même considération, ledit
sieur Le Norm::mt, oncle, assure ·audit futur
époux, sur les biens qu'il laissera au jour de
son décès, la somme de cent cinquante mille
livres qu'il prendra en effets de la même succession à son choix 1&gt;, sans préjudice de la
part d'héritage qui lui rcricndra suivant la
coutume de Paris.
Les ressources du nomeau ménage étaient
ronsidéraLlcs. Par les libéralités de M. de
Tournehem, ils étaient logés chez lui, à Paris
cl à la campagne, nourris et défrayés de tout,
et vivaient sur le pied de quaranlè mille lirres
de rente, avec l'espérance d'une opulente succession à recueillir de cet oncle incomparable.
Malgré tant d'avantages assurés à cette union,
un témoin mieux informé que ceux qu'on a
cités, le président du Rochcret, lié ·alors avec
toute la famille, rapporte que le jeune homme
refusa tout d'abord de s'engager avec une
femme, infiniment séduisante sans doute,
mais pour laquelle trop de circonstances
pouvaient faire hésiter un esprit sérieux.
Tenté, au contraire, par les considérations
d'argent, le père du jeune Le Normant, qui
était veuf, le menaça d'épouser lui-même, s'il

ne se décidait. Au reste, les sentiments qui
suivirent furent, chez le jeune époux, extrêmement passionnés. Madame d'Étioles avait tout
ce qu'il fallait pour se faire aimer follement
de son mari; elle y joignit les suffrages de
l'admiration universelle, l'habileté d'une
coquette de race, et jusqu'à cette froideur de
tempérament qui redouble les désirs d'un
homme épris.
Le premier portrait que nous aurions d'elle,
le seul souvenir gardé de la fugitive par la
famille de son mari, serait une toile de Nattier, « l'élève des Grâces 1&gt;, le peintre de la
Famille royale et de la Cour, celui qui avait
fixé la beauté touchante de madame de Mailly,
la beauté fière de madame de Châteauroux.
C'était aussi l'artiste à la mode, recherché
de toutes les femmes qui passaient pour jolies.
Il était naturel qu'il fût appelé auprès de
madame d'Étioles. Mais les œuvres de Nallier
sont presque toujours plus exquises que fidèles.
Combien plus précieux est pour nous le portrait simplement écrit par le· lieutenant des
Chasses de Versailles, où les retouches soigneuses révèlent l'exactitude du peintre! II
pose en quelques mots le gracieux modèle el
l'ensemble de sa personne, c1 d'une taille audessus de l'ordinaire, svelte, aisée, souple,
élégante 1&gt; , qui semble faire« la nuance entre
le dernier degré de l'élégance et le premier
de la noblesse »; et ce qui l'intéresse le plus,
c'est le jeu d'une physionomie qu'il a souvent
examinée de près et vraiment comprise : «Son
visage était bien assorti à sa taille, un ovale
parfait, de beaux cheveux, plutôt châtain clair
que blonds : des yeux assez grands, ornés de
beaux sourcils de la même couleur ; le nez
parfaitement bien formé, la bouche charmante, les dents très belles et le plus délicieux
sourire ; la plus belle peau du monde donnait
à tous ses traits le plus grand éclat. Ses yeux
avaient un charme particulier, qu'ils devaient
peut-être à l'incertitude de leur couleur; ils
n'avaient point le vif éclat des yeux noirs, la
larnrucur tendre des yeux bleus, la finesse
par~iculière aux yeux gris; leur couleur indéterminée semblait les rendre propres à tous
les genres de séduction et il exprimer successivement toutes les impressions d'une âme
très mobile. 1&gt;
Pour mobile qu'elle soit, cette âme de
femme est assez maitresse d'elle-même, et ces
jolis traits ne trahissent jamais que cc qu'il
lui conricnt. On s'explique toutefois que les
artistes la voient et la comprennent de façon
très dill'ércnte, non seulement selon leur
tempérament particulier, mais encore sui van l
son àgt:l, son heure et son moment. Il faut les
consulter tous et ne se fier à aucun, puisque
M. de Marigny nous assure que les portraits
de sa sœur n'ont jamais été ressemblants. Au
temps de sa longue faveur, elle charmera et
déconcertera les meilleurs maîtres, qui ne
fixeront chacun qu'une partie assez fuyante
de ses charmes. Après Nattier, le plus ancien
de ses peintres et sans doute le moins
troublé, elle attirera sans cesse les pinceaux
familiers ou mythologiques de Boucher; ceux
de Carle Van Loo, qui remplira assidument

�I

_____________________

, , _ 111ST0'/{1J!

..,

auprès d'elle, sans être jamais satisfait, ses
fonctions de c1 premier peintre du Roi » ;
ceux de Drouais enfin, qui sera l'artiste de
ses derniers jours et reviendra mainte fois au
difficile modèle. Nous aurons encore, s'il le
faut, pour compléter son image, les crayons
de La Tour et de Cochin, les marbres de
Lemoyne et de Pigalle ; mais c'est à peine si
nous serons renseignés par cette richesse de
documents et cette profusion de chefsd'œuvre.

mais où l'on a dépensé cent mille écus
depuis. » Le prés~dent Hénault _n'eut garde
d'oublier cette aimable connaissance, et,
l'hiver suivant, il reçut madame d'Étioles à ses
fameux soupers, où se réunissait, pour les
plaisirs de l'esprit unis à ceux de la table, ce
qu'il y avait de mieux à la Ville et aussi à la
Cour.

peines du monde à avoir l'un d'eux à souper des lettres françaises; le président de Monteschez mon oncle de Tournehem, parce que sa quieu, en qui l'on voit surtout l'auteur des
société les ennuie. » Ce sont surtout des gens Lettres persanes, et le spiritµel Louis de Cade finance que reçoit le fermier général, et la husac, connu comme parolier de Rameau et
jeune femme, initiée ailleurs à un monde comme émule de Crébillon le fils. Parmi ces
différent, ne peut s'empêcher de leur trouver libres esprits, le plus brillant et l'un des
un &lt;! bien mamais ton ». Elle se prépare, mieux choyés, Voltaire n'est pas le dernier à
dès lors, à briller dans une autre sphère, et rendre hommage à &lt;I la divine d'Étioles l&gt; ; il
met en jeu pour y parvenir toute une poli- la juge à ce moment « bien élevée, sage,
tique subtile et persévérante.
aimable, remplie de grâces et de talents, née
Ses étés se passent au château d' Étioles, à avec du bon sens et un bon cœur ». La vie la
proximité de Choisy et des grandes chasses plus facile et la plus souhaitable s'ouvre
Madame d'Étioles a un train de tortune et royales. Louis XV vient assez souvent dans la devant la jeune femme, et personne ne comune parenté qui lui permettent de recevoir forêt de Sénart se livrer à son divertissement prendra, quand son heure troublée sera
une assez bonne société à l'hôtel de Gesvres, favori, et les bois retentissent du cor des venue, qu'elle échange, pour le rôle incertain
loué par l'oncle Tournehem, rue Croix-des- gentilshommes des chasses sonnant la fanfare de maîtresse du Roi, la paisible royauté
Petits-Champs, où son père et sa mère de la Reine. Avec d'autres châtelaines des en- bourgeoise de sa richesse et de sa beauté.
logent auprès d'elle. Mais elle aspire à devenir virons, madame d'Étioles est admise à suivre
une des reines de Paris, et la chose n'est pas les équipages ; vêtue de bleu ou de rose, elle
A la Cour, on n'était po~nt sans avoir ensans difficulté. La richesse en ce moment ne aime à conduire elle-même un léger phaéton, tendu parler de madame d'Etioles. Elle y conconsacre point un salon, et la beauté n'y à apparaître brusquement devant le Roi, naissait madame de Sassenage, femme d'un
suffit pas davantage. Il semble que la jeune comme la fée de cette forêt, dont elle connait menin de M. le Dauphin, qui vivait au Châfemme ait cherché ardemment à pénétrer tous les détours. Sa jeunesse hardie et sa teau, et la vieille marquise de Saissac, qui n'y
dans le plus brillant cercle d'alors, celui que beauté ne laissent point le Roi indifférent; il venait plus, mais qui était une tante du duc
présidait madame Geoffrin, en son hôtel de la l'aperçoit avec plaisir, et elle est du nombre de Luynes et que la Reine n'avait pas oubliée.
rue Saint-Honoré, aidée de son aimable fille, la des dames à qui il fait envoyer des che- La bonne duchesse de Chevreuse s'intéressait,
marquise de la Ferté-Imbault. Leur amitié vreuils. Elle-même se dit éprise de lui et depuis son enfance, à cette petite Poisson et
était précieuse et d'un choix restreint. Quand assure, en riant, que Sa Majesté seule la prenait plaisir à la nommer, quand un cercle
elles reçurent la visite que mesdames Poisson et pourrait éloigner de ses devoirs envers de Versailles daignait s'occuper sans malveild'Étioles crurent pouvoir leur faire, après une M. d'Étioles. Nul, hormis l'oncle et la mère, lance des « caillettes l&gt; de Paris. Au reste,
présentation chez madame de Tencin, les deux qui savent à quoi s'en tenir, ne prend au les communications d'une société à l'autre
maîtresses de la maison furent assez embar- sérieux cette boutade, et le mari, fort honnête étaient établies par quelques grands seigneurs
rassées. La mère, raconte la marquise, étai t homme et très amoureux, s'en offusque curieux, par quelques abbés bien nés et par
11 si décriée qu'il semblait impossible de
moins que personne. La jeune femme est, les gens de robe reçus chez les princesses
suivre cette connaissance »; d'autre part, la d'ailleurs, de conduite irréprochable; après pour leur esprit ; les chroniques de la bourfille, irréprochable et charmante, &lt;I méritait avoir perdu un fils eh bas âge, elle met au geoisie parisienne, souvent plus amusantes
des politesses l&gt;. Il eût été cependant bien monde une fille, le 10 août 1744, et semble que celles de la Cour, y faisaient l'objet de
malaisé de recevoir l'une sans accepter devoir être aussi bonne mère que fidèle conversations continuelles.
l'autre.
.épouse.
L'abbé de Bernis, qui rencontrait madame
La mauvaise santé de madame Poisson, qui
La vie qu'on mène au château d'Étioles est d'Étioles chez une cousine de soli mari, la comse déclara peu après et la retira du monde, à la fois familière et hrillan te, avec ces nom- tesse d'Estrades, rendait volontiers hommage
facilita les relations de madame d'Étioles. Elle breuses réunions d'amis, cette gaieté de à ses charmes. Le marquis de Valfons, l'ayant
fut vite accueillie dans le fameux salon et sut propos et ce manque d'apprêt qui font vue à un souper, la déclarait &lt;I jeune, jolie,
adroitement y faire sa place. Elle demandait alors le charme de la société française. Le pleine de talents • . Un autre bon juge, ami
à la jeune marquise l'autorisation de !a voir président du Rocheret nous décrit, en peu de particulier de la Reine, le président Hénault,
souvent &lt;1 pour prendre de l'esprit et des mots, la maîtresse du logis : &lt;1 Belle, blanche, faisait cette charmante découverte dans l'été
bonnes manières » ; elle ne manquait point de douce, ma Paméla ! Je la nommais ainsi à de 1. 742. II écrit à la marquise du Deffand
marquer à madame Geoffrin l'admiration sans Étioles, où je passais une partie des étês de qu'il doit souper gaiement chez son cousin,
bornes dont la bonne dame exigeait l'encens, 1741 et de 1742, et où nous lui lisions le M. de Montigny, avec le directeur des postes
et elle exprimait avec grâce « un bonheur au roman anglais de Paméla, chez M. Bertin de Dufort et quelques femmes de qualité, madelà de toute expression d'être admise dans Illagny, mon parent, maître des requêtes, dame d'Aubeterre, madame de Sassenage : il
son aréopage ». On l'y devine exerçant sa trésorier des par ties casuelles et seigneur de doit y avoir aussi, ajoute-t-il, «une m adame
séduction sur tous les habitués, attentive aux Coudray-sous-Étioles. l&gt; Reinette ou Paméla, d' Etioles, Jélyotte, etc. » Le lendemain, il
causeries d'art que tenaient les amateurs, le . qu'intéresse le roman de Richardson, a pour raconte à son amie la soirée et le succès de
lundi ; intéressant les vieux philosophes du plaisir favori le théâtre : elle chante et joue chanteur de Jélyotte : « II me parut qu'il était
mercredi par ses jolies façons, ses répliques la comédie ·sur une grande scène, munie de en pays de connaissance. Mais je trouvai là
vives, et cet esprit déjà averti, que leurs tous ses accessoires, que M. de Tournehem, une des plu~jolies femmes que j'aie vues; c'est
audaces n'effrayaient point.
très amateur de spectacles et très fier des madame d'Etioles; elle sait la musique parLa nièce de M. de Tournehem rencontre talents de sa nièce, a fait construire à côté du faitement, elle chante avec toute la gaieté et
chez madame Geoffrin beaucoup d'hommes château.
tout le goût possible, sait cent chansons, joue
qu'elle ne peut avoir chez elle et qui la
La déesse du lieu s'entoure de serviteurs la comédie à Étioles sur un théâtre aussi
rapprocheraient de la Cour. Elle les envie à dignes d'elle. Le beau Briges, l'écuyer de con- beau que celui de !'Opéra, où il y a des
madame de.la Ferté-Imbault, et l'avoue avec fiance du Roi, la célèbre avec tant d'enthou- machines et des changements. Paris est
.une naïveté qui semblera piquante plus tard : siasme, qu'on lui prêtera plus tard des succès admirable pour la diversité incroyable des
&lt;1 Que vous êtes heureuse! lui dit-elle soudont il n'y a pas. d'apparence, mais qui ne sociétés et pour les amusements sans nombre.
vent. Vous vivez constamment avec ce char- laisseront pas que d'inquiéter un peu On me pria beaucoup d'aller être témoin de
mant duc de Nivernois, cet aimable abbé de Lo_uis XV. On compte, parmi l es familiers tout cela dans un pays que j'ai beaucoup
Bernis et ce gentil Bernard, et vous les avez d'Etioles, Crébillon, qui est un ami de tous aimé, où j'ai passé ma jeunesse, et dans une
tant que vous voulez! Et moi j'ai toutes les les temps; le vieux Fontenelle, doyen honoré maison qui est la même que mon père avait,

Loms

ET .MAD.JI.ME DE Po.MPADO?m - -....

savait fort bien, par son oncle Richelieu, qu'il
en pourrait sortir, à l'occasion, une rivalité
sérieuse et plus qu'une passade sans conséquence.
Un jour que le Roi avait remarqué, une
fois de plus, cette apparition bleue et rose
en ce phaéton jeté sur la route des chasses, il
se passa, dans son carrosse, un petit fait si-

UNE HALTE DE CHASSE . Tableau de CARLE VAN

D'autres circonstances rapprochaient la
jeune femme de Versailles, et son nom des
oreilles du Roi. A _Chantemerle, chez madame
de Villemer , qui avait un théâtre de société semblable à celui d'Étioles, elle jouait la comédie
avec le duc de Nivernois et le duc de Duras,
et M. de Richelieu en personne l'y applaudissait. Si madame de Châteauroux se montrait
inquiète, comme sa sœur Mailly, des milnèges de la forêt de Sénart, c'est qu'elle

XV

rences Javorables, que la jeune bourgeoise pût
jamais réaliser le rêve démesuré qu'elle avait
conçu. Le retour de Louis XV aux sentiments
religieux pendant sa maladie de Metz, puis la
reprise de madame de Châteauroux, annoncée
dès la rentrée à Versailles, écartaient également de lui madame d'Étioles. Vainement
sa mère continuait-elle à lui souffler son

Loo. (Musée du Louvre. )

gnificatif. Madame de Chcvre~se ayantdit, sans
penser à mal, quemadamed'Etioles était encore
plus jolie qu'à son ordinaire, madame de Châteauroux lui marcha vivement sur le pied,
pour arrêter la conversation. Quand les dames
eurent quitté le Roi, madame de Chevreuse se
plaignit et s'informa : « Ne savez-vous pas,
Madame, répondit la duchess!, que l'on veut
donner au Roi cette petite d'Etioles? D
Il ne semblait pas, malgré quelques appa-

exaltation, l'assurant qu'elle était plus belle
que l'altière duchesse; vainement Tournehem
la montrait-il à ses amis, demandant : &lt;1 N'estce pas un morceau de roi? l&gt; Il eût été sage
de renoncer à celle ambitieuse folie, qui avait
pris peu à peu en elle .la forme de l'amour
même.
Un sentiment complexe, où il entrait en
tout cas plus d'orgueil que d'intérêt, l'avait
envahie tout entière, et l'on peut bien recon-

�_

111S TO'l{1.Jf,

- - - - - - - - - -- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J

naitre la sincérité de ce sentiment, car Louis
le Bien-Aimé l'a fait naitre en beaucoup de
cœurs. Elle racontait à madame de la FerléImbault qu'étant en couches de sa fille, lors
de la maladie du Roi, elle avait eu, en appre-

nant le danger, une révolution dont elle
pensa mourir. C'était bien là « cette violente
inclination », dont elle faisait plus tard confidence à Voltaire, et que soutenait un secret
pressentiment qu'elle finirait par être aimée.

Soudain, le grand obstacle tombait : madame
de Châteauroux disparaissait, emportée par un
mal rapide et inattendu; le Roi restait dé-sespéré, mais consolable, et le siège en règle
commençait.

(A sztivre.)

PIERRE DE

NOLHAC.

César Borgia
Si l'histoire, comme les bibliothèques, avait Ce n'est point la haine '1i la colère qu'exprime
Qu'est-ce que le règne d'Alexandre YI, sinon
son Enfer, Cé ar Borgia, duc de Valentinois, ce regard, mais la volonté : une volonté
le
carnaval diabolique du vieil empire romain
y mériterait une place à part. Il présente cc fatale, inOexible, tendue comme un glaive,
ressuscité
pour quelques années, sou les
phénomène unique d'un être né, conformé, et dont l'imagination pénétrée sent, en quelque
costumes
et
les figures du catholicisme? Tibère
organisé pour le mal, aussi étranger aux sorte, la pointe et le froid. L'art s'est rarement
revient
au
monde
déguisé en pape, et refait
idées de moralité humaine que l'habitant assimilé la vie à un degré plus intense.
Rome
à
son
image.
Le Vatican a ses orgies
d'une autre planète peut l'être aux lois physi- L'homme est là, enchâssé tout vif dans le
comme
Caprée
:
aux
noces
de Lucrèce Borgia,
ques de ce globe. Les grands scélérats, qui panneau de cèdre, comme un oiseau de proie
cinquante
courtisanes
nues
dansent, pendant
ont effrayé le monde par la stature et les pro- cloué sur une porte. C'est le type de la méle
banquet,
et
ramassent
des
châtaignes qu'on
portions de leurs crimes, eurent tous plus ou chanceté jeune, grandiose, florissante, pleine
leur
jette,
entre
les
candélabres
déposés à
moins leur côté faible, leur défaut de cui- de génie el d'avenir. Cette santé robuste dans
terre.
Quelques
jours
plus
tard,
le
pape offre
rasse, leur quart d'heure d'attendrissement la corruption, inattaquable au remords, lui
à
ses
enfants
le
spectacle
d'une
jument
pourou de repentir. Il y a un moment dans leur venait d'ailleurs de son père. Alexandre VI
vie où ils s'arrêtent et où ils regardent en était de même trempe. - &lt;&lt; Le pape a suivie, dans une cour du palais, par des
arrière d'un œil effrayé. La jeunesse de Néron &lt;&lt; soixante-dix ans, - écrivait à la Seigneurie étalons en chaleur. Lorsque Louis XII,
a une forme humaine ; Ivan le Terrible, après « Francesco Capello, l'ambassadeur de Venise marchant sur Naples, s'approcha de Rome,
avoir tué son fils, s'enferme dans le Kremlin c, à la cour de Rome, - mais il rajeunit Alexandre VI envoya à la rencontre de l'armée
en rugissant de douleur. Ali-Pacha laisse un &lt;&lt; tous les jours; ses soucis et ses inquiétudes cinquante tonneaux de vin, du pain, de la
vieux derviche l'arrêter par la bride de son &lt;&lt; n'ont d'autre durée qu'une nuit. li est viande, des œufs, des fruits, du fromage ; et,
cheval au seuil d'une mosquée de Janina; il &lt;&lt; d'une nature peu sérieuse cl n'a de pensées pour le roi et ses capitaines, seize des plus
essuie, sans sourciller, les injures sanglantes « que pour ses intérêts. Son ambition absolue belles filles de joie de la ville. En hôte préque le vieillard lui crache à la face, et de cc est de faire grands ses enfants : d'autres voyant, il avait fait dresser, au lieu de l'étape,
gros es larmes roulent silencieusement sur sa « soins, il n'en a pas. Ne d'altro ha cura. ,, des tentes de feuillage. - Après douze siècles
de relâche, les jeux sanglants du Cirque rebarbe blanche. Alexandre VI lui-mèmc, le
commencent, à l'endroit mème où Néron
père de César, assemble un consistoire après
brûlait les martyrs. Un jour, après souper,
le fratricide de son fils, où il ouvre avec horCésar,
en habit de chasse, fait venir six conreur son àmc aux cardinaux, se confesse et
On rêve, on croit rêver en voyant César damnés, gladiandi, sur la place Saint-Pierre
frappe sa poitrine. César Borgia, lui , est coulé Borgia se mouvoir avec l'entrain cl l'incomd'un jet dans l'endurcissement. Le doute et la bustibilité d'un démon au milieu de l'enfer barrée par des poutre : il monte à chc,·al,
lassitude lui .sont inconnus. li bondit, rampe, pittoresque de la Rome du x,• siècle. L'énor- chasse à courre ce gibier humain, et les tue
s'embusque et tue, dans le siècle agité cl mité des cho c les rend presque incompré- tous à coups de flèches. Le pape, sa fille.
compliqué qu'il haliile, comme un tigre in- hensi bles. Fils d'un pape et d'une courli ane, son gendre et sa maitresse Giulia Della a sisdien dans sa jungle. li en a l'éclat, la force, il e t l'homme d'action de ce pontificat unique tent, d'un balcon, à cette reprise du spectacle
la ouplc se, l'effrayante élégan.cc, les bonds dans 1'hi Loire qui réalisa la face infernale antique : Ave, papa, mo1·ituri le salutant.
el les mouvements éla tiques. Il obéit comme dont parlent les vieilles légende : atan en Alexandl'e \'l hérite du sacré collège, comme
lui à des instincts de de truction qui ne dis- chape et mitré, parodiant les divins mystères, Caligula héritait du énal romain : l'épidémie
cutent pas. Ce qui frappe à première vue, sur les ruines d'un antique autel. - Il y a qui décimait les Pères Conscrit opulents se
lorsqu'on étudie de près le j11une monstre, au musée d'Anvers un tableau vénitien qui réveille pour emporter les cardinaux trop
c'est la verve et le naturel qu'il met à com- symbolise admirablement, à l'insu du peintre, riches. La cantm·ella des Borgia vaut les
mettre ses crimes. Rien de forcé ni de théâ- cellcpapautéexcenlrique. On yvoit Alexandre VI champignons el les essences de Locuste.
tral ; son ambition a l'élan d'un appétit car- présentant à saint Pierre l'évêque in partibus Après avoir empoisonné le cardinal Or ini,
nassier, son astuce même tient de cette acuité de Paphos, qu 'il vient de nommer général de le pape dit ironiquement au sacré collège :
de llair et d'ouïe dont la nature a doué les ses galères. Saint Pierre est assis sur un bas- &lt;( Nous l'avons bien recommandé aux médefauves. Tel nous le montre le grand portrait relief où trépigne une impudique bacchanale : &lt;&lt; cins. » Rome, comme ce groupe de Laocoon
que l'on voit de lui au palais Borghèse, et qui au fond, se délie une statuette de l'Amour que l'on venait de découvrir, se sent attaquée
a la &lt;&lt; beauté du diable » dans la plus haute ajustant son arc. Cel étrange amalgame, saint aux plus nobles membres par le reptile de
acception du mol. La main sur son poignard, Pierre, un Borgia, un évêque du diocèse de l'empoisonnement. On meurt d'un gan t, d'un
fruit, d'un sorbet, de l'égratignure d'une
tenant de l'autre une de ces boules d'or qui
Vénus, une idole, une salurnale païenne bague, de la respiration d'un parfum, du vin
servaient à contenir des parfums, il vous re- brorhant sur le tout, est l'image frappante
garde en face, avec une sérénité impassible. des contradictions de cette partie de l'histoire. bu dans le c:1lice, de l'hostie de la communion.
Il semblait que le poison émanât de la seule
"" 10 ..,.

,

_ _____ ___________

présence d'Alexandre : ses fureurs mêmes
foudroyaient. Louis Ca~ra, éYêque de P~ are'.
el Je cardinal Laurent C1bo, moururent d effroi
au sortir d'une audience où il les avait menacés.

+
Pour compléter la ressemblance_ du ,P?nlifièat des Borgia avec la Rome 1mper1ale,
Lucrèce, la fille du pape, quatre ~ois .~arié~,
trois fois incestueuse, reprodml 110fam1e
"randiose des Julie et des Drusille de la
~aison des Césars. Son père la comble d'honneurs sacrilèges· il la fait trôner scandaleusement avec sa ' sœur Sancia, aux fêtes de
'
Saint-Pierre,
sur le pupitre de marbre ou• 1es
chanoines chantaient l'Évangile : supet pulpitum marmo1·eum in quo c~nonici Sancti
Petri Epistolam et Evangelium decanlare
consuevemnl. Lucrèce a une livrée d 'él'êques ;
des prélats la servent à table; il n'est permis
qu'aux cardinaux de célébrer la messe devant
elle. En l'absence du pape, c'est elle qui décachète les missives, rédige les dépêches, et convoque le sacré collège. La fabuleuse papesse
Jeanne semblait renaître et régner en elle.
Mais ce que la Rome impériale ne donne
pas, c'est un bandit du caractère de César
Borgia. Ses tyrans sont pour _la plupart d~s
fous couronnés; ils ont le verllge du pouvoir
absolu ou la fièvre chaude de la cruauté.
César Borgia les dépasse de sa tête qui resta
toujours froide et lucide. Rien de malade en
lui, ni d'aliéné, ni de chimérique. Il a son
plan, la souveraineté de la Romagne : il a sa
politique, elle peul se résumer dans cette
brève formule : « Les morts ne reviennent
point. JJ Une logique atroce règle sa vie en
apparence effrénée. Allégé du poids de l'âme,
de la conscience, du remords, de tout ce
bagage moral qui ralentit la marche des scélérats ordinaires, il va vile, se multiplie,
tranche au lieu de dénouer, et porte des coups
d'autant plus sûrs que son bras ne tremble
jamais.
Son frère aîné, le duc de Gandie, était le
chef naturel de celte maison des Borgia, dont
le pape rnulail faire une dynastie royale ou
princière. Son droit d'ainesse reléguait César
au second plan de la cène. On l'al'ait fait
cardinal, comme plus lard on faisait abbés
ou chernlier de Malte les cadets de famille.
César assista d'abord tranquillement à la
grandeur crois ante de son frère; il laissa le
pape le charger de richesses, accumuler sur
lui les duchés, les dignités, les honneurs.
C'était la patience du bandit embusqué , regardant avec joie l'homme que tout à l'heure
il va dépouiller, revêtir ses plus riches habits
el se parer de tous ses joyaux. Quand le duc
de Gandie fut mûr, bon à tuer et à remplacer,
César le fit assassiner par cinq sbires, monta
à cheval, prit le cadavre en croupe, tête pendante, et alla le jeter, la nuit, dans le Tibre.
Burchard, ce Dangeau des Borgia, nous donne
le bulletin de l'exécution.
« Le i4 juillet, le seigneur cardinal de '
&lt;( Valence (César Borgia) et l'illustre seigneur
« Jean Borgia, duc de Gandie, fils aîné du pape,

&lt;( soupèrent à la vigne de madame Vanozza,
« leur mère, près de l'église de Saint-Pierre-

(( aux-Liens. Ayant soupé, le duc et le car-

« dinai remontèrent sur leurs mules. ~fais le
duc, arrivé près du palais du vice-chancelier, dit qu'a,•ant de rentrer, il voulait
c&lt; aller à quelque amusement; il prit congé
ci de son frère et s'éloigna, n'ayant avec lui
&lt;( qu'un estafier el un homme qui était venu
&lt;( masqué au souper, et qui, depuis un mois,
&lt;&lt; le visitait tous les jours au palais. Arrivé à
!( la place des Juifs, le duc renvoya !'estafier,
&lt;&lt; lui disant de l'attendre une heure sur celle
!( place, puis de retourner au palais, s'il ne
« le voyait revenir. Cela dit, il s'éloigna avec
C( l'homme masqué, et je ne sais où il alla,
C( mais il fut tué et jeté dans le Tibre, près de
&lt;( l'hôpital Saint-Jérôme. L'eslaner, demeuré
« sur la place des Juifs, y fut blessé à mort
C( et recueilli charitablement dans une mai&lt;( son; il ne put faire savoir ce qu'était devenu
&lt;( son maitre. Au malin, le duc ne revenant
c( pas, ses serviteurs intimes l'annoncèrent
&lt;( au pape, qui, fort troublé, lâchait pourtant
&lt;( dese persuader qu'il s'amusait chez quelque
&lt;( fille et qu'il reviendrait le soir. Cela n'étant
&lt;( pas arrivé, le pape, profondément affligé,
&lt;&lt; ému jusqu'aux entrailles, ordonna qu'on fit
&lt;&lt; des recherches. Un certain Georges Schia&lt;( voni, qui avait du bois au bord du Tibre,
c( et le gardait la nuit, interrogé s'il avait vu,
&lt;( la nuit du mercredi, jeter quelqu'un à
&lt;( l'eau, répondit qu'en effet il avait vu deux
&lt;( hommes à pied venir par la ruelle à gauche
« de l'hôpital, vers la cinquième heure de la
&lt;( nuit, et que ces gens ayant regardé de côté
« et d'autre si on les apercevait et n'ayant vu
c( personne, deux autres étaient bientôt sortis
« de la ruelle, avaient regardé aussi et fait
&lt;( signe à un cavalier qui montait un cheval
« blanc et qui portait en croupe un cadavre,
&lt;( dont la tête et les bras pendaient d'un côté
« et les pieds de l'autre. Deux des hommes
!( qui marchaient derrière le cavalier prirent
,, le cadavre par les bras et par les pieds, le
« balancèrent avec force el le lancèrent dans
&lt;( le neuve aussi loin qu'ils purent. Celui qui
c, était à cheval leur demanda s'il avait plongé;
&lt;1 ils répondirent : Signor, si. Puis il piqua
!( son cheval ; mais, en tournant la tète, il
c( aperçut le manteau qui Oottai t sur l'eau. Il
(( demanda : « Qu 'est-ce que je mi donc de
&lt;1 noir sur la ri vière? IJ lis répondirent :
&lt;&lt;
cigneur, c'est le manteau. » Alors, l'un
C( d'eux jeta des pierres, ce qui le fil en&lt;&lt; foncer. Cela fait, piétons el cavalier dispa&lt;1 rurenl par la ruelle qui mène à Saint« Jacques. » Un trait, digne de Shakspeare,
termine ce témoignage populaire. &lt;( Les camé&lt;( riers du pape demandèrent à Georges
&lt;( Schiavoni pourquoi il n'avait pas été ré« véler le fait au gouverneur de la ville. li
« répondit : « Depuis que je suis batelier,
&lt;( j'ai vu jeter plus de cent cadavres dans cet
&lt;( endroit du fleuve, sans qu'on aitjamais fait
c( d'information. C'est pourquoi j'ai cru qu'on
&lt;( ne mettrait pas à la chose plus d'impor&lt;( tance que par le passé. J&gt;
Dans la nuit même de son fratricide, César
&lt;(

&lt;(

..... II ..,.

partit pour Naples, où le pape l'envoyait
assister en qualité de légal a lalete au couronnement du roi Frédéric. Il y fil une entrée
superbe, bannières au vent, clairons sonnants,
avec force pages, écuyers, timbaliers, cavaliers de toutes armes et de tout costume,
montés sur des chevaux ferrés d'or.
Quelque temps après, il empoisonna à sa
table le cardinal Jean, son cousin. Puis l'envie
le prit de faire sa sœur, Lucrèce, duchesse de
Ferrare. Elle était mariée en troisièmes noces
à don Alphonse d'Aragon, un bâtard _d~ la
maison de Naples, adolescent doux el 1.Im1dc.
L'enfant effrayé avait fui à Naples, où il se
tenait pendu aux jupes de sa mère. César fit
si bien qu'il le décida à rentrer dans Rome.
Trois jours après, il le poignarda, à quatre
heures de la nuit, sur l'escalier de SaintPierrc. (( Le prince, tout sanglant, courut
c&lt; vers le pape, s'écriant : de suis blessé !» et
,c il lui dit par qui ; et Madona Lucrezia, fille
!( du pape et femme du prince, se trouvant
&lt;( alors dans la chambre de son père, tomba
1
&lt;( évanouie • » Cette fois, le pape s'indigna,
el il fil garder à me le jeune prince par seiz~
de ses gens. César dit simplement : C( Ce qui
&lt;&lt; ne s'est pas fait à diner, se fera à souper. ,,
Ce qui fut dit fut fait. Un jour, César entra
dans la chambre, trouva le prince déjà levé,
fit sortir sa sœur et sa lemme, el le fil étrangler par Micheletto, son exécuteur ordinaire.
« Comme le duc ne voulai t pas mourir de ses
« blessures, il fut étranglé dans son lit, » dit
Burchard dans son Diatium. C'est le style
habituel de cet honnête prélat alsacien, que le
hasard fit maitre des cérémonies d'Alexandre \'I.
Il rédige aYec une encre de !ymphe sa chronique de sang : vous diriez un eunuque enregistrant, d'une main machinale, les meurtri&gt;s
et les débauches du Sérail. Mais la force drs
choses lui arrache, par moments, des traits,
des ironies, des sarcasmes, qu'on dirait de
Tacite. Au reste, l'imbécillité du scribe garantit la véracité de son griffonnage : on croit
sur parole des hommes comme Burchard ; ils
n'ont pas assez d'imagination pour inventer
un mensonge. Les grues d'lùycus sont d'irrécusables témoins.

+
Alexandre YI tremblait del'ant son terrible
fils. Un jour il lui tua un de srs favoris,
nommé Peroto, sou son manteau où il s'était
réfugié; si bien que le sang sau la à la face du
pape. - « Chaque jour, dans nome, dit une
,, relation vénitienne, - il se trouve que, la
&lt;( nuit, on a tué quatre ou cinq seigneurs,
c&lt; évèques, prélats ou autres. C'est à ce point
&lt;&lt; que nome entière tremble à cause de ce
c, duc, chacun craignant pour sa vie. ,, Don Juan de Cerviglione ne voulant pas lui
céder sa femme, il le fit décapiter en pleine
rue, à la turque : le pavé servit de billot. Un homme masqué lui ayant lancé, pendant
les courses de carnaval, une épigramme offensante, César le fit arrêter et conduire à la
prison Savella : on lui coupa la main et la
1. Rela~ione di Paolo Capello, 28 septembre 1500.

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langue, qui fut attachée au petit doigt de la diabolique de ce beau coup de Sinigaglia, ce &lt;! la brièveté de la vie de son père Alexandre
main coupée. - Pour avoir traduit en latin ne fut pas tant l'exécution que la capture. Les &lt;! et par sa propre maladie. Quiconque, dans
un pamphlet grec contre les Borgia, le Véni- quatre victimes qu'il prit à son piège étaient &lt;! une principauté nouvelle, jugera qu'il lui
tien Lorenzo, malgré les réclamations de la ses ennemis mortels; ils avaient éprouvé dix (! est nécessaire de s'assurer contre ses ennerépublique, fut jeté au fleuve. - Astorre fois la duplicité de sa parole; le pressentiment &lt;! mis, de se faire des amis, de vaincre par
~fanfredi, seigneur de Faenza, ayant refusé d'une catastrophe les agitait à l'avance. L'un &lt;! force ou par ruse, d'être craint et aimé des
de livrer sa ville au duc de Valentinois, fut d'eux, Vitclezzo Vitelli, fit à sa famille des &lt;! peuples, suivi et respecté par les soldats,
pris avec elle, après une défense héroïque qui adieux de mourant, avant de se mettre en &lt;! de détruire ceux qui peuvent et doivent lui
dura six mois. Astorre avait seize ans; il était route pour Sinigaglia.... Ils y vinrent pourtant &lt;! nuire, de remplacer les anciennes institubeau comme un éphèbe grec. César l'envoya fascinés et comme endormis par un man-né- e! Lions par de nouvelles, d'être à la fois
.
0
à Rome, avec son frère plus jeune encore : il t1sme mortel. César les reçut &lt;&lt; d'un air gra- &lt;! sévère et gracieux, magnanime et libéral,
traina les deux enfants dans les cloaques de cieux, l&gt; à l'entrée de sa maison, il les fit &lt;! de former une milice nouvelle et dissoudre
Sodome; puis, au bout d'un an, on les re- passer dans son oratoire où ils furent immé- &lt;! l'ancienne, de ménager l'amitié des rois et
trouva dans le Tibre, étranglés et attachés diatement étranglés. - Le trait comique de « des princes, de telJe manière que tous
ensemble par les mains.
cette tragédie, c'est Vitelezzo Vitelli, priant &lt;! doivent aimer à l'obliger et craindre de lui
Un de ses meilleurs tours fut celui qu'il son bourreau, la corde sur le cou, de deman- !( faire injure; celui-là, dis-je, ne peut trouver
joua à messer Ramiro d'Orco, un homme de der au pape une indulgence plénière pour &lt;! des exemples plus récents que ceux que
fer et de corde, qu'il avait chargé de mater la tous ses péchés. Alexandre VI se moqua fort &lt;! présente la vie politique du duc de ValenRomagne, après sa conquête. Ramiro
« tinois. l&gt;
justifia son choix, et dompta par les
César Borgia explique Machiavel : son
supplices toutes les résistances. Mais
Prince est calqué sur lui. Ce livre
cette terreur suscita des haines ; le pays
énigmatique a épuisé tous les comsemblait prêt à se révolter de nouveau.
mentaires. II en est qui lui prêtent
Pour l'apaiser, César lui montra un
l'ironie du prophète Osée, épousant une
matin le corps de Ramiro coupé en quarprostituée et affichant l'adultère pour
tiers sur la place publique de Césène, et
effrayer Israël par l'allégorie de sa
le coutelas sanglant à côté du cadavre.
propre honte. Quelques-uns croient y
Ce spectacle lui rallia la Romagne ;
voir un piège. à tigre tendu à Lauelle acclama le prince magnanime qui
rent de Médicis, auquel Machiavel débrisait le manche de sa hache, quand
dia son œuvre, et qu'il aurait espéré
elle n'était plus bonne à frapper. Maperdre en le lançant dans la tyrannie.
chiavel, en mission auprès de Borgia,
D'autres n'y trouvent que l'opération
écrit d'abord à la Seigneurie de Flod'un chirurgien politique qui démontre
rence : - « On ne sait au juste la
aux princes le Jeu des organes et des
&lt;! cause de la mort de Ramiro ; ce que
ressorts du pouvoir, avec l'indifférence
&lt;! l'on peut dire de plus probable, c'est
scientifique du professeur de la Leçon
&lt;( que telJe a été la volonté du duc de
d'anatomie de Rembrandt, disséquant
!! Valentinois, pour montrer qu'il a
un cadavre devant ses élèves. Son ex&lt;! le pouvoir d'élever et d'abattre les
plication la plus simple est celle d'un
&lt;( hommes à son gré. » Mais plus tard,
peintre généralisant un modèle. L'inrevenant sur l'exécution de Ramiro dans
fluence de César Borgia sur Machiavel
son livre du Prince, il l'analyse et l'adest incontestable. Il le vit de près et
mire comme un coup de maître. (! Le
à l'œuvre; il vécut longtemps enfermé
&lt;! duc, sachant que la rigueur d'abord
dans celte cour, !&lt; où on ne ditjamais
!( exercée avait excité quelque haine,
&lt;! les choses qui doivent se taire, et où
!! et désirant éteindre ce sentiment dans
!(
tout se gouverne avec un secret admiClicht Braun.
!( les cœurs, pour qu'ils lui fussent en&lt;( rab le. i&gt; Avec sa froide impartialité,
&lt;! Lièremenl dévoués, voulut faire voir Porll'Jil preS(llllè de CÉSAR B ORG IA, selon le catalogue de la Galerie il étudia cet homme redoutable, muni
Borghese, a Rome, et allribue pa1· ce même catalogue â RAPHAEL.
&lt;! que si quelques cruautés avaient été
de lou les les armes de la force, de
!( commises, elles étaient venues, non
toutes les dextérités de la ruse, con« de lui, mais de la méchanceté de son mi- des ~1uatre dupes de Sinigaglia, et dit C! que centré dans son égoïsme, comme un caïman
(1 nistre.... Sur quoi, sa conduite (! pouvant
&lt;! Dieu les avait châtiés, pour s'ètre fiés au sous sa carapace, produit naturel el parfait de
&lt;( encore servir d'exemple, il n'est pas inutile
&lt;! yalenlinois, après avoir juré de ne se fier l'horrible Italie du temps. Il le trouva con&lt;( de la faire connaitre. »
&lt;! pmais à lui. »
formé pour la dominer et pour l'asservir, et,
Ce fut encore devant Machiavel que César
Machiavel a beau prendre une plume de constatant sa puissance, analysant ses actes,
Borgia eut l'honneur de jouer la meilleure bronze pour rapporter l'alfaire à son gouver- codifiant ses cruautés cl ses fraudes, il en fit
de ses tragédies, celle du célèbre guet-apens nement, elle tremble d'admiration dans sa le type suprême et idéal du Tyran.
d~ Sinigaglia. Vitelli, Orsino, Liverotto, Gra- main. L'artiste politique a trouvé son Prince.
N'oublions pas que le livre du Prince fut
vma, les quatre plus redoutables capitaines Il crie Eurêka! comme Archimède, quand il écrit pendant une des plus sanglantes éclipses
de l'Italie, y furent attirés, pris, étrana)és
résolut son problème ! C! En résumant toute du sens moral qu'ait connues le monde, dans
d'un même coup de filet! César s'était 0sur-' ,&lt; la conduite du duc de Valentinois , non
un temps où l'idée du droit avait disparu des
passé pour mériter le suffrage d'un juge si ex- &lt;! seulement je n'y trouve rien à critiquer, , consciences, où toute créature inoffensive,
pert. C'est une des plus curieuses rencontres &lt;! mais il me semble qu'on peut la proposer sujet ou prince, était bientôt détruite. Le
de l'histoire que celJe d'un tel spectateur placé &lt;! pour modèle à tous ceux qui sont parvenus blason que César Borgia avait adopté : un
en face d'un tel tragédien. César nese déranrre « au pouvoir souverain par la faveur de la for- Dragon combattant et dévorant des serpents,
pas pour Machiavel, il conçoit, médite, exécute &lt;! tune et par les armes d'autrui. Doué d'un était l'emblème de son époque autant que le
son crime devant lui avec l'émulation d'un &lt;! grand courage et d'une haute ambition, il ne sien. L'Italie du xv" siècle semblait retombée
j?u~ur ,d'échecs ~i sent derrière son épaule C! pouvait se conduire autrement; et l'exécution sous l'atroce loi de l'extermination des faibles
1œ1l d un théor1c1en consommé. Le miracle &lt;! de ses desseins ne put être arrêtée que par
par les forts qui régit le règne animal. Infé..., 12 ""

rieurs par l'intelligence à César Borgia, les d'empoisonner cinq cardinaux à la fois; la
princes du temps l'égalaient en scélératesse. table était dressée dans la vigne de Sainl- Bentivoglio, .seigneur de Bologne, massa- Pierre-aux-Liens. Le pape et César, arrivant
crait en une nuit la famille de son rival com- altérés, demandèrent à boire. Le sommelier
qui avait le secret des fioles mortelles était
posée de plus de deux cents membres. Oli vcretto, une des victimes de Sinigaglia, allé chercher une corbeille de pèches au paneveu de Jean Fogliani, seigneur de Fermo, lais; son valet prit au hasard parmi les 0acons
invitait son oncle, avec les citoyens les plus et leur versa le vin de Chio apprêté. Le poison
importants du pays, à un grand banquet, les agit sur le vieux pape avec la ,·iolcncc de la
faisait égorger en masse au milieu de la fêle, 0amme; il tomba presque foudroyé. César
el s'emparait de la ville terrifiée par ce coup avait dompté l'empoisonnement comme on
de main. - Machiavel, ayant sous les yeux apprivoise un reptile; il s'était fai l un estomac
un homme supérieur à ces brigands subal- de lllithridate, à l'épreuve des plus noirs
ternes, fait le Prince à son image, . et d'après venins. La camal'ella, celte poudre sucrée
les adversaires contre lesquels il dena lutter. qui recélait un feu corrosil, entama pourtant
Il lui apprend à tisser les ruses, à machiner ses entrailles. On dit que, pour guérir, il se
les emLûehes, à étouffer ses ennemis avant fit enfermer dans le corps d'un taureau fraiqu'ils n'aient eu le temps de lui nuire, à ne chement éventré. Le conte, si c'en est un, a
voir dans les autres hommes que des instru- la beauté d'un mythe. Cet homme de meurtres
ments à employer ou des obstacles à faire et d'incestes incarné dans l'animal des hécadisparaitre. On écrit Télémaque, à la cour tombes et des bestialités antiques en évoque
de Louis XIV, et ad usum Serenissimi Del- les monstrueuses images. Je crois entendre le
phini; on écrit le Prince, à l'usage du très taureau de Phalaris el le taurcat: de Pasiphaé
fourbe et très cruel Laurent de Médicis, en répondre, de loin, par d'effrayants mugis cments, aux cris humains de cc bucentaure.
sortant du massacre de Sinigaglia.
César en sortit pelé, dit-on, par la cuisson
du venin, mais souple, nerveux cl vivace
comme un serpent qui a jeté sa vieille peau.
Au reste, c'est en naturaliste plutôt qu'en &lt;! Le duc de Valentinois, rapporlc Machiavel,
historien que Machiavel envisage les affaires &lt;( me disait, lors de la nomination de Jules 11,
humaines. Il formule les lois du succès, sans &lt;! qu'il avait pensé à tout cc qui pouvait
les blàmcr ni les justifier : il n'a ni préfé- &lt;! arrirnr si son père venait à mourir, et qu'il
rence ni système. Comme il enseigne au &lt;! avait trouvé remède à 1ont, mais que seutyran, dans le linc du Prince, l'art d'asscnir C! lement il n'avait jamais imaginé qu'à cc
le peuple, il apprend au peuple, dans les Dis- &lt;! moment il se trouverait lui-mème en danger
cours sur Tite-Live, l'art de renverser le c! de mort. l&gt; - Ecello che non penso mai,
tyran. Son cruel génie est à deux tranchants; in sulla sua mol'te, di sta,·e ancor lui per
il en présente la poignée el il en démontre morire. Le péril était grand, à en juger par
l'escrime aussi bien au conspirateur et au les haines qui se déchainèrent. Le corps du
tribun qu'au despote. On pourrait se repré- pape, délaissé dans une chapelle de Saintsenter son œuvrc comme un cabinet de con- Pierre, sans cierges et sans prêtres, fut livré
sultations politiques plein de circuits et de toute une nuit aux brutalités et aux moquedédales, avec des entrées et des issues dou- ries obscènes de quelques manœuvres. Le
bles. Sylla peut en sortir par une porte, avec matin venu, ils couvrirent d'une vieilJe natte
une liste de proscription cachée sous sa toge, le cadavre à moitié_pourri et le jetèrent dans
et Chéréas, par l'autre, avec un poignard.
un cercueil qui se trouva trop étroit : alors ils
Est-ce un fait, est-ce une légende que le l'y enfoncèrent à coups de pied et de poing,
souper tragique où, à en croire Bembo et et le roulèrent dans son tombeau en crachant
Paul Jove, Alexandre et son fils burent la dessus. - D'une autre part, on massacrait
mort en se trompant de verre? Il s'agissait dans les rues les partisans des Borgia. Fabius

1

Orsini, ayant tué un homme de la maison du
duc, se rinça la bouche avec une gorgée de
son sang.
César se Lira pourtant très grandement de
ce désastre subit ; il tint devant ses ennemis
une fière contenance, fortifia le Vatican contre
la ville, négocia avec le conclave, se fit livrer
par le cardinal trésorier, avec le poignard sur
la gorge, toutes les richesses de son père, et
imposa au nouveau pape ses conditions de
renoncement et d'exil. Sa sortie de Rome
égala le faste de ses entrées. Il en partit
couché sur une litière portée par douze hallebardiers et recouverte d'un manteau de
pourpre. A côté, deux pages mcnajent son
cheval de main, caparaçonné de harnais de
deuil. Autour de lui, chevauchaient, l'escopette au poing, ses vieux reîtres noircis au
feu de toutes les guerres civiles d'Italie.
Satan, exorcisé de la ville sainte, en sortait
suivi de sa bande, mais avec un orgueil
d'enfer et portant haut son front foudroJé.
A partir de là, César c! commença à n'être
plus rien, i&gt; comme le lui dit Sannazar, dans
U!) distique injurieux... [ncipis esse nihi/.
Heureux malgré tout, il parvint à s'évader,
au moyen d'une corde jetée sur un gouffre,
de la forteresse de Medina, où le roi d'Espagne
l'avait enfermé. c( Seigneur, - disait le gardien du fort à Ilranlômc, en lui montran t la
lucarne de sa prison, - par là se sauva, très
miraculeusement, César llorgia : » Seitor,

po1· aqui se salvo Cesa1· Borgià por gran
milagro. Les crimes lui étant devenus inutiles par la chute de son ambition, il est probable qu'il n'en commit plus, et qu'il redevint
simplement un vaillant chef de condottieri.
Les hommes de l'espèce dont il est le type ne
lont pas plus le mal pour le mal, que les
animaux carnassiers n'attaquent une proie
quand ils n'ont plus faim. On le perd de rne
pendant sept années, jusqu'au jour où on le
retrouve bataillant bravement au siège de
Viana, à côté du roi de Navarre, son beaufrèrc. Il y fut tué, dans une sortie, d'un coup
de zagaie. L'amour immoral que la Fortune
portait à cc bandit se manifesta jusqu'au dernier jour : elJe le fit mourir en soldat. Ce
damné du Dante tomba comme un héros de
!'Arioste.
P AUL DE

Noies et souvenirs

Il n'y a décidément qu'un très petit nombre
de mots, lesquels font périodiquement le tour
de l'histoire.
Ceci a été raconté cent fois : Napoléon III
passait une rerne dans la cour des Tuileries;
mademoiselle de Montijo, d'une fenêtre du
rez-de-chaussée, dans un salon v·oisin de la
chapelle, assistait à la renie; après le défilé,

SAI 1T-VICTOR.

!'Empereur s'approche à cheval de la fenêtre chain numéro était d'i11venlion toute récente.
et dit à mademoiselle de Montijo :
Pas du tout. Ce malin, dans les Réoolutions
- Comment arriver jusqu'à vous?
de Paris, de Prud'homme, je me régalais
Et la future Impératrice aurait répondu :
d'un long article .intitulé : Origine, defini- Sire, par la chapelle.
Lion, mœurs, usages et vertus des sans-e-uOr, dans un petit volume de Mémofres lottes, cl j'y trouvais celte phrase prodigieuse:
su1· Henri 1V, imprimé en 1782, je troUYe
Tant de gens aujourd'hui se couvrent pou,·
ces trois lignes :
se cacher du manteau dusans-culoltisme.
(! Henri IV ayant demandé à mademoiselle
L'article Ler miné, je me mets à feuilleter au
d'Entragues, 9u'il aimait, par où l'on pouvait hasard le volume, et à la fin de la foTaison
aller à sa chambre : - Sire, lui répondil- du 8 brumaire an Il, je trouve celle ligne :
elle, par l'église. l&gt;
L'inten ·ogatoù·e de Marie-Antoinette au

premiei· numào.
Je croyais que la formule : la suite au pro"" 13 ...

LUDOVIC

HALÉVY.

��, . - 111S TO'J{1A

----------------------------------------J

quent au moment du départ des gardes qu'ils
devaient relever. Alors chacun de ceux-ci
achetait l'un des bidets amenés par les arrivants, auxquels il les payait cent fmncs, et,
formant de nouvelles caravanes, tous prenaient le chemin du castel paternel, puis, à
leur rentrée dans leurs foyers, ils lâchaient
les criquets dans les prairies, où il les lais. saicnt paître à l'aventure pendant neuf mois,
jusqu'au moment où ils les ramenaient à Versailles et les cédaient à d'autres camarades,
de sorte que ces chevaux, changeant continuellement de maîtres, allaient tour à tour
dans les di verses provinces de la France.
Mon père s'était donc lié intimement avec
M. Certain de La Coste, qui était du même
quartier et appartenait comme lui à la compagnie de Noailles. De retour au pays, ils se
voyaient fréquemment : il devint bléntôt
l'ami de ses frères. Mademoiselle du Puy était
jolie, spirituelle, et quoiqu'elle ne dût avoir
qu'une très faible dot et que plusieurs riches
partis fussent offerts à mon père, il préféra
mademoiselle du Puy et l'épousa en 1776.
Nous étions quatre frères : l'aîné, Adolphe,
aujourd'hui maréchal de camp; j'étais le
second, Théodore le troisième, et Félix le dernier. Nos âges se suivaient à peu près à deux
ans de distance.
J'étais très fortement constitué, et n'eus
d'autre maladie que la petite vérole; mais je
faillis périr d'un accident que je vais vous
raconter.
Je n'avais que trois ans lorsqu'il advint;
mais il fut si grave, que le souvenir en est
resté gravé dans ma mémoire. Comme j'avais
le nez un peu retroussé et la figure ronde,
mon père m'avait surnommé le petit chat.
Il n'en fallut pas davantage pour donner à
un si jeune enfant le désir d'imiter le chat;
aussi mon plus grand bonheur était-il de
marcher à quatre pattés en· miaulant, et
j'avais pris ainsi l'habitude de monter tous
les jours au second étage du château, pour
aller joindre mon père dans une bibliothèque
où il passait les heures de la plus forte chaleur. Dès qu'il entendait les miaulements de
son petit chat, il venait ouvrir la porte et
me donnait un volume des œuvres de Buffon
dont ie regardais les gravures pendant que
mon père continuait sa lecture. Ces séances
me plaisaient infiniment ; mais un jour ma
visite ne fut pas aussi bien reçue qu'à l' ordinaire. Mon père, probablement occupé de
choses sérieuses, n'ouvrit pas à son petit chat.
En vain, je redoublai mes miaulements sur
les tons les ·plus doux que je pus trouver; la
porte restait close. J'avisai alors, au niveau du
parquet, un trou nommé chatière, qui existe
dans les châteaux du Midi au bas de toutes
les (JOrtes, afin de donn~r aux chats un libre
accès dans les appartements. Ce chemin me
paraissait être tout naturellement le mien; je
m'y glisse tout doucement. La tête passe
d'abord, mais le corps ne peut suivre; alors
je veux reculer, mais ma tête était prise,
et je ne puis ni avancer ni reculer. J'étranglais.
Cependant, je m'étais tellement identifié avec
mon rôle de chat, qu'au lieu de parler pour

toute la noblesse du pays n'avaient pas tardé
à émigrer. La guerre paraissait imminente.
Alors, pour engager tous les ci Lo yens à s'armer, ou peut-être aussi pour savoir jusqu'à
quel point il pouvait compter sur l'énergie
des populations, le gouvernement, à un jour
donné, fit répandre dans toutes les communes
de France le bruit que les b1·igands, conduits
par les émigrés, venaient pour détruire les,
nouvelles institutions. Le tocsin sonna sur
toutes les églises, chacun s'arma de ce qu'il
put trouver; on organisa .les gardes nationales; le pays prit un aspect to1;1t guerrier,
et l'on attendait les prétendus brigands que,
dans chaque commune, on disait être dans la
commune voisine. Rien ne parut; mais l'effet ,
était produit : la France se trouvait sous les
armes, et avait prouvé qu'elle était en état de
se défendre.
Nous étions alors à la campagne," seuls
avec ma mère. Cette alerte, qu:on nomma
dans le pays le jour de la peur, m'étonna et
m'aurait probablement alarmé, si je n'eusse
vu ma mère assez calme. J'ai toujours pensé
CHAPITRE II
que mon père, connaissant sa discrétion, l'avait
Premiers orages révolutionnaires. - Attitude de mon
prévenue de ce qui devait arriver.
père. - Il rentre au service. - Je suis confié aux
Tout se passa d'abord sans excès de la part
mains de mademoiselle Mongalvi. - Ma vie au
des paysans, qui, dans nos contrées, avaient
pensionnat.
conservé un grand respect pour les anciennes
Pendant que mon enfance s'écoulait paisi- familles; mais bientôt, excités par les démablement, de bien graves événements se pré- gogues des villes, les campagnards se porparaient. L'orage révolutionnaire grondait tèrent sur les habitations des nobles, sous .
déjà, et ne tarda pas à éclater : nous étions prétexte de chercher les émigrés cachés, mais
en réalité pour se faire donner de l'argent,
en 1789.
L'assemblée des États généraux, remuant et prendre les titres de rentes féodales qu'ils
toutes les passions, détruisit la tranquillité brûlaient dans d'immenses feux de joie. Du
dont jouissait la province que nous habitions, haut de notre terrasse, nous vîmes ces forceet porta la division dans presque toutes les nés courir la torche en main vers le château
familles, surtout dans la nôtre; car mon père, d'Estresse dont tous les hommes avaient
qui blâmait depuis longtemps les abus aux- émigré, et qui n'était plus habité que par des
quels la France était assujettie, adopta le dames. C'étaient les meilleures amies de ma
principe des améliorations qu'on projetait, mère; aussi fut-elle vivement affectée de ce
sans prévoir les atrocités que ces changements que, malgré mon extrême jeunesse, je taxai
allaient amener, tandis que ses trois beaux- de brigandage. Les anxiétés de ma mère
frères et ses amis repoussaient toute innova- redoublèrent, lorsqu'elle vit arriver sa vieille
tion. De là de vives discussions, auxquelles mère qu'on venait de chasser de son château,
je ne comprenais rien, mais qui m'affligeaient, déclaré propriété nationale, par suite de
parce que je voyais ma mère pleurer, en l'émigration des trois fils !. .. Jusque-là le
cherchant à calmer l'irritation de ses frères foyer de mon père avait été respecté avec
et de son époux. Cependant, sans trop savoir d'autant plus de raison que son patriotisme
pourquoi, je me rangeais du côté des modé- était connu et que, pour en donner des preuves
rés démocrates qui avaient choisi mon père nouvelles, il avait pris du service dans l'arpour chef, car il était incontestablement mée des Pyrénées comme capitaine des chasseurs des montagnes, à l'expiration de son
l'homme le plus capable de la contrée.
L'Assemblée constituante venait de détruire mandat à l'Assemblée législative; mais le torles rentes féodales. Mon père, en qualité de rent révolutionnaire passant tout sous le
gentilhomme, en possédait quelques-unes que même niveau, la maison de Saint-Céré, que
son père avait achetées. Il fut le premier à se mon père avait achetée dix ans avant de
conformer à la loi. Les roturiers, qui atten- M. de Lapanonie, fut confisquée et déclarée
daient pour se décider que mon père leur propriété nationale, parce que l'acte de
donnât l'exemple, ne voulurent plus rien payer, vente avait été passé sous seing privé, et que
lorsqu'ils connurent sa . renonciation aux le vendeur avait émigré avant de ratifier devant le notaire. On n'accorda à ma mère que
rentes féodales qu'il possédait.
Peu de temps après, la France ayant été quelques jours pour en retirer son linge, puis
divisée en départements, mon père fut la maison fut vendue aux enchères, et achetée
nommé administrateur de la Corrèze et, peu par le président du district qui en avait luide temps après, membre de l'Assemblée même provoqué la confiscation!. .. Enfin, les
paysans, ameutés par quelques meneurs de
législative.
Beaulieu,
·se portèrent en masse au château
Les trois frères de ma. mère et presque
faire connaître à mon père 1a fàcheuse situation
dans laquelle je me trouvais, je miaulai de
toutes mes forces, non pas doucereusement,
mais en chat fàché, en chat qu'on étrangle, et
il paraît que je le faisais d'un ton si naturel,
que mon père, persuadé que je plaisantais,
fut pris d'un fou rire inextinguible. Mais tout
à coup les miaulements s'affaiblirent, ma
figure devint bleue, je m'évanouis. Jugez de
l'embarras de mon père, qui comprit alors
la vérité. Il enlève, non sans peine, la porte
de ses gonds, me dégage et m'emporte sans
connaissance dans les bras de ma mère, qui,
me croyant mort, eut elle-même une crise
terrible. Lorsque je revins à moi, un chirurgien était en train de me saigner. La vue
de mon sang, et l'empressement de tous les
habitants du château groupés ~utour de ma
mère et de moi, firent une si vive impression sur ma jeune imagination, que cet ·événement est resté fortement gravé dans ma
mémoire.

Mi.M01'/fES DU GÉNÉ'!?_Al BA~ON D'E .lff'A'!?_BOT

de mon père, où, avec Lous les ménao-emenls
p_ossibl~s e~ mème avec une espèce de poliLe~se, ils d11:ent à ma mère qu'ils ne poul'aient se dispenser de br1îler les titres de
rentes féodales que nous avions encore, cl de
vérifi,er si les émigrés ses frères n'étaient pas
caches dans son château . Ma mère les rccut
a_rcc beaucoup de courage, leur remit ·les
L1t,rcs et leur fil observer que, connaissant ses
freres pour des gens d'esprit, on ne devait pas
supposer qu'ils eussent émigré pour revenir
ensuiLe en France se cacher dans son chà teau.
fis conviment de la justesse de ce raisonne~ ent, burent et mangèrent, brûlèrent les
titres au milieu de la cour et se retirèrent
sans faire aucun dégât, en criant : Vive la
nation et le ci toycn- Mar bot ! el ils charo-èrent
0
ma mère de lui écrire qu'ils l'aimaient beaucoup, cl que sa famille était en sûreté au
milieu d'eux.
Malgré cellc_assurancc, ma mèrC', comprcn~nt que son litre de sœur d'émigrés pourrait
lm all!l'cr les plus grands désagréments, dont
n? la ~aurerait peut-èlrc pas celui d'épouse
d un dcfenscur de la patrie, résolut de s'éloigner ~ome,n~ané,mcnt. Elle m'a dit depuis qup
c? qm la dec1da a prendre ce parti fut la conY1cl1on que l'orage révolutionnaire ne du1·erail
que ~1uelques mois : bien des gens le croyaient
aussi.
Ma grand'~1è1·e arait eu sept frères, qui,
tous, selon I usage de la famille de Verdal
avaient été militaires et chevaliers de Saint~
Louis. L'un d'eux, ancien chef de bataillon au
régiment de Penthièvre-infanterie, avait, en

étail dans une grande perplexité..... Elle en fût petit brancard, couvert de roses, elles me
tirée par une respectable dame, mademoiselle portaient à tour de rôle en chantant. - D'auMongalvi, qui lui était bien dévouée et dont la tres fois je jouais aux barres avec elles, ayant
mémoire me sera toujours chère. Mademoi- le privilège de toujours prendre sans jamais
selle_ Mon?alvi recevait à Turenne quelques être pri5 . .Elles me lisaient des histoires, me
pcns10nna1res dont ma mère avait été l'une chantaient des chansons : enfin c'était à qui
des premières; elle proposa de me prendre chercherait à faire quelque chose pour moi.
chez elle pendant les quelques mois que duIl me souvient qu'en apprenant l'horrible
rerait l'absence de ma mère. Celle-ci en ré- exécution de Louis XVI, madame Mongalvi fit
féra à mon père, cl son consentement étant mettre toute la pension à genoux pour réciter
a_rrivé, je partis et fus installé dans le pen- des prières pour le repos de l'àrne du mals10nnat de demoiselles. - Quoi? direz-vous, heureux roi. L'indiscrétion de quelqu'un
un garçon avec des jeunes filles? Eh oui! ... d"enlre nous aurait pu lui attirer à cette occa,\fais observez que j'étais un enfant très doux, sion de grands désagréments, mais toutes ses
paisible, obéissant, et n'ayant que huit ans.
élèves étaient d'àge à le comprendre, et je
Les pensionnaires entrées dans la maison d • sentis qu'il n'en fallait pas parler : on n'en sut
mademoiselle Mongalri, depuis l'époque où
rien au dehors de la maison.
mère en avait fait partie, étaient des jeunes
per~onnes de ~cize à ringt ans; les plus jeunes
CHAPITRE III
araient au moms quatorze ans, cl étaient assez
raisonnables pour c1u'on pût m'admcllre parmi Jlon père est nommé au commandement de l'armée
cl!C'S.
de Toulouse. li me rappelle auprès de lui. Rencontre d"un convoi d'aristocrates. - Mon exis_A_ 1110 11 arrirée, loul le petit troupeau fétence à Toulouse. - Je suis conduit à Sorèze.
mmm accourut au-deranl de moi et me reçut
avec de tels cris de joie et de si bonnes caJe restai dans ce doux asile jusqu'en noresses, quejcmefélicitai dès le premier instant rcmbre ·1795. J'avais onze ans et demi lorsque
d'aroir fait cc royagc. Je me fî o-urais d'ailleurs mon père reçut le commandement d'un camp
qu'il _serait de peu de durée, c~ je crois mème ~ormé à 1'oulouse. Il profita de quelques jours
que JC regrettais intérieurement de n'avoir de congé pour me voir et régler ses affaires,
'.flle peu de temps à passer al'ec ces bonnes dont il n'avait pu s'occuper depuis plusieurs
Jeunes demoiselJcs, qui me donnaient tout ce années. Il descendit à Turenne chez un de ses
'.lui ~ourai~ me faire plaisi1·, et se disputaient amis et courut à la pension. li était en unia qm me tiend rait par la main.
forme d'officier général, avec w1 grand sabre,
Cependant, ma mère partit cl se rendit au- les cheveux coupés, sans poudre, et portant
près de mon oncle. Les érénemenls marchaient des moustaches énormes, ce qui contrastait
avec rapidité. La Terreur ensanglanta la singulièrement avec le costume que j'avais
France. La guerre civile éclata dans la Vendée l'habitude de lui voir lorsqu'il habitait paisiet la Bretagne. Il devint absolument irnpos- blement le château de Larivière.
sib_le d'y vorager, de telle sorte que ma mère,
J'ai dit que mon père, malgré sa mâle figure
qtu ne devait passer q11e deux ou trois mois à cl son aspect sérère, était très bon, surtout
Rennes, s'y trouva retenue malo-ré elle pen- pour les enfants, qu'il aimait passionnément.
dan_t plusieurs années. Mon pè1~ combaLLait Je le rc\"Ïs donc a\'Cc de vifs transports de joie
LOUJOurs dans les Pyrénées et en Espa o-ne oi1 et il me combla de caresses. Il passa quelque;
. ,
t,
'
sa capac1te et son courage l'avaient éleré au jours à Turenne, remerciant bien les bonnes
grade .de g1néral de division. Entré dans le dames Mongalri des soins vraiment maternels
pcnsio?nat pour quelques mois, j'y restai donc r1u'clles m'ayaicnt prodigués; mais en me
au ~oms pen?ant ~ualre ans, qui Jurent pour q_u_estio111~an~, il lui f~1L très facile de voir que
t~OJ autant d annees de bonheur, que venait
S I JC sara1s bien les pnèrcs, les litanies et force
bien obscurcir de temps en temps le souYei1ir cantiques, mes au tres connaissances se borde mes parents; mais les bonnes darnes Mon- naient à quelques notions d'histoire, de o-éogalvi et leurs pensionnaires redoublaient alors graphic cl d"orthographe. 11 considéra d'aill; urs
de. bo~té pou~ moi et chassaient les pensées qu'étant dans ma douzième année, il n'était
rp,11 m attristaient momentanément.
plus guère possible de me laisser dans une
_Lorsque, bien des années après, j 'ai lu l'his- pension de demoiselles, et qu'il était temps
l01re de Vert-Vert vivant au milieu des Visi- de me donner une éducation plus mâle et plus
tandines de Nevers, je me suis écrié : « C'est étendue. Il résolut donc de m'emmener avec
ainsi que j'étais dans le pensionnat de Tu- lui it 'J'oulouse, 011 il a,·ait drjà fait rnni r
Cliché Braun.
DUGO~LIIIER
renne·! » Comme lui, j'étais gâté au delà de Adolphe ii sa sortie d'Effiat, afîn de nous placer
G&lt;i11èral en chef de l'armée des P)'réltèes•Oriettlales
tout~ cxp1:ession par les maitresses et par les tous deux au . collège militaire de Sorèze, le
- Tableau de RouGET. (Musée de Versailles.) ·
pens1~nna1~es. Je n'arais qu'à désirer pour seul grand établissement de ce genre que la
obtenu·; n en n'était assez bon ni assez beau tourmente révolutionnaire eù l laissé debout.
prcna_nl sa retraite, épousé la riche reurc d'un
P,o,ur_ moi. fü san~é était redevenue parfaite.
Je partis en embrassant mes jeunes amies.
conseiller
au parlement de Rennes . m
ua mere
'
,
J ela1s blanc el frais; aussi c'était à qui m'em- Nous nous dirigeâmes sur Cressensac, où nous
reso1.ut .de se rendre
auprès
d'elle
et
se
.
,
.
,
p1 e- brasserait !
trouvàmes le capitaine Gault, aide de camp de
para1t a pa_rt1r, comptant m'emmener avec
Da~s les récréations qui avaien t lieu dans mon père. Pendant qu'on graissait la Yoiturc
elle, quand Je fus assailli par une quantité de
_un lres raste enclos où se lrouraient un beau Spir~, le vieux serritcur de mo11 père, qui
gros ?lous très douloul'Cl:x. JI était impossible
fr~in, des prairies, des rigncs, des bosquets, sa1:31t q_uc _s011 m_ai_Lrc rnubit marcher jour et
de f?1re voyager u~ enfant de huit ans dans
CS Jeunes filles me couronnaieut, m'enguirnuit, la1sa1L prons1011 &lt;le l'i1Tcs et ~rrano-eait
cet clat, cl comme il SC' prolongrnil. m~ mèrn
landaient de Oeurs: puis me plaçant sur un 1es paquets. En cc mnment, nn.~r1'claclc 0nou1 -

ll1sroR11 . -

·m;

Pas-: ,
2

�--~-

.JJf'É.M01'R.'ES

111STO'J{1A

veau pour moi se présente : une colonne mo- manger et demanda les provisio'?· Spire inbile, composée de gendarmes, de gardes dique les poches dans lesquelles 11 les a planationaux et de volontaires, entre dans le bourg cées .. Mon père et M• .Gault fouillent ~out
de Cressensac, musique en tête. _Je n'avais l'intérieur de la voiture et n'y trouvent n en.
jamais rien vu de pareil et trouvai cela su- Mon père s'emporte contre Spire q~i, du ha~t
J. ure par tous les diables qu il
perbe; mais je ne pouvais m'expliquer P??r- de son siè&lt;1e
0 '
•
arni
t
garni
la
voiture
de Yivres pour deuxJ~urs.
quoi les soldats faisaient marcher au ~mheu
d'eux une douzaine de voitures remplies de . J'ét:.iis un peu embarrassé; cependant, Je ne
vieux messieurs, de dames et d'enfants ayant rou\us pas laisser g~onder plus longtemps le
· pauvre Spire et déclarai' ce que j'~Yais fa,t. ~c
tous l'air fort triste.
Cette vue mit mon père en fureur. Il se m'attendais à être un peu repns pour aY011·
retira de la fenêtre, et se prom,mant à gran~s agi' sang autorisation: mais mon père m'e~pas avec son aide de camp dont il était_sûr, je brassa de la manière la plus tendre, el bien
l'entendis s'écrier : « Ces misérables conve~- ·des années après il parlait-encore avec bonheur
« tionnels ont gâté la Révolution q~i poumt de ma conduite en cette occasion.
Voilà pourquoi, mes enfants, j'ai cru de&lt;! être si belle! Voilà encore des innocents
voir vous la rappeler. On est si heureux de
&lt;! qu'on mène en prison parce qu'ils sont
&lt;! nobles ou parents d'émigrés; c'~staff~eu: ! » · penser qu'on a obtenu dans quelques circonJe compris tout ce que m?n per: dit a ce
sujet, et je vouai comme lm la h~me la plus
prononcée à ce parti terroriste qui gàta la révolution de 1789.
Mais pourquoi, dira-t-on, votre père servait-il encore un gouvernement qu'il méprisait?
Pourquoi? - C'est qu'il pensait que r~pousser les ennemis du territoire fran?11s
était toujours une chose honorable et qm ne
rendait pas les mi!itaircs solid~i~e~. d_e~ ~trocités que la Convent10n com~ett~1tal, mt~rie~'.:
Ce que mon père avait dit m a1·a1t dep
intéressé en faveur des individus placés dans
les voitures. Je Ycnais d'apprendre que c'étaient
des familles nobles qu'on avait arrachées le
matin de leurs châteaux, et quel' on conduisait
dans les prisons de Sou.ilhac. Il y ava~t des
vieillards, des femmes, d,es enfants, et Je me
demandais en moi-même ,comment ces êtres
faibles pouvaient être dangereux pour le pays,
lorsque j'entendis plusieurs des _enfants demander à manger. Une dame pria un garde
national de la laisser descendre pour aller
acheter des vivres : il s'y .refusa durement, et
la dame lui ayant présenté un assignat en_ le
priant de vouloir bien lui procurer du pam,
le garde lui répondit : &lt;! Me prends-tu pour
un de tes ci-devant laquais? .. . » Cette brutaJOUBERT
lité m'indigna . J'avais remarqué que Spire
Geiiéral en chef de l ar,i,ée d'llalie. - Tableau de
avait placé dans les poches de la voiture pluBoucHOT. (Jlfusêe de Versailles.)
sieurs petits pains, dans l'intérieur_ de ch?cu~
desquels on avait mis une saucisse. J allai
prendre deux de ces pains, e_t m'~ppro?hant stances l'approbation de ceux qu'on a aimés
, .
de la voiture des enfants pr1sonmers, Je les et perdus !
De Cressensac à Toulouse, la route eta,t
leur jetai pendant que les gardes tournaient le
dos. La mère et les enfants me firent des comerte de volontaires qui se rendaient gaiesicrnes de reconnaissance si expressifs, que je ment à l'armée des Pyrénées en faisant retentir
0
. les airs de chansons patriotiriues. Ce mouverésolus
d'approvisionner aussi 1es autres prisonniers, et je leur portai successiYement ment me charmait, et j'aurais été heureux si
,toutès les provisions que Spire avait faites je n'eusse souffer t physiriuemen.t, car n'.apnt
poµr nourrir quatre personnes p_endant les jamais fait de longues, courses en \'Olture,
,1uaranle-huit heures que nous dev10ns passer j'àvais le mal demer p~nd~nt _le voyage, cc
crr route, afin de nous rendre à Toulouse. qui détermina mon père a s arreter toutes les
,
.
.Enfin, nous partons sans que Spire se soit nuits pour me faire reposer.
J'arrivai •cependant à Toulouse, lrcs_. '.al~douté de la distribution que je venais de faire.
Les petits prisonniers m'envoient des baisers, gué; mais la ,•ue de mo~ frère, dont J etais
les parents me saluent ; mais à peine sommes- séparé depuis quatre ou _crnq a~s, 1~1e donna
nous à cent pas du relais, que mon père, qui une joie fort grande qui me retabht en peu
avait hâte de s'éloigner d'un spectacle dont 'il de temps.
. ..
Mon père, en qualité de général de d1v1s10n
était navré, et qui n'avait pas \'Oulu se mellrc
à table dans l'auberge, éprouva le besoin de commandant le camp situé au Miral, près de

Toulouse avait droit à être logé militairement,
et la mu~icipalité lui avait ~~si?né le _b~l ~ôt~l
de Rességuier, dont le proprie_lall'e ~ v~_1t em,gre.
Madame de Ressé..,uier s était ret1ree avec son
fils dans les appar~ements les plus éloignés, et
mon père avait ordonné qu'on eût les_~lus
&lt;1rands égards pour sa malheureuse pos1t10n.
0
La maison de mon père était très fréquentée;
il recevait tous les jours c l dernit faire beaucoup de dépenses, car: 1bie~ qu'~n général de
dirision reçùt alors d1x-hmt rat10ns de tous
genres, et que ses ~ides de ca'.11p en_ eussent
aussi, cela ne pouvait suffire; 11 fallait ~cheter
une foule de choses, et cependant l'Etat ne
donnait alors à l'officier général comme a11
simple sous-lieutenant que huit f'rancs par
mois en numàaire, le surplus de la solde
étant payé en assignais, dont la rnle~r di_m!nuait chaque jour, et comme mon pere e_ta,t
très généreux, inritail de nombreux of~cicrs
du camp, arnit de nombreux ~ome~t1ques
(qu'on appelai t alors serYileurs), d1~: bmt t:heYaux des voitures, une loge au theatre, etc ..
etc.. '., il. dépensait les économies · qu'il a111 il
Jailcs au château de Laril'ière, cl ce ful d11
moment de sa rentrée au scrl'ice que date la
diminution de sa fortune .
Quoiqu'on fùt au plus fort ~e _la Terreur.
que la subordination fù_L tr,ès_aff~1bhe en F1:3ncc.
d'où le bon ton semblait elo1gne pour touJom·s.
mon père savait si bien en imposer a_ux· nombreux of(léicrs qui venaient chez lm, que la
plus parfaite politesse régnait dans son salon
comme à sa table.
Parmi les officiers employés au camp, mon
père en avait pris deux en grande prédilection ;
aussi les invitait-il plus souvent que les autres.
L'un ' nommé Au0 ercau, était adjudant
•
général, c'est-à-dire . colon~l d'état-maJor ;
l'autre était Lannes, simple lieutenant de grenadiers dans un bataillon de volontaires du
département du Gers. lis sont devenus maréchaux de l'Empire, et j'ai été leur aide de
camp. Je vous donnerai leur biographie lorsque
j'écrirai le récit de ce qui m'est adl'cnu quand
je servais auprès d'eux.
. "
A cette époque, Augereau, apr~s s etrc
évadé des prisons de l'inr1uisition de L1~bon?~•
Yenait de faire la guerre dans la Vendee, ou il
s'était fait remarquer par son courage et la
facilité avec laquelle il maniait les troupes. li
était très bon tacticien, science qu'il aYait
apprise en Prusse, où il al'ail longtcmp,s ~er l'i
dans les gardes à pied du grand_ Fredcric_;
aussi l'appelait-on le grnnd Prussien. Il _a,·a1t
une tenue militaire irréprochable, lOUJOurs
tiré à quatre épingles, frisé el p_ou?'.'é i\ blanc,
longue qucùe, grandes l)otles a I ecuycre des
plus luisantes, et'aYcc ? l_a u~e tournure fort
martiale. Cette tenue eta1t d autant plus remarquable qu'à celle époque _cc n'était pas p~r
là que brillait l'armée frança1~e, presque _un'.quement composée de volontaires peu habitues
à porter l'habit d'unitorme, et fort peu so1&lt;1neux de leur toilette. Cependant, personne
~e se permellait de railler Augereau sur cet
article car on saYait qu'il était grand bre/leur,
très br~Ye el al'ait fait mettre les pouces au célèbre Saint:Georges, la plus forte lame de France.
11

Dli G'É'N'É'R..lll. B.ll'R.O'N D'E

.JJf.ll'R.BOT

--~

J'ai dit qu'Augereau était bon tact1cten; j'entendais parler de la bataille de t:astelnau- étaient-ils fort aimés, ce qui fut d'une très
aussi mon père l'avait-il chargé de diriger dary, de Gaston, de sa rérnlte, de la prise et grande utilité à ceux de Sorèze lorsque la Rél'instruction des bataillons des nouvelles levées de l'exécution du connél.able de Montmorency. rnlution éclata. L'établissement avait alors
dont se composait la majeure partie de la di- Aussi, comprenant parfaitement que mon pour principal dom Despaulx, homme du plus
vision. Ces bataillons provenaient du Limousin, père ne m'adressait aucune question à ce sujet grand mérite, mais qui, n'ayant pas cru dede l'Auvergne, des pays basques, du Quercy, parce qu'il avai t la conviction que je ne pou- mir prêter le serment civique exigé des
du Gers et du Languedoc. Augereau les forma l'ais y répondre, cela m'humilia beaucoup, et membres du clergé, se retira, passa plusieurs
Lrès bien, et en agissant ainsi il ne se doutail j'en conclus, à part moi, que mon père avai t années dans la rel.raite et fut plus tard nommé
pas qu'il travaillait pour sa gloire future, car raison de me conduire au collège pour y faire par !'Empereur à l'un des principaux emplois
les troupes que mon père commandait alors mon éducation.
de l'Unirersil.é. Tous les autres Bénédictins
formèrent plus tard la célèbre division AugeMes regrets se changèrent donc en résolution de Sorèze s'étaient soumis au serment : dom
reau, qui fit de si belles choses dans les Pyré- d'apprendre ce qu'il fallait savoir. Cependant, Ferlus devint principal , dom Abal sous-prinnées-Orientales et en Italie. Augereau, venant je n'en eus pas moins le cœur navré à la vue cipal, et le collège, malgré la tourmente répresque tous les jours chez mon père, et s'en des hautes et sombres murailles du cloitre 1·olutionnaire, continua à marcher, en suivoyant apprécié, lui voua une amitié qui ne dans lequel on allait m'enfermer. J'avais onze vant l'excellente impulsion que lui avait
s'est jamais démentie et dont je ressentis les ans et quatre mois lorsque j'entrai dans l'éta- imprimée dom Despaulx. Enfin, une loi ayant
bons elfets après la mort de ma mère.
blissement.
ordonné la sécularisation des moines et la
Quant au lieutenant Lannes, c'était un jeune
vente de leurs biens, l'établissement allait
Gascon des plus vifs, spirituel, très gai, sans
CHAPITRE IV
tomber. Mais tous les hommes importants du
éducation ni instruction, mais désireux d'appays avaient été élevés à Sorèze et désiraient
prendre, à une époque où personne· ne l'était. Sorèze. - Dom Fcrlus. - La vie à Sorèze. - Allures qu'il en fût de même pour leurs enfants; les
égalitaires. - Premières épreuves. - Visite d'un
Il devint très bon instructeur, et comme il
habitants de la ville, les ouvriers, les paysans
représentant du peuple.
était fort vaniteux, il recevait avec un boàheur
eux-mêmes, vénéraient les bons Pères et corn- .
indicible les louanges que mon père lui proC'est ici le moment de vous donner un prirent que la destruction du collège amènediguait parce qu'il les méritait. Aussi, par abrégé historique du célèbre collège de Sorèze, rait la r uine de la contrée. On engagea dom
reconnaissance, Lannes gâtait-il autant qu'il le tel qu'il m'a été fait par dom ,\bal, ancien Ferlus à se porter acquéreur du collège et
pouvait les enfa nts de son général.
sous-principal, que je voyais très souvent à des immenses propriétés qui en dépendaient.
Un beau matin, mon père reçoit l'ordre de Paris, sous l'Empire.
Personne ne mit aux enchères, le principal
lcrnr le camp du Miral et de conduire sa diLorsque, sous Louis XV, on résolut de devint donc propriétafre à bon compte de
vision au corps d'armée du général Dugommier, chasser les Jésuites de France, leurs défen- l'immense couvent el des terres qui y étaient
qui faisait en ce moment le siège de Toulon, seurs prétendant qu'eux seuls pouvaient élever annexées. Les administrateurs du départedont les Anglais s'étaienl emparés par surprise. la jeunesse, les Bénédictins, ennemis déclarés ment lui donnèrent beaucoup de temps pour
Alors, mon père me déclara que ce n'était pas des Jésui tes, voulurent prouver le contraire; payer. On lui prêta de toutes parts des assidans une pension de demoiselles que je pou- mais comme il ne leur convenait pas, quoi- gnats, qu'il remboursa avec quelques coupe~
vais apprendre ce que je devais savoir, qu'il qu'ils fussent très studieux et très instruits, de bois. Les vastes fermes du domaine fourme fallait des études plus sérieuses, et qu'en de se transformer en pédagogues, ils choisirent nirent à la nourriture du collège, et, faute
conséquence il me mènerait le lendemain au quatre de leurs maisons pour en faire des d'argent, dom Ferlus payait les professeurs
collège militaire de Sorèze, où il avait déjà collèges. Ce furent entre autres Sorèze et externes en denrées, ce qui leur convenai t
retenu ma place et celle de mon frère. Je Pontlevo)', dans lesquels ils réunirent les mem- très fort, à une époque où la famine régnait
restai confondu !. .. Ne plus retourner àuprès bres de l'Ordre qui avaien t le plus d'aptitude en France.
de mes amies, avec les dames Mon«alvi cela pour le professorat et qui, après l'a voir exercé
Dom Ferlus fit l'usage le plus honorable
" '
me paraissait impossible!
plusieurs années, pouvaient se retirer dans les de la fortune que les circonstances venaient
Les routes étaient couvertes de troupes et autres couvents de l'Ordre. Les nouveaux col- de lui donner. Il y avait parmi les élèves une
de canons que mon père passa en revue à lèges prospérèrent ; Sorèze surtout se fit re- centaine de créoles de Saint-Domingue, la
Castelnaudary. Ce spectacle, qui m'eût charmé marquer, et la foule d'élèves qui y accoururent Guadeloupe, la l\fartinique et autres colonies,
quelques jours auparavant, ne put adoucir ma de toutes parts ayant rendu nécessaire un plus que la guerre maritime, et surtout la révolte
douleur, car je pensais constamment aux pro- grand nombre de professeurs, les Bénédictins des nègres, privaient de la faculté de corresfesseurs en présence desquels j'allais me y attirèrent beaucoup de laïques des plus pondre avec leurs parents. Dom Ferlus les
trouver.
instruits. Ceux-ci s'établirent avec leur famille garda tous. A mesure que ces enfants arriNous coucbàmes à Castelnaudary, où mon dans la petite ville où étai t le couvent, et les 1·aient à l'âge d'homme, il les employait
pè1:e apprit l'évacuation de Toulon par les An- enfants de ces professeurs civils, élevés gra- comme sous-maîtres et les faisait placer dans
glais (18 décembre 179J) et reçut l'ordre de tuitement au collège en qualité d'externes, différentes administrations. Plus tard, l'horise. rendre avec sa division aux Pyrénées- formèrent plus tard une pépinière de maitres zon politique s'étant éclairci, le Directoire,
Orwntal~s. Il résolut donc de nous déposer le de toutes les sciences et de tous les arts. Enfin, puis l'Empereur, aidèrent dom Ferlus dans
lendemam même à Sorèze, de n'y rester que la facilité de faire donner des leçons à très bon la bonne œuvre qu'il avait entreprise. C'est
~elqu_es heures et de se rendre promptement compte ayant amené à Sorèze l'établissement ainsi que la loyaulé et l'humanité de ce supéa Perpignan.
de plusieurs pensionnats de demoiselles, cette rieur estimable, augmentan t la bonne réputa~n . ~ortan_t de Cas~elnaudary, mon père petite ville devint remarquable en ce que les tion de son établissement, le firent prospéi-er
avait fait arreter sa voiture devant l'arbre re- hommes, les femmes de la société, etjusqu'aux
de plus en plus.
marquable sous lequel le connétable de Monl- plus simples marchands, possédaient une inA la mort de dom Ferlus, le collège passa
mo~en~y fu_t fait ~risonnier par les troupes de struction étendue et cultivaient tous les beaux- aux mains de Raymond Fcrlus, homme peu
Lom_s XIII a la smte de la défaite infligée aux arts. Une foule d'étrangers, surtou t des Anglais,
capable, frère du précédent, ancien Oratorien
partisans de Gaston d'Orléans révolté contre des Espagnols et des Américains, venaient s'y
marié, mauvais poète el connu seulement par
'
'
son f rere.
li causa sur cet événement
avec ses fixer pour quelques années, afin d'être près
la guerre de plume qu'il a longtemps souleai~es de c~mp, et mon frère, déjà fort instrui t, de leurs fils et de leurs filles pendant la durée
nue contre M. Baour-Lormian. Le collège
p~1t ~art a la conversation. Quant à moi, qui de leur éducation.
allait en déclinant, lorsque la Restauration de
n ~vais que de très légères notions sur l'hisL'Ordre des Bénédictins était généralement J8'14 ramena les Jésuites. Ceux-ci voulurent
toire générale de la France et n'en connaissais composé d'hommes fort doux ; ils allaient
alors se venger des Bénédictins, en abattant
aucun détail, c'était pour la première fois que
dans le monde cl recevaient souvent; aussi l'édifice qu'ils avaient établi sur les ruines de

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_________________________________________.

leur Ünlrc. LTnircrsilé, dirigée par l'abbé
Frayssinous, prit parti pour les Jésuites.
M. Haymond Fcrlus céda alors le collège à
son gendre, M. Bernard, ancien officier d'artillerie, qui arail été mon condisciple. Celui-ci
n'entendait rien it la direction d. un lei établis emcnt ; d'ailleurs, une foule de bons collèges rinrcnl lui taire concurrence, cl Sorèze,
perdant de jour N t jour de son importance,
est dcrcnu une des plus médiocres maisons
cl'éclucalio11.
Je reviens it l"époque où je fus placé it Sorèze. Je Yous ai dit comment dom Fcrlus
arait sauvé cc collège de la ruiuc et comment.
soutenu par les soins de cet homme éclairé,
œ fut le seul grand établissement de cc genre
que la Hérnlution lais a debout. Les moines
prirent l'habit laïque, et le nom de citoyen
remplaça celui de dom . A cela près, rien
d'essentiel n'était changé dans le collège, qui
subsistait paisiblement clan un coin de la
· France, pendant qu'elle était en proie aux
plus cruel déchirements. Je dis que rien
&lt;l'essentiel n"étai t changé, parce que les études
y suirnienl leur cours habituel et que l'ordre
1i"était point troublé; mais il était cependant
impo iblc que l'agitation fébrile qui régnait
au dehors ne se fit un peu sentir dans le col1,·gc. Je dirai même que dom Fcrl us, en
liummc très habile, faisait semblant cl"approuvcr cc qu'il 11c pourait empêcher. ],es
111urs étaient donc courcrls de sentence républicaines. li était défendu de prononcer Ir
110m de monsieu1·. Les élèrcs n'allaient au
réfectoire ou it la promenade qu·cn chantant
la .lfarseillaise ou autre hymnes républitains,
t•t comme ils entendaient parler conslammc11t
drs hauts faits de no armées, que mèmc
quelques-uns de plus àgés s'étaient cnrùlés
parmi les volontaires, cl que d"autres en
araicnL au si le désir, Loule cette j cu nrssc
qui, d'ailleurs, était éb·éc au milieu de
armes, puisque, mèmc arant la llévolution,
~orèzc était un collège militaire oî1 J"on apprenait l'cxcrcicc, l'équitation, la fortifi cation, etc., cle.. Loule celle j runcssc, dis-je.
arait pris depuis quelque lrmp une tournure
rl un esprit guerriers qui arnienL amené des
manières un peu trop sans façon . .\joutez it
n-la que le costume contribuait infi niment it
lui donner l'aspect le plus étrange. En cffl'l,
les élèves araicnt de gro souliers que l'on 11e
nettoyait q ue le décadi, des chaussette de fil
gris, pantalon et reste ronde de couleur hrn11c,
pas de gilet, des chemise drbrai llécs cl cou1crtcs de taches d'encre ou de crayon rougl'.
pas de crarate, ril'n sur la lêlc. rlwreux en
qLtrue sourcnt défaite, et dl' mains!. .. dl'
\'J'aie mains de charbonniers.
Mc roycz-rnus. moi , proprl'I, ci ré, rèlu
d'habits de drap fin, enfin Li ré it quatre épingles, me Yoycz-,•ous lancé au milieu de sept
œnts gamins fagotés comme des diables et
qui, en entendant l'un d'eux nier : &lt;&lt; Yoilit
des noureaux ! IJ quillèrcnl tumultueusement
leurs jeux pour renir se grou per autour de
nous, en nous regardant comme si nou, l'IISsion~ rté des hèles rn rirn~rs !

)Ion père nous embrassa l'l partit! ... )Ion
désespoir fut affreux! Me voilà donc seul, seul
pour la première fois de ma vie, mon frère
&lt;:Lant dans la grande rour el moi dans la peti te.
n' Nous vlions au plus fort de l"hi rcr: il
faisait lrès froid , cl d'après les règlcmcnls de
la maison, jamais le élè,·cs n';wairnl de
fou ....
Les élt•res de . or«:•zc étaient du reste hien
nou rris, surtout pour l'époqu e, car, malgré
la famine qui désolait la France, la bonne
administration de dom Fcrlus faisait régner
l"abondancc dan la maison. L'ordinaire était
l'crtaincmcnt tout cc qu·on pourait désirer
pour des écoliers. Cependant. le souper ml'
parut des plus mesquins, et la rnc des plats
scrl'i devanl moi me dégoùlait; mais m'cùlon olTcr t des ortolans, je n'en russe pas ,·oulu,
tant j"avai le cœur gros. Le repas finit,
comme _il arait commencé, par un chant patriotique.
On se ,mit it g~noux au couplet de la
A1a1'seillaise qui commence par ces mol :
« Amou r sacré de la patrie... l&gt;, puis on défila, comme on était l'Cnu, au son du lamliour ; enfin, on gagna les dortoirs.
Les élèl'eS de la grande co11r arnicnt chacun
une chambre particulière, dans laquelle on
les enfermait le soir; ceux de la petite cour haicnt quatre dans la même chambre, dont
&lt;·baquc angle contenait un lit. On me mil avec
Guiraud, Homcst.an et Lagarde, me compagnons de table, presque au si nouveaux qur
moi. J'en fus bien aise . Ils ni"araient paru
bons enfant et l"étaient réellement ; mais je
demeurai pétrifir en ,·o~·anl l"rxiguïLé de ma
('Ouchettc cl le peu d"épaisseur du matelas, et
,·e qui me déplaisait surtout, c'est que le lit
lùt en fer . Je n·en arais jamais ,·u de pareils!
Cependant, tout était fort propre, et malgré
mon chagrin, je m'endormis profondémcnl,
tant j'avais été fatigué par les ecou ses 1110 ~·ales que j'a,·ais éprourées pendant celle fatale
iournée.
Le lendemain, de gra nd malin, le tambour
de scrrice Yint battre le ré,·cil et faire d'horribles roulements clans les dortoirs, c-r qui lllt'
parut atrocement sauragc. ~fais que dcriw-jt·.
lorsque j e m·aperçus que, pendant mon son1meil , on m·arnit cnicl·é mes beaux habib.
mes bas fi11s el mes jolis souliers, pour )'
su bstituer les grossiers rètemr11ls et la lourde
chaussure de l"école ! Je pleurai de rage ... .
Après avoir fail con11a1Lre les prcmi«:·n•s
impression que j\:prourai it mon cnlrfr au
('Ollègc, je ,·ous forai gr,\ce du récit de ton rmcnl auxq uels je fus r u bu tte pendant Si\
mois. J'arnis été trop IJien ('hoyé chez ·lt•s
dames Mongah·i. pom 1w pas ùeaucoup souffrir moralr ment cl physilJUCment clans rna
1:ouYclle po' ilion. Je dcrin,; fort triste. et al'cr
une conslilution moins robuste je serais cc1·lainement tombé malade. Cette époque fut ·
une des plus doulou reuscs de ma Yic. Enfin,
le lrarail et l"habitude me firent prendre peu
i1 peu le dessus. J"ai mais beaucoup les cours
de littérature française, de géographie et surlcrn l d11 i,toii•r, ri j'y fis des progrè, . .fr drrins
..,, 20

""

un écolier passable en mathémali11ucs, cq
latin, au manège et à la salle d'armes; j" appris parfaitement l'exercice du fusil el me
plaisais beaucoup aux manœ111Tes du bataillon
formé d'élèl'&lt;'S que commandait un vieux capitaine retraité.
J'ai dit que l'époque de mon entrée au collège (fin de 1793) était celle oü la Conrention
faisait peser son sceptre sanglant sur la
France. Des représentant du peuple en mi, sion parcouraient les provinces, et presque
Lou- ceux qui dominaient clans le Midi vinrent ,·isiler l"établisscment de So1·èzc, dont le
titre militaire sonnait agréablement it leurs
oreilles. Le citoyen Fcrlus arait un talent tout
varliculicr pour leur persuader qu'il dc~·aient
soutenir un établissement destiné it former
une nombreuse jeunesse, l'espoir de la pall'ie; aussi en obtenai t-il toul cc qu'il l'Oulait,
et très sou,·ent ils lui firent déli vrer une
grande quantité de fascines destinées aux approrisionncmenls des années, notre principal
leur persuadant que nou en f'aision partie cl
que nous en étions la prpi11ièrc. Aussi ces
rcpré cnlants étaient-ils reçus cl fêtés co111mc
des ourerai11s.
.\ leur arrirée, Lous les élères rcrêlaie11t
ll'urs babils d'uniforme militaire ; le bataillon
manœu1Tait dc,·ant le- représc11lanls. 011
montait la garde it Ioules les portes comme
dans une place d"armes; on j ouait des pièces
de circonstance, clans lesquelles régnait le
patriotisme le plus pur; on chantait des
hymnes nationaux, et lorsqu'ils l'isitaienl les
dassc , surtout celles d'histoi re, on trou rait
toujou rs l"occa ion d'amener quelques tirades
sur l'cxcellcncc du gouvernement rei1ublicain
et les vertus paltiotiques qui en dérirenl. li
me sourient it cc propos que le représentant
Chabot, ancien Capucin, me questionnant un
jour ur l'hi toirc romaine, me demanda cc
que je pensais de Coriolan, qui, se royanl outragé par se co ncitoyens, oublieux de ~es
nncicns scn ices, s"était retiré chez le Yol~ques, ennemis jurés des Homains. Dom Ferlus
l't le prolcsscurs tremblaient que je n"approurassc la conduite du Homain ; mais je
la blàmai en disant : « Qu'un bon citoyen 11e
ch:l'ait jamai · porter les armes contre sa patrie, ni songer it se rcngcr cl"cllc, quelque
justes que f'u sent ses sujets de rnécontcntc111enl. » Le rcpré· cnlant f"ut si content de ma
réponse qu'il me donna l'accolaclc cl complimenta le chef du collège et les professeurs
~ur les bons principes qu'ils inculquaient à
leurs élè,·es.
Cc petit succès n"alfaiblil pas la haine que
j"arnis pour les co11rcnlionncls, et loul jeune
que j'étais, ces représentants me fo isaic11 t
horreur: j'arais déjit a scz de raison pour
rnmprcnclrc qu'il 1Ù!tai t pas nécessai re de se
baigner clans le sang français pour aurcr le
pays, et 4.ue les guillolinnde:; cl les massacres
élaien t des crimes alTreux.
Je ne Y0US parlerai pas ici du système
d'oppression qui régnait alors sur notre rnalheureu e patrie : rhistoire rnus l'a fait connaitrc: mais quelque fortes que soient les coul1•urs q11·c1te a crnployres pour prind·rc lrs

.llfÉJlf01~ES DU GÉNÉ~.Jll. B.Jl~ON DE }If.Jl~BOJ
horreurs dont lrs ter,-o,•istes se rendirent
massrs sont aveugles, et que Je pire gom·crneroupables, le tableau sera toujours bien au- ment rst celui du peuple.
Fa~bourg-Sain t-llonnn:, n• 87, au coin de la
dessous dr la réalité. Ce qu'il y a surtout de
P:~1le rue Verte. J'y arrivai au momrnt dn
plus surprenant, c·~st l? slupidil6 arec laquelle
deJe~mer : toute la fa mille était réunie. Il me
CHAPITRE V
les masses se la1ssa1cnt dominer par des
~.e.rait i~1possiblc d'exprimer fa joie que
hommes dont la plupart n'araicnt aucune Je •:cjoins i1 Paris mon p,' l'C et mes frères. _ !Ion J eprouvru en les reroyant tous ! Cc fu t un des
plus beaux jours de ma rie!. ..
capacité; car, q~1oi qu'on en ait dit, prc que
pcrc es_l _nomm~ au ~ommandPment tic la 17• flil'is,on m1l1t~11·e • Paris. fi refuse de seconder lrtous les conrenl1onncl étaient d'une merlio_Nou~ étions au printemps de l 799. La
\'ues de Sieyès et céde la place i, Lcfohvre.
,
ctilé plus qu'ordinairc, r t leur cou ra"e si
11epubhque existait encore, et le rrou,·crnemr nt
Yan_lé prenait sa source dans la peur qu'ils
Je venais d'al'oir seize ans au mois d'ao. t se composait d'un Direclofre exécutif de cinq
ara1ent les uns des autr·cs, puisque par~erain te t"98 s·
· après. ,·ers la fin de férrirr,• uje mem?rcs ?t de deux Chambres, dont l'une
I . ix mois
portait le l1~re cleConseildes Anciens ct)'autrc

- -...

B ATAILLE DE ZURICH

d"être

cr

·11 . • .

.

.

' gag11ee par le gé11éral Nassena. le 25 seplembre,

. ou i_ Olmes ils con cnlawnt à louL ce
que \Oula1cnt les meneurs J'a· .
1
.
·
1 111prnca nt
m~n exil, en 1815. unefoulc dr ,·onr1•ntio l 1qu1 , obligés comme moi de so ·1·. d F ' ne~
•
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n avaient pas la moindre lermntc: cl . . , ,
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de Lou1.s 'XVl et une Ioule
• ' de dc'cr cl a 1·mort
que pour saul'er leurproprc lètn Le c s oc. ,eux
.·
de ce lte epoque
.
, •i·ms somcn1rs
m'ont tellement
.
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·, bh
prcss1onne
que ~ a orre tout ce qui tendrait à ram
la democratie, Lant ,·e sui~ con.1 .
cner
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amcu que les

Cliché

799.

Braun .

Tablea" de BoucnoT. (Al11sée de Versailles.)

c uill .

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l a1le colJc/?c de SorPze. Mon père avait un
am·
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' - ,, nomme , . or,g-nac. qui se r ha rgca de
me .ramenc1· arec lui clans la c-a,)ilalr .
~
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·, • •
' _ous umcs Hill JOUI' pour nous rendre :t
Pa,' ris' ou· J·•rn lra1· en mars 1700, leJ·our mème,
ou
··· tre de l'Od.con brula
, pour la première
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lors
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. e proielanl au,
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. · ,a c e c mccnd1e
Jorn sur Ia route d'O r1cans,
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. crus bonnement
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Je
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, e cc .e ?eur provenait des nombreux rércrbcres rcums dans la capitale.
M ,
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on perc occupait alors un hel hôtel ru e du
.., 2 1 ""'

de Con~cil des Cinq-Cents. )[on père-recevait
d~ez 1111 no'.n!ir~usc société. J'y fis conn~issance
ri, on am, rnl1mc, le général Bernadotte, cl
d:s hommes les plus marquants de l'éporrue.
tels que .losrph r l Lucien Bonaparte Defern~~n, 'appci·-Tandy, chef des Irland; is réfugies en France, le général Joubert, Salicetti.
Garran, Cambacérès. Je voyais aussi souvent
c·hez ma mt'.•rc madame Bonaparte et madame
de_~on,d_orcet, et quelquefois madame de Staël,
déJa C&lt;•lcbrc par ses œurres littéraires .

�111S TO']t1A

----------------------- - ------------- --- ~

Je n'étais que depuis un mois à Paris, lorsque, les pouvoirs de la législature étant expirés,
il fallut procéder à de nouvelles élections.
Mon pè1·e, fatigué des tiraillements incessants
de la vie politique, et regrellant de ne plus
prendre part aux beaux faits d'armes de nos
armées, déclara qu'il n'accepterait plus la
députation, et qu'il voulait reprendre du service actif. Les événements le servirent à souhait. A la rentrée des nouvelles Chambres,
il y eut un changement de ministère. Le général Bernadotte eut celui de la guerre ; il avait
promis à mon père de l'envoyer à !"armée du
Rhin, et celui-ci allait se rendre à Mayence,
lorsque le Directoire, apprenant la défaite de
l'armée d'Italie commandée par Schérer, lui
donna pour successeur le général Joubert qui
commandait à Paris la 17• division militaire
(devenue depuis la 1re). Ce poste dc,·cnu
vacant, le Directoire, comprenant que sa
haute importance politique exigeait qu'il fùt
confié à un homme capable et très ferme, le
fit proposer à mon père par le ministre de la
guerre )3ernadottc .. l\fon père, qui n'avait
-cessé de faire partie de la législature que pour
retourner à la guerre, refusa le commandement de Paris; mais Bernadotte lui montrant
la lettre de service déjà signée, en lui disant
que comme ami il le priait d'accepter, et que
comme ministre il le lui ordonnait, mon père
se résigna, et dès le lendemain il alla s'installer au grand quartier général de la division de
Paris, alors situé quai Voltaire, au coin de la
rue des Saints-Pères, et qu'on a démoli depuis
pour construire plusieurs maisons.
Mon père avait pris pour chef d'état-major le
colonel Ménard, son ancienami . J'étaischarmé
de tout le train militaire dont mon père était
entouré. Son quartier général ne désemplissait
pas d'officiers de tous grades. Un escadron, un
bataillon et six bouches à feu étaient en permanence devant ses portes, et l'on voyait une
foule d'o1·donnances aller et venir. Cela me
paraissait plus amusant que les thèmes et les
versions de Sorèze.
La France, et surtout Paris, étaient alors
fort agités. On était à la veille d'une catastrophe. Les Russes, commandés par le célèbre
Souwaroff, venaient de pénétrer en Italie, où
notre armée avait éprouvé une grande défaite
it Novi. Le général en chef Joubert avait été
tué. SouwarolTvainqueur se dirigeait sur notre
armée de Suisse, commandée par Masséna.
Nous avions peu de troupes sur le Rhi n.
Les conférences de paix entamées à Rastadt
avaient été rompues et nos ambassadeurs
assassinés; enfin, toute l'Allemagnr. s'armait
de nouveau contre nous, et le Oirccloire,
tombé dans le mépris, n'ayant ni troupes ni
argent pour en lever, venait, pour se procurer
des fonds, de décréter un emp1·unt forcé qui
avait achevé de lui aliéner Lous les esprits. On
n'avait plus d'espoir qu'en Masséna pour arrèter les Russes cl Jeg empècher de pénétrer en
France. Le Directoire impatient lui expédiait
courrier sur courrier pour lui ordonner de
livrer bataille ; mais le moderne Fabius, ne
voulant pas compromettre le salut de son pays,
attendait que quelque fausse manœurrc de

son pétulant ennemi lui donnât l'occasion de
le battre.
Ici doit se placer une anecdote qui prouve à
combien peu de chose tient quelquefois la
destinée des États, comme aussi la gloire des
chefs d'armée. Le Directoire, exaspéré de voir
que Masséna n'obéissait pas à l'ordre réitéré
de livrer bataille, résolut de le destituer ; mais,
comme il craignait que ce général en chef ne
tint pas compte de celte destitution cl ne la
mil dans sa poche, si on la lui adressait par
un simple courrier, le ministre de la guerre
reçut l'ordre d'envoyer en Suisse un officier
d'état-major chargé de remcllrc publiquement
à Masséna sa destitution, et au chef d'étatmajor Chérin des lettres de scr\'icc qui lui
conféreraient le commandement de l'armée. Le
ministre Bernadotte ayant fait connaitre confidentiellement ces dispositions à mon père1
celui-ci les désapprouva en lui faisant comprendre ce qu'il y avait de dangereux, à la
veille d'une affaire décisive, de priver l'armée
de Suisse d'un général en qui elle a,•ait confiance, pour remettre le commandement à un
général plus habitué au service des bureaux
qu'à la direction des troupes sur le Lerrain.
D'ailleurs la position des armées pou\'ait changer: il fallait donc charger de cette mission
un homme a scz sage pour apprécier l'étal
des choses, cl qui n'allàt pas remettre à
Masséna sa destitution à la ,•cille ou au milieu
d'une bataille. Mon père persuada au ministre
de confier cette mission à M. Gault, son aide
de camp, qui sous le prétexte ostensible d'aller
vérifier si les fournisseurs avaient livré le
nombre de chevaux stipulés dans leurs marchés, se rendit en Suisse arnc l'autorisation
de garder ou de rcmellre la destitution de
Masséna el les lettres de commandement au
général Chérin, scion que les circonstances lui
feraient juger la chose utile ou dangereuse.
C'était un pouvoir immense confié à la prudence d'un simple r.apitaine ! àl. Gault ne
démentit pas la bonne opinion qu'on avait eue
de lui. Arrivé au quartier général de l'armée
suisse cinq jours avant la bataille de Zurich,
il vit les troupes si remplies de confiance en
Masséna, et celui-ci si calme et si ferme, qu'il
ne dou~a pas du succès, et gardant le plus
profond silence sur ses pouvoirs secrets, il
assista à la bataille de Zurich, puis revint à
Paris, sans que Masséna se fût douté que ce
modeste capitaine avait eu entre ses mains le
pouvoir de le priver de la gloire de remporter
une des plus belles victoires de cc siècle.
La destitution imprudente de Masséna cùl
probablement entrainé la défaite du général
Chérin, l'entrée des Russes en F1·ancc, celle
des Allemands à leur suite, cl peut-ètre enfin
le boulercrsemcnt de l'Europe! Le général
Chérin fut Lué à la bataille de Zmich sans
s'ètrc douté des intentions du gouvernement à
son sujet. La victoire de Zurich, tout en
empèchant les ennemis de pénétrer dans l'intérieur, n'avait cependant donné au Directoire
qu'un crédit momentané; le gouvernement
croulait de toutes parts : personne n'arail confiance en lui. Les finances étaient ruinées ; la
Vendée el la Bretagne élaient L'll complète
.., 22 w-

insurrection ; l'intérieur dégarni de troupes;
le Midi en feu ; les Chambres en désaccord
entre elles et avec le pouvoir exécutit; en un
mot, l'État touchait à sa ruine.
'fous les hommes politiques comprenaient
qu'un grand changement était nécessaire el
inéYitable; mais, d'accord sur ce point, ils
différaient d'opinion sur l'emploi du remède.
Les vieux républicains, qui tenaient à la Constitution de l'an III, alors en vigueur, crurent
que pour sauver le pays il suffisait de changer·
quelques membres du Directoire. Deux de ces
derniers furent renvoyés et remplacés par
Gohier et Moulins; mais ce moyen ne fut qu'un
très faible palliatifaux calamités souslesquelles
le pays allait succomber, et ranarchie conti nua
de l'agiter. Alors, plusieurs directeurs, au
nombre desquels était le célèbre Sieyès, pensèrent, ainsi qu'une foule de députés et
l'immense majorité du public, que pour sau,·er la France il fallait remettre les rênes du
gouvernement entre les mains d'un homme
ferme el dt~à illustré par les ser1•ices rendu
à l'État. On reconnaissait aussi que cc chef ne
pouvait être qu'un militaire ayant une grande
influence sur l'armée, capable, en réveillant
l'enthousiasme national, de ramener la victoire
sous nos drapeaux et d'éloigner les étrangers
qui s'apprêtaient à franchir les fron tières.
Parler ainsi, c'était désigner le général
Bonaparte; mais il se trouvait en cc momrnt
en Égypte, et les besoins étaient pressants.
Joubert venait d'être Lué en Italie. Masséna,
illustré par plusieurs victoires, était un excellent général à la tète d"une armée active, mais
nullement un homme politique. Dernadotle ne
paraissait ni assez capable ni assez sage pour
réparer les maux de la France. Tous l~s
regards des novateurs se portèrent donc sur
~loreau, bien que la faiblesse de son caractère
et sa conduite assez peu claire au 18 fructidor
inspirassent quelques craintes sur ses aptitudes gouvernementales. Cependant il est certain que, faute de mieux, on lui proposa de
se mettre à la tète du parti qui voulait rcnrnrscr le Directoire, el qu'on lui offrit de lui
confier les rênes de l'État arec le titre de président ou de consul. Moreau, bon et brave
guerrier, manquait de courage politique, et
peut-être se défiait-il de ses propres moyens
pour conduire des affaires aussi embrouillées
que l'étaient alors celles de la France. D'aillenr$, égoïste et paresseux, il s'inquiétait fort
peu de l'avenir de sa patrie et préférait le
repos de la vie prirée aux agitations de la politique ; il refusa donc, et se retira dans sa terre
de Grosbois pour se liner au plaisir de la
chasse qu'il aimait passionnément.
Abandonnés par l'homme de leur choix,
Sieyès et ceux qui rnulaicnl avec lui changer
la forme du gourernement, ne se sentant ni
assez de force ni assez de popularité pour
atteindre leur but sans l'appui de la puissante
épée d'un général dont le nom rallierait
l'armée à leurs desseins, se virent contraints
de songer au général Bonaparte. Le chef de
l'entreprise, Sieyès, alors président du Directoire, se flattait qu'après avoir mis Bonaparte
au pouroir, celui-ci, ne s'occupa nt que de la

.MÉM01'/fES DU GÉNÉ~ A L BA~ON DE .MA ~BOT - - ,

réorganisation et de la conduite des armées, . Le président Sieyès fut pendant quelques
lui laisserait la conduite du gouvernement Jours assez embarrassé pour donner un suc- blic, que du reste son étal d'infériorité visdont il serait l'àme, et Bonaparte seulement le cesseur à mon père; enfi n, il remit le com- à-vis de la marine anglaise la retiendrait
chef nominal. La suite prouva combien il ~andcment de Paris au général Lefebvre qui, longtemps dans les ports, qu'elle ne concevait
donc pas que lui, général de division de l'ars'était trompé.
rc?emmcnt blessé à l'armée du Rhin, se trou- mée de terre, mt't son û.ls dans la marine au
_Imbu de cette pensée, Sieyès, par l'cntrc- vai~ en cc ~ornent dans la capitale. Lefebvre
m1se du dépu té corse Salicclli, envoya en était un ~~c1~n sergent des gardes françaises, lieu de le placer dans un régiment où le ~om
et les services de son père devaient le faire
1~gyptc un agent secret et sûr pour informer· brave m1hta1re, bon général I d'exécution
bienvenir.
Elle termina en disant : (( Conle général Bonaparte du fàchcux étal dans quand on le dirigeait de près, mais crédul~
lequel se trouvait la France, cl lui proposa de au dernier point, et ne s'étant jamais rendu d~i~ez-1,e en. I_talic plu~ol q~e de l'envoyer
Ycnn· se mcllrc à la tète du gom·crncment. compte de la situation politique de la Ftance ; pcr1r d cnnm a bord d un vaisseau enfermé
Et comme il ne doutait pas que Bonaparte aus~1, arec !es mols habilement placés de dan_s ~a r~dc . de Toulon ! » Mon père, qui
n'acceplàt arec résolution cl ne rerint promp- 9l01re, palne et victoire, on était certain de avait c~é ~edm_l ?n moment par la propo ition
tement en Europe, Sieyès mit tout en œmTc lui faire faire tout ce qu'on Youlait. C"étail du cap1lame S1b11lc, arait un esprit trop j uslt'
pour assurer fcxécution du coup d'État qu'il u? ~omm~ndant de Paris tel que le voulait pour ne pas apprécier le I"aisonnemcnl de madame Barairon. - &lt;( Eh bien, me demanda+il
méditait.
S1eycs, qm _ne se donna mème pas la peine de ,·eux-tu venir en llalie avec moi et servi;
Il lui fut facile de faire comprendre à son le _gagner _m de le prérenir de cc qu'on altcncollègue directeur Roger-Ducos que la puis- ~a1t, de lui, tant il était certain qu'au jour de dans l'armée de terre? ... 1&gt; Je lui sautai au
sance leur échappait journellement, et que, le l évenemcnl Lefebvre ne résisterait pas à l'as- cou et acceptai avec une joie que ma mère
pay~ é~nt à l~ veille d'une complète désor- cenda~t. du génér~ Bonaparte et aux cajolcrie-s partagea, car elle avait combattu le premier
gam~al10n, le bien public et leur intérêt privé du pres1dent du Directoire. Il avait bien jugé projet de mon père.
Comme alors il n'existait plus d'école milidevaient les engager à prendre part à I'éta- Lefebvre, car, au 18 brumaire, celui-ci se
blissement d'un gourerncmcnt terme, dans mit avec toutes les troupes de sa dirision taire_, _cl qu:on n'entrait dans l'armée qu'en
qu~~te de simple soldat, mon père me conlequel ils trouveraient à se placer d'une masous les ordres du général Bonaparte, lorsq u'il du1S1t sur-le-champ à la municipalité du
nière moins précai:e et bien plus avantageuse.
marcha contre le Directoire et les Conseils Jer arrondissement, place ~eauvau, et me fit
Roger-Ducos promit ~on concours aux projets
pour renverser le gourernement établi et créer engager dans le 1er ré!!'imcnt de housards
de changement; mais les trois autres direc0
le Consulat, ce qui valut plus tard au général
(~n_ci_cn Bc~~hcny),. qui faisait partie de la
teurs, Barras, Gohier et Moulins, ne voulant
I~:febvre une ~rès haute laveur auprès de d1v1s10n qu 11 devait commander en Italie·
pas consentir à quitter le pouvoir, Sieyès cl
1 Empereur, qm le nomma maréchal duc de c'était le 5 septembre 1799.
'
les meneurs de son parti résolurent de se
Dantzig, sénateur, et le combla de richesses.
Mon père me mena chez le tailleur· charrré
passer d'eux et de les sacrifier lors de l'éYéJ"ai retracé rapidement ces événements
de faire les modèles du ministère de la rrucr~e
ncment qui se préparait.
pa:c~ qu'ils expliquent les causes qui con~ et 1m. commanda pour moi un costume0 com, ~ependant, il était difficile, ou du moins
&lt;luisirent mon père en Italie cl curent une si plet de housard du 1•r, ainsi que tous les
per1lleux, mèmc arec la présence du général
grande in0uence sur sa destinée cl sur la effets d'armement et d'équipement, etc., etc .. ..
Bonaparte, de changer les constitutions de mienne.
)fc voilà donc militaù·e ! ... housard!. .. Je ne
rcnrerscr le Directoire et d'établir un ~utre
me sentais pas de joie!. .. Mais ma joie fu t
gouvernement sans l'appui de l'armée et surtroublée, lorsqu'en entrant à l'hôtel, j e pensai
tout d_e la division qui occupait Paris. Afin de
CHAPITg E VI
qu'elle allait aggraver la douleur de mon
po_u~·o1r compter sur elle, il fallait èlre tir du
m1111strc de la guerre et du rrénéral comman- )Ion père esl enl'oyê en llalie. - Comment se fixa frè~e Adolph~, âgé de deux ans de plus que
moi et campe au collège comme un enfant !
~~nt la 17• dirision militai~c. Le président
ma destinée. - Je de1•iens housard.
Je conçus donc le projet de ne lui apprendrP
:Sieyès _chercha donc à gagner Bernadotte et
Après avoir remis son commandement au mon engagement qu'en lui annonçant en mèmc
mon pere, en les faisant sonder par plusieurs
général Lefebvre, mon père retou rna s'établir temps que je voulais passer avec lui le mois
d~pt'.lés ~c. leurs amis, dévoués aux projets de
S'.eyes. J a1 su d_epuis que mon père avait :'t l'hôtel du faubourg Saint-Honoré et ne qui devait s'écouler avant mon départ. Je priai
s'occupa plus que des préparatifs de son départ d~~c mon père de me permettre que je fusse
r~po_ndu ~ux ~cm1~ouv~rlures que l'as lucieux pour l'Italie.
ieyes lui aYa1t fait faire : cc Qu'il com-cnait
m mstaller près d'Adolphe, à Sainte-Barbe
Des causes très mm1mes influent souvent jusqu'au jour où nous nous mettrions en rout~
&lt;C que les malheurs du pays demandaient un
&lt;c pro_
m~t remède; mais qu'ayant juré le sur la destinée des hommes ! Mon père et ma pour l'Italie.
Mon père comprit parfaitement le moti1
« mamllen _de_la Constitution de l'an III, il mère étaient très liés a,•ec M. Ilarairon di« ne se serv1ra1t p_as de l'autorité 'lue son corn- recteur de,_l'enregislreme_nt: Or, un jour ~u'ils de cette demande; il m'en sut même très
« man_d~~cnt lm donnait sur les troupes de allèrent deJcuner chez lm, ils m'emmenèrent bon gré, et me conduisit le lendemain chez
« sa &lt;ln:1S1o_n pour les porter à renverser cette avec eux. On parla du départ de mon père de M. Lanneau.
la bonne conduite de mes deux cadets · e~fin
&lt;c _Conslitut10n. » Puis il se rendit chez Siey'
V?u~ ûgurez-v~u~ mon entrée au collège? ...
M.
Barairon ayant demandé : &lt;( Et Ma:cellin
h'.1.r~mit sa démission de commandant dce;;
On
eta1t en récreat10n, les jeux cessent ausqu' en ferez-vous? - Un marin, répondit mon' sitôt ; tous les élèves grands et petits m'envidms10n
de
..
·
. , Paris et demanda tine d"IVISIOll
père; le capi laine Sibille s'en charrrc et va
acllv~. _S1~yc~ s'empressa de la lui accorder,
ronnent. ~•est à qui louchera quelque partie
l'emmener
avec lui à Toulon.... ,&gt; Alors la de mon aJustement. .. bref, le succès du houtant il ?tait a1~e d'éloigner un homme dont la
fcrme!e da_ns l accomplissement de ses deroirs bonne madame Barairon, à laquelle j"en ai tou- sard fut complet!
pouvait
le coup d'E.ta l proJetc.
. . Jours su un_gré infini, fitobserrer à mon pèrt•
Le jour du départ arriva ... et je me séparai
L
• •faire avorter
.
e m1,mstre Bernadotte suirit l'exemple de que la marme lrançaisc était dans un désarroi &lt;l_e ma mère et de mes trois frères avec la plus
mon perc et fut remplacé par Dubois-Crancé. complet, que le maurais état des finances ne "'.''Cdouleur, malgré le plaisir que j'éprouvais
pcrmett.1it pas qu'elle fùt promptement réta- d entrer dans la carrière militaire.
(A

suivre. )

G~NÉRAL DE

MARBOT.

�HISTORIA

Docteur CABANÈS
~

Une enquête matrimoniale
au

XV/8

Item. Ils prendront g.irde bien attentivement si légère (par nature, quant à ses mou1'cme11ls,
n'entendons p.is quant à l'esprit).
son teint est clair.
Elle n'est point ba,·:1rde en paroles; elle ., un
llem. lis prenclronl soigneusemen t note de la
maintien demeuré [ce qtti signifie ans cloute
couleur de ses cheveux.
posé, image expres ive de la pudcttr féminine.
Item. lis feront note précise de ses rcux. de ses
Au surplus, nous pensons qu'elle a été a,·arc rie
sourcils, de ses dents et cle ses lèvres.
paroles, parce que la reine sa mère était présen le,
llem. IJs remarqueront bien le clcssio et la tour- et devant elle, elle a\'ait l'air d'une vierge, el panure dti son nez, la hauteur cl la largeur de son raissait ne pas faire attention à nous, pour ricaner
front.
cl folàlrer (clc parole) avec les filles d'honneur.
Item . Par-dessus tout, ils remarqueront sa peau.
Quant à ses reux, ils sont bruns, le poil de ses
Item . llsprendront gardc à ses bras; ils rnrronl sourcils est noir ou noirâtre; pour ce qui cons'ils sont gros ou minces, longs ou courts.
cerne son nez, il a, sur une certaine longueur, unr
Item. lis Yerronl sa main nue el remarqueront certaine éminence au milieu, al'Cc un bout effilé
bien exactement comment elle est faite, si clic rsl qui cherche il joindre cl i1 baiser la lèlTe supëépaisse ou mince, si· clic est gr:issc ou maigre, ricurc il peu près comme chez la reine sa mfre.
Xous avons vu les mains nues cle la jeune prinlongue ou courte.
l te111 . lis prendront noie de ses doigts, s'ils sont cesse maintes fois, el le avons baisées, nous avons
longs ou courts, gros ou minces, larges ou étroits aperçu qu'elles étaient douces au tacl, d'une peau
naturellement propre cl d'un arrondis cmcnl fort
du bout.
engagean
t.
llem . Ils remarqueront si ~on cou est long ou
Du reste, nous n'avons aperçu aucun poil (sinon
court, gros ou m:ncc.
follet) autour de ses lèvres, qui sont d'une peau
[ lem. Si elle a de la barbeau lour des lèvres ou non.
Premiè1'eme11t, après avoit· présenté cl délivré
les lellres dont ils seront porteurs, et qui doivent
Item . lis foront en sorte d·.ipprochcr ladite jeune bien nelle.
Quant i1 ce qui a rapport il l'haleine de ladite
titre délivrées auxdites reines de la part de lady princesse 11 jeun : ils entameront avec elle une
jeune
princesse, nous n'avons pu approcher ,es
1
Catherine, princesse de Galles , ils remarqueront conversation de manière à poul'Oir s'approcher au!'Si
bien quel est l'étal qu'elles tiennent cl quelle est près de sa bouche qu'ils pourront décemment le lèvres d'assez près pour par,•enir i1 une connaisleur cour : si elles n'ont qu'une maison, ou si d ies faire, afin de respirer son haleine el de pouvoir sance certaine de c&lt;'l article; cependant, sans
vivent séparément; comment elles sont accompa- juger si clic est rlouce ou non, si sa bouche a l'odeur faire semblant cle rien, autant que l'honnètcll' l'a
permis, nous avons communiqué a\'CC ladite jeune
gnées, quels seigneurs cl quelles darnes sont au- de quelque épice, d'eau cle rose ou de musc.
princesse, cl nous devons dire que nous n'avons
Item
.
Ils
prcn'
d
ronl
noie
de
la
li:rnlcur
cl,•
sa
tour d'elles,
dislint:tuti aucune odeur d'épice ni d'eau de rosr,
De plus, si lesdits serviteurs du roi trouvent taille et demanderont si t&gt;llc porte des pantoufles; cl qu':1 juger de la rose de es lèvres, du lys cil'
r1ue les deux reines n'ont qu'une mèmc maison, clans cc cas, ils tàchcront d'en voir une et de son teint, de la fraîcheur de sa bouche, nous ne
ils remarqueront avec attention la manière dont prendre la mesure de son pied.
pouvons conjecturer sinon qu'elle est la salubrité
celte maison est tenue, el s'assureront du pied sur
llem. Ils l~cheronl de sa"oir si clic n'a pas clc la anlé et la joie clc la vie (au moins en aplequel clic est montée.
quelque infirmité ou difformité naturelle, de quel parence).
Ils observeront le maintien, la contenance, l'air genre elle pourr:iil être, si clic est constamment
Pour ce qui a rapport à la hauteur de la taille,
de visage avec lesquels les lellres dont ils soul d'une bonne santé ou si parfois elle ne serait pas jamais nous n'avons pu connaitre la hauteur des
porteurs seront reçues el les réponses verbales qui sujelle à quelque maladie.
talons; mais nt que les jupes ont longues el que
y seront faites; ils remarqueront le degré de di,Item. lis làcheronl de savoir si clic n'a pas eu nous n'avons pu voir que le bout du pied en marcrétion, de sagesse el de gravité avec lequel les- &lt;Jul'lque intrigue particulière a1·cc le roi cl'Ar.igon, chant, en Yérilé, le peu que nous avons vu du
dites réponses seront faites.
son oncle, el si clic lui ressemble.
susdit pied, autant que nous nous y connaissons,
/Lem. Ils sauront quel est son régime ordinaire, nous a paru joli el particulièrement petit, - cc
lis feront en sorte de sa,·oir si la JCtmepcrsonne
ne parle aucune autre langue que l'espagnole el si elle aime à boire, si elle mange beaucoup, si qui est mème chose.
elle fait des repas fréquents, si elle boit du ,·in ou
l'italienne el si elle sail le français ou le latin.
En dernier lieu, la jeune susdite princesse est
Ils remarqueront particulièrement l'àgc, la de l'eau, ou du l'un et de l'autre ensemble.
grande mangeuse, elle fail deux bons repas par
taille et les traits de ladite jeune princesse; le
Item. Lesdits serviteurs du roi chercheront le jour. En général, elle boit de l'eau avec une inteint de so.n vis.ige, si ce visage est peint ou non; plus habile peintre qu'ils pourront trouver el feront fusion de cannelle, quelquefois clic boit de l'hi·si elle est grosse de corps ou non, épaisse on faire le portrait le plus fidèle possible de ladite pocras, mais r:iremcn t.
svelte; si elle a la physionomie animée el aimable, jeune princesse et le feront refaire s'ils ne le trouli est à croire qu e le roi fnt médiocrrnwnl
ou bien m.iussade el mélancolique; si clic est vent pas absolumen l ressemblant.
satisfait
des renseignemPnls qui lui fnrenl
pesante ou légère; si elle a l'air cll'ronté, ou bien
néPOXS E DES SE!lVITEUIIS UU ROI II ENRI \'Il
tran mis, car il ne donna pas uite à son
si la pudeur met du fard sur son visage.
AUX QUl:STIOXS Cl-DESSUS
proj et d'un ion.
1. La princesse Catherine, nommée dans le docuHenri VII resta veuf. Cinq ans plus tard, il
Autant que nous pouvons nous en rapporter à
ment, est, à ce qu'on présume, Catherine de Galles ou
succombait,
laissant un fils - qui monta sur
nos
propres
sens,
sujets
:1
l'
en
cur
el
aux
illusions,
Catherine d'Aragon, fille de Ferdinand le Catholique
el d'Isabelle de Castille; elle a\'ait éle mariée. le la jeune princesse ne nous a p~s paru peinte; s:i le trône sou le nom de lien ri VIII - el deux
14 novembre 1501, par Henri VII, à son fils ai11é,
stature, ainsi que les traits de son visage, nous fil les: l'une Jllarguerile, mariée à Jacques I\',
Arthur, âgé de 15 ans. Celui-ci étant mort six mois
ont paru aimables: il ! a quelc1uc chose de l'Onclclet roi d'~cossc; l'au tre Marie, qui devint la
après son mariage, sans l'avoir, dit-on, consommé
Henri VII forma le projet de remarier la jeune l'CU\'~ cl de grassouillet dans sa peau.
seconde frmme dC' notre bon roi Louis XII.
Catherine avec son second fils Henri, devenu prince
Son air csl la gaieté même el n'a rien de rende Galles, /igé de 12 ans. Le pape lui donna la disÜ OCTEt:R C.\BANÈS.
frogné. Elle est demi-sérieuse (par clécrnce), cl
pense nécessaire el le mariage eut lieu.

Le roi d'Anglc~errc Henri YII, étant devenu
veuf de la reine Elisabeth, fille d'tdouard IV,
avait conçu le projet de se remarier. A cet
effet, il dépêC'ha trois de ses serviteurs de
confiance à la Cour de "aples, munis des
curieuses instructions que l'on va lire.
Ces trois missi dominici étaient chargés,
non seulement de vérifier su r quel pied
vivaient les princesses, la ,,ieille reine de
~aples cl sa fille, destinée en mariage au
roi, mais encore cl surtout d'ohscner la
jeune personne intus el in c-ule, pourrait-on
dire, el de rapporter au roi le résultat de
leurs observations.
Yoici, au surplus, les recommandations
fai tes par Henri VII à ceux qu' il avait chargés
de la délicate mis ion de lui choisir une
épouse. Le moindre commentaire enlèverait
au texte toute sa saveur.

"'' 24

1M

LA

M A RQUISE D E POMPA D OUR
PASTEL DE

LA TOUR. - (Musée du Louvre.)

�ARVÈDE BA~INE
'O)"o

Une reine en .exil
De nos jours, quand un souverain a la iamais mis de côté un seul écu. Leur frontière des Parlements qui \"Otent le budget, il ne
certitude que son peuple ne veut plus de lui, passée, il ne leur restait qu'à tendre la peut plus être question de faire des largesses
il ne s'entête pas; il prend un fiacre, se fait main aux autres princes, et cette pensée aux souverains détrônés qui ont choisi tel ou
conduire à la gare et
tel pays pour augagne la frontière,
berge. - Le contrioù ses sujets, de
buable se fâcherait.
leur côté, ne sont
De nos jours, pas
pas si sots que de
un contribuable ne
1ui faire des difficulse sent obligé moratés. On lui souhaite
lement à payer la
bon voyage et on le
plus légère obole
laisse s'envoler vers
pour les monarques
la terre d'exil où
en disponibilité qu'il
l'attendent ses écocroise sur le boulenomies, placées en
vard.
valeurs sî1res chez
On admettait auw1 banquier discret.
trelois qu'il existât
C'est si simple et si
une solidarité entre
naturel que nous
les têtes couronnées.
avons de la peine à
En outre, l'absence
comprendre qu'il
de contrôle dans les
n'en ait pas toujour~
finances, en France
été de même. Rien
du moins, facilitai t
ne nous paraît plus
les générosités. La
stupide que l'arresreine en exil, dont
tation de Louis XVI
nous allons con ter
à Varennes, si cc
l'histoire, n'en fut
n'rst l"arreslalion dt&gt;
pourtant ni plus riCharles 1°' à l'ile de
che, ni plus heureuse
Wight. Ils étaient
parmi nous. L'esprit
presque dehors; il
de corps lui valut
fallait les pousser par
beaucoup de belles
les épaules, au lieu
paroles et de révéde les ramener de
rences; il y eut peu
lorce, pour se donde bienfaits solides
ne!' ensuite le tort,
au bout de ces dédevant la postérité,
monstrations. Il est
de leur avoir coupé
vrai que nous avions,
la tête.
de notre côté, nos
Les rois de jadis,
difficultés. Cepend'autre part, secramdant, nous aurions
ponnaient trop à
pu avoir l'hospitalité
leurs trônes. Ils ne
moins mesquine, et,
savaient pas s'en aller
en mainte circonà temps, sans se faire
stance, moins blesprier, ou à _peine,
sante.
comme Charles X,
Je connais peu
Cliché llraun.
Louis-Philippe,!'emd'existences aussi
pereur du Brésil,
LA REINE'.IHENRIETTE-MARIE, femme de Charles l" d'Angleterre. - Tableau de' VAN Dvcu. 'Édimbo111·g . )
pénibles que celle
Amédée d'Espagne
t1ui lut laite par le
et plusieurs autres . .
gouvernement
de
Leur répugnance à faire leurs pacruels prove- leur rendait la pensée de l'exil bien amère. Mazarin à la reine Henriette-Marie, femme
nait en partie de la grande incertitude du sort
·11s comptaient bien un peu sur l'esprit de de Charles {cr d'Angleterre. Notre cour l'avait
qui les allendait hors de leur royaume. lis corps qui existait alors entre les monarques, recueillie au double titre de fille de France et
avaient toujou rs été l'imprévoyance mème, et qui a presque entièrement disparu sans de souveraine déchue, et elle lui créa une
faute de s'être familiarisés, comme ceux de qu'on puisse leu r en faire un reproche. Lrs situation de parente pauvre, à qui l'on compte
notre temps, avec la pensée des révolutions. souverains n'ont plus que _bien rarement la les bouchées de pain el avec qui l'on ne se
Jls n'avaient jamais pris de précautions, libre disposition de la bour~e nationale. Avec gêne pas.

�-

UN'E ~'E1N'E 'EN 'EX1L - - - .

1f1STO'J{1Jl,

Henriette-Marie, fille de Henri IV et de
Marie de Médicis, était née en 1609 et avait
épousé Charles Ier en 1625. C'était une pelile
personne maigre et mal faite, avec une- grande
figure allongée et de grands traits. Elle avait
de beaux yeux bien fendus, un grand nez,
1111c grande bouche et un teint admirable.
Son esprit était tourné à la gaieté; elle voyait
toujours le côté comir{lle des choses. Dans
ses plus grands malheurs, il lui passait toul
it coup une idée drôle par la tête, et elle s'interrompai t de pleurer pour la raconter le plus
plaisamment du monde.
Bossuet dit, dans son Om ison funèbi·e,
qu'elle était « douce ,, et « familière o. Pour
familière, oui ..Elle l'était, naturellement, tenant cela de son père; elle l'était devenue
encore plus à l'école des événements, toujours
comme Henri IV. Pendant que son époux se
débattait contre les révolutionnaires anglais,
Henrielle-Marie lui cherchait des secours et
lui amenait elle-même des troupes, métier
dans lequel il ne sied pas de faire la renchérie.
Aussi vivait-elle avec ses soldats en camarade,
recevant comme eux la pluie et le soleil, mangeant comme eux en plein champ, encourageant leurs familiarités et marchant toujours
i1 cheval à leur tête.
Pour la douceur, c'est une autre a!faire. Bossuet a péché ici par excès d'indulgence. Henriette-Marie avait peut-être été douce dans sa
première jeunesse et sa prospéri té; elle ne
l'était plus que d'une façon intermittente,
quand les circonstances le lui permellaicnt,
lorsqu'il lui fallut s'enfuir vers le sud-ouesl
ùe l'Angleterre, au début du mois de mai 1644.
La pauvre femme venait d'être fort malade
d'une fièvre rhumatismale, et elle était presque
à la veille d'accoucher. Charles Jcr l'avai t fait
partir quand même, parce qu'il n'y avait plus
ni repos ni sécurité pour la reine d'Angleterre
dans les lieux où se trouvait le roi d'Angleterre, et elle avait réussi à gagner la ville
d'Exeter, mais dans un état à faire pitié. Sa
belle-sœur, Anne d'Au triche, régente de France,
s'était hàlée de lui envoyer son ancienne sagefemme, Mme Péronne, avec 20 000 pistoles,
du linge pour la mère et une layette pour
l'enfant. La « reine malheureuse ll, ainsi
qu'elle signait volontiers ses lettres, avait eu
tout juste le temps de faire ses couches sans
recevoir de coups de canon. Quelques jours
plus tard, elle était assiégée dans Exeter.
Elle était encore au fond de son lit, et d'une
faiblesse extrême. Elle était presque sans le
·sou, ayant envoyé les 20 000 pistoles à
Charles I•r, pour payer ses troupes. En cet
état, Henriette-Marie jura de ne pas tomber
vivante aux mains des rebelles.
Le 28 juin, elle écrivit à son époux qu'elle
avait décidé, pour lui épargner la peine de
venir à son secours, de gagner la côte et de
s'embarquer pour la France. Le lendemain, c'était le treizième jour depuis ses couches,
- la reine confia son nouveau-né à une personne sûre, se mit dans une litière et se fit
emporter par des chemins détournés à travers
les lignes ennemies. Elle faillit être prise; il
fallut la cacher dans une hutte. On la sauva,

on parvint à l'embarquer sur un navire hollandais : elle fut poursuivie et canonnée par
un bateau anglais. L'apparition d'une fl otte
française mit le bateau anglais en fuite; une
tempête dispersa la flotte française et jeta le
navire hollandais sur des rochers, près de
Brest. On descendit Henriette-Marie dans un
canot, on vint à bout de la débarquer, on la
porta jusqu'à une cabane couverte en chaume,
et c'est là, dans celle misère, dans celle saleté,
dans cc dénûment des choses les plus nécessaires, que la noblesse de Bretagne, informée
de l'arrivée d'une fille de Henri IV, trouva la
souveraine du puissan L royaume britannique.
!me était là gisante, pâle et exténuée, entourée
d'une foule curieuse de pa)•sans qui prenaient
une leçon de choses devant celte reine aux
joues blanches et aux Jeux rougis, mise à la
porte par son peuple.
Pendant les premiers mois, il y eut en
France unanimité de compassion el de soins
délicats envers la trisle fugitive. Nous avons
toujours été les mêmes, faciles à l'émotion,
très démonstratifs au premier moment, et
puis oublieux, distraits, et n'aimant pas qu'on
nous le fasse sentir. Nous causons ainsi de
cuisantes déceptions aux gens qui se figurent
que nous les adorons parce que nous les avons
acclamés le premier jour. La reine d'Angleterre s'y laissa prendre. On fut tout d'abord
si aimable pour elle et si généreux, qu 'elle se
figura que cela durerait toujours.
Anne d'Autriche lui avait expédié des habits
el de l'argent. La noblesse de Bretagne lui
amena des carrosses, dans lesr1uels on la transporta aux eaux de Bourbon, où elle passa
plusieurs mois à se soigner. Tant de secousses
araient ébranlé ses nerfs au point de l'inquiéter
pom sa raison. Un jour qu'elle exprimait it
son médecin ses craintes &lt;&lt; d'en devenir folle 11,
il lui répliqua brusquement : « Vous n'arez
que faire de le craindre, madame, vous l'êtes
déjà. l&gt; Il exagérait, mais il est certain que la
pauvre réfugiée était « un peu dépitée », scion
la jolie expression de l'une de ses amies de
France. Elle avait le cœur à vif, prèL à saigner au moindre heurt, et elle se choquait, se
fàchait d'un rien. Il était impossible de lui
faire entendre raison; elle mettait de la passion dans une fouJe de choses dont il aurai t
été plus sage de ne pas même se mêler.
A l'automne, il fut convenu qu'elle viendrait à Paris et qu'on ;1a logerait au Louvre,
dans l'ancien appartement de la reine, demeuré vacant depuis que la cour était allée
s'installer au Palais-Royal. Elle revint de
Bourbon en carrosse vers la fin d'octobre. Sa
dernière couchée fut à Montrouge, le Montrouge qui est devenu de notre temps partie
intégrante de Paris et où se trouve· la rue de
~[onlsouris. C'était alors un village de banlieue, la première étape au départ et la dernière à l'arrivée, pour les voyageurs qui
n'étaient point particulièrement pressés. Je
me souviens d'avoir ouï conter que, dans notre
siècle, aranl les chemins de fer , ma propre
grand'mère, partant en voiture pour ~a maison
de campagne, · coucha le prem1rr soir dans
unè aul1crgc de Monll'ouge.

Le JOur suivant, 5 novembre 1644, la reine
d'Angleterre se remit en route. A peine sortie
de Montrouge, elle rencontra le petit Louis XI\',
venu au devant d'elle pour lui faire honneur,
avec madame sa mère et une escorte flamboyante de seigneurs et · de gentilshommes.
brodés sur toutes les coulures, enrubannés.
empanachés, montés sur des chevaux magnifiques, aussi dorés que leurs maitres. Des
laquais étendirent prestement un grand cl
beau Lapis sur le sol, el les deux cours, la
petite cour anglaise et la grande cour française, s'y baisèrent, s'y complimentèrent, s·y
firent des cérémonies pour· passer devant ou
derrière, à droite ou à gauche, et finalement
remontèrent en carrosse ou à cheval, fort
contentes l'une de l'autre. Les Majestés et les
Altesses entrèrent à Paris toutes ensemble
dans le mème carrosse de gala, et la brillante
cavalcade piaffa autour d'eux jusqu'au Louvre,
où Henriette-Marie apprit, avant de souper,
que le roi de France lui donnait une pension
de douze cents trancs par jour, somme considérable pour l'époque. Il était impossible de
mieux faire les choses, plus galamment el
plus généreusement.
Le lendemai n, Louis XIV el sa mère revinrent au Louvre el firent. une visite de cérémonie à Sa Majesté britannique. Mazarin, qui
n'avait pas paru la veille, lui apporta ses
hommages. Les corps constitués l'accablèrent
à l'envi de discours officiels. Rien ne lui
manqua en fait d'honneurs. Henriette-Marie
prit tout cela au sérieux, cru t aux révérences
et aux 1200 francs, et s'organisa en conséquence sur un pied royal.
Elle eul une suite nombreuse de dames de
quali té, de Jillcs d'honneur el de gentilshommes. Elle cul des équipages luxueux, des
gardes, des valets de pied qui couraient devant
son carrosse pour lui faire Jaire place d-ans les
rues. Elle fut visitée de la cciur el de la ville.
La tète lui tourna d'un accueil aussi flalleur,
d'une installation aussi grandiose dans le·
palais de nos rois. Elle écrivit à son épou:-.: :
« Je suis reçue de tout le monde avec des
marques d'affection qui passent l'imagination. ,,
C'était un beau songe, mais c'était un songe.
Il dura exactement vingt jours.
Le 25 novembre suivant, Gaston d'Orléans,
frère de Louis XII[ cl de la reine IlenrieltcMarie, vint au Louvre voir sa- sœur. Il la
trouva au coin du feu, dans un fauteuil, et
n'apercevan t autour de lui que des chaises ou
des plian ts, il demanda un autre fauteuil.
Pour nous, citoyens d'une démocratie où il
n'est plus question d'étiquette, une demande
de cette nature, adressée par un goutleux à
sa sœur cl dans l'intimité, est la chose du
monde la plus simple. Si nous éprourons
quelque étonnement, c'est que Monsieur ait
été obligé de réclamer un fauteuil. En 1644,
sa demande fut considérée par la souveraine
déchue comme une insulle au malheur. Elle
s'écria du Lon vexé qui lui était ordinaire
depuis sès chagrins : « Vous n'en usez pas
comme èhcz la reine. ,, A quoi Gaston répli-

criardes s'accrurent par la mort de Charles I•r
qua.de son air léger et persifleur : &lt;I La reine aussi des impossibilités à cause du désordre
(le 50 janvier 1649) . Il fallut prendre le
·de
nos
finances
et
des
barricades
de
la
Fronde.
est ma souveraine et vous ne l'êtes pas. ~
deuil, tendre les chambres de noi r, draper
Louis
XIV
lui-même
eut
à
plusieurs
reprises
Les questions de fauteuils, de chaises. à
dos, de tabourets, de pliants, de main droile sa marmite renversée; sa bourse était vide cl les carrosses, · scion les ri tes coûteux du
ou de main gauche, de pas en av~nt ou_ en ses fournisseurs lui refusaient le crédit. Les xv11° siècle. La famille royale d'Angleterre
s'enfonça dans la misère noire. Elle toucha
arrière, étaient alors des a!faires d'Etat qui se hôtes du Louvre connurent toutes les horreurs
du coup le fond de l'abîme,. connut toutes les
de
ce
que
le
peuple
parisien
appelle
en
son
1rai Laient par ambassadeurs et pour lesquelles
privations cl toutes les humiliations.
tous les rois et leurs ministres se mettaient en argot la c1 dèche ,, .
Dans l'été qui suivit, la reine HenriellcHcnrietlc-~
!arie
avait
été
un
peu
paniermouvement. Henriette-Marie en connaissait
Marie
acheva son calvaire en essayant de sortir
percé.
En
dehors
de
son
grand
train
de
mail'importance; son mariage avec Charles 1°'
de
Paris.
La cour de France était à Saintson,
clic
avait
des
charges
énormes;
son
mari,
avait été jadis compromis « pour deux ou
G
ermain
et
Anne d'Autriche avait engagé sa
d'abord,
auquel,
lui
étant
toute
dévouée,
elle
trois pas de plus que les ambassadeurs d'Anbelle-sœur'à
veni r la rejoindre. Celle-ci montn
crleterre exigeaient de Richelieu auprès d'une fit passer, tant qu'il vécut, le"plus clair de ses
en
voitu
re
avec
sa fille, l'enfant née à Exeter
revenus;
el
puis
les
partisans
de
son
mari,
porte; et le cardinal se mit au lit pour tran~
cl
qu'on
lui
avait
ramenée avec bien de la
tous
les
Anglais
ruinés
ou
exilés
qui
n'avaient
cher toute difficuJté. &gt;&gt; Gaston d'Orléans, qm
peine.
Le
prince
de
Galles - on l'appelait
qu'elle
pour
les
empècher
de
mourir
de
faim.
ne s'était jamais piqué de délicatesse, avait
maintenant
Charles
II
- les accompagnait à
fait comprendre à sa sœur qu'elle n'était plus Elle sentait ses obligations et elle donnait,
cheval,
une
main
sur
la
portière en signe de
donnait
si
bien,
qu'elle
n'eut
plus
rien
à
en situation de défendre ses droits - ou ses
protection.
lis
sortirent
en
cet équipage de la
donner.
prétentions- en matière d'étiquette. La leçon
cour
du
LouYre
et
tournèrent
dans la direction
Elle
recourut
aux
expédients
;
c'est
le
preparut dure, et cc n'était qu'un commencede
Neuilly.
mier
échelon
de
la
descente
dans
l'abîme.
ment.
Une meule de créanciers les guettait'. Elles
Henriette-Marie sentit tout de suite qu'elle Lors de sa fuite d'Angleterre, elle avait pu
furent
saluées par des clameurs furi~uses,
emporter
ses
bijoux.
Elle
les
vendit
les
uns
ne serait pas soutenue par l'opinion contre les
entourées,
poursuivies, insultées, menacées,
après
les
autres.
L'argenterie
prit
le
même
faiseurs d'avanies. Non pas que les Parisiens
eussent rien contre elle, mais ils n'y pensèrent chemin. Moins de quatre ans après son entrée et gagnèrent à grand'peine la campagne. Une
plus au bout d'une semaine. La curiosité triomphale à Paris, la reine d'Angleterre, re- fois à Saint-Germain, la cour de France vint
avait été pour beaucoup dans l'empressement cevant deux Françaises, leur montra une petite it leur aide ; mais il y eut encore de durs
des premiers jours. On avait vu une triste coupe en vermeil dans laquelle elle buvait, cl moments à passer jusqu'au jour où Monk mit
créature à la figure rat agée, à la santé ruinée, leur dit que c'était le seul objet en or qui lui Charles II sur son trône. 0uelques mois plus
à l'humeur chagrine el susceptible. Elle avait restàt. Tout le reste, sans exception, était chez tard (le 50 mars 166'1 ), Henriette-Marie mariait sa dernière fille à Monsieur, frère de
beaû être dix fois -excusable, elle n'était pas le brocanteur.
Louis XIV. Elle pouvait enfin respirer ; elle
Elle
descendit
au
second
échelon
el
fit
des
agréable ; on eut vite fait de la laisser dans
était
au bout de ses épreuves.
delles.
Le
Louvre
fut
assiégé
de
fournisseurs
son coin.
li lui fut impossible de reprendre le dessus,
Sa nièce, la Grande Mademoiselle, la fille qui apportaient leurs notes. Henriette-Marie
de Gaston, lui témoigna d'abord beaucoup ne pouvait plus sortir sans être insultée par l'existence l'avait écrasée. Elle s'arrangea une
d'affection et de grands égards. Malheureuse- des créanciers. Un jour, toute la valetaille rie très retirée, qu'elle partageait entre un
ment, la reine d'Angleterre, la sachant fort vint en corps lui réclamer ses gages. Elle hôtel particuJicr à Paris, un couvent à Chaillot
riche, se mit dans la fête de lui faire épouser n'avait rien à leur donner. La plupart s'en et une maison de campagne à Colombes. C'est
le prince de Galles qui n'avait que quatorze allèrent et cc fu t autant de gagné, mais cc dans celle dernière habitation qu'elle mourut
ans à l'époque où sa mère vint à Paris. La Louvre désert et pas balayé n'était pas un en ,J 669, empoisonnée, dit-on, par un médicament encore mal connu.
Grande füdemoiselle, qui avait dix-sept ans séjour plaisant.
Son exemple fut un premier arer tissemenl
C'est à celte période que se rapporte la
et de hautes ambitions, méprisait ce blanchec sans sou ni maille, et le laissait voir sans fameuse histoire de Retz : &lt;1 Cinq ou six jours aux têtes couronnées de ne pas laisser tout à
aucun ménagement. Alors Henriette-Marie se devant que le roi sortît de Paris, j'allai chez faire à la Providence. Aide-Loi, le ciel t'aidera .
l',1chait. Elle disait de son air le plus pincé : la reine d'Angleterre, que je trouvai dans la Les rois du x1x• siècle font aider la Providence
chambre de Madame sa fille, qui a été depuis par leur agent de change, et ils n'ont qu'à se
cc Mon fils est trop gueux et trop misérable
pour vous. ,, Mademoiselle ripostait, la tante Madame d'Orléans. Elle me dit d'abord : louer de cette association. Ils s'en trouvent à
et la nièce se picotaient, et le résultat le plus c1 Vous voyez, je viens tenir compagnie à merveille le jour de l'exil.
clair de ces escarmouches fut que les querelles « Henriette. La pauvre enfant n'a pu se lever
ARVÈDE BARINE.
d'étiquette les plus pénibles vinrent à la reine &lt;&lt; aujourd'hui faute de feu. l&gt; Le vrai était
détrônée de. sa nièce, qui ne plaisantait pas qu'il y avait six mois que le cardinal n'avait
fait payer la reine de sa pension ; que les
sur ces sortes de questions.
Les choses en vinrent au point qu'à l'occa- marchands ne voulaient plus fournir et qu'il
sion de l'une de ces discussions, Gaston d'Or- n•l'·avait pas un morceau de bois dans la mailéans, prince d'àme vile, eut ce mot abomi- son. Vous me faites bien la justice d'être pernable, qui fut immédiatement· répété à sa suadé que Madame d'Angleterre ne demeura
sœur : cc Nous avons hicn affaire que ces gens7 pas, le lendemain, au lit, faute d'un iagot. ...
On lit dans !'Histoire de l' aérostation,
là, à qui nous donnons du pain, viennent ·J'exagérai la honte de cet abandonnement, et
passer devan t nous! Que ne s'en ,,ont-ils ail- le Parlement envoya quarante mille livres it publiée en 1786, par !'Anglais Tibere Cavallo:
leurs? l&gt; La triste reine d'Angleterre, qui la reine d'Angleterre. La postérité aura peine « Roger Bacon, qui vécut dans le treizième
croyait n'avoir plus de larmes, en retrouva à croire qu'une fille d'Angleterre, et petite- siècle et contribua beaucoup à la renaissance
des torrents pour pleurer celte insulte cruelle. fille de Henri le Grand, ait manqué d'un . des sciences, écrivit plusieurs ouvrages avec
Elle était décidément traitée en parente pauvre, fagot pour se lever au mois de janvier dans le liberté, mais souvent avec obscurité. Ce grand
homme en décrivant, ou plutôt en s'étendant
devenue à charge.
Louvre. 1&gt;
sur
ce que peuvent la nature et l'art, dit :
Les
quarante
mille
livres
du
Parlement
Elle était pauvre, en effet, et plus que
pauvre, depuis que les douze cents francs par ou plutôt ses vingt mille livres: Retz s'est « On peut faire quelques instruments volants,
jour avaient été réduits à rien. li y eut d'abord trompé de chi!fre- furent refusées au Louvre, de manière à ce qu'un homme assis au milieu
de la négligence de la part de Mazarin, qui dans la crainte d'offenser Anne d'Autriche. fasse, au moyen de quelque mécanisme, moun'était pas non plus une àmc nohlc. Tl y cul Quelques semaines plus tard, les dettes voir des ailes artificielles qui puissent hallre

En marge

�EN

, . - 1l1STORJA
l'air comme un oiseau volant. 1&gt; Le marquis «L'on rnr vrrra fl'ndrP l'air aY&lt;'(' plus de rirn- baron de Vinck, et donl M. fünel a commencé
de Bacqueville s'avisa, en 1742, de réaliser ce cité que le corbeau, sans qu'il puisse m'intrr-. le catalogue critique. On y voit le pilote aérien
rêve du vieux mage. Ce marquis était un sei- repter la respiration, étant garanti par un manœuvrant les bascules et les pédales qui
aneur opulent et d'humeur singulière; étant masque aigu el d'une conslruclion singulière. &gt;&gt; devaient communiquer le mouvement aux
Le' tort de Blanchard fut de surexciter la ailes d'asconsion et de direction. Il est en habit
~écontent de l'esprit général de son écurie, il
avait fait pendre un de ses chevaux pour curio~ité publique trop longtemps à l'avance. rose et bas blancs; les ailes et le gouvernail
édifier les autres. M. de Bacqueville annonça li avait en outre contre lui la science officielle : sonl peints en vert. Derrière le pilote, un siège
un beau matin aux sujets du roi Louis XV &lt;c Il est, déclarait Lalande, démontré impos- Yide et réservé à un compagnon de voyage.
qu'il allait leur donner le spectacle d'un gen- sible qu'un homme puisse s'élever ou mèmc On lit, sous ses pieds :
tilhomme volant. Au jour
Si par son art il peut dompl~r le
indiqué, la foule s'amassa
[fier Eole,
Il sera des Français !'Archimède
devant son hôtel, situé sur
(el l'idole.
le quai des Théatins, au
coin &lt;le la rue des SaintsLe 5 mai 1782, BlanPères. Le marquis de Bacchard . donna une grande
queville apparut, pourvu de
séance publique de démondeuxailes «semblablesàcelstration. L'événement intélesqu'on donne auxanges ».
ressa les Parisiens plus en~
Il s'élev.a au-dessus de sa
core que l'ouverture de la
terrasse et alla tomber, au
nouvelle salle de la Comédiebord de la rivière, sur un
Française. « Malgré, .disenl
bateau de blanchisseuses ;
les Mémofres sec1·els, le
on le releva avec une jambe
temps effroyable qu'il faisai 1
cassée. Il ne renouvela point
et une pluie averse, les
l'expérience.
curieux abondaient en telle
Vingt ans après, l'héquantité que la garde nomroïque tentative fut reprise
breuse n'a pu contenir la
par Jean-Pierre Blanchard.
foule et qu'elle a inondé la
Bacqueville n'était qu'un
cour, le jardin, les escaliers
dilettante excentrique. Blanet les appartements de la
chard avait d'un inventeur
maison. » La machine devéritable l'audace, le sameura à l'abri du mauvais
voir et le génie. A seize
temps. La foule .attendait
ans, il créait une voiture
un miracle; elle eut un dismécanique; à dix-neuf ans,
cours. L'inYenteur se borna
une machine hydraulique.
à lire une belle harangue,
L'échec de Bacqueville lui
dans laquelle il a,·ouai l les
fit entreprendre des recherdifficultés de son entreprise.
C'hes qui durèrent plusieurs
« M. Blanchard n'a pas disannées. Le 28 août 1781,
simulé qu'il prérnyait deux
Blanchard adressa une note
inconvénients lrès grand,
aux auteurs du Journal de
qu'il n'a rait pu encore parer,
Pa?'is. « Peu de personne
celui de se ttoll\'cr mal Jans
ignorent que depuis un cercelle !l)achine à ne plus
tain laps de temps je m'ocpouvoir lui donner le jeu
cupe, proche Saint-Gernécessaire pou r se soutenir.
main-en-Laye, à construire
... el celui, ne voyant point auun vaisseau qui puisse nadessous, d'ignorer sur quel
viguer dans l'air .... L'idée
endroit il rabattait. Le pred'une voilure volante me
mier inconvénient cepenfut suggérée par les essais ASCENSION DE L UNARDI, accompagne de madame Sage et de M. Biggin, le 29 juin 1785, dans
dant
deviend~ait prcsqur
les plai11es de Saint-Georges, près de Londres.
de M. de B~cqueville ; cernul s'il avait un compatainement, si cet amateur,
gnon ; mais cc ne sera pas
qui était fortuné, eût poussé la chose aussi se soutenir dans l'air.» Cependant des curieux aisé à trou rcr pour le premier essai. »
avant que moi, il eùt fait un chel-d'œune; d'élite étaient admis à visiter le rnisseau
Cc premier essai, les Parisiens se lassèrent
mais malheureusement on se rebute quelque- aérien, dans un local prêté par l'abbé de de l'attend1·c. L'imagerie devint gouailleuse.
fois aux premiers essais el 'par la on ensevelit Viennay. li y eut une visite spéciale pour Une caricature montrait un cercle formé par
dans l'obscurité les choses les plus magni- mr. les ducs de Bourbon et d'Enghien, sur- âes aveugles, des ùnes à lunettes, un sin7c
fiqu es.... » Suivait la description de la ma- tout pour le duc de Chartres qui arait promis armé d'une loupe, un renard placé devant un
chine. « Sur un pied en lorme de croix est posi it Blanchard. en cas de succès, une gratifica- télescope, obserran t tous le vaisseau volanl
un petit navire de quatre pieds de long sur tion de mille louis. Les l)adauJs trou,·aicnt qui ne rolail point. La légende disait :
deux de large, très solide, quoique construit l'attente un peu longue; on IJ!aguail. Pour
Ah! le bel oiseau vraiment
avec de minces baguettes. Aux deux côtés dn faire prendre patience au public, Blanchard
Qui s'est mis dans cette cage !
vaisseau s'élèvent deux montants de six à sept w.t graver par Martinet l'image de son vaisseau
Ah I le bel oiseau vraiment,
pieds de haut, qui soutiennent quatre ailes de aérien. Cette estampe a figuré à !'Exposition
De1mis vingt mois on l'attend.
chacune dix pieds de long, lesquelles forment de 1900; M. Louis Béreau l'arait prêtée à la
ensemble un parasol qui a vingt pieds de dia- section rétrospective de la classe 54. Elle se
Les chansonniers s'en mêlèrent. De Piis écrimètre et conséquemment plus de soixante trouve dans la riche collection qu'a donnée vit un vaudeville, &lt;l'ai lieurs douloureusement
pieds de circonférence. &gt;&gt; L'inventeur concluai t: récemment à la Bibliothèque nationale M. le stupide : le Bateau volant.

De voler publi,1uement
Dans une gondole,
Sais-tu, Pierre, cru'un savant
A donné parole? Va-t'en ,·oir s'il vole,
Jean ,
l'a-t'en voir s'il vole!

Il y a dix-huit couplets, dont le premier
esl le plus spirituel.
Criblé d'épigrammes, le paunc Blanchard se
décida à tcnler une expérience quasi secrète.
dans le parc d'un château de la Villette. « li
en a résulté, dit un contemporain, l'impossibilité absolue de s'élever de terre par la trop

f~~~,~~: ~~
11

r:1i~ü~e:~,:~-~u;~. t1a',~c~~~~hi~~brisée en grande partie. li ne se décourage
pas. li en a toul de su ite imaginé une autre
plus légère, d'un moindre rolumc et d'une
nouvelle forme. Elle ressemble à une cage
ronde; elle est fort avancée, et iI pourra sous
peu de Lemps donner cc nomeau spcclaclc.
Mais quelle confiance prendre en un machiniste qui calcule aussi mal ses forces cl se
trompe aussi lourdement? 11
li est à rctcnii·, à la gloire de Blanchard,
que ses malheureuses tcnlatiYes précédaient
les ballons des frères Montgolfier. Lorscru'il rit
k s premiers aéronau les, Blanchard ne leur
n,archanda point la louange. JI résolut de se
senir des ballons pour cnb·cr son vaisseau

.M.Jl"R_GE - -...

volant. &lt;( Je rends, disait-il , un hommage pur ' . pour conduire les demi-fortunes des _philoet sincère à l'immortel Montg 1lfi,w, sans J,, sophes et des médecins. »
secours duquel j'avoue que le mécanisme de
Chacun sait que par la suite Blanchard se
mes ailes ne m'aurait pcut-èlrc jamais scrri couvrit de gloire. En 1784, il alla en ballon
qu'i1 agiter un élément indocile, qni m'aurait de Paris à Billancourt.
obstinément repoussé ,·ers la terre, comme le Le 7 jamier ·1785, avec
lourd autruche, moi qui comptais disputer it
on compagnon, !'Amél'aigle le chemin drs nues. &gt;)
ricain Jelfries, il traD'a,·iatcur il était modcslcmcnl dcrenu versa la Manche. Les
aéronaute. La Correspondance de Grimm, deux aéronautes, partis
en lui rendant j ustice, fit des rèrns : &lt;( Le du chàteau de Dourrcs,
génie de M. Blanchard, encore tout étourdi des vinrent atte rrir en
huées qu'il avait essuyées l'année dernière. France, après un voyage
s"cst réreillé tout à coup au bruit de la re- de deux heures. Calais
nommée de MM. Montgolfier. En combinant leur fit une ovation. Ils
sa machine avec le secret nourellcmcnl dé- lurent reçus à Versailcouvert, il n'a pas encore renoncé à l'honneur les; le roi les complid'être le premier navigateur aérien. Nous menta. Madame de Popouvons donc. espérer d"arnir des roiturcs lignac les admit à sa
de toute espèce et pour roguer dans les airs, toi lette. &lt;( Elle nous acet pom voyager pcut-èlrc même de planète en cueillit, dit Jelfrics, aycc force politesse et
planète. On a déjà prérn que pour les courses bonté, quoiqu'elle fùt à s'habiller, entourée
&lt;le cérémonie, pour les équipages ordinaires de cinq dames toul en blanc. Elle ressem&lt;le la cour, rien ne serait plus décent que de blait i1 Vénus. &gt;&gt;
Tant en France qu'en Amériquc, Blanchard
beaux attelages d"aiglcs ; le paon, l'oiseau de
.lnnon, serait consacré pour le service de la fit soixante-six asccnsious. En 1808, frappé
reine; les colombes de Vénus en seraient trop d'apoplexie dans son ballon, il tomba d'une
jalouses si elles n'en pal'Lageaicnl pas quel- hauteur de ,·ingt mètres et mouru t quelques
quefois la gloi re; on perfectionnerait tout jours après. - &lt;( Va-t'en roir s'ils Yolent, Jea11 !
exprès la race des hiboux cl des rnutours \"a-t'en roir s'ils ,·oient! &gt;&gt;
lIE NRY ROU.J ON,
~o

de l'l11stilt1/.

Savaletle de Langes
par O. LENOTR.E

L'inconnu.
~

L'Aimanach royal pom l'année '178() donne
cette ïndication : Ganle du 'l'résor 1·oyal :
.\1. Savalctte père, rue Saint-Honoré, au-dessus
&lt;les Jacobins. - U. Savalettc de Langes, son
fils, adjoint c11 surriYa11cc, rnèmc demeure.,))
Le père Saralcltc, qui portail les prénoms
de Charles-Pierre, était né en 1716 ; maitre
&lt;les requêtes honoraire, ancien intendant de
'l'ours, il était comblé des fa,·eurs royales et
jouissait, depuis ·I 752, en outre des rerenus
de sa charge, d'une pension de 4.000 liHcs
sur la cassette du roi. Son filsarait également
toute la confiance de la Co ur, cl, s'il fau t en
noire l'Hisloire tlu Jacobinisme de l'abbé
llarruel, il la méri lait pcn. li au rait été, en
l'ffet, le correspondanL à Paris des illuminés
&lt;l'Allemagne qui, comme chacun sait,jouèrcnl
un rôle considérable dans la préparation du
mouvement ré,·olutionnaire. Ce Savalelle, au
dire de Barrucl, &lt;( était !"homme de Lous les
mystères, de Lous les C'o mplots »; il arail
installé, rue de la Sourdière, une loge brillante oü se donnaient des fètes agréables et

que dominait un Comité secret, régentauL tous
les disciples de \Yeishaupt, de Swedenborg et
de Saint-Martin, affiliés à l'illuminisme. On a,
sur cc Comité secret, des détails d' un pittoresque un peu gros penl-èlre. Nul , par
exemple, ne franchissait le seuil de la salle
oi, il tenai t ses séances, cl deux /'l"ères terribles, l'épée nue, défc11daicnl la porte du
sanctuaire. C'est encore Savalettc de Langes
qui aurait attiré i, Paris, pour y réformer la
loge de la rue de la Sourdière, le comte de
Saint-Germain et Cagliostro , thaumaturges
dont l'influence fut grande sur les sociétés secrètes, à la rcille &lt;le 1789.
Cc sont fa des on-dit plutùt que de l'histoire, car, snr ces points it jamais obscurs.
les documen ts authcnlifJUCS font défaut : un
l'ait aréré donnerait plutùt i1 penser que Harruel ne se trompe pas en gratifiant le garde
du Trésor royal du Litre de révolutionnaire
f'ougueux : pendant toute la durée de la Révolution, Barère, peu suspect de modéranlisme, habita (( chez son ami Saraletle, rue
Saint-Honoré ' . &gt;&gt; - L'hùtel porlcaujourd"hui
le 11° 552. - Lorsque Savalette fut accusé
I . .lfémoil'es de Barcre.
"'' 29 "'

d"a,·oir, en J7!l l, prèté au cumlc d"Artuis
une somme de 5 millions qui lui arnit permis
d"émigrcr, Barère in tercéda auprès de la Com1nunc en foreur de sen hùtc déji1 incarcéré,
d réussiL à le sau rcr de l'échafaud . .
Savalctte de Langes scnit, du reste, a,·cc
ardeur la Rérolution; il fut un des officiers
les plus i11f111cnt de la garde nationale et
rompta au nombre des cinq comm:ssaircs du
Trésor public nommés par la Convention. CL,
personnage, dont l'histoire, en somme, est
assez louche, mou rut en 17!l8 2 •
Or, au co111rnencement de la flestauralion,
riYait à Pa1·is une fem me qni se pn:tcndail la
tille naturelle de cet ancien banquier de la
Cour. Elle s'élait donné les noms dïlenriettcJenny Sa,·alcttc de Lange.; et f'a isai l ra lo:r
bien haut le désintéressement dont son père
a rail fait preuve en Yidant ses coffres au pro!iL
du comte d'Artois : cc beau trait, disait-elle,
l'arnit ruiné, et il était mort banqueroutier
par fidélité it ses princes; cc qui n'était pas
'l. Le duc rlc Gaëte, dans ses Mémoires, cite à
plusieurs reprises le nom tic ~a, al~lle de Langes, qui
fui son collègue au Com,te rie la 1 resorer1e.
.

�-

111STORJA - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J

vrai. !\fais la Restauration n'y regardait pas
de si près : Jenny Savalette, qui ignorait le
lieu de sa naissance et le nom de sa mère,
obtint, outre deux pensions' , la gérance du
bureau de poste de Villejuif, et, plus tard, la
concession d'un appar tement au château de
Vcrsailles.
Celle bonne royaliste était fort pieuse :
avan t d'être logée aux frais du roi, elle avait
séjourné, en qualité de dame pensionnaire, à
!'Abbaye-aux-Bois, puis chez les religieuses
de Saint-Thomas-de-Villeneuve; on l'héqergea
aussi, pendant quelques mois, au couvent de
Saint-Maur et chez les Ursulines de SainlGcrmain-en-Laye. Reçue dans la très haute
société royaliste de Paris, elle y passait pour
une femme d'une solide vertu et d'une grande
intelligence; ses amis ne lui reprochaient
qu' un défaut : une sorte de manie ambulatoire la poussait à déménager continuellement; j'ai la liste deses domiciles depuis 1814
jusqu'à 1858; elle occuperait, si on l'imprimait, trois pages d'un in-octavo. Jenny passe
du l\farais au quartier Saint-Sulpice, du quartier Saint-Sulpice au faubourg Saint-Germain,
pour revenir ensuite au Marais, d'où clic
émigre au faubourg Saint-Denis, changeant
de logement presque à chaque trimestre et
occupant successivement quatre ou cinq maisons différentes dans la même rue. De 1824
à 1832, la faveur royale la fixe à Versailles 2;
mais, dès que les travaux entrepris par LouisPhilippe pour la transformation du château la
privent de son appartement, elle recommence
à courir Paris.
En somme, elle ne paraissai t pas heureuse:
on lui avai t proposé de brillants partis; deux
projets de mariage avaient même été sur le
point d'aboutir, mais s'étaient rompus au
dernier moment ; elle était donc restée fille;
on la savait pauvre et on l'accablait de cadeaux ; ce qu'elle acceptait le plus volontiers,
c'étaient des objets de toilette et des robes
qu'elle arrangeait à sa taille 5 • Elle écrivait
beaucoup, d'une grande écriture molle et
presque illisible, ce dont tous ses correspondants se plaignaient ; elle s'ingéniait à rendre
ser vice, plaçait des bonnes, procw-ait même
de l'argent aux personnes dans l'embarras;
tout cela avec une abnégation, un dévouement
dont on lui témoignait beaucoup de reconnaissance : une dame d'un grand nom ne lui
écrivit jamais que : Mon cher ange. Toute sa
conduite était d'une respectabilité parfaite;
elle n'était pas sans crédit, d'ailleurs, et, bien
que très légitimiste, - ce dont elle se targuait
l'orl, - elJc avait trouvé le moyen d'in Léresscr
à son sort la reine Amélie; plus lard, elle
semble avoir eu des relations d'amitié avec le
prince Louis, qui devait être l'empereur Napoléon 1II.

Peu à peu, cependant, ses belles relations
s'éteigniren: ..1uoique la date de sa naissance
fût toujours ,:5tée pour elle un mystère, elle
se sentait lrès âgée et s'était retirée à Versailles où elle passait son temps à déménager :
en avril 1858, elle s'installait rue du MarchéNcul, n° 11 ; quelques jours plus tard, le
4 mai, elle s'alita, sans que son état parût
présenter la moindre gravité : deux voisines
charitables lui donnaient des soins, car elle
vivait toujours sans domestique ; le matin du
6 mai, en entrant chez elle, ces femmes la
trouvèrent inanimée au pied de son lit, accroupie, roulée dans une longue chemise de nuit
qui la couvrait entièrement, la figure encadrée
par le bonnet qu'elle portait ordinairement
chez elle. !\flic Savalette de Langes était
morte : on replaça le corps sur le lit ; le médecin des morts fu t appelé et, après avoir
constaté le décès, il donna le permis d'inhumer.
Tandis que le juge de paix posait les scellés
sur les meubles, la dame Dompmartin et la
demoiselle Bohy procédaient aux préparatifs
de l'ensevelissement. Tout à coup elles poussèrent un cri : elles Yenaient de constater que
la defunte etait un homme.
Le juge de paix, pris à témoin , interrompit
ses opérations; on courut à l'état civil où
l'acte avait déjà été rédigé; les médecins
furent rappelés; le procureur impérial intervint, et, malgré l'invraisemblance de la chose,
il fallut bien se rendre à l'évidence; on inscrivit sur les registres de la l\lairie, à la suile
du premier acte annulé, celui du décès d'un
inconnu ayant poi·té les noms d'HenrietteJenny Savalelle de Langes'.
La maison où s'est passée cette étonnante
aventure est située sur une petite place, plantée.
d'arbres, au quartier Saint-Louis. Un corridor
donne accès à la cour étroite, encadrée de
trois corps de bâtiments et d'un mur à droite,
au-dessus duquel passent les cimes d'arbres
d'un jardin voisin. Les croisées du logement
qu'habi ta Savalettc sont au premier étage, au
fond de la cour, en face de l'allée; ce logement
se compose d'une chambre à coucher à deux
fenêtres, d'une salle à manger plus petite cl
d'une cuisine sans jour, près de l'entree; le
loyer était, en 1858, de quinzefrancs par mois.
Dans ces deux chambres qu'il n'habita
pourtant que quelques jours, Savaletlc aYait
entassé un mobilier « crevassé, pourri, tremblant, rongé, manchot, borgne, invalide,
expirant )), comme celui de la maison Vauqucr , extraordinaire assemblage de choses
échappant à Loule description ; fauteuils Empire perdant leur crin par l'usure du velours
d'Utrecht, bergères Louis XVI coUYerles de
lambeaux de soie bleue, un canapé sans dossier, deux belles pendules de style .... Un
couvre-pied, accroché à la fenêtre, remplissait

l'office de rideau ; des rohes de soie traînaient
r-ur les meubles, parmi des futailles défoncées, du linge sale et des assiettes cassées.
Quand le juge de paix pénétra dans ce taudis
pour apposer les scellés, il inven toria pèlcmêle, dans un placard, une robe de mousseline jaunâtre, un traversin , du sucre, des
cadres, un masque de plâtre, des caleçons
déchirés, des amas de vieilles franges, un lot
de rubans, une cave à liqueurs en morceaux,
des casseroles, des pincettes, une robe de
soie vert d'eau, un exemplaire de l'Espi·it de
Boui·daloue, un bouquet de fleurs dans un
cadre de bois et une seringue en étain. Chacun
des meubles ouverts réservait des surprises :
un secrétaire d'acajou à filets de cuivre contenait, parmi des lambeaux d'étoffes, le couvrepied de Louis XIV, superbe pièce de guipure
de soie, et 21.000 francs en billets de banque.
D'une vieille malle sortirent des robes de moire
violette et 8.940 francs en pièces d'or. Et se
poursuit l'inventaire des chiffons, des ombrelles brisées, des fers à repasser, des jupes
de soie puce, de soie grise, de soie l:ileue, de
soie blanche, de soie brochée.. .. Voici un
coffret : on l'ouvre; ce sont des bordereaux
d'achat de bourse, des titres de pension sur
la liste civile, une inscription de rente de
3.000 francs, une autre de 1.500 francs,
une autre de 500 francs, d'autres encore : au
total, 5.350 francs de rentes sur l'État ; puis
reparaissent les bouteilles vides, les planches
à champignons, les chemises de femme, les
devants de cheminée, les chapeaux, les bonnets, les tables cassées, les tabourets sans
pieds, des plats ébré~hés, des morceaux de
fer-blanc, dt',s pelisses de soie ouatée 5 ... . Une
chose surprend : l'inventaire ne mentionne
pas de rasoirs.
Tel était le décor; mais s'imagine-t-on cc
que pouvait être l'existence de l'homme qui
vivait là, seul, dans cet intérieur de rc,,endeuse à la toilette, parmi cet amonccllemcn L
d'objets hétéroclites? Pendant le jour, sa vie
s'explique; bien que les soins de son ménage
l'occupassent peu, il était cependant obligé de
pourvoir à ses besoins : il sortai t pour faire
ses achats; bon nombre d'habilanls de Versailles se souviennent de celle grande lemme
sèche au visage dur, encadré d'un sinistre
bonnet noir dont les ruches lui couvraient le
fi.'ont et les joues. Elle allait par les rues,
suivie parfois d'une troupe de gamins gouailleurs, levant les yeux vers les écriteaux d'appartemen ts it louer, entrant au bureau de tabac-.
chez le boulanger, à la charcuterie, toujours
taciturne, l'ait· soupçonneux et inquiet. l\lais
le soir, quand , dans sa chambre, son repas
pris, son litre bu, - on troma à sa ca,·e le
reste d'une provision de vin et des bouteilles
vides, - les heures oisives du crépuscule

'1 . /,iste r1é11érale d e• pe11sw11na1,·es de l"ancie1111e
liste civile. Paris, 1833 : « Saraletle Delangcs (Henriette-Jenny), demoiselle. Fille de r anricn payeur
général du trésor royal. llontanl de la pension,
800 francs. •
2. Son appartement au Château élait situé • Cour
de l\larbrc, escal ier n• 13 ; au deuxième , porte n• 66. »
3 . &lt;&lt; A mademoiselle Sarnlelle : Celle robe est
faite depuis plusieurs années ; cependant elle est
vierge. En y ajoutant une allonge, la mieux assortie

que possible, et en reposant la garni ture sur la coulure, je pense 11u'cllc se trouvera de la mesure d,·
)Ille Savalcllc, qui avisera, de plus, les manches quïl
lui conricndra d"y me_llre. Je ne rnux pas qu "cllc_mc
connaisse et encore moms qu elle me dcvmc. »\ Papier.
d e Savalellc,)
4. Extrait du 1·er1islre des actes de décès de la
ville de _Ve1·.,_ailles pow· ta1111ée 18~8 :
. _
« Du JCuch 6 ma, , heure de m1d1, acte de deccs
d'un inconnu ayant porté les noms de Hcnncllc..Jcnny

Sanlellc Dclangc, célibataire, sans profession, 111!e iJ
(on n'a pu indiquer le lieu de naissancc)cn l'année 1786,
décédé cc j ourd"lrni , deux heures &lt;lu ma lin , en sa
demeure, i, \"crsaillcs, rue du Marché-/icuf, n• 11 ,
Témoins : Antoinc-Octa'"e Barn in, greffier de la juslicc
de paix (canton sud de celle ,·ille). - Louis Jauqucl,
marchand de nou'"cautés . rnc llovalc, 25. »
5. lnYenlaire après décès cl"t111· inconnu dit di:moiscllc Savalctte de Lange, \!4 j uillet 1858. - Elude
de M• Finot, notaire à Versailles, place Hoche, n• 2.

..., 3o ,,.

'-

__ _________________________________ S.11v
.:_

ALETTE DE LANGES - - ~

commençaient, à quoi pouvait songer cet
homme qui, depuis longtemps , n'écrivait
plus, ne recevait plus de lettres, ne lisait plus
de journaux? Quel remords aosorbait ses
pensées, quelle angoisse, quels souvenirs le
tena.ient en éveil? On se le représente, immobile, assis sur un de ses fauteuils boiteux, les
yeux fixés dans l'ombre grandissante, guettant les "bruits de la rue, en proie à l'épouvante d'un cauchemar semblable à celui que
Victor Hugo prête à Jean Valjean. Quelle
mystérieuse tempête grondait sous ce crâne?
Dans la solitude, la porte fermée de son passé
se rouvrait; il revivait son existence volée ; il
devait être hanté par le spectre de l'étranger,
de l'autre, de celui qu'il aw-ait été, s'il
n'avait pas scellé sur sa personnalité véri~ ble
la pierre qui ne devait plus être levée.
Le 8 mai, son corps fut porté au cimetière,
ap~ès avoir passé par l'église Saint-Louis.
L'Etat, qui héritait de lui, déboursa 2 fr. 50
pour les frais d'inhumation. Deux mois plus
tard, une affiche étai t placardée sur la maison,
mettant les badauds en joie : elle annonçait la
h è\:TE après le décès de l'homme qui, en
son vivant, a été connu sous les noms de
.Il Ile Hem·iette-Jenny SAr A LETTE DE 'L.u ,GES, et
les lecteurs s'égayaient des indications ajoutées par le commissaire-priseur : nombreux
effets de garde-robe de femme, dont 30 robes,
la plupart en soie....
Le ,fameux couvre-pied royal fut recueilli
par l'Etat : il figure aujourd'hui sur le lit de
Louis XIV. Le procureur impérial, le commissaire de police, le juge de paix, les notaires, s'ingénièrent à découvrir, dans le fatras
de lettres dont les meubles étaient bourrés,
un indice qui pût servir à éclaircir le mys tère
de cette existence surprenante; chacun des
papiers fut soigneusement coté et lu ; on
n'apprit rien, et l'énigme resta sans solution.

des clercs d'étude el des commis-greffiers, ses amoureux! l'inventaire détaillé de son
affronter les regards des solennels notaires étrange mobilier, ses suppliques :m roi, ses
qui vous prennent pour un rabatteur de suc- titres de pensions.... La vie de Savalette se
cessions en déshérence, et ne pas trop bal- trouve là, dans ces pièces d'une incontestable
butier quand le moment vient d'exposer, à véracité et d'un pilloresque tel qu'on se deun fonctionnaire qu'on dérange \"isiblement, mande, en les parcourant, si l'on n'est pas le
le motif qui vous amène : - &lt;! Monsieur, je jouet d'une halJucination.
cherche quelques renseignements concernan t
Comment ! il s'est rencontré, au x1x• siècle.
une femme. .. qui était un homme et au sujet en dépit des policiers, des tribunaux, des
de laquelle je ne possède que des rensei- agents de toute sorte rétribués pour assurer le
gnements très vagues.... » C'est' là l'instant fonctionnement normal et régulier de l'ordre
de la crise : l'instant des coups d'œil soup- établi, un homme qui a pu, se faisant passer
çonneux, des questions auxquelles on n'est pour une femme, prendre le nom d'une
pas préparé, telles que celle-ci : Dans quel famille qui n'était pas éteinte; obtenir en
but? ou encore : lstes-vous de la famille? cette qu~lité un certificat de notoriété, signé
Affirmer que la curiosité seule vous pousse à de sept témoins des plus honorables I et houne telle démarche, c'est éveiller la méfiance mologué par la cour de Paris; annoncer les
et se fermer l'accès des dossiers, Mais cruoi ! bans de son mariage avec un officier de l'arc'est le danger qui plait aux convaincus; mée; obtenir trois pensions sur la liste civile
personne ne consentirait à èlre dompteur, si de tous les Gouvernements 2 , un logement
les fauves n'avaient ni dents ni griffes.
confortable au palais de Versailles et, jouant
Donc, première enquête à l'état civil où on la misère, amasser une fortune mobilière
me délirre l'acte de décès de l'inconnu : qu'on peul évaluer à 200.000 francs. Le Vauc'était ma base d'opération. On me vit ensuite lrin de Balzac est bien petit garçon, comparé
à la chambre des notaires, au bureau des à l'aventurier que fut Savalette de Langes.
domaines, à la justice de paix, chez le gref- Notez que celle-ci ou celui-ci, comme on veut,
fier du canton nord, qui me renvoie au greffier ne s'adresse pas à de pauvres diables, faciles
du canton sud. Chez ce dernier, je découvre à duper : cette bonne demoiselle de Langes
l'acte d'apposition des scellés au domicile de compte des amitiés illustres : ses corresponSavalclle, un procès-verbal des constatations dants habituels sont le duc de Luynes, Mlle de
qui suivirent sa mort et l'inventaire de ses Polignac, la maréchale Macdonald, la duchesse
deniers comptants et de ses inscriptions de de la Rochefoucauld - qui l'inscrit même sur
rente. J'y trouvais mieux encore : des noms son testament. Et n'allez pas croire qu'elle
et des adresses de témoins, de notaires, de s'attirât la protection de ces hauts personnages
commissaires-priseurs, de gardiens de scellés, à force de supplications et de quémanderies;
de voisins même, interrogés par le procureur non pas, elle a le verbe haut et le ton insoimpérial, toutes gens aujourd'hui disparus, lent : dans chacune des lettres qu'elle reçoit,
sans doute, mais dont les parents ou les suc- on s'excuse d'avoir pu, sans le vouloir, froisser
cesseurs pouvaient encore fournir quelques sa susceptibilité, quoiqu'elle fût, elle-même,
renseignements. Et j 'allai, de porte en porte, pleine d'aigreur et ne pardonnât pas le moindre
le cœur battant, sonnant timidement avec le manque d'égards.
secret espoir de ne trouver personne, répétant
Il l' a des détails charmants : la fausse
Un vieux proverbe assure qu'il y a un dieu à chaque accueil, de l'air bon enfant d'un
Savalelle était riche ; mais on la croyait paupour les ivrognes; les chercheurs sont bien homme qui raille sa propre manie, la terrible
vre, et il fallait bien qu'il en fût ainsi ; jamais
évid~mment eux aussi, les protégés 'd'une entrée en matière : &lt;! - C'est au sujet d'une
elle
n'osa se faire habiller chez une coutuprovidence spéciale. J'étais un jour parti pour femme... qui était un homme. )) J'abrège,
rière,
ni risquer l'indiscret essayage d'une
Ver~ailles, non dans le but de surprendre, car cet exposé n'a d'intérêt qu'autant qu'il se
robe;
elle
n'était donc vêtue que de la déapres quarante ans, le secret de Savaletlc
lie à l'histoire des documents cherchés et froque de ses amies : d'où le grand nombre
mais pour récolter, lout au moins, à la mai~ qu 'il en établit l'authenticité.
de jupes de soie découvertes dans son taudis.
son qu'il habita et dans le quartier em ironAprès de longues heures d'investigation, Quant à l'histoire de son mariage, de ses
nant,
quelque tradition, cruelque témoio-nao-e
j'arriYai enfin chez un arocat distingué du deux mariages, doit-on dire, car elle fut
•
1:)
1:) '
moms suspects qu~ ceux publiés à l'époque barreau de Versailles, ~I• Moussoir. C'est là
de sa mort par les Journaux de Seine-et-Oise. qu'était le trésor : tous les papiers trouvés aimée successivement par un fonctionnaire de
!'Assistance publique et par un chef de baOn doit, pour une enquête de cc o-enre
chez Savalelte, ses comptes, ses bordereaux taillon d'infanterie nommé de Lacipière\
,
d
.
e
'
s armer e patience et de philosophie : il faut d'achats de rente, les lettres à clic adressées,
braver le dédaigneux Nous n'avons pas ça des brouillons de sa main, les billets doux de - elle est affolante et tragique, car l'officier
me paraîts'être tué de désespoir, après seize an-

1. • A Ml l. les prêsi~(enls_ el juges composant le
Tribunal CIVIi de prem1crc instance de la Seine :
Dlle ?cnny Savalellc de Langes, demeurant à Paris rue
de_Sm•rcs, m~1son dr.s dames hospitalières de S~intTh?mas de V1Uencuve, a l"honneur de mus exposer
qu elle est l)ee hors mariage, en l'année •1786, de
)1. Charles-Pierre-Pau~ Sa,,_
alette de Langes, qu'elle a
perdu son pere lorsqu elle ela1t en très bas âge et que
s~s recherches, depuis, n'ont pu la mettre à même de
decouvr!r la ~emeurc de sa mérn. Elle sollicite l'hor~ologat1011 &lt;l un acte de nolor1été, qui tiendra lieu
d acte de naissance.
. ~ Le tribunal accorde l'homologation, sauf à cons_iderer co?1mc non a,·enuc la désignation uï a été
la1(e du pcr~, atlen)'.lu _qu'il s'agit d'un enfani naturel
qm ne pa_rn1t pas avoir élè reconnu par son père el
que, . conse9uem~enl, l'indication de ce dernier ne
devait pas circ faite. •

Les témoins qui signèrent l'allcstalion de noloriétè
ètaie1ü : 1• Mme ùeanne-Marg':1eri le Derly, épouse de
)1. lrcnec-Charlcs Dclaby, renl 1c1:c, rue Gren1er-SaintLazare, n• 7 ; - 2° il!. Denis-Elie Lefrotter-Delezevcrne, employé à la comptabilité de Saint-Lazare
faubourg Saint-Denis, n' H 7; - 3° li. Pierre t:orbi~
&lt;le Saint-llarc, proprié taire, rue du Pot-de-Fer, n• 6;
-;-- 4° illme )larg~crilc-Julic de Saint-Alde, épouse du
sieur Corb,n deSarnl-.\larc, susnommé; - 5•.UmcLouiseEmfüe Picot-Dampierre, épouse de )1. GuillaumeGernis, marquis de Vernon, écuyer, commandant les
écuries du roi, demeurant à Paris, place du Carrousel·
- 6• 11. Guillaume-Gèr\"ais. marquis de Vernon· _:_
7• M
. Irénée-Charles-llippolyte Dclaby, rentier, 'rue
Grerncr-Samt-Lazarc, n• 7.
2. 1• La recette des postes de Villej uif, estimée
1.200 francs ; - 2° une rente viagère de 500 francs
accordêe à Mlle Sa,,alcltc de Langes pour r(-compcnse;

ses services, sw· les fonds particuliers du Roi, à la
date du 27 septembre 1825; - J0 une pension de
500 francs accordée par le Roi, à la date du 5 mai 1829,
â_ Mlle Savalcltc de Langes, pour récompenser les services de M. Saralelle, avec rappel de jouissance à
parlir du 'i " janvier 18·! 9.
3. Rien n·esl plus extraordinaire que la liaison de
Savaletle avec Lacipiére; on peul en suine toutes les
phases au moyen des lettres de celui-ci, retrouvées
parmi les papiers de Savalelte. Les premières sont
de ·1823 cl, tout d'abord, simplement affectueuses ;
les relation~ c(éb\1lenl_ par un p_rèt de 800 francs que
Saralelle fait a I officier, - quelle lm impose, pour
mieux dire. Celle somme Ya devenir le pivot de toute
l'inlrigue, intrigue incomprél,ensiblc cl dont on ne
perçoit pas le but. L'officier a &lt;l'aulrcs dellcs · Savalcllc lui propose de dc,-cnir sa seule créancière' el Iui
olli-e de tout payer s'il consent à l'épouser. Lacipié re

�-

111S T0'/{1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - 1

nées de fiançailles, de ruptures, de raccom1110demcnts et dc supplications! llèsqu'il fut mort.
Sal'alcllc, « qui se considérait comme sa rcurn », disait-clic, réclama à se proche , en termes menaçant , l'argent qu'&lt;'llc lui arait prèlt:.
li e Limpo siblc de mcltrc un nom wai sur
ccllcélrangc&gt; figurc; mais, cc qu·on peul affirmer, c·e Lque, l'll dépit des affections qu'ellt•
inspirait it tant dl' gt'ns, celle bonne AJ/le de
Langes n·arail ni tendres c, ni l'crgog11e. 111
cœur, ni re ·pccl humain d'aucune sorte.
Qui était-cc ?
Je &lt;lois dire que, sur l'acte d'apposition de
scl'llés au domicile de l'inconnu, e Ltracé, au
crayon rouge, cc nom : Louis X VII .
Le bruit de l'identité de a,·alcttc a1•cc lt'
pri onnicr du 'l'cmplc fut colporté dans \'ersailles, en 1858. L'hypothèse était séduisante
pour les esprits superficiels : cc personnag,'
my térieux, d'un ùgc qui e rapprochait sc11siblcment de celui du Dauphin, doté par la
Heslauration, logé au chùteau, en relation
arec les familiers dr Tuileries , n'était-il pas
le fils de Louis X\'I? - La question ne supporte pas l'(•xamcn : on se rcprése111c mal Il'
roi légitime de France tédant sa couron1w
pour une pr n ion de 800 francs t•I 'aslr(•ignanl, sans aucune utilitt:, it demeurer, habillé en femme, sans jamai~ un mol de récrimination, de regret, san 1111c allu ion à son
pa é, dans cc palais où il aurait récu enfant.
Le mystère est ccrt.aine111cnt tout autre :
rien dan; l'énorme fatras de papiers de Samlette ne fournit la lumière sur sa pcr onnalité ;
il en ressort cependant quelques ragues indi-

ces : c'était, à n'cu pa douter, u11 personnage inquiet, méfiant, hanté de la crainte
d'être démasqué, employant toutes les heures
de a rie it se créer une sorte d'alibi social,
comme Jean Yaljcan 011 comme Yaulrin. Cl'l
homme a commis un crime, il se cache :
telle est l'impression qui ïmpo c it l'esprit ,
~ans lr .atisfaire loutcfoi , car il 1ù t plus
permis de suppo cr, comme on l'a fait, qu·après aroir tué. pour s'emparer de es papiers,
une fille de l'ancie11 garde du trésor r,Jyal,
l'assassin s'était vu dans l'obligation de cc chan~er de sexe » pour ne pas perdre le bénéfic-e
de son crime. Cette uppo ilion croule il cette
simple constatation : Savalettc ne possédait
aucun papier de fa)]1ille, el cc n·esl qu'it force
de ru es, de mensonges, de faux, dont on pc•ut
suiHc toute la genr c, que son étal ciril fut,
enfin, à peu prè régu lièrement constitué.
D'aillcur on lrourc, dt- l'an XII , un billet
doux que lui ad rc sait un amoureux 1 : il était
donc déjù femme à cette l'poquc, cl il n'aurait eu, ïl fallait en croire l'acte de notoriété, que dix-huit ans, cc qui supposerait un
as assin liien précoce, quoique trrriblcm&lt;'nl
précautio1111rux.
Et pui il faut complt•r arec cc fameux
C'l'rtificat de notoriété, signé de sepl témoins,
l'i non des moindres, qui, en 1820, auestent.
sous la foi du serment, cc qu'i ls c-on naisscnl
parfaitement )Ille Jenny Sa1·alctlc de Langes:
qu'il savent qu'elle est née hor mariage,
rn 1786, de M. Charles-Pierre-Paul Savalclle
de Langes, décédé depuis fort longtemps, et
pendant que ladite dcmoi Plie était encore eu

wul bi~n c1u·un pair, mais cwcml le mariage. ,roi,
,li,cu~sions, reproches, br?u.illcs.. etc. \'oici qucr.1ues
,•,lrails des lctlrcs de Lac1p1ère a Savalellc.
, U~e cnlr~rne a,·cc ,_ou~ m·a ~ppris un sccrcl qui
a nanc mon ame ; ... rna,s JC persiste dans ma détermination cl vous êpou erai Ms que j'aurai reçu une
lcllre de ma mère : celle lcllrc se fera un peu
attendre, car mon frërc aîné, qui est le chef de la
famille, doil èlrc con ulté, el il n'est pas en cc moment à Sarlal. La promesse que ,ous m'a,c, failc de
ni'aidrr à JJ"l cr mes créanciers dans les premiers
jours de celle semaine mus a définiti,·emcnl gagné
111011 cœur. Je ,ous écris de mon lil où je suis rclrnu,
moitié par parcs c, moitié Jlilr une inchsposilion do11l
la cause nous est commune à lous deux. » I?)
G déccmbrr 1831 : • Eh quoi! ;,prés avoir anno11ri·
â une partie ,Ir mes créanciers &lt;1uïls seraient payé,
dans le couru11l ~c la semaine, rt••·enanl sur vos pro
messes, ,·ous m annoncez que vous ne pouvez plu,
faire de nou.,t'lles avances! ... Quelque dure, inaUen,l111•
••t douloureuse qu'ail été la confidence &lt;rue , ou,
m'a,·c, faite sur mire naissance, je n'en ai pas moin,
pcr,(sté _dans le projet de mus épouser: ,
.
16 ~eccmhrc l?.-&gt;~ : • Le temps na pu rien sur
, .. s~n~1mcnt . crue p• pour ,·ous cl que ,·ous m'avc,
1u,j&gt;'rc dcp,11, Jllus1curs années. ,
~ février 18.i2 : • l'!'rn1cue,-moi de rous dire c1uïl
c,l de toute impo sihilité de continuer mes relal10:1,
~,cc vous, Cllr elles me de,·iennenl de jour en jour
111,upporlablt•s : 11011 sculcmc11l ,·ous ,·ous plaise, i,
m'~cci,bler d_c reproches, de menaces cl dïnjurc,.
ma,s ro_us fo1lcs l_uu~ ,o_s efforls pour m·a,i lir. )1.tlitn·
loul. .. _JC su,s prcl " fo,rr tout cc que ,·ous c~i~crc,
clc_ 11101; de , ous. seule d~pcnd notre union, c:r ma
m~rc, qui conn:ul lout, ne s'y oppose )las, si vo~~
IO~lcz_ me do~n~r sur-lc-clwmp de quo, payer mes
crcanc,ers du regm,ent. •
Jusqu'en _1839, 13_ corrc~po11dancc continue, a,·ec
des allernal!•·cs d~ dcclaratwns d'amour, de ruptures.
~e r~cl~mations d aritcnl. Des_ que Lacipii•rc cherche
a lm erhappcr, Sa,·alclle, qm le sait au,: abois lui
olîrc de l'argent qu ï l accepte; dès 4uc, louché dt' cc
hon procédé, 11 pari~ de l'épouser pour s·acquiller
r,11 ers elle . . rite 1111 reclame les fond s prèlés rl
menace de_ s adresser au colo,!l'I; et c'est ainsi qur,
pend.tnl seize ans, ~a, alette s csl acharnée conlrn i·r
malhcurcll\ donl la clrrniêrc lrllrc esl t1insi co111•111,

Aoùl 1839 : c Je suis résig11ê à Ioules vos pcrsi·rnlions, car , ou, me paraissez implacable! Je pleur..
tous les 1· ours des larmes de Sllng de vous a,oi r
co11nuc. A 1! maudit soit le jour où je mus ai connue! ,
'I. Voici le lcxte de cc billcl :
• Cc mercredi 8 juin an XII. Je n'a,ais pas o i•.
mon aimable amie, ,·ous porter moi-même voir(•
)'Oile; mais je complais rous le rcn,·oycr cc mali11.
Je suis bien l"àché de rous ravoir fail attendre : il
retourne à sa maitresse couverl de mille baisers 11u"
je croyais \&gt;rcsquc donner à celle que j'aime. Je seri,i
cr soir, à lllit heures prcciscs, assis sur le boulernrd ,
entre la rue llonlmarlre cl la rue du Sentier, à r c111lroil où rous avez n1, l'aulr&lt;' jour. mon oncle. riou,
pourrons aller de là parloul où ,·ous l"ordonnerr,.
.\dieu, ma bonne 111mc, je ne puis mus en rli,·,•
,hn antagc; jl' ,·ous embrasse rurnmc je ,-ous ainll'.
J. D. , • A )Ille Jenny ·arnlelle, à Paris. ,
Est-i l besoin de fo ire ,·emarquer , d'ailleurs, que c·,,
hillel ne p1·ou,·c ric11, quant i, la d11lc i, laquelh•
Saml elle aurail pris des rètcments de l"cmme : i1
peul, en elîcl, arnir élé fabric1u,:, par Sa, alette luimèmc, pour être monlri•, pom· ,~tre truu,·é dans s&lt;•s
papiers en cas de pcr11uisihon ... l:e qui lcllllrait à I&lt;•
faire croire. c csl que le 8 juin an .\ Il tombait un
vendred i cl non un mercredi. Toul est mystèr e
autour de ce pcrso1111agc. Que clirc encore du "bi llel
sui vanl. non dalé cl signé seulement d'un paraphe :
• A 1111c tir Saralrll1'. rue des \'ieux-.\ugustins.
, ....lu lieu d"aller it Pass,·, aujourd' hui, il foui
•rue j 'aille à 111a m.111ufacl ur!', cl j e 11c serai de•
retour que su,· les ncur heures. Comment faire pour
1·ous ,·o,r cc soir' Il y a un moyen farilc pour mï·rrirc d'oü , ous èles: c·cst d'aUachcr une pclile pier,·,·
,, votre lellrc cl de la .jeter par dessus le lrc,llag&lt;'.
Si j'étais plus jeune. je dirais que l'amour est toujou,·,
rcrlilc en eipèdienls; mais l'amitié, quoique plu,
calme, a bien aussi ses petites in,·cnlions.
• En renlranl chez moi, it ncur heures, si vous
èlcs chez vous, je paraîtrai à ma fcnèlrc, et nou,
pourrons nous rejo111drc à , otrc posle où je mr
rendrai. Je vous ferai signe que JC ,ais sortir, l'l
1 ous sort irez aussi! Quelques sons de mon violon
ro11s prb ·icndronl. »
Cc billet doi l ètrc de frimaire an XIII, car 110111 n~
trouvons qu'il celle date Sarnlctlc logé rue des Yieu,Au~11--ti11s, 11• :?R.

bas ùge, et 4u 'on n a pmais pu savoir ni le
lieu où clic est née, ni les noms cl domicile
de sa mère. l&gt; C'étail là, précisément, le roman qu'elle leur avait cllc-mèmc conté:
rncorc &lt;loi t-on pcnst'r que, parmi ces cpt
dupes, c1uclques-urws, tout au moins, la connaissaient-comme fille - depuis longtcmp~.
puisqu'ils en témoignaient en juslice.
Plus tard , lorsqu'il lui fallut, pour la publication de es ban , exhiber son extrait dt·
baptèmc, nournlle difficulté : Savalellc exposa
qu'elle al'ait été baptisée exfrêmement loi11,
et, comme elle n'était munie d'aucun actr,
un certificat, signé de la supérieure de l'AIJbayc-aux-Bois, tint lieu de la pièce ab ente.
Comment tant d'irrégularités n'inspirèrentclics jamais un soupçon? Pourquoi personne
ne 'avi'sa-t-il, ne fùt-cc que par affectueux
inlérèl -clic avait tant d'ami bien placé ! de tirer au clair le mystère de sa naissance?
Pourquoi, prenant un nom 11ui, éridcmment,
n'était pas le sien, lïnconnu de Versailles
avait-il choisi celui-fa ? Comment cc nom lui
errit-il de titre aux farcur des Bourbon ,
puisqu'il était de notoriété publique que l'ancien garde du Trésor royal arail été l'ami ,
l'hôte du régicide Barère cl un fougueux partisan de la Hévolution?
Rien, je le répète, dans les nombrcu~cs
lellres inrentorit:C chez Saralctte, ne permcl
&lt;le répondre' it ces questions; seule· quelques
lignes de ·on écriture, tracées sur un chiffon
de papier, peuvent conduire, - pcul-ètre, it la solution du problème.
C'est une sorte d'imprécation qu'en une
heure de remord · Savalcllc s'adres c à luimèt11t' ; les termes en sont riolenls, orduriers
parfois, et l'on y lil des phra es comme
celle -ci :
1c Le jour est enfin arriré où je vais déchirer le voile qui comTc tes affreuses iniquités. 'frcmblc, éternelle pécherc e... tremble qu'enfin je ne décourre à ce monde, qui
le recherche, l'exécrable monstre qui l' approche .... Ne vois-tu pas que tous ceux qui
( enloul'enl commencent it deviner l'énigme
de ton hypocl'isie? ... Tu es horriblemcnl
&lt;légoùtanlc; la saleté qui recou,-re Lon bideu,
corp le fera tomber dans peu en lambcam ;
je te con cille donc de Le décra ser, cl le~
yeux cha sicux, tes dents pourries cl ta puanll'
embouchure.... Adieu, vieux mon Lre qul'
Lou les démons onl rnmi ur la terre... relourne à Orléans ve,ufre les fromages el la
salade. Adieu encore, vieille b!ichel ! »
Faut-il tenter de lire entre les lignes de cP
ll'~lamcnl d'une éloquence saurage 1•t qui n·e,I
pas sans une orll' de grandeur sinistre'! Si
oui , il s·agirait de dérouHir si, dan les dC'l'nières années dv x, 111e sihle, quelt1uc jeune
maraicher des enl'irons d'Orléans, portanl le
prénom de )(ichcl, a disparu du pays à la
suite d'un crime.. .. On trouve tout dans le·
arcbirns : a ris aux chercheurs de logogryphes.
Ce rébus, après tout, vaut bien ceux que pr,1po cnl les rcrne, de famill e it la perspicacité
des Œdipcs inoccupé~.
(A suii•re.)

G. LE1 OTRE.

Louis XIV

La personne. - L'éducation•_ Le "✓-r mot• JJ au
J
rot• - . ;.
Par Ernest LAVISSE, de l'Académie française

ments : te Jamais, a dit Saint-Simon de discours qui pût peiner. l&gt; li était cal~c, étonn~m~c~t. maitre de lui ; une colère de lui
faisait cvenemenl. Dan les premières années
il se laissait dire par Colbert des cho es lrè~
dure . Jamai roi ne mit lantdc grâce à commander. Le grand air qu'il rrardait dans cette
'
'
0
gracc meme, qu'on sentail descendre de
haut, lui donnait un charme auquel personne,

le bonnet miraculeux de saint François de
Paule: rencon_trant la rclic1uc dans l'antichamLa personne du roi.
h~c, il ,_la baisa arec dérotion. La première
fois qu il ~?yagea sans la ficine, &lt;&lt; il jeta des
Louis XIV avait vingt-deux ans el demi à la
lar!°cs
qu il voulut cacher au public, mais
mort de Mazarin. 'fout le monde le trouvait
qm, étant vues de celle qui en était la cause
très beau. Un léger retrait du front, le nez
1~ consolèrent de tous ses maux l&gt; . En hie~
long, d'ossature ferme, la rondeur de la joue,
d
autres circonstances, on le vit abondamment
la courbe du menton sous l'avancée de la
pleure~,
mais les larmes séchaient vite aux
lèvre, dessinaient un profil net, un peu
lourd. La douceur se mêlait dans les r.;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;:=====----------- JOUe~ de cc vi age triomphal. li est
possible, au reste, que Louis XIV n'ait
yeux bruns à la gravité, comme la
p~s
été plus égoïste que qui que cc
gràce à la majesté dans la démarche.
soit
en
son temps et dans le nôtre1 mais
Une belle p_restancc el l'air de granil n 'é~it pas préparé à rési te r aux
de~r haussaient la taille qui était ordilc?tallons que les autres, en l'adorant,
naire. Toute cette personne avait un
hu
donnaient de s'adorer lui-même.
char!°e q~i attirait et un sérieux qui
Les
maux dont la flcinc fut consotenait_ à distance. Les contemporains
lée par les larmes du fioi étaient des
pensaient qu'elle révélait le Roi:
mau_x de jalousie déjà. Un an après Je
En quelque obscuritê que le sorl l'eùl fait
mariage,
a commencé lasérie des mai[ naitre,
Le monde, en le voyanl, ct,l reconnu son
tresses. La ficine Anne reprochant à
(maître,
son fils sa mauvaise conduite Je fils
répondit à la mère cc arec de~ larmes
dira Bérénice. L'ambas adeurdc Venise
de
douleur qu'il connaissait son mal
écrivait dix ans plus tôt: cc Si la forqu'il
_avai,t fait cc qu'il avait pu pour s~
lu?e ~e l'avai l pas fait naitre un grand
r~lemr d offen cr Dieu et pour ne pas
ro!, c est chose certaine que la nature
~ a?andonne~ à ses passions, mais qu'il
lm en a donné l'apparence. 1&gt;
~la~t conlramt de lui al'ouer qu'elles
Cette ?aturelle maje té n·empècbait
cta1ent pl_us fortes _que sa raison, qu'il
P?.s le Jeune. Roi d'être jeune. Les
ne ,pouvait plus résister à leur violence,
meces du cardmal lui avaient donné le
qu il_ ne c sentait pas même le désir de
goù l des romans et des vers. li Jisai l
le faire »• Il était un sensuel, très gros
des recueils de poésies et de comédies
mangcur,prompt à toutes les occasions
cl il aimait à parler de celle littéra~
d'a~our,_~u_x cc passades », qui étaient
turc : « Quand il donnait son jugedes rnfidcl1tes aux maitresses déclarées
ment sm· ces choses-là, écril Madcmoiet
comme de la menue monnaie d'a.elle, il le donnait au si bien &lt;1u 'un
~ul
tère. En vrai don Juan, il courait à
homme_qui aur..aiL _beaucoup lu et qni
ClicM Braun.
1 ?ppel_ de tou tes Je;; sortes de charmes.
L outs XIV.
c? ~~rat l.une parfat te connaissance. Je
Ni_Marte Mancini, ni La Vallière n'éT;ir/eau de Le B RUN. - (.\lustt de Dijo11.)
n ai pmais vu arnir un aussi bon sens
l~ient
belles, et leurs charmes étaient très
nature~ ~t parler plus justement. J&gt; Il
.
.
diff~1:cnts.
Un esprit &lt;&lt; hardi, emporté,
~e pl_a1sa1l a ~ous les plaisirs; à merveille il ni Français, ni étranger, Jamais n'a ré isté.
l1ber t11~ » etmcclait dans les yeux et endiablait
~ou~t, courait la bague, dansait les ballets et
li n'était poinl méchant, il a1ait des mou- le sourire de la brune Italienne La V 11·'
1oua1t la. .coméd'
• pas même
.
a 1ere
. ic. Il ne se refusait
1·ements de bonté, même de sensibilité. li . .
l~ esp1cglen cs des mascarades. Les j eu nrs aimait sa mère, qu'il pleura à chaudes larmes. ctait une demoiselle noble de province, une
se1gne~rs et les jeunes femmes quïl admettait li _avait pour son frère une amitié que ne méri- b!~nde aux yeux bleus, amoureu e arec un air
à ~es Jeux s'arrètaienl d'eux-mèmes aux li- tait pas _c~ trop j?li garçon pomponné, de cl c_tonncment et le trouble du péché. Après, le
mites de la familiarité.
_se prend.ra aux splendeurs de la chair cl
mœurs ridicules el ignoble , et qu i fut marqué
-~ l_eclat de I esprit en _madame de Montespan .
,n était poli, d'une politesse naturelle el en par
madame de Lafaycllc d'tm mot terrible : 1 tus_ cc sera le caprice pour la chair sans
meme temps réfléchie, mesurée à la qualité
c1 . Le miracle d'enflammer le c-œur de cc esprit de mademoiselle de Fontanrre et à la
d?s pe~sonnes. et qui jamais ne se trompait
prmcc n'était ré ené à aucune femme du
d une li"ne
•
d
o · li e'couta1·l cc mieux
qu,homme monde, » - c'est-à-dire it aucune femme au fin , I? sérieux attachement pour la' déiicate
/ ~on~e &gt;J' et personne ne trouvait ni ne m~nde. - li témoignait de la tendresse à la bc~ulc mùre et pour la raison de madame de
Mamtenon. Amoureux toujours, il demandera
isa1t mieux c1uc lui ce qu'il fallait dire en
toute rencontre. Par bonheur, il n'avait as fleme, , J'en~an.tine infante dont les grands p~cs~1uc septuagénaire, de l'amour à sa septua~
yeux I admiraient. li cc pleura fort » d'une ~cna~re compagne, qui s'en effarouchera. Mais
~a sorte d'~sprit à la mode de France, qui rallie
m_al~dic qu'elle fil en 1664. Comme on por- pmais, mème aux moments et sous l'empire
tort el a travers les persoru1es et les sentitait a la malade, que l'on croyait désespérée, de ses plus fortes passions, il n'a oublié ni
I. - HtST0Rr,. _ Pasc. 1.
.., 33 ,..

!'o'.

�.,.-

111S TO'J{1A

---------"---------------------------------J

n'oubliera qu'il e t le Roi. Il lui a été dur de
renoncer à Marie Mancini. La '"eille au soir du
départ de la jeune fille, il parut si accablé de
tristesse chez sa mère qu'elle le prit à part,
lui parla longtemps, puis l'emmena dans un
cabinet, oü ils demeurèrent une heure ensemble. Il en sortit arnc de l'enflure aux
l"eux, et la Reine dit à madame de Molleville:
&lt;&lt; Le Roi me fait pitié. Il est tendre el raisonnable toul ensemble.... » Toute sa vie, il demeurera, comme il a dit dans ses mémoires,
maitre absolu de son esprit. Il tiendra pour
« deux choses absolument séparées », les
« plaisirs » el les « affaires ». Peul-être la
preurn la plus forte de la maitrise qu'il gardait sur lui, même dans l'obéissance à son tempérament, est-elle la éparalion qu'il a faite
de cd'amanl » el du « souverain ».
Saint-Simon, qui a dit que Louis XIV était
« né bon », - ce qui e t beaucoup dire, ajoute qu'il était né&lt;&lt;juste » aussi, cl quïl a
gardé jusqu'à la fin &lt;&lt; des inclinations portées
à la droiture, à la justice et à l'équité. » Cela
c8l trè Hai, mais il a montré de très bonne
hl'urr, par de grands signes, comme les projets
de sa politique cl les injustices du procès de
Fouquet, ou par de petits, comme la disgràce
donl il frappa la duchesse de îavailles, que,
pour qu'il suivit es inclinations à l'équité, il
fallait qu'elles ne fus ent pas tI·aversées par
d"autres dont la pente fùt plus douce. Le
crime de madame de Navailles, dame d'honneur
de la Reine, fut « d'avoir fait murer une porte
secrète que le Roi avait fait ouvrir derrière le
lit des filles d'honneur ». Louis XIV ne sera
juste que dans les affaires où son autorité ne
se trouvera intéressée, ni son orgueil, ni ses
conrnnances, ni ses aises.
Ce qui est inattendu et surprend, c'est que
ce jeune homme, sous la superbe des apparences, c l prudent, circonspect, modéré
mèmc. Il avoue dans ses mémoire une timidité que lui donnait la peur de mal faire ou
de mal dire. Au temp du cardinal, il travaillait à se former un avis ur les questions qu'il
1·ntcndail discuter ; il était fier, quand il se
ll"Otl\ail a,oir pensé rolllllll' &lt;1 les gens d"c;,.péricncc ». ,\ préseut quïl l'Sl le 111ailrc, il hésite
~ou,cul l'l M' troubll' : &lt;l L'iuecrlitudc dl:Sl',père qm·lqm•l'ois. ~ou1c11l, il i a dl's l'11droits
qui l'o11t 'lie la peine; il y en a de délicats quïl
l'~Ldil'ficiledc démèlcr .... » Jamais il n' impro, i,l' une déeision. l'n des mols qu'il répétera
Il' plus sou1c11l csl: &lt;l Je rnrrai. &gt;&gt; l_l n'impro, ise pas 11011 plus ses pa1·olcs. li apprend par
1·œur celles qu'il faut dire daus les circon~tanœs difficiles, et s'arrèle, s'il a perdu la
mémoire. La chose lui ani va un jour des pl'Cmiers temps, comme il entretenait des membres du Parlement d'une affaire délicate, le
procès de Fouquet. D'Ormcsson, qui ntail là,
raconte : &lt;&lt; Le Roi demeura quelque Lemps à
s'arrêter pour se reprendre, el songea encore

Qui voyait en ces premiers temps passer Colbert el de Lionne pouvait dire ce que plus tard
écrira La Bruyère en pensant à Colbert et à
Lou vois : &lt;( On ne les ajamais 111s assis, jamais
fixes el arrêtés: qui même les a vus marcher ? »
Le jeune maitre l'a d'une occupation à l'autre,
« sans peine, sans que son esprit soit jamais
embarrassé ni emprunté », et l'on « ne peut
imaginer que ce soit le même prince•.
Louis XIV se fatigua l'ile à remplir ainsi
plusieurs rclles a1'ec la même attention. Il
était vigoureux, endurant à tous les exercices,
il faisait le même l'isage tranquille aux beaux
jours el aux intempéries, mais, depuis
l'enfance, il ouffrail de dérangements d'estomac el d'intestins. En 1662, il a&lt;&lt; des ressentiments de vertiges, de maux de cœur, faiblesse et abattement » el des crises de mélancolie. ans doute, l'appétit glouton, l'énorme
mangerie coutumière - avec de mauvaises
dent - suffiraient à expliquer le désordre de
la anlé royale, mais l"ambassadeur de Venise,
l[tiÏ voit le Boi l&lt; perdre les belles couleurs de
on ,·isage ,, , cl paraitre, dès la 0cur drs
années, plus l'ieux que son ,ige, écrit en 1665 :
&lt;&lt; li s"applique extraordinairement aux affaires
avec l'émotion la plus virn. 11 se passionne profondément pour toutes ses entreprises et surtout appréhende toutes celles qui pourraient
nuire à la gloire de son nom. li se fatigue
l"esprit el succombe alors à des maux de tête
aigus. »
Cependant ni la maladie, ni la médecine,
plus redoutable alors que la maladie même,
ne trouble la régularité où il enferme et distribue chaque journée de sa vie. On le verra,
pendant un demi-siècle, travailler de la même
façon, aux mêmes heures. « Avec un almanach et une montre, écrira Saint-Simon, on
pouvait, à trois cents lieues de lui, dire ce
qu'il fai ait. » Cet ordre immuable dans le
travail semblait une loi de la nature.
Cc jeune homme al'ait donc de belles qualités cl \'erlus royales. Malheureu emenl, si le
duc de Saint- imon a été injuste de dire que
l'intclligrncc du Roi était « au-dessous du
médiocre », il n'y a pas de doute 11u·cllr
1i"élait qu·ordinairl'. Elle lui sul'lisail pour
romprcndrc ll's chose· même dilliciks, apri'·s
qu'o11 ks lui ,nait c:-.pliquél's, 1-l il airnail
qu'o11 l&lt;'s lui 1·,pliq11:it. Colbert, qu'o11 accu;,,e
de l'al'oir noyé dans les délails, lui a toujours
c,posé d"ensemble el plutol trois l'oi~qu·uuc
se · grauds projets; il sa1ail que 11 bien rapporter au Hoi » était une des mcilleum façons
de lui fai re la cour. Mais lïntclligence de
Louis XIV était presque toute passi,e, sans
initiatil'c aucune, nullement curieuse, point
en quète de problèmes. Elle ne cherchait rien
. 1. Voir Ré/lexw11s s!'r le mttier de Roi, dans l'édi- au-dessous ni au delà du l'isible, et elle avait
1.Ion Drcyss iles ,l/émo1re1, l. li, p. 5 18. Cc morceau été meublée très pauvrement par une éducaest du Roi lui-mème, el. à cause de cela, très intérestion qui, en somme, fut déplorable pour l'e sant. Les mémoires sont recouverts de style ëtrangcr.
Vo\r sur la façon dont ils ont étë rédigés : Oreyss, l.
prit cl pour le caractère.

assez de temps. Ne retrouvant pas ce qu'il
arnil médité, il nous dit : &lt;l Cela est fàcheux
« quand cela nous arri\'e, car, en ces affaires,
&lt;&lt; il esl bon de ne rien dire que ce que l'on a
&lt;&lt; pensé. » Enfin, il apporte à ses entreprises
la prudence de l'inquiétude préalable: « En
tout ce qui est douteux , le seul moyen d'agir
avec assurance est de faire son compte sur le
pis. » Il a écrit cette maxime : &lt;&lt; Se garder de
l'espérance, mauvaise guide. l&gt;
Voilà des qualités de gouvernement, et voici
uric grande vertu royale : la joie d'être le Roi .
Louis XIV la laissait voir à toute sa façon
d'être, il l'exprimait en termes naïfs : &lt;l Le
métier de Roi est grand, noble, délicieux 1. »
Mais celle belle cl joyeuse idée du métier
impliquait le devoir de le faire soi-même. Le
principal honneur de Louis XIV esl d'arnir
compris que la condition de cette &lt;( grandeur », de cette&lt;&lt; noblesse » el de ce « délice »,
était le lra\'ail.
Colbert raconte qu'un mème jour le jeune
Hoi présida le Conseil des finances, de dix
heures du matin à une heure el demie, dina,
présida un aulrecon cil, s'enferma deux heure
pour apprendre le lat.in, - il le sa\'ait très
mal el ,·oulait se mettre on étal de lire luimème le actes de la chancellerie pontificale,
- et, le soir, tint un troisième conseiljusqu'à
dix heures. Ce jour-là, il ne fit qu'ajouter un
peu à l'habituel travail de ses journées.
Pour travailler, il ne se confinait pas dans le
silence d'un cabinet. Il ne se prenait pas la
tête entre les mains. Il n'avait pas l'âme méditative. Le travail de Louis XIV, c'était l'attention aux conseils, aux audiences, qui étaient
nombreuses, aux entretiens privés avec les
ministres ou avec des hommes dont il estimait
les avis. C'étaient les. ordres donnés de pied
levé à tel secrétaire d'Etat, qui guettai! l'oreille
du Roi cl lui exposait une alfairc entre le lever
cl la messe. C'était la préoccupation des entreprises commencées, la c1·aintc de manquer le
succès el la gloire. C'était la même application
donnée aux divertis ements de chaque jour el
aux programmes de fêtes enchantées qu'aux
~randcs choses de la politique ; le mème soi11
11 écouter le maréchal de Bellefonds parla111
u de~ inclinations particulières de· dame &lt;le
la Cour 11, cl le 1rn1r&lt;-chal de Turcm1c 11 c11LJ•1•lcna11l l',lme de Sa )lajc Lé de dc~sci11s
guerrier · ». C"était le regard en con~Lanlc
atLi,ité, qui ,oulait tout ,oir. cl 1opil tout,
eu effet, cl reffort pour garder c11 toute circonstance l'air de majesté et de calme sou\"crain. Toul le monde s'.1gite autour du Boi. Les
courtisans sont en perpétuelle inquiétude, les
ministres laissent apercel'Oir qu'ils peinent1

Napoléon et les Femmes
par

FRÉDÉRIC MASSON , de l'Académie française

.li! Dans .la série ,d. es b eaux travaux de M . FRÉDÉRIC
_ASS?:&gt;. sur J &lt;poque napoléonienne si n
.
alts sr vivant
. aJ
,
ourr1s de
n'tn , est
~• s,
c:rtcs tt si justement admirés, iJ
q ue lu p:: ~u, aient plus complètement siduit Je public
till'e N'APO~É::-1 a~;quellu leur auteur a donni pour
l' \ MQLR A _LES FEMMES, d pour sous-lill'c
~ur

:

troisième,
avec lequel 1·e v1·e11s ile vw1·e
.
.
trois.
an~,. ~ui ~ succédé. -~uoique Français, les
afll/lll1 es I ont appele a Loncfres, el il y ei;l.
A ons citez vous.
- llfais qu'y fe1·ons-11ous?
- 111ons, nous nOU$ chauferons el vo
asso1w11·e;:;' colre plaisir. &gt;&gt;
us
J'élais
· -~crupl.llellx
'
. bien Loi·1,• iie r/evenzr
Je Lavais agacée pou1· qu'elle ne se .~auvcît
pas quand
.
l elle
• serait
. p1'essée 11a1· le 1.a,son1iemen que Je lm prépctrais en conli-efaisanl une honnêteté que je voulais L .
prouver ne pas avofr.
ui

u~s• ~ mmu-nous heureux de pouvoir offrir

p
t o • auJJourd hui , aux L«t&lt;urs er Lecll'icr.s d'His'.
··
. du captivant volume
d ria
l' . ,. es deux prc m1&lt;ru
part,u
t

c:mmcnt académicien.

La jeunesse
Jeudi, 22 novemb,·e 1787 à p
//()tel de

Cherbourg,

rue

d11 Fo11r-S:;,:~:llo11oré.

I, mlrod.

ERNEST LAVISSE,
(A

suivre.)

dt l'Académie française.

... Jj ...

�, - 1f1STOR._1A

----------:-------------------------------.#
"lV..lf'POLÉON 'ET L'ES 'FE.llf.Jff'ES - -,

jour auprès de madame Bonaparlc; l'aulrc,
Mammuccia Caterina, était morte bien avant
l'Empire, ainsi que celle Giacominetla, pour
laquelle Napoléon enfant avait essuyé tant de
nasardes.
Au collège d'Aulun, où il séjourne du
1cr janvier au 12 mai 1779; au collège de
Brienne, où il demeure de mai 1779 au
14 octobre 1784; à !'École militaire de Paris,
où il passe une année, du 22 octobre 1784 au
30 octobre 1785, nulle femme. En admcLLanl,
comme le dit madame d'Abrantès, que,
contrairement aux règlements Lrès stricts de
!'École militaire, Bona parle, sous prélexle d'une
entorse, ail passé huit jours dans l'apparlemcnl de M. Pcrmon, au n° 5 de la place
Conti, il venait d'avoir seize ans.
Une aventure antérieure à celle du 22 novembre 1787 ne pourrait donc se placer
qu'entre sa sortie de J"Écolc militaire et son
retour à Paris ; mais, si Bonaparle est parti
pour Valence le 50 octobre 1785, il est parti
de Valence, en semestre, pour la Corse, le
16 septembre 1786, après un séjour de moin
d"une année; il n'est revenu de Corse que le
12 septembre 1787, et c'est alors qu'il a fail
son voyage à Paris.
Cc n'est pas en Corse qu'il s'est émancipé.
Cc n'a pas été daYantage à Valence, durant les
dix moi qu'il y a passés en ce premier
Sl~our. li s'y est montré très timide, un peu
mélancolique, fort occupé de lectures et d'écritures, désireux de c faire bien Ycnir pourLanl, de c faire agréer par la société. Par
Mgr de Tardi,·on, abbé de Saint-Hu[, auquel
il a été recommandé par les Marbeuf, el qui,
général de sa congrégation, crossé et mitré,
donne le Lon à Valence, il a été introduit dans
les meilleurçs maisons de la ville, chez
madame Grégoire du Colombier, chez madame Lauberic de ainl-Gcrmain et chez madame de Laurencin.
Cc sonl des dame qui, les deux dernière
surloul, onl le meilleur Lon de la provin ce cl
qui, apparlcnanl à la pclile noblesse ou it la
liourgcoisic virant 11oblcmc11t, 011l des préj ugé~ ~ur les mœurs des olti ricrs q11"clles
ad,uellenl il fréquenter chez dies cl m· lais~e raie11l poi11l leurs filles en intimité avec
des jeunes gens donl la conduite serail uspeclc.
AYcc Caroline du Colombier, à laquelle sa
mère lais c plus de liberté, Bouaparlc a peulètrc quelque vague idée de mariage, quoiqu'il
aitdix-scpl ans:à peine cl qu'elle soit bien plus
· ùgéc. Mais s'il cul du goùl pour clic, si clic en
montra pour lui, la cour qu'il lui fil fut de tou
points chaste et réservée, un peu enfantine, lout
à la Housseau, - le Housseau &lt;le mademoiselle
Gilley. Lorsqu' il cueillait des cerises avec mademoiselle du Colombier, llonapartc ne pensait-il
pas aussi: «Que mes lèn cs ne ont-clics des cerises ! Comme je les lui jcllerais ainsi de bon
cœur ! ,, Elle ne tarda pas à épouser
)1 . Garempcl de Bressieux, ancien officier,
qui !"emmena habiter un ch,Heau près de
Lyon. Près de Yingt ans après, à la fin de !"an
Xll, Napoléon. qui n'ayail point re,·u sa cueilleuse de cerises, reçut au camp de Boulogne

une lettre où elle lui recommandait son frère.
Il répondit courrier par courrier et, avec
l'assurance qu'il saisirait la première occasion
d'ètre utile à ~[. du Colombier, il disait à
madame Cai·oline de Bressieux : «Le souvenir
de madame volrc mère et le vôtre m'ont toujours intéressé Je vois par votre lettre que
vous demeurez près de Lyon ; j'ai donc des
reproches à vous faire de ne pas y èlre Ycnuc
pendant que j'y étais, car j'aurai toujours un
grand plaisir à l'0US Yoir. »
L'avis ne ful poinl perdu, cl lorsque l'Etnpcrcur, allant au sacre de Milan, passa à Lyon,
le 22 germinal an XIII (12 avril i 806), elle
fut des premières à se présenter : elle était
bien changée, bien l'icillie, plus du Lout jolie,
la Caroline d'antan. l'importe, Lout cc qu'elle
demanda, elle l'obtint : des radiations sur la
liste des émigrés, une place pour on mari,
une lieutenance pour son frfrc. En janvier
1807, pour le nom·rl an, clic se rapprllc au

Cliché Neurdcin.

P ORTllAlf DE IlO:-IAPARTE

Jessi11t! .i l"t!,:o/e Je Brienne

e11

1;8J.

sou,·cnir &lt;le l'Empcrcur, lui demandant de
11ouvclles &lt;le s.1 santé. Napoléon répond l11i111èmc presque aussitùl. En l 808, il la nomme
Dame pour accompagner Madame Mère, d1argc
)1 . de llrcssicux de présider le collt'•gc électoral
.de l'i ère, le fait, en 18 10, baron de
l'Empire.
Telle est la mémoire reconnaissante quï l a
gardée à ceux qui ont été bons à ses j eunes
années, qu'il n'en c t point dont il n'ait fait la
torlunc, comme il 11'cn c t aucun quï l ne se
soit plu à mentionner pendant sa captivité. Les
lemmes reçoivent une part plus grande
encore. 'il se peul, de celle gratitude, cl,
mèmc lorsqu'il aurait quelque rnotir de leur
tenir rancune, il ufli l qu'elles aient montré
à son égard quelque douceur pour quïl oublie
Lout le rc Le . .\in i, mademoiselle de Laubcric
de Saint-Germain, qu'il a pu rèvcr d'épouser,
1ui a préféré son cousin, M. llacbasson de
)lontalivct, cornrm: elle &lt;lt&gt; \'alcncc, et lui
aussi en rapports arec Bonaparte; Napoléon
1ùn garde aucun déplaisir: on sait la fortune

qu'il fait à M. de Montalivet, successivement
préfet de la Manche et de Seine-et-Oise, directeur général des ponts et chaussées, ministre
de l'Intérieur, comte de l'Empire avec
80000 francs de dotation. Pour madame de
Montalivet, dont, a-t-il dit lui-même, « il avait
jadis aimé les vertus et admiré la beauté &gt;&gt; , il
la nomma, en f806, Dame du Palais de
l'impératrice. Mais elle lui posa ses conditions : &lt;t Votre Majesté, lui dit-elle, connait
mes conl'ictions sur la mission de la femme
en ce monde. La faveur enviée par tous
qu'Elie a la bonté de me destiner deviendrait
un malheur pour moi si je devais renoncer à
soigner mon mari quand il a la goutte, et à
nourrir mes enfants quand la Providence m'en
accorde. » L'Empercur avait d'abord froncé le
sourcil, mais bientôt, s'inclinant d'un air
gracieux : C&lt; Ah! vous me faites des conditions, madame de Montalivet, je n'y suis pas
accoutumé. 'importe, je m'y soumets. Soyez
donc Dame du Palais. Tout sera arrangé pour
que vous rcsliez épouse et mère comme vous
J"cnlcndez. » Madame de Montaliret ne fit pour
ainsi dire jamais aucun service, mais cela
. n'empêchait point Napoléon d'avoir pour elle
de particulières allcntions. li aimait celle
famille : « Elle est d'une rigoureuse probité,
disail-il, et composée d'individus d'affection;
je &lt;·rois beaucoup à leur allachement. »
Voilà les om-cnirs que 'apoléon a emportés de Valence et qui tenaient à son cœur. li
sont de ceux que ces jeunes filles pouvaient
ètre fières d'al'oir lais és. Nulle autre fréc1uenLation qu'on connais c ; nulle rencontre qu'il
ait inscrite en ses nolcs secrètes, où il apparait Lei qu'un Hippolyte, bien autrement
amoureux de la gloire que des femmes.
Témoin celle phrase qu'il écrit alors : « Si
j'avais à compa1·e1· les siècles de Sparte el
de Rome avec nos temps modenies, je
dii-ais : Ici régna l'amoui· el ici l'amom· de
Ici Pall'ie. Pal' les effets opposés que prod11ise11 l ces vassions, on sem auto,·isé sans
doute à les Cl'Oire incompatibles. Ce quïl y
a de SÛ1' au moins c'est qu'un peuple livrr
iL la yalantuie a même pe,-rlu le tlryr&lt;i
d"énergie nécessaire pou1· concevoir qu'un
pall'iole puisse existe,-. c·est le point où
nous sommes parvenus aujoul'll'lwi. »
Pre que a\'Cc certitude on peut conclure que
celte fille du Palais-f\oyal c t la première
&lt;1u' il ait connue. L'al'enlure, pour vulgaire
&lt;1u'clle esl, n'en est pa moin réYélatricc de
son caraclèrc. Il y a là sa mysogynic, son
esprit criliquc, ses brusques affirmations,
celle méthode d'interrogation à laquelle il ne
renoncera jamai , sa mémoire aussi, car de
celle fille il a reproduit d'une façon frappante
les phrases, les mots, j usqu·aux exclamations,
cc Dame ! qui sentent leur terroir breton.
La revit-il jamais, c'csl doulcux. Dan ses
papiers on trouve bien, de cc séjour à Paris,
une di"serLation adre sée à une demoiselle sur
le patriotisme, mais en l'érité cc n'est point là
pitture liabitucllc pour les coureuses des
Galeries.
Après cc séjour à Paris, d"octobre à
décembre 1787, voici de noul'cau llonaparte

r~parti pour la Corse, où il arrive le 1er janvier 1_7~8. Il l passe un scmcslre CL rejoint
son rcgunenl a Auxonne le f•r juin. Là, nul
amour dont il y ait trace. Par contre à
Seurre, où il est em•oyé en détachement' au
commencement de 1780, on lui attribue des
relations avec une dame L... z, née ... s,
femme du receveur du !!renier à sel· arec une
(
.,
0
'
e~m1ere, ~adame G... t, chez laquelle il allait
boire du laitage, et enfin arec « la demoiselle
de la maison où il logeait ». C'c t beaucoup
pour un laps _de vingt-~inq jours, pendant
lequel ses cahiers témoignent d'un Lral'ail
acharné. Néanmoins, lorsque, quatorze années
plus tard, le 16 germinal an Xlll (6 avril
1~05), Napoléon passa à Seurre, allant à
~frlan, on afl1rme que M. de Thiard,
alors ~on chambellan, lui présenta la
demoiselle et qu'il lui accorda une
bourse dans une école du gourernemcnt
pour son 111s d'une douzaine d"années.
L':ige qu'on donne à cet enfant exclut
l'idée ~ue Napoléon pût penser qu'il
en étaJt _le père. Si l'Empereur a,,ait
eu le mo!ndre doute à ce sujet, il cùt
donné mieux et sans qu'on lui dcmand:it rien.
En Corse, où il est toute l'année
1700, à Auxonne, puis à Valence, et
~e nouveau en Corse, à Paris, au milieu de 1792, rien; rien encore pend~n~ la première campagne dans le
Mid,. contre les fédéralistes, rien à Toulon.

Lenlé toutes les voies pour se faire rccomm:mder el n'ayant trouvé nul protecteur. A
une chasse, Napoléon ,·int à prononcer son
nom dc~•ant Berthier, qui la connaissait d'cn\anc~, clanl ~e ycrsailles comme clic, qui
1,avait éconduite Jusque-là, et qui, dès lors,
s empressa de l'introduire. « L'Empcrcur l1t
pour elle tout ce qu'elle demanda. Il réalisa
tous- ses rè,,cs el mèmc au delà. »
A'.nsi_, les amour de jeunesse de Napoléon
se rcdu,scnl à des flirts sans conséquence ou
à de banales aYcnturcs 1• Sauf madame 'furrcau, qui cjclle à sa Lètc cl peut sembler une
bo~ne ~ortunc, !e aut~es femme ne pensent
gucrc a rc petit officier Lout maicrrr
tout
· et qui n'a nul soin0 de' on
pa'Ie, ma 1 relu

de s?izc ~ns, Désirée-Eugénie Clary. La petite
a pris le JCUau sérieux ; bien rite, ses enfances
ont disparu, et ç'a été un amour en coup de
~ou_dre ,1ui s'est déclaré. « Oh! mon ami,
?cr1t-cllc à Napoléon, prends soin de tes
JOt~rs pour conserrcr ceux de Lon Eu rrénie
.
.
0
'
CJ~• ne saurait vn-re ans Loi. Tiens-moi aussi
~•en le . scr°:cnt q_ue lu m'as fait, comme je
llendra1 celui que JC t'ai fait. »
Ces lcllrcs vraiment tendres cl d'une tendres e non apprise, ces lcllrcs d'Eurrénie
_
O
' a' 1? 111 ~d_c .du temps, la jeune fille
'
car,
qu'on
nommait De rrcc clan sa famille aYait ,•oulu
comme. c rebaptiser pour son amant, porter
pour _lm scu_l 1111 no1~1 qui n'ctîl point été prononœ par d autres le1Tcs, - on les a relrou1·écs en brouillons, soixanle-{!inq ans
plus ta:d,_ d~ns les papiers decdle qui
les a,·a1l ecr1Les et conserl'ées comme
des reliques. Elles sont bien de cette
époque, où dans un besoin de rfrrc
et d'aimer, après ces jours où la mort
était , l'unique spectacle et l'unique
pcn. ce, tout ce qui était femme se
Jetait à l'amour comme à une religion
- la seule en effet qui subsistât sur
les ruines de la société civilisée.
La connaissance datait de janvier et
fé,:rier i 795. L'engagement, s'il en fut
pris un formel, cul lieu le 21 al'ril
jour où Bonaparte passa à Marseille'.
se rendant à Paris. Joseph el sa
fe~me, ~ulic ~lary, y prêtèrent les
Il faut délibérément sauter quatre
marns : ils avaient formé de leur côté
années. Le lieutenant est devenu ,,.énéle p_rojct de celle union, et, dans la
r.al ~e b_rigadc : Bonaparte comm"ande
f?~rnlle. Clary, il n'y arait nulle oppo1arllller1e de l'armée d'Italie. Près de
1llo~ _a redouter. Le père, auqurl 0 11
CC~le_ armée,_ la Convention a emoyé en
a prcle cette parole « qu'il avait dt~à
m1ss1on le citoyen Louis Turrc.,u dit
assez d'un Bonaparte dans sa famille &gt;J
1'urreau de Lignières, un de ses rr:cmétait_, mort le 20 jamier 1794 (1.~
brc~ inllu~nts, lequel, accompagné de
pl~vrose an II). Désirée, qui n'arait
la Jeune lemme qu'il vient d'épouser
pomt alors treize ou quatorze ans
la ~lie, d'~n chirurgien de Versailles:
comme elle l'a dit, écrit et fait impriarrtl'e a Ca1ro en Piémont, où se trourc
m~r of~ciellement plus Lard, mai
Bonapa_rte, tout à fait à la fin de l'an
seize à dix-sept ans, étant née le 9 noIl, l'ra1semblablement la 5• ans-cui·embrc ~ 777 1, ne dépcr.dait donc que
lollide, le 21 septembre 179 t Bonade_ a mcre et de son frère; on peut
parte plait fort au représentant, plait
,
.
Cliché, Braun .
mc'.11e penser que, arec la tète qu 'rlle
.
D ESIREE CLARY, REINE DE Su~:DE.
davantage
arail, clic ne dt:pcndait que d'cllcr . à la femme. Cc n'c t p0111. t
Wude Peinte de Gi.RARo. (M11see de l'ersailles.)
une raison, car madame Turrc., u est
mèmc.
de~ plus l'Olagcs, mais c'est plus
L':lgc qu'elle arai t ne pourait dondu une passade, et le sou,·cnir que "'ardent
,
~cr
lieu à objection : il était rare alors
1es tal?nls du jeune officier la fc~mc et aju Lemcnt. Lui-même n'y son,,.c point tout q_u un~ .Jeune fille se mari,lt plus lard qu·à
occupé qu'il est de s'avancer. sa cba~telé
e mari est Lei, que, au 15 l'Cndémiairc
d_,x:hmt ~ns, et le rapporteur du premier Code
lorsque la C~nvention est en péril, c'est Tur~ u,nc autre et .bonne raison, il est pauvre, c~ C-11'11 ve1~a1t de faire fixer à treize ans J'ùgc légal
c es_t pourquoi, comme font les pauvres, pour
rcau,dau moms
autant que Barra•
fi
, ~, qu,. pro- avoir une femme à lui, il aspire à se marier. du martage pour la femme. Quant à la f'o rpose e con ier à Bonaparte le comm:mdcmcnt
t~n~,. si Julie s'ét~(t conte~~ée de l'ainé. &lt;tui
des troupes et qui se fait son garant en même
n a, a,t nulle pos1L1on, Desirée pouvait bien
Lemps que les députés corses.
'
li
prend.re le cadet, qui du moins était général
Bonaparte. se s?uvicnt du senice. Général
de brigade.
en chef de I armce d'Italie , ,·1 em mene
• TurProjets de mariage
~onap~rle, arri,·é à Paris en mai, y est en
rcau, non réél_u, comme garde-magasin. Mais
plcmc di~grficc, fort désargenté, cl se racTurreau se fo rt encore suivre de
f
A Mar cille, Bonaparte s'est pris, chez sa croch~ unrquc?'1ent à cc mariage. 'il le manlaqueIle, a• déf:aut de oénéraux sa cmme,
bellc-sœur, madameJoseph, à jouer « à la petite que,_ 11 ne lm reste qu'à aller prendre du
qt;lle trouvr. De là de "continuc'ner~~fnc:r lr mme » aYcc sa sœur, une jolie jeune fille service en Turquie, à se meure comme d'auc urrcau, prétend-on, en meurt de cbaori~:
1. Gne ,.communicalion de lf. Félix \'érany, l'au·I. Il est impossible cl"accordcr la moindre créance
La femme retourne à Yer ailles . "
l'Emp·
li · .
, ou, sous ~u Roman conl~nu dans la Brochure intitulée : Qua- teur de I mtéressanle brochure : La Famille Clar
ire, e e v1va1L fort misérablement , apnt
.
~/ Qscar li, llarseil(e, 1893, in-12, m'a permis d~
't'!1~. (_ell,-es 111édi:es de Napo/fo11 rrcu('illics par

A

r

. Paris, 182:J, 8•.

1
cctifier 1~ d~te de naissance de Dêsirée et m'a fourni
quclqurs 1nd1cations précieuses.

�_ _ _ _ _ _ __ _ _ _ _ _ __ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ J

, . - 111STO'J{1A
sirée qui la sollicite. Elle désire qu'il serve de
tard madame de '.Lesparda, en attendant que
parrain au fils q11'elle vient de mettre au
tres aux spéculations sur les biens nationaux.
Vendémiaire sun·ienne el qu'il se fasse prendre
monde. Un fils I ce fils qui manquera à ses
Même, lorsque, par degrés, sa situation
au mol par madame de Beauharnais.
destinée , qui déjà y manque tellement,
s'améliore un peu, qu'il est employé par le
Le silence alors pour Désirée, un plein el
Comité de Salut public aux plans de campagne, absolu silence, cl d' elle une plainte s'élève, si l)ésiréc, comme par une vengeance contre
celle qu'elle appelle la l'ieille, contre Joséil senl combien celle place, qu'un hasard lni
douce, si tendre, qu"elle sonne aux oreille
a procurée, est précaire el in table. D{,sir{,e comme une harpe qu'on brise: &lt;cVous m'avez phine qu'elle hait, s'en pare devant lui, cl lui,
peul seule l'en tirer, el il ponsse on frère rendue malheureuse pour toute ma , ic, et faisant contre fortune bon jeu, accepte le parpour obtenir une réponse. A chaq11e lettre j'ai encore la faiblesse de vous tout pardonner. rainage el, tout hanté qu'il e l par les chants
o sianesques, donne à l'enfant le prénom
qu'il écrit à Joseph , cc sont dt's omenirs
\'ous êtes donc marié ! Il n'e l plus permis à
pour elle. Elle, de son côté, e l aussi en cord'Oscar. Peu de chose cela. Mais il fera
la pauvre Eug{,nie de vous aimer, de penser
respondance avec lui, elle lui demande son
à vous .... A présent, la seule con olation qui mieux.
portrait : il le fait faire, le lui em·oie. Est-elle
cc i Bernadotte a été maréchal de France,
me reste esl de vous savoir persuadé de ma
avec sa sœur cl son beau-frère à Gènes cl ne
prince
de Ponlccorrn el roi, c'est son mariage
constance, après quoi je ne désire que la
donne-t-elle plus de ses nouvelle ? cc Il faut,
qui en e l la cause, a dit 'apoléon.... es
écrit-il, pour arriver à Gênes qu'on passe le mort.
« La vie est un supplice afl'reux pour moi écarts pendant l'Empire lui ont toujours élé
fleuve Léthé. &gt;&gt; Elle csl La silencieuse, à
depuis que je nr puis plus vous la consacrer .... pardonné à cause de ce mariage. &gt;&gt;
laquelle il reproche sans cesse de ne point
Et que d'écarts ! Dès les premiers jours, le
Vous marié! Je ne pui m'accoutumer à celle
écrire. Brusquement, il veut une réponse défi18
brumaire, Bernadotte prononce son oppoidée, elle me lue, je n'y puis survivre. Je ,·ous
nitive : il faut que Joseph parle au frère
lerai voir que je suis plus fidèle à mes enga- sition. Il n'en csl pas moins appelé le lended'Eugénie. cc Fais-moi parvenir le résultat, cl
gements, cl, malgré que vous ayez rompu les main à siéger au Conseil d' État, puis nommé
tout est dit. n
liens qui nous unissaient, jamais je ne m'en- général en chef de l'armée de l'Ouest. Là, non
Le lendemain , sans attendre que sa lettre
gagerai avec un autre, jamais je ne me seulement il fait de l'oppo ilion, mais ouverail pu parvenir à .Joseph: « li faut, dit-il, que
marierai .... Je vous souhaite toutes sortes de tement il conspire contre le Premier Consul,
l'affaire finisse ou se rompe. J'attends la
bonheurs cl de prospérités dans rntre ma- il prétend soulever on armée. - On sait à
réponse avec impatience. &gt;&gt; Puis un mois se
riage; je désire que la femme que vous avez présent les détails. - Quelle punition? Aupasse, el, sauf des mots de souvenir, plus rien.
choisie vous rende aussi heureux que je me cune. Bonaparte seulement, pour l'éloigner,
C'est que, entre lui et cette enfant de qual'étais proposé el que vous méritez; mais, au veut l'envoyer ministre plénipotentiaire aux
torze ans, la pelile fille de Marseille, point
milieu de votre bonheur, n'oubliez pas Étal -Unis. Bernadotte ne refuse pas de partir,
jolie peut-être, mais charmante avec ses sourmais joue une comédie qui réussit au mieux
cils charbonnés, ses yeux doux, son nez qui Eugénie cl plaignez son sort. &gt;&gt;
el 'arrange pour que les frégates qui lui sont
se relève, sa bouche aux coins montants, son
Ce lut pour Bonaparte, qui n'était point destinées ne soient jamais prèles.
air très chaste, réservé et pourtant très tendre,
L'an d'après, c'est l'affaire de Moreau, et,
capable d'oublier, comme un remords, le
Paris, ce grand Paris inconnu où Bonaparte
si
Bernadotte
échappe encore, c'est que Bonavient d'aborder avec ses bottes éculées, son souvenir de cet amour qu'il avait inspiré plus parte le veut bien, c'est qu'il pen e toujours à
sans doute qu'il ne l'avait ressenti, où d'un
uniforme râpé el sa suite de deux aides de
enfantillage il s'était insensiblement laissé Eugénie, qu'il a charge d'elle. Bonaparte fait
camp faméliq11es, a interposé ses femmes, les
conduire à un projet d'ambition, el où enfin, mieux. li a racheté à Moreau tous se biens,
êtres faits d'élégance, de grâce el de supersa terre de Gro bois, on hôtel de la rue d'Ansans y penser, il avait brisé ce cœur de jeune
cherie, les êtres donl le fard avive les yeux
jou.
Cel hôtel, qu'il a payé 400 000 francs, il
fille. Il semble que Loule sa vie il ait pensé 11
d'un éclat magique, donl les toilettes dessile
donne
à Bernadotte.
racheter, à se faire pardonner cet aliandon.
nent les formes pleines en soulignant tout ce
Vient l'empire : pour Eugénie, il fait BerDès 1797, à Milan, il songe à ,bien marier
qui esl à désirer, en dissimulant, en agrémenDésirée, qui, à cc moment (novembre), est à nadotte maréchal d' Empire, grand-aigle elchet
tant plutôl tout ce qui serait à cacher; les
Rome avec sa sœur et ·on beau-frère, Joseph, de la huitième cohorte de la Légion d'honêtres de gaîté et de plaisir, que la vie monneur, président du collège électoral de Vaudaine a affinés el qui, comme des fruits mihis ambassadeur près de Pie VI. Il donne une cluse, chevalier de !'Aigle noir ; pour elle, il
en serre, arrivés à leur maturité pleine el lettre très chaude de recommandation au géné- lui donne un revenu de 500 000 francs et
opulente, parés à souhait par le marchand, ral Duphol, cc un très brave homme, un officier 200 000 lrancs d'argent comptant, el la prinsemblent, avec leur coloris faux, leur duvet distingué. Une alliance avec lui serait avanta- cipauté souveraine de Pontecorvo; pour elle,
suspect el que nul soleil n'a effieuré, bien geuse. &gt;&gt; Duphot arrive, ne déplail pas, les il pardonne après Auërstadl, il pardonne après
autrement appétissants que les fruits premiers, accordailles vonl être conclues; mais voici Wagram, il pardonne après Walcheren ; il parun peu verts, des jeunes sauvageons, où le la lerrible scène du 28 décembre, et la robe donne après deux fautes militaires, qui sans
soleil a mis sa flamme, la bise ses gerçures, de Désirée esl couverte du sang de son fiancé. doute n'étaient point que des fautes, après une
Enfin, après plusieurs mariages relusés,
et qui, francs et quelque peu âpres, laissent
conspiration flagrante où Bernadotte, Fouché,
à la bouche la sensation fraiche et puissante pendant que Bonaparte est en Égypte, Désirée Talleyrand mettent en jeu, avec les royalistes,
consent à épouser le général Bernadolle, un
des prémices sylvaines.
les mêmes ressorts auxquels on devra en
« lei seulement, écrit Bonaparte, de tous beau parti sans doute, mais le plus insuppor- 1814 le retour de Louis le Désiré.
les lieux de la terre, les femmes méritent de table des Jacobins pionnants el mailres d'école,
El à travers lui, pour elle, des attentions,
tenir le gouvernail.. .. Une femme a besoin de un Béarnais qui n'a du Gascon ni la l'ive des amabilités qui surprendraient si, toujours,
six mois de Paris pour connaitre ce qui lui est allure ni l'aimable reparlic, mais dont la celle pensée de se faire pardonner n'était en
dù el quel est son empire. &gt;&gt; El quelques jours finesse calculatrice cache Loujours un double son esprit. Quand Bernadotte esl blessé au
plus tard : « Les femmes, qui sont ici les jeu, qui tient madame de Staël pour la première combat de Spanden, el que, deux jours après,
plus belles du monde, deviennent la grande entre les femmes parce qu'elle en est la plus Napoléon lui écrit, c'c l pour lui dire cc qu'il
pédante, el occupe sa lune de miel à faire des
affaire. »
voit avec plaisir que madame Bernadotte se
dictées
à sa jeune femme. Du Caire, oi1 il
Certes elles sonl les plus belles du monde
trome en celle circon tance auprès de lui &gt;&gt; ;
- el bien plus belles ! - les femmes de apprend ce mariage qui n'est point pour lui c'est pour ajouter : &lt;c Dites, je vous prie,
lrente à trente-cinq ans, de quarante ans plaire, - car Bernadotte a été etesl pour lui mille cbo es aimables à madame la maréchale,
même, expertes en l'art de se faire aimer bien un ennemi, - Bonaparte souhaite bonheur à cl faites-lui un petit reproche. Elle aurait bien
plus qu'en l'art d'aimer, cl, n'ayant que sa Désirée : &lt;c Elle le mérile. &gt;&gt;
Quand il revient d'Égypte, une des pre- pu m'écrire un mol pour me donner des noumain à offrir, il J'offre à madame de Permon, il
velles de ce q11i se passe à Paris, mais je me
l'offre, dit-on, à madame de la Rouchardie plus mii-res (aYcurs qu'on lui demande, c'est Dé... 38 ...

'---------------------réser\'e de m'en expliquer avec elle la première
fois que je la verrai. »
Point d'attention qu'il n'ait : c'est à elle
que, _après F.rfurth, il résene une des trois
n~agmfiques pelisses que l'empereur de Russit'
\lent de lui offrir. A Ioule occasion bien
q11 'elle ne paraisse guère à la Cour r;r elle
déleste Joséphine el les Beauharnais. ~t ne s'en
e?cbc pas, c'est de sa part des pré ents pn:c1cux : vases de , èn es ou tapisseries des
Gobelins. N'est-ce pas à elle enfin qu'il pense
lorsque - après Walcheren! - il songe à
enroyer Bernadolle à Rome comme "'OUl'erneur
A''.:néral - par suite grand dignitai;e de l'Empire - pour tenir au Quirinal la cour de !'Empereur. arec une liste civile de trois millions
1:.é~alanl ?insi ~ Borghèse, q11i est 11 Turin, h
Elisa. qui est a Florence, presque à Eugène
qui est à Milan?
'
Quand Bernadotl~, au refus d'Eugène, qui
~t' reul pas apostasier, est, grâce à la nculraht~. au 1~oi~s ~ienveillanle, de Napoléon, élu
prince heréd1tairc de Suède, si. à cc momenl
la politique de l'E?1pereur paraît à quelques~
uns nbs~urc et voilée, c·esl qu'ils ne savent
pas _temr comple de son cœur : cc Il est
sédmt par la gloire de voir une femme à
lacpielle il s'intéresse, reine et son filleul
prmce royal. .)) On le voit régler minutieusement les détails de la présentation de Dé iréc
lorsqu'elle prend congé comme princesse de
Suèd~, cl, faveur sans précédent, l'imiter le

N .ll'POL'ÉON

d_imanche au diner de lamille; on le ,·oit graltfte~ Berna_dotle d"un million sur la caisse de
service, lm racheter les dotations dont luimême l'a comblé, négocier al'cc lui la reprise
de P~ntccor,·o, donner un titre el une dotation
au frcrc de Bernadotte.
Certes. il a le droit d'écrire à Eugénie :
« V~?s ~~rez êti:e persuadée depuis longtemps
de 1mtcrel que Je porte à votre famille. »
. Quatre mois plus tard, Dernadouc s'est mis
d a~rd. avec la Russie contre ~apoléon:
moms d un an après, tout indique entre la
~r~nce et_ la Suède la rupture prochaine. Démee, qm n'a consenti qu'à grand'peine à un
cot~rl voya~e à Stockholm, car, disait-clic.
« Je pensais que la Suède c'était, comme
Pontecorvo, un endroit dont nous allions
prendre le litre, &gt;&gt; Désirée se bâte de rercnir
a son hôtel de la rue d'Anjou.
, ~ors, ave&lt;: d_'infinies précautions, ~apoléon
ecrit ~ son mmtSlre des Relations extérieures
de faire loucher légèrement au ministre de
Su!'de q~'il voit avec peine que la Princesse
Royale vienne en France san en a mir obtenu
la permissi?n ; que_ c'est hors d'usage, et qu'il
regrette qu elle qrutte son mari dans des circonstances aussi importantes. Désirée n'en a
cure, elle ne s'en installe pas moins. En
novembre,. quand la guerre va éclater, !'Empereur écrit de nouveau ; il envoie Cambacérès
c~e~ la reine d'~ pagne (Julie Clary) dire qu'il
des1re que la Prmcessc quitle Pari cl retourne

'ET L'ES 'F'EJHJH'ES

- -....

en Suède, qu'il n'est pas rnnvenablr qu'ellr st'
trouve ici en ce moment.
Point d'affaires, Désirée reste. Elle continue
il ~ mmander des robes chez Lt'roy, à recero1r ses amis, à tenir on salon. Elle rn aux
eaux avec sa sœur, revient 11 Anteuil renlrl'
à Paris comme i rien ne se pa sa.il. Eli(•
lr~uve ~ ême fort extraordinaire que les Français qu elle reçoit c permettent de hlf1mcr )('
c_ï-d_evant maréchal d'Empire dc,cnu généralis une de armées combinées du nord dr
l'Allemagne. Il e. t vrai qne, si l'on en croil
d~s gens bi~n informé , en mème temps qn't'llc•
f?1l passer a Bernadotte les suprêmes adjural1~ns de ~~poléon, elle sert plu ieu rs foi,
d mlerméd1a1re entre son mari, Fouché cl
'f'alleyrand.
'!l était démontré que Désirée a profité de
~a fa1bless~ que lui marquait !'Empereur pour
etre c?nsciemme~l le lien d'une intrigue entre
conspirateurs qui se connaissaicnl de vieille
date, que devrait-on pen er d'elle? Mien~
vaut_ croire qu'el!c ne resta à Paris que par
passion pou~ Parts, afin de ne point quitter sa
sœur, ses mèces, son monde, ses hahitudcs.
Elle y était en i814 et eut part, comme
d'autres, aux visites d'Alexandre de Russie •
elle y était en 1815, pendant les Cent-Jours'
et, le 17 juin, la veille de Waterloo, elle co~~
mandait, chez Leroy, une amazone de nankin
et un peignoir en percale garni de valenciennes .
A présent, c'était Eugénie qui avait oublié ....
FRÉDÉRIC

MASSON,

de l'Académie /t·ançaise.

Watteau
Le gr~d poète du xvm• siècle est Watteau.
Une créallon,. Loule une création de poème el
de r~ve, sorlle de sa tête, emplit son Œuvre
de 1~l~gance d'une vie surnaturelle. De la
fanta1s1e de sa cervelle, de son caprice d'art
d_e son génie tout neuf, une féerie, mille fée~
r~e~ se sont envolées. Le peintre a tiré des
v1s10ns enchantées de son ima!rination un
~o?de idéal, et, au-dessus de sono temps, il a
ball un de ces royaumes shakespeariens une
de ces patr·ies amoureuses et lumineuses' un
de ces paradis galants que les Polyphile b.Uissent sur 1~ nuage du songe, pour la joie délicate des ,'lvants poétiques.
. Mais parlons de ce chef-d'œuvre des cbefsd ~uvre français : L'Emba1·queme-nt de Cygie,·e. · · · Voyez ce vert des arbres transpercés
e ton~ roux, pénétré de l'air ventilant, de
la lurr.uère aqueuse de l'automne. Vo ez sur
le délicat aquarellage d'huile grasse,y sur le

lisse ~énéral de la toile, le relief de cette
pannel.Jère, de ce capuchon· voyez la pleine
pâte des petites figures a~·ec leur regard
d_ans le contour noyé d'un œil, avec leur soume dans le contour noyé d'une bouche· la
belle el coulante fluidité de pinceau sur 'ces
décolletages el ces morceaux de nu semant
leur ~o~e voluptueux dans l'ombre du bois!
Les JOhs entre-croisements de pinceau pour
faire rondir une nuque! Les beaux plis ondul?nls aux _cass~res molles, pareils à ceux que
1ébaucb~1r fait dans la glaise! El l'esprit el
la galanhse de touche aux fanfioles, aux chignons, am bouts de doigts, à Loul ce qu'attaque le pinceau de Watteau ! Et l'harmonie
~e ces l?intains ensoleillés, de ces montagnes
a la neige rose, de ces eaux reflétées de verdures ; et encore ces rayons de soleil courant
s?r le~ robes roses, les robes jaunes, Ies jupes
zmzohn, les camails bleus, les vestes gorge-

de-pigeon, les petits chiens blancs aux taches
de feu! Car nul peintre n'a rendu comme
Watteau la transfiguration des choses joliment
~ )?rées sous un rayon de soleil, leur doux
pahssement, l'espèce d'épanouissement difl'us
de leur éclat dans la pleine lumière. Arrêtez
un ~ornent vos regards sur cette bande de
pèle_rms et de pèlerines se dressant sous le
sol.et! ~uchan~, près de la galère d'amour
prele appareiller : c'est la gaieté des plus
adorables coule~rs de la terre surprises dan
un rayon de soleil, el toute celle soie nuée el
tendre .dans le fluide rayonnant mus fait involon~1remenl vous ressouvenir de ces brillants msectes qu'on retrouve morts avec leurs
~uleurs encore vivantes, dans la 1dmière d'or
d un morceau d'ambre.
~e tableau, l'Embarquement de Cyth~re, est la merveille des merveilles du
Maitre.
EDMOND ET JULES DE

GONCOURT •

�La

•

Vte amoureuse

de François Barhazanges
... et le bonheur au monde
Peut n"avoir qu'une nuit comme la gloire un jour.
ALFRED DE MUSSET

(Namou11a).

l'étain du chandelier. Le vent de la fenêtre
sées la ramena insensiblement vers la terre.
ouverte couchait la flamme oscillante, faisait
Un à un, les hôtels de !'Enclos . éteignaient
trembler contre le mur l'ombre comique de la
leurs façades. Des portes, en retombant, ébranrobe de chambre et du bonnet de nuit à coques laient le lourd silence des ruelles noires. On
jaunes .... Dans cet appareil malséant à la dignité entendait les voix errantes de promeneurs inconseillère, M. Barbazanges humaitla fraîcheur visibles, l'égouttement continu ·d'une fontaine,
nocturne et considérait l'état du ciel.
le choc des seaux sur le paré.
La nuit, ·chaude encore du jour torride, était
L'antique maison des Barbazanges, qui avait
toute bleue, d'un bleu cendré, vaporeux et
à ses fenêtres des sirènes et des salamandres,
doux. Le clocher de la cathédrale semblait un
des feuillages frisés et des porcs-épics, était
noir nécromancien, en bonnet pointu, qui
bâtie au flanc escarpé du Puy-Saint-Clair, sur
mesurait les angles diamantés, les courbes lule côté nord de la place de la Bride. A vrai
mineuses des constellations surgissantes. Le
dire, cette place n'était guère qu'un carrefour
Cygne planait au zénith; le Serpent menaçait
borné par la tour ruinée de la Barussie, le mur
Hercule. Vénus, qui s'étail levée, nue comme
' latéral de l'église Saint-Pierre, les débris du
une perle, sur la grève pourpre du couchant,
Château et la rampe de pierre qui domine
_commençait de descendre, effrayée par le vieux encore aujourd'hui les anciens fossés de la
Saturne dont la face maléfique apparaissail de
ville. A gauche, le quartier Redole-Peyre dél'autre côté du ciel, entre les quatre étoiles du gringole jusqu'à la Corrèze : à droite, la rue
Capricorne.
des Morts descend à pic vers la Solane qui
L'opposition de ces planètes inquiétaiLM. Barroule ses eaux empuanties entre des bâtisses
bazanges, soucieux d'établir, selon les règles,
fortifiées, des papeteries, des jardinets cl des
le « thème de nativité »de son ms. Son âme,
. moulins. On aperçoit la rue du Fouret remonfascinée par l'étincelante géométrie stellaire,
tant sur le coteau de I' Espinas, tout couvert
voyagea quelque temps parmi les douze &lt;&lt; maide maisonnettes clairsemées, de « pirces » de
sons du Soleil ll; mais le poids de ses penvignes, de petits arbres en boules. La place de

Le f 7 juillet 1675, madame Catherine La
Poumélye, femme de M. Jacques Barbazangcs,
conseiller au présidial de Tulle, accoucha d'un
garçon beau comme le jour. La matrone sagefemme, l'ayant lavé dans une eau tiède, le
présenta·toutnu sur ses langes à monsieur son
père, qui s'émerveilla de le voir si bien fait.
Il n'y eut pas de servante dans la maison qui
ne criât au prodige, et le bruit se répandit,
par tout le faubourg de !'Enclos, que le fils
premier-né des Barbazanges était pareil, hormis les ailes, au petit Cupidon naissant.
Cependant que tout dormait dans la maison,
monsieur le conseiller quitta l'habit cl la perruque, et monta jusqu'en son cabinet de physique, pour s'y reposer l'esprit.
Ce lieu n'a,·ait rien de majestueux ou d 'agréable. C'était, sous les combles mêmes du logis,
une manière de grenicr'-avec deux mansardes
et une brèche dans le toit, où, par les nuits
claires, 111. Barbazanges dressait une longue
lunette d'astronome. Point d'autres meubles
qu'une table, un bahut, deux vieilles chaises, et
quantité de machines, sphères, bocaux, astrolabes, brillant de cuivre .et de cristal. Les
toiles d'araignées ne manquaient point, ni la
poussière, car les domestiques n'avaient pas
licence d'entrer dans ce réduit pour le nettoyer.
S'il y avait eu quelques lézards empaillés, pendant au plafond, et une chauve-souris clouée
sur la porte, le cabinet de M. Darbazanges eût
assez bien figuré le laboratoire de Faustus.
Notre conseiJler, nullement magicien, mais
curieux de toutes sciences, se plaisait fort en
ce gîte. Il y pouvait disséquer des grenouilles
sans que madame Catherine , son épouse,
menaçât de s'évanouir; il y pouvait arranger
des collections de minéraux et lire de vieux
livres louchant la médecine et l'astrologie.
Pline l'Ancien faisait ses délices; il connaissait
par cœur les Astrnnomiques de llfanilius, et ces
rêveries ne l'empêchaient point d'entendre les
affaires et d'arrondir honnêtement son bien.
Son cousin par alliance, le bon chanoine La
Poumélye, admirait parfois comme en llf. Barbazanges l'astronome et le magistral se comhattaient rudement : il y voyait un symbole de
l'idéal et du réel, de la grâce et de la nature.
La chandelle pleurait un suif jaune sur • Ce

samedy, vingt-septiesme jour du mois d e juillet, l'an mil six cent soixante-treize .... • t ·a chandelle 1&lt;resillait. La plume criait sur le parchemin.... (Page .p.)

... 41 ...

�r

' - - - - - - - - - - LA Y1E .ll.MOU~EUSE DE F~ANÇOlS B A~B.llZ.llNGES

111S TOR._1.Jl

la Bride. formant une ~orle d'éperon, domine coutume de la province. Les gens du Basles vall~!'s des deux rivières, rt le vieil Enclos, Limomin ont un goût étrange pour l&lt;' surnacœur triangulaire de Tulle, que la Corrèze el turel. lis ont remplacé l&lt;'s druides gaulois par
la Solane enferment en leur confluent. Parmi des metjesou sorciers, et vénèrent extrêmement
l'enchevèlremenl drs toits, M. Barb~zanges les étoiles du ciel. les arbres des bois, les
apcrce1·ail la petite lourrlle octogonale du pierres cl les fontainrs.
Quand le &lt;&lt; thème » fut achew\ M. BarbaCh.Heau, la hrllc maison sculptée des nuzanges
alla quérir dans le bahut le « line de
fraysse de Vianne. la profonde roupure Lorraison
l&gt;
que ses parents lui a\'aicnt transmis
Lurusc de l'escalier des « Quatrr-Yingts »,
en
héritage.
C'était un livre très vieux, 11 feuilqui de cend \'Cr, la Grand-Place, cl la flèche
aiguë du clocher. Il devinait les zigzags des lets de parchemin, à pesante reliure brune,
rues principales partageant les faubourgs en bardée de fer comme un coffret. Chaque Barbazangcs, à son tour, a\'ail marqué, d'une
&lt;&lt; îlots l&gt; , les ligne de la première cl de la
seconde enceinte, les tours de défense, accrou- ferme écri ture de jeune homme, puis d'une
pies comme de chiens sur les remparts rui- écriture tremblée de vieillard, les mémorables
nés; el plus loin encore, à l'extrême horizon, incidents de son existence. Les variations de
dans la transparence bleu:1tre. où des feux épars l'orthographe indiquaient les progrès de la
rougissaient, le dessin des collines qui, de langue, - de l'an 1540 à l'an 1670, - mais
L\l\'erge au Rocher des Malades et de l'E la- d'une page à une autre page, et d'une vie à
bournie au Puy-Saint-Clair, couronnaient de une autre vie, les mêmes formules, les mêmes
événements se reproduisaient, presque idenverdure sa ,,ille chérie....
tiques: c'étaient des baptêmes, des morts, des
Là, el dans !'Enclos même, était le berceau
mariages, des contrats de vente el d'achat, des
de Barbazanges, famille artisane enrichie au
notations précises sur l'aspect du ciel au modernier siècle, haussée jusqu'à la bourgeoisie,
ment des naissances, l'état de la lune, la posiel qui, depuis cent ans, donnait des consuls
tion des planètes qui influencent le sort des
au municipe el des magislrals au présidial.
nouveau-nés. Quelquefois, le récit bref des
Jacques Barbazanges était né place de la Bride.
heureuses fortunes ou des calamités publiques;
Le jésuites l'avaient instruit en leur collège.
la guerre contre Henri de Turenne el le siège
li avail participé aux processions solennelles,
de 1585, le dévouement civique d'un Barbaaux représentations Lhéàlrales organisées par
zanges, blessé sur les remparts de Tulle « près
les bons Pères, aux « Jeux de la Vierge l&gt;, qui
du bon capitaine Jehan »; des fareurs royales,
remplaçaient les &lt;&lt; Jeux de !'Églantine »... El
des élections de maires et de consuls, l'étrange
même, dans sa seizième année, il avait mérité
abondance de vin en 1615, les inondations
un prix, en compo anl une ode latine sur« les
de 1626, les chutes de grêlons, les famines,
dignités, prérogatives et mérites de la Sainte
l'horrible peste de 1651, sans oublier les
Mère de Dieu ». ... Quel é,·énemenl !. . . Le
apparitions de météores, comme cette comète
plu considérable de a jeune se studieuse,
de 1618 qui avait « une grande queue en
jusqu'aux grands jours de l'émancipation et
rayons de feu de la longueur de deux piques ».
du mariage .... Maintenant, le conseiller, par- Ainsi l'histoire de la famille Barbazanges
,·enu à l'âge de quarante ans, gloire el dilcccôtoyait el reflétait l'histoire de la cité.
lion de la ville, lumière du pr~ idial, très
ver é en toutes sortes de sciences, \'Oyait tarCe samedy, vingt-septiesme jour du mois
divement naître l'héritier tant désiré.... Encore
de
juillet, l'an mil six cent soixante-treize....
un peu d'années, pensait-il, el le nouveau
petit Barbazanges connaitrait la discipline des
La chandelle grésillait. La plume criait sur
jésuites; il marcherait à son rang dans les
processions, triompherait aux Jeux, el, sachant le parchemin. M. Barbazanges éternua encore,
ce que doit savoir un honnête homme, il irait à el renfonça son bonnet de nuit.
Bordeaux, à Toulouse, à Paris même apprendre
.. . environ l'heure de neuf heures ap1·ès
ce que ne doit point ignorer un homme de loi.
Plus Lard, il siégerajt au présidial, chérirait midy, par la grdce de Dieu naquit Fi-ançois,
les sciences, sans négliger sa fortune, et, le mon premier enfant, et de Catherine La
soir, au coin du feu, il entretiendrait son bar- Poumélye , ma femme.... La lune était
bon de père de chimie et de médecine. Une vieille au dernier quartier. Et ledit F1·anfille de bonne maison lui apporterait en ma- çois naquit lorsque régnoit au ciel la plariage des vertus, des gràces, quelque bien. Et nète Vénus, el participe des influences
la cité de Tulle, entre les collines, enfermerait d'icelle et du suyvanl qui est Satume ....
doucement sa vie el ses désirs.
Le conseiller rêva un instant, et, ne sachant
La petite place était déserte. Le clocher
noir, dans le ténèbres bleuissantes, regardait s'il devait sourire ou soupirer, il termina enfin
les constellations tourner autour de sa flèche. l'horoscope :
M. Barbazanges éternua....
Si Dieu lui faicl la gnlce de vivre, ses
JI croisa sa robe de chambre, ferma la fenêtre el resta, le nez dans ses grimoires, jus- qualités seront principalement qu'il sera
qu'à minuit sonné. Le bonhomme n'était pas très bien fait, civil dans ses manières el
le eu] bourgeois du pays qui e piquât son langage, et, nonobstant sa complexion
d'astrologie. S'il y apportait plus d'ardeur et mélancholique, poly, aimable et point avade curiosité que ses amis Peschadour, Melon 1·icieux. Mais l'opposition des planètes me
et Baluze, il ne faisait pourtant que suivre la porte à cmindre qu'étant très beau de

~01·ps et de visage, il ne soit fort aimé d'un
chacun, el s1wtoul rle.ç femme.ç, pai· le.çquel/es luy pot11'1'oil aiTit,er malheu1·....
Aussy, je pry Dieu que le fasse homme de
bien, 1·égulier en Jés11s~Ch1·ist el fort éloigné
de /011 l libel'tinage.
II
Madame La Poumélye la mère, et M. Jean
Baluze. frère du célèbre écrirnin. tinrent Fran~ois Barbazangcs le jour de son baplème, qui
fut le 50 de juillet. Après la cérémonie, les
dames de Tulle Yinrenl complimenter l'accouchée. Malgré la chaleur cxtrème, les fenèlres
de la grande cbambre étaient closes el un fen
de fagots faisait rougeoyer les boiseries grise
el les quatre « pentes l&gt; ou panneauxcn tapi. seric d'Aubus on. Sur un cabinet de laque, on
avait placé, bien en rnc, les pré ents du parrain et de la marraine : une chaine d'hyacinthes
et cornalines et un fort beau tour de gorge en
point de Tulle. a,·ec les manches pareilles, qui
,·enail de chez la bonne faiseuse, mademoiselle
Contrastin.
Le malin même, l'évêque Mascaron - le
plus aimable prélat de France, qui estimait
madame Catherine el lui prêtait force roman
- avait en\'oyé une boîte de dragées el de
nonpareilles. Les visiteuses goûtaient à ces
douceurs, et, parlant toutes ensemble, étalaient
leurs jupes de moire el de ferrandine, leur
corp busqués, leurs belles coiffes, leurs petits
éventails d'i"oire dorés el ci clés à jour. L'une
citait quelque remède convenable aux femme
en couches; l'autre donnait son avis sur la
nourriture de enfants; celle-&lt;:i déplorait l'humeur jalouse de son mari ; celle-là, l'opinit1lreté de sa servante. Et toutes s'accordaient à
envier l'heureuse condition des hommes, qui
n'ont de la paternité que les plaisir . Cependant le petit François criail en son berceau ,
que la vieille Marceline - nourrice de madame
Barbazanges - faisait branler doucement. Les
dames, aussitôt penchées vers lui, louaient sa
bonne constitution, sa beauté miraculeuse,
s'étonnant qu'il ne fût ni ridé, ni gonflé,commc
on voit les enfants de deux jours, plus semblables, certes, à des crapauds écarlates qu'à
des êtres humains. Elles admiraient le duvet
blond frisant sous le bonnet de guipure, les
yeux bleu foncé, les joues pétries de roses.
Telles des fées dans l'alcô,•e d'une reine, elles
composaient à leur façon l'horoscope du joli
François, el, lui promellant une rie Loule
amoureuse, elles plaignaient déjà les pauvres
filles que ses yeux bleus feraient pleurer.
Le berceau craquait ; le oleil oblique riait
aux carreaux; la matrone, accroupie devant la
rougeur du foyer, dépliait des linges, et, sous
ses rideaux de ras rerl , madame Catherine,
attendrie, orgueilleuse et lasse, sentait le premier lait lui monter au sein.

III
François Barbazanges ne fil mentir ni le
astres ni les dames qui lui avaient promis
une si galantr destinée. li commença de plaire

dès qu'il commença de vivre, et, sans y penser même, le pauvre innocent, il exerça sur
les ye~x et les cœurs féminins la plus élranae
tyranme.
"
li portait encore la robe longue et le bourre!et, que les commères, dans les rues, arrêlarnnl sa berceuse Marceline et le voulaient
pre~dre d~s leurs bras. &lt;r Ab! le beau poupon .... Qu il est gras ! qu'il est joli! Diou lott
f~so cr~yi·e •1. .. l&gt; L'enfant répondait à ces
m_1g~ard1 es par des cris lamentables, et, certain J_our qu'une bohémienne noire et puante
fit mm~ de le baiser, il manqua de tomber en
convulsions. M. Barbazange ' averti, saboula
rudement la berceuse, et lui défendit de laisser ~ucu,nes_gens loucher au petit François,
car _11 n était pas rare que des enfants de
famille fu~sent v~lés par des maugrabins.
Quand il eut laJSSé les lisières el pris l'habit
de garçon, François montra toute la douceur
de son caractère. Ne sachant ce qu'étaît laideur ou_ bea?té, ne tirant point vanité de sa
figure'. il était modeste, timide, et nonchalant
par gout_ de rêver. Monsieur son père l'aimait
a la fohe et madame sa mère en était si
éperdue que, par l'excès de leurs caresses
ces tendres parents riscruaient fort de gâte; Le~ dames, penchees vers l11i, lo11aie11I sa bonne c .
d 11ne rtine, elles composait11/ à leur façon l'hor~~:~;:1~onj st ~a11/e t~iracu/e~1se. Telles des f ées dans l'alcôve
son b~n naturel. En vain madame La Poumélye
re11se, elles Plaignaient déjà les pa11vres filles q11e ses
ob,l rafnçois, et, 1111 promettant une vie to11teamo11ux e11s eraient pleurer. cPage 42.)
arguait de ses droits d'aïeule pour quereller
les Barbazanges.
;:-- Vertuchou! disait-elle, rous saurez ce gistrats._ Instruits au même collège, nobles et
Cf~ il en coûte, ma fille et mon gendre, d'aroir bourgeois ne se distinguaient point les uns av~c u~e chaleur qui eût scandalisé le vulfait u~ trop beau garçon. Bientôt mon coquin ~es autres, et gardaient un vif amour de gaire, s1 toute la France n'eût connu la chasde l'illustre fille, _ laquelle était d "à
de pellt-fils réclamera des habits galonnés et 1éloquence t des belles-lettres. Il n'était pas teté l"
.
eJ,
sur
age, noire, maigre et &lt;&lt; suant l'encre
7
de~ rubans, et, _l'âge d'amour venu, il vous de cérémome sans di cours en prose ou en
ruinera en perruques blondes .... Il fera vers. Assurément, on voy~it à Tulle beaucoup par tous les pores », comme di ait celle peste
co~me ce freluquets, sortis d'honnêtes bour- lr~p de pédants et de précieuses, qui ne retar- d~ m_adame Cornuel. Le bon évêque, cependant
f?1sa1t de la C/élie et de l'lbmhim l'occupa~
gco1~, procureurs et juges, qui singent le
daient sur ~aris q_ue de cinquante ans, mais lion de son automne. Ces ouvraaes qu1·
.
c ,
comgentilsho~mes et, malgré les lois somptuaires, on y ~rouva1t aussi des avants estimables et
m~nça1ent à passer de mode, gardaient pour
portent l épée et le velours .... ie d'irai·t-on quantité de bons e prit .
lui leur. ,fleur de nouveauté• JI y 1rouva1t
.
pas que la roture de leur papa leur pue au
' La présence de ~r. Ma caron avait enflammé
~ez !. .. yotre François, ma fille, quittera le ~ une ~rdeur nouvelle tous ces génies bas- « quantile de choses propres pour réformer
le ~ond_e l&gt;, et, dans les sermons qu'il pré~~ge r1 et la moire lisse. Il se croira trop hmousms.
parait, il mettait, de son propre a.veu 1
rnn ait pour étudier' et, plutôt que de se
Le célèbre évêque avait appréhendé que la Scudéry &lt;r à côté des Pères de l'Église » n' · a
morfondre sur les Pandectes, il courra les rudes_se de~ habitants n'égalât l'àpreté des d
.
. IBO
e cc qm louchait cette héroïne ne lais ait
fill?_s.. ·: Mettez-moi ce poli son au collè e' chemins qm entouraient sa ville épiscopale.
~I. de Tulle indifférent. Aussi pressa-t-il
Qu Il aille apprendre le latin cl
· gl ·
fouet' c·
.
.
recevoir e 9~and, pour la première fois, _ Je 18 de fo:tem~nt M. Barbazanges de contenter sa
· eSt amsi qu'on devient honn' t
homme.. ..
e e J~m 1672, - son carrosse avait descendu chrre cudéry et de prendre en mains la juste
1effroyable pe_n~e de la rue du Fourel, il avai t
.
~es discours ébranlaient M. Barbazan es . cru « se préc1p1ler aux abysmes ». L'accueil cause
" , de madame
• de Combareilh
'
• Le proces
mais _madame Catherine faisait un soupi~ e; respectueux et magnifique des citoyens les gatin~, 1a marquise, rnuve et mère d'un jeune
~:::~l duo pleur, _e_t le bon époux cédait aux ha_r~gues des magistrats, presque t~utes fils, ,~nt à Tulle remercier le conseiller Barba.
. , .Elle fit une visite à madame Catherme,
, e sa mo1llé, lesquels s'accordaient sp1.~1tu?ll~ et sensées, lui firent bien voir zanges.
qu_1 eta1t grosse et incommodée, et, l'année
secrelemen t avec les siens propres
~u 11 n était point chez des sauvages. Et, cinq
Jusq
·
.. u'à d'~x ans, François ne quitta
point JOu~s après son arrivée, il put écrire à son smvante, quand naquit François, elle envoya
une lettre du tour le plus précieux el le plus
la vieille maison de l'Enclo Il
d.
ses ère et
s. gran 1t entre anne 1~ plus chère, Madeleine de Scudéry : galant du monde, avec un très beau prép
mère, sa grand'maman sa ber
&lt;r. S 11 ne fallait pas venir à Tulle elle
sent.
ceuse, et la compagme
• ordmaire
. . 'des Barbazanges.
- serait_ une fort jolie ville, et je ne suis 'point
L'amitié de madame de Combareilh devait
s~rpr1s que ceux qui ne font que passer en ~~ocurer aux Barbazanges les bonnes gràces de
La Cet~e mpagnie, où brillaient l'abbé de d1se~t du mal,_ et que ceux qui y séjournent
1e~êque. Il apprit que l'épouse du conseiller
gar e, es Baluze, le médecin Pesch d
en disent du bien 1 • »
étai
l vertueuse
el bien faite • et qu'elle ava1.1
~~:~tt-rriest, les Melon, les Rabanide~ ~~:~
·
M. Bar?azan.~es conquit l'affection du prélat de l'esprit,
possédant par cœur les ouvrages
Limousi!. utt.:;~~tedet la plus policée du Bas- par un~ smguher~ rencontre : il fit gagner un de M. d'Urfé ~l de La Calprenède. D'autre
monta n
.
e Tulle, isolée dans les pr~s ~ une certame marquise de Comhareilb,
p_art, les_Baluze 1assurèrent que madameCatheg es, était une véritable ré hl'
sous l'autorité paternel] d
, yu ique, qui était la propre cousine de mademoiselle de rme était bonne à la cuisine comme au sa!0
.
e e ses eveques . et
con lramte de se suffire à li
•
. .' ' Scu~éry. On sait en quelle estime M. Mascaron el qu'elle préparait parfaitement Je lièvre • 1n
a a
son propre flanc el é ~ e-11;1eme,_tirait de tenait la « nouvelle Sapho J&gt; . Il parlait d'elle i·oya1e, qu'on appeIle en limousin « la leb1·0
.
erg , onct1onnaires ma1• • 0 ,eu le fasse croitre r ,
1. Deu:e k(tre, de Mascaron à mademoiselle de e'.i cho~essa1· ».. Cc discours attendrit fort le
'
Scudfry pubhécs par René Fage. (Tutte, 1885.)
pieux evêque et il fit incontiment porter chez

y:'

f

�_

111STO'RJA

---'---------·-----------------------------~

madame Darbazanges les œuvres complètes de
Madeleine de Scudéry, reliées en veau plein
et timbrées aux armes épiscopales .
Après le départ de M. Mascaron, - en 1685,
- madame la Conseillère et ses amis conservèrent ces mêmes traditions de la Chambre
bleue, que la marc1uise de Combareilh perpétuait ~n son cbùtcau des montagnes. lis se
réunissaient tous les samedis, pour lire les
lellrcs de M. de Lagarde ou de M. r;ticnne
Ualuze, les satires de 1\f. Peschadour, les madrigaux et les épigrammes de M. du Verdier.
Quant à M. Barbazangcs, il ne donnait point
dans le tendre, il ne savait pas pousser sa
pointe, et ne comprenait les énigmes qu'un
grand quart d'heure après que tout le monde
avait ri . Aussi, lorsqu'il n'était pas retenu au
présidial, il demeurait invisible en son cabinet
de physique. Le bonhomme n'était point jaloux. Madame Catherine avait la tête un peu
trop cnnéc de chimères, mais clic n'était pas
de complexion amoureuse el se payait uniquement de grimaces cl de soupirs. Jeune encore,
les yeux bleu de roi bien fendus, les chcYeux
châtains crcspelés, la bouche vermeille, la
gorge belle, toujours décemment vêtue d'étamine du Mans, clic était fort plaisante à voir
parmi ces vieilles fées qu'étaient les sœurs
Baluze cl madame Peschadour. Elle tenait son
cercle dans la salle du premier étage, où il y
arnil des rideaux de crépon vert, un miroir
de Venise assez beau, des tapisseries de Bergame, el douze fauteuils au point de canevas,
œuvrc antique de madame La Poumélye. Les
demoiselles Baluze, en costume de mèrcsgrands, s'asseyaient aux places d'honneur, et,
un peu en arrière, leur nièce, la jolie Perrine,
fi lle du docteur Jean Daluzc, considérait tendrement le jeune Melon du Verdier. li y avait
aussi le médecin Pcschadour, longue figure
jaune sur un long corps noir, el le trésorier
lhbanide, el le chanoine La Poumélye, dont
l'aumusse doublée de blanc, le camail pointu,
noir et rouge, ravissaient le petit François.
L'enfant assistait aux séances, bloui sur les genoux et contre le frais corstige de mademoiselle
Perrine. Il se caressait aux douces mains, aux
joues plus douces, aux boucles soyeuses de la
demoiselle, qui le· baistiil à tout propos en
regardant Melon du Verdier.
Vers la fin de l'an 1685, on fiança ces deux
aimables personnes, et Perrine vint plus rarement chez les Darbazanges. Alors madame Pcschadour amena ses pelites filles, qui étaient
j aunes et laides comme leur papa. Les pécores
se fourraient sous la table, qui avait un très
grand Lapis, et, dans celle manière de Lente,
elles alliraient le pcli t Darbazangcs cru·elles
nommaient leur « pelil mari ,1. Subjugué par
les voix impérieuses de ces Pcschadour, François se laissait arranger la cravalc, friser les
chernux, saccager l'habit ; il embrassait, au
commandement, ses dçux femmes, dont il
a,·ail une ex trême peur. D·abord enchantées,
puis aigrement jalouses, les Peschadour finissaient par s'arracher, bras de-ci, jambe de-là,
le malheureux petit mari .... Les grandes personnes faisaient silence. On entendait la voix
creuse du médecin, qui débitait uoeSatfre sur

les embarras de Tulle, imitée de ftf. Boileau .... Soudain un cri lamentable résonnait
au ras du parquet, presque entre les pieds
du poète, et le lapis levé, on voyait François
tout défait el pàlc, égratigné jusqu'au sang,
et les Peschadour se gourmanl comme des
furies. Madame leur mère les séparait en leur
promettant les verges; une servante emmenait
le petit garçon à la cuisine pour lui laver le
nez, et le pauvre François, dans un àge si
tendre, éprouvait ainsi l'heur el le malheur
de plaire aux dames.
IV
Débarrassé des Pcschadour1 qu'on mil chez
les Ursulines, François vécut seul, sans camarades, ignorant les jeux ordinaires et les
plaisirs des enfants. Sa bonne-maman La Poumélyc lui apprit le Pater et l'A ve en latin,
cl sa berceuse Marccline plus de cent histoires
de rcrenanls et d'enchanteurs. A celle belle
école, il devint plus extravagant qu'un poète.
Eniné de ses propres songes, il errait tout
le jour dans la maison, changeant de place
pour changer d'ennui, el jamais petit bourgeois limousin ne s'abandonna plus jeune à
des imaginations plus saugrenues. Les récits
de Marceline en fournissaient la matière.
M. Barbazanges recevait-il François, par faveur, en son cabinet, l'enfant s'amusait à
peine des curiosités naturelles el des machines,
car il y voyait l'appareil du sabbat, l'antre
d'un druide, la ca,·erne d'un magicien ....
Les demoiselles Daluze venaient-elles voir sa
maman : leurs corps brodés, l'édifice branlant de leurs coiffes, leurs jupes &lt;&lt; en tripe de
Yclours &gt;&gt; jaune, plus roides que les an tiques
vertugadins, rappelaicn t à François ces Carabosses prodigues de méchants dons qu i troublent les baptêmes des princesses. Descendait-il à la cuisine, lieu de délices, où cuisaient
pour lui les châtaignes blanchies, les flougnardes, les tourtous .. .. La vieille Marcclinc,
assise dans le canlott de la cheminée, figurait
celle bonne femme qui prêta son fuseau à la
Belle-au-Bois-dormant. Le petit domestique
Jcantou était peut-être un des trois cents
marmilons qui préparèrent le repas nuptial
de Riquet-à-la-Houppe. ... El quant à regarder
sous le lit de la cuisinière, François ne l'eût
osé pour rien au monde, car, dans les histoires de brigands, il y a beaucoup trop de
ces lits il quenouilles, à rideaux de serge couleur de sang, sous lesquels passent les bottes
épouvanlablc's des voleurs de grand chemin.
Au crépuscule, la cuisine entière s'emplissait d'ombre cl d'enchantements. L'escalier à
Yis, dans les demi-ténèbres, enroulait sa
•pi raie el devenait un escargot géant. L'horloge-fée, détraquant ses poids, sonnait minuit
à Loule heure. Sur la table, les c.'\ rolles devenaient des gnomes barbus de rouge cl les
choux de grosses dames en robe de brocart
rnrt. Celle palombe au col changeant, tuée
sur l'étang de Brach par M. Jean Baluze,
c'était, hélas! c'étai t l'Oiseau Bleu luimême ! ... Le chat, fidèle serviteur de M. de
Carabas, guettait une souris grise qui prenait
...., 44"'

tout à coup le fin minois et la robe discrète
de Cendrillon .... Ainsi environné de phantasmes, François ressentait quelque épouvante.... Grimpant sur un escabeau, il alleigoait une fenêtre, sorte de soupirail grillé,
presque au ras du sol, et il regardait les
enfants qui sortaient des Petites Écoles, sur
la place de la Bride. Leur bande criarde escaladait la rampe des fossés, au risque de clt0ir,
voltigeait autour de la fontaine, puis s'éparpillait dans les ruelles de Iledole-Pcyre et de
la Porte-Chanac. Des filles effrontées allaient
chanter pouille à mademoiselle Contraslin, la
dentellière, qui se penchait sur la murette de
sa boulique, menaçante el levant un balai de
bouleau .... D'autres, non moins hardies, agaçaient le petit Barbazanges et l'appelaient :
« François, joli François!. .. ,1 Une surtout. ...
Ah! que François la détestait, cette Margot Chabrillat, dite « Margot la Chabrclle ,1 ,
et plus chèvre que fille, assurément, par la
maigreur, la couleur, le caprice el l'impudence. Toujours saulanle et virevoltante, les
pieds nus, les jupons troués, le mouchoir
ouvert, la tignasse crépue sur les yeux, elle
s'approchait de la fenêtre.
- Eh! bonjour, disait-elle aYec force contorsions el cérémonies. Eh! bonjour, monsieur de Barbazanges !... Que vous êtes joli !
Que vous me semblez beau!.. . Si rolre
ramage était pareil à votre plumage, vous
seriez le phénix du Bas-Limousin!. .. Mais
l'Olrc nourrice ne vous a pas fait couper le
fil de la langue, carvous ne sarez point parler
aux gens .... Il vous faut aller en pèlerinage à
Sainte-Claquellc 1.
Et, plus bas, les yeux luisants :
- Viens donc, lourdaud ! Ta mère ne le
saura pas .. .. Nous irons roir les serpents à la
Yitrine de l'apothicaire cl ballre du marteau à
la porte du chirurgien ... . li n'y a rien de
plus divertissant.... Nous descendrons il
cloche-pied les « Quatre-Vingts &gt;&gt; jusqu'à la
tour de Ma'isse . . .. Je te donnerai des pruneaux d'Agrn que j'ai volés chez Lacombe, et
lu m'embrasseras dans les renellcs, près du
barricolicr ....
Ce langage, qui lui rappelait les pires insolences des Pcschadour, faisait horrrur à
François. Quittant le soupirail ou grimaçait
i\Iargol, il se précipitait au giron de sa berceuse, qui posait son fuseau pour le caresser
el lui chantait à mi-voix :
Janctoun, ma mie ...

Cependant, l'extrême ignorance de François
donna quelques remords aux Barbazanges. Madame La Poumélye criait plus baut que sa
tête contre la folie de ses enfants :
- Jamais, disait-elle, jamais bourgeois de
Tulle n'ont élcYé ainsi leur fils unique....
~fonseigncur le Dauphin fut moins gf1Lé ! Que
fercz-Yous de François, plus Lard ?... Un avocat, un conseiller, un juge?... Vous nous la
baillez belle, en Yérilé !. . . 1ourri de billeresées, votre fils deviendra un songe-creux, une
pauvre cervelle éventée, cl non point un
1. Sainte-Claquette ou Sainte-Foi délie la langue
des enfants qui tardent à parler.

"-------------simple et ho~nête magistrat, comme ses
?ncetres. Et Dieu sait qu'avec sa jolie figure
il est, _Plus qu'un autre, en danaer de s;
perverlir !
b
Le bon chanoine La Poumélye venait à la
rescousse :
;- Ma cousine dit fort bien. Il est mauvais
qu _un garçon demeure, passé huit ans, aux
m~ms des femmes. La solitude le rend mélancohqu~; l'ennui le peut conduire à la consompt1?n .... Et quelle honte n'aura-t-il pas,
au &lt;J?~legc, en se voyant, à son âge, mis eo la
derniere cl~ss.e, parmi les marmousets?
~e con~eiller se rendit à ces raisons et l'on
déc!da qu après les chaleurs François irait au
college. Touchée au vif par les propos du cha-

Ù

YlE .ll.MOU1fEUSE DE F~.llNÇOTS B.ll~B.llZANGES

noine, m~da~e Barbazanges voulu t épargner
une morLJficaLJon trop rude à son fils ché . .
elle r~solut de lui apprendre à lire, cl, pi~;
ce _faire, elle choisit, non pas un alphabet
g~a1sseux et rebutant, mais un beau livre orné
d images. Ce livre, naguère les délices de
madame Catherine, un peu délaissé depuis
que M. Mascaron avait mis la Scudé . ,. 1
d 'é . I'
iy a a
mo e, c Lait' Astree, la vénérable Astrée si
pc-sanle que nul ~uv~agc ne pressait mieux'lcs
rab!~s. Le front1sp1cc représentait la chaste
oere, décollct~e et frisée à la mode de la
v1~illc cour, et I auteur, le sieur d'Urfé luimeme, avec la moustache et la royale une
c?uro~nc de lauriers sur le chef, la dép~uillc
d un hon sur les épaules et l'e lomac décou-

b:~

ve~L. Deux petils amours assez vilains versaient sur eux des cœurs et des flam •
A~
d
.
me~ .. ..
orce e voir les représentations de ces
personnes, François souhaita connaître leurs
aven~u:es? et ce désir le piqua si bien qu'il
apprit _a hre ~vec une admirable facilité. On
pe~t b1eo c~o1rc qu'il ne lut pas l'Astrée tout
entière, mais madame Barbazaoges, se souvena_n~ que _i\I. Mascaron faisait prêcher Clélie,
sumt son m~linalion naturelle, el dit à son fils
quel~ues p~l1tes choses d'Astrée et de Céladon,
~t meme d Artamèoe et de Mandane, d'A lat1das et d'Amestris.
g
Ces illustres images s'imprimèrent d
I'
. d F
. .
ans
esprit, ~ ranço1s Jusqu'à effacer les marques
des precedentes. Les Julins et les ogres 11.
parurent bons à diver tir le populaire et \ :
abandonna le pays féerique pour le ro;aume
des tendres allégories et des galantes ab t
t'
n· •
s rac10ns. . ientot, même, la compagnie des héros
et des m:anles l'enchanta si fort qu'il conçut
un dégout étrang~. des fi lles el femmes du
commun. _Non qu il méprisât ces personnes
pa_r orgueil ou dureté d'âme, - elles le trouva1~nt, au contraire, le plus poli du monde l
lOUJ~urs prêt à les obliger, -mais dans Icu:s
mam?res ,et d_ans leurs propos il sentai l la
gross1èrete na1ve de leurs sentiments l 1
bassesse de leur origine. Aussi lui sembla~ent~
elles_ propres _à_soigner les bestiaux, tenir les
houllqucs, cmsmer et ravauder ....
','1 résol~L d_onc, à l'âge de dix ans, de
n epouser Jamais qu'une dame parfaitement
belle, et digne d'occuper le plus illustre t ,•
d l' ·
.
1one
e . umvers, s1 le mérite seul y donnait des
dr01ts et non pas la naissance La b .
, f
·
er"crc
Aslre~
ut so_n premier amour. Ainsi se for~ifia
en lui la hame des coureuses et des elli Lé
l
. 1·.
ron
~s, e p~rt1cu mremcnt de celle Margot Cha- .
brillat qm ne _manquait point de lui tirer la
langue el de_lu1 envoyer des baisers lorsqu'elle
le rencontrait sur la place de la Bride.
V

La bo_utiq1~c de mademoiselle Contrastiu' &lt; ui
rcga:da1l droit en face l'hôtel Barbazangcs, ~ccupait le rez-de-chaussée d'une vieille .
L,
d ,, .
ma1sou.
c _mui: c 1e~1ise Saint-Pierre dominait le
P; ~1t _toit de tuiles où .d'énormes mansardes
b,11U
.
. aienl. Une vaste baie à plein c1·nlrc 1epo1
• .
I'sa1, t, sur a murelle basse que fJ eur1ssa1ent
etc _durant, des haricots d'Espagne, c1c'
c:1pucmes, el .quelques pots de basilic. Nul
rideau, ennemi des amours, ne dérobait aux
passaut~ la vue des demoiselles denlcllï .
to l
. 1·
cres,
li CS Jeunes, JOICS el fort a"rea'bics a
,
o
, l 'CC
Icm•s cornettes ru?hees
et leurs tabliers de
ta~ctas. Il y ~rait parmi elles autant de
pelllcs bourgeoises nue d'arlisanes
flll
. -i
, car 1es
i es pauvres ~l délicates aiment ce travail de
la dentelle qm ne "àlc pas les ma·
L
•
°
ms. a
i~a1trcssc 1cur fournissait le « rezcl &gt;&gt; ou
rcseau nu, pour y broder des /leurs a' l' .
ïl
I
a1~u1 e, et ?ur payait cinr1uantc sous l'aune
1 ouvrage bien blanc et bien fini.
'1690 ' un brui·t de VOI.X
· .;Un, soir d'octobre
.
1111tces ~·etenLJt sur la place de la Bride
Mademo1sellc Contrastin étant à l'assemblée de;

�_ _ __ _ _ . a . - -_ _ __

_

_ _.1

1f1STO'J{1A

Poumélye, qui est en visite chez mon_pap~répondit le jeune garçon .. Je me nomme
- Soyez le bienvenu, mon ami, dit
&lt;1 Filles Dévotes l&gt;' les demoiselles coururent au
Pierre Broussol, cl je me viens rend rc pen- M. Barbazanges. Nous vous attendions. Volr?
seuil de la boutique, l'aiguille ~iquéc sur ~c cor- sionnaire chez M. le conseiller Barbazanges.
chambre est prêle, el l'on va vous donner a
sage el des brins de fil plein le tablier. li
- Eh bien! monseigneur' nous serons
avait plu. Un vent frisquet: ~ec~uant l~s
. .
voisins, dit la Chabrelte, car v?ici, à votre g~u- souper.
li lut la lettre du chanoine, qm 1ut recomhardes sur les balcons, tramail a trave1s
cbc la boutique de mademoiselle Contrastm,
mandait Je petit Broussol :
!'Enclos l'ao.1ère odeur de l'aut?mn_c. Les
où l'on Yend le point de Tulle.... ous sommes
toits humides réYerbéraienl un ciel e~rlate
C'est cormne vous savez, l'enfant i_mique
huit ouvrières en son atelier' plu~ belles que
qui annonçait du vent your le lendema'.n. Un
le jour cl plus tarouches que des t1gr~sses. Les de M. Antoine B1·oussol, ancien _notaire des
étrange équipage s'arreta devant la tom ~e la
blondins de la ville crèvent de pass10n pour moines d'Obazine et fort honnete homme,
Motte. C'était un jeune garçon en hab1~ de
. 1·e ,,1'.ai·s présentement une lcure
nous toutes, et nous brodon_s le rezel au ciezqm
1
. de
·.
dro(l'ucl monté sur une mule, avec son ,alet
bruit des guitares, des hautbois et des t~m- raisins. Ne vous éba~iissez pas, de ~~ v~i'._
en ;roupe, lequel no po~1•ail d~scendre parce
une figure assez rustique : il n a g1œ1 e fie
.- 1s, ••· Et maintenant,
à YOLrc droite,
)OUIII
'
J
que la hèle r~ai_t. ~c valet a1·ai~ une fac: d~ 1
rnici la maison du conseiller. li y a s~r es quenté que des JJaysans ou des hobere~ux
bois qui ne d1sa1t rien. Sur les Joues du oar
fenètres des femmes à queue de po1;s?n, fort sauvages. Pourtant ft~. l~ cure d~
çon éclatait une pourpre naturelle, comme_ cc
moins aimables que nous, et des_ p~rc: -cp1c~, Saint-Hilaire, qui lui a enseigne _Les n~athejus de grappes écrasées dont_ s~ barbomlle
moins épineux que l'àmc du JOh François matiques et les éléments du lati~'. d~t que
Bacchu dans l'orgie. La ga1ete d_u faune
c'est une tête bien faite .... Nos 1esu~tes de
•1
allumait ses petits yeux. A lo \' Oil' a'.ns1, Barbazanges.
- Monsieur le chanoine La Pou~1e yc, Tulle ne manqueront pas d'adoucu· son
chancela.nt el riant, tel un ''.endangcm au
nwmon parrain, m'a parlé de _ce~ Adoms, -~L 1mmettr, en le t'raçonnant aux. belles u
retour des Yignes, on s'étonnait que la_ mule
nières;
mais
je
ne
hais
fomt
que
7tte
Pierre Broussol, non san deda111. JI a dixportàl une simple valise el non de~ pamers de
sept ans, comme moi, et un vi~agc de _fille.... rudesse en un garçon cle d1x-s~pt ans. C1:
raisins noirs. Otant son chapeau, il salua les
cr•1"C que l'OUS n'estimez poml ces JOu1·en- J)e tit Broussol est mon filleul; il sera mo
dentellières et 'informa du logis de M. Bar- Je o' o
ceaux efféminés, mademoiselle la d_enteIr'iere.1 héritier, etje ne doute ]JUS quevous ne trou.
bazangcs, con eillcr au présid_ial. L~ ph'.s
Je ferai donc si bien que Yous oublierez Fran- viez en lui un second fils, et François un
jeune ouvrière, Margot Chabr1llal,. s élança
çois llarbazangcs, c~ que Yous me trouverez frère.
.
. ·
pour instruire de plus près. c~ cavahc1~ penJ'aime cette coutume de notre pi ovmce
plus
aimable
que
lui....
.
.
b'
1
dant que les demoiselles faisaient de orands
- Non plus aimable, mais moms_ ete. de ne point enferme1· les jeunes gens dans
éclats de rire.
•
répliqua Marcrot. Ab! ah! vous avez du-sept l écoles. Partagés entre leurs maîtr~s ~t
Le valet en lut alarmé. Jurant apres sa
es
. t
s' affaibli1·
ans! C'est en~ore l'enfance; ma!s, pour votre leurs parents' ils ne laissen PM
. .
mule il mit enfin pied à terre.
lfections
de
(amille.
La
disciles
a
âcre
l'OUS
me
paraissez
bien
gaillard.
'
en eux
11•
•
•d
,
_ ' Vous ètcs donc tout ncut en cc p~ys?
0
..'..... Comment
l'entendez-vous?••• L en- JJline paternelle leur JJarait ~i ouce qu ';
demanda la Chabrelte, qui pinçait son cot11lon
I
Me faudra-t-il vous donner la ne voit guère, ici, de fils ingrats, e_t . e
lus
ra)'é et dansait autour du gai·çon, telle une !a11cC ... ·
.
r.acheux comme dans les comedies.
preuve que je suis homme el non p
peres ,,
•
• b
u'ont
maigre Bacchante.
.
Et
cet
usage aussi me pai·ait eau q fi
enfant?..
.
d
11
t
A seize ans passés, elle avait encore _ces
Penché, il caressa le menton_ e i, argo ' les bourgeois de campagne, de con er
l~çons impudiques qui, naguère, effrayaient comme il avait ,,u les soldats faire aux ser- lem·s rejetons à des citadins .... Cela peut

j

vantes d'auberge.
Les yeux de la Chabrclle parlèr?nt assez
.
t . P1'errc se pencha plus pres encore
c1a1remen
• •
el baisa la fille. Dans le soi~ ~nllamme ~u1
rou crissait leurs visages cl pretail u_ne ~~pecc
de ~plendeur à leurs pauYrcs habits, t s se
recrardaient en riant, tous deux bruns, les_tcs,
ha~·dis cl secrètement échauffés par leur 1eunesse.
d
•
- Çà! c;à ! tirons, cr_ièrent les em01se11es
ravies. Voilà la Contraslln.
.
D'un bond , la Chabrette lut au seml d~ 1a
bou Liq ue, el, quand mademoiselle Con_Lrastm ~l
une dizaine de vieilles perso1'.nes en 10be pu~
cl coiffe de gaze noire, s_orl1:·cnl ~ar la po1l~
latérale de Saint-Pierre, il n y avait plus su
1~ place qu'un rustre fort occupé de déc~argcr
;a mule et un jeune homme qui trappail très
'r~rl che~ les Barbazanges. Derrière les ,-~~f~s
de la boutique, les chandelles de ve1 cc
s'allumaient.

/lie fa11&lt;tra-t-il vo11s donner la pre11ve q11; i.~
• -;li;· homme et 1!011 pt11s enfant ?.... • Pench , •
~aressa le mento11 de .Margot! co1111:1e ,t aav!~ ~'. tes
soldats faire a11x servantes daube, ge. (P " 4 )

François. Laide, disait-on, les mollet~. sc_cs, la
gorge plate, son petit corps souple n eta1l pas
sans gràce, et dans sa figure ca~use, ses
yeux fauves n'étaient pas _sa_ns hca~te.
.
- J'arrive de Saint-Htla1rc, pres Obazme,

Jnll·odui t dans la salle où la tamille Barbda. de souper , Je . naturel e
zan«cs achevait
Sai~t-llilairc salua du pied, tort1lla son chapeau, tira une lettre de sa poche cl parla en
ces termes :
.
- Bonjour, monsieur le conseiller cl madame la conseillère. Je suis le fil_s Broussol'. de
Saint-Hilaire, près Obazine. Je viens che~ , ous
.
•
pens1onna1rc,
a,·ec ,·otrc a(Trement,
o. L
Pour être
.
.
d
, le chanome a
cl vo1c1 une 1ettre e ,,
n·

. les en,•r.ants aux rivalités heu,·euses
excite,·
l
de l'étude, et formei· enh·e . e~X les' p u_s
touchantes et les plus solides l~aisons d amil
lié Ainsi la compagnie de Pierre Bi·ous~o
: d'un bon exemple à mon neveu, qui ~
sei. a d besoin de s'endurcw
· l' ame,
•
car il
1
9tient
an de madame sa mere,
· ave_c beaucoup
.
l'esprit et de vertu, un gou·t bien 1racheux
'
l
1·omanesques et les
poui· les •·êveries
•.
voétiques sottises .. ••
. d
Je ne vous JJarle pas de la J!e!iswn _e
. JJai· an · C'est une, , misere.
trente ecus
• Alais
l
vous n'ignorez point q_n'à l _age meme ce
mon filleul , je payais vingt ec_us seulem~1~t
a. 1·en M• Bal·u~e chez c7ut mon pei e
m'avait JJlacé. ••·
N

•

&lt;I Ma foi! songea M. Barbazang~s, le cousin
. a ra·1son
cnnomc,
,
· Nous fûmes
. bien sots, ma
1
~
L n1oi de ne pas smvre 1a coutume
1 emrnc e
,
· d ·1
et de garder jusqu'i1 dix an~ notre petit ro e
1 rris François est parfa1temcn t sage, bon
a~ collège, fils docile et r~spect~eux'
. 1 s froid c1ue glace, melancohque,
mats p u.
.
Q d' hl I cc
. différent cl languissant.... ue ta c.
~'.est pas tout que de haïr Je désordre et de
nourrir en soi une flamme p~re pour quelque
infante imaginaire! li faut vivre sur ce _g)obe
terraqué cl non dans la lune, demeurecheneddc
. ' mon fils' Puisse-t-il donc prcn re
monsieur
· · ··
.
· ·J
lle brutalité rusllque qui ec ale
un peu de Ce
•
B
I A
en toute la personne de Pierre rousso . u

:~èv~o

"'- --------------------

LA

YlE .JI.MOU"R_EUSE DE F"R_.JINÇ01S BA"R,B.JIZ.JINGES - ,

lieu de raffiner sur les sentiments, puisse-t-il
Yoler mes pommes et mes confitures, user
ses souliers, gâter ses habits, et s'exercer les
poings contre les garnements du voisinage! »
Ainsi rêvait M. Barbazanges, pendant que le
petit Broussol, assis sur une chaise, tournant
toujours son chapeau entre ses doigts, regardait madame Barbazanges el la trouvait bien
conservée. François s'alla mettre près de son
nouveau camarade el l'entretint avec beaucoup
d'amitié.
&lt;1 Par la mordieu ! pensait Broussol, quelle
figure! ... Se peut-il que nous soyons du même
sexe? ... C'est une princesse babillée en page! .. .
La dentellière a dit le vrai : il est trop beau
pour n'ètre pas bête et je prévois qu'il me faudra l'éduquer .... Voilà un enfant qui s'en ira
à lrarers le monde, la main sur le cœur, les
yeux au ciel.. .. JI ne saura pas se défendre....
Je le protégerai .... Je suis fort .. .. Morbleu l
Ycntrebleu !. .. M. le chanoine La Poumélyc
sera content, lui qui m'ordonna d'ètre un
frèrn pour ce Barbazanges .... l&gt;
Ce qu'on dit de l'allraction des contraires se
trouva pleinement justifié par la tendresse
toute fraternelle qui unit bientôt Pierre el
François.
Après que le domestique Lionassou s'en fut
retourné à Saint-Hilaire, avec sa mule, le fils
Broussol ne laissa pas de montrer quelque
chagrin. La cité de Tulle lui paraissait une
prison et le collège un cachot. Il regrettait
son père quinteux, sa maison ruinée, sa vie
sauYage, et le bon curé, son premier maître.
La tristesse éteignait le vermillon de ses joues
et le feu de ses petits yeux. Il maigrissait. ...
François mit une extrême complaisance à lui
adoucir l'exil.
Pierre était bavard. Il épanchait son âme en
discours infinis, le soir, dans la chambre
commune. Jusqu'à plus de onze heures, la
chandelle brùlait, éclairant les deux garçons
en bonnet de nuit, les rètemcnts épars sur les
chaises, le bahut, l'armoire, un portrait creré
&lt;1ui représentait M. Léonal'd Barbazangcs ,
l'aïeul, arec sa robe consulaire, mi-pa1-tic bleu
de roi cl couleur de feu, cl s011 chaperon à
('l'épine d'or. Un gra11d christ, entre les deux
lit~, regardait face à l'ace cc pa une consul tout
lialali-é d"une déchirure affreuse. Dehors, les
doches sonnaient, les chiens aboyaient. ...
C'était l'heure oü, dans le cabinet du haut,
~I. Barbazanges épiait les conjonctions des
planètes.
Le fils Broussol parlait tout seul, contant
des histo!rcs merveilleuses de son pays et de
son passe.
li était né dans l'élection de Brive, en cc
p~ys qui est déjà Gascogne par la clémence du
c1,el, la fécondité du sol, la richesse des vignes.
Cest la terre chérie de saint Étienne et la
bénédiction du vi~ux moine Jimousi; plane
encore dans la lumrneuse douceur de l'air sur
les vertes plaines de la cité gaillarde, s~r le
v~llon de la Corrèze, tout bruissant d'eaux
vires et de peupliers, sur les collines mauves
e,t. b!eues q_ui ondulent, et se croisent, el
s eloigncnt si doucement à l'horizon d'Obazine.

Là, le paysan est presque riche, il c L robuste coté et surtout l'utile coté des choses, Pierre
cl gai; il s'apparente à peine aux [gens des s'apcl'Çut qu'il avait tort à gagner aux leçons
hauts plateaux, Celtes rabougris, taciturnes, des Pères jésuites ctà la compagnie de l\L Barsom·cnl féroces, nourris de chàtaignes el de bazanges. L'intérèt seul ne gouvernait pas ses
blé noir.
affections, mais il les fortifiait singulièrement,
Pierre Broussol avait poussé, tel un marmot
de campagne, toujours nu-pieds, même en
hiver, la culotte percée, la veste en loques.
Sa mère étai t morte jeune. Son père, valétudinaire et maussade, ne le souffrait guère au
logis; mais il n'était pas de paysan, dans le
village, qui ne le regardât comme son enfan t.
Il gaulait les noyers avec les «droles )&gt; , pêchait
les truites dans la Corrèze et les écrevisses
dans les rochers du Coiroux. Nul, mieux que
lui, ne virait la botirrée aux votest; nul n'avait
plus de devinettes el de contes salés à dire
aux veilhades ' · Les soirs de décembre, quand
sonne l'Avenamen• à tous les clochers et que
le vieux Noël approche, portant l"hiYer en son
bissac, il faisait hardiment trois lieues, dans
la neige et la nu it, suivant les garçons, ses
ainés, qui, par bandes, allaient &lt;1 l'Oir maitresse ».... Et lui qui n'ayait pas encore de
maitresse rustique à f:?Urliser, lui qui ne donnait d'amour et dcjalousie à personne, n'était
pas le dernier pourtant à ramasser le fuseau
de la fileuse maladroite qui doit racheter son
bien par un baiser. Et, venue la sainte semaine,
la « semaine noire », aucun des Aguilaneu{s 4
qui vont chanter la Passion aux portes des Les jours ,1Uo11gc.1ie11/. Les places revoy,1ient /eu1·s
promeneurs ordinaires, bourgeois en habit de moi1·e
chrétiens, ne recevait de plus gros œufs et des
lisse et perruq11e ronde, ge11tilsho111111es cérémonieux
appuyés sur ae hautes cannes.... (Page 48.)
pommes plus belles, des pommes rouges
comme les joues de Janeloun ....
- Qui est Janetoun 1 demanda François, comme en toutes les âmes paysannes. Et, du
- C'est la bal'gieire de chez Gargalbou, paysan, Broussol avait le sens positif, la prévoyance et la prudence. Il avait aussi l'intellidonc!
Et, l'œil plissé, hochant la tête d'un air gence lucide de l'homme d'affaires, et, avec
avantageux, Pierre Broussol laissait entendre tout cela, beaucoup de bonté, de courage, de
que cette bargieire ne lui voulait point de droiture cl de probité. C'était exactement
mal. Som·ent il avait &lt;I gardé » avec elle, le l'arrière-petit-fils de ces vilains dont la malice
dimanche, vêpres dites, quand M. le curé de ironique égaie les fabliaux du moyen ûgc.
Les Pères jésuites, charmés de ce nouveau
Saint-Hilaire ne le retenait plus .... Janetoun !
Une fille qui n'avait pas plus. de quinze ans, disciple, voulurent faire leur compliment à
comme les pastourelles des contes, une vraie M. Barbazanges, l'approuYant fort d'avoir reçu
Peau-d'Anc, que le fi ls du roi n'cùt pa recon- &lt;"hcz lui un jeune homme qui serait l'honneur
nue, tant clic était brune cl brùlée du soleil, du Limousin. Le bon Conseiller répondit que
cl malpropre, sentant l'ail et le mouton! ... Pien e Broussol al'ait l'éto!fo d'un arocat, d'un
Mais clic anlit la bouche amoureuse, le cor- procureur, cl même d'un présiden l. Ces rares
sa~c dru, la jambe ronde. Pierre était son qualités d·un étranger le rendaient un peu
petit ami, cl rien de plus pou r rhcure.... Ils mélancoli11ue, lorsqu'il considérait son propre
n'araient pas fait ensemble le grand péché.. .. fi ls.
- Il est vrai, dit le recteur, que .François
- Pourtant, j'ai eu cent baisers d'elle ... .
- Des baisers de rustaude! disait Fran- e L assez indifférent aux biens el honnenrs de
cc monde, cl à ceux de la magistrature en parçois un peu scandalisé et dégoùté.
Pierre n'insistait pas . Il trouvait son ami ticulier. li n'a guère d'inclination que pour la
trop benêt pour comprendre ces choses. Il se musique el la poésie.
- Oui, certes : il joue du luth et de la
reprochait même d'avoir parlé de Janeloun.
Avec les jours, la tristesse du petit Broussol viole, et il lit des ouvrages en vers. Il se nours'en aua: Elle était d'ailleurs toute physique, rit de fadaises! s'écria fort amèrement M. Barel non pas un effet du sentiment et de l'ima- bazanges qui, ce jour-là, dans son rôle de père'
gination. Naturellement enclin à voir le beau de famille, était moins astrologue que magistrat.
1. Votes ou assemblées; fètes de village.
- N'est-ce point un peu l'Olre faute, mon2. Veillées, en patois limousin.
sieur
le Conseiller?... Mais quoi ! votre fils
3. Les neuf soirs d'avant la Noël, à neuf heures,
vous donnc-t-il aucun sujet de mécontenteles jeunes ~ens des villages vont sonner les cloches.
C'est ce qu on appelle sonner l'Ave11ame11.
ment ? N'est-il pas fort assidu aux classes, et
4. Les Aguilaneufs sont les quèteurs qui ,·ont
fort exact à l'office, sans grande chaleur de
chanter la Passion et chercher des œufs, de porte en
porte, l e j~udi saint.
dévotion?... Il aime la musique et la poésie....
"" 47 ""'

�,-

111STOR,.1A

J'ai passé la nuit i, boire,
places revoyaient leurs promeneurs ordinaires,
)13 mail,·essc i, mon côte ....
bourgeois en habit de moire lisse et perruque
0 ma Clèri I je fis un jour
ronde, gentil hommes cérémonieux appuyés
Devant la porte, mille tours.. ..
sur de hautes cannes, le nez barbouillé de
n seul rcgr.et gâtait son plaisir .... Que ne
tabac, militaires retraités, fiers de leurs balapou
rait-il
emmener son cher François à Saintfres et portant la croix de Saint-Louis sur leur
llilaire
d'Obazinc?
Mais le notaire Bronssol
vieil uniforme bleu.
Vers le temps de Pâques, Pierre Broussol · était plus infirme que jamais cl, par discrés'en alla chez son père, à Saint-Hilaire d'Oba- tion, M. Barbazangcs ne le voulut point embarzine. li ne tenait plus en place, le printemps rasser de François.
Les demoiselles dentellières Yirenl reparaître
neuf irritant les &lt;! esprits Yitaux » dans son
jeune · sang.... N'était-ce pas la saison qui Lionassou arec sa mule, etlc lendcmain, elles
ramène la bergère aux champs, avec ses assistèrent au départ du jeune M. Broussol.
ouailles, son chien, sa quenouille L . Déjà, les 'foule la famille Barbazanges, père, mère, fils,
feux des charbonniers s'éteignent dans les serranles, Yint à !'buis pour saluer le Yoyaclairières, laissant monter u!-i long fil de fumée geur. Les voisins étaient aux portes. Marccline
VI
bleuâtre au-dessus des châtaigniers gris. A et Janou, la cuisinière, pleuraient de tendresse.
peine les sureaux ,·erdissenl, mais les Yergers M. le Conseiller et son épouse donnaicnl des
marques d'émulion, et François lui-même
I
L'hiver s'en fut, soufflant le cha/elh des sont tout en fleur, et la tendre pointe des blés
embrassait son cama.rade aYec une chaleur
perce
la
dernière
neige,
celle
&lt;!
nivejade
du
veilhades, emportant sous sa limousine les
d'amitié i grande que ces demoiselles en
boudins noirs cl les marrons dorés. L'aigre coucou » qui commence de fondre quand
conçurent une espèce d'ennui jaloux .. ..
pipeau d'avril éveilla ces petites nymphes l'oi eau fainéant commence à chanter.
Celle petite scène s'acheva par la retraite des
Pierre,
faisant
son
paquet,
et
rèvanl
à
monta,.,nardcs qui, de leurs urnes neigeuses,
Barbazanges. Le vieux Liona sou prit la mule
Janetoun,
(redonnait
:
verscnr les flots clairs des torrents. La Corrèze
par la bride pour la mieux guider dans la roide
enfla. L'eau remplit les cal'es du collège. Au
Là-bas, là-bas dans un jardm,
descente de la rue des Mort , et PierreBrou sol,
(aubour" du Prat, la olane débordée ruina
Je fais l'amour cl bois du vin.
le chapeau à la main, salua fort civilemenl les
quelque~ moulins. Les jours allongeaient. Les
D'une main je tiens mon verre
dentellières ....
El de l'autre ma bien-aimée ....

Est-ce un si grand mal?... Peut-être, s'il
reconnaissait en lui la vocation religieuse,
peut-être composerait-il des oratorios à raYir
les anges, ou des tragédies sacrées bien supérieures aux pièces de ce pauvre M. Racine que
le Port-Royal a gâté.
- J'aimerais mieux qu'il fût procureur,
dit M. Barbazanges. Je me veux voir despetitsenfants.
- Nous sommes tous entre les mains de
Dieu ... Allons, monsieurleConseiller, remettezvous .... Songez que vous remportâtes un prix
aux Jeux de la Vierge et que cela ne vous
empêcha point d'être honnête homme.

1. Lampe romaine encore employée en Limousin.
(JllustraliOIIS Je co~RAD,,

(A suivre.)

M,rncELLE Til Anu:.

SALON DE MADAME R ÉCAMIER A 1.'ABBAYE-AUX- B01s. Peint tar DE JutNNl!S en 1826. - C'est là que ta /'elle amie .te Chateaubriand s11t réunir, dt 1819 à 1849, l'un tûs plus importants et ,us f'lus beau-.: cénacles qu'on ait jamais connus.

LEI DEMEURF.S IIISTORIQUES- -

, ~'IMPÉRATRICE EUG ÉNIE
D APRES W!NTERHAL TER . -

(M usée de Versailles.)

Cliché Draun,

�</text>
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                  <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1753533&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
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                <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1909, Año 1, No 1, Diciembre 5</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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